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If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - -Title: La Vie d'un Simple - (Mémoires d'un Métayer) - -Author: Émile Guillaumin - -Release Date: November 5, 2020 [EBook #63646] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA VIE D'UN SIMPLE *** - - - - -Produced by Frank van Drogen, Laurent Vogel and the Online -Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net - - - - - - - - - - - La - Vie d'un Simple - (Mémoires d'un Métayer) - - Ouvrage couronné par l'Académie française - - Par - Émile Guillaumin - - - Paris - Nelson, Éditeurs - 25, rue Denfert-Rochereau - - Londres, Édimbourg et New-York - - - - -IMPRIMERIE NELSON, ÉDIMBOURG, ÉCOSSE - -PRINTED IN GREAT BRITAIN - - - - -_L'auteur a cru devoir apporter quelques modifications de détail à cette -oeuvre de jeunesse. Il s'en excuse auprès des lecteurs anciens de la -«Vie d'un Simple» qui les jugeraient déplacées; il croit que beaucoup -les estimeront raisonnables; il espère que le livre en sera plus -apprécié des lecteurs nouveaux._ - -_L'auteur tient à déclarer d'autre part que ce récit n'est aucunement la -biographie d'un membre de sa famille, comme il est dit dans -l'introduction, d'ailleurs excellente, de M. Edward Garnett, en tête de -l'édition anglaise: «The Life of a Simple Man» (Selwyn et Blount, -London, 1919)._ - - - - -L'auteur et l'éditeur déclarent réserver leurs droits de traduction et -de reproduction pour tous les pays, y compris la Suède et la Norvège. - -Ce volume a été déposé au Ministère de l'Intérieur (section de la -librairie) en février 1904. - - - - -_A LA MÉMOIRE DES PAYSANS D'HIER_ - -_et, en particulier,_ - -_A LA MÉMOIRE DES VIEILLARDS FAMILIERS DE MON ENFANCE_ - -_dont les souvenirs touchants, caustiques ou douloureux s'amalgament à -mes premières impressions et observations_ - -_CE LIVRE EST DÉDIÉ_ - -_E. G._ - -_Février 1922._ - - - - -AUX LECTEURS - - -Le père Tiennon est mon voisin: c'est un bon vieux tout courbé par l'âge -qui ne saurait marcher sans son gros bâton de noisetier. Il a un collier -de barbe claire très blanche, les yeux un peu rouges, une verrue au bord -du nez; la peau de son visage est blanche aussi comme sa barbe, d'un -blanc graveleux, dartreux. Il porte toujours--sauf pendant les grosses -chaleurs--une blouse de cotonnade serrée à la taille par une ceinture de -cuir, un pantalon d'étoffe bleue, une casquette de laine dont il rabat -les bords sur ses oreilles, un foulard de coton mal noué, et des sabots -de hêtre cerclés d'un lien de tôle. - -Je rencontre souvent le père Tiennon dans le chemin de terre qui relie à -la route nationale la ferme où il vit et celle où j'habite, et à chaque -fois nous causons. Les vieillards aiment bien qu'on leur prête -attention; ils ont fréquemment de ce côté des déboires... Or, pour peu -que j'aie des loisirs, je suis pour le père Tiennon un auditeur -complaisant. Ayant vécu longtemps, il se souvient de beaucoup de choses -et il les raconte de façon pittoresque, risquant des opinions -personnelles parfois fort justes et souvent peu banales. Ainsi m'a-t-il -conté toute sa vie par tranches. Pauvre vie monotone de paysan, -semblable à beaucoup d'autres... Le père Tiennon a eu ses heures de -joie, ses jours de peine; il a travaillé beaucoup; il a souffert des -éléments et des hommes, et aussi de l'intraitable fatalité; il lui est -arrivé d'être égoïste et de ne valoir pas cher; il lui est arrivé d'être -humain et bon,--ainsi qu'à vous, lecteurs, et qu'à moi-même... - -Je me suis dit: «On connaît si peu les paysans; si je réunissais pour en -faire un livre les récits du père Tiennon?» Un beau jour, je lui ai fait -part de cette idée; il m'a répondu avec un sourire étonné: - ---A quoi ça t'avancera-t-il, mon pauvre garçon? - ---Mais à montrer aux Messieurs de Moulins, de Paris et d'ailleurs ce -qu'est au juste une vie de métayer:--ils ne le savent pas, allez!--et -puis à leur prouver que les paysans sont moins bêtes qu'ils croient: car -il y a dans votre façon de raconter une dose de cette «philosophie» dont -ils font grand cas. - ---Fais-le donc si ça t'amuse... Mais tu ne peux rapporter les choses -comme je les dis; je parle trop mal; les Messieurs de Paris ne -comprendraient pas... - ---C'est juste; je vais tâcher d'écrire de façon à ce qu'ils comprennent -sans trop d'effort, mais en respectant votre pensée--de telle sorte que -le récit soit bien de vous quand même. - ---Allons, c'est entendu: commence quand tu voudras. - -Le pauvre vieux est venu me trouver souvent, par acquit de conscience, -pour me rapporter des choses qu'il avait oubliées, ou bien d'autres -qu'il s'était juré de ne jamais dévoiler. - ---Puisque je raconte ma vie par ton intermédiaire, je dois tout dire, -vois-tu, le bon et le mauvais. C'est une confession générale! - -Il a donc eu à coeur de me satisfaire. Et j'ai tenté d'en faire autant -pour lui. Peut-être ai-je mis quand même, de-ci, de-là, plus de moi -qu'il n'eût fallu... Cependant j'ai lu au père Tiennon les chapitres un -à un, procédant à mesure aux retouches qu'il m'indiquait, changeant le -sens des pensées que je n'avais pas bien saisies de prime abord. - -Quand tout a été terminé, je lui ai fait de l'ensemble une nouvelle -lecture; il a trouvé bien conforme à la vérité cette histoire de sa vie; -il a paru content: lecteurs, puissiez-vous l'être aussi! - -ÉMILE GUILLAUMIN. - - - - -LA VIE D'UN SIMPLE - - - - -I - - -Je m'appelle Étienne Bertin, mais on m'a toujours nommé «Tiennon». -C'est dans une ferme de la commune d'Agonges, tout près de -Bourbon-l'Archambault, que j'ai vu le jour au mois de janvier 1823. Mon -père était métayer dans cette ferme en communauté avec son frère aîné, -mon oncle Antoine, dit «Toinot». Mon père se nommait Gilbert et on -l'appelait «Bérot», car c'était la coutume, en ce temps-là, de déformer -tous les noms. - -Les deux frères ne s'entendaient pas très bien. L'oncle Toinot, soldat -sous Napoléon, avait fait la campagne de Russie et en était revenu avec -les pieds gelés et des douleurs par tout le corps. Sensible aux -changements de température malgré les années écoulées, il s'arrêtait -souvent de travailler plusieurs jours durant. D'ailleurs, même en bonne -santé, il préférait aller aux foires, ou bien porter les socs au -maréchal, ou encore se promener dans les champs, son «gouyard» sur -l'épaule, sous couleur de réparer les brèches des haies, que de -s'atteler aux besognes suivies. Son séjour à l'armée le déportant du -travail, lui avait donné du goût pour la flânerie et pour la dépense. -Avec sa rasade d'eau-de-vie au réveil, sa pipe de terre toujours -allumée, ses frais d'auberge, il était de force à utiliser pour son seul -agrément tous les bénéfices de l'exploitation... - -Si je raconte ces choses, ce n'est pas que j'aie eu la connaissance de -les pouvoir apprécier par moi-même, mais je les ai entendu rapporter -bien souvent chez nous. - - * * * * * - -Décidé à la rupture, mon père prit en métayage à Meillers, sur la -lisière de la forêt de Gros-Bois, un domaine appelé le Garibier,--géré -par un fermier de Bourbon, M. Fauconnet. - -A l'époque du déménagement, il y eut des discussions pénibles au sujet -du partage des outils, du mobilier, du linge et des ustensiles de -ménage. Ma grand'mère venant avec nous, cela compliquait encore les -choses. Ma tante chicanait sur son droit d'emporter ceci ou cela, lui -arrachait des mains draps et torchons. Mon père, d'un caractère très -calme, cherchait à éviter les disputes. Maman, au contraire, impétueuse -et vive, soutenait ma grand'mère sans cesse aux prises avec les autres. -Cela m'effrayait de les voir crier si fort et lever les poings d'un -geste de menace--comme prêts à se frapper... - -Le jour de Saint-Martin, on me hissa pour le trajet au faîte d'un char -attelé de deux gros boeufs rouge foncé, de la race de Salers ou de -Mauriac, entre une cage à sécher les fromages, pour l'instant garnie de -poules, et une corbeille d'osier où s'empilait de la vaisselle. Les -chemins étaient partout défoncés et boueux, très mauvais. Des lambeaux -de terre gluante se collaient aux roues qui, s'élevant un peu dans le -mouvement de rotation, retombaient sur le sol avec un bruit mat. - -En traversant Bourbon, j'ouvris bien grands les yeux pour voir les -belles maisons de la ville, les hautes tours grises du vieux château. Et -je m'intéressai à la besogne d'une équipe d'ouvriers travaillant à -l'empierrage de la grand'route de Moulins qu'on était en train de -construire. Cela n'allait pas sans fatigue. Toujours est-il qu'après un -moment, quand notre cortège eut regagné la pleine campagne, je -m'endormis sans qu'on y prît garde, adossé à la cage à poules et bercé -par le roulis continuel de la voiture. Seulement un cahot trop brusque -fit se renverser la cage qui dégringola jusqu'à terre où, bien entendu, -je la suivis en vitesse... Les volailles se mirent à piailler et moi à -crier. Je n'avais aucun mal--la patouille, tapis doux et mol, ayant -amorti ma chute. Mais je fus long à consoler, paraît-il, à cause de la -surprise de ce réveil désagréable. Et cela me valut de faire à pied le -reste du trajet, moins une petite séance à califourchon sur le dos de -mon frère Baptiste, qui était mon parrain. - -A l'arrivée, ma mère me fit étendre dans un coin de la chambre à four, -sur un amas de hardes, et je trouvai dans un nouveau sommeil, très -paisible cette fois, le vrai remède aux émotions de la route. - - * * * * * - -Longtemps après, ma soeur Catherine me vint quérir pour m'amener dans la -grande pièce. Les meubles étaient tous en place au long des murs, et -l'horloge sonna les douze coups de minuit. Les bouviers du voisinage qui -nous avaient déménagés, attablés là, s'entretenaient bruyamment, riaient -et chantaient. Mon père leur offrit à boire avec insistance; les verres, -choqués fort, tintaient; il y eut du vin répandu qui souilla de rouge la -blancheur de la nappe... - -On me servit à manger un reste de viande, de la galette et de la -brioche; puis un vieillard inconnu me fit faire des galopades sur ses -genoux:--ainsi participai-je à la joie générale. - -Mais le lendemain, j'entendis maman dire à mon père, d'un ton navré, que -ça revenait joliment coûteux de faire la Saint-Martin. Et lui appuya: - ---Je crois bien... Heureusement que ce n'est pas une chose qu'on -recommence souvent. - -Ma mère conclut: - ---On serait vite épuisé, s'il fallait recommencer souvent... - - * * * * * - -J'approchais d'avoir cinq ans: ces quelques épisodes du déménagement -sont liés à mes plus vieux souvenirs. - - - - -II - - -Notre ferme possédait en bordure du bois toute une zone vierge encore -des fouilles de l'araire où croissaient à profusion bruyères, genêts, -ronces et fougères, et où de grosses pierres grises saillaient du sol -par endroits. Cette partie du domaine, dénommée la Breure[1], servait de -pâture aux brebis quasi toute l'année. Ma soeur Catherine était la -bergère et je l'accompagnais très souvent. Aussi, la Breure me fut-elle -bientôt familière. On y rencontrait toutes sortes de bêtes; les oiseaux -y pullulaient comme les reptiles, et les animaux de la forêt y faisaient -parfois des apparitions. C'est ainsi que j'aperçus un jour toute une -famille de gros cochons noirs traverser au galop le bas de notre -pâture:--des sangliers, au dire de ma soeur. Une autre fois, ce fut un -couple de chevreuils occupés à brouter les petites branches vertes de la -bouchure, comme faisaient nos chèvres; je courus dans leur direction et -ils détalèrent prestement. - - [1] Ce terme--déformation locale du mot «bruyère»--s'appliquait à la - plupart des terrains incultes. - -La forêt recélait aussi des loups. Un de nos agneaux, vers la fin de -l'hiver, disparut sans laisser de trace. La Catherine, seule ce jour-là, -ne s'était aperçue de rien. A tort ou à raison, on accusa de ce rapt -mystérieux un loup. Ma soeur ne voulut plus aller seule à la Breure -parce qu'elle s'effrayait à l'idée de voir réapparaître le méchant -fauve. Je fus dès lors constamment avec elle, et je dois dire que nous -n'étions pas plus rassurés l'un que l'autre... Cependant nous n'eûmes -pas l'occasion de faire la différence entre un loup en chair et en os et -le monstre que nous imaginions... - -Bien moins rares étaient les lapins: nous en voyions détaler plusieurs -tous les jours. Souvent notre chien Médor se mettait à leur poursuite et -il lui arrivait parfois d'en saisir un. Mais il ne s'avisait pas de nous -le montrer; il se dissimulait derrière la bouchure d'un champ voisin, ou -dans le mystère du bois pour s'en repaître sans risque d'être dérangé; -il revenait ensuite tout penaud nous trouver, avec du poil et du sang -dans sa barbiche grise; il baissait la tête et remuait la queue ayant -l'air de demander pardon. - -Bien excusable, à vrai dire, le pauvre toutou, de se montrer vorace -quand le hasard lui fournissait un supplément de nourriture. Maintenant -on traite les chiens comme des personnes; on leur donne de la bonne -soupe et du bon pain. Mais à cette époque on leur permettait seulement -de barboter dans l'auge contenant la pâtée des cochons,--pâtée toujours -fort peu riche en farine. Comme complément, on faisait sécher au four à -leur intention une provision de ces acres petites pommes que produisent -les sauvageons des haies et qu'on appelle ici des _croyes_. - -On les jugeait d'ailleurs capables de vivre de leur chasse. Quand Médor, -au retour des champs, paraissait affamé, quand, à l'heure des repas, il -rôdait autour de la table quémandant des croûtes, mon père questionnait -la Catherine: - ---_Ol a donc pas rata?_ - -Ce qui voulait dire: - ---Il n'a donc pas fait la chasse aux rats? - -Et sur la réponse négative de ma soeur: - ---_Voué un feignant: si ol avait évu faim, ol aurait ben rata..._ (C'est -un fainéant: s'il avait eu faim, il aurait bien raté.) - -Et il reprenait: - ---_Enfin dounnes-y une croye._ - -La Catherine, dans la chambre à four attenante à la maison, tirait d'une -vieille _boutasse_ poussiéreuse une ou deux de ces petites pommes -recroquevillées et les offrait au pauvre Médor qui s'en allait les -déchiqueter dans la cour, sur les plants de jonc où il avait coutume de -dormir. A ce régime, il était efflanqué et de poil rude, on peut le -croire; il eût été facile de lui compter toutes les côtes. - - * * * * * - -Notre nourriture, à nous, n'était guère plus fameuse, à la vérité. Nous -mangions du pain de seigle moulu brut, du pain couleur de suie et -graveleux comme s'il eût contenu une bonne dose de gros sable de -rivière; on le tenait pour plus nourrissant avec toute l'écorce... - -La farine des quelques mesures de froment qu'on faisait moudre aussi -était réservée pour les pâtisseries _tourtons_ et galettes qu'on cuisait -avec le pain. Cependant on pétrissait d'habitude avec cette farine-là -une _ribate_ d'odeur agréable--mie blanche et croûte dorée--réservée -pour la soupe de ma petite soeur Marinette, et pour ma grand'mère les -jours où sa maladie d'estomac la faisait trop souffrir. Ma mère, -parfois, m'en taillait un petit morceau que je dévorais avec autant de -plaisir que j'eusse pu faire du meilleur des gâteaux. Régal d'ailleurs -bien rare,--car la pauvre femme s'en montrait chiche de sa bonne miche -de froment! - -La soupe était notre pitance principale: soupe à l'oignon le matin et le -soir, et, dans le jour, soupe aux pommes de terre, aux haricots ou à la -citrouille, avec gros comme rien de beurre. Avec cela des beignets -indigestes et pâteux d'où les dents s'arrachaient difficilement, des -pommes de terre sous la cendre et des haricots cuits à l'eau, à peine -blanchis d'un peu de lait. On se régalait les jours de cuisson à cause -du _tourton_ et de la galette; mais ces hors-d'oeuvre duraient peu. -Quant au lard, on le réservait pour la saison d'été, pour les grandes -occasions... Ah! les bonnes choses n'abondaient guère! - - - - -III - - -Comme pâtre dans la Breure je commençai à me rendre utile. Le troisième -été d'après notre installation au Garibier, la Catherine, ayant dépassé -ses douze ans, dut remplacer la servante que ma mère avait occupée -jusqu'alors; elle lâcha les brebis pour les besognes d'intérieur et les -travaux des champs. J'avais sept ans; on me confia la garde du troupeau. - -Avant cinq heures, maman me tirait du lit et je partais, les yeux gros -de sommeil. - -Un petit chemin tortueux et encaissé conduisait à la pâture. Il y avait -de chaque côté des bouchures énormes sur de hautes levées avec une ligne -de chênes têtards et d'ormeaux aux racines noires débordantes, à la -ramure très feuillue. Cela faisait cette «rue creuse» toujours assombrie -et un peu mystérieuse--si bien qu'une crainte mal définie m'étreignait -en la parcourant. Il m'arrivait d'appeler Médor, consciencieusement -occupé à harceler les brebis, pour l'obliger à marcher tout près de moi, -et je mettais ma main sur son dos pour lui demander protection. - -A la Breure, en présence du large horizon, je respirais plus à l'aise. -Vers le levant, vers le midi, la vue s'étendait par delà une vallée -fertile de grande importance jusqu'au coteau dénudé, au gazon roussi, -qui précédait le bois de Messarges. Quelques champs cultivés se voyaient -au nord. Et au couchant régnait la forêt, peuplée là de grands sapins -aux troncs suintants de résine qui m'envoyaient leur senteur âcre. - -Mais la Breure elle-même était suffisamment vaste--et magnifique par -beau temps à l'heure matinale où j'y arrivais. La rosée, sous la caresse -du soleil, diamantait les grands genêts, les fougères dentelées, les -bruyères grises, les touffes de pâquerettes blanches dédaignées des -brebis et masquait d'une buée uniforme l'herbe fine des clairières. -Cependant que des bouchures, des buissons et de la forêt s'élevaient -sans fin des trilles, vocalises, pépiements et roucoulements, tout le -concert enchanteur des aurores d'été. - -Pieds nus dans des sabots plus ou moins fendillés et informes, jambes -nues jusqu'aux genoux, je sillonnais mon domaine en sifflotant, à -l'unisson des oiseaux. La rosée des arbustes mouillait ma blouse et ma -culotte, dégoulinait sur mes jambes grêles. Mais le soleil avait vite -fait d'effacer les traces de cette aspersion. Je craignais davantage les -ronces rampant traîtreusement au bas du sol, sous le couvert des -bruyères; souvent j'étais arrêté, griffé cruellement par quelqu'une de -ces méchantes; j'avais toujours le bas des jambes ceinturé de piqûres, -soit vives, soit à demi guéries. - -J'apportais dans ma poche un morceau de pain dur avec un peu de fromage -et je cassais la croûte assis sur une de ces pierres grises qui -montraient leur nez entre les plantes fleuries. A ce moment, un petit -agneau à tête noire, très familier, ne manquait jamais de s'approcher -pour attraper quelques bouchées de mon pain. Mais un second prit -l'habitude de venir aussi, puis un troisième, puis d'autres encore--et -ils auraient mangé sans peine toutes mes provisions, si j'avais voulu -les croire... Sans compter que Médor, s'il n'était pas à la poursuite de -quelque gibier, venait aussi; même il bousculait les pauvres -agnelets--sans leur faire de mal, d'ailleurs--afin d'être seul à me -solliciter de ses bons grands yeux suppliants. Je lui jetais au loin de -tout petits morceaux, et les bêleurs profitaient vite de l'instant où il -s'écartait à leur recherche pour venir happer dans ma main leur part de -la distribution... - -Cela m'amusait, et beaucoup d'autres épisodes de moindre importance. Je -regardais voler les tourterelles, détaler les lapins; je faisais le tour -du terrain en suivant les bouchures pour trouver des nids; je saisissais -dans l'herbe un grillon noir ou une sauterelle verte que je martyrisais -sans pitié; ou bien, plaçant sur ma main l'une de ces petites bestioles -au dos rouge tacheté de noir que les Messieurs nomment «les bêtes à bon -Dieu» et qu'on appelle ici des «marivoles», je lui chantais ce refrain -appris de la Catherine: - - Marivole, vole vole; - Ton mari est à l'école, - Qui t'achète une belle robe... - -Et c'était en effet pour la pauvrette le meilleur parti que de s'envoler -au plus vite; à demeurer, elle risquait fort d'être mise en piteux état. - -Tout de même je trouvais parfois le temps bien long! J'avais ordre de ne -rentrer qu'entre huit et neuf heures, quand les moutons, à cause de la -chaleur, se mettent à _groumer_, c'est-à-dire se tassent, tête baissée, -dans quelque coin ombreux. Rentrant trop tôt, j'étais grondé et même -battu par ma mère qui ne riait jamais et donnait plus volontiers une -taloche qu'une caresse. Je restais donc jusqu'au moment où l'ombre du -frêne, à droite de l'entrée, s'allongeant perpendiculairement sur la -claie m'annonçait huit heures. Mais attendre jusque-là--et, le soir, -attendre dans cette même solitude la nuit tombante, quel dur calvaire! -Des fois, pris de peur et de chagrin, je me mettais à pleurer, à pleurer -sans motif, longtemps... Un froufroutement subit dans le bois, la fuite -d'une souris dans l'herbe, un cri d'oiseau non entendu encore, il n'en -fallait pas davantage aux heures d'ennui pour me tirer des larmes. - - * * * * * - -Ma première grande terreur ne survint pourtant qu'après plusieurs -semaines. C'était au cours d'une chaude après-midi où des bourdonnements -endormeurs d'insectes bruissaient dans l'atmosphère lourde. Déambulant, -les yeux ensommeillés, j'aperçus soudain au bord du fossé qui longeait -le bois un grand reptile noir gros comme un manche de fourche et presque -aussi long,--une couleuvre sans doute. Mais, n'ayant jamais vu que -quelques lézards et quelques orvets, ayant entendu parler des vipères -comme de «mauvaises bêtes» particulièrement dangereuses, je me crus en -présence d'une énorme vipère noire. Je battis en retraite d'abord, puis -revins à petits pas prudents avec le désir de la voir encore: elle avait -disparu. - -Un quart d'heure après, ayant oublié déjà cet incident, j'étais assis à -quelque distance, en train de taillader avec mon couteau une branche de -genêt, quand je revis la vipère noire qui rampait dans les bruyères, -venant de mon côté très vite. Instinctivement, je me pris à courir dans -la direction des moutons. Hélas! j'avais compté sans les ronces -traînantes... Avant que j'aie parcouru vingt mètres, il s'en était -trouvé une pour m'entraver et me faire tomber. Affolé, sanglotant, -tremblant, je n'eus pas tout d'abord la force de bouger. Et voilà que je -sens un attouchement singulier sur mes jambes nues, et qu'au derrière de -la tête quelque chose de frais m'effleure... Je crus que la vipère -noire, m'ayant rejoint, s'étirait sur mon corps! Sous le coup de -l'angoisse immense, je me levai d'un bond. Il n'y avait autour de moi -nul agresseur reptilien ou autre, mais seulement deux êtres amis venus -pour m'affirmer leur sympathie: le bon Médor m'avait léché les jambes et -le petit agneau à tête noire avait posé son museau sur ma nuque. Je me -remis un peu de ma grosse émotion, mais rentrai tout de même à la nuit -tombante avec des traces de larmes, un visage encore convulsé par les -sanglots. Pour le coup, ma mère me coupa une tranche de la _ribate_ de -froment et me gratifia de quelques poires Saint-Jean qu'elle avait -trouvées sous le poirier de la chénevière. Je n'en eus pas moins une -nuit agitée avec délire et cauchemars--mes parents durent se lever à -plusieurs reprises pour me calmer. - -Le lendemain j'eus licence de longuement dormir;--comme les foins -étaient en passe d'être finis, ma grand'mère me remplaça auprès des -moutons. - - * * * * * - -Quelques jours après, le seigle mûr, il me fallut repartir--au-devant -d'une nouvelle frayeur peut-être plus vive encore. - -J'assemblais en bouquet des pâquerettes blanches et des bruyères roses, -quand un jappement avertisseur de Médor me fit lever la tête. Sortait du -bois et s'avançait de mon côté un grand gaillard à barbe noire portant -sur son épaule un tonnelet au bout d'un bâton. - -De par l'isolement de notre ferme, j'avais rarement l'occasion de voir -des étrangers, sauf pourtant ceux des fermes voisines: les Simon de -Suippière, les Parnière de la Bourdrie, et, quelquefois, les Lafont de -l'Errain. En voyant venir ce grand noir qui n'était ni de Suippière, ni -de la Bourdrie, ni de l'Errain, je restai figé de stupeur. - -Il m'appela: - ---Petit! (il prononçait _pequi_). Eh, _pequi_, viens voir un peu là!... - -Je songe aux histoires de malfaiteurs et de brigands entendues aux -veillées d'hiver. Sans répondre ni attendre plus, je me mets à courir du -côté de la barrière. Et me voici dans la rue creuse trottant toujours -vers la maison. Cependant l'homme à barbe noire de crier derrière moi: - ---Pourquoi te sauves-tu, _pequi_? Je ne veux pas te faire de mal. - -Il me suit toujours et, rien qu'en marchant de son pas naturel, il me -gagne de vitesse. Quand je me hasarde à jeter en arrière un coup d'oeil -craintif je le vois qui approche. Et quand je débouche dans la cour il -est vraiment sur mes talons. N'importe, je me crois sauvé,--de par mon -refuge à la maison. Surprise! la porte est fermée à clé... Trop las pour -courir encore, je me blottis dans l'embrasure, poussant des cris comme -si l'on m'égorgeait. L'homme des bois se fait très doux: - ---Pourquoi pleures-tu? Je ne suis pas méchant, va! Au contraire, j'aime -bien les _pequis_ enfants. - -Il me tapote les joues, et, en dépit de mes larmes, je remarque qu'il a -les mains racornies, la figure maigre et de bons yeux limpides sous -d'épais sourcils noirs. Il répète sa phrase du début: - ---Je ne veux pas te faire de mal... - -Et me demande: - ---Où sont donc tes parents? - -Il n'a pas l'accent du pays; il prononce textuellement: «Où _chont_ donc -tes parents?» alors qu'un de par chez nous nous aurait dit: «_Là voù -donc qu'ô sont?..._» Ça me paraît bizarre. - -Je ne réponds pas, bien entendu; je continue à crier comme un sauvage, -étonné pourtant qu'au lieu de me saisir et de m'emporter il me parle -doucement avec des caresses. - -Arrive enfin ma grand'mère qui était allée conduire les vaches dans une -pâture éloignée; elle se hâte, inquiète de ces cris, et, pour la suivre, -ma petite soeur Marinette remue plus que de raison ses jambes trop -courtes. Alors, l'homme de s'avancer à sa rencontre, s'excusant de -m'avoir fait peur involontairement, donnant des explications. Il était -un scieur de long auvergnat en équipe dans la forêt. Leur chantier, -installé de la veille dans une vente assez rapprochée de notre Breure, -nous nous trouvions voisins et on l'avait délégué pour aller quérir de -l'eau. Ma grand'mère lui indiqua la fontaine, commune aux deux domaines -du Garibier et de Suippière, qui se trouvait dans le pré des Simon, au -delà de notre pré de la maison, ou _Chaumat_. Il alla sans tarder y -remplir son tonnelet, et au retour il remercia encore. Mais je refusai -de reprendre avec lui le chemin de la pâture. Même, ma grand'mère, pour -me décider à partir ensuite, dut m'accompagner jusqu'à moitié de la rue -creuse en me faisant constater que l'Auvergnat avait réellement disparu. - -Pourtant, cet homme-là finit par gagner ma confiance. Je le revis dès le -lendemain, et, bien que sa présence me causât un mouvement instinctif de -frayeur, loin de chercher à m'esquiver, je soulevai mon vieux chapeau -pour le saluer. Alors il me donna quelques jolies branches de fraisier -garnies de petites fraises qu'il avait coupées dans le bois à mon -intention. Le jour d'après, quand je le vis apparaître avec son -tonnelet, je courus à sa rencontre et l'accompagnai au travers de la -Breure, puis dans la rue creuse, jusqu'à mi-chemin de chez nous. Et -pendant toute une semaine il en fut ainsi. - -Un matin, il me proposa de le suivre jusqu'à son chantier. Ma mère -m'avait bien défendu de pénétrer dans la forêt à cause des «mauvaises -bêtes» et je lui obéissais à peu près, surtout depuis l'histoire de la -couleuvre. Néanmoins je consentis tout de suite, l'Auvergnat m'ayant -promis d'autres fraises et aussi des copeaux dans lesquels je pourrais -découper à l'aise des bonshommes, des boeufs, des chariots, des araires: -or, je passais à cela le meilleur de mon temps... - -Il nous fallut traverser d'abord la zone des sapins; le sol était jonché -de leurs fines aiguilles sèches auxquelles se mêlaient quelques pommes -de l'année précédente dont les écailles s'ouvraient, grimaçantes. Après, -ce furent des chênes et des bouleaux de forte taille--quelques-uns -cerclés de rouge, marqués pour la mort. Puis vint un sous-bois assez -épais où la marche était difficile; pourtant, vu ma taille, je me -faufilais sans trop de peine dans les traces de mon compagnon qui, -d'ailleurs, allait lentement. Mais une branche, qu'il avait écartée pour -le passage et qu'il lâcha trop vite, revint me fouetter le visage et me -fit grand mal. J'eus le courage de n'en rien laisser paraître. On a son -amour-propre en présence des étrangers! - -Pour arriver jusqu'au chantier, il nous fallut bien vingt minutes. Trois -hommes travaillaient là, au milieu d'un abatis de chênes géants. Ils -avaient de longues barbes et de longs cheveux, et ils manoeuvraient de -leurs longs bras de longues cognées. Des planches étaient débitées déjà, -et des poutres et des solives. Sur un chevalet, une bille énorme -s'étalait, maintenue avec de grosses chaînes. Quatre bidons noirs -trônaient côte à côte sur un reste de cendre grise. Une marmite, veuve -de son couvercle, gisait à proximité de la «loge» faite de branches et -de mottes, dont le toit touchait le sol. Et le soleil projetait sa -grande lumière sur cet espace soustrait au mystère environnant. Des -moucherons, que pourchassaient mésanges et hirondelles, s'y ébattaient -par essaims nombreux. - -Les travailleurs, interrompant l'équarrissage, me taquinèrent avec -amitié et s'installèrent pour manger, le bidon sur les genoux. L'un -d'eux, plantant dans la pâtée épaisse la cuiller qui n'oscilla pas, me -dit en riant: - ---_Choupe de chieur, tu vois, pequi? Cha tient au corps au moins, chette -choupe-là; elle est plus bonne que chelle de chez vous..._ - -Quand ils eurent tous les quatre vidé leur bidon, le plus âgé, qui avait -un collier de barbe grise, souleva les copeaux et mit à découvert une -manière de plat, fermé par le dessus de la marmite, qui contenait un -gros morceau de lard rance dont il fit le partage. Ils engloutirent ce -lard, chacun taillant du couteau, à grosses bouchées, dans sa portion -étalée sur une tranche de pain; puis, à tour de rôle, ils se -rafraîchirent, maintenant à la force des bras le tonnelet au-dessus de -leur bouche--et l'on entendait l'eau glouglouter dans leur gorge. - -Là-dessus, le plus jeune, après s'être essuyé du revers de sa manche, -déclara d'un air convaincu: - ---Le roi Louis-Philippe n'a peut-être pas déjeuné aussi bien _comme -moi_... - -La veille au soir, une réparation d'outils l'ayant conduit à Bourbon, il -avait entendu parler d'une révolution à Paris:--l'ancien roi chassé ou -en fuite, remplacé par un autre qui s'appelait Louis-Philippe et qui -acceptait, à la place du drapeau blanc aux fleurs de lys, le drapeau aux -trois couleurs. - -Le chef de chantier, le scieur à barbe grise, avait son opinion: - ---Puisqu'on a tant fait que de changer, c'est le _pequi_ Napoléon qu'on -aurait dû faire venir. - -Mais un autre de riposter, ironique: - ---Oui, pour qu'il fasse tuer du monde et dévaster des pays comme faisait -son père! - ---C'est une bonne République que j'aurais voulu, moi, reprit le -jeune,--une bonne République pour embêter les curés et les bourgeois! - ---Allons voir aux fraises! me dit mon ami. - -Nous nous écartâmes un peu dans la clairière entre les géants étendus, -et je pus me régaler à profusion des petits fruits vermeils. J'aimais -mieux ça que d'entendre les autres parler du drapeau et du roi! - -Je restai encore après qu'ils eurent repris le travail, me roulant dans -l'amas de sciure, faisant une provision de copeaux de choix et -m'intéressant au mouvement de la grande scie que manoeuvraient le -vieillard napoléonien juché sur la bille et le jeune homme républicain -au-dessous. Enfin, timidement, je fis part de mon désir de m'en aller. - -Mon ami barbu me reconduisit jusqu'à la zone des sapins, et posa en me -quittant son museau rêche sur chacune de mes joues. - - * * * * * - -Sitôt parvenu à la lisière du bois, je cherchai des yeux le troupeau. -Cela fut cause que je ne pris pas garde au fossé qui limitait notre -terrain, et que je roulai au fond sur un lit de broussailles d'où je me -relevai tout meurtri, tout saignant, la blouse déchirée. Pour la -deuxième fois de la matinée, je me montrai stoïque en ne pleurant pas. - -J'étais d'ailleurs bien trop préoccupé de mes moutons pour m'attendrir -sur moi-même. Je pris ma course au travers de la Breure, comptant les -découvrir en train de _groumer_ dans quelque coin,--mais rien! Alors, -suivant les bouchures, j'avisai vers le bas, du côté de la vallée, une -brèche accédant à un champ de trèfle dont on avait fauché la première -coupe et qu'on laissait repousser pour la graine. Je m'y précipitai et -pus voir brebis et agneaux en train de se bourrer de trèfle vert, malgré -la chaleur. - -Et de crier Médor qui m'avait abandonné dans la forêt pour suivre je ne -sais quelle piste:--pas de Médor! Et d'essayer tout seul de les -rassembler, de les pousser vers la haie:--j'y parvins après mille -peines; mais au lieu de s'engager dans la brèche, ils se glissèrent de -chaque côté, s'éparpillèrent de nouveau dans le trèfle. Une deuxième, -une troisième tentative échouèrent de même. - -Désespéré, je m'en fus tout pleurant vers la maison pour chercher du -secours. Ma grand'mère était seule, en train de dorloter ma petite soeur -Marinette qui, chétive et souffrante, geignait sans discontinuer. Elle -commença par grogner de ce que j'amenais les moutons trop tard. Quand je -lui eus avoué, en sanglotant, qu'ils étaient dans le trèfle, elle leva -les bras au ciel, avec une lamentation pitoyable: - ---_Ah! là, là, là! Voué-tu possib', mon Dieu! Sainte Mère de Dieu!... O -vont tous gonfler!... O vont tous êt' pardus!... Qui que j'vons faire, -mon Dieu? Qui que j'vons dev'nir?..._ - -Elle traversa la cour, escalada le tertre qui dominait la grande mare -entourée de saules et se mit à brailler d'une voix déchirante: - ---Ah! Bérot!... Aaah! Bérot! - -Au quatrième appel, mon père répondit de même par un «Aaah!» prolongé. -Ma grand'mère lui cria de venir bien vite, m'enjoignit d'attendre pour -lui donner des explications et se sauva par la rue creuse, en direction -de la Breure, portant la Marinette dans ses bras. - -Mon père arriva bientôt, tout essoufflé, tout retourné; et, renseigné, -il repartit en courant avec un juron de dépit. - -Je le suivis de loin, inquiet et pleurnichant. Les moutons sortis du -trèfle s'en venaient d'un air las, le ventre ballonné, la tête basse, -les oreilles pendantes. Derrière, ma grand'mère et mon père se -lamentaient de compagnie, disant qu'ils étaient tous gonflés, que pas un -n'en réchapperait. Ma grand'mère proposait d'aller chercher, à -Saint-Aubin, Fanchi Dumoussier qui «savait la prière»; mon père -inclinait à demander au voisin Parnière, qui s'y entendait un peu, de -venir percer les plus malades. Il se tourmentait aussi de la nécessité -de faire prévenir à Bourbon M. Fauconnet, le maître. - -Depuis un moment déjà, je cheminais en silence à côté d'eux lorsqu'ils -s'avisèrent de me regarder. Le sang des égratignures du fossé, délayé -par les larmes, me faisait le visage souillé; et ma blouse et ma culotte -offraient de trop visibles accrocs. Ma grand'mère et mon père, se -méprenant sur les causes de ces avaries, crurent que j'étais cause de la -frasque du troupeau pour avoir le premier franchi la bouchure. Mais je -leur contai sans mentir l'emploi de ma matinée. Ma grand'mère, ne m'en -jugeant pas moins très coupable, engageait mon père à me corriger ferme. -Lui, toujours pacifique, répondit que ça ne ramènerait rien... A la -maison pourtant, ma mère jugea nécessaire de m'administrer plusieurs -claques et une bonne fessée qui me firent sauver au fond de la -chènevière, dans un grand fossé bordé de pruniers, où je boudai et -pleurai tout mon soûl. Longtemps après, mon parrain me vint chercher -pour manger, affirmant que je ne serais plus ni battu, ni attrapé. Il me -dit que Parnière avait percé les dix bêtes les plus malades et que deux -étaient déjà crevées. On comptait pouvoir sauver les autres. Une -troisième mourut cependant, et un petit par surcroît. - -De cette affaire, mon ami l'Auvergnat paya les pots cassés... Quand il -revint avec son tonnelet, ma grand'mère et maman se prirent à -l'invectiver, l'accusant d'être cause de ce grand malheur qui allait -nous mettre tous sur la paille et lui défendant de reprendre de l'eau à -notre fontaine. Le pauvre homme, assez déconcerté, s'excusa très -humblement, tendit les bras avec de grands gestes comme pour prendre le -ciel à témoin de sa complète innocence--et s'éloigna, jugeant toute -explication inutile devant la fureur exaspérée de ces femmes... Il alla -quérir l'eau, dorénavant, à la source de Fontibier, au delà de -Suippière, à trois bons quarts d'heure de son chantier. Je ne le revis -jamais plus. - -Les orages me causèrent aussi cet été-là des ennuis sérieux. J'avais -l'ordre de rentrer dès qu'il viendrait à tonner fort, parce qu'il est -mauvais de laisser mouiller les moutons. Or, le temps s'assombrit un -matin du côté de Souvigny; bientôt des éclairs en zigzag coururent dans -ce noir et des grondements en partirent. Je décidai de rallier la -maison. Près d'arriver, entendant moins le tonnerre, j'eus bien le -pressentiment d'une bêtise, mais non point le courage de retourner. -Maman me demande d'une voix dure pourquoi je reviens si tôt? Et, comme -je lui parle de l'orage, elle se met à hausser les épaules, disant que -je ne suis qu'un _bourri_ de ne pas savoir encore que les orages ne sont -jamais pour nous lorsqu'ils prennent naissance du côté du soleil levant. -Deux claques bien senties me font entrer dans la tête cette vérité -élémentaire... - -«Qui a été pris, se méfie...» Quand survint un autre orage, je jugeai -prudent de ne pas m'emballer, bien qu'il se fût formé sur Bourbon et -qu'il gagnât sur Saint-Aubin en redoublant de violence. Je partis -seulement quand commencèrent à tomber de grosses gouttes espacées. Dans -le chemin creux, la pluie augmenta soudain, creva en une averse de -déluge, avec accompagnement de grêlons. Les moutons, sous la tourmente, -refusaient d'avancer. Et moi, ruisselant, transpercé, meurtri, je -commençais à me désoler tout de bon... Mais j'aperçus venir mon père, un -vieux sac en pèlerine sur les épaules et s'abritant sous un grand -parapluie de toile bleue. Il me demanda si j'étais devenu fou pour ne -pas rentrer par un temps pareil, assurant qu'une telle sauce sur le -troupeau pourrait bien nous valoir encore des pertes... - -A la maison, ma mère, après qu'elle m'eut fait revêtir des habits secs, -me tarabusta de nouveau. - -Ayant été battu pour venir quand il ne fallait pas et battu pour ne pas -venir quand il fallait, les ciels d'orage me semblèrent par la suite -doublement gros de menaces... - - - - -IV - - -Songeant qu'à sept ans m'advenaient ces aventures, comparant mon enfance -à celle des petits d'aujourd'hui qu'on dorlote et qu'on choie, et qu'on -n'oblige à aucun travail sérieux avant douze ou treize ans, je ne puis -m'empêcher de dire qu'ils ont joliment de la chance! En ai-je fait, moi, -des séances de plein air pendant qu'eux font leurs séances d'école! Du -temps que j'étais berger j'esquivais les très mauvais jours,--on -n'envoie pas les brebis dehors quand il pleut ou neige. Mais à neuf ans -on me confia les cochons et, alors, qu'il pleuve ou vente, que le soleil -darde ou que la bise cingle, par la neige ou par le gel, il me fallait -aller aux champs. Oh! ces factions d'hiver, alors que les haies -dépouillées ne donnent plus d'abri, que les doigts gourds et crevassés -font mal et que le froid, montant des pieds de marbre, vous étreint, -quoi qu'on fasse, en une progression méchante,--ces factions d'hiver, -quel mauvais souvenir j'en ai conservé! - -Il y avait toujours deux truies mères qu'on appelait les _vieilles -gamelles_, et des nourrains plus ou moins, selon les circonstances ou la -réussite des portées--une quinzaine en moyenne. Tout cela s'agitait, -grognait, fouillait le sol. Les truies étaient surtout difficiles à -garder lorsqu'elles avaient à l'étable des porcelets tout jeunes. Elles -perçaient au travers des bouchures avec une facilité étonnante et il -fallait veiller ferme, ruser avec elles pour les retenir une heure ou -deux. Au moins, dans ces moments-là, s'en allaient-elles tout droit vers -la maison! Mais non plus tard, quand les petits devenus forts les -suivaient... Maraudeuses à l'excès, elles arrivaient des fois à pénétrer -dans un champ de céréales où il n'était pas commode de les découvrir. Je -reçus encore de bonnes taloches les rares fois où je ne sus pas -préserver de leurs ravages les blés ou les orges. - -Après les céréales, les fruits. Mes bêtes connaissaient dans un rayon de -plusieurs kilomètres tous les poiriers sauvageons grands producteurs: -impossible d'empêcher leur quotidienne promenade circulaire pour manger -les fruits tombés! En cette période d'arrière-saison, il fallait -cependant protéger les semailles nouvelles et les pommes de terre non -encore arrachées! - -Parfois les familles se divisaient, chaque bande de petits suivant sa -mère. Ou bien les jeunes, trop inexpérimentés, restaient en panne, les -uns ici, les autres ailleurs; à de certains jours de guigne je ne -pouvais arriver à les rassembler tous. Souvent il me fallait, à la -nuitée, repartir au diable à la recherche des manquants. - -J'avais aussi des embêtements quant à la tenue du domicile particulier -de ces messieurs. Ils logeaient, toujours à l'étroit, en des réduits -adossés au pignon de la maison, d'un nettoyage difficile à cause des -pavés disjoints. Ma grand'mère, qui avait la manie d'inspecter partout, -ne trouvait jamais que ce fût assez propre et poussait les autres à me -faire des observations. Il m'arriva d'être giflé pour avoir mis à des -gorets nouveau-nés de la paille trop raide. Il n'en fallait pas -davantage, au dire de mes parents, pour leur faire tomber la queue à -tous. - - * * * * * - -Ces petites misères ont suffi à rendre très légers mes regrets de ce -temps-là... - -Mais ce fut à une foire d'hiver, à Bourbon, où j'étais allé avec mon -père conduire une bande de nourrains, que m'advint le plus triste -épisode de ma carrière de porcher. - - - - -V - - -Mon parrain s'étant fait l'entorse, mon frère Louis devait le suppléer -pour le pansage; ma soeur Catherine, d'autre part, était très enrhumée. -C'est ainsi qu'on en arriva à me désigner pour cette foire--ce qui ne me -fit pas déplaisir, bien au contraire. Depuis que nous étions au -Garibier, je n'avais jamais revu cette ville de Bourbon dont il ne me -restait qu'un souvenir assez confus: c'était une fête que d'y retourner! - -Combien dur cependant de sortir du lit à trois heures! Ma mère m'attifa -tout sommeillant et voulut me faire manger la soupe. Mais non! du sable -toujours me brouillait les yeux; ma tête trop lourde s'inclinait sur mon -épaule ou s'appuyait sur la table. - -Prévoyant qu'avant peu je regretterais ma somnolence du matin, la bonne -femme bourra mes poches d'un morceau de pain et de quelques pommes: - ---Pour quand tu auras faim, petit! - -Elle m'enveloppa le cou dans un gros cache-nez de laine et me couvrit -les épaules d'un vieux châle gris effrangé. - ---Ça me fait de la peine de te voir partir par un temps pareil; tu vas -avoir bien froid, mon pauvre Tiennon! - -Elle me montrait, ce matin-là, une tendresse inaccoutumée; une douceur -attristée passait dans son regard et dans sa voix; j'eus conscience de -son amour de mère que sa dureté habituelle dissimulait trop. - -A quatre heures, elle nous aida à démarrer hors de la cour les nourrains -étonnés,--puis s'en retourna, nous ayant souhaité bonne vente... Et ce -fut pour mon père et moi, dans le grand gel de cette fin de nuit, le -long trajet par les chemins pétrifiés, biscornus qui se passa, somme -toute, sans trop d'ennui ni de souffrance. - - * * * * * - -Un peu après sept heures, nous voici installés au champ de foire, en -bonne place, le long d'un mur. Mon père tire d'un petit sac de toile -bise, apporté exprès, des poignées de seigle, qu'il jette aux cochons -pour leur faire prendre patience. Bientôt, néanmoins, ils se mettent à -grogner à cause du froid; leurs poils se hérissent; il devient difficile -de les faire tenir en place... - -Moi aussi, j'ai bien froid! Succédant à l'activité de la marche, le -calme de ce foirail est vraiment cruel; les frissons me gagnent; mes -dents claquent; mes pieds s'engourdissent, si douloureux! Puis, j'ai -l'estomac qui crie famine. Mais mes pauvres mains sont tellement raidies -qu'il me faut les réchauffer à la chaleur de mon corps avant que de -pouvoir sortir de ma poche les provisions... - -Mon père a de la peine à s'en tirer, lui aussi. Il bat la semelle -constamment, se frotte les mains avec rage ou bien, avec de grands -mouvements de bras, fait le geste de s'étreindre. - -Cependant la foire allait son train, assez peu importante d'ailleurs, si -bien que les habitués disaient: «C'est une foire morte!» Autour de nous, -d'autres cochons--nourrains et petits laitons blancs--grognaient d'avoir -trop froid, comme les nôtres. Plus loin, les «cent Bilos» protégés par -leur graisse digéraient, affalés sur le sol durci, ou se levaient avec -une plainte encolérée quand un marchand les frappait de son fouet pour -les examiner. A l'autre extrémité de l'enclos, les moutons paraissaient -malheureux et malades sous le givre qui recouvrait leur toison. On ne -voyait pas les bovins assemblés dans une autre partie du champ de foire -qu'un mur séparait de celle où nous étions, mais on entendait leurs -beuglements ennuyés et plaintifs. - -Les paysans, en sabots de bois, pantalons d'étoffe bleue, grosses -blouses et casquettes, grelottaient de compagnie et se livraient, comme -mon père, à des mimiques diverses pour vaincre le froid. En dehors de -ceux-là, quelques gros fermiers en peaux de chèvre et quelques marchands -en longs cabans gris ou bleus circulaient sans relâche, ayant hâte de -terminer leurs affaires pour aller déjeuner dans quelque salle d'auberge -bien chauffée. Les oisifs, ceux qui vont aux foires pour tuer le temps, -étaient prudemment restés chez eux. - -M. Fauconnet, notre maître, apparaît par intermittence... C'est un homme -d'une quarantaine d'années, aux larges épaules, à la figure rasée, un -peu grimaçante; de bonne humeur, il sourit volontiers d'un sourire -bénin, sans franchise; mais quand quelque chose lui déplaît, son visage -se plisse et devient dur. Il est furieux aujourd'hui à cause de la -nécessité de vendre à bas prix si l'on veut vendre. Il bougonne parce -que trois de nos cochons sont trop inférieurs, disant qu'on aurait mieux -fait de les laisser à la maison, que la bande se trouve dépareillée de -leur présence. - -J'ai toujours froid et commence à trouver le temps long. Mon père me -propose bien d'aller faire une tournée en ville, mais je crains de -m'égarer--et tous ces gens inconnus qui circulent m'effraient un peu... - -Plusieurs tentatives de vente ayant échoué, nous nous disposons à -repartir, lorsque, sur les dix heures, M. Fauconnet revient en compagnie -d'un marchand très loquace; ils arrivent à s'entendre--sauf pourtant -pour les trois petits que le maître veut nous faire ramener pour qu'ils -«profitent» davantage, se souciant peu des peines qui en résulteront -pour nous. - -Deux grandes heures d'attente sur la route de Moulins où nous devons -opérer livraison des cochons vendus. Station longue et sans charme, -malgré le froid moins rude en ce milieu du jour. Le moment venu, des -gens de bonne volonté, qui attendaient comme nous pour livrer leurs -bêtes, nous aident à effectuer le triage de nos «rebuts». - -Après la solde des autres--en pièces d'or que mon père a la précaution -de faire sonner une à une sur la chaussée humide--nous retraversons la -ville, prenant à côté de la rivière de Burge une rue montueuse et -grossièrement pavée qui débouche dans le haut quartier, sur la place de -l'Église:--c'est de là que partait le chemin de Meillers. - - * * * * * - -Sur cette place de l'Église, au carrefour de la route d'Autry, mon père -me laisse seul pour aller remettre de suite, selon l'usage, à M. -Fauconnet l'argent de la vente. J'étais bien un peu inquiet de le voir -partir; mais il m'avait promis de n'être pas longtemps et de rapporter -du pain blanc et du chocolat pour mon goûter; de plus, il voulait -demander à M. Vernier, un fermier de Meillers qu'il comptait rencontrer -chez notre maître, de me ramener en croupe sur son cheval. - -Je jette aux trois gorets le grain qui reste au fond du sachet de toile. -Ils s'y intéressent peu et ne tardent pas à me causer du désagrément. -L'un se sauve dans le chemin de Meillers qu'il reconnaît sans nul doute, -tandis qu'un autre redescend en courant vers la ville. Fort à propos, un -homme qui s'en retournait de la foire me vient en aide pour les -rassembler. Ils sont tranquilles un moment, pas longtemps. Bientôt les -voici repris à courir de côté et d'autre en grognant, et j'ai mille -peines à ne pas les échapper. Aux rares instants où ils sont sages, je -porte mes regards sur l'entrée de la ruelle par où mon père s'en est -allé, avec l'espoir toujours déçu de le voir réapparaître. Et, de plus -en plus, l'ennui, le froid, la faim me torturent... - - * * * * * - -Il y avait longtemps, longtemps que j'étais là, quand j'entendis sonner -trois heures à l'horloge municipale--tour de la Sainte-Chapelle. Cette -tour et les trois autres, plus éloignées, qui sont les derniers vestiges -de l'ancien château, patinées par les siècles, apparaissaient plus -sombres encore sous le ciel gris, noyées et presque indistinctes dans la -grande brume du soir givreux. Au-dessous, la ville silencieuse, -invisible presque, semblait anéantie par l'effet d'une mystérieuse -catastrophe. - -Et cette place, avec ses arbres squelettiques, ses arbustes buissonneux -chargés de paillettes blanches, son carré de gazon nu qui craquait sous -les pas, son bassin rectangulaire dont les glissades des gamins avaient -meurtri la glace terne, cadrait assez avec la tristesse générale. Au -fond l'église, aux massives portes fermées, paraissait hostile à la -prière et à l'espoir. A droite, dans un jardin aux murs élevés, un petit -château tout neuf flanqué de deux tours carrées prenait dans la -grisaille un air rébarbatif et hargneux de prison. En bordure du chemin -de Meillers, face à l'église, une belle maison à un étage montrait une -façade inquiétante de par l'assaut de vilains reptiles noirs--rosiers et -glycines--bien jolis sans doute à la belle saison. Des chaumières -basses accolées, et précédées d'une ligne uniforme d'étroits -jardinets, contrastaient avec ces immeubles cossus. Maisons de -pauvres:--journaliers, vieillards ou veuves,--moins une, vers le milieu, -dont le locataire était savetier, ainsi que l'attestait la grosse botte -suspendue au-dessus de la porte. Côté de la ville, la maison d'angle de -la rue pavée servait à la fois d'épicerie et d'auberge; des pains de -savon s'apercevaient derrière les vitres de l'imposte; une branche de -genévrier se balançait au mur. - -Comme l'église, toutes ces habitations restaient closes; elles -contenaient sans doute des foyers flambants, des poêles chauds auprès -desquels les gens pouvaient se rire de l'hostilité du dehors. -L'hostilité du dehors, j'étais tout seul à en souffrir avec mes trois -cochons... - -Voici s'ouvrir la grille qui accède au jardin du château; deux prêtres -en sortent qui s'inclinent profondément devant la dame encapuchonnée qui -les a accompagnés jusque-là. Ils me jettent en passant un regard -indifférent et pénètrent dans la maison aux reptiles noirs,--le -presbytère sans doute. - -La porte d'une des chaumières crie sur ses gonds. Une grande femme -ébouriffée paraît dans l'embrasure, jette dans son jardinet l'eau d'une -casserole. Son gamin, de mon âge à peu près, profite de cet instant pour -s'esquiver et se mettre à patiner sur le bassin. Après cinq ou six -glissades, il va cogner à la porte du cordonnier en criant par trois -fois le nom d'André. Cet André, plus petit, finit par apparaître, et -tous les deux glissent un long moment de compagnie, tantôt debout et se -suivant, tantôt accroupis et se tenant par la main. Mais la grande femme -ébouriffée, ayant ouvert sa porte à nouveau, leur enjoint de rentrer -d'un ton qui les détermine à ne pas se le faire répéter. Et me voici -seul encore sur la place. - -De loin en loin, des cultivateurs passaient; ils s'en allaient marchant -vite, ayant hâte de regagner leur logis. Et s'en allaient aussi quelques -fermiers à cheval, emmitouflés dans leurs manteaux et leurs cache-nez. -L'un d'eux, qui avait un gros cheval blanc, s'arrête en m'apercevant: - ---D'où donc es-tu, mon p'tit gas? - ---De Meillers, M'sieu, fis-je en balbutiant, les dents claquantes. - ---Tu n'es pas le petit Bertin, du Garibier? - ---Si, M'sieu. - ---Et ton père n'est pas venu te rejoindre? - ---Non, M'sieu. - ---Voilà qui est fort, par exemple!... Il se sera mis en noce, pardi!... -Eh bien, mon garçon, je devais te ramener; mais dans ces conditions, -rien à faire; tu ne peux pas laisser tes cochons... Donne-toi du -mouvement, surtout, ne te laisse pas engourdir! - -Après ces judicieux conseils, M. Vernier éperonne son cheval, disparaît -bientôt dans le brouillard. Et je reste navré de ce qu'il m'a dit au -sujet de mon père: - ---_Voilà qui est fort, par exemple!... Il se sera mis en noce..._ - -Cette chose, à laquelle je n'avais pas encore pensé, me semblait -maintenant très vraisemblable. Mon père, lorsqu'il allait à la messe, à -Meillers, rentrait d'habitude tout de suite après. Mais, les jours de -foire, il lui arrivait d'être moins sage et souvent j'étais couché avant -son retour. Au lendemain, maussade, ma mère le disputait, tout en le -plaignant d'avoir la tête trop faible, pas assez d'énergie pour résister -aux entraînements de hasard... - - * * * * * - -Dès quatre heures, la nuit vint: elle tombait du grand ciel bas et noir; -elle montait de la brume flottant au-dessus du sol et soudain épaissie. -Je tremble de froid, de faim et de peur. N'ayant rien mangé de la -journée que mon croûton dur et mes pommes, je me sens défaillir. Des -grondements remuent mes entrailles; des voiles sombres me brouillent les -yeux; le faible poids de mon corps pèse lourdement sur mes jambes -molles. Un regret me vient de ne pas m'être plus tôt hasardé à partir -seul, bien que le chemin ne me fût guère familier. Mais à présent que -s'enténébrait la campagne, j'aurais préféré geler sur place que de me -mettre en route. Les cochons, comme moi fatigués, dorment au fond du -fossé; j'en profite pour m'asseoir auprès d'eux, refoulant mon chagrin. - -Cinq heures: c'est la nuit tout à fait. Une voiture de bohémiens -s'éloigne de la ville par le chemin de chez nous. Deux hommes encadrent -le malheureux cheval qu'ils frappent à grand coups de bâton. Derrière, -trois adolescents aux loques dépenaillées baragouinent en une langue -inconnue. Cependant que de l'intérieur du véhicule s'élevaient des -lamentations, des cris d'enfants battus, des voix de mégères exaspérées. -J'avais entendu dire que ces gens à réputation équivoque volaient des -enfants pour les torturer, en faire des mendigots exciteurs de pitié. Et -mon sang de se glacer davantage, et mon coeur de se mettre à battre plus -que de raison! Mais le groupe défila sans paraître me voir. - -Ils ne me virent pas non plus, les deux couples d'amoureux qui -suivirent. Ils s'en venaient sans doute de danser dans quelque auberge. -Les filles avaient mis leurs capes de travers en leur grande hâte de -partir, vu l'heure tardive; les garçons les serraient par la taille en -une étreinte que le froid rendait bien excusable. - -Le sacristain sonna l'Angelus du soir. Le presbytère, les chaumines -ayant clos leurs volets ne laissaient entrevoir que de minces filets de -lumière. Il gelait ferme; la brume se dissipait en partie, et c'était -maintenant comme un vague crépuscule qui faisait mystérieux et bizarres -les objets environnants. Je souffrais moins, mais des voiles sombres -brouillaient mes yeux plus fréquemment, et dans mes oreilles tintaient -des sons de cloches, comme si l'Angelus eût sonné sans fin... - -Les cochons éveillés me donnaient à présent bien du mal à garder--et le -froid cependant me gagnait les os... - -Des jeunes gens, en un groupe bruyant, montaient de la ville. - -L'un, très grand, marchait en tête, faisant des moulinets avec son -bâton; bras dessus, bras dessous, trois autres suivaient, titubant et se -bousculant; les deux derniers qui s'étaient attardés à allumer leurs -pipes gambadaient à dix mètres. Celui d'en avant chantait d'une voix -forte, brusque et saccadée, un refrain d'ivrogne: - - A boire, à boire, à boire, - Nous quitt'rons-nous sans boire? - -Interrogation à laquelle les trois du milieu répondirent par un «Non!» -formidable. Et tous reprirent, chacun sur un ton différent, avec des -gestes drôles: - - Les gas d'Bourbon sont pas si fous - De se quitter sans boire un coup! - -Ce dernier mot dégénérait au «bis» en un «Ouou» prolongé qui battait son -plein quand ils me dépassèrent--sans soupçonner ma présence dans l'ombre -noire du grand mur, au plus creux du fossé. - -Quel bon parfum de cuisine m'arrive du château, une délicieuse odeur de -viande en train de cuire dans le beurre grésillant! Cela réveille les -facultés de mon estomac vide. J'ai envie de franchir le mur, de crier, -de hurler ma misère et ma faim, de demander une toute petite part de ces -bonnes choses. Pour échapper à la tentation je me rapproche du -presbytère. Mais là aussi je perçois un bruit de cuillers et un parfum -de soupe qui, pour être moins pénétrant que celui venu de l'orgueilleuse -bâtisse neuve, ne m'en paraît pas moins suave. Eh oui, partout dans les -maisons chaudes, c'était le repas du soir... Ils dînaient, les bourgeois -et les prêtres, et aussi les petites gens des chaumières dont la soupe, -pour être sans odeur, devait quand même être si douce à l'estomac! - -Seul restait sur le chemin, sous le givre et le gel, un petit paysan -attifé d'un châle gris qui gardait trois cochons rebutés;--un petit -paysan morfondu par une faction solitaire de cinq heures et qui n'avait -mangé dans toute la journée qu'un morceau de pain et trois pommes;--et -ce petit paysan, c'était moi! Ils m'avaient tous vu, ceux du château et -ceux du presbytère, et les ménagères des chaumines, et leurs petits qui -étaient de mon âge; ils m'avaient tous vu, mais sans daigner me faire -l'aumône d'une parole de sympathie, sans supposer que je pouvais -souffrir... Et pas un n'avait la pensée de venir voir si j'étais encore -là dans la nuit. - -Sept heures sonnent à la Sainte-Chapelle; je compte tristement les coups -de timbre frappant l'airain qui, dans le silence de ce nocturne cadre -d'hiver, me semblent lugubres comme un glas... Accroupi dans le fossé, -je sens mes yeux se fermer, une invincible somnolence m'envahir. Mes -sensations s'atténuent et ma pensée... Quelques souvenirs pourtant -hantent mon cerveau quasi mort. Ils se rapportent à ceux de chez nous, y -compris le chien Médor, à la forêt, à la Breure,--aux lieux et aux êtres -qui ont tenu une place dans ma vie d'enfant et qu'il me semble avoir -quittés depuis si longtemps... Cela ne me donne ni regret ni -attendrissement; cela tient plutôt du rêve. Je ne suis pas bien certain -d'avoir vécu cette vie passée; j'ai la conviction que je ne la vivrai -plus. Je glisse vers la mort et suis sans force et sans volonté pour -résister à l'engourdissement final... - - * * * * * - -Et voilà que je fus tiré de ma torpeur par un bruit de pas connus. -M'étant frotté les yeux, je vis mon père qui arrivait, toussant, -crachant, marchant un peu de travers;--mais réellement c'était lui! -J'oubliai d'un coup, dans le grand bonheur de le retrouver, tout le long -martyre de cette journée et je fus me jeter dans ses bras. Il parut -d'abord étonné de ma présence ici. Puis le souvenir lui revint, et il -m'étreignit en un débordant enthousiasme d'amour paternel, selon -l'habitude chère aux ivrognes d'exagérer leurs impressions. Il pleura, -mon pauvre père, de m'avoir laissé si longtemps seul. Il voulait -absolument aller faire l'emplette de quelques provisions, mais je me -contentai du croûton de pain, reste de son déjeuner d'auberge, qu'il -retrouva au fond de sa poche. Puisqu'il était là, lui, mon protecteur et -mon guide, je ne craignais plus rien et me sentais le courage de marcher -jusque chez nous, l'estomac vide. - -Le retour fut long, silencieux, pénible. Mes yeux se fermaient, et mon -père, dont je ne lâchais pas la main, me traînait presque. Il avait à -fouailler toujours les cochons qui lambinaient. Un moment il dut -s'arrêter, s'accoter, le front dans la main, à une clôture de pierres -sèches. Des hoquets de plus en plus rapprochés le secouèrent; il devait -souffrir atrocement... Il finit par vomir et put repartir un peu -soulagé. - - * * * * * - -Onze heures passé quand nous fûmes rendus. J'entrai de suite à la -maison, laissant mon père s'occuper des cochons. - -Au coin de l'âtre où s'éteignaient les dernières braises, maman veillait -toujours en tricotant. Toute la soirée elle avait prêté l'oreille aux -bruits du dehors, sentant grandir son inquiétude à mesure qu'avançait -l'heure. Elle me demanda pourquoi nous nous étions tant attardés. Et -quand je lui eus fait le récit de la journée, elle se prit à me plaindre -et à me dorloter--en même temps qu'elle foudroyait de son plus mauvais -regard mon père qui venait d'entrer et qui se couchait sans un mot. Je -dînai d'un reste de soupe et d'un oeuf cuit sous la cendre. Ce régal me -réconforta, mais tout de même je ne pus guère dormir... Il me fallut -près d'une semaine pour me remettre de cette journée et du gros rhume -gagné pendant ma trop longue faction. Mais il fallut à mon père et à -maman bien plus de temps encore pour en revenir à leurs relations -normales. - - - - -VI - - -Vint le moment où je dus aller au catéchisme; ce fut mon premier contact -avec la société. La société, pour la circonstance, était représentée par -un vieux curé à la mine rose et aux cheveux blancs, et par cinq gamins à -peu près aussi sauvages que moi. Le seul Jules Vassenat, fils du -buraliste-aubergiste, semblait moins emprunté--qui allait apprendre à -lire à l'école de Noyant, le gros bourg voisin. - -Le catéchisme des garçons se faisait à huit heures du matin. Comme il y -avait une bonne lieue du Garibier à l'église, il me fallait partir aux -mois d'hiver avant qu'il fasse jour. Par les temps de gel je m'en tirais -bien, sauf qu'il m'arrivait souvent de buter dans les chemins cahoteux -et même de m'étaler... Mais par les temps humides la boue, pénétrant -dans mes sabots, crottait mes «chausses» de laine, ce qui me rendait -très mal à l'aise pendant la séance. Sans compter que le curé se fâchait -de me voir si patouillé... D'un caractère très emportant il s'emballait -à fond quand nous n'étions pas sages, quand nous répondions de travers à -ses questions. - ---Sac à papier! jurait-il. Voleur de grain! - -Et de nous donner sur la tête de grands coups du plat de son livre... - -Mais ses colères ne duraient pas; il en arrivait vite à nous dire des -_goguenettes_, ou anecdotes drôlatiques, et à rire avec nous. Il avait -même des attentions délicates comme de nous partager la brioche qu'il -avait eue en cadeau à l'occasion d'un mariage, de nous distribuer des -dragées au lendemain d'un baptême et de nous gratifier d'une orange -chacun le 31 décembre, en nous recommandant de ne pas aller l'embêter le -lendemain pour la «bonne année». Au demeurant un excellent homme, -familier avec tout le monde, jovial et sans malice--ayant son -franc-parler même avec les riches... Nullement un lèche-pieds, comme -j'en ai tant vu depuis... - - * * * * * - -Je ne pouvais guère rentrer du catéchisme avant dix heures, mais il -était souvent plus tard,--en raison de mes parties avec un camarade, -Jean Boulois, du Parizet, qui s'en venait un bout de chemin avec moi. - -Nous passions non loin du village sur la chaussée d'un grand étang, -juste à côté du moulin, et nous arrêtions à chaque fois pour voir -tourner la roue motrice, et ouïr le grincement des meules, le tic-tac du -mécanisme. Nous trouvions amusant aussi de voir partir les garçons avec -leurs gros chevaux portant à dos la farine des clients; ils ramenaient -de même le grain à moudre. Nulle carriole encore en raison de l'absence -de routes. - -L'ingénieux Boulois avait toujours à me proposer des distractions -nouvelles. Il m'entraîna le long d'un ruisseau où croissaient des -arbustes dont les fruits, semblables à des grains de corail, nous -servirent à faire des colliers. Il m'apprit à faire des pétards de -sureau et des _merlassières_ pour prendre les oiseaux en temps de neige. -Nous cherchâmes des prunelles qui sont mangeables une fois gelées. -Ainsi, nos trajets de retour duraient longtemps; je finis par ne plus -arriver qu'à onze heures au lieu de dix; et j'affirmais à maman que le -curé nous gardait de plus en plus tard. - ---Allons, mange vite la soupe, faisait-elle; tes cochons s'impatientent -à l'étable; il y a deux heures qu'ils devraient être aux champs! - -Je repartais alors dans la Breure ou dans quelque jachère pour une bien -longue séance de garde; la solitude me pesait plus qu'avant. - -Mais n'eus-je pas l'imprudence de ne rentrer qu'à midi certain jour? -Cela mit tout le monde en éveil. Le dimanche suivant ma mère s'en fut -trouver le curé qui lui dit que nous étions toujours libres à neuf -heures. Elle me tança d'importance, et je dus m'attendre dorénavant à -être _saboulé_ si je rentrais passé dix heures et quart! - - * * * * * - -Après la deuxième année de catéchisme, en mai 1835, le bon curé blanc me -fit faire la communion. Étant «camarade» avec mon ami Boulois, je fus -après la messe avec mon père, ma mère et mon parrain, déjeuner au -Parizet. La maison était bonne et le repas copieux: il y avait une soupe -au jambon, du lapin, du poulet, de la miche de froment toute fraîche, et -de la galette et de la brioche; il y avait du vin--j'en bus bien un -verre entier--et du café, que je ne connaissais pas encore. J'abusai un -peu de toutes ces bonnes choses... Durant les vêpres, je me sentis -l'estomac lourd et, rentré chez nous, je souffris bien le soir et la -nuit... J'ai pu me convaincre souvent depuis que tout plaisir se -paie--d'une rançon parfois très amère. - - - - -VII - - -Il y eut au mois de novembre de cette même année la noce de mes deux -frères. - -Baptiste, l'aîné, qui était mon parrain, touchait à ses vingt-cinq ans. -Le cadet, Louis, en avait vingt-deux. Pour les sauver du service, mes -parents les avaient assurés à un marchand d'hommes avant le tirage au -sort. - -Le service, d'une durée de huit ans, semblait alors une épouvantable -calamité. Ma mère disait souvent, à propos de mes frères, qu'elle -préférerait les voir mourir que partir soldats. C'est que les partants, -assez rares, victimes du sort et de la misère, gagnaient à pied leur -garnison lointaine et ne reparaissaient qu'à l'expiration de leur congé, -après un nombre infini de déplacements et d'aventures... Or, dans nos -campagnes, on n'avait pas la moindre notion de l'extérieur. Au delà des -limites du canton, au delà des distances connues, c'étaient des pays -mystérieux qu'on imaginait pleins de dangers et peuplés de barbares. -Sans compter que subsistait le souvenir des grandes guerres de l'Empire, -où tant d'hommes étaient restés! - -En s'assurant avant le tirage, ça coûtait cinq cents francs à peu -près--alors que, si l'on s'exposait à être pris, on ne s'en tirait pas à -moins de mille ou onze cents francs. Maman, à force d'économies, rognant -sur le sel, sur le beurre et sur tout, accumulant patiemment gros sous -et petites pièces, était arrivée à rassembler les mille francs -nécessaires à l'assurance préalable de ses deux aînés. Résultat dont -elle se montrait heureuse et fière... - - * * * * * - -Mes frères épousaient les deux soeurs, les filles de Cognet, du Rondet. -Le Louis avait une autre bonne amie qu'il préférait à la Claudine -Cognet. Mais notre mère, dont il subissait l'influence, lui avait fait -entendre qu'étant sans doute appelé à vivre toujours avec son frère il -valait mieux qu'ils eussent les deux soeurs pour femmes: ce serait dans -la communauté une garantie de concorde. Et lui d'acquiescer, après un -temps d'hésitation--au grand désespoir de la pauvre délaissée... - -Comme j'étais trop jeune pour faire partie du cortège au titre de -«garçon» je demeurai au Garibier le jour de la noce, avec ma grand'mère -et la Marinette. Il me fallut même garder les cochons comme de coutume, -mais je les ramenai de bonne heure sachant bien que, dans le -remue-ménage général, on ne s'en apercevrait pas. - -Le dîner se préparait sous la direction d'une cuisinière de Bourbon -qu'aidaient ma mère, rentrée sitôt la fin de la cérémonie, la mère Simon -de Suippière, et la servante de la Bourdrie. Tout était sens dessus -dessous. On avait monté les lits au grenier. Deux grandes tables -improvisées avec des planches et des tréteaux occupaient deux côtés de -la pièce. Les volailles qu'on avait sacrifiées la veille et les -quartiers de viande amenés par un boucher de Bourbon mijotaient en -plusieurs terrines, cuisaient en une grande chaudière ou rôtissaient au -four. Je me régalai avec des abatis et de la brioche appétissante -fleurant le beurre frais. - -Ceux de la noce arrivèrent comme il faisait nuit. Ils avaient bu et -dansé pendant cinq heures au bourg, chez Vassenat, l'aubergiste,--au -point de fatiguer les deux musiciens: un grand vieux très maigre qui -manoeuvrait avec conviction le tourniquet d'une vielle, et un joufflu au -nez cassé qui jouait de la musette. Le déjeuner du matin, pris -hâtivement au Rondet, avant le départ pour Meillers, paraissait à tous -vraiment lointain. Si bien que le dîner commença presque aussitôt. - -Les tables se trouvant être insuffisantes, on installa au coin de la -cheminée les gamins dont j'étais. Il y avait les deux plus jeunes -enfants de l'oncle Toinot, trois ou quatre petits de la parenté de mes -belles-soeurs et enfin des voisins: les deux gas de Suippière, le -Bastien et la Thérèse de la Bourdrie. Placé à côté de la Thérèse, -j'admirais ses joues fraîches et les quelques mèches de ses cheveux -blonds que n'emprisonnait pas son bonnet d'indienne. Mais je ne lui -faisais guère d'avances, cet envahissement d'étrangers me faisant plus -sauvage encore que de coutume. Mes compagnons n'étaient d'ailleurs pas -plus loquaces. Nous n'en faisions pas moins honneur aux plats. Ma mère -vint s'installer à notre groupe pour nous surveiller--avec grand'raison, -car nous nous serions certainement rendus malades. - -Aux grandes tables, par contre, les conversations allaient s'animant. -Tout le monde parlait fort, et plus fort que tous l'oncle Toinot qui -plaçait son drame de guerre réservé aux grandes occasions--il s'agissait -d'un Russe «occis» par lui: - -«C'était peu avant la Bérésina, un jour qu'il faisait rudement froid, -sacré bon sang! Voilà qu'on nous envoie une vingtaine en reconnaissance -pour fouiller un petit bois de sapins sur la gauche de la colonne. On ne -voyait rien; on ne s'attendait à rien--quand tout à coup, d'une espèce -de ravin, des Cosaques surgissent, en veux-tu en voilà, qui nous -canardent en criant comme des sauvages et tâchent à nous cerner... Alors -nous faisons jouer la baïonnette--et pas pour de rire, je vous en -réponds! Le chef de ces salauds avait une sale tête; j'aurais bien voulu -lui mettre les tripes au vent... Mais comme je le _z'yeutais_, -j'aperçois un grand _gargan_ avec une barbe à poux, qui me guettait -aussi crosse levée... J'évite le choc par un saut de côté; je lui fiche -un coup de tête dans le ventre si violent qu'il chancelle et s'abat dans -la neige. Alors, voyant ma baïonnette viser sa poitrine, il me fixe de -ses deux grands yeux blancs épouvantés que je n'oublierai jamais: - -«--_Francis bono!... Francis bono!..._ suppliait-il. - -«Ça voulait dire: «Bon Français!» Et le regard ajoutait: «Ne me tue -pas!» - -«Mais avec la misère qu'on avait par ce froid du diable et rien à -«bouffer» que des morceaux de cheval mort, tout crus, quand on en -pouvait attraper, on se foutait bien de la pitié! Je n'eus qu'une pensée -féroce: «Oh ça, mon vieux cochon, tu peux «chialler»... Tu ne m'aurais -pas ménagé, toi, si je ne t'avais pas vu à temps!» Et v'lan! ma -baïonnette le traverse comme un pain de beurre!» - -Un frisson d'horreur courut autour de la tablée, un instant silencieuse. -Tous les regards se portèrent sur cet homme qui avait tué un homme! Lui -jouissait de son triomphe. Il but coup sur coup deux verres de vin et se -mit à chanter des chansons de l'armée très malhonnêtes qui faisaient -rougir les filles et nous intriguaient, nous, les enfants. Si bien que -ma grand'mère lui reprocha de n'être pas convenable. Mais il était trop -heureux d'accaparer l'attention pour tenir compte de ses avis. - - * * * * * - -La porte extérieure s'ouvrit sous une poussée brusque. Une dizaine -d'individus drôlement attifés entrèrent à la file et se mirent à crier, -à gesticuler, à faire des contorsions et des grimaces. Ils avaient -d'énormes nez postiches dans des figures enfarinées, et des costumes -hétéroclites, partie hommes et partie femmes. Quelques-uns, avec du noir -de charbon, s'étaient fait des moustaches et des rayures par tout le -visage. Cinquante bouches proférèrent la même exclamation: - ---Les masques!... Voilà les masques!... - -C'était la coutume de cette époque: à tous les dîners de noce, les -jeunes gens du voisinage se présentaient ainsi déguisés, sous le -prétexte d'amuser les invités. - -Ils continuaient à faire les fous, embrassant les filles qu'ils -blanchissaient de farine et noircissaient de charbon. On leur offrit du -vin et de la brioche. Et, après qu'ils eurent bu et mangé, dans l'étroit -espace libre ils dansèrent avec des hurlements de sauvages, des -entrechats formidables. - -Mais les convives commençaient à s'ennuyer à table. Mon père alluma la -lanterne; au travers de la cour boueuse, tout le monde le suivit jusqu'à -la grange où, vite, un bal s'improvisa. Dans un coin, sur un entassement -de bottes de paille, s'installèrent le vieux maigre avec sa vielle et le -joufflu au nez cassé avec sa musette. La lanterne, accrochée très haut, -donnait une clarté bien pauvre, et les danseurs, dans la demi-obscurité, -avaient un air inquiétant de spectres. Peu leur importait d'ailleurs: -masques et convives tournaient à qui mieux mieux ou s'agitaient en -cadence dans les multiples figures de la bourrée. Adossés au tas de -gerbes, les vieux regardaient en causant. Nous, les gamins, nous -courions de-ci, de-là, nous poursuivant, nous chamaillant. A un moment -où nous étions sages, mon parrain et sa femme nous taquinèrent. - ---Il faut danser, les petits; c'est une bonne occasion pour apprendre. - -Et comme nous baissions la tête sans répondre, mon parrain reprit: - ---Allons, Tiennon, attrape la Thérèse et fais-la tourner... - -Il y mit de l'insistance, et malgré notre confusion il nous fallut -partir. La tête nous vira bien un peu; nous donnions dans les grands qui -nous rejetaient à droite et à gauche; mais nous allâmes jusqu'au bout -quand même. Et quand ce fut fini, voyant les autres embrasser leurs -danseuses, je mis deux gros baisers sur les joues roses de la -Thérèse,--ce dont mon parrain nous taquina fort. Mais ce premier essai -m'avait donné de l'audace et je me mêlai ensuite à presque toutes les -danses. - -La lanterne ayant usé son combustible s'éteignit soudain; dans la grange -enténébrée, ce furent des cris d'effroi et de gaieté, des bousculades et -des rires--coupés d'exclamations ironiques. - ---Baptiste, gare ta femme! - ---Louis, je te vole la Claudine! - ---Pauvres jeunes mariés, où en sont-ils? - -La première surprise passée les chuchotements, les bruits d'embrassade -se multiplièrent; des baisers anonymes autant qu'audacieux provoquaient -des cris effarouchés, des fuites éperdues, des supplications, des -soupirs. - -Sur l'ordre des mariés, je fus à la maison quérir de la lumière. Les -vieux qui, depuis un moment avaient quitté le bal, y étaient attablés à -nouveau buvant, chantant, s'empiffrant de volaille rôtie. L'oncle -Toinot, tout à fait ivre, dormait comme un sonneur. - -La grange éclairée à nouveau, le bal reprit pour se continuer jusqu'à -deux heures du matin. Seulement les jeunes mariés avaient filé plus tôt -pour gagner dans la nuit Suippière où ils devaient coucher. Quelques-uns -des convives éloignés reçurent aussi l'hospitalité chez les voisins. Les -autres demeurèrent chez nous: les femmes et les enfants au grenier,--où -chacun des lits avait été dédoublé par les soins de ma mère--les hommes -au fenil, où on avait disposé à leur intention des couvertures usagées, -des sacs. - - * * * * * - -Les jeunes garçons tinrent à rester debout par bravade. Après avoir bu -et mangé à satiété ils se répandirent dans la cour et firent mille -sottises--comme de démonter l'araire, de bousculer le char à boeufs dans -la mare, d'enlever des jougs les liens de cuir et de s'en servir pour -lier Médor sur la brouette qu'ils suspendirent aux branches hautes d'un -poirier. Si lamentablement gémit le pauvre chien que mon père dut se -lever pour le délivrer, non sans peine. Cependant que les héros -clôturaient leurs exploits en plaçant sur le chemin des mariés de grands -bâtons fourchus dont je ne compris pas à ce moment le sens. Au jour, -rentrés à la maison, ils harcelèrent ma mère déjà levée pour obtenir de -la «soupe frite». Tout cela entrait dans la tradition du moment, un peu -modifiée depuis quant aux détails,--le fond restant le même. - -Le cortège se reforma vers neuf heures pour aller chercher les mariés, -et il y eut de beaux rires à leurs dépens quand on passa à proximité des -emblèmes. Mais je ne fus pas témoin de la scène, ayant dû aller garder -les cochons comme si de rien n'était. - -Quand je revins, le déjeuner s'achevait dans une gaieté un peu factice. -La fatigue se lisait sur les figures tirées aux gros yeux somnolents. -Les plus enragés obtinrent cependant une nouvelle sauterie dans la -grange--courte et sans entrain, d'ailleurs. Et les invités se retirèrent -avant la nuit, emportant des restes de galette et de brioche offerts par -ma mère... - - * * * * * - -Il y eut bien du mal ensuite pour remettre toutes choses en place... - - - - -VIII - - -Après ce double mariage, il se trouva que notre ménage fut très fort, -surtout en femmes. Ma grand'mère, ma mère, la Catherine, mes deux -belles-soeurs, cela les faisait cinq, toutes capables de travailler. Il -y avait en plus ma petite soeur Marinette qui touchait à ses dix ans: -mais la pauvre gamine était innocente. On mettait cela sur le compte -d'une mauvaise fièvre qu'elle avait eue toute jeunette--à la suite de -quoi elle s'était élevée chétive et malingre, gênée dans son -développement, au physique aussi bien qu'au moral. Toujours est-il que -ses yeux, trop fixes, ne décelaient nulle lueur d'intelligence et -qu'elle avait de la peine à saisir les moindres choses. Elle ne tenait -guère de conversation qu'avec Médor et les chats avec lesquels elle se -plaisait à jouer. Les reproches la laissaient indifférente; les -événements les plus graves ne l'émeuvaient point; mais elle riait -parfois sans motif, longuement. Sa compréhension devait rester toujours -celle d'un enfant en bas âge... - - * * * * * - -Je commençais alors à me familiariser avec toutes les besognes. En fin -d'hiver et au commencement du printemps, alors qu'on labourait les -jachères à ensemencer en octobre, je devins toucheur de boeufs ou -_boiron_. J'amenais d'ailleurs les cochons qui, s'occupant à chercher -les vers dans le sillon en cours, demeuraient à peu près sages. - -Nos quatre boeufs s'appelaient _Noiraud_, _Rougeaud_, _Blanchon_ et -_Mouton_. Les deux premiers appartenaient à cette race d'Auvergne dont -j'ai déjà parlé; il y en avait un couple au moins dans chaque ferme--les -boeufs blancs du pays n'étant pas assez robustes, disait-on, pour faire -tout le travail. Ils se comportaient bien, les _Maurias_, ayant la -robustesse et l'expérience de l'âge. Les blancs, jeunes encore, avaient -besoin d'être tenus de près... - -La marche était fatigante, sur cette terre remuée dont mes sabots -s'emplissaient vite. Quand je m'ennuyais trop à «toucher» je demandais à -mon parrain de me laisser tenir un peu le manche de l'araire. Mais, en -dépit de toute ma bonne volonté, le manque d'habitude, le manque de -force, ou bien un faux mouvement des boeufs, étaient cause que je -laissais quelquefois dévier l'outil. Alors mon parrain, assez emportant -et très pointilleux sous le rapport du travail, me le reprenait vite, me -disant «bon à rien». Pourtant, la chose lui arrivait bien, à lui aussi; -mais il prétextait alors mon insuffisance à conduire et parfois me -giflait. Ainsi compris-je à ce moment pourquoi les faibles ont toujours -tort et qu'il est triste de travailler sous la direction des autres. - -Je comptais souvent le nombre des sillons labourés au cours de -l'attelée, supputant par comparaison au travail des jours précédents -quand viendrait l'heure de nous en aller... En arrivant à la bouchure où -s'ouvrait la barrière, ou claie du champ, j'épiais à la dérobée la -physionomie de l'aîné--presque toujours impénétrable; et je devais -retourner les boeufs, faire un long tour encore, au bout duquel -m'attendait une nouvelle déception plus profonde de toute la croissance -de mon espoir. D'ailleurs, le plus souvent, mon parrain attendait pour -partir qu'on appelât de la maison,--car il n'avait pas de montre, et par -les temps sans soleil, rien ne pouvait le régler que la besogne -accomplie ou le degré de faim qu'accusait son estomac. - -A cause de l'éloignement des villages, nous entendions même rarement la -sonnerie de l'Angelus de midi qui, se plaçant juste au milieu de la -tâche quotidienne, aurait pu nous donner une indication. - - * * * * * - -S'il faisait beau, les séances se passaient avec un moindre ennui; mais -aux mauvais jours, vraiment, ça n'en finissait plus... Il me souvient -d'une période où nous labourions dans notre champ des Châtaigniers, le -plus éloigné de la ferme. Le vent fort tirait de Souvigny, c'est-à-dire -du nord-est, et il passait des bourrasques, des averses froides, des -giboulées de grésil et même de neige. Ces fouaillées traversaient mes -vêtements, m'enveloppaient d'un suaire glacé; mes mains se teintaient de -violet... - -Un jour que nous étions douchés plus que de raison des frissons me -secouèrent qui n'étaient pas seulement dus au froid. J'avais le front -brûlant, l'estomac lourd et de continuelles envies de bâiller. Je me -plaignis à mon parrain, parlant de m'en aller. Mais il n'y voulut pas -consentir. Cependant une averse plus violente nous ayant immobilisés un -instant dans le creux d'un vieux chêne, il prit la peine de m'examiner. -Me voyant soudain très pâle et soudain d'un pourpre de mauvais aloi: - ---Va-t'en bien vite, me dit-il; tu as la fièvre! - -Mes jambes flageolaient, molles et fatiguées; j'eus de la peine à gagner -la maison. On me fit tout de suite coucher. Le lendemain, à la suite -d'une bonne suée, j'avais par tout le corps une éruption de petits -boutons rouges. Il me souvient que ma mère me recommandait sans cesse de -rester bien couvert sous peine des pires catastrophes... - -Après une quinzaine, quand je pus repartir dans les champs, la rougeole -passée, avril rayonnait. Il y avait du soleil, de la verdure, des -oiseaux chanteurs. Les bouchures se paraient de jeunes feuilles et les -cerisiers s'épanouissaient en une délicieuse floraison blanche. La -nature en joie semblait fêter ma guérison. Je trouvai du bonheur à -circuler, à vivre. - - * * * * * - -L'hiver d'après mes quinze ans, ayant cessé tout à fait de garder les -cochons, je dus agir en homme. On me mit à battre au fléau et à -participer au nettoyage des étables. - -Les années précédentes, allant aux champs dans la neige, j'enviais les -batteurs en grange. Mais quand je dus faire le métier à mon tour, je -m'aperçus que ce n'était pas tout rose non plus, que, si l'on conservait -les pieds secs, on se fatiguait joliment les bras et qu'on avalait par -trop de poussière. - -Le battage, à cette époque où tout s'écossait au fléau, durait depuis la -Toussaint jusqu'au Carnaval, et même jusqu'à la Mi-Carême, sans -interruption presque,--sauf quelques journées chaque mois, «quand la -lune était bonne», pour couper les bouchures, ébrancher les arbres. Dans -la journée, on battait seulement entre les deux pansages; mais on se -reprenait à la veillée. Mon début coïncidant avec une abondante récolte, -nous travaillions chaque soir jusqu'à dix heures à la lueur d'une -lanterne. Je ne connais pas de besogne plus énervante... Manoeuvrer le -fléau sans arrêt du même train régulier, pour conserver l'harmonie -obligée de la cadence, ne pouvoir disposer d'une seconde pour se -moucher, pour enlever la poussière qui vous picote le visage et la -nuque--quand on est encore malhabile et non habitué à l'effort soutenu, -c'est à devenir enragé! Mais quel plaisir les jours où l'on vannait, -quand le gros tas de mélange gris, diminuant peu à peu, s'engouffrait en -entier dans le tarare, et que je plongeais mes mains dans l'amas de -grain propre d'une belle couleur d'or... - - * * * * * - -Bien dures aussi les séances de nettoyage des étables, le samedi matin! -C'est avec le cadet que je faisais ce travail. Nous avions une grosse -civière, ou _bayard_ de chêne, que je trouvais déjà lourde sans qu'elle -fût chargée. Munis chacun d'un _bigot_[2], nous piquions avec force dans -la couche épaisse de fumier d'où montait une buée chaude, et nous -entassions des _bigochées_ monstres. Le Louis excitait mon amour-propre: - - [2] Fourche recourbée en forme de crochet. - ---Nous en mettons encore un peu, hein? C'est là que nous allons voir si -tu es un homme! - -Tenant à me montrer homme, je consentais à laisser grossir le chargement -tant et si bien qu'il m'en craquait dans les reins lorsqu'on -soulevait... Au bout d'un moment j'étais en nage et suffocant; les nerfs -fatigués, détendus, ne pouvaient plus serrer suffisamment les poignées -du _bayard_ qui, souvent, m'échappait dans le parcours de l'étable à la -_pelote_ de fumier de la cour. On avait beau se modérer ensuite: à tout -propos survenait un nouvel avatar... Alors mon père--ou mon parrain--de -venir me remplacer. Et je m'éclipsais mécontent, froissé, rageur. - - * * * * * - -J'ai remarqué depuis que tous les débutants connaissent ces ennuis-là. -Quand on commence à travailler, on a tout de suite le désir de faire -aussi bien que les grands; mais on manque de force, d'adresse et -d'expérience. Les autres font sonner bien haut leur supériorité, -conséquence de leur âge; et l'on souffre de leurs railleries sans -indulgence. - - - - -IX - - -M. Fauconnet venait chez nous tous les quinze jours à peu près, à cheval -ou en voiture, selon l'état des chemins. L'une des femmes se précipitant -pour tenir sa monture; une autre appelant bien vite mon père qui -s'empressait d'accourir, tant loin soit-il, pour lui montrer les -récoltes et les bêtes, lui donner toutes explications sur les affaires -du moment. - -M. Fauconnet tutoyait tout le monde, jeunes et vieux, hommes et femmes. -Dans ses moments de grosse jovialité, il allait jusqu'à décoiffer ma -grand'mère qui portait ces chapeaux en trois parties--un cône et deux -volutes renversés--dits _chapeaux à la bourbonnaise_ que commençaient à -dédaigner les jeunes. - ---Eh bien, tu te maintiens, petite mère? Mais oui, tu as encore bonne -mine; tu vivras au moins jusqu'à quatre-vingt-dix ans! Avec ces -chapeaux-là, toutes les femmes devenaient vieilles; elles font mal de -les changer; les nouveaux sont trop plats; ils ne gardent pas du soleil. - -A ma mère il disait: - ---Ta volaille marche, cette année, Jeannette? Je constate que les -poulets ne manquent pas; j'en vois plein la cour. Surtout, ne leur fais -pas manger la farine des cochons et ne leur laisse pas gaspiller le -grain dans les champs... - -Il tapotait le ventre de mes belles-soeurs, leur demandant si _ça -n'allait pas venir_; et, à l'époque où elles étaient enceintes, il -constatait complaisamment que _ça viendrait bientôt_. Il prenait par le -menton ma soeur Catherine, disant qu'il la voulait engager comme bonne. - ---Et toi, brigand d'Auvergne, tu deviens aussi long qu'une grande -perche! me disait-il. - -Il m'appelait «brigand d'Auvergne» en souvenir du jour où j'avais laissé -pénétrer les moutons dans le trèfle pour m'être allé promener dans la -forêt avec le scieur de long auvergnat. - -Les mauvaises années, mon père lui adressait force plaintes--pour -demander finalement une diminution de charges. A quoi il répondait: - ---Tu te fais toujours du mauvais sang, Bérot; tu ne viendras pas vieux, -mon ami! Une réduction... Mais tu n'y penses pas! Quand tu ne gagnes -rien, moi je ne gagne rien non plus, vieux farceur. Et quand ça va bien, -est-ce que je t'augmente? - -Lorsqu'il s'agissait, à la Saint-Martin, de régler les comptes de -l'année, on s'efforçait de se rappeler à quelle foire on avait vendu des -bêtes et à quel prix. Mais personne ne sachant faire un chiffre, il -était difficile de se remémorer tout cela de tête, et plus encore de -faire les totaux, de déterminer quelle somme exacte restait comme -bénéfice. Attentifs, graves, les yeux brillants, mes parents et mes -frères s'escrimaient de compagnie: - ---A une foire de Bourbon, en hiver, sept cochons à vingt-trois francs... - ---Ça fait cent soixante et un francs! disait le Louis, très habile. - -Ma mère ne s'en rapportait pas à lui du premier coup: - ---Tu dis cent soixante et un... Est-ce bien ça?... Voyons: sept fois -vingt-trois... prenons d'abord sept pièces de vingt francs qui font... -qui font... les cinq font cent, les deux quarante, cent quarante francs; -il reste sept pièces de trois francs: vingt et un; cent quarante et -vingt et un font bien cent soixante et un. C'est juste. Après? - -Mon père ayant eu le temps de songer reprenait: - ---Nous en avons vendu d'autres le Mercredi des Cendres, au Montet. Il y -en avait cinq--des gros; nous les vendions trente-huit francs dix sous, -je crois bien. - -Alors on se remettait à décomposer: - ---Cinq pièces de trente francs, cinq pièces de huit francs, cinq pièces -de dix sous... - -Cela durait des soirs et des soirs. Lorsqu'on touchait au but il fallait -souvent, par oubli des premiers chiffres, tout recommencer. On finissait -pourtant par se mettre d'accord--sans être bien certain, d'ailleurs, du -résultat admis. - -Cependant, M. Fauconnet, au jour du règlement, avait vite tranché la -question, lui. Il disait, son papier à la main: - ---Les achats se montent à tant, les ventes à tant; il te revient tant, -Bérot... - -Les mauvaises années c'était une somme insignifiante; il y eut même -déficit à deux ou trois reprises. Jamais on ne touchait plus de deux ou -trois cents francs. - ---Mais, Monsieur, je pensais avoir davantage, se hasardait parfois mon -père. - ---Comment, davantage? Est-ce que tu me prends pour un voleur, Bérot? -S'il en est ainsi je vais te prier de chercher un autre maître qui ne te -vole pas. - -Et l'audacieux, très humblement: - ---Je ne veux pas dire ça, Monsieur Fauconnet, bien sûr que non! - ---A la bonne heure, parce que, tu sais, les _laboureux_ ne manquent pas: -après toi, un autre! - -Si la différence s'accusait trop considérable, Fauconnet avouait un -report au compte prochain des ventes du mois d'octobre. Cela lui -laissait pour l'année entière la jouissance de cet argent dont la moitié -nous revenait de plein droit, séance tenante. Mais, bien entendu, il -fallait accepter de bonne grâce cette combinaison fantaisiste autant -qu'illégale, sous peine d'être mis à la porte... - - - - -X - - -L'argent, comme bien on pense, était rare à la maison et, jusqu'à -dix-sept ans, je n'eus jamais même une pauvre pièce de vingt sous dans -ma poche. Pourtant, les jours de sortie, il me prenait des envies -d'entrer à l'auberge, de voir du nouveau. - -Nous allions à la messe à tour de rôle, car il n'y avait que deux -garnitures d'habits propres pour nous quatre. Mes frères réservaient -pour les jours de fête, pour les cérémonies possibles, leurs habits de -noce:--cette garniture-là, utilisée toute la vie aux grandes occasions, -servait encore à l'homme pour sa toilette funèbre. Mon père et mon frère -Louis allaient au bourg de compagnie; le dimanche suivant c'était notre -tour, à mon parrain et à moi. - -Or, mes camarades de catéchisme commençaient à aller boire bouteille -chez Vassenat et ça m'ennuyait de n'avoir pas d'argent pour les -accompagner. Le second dimanche avant le Carnaval, qu'on appelait le -«dimanche des garçons», je me risquai à en demander. - ---Qu'en veux-tu faire? Si jeune que ça, mon Dieu! gémit mon père. - -Ma mère, intervenant, jura qu'il n'y aurait plus moyen de suffire si je -voulais me mettre déjà à «manger de l'argent». Je finis pourtant par -obtenir quarante sous. - -Là-dessus, je pars la tête haute, content comme un roi, faisant bouffer -ma blouse avec orgueil. Après la messe j'aborde franchement Boulois, du -Parizet, et j'offre de payer un litre. Il allait depuis longtemps chez -Vassenat, lui, et il connaissait tous les habitués. Nous nous trouvons -bientôt cinq ou six attablés ensemble. Et, non sans étonnement, -j'entends les autres rappeler d'anciennes débauches et passer une revue -des filles du pays en faisant sur chacune des commentaires désobligeants -ou ironiques. - -A la suite de la salle d'auberge, il y avait une salle de danse où -préludèrent bientôt le vieux maigre avec sa vielle, et le joufflu au nez -cassé avec sa musette. Je m'y rends avec les camarades. - -Les filles entraient par une porte latérale donnant sur une ruelle. -Par-dessus leurs grosses robes de bure, elles avaient des petits châles -gris ou bruns croisés sur la poitrine et tombant en pointe derrière le -dos. Leurs bonnets de lingerie blanche étaient recouverts de chapeaux de -paille ronds garnis de velours noir, avec des brides flottantes. Thérèse -Parnière est là, belle _gasille_ de seize ans toujours blonde et -fraîche, très développée. Familier avec elle plus qu'avec aucune autre, -je la demande pour danser; elle ne dit pas non. Je tiens ma place; je me -lance comme un ancien... - -Cela dure jusqu'au moment où s'esquivent les dernières filles. Alors -c'est déjà presque la nuit. Nous avons très faim; nous demandons du pain -et du fromage. Le temps de vider deux nouveaux litres et tout est -englouti... On s'offre le café, puis la goutte. Jamais je n'avais bu -autant... Je vois comme en un rêve l'agitation de la salle, les groupes -qui, autour des tables, lèvent leurs verres et _font du potin_. -Lorsqu'on se lève enfin pour partir, je ne me sens pas bien stable. Mais -Boulois a la bonne idée de me saisir par le bras--et quand nous nous -quittons, à proximité du Parizet, je puis me tirer d'affaire seul, l'air -m'ayant remis d'aplomb... - -Chez nous, je pénètre avec fracas dans la cuisine enténébrée, tout le -monde couché dès huit heures. - -Je bute dans un banc qui s'affale à grand bruit et me prends à -monologuer: - ---Eh bien, quoi, on dort déjà? C'est pas une vie! Pas sommeil, moi! - -Les deux petits de mon parrain et les trois de mon frère Louis -s'éveillent en criant. Maman se lève ainsi que ma belle-soeur Claudine: -je cherche à les embrasser. - ---Il est soûl! déclarent-elles de compagnie. - -La mère me prépare à manger en gémissant, parce que j'avais dépensé si -bêtement ce pauvre argent qui donne tant de peine à gagner. La Claudine -donne le sein à son petit dernier, puis le remet dans son berceau et, -tout en le berçant, chante pour l'apaiser: - - Dodo, le petit, dodo... - Le petit mignon voudrait bien dormir: - Son petit sommeil ne peut pas venir. - Dodo, le petit, dodo... - -Mais ni les reproches de ma mère, ni ses regrets, ni la mélopée de ma -belle-soeur, ni les cris de l'enfant, ne peuvent m'émouvoir. Je fais le -pantin plus que de raison; je tiens tout le monde éveillé pendant une -grande heure... Après quoi, m'étant couché, je dormis profondément -jusqu'au matin. - -Au travail, le lendemain, mes frères se gaussèrent à cause de ma triste -mine et parce qu'il me fallut aller boire au fossé--tellement j'avais la -bouche chaude. - -Je n'eus pas l'occasion de recommencer de sitôt. A Pâques, on m'octroya -vingt sous seulement. Il me fallut attendre la fête patronale, en juin, -pour attraper une autre pièce de quarante sous. - - * * * * * - -Heureusement, on savait à cette époque s'amuser sans argent--en -organisant à la belle saison des bals champêtres, qu'on appelait les -«vijons» et, en hiver, des «veillées». - -Les vijons se tenaient le dimanche soir à quelque carrefour ombreux et -gazonné. Jeunes filles et jeunes garçons s'y rendaient en bande--et -aussi des gens mariés, des vieillards, des enfants. Si l'on pouvait -avoir un _berlironneur_ quelconque, on dansait jusqu'à satiété,--les -vieux même y allant de leur bourrée. A défaut de musiciens, les plus -dévoués chantaient ou sifflotaient des airs, et ça marchait tout de -même. - -Il y avait aussi la ressource des petits jeux. On formait en se tenant -la main un grand cercle au milieu duquel une victime aux yeux bandés -devait trouver qui lui faisait face, qui lui donnait une tape, ou autre -chose dans le même goût. On assemblait force gages, rachetés par des -«pénitences» plus ou moins baroques--et l'on riait bien. - -Les hommes sérieux à qui ces plaisirs-là semblaient trop enfantins -s'adonnaient aux quilles ou aux «neuf trous» sur des pistes voisines. - -Les amoureux, par exemple, ne pouvaient guère s'isoler... Avec tout ce -monde, la chose eût été remarquée et commentée sans bienveillance. Tout -se passait sagement à ces réunions de grand jour. - -Les veillées d'hiver donnaient souvent plus de liberté. On se réunissait -tel dimanche dans telle ferme et le dimanche suivant dans telle autre. -Et l'on dansait, et l'on jouait, et l'on riait--de même qu'aux vijons... -Au départ, après la poêlée de châtaignes offerte par ceux de la maison, -on avait parfois la chance de servir de guide, dans l'obscurité, à -l'élue de son coeur, ce qui était tout à fait charmant. - - * * * * * - -Ainsi m'arriva-t-il d'être le «conducteur» de Thérèse Parnière, la -voisine de la Bourdrie. Depuis ma première sortie chez Vassenat, pour ne -pas dire depuis la noce de mes frères, je me sentais attiré vers elle. -Aux vijons et aux veillées, j'étais son danseur attitré et, par des -pressions de mains et des regards tendres, je lui montrais assez mes -sentiments. Mais à nos rencontres, en dehors de ces réunions, je ne -trouvais rien à lui dire que des banalités sur la température et le -mauvais état des chemins; et pourtant Dieu sait si mon coeur battait -vite! - -Ce dimanche-là, il y avait veillée à Suippière et je m'y étais rendu -seul de chez nous;--la Catherine, souffrante, n'avait pas voulu -m'accompagner et mes frères sortaient rarement depuis leur mariage. -Thérèse et son frère Bastien y représentaient la Bourdrie. Je prévoyais -qu'au moment de partir Bastien voudrait suivre la plus jeune des Lafond, -de l'Errain, sa bonne amie de longue date. Je lui dis en confidence -qu'il serait embarrassé à cause de sa soeur. - ---Eh bien, reconduis-la donc! s'empressa-t-il. - -Et moi d'avouer que j'en avais le très grand désir. Il répondit en -riant: - ---Tu n'as qu'à le lui proposer, badaud, elle sera bien contente. - -Ainsi encouragé, comme nous dansions une polka, je glissai en douce à la -Thérèse: - ---Me veux-tu pour compagnon, ce soir? - ---Mais avec plaisir. Autant toi qu'un autre... - -Selon l'usage, la veillée se termina vers minuit. Tous les invités -sortirent ensemble, et, dans la cour, on se divisa par maisonnée ou par -groupements sympathiques. Je rejoignis Thérèse qui, à dessein, -s'éloignait de son frère, et nous pénétrâmes dans un grand champ qu'il -fallait traverser pour gagner la Bourdrie. Nuit profonde. Le vent -d'ouest soufflait fort. La bruine tombée dans le jour avait rendu le sol -glissant. Nous allions avec précaution, bras enlacés, et nous retenant -mutuellement quand nos sabots dérapaient. - -Je gardais le silence, très ému par la nouveauté de la scène. Thérèse -dit: - ---Ah! vrai, il fait aussi noir que dans le cul d'un four. On aurait -presque peur... - ---Oh bien, quand on est deux..., fis-je timidement. - -Et, sur sa joue fraîche, je posai mes lèvres d'un geste brusque. - -Il me sembla que mon audace ne l'avait point trop surprise. Mais, comme -je tentais de l'immobiliser: - ---Finis donc, va, grand bête! dit-elle d'un ton plus condescendant que -fâché. - ---Il y a bien longtemps, Thérèse, que je souhaitais une occasion comme -ça pour te proposer de devenir ton bon ami... - ---Tu en seras bien avancé... Tu ne veux pas te marier encore, je pense? - ---Peut-être sans bien tarder, va... - -Enserrant plus fort sa taille, pressant sa main davantage, d'un -mouvement brusque je l'obligeai quand même à faire halte. - ---Tu voudras, dis? - ---Quoi? - ---Te marier avec moi? - -Et sans lui donner le temps de me répondre, je l'embrassai de nouveau, -longuement, goulûment. Mes lèvres cherchèrent ses lèvres... - -Elle avait renversé la tête d'un geste instinctif: je la sentis -tressaillir. - ---Finis, je t'en prie! reprit-elle d'une voix plus faible, quasi -suppliante. - -Mais elle ne put éviter ma caresse; nos lèvres se scellèrent en un -baiser délicieux. - -Tout près, avec un air de nous narguer, une chouette ulula sans fin. -Nous repartîmes à pas plus vifs, troublés de cette première -manifestation d'amour et péniblement impressionnés par les cris de -mauvais augure de l'oiseau nocturne. - -La bruine s'était remise à tomber, dense et froide. Elle humectait la -cape de bure de ma compagne; elle dégoulinait sur ma grosse blouse de -cotonnade; et sur nos mains unies, chaudes de fièvre, elle mettait son -contact glacé... - -Il faisait tellement noir que nous eûmes de la peine à trouver -l'échalier pour franchir la bouchure, à l'extrémité du champ. Je le -passai le premier, et, dans le pré en contre-bas où il donnait accès, je -reçus Thérèse dans mes bras, à proximité du pieu crochu qui servait -d'échelon pour monter ou descendre. Je pensais m'autoriser de ce service -pour une nouvelle étreinte, mais elle se dégagea si vite que je n'eus -même pas le temps de l'embrasser. Tout au long du pré humide, nous -allâmes très sagement, presque silencieusement. Un bout de mauvais -chemin ensuite où il nous fallut passer à la file sur une rangée de -grosses pierres assez éloignées l'une de l'autre. Je voulus aller le -premier--malgré que le sentier ne me fût guère familier. Mais je manquai -l'une des pierres et plongeai dans la patouille jusqu'à mi-jambe. Je me -tirai de là tout penaud, le pantalon cuirassé, ruisselant, la jambe -transie--cependant que ma compagne, sans souci des flaques qui l'avaient -éclaboussée, riait de l'aventure. - -Dans la cour, nous nous rapprochâmes bien entendu. Je la pressai tout -contre moi en une étreinte passionnée et lui pris, sans qu'elle s'en -fâchât, un long baiser d'amant. - -Je regagnai, fiévreux, le Garibier. Une exubérance de vie me soulevait. -Par cette nuit d'hiver sombre, venteuse et pluvieuse, j'avais du ciel -bleu plein le coeur... - - * * * * * - -Thérèse fut donc dorénavant ma bonne amie attitrée. Je n'eus pas crainte -d'afficher mes préférences pour elle aux autres veillées de cet -hiver-là, aux vijons de l'été suivant, non plus qu'au bal de l'auberge -Vassenat, les jours de fête. J'allais même la trouver dans les pâtures, -les dimanches où il n'y avait pas prétexte à rassemblement, et nous -passions de longues heures seul à seule, au long des grosses bouchures -parfumées et discrètes, complices des amoureux. Nos relations se -bornèrent pourtant à des mignardises innocentes, aux baisers et -effusions de lèvres du premier soir. Jeunes et naïfs tous deux, la -timidité, la pudeur, la crainte des suites nous empêchèrent d'aller -jusqu'à la consommation de l'amour. J'avais d'ailleurs l'intention bien -arrêtée d'en faire ma femme. - - - - -XI - - -M. Fauconnet, à la suite d'une scène violente avec mes parents leur -donna congé. - -Mon père proposait de vendre une truie avec ses petits parce qu'il n'y -avait guère de nourriture cette année-là. Le maître la voulait garder. - ---Nous achèterons du son, fit-il. - -Mot fatal! On avait cru s'apercevoir que le règlement de la dernière -Saint-Martin comportait aux dépenses beaucoup plus de son qu'il n'y en -avait eu d'acheté. Deux boeufs gras, vendus en dehors de la présence de -mon père, semblaient d'autre part d'un bon marché dérisoire. Ma mère -avait juré souvent que Fauconnet n'emporterait pas cela en terre. Elle -profita donc de ce qu'il parlait de son pour dire qu'il n'aurait pas à -porter aux dépenses celui qu'il se proposait d'acheter, attendu qu'il en -avait compté au moins mille livres de trop l'année précédente. - ---Dites tout de suite que vous me prenez pour un voleur! fit-il, selon -sa coutume. - -Alors mon père, sortant de sa passivité ordinaire, fut comme un mouton -enragé: - ---Eh bien oui, là, vous êtes un voleur! - -Et de parler des boeufs gras; et de citer d'autres choses plus anciennes -en s'efforçant à des preuves. - ---Oui, oui, vous êtes un voleur! Si vous aviez agi honnêtement j'aurais -peut-être trois ou quatre mille francs devant moi alors que je n'ai pas -le sou. Oui, vous êtes un voleur! - -Fauconnet, malgré son toupet, blêmit. Son visage glabre eut des -plissements plus accentués. Furieux, il se prit à menacer: - ---Vous viendrez raconter cela devant les juges, mes agneaux! Je vais -vous attaquer pour injures et pour atteintes à l'honneur; vous ne savez -pas ce qui vous pend au nez, soyez sûrs... En attendant, Bérot, cherche -un autre domaine, vieux malin! - -Il sortit en vitesse, alla quérir lui-même son cheval à l'étable, cria -de nouveau en partant: - ---Avant peu vous saurez comment je m'appelle! Au revoir! - - * * * * * - -En osant cela, mes parents savaient aller au devant d'un congé certain: -cette conséquence prévue les laissa donc indifférents. Mais ils -s'effrayèrent de la menace d'un procès, et leurs appréhensions étaient -partagées par tous. Car, devant les juges, avec les meilleures raisons, -les malheureux se trouvent avoir tort. Le maître, nanti de papiers, -présenterait des comptes qui auraient l'air d'être justes. -Qu'importerait notre seule bonne foi maladroitement exprimée? Il aurait -gain de cause... - ---Mon Dieu! mon Dieu! les hommes de loi vont tout nous prendre, ils -feront vendre aux enchères le mobilier et les instruments! gémissait ma -grand'mère dix fois par jour. - -Terreurs vaines cependant. Fauconnet se garda de porter plainte. Au -fond, malgré la supériorité de sa situation, lui aussi avait peut-être -peur des juges! - -Il s'en tint à nous faire toutes les misères possibles, exigeant que les -conditions du bail fussent suivies à la lettre, nous privant de la -pâture des trèfles, de façon qu'il nous fallut acheter du foin et que -notre cheptel se trouva quand même en mauvais état pour l'estimation de -Saint-Martin. Il agit de telle sorte que mon père fut redevable à la -sortie d'une somme qu'il ne put fournir. Le maître, alors, de frapper -d'une saisie la récolte en terre qu'il garda toute--profitant seul par -ce moyen de notre travail de la dernière année... - - * * * * * - -Quand je le vis par la suite mettre ses fils dans les grandes écoles, -faire de l'aîné un médecin, du second un avocat, et du troisième un -officier; quand je le vis plus tard acheter, à Agonges, un château et -quatre fermes, vieillir et mourir dans la peau d'un gros propriétaire -terrien, je compris mieux encore combien l'épithète de «voleur» lui -avait été justement appliquée. - -Car il était d'origine très pauvre, fils d'un garde particulier et -petit-fils d'un métayer comme nous. - - - - -XII - - -Après bien des démarches, mon père finit par trouver un autre «endroit», -comme on dit. C'était à Saint-Menoux, à proximité du bourg, en direction -de Bourbon. Cette ferme, dénommée la Billette, venait d'être achetée par -un pharmacien de Moulins, M. Boutry. Et celui-ci, ayant cédé son fonds, -vint s'installer presque en même temps que nous dans la maison de -maître,--une grande bâtisse carrée à un étage dans un jardin -spacieux--qu'un mur séparait de notre cour. - -Sous bien des rapports nous étions mieux qu'au Garibier. Les bâtiments -n'étaient qu'à deux cents mètres de la grand'route que bordaient -plusieurs de nos champs. Nous voyions passer des cavaliers, des piétons, -des voitures; cela nous changeait de notre vallon sauvage de là-bas... -Rien à dire du logement ni des terres. Mais ce qui nous sembla bientôt -gênant, presque insupportable, ce fut la présence constante du maître. - - * * * * * - -M. Boutry n'était pas un méchant homme, et je mettrais ma main au feu -qu'avec lui les comptes furent toujours sincères. Seulement, méticuleux -et tatillon par nature, il avait le tort de prendre au sérieux son rôle -de propriétaire-gérant. Il aurait voulu nous faire accepter en bloc les -théories qu'il puisait dans les livres d'agriculture. Théories si -contraires aux habituelles façons de faire et souvent si absurdes que -nous lui éclations de rire au nez... D'ailleurs, par son physique même -et par ses gestes il prêtait à rire. Petit, vif et remuant, des lunettes -abritant ses yeux bouffis, crâne chauve et barbe rêche, il venait en -sautillant nous relancer dans les étables ou dans les champs. - ---Voyez, il serait préférable de labourer à telle époque et de telle -façon!--Vous mettez trop peu de semence!--Il faut donner telle ration à -vos boeufs! - -Ainsi de tout. - -Je me rappelle d'un jour où il vint nous trouver, mon parrain et moi, -alors que nous retournions un vieux trèfle. Il pouvait être dix heures -du matin, au mois de mai; le soleil tapait dur. - ---Baptiste, Baptiste, fit M. Boutry très affairé, quand il fait chaud -comme cela ne gardez pas les boeufs trop longtemps, trois heures au -maximum. Si l'on prolonge au delà de cette limite, il peut en résulter -des accidents fort graves. J'ai lu cela hier dans un traité -d'agriculture très bien fait. - -Il passa sur le dos des bêtes sa petite main d'apothicaire fine et -blanche. - ---Voyez, ils sont déjà en sueur; leurs flancs battent; de la mousse -écumeuse sort de leur bouche; ils en viendraient à tirer la langue... Il -va falloir les dételer, Baptiste. - -Mon parrain haussa les épaules. - ---Nous n'en finirions pas de faire notre ouvrage, Monsieur, si nous ne -les gardions que trois heures à chaque attelée. Par les temps de -chaleur, bien sûr que leurs flancs battent et qu'ils tirent la langue, -ce n'est qu'un mauvais moment à passer; nous aussi nous avons chaud! - ---Évitez d'exagérer; cela pourrait être dangereux, vous dis-je. - ---Nous les lâcherons à midi, soyez tranquille! fit l'aîné narquois. - ---Comme les autres jours! ajoutai-je malicieusement. - -M. Boutry partit très mécontent, comprenant qu'on se moquait... - -La politesse, la déférence nous faisaient plutôt défaut, comme on voit. -Pourtant, au Garibier, avant la rupture, chacun se montrait empressé à -l'égard de Fauconnet. Mais Fauconnet ne venait que deux fois par mois; -puis, connaissant la vie rurale, il faisait montre comme gérant de -capacités incontestables; enfin il savait parler en maître. Tandis que -Boutry, exprimant d'un air de prière les idées de ses livres, nous -semblait ridicule; et puis, dame, il était toujours là... - - * * * * * - -De par les conditions du bail, nous étions astreints pour le service -particulier du bourgeois à pas mal de petites besognes: car il n'avait -pas de domestique mâle. Nous devions soigner son cheval, nettoyer sa -voiture, atteler et dételer quand il allait en route, faire son jardin, -casser son bois. Il eût aimé, je pense, que nous prévenions ses désirs, -que nous nous prêtions au moins de bonne grâce à l'accomplissement de -ces multiples corvées. Mais au lieu de cela, mon père, très incapable de -dissimuler, grognait à tous les ordres: - ---_Oh M'sieu, ça va t'y nous r'tarder! Tant d'travail que presse chez -nous!... J'aurions déjà peiné d'en voir le bout._ - -Presque toujours ma mère renchérissait, ou bien mes frères. Alors le -maître: - ---Mais il n'y en a pas pour longtemps, mes amis. C'est l'affaire d'un -tout petit moment... Vous m'aurez vite fait ça, mon brave Bérot. - ---_Pus longtemps qu'ou pensez, allez, M'sieu... C'est bien ennuyant, -j'vous en réponds!