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-The Project Gutenberg EBook of La Vie d'un Simple, by Émile Guillaumin
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
-the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have
-to check the laws of the country where you are located before using this ebook.
-
-Title: La Vie d'un Simple
- (Mémoires d'un Métayer)
-
-Author: Émile Guillaumin
-
-Release Date: November 5, 2020 [EBook #63646]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA VIE D'UN SIMPLE ***
-
-
-
-
-Produced by Frank van Drogen, Laurent Vogel and the Online
-Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net
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-
- La
- Vie d'un Simple
- (Mémoires d'un Métayer)
-
- Ouvrage couronné par l'Académie française
-
- Par
- Émile Guillaumin
-
-
- Paris
- Nelson, Éditeurs
- 25, rue Denfert-Rochereau
-
- Londres, Édimbourg et New-York
-
-
-
-
-IMPRIMERIE NELSON, ÉDIMBOURG, ÉCOSSE
-
-PRINTED IN GREAT BRITAIN
-
-
-
-
-_L'auteur a cru devoir apporter quelques modifications de détail à cette
-oeuvre de jeunesse. Il s'en excuse auprès des lecteurs anciens de la
-«Vie d'un Simple» qui les jugeraient déplacées; il croit que beaucoup
-les estimeront raisonnables; il espère que le livre en sera plus
-apprécié des lecteurs nouveaux._
-
-_L'auteur tient à déclarer d'autre part que ce récit n'est aucunement la
-biographie d'un membre de sa famille, comme il est dit dans
-l'introduction, d'ailleurs excellente, de M. Edward Garnett, en tête de
-l'édition anglaise: «The Life of a Simple Man» (Selwyn et Blount,
-London, 1919)._
-
-
-
-
-L'auteur et l'éditeur déclarent réserver leurs droits de traduction et
-de reproduction pour tous les pays, y compris la Suède et la Norvège.
-
-Ce volume a été déposé au Ministère de l'Intérieur (section de la
-librairie) en février 1904.
-
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-
-
-_A LA MÉMOIRE DES PAYSANS D'HIER_
-
-_et, en particulier,_
-
-_A LA MÉMOIRE DES VIEILLARDS FAMILIERS DE MON ENFANCE_
-
-_dont les souvenirs touchants, caustiques ou douloureux s'amalgament à
-mes premières impressions et observations_
-
-_CE LIVRE EST DÉDIÉ_
-
-_E. G._
-
-_Février 1922._
-
-
-
-
-AUX LECTEURS
-
-
-Le père Tiennon est mon voisin: c'est un bon vieux tout courbé par l'âge
-qui ne saurait marcher sans son gros bâton de noisetier. Il a un collier
-de barbe claire très blanche, les yeux un peu rouges, une verrue au bord
-du nez; la peau de son visage est blanche aussi comme sa barbe, d'un
-blanc graveleux, dartreux. Il porte toujours--sauf pendant les grosses
-chaleurs--une blouse de cotonnade serrée à la taille par une ceinture de
-cuir, un pantalon d'étoffe bleue, une casquette de laine dont il rabat
-les bords sur ses oreilles, un foulard de coton mal noué, et des sabots
-de hêtre cerclés d'un lien de tôle.
-
-Je rencontre souvent le père Tiennon dans le chemin de terre qui relie à
-la route nationale la ferme où il vit et celle où j'habite, et à chaque
-fois nous causons. Les vieillards aiment bien qu'on leur prête
-attention; ils ont fréquemment de ce côté des déboires... Or, pour peu
-que j'aie des loisirs, je suis pour le père Tiennon un auditeur
-complaisant. Ayant vécu longtemps, il se souvient de beaucoup de choses
-et il les raconte de façon pittoresque, risquant des opinions
-personnelles parfois fort justes et souvent peu banales. Ainsi m'a-t-il
-conté toute sa vie par tranches. Pauvre vie monotone de paysan,
-semblable à beaucoup d'autres... Le père Tiennon a eu ses heures de
-joie, ses jours de peine; il a travaillé beaucoup; il a souffert des
-éléments et des hommes, et aussi de l'intraitable fatalité; il lui est
-arrivé d'être égoïste et de ne valoir pas cher; il lui est arrivé d'être
-humain et bon,--ainsi qu'à vous, lecteurs, et qu'à moi-même...
-
-Je me suis dit: «On connaît si peu les paysans; si je réunissais pour en
-faire un livre les récits du père Tiennon?» Un beau jour, je lui ai fait
-part de cette idée; il m'a répondu avec un sourire étonné:
-
---A quoi ça t'avancera-t-il, mon pauvre garçon?
-
---Mais à montrer aux Messieurs de Moulins, de Paris et d'ailleurs ce
-qu'est au juste une vie de métayer:--ils ne le savent pas, allez!--et
-puis à leur prouver que les paysans sont moins bêtes qu'ils croient: car
-il y a dans votre façon de raconter une dose de cette «philosophie» dont
-ils font grand cas.
-
---Fais-le donc si ça t'amuse... Mais tu ne peux rapporter les choses
-comme je les dis; je parle trop mal; les Messieurs de Paris ne
-comprendraient pas...
-
---C'est juste; je vais tâcher d'écrire de façon à ce qu'ils comprennent
-sans trop d'effort, mais en respectant votre pensée--de telle sorte que
-le récit soit bien de vous quand même.
-
---Allons, c'est entendu: commence quand tu voudras.
-
-Le pauvre vieux est venu me trouver souvent, par acquit de conscience,
-pour me rapporter des choses qu'il avait oubliées, ou bien d'autres
-qu'il s'était juré de ne jamais dévoiler.
-
---Puisque je raconte ma vie par ton intermédiaire, je dois tout dire,
-vois-tu, le bon et le mauvais. C'est une confession générale!
-
-Il a donc eu à coeur de me satisfaire. Et j'ai tenté d'en faire autant
-pour lui. Peut-être ai-je mis quand même, de-ci, de-là, plus de moi
-qu'il n'eût fallu... Cependant j'ai lu au père Tiennon les chapitres un
-à un, procédant à mesure aux retouches qu'il m'indiquait, changeant le
-sens des pensées que je n'avais pas bien saisies de prime abord.
-
-Quand tout a été terminé, je lui ai fait de l'ensemble une nouvelle
-lecture; il a trouvé bien conforme à la vérité cette histoire de sa vie;
-il a paru content: lecteurs, puissiez-vous l'être aussi!
-
-ÉMILE GUILLAUMIN.
-
-
-
-
-LA VIE D'UN SIMPLE
-
-
-
-
-I
-
-
-Je m'appelle Étienne Bertin, mais on m'a toujours nommé «Tiennon».
-C'est dans une ferme de la commune d'Agonges, tout près de
-Bourbon-l'Archambault, que j'ai vu le jour au mois de janvier 1823. Mon
-père était métayer dans cette ferme en communauté avec son frère aîné,
-mon oncle Antoine, dit «Toinot». Mon père se nommait Gilbert et on
-l'appelait «Bérot», car c'était la coutume, en ce temps-là, de déformer
-tous les noms.
-
-Les deux frères ne s'entendaient pas très bien. L'oncle Toinot, soldat
-sous Napoléon, avait fait la campagne de Russie et en était revenu avec
-les pieds gelés et des douleurs par tout le corps. Sensible aux
-changements de température malgré les années écoulées, il s'arrêtait
-souvent de travailler plusieurs jours durant. D'ailleurs, même en bonne
-santé, il préférait aller aux foires, ou bien porter les socs au
-maréchal, ou encore se promener dans les champs, son «gouyard» sur
-l'épaule, sous couleur de réparer les brèches des haies, que de
-s'atteler aux besognes suivies. Son séjour à l'armée le déportant du
-travail, lui avait donné du goût pour la flânerie et pour la dépense.
-Avec sa rasade d'eau-de-vie au réveil, sa pipe de terre toujours
-allumée, ses frais d'auberge, il était de force à utiliser pour son seul
-agrément tous les bénéfices de l'exploitation...
-
-Si je raconte ces choses, ce n'est pas que j'aie eu la connaissance de
-les pouvoir apprécier par moi-même, mais je les ai entendu rapporter
-bien souvent chez nous.
-
- * * * * *
-
-Décidé à la rupture, mon père prit en métayage à Meillers, sur la
-lisière de la forêt de Gros-Bois, un domaine appelé le Garibier,--géré
-par un fermier de Bourbon, M. Fauconnet.
-
-A l'époque du déménagement, il y eut des discussions pénibles au sujet
-du partage des outils, du mobilier, du linge et des ustensiles de
-ménage. Ma grand'mère venant avec nous, cela compliquait encore les
-choses. Ma tante chicanait sur son droit d'emporter ceci ou cela, lui
-arrachait des mains draps et torchons. Mon père, d'un caractère très
-calme, cherchait à éviter les disputes. Maman, au contraire, impétueuse
-et vive, soutenait ma grand'mère sans cesse aux prises avec les autres.
-Cela m'effrayait de les voir crier si fort et lever les poings d'un
-geste de menace--comme prêts à se frapper...
-
-Le jour de Saint-Martin, on me hissa pour le trajet au faîte d'un char
-attelé de deux gros boeufs rouge foncé, de la race de Salers ou de
-Mauriac, entre une cage à sécher les fromages, pour l'instant garnie de
-poules, et une corbeille d'osier où s'empilait de la vaisselle. Les
-chemins étaient partout défoncés et boueux, très mauvais. Des lambeaux
-de terre gluante se collaient aux roues qui, s'élevant un peu dans le
-mouvement de rotation, retombaient sur le sol avec un bruit mat.
-
-En traversant Bourbon, j'ouvris bien grands les yeux pour voir les
-belles maisons de la ville, les hautes tours grises du vieux château. Et
-je m'intéressai à la besogne d'une équipe d'ouvriers travaillant à
-l'empierrage de la grand'route de Moulins qu'on était en train de
-construire. Cela n'allait pas sans fatigue. Toujours est-il qu'après un
-moment, quand notre cortège eut regagné la pleine campagne, je
-m'endormis sans qu'on y prît garde, adossé à la cage à poules et bercé
-par le roulis continuel de la voiture. Seulement un cahot trop brusque
-fit se renverser la cage qui dégringola jusqu'à terre où, bien entendu,
-je la suivis en vitesse... Les volailles se mirent à piailler et moi à
-crier. Je n'avais aucun mal--la patouille, tapis doux et mol, ayant
-amorti ma chute. Mais je fus long à consoler, paraît-il, à cause de la
-surprise de ce réveil désagréable. Et cela me valut de faire à pied le
-reste du trajet, moins une petite séance à califourchon sur le dos de
-mon frère Baptiste, qui était mon parrain.
-
-A l'arrivée, ma mère me fit étendre dans un coin de la chambre à four,
-sur un amas de hardes, et je trouvai dans un nouveau sommeil, très
-paisible cette fois, le vrai remède aux émotions de la route.
-
- * * * * *
-
-Longtemps après, ma soeur Catherine me vint quérir pour m'amener dans la
-grande pièce. Les meubles étaient tous en place au long des murs, et
-l'horloge sonna les douze coups de minuit. Les bouviers du voisinage qui
-nous avaient déménagés, attablés là, s'entretenaient bruyamment, riaient
-et chantaient. Mon père leur offrit à boire avec insistance; les verres,
-choqués fort, tintaient; il y eut du vin répandu qui souilla de rouge la
-blancheur de la nappe...
-
-On me servit à manger un reste de viande, de la galette et de la
-brioche; puis un vieillard inconnu me fit faire des galopades sur ses
-genoux:--ainsi participai-je à la joie générale.
-
-Mais le lendemain, j'entendis maman dire à mon père, d'un ton navré, que
-ça revenait joliment coûteux de faire la Saint-Martin. Et lui appuya:
-
---Je crois bien... Heureusement que ce n'est pas une chose qu'on
-recommence souvent.
-
-Ma mère conclut:
-
---On serait vite épuisé, s'il fallait recommencer souvent...
-
- * * * * *
-
-J'approchais d'avoir cinq ans: ces quelques épisodes du déménagement
-sont liés à mes plus vieux souvenirs.
-
-
-
-
-II
-
-
-Notre ferme possédait en bordure du bois toute une zone vierge encore
-des fouilles de l'araire où croissaient à profusion bruyères, genêts,
-ronces et fougères, et où de grosses pierres grises saillaient du sol
-par endroits. Cette partie du domaine, dénommée la Breure[1], servait de
-pâture aux brebis quasi toute l'année. Ma soeur Catherine était la
-bergère et je l'accompagnais très souvent. Aussi, la Breure me fut-elle
-bientôt familière. On y rencontrait toutes sortes de bêtes; les oiseaux
-y pullulaient comme les reptiles, et les animaux de la forêt y faisaient
-parfois des apparitions. C'est ainsi que j'aperçus un jour toute une
-famille de gros cochons noirs traverser au galop le bas de notre
-pâture:--des sangliers, au dire de ma soeur. Une autre fois, ce fut un
-couple de chevreuils occupés à brouter les petites branches vertes de la
-bouchure, comme faisaient nos chèvres; je courus dans leur direction et
-ils détalèrent prestement.
-
- [1] Ce terme--déformation locale du mot «bruyère»--s'appliquait à la
- plupart des terrains incultes.
-
-La forêt recélait aussi des loups. Un de nos agneaux, vers la fin de
-l'hiver, disparut sans laisser de trace. La Catherine, seule ce jour-là,
-ne s'était aperçue de rien. A tort ou à raison, on accusa de ce rapt
-mystérieux un loup. Ma soeur ne voulut plus aller seule à la Breure
-parce qu'elle s'effrayait à l'idée de voir réapparaître le méchant
-fauve. Je fus dès lors constamment avec elle, et je dois dire que nous
-n'étions pas plus rassurés l'un que l'autre... Cependant nous n'eûmes
-pas l'occasion de faire la différence entre un loup en chair et en os et
-le monstre que nous imaginions...
-
-Bien moins rares étaient les lapins: nous en voyions détaler plusieurs
-tous les jours. Souvent notre chien Médor se mettait à leur poursuite et
-il lui arrivait parfois d'en saisir un. Mais il ne s'avisait pas de nous
-le montrer; il se dissimulait derrière la bouchure d'un champ voisin, ou
-dans le mystère du bois pour s'en repaître sans risque d'être dérangé;
-il revenait ensuite tout penaud nous trouver, avec du poil et du sang
-dans sa barbiche grise; il baissait la tête et remuait la queue ayant
-l'air de demander pardon.
-
-Bien excusable, à vrai dire, le pauvre toutou, de se montrer vorace
-quand le hasard lui fournissait un supplément de nourriture. Maintenant
-on traite les chiens comme des personnes; on leur donne de la bonne
-soupe et du bon pain. Mais à cette époque on leur permettait seulement
-de barboter dans l'auge contenant la pâtée des cochons,--pâtée toujours
-fort peu riche en farine. Comme complément, on faisait sécher au four à
-leur intention une provision de ces acres petites pommes que produisent
-les sauvageons des haies et qu'on appelle ici des _croyes_.
-
-On les jugeait d'ailleurs capables de vivre de leur chasse. Quand Médor,
-au retour des champs, paraissait affamé, quand, à l'heure des repas, il
-rôdait autour de la table quémandant des croûtes, mon père questionnait
-la Catherine:
-
---_Ol a donc pas rata?_
-
-Ce qui voulait dire:
-
---Il n'a donc pas fait la chasse aux rats?
-
-Et sur la réponse négative de ma soeur:
-
---_Voué un feignant: si ol avait évu faim, ol aurait ben rata..._ (C'est
-un fainéant: s'il avait eu faim, il aurait bien raté.)
-
-Et il reprenait:
-
---_Enfin dounnes-y une croye._
-
-La Catherine, dans la chambre à four attenante à la maison, tirait d'une
-vieille _boutasse_ poussiéreuse une ou deux de ces petites pommes
-recroquevillées et les offrait au pauvre Médor qui s'en allait les
-déchiqueter dans la cour, sur les plants de jonc où il avait coutume de
-dormir. A ce régime, il était efflanqué et de poil rude, on peut le
-croire; il eût été facile de lui compter toutes les côtes.
-
- * * * * *
-
-Notre nourriture, à nous, n'était guère plus fameuse, à la vérité. Nous
-mangions du pain de seigle moulu brut, du pain couleur de suie et
-graveleux comme s'il eût contenu une bonne dose de gros sable de
-rivière; on le tenait pour plus nourrissant avec toute l'écorce...
-
-La farine des quelques mesures de froment qu'on faisait moudre aussi
-était réservée pour les pâtisseries _tourtons_ et galettes qu'on cuisait
-avec le pain. Cependant on pétrissait d'habitude avec cette farine-là
-une _ribate_ d'odeur agréable--mie blanche et croûte dorée--réservée
-pour la soupe de ma petite soeur Marinette, et pour ma grand'mère les
-jours où sa maladie d'estomac la faisait trop souffrir. Ma mère,
-parfois, m'en taillait un petit morceau que je dévorais avec autant de
-plaisir que j'eusse pu faire du meilleur des gâteaux. Régal d'ailleurs
-bien rare,--car la pauvre femme s'en montrait chiche de sa bonne miche
-de froment!
-
-La soupe était notre pitance principale: soupe à l'oignon le matin et le
-soir, et, dans le jour, soupe aux pommes de terre, aux haricots ou à la
-citrouille, avec gros comme rien de beurre. Avec cela des beignets
-indigestes et pâteux d'où les dents s'arrachaient difficilement, des
-pommes de terre sous la cendre et des haricots cuits à l'eau, à peine
-blanchis d'un peu de lait. On se régalait les jours de cuisson à cause
-du _tourton_ et de la galette; mais ces hors-d'oeuvre duraient peu.
-Quant au lard, on le réservait pour la saison d'été, pour les grandes
-occasions... Ah! les bonnes choses n'abondaient guère!
-
-
-
-
-III
-
-
-Comme pâtre dans la Breure je commençai à me rendre utile. Le troisième
-été d'après notre installation au Garibier, la Catherine, ayant dépassé
-ses douze ans, dut remplacer la servante que ma mère avait occupée
-jusqu'alors; elle lâcha les brebis pour les besognes d'intérieur et les
-travaux des champs. J'avais sept ans; on me confia la garde du troupeau.
-
-Avant cinq heures, maman me tirait du lit et je partais, les yeux gros
-de sommeil.
-
-Un petit chemin tortueux et encaissé conduisait à la pâture. Il y avait
-de chaque côté des bouchures énormes sur de hautes levées avec une ligne
-de chênes têtards et d'ormeaux aux racines noires débordantes, à la
-ramure très feuillue. Cela faisait cette «rue creuse» toujours assombrie
-et un peu mystérieuse--si bien qu'une crainte mal définie m'étreignait
-en la parcourant. Il m'arrivait d'appeler Médor, consciencieusement
-occupé à harceler les brebis, pour l'obliger à marcher tout près de moi,
-et je mettais ma main sur son dos pour lui demander protection.