_ - -Lui, gêné de ces doléances, se faisait très humble pour venir nous -déranger--comme s'il eût demandé une faveur à des indifférents. - - * * * * * - -Mme Boutry, maigre pimbêche sur le retour, était loin d'être aussi -accommodante. D'un ton sec et dédaigneux elle disait à ma mère: - ---Jeannette, vous m'enverrez quelqu'un demain pour la lessive. - -Ou bien: - ---Je compte sur Catherine dimanche pour aider à la bonne; j'aurai du -monde. - -Cela n'admettait pas de réplique. - -Et méfiante à l'excès. Les volailles, les fruits étant à moitié au même -titre que le reste, elle comptait fréquemment les poussins et venait -chez nous à l'heure des repas pour inspecter la table d'un regard -soupçonneux. Les jours de marché, elle se trouvait là comme par hasard -au départ de ma mère, craignant sans doute que les paniers ne -contiennent des denrées soustraites à la communauté. L'enragée fureteuse -voulait connaître le «pourquoi» et le «comment» des moindres choses. - -Un soir, la Claudine, à propos de prunes soustraites au gros prunier du -bas de la cour, lui fit une réponse un peu vive: - ---Ma foi, Madame, j'ai autre chose à faire que de rester là pour les -garder. - -Un autre jour, nouvelle algarade à propos de deux poulets disparus, -probablement enlevés par la buse. - ---Je trouve que cela arrive souvent: vous devriez les veiller mieux. - ---Nous louerons une servante pour ça! répondit ma belle-soeur -ironiquement. - - * * * * * - -M. Boutry et sa femme avaient encore cette manie de nous donner à tout -propos des conseils d'hygiène. S'ils nous voyaient en sueur à la suite -d'un travail pénible: - ---Ne restez pas ainsi. Allez tout de suite vous changer. Massez-vous les -uns les autres pour que la circulation du sang ne se ralentisse pas. -Surtout, évitez les courants d'air! - -Excellents avis sans doute, mais en été on a autre chose à faire que de -se changer et de se masser réciproquement à chaque fois qu'on est en -sueur. Et puis ces opérations seraient à recommencer trop souvent! - -Quand les gamins couraient dehors tête nue, nouvelle occasion -d'intervenir. - ---Mais faites donc attention! Ces enfants vont prendre mal! Ne les -laissez pas au soleil sans coiffure... - -Ils n'eussent pas voulu les voir sortir au crépuscule, ni par les temps -humides, en raison de la faiblesse de leurs poumons--et tout à -l'avenant. Ce sont là prescriptions bonnes pour les enfants des -riches--qui s'en portent souvent plus mal--mais auxquelles les petits -des travailleurs n'ont point coutume d'être soumis. - -Quand quelqu'un, petit ou grand, souffrait de la moindre indisposition -il aurait fallu sans plus attendre lui faire avaler quelque drogue--ou -même aller quérir le médecin. - ---Ils se figurent pourtant que leurs remèdes empêchent de mourir! disait -mon père. C'est des bêtises, plus on s'en fourre dans le corps, plus mal -on se porte. Quant aux médecins, s'il fallait recourir à eux aussitôt -qu'on sent du mal ça coûterait cher. Et pour ce qu'ils y connaissent! On -voit bien que le bourgeois était pharmacien: ça s'accorde ensemble, les -marchands de purges et les médecins, pour rouler le pauvre monde... - -Et ma mère, quand elle venait de subir un cours d'hygiène: - ---En voilà des embarras! Si on voulait les croire, il faudrait se -fourrer dans une boîte à coton! - - * * * * * - -Dès la première année, nos relations avec les maîtres n'allèrent donc -pas sans tiraillements. - -Pourtant, au point de vue des affaires, ça marchait bien. M. Boutry -laissait une grande liberté à mon père pour les ventes et les achats. A -la Saint-Martin il y eut à toucher un joli bénéfice, ce qui nous permit -de joindre les deux bouts,--en dépit de la saisie de notre part de -récolte au Garibier. - - - - -XIII - - -Les premiers mois de notre installation à la Billette j'étais resté -fidèle à Thérèse Parnière et, malgré la distance, j'allais la voir -presque tous les dimanches. - -Je prenais les coursières, cheminant par monts et par vaux, au travers -des cultures et des prés, suivant quelquefois un bout d'impossible «rue -creuse», empruntant même un coin de forêt. - -A vingt minutes à peu près de la Bourdrie, j'avais à franchir un grand -terrain vague, sourceux et spongieux, traversé d'un seul sentier potable -qui cotôyait vers le milieu une mare à l'eau verdâtre entourée d'ormeaux -têtards. Deux rangées de vieux chênes jamais élagués se prolongeaient à -la suite, en direction de la forêt toute proche. - -Certes, il n'était guère agréable de passer seul, la nuit, en cet -endroit--d'ailleurs appelé «le rendez-vous des sorciers». Le bruit du -vent dans les feuilles y semblait plus mystérieux et les cris des hiboux -plus lugubres. - -Lors, m'en retournant de veiller chez ma belle par une nuit de fin -d'hiver, sans lune, je vis soudain surgir d'entre les arbres une forme -blanche qui se mit à faire des cabrioles... Une autre suivit, puis une -troisième... La terreur me faisait claquer les dents. Néanmoins -j'assurai dans ma main mon bon gourdin d'épine noire et continuai -d'avancer, bien résolu à en user contre les fantômes s'ils voulaient -m'embêter. - -Ayant sautillé quelques instants en silence, ils se campèrent tous de -front dans le sentier et se mirent à crier, à hurler sans fin, en -agitant leurs grands bras blancs. Quand je fus à cinq pas d'eux: - ---Attendez-moi, les gas! formulai-je, avec une énergie un peu forcée. - -Loin de se détourner, ils m'entourèrent en criant de plus belle, en -agitant plus fort leurs grands bras menaçants. D'un geste furieux, -désespéré, mon gourdin fendit l'air, s'abattit sur le travers d'un des -trois êtres qui s'affaissa avec un long cri plaintif,--très humain cette -fois. Cependant que les autres s'enfuyaient en vitesse. - ---Tu m'as tué, cochon, tu m'as tué! proféra le fantôme gémissant. - -Je déroulai les défroques dont s'était affublé le malheureux et reconnus -le petit Barret, de Fontivier, un garçon de deux ans plus jeune que moi -avec qui j'avais toujours eu de bons rapports. - ---C'est dans les reins, reprit-il. Tu m'as cassé les reins, je ne peux -pas me remuer. - -Ses compagnons étaient les deux Simon, de Suippière, des amis d'enfance -aussi. Je les appelai l'un après l'autre--en vain. Barret eut un spasme -et vomit du sang; je crus qu'il allait passer... J'avais bien envie de -le laisser crever tout seul là, dans la nuit, non par vengeance, mais -par égoïsme et faute de savoir comment le secourir. Mais à la lueur -d'une allumette, je distinguai ses traits décomposés, ses yeux -suppliants, le sang rouge qui sortait encore de sa bouche. Une pitié -infinie en même temps qu'un chagrin profond m'envahirent. Je descendis -jusqu'à l'extrême bord de la mare dans laquelle je mouillai l'un des -torchons qui avaient servi à sa toilette de fantôme; j'humectai son -front, ses tempes, le creux de ses mains; je nettoyai sa bouche. Il -parut se remettre un peu. - ---Reconduis-moi, je t'en prie, dit-il. Ne m'abandonne pas... - ---Tu n'aurais pourtant que ce que tu mérites! fis-je, d'un ton de -justicier. - ---Oh! Tiennon, tu t'es bien assez vengé... Je te jure que je n'avais pas -l'intention de te faire du mal. Je voulais seulement t'effrayer pour que -tu ne reviennes plus voir la Thérèse, que j'aimais à en perdre la -raison... Mais tu peux être tranquille, va: c'est toi qui l'auras; je -suis foutu! - -L'ayant rassuré de mon mieux, avec de grandes précautions je le mis sur -ses jambes. Appuyé sur moi, il put se tenir et faire quelques pas; mais -le heurt de son pied contre un caillou le fit crier de douleur. - ---Asseyons-nous; je ne peux pas aller plus loin! dit-il en sanglotant. - -Nous avions bien fait dix mètres! - -Je l'établis à califourchon sur mon dos et marchai doucement, avec bien -des précautions pour me rendre compte où je posais les pieds. Mais les -secousses inévitables lui causaient des souffrances accrues et il -gémissait à fendre l'âme. Je continuais quand même, m'efforçant à -l'indifférence. - -Vint un moment où l'étreinte de ses bras parut mollir, où son corps pesa -davantage d'être inerte. Exténué pour mon compte je l'étendis sur le -sol: il semblait ne plus remuer. Je fus retremper le chiffon dans le -creux d'un fossé et le bassinai de nouveau: il geignit sans plus rien -dire. - -Je le repris comme la première fois et continuai d'avancer. Il eut des -hoquets qui pouvaient être d'agonie... Le sang venant de nouveau, je me -félicitai de ce que le linceul du fantôme martyr, passé en travers sur -mon cou, préservât mes effets. Anxieux, les nerfs tendus à l'extrême, je -marchais vite à présent malgré la charge lourde, et le noir, et les -obstacles du mauvais chemin,--sans plus m'affecter des gémissements du -malheureux. - -Après une grande heure je parvins à la cour de Fontivier et, tâchant -d'apaiser les chiens qui aboyaient avec fureur, je déposai le moribond -sous la petite fenêtre de la maison, étendu sur les défroques de sa -mascarade. - -Un grand coup de bâton dans la porte et je me sauvai par un sentier de -chèvre qui, en arrière des bâtiments, dévalait parmi les cultures. Les -chiens me poursuivirent un peu avec des jappements toujours fâchés, mais -je fus bientôt hors de leur atteinte. Et quand me parvinrent, dans le -silence de la nuit, les exclamations provoquées par la lugubre -découverte, je n'avais plus à craindre d'être rejoint. - - * * * * * - -Le pauvre Barret ne s'était pas trompé. Mon bâton d'épine avait dû lui -casser quelque chose dans la colonne vertébrale. Il traînailla plusieurs -mois et, finalement, mourut... Jamais, au cours de sa lente agonie, il -ne consentit à s'expliquer sur le drame. Aux questions sur qui l'avait -frappé: - ---C'est quelqu'un qui en avait le droit; c'est bien fait pour moi! -répondait-il sans plus. - -Et il interdit à ses parents de porter plainte. Les deux comparses -s'abstinrent de confidences qui eussent provoqué l'aveu de leur triste -rôle. J'avais moi-même tout intérêt à ne rien dire. Les parents de -Barret, s'ils eurent des doutes, hésitèrent à les divulguer. La justice -ne fut pas informée, et après les mille suppositions du début, on ne -parla plus de cette affaire qui resta pour tout le monde mystérieuse et -inexplicable. - -Sans doute je n'avais rien à regretter... Mais c'est tout de même -ennuyeux de se dire qu'on a causé la mort d'un homme--fors le cas où -c'est une action très méritoire: mon oncle Toinot était si fier d'avoir -tué un Russe! Souvent me sont revenus à la pensée les détails de cette -triste nuit. Je ne dirai pas que ce souvenir a empoisonné ma vie, mais -il m'a longtemps harcelé, troublé... - -Après l'événement, je ne tardai pas à rompre avec la Thérèse. Ses -parents m'ayant mis en demeure de l'épouser tout de suite ou de ne plus -la fréquenter, je cessai mes visites. Et c'est bien ce qu'ils -espéraient. - -Six mois après, elle devint la femme de l'aîné des Simon, de l'un des -lâches qui accompagnaient le petit Barret au «rendez-vous des sorciers». -La noce eut lieu la semaine même où on l'enterra. La vie a de bien -cruelles ironies... - - - - -XIV - - -Il se passa chez nous, pendant notre seconde année de séjour à la -Billette, deux événements familiaux très graves: la mort de ma -grand'mère et le départ de ma soeur Catherine. - -Ma grand'mère avait plus de quatre-vingts ans. Un jour de mai, elle fut -prise d'une attaque alors qu'elle gardait les oisons. Mon père la trouva -affalée au bord d'un fossé, le côté gauche inerte, la langue pâteuse. On -la transporta sur son lit d'où elle ne bougea plus. Elle articulait -obstinément des sons incompréhensibles qui devaient être des phrases et -se mettait en colère parce que nous ne pouvions la comprendre. Il -fallait toujours quelqu'un à côté d'elle pour lui donner satisfaction -dans la mesure du possible, la faire manger ou boire lorsqu'elle en -avait envie et ainsi de suite. Vraisemblablement elle souffrait -beaucoup. Et nul mieux à espérer! - -Bien souvent j'entendais prononcer à ma mère ou à l'une de mes -belles-soeurs des phrases comme celle-ci: - ---Savoir si ça va durer longtemps? - -A quoi une autre répondait: - ---Ce n'est pas à souhaiter! - -Encore que je n'eusse pas, pour la vieille femme plutôt dure à mon -enfance, une affection bien profonde, j'étais quand même peiné de ces -dialogues où perçait le désir de sa mort. Quand nous étions à table, je -portais machinalement mon regard sur son lit; une angoisse m'étreignait -de la contempler immobile et le teint cireux sous sa coiffe antique, ou -bien remuant les lèvres pour des articulations informes, pénibles. -Souvent j'abrégeais le repas, emportant un morceau de pain pour manger -dehors, parce qu'en sa présence ça me devenait impossible. - -Je trouve qu'un des bons avantages des fortunés est d'avoir des -appartements de plusieurs pièces,--chaque ménage, sinon chaque personne, -ayant sa chambre propre, son intimité distincte. Au moins, ils peuvent -être malades tranquillement. Tandis que, dans l'unique pièce des -maisonnées pauvres, c'est tous les spectacles mêlés, la misère de chacun -s'étalant aux yeux de tous sans possibilité contraire. - -C'est ainsi qu'à côté de ma grand'mère se mourant, mes petits neveux -clamaient leur joie d'être au monde, l'assommaient de leurs jeux -bruyants, de leurs cris. La vie allait son train coutumier, indifférente -à l'agonie d'une vieille femme paralysée! - - * * * * * - -Elle passa fin octobre, à la suite d'une seconde attaque, après une -journée seulement de souffrances plus vives. - -Sitôt qu'elle fut morte, on arrêta l'horloge et on jeta dehors l'eau du -seau de la «bassie» où son âme avait dû se baigner avant que de s'élever -vers les régions célestes. - -Je fus vivement impressionné par ce premier deuil. Terreur de la mort -vue de près, sentiment complexe où se mêlaient la curiosité, la pitié, -le dégoût... A plusieurs reprises, je contemplai longuement, dans sa -rigidité dernière, cette créature qui avait tenu une si grande place -dans le rayon familier de mon existence. - -Au reste, cette mort ne changea rien aux coutumes journalières de la -maisonnée; les repas eurent lieu aux mêmes heures, en face de ce lit -dont les rideaux tirés masquaient un cadavre. Seule, mettait une note de -mystère la bougie qui brûlait à proximité, sur une petite table, près du -bol d'eau bénite où trempait une branche de buis. On s'abstint pourtant -de faire l'attelée quotidienne de labour. Mon frère Louis s'en fut à -Agonges prévenir l'oncle Toinot et sa famille. Mon parrain alla déclarer -le décès à la mairie et s'entendre avec le curé pour l'heure de -l'enterrement. Je fus chargé, moi, de recruter des porteurs dans le -voisinage. - -Rentré du bourg, mon parrain travailla à la mise au point d'un araire -neuf, et il me fallut lui aider. La besogne terminée, il dit, l'air -satisfait: - ---Il y a assez longtemps qu'il était en chantier, cet _ariau_! J'avais -bien besoin d'une journée comme ça... - -Ce sentiment de tranquille égoïsme me peina un peu. On s'attendrît -aisément quand on est jeune. Plus tard,--même à l'âge qu'avait alors mon -parrain,--je fus bien aussi pratique que lui. - - * * * * * - -Le lendemain, nous étions une trentaine à suivre, dans l'épais -brouillard froid, le char à boeufs qui portait la bière. A l'entrée du -bourg, on la déposa sur deux chaises empruntées dans une maison. Il -fallut attendre là un grand quart d'heure. Le curé enfin venu récita -quelques prières--et l'on se mit en route vers l'église, la bière portée -maintenant par quatre hommes, avec des bâtons qu'ils passaient dans une -serviette suspendue à leur cou. - -De la même façon, après la cérémonie, on parvint au cimetière. Là, au -moment de l'aspersion finale, ma mère et mes belles-soeurs de pleurer, -de sangloter sans fin,--ce qui ne fut pas sans me causer une surprise -profonde étant donné leur crainte si souvent manifestée de voir la -disparue «durer trop longtemps». Je compris que ces sanglots ne -survenaient que pour la forme, _parce qu'il était d'usage d'en faire -entendre à ce moment_. - -Pour moi, les quelques larmes qui brouillèrent mes yeux au moment de la -descente du cercueil dans la fosse eurent au moins le mérite d'être -sincères. - -Quand tout fut terminé, les parents d'Agonges vinrent déjeuner chez -nous. On avait fait quelques préparatifs, acheté du vin et un morceau de -viande pour la soupe; ma mère ajouta une omelette. Le repas dura -longtemps et, vers la fin, l'oncle Toinot redit une fois de plus dans -quelles conditions il avait tué son Russe! C'est que tous les -rassemblements se terminent à peu près de la même manière, qu'ils soient -motivés par un mariage, un baptême, un deuil ou par tel autre événement -de moindre importance. Pourvu qu'il y ait un repas avec de l'extra, un -repas donnant l'occasion de demeurer plusieurs heures à table, on en -arrive fatalement à émettre des souvenirs où chacun se donne le beau -rôle et en tourne d'autres en ridicule, à raconter des histoires -comiques ou osées... Hâbleries, grivoiseries, médisances, mensonges et -sottises! - -De ce repas funèbre, seules, les chansons furent bannies. - - * * * * * - -Peu de temps après la mort de ma grand'mère ma soeur Catherine nous -quitta donc pour aller servir à Moulins chez une parente de Mme Boutry. - -La Catherine avait alors vingt-quatre ans. De physionomie sympathique, -elle avait plu tout de suite à la dame qui la demandait fréquemment pour -venir en aide à la bonne. Ma soeur prit goût à ce qu'elle faisait et -voyait faire dans cette maison; elle adopta bientôt les manières polies -et soumises qu'il faut pour servir les riches; elle en vint même à -prendre une certaine familiarité respectueuse avec les Boutry qui lui -témoignaient de la bonté. - -Elle aimait un garçon de Meillers, André Gaussin, à ce moment au -service, à qui elle avait juré d'être fidèle. Depuis quatre ans déjà -elle tenait sa promesse, sortant peu, ne se laissant pas courtiser... -Gaussin lui écrivait trois fois par an: au premier janvier, dans le -cours du printemps, à la fin de l'été. La Catherine attendait avec -impatience ces lettres qui, cependant, lui valaient beaucoup -d'ennuis,--car elle ne savait à qui s'adresser pour les faire lire, ni -pour faire écrire les réponses. Or, après quelques mois, les -propriétaires, mis au fait de son roman, s'étaient chargés de tout. Et, -jugeant qu'elle avait des dispositions pour le service, ils eurent cette -pensée de la caser en ville. Gaussin, servant comme ordonnance, se -trouvait dressé déjà. Ils pourraient, une fois mariés, se placer -ensemble et gagner beaucoup. - -La Catherine s'habitua peu à peu à cette idée qui, de prime abord, -l'avait effrayée par crainte de l'inconnu. Elle s'y habitua d'autant -mieux que les belles-soeurs lui reprochaient de délaisser le travail de -la ferme pour celui des maîtres. C'est ainsi qu'elle partit pour -Moulins, courant novembre--passant outre à l'opposition de nos parents, -mais approuvée par son fiancé enthousiaste. - - - - -XV - - -Le bourg de Saint-Menoux s'étendait en longueur, assez important, et -possédait une demi-douzaine d'auberges dont l'une avec billard et -l'autre avec jeu de quilles,--sans compter que l'on dansait à deux -endroits aux grands jours. - -Depuis ma rupture avec Thérèse je sortais assez régulièrement chaque -quinzaine, non sans demander à chaque fois une pièce de quarante sous à -mes parents... Ils ne me l'accordaient jamais sans me faire une morale -que j'écoutais tête basse, nerveux et agacé. Des fois ils ne me -donnaient que vingt sous, ou même rien du tout. Alors, furieux, je -parlais de les laisser en plan et d'aller me louer ailleurs... - -Nous étions cinq ou six de la classe prochaine à nous fréquenter et nous -avions pris goût au jeu. Nous faisions de longues parties de quilles ou -de neuf trous. Il nous arrivait les jours de gain de boire force litres, -de rentrer tard et passablement éméchés. Dans ces moments nous n'étions -pas d'humeur accommodante--surtout à l'égard de «ceux du bourg». - -«Ceux du bourg», c'étaient les jeunes ouvriers des différents corps -d'état: forgerons, tailleurs, menuisiers, maçons, etc. Il y avait entre -eux et nous un vieux levain de haine chronique. Ils nous appelaient -dédaigneusement _les laboureux_ ou les _bounhoummes_. Nous les -dénommions, nous, _les faiseux d'embarras_, à cause de leur air de se -ficher du monde, parce qu'ils s'exprimaient en meilleur français et -sortaient souvent en veste de drap, sans blouse. Ils avaient leur -auberge attitrée comme nous avions la nôtre, et on ne s'aventurait guère -les uns chez les autres sans qu'une dispute s'ensuivît. - -Ce dimanche de décembre, trois des gas du bourg ayant bu du vin blanc le -matin, se trouvèrent être déjà en train sitôt après la messe. Ils -vinrent pour jouer aux neuf trous. L'un de notre groupe dit: - ---Pas de bourgeois avec nous! - ---Soyez tranquilles, _bounhoummes_, nous avons de l'argent pour nos -mises! repartit l'un d'eux. - -Étant à jeun je me sentais un peu timide avec ces gas-là, qui, même sans -avoir bu, avaient plus de blague que nous. J'osai néanmoins: - ---Il ne faut pas que ça vous embête, les _bounhoummes_, les _laboureux_ -ont autant d'argent que vous pouvez en avoir. - -J'avais bien trente sous! - -L'un de mes intimes, le grand Gustave Aubert, assez brutal et coléreux, -les cingla d'une apostrophe plus grossière. Ils ripostèrent. On en -arriva finalement à s'engueuler ferme de part et d'autre; et, comme nous -étions les plus nombreux, nous les chassâmes de la cour où était le jeu. - -La partie recommença après leur départ et notre groupe fut favorisé: -Aubert gagna, moi aussi, un autre encore. Ce fut une occasion de noce... - -Vers huit heures du soir, ayant bien dîné, le diable nous tenta de -pénétrer dans l'auberge où ceux du bourg étaient réunis autour du -billard. Sensation. Nous nous observâmes mutuellement. Enfin, l'un de -ceux que nous avions expulsés le matin, un petit cordonnier brun, lança -d'une voix forte: - ---Les porchers ne sont pas admis ici! - ---Répète voir, feignant! répète voir que _j'sons_ des porchers! riposta -Aubert, roulant des yeux furieux. - ---Oui, oui, reprit l'autre, vous êtes des porchers! des _pantes_! des -tas de _sacrés bounhoummes_! - -Un de ses camarades, mettant la main devant son nez, beugla: - ---Misère! ça sent la bouse de vache! - -Et un troisième: - ---Ce n'est pas étonnant; ils se lavent les jambes une fois par an; ils -gardent une couche de bouse l'hiver pour se tenir chaud! - -La partie de billard interrompue, ils étaient dix à présent à nous -entourer, à nous huer. Nous nous efforcions de faire bonne figure en -leur retournant leurs insultes grossies le plus possible. Aubert, fier -de sa force, rageait: - ---Venez donc le dire dehors, sacrés feignants que vous êtes, bourgeois -manqués, arsouilles! - -Le patron intervint, prêchant le calme, nous suppliant de sortir, nous, -campagnards, derniers arrivants. Mais cela ne faisait pas notre affaire. - ---Pourquoi sortir? Nous avons le droit d'être là aussi bien qu'eux! - -Avec des ménagements, le bistro cependant nous poussait dehors peu à -peu. Les autres intervinrent: - ---A la porte, les _bounhoummes_. A la porte! - -Et, sans nous frapper, ils nous bousculèrent... - ---Ah, c'est comme ça! fit Aubert. Eh bien, vous allez voir! - -Et d'asséner un grand coup de poing sur la tête du petit cordonnier brun -qui, dans le clan opposé, se démenait le plus. - -Alors la mêlée devint générale. Les coups de poing, les coups de pied -pleuvaient, en même temps que fusaient les injures. Et l'aubergiste par -une pression obstinée nous rapprochait du seuil, amis et ennemis... -Quand les derniers furent à proximité, il donna une poussée brusque, si -bien que deux ou trois dégringolèrent,--et ferma sa porte en vitesse. - -Dans la rue, que balayait un vent glacial précurseur de neige, la lutte -continuait acharnée, furieuse. On entendait: - ---Tiens, attrape ça, _bounhoumme_! - ---V'là pour toi, bouif! - ---Cochon! il m'a cassé deux dents! - ---Le nez me saigne, laisse-moi! me dit un maçon à qui je venais -d'appliquer un formidable «gnon». - -Aubert serrait à l'étouffer un ouvrier maréchal qui, impuissant, le -mordait au bras et à la figure; un charron vint délivrer le maréchal et, -combinant leurs efforts, ils renversèrent mon grand copain. Lui, aveuglé -de rage et de colère, tira son couteau, en porta un coup sur la main de -l'un, laboura la joue de l'autre. Il y eut des cris de fureur: - ---Un _bounhoumme_ qui se sert de son couteau! - ---Oui, fit Aubert relevé, nu-tête, les yeux hors de l'orbite, les dents -grinçantes, la main levée brandissant le couteau saignant,--si d'autres -ont envie d'en avoir autant, qu'ils s'approchent! - -Le garde champêtre arrivait, et des curieux avec des lanternes. - ---Voyez, il y en a un qui saigne comme un boeuf! - ---Tas de sauvages! Ils ont l'air fin de s'abîmer comme ça! - -Des hommes séparant ceux qui luttaient encore nous retinrent éloignés. -Car tellement nous étions furieux tous que nous continuions à nous -invectiver et cherchions derechef à nous précipiter les uns sur les -autres. Le garde champêtre inscrivit nos noms sur son carnet. On soigna -les blessés. Nos antagonistes furent emmenés par leurs parents ou leurs -patrons. Le père du maréchal qui avait reçu le coup de couteau à la joue -jeta, en s'éloignant: - ---On va laisser les _laboureux_ tranquilles; ils se battront ensemble -s'ils veulent. - ---Les _laboureux_ vous valent bien! hurla Aubert. - -Et il voulut courir sus à leur groupe. Notre aubergiste et quelques -voisins qui l'accompagnaient nous incitèrent à la modération. Je n'étais -moi-même ni ivre, ni encoléré au point de ne plus rien comprendre. Je -dis: - ---C'est assez, Gustave, il vaut mieux s'en aller... - -Et nous partîmes, en effet, pas très loin d'ailleurs, car l'idée nous -vint de boire un café froid, histoire de se «calmer les sangs», comme on -dit... Quelques consommateurs qui se trouvaient là s'entretenaient de la -rixe: - ---Ils en sauront long! il y a des coups de couteau! - ---Ça sera peut-être de la prison! - ---Rien d'impossible. - -Aubert, toujours très énervé, donnait de grands coups de poing sur la -table, disant qu'il se foutait de la justice. - ---S'il faut aller en prison, on ira, voilà tout. Et ça ne m'empêchera -pas de me battre encore quand on m'insultera. Ce que je ne veux pas, -c'est passer pour feignant, non, jamais! Les gas du bourg voulaient nous -flanquer une _trifouillée_:--eh bien, c'est eux qui la tiennent... Ils -ne pourront pas dire que les _laboureux_ sont des lâches! - -Et nous d'assurer avec lui que nous ne regrettions rien, que, -d'ailleurs, toutes les bonnes raisons étaient de notre côté. Au fond, -nous étions déjà très inquiets. - - * * * * * - -Le lendemain, les gendarmes de Souvigny poussèrent jusqu'à la Billette -pour m'interroger. Les apercevant, mes petits neveux, qui jouaient dans -la cour, se réfugièrent dans la grange où nous battions au fléau, se -blottirent derrière un tas de paille et n'en bougèrent plus. - -Mes parents ne furent qu'à demi surpris;--à cause de mes vêtements -souillés, de ma figure meurtrie, j'avais dû avouer ma participation à -une dispute. - -Les gendarmes m'ayant posé seulement quelques questions sommaires, me -convoquèrent à la mairie de Saint-Menoux pour deux heures de -l'après-midi. - -A l'heure et au lieu indiqués nous nous trouvâmes réunis tous, artisans -et campagnards. Le maréchal frappé par Aubert portait un bandeau sur la -joue; un autre avait le bras en écharpe; plusieurs boitaient; des -«gnons», des bleus, des meurtrissures se voyaient encore sur tous les -visages comme de convaincantes, sinon glorieuses cicatrices. - -Le maréchal des logis, chef de la brigade de Souvigny, menait l'enquête. -Ses traits accentués, son air froid, sa longue moustache noire lui -donnaient un air rude en rapport avec ses fonctions. Il nous interrogea -séparément en commençant par les blessés. Un gendarme crayonnait à -mesure les réponses. Ah! notre morgue du dimanche était loin! Nous nous -regardions, amis et ennemis, sans haine, avec seulement le regret de -cette bêtise aux si vilaines suites... Gustave Aubert, questionné plus -longuement parce que seul à s'être servi d'un couteau, ne répondait que -par monosyllabes,--affalé, tremblant, pitoyable. Les plus malins -lorsqu'ils ont un verre dans le nez sont souvent les plus lâches, les -plus couards aux heures difficiles. - -Je dois dire que ceux du bourg s'en tirèrent mieux que nous à -l'interrogatoire--parce que moins impressionnés, s'exprimant avec plus -d'aisance. Et il en fut de même à l'audience la semaine suivante. Les -campagnards, habitués au travail solitaire en pleine nature, font -toujours piètre figure en présence des gens de loi et de tous les -«Messieurs» en général... - - * * * * * - -On peut croire qu'après cela j'eus de tristes jours à la maison, avec -des reproches à n'en plus finir sur les ennuis, les frais, le déshonneur -que j'allais causer. - ---Ce n'est pas une petite affaire, Seigneur de Dieu, disait ma mère, tu -vas peut-être aller en prison! Tu seras «marqué sur le papier rouge»! -Quelle misère d'élever des enfants qui vous causent un tel mauvais sang! - -Mon père se lamentait presque autant; les autres témoignaient aussi de -l'inquiétude et, certes, je n'étais guère tranquille moi-même. - -Quand M. Boutry eut connaissance de l'aventure, il me fit souventes fois -la morale, disant que c'était indigne d'un siècle de civilisation que de -voir se battre ainsi, sans motif, des jeunes gens d'une même commune. - -Il intervint néanmoins auprès du maréchal des logis, auprès du maire; -et, ne pouvant nous éviter la correctionnelle, il s'occupa de nous -chercher un avocat,--le même pour tous les belligérants. - ---Ce procès doit avoir pour conséquence une réconciliation générale et -durable. - -Il n'était guère prophète, ce bon M. Boutry! Soixante années ont passé -depuis lors et l'antagonisme, pour être moins violent, subsiste encore, -à Saint-Menoux et ailleurs, entre les garçons du village et ceux des -fermes. - - * * * * * - -Le jour de l'audience, nous nous rendîmes à Moulins à pied, en deux -groupes,--ceux du bourg les premiers, nous ensuite,--à une demi-heure -d'intervalle. Il me souvient que je fus bien étonné en passant sur le -pont de l'Allier. Je n'avais jamais vu que l'étroite Burge, de Bourbon, -les tout petits ruisseaux de nos prés, et ne croyais pas qu'il pût y -avoir des rivières aussi larges... Ceux de mes compagnons qui venaient -au chef-lieu pour la première fois partagèrent mon étonnement. - -En ville, nous allions lentement, regardant les magasins, en badauds qui -n'ont jamais rien vu. Il avait plu le jour précédent et le ciel menaçait -encore; nos sabots glissaient sur les trottoirs humides. J'avais -conscience que, pour les citadins, nous devions former un groupe -ridicule. En effet, les employés de bureau, les demoiselles de magasin -qui s'en allaient déjeuner nous jetaient des regards curieux, nuancés -d'ironie. - -Un homme chargeait sur un tombereau des tas de boue; je lui demandai -s'il connaissait l'endroit où l'on juge. - ---Le Palais de justice? fit-il, un peu étonné, c'est rue de Paris, un -grand bâtiment en briques rouges avec une cour au milieu. Vous en êtes -encore loin; il vous faut aller d'abord jusqu'à la place d'Allier et là -vous demanderez à nouveau. - -Il nous indiqua le chemin pour arriver à cette place d'Allier que nous -ne fûmes pas longtemps à trouver. Et là nous aperçûmes, en contemplation -devant l'étalage d'un bazar, nos compatriotes ennemis, les gas du bourg. -Ma foi on était hors de son atmosphère habituelle, on n'était plus chez -soi; on n'était plus soi; la rancune s'en trouva tout de suite atténuée. -Ils se tournèrent de notre côté; nous échangeâmes des sourires. - ---Eh bien, on y va? - -Le petit cordonnier brun répondit: - ---Nous vous attendions... Seulement, on commençait à craindre que vous -n'ayez mangé le mot d'ordre. - -Et de nous diriger de compagnie vers le grand bâtiment de briques -rouges... - -On nous fit entrer dans une salle carrée, blanchie à la chaux et garnie -de bancs, où il nous fallut attendre une bonne heure, sous la -surveillance de deux gendarmes, en compagnie de six roulants et de trois -braconniers. - -Notre tour vint enfin d'être appelés, après tous les autres, et nous -pénétrâmes à la file dans la salle du tribunal. Dans le fond, sur une -sorte d'estrade surélevée, les trois juges, en robe noire, étaient -assis. Au mur, derrière eux, un grand Christ dominait la scène. L'homme -du milieu nous interrogea,--un gros rougeaud à figure rasée dont les -yeux clignotaient sous le verre des lunettes. Nous avions tous des -allures de bêtes prises au piège; nous répondîmes d'un ton si humble -qu'il dut se demander si nous étions bien les mêmes fous furieux qui -s'étaient tant cognés quinze jours auparavant... - -Après l'interrogatoire, un autre magistrat en robe, un jeune aux épais -favoris noirs, qui siégeait sur une petite estrade placée à gauche de -celle des juges et un peu en avant, flétrit notre abominable conduite, -nous traita de brutes sanguinaires,--conseillant au tribunal de nous -appliquer toutes les rigueurs du Code. Mais ce fut, après, le tour de -notre avocat, un petit barbu qui avait l'air de se ficher du monde. Il -qualifia de «gaminerie sans conséquence» notre lutte épique, assura que -nous étions tous de braves et inoffensifs petits jeunes gens dont le -seul tort avait été de boire un verre de trop certain soir--et supplia -les trois hommes du fond de ne pas nous mettre en prison. - -Ceux-ci, après échange de quelques mots à voix basse, se rangèrent à son -avis. Aubert, en raison des coups de couteau, écopa de vingt-cinq francs -d'amende; les autres s'en tirèrent avec seize francs. - -Ayant tous ensemble cassé la croûte dans un caboulot de la place du -Marché, nous reprîmes le chemin de Saint-Menoux. Cette étape du retour -se passa bien, sauf que plusieurs avaient les pieds meurtris et que tout -le monde était très fatigué. Le petit cordonnier essaya pourtant à deux -ou trois reprises de se payer nos têtes; mais ses amis n'eurent pas -l'air de le soutenir, et les rapports restèrent cordiaux entre les deux -groupes réunis. - -On fut heureux chez nous de ce que je m'en tirais sans prison; mais la -solde de l'amende et des frais parut énorme, et des échos reprocheurs me -blessèrent longtemps... - - * * * * * - -Le tirage au sort approchant, mes parents me prirent à part un beau jour -pour m'annoncer que je n'avais pas à compter sur un remplaçant. Et de me -détailler leurs raisons: le déménagement, la mort de ma grand'mère, -occasions de dépenses considérables; les sept enfants de mes frères -constituaient une lourde charge pour la maisonnée; la canaillerie de -Fauconnet avait causé bien du tort; je faisais depuis longtemps de -grands frais d'auberge; enfin, ce maudit procès coûtait cher. Impossible -de réunir les cinq cents francs nécessaires pour m'assurer au marchand -d'hommes, ou à la cagnotte mutuelle qui existait à Saint-Menoux[3]. -Cette révélation m'abasourdit, car j'avais toujours espéré jouir du même -régime que mes frères. - - [3] Dans les gros villages les parents des conscrits versaient - préalablement une somme convenue, qui servait à acheter des - remplaçants à ceux que le sort désignait pour partir. - ---Si la chance me favorise au tirage, je ne moisirai plus longtemps à la -maison! annonçai-je. - -Mes «vieux», comprenant que j'avais quelque droit d'être mécontent, ne -poussèrent pas plus avant... - -Mon numéro 68 me sauva,--le contingent arrêté à 59. Je passai encore à -la Billette le reste de l'hiver et tout le printemps. Mais, quand arriva -l'époque de la Saint-Jean, j'annonçai de nouveau mon intention de me -placer ailleurs. - ---Pourquoi faire la mauvaise tête? Pourquoi t'en aller, Tiennon? fit ma -mère navrée. - ---Qu'irais-tu faire autre part, du moment qu'il y a ici de quoi -t'occuper? ajouta mon père. - ---C'est bien que vous comptiez pouvoir vous passer de moi, puisque vous -vouliez me laisser partir soldat, répondis-je malignement. J'ai -travaillé pour rien durant toute ma jeunesse; il me faut songer à gagner -de l'argent. - -Ma mère reprit: - ---Ton entretien prélevé sur ton gage, tu n'auras guère de reste. Tu -n'auras pas autant pour t'amuser que nous te donnions ici. - -Tous me supplièrent de rester: mon parrain, mon frère Louis, mes -belles-soeurs, et jusqu'à cette pauvre innocente de Marinette qui -m'aimait beaucoup. Les petits même se cramponnaient à moi. - ---Tonton, t'en va pas, dis! - -J'avais la larme à l'oeil en dénouant l'étreinte de leurs menottes, mais -ma décision n'en fut pas ébranlée. - -D'ailleurs, un peu plus tôt, un peu plus tard la situation imposait ma -sortie. Nous devenions trop nombreux pour ne former qu'un seul groupe -communautaire. - - * * * * * - -J'allai donc à la foire de Souvigny, avec un épi de froment sur mon -chapeau, et m'engageai à l'année dans un domaine d'Autry, à Fontbonnet, -pour la somme de quatre-vingt-dix francs. C'était, à l'époque, le prix -des bons domestiques. - -Le matin de Saint-Jean, je fis un ballot de mes effets, je pris ma -faucille et ma faux, et quittai pour jamais le toit familial, un peu ému -de la tristesse de mes parents et de l'inconnu qui m'attendait... - - - - -XVI - - -Il est nécessaire de changer pour apprécier justement les bons côtés de -sa vie ancienne; dans la monotonie de l'existence journalière, les -meilleures choses semblent tellement naturelles qu'on ne conçoit pas -qu'elles puissent ne plus être; seuls, les ennuis frappent qu'on -s'imagine être moindres ailleurs. Le changement de milieu fait ressortir -les avantages qu'on n'appréciait pas et il montre que les embêtements se -retrouvent partout, sous une forme ou sous une autre. - -Je fus à même de constater cela les premières semaines de mon séjour à -Fontbonnet, et il y eut des heures où je regrettai ma famille. Je finis -pourtant par m'habituer et même par me trouver mieux que chez nous, en -raison de l'indépendance absolue dont je jouissais aux heures libres. -Mais n'ayant pas la ressource de demander de l'argent pour sortir, -j'abandonnai les camarades. Rien de tel que le vide du gousset pour -inciter à la sagesse! - -J'employai mes dimanches d'été à flânocher dans la campagne et dans la -forêt,--car le domaine côtoyait le point terminus de Gros-Bois. Il y -avait par là une maison forestière où résidait un garde déjà vieux, le -père Giraud, avec qui je ne tardai pas à me lier. J'eus l'occasion de -lui aider à couper de l'herbe pour ses vaches dans les clairières de la -forêt, à moissonner un carré de blé au bas de son jardin, à rentrer des -fagots et des bûches. Il avait toujours de quoi m'occuper quelques -heures chaque dimanche. Souvent, le travail fini, il offrait un verre de -vin et je restais avec lui une bonne partie de la journée. - -Le père Giraud avait un fils, soldat en Afrique, dont il me parlait -souvent, une fille mariée à un verrier de Souvigny, et une seconde fille -encore à la maison,--brune aux yeux sombres, au teint bistré, à l'air -froid et distant comme sa mère. J'étais peu familier avec les deux -femmes. Au surplus Victoire Giraud me semblait être d'une situation trop -supérieure à la mienne pour que je me permette de lever les yeux sur -elle. - - * * * * * - -Je témoignais de l'amitié par contre à la servante qui était avec moi à -Fontbonnet,--maigriote à l'air ingénu, nantie des plus belles dents du -monde et du sourire le plus enchanteur. Elle travaillait bien et n'avait -pas mauvais caractère. J'aurais peut-être pu prendre à son endroit des -idées pour le bon motif si elle eût été de famille honorable. Mais sa -mère, bonne à tout faire chez un commerçant veuf, avait eu trois enfants -et jamais de mari. La pauvre Suzanne rougissait jusqu'aux oreilles -lorsqu'on faisait allusion à ses origines. - -Pour moi, domestique de par ma seule volonté, c'eût été déchoir que de -me marier avec une servante. Seules, les filles de métayers étaient de -mon rang! A plus forte raison, ne pouvais-je épouser une -bâtarde:--c'était à l'époque bien plus mal porté qu'à présent, et ma -mère aurait fait joli... - -Si donc je ne m'arrêtais pas à l'idée du mariage avec Suzanne, je rêvais -fort d'en faire ma maîtresse... - -A Saint-Menoux, Aubert et la plupart de ceux avec qui j'avais fait de -bonnes parties l'année d'avant affirmaient mordre à volonté au fruit -défendu. Ils citaient même les filles qu'ils avaient eues--et, à -beaucoup de celles qu'ils nommaient ainsi, on aurait donné le bon Dieu -sans confession tellement elles paraissaient réservées et sages. A -chaque fois qu'on revenait sur ce chapitre je m'efforçais de participer -à la conversation, du ton le plus enjoué, comme quelqu'un qui connaît ça -depuis longtemps. En assaisonnant à point quelques phrases des autres et -en posant au blasé on peut toujours faire illusion... Au résumé, j'étais -bien neuf et naïf encore, et j'avais un grand désir de ne l'être plus... - -Je m'efforçai donc d'amadouer Suzanne par des petits services d'ami, -comme de lui éviter les plus mauvaises besognes aux champs--et, à la -maison, d'aller à sa place quérir l'eau et le bois quand il m'était -possible. Elle ne tarda guère à répondre à ces attentions par un intérêt -croissant. Je ne «marquais» pas trop mal, d'ailleurs:--de taille -moyenne, robuste, le visage ouvert, la parole assez facile... Ma foi, le -hasard nous ayant mis en présence un soir, à la brune, dans l'étable aux -vaches, je lui servis des douceurs et l'embrassai avec autant d'effusion -que la Thérèse, jadis... Elle en parut si heureuse que je crus la sentir -défaillir dans mes bras. Cependant le pas du maître circulant aux -alentours dénoua notre étreinte... - -Mais un dimanche que nous étions seuls à la maison, je me remis à lui -conter fleurette et, après des préambules peut-être trop courts, je -tentai de glisser ma main sous ses jupes... Surprise! je n'eus plus -devant moi qu'une petite bête furieuse. De toute la force de son bras -nerveux, deux fois de suite, elle me souffleta... Puis, s'étant mise en -défense derrière le dos d'une chaise, elle dit, la voix sifflante: - ---Salaud, va! C'est pour ça que vous me flattiez; vous vouliez vous -amuser de moi... J'ai autant d'honneur que n'importe laquelle, vous le -saurez... Et si jamais vous vous ravisez de me toucher, je préviens tout -de suite la bourgeoise! - ---Méchante!... Méchante!... fis-je bêtement, non sans caresser d'un -geste machinal ma joue cuisante. - ---C'est bien de votre faute si je vous ai fait mal, reprit-elle, un peu -radoucie. Ça vous apprendra à me respecter! - -Je sortis assez penaud et n'essayai plus jamais de revenir à l'assaut de -cette vertu trop farouche. Un réveil de conscience me montra d'ailleurs -combien ce serait de ma part une action mauvaise que de risquer, pour -quelques instants de satisfaction, de causer le malheur de sa vie. Je me -sentis coupable et méprisable, et m'efforçai de regagner la confiance de -Suzanne en continuant à me montrer prévenant, bon camarade, sans plus me -permettre la moindre privauté. Ce «vouloir» intime, autant que sa -riposte énergique, détermina ma nouvelle attitude. - - * * * * * - -A la ferme voisine de Giverny une autre servante déjà vieillotte, aux -allures indolentes et aux cheveux blond filasse passait pour avoir eu -beaucoup d'aventures. De la Billette même, j'avais entendu parler de -cette Hélène facile. Ici c'était bien autre chose! Au travail, entre -hommes on s'entretenait tous les jours d'elle. On rapportait pour -s'égayer aux heures de fatigue toutes les histoires scabreuses qui -couraient sur son compte. - ---Elle n'en refuse que deux, disait le maître, celui qui ne veut pas et -celui qui ne peut pas... - -Je souhaitais fort la connaître mieux. - -Un jour, comme nous étions en train de déjeuner, elle vint justement à -Fontbonnet pour réclamer trois taureaux depuis la veille échappés du -pâturage. Elle s'assit sans façon, causa de tout avec assurance et -répondit du tac au tac aux blagues du maître et de ses fils. Le hasard -voulut qu'elle sortît en même temps que moi et, dehors, seul à seule, je -lui servis quelques «bêtises» choisies parmi les plus raides que je -connusse. Ce dont elle ne fut pas troublée le moins du monde; je crois -bien qu'au contraire ce fut moi qui rougis de ses reparties. - -La connaissance me sembla suffisamment faite et, le diable me poussant, -je m'en fus rôder le dimanche suivant aux abords de Giverny. Dissimulé -dans un carré de maïs voisin de la cour, je vis bientôt Hélène qui s'en -revenait de traire. Elle ressortit au bout d'un moment, ayant fait un -brin de toilette, pour détacher les vaches et les démarrer vers la -pâture. Cinq minutes plus tard, les bâtiments n'étant plus en vue, je me -trouvai comme par hasard sur son passage. - ---Tiens, vous êtes par là? fit-elle, l'air étonné. - ---Oui, je me promène pour ma santé. - ---Eh bien, si vous voulez venir m'aider à garder les vaches? - ---J'allais vous le proposer. - -Nous dévalâmes côte à côte par un chemin ombreux et solitaire jusqu'à un -pré de bas-fond que bordait un petit taillis. Un peu ému de me trouver -seul avec cette dispensatrice d'amour je ruminais péniblement des -phrases de circonstance plus ou moins stupides. Elle jouait avec sa -trique, gaie, très à l'aise, faisant tous les frais de la conversation. -Je fus ennuyé de découvrir à l'autre extrémité du pré une chaumière de -journalier près de laquelle jouaient des enfants. Ma compagne, qui dut -en avoir conscience, proposa: - ---Voulez-vous que nous allions au taillis, ramasser des noisettes? - ---Mais comment donc! - -Quand nous y eûmes pénétré, je devins entreprenant. Le bras passé autour -de la taille d'Hélène, je dis qu'il ferait bon se coucher au-dessous de -ces arceaux de verdure, sur le fin gazon. - ---Vous êtes fatigué? Je vous préviens que, moi, je ne suis pas venue ici -pour me coucher. - -Après cette ironie, ayant par un demi-tour preste échappé à mon -étreinte, elle se mit à courber les branches de noisetier et à détacher -les touffes de noisettes qu'elle glissait à mesure dans la poche de son -tablier. - -Cela m'étonnait qu'elle eût l'air de mettre des formes à une chose qui -devait lui sembler très banale et, perplexe, je repoussais l'instant -d'agir. A mon observation que les noisetiers se faisaient rares elle -répondit: - ---Allons dans le fond, nous en trouverons davantage. - -Elle glissait au travers des branches avec une agilité surprenante, -étant donné ses formes lourdes; j'avais quelque peine à la suivre. Nous -marchions depuis quelques instants dans la voie frayée qui coupait en -deux le taillis, quand nous nous trouvâmes en présence d'un homme à -forte barbe noire, trapu, vigoureux, jeune encore. Elle ne parut pas -surprise. J'eus l'intuition d'être joué. L'homme dit, mi-sérieux, -mi-rieur: - ---Tiens, vous avez donc pris un commis pour vous aider aux noisettes, -Hélène? - -Je dus rougir autant que la Suzanne de chez nous; j'essayai néanmoins de -m'en tirer par une bravade. - ---A deux, on fait toujours mieux, dis-je. - ---Oui, mais à trois on fait moins bien, blanc-bec! - -Et le voilà qui me tombe dessus à coups de poing en ricanant. - ---Tiens, attrape ça... tiens... Et puis ça encore... C'est pour -t'apprendre à venir rôder où tu n'as pas affaire, gamin!... - -Certes, en toute autre circonstance, je ne me serais pas laissé rosser -sans rien dire. Mais la surprise fut telle que, sans demander mon reste, -je détalai comme un lièvre, poursuivi jusqu'au bout du taillis par les -quolibets des deux autres. - -Et je jurai, mais trop tard, qu'on ne me reprendrait plus auprès des -jupes de la grosse Hélène. - - * * * * * - -Les équipées amoureuses de ma jeunesse se réduisent à peu de chose, -comme on voit, et je n'ai pas lieu d'en être bien fier. Mais ça ne m'a -pas empêché de faire le malin plus tard, comme tous les autres, de -parler d'un air entendu des bons tours de l'époque où j'étais garçon, -d'affirmer même: - ---Pour les femmes, grand Dieu! je n'avais que l'embarras du choix! - -Au vrai, mon épouse légitime eut les prémices de ma virilité... - - - - -XVII - - -Pour la fête de Meillers, au printemps suivant, je fus voir mon camarade -de communion, Boulois, du Parizet. Son jeune frère étant mort, il -restait fils unique, et fier de sa belle situation,--car ses parents -avaient quelques avances. Tout en causant, comme je parlais du père -Giraud, le garde, il me demanda si je connaissais sa fille. Et de -m'avouer qu'un parent lui avait montré la Victoire pour l'assemblée de -Saint-Marc, à Souvigny, en lui disant qu'elle ferait bien son affaire. -Il me questionna sur son caractère, ses habitudes. Et, finalement, me -chargea de la pressentir pour savoir si elle consentirait à se marier -avec un garçon de la campagne. - ---Si elle a l'air de dire oui, tu lui parleras de moi! conclut-il. - - * * * * * - -Je réfléchis toute la semaine à cette mission délicate, ennuyeuse. Et -pour la remplir, je me rendis le dimanche suivant à la maison -forestière. Le hasard me favorisa; Victoire et sa mère étaient allées à -la messe du matin et, sitôt leur rentrée, le père Giraud partit pour -celle de dix heures. Je sortis avec lui, faisant le simulacre de m'en -retourner à Fontbonnet, et m'efforçant à un air très naturel. Mais je -revins au moment propice, une heure plus tard. Victoire demeurait seule -à la maison, sa mère ayant conduit pâturer les vaches dans une clairière -lointaine. Tout de suite je lui confiai que j'avais désiré la voir en -dehors de la présence de ses parents pour lui demander si un paysan lui -plairait comme mari. - ---C'est un de mes amis qui aurait des vues sur vous... - ---Ah! c'est un de vos amis... - -Je crus discerner dans ces mots une nuance de -désappointement,--cependant qu'un regard profond de ses grands yeux -noirs me pénétrait jusqu'à l'âme. - ---Eh bien, dame, il faudrait que je le voie, cet ami; sans le connaître -je ne peux rien dire. - ---Il se fera connaître... Mais le métier ne vous déplairait pas trop? - ---Pourquoi me déplairait-il? Ne suis-je pas paysanne aussi... - -Là-dessus silence embarrassé. Victoire, assise au coin de la cheminée, -tisonnait le feu et ne détournait plus les yeux de la flamme rose. -J'étais, moi, adossé à une vieille commode de chêne, tout près de la -porte d'entrée; et le crépitement des branches qui flambaient, le -tic-tac de l'horloge, le chant d'un grillon dans le mur, le gloussement -d'une poule au dehors prenaient une importance extraordinaire. Soudain -l'idée qui me tarabustait depuis un instant se traduisit en mots: - ---Eh bien, non! je ne veux pas mentir davantage... Ce n'est pas pour un -autre que je suis venu... Vous plairait-il, Victoire, de vous marier -avec moi? - -Ses yeux se baissèrent vers les larges pierres noires qui dallaient la -pièce et je vis une légère coloration animer ses joues au teint bistré. - ---Vous ne me déplaisez pas; mais je ne peux vous donner de réponse -définitive sans parler à mes parents... Il doit y avoir bal dimanche à -Autry; je m'arrangerai pour y paraître et vous dirai si vous devez vous -présenter ou non. - -Je balbutiai un «merci» et me retirai tout aussitôt sans même avoir la -pensée de me rapprocher d'elle, tellement j'étais troublé et tellement -son air froid et sérieux continuait à m'en imposer. - -Les jours d'après, je crus avoir rêvé... Était-il donc possible que -j'aie trahi ainsi la confiance de Boulois et demandé pour mon compte -cette Victoire, pour qui je ne ressentais nulle spéciale -attirance,--emballé simplement par sa situation de fille aisée? Que les -grands événements de la vie tiennent donc à peu de chose!--à une -circonstance fortuite, à une disposition d'esprit passagère, à une -minute d'audace, à un moment d'inconscience! - -Victoire, qui avait de l'amour pour moi, dut bien manoeuvrer, car elle -m'assura le dimanche au bal que je pouvais espérer, malgré que ses -parents faisaient beaucoup d'objections. - -Quand je leur fis ma demande, le papa et la maman me dirent tout net -leur contrariété de ce que je n'aie rien du tout. Eux donnaient à leur -fille un lit, une armoire, un peu de linge et trois cents francs en -argent,--ce qui était beau pour l'époque. - ---Obtenez de votre père une somme égale; il vous doit bien cela, -puisqu'il ne vous a pas racheté. A cette condition, nous consentirons au -mariage, car nous vous connaissons comme bon travailleur et brave -garçon. - -Cet accueil favorable des parents m'étonna presque autant que celui de -Victoire. J'en sus plus tard le pourquoi. Leur fils, le soldat -d'Afrique, leur avait causé mille désagréments au cours d'une jeunesse -orageuse de commis en rouennerie. Leur gendre, le verrier, buveur et -brutal, ne leur procurait aucune satisfaction. Je bénéficiais de ces -exemples amoindrissants pour le prestige des professions citadines. - -Mon père ayant touché de M. Boutry huit cents francs au compte de la -troisième année, je n'eus pas trop de peine à obtenir la somme exigée. -Je fus donc agréé définitivement... On fit la noce à la Saint-Martin de -1845, deux mois avant mes vingt-trois ans. - -Ma femme demeura chez ses parents et je continuai mon service à -Fontbonnet où j'étais engagé pour une seconde année. Chaque soir, après -journée faite, je rentrais à la maison forestière; chaque matin, au -petit jour, je regagnais mon poste. Le dimanche, je continuais à faire -les travaux, les corvées pénibles du beau-père, ce qui m'assurait les -bonnes grâces de tous. - -Victoire se montrait aimable; je n'avais ni responsabilité, ni -inquiétude; ce fut l'un des moments heureux de ma vie. - - - - -XVIII - - -Ce ne pouvait être là cependant qu'une situation provisoire. Nous étions -tous d'accord là-dessus et pour reconnaître qu'il convenait d'établir au -plus tôt notre «chez nous». - -Or, dans le courant de l'année, j'appris qu'une «locature» était vacante -à Bourbon, tout près de la ville, en bordure d'un vaste communal -granitique et dénudé qu'on appelait «les Craux». - -Je fus voir cette propriété qui me parut assez nous convenir et la louai -pour trois ans. Nous nous y installâmes pour la Saint-Martin suivante, -juste un an après notre mariage. - -Ah! nos pauvres six cents francs, comme ils furent vite employés! -L'achat de deux vaches de travail en usa la plus grande partie. Et, pour -nous munir d'une charrette, d'une herse, des objets de ménage -indispensables, d'une provision de combustible et de quelques mesures de -seigle, il fallut emprunter au père Giraud. Victoire, qui avait été -habituée chez elle à un certain confort, souffrit plus que moi de nos -débuts pénibles. Au surplus, son caractère froid et concentré -l'empêchait de témoigner sa satisfaction, alors qu'elle savait bien -quand même faire valoir ses plaintes; j'eus souvent à lui dire qu'elle -était portée en ce sens à une exagération fâcheuse. Elle geignait: - ---Il me faudrait une deuxième marmite... J'aurais besoin de vaisselle... -Je ne peux pas faire sans baquet mes savonnages... - -On achetait, et il manquait toujours quelque chose. Elle ne tarda pas, -se trouvant enceinte, de se préoccuper des langes et du berceau. Je -faisais de mon mieux pour l'encourager, la réconforter. - -Nos tête-à-tête des veillées d'hiver surtout furent monotones. J'eus de -la peine à m'y faire, moi qui étais habitué à l'animation des maisonnées -nombreuses. Une activité utile jamais interrompue m'évita le supplice de -l'ennui; je façonnai un araire, puis une échelle et une brouette, et -enfin plusieurs _pluches_ ou râteaux à foin. Cela me conduisit jusqu'en -mars. - - * * * * * - -Au petit jour et le soir, vers quatre heures, Victoire s'en allait -vendre en ville le lait frais tiré. Je lui portais sa cruche jusqu'à la -place de l'Église, au point même où j'avais tant souffert un jour de -foire étant gamin. Elle s'en allait ensuite de porte en porte, pour -servir les clients attitrés ou occasionnels. Au début, les vaches ayant -pas mal de lait, elle approchait de faire trente sous par jour. Mais les -froids amenèrent une diminution sensible; elle n'arrivait plus à ses -vingt sous, bien qu'elle le vendît jusqu'à la dernière goutte, sans même -en conserver un peu pour blanchir notre soupe. Et la tournée, à cause -des doigts gourds et bleuis, cessait d'être amusante. - -Il y eut pis. Un matin de verglas, Victoire revint toute larmoyante et -les poches quasi-vides: elle avait glissé en descendant la rue pavée à -la pente si raide--et le lait de même avait glissé de la cruche -renversée... Cet accident m'inquiéta par ses suites possibles:--elle en -était au septième mois de sa grossesse. Si bien que je pris la -résolution de faire moi-même la corvée. - -J'eus à essuyer les premiers jours force quolibets et railleries,--car -ce n'était pas la coutume de voir les hommes vendre le lait. Des fois, -le soir, les gamins me suivaient en bande: - ---V'là le marchand de lait!... V'là le marchand de lait!... Par ici, -Tiennon, par ici! - -Je préférais ne pas prendre au sérieux les plaisanteries des mauvais -drôles--non plus que celles des grands, d'ailleurs. Après deux semaines -la chose parut naturelle à tous et les clientes me félicitèrent plus -d'une fois de ce que j'étais le modèle des maris. - -Je m'intéressais chaque matin à l'éveil de la ville. A mon arrivée il -n'y avait d'activité apparente que dans les boutiques des maréchaux et -les fournils des boulangers. La plupart des commerçants dormaient encore -derrière leurs persiennes closes, de même que les fonctionnaires et les -rentiers. Moi, qui turbinais depuis deux heures et plus, grisé par -l'action et l'air vif du matin, je cognais avec un malin plaisir aux -devantures ou aux portes. Après un moment apparaissaient les ménagères, -boulottes ou trop maigres, ridées, ébouriffées, édentées, les seins -tombants, les yeux gros avec des cernures bleues et de la cire dans les -coins,--toutes ridicules. Le négligé de leur costume accusait férocement -leurs déformations et leurs tares. Beaucoup venaient pieds nus dans des -pantoufles éculées, avec des jupes mal agrafées laissant voir la -chemise, des camisoles de nuit pelucheuses, déchirées souvent, des -serre-tête ignobles, des bonnets crasseux. Elles proféraient dans un -bâillement: - ---Il fait bien froid ce matin, dites, Tiennon? - ---Ma foi oui, Madame; il a gelé rudement. - ---Brrouou... Ce qu'il faisait bon au lit! - -Je riais en dedans de voir ainsi, au naturel, ces belles dames de la -ville, dans le jour si bien peignées, si bien corsetées, si bien -_mistifrisées_. - ---Vrai, me disais-je, je ne me laisserai plus prendre aux apparences, oh -non! - -Vain serment, hélas! - -Sitôt rentré de ma tournée du matin, je réendossais mes effets de -travail, faisais la litière des vaches et garnissais leur crèche; puis, -ayant avalé une écuelle de soupe à l'oignon et des pommes de terre sous -la cendre, je m'en allais chez le père Viradon, un petit propriétaire -voisin, où, moyennant huit sous par jour, je battais au fléau de neuf -heures à trois heures. Au retour, nouvelle soupe avec un mijotage de -citrouille ou de haricots; puis le pansage, la traite, la tournée en -ville et maintes autres petites besognes qui m'occupaient jusqu'à sept -heures; alors, je m'installais au coin du feu, à mes travaux -d'outillage,--m'efforçant de prouver à ma femme que nos affaires -marchaient bien, que nous n'aurions pas de peine à nous en tirer... - - * * * * * - -J'avais demandé à ma mère de venir en avril, au moment des couches de -Victoire. Mais une maladie de deux de mes petits neveux lui fut prétexte -à se dérober. La mère Giraud, souffrante, ne put venir davantage. Il n'y -eut donc, en dehors de la sage-femme, que la vieille voisine Viradon -pour nous aider et nous conseiller un peu. Il me fallut soigner moi-même -la maman et le poupon, tout en m'occupant de toutes les besognes du -ménage et de l'extérieur. - -Or c'était le temps des labours, et de semer les pommes de terre, et de -mettre en ordre le jardin. On peut croire que je n'avais pas à rester -les deux pieds dans le même sabot! J'en vins à perdre, si l'on peut -dire, l'habitude de dormir--et ce n'est pas au cours de l'été que je pus -me rattraper! - -Car je fus travailler dans les fermes comme journalier. J'aurais bien eu -assez à faire chez nous, mais je craignais, ne gagnant rien au dehors, -de me trouver à court. - -Quand je rentrais, vers dix heures du soir, il m'arrivait souvent de me -remettre à l'oeuvre, au clair de lune, dans notre potager. Le voisin -Viradon m'avait conseillé de faire du jardinage parce que les légumes se -vendent toujours bien à Bourbon, au moment de la saison thermale, quand -la ville se peuple d'étrangers. Je restais donc souvent jusqu'à minuit à -sarcler, bêcher, arroser. A trois heures, je repartais au travail. -Victoire avait cessé momentanément les tournées de lait, mais elle put -vendre quelques têtes de salade, quelques paniers de haricots dont le -produit suffit aux besoins courants du ménage. - - * * * * * - -A la Saint-Martin, nous eûmes la satisfaction de payer sans délai le -propriétaire et de rembourser au père Giraud la moitié de la somme qu'il -nous avait avancée. - - - - -XIX - - -Je manquais beaucoup d'expérience pour de certains travaux. C'est ainsi -qu'avant de me mettre à mon compte je n'avais jamais semé. L'emploi de -semeur dans les fermes était tenu d'ordinaire par le maître ou par son -fils aîné:--chez nous, mon parrain avait succédé à mon père depuis -quelques années. Je crois bien que cette coutume de ne pas varier les -rôles existe encore un peu. Il y a toujours le bouvier, le jardinier, le -semeur. Le bouvier ne s'occupe jamais du jardin; le jardinier ne sait -guère labourer, ni soigner les boeufs. Et quand la séparation survient, -l'un et l'autre se trouvent embarrassés. - -Je semai donc la première fois inégalement et trop fort, et ma récolte -en fut compromise. De plus, les voisins qui eurent l'occasion de voir -mon blé s'en gaussèrent. Il y avait de quoi, mais j'en souffris dans mon -amour-propre. - - * * * * * - -A dire vrai, les bons semeurs même n'obtinrent pas, cette année-là, de -brillants résultats. A la suite d'une période hivernale de gels -nocturnes et de soleils chauds, suivie d'un printemps humide, la récolte -de 1847 fut mauvaise entre toutes. Le froment atteignit huit francs le -double et le seigle six francs. A la campagne, il y eut grande misère -pour les pauvres gens; et c'était bien pis encore dans les villes, à -Paris surtout. - -Je savais cela par M. Perrier, un ancien maître d'école devenu agent -d'assurances,--notre client pour le lait. M. Perrier lisait le journal -et, à chaque fois qu'il se passait quelque chose d'important, il en -faisait part à ma femme avec mission de me le rapporter. - -C'est ainsi que j'eus connaissance de la révolution de février 1848. -Cela me fit souvenir qu'au temps où j'étais pâtre dans la Breure du -Garibier, j'avais entendu dire par les scieurs de long quelque chose -d'analogue: Paris en révolution, un roi chassé et remplacé par un autre -qui s'appelait Louis-Philippe, le drapeau tricolore à la place du -drapeau blanc. - -Étant allé le lendemain faire la tournée de lait, j'en parlai à M. -Perrier qui m'expliqua qu'on venait précisément de mettre à la porte ce -roi Louis-Philippe et que nous avions maintenant la République. Il -m'indiqua même la différence entre les deux formes de gouvernement. - -A la campagne, on ne s'inquiète guère de ces choses-là. Que ce soit -Pierre ou Paul qui soit en tête, on n'en a pas moins à faire face aux -mêmes besognes et à lutter contre des misères analogues. Pourtant ce -changement de régime eut un certain retentissement. - -Tout de suite je sus gré à la République de supprimer l'impôt sur le -sel. On le payait auparavant cinq et six sous la livre, et on le -ménageait presque autant que le beurre. Après, il ne se vendit plus que -deux sous. Quelle canaillerie, de laisser subsister un impôt énorme sur -une matière de première nécessité, dont le pauvre, pas plus que le -riche, ne pouvait se passer! - -Le suffrage universel fut une autre innovation sans doute heureuse. Je -savais que les ouvriers des villes faisaient grand cas de cela et j'en -ai compris plus tard la raison. Mais, à ce moment, je ne trouvais pas -que le droit de vote fût une chose d'aussi grande importance que la -suppression de l'impôt sur le sel! - -Comme bien on pense, ces réformes ne faisaient pas plaisir aux riches. -Les céréales augmentant toujours, on accusait les gros bourgeois d'en -accumuler des provisions considérables et de les faire jeter à la mer, -dans le but de provoquer la famine, en haine du gouvernement nouveau. A -tort ou à raison, je ne sais... - - * * * * * - -Il y eut bientôt des élections pour nommer les députés. Je reçus -plusieurs papiers à cette occasion, et m'en fus trouver M. Perrier pour -me les faire lire. Les candidats républicains parlaient de liberté, de -justice, de bonheur du peuple et promettaient la création d'écoles et de -routes, la diminution du temps de service, l'assistance aux infirmes et -aux vieillards pauvres. Les conservateurs voulaient la France unie et -prospère dans l'ordre et la paix; ils conseillaient de se méfier des -utopistes révolutionnaires enclins à tout bouleverser, à faire table -rase de nos traditions séculaires et à nous conduire aux abîmes. J'étais -loin de comprendre le sens exact de toutes ces belles phrases. Mais il -me parut cependant que les conservateurs usaient de grands mots assez -vides de sens, alors que leurs concurrents émettaient quelques bonnes -idées pratiques. Je confiai à M. Perrier ma manière de voir et il -m'approuva en plein: - ---Dites-le bien à vos amis, à vos voisins, il n'y a que les républicains -qui aient le désir de voir améliorer votre situation. Les autres sont de -gros bourgeois qui trouvent excellent l'ancien ordre de choses; ils ont -lieu d'être contents de leur sort, et croyez que le sort des autres leur -importe peu. - -J'en fus fortifié dans ma première impression. Mais l'avant-veille du -scrutin, pendant que j'étais au travail, le curé vint à la maison. -Citant à la bourgeoise plusieurs individus assez mal cotés qui criaient -bien fort: «Vive la République!» dans les rues de la ville les soirs de -beuverie, il montra tous les républicains taillés sur ce modèle et -conseilla de s'en défier: - ---Si ceux-là arrivent au pouvoir il n'y aura de sécurité pour personne; -ils prendront le bien des honnêtes gens et vivront en rentiers à la -sueur du front des autres. Il faut voter pour les conservateurs, -représentants de l'ordre et des bons principes! - -Je savais qu'effectivement les «pas grand'chose» de la ville affichaient -à tout propos leur amour de la République. Mais je réfléchis que les -candidats ne devaient pas ressembler aux quelques criards et abrutis que -nous voyions ici. D'ailleurs, M. Perrier, brave homme, intelligent et -instruit, était républicain--ainsi que plusieurs autres bons vivants que -je connaissais. Et l'illustre Fauconnet menait campagne en faveur des -conservateurs. Je dis à ma femme: - ---Écoute, en fait que de bien, nous n'avons guère que nos deux -vaches;--crois-tu que quelqu'un songe à nous les enlever?... Et il n'y a -pas que des braves gens pour appuyer les favoris du curé:--Fauconnet, -qui est certainement le plus voleur de Bourbon, les soutient aussi... - ---Tu ne saurais comparer M. Fauconnet aux soiffeurs et aux feignants qui -crient dans les rues? - ---Oh non! je leur ferais injure, dis-je en riant; ils ne sont pas de sa -taille! - -Mais ceux-ci, de toute évidence, faisaient grand tort aux «rouges». J'ai -remarqué cent fois depuis que les pires ennemis des idées nouvelles sont -les gens à réputation douteuse qui prétendent à les soutenir. Les -meilleurs programmes se trouvent salis de ces contacts; les meilleurs -candidats en sont discrédités dans l'esprit de ceux qui, comme moi, -n'ont pas d'opinion bien nette et se basent un peu sur leur sympathie à -l'égard des représentants de chaque tendance. - -Toute la journée du samedi, je fus tiraillé de sentiments contraires. On -est bien embêté, quand il s'agit de prendre une décision pour des choses -qui vous dépassent, d'être en butte ainsi aux suggestions des uns et des -autres... Le dimanche, je revins cependant à ma résolution première et -portai dans la «boîte» le bulletin de la liste républicaine. Ainsi -témoignai-je au gouvernement nouveau ma reconnaissance pour le sel à -deux sous! - - * * * * * - -Six mois plus tard, il y eut un autre vote pour nommer le président de -la République. Et tant de personnages influents, propriétaires, gros -fermiers, régisseurs et curés se chargèrent d'affirmer partout l'unique -souci des «rouges» de favoriser les ouvriers des villes, qu'on en -causait entre cultivateurs, le dimanche, après la messe. - ---Mon maître a dit que si un républicain était nommé président, le blé -ne se vendrait que vingt sous la mesure... - ---Le mien de même. C'est la pure vérité, il paraît... Les républicains -veulent que ceux des villes aient le pain pour rien. - ---Ils feraient baisser la viande aussi, on peut en être sûr... - ---On ne pourrait plus vivre en travaillant la terre... - -Ces bruits nous mettaient en défiance. Et, comme les camarades, je votai -pour Napoléon. - - - - -XX - - -Après un séjour de six années, mes parents avaient été obligés de -quitter la Billette, les relations étant devenues impossibles avec M. et -Mme Boutry. Ils s'en étaient allés à l'autre extrémité de la commune de -Saint-Menoux, du côté de Montilly. - -Mon père ne vécut pas longtemps dans cette nouvelle ferme. Au mois de -janvier 1849, l'un de mes neveux me vint prévenir qu'il était gravement -malade. J'y fus le lendemain et le trouvai très amaigri, très abattu, -avec une forte fièvre qui, sous sa barbe longue, colorait ses joues -creuses. - ---Mon pauvre garçon, je suis perdu! me dit-il. C'est égal, je suis bien -aise de t'avoir revu avant de mourir... - -Il me regarda longuement avec des yeux mouillés; j'eus de la peine à -m'empêcher de pleurer... - -Trois jours après, par une triste aube neigeuse, il rendit l'âme en -effet. - -Je le regrettai sincèrement; l'appréciant alors avec ma pleine raison je -voyais en lui un pauvre homme martyr de la vie. Son frère avait vécu à -ses dépens: ses maîtres l'avaient grugé; sa femme l'avait malmené. Ses -rares moments de satisfaction étaient liés aux séances d'auberge trop -prolongées,--où il se mettait dans son tort! - -Ma soeur Catherine, mariée à Gaussin et placée à Paris avec son époux, -ne put assister à l'enterrement. - - * * * * * - -Une révolution dans la maisonnée fut la conséquence de ce deuil. Ma -mère, à couteaux tirés avec le Louis et sa femme, chercha à indisposer -mon parrain contre eux, dans le but de rendre inévitable la séparation -des deux ménages. Cependant les aînés, qui s'entendaient assez bien, -jugèrent meilleur de rester ensemble tant que leurs enfants ne seraient -pas élevés. Alors la mère, toujours méchante et butée, décida de partir -elle-même. Elle loua à l'entrée du bourg de Saint-Menoux, sur la route -d'Autry, une pauvre bicoque et y fut vivre selon la loi commune des -veuves sans ressources,--glanant et gagnant quelque argent à toutes -corvées désagréables et pénibles... Aussi longtemps qu'elle fut en état -de travailler, elle laissa dormir dans un coin de son armoire les -quelques centaines de francs qui constituaient sa fortune. - -La Marinette demeura au domaine avec mes frères; ils la gardèrent un peu -par charité, mais aussi parce qu'elle leur rendait service. La pauvre -innocente avec son culte des bêtes s'acquittait très bien du rôle de -bergère, moins le dénombrement des moutons, à la rentrée, qui n'était -pas dans ses moyens. Elle savait filer et travailler aux champs. En -somme, elle gagnait à peu près sa vie et, ne quittant jamais la -métairie, elle coûtait peu comme entretien... - - - - -XXI - - -Victoire, enceinte une seconde fois, me donna une petite fille. -Heureusement, les affaires n'allaient pas trop mal. Le père Giraud était -remboursé, je payais régulièrement mon fermage et j'avais quelques -pièces de cent sous devant moi. Ce succès me donnait du contentement, -partant, du courage. Je continuais, dans la mesure du possible, d'aller -besogner hors de chez moi. J'avais trouvé pour la mauvaise saison un -emploi stable à la carrière du Pied de Fourche, derrière l'église, à -l'est de la ville; j'y cassais de la pierre pour le compte d'un -entrepreneur de routes. Engagé à la tâche, je venais à ma convenance, -après le pansage du matin et rentrais à temps pour celui du soir. - -Nous étions parfois jusqu'à vingt casseurs à la file, travaillant chacun -à l'abri d'une claie de paille, à genoux sur un tabouret de chiffons. -Notre chantier, à hauteur du vieux château dressé sur la colline d'en -face, dominait complètement la partie centrale de la ville établie au -milieu, dans la vallée étroite. Nos regards plongeaient sur les toits de -la grand'rue, où des cheminées de toutes formes se dressaient comme une -poussée de champignons, éjectant leurs fumées paisibles ou tourmentées -par le vent,--plus accentuées vers l'heure de midi. Cette grand'rue, de -là-haut, nous semblait un précipice et nous étions tentés de plaindre -ses habitants qui devaient manquer d'air. - -A vrai dire, si nous avions, nous, la faculté de respirer à l'aise, de -nous sentir caressés par les souffles sains de la campagne et de la -forêt, nous méritions bien d'être plaints aussi, car c'est un travail -peu récréatif que de casser la pierre. Nos jambes, toujours inertes et -pliées, s'ankylosaient; nos mains s'écorchaient au contact des petits -manches de houx de nos masses. Souvent la lassitude nous gagnait, et -l'ennui... - -Mon voisin de droite étant priseur me lançait souvent sa tabatière dans -laquelle je prenais de toutes petites pincées, histoire de m'éclaircir -le cerveau... Mais à ce jeu, je pris goût au tabac et finis par me -procurer aussi une «queue-de-rat». La bourgeoise me disputait: - ---Sommes-nous riches au point qu'il soit nécessaire que tu te fourres de -l'argent dans le nez? Et puis, d'ailleurs, c'est dégoûtant... - -Mais ses observations furent impuissantes contre l'habitude déjà prise. - -Le travail à proximité de la ville m'entraînait à d'autres dépenses que -je lui cachais soigneusement. Pour me rendre au Pied de Fourche, il me -fallait passer devant la porte de l'entrepreneur, tenancier d'un -caboulot tout près. Il m'appelait le matin: - ---Eh! Tiennon, viens donc «tuer le ver»!... - -«Tuer le ver», c'était boire une goutte d'eau-de-vie. Il offrait sa -tournée, je ne pouvais moins faire que d'offrir la mienne: au total deux -gouttes bues et quatre sous dépensés. - -Quand nous mangions, nouvelle attaque. Il se trouvait toujours quelqu'un -pour proposer: - ---Si l'on misait pour avoir un litre... Sacré bon sang que le pain est -dur! - -Trois sous chacun procuraient un litre à quatre. Ce verre de vin nous -donnait du coeur; mais trois sous ça se connaît sur une journée de -quinze à vingt sous! - -Les dimanches de paie, il fallait encore boire. Je n'avais pas le -courage de refuser dans la crainte de passer pour «chien» et de me faire -remarquer. Mais ces dépenses anormales m'inquiétaient... - -Je compris alors que c'est une vraie calamité pour les ouvriers des -bourgs et des villes que d'avoir trop d'occasions. Quoique gagnant plus -que nous, ils ne sont pas plus riches, car ils en viennent à trouver -naturel de dépenser tous les jours une petite somme à l'auberge,--ce qui -va loin, en fin de compte. Il faut les plaindre plus que les blâmer. Je -sentais qu'à leur place je n'eusse pas agi différemment. Mais je résolus -de fuir la contagion, de chercher du travail ailleurs. - - * * * * * - -C'est ainsi que, dans l'hiver de 1850, je pris à défricher, du côté de -César[4], une portion d'un terrain broussailleux qu'on mettait en -culture. Dans cette campagne perdue, ma seule débauche était de puiser -quelquefois dans la tabatière... - - [4] Hameau de la commune de Bourbon ainsi nommé parce que César, - dit-on, eut son camp, au moment de la conquête des Gaules, sur le - plateau où il est bâti. - -A ce chantier, un jour de mars au soleil déjà chaud, je mis au jour dans -des racines de genêts une vipère qui s'éveillait de sa léthargie -hivernale. Je n'avais plus, comme dans mon enfance, une crainte exagérée -des reptiles;--l'ayant regardée un instant s'agiter, je hélai M. -Raynaud, un boulanger de la ville, qui se trouvait là en train de faire -mettre en fagots des tas d'épines et de genévriers qu'il avait achetés -pour son four. - ---Venez voir une belle vipère, Monsieur Raynaud, elle est déjà à moitié -désengourdie. - -Le boulanger s'approcha. - ---Diable, pas rien qu'à moitié; elle se tortille joliment... - -Après qu'il l'eut contemplée à loisir, il reprit, d'un ton mi-sérieux, -mi-narquois: - ---Vous devriez la porter toute vivante au pharmacien; il vous la -paierait au moins cent sous. - ---Vous vous fichez de moi, Monsieur Raynaud? - ---Ma foi non! Je vous assure que les pharmaciens s'en servent pour leurs -drogues et qu'ils achètent toutes celles qu'on leur porte. - -Je jetais des regards questionneurs sur le groupe des bûcherons, venus -voir aussi. - ---Monsieur Raynaud a raison, dit l'un; je crois bien en effet que ça -s'achète... - ---Moi, c'est la première fois que je l'entends dire, reprit un autre. - ---Moi aussi, appuyai-je. - ---Eh bien, essayez, reprit le boulanger; portez-la-lui vivante et vous -verrez qu'il vous la paiera cent sous et peut-être plus. - ---C'est qu'elle n'est pas commode à porter vivante... - -Il avisa le bidon qui contenait la soupe de mon déjeuner de midi ou -«goûter» comme nous disons plutôt nous, paysans. - ---Mettez-la donc dans votre gamelle. - ---C'est une idée... Si j'étais certain de la vendre cent sous, je -l'emporterais dedans, quitte à en acheter une neuve. - -Lors M. Raynaud d'affirmer une troisième fois: - ---Quand je vous dis que c'est la vérité! - -Il n'était pas encore l'heure du goûter; je mangeai cependant ma soupe, -sans même prendre le temps de la faire chauffer; puis, à l'aide d'un -bâton de noisetier fendu, je me saisis du reptile et le glissai, non -sans peine, dans le bidon vide que je recouvris aussitôt de son -couvercle. Le boulanger, les fagoteurs me regardaient faire en ricanant. - ---Mon vieux, vous paierez à boire! jeta en s'éloignant M. Raynaud, je -vous ai fait gagner votre journée. Surtout, dites bien au pharmacien que -vous venez de ma part. - -Tout joyeux de l'aubaine, je quittai le chantier plus tôt qu'à -l'ordinaire et, passant chez nous pour mettre des effets propres, je -contai l'aventure à ma femme. Mais elle, loin de s'en réjouir, se prit à -s'indigner de la belle manière: - ---Sors-moi bien vite ça de la maison! Une «mauvaise bête!» Si elle -allait soulever le couvercle, se glisser sous les meubles... - -Après un court silence: - ---On t'a fait croire des bêtises, imbécile! Tu en seras pour la peine -d'acheter un bidon neuf, encore vingt-cinq ou trente sous. Je ne veux -plus revoir celui-ci, tu m'entends bien? Jette-le dans un fossé, fais-en -ce que tu voudras, mais ne le rapporte pas. - -A parler net, je commençais à craindre que la bourgeoise n'eût raison. -J'affectais pourtant la certitude de revenir avec ma pièce de cent sous. -Et délibérément, je me rendis chez le pharmacien. - ---Bonsoir, Monsieur Bardet. - ---Bonsoir, mon ami, bonsoir. Qu'est-ce qu'il y a pour votre service? - ---Monsieur Bardet, on m'a dit que vous achetiez les vipères -vivantes,--c'est M. Raynaud, le boulanger, qui m'a dit ça,--j'en ai -trouvé une au _déchiffre_ et je vous l'apporte. - ---Mais oui, je les achète, M. Raynaud ne vous a pas menti. - -Il apporta un grand bocal bleu. - ---Tenez, il y en a trois ici; la vôtre fera la quatrième. Et si vous en -trouvez d'autres, apportez-les-moi; je vous les prendrai toutes à cinq -sous la pièce. - -Je me sentis blêmir. - ---Combien, Monsieur Bardet? - ---Cinq sous. - ---M. Raynaud m'avait dit cent sous... - -Le pharmacien sourit dans sa barbe grise: - ---Raynaud est un peu farceur, vous ne le saviez donc pas? C'est cent -sous les vingt qu'il a voulu dire. - ---Je me suis laissé jouer... Il va me falloir un autre bidon; j'aurai de -la perte. Ah! bien, vous pouvez croire que je regrette de vous l'avoir -apportée!... - -M. Bardet parut ému de me voir si dépité. - ---Qu'est-ce que vous voulez, ça vous apprendra qu'il ne faut pas tout -croire. Mais vous auriez tort de sacrifier votre bidon... Tenez, je vais -vous donner une solution pour le désinfecter, une cuillerée de cette -poudre blanche que vous ferez dissoudre dans un litre d'eau bouillante. -Vous le nettoierez avec ça et pourrez vous en servir en toute sécurité; -il sera aussi propre qu'avant. - -La poudre valait trois sous; j'eus dix centimes à empocher. Mais j'avais -compté sans la Victoire qui jura que le bidon ne servirait plus, menaça -de le briser elle-même au lieu de le nettoyer. Il me fallut retourner le -soir chez le quincaillier où j'en achetai un du plus bas -prix:--vingt-cinq sous. Il était loin de valoir l'ancien. - - * * * * * - -J'ai souvent fait rire les uns et les autres à mes dépens en racontant -cette aventure--que je me plus à agrémenter par la suite d'épisodes -imaginaires pour la rendre plus comique encore. Mais j'en gardai rancune -au boulanger Raynaud qui avait jugé bon, au surplus, de se payer à -nouveau ma tête quand nous nous rencontrâmes. - ---Eh bien, Bertin, cette vipère? - ---Eh bien, Monsieur Raynaud, je ne suis pas prêt de vous croire. Vous -êtes un rude menteur! - ---Quoi, le pharmacien n'en a pas voulu? - ---Si, seulement au lieu de cent sous, c'est cinq sous qu'il me l'a -payée. - ---Cinq sous... Eh bien, oui, c'est le prix que je vous avais indiqué; -vous aviez mal compris. - -Et il s'éloigna en riant. - - - - -XXII - - -De temps à autre, je revoyais Fauconnet dont les cheveux blanchissaient -et dont la figure glabre, à présent ridée et grimaçante, avait une -expression un peu diabolique. Quand il traversait les Craux allant à -Meillers il s'arrêtait des fois pour me parler--et, malgré mon vieux -levain de haine à son endroit, je faisais l'aimable... - -Si bien que, son domestique étant tombé malade, il me vint quérir un -jour pour le remplacer. C'était après les moissons, en août;--point trop -pressé d'ouvrage je ne crus pas devoir me dérober. Quand on a besoin de -gagner sa vie il faut bien aller travailler là où l'on trouve, même chez -les employeurs que l'on a de bonnes raisons de mépriser! - -Lors je vis de près, dans l'intimité quotidienne, ce fermier enrichi,--à -la veille de devenir gros propriétaire terrien. Il était chez lui -grossier, maussade et grognon, sans cesse en bisbille avec sa femme et -la servante. Il promenait son désoeuvrement de la cuisine à l'étable et -au jardin, l'allure débraillée, fumant sa pipe, bâillant... J'ai pu me -rendre compte, pendant mon séjour dans cette maison, que l'oisiveté -n'est vraiment pas enviable. Le travail, souvent pénible, douloureux, -accablant, mais toujours intéressant,--sinon passionnant,--est encore -contre l'ennui le meilleur des dérivatifs. Le «patron», tel un fauve en -cage, s'ennuyait de façon atroce. Comme distraction, il se versait du -vin blanc ou de grandes rasades d'eau-de-vie... - -Il passait rarement sans sortir la journée entière. Une fois en selle ou -en voiture, fier de son cheval bien pansé et bon trotteur, de ses -harnais brillants, il redevenait l'homme public,--Fauconnet, le fermier -riche, conscient de sa puissance, envié de tous, respecté des marchands, -salué bas par les travailleurs. - -Je ne le vis vraiment gai chez lui que le jour de l'ouverture de la -chasse. Il avait le matin battu la campagne en compagnie de son fils -aîné, le docteur, nouvellement établi à Bourbon, et de quelques amis. Il -offrait à déjeuner à cette occasion. Ce fut une ripaille à tout casser, -une vraie débauche! J'étais chargé du service de la table que je fis -assez maladroitement, en novice que rien n'a préparé à ça: mais ma -maladresse même fut appréciée puisqu'elle prêta aux convives l'occasion -de rire. Or, toute occasion de rire était tenue pour précieuse... - -Après qu'ils eurent bu et mangé ferme, ils contèrent des histoires -scabreuses, des récits d'orgie et d'amour de fraude. Ils raillaient la -bêtise et la soumission des métayers, et se flattaient de faire avaler -aux propriétaires des bourdes invraisemblables... Ils se considéraient -comme des gens très supérieurs, dominant le reste de l'humanité de tout -le poids de leurs gros ventres, de toute la largeur de leurs faces -rubicondes. - -Seul, le jeune docteur observait une certaine réserve. Ayant en ville, -près de la source chaude, son logement particulier, il fréquentait peu -la maison paternelle. Ses frères, éloignés du pays, s'y montraient moins -encore. - ---Ils n'ont pas les habitudes du père; ce n'est plus le même genre, -m'avait dit la servante. - -J'en conclus qu'eux aussi, probablement, se jugeaient des hommes -supérieurs,--supérieurs à ce fermier campagnard qu'était leur père, et à -ses amis. Ainsi va le monde. Chacun a sa manière de voir et de -concevoir: chacun se croit très fort, sans imaginer qu'à côté on le -tient pour un imbécile... - - * * * * * - -Quand le domestique fut en état de reprendre son service je pouvais -encore disposer de quelques jours, et Fauconnet me conserva pour battre -à la machine dans ses domaines de Bourbon. C'était, dans la région, le -début des batteuses que les fermiers, après une assez longue période -d'hésitation, venaient enfin d'adopter. Comme au temps du fléau, ils -fournissaient un tiers du personnel. Mais ils se libérèrent bientôt de -cette obligation trop coûteuse pour laisser aux métayers toute la charge -de la main-d'oeuvre. - -On commença au domaine de la Chapelle, sur la route de Saint-Plaisir. -Nous étions tous étonnés et un peu effrayés de nous voir au service de -ce monstre trop bruyant, aux mille complications de bielles, de volants -et de courroies. Mais on travaillait à une allure modérée, et -l'adaptation fut assez rapide. - -Les femmes, par contre, se trouvèrent embarrassées--qui jamais ne -s'étaient vu tant de monde à nourrir. Maintenant l'habitude est prise; -elles achètent de grands paniers de viande qu'elles mettent en pot au -feu, en daube, en ratatouilles diverses, sacrifient des lapins et même -des poulets. Mais bien trop pauvres, les ménagères d'il y a cinquante -ans pour songer à de telles frairies! Cependant la cuisine ordinaire -leur semblait peu digne d'être servie à des étrangers... Les métayères -de Fauconnet durent s'entendre entre elles--et il advint ceci: - -A la Chapelle, au repas du matin, on nous servit de la galette et du -gâteau non levé, ou _tourton_. Je me régalai de ces pâtisseries toutes -fraîches et plus beurrées qu'il n'est d'usage. Mais au goûter, il n'y -eut encore que de la galette et du _tourton_, et le soir de même. D'un -repas à l'autre je trouvais ça moins bon, et tous nous mangions avec un -moindre appétit. - -Je crus qu'il y aurait du nouveau le lendemain, qu'on nous ferait de la -soupe, des haricots, quelque autre chose, quoi! Mais il fallut -déchanter. En arrivant le matin, je remarquai que le feu flambait au -four et je vis un nouveau stock de galettes et de _tourtons_ qu'on se -préparait à cuire. Aux trois repas de ce jour-là, on ne nous servit rien -de plus. La chaleur et la poussière nous assoiffant, il arriva que nous -prîmes en dégoût ces pâtisseries lourdes qui achevaient d'altérer. Pour -mon compte je préférai m'abstenir à midi et partis le soir sans me -mettre à table. - -Changeant de ferme le jour d'après, nous espérions tous en la fin de -l'obsession. Mais point! Il y eut pâté le matin et galette à midi, avec -un simple accompagnement de brioche au lieu de _tourton_. C'en était -trop! Tout le monde réclama du lait, même vieux, même écrémé,--du lait -n'importe comment. La bourgeoise consentit à faire le tour de la table -avec sa terrine, non sans faire entendre qu'il lui semblait peu -honorable de nous servir ce lait--nourriture commune. Il eut un tel -succès pourtant qu'il en fallut trois terrines pour contenter tout le -monde. Mais cette femme n'en tira nulle leçon profitable; au repas -suivant, la table se trouva garnie comme de coutume des inévitables -galettes et des inévitables _tourtons_. Alors, sentant que j'allais -tomber malade, je m'en fus dire à Fauconnet qu'il ne m'était pas -possible de suivre plus longtemps la machine. - - * * * * * - -Les aliments de chez nous, la soupe à l'oignon, le pain de seigle et le -fromage de vache, me semblèrent meilleurs après cette aventure... - - - - -XXIII - - -Les coqs à l'engrais chantèrent un soir de décembre qu'il y avait de la -neige et qu'il gelait ferme. C'était en fin de veillée, vers neuf -heures; nous nous préparions à _user les draps_. - ---Qu'est-ce qu'ils veulent annoncer, ces sales bêtes? fit Victoire tout -de suite inquiète. - -Signe de malheur en effet que d'entendre chanter les coqs à partir du -coucher du soleil et jusqu'à minuit,--période du repos et du silence. - -Cette infraction à la règle aurait dû cependant nous sembler naturelle -de la part de ces pauvres poulets à l'engrais qui, ne sortant jamais -d'un réduit enténébré, perdaient peu à peu le sentiment des heures. Mais -nous étions troublés--pour avoir vu, enfants, se troubler nos proches en -pareille occurrence. D'ailleurs, dans le grand calme de la nuit d'hiver, -ces cocoricos avaient quelque chose de lugubre--d'autant plus qu'ils se -multiplièrent: le coq des Viradon répondit aux nôtres, puis d'autres des -chaumières proches et des fermes lointaines. Ce fut pendant une -demi-heure un concert de modulations aiguës, comme aux heures qui -précèdent l'aube. - -La sérénade terminée, Victoire donna le sein à notre petit troisième qui -avait juste deux mois. Mais elle n'était guère rassurée et, bien que se -défendant d'avoir peur, elle tremblait encore quand elle se mit au lit. -Nous eûmes, cette nuit-là, un sommeil fiévreux et il fut décidé que les -malencontreux poulets seraient vendus au plus tôt. - - * * * * * - -Comme par hasard, les mois qui suivirent, toutes sortes de malheurs nous -vinrent frapper. En prenant de l'âge, je me suis libéré d'une bonne -partie des croyances superstitieuses de ma jeunesse; mais à cause de -cela, j'ai toujours conservé la crainte des coqs qui chantent après le -coucher du soleil. - -J'avais, dans un coin de mon étable, une réserve de pommes de terre. La -meilleure de mes deux vaches s'étant détachée une nuit, avala goulûment -un gros tubercule et s'étrangla. Je la découvris, le matin, étendue sur -le dos, ballonnée, râlante. Un boucher, prévenu, m'en offrit trente -francs; je comptais la vendre trois cents francs à la fin de l'hiver... - -Il me souvient que ma femme voulait acheter des habits pour notre petit -Jean, et pour moi un pantalon de droguet, une casquette, une blouse. -Mais on dut repousser à des temps meilleurs ces dépenses anormales. Au -surplus il nous creva peu après un cochon qui pesait cent cinquante -livres. Et nous eûmes des ennuis de la vache achetée en remplacement de -notre pauvre étranglée. - - * * * * * - -A cause des enfants, Victoire avait cessé tout à fait de porter le lait -en ville et s'était mise à faire du beurre. Or, il n'y avait pas moyen -de transformer en beurre la crème qui provenait de cette nouvelle vache. -Nous passions des heures et des heures à la remuer dans la baratte ou -_beurrier_; nous avions les bras moulus de faire monter et descendre le -_batillon_: rien! Il m'arriva un soir de le manoeuvrer sans interruption -de six heures à minuit; je parvins à prendre une suée terrible, à -défoncer à demi la baratte, mais non à faire du beurre... - -Le père Viradon, le lendemain, m'assura que c'était un sort. Pareille -mésaventure lui étant advenue dans sa jeunesse, un _défaiseux de sorts_ -lui avait donné les conseils suivants: - -«Se rendre un peu avant minuit au carrefour de la place de l'Église et -poser là un petit pot neuf de six sous plein de cette mauvaise crème; -tourner douze fois autour de ce pot quand sonneraient les douze coups de -minuit, en traînant au bout d'une corde de six pieds de long les chaînes -d'attache des vaches; au douzième tour, s'arrêter net, faire quatre fois -le signe de la croix dans quatre directions opposées et partir au grand -galop, abandonnant le pot et rapportant les chaînes. - -«Couper à chaque bête un bouquet de poils de l'oreille, un du garrot, un -de la queue, les tremper dans l'abreuvoir tous les jours de la semaine -sainte avant le lever du soleil, les porter à la messe le jour de Pâques -et les faire brûler dans la cheminée sans être vu...» - ---J'ai fait cela et la réussite a été complète, conclut Viradon. Mais le -_défaiseux_ a dû agir de son côté. - -Le fou rire me prit, malgré mes embêtements, en écoutant le bonhomme -raconter d'un air convaincu les détails bizarres de la cérémonie. Il me -semblait le voir dans la nuit tourner autour de son pot et entendre la -_fretintaille_ de ses chaînes! - -Le _défaiseux_ était mort; mais il avait laissé à son fils le secret de -son talent, et le vieux voisin me conseillait d'avoir recours à lui. Je -n'en fis rien cependant, n'ayant pas foi en ces stupidités. - -Mais la bourgeoise alla conter nos peines au curé. Il vint le lendemain, -aspergea l'étable avec de l'eau bénite et nous dit de n'avoir nulle -crainte des sorciers. - ---Ça tient tout simplement à ce que votre vache a du lait de mauvaise -qualité et à ce qu'elle est dans un état de gestation avancée; améliorez -sa nourriture, donnez-lui chaque jour un peu de sel dans une ration de -farineux et vous verrez que ça ira mieux. - -Grâce à ces bons avis, il nous devint possible de faire du beurre qui -s'améliora tout naturellement quand, à la belle saison, nos vaches -fraîches vélières furent pâturer sur les Craux. Si l'on se rendait bien -compte de tout on n'aurait pas souvent l'occasion de croire aux sorts. - - * * * * * - -Vers la fin de l'hiver nous eûmes une alerte plus grave encore; et cette -fois-ci, il fallut bien, en désespoir de cause, aller trouver un -rebouteux. - -Notre petit Charles fut pris soudain d'un mal de gorge à caractère -grave; il refusait de prendre le sein; sa respiration devint rauque, -puis râlante. Victoire le porta d'abord à la sage-femme, puis au -médecin, et ça n'avait pas l'air d'aller mieux, au contraire. - -Or, il y avait sur le chemin d'Agonges un homme qui _barrait_ les maux -de gorge d'enfants; on venait le trouver de toutes les communes du -canton et même d'ailleurs; il sauvait, disait-on, les bébés désespérés -par les docteurs. Au cours d'une veillée, l'état du petit parut -tellement s'aggraver que nous décidâmes de le lui porter séance tenante. - -Sa mère l'emmitoufla dans un vieux châle au creux d'un oreiller et je le -pris ainsi sur mon bras; elle suivait en pleurant. Nos pas résonnaient -dans le silence nocturne sur les chemins durcis par le grand gel. Triste -promenade! - -Nous eûmes enfin la satisfaction de frapper à la porte du guérisseur qui -vint ouvrir après un moment, en caleçon et bonnet de coton. C'était un -petit homme déjà âgé, à cheveux grisonnants et figure ingrate. Il -marmonna des prières en faisant des signes sur le corps de notre enfant; -il oignit son cou d'une sorte de pommade grise et lui souffla dans la -bouche par trois fois. Un chaleil fumeux éclairait cette scène étrange. -J'étais impressionné; Victoire pleurait toujours silencieusement. Après -qu'il eut fini, l'homme nous rassura: - ---Il ira mieux demain; mais, par exemple, il était temps de l'apporter, -vous savez... Dès qu'il sera débarrassé, pour hâter sa guérison, vous -irez faire brûler un cierge devant l'autel de la sainte Vierge. - -A notre demande de paiement, il répondit: - ---Je ne prends rien aux pauvres gens... Mais voici un tronc où chacun -met ce qu'il veut. - -Il désignait sur la cheminée une petite boîte carrée au couvercle percé -d'une fente; j'y glissai vingt sous et nous repartîmes en hâte, inquiets -des deux aînés que nous avions laissés dormant dans la maison fermée. - -Le guérisseur ne nous avait pas trompés. Vers le matin, le bébé vomit -des matières aqueuses qui ressemblaient à des crachats durcis et, tout -de suite soulagé, il prit le sein. Deux jours plus tard, il n'y -paraissait plus. - - * * * * * - -Je me suis souvent demandé, sans pouvoir répondre ni dans un sens ni -dans l'autre, si cette guérison fut d'effet naturel ou si les simagrées -du vieux y furent pour quelque chose. Je sais que nombre de gens, très -sceptiques, très fortes têtes, ne craignent pas encore aujourd'hui -d'avoir recours à ces guérisseurs campagnards pour se faire _barrer_ le -mal de dents, ou se faire _dire la prière_ à l'occasion d'une entorse ou -d'une foulure. Et d'aucuns prétendent qu'ils en ont du soulagement. - -Ceci étant, un pauvre homme tout simple a bien le droit de rester -perplexe, également éloigné de ceux qui affirment et de ceux qui se -moquent. J'en suis encore là. - - - - -XXIV - - -Certain jour de foire de Bourbon, pour le carnaval de 1853, mon -beau-père m'ayant tiré à part sur la place de la Mairie où je causais -avec d'autres, me proposa d'entrer comme métayer dans un domaine de -Franchesse, sa commune d'origine. Il connaissait particulièrement le -régisseur, un ami d'enfance. - -J'y songeais un peu, à prendre un domaine, ayant souvent réfléchi qu'en -restant là il me faudrait placer mes petits dès qu'ils seraient en âge -de pouvoir garder les bêtes,--éventualité malgré tout pénible. J'aurais -préféré attendre encore quelques années, mais il me parut sage de ne pas -manquer cette occasion. - - * * * * * - -Le dimanche suivant, nous nous en fûmes donc voir cette ferme, le père -Giraud et moi. Située entre Bourbon et Franchesse, à deux cents mètres -du chemin qui reliait les deux communes, la Creuserie dépendait de la -propriété de M. Gorlier, dit «de la Buffère», du nom d'un petit château -tout voisin qu'habitait ce Monsieur à la belle saison. - -La propriété comprenait cinq autres fermes: Baluftière, Praulière, le -Plat-Mizot, la Jarry d'en haut et la Jarry d'en bas,--une locature qui -s'appelait les Fouinats, et la maison du régisseur à proximité du -château. - -M. Parent, le régisseur, était un homme de taille moyenne, avec une -grosse tête, encadrée d'un collier de barbe grisonnante; ses yeux -saillants hors de l'orbite, lui faisaient constamment l'air étonné; sa -lèvre inférieure, grosse et lippue, tombait, découvrant ses dents -avariées et laissant passer un continuel jet de salive. Il nous fit -visiter les bâtiments du domaine qui étaient anciens et peu -confortables; il nous conduisit dans toutes les pièces de terre et dans -tous les prés, et, quand nous fûmes rentrés chez lui, il dicta les -conditions. - -Deux mille francs de remboursement sur le cheptel, mais on se -contenterait de la moitié; les intérêts à cinq pour cent du reste -s'ajouteraient aux quatre cents francs de l'impôt colonique annuel; pour -l'amortissement, on retiendrait une part des bénéfices. J'aurais à faire -tous les charrois commandés pour le château ou la propriété; et ma femme -donnerait comme redevances six poulets, six chapons, vingt livres de -beurre,--les dindes et les oies étant à moitié selon la règle. Le maître -se réservait le droit de modifier les conditions ou de nous mettre à la -porte chaque année, sous cette réserve que nous devions être prévenus au -moins neuf mois d'avance. - -M. Parent nous entretint ensuite, sur un ton de platitude exagérée, du -propriétaire, qu'il appelait M. de la Buffère, ou, plus communément, M. -Frédéric. - ---M. Frédéric ne veut pas que les métayers s'adressent directement à -lui; c'est toujours à moi que vous devrez dire ou demander ce que vous -jugerez nécessaire. M. Frédéric entend qu'on soit très respectueux, non -seulement envers lui, mais aussi envers son personnel. C'est parce -qu'ils ont mal répondu à Mlle Julie, la cuisinière, qu'il m'a fait -donner congé aux colons actuels de la Creuserie. M. Frédéric ne veut pas -qu'on touche au gibier; s'il prenait quelqu'un à tirer au fusil ou à -tendre des lacets, ce serait le départ certain. Lorsqu'il chasse, on -doit s'abstenir de le gêner--même si cela entraîne une suspension de -travail. Il faudra tâcher aussi que le beurre de votre redevance soit de -bonne qualité et les poulets bien gras, de façon à contenter Mlle Julie. - -Sur une demande malicieuse de mon beau-père, il nous avoua que Mlle -Julie n'était pas seulement la cuisinière, mais encore la maîtresse de -M. Frédéric,--d'ailleurs célibataire. Donc urgence à ménager cette -personne influente! - -Je ne savais trop que penser de M. Frédéric. Son régisseur, tout en le -disant très bon, le présentait comme un vrai potentat autoritaire et -capricieux en diable... Cela m'effrayait un peu. - -Je demandai à M. Parent huit jours de réflexion, à dessein surtout de -connaître l'opinion de la bourgeoise qui s'ingéniait à jouer -l'indifférence. - ---Fais comme tu voudras, moi ça m'est bien égal. - -Elle était très en colère d'être encore enceinte; ça la rendait -inabordable. Un jour, mon insistance lui arracha pourtant une manière -d'assentiment: - ---Dame, si ce domaine te plaît, prends-le, voilà tout... - ---Mais toi, te plaît-il que je le prenne? - ---Oh! moi, que ce soit là ou ailleurs... - -Je l'aurais battue... - -Je me décidai néanmoins à donner une réponse favorable. - -Pour la Saint-Martin de 1853 nous nous installâmes à la Creuserie. Ma -belle-mère put heureusement nous venir en aide à cette occasion. -Victoire accouchée avant terme, quinze jours auparavant, d'un petit -garçon qui n'avait pas vécu, se trouvait bien fatiguée, bien faible -encore,--dans les plus mauvaises conditions pour supporter les tracas -d'un déménagement. - - - - -XXV - - -Notre maison avait deux pièces d'égales dimensions qu'une porte -intérieure reliait: la cuisine et la chambre. L'une et l'autre ouvraient -de plein pied sur la cour par de grosses portes ogivales, noircies par -les intempéries et fortement bardées de fer. Dans la cuisine, une sorte -de béton avait été fait jadis, dégradé maintenant sous l'effet du -balayage; il n'en restait qu'une armée de cailloux pointus montrant leur -nez d'un bout à l'autre de la pièce. La chambre, moins favorisée, s'en -tenait au sol primitif, affaissé au milieu, bossue sous les meubles, -semé de mamelons et de trous. Le plafond appareillait l'appartement,--un -plancher bas, délabré, soutenu par de grosses solives très rapprochées, -et par une poutre énorme étayée d'un poteau vertical. Des grains de blé, -des grains d'avoine, s'échappant de la provision du grenier, passaient -fréquemment entre les planches disjointes, et les rats en faisaient des -réserves sur les poutres. Un jour avare pénétrait par d'étroites -fenêtres à quatre petits carreaux; en hiver, quand la température ne -permettait pas de tenir ouvertes les portes extérieures, on avait peine -à y voir en plein midi. - -Dans la cuisine ou salle commune se faisaient toutes les grosses -besognes. Il y avait, à gauche de l'entrée, la maie à pétrir et, -au-dessus, le _tourtier_ avec ses arceaux de bois où l'on plaçait les -grosses miches de la fournée; il y avait, à droite, un coffre pour le -linge sale, un deuxième coffre, une vieille commode; au milieu trônait -la grande et massive table de chêne que nous avions achetée d'occasion, -flanquée de ses deux bancs sur lesquels nous prenions place aux heures -des repas; il y avait enfin, dans le fond, une horloge à boîte rouge -entre deux lits: le nôtre, dans le coin le plus rapproché du foyer comme -il est d'usage, et, de l'autre côté, celui de la servante. A gauche, -dans le mur du pignon, la cheminée saillait large et haute avec, -au-dessus du foyer, le trou noir du four. La chambre était moins -enfumée, plus propre mais pourrie d'humidité,--les solives couvertes de -moisissures blanches; ma femme y avait fait placer son armoire, le lit -des gamins et celui des domestiques. - - * * * * * - -La maison faisait face _aux neuf heures_, mais le soleil n'en éclairait -que bien plus tard le seuil, en raison du voisinage trop proche de la -grange et des étables établies en avant, à une quinzaine de mètres tout -au plus. Dans l'intervalle, les égouts formaient une mare stagnante et -noirâtre où baignaient les balles de froment depuis les battages -jusqu'aux gelées d'hiver. On plaçait à proximité le fumier des moutons -utilisé pour les fumures de printemps. Il y avait en outre, dans cet -espace, une auge de bois longue et peu profonde pour le repas des -cochons, et une vieille roue placée horizontalement sur trois poteaux -pour le jucher nocturne des dindons. Le tombereau et les charrettes au -repos s'y voyaient souvent, et aussi de menus outils, des aiguillons et -des triques. - -La ferme étant située sur la partie montante du vallon, à bonne -altitude, nous avions du haut de l'escalier du grenier, au pignon droit -de la maison, une vue magnifique. Ce vallon, tel un amphithéâtre géant, -englobait une bonne partie des communes de Bourbon, de Saint-Aubin et -d'Ygrande. Aux parties supérieures de ses ondulations s'étendaient comme -étoffes déroulées des champs verts, roux ou grisâtres; d'autres se -montraient à demi, juste de quoi se laisser deviner en guéret, en chaume -ou en pâture; et, dans les parties basses, il y avait des pièces -entièrement dissimulées dont on ne distinguait que les arbres espacés de -loin en loin dans les bouchures. A l'extrémité d'un grand pré tout en -longueur se haussait le losange mystérieux d'un taillis déjà vaste. Des -lignes de peupliers géants s'apercevaient en quelques endroits. Et, de -loin en loin, dans ces cultures, entre ces haies, entre ces arbres, -émergeaient les bâtiments écrasés d'une chaumière ou d'une ferme: -Baluftière, Praulière et le Plat-Mizot, disposés en triangle tout près; -la Jarry d'en haut et la Jarry d'en bas voisinant un peu plus -loin,--puis d'autres dont je savais les noms,--puis d'autres, très -éloignés, dont je ne savais rien,--et enfin, à l'autre extrémité du -vallon, le petit bourg de Saint-Aubin, tassement d'une vingtaine de -maisons. Par delà, on distinguait encore le grand ruban sombre de -Gros-Bois; et, à de certains jours très clairs, au delà bien d'autres -vallons, bien d'autres villages, au delà de toutes distances connues, on -apercevait, profilant leurs masses noires dans le bleu du ciel, une -ligne de pics,--qu'on disait appartenir aux montagnes d'Auvergne. - -En arrière de notre maison, une vallée étroite aux prairies fertiles -précédait un coteau sur lequel se dressait le bourg de Franchesse, avec -son minuscule clocher carré. - - * * * * * - -Les premiers jours de notre installation, ces paysages m'apparurent par -bribes, ouatés de brouillards. Je les vis ensuite dans leur décor -hivernal, alors que les cultures sont nues, lavées par les pluies ou -pailletées de gel, et que les bouchures sont comme des bordures de deuil -avec les fioritures de leurs arbres-squelettes,--puis tout blancs sous -la neige, déguisés comme pour une mascarade. Je les vis s'éveiller -frissonnants aux brises attiédies d'avril, étaler peu à peu toutes leurs -magnificences, fleurs blanches et verdures fraîches. Je les vis au grand -soleil de l'été, alors que les moissons mettent leur note blonde dans -les verdures accentuées, paraître anéantis comme quelqu'un qui a bien -sommeil. Je les vis à l'époque où les feuilles prennent ces tons roux -qui sont pour elles le temps des cheveux blancs--précédant de peu de -jours leur contact avec la terre d'où tout vient et où tout retourne... -Je les vis s'éclairer gais et pimpants sous les aubes douces et -s'enténébrer lentement dans la pourpre des beaux soirs. Je les vis -enfin, comme dans un décor de rêve, baignant dans le vague mystérieux -des clartés lunaires. Et combien de fois, les contemplant, ne me suis-je -pas dit: - -«Il y a des gens qui voyagent, qui s'en vont bien loin par ambition, -nécessité ou plaisir, pour satisfaire leurs goûts ou parce qu'on les y -force; ils ont la faculté de s'extasier devant des paysages offrant tous -les contrastes. Mais combien d'autres ne voient jamais que les mêmes! -Pour combien la vie ne tient-elle pas toute dans un vallon comme -celui-ci,--et même dans une seule des ondulations, dans un seul des -replis de ce vallon! Combien de gens, au travers des âges, ont grandi, -aimé, souffert, dans chacune des habitations qu'il m'est donné de voir -de mon grenier, ou dans celles qui les ont précédées sur l'étendue de -cette campagne fertile, sans être jamais allés jusqu'à l'un des points -où le ciel s'abaisse!» - -Cette pensée me consolait de ne rien connaître moi-même hors des deux -cantons de Souvigny et de Bourbon. J'en vins à trouver du charme aux -décors variés de mon paysage familier. J'éprouvais même une certaine -fierté d'avoir la jouissance de cet horizon vaste et je plaignais les -habitants des parties basses. - - - - -XXVI - - -Vers l'époque de la Saint-Jean le propriétaire vint s'installer en son -castel de la Buffère. Par un hasard sans doute calculé, il nous fit sa -première visite le soir, alors que nous étions réunis à la cuisine pour -le souper. M. Parent l'accompagnait. Je sortis du banc, me portai à leur -rencontre. M. Gorlier me toisa. - ---C'est lui, le métayer? demanda-t-il à son régisseur. - ---Oui, Monsieur Frédéric, c'est lui. - ---Il est bien jeune... La femme? - ---C'est moi, Monsieur, s'empressa Victoire. - ---Ah!... Vous n'avez pas l'air très robuste? - ---C'est qu'elle a trois petits enfants! reprit M. Parent, d'une voix -craintive. - -M. Frédéric nous demanda notre âge, à ma femme et à moi, et nous -questionna sur nos origines. Nous étions fort troublés l'un et l'autre -en présence de cet homme puissant et redoutable dont on nous avait tant -rabattu les oreilles. Il s'en fâcha d'un ton amical. - ---N'ayez pas peur, diable, je ne mange personne... Parent m'a dit que -vous étiez animés d'excellentes intentions et que vous travailliez bien. -Continuez comme cela et nous nous entendrons sans peine. Obéir et -travailler, c'est votre rôle; je ne vous demande pas autre chose. Par -exemple, ne m'embêtez jamais pour les réparations; j'ai pour principe de -n'en pas faire... Et maintenant, bonsoir! Allez dormir, mes braves! - -Il parlait d'une voix lente en grasseyant un peu, avec un clignotement -de ses petits yeux gris; sa barbe, courte mais épaisse restait très -noire, comme la chevelure, bien qu'il eût dépassé la soixantaine;--j'ai -su depuis que ce beau noir était factice: il se teignait! Physionomie -maussade et ennuyée malgré les apparences de bonne santé, les joues -roses et pleines d'homme bien nourri. Ceux qui ont joui de tous les -plaisirs ont rarement l'air heureux. - -M. Gorlier revint souvent nous voir, soit à la maison, soit aux champs. -Jouant avec sa canne, il causait un instant du temps et des travaux, -puis tournait le dos prestement. Jamais plus, d'ailleurs, il ne fut poli -comme le premier soir. Ainsi que Fauconnet, il tutoyait tout le monde -et, comme il n'avait pas la mémoire des noms, ou à dessein peut-être, il -appliquait invariablement à chacun le qualificatif de «Chose». - ---Eh bien, Chose, es-tu satisfait de ce temps-là? Mère Chose, nous vous -prendrons prochainement deux des poulets de la redevance... - -Mlle Julie, la cuisinière-maîtresse, une dondon déjà mûre à la peau -blanche et aux formes appétissantes, vint chercher un soir ces deux -poulets-là, que ma femme engraissait à dessein depuis plusieurs -semaines. Elle les soupesa, les palpa et daigna se déclarer satisfaite. - ---Il faudra toujours nous les donner comme ça, Victoire; ils semblent -parfaits; le coq surtout est vraiment superbe. - ---Oh! oui, Mademoiselle, fis-je, «je voudrais bien que ce soit mon -ventre qui lui serve de cimetière». - -La grosse remarqua le mot. - ---Comment avez-vous dit? reprit-elle. - -Je craignis que cela ne lui ait déplu. - ---Allons, répétez, voyons! - ---Mademoiselle, j'ai dit qu'à ce coq-là «mon ventre servirait bien de -cimetière». C'est une blague du pays que j'ai citée en manière de -plaisanterie; il ne faut pas vous en fâcher; je sais bien que les -poulets ne sont pas faits pour moi... - -Mlle Julie partit d'un franc éclat de rire: - ---Je le retiendrai, ce mot-là, Tiennon, et je le servirai à d'autres -qu'il amusera, soyez sûr. Jamais encore je ne l'avais entendu. - -Elle le rapporta sans tarder à M. Frédéric qui me dit, à sa première -visite: - ---Chose, tu as des expressions délicieuses. Je vais avoir prochainement -mes amis Granval et Decaumont; nous viendrons ensemble et tu tâcheras de -trouver des choses drôles comme celles que tu as dites à Mlle Julie, -l'autre jour, à propos des coqs. - -Plusieurs fois en effet, dans le courant du mois d'août, il amena ces -deux Messieurs. Ils arrivaient fumant leurs pipes, le soir, à l'heure de -la soupe, s'asseyaient perpendiculairement à la table et nous disaient à -chaque fois: - ---Causez, mes braves, ne faites pas attention à nous! - -Mais, bien entendu, nous ne parlions que pour leur répondre quand ils -nous interrogeaient directement. Les domestiques, qui couchaient dans la -chambre, avaient la ressource de s'esquiver sitôt le repas fini; moi, il -me fallait demeurer jusqu'à dix et quelquefois onze heures--et ma femme -et la servante aussi, par ricochet. Peu leur importait, à eux, de se -coucher tard, ils avaient la faculté de se lever de même! Mais que j'aie -dormi ou non il me fallait être debout le lendemain à quatre heures, -comme de coutume. Et qu'avaient-ils à venir flânocher ainsi dans notre -maison--pour rire de mon langage incorrect, de mes réponses naïves et -maladroites? Quand j'énonçais quelque formule particulièrement amusante, -M. Decaumont tirait son carnet. - ---Je note! je note! J'utiliserai ça pour des scènes champêtres dans mon -prochain roman! - -Je me hasardai à demander un jour à Mlle Julie pourquoi M. Decaumont -écrivait ainsi les choses baroques que je débitais bien malgré moi. Elle -me dit que c'était un grand homme, un homme célèbre qui s'occupait à -faire des livres. Un grand homme! un homme célèbre! ce petit gros à -figure de curé, avec des cheveux ridiculement longs qui lui tombaient -sur les épaules! - ---Ah! c'est fait comme ça, un homme célèbre? m'étonnai-je en toute -simplicité. - -Et Mlle Julie riant de bon coeur: - ---Mon Dieu oui, Tiennon; il est bien comme les autres, allez, malgré ses -capacités. Avec ses grands cheveux, on le prendrait plutôt pour un fou -que pour un savant; et il s'amuse de tout, ainsi qu'un enfant! - -Eh bien, je ne trouvais pas très loyale la façon d'agir de ce faiseur de -livres... Je lui en voulais d'inscrire mes réponses pour les publier, -pour que d'autres bourgeois comme lui en puissent rire à leur tour. -Était-ce donc de ma faute si je parlais de façon peu correcte? Je -parlais comme on m'avait appris, voilà tout. Lui, qui était resté sans -doute jusqu'à vingt ans dans les écoles, avait pu acquérir la science -des belles phrases. Moi, j'avais fait autre chose pendant ce temps-là. -Et, à l'heure actuelle, j'employais ailleurs et aussi utilement que lui -mes facultés,--car, de faire venir le pain, c'est bien aussi nécessaire -que d'écrire des livres, je suppose! Ah! si je l'avais vu à l'oeuvre -avec moi, l'homme célèbre, à labourer, à faucher ou à battre, je crois -bien qu'à mon tour j'aurais eu la place de rire! J'ai fait souvent ce -souhait d'avoir sous ma direction, pendant quelques jours, au travail -des champs, tous les malins qui se fichent des paysans. - - - - -XXVII - - -Je n'étais pas le seul, d'ailleurs, à servir de cible aux risées du -maître et de ses amis: mon voisin Primaud, de Baluftière, y contribuait -pour une bonne part. Il faut dire que la physionomie de ce brave Primaud -incitait de prime abord à la moquerie; il avait le nez camus, une grande -bouche édentée qui s'ouvrait à tout propos pour un gros rire bruyant, et -avec ça une drôle de façon de regarder le ciel d'un oeil quand on lui -parlait. De plus, naïf comme pas un, se laissant «monter le coup» avec -une facilité étonnante. Enfin il avait encore cette particularité -d'aimer le lard à la folie. Or, M. Frédéric, sous un prétexte ou sous un -autre, mandait souvent au château son métayer et lui faisait servir une -énorme tranche de lard. On le laissait seul à la cuisine et il se -régalait, comme bien on pense. Après un bon quart d'heure, le bourgeois -le venait rejoindre. - ---As-tu bien mangé, Primaud? - ---Oh! oui, Monsieur Frédéric! - ---Mais un gros morceau reste encore sur le plat; il ne faut pas le -laisser, voyons... Tiens, je sais que tu es de force à l'engloutir. - -Et il le lui mettait sur son assiette. - ---C'est trop, Monsieur Frédéric, j'ai le ventre plein, je ne peux -plus... - ---Allons, allons, Chose, tu plaisantes; c'est sans doute que tu as soif; -Julie, donne-lui donc un verre de vin. - -Pour s'en retourner, Primaud passait dans notre cour. Souvent, il -entrait à la maison ou venait me voir aux étables: - ---Tiennon, je viens encore de faire un bon repas. - ---Ah! tant mieux! répondais-je, c'est toujours ça d'attrapé... Je parie -que vous avez mangé du lard à volonté? - ---Plus que j'ai voulu, mon vieux! Figurez-vous que M. Frédéric est venu -et qu'il m'en a servi lui-même un gros morceau; de sa main, vous -comprenez, je ne pouvais pas refuser, surtout qu'il m'a fait donner du -vin... - -Il faisait grand cas de cette attention délicate--sans l'idée jamais de -voir là quelque chose de blessant pour sa dignité d'homme. Peut-être -même considérait-il comme marques de gloire les traces cireuses que -laissait, de chaque côté de sa bouche, le ruissellement graisseux du -lard. Il rentrait chez lui enchanté. - - * * * * * - -Nous l'étions moins, les autres métayers et moi. A son insu sans doute, -Primaud jouait le triste rôle de mouchard. M. Gorlier obtenait par lui -tous renseignements sur les gens de ses domaines et sur les habitants de -la commune. Trois ans auparavant, quand Badinguet s'était fait nommer -empereur, deux hommes de Franchesse, classés comme «rouges», avaient été -expédiés à Cayenne sur l'initiative de notre maître, disait-on,--et à la -suite des bavardages inconscients du _mangeux_ de lard. Vraiment, le -bourgeois ne me semblait pas excusable d'employer de tels moyens pour se -renseigner, et d'user de son influence ensuite pour faire du mal aux -gens de son pays! - -Quant au voisin, bientôt édifié sur son compte, je ne lui dis plus que -ce qu'il n'y avait nulle raison de tenir caché. - - * * * * * - -A cette époque déjà, on appelait Primaud «le _mangeux_ de lard». Il est -mort depuis longtemps; mais l'épithète lui a survécu, est devenue -légendaire. Si bien qu'à Franchesse, on dit encore à présent de -quelqu'un qui raffole du lard: «C'est un vrai Primaud!» - - - - -XXVIII - - -Je trouvais du charme à ma vie fatigante et laborieuse. Chef de ferme, -je me sentais un peu roi. Les responsabilités me pesaient souvent, mais -j'étais fier de m'asseoir au haut bout de la table, à côté de la miche -dans laquelle je coupais de larges tranches au commencement de chaque -repas; et fier aussi d'avoir, au cercle de la veillée, la place du coin, -la place d'honneur! - -En été, présent dès le petit jour au travail, j'avais auparavant -distribué un peu de son aux moutons, préparé le repas des cochons; -j'étais passé voir les boeufs au pâturage. - -Je prenais la tête de l'équipe et puis dire, sans me vanter, que les -autres n'avaient pas à s'amuser pour me suivre. - -Mon premier valet, un garçon de vingt ans passé nommé Auguste,--nous -disions Guste,--robuste, courageux, besognait aussi dur que moi. Le -second était un gamin d'une quinzaine d'années, mi-pâtre, -mi-travailleur. J'engageais en plus un journalier pour les foins et -moissons. Ce fut, les premières années, un certain père Forichon, déjà -âgé, ayant l'expérience de l'ouvrage, mais très bavard et un peu -_tason_,--c'est-à-dire un peu mou, un peu lent. Il avait toujours des -histoires à raconter et je crus m'apercevoir que, sous couleur de nous -intéresser, il cherchait à faire ralentir l'allure de la besogne, pour -prendre un peu de bon temps. - -Un jour, d'accord avec le Guste, je résolus d'aller plus vite encore que -de coutume, de façon à ce qu'il n'ait pas le loisir de parler. Quand -nous eûmes ainsi fauché trois andains, le père Forichon dut avoir le -grand désir d'une trêve. - ---Si nous allions de ce train-là jusqu'à midi, fit-il, nous en -abatterions un sacré morceau! - ---Si le maître veut, nous allons essayer, dit le Guste. - -Et Forichon de reprendre: - ---Une fois, à Buchepot, chez les Nicolas, nous avons fauché comme ça -trois jours de suite. Le grand Pierre allait en tête; il aiguise bien, -l'animal, et dame, il filait... Son beau-frère n'arrivait plus à le -suivre. Le grand s'étant permis de le plaisanter, les voilà pris à se -fâcher,--prêts à se battre même. D'ailleurs ils s'en voulaient déjà -depuis longtemps. Moi, j'étais bien au courant des dessous de -l'affaire... - -Il croyait que pour en savoir davantage, j'allais m'appuyer un peu sur -le manche de mon «dard». Mais, sans lui prêter attention, je continuai à -faucher du même train anormal; et quand nous fûmes au bout, le Guste et -moi, il se trouva un peu en retard. - ---Sacrée misère! fit-il, j'ai attrapé une fourmilière qui a abîmé mon -taillant. J'ai fauché une fois dans un pré où il y en avait tellement -qu'on était obligé de battre les _dailles_ au premier déjeuner... - -Il se retourna, parut étonné de voir que nous ne l'écoutions plus, que -nous étions déjà loin. D'un andain à l'autre, son retard s'accusa. Il y -avait un passage d'herbe dure, où l'obligation d'aiguiser souvent -forçait à ralentir. Alors Forichon croyait rejoindre; mais il arrivait -juste à la partie défavorable quand nous retrouvions, nous, l'herbe -tendre; nous filions vite pendant qu'il s'escrimait, impuissant à -conserver son gain de distance. - -La servante ayant apporté la soupe, il ne voulut pas venir manger sans -préalablement s'être remis à niveau. Lorsqu'il nous rejoignit haletant, -ruisselant, la chemise détrempée, nous nous levions pour repartir. Alors -dépité, furieux, il fit mine de renoncer à déjeuner pour venir prendre -son andain en même temps que nous. Nous dûmes l'attendre pour qu'il -consentît à manger--bien que le Guste eût méchamment souhaité le -contraire... - -Le pauvre Forichon bouda pendant huit jours au moins, sans être guéri de -sa manie de rappeler des souvenirs. Vingt fois même il répéta, faisant -allusion à l'incident: - ---Ma _daille_ n'est pas de ces meilleures; si j'avais eu celle que j'ai -cassée il y a deux ans, vous ne m'auriez pas laissé, bien sûr! - - * * * * * - -Mais les choses n'allaient pas toujours de cette façon. Souventes fois, -je les sentais tous alliés, le Guste, Forichon, le gamin, la servante; -leurs visages durs exprimaient le mécontentement, l'hostilité: j'étais -le maître ennemi... Les jours de grande chaleur surtout, après le repas -de midi, la fatigue, la fainéantise les gagnaient; ils auraient voulu -faire la sieste. J'étais exténué, accablé autant qu'eux; moi aussi, -j'aurais aimé me reposer! Mais je réagissais violemment et cherchais des -mots pour les entraîner: - ---Hardi! les gas! dépêchons-nous d'aller charger; le temps est à -l'orage; notre foin va mouiller... - -Ou bien je les prenais par l'amour-propre: - ---Nous allons pourtant finir les derniers. Ceux de Baluftière, ceux de -Praulière sont plus avancés que nous, et pour arriver en même temps que -ceux du Plat-Mizot, nous avons besoin d'en mettre... - -Ils se levaient à regret, proféraient pour se soulager de gros -blasphèmes: - ---Bon Dieu de bon Dieu! ce n'est quand même pas faisable de travailler -par des chaleurs pareilles; il n'y a pas d'animaux qui résisteraient... - -Forichon disait: - ---Je veux faire un mauvais coup pour aller voir au bagne si c'est pire -que là! - -Reprise l'oeuvre, je m'efforçais de les remonter en leur racontant -quelques bêtises,--des histoires salées dont rougissait la servante. Eux -de rire et d'en conter de plus fortes. Ainsi le temps passait et le -travail se faisait... Être gai, familier, ne pas se ménager soi-même, -c'est encore le meilleur moyen d'obtenir beaucoup des autres. - -Il nous arrivait, au cours de ces rudes séances de foin ou de moisson, -par les après-midi torrides, d'apercevoir M. Frédéric et ses amis -installés dans un bosquet du parc, autour d'une petite table garnie de -boissons fraîches. - ---Ce qu'ils sont heureux, tout de même, ces cochons-là! faisait le Guste -qui, en dehors de leur présence immédiate, n'avait nul respect. - -Les autres formulaient aussi des phrases irrévérencieuses que méprisait -mon silence. Même je m'efforçais de les calmer quand ils allaient trop -loin. Le pauvre _laboureux_, placé entre l'enclume et le marteau, doit -savoir être diplomate à l'occasion! - - * * * * * - -Se démener sans trêve de l'aube au soir, se hâter de finir un travail -pour en recommencer bien vite un autre qui est en retard, dormir cinq ou -six heures seulement d'un sommeil léger coupé d'inquiétudes, c'est un -régime qui n'engraisse pas, mais d'où l'ennui est banni. Ce régime était -le mien six mois chaque année. Car, après la rentrée des récoltes, -venaient les fumures, les labours, les semailles qui sont temps de -presse aussi--et, jusqu'aux environs de la Saint-Martin, je continuais à -me lever dès quatre heures. - -Les labours étaient particulièrement durs en raison de la situation du -domaine sur la partie montante du vallon; dans nos champs en côte -l'argile rouge dominait, mêlé de pierres. Nos pauvres boeufs se levaient -bien à regret quand nous les allions quérir dans le Grand Pré, leur -pâture habituelle en septembre. Nous les trouvions presque toujours -couchés sous le même vieux chêne à la ramure étendue,--masses blanches -dans la grisaille de la petite aurore,--et il fallait leur donner de -grands coups d'aiguillon pour les mettre en mouvement. - ---Allez, allez, rossards! - -Ça les peinait beaucoup... Le pâturage possédait une bonne source, -l'ombre des bouchures était épaisse et fraîche--et l'herbe si tendre! Il -m'en coûtait de les priver de ce paradis pour les coupler sous le joug, -les obliger à tirer, à plein effort, la charrue dans les guérets -montueux. J'éprouvais parfois le besoin de m'en excuser: - ---C'est embêtant bien sûr, mais puisqu'il le faut... Moi aussi, mes -vieux, je préférerais me reposer et pourtant je travaille. Allez-y donc -de bon coeur! - - * * * * * - -Ils avaient, comme leur maître, du bon temps pendant les mois d'hiver. -Novembre venu, je ne me levais qu'à cinq heures; je me couchais à huit. - -Mais les inquiétudes, pour un chef de ferme, sont de toutes les saisons. -A cette époque, la question du fourrage me préoccupait surtout. Il -convenait de le ménager, le fourrage, sans réduire trop la ration des -bêtes à l'engrais, des vaches fraîches vêlières, des génisses à vendre -au printemps, des boeufs de travail... Je me chargeais seul de la -distribution à toutes les bêtes et toisais souvent mon fenil, prenant -des points de repère, sacrifiant telle partie jusqu'à telle fin de mois. -Les mauvaises années, il me fallait mêler à la ration quotidienne une -bonne dose de paille, et encore je tremblais tout l'hiver, voyant comme -ça diminuait vite, de la crainte d'être à la misère en fin de saison... -C'est que, quand il faut acheter, pendant un mois seulement, du fourrage -pour nourrir le cheptel, le bénéfice de l'année est bien compromis! - -Les jours de sortie, je m'abstenais le plus possible d'aller à -l'auberge, sachant qu'on court grand risque de se mettre en retard -lorsqu'on est pris à causer avec les autres. Et les souvenirs souvent -évoqués des faiblesses de mon père, de cette rixe de Saint-Menoux qui -m'avait valu un procès, me donnaient de la débauche une crainte -salutaire. - -Ma seule passion était la prise. Il me fallait déjà, lors de notre -installation à la Creuserie, pour cinq sous de tabac par semaine et j'en -vins progressivement à monter jusqu'à dix sous. En labourant, quand -j'arrivais au bout d'une raie, le temps d'examiner le sillon nouveau -afin d'en voir les courbes, machinalement, je tirais ma tabatière;--en -fauchant, après chaque andain, crac, une prise;--en sarclant, quand je -m'arrêtais un instant pour souffler, ma main se glissait à la recherche -de la «queue-de-rat», sans même que ma volonté y fût pour quelque chose. -Longs et tristes jours que ceux où la provision s'épuisait! Il me -prenait des envies de chercher chicane à tout le monde; je ne trouvais -pas une bonne place... - -Mais la satisfaction intime liée à mon oeuvre était à coup sûr le -meilleur de mes plaisirs, et le plus sain. Contempler les prés -reverdissants; suivre passionnément dans toutes ses phases la croissance -des céréales, des pommes de terre; juger que les cochons profitaient, -que les moutons prenaient de l'embonpoint, que les vaches avaient de -bons veaux; voir les génisses se développer normalement, devenir belles; -conserver les boeufs en bon état en dépit de leurs fatigues, les tenir -bien propres, bien tondus, la queue peignée, de façon à être fier d'eux -quand j'allais, en compagnie des autres métayers, faire des charrois -pour le château; engraisser convenablement ceux que je voulais vendre: -mon bonheur était là! Il ne faut pas croire que je visais uniquement le -résultat pratique, le bénéfice légitime qui m'en devait revenir: non! Il -y avait dans l'affaire une part d'orgueil désintéressé. - -Quand ceux de Baluftière, de Praulière ou du Plat-Mizot venaient veiller -chez nous, la visite aux étables s'imposait et je jouissais de me sentir -jalousé à cause du bon état de mon cheptel. - -De même aux foires, si des étrangers, remarquant mes bêtes parmi celles -des six domaines, m'en faisaient compliment. Je répondais aux éloges -avec une fausse modestie, de façon à me faire valoir davantage: - ---Ce n'est pas qu'ils ont eu trop de repos, mes pauvres boeufs; jusqu'à -la fin des semailles ils ont travaillé! Quant aux dépenses, il est -difficile d'en faire moins: deux sacs de farine d'orge et trois cents -livres de tourteaux. - ---Allons, allons, vous ne les avez pas amenés ainsi avec rien! faisaient -les autres, incrédules. De fait, souvent, je mentais un peu... - - * * * * * - -Ainsi s'affirma dans la contrée ma réputation de bon bouvier. On m'avait -rapporté ce propos de M. Parent, dans une auberge de Franchesse, en -présence de deux ou trois gros bonnets: - ---Le meilleur de mes _laboureux_, c'est Tiennon, de la Creuserie; il -fait bien valoir et, pour les bêtes, c'est un soigneur comme il y en a -peu... - -Hommage dont je n'étais pas médiocrement fier, dont le souvenir, au -cours des pansages surtout, faisait se précipiter sous ma blouse -graisseuse le tic-tac ému de mon coeur. L'impression des généraux qu'on -encense après une guerre heureuse n'est sans doute pas très différente. -Et ma satisfaction, après tout, n'était-elle pas aussi légitime que la -leur et moins propre à inspirer du remords ensuite--qui avait sa source -dans mon seul effort et non dans un sacrifice de vies humaines? - - * * * * * - -D'autres fois, durant les séances de travail aux champs, aux saisons -intermédiaires surtout, quand il faisait bon dehors, quand la brise, -caressante comme une femme amoureuse, apporte avec elle des senteurs de -lointain, des arômes d'infini, des souffles sains dispensateurs de -robustesse, je ressentais ce même sentiment d'orgueil satisfait -confinant au plein bonheur. Ce m'était une jouissance de vivre en -contact avec le sol, avec l'air et le vent; je plaignais les -boutiquiers, les artisans qui passent leur vie entre les quatre murs -d'une même pièce, et les ouvriers d'industrie emprisonnés dans des -ateliers malsains, et les mineurs qui travaillent si profond sous la -terre. J'oubliais M. Gorlier, M. Parent; je me sentais le vrai roi de -mon royaume et je trouvais la vie belle. - - - - -XXIX - - -Victoire souffrait souvent de l'estomac et aussi de névralgies très -douloureuses qui l'obligeaient à garder plusieurs jours de suite un -mouchoir en bandeau autour de la tête,--sous lequel s'amenuisait encore -son pauvre visage tiré, minci, vieilli, aux yeux toujours cernés. Cela -n'était pas pour améliorer son caractère taciturne et plutôt difficile. -Elle vivait dans un état d'agacement perpétuel, broyant du noir, -s'exagérant le mauvais côté des choses. Et de se lamenter sans cesse sur -les ennuis en perspective. - ---Il va falloir du pain jeudi; le même jour nous aurons à battre le -beurre et à plumer les oies; jamais nous n'en pourrons voir le bout! - -Ou bien: - ---Il devient indispensable de faire la lessive; nous n'avons plus de -linge. Et le mauvais temps continue toujours. Mon Dieu, que c'est -ennuyeux! - -Elle se lamentait de même si l'un des enfants souffrait, si les récoltes -s'annonçaient mal, si les couvées ne réussissaient pas, si le jardin -manquait de légumes et si les vaches diminuaient de lait. Aux repas, -elle ne se mettait jamais à table--s'occupant à cuisiner, à surveiller, -à servir les petits. - ---Mais prends donc le temps de manger, voyons, bourgeoise! disais-je -parfois. - ---Oh! pour ce qu'il me faut! - -Elle se contentait d'avaler en circulant un peu de soupe claire. Par -comparaison j'avais quelque honte de mon appétit robuste. Les jours où -«ça la tenait dans l'estomac», elle _levait les gognes_[5] tout à fait, -disant n'avoir envie de rien. Je l'engageais à se préparer un peu de -soupe meilleure, ou bien un oeuf à la coque. Mais elle prélevait -seulement une tasse de bouillon dans la soupière commune. - - [5] Expression bourbonnaise s'appliquant aux personnes tristes, - dégoûtées, malades. - -Encore que la servante fût chargée de toutes les grosses besognes, le -rôle de Victoire restait très chargé. Les enfants, la basse-cour, les -repas, une bonne part du ménage, sans compter, quand le lait donnait, la -préparation du beurre et du fromage, il y avait là de quoi fatiguer une -plus robuste qu'elle. Intelligente, elle savait tirer le meilleur parti -de toutes ses denrées vendues au marché de Bourbon chaque samedi. -Économe, elle rabrouait souvent la servante coupable de ménager trop peu -le savon, la lumière, le bois pour le feu. Certes la pauvre fille -n'avait pas toutes ses aises. - -Il arriva même que notre maison fût un peu décriée... On se plaignait de -mon activité au travail; on disait la bourgeoise méchante et intéressée. -Les domestiques, garçons et filles, y regardaient à deux fois pour se -louer chez nous. Nous étions obligés de les payer au prix fort. - -Les petits avaient rarement à souffrir de la mauvaise humeur de leur -mère. Parfois insupportables, ils achevaient, aux mauvais jours, de lui -casser la tête, mais elle ne les battait jamais. - -Pour mon compte, je n'avais guère le loisir de m'occuper d'eux; c'est à -peine si je trouvais quelques instants le dimanche pour les faire sauter -sur mes genoux; mais je m'abstins toujours de les brutaliser. S'ils ne -furent pas, en raison de notre vie laborieuse, caressés, cajolés, -mignotés comme d'aucuns, au moins ne furent-ils jamais talochés... Et je -crois qu'ils nous aimaient vraiment... - - * * * * * - -Quand quelques-uns de nos parents venaient nous faire visite, Victoire -s'efforçait à l'amabilité. En dehors de la fête patronale, le fait se -produisait assez peu,--car on ne considérait pas comme étranger le père -Giraud qui, retraité à Franchesse, faisait chez nous de fréquentes -apparitions. Le pauvre vieux nous arriva un jour bien attristé; un -papier officiel venait de lui apprendre la mort de son fils, le soldat -d'Afrique, qu'une mauvaise fièvre avait tué, quelques mois avant -l'expiration de son deuxième congé,--c'est-à-dire de sa rentrée en -France avec une place. - -Les enfants de mon parrain et ceux de mon frère vinrent à tour de rôle -nous prier à leurs noces. On faisait à chaque fois, selon l'usage, -quelques préparatifs pour les recevoir. - -Au jour du mariage je me rendais presque toujours seul à Saint-Menoux. -Je buvais sec dans ces occasions-là et tenais bien ma place à table. Il -m'arrivait, oubliant les soucis coutumiers, de me lancer tout à fait, de -chanter, de danser comme les jeunes! - - * * * * * - -Une visite inattendue fut celle de Gaussin et de sa femme, revenus faire -un tour au pays après dix ans d'absence. Ils se présentèrent chez nous, -un soir, à l'improviste, et rirent beaucoup de notre extrême surprise. -J'eus de la peine à reconnaître la Catherine dans cette dame à chapeau -qui parlait si bien; et son mari, avec sa figure rasée de larbin et ses -beaux habits de drap, ne rappelait guère le Gaussin d'autrefois. Leur -petit Georges était poli, vif, enjoué et gentil comme tout; il n'eût -demandé qu'à prendre contact avec notre Jean, notre Charles et notre -Clémentine; mais eux, trop peu habitués à voir des étrangers, -demeurèrent à l'écart, sournois et taciturnes. - -Je passai une bonne soirée à causer, à _jarjoter_ comme on dit, avec ma -soeur et mon beau-frère. On les retint à coucher, mais ils partirent -dans la journée du lendemain. N'ayant qu'un congé de quinze jours, et -tenant à voir les deux familles, ils ne pouvaient rester longtemps dans -chaque maison. - -Deux ou trois fois vint aussi le verrier de Souvigny qui avait épousé la -soeur aînée de Victoire. C'était un homme entre deux âges, assez -corpulent, teint blême et moustache rousse. Il toussait, la voix rauque, -la poitrine usée doublement par son travail de souffleur et par -l'alcool,--et l'idée de la mort le hantait souvent. - ---Dans notre métier, on est usé à quarante ans; rares sont ceux qui -vivent jusqu'à cinquante. Mon tour sera vite venu de tirer le pissenlit -par la racine! - -Mais il tenait à jouir de son reste,--exigeant une bonne cuisine, de la -viande et du vin tous les jours. Ce qui ne l'empêchait pas de dépenser -beaucoup hors de chez lui; plusieurs gouttes le matin, la chopine ou -l'apéritif le soir--sans parler de grosses «bombes» les jours de paie, -les jours de fête. Aussi les ressources n'abondaient-elles jamais. Il y -avait des périodes où le boulanger, le boucher, l'épicier ne voulaient -plus rien donner à crédit; alors, il entrait dans des colères -épouvantables, cognait la femme et les gosses. La femme, bien plus -vieillie encore que Victoire, les cheveux blanchis avant l'âge, avait -une expression craintive et résignée qui faisait peine. Les enfants: de -petits maigriots, rusés et sournois, précocement vicieux. - -Ma bourgeoise, à qui sa soeur avait fait souvent des confidences, -n'ignorait rien des dessous du ménage; elle mettait cependant les petits -plats dans les grands, se donnait tout le mal possible pour satisfaire -son beau-frère. Nous ne sympathisions guère. Il affectait de mépriser la -culture. J'ignorais tout des choses de son métier, et ses blagues à -l'emporte-pièce me déroutaient... D'où une gêne pesante--et mon grand -contentement de le voir s'en aller. - -Les jours suivants, la patronne se montrait plus grincheuse encore que -de coutume,--en rançon de ses efforts antérieurs d'amabilité. Nous -gagnions tous à ce que les visites soient rares. - - - - -XXX - - -C'est bon pour les riches, c'est bon pour ceux qui ont du temps à -perdre, de songer aux intrigues amoureuses. Avec une vie remplie comme -l'était la mienne le diable ne peut guère tenter! - -La chose arriva cependant la cinquième année de mon séjour à la -Creuserie,--tout à fait par hasard il est vrai. - -Ma femme, en raison de son état maladif, était bien détachée des -plaisirs d'amour. Je n'osais m'approcher d'elle, certain d'être mal -reçu. Et cela contribuait encore à refroidir nos relations. Néanmoins, -je ne me donnais pas la peine de chercher ailleurs. - -A la maison même, j'aurais pu sans doute trouver l'occasion avec nos -servantes, dont quelques-unes n'eussent pas été, je pense, aussi -farouches que la petite Suzanne, de Fontbonnet. Mais dans ces -conditions, l'histoire finit toujours par être découverte; il en résulte -des brouilles difficiles à raccommoder et c'est d'un exemple déplorable -pour les enfants. - - * * * * * - -Donc vers la mi-juillet, un orage ayant rafraîchi les terres, je -profitai de la période d'accalmie, entre foins et moisson, pour herser -nos guérets. J'étais, ce matin-là, dans un champ assez éloigné de chez -nous, à droite du chemin de Bourbon à Franchesse, à proximité de la -petite locature des Fouinats. - -Victoire m'ayant envoyé à déjeuner par la servante, j'arrêtai mes boeufs -à l'ombre d'un vieux poirier, non loin de la chaumière dont j'apercevais -les murs en pisé et le toit de paille, au sommet duquel croissaient des -plantes vertes. Le locataire travaillait toujours au loin dans les -fermes; sa femme, une blonde assez appétissante, allait aussi en journée -quelquefois; ils n'avaient pas d'enfants. - -Or, le soleil était chaud et la soupe un peu salée... Après avoir mangé, -la soif me prit et l'idée me vint, tout naturellement, d'aller demander -à boire à la Marianne, que je savais chez elle pour l'avoir entendu -appeler ses poules. Mes boeufs ruminaient tranquilles; je décrochai, par -mesure de prudence, la chaîne qui les attelait à la herse, et me hâtai -vers la maison. - -La Marianne, vêtue seulement d'un jupon court et d'une chemise, -procédait à sa toilette. Elle avait ramené en avant pour les peigner ses -cheveux défaits, dans lesquels se jouait un rayon de soleil; ils me -semblèrent soyeux et attirants; ils la nimbaient d'une auréole, comme on -en voit aux saintes des images ou des vitraux. Sa figure, quoique brunie -par le hâle, avait des tons roses; ses épaules nues étaient rondes et -pleines, et ses seins libres apparaissaient, rotondités tentatrices, -au-dessus de l'échancrure de la chemise. - -Je sentis dès l'abord courir une petite fièvre dans mon organisme. - ---Bonjour, Marianne; je vous dérange? fis-je en entrant. - -Elle tourna à demi la tête: - ---Ah, c'est vous, Tiennon! Vous me trouvez dans une drôle de tenue... - ---Vous êtes chez vous: c'est bien le moins que vous ayez la liberté de -vous mettre à l'aise... Je venais vous demander à boire. - ---C'est bien facile. - -Sans même prendre le temps de renouer ses cheveux, elle alla prendre sur -le dressoir un grand pichet de terre jaune qu'elle remplit au seau, -derrière la porte, et me le tendit. Je la dissuadai d'aller chercher un -verre, et bus à la régalade presque toute l'eau du pichet. - ---Vous aviez donc bien soif? dit la Marianne en souriant dans sa toison -défaite, à moins que vous ne la trouviez meilleure que celle de chez -vous. - ---C'est peut-être les deux, répondis-je. Vous savez bien que le -changement... - -Elle comprit l'allusion: ses joues se colorèrent et son sourire se fit -moqueur. - ---Ça dépend... Il y a des choses qui ont toujours le même goût! -fit-elle. - ---Vous le savez par expérience? demandai-je malicieusement. - -Et comme elle ne s'éloignait pas, je plongeai l'une de mes mains dans le -flot d'or de ses cheveux dénoués, alors que l'autre allait se perdre -dans la bâillure de la chemise, entre les mamelons tentateurs! - -La Marianne n'eut aucune révolte; il me sembla même qu'elle provoquait -mes caresses. Et nous allâmes jusqu'au bout de la faute... - -Je sortis plutôt troublé, m'attendant presque au reproche ironique de la -nature entière. Mais le soleil brillait comme avant; mon guéret avait la -même teinte rougeâtre d'argile lavé; les cailles chantaient de même dans -les blés jaunissants; les hirondelles et les bergeronnettes voletaient -autour de moi comme si rien d'anormal ne s'était passé... Et rentrant à -la ferme, mon attelée faite, je ne constatai nul changement dans les -façons d'être à mon égard de la bourgeoise, des enfants, des -domestiques,--non plus que de M. Parent, le régisseur, qui vint dans -l'après-midi. Cela me fit concevoir une moindre gravité de l'acte -irrémédiable. - - * * * * * - -Mes relations avec cette femme se continuèrent pendant dix-huit mois, -plus ou moins suivies selon les circonstances. Nous avions tous deux le -souci de ne pas nous faire remarquer, de sauver les apparences. Il -fallait donc que j'aie des motifs pour aller seul du côté des Fouinats, -soit à l'occasion d'un travail, soit pour visiter les bêtes au pâturage. -Il y avait des périodes où, les bons prétextes difficiles à trouver, je -restais plusieurs semaines sans la voir. - -Hélas! on a beau être prudent: à la campagne il faut peu de chose pour -provoquer des clabauderies... La Marianne ne me demandait jamais -d'argent et je ne lui en offrais pas, bien entendu. Seulement je lui -permettais de conduire ses chèvres dans mes champs d'alentour, d'y -prendre de l'herbe pour ses lapins, et je fermais les yeux -volontairement quand ses volailles causaient quelques dégâts aux -emblavures. Les domestiques, les voisins s'intriguèrent de cette -tolérance. Je dus être guetté; on s'aperçut que je faisais des haltes à -la maison;--et de jaser... - -M. Parent, l'année suivante, donna congé aux gens de la locature qui -s'en allèrent du côté de Limoise. Ainsi finirent nos amours--dont -Victoire ne sut jamais rien, j'imagine. - -Son père, par contre, m'avait fait un jour, confidentiellement, des -remontrances assez sévères, accueillies en toute humilité... - - - - -XXXI - - -Quelques-uns des progrès du siècle arrivaient jusqu'à nous, malgré que, -chacun dans leur sphère d'action, M. Gorlier, M. Parent, ma femme, -fissent tout leur possible pour se mettre en travers. - -Les écoles commençaient à se peupler. Les commerçants du bourg, les plus -huppés des campagnards y envoyaient leurs enfants; il y avait aussi -quelques places gratuites pour les pauvres, dont bénéficiaient surtout -les petits des métayers du maire. - -J'aurais bien voulu que mon Jean sût lire et écrire pour être à même -ensuite de tenir nos comptes. M. Gorlier étant conseiller municipal et -ami du maire, je me crus autorisé à lui dire, un jour qu'il félicitait -le petit Jean sur sa bonne mine: - ---Monsieur Frédéric, il lui faudrait à présent quelques années d'école. - -Il tira coup sur coup trois bouffées de sa grande pipe en écume de mer -et répondit: - ---L'école! l'école!... Et pourquoi faire, sacre-bleu? Tu n'y es pas -allé, toi, à l'école; ça ne t'empêche pas de manger du pain! Mets donc -ton gamin de bonne heure au travail; il s'en portera mieux et toi aussi. - ---Pourtant, Monsieur Frédéric, ça lui rendrait service de savoir un peu -lire, écrire et compter. Pour qu'il soit moins bête que moi, je -tâcherais de me priver de lui encore quelques années, au moins pendant -l'hiver... - ---Dis-moi un peu ce que tu aurais de plus si tu savais lire, écrire et -compter? L'instruction, c'est bon pour ceux qui ont du temps à perdre. -Mais toi tu passes bien tes journées sans lire, n'est-ce pas? Tes -enfants feront de même, voilà tout... D'ailleurs, une année d'école -coûte au moins vingt-cinq francs. Si tu envoies ton aîné en classe, tu -ne pourras guère te dispenser d'y envoyer les autres; il t'en faudra de -l'argent! - ---Monsieur Frédéric, vous pourriez peut-être m'obtenir une place -gratuite... - ---Une place gratuite! Le nombre en est très limité des places gratuites; -il y a toujours dix demandes pour chacune. N'y compte pas, Chose, n'y -compte pas... Et je te répète qu'il vaut mieux mettre ton gas à garder -les cochons que de l'envoyer à l'école. - -Le bourgeois bourrait sa pipe avec rage; sa voix, ses gestes accusaient -de l'impatience. Comprenant qu'il avait des griefs contre l'instruction, -craignant de le mécontenter en insistant, je m'en tins à cette unique -tentative. Et mes enfants n'allèrent pas en classe. - -Pour la culture, je n'étais pas de ceux qui aiment à se lancer dans les -nouveautés, dans les frais, sans savoir ce que seront les résultats. -Mais pourquoi faire grise mine à ce que l'expérience démontre -avantageux? Dès mon entrée à la Creuserie, je m'étais muni de deux -bonnes charrues qui faisaient plus vite que l'araire du bien meilleur -travail et d'une herse aux dents de fer. J'aurais voulu décider le -régisseur à adopter la chaux, mais il reculait devant la dépense, à vrai -dire assez considérable. Sa grande préoccupation était de pouvoir verser -au propriétaire une somme au moins équivalente à celle de l'année -d'avant. C'est que M. Gorlier, quand il y avait baisse, savait fort bien -dire avec une moue de dépit: - ---Bientôt les revenus de mes propriétés ne suffiront plus à payer -l'impôt!... - -Et, un jour que le sous-ordre trembleur osait aborder cette question de -la chaux: - ---Si j'avais voulu m'occuper moi-même de mes biens, il est clair que je -ne vous aurais pas pris comme régisseur! Arrangez-vous à tirer des -domaines tout ce qu'ils peuvent donner, de façon à ce que les bénéfices -aillent en augmentant. Ce n'est pas à moi à vous indiquer les moyens d'y -parvenir. - -M. Parent restait donc perplexe, hésitant entre la crainte des débours à -faire de suite et le désir d'augmenter les rendements futurs. Mais la -crainte l'emportait et nous en restions là. - -Or, le propriétaire étant venu nous voir à la moisson me demanda si la -récolte s'annonçait bonne. - ---Ni bonne, ni mauvaise, Monsieur Frédéric, répondis-je; elle serait -certainement bien meilleure si nous avions mis de la chaux. - ---Ça donne de bons résultats, cette chaux? questionna-t-il d'un air -indifférent, tout en faisant des moulinets avec sa canne autour de la -tête d'un gros chardon. - ---Oh! oui, Monsieur Frédéric. On rentre souvent dans ses frais dès la -première année; les récoltes d'avoine et de trèfle qui viennent après le -blé sont bien meilleures,--et cela est bénéfice clair. Les avantages -ensuite continuent à se faire sentir assez longtemps. - -Il partit sans un mot; il s'en alla chez Primaud de Baluftière, chez -Moulin du Plat-Mizot et, successivement, dans tous les domaines. -L'unanimité des avis entraîna son adhésion--et des ordres en -conséquence. - -Trois jours après, M. Parent nous annonça qu'il s'entendait avec des -charretiers pour faire amener de la chaux dans nos guérets. - - * * * * * - -Par économie aussi, Victoire était opposée à toute réforme dans les -choses la concernant. En raison du perfectionnement des petits moulins -du pays, il était devenu possible de faire séparer le son d'avec la -farine. Beaucoup commençaient à user de cette amélioration, et il y en -avait même qui, remplaçant le seigle par le froment, mangeaient du vrai -pain de bourgeois! De ces derniers, par exemple, on parlait avec un peu -d'ironie, prévoyant qu'ils couraient aux abîmes. - -Sans me risquer ainsi, tout en continuant à mettre dans chaque sac deux -mesures de froment et trois de seigle, j'aurais désiré faire sortir le -son. A chaque fois que j'envoyais du grain moudre, je reparlais de -l'affaire,--toujours désapprouvé par la bourgeoise: - ---Il faut déjà payer les domestiques assez cher, ce n'est pas la peine -de les nourrir au pain blanc! - -En présence de ce parti pris obstiné, je m'avisai d'un stratagème. Le -meunier, de connivence avec moi, dit, en nous ramenant la provision, -qu'il en avait par mégarde retiré le son, ainsi qu'il faisait à présent, -pour presque tout le monde. Je le tançai d'un ton de mauvaise humeur, -l'invitant à faire attention à son ouvrage s'il tenait à nous conserver -comme clients. Mais nous avions de la farine pour un trimestre. Et -après, Victoire elle-même n'osa pas proposer de revenir en arrière. - -A partir de ce moment, nous eûmes toujours du bon pain,--d'autant -meilleur que je baissai progressivement la proportion de seigle, jusqu'à -arriver à la supprimer tout à fait quand la moyenne de nos récoltes de -blé eut augmenté, du fait de l'adoption de la chaux. - -Beau jour vraiment que celui où je vis trôner sur la table la miche -réservée de mon enfance! Les jeunes d'aujourd'hui trouvent des fois -médiocre notre pain de bon froment pour peu qu'il soit un peu dur. Ah! -s'ils étaient remis pour quelque temps au pain noir et graveleux -d'autrefois, ils apprendraient vite à l'apprécier! - - * * * * * - -Je cite comme caractéristiques ces trois faits d'entrave aux idées -nouvelles, mais il s'en produisit bien d'autres, de la part de M. -Gorlier au point de vue de l'amélioration générale, de la part de M. -Parent pour les choses de la culture, et de la part de ma femme pour -celles de la cuisine. - - - - -XXXII - - -Il est des années de grand désastre qui jalonnent tristement la monotone -existence de l'homme des champs. Ainsi en fut-il de 1861, pour ceux de -ma génération. Et, pour ce qui me concerne, cette année fut deux fois -maudite puisqu'il m'advint, en plus de ma part de la calamité -collective, une catastrophe particulière. - -Vers la fin du mois d'avril, deux jeunes taureaux enjugués pour la -première fois, dans une minute de malheur m'ayant renversé, me -piétinèrent. Résultat: une jambe cassée, deux côtes défoncées, sans -compter les lésions et meurtrissures. - -Le docteur Fauconnet, qui me vint raccommoder, me banda la jambe avec -des _copes_ de bois, des bandes de toile et me condamna à l'immobilité -pendant quarante jours. - -Ce fut atroce; des fourmillements passaient dans ma jambe malade; -j'étais moulu, brisé, car la fièvre s'en mêla les deux premières -semaines au point qu'on put craindre des complications internes. Tous -les bruits ménagers, le pilonnement des sabots ferrés sur le cailloutis, -le tintamarre des marmites, le heurt des assiettes, les conversations -même m'étaient insupportables. Aux mauvais jours, Victoire s'énervait, -pleurait. Le médecin, qu'elle envoya quérir à plusieurs reprises, ne -venait qu'à son heure,--tard dans l'après-midi ou le lendemain. - -A la campagne on a bien le temps de mourir dix fois, comme on dit, avant -que d'être secouru. Et ce n'est pas l'un des moindres inconvénients de -la vie paysanne, en notre pays de fermes isolées surtout. - -D'autant moins exact, le docteur Fauconnet, que, féru de politique, il -passait journellement plusieurs heures au café. Républicain, il faisait -une opposition acharnée aux gros bourgeois du pays et au gouvernement de -Badinguet. C'est par lui que juraient tous les «avancés» de Bourbon; les -soirs de beuverie, il s'en trouvait toujours quelques-uns pour aller -crier devant sa porte: «Vive le docteur! Vive la République!» Et cela -consternait son vieux père retiré dans son château d'Agonges. - -Quand je fus plus tranquille et en état de causer, M. Fauconnet -m'entretint des sujets qui lui étaient chers. Il voulait l'impôt sur le -capital, la suppression des armées permanentes, l'instruction gratuite. -Il me parlait de Victor Hugo, le grand exilé, et plaignait les victimes -du coup d'État de 51. Puis, de larder d'épigrammes le maire et les -adjoints de Bourbon. Tous les maires sans doute font des bêtises, -pratiquent plus ou moins le favoritisme--et il n'est pas difficile à -quelqu'un d'un peu calé de leur faire de l'opposition. Mais bien que le -docteur eût l'air de parler raison, je ne savais trop s'il convenait de -le prendre au sérieux. Car ce grand tombeur de bourgeois vivait lui-même -en bourgeois... Certes, il eût plus fait pour le peuple en allant voir -ses malades régulièrement et en leur comptant ses visites moins cher -qu'en pérorant chaque jour au café! - -En tout cas, j'avais pour mon compte d'autres sujets d'intérêt que les -discours du docteur. Me voit-on cloué au lit juste au début des grands -travaux, obligé de laisser tout diriger par les domestiques! Notre petit -Jean, avec ses quatorze ans, ne pouvait encore jouer au patron. J'étais -toujours à me demander comment les bêtes étaient soignées, si l'on -faisait du bon travail, si on ne lambinait pas trop. A mesure que -s'atténuait le mal, croissait mon inquiétude. Mais j'eus beau rager, -m'énerver, il me fallut bien attendre. - -Quelle joie presque enfantine à l'heure où, mon pansement défait, je pus -me lever, circuler. Ma jambe demeurait encore faible, mais je n'étais -pas du tout boiteux. De jour en jour, m'aidant d'une grosse canne de -chêne, je m'éloignai davantage de la maison et fus heureux, visitant nos -champs, de constater que les récoltes semblaient belles. Je pensais: - ---Mon accident nous a coûté cher; mais, grâce à Dieu, l'année s'annonce -bonne; nous pourrons tout de même sortir avec honneur de cette mauvaise -passe. - -Hélas! je comptais sans la grêle qui, le 21 juin, nous vint ravager de -façon atroce! On eut au plein de ce jour d'été une soudaine impression -de nuit, tellement le ciel devint noir, livide. Les éclairs sans fin -zébraient tous les points de l'horizon, et, après chaque zig-zag de feu, -tonnait la foudre en crescendo. - -Et les grêlons de tomber, gros comme des oeufs de perdrix, puis comme -des oeufs de poule, défonçant les toitures et cassant les vitres. Puis -la mitraille dégénéra en averse; notre maison fut inondée. Par toutes -les grandes pluies il entrait de l'eau sous la porte. Mais cette fois -elle dégoulinait du grenier par les interstices des planches; elle -tombait sur les ciels de lit, sur la table et sur l'armoire; elle -ruisselait entre les cailloux pointus de la cuisine, et, dans la -chambre, les trous du sol étaient autant de petites mares. Les femmes -interrompirent leurs lamentations pour mettre des draps sur les -meubles--bien tard! - -Quelle triste promenade, quand on put s'aventurer dehors! Autour des -bâtiments, les débris de vieilles tuiles moussues s'amoncelaient au long -des murs. Du côté de l'ouest surtout, de grandes brèches dans la toiture -laissaient voir les lattes grises du faîtage dont beaucoup même étaient -brisées. La campagne apparaissait meurtrie sous l'effeuillement -prématuré des haies et des arbres. Les pétales d'églantine, les grappes -d'acacia s'amalgamaient sur le sol parmi les brindilles, feuilles et -menues branches. On trouvait en grand nombre des petits cadavres -d'oiseaux aux plumes hérissées. Les céréales n'avaient plus d'épis; -leurs tiges plus ou moins brisées s'inclinaient en des attitudes de -souffrance. Les foins englués de boue, aplatis comme avec des maillets, -étendaient sur les prés, comme un emplâtre sale, leur uniforme masse -vaseuse. Les trèfles, les pommes de terre montraient l'envers de leurs -feuilles criblées. Les légumes du jardin n'existaient plus... - -Le vallon entier avait pareillement souffert. - -Il n'y eut guère que les ouvriers du bâtiment pour bénéficier de cette -catastrophe. Demandés partout en même temps, maçons et couvreurs, -pendant de longs mois, ne surent où donner de la tête. Les tuileries -épuisèrent d'un coup leurs réserves. Et la fabrication courante n'étant -pas en mesure de répondre à ces besoins anormaux, plus d'un propriétaire -dut avoir recours à l'ardoise. C'est ainsi que l'on voit encore, par-ci -par-là, des toitures dont un côté est de tuiles et l'autre côté -d'ardoises; les vieux comme moi savent tous que ce sont là des souvenirs -de la grande grêle de 61. - -Pour recueillir les débris informes et sans valeur presque qui tenaient -lieu de récoltes, il fallut bien plus de temps qu'à l'ordinaire. Le -foin, souillé et poussiéreux, rendit les bêtes malades. Le peu de grain -qu'on put tirer des céréales fut inutilisable autrement que pour faire -de la mauvaise farine à cochons. - -Il fallut acheter du grain pour semer, du grain pour vivre, du fourrage -et de la paille. Mes quatre sous d'économie sautèrent cette année-là; je -fus même obligé de quémander une avance d'argent au régisseur pour payer -mes domestiques. - - - - -XXXIII - - -En raison du préjudice que lui causait la catastrophe, M. Gorlier passa -tout l'automne et une partie de l'hiver à Franchesse. Il était d'une -humeur impossible, sacrait à tout propos, et ne prenait même plus la -peine de teindre sa barbe, dont les poils clairsemés étalaient leur -blanc sale sur le cramoisi du visage. - -Il partit néanmoins courant janvier vers les pays de soleil. Et il y -mourut subitement d'une attaque d'apoplexie quinze jours après... On -prétendit que Mlle Julie s'était appropriée le magot du défunt. En tout -cas, craignant sans doute de se rencontrer avec les héritiers, elle ne -revint jamais plus. - - * * * * * - -La propriété échut à un neveu,--un certain M. Lavallée, officier -d'infanterie dans une ville du Nord qui, à la suite de cette aubaine, -donna sa démission pour venir au cours de l'été s'installer à la Buffère -avec sa famille. - -Le dimanche qui suivit son arrivée, il nous convoqua au château, le -régisseur et tous les métayers. Du château, je ne connaissais encore que -la cuisine. Mais on nous fit entrer, ce jour-là, dans une belle pièce si -bien cirée qu'on avait peine à se tenir debout. Le père Moulin, du -Plat-Mizot, fut près de s'étaler. Cela nous mit en joie,--seulement nous -n'osions éclater, de peur d'être inconvenants... Nous nous tenions -debout et silencieux, lorgnant toutes les choses étonnantes réunies dans -ce salon. Il y avait des fauteuils et canapés garnis d'une étoffe crème -à fleurs bleues, avec franges. Le tapis recouvrant une petite table, -devant la cheminée, s'appareillait aux fauteuils et je vis, après un -moment, que le papier des murs portait aussi des fleurs bleues -semblables. Sur la cheminée en marbre rose une belle pendule jaune sous -globe et des flambeaux à six branches garnis de bougies roses se -répétaient, se prolongeaient à l'infini dans une grande glace à -l'encadrement voilé de gaze. De chaque côté, en des jardinières -s'adaptant à de délicats guéridons, des plantes aux larges feuilles -vertes, semblables à celles qui croissaient aux abords de la source de -mon Grand Pré. Dans l'un des angles, sur une étagère en joli bois -découpé, s'accumulaient des bibelots de toutes sortes: statuettes, -petits vases et photographies. L'unique meuble, en plus de la table, -était une sorte de gros coffre en bois rouge tirant sur le noir dont je -ne devinais pas l'usage:--un piano, me dit tout bas M. Parent. Cette -belle pièce ne contenait, en somme, que de belles choses inutiles; aucun -objet qui réponde à un besoin réel. Je songeai à notre cuisine noire au -béton dégradé, à notre chambre avec ses moisissures et ses trous, me -demandant s'il était juste que les uns soient si bien et les autres si -mal! - -Parut enfin M. Lavallée, quadragénaire plutôt petit, blond, mince et -très remuant. Il nous fit asseoir sur les beaux fauteuils à fleurs -bleues, prenant la peine de les aligner lui-même, face à la -porte-fenêtre qui ouvrait sur le parc. M. Parent et Primaud, le -_mangeux_ de lard, se partagèrent un canapé. Le propriétaire s'assit en -face de nous, et après un temps d'observation, nous posa différentes -questions sur nos familles, nos terres, notre manière d'exploiter. Il se -dit déterminé à faire de la bonne culture, ajoutant qu'il comptait sur -nous tous pour entrer dans ses vues. - ---Il faut que, dans quelques années, nous puissions briller dans les -concours! fit-il en terminant. - -M. Parent, très ému, agitant sa grosse tête et roulant ses gros yeux, -approuvait en bredouillant. - -Le maître dut juger qu'il n'était pas homme à révolutionner la culture, -car il lui donna congé quelques jours après. - - * * * * * - -Le successeur, un jeune homme à figure fermée qui s'appelait M. Sébert, -avait fait des études dans une grande école d'agriculture. Il prit ses -fonctions à la Saint-Martin, à l'époque même où le propriétaire quittait -le château pour aller passer l'hiver à Paris. Après examen de mon -cheptel, il déclara du premier coup qu'il faudrait tout changer. - ---Soignez vos boeufs, nous les vendrons; nous vendrons aussi les vaches -dès qu'elles auront leurs veaux; nous vendrons de même les génisses, les -moutons, les cochons--et nous achèterons d'autres bêtes, des bêtes de -race et sélectionnées... - -Dans les six domaines il dit la même chose. Nous eussions compris qu'il -sacrifiât les animaux inférieurs; mais nous trouvâmes étrange qu'il -voulût tout faire vendre, les bons et les mauvais. - -Chaque semaine, cet hiver-là, il nous fallut circuler nuitamment sur les -routes et nous geler pendant des heures sur quelque foirail. Nous -allions jusqu'à Cérilly, jusqu'au Montet--à des vingt ou trente -kilomètres. Randonnées fatigantes, ennuyeuses et coûteuses. Et le -travail des champs ne se faisait pas pendant qu'on voyageait ainsi! - -Cependant M. Sébert, quand il s'agissait d'acheter, ne taquinait guère: - ---Voici une bête convenable, disait-il, je veux l'avoir; les bonnes -bêtes ne sont jamais trop chères. - -Furieux contre cet original qui nous ruinait, nous disions entre -métayers: - ---Il est commode de se passer des fantaisies quand on roule sur l'argent -des autres! - -En avril, quand le propriétaire revint, tous les cheptels étaient -changés et n'en valaient pas mieux. - -A sa première visite M. Lavallée me demanda: - ---Eh bien, êtes-vous content de votre nouveau régisseur, Bertin? - ---Monsieur, il aime trop les affaires; il ne fait que vendre et acheter, -ça ne peut pas gagner. - ---Si, vous verrez. Il renouvelle vos cheptels avec compétence. D'ici -deux ou trois ans, vous tiendrez les concours et vous aurez des prix. - -Dans le temps que le propriétaire resta à la Buffère, M. Sébert se borna -à nous faire vendre les bêtes qui présentaient quelques défectuosités. -Mais après son départ recommença l'histoire de l'année précédente. Il -fallut de nouveau tout changer... - -Au printemps suivant, devant l'unanimité de nos plaintes, le bourgeois -comprit enfin que son régisseur l'avait roulé--qui, de par les -stipulations de leur contrat, devait toucher cinq pour cent sur les -ventes et autant sur les achats, en plus de son traitement fixe. Cette -clause expliquait son intérêt à vendre et acheter sans relâche. M. -Lavallée voulut lui donner congé tout aussitôt; mais le sous-seing -portant engagement pour six années, il demanda une indemnité de trente -mille francs, pour transiger ensuite à vingt mille. Le malin avait -certainement économisé au cours de ses deux années de gérance une somme -au moins égale, sinon supérieure... - -Il s'en fut en Algérie, devint là-bas un gros propriétaire sans doute -très respecté,--comme doit l'être en tous pays le possesseur d'une -fortune honnêtement acquise! - -Cette expérience coûteuse eut l'avantage de dégoûter le maître de ses -projets de culture savante. Ça ne lui disait plus rien de devenir le -Monsieur qui a des prix dans les concours. Nous lui certifiâmes -d'ailleurs que les récompenses n'allaient pas toujours aux vrais -méritants et que, pour les lauréats même, le résultat se soldait en -tracas et en perte... Dès lors, M. Lavallée n'eut en vue que de tirer de -ses biens le plus d'argent possible. Il en garda personnellement la -direction et s'attacha, au titre de simple garde particulier chargé des -comptes, un jeune homme de Franchesse, nommé Roubaud, qui savait lire et -écrire. Nous eûmes, nous les métayers, une liberté plus grande, et les -choses n'en allèrent que mieux. - - - - -XXXIV - - -Les deux enfants du maître, Ludovic et Mathilde, venaient souvent chez -nous avec leur père, ou bien avec quelqu'un des domestiques. Ludovic -était de l'âge de notre Charles; la petite avait trois ans de moins. Or, -je fus étonné d'entendre un jour la cuisinière, et un autre jour le -cocher employer vis-à-vis ces gamins les termes «Monsieur» et -«Mademoiselle». Je m'informai auprès du cocher qui m'assura ne pouvoir -se dispenser de leur parler ainsi--ajoutant au surplus qu'il en allait -de même à l'égard de tous les petits bourgeois, fussent-ils encore au -berceau. Je racontai cela chez nous, disant qu'on devrait s'en souvenir -le cas échéant. Un bel éclat de rire accueillit la nouvelle: - ---A ces deux crapauds-là «Monsieur» et «Mademoiselle» c'est trop fort! -fit la servante. - -Ils étaient en effet rudement insupportables, le «Monsieur» et la -«Demoiselle». Accompagnant leur père, ils se tenaient à peu près -tranquilles; mais avec les domestiques ils faisaient déjà le diable à -quatre, et ce fut bien autre chose lorsqu'ils eurent pris l'habitude de -venir seuls. A la maison ils furetaient partout, dérangeaient tout, -décrochaient avec des bâtons les paniers pendus aux solives, montaient -avec leurs souliers boueux sur les bancs, même sur la table cirée. -Dehors, ils effarouchaient la volaille, séparaient les poussins de leur -mère, poursuivaient les canards jusqu'à les exténuer. Ils ouvrirent une -fois les cabanes à lapins, dont cinq ou six pensionnaires prirent la -clef des champs. Une autre fois, ils firent s'éparpiller les moutons -qu'on eut mille peines à rassembler. Au jardin, ils couraient au travers -des carrés, sur les semis frais et les légumes binés; ils secouaient des -prunes encore vertes, des poires inutilisables. La fillette en -particulier paraissait d'autant plus heureuse qu'elle nous voyait plus -consternés de ses frasques. Je risquais parfois une timide observation: - ---Mais voyons, Mam'selle Mathilde, vous faites du mal; ce n'est pas -gentil... - -Elle souriait malicieusement: - ---Ça m'amuse, moi, là... - -Et continuait de plus belle. - -Tout de suite ils voulurent prendre pour camarade de jeux notre petit -Charles. - -Mais le pauvre gamin faisait peu de cas de cet honneur. Jouer avec des -camarades auxquels il fallait dire «Monsieur» et «Mademoiselle» lui -semblait une corvée bien plus qu'un plaisir. - -N'eussent-ils pas voulu, d'ailleurs, le traiter en esclave au gré de -leur fantaisie? - -Ils l'emmenèrent un jour dans le parc du château où M. Lavallée venait -de faire édifier une balançoire à leur intention. Il dut les pousser -l'un après l'autre, plus ou moins vite selon leur caprice, et aussi -longtemps qu'ils en eurent le désir. Puis ils le firent asseoir à son -tour sur la planchette et le poussèrent tout de travers et violemment, -riant bien fort de son effroi. Il leur criait de cesser d'une voix -suppliante;--mais eux de pousser plus vite encore et plus mal. Quand il -put descendre, chancelant et tremblant,--un peu _virou_, comme on -dit,--il fut obligé de s'asseoir sur le gazon pour ne pas tomber. - ---Ah! ce qu'il est poltron tout de même! firent les petits bourgeois, -enchantés. - -Ils croquaient des bonbons. Ludovic, qui avait bon coeur parfois, en -offrit à Charles: - ---Prends donc, ça te remettra... - -Mais sa soeur intervint: - ---Maman a défendu qu'on lui en donne... Tu sais bien qu'il n'est pas un -petit garçon comme toi; lui et ses parents sont les «instruments» dont -nous nous servons. - -Il me passa par tout l'être un malaise, un frémissement de colère et de -révolte, quand mon pauvre gas me rapporta ces paroles. Non pas à l'égard -de la méchante fillette, mais contre sa mère qui lui inculquait ainsi le -mépris des travailleurs. Je me pris à détester ferme cette grande molle -aux allures langoureuses et au regard hautain qui passait ses journées, -au dire des domestiques, à demi couchée sur un canapé, en longues -flâneries coupées de petites séances de piano. - ---Les «instruments» te valent bien, poupée! pensais-je; sans eux tu -crèverais de misère avec toute ta fortune,--car de quelle besogne utile -es-tu capable? - -Une autre fois, les enfants s'amusaient à l'équipage,--Charles, faisant -naturellement le cheval, attaché par le haut des bras avec de longues -ficelles dénommées guides dont Ludovic tenait les bouts par derrière, -cependant que Mathilde, avec conviction, claquait un petit fouet. - ---Hue! Hue donc! - -Le cheval faisait le rond comme dans un manège autour du conducteur qui -ne bougeait guère. Vint un moment où, fatigué, il ne voulut plus -trotter. - ---Hue! Hue donc! Veux-tu courir!... - -Et Mathilde, comme il ne mettait nulle hâte à obéir, le cingla d'un coup -de fouet qui lui zébra la figure. Charles se mit à pleurer -silencieusement, pour ne pas faire d'éclat à cause de la proximité du -château. Ludovic s'approcha, remué de ses larmes: - ---Elle t'a fait mal? - ---Oui, Monsieur Ludovic. - ---Ce n'est rien: il faut tamponner ça avec de l'eau fraîche. - -Il l'entraîna jusqu'à la cuisine où la bonne, avec une serviette -mouillée, mit de la fraîcheur sur le sillage rouge et brûlant de sa -joue. - -La petite regardait, sans pitié: - ---C'est bien fait! il ne voulait pas courir, le cheval. - -Il se trouva que Mme Lavallée vint à ce moment donner des ordres pour le -dîner; elle se fit mettre au courant, puis trancha: - ---Mathilde, c'est très mal! Ludovic, il ne faut pas permettre à ta soeur -d'agir ainsi. - -Et, s'adressant ensuite à Charles: - ---Vois-tu, mon garçon, Mathilde est vive; quand tu joues avec elle, il -ne faut pas la contrarier. - -Elle lui fit donner par la cuisinière un biscuit avec un peu de vin, -puis les renvoya tous les trois: - ---Allons, retournez jouer; et tâchez de ne plus vous battre! - - * * * * * - -A la suite de cette aventure, Charles évita le plus possible ses deux -tyrans. Il s'en venait avec moi dans les champs; il se cachait pour leur -échapper. Un jour, gardant les vaches dans un pré humide, il s'était -amusé à faire une _grelottière_. C'est une sorte de petit panier ovale -qu'on tresse avec des joncs et dans lequel on glisse de menus cailloux -avant de le boucher tout à fait--qui, remués, font ensuite un vague -bruit de grelots. Le frère et la soeur étant allés relancer mon gamin -jusque là-bas, Mathilde eut envie de ce jouet rustique que Charles -refusa de lui donner,--car il lui en voulait toujours du coup de fouet. -Et comme elle insistait, cherchant à le lui enlever, il la repoussa très -en colère: - ---Tu m'embêtes, à la fin, tu ne l'auras pas... Et je ne veux plus te -dire «Mademoiselle». Tu n'es qu'une _ch'tite méchante gatte_! - -Alors elle se mit à geindre: - ---Je le dirai à maman, oui! oui! oui!... Je lui dirai que tu m'as -frappée, que tu m'as injuriée, vilain paysan... Et vous quitterez la -ferme, tes parents et toi. - -Elle partit en bougonnant, furieuse de l'offense. - -Ludovic, au bord d'une mare voisine, s'occupait à lancer des pierres sur -les grenouilles qu'il apercevait hors de l'eau. Après que sa soeur se -fut éloignée, il revint auprès de Charles: - ---Tu sais qu'elle est capable, en effet, de le dire à maman; tu as eu -tort! - ---Ça m'est égal! Je ne peux plus la supporter. Je ne veux plus que vous -veniez me trouver ni l'un ni l'autre; vous me prenez pour votre chien! - -Là-dessus il rassembla les vaches et revint à la maison, le laissant à -ses grenouilles. - -M. Lavallée, le soir, nous parla sans acrimonie de l'incident,--Mathilde -n'ayant pas manqué de tout rapporter, selon sa promesse: - ---Décidément, nos enfants ne s'entendent pas... J'ai interdit aux miens -de venir trouver Charles et je veillerai à ce qu'ils tiennent compte de -mes ordres. - -Au bout d'une semaine, il en fut comme auparavant et les mêmes ennuis -s'ensuivirent... - -Le départ des maîtres pour Paris ne tarda plus guère, heureusement. - -J'ai su plus tard par le jardinier, qui le tenait de la cuisinière, que -Mme Lavallée avait été très mécontente de l'affront fait à sa fille. -Pour un peu, elle eût exigé notre départ que la bonne petite demandait à -hauts cris. Mais le mari avait refusé de prendre au tragique cette -querelle d'enfants. - - * * * * * - -L'année d'après, Charles, touchant à ses treize ans, commençait à -s'occuper régulièrement; ce me fut un prétexte pour dire aux petits -bourgeois qu'il n'avait plus le temps de jouer avec eux, et je pus -éviter le recommencement de la camaraderie tyrannique dont ils auraient -continué à l'honorer sans aucun doute. - - - - -XXXV - - -Ma mère, vieillie et malheureuse, habitait toujours au bourg de -Saint-Menoux la même bicoque et, bien que toute courbée par l'âge, elle -continuait à faire des journées autant que le lui permettaient ses -rhumatismes. Mais depuis plusieurs années il lui devenait difficile, à -la mauvaise saison, de quitter le coin du feu. - -Aux environs de Noël, quand nous avions tué le cochon, je lui portais -toujours un panier de lard frais avec un peu de boudin. - -Lors de ma visite habituelle, à la fin de l'année 65, je la trouvai -alitée, la figure souffrante et changée. Son rhumatisme l'immobilisait -depuis des semaines et personne ne s'occupait d'elle en dehors d'une -autre vieille journalière, sa voisine, qui lui apportait ses provisions -et lui aidait à faire son lit. - ---Je vais pourtant finir là toute seule... On me trouvera morte un beau -matin! - -Alors elle se mit à déblatérer contre mes frères et leurs femmes, puis -contre moi-même. Toute la rancune amoncelée en ce vieux coeur aigri -s'épancha en paroles amères. Il ne lui restait plus rien des petites -ressources qu'elle avait apportées en quittant la communauté; elle -prétendait avoir été grugée par mes frères, à ce moment. Soupçon né sans -doute d'une suggestion de commère malveillante, grandi au cours de ses -longues réflexions solitaires, mué en certitude... Elle répétait à -satiété ces mots vengeurs: - ---Les garnements! la saleté! - -(La «saleté» c'était ma belle-soeur Claudine.) - -Ses longues mains sèches sorties des couvertures faisaient des gestes de -menace, et, parfois, elle se soulevait toute en une furieuse exaltation; -cette attitude, sa physionomie plus que jamais sombre et dure, l'envol -des mèches grises échappées du serre-tête noir lui donnaient un air de -sorcière lançant l'anathème. - -Je m'efforçai de la ramener à un plus juste sentiment des choses et -j'entrepris d'allumer du feu, car il faisait très froid. - ---Ne fais pas tant brûler de bois; tu vois qu'il ne m'en reste plus -guère! me dit-elle alors. - -Chétive provision, en effet,--constituée de quelques morceaux épars au -coin de la cheminée, de deux ou trois brouettées de grosses bûches non -fendues entre l'armoire et le lit. Elle reprit: - ---Je l'ai tellement ménagé que j'ai laissé geler mes pommes de terre. -D'ailleurs, la maison est glaciale; il vient du vent par la trappe du -grenier. - -Les pommes de terre, en tas sous la maie, débordaient au travers de la -pièce. Celles de dessus étaient dures comme des cailloux, mais les -autres n'avaient pas de mal, et je le dis à ma mère. - -Quand il y eut du feu, je lui aidai à se lever, à mettre la soupe en -train; puis je fendis le reste des grosses bûches et me procurai dans un -domaine voisin deux bottes de paille pour empêcher le froid de venir par -la trappe. - -En mangeant, la pauvre femme se montra d'un peu meilleure humeur; elle -me parla de la Catherine, sa préférée, qui lui envoyait chaque année, à -l'époque de la Saint-Martin, l'argent de son loyer; qui lui avait -apporté lors de son voyage au pays toute une provision de bonnes choses: -du sucre, du café, du chocolat, même une bouteille de liqueur. - ---Si je pouvais lui faire savoir comme je suis, gémit-elle, bien sûr -elle m'enverrait un colis de friandises. - -Incontinent, je fis écrire par le maître d'école une lettre à la -Catherine. Je commandai ensuite à un marchand une voiture de bois payée -d'avance. Enfin, donnant une pièce à la vieille voisine, et sous -promesse de dédommagement régulier, je la chargeai de veiller sur ma -mère de façon suivie. - -A la réflexion, tout cela m'apparut encore insuffisant et je voulus voir -mes frères. - -Ils s'étaient quittés depuis déjà longtemps. Mon parrain, qui habitait -Autry, vivotait péniblement, ayant eu des malheurs: pertes d'animaux, -maladies longues de deux de ses enfants. Le cadet Louis, à Montilly, -gagnait de l'argent; la Claudine s'en montrait fière et un peu -arrogante. - -J'allai donc le lendemain les relancer l'un après l'autre et leur -exposer ce que je croyais être notre commun devoir au sujet de notre -mère. Le cadet prit l'engagement de payer son pain. Mon parrain promit -de l'entretenir de légumes et d'envoyer sa plus jeune fille pour avoir -soin d'elle quand son rhumatisme la tiendrait alitée. - - * * * * * - -Je rentrai à la Creuserie le troisième jour--content de moi. Grâce à mon -initiative la brave femme ne manqua pas du nécessaire au cours des trois -années qui lui restaient à vivre. Et j'eus, de ce fait, la conscience -plus tranquille... - - - - -XXXVI - - -Nos enfants devenaient forts. Jean, l'aîné, avait du goût et du courage -au travail; il labourait bien et commençait à me suppléer pour les -pansages. Assez dépensier, par exemple! Rentrant souvent tard le -dimanche de Bourbon ou de Franchesse,--après avoir fait un bon repas -d'auberge. Ah! les rares pièces de quarante sous que me donnait mon père -dans ma jeunesse ne l'auraient pas mené loin, lui, et il n'envisageait -guère l'idée de s'en contenter! Différence de temps; les affaires -allaient mieux; les gages des domestiques avaient doublé, triplé; -l'argent circulait davantage. On s'habillait avec plus de recherche. -Mais était-ce raisonnable de délaisser les simples amusements -d'autrefois: vijons, veillées, jeux avec des gages? L'auberge en venait -à être le cadre obligé de tous les plaisirs. - -Notre Jean, passionné pour le billard, dansait peu et restait timide -avec les filles. Nous avions à ce moment une servante déjà vieillotte et -point jolie,--figure hommasse, large bouche et dents cariées,--qui -s'appelait Amélie, nous disions «la Mélie». J'avais cru m'apercevoir que -cette Mélie, en dépit de son âge et de son physique désagréable, faisait -au garçon des yeux en coulisse, des yeux d'amoureuse. Cependant je ne le -croyais pas assez bête pour répondre à ces avances. - -Un soir d'hiver, au cours de la veillée, ils allèrent ensemble préparer -la pâtée des cochons dans le hangar-buanderie adossé au pignon de la -grange. Après un moment, je voulus savoir s'ils ne profitaient pas de ce -tête-à-tête pour faire quelque bêtise. Étant sorti sans faire crier la -porte, je traversai la cour et m'avançai tout doucement au long de la -grange jusqu'auprès du mur de branchage qui clôturait la cabane. La -lanterne éclairait faiblement l'intérieur, tout plein de la buée chaude -qui se dégageait des pommes de terre. Quand elles furent écrasées, je -pus voir cependant mon imbécile de gas s'approcher de la servante, et -frotter son museau contre le sien. Ça ne dura qu'un instant: ils se -lâchèrent pour continuer la séance. Il alla quérir de l'eau à la mare -pendant qu'elle versait sur l'amas pâteux des pommes de terre une grande -vanette ou _paillasse_ de son et de farine; elle se mit ensuite à -démêler le tout avec l'eau qu'il apporta. Ceci terminé ils -s'étreignirent à nouveau, se suçotèrent les lèvres encore un peu... Ça -n'alla pas plus loin. - -Quand je les vis décrocher la lanterne je m'esquivai rapidement, de -façon à être rentré avant eux. - -Le lendemain, au lever, je ne pus me tenir d'attraper le Jean dans la -grange et de lui passer une morale en règle. - ---Une vieille comme ça, et laide comme elle est, tu devrais avoir -honte!... Ailleurs, fais ce que tu voudras, mais à la maison, tiens-toi -tranquille! - -Un peu plus tard, en donnant aux cochons, je menaçai la Mélie, toute -confuse, de la ficher à la porte sans explication, si jamais je -m'apercevais d'autre chose. - -La leçon dut être profitable, car je ne les vis plus recommencer leurs -micmacs. - - * * * * * - -Charles, au physique, me ressemblait, mais il tenait plutôt de sa mère -comme caractère. Un peu en dessous, comme on dit, ayant toujours l'air -d'avoir à se plaindre de son sort, de nous vouloir du mal à tous... A -l'aller et au retour du travail, il demeurait en arrière sous un -prétexte quelconque pour ne pas se mêler au groupe commun. De même le -dimanche, pour partir à la messe. Et quand il nous arrivait, l'hiver, -d'aller passer la veillée à Baluftière, à Praulière ou au Plat-Mizot, -lui restait le plus souvent à la maison, quitte à s'absenter seul le -lendemain. Il semblait heureux d'agir au rebours des autres. Et pas -obligeant pour deux sous! N'étant pas bouvier, il ne voulait en aucune -circonstance s'occuper du pansage. On le voyait souventes fois -disparaître juste à l'heure de donner aux bêtes, malgré qu'il sût bien -son frère parti et que j'étais seul pour tout faire. Cependant le -«mâtin», si mal plaisant chez nous, se montrait volontiers causeur -aimable avec les voisins. - -Peut-être ses embêtements d'enfance avec les petits bourgeois -avaient-ils contribué à lui aigrir le caractère? Peut-être aussi -éprouvait-il un semblant de jalousie de la manière de suprématie -qu'assurait au Jean son rôle de bouvier? Car rien ne l'autorisait à nous -taxer d'injustice. Dès qu'il eut seize ans, je lui remis autant d'argent -qu'à l'aîné pour ses menus plaisirs. Et Victoire leur achetait toujours -en même temps des effets pareils. - - * * * * * - -Clémentine, la cadette, se montrait d'autant plus aimable que l'on était -plus disposé à satisfaire ses caprices. Comme toutes les jeunes filles, -elle avait la manie de vouloir aller belle. Aucune idée à cette époque -du luxe d'à présent bien entendu, mais on s'éloignait déjà beaucoup de -la simplicité de ma jeunesse. C'était le règne des bonnets à dentelle -assez coûteux d'achat et d'entretien. Et les robes commençaient à se -compliquer. Voilà-t-il pas que les couturières de Bourbon, qui se -tenaient au courant des modes, imaginèrent de faire adopter à leurs -clientes les robes à crinoline qui vous les faisaient grosses comme des -tonneaux! - -Les filles de la ville en furent bientôt toutes munies, et celles de la -campagne de suivre le mouvement! Clémentine insistait pour en avoir une; -mais j'opposai comme sa mère un _veto_ énergique. - ---Ah, non par exemple! Je ne veux pas te voir habillée comme une -comédienne[6]! En voilà une idée de se rentrer dans un cercle! - - [6] Se dit communément dans le sens de bohémienne. - -En vain tentais-je de ridiculiser cette crinoline qui lui tenait au -coeur: cent fois elle en reparla et, devant la persistance de notre -refus, elle fit la moue pendant plusieurs semaines. - -Nous lui permettions de fréquenter quelque peu les bals de la journée, -mais non de traîner la nuit aux fêtes,--même en compagnie de ses frères -ou de la servante. Victoire ayant eu la faiblesse cependant de -l'accompagner deux ou trois fois, le soir, la petite s'autorisait de ces -précédents:--lorsqu'il y avait quelque bal en perspective c'était, -quinze jours à l'avance, le même refrain: - ---Dis, maman, nous irons... Je t'en prie, ma petite mère! - ---Tu m'embêtes, va! Nous verrons quand ce sera le jour. - -Le jour venu, neuf fois sur dix la maman n'était pas disposée--et -l'enfant, frémissante et colère, refoulait ses larmes à grand'peine. Le -lendemain, d'une humeur impossible, elle faisait sa besogne en -rechignant, sans souffler mot. J'ai souvenance d'une fournée de pain -gâchée à la suite d'une veillée dansante au Plat-Mizot où sa mère -n'avait pu la conduire en raison d'une crise de névralgie. Elle se -défendit de l'avoir fait exprès, mais la nervosité bougonne y fut -certainement pour quelque chose. - -Assez souvent, d'ailleurs, nous avions le contraste d'une Clémentine -laborieuse, aimante et douce. Ayant fait un temps d'apprentissage chez -une couturière de Franchesse, elle était habile de ses mains, -confectionnait et repassait nos chemises et nos blouses. Avec cela, -empressée à boucler nos cravates quand nous allions en route, à nous -panser, à nous envelopper les doigts quand nous nous faisions des -écorchures ou des coupures,--et quand, à la taille des bouchures nous -prenions des épines, à nous les enlever avec une épingle. Quelqu'un -venait-il à tousser, elle était toujours la première à faire de la -tisane, une infusion de tilleul, de guimauve ou de feuilles de ronce. -Elle en usait fréquemment pour son compte aussi, n'étant pas d'un -tempérament robuste. Quand il nous fallait l'amener dans les champs, -l'été, bien qu'on s'efforçât à lui éviter les postes trop durs, elle -devenait maigre que c'en était pitié. - -A cause de sa faiblesse et de ses petites attentions des bons jours nous -lui pardonnions tout. - - - - -XXXVII - - -Vint 70, la grande guerre, encore une de ces années qu'on n'oublie -pas... - -La moisson s'était faite de bonne heure; nous étions en train de rentrer -nos dernières gerbes quand, vers dix heures du matin, le 20 juillet, M. -Lavallée vint nous annoncer que le gouvernement de Badinguet avait -déclaré la guerre à la Prusse. Et il me prit à part pour me dire que -notre aîné serait appelé sans doute avant peu. - -Vrai, cette confidence me glaça! Le garçon, qui venait de finir ses -vingt-trois ans, était en promesse avec la fille de Mathonat, de -Praulière; on devait faire les «demandes» le premier dimanche d'août et -la noce en septembre. Aurait-on le toupet de nous l'arracher, malgré -l'argent que j'avais déboursé pour le sauver du service? - -Hélas! je sus bientôt à quoi m'en tenir... Cinq ou six jours plus tard -il recevait sa convocation et, le 30 juillet, il dut se mettre en route. - -J'ai toujours présents à la mémoire les épisodes de cette matinée, dont -le souvenir compte au nombre des plus douloureux de ma vie. Je nous -revois silencieux autour de la table, le Jean tout prêt pour le départ. -De sa visite à Praulière pour les adieux à sa promise, il était revenu -tout pâle et les yeux rouges. Pas de larmes pourtant: il essayait même -de manger, mais chaque bouchée paraissait lui déchirer la gorge. Et -personne ne montrait d'appétit. Sur la maie, Victoire et Clémentine -préparaient le petit ballot du conscrit, quelques effets, quelques -victuailles. On entendait à chaque instant leurs soupirs profonds... - ---Je te mets trois paires de bas, dit ma femme d'une voix étrange. Mais -pourras-tu les entrer dans tes souliers de soldat? - ---Oh! ils sont grands, les souliers qu'on donne, répondit-il avec -effort. - -Je regardais machinalement la salière de bois couleur jus de tabac -accrochée au mur à proximité de la cheminée; des mouches circulaient sur -le couvercle. Le Jean tapotait du manche de son couteau le bord d'un -plat de grès contenant une omelette aux pommes de terre. Des souris -s'agitant sur la poutre firent choir du grain à demi moulu dont -l'omelette fut saupoudrée. Un chat miaula, quémandeur auquel le -domestique jeta à même le sol une cuillerée de soupe. De la cour le -coq,--un beau sultan couleur feu,--vola sur _l'entrousse_[7] fermée et, -caquetant et gloussant, fit mine de vouloir descendre à l'intérieur pour -ramasser les miettes. Clémentine le chassa plutôt brutalement. Victoire -reprit, de la même voix rauque et saccadée: - - [7] Petite barrière à claires-voies qui bouche jusqu'à mi-hauteur - l'embrasure des portes. - ---Je te mets un morceau de jambon, deux oeufs durs, quatre fromages de -chèvre... Pas de pain, tu en achèteras en route. - -De la tête il fit signe que oui; un grand silence pénible s'affirma... - -Quand le paquet fut noué définitivement, Clémentine et sa mère -s'accoudèrent sur la maie, la tête dans les mains, sans plus se retenir -de sangloter très fort. Nous restions à table, nous, les quatre hommes, -tristes et embarrassés, en face des aliments presque intacts que -personne ne touchait plus. Cela devint si pesant que je préférai -brusquer les choses. Le Jean devait se trouver à Bourbon avec cinq ou -six autres partants qu'il connaissait. Et malgré que rien ne pressât, le -rendez-vous étant pour midi, je crus bon de lui dire: - ---Allons, va, mon garçon, il faut t'en aller; tu ferais attendre tes -compagnons... - ---En effet, l'heure approche! - -Il se leva et tout le monde en fit autant. La servante rentrait de -garder les moutons,--une petite de quinze ans que nous avions prise au -lieu et place de la Mélie; il l'embrassa. - ---Au revoir, Francine. - -Il embrassa de même en disant «au revoir» le domestique et son frère -Charles. Et ses yeux se gonflaient; et ses cils s'humectaient. - ---Au revoir, petite soeur! - ---Pas déjà! Je vais t'accompagner un bout de chemin... - -Les deux femmes s'accrochèrent à ses bras. Je marchais par derrière avec -le paquet. Un vent d'ouest assez fort soufflait, faisant se replier la -feuillée des chênes, se tordre dans le haut les grands peupliers; il -avait plu les jours précédents et, bien que le soleil se montrât, ce -n'était pas encore le vrai beau temps. A Baluftière et plus loin, aux -abords de deux ou trois autres fermes, des lessives séchaient, tachant -de blanc les haies vertes que l'éloignement rendait sombres. On voyait -dans les champs des bovins en train de paître; un merle siffla; une -caille fit entendre quatre fois de suite son invite à la sagesse -créancière: «_Paie tes dettes_!» - -Après que nous eûmes fait une centaine de mètres sur la route et comme -nous arrivions à un tournant: - ---Allons, il nous faut le laisser aller! ordonnai-je d'un ton bref. - -On s'arrêta--et les femmes, à tour de rôle, d'étreindre le partant avec -des larmes, avec des cris. - ---Oh! mon garçon, mon pauvre garçon, ils vont donc t'emmener, les -scélérats! Je ne te reverrai plus, plus jamais... - ---Jean, mon bon frère, tu nous donneras de tes nouvelles. Ah! pourquoi -faut-il que nous ne sachions pas écrire! Surtout ne te fais pas tuer, -dis, mon Jean!... - -Lui, amolli tout à fait, pleurait à chaudes larmes aussi; et j'étais -prêt d'en faire autant. Repoussant Victoire et Clémentine j'embrassai le -conscrit à mon tour. - ---Allons, mon gas, il te faut nous quitter! Espérons que ça ne sera pas -pour longtemps... - -Et je lui remis le petit ballot. Alors, brusquement, après un dernier -adieu de la main, il partit à grands pas sans retourner la tête. -Cependant que j'entraînais les femmes qui avaient des velléités de le -vouloir suivre. - ---Pauvre petit, je ne le verrai plus! je ne le verrai plus! répétait -Victoire obstinée. - -Elle fut trois jours sans presque rien manger; je craignais de la voir -tomber malade. Pourtant, peu à peu, dans le train ordinaire des choses, -son grand chagrin se mua en tristesse latente. Et Clémentine bientôt se -reprit à sourire. - - * * * * * - -On se remit donc au travail comme si de rien n'était: on leva les -avoines; les machines à battre sifflèrent et grincèrent; on commença les -fumures, les labours. Il y eut pourtant un renouveau de chagrin au sujet -de Jean lorsqu'il nous apprit qu'on l'envoyait en Algérie, «de l'autre -côté du grand ruisseau». Plus que jamais sa mère le crut perdu. Mais une -autre lettre nous rassura un peu, dans laquelle il disait avoir fait une -bonne traversée, et que ses camarades étaient tous des gens de par ici. - -M. Lavallée, reparti pour Paris avec sa famille, avait, disait-on, -repris son costume d'officier pour aller se battre. - - * * * * * - -Des événements de la guerre on ne savait pas grand'chose, sinon que -c'était loin d'aller bien pour la France. - -Roubaud, le garde-régisseur, recevait un journal, et nous allions -souvent le trouver pour avoir des nouvelles,--nous et beaucoup d'autres, -de tout un lointain voisinage. - -Dans les premiers jours de septembre, le journal annonça que Napoléon -étant prisonnier, à la suite d'une grande bataille perdue, on avait -proclamé la République à Paris. Les jours suivants l'affaire eut son -contre-coup dans nos petits pays. A Franchesse, le maire était remplacé -par Henri Clostre, le marchand de nouveautés, un «rouge». A Bourbon, le -docteur Fauconnet ceignait cette écharpe convoitée depuis si -longtemps... - -Cependant les Prussiens s'avançaient sur Paris. Et l'on parlait d'une -levée parmi les jeunes gens de dix-huit à vingt ans,--ce qui me touchait -beaucoup, Charles et le domestique se trouvant en passe d'être appelés. - -De fait, cela prit corps rapidement. Nos deux jeunes, convoqués peu -après pour la visite, partirent dans les premiers jours d'octobre. - -Je demeurais seul avec les femmes! Tout seul dans une ferme de soixante -hectares--jusqu'au jour où je pus raccrocher le vieux Forichon, que -j'engageai ensuite de semaine en semaine jusqu'à la fin. Si bien qu'avec -l'aide de Clémentine et de Francine, souvent avec nous dans les champs, -je pus tout de même faire mes emblavures. - -Les métayers des autres fermes étaient tous dans le même cas ou à peu -près. Partout l'on voyait les femmes s'employer, s'exténuer à des -travaux d'hommes. - - * * * * * - -A la guerre, les choses allaient de mal en pis. On disait les grands -chefs vendus aux Prussiens et que l'un d'eux, nommé Bazaine, leur avait -livré une armée entière. - -Ils s'avançaient toujours, les Prussiens; ils assiégeaient Paris; ils se -répandaient dans les départements. Le journal de Roubaud les annonça -successivement en Bourgogne, en Nivernais, en Berri. Et sur leur passage -se multipliaient violences, incendies et pillages... Des bruits -alarmants faisaient croire à leur présence toute proche:--on les annonça -successivement à Moulins, à Souvigny, au Veurdre. Fausses nouvelles qui -contribuaient à grossir l'inquiétude anxieuse de tous... - -Des idées folles germaient dans les cervelles; les gens portaient dans -les fossés, les ravins, les chênes creux, leurs objets précieux; un -vieil avare dissimula son argent sous des tas de fumier, dans un de ses -champs; un autre proposait de conduire en Auvergne, pour les cacher sous -un pont, toutes les jeunes filles du pays! - - * * * * * - -Dans certaines communes, on organisait des gardes nationales pour tenter -d'opposer une résistance aux envahisseurs. C'est ainsi qu'à Bourbon le -docteur Fauconnet réunit un stock d'anciens fusils et convoqua deux fois -chaque semaine, pour faire l'exercice, tous les hommes valides de -dix-huit à soixante ans. Un vieux rat de cave, ancien sergent d'active, -eut le commandement de la milice avec le titre de capitaine; deux -ex-caporaux devinrent lieutenants; les anciens soldats furent chefs de -section ou d'escouade. - -Aux premières séances, il y eut bien une centaine de présents; on leur -apprit à marcher au pas et en ligne, à porter le fusil et à s'en servir. -A l'issue de l'exercice, la petite troupe traversait la ville en bon -ordre, entraînée par le garde champêtre tambourineur et le clairon des -pompiers, et encadrée par une bande de gamins enthousiastes. Le docteur -exultait; il offrit plusieurs fois du vin,--un litre pour trois,--et du -pain blanc. Mais n'eut-il pas l'idée saugrenue de faire installer à la -mairie une garde permanente de dix hommes? Le sergent Colardon, -menuisier, chef de poste, s'esquiva le premier au bout de trois heures -parce qu'on le vint chercher pour faire un cercueil. - ---Travail urgent! expliqua-t-il avec raison. - -Les autres ne tardèrent pas à faire de même, abandonnant la mairie. Le -docteur, blessé dans son amour-propre, demande au vieux capitaine de -punir les coupables avec sévérité; mais le bonhomme lui rit au nez, -avouant son impuissance, et le poste permanent ne fut pas renouvelé. - -A l'exercice les répondants se faisaient d'ailleurs de plus en plus -rares. De cinquante encore à la quatrième séance ils dégringolèrent à -huit la fois suivante. Au sixième rassemblement M. Fauconnet trouva le -capitaine tout seul... - -Telle fut l'histoire de la garde nationale de Bourbon--dont on s'amusa -longtemps par la suite. - - * * * * * - -A la terreur que causait la perspective de l'arrivée des Prussiens, -vinrent s'ajouter des fléaux malheureusement très réels. D'abord un -froid précoce, qui s'affirma de plus en plus rude. Puis survint une -épidémie de petite vérole qui fit bien des victimes. Chez nos voisins de -Praulière, le mal sévit si violemment, qu'il causa la mort de Louise, la -fiancée de notre Jean. Sa jeune soeur, défigurée, pleura sa beauté -perdue, regrettant de n'être pas morte aussi. - -Dans le moment que les Mathonat étaient atteints, au point qu'il n'y -avait quasi personne en état de soigner les autres, Victoire et -Clémentine parlèrent d'aller leur faire visite et d'offrir leur -concours. Or, cette maladie passant pour très contagieuse, je ne tenais -pas du tout à les laisser partir... Un peu enrhumé je me prétendis -malade pour mon compte, faisant le _quetou_[8], ne mangeant pas, -simulant la fièvre. Je forçais la note hypocritement... Elles -s'apitoyèrent sur moi, ne se rendirent à Praulière qu'après la mort de -Louise, quand la maladie fut en décroissance. Et nous eûmes la chance de -rester indemnes. - - [8] Faire le _quetou_: être maussade et triste. - - * * * * * - -Comme pour donner un sens de punition divine à tous ces maux, le ciel -souvent se tavelait de rouge, ou bien, sur un côté de l'horizon, -s'empourprait en entier, au point qu'on l'eût dit voilé d'un suaire de -sang. Phénomènes atmosphériques auxquels on n'aurait nullement pris -garde en temps ordinaire,--mais qui en ces jours de deuil, de désastre -et de misère, achevaient de semer le trouble. Ce ciel rouge annonçait de -meurtrières batailles; le sang des morts et des blessés le teignait -ainsi... La terreur allait croissant; on parlait de la fin du monde -comme d'une chose très probable. - -D'ailleurs, chaque dimanche, au prône, le curé avivait ces pensées de -vengeance divine et d'horribles calamités; il se félicitait cet homme de -voir à ses paroissiennes des visages angoissés--et de ce qu'elles -avaient abandonné leurs trop belles toilettes des dernières années. - ---Votre orgueil a baissé! criait-il d'un air farouche, mais il baissera -encore plus; votre humiliation deviendra pire!... - -Et devant l'imminence de fléaux accrus tout le monde courbait la tête, -tristement. - - * * * * * - -De loin en loin nous arrivait quelque lettre de Jean ou de Charles. -L'aîné, sous le soleil d'Afrique, continuait à s'en tirer sans trop de -misères. Mais Charles, à l'armée de la Loire avec Bourbaki, souffrait -beaucoup du froid et souvent de la faim. Il se disait mal vêtu et, pour -faire des étapes bien longues dans la neige, chaussé de souliers à -semelles de carton. Dans la Côte-d'Or, ayant participé à un combat, il -faillit être prisonnier. Puis il échoua dans les montagnes du Jura où -l'hiver était encore plus rigoureux que chez nous. - -Quand le facteur apportait une lettre, Victoire et Clémentine couraient -vite chez Roubaud pour la faire lire. Mais lui, peu habile à l'écriture -manuscrite, avait souvent bien de la peine à la déchiffrer,--d'autant -plus que c'était généralement sur une feuille de papier froissée et -maculée qu'un camarade obligeant avait griffonné pour le Charles -quelques lignes au crayon... Chacune de ces lettres témoignait des -circonstances où elle avait été faite, et du degré d'instruction de son -auteur. Il y en eut une longue certain jour pleine de détails si -navrants que nous pleurâmes tous. Plusieurs, oeuvres de mauvais -fumistes, contenaient des plaisanteries grossières, jusqu'à des -insultes. - -Roubaud ne tenait pas à se charger des réponses, prétextant ses trop -nombreuses occupations, mais plutôt en raison de son manque d'habileté. -Clémentine s'en allait trouver, au bourg de Franchesse, la fille de -l'épicière qui savait écrire. Un jour de semaine--car, le dimanche, les -clients de l'épicerie venaient en grand nombre pour le même motif -harceler cette jeune fille. - -L'ignorance sembla dure pendant ces mois-là, parce qu'on en fut gêné -plus qu'à l'ordinaire. - -A ce pénible hiver succéda un printemps troublé. La guerre avec -l'Allemagne avait pris fin, mais on se battait entre Français: Paris en -révolte luttait contre l'armée. Pendant que la nature, magnifiquement, -s'épanouissait dans sa jeunesse annuelle, le sang coulait toujours! - -Paris vaincu, les révoltés massacrés ou emprisonnés par centaines, par -milliers, on nous rendit nos enfants. Tous revinrent, moins ceux des -dernières classes qu'on gardait pour leur temps de service,--et Charles -fut du nombre,--moins aussi, hélas! les morts trop nombreux et les -disparus dont on ne savait rien. - -Aucune nouvelle n'était parvenue depuis novembre d'un homme de -Saint-Plaisir que nous connaissions un peu, et le printemps ne le ramena -pas. Trois ou quatre ans plus tard, sa jeune veuve convolait à nouveau. -Mais voilà qu'on lui dit, après, que des soldats de 70 arrivaient -encore,--des prisonniers condamnés pour tentative d'évasion que l'on -renvoyait seulement à l'expiration de leur peine. Alors cette pauvre -femme vécut dans la terreur de voir revenir son premier époux. Il ne -reparut pas. Mais une légende se forma tout de même à son sujet. Des -gens prétendirent l'avoir rencontré à Bourbon--et qu'il s'était -déterminé à disparaître sans aller chez lui pour ne pas créer de -difficultés à celle qui, l'ayant cru mort, se trouvait nantie d'un -nouveau mari... - - - - -XXXVIII - - -Notre Jean rentra dans les premiers jours de juin, à temps pour les -foins. Il me parut que son séjour en Algérie l'avait rendu un peu -sans-souci. Dans la crainte qu'il en eût trop de peine, on s'était -abstenu de lui annoncer la mort de sa promise. Il accueillit cette -nouvelle, en arrivant, avec une belle indifférence: - ---Pauvre petite Louise, je ne m'attendais pas à ça! - -Il n'en perdit ni un repas ni une sortie. Et, moins d'un an après, pour -le carnaval de 1872, il épousa une fille de Couzon qui s'appelait -Rosalie. - -Deux mois plus tard, au temps de Pâques, ce fut le tour de Clémentine -qui s'unit à François Moulin, du Plat-Mizot, le sixième d'une famille de -neuf. - - * * * * * - -Belle-fille et gendre vinrent tous deux s'installer à la Creuserie, ce -qui nous permit de supprimer la servante et le domestique que nous -prenions d'habitude. Seulement, cela faisait trois ménages réunis, et -quand il y a trois ménages dans la même maison ça ne marche jamais -longtemps sans anicroche. - -Rosalie, petite blonde sans beauté, le cou dans les épaules, la figure -pointillée de taches de rousseur, était une intrépide, énergique et -courageuse, parlant beaucoup, travaillant de même. Clémentine, -naturellement moins robuste, eut tout de suite une grossesse pénible qui -la faisait langoureuse et sans appétit; elle se préparait quelques -petites douceurs, s'abstenait de laver. Et Rosalie de parler -ironiquement «des dames à qui ça fait mal de se mettre les mains dans -l'eau fraîche, et qui sont obligées de soigner avec des chatteries leur -petite santé.» - -Pour les fournées, alternativement, l'une s'occupait de la pâte et -l'autre du four. Mais voilà que le pain ayant été mal réussi un jour que -Rosalie avait pétri, elle dit que c'était par la faute de Clémentine qui -avait allumé le four trop tard. A la suivante fournée, notre fille à son -tour se plaignit de ce que sa belle-soeur avait chauffé sans mesure,--ce -qui faisait le pain trop «surpris», trop brun. D'un commun accord elles -décidèrent que la même ferait tout, de façon à éviter de mettre l'autre -en cause. Cette combinaison favorisait Rosalie, plus forte, malgré que -Clémentine s'évertuât à un travail consciencieux. - - * * * * * - -Nous venions de nous procurer, avec l'assentiment du maître, une -bourrique et une petite voiture. Au mois d'août, l'inimitié s'accrut de -ce fait entre les deux jeunes ménages. Clémentine avait parlé la -première de prendre l'attelage pour aller avec son mari à la fête -patronale d'Ygrande,--chez un oncle de Moulin. Mais voilà que le Jean et -sa femme voulurent aussi la bourrique et la voiture pour se rendre à -Augy, où habitait un frère de Rosalie, et où c'était le même jour la -fête. Là-dessus discussion entre les deux femmes, Rosalie disant à ma -fille qu'une malade, une «bonne à rien», n'avait pas besoin de se -promener. Moulin, survenant sur ces entrefaites, traita sa belle-soeur -de «sale bête!» Ça tournait à la vraie dispute et Victoire s'en -désolait. Mais je mis le holà, déclarant que Clémentine aurait -l'équipage puisqu'elle l'avait demandé la première. Furieuse de cette -décision, la bru me tourna les yeux plusieurs jours durant. - -Et les deux belles-soeurs dorénavant ne se parlèrent plus guère que pour -se ridiculiser l'une l'autre, se déchirer à qui mieux mieux... - - * * * * * - -D'autre part, Moulin se rendait peu sympathique, de par sa manie -d'émettre des avis sur toutes choses. N'allait-il pas jusqu'à me donner -des conseils pour le pansage des bestiaux, à moi qui passais pour un des -bons soigneurs du pays! je me contins le plus possible, mais Jean ne -tarda guère à lui laisser entendre qu'il nous ennuyait. Il en résulta -une de ces tensions, si fréquentes dans les communautés, qui rendent -pénible l'intimité quotidienne. - - - - -XXXIX - - -Victoire n'avait jamais pu prendre son parti de l'absence de Charles. Il -suffisait pour la chagriner d'un retard de nouvelles, de ruminations sur -sa vie,--des gardes nocturnes par les nuits froides aux marches pénibles -sous le soleil d'été,--d'un rêve même plus ou moins saugrenu qui lui -faisait craindre les pires catastrophes... - -La libération approchait pourtant. Mais des manoeuvres d'armée, -tardives, la firent reporter de la fin septembre au 20 octobre. La -nervosité de Victoire allait croissant à mesure que diminuait le nombre -des jours d'attente. Elle avait mis à l'engrais ses meilleurs poulets -dont elle voulait sacrifier un pour fêter le retour de l'enfant. Devant -la grange, une treille, par moi plantée au début de notre installation à -la Creuserie, était en plein rapport à cette époque et portait cette -année-là des raisins dorés superbes. Un jour, en les regardant, la -bourgeoise songea: - ---Tiens, lui qui les aimait tant... Si j'essayais de les conserver -jusqu'à son retour!... - -Et de nous dire au repas qui suivit: - ---Vous savez, je défends qu'on touche aux raisins de devant la grange; -ils sont sacrés, ceux-là: je les conserve pour mon Charles! - -Tout le monde promit de les respecter; seulement, Moulin fit observer -qu'avant l'arrivée du soldat les insectes les auraient sans doute -détruits en entier. Victoire put constater par elle-même que le gendre -parlait d'or. Parce qu'ils étaient mieux exposés, plus sucrés que les -autres, frelons et guêpes bourdonnaient alentour pendant toute la -journée, pompant le jus des plus belles graines. Des tiges restaient -presque nues, ne portant plus que les enveloppes flasques et desséchées, -et les seuls grains durs dédaignés. A ce jeu le pauvre militaire -risquait fort de ne pas goûter aux beaux raisins de la treille réservée. -L'amour maternel rend les femmes ingénieuses. La bourgeoise chercha dans -le tiroir aux chiffons, et, avec les morceaux d'une vieille toile assez -usée pour ne pas empêcher la pénétration de l'air, assez résistante pour -arrêter les rapaces, elle confectionna des sachets garnis d'une coulisse -vers le haut, intriguant fort Clémentine et Rosalie, qui n'étaient pas -dans la confidence... Quand une trentaine furent bâtis, elle adossa une -échelle au mur de la grange, grimpa jusqu'à hauteur des raisins et -enferma les trente plus beaux dans les sachets protecteurs. - - * * * * * - -Vers le milieu d'octobre, la petite Marthe Sivat, une couturière du -bourg, vint chercher des poulets pour la noce de sa soeur. - ---Tiens, c'est des raisins que vous avez là dedans? s'exclama-t-elle en -levant les yeux vers la treille. Vous avez joliment bien su les -conserver... Mais j'y songe: on m'a justement chargé d'en acheter pour -les desserts du soir; voulez-vous me les vendre, Madame Bertin? - ---Non, ma fille, non! Quand même on m'en offrirait bien plus qu'ils ne -valent je ne les vendrais pas;--je les conserve pour mon Charles. - ---Ah! il revient cette année, votre fils? Alors vous avez raison, il -faut les lui garder, nous trouverons bien autre chose comme dessert de -noce. - -Et, toute rieuse, sautillante et légère, la petite Marthe s'en alla. - - * * * * * - -Quelques jours après, nous eûmes la visite d'une pauvre femme dont le -mari était souffrant. - ---Il se plaint du ventre; il est fiévreux et sans appétit, nous -expliqua-t-elle. Je lui ai apporté hier un petit morceau de viande qu'il -n'a pas mangé; les oeufs lui répugnent; il a seulement envie de raisins. -Je vous en achèterais bien quelques-uns... - -Victoire, attendrie, lui en remit trois, disant qu'elle les lui donnait -pour son malade; mais elle ne se fit pas faute de répéter encore: - ---Ils ne sont pas à vendre, voyez-vous... Mon Charles va rentrer du -régiment; je les lui conserve. - - * * * * * - -Les Lavallée qui, au printemps, avaient marié Mlle Mathilde, étaient -demeurés à Paris jusqu'en août parce que M. Ludovic passait des examens. -Puis ils s'étaient rendus en Savoie, dans une station thermale dont les -eaux devaient avoir cette vertu singulière de maigrir la femme et -d'engraisser le mari. Puis ils avaient séjourné chez des amis,--si bien -qu'ils ne vinrent à la Buffère que vers la mi-octobre. - -La veille du jour où Charles devait rentrer, nous eûmes leur première -visite. Contre son habitude, Mme Lavallée accompagnait son mari. Ayant -épaissi en vieillissant, elle était devenue plus nonchalante encore; -elle marchait à tout petits pas, avec un continuel balancement de sa -grosse personne:--on eût dit l'une des vieilles tours de Bourbon en -balade. Lui restait toujours vif, fluet, le visage anguleux accusant une -grande mobilité d'expression--et sa redingote dansait sur son dos. - -Après les salamalecs obséquieux des premières minutes, j'emmenai M. -Lavallée visiter les étables où s'imposaient de menues réparations. -Cependant que la dame, qui n'avait pas voulu s'asseoir à la maison, se -promenait lentement dans la cour en compagnie de Victoire. Le hasard -voulut qu'elle aperçût la treille et les petits sacs blancs, au travers -desquels transparaissaient les belles grappes. - ---Quoi, Victoire, toujours des raisins! Savez-vous bien qu'ils -deviennent rares;--au château, nous n'en avons plus un seul... Ce sont -pourtant les fruits que je préfère... Mais pourquoi donc avez-vous pris -tant de précautions pour les garder jusqu'à présent? - -Alors ma femme, avec un sourire contraint: - ---Madame, c'était pour avoir le plaisir de vous les offrir! - ---Oh! merci bien! Quelle délicate attention! Il faudra me les apporter -dès ce soir. - -Et la pauvre de crier: - ---Rosalie, prenez vite l'échelle de la grange et le petit panier; vous -cueillerez ces raisins et vous les porterez à Madame. - - * * * * * - -Cependant, à la soupe du soir, notre bru revint sur l'incident: - ---Ce n'était pas la peine de si bien les conserver, les raisins; mon -beau-frère n'en profitera guère... - -Pour une fois, Moulin fit chorus: - ---C'est malheureux, on est encore aussi esclave que dans l'ancien temps! - -Je gardais le silence, trop pénétré moi-même de la justesse de ces -observations... Il me semblait entendre encore les réponses catégoriques -de la bourgeoise à la petite Marthe Sivat et à la pauvre femme dont le -mari était malade: - ---Non, non, je ne veux pas les vendre! Je les conserve pour mon Charles! - -Et il avait suffi d'un cri d'admiration de la dame pour qu'elle les lui -offrît, très humblement... - ---C'est bien vrai, pensais-je, que nous sommes encore esclaves. - -Victoire devait bien ressentir un peu de regret, un peu de remords de -son acte; mais elle éprouvait d'autre part une certaine satisfaction -d'avoir pu faire sa cour à la propriétaire, de l'avoir bien disposée en -notre faveur en lui offrant un cadeau qui lui plût; et, sous le coup de -ses pensées multiples, elle répondit d'un ton conciliant: - ---Ne parlez donc plus de ça; ce n'est pas ma faute; il fallait bien que -je fasse plaisir à notre dame! - - - - -XL - - -Après vingt ans de séjour à la Creuserie, je n'étais guère plus riche -qu'au moment de mon installation; c'est tout juste si j'avais pu -rembourser les mille francs qu'il me restait devoir sur ma part de -cheptel. Période prospère pourtant, durant laquelle certains chanceux -avaient gagné beaucoup. Mais les hésitations de M. Parent, l'année 61, -les canailleries de Sébert m'avaient fait des débuts trop difficiles. Et -au moment où, remis à flot, je me croyais en passe de réussir, ç'avait -été ce nouveau désastre: la guerre! - -Ayant bénéficié depuis d'une série de bonnes récoltes, après la mort de -mes beaux-parents, en 1874, je me trouvai en possession de quatre mille -francs environ,--part d'héritage comprise. - -Je me souciais peu de garder cet argent dans l'armoire; d'abord, il n'y -faisait pas les petits, et puis je craignais les voleurs, car souvent, -l'été, nous laissions la maison seule. Le notaire de Bourbon ne -connaissant pour l'instant nul placement avantageux, j'en vins à songer -à M. Cerbony. - -M. Cerbony, le grand brasseur d'affaires de la région! Fermier de trois -domaines, marchand de grains, de vins, d'engrais et de graines il -cumulait tous les commerces ruraux. Un sympathique, jeune encore, de -mine souriante, d'abord facile. Au contraire de la plupart des fermiers -généraux qui sont arrogants et vaniteux, il donnait à tout le monde de -vigoureuses poignées de mains, parlait patois avec nous autres les -paysans, offrait facilement une tournée, les jours de foire. Sa maison, -à un étage, avec balcons et arabesques, ses magasins bien conditionnés -attiraient l'attention. Il menait grand train, voyageait beaucoup, -passait pour très riche, et pour faire tout ce commerce par plaisir plus -que par nécessité. - -J'avais entendu dire que M. Cerbony prenait de l'argent un peu comme un -banquier, en donnant comme garantie un simple billet avec sa signature. -Ayant confiance en lui, je m'en fus le trouver un dimanche matin, après -la première messe, sous prétexte de lui vendre mon petit lot d'avoine. -Le marché conclu j'abordai l'autre affaire: - ---Monsieur Cerbony, je dispose d'un peu d'argent que je voudrais placer; -voulez-vous le prendre? - ---Mais, sans doute... Quelle somme avez-vous? fit-il, la bouche en -coeur. - ---Dans les quatre mille francs, Monsieur. - ---C'est bien peu... Je pourrais occuper dix mille à la fin du mois. -Voyez vos voisins, vos amis; faites-moi dix mille francs entre -plusieurs. - ---Monsieur Cerbony, je ne connais personne qui... Si, pourtant: j'ai un -voisin qui doit avoir deux mille francs à peu près. - -C'était Dumont, de la Jarry d'en bas; il m'avait dit ça un jour que nous -coupions ensemble une bouchure mitoyenne. - ---Alors, c'est entendu; vous m'apporterez ces six mille francs à la fin -du mois; je m'arrangerai pour le reste. Je tiens à vous faire plaisir, -vous êtes un client... Vous savez que je paie cinq comme tout le monde. -Au revoir! - -J'allai trouver le soir même Dumont, de la Jarry, pour lui faire part de -la combinaison; à mon grand étonnement, il ne se montra pas -enthousiaste. - ---Cerbony, Cerbony, dit-il, oui, c'est un homme qui fait beaucoup -d'affaires, mais il est étranger au pays et, en fin de compte, on ne -sait pas s'il est vraiment riche... Si ça tournait mal? - ---Mais, malheureux, il gagne de l'argent gros comme lui... Si j'avais -son gain d'une année, je serais sûr de vivre tranquille le reste de mes -jours. - ---Taratata... S'il gagne beaucoup, il dépense de même, vous le savez -comme moi. Tenez, Tiennon, je veux bien vous prêter mes deux mille -francs, mais à condition de n'avoir affaire qu'à vous; nous irons chez -le notaire qui fera un billet... Je ne vous demande que quatre francs -cinquante d'intérêts; Cerbony vous paiera cinq; vous aurez dix sous du -cent pour vos peines. - -Je fus sur le point, ma foi, de prendre l'argent de Dumont dans ces -conditions. Mais la bourgeoise et les garçons, moins aveuglés, m'en -dissuadèrent. - -A l'époque convenue, je portai donc mes quatre mille francs au brasseur -d'affaires, en m'excusant de ce que le voisin venait juste de prêter -son argent ailleurs. Il regrettait beaucoup cette occasion -manquée--ajoutai-je hypocritement. - -Cerbony eut un mouvement de mauvaise humeur: - ---Vous mériteriez que je vous envoie promener! Enfin, donnez tout de -même ce que vous avez; mais c'est bien pour vous faire plaisir... - -Il appuya sur ces mots, et son visage s'éclaira du cordial sourire -habituel pendant qu'il étalait mes pièces d'or et palpait mes billets. -J'étais content qu'il se montrât d'aussi bonne composition. Hélas! mon -enchantement dura peu... - - * * * * * - -Au 1er mars de l'année suivante, c'est-à-dire trois mois après, comme -nous étions à charger du bois dans un de nos champs en bordure de la -route, le facteur de Franchesse, arrivant de prendre son courrier à -Bourbon, s'arrêta pour nous causer: - ---Vous ne savez pas la nouvelle? - ---Et quoi donc? - ---Cerbony, le fameux Cerbony, «a pris le pays par pointe» il y a trois -jours. Sa femme était partie au commencement de février avec beaucoup de -colis. Depuis, lui n'avait cessé de faire des expéditions; les -domestiques n'y comprenaient rien; la maison restait à peu près vide et -le magasin aussi. Mardi, il s'est défilé de bonne heure et n'a pas -reparu. Et hier est arrivée une lettre de lui pour le maire annonçant -qu'il ne reviendrait plus--il est passé en Suisse! On dit que ça va être -un galimatias impossible; il devait à tout le monde! - -Sur le char où j'empilais toutes longues les branches des arbres -élagués, une sorte d'éblouissement me fit chanceler. Le Jean s'en -aperçut et me lança un regard inquiet, cependant qu'il s'efforçait de -dissimuler son trouble pour répondre au facteur. - -A Bourbon, où je me rendis le soir même, chacun me confirma le désastre. -Je m'abstins d'aller chez le notaire qui eût probablement ri de mon -malheur, étant donné qu'il s'agissait d'argent placé en dehors de ses -offices. Mais je m'en fus trouver le greffier du juge de paix,--un homme -de bon conseil, bien connu des gens de la campagne--et lui exposai mon -affaire en larmoyant presque. Tout en essayant de me réconforter, il -déclara ne pouvoir m'être utile. - ---Il n'y a rien à faire pour le moment, voyez-vous; vous serez appelé -comme les autres créanciers; vous n'aurez qu'à donner vos pièces au -syndic. - -Chez nous, ce furent des lamentations sans fin de Victoire: - ---Tant se donner de peine pour réserver quelques sous et tout perdre à -la fois, mon Dieu, que c'est malheureux! - -Tout le monde était triste et bien ennuyé. Il n'y eut que Charles pour -se montrer philosophe, nous remonter. - ---Que voulez-vous, il n'y faut plus penser; c'est perdu et puis voilà... -Rien ne sera changé dans votre façon de vivre. - -J'avais d'autre part la consolation de savoir très nombreux les badauds -de mon espèce. Je me félicitais surtout d'avoir suivi les conseils de ma -femme quant à l'argent de Dumont. Car l'honnête Cerbony, par principe, -tirait le plus possible de ses victimes. Un pauvre vieux jardinier avait -ainsi emprunté à une tierce personne plusieurs milliers de francs pour -arriver à fournir au Monsieur la somme exigée. Dépouillé de ses -économies et incapable de rembourser son prêteur, le vieillard, du -rocher où se dressent les tours du vieux château, se jeta une nuit dans -l'étang qui fait suite. Les laveuses au petit matin découvrirent son -cadavre que les remous avaient échoué sur la rive. - - * * * * * - -Il me fallut faire des démarches embêtantes, aller plusieurs fois à -Moulins, m'associer avec d'autres victimes pour consulter un avoué. -Après deux ans, quand tout fut réglé, on nous donna cinq pour cent. -J'avais bien dépensé en déplacements et frais divers l'équivalent des -deux cents francs qui me revinrent. - - - - -XLI - - -Charles avait perdu au service ses façons bizarres; il était à présent -plutôt gentil et serviable, et il s'exprimait bien mieux que nous. Les -premiers temps, il riait même de ce que nous causions trop mal. - ---Au fond, c'est bête de parler ainsi. Dès qu'on est en présence -d'étrangers, on se trouve gêné; on se tait, ou l'on dit des bourdes qui -les font se ficher de nous... Je ne vois pas que ce soit une raison, -parce qu'on est paysan, de s'exprimer en dépit du bon sens... - -Alors, la Rosalie: - ---Ce serait drôle si nous nous mettions à causer comme la dame du -château... On se ferait vite remarquer; tout le monde dirait: «Entendez -ceux-là, comme ils cherchent à faire des embarras!» - ---Les seuls imbéciles diraient ça, et l'on devrait mépriser leurs -appréciations... Au fait, je ne demande pas qu'on adopte le genre de Mme -Lavallée; je voudrais seulement qu'on écorche moins les mots, qu'on ne -dise plus, par exemple, _ol_, pour il--_nout'_, pour notre--_soué_, pour -lui--_bounne_, pour bonne--_ch'tit_, pour chétif ou mauvais, et ainsi de -suite. - -Opinion sans doute fort raisonnable. Mais Charles, loin de nous habituer -à changer de langage, en arriva peu à peu, au contraire, à reprendre -quasi entièrement son parler d'autrefois. - -Il est difficile d'aller à rencontre des habitudes de son pays, de son -milieu; l'essayer est même s'exposer à de gros ennuis. - - - - -XLII - - -Mon gendre et mes deux garçons dans la force de l'âge, moi tenant encore -ma place, nous pouvions aisément faire valoir le domaine. Mais la guerre -subsistait entre les jeunes ménages--et Moulin fut obligé de partir. -L'intervention de ses parents et la mienne auprès de M. Lavallée lui -firent obtenir la petite locature des Fouinats qui se trouvait vacante. -Roubaud promit de l'employer au château, comme aide-jardinier et homme -de peine. - -Le premier hiver, Clémentine, qui s'ennuyait dans sa petite maison, -venait souvent passer l'après-midi chez nous, avec ses bébés, et -rapportait une bouteille de lait,--quelquefois même un panier garni de -fromages, de fruits, de galette. - -Mais elle se trouvait enceinte pour la troisième fois et, après ses -nouvelles couches, elle dut interrompre ses visites. Alors sa mère de -lui porter à domicile quelques provisions. Mais un beau jour Rosalie -intervint, disant qu'elle en avait assez de se tuer pour les autres, -qu'elle allait partir à son tour si l'on continuait ainsi. - ---Oh! ça ne va pas loin, quelques demi-livres de beurre, quelques -fromages, un peu de lait, fit Victoire, doucement. - -Mais l'autre riposta d'un ton aigre que c'était bien malheureux de voir -la Clémentine jouir à volonté de ces denrées dont se privaient ceux qui -avaient la peine de les préparer. - ---Nous aurons beau travailler, si tout ce que nous entrons par la porte -sort par la fenêtre, nous ne parviendrons pas même à joindre les deux -bouts! - -Cette opposition méchante de Rosalie, qui se reproduisit à toute -occasion par la suite, attrista beaucoup ma femme; elle en gémissait -quand nous étions seuls; nous nous en entretenions longuement la nuit. -Nos enfants, gagés, n'avaient nulle part de maîtrise. Nous leur -reconnaissions volontiers pourtant un certain droit de contrôle et de -critique. Ils concouraient à la prospérité de la maisonnée familiale; -ils collaboraient à une oeuvre qu'ils continueraient pour leur compte -plus tard. Les entendre grogner nous semblait pénible. - -Au reste, notre Charles ne se fâchait pas, lui; il approuvait même les -libéralités faites à sa soeur--peu à l'aise, chétive et découragée. Mais -l'aîné, stimulé par sa bourgeoise, appuyait ses observations. - -Il fallut donc en arriver à ne plus faire de présents à -Clémentine--ouvertement du moins. Nous rusions. Je me chargeais souvent -de lui porter, dissimulées sous ma blouse, quelque denrée ou quelque -victuaille. Mais les yeux inquisiteurs de Rosalie furetaient partout. -Disposer des moindres choses en dehors d'elle n'allait jamais sans -difficultés. - - * * * * * - -Bientôt d'ailleurs, un événement de plus grande importance vint reléguer -au second plan ces misères de notre intérieur. - - - - -XLIII - - -Je puis dire sans orgueil que le domaine avait pris de la valeur, et -beaucoup, depuis que je le cultivais. Sans plus ménager mes peines que -s'il m'eût appartenu, ou que si j'eusse été assuré d'y passer toute ma -vie, j'avais épierré des pièces entières, défriché des coins -broussailleux, divisé des bouchures trop larges, creusé ou réparé des -abreuvoirs dans les champs. Le jardinier du château ayant consenti à me -donner quelques leçons de greffage, tous les arbres sauvageons des haies -étaient devenus, par mes soins, producteurs de bons fruits. J'avais eu à -coeur aussi de rendre praticable le chemin qui nous reliait à la route. -Les champs venaient d'être chaulés pour la seconde fois et donnaient de -belles récoltes; les prés produisaient le double grâce aux composts et -aux engrais; mon cheptel était quasi toujours le meilleur des six -domaines. - -Et les affaires continuant de n'aller pas trop mal, j'espérais me voir -bientôt en possession d'une somme équivalente à celle que j'avais -perdue. - -Mais voilà que Roubaud, certain jour, vint tout penaud me dire: - ---Le maître veut trois cents francs d'augmentation à partir de la -Saint-Martin prochaine. - -Cette nouvelle m'abasourdit... J'avais accepté sans trop récriminer dix -ans auparavant une première augmentation de deux cents francs, que -justifiait un peu la hausse du bétail. Mais je ne voyais nul motif à -cette surcharge nouvelle qui eût porté à neuf cents francs le chiffre de -mon impôt colonique annuel,--c'est-à-dire que le maître, outre sa moitié -des produits, voulait encore neuf cents francs sur ma part, -indépendamment des redevances en nature. Les cours n'étaient pas -supérieurs à ceux de l'autre décade. Les bénéfices n'augmentaient qu'en -raison des frais faits en commun, et en proportion aussi de nos peines -et de nos sueurs. - -Je fis serment par Dieu et par le diable que je n'accepterais aucune -augmentation. - ---Réfléchissez, dit Roubaud, vous n'êtes pas tenu à donner aujourd'hui -une réponse définitive. - ---C'est tout réfléchi! repartis-je. - -Et je renouvelai le serment: cette injustice me faisait trop mal au -coeur! - -Pourtant, après en avoir délibéré avec ma femme et les garçons, j'offris -un appoint de cent francs. - -Roubaud transmit ma réponse au bourgeois qui se trouvait à Paris. Mais -lui, bien loin de vouloir transiger, signifia un jour que ceux des -métayers qui n'avaient pas encore adhéré aux conditions nouvelles aient -à se placer ailleurs. C'était le congé définitif pour ceux du -Plat-Mizot, pour ceux de Praulière et pour nous. - -Je n'aurais jamais cru que le maigre et remuant Lavallée cachât sous des -dehors affables une telle dose de perfidie. Roubaud, plus tard, me -rapporta de lui cette phrase: - ---Les métayers sont comme les domestiques: avec le temps ils prennent -trop de hardiesse; il est nécessaire de les changer de loin en loin... - - - - -XLIV - - -Je fus comme brisé par une grande lassitude physique et morale. A tout -âge, il est des périodes de dépit où les misères journalières semblent -plus cuisantes, où tout concourt à attrister, où l'on est las de la vie -qu'on mène. Mais ces impressions, au temps du déclin, se font plus -amères... Je touchais à cinquante-cinq ans; mon visage perdait ses -derniers tons vermeils; les fils blancs se multipliaient dans mes -cheveux et ma barbe; je n'avais plus aux travaux pénibles la même -résistance. - -Ah! le coup était rude! J'avais passé dans cette ferme de la Creuserie -vingt-cinq années de ma vie, les meilleures années de ma pleine -maturité, et l'opinion m'identifiait à elle. Pour tous les voisins, pour -tous ceux qui me connaissaient bien, n'étais-je pas «Tiennon, de la -Creuserie»? et pour les autres «le père Bertin, de la Creuserie»? A tous -mon nom semblait inséparable, par effet de l'accoutumance, de celui du -domaine. Et n'étais-je pas lié moi-même à cette maison qui avait été si -longtemps ma maison?--à cette grange où j'avais entassé une telle somme -de fourrage?--à ces étables où j'avais soigné tant d'animaux?--à ces -champs dont je connaissais les moindres veines de terrain, les parties -d'argile rouge, d'argile noire ou d'argile jaune, les parties -caillouteuses et pierreuses, comme celles en terre franche et -profonde?--à ces prés avec tant de fatigues vingt-cinq fois tondus?--à -ces bouchures, à ces arbres sous lesquels j'avais trouvé un abri par les -temps pluvieux, un coin d'ombre par les temps de chaleur? Oui, tous les -fibres de mon organisme tenaient à cette terre et à ce vieux logis, d'où -un Monsieur me chassait sans autre motif que la cupidité, parce qu'il -était le maître! - - * * * * * - -Des choses alors me passèrent par la tête dont je ne m'étais point -soucié jusque-là. Je me pris à réfléchir sur la vie, que je trouvais -cruellement bête et triste pour les pauvres gens comme nous--voués aux -travaux forcés perpétuels. - -Voici venir les premiers beaux jours. Vite, semons les avoines, hersons -les blés, labourons et bêchons! - -Avril survient et la douceur; les bourgeons s'ouvrent, les oiseaux -piaillent, les pêchers sont roses et les cerisiers blancs.--Vite aux -emblavures d'orge, de pommes de terre, de betteraves, vite au jardin! - -Le «beau mois de mai» se montre souvent pluvieux et maussade, mais -les jeunes frondaisons vertes lui font toujours une parure -agréable.--Mettons la charrue dans les jachères; nettoyons les fossés, -sarclons et binons! - -Juin, les haies piquées d'églantines, les acacias chargés de grappes -blanches au parfum prenant, des fleurs et des nids partout.--Le réveil à -trois heures du matin pour faucher, la besogne si dure sous le soleil -qui monte, si terrible à midi, le plein effort jusqu'à neuf ou dix -heures chaque soir, la fatigue se glissant comme un poison dans tous les -membres... - -Juillet et ses jours de langueur chaude. Douceur des bonnes siestes sur -les canapés moelleux des salons clos... Joie de l'ombre fraîche dans les -parcs touffus, dans les prés où pointent les regains.--En grande hâte, -achevons les foins, les céréales blondissent... Vite, coupons le seigle -et le dépiquons: sa paille est nécessaire pour lier le blé qui nous -appelle... Hardi! au froment! Abattons à grands coups les tiges sèches! -Serrons les javelles brûlantes, piquantes de chardons ou -d'arêtes-boeufs, dressons en moyettes, puis en meules les gerbes -lourdes... - -Août non moins brûlant, saison des vacances, saison du repos.--Les -avoines sont terminées ou vont l'être. Voici les batteuses en action. On -s'entr'aide entre voisins. C'est huit domaines que nous avons à battre. -Lorsqu'on revient tout crasseux de poussière, la tête bourdonnante et le -corps brisé, vite à l'oeuvre interrompue! Attaquons la grosse pelote de -fumier; découpons-la en petits cubes égaux que nous alignerons -symétriquement sur les voitures, pour le transport aux champs durant que -les chemins sont secs. - -Septembre: les vacances encore, les promenades, les bonnes parties de -chasse.--Tous nos guérets à mettre à planches, nos pommes de terre à -arracher, la grande «tourmente» toujours... - -Octobre et ses brumes: les jours raccourcissent, allongez-les... Une -heure le matin, une heure le soir, c'est autant de gagné. Activons les -semailles. Profitons du temps favorable:--les pluies peuvent survenir. -Hardi les gas! - -Ouf! voici novembre enfin. C'est l'hiver et le calme. Le calme, mais non -le repos. Il reste encore à retourner les chaumes, à mettre les prés en -ordre, à _râper_ et couper les bouchures. Voici d'ailleurs les animaux -tous à l'étable. Debout à cinq heures quand même! Allons dans la nuit au -pansage, nous serons prêts plus tôt pour le travail des champs d'où nous -rentrons faits comme la terre, carapacés jusqu'aux cuisses. La veillée -convient très bien pour couper les racines des boeufs et moutons gras, -pour cuire les pommes de terre des cochons. Hardi les gas! ne restons -pas inactifs au coin du feu: le bois est humide, la cheminée fume, nous -serions capables de nous engourdir... - -La neige seule nous vaut parfois des jours de demi-repos. C'est le -moment de préparer des claies neuves pour les champs, de confectionner -les râteaux à foin, d'emmancher les outils. On a mieux à faire l'été que -de s'amuser à ces babioles. - - * * * * * - -Eh! oui, c'est cela, l'année du cultivateur. A-t-il le droit de s'en -plaindre? Non, peut-être. Les pauvres sont tous logés à la même enseigne -et travaillent tous les jours que Dieu fait. Mais dans leurs boutiques, -dans leurs usines ou ateliers, les artisans et citadins n'ont pas à -compter avec les éléments extérieurs,--ou seulement très peu. Pour nous, -c'est le temps qui joue le plus grand rôle et le temps se plaît à nous -contrarier. Voici venir la pluie--et la pluie ne s'arrête pas; les -terrains se détrempent; remuer le sol est une folie; l'herbe croît dans -les cultures qu'on ne peut nettoyer; les labours, les semailles restent -en retard et se font mal... Voici la sécheresse qui tient bon des -semaines ou des mois; toute végétation décline; il faut aller bien loin -pour abreuver les bêtes--et si l'on s'obstine à vouloir labourer, on -éreinte les boeufs, on se tue soi-même, on risque à chaque minute de -casser la charrue... Une ondée survient, insignifiante, mais qui gâche -au temps des foins le programme de la journée... Voici un orage, et l'on -tremble de crainte... Voici la neige qui dure plusieurs semaines, -empêchant les travaux extérieurs, causant un retard difficile à -rattraper... Voici une période de gelées sans neige, avec du soleil le -jour, qui déracine les céréales d'hiver... Voici qu'il fait trop beau à -l'automne et que le gel ne vient pas supprimer les insectes qui font du -mal aux blés naissants;--mais il survient en mai, pour détériorer nos -jeunes plantes et détruire les bourgeons de nos vignes... Pour une -raison ou pour une autre, on a toujours des motifs de se lamenter. - -Mais les récoltes ne sont pas tout. Nous faisons de l'élevage; sept -vaches chaque année nous donnent des veaux. Dès qu'approche pour chacune -l'époque du vêlage, il faut la veiller et, le moment venu, prendre soin -de la mère et du nouveau-né. Nous sommes de jour comme de nuit esclaves -de nos bêtes. - -Et sur ces bêtes s'abattent toutes sortes de maladies, la diarrhée sur -les veaux, la phtisie sur les moutons, la fièvre aphteuse sur le cheptel -entier. On va quérir vétérinaire ou guérisseur bâtard; on fait de son -mieux d'après sa propre expérience; on soigne ces animaux comme des -«chrétiens». Et, malgré tout, il en crève! - -A la foire où l'on vend, les prix sont en baisse comme par hasard--ou, -simplement, on se fait rouler par les marchands qui sont si malins! -Achète-t-on, au contraire?--le manque d'habitude fait qu'on paie au prix -fort et qu'on réussit mal... - -Fini le battage, parce qu'on est à court d'argent ou que le mauvais état -du grenier ne permet pas de le conserver, on sacrifie au cours du moment -le petit lot de grain qu'on a en trop. Les propriétaires, les gros -fermiers attendent davantage et bénéficient souvent d'une plus-value -importante. - - * * * * * - -Et toujours il nous faut demeurer là, vêtus d'habits crottés, -rapetassés, semés de poils de bêtes, dans les mêmes vieilles maisons -laides et sombres, avec leurs entours d'ornières, de patouille et de -fumier,--prisonniers dans le même cadre! - -Il existe ailleurs des terrains différents des nôtres, plus accidentés -ou plus plats; il y a des rivières bien plus larges que celle de -Moulins; il y a des montagnes; il y a des mers. De tout cela nous ne -verrons jamais rien! - -Et pas davantage nous ne connaîtrons les cités ni ne jouirons des -plaisirs qu'elles offrent. Ce n'est pas pour nous que leurs magasins se -mettent en frais d'étalage; le pain blanc à croûte dorée n'est pas pour -nous, ni les beaux quartiers de viande, ni les produits si appétissants -que les charcutiers savent tirer du cochon, ni les brioches fines, ni -les gâteaux tentateurs qui fleurent bon à la devanture des pâtissiers. - -Il y a des choses dont nous devrions profiter pourtant:--nos produits de -la basse-cour et de la laiterie, par exemple. Mais à nous la peine, aux -autres le plaisir! On porte à peu près tout aux gens de la ville, comme -aussi ce qu'on a de mieux en légumes et en fruits. Il faut bien qu'on -leur attrape un peu d'argent; assez cher ils nous comptent ce que nous -sommes forcés de leur demander: vêtements et chaussure, épicerie et -mercerie... - -Sans compter que le médecin nous compte cher ses visites:--nous sommes -si loin des centres!