-
-A la Breure, en présence du large horizon, je respirais plus à l'aise.
-Vers le levant, vers le midi, la vue s'étendait par delà une vallée
-fertile de grande importance jusqu'au coteau dénudé, au gazon roussi,
-qui précédait le bois de Messarges. Quelques champs cultivés se voyaient
-au nord. Et au couchant régnait la forêt, peuplée là de grands sapins
-aux troncs suintants de résine qui m'envoyaient leur senteur âcre.
-
-Mais la Breure elle-même était suffisamment vaste--et magnifique par
-beau temps à l'heure matinale où j'y arrivais. La rosée, sous la caresse
-du soleil, diamantait les grands genêts, les fougères dentelées, les
-bruyères grises, les touffes de pâquerettes blanches dédaignées des
-brebis et masquait d'une buée uniforme l'herbe fine des clairières.
-Cependant que des bouchures, des buissons et de la forêt s'élevaient
-sans fin des trilles, vocalises, pépiements et roucoulements, tout le
-concert enchanteur des aurores d'été.
-
-Pieds nus dans des sabots plus ou moins fendillés et informes, jambes
-nues jusqu'aux genoux, je sillonnais mon domaine en sifflotant, à
-l'unisson des oiseaux. La rosée des arbustes mouillait ma blouse et ma
-culotte, dégoulinait sur mes jambes grêles. Mais le soleil avait vite
-fait d'effacer les traces de cette aspersion. Je craignais davantage les
-ronces rampant traîtreusement au bas du sol, sous le couvert des
-bruyères; souvent j'étais arrêté, griffé cruellement par quelqu'une de
-ces méchantes; j'avais toujours le bas des jambes ceinturé de piqûres,
-soit vives, soit à demi guéries.
-
-J'apportais dans ma poche un morceau de pain dur avec un peu de fromage
-et je cassais la croûte assis sur une de ces pierres grises qui
-montraient leur nez entre les plantes fleuries. A ce moment, un petit
-agneau à tête noire, très familier, ne manquait jamais de s'approcher
-pour attraper quelques bouchées de mon pain. Mais un second prit
-l'habitude de venir aussi, puis un troisième, puis d'autres encore--et
-ils auraient mangé sans peine toutes mes provisions, si j'avais voulu
-les croire... Sans compter que Médor, s'il n'était pas à la poursuite de
-quelque gibier, venait aussi; même il bousculait les pauvres
-agnelets--sans leur faire de mal, d'ailleurs--afin d'être seul à me
-solliciter de ses bons grands yeux suppliants. Je lui jetais au loin de
-tout petits morceaux, et les bêleurs profitaient vite de l'instant où il
-s'écartait à leur recherche pour venir happer dans ma main leur part de
-la distribution...
-
-Cela m'amusait, et beaucoup d'autres épisodes de moindre importance. Je
-regardais voler les tourterelles, détaler les lapins; je faisais le tour
-du terrain en suivant les bouchures pour trouver des nids; je saisissais
-dans l'herbe un grillon noir ou une sauterelle verte que je martyrisais
-sans pitié; ou bien, plaçant sur ma main l'une de ces petites bestioles
-au dos rouge tacheté de noir que les Messieurs nomment «les bêtes à bon
-Dieu» et qu'on appelle ici des «marivoles», je lui chantais ce refrain
-appris de la Catherine:
-
- Marivole, vole vole;
- Ton mari est à l'école,
- Qui t'achète une belle robe...
-
-Et c'était en effet pour la pauvrette le meilleur parti que de s'envoler
-au plus vite; à demeurer, elle risquait fort d'être mise en piteux état.
-
-Tout de même je trouvais parfois le temps bien long! J'avais ordre de ne
-rentrer qu'entre huit et neuf heures, quand les moutons, à cause de la
-chaleur, se mettent à _groumer_, c'est-à-dire se tassent, tête baissée,
-dans quelque coin ombreux. Rentrant trop tôt, j'étais grondé et même
-battu par ma mère qui ne riait jamais et donnait plus volontiers une
-taloche qu'une caresse. Je restais donc jusqu'au moment où l'ombre du
-frêne, à droite de l'entrée, s'allongeant perpendiculairement sur la
-claie m'annonçait huit heures. Mais attendre jusque-là--et, le soir,
-attendre dans cette même solitude la nuit tombante, quel dur calvaire!
-Des fois, pris de peur et de chagrin, je me mettais à pleurer, à pleurer
-sans motif, longtemps... Un froufroutement subit dans le bois, la fuite
-d'une souris dans l'herbe, un cri d'oiseau non entendu encore, il n'en
-fallait pas davantage aux heures d'ennui pour me tirer des larmes.
-
- * * * * *
-
-Ma première grande terreur ne survint pourtant qu'après plusieurs
-semaines. C'était au cours d'une chaude après-midi où des bourdonnements
-endormeurs d'insectes bruissaient dans l'atmosphère lourde. Déambulant,
-les yeux ensommeillés, j'aperçus soudain au bord du fossé qui longeait
-le bois un grand reptile noir gros comme un manche de fourche et presque
-aussi long,--une couleuvre sans doute. Mais, n'ayant jamais vu que
-quelques lézards et quelques orvets, ayant entendu parler des vipères
-comme de «mauvaises bêtes» particulièrement dangereuses, je me crus en
-présence d'une énorme vipère noire. Je battis en retraite d'abord, puis
-revins à petits pas prudents avec le désir de la voir encore: elle avait
-disparu.
-
-Un quart d'heure après, ayant oublié déjà cet incident, j'étais assis à
-quelque distance, en train de taillader avec mon couteau une branche de
-genêt, quand je revis la vipère noire qui rampait dans les bruyères,
-venant de mon côté très vite. Instinctivement, je me pris à courir dans
-la direction des moutons. Hélas! j'avais compté sans les ronces
-traînantes... Avant que j'aie parcouru vingt mètres, il s'en était
-trouvé une pour m'entraver et me faire tomber. Affolé, sanglotant,
-tremblant, je n'eus pas tout d'abord la force de bouger. Et voilà que je
-sens un attouchement singulier sur mes jambes nues, et qu'au derrière de
-la tête quelque chose de frais m'effleure... Je crus que la vipère
-noire, m'ayant rejoint, s'étirait sur mon corps! Sous le coup de
-l'angoisse immense, je me levai d'un bond. Il n'y avait autour de moi
-nul agresseur reptilien ou autre, mais seulement deux êtres amis venus
-pour m'affirmer leur sympathie: le bon Médor m'avait léché les jambes et
-le petit agneau à tête noire avait posé son museau sur ma nuque. Je me
-remis un peu de ma grosse émotion, mais rentrai tout de même à la nuit
-tombante avec des traces de larmes, un visage encore convulsé par les
-sanglots. Pour le coup, ma mère me coupa une tranche de la _ribate_ de
-froment et me gratifia de quelques poires Saint-Jean qu'elle avait
-trouvées sous le poirier de la chénevière. Je n'en eus pas moins une
-nuit agitée avec délire et cauchemars--mes parents durent se lever à
-plusieurs reprises pour me calmer.
-
-Le lendemain j'eus licence de longuement dormir;--comme les foins
-étaient en passe d'être finis, ma grand'mère me remplaça auprès des
-moutons.
-
- * * * * *
-
-Quelques jours après, le seigle mûr, il me fallut repartir--au-devant
-d'une nouvelle frayeur peut-être plus vive encore.
-
-J'assemblais en bouquet des pâquerettes blanches et des bruyères roses,
-quand un jappement avertisseur de Médor me fit lever la tête. Sortait du
-bois et s'avançait de mon côté un grand gaillard à barbe noire portant
-sur son épaule un tonnelet au bout d'un bâton.
-
-De par l'isolement de notre ferme, j'avais rarement l'occasion de voir
-des étrangers, sauf pourtant ceux des fermes voisines: les Simon de
-Suippière, les Parnière de la Bourdrie, et, quelquefois, les Lafont de
-l'Errain. En voyant venir ce grand noir qui n'était ni de Suippière, ni
-de la Bourdrie, ni de l'Errain, je restai figé de stupeur.
-
-Il m'appela:
-
---Petit! (il prononçait _pequi_). Eh, _pequi_, viens voir un peu là!...
-
-Je songe aux histoires de malfaiteurs et de brigands entendues aux
-veillées d'hiver. Sans répondre ni attendre plus, je me mets à courir du
-côté de la barrière. Et me voici dans la rue creuse trottant toujours
-vers la maison. Cependant l'homme à barbe noire de crier derrière moi:
-
---Pourquoi te sauves-tu, _pequi_? Je ne veux pas te faire de mal.
-
-Il me suit toujours et, rien qu'en marchant de son pas naturel, il me
-gagne de vitesse. Quand je me hasarde à jeter en arrière un coup d'oeil
-craintif je le vois qui approche. Et quand je débouche dans la cour il
-est vraiment sur mes talons. N'importe, je me crois sauvé,--de par mon
-refuge à la maison. Surprise! la porte est fermée à clé... Trop las pour
-courir encore, je me blottis dans l'embrasure, poussant des cris comme
-si l'on m'égorgeait. L'homme des bois se fait très doux:
-
---Pourquoi pleures-tu? Je ne suis pas méchant, va! Au contraire, j'aime
-bien les _pequis_ enfants.
-
-Il me tapote les joues, et, en dépit de mes larmes, je remarque qu'il a
-les mains racornies, la figure maigre et de bons yeux limpides sous
-d'épais sourcils noirs. Il répète sa phrase du début:
-
---Je ne veux pas te faire de mal...
-
-Et me demande:
-
---Où sont donc tes parents?
-
-Il n'a pas l'accent du pays; il prononce textuellement: «Où _chont_ donc
-tes parents?» alors qu'un de par chez nous nous aurait dit: «_Là voù
-donc qu'ô sont?..._» Ça me paraît bizarre.
-
-Je ne réponds pas, bien entendu; je continue à crier comme un sauvage,
-étonné pourtant qu'au lieu de me saisir et de m'emporter il me parle
-doucement avec des caresses.
-
-Arrive enfin ma grand'mère qui était allée conduire les vaches dans une
-pâture éloignée; elle se hâte, inquiète de ces cris, et, pour la suivre,
-ma petite soeur Marinette remue plus que de raison ses jambes trop
-courtes. Alors, l'homme de s'avancer à sa rencontre, s'excusant de
-m'avoir fait peur involontairement, donnant des explications. Il était
-un scieur de long auvergnat en équipe dans la forêt. Leur chantier,
-installé de la veille dans une vente assez rapprochée de notre Breure,
-nous nous trouvions voisins et on l'avait délégué pour aller quérir de
-l'eau. Ma grand'mère lui indiqua la fontaine, commune aux deux domaines
-du Garibier et de Suippière, qui se trouvait dans le pré des Simon, au
-delà de notre pré de la maison, ou _Chaumat_. Il alla sans tarder y
-remplir son tonnelet, et au retour il remercia encore. Mais je refusai
-de reprendre avec lui le chemin de la pâture. Même, ma grand'mère, pour
-me décider à partir ensuite, dut m'accompagner jusqu'à moitié de la rue
-creuse en me faisant constater que l'Auvergnat avait réellement disparu.
-
-Pourtant, cet homme-là finit par gagner ma confiance. Je le revis dès le
-lendemain, et, bien que sa présence me causât un mouvement instinctif de
-frayeur, loin de chercher à m'esquiver, je soulevai mon vieux chapeau
-pour le saluer. Alors il me donna quelques jolies branches de fraisier
-garnies de petites fraises qu'il avait coupées dans le bois à mon
-intention. Le jour d'après, quand je le vis apparaître avec son
-tonnelet, je courus à sa rencontre et l'accompagnai au travers de la
-Breure, puis dans la rue creuse, jusqu'à mi-chemin de chez nous. Et
-pendant toute une semaine il en fut ainsi.
-
-Un matin, il me proposa de le suivre jusqu'à son chantier. Ma mère
-m'avait bien défendu de pénétrer dans la forêt à cause des «mauvaises
-bêtes» et je lui obéissais à peu près, surtout depuis l'histoire de la
-couleuvre. Néanmoins je consentis tout de suite, l'Auvergnat m'ayant
-promis d'autres fraises et aussi des copeaux dans lesquels je pourrais
-découper à l'aise des bonshommes, des boeufs, des chariots, des araires:
-or, je passais à cela le meilleur de mon temps...
-
-Il nous fallut traverser d'abord la zone des sapins; le sol était jonché
-de leurs fines aiguilles sèches auxquelles se mêlaient quelques pommes
-de l'année précédente dont les écailles s'ouvraient, grimaçantes. Après,
-ce furent des chênes et des bouleaux de forte taille--quelques-uns
-cerclés de rouge, marqués pour la mort. Puis vint un sous-bois assez
-épais où la marche était difficile; pourtant, vu ma taille, je me
-faufilais sans trop de peine dans les traces de mon compagnon qui,
-d'ailleurs, allait lentement. Mais une branche, qu'il avait écartée pour
-le passage et qu'il lâcha trop vite, revint me fouetter le visage et me
-fit grand mal. J'eus le courage de n'en rien laisser paraître. On a son
-amour-propre en présence des étrangers!
-
-Pour arriver jusqu'au chantier, il nous fallut bien vingt minutes. Trois
-hommes travaillaient là, au milieu d'un abatis de chênes géants. Ils
-avaient de longues barbes et de longs cheveux, et ils manoeuvraient de
-leurs longs bras de longues cognées. Des planches étaient débitées déjà,
-et des poutres et des solives. Sur un chevalet, une bille énorme
-s'étalait, maintenue avec de grosses chaînes. Quatre bidons noirs
-trônaient côte à côte sur un reste de cendre grise. Une marmite, veuve
-de son couvercle, gisait à proximité de la «loge» faite de branches et
-de mottes, dont le toit touchait le sol. Et le soleil projetait sa
-grande lumière sur cet espace soustrait au mystère environnant. Des
-moucherons, que pourchassaient mésanges et hirondelles, s'y ébattaient
-par essaims nombreux.
-
-Les travailleurs, interrompant l'équarrissage, me taquinèrent avec
-amitié et s'installèrent pour manger, le bidon sur les genoux. L'un
-d'eux, plantant dans la pâtée épaisse la cuiller qui n'oscilla pas, me
-dit en riant:
-
---_Choupe de chieur, tu vois, pequi? Cha tient au corps au moins, chette
-choupe-là; elle est plus bonne que chelle de chez vous..._
-
-Quand ils eurent tous les quatre vidé leur bidon, le plus âgé, qui avait
-un collier de barbe grise, souleva les copeaux et mit à découvert une
-manière de plat, fermé par le dessus de la marmite, qui contenait un
-gros morceau de lard rance dont il fit le partage. Ils engloutirent ce
-lard, chacun taillant du couteau, à grosses bouchées, dans sa portion
-étalée sur une tranche de pain; puis, à tour de rôle, ils se
-rafraîchirent, maintenant à la force des bras le tonnelet au-dessus de
-leur bouche--et l'on entendait l'eau glouglouter dans leur gorge.
-
-Là-dessus, le plus jeune, après s'être essuyé du revers de sa manche,
-déclara d'un air convaincu:
-
---Le roi Louis-Philippe n'a peut-être pas déjeuné aussi bien _comme
-moi_...
-
-La veille au soir, une réparation d'outils l'ayant conduit à Bourbon, il
-avait entendu parler d'une révolution à Paris:--l'ancien roi chassé ou
-en fuite, remplacé par un autre qui s'appelait Louis-Philippe et qui
-acceptait, à la place du drapeau blanc aux fleurs de lys, le drapeau aux
-trois couleurs.
-
-Le chef de chantier, le scieur à barbe grise, avait son opinion:
-
---Puisqu'on a tant fait que de changer, c'est le _pequi_ Napoléon qu'on
-aurait dû faire venir.
-
-Mais un autre de riposter, ironique:
-
---Oui, pour qu'il fasse tuer du monde et dévaster des pays comme faisait
-son père!
-
---C'est une bonne République que j'aurais voulu, moi, reprit le
-jeune,--une bonne République pour embêter les curés et les bourgeois!
-
---Allons voir aux fraises! me dit mon ami.
-
-Nous nous écartâmes un peu dans la clairière entre les géants étendus,
-et je pus me régaler à profusion des petits fruits vermeils. J'aimais
-mieux ça que d'entendre les autres parler du drapeau et du roi!
-
-Je restai encore après qu'ils eurent repris le travail, me roulant dans
-l'amas de sciure, faisant une provision de copeaux de choix et
-m'intéressant au mouvement de la grande scie que manoeuvraient le
-vieillard napoléonien juché sur la bille et le jeune homme républicain
-au-dessous. Enfin, timidement, je fis part de mon désir de m'en aller.
-
-Mon ami barbu me reconduisit jusqu'à la zone des sapins, et posa en me
-quittant son museau rêche sur chacune de mes joues.
-
- * * * * *
-
-Sitôt parvenu à la lisière du bois, je cherchai des yeux le troupeau.
-Cela fut cause que je ne pris pas garde au fossé qui limitait notre
-terrain, et que je roulai au fond sur un lit de broussailles d'où je me
-relevai tout meurtri, tout saignant, la blouse déchirée. Pour la
-deuxième fois de la matinée, je me montrai stoïque en ne pleurant pas.
-
-J'étais d'ailleurs bien trop préoccupé de mes moutons pour m'attendrir
-sur moi-même. Je pris ma course au travers de la Breure, comptant les
-découvrir en train de _groumer_ dans quelque coin,--mais rien! Alors,
-suivant les bouchures, j'avisai vers le bas, du côté de la vallée, une
-brèche accédant à un champ de trèfle dont on avait fauché la première
-coupe et qu'on laissait repousser pour la graine. Je m'y précipitai et
-pus voir brebis et agneaux en train de se bourrer de trèfle vert, malgré
-la chaleur.
-
-Et de crier Médor qui m'avait abandonné dans la forêt pour suivre je ne
-sais quelle piste:--pas de Médor! Et d'essayer tout seul de les
-rassembler, de les pousser vers la haie:--j'y parvins après mille
-peines; mais au lieu de s'engager dans la brèche, ils se glissèrent de
-chaque côté, s'éparpillèrent de nouveau dans le trèfle. Une deuxième,
-une troisième tentative échouèrent de même.