--comme le pharmacien ses remèdes et le curé ses -prières,--et que le notaire, quand nous avons besoin de lui, nous -soutire une pièce de vingt francs à propos de rien... - -Tous ces gens-là, mon Dieu, c'est peut-être leur droit; ils ont besoin -de gagner de l'argent pour vivre décemment, pour user des douceurs dont -nous sommes sevrés, pour faire instruire leurs enfants;--ils entendent -que leurs mérites les placent au-dessus de notre médiocrité! Le -percepteur nous demande aussi des impôts toujours plus forts; c'est que -le gouvernement veut permettre à ses fonctionnaires une existence -honorable, une existence d'hommes,--les producteurs restant seuls des -plébéiens, des croquants! - -Par là-dessus, nous avons trop souvent affaire à des maîtres qui nous -exploitent, à des voleurs comme Fauconnet, à des imbéciles comme Parent, -à des roublards comme Sébert, à des grippe-sous comme Lavallée. Et si -nous parvenons quand même à quelques économies, nous les prêtons à des -crapules comme Cerbony qui se sauvent avec! - -N'empêche que nous sommes «très heureux...» M. Lavallée me disait un -jour qu'un certain Virgile avait affirmé cela dans les temps anciens et -que nous devions nous en rapporter à lui! - - * * * * * - -Pendant des semaines et des mois, je fus hanté par ces pensées justes -peut-être, mais décourageantes. Il n'est pas bon de trop réfléchir à son -sort;--ça ne change rien et ça rend malheureux davantage. - - - - -XLV - - -Je traitai avec un propriétaire de Saint-Aubin, M. Noris, pour son -domaine de Clermoux qui avait soixante-dix hectares. - -M. Noris, grand vieillard à barbe et cheveux blancs, s'intitulait -«agriculteur», c'est-à-dire qu'il gérait lui-même ses deux fermes. Il -habitait avec ses filles, à proximité du bourg de Saint-Aubin, une -grande vieille maison très simple dont un rideau de lierre masquait -insuffisamment les lézardes des murs gris. Type de petit bourgeois -local, encroûté dans ses habitudes, féru de manies ennuyeuses et -avaricieux en diable. Il lésinait sur tout, préférait nous laisser -vendre les bêtes en mauvais état plutôt que de dépenser pour les mettre -en meilleur point. Il ne fallait pas non plus lui parler d'engrais. - ---Non, non, vous m'embêtez avec vos phosphates et vos nitrates, le -fumier doit suffire! - -Et il secouait sa tête blanche avec un geste de terreur. - -Rarement il se décidait à vendre la marchandise à la première foire. Il -ne voulait pas démordre de son estimation préalable, toujours trop -élevée. Nous ramenions nos bêtes pour les conduire quelques jours après -à une seconde foire où c'était de même. A la troisième, on vendait, de -guerre lasse, et souvent avec de la perte sur les prix de la première. - -M. Noris, d'autre part, se faisait tirer l'oreille pour les règlements -de fin d'année. Les comptes de sa deuxième ferme n'avaient pas été mis à -jour depuis quinze ans. Quand les métayers réclamaient de l'argent, il -leur remettait d'un ton rogue une somme toujours inférieure à celle -qu'ils demandaient... Une fois, mon prédécesseur à Clermoux ayant -insisté, sur le champ de foire de Bourbon, pour obtenir cent écus, ce -seigneur de village n'avait rien trouvé de mieux que de jeter, -d'éparpiller à plaisir autour de lui une dizaine de pièces de cent sous, -tout en marmottant de sa voix nasillarde: - ---Tiens, en voilà de l'argent! Tiens, en voilà! Ramasse... - -Et l'autre de les recueillir dans la boue, à la grande indignation des -braves gens, à la grande joie des imbéciles. - -Je tenais à éviter de telles scènes et à régler à la Saint-Martin, -régulièrement. Une idée de Charles me parut bonne à adopter. Je m'en fus -relancer le maître, chez lui, en temps utile. - ---Monsieur Noris, je viens pour compter, j'ai absolument besoin -d'argent. - ---Vous n'en avez guère à toucher, Bertin; les bénéfices n'ont pas été -forts, cette année. - ---Vous me devez, je crois, dans les douze cents francs, Monsieur. - -(Je savais qu'en réalité ça n'allait pas à la moitié!) - ---Jamais de la vie, jamais de la vie... - -Et, tout sursautant, il se précipita sur son livre de comptes: - ---Je vous dois cinq cent trente-six francs, ni plus ni moins. - -Feignant la surprise, puis la réflexion profonde, je finis par dire que -j'avais dû oublier un achat de moutons et j'insistai tout de même pour -avoir mon argent... Il me remit, tout maugréant, quatre billets de cent -francs. Je fus obligé de retenir le reste, au cours de l'hiver, sur une -vente de taureaux à moi soldée par le marchand: il fit la grimace, mais -n'osa s'en fâcher. - -Chaque année, par la suite, il fallut employer de nouvelles ruses pour -arriver à se faire payer. - -Nous avions une grosse jument baie pour le rapport. Ordinairement, la -poulinière de ferme sert pour aller aux foires et faire les courses; on -l'emploie aussi aux travaux des champs. Mais la nôtre était exempte de -toute corvée. - ---Le travail déforme les juments, et leurs produits s'en ressentent, -disait M. Noris. - -Le vrai, c'est qu'il ne voulait pas que ses métayers aient la faculté -d'aller en voiture; cela lui semblait un luxe déplacé et tout à fait -superflu. - - * * * * * - -En dépit de son âge avancé, il gardait la passion de la chasse. Le -gibier abondait sur le domaine, les lapins surtout. Il aimait les voir -détaler dans les sillons à l'approche de son grand lévrier, mais n'en -tuait pas beaucoup. Autour d'un bout de taillis enclavé dans nos -cultures, ces rongeurs pullulaient au point d'abîmer les -emblavures,--mais il était bien inutile de s'en plaindre. - -Les braconniers n'osaient guère s'aventurer par là, à cause du garde, un -sournois hirsute, qui veillait avec une vigilance outrancière. Il -suffisait qu'un étranger flâneur traversât, les mains dans les poches, -un coin de la propriété pour qu'il fût appréhendé par lui. Pas de procès -dans ce cas-là, mais le prétendu délinquant devait se présenter au -maître pour recevoir une semonce, et verser cent sous. S'il y avait -présomption de chasse, le procès suivait son cours. La découverte d'un -lacet dans une bouchure mitoyenne coûta quatre-vingts francs à notre -voisin Pinel, qui labourait de l'autre côté. Le brave Pinel m'a toujours -juré qu'il ignorait la présence de ce collet et que, pour son compte, il -n'en tendait jamais... - - * * * * * - -Les républicains partageaient avec les braconniers la haine implacable -de M. Noris. Il souhaitait pour les uns et pour les autres des sanctions -exemplaires, des supplices raffinés. Il eût voulu les voir tous en -prison, aux travaux forcés, ou relégués dans des colonies lointaines. -Comme la destruction d'une nichée de lapereaux, d'un nid de perdrix, ou -bien un coup de fusil tiré dans ses terres, le mettaient dans une -exaspération furieuse, le mot seul de «République» l'agitait de grands -frissons nerveux. Souvent, à Bourbon, des gamins, soudoyés par un -farceur, le suivaient en bande, criant: «Vive la République!» et -chantant des couplets de la _Marseillaise_... - -A chaque fois il serrait les poings de rage impuissante, manquait en -devenir fou! - -En 1877, souffrant d'une bronchite qui avait failli l'emporter, on était -venu lui annoncer les résultats d'une élection favorable aux -républicains. Alors, soulevé sur sa couche, il avait exhalé dans un -murmure haletant, la haine profonde de son coeur: - ---Les brigands!... Il n'y a donc plus de place... à... à Cayenne!... - -Pour retomber ensuite sur l'oreiller, inerte, évanoui. - -Quatre ans plus tard, venant chez nous au cours d'une période -électorale, il avisa des programmes et des journaux envoyés par le -docteur Fauconnet, candidat républicain: - ---Ne gardez pas ici ces papiers diaboliques. Au feu, les mauvais écrits! -Au feu, les mauvaises feuilles! Vous attireriez le malheur sur votre -famille en les conservant. - -J'objectai que personne ne savait lire. - ---Leur présence seule est dangereuse! reprit-il. - -Et il les jeta lui-même dans la flamme du foyer. Puis, en se retirant: - ---Le garde vous remettra le jour du vote, à la porte de la mairie, le -bulletin à utiliser. Ne vous en préoccupez pas! - -Les ouvriers, les commerçants, les fournisseurs étaient choisis en -dehors des «rouges». Et il nous obligeait aussi à ne pas fréquenter les -boutiques jugées par lui subversives. - -Il se vengeait à sa manière de la «sale République...» - - - - -XLVI - - -Les deux demoiselles veillaient spécialement à notre conduite -religieuse. Et il nous fut assez pénible de les satisfaire. Selon la -coutume de ma jeunesse, j'allais à la messe auparavant un dimanche sur -deux à peu près. A chaque sortie dominicale, soit à Bourbon, soit à -Franchesse, j'assistais à l'office--désapprouvant les «fortes têtes» qui -passent ce moment à l'auberge. - -Mais j'étais loin de prendre au pied de la lettre toutes les histoires -des curés! Leurs théories sur la confession, les jours maigres, l'Enfer -et le Paradis, je prenais ça pour des contes... Le vrai devoir de chacun -me semble tenir dans cette ligne de conduite très simple: bien -travailler, se comporter honnêtement, s'efforcer de ne chagriner -personne, rendre service quand on le peut, en particulier à ceux qui -sont dans la misère ou dans la peine. En s'y conformant, je ne puis -croire qu'on ait quelque chose à craindre, ni là, ni ailleurs. J'avais -remarqué comme tout le monde qu'en l'attente de la «vie éternelle» dont -les curés parlent beaucoup sans en rien connaître, ils ne font point fi -des plaisirs de la terre,--spécialement de la bonne cuisine et du bon -vin,--sans compter qu'ils passent pour bien aimer l'argent... - -Je me disais que, sur cette question du «devenir de l'âme», les plus -malins de la terre et le pape lui-même n'en devaient pas savoir plus -qu'un ignorant comme moi, attendu que personne n'est revenu de là-bas -pour dire comment les choses s'y passent. Je songeais donc rarement à la -mort--moins encore au «salut éternel»--et j'avais délaissé complètement -la confession depuis mon mariage. J'en connaissais plus d'un et plus -d'une que ça ne rendait pas meilleurs d'être fidèles à cette loi de -l'Église. La Victoire se confessait, la Rosalie aussi; elles agissaient -absolument le lendemain comme la veille--restant, l'une grincheuse et -désabusée, l'autre pétulante, hargneuse, autoritaire... - ---Alors, à quoi bon? me disais-je. - - * * * * * - -Je croyais fermement par exemple, à l'existence d'un Être suprême qui -dirige tout, règle le cours des saisons, nous envoie le soleil et la -pluie, le gel et la grêle. Et comme notre travail, à nous cultivateurs, -n'est propice que si la température veut bien le favoriser, je -m'efforçais de complaire à ce maître des éléments qui tient entre ses -mains une bonne part de nos intérêts. Je ne manquais guère les -cérémonies où le succès des cultures est en jeu, et je continuais -fidèlement les petites traditions pieuses de notre vie de campagne. -J'allais toujours à la messe des Rameaux avec une grosse touffe de buis, -et j'en mettais ensuite des branchettes derrière toutes les portes,--à -côté des petites croix d'osier qu'on fait bénir en mai, des aubépines -des Rogations et des bouquets où sont assemblées les trois variétés -d'herbe de Saint-Roch qui préservent les animaux des maladies. -J'assistais à la procession de saint Marc qui se fait pour les biens de -la terre et, quelques jours après, à la messe de saint Athanase, le -préservateur de la grêle. J'aspergeais d'eau bénite les fenils vides -avant d'engranger les fourrages. En ouvrant l'entaille dans les champs -de blé, je formais une croix avec la première javelle. J'en traçais -d'autres sur le grain de semence au moment du vitriolage, sur chaque -miche de pain avant de l'entamer, et enfin sur le dos des vaches avec -leur premier lait, après le vêlage. Je ne trouvais pas drôle de voir -allumer le cierge quand il tonnait fort. Je soulevais toujours mon -chapeau devant les calvaires des routes. Et je marmonnais matin et soir -un bout de prière. - -Il y avait sans doute dans tout ceci une bonne part d'habitude; ces -pratiques que j'avais toujours vu suivre me semblaient naturelles. Mais -je ne pouvais admettre que manquer la messe un dimanche ou faire gras un -vendredi soient des motifs à punition sans fin,--et il me semblait -excessif d'attribuer au curé dans la confession le pouvoir d'absoudre -tous les crimes! - - * * * * * - -Les garçons partageaient ma manière de voir. L'aîné allait à la messe -comme moi, à peu près régulièrement tous les quinze jours. Le Charles, -depuis son retour du régiment, n'y allait guère qu'une fois par mois, et -encore! Ce fut lui surtout qui trouva dure l'obligation hebdomadaire! - -Le lundi gras, pendant que nous étions aux champs, les femmes eurent la -visite de Mlles Yvonne et Valentine Noris. - ---Victoire, votre jeune fils a manqué la messe hier. - ---Il est allé à Bourbon, Mesdemoiselles; il a dû y assister là-bas. - ---Nous n'en croyons rien... Charles doit venir chaque dimanche à la -messe à Saint-Aubin comme vous tous; il ira se promener ensuite à -Bourbon ou ailleurs, s'il le juge à propos. Il ne saurait se soustraire -à ce devoir dont nous faisons un ordre sans que la chose nous soit -connue. Et s'il persistait à désobéir, nous vous en rendrions -responsables, vous, ses parents... - -Il fut forcé de s'exécuter, parbleu! Et même d'aller, comme moi, à -confesse au temps de Pâques. C'était l'unique moyen d'être tranquille; -car les demoiselles nous faisaient épier, je crois, par leur garde et -leurs domestiques. - -Les blasphèmes nous étaient sévèrement interdits. Or, Charles, dès que -quelque chose ne lui allait pas, lâchait un «_Bon Dieu!_» ou un -«_Tonnerre de Dieu!_» agrémenté de préambules divers. Je l'avais bien -engagé à perdre cette habitude ou à se retenir en présence des -mouchards. Dure contrainte! Il s'échappa un jour à lâcher un gros juron -que le garde entendit. Les deux vieilles filles rappliquèrent sans -tarder. - ---Victoire, votre fils continue de proférer des blasphèmes -épouvantables; nous n'admettons pas cela chez nous! - -Elles allèrent jusqu'à me reprocher à moi-même de dire aussi de vilains -mots pour m'avoir ouï employer l'expression «_Tonnerre m'enlève!_» Ma -foi, je leur répondis carrément que ce terme m'était aussi nécessaire -que mes prises de tabac, que je ne pouvais promettre de l'éviter -toujours. En effet, cela me venait aux lèvres inconsciemment--comme à -Charles ses blasphèmes, d'ailleurs. - - * * * * * - -Eh bien, quoique fourrées sans cesse à l'église, au confessionnal, à la -table sainte, quoique ayant une horreur exagérée des vilains mots, elles -ne valaient tout de même pas cher, les deux vieilles toupies! - -L'hiver de 79-80 fut très rude. On entendait la nuit craquer les arbres -torturés par le gel. Moineaux, verdiers, roitelets et rouges-gorges se -réfugiaient dans les étables et, sans chercher à réagir, se laissaient -capturer. Tous les matins on découvrait à proximité des bâtiments -quelques-uns de ces pauvres oiseaux inertes et roides,--morts de froid. -Les corbeaux, croassant par bandes aux abords des fermes, se -hasardaient, talonnés par la faim, à venir picorer sur la _pelote_ de -fumier. On sentait une grande misère dans la nature. - -Comme aussi, hélas! chez tous les pauvres gens! Des journaliers en -chômage, parcourant la campagne pour grapiller du bois, eurent le tort -de s'attaquer à des arbres entiers. Dans notre champ des Perches un gros -érable disparut ainsi. Les demoiselles Noris étant venues avec le garde -constater le larcin, il me fut donné d'entendre les objurgations -furieuses de Mlle Yvonne: - ---Il faudra faire de fréquentes tournées nocturnes et, s'il vous arrive -d'apercevoir quelqu'un de ces misérables, n'hésitez pas: tirez-lui -dessus!... Vous en avez le droit. - -C'est que la charité de ces bigotes s'exerçait surtout en mesquines -vengeances et basses perfidies à l'égard de ceux qui n'avaient pas la -chance de leur plaire! - -Elles donnaient aux pauvres de la commune un sou par quinzaine et aux -passants du vendredi un croûton sec,--les autres jours rien du tout... -C'est nous, métayers, qui les nourrissions, les traîneurs de bissacs! - -Ah! malgré toutes leurs simagrées, je ne donnerais pas cher de leur -place au Paradis, à ces deux numéros-là! - - - - -XLVII - - -La femme de mon parrain étant morte, je dus recueillir ma soeur -Marinette que la bru de la défunte ne se souciait pas du tout de garder. - ---Tu ne l'as jamais eue, toi, me dit mon parrain; c'est bien ton tour; -d'ailleurs, tu es le seul à pouvoir t'en charger. - -J'aurais pu lui objecter qu'il ne m'avait jamais offert de la prendre -alors que, plus jeune et plus raisonnable, elle était à même de rendre -des services. Mais je préférai consentir à l'arrangement sans -protestations inutiles. - -A la maison, Victoire et Rosalie, sur des tons différents, déclarèrent -que nous avions bien assez de tracas et de besogne déjà sans avoir à -nous charger encore de cette malheureuse innocente. Mais elles la -subirent d'assez bonne grâce lorsqu'elle fut là. Je n'eus pas admis -d'ailleurs qu'elles lui fissent des misères... - -Dénuée à présent de toute lueur de raison, la Marinette prononçait des -mots dépourvus de sens. Surtout elle poussait des lamentations -plaintives, prolongées qui effrayaient beaucoup les enfants et -contrariaient tout le monde; puis, soudain, sans motif, elle riait, d'un -rire strident et pénible. Elle ne se rendait utile d'aucune façon,--pas -même comme autrefois pour la garde des bêtes. - -Sa présence chez nous fit sensation les premiers temps; on parla dans -tout Saint-Aubin de cette vieille fille innocente qui ne sortait jamais, -qui criait souvent:--elle était le mystère, l'ulcère de notre maisonnée. - -Je ne regrettai jamais ma décision cependant. Il est des devoirs -élémentaires qu'il faut accepter, quelque pénibles qu'ils soient... Or, -mon parrain, assurant que j'étais le seul à pouvoir m'en charger, -n'exagérait pas. Bien que ma situation ne fût guère brillante j'avais -encore plus de ressources que mes deux aînés... - - * * * * * - -Baptiste, lui, n'avait jamais pu mettre quatre sous l'un devant l'autre. -Le mauvais domaine qu'il cultivait à Autry appartenait à des maîtres, -qui, riches autrefois, auraient voulu le paraître encore. Le mari, -faible et quelconque, entraîné jadis à des spéculations malheureuses, -était un peu cause de leur déchéance actuelle. Sa femme, ayant pris en -main le gouvernement du ménage, lui faisait expier ses fautes passées... -Privé de tout argent de poche, le pauvre tuait ses heures, -lamentablement; on le voyait errer de la boutique du menuisier à celle -du maréchal, accoster les passants trop rares. Parfois, quelqu'un lui -disait d'un ton d'ironie, sachant bien qu'il n'avait pas le sou: - ---Payez-vous une chopine, Monsieur Gouin? - ---Impossible, il faut que je rentre; on m'attend... - ---Allons! venez tout de même--c'est moi qui la paie. - -Il ne se faisait pas prier. Aimant licher et sevré chez lui de toute -satisfaction gourmande, il acceptait sans honte les libéralités -méprisantes des tâcherons aux mains calleuses... - -Mme Gouin--Agathe, ainsi que tout le monde la nommait -communément--lésinait sur les plus petites choses, sur l'éclairage et le -chauffage, sur le savon, le beurre, même sur le poivre et le sel. Aux -repas, la même bouteille de vin figurait sur la table durant toute une -semaine. La servante partageait avec le chien la miche de troisième et -ne pouvait espérer se rattraper sur la pitance. Trois bonnes d'affilée -sortirent de la maison rongées d'anémie... - -Agathe aurait voulu continuer cependant à faire bonne figure parmi les -hobereaux du pays. Il lui arrivait d'offrir à dîner,--mais alors la -maison était sens dessus dessous pendant quinze jours. - -Et il y avait ensuite une période navrante,--où les maîtres eux-mêmes se -condamnaient à la soupe à l'oignon, au pain de troisième, où la -bouteille d'apparat ne se vidait que quand le vin était en état -d'accommoder la salade... - -Au cours d'une de ces mauvaises journées, M. Goudin étant allé chez mon -parrain à l'heure du repas, on lui offrit de goûter aux poires sèches -cuites--dont il y avait un grand plat sur lequel il jetait des regards -de convoitise. Il en mangea une demi-assiette. - -De leur ancienne splendeur, une voiture d'aspect passable encore leur -restait, une grande voiture à capote qu'ils appelaient la victoria. De -loin en loin, l'idée venait à la dame de se rendre à Moulins pour des -emplettes, ou encore de faire des visites, ou simplement de s'offrir le -luxe d'une promenade. Alors elle envoyait la bonne prévenir le métayer -qu'il eût à amener la vieille jument du domaine. A l'heure dite, -Baptiste, obligé au rôle de cocher, grimpait sur le siège... La -cocasserie de l'équipage donnait lieu à des plaisanteries sans fin. -Qu'on se figure cette vieille bête au poil rude, d'un blanc sale, -souvent crottée de la boue des pacages, traînant lentement, lourdement, -l'ancienne belle voiture;--ce vieux campagnard en blouse et sabots, -écrasé sur le siège, se servant du fouet comme d'un bâton; et, dans le -fond, étalés fièrement sur les coussins fanés, ce couple de bourgeois -crève-la-faim! - -Les Gouin, disait-on, «collectionnaient dans leur grenier les peaux des -métayers qu'ils avaient écorchés». Rarement en effet les mêmes -demeuraient plus de deux ou trois ans sous leur coupe. Et, venus à -l'ordinaire très pauvres, ils repartaient toujours plus gueux encore. - -Mon parrain, certes, n'était pas précisément sur le chemin de la -fortune. - - * * * * * - -Faire fortune, c'est le rêve de tous les travailleurs. Mon frère Louis, -un moment, crut l'avoir réalisé... Deux ans après la guerre, se trouvant -à la tête d'une huitaine de mille francs, le diable l'avait tenté -d'acheter à Montilly un petit bien de quinze mille. Et de s'installer -chez lui,--et de se monter d'un cheval, d'une voiture à ressorts, d'une -peau de chèvre,--et d'aller aux foires avec des allures de gros fermier! -Sans compter sa partie de _mouche_, à gros jeu, tous les dimanches, et -les bons repas avec des amis! On le nomma conseiller municipal et il en -fut très fier. Quand nous nous rencontrions à Bourbon, il me regardait -de haut--comme gêné de s'entretenir avec moi. - -Claudine, sa femme, plus orgueilleuse encore, portait des caracos à la -mode, des bonnets à double rang de dentelle et une chaîne d'or au cou. -Elle se payait des douceurs, du café, du sucre par demi-pains. Victoire, -qui ne pouvait la souffrir, me dit un jour: - ---La Claudine fait joliment la grosse madame... Savoir si ça tiendra -longtemps? - -Ça ne tint que cinq ou six ans. L'ancien propriétaire avait pris -hypothèque sur le bien pour l'argent non versé. Mon frère lui payait en -intérêts une somme égale à la valeur d'affermage. Il s'était endetté par -ailleurs, du fait de réparations aux bâtiments. Conscient d'être sur une -pente dangereuse, en fin de compte, il revendit son équipage, se remit à -travailler. Trop tard! Le vendeur, à qui étaient dues trois années -d'intérêts, reprit possession de son petit domaine en lui donnant juste -de quoi se liquider auprès des autres créanciers. - -Demeuré sans ressources à l'issue de cette aventure, le pauvre Louis en -fut réduit à se loger dans une chaumine, à travailler de côté et d'autre -comme journalier. Il mourut deux ans plus tard d'une congestion, un jour -de grand froid qu'il cassait de la pierre sur la route de Moulins. - -La Claudine, qui savait si bien faire la dame, dut se mettre à laver les -lessives,--même à recourir aux aumônes. Sa carrière s'acheva bien -tristement. - - - - -XLVIII - - -A Clermoux, à l'automne de 1880, nous eûmes la visite de Georges Gaussin -et de sa femme. Georges Gaussin, le fils de ma soeur Catherine, venait -de se marier et profitait de cette circonstance pour revoir sa famille -bourbonnaise;--il n'était pas revenu depuis l'époque où ses parents -l'avaient amené tout gamin. - -Parti au régiment comme volontaire d'un an à sa sortie des écoles, il -occupait depuis sa libération un emploi de comptable dans une grande -maison de commerce. On le disait fin comme l'ambre... - -Georges et sa femme décidèrent de s'installer chez nous durant leur -séjour,--une de mes nièces d'Autry leur ayant écrit que c'était moi qui -pouvais le mieux les recevoir. Quand nous parvint la lettre annonçant -leur arrivée, Rosalie s'exclama: - ---Des Parisiens! Ce qu'ils vont en faire des embarras! Ça va parler -gras, mes amis... - -Et Victoire, très ennuyée, de se demander comment les coucher, comment -les nourrir... - -Après en avoir causé tous ensemble, nous décidâmes de donner à nos hôtes -le lit de la chambre où couchaient Charles et mon filleul, le petit -Tiennon, le fils de Jean et de Rosalie;--eux prendraient à la cuisine le -lit du pâtre qui consentit à s'accommoder d'un gîte au fenil, avec des -couvertures. - -Le jour venu, Charles attela à notre charrette, que nous conservions -toujours bien qu'elle nous fût inutile ici, la bourrique d'un voisin de -bon service, et se rendit à la rencontre des Gaussin qui devaient -débarquer à Bourbon par la diligence de Moulins. - -Ils furent chez nous un peu avant la nuit. J'étais en train de conduire -les fumiers; d'une venelle perpendiculaire je débouchai avec un char -vide presque en face d'eux, dans le grand chemin, à deux cents mètres de -la cour. Georges et sa femme, bras dessus, bras dessous, marchaient en -avant; Charles tenait la bourrique par la bride; une grosse malle, deux -valises, un carton à chapeaux encombraient la voiture. - -Je criai «Holà oh!» à mes boeufs qui s'arrêtèrent. Charles me présenta: - ---C'est mon père. - -Les jeunes époux eurent une même exclamation: - ---Ah! c'est l'oncle! Bonsoir, mon oncle... - -Et se précipitèrent pour m'embrasser. - ---Pauvre oncle, nous sommes bien contents de vous voir! - ---Moi aussi, mon neveu, moi aussi, ma nièce, répondis-je, un peu gêné. - -Ayant laissé glisser ma gaule à toucher les boeufs je me laissais -embrasser: - ---Je ne suis pas dans une jolie tenue pour vous recevoir! m'excusai-je, -non sans confusion. - -En effet mon pantalon de coutil déchiré aux genoux, ma chemise de -cretonne à carreaux bleus, mon vieux feutre aux bords effrangés, mes -sabots usés, émoussés, où dansaient mes pieds nus, ne constituaient pas -un accoutrement bien convenable,--d'autant que tout cela se ressentait -plus ou moins du contact du fumier... Et j'avais encore ce vendredi ma -barbe du dimanche, hirsute et piquante. Quelle devait être sur mon -compte l'impression de cette petite Parisienne mignonne et bien -«pomponnée» dont les cheveux noirs fleuraient bon? De la toucher cela me -faisait l'effet d'une profanation. Elle portait une robe bleue très -simple, un grand chapeau de paille garni d'une touffe de pâquerettes, et -de fines bottines vernies qui gémissaient à chaque pas. - ---Elles sont trop délicates pour nos chemins, vos bottines, nièce. - ---En effet, mon oncle. C'est qu'ils sont passablement cahoteux, vos -chemins; ils auraient grand besoin d'être aplanis. - -Elle souriait doucement, et ce sourire atténuait l'expression un peu -trop sérieuse de son visage mince, aux joues pâles, aux grands yeux -noirs trop profonds... - -Georges, en dépit de ses trente ans, conservait une figure poupine -d'adolescent que ne parvenait pas à viriliser le soupçon de moustache -blonde et la barbiche clairsemée. Il était en pantalon fantaisie noir et -blanc, jaquette noire et chapeau melon; une lavallière noire s'étalait -dans l'échancrure de son gilet, faisant valoir la blancheur du faux-col -rigide. - -Je hélai les boeufs pour les faire repartir et marchai à côté de Georges -qui reprit le bras de sa femme. Il me donna des nouvelles de ses -parents,--toujours dans la même maison, au service d'une seule vieille -dame de soixante-quinze ans. Ils ne voulaient pas la quitter, espérant -qu'elle leur en tiendrait compte sur son testament. - ---Alors, mon oncle, vous revenez des champs avec votre charrette? me dit -Georges, après un silence. - ---Oui, Mons... - -Je faillis bien dire «Monsieur»:--dame, il était mis comme un bourgeois, -le neveu! - ---Oui, mon neveu, nous en sommes à fumer nos guérets pour labourer -bientôt. - ---Ah! oui, le fumier... Le fumier sorti des étables, produit de la -fiente et de la litière? - ---C'est cela même! répondis-je avec un sourire un peu moqueur. - -Cette observation me semblait bête. - -Alors la jeune femme de me questionner à son tour, si bien que je fus -amené à lui dire que c'était là où nous allions semer le blé que je -conduisais ce fumier. - ---Ah! l'horreur! fit-elle avec un petit cri, le blé avec quoi l'on fait -le pain, il vient comme ça, dans le fumier? - ---Mêlé au sol, dit Charles, le fumier ne se voit plus. - -Georges reprit: - ---Cela t'étonne, Berthe? La terre s'épuiserait, vois-tu, si l'on cessait -de lui fournir des matières fertilisantes. - ---Votre charrette est-elle douce, mon oncle? interrogea Berthe à -nouveau; celle du cousin ne l'est guère; je suis montée un peu sur la -route; j'ai eu mal au coeur d'avoir été trop secouée... - -Nous arrivions dans la cour. La Victoire, le Jean, sa femme et le petit -s'avancèrent à la rencontre des Parisiens: il y eut embrassade générale. -Georges et Berthe embrassèrent même la Marinette à qui l'on avait fait -mettre à dessein des effets propres; elle se laissa faire de mauvais -coeur, et reprit sa plaintive mélopée coutumière qui parut impressionner -péniblement notre jolie nièce. - -La bourgeoise avait préparé à l'intention de nos hôtes une soupe au -lait, des haricots verts au beurre, un poulet rôti et une salade à -l'huile de noix. Pour eux seulement:--faire de l'extra pour tout le -monde eût été trop coûteux. Elle les servit sur une petite table, dans -la chambre. Mais Berthe s'en fâcha: - ---Ah! non, nous ne voulons pas dîner seuls; nous sommes venus pour être -en famille! - -Je lui dis que nous ne mangions, nous, qu'à huit heures passé, lorsqu'on -ne pouvait plus besogner dehors, la nuit tout à fait venue... - ---Par exemple, mon oncle, vous allez au moins rester nous tenir -compagnie, vous et le petit cousin. - -Et de faire asseoir auprès d'elle le petit de Jean. - -Victoire me dit, voyant qu'ils y tenaient: - ---Eh bien oui, Tiennon, il te faut dîner avec le neveu et la nièce. - -Je m'en fus donc changer de pantalon, de sabots, mettre une blouse -propre, et je pris place à côté d'eux. Ils déclarèrent excellente la -soupe au lait et se régalèrent des haricots fins et tendres auxquels -Victoire n'avait pas ménagé le beurre. Par contre, ils ne firent pas -grand mal au poulet--plus commun pour eux, peut-être, que le lait et les -légumes frais. Je remarquai qu'ils semblaient aux petits soins l'un pour -l'autre. - ---Qu'en dis-tu, Georges?... N'est-ce pas, Georges? faisait-elle à tout -propos. - -Et lui: - ---Voyons, Berthe, tu vas te faire mal, ma chérie; tu abuses de ces -haricots... - -Nous avions, comme dessert, de grosses prunes noires. - ---C'est mauvais, ces fruits-là! N'en mange pas trop, petite... - -Un peu niaises à mon avis, ces façons de faire. A la campagne, si l'on -se parlait comme ça entre époux, tout le monde s'en amuserait. Au fond, -peut-être bien qu'on s'aime autant qu'eux, mais on ne se prodigue jamais -de mots tendres. - -Quand ma femme venait pour le service, Georges et Berthe lui -reprochaient encore doucement d'avoir préparé deux dîners et lui -défendaient de recommencer à l'avenir:--ça leur était bien égal de -manger un peu plus tard! - -Charles avait apporté de Bourbon, sur l'ordre de sa mère, une couronne -de pain blanc, notre pain de ménage, vieux de huit jours étant déjà dur; -ils eurent néanmoins la fantaisie d'en user. - ---Nous voulons devenir tout à fait campagnards, mon oncle! disaient-ils. - -Et, de me demander ceci et cela, combien nous avions de moutons, combien -de vaches et comment on faisait pour traire. - ---J'irai voir toutes les bêtes demain, fit Berthe. Voyons, vous vous -levez de bon matin, à six heures? - ---Oh! ma nièce, à six heures il y a déjà deux heures que nous -travaillons. - ---Sitôt!... Ah! par exemple!... Eh bien, nous, mon oncle, nous sommes -des paresseux; Georges entre à neuf heures au bureau; nous nous levons à -huit, jamais avant. Mais ici, nous serons debout à l'aube, vous -verrez... - -Le repas terminé, il nous fallut revenir à la salle commune où les -autres commençaient à manger. Après qu'ils eurent avalé la soupe, chacun -émietta selon la coutume un morceau de pain dans son assiette de terre -rouge et le trempa d'une grande louchée de lait écrémé. La Parisienne en -fut très étonnée: - ---Mais alors c'est une autre soupe... Vous mangez deux soupes à votre -dîner? - -Elle comprit à ce moment sans doute que ce second dîner n'avait guère -retardé la cuisinière... - -Je leur proposai de faire un tour dehors à la fraîcheur, voyant que leur -présence gênait les femmes pour la vaisselle. Les garçons s'étant joints -à nous, nous fîmes ensemble le tour du pré de la maison. Nuit plutôt -maussade; ciel sombre et brise trop fraîche; la lune en faucille -éclairait faiblement. Georges, ayant senti frissonner sa femme, répétait -à tout propos, bien qu'elle se défendît d'avoir froid: - ---Tu vas t'enrhumer, ma chérie, j'en suis sûr; il ne faut pas nous -attarder. - -Grâce à Charles, qui leur tenait tête à peu près, la conversation ne -languit pas; mais, pour mon compte, je dis fort peu de chose, me sentant -ridicule de parler si mal à côté d'eux qui parlaient si bien,--et aussi -parce que je n'osais leur poser de questions sur la ville, prévoyant -qu'elles seraient pour le moins aussi naïves que les leurs sur la -campagne. - -Quand nous fûmes de retour à la maison, avant de leur souhaiter le -bonsoir, la bourgeoise demanda aux jeunes gens ce qu'ils prenaient le -matin. - ---Ne faites rien de spécial pour nous, ma tante, nous mangerons la soupe -de tout le monde. - -Ils ne se doutaient pas de l'importance de notre premier déjeuner, le -repas de la potée au lard! - -Bien entendu, Victoire, sans tenir compte de leur avis, leur prépara du -café au lait. - -Mais ils redirent tellement le matin qu'ils entendaient manger avec nous -et comme nous au «goûter», qu'il fallut bien leur donner satisfaction. - -Pour la circonstance on se mit à table à midi, c'est-à-dire une grande -heure plus tôt qu'à l'ordinaire,--la jeune femme placée entre Charles et -moi, son mari en face. Il y avait un menu exceptionnel: du vin d'abord, -puis une juteuse omelette aux oeufs purs, des biftecks, du fromage à la -crème saupoudré de sucre--et les poires d'un espalier du jardin qu'on -aurait vendues au moins vingt sous le quarteron au marché de Bourbon! -Seulement, Rosalie avait imaginé de mettre un plat à chaque bout de la -table: celui de l'autre extrémité n'étant qu'en apparence conforme au -nôtre--omelette aux pommes de terre, morceaux de lard grillés, fromage -peu crémeux et pas du tout sucré:--les seules poires étaient semblables, -mais la bourgeoise fit de vilains yeux au petit pâtre qui s'avisa d'en -prendre une. - ---Tu dois pourtant en trouver assez dans les champs, lui glissa-t-elle à -mi-voix; les _bâtardes_ ne manquent pas, à cette saison... - -Alors, ceux de la maison comprirent le rôle somptuaire des belles -poires, et personne dorénavant ne s'avisa d'y toucher. - -Au repas du soir, on n'essaya même plus de sauver les apparences. Il y -avait pour tout le monde soupe et lait froid comme de coutume--et pour -les Parisiens un potage au vermicelle avec une purée de pommes de terre -et un morceau de veau rôti. Berthe, qui paraissait s'entendre à la -préparation de ces petits plats fins, aidait à Victoire et la -conseillait. - -Les jours suivants, nos hôtes acceptèrent sans protestations d'être -mieux traités que nous. Ils eurent, je crois, un étonnement considérable -de ce que nous vivions si mal,--encore que notre ordinaire fût meilleur -que de coutume. - ---Il ne faut pas cependant que nous leur fassions trop pitié! avais-je -dit à ma femme. - -Comme à Paris, Georges et Berthe s'offraient la grasse matinée. On -fermait à leur intention les volets délabrés de la fenêtre, et ils ne se -dénichaient qu'entre sept et huit heures. - ---C'est le seul moment tranquille de la journée, affirmait Rosalie; on -ne les a pas sur le dos! - -Aussitôt levée, Berthe, en peignoir et pantoufles, courait de-ci de-là, -avec des exclamations et des étonnements de gamine. Elle faisait le tour -du jardin, entrait au poulailler pour dénicher les oeufs frais pondus, -prenait plaisir à voir manger les petits canards et les petits poussins. -Elle allait même dans l'étable à vaches au moment de la traite, -n'esquivant qu'à grand'peine entre les pavés mal joints les trous pleins -de purin. Une fois, elle engagea dans le plus grand l'une de ses -pantoufles;--des gouttes odorantes tavelèrent de taches brunes le bas de -son peignoir clair; et dans la préoccupation de cet accident, elle -faillit être atteinte par le jet d'une vache qui fientait. Elle avait -peur des veaux, poussait des cris perçants lorsqu'on les détachait pour -aller têter. Par la suite elle hésita même à franchir le seuil de cet -endroit dangereux... A la maison, elle s'occupait à faire de la -tapisserie, de la dentelle,--très habile à ces petits travaux -d'agrément. - -Georges, après un baiser au front de sa femme, et un «Au revoir!» comme -pour une longue absence, nous rejoignait aux champs, et après quelques -tours à la charrue, s'en allait flânocher au bord des mares pour -capturer des grenouilles. En rentrant il ne manquait pas d'embrasser de -nouveau sa Berthe qui lui demandait, câline: - ---T'es-tu promené beaucoup? Et ta pêche? Voyons si tu as eu de la -réussite, mon Geogeo. - -Elle vérifiait alors le petit sac en filet contenant ses -grenouilles--qu'il écorchait lui-même, personne ne voulant s'en occuper. - -Rosalie disait: - ---Je ne sais pas comment on peut manger de la saleté pareille; c'est -race de crapauds! - -Les appréciations de notre bru, ses mots dépourvus d'hypocrisie, -amusaient beaucoup Georges et Berthe. Mais la Marinette les importunait -avec son regard fixe, son rire stupide, sa mélopée plaintive, les gestes -de son poing maigre. - - * * * * * - -Le dimanche, Charles prit en location, à dessein de promener nos -Parisiens, le cheval et la voiture à ressorts de l'épicier du bourg. -Après une grande tournée en forêt, ils eurent la fantaisie de revoir -Bourbon où ils s'attardèrent un peu. L'escalade des vieilles tours les -fatigua sans les amuser. Mais ils s'intéressèrent au moulin, au parc en -terrasse, à la fontaine d'eau chaude et à son grand bassin--où les -pauvres gens douloureux et infirmes venaient autrefois d'un lointain -rayon se baigner sans honte sous les regards de tous, la veille de la -Saint-Croix. Ils rentrèrent à la tombée du jour, enchantés de leur -après-midi. - -Par contre la journée du mardi, pluvieuse, se traîna bien monotone. -Georges, ne pouvant sortir, fuma cigarettes sur cigarettes, écrivit des -lettres,--après que le pâtre fut allé au bourg acheter de l'encre, car -nous n'en avions pas. Sur le tard, la pluie ayant cessé, il manifesta -l'intention de se risquer dehors, et Berthe voulut le suivre. Mais il y -avait trop d'eau et de boue pour qu'elle pût sortir avec ses bottines; -elle chaussa donc les sabots du dimanche de Rosalie; seulement les pieds -lui tournèrent bientôt, car elle ne savait pas du tout les porter; elle -revint, craignant une entorse. Et tout le soir, nerveuse, elle ne -chercha pas à masquer son dépit. - -Ils demeurèrent jusqu'au samedi, huit jours pleins, assez satisfaits, je -crois. Ils appréciaient surtout notre lait, notre beurre, nos fromages -baignés de crème. Mais cela devait les ennuyer un peu de voir que l'on -se mettait en frais pour leur cuisine. Et, sans doute, nous -plaignaient-ils de travailler tant, d'avoir si peu d'agréments, d'être -si en retard pour bien des choses. Ils durent perdre beaucoup de leurs -illusions sur la campagne. - ---Nièce, dis-je à Berthe le matin du départ, avouez que vous trouveriez -le temps long s'il vous fallait rester chez nous toujours? - ---C'est vrai, mon oncle; j'aurais de la peine à devenir fermière. Pour -que je me trouve vraiment bien, il me faudrait une maison confortable, -un jardin aux allées propres avec des fleurs et des ombrages, et puis un -cheval et une voiture pour me promener. - ---Moi, dit Georges, je passerais volontiers ici quelques mois d'été, à -condition de disposer de mon temps pour pouvoir chasser, pêcher, courir -les prés à ma guise, cultiver un jardin. - -Je songeai par devers moi: - ---Tous les gens des villes doivent être ainsi: ils ne voient de la -campagne que les agréments qu'elle peut donner; ils rêvent des prairies -et des arbres, des oiseaux et des fleurs, du laitage, des légumes et des -fruits,--mais ils ne se font pas la moindre idée des misères du paysan. -Et nous sommes sans doute dans le même cas: quand nous parlons des -avantages de la ville et des plaisirs qu'elle offre, nous ne pensons pas -à l'existence de l'ouvrier qui vit au jour le jour d'un travail souvent -dur et ingrat... - - * * * * * - -Ces jeunes parents s'étaient montrés fort gentils, somme toute, mais -leur départ nous apporta quand même une impression de détente heureuse. -C'est que, outre le dérangement inévitable, la cohabitation avec des -gens différents de caractère et de moeurs provoque toujours une -contrainte pénible. Où il n'y a pas communion d'idées règne le malaise. - -Le pâtre fut seul à s'affliger du départ de nos hôtes. Je l'entendis qui -disait le soir à la servante: - ---J'aurais bien voulu qu'ils restent plus longtemps, les Parisiens, on -mangeait mieux... - - - - -XLIX - - -Nous avions grand souci de notre Clémentine souffrante et miséreuse. -Elle venait d'avoir un quatrième enfant, et Moulin s'étant brouillé avec -le jardinier du château manquait de travail. Aussi devaient-ils deux -sacs de blé à nos successeurs de la Creuserie et des tissus au marchand -du bourg,--sans parler de leur loyer. - -La pauvre fille n'allait même plus à la messe, à cause des enfants que -leur père ne voulait pas garder et parce qu'elle manquait d'effets -convenables. - -Mais le pis était son état de santé toujours plus inquiétant. L'une des -religieuses de Franchesse, qui s'entendait un peu aux maladies, la -disait atteinte d'anémie chronique: - ---Il vous faudrait du repos, de la nourriture substantielle, du bon vin! - -Conseil d'une assez cruelle ironie, vu la situation du ménage! - ---Elle est maigre à faire pitié et faible à ne pouvoir se tenir debout, -me dit Victoire en pleurant, un jour qu'elle rentrait de la voir, au -mois d'octobre 1880. - -A la Toussaint je me rendis à mon tour aux Fouinats. Quel serrement de -coeur devant l'impression de misère du logis--qui me rappelait l'aspect -de celui de ma mère, aux dernières années de sa vie! Clémentine, chétive -et sans vigueur, donnait à téter à son petit dernier qui s'acharnait -goulûment à tirer ses seins flasques. Elle sourit avec effort en me -voyant entrer. - -Misère de nous! Dans le temps que je lui demandais des nouvelles, le -souvenir me hantait d'une autre scène en cette même chaumière, un matin -que j'étais venu demander à boire à sa locataire d'alors... - ---Ça ne va pas trop bien, papa. Il me faudrait des bons soins que je ne -peux pas me donner. - -Je remarquais son souffle court, ses phrases terminées en une modulation -affaiblie, imperceptible presque, sa maigreur effrayante... Je la -réconfortai de mon mieux, lui remis quelque argent et proposai de lui -envoyer le médecin. Mais elle s'en défendit: - ---Mais non, mais non, papa. La soeur m'a déjà donné du fortifiant, c'est -tout ce qu'il faut... Je ne suis pas assez malade pour avoir recours au -médecin. Et puis, c'est trop coûteux pour nous... - -C'est un raisonnement qu'on tient bien souvent dans nos pays. On se fait -de la tisane; on se traite soi-même. Le docteur n'est mandé que quand ça -paraît tout à fait grave. Et de voir passer son équipage dans nos vieux -chemins de campagne semble à beaucoup un indice de mort. - -Ainsi en fut-il, hélas! pour notre Clémentine. Peu de jours après ma -visite, elle en vint à ne plus pouvoir se lever. Alors son mari s'en fut -quérir à Bourbon le docteur Picaud:--Fauconnet, conseiller général et -député, avait cessé d'exercer. M. Picaud la jugea très malade--une -jaunisse s'était greffée sur l'anémie--et donna l'ordre de lui enlever -tout de suite son bébé que recueillit une soeur de Moulin. L'un de ses -frères prit l'aîné, déjà fort. Nous nous chargeâmes, nous, de la -cadette, une petite fille de six ans, et du troisième, un gamin de -quatre ans. Rosalie comme toujours fit la grimace à l'arrivée de ces -enfants, mais elle les eut vite pris en amitié et leur fut ensuite toute -dévouée. - -Victoire demeura aux Fouinats pour soigner sa fille. Elle dut bientôt se -rendre à l'évidence: aucun espoir à conserver! Le mal faisait d'un jour -à l'autre des progrès effrayants... - -Clémentine mourut à la fin novembre par un triste temps de givre et de -brouillard,--à trente et un ans! - - * * * * * - -Ce deuil eut pour conséquence de faire ajourner jusqu'au printemps le -mariage projeté entre Charles et Madeleine, la bonne des Noris. - - - - -L - - -Depuis mon embauche lointaine chez son père, depuis surtout qu'il était -venu à la Creuserie pour ma jambe fracturée, le docteur Fauconnet -m'avait toujours reconnu. Quand il me rencontrait à Bourbon, à l'époque -des vacances, il ne manquait pas de me parler de ce «vieux chouan de -Noris» mûr pour le dépôt, assurait-il. - -M. Fauconnet avait le bras long--qu'il s'agisse d'obtenir une faveur, de -faire réformer un conscrit à la révision, ou d'intervenir dans les -affaires de justice. - -Aussi les quémandeurs, aux vacances, affluaient-ils au château -d'Agonges, qu'il habitait depuis la mort de son père. - -Enfin l'on devait à son influence la mise en train d'un petit chemin de -fer à voie étroite de Moulins à Cosne, qui desservait Bourbon et -Saint-Aubin. - -Mais l'ancien républicain intransigeant, si farouche dans son opposition -à l'Empire, était devenu le bon bourgeois de gouvernement ayant la -crainte et le mépris des extrêmes, du côté rouge comme du côté blanc. - -Or, M. Noris étant mort, ses filles s'empressèrent d'affermer les deux -domaines à un fermier général en vogue, qui nous donna congé. - -Nous décidâmes, la Victoire et moi, de nous retirer dans une quelconque -locature, laissant les deux garçons prendre une ferme à leur compte. - -Justement, une du docteur se trouvait disponible: je m'employai à la -leur faire donner. A des conditions d'ailleurs sévères,--car notre -député, si féru du bonheur du peuple, écorchait comme un vulgaire Gouin -les tenanciers de ses domaines. - -Quelle grande marge il y a toujours entre les mots et les actes! - -Pour moi je pus louer au Chat-huant ou «Chavant» de Saint-Aubin, un -petit bien à trois vaches, de la même grandeur à peu près que celui où -j'avais débuté jadis sur les Craux de Bourbon. Au prix fort; mais avec -les revenus de mes petites économies--placées par le notaire sur -hypothèque sérieuse--je comptais pouvoir joindre les deux bouts assez -tranquillement. - - - - -LI - - -Cela nous parut drôle, à Victoire et à moi, de nous retrouver dans une -maison si étroite--et si peu de monde! Marguerite, la petite de la -pauvre Clémentine, était restée avec ses oncles. Mais nous avions gardé -son frère Francis, qui commençait à aller en classe,--et aussi la -Marinette que je craignais de voir malheureuse ailleurs. - -J'avais plus de loisirs et moins d'inquiétudes qu'à Clermoux, mais il -est souvent bien ennuyeux de se trouver seul pour tout faire. Je dus me -remettre à toutes les grosses besognes dont les garçons me déchargeaient -quand nous étions ensemble. - -Et j'eus souvent des heures lourdes de découragement et d'ennui. La -bourgeoise aussi, d'ailleurs, toujours pareillement faiblarde et -geignante. - - * * * * * - -Cependant notre petit Francis, en dehors des heures de classe, nous -tenait bien compagnie. Son activité d'enfant, expansive et bruyante, -animait notre triste intérieur de vieux... - -Bon petit, au surplus: vif, remuant, éveillé, mais point coléreux, ni -têtu, ni désagréable. On le gâtait: pour lui la «soupe au chocolat», les -grandes tartines de beurre, les fruits--et toutes les indulgences. - -Souvent, Francis me demandait des histoires; il se rappelait m'en avoir -entendu raconter à sa soeur et à son cousin, et il voulait les connaître -aussi. - -Il s'agissait de ces vieux contes qu'on se transmet dans les fermes de -génération en génération: _la Montagne verte_, _le Chien blanc_, _le -Petit Poucet_, _le Sac d'or du Diable_, et aussi _la Bête à sept têtes_. -Je me faisais un peu prier par taquinerie, puis j'y allais de bonne -grâce: - -«Il était une fois une grosse _Bête à sept têtes_ qui voulait manger la -fille du Roi. Le Roi fit dire par tout son royaume qu'il donnerait sa -fille à qui tuerait la _Bête_,--mais personne n'osait tenter l'aventure. -Survint un jeune campagnard tout plein courageux qui, se portant -résolument dans la forêt, au devant de la _Bête à sept têtes_, réussit à -la tuer. Il met dans sa poche les sept langues du monstre et s'en -retourne chez lui pour prendre des nouvelles de sa mère qu'il avait -laissée très malade. - -Cependant, un méchant bûcheron avait assisté de loin au meurtre de la -_Bête_. Voyant que le bon jeune homme ne se rend pas tout de suite au -palais, il s'en vient couper les sept têtes qu'il porte au Roi, se -donnant comme le triomphateur. Le Roi lui fait rendre de grands honneurs -et enjoint à sa fille de fixer la date du mariage. Mais celle-ci, qui -n'a pas confiance au méchant bûcheron, ajourne tant qu'elle peut la -cérémonie. Une dernière mise en demeure de son père la contraint -pourtant, la mort dans l'âme. - -«Au jour choisi, comme se formait le cortège, le bon jeune homme revint -de son village. Il fut étonné, pénétrant dans la capitale, de voir -s'élever partout des arcs de verdure, sans parler des guirlandes, -drapeaux et banderoles. Un enfant, qu'il questionna, lui apprit que la -ville était pavoisée en raison du mariage de la fille du Roi avec le -meurtrier de la _Bête à sept têtes_. Vite il court jusqu'au palais, se -présente au souverain près de qui se tenaient les fiancés, et dit en -désignant le bûcheron: - -«--Celui-ci est un menteur, c'est moi qui ai tué la _Bête_. - -«L'homme des bois le prit de haut, rappelant qu'il avait apporté les -sept têtes,--et le Roi menaça de faire pendre le bon jeune homme. - -«Mais, lui, sans s'émouvoir: - -«--Il a pu, Sire, vous apporter les têtes, mais non pas les langues, car -les langues, les voici... - -«Déficelant un paquet qu'il portait à la main il en tire une espèce de -bocal où, dans l'alcool, mijotaient les sept langues. Et le Roi -d'envoyer quérir les têtes, de se convaincre que les langues manquaient -en effet, et que celles du bocal s'y adaptaient bien. Alors il fit -pendre le méchant bûcheron et donna sa fille au bon jeune homme.» - -Francis était tout oreilles; après celui-là il en voulait un -autre,--jusqu'à épuisement de mon répertoire. Les monstres, les diables, -les fées défilaient à la douzaine, et aussi les princes et les -princesses de rêve,--les princesses aux robes couleur d'argent, couleur -d'or, et couleur d'azur, anciennes chambrières ou gardeuses de dindons! -Il y avait des bergers à qui la fée, leur marraine, donnait le pouvoir -d'abattre en une nuit toute une grande forêt et, le lendemain, d'édifier -un palais mirifique--grâce à quoi ils devenaient aussi des seigneurs de -haute puissance, des rois ou des princes. - -A la fin, le petit ne manquait pas de me demander plein d'explications -que je trouvais plutôt embarrassantes. Il avait l'air de croire à ces -bêtises; il voulait savoir le «pourquoi» et le «comment» de chaque -épisode. J'aimais autant qu'il prît goût aux devinettes. - ---Voyons, petit, qu'est-ce qu'on jette blanc et qui retombe jaune? - -Il réfléchissait: - ---Peux pas trouver, grand-père... - ---C'est un oeuf, gros bête! - ---Ah! oui... Autre chose, je t'en prie... - ---Je veux bien... _Lattotétrouya_, qu'est-ce que ça veut dire? - -Silence embarrassé; j'étais obligé de lui expliquer en décomposant: - ---Latte ôtée, trou il y a... Ote une des lattes de _l'entrousse_, ça -fera bien un trou... Qu'est-ce qui marche sans faire ombre? - -De celle-là, il se souvenait: - ---Le son des cloches, grand-père. - ---Qu'est-ce qui fait chaque matin le tour de la maison et va ensuite se -cacher dans un petit coin? - ---C'est le balai. - ---Qu'est-ce qui a un oeil au bout de la queue? - ---La poêle à frire. - ---Qu'est-ce qui ne veut ni boire, ni laisser boire? - ---La ronce. - ---Dans un grand champ noir sont de petites vaches rouges... - -Il ne me laissait pas achever: - ---Le four quand on le chauffe; les braises sont les petites vaches -rouges. - ---Il y en a quatre qui regardent le ciel, quatre qui abattent la rosée, -quatre qui portent à déjeuner; et tout ça ne fait qu'une. C'est quoi? - -Nouveau silence. - ---Je ne sais pas, grand-père. - ---C'est une vache,--non pas une de celles du four, une vache pour de -vrai:--ses cornes et ses oreilles regardent le ciel; ses quatre pieds -abattent la rosée; ses quatre mamelles, qui sont pleines de lait, -portent à déjeuner... Voilà... - ---Autre chose, grand-père. - ---_Grainsmouti? Habiscouti?--Grainsmoudra! Habiscoudra!_ - ---Comprends pas... - ---C'est pourtant facile. Il s'agit d'un tailleur et d'un meunier qui se -sont donné mutuellement de la besogne. Le tailleur demande au meunier si -son grain se moud: «Grain se moud-il?» Le meunier riposte en lui -demandant si son habit se coud: «Habit se coud-il?» Et ils s'empressent -de répondre, l'un que le grain se moudra, l'autre que l'habit se coudra. - -Quand Francis en vint à s'escrimer sur des problèmes, je l'intriguai -beaucoup en lui demandant le nombre des moutons de la bergère. - ---Trouve-moi, petit, la solution de celui-ci: Un Monsieur passant à côté -d'une bergère lui demande combien elle a de moutons. Elle répond: «Si -j'en avais autant, plus la moitié d'autant, plus le quart d'autant, plus -un, cela m'en ferait cent.» Combien en avait-elle? - -Il chercha longtemps, mais en vain; je fus obligé de lui dire le nombre -des moutons:--trente-six. - - * * * * * - -Quand je voulais le faire bien rire, je lui racontais les tours du père -Bergeon. Ce père Bergeon, défunt depuis pas mal de lustres, avait laissé -une solide réputation de farceur et de menteur. Et l'on citait encore -ses hâbleries de choix. - ---Allons, Francis, ouvre tes oreille... - -«Une fois, Bergeon avait perdu sa truie. Trois jours entiers il battit -le canton sans parvenir à retrouver la fugitive. Mais voilà que, rentré -chez lui, il crut percevoir des grognements du côté du jardin. Rien ne -se montrait cependant. Enfin, parcourant un carré de haricots où rampait -un plant de citrouille, il découvrit sa bête à l'intérieur d'un énorme -giraumon avec une nichée de huit petits cochons roses et blancs,--et il -y avait encore de la place de reste! - -«Un matin d'août, circulant dans son champ de pommes de terre, il avait -été très intrigué de voir le sol se soulever par endroits. Il crut -d'abord aux évolutions d'une bande de taupes. Mais point! Ces -soulèvements de terrain étaient simplement le fait des tubercules en -passe de grossir avec une rapidité phénoménale! - -«Plus extraordinaires encore les incidents de chasse. - -«Un jour d'hiver, ayant tiré des étourneaux sur un alisier, Bergeon en -avait tué tant et tant qu'il les rapportait à pleins sacs et qu'il en -tombait encore de l'arbre au bout d'une semaine! - -«Une autre fois, passant sur le bord d'un étang, il aperçut des canards -sauvages qui s'ébattaient tranquillement à la surface de l'eau calme. Il -eut l'idée--n'ayant pas son fusil--de leur lancer un bouchon attaché à -une longue ficelle, dont il retint l'autre extrémité. Les canards sont -voraces et digèrent vite:--l'un se précipite sur le bouchon qu'il avale, -et relâche par derrière cinq minutes après; un autre aussitôt -l'engloutit à son tour et ainsi, de bec en bec, le bouchon passa par le -corps de vingt-quatre canards qui, à cause de la ficelle, se trouvent -empalés. Le malin n'eut qu'à les tirer hors de l'eau et à les emporter.» - -Cependant Francis finit par connaître aussi bien que moi toutes ces -balivernes, et je ne fus plus à même de l'intéresser. Lui, alors, se mit -à me parler de ses choses d'école, des rois et des reines, de Jeanne -d'Arc, de Bayard, de Richelieu, de Robespierre, de croisades, de guerres -et de massacres. Il égrenait comme un chapelet tous les événements des -siècles... Je n'étais plus d'âge à retenir ça; et quand il me demandait -ensuite l'époque d'un règne ou les exploits d'un grand homme, j'énonçais -des bourdes énormes, confondant des faits survenus à mille ans -d'intervalle! De même pour la géographie: je brouillais au hasard les -noms des pays, des fleuves, des départements et des villes--ce qui -l'amusait fort. - -J'étais parfois un peu dépité de me voir faire la leçon par ce mioche, -mais bien heureux pourtant qu'il eût du goût pour son travail de classe. -Quand j'allais aux foires de Bourbon, je ne manquais pas de rapporter un -journal qu'il lisait tout haut le soir--pour son plaisir et pour le -mien--malgré qu'il y eût pas mal de choses que nous ne comprenions ni -l'un ni l'autre. Mais la Marinette interrompait assez souvent la lecture -par une crise de rire ou de lamentation, au grand désappointement du -petit... - -Plus tard, il acheta lui-même chaque dimanche, chez le -tailleur-buraliste de Saint-Aubin, une manière de journal avec des -histoires et des gravures coloriées. On y voyait des têtes d'hommes -célèbres, des généraux empanachés, des soldats avec le sac et le fusil, -des accidents et des crimes. Francis placarda sur les espaces libres de -la muraille celles de ces illustrations qu'il préférait. - - * * * * * - -C'était l'époque de ses débuts au travail manuel. Là je retrouvais ma -supériorité, et faisais de mon mieux pour le conseiller, le guider... - - - - -LII - - -Un dimanche, j'eus l'idée de me rendre à Meillers, de revoir cette ferme -du Garibier où je m'étais élevé, et que j'avais quittée depuis près de -cinquante ans. - -Le chemin d'arrivée longeant le coin de bois où croissaient les sapins à -senteur résineuse n'avait pas changé d'aspect. Dans la cour deux chiens -se précipitèrent en aboyant, ainsi que notre Médor autrefois quand -venaient des étrangers. L'ancienne grange, basse et comme écrasée, -n'existait plus; il y avait à présent une grande bâtisse avec de hauts -murs bien crépis, des portes et fenêtres peintes en brun, et les tuiles -de la couverture conservaient encore le rouge de leur teinte neuve. La -maison, par contre, quoique très vieille déjà de mon temps, était encore -debout, telle quelle, non restaurée. - -Les fermiers généraux s'efforcent à obtenir des propriétaires un bon -logement pour les bêtes dont ils ont la moitié, alors que le logement -des métayers leur importe peu. C'est dans l'ordre... - -A l'usage des gens, on avait fait pourtant quelque chose de très utile: -un puits tout près de la porte d'entrée. - -Il y avait toujours les mêmes plantes de jonc dans la cour et la mare -entourée de saules était restée pareille, sauf l'avantage d'un glacis de -pierres en avant pour que les bêtes puissent aller boire plus aisément. -Les saules vieillis laissaient échapper de leurs troncs branlants des -débris poussiéreux. Deux ou trois manquaient à l'appel... - -Je ne connaissais pas les habitants actuels de la ferme et n'avais nul -motif d'aller jusqu'à la maison. Je ne fis donc que passer, en observant -à droite et à gauche ces lieux familiers, et m'éloignai par le chemin de -la Breure. - -C'était bien la même rue creuse, resserrée par endroits, encaissée entre -ses hautes bouchures dont septembre jaunissait les feuilles; les mêmes -chênes trônaient sur les levées avec leurs racines débordantes et leurs -ramures touffues,--moins quelques-uns, coupés, dont les souches se -voyaient encore. Des ornières trop profondes avaient été -nivelées--d'ailleurs remplacées par d'autres. Maigre changement... - -Mais au bout je ne retrouvai plus ma Breure familière, défrichée, -transformée en culture honnête--où, seules, quelques pierres grises -continuant à montrer leur nez rappelaient l'ancien état de choses. Je -parcourus sans émotion ce terrain trop civilisé, me bornant à -l'égratigner de loin en loin, du bout de mon bâton ou de la pointe de -mon sabot pour juger de sa nature, et s'il semblait être de bon rapport. -Par exemple, je reconnus l'horizon si souvent contemplé, la vallée -fertile et, au delà, le coteau dénudé que précédait la forêt de -Messarges. Et si nombreux me revenaient mes souvenirs de pâtre qu'un -instant j'oubliai le reste de mon existence pour me retrouver l'enfant -de jadis, vierge d'impressions, qu'un rien amusait ou chagrinait... - -Je parcourus une partie des champs du domaine que je retrouvai pareils, -à part beaucoup d'arbres abattus, quelques coins broussailleux -défrichés. Je passai dans le pré de Suippière, à côté de la fontaine où -nous prenions l'eau jadis, maintenant abandonnée; les boeufs au pâturage -y venant boire faisaient déraper dans son lit la terre des bords. Encore -un peu de temps et il n'y aurait plus là qu'un bourbier quelconque, -qu'on finirait par assainir avec un drainage. - -Je longeai un grand fossé marécageux, patrie des grenouilles vertes, où -je venais autrefois cueillir des _janettes_ au printemps; le même filet -d'eau claire coulait au fond sur la même vase grise. - -Je suivis le chemin de Fontivier par où j'avais rapporté sur mon dos -Barret frappé à mort:--cette évocation m'attrista... - -En fin de compte, après une tournée de trois heures, je rejoignis par -Suippière la petite route de Meillers. - - * * * * * - -Passé le bourg, comme j'allais reprendre à la chaussée de l'étang, près -du moulin, le chemin de Saint-Aubin, je me trouvai nez à nez avec mon -camarade Boulois, du Parizet, qui s'en revenait de la messe. Ce pauvre -Boulois m'en avait voulu ferme d'avoir abusé de sa confiance en épousant -Victoire qu'il convoitait. Ah! ses regards furibonds les jours de foire, -quand le hasard nous mettait en présence. Alors que moi, gêné un peu, je -cherchais à l'éviter... Cette rencontre inopinée nous stupéfia l'un et -l'autre. Boulois me regardait sans colère. - ---Tiens, te voilà par là! dit-il en s'arrêtant. - ---Oui, j'ai voulu revoir mon ancien pays. - ---Ah! - -Un instant d'hésitation sur l'attitude à prendre,--puis, il me tendit la -main: - ---Et comment ça va-t-il, mon vieux? - ---Ça va tout doucement, merci... Et toi-même? - ---Moi, ça va comme les vieux, une fois bien, une fois mal, plus souvent -mal que bien... Tiennon, reprit-il après un court silence, je te -pardonne la crasse que tu m'as faite. Il y a assez longtemps que je te -boude; nous pouvons bien redevenir amis... - ---C'était mal de ma part, je l'ai bien compris, va. Mais tu sais que je -n'avais aucune situation... - ---Oui, ce mariage t'a rendu un fier service; tu aurais peut-être été -obligé sans cela de rester toute ta vie journalier, ce qui n'est pas -gai, ma foi non! De mon côté, je me suis marié avec une autre dont je -n'ai pas eu à me plaindre. N'en parlons donc plus... - -Et nous voilà pris à causer, à passer en revue nos existences. Lui -n'avait jamais quitté le Parizet. A la mort de son père, la direction du -domaine lui échut naturellement. Il avait bien travaillé, élevé cinq -enfants, fait de sérieuses parties de cartes et bu quelques forts coups. -Le propriétaire, un de ces bons riches comme il s'en voit trop peu, -venait de faire construire à son intention une chambre neuve où il -comptait vieillir et mourir,--son aîné, bien entendu, prenant la ferme à -son compte. - -Nous avions, certes, une foule de choses à nous dire, et pourtant, au -bout d'un petit quart d'heure de conversation, nous nous trouvâmes pris -de court. Dans le gouffre du passé où s'accumulent sans relâche nos -sensations de l'heure présente, les plus récentes recouvrent -indéfiniment les autres qui, avec le temps, s'annihilent--et il est -difficile de retrouver quelque chose de net. - -Le moulin était au repos. Je me pris à regarder la haute cheminée de -briques qui profilait dans le ciel clair son embouchure noircie. Boulois -contemplait l'étang vaste que la brise légère agitait de remous -paisibles et cependant cruels--puisqu'ils semblaient disséquer, -martyriser le soleil en train de s'y baigner... Tout à coup, rompant -notre commune rêverie: - ---Tiennon, me dit-il, viens donc manger la soupe avec moi... - -Il insista si fort que je finis par accepter... - -Quand nous arrivâmes au Parizet, vers trois heures, il n'y avait que les -femmes en train de râper des coings pour faire de la liqueur. - ---Bourgeoise, j'amène mon camarade de communion; c'est un peu grâce à -lui que je me suis marié avec toi, tu le sais; il faut lui en savoir -gré... Nous avons faim; donne-nous à manger et à boire. - -C'était une grosse femme courte qu'un asthme gênait; elle eut un sourire -bonasse: - ---Je n'ai pas grand'chose; vous venez trop tard; il y a deux heures que -nous avons mangé. - -Elle apporta un reste de soupe grasse tenue chaude sur la cendre du -foyer, cuisina des oeufs et tira du buffet un fromage de chèvre intact. -Boulois me versait à boire à toute minute et sa main tremblait d'émotion -heureuse: - ---Mais bois donc... Prends donc à manger... T'en souviens-tu du temps où -nous allions au catéchisme? - -Notre repas se prolongea; il fallut goûter des liqueurs de trois sortes. -Les évocations du passé nous revenaient mieux et nous trouvions toujours -quoi dire... - -Pour lui faire plaisir je dus aller voir le jardin, puis les bêtes, si -bien que je ne partis qu'à la nuit. - -Chez nous, la Victoire, inquiète de ma longue absence, me fit une scène -en arrivant,--sans parvenir à me troubler. J'étais content de ma journée -et tout heureux de cette réconciliation. Puis, d'avoir bu un petit coup, -cela contribuait aussi à me donner des idées roses, si bien que je me -sentais léger comme un jeune homme et disposé à la joie. - -Les malheurs, hélas! suivent de près les bons jours. Dans le courant de -la semaine nous arriva une lettre de Paris, annonçant le décès de ma -soeur Catherine. Elle était restée en fonctions jusqu'à la fin. Avant la -vieille maîtresse dont elle escomptait une part de succession, la mort -l'avait frappée... - - - - -LIII - - -Le chemin de fer à voie étroite dont Fauconnet nous avait dotés passait -juste au bout d'un de nos champs et traversait au ras du sol, à cent -mètres de chez nous, notre chemin d'arrivée. Son établissement avait -donné lieu à des récriminations sans nombre. Des expropriés, bien -qu'ayant touché dix fois la valeur de leur terrain, gémissaient sur le -grand dommage à eux causé. D'autres se plaignaient du tracé aux courbes -fantasques dont personne ne pouvait démontrer la nécessité. On disait -que l'entrepreneur, certain d'un joli bénéfice, avait fait augmenter à -dessein le nombre des kilomètres, que le docteur Fauconnet et les autres -Messieurs du Conseil Général s'étaient laissé rouler... Quand il y eut -des élections, leurs adversaires ne manquèrent pas de les attraper à ce -propos. A leur place ils n'auraient pu davantage prétendre à contenter -tout le monde. Mais il est de règle de critiquer ceux qui mènent la -barque. - - * * * * * - -Malgré ses courbes, et en dépit des criailleries auxquelles il avait -donné lieu, le chemin de fer marchait. Nous entendions chaque jour ses -sifflements et le fracas de son passage. Les premiers temps nous -craignions pour nos bêtes à cause de cette traversée du chemin,--sans -compter qu'au pâturage elles pouvaient s'aviser de franchir la palissade -et de descendre sur la voie. Nous pestions de compagnie contre ces -«inventions enragées» destinées à enlever toute tranquillité au pauvre -monde des campagnes. La bourgeoise, selon son habitude, exagérait dans -le mauvais sens, disant qu'on ne pourrait plus avoir de chèvres, de -cochons, ni de volailles. Par contraste je m'efforçais à l'optimisme. De -fait, nous n'eûmes jamais d'écrasés qu'un trio d'oisons nigauds... - -Mais c'est surtout à la Marinette que le train portait ombrage. Elle -tressaillait nerveusement au bruit, le fixait de ses yeux vides, lui -montrait le poing jusqu'à ce qu'il eût disparu,--précipitant son -monologue inepte. - -Il y avait souvent des trains de marchandises assez longs,--formés en -majeure partie de voitures découvertes garnies de chaux à l'aller et de -charbon au retour. Mais bien plus encore s'allongeaient ces trains les -jours de foire à Cosne--et l'on apercevait par les vasistas des -portières les têtes inquiètes des bovins apeurés... Les trains réguliers -de voyageurs ne comprenaient d'habitude que deux ou trois voitures, -souvent même une seule. La petite machine au fourneau bas promenait avec -une sage lenteur au travers des champs, des prés et des bois sa longue -voiture brune... J'en vins à connaître tous les hommes à blouse bleue -tachée de graisse et de charbon qui conduisaient les convois; et aussi -les autres, ceux à casquette dorée, tunique noire à boutons jaunes, qui -se tenaient d'habitude sur l'une des plates-formes. J'en vins à -connaître même une bonne partie des voyageurs,--au moins tous les -habitués, bourgeois, gros fermiers, commerçants et curés. En dehors des -jours de foire on n'y voyait guère de paysans, ni d'ouvriers. Il faut -avoir pour se promener des loisirs et des moyens. - ---Ceux-là sont des malins, pensais-je, des gens qui s'arrangent à bien -passer leur temps aux dépens du travailleur et qui, par-dessus le -marché, se fichent de lui... - -Souventes fois en effet, quelques-uns, regardant par la portière, -semblaient avoir au passage des sourires d'ironie à l'adresse du vieux -paysan laborieux que j'étais... - - - - -LIV - - -Quand expira, en 1890, mon bail de six années, j'hésitai beaucoup à le -renouveler en raison de mes soixante-sept ans dont je sentais le poids. -La bourgeoise, bien qu'un peu plus jeune, était plus caduque encore. Et -notre Francis, qui touchait à ses treize ans, pouvait dorénavant se -tirer d'affaire seul. Je me décidai cependant à un nouvel engagement -d'égale durée--à cause, surtout, de la Marinette. Pouvais-je la ramener -chez mes enfants, maintenant déshabitués de sa présence,--alors qu'elle -devenait de moins en moins supportable? Je formais des voeux pour que -nous lui survivions, Victoire et moi, afin qu'elle fût toujours assurée -du nécessaire et bien traitée. - - * * * * * - -Il n'en devait pas aller ainsi, hélas! Ma pauvre femme s'éteignit -brusquement l'été d'après,--et j'eus le grand chagrin de me dire que -c'était un peu par ma faute! - -Le voisin qui m'aidait habituellement à rentrer mes gerbes se trouva -être absent un jour où la pluie menaçait. Je fis venir Victoire, qui ne -s'en souciait guère, pour entasser sur la voiture le peu de blé que nous -avions lié la veille. Elle eut très chaud, puis grelotta sous l'averse -trop tôt survenue; la nuit elle se mit à vomir du sang; deux jours après -elle était morte... - - * * * * * - -Je dus prendre à gage pour les soins de mon intérieur une veuve âgée, -très sourde et guère entendue à la laiterie,--si bien qu'il me fallut -les premiers temps m'occuper toujours avec elle de la fabrication du -beurre et du fromage. Et la Marinette, qui ne pouvait la souffrir, lui -joua cent tours désagréables. Elle éteignait le feu, renversait la -marmite, dissimulait les objets usuels du ménage et riait de la voir -embarrassée... A tel point que la bonne femme fut en passe de nous -quitter, ne pouvant supporter ces ennuis. Je restai à la maison -plusieurs jours d'affilée pour surveiller la pauvre innocente. Quand -elle se disposait à faire quelque sottise, je lui serrais les poignets -avec force, la subjuguant d'un regard dur. D'autre part, sachant qu'elle -aimait beaucoup la salade de haricots, les beignets, je dis à la -servante de préparer souvent l'un ou l'autre de ces mets. Vaincue et -satisfaite, la Marinette cessa peu à peu ses tracasseries. - - * * * * * - -Mais il surgit de nouvelles inquiétudes. Pour donner à mes enfants «les -droits de leur mère» je fus obligé de faire rentrer mon hypothèque. Je -me revis gauche et gêné dans le bureau du notaire; j'affrontai les -haussements d'épaules dédaigneux du premier clerc, un grand bellâtre -très pommadé, qui, lorsque je ne saisissais pas du premier coup ses -explications, avait toujours l'air de vouloir lâcher ce qu'il pensait si -fort: - ---Quel imbécile tout de même! - -Après que tout fut réglé il me resta deux mille francs. Longtemps je -conservai cette somme au fond du tiroir de l'armoire,--la clé du meuble -restant cachée dans un trou du mur de l'étable. Quand la servante -voulait ranger du linge, elle me la demandait d'un air maussade, en -m'accusant d'être méfiant... De guerre lasse, je portai mes deux mille -francs chez le banquier de Bourbon. - -Et ma vie se poursuivit, bien monotone, entre ces deux vieilles femmes -dont l'une était sourde et l'autre idiote. - -Francis, placé dans une ferme du voisinage, venait quelquefois le -dimanche et ses visites me donnaient toujours du contentement. Mais -elles devinrent de moins en moins fréquentes à mesure qu'il grandit, car -il se mit à sortir davantage:--la compagnie des jeunes garçons de son -âge lui semblait plus attrayante que celle de son vieux grand-père et de -son triste entourage. - - * * * * * - -Je pris le train un jour et me rendis à Saint-Menoux où était revenu mon -parrain, maintenant plus qu'octogénaire. Un chancre lui rongeait la -figure. Ç'avait été d'abord une démangeaison au côté gauche du nez, -passé du naturel au pourpre, puis au violâtre,--où une plaie s'était -formée ensuite. Son pauvre nez, sous le linge et l'étoupe, apparaissait -comme un étal de chair vive d'où suintait de l'eau rousse--et l'oeil -allait être pris... - -Le malheureux, torturé sans répit, avait de longues nuits d'insomnie. Et -il souffrait au moral aussi, se sentant pour tous un objet de dégoût. On -lui trempait sa soupe dans une écuelle spéciale rarement lavée; il -mangeait dans son coin; on ne permettait plus aux petits de l'approcher. - -La servante ayant refusé un jour de savonner les linges de son -pansement, sa belle-fille, en se mettant à ce travail rebuté, marmonnait -assez haut pour qu'il entendît: - ---Mais il ne crèvera donc jamais, ce vieux dégoûtant! - -La gorge serrée, la voix sourde, à la fois rageuse et pleurarde, il me -rapportait cela. - ---J'ai souvent le désir de me tuer! Je songe à me pendre à un arbre, à -une poutre de la grange ou bien à me jeter à l'eau. Jusqu'ici j'ai eu le -courage, ou peut-être la lâcheté, de ne pas le faire. Mais je ne réponds -pas de l'avenir: la résignation a ses limites, misère de Dieu! - -Que dire pour le remonter? Le désespoir ancré dans son coeur n'était-il -pas aussi incurable que le chancre affreux qui lui rongeait la figure? - - - - -LV - - -Après un séjour de dix ans, mes enfants quittèrent le domaine de M. -Fauconnet, ne pouvant plus s'entendre avec lui. En vieillissant, le -docteur devenait maniaque, grincheux, tyrannique. Il n'était plus -député,--son républicanisme ayant paru trop déteint. Car l'ancien rouge -sang de boeuf tournait au rose pâle, outrant le goût de l'ordre et la -haine des «avancés». Il imitait quasi M. Noris. Le cri de «Vive la -Sociale!» le mettait dans une colère folle. - -La dernière année que mes garçons furent chez lui, ils eurent la machine -un jour de grande chaleur, si bien qu'un souffle de révolte passait sur -les batteurs exténués. Le docteur étant venu vers trois heures de -l'après-midi, au moment le plus pénible, un jeune domestique juché sur -une meule lança pour le narguer un farouche «Vive la Sociale!» et -d'autres y répondirent. M. Fauconnet regarda les criards à tour de rôle, -avec l'intention de se fâcher. Mais voyant qu'ils étaient trop, que sa -puissance était impuissante à réprimer cette irrévérence, il refréna sa -colère, s'en fut trouver mon Jean auquel il enjoignit de ne pas tolérer -ce cri. - -C'est ainsi qu'agissent tous les détenteurs d'autorité quand ils ne sont -plus les maîtres de la situation: ils se déchargent sur leurs inférieurs -qui n'en peuvent mais... - -Le docteur partit, laissant les travailleurs à leur misère et à leur -malice. - -Mais quand, le soir, on conduisit chez lui sa part de grain il crut -pouvoir se permettre une facile revanche en n'offrant pas un malheureux -verre de vin à ceux des batteurs qui étaient venus avec le bouvier pour -monter les sacs au grenier. Eux, bien entendu, s'en allèrent fort -mécontents, non sans formuler des «Vive la Sociale!» très appuyés. - -Et ils revinrent après souper dans la nuit chaude, avec des camarades. -Une heure durant, à bouche que veux-tu, ils proférèrent autour du -château le cri prohibé qu'ils faisaient alterner avec celui, plus -délictueux encore, de: «A bas les bourgeois!» - - * * * * * - -Mes garçons se replacèrent sur le territoire de Bourbon, en direction de -Saint-Plaisir, au domaine de Puy-Brot. - -Le maître, un certain M. Duverdon, fermier général jeune encore et -entreprenant, passait pour très fort en affaires. A l'époque de la -Saint-Martin, on le demandait pour des expertises de cheptels dans un -rayon d'au moins six lieues. Il innovait en matière de bail: une clause -portant interdiction, sous peine d'une amende de cinquante francs, de -vendre soit du lait, soit du beurre,--les jeunes veaux devant bénéficier -de tout le lait des mères. Le reste était à l'avenant. Duverdon, -roublard nouveau jeu, enlevait aux métayers les quelques avantages par -eux conservés jusqu'alors. - ---Et vous avez accepté tout cela sans regimber? dis-je à Charles le jour -qu'il m'annonça que le bail était signé. - ---Que veux-tu, si nous n'avions pas accepté, nous, dix autres étaient -prêts à le faire, et, dans la région, il nous eût été difficile de -trouver un autre domaine vacant... - - - - -LVI - - -En 1893, le jour de Pâques, étant arrivé au bourg un peu tôt pour la -grand'messe, je me pris à causer sur la place avec le père Daumier, un -vieux de mon âge. Des jeunes filles nous frôlèrent, fraîches et jolies, -en leurs élégantes toilettes neuves. - -Je dis à Daumier: - ---Si elles revenaient, les femmes d'autrefois, celles qui sont mortes il -y a cinquante ans, croyez-vous qu'elles ne seraient pas étonnées de voir -ces toilettes-là? - ---Elles se croiraient dans un autre monde, mon vieux. Dame, Saint-Aubin -suit à présent la mode de Paris! Mais qui sait si on ne reculera pas -après avoir tant avancé? - ---Oh! non allez! L'élan est donné, il se maintiendra quoi qu'il arrive; -les chapeaux «à la bourbonnaise», comme les bonnets à dentelle, ne se -reverront plus. - ---Savoir si c'est un bien? - ---Conséquence des temps, que voulez-vous! Ça fait aller le commerce. - -Les cloches carillonnaient joyeusement l'appel à la messe. Belle fête -printanière en vérité: ciel clair, soleil rayonnant tempéré par des -souffles de brise fraîche... Des merles sifflaient gaiement tout près, -dans une grande prairie d'un vert tendre que les primevères nuançaient -de jaune par endroits. Devant nous, les vieux ormeaux de la place -laissaient éclater leurs bourgeons grossis. Les lointains carillons des -cloches de Bourbon et des cloches d'Ygrande se mêlaient aux vibrations -grêles des nôtres. - -De grandes affiches vertes, jaunes et rouges tapissaient le mur de -l'église, le tronc des ormeaux,--séparées par des banderoles longues, -collées de biais: - ---Voyez, fit Daumier, voyez s'il y en a... Ceux qui savent lire ont de -quoi se distraire! C'est qu'on va voter pour les députés bientôt; il -paraît même qu'un des candidats va parler ici après la messe. - ---Ah! lequel donc? - ---C'est Renaud, le socialiste. - -Un de mes voisins vint nous rejoindre qui nous dit de ne pas compter sur -Renaud: un de ses amis parcourant en son nom les petites communes. - ---N'importe! Irons-nous l'entendre, Bertin? fit Daumier. - ---Ma foi, si vous voulez... - - * * * * * - -A la sortie de la messe, nous fûmes donc nous attabler à l'auberge où -l'orateur devait faire sa réunion. La salle s'emplit en dix minutes et -le bistro dut installer dehors des tables improvisées. Celui qu'on -attendait n'arriva guère avant deux heures. A son entrée tous les -regards convergèrent sur ce petit brun au teint maladif ainsi que sur -une bête curieuse. Au fond de la salle, on lui réserva une table étroite -derrière laquelle il se mit à parler dans le brouhaha des conversations -persistantes. Ce fut d'abord pénible, il cherchait ses mots; puis il -prit de l'assurance; ses yeux brillèrent et sa voix s'affermit. Il -peignit la misère des travailleurs à qui l'on ne sait que faire des -promesses; il attaqua les bourgeois, les curés--complices pour berner le -peuple. - -A sa gauche un bonhomme soûl se levait fréquemment et criait, la face -congestionnée: - ---C'est pas vrai; t'es un franc-maçon! A bas les francs-maçons! - -A chaque interruption de l'ivrogne, des rires éclataient au long des -tablées; les rumeurs se croisaient suivies d'un bourdonnement long à -s'éteindre: L'orateur, après un temps d'arrêt, s'efforçait à reconquérir -l'attention. Sa tirade finale, assez ampoulée, mais lancée avec force, -avec chaleur, ramena le silence complet. - ---Journaliers, métayers, petits fermiers, écrasés de travail et que tout -le monde gruge, quatre révolutions en moins d'un siècle ne vous ont pas -libérés:--vous restez ignorants, raillés, misérables. La vraie -révolution fera le peuple souverain. Travaillez sans relâche à la -mériter, mes amis! Cessez de vous faire, représenter par des bourgeois: -monarchistes ou républicains ils se chicanent pour la galerie, mais -s'entendent pour vous mieux duper. Signifiez-leur que vous avez assez -d'eux! Faites-vous représenter par un homme de votre classe: votez tous -pour le citoyen Renaud!--Puis voyez à vous entendre, à vous grouper pour -faire valoir vos droits! Ainsi vous serez forts et l'aube nouvelle -finira par luire... Un jour viendra où, cultivateurs, vous aurez vos -champs, comme les mineurs auront leurs mines et les ouvriers d'industrie -leurs usines. Alors il n'y aura plus d'intermédiaires parasites, plus de -maîtres ni de serfs--mais seulement la grande collectivité humaine -mettant en rapport les richesses de la nature. A vous, camarades, de -hâter la venue des temps nouveaux! - ---C'est un _partageux_! énonça à mi-voix un assistant à barbe blanche. - ---C'est un nommé Laronde, fit un autre; je connais son père qui est le -cousin de mon beau-frère; il est _laboureux_ à Couleuvre, son père; mais -lui l'a laissé, étant trop feignant sans doute pour travailler la -terre... - ---En tout cas, il a une bonne lame! - -Laronde ayant cessé de parler, épongeait son visage couvert de sueur. -Des jeunes gens l'applaudissaient, criant: «Vive la Sociale! A bas les -bourgeois!» Au milieu de la salle, debout et gesticulant, l'ivrogne -déblatérait toujours contre les francs-maçons. Quelques métayers peureux -filèrent, craignant de se compromettre dans cette assemblée -révolutionnaire. Daumier dit: - ---On ne devrait pas tolérer de tels discours; ça met la zizanie dans le -monde en faisant croire des choses qui ne peuvent pas arriver. - ---Qu'en savez-vous, si ça n'arrivera pas? répondis-je. Pensez donc à -tous les changements que nous avons vus dans le cours de notre vie, à -tout le bien-être qu'il y a en plus maintenant... - ---On n'en est ni plus heureux, ni plus riche; on a cela, on voudrait -autre chose; et le bien-être ne fait pas devenir vieux. - ---Devenir vieux n'est pas tout; il faut accorder une part aux -satisfactions de l'existence, que diable! - -Laronde traversa la salle, saluant à droite et à gauche en souriant. Et, -dévisagé par des groupes de femmes qui attendaient dehors pour le voir, -il réenfourcha sa bécane, fila sur Ygrande où il devait parler dans le -cours de l'après-midi. - - * * * * * - -Après son départ on se reprit à discuter, les uns l'approuvant, les -autres le blâmant. - -Un maître-carrier, beau parleur, ayant entendu mes réponses à Daumier, -s'approcha: - ---Bien sûr, dit-il, on continuera vers le progrès, de par les -découvertes nouvelles qui faciliteront le travail. Mais de la science -seule, il faut attendre le mieux. La politique est impuissante et nulle. -Jamais les députés ne feront vraiment des lois pour le peuple. Les gros -bourgeois qu'on dédaigne un peu dans les élections n'en conservent pas -moins toute leur influence, croyez-le bien... Quant à Renaud, à Laronde -et à leurs pareils, ce sont des ambitieux qui voudraient prendre la -place des autres pour faire les bourgeois à leur tour. Au fond, il n'y a -de vrai sur ce chapitre que l'_ôte-toi de là que je m'y mette!_ - -Plusieurs approuvèrent bruyamment Mais un commerçant protesta--qui en -tenait pour M. Gouget, le député sortant: - ---Il ne faut rien exagérer... La politique a son importance. Ne -devons-nous pas à la République l'école gratuite et la diminution du -temps de service? S'il y avait une majorité de bons républicains comme -M. Gouget, nous aurions bientôt l'impôt sur le revenu, des retraites -pour les vieux travailleurs--et l'État romprait d'avec l'Église. Ce -programme, le programme de tous les bons républicains, M. Gouget l'a -toujours soutenu de ses votes. Mais beaucoup lui retirent leur confiance -sous prétexte qu'on ne voit jamais aboutir les réformes qu'il prône. -Comme s'il était seul! - -Et voilà-t-il pas que je me risquai à parler aussi! - ---Pour moi, il y aura toujours des forts et des faibles, des malins et -des grugés... Il s'en trouvera toujours pour vivre du travail des -autres... Ceux qui font métier de politicailler sont souvent des -ambitieux ou des farceurs. Mais, n'ayant rien à craindre puisque nos -rentes sont au bout de nos bras, nous pouvons nous risquer à voter pour -les «avancés»--quand ça ne serait que pour embêter les bourgeois qui -nous en ont tant fait! - -Alors le carrier: - ---Vous avez foi au partage, père Bertin; vous voudriez jouir de votre -locature sans payer de fermage... Oui, mais si l'on vous envoyait à tel -ou tel endroit (il me citait de mauvais petits biens fâcheusement -situés) qu'est-ce que vous diriez? Le partage n'est pas commode à faire, -allez! - ---On ne peut changer des choses qui ont toujours existé, dit le père -Daumier. - ---Non, je ne suis pas _partageux_! Mais je vois bien la commune -propriétaire de ses terrains au lieu et place de quelques Messieurs de -Paris ou d'ailleurs. La commune louerait à de bonnes conditions aux -paysans et emploirait les revenus en améliorations et embellissements -dont tout le monde profiterait. - -«Quant à votre objection, père Daumier, elle ne tient pas debout, vous -savez... Défunt ma grand'mère se rappelait du temps où les curés -passaient dans les champs pour la dîme, où les seigneurs avaient tous -les droits. Vous pouvez croire qu'à l'époque, pas mal de gens tenaient -pour impossible de voir supprimer ces choses-là. Et l'on s'est étonné -après coup qu'elles aient pu durer si longtemps! Pensez-vous qu'à -présent, si les fermiers généraux de notre centre, par exemple, venaient -à disparaître, nous ne pourrions plus vivre? Ça nous serait au contraire -un grand soulagement de n'avoir plus ces ventrus à nourrir sans rien -faire... - ---Bien dit! fit le carrier en se levant pour aller rejoindre un client -qui lui faisait signe. - ---Bravo! père Tiennon. Vive la Sociale! s'exclamèrent trois jeunes gens -qui m'avaient entendu. - -Et ils offrirent le café. Mais je me sentais un peu étourdi par le bruit -de la salle, par la chaleur et la fumée. Je regardai la pendule. - ---Non, mes amis, non; il est temps que j'aille panser mes vaches. - -Daumier intervint: - ---Allons, buvons le café avec ces jeunes gas, vieux socio. - ---Merci! La tête me fait un peu mal; je dirais sans doute des «âneries». -C'est toujours ce qui arrive quand on reste au café longtemps. Au -revoir! - -Et leur ayant serré la main à tous je partis, laissant le père Daumier -qui prit sa «cuite». C'est la seule fois de ma vie qu'il m'arriva de -tant causer politique. - - * * * * * - -Les élections furent vite oubliées, et les discussions et les rêves -auxquels elles avaient donné lieu, en présence du grand désastre qu'on -eut à subir cette année-là... Tout le printemps, tout l'été sans pluie; -un soleil constant qui brûlait les plantes jusqu'en leurs racines; une -récolte de foin dérisoire; une récolte de céréales médiocre; les pâtures -desséchées; les mares vidées; les animaux se vendant pour rien:--quelle -misère! Je fus obligé d'aller au bois râteler des feuilles sèches dont -j'amassai une provision pour la litière, et d'acheter des fourrages du -Midi qu'un négociant faisait venir à Saint-Aubin par wagons. Je compris, -cette année-là, que le chemin de fer pouvait tout de même rendre des -services aux paysans! - - - - -LVII - - -Au cours de ces grandes chaleurs de 1893, la mort--qu'il avait tant -souhaitée--délivra enfin mon pauvre martyr de frère... - -En novembre de cette même année, ma vieille servante entra au service -d'un curé, espérant y être plus tranquille que chez nous. - -J'en engageai une autre, une grande bringue, bêbête et méchante, qui -ronchonnait à tout propos et bousculait ma soeur à la moindre frasque. -Plus tard, je découvris qu'elle prélevait la dîme sur la vente de mes -denrées au marché de Saint-Hilaire, et qu'elle buvait à mes dépens des -tasses de café, des bols de vin sucré. Je la conservai quand même, -préférant tout supporter que de changer encore, et sachant que je -n'arriverais jamais à trouver la ménagère idéale. - - * * * * * - -Nous fûmes pris par la grippe, la Marinette et moi, au cours de l'hiver -tardif et rude de 1895;--Madeleine, la femme de Charles, dut venir de -Puy-Brot pour nous soigner. Cette maladie emporta la malheureuse -innocente, d'ailleurs très affaiblie depuis un certain temps. Et, pour -moi aussi, je crus que ç'allait être la fin, tellement je me sentais -sans force, miné par la fièvre, épuisé par une toux caverneuse qui -m'arrachait l'estomac. Je guéris pourtant, péniblement à vrai dire, -après être resté traînard et courbaturé pendant plusieurs mois,--et ne -retrouvant plus qu'une petite part de la vigueur que j'avais conservée -jusque-là. - -Alors j'aspirai au jour où, mon bail fini, je pourrais retourner avec -mes enfants. - - * * * * * - -Durant cette période, mes idées tournèrent souvent au lugubre. Je me -voyais rester là tout seul, comme un vieil arbre oublié dans un taillis -au milieu de la poussée des jeunes. Un à un, ceux que j'avais connus -s'en étaient tous allés... Morte, ma grand'mère en châle brun et chapeau -bourbonnais.--Mort, l'oncle Toinot qui avait servi sous le grand -empereur et tué un Russe.--Morts, mon père et ma mère,--lui bon -et faible, elle souvent dure et mauvaise d'avoir été trop -malheureuse.--Morts, le père et la mère Giraud, mes beaux-parents, et -leur fils, le soldat d'Afrique, et leur gendre, le verrier, qui parlait -toujours de tirer le pissenlit par la racine...--Morts, mes deux frères -et mes deux soeurs.--Morte, la Victoire, bonne compagne de ma vie, dont -les défauts ne m'apparaissaient à la fin que très peu sensibles, -comme devaient lui apparaître les miens, sous l'effet de -l'accoutumance.--Morte, ma petite Clémentine, douce et mutine.--Morte, -ma nièce Berthe, délicate fleur de Paris, des suites d'une couche -pénible.--Morts, Fauconnet père et fils, Boutry, Gorlier, Parent, -Lavallée, Noris.--Morts, tous ceux qui avaient joué un rôle dans ma vie, -y compris Thérèse, ma première amoureuse. Je les revoyais souvent; ils -défilaient de compagnie dans mes rêves de la nuit, dans mes souvenirs de -la journée. La nuit, ils revivaient pour moi; mais le jour, il me -semblait à de certains moments marcher entre une rangée de spectres... - -Et pourtant, pas plus qu'autrefois, l'idée de la mort ne m'effrayait -pour moi-même. Ah! mes premières émotions funèbres à la Billette, lors -du décès de ma grand'mère! Mon serrement de coeur à l'entrée de la -grande boîte longue où on devait la mettre, et ma tristesse poignante, -sincère, en entendant tomber les pelletées de terre sur le cercueil -descendu dans la fosse! J'avais trop vu de scènes semblables depuis; et -mon coeur à présent restait dur et fermé. A chaque nouveau convoi -s'accroissait mon indifférence. Et pourtant mon tour approchait d'être -couché dans une caisse semblable qu'on descendrait aussi, avec des -câbles, au fond d'un trou béant--et sur laquelle on jetterait par -pelletées le gros tas de terre resté au bord, comme la barrière infinie -qui sépare la mort de la vie! Mais cette pensée même ne me faisait pas -ému... - - * * * * * - -Je m'intéressais d'ailleurs à toutes les floraisons d'énergie épanouies -derrière moi. Mes fils étaient les hommes sérieux, les hommes -vieillissants de l'heure actuelle. Mes petits-fils représentaient -l'avenir; ils avaient l'air de croire que ça ne finirait jamais... -Pourtant, l'enfance, derrière eux, gazouillait, croissait... - - - - -LVIII - - -Il y a cinq ans déjà que je suis revenu avec mes enfants. Ils ne me sont -pas mauvais. Rosalie même a pour moi des tendresses qui m'étonnent. -Madeleine est toute dévouée, toute aimante et laisse gouverner sa -belle-soeur. L'harmonie règne dans la maisonnée et j'en suis bien aise. -Mais une séparation prochaine n'en est pas moins imminente; ils vont -être trop nombreux pour rester ensemble. - -C'est qu'il y a un troisième ménage. Mon filleul, le fils de Jean et de -Rosalie, rentré du régiment depuis trois ans, s'est marié à la -Saint-Martin dernière. J'ai une petite-bru; j'aurai bientôt, je pense, -un arrière-petit-fils. Et Charles a deux filles qui sont d'âge à se -marier aussi. Il devient urgent que mes deux garçons aient chacun leur -ferme. Duverdon, qui tient à eux, a promis d'ailleurs de placer le -sortant dans un autre de ses domaines. - - * * * * * - -Moi, je suis le vieux! - -Je rends des petits services aux uns et aux autres. Les brus me disent: - ---Mon père, si ça ne vous ennuyait pas, vous devriez bien... - -Et, pour les contenter, je casse du bois pour la cuisine, je donne à -manger aux lapins, je surveille les oies. - -En été, les jours de presse, mes garçons aussi me demandent souvent de -faire une chose ou l'autre. Et je conduis aux champs les vaches ou les -moutons, je garde même les cochons tout comme il y a soixante-dix ans. -Je finis par où j'ai commencé:--la vieillesse et l'enfance ont des -analogies... - -Quand on fait les foins, je fane encore et je ratèle. Et lorsqu'on -charge, je prêche la prudence et les charrois moins gros; je donne des -conseils qu'on ne suit pas toujours. Les jeunes veulent oser, risquer le -tout pour le tout, faire les malins... Mais funeste à la témérité est -l'expérience que l'âge donne. Et je suis le vieux! - -Mes forces, de plus en plus, vont déclinant; j'ai les membres raidis; on -dirait que le sang n'y circule pas. L'hiver, Rosalie met chaque soir -dans mon lit une brique chaude enveloppée d'un chiffon,--faute de quoi -je ne pourrais ni me réchauffer, ni dormir. Je me courbe en arc de -cercle; je regarde la pointe de mes sabots; le sol, que j'ai tant remué, -me fascine à présent, semble se hausser vers moi avec un air de me dire -qu'il aura bientôt son tour. Je vois gros et je tremble un peu; j'ai du -mal à me raser sans entailles; il m'arrive, quand je vais à la messe, de -ne plus reconnaître des personnes que je connais très bien.--Jusqu'à mon -petit Francis que je ne remettais pas lorsqu'il est venu me voir au -retour du service!--Je suis dur d'oreilles en tout temps et très sourd -par périodes durant l'hiver. Lorsqu'on s'adresse à moi, il m'arrive de -mal comprendre, de répondre de travers, ce qui fait rire tout le monde à -mes dépens. Quand j'ai mangé, si je reste assis, je m'endors--et la -nuit, au contraire, les longues insomnies sont fréquentes. J'ai des -absences de mémoire impossibles; je conserve très bien le souvenir des -épisodes saillants de ma jeunesse, et les choses de la veille -m'échappent. Ma pensée, j'imagine, est à ce point fatiguée des -événements qui l'ont préoccupée pendant trois quarts de siècle qu'elle -n'a plus la force de se porter sur des sujets neufs. Le résultat est que -j'aime trop parler de ces choses d'autrefois qui n'intéressent plus -personne, et que j'ai sur les nouvelles des naïvetés qui font rire. Cela -me rend un peu ridicule. Sur la physionomie de mes petits-enfants, je -lis souvent cette phrase du langage d'aujourd'hui: - ---Ce qu'il est «rasant» tout de même, le vieux... - -Oui, je suis le vieux! Il faut bien que je le reconnaisse de bonne -grâce. Mes organes ont fait leur temps; ils aspirent au grand repos! - - * * * * * - -Et puis, vraiment, on voit des choses trop étonnantes. Dans ma jeunesse, -tout le beau monde allait à cheval parce que les voitures ne pouvaient -circuler dans les mauvais chemins. A présent, il circule des voitures -qui n'ont pas besoin de chevaux... Dans un de nos champs qui borde la -grand'route, j'ai gardé les cochons cet été. Souvent il m'arrivait -d'entendre dans le lointain un bruit criard, disgracieux, très vite -rapproché:--l'automobile passait avec ses voyageurs accoutrés en -sauvages, enlunettés comme des casseurs de pierres, laissant derrière -elle un nuage de poussière et de fumée, une mauvaise odeur de pétrole... - -Un jour, la petite servante d'un domaine voisin conduisait son troupeau -de vaches dans une pâture dont les claies donnaient sur la route. Et -voilà que survint à grand train, du côté de Bourbon, l'une de ces -voitures devant laquelle se prirent à courir les bêtes. Le conducteur -ayant donné de la trompe les effraya davantage. Deux s'engagèrent dans -un chemin latéral à gauche; deux autres, franchissant la bouchure, -pénétrèrent dans un champ d'avoine, cependant que les trois dernières -continuaient leur course folle. Je rejoignis sur la route la pauvre -gamine éplorée, qui me dit les apercevoir encore à l'extrémité d'une -longue côte, à deux kilomètres au moins, fuyant toujours dans les mêmes -conditions. Vite je l'envoyai prévenir ses maîtres. Un homme partit à la -recherche des trois vaches coureuses--qui revint longtemps après, n'en -ramenant que deux. L'autre était crevée de fatigue au bord d'un fossé; -il avait dû aller quérir un boucher d'Ygrande pour la faire enlever. - -Il me souvient d'avoir dit, en racontant la chose chez nous: - ---Ah! on avait bien tort de se plaindre du chemin de fer; le chemin de -fer a sa route à lui et il ne passe qu'à de certaines heures; avec de la -prudence, on peut l'éviter. Mais ces automobiles sont de vrais -instruments du diable qui envahissent nos routes, nous inquiètent et -nous font du mal. - -Je dis cela, mais non sans penser, après coup, que je n'avais pas à me -mettre en peine de ces choses... Homme d'une autre époque, aïeul à tête -branlante, ce n'était pas à moi d'avoir une opinion. Les jeunes -s'habitueront au passage de ces véhicules nouveaux, mais ils en voudront -plus encore aux riches de causer ainsi, par inconscience ou plaisir, du -désagrément tous les jours, des accidents quelquefois. Au reste, les -animaux eux-mêmes s'habitueront... - - * * * * * - -Moi, que m'importe! Je ne demande qu'une chose, c'est de rester jusqu'au -bout à peu près valide. Tant que je rendrai des services à mes enfants, -ils me supporteront aisément. Ils me seront encore humains, je n'en -doute pas, si j'en arrive à n'être bon à rien. Mais j'appréhende de -devenir paralytique ou aveugle, ou de tomber dans l'inconscience, ou -encore de souffrir longtemps de quelque maladie de langueur. Cette idée -me causerait trop de peine de savoir que je suis un vieil objet -encombrant qu'on voudrait bien voir disparaître... Que la mort -survienne, elle ne m'effraie pas! Je songe à elle sans amertume et sans -crainte. La mort! la mort! mais non l'horrible déchéance venant troubler -le labeur des jeunes, des bien portants, la vie ordinaire d'une -maisonnée. Qu'elle me frappe à l'oeuvre encore, afin qu'on puisse dire: - ---Le père Tiennon a cassé sa pipe; il était bien vieux, bien usé, mais -point à charge. Jusqu'au bout il a travaillé. - -Mais je redoute comme oraison funèbre ceci: - ---Le père Bertin est mort. Pauvre vieux! C'est un grand débarras pour -lui et un grand bonheur pour sa famille. - -De la vie, je n'ai plus rien à espérer, mais j'ai encore à craindre. Que -cette calamité dernière me soit évitée: c'est là mon unique souhait! - -Ygrande (Allier), 1901-1902. - - -FIN - - -IMPRIMERIE NELSON, ÉDIMBOURG, ÉCOSSE - -PRINTED IN GREAT BRITAIN - - - - -LES COLLECTIONS NELSON - -comprennent plus de 300 volumes des meilleurs auteurs français et -étrangers. - -TOUS LES GENRES LITTÉRAIRES Y SONT REPRÉSENTÉS - -Chaque volume contient de 280 à 575 pages. - -_Format commode._ - -_Impression en caractères très lisibles sur papier solide et durable._ - -_Élégante reliure toile._ - - - - -COLLECTION NELSON - -LISTE ALPHABÉTIQUE - - - ABOUT, EDMOND. - Le Nez d'un Notaire. - Les Mariages de Paris. - - ABRANTÈS, MADAME D'. - Mémoires (2 vol.). - - ACHARD, AMÉDÉE. - Belle-Rose. - Récits d'un Soldat. - - ACKER, PAUL. - Le Désir de vivre. - - ADAM, PAUL. - Stéphanie. - - AICARD, JEAN. - L'Illustre Maurin. - Maurin des Maures. - Notre-Dame-d'Amour. - - ANGELL, NORMAN. - La Grande Illusion. - - AUGIER, ÉMILE. - Le Gendre de M. Poirier et autres Comédies. - - AVENEL, LE Vte G. D'. - Les Français de mon temps. - - BALZAC, HONORÉ DE. - Eugénie Grandet. - La Peau de Chagrin, Le Curé de Tours, etc. - Les Chouans. - - BARDOUX, A. - La Comtesse Pauline de Beaumont. - - BARRÈS, MAURICE. - Colette Baudoche. - Le Roman de l'Énergie Nationale: - * Les Déracinés. - ** L'Appel au Soldat. - *** Leurs Figures. - - BASHKIRTSEFF, MARIE. - Journal. - - BAZIN, RENÉ. - De toute son Âme. - Le Guide de l'Empereur. - Madame Corentine. - - BENTLEY, E. C. - L'Affaire Manderson. - - BERTRAND, LOUIS. - L'Invasion. - - BORDEAUX, HENRY. - La Croisée des Chemins. - La Robe de Laine. - L'Écran brisé. - Les Roquevillard. - Les Derniers Jours du Fort de Vaux. - Les Captifs délivrés. - - BOURGET, PAUL. - Le Disciple. - Voyageuses. - - BOYLESVE, RENÉ. - L'Enfant à la Balustrade. - - BRADA. - Retour du Flot. - - BRUNETIÈRE, FERDINAND - Honoré de Balzac. - - BUCHAN, JOHN. - Le Prophète au Manteau Vert. - - CAMPAN, MADAME. - Mémoires sur la Vie de Marie-Antoinette. - - CARO, MADAME E. - Amour de Jeune Fille. - - CHATEAUBRIAND. - Mémoires d'Outre-tombe. - - CHERBULIEZ, VICTOR. - L'Aventure de Ladislas Bolski. - Le Comte Kostia. - Miss Rovel. - - CHILDERS, ERSKINE. - L'Énigme des Sables. - - CLARETIE, JULES. - Noris. - Le Petit Jacques. - Les Huit Jours du Petit Marquis. - - CONSCIENCE, HENRI. - Le Gentilhomme pauvre. - - COULEVAIN, PIERRE DE. - Ève Victorieuse. - - CROCKETT, S. R. - La Capote lilas. - - DAUDET, ALPHONSE. - Contes du Lundi. - Lettres de mon Moulin. - Numa Roumestan. - - DICKENS, CHARLES. - Aventures de Monsieur Pickwick (3 vol.). - - DUMAS, ALEXANDRE. - La Tulipe noire. - Les Trois Mousquetaires (2 vol.). - Vingt Ans après (2 vol.). - Le Vicomte de Bragelonne (5 vol.). - - DUMAS FILS, ALEX. - La Dame aux Camélias. - - FABRE, FERDINAND. - Monsieur Jean. - - FEUILLET, OCTAVE. - Histoire de Sibylle. - Un Mariage dans le Monde. - - FLAUBERT, GUSTAVE. - L'Éducation sentimentale. - Trois Contes. - - FRANCE, ANATOLE. - Jocaste et Le Chat maigre. - Pierre Nozière. - - St FRANÇOIS DE SALES. - Introduction à la Vie dévote - - FRAPIÉ, LÉON. - L'Écolière. - - FROMENTIN, EUGÈNE. - Dominique. - Les Maîtres d'Autrefois. - - GAUTIER, THÉOPHILE. - Le Capitaine Fracasse (2 vol.). - Le Roman de la Momie. - Un Trio de Romans. - - GONCOURT, EDMOND DE. - Les Frères Zemganno. - - GRÉVILLE, HENRY. - Suzanne Normis. - - GYP. - Bijou. - Le Mariage de Chiffon. - - HANOTAUX, GABRIEL. - La France en 1614. - - HAY, IAN. - Les Premiers Cent Mille. - - JEAN DE LA BRÈTE. - Mon Oncle et mon Curé. - - KARR, ALPHONSE. - Voyage autour de mon Jardin. - - KIPLING, RUDYARD. - Simples Contes des Collines. - - LABICHE, EUGÈNE. - Le Voyage de M. Perrichon, etc. - - LA BRUYÈRE, JEAN DE. - Caractères. - - LAMARTINE. - Geneviève. - - LANG, ANDREW. - La Pucelle de France. - - LE BRAZ, ANATOLE. - Pâques d'Islande. - - LEMAÎTRE, JULES. - Les Rois. - - LE ROY, EUGÈNE. - Jacquou le Croquant. - - LÉVY, ARTHUR. - Napoléon Intime. - Napoléon et la Paix. - - LOTI, PIERRE. - Figures et Choses qui passaient. - Jérusalem. - - LYTTON, BULWER. - Les Derniers Jours de Pompéi. - - MAETERLINCK, MAURICE. - Morceaux choisis. - - MASON, A. E. W. - L'Eau vive. - - MÉREJKOWSKY. - Le Roman de Léonard de Vinci. - - MÉRIMÉE, PROSPER. - Chronique du Règne de Charles IX. - - MERRIMAN, H. SETON. - La Simiacine. - Les Vautours. - - MICHELET, JULES. - La Convention. - Du 18 Brumaire à Waterloo. - - MIGNET. - La Révolution Française. (2 vol.) - - NOLHAC, PIERRE DE. - Marie-Antoinette Dauphine. - La Reine Marie-Antoinette. - - NOLLY, ÉMILE. - Hiên le Maboul. - - ORCZY, LA BARONNE. - Le Mouron Rouge. - - PÉLADAN. - Les Amants de Pise. - - POE, EDGAR ALLAN (trad. BAUDELAIRE). - Histoires Extraordinaires. - Nouvelles Histoires Extraordinaires. - - RENAN, ERNEST. - Souvenirs d'Enfance et de Jeunesse. - Vie de Jésus. - - ROD, EDOUARD. - L'Ombre s'étend sur la Montagne. - - SAINT-PIERRE, B. DE. - Paul et Virginie. - - SAINT-SIMON. - La Cour de Louis XIV. - - SAND, GEORGE. - Jeanne. - Mauprat. - - SANDEAU, JULES. - Mademoiselle de La Seiglière. - - SARCEY, FRANCISQUE. - Le Siège de Paris. - - SCHULTZ, JEANNE. - Jean de Kerdren. - La Main de Ste-Modestine. - - SCOTT, SIR WALTER. - Ivanhoe. - - SÉGUR, Cte PH. DE. - Mémoires d'un Aide de Camp de Napoléon: De 1800 à 1812. - La Campagne de Russie. - Du Rhin à Fontainebleau. - - SÉGUR, LE MARQUIS DE. - Julie de Lespinasse. - - SIENKIEWICZ, HENRYK. - Quo Vadis? - - SOUVESTRE, ÉMILE. - Un Philosophe sous les toits. - - STENDHAL. - La Chartreuse de Parme. - - THEURIET, ANDRÉ. - La Chanoinesse. - - TILLIER, CLAUDE. - Mon Oncle Benjamin. - - TINAYRE, MARCELLE. - Hellé. - L'Ombre de l'Amour. - - TINSEAU, LÉON DE. - Un Nid dans les Ruines. - - TOLSTOÏ, LÉON. - Anna Karénine (2 vol.). - Hadji Mourad. - Le Faux Coupon. - Le Père Serge. - - TOURGUÉNEFF, IVAN. - Fumée. - Une Nichée de Gentilshommes. - - VANDAL, LE COMTE A. - L'Avènement de Bonaparte (2 vol.). - - VIGNY, ALFRED DE. - Cinq-Mars. - Servitude et Grandeur Militaires. - Poésies. - Stello. - Chatterton, etc. - Journal d'un Poète. - - VOGÜÉ, LE Vte E.-M. DE. - Jean d'Agrève. - Le Maître de la Mer. - Les Morts qui parlent. - Nouvelles Orientales. - - WENDELL, BARRETT. - La France d'Aujourd'hui. - - YVER, COLETTE. - Comment s'en vont les Reines. - - ZOLA, ÉMILE. - Le Rêve. - - ANTHOLOGIE DES POÈTES LYRIQUES FRANÇAIS. - L'IMITATION DE JÉSUS-CHRIST. - - - - -Les Classiques français - -ÉDITION LUTETIA - - -DESCARTES.--Discours de la Méthode, Méditations métaphysiques, Traité -des Passions. Introduction par ÉMILE FAGUET (_de l'Académie française_). - -NODIER.--Jean Sbogar et autres Nouvelles. Introduction par ÉMILE FAGUET. - -P.-L. COURIER.--Lettres et Pamphlets. Introduction par ÉMILE FAGUET. - -MONTESQUIEU.--Lettres Persanes, Grandeur et Décadence des Romains. -Introduction par ÉMILE FAGUET. - -ANDRÉ CHÉNIER.--Poésies. Introduction par ÉMILE FAGUET. - -LESAGE.--Gil Blas. Introduction par ÉMILE FAGUET. (Deux volumes.) - -BEAUMARCHAIS.--Théâtre choisi. Introduction par ÉMILE FAGUET. - - Le Barbier de Séville, Le Mariage de Figaro, La Mère coupable, - Mélanges, Vers et Chansons. - -AMYOT.--Les Vies des Hommes illustres de Plutarque. Introduction par -ÉMILE FAGUET. - - Tome Ier. Vies parallèles de Theseus et Romulus, Lycurgus et Numa - Pompilius, Solon et Publicola. Glossaire. - - Tome II. Vies parallèles de Themistocles et Furius Camillus, Pericles - et Fabius Maximus, Alcibiades et Coriolanus. Glossaire. - -RACINE.--Théâtre. Introduction par ÉMILE FAGUET. (Deux volumes.) - - Tome Ier. La Thébaïde, Alexandre le Grand, Andromaque, Les Plaideurs, - Britannicus, Bérénice. - - Tome II. Bajazet, Mithridate, Iphigénie en Aulide, Phèdre, Esther, - Athalie. - -CORNEILLE.--Théâtre choisi. Introduction par ÉMILE FAGUET. (Deux -volumes.) - - Tome Ier. La Galerie du Palais, La Place Royale, L'Illusion, Le Cid, - Horace, Cinna. - - Tome II. Polyeucte, Pompée, Le Menteur, Rodogune, Don Sanche d'Aragon, - Nicomède. - -LA FONTAINE.--Fables et Épîtres. Introduction par ÉMILE FAGUET. - -MADAME DE LA FAYETTE.--La Princesse de Clèves. Introduction par l'Abbé -J. CALVET. - -CHATEAUBRIAND.--Atala, René, Le dernier Abencérage. Introduction par -ÉMILE FAGUET. - -PERRAULT, etc.--Choix de Contes de Fées. Introduction par Madame -FÉLIX-FAURE GOYAU. - -MADAME DE STAËL.--Corinne, ou l'Italie. Introduction par ÉMILE FAGUET. -(Deux volumes.) - -ROUSSEAU.--Émile, ou de l'Éducation. Introduction par ÉMILE FAGUET. -(Deux volumes.) - -PASCAL.--Pensées. Introduction par ÉMILE FAGUET. - -MONTAIGNE.--Essais. Introduction par ÉMILE FAGUET. (Trois volumes.) - -ALFRED DE MUSSET.--Poésies. Introduction par ÉMILE FAGUET. - -MADAME DE SÉVIGNÉ.--Lettres choisies. Introduction par ÉMILE FAGUET. - - - - -OEUVRES COMPLÈTES - -DE - -VICTOR HUGO - - - 1-4. Les Misérables. Tomes I-IV. - 5. Les Contemplations. - 6. Napoléon-le-Petit. - 7. Ruy Blas, Les Burgraves. - 8. Han d'Islande. - 9, 10. Le Rhin. Tomes I, II. - 11-13. La Légende des Siècles. Tomes I-III. - 14. Marie Tudor. La Esmeralda, Angelo. - 15. Les Feuilles d'Automne, Les Chants du Crépuscule. - 16, 17. Notre-Dame de Paris. Tomes I, II. - 18. Dieu, La Fin de Satan. - 19. Le Roi s'amuse, Lucrèce Borgia. - 20. Histoire d'un Crime. - 21. L'Art d'être Grand-Père. - 22. Burg-Jargal, Le Dernier Jour d'un Condamné, Claude Gueux. - 23. Les Châtiments. - 24. France et Belgique, Alpes et Pyrénées. - 25, 26. L'Homme qui Rit. Tomes I, II. - 27. Les Voix intérieures, Les Rayons et les Ombres. - 28. Théâtre en Liberté, Amy Robsart. - 29. Actes et Paroles, I. Avant l'Exil. - 30. Les Quatre Vents de l'Esprit. - 31. Actes et Paroles, II. Pendant l'Exil. - 32. Lettres à la Fiancée. - 33, 34. Actes et Paroles, III. Depuis l'Exil. - 35. Les Chansons des Rues et des Bois. - 36. Cromwell. - 37. Le Pape, La Pitié suprême, Religions et Religion, L'Âne. - 38. Quatrevingt-Treize. - 39, 40. Toute la Lyre. Tomes I, II. - 41. Torquemada, Les Jumeaux. - 42. William Shakespeare. - 43. Odes et Ballades, Les Orientales. - 44. Littérature et Philosophie mêlées, Paris. - 45, 46. Les Travailleurs de la Mer. Tomes I, II. - 47. L'Année terrible, Les Années funestes. - 48. Choses vues (les deux séries). - 49. Hernani, Marion de Lorme. - 50, 51. Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie. Tomes I, II. - - - - -LES CLASSIQUES FRANÇAIS - -ÉDITION LUTETIA - -OEUVRES COMPLÈTES DE - -MOLIÈRE - -EN SIX VOLUMES ILLUSTRÉS - -Avec une Notice sur Molière et une introduction à chaque pièce par ÉMILE -FAGUET, de l'Académie française - - -Tome Ier: Notice sur Molière, La Jalousie du Barbouillé, Le Médecin -volant, L'Étourdi, Le Dépit amoureux, Les Précieuses ridicules, -Sganarelle, Don Garcie de Navarre. - -Tome II: L'École des Maris, Les Fâcheux, L'École des Femmes, La Critique -de l'École des Femmes, L'Impromptu de Versailles, Le Mariage forcé, Les -Plaisirs de l'Île enchantée, La Princesse d'Élide. - -Tome III: Le Tartuffe, Don Juan, L'Amour médecin, Le Misanthrope, Le -Médecin malgré lui. - -Tome IV: Mélicerte, Pastorale comique, Le Sicilien, Amphitryon, George -Dandin, L'Avare, Relation de la Fête de Versailles. - -Tome V: Monsieur de Pourceaugnac, Les Amants magnifiques, Le Bourgeois -Gentilhomme, Psyché. - -Tome VI: Les Fourberies de Scapin, La Comtesse d'Escarbagnas, Les Femmes -savantes, Le Malade imaginaire, Poésies diverses, La Gloire du Dôme du -Val-de-Grâce. - - -NELSON, ÉDITEURS - -25, rue Denfert-Rochereau, Paris - - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of La Vie d'un Simple, by Émile Guillaumin - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA VIE D'UN SIMPLE *** - -***** This file should be named 63646-8.txt or 63646-8.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/6/3/6/4/63646/ - -Produced by Frank van Drogen, Laurent Vogel and the Online -Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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You may copy it, give it away or re-use it under the terms of -the Project Gutenberg License included with this eBook or online at -www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - -Title: La Vie d'un Simple - (Mémoires d'un Métayer) - -Author: Émile Guillaumin - -Release Date: November 5, 2020 [EBook #63646] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA VIE D'UN SIMPLE *** - - - - -Produced by Frank van Drogen, Laurent Vogel and the Online -Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net - - - - - - -</pre> - -<h1><i>La</i><br /> -<i class="large">Vie d'un Simple</i></h1> - -<p class="c large"><i>(Mémoires d'un Métayer)</i></p> - -<p class="c"><i>Ouvrage couronné par l'Académie française</i></p> - -<p class="c"><i>Par</i><br /> -<i class="large">Émile Guillaumin</i></p> - - -<p class="c gap"><i>Paris</i><br /> -<i class="large">Nelson, Éditeurs</i><br /> -25, <i>rue Denfert-Rochereau</i></p> - -<p class="c small"><i>Londres, Édimbourg et New-York</i></p> - -<div class="break"></div> - -<p class="c top4em">IMPRIMERIE NELSON, ÉDIMBOURG, ÉCOSSE</p> - -<p class="c small">PRINTED IN GREAT BRITAIN</p> - -<div class="break"></div> - -<p class="top4em"><i>L'auteur a cru devoir apporter quelques modifications de -détail à cette œuvre de jeunesse. Il s'en excuse auprès des -lecteurs anciens de la «Vie d'un Simple» qui les jugeraient -déplacées; il croit que beaucoup les estimeront raisonnables; -il espère que le livre en sera plus apprécié des lecteurs nouveaux.</i></p> - -<p><i>L'auteur tient à déclarer d'autre part que ce récit n'est aucunement -la biographie d'un membre de sa famille, comme il est -dit dans l'introduction, d'ailleurs excellente, de M. Edward -Garnett, en tête de l'édition anglaise: «<span lang="en" xml:lang="en">The Life of a Simple -Man</span>» (Selwyn et Blount, London, 1919).</i></p> - - - - -<p class="gap small">L'auteur et l'éditeur déclarent réserver leurs droits de traduction et de -reproduction pour tous les pays, y compris la Suède et la Norvège.</p> - -<p class="small">Ce volume a été déposé au Ministère de l'Intérieur (section de la -librairie) en février 1904.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<p class="c"><i class="large">A LA -MÉMOIRE DES PAYSANS D'HIER</i></p> - -<p class="c"><i>et, en particulier,</i></p> - -<p class="c"><i class="large">A LA MÉMOIRE DES VIEILLARDS -FAMILIERS DE MON ENFANCE</i></p> - -<p class="noindent"><i>dont les souvenirs touchants, caustiques ou douloureux -s'amalgament à mes premières impressions et observations</i></p> - -<p class="c"><i>CE LIVRE EST DÉDIÉ</i></p> - -<p class="sign"><i>E. G.</i></p> - -<p><i>Février 1922.</i></p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">AUX LECTEURS</h2> - - -<p>Le père Tiennon est mon voisin: c'est un bon -vieux tout courbé par l'âge qui ne saurait marcher -sans son gros bâton de noisetier. Il a un collier de -barbe claire très blanche, les yeux un peu rouges, -une verrue au bord du nez; la peau de son visage -est blanche aussi comme sa barbe, d'un blanc graveleux, -dartreux. Il porte toujours—sauf pendant -les grosses chaleurs—une blouse de cotonnade -serrée à la taille par une ceinture de cuir, un -pantalon d'étoffe bleue, une casquette de laine -dont il rabat les bords sur ses oreilles, un foulard -de coton mal noué, et des sabots de hêtre cerclés -d'un lien de tôle.</p> - -<p>Je rencontre souvent le père Tiennon dans le -chemin de terre qui relie à la route nationale la -ferme où il vit et celle où j'habite, et à chaque fois -nous causons. Les vieillards aiment bien qu'on -leur prête attention; ils ont fréquemment de ce -côté des déboires… Or, pour peu que j'aie des -loisirs, je suis pour le père Tiennon un auditeur -complaisant. Ayant vécu longtemps, il se souvient -de beaucoup de choses et il les raconte de façon -pittoresque, risquant des opinions personnelles -parfois fort justes et souvent peu banales. Ainsi -m'a-t-il conté toute sa vie par tranches. Pauvre -vie monotone de paysan, semblable à beaucoup -d'autres… Le père Tiennon a eu ses heures de joie, -ses jours de peine; il a travaillé beaucoup; il a -souffert des éléments et des hommes, et aussi de -l'intraitable fatalité; il lui est arrivé d'être égoïste -et de ne valoir pas cher; il lui est arrivé d'être -humain et bon,—ainsi qu'à vous, lecteurs, et qu'à -moi-même…</p> - -<p>Je me suis dit: «On connaît si peu les paysans; -si je réunissais pour en faire un livre les récits du -père Tiennon?» Un beau jour, je lui ai fait part -de cette idée; il m'a répondu avec un sourire -étonné:</p> - -<p>—A quoi ça t'avancera-t-il, mon pauvre garçon?</p> - -<p>—Mais à montrer aux Messieurs de Moulins, -de Paris et d'ailleurs ce qu'est au juste une vie -de métayer:—ils ne le savent pas, allez!—et -puis à leur prouver que les paysans sont moins -bêtes qu'ils croient: car il y a dans votre façon -de raconter une dose de cette «philosophie» dont -ils font grand cas.</p> - -<p>—Fais-le donc si ça t'amuse… Mais tu ne peux -rapporter les choses comme je les dis; je parle -trop mal; les Messieurs de Paris ne comprendraient -pas…</p> - -<p>—C'est juste; je vais tâcher d'écrire de façon -à ce qu'ils comprennent sans trop d'effort, mais -en respectant votre pensée—de telle sorte que le -récit soit bien de vous quand même.</p> - -<p>—Allons, c'est entendu: commence quand tu -voudras.</p> - -<p>Le pauvre vieux est venu me trouver souvent, -par acquit de conscience, pour me rapporter des -choses qu'il avait oubliées, ou bien d'autres qu'il -s'était juré de ne jamais dévoiler.</p> - -<p>—Puisque je raconte ma vie par ton intermédiaire, -je dois tout dire, vois-tu, le bon et le mauvais. -C'est une confession générale!</p> - -<p>Il a donc eu à cœur de me satisfaire. Et j'ai -tenté d'en faire autant pour lui. Peut-être ai-je -mis quand même, de-ci, de-là, plus de moi qu'il -n'eût fallu… Cependant j'ai lu au père Tiennon -les chapitres un à un, procédant à mesure aux -retouches qu'il m'indiquait, changeant le sens des -pensées que je n'avais pas bien saisies de prime -abord.</p> - -<p>Quand tout a été terminé, je lui ai fait de l'ensemble -une nouvelle lecture; il a trouvé bien -conforme à la vérité cette histoire de sa vie; il a -paru content: lecteurs, puissiez-vous l'être aussi!</p> - -<p class="sign"><span class="sc">Émile Guillaumin.</span></p> - -<div class="chapter"></div> - -<p class="c large">LA VIE D'UN SIMPLE</p> - - - - -<h2 class="nobreak">I</h2> - - -<p>Je m'appelle Étienne Bertin, mais on m'a toujours -nommé «Tiennon». C'est dans une ferme de -la commune d'Agonges, tout près de Bourbon-l'Archambault, -que j'ai vu le jour au mois de -janvier 1823. Mon père était métayer dans cette -ferme en communauté avec son frère aîné, mon -oncle Antoine, dit «Toinot». Mon père se nommait -Gilbert et on l'appelait «Bérot», car c'était la -coutume, en ce temps-là, de déformer tous les -noms.</p> - -<p>Les deux frères ne s'entendaient pas très bien. -L'oncle Toinot, soldat sous Napoléon, avait fait -la campagne de Russie et en était revenu avec -les pieds gelés et des douleurs par tout le corps. -Sensible aux changements de température malgré -les années écoulées, il s'arrêtait souvent de travailler -plusieurs jours durant. D'ailleurs, même -en bonne santé, il préférait aller aux foires, ou -bien porter les socs au maréchal, ou encore se -promener dans les champs, son «gouyard» sur -l'épaule, sous couleur de réparer les brèches des -haies, que de s'atteler aux besognes suivies. Son -séjour à l'armée le déportant du travail, lui avait -donné du goût pour la flânerie et pour la dépense. -Avec sa rasade d'eau-de-vie au réveil, sa pipe de -terre toujours allumée, ses frais d'auberge, il était -de force à utiliser pour son seul agrément tous les -bénéfices de l'exploitation…</p> - -<p>Si je raconte ces choses, ce n'est pas que j'aie -eu la connaissance de les pouvoir apprécier par -moi-même, mais je les ai entendu rapporter bien -souvent chez nous.</p> - -<hr /> - - -<p>Décidé à la rupture, mon père prit en métayage -à Meillers, sur la lisière de la forêt de Gros-Bois, -un domaine appelé le Garibier,—géré par un fermier -de Bourbon, M. Fauconnet.</p> - -<p>A l'époque du déménagement, il y eut des discussions -pénibles au sujet du partage des outils, -du mobilier, du linge et des ustensiles de ménage. -Ma grand'mère venant avec nous, cela compliquait -encore les choses. Ma tante chicanait sur son droit -d'emporter ceci ou cela, lui arrachait des mains -draps et torchons. Mon père, d'un caractère très -calme, cherchait à éviter les disputes. Maman, au -contraire, impétueuse et vive, soutenait ma grand'mère -sans cesse aux prises avec les autres. Cela -m'effrayait de les voir crier si fort et lever les -poings d'un geste de menace—comme prêts à -se frapper…</p> - -<p>Le jour de Saint-Martin, on me hissa pour le -trajet au faîte d'un char attelé de deux gros bœufs -rouge foncé, de la race de Salers ou de Mauriac, -entre une cage à sécher les fromages, pour l'instant -garnie de poules, et une corbeille d'osier où s'empilait -de la vaisselle. Les chemins étaient partout -défoncés et boueux, très mauvais. Des lambeaux -de terre gluante se collaient aux roues qui, s'élevant -un peu dans le mouvement de rotation, retombaient -sur le sol avec un bruit mat.</p> - -<p>En traversant Bourbon, j'ouvris bien grands les -yeux pour voir les belles maisons de la ville, les -hautes tours grises du vieux château. Et je m'intéressai -à la besogne d'une équipe d'ouvriers -travaillant à l'empierrage de la grand'route de -Moulins qu'on était en train de construire. Cela -n'allait pas sans fatigue. Toujours est-il qu'après -un moment, quand notre cortège eut regagné la -pleine campagne, je m'endormis sans qu'on y prît -garde, adossé à la cage à poules et bercé par le -roulis continuel de la voiture. Seulement un cahot -trop brusque fit se renverser la cage qui dégringola -jusqu'à terre où, bien entendu, je la suivis en -vitesse… Les volailles se mirent à piailler et moi -à crier. Je n'avais aucun mal—la patouille, tapis -doux et mol, ayant amorti ma chute. Mais je fus -long à consoler, paraît-il, à cause de la surprise -de ce réveil désagréable. Et cela me valut de -faire à pied le reste du trajet, moins une petite -séance à califourchon sur le dos de mon frère -Baptiste, qui était mon parrain.</p> - -<p>A l'arrivée, ma mère me fit étendre dans un coin -de la chambre à four, sur un amas de hardes, et je -trouvai dans un nouveau sommeil, très paisible -cette fois, le vrai remède aux émotions de la route.</p> - -<hr /> - - -<p>Longtemps après, ma sœur Catherine me vint -quérir pour m'amener dans la grande pièce. Les -meubles étaient tous en place au long des murs, -et l'horloge sonna les douze coups de minuit. Les -bouviers du voisinage qui nous avaient déménagés, -attablés là, s'entretenaient bruyamment, riaient -et chantaient. Mon père leur offrit à boire avec -insistance; les verres, choqués fort, tintaient; il y -eut du vin répandu qui souilla de rouge la blancheur -de la nappe…</p> - -<p>On me servit à manger un reste de viande, de -la galette et de la brioche; puis un vieillard inconnu -me fit faire des galopades sur ses genoux:—ainsi -participai-je à la joie générale.</p> - -<p>Mais le lendemain, j'entendis maman dire à mon -père, d'un ton navré, que ça revenait joliment -coûteux de faire la Saint-Martin. Et lui appuya:</p> - -<p>—Je crois bien… Heureusement que ce n'est -pas une chose qu'on recommence souvent.</p> - -<p>Ma mère conclut:</p> - -<p>—On serait vite épuisé, s'il fallait recommencer -souvent…</p> - -<hr /> - - -<p>J'approchais d'avoir cinq ans: ces quelques -épisodes du déménagement sont liés à mes plus -vieux souvenirs.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">II</h2> - - -<p>Notre ferme possédait en bordure du bois toute -une zone vierge encore des fouilles de l'araire où -croissaient à profusion bruyères, genêts, ronces et -fougères, et où de grosses pierres grises saillaient -du sol par endroits. Cette partie du domaine, dénommée -la Breure<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>, servait de pâture aux brebis -quasi toute l'année. Ma sœur Catherine était la -bergère et je l'accompagnais très souvent. Aussi, -la Breure me fut-elle bientôt familière. On y -rencontrait toutes sortes de bêtes; les oiseaux y -pullulaient comme les reptiles, et les animaux de -la forêt y faisaient parfois des apparitions. C'est -ainsi que j'aperçus un jour toute une famille de -gros cochons noirs traverser au galop le bas de -notre pâture:—des sangliers, au dire de ma sœur. -Une autre fois, ce fut un couple de chevreuils -occupés à brouter les petites branches vertes de -la bouchure, comme faisaient nos chèvres; je -courus dans leur direction et ils détalèrent prestement.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> Ce terme—déformation locale du mot «bruyère»—s'appliquait -à la plupart des terrains incultes.</p> -</div> -<p>La forêt recélait aussi des loups. Un de nos -agneaux, vers la fin de l'hiver, disparut sans laisser -de trace. La Catherine, seule ce jour-là, ne s'était -aperçue de rien. A tort ou à raison, on accusa de -ce rapt mystérieux un loup. Ma sœur ne voulut -plus aller seule à la Breure parce qu'elle s'effrayait -à l'idée de voir réapparaître le méchant fauve. -Je fus dès lors constamment avec elle, et je dois -dire que nous n'étions pas plus rassurés l'un que -l'autre… Cependant nous n'eûmes pas l'occasion -de faire la différence entre un loup en chair et en -os et le monstre que nous imaginions…</p> - -<p>Bien moins rares étaient les lapins: nous en -voyions détaler plusieurs tous les jours. Souvent -notre chien Médor se mettait à leur poursuite et -il lui arrivait parfois d'en saisir un. Mais il ne -s'avisait pas de nous le montrer; il se dissimulait -derrière la bouchure d'un champ voisin, ou dans -le mystère du bois pour s'en repaître sans risque -d'être dérangé; il revenait ensuite tout penaud -nous trouver, avec du poil et du sang dans sa -barbiche grise; il baissait la tête et remuait la -queue ayant l'air de demander pardon.