-
-Désespéré, je m'en fus tout pleurant vers la maison pour chercher du
-secours. Ma grand'mère était seule, en train de dorloter ma petite soeur
-Marinette qui, chétive et souffrante, geignait sans discontinuer. Elle
-commença par grogner de ce que j'amenais les moutons trop tard. Quand je
-lui eus avoué, en sanglotant, qu'ils étaient dans le trèfle, elle leva
-les bras au ciel, avec une lamentation pitoyable:
-
---_Ah! là, là, là! Voué-tu possib', mon Dieu! Sainte Mère de Dieu!... O
-vont tous gonfler!... O vont tous êt' pardus!... Qui que j'vons faire,
-mon Dieu? Qui que j'vons dev'nir?..._
-
-Elle traversa la cour, escalada le tertre qui dominait la grande mare
-entourée de saules et se mit à brailler d'une voix déchirante:
-
---Ah! Bérot!... Aaah! Bérot!
-
-Au quatrième appel, mon père répondit de même par un «Aaah!» prolongé.
-Ma grand'mère lui cria de venir bien vite, m'enjoignit d'attendre pour
-lui donner des explications et se sauva par la rue creuse, en direction
-de la Breure, portant la Marinette dans ses bras.
-
-Mon père arriva bientôt, tout essoufflé, tout retourné; et, renseigné,
-il repartit en courant avec un juron de dépit.
-
-Je le suivis de loin, inquiet et pleurnichant. Les moutons sortis du
-trèfle s'en venaient d'un air las, le ventre ballonné, la tête basse,
-les oreilles pendantes. Derrière, ma grand'mère et mon père se
-lamentaient de compagnie, disant qu'ils étaient tous gonflés, que pas un
-n'en réchapperait. Ma grand'mère proposait d'aller chercher, à
-Saint-Aubin, Fanchi Dumoussier qui «savait la prière»; mon père
-inclinait à demander au voisin Parnière, qui s'y entendait un peu, de
-venir percer les plus malades. Il se tourmentait aussi de la nécessité
-de faire prévenir à Bourbon M. Fauconnet, le maître.
-
-Depuis un moment déjà, je cheminais en silence à côté d'eux lorsqu'ils
-s'avisèrent de me regarder. Le sang des égratignures du fossé, délayé
-par les larmes, me faisait le visage souillé; et ma blouse et ma culotte
-offraient de trop visibles accrocs. Ma grand'mère et mon père, se
-méprenant sur les causes de ces avaries, crurent que j'étais cause de la
-frasque du troupeau pour avoir le premier franchi la bouchure. Mais je
-leur contai sans mentir l'emploi de ma matinée. Ma grand'mère, ne m'en
-jugeant pas moins très coupable, engageait mon père à me corriger ferme.
-Lui, toujours pacifique, répondit que ça ne ramènerait rien... A la
-maison pourtant, ma mère jugea nécessaire de m'administrer plusieurs
-claques et une bonne fessée qui me firent sauver au fond de la
-chènevière, dans un grand fossé bordé de pruniers, où je boudai et
-pleurai tout mon soûl. Longtemps après, mon parrain me vint chercher
-pour manger, affirmant que je ne serais plus ni battu, ni attrapé. Il me
-dit que Parnière avait percé les dix bêtes les plus malades et que deux
-étaient déjà crevées. On comptait pouvoir sauver les autres. Une
-troisième mourut cependant, et un petit par surcroît.
-
-De cette affaire, mon ami l'Auvergnat paya les pots cassés... Quand il
-revint avec son tonnelet, ma grand'mère et maman se prirent à
-l'invectiver, l'accusant d'être cause de ce grand malheur qui allait
-nous mettre tous sur la paille et lui défendant de reprendre de l'eau à
-notre fontaine. Le pauvre homme, assez déconcerté, s'excusa très
-humblement, tendit les bras avec de grands gestes comme pour prendre le
-ciel à témoin de sa complète innocence--et s'éloigna, jugeant toute
-explication inutile devant la fureur exaspérée de ces femmes... Il alla
-quérir l'eau, dorénavant, à la source de Fontibier, au delà de
-Suippière, à trois bons quarts d'heure de son chantier. Je ne le revis
-jamais plus.
-
-Les orages me causèrent aussi cet été-là des ennuis sérieux. J'avais
-l'ordre de rentrer dès qu'il viendrait à tonner fort, parce qu'il est
-mauvais de laisser mouiller les moutons. Or, le temps s'assombrit un
-matin du côté de Souvigny; bientôt des éclairs en zigzag coururent dans
-ce noir et des grondements en partirent. Je décidai de rallier la
-maison. Près d'arriver, entendant moins le tonnerre, j'eus bien le
-pressentiment d'une bêtise, mais non point le courage de retourner.
-Maman me demande d'une voix dure pourquoi je reviens si tôt? Et, comme
-je lui parle de l'orage, elle se met à hausser les épaules, disant que
-je ne suis qu'un _bourri_ de ne pas savoir encore que les orages ne sont
-jamais pour nous lorsqu'ils prennent naissance du côté du soleil levant.
-Deux claques bien senties me font entrer dans la tête cette vérité
-élémentaire...
-
-«Qui a été pris, se méfie...» Quand survint un autre orage, je jugeai
-prudent de ne pas m'emballer, bien qu'il se fût formé sur Bourbon et
-qu'il gagnât sur Saint-Aubin en redoublant de violence. Je partis
-seulement quand commencèrent à tomber de grosses gouttes espacées. Dans
-le chemin creux, la pluie augmenta soudain, creva en une averse de
-déluge, avec accompagnement de grêlons. Les moutons, sous la tourmente,
-refusaient d'avancer. Et moi, ruisselant, transpercé, meurtri, je
-commençais à me désoler tout de bon... Mais j'aperçus venir mon père, un
-vieux sac en pèlerine sur les épaules et s'abritant sous un grand
-parapluie de toile bleue. Il me demanda si j'étais devenu fou pour ne
-pas rentrer par un temps pareil, assurant qu'une telle sauce sur le
-troupeau pourrait bien nous valoir encore des pertes...
-
-A la maison, ma mère, après qu'elle m'eut fait revêtir des habits secs,
-me tarabusta de nouveau.
-
-Ayant été battu pour venir quand il ne fallait pas et battu pour ne pas
-venir quand il fallait, les ciels d'orage me semblèrent par la suite
-doublement gros de menaces...
-
-
-
-
-IV
-
-
-Songeant qu'à sept ans m'advenaient ces aventures, comparant mon enfance
-à celle des petits d'aujourd'hui qu'on dorlote et qu'on choie, et qu'on
-n'oblige à aucun travail sérieux avant douze ou treize ans, je ne puis
-m'empêcher de dire qu'ils ont joliment de la chance! En ai-je fait, moi,
-des séances de plein air pendant qu'eux font leurs séances d'école! Du
-temps que j'étais berger j'esquivais les très mauvais jours,--on
-n'envoie pas les brebis dehors quand il pleut ou neige. Mais à neuf ans
-on me confia les cochons et, alors, qu'il pleuve ou vente, que le soleil
-darde ou que la bise cingle, par la neige ou par le gel, il me fallait
-aller aux champs. Oh! ces factions d'hiver, alors que les haies
-dépouillées ne donnent plus d'abri, que les doigts gourds et crevassés
-font mal et que le froid, montant des pieds de marbre, vous étreint,
-quoi qu'on fasse, en une progression méchante,--ces factions d'hiver,
-quel mauvais souvenir j'en ai conservé!
-
-Il y avait toujours deux truies mères qu'on appelait les _vieilles
-gamelles_, et des nourrains plus ou moins, selon les circonstances ou la
-réussite des portées--une quinzaine en moyenne. Tout cela s'agitait,
-grognait, fouillait le sol. Les truies étaient surtout difficiles à
-garder lorsqu'elles avaient à l'étable des porcelets tout jeunes. Elles
-perçaient au travers des bouchures avec une facilité étonnante et il
-fallait veiller ferme, ruser avec elles pour les retenir une heure ou
-deux. Au moins, dans ces moments-là, s'en allaient-elles tout droit vers
-la maison! Mais non plus tard, quand les petits devenus forts les
-suivaient... Maraudeuses à l'excès, elles arrivaient des fois à pénétrer
-dans un champ de céréales où il n'était pas commode de les découvrir. Je
-reçus encore de bonnes taloches les rares fois où je ne sus pas
-préserver de leurs ravages les blés ou les orges.
-
-Après les céréales, les fruits. Mes bêtes connaissaient dans un rayon de
-plusieurs kilomètres tous les poiriers sauvageons grands producteurs:
-impossible d'empêcher leur quotidienne promenade circulaire pour manger
-les fruits tombés! En cette période d'arrière-saison, il fallait
-cependant protéger les semailles nouvelles et les pommes de terre non
-encore arrachées!
-
-Parfois les familles se divisaient, chaque bande de petits suivant sa
-mère. Ou bien les jeunes, trop inexpérimentés, restaient en panne, les
-uns ici, les autres ailleurs; à de certains jours de guigne je ne
-pouvais arriver à les rassembler tous. Souvent il me fallait, à la
-nuitée, repartir au diable à la recherche des manquants.
-
-J'avais aussi des embêtements quant à la tenue du domicile particulier
-de ces messieurs. Ils logeaient, toujours à l'étroit, en des réduits
-adossés au pignon de la maison, d'un nettoyage difficile à cause des
-pavés disjoints. Ma grand'mère, qui avait la manie d'inspecter partout,
-ne trouvait jamais que ce fût assez propre et poussait les autres à me
-faire des observations. Il m'arriva d'être giflé pour avoir mis à des
-gorets nouveau-nés de la paille trop raide. Il n'en fallait pas
-davantage, au dire de mes parents, pour leur faire tomber la queue à
-tous.
-
- * * * * *
-
-Ces petites misères ont suffi à rendre très légers mes regrets de ce
-temps-là...
-
-Mais ce fut à une foire d'hiver, à Bourbon, où j'étais allé avec mon
-père conduire une bande de nourrains, que m'advint le plus triste
-épisode de ma carrière de porcher.
-
-
-
-
-V
-
-
-Mon parrain s'étant fait l'entorse, mon frère Louis devait le suppléer
-pour le pansage; ma soeur Catherine, d'autre part, était très enrhumée.
-C'est ainsi qu'on en arriva à me désigner pour cette foire--ce qui ne me
-fit pas déplaisir, bien au contraire. Depuis que nous étions au
-Garibier, je n'avais jamais revu cette ville de Bourbon dont il ne me
-restait qu'un souvenir assez confus: c'était une fête que d'y retourner!
-
-Combien dur cependant de sortir du lit à trois heures! Ma mère m'attifa
-tout sommeillant et voulut me faire manger la soupe. Mais non! du sable
-toujours me brouillait les yeux; ma tête trop lourde s'inclinait sur mon
-épaule ou s'appuyait sur la table.
-
-Prévoyant qu'avant peu je regretterais ma somnolence du matin, la bonne
-femme bourra mes poches d'un morceau de pain et de quelques pommes:
-
---Pour quand tu auras faim, petit!
-
-Elle m'enveloppa le cou dans un gros cache-nez de laine et me couvrit
-les épaules d'un vieux châle gris effrangé.
-
---Ça me fait de la peine de te voir partir par un temps pareil; tu vas
-avoir bien froid, mon pauvre Tiennon!
-
-Elle me montrait, ce matin-là, une tendresse inaccoutumée; une douceur
-attristée passait dans son regard et dans sa voix; j'eus conscience de
-son amour de mère que sa dureté habituelle dissimulait trop.
-
-A quatre heures, elle nous aida à démarrer hors de la cour les nourrains
-étonnés,--puis s'en retourna, nous ayant souhaité bonne vente... Et ce
-fut pour mon père et moi, dans le grand gel de cette fin de nuit, le
-long trajet par les chemins pétrifiés, biscornus qui se passa, somme
-toute, sans trop d'ennui ni de souffrance.
-
- * * * * *
-
-Un peu après sept heures, nous voici installés au champ de foire, en
-bonne place, le long d'un mur. Mon père tire d'un petit sac de toile
-bise, apporté exprès, des poignées de seigle, qu'il jette aux cochons
-pour leur faire prendre patience. Bientôt, néanmoins, ils se mettent à
-grogner à cause du froid; leurs poils se hérissent; il devient difficile
-de les faire tenir en place...
-
-Moi aussi, j'ai bien froid! Succédant à l'activité de la marche, le
-calme de ce foirail est vraiment cruel; les frissons me gagnent; mes
-dents claquent; mes pieds s'engourdissent, si douloureux! Puis, j'ai
-l'estomac qui crie famine. Mais mes pauvres mains sont tellement raidies
-qu'il me faut les réchauffer à la chaleur de mon corps avant que de
-pouvoir sortir de ma poche les provisions...
-
-Mon père a de la peine à s'en tirer, lui aussi. Il bat la semelle
-constamment, se frotte les mains avec rage ou bien, avec de grands
-mouvements de bras, fait le geste de s'étreindre.
-
-Cependant la foire allait son train, assez peu importante d'ailleurs, si
-bien que les habitués disaient: «C'est une foire morte!» Autour de nous,
-d'autres cochons--nourrains et petits laitons blancs--grognaient d'avoir
-trop froid, comme les nôtres. Plus loin, les «cent Bilos» protégés par
-leur graisse digéraient, affalés sur le sol durci, ou se levaient avec
-une plainte encolérée quand un marchand les frappait de son fouet pour
-les examiner. A l'autre extrémité de l'enclos, les moutons paraissaient
-malheureux et malades sous le givre qui recouvrait leur toison. On ne
-voyait pas les bovins assemblés dans une autre partie du champ de foire
-qu'un mur séparait de celle où nous étions, mais on entendait leurs
-beuglements ennuyés et plaintifs.
-
-Les paysans, en sabots de bois, pantalons d'étoffe bleue, grosses
-blouses et casquettes, grelottaient de compagnie et se livraient, comme
-mon père, à des mimiques diverses pour vaincre le froid. En dehors de
-ceux-là, quelques gros fermiers en peaux de chèvre et quelques marchands
-en longs cabans gris ou bleus circulaient sans relâche, ayant hâte de
-terminer leurs affaires pour aller déjeuner dans quelque salle d'auberge
-bien chauffée. Les oisifs, ceux qui vont aux foires pour tuer le temps,
-étaient prudemment restés chez eux.
-
-M. Fauconnet, notre maître, apparaît par intermittence... C'est un homme
-d'une quarantaine d'années, aux larges épaules, à la figure rasée, un
-peu grimaçante; de bonne humeur, il sourit volontiers d'un sourire
-bénin, sans franchise; mais quand quelque chose lui déplaît, son visage
-se plisse et devient dur. Il est furieux aujourd'hui à cause de la
-nécessité de vendre à bas prix si l'on veut vendre. Il bougonne parce
-que trois de nos cochons sont trop inférieurs, disant qu'on aurait mieux
-fait de les laisser à la maison, que la bande se trouve dépareillée de
-leur présence.
-
-J'ai toujours froid et commence à trouver le temps long. Mon père me
-propose bien d'aller faire une tournée en ville, mais je crains de
-m'égarer--et tous ces gens inconnus qui circulent m'effraient un peu...
-
-Plusieurs tentatives de vente ayant échoué, nous nous disposons à
-repartir, lorsque, sur les dix heures, M. Fauconnet revient en compagnie
-d'un marchand très loquace; ils arrivent à s'entendre--sauf pourtant
-pour les trois petits que le maître veut nous faire ramener pour qu'ils
-«profitent» davantage, se souciant peu des peines qui en résulteront
-pour nous.
-
-Deux grandes heures d'attente sur la route de Moulins où nous devons
-opérer livraison des cochons vendus. Station longue et sans charme,
-malgré le froid moins rude en ce milieu du jour. Le moment venu, des
-gens de bonne volonté, qui attendaient comme nous pour livrer leurs
-bêtes, nous aident à effectuer le triage de nos «rebuts».
-
-Après la solde des autres--en pièces d'or que mon père a la précaution
-de faire sonner une à une sur la chaussée humide--nous retraversons la
-ville, prenant à côté de la rivière de Burge une rue montueuse et
-grossièrement pavée qui débouche dans le haut quartier, sur la place de
-l'Église:--c'est de là que partait le chemin de Meillers.
-
- * * * * *
-
-Sur cette place de l'Église, au carrefour de la route d'Autry, mon père
-me laisse seul pour aller remettre de suite, selon l'usage, à M.
-Fauconnet l'argent de la vente. J'étais bien un peu inquiet de le voir
-partir; mais il m'avait promis de n'être pas longtemps et de rapporter
-du pain blanc et du chocolat pour mon goûter; de plus, il voulait
-demander à M. Vernier, un fermier de Meillers qu'il comptait rencontrer
-chez notre maître, de me ramener en croupe sur son cheval.
-
-Je jette aux trois gorets le grain qui reste au fond du sachet de toile.
-Ils s'y intéressent peu et ne tardent pas à me causer du désagrément.
-L'un se sauve dans le chemin de Meillers qu'il reconnaît sans nul doute,
-tandis qu'un autre redescend en courant vers la ville. Fort à propos, un
-homme qui s'en retournait de la foire me vient en aide pour les
-rassembler. Ils sont tranquilles un moment, pas longtemps. Bientôt les
-voici repris à courir de côté et d'autre en grognant, et j'ai mille
-peines à ne pas les échapper. Aux rares instants où ils sont sages, je
-porte mes regards sur l'entrée de la ruelle par où mon père s'en est
-allé, avec l'espoir toujours déçu de le voir réapparaître. Et, de plus
-en plus, l'ennui, le froid, la faim me torturent...
-
- * * * * *
-
-Il y avait longtemps, longtemps que j'étais là, quand j'entendis sonner
-trois heures à l'horloge municipale--tour de la Sainte-Chapelle. Cette
-tour et les trois autres, plus éloignées, qui sont les derniers vestiges
-de l'ancien château, patinées par les siècles, apparaissaient plus
-sombres encore sous le ciel gris, noyées et presque indistinctes dans la
-grande brume du soir givreux. Au-dessous, la ville silencieuse,
-invisible presque, semblait anéantie par l'effet d'une mystérieuse
-catastrophe.
-
-Et cette place, avec ses arbres squelettiques, ses arbustes buissonneux
-chargés de paillettes blanches, son carré de gazon nu qui craquait sous
-les pas, son bassin rectangulaire dont les glissades des gamins avaient
-meurtri la glace terne, cadrait assez avec la tristesse générale. Au
-fond l'église, aux massives portes fermées, paraissait hostile à la
-prière et à l'espoir. A droite, dans un jardin aux murs élevés, un petit
-château tout neuf flanqué de deux tours carrées prenait dans la
-grisaille un air rébarbatif et hargneux de prison. En bordure du chemin
-de Meillers, face à l'église, une belle maison à un étage montrait une
-façade inquiétante de par l'assaut de vilains reptiles noirs--rosiers et
-glycines--bien jolis sans doute à la belle saison. Des chaumières
-basses accolées, et précédées d'une ligne uniforme d'étroits
-jardinets, contrastaient avec ces immeubles cossus. Maisons de
-pauvres:--journaliers, vieillards ou veuves,--moins une, vers le milieu,
-dont le locataire était savetier, ainsi que l'attestait la grosse botte
-suspendue au-dessus de la porte. Côté de la ville, la maison d'angle de
-la rue pavée servait à la fois d'épicerie et d'auberge; des pains de
-savon s'apercevaient derrière les vitres de l'imposte; une branche de
-genévrier se balançait au mur.