</p> - -<p>Bien excusable, à vrai dire, le pauvre toutou, -de se montrer vorace quand le hasard lui fournissait -un supplément de nourriture. Maintenant on -traite les chiens comme des personnes; on leur -donne de la bonne soupe et du bon pain. Mais à -cette époque on leur permettait seulement de -barboter dans l'auge contenant la pâtée des -cochons,—pâtée toujours fort peu riche en farine. -Comme complément, on faisait sécher au four à -leur intention une provision de ces acres petites -pommes que produisent les sauvageons des haies -et qu'on appelle ici des <i>croyes</i>.</p> - -<p>On les jugeait d'ailleurs capables de vivre de -leur chasse. Quand Médor, au retour des champs, -paraissait affamé, quand, à l'heure des repas, il -rôdait autour de la table quémandant des croûtes, -mon père questionnait la Catherine:</p> - -<p>—<i>Ol a donc pas rata?</i></p> - -<p>Ce qui voulait dire:</p> - -<p>—Il n'a donc pas fait la chasse aux rats?</p> - -<p>Et sur la réponse négative de ma sœur:</p> - -<p>—<i>Voué un feignant: si ol avait évu faim, ol aurait -ben rata…</i> (C'est un fainéant: s'il avait eu faim, il -aurait bien raté.)</p> - -<p>Et il reprenait:</p> - -<p>—<i>Enfin dounnes-y une croye.</i></p> - -<p>La Catherine, dans la chambre à four attenante -à la maison, tirait d'une vieille <i>boutasse</i> poussiéreuse -une ou deux de ces petites pommes recroquevillées -et les offrait au pauvre Médor qui -s'en allait les déchiqueter dans la cour, sur les -plants de jonc où il avait coutume de dormir. A -ce régime, il était efflanqué et de poil rude, on -peut le croire; il eût été facile de lui compter -toutes les côtes.</p> - -<hr /> - - -<p>Notre nourriture, à nous, n'était guère plus -fameuse, à la vérité. Nous mangions du pain de -seigle moulu brut, du pain couleur de suie et -graveleux comme s'il eût contenu une bonne dose -de gros sable de rivière; on le tenait pour plus -nourrissant avec toute l'écorce…</p> - -<p>La farine des quelques mesures de froment qu'on -faisait moudre aussi était réservée pour les pâtisseries -<i>tourtons</i> et galettes qu'on cuisait avec -le pain. Cependant on pétrissait d'habitude avec -cette farine-là une <i>ribate</i> d'odeur agréable—mie -blanche et croûte dorée—réservée pour la soupe -de ma petite sœur Marinette, et pour ma grand'mère -les jours où sa maladie d'estomac la faisait -trop souffrir. Ma mère, parfois, m'en taillait un petit -morceau que je dévorais avec autant de plaisir -que j'eusse pu faire du meilleur des gâteaux. Régal -d'ailleurs bien rare,—car la pauvre femme s'en -montrait chiche de sa bonne miche de froment!</p> - -<p>La soupe était notre pitance principale: soupe à -l'oignon le matin et le soir, et, dans le jour, soupe aux -pommes de terre, aux haricots ou à la citrouille, -avec gros comme rien de beurre. Avec cela des -beignets indigestes et pâteux d'où les dents -s'arrachaient difficilement, des pommes de terre -sous la cendre et des haricots cuits à l'eau, à peine -blanchis d'un peu de lait. On se régalait les jours -de cuisson à cause du <i>tourton</i> et de la galette; -mais ces hors-d'œuvre duraient peu. Quant au -lard, on le réservait pour la saison d'été, pour -les grandes occasions… Ah! les bonnes choses -n'abondaient guère!</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">III</h2> - - -<p>Comme pâtre dans la Breure je commençai à me -rendre utile. Le troisième été d'après notre installation -au Garibier, la Catherine, ayant dépassé ses -douze ans, dut remplacer la servante que ma mère -avait occupée jusqu'alors; elle lâcha les brebis -pour les besognes d'intérieur et les travaux des -champs. J'avais sept ans; on me confia la garde -du troupeau.</p> - -<p>Avant cinq heures, maman me tirait du lit et -je partais, les yeux gros de sommeil.</p> - -<p>Un petit chemin tortueux et encaissé conduisait -à la pâture. Il y avait de chaque côté des bouchures -énormes sur de hautes levées avec une ligne de -chênes têtards et d'ormeaux aux racines noires -débordantes, à la ramure très feuillue. Cela faisait -cette «rue creuse» toujours assombrie et un peu -mystérieuse—si bien qu'une crainte mal définie -m'étreignait en la parcourant. Il m'arrivait d'appeler -Médor, consciencieusement occupé à harceler -les brebis, pour l'obliger à marcher tout près de -moi, et je mettais ma main sur son dos pour lui -demander protection.</p> - -<p>A la Breure, en présence du large horizon, je -respirais plus à l'aise. Vers le levant, vers le midi, -la vue s'étendait par delà une vallée fertile de -grande importance jusqu'au coteau dénudé, au -gazon roussi, qui précédait le bois de Messarges. -Quelques champs cultivés se voyaient au nord. Et -au couchant régnait la forêt, peuplée là de grands -sapins aux troncs suintants de résine qui m'envoyaient -leur senteur âcre.</p> - -<p>Mais la Breure elle-même était suffisamment -vaste—et magnifique par beau temps à l'heure -matinale où j'y arrivais. La rosée, sous la caresse -du soleil, diamantait les grands genêts, les fougères -dentelées, les bruyères grises, les touffes de pâquerettes -blanches dédaignées des brebis et masquait -d'une buée uniforme l'herbe fine des clairières. -Cependant que des bouchures, des buissons et de la -forêt s'élevaient sans fin des trilles, vocalises, pépiements -et roucoulements, tout le concert enchanteur -des aurores d'été.</p> - -<p>Pieds nus dans des sabots plus ou moins fendillés -et informes, jambes nues jusqu'aux genoux, je -sillonnais mon domaine en sifflotant, à l'unisson -des oiseaux. La rosée des arbustes mouillait ma -blouse et ma culotte, dégoulinait sur mes jambes -grêles. Mais le soleil avait vite fait d'effacer les -traces de cette aspersion. Je craignais davantage -les ronces rampant traîtreusement au bas du sol, -sous le couvert des bruyères; souvent j'étais arrêté, -griffé cruellement par quelqu'une de ces méchantes; -j'avais toujours le bas des jambes ceinturé de piqûres, -soit vives, soit à demi guéries.</p> - -<p>J'apportais dans ma poche un morceau de -pain dur avec un peu de fromage et je cassais -la croûte assis sur une de ces pierres grises qui -montraient leur nez entre les plantes fleuries. -A ce moment, un petit agneau à tête noire, -très familier, ne manquait jamais de s'approcher -pour attraper quelques bouchées de mon pain. -Mais un second prit l'habitude de venir aussi, -puis un troisième, puis d'autres encore—et -ils auraient mangé sans peine toutes mes provisions, -si j'avais voulu les croire… Sans compter -que Médor, s'il n'était pas à la poursuite de -quelque gibier, venait aussi; même il bousculait -les pauvres agnelets—sans leur faire de mal, -d'ailleurs—afin d'être seul à me solliciter de -ses bons grands yeux suppliants. Je lui jetais au -loin de tout petits morceaux, et les bêleurs profitaient -vite de l'instant où il s'écartait à leur -recherche pour venir happer dans ma main leur -part de la distribution…</p> - -<p>Cela m'amusait, et beaucoup d'autres épisodes -de moindre importance. Je regardais voler les -tourterelles, détaler les lapins; je faisais le tour -du terrain en suivant les bouchures pour trouver -des nids; je saisissais dans l'herbe un grillon noir -ou une sauterelle verte que je martyrisais sans -pitié; ou bien, plaçant sur ma main l'une de ces -petites bestioles au dos rouge tacheté de noir que -les Messieurs nomment «les bêtes à bon Dieu» et -qu'on appelle ici des «marivoles», je lui chantais -ce refrain appris de la Catherine:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Marivole, vole vole;</div> -<div class="verse">Ton mari est à l'école,</div> -<div class="verse">Qui t'achète une belle robe…</div> -</div> - -<p>Et c'était en effet pour la pauvrette le meilleur -parti que de s'envoler au plus vite; à demeurer, -elle risquait fort d'être mise en piteux état.</p> - -<p>Tout de même je trouvais parfois le temps bien -long! J'avais ordre de ne rentrer qu'entre huit et -neuf heures, quand les moutons, à cause de la -chaleur, se mettent à <i>groumer</i>, c'est-à-dire se -tassent, tête baissée, dans quelque coin ombreux. -Rentrant trop tôt, j'étais grondé et même battu -par ma mère qui ne riait jamais et donnait plus -volontiers une taloche qu'une caresse. Je restais -donc jusqu'au moment où l'ombre du frêne, à -droite de l'entrée, s'allongeant perpendiculairement -sur la claie m'annonçait huit heures. Mais -attendre jusque-là—et, le soir, attendre dans -cette même solitude la nuit tombante, quel dur -calvaire! Des fois, pris de peur et de chagrin, -je me mettais à pleurer, à pleurer sans motif, -longtemps… Un froufroutement subit dans le -bois, la fuite d'une souris dans l'herbe, un cri -d'oiseau non entendu encore, il n'en fallait pas -davantage aux heures d'ennui pour me tirer des -larmes.</p> - -<hr /> - - -<p>Ma première grande terreur ne survint pourtant -qu'après plusieurs semaines. C'était au cours d'une -chaude après-midi où des bourdonnements endormeurs -d'insectes bruissaient dans l'atmosphère -lourde. Déambulant, les yeux ensommeillés, j'aperçus -soudain au bord du fossé qui longeait le bois -un grand reptile noir gros comme un manche de -fourche et presque aussi long,—une couleuvre -sans doute. Mais, n'ayant jamais vu que quelques -lézards et quelques orvets, ayant entendu parler des -vipères comme de «mauvaises bêtes» particulièrement -dangereuses, je me crus en présence d'une -énorme vipère noire. Je battis en retraite d'abord, -puis revins à petits pas prudents avec le désir -de la voir encore: elle avait disparu.</p> - -<p>Un quart d'heure après, ayant oublié déjà cet -incident, j'étais assis à quelque distance, en train de -taillader avec mon couteau une branche de genêt, -quand je revis la vipère noire qui rampait dans les -bruyères, venant de mon côté très vite. Instinctivement, -je me pris à courir dans la direction des -moutons. Hélas! j'avais compté sans les ronces -traînantes… Avant que j'aie parcouru vingt mètres, -il s'en était trouvé une pour m'entraver et me faire -tomber. Affolé, sanglotant, tremblant, je n'eus -pas tout d'abord la force de bouger. Et voilà que -je sens un attouchement singulier sur mes jambes -nues, et qu'au derrière de la tête quelque chose -de frais m'effleure… Je crus que la vipère noire, -m'ayant rejoint, s'étirait sur mon corps! Sous le -coup de l'angoisse immense, je me levai d'un bond. -Il n'y avait autour de moi nul agresseur reptilien -ou autre, mais seulement deux êtres amis venus -pour m'affirmer leur sympathie: le bon Médor -m'avait léché les jambes et le petit agneau à -tête noire avait posé son museau sur ma nuque. -Je me remis un peu de ma grosse émotion, mais -rentrai tout de même à la nuit tombante avec des -traces de larmes, un visage encore convulsé par les -sanglots. Pour le coup, ma mère me coupa une -tranche de la <i>ribate</i> de froment et me gratifia de -quelques poires Saint-Jean qu'elle avait trouvées -sous le poirier de la chénevière. Je n'en eus pas -moins une nuit agitée avec délire et cauchemars—mes -parents durent se lever à plusieurs reprises -pour me calmer.</p> - -<p>Le lendemain j'eus licence de longuement dormir;—comme -les foins étaient en passe d'être -finis, ma grand'mère me remplaça auprès des -moutons.</p> - -<hr /> - - -<p>Quelques jours après, le seigle mûr, il me fallut -repartir—au-devant d'une nouvelle frayeur peut-être -plus vive encore.</p> - -<p>J'assemblais en bouquet des pâquerettes blanches -et des bruyères roses, quand un jappement -avertisseur de Médor me fit lever la tête. Sortait -du bois et s'avançait de mon côté un grand gaillard -à barbe noire portant sur son épaule un tonnelet -au bout d'un bâton.</p> - -<p>De par l'isolement de notre ferme, j'avais -rarement l'occasion de voir des étrangers, sauf -pourtant ceux des fermes voisines: les Simon de -Suippière, les Parnière de la Bourdrie, et, quelquefois, -les Lafont de l'Errain. En voyant venir ce -grand noir qui n'était ni de Suippière, ni de la -Bourdrie, ni de l'Errain, je restai figé de stupeur.</p> - -<p>Il m'appela:</p> - -<p>—Petit! (il prononçait <i>pequi</i>). Eh, <i>pequi</i>, viens -voir un peu là!…</p> - -<p>Je songe aux histoires de malfaiteurs et de brigands -entendues aux veillées d'hiver. Sans répondre -ni attendre plus, je me mets à courir du côté -de la barrière. Et me voici dans la rue creuse trottant -toujours vers la maison. Cependant l'homme -à barbe noire de crier derrière moi:</p> - -<p>—Pourquoi te sauves-tu, <i>pequi</i>? Je ne veux -pas te faire de mal.</p> - -<p>Il me suit toujours et, rien qu'en marchant de -son pas naturel, il me gagne de vitesse. Quand -je me hasarde à jeter en arrière un coup d'œil -craintif je le vois qui approche. Et quand je débouche -dans la cour il est vraiment sur mes talons. -N'importe, je me crois sauvé,—de par mon refuge -à la maison. Surprise! la porte est fermée à clé… -Trop las pour courir encore, je me blottis dans -l'embrasure, poussant des cris comme si l'on -m'égorgeait. L'homme des bois se fait très doux:</p> - -<p>—Pourquoi pleures-tu? Je ne suis pas méchant, -va! Au contraire, j'aime bien les <i>pequis</i> enfants.</p> - -<p>Il me tapote les joues, et, en dépit de mes larmes, -je remarque qu'il a les mains racornies, la figure -maigre et de bons yeux limpides sous d'épais -sourcils noirs. Il répète sa phrase du début:</p> - -<p>—Je ne veux pas te faire de mal…</p> - -<p>Et me demande:</p> - -<p>—Où sont donc tes parents?</p> - -<p>Il n'a pas l'accent du pays; il prononce textuellement: -«Où <i>chont</i> donc tes parents?» alors -qu'un de par chez nous nous aurait dit: «<i>Là voù -donc qu'ô sont?…</i>» Ça me paraît bizarre.</p> - -<p>Je ne réponds pas, bien entendu; je continue à -crier comme un sauvage, étonné pourtant qu'au -lieu de me saisir et de m'emporter il me parle -doucement avec des caresses.</p> - -<p>Arrive enfin ma grand'mère qui était allée conduire -les vaches dans une pâture éloignée; elle se -hâte, inquiète de ces cris, et, pour la suivre, ma -petite sœur Marinette remue plus que de raison -ses jambes trop courtes. Alors, l'homme de s'avancer -à sa rencontre, s'excusant de m'avoir fait -peur involontairement, donnant des explications. -Il était un scieur de long auvergnat en équipe -dans la forêt. Leur chantier, installé de la veille -dans une vente assez rapprochée de notre Breure, -nous nous trouvions voisins et on l'avait délégué -pour aller quérir de l'eau. Ma grand'mère lui -indiqua la fontaine, commune aux deux domaines -du Garibier et de Suippière, qui se trouvait dans -le pré des Simon, au delà de notre pré de la maison, -ou <i>Chaumat</i>. Il alla sans tarder y remplir son tonnelet, -et au retour il remercia encore. Mais je -refusai de reprendre avec lui le chemin de la pâture. -Même, ma grand'mère, pour me décider à -partir ensuite, dut m'accompagner jusqu'à moitié -de la rue creuse en me faisant constater que l'Auvergnat -avait réellement disparu.</p> - -<p>Pourtant, cet homme-là finit par gagner ma -confiance. Je le revis dès le lendemain, et, bien que -sa présence me causât un mouvement instinctif -de frayeur, loin de chercher à m'esquiver, je soulevai -mon vieux chapeau pour le saluer. Alors il -me donna quelques jolies branches de fraisier -garnies de petites fraises qu'il avait coupées dans -le bois à mon intention. Le jour d'après, quand -je le vis apparaître avec son tonnelet, je courus -à sa rencontre et l'accompagnai au travers de la -Breure, puis dans la rue creuse, jusqu'à mi-chemin -de chez nous. Et pendant toute une semaine il -en fut ainsi.</p> - -<p>Un matin, il me proposa de le suivre jusqu'à son -chantier. Ma mère m'avait bien défendu de pénétrer -dans la forêt à cause des «mauvaises bêtes» et -je lui obéissais à peu près, surtout depuis l'histoire -de la couleuvre. Néanmoins je consentis tout de -suite, l'Auvergnat m'ayant promis d'autres fraises -et aussi des copeaux dans lesquels je pourrais -découper à l'aise des bonshommes, des bœufs, des -chariots, des araires: or, je passais à cela le meilleur -de mon temps…</p> - -<p>Il nous fallut traverser d'abord la zone des sapins; -le sol était jonché de leurs fines aiguilles sèches auxquelles -se mêlaient quelques pommes de l'année -précédente dont les écailles s'ouvraient, grimaçantes. -Après, ce furent des chênes et des bouleaux -de forte taille—quelques-uns cerclés de rouge, -marqués pour la mort. Puis vint un sous-bois -assez épais où la marche était difficile; pourtant, -vu ma taille, je me faufilais sans trop de peine -dans les traces de mon compagnon qui, d'ailleurs, -allait lentement. Mais une branche, qu'il avait -écartée pour le passage et qu'il lâcha trop vite, -revint me fouetter le visage et me fit grand mal. -J'eus le courage de n'en rien laisser paraître. On -a son amour-propre en présence des étrangers!</p> - -<p>Pour arriver jusqu'au chantier, il nous fallut bien -vingt minutes. Trois hommes travaillaient là, au -milieu d'un abatis de chênes géants. Ils avaient -de longues barbes et de longs cheveux, et ils -manœuvraient de leurs longs bras de longues -cognées. Des planches étaient débitées déjà, et -des poutres et des solives. Sur un chevalet, une -bille énorme s'étalait, maintenue avec de grosses -chaînes. Quatre bidons noirs trônaient côte à côte -sur un reste de cendre grise. Une marmite, veuve de -son couvercle, gisait à proximité de la «loge» faite -de branches et de mottes, dont le toit touchait le -sol. Et le soleil projetait sa grande lumière sur cet -espace soustrait au mystère environnant. Des moucherons, -que pourchassaient mésanges et hirondelles, -s'y ébattaient par essaims nombreux.</p> - -<p>Les travailleurs, interrompant l'équarrissage, me -taquinèrent avec amitié et s'installèrent pour manger, -le bidon sur les genoux. L'un d'eux, plantant -dans la pâtée épaisse la cuiller qui n'oscilla pas, -me dit en riant:</p> - -<p>—<i>Choupe de chieur, tu vois, pequi? Cha tient -au corps au moins, chette choupe-là; elle est plus -bonne que chelle de chez vous…</i></p> - -<p>Quand ils eurent tous les quatre vidé leur bidon, -le plus âgé, qui avait un collier de barbe grise, -souleva les copeaux et mit à découvert une manière -de plat, fermé par le dessus de la marmite, qui -contenait un gros morceau de lard rance dont il -fit le partage. Ils engloutirent ce lard, chacun -taillant du couteau, à grosses bouchées, dans sa -portion étalée sur une tranche de pain; puis, -à tour de rôle, ils se rafraîchirent, maintenant -à la force des bras le tonnelet au-dessus de leur -bouche—et l'on entendait l'eau glouglouter dans -leur gorge.</p> - -<p>Là-dessus, le plus jeune, après s'être essuyé -du revers de sa manche, déclara d'un air convaincu:</p> - -<p>—Le roi Louis-Philippe n'a peut-être pas déjeuné -aussi bien <i>comme moi</i>…</p> - -<p>La veille au soir, une réparation d'outils l'ayant -conduit à Bourbon, il avait entendu parler d'une -révolution à Paris:—l'ancien roi chassé ou en -fuite, remplacé par un autre qui s'appelait Louis-Philippe -et qui acceptait, à la place du drapeau -blanc aux fleurs de lys, le drapeau aux trois -couleurs.</p> - -<p>Le chef de chantier, le scieur à barbe grise, avait -son opinion:</p> - -<p>—Puisqu'on a tant fait que de changer, c'est -le <i>pequi</i> Napoléon qu'on aurait dû faire venir.</p> - -<p>Mais un autre de riposter, ironique:</p> - -<p>—Oui, pour qu'il fasse tuer du monde et dévaster -des pays comme faisait son père!</p> - -<p>—C'est une bonne République que j'aurais -voulu, moi, reprit le jeune,—une bonne République -pour embêter les curés et les bourgeois!</p> - -<p>—Allons voir aux fraises! me dit mon ami.</p> - -<p>Nous nous écartâmes un peu dans la clairière -entre les géants étendus, et je pus me régaler à -profusion des petits fruits vermeils. J'aimais -mieux ça que d'entendre les autres parler du -drapeau et du roi!</p> - -<p>Je restai encore après qu'ils eurent repris le -travail, me roulant dans l'amas de sciure, faisant -une provision de copeaux de choix et m'intéressant -au mouvement de la grande scie que manœuvraient -le vieillard napoléonien juché sur la bille et le -jeune homme républicain au-dessous. Enfin, timidement, -je fis part de mon désir de m'en aller.</p> - -<p>Mon ami barbu me reconduisit jusqu'à la zone -des sapins, et posa en me quittant son museau -rêche sur chacune de mes joues.</p> - -<hr /> - - -<p>Sitôt parvenu à la lisière du bois, je cherchai des -yeux le troupeau. Cela fut cause que je ne pris pas -garde au fossé qui limitait notre terrain, et que je -roulai au fond sur un lit de broussailles d'où je -me relevai tout meurtri, tout saignant, la blouse -déchirée. Pour la deuxième fois de la matinée, -je me montrai stoïque en ne pleurant pas.</p> - -<p>J'étais d'ailleurs bien trop préoccupé de mes -moutons pour m'attendrir sur moi-même. Je pris -ma course au travers de la Breure, comptant les -découvrir en train de <i>groumer</i> dans quelque coin,—mais -rien! Alors, suivant les bouchures, j'avisai -vers le bas, du côté de la vallée, une brèche accédant -à un champ de trèfle dont on avait fauché -la première coupe et qu'on laissait repousser pour -la graine. Je m'y précipitai et pus voir brebis et -agneaux en train de se bourrer de trèfle vert, malgré -la chaleur.</p> - -<p>Et de crier Médor qui m'avait abandonné dans -la forêt pour suivre je ne sais quelle piste:—pas de -Médor! Et d'essayer tout seul de les rassembler, -de les pousser vers la haie:—j'y parvins après -mille peines; mais au lieu de s'engager dans la -brèche, ils se glissèrent de chaque côté, s'éparpillèrent -de nouveau dans le trèfle. Une deuxième, -une troisième tentative échouèrent de même.</p> - -<p>Désespéré, je m'en fus tout pleurant vers la -maison pour chercher du secours. Ma grand'mère -était seule, en train de dorloter ma petite sœur -Marinette qui, chétive et souffrante, geignait sans -discontinuer. Elle commença par grogner de ce -que j'amenais les moutons trop tard. Quand je -lui eus avoué, en sanglotant, qu'ils étaient dans -le trèfle, elle leva les bras au ciel, avec une lamentation -pitoyable:</p> - -<p>—<i>Ah! là, là, là! Voué-tu possib', mon Dieu! -Sainte Mère de Dieu!… O vont tous gonfler!… -O vont tous êt' pardus!… Qui que j'vons faire, mon -Dieu? Qui que j'vons dev'nir?…</i></p> - -<p>Elle traversa la cour, escalada le tertre qui -dominait la grande mare entourée de saules et se -mit à brailler d'une voix déchirante:</p> - -<p>—Ah! Bérot!… Aaah! Bérot!</p> - -<p>Au quatrième appel, mon père répondit de même -par un «Aaah!» prolongé. Ma grand'mère lui -cria de venir bien vite, m'enjoignit d'attendre -pour lui donner des explications et se sauva par -la rue creuse, en direction de la Breure, portant -la Marinette dans ses bras.</p> - -<p>Mon père arriva bientôt, tout essoufflé, tout -retourné; et, renseigné, il repartit en courant avec -un juron de dépit.</p> - -<p>Je le suivis de loin, inquiet et pleurnichant. Les -moutons sortis du trèfle s'en venaient d'un air las, -le ventre ballonné, la tête basse, les oreilles pendantes. -Derrière, ma grand'mère et mon père se -lamentaient de compagnie, disant qu'ils étaient tous -gonflés, que pas un n'en réchapperait. Ma grand'mère -proposait d'aller chercher, à Saint-Aubin, -Fanchi Dumoussier qui «savait la prière»; mon -père inclinait à demander au voisin Parnière, qui -s'y entendait un peu, de venir percer les plus -malades. Il se tourmentait aussi de la nécessité de -faire prévenir à Bourbon M. Fauconnet, le maître.</p> - -<p>Depuis un moment déjà, je cheminais en silence -à côté d'eux lorsqu'ils s'avisèrent de me regarder. -Le sang des égratignures du fossé, délayé par -les larmes, me faisait le visage souillé; et ma -blouse et ma culotte offraient de trop visibles -accrocs. Ma grand'mère et mon père, se méprenant -sur les causes de ces avaries, crurent que -j'étais cause de la frasque du troupeau pour avoir -le premier franchi la bouchure. Mais je leur contai -sans mentir l'emploi de ma matinée. Ma grand'mère, -ne m'en jugeant pas moins très coupable, -engageait mon père à me corriger ferme. Lui, -toujours pacifique, répondit que ça ne ramènerait -rien… A la maison pourtant, ma mère jugea -nécessaire de m'administrer plusieurs claques et -une bonne fessée qui me firent sauver au fond de la -chènevière, dans un grand fossé bordé de pruniers, -où je boudai et pleurai tout mon soûl. Longtemps -après, mon parrain me vint chercher pour manger, -affirmant que je ne serais plus ni battu, ni attrapé. -Il me dit que Parnière avait percé les dix bêtes -les plus malades et que deux étaient déjà crevées. -On comptait pouvoir sauver les autres. Une -troisième mourut cependant, et un petit par -surcroît.</p> - -<p>De cette affaire, mon ami l'Auvergnat paya les -pots cassés… Quand il revint avec son tonnelet, -ma grand'mère et maman se prirent à l'invectiver, -l'accusant d'être cause de ce grand malheur qui -allait nous mettre tous sur la paille et lui défendant -de reprendre de l'eau à notre fontaine. Le pauvre -homme, assez déconcerté, s'excusa très humblement, -tendit les bras avec de grands gestes comme -pour prendre le ciel à témoin de sa complète -innocence—et s'éloigna, jugeant toute explication -inutile devant la fureur exaspérée de ces femmes… -Il alla quérir l'eau, dorénavant, à la source de Fontibier, -au delà de Suippière, à trois bons quarts -d'heure de son chantier. Je ne le revis jamais -plus.</p> - -<p>Les orages me causèrent aussi cet été-là des -ennuis sérieux. J'avais l'ordre de rentrer dès qu'il -viendrait à tonner fort, parce qu'il est mauvais -de laisser mouiller les moutons. Or, le temps -s'assombrit un matin du côté de Souvigny; bientôt -des éclairs en zigzag coururent dans ce noir et des -grondements en partirent. Je décidai de rallier la -maison. Près d'arriver, entendant moins le tonnerre, -j'eus bien le pressentiment d'une bêtise, -mais non point le courage de retourner. Maman -me demande d'une voix dure pourquoi je reviens -si tôt? Et, comme je lui parle de l'orage, elle se -met à hausser les épaules, disant que je ne suis -qu'un <i>bourri</i> de ne pas savoir encore que les orages -ne sont jamais pour nous lorsqu'ils prennent -naissance du côté du soleil levant. Deux claques -bien senties me font entrer dans la tête cette vérité -élémentaire…</p> - -<p>«Qui a été pris, se méfie…» Quand survint un -autre orage, je jugeai prudent de ne pas m'emballer, -bien qu'il se fût formé sur Bourbon et qu'il -gagnât sur Saint-Aubin en redoublant de violence. -Je partis seulement quand commencèrent à tomber -de grosses gouttes espacées. Dans le chemin creux, -la pluie augmenta soudain, creva en une averse -de déluge, avec accompagnement de grêlons. Les -moutons, sous la tourmente, refusaient d'avancer. -Et moi, ruisselant, transpercé, meurtri, je commençais -à me désoler tout de bon… Mais j'aperçus -venir mon père, un vieux sac en pèlerine sur les -épaules et s'abritant sous un grand parapluie de -toile bleue. Il me demanda si j'étais devenu fou -pour ne pas rentrer par un temps pareil, assurant -qu'une telle sauce sur le troupeau pourrait bien -nous valoir encore des pertes…</p> - -<p>A la maison, ma mère, après qu'elle m'eut fait -revêtir des habits secs, me tarabusta de nouveau.</p> - -<p>Ayant été battu pour venir quand il ne fallait -pas et battu pour ne pas venir quand il fallait, les -ciels d'orage me semblèrent par la suite doublement -gros de menaces…</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">IV</h2> - - -<p>Songeant qu'à sept ans m'advenaient ces aventures, -comparant mon enfance à celle des petits -d'aujourd'hui qu'on dorlote et qu'on choie, et -qu'on n'oblige à aucun travail sérieux avant douze -ou treize ans, je ne puis m'empêcher de dire qu'ils -ont joliment de la chance! En ai-je fait, moi, des -séances de plein air pendant qu'eux font leurs -séances d'école! Du temps que j'étais berger j'esquivais -les très mauvais jours,—on n'envoie pas -les brebis dehors quand il pleut ou neige. Mais -à neuf ans on me confia les cochons et, alors, -qu'il pleuve ou vente, que le soleil darde ou que -la bise cingle, par la neige ou par le gel, il me -fallait aller aux champs. Oh! ces factions d'hiver, -alors que les haies dépouillées ne donnent plus -d'abri, que les doigts gourds et crevassés font mal -et que le froid, montant des pieds de marbre, vous -étreint, quoi qu'on fasse, en une progression méchante,—ces -factions d'hiver, quel mauvais souvenir -j'en ai conservé!</p> - -<p>Il y avait toujours deux truies mères qu'on -appelait les <i>vieilles gamelles</i>, et des nourrains plus -ou moins, selon les circonstances ou la réussite -des portées—une quinzaine en moyenne. Tout -cela s'agitait, grognait, fouillait le sol. Les truies -étaient surtout difficiles à garder lorsqu'elles avaient -à l'étable des porcelets tout jeunes. Elles perçaient -au travers des bouchures avec une facilité étonnante -et il fallait veiller ferme, ruser avec elles -pour les retenir une heure ou deux. Au moins, dans -ces moments-là, s'en allaient-elles tout droit vers -la maison! Mais non plus tard, quand les petits -devenus forts les suivaient… Maraudeuses à l'excès, -elles arrivaient des fois à pénétrer dans un -champ de céréales où il n'était pas commode de -les découvrir. Je reçus encore de bonnes taloches -les rares fois où je ne sus pas préserver de leurs -ravages les blés ou les orges.</p> - -<p>Après les céréales, les fruits. Mes bêtes connaissaient -dans un rayon de plusieurs kilomètres -tous les poiriers sauvageons grands producteurs: -impossible d'empêcher leur quotidienne promenade -circulaire pour manger les fruits tombés! En cette -période d'arrière-saison, il fallait cependant protéger -les semailles nouvelles et les pommes de terre -non encore arrachées!</p> - -<p>Parfois les familles se divisaient, chaque bande -de petits suivant sa mère. Ou bien les jeunes, -trop inexpérimentés, restaient en panne, les uns -ici, les autres ailleurs; à de certains jours de -guigne je ne pouvais arriver à les rassembler tous. -Souvent il me fallait, à la nuitée, repartir au -diable à la recherche des manquants.</p> - -<p>J'avais aussi des embêtements quant à la tenue -du domicile particulier de ces messieurs. Ils logeaient, -toujours à l'étroit, en des réduits adossés -au pignon de la maison, d'un nettoyage difficile à -cause des pavés disjoints. Ma grand'mère, qui avait -la manie d'inspecter partout, ne trouvait jamais -que ce fût assez propre et poussait les autres à me -faire des observations. Il m'arriva d'être giflé -pour avoir mis à des gorets nouveau-nés de la -paille trop raide. Il n'en fallait pas davantage, au -dire de mes parents, pour leur faire tomber la -queue à tous.</p> - -<hr /> - - -<p>Ces petites misères ont suffi à rendre très légers -mes regrets de ce temps-là…</p> - -<p>Mais ce fut à une foire d'hiver, à Bourbon, où -j'étais allé avec mon père conduire une bande de -nourrains, que m'advint le plus triste épisode de -ma carrière de porcher.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">V</h2> - - -<p>Mon parrain s'étant fait l'entorse, mon frère -Louis devait le suppléer pour le pansage; ma sœur -Catherine, d'autre part, était très enrhumée. C'est -ainsi qu'on en arriva à me désigner pour cette -foire—ce qui ne me fit pas déplaisir, bien au -contraire. Depuis que nous étions au Garibier, je -n'avais jamais revu cette ville de Bourbon dont -il ne me restait qu'un souvenir assez confus: -c'était une fête que d'y retourner!</p> - -<p>Combien dur cependant de sortir du lit à trois -heures! Ma mère m'attifa tout sommeillant et -voulut me faire manger la soupe. Mais non! du -sable toujours me brouillait les yeux; ma tête -trop lourde s'inclinait sur mon épaule ou s'appuyait -sur la table.</p> - -<p>Prévoyant qu'avant peu je regretterais ma somnolence -du matin, la bonne femme bourra mes poches -d'un morceau de pain et de quelques pommes:</p> - -<p>—Pour quand tu auras faim, petit!</p> - -<p>Elle m'enveloppa le cou dans un gros cache-nez -de laine et me couvrit les épaules d'un vieux châle -gris effrangé.</p> - -<p>—Ça me fait de la peine de te voir partir par -un temps pareil; tu vas avoir bien froid, mon -pauvre Tiennon!</p> - -<p>Elle me montrait, ce matin-là, une tendresse -inaccoutumée; une douceur attristée passait dans -son regard et dans sa voix; j'eus conscience de son -amour de mère que sa dureté habituelle dissimulait -trop.</p> - -<p>A quatre heures, elle nous aida à démarrer hors -de la cour les nourrains étonnés,—puis s'en -retourna, nous ayant souhaité bonne vente… Et ce -fut pour mon père et moi, dans le grand gel de -cette fin de nuit, le long trajet par les chemins -pétrifiés, biscornus qui se passa, somme toute, -sans trop d'ennui ni de souffrance.</p> - -<hr /> - - -<p>Un peu après sept heures, nous voici installés au -champ de foire, en bonne place, le long d'un mur. -Mon père tire d'un petit sac de toile bise, apporté -exprès, des poignées de seigle, qu'il jette aux -cochons pour leur faire prendre patience. Bientôt, -néanmoins, ils se mettent à grogner à cause du -froid; leurs poils se hérissent; il devient difficile -de les faire tenir en place…</p> - -<p>Moi aussi, j'ai bien froid! Succédant à l'activité -de la marche, le calme de ce foirail est vraiment -cruel; les frissons me gagnent; mes dents claquent; -mes pieds s'engourdissent, si douloureux! Puis, -j'ai l'estomac qui crie famine. Mais mes pauvres -mains sont tellement raidies qu'il me faut les -réchauffer à la chaleur de mon corps avant que -de pouvoir sortir de ma poche les provisions…</p> - -<p>Mon père a de la peine à s'en tirer, lui aussi. Il -bat la semelle constamment, se frotte les mains -avec rage ou bien, avec de grands mouvements de -bras, fait le geste de s'étreindre.</p> - -<p>Cependant la foire allait son train, assez peu -importante d'ailleurs, si bien que les habitués disaient: -«C'est une foire morte!» Autour de nous, -d'autres cochons—nourrains et petits laitons -blancs—grognaient d'avoir trop froid, comme -les nôtres. Plus loin, les «cent Bilos» protégés -par leur graisse digéraient, affalés sur le sol durci, -ou se levaient avec une plainte encolérée quand -un marchand les frappait de son fouet pour les -examiner. A l'autre extrémité de l'enclos, les moutons -paraissaient malheureux et malades sous le -givre qui recouvrait leur toison. On ne voyait -pas les bovins assemblés dans une autre partie -du champ de foire qu'un mur séparait de celle où -nous étions, mais on entendait leurs beuglements -ennuyés et plaintifs.</p> - -<p>Les paysans, en sabots de bois, pantalons d'étoffe -bleue, grosses blouses et casquettes, grelottaient -de compagnie et se livraient, comme mon -père, à des mimiques diverses pour vaincre le -froid. En dehors de ceux-là, quelques gros fermiers -en peaux de chèvre et quelques marchands en -longs cabans gris ou bleus circulaient sans relâche, -ayant hâte de terminer leurs affaires pour aller déjeuner -dans quelque salle d'auberge bien chauffée. -Les oisifs, ceux qui vont aux foires pour tuer le -temps, étaient prudemment restés chez eux.</p> - -<p>M. Fauconnet, notre maître, apparaît par intermittence… -C'est un homme d'une quarantaine -d'années, aux larges épaules, à la figure rasée, un -peu grimaçante; de bonne humeur, il sourit volontiers -d'un sourire bénin, sans franchise; mais -quand quelque chose lui déplaît, son visage se -plisse et devient dur. Il est furieux aujourd'hui -à cause de la nécessité de vendre à bas prix si -l'on veut vendre. Il bougonne parce que trois de -nos cochons sont trop inférieurs, disant qu'on -aurait mieux fait de les laisser à la maison, -que la bande se trouve dépareillée de leur présence.</p> - -<p>J'ai toujours froid et commence à trouver le -temps long. Mon père me propose bien d'aller -faire une tournée en ville, mais je crains de m'égarer—et -tous ces gens inconnus qui circulent -m'effraient un peu…</p> - -<p>Plusieurs tentatives de vente ayant échoué, -nous nous disposons à repartir, lorsque, sur les -dix heures, M. Fauconnet revient en compagnie -d'un marchand très loquace; ils arrivent à s'entendre—sauf -pourtant pour les trois petits que -le maître veut nous faire ramener pour qu'ils -«profitent» davantage, se souciant peu des peines -qui en résulteront pour nous.</p> - -<p>Deux grandes heures d'attente sur la route de -Moulins où nous devons opérer livraison des cochons -vendus. Station longue et sans charme, malgré le -froid moins rude en ce milieu du jour. Le moment -venu, des gens de bonne volonté, qui attendaient -comme nous pour livrer leurs bêtes, nous aident -à effectuer le triage de nos «rebuts».</p> - -<p>Après la solde des autres—en pièces d'or que -mon père a la précaution de faire sonner une à -une sur la chaussée humide—nous retraversons la -ville, prenant à côté de la rivière de Burge une rue -montueuse et grossièrement pavée qui débouche -dans le haut quartier, sur la place de l'Église:—c'est -de là que partait le chemin de Meillers.</p> - -<hr /> - - -<p>Sur cette place de l'Église, au carrefour de la -route d'Autry, mon père me laisse seul pour aller -remettre de suite, selon l'usage, à M. Fauconnet -l'argent de la vente. J'étais bien un peu inquiet -de le voir partir; mais il m'avait promis de n'être -pas longtemps et de rapporter du pain blanc et du -chocolat pour mon goûter; de plus, il voulait -demander à M. Vernier, un fermier de Meillers -qu'il comptait rencontrer chez notre maître, de -me ramener en croupe sur son cheval.</p> - -<p>Je jette aux trois gorets le grain qui reste au -fond du sachet de toile. Ils s'y intéressent peu et -ne tardent pas à me causer du désagrément. L'un -se sauve dans le chemin de Meillers qu'il reconnaît -sans nul doute, tandis qu'un autre redescend en -courant vers la ville. Fort à propos, un homme -qui s'en retournait de la foire me vient en aide -pour les rassembler. Ils sont tranquilles un moment, -pas longtemps. Bientôt les voici repris à -courir de côté et d'autre en grognant, et j'ai mille -peines à ne pas les échapper. Aux rares instants -où ils sont sages, je porte mes regards sur l'entrée de -la ruelle par où mon père s'en est allé, avec l'espoir -toujours déçu de le voir réapparaître. Et, de plus -en plus, l'ennui, le froid, la faim me torturent…</p> - -<hr /> - - -<p>Il y avait longtemps, longtemps que j'étais là, -quand j'entendis sonner trois heures à l'horloge -municipale—tour de la Sainte-Chapelle. Cette -tour et les trois autres, plus éloignées, qui sont -les derniers vestiges de l'ancien château, patinées -par les siècles, apparaissaient plus sombres encore -sous le ciel gris, noyées et presque indistinctes -dans la grande brume du soir givreux. Au-dessous, -la ville silencieuse, invisible presque, semblait -anéantie par l'effet d'une mystérieuse catastrophe.</p> - -<p>Et cette place, avec ses arbres squelettiques, -ses arbustes buissonneux chargés de paillettes -blanches, son carré de gazon nu qui craquait sous -les pas, son bassin rectangulaire dont les glissades -des gamins avaient meurtri la glace terne, cadrait -assez avec la tristesse générale. Au fond l'église, -aux massives portes fermées, paraissait hostile -à la prière et à l'espoir. A droite, dans un jardin -aux murs élevés, un petit château tout neuf flanqué -de deux tours carrées prenait dans la grisaille -un air rébarbatif et hargneux de prison. En bordure -du chemin de Meillers, face à l'église, une -belle maison à un étage montrait une façade -inquiétante de par l'assaut de vilains reptiles -noirs—rosiers et glycines—bien jolis sans doute -à la belle saison. Des chaumières basses accolées, -et précédées d'une ligne uniforme d'étroits jardinets, -contrastaient avec ces immeubles cossus. -Maisons de pauvres:—journaliers, vieillards ou -veuves,—moins une, vers le milieu, dont le locataire -était savetier, ainsi que l'attestait la grosse -botte suspendue au-dessus de la porte. Côté de la -ville, la maison d'angle de la rue pavée servait à -la fois d'épicerie et d'auberge; des pains de savon -s'apercevaient derrière les vitres de l'imposte; une -branche de genévrier se balançait au mur.</p> - -<p>Comme l'église, toutes ces habitations restaient -closes; elles contenaient sans doute des foyers -flambants, des poêles chauds auprès desquels les -gens pouvaient se rire de l'hostilité du dehors. -L'hostilité du dehors, j'étais tout seul à en souffrir -avec mes trois cochons…</p> - -<p>Voici s'ouvrir la grille qui accède au jardin du -château; deux prêtres en sortent qui s'inclinent -profondément devant la dame encapuchonnée qui -les a accompagnés jusque-là. Ils me jettent en passant -un regard indifférent et pénètrent dans la maison -aux reptiles noirs,—le presbytère sans doute.</p> - -<p>La porte d'une des chaumières crie sur ses gonds. -Une grande femme ébouriffée paraît dans l'embrasure, -jette dans son jardinet l'eau d'une casserole. -Son gamin, de mon âge à peu près, profite de cet -instant pour s'esquiver et se mettre à patiner sur -le bassin. Après cinq ou six glissades, il va cogner -à la porte du cordonnier en criant par trois fois le -nom d'André. Cet André, plus petit, finit par -apparaître, et tous les deux glissent un long moment -de compagnie, tantôt debout et se suivant, -tantôt accroupis et se tenant par la main. Mais la -grande femme ébouriffée, ayant ouvert sa porte à -nouveau, leur enjoint de rentrer d'un ton qui les -détermine à ne pas se le faire répéter. Et me voici -seul encore sur la place.</p> - -<p>De loin en loin, des cultivateurs passaient; ils -s'en allaient marchant vite, ayant hâte de regagner -leur logis. Et s'en allaient aussi quelques fermiers -à cheval, emmitouflés dans leurs manteaux -et leurs cache-nez. L'un d'eux, qui avait un gros -cheval blanc, s'arrête en m'apercevant:</p> - -<p>—D'où donc es-tu, mon p'tit gas?</p> - -<p>—De Meillers, M'sieu, fis-je en balbutiant, les -dents claquantes.</p> - -<p>—Tu n'es pas le petit Bertin, du Garibier?</p> - -<p>—Si, M'sieu.</p> - -<p>—Et ton père n'est pas venu te rejoindre?</p> - -<p>—Non, M'sieu.</p> - -<p>—Voilà qui est fort, par exemple!… Il se sera -mis en noce, pardi!… Eh bien, mon garçon, je -devais te ramener; mais dans ces conditions, rien à -faire; tu ne peux pas laisser tes cochons… Donne-toi -du mouvement, surtout, ne te laisse pas engourdir!</p> - -<p>Après ces judicieux conseils, M. Vernier éperonne -son cheval, disparaît bientôt dans le brouillard. -Et je reste navré de ce qu'il m'a dit au sujet de -mon père:</p> - -<p>—<i>Voilà qui est fort, par exemple!… Il se sera mis -en noce…</i></p> - -<p>Cette chose, à laquelle je n'avais pas encore -pensé, me semblait maintenant très vraisemblable. -Mon père, lorsqu'il allait à la messe, à Meillers, -rentrait d'habitude tout de suite après. Mais, les -jours de foire, il lui arrivait d'être moins sage et -souvent j'étais couché avant son retour. Au lendemain, -maussade, ma mère le disputait, tout en -le plaignant d'avoir la tête trop faible, pas assez -d'énergie pour résister aux entraînements de hasard…</p> - -<hr /> - - -<p>Dès quatre heures, la nuit vint: elle tombait -du grand ciel bas et noir; elle montait de la brume -flottant au-dessus du sol et soudain épaissie. Je -tremble de froid, de faim et de peur. N'ayant rien -mangé de la journée que mon croûton dur et mes -pommes, je me sens défaillir. Des grondements -remuent mes entrailles; des voiles sombres me -brouillent les yeux; le faible poids de mon corps -pèse lourdement sur mes jambes molles. Un regret -me vient de ne pas m'être plus tôt hasardé à partir -seul, bien que le chemin ne me fût guère familier. -Mais à présent que s'enténébrait la campagne, -j'aurais préféré geler sur place que de me mettre -en route. Les cochons, comme moi fatigués, dorment -au fond du fossé; j'en profite pour m'asseoir -auprès d'eux, refoulant mon chagrin.</p> - -<p>Cinq heures: c'est la nuit tout à fait. Une voiture -de bohémiens s'éloigne de la ville par le chemin de -chez nous. Deux hommes encadrent le malheureux -cheval qu'ils frappent à grand coups de -bâton. Derrière, trois adolescents aux loques dépenaillées -baragouinent en une langue inconnue. -Cependant que de l'intérieur du véhicule s'élevaient -des lamentations, des cris d'enfants battus, -des voix de mégères exaspérées. J'avais entendu -dire que ces gens à réputation équivoque volaient -des enfants pour les torturer, en faire des mendigots -exciteurs de pitié. Et mon sang de se glacer -davantage, et mon cœur de se mettre à battre -plus que de raison! Mais le groupe défila sans -paraître me voir.</p> - -<p>Ils ne me virent pas non plus, les deux couples -d'amoureux qui suivirent. Ils s'en venaient sans -doute de danser dans quelque auberge. Les filles -avaient mis leurs capes de travers en leur grande -hâte de partir, vu l'heure tardive; les garçons les -serraient par la taille en une étreinte que le froid -rendait bien excusable.</p> - -<p>Le sacristain sonna l'Angelus du soir. Le presbytère, -les chaumines ayant clos leurs volets ne -laissaient entrevoir que de minces filets de lumière. -Il gelait ferme; la brume se dissipait en partie, -et c'était maintenant comme un vague crépuscule -qui faisait mystérieux et bizarres les objets environnants. -Je souffrais moins, mais des voiles sombres -brouillaient mes yeux plus fréquemment, et dans -mes oreilles tintaient des sons de cloches, comme -si l'Angelus eût sonné sans fin…</p> - -<p>Les cochons éveillés me donnaient à présent -bien du mal à garder—et le froid cependant me -gagnait les os…</p> - -<p>Des jeunes gens, en un groupe bruyant, montaient -de la ville.</p> - -<p>L'un, très grand, marchait en tête, faisant des -moulinets avec son bâton; bras dessus, bras -dessous, trois autres suivaient, titubant et se -bousculant; les deux derniers qui s'étaient attardés -à allumer leurs pipes gambadaient à dix mètres. -Celui d'en avant chantait d'une voix forte, brusque -et saccadée, un refrain d'ivrogne:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">A boire, à boire, à boire,</div> -<div class="verse">Nous quitt'rons-nous sans boire?</div> -</div> - -<p>Interrogation à laquelle les trois du milieu répondirent -par un «Non!» formidable. Et tous -reprirent, chacun sur un ton différent, avec des -gestes drôles:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Les gas d'Bourbon sont pas si fous</div> -<div class="verse">De se quitter sans boire un coup!</div> -</div> - -<p>Ce dernier mot dégénérait au «bis» en un -«Ouou» prolongé qui battait son plein quand ils -me dépassèrent—sans soupçonner ma présence -dans l'ombre noire du grand mur, au plus creux -du fossé.</p> - -<p>Quel bon parfum de cuisine m'arrive du château, -une délicieuse odeur de viande en train de -cuire dans le beurre grésillant! Cela réveille les -facultés de mon estomac vide. J'ai envie de -franchir le mur, de crier, de hurler ma misère et -ma faim, de demander une toute petite part de -ces bonnes choses. Pour échapper à la tentation -je me rapproche du presbytère. Mais là aussi je -perçois un bruit de cuillers et un parfum de soupe -qui, pour être moins pénétrant que celui venu de -l'orgueilleuse bâtisse neuve, ne m'en paraît pas -moins suave. Eh oui, partout dans les maisons -chaudes, c'était le repas du soir… Ils dînaient, les -bourgeois et les prêtres, et aussi les petites gens -des chaumières dont la soupe, pour être sans odeur, -devait quand même être si douce à l'estomac!</p> - -<p>Seul restait sur le chemin, sous le givre et le gel, -un petit paysan attifé d'un châle gris qui gardait -trois cochons rebutés;—un petit paysan morfondu -par une faction solitaire de cinq heures et qui -n'avait mangé dans toute la journée qu'un morceau -de pain et trois pommes;—et ce petit paysan, -c'était moi! Ils m'avaient tous vu, ceux du château -et ceux du presbytère, et les ménagères des -chaumines, et leurs petits qui étaient de mon âge; -ils m'avaient tous vu, mais sans daigner me faire -l'aumône d'une parole de sympathie, sans supposer -que je pouvais souffrir… Et pas un n'avait -la pensée de venir voir si j'étais encore là dans la -nuit.</p> - -<p>Sept heures sonnent à la Sainte-Chapelle; je -compte tristement les coups de timbre frappant -l'airain qui, dans le silence de ce nocturne cadre -d'hiver, me semblent lugubres comme un glas… -Accroupi dans le fossé, je sens mes yeux se fermer, -une invincible somnolence m'envahir. Mes sensations -s'atténuent et ma pensée… Quelques souvenirs -pourtant hantent mon cerveau quasi mort. -Ils se rapportent à ceux de chez nous, y compris -le chien Médor, à la forêt, à la Breure,—aux lieux -et aux êtres qui ont tenu une place dans ma vie -d'enfant et qu'il me semble avoir quittés depuis -si longtemps… Cela ne me donne ni regret ni -attendrissement; cela tient plutôt du rêve. Je ne -suis pas bien certain d'avoir vécu cette vie passée; -j'ai la conviction que je ne la vivrai plus. Je glisse -vers la mort et suis sans force et sans volonté -pour résister à l'engourdissement final…</p> - -<hr /> - - -<p>Et voilà que je fus tiré de ma torpeur par un -bruit de pas connus. M'étant frotté les yeux, je -vis mon père qui arrivait, toussant, crachant, marchant -un peu de travers;—mais réellement c'était -lui! J'oubliai d'un coup, dans le grand bonheur de -le retrouver, tout le long martyre de cette journée -et je fus me jeter dans ses bras. Il parut d'abord -étonné de ma présence ici. Puis le souvenir lui -revint, et il m'étreignit en un débordant enthousiasme -d'amour paternel, selon l'habitude chère aux -ivrognes d'exagérer leurs impressions. Il pleura, -mon pauvre père, de m'avoir laissé si longtemps -seul. Il voulait absolument aller faire l'emplette -de quelques provisions, mais je me contentai du -croûton de pain, reste de son déjeuner d'auberge, -qu'il retrouva au fond de sa poche. Puisqu'il était -là, lui, mon protecteur et mon guide, je ne craignais -plus rien et me sentais le courage de marcher jusque -chez nous, l'estomac vide.</p> - -<p>Le retour fut long, silencieux, pénible. Mes yeux -se fermaient, et mon père, dont je ne lâchais pas -la main, me traînait presque. Il avait à fouailler -toujours les cochons qui lambinaient. Un moment -il dut s'arrêter, s'accoter, le front dans la main, -à une clôture de pierres sèches. Des hoquets de -plus en plus rapprochés le secouèrent; il devait -souffrir atrocement… Il finit par vomir et put repartir -un peu soulagé.</p> - -<hr /> - - -<p>Onze heures passé quand nous fûmes rendus. -J'entrai de suite à la maison, laissant mon père -s'occuper des cochons.</p> - -<p>Au coin de l'âtre où s'éteignaient les dernières -braises, maman veillait toujours en tricotant. -Toute la soirée elle avait prêté l'oreille aux bruits -du dehors, sentant grandir son inquiétude à mesure -qu'avançait l'heure. Elle me demanda pourquoi -nous nous étions tant attardés. Et quand je lui -eus fait le récit de la journée, elle se prit à me -plaindre et à me dorloter—en même temps qu'elle -foudroyait de son plus mauvais regard mon père -qui venait d'entrer et qui se couchait sans un mot. -Je dînai d'un reste de soupe et d'un œuf cuit sous -la cendre. Ce régal me réconforta, mais tout de -même je ne pus guère dormir… Il me fallut près -d'une semaine pour me remettre de cette journée -et du gros rhume gagné pendant ma trop longue -faction. Mais il fallut à mon père et à maman bien -plus de temps encore pour en revenir à leurs relations -normales.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">VI</h2> - - -<p>Vint le moment où je dus aller au catéchisme; -ce fut mon premier contact avec la société. La -société, pour la circonstance, était représentée par -un vieux curé à la mine rose et aux cheveux -blancs, et par cinq gamins à peu près aussi sauvages -que moi. Le seul Jules Vassenat, fils du -buraliste-aubergiste, semblait moins emprunté—qui -allait apprendre à lire à l'école de Noyant, le -gros bourg voisin.</p> - -<p>Le catéchisme des garçons se faisait à huit heures -du matin. Comme il y avait une bonne lieue -du Garibier à l'église, il me fallait partir aux mois -d'hiver avant qu'il fasse jour. Par les temps de gel -je m'en tirais bien, sauf qu'il m'arrivait souvent -de buter dans les chemins cahoteux et même de -m'étaler… Mais par les temps humides la boue, -pénétrant dans mes sabots, crottait mes «chausses» -de laine, ce qui me rendait très mal à l'aise -pendant la séance. Sans compter que le curé se -fâchait de me voir si patouillé… D'un caractère -très emportant il s'emballait à fond quand nous -n'étions pas sages, quand nous répondions de -travers à ses questions.</p> - -<p>—Sac à papier! jurait-il. Voleur de grain!</p> - -<p>Et de nous donner sur la tête de grands coups -du plat de son livre…</p> - -<p>Mais ses colères ne duraient pas; il en arrivait -vite à nous dire des <i>goguenettes</i>, ou anecdotes -drôlatiques, et à rire avec nous. Il avait même des -attentions délicates comme de nous partager la -brioche qu'il avait eue en cadeau à l'occasion d'un -mariage, de nous distribuer des dragées au lendemain -d'un baptême et de nous gratifier d'une orange -chacun le 31 décembre, en nous recommandant de -ne pas aller l'embêter le lendemain pour la «bonne -année». Au demeurant un excellent homme, familier -avec tout le monde, jovial et sans malice—ayant -son franc-parler même avec les riches… Nullement -un lèche-pieds, comme j'en ai tant vu depuis…</p> - -<hr /> - - -<p>Je ne pouvais guère rentrer du catéchisme avant -dix heures, mais il était souvent plus tard,—en -raison de mes parties avec un camarade, Jean -Boulois, du Parizet, qui s'en venait un bout de -chemin avec moi.</p> - -<p>Nous passions non loin du village sur la chaussée -d'un grand étang, juste à côté du moulin, et nous -arrêtions à chaque fois pour voir tourner la roue -motrice, et ouïr le grincement des meules, le tic-tac -du mécanisme. Nous trouvions amusant aussi -de voir partir les garçons avec leurs gros chevaux -portant à dos la farine des clients; ils ramenaient -de même le grain à moudre. Nulle carriole encore -en raison de l'absence de routes.</p> - -<p>L'ingénieux Boulois avait toujours à me proposer -des distractions nouvelles. Il m'entraîna le -long d'un ruisseau où croissaient des arbustes dont -les fruits, semblables à des grains de corail, nous -servirent à faire des colliers. Il m'apprit à faire -des pétards de sureau et des <i>merlassières</i> pour -prendre les oiseaux en temps de neige. Nous -cherchâmes des prunelles qui sont mangeables une -fois gelées. Ainsi, nos trajets de retour duraient -longtemps; je finis par ne plus arriver qu'à onze -heures au lieu de dix; et j'affirmais à maman que -le curé nous gardait de plus en plus tard.</p> - -<p>—Allons, mange vite la soupe, faisait-elle; tes -cochons s'impatientent à l'étable; il y a deux -heures qu'ils devraient être aux champs!</p> - -<p>Je repartais alors dans la Breure ou dans quelque -jachère pour une bien longue séance de garde; la -solitude me pesait plus qu'avant.</p> - -<p>Mais n'eus-je pas l'imprudence de ne rentrer -qu'à midi certain jour? Cela mit tout le monde en -éveil. Le dimanche suivant ma mère s'en fut trouver -le curé qui lui dit que nous étions toujours libres à -neuf heures. Elle me tança d'importance, et je dus -m'attendre dorénavant à être <i>saboulé</i> si je rentrais -passé dix heures et quart!</p> - -<hr /> - - -<p>Après la deuxième année de catéchisme, en mai -1835, le bon curé blanc me fit faire la communion. -Étant «camarade» avec mon ami Boulois, je fus -après la messe avec mon père, ma mère et mon -parrain, déjeuner au Parizet. La maison était bonne -et le repas copieux: il y avait une soupe au jambon, -du lapin, du poulet, de la miche de froment -toute fraîche, et de la galette et de la brioche; il y -avait du vin—j'en bus bien un verre entier—et -du café, que je ne connaissais pas encore. J'abusai -un peu de toutes ces bonnes choses… Durant -les vêpres, je me sentis l'estomac lourd et, rentré -chez nous, je souffris bien le soir et la nuit… -J'ai pu me convaincre souvent depuis que tout -plaisir se paie—d'une rançon parfois très amère.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">VII</h2> - - -<p>Il y eut au mois de novembre de cette même -année la noce de mes deux frères.</p> - -<p>Baptiste, l'aîné, qui était mon parrain, touchait -à ses vingt-cinq ans. Le cadet, Louis, en avait -vingt-deux. Pour les sauver du service, mes parents -les avaient assurés à un marchand d'hommes -avant le tirage au sort.</p> - -<p>Le service, d'une durée de huit ans, semblait -alors une épouvantable calamité. Ma mère disait -souvent, à propos de mes frères, qu'elle préférerait -les voir mourir que partir soldats. C'est que les -partants, assez rares, victimes du sort et de la -misère, gagnaient à pied leur garnison lointaine et -ne reparaissaient qu'à l'expiration de leur congé, -après un nombre infini de déplacements et d'aventures… -Or, dans nos campagnes, on n'avait pas -la moindre notion de l'extérieur. Au delà des -limites du canton, au delà des distances connues, -c'étaient des pays mystérieux qu'on imaginait -pleins de dangers et peuplés de barbares. Sans -compter que subsistait le souvenir des grandes -guerres de l'Empire, où tant d'hommes étaient -restés!</p> - -<p>En s'assurant avant le tirage, ça coûtait cinq -cents francs à peu près—alors que, si l'on s'exposait -à être pris, on ne s'en tirait pas à moins -de mille ou onze cents francs. Maman, à force -d'économies, rognant sur le sel, sur le beurre et -sur tout, accumulant patiemment gros sous et -petites pièces, était arrivée à rassembler les mille -francs nécessaires à l'assurance préalable de ses -deux aînés. Résultat dont elle se montrait heureuse -et fière…</p> - -<hr /> - - -<p>Mes frères épousaient les deux sœurs, les filles de -Cognet, du Rondet. Le Louis avait une autre bonne -amie qu'il préférait à la Claudine Cognet. Mais -notre mère, dont il subissait l'influence, lui avait -fait entendre qu'étant sans doute appelé à vivre -toujours avec son frère il valait mieux qu'ils -eussent les deux sœurs pour femmes: ce serait -dans la communauté une garantie de concorde. -Et lui d'acquiescer, après un temps d'hésitation—au -grand désespoir de la pauvre délaissée…</p> - -<p>Comme j'étais trop jeune pour faire partie du -cortège au titre de «garçon» je demeurai au Garibier -le jour de la noce, avec ma grand'mère -et la Marinette. Il me fallut même garder les -cochons comme de coutume, mais je les ramenai -de bonne heure sachant bien que, dans le remue-ménage -général, on ne s'en apercevrait pas.</p> - -<p>Le dîner se préparait sous la direction d'une -cuisinière de Bourbon qu'aidaient ma mère, -rentrée sitôt la fin de la cérémonie, la mère Simon -de Suippière, et la servante de la Bourdrie. Tout -était sens dessus dessous. On avait monté les lits -au grenier. Deux grandes tables improvisées avec -des planches et des tréteaux occupaient deux côtés -de la pièce. Les volailles qu'on avait sacrifiées la -veille et les quartiers de viande amenés par un boucher -de Bourbon mijotaient en plusieurs terrines, -cuisaient en une grande chaudière ou rôtissaient -au four. Je me régalai avec des abatis et de la -brioche appétissante fleurant le beurre frais.</p> - -<p>Ceux de la noce arrivèrent comme il faisait nuit. -Ils avaient bu et dansé pendant cinq heures au -bourg, chez Vassenat, l'aubergiste,—au point -de fatiguer les deux musiciens: un grand vieux -très maigre qui manœuvrait avec conviction le -tourniquet d'une vielle, et un joufflu au nez cassé -qui jouait de la musette. Le déjeuner du matin, -pris hâtivement au Rondet, avant le départ pour -Meillers, paraissait à tous vraiment lointain. Si -bien que le dîner commença presque aussitôt.</p> - -<p>Les tables se trouvant être insuffisantes, on -installa au coin de la cheminée les gamins dont -j'étais. Il y avait les deux plus jeunes enfants de -l'oncle Toinot, trois ou quatre petits de la parenté -de mes belles-sœurs et enfin des voisins: les deux -gas de Suippière, le Bastien et la Thérèse de la -Bourdrie. Placé à côté de la Thérèse, j'admirais -ses joues fraîches et les quelques mèches de ses -cheveux blonds que n'emprisonnait pas son bonnet -d'indienne. Mais je ne lui faisais guère d'avances, -cet envahissement d'étrangers me faisant plus -sauvage encore que de coutume. Mes compagnons -n'étaient d'ailleurs pas plus loquaces. Nous n'en -faisions pas moins honneur aux plats. Ma mère -vint s'installer à notre groupe pour nous surveiller—avec -grand'raison, car nous nous serions -certainement rendus malades.</p> - -<p>Aux grandes tables, par contre, les conversations -allaient s'animant. Tout le monde parlait fort, et -plus fort que tous l'oncle Toinot qui plaçait son -drame de guerre réservé aux grandes occasions—il -s'agissait d'un Russe «occis» par lui:</p> - -<p>«C'était peu avant la Bérésina, un jour qu'il -faisait rudement froid, sacré bon sang! Voilà -qu'on nous envoie une vingtaine en reconnaissance -pour fouiller un petit bois de sapins sur -la gauche de la colonne. On ne voyait rien; on -ne s'attendait à rien—quand tout à coup, d'une -espèce de ravin, des Cosaques surgissent, en veux-tu -en voilà, qui nous canardent en criant comme -des sauvages et tâchent à nous cerner… Alors nous -faisons jouer la baïonnette—et pas pour de rire, -je vous en réponds! Le chef de ces salauds avait -une sale tête; j'aurais bien voulu lui mettre les -tripes au vent… Mais comme je le <i>z'yeutais</i>, -j'aperçois un grand <i>gargan</i> avec une barbe à poux, -qui me guettait aussi crosse levée… J'évite le -choc par un saut de côté; je lui fiche un coup de -tête dans le ventre si violent qu'il chancelle et s'abat -dans la neige. Alors, voyant ma baïonnette viser -sa poitrine, il me fixe de ses deux grands yeux -blancs épouvantés que je n'oublierai jamais:</p> - -<p>«—<i>Francis bono!… Francis bono!…</i> suppliait-il.</p> - -<p>«Ça voulait dire: «Bon Français!» Et le regard -ajoutait: «Ne me tue pas!»</p> - -<p>«Mais avec la misère qu'on avait par ce froid du -diable et rien à «bouffer» que des morceaux de -cheval mort, tout crus, quand on en pouvait -attraper, on se foutait bien de la pitié! Je n'eus -qu'une pensée féroce: «Oh ça, mon vieux cochon, -tu peux «chialler»… Tu ne m'aurais pas ménagé, -toi, si je ne t'avais pas vu à temps!» Et v'lan! ma -baïonnette le traverse comme un pain de beurre!»</p> - -<p>Un frisson d'horreur courut autour de la tablée, -un instant silencieuse. Tous les regards se portèrent -sur cet homme qui avait tué un homme! -Lui jouissait de son triomphe. Il but coup sur -coup deux verres de vin et se mit à chanter des -chansons de l'armée très malhonnêtes qui faisaient -rougir les filles et nous intriguaient, nous, les -enfants. Si bien que ma grand'mère lui reprocha -de n'être pas convenable. Mais il était trop heureux -d'accaparer l'attention pour tenir compte de ses -avis.</p> - -<hr /> - - -<p>La porte extérieure s'ouvrit sous une poussée -brusque. Une dizaine d'individus drôlement attifés -entrèrent à la file et se mirent à crier, à gesticuler, -à faire des contorsions et des grimaces. Ils avaient -d'énormes nez postiches dans des figures enfarinées, -et des costumes hétéroclites, partie hommes et -partie femmes. Quelques-uns, avec du noir de -charbon, s'étaient fait des moustaches et des -rayures par tout le visage. Cinquante bouches -proférèrent la même exclamation:</p> - -<p>—Les masques!… Voilà les masques!…</p> - -<p>C'était la coutume de cette époque: à tous les -dîners de noce, les jeunes gens du voisinage se présentaient -ainsi déguisés, sous le prétexte d'amuser -les invités.</p> - -<p>Ils continuaient à faire les fous, embrassant les -filles qu'ils blanchissaient de farine et noircissaient -de charbon. On leur offrit du vin et de la brioche. -Et, après qu'ils eurent bu et mangé, dans l'étroit -espace libre ils dansèrent avec des hurlements de -sauvages, des entrechats formidables.</p> - -<p>Mais les convives commençaient à s'ennuyer à -table. Mon père alluma la lanterne; au travers de -la cour boueuse, tout le monde le suivit jusqu'à -la grange où, vite, un bal s'improvisa. Dans un -coin, sur un entassement de bottes de paille, -s'installèrent le vieux maigre avec sa vielle et le -joufflu au nez cassé avec sa musette. La lanterne, -accrochée très haut, donnait une clarté bien pauvre, -et les danseurs, dans la demi-obscurité, avaient un -air inquiétant de spectres. Peu leur importait -d'ailleurs: masques et convives tournaient à qui -mieux mieux ou s'agitaient en cadence dans les -multiples figures de la bourrée. Adossés au tas de -gerbes, les vieux regardaient en causant. Nous, les -gamins, nous courions de-ci, de-là, nous poursuivant, -nous chamaillant. A un moment où nous -étions sages, mon parrain et sa femme nous taquinèrent.</p> - -<p>—Il faut danser, les petits; c'est une bonne -occasion pour apprendre.</p> - -<p>Et comme nous baissions la tête sans répondre, -mon parrain reprit:</p> - -<p>—Allons, Tiennon, attrape la Thérèse et fais-la -tourner…</p> - -<p>Il y mit de l'insistance, et malgré notre confusion -il nous fallut partir. La tête nous vira -bien un peu; nous donnions dans les grands qui -nous rejetaient à droite et à gauche; mais nous -allâmes jusqu'au bout quand même. Et quand ce -fut fini, voyant les autres embrasser leurs danseuses, -je mis deux gros baisers sur les joues roses de la -Thérèse,—ce dont mon parrain nous taquina -fort. Mais ce premier essai m'avait donné de l'audace -et je me mêlai ensuite à presque toutes les -danses.</p> - -<p>La lanterne ayant usé son combustible s'éteignit -soudain; dans la grange enténébrée, ce furent des -cris d'effroi et de gaieté, des bousculades et des -rires—coupés d'exclamations ironiques.</p> - -<p>—Baptiste, gare ta femme!</p> - -<p>—Louis, je te vole la Claudine!</p> - -<p>—Pauvres jeunes mariés, où en sont-ils?</p> - -<p>La première surprise passée les chuchotements, -les bruits d'embrassade se multiplièrent; des -baisers anonymes autant qu'audacieux provoquaient -des cris effarouchés, des fuites éperdues, -des supplications, des soupirs.</p> - -<p>Sur l'ordre des mariés, je fus à la maison quérir -de la lumière. Les vieux qui, depuis un moment -avaient quitté le bal, y étaient attablés à nouveau -buvant, chantant, s'empiffrant de volaille rôtie. -L'oncle Toinot, tout à fait ivre, dormait comme -un sonneur.</p> - -<p>La grange éclairée à nouveau, le bal reprit pour -se continuer jusqu'à deux heures du matin. Seulement -les jeunes mariés avaient filé plus tôt pour -gagner dans la nuit Suippière où ils devaient -coucher. Quelques-uns des convives éloignés reçurent -aussi l'hospitalité chez les voisins. Les -autres demeurèrent chez nous: les femmes et les -enfants au grenier,—où chacun des lits avait -été dédoublé par les soins de ma mère—les -hommes au fenil, où on avait disposé à leur intention -des couvertures usagées, des sacs.</p> - -<hr /> - - -<p>Les jeunes garçons tinrent à rester debout par -bravade. Après avoir bu et mangé à satiété ils -se répandirent dans la cour et firent mille sottises—comme -de démonter l'araire, de bousculer le -char à bœufs dans la mare, d'enlever des jougs les -liens de cuir et de s'en servir pour lier Médor -sur la brouette qu'ils suspendirent aux branches -hautes d'un poirier. Si lamentablement gémit le -pauvre chien que mon père dut se lever pour le -délivrer, non sans peine. Cependant que les héros -clôturaient leurs exploits en plaçant sur le chemin -des mariés de grands bâtons fourchus dont je ne -compris pas à ce moment le sens. Au jour, rentrés -à la maison, ils harcelèrent ma mère déjà levée -pour obtenir de la «soupe frite». Tout cela entrait -dans la tradition du moment, un peu modifiée depuis -quant aux détails,—le fond restant le même.</p> - -<p>Le cortège se reforma vers neuf heures pour aller -chercher les mariés, et il y eut de beaux rires à leurs -dépens quand on passa à proximité des emblèmes. -Mais je ne fus pas témoin de la scène, ayant dû -aller garder les cochons comme si de rien n'était.</p> - -<p>Quand je revins, le déjeuner s'achevait dans une -gaieté un peu factice. La fatigue se lisait sur les -figures tirées aux gros yeux somnolents. Les plus -enragés obtinrent cependant une nouvelle sauterie -dans la grange—courte et sans entrain, d'ailleurs. -Et les invités se retirèrent avant la nuit, emportant -des restes de galette et de brioche offerts par ma -mère…</p> - -<hr /> - - -<p>Il y eut bien du mal ensuite pour remettre toutes -choses en place…</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">VIII</h2> - - -<p>Après ce double mariage, il se trouva que notre -ménage fut très fort, surtout en femmes. Ma -grand'mère, ma mère, la Catherine, mes deux -belles-sœurs, cela les faisait cinq, toutes capables -de travailler. Il y avait en plus ma petite sœur -Marinette qui touchait à ses dix ans: mais la -pauvre gamine était innocente. On mettait cela -sur le compte d'une mauvaise fièvre qu'elle avait -eue toute jeunette—à la suite de quoi elle -s'était élevée chétive et malingre, gênée dans son -développement, au physique aussi bien qu'au -moral. Toujours est-il que ses yeux, trop fixes, -ne décelaient nulle lueur d'intelligence et qu'elle -avait de la peine à saisir les moindres choses. Elle -ne tenait guère de conversation qu'avec Médor -et les chats avec lesquels elle se plaisait à jouer. -Les reproches la laissaient indifférente; les événements -les plus graves ne l'émeuvaient point; mais -elle riait parfois sans motif, longuement. Sa compréhension -devait rester toujours celle d'un enfant -en bas âge…</p> - -<hr /> - - -<p>Je commençais alors à me familiariser avec toutes -les besognes. En fin d'hiver et au commencement -du printemps, alors qu'on labourait les jachères -à ensemencer en octobre, je devins toucheur de -bœufs ou <i>boiron</i>. J'amenais d'ailleurs les cochons -qui, s'occupant à chercher les vers dans le sillon -en cours, demeuraient à peu près sages.</p> - -<p>Nos quatre bœufs s'appelaient <i>Noiraud</i>, <i>Rougeaud</i>, -<i>Blanchon</i> et <i>Mouton</i>. Les deux premiers -appartenaient à cette race d'Auvergne dont j'ai -déjà parlé; il y en avait un couple au moins dans -chaque ferme—les bœufs blancs du pays n'étant -pas assez robustes, disait-on, pour faire tout le -travail. Ils se comportaient bien, les <i>Maurias</i>, -ayant la robustesse et l'expérience de l'âge. Les -blancs, jeunes encore, avaient besoin d'être tenus -de près…</p> - -<p>La marche était fatigante, sur cette terre remuée -dont mes sabots s'emplissaient vite. Quand -je m'ennuyais trop à «toucher» je demandais à -mon parrain de me laisser tenir un peu le manche -de l'araire. Mais, en dépit de toute ma bonne -volonté, le manque d'habitude, le manque de force, -ou bien un faux mouvement des bœufs, étaient -cause que je laissais quelquefois dévier l'outil. -Alors mon parrain, assez emportant et très pointilleux -sous le rapport du travail, me le reprenait -vite, me disant «bon à rien». Pourtant, la chose -lui arrivait bien, à lui aussi; mais il prétextait -alors mon insuffisance à conduire et parfois me -giflait. Ainsi compris-je à ce moment pourquoi les -faibles ont toujours tort et qu'il est triste de -travailler sous la direction des autres.</p> - -<p>Je comptais souvent le nombre des sillons -labourés au cours de l'attelée, supputant par -comparaison au travail des jours précédents quand -viendrait l'heure de nous en aller… En arrivant -à la bouchure où s'ouvrait la barrière, ou claie -du champ, j'épiais à la dérobée la physionomie -de l'aîné—presque toujours impénétrable; et je -devais retourner les bœufs, faire un long tour -encore, au bout duquel m'attendait une nouvelle -déception plus profonde de toute la croissance -de mon espoir. D'ailleurs, le plus souvent, mon -parrain attendait pour partir qu'on appelât de -la maison,—car il n'avait pas de montre, et par -les temps sans soleil, rien ne pouvait le régler que -la besogne accomplie ou le degré de faim qu'accusait -son estomac.</p> - -<p>A cause de l'éloignement des villages, nous entendions -même rarement la sonnerie de l'Angelus -de midi qui, se plaçant juste au milieu de la tâche -quotidienne, aurait pu nous donner une indication.</p> - -<hr /> - - -<p>S'il faisait beau, les séances se passaient avec un -moindre ennui; mais aux mauvais jours, vraiment, -ça n'en finissait plus… Il me souvient d'une période -où nous labourions dans notre champ des -Châtaigniers, le plus éloigné de la ferme. Le vent -fort tirait de Souvigny, c'est-à-dire du nord-est, -et il passait des bourrasques, des averses froides, -des giboulées de grésil et même de neige. Ces -fouaillées traversaient mes vêtements, m'enveloppaient -d'un suaire glacé; mes mains se teintaient -de violet…</p> - -<p>Un jour que nous étions douchés plus que de -raison des frissons me secouèrent qui n'étaient pas -seulement dus au froid. J'avais le front brûlant, -l'estomac lourd et de continuelles envies de bâiller. -Je me plaignis à mon parrain, parlant de m'en -aller. Mais il n'y voulut pas consentir. Cependant -une averse plus violente nous ayant immobilisés -un instant dans le creux d'un vieux chêne, il prit -la peine de m'examiner. Me voyant soudain très -pâle et soudain d'un pourpre de mauvais aloi:</p> - -<p>—Va-t'en bien vite, me dit-il; tu as la fièvre!</p> - -<p>Mes jambes flageolaient, molles et fatiguées; -j'eus de la peine à gagner la maison. On me fit -tout de suite coucher. Le lendemain, à la suite -d'une bonne suée, j'avais par tout le corps une -éruption de petits boutons rouges. Il me souvient -que ma mère me recommandait sans cesse -de rester bien couvert sous peine des pires catastrophes…</p> - -<p>Après une quinzaine, quand je pus repartir dans -les champs, la rougeole passée, avril rayonnait. -Il y avait du soleil, de la verdure, des oiseaux -chanteurs. Les bouchures se paraient de jeunes -feuilles et les cerisiers s'épanouissaient en une -délicieuse floraison blanche. La nature en joie -semblait fêter ma guérison. Je trouvai du bonheur -à circuler, à vivre.</p> - -<hr /> - - -<p>L'hiver d'après mes quinze ans, ayant cessé tout -à fait de garder les cochons, je dus agir en homme. -On me mit à battre au fléau et à participer au -nettoyage des étables.</p> - -<p>Les années précédentes, allant aux champs dans -la neige, j'enviais les batteurs en grange. Mais -quand je dus faire le métier à mon tour, je m'aperçus -que ce n'était pas tout rose non plus, que, -si l'on conservait les pieds secs, on se fatiguait -joliment les bras et qu'on avalait par trop de -poussière.</p> - -<p>Le battage, à cette époque où tout s'écossait -au fléau, durait depuis la Toussaint jusqu'au -Carnaval, et même jusqu'à la Mi-Carême, sans interruption -presque,—sauf quelques journées -chaque mois, «quand la lune était bonne», pour -couper les bouchures, ébrancher les arbres. Dans -la journée, on battait seulement entre les deux -pansages; mais on se reprenait à la veillée. Mon -début coïncidant avec une abondante récolte, nous -travaillions chaque soir jusqu'à dix heures à la -lueur d'une lanterne. Je ne connais pas de besogne -plus énervante… Manœuvrer le fléau sans arrêt -du même train régulier, pour conserver l'harmonie -obligée de la cadence, ne pouvoir disposer d'une -seconde pour se moucher, pour enlever la poussière -qui vous picote le visage et la nuque—quand on -est encore malhabile et non habitué à l'effort -soutenu, c'est à devenir enragé! Mais quel plaisir -les jours où l'on vannait, quand le gros tas de -mélange gris, diminuant peu à peu, s'engouffrait -en entier dans le tarare, et que je plongeais mes -mains dans l'amas de grain propre d'une belle couleur -d'or…</p> - -<hr /> - - -<p>Bien dures aussi les séances de nettoyage des -étables, le samedi matin! C'est avec le cadet que -je faisais ce travail. Nous avions une grosse civière, -ou <i>bayard</i> de chêne, que je trouvais déjà lourde -sans qu'elle fût chargée. Munis chacun d'un <i>bigot</i><a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a>, -nous piquions avec force dans la couche épaisse -de fumier d'où montait une buée chaude, et nous -entassions des <i>bigochées</i> monstres. Le Louis excitait -mon amour-propre:</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> Fourche recourbée en forme de crochet.</p> -</div> -<p>—Nous en mettons encore un peu, hein? C'est -là que nous allons voir si tu es un homme!</p> - -<p>Tenant à me montrer homme, je consentais à -laisser grossir le chargement tant et si bien qu'il -m'en craquait dans les reins lorsqu'on soulevait… -Au bout d'un moment j'étais en nage et -suffocant; les nerfs fatigués, détendus, ne pouvaient -plus serrer suffisamment les poignées du <i>bayard</i> -qui, souvent, m'échappait dans le parcours de -l'étable à la <i>pelote</i> de fumier de la cour. On avait -beau se modérer ensuite: à tout propos survenait -un nouvel avatar… Alors mon père—ou mon -parrain—de venir me remplacer. Et je m'éclipsais -mécontent, froissé, rageur.</p> - -<hr /> - - -<p>J'ai remarqué depuis que tous les débutants -connaissent ces ennuis-là. Quand on commence à -travailler, on a tout de suite le désir de faire aussi -bien que les grands; mais on manque de force, -d'adresse et d'expérience. Les autres font sonner -bien haut leur supériorité, conséquence de leur -âge; et l'on souffre de leurs railleries sans indulgence.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">IX</h2> - - -<p>M. Fauconnet venait chez nous tous les quinze -jours à peu près, à cheval ou en voiture, selon -l'état des chemins. L'une des femmes se précipitant -pour tenir sa monture; une autre appelant -bien vite mon père qui s'empressait d'accourir, tant -loin soit-il, pour lui montrer les récoltes et les bêtes, -lui donner toutes explications sur les affaires -du moment.</p> - -<p>M. Fauconnet tutoyait tout le monde, jeunes -et vieux, hommes et femmes. Dans ses moments -de grosse jovialité, il allait jusqu'à décoiffer ma -grand'mère qui portait ces chapeaux en trois -parties—un cône et deux volutes renversés—dits -<i>chapeaux à la bourbonnaise</i> que commençaient -à dédaigner les jeunes.</p> - -<p>—Eh bien, tu te maintiens, petite mère? Mais -oui, tu as encore bonne mine; tu vivras au moins -jusqu'à quatre-vingt-dix ans! Avec ces chapeaux-là, -toutes les femmes devenaient vieilles; elles -font mal de les changer; les nouveaux sont trop -plats; ils ne gardent pas du soleil.</p> - -<p>A ma mère il disait:</p> - -<p>—Ta volaille marche, cette année, Jeannette? -Je constate que les poulets ne manquent pas; j'en -vois plein la cour. Surtout, ne leur fais pas manger -la farine des cochons et ne leur laisse pas gaspiller -le grain dans les champs…</p> - -<p>Il tapotait le ventre de mes belles-sœurs, leur -demandant si <i>ça n'allait pas venir</i>; et, à l'époque -où elles étaient enceintes, il constatait complaisamment -que <i>ça viendrait bientôt</i>. Il prenait par -le menton ma sœur Catherine, disant qu'il la -voulait engager comme bonne.</p> - -<p>—Et toi, brigand d'Auvergne, tu deviens aussi -long qu'une grande perche! me disait-il.</p> - -<p>Il m'appelait «brigand d'Auvergne» en souvenir -du jour où j'avais laissé pénétrer les moutons dans -le trèfle pour m'être allé promener dans la forêt -avec le scieur de long auvergnat.</p> - -<p>Les mauvaises années, mon père lui adressait -force plaintes—pour demander finalement une -diminution de charges. A quoi il répondait:</p> - -<p>—Tu te fais toujours du mauvais sang, Bérot; -tu ne viendras pas vieux, mon ami! Une réduction… -Mais tu n'y penses pas! Quand tu ne -gagnes rien, moi je ne gagne rien non plus, -vieux farceur. Et quand ça va bien, est-ce que je -t'augmente?</p> - -<p>Lorsqu'il s'agissait, à la Saint-Martin, de régler -les comptes de l'année, on s'efforçait de se rappeler -à quelle foire on avait vendu des bêtes et à quel -prix. Mais personne ne sachant faire un chiffre, -il était difficile de se remémorer tout cela de tête, -et plus encore de faire les totaux, de déterminer -quelle somme exacte restait comme bénéfice. Attentifs, -graves, les yeux brillants, mes parents et -mes frères s'escrimaient de compagnie:</p> - -<p>—A une foire de Bourbon, en hiver, sept cochons -à vingt-trois francs…</p> - -<p>—Ça fait cent soixante et un francs! disait le -Louis, très habile.</p> - -<p>Ma mère ne s'en rapportait pas à lui du premier -coup:</p> - -<p>—Tu dis cent soixante et un… Est-ce bien ça?… -Voyons: sept fois vingt-trois… prenons d'abord -sept pièces de vingt francs qui font… qui font… -les cinq font cent, les deux quarante, cent quarante -francs; il reste sept pièces de trois francs: -vingt et un; cent quarante et vingt et un font -bien cent soixante et un. C'est juste. Après?</p> - -<p>Mon père ayant eu le temps de songer reprenait:</p> - -<p>—Nous en avons vendu d'autres le Mercredi des -Cendres, au Montet. Il y en avait cinq—des -gros; nous les vendions trente-huit francs dix -sous, je crois bien.</p> - -<p>Alors on se remettait à décomposer:</p> - -<p>—Cinq pièces de trente francs, cinq pièces de -huit francs, cinq pièces de dix sous…</p> - -<p>Cela durait des soirs et des soirs. Lorsqu'on -touchait au but il fallait souvent, par oubli des -premiers chiffres, tout recommencer. On finissait -pourtant par se mettre d'accord—sans être bien -certain, d'ailleurs, du résultat admis.</p> - -<p>Cependant, M. Fauconnet, au jour du règlement, -avait vite tranché la question, lui. Il disait, son -papier à la main:</p> - -<p>—Les achats se montent à tant, les ventes à -tant; il te revient tant, Bérot…</p> - -<p>Les mauvaises années c'était une somme insignifiante; -il y eut même déficit à deux ou trois -reprises. Jamais on ne touchait plus de deux ou -trois cents francs.</p> - -<p>—Mais, Monsieur, je pensais avoir davantage, -se hasardait parfois mon père.</p> - -<p>—Comment, davantage? Est-ce que tu me -prends pour un voleur, Bérot? S'il en est ainsi je -vais te prier de chercher un autre maître qui ne -te vole pas.</p> - -<p>Et l'audacieux, très humblement:</p> - -<p>—Je ne veux pas dire ça, Monsieur Fauconnet, -bien sûr que non!</p> - -<p>—A la bonne heure, parce que, tu sais, les <i>laboureux</i> -ne manquent pas: après toi, un autre!</p> - -<p>Si la différence s'accusait trop considérable, -Fauconnet avouait un report au compte prochain -des ventes du mois d'octobre. Cela lui laissait -pour l'année entière la jouissance de cet argent -dont la moitié nous revenait de plein droit, séance -tenante. Mais, bien entendu, il fallait accepter de -bonne grâce cette combinaison fantaisiste autant -qu'illégale, sous peine d'être mis à la porte…</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">X</h2> - - -<p>L'argent, comme bien on pense, était rare à la -maison et, jusqu'à dix-sept ans, je n'eus jamais -même une pauvre pièce de vingt sous dans ma -poche. Pourtant, les jours de sortie, il me prenait -des envies d'entrer à l'auberge, de voir du nouveau.</p> - -<p>Nous allions à la messe à tour de rôle, car il -n'y avait que deux garnitures d'habits propres -pour nous quatre. Mes frères réservaient pour les -jours de fête, pour les cérémonies possibles, leurs -habits de noce:—cette garniture-là, utilisée toute -la vie aux grandes occasions, servait encore à -l'homme pour sa toilette funèbre. Mon père et -mon frère Louis allaient au bourg de compagnie; -le dimanche suivant c'était notre tour, à mon -parrain et à moi.</p> - -<p>Or, mes camarades de catéchisme commençaient -à aller boire bouteille chez Vassenat et ça -m'ennuyait de n'avoir pas d'argent pour les accompagner. -Le second dimanche avant le Carnaval, -qu'on appelait le «dimanche des garçons», -je me risquai à en demander.</p> - -<p>—Qu'en veux-tu faire? Si jeune que ça, mon -Dieu! gémit mon père.</p> - -<p>Ma mère, intervenant, jura qu'il n'y aurait plus -moyen de suffire si je voulais me mettre déjà à -«manger de l'argent». Je finis pourtant par obtenir -quarante sous.</p> - -<p>Là-dessus, je pars la tête haute, content comme -un roi, faisant bouffer ma blouse avec orgueil. -Après la messe j'aborde franchement Boulois, du -Parizet, et j'offre de payer un litre. Il allait depuis -longtemps chez Vassenat, lui, et il connaissait tous -les habitués. Nous nous trouvons bientôt cinq ou -six attablés ensemble. Et, non sans étonnement, -j'entends les autres rappeler d'anciennes débauches -et passer une revue des filles du pays en faisant -sur chacune des commentaires désobligeants ou -ironiques.</p> - -<p>A la suite de la salle d'auberge, il y avait une -salle de danse où préludèrent bientôt le vieux -maigre avec sa vielle, et le joufflu au nez cassé -avec sa musette. Je m'y rends avec les camarades.</p> - -<p>Les filles entraient par une porte latérale donnant -sur une ruelle. Par-dessus leurs grosses robes -de bure, elles avaient des petits châles gris ou -bruns croisés sur la poitrine et tombant en pointe -derrière le dos. Leurs bonnets de lingerie blanche -étaient recouverts de chapeaux de paille ronds -garnis de velours noir, avec des brides flottantes. -Thérèse Parnière est là, belle <i>gasille</i> de seize ans -toujours blonde et fraîche, très développée. Familier -avec elle plus qu'avec aucune autre, je la -demande pour danser; elle ne dit pas non. Je -tiens ma place; je me lance comme un ancien…</p> - -<p>Cela dure jusqu'au moment où s'esquivent les -dernières filles. Alors c'est déjà presque la nuit. -Nous avons très faim; nous demandons du pain -et du fromage. Le temps de vider deux nouveaux -litres et tout est englouti… On s'offre le café, puis -la goutte. Jamais je n'avais bu autant… Je vois -comme en un rêve l'agitation de la salle, les groupes -qui, autour des tables, lèvent leurs verres et <i>font -du potin</i>. Lorsqu'on se lève enfin pour partir, je -ne me sens pas bien stable. Mais Boulois a la bonne -idée de me saisir par le bras—et quand nous -nous quittons, à proximité du Parizet, je puis -me tirer d'affaire seul, l'air m'ayant remis d'aplomb…</p> - -<p>Chez nous, je pénètre avec fracas dans la cuisine -enténébrée, tout le monde couché dès huit heures.</p> - -<p>Je bute dans un banc qui s'affale à grand bruit -et me prends à monologuer:</p> - -<p>—Eh bien, quoi, on dort déjà? C'est pas une -vie! Pas sommeil, moi!</p> - -<p>Les deux petits de mon parrain et les trois de -mon frère Louis s'éveillent en criant. Maman se -lève ainsi que ma belle-sœur Claudine: je cherche -à les embrasser.</p> - -<p>—Il est soûl! déclarent-elles de compagnie.</p> - -<p>La mère me prépare à manger en gémissant, -parce que j'avais dépensé si bêtement ce pauvre -argent qui donne tant de peine à gagner. La Claudine -donne le sein à son petit dernier, puis le remet -dans son berceau et, tout en le berçant, chante -pour l'apaiser:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i2">Dodo, le petit, dodo…</div> -<div class="verse">Le petit mignon voudrait bien dormir:</div> -<div class="verse">Son petit sommeil ne peut pas venir.</div> -<div class="verse i2">Dodo, le petit, dodo…</div> -</div> - -<p>Mais ni les reproches de ma mère, ni ses regrets, -ni la mélopée de ma belle-sœur, ni les cris de -l'enfant, ne peuvent m'émouvoir. Je fais le -pantin plus que de raison; je tiens tout le monde -éveillé pendant une grande heure… Après quoi, -m'étant couché, je dormis profondément jusqu'au -matin.</p> - -<p>Au travail, le lendemain, mes frères se gaussèrent -à cause de ma triste mine et parce qu'il me -fallut aller boire au fossé—tellement j'avais la -bouche chaude.</p> - -<p>Je n'eus pas l'occasion de recommencer de sitôt. -A Pâques, on m'octroya vingt sous seulement. Il -me fallut attendre la fête patronale, en juin, pour -attraper une autre pièce de quarante sous.</p> - -<hr /> - - -<p>Heureusement, on savait à cette époque s'amuser -sans argent—en organisant à la belle saison des -bals champêtres, qu'on appelait les «vijons» et, -en hiver, des «veillées».</p> - -<p>Les vijons se tenaient le dimanche soir à quelque -carrefour ombreux et gazonné. Jeunes filles -et jeunes garçons s'y rendaient en bande—et -aussi des gens mariés, des vieillards, des enfants. -Si l'on pouvait avoir un <i>berlironneur</i> quelconque, -on dansait jusqu'à satiété,—les vieux même y -allant de leur bourrée. A défaut de musiciens, les -plus dévoués chantaient ou sifflotaient des airs, et -ça marchait tout de même.</p> - -<p>Il y avait aussi la ressource des petits jeux. On -formait en se tenant la main un grand cercle au -milieu duquel une victime aux yeux bandés devait -trouver qui lui faisait face, qui lui donnait -une tape, ou autre chose dans le même goût. On -assemblait force gages, rachetés par des «pénitences» -plus ou moins baroques—et l'on riait -bien.</p> - -<p>Les hommes sérieux à qui ces plaisirs-là semblaient -trop enfantins s'adonnaient aux quilles -ou aux «neuf trous» sur des pistes voisines.</p> - -<p>Les amoureux, par exemple, ne pouvaient guère -s'isoler… Avec tout ce monde, la chose eût été -remarquée et commentée sans bienveillance. Tout -se passait sagement à ces réunions de grand -jour.</p> - -<p>Les veillées d'hiver donnaient souvent plus de -liberté. On se réunissait tel dimanche dans telle -ferme et le dimanche suivant dans telle autre. -Et l'on dansait, et l'on jouait, et l'on riait—de -même qu'aux vijons… Au départ, après la poêlée -de châtaignes offerte par ceux de la maison, on -avait parfois la chance de servir de guide, dans -l'obscurité, à l'élue de son cœur, ce qui était tout -à fait charmant.</p> - -<hr /> - - -<p>Ainsi m'arriva-t-il d'être le «conducteur» de -Thérèse Parnière, la voisine de la Bourdrie. Depuis -ma première sortie chez Vassenat, pour ne pas dire -depuis la noce de mes frères, je me sentais attiré -vers elle. Aux vijons et aux veillées, j'étais son -danseur attitré et, par des pressions de mains et -des regards tendres, je lui montrais assez mes -sentiments. Mais à nos rencontres, en dehors de -ces réunions, je ne trouvais rien à lui dire que des -banalités sur la température et le mauvais état -des chemins; et pourtant Dieu sait si mon cœur -battait vite!</p> - -<p>Ce dimanche-là, il y avait veillée à Suippière et -je m'y étais rendu seul de chez nous;—la Catherine, -souffrante, n'avait pas voulu m'accompagner -et mes frères sortaient rarement depuis leur mariage. -Thérèse et son frère Bastien y représentaient -la Bourdrie. Je prévoyais qu'au moment de partir -Bastien voudrait suivre la plus jeune des Lafond, -de l'Errain, sa bonne amie de longue date. Je lui -dis en confidence qu'il serait embarrassé à cause -de sa sœur.</p> - -<p>—Eh bien, reconduis-la donc! s'empressa-t-il.</p> - -<p>Et moi d'avouer que j'en avais le très grand -désir. Il répondit en riant:</p> - -<p>—Tu n'as qu'à le lui proposer, badaud, elle -sera bien contente.</p> - -<p>Ainsi encouragé, comme nous dansions une -polka, je glissai en douce à la Thérèse:</p> - -<p>—Me veux-tu pour compagnon, ce soir?</p> - -<p>—Mais avec plaisir. Autant toi qu'un autre…</p> - -<p>Selon l'usage, la veillée se termina vers minuit. -Tous les invités sortirent ensemble, et, dans la -cour, on se divisa par maisonnée ou par groupements -sympathiques. Je rejoignis Thérèse qui, à -dessein, s'éloignait de son frère, et nous pénétrâmes -dans un grand champ qu'il fallait traverser -pour gagner la Bourdrie. Nuit profonde. -Le vent d'ouest soufflait fort. La bruine tombée -dans le jour avait rendu le sol glissant. Nous -allions avec précaution, bras enlacés, et nous -retenant mutuellement quand nos sabots dérapaient.</p> - -<p>Je gardais le silence, très ému par la nouveauté -de la scène. Thérèse dit:</p> - -<p>—Ah! vrai, il fait aussi noir que dans le cul -d'un four. On aurait presque peur…</p> - -<p>—Oh bien, quand on est deux…, fis-je timidement.</p> - -<p>Et, sur sa joue fraîche, je posai mes lèvres d'un -geste brusque.</p> - -<p>Il me sembla que mon audace ne l'avait point -trop surprise. Mais, comme je tentais de l'immobiliser:</p> - -<p>—Finis donc, va, grand bête! dit-elle d'un ton -plus condescendant que fâché.</p> - -<p>—Il y a bien longtemps, Thérèse, que je souhaitais -une occasion comme ça pour te proposer de -devenir ton bon ami…</p> - -<p>—Tu en seras bien avancé… Tu ne veux pas -te marier encore, je pense?</p> - -<p>—Peut-être sans bien tarder, va…</p> - -<p>Enserrant plus fort sa taille, pressant sa main -davantage, d'un mouvement brusque je l'obligeai -quand même à faire halte.</p> - -<p>—Tu voudras, dis?</p> - -<p>—Quoi?</p> - -<p>—Te marier avec moi?</p> - -<p>Et sans lui donner le temps de me répondre, je -l'embrassai de nouveau, longuement, goulûment. -Mes lèvres cherchèrent ses lèvres…</p> - -<p>Elle avait renversé la tête d'un geste instinctif: -je la sentis tressaillir.</p> - -<p>—Finis, je t'en prie! reprit-elle d'une voix plus -faible, quasi suppliante.</p> - -<p>Mais elle ne put éviter ma caresse; nos lèvres -se scellèrent en un baiser délicieux.</p> - -<p>Tout près, avec un air de nous narguer, une -chouette ulula sans fin. Nous repartîmes à pas -plus vifs, troublés de cette première manifestation -d'amour et péniblement impressionnés par les cris -de mauvais augure de l'oiseau nocturne.</p> - -<p>La bruine s'était remise à tomber, dense et -froide. Elle humectait la cape de bure de ma -compagne; elle dégoulinait sur ma grosse blouse -de cotonnade; et sur nos mains unies, chaudes de -fièvre, elle mettait son contact glacé…</p> - -<p>Il faisait tellement noir que nous eûmes de la -peine à trouver l'échalier pour franchir la bouchure, -à l'extrémité du champ. Je le passai le -premier, et, dans le pré en contre-bas où il donnait -accès, je reçus Thérèse dans mes bras, à proximité -du pieu crochu qui servait d'échelon pour monter -ou descendre. Je pensais m'autoriser de ce service -pour une nouvelle étreinte, mais elle se dégagea -si vite que je n'eus même pas le temps de l'embrasser. -Tout au long du pré humide, nous allâmes -très sagement, presque silencieusement. Un bout -de mauvais chemin ensuite où il nous fallut passer -à la file sur une rangée de grosses pierres assez -éloignées l'une de l'autre. Je voulus aller le premier—malgré -que le sentier ne me fût guère familier. -Mais je manquai l'une des pierres et plongeai dans -la patouille jusqu'à mi-jambe. Je me tirai de là -tout penaud, le pantalon cuirassé, ruisselant, la -jambe transie—cependant que ma compagne, -sans souci des flaques qui l'avaient éclaboussée, -riait de l'aventure.</p> - -<p>Dans la cour, nous nous rapprochâmes bien entendu. -Je la pressai tout contre moi en une étreinte -passionnée et lui pris, sans qu'elle s'en fâchât, un -long baiser d'amant.</p> - -<p>Je regagnai, fiévreux, le Garibier. Une exubérance -de vie me soulevait. Par cette nuit d'hiver -sombre, venteuse et pluvieuse, j'avais du ciel bleu -plein le cœur…</p> - -<hr /> - - -<p>Thérèse fut donc dorénavant ma bonne amie -attitrée. Je n'eus pas crainte d'afficher mes préférences -pour elle aux autres veillées de cet hiver-là, -aux vijons de l'été suivant, non plus qu'au bal -de l'auberge Vassenat, les jours de fête. J'allais -même la trouver dans les pâtures, les dimanches -où il n'y avait pas prétexte à rassemblement, et -nous passions de longues heures seul à seule, au -long des grosses bouchures parfumées et discrètes, -complices des amoureux. Nos relations se bornèrent -pourtant à des mignardises innocentes, aux -baisers et effusions de lèvres du premier soir. -Jeunes et naïfs tous deux, la timidité, la pudeur, -la crainte des suites nous empêchèrent d'aller -jusqu'à la consommation de l'amour. J'avais d'ailleurs -l'intention bien arrêtée d'en faire ma femme.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XI</h2> - - -<p>M. Fauconnet, à la suite d'une scène violente -avec mes parents leur donna congé.</p> - -<p>Mon père proposait de vendre une truie avec ses -petits parce qu'il n'y avait guère de nourriture -cette année-là. Le maître la voulait garder.</p> - -<p>—Nous achèterons du son, fit-il.</p> - -<p>Mot fatal! On avait cru s'apercevoir que le -règlement de la dernière Saint-Martin comportait -aux dépenses beaucoup plus de son qu'il n'y en -avait eu d'acheté. Deux bœufs gras, vendus en -dehors de la présence de mon père, semblaient -d'autre part d'un bon marché dérisoire. Ma mère -avait juré souvent que Fauconnet n'emporterait -pas cela en terre. Elle profita donc de ce qu'il -parlait de son pour dire qu'il n'aurait pas à porter -aux dépenses celui qu'il se proposait d'acheter, -attendu qu'il en avait compté au moins mille -livres de trop l'année précédente.</p> - -<p>—Dites tout de suite que vous me prenez pour -un voleur! fit-il, selon sa coutume.</p> - -<p>Alors mon père, sortant de sa passivité ordinaire, -fut comme un mouton enragé:</p> - -<p>—Eh bien oui, là, vous êtes un voleur!</p> - -<p>Et de parler des bœufs gras; et de citer d'autres -choses plus anciennes en s'efforçant à des preuves.</p> - -<p>—Oui, oui, vous êtes un voleur! Si vous aviez -agi honnêtement j'aurais peut-être trois ou quatre -mille francs devant moi alors que je n'ai pas le -sou. Oui, vous êtes un voleur!</p> - -<p>Fauconnet, malgré son toupet, blêmit. Son visage -glabre eut des plissements plus accentués. Furieux, -il se prit à menacer:</p> - -<p>—Vous viendrez raconter cela devant les juges, -mes agneaux! Je vais vous attaquer pour injures -et pour atteintes à l'honneur; vous ne savez pas -ce qui vous pend au nez, soyez sûrs… En attendant, -Bérot, cherche un autre domaine, vieux malin!</p> - -<p>Il sortit en vitesse, alla quérir lui-même son -cheval à l'étable, cria de nouveau en partant:</p> - -<p>—Avant peu vous saurez comment je m'appelle! -Au revoir!</p> - -<hr /> - - -<p>En osant cela, mes parents savaient aller au -devant d'un congé certain: cette conséquence -prévue les laissa donc indifférents. Mais ils s'effrayèrent -de la menace d'un procès, et leurs -appréhensions étaient partagées par tous. Car, -devant les juges, avec les meilleures raisons, les -malheureux se trouvent avoir tort. Le maître, -nanti de papiers, présenterait des comptes qui -auraient l'air d'être justes. Qu'importerait notre -seule bonne foi maladroitement exprimée? Il aurait -gain de cause…</p> - -<p>—Mon Dieu! mon Dieu! les hommes de loi -vont tout nous prendre, ils feront vendre aux -enchères le mobilier et les instruments! gémissait -ma grand'mère dix fois par jour.</p> - -<p>Terreurs vaines cependant. Fauconnet se garda -de porter plainte. Au fond, malgré la supériorité -de sa situation, lui aussi avait peut-être peur des -juges!</p> - -<p>Il s'en tint à nous faire toutes les misères possibles, -exigeant que les conditions du bail fussent -suivies à la lettre, nous privant de la pâture des -trèfles, de façon qu'il nous fallut acheter du foin -et que notre cheptel se trouva quand même en -mauvais état pour l'estimation de Saint-Martin. Il -agit de telle sorte que mon père fut redevable à la -sortie d'une somme qu'il ne put fournir. Le maître, -alors, de frapper d'une saisie la récolte en terre -qu'il garda toute—profitant seul par ce moyen -de notre travail de la dernière année…</p> - -<hr /> - - -<p>Quand je le vis par la suite mettre ses fils dans -les grandes écoles, faire de l'aîné un médecin, du -second un avocat, et du troisième un officier; -quand je le vis plus tard acheter, à Agonges, un -château et quatre fermes, vieillir et mourir dans la -peau d'un gros propriétaire terrien, je compris -mieux encore combien l'épithète de «voleur» lui -avait été justement appliquée.</p> - -<p>Car il était d'origine très pauvre, fils d'un garde -particulier et petit-fils d'un métayer comme nous.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XII</h2> - - -<p>Après bien des démarches, mon père finit par -trouver un autre «endroit», comme on dit. C'était à -Saint-Menoux, à proximité du bourg, en direction -de Bourbon. Cette ferme, dénommée la Billette, venait -d'être achetée par un pharmacien de Moulins, -M. Boutry. Et celui-ci, ayant cédé son fonds, vint -s'installer presque en même temps que nous dans -la maison de maître,—une grande bâtisse carrée à -un étage dans un jardin spacieux—qu'un mur -séparait de notre cour.</p> - -<p>Sous bien des rapports nous étions mieux qu'au -Garibier. Les bâtiments n'étaient qu'à deux cents -mètres de la grand'route que bordaient plusieurs -de nos champs. Nous voyions passer des cavaliers, -des piétons, des voitures; cela nous changeait de -notre vallon sauvage de là-bas… Rien à dire du -logement ni des terres. Mais ce qui nous sembla -bientôt gênant, presque insupportable, ce fut la -présence constante du maître.</p> - -<hr /> - - -<p>M. Boutry n'était pas un méchant homme, et je -mettrais ma main au feu qu'avec lui les comptes -furent toujours sincères. Seulement, méticuleux et -tatillon par nature, il avait le tort de prendre au -sérieux son rôle de propriétaire-gérant. Il aurait -voulu nous faire accepter en bloc les théories qu'il -puisait dans les livres d'agriculture. Théories si -contraires aux habituelles façons de faire et souvent -si absurdes que nous lui éclations de rire au -nez… D'ailleurs, par son physique même et par -ses gestes il prêtait à rire. Petit, vif et remuant, des -lunettes abritant ses yeux bouffis, crâne chauve et -barbe rêche, il venait en sautillant nous relancer -dans les étables ou dans les champs.</p> - -<p>—Voyez, il serait préférable de labourer à telle -époque et de telle façon!—Vous mettez trop peu -de semence!—Il faut donner telle ration à vos -bœufs!</p> - -<p>Ainsi de tout.</p> - -<p>Je me rappelle d'un jour où il vint nous trouver, -mon parrain et moi, alors que nous retournions -un vieux trèfle. Il pouvait être dix heures du -matin, au mois de mai; le soleil tapait dur.</p> - -<p>—Baptiste, Baptiste, fit M. Boutry très affairé, -quand il fait chaud comme cela ne gardez pas les -bœufs trop longtemps, trois heures au maximum. -Si l'on prolonge au delà de cette limite, il peut en -résulter des accidents fort graves. J'ai lu cela hier -dans un traité d'agriculture très bien fait.</p> - -<p>Il passa sur le dos des bêtes sa petite main d'apothicaire -fine et blanche.</p> - -<p>—Voyez, ils sont déjà en sueur; leurs flancs -battent; de la mousse écumeuse sort de leur -bouche; ils en viendraient à tirer la langue… Il -va falloir les dételer, Baptiste.</p> - -<p>Mon parrain haussa les épaules.</p> - -<p>—Nous n'en finirions pas de faire notre ouvrage, -Monsieur, si nous ne les gardions que trois -heures à chaque attelée. Par les temps de chaleur, -bien sûr que leurs flancs battent et qu'ils tirent la -langue, ce n'est qu'un mauvais moment à passer; -nous aussi nous avons chaud!</p> - -<p>—Évitez d'exagérer; cela pourrait être dangereux, -vous dis-je.</p> - -<p>—Nous les lâcherons à midi, soyez tranquille! -fit l'aîné narquois.</p> - -<p>—Comme les autres jours! ajoutai-je malicieusement.</p> - -<p>M. Boutry partit très mécontent, comprenant -qu'on se moquait…</p> - -<p>La politesse, la déférence nous faisaient plutôt -défaut, comme on voit. Pourtant, au Garibier, -avant la rupture, chacun se montrait empressé à -l'égard de Fauconnet. Mais Fauconnet ne venait -que deux fois par mois; puis, connaissant la vie -rurale, il faisait montre comme gérant de capacités -incontestables; enfin il savait parler en maître. -Tandis que Boutry, exprimant d'un air de prière -les idées de ses livres, nous semblait ridicule; et -puis, dame, il était toujours là…</p> - -<hr /> - - -<p>De par les conditions du bail, nous étions astreints -pour le service particulier du bourgeois à -pas mal de petites besognes: car il n'avait pas de -domestique mâle. Nous devions soigner son cheval, -nettoyer sa voiture, atteler et dételer quand il -allait en route, faire son jardin, casser son bois. -Il eût aimé, je pense, que nous prévenions ses -désirs, que nous nous prêtions au moins de bonne -grâce à l'accomplissement de ces multiples corvées. -Mais au lieu de cela, mon père, très incapable de -dissimuler, grognait à tous les ordres:</p> - -<p>—<i>Oh M'sieu, ça va t'y nous r'tarder! Tant -d'travail que presse chez nous!… J'aurions déjà -peiné d'en voir le bout.</i></p> - -<p>Presque toujours ma mère renchérissait, ou bien -mes frères. Alors le maître:</p> - -<p>—Mais il n'y en a pas pour longtemps, mes amis. -C'est l'affaire d'un tout petit moment… Vous -m'aurez vite fait ça, mon brave Bérot.</p> - -<p>—<i>Pus longtemps qu'ou pensez, allez, M'sieu… -C'est bien ennuyant, j'vous en réponds!</i></p> - -<p>Lui, gêné de ces doléances, se faisait très -humble pour venir nous déranger—comme s'il -eût demandé une faveur à des indifférents.</p> - -<hr /> - - -<p>M<sup>me</sup> Boutry, maigre pimbêche sur le retour, -était loin d'être aussi accommodante. D'un ton -sec et dédaigneux elle disait à ma mère:</p> - -<p>—Jeannette, vous m'enverrez quelqu'un demain -pour la lessive.</p> - -<p>Ou bien:</p> - -<p>—Je compte sur Catherine dimanche pour aider -à la bonne; j'aurai du monde.</p> - -<p>Cela n'admettait pas de réplique.</p> - -<p>Et méfiante à l'excès. Les volailles, les fruits -étant à moitié au même titre que le reste, elle -comptait fréquemment les poussins et venait chez -nous à l'heure des repas pour inspecter la table -d'un regard soupçonneux. Les jours de marché, -elle se trouvait là comme par hasard au départ -de ma mère, craignant sans doute que les paniers -ne contiennent des denrées soustraites à la communauté. -L'enragée fureteuse voulait connaître le -«pourquoi» et le «comment» des moindres choses.</p> - -<p>Un soir, la Claudine, à propos de prunes soustraites -au gros prunier du bas de la cour, lui fit -une réponse un peu vive:</p> - -<p>—Ma foi, Madame, j'ai autre chose à faire que -de rester là pour les garder.</p> - -<p>Un autre jour, nouvelle algarade à propos de -deux poulets disparus, probablement enlevés par -la buse.</p> - -<p>—Je trouve que cela arrive souvent: vous -devriez les veiller mieux.</p> - -<p>—Nous louerons une servante pour ça! répondit -ma belle-sœur ironiquement.</p> - -<hr /> - - -<p>M. Boutry et sa femme avaient encore cette -manie de nous donner à tout propos des conseils -d'hygiène. S'ils nous voyaient en sueur à la suite -d'un travail pénible:</p> - -<p>—Ne restez pas ainsi. Allez tout de suite vous -changer. Massez-vous les uns les autres pour que -la circulation du sang ne se ralentisse pas. Surtout, -évitez les courants d'air!</p> - -<p>Excellents avis sans doute, mais en été on a -autre chose à faire que de se changer et de se -masser réciproquement à chaque fois qu'on est en -sueur. Et puis ces opérations seraient à recommencer -trop souvent!</p> - -<p>Quand les gamins couraient dehors tête nue, -nouvelle occasion d'intervenir.</p> - -<p>—Mais faites donc attention! Ces enfants vont -prendre mal! Ne les laissez pas au soleil sans -coiffure…</p> - -<p>Ils n'eussent pas voulu les voir sortir au crépuscule, -ni par les temps humides, en raison de la -faiblesse de leurs poumons—et tout à l'avenant. -Ce sont là prescriptions bonnes pour les enfants -des riches—qui s'en portent souvent plus mal—mais -auxquelles les petits des travailleurs n'ont -point coutume d'être soumis.</p> - -<p>Quand quelqu'un, petit ou grand, souffrait de -la moindre indisposition il aurait fallu sans plus -attendre lui faire avaler quelque drogue—ou -même aller quérir le médecin.</p> - -<p>—Ils se figurent pourtant que leurs remèdes -empêchent de mourir! disait mon père. C'est des -bêtises, plus on s'en fourre dans le corps, plus mal -on se porte. Quant aux médecins, s'il fallait -recourir à eux aussitôt qu'on sent du mal ça -coûterait cher. Et pour ce qu'ils y connaissent! On -voit bien que le bourgeois était pharmacien: ça -s'accorde ensemble, les marchands de purges et -les médecins, pour rouler le pauvre monde…</p> - -<p>Et ma mère, quand elle venait de subir un cours -d'hygiène:</p> - -<p>—En voilà des embarras! Si on voulait les -croire, il faudrait se fourrer dans une boîte à -coton!</p> - -<hr /> - - -<p>Dès la première année, nos relations avec les -maîtres n'allèrent donc pas sans tiraillements.</p> - -<p>Pourtant, au point de vue des affaires, ça -marchait bien. M. Boutry laissait une grande -liberté à mon père pour les ventes et les achats. A -la Saint-Martin il y eut à toucher un joli bénéfice, -ce qui nous permit de joindre les deux bouts,—en -dépit de la saisie de notre part de récolte au -Garibier.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XIII</h2> - - -<p>Les premiers mois de notre installation à la -Billette j'étais resté fidèle à Thérèse Parnière et, -malgré la distance, j'allais la voir presque tous les -dimanches.</p> - -<p>Je prenais les coursières, cheminant par monts -et par vaux, au travers des cultures et des prés, -suivant quelquefois un bout d'impossible «rue -creuse», empruntant même un coin de forêt.</p> - -<p>A vingt minutes à peu près de la Bourdrie, -j'avais à franchir un grand terrain vague, sourceux -et spongieux, traversé d'un seul sentier -potable qui cotôyait vers le milieu une mare à -l'eau verdâtre entourée d'ormeaux têtards. Deux -rangées de vieux chênes jamais élagués se prolongeaient -à la suite, en direction de la forêt toute -proche.</p> - -<p>Certes, il n'était guère agréable de passer seul, -la nuit, en cet endroit—d'ailleurs appelé «le rendez-vous -des sorciers». Le bruit du vent dans les -feuilles y semblait plus mystérieux et les cris des -hiboux plus lugubres.</p> - -<p>Lors, m'en retournant de veiller chez ma belle -par une nuit de fin d'hiver, sans lune, je vis -soudain surgir d'entre les arbres une forme blanche -qui se mit à faire des cabrioles… Une autre suivit, -puis une troisième… La terreur me faisait claquer -les dents. Néanmoins j'assurai dans ma main mon -bon gourdin d'épine noire et continuai d'avancer, -bien résolu à en user contre les fantômes s'ils -voulaient m'embêter.</p> - -<p>Ayant sautillé quelques instants en silence, ils -se campèrent tous de front dans le sentier et se -mirent à crier, à hurler sans fin, en agitant leurs -grands bras blancs. Quand je fus à cinq pas -d'eux:</p> - -<p>—Attendez-moi, les gas! formulai-je, avec une -énergie un peu forcée.</p> - -<p>Loin de se détourner, ils m'entourèrent en criant -de plus belle, en agitant plus fort leurs grands bras -menaçants. D'un geste furieux, désespéré, mon -gourdin fendit l'air, s'abattit sur le travers d'un -des trois êtres qui s'affaissa avec un long cri plaintif,—très -humain cette fois. Cependant que les autres -s'enfuyaient en vitesse.</p> - -<p>—Tu m'as tué, cochon, tu m'as tué! proféra -le fantôme gémissant.</p> - -<p>Je déroulai les défroques dont s'était affublé le -malheureux et reconnus le petit Barret, de Fontivier, -un garçon de deux ans plus jeune que moi -avec qui j'avais toujours eu de bons rapports.</p> - -<p>—C'est dans les reins, reprit-il. Tu m'as cassé -les reins, je ne peux pas me remuer.</p> - -<p>Ses compagnons étaient les deux Simon, de -Suippière, des amis d'enfance aussi. Je les appelai -l'un après l'autre—en vain. Barret eut un spasme -et vomit du sang; je crus qu'il allait passer… -J'avais bien envie de le laisser crever tout seul là, -dans la nuit, non par vengeance, mais par égoïsme -et faute de savoir comment le secourir. Mais à la -lueur d'une allumette, je distinguai ses traits décomposés, -ses yeux suppliants, le sang rouge qui -sortait encore de sa bouche. Une pitié infinie en -même temps qu'un chagrin profond m'envahirent. -Je descendis jusqu'à l'extrême bord de la mare -dans laquelle je mouillai l'un des torchons qui -avaient servi à sa toilette de fantôme; j'humectai -son front, ses tempes, le creux de ses mains; je -nettoyai sa bouche. Il parut se remettre un peu.</p> - -<p>—Reconduis-moi, je t'en prie, dit-il. Ne m'abandonne -pas…</p> - -<p>—Tu n'aurais pourtant que ce que tu mérites! -fis-je, d'un ton de justicier.</p> - -<p>—Oh! Tiennon, tu t'es bien assez vengé… Je -te jure que je n'avais pas l'intention de te faire du -mal. Je voulais seulement t'effrayer pour que tu -ne reviennes plus voir la Thérèse, que j'aimais à en -perdre la raison… Mais tu peux être tranquille, -va: c'est toi qui l'auras; je suis foutu!</p> - -<p>L'ayant rassuré de mon mieux, avec de grandes -précautions je le mis sur ses jambes. Appuyé sur -moi, il put se tenir et faire quelques pas; mais le -heurt de son pied contre un caillou le fit crier de -douleur.</p> - -<p>—Asseyons-nous; je ne peux pas aller plus -loin! dit-il en sanglotant.</p> - -<p>Nous avions bien fait dix mètres!</p> - -<p>Je l'établis à califourchon sur mon dos et marchai -doucement, avec bien des précautions pour -me rendre compte où je posais les pieds. Mais les -secousses inévitables lui causaient des souffrances -accrues et il gémissait à fendre l'âme. Je continuais -quand même, m'efforçant à l'indifférence.</p> - -<p>Vint un moment où l'étreinte de ses bras parut -mollir, où son corps pesa davantage d'être inerte. -Exténué pour mon compte je l'étendis sur le sol: -il semblait ne plus remuer. Je fus retremper le -chiffon dans le creux d'un fossé et le bassinai de -nouveau: il geignit sans plus rien dire.</p> - -<p>Je le repris comme la première fois et continuai -d'avancer. Il eut des hoquets qui pouvaient être -d'agonie… Le sang venant de nouveau, je me -félicitai de ce que le linceul du fantôme martyr, -passé en travers sur mon cou, préservât mes effets. -Anxieux, les nerfs tendus à l'extrême, je marchais -vite à présent malgré la charge lourde, et le noir, -et les obstacles du mauvais chemin,—sans plus -m'affecter des gémissements du malheureux.</p> - -<p>Après une grande heure je parvins à la cour de -Fontivier et, tâchant d'apaiser les chiens qui -aboyaient avec fureur, je déposai le moribond sous -la petite fenêtre de la maison, étendu sur les défroques -de sa mascarade.</p> - -<p>Un grand coup de bâton dans la porte et je -me sauvai par un sentier de chèvre qui, en arrière -des bâtiments, dévalait parmi les cultures. Les -chiens me poursuivirent un peu avec des jappements -toujours fâchés, mais je fus bientôt hors -de leur atteinte. Et quand me parvinrent, dans -le silence de la nuit, les exclamations provoquées -par la lugubre découverte, je n'avais plus à craindre -d'être rejoint.</p> - -<hr /> - - -<p>Le pauvre Barret ne s'était pas trompé. Mon -bâton d'épine avait dû lui casser quelque chose -dans la colonne vertébrale. Il traînailla plusieurs -mois et, finalement, mourut… Jamais, au cours -de sa lente agonie, il ne consentit à s'expliquer -sur le drame. Aux questions sur qui l'avait frappé:</p> - -<p>—C'est quelqu'un qui en avait le droit; c'est -bien fait pour moi! répondait-il sans plus.</p> - -<p>Et il interdit à ses parents de porter plainte. -Les deux comparses s'abstinrent de confidences -qui eussent provoqué l'aveu de leur triste rôle. -J'avais moi-même tout intérêt à ne rien dire. Les -parents de Barret, s'ils eurent des doutes, hésitèrent -à les divulguer. La justice ne fut pas informée, -et après les mille suppositions du début, on ne -parla plus de cette affaire qui resta pour tout le -monde mystérieuse et inexplicable.</p> - -<p>Sans doute je n'avais rien à regretter… Mais -c'est tout de même ennuyeux de se dire qu'on -a causé la mort d'un homme—fors le cas où c'est -une action très méritoire: mon oncle Toinot était -si fier d'avoir tué un Russe! Souvent me sont -revenus à la pensée les détails de cette triste nuit. -Je ne dirai pas que ce souvenir a empoisonné ma -vie, mais il m'a longtemps harcelé, troublé…</p> - -<p>Après l'événement, je ne tardai pas à rompre -avec la Thérèse. Ses parents m'ayant mis en demeure -de l'épouser tout de suite ou de ne plus -la fréquenter, je cessai mes visites. Et c'est bien -ce qu'ils espéraient.</p> - -<p>Six mois après, elle devint la femme de l'aîné -des Simon, de l'un des lâches qui accompagnaient -le petit Barret au «rendez-vous des sorciers». La -noce eut lieu la semaine même où on l'enterra. La -vie a de bien cruelles ironies…</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XIV</h2> - - -<p>Il se passa chez nous, pendant notre seconde -année de séjour à la Billette, deux événements -familiaux très graves: la mort de ma grand'mère -et le départ de ma sœur Catherine.</p> - -<p>Ma grand'mère avait plus de quatre-vingts ans. -Un jour de mai, elle fut prise d'une attaque alors -qu'elle gardait les oisons. Mon père la trouva -affalée au bord d'un fossé, le côté gauche inerte, -la langue pâteuse. On la transporta sur son lit -d'où elle ne bougea plus. Elle articulait obstinément -des sons incompréhensibles qui devaient être -des phrases et se mettait en colère parce que nous -ne pouvions la comprendre. Il fallait toujours -quelqu'un à côté d'elle pour lui donner satisfaction -dans la mesure du possible, la faire manger -ou boire lorsqu'elle en avait envie et ainsi de suite. -Vraisemblablement elle souffrait beaucoup. Et nul -mieux à espérer!</p> - -<p>Bien souvent j'entendais prononcer à ma mère -ou à l'une de mes belles-sœurs des phrases comme -celle-ci:</p> - -<p>—Savoir si ça va durer longtemps?</p> - -<p>A quoi une autre répondait:</p> - -<p>—Ce n'est pas à souhaiter!</p> - -<p>Encore que je n'eusse pas, pour la vieille femme -plutôt dure à mon enfance, une affection bien -profonde, j'étais quand même peiné de ces dialogues -où perçait le désir de sa mort. Quand nous -étions à table, je portais machinalement mon regard -sur son lit; une angoisse m'étreignait de -la contempler immobile et le teint cireux sous -sa coiffe antique, ou bien remuant les lèvres pour -des articulations informes, pénibles. Souvent j'abrégeais -le repas, emportant un morceau de pain -pour manger dehors, parce qu'en sa présence ça -me devenait impossible.</p> - -<p>Je trouve qu'un des bons avantages des fortunés -est d'avoir des appartements de plusieurs -pièces,—chaque ménage, sinon chaque personne, -ayant sa chambre propre, son intimité distincte. -Au moins, ils peuvent être malades tranquillement. -Tandis que, dans l'unique pièce des maisonnées -pauvres, c'est tous les spectacles mêlés, la -misère de chacun s'étalant aux yeux de tous sans -possibilité contraire.</p> - -<p>C'est ainsi qu'à côté de ma grand'mère se mourant, -mes petits neveux clamaient leur joie d'être -au monde, l'assommaient de leurs jeux bruyants, -de leurs cris. La vie allait son train coutumier, indifférente -à l'agonie d'une vieille femme paralysée!</p> - -<hr /> - - -<p>Elle passa fin octobre, à la suite d'une seconde -attaque, après une journée seulement de souffrances -plus vives.</p> - -<p>Sitôt qu'elle fut morte, on arrêta l'horloge et -on jeta dehors l'eau du seau de la «bassie» où son -âme avait dû se baigner avant que de s'élever -vers les régions célestes.</p> - -<p>Je fus vivement impressionné par ce premier -deuil. Terreur de la mort vue de près, sentiment -complexe où se mêlaient la curiosité, la pitié, le -dégoût… A plusieurs reprises, je contemplai longuement, -dans sa rigidité dernière, cette créature -qui avait tenu une si grande place dans le rayon -familier de mon existence.</p> - -<p>Au reste, cette mort ne changea rien aux coutumes -journalières de la maisonnée; les repas -eurent lieu aux mêmes heures, en face de ce lit -dont les rideaux tirés masquaient un cadavre. -Seule, mettait une note de mystère la bougie qui -brûlait à proximité, sur une petite table, près -du bol d'eau bénite où trempait une branche de -buis. On s'abstint pourtant de faire l'attelée quotidienne -de labour. Mon frère Louis s'en fut à -Agonges prévenir l'oncle Toinot et sa famille. Mon -parrain alla déclarer le décès à la mairie et s'entendre -avec le curé pour l'heure de l'enterrement. Je -fus chargé, moi, de recruter des porteurs dans le -voisinage.</p> - -<p>Rentré du bourg, mon parrain travailla à la -mise au point d'un araire neuf, et il me fallut lui -aider. La besogne terminée, il dit, l'air satisfait:</p> - -<p>—Il y a assez longtemps qu'il était en chantier, -cet <i>ariau</i>! J'avais bien besoin d'une journée -comme ça…</p> - -<p>Ce sentiment de tranquille égoïsme me peina -un peu. On s'attendrît aisément quand on est -jeune. Plus tard,—même à l'âge qu'avait alors -mon parrain,—je fus bien aussi pratique que lui.</p> - -<hr /> - - -<p>Le lendemain, nous étions une trentaine à suivre, -dans l'épais brouillard froid, le char à bœufs qui -portait la bière. A l'entrée du bourg, on la déposa -sur deux chaises empruntées dans une maison. Il -fallut attendre là un grand quart d'heure. Le curé -enfin venu récita quelques prières—et l'on se -mit en route vers l'église, la bière portée maintenant -par quatre hommes, avec des bâtons qu'ils -passaient dans une serviette suspendue à leur cou.</p> - -<p>De la même façon, après la cérémonie, on parvint -au cimetière. Là, au moment de l'aspersion -finale, ma mère et mes belles-sœurs de pleurer, -de sangloter sans fin,—ce qui ne fut pas sans me -causer une surprise profonde étant donné leur -crainte si souvent manifestée de voir la disparue -«durer trop longtemps». Je compris que ces sanglots -ne survenaient que pour la forme, <i>parce qu'il -était d'usage d'en faire entendre à ce moment</i>.</p> - -<p>Pour moi, les quelques larmes qui brouillèrent -mes yeux au moment de la descente du cercueil -dans la fosse eurent au moins le mérite d'être -sincères.</p> - -<p>Quand tout fut terminé, les parents d'Agonges -vinrent déjeuner chez nous. On avait fait quelques -préparatifs, acheté du vin et un morceau de viande -pour la soupe; ma mère ajouta une omelette. Le -repas dura longtemps et, vers la fin, l'oncle Toinot -redit une fois de plus dans quelles conditions il -avait tué son Russe! C'est que tous les rassemblements -se terminent à peu près de la même manière, -qu'ils soient motivés par un mariage, un -baptême, un deuil ou par tel autre événement de -moindre importance. Pourvu qu'il y ait un repas -avec de l'extra, un repas donnant l'occasion de -demeurer plusieurs heures à table, on en arrive -fatalement à émettre des souvenirs où chacun -se donne le beau rôle et en tourne d'autres en -ridicule, à raconter des histoires comiques ou -osées… Hâbleries, grivoiseries, médisances, mensonges -et sottises!</p> - -<p>De ce repas funèbre, seules, les chansons furent -bannies.</p> - -<hr /> - - -<p>Peu de temps après la mort de ma grand'mère -ma sœur Catherine nous quitta donc pour aller -servir à Moulins chez une parente de M<sup>me</sup> Boutry.</p> - -<p>La Catherine avait alors vingt-quatre ans. De -physionomie sympathique, elle avait plu tout de -suite à la dame qui la demandait fréquemment -pour venir en aide à la bonne. Ma sœur prit goût à -ce qu'elle faisait et voyait faire dans cette maison; -elle adopta bientôt les manières polies et soumises -qu'il faut pour servir les riches; elle en vint même -à prendre une certaine familiarité respectueuse -avec les Boutry qui lui témoignaient de la bonté.</p> - -<p>Elle aimait un garçon de Meillers, André Gaussin, -à ce moment au service, à qui elle avait juré -d'être fidèle. Depuis quatre ans déjà elle tenait sa -promesse, sortant peu, ne se laissant pas courtiser… -Gaussin lui écrivait trois fois par an: au -premier janvier, dans le cours du printemps, à -la fin de l'été. La Catherine attendait avec impatience -ces lettres qui, cependant, lui valaient -beaucoup d'ennuis,—car elle ne savait à qui -s'adresser pour les faire lire, ni pour faire écrire -les réponses. Or, après quelques mois, les propriétaires, -mis au fait de son roman, s'étaient -chargés de tout. Et, jugeant qu'elle avait des -dispositions pour le service, ils eurent cette pensée -de la caser en ville. Gaussin, servant comme ordonnance, -se trouvait dressé déjà. Ils pourraient, -une fois mariés, se placer ensemble et gagner -beaucoup.</p> - -<p>La Catherine s'habitua peu à peu à cette idée -qui, de prime abord, l'avait effrayée par crainte -de l'inconnu. Elle s'y habitua d'autant mieux que -les belles-sœurs lui reprochaient de délaisser le -travail de la ferme pour celui des maîtres. C'est -ainsi qu'elle partit pour Moulins, courant novembre—passant -outre à l'opposition de nos -parents, mais approuvée par son fiancé enthousiaste.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XV</h2> - - -<p>Le bourg de Saint-Menoux s'étendait en longueur, -assez important, et possédait une demi-douzaine -d'auberges dont l'une avec billard et -l'autre avec jeu de quilles,—sans compter que -l'on dansait à deux endroits aux grands jours.</p> - -<p>Depuis ma rupture avec Thérèse je sortais assez -régulièrement chaque quinzaine, non sans demander -à chaque fois une pièce de quarante sous à -mes parents… Ils ne me l'accordaient jamais sans -me faire une morale que j'écoutais tête basse, -nerveux et agacé. Des fois ils ne me donnaient que -vingt sous, ou même rien du tout. Alors, furieux, -je parlais de les laisser en plan et d'aller me louer -ailleurs…</p> - -<p>Nous étions cinq ou six de la classe prochaine -à nous fréquenter et nous avions pris goût au jeu. -Nous faisions de longues parties de quilles ou de -neuf trous. Il nous arrivait les jours de gain de -boire force litres, de rentrer tard et passablement -éméchés. Dans ces moments nous n'étions pas -d'humeur accommodante—surtout à l'égard de -«ceux du bourg».</p> - -<p>«Ceux du bourg», c'étaient les jeunes ouvriers -des différents corps d'état: forgerons, tailleurs, -menuisiers, maçons, etc. Il y avait entre eux et -nous un vieux levain de haine chronique. Ils nous -appelaient dédaigneusement <i>les laboureux</i> ou les -<i>bounhoummes</i>. Nous les dénommions, nous, <i>les -faiseux d'embarras</i>, à cause de leur air de se ficher -du monde, parce qu'ils s'exprimaient en meilleur -français et sortaient souvent en veste de drap, -sans blouse. Ils avaient leur auberge attitrée -comme nous avions la nôtre, et on ne s'aventurait -guère les uns chez les autres sans qu'une dispute -s'ensuivît.</p> - -<p>Ce dimanche de décembre, trois des gas du bourg -ayant bu du vin blanc le matin, se trouvèrent être -déjà en train sitôt après la messe. Ils vinrent -pour jouer aux neuf trous. L'un de notre groupe -dit:</p> - -<p>—Pas de bourgeois avec nous!</p> - -<p>—Soyez tranquilles, <i>bounhoummes</i>, nous avons -de l'argent pour nos mises! repartit l'un d'eux.</p> - -<p>Étant à jeun je me sentais un peu timide avec -ces gas-là, qui, même sans avoir bu, avaient plus -de blague que nous. J'osai néanmoins:</p> - -<p>—Il ne faut pas que ça vous embête, les <i>bounhoummes</i>, -les <i>laboureux</i> ont autant d'argent que -vous pouvez en avoir.</p> - -<p>J'avais bien trente sous!</p> - -<p>L'un de mes intimes, le grand Gustave Aubert, -assez brutal et coléreux, les cingla d'une apostrophe -plus grossière. Ils ripostèrent. On en arriva finalement -à s'engueuler ferme de part et d'autre; et, -comme nous étions les plus nombreux, nous les -chassâmes de la cour où était le jeu.</p> - -<p>La partie recommença après leur départ et -notre groupe fut favorisé: Aubert gagna, moi -aussi, un autre encore. Ce fut une occasion de -noce…</p> - -<p>Vers huit heures du soir, ayant bien dîné, le -diable nous tenta de pénétrer dans l'auberge où -ceux du bourg étaient réunis autour du billard. -Sensation. Nous nous observâmes mutuellement. -Enfin, l'un de ceux que nous avions expulsés le -matin, un petit cordonnier brun, lança d'une voix -forte:</p> - -<p>—Les porchers ne sont pas admis ici!</p> - -<p>—Répète voir, feignant! répète voir que <i>j'sons</i> -des porchers! riposta Aubert, roulant des yeux -furieux.</p> - -<p>—Oui, oui, reprit l'autre, vous êtes des porchers! -des <i>pantes</i>! des tas de <i>sacrés bounhoummes</i>!</p> - -<p>Un de ses camarades, mettant la main devant -son nez, beugla:</p> - -<p>—Misère! ça sent la bouse de vache!</p> - -<p>Et un troisième:</p> - -<p>—Ce n'est pas étonnant; ils se lavent les jambes -une fois par an; ils gardent une couche de bouse -l'hiver pour se tenir chaud!</p> - -<p>La partie de billard interrompue, ils étaient dix -à présent à nous entourer, à nous huer. Nous nous -efforcions de faire bonne figure en leur retournant -leurs insultes grossies le plus possible. Aubert, fier -de sa force, rageait:</p> - -<p>—Venez donc le dire dehors, sacrés feignants -que vous êtes, bourgeois manqués, arsouilles!</p> - -<p>Le patron intervint, prêchant le calme, nous -suppliant de sortir, nous, campagnards, derniers -arrivants. Mais cela ne faisait pas notre affaire.</p> - -<p>—Pourquoi sortir? Nous avons le droit d'être -là aussi bien qu'eux!</p> - -<p>Avec des ménagements, le bistro cependant nous -poussait dehors peu à peu. Les autres intervinrent:</p> - -<p>—A la porte, les <i>bounhoummes</i>. A la porte!</p> - -<p>Et, sans nous frapper, ils nous bousculèrent…</p> - -<p>—Ah, c'est comme ça! fit Aubert. Eh bien, -vous allez voir!</p> - -<p>Et d'asséner un grand coup de poing sur la -tête du petit cordonnier brun qui, dans le clan -opposé, se démenait le plus.</p> - -<p>Alors la mêlée devint générale. Les coups de -poing, les coups de pied pleuvaient, en même -temps que fusaient les injures. Et l'aubergiste -par une pression obstinée nous rapprochait du -seuil, amis et ennemis… Quand les derniers furent -à proximité, il donna une poussée brusque, si bien -que deux ou trois dégringolèrent,—et ferma sa -porte en vitesse.</p> - -<p>Dans la rue, que balayait un vent glacial précurseur -de neige, la lutte continuait acharnée, -furieuse. On entendait:</p> - -<p>—Tiens, attrape ça, <i>bounhoumme</i>!</p> - -<p>—V'là pour toi, bouif!</p> - -<p>—Cochon! il m'a cassé deux dents!</p> - -<p>—Le nez me saigne, laisse-moi! me dit un -maçon à qui je venais d'appliquer un formidable -«gnon».</p> - -<p>Aubert serrait à l'étouffer un ouvrier maréchal -qui, impuissant, le mordait au bras et à la figure; -un charron vint délivrer le maréchal et, combinant -leurs efforts, ils renversèrent mon grand copain. -Lui, aveuglé de rage et de colère, tira son couteau, -en porta un coup sur la main de l'un, laboura la -joue de l'autre. Il y eut des cris de fureur:</p> - -<p>—Un <i>bounhoumme</i> qui se sert de son couteau!</p> - -<p>—Oui, fit Aubert relevé, nu-tête, les yeux hors -de l'orbite, les dents grinçantes, la main levée -brandissant le couteau saignant,—si d'autres ont -envie d'en avoir autant, qu'ils s'approchent!</p> - -<p>Le garde champêtre arrivait, et des curieux -avec des lanternes.</p> - -<p>—Voyez, il y en a un qui saigne comme un -bœuf!</p> - -<p>—Tas de sauvages! Ils ont l'air fin de s'abîmer -comme ça!</p> - -<p>Des hommes séparant ceux qui luttaient encore -nous retinrent éloignés. Car tellement nous étions -furieux tous que nous continuions à nous invectiver -et cherchions derechef à nous précipiter les uns -sur les autres. Le garde champêtre inscrivit nos -noms sur son carnet. On soigna les blessés. Nos -antagonistes furent emmenés par leurs parents -ou leurs patrons. Le père du maréchal qui avait -reçu le coup de couteau à la joue jeta, en s'éloignant:</p> - -<p>—On va laisser les <i>laboureux</i> tranquilles; ils se -battront ensemble s'ils veulent.</p> - -<p>—Les <i>laboureux</i> vous valent bien! hurla Aubert.</p> - -<p>Et il voulut courir sus à leur groupe. Notre -aubergiste et quelques voisins qui l'accompagnaient -nous incitèrent à la modération. Je n'étais moi-même -ni ivre, ni encoléré au point de ne plus rien -comprendre. Je dis:</p> - -<p>—C'est assez, Gustave, il vaut mieux s'en -aller…</p> - -<p>Et nous partîmes, en effet, pas très loin d'ailleurs, -car l'idée nous vint de boire un café froid, histoire -de se «calmer les sangs», comme on dit… Quelques -consommateurs qui se trouvaient là s'entretenaient -de la rixe:</p> - -<p>—Ils en sauront long! il y a des coups de -couteau!</p> - -<p>—Ça sera peut-être de la prison!</p> - -<p>—Rien d'impossible.</p> - -<p>Aubert, toujours très énervé, donnait de grands -coups de poing sur la table, disant qu'il se foutait -de la justice.</p> - -<p>—S'il faut aller en prison, on ira, voilà tout. -Et ça ne m'empêchera pas de me battre encore -quand on m'insultera. Ce que je ne veux pas, -c'est passer pour feignant, non, jamais! Les -gas du bourg voulaient nous flanquer une <i>trifouillée</i>:—eh -bien, c'est eux qui la tiennent… Ils -ne pourront pas dire que les <i>laboureux</i> sont des -lâches!</p> - -<p>Et nous d'assurer avec lui que nous ne regrettions -rien, que, d'ailleurs, toutes les bonnes -raisons étaient de notre côté. Au fond, nous étions -déjà très inquiets.</p> - -<hr /> - - -<p>Le lendemain, les gendarmes de Souvigny poussèrent -jusqu'à la Billette pour m'interroger. Les -apercevant, mes petits neveux, qui jouaient dans -la cour, se réfugièrent dans la grange où nous -battions au fléau, se blottirent derrière un tas de -paille et n'en bougèrent plus.</p> - -<p>Mes parents ne furent qu'à demi surpris;—à -cause de mes vêtements souillés, de ma figure -meurtrie, j'avais dû avouer ma participation à une -dispute.</p> - -<p>Les gendarmes m'ayant posé seulement quelques -questions sommaires, me convoquèrent à la mairie -de Saint-Menoux pour deux heures de l'après-midi.</p> - -<p>A l'heure et au lieu indiqués nous nous trouvâmes -réunis tous, artisans et campagnards. Le -maréchal frappé par Aubert portait un bandeau -sur la joue; un autre avait le bras en écharpe; -plusieurs boitaient; des «gnons», des bleus, des -meurtrissures se voyaient encore sur tous les -visages comme de convaincantes, sinon glorieuses -cicatrices.</p> - -<p>Le maréchal des logis, chef de la brigade de -Souvigny, menait l'enquête. Ses traits accentués, -son air froid, sa longue moustache noire lui donnaient -un air rude en rapport avec ses fonctions. -Il nous interrogea séparément en commençant par -les blessés. Un gendarme crayonnait à mesure les -réponses. Ah! notre morgue du dimanche était -loin! Nous nous regardions, amis et ennemis, -sans haine, avec seulement le regret de cette -bêtise aux si vilaines suites… Gustave Aubert, -questionné plus longuement parce que seul à -s'être servi d'un couteau, ne répondait que par -monosyllabes,—affalé, tremblant, pitoyable. Les -plus malins lorsqu'ils ont un verre dans le nez sont -souvent les plus lâches, les plus couards aux heures -difficiles.</p> - -<p>Je dois dire que ceux du bourg s'en tirèrent -mieux que nous à l'interrogatoire—parce que -moins impressionnés, s'exprimant avec plus d'aisance. -Et il en fut de même à l'audience la semaine -suivante. Les campagnards, habitués au travail -solitaire en pleine nature, font toujours piètre -figure en présence des gens de loi et de tous les -«Messieurs» en général…</p> - -<hr /> - - -<p>On peut croire qu'après cela j'eus de tristes jours -à la maison, avec des reproches à n'en plus finir -sur les ennuis, les frais, le déshonneur que j'allais -causer.</p> - -<p>—Ce n'est pas une petite affaire, Seigneur de -Dieu, disait ma mère, tu vas peut-être aller en -prison! Tu seras «marqué sur le papier rouge»! -Quelle misère d'élever des enfants qui vous causent -un tel mauvais sang!</p> - -<p>Mon père se lamentait presque autant; les autres -témoignaient aussi de l'inquiétude et, certes, je -n'étais guère tranquille moi-même.</p> - -<p>Quand M. Boutry eut connaissance de l'aventure, -il me fit souventes fois la morale, disant que c'était -indigne d'un siècle de civilisation que de voir -se battre ainsi, sans motif, des jeunes gens d'une -même commune.</p> - -<p>Il intervint néanmoins auprès du maréchal des -logis, auprès du maire; et, ne pouvant nous éviter -la correctionnelle, il s'occupa de nous chercher -un avocat,—le même pour tous les belligérants.</p> - -<p>—Ce procès doit avoir pour conséquence une -réconciliation générale et durable.</p> - -<p>Il n'était guère prophète, ce bon M. Boutry! -Soixante années ont passé depuis lors et l'antagonisme, -pour être moins violent, subsiste encore, à -Saint-Menoux et ailleurs, entre les garçons du village -et ceux des fermes.</p> - -<hr /> - - -<p>Le jour de l'audience, nous nous rendîmes à -Moulins à pied, en deux groupes,—ceux du bourg -les premiers, nous ensuite,—à une demi-heure -d'intervalle. Il me souvient que je fus bien étonné -en passant sur le pont de l'Allier. Je n'avais jamais -vu que l'étroite Burge, de Bourbon, les tout petits -ruisseaux de nos prés, et ne croyais pas qu'il pût -y avoir des rivières aussi larges… Ceux de mes -compagnons qui venaient au chef-lieu pour la première -fois partagèrent mon étonnement.</p> - -<p>En ville, nous allions lentement, regardant les -magasins, en badauds qui n'ont jamais rien vu. -Il avait plu le jour précédent et le ciel menaçait -encore; nos sabots glissaient sur les trottoirs -humides. J'avais conscience que, pour les citadins, -nous devions former un groupe ridicule. En effet, -les employés de bureau, les demoiselles de magasin -qui s'en allaient déjeuner nous jetaient des regards -curieux, nuancés d'ironie.</p> - -<p>Un homme chargeait sur un tombereau des tas -de boue; je lui demandai s'il connaissait l'endroit -où l'on juge.</p> - -<p>—Le Palais de justice? fit-il, un peu étonné, -c'est rue de Paris, un grand bâtiment en briques -rouges avec une cour au milieu. Vous en êtes encore -loin; il vous faut aller d'abord jusqu'à la place -d'Allier et là vous demanderez à nouveau.</p> - -<p>Il nous indiqua le chemin pour arriver à cette -place d'Allier que nous ne fûmes pas longtemps -à trouver. Et là nous aperçûmes, en contemplation -devant l'étalage d'un bazar, nos compatriotes -ennemis, les gas du bourg. Ma foi on était hors -de son atmosphère habituelle, on n'était plus -chez soi; on n'était plus soi; la rancune s'en -trouva tout de suite atténuée. Ils se tournèrent -de notre côté; nous échangeâmes des sourires.</p> - -<p>—Eh bien, on y va?</p> - -<p>Le petit cordonnier brun répondit:</p> - -<p>—Nous vous attendions… Seulement, on commençait -à craindre que vous n'ayez mangé le mot -d'ordre.</p> - -<p>Et de nous diriger de compagnie vers le grand -bâtiment de briques rouges…</p> - -<p>On nous fit entrer dans une salle carrée, blanchie -à la chaux et garnie de bancs, où il nous fallut -attendre une bonne heure, sous la surveillance -de deux gendarmes, en compagnie de six roulants -et de trois braconniers.</p> - -<p>Notre tour vint enfin d'être appelés, après tous -les autres, et nous pénétrâmes à la file dans la -salle du tribunal. Dans le fond, sur une sorte d'estrade -surélevée, les trois juges, en robe noire, -étaient assis. Au mur, derrière eux, un grand -Christ dominait la scène. L'homme du milieu -nous interrogea,—un gros rougeaud à figure -rasée dont les yeux clignotaient sous le verre des -lunettes. Nous avions tous des allures de bêtes -prises au piège; nous répondîmes d'un ton si -humble qu'il dut se demander si nous étions bien -les mêmes fous furieux qui s'étaient tant cognés -quinze jours auparavant…</p> - -<p>Après l'interrogatoire, un autre magistrat en -robe, un jeune aux épais favoris noirs, qui siégeait -sur une petite estrade placée à gauche de celle des -juges et un peu en avant, flétrit notre abominable -conduite, nous traita de brutes sanguinaires,—conseillant -au tribunal de nous appliquer toutes -les rigueurs du Code. Mais ce fut, après, le tour -de notre avocat, un petit barbu qui avait l'air -de se ficher du monde. Il qualifia de «gaminerie -sans conséquence» notre lutte épique, assura que -nous étions tous de braves et inoffensifs petits -jeunes gens dont le seul tort avait été de boire -un verre de trop certain soir—et supplia les -trois hommes du fond de ne pas nous mettre en -prison.</p> - -<p>Ceux-ci, après échange de quelques mots à -voix basse, se rangèrent à son avis. Aubert, en -raison des coups de couteau, écopa de vingt-cinq -francs d'amende; les autres s'en tirèrent avec -seize francs.</p> - -<p>Ayant tous ensemble cassé la croûte dans un -caboulot de la place du Marché, nous reprîmes -le chemin de Saint-Menoux. Cette étape du retour -se passa bien, sauf que plusieurs avaient les pieds -meurtris et que tout le monde était très fatigué. -Le petit cordonnier essaya pourtant à deux ou -trois reprises de se payer nos têtes; mais ses amis -n'eurent pas l'air de le soutenir, et les rapports -restèrent cordiaux entre les deux groupes réunis.</p> - -<p>On fut heureux chez nous de ce que je m'en -tirais sans prison; mais la solde de l'amende et -des frais parut énorme, et des échos reprocheurs -me blessèrent longtemps…</p> - -<hr /> - - -<p>Le tirage au sort approchant, mes parents me -prirent à part un beau jour pour m'annoncer que -je n'avais pas à compter sur un remplaçant. Et -de me détailler leurs raisons: le déménagement, -la mort de ma grand'mère, occasions de dépenses -considérables; les sept enfants de mes frères constituaient -une lourde charge pour la maisonnée; -la canaillerie de Fauconnet avait causé bien du -tort; je faisais depuis longtemps de grands frais -d'auberge; enfin, ce maudit procès coûtait cher. -Impossible de réunir les cinq cents francs nécessaires -pour m'assurer au marchand d'hommes, ou à -la cagnotte mutuelle qui existait à Saint-Menoux<a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a>. -Cette révélation m'abasourdit, car j'avais toujours -espéré jouir du même régime que mes frères.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> Dans les gros villages les parents des conscrits versaient -préalablement une somme convenue, qui servait à acheter des -remplaçants à ceux que le sort désignait pour partir.</p> -</div> -<p>—Si la chance me favorise au tirage, je ne -moisirai plus longtemps à la maison! annonçai-je.</p> - -<p>Mes «vieux», comprenant que j'avais quelque -droit d'être mécontent, ne poussèrent pas plus -avant…</p> - -<p>Mon numéro 68 me sauva,—le contingent -arrêté à 59. Je passai encore à la Billette le reste -de l'hiver et tout le printemps. Mais, quand arriva -l'époque de la Saint-Jean, j'annonçai de nouveau -mon intention de me placer ailleurs.</p> - -<p>—Pourquoi faire la mauvaise tête? Pourquoi -t'en aller, Tiennon? fit ma mère navrée.</p> - -<p>—Qu'irais-tu faire autre part, du moment qu'il -y a ici de quoi t'occuper? ajouta mon père.</p> - -<p>—C'est bien que vous comptiez pouvoir vous -passer de moi, puisque vous vouliez me laisser -partir soldat, répondis-je malignement. J'ai travaillé -pour rien durant toute ma jeunesse; il me -faut songer à gagner de l'argent.</p> - -<p>Ma mère reprit:</p> - -<p>—Ton entretien prélevé sur ton gage, tu n'auras -guère de reste. Tu n'auras pas autant pour t'amuser -que nous te donnions ici.</p> - -<p>Tous me supplièrent de rester: mon parrain, -mon frère Louis, mes belles-sœurs, et jusqu'à cette -pauvre innocente de Marinette qui m'aimait beaucoup. -Les petits même se cramponnaient à moi.</p> - -<p>—Tonton, t'en va pas, dis!</p> - -<p>J'avais la larme à l'œil en dénouant l'étreinte -de leurs menottes, mais ma décision n'en fut pas -ébranlée.</p> - -<p>D'ailleurs, un peu plus tôt, un peu plus tard -la situation imposait ma sortie. Nous devenions -trop nombreux pour ne former qu'un seul groupe -communautaire.</p> - -<hr /> - - -<p>J'allai donc à la foire de Souvigny, avec un épi -de froment sur mon chapeau, et m'engageai à -l'année dans un domaine d'Autry, à Fontbonnet, -pour la somme de quatre-vingt-dix francs. C'était, -à l'époque, le prix des bons domestiques.</p> - -<p>Le matin de Saint-Jean, je fis un ballot de mes -effets, je pris ma faucille et ma faux, et quittai -pour jamais le toit familial, un peu ému de la -tristesse de mes parents et de l'inconnu qui m'attendait…</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XVI</h2> - - -<p>Il est nécessaire de changer pour apprécier justement -les bons côtés de sa vie ancienne; dans la -monotonie de l'existence journalière, les meilleures -choses semblent tellement naturelles qu'on ne -conçoit pas qu'elles puissent ne plus être; seuls, -les ennuis frappent qu'on s'imagine être moindres -ailleurs. Le changement de milieu fait ressortir -les avantages qu'on n'appréciait pas et il montre -que les embêtements se retrouvent partout, sous -une forme ou sous une autre.</p> - -<p>Je fus à même de constater cela les premières -semaines de mon séjour à Fontbonnet, et il y eut -des heures où je regrettai ma famille. Je finis -pourtant par m'habituer et même par me trouver -mieux que chez nous, en raison de l'indépendance -absolue dont je jouissais aux heures libres. Mais -n'ayant pas la ressource de demander de l'argent -pour sortir, j'abandonnai les camarades. Rien de -tel que le vide du gousset pour inciter à la sagesse!</p> - -<p>J'employai mes dimanches d'été à flânocher dans -la campagne et dans la forêt,—car le domaine -côtoyait le point terminus de Gros-Bois. Il y -avait par là une maison forestière où résidait -un garde déjà vieux, le père Giraud, avec qui -je ne tardai pas à me lier. J'eus l'occasion de -lui aider à couper de l'herbe pour ses vaches -dans les clairières de la forêt, à moissonner un -carré de blé au bas de son jardin, à rentrer des -fagots et des bûches. Il avait toujours de quoi -m'occuper quelques heures chaque dimanche. -Souvent, le travail fini, il offrait un verre de vin -et je restais avec lui une bonne partie de la -journée.</p> - -<p>Le père Giraud avait un fils, soldat en Afrique, -dont il me parlait souvent, une fille mariée à un -verrier de Souvigny, et une seconde fille encore -à la maison,—brune aux yeux sombres, au -teint bistré, à l'air froid et distant comme -sa mère. J'étais peu familier avec les deux -femmes. Au surplus Victoire Giraud me semblait -être d'une situation trop supérieure à la -mienne pour que je me permette de lever les -yeux sur elle.</p> - -<hr /> - - -<p>Je témoignais de l'amitié par contre à la servante -qui était avec moi à Fontbonnet,—maigriote -à l'air ingénu, nantie des plus belles dents -du monde et du sourire le plus enchanteur. Elle -travaillait bien et n'avait pas mauvais caractère. -J'aurais peut-être pu prendre à son endroit des -idées pour le bon motif si elle eût été de famille -honorable. Mais sa mère, bonne à tout faire chez -un commerçant veuf, avait eu trois enfants et -jamais de mari. La pauvre Suzanne rougissait -jusqu'aux oreilles lorsqu'on faisait allusion à ses -origines.</p> - -<p>Pour moi, domestique de par ma seule volonté, -c'eût été déchoir que de me marier avec une servante. -Seules, les filles de métayers étaient de -mon rang! A plus forte raison, ne pouvais-je -épouser une bâtarde:—c'était à l'époque bien -plus mal porté qu'à présent, et ma mère aurait -fait joli…</p> - -<p>Si donc je ne m'arrêtais pas à l'idée du mariage -avec Suzanne, je rêvais fort d'en faire ma maîtresse…</p> - -<p>A Saint-Menoux, Aubert et la plupart de ceux -avec qui j'avais fait de bonnes parties l'année -d'avant affirmaient mordre à volonté au fruit -défendu. Ils citaient même les filles qu'ils avaient -eues—et, à beaucoup de celles qu'ils nommaient -ainsi, on aurait donné le bon Dieu sans -confession tellement elles paraissaient réservées -et sages. A chaque fois qu'on revenait sur -ce chapitre je m'efforçais de participer à la -conversation, du ton le plus enjoué, comme -quelqu'un qui connaît ça depuis longtemps. -En assaisonnant à point quelques phrases des -autres et en posant au blasé on peut toujours -faire illusion… Au résumé, j'étais bien neuf et -naïf encore, et j'avais un grand désir de ne l'être -plus…</p> - -<p>Je m'efforçai donc d'amadouer Suzanne par -des petits services d'ami, comme de lui éviter les -plus mauvaises besognes aux champs—et, à la -maison, d'aller à sa place quérir l'eau et le bois -quand il m'était possible. Elle ne tarda guère à -répondre à ces attentions par un intérêt croissant. -Je ne «marquais» pas trop mal, d'ailleurs:—de -taille moyenne, robuste, le visage ouvert, la parole -assez facile… Ma foi, le hasard nous ayant mis en -présence un soir, à la brune, dans l'étable aux -vaches, je lui servis des douceurs et l'embrassai -avec autant d'effusion que la Thérèse, jadis… -Elle en parut si heureuse que je crus la sentir -défaillir dans mes bras. Cependant le pas du -maître circulant aux alentours dénoua notre -étreinte…</p> - -<p>Mais un dimanche que nous étions seuls à la -maison, je me remis à lui conter fleurette et, après -des préambules peut-être trop courts, je tentai de -glisser ma main sous ses jupes… Surprise! je n'eus -plus devant moi qu'une petite bête furieuse. De -toute la force de son bras nerveux, deux fois de -suite, elle me souffleta… Puis, s'étant mise en -défense derrière le dos d'une chaise, elle dit, la -voix sifflante:</p> - -<p>—Salaud, va! C'est pour ça que vous me -flattiez; vous vouliez vous amuser de moi… -J'ai autant d'honneur que n'importe laquelle, -vous le saurez… Et si jamais vous vous ravisez -de me toucher, je préviens tout de suite la bourgeoise!</p> - -<p>—Méchante!… Méchante!… fis-je bêtement, non -sans caresser d'un geste machinal ma joue cuisante.</p> - -<p>—C'est bien de votre faute si je vous ai fait mal, -reprit-elle, un peu radoucie. Ça vous apprendra à -me respecter!</p> - -<p>Je sortis assez penaud et n'essayai plus jamais -de revenir à l'assaut de cette vertu trop farouche. -Un réveil de conscience me montra d'ailleurs -combien ce serait de ma part une action mauvaise -que de risquer, pour quelques instants de satisfaction, -de causer le malheur de sa vie. Je me -sentis coupable et méprisable, et m'efforçai de -regagner la confiance de Suzanne en continuant à -me montrer prévenant, bon camarade, sans plus -me permettre la moindre privauté. Ce «vouloir» -intime, autant que sa riposte énergique, détermina -ma nouvelle attitude.</p> - -<hr /> - - -<p>A la ferme voisine de Giverny une autre servante -déjà vieillotte, aux allures indolentes et -aux cheveux blond filasse passait pour avoir eu -beaucoup d'aventures. De la Billette même, j'avais -entendu parler de cette Hélène facile. Ici -c'était bien autre chose! Au travail, entre hommes -on s'entretenait tous les jours d'elle. On rapportait -pour s'égayer aux heures de fatigue toutes -les histoires scabreuses qui couraient sur son -compte.</p> - -<p>—Elle n'en refuse que deux, disait le maître, -celui qui ne veut pas et celui qui ne peut pas…</p> - -<p>Je souhaitais fort la connaître mieux.</p> - -<p>Un jour, comme nous étions en train de déjeuner, -elle vint justement à Fontbonnet pour -réclamer trois taureaux depuis la veille échappés -du pâturage. Elle s'assit sans façon, causa de tout -avec assurance et répondit du tac au tac aux -blagues du maître et de ses fils. Le hasard voulut -qu'elle sortît en même temps que moi et, dehors, -seul à seule, je lui servis quelques «bêtises» choisies -parmi les plus raides que je connusse. Ce dont elle -ne fut pas troublée le moins du monde; je crois -bien qu'au contraire ce fut moi qui rougis de ses -reparties.</p> - -<p>La connaissance me sembla suffisamment faite -et, le diable me poussant, je m'en fus rôder le -dimanche suivant aux abords de Giverny. Dissimulé -dans un carré de maïs voisin de la -cour, je vis bientôt Hélène qui s'en revenait -de traire. Elle ressortit au bout d'un moment, -ayant fait un brin de toilette, pour détacher -les vaches et les démarrer vers la pâture. Cinq -minutes plus tard, les bâtiments n'étant plus -en vue, je me trouvai comme par hasard sur son -passage.</p> - -<p>—Tiens, vous êtes par là? fit-elle, l'air étonné.</p> - -<p>—Oui, je me promène pour ma santé.</p> - -<p>—Eh bien, si vous voulez venir m'aider à garder -les vaches?</p> - -<p>—J'allais vous le proposer.</p> - -<p>Nous dévalâmes côte à côte par un chemin -ombreux et solitaire jusqu'à un pré de bas-fond -que bordait un petit taillis. Un peu ému de me -trouver seul avec cette dispensatrice d'amour je -ruminais péniblement des phrases de circonstance -plus ou moins stupides. Elle jouait avec sa trique, -gaie, très à l'aise, faisant tous les frais de la conversation. -Je fus ennuyé de découvrir à l'autre -extrémité du pré une chaumière de journalier près -de laquelle jouaient des enfants. Ma compagne, -qui dut en avoir conscience, proposa:</p> - -<p>—Voulez-vous que nous allions au taillis, ramasser -des noisettes?</p> - -<p>—Mais comment donc!</p> - -<p>Quand nous y eûmes pénétré, je devins entreprenant. -Le bras passé autour de la taille -d'Hélène, je dis qu'il ferait bon se coucher au-dessous -de ces arceaux de verdure, sur le fin gazon.</p> - -<p>—Vous êtes fatigué? Je vous préviens que, moi, -je ne suis pas venue ici pour me coucher.</p> - -<p>Après cette ironie, ayant par un demi-tour -preste échappé à mon étreinte, elle se mit à courber -les branches de noisetier et à détacher les touffes -de noisettes qu'elle glissait à mesure dans la poche -de son tablier.</p> - -<p>Cela m'étonnait qu'elle eût l'air de mettre des -formes à une chose qui devait lui sembler très -banale et, perplexe, je repoussais l'instant d'agir. -A mon observation que les noisetiers se faisaient -rares elle répondit:</p> - -<p>—Allons dans le fond, nous en trouverons -davantage.</p> - -<p>Elle glissait au travers des branches avec une -agilité surprenante, étant donné ses formes -lourdes; j'avais quelque peine à la suivre. Nous -marchions depuis quelques instants dans la voie -frayée qui coupait en deux le taillis, quand nous -nous trouvâmes en présence d'un homme à forte -barbe noire, trapu, vigoureux, jeune encore. Elle -ne parut pas surprise. J'eus l'intuition d'être joué. -L'homme dit, mi-sérieux, mi-rieur:</p> - -<p>—Tiens, vous avez donc pris un commis pour -vous aider aux noisettes, Hélène?</p> - -<p>Je dus rougir autant que la Suzanne de chez -nous; j'essayai néanmoins de m'en tirer par une -bravade.</p> - -<p>—A deux, on fait toujours mieux, dis-je.</p> - -<p>—Oui, mais à trois on fait moins bien, blanc-bec!</p> - -<p>Et le voilà qui me tombe dessus à coups de poing -en ricanant.</p> - -<p>—Tiens, attrape ça… tiens… Et puis ça encore… -C'est pour t'apprendre à venir rôder où tu n'as pas -affaire, gamin!…</p> - -<p>Certes, en toute autre circonstance, je ne me -serais pas laissé rosser sans rien dire. Mais la -surprise fut telle que, sans demander mon reste, je -détalai comme un lièvre, poursuivi jusqu'au bout -du taillis par les quolibets des deux autres.</p> - -<p>Et je jurai, mais trop tard, qu'on ne me -reprendrait plus auprès des jupes de la grosse -Hélène.</p> - -<hr /> - - -<p>Les équipées amoureuses de ma jeunesse se réduisent -à peu de chose, comme on voit, et je n'ai -pas lieu d'en être bien fier. Mais ça ne m'a pas -empêché de faire le malin plus tard, comme tous -les autres, de parler d'un air entendu des bons -tours de l'époque où j'étais garçon, d'affirmer -même:</p> - -<p>—Pour les femmes, grand Dieu! je n'avais que -l'embarras du choix!</p> - -<p>Au vrai, mon épouse légitime eut les prémices -de ma virilité…</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XVII</h2> - - -<p>Pour la fête de Meillers, au printemps suivant, -je fus voir mon camarade de communion, Boulois, -du Parizet. Son jeune frère étant mort, il restait -fils unique, et fier de sa belle situation,—car ses -parents avaient quelques avances. Tout en causant, -comme je parlais du père Giraud, le garde, il me -demanda si je connaissais sa fille. Et de m'avouer -qu'un parent lui avait montré la Victoire pour -l'assemblée de Saint-Marc, à Souvigny, en lui -disant qu'elle ferait bien son affaire. Il me questionna -sur son caractère, ses habitudes. Et, finalement, -me chargea de la pressentir pour savoir si -elle consentirait à se marier avec un garçon de -la campagne.</p> - -<p>—Si elle a l'air de dire oui, tu lui parleras de -moi! conclut-il.</p> - -<hr /> - - -<p>Je réfléchis toute la semaine à cette mission -délicate, ennuyeuse. Et pour la remplir, je me -rendis le dimanche suivant à la maison forestière. -Le hasard me favorisa; Victoire et sa mère étaient -allées à la messe du matin et, sitôt leur rentrée, -le père Giraud partit pour celle de dix heures. Je -sortis avec lui, faisant le simulacre de m'en retourner -à Fontbonnet, et m'efforçant à un air très -naturel. Mais je revins au moment propice, une -heure plus tard. Victoire demeurait seule à la -maison, sa mère ayant conduit pâturer les vaches -dans une clairière lointaine. Tout de suite je lui -confiai que j'avais désiré la voir en dehors de la -présence de ses parents pour lui demander si un -paysan lui plairait comme mari.</p> - -<p>—C'est un de mes amis qui aurait des vues sur -vous…</p> - -<p>—Ah! c'est un de vos amis…</p> - -<p>Je crus discerner dans ces mots une nuance de -désappointement,—cependant qu'un regard profond -de ses grands yeux noirs me pénétrait jusqu'à -l'âme.</p> - -<p>—Eh bien, dame, il faudrait que je le voie, cet -ami; sans le connaître je ne peux rien dire.</p> - -<p>—Il se fera connaître… Mais le métier ne vous -déplairait pas trop?</p> - -<p>—Pourquoi me déplairait-il? Ne suis-je pas -paysanne aussi…</p> - -<p>Là-dessus silence embarrassé. Victoire, assise -au coin de la cheminée, tisonnait le feu et ne -détournait plus les yeux de la flamme rose. -J'étais, moi, adossé à une vieille commode de -chêne, tout près de la porte d'entrée; et le crépitement -des branches qui flambaient, le tic-tac -de l'horloge, le chant d'un grillon dans le mur, le -gloussement d'une poule au dehors prenaient une -importance extraordinaire. Soudain l'idée qui me -tarabustait depuis un instant se traduisit en -mots:</p> - -<p>—Eh bien, non! je ne veux pas mentir davantage… -Ce n'est pas pour un autre que je suis venu… -Vous plairait-il, Victoire, de vous marier avec -moi?</p> - -<p>Ses yeux se baissèrent vers les larges pierres -noires qui dallaient la pièce et je vis une légère -coloration animer ses joues au teint bistré.</p> - -<p>—Vous ne me déplaisez pas; mais je ne peux -vous donner de réponse définitive sans parler à -mes parents… Il doit y avoir bal dimanche à Autry; -je m'arrangerai pour y paraître et vous dirai si -vous devez vous présenter ou non.</p> - -<p>Je balbutiai un «merci» et me retirai tout -aussitôt sans même avoir la pensée de me rapprocher -d'elle, tellement j'étais troublé et tellement -son air froid et sérieux continuait à m'en imposer.</p> - -<p>Les jours d'après, je crus avoir rêvé… Était-il -donc possible que j'aie trahi ainsi la confiance de -Boulois et demandé pour mon compte cette Victoire, -pour qui je ne ressentais nulle spéciale attirance,—emballé -simplement par sa situation de -fille aisée? Que les grands événements de la vie -tiennent donc à peu de chose!—à une circonstance -fortuite, à une disposition d'esprit passagère, à -une minute d'audace, à un moment d'inconscience!</p> - -<p>Victoire, qui avait de l'amour pour moi, dut -bien manœuvrer, car elle m'assura le dimanche au -bal que je pouvais espérer, malgré que ses parents -faisaient beaucoup d'objections.</p> - -<p>Quand je leur fis ma demande, le papa et la -maman me dirent tout net leur contrariété de ce -que je n'aie rien du tout. Eux donnaient à leur -fille un lit, une armoire, un peu de linge et trois -cents francs en argent,—ce qui était beau pour -l'époque.</p> - -<p>—Obtenez de votre père une somme égale; il -vous doit bien cela, puisqu'il ne vous a pas racheté. -A cette condition, nous consentirons au mariage, -car nous vous connaissons comme bon travailleur -et brave garçon.</p> - -<p>Cet accueil favorable des parents m'étonna -presque autant que celui de Victoire. J'en sus -plus tard le pourquoi. Leur fils, le soldat d'Afrique, -leur avait causé mille désagréments au cours d'une -jeunesse orageuse de commis en rouennerie. Leur -gendre, le verrier, buveur et brutal, ne leur procurait -aucune satisfaction. Je bénéficiais de ces exemples -amoindrissants pour le prestige des professions -citadines.</p> - -<p>Mon père ayant touché de M. Boutry huit cents -francs au compte de la troisième année, je n'eus -pas trop de peine à obtenir la somme exigée. Je -fus donc agréé définitivement… On fit la noce à -la Saint-Martin de 1845, deux mois avant mes -vingt-trois ans.</p> - -<p>Ma femme demeura chez ses parents et je continuai -mon service à Fontbonnet où j'étais engagé -pour une seconde année. Chaque soir, après journée -faite, je rentrais à la maison forestière; chaque -matin, au petit jour, je regagnais mon poste. Le -dimanche, je continuais à faire les travaux, les -corvées pénibles du beau-père, ce qui m'assurait -les bonnes grâces de tous.</p> - -<p>Victoire se montrait aimable; je n'avais ni -responsabilité, ni inquiétude; ce fut l'un des moments -heureux de ma vie.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XVIII</h2> - - -<p>Ce ne pouvait être là cependant qu'une situation -provisoire. Nous étions tous d'accord là-dessus et -pour reconnaître qu'il convenait d'établir au plus -tôt notre «chez nous».</p> - -<p>Or, dans le courant de l'année, j'appris qu'une -«locature» était vacante à Bourbon, tout près de -la ville, en bordure d'un vaste communal granitique -et dénudé qu'on appelait «les Craux».</p> - -<p>Je fus voir cette propriété qui me parut assez -nous convenir et la louai pour trois ans. Nous -nous y installâmes pour la Saint-Martin suivante, -juste un an après notre mariage.</p> - -<p>Ah! nos pauvres six cents francs, comme ils -furent vite employés! L'achat de deux vaches de -travail en usa la plus grande partie. Et, pour nous -munir d'une charrette, d'une herse, des objets de -ménage indispensables, d'une provision de combustible -et de quelques mesures de seigle, il fallut -emprunter au père Giraud. Victoire, qui avait été -habituée chez elle à un certain confort, souffrit -plus que moi de nos débuts pénibles. Au surplus, -son caractère froid et concentré l'empêchait de -témoigner sa satisfaction, alors qu'elle savait bien -quand même faire valoir ses plaintes; j'eus souvent -à lui dire qu'elle était portée en ce sens à une -exagération fâcheuse. Elle geignait:</p> - -<p>—Il me faudrait une deuxième marmite… J'aurais -besoin de vaisselle… Je ne peux pas faire sans -baquet mes savonnages…</p> - -<p>On achetait, et il manquait toujours quelque -chose. Elle ne tarda pas, se trouvant enceinte, de -se préoccuper des langes et du berceau. Je faisais -de mon mieux pour l'encourager, la réconforter.</p> - -<p>Nos tête-à-tête des veillées d'hiver surtout furent -monotones. J'eus de la peine à m'y faire, moi qui -étais habitué à l'animation des maisonnées nombreuses. -Une activité utile jamais interrompue -m'évita le supplice de l'ennui; je façonnai un -araire, puis une échelle et une brouette, et enfin -plusieurs <i>pluches</i> ou râteaux à foin. Cela me -conduisit jusqu'en mars.</p> - -<hr /> - - -<p>Au petit jour et le soir, vers quatre heures, -Victoire s'en allait vendre en ville le lait frais tiré. -Je lui portais sa cruche jusqu'à la place de l'Église, -au point même où j'avais tant souffert un jour de -foire étant gamin. Elle s'en allait ensuite de porte -en porte, pour servir les clients attitrés ou occasionnels. -Au début, les vaches ayant pas mal de -lait, elle approchait de faire trente sous par jour. -Mais les froids amenèrent une diminution sensible; -elle n'arrivait plus à ses vingt sous, bien qu'elle le -vendît jusqu'à la dernière goutte, sans même en -conserver un peu pour blanchir notre soupe. Et la -tournée, à cause des doigts gourds et bleuis, cessait -d'être amusante.</p> - -<p>Il y eut pis. Un matin de verglas, Victoire revint -toute larmoyante et les poches quasi-vides: elle -avait glissé en descendant la rue pavée à la pente -si raide—et le lait de même avait glissé de la -cruche renversée… Cet accident m'inquiéta par ses -suites possibles:—elle en était au septième mois -de sa grossesse. Si bien que je pris la résolution de -faire moi-même la corvée.</p> - -<p>J'eus à essuyer les premiers jours force quolibets -et railleries,—car ce n'était pas la coutume de -voir les hommes vendre le lait. Des fois, le soir, -les gamins me suivaient en bande:</p> - -<p>—V'là le marchand de lait!… V'là le marchand -de lait!… Par ici, Tiennon, par ici!</p> - -<p>Je préférais ne pas prendre au sérieux les -plaisanteries des mauvais drôles—non plus que -celles des grands, d'ailleurs. Après deux semaines -la chose parut naturelle à tous et les clientes me -félicitèrent plus d'une fois de ce que j'étais le -modèle des maris.</p> - -<p>Je m'intéressais chaque matin à l'éveil de la -ville. A mon arrivée il n'y avait d'activité apparente -que dans les boutiques des maréchaux et les -fournils des boulangers. La plupart des commerçants -dormaient encore derrière leurs persiennes -closes, de même que les fonctionnaires et les -rentiers. Moi, qui turbinais depuis deux heures et -plus, grisé par l'action et l'air vif du matin, je -cognais avec un malin plaisir aux devantures ou -aux portes. Après un moment apparaissaient les -ménagères, boulottes ou trop maigres, ridées, -ébouriffées, édentées, les seins tombants, les yeux -gros avec des cernures bleues et de la cire dans -les coins,—toutes ridicules. Le négligé de leur -costume accusait férocement leurs déformations -et leurs tares. Beaucoup venaient pieds nus dans -des pantoufles éculées, avec des jupes mal agrafées -laissant voir la chemise, des camisoles de nuit -pelucheuses, déchirées souvent, des serre-tête -ignobles, des bonnets crasseux. Elles proféraient -dans un bâillement:</p> - -<p>—Il fait bien froid ce matin, dites, Tiennon?</p> - -<p>—Ma foi oui, Madame; il a gelé rudement.</p> - -<p>—Brrouou… Ce qu'il faisait bon au lit!</p> - -<p>Je riais en dedans de voir ainsi, au naturel, ces -belles dames de la ville, dans le jour si bien peignées, -si bien corsetées, si bien <i>mistifrisées</i>.</p> - -<p>—Vrai, me disais-je, je ne me laisserai plus -prendre aux apparences, oh non!</p> - -<p>Vain serment, hélas!</p> - -<p>Sitôt rentré de ma tournée du matin, je réendossais -mes effets de travail, faisais la litière des -vaches et garnissais leur crèche; puis, ayant avalé -une écuelle de soupe à l'oignon et des pommes de -terre sous la cendre, je m'en allais chez le père -Viradon, un petit propriétaire voisin, où, moyennant -huit sous par jour, je battais au fléau de neuf -heures à trois heures. Au retour, nouvelle soupe -avec un mijotage de citrouille ou de haricots; -puis le pansage, la traite, la tournée en ville et -maintes autres petites besognes qui m'occupaient -jusqu'à sept heures; alors, je m'installais au coin -du feu, à mes travaux d'outillage,—m'efforçant -de prouver à ma femme que nos affaires marchaient -bien, que nous n'aurions pas de peine à nous en -tirer…</p> - -<hr /> - - -<p>J'avais demandé à ma mère de venir en avril, -au moment des couches de Victoire. Mais une -maladie de deux de mes petits neveux lui fut -prétexte à se dérober. La mère Giraud, souffrante, -ne put venir davantage. Il n'y eut donc, en dehors -de la sage-femme, que la vieille voisine Viradon -pour nous aider et nous conseiller un peu. Il me -fallut soigner moi-même la maman et le poupon, -tout en m'occupant de toutes les besognes du -ménage et de l'extérieur.</p> - -<p>Or c'était le temps des labours, et de semer les -pommes de terre, et de mettre en ordre le jardin. -On peut croire que je n'avais pas à rester les deux -pieds dans le même sabot! J'en vins à perdre, si -l'on peut dire, l'habitude de dormir—et ce n'est -pas au cours de l'été que je pus me rattraper!</p> - -<p>Car je fus travailler dans les fermes comme -journalier. J'aurais bien eu assez à faire chez nous, -mais je craignais, ne gagnant rien au dehors, de me -trouver à court.</p> - -<p>Quand je rentrais, vers dix heures du soir, il -m'arrivait souvent de me remettre à l'œuvre, au -clair de lune, dans notre potager. Le voisin Viradon -m'avait conseillé de faire du jardinage parce que -les légumes se vendent toujours bien à Bourbon, -au moment de la saison thermale, quand la ville -se peuple d'étrangers. Je restais donc souvent -jusqu'à minuit à sarcler, bêcher, arroser. A trois -heures, je repartais au travail. Victoire avait -cessé momentanément les tournées de lait, mais -elle put vendre quelques têtes de salade, quelques -paniers de haricots dont le produit suffit aux besoins -courants du ménage.</p> - -<hr /> - - -<p>A la Saint-Martin, nous eûmes la satisfaction -de payer sans délai le propriétaire et de rembourser -au père Giraud la moitié de la somme qu'il nous -avait avancée.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XIX</h2> - - -<p>Je manquais beaucoup d'expérience pour de -certains travaux. C'est ainsi qu'avant de me mettre -à mon compte je n'avais jamais semé. L'emploi -de semeur dans les fermes était tenu d'ordinaire -par le maître ou par son fils aîné:—chez nous, -mon parrain avait succédé à mon père depuis -quelques années. Je crois bien que cette coutume -de ne pas varier les rôles existe encore un peu. -Il y a toujours le bouvier, le jardinier, le semeur. -Le bouvier ne s'occupe jamais du jardin; le -jardinier ne sait guère labourer, ni soigner les -bœufs. Et quand la séparation survient, l'un et -l'autre se trouvent embarrassés.</p> - -<p>Je semai donc la première fois inégalement et -trop fort, et ma récolte en fut compromise. De -plus, les voisins qui eurent l'occasion de voir mon -blé s'en gaussèrent. Il y avait de quoi, mais j'en -souffris dans mon amour-propre.</p> - -<hr /> - - -<p>A dire vrai, les bons semeurs même n'obtinrent -pas, cette année-là, de brillants résultats. A la -suite d'une période hivernale de gels nocturnes et -de soleils chauds, suivie d'un printemps humide, la -récolte de 1847 fut mauvaise entre toutes. Le froment -atteignit huit francs le double et le seigle -six francs. A la campagne, il y eut grande misère -pour les pauvres gens; et c'était bien pis encore -dans les villes, à Paris surtout.</p> - -<p>Je savais cela par M. Perrier, un ancien maître -d'école devenu agent d'assurances,—notre client -pour le lait. M. Perrier lisait le journal et, à chaque -fois qu'il se passait quelque chose d'important, il -en faisait part à ma femme avec mission de me le -rapporter.</p> - -<p>C'est ainsi que j'eus connaissance de la révolution -de février 1848. Cela me fit souvenir qu'au -temps où j'étais pâtre dans la Breure du Garibier, -j'avais entendu dire par les scieurs de long quelque -chose d'analogue: Paris en révolution, un roi -chassé et remplacé par un autre qui s'appelait -Louis-Philippe, le drapeau tricolore à la place du -drapeau blanc.</p> - -<p>Étant allé le lendemain faire la tournée de lait, -j'en parlai à M. Perrier qui m'expliqua qu'on venait -précisément de mettre à la porte ce roi Louis-Philippe -et que nous avions maintenant la République. -Il m'indiqua même la différence entre -les deux formes de gouvernement.</p> - -<p>A la campagne, on ne s'inquiète guère de ces -choses-là. Que ce soit Pierre ou Paul qui soit en -tête, on n'en a pas moins à faire face aux mêmes -besognes et à lutter contre des misères analogues. -Pourtant ce changement de régime eut un certain -retentissement.</p> - -<p>Tout de suite je sus gré à la République de supprimer -l'impôt sur le sel. On le payait auparavant -cinq et six sous la livre, et on le ménageait presque -autant que le beurre. Après, il ne se vendit plus -que deux sous. Quelle canaillerie, de laisser subsister -un impôt énorme sur une matière de première -nécessité, dont le pauvre, pas plus que le riche, ne -pouvait se passer!</p> - -<p>Le suffrage universel fut une autre innovation -sans doute heureuse. Je savais que les ouvriers des -villes faisaient grand cas de cela et j'en ai compris -plus tard la raison. Mais, à ce moment, je ne -trouvais pas que le droit de vote fût une chose -d'aussi grande importance que la suppression de -l'impôt sur le sel!</p> - -<p>Comme bien on pense, ces réformes ne faisaient -pas plaisir aux riches. Les céréales augmentant -toujours, on accusait les gros bourgeois d'en accumuler -des provisions considérables et de les -faire jeter à la mer, dans le but de provoquer la -famine, en haine du gouvernement nouveau. A -tort ou à raison, je ne sais…</p> - -<hr /> - - -<p>Il y eut bientôt des élections pour nommer les -députés. Je reçus plusieurs papiers à cette occasion, -et m'en fus trouver M. Perrier pour me les faire -lire. Les candidats républicains parlaient de liberté, -de justice, de bonheur du peuple et promettaient -la création d'écoles et de routes, la diminution du -temps de service, l'assistance aux infirmes et aux -vieillards pauvres. Les conservateurs voulaient la -France unie et prospère dans l'ordre et la paix; -ils conseillaient de se méfier des utopistes révolutionnaires -enclins à tout bouleverser, à faire table -rase de nos traditions séculaires et à nous conduire -aux abîmes. J'étais loin de comprendre le sens -exact de toutes ces belles phrases. Mais il me parut -cependant que les conservateurs usaient de grands -mots assez vides de sens, alors que leurs concurrents -émettaient quelques bonnes idées pratiques. -Je confiai à M. Perrier ma manière de voir et il -m'approuva en plein:</p> - -<p>—Dites-le bien à vos amis, à vos voisins, il n'y -a que les républicains qui aient le désir de voir -améliorer votre situation. Les autres sont de gros -bourgeois qui trouvent excellent l'ancien ordre de -choses; ils ont lieu d'être contents de leur sort, -et croyez que le sort des autres leur importe peu.</p> - -<p>J'en fus fortifié dans ma première impression. -Mais l'avant-veille du scrutin, pendant que j'étais -au travail, le curé vint à la maison. Citant à la -bourgeoise plusieurs individus assez mal cotés qui -criaient bien fort: «Vive la République!» dans les -rues de la ville les soirs de beuverie, il montra tous -les républicains taillés sur ce modèle et conseilla -de s'en défier:</p> - -<p>—Si ceux-là arrivent au pouvoir il n'y aura de -sécurité pour personne; ils prendront le bien des -honnêtes gens et vivront en rentiers à la sueur du -front des autres. Il faut voter pour les conservateurs, -représentants de l'ordre et des bons principes!</p> - -<p>Je savais qu'effectivement les «pas grand'chose» -de la ville affichaient à tout propos leur amour -de la République. Mais je réfléchis que les candidats -ne devaient pas ressembler aux quelques -criards et abrutis que nous voyions ici. D'ailleurs, -M. Perrier, brave homme, intelligent et instruit, -était républicain—ainsi que plusieurs autres bons -vivants que je connaissais. Et l'illustre Fauconnet -menait campagne en faveur des conservateurs. Je -dis à ma femme:</p> - -<p>—Écoute, en fait que de bien, nous n'avons -guère que nos deux vaches;—crois-tu que quelqu'un -songe à nous les enlever?… Et il n'y a pas -que des braves gens pour appuyer les favoris du -curé:—Fauconnet, qui est certainement le plus -voleur de Bourbon, les soutient aussi…</p> - -<p>—Tu ne saurais comparer M. Fauconnet aux -soiffeurs et aux feignants qui crient dans les rues?</p> - -<p>—Oh non! je leur ferais injure, dis-je en riant; -ils ne sont pas de sa taille!</p> - -<p>Mais ceux-ci, de toute évidence, faisaient grand -tort aux «rouges». J'ai remarqué cent fois depuis -que les pires ennemis des idées nouvelles sont les -gens à réputation douteuse qui prétendent à les -soutenir. Les meilleurs programmes se trouvent -salis de ces contacts; les meilleurs candidats en -sont discrédités dans l'esprit de ceux qui, comme -moi, n'ont pas d'opinion bien nette et se basent -un peu sur leur sympathie à l'égard des représentants -de chaque tendance.</p> - -<p>Toute la journée du samedi, je fus tiraillé de -sentiments contraires. On est bien embêté, quand -il s'agit de prendre une décision pour des choses -qui vous dépassent, d'être en butte ainsi aux suggestions -des uns et des autres… Le dimanche, je -revins cependant à ma résolution première et -portai dans la «boîte» le bulletin de la liste républicaine. -Ainsi témoignai-je au gouvernement -nouveau ma reconnaissance pour le sel à deux -sous!</p> - -<hr /> - - -<p>Six mois plus tard, il y eut un autre vote -pour nommer le président de la République. Et -tant de personnages influents, propriétaires, gros -fermiers, régisseurs et curés se chargèrent d'affirmer -partout l'unique souci des «rouges» de -favoriser les ouvriers des villes, qu'on en causait -entre cultivateurs, le dimanche, après la messe.</p> - -<p>—Mon maître a dit que si un républicain était -nommé président, le blé ne se vendrait que vingt -sous la mesure…</p> - -<p>—Le mien de même. C'est la pure vérité, il -paraît… Les républicains veulent que ceux des -villes aient le pain pour rien.</p> - -<p>—Ils feraient baisser la viande aussi, on peut -en être sûr…</p> - -<p>—On ne pourrait plus vivre en travaillant la -terre…</p> - -<p>Ces bruits nous mettaient en défiance. Et, comme -les camarades, je votai pour Napoléon.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XX</h2> - - -<p>Après un séjour de six années, mes parents -avaient été obligés de quitter la Billette, les relations -étant devenues impossibles avec M. et -M<sup>me</sup> Boutry. Ils s'en étaient allés à l'autre extrémité -de la commune de Saint-Menoux, du côté -de Montilly.</p> - -<p>Mon père ne vécut pas longtemps dans cette -nouvelle ferme. Au mois de janvier 1849, l'un de -mes neveux me vint prévenir qu'il était gravement -malade. J'y fus le lendemain et le trouvai très -amaigri, très abattu, avec une forte fièvre qui, -sous sa barbe longue, colorait ses joues creuses.</p> - -<p>—Mon pauvre garçon, je suis perdu! me dit-il. -C'est égal, je suis bien aise de t'avoir revu avant -de mourir…</p> - -<p>Il me regarda longuement avec des yeux mouillés; -j'eus de la peine à m'empêcher de pleurer…</p> - -<p>Trois jours après, par une triste aube neigeuse, -il rendit l'âme en effet.</p> - -<p>Je le regrettai sincèrement; l'appréciant alors -avec ma pleine raison je voyais en lui un pauvre -homme martyr de la vie. Son frère avait vécu à -ses dépens: ses maîtres l'avaient grugé; sa femme -l'avait malmené. Ses rares moments de satisfaction -étaient liés aux séances d'auberge trop prolongées,—où -il se mettait dans son tort!</p> - -<p>Ma sœur Catherine, mariée à Gaussin et placée -à Paris avec son époux, ne put assister à l'enterrement.</p> - -<hr /> - - -<p>Une révolution dans la maisonnée fut la conséquence -de ce deuil. Ma mère, à couteaux tirés -avec le Louis et sa femme, chercha à indisposer -mon parrain contre eux, dans le but de rendre -inévitable la séparation des deux ménages. Cependant -les aînés, qui s'entendaient assez bien, -jugèrent meilleur de rester ensemble tant que leurs -enfants ne seraient pas élevés. Alors la mère, toujours -méchante et butée, décida de partir elle-même. -Elle loua à l'entrée du bourg de Saint-Menoux, -sur la route d'Autry, une pauvre bicoque -et y fut vivre selon la loi commune des veuves -sans ressources,—glanant et gagnant quelque -argent à toutes corvées désagréables et pénibles… -Aussi longtemps qu'elle fut en état de travailler, -elle laissa dormir dans un coin de son armoire les -quelques centaines de francs qui constituaient sa -fortune.</p> - -<p>La Marinette demeura au domaine avec mes -frères; ils la gardèrent un peu par charité, mais -aussi parce qu'elle leur rendait service. La pauvre -innocente avec son culte des bêtes s'acquittait -très bien du rôle de bergère, moins le dénombrement -des moutons, à la rentrée, qui n'était pas -dans ses moyens. Elle savait filer et travailler aux -champs. En somme, elle gagnait à peu près sa -vie et, ne quittant jamais la métairie, elle coûtait -peu comme entretien…</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XXI</h2> - - -<p>Victoire, enceinte une seconde fois, me donna -une petite fille. Heureusement, les affaires n'allaient -pas trop mal. Le père Giraud était remboursé, -je payais régulièrement mon fermage et -j'avais quelques pièces de cent sous devant moi. -Ce succès me donnait du contentement, partant, -du courage. Je continuais, dans la mesure du -possible, d'aller besogner hors de chez moi. J'avais -trouvé pour la mauvaise saison un emploi stable -à la carrière du Pied de Fourche, derrière l'église, -à l'est de la ville; j'y cassais de la pierre pour le -compte d'un entrepreneur de routes. Engagé à la -tâche, je venais à ma convenance, après le pansage -du matin et rentrais à temps pour celui du soir.</p> - -<p>Nous étions parfois jusqu'à vingt casseurs à la -file, travaillant chacun à l'abri d'une claie de paille, -à genoux sur un tabouret de chiffons. Notre chantier, -à hauteur du vieux château dressé sur la -colline d'en face, dominait complètement la partie -centrale de la ville établie au milieu, dans la vallée -étroite. Nos regards plongeaient sur les toits de la -grand'rue, où des cheminées de toutes formes se -dressaient comme une poussée de champignons, -éjectant leurs fumées paisibles ou tourmentées -par le vent,—plus accentuées vers l'heure de -midi. Cette grand'rue, de là-haut, nous semblait -un précipice et nous étions tentés de plaindre -ses habitants qui devaient manquer d'air.</p> - -<p>A vrai dire, si nous avions, nous, la faculté de -respirer à l'aise, de nous sentir caressés par les -souffles sains de la campagne et de la forêt, nous -méritions bien d'être plaints aussi, car c'est un -travail peu récréatif que de casser la pierre. Nos -jambes, toujours inertes et pliées, s'ankylosaient; -nos mains s'écorchaient au contact des petits -manches de houx de nos masses. Souvent la lassitude -nous gagnait, et l'ennui…</p> - -<p>Mon voisin de droite étant priseur me lançait -souvent sa tabatière dans laquelle je prenais de -toutes petites pincées, histoire de m'éclaircir le -cerveau… Mais à ce jeu, je pris goût au tabac et -finis par me procurer aussi une «queue-de-rat». -La bourgeoise me disputait:</p> - -<p>—Sommes-nous riches au point qu'il soit nécessaire -que tu te fourres de l'argent dans le nez? -Et puis, d'ailleurs, c'est dégoûtant…</p> - -<p>Mais ses observations furent impuissantes contre -l'habitude déjà prise.</p> - -<p>Le travail à proximité de la ville m'entraînait -à d'autres dépenses que je lui cachais soigneusement. -Pour me rendre au Pied de Fourche, il me fallait -passer devant la porte de l'entrepreneur, tenancier -d'un caboulot tout près. Il m'appelait le matin:</p> - -<p>—Eh! Tiennon, viens donc «tuer le ver»!…</p> - -<p>«Tuer le ver», c'était boire une goutte d'eau-de-vie. -Il offrait sa tournée, je ne pouvais moins -faire que d'offrir la mienne: au total deux gouttes -bues et quatre sous dépensés.</p> - -<p>Quand nous mangions, nouvelle attaque. Il se -trouvait toujours quelqu'un pour proposer:</p> - -<p>—Si l'on misait pour avoir un litre… Sacré bon -sang que le pain est dur!</p> - -<p>Trois sous chacun procuraient un litre à quatre. -Ce verre de vin nous donnait du cœur; mais trois -sous ça se connaît sur une journée de quinze à -vingt sous!</p> - -<p>Les dimanches de paie, il fallait encore boire. -Je n'avais pas le courage de refuser dans la crainte -de passer pour «chien» et de me faire remarquer. -Mais ces dépenses anormales m'inquiétaient…</p> - -<p>Je compris alors que c'est une vraie calamité -pour les ouvriers des bourgs et des villes que d'avoir -trop d'occasions. Quoique gagnant plus que nous, -ils ne sont pas plus riches, car ils en viennent à -trouver naturel de dépenser tous les jours une -petite somme à l'auberge,—ce qui va loin, en -fin de compte. Il faut les plaindre plus que les -blâmer. Je sentais qu'à leur place je n'eusse pas -agi différemment. Mais je résolus de fuir la contagion, -de chercher du travail ailleurs.</p> - -<hr /> - - -<p>C'est ainsi que, dans l'hiver de 1850, je pris à -défricher, du côté de César<a id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a>, une portion d'un -terrain broussailleux qu'on mettait en culture. -Dans cette campagne perdue, ma seule débauche -était de puiser quelquefois dans la tabatière…</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> Hameau de la commune de Bourbon ainsi nommé parce -que César, dit-on, eut son camp, au moment de la conquête des -Gaules, sur le plateau où il est bâti.</p> -</div> -<p>A ce chantier, un jour de mars au soleil déjà -chaud, je mis au jour dans des racines de genêts -une vipère qui s'éveillait de sa léthargie hivernale. -Je n'avais plus, comme dans mon enfance, une -crainte exagérée des reptiles;—l'ayant regardée -un instant s'agiter, je hélai M. Raynaud, un boulanger -de la ville, qui se trouvait là en train de -faire mettre en fagots des tas d'épines et de genévriers -qu'il avait achetés pour son four.</p> - -<p>—Venez voir une belle vipère, Monsieur Raynaud, -elle est déjà à moitié désengourdie.</p> - -<p>Le boulanger s'approcha.</p> - -<p>—Diable, pas rien qu'à moitié; elle se tortille -joliment…</p> - -<p>Après qu'il l'eut contemplée à loisir, il reprit, -d'un ton mi-sérieux, mi-narquois:</p> - -<p>—Vous devriez la porter toute vivante au pharmacien; -il vous la paierait au moins cent sous.</p> - -<p>—Vous vous fichez de moi, Monsieur Raynaud?</p> - -<p>—Ma foi non! Je vous assure que les pharmaciens -s'en servent pour leurs drogues et qu'ils -achètent toutes celles qu'on leur porte.</p> - -<p>Je jetais des regards questionneurs sur le groupe -des bûcherons, venus voir aussi.</p> - -<p>—Monsieur Raynaud a raison, dit l'un; je crois -bien en effet que ça s'achète…</p> - -<p>—Moi, c'est la première fois que je l'entends -dire, reprit un autre.</p> - -<p>—Moi aussi, appuyai-je.</p> - -<p>—Eh bien, essayez, reprit le boulanger; portez-la-lui -vivante et vous verrez qu'il vous la paiera -cent sous et peut-être plus.</p> - -<p>—C'est qu'elle n'est pas commode à porter -vivante…</p> - -<p>Il avisa le bidon qui contenait la soupe de mon -déjeuner de midi ou «goûter» comme nous disons -plutôt nous, paysans.</p> - -<p>—Mettez-la donc dans votre gamelle.</p> - -<p>—C'est une idée… Si j'étais certain de la vendre -cent sous, je l'emporterais dedans, quitte à en acheter -une neuve.</p> - -<p>Lors M. Raynaud d'affirmer une troisième fois:</p> - -<p>—Quand je vous dis que c'est la vérité!</p> - -<p>Il n'était pas encore l'heure du goûter; je mangeai -cependant ma soupe, sans même prendre le -temps de la faire chauffer; puis, à l'aide d'un -bâton de noisetier fendu, je me saisis du reptile et -le glissai, non sans peine, dans le bidon vide que -je recouvris aussitôt de son couvercle. Le boulanger, -les fagoteurs me regardaient faire en ricanant.</p> - -<p>—Mon vieux, vous paierez à boire! jeta en -s'éloignant M. Raynaud, je vous ai fait gagner -votre journée. Surtout, dites bien au pharmacien -que vous venez de ma part.</p> - -<p>Tout joyeux de l'aubaine, je quittai le chantier -plus tôt qu'à l'ordinaire et, passant chez nous pour -mettre des effets propres, je contai l'aventure à -ma femme. Mais elle, loin de s'en réjouir, se prit -à s'indigner de la belle manière:</p> - -<p>—Sors-moi bien vite ça de la maison! Une -«mauvaise bête!» Si elle allait soulever le couvercle, -se glisser sous les meubles…</p> - -<p>Après un court silence:</p> - -<p>—On t'a fait croire des bêtises, imbécile! Tu -en seras pour la peine d'acheter un bidon neuf, -encore vingt-cinq ou trente sous. Je ne veux plus -revoir celui-ci, tu m'entends bien? Jette-le dans -un fossé, fais-en ce que tu voudras, mais ne le -rapporte pas.</p> - -<p>A parler net, je commençais à craindre que la -bourgeoise n'eût raison. J'affectais pourtant la certitude -de revenir avec ma pièce de cent sous. Et -délibérément, je me rendis chez le pharmacien.</p> - -<p>—Bonsoir, Monsieur Bardet.</p> - -<p>—Bonsoir, mon ami, bonsoir. Qu'est-ce qu'il y -a pour votre service?</p> - -<p>—Monsieur Bardet, on m'a dit que vous achetiez -les vipères vivantes,—c'est M. Raynaud, le -boulanger, qui m'a dit ça,—j'en ai trouvé une -au <i>déchiffre</i> et je vous l'apporte.</p> - -<p>—Mais oui, je les achète, M. Raynaud ne vous -a pas menti.</p> - -<p>Il apporta un grand bocal bleu.</p> - -<p>—Tenez, il y en a trois ici; la vôtre fera la -quatrième. Et si vous en trouvez d'autres, apportez-les-moi; -je vous les prendrai toutes à cinq -sous la pièce.</p> - -<p>Je me sentis blêmir.</p> - -<p>—Combien, Monsieur Bardet?</p> - -<p>—Cinq sous.</p> - -<p>—M. Raynaud m'avait dit cent sous…</p> - -<p>Le pharmacien sourit dans sa barbe grise:</p> - -<p>—Raynaud est un peu farceur, vous ne le saviez -donc pas? C'est cent sous les vingt qu'il a voulu -dire.</p> - -<p>—Je me suis laissé jouer… Il va me falloir un -autre bidon; j'aurai de la perte. Ah! bien, vous -pouvez croire que je regrette de vous l'avoir -apportée!…</p> - -<p>M. Bardet parut ému de me voir si dépité.</p> - -<p>—Qu'est-ce que vous voulez, ça vous apprendra -qu'il ne faut pas tout croire. Mais vous auriez tort -de sacrifier votre bidon… Tenez, je vais vous -donner une solution pour le désinfecter, une -cuillerée de cette poudre blanche que vous ferez -dissoudre dans un litre d'eau bouillante. Vous le -nettoierez avec ça et pourrez vous en servir en -toute sécurité; il sera aussi propre qu'avant.</p> - -<p>La poudre valait trois sous; j'eus dix centimes à -empocher. Mais j'avais compté sans la Victoire qui -jura que le bidon ne servirait plus, menaça de le -briser elle-même au lieu de le nettoyer. Il me fallut -retourner le soir chez le quincaillier où j'en achetai -un du plus bas prix:—vingt-cinq sous. Il était -loin de valoir l'ancien.</p> - -<hr /> - - -<p>J'ai souvent fait rire les uns et les autres à mes -dépens en racontant cette aventure—que je me -plus à agrémenter par la suite d'épisodes imaginaires -pour la rendre plus comique encore. Mais -j'en gardai rancune au boulanger Raynaud qui -avait jugé bon, au surplus, de se payer à nouveau -ma tête quand nous nous rencontrâmes.</p> - -<p>—Eh bien, Bertin, cette vipère?</p> - -<p>—Eh bien, Monsieur Raynaud, je ne suis pas -prêt de vous croire. Vous êtes un rude menteur!</p> - -<p>—Quoi, le pharmacien n'en a pas voulu?</p> - -<p>—Si, seulement au lieu de cent sous, c'est cinq -sous qu'il me l'a payée.</p> - -<p>—Cinq sous… Eh bien, oui, c'est le prix que je -vous avais indiqué; vous aviez mal compris.</p> - -<p>Et il s'éloigna en riant.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XXII</h2> - - -<p>De temps à autre, je revoyais Fauconnet dont -les cheveux blanchissaient et dont la figure glabre, -à présent ridée et grimaçante, avait une expression -un peu diabolique. Quand il traversait les Craux -allant à Meillers il s'arrêtait des fois pour me parler—et, -malgré mon vieux levain de haine à son -endroit, je faisais l'aimable…</p> - -<p>Si bien que, son domestique étant tombé malade, -il me vint quérir un jour pour le remplacer. C'était -après les moissons, en août;—point trop pressé -d'ouvrage je ne crus pas devoir me dérober. Quand -on a besoin de gagner sa vie il faut bien aller -travailler là où l'on trouve, même chez les employeurs -que l'on a de bonnes raisons de mépriser!</p> - -<p>Lors je vis de près, dans l'intimité quotidienne, -ce fermier enrichi,—à la veille de devenir gros -propriétaire terrien. Il était chez lui grossier, -maussade et grognon, sans cesse en bisbille avec -sa femme et la servante. Il promenait son désœuvrement -de la cuisine à l'étable et au jardin, -l'allure débraillée, fumant sa pipe, bâillant… J'ai -pu me rendre compte, pendant mon séjour dans -cette maison, que l'oisiveté n'est vraiment pas -enviable. Le travail, souvent pénible, douloureux, -accablant, mais toujours intéressant,—sinon -passionnant,—est encore contre l'ennui le meilleur -des dérivatifs. Le «patron», tel un fauve en cage, -s'ennuyait de façon atroce. Comme distraction, il -se versait du vin blanc ou de grandes rasades d'eau-de-vie…</p> - -<p>Il passait rarement sans sortir la journée entière. -Une fois en selle ou en voiture, fier de son cheval -bien pansé et bon trotteur, de ses harnais brillants, -il redevenait l'homme public,—Fauconnet, le -fermier riche, conscient de sa puissance, envié de -tous, respecté des marchands, salué bas par les -travailleurs.</p> - -<p>Je ne le vis vraiment gai chez lui que le jour de -l'ouverture de la chasse. Il avait le matin battu -la campagne en compagnie de son fils aîné, le -docteur, nouvellement établi à Bourbon, et de -quelques amis. Il offrait à déjeuner à cette occasion. -Ce fut une ripaille à tout casser, une vraie débauche! -J'étais chargé du service de la table que -je fis assez maladroitement, en novice que rien -n'a préparé à ça: mais ma maladresse même fut -appréciée puisqu'elle prêta aux convives l'occasion -de rire. Or, toute occasion de rire était tenue pour -précieuse…</p> - -<p>Après qu'ils eurent bu et mangé ferme, ils contèrent -des histoires scabreuses, des récits d'orgie -et d'amour de fraude. Ils raillaient la bêtise et -la soumission des métayers, et se flattaient de -faire avaler aux propriétaires des bourdes invraisemblables… -Ils se considéraient comme des -gens très supérieurs, dominant le reste de l'humanité -de tout le poids de leurs gros ventres, de -toute la largeur de leurs faces rubicondes.</p> - -<p>Seul, le jeune docteur observait une certaine -réserve. Ayant en ville, près de la source chaude, -son logement particulier, il fréquentait peu la -maison paternelle. Ses frères, éloignés du pays, s'y -montraient moins encore.</p> - -<p>—Ils n'ont pas les habitudes du père; ce n'est -plus le même genre, m'avait dit la servante.</p> - -<p>J'en conclus qu'eux aussi, probablement, se -jugeaient des hommes supérieurs,—supérieurs à -ce fermier campagnard qu'était leur père, et à ses -amis. Ainsi va le monde. Chacun a sa manière de -voir et de concevoir: chacun se croit très fort, sans -imaginer qu'à côté on le tient pour un imbécile…</p> - -<hr /> - - -<p>Quand le domestique fut en état de reprendre -son service je pouvais encore disposer de quelques -jours, et Fauconnet me conserva pour battre à la -machine dans ses domaines de Bourbon. C'était, -dans la région, le début des batteuses que les fermiers, -après une assez longue période d'hésitation, -venaient enfin d'adopter. Comme au temps -du fléau, ils fournissaient un tiers du personnel. -Mais ils se libérèrent bientôt de cette obligation -trop coûteuse pour laisser aux métayers toute la -charge de la main-d'œuvre.</p> - -<p>On commença au domaine de la Chapelle, sur -la route de Saint-Plaisir. Nous étions tous étonnés -et un peu effrayés de nous voir au service de ce -monstre trop bruyant, aux mille complications de -bielles, de volants et de courroies. Mais on travaillait -à une allure modérée, et l'adaptation fut assez -rapide.</p> - -<p>Les femmes, par contre, se trouvèrent embarrassées—qui -jamais ne s'étaient vu tant de monde -à nourrir. Maintenant l'habitude est prise; elles -achètent de grands paniers de viande qu'elles -mettent en pot au feu, en daube, en ratatouilles -diverses, sacrifient des lapins et même des poulets. -Mais bien trop pauvres, les ménagères d'il y a -cinquante ans pour songer à de telles frairies! -Cependant la cuisine ordinaire leur semblait peu -digne d'être servie à des étrangers… Les métayères -de Fauconnet durent s'entendre entre elles—et -il advint ceci:</p> - -<p>A la Chapelle, au repas du matin, on nous servit -de la galette et du gâteau non levé, ou <i>tourton</i>. -Je me régalai de ces pâtisseries toutes fraîches et -plus beurrées qu'il n'est d'usage. Mais au goûter, -il n'y eut encore que de la galette et du <i>tourton</i>, -et le soir de même. D'un repas à l'autre je trouvais -ça moins bon, et tous nous mangions avec un -moindre appétit.</p> - -<p>Je crus qu'il y aurait du nouveau le lendemain, -qu'on nous ferait de la soupe, des haricots, quelque -autre chose, quoi! Mais il fallut déchanter. En -arrivant le matin, je remarquai que le feu flambait -au four et je vis un nouveau stock de galettes et -de <i>tourtons</i> qu'on se préparait à cuire. Aux trois -repas de ce jour-là, on ne nous servit rien de plus. -La chaleur et la poussière nous assoiffant, il arriva -que nous prîmes en dégoût ces pâtisseries lourdes -qui achevaient d'altérer. Pour mon compte je -préférai m'abstenir à midi et partis le soir sans -me mettre à table.</p> - -<p>Changeant de ferme le jour d'après, nous espérions -tous en la fin de l'obsession. Mais point! Il y eut -pâté le matin et galette à midi, avec un simple -accompagnement de brioche au lieu de <i>tourton</i>. -C'en était trop! Tout le monde réclama du lait, -même vieux, même écrémé,—du lait n'importe -comment. La bourgeoise consentit à faire le tour -de la table avec sa terrine, non sans faire entendre -qu'il lui semblait peu honorable de nous servir -ce lait—nourriture commune. Il eut un tel -succès pourtant qu'il en fallut trois terrines pour -contenter tout le monde. Mais cette femme n'en -tira nulle leçon profitable; au repas suivant, la -table se trouva garnie comme de coutume des -inévitables galettes et des inévitables <i>tourtons</i>. -Alors, sentant que j'allais tomber malade, je m'en -fus dire à Fauconnet qu'il ne m'était pas possible -de suivre plus longtemps la machine.</p> - -<hr /> - - -<p>Les aliments de chez nous, la soupe à l'oignon, -le pain de seigle et le fromage de vache, me semblèrent -meilleurs après cette aventure…</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XXIII</h2> - - -<p>Les coqs à l'engrais chantèrent un soir de -décembre qu'il y avait de la neige et qu'il gelait -ferme. C'était en fin de veillée, vers neuf heures; -nous nous préparions à <i>user les draps</i>.</p> - -<p>—Qu'est-ce qu'ils veulent annoncer, ces sales -bêtes? fit Victoire tout de suite inquiète.</p> - -<p>Signe de malheur en effet que d'entendre chanter -les coqs à partir du coucher du soleil et jusqu'à -minuit,—période du repos et du silence.</p> - -<p>Cette infraction à la règle aurait dû cependant -nous sembler naturelle de la part de ces pauvres -poulets à l'engrais qui, ne sortant jamais d'un -réduit enténébré, perdaient peu à peu le sentiment -des heures. Mais nous étions troublés—pour avoir -vu, enfants, se troubler nos proches en pareille -occurrence. D'ailleurs, dans le grand calme de la -nuit d'hiver, ces cocoricos avaient quelque chose -de lugubre—d'autant plus qu'ils se multiplièrent: -le coq des Viradon répondit aux nôtres, puis -d'autres des chaumières proches et des fermes -lointaines. Ce fut pendant une demi-heure un concert -de modulations aiguës, comme aux heures qui -précèdent l'aube.</p> - -<p>La sérénade terminée, Victoire donna le sein à -notre petit troisième qui avait juste deux mois. -Mais elle n'était guère rassurée et, bien que se défendant -d'avoir peur, elle tremblait encore quand -elle se mit au lit. Nous eûmes, cette nuit-là, un -sommeil fiévreux et il fut décidé que les malencontreux -poulets seraient vendus au plus tôt.</p> - -<hr /> - - -<p>Comme par hasard, les mois qui suivirent, toutes -sortes de malheurs nous vinrent frapper. En prenant -de l'âge, je me suis libéré d'une bonne partie des -croyances superstitieuses de ma jeunesse; mais à -cause de cela, j'ai toujours conservé la crainte des -coqs qui chantent après le coucher du soleil.</p> - -<p>J'avais, dans un coin de mon étable, une réserve -de pommes de terre. La meilleure de mes deux vaches -s'étant détachée une nuit, avala goulûment un -gros tubercule et s'étrangla. Je la découvris, le matin, -étendue sur le dos, ballonnée, râlante. Un boucher, -prévenu, m'en offrit trente francs; je comptais -la vendre trois cents francs à la fin de l'hiver…</p> - -<p>Il me souvient que ma femme voulait acheter -des habits pour notre petit Jean, et pour moi un -pantalon de droguet, une casquette, une blouse. -Mais on dut repousser à des temps meilleurs ces -dépenses anormales. Au surplus il nous creva peu -après un cochon qui pesait cent cinquante livres. -Et nous eûmes des ennuis de la vache achetée en -remplacement de notre pauvre étranglée.</p> - -<hr /> - - -<p>A cause des enfants, Victoire avait cessé tout à -fait de porter le lait en ville et s'était mise à faire -du beurre. Or, il n'y avait pas moyen de transformer -en beurre la crème qui provenait de cette -nouvelle vache. Nous passions des heures et des -heures à la remuer dans la baratte ou <i>beurrier</i>; -nous avions les bras moulus de faire monter et -descendre le <i>batillon</i>: rien! Il m'arriva un soir -de le manœuvrer sans interruption de six heures -à minuit; je parvins à prendre une suée terrible, -à défoncer à demi la baratte, mais non à faire -du beurre…</p> - -<p>Le père Viradon, le lendemain, m'assura que -c'était un sort. Pareille mésaventure lui étant -advenue dans sa jeunesse, un <i>défaiseux de sorts</i> -lui avait donné les conseils suivants:</p> - -<p>«Se rendre un peu avant minuit au carrefour de -la place de l'Église et poser là un petit pot neuf -de six sous plein de cette mauvaise crème; tourner -douze fois autour de ce pot quand sonneraient les -douze coups de minuit, en traînant au bout d'une -corde de six pieds de long les chaînes d'attache -des vaches; au douzième tour, s'arrêter net, faire -quatre fois le signe de la croix dans quatre directions -opposées et partir au grand galop, abandonnant le -pot et rapportant les chaînes.</p> - -<p>«Couper à chaque bête un bouquet de poils de -l'oreille, un du garrot, un de la queue, les tremper -dans l'abreuvoir tous les jours de la semaine sainte -avant le lever du soleil, les porter à la messe le -jour de Pâques et les faire brûler dans la cheminée -sans être vu…»</p> - -<p>—J'ai fait cela et la réussite a été complète, -conclut Viradon. Mais le <i>défaiseux</i> a dû agir de son -côté.</p> - -<p>Le fou rire me prit, malgré mes embêtements, en -écoutant le bonhomme raconter d'un air convaincu -les détails bizarres de la cérémonie. Il me semblait -le voir dans la nuit tourner autour de son pot et -entendre la <i>fretintaille</i> de ses chaînes!</p> - -<p>Le <i>défaiseux</i> était mort; mais il avait laissé à -son fils le secret de son talent, et le vieux voisin me -conseillait d'avoir recours à lui. Je n'en fis rien -cependant, n'ayant pas foi en ces stupidités.</p> - -<p>Mais la bourgeoise alla conter nos peines au curé. -Il vint le lendemain, aspergea l'étable avec de l'eau -bénite et nous dit de n'avoir nulle crainte des sorciers.</p> - -<p>—Ça tient tout simplement à ce que votre -vache a du lait de mauvaise qualité et à ce qu'elle -est dans un état de gestation avancée; améliorez -sa nourriture, donnez-lui chaque jour un peu de -sel dans une ration de farineux et vous verrez que -ça ira mieux.</p> - -<p>Grâce à ces bons avis, il nous devint possible -de faire du beurre qui s'améliora tout naturellement -quand, à la belle saison, nos vaches fraîches -vélières furent pâturer sur les Craux. Si l'on se -rendait bien compte de tout on n'aurait pas -souvent l'occasion de croire aux sorts.</p> - -<hr /> - - -<p>Vers la fin de l'hiver nous eûmes une alerte plus -grave encore; et cette fois-ci, il fallut bien, en -désespoir de cause, aller trouver un rebouteux.</p> - -<p>Notre petit Charles fut pris soudain d'un mal -de gorge à caractère grave; il refusait de prendre -le sein; sa respiration devint rauque, puis râlante. -Victoire le porta d'abord à la sage-femme, puis au -médecin, et ça n'avait pas l'air d'aller mieux, au -contraire.</p> - -<p>Or, il y avait sur le chemin d'Agonges un homme -qui <i>barrait</i> les maux de gorge d'enfants; on venait -le trouver de toutes les communes du canton et -même d'ailleurs; il sauvait, disait-on, les bébés -désespérés par les docteurs. Au cours d'une veillée, -l'état du petit parut tellement s'aggraver que nous -décidâmes de le lui porter séance tenante.</p> - -<p>Sa mère l'emmitoufla dans un vieux châle au -creux d'un oreiller et je le pris ainsi sur mon bras; -elle suivait en pleurant. Nos pas résonnaient dans -le silence nocturne sur les chemins durcis par le -grand gel. Triste promenade!</p> - -<p>Nous eûmes enfin la satisfaction de frapper à -la porte du guérisseur qui vint ouvrir après un -moment, en caleçon et bonnet de coton. C'était -un petit homme déjà âgé, à cheveux grisonnants -et figure ingrate. Il marmonna des prières en -faisant des signes sur le corps de notre enfant; -il oignit son cou d'une sorte de pommade grise et -lui souffla dans la bouche par trois fois. Un -chaleil fumeux éclairait cette scène étrange. J'étais -impressionné; Victoire pleurait toujours silencieusement. -Après qu'il eut fini, l'homme nous -rassura:</p> - -<p>—Il ira mieux demain; mais, par exemple, il -était temps de l'apporter, vous savez… Dès qu'il -sera débarrassé, pour hâter sa guérison, vous irez -faire brûler un cierge devant l'autel de la sainte -Vierge.</p> - -<p>A notre demande de paiement, il répondit:</p> - -<p>—Je ne prends rien aux pauvres gens… Mais -voici un tronc où chacun met ce qu'il veut.</p> - -<p>Il désignait sur la cheminée une petite boîte -carrée au couvercle percé d'une fente; j'y glissai -vingt sous et nous repartîmes en hâte, inquiets -des deux aînés que nous avions laissés dormant -dans la maison fermée.</p> - -<p>Le guérisseur ne nous avait pas trompés. Vers -le matin, le bébé vomit des matières aqueuses qui -ressemblaient à des crachats durcis et, tout de suite -soulagé, il prit le sein. Deux jours plus tard, il -n'y paraissait plus.</p> - -<hr /> - - -<p>Je me suis souvent demandé, sans pouvoir -répondre ni dans un sens ni dans l'autre, si cette -guérison fut d'effet naturel ou si les simagrées du -vieux y furent pour quelque chose. Je sais que -nombre de gens, très sceptiques, très fortes têtes, -ne craignent pas encore aujourd'hui d'avoir recours -à ces guérisseurs campagnards pour se faire <i>barrer</i> -le mal de dents, ou se faire <i>dire la prière</i> à l'occasion -d'une entorse ou d'une foulure. Et d'aucuns prétendent -qu'ils en ont du soulagement.</p> - -<p>Ceci étant, un pauvre homme tout simple a bien -le droit de rester perplexe, également éloigné de -ceux qui affirment et de ceux qui se moquent. J'en -suis encore là.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XXIV</h2> - - -<p>Certain jour de foire de Bourbon, pour le carnaval -de 1853, mon beau-père m'ayant tiré à part sur la -place de la Mairie où je causais avec d'autres, me -proposa d'entrer comme métayer dans un domaine -de Franchesse, sa commune d'origine. Il connaissait -particulièrement le régisseur, un ami d'enfance.</p> - -<p>J'y songeais un peu, à prendre un domaine, -ayant souvent réfléchi qu'en restant là il me -faudrait placer mes petits dès qu'ils seraient en -âge de pouvoir garder les bêtes,—éventualité -malgré tout pénible. J'aurais préféré attendre encore -quelques années, mais il me parut sage de ne -pas manquer cette occasion.</p> - -<hr /> - - -<p>Le dimanche suivant, nous nous en fûmes donc -voir cette ferme, le père Giraud et moi. Située entre -Bourbon et Franchesse, à deux cents mètres du -chemin qui reliait les deux communes, la Creuserie -dépendait de la propriété de M. Gorlier, dit «de -la Buffère», du nom d'un petit château tout voisin -qu'habitait ce Monsieur à la belle saison.</p> - -<p>La propriété comprenait cinq autres fermes: -Baluftière, Praulière, le Plat-Mizot, la Jarry d'en -haut et la Jarry d'en bas,—une locature qui -s'appelait les Fouinats, et la maison du régisseur -à proximité du château.</p> - -<p>M. Parent, le régisseur, était un homme de taille -moyenne, avec une grosse tête, encadrée d'un collier -de barbe grisonnante; ses yeux saillants hors -de l'orbite, lui faisaient constamment l'air étonné; -sa lèvre inférieure, grosse et lippue, tombait, découvrant -ses dents avariées et laissant passer un -continuel jet de salive. Il nous fit visiter les bâtiments -du domaine qui étaient anciens et peu -confortables; il nous conduisit dans toutes les -pièces de terre et dans tous les prés, et, quand -nous fûmes rentrés chez lui, il dicta les conditions.</p> - -<p>Deux mille francs de remboursement sur le -cheptel, mais on se contenterait de la moitié; -les intérêts à cinq pour cent du reste s'ajouteraient -aux quatre cents francs de l'impôt colonique -annuel; pour l'amortissement, on retiendrait -une part des bénéfices. J'aurais à faire tous -les charrois commandés pour le château ou la -propriété; et ma femme donnerait comme redevances -six poulets, six chapons, vingt livres de -beurre,—les dindes et les oies étant à moitié -selon la règle. Le maître se réservait le droit de -modifier les conditions ou de nous mettre à la -porte chaque année, sous cette réserve que nous -devions être prévenus au moins neuf mois d'avance.</p> - -<p>M. Parent nous entretint ensuite, sur un ton -de platitude exagérée, du propriétaire, qu'il appelait -M. de la Buffère, ou, plus communément, -M. Frédéric.</p> - -<p>—M. Frédéric ne veut pas que les métayers s'adressent -directement à lui; c'est toujours à moi -que vous devrez dire ou demander ce que vous -jugerez nécessaire. M. Frédéric entend qu'on soit -très respectueux, non seulement envers lui, mais -aussi envers son personnel. C'est parce qu'ils ont -mal répondu à M<sup>lle</sup> Julie, la cuisinière, qu'il m'a -fait donner congé aux colons actuels de la Creuserie. -M. Frédéric ne veut pas qu'on touche au -gibier; s'il prenait quelqu'un à tirer au fusil ou -à tendre des lacets, ce serait le départ certain. -Lorsqu'il chasse, on doit s'abstenir de le gêner—même -si cela entraîne une suspension de travail. -Il faudra tâcher aussi que le beurre de votre -redevance soit de bonne qualité et les poulets -bien gras, de façon à contenter M<sup>lle</sup> Julie.</p> - -<p>Sur une demande malicieuse de mon beau-père, -il nous avoua que M<sup>lle</sup> Julie n'était pas seulement -la cuisinière, mais encore la maîtresse de M. Frédéric,—d'ailleurs -célibataire. Donc urgence à -ménager cette personne influente!</p> - -<p>Je ne savais trop que penser de M. Frédéric. -Son régisseur, tout en le disant très bon, le présentait -comme un vrai potentat autoritaire et -capricieux en diable… Cela m'effrayait un peu.</p> - -<p>Je demandai à M. Parent huit jours de réflexion, -à dessein surtout de connaître l'opinion -de la bourgeoise qui s'ingéniait à jouer l'indifférence.</p> - -<p>—Fais comme tu voudras, moi ça m'est bien -égal.</p> - -<p>Elle était très en colère d'être encore enceinte; -ça la rendait inabordable. Un jour, mon insistance -lui arracha pourtant une manière d'assentiment:</p> - -<p>—Dame, si ce domaine te plaît, prends-le, voilà -tout…</p> - -<p>—Mais toi, te plaît-il que je le prenne?</p> - -<p>—Oh! moi, que ce soit là ou ailleurs…</p> - -<p>Je l'aurais battue…</p> - -<p>Je me décidai néanmoins à donner une réponse -favorable.</p> - -<p>Pour la Saint-Martin de 1853 nous nous installâmes -à la Creuserie. Ma belle-mère put heureusement -nous venir en aide à cette occasion. Victoire -accouchée avant terme, quinze jours auparavant, -d'un petit garçon qui n'avait pas vécu, se trouvait -bien fatiguée, bien faible encore,—dans les plus -mauvaises conditions pour supporter les tracas -d'un déménagement.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XXV</h2> - - -<p>Notre maison avait deux pièces d'égales dimensions -qu'une porte intérieure reliait: la cuisine et -la chambre. L'une et l'autre ouvraient de plein -pied sur la cour par de grosses portes ogivales, -noircies par les intempéries et fortement bardées -de fer. Dans la cuisine, une sorte de béton avait -été fait jadis, dégradé maintenant sous l'effet du -balayage; il n'en restait qu'une armée de cailloux -pointus montrant leur nez d'un bout à l'autre de -la pièce. La chambre, moins favorisée, s'en tenait -au sol primitif, affaissé au milieu, bossue sous les -meubles, semé de mamelons et de trous. Le plafond -appareillait l'appartement,—un plancher bas, -délabré, soutenu par de grosses solives très rapprochées, -et par une poutre énorme étayée d'un -poteau vertical. Des grains de blé, des grains -d'avoine, s'échappant de la provision du grenier, -passaient fréquemment entre les planches disjointes, -et les rats en faisaient des réserves sur les -poutres. Un jour avare pénétrait par d'étroites -fenêtres à quatre petits carreaux; en hiver, quand -la température ne permettait pas de tenir ouvertes -les portes extérieures, on avait peine à y voir en -plein midi.</p> - -<p>Dans la cuisine ou salle commune se faisaient -toutes les grosses besognes. Il y avait, à gauche -de l'entrée, la maie à pétrir et, au-dessus, le <i>tourtier</i> -avec ses arceaux de bois où l'on plaçait les grosses -miches de la fournée; il y avait, à droite, un coffre -pour le linge sale, un deuxième coffre, une vieille -commode; au milieu trônait la grande et massive -table de chêne que nous avions achetée d'occasion, -flanquée de ses deux bancs sur lesquels nous prenions -place aux heures des repas; il y avait enfin, -dans le fond, une horloge à boîte rouge entre -deux lits: le nôtre, dans le coin le plus rapproché -du foyer comme il est d'usage, et, de l'autre côté, -celui de la servante. A gauche, dans le mur du -pignon, la cheminée saillait large et haute avec, -au-dessus du foyer, le trou noir du four. La chambre -était moins enfumée, plus propre mais pourrie -d'humidité,—les solives couvertes de moisissures -blanches; ma femme y avait fait placer son armoire, -le lit des gamins et celui des domestiques.</p> - -<hr /> - - -<p>La maison faisait face <i>aux neuf heures</i>, mais le -soleil n'en éclairait que bien plus tard le seuil, en -raison du voisinage trop proche de la grange et -des étables établies en avant, à une quinzaine de -mètres tout au plus. Dans l'intervalle, les égouts -formaient une mare stagnante et noirâtre où -baignaient les balles de froment depuis les battages -jusqu'aux gelées d'hiver. On plaçait à proximité -le fumier des moutons utilisé pour les -fumures de printemps. Il y avait en outre, dans -cet espace, une auge de bois longue et peu profonde -pour le repas des cochons, et une vieille -roue placée horizontalement sur trois poteaux -pour le jucher nocturne des dindons. Le tombereau -et les charrettes au repos s'y voyaient -souvent, et aussi de menus outils, des aiguillons -et des triques.</p> - -<p>La ferme étant située sur la partie montante du -vallon, à bonne altitude, nous avions du haut de -l'escalier du grenier, au pignon droit de la maison, -une vue magnifique. Ce vallon, tel un amphithéâtre -géant, englobait une bonne partie des -communes de Bourbon, de Saint-Aubin et d'Ygrande. -Aux parties supérieures de ses ondulations -s'étendaient comme étoffes déroulées des champs -verts, roux ou grisâtres; d'autres se montraient -à demi, juste de quoi se laisser deviner en guéret, -en chaume ou en pâture; et, dans les parties -basses, il y avait des pièces entièrement dissimulées -dont on ne distinguait que les arbres espacés -de loin en loin dans les bouchures. A l'extrémité -d'un grand pré tout en longueur se haussait -le losange mystérieux d'un taillis déjà vaste. -Des lignes de peupliers géants s'apercevaient en -quelques endroits. Et, de loin en loin, dans ces -cultures, entre ces haies, entre ces arbres, émergeaient -les bâtiments écrasés d'une chaumière -ou d'une ferme: Baluftière, Praulière et le Plat-Mizot, -disposés en triangle tout près; la Jarry -d'en haut et la Jarry d'en bas voisinant un peu -plus loin,—puis d'autres dont je savais les noms,—puis -d'autres, très éloignés, dont je ne savais -rien,—et enfin, à l'autre extrémité du vallon, -le petit bourg de Saint-Aubin, tassement d'une -vingtaine de maisons. Par delà, on distinguait encore -le grand ruban sombre de Gros-Bois; et, à -de certains jours très clairs, au delà bien d'autres -vallons, bien d'autres villages, au delà de toutes -distances connues, on apercevait, profilant leurs -masses noires dans le bleu du ciel, une ligne de -pics,—qu'on disait appartenir aux montagnes -d'Auvergne.</p> - -<p>En arrière de notre maison, une vallée étroite -aux prairies fertiles précédait un coteau sur lequel -se dressait le bourg de Franchesse, avec son minuscule -clocher carré.</p> - -<hr /> - - -<p>Les premiers jours de notre installation, ces -paysages m'apparurent par bribes, ouatés de -brouillards. Je les vis ensuite dans leur décor -hivernal, alors que les cultures sont nues, lavées -par les pluies ou pailletées de gel, et que les bouchures -sont comme des bordures de deuil avec les -fioritures de leurs arbres-squelettes,—puis tout -blancs sous la neige, déguisés comme pour une -mascarade. Je les vis s'éveiller frissonnants aux brises -attiédies d'avril, étaler peu à peu toutes leurs -magnificences, fleurs blanches et verdures fraîches. -Je les vis au grand soleil de l'été, alors que les -moissons mettent leur note blonde dans les verdures -accentuées, paraître anéantis comme quelqu'un -qui a bien sommeil. Je les vis à l'époque -où les feuilles prennent ces tons roux qui sont -pour elles le temps des cheveux blancs—précédant -de peu de jours leur contact avec la terre -d'où tout vient et où tout retourne… Je les vis -s'éclairer gais et pimpants sous les aubes douces -et s'enténébrer lentement dans la pourpre des -beaux soirs. Je les vis enfin, comme dans un décor -de rêve, baignant dans le vague mystérieux des -clartés lunaires. Et combien de fois, les contemplant, -ne me suis-je pas dit:</p> - -<p>«Il y a des gens qui voyagent, qui s'en vont -bien loin par ambition, nécessité ou plaisir, pour -satisfaire leurs goûts ou parce qu'on les y -force; ils ont la faculté de s'extasier devant -des paysages offrant tous les contrastes. Mais -combien d'autres ne voient jamais que les mêmes! -Pour combien la vie ne tient-elle pas toute dans -un vallon comme celui-ci,—et même dans une -seule des ondulations, dans un seul des replis de -ce vallon! Combien de gens, au travers des -âges, ont grandi, aimé, souffert, dans chacune -des habitations qu'il m'est donné de voir de -mon grenier, ou dans celles qui les ont précédées -sur l'étendue de cette campagne fertile, sans être -jamais allés jusqu'à l'un des points où le ciel -s'abaisse!»</p> - -<p>Cette pensée me consolait de ne rien connaître -moi-même hors des deux cantons de Souvigny et -de Bourbon. J'en vins à trouver du charme aux -décors variés de mon paysage familier. J'éprouvais -même une certaine fierté d'avoir la jouissance -de cet horizon vaste et je plaignais les habitants -des parties basses.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XXVI</h2> - - -<p>Vers l'époque de la Saint-Jean le propriétaire -vint s'installer en son castel de la Buffère. Par un -hasard sans doute calculé, il nous fit sa première -visite le soir, alors que nous étions réunis à la -cuisine pour le souper. M. Parent l'accompagnait. -Je sortis du banc, me portai à leur rencontre. -M. Gorlier me toisa.</p> - -<p>—C'est lui, le métayer? demanda-t-il à son -régisseur.</p> - -<p>—Oui, Monsieur Frédéric, c'est lui.</p> - -<p>—Il est bien jeune… La femme?</p> - -<p>—C'est moi, Monsieur, s'empressa Victoire.</p> - -<p>—Ah!… Vous n'avez pas l'air très robuste?</p> - -<p>—C'est qu'elle a trois petits enfants! reprit -M. Parent, d'une voix craintive.</p> - -<p>M. Frédéric nous demanda notre âge, à ma -femme et à moi, et nous questionna sur nos origines. -Nous étions fort troublés l'un et l'autre en -présence de cet homme puissant et redoutable -dont on nous avait tant rabattu les oreilles. Il -s'en fâcha d'un ton amical.</p> - -<p>—N'ayez pas peur, diable, je ne mange personne… -Parent m'a dit que vous étiez animés -d'excellentes intentions et que vous travailliez -bien. Continuez comme cela et nous nous entendrons -sans peine. Obéir et travailler, c'est votre -rôle; je ne vous demande pas autre chose. Par -exemple, ne m'embêtez jamais pour les réparations; -j'ai pour principe de n'en pas faire… Et -maintenant, bonsoir! Allez dormir, mes braves!</p> - -<p>Il parlait d'une voix lente en grasseyant un peu, -avec un clignotement de ses petits yeux gris; sa -barbe, courte mais épaisse restait très noire, -comme la chevelure, bien qu'il eût dépassé la -soixantaine;—j'ai su depuis que ce beau noir -était factice: il se teignait! Physionomie maussade -et ennuyée malgré les apparences de bonne santé, -les joues roses et pleines d'homme bien nourri. -Ceux qui ont joui de tous les plaisirs ont rarement -l'air heureux.</p> - -<p>M. Gorlier revint souvent nous voir, soit à la -maison, soit aux champs. Jouant avec sa canne, il -causait un instant du temps et des travaux, puis -tournait le dos prestement. Jamais plus, d'ailleurs, -il ne fut poli comme le premier soir. Ainsi que -Fauconnet, il tutoyait tout le monde et, comme -il n'avait pas la mémoire des noms, ou à dessein -peut-être, il appliquait invariablement à chacun -le qualificatif de «Chose».</p> - -<p>—Eh bien, Chose, es-tu satisfait de ce temps-là? -Mère Chose, nous vous prendrons prochainement -deux des poulets de la redevance…</p> - -<p>M<sup>lle</sup> Julie, la cuisinière-maîtresse, une dondon -déjà mûre à la peau blanche et aux formes appétissantes, -vint chercher un soir ces deux poulets-là, -que ma femme engraissait à dessein depuis -plusieurs semaines. Elle les soupesa, les palpa et -daigna se déclarer satisfaite.</p> - -<p>—Il faudra toujours nous les donner comme ça, -Victoire; ils semblent parfaits; le coq surtout est -vraiment superbe.</p> - -<p>—Oh! oui, Mademoiselle, fis-je, «je voudrais -bien que ce soit mon ventre qui lui serve de cimetière».</p> - -<p>La grosse remarqua le mot.</p> - -<p>—Comment avez-vous dit? reprit-elle.</p> - -<p>Je craignis que cela ne lui ait déplu.</p> - -<p>—Allons, répétez, voyons!</p> - -<p>—Mademoiselle, j'ai dit qu'à ce coq-là «mon -ventre servirait bien de cimetière». C'est une -blague du pays que j'ai citée en manière de plaisanterie; -il ne faut pas vous en fâcher; je sais -bien que les poulets ne sont pas faits pour moi…</p> - -<p>M<sup>lle</sup> Julie partit d'un franc éclat de rire:</p> - -<p>—Je le retiendrai, ce mot-là, Tiennon, et je le -servirai à d'autres qu'il amusera, soyez sûr. Jamais -encore je ne l'avais entendu.</p> - -<p>Elle le rapporta sans tarder à M. Frédéric qui -me dit, à sa première visite:</p> - -<p>—Chose, tu as des expressions délicieuses. Je -vais avoir prochainement mes amis Granval et -Decaumont; nous viendrons ensemble et tu tâcheras -de trouver des choses drôles comme celles que -tu as dites à M<sup>lle</sup> Julie, l'autre jour, à propos des -coqs.</p> - -<p>Plusieurs fois en effet, dans le courant du mois -d'août, il amena ces deux Messieurs. Ils arrivaient -fumant leurs pipes, le soir, à l'heure de la soupe, -s'asseyaient perpendiculairement à la table et -nous disaient à chaque fois:</p> - -<p>—Causez, mes braves, ne faites pas attention à -nous!</p> - -<p>Mais, bien entendu, nous ne parlions que pour -leur répondre quand ils nous interrogeaient directement. -Les domestiques, qui couchaient dans la -chambre, avaient la ressource de s'esquiver sitôt -le repas fini; moi, il me fallait demeurer jusqu'à -dix et quelquefois onze heures—et ma femme -et la servante aussi, par ricochet. Peu leur importait, -à eux, de se coucher tard, ils avaient la faculté -de se lever de même! Mais que j'aie dormi -ou non il me fallait être debout le lendemain à -quatre heures, comme de coutume. Et qu'avaient-ils -à venir flânocher ainsi dans notre maison—pour -rire de mon langage incorrect, de mes réponses -naïves et maladroites? Quand j'énonçais quelque -formule particulièrement amusante, M. Decaumont -tirait son carnet.</p> - -<p>—Je note! je note! J'utiliserai ça pour des scènes -champêtres dans mon prochain roman!</p> - -<p>Je me hasardai à demander un jour à M<sup>lle</sup> Julie -pourquoi M. Decaumont écrivait ainsi les choses -baroques que je débitais bien malgré moi. Elle -me dit que c'était un grand homme, un homme -célèbre qui s'occupait à faire des livres. Un grand -homme! un homme célèbre! ce petit gros à figure -de curé, avec des cheveux ridiculement longs qui -lui tombaient sur les épaules!</p> - -<p>—Ah! c'est fait comme ça, un homme célèbre? -m'étonnai-je en toute simplicité.</p> - -<p>Et M<sup>lle</sup> Julie riant de bon cœur:</p> - -<p>—Mon Dieu oui, Tiennon; il est bien comme les -autres, allez, malgré ses capacités. Avec ses grands -cheveux, on le prendrait plutôt pour un fou que -pour un savant; et il s'amuse de tout, ainsi qu'un -enfant!</p> - -<p>Eh bien, je ne trouvais pas très loyale la façon -d'agir de ce faiseur de livres… Je lui en voulais d'inscrire -mes réponses pour les publier, pour que d'autres -bourgeois comme lui en puissent rire à leur -tour. Était-ce donc de ma faute si je parlais de -façon peu correcte? Je parlais comme on m'avait -appris, voilà tout. Lui, qui était resté sans doute -jusqu'à vingt ans dans les écoles, avait pu acquérir -la science des belles phrases. Moi, j'avais fait autre -chose pendant ce temps-là. Et, à l'heure actuelle, -j'employais ailleurs et aussi utilement que lui mes -facultés,—car, de faire venir le pain, c'est bien -aussi nécessaire que d'écrire des livres, je suppose! -Ah! si je l'avais vu à l'œuvre avec moi, l'homme -célèbre, à labourer, à faucher ou à battre, je crois -bien qu'à mon tour j'aurais eu la place de rire! -J'ai fait souvent ce souhait d'avoir sous ma direction, -pendant quelques jours, au travail des champs, -tous les malins qui se fichent des paysans.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XXVII</h2> - - -<p>Je n'étais pas le seul, d'ailleurs, à servir de cible -aux risées du maître et de ses amis: mon voisin -Primaud, de Baluftière, y contribuait pour une -bonne part. Il faut dire que la physionomie de ce -brave Primaud incitait de prime abord à la moquerie; -il avait le nez camus, une grande bouche -édentée qui s'ouvrait à tout propos pour un gros -rire bruyant, et avec ça une drôle de façon de -regarder le ciel d'un œil quand on lui parlait. De -plus, naïf comme pas un, se laissant «monter le -coup» avec une facilité étonnante. Enfin il avait -encore cette particularité d'aimer le lard à la folie. -Or, M. Frédéric, sous un prétexte ou sous un autre, -mandait souvent au château son métayer et lui -faisait servir une énorme tranche de lard. On le -laissait seul à la cuisine et il se régalait, comme -bien on pense. Après un bon quart d'heure, le -bourgeois le venait rejoindre.</p> - -<p>—As-tu bien mangé, Primaud?</p> - -<p>—Oh! oui, Monsieur Frédéric!</p> - -<p>—Mais un gros morceau reste encore sur le -plat; il ne faut pas le laisser, voyons… Tiens, je -sais que tu es de force à l'engloutir.</p> - -<p>Et il le lui mettait sur son assiette.</p> - -<p>—C'est trop, Monsieur Frédéric, j'ai le ventre -plein, je ne peux plus…</p> - -<p>—Allons, allons, Chose, tu plaisantes; c'est -sans doute que tu as soif; Julie, donne-lui donc -un verre de vin.</p> - -<p>Pour s'en retourner, Primaud passait dans notre -cour. Souvent, il entrait à la maison ou venait me -voir aux étables:</p> - -<p>—Tiennon, je viens encore de faire un bon -repas.</p> - -<p>—Ah! tant mieux! répondais-je, c'est toujours -ça d'attrapé… Je parie que vous avez mangé du -lard à volonté?</p> - -<p>—Plus que j'ai voulu, mon vieux! Figurez-vous -que M. Frédéric est venu et qu'il m'en a servi lui-même -un gros morceau; de sa main, vous comprenez, -je ne pouvais pas refuser, surtout qu'il m'a -fait donner du vin…</p> - -<p>Il faisait grand cas de cette attention délicate—sans -l'idée jamais de voir là quelque chose de -blessant pour sa dignité d'homme. Peut-être même -considérait-il comme marques de gloire les traces -cireuses que laissait, de chaque côté de sa bouche, -le ruissellement graisseux du lard. Il rentrait chez -lui enchanté.</p> - -<hr /> - - -<p>Nous l'étions moins, les autres métayers et moi. -A son insu sans doute, Primaud jouait le triste rôle -de mouchard. M. Gorlier obtenait par lui tous -renseignements sur les gens de ses domaines et -sur les habitants de la commune. Trois ans auparavant, -quand Badinguet s'était fait nommer -empereur, deux hommes de Franchesse, classés -comme «rouges», avaient été expédiés à Cayenne -sur l'initiative de notre maître, disait-on,—et à -la suite des bavardages inconscients du <i>mangeux</i> de -lard. Vraiment, le bourgeois ne me semblait pas -excusable d'employer de tels moyens pour se renseigner, -et d'user de son influence ensuite pour -faire du mal aux gens de son pays!</p> - -<p>Quant au voisin, bientôt édifié sur son compte, je -ne lui dis plus que ce qu'il n'y avait nulle raison -de tenir caché.</p> - -<hr /> - - -<p>A cette époque déjà, on appelait Primaud «le -<i>mangeux</i> de lard». Il est mort depuis longtemps; -mais l'épithète lui a survécu, est devenue légendaire. -Si bien qu'à Franchesse, on dit encore à -présent de quelqu'un qui raffole du lard: «C'est -un vrai Primaud!»</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XXVIII</h2> - - -<p>Je trouvais du charme à ma vie fatigante et -laborieuse. Chef de ferme, je me sentais un peu -roi. Les responsabilités me pesaient souvent, mais -j'étais fier de m'asseoir au haut bout de la table, -à côté de la miche dans laquelle je coupais de -larges tranches au commencement de chaque -repas; et fier aussi d'avoir, au cercle de la veillée, -la place du coin, la place d'honneur!</p> - -<p>En été, présent dès le petit jour au travail, -j'avais auparavant distribué un peu de son aux -moutons, préparé le repas des cochons; j'étais -passé voir les bœufs au pâturage.</p> - -<p>Je prenais la tête de l'équipe et puis dire, sans -me vanter, que les autres n'avaient pas à s'amuser -pour me suivre.</p> - -<p>Mon premier valet, un garçon de vingt ans passé -nommé Auguste,—nous disions Guste,—robuste, -courageux, besognait aussi dur que moi. Le -second était un gamin d'une quinzaine d'années, -mi-pâtre, mi-travailleur. J'engageais en plus un -journalier pour les foins et moissons. Ce fut, les -premières années, un certain père Forichon, déjà -âgé, ayant l'expérience de l'ouvrage, mais très -bavard et un peu <i>tason</i>,—c'est-à-dire un peu -mou, un peu lent. Il avait toujours des histoires à -raconter et je crus m'apercevoir que, sous couleur -de nous intéresser, il cherchait à faire ralentir l'allure -de la besogne, pour prendre un peu de bon -temps.</p> - -<p>Un jour, d'accord avec le Guste, je résolus d'aller -plus vite encore que de coutume, de façon à ce -qu'il n'ait pas le loisir de parler. Quand nous -eûmes ainsi fauché trois andains, le père Forichon -dut avoir le grand désir d'une trêve.</p> - -<p>—Si nous allions de ce train-là jusqu'à midi, -fit-il, nous en abatterions un sacré morceau!</p> - -<p>—Si le maître veut, nous allons essayer, dit le -Guste.</p> - -<p>Et Forichon de reprendre:</p> - -<p>—Une fois, à Buchepot, chez les Nicolas, nous -avons fauché comme ça trois jours de suite. Le -grand Pierre allait en tête; il aiguise bien, l'animal, -et dame, il filait… Son beau-frère n'arrivait plus -à le suivre. Le grand s'étant permis de le plaisanter, -les voilà pris à se fâcher,—prêts à se battre même. -D'ailleurs ils s'en voulaient déjà depuis longtemps. -Moi, j'étais bien au courant des dessous de l'affaire…</p> - -<p>Il croyait que pour en savoir davantage, j'allais -m'appuyer un peu sur le manche de mon «dard». -Mais, sans lui prêter attention, je continuai à -faucher du même train anormal; et quand nous -fûmes au bout, le Guste et moi, il se trouva un -peu en retard.</p> - -<p>—Sacrée misère! fit-il, j'ai attrapé une fourmilière -qui a abîmé mon taillant. J'ai fauché une fois -dans un pré où il y en avait tellement qu'on était -obligé de battre les <i>dailles</i> au premier déjeuner…</p> - -<p>Il se retourna, parut étonné de voir que nous -ne l'écoutions plus, que nous étions déjà loin. -D'un andain à l'autre, son retard s'accusa. Il y -avait un passage d'herbe dure, où l'obligation -d'aiguiser souvent forçait à ralentir. Alors Forichon -croyait rejoindre; mais il arrivait juste à la partie -défavorable quand nous retrouvions, nous, l'herbe -tendre; nous filions vite pendant qu'il s'escrimait, -impuissant à conserver son gain de distance.</p> - -<p>La servante ayant apporté la soupe, il ne voulut -pas venir manger sans préalablement s'être remis -à niveau. Lorsqu'il nous rejoignit haletant, ruisselant, -la chemise détrempée, nous nous levions -pour repartir. Alors dépité, furieux, il fit mine -de renoncer à déjeuner pour venir prendre son -andain en même temps que nous. Nous dûmes -l'attendre pour qu'il consentît à manger—bien que -le Guste eût méchamment souhaité le contraire…</p> - -<p>Le pauvre Forichon bouda pendant huit jours -au moins, sans être guéri de sa manie de rappeler -des souvenirs. Vingt fois même il répéta, faisant -allusion à l'incident:</p> - -<p>—Ma <i>daille</i> n'est pas de ces meilleures; si j'avais -eu celle que j'ai cassée il y a deux ans, vous ne -m'auriez pas laissé, bien sûr!</p> - -<hr /> - - -<p>Mais les choses n'allaient pas toujours de cette -façon. Souventes fois, je les sentais tous alliés, le -Guste, Forichon, le gamin, la servante; leurs visages -durs exprimaient le mécontentement, l'hostilité: -j'étais le maître ennemi… Les jours de grande -chaleur surtout, après le repas de midi, la fatigue, -la fainéantise les gagnaient; ils auraient voulu faire -la sieste. J'étais exténué, accablé autant qu'eux; -moi aussi, j'aurais aimé me reposer! Mais je réagissais -violemment et cherchais des mots pour les -entraîner:</p> - -<p>—Hardi! les gas! dépêchons-nous d'aller -charger; le temps est à l'orage; notre foin va -mouiller…</p> - -<p>Ou bien je les prenais par l'amour-propre:</p> - -<p>—Nous allons pourtant finir les derniers. Ceux -de Baluftière, ceux de Praulière sont plus avancés -que nous, et pour arriver en même temps que ceux -du Plat-Mizot, nous avons besoin d'en mettre…</p> - -<p>Ils se levaient à regret, proféraient pour se soulager -de gros blasphèmes:</p> - -<p>—Bon Dieu de bon Dieu! ce n'est quand même -pas faisable de travailler par des chaleurs pareilles; -il n'y a pas d'animaux qui résisteraient…</p> - -<p>Forichon disait:</p> - -<p>—Je veux faire un mauvais coup pour aller voir -au bagne si c'est pire que là!</p> - -<p>Reprise l'œuvre, je m'efforçais de les remonter -en leur racontant quelques bêtises,—des histoires -salées dont rougissait la servante. Eux de rire et -d'en conter de plus fortes. Ainsi le temps passait -et le travail se faisait… Être gai, familier, ne pas se -ménager soi-même, c'est encore le meilleur moyen -d'obtenir beaucoup des autres.</p> - -<p>Il nous arrivait, au cours de ces rudes séances -de foin ou de moisson, par les après-midi torrides, -d'apercevoir M. Frédéric et ses amis installés dans -un bosquet du parc, autour d'une petite table garnie -de boissons fraîches.</p> - -<p>—Ce qu'ils sont heureux, tout de même, ces -cochons-là! faisait le Guste qui, en dehors de leur -présence immédiate, n'avait nul respect.</p> - -<p>Les autres formulaient aussi des phrases irrévérencieuses -que méprisait mon silence. Même je -m'efforçais de les calmer quand ils allaient trop -loin. Le pauvre <i>laboureux</i>, placé entre l'enclume -et le marteau, doit savoir être diplomate à l'occasion!</p> - -<hr /> - - -<p>Se démener sans trêve de l'aube au soir, se hâter -de finir un travail pour en recommencer bien vite -un autre qui est en retard, dormir cinq ou six -heures seulement d'un sommeil léger coupé d'inquiétudes, -c'est un régime qui n'engraisse pas, -mais d'où l'ennui est banni. Ce régime était le -mien six mois chaque année. Car, après la rentrée -des récoltes, venaient les fumures, les labours, les -semailles qui sont temps de presse aussi—et, jusqu'aux -environs de la Saint-Martin, je continuais à -me lever dès quatre heures.</p> - -<p>Les labours étaient particulièrement durs en -raison de la situation du domaine sur la partie -montante du vallon; dans nos champs en côte -l'argile rouge dominait, mêlé de pierres. Nos -pauvres bœufs se levaient bien à regret quand nous -les allions quérir dans le Grand Pré, leur pâture -habituelle en septembre. Nous les trouvions presque -toujours couchés sous le même vieux chêne à la -ramure étendue,—masses blanches dans la grisaille -de la petite aurore,—et il fallait leur donner -de grands coups d'aiguillon pour les mettre en -mouvement.</p> - -<p>—Allez, allez, rossards!</p> - -<p>Ça les peinait beaucoup… Le pâturage possédait -une bonne source, l'ombre des bouchures était -épaisse et fraîche—et l'herbe si tendre! Il m'en -coûtait de les priver de ce paradis pour les coupler -sous le joug, les obliger à tirer, à plein effort, la -charrue dans les guérets montueux. J'éprouvais -parfois le besoin de m'en excuser:</p> - -<p>—C'est embêtant bien sûr, mais puisqu'il le -faut… Moi aussi, mes vieux, je préférerais me -reposer et pourtant je travaille. Allez-y donc de -bon cœur!</p> - -<hr /> - - -<p>Ils avaient, comme leur maître, du bon temps -pendant les mois d'hiver. Novembre venu, je ne -me levais qu'à cinq heures; je me couchais à huit.</p> - -<p>Mais les inquiétudes, pour un chef de ferme, -sont de toutes les saisons. A cette époque, la question -du fourrage me préoccupait surtout. Il convenait -de le ménager, le fourrage, sans réduire trop -la ration des bêtes à l'engrais, des vaches fraîches -vêlières, des génisses à vendre au printemps, des -bœufs de travail… Je me chargeais seul de la -distribution à toutes les bêtes et toisais souvent -mon fenil, prenant des points de repère, sacrifiant -telle partie jusqu'à telle fin de mois. Les mauvaises -années, il me fallait mêler à la ration quotidienne -une bonne dose de paille, et encore je tremblais -tout l'hiver, voyant comme ça diminuait vite, de -la crainte d'être à la misère en fin de saison… -C'est que, quand il faut acheter, pendant un mois -seulement, du fourrage pour nourrir le cheptel, le -bénéfice de l'année est bien compromis!</p> - -<p>Les jours de sortie, je m'abstenais le plus possible -d'aller à l'auberge, sachant qu'on court grand risque -de se mettre en retard lorsqu'on est pris à causer -avec les autres. Et les souvenirs souvent évoqués -des faiblesses de mon père, de cette rixe de Saint-Menoux -qui m'avait valu un procès, me donnaient -de la débauche une crainte salutaire.</p> - -<p>Ma seule passion était la prise. Il me fallait déjà, -lors de notre installation à la Creuserie, pour cinq -sous de tabac par semaine et j'en vins progressivement -à monter jusqu'à dix sous. En labourant, -quand j'arrivais au bout d'une raie, le temps -d'examiner le sillon nouveau afin d'en voir les -courbes, machinalement, je tirais ma tabatière;—en -fauchant, après chaque andain, crac, une prise;—en -sarclant, quand je m'arrêtais un instant pour -souffler, ma main se glissait à la recherche de la -«queue-de-rat», sans même que ma volonté y fût -pour quelque chose. Longs et tristes jours que -ceux où la provision s'épuisait! Il me prenait des -envies de chercher chicane à tout le monde; je ne -trouvais pas une bonne place…</p> - -<p>Mais la satisfaction intime liée à mon œuvre -était à coup sûr le meilleur de mes plaisirs, et le -plus sain. Contempler les prés reverdissants; -suivre passionnément dans toutes ses phases la -croissance des céréales, des pommes de terre; -juger que les cochons profitaient, que les moutons -prenaient de l'embonpoint, que les vaches avaient -de bons veaux; voir les génisses se développer -normalement, devenir belles; conserver les bœufs -en bon état en dépit de leurs fatigues, les tenir bien -propres, bien tondus, la queue peignée, de façon -à être fier d'eux quand j'allais, en compagnie des -autres métayers, faire des charrois pour le château; -engraisser convenablement ceux que je voulais -vendre: mon bonheur était là! Il ne faut pas croire -que je visais uniquement le résultat pratique, le -bénéfice légitime qui m'en devait revenir: non! -Il y avait dans l'affaire une part d'orgueil désintéressé.</p> - -<p>Quand ceux de Baluftière, de Praulière ou du -Plat-Mizot venaient veiller chez nous, la visite aux -étables s'imposait et je jouissais de me sentir -jalousé à cause du bon état de mon cheptel.</p> - -<p>De même aux foires, si des étrangers, remarquant -mes bêtes parmi celles des six domaines, m'en -faisaient compliment. Je répondais aux éloges avec -une fausse modestie, de façon à me faire valoir -davantage:</p> - -<p>—Ce n'est pas qu'ils ont eu trop de repos, mes -pauvres bœufs; jusqu'à la fin des semailles ils ont -travaillé! Quant aux dépenses, il est difficile d'en -faire moins: deux sacs de farine d'orge et trois -cents livres de tourteaux.