-
-Comme l'église, toutes ces habitations restaient closes; elles
-contenaient sans doute des foyers flambants, des poêles chauds auprès
-desquels les gens pouvaient se rire de l'hostilité du dehors.
-L'hostilité du dehors, j'étais tout seul à en souffrir avec mes trois
-cochons...
-
-Voici s'ouvrir la grille qui accède au jardin du château; deux prêtres
-en sortent qui s'inclinent profondément devant la dame encapuchonnée qui
-les a accompagnés jusque-là. Ils me jettent en passant un regard
-indifférent et pénètrent dans la maison aux reptiles noirs,--le
-presbytère sans doute.
-
-La porte d'une des chaumières crie sur ses gonds. Une grande femme
-ébouriffée paraît dans l'embrasure, jette dans son jardinet l'eau d'une
-casserole. Son gamin, de mon âge à peu près, profite de cet instant pour
-s'esquiver et se mettre à patiner sur le bassin. Après cinq ou six
-glissades, il va cogner à la porte du cordonnier en criant par trois
-fois le nom d'André. Cet André, plus petit, finit par apparaître, et
-tous les deux glissent un long moment de compagnie, tantôt debout et se
-suivant, tantôt accroupis et se tenant par la main. Mais la grande femme
-ébouriffée, ayant ouvert sa porte à nouveau, leur enjoint de rentrer
-d'un ton qui les détermine à ne pas se le faire répéter. Et me voici
-seul encore sur la place.
-
-De loin en loin, des cultivateurs passaient; ils s'en allaient marchant
-vite, ayant hâte de regagner leur logis. Et s'en allaient aussi quelques
-fermiers à cheval, emmitouflés dans leurs manteaux et leurs cache-nez.
-L'un d'eux, qui avait un gros cheval blanc, s'arrête en m'apercevant:
-
---D'où donc es-tu, mon p'tit gas?
-
---De Meillers, M'sieu, fis-je en balbutiant, les dents claquantes.
-
---Tu n'es pas le petit Bertin, du Garibier?
-
---Si, M'sieu.
-
---Et ton père n'est pas venu te rejoindre?
-
---Non, M'sieu.
-
---Voilà qui est fort, par exemple!... Il se sera mis en noce, pardi!...
-Eh bien, mon garçon, je devais te ramener; mais dans ces conditions,
-rien à faire; tu ne peux pas laisser tes cochons... Donne-toi du
-mouvement, surtout, ne te laisse pas engourdir!
-
-Après ces judicieux conseils, M. Vernier éperonne son cheval, disparaît
-bientôt dans le brouillard. Et je reste navré de ce qu'il m'a dit au
-sujet de mon père:
-
---_Voilà qui est fort, par exemple!... Il se sera mis en noce..._
-
-Cette chose, à laquelle je n'avais pas encore pensé, me semblait
-maintenant très vraisemblable. Mon père, lorsqu'il allait à la messe, à
-Meillers, rentrait d'habitude tout de suite après. Mais, les jours de
-foire, il lui arrivait d'être moins sage et souvent j'étais couché avant
-son retour. Au lendemain, maussade, ma mère le disputait, tout en le
-plaignant d'avoir la tête trop faible, pas assez d'énergie pour résister
-aux entraînements de hasard...
-
- * * * * *
-
-Dès quatre heures, la nuit vint: elle tombait du grand ciel bas et noir;
-elle montait de la brume flottant au-dessus du sol et soudain épaissie.
-Je tremble de froid, de faim et de peur. N'ayant rien mangé de la
-journée que mon croûton dur et mes pommes, je me sens défaillir. Des
-grondements remuent mes entrailles; des voiles sombres me brouillent les
-yeux; le faible poids de mon corps pèse lourdement sur mes jambes
-molles. Un regret me vient de ne pas m'être plus tôt hasardé à partir
-seul, bien que le chemin ne me fût guère familier. Mais à présent que
-s'enténébrait la campagne, j'aurais préféré geler sur place que de me
-mettre en route. Les cochons, comme moi fatigués, dorment au fond du
-fossé; j'en profite pour m'asseoir auprès d'eux, refoulant mon chagrin.
-
-Cinq heures: c'est la nuit tout à fait. Une voiture de bohémiens
-s'éloigne de la ville par le chemin de chez nous. Deux hommes encadrent
-le malheureux cheval qu'ils frappent à grand coups de bâton. Derrière,
-trois adolescents aux loques dépenaillées baragouinent en une langue
-inconnue. Cependant que de l'intérieur du véhicule s'élevaient des
-lamentations, des cris d'enfants battus, des voix de mégères exaspérées.
-J'avais entendu dire que ces gens à réputation équivoque volaient des
-enfants pour les torturer, en faire des mendigots exciteurs de pitié. Et
-mon sang de se glacer davantage, et mon coeur de se mettre à battre plus
-que de raison! Mais le groupe défila sans paraître me voir.
-
-Ils ne me virent pas non plus, les deux couples d'amoureux qui
-suivirent. Ils s'en venaient sans doute de danser dans quelque auberge.
-Les filles avaient mis leurs capes de travers en leur grande hâte de
-partir, vu l'heure tardive; les garçons les serraient par la taille en
-une étreinte que le froid rendait bien excusable.
-
-Le sacristain sonna l'Angelus du soir. Le presbytère, les chaumines
-ayant clos leurs volets ne laissaient entrevoir que de minces filets de
-lumière. Il gelait ferme; la brume se dissipait en partie, et c'était
-maintenant comme un vague crépuscule qui faisait mystérieux et bizarres
-les objets environnants. Je souffrais moins, mais des voiles sombres
-brouillaient mes yeux plus fréquemment, et dans mes oreilles tintaient
-des sons de cloches, comme si l'Angelus eût sonné sans fin...
-
-Les cochons éveillés me donnaient à présent bien du mal à garder--et le
-froid cependant me gagnait les os...
-
-Des jeunes gens, en un groupe bruyant, montaient de la ville.
-
-L'un, très grand, marchait en tête, faisant des moulinets avec son
-bâton; bras dessus, bras dessous, trois autres suivaient, titubant et se
-bousculant; les deux derniers qui s'étaient attardés à allumer leurs
-pipes gambadaient à dix mètres. Celui d'en avant chantait d'une voix
-forte, brusque et saccadée, un refrain d'ivrogne:
-
- A boire, à boire, à boire,
- Nous quitt'rons-nous sans boire?
-
-Interrogation à laquelle les trois du milieu répondirent par un «Non!»
-formidable. Et tous reprirent, chacun sur un ton différent, avec des
-gestes drôles:
-
- Les gas d'Bourbon sont pas si fous
- De se quitter sans boire un coup!
-
-Ce dernier mot dégénérait au «bis» en un «Ouou» prolongé qui battait son
-plein quand ils me dépassèrent--sans soupçonner ma présence dans l'ombre
-noire du grand mur, au plus creux du fossé.
-
-Quel bon parfum de cuisine m'arrive du château, une délicieuse odeur de
-viande en train de cuire dans le beurre grésillant! Cela réveille les
-facultés de mon estomac vide. J'ai envie de franchir le mur, de crier,
-de hurler ma misère et ma faim, de demander une toute petite part de ces
-bonnes choses. Pour échapper à la tentation je me rapproche du
-presbytère. Mais là aussi je perçois un bruit de cuillers et un parfum
-de soupe qui, pour être moins pénétrant que celui venu de l'orgueilleuse
-bâtisse neuve, ne m'en paraît pas moins suave. Eh oui, partout dans les
-maisons chaudes, c'était le repas du soir... Ils dînaient, les bourgeois
-et les prêtres, et aussi les petites gens des chaumières dont la soupe,
-pour être sans odeur, devait quand même être si douce à l'estomac!
-
-Seul restait sur le chemin, sous le givre et le gel, un petit paysan
-attifé d'un châle gris qui gardait trois cochons rebutés;--un petit
-paysan morfondu par une faction solitaire de cinq heures et qui n'avait
-mangé dans toute la journée qu'un morceau de pain et trois pommes;--et
-ce petit paysan, c'était moi! Ils m'avaient tous vu, ceux du château et
-ceux du presbytère, et les ménagères des chaumines, et leurs petits qui
-étaient de mon âge; ils m'avaient tous vu, mais sans daigner me faire
-l'aumône d'une parole de sympathie, sans supposer que je pouvais
-souffrir... Et pas un n'avait la pensée de venir voir si j'étais encore
-là dans la nuit.
-
-Sept heures sonnent à la Sainte-Chapelle; je compte tristement les coups
-de timbre frappant l'airain qui, dans le silence de ce nocturne cadre
-d'hiver, me semblent lugubres comme un glas... Accroupi dans le fossé,
-je sens mes yeux se fermer, une invincible somnolence m'envahir. Mes
-sensations s'atténuent et ma pensée... Quelques souvenirs pourtant
-hantent mon cerveau quasi mort. Ils se rapportent à ceux de chez nous, y
-compris le chien Médor, à la forêt, à la Breure,--aux lieux et aux êtres
-qui ont tenu une place dans ma vie d'enfant et qu'il me semble avoir
-quittés depuis si longtemps... Cela ne me donne ni regret ni
-attendrissement; cela tient plutôt du rêve. Je ne suis pas bien certain
-d'avoir vécu cette vie passée; j'ai la conviction que je ne la vivrai
-plus. Je glisse vers la mort et suis sans force et sans volonté pour
-résister à l'engourdissement final...
-
- * * * * *
-
-Et voilà que je fus tiré de ma torpeur par un bruit de pas connus.
-M'étant frotté les yeux, je vis mon père qui arrivait, toussant,
-crachant, marchant un peu de travers;--mais réellement c'était lui!
-J'oubliai d'un coup, dans le grand bonheur de le retrouver, tout le long
-martyre de cette journée et je fus me jeter dans ses bras. Il parut
-d'abord étonné de ma présence ici. Puis le souvenir lui revint, et il
-m'étreignit en un débordant enthousiasme d'amour paternel, selon
-l'habitude chère aux ivrognes d'exagérer leurs impressions. Il pleura,
-mon pauvre père, de m'avoir laissé si longtemps seul. Il voulait
-absolument aller faire l'emplette de quelques provisions, mais je me
-contentai du croûton de pain, reste de son déjeuner d'auberge, qu'il
-retrouva au fond de sa poche. Puisqu'il était là, lui, mon protecteur et
-mon guide, je ne craignais plus rien et me sentais le courage de marcher
-jusque chez nous, l'estomac vide.
-
-Le retour fut long, silencieux, pénible. Mes yeux se fermaient, et mon
-père, dont je ne lâchais pas la main, me traînait presque. Il avait à
-fouailler toujours les cochons qui lambinaient. Un moment il dut
-s'arrêter, s'accoter, le front dans la main, à une clôture de pierres
-sèches. Des hoquets de plus en plus rapprochés le secouèrent; il devait
-souffrir atrocement... Il finit par vomir et put repartir un peu
-soulagé.
-
- * * * * *
-
-Onze heures passé quand nous fûmes rendus. J'entrai de suite à la
-maison, laissant mon père s'occuper des cochons.
-
-Au coin de l'âtre où s'éteignaient les dernières braises, maman veillait
-toujours en tricotant. Toute la soirée elle avait prêté l'oreille aux
-bruits du dehors, sentant grandir son inquiétude à mesure qu'avançait
-l'heure. Elle me demanda pourquoi nous nous étions tant attardés. Et
-quand je lui eus fait le récit de la journée, elle se prit à me plaindre
-et à me dorloter--en même temps qu'elle foudroyait de son plus mauvais
-regard mon père qui venait d'entrer et qui se couchait sans un mot. Je
-dînai d'un reste de soupe et d'un oeuf cuit sous la cendre. Ce régal me
-réconforta, mais tout de même je ne pus guère dormir... Il me fallut
-près d'une semaine pour me remettre de cette journée et du gros rhume
-gagné pendant ma trop longue faction. Mais il fallut à mon père et à
-maman bien plus de temps encore pour en revenir à leurs relations
-normales.
-
-
-
-
-VI
-
-
-Vint le moment où je dus aller au catéchisme; ce fut mon premier contact
-avec la société. La société, pour la circonstance, était représentée par
-un vieux curé à la mine rose et aux cheveux blancs, et par cinq gamins à
-peu près aussi sauvages que moi. Le seul Jules Vassenat, fils du
-buraliste-aubergiste, semblait moins emprunté--qui allait apprendre à
-lire à l'école de Noyant, le gros bourg voisin.
-
-Le catéchisme des garçons se faisait à huit heures du matin. Comme il y
-avait une bonne lieue du Garibier à l'église, il me fallait partir aux
-mois d'hiver avant qu'il fasse jour. Par les temps de gel je m'en tirais
-bien, sauf qu'il m'arrivait souvent de buter dans les chemins cahoteux
-et même de m'étaler... Mais par les temps humides la boue, pénétrant
-dans mes sabots, crottait mes «chausses» de laine, ce qui me rendait
-très mal à l'aise pendant la séance. Sans compter que le curé se fâchait
-de me voir si patouillé... D'un caractère très emportant il s'emballait
-à fond quand nous n'étions pas sages, quand nous répondions de travers à
-ses questions.
-
---Sac à papier! jurait-il. Voleur de grain!
-
-Et de nous donner sur la tête de grands coups du plat de son livre...
-
-Mais ses colères ne duraient pas; il en arrivait vite à nous dire des
-_goguenettes_, ou anecdotes drôlatiques, et à rire avec nous. Il avait
-même des attentions délicates comme de nous partager la brioche qu'il
-avait eue en cadeau à l'occasion d'un mariage, de nous distribuer des
-dragées au lendemain d'un baptême et de nous gratifier d'une orange
-chacun le 31 décembre, en nous recommandant de ne pas aller l'embêter le
-lendemain pour la «bonne année». Au demeurant un excellent homme,
-familier avec tout le monde, jovial et sans malice--ayant son
-franc-parler même avec les riches... Nullement un lèche-pieds, comme
-j'en ai tant vu depuis...
-
- * * * * *
-
-Je ne pouvais guère rentrer du catéchisme avant dix heures, mais il
-était souvent plus tard,--en raison de mes parties avec un camarade,
-Jean Boulois, du Parizet, qui s'en venait un bout de chemin avec moi.
-
-Nous passions non loin du village sur la chaussée d'un grand étang,
-juste à côté du moulin, et nous arrêtions à chaque fois pour voir
-tourner la roue motrice, et ouïr le grincement des meules, le tic-tac du
-mécanisme. Nous trouvions amusant aussi de voir partir les garçons avec
-leurs gros chevaux portant à dos la farine des clients; ils ramenaient
-de même le grain à moudre. Nulle carriole encore en raison de l'absence
-de routes.
-
-L'ingénieux Boulois avait toujours à me proposer des distractions
-nouvelles. Il m'entraîna le long d'un ruisseau où croissaient des
-arbustes dont les fruits, semblables à des grains de corail, nous
-servirent à faire des colliers. Il m'apprit à faire des pétards de
-sureau et des _merlassières_ pour prendre les oiseaux en temps de neige.
-Nous cherchâmes des prunelles qui sont mangeables une fois gelées.
-Ainsi, nos trajets de retour duraient longtemps; je finis par ne plus
-arriver qu'à onze heures au lieu de dix; et j'affirmais à maman que le
-curé nous gardait de plus en plus tard.
-
---Allons, mange vite la soupe, faisait-elle; tes cochons s'impatientent
-à l'étable; il y a deux heures qu'ils devraient être aux champs!
-
-Je repartais alors dans la Breure ou dans quelque jachère pour une bien
-longue séance de garde; la solitude me pesait plus qu'avant.
-
-Mais n'eus-je pas l'imprudence de ne rentrer qu'à midi certain jour?
-Cela mit tout le monde en éveil. Le dimanche suivant ma mère s'en fut
-trouver le curé qui lui dit que nous étions toujours libres à neuf
-heures. Elle me tança d'importance, et je dus m'attendre dorénavant à
-être _saboulé_ si je rentrais passé dix heures et quart!
-
- * * * * *
-
-Après la deuxième année de catéchisme, en mai 1835, le bon curé blanc me
-fit faire la communion. Étant «camarade» avec mon ami Boulois, je fus
-après la messe avec mon père, ma mère et mon parrain, déjeuner au
-Parizet. La maison était bonne et le repas copieux: il y avait une soupe
-au jambon, du lapin, du poulet, de la miche de froment toute fraîche, et
-de la galette et de la brioche; il y avait du vin--j'en bus bien un
-verre entier--et du café, que je ne connaissais pas encore. J'abusai un
-peu de toutes ces bonnes choses... Durant les vêpres, je me sentis
-l'estomac lourd et, rentré chez nous, je souffris bien le soir et la
-nuit... J'ai pu me convaincre souvent depuis que tout plaisir se
-paie--d'une rançon parfois très amère.
-
-
-
-
-VII
-
-
-Il y eut au mois de novembre de cette même année la noce de mes deux
-frères.
-
-Baptiste, l'aîné, qui était mon parrain, touchait à ses vingt-cinq ans.
-Le cadet, Louis, en avait vingt-deux. Pour les sauver du service, mes
-parents les avaient assurés à un marchand d'hommes avant le tirage au
-sort.
-
-Le service, d'une durée de huit ans, semblait alors une épouvantable
-calamité. Ma mère disait souvent, à propos de mes frères, qu'elle
-préférerait les voir mourir que partir soldats. C'est que les partants,
-assez rares, victimes du sort et de la misère, gagnaient à pied leur
-garnison lointaine et ne reparaissaient qu'à l'expiration de leur congé,
-après un nombre infini de déplacements et d'aventures... Or, dans nos
-campagnes, on n'avait pas la moindre notion de l'extérieur. Au delà des
-limites du canton, au delà des distances connues, c'étaient des pays
-mystérieux qu'on imaginait pleins de dangers et peuplés de barbares.
-Sans compter que subsistait le souvenir des grandes guerres de l'Empire,
-où tant d'hommes étaient restés!
-
-En s'assurant avant le tirage, ça coûtait cinq cents francs à peu
-près--alors que, si l'on s'exposait à être pris, on ne s'en tirait pas à
-moins de mille ou onze cents francs. Maman, à force d'économies, rognant
-sur le sel, sur le beurre et sur tout, accumulant patiemment gros sous
-et petites pièces, était arrivée à rassembler les mille francs
-nécessaires à l'assurance préalable de ses deux aînés. Résultat dont
-elle se montrait heureuse et fière...
-
- * * * * *
-
-Mes frères épousaient les deux soeurs, les filles de Cognet, du Rondet.
-Le Louis avait une autre bonne amie qu'il préférait à la Claudine
-Cognet. Mais notre mère, dont il subissait l'influence, lui avait fait
-entendre qu'étant sans doute appelé à vivre toujours avec son frère il
-valait mieux qu'ils eussent les deux soeurs pour femmes: ce serait dans
-la communauté une garantie de concorde. Et lui d'acquiescer, après un
-temps d'hésitation--au grand désespoir de la pauvre délaissée...
-
-Comme j'étais trop jeune pour faire partie du cortège au titre de
-«garçon» je demeurai au Garibier le jour de la noce, avec ma grand'mère
-et la Marinette. Il me fallut même garder les cochons comme de coutume,
-mais je les ramenai de bonne heure sachant bien que, dans le
-remue-ménage général, on ne s'en apercevrait pas.
-
-Le dîner se préparait sous la direction d'une cuisinière de Bourbon
-qu'aidaient ma mère, rentrée sitôt la fin de la cérémonie, la mère Simon
-de Suippière, et la servante de la Bourdrie. Tout était sens dessus
-dessous. On avait monté les lits au grenier. Deux grandes tables
-improvisées avec des planches et des tréteaux occupaient deux côtés de
-la pièce. Les volailles qu'on avait sacrifiées la veille et les
-quartiers de viande amenés par un boucher de Bourbon mijotaient en
-plusieurs terrines, cuisaient en une grande chaudière ou rôtissaient au
-four. Je me régalai avec des abatis et de la brioche appétissante
-fleurant le beurre frais.
-
-Ceux de la noce arrivèrent comme il faisait nuit. Ils avaient bu et
-dansé pendant cinq heures au bourg, chez Vassenat, l'aubergiste,--au
-point de fatiguer les deux musiciens: un grand vieux très maigre qui
-manoeuvrait avec conviction le tourniquet d'une vielle, et un joufflu au
-nez cassé qui jouait de la musette. Le déjeuner du matin, pris
-hâtivement au Rondet, avant le départ pour Meillers, paraissait à tous
-vraiment lointain. Si bien que le dîner commença presque aussitôt.
-
-Les tables se trouvant être insuffisantes, on installa au coin de la
-cheminée les gamins dont j'étais. Il y avait les deux plus jeunes
-enfants de l'oncle Toinot, trois ou quatre petits de la parenté de mes
-belles-soeurs et enfin des voisins: les deux gas de Suippière, le
-Bastien et la Thérèse de la Bourdrie. Placé à côté de la Thérèse,
-j'admirais ses joues fraîches et les quelques mèches de ses cheveux
-blonds que n'emprisonnait pas son bonnet d'indienne. Mais je ne lui
-faisais guère d'avances, cet envahissement d'étrangers me faisant plus
-sauvage encore que de coutume. Mes compagnons n'étaient d'ailleurs pas
-plus loquaces. Nous n'en faisions pas moins honneur aux plats. Ma mère
-vint s'installer à notre groupe pour nous surveiller--avec grand'raison,
-car nous nous serions certainement rendus malades.
-
-Aux grandes tables, par contre, les conversations allaient s'animant.
-Tout le monde parlait fort, et plus fort que tous l'oncle Toinot qui
-plaçait son drame de guerre réservé aux grandes occasions--il s'agissait
-d'un Russe «occis» par lui:
-
-«C'était peu avant la Bérésina, un jour qu'il faisait rudement froid,
-sacré bon sang! Voilà qu'on nous envoie une vingtaine en reconnaissance
-pour fouiller un petit bois de sapins sur la gauche de la colonne. On ne
-voyait rien; on ne s'attendait à rien--quand tout à coup, d'une espèce
-de ravin, des Cosaques surgissent, en veux-tu en voilà, qui nous
-canardent en criant comme des sauvages et tâchent à nous cerner... Alors
-nous faisons jouer la baïonnette--et pas pour de rire, je vous en
-réponds! Le chef de ces salauds avait une sale tête; j'aurais bien voulu
-lui mettre les tripes au vent... Mais comme je le _z'yeutais_,
-j'aperçois un grand _gargan_ avec une barbe à poux, qui me guettait
-aussi crosse levée... J'évite le choc par un saut de côté; je lui fiche
-un coup de tête dans le ventre si violent qu'il chancelle et s'abat dans
-la neige. Alors, voyant ma baïonnette viser sa poitrine, il me fixe de
-ses deux grands yeux blancs épouvantés que je n'oublierai jamais:
-
-«--_Francis bono!... Francis bono!..._ suppliait-il.
-
-«Ça voulait dire: «Bon Français!» Et le regard ajoutait: «Ne me tue
-pas!»
-
-«Mais avec la misère qu'on avait par ce froid du diable et rien à
-«bouffer» que des morceaux de cheval mort, tout crus, quand on en
-pouvait attraper, on se foutait bien de la pitié! Je n'eus qu'une pensée
-féroce: «Oh ça, mon vieux cochon, tu peux «chialler»... Tu ne m'aurais
-pas ménagé, toi, si je ne t'avais pas vu à temps!» Et v'lan! ma
-baïonnette le traverse comme un pain de beurre!»
-
-Un frisson d'horreur courut autour de la tablée, un instant silencieuse.
-Tous les regards se portèrent sur cet homme qui avait tué un homme! Lui
-jouissait de son triomphe. Il but coup sur coup deux verres de vin et se
-mit à chanter des chansons de l'armée très malhonnêtes qui faisaient
-rougir les filles et nous intriguaient, nous, les enfants. Si bien que
-ma grand'mère lui reprocha de n'être pas convenable. Mais il était trop
-heureux d'accaparer l'attention pour tenir compte de ses avis.
-
- * * * * *
-
-La porte extérieure s'ouvrit sous une poussée brusque. Une dizaine
-d'individus drôlement attifés entrèrent à la file et se mirent à crier,
-à gesticuler, à faire des contorsions et des grimaces. Ils avaient
-d'énormes nez postiches dans des figures enfarinées, et des costumes
-hétéroclites, partie hommes et partie femmes. Quelques-uns, avec du noir
-de charbon, s'étaient fait des moustaches et des rayures par tout le
-visage. Cinquante bouches proférèrent la même exclamation:
-
---Les masques!... Voilà les masques!...
-
-C'était la coutume de cette époque: à tous les dîners de noce, les
-jeunes gens du voisinage se présentaient ainsi déguisés, sous le
-prétexte d'amuser les invités.
-
-Ils continuaient à faire les fous, embrassant les filles qu'ils
-blanchissaient de farine et noircissaient de charbon. On leur offrit du
-vin et de la brioche. Et, après qu'ils eurent bu et mangé, dans l'étroit
-espace libre ils dansèrent avec des hurlements de sauvages, des
-entrechats formidables.
-
-Mais les convives commençaient à s'ennuyer à table. Mon père alluma la
-lanterne; au travers de la cour boueuse, tout le monde le suivit jusqu'à
-la grange où, vite, un bal s'improvisa. Dans un coin, sur un entassement
-de bottes de paille, s'installèrent le vieux maigre avec sa vielle et le
-joufflu au nez cassé avec sa musette. La lanterne, accrochée très haut,
-donnait une clarté bien pauvre, et les danseurs, dans la demi-obscurité,
-avaient un air inquiétant de spectres. Peu leur importait d'ailleurs:
-masques et convives tournaient à qui mieux mieux ou s'agitaient en
-cadence dans les multiples figures de la bourrée. Adossés au tas de
-gerbes, les vieux regardaient en causant. Nous, les gamins, nous
-courions de-ci, de-là, nous poursuivant, nous chamaillant. A un moment
-où nous étions sages, mon parrain et sa femme nous taquinèrent.
-
---Il faut danser, les petits; c'est une bonne occasion pour apprendre.
-
-Et comme nous baissions la tête sans répondre, mon parrain reprit:
-
---Allons, Tiennon, attrape la Thérèse et fais-la tourner...
-
-Il y mit de l'insistance, et malgré notre confusion il nous fallut
-partir. La tête nous vira bien un peu; nous donnions dans les grands qui
-nous rejetaient à droite et à gauche; mais nous allâmes jusqu'au bout
-quand même. Et quand ce fut fini, voyant les autres embrasser leurs
-danseuses, je mis deux gros baisers sur les joues roses de la
-Thérèse,--ce dont mon parrain nous taquina fort. Mais ce premier essai
-m'avait donné de l'audace et je me mêlai ensuite à presque toutes les
-danses.
-
-La lanterne ayant usé son combustible s'éteignit soudain; dans la grange
-enténébrée, ce furent des cris d'effroi et de gaieté, des bousculades et
-des rires--coupés d'exclamations ironiques.
-
---Baptiste, gare ta femme!
-
---Louis, je te vole la Claudine!
-
---Pauvres jeunes mariés, où en sont-ils?
-
-La première surprise passée les chuchotements, les bruits d'embrassade
-se multiplièrent; des baisers anonymes autant qu'audacieux provoquaient
-des cris effarouchés, des fuites éperdues, des supplications, des
-soupirs.
-
-Sur l'ordre des mariés, je fus à la maison quérir de la lumière. Les
-vieux qui, depuis un moment avaient quitté le bal, y étaient attablés à
-nouveau buvant, chantant, s'empiffrant de volaille rôtie. L'oncle
-Toinot, tout à fait ivre, dormait comme un sonneur.
-
-La grange éclairée à nouveau, le bal reprit pour se continuer jusqu'à
-deux heures du matin. Seulement les jeunes mariés avaient filé plus tôt
-pour gagner dans la nuit Suippière où ils devaient coucher. Quelques-uns
-des convives éloignés reçurent aussi l'hospitalité chez les voisins. Les
-autres demeurèrent chez nous: les femmes et les enfants au grenier,--où
-chacun des lits avait été dédoublé par les soins de ma mère--les hommes
-au fenil, où on avait disposé à leur intention des couvertures usagées,
-des sacs.
-
- * * * * *
-
-Les jeunes garçons tinrent à rester debout par bravade. Après avoir bu
-et mangé à satiété ils se répandirent dans la cour et firent mille
-sottises--comme de démonter l'araire, de bousculer le char à boeufs dans
-la mare, d'enlever des jougs les liens de cuir et de s'en servir pour
-lier Médor sur la brouette qu'ils suspendirent aux branches hautes d'un
-poirier. Si lamentablement gémit le pauvre chien que mon père dut se
-lever pour le délivrer, non sans peine. Cependant que les héros
-clôturaient leurs exploits en plaçant sur le chemin des mariés de grands
-bâtons fourchus dont je ne compris pas à ce moment le sens. Au jour,
-rentrés à la maison, ils harcelèrent ma mère déjà levée pour obtenir de
-la «soupe frite». Tout cela entrait dans la tradition du moment, un peu
-modifiée depuis quant aux détails,--le fond restant le même.
-
-Le cortège se reforma vers neuf heures pour aller chercher les mariés,
-et il y eut de beaux rires à leurs dépens quand on passa à proximité des
-emblèmes. Mais je ne fus pas témoin de la scène, ayant dû aller garder
-les cochons comme si de rien n'était.
-
-Quand je revins, le déjeuner s'achevait dans une gaieté un peu factice.
-La fatigue se lisait sur les figures tirées aux gros yeux somnolents.
-Les plus enragés obtinrent cependant une nouvelle sauterie dans la
-grange--courte et sans entrain, d'ailleurs. Et les invités se retirèrent
-avant la nuit, emportant des restes de galette et de brioche offerts par
-ma mère...
-
- * * * * *
-
-Il y eut bien du mal ensuite pour remettre toutes choses en place...
-
-
-
-
-VIII
-
-
-Après ce double mariage, il se trouva que notre ménage fut très fort,
-surtout en femmes. Ma grand'mère, ma mère, la Catherine, mes deux
-belles-soeurs, cela les faisait cinq, toutes capables de travailler. Il
-y avait en plus ma petite soeur Marinette qui touchait à ses dix ans:
-mais la pauvre gamine était innocente. On mettait cela sur le compte
-d'une mauvaise fièvre qu'elle avait eue toute jeunette--à la suite de
-quoi elle s'était élevée chétive et malingre, gênée dans son
-développement, au physique aussi bien qu'au moral. Toujours est-il que
-ses yeux, trop fixes, ne décelaient nulle lueur d'intelligence et
-qu'elle avait de la peine à saisir les moindres choses. Elle ne tenait
-guère de conversation qu'avec Médor et les chats avec lesquels elle se
-plaisait à jouer. Les reproches la laissaient indifférente; les
-événements les plus graves ne l'émeuvaient point; mais elle riait
-parfois sans motif, longuement. Sa compréhension devait rester toujours
-celle d'un enfant en bas âge...
-
- * * * * *
-
-Je commençais alors à me familiariser avec toutes les besognes. En fin
-d'hiver et au commencement du printemps, alors qu'on labourait les
-jachères à ensemencer en octobre, je devins toucheur de boeufs ou
-_boiron_. J'amenais d'ailleurs les cochons qui, s'occupant à chercher
-les vers dans le sillon en cours, demeuraient à peu près sages.
-
-Nos quatre boeufs s'appelaient _Noiraud_, _Rougeaud_, _Blanchon_ et
-_Mouton_. Les deux premiers appartenaient à cette race d'Auvergne dont
-j'ai déjà parlé; il y en avait un couple au moins dans chaque ferme--les
-boeufs blancs du pays n'étant pas assez robustes, disait-on, pour faire
-tout le travail. Ils se comportaient bien, les _Maurias_, ayant la
-robustesse et l'expérience de l'âge. Les blancs, jeunes encore, avaient
-besoin d'être tenus de près...
-
-La marche était fatigante, sur cette terre remuée dont mes sabots
-s'emplissaient vite. Quand je m'ennuyais trop à «toucher» je demandais à
-mon parrain de me laisser tenir un peu le manche de l'araire. Mais, en
-dépit de toute ma bonne volonté, le manque d'habitude, le manque de
-force, ou bien un faux mouvement des boeufs, étaient cause que je
-laissais quelquefois dévier l'outil. Alors mon parrain, assez emportant
-et très pointilleux sous le rapport du travail, me le reprenait vite, me
-disant «bon à rien». Pourtant, la chose lui arrivait bien, à lui aussi;
-mais il prétextait alors mon insuffisance à conduire et parfois me
-giflait. Ainsi compris-je à ce moment pourquoi les faibles ont toujours
-tort et qu'il est triste de travailler sous la direction des autres.
-
-Je comptais souvent le nombre des sillons labourés au cours de
-l'attelée, supputant par comparaison au travail des jours précédents
-quand viendrait l'heure de nous en aller... En arrivant à la bouchure où
-s'ouvrait la barrière, ou claie du champ, j'épiais à la dérobée la
-physionomie de l'aîné--presque toujours impénétrable; et je devais
-retourner les boeufs, faire un long tour encore, au bout duquel
-m'attendait une nouvelle déception plus profonde de toute la croissance
-de mon espoir. D'ailleurs, le plus souvent, mon parrain attendait pour
-partir qu'on appelât de la maison,--car il n'avait pas de montre, et par
-les temps sans soleil, rien ne pouvait le régler que la besogne
-accomplie ou le degré de faim qu'accusait son estomac.
-
-A cause de l'éloignement des villages, nous entendions même rarement la
-sonnerie de l'Angelus de midi qui, se plaçant juste au milieu de la
-tâche quotidienne, aurait pu nous donner une indication.
-
- * * * * *
-
-S'il faisait beau, les séances se passaient avec un moindre ennui; mais
-aux mauvais jours, vraiment, ça n'en finissait plus... Il me souvient
-d'une période où nous labourions dans notre champ des Châtaigniers, le
-plus éloigné de la ferme. Le vent fort tirait de Souvigny, c'est-à-dire
-du nord-est, et il passait des bourrasques, des averses froides, des
-giboulées de grésil et même de neige. Ces fouaillées traversaient mes
-vêtements, m'enveloppaient d'un suaire glacé; mes mains se teintaient de
-violet...
-
-Un jour que nous étions douchés plus que de raison des frissons me
-secouèrent qui n'étaient pas seulement dus au froid. J'avais le front
-brûlant, l'estomac lourd et de continuelles envies de bâiller. Je me
-plaignis à mon parrain, parlant de m'en aller. Mais il n'y voulut pas
-consentir. Cependant une averse plus violente nous ayant immobilisés un
-instant dans le creux d'un vieux chêne, il prit la peine de m'examiner.
-Me voyant soudain très pâle et soudain d'un pourpre de mauvais aloi:
-
---Va-t'en bien vite, me dit-il; tu as la fièvre!
-
-Mes jambes flageolaient, molles et fatiguées; j'eus de la peine à gagner
-la maison. On me fit tout de suite coucher. Le lendemain, à la suite
-d'une bonne suée, j'avais par tout le corps une éruption de petits
-boutons rouges. Il me souvient que ma mère me recommandait sans cesse de
-rester bien couvert sous peine des pires catastrophes...
-
-Après une quinzaine, quand je pus repartir dans les champs, la rougeole
-passée, avril rayonnait. Il y avait du soleil, de la verdure, des
-oiseaux chanteurs. Les bouchures se paraient de jeunes feuilles et les
-cerisiers s'épanouissaient en une délicieuse floraison blanche. La
-nature en joie semblait fêter ma guérison. Je trouvai du bonheur à
-circuler, à vivre.
-
- * * * * *
-
-L'hiver d'après mes quinze ans, ayant cessé tout à fait de garder les
-cochons, je dus agir en homme. On me mit à battre au fléau et à
-participer au nettoyage des étables.
-
-Les années précédentes, allant aux champs dans la neige, j'enviais les
-batteurs en grange. Mais quand je dus faire le métier à mon tour, je
-m'aperçus que ce n'était pas tout rose non plus, que, si l'on conservait
-les pieds secs, on se fatiguait joliment les bras et qu'on avalait par
-trop de poussière.
-
-Le battage, à cette époque où tout s'écossait au fléau, durait depuis la
-Toussaint jusqu'au Carnaval, et même jusqu'à la Mi-Carême, sans
-interruption presque,--sauf quelques journées chaque mois, «quand la
-lune était bonne», pour couper les bouchures, ébrancher les arbres. Dans
-la journée, on battait seulement entre les deux pansages; mais on se
-reprenait à la veillée. Mon début coïncidant avec une abondante récolte,
-nous travaillions chaque soir jusqu'à dix heures à la lueur d'une
-lanterne. Je ne connais pas de besogne plus énervante... Manoeuvrer le
-fléau sans arrêt du même train régulier, pour conserver l'harmonie
-obligée de la cadence, ne pouvoir disposer d'une seconde pour se
-moucher, pour enlever la poussière qui vous picote le visage et la
-nuque--quand on est encore malhabile et non habitué à l'effort soutenu,
-c'est à devenir enragé! Mais quel plaisir les jours où l'on vannait,
-quand le gros tas de mélange gris, diminuant peu à peu, s'engouffrait en
-entier dans le tarare, et que je plongeais mes mains dans l'amas de
-grain propre d'une belle couleur d'or...