</p> - -<p>—Allons, allons, vous ne les avez pas amenés -ainsi avec rien! faisaient les autres, incrédules. -De fait, souvent, je mentais un peu…</p> - -<hr /> - - -<p>Ainsi s'affirma dans la contrée ma réputation de -bon bouvier. On m'avait rapporté ce propos de -M. Parent, dans une auberge de Franchesse, en -présence de deux ou trois gros bonnets:</p> - -<p>—Le meilleur de mes <i>laboureux</i>, c'est Tiennon, -de la Creuserie; il fait bien valoir et, pour les -bêtes, c'est un soigneur comme il y en a peu…</p> - -<p>Hommage dont je n'étais pas médiocrement -fier, dont le souvenir, au cours des pansages surtout, -faisait se précipiter sous ma blouse graisseuse -le tic-tac ému de mon cœur. L'impression des -généraux qu'on encense après une guerre heureuse -n'est sans doute pas très différente. Et ma satisfaction, -après tout, n'était-elle pas aussi légitime -que la leur et moins propre à inspirer du remords -ensuite—qui avait sa source dans mon seul effort -et non dans un sacrifice de vies humaines?</p> - -<hr /> - - -<p>D'autres fois, durant les séances de travail aux -champs, aux saisons intermédiaires surtout, quand -il faisait bon dehors, quand la brise, caressante -comme une femme amoureuse, apporte avec elle -des senteurs de lointain, des arômes d'infini, des -souffles sains dispensateurs de robustesse, je ressentais -ce même sentiment d'orgueil satisfait confinant -au plein bonheur. Ce m'était une jouissance de vivre -en contact avec le sol, avec l'air et le vent; -je plaignais les boutiquiers, les artisans qui passent -leur vie entre les quatre murs d'une même pièce, -et les ouvriers d'industrie emprisonnés dans des -ateliers malsains, et les mineurs qui travaillent si -profond sous la terre. J'oubliais M. Gorlier, M. Parent; -je me sentais le vrai roi de mon royaume -et je trouvais la vie belle.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XXIX</h2> - - -<p>Victoire souffrait souvent de l'estomac et aussi -de névralgies très douloureuses qui l'obligeaient à -garder plusieurs jours de suite un mouchoir en bandeau -autour de la tête,—sous lequel s'amenuisait -encore son pauvre visage tiré, minci, vieilli, aux -yeux toujours cernés. Cela n'était pas pour améliorer -son caractère taciturne et plutôt difficile. Elle -vivait dans un état d'agacement perpétuel, broyant -du noir, s'exagérant le mauvais côté des choses. -Et de se lamenter sans cesse sur les ennuis en -perspective.</p> - -<p>—Il va falloir du pain jeudi; le même jour nous -aurons à battre le beurre et à plumer les oies; -jamais nous n'en pourrons voir le bout!</p> - -<p>Ou bien:</p> - -<p>—Il devient indispensable de faire la lessive; -nous n'avons plus de linge. Et le mauvais temps -continue toujours. Mon Dieu, que c'est ennuyeux!</p> - -<p>Elle se lamentait de même si l'un des enfants -souffrait, si les récoltes s'annonçaient mal, si les -couvées ne réussissaient pas, si le jardin manquait -de légumes et si les vaches diminuaient de lait. -Aux repas, elle ne se mettait jamais à table—s'occupant -à cuisiner, à surveiller, à servir les petits.</p> - -<p>—Mais prends donc le temps de manger, voyons, -bourgeoise! disais-je parfois.</p> - -<p>—Oh! pour ce qu'il me faut!</p> - -<p>Elle se contentait d'avaler en circulant un peu -de soupe claire. Par comparaison j'avais quelque -honte de mon appétit robuste. Les jours où «ça -la tenait dans l'estomac», elle <i>levait les gognes</i><a id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a> -tout à fait, disant n'avoir envie de rien. Je l'engageais -à se préparer un peu de soupe meilleure, -ou bien un œuf à la coque. Mais elle prélevait -seulement une tasse de bouillon dans la soupière -commune.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> Expression bourbonnaise s'appliquant aux personnes tristes, -dégoûtées, malades.</p> -</div> -<p>Encore que la servante fût chargée de toutes les -grosses besognes, le rôle de Victoire restait très -chargé. Les enfants, la basse-cour, les repas, une -bonne part du ménage, sans compter, quand le -lait donnait, la préparation du beurre et du -fromage, il y avait là de quoi fatiguer une plus -robuste qu'elle. Intelligente, elle savait tirer le -meilleur parti de toutes ses denrées vendues au -marché de Bourbon chaque samedi. Économe, -elle rabrouait souvent la servante coupable de -ménager trop peu le savon, la lumière, le bois -pour le feu. Certes la pauvre fille n'avait pas toutes -ses aises.</p> - -<p>Il arriva même que notre maison fût un peu décriée… -On se plaignait de mon activité au travail; -on disait la bourgeoise méchante et intéressée. Les -domestiques, garçons et filles, y regardaient à deux -fois pour se louer chez nous. Nous étions obligés -de les payer au prix fort.</p> - -<p>Les petits avaient rarement à souffrir de la -mauvaise humeur de leur mère. Parfois insupportables, -ils achevaient, aux mauvais jours, de lui -casser la tête, mais elle ne les battait jamais.</p> - -<p>Pour mon compte, je n'avais guère le loisir de -m'occuper d'eux; c'est à peine si je trouvais -quelques instants le dimanche pour les faire sauter -sur mes genoux; mais je m'abstins toujours de -les brutaliser. S'ils ne furent pas, en raison de -notre vie laborieuse, caressés, cajolés, mignotés -comme d'aucuns, au moins ne furent-ils jamais -talochés… Et je crois qu'ils nous aimaient vraiment…</p> - -<hr /> - - -<p>Quand quelques-uns de nos parents venaient -nous faire visite, Victoire s'efforçait à l'amabilité. -En dehors de la fête patronale, le fait se produisait -assez peu,—car on ne considérait pas comme -étranger le père Giraud qui, retraité à Franchesse, -faisait chez nous de fréquentes apparitions. Le -pauvre vieux nous arriva un jour bien attristé; -un papier officiel venait de lui apprendre la mort -de son fils, le soldat d'Afrique, qu'une mauvaise -fièvre avait tué, quelques mois avant l'expiration -de son deuxième congé,—c'est-à-dire de sa -rentrée en France avec une place.</p> - -<p>Les enfants de mon parrain et ceux de mon -frère vinrent à tour de rôle nous prier à leurs noces. -On faisait à chaque fois, selon l'usage, quelques -préparatifs pour les recevoir.</p> - -<p>Au jour du mariage je me rendais presque -toujours seul à Saint-Menoux. Je buvais sec dans -ces occasions-là et tenais bien ma place à table. -Il m'arrivait, oubliant les soucis coutumiers, de -me lancer tout à fait, de chanter, de danser comme -les jeunes!</p> - -<hr /> - - -<p>Une visite inattendue fut celle de Gaussin et de -sa femme, revenus faire un tour au pays après dix -ans d'absence. Ils se présentèrent chez nous, un -soir, à l'improviste, et rirent beaucoup de notre -extrême surprise. J'eus de la peine à reconnaître -la Catherine dans cette dame à chapeau qui -parlait si bien; et son mari, avec sa figure rasée de -larbin et ses beaux habits de drap, ne rappelait -guère le Gaussin d'autrefois. Leur petit Georges -était poli, vif, enjoué et gentil comme tout; il -n'eût demandé qu'à prendre contact avec notre -Jean, notre Charles et notre Clémentine; mais -eux, trop peu habitués à voir des étrangers, -demeurèrent à l'écart, sournois et taciturnes.</p> - -<p>Je passai une bonne soirée à causer, à <i>jarjoter</i> -comme on dit, avec ma sœur et mon beau-frère. -On les retint à coucher, mais ils partirent dans la -journée du lendemain. N'ayant qu'un congé de -quinze jours, et tenant à voir les deux familles, -ils ne pouvaient rester longtemps dans chaque -maison.</p> - -<p>Deux ou trois fois vint aussi le verrier de Souvigny -qui avait épousé la sœur aînée de Victoire. -C'était un homme entre deux âges, assez corpulent, -teint blême et moustache rousse. Il toussait, la -voix rauque, la poitrine usée doublement par son -travail de souffleur et par l'alcool,—et l'idée de -la mort le hantait souvent.</p> - -<p>—Dans notre métier, on est usé à quarante ans; -rares sont ceux qui vivent jusqu'à cinquante. -Mon tour sera vite venu de tirer le pissenlit par -la racine!</p> - -<p>Mais il tenait à jouir de son reste,—exigeant -une bonne cuisine, de la viande et du vin tous les -jours. Ce qui ne l'empêchait pas de dépenser beaucoup -hors de chez lui; plusieurs gouttes le matin, la -chopine ou l'apéritif le soir—sans parler de -grosses «bombes» les jours de paie, les jours de fête. -Aussi les ressources n'abondaient-elles jamais. Il y -avait des périodes où le boulanger, le boucher, -l'épicier ne voulaient plus rien donner à crédit; -alors, il entrait dans des colères épouvantables, -cognait la femme et les gosses. La femme, bien -plus vieillie encore que Victoire, les cheveux blanchis -avant l'âge, avait une expression craintive et -résignée qui faisait peine. Les enfants: de petits -maigriots, rusés et sournois, précocement vicieux.</p> - -<p>Ma bourgeoise, à qui sa sœur avait fait souvent -des confidences, n'ignorait rien des dessous du -ménage; elle mettait cependant les petits plats -dans les grands, se donnait tout le mal possible -pour satisfaire son beau-frère. Nous ne sympathisions -guère. Il affectait de mépriser la culture. -J'ignorais tout des choses de son métier, et ses -blagues à l'emporte-pièce me déroutaient… D'où -une gêne pesante—et mon grand contentement -de le voir s'en aller.</p> - -<p>Les jours suivants, la patronne se montrait plus -grincheuse encore que de coutume,—en rançon -de ses efforts antérieurs d'amabilité. Nous gagnions -tous à ce que les visites soient rares.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XXX</h2> - - -<p>C'est bon pour les riches, c'est bon pour ceux -qui ont du temps à perdre, de songer aux intrigues -amoureuses. Avec une vie remplie comme l'était -la mienne le diable ne peut guère tenter!</p> - -<p>La chose arriva cependant la cinquième année -de mon séjour à la Creuserie,—tout à fait par -hasard il est vrai.</p> - -<p>Ma femme, en raison de son état maladif, était -bien détachée des plaisirs d'amour. Je n'osais -m'approcher d'elle, certain d'être mal reçu. Et cela -contribuait encore à refroidir nos relations. Néanmoins, -je ne me donnais pas la peine de chercher -ailleurs.</p> - -<p>A la maison même, j'aurais pu sans doute -trouver l'occasion avec nos servantes, dont quelques-unes -n'eussent pas été, je pense, aussi farouches -que la petite Suzanne, de Fontbonnet. -Mais dans ces conditions, l'histoire finit toujours -par être découverte; il en résulte des brouilles -difficiles à raccommoder et c'est d'un exemple -déplorable pour les enfants.</p> - -<hr /> - - -<p>Donc vers la mi-juillet, un orage ayant rafraîchi -les terres, je profitai de la période d'accalmie, -entre foins et moisson, pour herser nos guérets. -J'étais, ce matin-là, dans un champ assez éloigné -de chez nous, à droite du chemin de Bourbon à -Franchesse, à proximité de la petite locature des -Fouinats.</p> - -<p>Victoire m'ayant envoyé à déjeuner par la -servante, j'arrêtai mes bœufs à l'ombre d'un -vieux poirier, non loin de la chaumière dont j'apercevais -les murs en pisé et le toit de paille, au sommet -duquel croissaient des plantes vertes. Le locataire -travaillait toujours au loin dans les fermes; sa -femme, une blonde assez appétissante, allait aussi -en journée quelquefois; ils n'avaient pas d'enfants.</p> - -<p>Or, le soleil était chaud et la soupe un peu salée… -Après avoir mangé, la soif me prit et l'idée me vint, -tout naturellement, d'aller demander à boire à -la Marianne, que je savais chez elle pour l'avoir -entendu appeler ses poules. Mes bœufs ruminaient -tranquilles; je décrochai, par mesure de prudence, -la chaîne qui les attelait à la herse, et me hâtai -vers la maison.</p> - -<p>La Marianne, vêtue seulement d'un jupon court -et d'une chemise, procédait à sa toilette. Elle avait -ramené en avant pour les peigner ses cheveux -défaits, dans lesquels se jouait un rayon de soleil; -ils me semblèrent soyeux et attirants; ils la -nimbaient d'une auréole, comme on en voit aux -saintes des images ou des vitraux. Sa figure, -quoique brunie par le hâle, avait des tons roses; -ses épaules nues étaient rondes et pleines, et ses -seins libres apparaissaient, rotondités tentatrices, -au-dessus de l'échancrure de la chemise.</p> - -<p>Je sentis dès l'abord courir une petite fièvre dans -mon organisme.</p> - -<p>—Bonjour, Marianne; je vous dérange? fis-je -en entrant.</p> - -<p>Elle tourna à demi la tête:</p> - -<p>—Ah, c'est vous, Tiennon! Vous me trouvez -dans une drôle de tenue…</p> - -<p>—Vous êtes chez vous: c'est bien le moins que -vous ayez la liberté de vous mettre à l'aise… Je -venais vous demander à boire.</p> - -<p>—C'est bien facile.</p> - -<p>Sans même prendre le temps de renouer ses -cheveux, elle alla prendre sur le dressoir un grand -pichet de terre jaune qu'elle remplit au seau, derrière -la porte, et me le tendit. Je la dissuadai -d'aller chercher un verre, et bus à la régalade -presque toute l'eau du pichet.</p> - -<p>—Vous aviez donc bien soif? dit la Marianne en -souriant dans sa toison défaite, à moins que vous -ne la trouviez meilleure que celle de chez vous.</p> - -<p>—C'est peut-être les deux, répondis-je. Vous -savez bien que le changement…</p> - -<p>Elle comprit l'allusion: ses joues se colorèrent -et son sourire se fit moqueur.</p> - -<p>—Ça dépend… Il y a des choses qui ont toujours -le même goût! fit-elle.</p> - -<p>—Vous le savez par expérience? demandai-je -malicieusement.</p> - -<p>Et comme elle ne s'éloignait pas, je plongeai -l'une de mes mains dans le flot d'or de ses cheveux -dénoués, alors que l'autre allait se perdre dans la -bâillure de la chemise, entre les mamelons tentateurs!</p> - -<p>La Marianne n'eut aucune révolte; il me sembla -même qu'elle provoquait mes caresses. Et nous -allâmes jusqu'au bout de la faute…</p> - -<p>Je sortis plutôt troublé, m'attendant presque -au reproche ironique de la nature entière. Mais -le soleil brillait comme avant; mon guéret avait -la même teinte rougeâtre d'argile lavé; les cailles -chantaient de même dans les blés jaunissants; -les hirondelles et les bergeronnettes voletaient -autour de moi comme si rien d'anormal ne s'était -passé… Et rentrant à la ferme, mon attelée faite, -je ne constatai nul changement dans les façons -d'être à mon égard de la bourgeoise, des enfants, -des domestiques,—non plus que de M. Parent, le -régisseur, qui vint dans l'après-midi. Cela me fit concevoir -une moindre gravité de l'acte irrémédiable.</p> - -<hr /> - - -<p>Mes relations avec cette femme se continuèrent -pendant dix-huit mois, plus ou moins suivies selon -les circonstances. Nous avions tous deux le souci -de ne pas nous faire remarquer, de sauver les -apparences. Il fallait donc que j'aie des motifs pour -aller seul du côté des Fouinats, soit à l'occasion -d'un travail, soit pour visiter les bêtes au pâturage. -Il y avait des périodes où, les bons prétextes -difficiles à trouver, je restais plusieurs semaines -sans la voir.</p> - -<p>Hélas! on a beau être prudent: à la campagne -il faut peu de chose pour provoquer des clabauderies… -La Marianne ne me demandait jamais -d'argent et je ne lui en offrais pas, bien entendu. -Seulement je lui permettais de conduire ses chèvres -dans mes champs d'alentour, d'y prendre de -l'herbe pour ses lapins, et je fermais les yeux -volontairement quand ses volailles causaient quelques -dégâts aux emblavures. Les domestiques, les -voisins s'intriguèrent de cette tolérance. Je dus -être guetté; on s'aperçut que je faisais des haltes -à la maison;—et de jaser…</p> - -<p>M. Parent, l'année suivante, donna congé aux -gens de la locature qui s'en allèrent du côté de -Limoise. Ainsi finirent nos amours—dont Victoire -ne sut jamais rien, j'imagine.</p> - -<p>Son père, par contre, m'avait fait un jour, -confidentiellement, des remontrances assez sévères, -accueillies en toute humilité…</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XXXI</h2> - - -<p>Quelques-uns des progrès du siècle arrivaient -jusqu'à nous, malgré que, chacun dans leur sphère -d'action, M. Gorlier, M. Parent, ma femme, fissent -tout leur possible pour se mettre en travers.</p> - -<p>Les écoles commençaient à se peupler. Les commerçants -du bourg, les plus huppés des campagnards -y envoyaient leurs enfants; il y avait aussi -quelques places gratuites pour les pauvres, dont -bénéficiaient surtout les petits des métayers du -maire.</p> - -<p>J'aurais bien voulu que mon Jean sût lire et -écrire pour être à même ensuite de tenir nos -comptes. M. Gorlier étant conseiller municipal -et ami du maire, je me crus autorisé à lui dire, -un jour qu'il félicitait le petit Jean sur sa bonne -mine:</p> - -<p>—Monsieur Frédéric, il lui faudrait à présent -quelques années d'école.</p> - -<p>Il tira coup sur coup trois bouffées de sa grande -pipe en écume de mer et répondit:</p> - -<p>—L'école! l'école!… Et pourquoi faire, sacre-bleu? -Tu n'y es pas allé, toi, à l'école; ça ne -t'empêche pas de manger du pain! Mets donc ton -gamin de bonne heure au travail; il s'en portera -mieux et toi aussi.</p> - -<p>—Pourtant, Monsieur Frédéric, ça lui rendrait -service de savoir un peu lire, écrire et compter. -Pour qu'il soit moins bête que moi, je tâcherais -de me priver de lui encore quelques années, au -moins pendant l'hiver…</p> - -<p>—Dis-moi un peu ce que tu aurais de plus si -tu savais lire, écrire et compter? L'instruction, -c'est bon pour ceux qui ont du temps à perdre. -Mais toi tu passes bien tes journées sans lire, -n'est-ce pas? Tes enfants feront de même, voilà -tout… D'ailleurs, une année d'école coûte au moins -vingt-cinq francs. Si tu envoies ton aîné en classe, -tu ne pourras guère te dispenser d'y envoyer les -autres; il t'en faudra de l'argent!</p> - -<p>—Monsieur Frédéric, vous pourriez peut-être -m'obtenir une place gratuite…</p> - -<p>—Une place gratuite! Le nombre en est très -limité des places gratuites; il y a toujours dix -demandes pour chacune. N'y compte pas, Chose, -n'y compte pas… Et je te répète qu'il vaut mieux -mettre ton gas à garder les cochons que de l'envoyer -à l'école.</p> - -<p>Le bourgeois bourrait sa pipe avec rage; sa voix, -ses gestes accusaient de l'impatience. Comprenant -qu'il avait des griefs contre l'instruction, craignant -de le mécontenter en insistant, je m'en tins à cette -unique tentative. Et mes enfants n'allèrent pas en -classe.</p> - -<p>Pour la culture, je n'étais pas de ceux qui aiment -à se lancer dans les nouveautés, dans les frais, sans -savoir ce que seront les résultats. Mais pourquoi -faire grise mine à ce que l'expérience démontre -avantageux? Dès mon entrée à la Creuserie, je -m'étais muni de deux bonnes charrues qui faisaient -plus vite que l'araire du bien meilleur travail -et d'une herse aux dents de fer. J'aurais voulu -décider le régisseur à adopter la chaux, mais il -reculait devant la dépense, à vrai dire assez considérable. -Sa grande préoccupation était de pouvoir -verser au propriétaire une somme au moins -équivalente à celle de l'année d'avant. C'est que -M. Gorlier, quand il y avait baisse, savait fort -bien dire avec une moue de dépit:</p> - -<p>—Bientôt les revenus de mes propriétés ne -suffiront plus à payer l'impôt!…</p> - -<p>Et, un jour que le sous-ordre trembleur osait -aborder cette question de la chaux:</p> - -<p>—Si j'avais voulu m'occuper moi-même de mes -biens, il est clair que je ne vous aurais pas pris -comme régisseur! Arrangez-vous à tirer des domaines -tout ce qu'ils peuvent donner, de façon à -ce que les bénéfices aillent en augmentant. Ce -n'est pas à moi à vous indiquer les moyens d'y -parvenir.</p> - -<p>M. Parent restait donc perplexe, hésitant entre -la crainte des débours à faire de suite et le désir -d'augmenter les rendements futurs. Mais la crainte -l'emportait et nous en restions là.</p> - -<p>Or, le propriétaire étant venu nous voir à la -moisson me demanda si la récolte s'annonçait -bonne.</p> - -<p>—Ni bonne, ni mauvaise, Monsieur Frédéric, -répondis-je; elle serait certainement bien meilleure -si nous avions mis de la chaux.</p> - -<p>—Ça donne de bons résultats, cette chaux? -questionna-t-il d'un air indifférent, tout en faisant -des moulinets avec sa canne autour de la tête d'un -gros chardon.</p> - -<p>—Oh! oui, Monsieur Frédéric. On rentre souvent -dans ses frais dès la première année; les récoltes -d'avoine et de trèfle qui viennent après le -blé sont bien meilleures,—et cela est bénéfice clair. -Les avantages ensuite continuent à se faire sentir -assez longtemps.</p> - -<p>Il partit sans un mot; il s'en alla chez Primaud -de Baluftière, chez Moulin du Plat-Mizot et, -successivement, dans tous les domaines. L'unanimité -des avis entraîna son adhésion—et des -ordres en conséquence.</p> - -<p>Trois jours après, M. Parent nous annonça -qu'il s'entendait avec des charretiers pour faire -amener de la chaux dans nos guérets.</p> - -<hr /> - - -<p>Par économie aussi, Victoire était opposée à -toute réforme dans les choses la concernant. En -raison du perfectionnement des petits moulins du -pays, il était devenu possible de faire séparer le -son d'avec la farine. Beaucoup commençaient à -user de cette amélioration, et il y en avait même -qui, remplaçant le seigle par le froment, mangeaient -du vrai pain de bourgeois! De ces derniers, -par exemple, on parlait avec un peu d'ironie, -prévoyant qu'ils couraient aux abîmes.</p> - -<p>Sans me risquer ainsi, tout en continuant à -mettre dans chaque sac deux mesures de froment -et trois de seigle, j'aurais désiré faire sortir le son. -A chaque fois que j'envoyais du grain moudre, je -reparlais de l'affaire,—toujours désapprouvé par -la bourgeoise:</p> - -<p>—Il faut déjà payer les domestiques assez cher, -ce n'est pas la peine de les nourrir au pain blanc!</p> - -<p>En présence de ce parti pris obstiné, je m'avisai -d'un stratagème. Le meunier, de connivence avec -moi, dit, en nous ramenant la provision, qu'il en -avait par mégarde retiré le son, ainsi qu'il faisait -à présent, pour presque tout le monde. Je le tançai -d'un ton de mauvaise humeur, l'invitant à faire -attention à son ouvrage s'il tenait à nous conserver -comme clients. Mais nous avions de la -farine pour un trimestre. Et après, Victoire elle-même -n'osa pas proposer de revenir en arrière.</p> - -<p>A partir de ce moment, nous eûmes toujours -du bon pain,—d'autant meilleur que je baissai -progressivement la proportion de seigle, jusqu'à -arriver à la supprimer tout à fait quand la moyenne -de nos récoltes de blé eut augmenté, du fait de -l'adoption de la chaux.</p> - -<p>Beau jour vraiment que celui où je vis trôner -sur la table la miche réservée de mon enfance! -Les jeunes d'aujourd'hui trouvent des fois médiocre -notre pain de bon froment pour peu qu'il -soit un peu dur. Ah! s'ils étaient remis pour quelque -temps au pain noir et graveleux d'autrefois, -ils apprendraient vite à l'apprécier!</p> - -<hr /> - - -<p>Je cite comme caractéristiques ces trois faits -d'entrave aux idées nouvelles, mais il s'en produisit -bien d'autres, de la part de M. Gorlier au -point de vue de l'amélioration générale, de la -part de M. Parent pour les choses de la culture, -et de la part de ma femme pour celles de la cuisine.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XXXII</h2> - - -<p>Il est des années de grand désastre qui jalonnent -tristement la monotone existence de l'homme des -champs. Ainsi en fut-il de 1861, pour ceux de ma -génération. Et, pour ce qui me concerne, cette -année fut deux fois maudite puisqu'il m'advint, -en plus de ma part de la calamité collective, une -catastrophe particulière.</p> - -<p>Vers la fin du mois d'avril, deux jeunes taureaux -enjugués pour la première fois, dans une minute -de malheur m'ayant renversé, me piétinèrent. -Résultat: une jambe cassée, deux côtes défoncées, -sans compter les lésions et meurtrissures.</p> - -<p>Le docteur Fauconnet, qui me vint raccommoder, -me banda la jambe avec des <i>copes</i> de bois, -des bandes de toile et me condamna à l'immobilité -pendant quarante jours.</p> - -<p>Ce fut atroce; des fourmillements passaient -dans ma jambe malade; j'étais moulu, brisé, car -la fièvre s'en mêla les deux premières semaines -au point qu'on put craindre des complications -internes. Tous les bruits ménagers, le pilonnement -des sabots ferrés sur le cailloutis, le tintamarre -des marmites, le heurt des assiettes, les -conversations même m'étaient insupportables. Aux -mauvais jours, Victoire s'énervait, pleurait. Le médecin, -qu'elle envoya quérir à plusieurs reprises, ne -venait qu'à son heure,—tard dans l'après-midi -ou le lendemain.</p> - -<p>A la campagne on a bien le temps de mourir dix -fois, comme on dit, avant que d'être secouru. Et -ce n'est pas l'un des moindres inconvénients de -la vie paysanne, en notre pays de fermes isolées -surtout.</p> - -<p>D'autant moins exact, le docteur Fauconnet, -que, féru de politique, il passait journellement -plusieurs heures au café. Républicain, il faisait -une opposition acharnée aux gros bourgeois du -pays et au gouvernement de Badinguet. C'est -par lui que juraient tous les «avancés» de Bourbon; -les soirs de beuverie, il s'en trouvait toujours -quelques-uns pour aller crier devant sa porte: -«Vive le docteur! Vive la République!» Et cela -consternait son vieux père retiré dans son château -d'Agonges.</p> - -<p>Quand je fus plus tranquille et en état de causer, -M. Fauconnet m'entretint des sujets qui lui -étaient chers. Il voulait l'impôt sur le capital, la -suppression des armées permanentes, l'instruction -gratuite. Il me parlait de Victor Hugo, le grand -exilé, et plaignait les victimes du coup d'État -de 51. Puis, de larder d'épigrammes le maire et -les adjoints de Bourbon. Tous les maires sans -doute font des bêtises, pratiquent plus ou moins -le favoritisme—et il n'est pas difficile à quelqu'un -d'un peu calé de leur faire de l'opposition. -Mais bien que le docteur eût l'air de parler raison, -je ne savais trop s'il convenait de le prendre au -sérieux. Car ce grand tombeur de bourgeois vivait -lui-même en bourgeois… Certes, il eût plus fait -pour le peuple en allant voir ses malades régulièrement -et en leur comptant ses visites moins -cher qu'en pérorant chaque jour au café!</p> - -<p>En tout cas, j'avais pour mon compte d'autres -sujets d'intérêt que les discours du docteur. Me -voit-on cloué au lit juste au début des grands -travaux, obligé de laisser tout diriger par les domestiques! -Notre petit Jean, avec ses quatorze -ans, ne pouvait encore jouer au patron. J'étais -toujours à me demander comment les bêtes étaient -soignées, si l'on faisait du bon travail, si on ne -lambinait pas trop. A mesure que s'atténuait le -mal, croissait mon inquiétude. Mais j'eus beau -rager, m'énerver, il me fallut bien attendre.</p> - -<p>Quelle joie presque enfantine à l'heure où, mon -pansement défait, je pus me lever, circuler. Ma -jambe demeurait encore faible, mais je n'étais pas -du tout boiteux. De jour en jour, m'aidant d'une -grosse canne de chêne, je m'éloignai davantage de -la maison et fus heureux, visitant nos champs, de -constater que les récoltes semblaient belles. Je -pensais:</p> - -<p>—Mon accident nous a coûté cher; mais, grâce -à Dieu, l'année s'annonce bonne; nous pourrons -tout de même sortir avec honneur de cette mauvaise -passe.</p> - -<p>Hélas! je comptais sans la grêle qui, le 21 juin, -nous vint ravager de façon atroce! On eut au -plein de ce jour d'été une soudaine impression -de nuit, tellement le ciel devint noir, livide. Les -éclairs sans fin zébraient tous les points de l'horizon, -et, après chaque zig-zag de feu, tonnait la -foudre en crescendo.</p> - -<p>Et les grêlons de tomber, gros comme des œufs -de perdrix, puis comme des œufs de poule, défonçant -les toitures et cassant les vitres. Puis la -mitraille dégénéra en averse; notre maison fut -inondée. Par toutes les grandes pluies il entrait -de l'eau sous la porte. Mais cette fois elle dégoulinait -du grenier par les interstices des planches; -elle tombait sur les ciels de lit, sur la table et sur -l'armoire; elle ruisselait entre les cailloux pointus -de la cuisine, et, dans la chambre, les trous du -sol étaient autant de petites mares. Les femmes -interrompirent leurs lamentations pour mettre -des draps sur les meubles—bien tard!</p> - -<p>Quelle triste promenade, quand on put s'aventurer -dehors! Autour des bâtiments, les débris de -vieilles tuiles moussues s'amoncelaient au long des -murs. Du côté de l'ouest surtout, de grandes -brèches dans la toiture laissaient voir les lattes -grises du faîtage dont beaucoup même étaient -brisées. La campagne apparaissait meurtrie sous -l'effeuillement prématuré des haies et des arbres. -Les pétales d'églantine, les grappes d'acacia s'amalgamaient -sur le sol parmi les brindilles, feuilles et -menues branches. On trouvait en grand nombre -des petits cadavres d'oiseaux aux plumes hérissées. -Les céréales n'avaient plus d'épis; leurs tiges plus -ou moins brisées s'inclinaient en des attitudes de -souffrance. Les foins englués de boue, aplatis comme -avec des maillets, étendaient sur les prés, comme -un emplâtre sale, leur uniforme masse vaseuse. -Les trèfles, les pommes de terre montraient l'envers -de leurs feuilles criblées. Les légumes du -jardin n'existaient plus…</p> - -<p>Le vallon entier avait pareillement souffert.</p> - -<p>Il n'y eut guère que les ouvriers du bâtiment -pour bénéficier de cette catastrophe. Demandés -partout en même temps, maçons et couvreurs, -pendant de longs mois, ne surent où donner de la -tête. Les tuileries épuisèrent d'un coup leurs réserves. -Et la fabrication courante n'étant pas en -mesure de répondre à ces besoins anormaux, plus -d'un propriétaire dut avoir recours à l'ardoise. -C'est ainsi que l'on voit encore, par-ci par-là, des -toitures dont un côté est de tuiles et l'autre côté -d'ardoises; les vieux comme moi savent tous -que ce sont là des souvenirs de la grande grêle -de 61.</p> - -<p>Pour recueillir les débris informes et sans valeur -presque qui tenaient lieu de récoltes, il fallut bien -plus de temps qu'à l'ordinaire. Le foin, souillé et -poussiéreux, rendit les bêtes malades. Le peu de -grain qu'on put tirer des céréales fut inutilisable -autrement que pour faire de la mauvaise farine à -cochons.</p> - -<p>Il fallut acheter du grain pour semer, du grain -pour vivre, du fourrage et de la paille. Mes quatre -sous d'économie sautèrent cette année-là; je fus -même obligé de quémander une avance d'argent -au régisseur pour payer mes domestiques.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XXXIII</h2> - - -<p>En raison du préjudice que lui causait la catastrophe, -M. Gorlier passa tout l'automne et une -partie de l'hiver à Franchesse. Il était d'une humeur -impossible, sacrait à tout propos, et ne -prenait même plus la peine de teindre sa barbe, -dont les poils clairsemés étalaient leur blanc sale -sur le cramoisi du visage.</p> - -<p>Il partit néanmoins courant janvier vers les -pays de soleil. Et il y mourut subitement d'une -attaque d'apoplexie quinze jours après… On prétendit -que M<sup>lle</sup> Julie s'était appropriée le magot -du défunt. En tout cas, craignant sans doute de -se rencontrer avec les héritiers, elle ne revint -jamais plus.</p> - -<hr /> - - -<p>La propriété échut à un neveu,—un certain -M. Lavallée, officier d'infanterie dans une ville du -Nord qui, à la suite de cette aubaine, donna sa -démission pour venir au cours de l'été s'installer -à la Buffère avec sa famille.</p> - -<p>Le dimanche qui suivit son arrivée, il nous convoqua -au château, le régisseur et tous les métayers. -Du château, je ne connaissais encore que la cuisine. -Mais on nous fit entrer, ce jour-là, dans une -belle pièce si bien cirée qu'on avait peine à se -tenir debout. Le père Moulin, du Plat-Mizot, fut -près de s'étaler. Cela nous mit en joie,—seulement -nous n'osions éclater, de peur d'être inconvenants… -Nous nous tenions debout et silencieux, -lorgnant toutes les choses étonnantes réunies -dans ce salon. Il y avait des fauteuils et canapés -garnis d'une étoffe crème à fleurs bleues, avec -franges. Le tapis recouvrant une petite table, -devant la cheminée, s'appareillait aux fauteuils -et je vis, après un moment, que le papier des murs -portait aussi des fleurs bleues semblables. Sur la -cheminée en marbre rose une belle pendule jaune -sous globe et des flambeaux à six branches garnis -de bougies roses se répétaient, se prolongeaient -à l'infini dans une grande glace à l'encadrement -voilé de gaze. De chaque côté, en des jardinières -s'adaptant à de délicats guéridons, des plantes -aux larges feuilles vertes, semblables à celles qui -croissaient aux abords de la source de mon Grand -Pré. Dans l'un des angles, sur une étagère en joli -bois découpé, s'accumulaient des bibelots de -toutes sortes: statuettes, petits vases et photographies. -L'unique meuble, en plus de la table, -était une sorte de gros coffre en bois rouge tirant -sur le noir dont je ne devinais pas l'usage:—un -piano, me dit tout bas M. Parent. Cette belle pièce -ne contenait, en somme, que de belles choses -inutiles; aucun objet qui réponde à un besoin -réel. Je songeai à notre cuisine noire au béton -dégradé, à notre chambre avec ses moisissures et -ses trous, me demandant s'il était juste que les -uns soient si bien et les autres si mal!</p> - -<p>Parut enfin M. Lavallée, quadragénaire plutôt -petit, blond, mince et très remuant. Il nous fit -asseoir sur les beaux fauteuils à fleurs bleues, -prenant la peine de les aligner lui-même, face à -la porte-fenêtre qui ouvrait sur le parc. M. Parent -et Primaud, le <i>mangeux</i> de lard, se partagèrent -un canapé. Le propriétaire s'assit en face de nous, -et après un temps d'observation, nous posa différentes -questions sur nos familles, nos terres, -notre manière d'exploiter. Il se dit déterminé à -faire de la bonne culture, ajoutant qu'il comptait -sur nous tous pour entrer dans ses vues.</p> - -<p>—Il faut que, dans quelques années, nous puissions -briller dans les concours! fit-il en terminant.</p> - -<p>M. Parent, très ému, agitant sa grosse tête et -roulant ses gros yeux, approuvait en bredouillant.</p> - -<p>Le maître dut juger qu'il n'était pas homme à -révolutionner la culture, car il lui donna congé -quelques jours après.</p> - -<hr /> - - -<p>Le successeur, un jeune homme à figure fermée -qui s'appelait M. Sébert, avait fait des études -dans une grande école d'agriculture. Il prit ses -fonctions à la Saint-Martin, à l'époque même où le -propriétaire quittait le château pour aller passer -l'hiver à Paris. Après examen de mon cheptel, il -déclara du premier coup qu'il faudrait tout changer.</p> - -<p>—Soignez vos bœufs, nous les vendrons; nous -vendrons aussi les vaches dès qu'elles auront leurs -veaux; nous vendrons de même les génisses, les -moutons, les cochons—et nous achèterons d'autres -bêtes, des bêtes de race et sélectionnées…</p> - -<p>Dans les six domaines il dit la même chose. -Nous eussions compris qu'il sacrifiât les animaux -inférieurs; mais nous trouvâmes étrange qu'il -voulût tout faire vendre, les bons et les mauvais.</p> - -<p>Chaque semaine, cet hiver-là, il nous fallut circuler -nuitamment sur les routes et nous geler pendant -des heures sur quelque foirail. Nous allions -jusqu'à Cérilly, jusqu'au Montet—à des vingt -ou trente kilomètres. Randonnées fatigantes, ennuyeuses -et coûteuses. Et le travail des champs -ne se faisait pas pendant qu'on voyageait ainsi!</p> - -<p>Cependant M. Sébert, quand il s'agissait d'acheter, -ne taquinait guère:</p> - -<p>—Voici une bête convenable, disait-il, je veux -l'avoir; les bonnes bêtes ne sont jamais trop chères.</p> - -<p>Furieux contre cet original qui nous ruinait, -nous disions entre métayers:</p> - -<p>—Il est commode de se passer des fantaisies -quand on roule sur l'argent des autres!</p> - -<p>En avril, quand le propriétaire revint, tous les -cheptels étaient changés et n'en valaient pas mieux.</p> - -<p>A sa première visite M. Lavallée me demanda:</p> - -<p>—Eh bien, êtes-vous content de votre nouveau -régisseur, Bertin?</p> - -<p>—Monsieur, il aime trop les affaires; il ne fait -que vendre et acheter, ça ne peut pas gagner.</p> - -<p>—Si, vous verrez. Il renouvelle vos cheptels -avec compétence. D'ici deux ou trois ans, vous -tiendrez les concours et vous aurez des prix.</p> - -<p>Dans le temps que le propriétaire resta à la -Buffère, M. Sébert se borna à nous faire vendre -les bêtes qui présentaient quelques défectuosités. -Mais après son départ recommença l'histoire de -l'année précédente. Il fallut de nouveau tout -changer…</p> - -<p>Au printemps suivant, devant l'unanimité de -nos plaintes, le bourgeois comprit enfin que son -régisseur l'avait roulé—qui, de par les stipulations -de leur contrat, devait toucher cinq pour -cent sur les ventes et autant sur les achats, en -plus de son traitement fixe. Cette clause expliquait -son intérêt à vendre et acheter sans relâche. -M. Lavallée voulut lui donner congé tout aussitôt; -mais le sous-seing portant engagement pour six -années, il demanda une indemnité de trente mille -francs, pour transiger ensuite à vingt mille. Le -malin avait certainement économisé au cours de -ses deux années de gérance une somme au moins -égale, sinon supérieure…</p> - -<p>Il s'en fut en Algérie, devint là-bas un gros -propriétaire sans doute très respecté,—comme -doit l'être en tous pays le possesseur d'une fortune -honnêtement acquise!</p> - -<p>Cette expérience coûteuse eut l'avantage de -dégoûter le maître de ses projets de culture savante. -Ça ne lui disait plus rien de devenir le -Monsieur qui a des prix dans les concours. Nous lui -certifiâmes d'ailleurs que les récompenses n'allaient -pas toujours aux vrais méritants et que, pour les -lauréats même, le résultat se soldait en tracas et -en perte… Dès lors, M. Lavallée n'eut en vue que -de tirer de ses biens le plus d'argent possible. Il -en garda personnellement la direction et s'attacha, -au titre de simple garde particulier chargé des -comptes, un jeune homme de Franchesse, nommé -Roubaud, qui savait lire et écrire. Nous eûmes, -nous les métayers, une liberté plus grande, et les -choses n'en allèrent que mieux.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XXXIV</h2> - - -<p>Les deux enfants du maître, Ludovic et Mathilde, -venaient souvent chez nous avec leur père, ou bien -avec quelqu'un des domestiques. Ludovic était de -l'âge de notre Charles; la petite avait trois ans -de moins. Or, je fus étonné d'entendre un jour la -cuisinière, et un autre jour le cocher employer -vis-à-vis ces gamins les termes «Monsieur» et -«Mademoiselle». Je m'informai auprès du cocher -qui m'assura ne pouvoir se dispenser de leur -parler ainsi—ajoutant au surplus qu'il en allait -de même à l'égard de tous les petits bourgeois, -fussent-ils encore au berceau. Je racontai cela chez -nous, disant qu'on devrait s'en souvenir le cas -échéant. Un bel éclat de rire accueillit la nouvelle:</p> - -<p>—A ces deux crapauds-là «Monsieur» et «Mademoiselle» -c'est trop fort! fit la servante.</p> - -<p>Ils étaient en effet rudement insupportables, le -«Monsieur» et la «Demoiselle». Accompagnant -leur père, ils se tenaient à peu près tranquilles; -mais avec les domestiques ils faisaient déjà le -diable à quatre, et ce fut bien autre chose lorsqu'ils -eurent pris l'habitude de venir seuls. A la -maison ils furetaient partout, dérangeaient tout, -décrochaient avec des bâtons les paniers pendus -aux solives, montaient avec leurs souliers boueux -sur les bancs, même sur la table cirée. Dehors, ils -effarouchaient la volaille, séparaient les poussins -de leur mère, poursuivaient les canards jusqu'à -les exténuer. Ils ouvrirent une fois les cabanes à -lapins, dont cinq ou six pensionnaires prirent la -clef des champs. Une autre fois, ils firent s'éparpiller -les moutons qu'on eut mille peines à rassembler. -Au jardin, ils couraient au travers des carrés, -sur les semis frais et les légumes binés; ils secouaient -des prunes encore vertes, des poires inutilisables. -La fillette en particulier paraissait d'autant plus -heureuse qu'elle nous voyait plus consternés de ses -frasques. Je risquais parfois une timide observation:</p> - -<p>—Mais voyons, Mam'selle Mathilde, vous faites -du mal; ce n'est pas gentil…</p> - -<p>Elle souriait malicieusement:</p> - -<p>—Ça m'amuse, moi, là…</p> - -<p>Et continuait de plus belle.</p> - -<p>Tout de suite ils voulurent prendre pour camarade -de jeux notre petit Charles.</p> - -<p>Mais le pauvre gamin faisait peu de cas de cet -honneur. Jouer avec des camarades auxquels il -fallait dire «Monsieur» et «Mademoiselle» lui -semblait une corvée bien plus qu'un plaisir.</p> - -<p>N'eussent-ils pas voulu, d'ailleurs, le traiter en -esclave au gré de leur fantaisie?</p> - -<p>Ils l'emmenèrent un jour dans le parc du château -où M. Lavallée venait de faire édifier une balançoire -à leur intention. Il dut les pousser l'un après -l'autre, plus ou moins vite selon leur caprice, et -aussi longtemps qu'ils en eurent le désir. Puis ils -le firent asseoir à son tour sur la planchette et le -poussèrent tout de travers et violemment, riant -bien fort de son effroi. Il leur criait de cesser d'une -voix suppliante;—mais eux de pousser plus vite -encore et plus mal. Quand il put descendre, chancelant -et tremblant,—un peu <i>virou</i>, comme on -dit,—il fut obligé de s'asseoir sur le gazon pour -ne pas tomber.</p> - -<p>—Ah! ce qu'il est poltron tout de même! firent -les petits bourgeois, enchantés.</p> - -<p>Ils croquaient des bonbons. Ludovic, qui avait -bon cœur parfois, en offrit à Charles:</p> - -<p>—Prends donc, ça te remettra…</p> - -<p>Mais sa sœur intervint:</p> - -<p>—Maman a défendu qu'on lui en donne… Tu -sais bien qu'il n'est pas un petit garçon comme toi; -lui et ses parents sont les «instruments» dont nous -nous servons.</p> - -<p>Il me passa par tout l'être un malaise, un frémissement -de colère et de révolte, quand mon -pauvre gas me rapporta ces paroles. Non pas à -l'égard de la méchante fillette, mais contre sa -mère qui lui inculquait ainsi le mépris des -travailleurs. Je me pris à détester ferme cette -grande molle aux allures langoureuses et au regard -hautain qui passait ses journées, au dire -des domestiques, à demi couchée sur un canapé, -en longues flâneries coupées de petites séances de -piano.</p> - -<p>—Les «instruments» te valent bien, poupée! -pensais-je; sans eux tu crèverais de misère avec -toute ta fortune,—car de quelle besogne utile -es-tu capable?</p> - -<p>Une autre fois, les enfants s'amusaient à l'équipage,—Charles, -faisant naturellement le cheval, -attaché par le haut des bras avec de longues ficelles -dénommées guides dont Ludovic tenait les bouts -par derrière, cependant que Mathilde, avec conviction, -claquait un petit fouet.</p> - -<p>—Hue! Hue donc!</p> - -<p>Le cheval faisait le rond comme dans un manège -autour du conducteur qui ne bougeait guère. -Vint un moment où, fatigué, il ne voulut plus -trotter.</p> - -<p>—Hue! Hue donc! Veux-tu courir!…</p> - -<p>Et Mathilde, comme il ne mettait nulle hâte à -obéir, le cingla d'un coup de fouet qui lui zébra la -figure. Charles se mit à pleurer silencieusement, -pour ne pas faire d'éclat à cause de la proximité -du château. Ludovic s'approcha, remué de ses -larmes:</p> - -<p>—Elle t'a fait mal?</p> - -<p>—Oui, Monsieur Ludovic.</p> - -<p>—Ce n'est rien: il faut tamponner ça avec de -l'eau fraîche.</p> - -<p>Il l'entraîna jusqu'à la cuisine où la bonne, avec -une serviette mouillée, mit de la fraîcheur sur le -sillage rouge et brûlant de sa joue.</p> - -<p>La petite regardait, sans pitié:</p> - -<p>—C'est bien fait! il ne voulait pas courir, le -cheval.</p> - -<p>Il se trouva que M<sup>me</sup> Lavallée vint à ce moment -donner des ordres pour le dîner; elle se fit mettre -au courant, puis trancha:</p> - -<p>—Mathilde, c'est très mal! Ludovic, il ne faut -pas permettre à ta sœur d'agir ainsi.</p> - -<p>Et, s'adressant ensuite à Charles:</p> - -<p>—Vois-tu, mon garçon, Mathilde est vive; quand -tu joues avec elle, il ne faut pas la contrarier.</p> - -<p>Elle lui fit donner par la cuisinière un biscuit -avec un peu de vin, puis les renvoya tous les trois:</p> - -<p>—Allons, retournez jouer; et tâchez de ne plus -vous battre!</p> - -<hr /> - - -<p>A la suite de cette aventure, Charles évita le -plus possible ses deux tyrans. Il s'en venait avec -moi dans les champs; il se cachait pour leur -échapper. Un jour, gardant les vaches dans un pré -humide, il s'était amusé à faire une <i>grelottière</i>. -C'est une sorte de petit panier ovale qu'on tresse -avec des joncs et dans lequel on glisse de menus -cailloux avant de le boucher tout à fait—qui, -remués, font ensuite un vague bruit de grelots. -Le frère et la sœur étant allés relancer mon gamin -jusque là-bas, Mathilde eut envie de ce jouet -rustique que Charles refusa de lui donner,—car -il lui en voulait toujours du coup de fouet. Et -comme elle insistait, cherchant à le lui enlever, il -la repoussa très en colère:</p> - -<p>—Tu m'embêtes, à la fin, tu ne l'auras pas… -Et je ne veux plus te dire «Mademoiselle». Tu -n'es qu'une <i>ch'tite méchante gatte</i>!</p> - -<p>Alors elle se mit à geindre:</p> - -<p>—Je le dirai à maman, oui! oui! oui!… Je lui -dirai que tu m'as frappée, que tu m'as injuriée, -vilain paysan… Et vous quitterez la ferme, tes -parents et toi.</p> - -<p>Elle partit en bougonnant, furieuse de l'offense.</p> - -<p>Ludovic, au bord d'une mare voisine, s'occupait -à lancer des pierres sur les grenouilles qu'il apercevait -hors de l'eau. Après que sa sœur se fut -éloignée, il revint auprès de Charles:</p> - -<p>—Tu sais qu'elle est capable, en effet, de le dire -à maman; tu as eu tort!</p> - -<p>—Ça m'est égal! Je ne peux plus la supporter. -Je ne veux plus que vous veniez me trouver ni l'un -ni l'autre; vous me prenez pour votre chien!</p> - -<p>Là-dessus il rassembla les vaches et revint à la -maison, le laissant à ses grenouilles.</p> - -<p>M. Lavallée, le soir, nous parla sans acrimonie -de l'incident,—Mathilde n'ayant pas manqué de -tout rapporter, selon sa promesse:</p> - -<p>—Décidément, nos enfants ne s'entendent pas… -J'ai interdit aux miens de venir trouver Charles -et je veillerai à ce qu'ils tiennent compte de mes -ordres.</p> - -<p>Au bout d'une semaine, il en fut comme auparavant -et les mêmes ennuis s'ensuivirent…</p> - -<p>Le départ des maîtres pour Paris ne tarda plus -guère, heureusement.</p> - -<p>J'ai su plus tard par le jardinier, qui le tenait -de la cuisinière, que M<sup>me</sup> Lavallée avait été très -mécontente de l'affront fait à sa fille. Pour un peu, -elle eût exigé notre départ que la bonne petite -demandait à hauts cris. Mais le mari avait refusé -de prendre au tragique cette querelle d'enfants.</p> - -<hr /> - - -<p>L'année d'après, Charles, touchant à ses treize -ans, commençait à s'occuper régulièrement; ce -me fut un prétexte pour dire aux petits bourgeois -qu'il n'avait plus le temps de jouer avec eux, et je -pus éviter le recommencement de la camaraderie -tyrannique dont ils auraient continué à l'honorer -sans aucun doute.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XXXV</h2> - - -<p>Ma mère, vieillie et malheureuse, habitait toujours -au bourg de Saint-Menoux la même bicoque -et, bien que toute courbée par l'âge, elle continuait -à faire des journées autant que le lui permettaient -ses rhumatismes. Mais depuis plusieurs -années il lui devenait difficile, à la mauvaise saison, -de quitter le coin du feu.</p> - -<p>Aux environs de Noël, quand nous avions tué -le cochon, je lui portais toujours un panier de lard -frais avec un peu de boudin.</p> - -<p>Lors de ma visite habituelle, à la fin de l'année -65, je la trouvai alitée, la figure souffrante et -changée. Son rhumatisme l'immobilisait depuis des -semaines et personne ne s'occupait d'elle en dehors -d'une autre vieille journalière, sa voisine, qui lui -apportait ses provisions et lui aidait à faire son lit.</p> - -<p>—Je vais pourtant finir là toute seule… On me -trouvera morte un beau matin!</p> - -<p>Alors elle se mit à déblatérer contre mes frères -et leurs femmes, puis contre moi-même. Toute -la rancune amoncelée en ce vieux cœur aigri -s'épancha en paroles amères. Il ne lui restait plus -rien des petites ressources qu'elle avait apportées -en quittant la communauté; elle prétendait avoir -été grugée par mes frères, à ce moment. Soupçon -né sans doute d'une suggestion de commère malveillante, -grandi au cours de ses longues réflexions -solitaires, mué en certitude… Elle répétait à -satiété ces mots vengeurs:</p> - -<p>—Les garnements! la saleté!</p> - -<p>(La «saleté» c'était ma belle-sœur Claudine.)</p> - -<p>Ses longues mains sèches sorties des couvertures -faisaient des gestes de menace, et, parfois, -elle se soulevait toute en une furieuse exaltation; -cette attitude, sa physionomie plus que jamais -sombre et dure, l'envol des mèches grises échappées -du serre-tête noir lui donnaient un air de sorcière -lançant l'anathème.</p> - -<p>Je m'efforçai de la ramener à un plus juste -sentiment des choses et j'entrepris d'allumer du -feu, car il faisait très froid.</p> - -<p>—Ne fais pas tant brûler de bois; tu vois qu'il -ne m'en reste plus guère! me dit-elle alors.</p> - -<p>Chétive provision, en effet,—constituée de -quelques morceaux épars au coin de la cheminée, -de deux ou trois brouettées de grosses bûches non -fendues entre l'armoire et le lit. Elle reprit:</p> - -<p>—Je l'ai tellement ménagé que j'ai laissé geler -mes pommes de terre. D'ailleurs, la maison est -glaciale; il vient du vent par la trappe du grenier.</p> - -<p>Les pommes de terre, en tas sous la maie, débordaient -au travers de la pièce. Celles de dessus étaient -dures comme des cailloux, mais les autres n'avaient -pas de mal, et je le dis à ma mère.</p> - -<p>Quand il y eut du feu, je lui aidai à se lever, à -mettre la soupe en train; puis je fendis le reste -des grosses bûches et me procurai dans un domaine -voisin deux bottes de paille pour empêcher le froid -de venir par la trappe.</p> - -<p>En mangeant, la pauvre femme se montra d'un -peu meilleure humeur; elle me parla de la Catherine, -sa préférée, qui lui envoyait chaque année, à -l'époque de la Saint-Martin, l'argent de son loyer; -qui lui avait apporté lors de son voyage au pays -toute une provision de bonnes choses: du sucre, -du café, du chocolat, même une bouteille de liqueur.</p> - -<p>—Si je pouvais lui faire savoir comme je suis, -gémit-elle, bien sûr elle m'enverrait un colis de -friandises.</p> - -<p>Incontinent, je fis écrire par le maître d'école -une lettre à la Catherine. Je commandai ensuite -à un marchand une voiture de bois payée d'avance. -Enfin, donnant une pièce à la vieille voisine, et -sous promesse de dédommagement régulier, je la -chargeai de veiller sur ma mère de façon suivie.</p> - -<p>A la réflexion, tout cela m'apparut encore insuffisant -et je voulus voir mes frères.</p> - -<p>Ils s'étaient quittés depuis déjà longtemps. Mon -parrain, qui habitait Autry, vivotait péniblement, -ayant eu des malheurs: pertes d'animaux, maladies -longues de deux de ses enfants. Le cadet Louis, -à Montilly, gagnait de l'argent; la Claudine s'en -montrait fière et un peu arrogante.</p> - -<p>J'allai donc le lendemain les relancer l'un après -l'autre et leur exposer ce que je croyais être notre -commun devoir au sujet de notre mère. Le cadet -prit l'engagement de payer son pain. Mon parrain -promit de l'entretenir de légumes et d'envoyer -sa plus jeune fille pour avoir soin d'elle quand son -rhumatisme la tiendrait alitée.</p> - -<hr /> - - -<p>Je rentrai à la Creuserie le troisième jour—content -de moi. Grâce à mon initiative la brave -femme ne manqua pas du nécessaire au cours des -trois années qui lui restaient à vivre. Et j'eus, de -ce fait, la conscience plus tranquille…</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XXXVI</h2> - - -<p>Nos enfants devenaient forts. Jean, l'aîné, avait -du goût et du courage au travail; il labourait bien -et commençait à me suppléer pour les pansages. -Assez dépensier, par exemple! Rentrant souvent -tard le dimanche de Bourbon ou de Franchesse,—après -avoir fait un bon repas d'auberge. Ah! les -rares pièces de quarante sous que me donnait -mon père dans ma jeunesse ne l'auraient pas mené -loin, lui, et il n'envisageait guère l'idée de s'en -contenter! Différence de temps; les affaires allaient -mieux; les gages des domestiques avaient doublé, -triplé; l'argent circulait davantage. On s'habillait -avec plus de recherche. Mais était-ce raisonnable -de délaisser les simples amusements d'autrefois: -vijons, veillées, jeux avec des gages? L'auberge -en venait à être le cadre obligé de tous les plaisirs.</p> - -<p>Notre Jean, passionné pour le billard, dansait -peu et restait timide avec les filles. Nous avions à -ce moment une servante déjà vieillotte et point -jolie,—figure hommasse, large bouche et dents -cariées,—qui s'appelait Amélie, nous disions -«la Mélie». J'avais cru m'apercevoir que cette -Mélie, en dépit de son âge et de son physique -désagréable, faisait au garçon des yeux en coulisse, -des yeux d'amoureuse. Cependant je ne le croyais -pas assez bête pour répondre à ces avances.</p> - -<p>Un soir d'hiver, au cours de la veillée, ils allèrent -ensemble préparer la pâtée des cochons dans le -hangar-buanderie adossé au pignon de la grange. -Après un moment, je voulus savoir s'ils ne profitaient -pas de ce tête-à-tête pour faire quelque -bêtise. Étant sorti sans faire crier la porte, je -traversai la cour et m'avançai tout doucement -au long de la grange jusqu'auprès du mur de -branchage qui clôturait la cabane. La lanterne -éclairait faiblement l'intérieur, tout plein de la -buée chaude qui se dégageait des pommes de terre. -Quand elles furent écrasées, je pus voir cependant -mon imbécile de gas s'approcher de la servante, -et frotter son museau contre le sien. Ça ne dura -qu'un instant: ils se lâchèrent pour continuer la -séance. Il alla quérir de l'eau à la mare pendant -qu'elle versait sur l'amas pâteux des pommes de -terre une grande vanette ou <i>paillasse</i> de son et de -farine; elle se mit ensuite à démêler le tout avec -l'eau qu'il apporta. Ceci terminé ils s'étreignirent -à nouveau, se suçotèrent les lèvres encore un peu… -Ça n'alla pas plus loin.</p> - -<p>Quand je les vis décrocher la lanterne je m'esquivai -rapidement, de façon à être rentré avant eux.</p> - -<p>Le lendemain, au lever, je ne pus me tenir -d'attraper le Jean dans la grange et de lui passer -une morale en règle.</p> - -<p>—Une vieille comme ça, et laide comme elle -est, tu devrais avoir honte!… Ailleurs, fais ce que -tu voudras, mais à la maison, tiens-toi tranquille!</p> - -<p>Un peu plus tard, en donnant aux cochons, je -menaçai la Mélie, toute confuse, de la ficher à la -porte sans explication, si jamais je m'apercevais -d'autre chose.</p> - -<p>La leçon dut être profitable, car je ne les vis -plus recommencer leurs micmacs.</p> - -<hr /> - - -<p>Charles, au physique, me ressemblait, mais il -tenait plutôt de sa mère comme caractère. Un peu -en dessous, comme on dit, ayant toujours l'air -d'avoir à se plaindre de son sort, de nous vouloir -du mal à tous… A l'aller et au retour du travail, -il demeurait en arrière sous un prétexte quelconque -pour ne pas se mêler au groupe commun. De -même le dimanche, pour partir à la messe. Et -quand il nous arrivait, l'hiver, d'aller passer la -veillée à Baluftière, à Praulière ou au Plat-Mizot, -lui restait le plus souvent à la maison, quitte à -s'absenter seul le lendemain. Il semblait heureux -d'agir au rebours des autres. Et pas obligeant -pour deux sous! N'étant pas bouvier, il ne voulait -en aucune circonstance s'occuper du pansage. On -le voyait souventes fois disparaître juste à l'heure -de donner aux bêtes, malgré qu'il sût bien son frère -parti et que j'étais seul pour tout faire. Cependant -le «mâtin», si mal plaisant chez nous, se montrait -volontiers causeur aimable avec les voisins.</p> - -<p>Peut-être ses embêtements d'enfance avec les -petits bourgeois avaient-ils contribué à lui aigrir -le caractère? Peut-être aussi éprouvait-il un semblant -de jalousie de la manière de suprématie qu'assurait -au Jean son rôle de bouvier? Car rien ne -l'autorisait à nous taxer d'injustice. Dès qu'il -eut seize ans, je lui remis autant d'argent qu'à -l'aîné pour ses menus plaisirs. Et Victoire leur -achetait toujours en même temps des effets pareils.</p> - -<hr /> - - -<p>Clémentine, la cadette, se montrait d'autant plus -aimable que l'on était plus disposé à satisfaire -ses caprices. Comme toutes les jeunes filles, elle -avait la manie de vouloir aller belle. Aucune idée -à cette époque du luxe d'à présent bien entendu, -mais on s'éloignait déjà beaucoup de la simplicité -de ma jeunesse. C'était le règne des bonnets à -dentelle assez coûteux d'achat et d'entretien. Et -les robes commençaient à se compliquer. Voilà-t-il -pas que les couturières de Bourbon, qui se tenaient -au courant des modes, imaginèrent de faire adopter -à leurs clientes les robes à crinoline qui vous les -faisaient grosses comme des tonneaux!</p> - -<p>Les filles de la ville en furent bientôt toutes -munies, et celles de la campagne de suivre le -mouvement! Clémentine insistait pour en avoir -une; mais j'opposai comme sa mère un <i>veto</i> énergique.</p> - -<p>—Ah, non par exemple! Je ne veux pas te voir -habillée comme une comédienne<a id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a>! En voilà une -idée de se rentrer dans un cercle!</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_6" href="#FNanchor_6"><span class="label">[6]</span></a> Se dit communément dans le sens de bohémienne.</p> -</div> -<p>En vain tentais-je de ridiculiser cette crinoline -qui lui tenait au cœur: cent fois elle en reparla -et, devant la persistance de notre refus, elle fit -la moue pendant plusieurs semaines.</p> - -<p>Nous lui permettions de fréquenter quelque -peu les bals de la journée, mais non de traîner -la nuit aux fêtes,—même en compagnie de ses -frères ou de la servante. Victoire ayant eu la -faiblesse cependant de l'accompagner deux ou -trois fois, le soir, la petite s'autorisait de ces précédents:—lorsqu'il -y avait quelque bal en perspective -c'était, quinze jours à l'avance, le même -refrain:</p> - -<p>—Dis, maman, nous irons… Je t'en prie, ma -petite mère!</p> - -<p>—Tu m'embêtes, va! Nous verrons quand ce -sera le jour.</p> - -<p>Le jour venu, neuf fois sur dix la maman n'était -pas disposée—et l'enfant, frémissante et colère, -refoulait ses larmes à grand'peine. Le lendemain, -d'une humeur impossible, elle faisait sa besogne en -rechignant, sans souffler mot. J'ai souvenance -d'une fournée de pain gâchée à la suite d'une -veillée dansante au Plat-Mizot où sa mère n'avait -pu la conduire en raison d'une crise de névralgie. -Elle se défendit de l'avoir fait exprès, mais la -nervosité bougonne y fut certainement pour quelque -chose.</p> - -<p>Assez souvent, d'ailleurs, nous avions le contraste -d'une Clémentine laborieuse, aimante et -douce. Ayant fait un temps d'apprentissage chez -une couturière de Franchesse, elle était habile -de ses mains, confectionnait et repassait nos chemises -et nos blouses. Avec cela, empressée à boucler -nos cravates quand nous allions en route, -à nous panser, à nous envelopper les doigts quand -nous nous faisions des écorchures ou des coupures,—et -quand, à la taille des bouchures nous prenions -des épines, à nous les enlever avec une -épingle. Quelqu'un venait-il à tousser, elle était -toujours la première à faire de la tisane, une infusion -de tilleul, de guimauve ou de feuilles de ronce. -Elle en usait fréquemment pour son compte aussi, -n'étant pas d'un tempérament robuste. Quand -il nous fallait l'amener dans les champs, l'été, -bien qu'on s'efforçât à lui éviter les postes trop -durs, elle devenait maigre que c'en était pitié.</p> - -<p>A cause de sa faiblesse et de ses petites attentions -des bons jours nous lui pardonnions tout.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XXXVII</h2> - - -<p>Vint 70, la grande guerre, encore une de ces -années qu'on n'oublie pas…</p> - -<p>La moisson s'était faite de bonne heure; nous -étions en train de rentrer nos dernières gerbes -quand, vers dix heures du matin, le 20 juillet, -M. Lavallée vint nous annoncer que le gouvernement -de Badinguet avait déclaré la guerre -à la Prusse. Et il me prit à part pour me dire -que notre aîné serait appelé sans doute avant -peu.</p> - -<p>Vrai, cette confidence me glaça! Le garçon, -qui venait de finir ses vingt-trois ans, était en -promesse avec la fille de Mathonat, de Praulière; -on devait faire les «demandes» le premier dimanche -d'août et la noce en septembre. Aurait-on le -toupet de nous l'arracher, malgré l'argent que -j'avais déboursé pour le sauver du service?</p> - -<p>Hélas! je sus bientôt à quoi m'en tenir… Cinq -ou six jours plus tard il recevait sa convocation -et, le 30 juillet, il dut se mettre en route.</p> - -<p>J'ai toujours présents à la mémoire les épisodes -de cette matinée, dont le souvenir compte au -nombre des plus douloureux de ma vie. Je nous -revois silencieux autour de la table, le Jean tout -prêt pour le départ. De sa visite à Praulière pour -les adieux à sa promise, il était revenu tout pâle et -les yeux rouges. Pas de larmes pourtant: il essayait -même de manger, mais chaque bouchée -paraissait lui déchirer la gorge. Et personne ne -montrait d'appétit. Sur la maie, Victoire et Clémentine -préparaient le petit ballot du conscrit, quelques -effets, quelques victuailles. On entendait à -chaque instant leurs soupirs profonds…</p> - -<p>—Je te mets trois paires de bas, dit ma femme -d'une voix étrange. Mais pourras-tu les entrer -dans tes souliers de soldat?</p> - -<p>—Oh! ils sont grands, les souliers qu'on donne, -répondit-il avec effort.</p> - -<p>Je regardais machinalement la salière de bois -couleur jus de tabac accrochée au mur à proximité -de la cheminée; des mouches circulaient sur le -couvercle. Le Jean tapotait du manche de son -couteau le bord d'un plat de grès contenant une -omelette aux pommes de terre. Des souris s'agitant -sur la poutre firent choir du grain à demi moulu -dont l'omelette fut saupoudrée. Un chat miaula, -quémandeur auquel le domestique jeta à même -le sol une cuillerée de soupe. De la cour le coq,—un -beau sultan couleur feu,—vola sur <i>l'entrousse</i><a id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a> -fermée et, caquetant et gloussant, fit -mine de vouloir descendre à l'intérieur pour ramasser -les miettes. Clémentine le chassa plutôt -brutalement. Victoire reprit, de la même voix -rauque et saccadée:</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_7" href="#FNanchor_7"><span class="label">[7]</span></a> Petite barrière à claires-voies qui bouche jusqu'à mi-hauteur -l'embrasure des portes.</p> -</div> -<p>—Je te mets un morceau de jambon, deux œufs -durs, quatre fromages de chèvre… Pas de pain, tu -en achèteras en route.</p> - -<p>De la tête il fit signe que oui; un grand silence -pénible s'affirma…</p> - -<p>Quand le paquet fut noué définitivement, Clémentine -et sa mère s'accoudèrent sur la maie, la -tête dans les mains, sans plus se retenir de sangloter -très fort. Nous restions à table, nous, les quatre -hommes, tristes et embarrassés, en face des aliments -presque intacts que personne ne touchait -plus. Cela devint si pesant que je préférai brusquer -les choses. Le Jean devait se trouver à -Bourbon avec cinq ou six autres partants qu'il -connaissait. Et malgré que rien ne pressât, le rendez-vous -étant pour midi, je crus bon de lui dire:</p> - -<p>—Allons, va, mon garçon, il faut t'en aller; tu -ferais attendre tes compagnons…</p> - -<p>—En effet, l'heure approche!</p> - -<p>Il se leva et tout le monde en fit autant. La -servante rentrait de garder les moutons,—une -petite de quinze ans que nous avions prise au -lieu et place de la Mélie; il l'embrassa.</p> - -<p>—Au revoir, Francine.</p> - -<p>Il embrassa de même en disant «au revoir» le -domestique et son frère Charles. Et ses yeux se -gonflaient; et ses cils s'humectaient.</p> - -<p>—Au revoir, petite sœur!</p> - -<p>—Pas déjà! Je vais t'accompagner un bout de -chemin…</p> - -<p>Les deux femmes s'accrochèrent à ses bras. -Je marchais par derrière avec le paquet. Un vent -d'ouest assez fort soufflait, faisant se replier la -feuillée des chênes, se tordre dans le haut les -grands peupliers; il avait plu les jours précédents -et, bien que le soleil se montrât, ce n'était pas -encore le vrai beau temps. A Baluftière et plus -loin, aux abords de deux ou trois autres fermes, -des lessives séchaient, tachant de blanc les haies -vertes que l'éloignement rendait sombres. On -voyait dans les champs des bovins en train de -paître; un merle siffla; une caille fit entendre -quatre fois de suite son invite à la sagesse créancière: -«<i>Paie tes dettes</i>!»</p> - -<p>Après que nous eûmes fait une centaine de -mètres sur la route et comme nous arrivions à un -tournant:</p> - -<p>—Allons, il nous faut le laisser aller! ordonnai-je -d'un ton bref.</p> - -<p>On s'arrêta—et les femmes, à tour de rôle, -d'étreindre le partant avec des larmes, avec des -cris.</p> - -<p>—Oh! mon garçon, mon pauvre garçon, ils -vont donc t'emmener, les scélérats! Je ne te -reverrai plus, plus jamais…</p> - -<p>—Jean, mon bon frère, tu nous donneras de tes -nouvelles. Ah! pourquoi faut-il que nous ne sachions -pas écrire! Surtout ne te fais pas tuer, dis, -mon Jean!…</p> - -<p>Lui, amolli tout à fait, pleurait à chaudes -larmes aussi; et j'étais prêt d'en faire autant. -Repoussant Victoire et Clémentine j'embrassai le -conscrit à mon tour.</p> - -<p>—Allons, mon gas, il te faut nous quitter! -Espérons que ça ne sera pas pour longtemps…</p> - -<p>Et je lui remis le petit ballot. Alors, brusquement, -après un dernier adieu de la main, il partit -à grands pas sans retourner la tête. Cependant que -j'entraînais les femmes qui avaient des velléités -de le vouloir suivre.</p> - -<p>—Pauvre petit, je ne le verrai plus! je ne le -verrai plus! répétait Victoire obstinée.</p> - -<p>Elle fut trois jours sans presque rien manger; -je craignais de la voir tomber malade. Pourtant, -peu à peu, dans le train ordinaire des choses, son -grand chagrin se mua en tristesse latente. Et -Clémentine bientôt se reprit à sourire.</p> - -<hr /> - - -<p>On se remit donc au travail comme si de rien -n'était: on leva les avoines; les machines à battre -sifflèrent et grincèrent; on commença les fumures, -les labours. Il y eut pourtant un renouveau de -chagrin au sujet de Jean lorsqu'il nous apprit -qu'on l'envoyait en Algérie, «de l'autre côté du -grand ruisseau». Plus que jamais sa mère le crut -perdu. Mais une autre lettre nous rassura un peu, -dans laquelle il disait avoir fait une bonne traversée, -et que ses camarades étaient tous des -gens de par ici.</p> - -<p>M. Lavallée, reparti pour Paris avec sa famille, -avait, disait-on, repris son costume d'officier pour -aller se battre.</p> - -<hr /> - - -<p>Des événements de la guerre on ne savait pas -grand'chose, sinon que c'était loin d'aller bien -pour la France.</p> - -<p>Roubaud, le garde-régisseur, recevait un journal, -et nous allions souvent le trouver pour avoir -des nouvelles,—nous et beaucoup d'autres, de -tout un lointain voisinage.</p> - -<p>Dans les premiers jours de septembre, le journal -annonça que Napoléon étant prisonnier, à -la suite d'une grande bataille perdue, on avait -proclamé la République à Paris. Les jours suivants -l'affaire eut son contre-coup dans nos petits -pays. A Franchesse, le maire était remplacé par -Henri Clostre, le marchand de nouveautés, un -«rouge». A Bourbon, le docteur Fauconnet ceignait -cette écharpe convoitée depuis si longtemps…</p> - -<p>Cependant les Prussiens s'avançaient sur Paris. -Et l'on parlait d'une levée parmi les jeunes gens -de dix-huit à vingt ans,—ce qui me touchait -beaucoup, Charles et le domestique se trouvant -en passe d'être appelés.</p> - -<p>De fait, cela prit corps rapidement. Nos deux -jeunes, convoqués peu après pour la visite, partirent -dans les premiers jours d'octobre.</p> - -<p>Je demeurais seul avec les femmes! Tout seul -dans une ferme de soixante hectares—jusqu'au -jour où je pus raccrocher le vieux Forichon, que -j'engageai ensuite de semaine en semaine jusqu'à -la fin. Si bien qu'avec l'aide de Clémentine et de -Francine, souvent avec nous dans les champs, je -pus tout de même faire mes emblavures.</p> - -<p>Les métayers des autres fermes étaient tous -dans le même cas ou à peu près. Partout l'on voyait -les femmes s'employer, s'exténuer à des travaux -d'hommes.</p> - -<hr /> - - -<p>A la guerre, les choses allaient de mal en pis. -On disait les grands chefs vendus aux Prussiens -et que l'un d'eux, nommé Bazaine, leur avait livré -une armée entière.</p> - -<p>Ils s'avançaient toujours, les Prussiens; ils -assiégeaient Paris; ils se répandaient dans les -départements. Le journal de Roubaud les annonça -successivement en Bourgogne, en Nivernais, en -Berri. Et sur leur passage se multipliaient violences, -incendies et pillages… Des bruits alarmants -faisaient croire à leur présence toute proche:—on -les annonça successivement à Moulins, à Souvigny, -au Veurdre. Fausses nouvelles qui contribuaient -à grossir l'inquiétude anxieuse de tous…</p> - -<p>Des idées folles germaient dans les cervelles; -les gens portaient dans les fossés, les ravins, -les chênes creux, leurs objets précieux; un vieil -avare dissimula son argent sous des tas de fumier, -dans un de ses champs; un autre proposait de -conduire en Auvergne, pour les cacher sous un -pont, toutes les jeunes filles du pays!</p> - -<hr /> - - -<p>Dans certaines communes, on organisait des -gardes nationales pour tenter d'opposer une résistance -aux envahisseurs. C'est ainsi qu'à Bourbon -le docteur Fauconnet réunit un stock d'anciens -fusils et convoqua deux fois chaque semaine, pour -faire l'exercice, tous les hommes valides de dix-huit -à soixante ans. Un vieux rat de cave, ancien -sergent d'active, eut le commandement de la milice -avec le titre de capitaine; deux ex-caporaux -devinrent lieutenants; les anciens soldats furent -chefs de section ou d'escouade.</p> - -<p>Aux premières séances, il y eut bien une centaine -de présents; on leur apprit à marcher au pas et -en ligne, à porter le fusil et à s'en servir. A l'issue -de l'exercice, la petite troupe traversait la ville en -bon ordre, entraînée par le garde champêtre tambourineur -et le clairon des pompiers, et encadrée -par une bande de gamins enthousiastes. Le docteur -exultait; il offrit plusieurs fois du vin,—un litre -pour trois,—et du pain blanc. Mais n'eut-il pas -l'idée saugrenue de faire installer à la mairie une -garde permanente de dix hommes? Le sergent -Colardon, menuisier, chef de poste, s'esquiva le -premier au bout de trois heures parce qu'on le -vint chercher pour faire un cercueil.</p> - -<p>—Travail urgent! expliqua-t-il avec raison.</p> - -<p>Les autres ne tardèrent pas à faire de même, -abandonnant la mairie. Le docteur, blessé dans -son amour-propre, demande au vieux capitaine de -punir les coupables avec sévérité; mais le bonhomme -lui rit au nez, avouant son impuissance, -et le poste permanent ne fut pas renouvelé.</p> - -<p>A l'exercice les répondants se faisaient d'ailleurs -de plus en plus rares. De cinquante encore à la -quatrième séance ils dégringolèrent à huit la fois -suivante. Au sixième rassemblement M. Fauconnet -trouva le capitaine tout seul…</p> - -<p>Telle fut l'histoire de la garde nationale de -Bourbon—dont on s'amusa longtemps par la -suite.</p> - -<hr /> - - -<p>A la terreur que causait la perspective de -l'arrivée des Prussiens, vinrent s'ajouter des fléaux -malheureusement très réels. D'abord un froid -précoce, qui s'affirma de plus en plus rude. Puis -survint une épidémie de petite vérole qui fit bien -des victimes. Chez nos voisins de Praulière, le -mal sévit si violemment, qu'il causa la mort de -Louise, la fiancée de notre Jean. Sa jeune sœur, -défigurée, pleura sa beauté perdue, regrettant de -n'être pas morte aussi.</p> - -<p>Dans le moment que les Mathonat étaient -atteints, au point qu'il n'y avait quasi personne -en état de soigner les autres, Victoire et Clémentine -parlèrent d'aller leur faire visite et d'offrir leur -concours. Or, cette maladie passant pour très -contagieuse, je ne tenais pas du tout à les laisser -partir… Un peu enrhumé je me prétendis malade -pour mon compte, faisant le <i>quetou</i><a id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a>, ne mangeant -pas, simulant la fièvre. Je forçais la note hypocritement… -Elles s'apitoyèrent sur moi, ne se -rendirent à Praulière qu'après la mort de Louise, -quand la maladie fut en décroissance. Et nous -eûmes la chance de rester indemnes.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_8" href="#FNanchor_8"><span class="label">[8]</span></a> Faire le <i>quetou</i>: être maussade et triste.</p> -</div> -<hr /> - - -<p>Comme pour donner un sens de punition divine -à tous ces maux, le ciel souvent se tavelait de -rouge, ou bien, sur un côté de l'horizon, s'empourprait -en entier, au point qu'on l'eût dit voilé -d'un suaire de sang. Phénomènes atmosphériques -auxquels on n'aurait nullement pris garde en -temps ordinaire,—mais qui en ces jours de deuil, -de désastre et de misère, achevaient de semer le -trouble. Ce ciel rouge annonçait de meurtrières batailles; -le sang des morts et des blessés le teignait -ainsi… La terreur allait croissant; on parlait de la -fin du monde comme d'une chose très probable.</p> - -<p>D'ailleurs, chaque dimanche, au prône, le curé -avivait ces pensées de vengeance divine et d'horribles -calamités; il se félicitait cet homme de voir -à ses paroissiennes des visages angoissés—et de -ce qu'elles avaient abandonné leurs trop belles -toilettes des dernières années.</p> - -<p>—Votre orgueil a baissé! criait-il d'un air farouche, -mais il baissera encore plus; votre humiliation -deviendra pire!…</p> - -<p>Et devant l'imminence de fléaux accrus tout le -monde courbait la tête, tristement.</p> - -<hr /> - - -<p>De loin en loin nous arrivait quelque lettre de -Jean ou de Charles. L'aîné, sous le soleil d'Afrique, -continuait à s'en tirer sans trop de misères. Mais -Charles, à l'armée de la Loire avec Bourbaki, -souffrait beaucoup du froid et souvent de la faim. -Il se disait mal vêtu et, pour faire des étapes bien -longues dans la neige, chaussé de souliers à semelles -de carton. Dans la Côte-d'Or, ayant participé à -un combat, il faillit être prisonnier. Puis il échoua -dans les montagnes du Jura où l'hiver était encore -plus rigoureux que chez nous.</p> - -<p>Quand le facteur apportait une lettre, Victoire -et Clémentine couraient vite chez Roubaud pour -la faire lire. Mais lui, peu habile à l'écriture manuscrite, -avait souvent bien de la peine à la déchiffrer,—d'autant -plus que c'était généralement sur une -feuille de papier froissée et maculée qu'un camarade -obligeant avait griffonné pour le Charles -quelques lignes au crayon… Chacune de ces lettres -témoignait des circonstances où elle avait été -faite, et du degré d'instruction de son auteur. Il -y en eut une longue certain jour pleine de détails -si navrants que nous pleurâmes tous. Plusieurs, -œuvres de mauvais fumistes, contenaient des plaisanteries -grossières, jusqu'à des insultes.</p> - -<p>Roubaud ne tenait pas à se charger des réponses, -prétextant ses trop nombreuses occupations, mais -plutôt en raison de son manque d'habileté. Clémentine -s'en allait trouver, au bourg de Franchesse, -la fille de l'épicière qui savait écrire. Un jour de -semaine—car, le dimanche, les clients de l'épicerie -venaient en grand nombre pour le même motif -harceler cette jeune fille.</p> - -<p>L'ignorance sembla dure pendant ces mois-là, -parce qu'on en fut gêné plus qu'à l'ordinaire.</p> - -<p>A ce pénible hiver succéda un printemps troublé. -La guerre avec l'Allemagne avait pris fin, mais -on se battait entre Français: Paris en révolte -luttait contre l'armée. Pendant que la nature, -magnifiquement, s'épanouissait dans sa jeunesse -annuelle, le sang coulait toujours!</p> - -<p>Paris vaincu, les révoltés massacrés ou emprisonnés -par centaines, par milliers, on nous rendit -nos enfants. Tous revinrent, moins ceux des dernières -classes qu'on gardait pour leur temps de -service,—et Charles fut du nombre,—moins -aussi, hélas! les morts trop nombreux et les disparus -dont on ne savait rien.</p> - -<p>Aucune nouvelle n'était parvenue depuis novembre -d'un homme de Saint-Plaisir que nous connaissions -un peu, et le printemps ne le ramena -pas. Trois ou quatre ans plus tard, sa jeune veuve -convolait à nouveau. Mais voilà qu'on lui dit, -après, que des soldats de 70 arrivaient encore,—des -prisonniers condamnés pour tentative d'évasion -que l'on renvoyait seulement à l'expiration de leur -peine. Alors cette pauvre femme vécut dans la -terreur de voir revenir son premier époux. Il ne -reparut pas. Mais une légende se forma tout de -même à son sujet. Des gens prétendirent l'avoir -rencontré à Bourbon—et qu'il s'était déterminé -à disparaître sans aller chez lui pour ne pas créer -de difficultés à celle qui, l'ayant cru mort, se -trouvait nantie d'un nouveau mari…</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XXXVIII</h2> - - -<p>Notre Jean rentra dans les premiers jours de juin, -à temps pour les foins. Il me parut que son séjour -en Algérie l'avait rendu un peu sans-souci. Dans la -crainte qu'il en eût trop de peine, on s'était abstenu -de lui annoncer la mort de sa promise. Il accueillit -cette nouvelle, en arrivant, avec une belle indifférence:</p> - -<p>—Pauvre petite Louise, je ne m'attendais pas -à ça!</p> - -<p>Il n'en perdit ni un repas ni une sortie. Et, moins -d'un an après, pour le carnaval de 1872, il épousa -une fille de Couzon qui s'appelait Rosalie.</p> - -<p>Deux mois plus tard, au temps de Pâques, ce -fut le tour de Clémentine qui s'unit à François -Moulin, du Plat-Mizot, le sixième d'une famille de -neuf.</p> - -<hr /> - - -<p>Belle-fille et gendre vinrent tous deux s'installer -à la Creuserie, ce qui nous permit de supprimer la -servante et le domestique que nous prenions d'habitude. -Seulement, cela faisait trois ménages réunis, -et quand il y a trois ménages dans la même maison -ça ne marche jamais longtemps sans anicroche.</p> - -<p>Rosalie, petite blonde sans beauté, le cou dans -les épaules, la figure pointillée de taches de rousseur, -était une intrépide, énergique et courageuse, parlant -beaucoup, travaillant de même. Clémentine, -naturellement moins robuste, eut tout de suite une -grossesse pénible qui la faisait langoureuse et sans -appétit; elle se préparait quelques petites douceurs, -s'abstenait de laver. Et Rosalie de parler ironiquement -«des dames à qui ça fait mal de se mettre -les mains dans l'eau fraîche, et qui sont obligées -de soigner avec des chatteries leur petite santé.»</p> - -<p>Pour les fournées, alternativement, l'une s'occupait -de la pâte et l'autre du four. Mais voilà -que le pain ayant été mal réussi un jour que Rosalie -avait pétri, elle dit que c'était par la faute -de Clémentine qui avait allumé le four trop tard. -A la suivante fournée, notre fille à son tour se -plaignit de ce que sa belle-sœur avait chauffé sans -mesure,—ce qui faisait le pain trop «surpris», -trop brun. D'un commun accord elles décidèrent -que la même ferait tout, de façon à éviter de mettre -l'autre en cause. Cette combinaison favorisait -Rosalie, plus forte, malgré que Clémentine s'évertuât -à un travail consciencieux.</p> - -<hr /> - - -<p>Nous venions de nous procurer, avec l'assentiment -du maître, une bourrique et une petite -voiture. Au mois d'août, l'inimitié s'accrut de ce -fait entre les deux jeunes ménages. Clémentine -avait parlé la première de prendre l'attelage pour -aller avec son mari à la fête patronale d'Ygrande,—chez -un oncle de Moulin. Mais voilà que le -Jean et sa femme voulurent aussi la bourrique -et la voiture pour se rendre à Augy, où habitait -un frère de Rosalie, et où c'était le même jour la -fête. Là-dessus discussion entre les deux femmes, -Rosalie disant à ma fille qu'une malade, une -«bonne à rien», n'avait pas besoin de se promener. -Moulin, survenant sur ces entrefaites, traita sa -belle-sœur de «sale bête!» Ça tournait à la vraie -dispute et Victoire s'en désolait. Mais je mis le -holà, déclarant que Clémentine aurait l'équipage -puisqu'elle l'avait demandé la première. Furieuse -de cette décision, la bru me tourna les yeux plusieurs -jours durant.</p> - -<p>Et les deux belles-sœurs dorénavant ne se parlèrent -plus guère que pour se ridiculiser l'une l'autre, -se déchirer à qui mieux mieux…</p> - -<hr /> - - -<p>D'autre part, Moulin se rendait peu sympathique, -de par sa manie d'émettre des avis sur -toutes choses. N'allait-il pas jusqu'à me donner -des conseils pour le pansage des bestiaux, à moi -qui passais pour un des bons soigneurs du pays! -je me contins le plus possible, mais Jean ne tarda -guère à lui laisser entendre qu'il nous ennuyait. -Il en résulta une de ces tensions, si fréquentes -dans les communautés, qui rendent pénible l'intimité -quotidienne.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XXXIX</h2> - - -<p>Victoire n'avait jamais pu prendre son parti de -l'absence de Charles. Il suffisait pour la chagriner -d'un retard de nouvelles, de ruminations sur sa -vie,—des gardes nocturnes par les nuits froides -aux marches pénibles sous le soleil d'été,—d'un -rêve même plus ou moins saugrenu qui lui faisait -craindre les pires catastrophes…</p> - -<p>La libération approchait pourtant. Mais des -manœuvres d'armée, tardives, la firent reporter de -la fin septembre au 20 octobre. La nervosité de -Victoire allait croissant à mesure que diminuait le -nombre des jours d'attente. Elle avait mis à l'engrais -ses meilleurs poulets dont elle voulait sacrifier -un pour fêter le retour de l'enfant. Devant la -grange, une treille, par moi plantée au début de -notre installation à la Creuserie, était en plein -rapport à cette époque et portait cette année-là -des raisins dorés superbes. Un jour, en les regardant, -la bourgeoise songea:</p> - -<p>—Tiens, lui qui les aimait tant… Si j'essayais -de les conserver jusqu'à son retour!…</p> - -<p>Et de nous dire au repas qui suivit:</p> - -<p>—Vous savez, je défends qu'on touche aux -raisins de devant la grange; ils sont sacrés, ceux-là: -je les conserve pour mon Charles!</p> - -<p>Tout le monde promit de les respecter; seulement, -Moulin fit observer qu'avant l'arrivée du -soldat les insectes les auraient sans doute détruits -en entier. Victoire put constater par elle-même -que le gendre parlait d'or. Parce qu'ils étaient -mieux exposés, plus sucrés que les autres, frelons -et guêpes bourdonnaient alentour pendant toute -la journée, pompant le jus des plus belles graines. -Des tiges restaient presque nues, ne portant plus -que les enveloppes flasques et desséchées, et les -seuls grains durs dédaignés. A ce jeu le pauvre -militaire risquait fort de ne pas goûter aux beaux -raisins de la treille réservée. L'amour maternel -rend les femmes ingénieuses. La bourgeoise chercha -dans le tiroir aux chiffons, et, avec les morceaux -d'une vieille toile assez usée pour ne pas empêcher -la pénétration de l'air, assez résistante pour -arrêter les rapaces, elle confectionna des sachets -garnis d'une coulisse vers le haut, intriguant fort -Clémentine et Rosalie, qui n'étaient pas dans la -confidence… Quand une trentaine furent bâtis, -elle adossa une échelle au mur de la grange, grimpa -jusqu'à hauteur des raisins et enferma les trente -plus beaux dans les sachets protecteurs.</p> - -<hr /> - - -<p>Vers le milieu d'octobre, la petite Marthe Sivat, -une couturière du bourg, vint chercher des poulets -pour la noce de sa sœur.</p> - -<p>—Tiens, c'est des raisins que vous avez là -dedans? s'exclama-t-elle en levant les yeux vers la -treille. Vous avez joliment bien su les conserver… -Mais j'y songe: on m'a justement chargé d'en -acheter pour les desserts du soir; voulez-vous me -les vendre, Madame Bertin?</p> - -<p>—Non, ma fille, non! Quand même on m'en -offrirait bien plus qu'ils ne valent je ne les vendrais -pas;—je les conserve pour mon Charles.</p> - -<p>—Ah! il revient cette année, votre fils? Alors -vous avez raison, il faut les lui garder, nous trouverons -bien autre chose comme dessert de noce.</p> - -<p>Et, toute rieuse, sautillante et légère, la petite -Marthe s'en alla.</p> - -<hr /> - - -<p>Quelques jours après, nous eûmes la visite d'une -pauvre femme dont le mari était souffrant.</p> - -<p>—Il se plaint du ventre; il est fiévreux et sans -appétit, nous expliqua-t-elle. Je lui ai apporté hier -un petit morceau de viande qu'il n'a pas mangé; -les œufs lui répugnent; il a seulement envie de -raisins. Je vous en achèterais bien quelques-uns…</p> - -<p>Victoire, attendrie, lui en remit trois, disant -qu'elle les lui donnait pour son malade; mais elle -ne se fit pas faute de répéter encore:</p> - -<p>—Ils ne sont pas à vendre, voyez-vous… Mon -Charles va rentrer du régiment; je les lui conserve.</p> - -<hr /> - - -<p>Les Lavallée qui, au printemps, avaient marié -M<sup>lle</sup> Mathilde, étaient demeurés à Paris jusqu'en -août parce que M. Ludovic passait des examens. -Puis ils s'étaient rendus en Savoie, dans une station -thermale dont les eaux devaient avoir cette vertu -singulière de maigrir la femme et d'engraisser le -mari. Puis ils avaient séjourné chez des amis,—si -bien qu'ils ne vinrent à la Buffère que vers la mi-octobre.</p> - -<p>La veille du jour où Charles devait rentrer, nous -eûmes leur première visite. Contre son habitude, -M<sup>me</sup> Lavallée accompagnait son mari. Ayant -épaissi en vieillissant, elle était devenue plus nonchalante -encore; elle marchait à tout petits pas, -avec un continuel balancement de sa grosse personne:—on -eût dit l'une des vieilles tours de -Bourbon en balade. Lui restait toujours vif, fluet, -le visage anguleux accusant une grande mobilité -d'expression—et sa redingote dansait sur son dos.</p> - -<p>Après les salamalecs obséquieux des premières -minutes, j'emmenai M. Lavallée visiter les étables -où s'imposaient de menues réparations. Cependant -que la dame, qui n'avait pas voulu s'asseoir -à la maison, se promenait lentement dans la cour -en compagnie de Victoire. Le hasard voulut qu'elle -aperçût la treille et les petits sacs blancs, au travers -desquels transparaissaient les belles grappes.</p> - -<p>—Quoi, Victoire, toujours des raisins! Savez-vous -bien qu'ils deviennent rares;—au château, -nous n'en avons plus un seul… Ce sont pourtant -les fruits que je préfère… Mais pourquoi donc -avez-vous pris tant de précautions pour les garder -jusqu'à présent?</p> - -<p>Alors ma femme, avec un sourire contraint:</p> - -<p>—Madame, c'était pour avoir le plaisir de vous -les offrir!</p> - -<p>—Oh! merci bien! Quelle délicate attention! -Il faudra me les apporter dès ce soir.</p> - -<p>Et la pauvre de crier:</p> - -<p>—Rosalie, prenez vite l'échelle de la grange et -le petit panier; vous cueillerez ces raisins et vous -les porterez à Madame.</p> - -<hr /> - - -<p>Cependant, à la soupe du soir, notre bru revint -sur l'incident:</p> - -<p>—Ce n'était pas la peine de si bien les conserver, -les raisins; mon beau-frère n'en profitera guère…</p> - -<p>Pour une fois, Moulin fit chorus:</p> - -<p>—C'est malheureux, on est encore aussi esclave -que dans l'ancien temps!</p> - -<p>Je gardais le silence, trop pénétré moi-même de -la justesse de ces observations… Il me semblait -entendre encore les réponses catégoriques de la -bourgeoise à la petite Marthe Sivat et à la pauvre -femme dont le mari était malade:</p> - -<p>—Non, non, je ne veux pas les vendre! Je les -conserve pour mon Charles!</p> - -<p>Et il avait suffi d'un cri d'admiration de la dame -pour qu'elle les lui offrît, très humblement…</p> - -<p>—C'est bien vrai, pensais-je, que nous sommes -encore esclaves.</p> - -<p>Victoire devait bien ressentir un peu de regret, -un peu de remords de son acte; mais elle éprouvait -d'autre part une certaine satisfaction d'avoir pu -faire sa cour à la propriétaire, de l'avoir bien -disposée en notre faveur en lui offrant un cadeau -qui lui plût; et, sous le coup de ses pensées multiples, -elle répondit d'un ton conciliant:</p> - -<p>—Ne parlez donc plus de ça; ce n'est pas ma -faute; il fallait bien que je fasse plaisir à notre -dame!</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XL</h2> - - -<p>Après vingt ans de séjour à la Creuserie, je -n'étais guère plus riche qu'au moment de mon installation; -c'est tout juste si j'avais pu rembourser -les mille francs qu'il me restait devoir sur ma part -de cheptel. Période prospère pourtant, durant laquelle -certains chanceux avaient gagné beaucoup. -Mais les hésitations de M. Parent, l'année 61, les -canailleries de Sébert m'avaient fait des débuts -trop difficiles. Et au moment où, remis à flot, je -me croyais en passe de réussir, ç'avait été ce nouveau -désastre: la guerre!</p> - -<p>Ayant bénéficié depuis d'une série de bonnes -récoltes, après la mort de mes beaux-parents, en -1874, je me trouvai en possession de quatre mille -francs environ,—part d'héritage comprise.</p> - -<p>Je me souciais peu de garder cet argent dans -l'armoire; d'abord, il n'y faisait pas les petits, -et puis je craignais les voleurs, car souvent, -l'été, nous laissions la maison seule. Le notaire -de Bourbon ne connaissant pour l'instant nul placement -avantageux, j'en vins à songer à M. Cerbony.</p> - -<p>M. Cerbony, le grand brasseur d'affaires de la -région! Fermier de trois domaines, marchand de -grains, de vins, d'engrais et de graines il cumulait -tous les commerces ruraux. Un sympathique, -jeune encore, de mine souriante, d'abord facile. -Au contraire de la plupart des fermiers généraux -qui sont arrogants et vaniteux, il donnait à tout -le monde de vigoureuses poignées de mains, parlait -patois avec nous autres les paysans, offrait -facilement une tournée, les jours de foire. Sa -maison, à un étage, avec balcons et arabesques, -ses magasins bien conditionnés attiraient l'attention. -Il menait grand train, voyageait beaucoup, -passait pour très riche, et pour faire tout ce -commerce par plaisir plus que par nécessité.</p> - -<p>J'avais entendu dire que M. Cerbony prenait de -l'argent un peu comme un banquier, en donnant -comme garantie un simple billet avec sa signature. -Ayant confiance en lui, je m'en fus le trouver un -dimanche matin, après la première messe, sous -prétexte de lui vendre mon petit lot d'avoine. -Le marché conclu j'abordai l'autre affaire:</p> - -<p>—Monsieur Cerbony, je dispose d'un peu d'argent -que je voudrais placer; voulez-vous le -prendre?</p> - -<p>—Mais, sans doute… Quelle somme avez-vous? -fit-il, la bouche en cœur.</p> - -<p>—Dans les quatre mille francs, Monsieur.</p> - -<p>—C'est bien peu… Je pourrais occuper dix -mille à la fin du mois. Voyez vos voisins, vos amis; -faites-moi dix mille francs entre plusieurs.</p> - -<p>—Monsieur Cerbony, je ne connais personne -qui… Si, pourtant: j'ai un voisin qui doit avoir -deux mille francs à peu près.</p> - -<p>C'était Dumont, de la Jarry d'en bas; il m'avait -dit ça un jour que nous coupions ensemble une -bouchure mitoyenne.</p> - -<p>—Alors, c'est entendu; vous m'apporterez ces -six mille francs à la fin du mois; je m'arrangerai -pour le reste. Je tiens à vous faire plaisir, vous -êtes un client… Vous savez que je paie cinq comme -tout le monde. Au revoir!</p> - -<p>J'allai trouver le soir même Dumont, de la -Jarry, pour lui faire part de la combinaison; à -mon grand étonnement, il ne se montra pas enthousiaste.</p> - -<p>—Cerbony, Cerbony, dit-il, oui, c'est un homme -qui fait beaucoup d'affaires, mais il est étranger -au pays et, en fin de compte, on ne sait pas s'il est -vraiment riche… Si ça tournait mal?</p> - -<p>—Mais, malheureux, il gagne de l'argent gros -comme lui… Si j'avais son gain d'une année, je -serais sûr de vivre tranquille le reste de mes -jours.</p> - -<p>—Taratata… S'il gagne beaucoup, il dépense de -même, vous le savez comme moi. Tenez, Tiennon, -je veux bien vous prêter mes deux mille francs, -mais à condition de n'avoir affaire qu'à vous; -nous irons chez le notaire qui fera un billet… Je -ne vous demande que quatre francs cinquante -d'intérêts; Cerbony vous paiera cinq; vous aurez -dix sous du cent pour vos peines.</p> - -<p>Je fus sur le point, ma foi, de prendre l'argent -de Dumont dans ces conditions. Mais la bourgeoise -et les garçons, moins aveuglés, m'en dissuadèrent.</p> - -<p>A l'époque convenue, je portai donc mes quatre -mille francs au brasseur d'affaires, en m'excusant -de ce que le voisin venait juste de prêter son argent -ailleurs. Il regrettait beaucoup cette occasion -manquée—ajoutai-je hypocritement.</p> - -<p>Cerbony eut un mouvement de mauvaise humeur:</p> - -<p>—Vous mériteriez que je vous envoie promener! -Enfin, donnez tout de même ce que vous avez; -mais c'est bien pour vous faire plaisir…</p> - -<p>Il appuya sur ces mots, et son visage s'éclaira -du cordial sourire habituel pendant qu'il étalait -mes pièces d'or et palpait mes billets. J'étais content -qu'il se montrât d'aussi bonne composition. -Hélas! mon enchantement dura peu…</p> - -<hr /> - - -<p>Au 1<sup>er</sup> mars de l'année suivante, c'est-à-dire -trois mois après, comme nous étions à charger du -bois dans un de nos champs en bordure de la -route, le facteur de Franchesse, arrivant de prendre -son courrier à Bourbon, s'arrêta pour nous -causer:</p> - -<p>—Vous ne savez pas la nouvelle?</p> - -<p>—Et quoi donc?</p> - -<p>—Cerbony, le fameux Cerbony, «a pris le pays -par pointe» il y a trois jours. Sa femme était partie -au commencement de février avec beaucoup -de colis. Depuis, lui n'avait cessé de faire des -expéditions; les domestiques n'y comprenaient -rien; la maison restait à peu près vide et le magasin -aussi. Mardi, il s'est défilé de bonne heure -et n'a pas reparu. Et hier est arrivée une lettre -de lui pour le maire annonçant qu'il ne reviendrait -plus—il est passé en Suisse! On dit que ça -va être un galimatias impossible; il devait à tout -le monde!</p> - -<p>Sur le char où j'empilais toutes longues les -branches des arbres élagués, une sorte d'éblouissement -me fit chanceler. Le Jean s'en aperçut et me -lança un regard inquiet, cependant qu'il s'efforçait -de dissimuler son trouble pour répondre au -facteur.</p> - -<p>A Bourbon, où je me rendis le soir même, chacun -me confirma le désastre. Je m'abstins d'aller chez -le notaire qui eût probablement ri de mon malheur, -étant donné qu'il s'agissait d'argent placé -en dehors de ses offices. Mais je m'en fus trouver -le greffier du juge de paix,—un homme de bon -conseil, bien connu des gens de la campagne—et -lui exposai mon affaire en larmoyant presque. -Tout en essayant de me réconforter, il déclara ne -pouvoir m'être utile.</p> - -<p>—Il n'y a rien à faire pour le moment, voyez-vous; -vous serez appelé comme les autres créanciers; -vous n'aurez qu'à donner vos pièces au -syndic.</p> - -<p>Chez nous, ce furent des lamentations sans fin -de Victoire:</p> - -<p>—Tant se donner de peine pour réserver quelques -sous et tout perdre à la fois, mon Dieu, que -c'est malheureux!</p> - -<p>Tout le monde était triste et bien ennuyé. Il n'y -eut que Charles pour se montrer philosophe, nous -remonter.</p> - -<p>—Que voulez-vous, il n'y faut plus penser; -c'est perdu et puis voilà… Rien ne sera changé -dans votre façon de vivre.</p> - -<p>J'avais d'autre part la consolation de savoir -très nombreux les badauds de mon espèce. Je -me félicitais surtout d'avoir suivi les conseils de -ma femme quant à l'argent de Dumont. Car l'honnête -Cerbony, par principe, tirait le plus possible -de ses victimes. Un pauvre vieux jardinier avait -ainsi emprunté à une tierce personne plusieurs -milliers de francs pour arriver à fournir au Monsieur -la somme exigée. Dépouillé de ses économies -et incapable de rembourser son prêteur, le vieillard, -du rocher où se dressent les tours du vieux -château, se jeta une nuit dans l'étang qui fait -suite. Les laveuses au petit matin découvrirent -son cadavre que les remous avaient échoué sur -la rive.</p> - -<hr /> - - -<p>Il me fallut faire des démarches embêtantes, -aller plusieurs fois à Moulins, m'associer avec -d'autres victimes pour consulter un avoué. Après -deux ans, quand tout fut réglé, on nous donna -cinq pour cent. J'avais bien dépensé en déplacements -et frais divers l'équivalent des deux cents -francs qui me revinrent.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XLI</h2> - - -<p>Charles avait perdu au service ses façons bizarres; -il était à présent plutôt gentil et serviable, -et il s'exprimait bien mieux que nous. Les premiers -temps, il riait même de ce que nous causions -trop mal.</p> - -<p>—Au fond, c'est bête de parler ainsi. Dès qu'on -est en présence d'étrangers, on se trouve gêné; -on se tait, ou l'on dit des bourdes qui les font se -ficher de nous… Je ne vois pas que ce soit une -raison, parce qu'on est paysan, de s'exprimer en -dépit du bon sens…</p> - -<p>Alors, la Rosalie:</p> - -<p>—Ce serait drôle si nous nous mettions à causer -comme la dame du château… On se ferait vite -remarquer; tout le monde dirait: «Entendez ceux-là, -comme ils cherchent à faire des embarras!»</p> - -<p>—Les seuls imbéciles diraient ça, et l'on -devrait mépriser leurs appréciations… Au fait, -je ne demande pas qu'on adopte le genre de -M<sup>me</sup> Lavallée; je voudrais seulement qu'on écorche -moins les mots, qu'on ne dise plus, par exemple, -<i>ol</i>, pour il—<i>nout'</i>, pour notre—<i>soué</i>, pour lui—<i>bounne</i>, -pour bonne—<i>ch'tit</i>, pour chétif ou -mauvais, et ainsi de suite.</p> - -<p>Opinion sans doute fort raisonnable. Mais -Charles, loin de nous habituer à changer de langage, -en arriva peu à peu, au contraire, à reprendre -quasi entièrement son parler d'autrefois.</p> - -<p>Il est difficile d'aller à rencontre des habitudes -de son pays, de son milieu; l'essayer est même -s'exposer à de gros ennuis.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XLII</h2> - - -<p>Mon gendre et mes deux garçons dans la force -de l'âge, moi tenant encore ma place, nous pouvions -aisément faire valoir le domaine. Mais la -guerre subsistait entre les jeunes ménages—et -Moulin fut obligé de partir. L'intervention de ses -parents et la mienne auprès de M. Lavallée lui -firent obtenir la petite locature des Fouinats qui -se trouvait vacante. Roubaud promit de l'employer -au château, comme aide-jardinier et homme -de peine.</p> - -<p>Le premier hiver, Clémentine, qui s'ennuyait -dans sa petite maison, venait souvent passer -l'après-midi chez nous, avec ses bébés, et rapportait -une bouteille de lait,—quelquefois même un -panier garni de fromages, de fruits, de galette.</p> - -<p>Mais elle se trouvait enceinte pour la troisième -fois et, après ses nouvelles couches, elle dut interrompre -ses visites. Alors sa mère de lui porter à -domicile quelques provisions. Mais un beau jour -Rosalie intervint, disant qu'elle en avait assez -de se tuer pour les autres, qu'elle allait partir -à son tour si l'on continuait ainsi.</p> - -<p>—Oh! ça ne va pas loin, quelques demi-livres -de beurre, quelques fromages, un peu de lait, fit -Victoire, doucement.</p> - -<p>Mais l'autre riposta d'un ton aigre que c'était -bien malheureux de voir la Clémentine jouir à -volonté de ces denrées dont se privaient ceux qui -avaient la peine de les préparer.</p> - -<p>—Nous aurons beau travailler, si tout ce que -nous entrons par la porte sort par la fenêtre, nous -ne parviendrons pas même à joindre les deux -bouts!</p> - -<p>Cette opposition méchante de Rosalie, qui se -reproduisit à toute occasion par la suite, attrista -beaucoup ma femme; elle en gémissait quand nous -étions seuls; nous nous en entretenions longuement -la nuit. Nos enfants, gagés, n'avaient nulle -part de maîtrise. Nous leur reconnaissions volontiers -pourtant un certain droit de contrôle et de -critique. Ils concouraient à la prospérité de la -maisonnée familiale; ils collaboraient à une œuvre -qu'ils continueraient pour leur compte plus tard. -Les entendre grogner nous semblait pénible.</p> - -<p>Au reste, notre Charles ne se fâchait pas, lui; -il approuvait même les libéralités faites à sa sœur—peu -à l'aise, chétive et découragée. Mais l'aîné, -stimulé par sa bourgeoise, appuyait ses observations.</p> - -<p>Il fallut donc en arriver à ne plus faire de présents -à Clémentine—ouvertement du moins. Nous -rusions. Je me chargeais souvent de lui porter, -dissimulées sous ma blouse, quelque denrée ou -quelque victuaille. Mais les yeux inquisiteurs de -Rosalie furetaient partout. Disposer des moindres -choses en dehors d'elle n'allait jamais sans difficultés.</p> - -<hr /> - - -<p>Bientôt d'ailleurs, un événement de plus grande -importance vint reléguer au second plan ces misères -de notre intérieur.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XLIII</h2> - - -<p>Je puis dire sans orgueil que le domaine avait -pris de la valeur, et beaucoup, depuis que je le -cultivais. Sans plus ménager mes peines que s'il -m'eût appartenu, ou que si j'eusse été assuré d'y -passer toute ma vie, j'avais épierré des pièces -entières, défriché des coins broussailleux, divisé -des bouchures trop larges, creusé ou réparé des -abreuvoirs dans les champs. Le jardinier du château -ayant consenti à me donner quelques leçons -de greffage, tous les arbres sauvageons des haies -étaient devenus, par mes soins, producteurs de -bons fruits. J'avais eu à cœur aussi de rendre -praticable le chemin qui nous reliait à la route. -Les champs venaient d'être chaulés pour la -seconde fois et donnaient de belles récoltes; les -prés produisaient le double grâce aux composts -et aux engrais; mon cheptel était quasi toujours -le meilleur des six domaines.</p> - -<p>Et les affaires continuant de n'aller pas trop -mal, j'espérais me voir bientôt en possession d'une -somme équivalente à celle que j'avais perdue.</p> - -<p>Mais voilà que Roubaud, certain jour, vint tout -penaud me dire:</p> - -<p>—Le maître veut trois cents francs d'augmentation -à partir de la Saint-Martin prochaine.</p> - -<p>Cette nouvelle m'abasourdit… J'avais accepté -sans trop récriminer dix ans auparavant une -première augmentation de deux cents francs, que -justifiait un peu la hausse du bétail. Mais je ne -voyais nul motif à cette surcharge nouvelle qui -eût porté à neuf cents francs le chiffre de mon impôt -colonique annuel,—c'est-à-dire que le maître, -outre sa moitié des produits, voulait encore neuf -cents francs sur ma part, indépendamment des -redevances en nature. Les cours n'étaient pas supérieurs -à ceux de l'autre décade. Les bénéfices -n'augmentaient qu'en raison des frais faits en -commun, et en proportion aussi de nos peines -et de nos sueurs.</p> - -<p>Je fis serment par Dieu et par le diable que je -n'accepterais aucune augmentation.</p> - -<p>—Réfléchissez, dit Roubaud, vous n'êtes pas -tenu à donner aujourd'hui une réponse définitive.</p> - -<p>—C'est tout réfléchi! repartis-je.</p> - -<p>Et je renouvelai le serment: cette injustice me -faisait trop mal au cœur!</p> - -<p>Pourtant, après en avoir délibéré avec ma -femme et les garçons, j'offris un appoint de cent -francs.</p> - -<p>Roubaud transmit ma réponse au bourgeois qui -se trouvait à Paris. Mais lui, bien loin de vouloir -transiger, signifia un jour que ceux des métayers -qui n'avaient pas encore adhéré aux conditions -nouvelles aient à se placer ailleurs. C'était le congé -définitif pour ceux du Plat-Mizot, pour ceux de -Praulière et pour nous.</p> - -<p>Je n'aurais jamais cru que le maigre et remuant -Lavallée cachât sous des dehors affables une telle -dose de perfidie. Roubaud, plus tard, me rapporta -de lui cette phrase:</p> - -<p>—Les métayers sont comme les domestiques: -avec le temps ils prennent trop de hardiesse; il -est nécessaire de les changer de loin en loin…</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XLIV</h2> - - -<p>Je fus comme brisé par une grande lassitude -physique et morale. A tout âge, il est des périodes -de dépit où les misères journalières semblent plus -cuisantes, où tout concourt à attrister, où l'on est -las de la vie qu'on mène. Mais ces impressions, -au temps du déclin, se font plus amères… Je -touchais à cinquante-cinq ans; mon visage perdait -ses derniers tons vermeils; les fils blancs se multipliaient -dans mes cheveux et ma barbe; je n'avais -plus aux travaux pénibles la même résistance.</p> - -<p>Ah! le coup était rude! J'avais passé dans -cette ferme de la Creuserie vingt-cinq années de ma -vie, les meilleures années de ma pleine maturité, -et l'opinion m'identifiait à elle. Pour tous les -voisins, pour tous ceux qui me connaissaient bien, -n'étais-je pas «Tiennon, de la Creuserie»? et pour -les autres «le père Bertin, de la Creuserie»? A tous -mon nom semblait inséparable, par effet de l'accoutumance, -de celui du domaine. Et n'étais-je pas -lié moi-même à cette maison qui avait été si -longtemps ma maison?—à cette grange où j'avais -entassé une telle somme de fourrage?—à ces -étables où j'avais soigné tant d'animaux?—à ces -champs dont je connaissais les moindres veines -de terrain, les parties d'argile rouge, d'argile noire -ou d'argile jaune, les parties caillouteuses et -pierreuses, comme celles en terre franche et profonde?—à -ces prés avec tant de fatigues vingt-cinq -fois tondus?—à ces bouchures, à ces arbres -sous lesquels j'avais trouvé un abri par les temps -pluvieux, un coin d'ombre par les temps de chaleur? -Oui, tous les fibres de mon organisme tenaient à -cette terre et à ce vieux logis, d'où un Monsieur -me chassait sans autre motif que la cupidité, parce -qu'il était le maître!</p> - -<hr /> - - -<p>Des choses alors me passèrent par la tête dont -je ne m'étais point soucié jusque-là. Je me pris à -réfléchir sur la vie, que je trouvais cruellement -bête et triste pour les pauvres gens comme nous—voués -aux travaux forcés perpétuels.</p> - -<p>Voici venir les premiers beaux jours. Vite, semons -les avoines, hersons les blés, labourons et -bêchons!</p> - -<p>Avril survient et la douceur; les bourgeons s'ouvrent, -les oiseaux piaillent, les pêchers sont roses et -les cerisiers blancs.—Vite aux emblavures d'orge, -de pommes de terre, de betteraves, vite au jardin!</p> - -<p>Le «beau mois de mai» se montre souvent -pluvieux et maussade, mais les jeunes frondaisons -vertes lui font toujours une parure agréable.—Mettons -la charrue dans les jachères; nettoyons -les fossés, sarclons et binons!</p> - -<p>Juin, les haies piquées d'églantines, les acacias -chargés de grappes blanches au parfum prenant, -des fleurs et des nids partout.—Le réveil à trois -heures du matin pour faucher, la besogne si dure -sous le soleil qui monte, si terrible à midi, le plein -effort jusqu'à neuf ou dix heures chaque soir, la -fatigue se glissant comme un poison dans tous les -membres…</p> - -<p>Juillet et ses jours de langueur chaude. Douceur -des bonnes siestes sur les canapés moelleux des -salons clos… Joie de l'ombre fraîche dans les parcs -touffus, dans les prés où pointent les regains.—En -grande hâte, achevons les foins, les céréales -blondissent… Vite, coupons le seigle et le dépiquons: -sa paille est nécessaire pour lier le blé -qui nous appelle… Hardi! au froment! Abattons -à grands coups les tiges sèches! Serrons les javelles -brûlantes, piquantes de chardons ou d'arêtes-bœufs, -dressons en moyettes, puis en meules les -gerbes lourdes…</p> - -<p>Août non moins brûlant, saison des vacances, -saison du repos.—Les avoines sont terminées ou -vont l'être. Voici les batteuses en action. On -s'entr'aide entre voisins. C'est huit domaines que -nous avons à battre. Lorsqu'on revient tout crasseux -de poussière, la tête bourdonnante et le corps -brisé, vite à l'œuvre interrompue! Attaquons la -grosse pelote de fumier; découpons-la en petits -cubes égaux que nous alignerons symétriquement -sur les voitures, pour le transport aux champs -durant que les chemins sont secs.</p> - -<p>Septembre: les vacances encore, les promenades, -les bonnes parties de chasse.—Tous nos guérets -à mettre à planches, nos pommes de terre à arracher, -la grande «tourmente» toujours…</p> - -<p>Octobre et ses brumes: les jours raccourcissent, -allongez-les… Une heure le matin, une heure le -soir, c'est autant de gagné. Activons les semailles. -Profitons du temps favorable:—les pluies peuvent -survenir. Hardi les gas!</p> - -<p>Ouf! voici novembre enfin. C'est l'hiver et le -calme. Le calme, mais non le repos. Il reste encore -à retourner les chaumes, à mettre les prés en ordre, -à <i>râper</i> et couper les bouchures. Voici d'ailleurs -les animaux tous à l'étable. Debout à cinq heures -quand même! Allons dans la nuit au pansage, -nous serons prêts plus tôt pour le travail des -champs d'où nous rentrons faits comme la terre, -carapacés jusqu'aux cuisses. La veillée convient -très bien pour couper les racines des bœufs et -moutons gras, pour cuire les pommes de terre des -cochons. Hardi les gas! ne restons pas inactifs au -coin du feu: le bois est humide, la cheminée fume, -nous serions capables de nous engourdir…</p> - -<p>La neige seule nous vaut parfois des jours de -demi-repos. C'est le moment de préparer des claies -neuves pour les champs, de confectionner les -râteaux à foin, d'emmancher les outils. On a -mieux à faire l'été que de s'amuser à ces babioles.</p> - -<hr /> - - -<p>Eh! oui, c'est cela, l'année du cultivateur. A-t-il -le droit de s'en plaindre? Non, peut-être. Les -pauvres sont tous logés à la même enseigne et -travaillent tous les jours que Dieu fait. Mais dans -leurs boutiques, dans leurs usines ou ateliers, les -artisans et citadins n'ont pas à compter avec les -éléments extérieurs,—ou seulement très peu. -Pour nous, c'est le temps qui joue le plus grand -rôle et le temps se plaît à nous contrarier. Voici -venir la pluie—et la pluie ne s'arrête pas; les terrains -se détrempent; remuer le sol est une folie; -l'herbe croît dans les cultures qu'on ne peut nettoyer; -les labours, les semailles restent en retard -et se font mal… Voici la sécheresse qui tient bon -des semaines ou des mois; toute végétation décline; -il faut aller bien loin pour abreuver les bêtes—et -si l'on s'obstine à vouloir labourer, on éreinte -les bœufs, on se tue soi-même, on risque à chaque -minute de casser la charrue… Une ondée survient, -insignifiante, mais qui gâche au temps des foins -le programme de la journée… Voici un orage, et -l'on tremble de crainte… Voici la neige qui dure -plusieurs semaines, empêchant les travaux extérieurs, -causant un retard difficile à rattraper… -Voici une période de gelées sans neige, avec du -soleil le jour, qui déracine les céréales d'hiver… -Voici qu'il fait trop beau à l'automne et que le -gel ne vient pas supprimer les insectes qui font -du mal aux blés naissants;—mais il survient -en mai, pour détériorer nos jeunes plantes et détruire -les bourgeons de nos vignes… Pour une -raison ou pour une autre, on a toujours des motifs -de se lamenter.</p> - -<p>Mais les récoltes ne sont pas tout. Nous faisons -de l'élevage; sept vaches chaque année nous donnent -des veaux. Dès qu'approche pour chacune -l'époque du vêlage, il faut la veiller et, le moment -venu, prendre soin de la mère et du nouveau-né. -Nous sommes de jour comme de nuit esclaves de -nos bêtes.</p> - -<p>Et sur ces bêtes s'abattent toutes sortes de maladies, -la diarrhée sur les veaux, la phtisie sur les -moutons, la fièvre aphteuse sur le cheptel entier. -On va quérir vétérinaire ou guérisseur bâtard; -on fait de son mieux d'après sa propre expérience; -on soigne ces animaux comme des «chrétiens». Et, -malgré tout, il en crève!</p> - -<p>A la foire où l'on vend, les prix sont en baisse -comme par hasard—ou, simplement, on se fait -rouler par les marchands qui sont si malins! -Achète-t-on, au contraire?—le manque d'habitude -fait qu'on paie au prix fort et qu'on réussit mal…</p> - -<p>Fini le battage, parce qu'on est à court d'argent -ou que le mauvais état du grenier ne permet pas -de le conserver, on sacrifie au cours du moment le -petit lot de grain qu'on a en trop. Les propriétaires, -les gros fermiers attendent davantage et bénéficient -souvent d'une plus-value importante.</p> - -<hr /> - - -<p>Et toujours il nous faut demeurer là, vêtus -d'habits crottés, rapetassés, semés de poils de -bêtes, dans les mêmes vieilles maisons laides et -sombres, avec leurs entours d'ornières, de patouille -et de fumier,—prisonniers dans le même cadre!</p> - -<p>Il existe ailleurs des terrains différents des nôtres, -plus accidentés ou plus plats; il y a des rivières -bien plus larges que celle de Moulins; il y a des -montagnes; il y a des mers. De tout cela nous ne -verrons jamais rien!</p> - -<p>Et pas davantage nous ne connaîtrons les cités -ni ne jouirons des plaisirs qu'elles offrent. Ce n'est -pas pour nous que leurs magasins se mettent en -frais d'étalage; le pain blanc à croûte dorée n'est -pas pour nous, ni les beaux quartiers de viande, -ni les produits si appétissants que les charcutiers -savent tirer du cochon, ni les brioches fines, ni -les gâteaux tentateurs qui fleurent bon à la devanture -des pâtissiers.</p> - -<p>Il y a des choses dont nous devrions profiter -pourtant:—nos produits de la basse-cour et de la -laiterie, par exemple. Mais à nous la peine, aux -autres le plaisir! On porte à peu près tout aux -gens de la ville, comme aussi ce qu'on a de mieux -en légumes et en fruits. Il faut bien qu'on leur -attrape un peu d'argent; assez cher ils nous comptent -ce que nous sommes forcés de leur demander: -vêtements et chaussure, épicerie et mercerie…</p> - -<p>Sans compter que le médecin nous compte cher -ses visites:—nous sommes si loin des centres!—comme -le pharmacien ses remèdes et le curé -ses prières,—et que le notaire, quand nous avons -besoin de lui, nous soutire une pièce de vingt -francs à propos de rien…</p> - -<p>Tous ces gens-là, mon Dieu, c'est peut-être leur -droit; ils ont besoin de gagner de l'argent pour -vivre décemment, pour user des douceurs dont -nous sommes sevrés, pour faire instruire leurs -enfants;—ils entendent que leurs mérites les -placent au-dessus de notre médiocrité! Le percepteur -nous demande aussi des impôts toujours -plus forts; c'est que le gouvernement veut permettre -à ses fonctionnaires une existence honorable, une -existence d'hommes,—les producteurs restant -seuls des plébéiens, des croquants!</p> - -<p>Par là-dessus, nous avons trop souvent affaire à -des maîtres qui nous exploitent, à des voleurs -comme Fauconnet, à des imbéciles comme Parent, -à des roublards comme Sébert, à des grippe-sous -comme Lavallée. Et si nous parvenons quand -même à quelques économies, nous les prêtons à des -crapules comme Cerbony qui se sauvent avec!</p> - -<p>N'empêche que nous sommes «très heureux…» -M. Lavallée me disait un jour qu'un certain Virgile -avait affirmé cela dans les temps anciens et -que nous devions nous en rapporter à lui!</p> - -<hr /> - - -<p>Pendant des semaines et des mois, je fus hanté -par ces pensées justes peut-être, mais décourageantes. -Il n'est pas bon de trop réfléchir à son -sort;—ça ne change rien et ça rend malheureux -davantage.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XLV</h2> - - -<p>Je traitai avec un propriétaire de Saint-Aubin, -M. Noris, pour son domaine de Clermoux qui avait -soixante-dix hectares.</p> - -<p>M. Noris, grand vieillard à barbe et cheveux -blancs, s'intitulait «agriculteur», c'est-à-dire qu'il -gérait lui-même ses deux fermes. Il habitait avec -ses filles, à proximité du bourg de Saint-Aubin, -une grande vieille maison très simple dont un -rideau de lierre masquait insuffisamment les -lézardes des murs gris. Type de petit bourgeois -local, encroûté dans ses habitudes, féru de manies -ennuyeuses et avaricieux en diable. Il lésinait sur -tout, préférait nous laisser vendre les bêtes en mauvais -état plutôt que de dépenser pour les mettre -en meilleur point. Il ne fallait pas non plus lui parler -d'engrais.</p> - -<p>—Non, non, vous m'embêtez avec vos phosphates -et vos nitrates, le fumier doit suffire!</p> - -<p>Et il secouait sa tête blanche avec un geste de -terreur.</p> - -<p>Rarement il se décidait à vendre la marchandise -à la première foire. Il ne voulait pas démordre -de son estimation préalable, toujours trop élevée. -Nous ramenions nos bêtes pour les conduire quelques -jours après à une seconde foire où c'était -de même. A la troisième, on vendait, de guerre -lasse, et souvent avec de la perte sur les prix de la -première.</p> - -<p>M. Noris, d'autre part, se faisait tirer l'oreille -pour les règlements de fin d'année. Les comptes -de sa deuxième ferme n'avaient pas été mis à jour -depuis quinze ans. Quand les métayers réclamaient -de l'argent, il leur remettait d'un ton rogue une -somme toujours inférieure à celle qu'ils demandaient… -Une fois, mon prédécesseur à Clermoux -ayant insisté, sur le champ de foire de Bourbon, -pour obtenir cent écus, ce seigneur de village -n'avait rien trouvé de mieux que de jeter, d'éparpiller -à plaisir autour de lui une dizaine de pièces -de cent sous, tout en marmottant de sa voix nasillarde:</p> - -<p>—Tiens, en voilà de l'argent! Tiens, en voilà! -Ramasse…</p> - -<p>Et l'autre de les recueillir dans la boue, à la -grande indignation des braves gens, à la grande -joie des imbéciles.</p> - -<p>Je tenais à éviter de telles scènes et à régler à la -Saint-Martin, régulièrement. Une idée de Charles -me parut bonne à adopter. Je m'en fus relancer le -maître, chez lui, en temps utile.</p> - -<p>—Monsieur Noris, je viens pour compter, j'ai -absolument besoin d'argent.</p> - -<p>—Vous n'en avez guère à toucher, Bertin; les -bénéfices n'ont pas été forts, cette année.</p> - -<p>—Vous me devez, je crois, dans les douze cents -francs, Monsieur.</p> - -<p>(Je savais qu'en réalité ça n'allait pas à la -moitié!)</p> - -<p>—Jamais de la vie, jamais de la vie…</p> - -<p>Et, tout sursautant, il se précipita sur son livre -de comptes:</p> - -<p>—Je vous dois cinq cent trente-six francs, ni -plus ni moins.</p> - -<p>Feignant la surprise, puis la réflexion profonde, -je finis par dire que j'avais dû oublier un achat de -moutons et j'insistai tout de même pour avoir mon -argent… Il me remit, tout maugréant, quatre -billets de cent francs. Je fus obligé de retenir le -reste, au cours de l'hiver, sur une vente de taureaux -à moi soldée par le marchand: il fit la -grimace, mais n'osa s'en fâcher.</p> - -<p>Chaque année, par la suite, il fallut employer -de nouvelles ruses pour arriver à se faire payer.</p> - -<p>Nous avions une grosse jument baie pour le -rapport. Ordinairement, la poulinière de ferme -sert pour aller aux foires et faire les courses; on -l'emploie aussi aux travaux des champs. Mais la -nôtre était exempte de toute corvée.</p> - -<p>—Le travail déforme les juments, et leurs produits -s'en ressentent, disait M. Noris.</p> - -<p>Le vrai, c'est qu'il ne voulait pas que ses métayers -aient la faculté d'aller en voiture; cela lui -semblait un luxe déplacé et tout à fait superflu.</p> - -<hr /> - - -<p>En dépit de son âge avancé, il gardait la passion -de la chasse. Le gibier abondait sur le domaine, -les lapins surtout. Il aimait les voir détaler dans les -sillons à l'approche de son grand lévrier, mais n'en -tuait pas beaucoup. Autour d'un bout de taillis -enclavé dans nos cultures, ces rongeurs pullulaient -au point d'abîmer les emblavures,—mais il était -bien inutile de s'en plaindre.