-
- * * * * *
-
-Bien dures aussi les séances de nettoyage des étables, le samedi matin!
-C'est avec le cadet que je faisais ce travail. Nous avions une grosse
-civière, ou _bayard_ de chêne, que je trouvais déjà lourde sans qu'elle
-fût chargée. Munis chacun d'un _bigot_[2], nous piquions avec force dans
-la couche épaisse de fumier d'où montait une buée chaude, et nous
-entassions des _bigochées_ monstres. Le Louis excitait mon amour-propre:
-
- [2] Fourche recourbée en forme de crochet.
-
---Nous en mettons encore un peu, hein? C'est là que nous allons voir si
-tu es un homme!
-
-Tenant à me montrer homme, je consentais à laisser grossir le chargement
-tant et si bien qu'il m'en craquait dans les reins lorsqu'on
-soulevait... Au bout d'un moment j'étais en nage et suffocant; les nerfs
-fatigués, détendus, ne pouvaient plus serrer suffisamment les poignées
-du _bayard_ qui, souvent, m'échappait dans le parcours de l'étable à la
-_pelote_ de fumier de la cour. On avait beau se modérer ensuite: à tout
-propos survenait un nouvel avatar... Alors mon père--ou mon parrain--de
-venir me remplacer. Et je m'éclipsais mécontent, froissé, rageur.
-
- * * * * *
-
-J'ai remarqué depuis que tous les débutants connaissent ces ennuis-là.
-Quand on commence à travailler, on a tout de suite le désir de faire
-aussi bien que les grands; mais on manque de force, d'adresse et
-d'expérience. Les autres font sonner bien haut leur supériorité,
-conséquence de leur âge; et l'on souffre de leurs railleries sans
-indulgence.
-
-
-
-
-IX
-
-
-M. Fauconnet venait chez nous tous les quinze jours à peu près, à cheval
-ou en voiture, selon l'état des chemins. L'une des femmes se précipitant
-pour tenir sa monture; une autre appelant bien vite mon père qui
-s'empressait d'accourir, tant loin soit-il, pour lui montrer les
-récoltes et les bêtes, lui donner toutes explications sur les affaires
-du moment.
-
-M. Fauconnet tutoyait tout le monde, jeunes et vieux, hommes et femmes.
-Dans ses moments de grosse jovialité, il allait jusqu'à décoiffer ma
-grand'mère qui portait ces chapeaux en trois parties--un cône et deux
-volutes renversés--dits _chapeaux à la bourbonnaise_ que commençaient à
-dédaigner les jeunes.
-
---Eh bien, tu te maintiens, petite mère? Mais oui, tu as encore bonne
-mine; tu vivras au moins jusqu'à quatre-vingt-dix ans! Avec ces
-chapeaux-là, toutes les femmes devenaient vieilles; elles font mal de
-les changer; les nouveaux sont trop plats; ils ne gardent pas du soleil.
-
-A ma mère il disait:
-
---Ta volaille marche, cette année, Jeannette? Je constate que les
-poulets ne manquent pas; j'en vois plein la cour. Surtout, ne leur fais
-pas manger la farine des cochons et ne leur laisse pas gaspiller le
-grain dans les champs...
-
-Il tapotait le ventre de mes belles-soeurs, leur demandant si _ça
-n'allait pas venir_; et, à l'époque où elles étaient enceintes, il
-constatait complaisamment que _ça viendrait bientôt_. Il prenait par le
-menton ma soeur Catherine, disant qu'il la voulait engager comme bonne.
-
---Et toi, brigand d'Auvergne, tu deviens aussi long qu'une grande
-perche! me disait-il.
-
-Il m'appelait «brigand d'Auvergne» en souvenir du jour où j'avais laissé
-pénétrer les moutons dans le trèfle pour m'être allé promener dans la
-forêt avec le scieur de long auvergnat.
-
-Les mauvaises années, mon père lui adressait force plaintes--pour
-demander finalement une diminution de charges. A quoi il répondait:
-
---Tu te fais toujours du mauvais sang, Bérot; tu ne viendras pas vieux,
-mon ami! Une réduction... Mais tu n'y penses pas! Quand tu ne gagnes
-rien, moi je ne gagne rien non plus, vieux farceur. Et quand ça va bien,
-est-ce que je t'augmente?
-
-Lorsqu'il s'agissait, à la Saint-Martin, de régler les comptes de
-l'année, on s'efforçait de se rappeler à quelle foire on avait vendu des
-bêtes et à quel prix. Mais personne ne sachant faire un chiffre, il
-était difficile de se remémorer tout cela de tête, et plus encore de
-faire les totaux, de déterminer quelle somme exacte restait comme
-bénéfice. Attentifs, graves, les yeux brillants, mes parents et mes
-frères s'escrimaient de compagnie:
-
---A une foire de Bourbon, en hiver, sept cochons à vingt-trois francs...
-
---Ça fait cent soixante et un francs! disait le Louis, très habile.
-
-Ma mère ne s'en rapportait pas à lui du premier coup:
-
---Tu dis cent soixante et un... Est-ce bien ça?... Voyons: sept fois
-vingt-trois... prenons d'abord sept pièces de vingt francs qui font...
-qui font... les cinq font cent, les deux quarante, cent quarante francs;
-il reste sept pièces de trois francs: vingt et un; cent quarante et
-vingt et un font bien cent soixante et un. C'est juste. Après?
-
-Mon père ayant eu le temps de songer reprenait:
-
---Nous en avons vendu d'autres le Mercredi des Cendres, au Montet. Il y
-en avait cinq--des gros; nous les vendions trente-huit francs dix sous,
-je crois bien.
-
-Alors on se remettait à décomposer:
-
---Cinq pièces de trente francs, cinq pièces de huit francs, cinq pièces
-de dix sous...
-
-Cela durait des soirs et des soirs. Lorsqu'on touchait au but il fallait
-souvent, par oubli des premiers chiffres, tout recommencer. On finissait
-pourtant par se mettre d'accord--sans être bien certain, d'ailleurs, du
-résultat admis.
-
-Cependant, M. Fauconnet, au jour du règlement, avait vite tranché la
-question, lui. Il disait, son papier à la main:
-
---Les achats se montent à tant, les ventes à tant; il te revient tant,
-Bérot...
-
-Les mauvaises années c'était une somme insignifiante; il y eut même
-déficit à deux ou trois reprises. Jamais on ne touchait plus de deux ou
-trois cents francs.
-
---Mais, Monsieur, je pensais avoir davantage, se hasardait parfois mon
-père.
-
---Comment, davantage? Est-ce que tu me prends pour un voleur, Bérot?
-S'il en est ainsi je vais te prier de chercher un autre maître qui ne te
-vole pas.
-
-Et l'audacieux, très humblement:
-
---Je ne veux pas dire ça, Monsieur Fauconnet, bien sûr que non!
-
---A la bonne heure, parce que, tu sais, les _laboureux_ ne manquent pas:
-après toi, un autre!
-
-Si la différence s'accusait trop considérable, Fauconnet avouait un
-report au compte prochain des ventes du mois d'octobre. Cela lui
-laissait pour l'année entière la jouissance de cet argent dont la moitié
-nous revenait de plein droit, séance tenante. Mais, bien entendu, il
-fallait accepter de bonne grâce cette combinaison fantaisiste autant
-qu'illégale, sous peine d'être mis à la porte...
-
-
-
-
-X
-
-
-L'argent, comme bien on pense, était rare à la maison et, jusqu'à
-dix-sept ans, je n'eus jamais même une pauvre pièce de vingt sous dans
-ma poche. Pourtant, les jours de sortie, il me prenait des envies
-d'entrer à l'auberge, de voir du nouveau.
-
-Nous allions à la messe à tour de rôle, car il n'y avait que deux
-garnitures d'habits propres pour nous quatre. Mes frères réservaient
-pour les jours de fête, pour les cérémonies possibles, leurs habits de
-noce:--cette garniture-là, utilisée toute la vie aux grandes occasions,
-servait encore à l'homme pour sa toilette funèbre. Mon père et mon frère
-Louis allaient au bourg de compagnie; le dimanche suivant c'était notre
-tour, à mon parrain et à moi.
-
-Or, mes camarades de catéchisme commençaient à aller boire bouteille
-chez Vassenat et ça m'ennuyait de n'avoir pas d'argent pour les
-accompagner. Le second dimanche avant le Carnaval, qu'on appelait le
-«dimanche des garçons», je me risquai à en demander.
-
---Qu'en veux-tu faire? Si jeune que ça, mon Dieu! gémit mon père.
-
-Ma mère, intervenant, jura qu'il n'y aurait plus moyen de suffire si je
-voulais me mettre déjà à «manger de l'argent». Je finis pourtant par
-obtenir quarante sous.
-
-Là-dessus, je pars la tête haute, content comme un roi, faisant bouffer
-ma blouse avec orgueil. Après la messe j'aborde franchement Boulois, du
-Parizet, et j'offre de payer un litre. Il allait depuis longtemps chez
-Vassenat, lui, et il connaissait tous les habitués. Nous nous trouvons
-bientôt cinq ou six attablés ensemble. Et, non sans étonnement,
-j'entends les autres rappeler d'anciennes débauches et passer une revue
-des filles du pays en faisant sur chacune des commentaires désobligeants
-ou ironiques.
-
-A la suite de la salle d'auberge, il y avait une salle de danse où
-préludèrent bientôt le vieux maigre avec sa vielle, et le joufflu au nez
-cassé avec sa musette. Je m'y rends avec les camarades.
-
-Les filles entraient par une porte latérale donnant sur une ruelle.
-Par-dessus leurs grosses robes de bure, elles avaient des petits châles
-gris ou bruns croisés sur la poitrine et tombant en pointe derrière le
-dos. Leurs bonnets de lingerie blanche étaient recouverts de chapeaux de
-paille ronds garnis de velours noir, avec des brides flottantes. Thérèse
-Parnière est là, belle _gasille_ de seize ans toujours blonde et
-fraîche, très développée. Familier avec elle plus qu'avec aucune autre,
-je la demande pour danser; elle ne dit pas non. Je tiens ma place; je me
-lance comme un ancien...
-
-Cela dure jusqu'au moment où s'esquivent les dernières filles. Alors
-c'est déjà presque la nuit. Nous avons très faim; nous demandons du pain
-et du fromage. Le temps de vider deux nouveaux litres et tout est
-englouti... On s'offre le café, puis la goutte. Jamais je n'avais bu
-autant... Je vois comme en un rêve l'agitation de la salle, les groupes
-qui, autour des tables, lèvent leurs verres et _font du potin_.
-Lorsqu'on se lève enfin pour partir, je ne me sens pas bien stable. Mais
-Boulois a la bonne idée de me saisir par le bras--et quand nous nous
-quittons, à proximité du Parizet, je puis me tirer d'affaire seul, l'air
-m'ayant remis d'aplomb...
-
-Chez nous, je pénètre avec fracas dans la cuisine enténébrée, tout le
-monde couché dès huit heures.
-
-Je bute dans un banc qui s'affale à grand bruit et me prends à
-monologuer:
-
---Eh bien, quoi, on dort déjà? C'est pas une vie! Pas sommeil, moi!
-
-Les deux petits de mon parrain et les trois de mon frère Louis
-s'éveillent en criant. Maman se lève ainsi que ma belle-soeur Claudine:
-je cherche à les embrasser.
-
---Il est soûl! déclarent-elles de compagnie.
-
-La mère me prépare à manger en gémissant, parce que j'avais dépensé si
-bêtement ce pauvre argent qui donne tant de peine à gagner. La Claudine
-donne le sein à son petit dernier, puis le remet dans son berceau et,
-tout en le berçant, chante pour l'apaiser:
-
- Dodo, le petit, dodo...
- Le petit mignon voudrait bien dormir:
- Son petit sommeil ne peut pas venir.
- Dodo, le petit, dodo...
-
-Mais ni les reproches de ma mère, ni ses regrets, ni la mélopée de ma
-belle-soeur, ni les cris de l'enfant, ne peuvent m'émouvoir. Je fais le
-pantin plus que de raison; je tiens tout le monde éveillé pendant une
-grande heure... Après quoi, m'étant couché, je dormis profondément
-jusqu'au matin.
-
-Au travail, le lendemain, mes frères se gaussèrent à cause de ma triste
-mine et parce qu'il me fallut aller boire au fossé--tellement j'avais la
-bouche chaude.
-
-Je n'eus pas l'occasion de recommencer de sitôt. A Pâques, on m'octroya
-vingt sous seulement. Il me fallut attendre la fête patronale, en juin,
-pour attraper une autre pièce de quarante sous.
-
- * * * * *
-
-Heureusement, on savait à cette époque s'amuser sans argent--en
-organisant à la belle saison des bals champêtres, qu'on appelait les
-«vijons» et, en hiver, des «veillées».
-
-Les vijons se tenaient le dimanche soir à quelque carrefour ombreux et
-gazonné. Jeunes filles et jeunes garçons s'y rendaient en bande--et
-aussi des gens mariés, des vieillards, des enfants. Si l'on pouvait
-avoir un _berlironneur_ quelconque, on dansait jusqu'à satiété,--les
-vieux même y allant de leur bourrée. A défaut de musiciens, les plus
-dévoués chantaient ou sifflotaient des airs, et ça marchait tout de
-même.
-
-Il y avait aussi la ressource des petits jeux. On formait en se tenant
-la main un grand cercle au milieu duquel une victime aux yeux bandés
-devait trouver qui lui faisait face, qui lui donnait une tape, ou autre
-chose dans le même goût. On assemblait force gages, rachetés par des
-«pénitences» plus ou moins baroques--et l'on riait bien.
-
-Les hommes sérieux à qui ces plaisirs-là semblaient trop enfantins
-s'adonnaient aux quilles ou aux «neuf trous» sur des pistes voisines.
-
-Les amoureux, par exemple, ne pouvaient guère s'isoler... Avec tout ce
-monde, la chose eût été remarquée et commentée sans bienveillance. Tout
-se passait sagement à ces réunions de grand jour.
-
-Les veillées d'hiver donnaient souvent plus de liberté. On se réunissait
-tel dimanche dans telle ferme et le dimanche suivant dans telle autre.
-Et l'on dansait, et l'on jouait, et l'on riait--de même qu'aux vijons...
-Au départ, après la poêlée de châtaignes offerte par ceux de la maison,
-on avait parfois la chance de servir de guide, dans l'obscurité, à
-l'élue de son coeur, ce qui était tout à fait charmant.
-
- * * * * *
-
-Ainsi m'arriva-t-il d'être le «conducteur» de Thérèse Parnière, la
-voisine de la Bourdrie. Depuis ma première sortie chez Vassenat, pour ne
-pas dire depuis la noce de mes frères, je me sentais attiré vers elle.
-Aux vijons et aux veillées, j'étais son danseur attitré et, par des
-pressions de mains et des regards tendres, je lui montrais assez mes
-sentiments. Mais à nos rencontres, en dehors de ces réunions, je ne
-trouvais rien à lui dire que des banalités sur la température et le
-mauvais état des chemins; et pourtant Dieu sait si mon coeur battait
-vite!
-
-Ce dimanche-là, il y avait veillée à Suippière et je m'y étais rendu
-seul de chez nous;--la Catherine, souffrante, n'avait pas voulu
-m'accompagner et mes frères sortaient rarement depuis leur mariage.
-Thérèse et son frère Bastien y représentaient la Bourdrie. Je prévoyais
-qu'au moment de partir Bastien voudrait suivre la plus jeune des Lafond,
-de l'Errain, sa bonne amie de longue date. Je lui dis en confidence
-qu'il serait embarrassé à cause de sa soeur.
-
---Eh bien, reconduis-la donc! s'empressa-t-il.
-
-Et moi d'avouer que j'en avais le très grand désir. Il répondit en
-riant:
-
---Tu n'as qu'à le lui proposer, badaud, elle sera bien contente.
-
-Ainsi encouragé, comme nous dansions une polka, je glissai en douce à la
-Thérèse:
-
---Me veux-tu pour compagnon, ce soir?
-
---Mais avec plaisir. Autant toi qu'un autre...
-
-Selon l'usage, la veillée se termina vers minuit. Tous les invités
-sortirent ensemble, et, dans la cour, on se divisa par maisonnée ou par
-groupements sympathiques. Je rejoignis Thérèse qui, à dessein,
-s'éloignait de son frère, et nous pénétrâmes dans un grand champ qu'il
-fallait traverser pour gagner la Bourdrie. Nuit profonde. Le vent
-d'ouest soufflait fort. La bruine tombée dans le jour avait rendu le sol
-glissant. Nous allions avec précaution, bras enlacés, et nous retenant
-mutuellement quand nos sabots dérapaient.
-
-Je gardais le silence, très ému par la nouveauté de la scène. Thérèse
-dit:
-
---Ah! vrai, il fait aussi noir que dans le cul d'un four. On aurait
-presque peur...
-
---Oh bien, quand on est deux..., fis-je timidement.
-
-Et, sur sa joue fraîche, je posai mes lèvres d'un geste brusque.
-
-Il me sembla que mon audace ne l'avait point trop surprise. Mais, comme
-je tentais de l'immobiliser:
-
---Finis donc, va, grand bête! dit-elle d'un ton plus condescendant que
-fâché.
-
---Il y a bien longtemps, Thérèse, que je souhaitais une occasion comme
-ça pour te proposer de devenir ton bon ami...
-
---Tu en seras bien avancé... Tu ne veux pas te marier encore, je pense?
-
---Peut-être sans bien tarder, va...
-
-Enserrant plus fort sa taille, pressant sa main davantage, d'un
-mouvement brusque je l'obligeai quand même à faire halte.
-
---Tu voudras, dis?
-
---Quoi?
-
---Te marier avec moi?
-
-Et sans lui donner le temps de me répondre, je l'embrassai de nouveau,
-longuement, goulûment. Mes lèvres cherchèrent ses lèvres...
-
-Elle avait renversé la tête d'un geste instinctif: je la sentis
-tressaillir.
-
---Finis, je t'en prie! reprit-elle d'une voix plus faible, quasi
-suppliante.
-
-Mais elle ne put éviter ma caresse; nos lèvres se scellèrent en un
-baiser délicieux.
-
-Tout près, avec un air de nous narguer, une chouette ulula sans fin.
-Nous repartîmes à pas plus vifs, troublés de cette première
-manifestation d'amour et péniblement impressionnés par les cris de
-mauvais augure de l'oiseau nocturne.
-
-La bruine s'était remise à tomber, dense et froide. Elle humectait la
-cape de bure de ma compagne; elle dégoulinait sur ma grosse blouse de
-cotonnade; et sur nos mains unies, chaudes de fièvre, elle mettait son
-contact glacé...
-
-Il faisait tellement noir que nous eûmes de la peine à trouver
-l'échalier pour franchir la bouchure, à l'extrémité du champ. Je le
-passai le premier, et, dans le pré en contre-bas où il donnait accès, je
-reçus Thérèse dans mes bras, à proximité du pieu crochu qui servait
-d'échelon pour monter ou descendre. Je pensais m'autoriser de ce service
-pour une nouvelle étreinte, mais elle se dégagea si vite que je n'eus
-même pas le temps de l'embrasser. Tout au long du pré humide, nous
-allâmes très sagement, presque silencieusement. Un bout de mauvais
-chemin ensuite où il nous fallut passer à la file sur une rangée de
-grosses pierres assez éloignées l'une de l'autre. Je voulus aller le
-premier--malgré que le sentier ne me fût guère familier. Mais je manquai
-l'une des pierres et plongeai dans la patouille jusqu'à mi-jambe. Je me
-tirai de là tout penaud, le pantalon cuirassé, ruisselant, la jambe
-transie--cependant que ma compagne, sans souci des flaques qui l'avaient
-éclaboussée, riait de l'aventure.
-
-Dans la cour, nous nous rapprochâmes bien entendu. Je la pressai tout
-contre moi en une étreinte passionnée et lui pris, sans qu'elle s'en
-fâchât, un long baiser d'amant.
-
-Je regagnai, fiévreux, le Garibier. Une exubérance de vie me soulevait.
-Par cette nuit d'hiver sombre, venteuse et pluvieuse, j'avais du ciel
-bleu plein le coeur...
-
- * * * * *
-
-Thérèse fut donc dorénavant ma bonne amie attitrée. Je n'eus pas crainte
-d'afficher mes préférences pour elle aux autres veillées de cet
-hiver-là, aux vijons de l'été suivant, non plus qu'au bal de l'auberge
-Vassenat, les jours de fête. J'allais même la trouver dans les pâtures,
-les dimanches où il n'y avait pas prétexte à rassemblement, et nous
-passions de longues heures seul à seule, au long des grosses bouchures
-parfumées et discrètes, complices des amoureux. Nos relations se
-bornèrent pourtant à des mignardises innocentes, aux baisers et
-effusions de lèvres du premier soir. Jeunes et naïfs tous deux, la
-timidité, la pudeur, la crainte des suites nous empêchèrent d'aller
-jusqu'à la consommation de l'amour. J'avais d'ailleurs l'intention bien
-arrêtée d'en faire ma femme.
-
-
-
-
-XI
-
-
-M. Fauconnet, à la suite d'une scène violente avec mes parents leur
-donna congé.
-
-Mon père proposait de vendre une truie avec ses petits parce qu'il n'y
-avait guère de nourriture cette année-là. Le maître la voulait garder.
-
---Nous achèterons du son, fit-il.
-
-Mot fatal! On avait cru s'apercevoir que le règlement de la dernière
-Saint-Martin comportait aux dépenses beaucoup plus de son qu'il n'y en
-avait eu d'acheté. Deux boeufs gras, vendus en dehors de la présence de
-mon père, semblaient d'autre part d'un bon marché dérisoire. Ma mère
-avait juré souvent que Fauconnet n'emporterait pas cela en terre. Elle
-profita donc de ce qu'il parlait de son pour dire qu'il n'aurait pas à
-porter aux dépenses celui qu'il se proposait d'acheter, attendu qu'il en
-avait compté au moins mille livres de trop l'année précédente.
-
---Dites tout de suite que vous me prenez pour un voleur! fit-il, selon
-sa coutume.
-
-Alors mon père, sortant de sa passivité ordinaire, fut comme un mouton
-enragé:
-
---Eh bien oui, là, vous êtes un voleur!
-
-Et de parler des boeufs gras; et de citer d'autres choses plus anciennes
-en s'efforçant à des preuves.
-
---Oui, oui, vous êtes un voleur! Si vous aviez agi honnêtement j'aurais
-peut-être trois ou quatre mille francs devant moi alors que je n'ai pas
-le sou. Oui, vous êtes un voleur!
-
-Fauconnet, malgré son toupet, blêmit. Son visage glabre eut des
-plissements plus accentués. Furieux, il se prit à menacer:
-
---Vous viendrez raconter cela devant les juges, mes agneaux! Je vais
-vous attaquer pour injures et pour atteintes à l'honneur; vous ne savez
-pas ce qui vous pend au nez, soyez sûrs... En attendant, Bérot, cherche
-un autre domaine, vieux malin!
-
-Il sortit en vitesse, alla quérir lui-même son cheval à l'étable, cria
-de nouveau en partant:
-
---Avant peu vous saurez comment je m'appelle! Au revoir!
-
- * * * * *
-
-En osant cela, mes parents savaient aller au devant d'un congé certain:
-cette conséquence prévue les laissa donc indifférents. Mais ils
-s'effrayèrent de la menace d'un procès, et leurs appréhensions étaient
-partagées par tous. Car, devant les juges, avec les meilleures raisons,
-les malheureux se trouvent avoir tort. Le maître, nanti de papiers,
-présenterait des comptes qui auraient l'air d'être justes.
-Qu'importerait notre seule bonne foi maladroitement exprimée? Il aurait
-gain de cause...
-
---Mon Dieu! mon Dieu! les hommes de loi vont tout nous prendre, ils
-feront vendre aux enchères le mobilier et les instruments! gémissait ma
-grand'mère dix fois par jour.
-
-Terreurs vaines cependant. Fauconnet se garda de porter plainte. Au
-fond, malgré la supériorité de sa situation, lui aussi avait peut-être
-peur des juges!
-
-Il s'en tint à nous faire toutes les misères possibles, exigeant que les
-conditions du bail fussent suivies à la lettre, nous privant de la
-pâture des trèfles, de façon qu'il nous fallut acheter du foin et que
-notre cheptel se trouva quand même en mauvais état pour l'estimation de
-Saint-Martin. Il agit de telle sorte que mon père fut redevable à la
-sortie d'une somme qu'il ne put fournir. Le maître, alors, de frapper
-d'une saisie la récolte en terre qu'il garda toute--profitant seul par
-ce moyen de notre travail de la dernière année...
-
- * * * * *
-
-Quand je le vis par la suite mettre ses fils dans les grandes écoles,
-faire de l'aîné un médecin, du second un avocat, et du troisième un
-officier; quand je le vis plus tard acheter, à Agonges, un château et
-quatre fermes, vieillir et mourir dans la peau d'un gros propriétaire
-terrien, je compris mieux encore combien l'épithète de «voleur» lui
-avait été justement appliquée.
-
-Car il était d'origine très pauvre, fils d'un garde particulier et
-petit-fils d'un métayer comme nous.
-
-
-
-
-XII
-
-
-Après bien des démarches, mon père finit par trouver un autre «endroit»,
-comme on dit. C'était à Saint-Menoux, à proximité du bourg, en direction
-de Bourbon. Cette ferme, dénommée la Billette, venait d'être achetée par
-un pharmacien de Moulins, M. Boutry. Et celui-ci, ayant cédé son fonds,
-vint s'installer presque en même temps que nous dans la maison de
-maître,--une grande bâtisse carrée à un étage dans un jardin
-spacieux--qu'un mur séparait de notre cour.
-
-Sous bien des rapports nous étions mieux qu'au Garibier. Les bâtiments
-n'étaient qu'à deux cents mètres de la grand'route que bordaient
-plusieurs de nos champs. Nous voyions passer des cavaliers, des piétons,
-des voitures; cela nous changeait de notre vallon sauvage de là-bas...
-Rien à dire du logement ni des terres. Mais ce qui nous sembla bientôt
-gênant, presque insupportable, ce fut la présence constante du maître.
-
- * * * * *
-
-M. Boutry n'était pas un méchant homme, et je mettrais ma main au feu
-qu'avec lui les comptes furent toujours sincères. Seulement, méticuleux
-et tatillon par nature, il avait le tort de prendre au sérieux son rôle
-de propriétaire-gérant. Il aurait voulu nous faire accepter en bloc les
-théories qu'il puisait dans les livres d'agriculture. Théories si
-contraires aux habituelles façons de faire et souvent si absurdes que
-nous lui éclations de rire au nez... D'ailleurs, par son physique même
-et par ses gestes il prêtait à rire. Petit, vif et remuant, des lunettes
-abritant ses yeux bouffis, crâne chauve et barbe rêche, il venait en
-sautillant nous relancer dans les étables ou dans les champs.
-
---Voyez, il serait préférable de labourer à telle époque et de telle
-façon!--Vous mettez trop peu de semence!--Il faut donner telle ration à
-vos boeufs!
-
-Ainsi de tout.
-
-Je me rappelle d'un jour où il vint nous trouver, mon parrain et moi,
-alors que nous retournions un vieux trèfle. Il pouvait être dix heures
-du matin, au mois de mai; le soleil tapait dur.
-
---Baptiste, Baptiste, fit M. Boutry très affairé, quand il fait chaud
-comme cela ne gardez pas les boeufs trop longtemps, trois heures au
-maximum. Si l'on prolonge au delà de cette limite, il peut en résulter
-des accidents fort graves. J'ai lu cela hier dans un traité
-d'agriculture très bien fait.
-
-Il passa sur le dos des bêtes sa petite main d'apothicaire fine et
-blanche.
-
---Voyez, ils sont déjà en sueur; leurs flancs battent; de la mousse
-écumeuse sort de leur bouche; ils en viendraient à tirer la langue... Il
-va falloir les dételer, Baptiste.
-
-Mon parrain haussa les épaules.
-
---Nous n'en finirions pas de faire notre ouvrage, Monsieur, si nous ne
-les gardions que trois heures à chaque attelée. Par les temps de
-chaleur, bien sûr que leurs flancs battent et qu'ils tirent la langue,
-ce n'est qu'un mauvais moment à passer; nous aussi nous avons chaud!
-
---Évitez d'exagérer; cela pourrait être dangereux, vous dis-je.
-
---Nous les lâcherons à midi, soyez tranquille! fit l'aîné narquois.
-
---Comme les autres jours! ajoutai-je malicieusement.
-
-M. Boutry partit très mécontent, comprenant qu'on se moquait...
-
-La politesse, la déférence nous faisaient plutôt défaut, comme on voit.
-Pourtant, au Garibier, avant la rupture, chacun se montrait empressé à
-l'égard de Fauconnet. Mais Fauconnet ne venait que deux fois par mois;
-puis, connaissant la vie rurale, il faisait montre comme gérant de
-capacités incontestables; enfin il savait parler en maître. Tandis que
-Boutry, exprimant d'un air de prière les idées de ses livres, nous
-semblait ridicule; et puis, dame, il était toujours là...
-
- * * * * *
-
-De par les conditions du bail, nous étions astreints pour le service
-particulier du bourgeois à pas mal de petites besognes: car il n'avait
-pas de domestique mâle. Nous devions soigner son cheval, nettoyer sa
-voiture, atteler et dételer quand il allait en route, faire son jardin,
-casser son bois. Il eût aimé, je pense, que nous prévenions ses désirs,
-que nous nous prêtions au moins de bonne grâce à l'accomplissement de
-ces multiples corvées. Mais au lieu de cela, mon père, très incapable de
-dissimuler, grognait à tous les ordres:
-
---_Oh M'sieu, ça va t'y nous r'tarder! Tant d'travail que presse chez
-nous!... J'aurions déjà peiné d'en voir le bout._
-
-Presque toujours ma mère renchérissait, ou bien mes frères. Alors le
-maître:
-
---Mais il n'y en a pas pour longtemps, mes amis. C'est l'affaire d'un
-tout petit moment... Vous m'aurez vite fait ça, mon brave Bérot.
-
---_Pus longtemps qu'ou pensez, allez, M'sieu... C'est bien ennuyant,
-j'vous en réponds!_
-
-Lui, gêné de ces doléances, se faisait très humble pour venir nous
-déranger--comme s'il eût demandé une faveur à des indifférents.
-
- * * * * *
-
-Mme Boutry, maigre pimbêche sur le retour, était loin d'être aussi
-accommodante. D'un ton sec et dédaigneux elle disait à ma mère:
-
---Jeannette, vous m'enverrez quelqu'un demain pour la lessive.
-
-Ou bien:
-
---Je compte sur Catherine dimanche pour aider à la bonne; j'aurai du
-monde.
-
-Cela n'admettait pas de réplique.
-
-Et méfiante à l'excès. Les volailles, les fruits étant à moitié au même
-titre que le reste, elle comptait fréquemment les poussins et venait
-chez nous à l'heure des repas pour inspecter la table d'un regard
-soupçonneux. Les jours de marché, elle se trouvait là comme par hasard
-au départ de ma mère, craignant sans doute que les paniers ne
-contiennent des denrées soustraites à la communauté. L'enragée fureteuse
-voulait connaître le «pourquoi» et le «comment» des moindres choses.
-
-Un soir, la Claudine, à propos de prunes soustraites au gros prunier du
-bas de la cour, lui fit une réponse un peu vive:
-
---Ma foi, Madame, j'ai autre chose à faire que de rester là pour les
-garder.
-
-Un autre jour, nouvelle algarade à propos de deux poulets disparus,
-probablement enlevés par la buse.
-
---Je trouve que cela arrive souvent: vous devriez les veiller mieux.
-
---Nous louerons une servante pour ça! répondit ma belle-soeur
-ironiquement.
-
- * * * * *
-
-M. Boutry et sa femme avaient encore cette manie de nous donner à tout
-propos des conseils d'hygiène. S'ils nous voyaient en sueur à la suite
-d'un travail pénible:
-
---Ne restez pas ainsi. Allez tout de suite vous changer. Massez-vous les
-uns les autres pour que la circulation du sang ne se ralentisse pas.
-Surtout, évitez les courants d'air!
-
-Excellents avis sans doute, mais en été on a autre chose à faire que de
-se changer et de se masser réciproquement à chaque fois qu'on est en
-sueur. Et puis ces opérations seraient à recommencer trop souvent!
-
-Quand les gamins couraient dehors tête nue, nouvelle occasion
-d'intervenir.
-
---Mais faites donc attention! Ces enfants vont prendre mal! Ne les
-laissez pas au soleil sans coiffure...
-
-Ils n'eussent pas voulu les voir sortir au crépuscule, ni par les temps
-humides, en raison de la faiblesse de leurs poumons--et tout à
-l'avenant. Ce sont là prescriptions bonnes pour les enfants des
-riches--qui s'en portent souvent plus mal--mais auxquelles les petits
-des travailleurs n'ont point coutume d'être soumis.
-
-Quand quelqu'un, petit ou grand, souffrait de la moindre indisposition
-il aurait fallu sans plus attendre lui faire avaler quelque drogue--ou
-même aller quérir le médecin.
-
---Ils se figurent pourtant que leurs remèdes empêchent de mourir! disait
-mon père. C'est des bêtises, plus on s'en fourre dans le corps, plus mal
-on se porte. Quant aux médecins, s'il fallait recourir à eux aussitôt
-qu'on sent du mal ça coûterait cher. Et pour ce qu'ils y connaissent! On
-voit bien que le bourgeois était pharmacien: ça s'accorde ensemble, les
-marchands de purges et les médecins, pour rouler le pauvre monde...
-
-Et ma mère, quand elle venait de subir un cours d'hygiène:
-
---En voilà des embarras! Si on voulait les croire, il faudrait se
-fourrer dans une boîte à coton!
-
- * * * * *
-
-Dès la première année, nos relations avec les maîtres n'allèrent donc
-pas sans tiraillements.
-
-Pourtant, au point de vue des affaires, ça marchait bien. M. Boutry
-laissait une grande liberté à mon père pour les ventes et les achats. A
-la Saint-Martin il y eut à toucher un joli bénéfice, ce qui nous permit
-de joindre les deux bouts,--en dépit de la saisie de notre part de
-récolte au Garibier.
-
-
-
-
-XIII
-
-
-Les premiers mois de notre installation à la Billette j'étais resté
-fidèle à Thérèse Parnière et, malgré la distance, j'allais la voir
-presque tous les dimanches.
-
-Je prenais les coursières, cheminant par monts et par vaux, au travers
-des cultures et des prés, suivant quelquefois un bout d'impossible «rue
-creuse», empruntant même un coin de forêt.
-
-A vingt minutes à peu près de la Bourdrie, j'avais à franchir un grand
-terrain vague, sourceux et spongieux, traversé d'un seul sentier potable
-qui cotôyait vers le milieu une mare à l'eau verdâtre entourée d'ormeaux
-têtards. Deux rangées de vieux chênes jamais élagués se prolongeaient à
-la suite, en direction de la forêt toute proche.
-
-Certes, il n'était guère agréable de passer seul, la nuit, en cet
-endroit--d'ailleurs appelé «le rendez-vous des sorciers». Le bruit du
-vent dans les feuilles y semblait plus mystérieux et les cris des hiboux
-plus lugubres.
-
-Lors, m'en retournant de veiller chez ma belle par une nuit de fin
-d'hiver, sans lune, je vis soudain surgir d'entre les arbres une forme
-blanche qui se mit à faire des cabrioles... Une autre suivit, puis une
-troisième... La terreur me faisait claquer les dents. Néanmoins
-j'assurai dans ma main mon bon gourdin d'épine noire et continuai
-d'avancer, bien résolu à en user contre les fantômes s'ils voulaient
-m'embêter.
-
-Ayant sautillé quelques instants en silence, ils se campèrent tous de
-front dans le sentier et se mirent à crier, à hurler sans fin, en
-agitant leurs grands bras blancs. Quand je fus à cinq pas d'eux:
-
---Attendez-moi, les gas! formulai-je, avec une énergie un peu forcée.
-
-Loin de se détourner, ils m'entourèrent en criant de plus belle, en
-agitant plus fort leurs grands bras menaçants. D'un geste furieux,
-désespéré, mon gourdin fendit l'air, s'abattit sur le travers d'un des
-trois êtres qui s'affaissa avec un long cri plaintif,--très humain cette
-fois. Cependant que les autres s'enfuyaient en vitesse.
-
---Tu m'as tué, cochon, tu m'as tué! proféra le fantôme gémissant.
-
-Je déroulai les défroques dont s'était affublé le malheureux et reconnus
-le petit Barret, de Fontivier, un garçon de deux ans plus jeune que moi
-avec qui j'avais toujours eu de bons rapports.
-
---C'est dans les reins, reprit-il. Tu m'as cassé les reins, je ne peux
-pas me remuer.