</p> - -<p>Les braconniers n'osaient guère s'aventurer par -là, à cause du garde, un sournois hirsute, qui veillait -avec une vigilance outrancière. Il suffisait -qu'un étranger flâneur traversât, les mains dans -les poches, un coin de la propriété pour qu'il fût -appréhendé par lui. Pas de procès dans ce cas-là, -mais le prétendu délinquant devait se présenter -au maître pour recevoir une semonce, et verser -cent sous. S'il y avait présomption de chasse, le -procès suivait son cours. La découverte d'un lacet -dans une bouchure mitoyenne coûta quatre-vingts -francs à notre voisin Pinel, qui labourait de l'autre -côté. Le brave Pinel m'a toujours juré qu'il ignorait -la présence de ce collet et que, pour son compte, -il n'en tendait jamais…</p> - -<hr /> - - -<p>Les républicains partageaient avec les braconniers -la haine implacable de M. Noris. Il souhaitait -pour les uns et pour les autres des sanctions -exemplaires, des supplices raffinés. Il eût voulu les -voir tous en prison, aux travaux forcés, ou relégués -dans des colonies lointaines. Comme la destruction -d'une nichée de lapereaux, d'un nid de perdrix, ou -bien un coup de fusil tiré dans ses terres, le mettaient -dans une exaspération furieuse, le mot seul -de «République» l'agitait de grands frissons nerveux. -Souvent, à Bourbon, des gamins, soudoyés -par un farceur, le suivaient en bande, criant: -«Vive la République!» et chantant des couplets -de la <i>Marseillaise</i>…</p> - -<p>A chaque fois il serrait les poings de rage impuissante, -manquait en devenir fou!</p> - -<p>En 1877, souffrant d'une bronchite qui avait -failli l'emporter, on était venu lui annoncer les -résultats d'une élection favorable aux républicains. -Alors, soulevé sur sa couche, il avait exhalé -dans un murmure haletant, la haine profonde de -son cœur:</p> - -<p>—Les brigands!… Il n'y a donc plus de place… -à… à Cayenne!…</p> - -<p>Pour retomber ensuite sur l'oreiller, inerte, évanoui.</p> - -<p>Quatre ans plus tard, venant chez nous au cours -d'une période électorale, il avisa des programmes -et des journaux envoyés par le docteur Fauconnet, -candidat républicain:</p> - -<p>—Ne gardez pas ici ces papiers diaboliques. Au -feu, les mauvais écrits! Au feu, les mauvaises -feuilles! Vous attireriez le malheur sur votre famille -en les conservant.</p> - -<p>J'objectai que personne ne savait lire.</p> - -<p>—Leur présence seule est dangereuse! reprit-il.</p> - -<p>Et il les jeta lui-même dans la flamme du foyer. -Puis, en se retirant:</p> - -<p>—Le garde vous remettra le jour du vote, à la -porte de la mairie, le bulletin à utiliser. Ne vous en -préoccupez pas!</p> - -<p>Les ouvriers, les commerçants, les fournisseurs -étaient choisis en dehors des «rouges». Et il nous -obligeait aussi à ne pas fréquenter les boutiques -jugées par lui subversives.</p> - -<p>Il se vengeait à sa manière de la «sale République…»</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XLVI</h2> - - -<p>Les deux demoiselles veillaient spécialement à -notre conduite religieuse. Et il nous fut assez -pénible de les satisfaire. Selon la coutume de ma -jeunesse, j'allais à la messe auparavant un dimanche -sur deux à peu près. A chaque sortie -dominicale, soit à Bourbon, soit à Franchesse, -j'assistais à l'office—désapprouvant les «fortes -têtes» qui passent ce moment à l'auberge.</p> - -<p>Mais j'étais loin de prendre au pied de la lettre -toutes les histoires des curés! Leurs théories sur -la confession, les jours maigres, l'Enfer et le Paradis, -je prenais ça pour des contes… Le vrai devoir -de chacun me semble tenir dans cette ligne de -conduite très simple: bien travailler, se comporter -honnêtement, s'efforcer de ne chagriner personne, -rendre service quand on le peut, en particulier à -ceux qui sont dans la misère ou dans la peine. -En s'y conformant, je ne puis croire qu'on ait quelque -chose à craindre, ni là, ni ailleurs. J'avais -remarqué comme tout le monde qu'en l'attente -de la «vie éternelle» dont les curés parlent beaucoup -sans en rien connaître, ils ne font point fi -des plaisirs de la terre,—spécialement de la bonne -cuisine et du bon vin,—sans compter qu'ils -passent pour bien aimer l'argent…</p> - -<p>Je me disais que, sur cette question du «devenir -de l'âme», les plus malins de la terre et le pape lui-même -n'en devaient pas savoir plus qu'un ignorant -comme moi, attendu que personne n'est revenu de -là-bas pour dire comment les choses s'y passent. -Je songeais donc rarement à la mort—moins -encore au «salut éternel»—et j'avais délaissé -complètement la confession depuis mon mariage. -J'en connaissais plus d'un et plus d'une que ça -ne rendait pas meilleurs d'être fidèles à cette loi -de l'Église. La Victoire se confessait, la Rosalie -aussi; elles agissaient absolument le lendemain -comme la veille—restant, l'une grincheuse et -désabusée, l'autre pétulante, hargneuse, autoritaire…</p> - -<p>—Alors, à quoi bon? me disais-je.</p> - -<hr /> - - -<p>Je croyais fermement par exemple, à l'existence -d'un Être suprême qui dirige tout, règle le cours -des saisons, nous envoie le soleil et la pluie, le gel -et la grêle. Et comme notre travail, à nous cultivateurs, -n'est propice que si la température veut -bien le favoriser, je m'efforçais de complaire à ce -maître des éléments qui tient entre ses mains une -bonne part de nos intérêts. Je ne manquais guère -les cérémonies où le succès des cultures est en jeu, -et je continuais fidèlement les petites traditions -pieuses de notre vie de campagne. J'allais toujours -à la messe des Rameaux avec une grosse touffe -de buis, et j'en mettais ensuite des branchettes -derrière toutes les portes,—à côté des petites croix -d'osier qu'on fait bénir en mai, des aubépines des -Rogations et des bouquets où sont assemblées les -trois variétés d'herbe de Saint-Roch qui préservent -les animaux des maladies. J'assistais à la procession -de saint Marc qui se fait pour les biens de la -terre et, quelques jours après, à la messe de saint -Athanase, le préservateur de la grêle. J'aspergeais -d'eau bénite les fenils vides avant d'engranger les -fourrages. En ouvrant l'entaille dans les champs -de blé, je formais une croix avec la première javelle. -J'en traçais d'autres sur le grain de semence au -moment du vitriolage, sur chaque miche de pain -avant de l'entamer, et enfin sur le dos des vaches -avec leur premier lait, après le vêlage. Je ne trouvais -pas drôle de voir allumer le cierge quand il -tonnait fort. Je soulevais toujours mon chapeau -devant les calvaires des routes. Et je marmonnais -matin et soir un bout de prière.</p> - -<p>Il y avait sans doute dans tout ceci une bonne -part d'habitude; ces pratiques que j'avais toujours -vu suivre me semblaient naturelles. Mais je ne -pouvais admettre que manquer la messe un -dimanche ou faire gras un vendredi soient des -motifs à punition sans fin,—et il me semblait -excessif d'attribuer au curé dans la confession le -pouvoir d'absoudre tous les crimes!</p> - -<hr /> - - -<p>Les garçons partageaient ma manière de voir. -L'aîné allait à la messe comme moi, à peu près -régulièrement tous les quinze jours. Le Charles, -depuis son retour du régiment, n'y allait guère -qu'une fois par mois, et encore! Ce fut lui surtout -qui trouva dure l'obligation hebdomadaire!</p> - -<p>Le lundi gras, pendant que nous étions aux -champs, les femmes eurent la visite de M<sup>lles</sup> Yvonne -et Valentine Noris.</p> - -<p>—Victoire, votre jeune fils a manqué la messe -hier.</p> - -<p>—Il est allé à Bourbon, Mesdemoiselles; il a -dû y assister là-bas.</p> - -<p>—Nous n'en croyons rien… Charles doit venir -chaque dimanche à la messe à Saint-Aubin comme -vous tous; il ira se promener ensuite à Bourbon -ou ailleurs, s'il le juge à propos. Il ne saurait se -soustraire à ce devoir dont nous faisons un ordre -sans que la chose nous soit connue. Et s'il persistait -à désobéir, nous vous en rendrions responsables, -vous, ses parents…</p> - -<p>Il fut forcé de s'exécuter, parbleu! Et même -d'aller, comme moi, à confesse au temps de Pâques. -C'était l'unique moyen d'être tranquille; car les -demoiselles nous faisaient épier, je crois, par leur -garde et leurs domestiques.</p> - -<p>Les blasphèmes nous étaient sévèrement interdits. -Or, Charles, dès que quelque chose ne lui -allait pas, lâchait un «<i>Bon Dieu!</i>» ou un «<i>Tonnerre -de Dieu!</i>» agrémenté de préambules divers. -Je l'avais bien engagé à perdre cette habitude ou -à se retenir en présence des mouchards. Dure -contrainte! Il s'échappa un jour à lâcher un gros -juron que le garde entendit. Les deux vieilles filles -rappliquèrent sans tarder.</p> - -<p>—Victoire, votre fils continue de proférer des -blasphèmes épouvantables; nous n'admettons pas -cela chez nous!</p> - -<p>Elles allèrent jusqu'à me reprocher à moi-même -de dire aussi de vilains mots pour m'avoir ouï employer -l'expression «<i>Tonnerre m'enlève!</i>» Ma foi, -je leur répondis carrément que ce terme m'était -aussi nécessaire que mes prises de tabac, que -je ne pouvais promettre de l'éviter toujours. En -effet, cela me venait aux lèvres inconsciemment—comme -à Charles ses blasphèmes, d'ailleurs.</p> - -<hr /> - - -<p>Eh bien, quoique fourrées sans cesse à l'église, au -confessionnal, à la table sainte, quoique ayant une -horreur exagérée des vilains mots, elles ne valaient -tout de même pas cher, les deux vieilles toupies!</p> - -<p>L'hiver de 79-80 fut très rude. On entendait la -nuit craquer les arbres torturés par le gel. Moineaux, -verdiers, roitelets et rouges-gorges se réfugiaient -dans les étables et, sans chercher à -réagir, se laissaient capturer. Tous les matins on -découvrait à proximité des bâtiments quelques-uns -de ces pauvres oiseaux inertes et roides,—morts -de froid. Les corbeaux, croassant par bandes -aux abords des fermes, se hasardaient, talonnés -par la faim, à venir picorer sur la <i>pelote</i> de fumier. -On sentait une grande misère dans la nature.</p> - -<p>Comme aussi, hélas! chez tous les pauvres gens! -Des journaliers en chômage, parcourant la campagne -pour grapiller du bois, eurent le tort de -s'attaquer à des arbres entiers. Dans notre champ -des Perches un gros érable disparut ainsi. Les -demoiselles Noris étant venues avec le garde constater -le larcin, il me fut donné d'entendre les -objurgations furieuses de M<sup>lle</sup> Yvonne:</p> - -<p>—Il faudra faire de fréquentes tournées nocturnes -et, s'il vous arrive d'apercevoir quelqu'un -de ces misérables, n'hésitez pas: tirez-lui dessus!… -Vous en avez le droit.</p> - -<p>C'est que la charité de ces bigotes s'exerçait -surtout en mesquines vengeances et basses perfidies -à l'égard de ceux qui n'avaient pas la chance -de leur plaire!</p> - -<p>Elles donnaient aux pauvres de la commune un -sou par quinzaine et aux passants du vendredi un -croûton sec,—les autres jours rien du tout… C'est -nous, métayers, qui les nourrissions, les traîneurs -de bissacs!</p> - -<p>Ah! malgré toutes leurs simagrées, je ne donnerais -pas cher de leur place au Paradis, à ces -deux numéros-là!</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XLVII</h2> - - -<p>La femme de mon parrain étant morte, je dus -recueillir ma sœur Marinette que la bru de la -défunte ne se souciait pas du tout de garder.</p> - -<p>—Tu ne l'as jamais eue, toi, me dit mon parrain; -c'est bien ton tour; d'ailleurs, tu es le seul à pouvoir -t'en charger.</p> - -<p>J'aurais pu lui objecter qu'il ne m'avait jamais -offert de la prendre alors que, plus jeune et plus -raisonnable, elle était à même de rendre des services. -Mais je préférai consentir à l'arrangement -sans protestations inutiles.</p> - -<p>A la maison, Victoire et Rosalie, sur des tons -différents, déclarèrent que nous avions bien assez -de tracas et de besogne déjà sans avoir à nous -charger encore de cette malheureuse innocente. -Mais elles la subirent d'assez bonne grâce lorsqu'elle -fut là. Je n'eus pas admis d'ailleurs qu'elles -lui fissent des misères…</p> - -<p>Dénuée à présent de toute lueur de raison, la -Marinette prononçait des mots dépourvus de sens. -Surtout elle poussait des lamentations plaintives, -prolongées qui effrayaient beaucoup les enfants et -contrariaient tout le monde; puis, soudain, sans -motif, elle riait, d'un rire strident et pénible. -Elle ne se rendait utile d'aucune façon,—pas -même comme autrefois pour la garde des bêtes.</p> - -<p>Sa présence chez nous fit sensation les premiers -temps; on parla dans tout Saint-Aubin de cette -vieille fille innocente qui ne sortait jamais, qui -criait souvent:—elle était le mystère, l'ulcère -de notre maisonnée.</p> - -<p>Je ne regrettai jamais ma décision cependant. -Il est des devoirs élémentaires qu'il faut accepter, -quelque pénibles qu'ils soient… Or, mon parrain, -assurant que j'étais le seul à pouvoir m'en charger, -n'exagérait pas. Bien que ma situation ne fût -guère brillante j'avais encore plus de ressources que -mes deux aînés…</p> - -<hr /> - - -<p>Baptiste, lui, n'avait jamais pu mettre quatre -sous l'un devant l'autre. Le mauvais domaine -qu'il cultivait à Autry appartenait à des maîtres, -qui, riches autrefois, auraient voulu le paraître -encore. Le mari, faible et quelconque, entraîné -jadis à des spéculations malheureuses, était un -peu cause de leur déchéance actuelle. Sa femme, -ayant pris en main le gouvernement du ménage, -lui faisait expier ses fautes passées… Privé de -tout argent de poche, le pauvre tuait ses heures, -lamentablement; on le voyait errer de la boutique -du menuisier à celle du maréchal, accoster les passants -trop rares. Parfois, quelqu'un lui disait d'un -ton d'ironie, sachant bien qu'il n'avait pas le sou:</p> - -<p>—Payez-vous une chopine, Monsieur Gouin?</p> - -<p>—Impossible, il faut que je rentre; on m'attend…</p> - -<p>—Allons! venez tout de même—c'est moi -qui la paie.</p> - -<p>Il ne se faisait pas prier. Aimant licher et sevré -chez lui de toute satisfaction gourmande, il acceptait -sans honte les libéralités méprisantes des -tâcherons aux mains calleuses…</p> - -<p>M<sup>me</sup> Gouin—Agathe, ainsi que tout le monde -la nommait communément—lésinait sur les plus -petites choses, sur l'éclairage et le chauffage, sur -le savon, le beurre, même sur le poivre et le -sel. Aux repas, la même bouteille de vin figurait -sur la table durant toute une semaine. La servante -partageait avec le chien la miche de troisième -et ne pouvait espérer se rattraper sur la -pitance. Trois bonnes d'affilée sortirent de la maison -rongées d'anémie…</p> - -<p>Agathe aurait voulu continuer cependant à faire -bonne figure parmi les hobereaux du pays. Il lui -arrivait d'offrir à dîner,—mais alors la maison -était sens dessus dessous pendant quinze jours.</p> - -<p>Et il y avait ensuite une période navrante,—où -les maîtres eux-mêmes se condamnaient -à la soupe à l'oignon, au pain de troisième, où -la bouteille d'apparat ne se vidait que quand le -vin était en état d'accommoder la salade…</p> - -<p>Au cours d'une de ces mauvaises journées, -M. Goudin étant allé chez mon parrain à l'heure -du repas, on lui offrit de goûter aux poires sèches -cuites—dont il y avait un grand plat sur lequel -il jetait des regards de convoitise. Il en mangea -une demi-assiette.</p> - -<p>De leur ancienne splendeur, une voiture d'aspect -passable encore leur restait, une grande voiture à -capote qu'ils appelaient la victoria. De loin en -loin, l'idée venait à la dame de se rendre à Moulins -pour des emplettes, ou encore de faire des visites, -ou simplement de s'offrir le luxe d'une promenade. -Alors elle envoyait la bonne prévenir le -métayer qu'il eût à amener la vieille jument du -domaine. A l'heure dite, Baptiste, obligé au rôle -de cocher, grimpait sur le siège… La cocasserie -de l'équipage donnait lieu à des plaisanteries sans -fin. Qu'on se figure cette vieille bête au poil rude, -d'un blanc sale, souvent crottée de la boue des -pacages, traînant lentement, lourdement, l'ancienne -belle voiture;—ce vieux campagnard en -blouse et sabots, écrasé sur le siège, se servant du -fouet comme d'un bâton; et, dans le fond, étalés -fièrement sur les coussins fanés, ce couple de -bourgeois crève-la-faim!</p> - -<p>Les Gouin, disait-on, «collectionnaient dans -leur grenier les peaux des métayers qu'ils avaient -écorchés». Rarement en effet les mêmes demeuraient -plus de deux ou trois ans sous leur coupe. -Et, venus à l'ordinaire très pauvres, ils repartaient -toujours plus gueux encore.</p> - -<p>Mon parrain, certes, n'était pas précisément sur -le chemin de la fortune.</p> - -<hr /> - - -<p>Faire fortune, c'est le rêve de tous les travailleurs. -Mon frère Louis, un moment, crut l'avoir réalisé… -Deux ans après la guerre, se trouvant à la tête -d'une huitaine de mille francs, le diable l'avait -tenté d'acheter à Montilly un petit bien de quinze -mille. Et de s'installer chez lui,—et de se monter -d'un cheval, d'une voiture à ressorts, d'une peau -de chèvre,—et d'aller aux foires avec des allures -de gros fermier! Sans compter sa partie de <i>mouche</i>, -à gros jeu, tous les dimanches, et les bons repas -avec des amis! On le nomma conseiller municipal -et il en fut très fier. Quand nous nous rencontrions -à Bourbon, il me regardait de haut—comme -gêné de s'entretenir avec moi.</p> - -<p>Claudine, sa femme, plus orgueilleuse encore, portait -des caracos à la mode, des bonnets à double -rang de dentelle et une chaîne d'or au cou. Elle -se payait des douceurs, du café, du sucre par demi-pains. -Victoire, qui ne pouvait la souffrir, me dit -un jour:</p> - -<p>—La Claudine fait joliment la grosse madame… -Savoir si ça tiendra longtemps?</p> - -<p>Ça ne tint que cinq ou six ans. L'ancien propriétaire -avait pris hypothèque sur le bien pour -l'argent non versé. Mon frère lui payait en intérêts -une somme égale à la valeur d'affermage. -Il s'était endetté par ailleurs, du fait de réparations -aux bâtiments. Conscient d'être sur une -pente dangereuse, en fin de compte, il revendit -son équipage, se remit à travailler. Trop tard! -Le vendeur, à qui étaient dues trois années d'intérêts, -reprit possession de son petit domaine -en lui donnant juste de quoi se liquider auprès -des autres créanciers.</p> - -<p>Demeuré sans ressources à l'issue de cette -aventure, le pauvre Louis en fut réduit à se loger -dans une chaumine, à travailler de côté et d'autre -comme journalier. Il mourut deux ans plus tard -d'une congestion, un jour de grand froid qu'il -cassait de la pierre sur la route de Moulins.</p> - -<p>La Claudine, qui savait si bien faire la dame, -dut se mettre à laver les lessives,—même à recourir -aux aumônes. Sa carrière s'acheva bien -tristement.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XLVIII</h2> - - -<p>A Clermoux, à l'automne de 1880, nous eûmes -la visite de Georges Gaussin et de sa femme. Georges -Gaussin, le fils de ma sœur Catherine, venait -de se marier et profitait de cette circonstance pour -revoir sa famille bourbonnaise;—il n'était pas -revenu depuis l'époque où ses parents l'avaient -amené tout gamin.</p> - -<p>Parti au régiment comme volontaire d'un an -à sa sortie des écoles, il occupait depuis sa libération -un emploi de comptable dans une grande -maison de commerce. On le disait fin comme -l'ambre…</p> - -<p>Georges et sa femme décidèrent de s'installer -chez nous durant leur séjour,—une de mes nièces -d'Autry leur ayant écrit que c'était moi qui pouvais -le mieux les recevoir. Quand nous parvint -la lettre annonçant leur arrivée, Rosalie s'exclama:</p> - -<p>—Des Parisiens! Ce qu'ils vont en faire des -embarras! Ça va parler gras, mes amis…</p> - -<p>Et Victoire, très ennuyée, de se demander comment -les coucher, comment les nourrir…</p> - -<p>Après en avoir causé tous ensemble, nous décidâmes -de donner à nos hôtes le lit de la chambre -où couchaient Charles et mon filleul, le petit Tiennon, -le fils de Jean et de Rosalie;—eux prendraient -à la cuisine le lit du pâtre qui consentit -à s'accommoder d'un gîte au fenil, avec des couvertures.</p> - -<p>Le jour venu, Charles attela à notre charrette, -que nous conservions toujours bien qu'elle nous -fût inutile ici, la bourrique d'un voisin de bon -service, et se rendit à la rencontre des Gaussin -qui devaient débarquer à Bourbon par la diligence -de Moulins.</p> - -<p>Ils furent chez nous un peu avant la nuit. J'étais -en train de conduire les fumiers; d'une venelle -perpendiculaire je débouchai avec un char vide -presque en face d'eux, dans le grand chemin, à -deux cents mètres de la cour. Georges et sa femme, -bras dessus, bras dessous, marchaient en avant; -Charles tenait la bourrique par la bride; une -grosse malle, deux valises, un carton à chapeaux -encombraient la voiture.</p> - -<p>Je criai «Holà oh!» à mes bœufs qui s'arrêtèrent. -Charles me présenta:</p> - -<p>—C'est mon père.</p> - -<p>Les jeunes époux eurent une même exclamation:</p> - -<p>—Ah! c'est l'oncle! Bonsoir, mon oncle…</p> - -<p>Et se précipitèrent pour m'embrasser.</p> - -<p>—Pauvre oncle, nous sommes bien contents de -vous voir!</p> - -<p>—Moi aussi, mon neveu, moi aussi, ma nièce, -répondis-je, un peu gêné.</p> - -<p>Ayant laissé glisser ma gaule à toucher les bœufs -je me laissais embrasser:</p> - -<p>—Je ne suis pas dans une jolie tenue pour vous -recevoir! m'excusai-je, non sans confusion.</p> - -<p>En effet mon pantalon de coutil déchiré aux -genoux, ma chemise de cretonne à carreaux bleus, -mon vieux feutre aux bords effrangés, mes sabots -usés, émoussés, où dansaient mes pieds nus, ne -constituaient pas un accoutrement bien convenable,—d'autant -que tout cela se ressentait plus -ou moins du contact du fumier… Et j'avais encore -ce vendredi ma barbe du dimanche, hirsute -et piquante. Quelle devait être sur mon compte -l'impression de cette petite Parisienne mignonne -et bien «pomponnée» dont les cheveux noirs -fleuraient bon? De la toucher cela me faisait -l'effet d'une profanation. Elle portait une robe -bleue très simple, un grand chapeau de paille -garni d'une touffe de pâquerettes, et de fines -bottines vernies qui gémissaient à chaque pas.</p> - -<p>—Elles sont trop délicates pour nos chemins, -vos bottines, nièce.</p> - -<p>—En effet, mon oncle. C'est qu'ils sont passablement -cahoteux, vos chemins; ils auraient grand -besoin d'être aplanis.</p> - -<p>Elle souriait doucement, et ce sourire atténuait -l'expression un peu trop sérieuse de son visage -mince, aux joues pâles, aux grands yeux noirs -trop profonds…</p> - -<p>Georges, en dépit de ses trente ans, conservait -une figure poupine d'adolescent que ne parvenait -pas à viriliser le soupçon de moustache blonde -et la barbiche clairsemée. Il était en pantalon -fantaisie noir et blanc, jaquette noire et chapeau -melon; une lavallière noire s'étalait dans l'échancrure -de son gilet, faisant valoir la blancheur du -faux-col rigide.</p> - -<p>Je hélai les bœufs pour les faire repartir et -marchai à côté de Georges qui reprit le bras de sa -femme. Il me donna des nouvelles de ses parents,—toujours -dans la même maison, au service d'une -seule vieille dame de soixante-quinze ans. Ils ne -voulaient pas la quitter, espérant qu'elle leur en -tiendrait compte sur son testament.</p> - -<p>—Alors, mon oncle, vous revenez des champs -avec votre charrette? me dit Georges, après un -silence.</p> - -<p>—Oui, Mons…</p> - -<p>Je faillis bien dire «Monsieur»:—dame, il était -mis comme un bourgeois, le neveu!</p> - -<p>—Oui, mon neveu, nous en sommes à fumer nos -guérets pour labourer bientôt.</p> - -<p>—Ah! oui, le fumier… Le fumier sorti des étables, -produit de la fiente et de la litière?</p> - -<p>—C'est cela même! répondis-je avec un sourire -un peu moqueur.</p> - -<p>Cette observation me semblait bête.</p> - -<p>Alors la jeune femme de me questionner à son -tour, si bien que je fus amené à lui dire que c'était -là où nous allions semer le blé que je conduisais ce -fumier.</p> - -<p>—Ah! l'horreur! fit-elle avec un petit cri, le -blé avec quoi l'on fait le pain, il vient comme ça, -dans le fumier?</p> - -<p>—Mêlé au sol, dit Charles, le fumier ne se voit -plus.</p> - -<p>Georges reprit:</p> - -<p>—Cela t'étonne, Berthe? La terre s'épuiserait, -vois-tu, si l'on cessait de lui fournir des matières -fertilisantes.</p> - -<p>—Votre charrette est-elle douce, mon oncle? -interrogea Berthe à nouveau; celle du cousin ne -l'est guère; je suis montée un peu sur la route; -j'ai eu mal au cœur d'avoir été trop secouée…</p> - -<p>Nous arrivions dans la cour. La Victoire, le -Jean, sa femme et le petit s'avancèrent à la rencontre -des Parisiens: il y eut embrassade générale. -Georges et Berthe embrassèrent même la Marinette -à qui l'on avait fait mettre à dessein des -effets propres; elle se laissa faire de mauvais -cœur, et reprit sa plaintive mélopée coutumière -qui parut impressionner péniblement notre jolie -nièce.</p> - -<p>La bourgeoise avait préparé à l'intention de nos -hôtes une soupe au lait, des haricots verts au -beurre, un poulet rôti et une salade à l'huile de -noix. Pour eux seulement:—faire de l'extra pour -tout le monde eût été trop coûteux. Elle les servit -sur une petite table, dans la chambre. Mais Berthe -s'en fâcha:</p> - -<p>—Ah! non, nous ne voulons pas dîner seuls; -nous sommes venus pour être en famille!</p> - -<p>Je lui dis que nous ne mangions, nous, qu'à huit -heures passé, lorsqu'on ne pouvait plus besogner -dehors, la nuit tout à fait venue…</p> - -<p>—Par exemple, mon oncle, vous allez au moins -rester nous tenir compagnie, vous et le petit cousin.</p> - -<p>Et de faire asseoir auprès d'elle le petit de Jean.</p> - -<p>Victoire me dit, voyant qu'ils y tenaient:</p> - -<p>—Eh bien oui, Tiennon, il te faut dîner avec le -neveu et la nièce.</p> - -<p>Je m'en fus donc changer de pantalon, de sabots, -mettre une blouse propre, et je pris place à -côté d'eux. Ils déclarèrent excellente la soupe au -lait et se régalèrent des haricots fins et tendres -auxquels Victoire n'avait pas ménagé le beurre. -Par contre, ils ne firent pas grand mal au poulet—plus -commun pour eux, peut-être, que le lait et les -légumes frais. Je remarquai qu'ils semblaient aux -petits soins l'un pour l'autre.</p> - -<p>—Qu'en dis-tu, Georges?… N'est-ce pas, -Georges? faisait-elle à tout propos.</p> - -<p>Et lui:</p> - -<p>—Voyons, Berthe, tu vas te faire mal, ma -chérie; tu abuses de ces haricots…</p> - -<p>Nous avions, comme dessert, de grosses prunes -noires.</p> - -<p>—C'est mauvais, ces fruits-là! N'en mange pas -trop, petite…</p> - -<p>Un peu niaises à mon avis, ces façons de faire. -A la campagne, si l'on se parlait comme ça entre -époux, tout le monde s'en amuserait. Au fond, -peut-être bien qu'on s'aime autant qu'eux, mais -on ne se prodigue jamais de mots tendres.</p> - -<p>Quand ma femme venait pour le service, Georges -et Berthe lui reprochaient encore doucement -d'avoir préparé deux dîners et lui défendaient de -recommencer à l'avenir:—ça leur était bien -égal de manger un peu plus tard!</p> - -<p>Charles avait apporté de Bourbon, sur l'ordre -de sa mère, une couronne de pain blanc, notre -pain de ménage, vieux de huit jours étant déjà -dur; ils eurent néanmoins la fantaisie d'en user.</p> - -<p>—Nous voulons devenir tout à fait campagnards, -mon oncle! disaient-ils.</p> - -<p>Et, de me demander ceci et cela, combien nous -avions de moutons, combien de vaches et comment -on faisait pour traire.</p> - -<p>—J'irai voir toutes les bêtes demain, fit Berthe. -Voyons, vous vous levez de bon matin, à six -heures?</p> - -<p>—Oh! ma nièce, à six heures il y a déjà deux -heures que nous travaillons.</p> - -<p>—Sitôt!… Ah! par exemple!… Eh bien, nous, -mon oncle, nous sommes des paresseux; Georges -entre à neuf heures au bureau; nous nous levons -à huit, jamais avant. Mais ici, nous serons debout -à l'aube, vous verrez…</p> - -<p>Le repas terminé, il nous fallut revenir à la salle -commune où les autres commençaient à manger. -Après qu'ils eurent avalé la soupe, chacun émietta -selon la coutume un morceau de pain dans son -assiette de terre rouge et le trempa d'une grande -louchée de lait écrémé. La Parisienne en fut très -étonnée:</p> - -<p>—Mais alors c'est une autre soupe… Vous -mangez deux soupes à votre dîner?</p> - -<p>Elle comprit à ce moment sans doute que ce -second dîner n'avait guère retardé la cuisinière…</p> - -<p>Je leur proposai de faire un tour dehors à la -fraîcheur, voyant que leur présence gênait les -femmes pour la vaisselle. Les garçons s'étant -joints à nous, nous fîmes ensemble le tour du pré -de la maison. Nuit plutôt maussade; ciel sombre -et brise trop fraîche; la lune en faucille éclairait -faiblement. Georges, ayant senti frissonner sa -femme, répétait à tout propos, bien qu'elle se -défendît d'avoir froid:</p> - -<p>—Tu vas t'enrhumer, ma chérie, j'en suis sûr; -il ne faut pas nous attarder.</p> - -<p>Grâce à Charles, qui leur tenait tête à peu près, -la conversation ne languit pas; mais, pour mon -compte, je dis fort peu de chose, me sentant ridicule -de parler si mal à côté d'eux qui parlaient -si bien,—et aussi parce que je n'osais leur poser -de questions sur la ville, prévoyant qu'elles seraient -pour le moins aussi naïves que les leurs -sur la campagne.</p> - -<p>Quand nous fûmes de retour à la maison, avant -de leur souhaiter le bonsoir, la bourgeoise demanda -aux jeunes gens ce qu'ils prenaient le matin.</p> - -<p>—Ne faites rien de spécial pour nous, ma tante, -nous mangerons la soupe de tout le monde.</p> - -<p>Ils ne se doutaient pas de l'importance de notre -premier déjeuner, le repas de la potée au -lard!</p> - -<p>Bien entendu, Victoire, sans tenir compte de -leur avis, leur prépara du café au lait.</p> - -<p>Mais ils redirent tellement le matin qu'ils entendaient -manger avec nous et comme nous au -«goûter», qu'il fallut bien leur donner satisfaction.</p> - -<p>Pour la circonstance on se mit à table à midi, -c'est-à-dire une grande heure plus tôt qu'à l'ordinaire,—la -jeune femme placée entre Charles -et moi, son mari en face. Il y avait un menu exceptionnel: -du vin d'abord, puis une juteuse -omelette aux œufs purs, des biftecks, du fromage -à la crème saupoudré de sucre—et les poires -d'un espalier du jardin qu'on aurait vendues au -moins vingt sous le quarteron au marché de Bourbon! -Seulement, Rosalie avait imaginé de mettre -un plat à chaque bout de la table: celui de l'autre -extrémité n'étant qu'en apparence conforme au -nôtre—omelette aux pommes de terre, morceaux -de lard grillés, fromage peu crémeux et pas du -tout sucré:—les seules poires étaient semblables, -mais la bourgeoise fit de vilains yeux au petit -pâtre qui s'avisa d'en prendre une.</p> - -<p>—Tu dois pourtant en trouver assez dans les -champs, lui glissa-t-elle à mi-voix; les <i>bâtardes</i> -ne manquent pas, à cette saison…</p> - -<p>Alors, ceux de la maison comprirent le rôle -somptuaire des belles poires, et personne dorénavant -ne s'avisa d'y toucher.</p> - -<p>Au repas du soir, on n'essaya même plus de -sauver les apparences. Il y avait pour tout le -monde soupe et lait froid comme de coutume—et -pour les Parisiens un potage au vermicelle avec -une purée de pommes de terre et un morceau de -veau rôti. Berthe, qui paraissait s'entendre à la -préparation de ces petits plats fins, aidait à Victoire -et la conseillait.</p> - -<p>Les jours suivants, nos hôtes acceptèrent sans -protestations d'être mieux traités que nous. Ils -eurent, je crois, un étonnement considérable de ce -que nous vivions si mal,—encore que notre ordinaire -fût meilleur que de coutume.</p> - -<p>—Il ne faut pas cependant que nous leur fassions -trop pitié! avais-je dit à ma femme.</p> - -<p>Comme à Paris, Georges et Berthe s'offraient -la grasse matinée. On fermait à leur intention -les volets délabrés de la fenêtre, et ils ne se dénichaient -qu'entre sept et huit heures.</p> - -<p>—C'est le seul moment tranquille de la journée, -affirmait Rosalie; on ne les a pas sur le dos!</p> - -<p>Aussitôt levée, Berthe, en peignoir et pantoufles, -courait de-ci de-là, avec des exclamations -et des étonnements de gamine. Elle faisait le tour -du jardin, entrait au poulailler pour dénicher les -œufs frais pondus, prenait plaisir à voir manger -les petits canards et les petits poussins. Elle allait -même dans l'étable à vaches au moment de la -traite, n'esquivant qu'à grand'peine entre les -pavés mal joints les trous pleins de purin. Une -fois, elle engagea dans le plus grand l'une de ses -pantoufles;—des gouttes odorantes tavelèrent -de taches brunes le bas de son peignoir clair; et -dans la préoccupation de cet accident, elle faillit -être atteinte par le jet d'une vache qui fientait. -Elle avait peur des veaux, poussait des cris perçants -lorsqu'on les détachait pour aller têter. Par -la suite elle hésita même à franchir le seuil de -cet endroit dangereux… A la maison, elle s'occupait -à faire de la tapisserie, de la dentelle,—très -habile à ces petits travaux d'agrément.</p> - -<p>Georges, après un baiser au front de sa femme, -et un «Au revoir!» comme pour une longue absence, -nous rejoignait aux champs, et après quelques -tours à la charrue, s'en allait flânocher au -bord des mares pour capturer des grenouilles. En -rentrant il ne manquait pas d'embrasser de nouveau -sa Berthe qui lui demandait, câline:</p> - -<p>—T'es-tu promené beaucoup? Et ta pêche? -Voyons si tu as eu de la réussite, mon Geogeo.</p> - -<p>Elle vérifiait alors le petit sac en filet contenant -ses grenouilles—qu'il écorchait lui-même, -personne ne voulant s'en occuper.</p> - -<p>Rosalie disait:</p> - -<p>—Je ne sais pas comment on peut manger de -la saleté pareille; c'est race de crapauds!</p> - -<p>Les appréciations de notre bru, ses mots dépourvus -d'hypocrisie, amusaient beaucoup Georges et -Berthe. Mais la Marinette les importunait avec -son regard fixe, son rire stupide, sa mélopée plaintive, -les gestes de son poing maigre.</p> - -<hr /> - - -<p>Le dimanche, Charles prit en location, à dessein -de promener nos Parisiens, le cheval et la voiture -à ressorts de l'épicier du bourg. Après une grande -tournée en forêt, ils eurent la fantaisie de revoir -Bourbon où ils s'attardèrent un peu. L'escalade -des vieilles tours les fatigua sans les amuser. Mais -ils s'intéressèrent au moulin, au parc en terrasse, -à la fontaine d'eau chaude et à son grand bassin—où -les pauvres gens douloureux et infirmes venaient -autrefois d'un lointain rayon se baigner sans honte -sous les regards de tous, la veille de la Saint-Croix. -Ils rentrèrent à la tombée du jour, enchantés de -leur après-midi.</p> - -<p>Par contre la journée du mardi, pluvieuse, se -traîna bien monotone. Georges, ne pouvant sortir, -fuma cigarettes sur cigarettes, écrivit des lettres,—après -que le pâtre fut allé au bourg acheter de -l'encre, car nous n'en avions pas. Sur le tard, la -pluie ayant cessé, il manifesta l'intention de se -risquer dehors, et Berthe voulut le suivre. Mais il -y avait trop d'eau et de boue pour qu'elle pût -sortir avec ses bottines; elle chaussa donc les -sabots du dimanche de Rosalie; seulement les -pieds lui tournèrent bientôt, car elle ne savait pas -du tout les porter; elle revint, craignant une entorse. -Et tout le soir, nerveuse, elle ne chercha pas -à masquer son dépit.</p> - -<p>Ils demeurèrent jusqu'au samedi, huit jours -pleins, assez satisfaits, je crois. Ils appréciaient -surtout notre lait, notre beurre, nos fromages -baignés de crème. Mais cela devait les ennuyer un -peu de voir que l'on se mettait en frais pour leur -cuisine. Et, sans doute, nous plaignaient-ils de -travailler tant, d'avoir si peu d'agréments, d'être -si en retard pour bien des choses. Ils durent perdre -beaucoup de leurs illusions sur la campagne.</p> - -<p>—Nièce, dis-je à Berthe le matin du départ, -avouez que vous trouveriez le temps long s'il vous -fallait rester chez nous toujours?</p> - -<p>—C'est vrai, mon oncle; j'aurais de la peine à -devenir fermière. Pour que je me trouve vraiment -bien, il me faudrait une maison confortable, un -jardin aux allées propres avec des fleurs et des -ombrages, et puis un cheval et une voiture pour me -promener.</p> - -<p>—Moi, dit Georges, je passerais volontiers ici -quelques mois d'été, à condition de disposer de -mon temps pour pouvoir chasser, pêcher, courir les -prés à ma guise, cultiver un jardin.</p> - -<p>Je songeai par devers moi:</p> - -<p>—Tous les gens des villes doivent être ainsi: -ils ne voient de la campagne que les agréments -qu'elle peut donner; ils rêvent des prairies et des -arbres, des oiseaux et des fleurs, du laitage, des -légumes et des fruits,—mais ils ne se font pas -la moindre idée des misères du paysan. Et nous -sommes sans doute dans le même cas: quand nous -parlons des avantages de la ville et des plaisirs -qu'elle offre, nous ne pensons pas à l'existence de -l'ouvrier qui vit au jour le jour d'un travail souvent -dur et ingrat…</p> - -<hr /> - - -<p>Ces jeunes parents s'étaient montrés fort gentils, -somme toute, mais leur départ nous apporta quand -même une impression de détente heureuse. C'est -que, outre le dérangement inévitable, la cohabitation -avec des gens différents de caractère et de -mœurs provoque toujours une contrainte pénible. -Où il n'y a pas communion d'idées règne le malaise.</p> - -<p>Le pâtre fut seul à s'affliger du départ de nos -hôtes. Je l'entendis qui disait le soir à la servante:</p> - -<p>—J'aurais bien voulu qu'ils restent plus longtemps, -les Parisiens, on mangeait mieux…</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XLIX</h2> - - -<p>Nous avions grand souci de notre Clémentine -souffrante et miséreuse. Elle venait d'avoir un -quatrième enfant, et Moulin s'étant brouillé avec -le jardinier du château manquait de travail. Aussi -devaient-ils deux sacs de blé à nos successeurs de -la Creuserie et des tissus au marchand du bourg,—sans -parler de leur loyer.</p> - -<p>La pauvre fille n'allait même plus à la messe, à -cause des enfants que leur père ne voulait pas -garder et parce qu'elle manquait d'effets convenables.</p> - -<p>Mais le pis était son état de santé toujours plus -inquiétant. L'une des religieuses de Franchesse, qui -s'entendait un peu aux maladies, la disait atteinte -d'anémie chronique:</p> - -<p>—Il vous faudrait du repos, de la nourriture -substantielle, du bon vin!</p> - -<p>Conseil d'une assez cruelle ironie, vu la situation -du ménage!</p> - -<p>—Elle est maigre à faire pitié et faible à ne -pouvoir se tenir debout, me dit Victoire en pleurant, -un jour qu'elle rentrait de la voir, au mois -d'octobre 1880.</p> - -<p>A la Toussaint je me rendis à mon tour aux -Fouinats. Quel serrement de cœur devant l'impression -de misère du logis—qui me rappelait -l'aspect de celui de ma mère, aux dernières années -de sa vie! Clémentine, chétive et sans vigueur, -donnait à téter à son petit dernier qui s'acharnait -goulûment à tirer ses seins flasques. Elle sourit -avec effort en me voyant entrer.</p> - -<p>Misère de nous! Dans le temps que je lui demandais -des nouvelles, le souvenir me hantait d'une -autre scène en cette même chaumière, un matin -que j'étais venu demander à boire à sa locataire -d'alors…</p> - -<p>—Ça ne va pas trop bien, papa. Il me faudrait -des bons soins que je ne peux pas me donner.</p> - -<p>Je remarquais son souffle court, ses phrases -terminées en une modulation affaiblie, imperceptible -presque, sa maigreur effrayante… Je la réconfortai -de mon mieux, lui remis quelque argent et -proposai de lui envoyer le médecin. Mais elle s'en -défendit:</p> - -<p>—Mais non, mais non, papa. La sœur m'a déjà -donné du fortifiant, c'est tout ce qu'il faut… Je ne -suis pas assez malade pour avoir recours au médecin. -Et puis, c'est trop coûteux pour nous…</p> - -<p>C'est un raisonnement qu'on tient bien souvent -dans nos pays. On se fait de la tisane; on se traite -soi-même. Le docteur n'est mandé que quand ça -paraît tout à fait grave. Et de voir passer son -équipage dans nos vieux chemins de campagne -semble à beaucoup un indice de mort.</p> - -<p>Ainsi en fut-il, hélas! pour notre Clémentine. -Peu de jours après ma visite, elle en vint à ne plus -pouvoir se lever. Alors son mari s'en fut quérir à -Bourbon le docteur Picaud:—Fauconnet, conseiller -général et député, avait cessé d'exercer. -M. Picaud la jugea très malade—une jaunisse -s'était greffée sur l'anémie—et donna l'ordre de -lui enlever tout de suite son bébé que recueillit -une sœur de Moulin. L'un de ses frères prit l'aîné, -déjà fort. Nous nous chargeâmes, nous, de la cadette, -une petite fille de six ans, et du troisième, -un gamin de quatre ans. Rosalie comme toujours -fit la grimace à l'arrivée de ces enfants, mais elle -les eut vite pris en amitié et leur fut ensuite toute -dévouée.</p> - -<p>Victoire demeura aux Fouinats pour soigner sa -fille. Elle dut bientôt se rendre à l'évidence: aucun -espoir à conserver! Le mal faisait d'un jour à -l'autre des progrès effrayants…</p> - -<p>Clémentine mourut à la fin novembre par un -triste temps de givre et de brouillard,—à trente -et un ans!</p> - -<hr /> - - -<p>Ce deuil eut pour conséquence de faire ajourner -jusqu'au printemps le mariage projeté entre -Charles et Madeleine, la bonne des Noris.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">L</h2> - - -<p>Depuis mon embauche lointaine chez son père, -depuis surtout qu'il était venu à la Creuserie -pour ma jambe fracturée, le docteur Fauconnet -m'avait toujours reconnu. Quand il me rencontrait -à Bourbon, à l'époque des vacances, il ne -manquait pas de me parler de ce «vieux chouan -de Noris» mûr pour le dépôt, assurait-il.</p> - -<p>M. Fauconnet avait le bras long—qu'il s'agisse -d'obtenir une faveur, de faire réformer un conscrit -à la révision, ou d'intervenir dans les affaires de -justice.</p> - -<p>Aussi les quémandeurs, aux vacances, affluaient-ils -au château d'Agonges, qu'il habitait depuis la -mort de son père.</p> - -<p>Enfin l'on devait à son influence la mise en train -d'un petit chemin de fer à voie étroite de Moulins -à Cosne, qui desservait Bourbon et Saint-Aubin.</p> - -<p>Mais l'ancien républicain intransigeant, si farouche -dans son opposition à l'Empire, était devenu le -bon bourgeois de gouvernement ayant la crainte -et le mépris des extrêmes, du côté rouge comme du -côté blanc.</p> - -<p>Or, M. Noris étant mort, ses filles s'empressèrent -d'affermer les deux domaines à un fermier général -en vogue, qui nous donna congé.</p> - -<p>Nous décidâmes, la Victoire et moi, de nous -retirer dans une quelconque locature, laissant les -deux garçons prendre une ferme à leur compte.</p> - -<p>Justement, une du docteur se trouvait disponible: -je m'employai à la leur faire donner. A des -conditions d'ailleurs sévères,—car notre député, si -féru du bonheur du peuple, écorchait comme un -vulgaire Gouin les tenanciers de ses domaines.</p> - -<p>Quelle grande marge il y a toujours entre les -mots et les actes!</p> - -<p>Pour moi je pus louer au Chat-huant ou «Chavant» -de Saint-Aubin, un petit bien à trois vaches, -de la même grandeur à peu près que celui où -j'avais débuté jadis sur les Craux de Bourbon. -Au prix fort; mais avec les revenus de mes petites -économies—placées par le notaire sur hypothèque -sérieuse—je comptais pouvoir joindre les -deux bouts assez tranquillement.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">LI</h2> - - -<p>Cela nous parut drôle, à Victoire et à moi, de -nous retrouver dans une maison si étroite—et si -peu de monde! Marguerite, la petite de la pauvre -Clémentine, était restée avec ses oncles. Mais nous -avions gardé son frère Francis, qui commençait -à aller en classe,—et aussi la Marinette que je -craignais de voir malheureuse ailleurs.</p> - -<p>J'avais plus de loisirs et moins d'inquiétudes -qu'à Clermoux, mais il est souvent bien ennuyeux -de se trouver seul pour tout faire. Je dus me -remettre à toutes les grosses besognes dont les -garçons me déchargeaient quand nous étions -ensemble.</p> - -<p>Et j'eus souvent des heures lourdes de découragement -et d'ennui. La bourgeoise aussi, -d'ailleurs, toujours pareillement faiblarde et geignante.</p> - -<hr /> - - -<p>Cependant notre petit Francis, en dehors des -heures de classe, nous tenait bien compagnie. -Son activité d'enfant, expansive et bruyante, -animait notre triste intérieur de vieux…</p> - -<p>Bon petit, au surplus: vif, remuant, éveillé, -mais point coléreux, ni têtu, ni désagréable. On -le gâtait: pour lui la «soupe au chocolat», les -grandes tartines de beurre, les fruits—et toutes -les indulgences.</p> - -<p>Souvent, Francis me demandait des histoires; -il se rappelait m'en avoir entendu raconter à sa -sœur et à son cousin, et il voulait les connaître -aussi.</p> - -<p>Il s'agissait de ces vieux contes qu'on se transmet -dans les fermes de génération en génération: -<i>la Montagne verte</i>, <i>le Chien blanc</i>, <i>le Petit Poucet</i>, -<i>le Sac d'or du Diable</i>, et aussi <i>la Bête à sept têtes</i>. -Je me faisais un peu prier par taquinerie, puis -j'y allais de bonne grâce:</p> - -<p>«Il était une fois une grosse <i>Bête à sept têtes</i> -qui voulait manger la fille du Roi. Le Roi fit dire -par tout son royaume qu'il donnerait sa fille à qui -tuerait la <i>Bête</i>,—mais personne n'osait tenter -l'aventure. Survint un jeune campagnard tout -plein courageux qui, se portant résolument dans -la forêt, au devant de la <i>Bête à sept têtes</i>, réussit à -la tuer. Il met dans sa poche les sept langues du -monstre et s'en retourne chez lui pour prendre -des nouvelles de sa mère qu'il avait laissée très -malade.</p> - -<p>Cependant, un méchant bûcheron avait assisté -de loin au meurtre de la <i>Bête</i>. Voyant que le bon -jeune homme ne se rend pas tout de suite au palais, -il s'en vient couper les sept têtes qu'il porte au Roi, -se donnant comme le triomphateur. Le Roi lui -fait rendre de grands honneurs et enjoint à sa -fille de fixer la date du mariage. Mais celle-ci, qui -n'a pas confiance au méchant bûcheron, ajourne -tant qu'elle peut la cérémonie. Une dernière mise -en demeure de son père la contraint pourtant, -la mort dans l'âme.</p> - -<p>«Au jour choisi, comme se formait le cortège, -le bon jeune homme revint de son village. Il fut -étonné, pénétrant dans la capitale, de voir s'élever -partout des arcs de verdure, sans parler des guirlandes, -drapeaux et banderoles. Un enfant, qu'il -questionna, lui apprit que la ville était pavoisée -en raison du mariage de la fille du Roi avec le -meurtrier de la <i>Bête à sept têtes</i>. Vite il court jusqu'au -palais, se présente au souverain près de -qui se tenaient les fiancés, et dit en désignant le -bûcheron:</p> - -<p>«—Celui-ci est un menteur, c'est moi qui ai -tué la <i>Bête</i>.</p> - -<p>«L'homme des bois le prit de haut, rappelant -qu'il avait apporté les sept têtes,—et le Roi -menaça de faire pendre le bon jeune homme.</p> - -<p>«Mais, lui, sans s'émouvoir:</p> - -<p>«—Il a pu, Sire, vous apporter les têtes, mais -non pas les langues, car les langues, les voici…</p> - -<p>«Déficelant un paquet qu'il portait à la main -il en tire une espèce de bocal où, dans l'alcool, -mijotaient les sept langues. Et le Roi d'envoyer -quérir les têtes, de se convaincre que les langues -manquaient en effet, et que celles du bocal s'y -adaptaient bien. Alors il fit pendre le méchant -bûcheron et donna sa fille au bon jeune homme.»</p> - -<p>Francis était tout oreilles; après celui-là il en -voulait un autre,—jusqu'à épuisement de mon -répertoire. Les monstres, les diables, les fées défilaient -à la douzaine, et aussi les princes et les -princesses de rêve,—les princesses aux robes -couleur d'argent, couleur d'or, et couleur d'azur, -anciennes chambrières ou gardeuses de dindons! -Il y avait des bergers à qui la fée, leur marraine, -donnait le pouvoir d'abattre en une nuit toute une -grande forêt et, le lendemain, d'édifier un palais -mirifique—grâce à quoi ils devenaient aussi des -seigneurs de haute puissance, des rois ou des princes.</p> - -<p>A la fin, le petit ne manquait pas de me demander -plein d'explications que je trouvais plutôt embarrassantes. -Il avait l'air de croire à ces bêtises; -il voulait savoir le «pourquoi» et le «comment» -de chaque épisode. J'aimais autant qu'il prît goût -aux devinettes.</p> - -<p>—Voyons, petit, qu'est-ce qu'on jette blanc et -qui retombe jaune?</p> - -<p>Il réfléchissait:</p> - -<p>—Peux pas trouver, grand-père…</p> - -<p>—C'est un œuf, gros bête!</p> - -<p>—Ah! oui… Autre chose, je t'en prie…</p> - -<p>—Je veux bien… <i>Lattotétrouya</i>, qu'est-ce que ça -veut dire?</p> - -<p>Silence embarrassé; j'étais obligé de lui expliquer -en décomposant:</p> - -<p>—Latte ôtée, trou il y a… Ote une des lattes de -<i>l'entrousse</i>, ça fera bien un trou… Qu'est-ce qui -marche sans faire ombre?</p> - -<p>De celle-là, il se souvenait:</p> - -<p>—Le son des cloches, grand-père.</p> - -<p>—Qu'est-ce qui fait chaque matin le tour de la -maison et va ensuite se cacher dans un petit -coin?</p> - -<p>—C'est le balai.</p> - -<p>—Qu'est-ce qui a un œil au bout de la queue?</p> - -<p>—La poêle à frire.</p> - -<p>—Qu'est-ce qui ne veut ni boire, ni laisser -boire?</p> - -<p>—La ronce.</p> - -<p>—Dans un grand champ noir sont de petites -vaches rouges…</p> - -<p>Il ne me laissait pas achever:</p> - -<p>—Le four quand on le chauffe; les braises sont -les petites vaches rouges.</p> - -<p>—Il y en a quatre qui regardent le ciel, quatre -qui abattent la rosée, quatre qui portent à déjeuner; -et tout ça ne fait qu'une. C'est quoi?</p> - -<p>Nouveau silence.</p> - -<p>—Je ne sais pas, grand-père.</p> - -<p>—C'est une vache,—non pas une de celles du -four, une vache pour de vrai:—ses cornes et -ses oreilles regardent le ciel; ses quatre pieds -abattent la rosée; ses quatre mamelles, qui sont -pleines de lait, portent à déjeuner… Voilà…</p> - -<p>—Autre chose, grand-père.</p> - -<p>—<i>Grainsmouti? Habiscouti?—Grainsmoudra! -Habiscoudra!</i></p> - -<p>—Comprends pas…</p> - -<p>—C'est pourtant facile. Il s'agit d'un tailleur et -d'un meunier qui se sont donné mutuellement de la -besogne. Le tailleur demande au meunier si son -grain se moud: «Grain se moud-il?» Le meunier -riposte en lui demandant si son habit se coud: -«Habit se coud-il?» Et ils s'empressent de répondre, -l'un que le grain se moudra, l'autre que l'habit se -coudra.</p> - -<p>Quand Francis en vint à s'escrimer sur des -problèmes, je l'intriguai beaucoup en lui demandant -le nombre des moutons de la bergère.</p> - -<p>—Trouve-moi, petit, la solution de celui-ci: -Un Monsieur passant à côté d'une bergère lui -demande combien elle a de moutons. Elle répond: -«Si j'en avais autant, plus la moitié d'autant, plus -le quart d'autant, plus un, cela m'en ferait cent.» -Combien en avait-elle?</p> - -<p>Il chercha longtemps, mais en vain; je fus -obligé de lui dire le nombre des moutons:—trente-six.</p> - -<hr /> - - -<p>Quand je voulais le faire bien rire, je lui racontais -les tours du père Bergeon. Ce père Bergeon, -défunt depuis pas mal de lustres, avait laissé une -solide réputation de farceur et de menteur. Et l'on -citait encore ses hâbleries de choix.</p> - -<p>—Allons, Francis, ouvre tes oreille…</p> - -<p>«Une fois, Bergeon avait perdu sa truie. Trois -jours entiers il battit le canton sans parvenir à -retrouver la fugitive. Mais voilà que, rentré chez -lui, il crut percevoir des grognements du côté du -jardin. Rien ne se montrait cependant. Enfin, -parcourant un carré de haricots où rampait un -plant de citrouille, il découvrit sa bête à l'intérieur -d'un énorme giraumon avec une nichée de huit -petits cochons roses et blancs,—et il y avait encore -de la place de reste!</p> - -<p>«Un matin d'août, circulant dans son champ de -pommes de terre, il avait été très intrigué de voir -le sol se soulever par endroits. Il crut d'abord aux -évolutions d'une bande de taupes. Mais point! Ces -soulèvements de terrain étaient simplement le fait -des tubercules en passe de grossir avec une rapidité -phénoménale!</p> - -<p>«Plus extraordinaires encore les incidents de -chasse.</p> - -<p>«Un jour d'hiver, ayant tiré des étourneaux sur -un alisier, Bergeon en avait tué tant et tant qu'il -les rapportait à pleins sacs et qu'il en tombait -encore de l'arbre au bout d'une semaine!</p> - -<p>«Une autre fois, passant sur le bord d'un étang, -il aperçut des canards sauvages qui s'ébattaient -tranquillement à la surface de l'eau calme. Il eut -l'idée—n'ayant pas son fusil—de leur lancer -un bouchon attaché à une longue ficelle, dont il -retint l'autre extrémité. Les canards sont voraces -et digèrent vite:—l'un se précipite sur le bouchon -qu'il avale, et relâche par derrière cinq minutes -après; un autre aussitôt l'engloutit à son tour et -ainsi, de bec en bec, le bouchon passa par le corps -de vingt-quatre canards qui, à cause de la ficelle, -se trouvent empalés. Le malin n'eut qu'à les tirer -hors de l'eau et à les emporter.»</p> - -<p>Cependant Francis finit par connaître aussi -bien que moi toutes ces balivernes, et je ne fus -plus à même de l'intéresser. Lui, alors, se mit à -me parler de ses choses d'école, des rois et des -reines, de Jeanne d'Arc, de Bayard, de Richelieu, -de Robespierre, de croisades, de guerres et de -massacres. Il égrenait comme un chapelet tous -les événements des siècles… Je n'étais plus d'âge -à retenir ça; et quand il me demandait ensuite -l'époque d'un règne ou les exploits d'un grand -homme, j'énonçais des bourdes énormes, confondant -des faits survenus à mille ans d'intervalle! -De même pour la géographie: je brouillais au -hasard les noms des pays, des fleuves, des départements -et des villes—ce qui l'amusait fort.</p> - -<p>J'étais parfois un peu dépité de me voir faire la -leçon par ce mioche, mais bien heureux pourtant -qu'il eût du goût pour son travail de classe. Quand -j'allais aux foires de Bourbon, je ne manquais -pas de rapporter un journal qu'il lisait tout haut -le soir—pour son plaisir et pour le mien—malgré -qu'il y eût pas mal de choses que nous ne comprenions -ni l'un ni l'autre. Mais la Marinette interrompait -assez souvent la lecture par une crise de -rire ou de lamentation, au grand désappointement -du petit…</p> - -<p>Plus tard, il acheta lui-même chaque dimanche, -chez le tailleur-buraliste de Saint-Aubin, une manière -de journal avec des histoires et des gravures -coloriées. On y voyait des têtes d'hommes célèbres, -des généraux empanachés, des soldats avec le sac -et le fusil, des accidents et des crimes. Francis -placarda sur les espaces libres de la muraille celles -de ces illustrations qu'il préférait.</p> - -<hr /> - - -<p>C'était l'époque de ses débuts au travail manuel. -Là je retrouvais ma supériorité, et faisais de mon -mieux pour le conseiller, le guider…</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">LII</h2> - - -<p>Un dimanche, j'eus l'idée de me rendre à Meillers, -de revoir cette ferme du Garibier où je m'étais -élevé, et que j'avais quittée depuis près de cinquante -ans.</p> - -<p>Le chemin d'arrivée longeant le coin de bois où -croissaient les sapins à senteur résineuse n'avait -pas changé d'aspect. Dans la cour deux chiens se -précipitèrent en aboyant, ainsi que notre Médor -autrefois quand venaient des étrangers. L'ancienne -grange, basse et comme écrasée, n'existait -plus; il y avait à présent une grande bâtisse avec -de hauts murs bien crépis, des portes et fenêtres -peintes en brun, et les tuiles de la couverture -conservaient encore le rouge de leur teinte neuve. -La maison, par contre, quoique très vieille déjà -de mon temps, était encore debout, telle quelle, -non restaurée.</p> - -<p>Les fermiers généraux s'efforcent à obtenir des -propriétaires un bon logement pour les bêtes dont -ils ont la moitié, alors que le logement des métayers -leur importe peu. C'est dans l'ordre…</p> - -<p>A l'usage des gens, on avait fait pourtant quelque -chose de très utile: un puits tout près de la -porte d'entrée.</p> - -<p>Il y avait toujours les mêmes plantes de jonc -dans la cour et la mare entourée de saules était -restée pareille, sauf l'avantage d'un glacis de -pierres en avant pour que les bêtes puissent aller -boire plus aisément. Les saules vieillis laissaient -échapper de leurs troncs branlants des débris poussiéreux. -Deux ou trois manquaient à l'appel…</p> - -<p>Je ne connaissais pas les habitants actuels de la -ferme et n'avais nul motif d'aller jusqu'à la maison. -Je ne fis donc que passer, en observant à droite et -à gauche ces lieux familiers, et m'éloignai par le -chemin de la Breure.</p> - -<p>C'était bien la même rue creuse, resserrée par -endroits, encaissée entre ses hautes bouchures dont -septembre jaunissait les feuilles; les mêmes chênes -trônaient sur les levées avec leurs racines débordantes -et leurs ramures touffues,—moins -quelques-uns, coupés, dont les souches se voyaient -encore. Des ornières trop profondes avaient été -nivelées—d'ailleurs remplacées par d'autres. Maigre -changement…</p> - -<p>Mais au bout je ne retrouvai plus ma Breure -familière, défrichée, transformée en culture honnête—où, -seules, quelques pierres grises continuant -à montrer leur nez rappelaient l'ancien -état de choses. Je parcourus sans émotion ce -terrain trop civilisé, me bornant à l'égratigner -de loin en loin, du bout de mon bâton ou de la -pointe de mon sabot pour juger de sa nature, et -s'il semblait être de bon rapport. Par exemple, -je reconnus l'horizon si souvent contemplé, la -vallée fertile et, au delà, le coteau dénudé que -précédait la forêt de Messarges. Et si nombreux -me revenaient mes souvenirs de pâtre qu'un -instant j'oubliai le reste de mon existence pour -me retrouver l'enfant de jadis, vierge d'impressions, -qu'un rien amusait ou chagrinait…</p> - -<p>Je parcourus une partie des champs du domaine -que je retrouvai pareils, à part beaucoup d'arbres -abattus, quelques coins broussailleux défrichés. -Je passai dans le pré de Suippière, à côté de la -fontaine où nous prenions l'eau jadis, maintenant -abandonnée; les bœufs au pâturage y venant -boire faisaient déraper dans son lit la terre des -bords. Encore un peu de temps et il n'y aurait -plus là qu'un bourbier quelconque, qu'on finirait -par assainir avec un drainage.</p> - -<p>Je longeai un grand fossé marécageux, patrie des -grenouilles vertes, où je venais autrefois cueillir -des <i>janettes</i> au printemps; le même filet d'eau -claire coulait au fond sur la même vase grise.</p> - -<p>Je suivis le chemin de Fontivier par où j'avais -rapporté sur mon dos Barret frappé à mort:—cette -évocation m'attrista…</p> - -<p>En fin de compte, après une tournée de trois -heures, je rejoignis par Suippière la petite route -de Meillers.</p> - -<hr /> - - -<p>Passé le bourg, comme j'allais reprendre à la -chaussée de l'étang, près du moulin, le chemin de -Saint-Aubin, je me trouvai nez à nez avec mon -camarade Boulois, du Parizet, qui s'en revenait -de la messe. Ce pauvre Boulois m'en avait voulu -ferme d'avoir abusé de sa confiance en épousant -Victoire qu'il convoitait. Ah! ses regards furibonds -les jours de foire, quand le hasard nous mettait -en présence. Alors que moi, gêné un peu, je cherchais -à l'éviter… Cette rencontre inopinée nous -stupéfia l'un et l'autre. Boulois me regardait sans -colère.</p> - -<p>—Tiens, te voilà par là! dit-il en s'arrêtant.</p> - -<p>—Oui, j'ai voulu revoir mon ancien pays.</p> - -<p>—Ah!</p> - -<p>Un instant d'hésitation sur l'attitude à prendre,—puis, -il me tendit la main:</p> - -<p>—Et comment ça va-t-il, mon vieux?</p> - -<p>—Ça va tout doucement, merci… Et toi-même?</p> - -<p>—Moi, ça va comme les vieux, une fois bien, -une fois mal, plus souvent mal que bien… Tiennon, -reprit-il après un court silence, je te pardonne la -crasse que tu m'as faite. Il y a assez longtemps que -je te boude; nous pouvons bien redevenir amis…</p> - -<p>—C'était mal de ma part, je l'ai bien compris, -va. Mais tu sais que je n'avais aucune situation…</p> - -<p>—Oui, ce mariage t'a rendu un fier service; tu -aurais peut-être été obligé sans cela de rester toute -ta vie journalier, ce qui n'est pas gai, ma foi non! -De mon côté, je me suis marié avec une autre dont -je n'ai pas eu à me plaindre. N'en parlons donc -plus…</p> - -<p>Et nous voilà pris à causer, à passer en revue -nos existences. Lui n'avait jamais quitté le Parizet. -A la mort de son père, la direction du domaine lui -échut naturellement. Il avait bien travaillé, élevé -cinq enfants, fait de sérieuses parties de cartes et -bu quelques forts coups. Le propriétaire, un de -ces bons riches comme il s'en voit trop peu, venait -de faire construire à son intention une chambre -neuve où il comptait vieillir et mourir,—son -aîné, bien entendu, prenant la ferme à son -compte.</p> - -<p>Nous avions, certes, une foule de choses à nous -dire, et pourtant, au bout d'un petit quart d'heure -de conversation, nous nous trouvâmes pris de court. -Dans le gouffre du passé où s'accumulent sans -relâche nos sensations de l'heure présente, les -plus récentes recouvrent indéfiniment les autres -qui, avec le temps, s'annihilent—et il est difficile -de retrouver quelque chose de net.</p> - -<p>Le moulin était au repos. Je me pris à regarder -la haute cheminée de briques qui profilait dans le -ciel clair son embouchure noircie. Boulois contemplait -l'étang vaste que la brise légère agitait -de remous paisibles et cependant cruels—puisqu'ils -semblaient disséquer, martyriser le soleil -en train de s'y baigner… Tout à coup, rompant -notre commune rêverie:</p> - -<p>—Tiennon, me dit-il, viens donc manger la -soupe avec moi…</p> - -<p>Il insista si fort que je finis par accepter…</p> - -<p>Quand nous arrivâmes au Parizet, vers trois -heures, il n'y avait que les femmes en train de -râper des coings pour faire de la liqueur.</p> - -<p>—Bourgeoise, j'amène mon camarade de communion; -c'est un peu grâce à lui que je me suis -marié avec toi, tu le sais; il faut lui en savoir gré… -Nous avons faim; donne-nous à manger et à -boire.</p> - -<p>C'était une grosse femme courte qu'un asthme -gênait; elle eut un sourire bonasse:</p> - -<p>—Je n'ai pas grand'chose; vous venez trop -tard; il y a deux heures que nous avons mangé.</p> - -<p>Elle apporta un reste de soupe grasse tenue -chaude sur la cendre du foyer, cuisina des œufs -et tira du buffet un fromage de chèvre intact. -Boulois me versait à boire à toute minute et sa -main tremblait d'émotion heureuse:</p> - -<p>—Mais bois donc… Prends donc à manger… -T'en souviens-tu du temps où nous allions au -catéchisme?</p> - -<p>Notre repas se prolongea; il fallut goûter des -liqueurs de trois sortes. Les évocations du passé -nous revenaient mieux et nous trouvions toujours -quoi dire…</p> - -<p>Pour lui faire plaisir je dus aller voir le jardin, -puis les bêtes, si bien que je ne partis qu'à la -nuit.</p> - -<p>Chez nous, la Victoire, inquiète de ma longue -absence, me fit une scène en arrivant,—sans -parvenir à me troubler. J'étais content de ma -journée et tout heureux de cette réconciliation. -Puis, d'avoir bu un petit coup, cela contribuait -aussi à me donner des idées roses, si bien que je -me sentais léger comme un jeune homme et disposé -à la joie.</p> - -<p>Les malheurs, hélas! suivent de près les bons -jours. Dans le courant de la semaine nous arriva -une lettre de Paris, annonçant le décès de ma -sœur Catherine. Elle était restée en fonctions -jusqu'à la fin. Avant la vieille maîtresse dont -elle escomptait une part de succession, la mort -l'avait frappée…</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">LIII</h2> - - -<p>Le chemin de fer à voie étroite dont Fauconnet -nous avait dotés passait juste au bout d'un de nos -champs et traversait au ras du sol, à cent mètres -de chez nous, notre chemin d'arrivée. Son établissement -avait donné lieu à des récriminations sans -nombre. Des expropriés, bien qu'ayant touché dix -fois la valeur de leur terrain, gémissaient sur le -grand dommage à eux causé. D'autres se plaignaient -du tracé aux courbes fantasques dont -personne ne pouvait démontrer la nécessité. On -disait que l'entrepreneur, certain d'un joli bénéfice, -avait fait augmenter à dessein le nombre des -kilomètres, que le docteur Fauconnet et les autres -Messieurs du Conseil Général s'étaient laissé rouler… -Quand il y eut des élections, leurs adversaires ne -manquèrent pas de les attraper à ce propos. A leur -place ils n'auraient pu davantage prétendre à -contenter tout le monde. Mais il est de règle de -critiquer ceux qui mènent la barque.</p> - -<hr /> - - -<p>Malgré ses courbes, et en dépit des criailleries -auxquelles il avait donné lieu, le chemin de fer -marchait. Nous entendions chaque jour ses sifflements -et le fracas de son passage. Les premiers -temps nous craignions pour nos bêtes à cause de -cette traversée du chemin,—sans compter qu'au -pâturage elles pouvaient s'aviser de franchir la -palissade et de descendre sur la voie. Nous pestions -de compagnie contre ces «inventions enragées» -destinées à enlever toute tranquillité au pauvre -monde des campagnes. La bourgeoise, selon son -habitude, exagérait dans le mauvais sens, disant -qu'on ne pourrait plus avoir de chèvres, de cochons, -ni de volailles. Par contraste je m'efforçais à -l'optimisme. De fait, nous n'eûmes jamais d'écrasés -qu'un trio d'oisons nigauds…</p> - -<p>Mais c'est surtout à la Marinette que le train -portait ombrage. Elle tressaillait nerveusement au -bruit, le fixait de ses yeux vides, lui montrait le -poing jusqu'à ce qu'il eût disparu,—précipitant -son monologue inepte.</p> - -<p>Il y avait souvent des trains de marchandises -assez longs,—formés en majeure partie de voitures -découvertes garnies de chaux à l'aller et de -charbon au retour. Mais bien plus encore s'allongeaient -ces trains les jours de foire à Cosne—et -l'on apercevait par les vasistas des portières les -têtes inquiètes des bovins apeurés… Les trains réguliers -de voyageurs ne comprenaient d'habitude -que deux ou trois voitures, souvent même une -seule. La petite machine au fourneau bas promenait -avec une sage lenteur au travers des champs, des -prés et des bois sa longue voiture brune… J'en vins -à connaître tous les hommes à blouse bleue tachée -de graisse et de charbon qui conduisaient les convois; -et aussi les autres, ceux à casquette dorée, -tunique noire à boutons jaunes, qui se tenaient -d'habitude sur l'une des plates-formes. J'en vins -à connaître même une bonne partie des voyageurs,—au -moins tous les habitués, bourgeois, gros fermiers, -commerçants et curés. En dehors des jours -de foire on n'y voyait guère de paysans, ni d'ouvriers. -Il faut avoir pour se promener des loisirs -et des moyens.</p> - -<p>—Ceux-là sont des malins, pensais-je, des gens -qui s'arrangent à bien passer leur temps aux -dépens du travailleur et qui, par-dessus le marché, -se fichent de lui…</p> - -<p>Souventes fois en effet, quelques-uns, regardant -par la portière, semblaient avoir au passage des -sourires d'ironie à l'adresse du vieux paysan laborieux -que j'étais…</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">LIV</h2> - - -<p>Quand expira, en 1890, mon bail de six années, -j'hésitai beaucoup à le renouveler en raison de -mes soixante-sept ans dont je sentais le poids. -La bourgeoise, bien qu'un peu plus jeune, était -plus caduque encore. Et notre Francis, qui touchait -à ses treize ans, pouvait dorénavant se tirer -d'affaire seul. Je me décidai cependant à un nouvel -engagement d'égale durée—à cause, surtout, de -la Marinette. Pouvais-je la ramener chez mes -enfants, maintenant déshabitués de sa présence,—alors -qu'elle devenait de moins en moins supportable? -Je formais des vœux pour que nous lui -survivions, Victoire et moi, afin qu'elle fût toujours -assurée du nécessaire et bien traitée.</p> - -<hr /> - - -<p>Il n'en devait pas aller ainsi, hélas! Ma pauvre -femme s'éteignit brusquement l'été d'après,—et -j'eus le grand chagrin de me dire que c'était un -peu par ma faute!</p> - -<p>Le voisin qui m'aidait habituellement à rentrer -mes gerbes se trouva être absent un jour où la pluie -menaçait. Je fis venir Victoire, qui ne s'en souciait -guère, pour entasser sur la voiture le peu de blé -que nous avions lié la veille. Elle eut très chaud, -puis grelotta sous l'averse trop tôt survenue; la -nuit elle se mit à vomir du sang; deux jours après -elle était morte…</p> - -<hr /> - - -<p>Je dus prendre à gage pour les soins de mon -intérieur une veuve âgée, très sourde et guère -entendue à la laiterie,—si bien qu'il me fallut les -premiers temps m'occuper toujours avec elle de la -fabrication du beurre et du fromage. Et la Marinette, -qui ne pouvait la souffrir, lui joua cent tours -désagréables. Elle éteignait le feu, renversait la -marmite, dissimulait les objets usuels du ménage -et riait de la voir embarrassée… A tel point que la -bonne femme fut en passe de nous quitter, ne -pouvant supporter ces ennuis. Je restai à la -maison plusieurs jours d'affilée pour surveiller la -pauvre innocente. Quand elle se disposait à faire -quelque sottise, je lui serrais les poignets avec -force, la subjuguant d'un regard dur. D'autre -part, sachant qu'elle aimait beaucoup la salade -de haricots, les beignets, je dis à la servante de -préparer souvent l'un ou l'autre de ces mets. -Vaincue et satisfaite, la Marinette cessa peu à peu -ses tracasseries.</p> - -<hr /> - - -<p>Mais il surgit de nouvelles inquiétudes. Pour -donner à mes enfants «les droits de leur mère» -je fus obligé de faire rentrer mon hypothèque. Je -me revis gauche et gêné dans le bureau du notaire; -j'affrontai les haussements d'épaules dédaigneux -du premier clerc, un grand bellâtre très pommadé, -qui, lorsque je ne saisissais pas du premier coup ses -explications, avait toujours l'air de vouloir lâcher -ce qu'il pensait si fort:</p> - -<p>—Quel imbécile tout de même!</p> - -<p>Après que tout fut réglé il me resta deux mille -francs. Longtemps je conservai cette somme au -fond du tiroir de l'armoire,—la clé du meuble -restant cachée dans un trou du mur de l'étable. -Quand la servante voulait ranger du linge, elle me -la demandait d'un air maussade, en m'accusant -d'être méfiant… De guerre lasse, je portai mes -deux mille francs chez le banquier de Bourbon.</p> - -<p>Et ma vie se poursuivit, bien monotone, entre -ces deux vieilles femmes dont l'une était sourde -et l'autre idiote.</p> - -<p>Francis, placé dans une ferme du voisinage, -venait quelquefois le dimanche et ses visites me -donnaient toujours du contentement. Mais elles -devinrent de moins en moins fréquentes à mesure -qu'il grandit, car il se mit à sortir davantage:—la -compagnie des jeunes garçons de son âge lui -semblait plus attrayante que celle de son vieux -grand-père et de son triste entourage.</p> - -<hr /> - - -<p>Je pris le train un jour et me rendis à Saint-Menoux -où était revenu mon parrain, maintenant -plus qu'octogénaire. Un chancre lui rongeait la -figure. Ç'avait été d'abord une démangeaison au -côté gauche du nez, passé du naturel au pourpre, -puis au violâtre,—où une plaie s'était formée -ensuite. Son pauvre nez, sous le linge et l'étoupe, -apparaissait comme un étal de chair vive d'où -suintait de l'eau rousse—et l'œil allait être pris…</p> - -<p>Le malheureux, torturé sans répit, avait de -longues nuits d'insomnie. Et il souffrait au moral -aussi, se sentant pour tous un objet de dégoût. -On lui trempait sa soupe dans une écuelle spéciale -rarement lavée; il mangeait dans son coin; on -ne permettait plus aux petits de l'approcher.</p> - -<p>La servante ayant refusé un jour de savonner les -linges de son pansement, sa belle-fille, en se mettant -à ce travail rebuté, marmonnait assez haut -pour qu'il entendît:</p> - -<p>—Mais il ne crèvera donc jamais, ce vieux dégoûtant!</p> - -<p>La gorge serrée, la voix sourde, à la fois rageuse -et pleurarde, il me rapportait cela.</p> - -<p>—J'ai souvent le désir de me tuer! Je songe à -me pendre à un arbre, à une poutre de la grange ou -bien à me jeter à l'eau. Jusqu'ici j'ai eu le courage, -ou peut-être la lâcheté, de ne pas le faire. Mais je -ne réponds pas de l'avenir: la résignation a ses -limites, misère de Dieu!</p> - -<p>Que dire pour le remonter? Le désespoir ancré -dans son cœur n'était-il pas aussi incurable que le -chancre affreux qui lui rongeait la figure?</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">LV</h2> - - -<p>Après un séjour de dix ans, mes enfants quittèrent -le domaine de M. Fauconnet, ne pouvant plus -s'entendre avec lui. En vieillissant, le docteur devenait -maniaque, grincheux, tyrannique. Il n'était -plus député,—son républicanisme ayant paru -trop déteint. Car l'ancien rouge sang de bœuf tournait -au rose pâle, outrant le goût de l'ordre et la -haine des «avancés». Il imitait quasi M. Noris. -Le cri de «Vive la Sociale!» le mettait dans une -colère folle.</p> - -<p>La dernière année que mes garçons furent chez -lui, ils eurent la machine un jour de grande chaleur, -si bien qu'un souffle de révolte passait sur les -batteurs exténués. Le docteur étant venu vers -trois heures de l'après-midi, au moment le plus -pénible, un jeune domestique juché sur une meule -lança pour le narguer un farouche «Vive la Sociale!» -et d'autres y répondirent. M. Fauconnet -regarda les criards à tour de rôle, avec l'intention -de se fâcher. Mais voyant qu'ils étaient trop, que -sa puissance était impuissante à réprimer cette -irrévérence, il refréna sa colère, s'en fut trouver -mon Jean auquel il enjoignit de ne pas tolérer ce cri.</p> - -<p>C'est ainsi qu'agissent tous les détenteurs d'autorité -quand ils ne sont plus les maîtres de la -situation: ils se déchargent sur leurs inférieurs -qui n'en peuvent mais…</p> - -<p>Le docteur partit, laissant les travailleurs à -leur misère et à leur malice.</p> - -<p>Mais quand, le soir, on conduisit chez lui sa part -de grain il crut pouvoir se permettre une facile -revanche en n'offrant pas un malheureux verre de -vin à ceux des batteurs qui étaient venus avec -le bouvier pour monter les sacs au grenier. Eux, -bien entendu, s'en allèrent fort mécontents, non -sans formuler des «Vive la Sociale!» très appuyés.</p> - -<p>Et ils revinrent après souper dans la nuit chaude, -avec des camarades. Une heure durant, à bouche -que veux-tu, ils proférèrent autour du château le -cri prohibé qu'ils faisaient alterner avec celui, plus -délictueux encore, de: «A bas les bourgeois!»</p> - -<hr /> - - -<p>Mes garçons se replacèrent sur le territoire de -Bourbon, en direction de Saint-Plaisir, au domaine -de Puy-Brot.</p> - -<p>Le maître, un certain M. Duverdon, fermier -général jeune encore et entreprenant, passait pour -très fort en affaires. A l'époque de la Saint-Martin, -on le demandait pour des expertises de cheptels -dans un rayon d'au moins six lieues. Il innovait -en matière de bail: une clause portant interdiction, -sous peine d'une amende de cinquante francs, de -vendre soit du lait, soit du beurre,—les jeunes -veaux devant bénéficier de tout le lait des mères. -Le reste était à l'avenant. Duverdon, roublard -nouveau jeu, enlevait aux métayers les quelques -avantages par eux conservés jusqu'alors.</p> - -<p>—Et vous avez accepté tout cela sans regimber? -dis-je à Charles le jour qu'il m'annonça que -le bail était signé.</p> - -<p>—Que veux-tu, si nous n'avions pas accepté, -nous, dix autres étaient prêts à le faire, et, dans -la région, il nous eût été difficile de trouver un -autre domaine vacant…</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">LVI</h2> - - -<p>En 1893, le jour de Pâques, étant arrivé au -bourg un peu tôt pour la grand'messe, je me pris -à causer sur la place avec le père Daumier, un -vieux de mon âge. Des jeunes filles nous frôlèrent, -fraîches et jolies, en leurs élégantes toilettes -neuves.</p> - -<p>Je dis à Daumier:</p> - -<p>—Si elles revenaient, les femmes d'autrefois, -celles qui sont mortes il y a cinquante ans, croyez-vous -qu'elles ne seraient pas étonnées de voir ces -toilettes-là?</p> - -<p>—Elles se croiraient dans un autre monde, -mon vieux. Dame, Saint-Aubin suit à présent la -mode de Paris! Mais qui sait si on ne reculera pas -après avoir tant avancé?</p> - -<p>—Oh! non allez! L'élan est donné, il se maintiendra -quoi qu'il arrive; les chapeaux «à la bourbonnaise», -comme les bonnets à dentelle, ne se -reverront plus.</p> - -<p>—Savoir si c'est un bien?</p> - -<p>—Conséquence des temps, que voulez-vous! -Ça fait aller le commerce.</p> - -<p>Les cloches carillonnaient joyeusement l'appel à -la messe. Belle fête printanière en vérité: ciel -clair, soleil rayonnant tempéré par des souffles de -brise fraîche… Des merles sifflaient gaiement tout -près, dans une grande prairie d'un vert tendre que -les primevères nuançaient de jaune par endroits. -Devant nous, les vieux ormeaux de la place laissaient -éclater leurs bourgeons grossis. Les lointains -carillons des cloches de Bourbon et des -cloches d'Ygrande se mêlaient aux vibrations -grêles des nôtres.</p> - -<p>De grandes affiches vertes, jaunes et rouges -tapissaient le mur de l'église, le tronc des ormeaux,—séparées -par des banderoles longues, collées de -biais:</p> - -<p>—Voyez, fit Daumier, voyez s'il y en a… Ceux -qui savent lire ont de quoi se distraire! C'est qu'on -va voter pour les députés bientôt; il paraît même -qu'un des candidats va parler ici après la messe.</p> - -<p>—Ah! lequel donc?</p> - -<p>—C'est Renaud, le socialiste.</p> - -<p>Un de mes voisins vint nous rejoindre qui nous -dit de ne pas compter sur Renaud: un de ses -amis parcourant en son nom les petites communes.</p> - -<p>—N'importe! Irons-nous l'entendre, Bertin? fit -Daumier.</p> - -<p>—Ma foi, si vous voulez…</p> - -<hr /> - - -<p>A la sortie de la messe, nous fûmes donc nous -attabler à l'auberge où l'orateur devait faire sa -réunion. La salle s'emplit en dix minutes et le -bistro dut installer dehors des tables improvisées. -Celui qu'on attendait n'arriva guère avant deux -heures. A son entrée tous les regards convergèrent -sur ce petit brun au teint maladif ainsi que sur une -bête curieuse. Au fond de la salle, on lui réserva -une table étroite derrière laquelle il se mit à -parler dans le brouhaha des conversations persistantes. -Ce fut d'abord pénible, il cherchait ses -mots; puis il prit de l'assurance; ses yeux brillèrent -et sa voix s'affermit. Il peignit la misère des travailleurs -à qui l'on ne sait que faire des promesses; -il attaqua les bourgeois, les curés—complices -pour berner le peuple.</p> - -<p>A sa gauche un bonhomme soûl se levait fréquemment -et criait, la face congestionnée:</p> - -<p>—C'est pas vrai; t'es un franc-maçon! A bas -les francs-maçons!</p> - -<p>A chaque interruption de l'ivrogne, des rires -éclataient au long des tablées; les rumeurs se croisaient -suivies d'un bourdonnement long à s'éteindre: -L'orateur, après un temps d'arrêt, s'efforçait -à reconquérir l'attention. Sa tirade finale, assez -ampoulée, mais lancée avec force, avec chaleur, -ramena le silence complet.</p> - -<p>—Journaliers, métayers, petits fermiers, écrasés -de travail et que tout le monde gruge, quatre -révolutions en moins d'un siècle ne vous ont pas -libérés:—vous restez ignorants, raillés, misérables. -La vraie révolution fera le peuple souverain. -Travaillez sans relâche à la mériter, mes amis! -Cessez de vous faire, représenter par des bourgeois: -monarchistes ou républicains ils se chicanent pour -la galerie, mais s'entendent pour vous mieux duper. -Signifiez-leur que vous avez assez d'eux! Faites-vous -représenter par un homme de votre classe: -votez tous pour le citoyen Renaud!—Puis voyez -à vous entendre, à vous grouper pour faire valoir -vos droits! Ainsi vous serez forts et l'aube nouvelle -finira par luire… Un jour viendra où, cultivateurs, -vous aurez vos champs, comme les mineurs auront -leurs mines et les ouvriers d'industrie leurs usines. -Alors il n'y aura plus d'intermédiaires parasites, -plus de maîtres ni de serfs—mais seulement la -grande collectivité humaine mettant en rapport les -richesses de la nature. A vous, camarades, de hâter -la venue des temps nouveaux!</p> - -<p>—C'est un <i>partageux</i>! énonça à mi-voix un assistant -à barbe blanche.</p> - -<p>—C'est un nommé Laronde, fit un autre; je -connais son père qui est le cousin de mon beau-frère; -il est <i>laboureux</i> à Couleuvre, son père; mais -lui l'a laissé, étant trop feignant sans doute pour -travailler la terre…</p> - -<p>—En tout cas, il a une bonne lame!</p> - -<p>Laronde ayant cessé de parler, épongeait son -visage couvert de sueur. Des jeunes gens l'applaudissaient, -criant: «Vive la Sociale! A bas les -bourgeois!» Au milieu de la salle, debout et -gesticulant, l'ivrogne déblatérait toujours contre -les francs-maçons. Quelques métayers peureux -filèrent, craignant de se compromettre dans cette -assemblée révolutionnaire. Daumier dit:</p> - -<p>—On ne devrait pas tolérer de tels discours; -ça met la zizanie dans le monde en faisant croire -des choses qui ne peuvent pas arriver.</p> - -<p>—Qu'en savez-vous, si ça n'arrivera pas? répondis-je. -Pensez donc à tous les changements que -nous avons vus dans le cours de notre vie, à tout -le bien-être qu'il y a en plus maintenant…</p> - -<p>—On n'en est ni plus heureux, ni plus riche; on -a cela, on voudrait autre chose; et le bien-être ne -fait pas devenir vieux.</p> - -<p>—Devenir vieux n'est pas tout; il faut accorder -une part aux satisfactions de l'existence, que -diable!</p> - -<p>Laronde traversa la salle, saluant à droite et à -gauche en souriant. Et, dévisagé par des groupes -de femmes qui attendaient dehors pour le voir, il -réenfourcha sa bécane, fila sur Ygrande où il devait -parler dans le cours de l'après-midi.</p> - -<hr /> - - -<p>Après son départ on se reprit à discuter, les uns -l'approuvant, les autres le blâmant.</p> - -<p>Un maître-carrier, beau parleur, ayant entendu -mes réponses à Daumier, s'approcha:</p> - -<p>—Bien sûr, dit-il, on continuera vers le progrès, -de par les découvertes nouvelles qui faciliteront -le travail. Mais de la science seule, il faut attendre -le mieux. La politique est impuissante et nulle. -Jamais les députés ne feront vraiment des lois -pour le peuple. Les gros bourgeois qu'on dédaigne -un peu dans les élections n'en conservent pas moins -toute leur influence, croyez-le bien… Quant à -Renaud, à Laronde et à leurs pareils, ce sont des -ambitieux qui voudraient prendre la place des autres -pour faire les bourgeois à leur tour. Au fond, -il n'y a de vrai sur ce chapitre que l'<i>ôte-toi de là -que je m'y mette!</i></p> - -<p>Plusieurs approuvèrent bruyamment Mais un -commerçant protesta—qui en tenait pour M. Gouget, -le député sortant:</p> - -<p>—Il ne faut rien exagérer… La politique a son -importance. Ne devons-nous pas à la République -l'école gratuite et la diminution du temps de service? -S'il y avait une majorité de bons républicains -comme M. Gouget, nous aurions bientôt -l'impôt sur le revenu, des retraites pour les vieux -travailleurs—et l'État romprait d'avec l'Église. -Ce programme, le programme de tous les bons -républicains, M. Gouget l'a toujours soutenu de -ses votes. Mais beaucoup lui retirent leur confiance -sous prétexte qu'on ne voit jamais aboutir les -réformes qu'il prône. Comme s'il était seul!</p> - -<p>Et voilà-t-il pas que je me risquai à parler -aussi!</p> - -<p>—Pour moi, il y aura toujours des forts et des -faibles, des malins et des grugés… Il s'en trouvera -toujours pour vivre du travail des autres… Ceux -qui font métier de politicailler sont souvent des -ambitieux ou des farceurs. Mais, n'ayant rien à -craindre puisque nos rentes sont au bout de nos -bras, nous pouvons nous risquer à voter pour les -«avancés»—quand ça ne serait que pour embêter -les bourgeois qui nous en ont tant fait!</p> - -<p>Alors le carrier:</p> - -<p>—Vous avez foi au partage, père Bertin; vous -voudriez jouir de votre locature sans payer de fermage… -Oui, mais si l'on vous envoyait à tel ou -tel endroit (il me citait de mauvais petits biens -fâcheusement situés) qu'est-ce que vous diriez? -Le partage n'est pas commode à faire, allez!</p> - -<p>—On ne peut changer des choses qui ont toujours -existé, dit le père Daumier.</p> - -<p>—Non, je ne suis pas <i>partageux</i>! Mais je vois -bien la commune propriétaire de ses terrains au -lieu et place de quelques Messieurs de Paris ou -d'ailleurs. La commune louerait à de bonnes conditions -aux paysans et emploirait les revenus en améliorations -et embellissements dont tout le monde -profiterait.</p> - -<p>«Quant à votre objection, père Daumier, elle ne -tient pas debout, vous savez… Défunt ma grand'mère -se rappelait du temps où les curés passaient -dans les champs pour la dîme, où les seigneurs -avaient tous les droits. Vous pouvez croire qu'à -l'époque, pas mal de gens tenaient pour impossible -de voir supprimer ces choses-là. Et l'on s'est -étonné après coup qu'elles aient pu durer si longtemps! -Pensez-vous qu'à présent, si les fermiers -généraux de notre centre, par exemple, venaient à -disparaître, nous ne pourrions plus vivre? Ça nous -serait au contraire un grand soulagement de n'avoir -plus ces ventrus à nourrir sans rien faire…</p> - -<p>—Bien dit! fit le carrier en se levant pour aller -rejoindre un client qui lui faisait signe.</p> - -<p>—Bravo! père Tiennon. Vive la Sociale! -s'exclamèrent trois jeunes gens qui m'avaient -entendu.</p> - -<p>Et ils offrirent le café. Mais je me sentais un peu -étourdi par le bruit de la salle, par la chaleur et la -fumée. Je regardai la pendule.</p> - -<p>—Non, mes amis, non; il est temps que j'aille -panser mes vaches.</p> - -<p>Daumier intervint:</p> - -<p>—Allons, buvons le café avec ces jeunes gas, -vieux socio.</p> - -<p>—Merci! La tête me fait un peu mal; je dirais -sans doute des «âneries». C'est toujours ce qui -arrive quand on reste au café longtemps. Au -revoir!</p> - -<p>Et leur ayant serré la main à tous je partis, -laissant le père Daumier qui prit sa «cuite». C'est -la seule fois de ma vie qu'il m'arriva de tant -causer politique.</p> - -<hr /> - - -<p>Les élections furent vite oubliées, et les discussions -et les rêves auxquels elles avaient donné -lieu, en présence du grand désastre qu'on eut à -subir cette année-là… Tout le printemps, tout l'été -sans pluie; un soleil constant qui brûlait les -plantes jusqu'en leurs racines; une récolte de foin -dérisoire; une récolte de céréales médiocre; les -pâtures desséchées; les mares vidées; les animaux -se vendant pour rien:—quelle misère! Je fus -obligé d'aller au bois râteler des feuilles sèches -dont j'amassai une provision pour la litière, et -d'acheter des fourrages du Midi qu'un négociant -faisait venir à Saint-Aubin par wagons. Je -compris, cette année-là, que le chemin de fer -pouvait tout de même rendre des services aux -paysans!</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">LVII</h2> - - -<p>Au cours de ces grandes chaleurs de 1893, la -mort—qu'il avait tant souhaitée—délivra -enfin mon pauvre martyr de frère…</p> - -<p>En novembre de cette même année, ma vieille -servante entra au service d'un curé, espérant y -être plus tranquille que chez nous.</p> - -<p>J'en engageai une autre, une grande bringue, -bêbête et méchante, qui ronchonnait à tout propos -et bousculait ma sœur à la moindre frasque. -Plus tard, je découvris qu'elle prélevait la dîme -sur la vente de mes denrées au marché de Saint-Hilaire, -et qu'elle buvait à mes dépens des tasses -de café, des bols de vin sucré. Je la conservai quand -même, préférant tout supporter que de changer -encore, et sachant que je n'arriverais jamais à -trouver la ménagère idéale.</p> - -<hr /> - - -<p>Nous fûmes pris par la grippe, la Marinette et -moi, au cours de l'hiver tardif et rude de 1895;—Madeleine, -la femme de Charles, dut venir de Puy-Brot -pour nous soigner. Cette maladie emporta -la malheureuse innocente, d'ailleurs très affaiblie -depuis un certain temps. Et, pour moi aussi, je -crus que ç'allait être la fin, tellement je me sentais -sans force, miné par la fièvre, épuisé par une toux -caverneuse qui m'arrachait l'estomac. Je guéris -pourtant, péniblement à vrai dire, après être resté -traînard et courbaturé pendant plusieurs mois,—et -ne retrouvant plus qu'une petite part de la vigueur -que j'avais conservée jusque-là.</p> - -<p>Alors j'aspirai au jour où, mon bail fini, je pourrais -retourner avec mes enfants.</p> - -<hr /> - - -<p>Durant cette période, mes idées tournèrent -souvent au lugubre. Je me voyais rester là tout -seul, comme un vieil arbre oublié dans un taillis -au milieu de la poussée des jeunes. Un à un, ceux -que j'avais connus s'en étaient tous allés… Morte, -ma grand'mère en châle brun et chapeau bourbonnais.—Mort, -l'oncle Toinot qui avait servi -sous le grand empereur et tué un Russe.—Morts, -mon père et ma mère,—lui bon et faible, elle -souvent dure et mauvaise d'avoir été trop malheureuse.—Morts, -le père et la mère Giraud, mes -beaux-parents, et leur fils, le soldat d'Afrique, et -leur gendre, le verrier, qui parlait toujours de tirer -le pissenlit par la racine…—Morts, mes deux -frères et mes deux sœurs.—Morte, la Victoire, -bonne compagne de ma vie, dont les défauts ne -m'apparaissaient à la fin que très peu sensibles, -comme devaient lui apparaître les miens, sous -l'effet de l'accoutumance.—Morte, ma petite -Clémentine, douce et mutine.—Morte, ma nièce -Berthe, délicate fleur de Paris, des suites d'une -couche pénible.—Morts, Fauconnet père et fils, -Boutry, Gorlier, Parent, Lavallée, Noris.—Morts, -tous ceux qui avaient joué un rôle dans ma vie, -y compris Thérèse, ma première amoureuse. Je les -revoyais souvent; ils défilaient de compagnie dans -mes rêves de la nuit, dans mes souvenirs de la -journée. La nuit, ils revivaient pour moi; mais -le jour, il me semblait à de certains moments -marcher entre une rangée de spectres…</p> - -<p>Et pourtant, pas plus qu'autrefois, l'idée de la -mort ne m'effrayait pour moi-même. Ah! mes -premières émotions funèbres à la Billette, lors -du décès de ma grand'mère! Mon serrement de -cœur à l'entrée de la grande boîte longue où on -devait la mettre, et ma tristesse poignante, sincère, -en entendant tomber les pelletées de terre sur le -cercueil descendu dans la fosse! J'avais trop vu -de scènes semblables depuis; et mon cœur à présent -restait dur et fermé. A chaque nouveau convoi -s'accroissait mon indifférence. Et pourtant mon -tour approchait d'être couché dans une caisse -semblable qu'on descendrait aussi, avec des câbles, -au fond d'un trou béant—et sur laquelle on -jetterait par pelletées le gros tas de terre resté au -bord, comme la barrière infinie qui sépare la mort -de la vie! Mais cette pensée même ne me faisait -pas ému…</p> - -<hr /> - - -<p>Je m'intéressais d'ailleurs à toutes les floraisons -d'énergie épanouies derrière moi. Mes fils étaient -les hommes sérieux, les hommes vieillissants de -l'heure actuelle. Mes petits-fils représentaient -l'avenir; ils avaient l'air de croire que ça ne -finirait jamais… Pourtant, l'enfance, derrière eux, -gazouillait, croissait…</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">LVIII</h2> - - -<p>Il y a cinq ans déjà que je suis revenu avec mes -enfants. Ils ne me sont pas mauvais. Rosalie même -a pour moi des tendresses qui m'étonnent. Madeleine -est toute dévouée, toute aimante et laisse -gouverner sa belle-sœur. L'harmonie règne dans la -maisonnée et j'en suis bien aise. Mais une séparation -prochaine n'en est pas moins imminente; ils -vont être trop nombreux pour rester ensemble.</p> - -<p>C'est qu'il y a un troisième ménage. Mon filleul, -le fils de Jean et de Rosalie, rentré du régiment -depuis trois ans, s'est marié à la Saint-Martin -dernière. J'ai une petite-bru; j'aurai bientôt, je -pense, un arrière-petit-fils. Et Charles a deux filles -qui sont d'âge à se marier aussi. Il devient urgent -que mes deux garçons aient chacun leur ferme. -Duverdon, qui tient à eux, a promis d'ailleurs de -placer le sortant dans un autre de ses domaines.</p> - -<hr /> - - -<p>Moi, je suis le vieux!</p> - -<p>Je rends des petits services aux uns et aux -autres. Les brus me disent:</p> - -<p>—Mon père, si ça ne vous ennuyait pas, vous -devriez bien…</p> - -<p>Et, pour les contenter, je casse du bois pour la -cuisine, je donne à manger aux lapins, je surveille -les oies.</p> - -<p>En été, les jours de presse, mes garçons aussi me -demandent souvent de faire une chose ou l'autre. -Et je conduis aux champs les vaches ou les moutons, -je garde même les cochons tout comme il y a -soixante-dix ans. Je finis par où j'ai commencé:—la -vieillesse et l'enfance ont des analogies…</p> - -<p>Quand on fait les foins, je fane encore et je -ratèle. Et lorsqu'on charge, je prêche la prudence -et les charrois moins gros; je donne des conseils -qu'on ne suit pas toujours. Les jeunes veulent -oser, risquer le tout pour le tout, faire les malins… -Mais funeste à la témérité est l'expérience que -l'âge donne. Et je suis le vieux!</p> - -<p>Mes forces, de plus en plus, vont déclinant; -j'ai les membres raidis; on dirait que le sang n'y -circule pas. L'hiver, Rosalie met chaque soir dans -mon lit une brique chaude enveloppée d'un chiffon,—faute -de quoi je ne pourrais ni me réchauffer, ni -dormir. Je me courbe en arc de cercle; je regarde -la pointe de mes sabots; le sol, que j'ai tant remué, -me fascine à présent, semble se hausser vers moi -avec un air de me dire qu'il aura bientôt son tour. -Je vois gros et je tremble un peu; j'ai du mal à me -raser sans entailles; il m'arrive, quand je vais à la -messe, de ne plus reconnaître des personnes que -je connais très bien.—Jusqu'à mon petit Francis -que je ne remettais pas lorsqu'il est venu me voir -au retour du service!—Je suis dur d'oreilles en -tout temps et très sourd par périodes durant l'hiver. -Lorsqu'on s'adresse à moi, il m'arrive de mal -comprendre, de répondre de travers, ce qui fait -rire tout le monde à mes dépens. Quand j'ai mangé, -si je reste assis, je m'endors—et la nuit, au -contraire, les longues insomnies sont fréquentes. -J'ai des absences de mémoire impossibles; je -conserve très bien le souvenir des épisodes saillants -de ma jeunesse, et les choses de la veille m'échappent. -Ma pensée, j'imagine, est à ce point fatiguée -des événements qui l'ont préoccupée pendant trois -quarts de siècle qu'elle n'a plus la force de se -porter sur des sujets neufs. Le résultat est que -j'aime trop parler de ces choses d'autrefois qui -n'intéressent plus personne, et que j'ai sur les -nouvelles des naïvetés qui font rire. Cela me rend -un peu ridicule. Sur la physionomie de mes petits-enfants, -je lis souvent cette phrase du langage -d'aujourd'hui:</p> - -<p>—Ce qu'il est «rasant» tout de même, le vieux…</p> - -<p>Oui, je suis le vieux! Il faut bien que je le -reconnaisse de bonne grâce. Mes organes ont fait -leur temps; ils aspirent au grand repos!</p> - -<hr /> - - -<p>Et puis, vraiment, on voit des choses trop étonnantes. -Dans ma jeunesse, tout le beau monde -allait à cheval parce que les voitures ne pouvaient -circuler dans les mauvais chemins. A présent, il -circule des voitures qui n'ont pas besoin de chevaux… -Dans un de nos champs qui borde la -grand'route, j'ai gardé les cochons cet été. Souvent -il m'arrivait d'entendre dans le lointain un bruit -criard, disgracieux, très vite rapproché:—l'automobile -passait avec ses voyageurs accoutrés en -sauvages, enlunettés comme des casseurs de pierres, -laissant derrière elle un nuage de poussière et -de fumée, une mauvaise odeur de pétrole…</p> - -<p>Un jour, la petite servante d'un domaine voisin -conduisait son troupeau de vaches dans une pâture -dont les claies donnaient sur la route. Et voilà que -survint à grand train, du côté de Bourbon, l'une -de ces voitures devant laquelle se prirent à courir -les bêtes. Le conducteur ayant donné de la trompe -les effraya davantage. Deux s'engagèrent dans un -chemin latéral à gauche; deux autres, franchissant -la bouchure, pénétrèrent dans un champ -d'avoine, cependant que les trois dernières continuaient -leur course folle. Je rejoignis sur la route -la pauvre gamine éplorée, qui me dit les apercevoir -encore à l'extrémité d'une longue côte, à deux -kilomètres au moins, fuyant toujours dans les -mêmes conditions. Vite je l'envoyai prévenir ses -maîtres. Un homme partit à la recherche des trois -vaches coureuses—qui revint longtemps après, -n'en ramenant que deux. L'autre était crevée de -fatigue au bord d'un fossé; il avait dû aller quérir -un boucher d'Ygrande pour la faire enlever.</p> - -<p>Il me souvient d'avoir dit, en racontant la chose -chez nous:</p> - -<p>—Ah! on avait bien tort de se plaindre du -chemin de fer; le chemin de fer a sa route à lui -et il ne passe qu'à de certaines heures; avec de la -prudence, on peut l'éviter. Mais ces automobiles -sont de vrais instruments du diable qui envahissent -nos routes, nous inquiètent et nous font du -mal.</p> - -<p>Je dis cela, mais non sans penser, après coup, que -je n'avais pas à me mettre en peine de ces choses… -Homme d'une autre époque, aïeul à tête branlante, -ce n'était pas à moi d'avoir une opinion. Les jeunes -s'habitueront au passage de ces véhicules nouveaux, -mais ils en voudront plus encore aux -riches de causer ainsi, par inconscience ou plaisir, -du désagrément tous les jours, des accidents quelquefois. -Au reste, les animaux eux-mêmes s'habitueront…</p> - -<hr /> - - -<p>Moi, que m'importe! Je ne demande qu'une -chose, c'est de rester jusqu'au bout à peu près -valide. Tant que je rendrai des services à mes -enfants, ils me supporteront aisément. Ils me seront -encore humains, je n'en doute pas, si j'en arrive à -n'être bon à rien. Mais j'appréhende de devenir -paralytique ou aveugle, ou de tomber dans l'inconscience, -ou encore de souffrir longtemps de -quelque maladie de langueur. Cette idée me causerait -trop de peine de savoir que je suis un vieil -objet encombrant qu'on voudrait bien voir disparaître… -Que la mort survienne, elle ne m'effraie -pas! Je songe à elle sans amertume et sans crainte. -La mort! la mort! mais non l'horrible déchéance -venant troubler le labeur des jeunes, des bien -portants, la vie ordinaire d'une maisonnée. Qu'elle -me frappe à l'œuvre encore, afin qu'on puisse -dire:</p> - -<p>—Le père Tiennon a cassé sa pipe; il était bien -vieux, bien usé, mais point à charge. Jusqu'au -bout il a travaillé.</p> - -<p>Mais je redoute comme oraison funèbre ceci:</p> - -<p>—Le père Bertin est mort. Pauvre vieux! -C'est un grand débarras pour lui et un grand -bonheur pour sa famille.</p> - -<p>De la vie, je n'ai plus rien à espérer, mais j'ai -encore à craindre. Que cette calamité dernière me -soit évitée: c'est là mon unique souhait!</p> - -<p class="date">Ygrande (Allier), 1901-1902.</p> - - -<p class="c small gap">FIN</p> - - -<p class="c small gap">IMPRIMERIE NELSON, ÉDIMBOURG, ÉCOSSE<br /> -<span lang="en" xml:lang="en">PRINTED IN GREAT BRITAIN</span></p> - -<div class="chapter"></div> - -<p class="c">LES<br /> -<span class="xlarge">COLLECTIONS<br /> -NELSON</span></p> - -<p class="c">comprennent plus de<br /> -<b>300 volumes</b><br /> -des meilleurs auteurs français<br /> -et étrangers.</p> - -<p class="c">TOUS LES GENRES LITTÉRAIRES -Y SONT REPRÉSENTÉS</p> - -<p class="c ugap">Chaque volume contient de 280 -à 575 pages.</p> - -<p class="c small ugap"><i>Format commode.</i><br /> -<i>Impression en caractères très lisibles sur papier solide -et durable.</i><br /> -<i>Élégante reliure toile.</i></p> - -<div class="break"></div> - -<p class="c large top4em">COLLECTION NELSON</p> - -<p class="c small">LISTE ALPHABÉTIQUE</p> - - -<ul> -<li>ABOUT, EDMOND.<ul> -<li>Le Nez d'un Notaire.</li> -<li>Les Mariages de Paris.</li> -</ul></li> -<li>ABRANTÈS, MADAME D'.<ul> -<li>Mémoires (2 vol.).</li> -</ul></li> -<li>ACHARD, AMÉDÉE.<ul> -<li>Belle-Rose.</li> -<li>Récits d'un Soldat.</li> -</ul></li> -<li>ACKER, PAUL.<ul> -<li>Le Désir de vivre.</li> -</ul></li> -<li>ADAM, PAUL.<ul> -<li>Stéphanie.</li> -</ul></li> -<li>AICARD, JEAN.<ul> -<li>L'Illustre Maurin.</li> -<li>Maurin des Maures.</li> -<li>Notre-Dame-d'Amour.</li> -</ul></li> -<li>ANGELL, NORMAN.<ul> -<li>La Grande Illusion.</li> -</ul></li> -<li>AUGIER, ÉMILE.<ul> -<li>Le Gendre de M. Poirier et autres Comédies.</li> -</ul></li> -<li>AVENEL, LE V<sup>te</sup> G. D'.<ul> -<li>Les Français de mon temps.</li> -</ul></li> -<li>BALZAC, HONORÉ DE.<ul> -<li>Eugénie Grandet.</li> -<li>La Peau de Chagrin, Le Curé de Tours, etc.</li> -<li>Les Chouans.</li> -</ul></li> -<li>BARDOUX, A.<ul> -<li>La Comtesse Pauline de Beaumont.</li> -</ul></li> -<li>BARRÈS, MAURICE.<ul> -<li>Colette Baudoche.</li> -<li>Le Roman de l'Énergie Nationale:<ul> -<li>* Les Déracinés.</li> -<li>** L'Appel au Soldat.</li> -<li>*** Leurs Figures.</li> -</ul></li> -</ul></li> -<li>BASHKIRTSEFF, MARIE.<ul> -<li>Journal.</li> -</ul></li> -<li>BAZIN, RENÉ.<ul> -<li>De toute son Âme.</li> -<li>Le Guide de l'Empereur.</li> -<li>Madame Corentine.</li> -</ul></li> -<li>BENTLEY, E. C.<ul> -<li>L'Affaire Manderson.</li> -</ul></li> -<li>BERTRAND, LOUIS.<ul> -<li>L'Invasion.</li> -</ul></li> -<li>BORDEAUX, HENRY.<ul> -<li>La Croisée des Chemins.</li> -<li>La Robe de Laine.</li> -<li>L'Écran brisé.</li> -<li>Les Roquevillard.</li> -<li>Les Derniers Jours du Fort de Vaux.</li> -<li>Les Captifs délivrés.</li> -</ul></li> -<li>BOURGET, PAUL.<ul> -<li>Le Disciple.</li> -<li>Voyageuses.</li> -</ul></li> -<li>BOYLESVE, RENÉ.<ul> -<li>L'Enfant à la Balustrade.</li> -</ul></li> -<li>BRADA.<ul> -<li>Retour du Flot.</li> -</ul></li> -<li>BRUNETIÈRE, FERDINAND<ul> -<li>Honoré de Balzac.</li> -</ul></li> -<li>BUCHAN, JOHN.<ul> -<li>Le Prophète au Manteau Vert.</li> -</ul></li> -<li>CAMPAN, MADAME.<ul> -<li>Mémoires sur la Vie de Marie-Antoinette.</li> -</ul></li> -<li>CARO, MADAME E.<ul> -<li>Amour de Jeune Fille.</li> -</ul></li> -<li>CHATEAUBRIAND.<ul> -<li>Mémoires d'Outre-tombe.</li> -</ul></li> -<li>CHERBULIEZ, VICTOR.<ul> -<li>L'Aventure de Ladislas Bolski.</li> -<li>Le Comte Kostia.</li> -<li>Miss Rovel.</li> -</ul></li> -<li>CHILDERS, ERSKINE.<ul> -<li>L'Énigme des Sables.</li> -</ul></li> -<li>CLARETIE, JULES.<ul> -<li>Noris.</li> -<li>Le Petit Jacques.</li> -<li>Les Huit Jours du Petit Marquis.</li> -</ul></li> -<li>CONSCIENCE, HENRI.<ul> -<li>Le Gentilhomme pauvre.</li> -</ul></li> -<li>COULEVAIN, PIERRE DE.<ul> -<li>Ève Victorieuse.</li> -</ul></li> -<li>CROCKETT, S. R.<ul> -<li>La Capote lilas.</li> -</ul></li> -<li>DAUDET, ALPHONSE.<ul> -<li>Contes du Lundi.</li> -<li>Lettres de mon Moulin.</li> -<li>Numa Roumestan.</li> -</ul></li> -<li>DICKENS, CHARLES.<ul> -<li>Aventures de Monsieur Pickwick (3 vol.).</li> -</ul></li> -<li>DUMAS, ALEXANDRE.<ul> -<li>La Tulipe noire.</li> -<li>Les Trois Mousquetaires (2 vol.).</li> -<li>Vingt Ans après (2 vol.).</li> -<li>Le Vicomte de Bragelonne (5 vol.).</li> -</ul></li> -<li>DUMAS FILS, ALEX.<ul> -<li>La Dame aux Camélias.</li> -</ul></li> -<li>FABRE, FERDINAND.<ul> -<li>Monsieur Jean.</li> -</ul></li> -<li>FEUILLET, OCTAVE.<ul> -<li>Histoire de Sibylle.</li> -<li>Un Mariage dans le Monde.</li> -</ul></li> -<li>FLAUBERT, GUSTAVE.<ul> -<li>L'Éducation sentimentale.</li> -<li>Trois Contes.</li> -</ul></li> -<li>FRANCE, ANATOLE.<ul> -<li>Jocaste et Le Chat maigre.</li> -<li>Pierre Nozière.</li> -</ul></li> -<li>S<sup>t</sup> FRANÇOIS DE SALES.<ul> -<li>Introduction à la Vie dévote</li> -</ul></li> -<li>FRAPIÉ, LÉON.<ul> -<li>L'Écolière.</li> -</ul></li> -<li>FROMENTIN, EUGÈNE.<ul> -<li>Dominique.</li> -<li>Les Maîtres d'Autrefois.</li> -</ul></li> -<li>GAUTIER, THÉOPHILE.<ul> -<li>Le Capitaine Fracasse (2 vol.).</li> -<li>Le Roman de la Momie.</li> -<li>Un Trio de Romans.</li> -</ul></li> -<li>GONCOURT, EDMOND DE.<ul> -<li>Les Frères Zemganno.</li> -</ul></li> -<li>GRÉVILLE, HENRY.<ul> -<li>Suzanne Normis.</li> -</ul></li> -<li>GYP.<ul> -<li>Bijou.</li> -<li>Le Mariage de Chiffon.</li> -</ul></li> -<li>HANOTAUX, GABRIEL.<ul> -<li>La France en 1614.</li> -</ul></li> -<li>HAY, IAN.<ul> -<li>Les Premiers Cent Mille.</li> -</ul></li> -<li>JEAN DE LA BRÈTE.<ul> -<li>Mon Oncle et mon Curé.</li> -</ul></li> -<li>KARR, ALPHONSE.<ul> -<li>Voyage autour de mon Jardin.</li> -</ul></li> -<li>KIPLING, RUDYARD.<ul> -<li>Simples Contes des Collines.</li> -</ul></li> -<li>LABICHE, EUGÈNE.<ul> -<li>Le Voyage de M. Perrichon, etc.</li> -</ul></li> -<li>LA BRUYÈRE, JEAN DE.<ul> -<li>Caractères.</li> -</ul></li> -<li>LAMARTINE.<ul> -<li>Geneviève.</li> -</ul></li> -<li>LANG, ANDREW.<ul> -<li>La Pucelle de France.</li> -</ul></li> -<li>LE BRAZ, ANATOLE.<ul> -<li>Pâques d'Islande.</li> -</ul></li> -<li>LEMAÎTRE, JULES.<ul> -<li>Les Rois.</li> -</ul></li> -<li>LE ROY, EUGÈNE.<ul> -<li>Jacquou le Croquant.</li> -</ul></li> -<li>LÉVY, ARTHUR.<ul> -<li>Napoléon Intime.</li> -<li>Napoléon et la Paix.</li> -</ul></li> -<li>LOTI, PIERRE.<ul> -<li>Figures et Choses qui passaient.</li> -<li>Jérusalem.</li> -</ul></li> -<li>LYTTON, BULWER.<ul> -<li>Les Derniers Jours de Pompéi.</li> -</ul></li> -<li>MAETERLINCK, MAURICE.<ul> -<li>Morceaux choisis.</li> -</ul></li> -<li>MASON, A. E. W.<ul> -<li>L'Eau vive.</li> -</ul></li> -<li>MÉREJKOWSKY.<ul> -<li>Le Roman de Léonard de Vinci.</li> -</ul></li> -<li>MÉRIMÉE, PROSPER.<ul> -<li>Chronique du Règne de Charles IX.</li> -</ul></li> -<li>MERRIMAN, H. SETON.<ul> -<li>La Simiacine.</li> -<li>Les Vautours.</li> -</ul></li> -<li>MICHELET, JULES.<ul> -<li>La Convention.</li> -<li>Du 18 Brumaire à Waterloo.</li> -</ul></li> -<li>MIGNET.<ul> -<li>La Révolution Française. (2 vol.)</li> -</ul></li> -<li>NOLHAC, PIERRE DE.<ul> -<li>Marie-Antoinette Dauphine.</li> -<li>La Reine Marie-Antoinette.</li> -</ul></li> -<li>NOLLY, ÉMILE.<ul> -<li>Hiên le Maboul.</li> -</ul></li> -<li>ORCZY, LA BARONNE.<ul> -<li>Le Mouron Rouge.</li> -</ul></li> -<li>PÉLADAN.<ul> -<li>Les Amants de Pise.</li> -</ul></li> -<li>POE, EDGAR ALLAN (trad. BAUDELAIRE).<ul> -<li>Histoires Extraordinaires.</li> -<li>Nouvelles Histoires Extraordinaires.</li> -</ul></li> -<li>RENAN, ERNEST.<ul> -<li>Souvenirs d'Enfance et de Jeunesse.</li> -<li>Vie de Jésus.</li> -</ul></li> -<li>ROD, EDOUARD.<ul> -<li>L'Ombre s'étend sur la Montagne.</li> -</ul></li> -<li>SAINT-PIERRE, B. DE.<ul> -<li>Paul et Virginie.</li> -</ul></li> -<li>SAINT-SIMON.<ul> -<li>La Cour de Louis XIV.</li> -</ul></li> -<li>SAND, GEORGE.<ul> -<li>Jeanne.</li> -<li>Mauprat.</li> -</ul></li> -<li>SANDEAU, JULES.<ul> -<li>Mademoiselle de La Seiglière.</li> -</ul></li> -<li>SARCEY, FRANCISQUE.<ul> -<li>Le Siège de Paris.</li> -</ul></li> -<li>SCHULTZ, JEANNE.<ul> -<li>Jean de Kerdren.</li> -<li>La Main de Ste-Modestine.</li> -</ul></li> -<li>SCOTT, SIR WALTER.<ul> -<li>Ivanhoe.</li> -</ul></li> -<li>SÉGUR, C<sup>te</sup> PH. DE.<ul> -<li>Mémoires d'un Aide de Camp de Napoléon: De 1800 à 1812.</li> -<li>La Campagne de Russie.</li> -<li>Du Rhin à Fontainebleau.</li> -</ul></li> -<li>SÉGUR, LE MARQUIS DE.<ul> -<li>Julie de Lespinasse.</li> -</ul></li> -<li>SIENKIEWICZ, HENRYK.<ul> -<li>Quo Vadis?</li> -</ul></li> -<li>SOUVESTRE, ÉMILE.<ul> -<li>Un Philosophe sous les toits.</li> -</ul></li> -<li>STENDHAL.<ul> -<li>La Chartreuse de Parme.</li> -</ul></li> -<li>THEURIET, ANDRÉ.<ul> -<li>La Chanoinesse.</li> -</ul></li> -<li>TILLIER, CLAUDE.<ul> -<li>Mon Oncle Benjamin.</li> -</ul></li> -<li>TINAYRE, MARCELLE.<ul> -<li>Hellé.</li> -<li>L'Ombre de l'Amour.</li> -</ul></li> -<li>TINSEAU, LÉON DE.<ul> -<li>Un Nid dans les Ruines.</li> -</ul></li> -<li>TOLSTOÏ, LÉON.<ul> -<li>Anna Karénine (2 vol.).</li> -<li>Hadji Mourad.</li> -<li>Le Faux Coupon.</li> -<li>Le Père Serge.</li> -</ul></li> -<li>TOURGUÉNEFF, IVAN.<ul> -<li>Fumée.</li> -<li>Une Nichée de Gentilshommes.</li> -</ul></li> -<li>VANDAL, LE COMTE A.<ul> -<li>L'Avènement de Bonaparte (2 vol.).</li> -</ul></li> -<li>VIGNY, ALFRED DE.<ul> -<li>Cinq-Mars.</li> -<li>Servitude et Grandeur Militaires.</li> -<li>Poésies.</li> -<li>Stello.</li> -<li>Chatterton, etc.</li> -<li>Journal d'un Poète.</li> -</ul></li> -<li>VOGÜÉ, LE V<sup>te</sup> E.-M. DE.<ul> -<li>Jean d'Agrève.</li> -<li>Le Maître de la Mer.</li> -<li>Les Morts qui parlent.</li> -<li>Nouvelles Orientales.</li> -</ul></li> -<li>WENDELL, BARRETT.<ul> -<li>La France d'Aujourd'hui.</li> -</ul></li> -<li>YVER, COLETTE.<ul> -<li>Comment s'en vont les Reines.</li> -</ul></li> -<li>ZOLA, ÉMILE.<ul> -<li>Le Rêve.</li> -</ul></li> -<li>ANTHOLOGIE DES POÈTES LYRIQUES FRANÇAIS.</li> -<li>L'IMITATION DE JÉSUS-CHRIST.</li> -</ul> -<div class="break"></div> - -<p class="c top4em"><b>Les Classiques français</b></p> - -<p class="c"><b class="xlarge">ÉDITION LUTETIA</b></p> - - -<p class="drap"><b>DESCARTES.—Discours de la Méthode, -Méditations métaphysiques, Traité des -Passions.</b> Introduction par <span class="sc">Émile Faguet</span> (<i>de -l'Académie française</i>).</p> - -<p class="drap"><b>NODIER.—Jean Sbogar et autres Nouvelles.</b> -Introduction par <span class="sc">Émile Faguet</span>.</p> - -<p class="drap"><b>P.-L. COURIER.—Lettres et Pamphlets.</b> -Introduction par <span class="sc">Émile Faguet</span>.</p> - -<p class="drap"><b>MONTESQUIEU.—Lettres Persanes, -Grandeur et Décadence des Romains.</b> -Introduction par <span class="sc">Émile Faguet</span>.</p> - -<p class="drap"><b>ANDRÉ CHÉNIER.—Poésies.</b> Introduction par -<span class="sc">Émile Faguet</span>.</p> - -<p class="drap"><b>LESAGE.—Gil Blas.</b> Introduction par <span class="sc">Émile -Faguet</span>. (Deux volumes.)</p> - -<p class="drap"><b>BEAUMARCHAIS.—Théâtre choisi.</b> Introduction -par <span class="sc">Émile Faguet</span>.</p> - -<blockquote> -<p class="small">Le Barbier de Séville, Le Mariage de Figaro, La Mère -coupable, Mélanges, Vers et Chansons.</p> -</blockquote> - -<p class="drap"><b>AMYOT.—Les Vies des Hommes illustres de -Plutarque.</b> Introduction par <span class="sc">Émile Faguet</span>.</p> - -<blockquote> -<p class="drap small"><b>Tome I<sup>er</sup>.</b> Vies parallèles de Theseus et Romulus, Lycurgus et -Numa Pompilius, Solon et Publicola. Glossaire.</p> - -<p class="drap small"><b>Tome II.</b> Vies parallèles de Themistocles et Furius Camillus, -Pericles et Fabius Maximus, Alcibiades et -Coriolanus. Glossaire.</p> -</blockquote> - -<p class="drap"><b>RACINE.—Théâtre.</b> Introduction par <span class="sc">Émile -Faguet</span>. (Deux volumes.)</p> - -<blockquote> -<p class="drap small"><b>Tome I<sup>er</sup></b>. La Thébaïde, Alexandre le Grand, Andromaque, -Les Plaideurs, Britannicus, Bérénice.</p> - -<p class="drap small"><b>Tome II.</b> Bajazet, Mithridate, Iphigénie en Aulide, Phèdre, -Esther, Athalie.</p> -</blockquote> - -<p class="drap"><b>CORNEILLE.—Théâtre choisi.</b> Introduction par -<span class="sc">Émile Faguet</span>. (Deux volumes.)</p> - -<blockquote> -<p class="drap small"><b>Tome I<sup>er</sup>.</b> La Galerie du Palais, La Place Royale, L'Illusion, -Le Cid, Horace, Cinna.</p> - -<p class="drap small"><b>Tome II.</b> Polyeucte, Pompée, Le Menteur, Rodogune, Don -Sanche d'Aragon, Nicomède.</p> -</blockquote> - -<p class="drap"><b>LA FONTAINE.—Fables et Épîtres.</b> Introduction -par É<span class="sc">mile Faguet</span>.</p> - -<p class="drap"><b>MADAME DE LA FAYETTE.—La Princesse -de Clèves.</b> Introduction par l'Abbé <span class="sc">J. Calvet</span>.</p> - -<p class="drap"><b>CHATEAUBRIAND.—Atala, René, Le dernier -Abencérage.</b> Introduction par <span class="sc">Émile Faguet</span>.</p> - -<p class="drap"><b>PERRAULT, etc.—Choix de Contes de Fées.</b> -Introduction par Madame <span class="sc">Félix-Faure Goyau</span>.</p> - -<p class="drap"><b>MADAME DE STAËL.—Corinne, ou l'Italie.</b> -Introduction par <span class="sc">Émile Faguet</span>. (Deux volumes.)</p> - -<p class="drap"><b>ROUSSEAU.—Émile, ou de l'Éducation.</b> Introduction -par <span class="sc">émile Faguet</span>. (Deux volumes.)</p> - -<p class="drap"><b>PASCAL.—Pensées.</b> Introduction par <span class="sc">Émile -Faguet</span>.</p> - -<p class="drap"><b>MONTAIGNE.—Essais.</b> Introduction par <span class="sc">Émile -Faguet</span>. (Trois volumes.)</p> - -<p class="drap"><b>ALFRED DE MUSSET.—Poésies.</b> Introduction -par <span class="sc">Émile Faguet</span>.</p> - -<p class="drap"><b>MADAME DE SÉVIGNÉ.—Lettres choisies.</b> -Introduction par <span class="sc">Émile Faguet</span>.</p> - -<div class="break"></div> - -<p class="c top4em"><span class="large">ŒUVRES COMPLÈTES</span><br /> -DE<br /> -<span class="xlarge">VICTOR HUGO</span></p> - - -<table summary=""><tr><td class="r">1-4.</td> -<td>Les Misérables. Tomes I-IV.</td></tr> -<tr><td class="r">5.</td> -<td>Les Contemplations.</td></tr> -<tr><td class="r">6.</td> -<td>Napoléon-le-Petit.</td></tr> -<tr><td class="r">7.</td> -<td>Ruy Blas, Les Burgraves.</td></tr> -<tr><td class="r">8.</td> -<td>Han d'Islande.</td></tr> -<tr><td class="r">9, 10.</td> -<td>Le Rhin. Tomes I, II.</td></tr> -<tr><td class="r">11-13.</td> -<td>La Légende des Siècles. Tomes I-III.</td></tr> -<tr><td class="r">14.</td> -<td>Marie Tudor. La Esmeralda, Angelo.</td></tr> -<tr><td class="r">15.</td> -<td>Les Feuilles d'Automne, Les Chants du Crépuscule.</td></tr> -<tr><td class="r">16, 17.</td> -<td>Notre-Dame de Paris. Tomes I, II.</td></tr> -<tr><td class="r">18.</td> -<td>Dieu, La Fin de Satan.</td></tr> -<tr><td class="r">19.</td> -<td>Le Roi s'amuse, Lucrèce Borgia.</td></tr> -<tr><td class="r">20.</td> -<td>Histoire d'un Crime.</td></tr> -<tr><td class="r">21.</td> -<td>L'Art d'être Grand-Père.</td></tr> -<tr><td class="r">22.</td> -<td>Burg-Jargal, Le Dernier Jour d'un Condamné, Claude Gueux.</td></tr> -<tr><td class="r">23.</td> -<td>Les Châtiments.</td></tr> -<tr><td class="r">24.</td> -<td>France et Belgique, Alpes et Pyrénées.</td></tr> -<tr><td class="r">25, 26.</td> -<td>L'Homme qui Rit. Tomes I, II.</td></tr> -<tr><td class="r">27.</td> -<td>Les Voix intérieures, Les Rayons et les Ombres.</td></tr> -<tr><td class="r">28.</td> -<td>Théâtre en Liberté, Amy Robsart.</td></tr> -<tr><td class="r">29.</td> -<td>Actes et Paroles, I. Avant l'Exil.</td></tr> -<tr><td class="r">30.</td> -<td>Les Quatre Vents de l'Esprit.</td></tr> -<tr><td class="r">31.</td> -<td>Actes et Paroles, II. Pendant l'Exil.</td></tr> -<tr><td class="r">32.</td> -<td>Lettres à la Fiancée.</td></tr> -<tr><td class="r">33, 34.</td> -<td>Actes et Paroles, III. Depuis l'Exil.</td></tr> -<tr><td class="r">35.</td> -<td>Les Chansons des Rues et des Bois.</td></tr> -<tr><td class="r">36.</td> -<td>Cromwell.</td></tr> -<tr><td class="r">37.</td> -<td>Le Pape, La Pitié suprême, Religions et Religion, L'Âne.</td></tr> -<tr><td class="r">38.</td> -<td>Quatrevingt-Treize.</td></tr> -<tr><td class="r">39, 40.</td> -<td>Toute la Lyre. Tomes I, II.</td></tr> -<tr><td class="r">41.</td> -<td>Torquemada, Les Jumeaux.</td></tr> -<tr><td class="r">42.</td> -<td>William Shakespeare.</td></tr> -<tr><td class="r">43.</td> -<td>Odes et Ballades, Les Orientales.</td></tr> -<tr><td class="r">44.</td> -<td>Littérature et Philosophie mêlées, Paris.</td></tr> -<tr><td class="r">45, 46.</td> -<td>Les Travailleurs de la Mer. Tomes I, II.</td></tr> -<tr><td class="r">47.</td> -<td>L'Année terrible, Les Années funestes.</td></tr> -<tr><td class="r">48.</td> -<td>Choses vues (les deux séries).</td></tr> -<tr><td class="r">49.</td> -<td>Hernani, Marion de Lorme.</td></tr> -<tr><td class="r">50, 51.</td> -<td>Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie. Tomes I, II.</td></tr> -</table> -<div class="break"></div> - -<p class="c top4em">LES CLASSIQUES FRANÇAIS</p> - -<p class="c">ÉDITION LUTETIA</p> - -<p class="c large">ŒUVRES COMPLÈTES DE<br /> -<span class="large">MOLIÈRE</span><br /> -EN SIX VOLUMES ILLUSTRÉS</p> - -<p class="c"><b>Avec une Notice sur Molière et une introduction -à chaque pièce par ÉMILE FAGUET, -de l'Académie française</b></p> - - -<p class="drap"><b>Tome I<sup>er</sup></b>: Notice sur Molière, La Jalousie du Barbouillé, Le -Médecin volant, L'Étourdi, Le Dépit amoureux, -Les Précieuses ridicules, Sganarelle, Don Garcie -de Navarre.</p> - -<p class="drap"><b>Tome II</b>: L'École des Maris, Les Fâcheux, L'École des -Femmes, La Critique de l'École des Femmes, -L'Impromptu de Versailles, Le Mariage forcé, -Les Plaisirs de l'Île enchantée, La Princesse -d'Élide.</p> - -<p class="drap"><b>Tome III</b>: Le Tartuffe, Don Juan, L'Amour médecin, Le -Misanthrope, Le Médecin malgré lui.</p> - -<p class="drap"><b>Tome IV</b>: Mélicerte, Pastorale comique, Le Sicilien, Amphitryon, -George Dandin, L'Avare, Relation de -la Fête de Versailles.</p> - -<p class="drap"><b>Tome V</b>: Monsieur de Pourceaugnac, Les Amants magnifiques, -Le Bourgeois Gentilhomme, Psyché.</p> - -<p class="drap"><b>Tome VI</b>: Les Fourberies de Scapin, La Comtesse d'Escarbagnas, -Les Femmes savantes, Le Malade imaginaire, -Poésies diverses, La Gloire du Dôme du -Val-de-Grâce.</p> - - -<p class="c gap">NELSON, ÉDITEURS</p> - -<p class="c">25, rue Denfert-Rochereau, Paris</p> - - - - - - - - - -<pre> - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of La Vie d'un Simple, by Émile Guillaumin - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA VIE D'UN SIMPLE *** - -***** This file should be named 63646-h.htm or 63646-h.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/6/3/6/4/63646/ - -Produced by Frank van Drogen, Laurent Vogel and the Online -Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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It -exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations -from people in all walks of life. - -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's -goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg-tm and future -generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see -Sections 3 and 4 and the Foundation information page at -www.gutenberg.org - - - -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation - -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by -U.S. federal laws and your state's laws. - -The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the -mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its -volunteers and employees are scattered throughout numerous -locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt -Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to -date contact information can be found at the Foundation's web site and -official page at www.gutenberg.org/contact - -For additional contact information: - - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. We do not solicit donations in locations -where we have not received written confirmation of compliance. To SEND -DONATIONS or determine the status of compliance for any particular -state visit www.gutenberg.org/donate - -While we cannot and do not solicit contributions from states where we -have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition -against accepting unsolicited donations from donors in such states who -approach us with offers to donate. - -International donations are gratefully accepted, but we cannot make -any statements concerning tax treatment of donations received from -outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. - -Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation -methods and addresses. Donations are accepted in a number of other -ways including checks, online payments and credit card donations. To -donate, please visit: www.gutenberg.org/donate - -Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works. - -Professor Michael S. Hart was the originator of the Project -Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be -freely shared with anyone. For forty years, he produced and -distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of -volunteer support. - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in -the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not -necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper -edition. - -Most people start at our Web site which has the main PG search -facility: www.gutenberg.org - -This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. - - - -</pre> - -</body> -</html> diff --git a/old/63646-h/images/cover.jpg b/old/63646-h/images/cover.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 94bdf23..0000000 --- a/old/63646-h/images/cover.jpg +++ /dev/null |