-
-Ses compagnons étaient les deux Simon, de Suippière, des amis d'enfance
-aussi. Je les appelai l'un après l'autre--en vain. Barret eut un spasme
-et vomit du sang; je crus qu'il allait passer... J'avais bien envie de
-le laisser crever tout seul là, dans la nuit, non par vengeance, mais
-par égoïsme et faute de savoir comment le secourir. Mais à la lueur
-d'une allumette, je distinguai ses traits décomposés, ses yeux
-suppliants, le sang rouge qui sortait encore de sa bouche. Une pitié
-infinie en même temps qu'un chagrin profond m'envahirent. Je descendis
-jusqu'à l'extrême bord de la mare dans laquelle je mouillai l'un des
-torchons qui avaient servi à sa toilette de fantôme; j'humectai son
-front, ses tempes, le creux de ses mains; je nettoyai sa bouche. Il
-parut se remettre un peu.
-
---Reconduis-moi, je t'en prie, dit-il. Ne m'abandonne pas...
-
---Tu n'aurais pourtant que ce que tu mérites! fis-je, d'un ton de
-justicier.
-
---Oh! Tiennon, tu t'es bien assez vengé... Je te jure que je n'avais pas
-l'intention de te faire du mal. Je voulais seulement t'effrayer pour que
-tu ne reviennes plus voir la Thérèse, que j'aimais à en perdre la
-raison... Mais tu peux être tranquille, va: c'est toi qui l'auras; je
-suis foutu!
-
-L'ayant rassuré de mon mieux, avec de grandes précautions je le mis sur
-ses jambes. Appuyé sur moi, il put se tenir et faire quelques pas; mais
-le heurt de son pied contre un caillou le fit crier de douleur.
-
---Asseyons-nous; je ne peux pas aller plus loin! dit-il en sanglotant.
-
-Nous avions bien fait dix mètres!
-
-Je l'établis à califourchon sur mon dos et marchai doucement, avec bien
-des précautions pour me rendre compte où je posais les pieds. Mais les
-secousses inévitables lui causaient des souffrances accrues et il
-gémissait à fendre l'âme. Je continuais quand même, m'efforçant à
-l'indifférence.
-
-Vint un moment où l'étreinte de ses bras parut mollir, où son corps pesa
-davantage d'être inerte. Exténué pour mon compte je l'étendis sur le
-sol: il semblait ne plus remuer. Je fus retremper le chiffon dans le
-creux d'un fossé et le bassinai de nouveau: il geignit sans plus rien
-dire.
-
-Je le repris comme la première fois et continuai d'avancer. Il eut des
-hoquets qui pouvaient être d'agonie... Le sang venant de nouveau, je me
-félicitai de ce que le linceul du fantôme martyr, passé en travers sur
-mon cou, préservât mes effets. Anxieux, les nerfs tendus à l'extrême, je
-marchais vite à présent malgré la charge lourde, et le noir, et les
-obstacles du mauvais chemin,--sans plus m'affecter des gémissements du
-malheureux.
-
-Après une grande heure je parvins à la cour de Fontivier et, tâchant
-d'apaiser les chiens qui aboyaient avec fureur, je déposai le moribond
-sous la petite fenêtre de la maison, étendu sur les défroques de sa
-mascarade.
-
-Un grand coup de bâton dans la porte et je me sauvai par un sentier de
-chèvre qui, en arrière des bâtiments, dévalait parmi les cultures. Les
-chiens me poursuivirent un peu avec des jappements toujours fâchés, mais
-je fus bientôt hors de leur atteinte. Et quand me parvinrent, dans le
-silence de la nuit, les exclamations provoquées par la lugubre
-découverte, je n'avais plus à craindre d'être rejoint.
-
- * * * * *
-
-Le pauvre Barret ne s'était pas trompé. Mon bâton d'épine avait dû lui
-casser quelque chose dans la colonne vertébrale. Il traînailla plusieurs
-mois et, finalement, mourut... Jamais, au cours de sa lente agonie, il
-ne consentit à s'expliquer sur le drame. Aux questions sur qui l'avait
-frappé:
-
---C'est quelqu'un qui en avait le droit; c'est bien fait pour moi!
-répondait-il sans plus.
-
-Et il interdit à ses parents de porter plainte. Les deux comparses
-s'abstinrent de confidences qui eussent provoqué l'aveu de leur triste
-rôle. J'avais moi-même tout intérêt à ne rien dire. Les parents de
-Barret, s'ils eurent des doutes, hésitèrent à les divulguer. La justice
-ne fut pas informée, et après les mille suppositions du début, on ne
-parla plus de cette affaire qui resta pour tout le monde mystérieuse et
-inexplicable.
-
-Sans doute je n'avais rien à regretter... Mais c'est tout de même
-ennuyeux de se dire qu'on a causé la mort d'un homme--fors le cas où
-c'est une action très méritoire: mon oncle Toinot était si fier d'avoir
-tué un Russe! Souvent me sont revenus à la pensée les détails de cette
-triste nuit. Je ne dirai pas que ce souvenir a empoisonné ma vie, mais
-il m'a longtemps harcelé, troublé...
-
-Après l'événement, je ne tardai pas à rompre avec la Thérèse. Ses
-parents m'ayant mis en demeure de l'épouser tout de suite ou de ne plus
-la fréquenter, je cessai mes visites. Et c'est bien ce qu'ils
-espéraient.
-
-Six mois après, elle devint la femme de l'aîné des Simon, de l'un des
-lâches qui accompagnaient le petit Barret au «rendez-vous des sorciers».
-La noce eut lieu la semaine même où on l'enterra. La vie a de bien
-cruelles ironies...
-
-
-
-
-XIV
-
-
-Il se passa chez nous, pendant notre seconde année de séjour à la
-Billette, deux événements familiaux très graves: la mort de ma
-grand'mère et le départ de ma soeur Catherine.
-
-Ma grand'mère avait plus de quatre-vingts ans. Un jour de mai, elle fut
-prise d'une attaque alors qu'elle gardait les oisons. Mon père la trouva
-affalée au bord d'un fossé, le côté gauche inerte, la langue pâteuse. On
-la transporta sur son lit d'où elle ne bougea plus. Elle articulait
-obstinément des sons incompréhensibles qui devaient être des phrases et
-se mettait en colère parce que nous ne pouvions la comprendre. Il
-fallait toujours quelqu'un à côté d'elle pour lui donner satisfaction
-dans la mesure du possible, la faire manger ou boire lorsqu'elle en
-avait envie et ainsi de suite. Vraisemblablement elle souffrait
-beaucoup. Et nul mieux à espérer!
-
-Bien souvent j'entendais prononcer à ma mère ou à l'une de mes
-belles-soeurs des phrases comme celle-ci:
-
---Savoir si ça va durer longtemps?
-
-A quoi une autre répondait:
-
---Ce n'est pas à souhaiter!
-
-Encore que je n'eusse pas, pour la vieille femme plutôt dure à mon
-enfance, une affection bien profonde, j'étais quand même peiné de ces
-dialogues où perçait le désir de sa mort. Quand nous étions à table, je
-portais machinalement mon regard sur son lit; une angoisse m'étreignait
-de la contempler immobile et le teint cireux sous sa coiffe antique, ou
-bien remuant les lèvres pour des articulations informes, pénibles.
-Souvent j'abrégeais le repas, emportant un morceau de pain pour manger
-dehors, parce qu'en sa présence ça me devenait impossible.
-
-Je trouve qu'un des bons avantages des fortunés est d'avoir des
-appartements de plusieurs pièces,--chaque ménage, sinon chaque personne,
-ayant sa chambre propre, son intimité distincte. Au moins, ils peuvent
-être malades tranquillement. Tandis que, dans l'unique pièce des
-maisonnées pauvres, c'est tous les spectacles mêlés, la misère de chacun
-s'étalant aux yeux de tous sans possibilité contraire.
-
-C'est ainsi qu'à côté de ma grand'mère se mourant, mes petits neveux
-clamaient leur joie d'être au monde, l'assommaient de leurs jeux
-bruyants, de leurs cris. La vie allait son train coutumier, indifférente
-à l'agonie d'une vieille femme paralysée!
-
- * * * * *
-
-Elle passa fin octobre, à la suite d'une seconde attaque, après une
-journée seulement de souffrances plus vives.
-
-Sitôt qu'elle fut morte, on arrêta l'horloge et on jeta dehors l'eau du
-seau de la «bassie» où son âme avait dû se baigner avant que de s'élever
-vers les régions célestes.
-
-Je fus vivement impressionné par ce premier deuil. Terreur de la mort
-vue de près, sentiment complexe où se mêlaient la curiosité, la pitié,
-le dégoût... A plusieurs reprises, je contemplai longuement, dans sa
-rigidité dernière, cette créature qui avait tenu une si grande place
-dans le rayon familier de mon existence.
-
-Au reste, cette mort ne changea rien aux coutumes journalières de la
-maisonnée; les repas eurent lieu aux mêmes heures, en face de ce lit
-dont les rideaux tirés masquaient un cadavre. Seule, mettait une note de
-mystère la bougie qui brûlait à proximité, sur une petite table, près du
-bol d'eau bénite où trempait une branche de buis. On s'abstint pourtant
-de faire l'attelée quotidienne de labour. Mon frère Louis s'en fut à
-Agonges prévenir l'oncle Toinot et sa famille. Mon parrain alla déclarer
-le décès à la mairie et s'entendre avec le curé pour l'heure de
-l'enterrement. Je fus chargé, moi, de recruter des porteurs dans le
-voisinage.
-
-Rentré du bourg, mon parrain travailla à la mise au point d'un araire
-neuf, et il me fallut lui aider. La besogne terminée, il dit, l'air
-satisfait:
-
---Il y a assez longtemps qu'il était en chantier, cet _ariau_! J'avais
-bien besoin d'une journée comme ça...
-
-Ce sentiment de tranquille égoïsme me peina un peu. On s'attendrît
-aisément quand on est jeune. Plus tard,--même à l'âge qu'avait alors mon
-parrain,--je fus bien aussi pratique que lui.
-
- * * * * *
-
-Le lendemain, nous étions une trentaine à suivre, dans l'épais
-brouillard froid, le char à boeufs qui portait la bière. A l'entrée du
-bourg, on la déposa sur deux chaises empruntées dans une maison. Il
-fallut attendre là un grand quart d'heure. Le curé enfin venu récita
-quelques prières--et l'on se mit en route vers l'église, la bière portée
-maintenant par quatre hommes, avec des bâtons qu'ils passaient dans une
-serviette suspendue à leur cou.
-
-De la même façon, après la cérémonie, on parvint au cimetière. Là, au
-moment de l'aspersion finale, ma mère et mes belles-soeurs de pleurer,
-de sangloter sans fin,--ce qui ne fut pas sans me causer une surprise
-profonde étant donné leur crainte si souvent manifestée de voir la
-disparue «durer trop longtemps». Je compris que ces sanglots ne
-survenaient que pour la forme, _parce qu'il était d'usage d'en faire
-entendre à ce moment_.
-
-Pour moi, les quelques larmes qui brouillèrent mes yeux au moment de la
-descente du cercueil dans la fosse eurent au moins le mérite d'être
-sincères.
-
-Quand tout fut terminé, les parents d'Agonges vinrent déjeuner chez
-nous. On avait fait quelques préparatifs, acheté du vin et un morceau de
-viande pour la soupe; ma mère ajouta une omelette. Le repas dura
-longtemps et, vers la fin, l'oncle Toinot redit une fois de plus dans
-quelles conditions il avait tué son Russe! C'est que tous les
-rassemblements se terminent à peu près de la même manière, qu'ils soient
-motivés par un mariage, un baptême, un deuil ou par tel autre événement
-de moindre importance. Pourvu qu'il y ait un repas avec de l'extra, un
-repas donnant l'occasion de demeurer plusieurs heures à table, on en
-arrive fatalement à émettre des souvenirs où chacun se donne le beau
-rôle et en tourne d'autres en ridicule, à raconter des histoires
-comiques ou osées... Hâbleries, grivoiseries, médisances, mensonges et
-sottises!
-
-De ce repas funèbre, seules, les chansons furent bannies.
-
- * * * * *
-
-Peu de temps après la mort de ma grand'mère ma soeur Catherine nous
-quitta donc pour aller servir à Moulins chez une parente de Mme Boutry.
-
-La Catherine avait alors vingt-quatre ans. De physionomie sympathique,
-elle avait plu tout de suite à la dame qui la demandait fréquemment pour
-venir en aide à la bonne. Ma soeur prit goût à ce qu'elle faisait et
-voyait faire dans cette maison; elle adopta bientôt les manières polies
-et soumises qu'il faut pour servir les riches; elle en vint même à
-prendre une certaine familiarité respectueuse avec les Boutry qui lui
-témoignaient de la bonté.
-
-Elle aimait un garçon de Meillers, André Gaussin, à ce moment au
-service, à qui elle avait juré d'être fidèle. Depuis quatre ans déjà
-elle tenait sa promesse, sortant peu, ne se laissant pas courtiser...
-Gaussin lui écrivait trois fois par an: au premier janvier, dans le
-cours du printemps, à la fin de l'été. La Catherine attendait avec
-impatience ces lettres qui, cependant, lui valaient beaucoup
-d'ennuis,--car elle ne savait à qui s'adresser pour les faire lire, ni
-pour faire écrire les réponses. Or, après quelques mois, les
-propriétaires, mis au fait de son roman, s'étaient chargés de tout. Et,
-jugeant qu'elle avait des dispositions pour le service, ils eurent cette
-pensée de la caser en ville. Gaussin, servant comme ordonnance, se
-trouvait dressé déjà. Ils pourraient, une fois mariés, se placer
-ensemble et gagner beaucoup.
-
-La Catherine s'habitua peu à peu à cette idée qui, de prime abord,
-l'avait effrayée par crainte de l'inconnu. Elle s'y habitua d'autant
-mieux que les belles-soeurs lui reprochaient de délaisser le travail de
-la ferme pour celui des maîtres. C'est ainsi qu'elle partit pour
-Moulins, courant novembre--passant outre à l'opposition de nos parents,
-mais approuvée par son fiancé enthousiaste.
-
-
-
-
-XV
-
-
-Le bourg de Saint-Menoux s'étendait en longueur, assez important, et
-possédait une demi-douzaine d'auberges dont l'une avec billard et
-l'autre avec jeu de quilles,--sans compter que l'on dansait à deux
-endroits aux grands jours.
-
-Depuis ma rupture avec Thérèse je sortais assez régulièrement chaque
-quinzaine, non sans demander à chaque fois une pièce de quarante sous à
-mes parents... Ils ne me l'accordaient jamais sans me faire une morale
-que j'écoutais tête basse, nerveux et agacé. Des fois ils ne me
-donnaient que vingt sous, ou même rien du tout. Alors, furieux, je
-parlais de les laisser en plan et d'aller me louer ailleurs...
-
-Nous étions cinq ou six de la classe prochaine à nous fréquenter et nous
-avions pris goût au jeu. Nous faisions de longues parties de quilles ou
-de neuf trous. Il nous arrivait les jours de gain de boire force litres,
-de rentrer tard et passablement éméchés. Dans ces moments nous n'étions
-pas d'humeur accommodante--surtout à l'égard de «ceux du bourg».
-
-«Ceux du bourg», c'étaient les jeunes ouvriers des différents corps
-d'état: forgerons, tailleurs, menuisiers, maçons, etc. Il y avait entre
-eux et nous un vieux levain de haine chronique. Ils nous appelaient
-dédaigneusement _les laboureux_ ou les _bounhoummes_. Nous les
-dénommions, nous, _les faiseux d'embarras_, à cause de leur air de se
-ficher du monde, parce qu'ils s'exprimaient en meilleur français et
-sortaient souvent en veste de drap, sans blouse. Ils avaient leur
-auberge attitrée comme nous avions la nôtre, et on ne s'aventurait guère
-les uns chez les autres sans qu'une dispute s'ensuivît.
-
-Ce dimanche de décembre, trois des gas du bourg ayant bu du vin blanc le
-matin, se trouvèrent être déjà en train sitôt après la messe. Ils
-vinrent pour jouer aux neuf trous. L'un de notre groupe dit:
-
---Pas de bourgeois avec nous!
-
---Soyez tranquilles, _bounhoummes_, nous avons de l'argent pour nos
-mises! repartit l'un d'eux.
-
-Étant à jeun je me sentais un peu timide avec ces gas-là, qui, même sans
-avoir bu, avaient plus de blague que nous. J'osai néanmoins:
-
---Il ne faut pas que ça vous embête, les _bounhoummes_, les _laboureux_
-ont autant d'argent que vous pouvez en avoir.
-
-J'avais bien trente sous!
-
-L'un de mes intimes, le grand Gustave Aubert, assez brutal et coléreux,
-les cingla d'une apostrophe plus grossière. Ils ripostèrent. On en
-arriva finalement à s'engueuler ferme de part et d'autre; et, comme nous
-étions les plus nombreux, nous les chassâmes de la cour où était le jeu.
-
-La partie recommença après leur départ et notre groupe fut favorisé:
-Aubert gagna, moi aussi, un autre encore. Ce fut une occasion de noce...
-
-Vers huit heures du soir, ayant bien dîné, le diable nous tenta de
-pénétrer dans l'auberge où ceux du bourg étaient réunis autour du
-billard. Sensation. Nous nous observâmes mutuellement. Enfin, l'un de
-ceux que nous avions expulsés le matin, un petit cordonnier brun, lança
-d'une voix forte:
-
---Les porchers ne sont pas admis ici!
-
---Répète voir, feignant! répète voir que _j'sons_ des porchers! riposta
-Aubert, roulant des yeux furieux.
-
---Oui, oui, reprit l'autre, vous êtes des porchers! des _pantes_! des
-tas de _sacrés bounhoummes_!
-
-Un de ses camarades, mettant la main devant son nez, beugla:
-
---Misère! ça sent la bouse de vache!
-
-Et un troisième:
-
---Ce n'est pas étonnant; ils se lavent les jambes une fois par an; ils
-gardent une couche de bouse l'hiver pour se tenir chaud!
-
-La partie de billard interrompue, ils étaient dix à présent à nous
-entourer, à nous huer. Nous nous efforcions de faire bonne figure en
-leur retournant leurs insultes grossies le plus possible. Aubert, fier
-de sa force, rageait:
-
---Venez donc le dire dehors, sacrés feignants que vous êtes, bourgeois
-manqués, arsouilles!
-
-Le patron intervint, prêchant le calme, nous suppliant de sortir, nous,
-campagnards, derniers arrivants. Mais cela ne faisait pas notre affaire.
-
---Pourquoi sortir? Nous avons le droit d'être là aussi bien qu'eux!
-
-Avec des ménagements, le bistro cependant nous poussait dehors peu à
-peu. Les autres intervinrent:
-
---A la porte, les _bounhoummes_. A la porte!
-
-Et, sans nous frapper, ils nous bousculèrent...
-
---Ah, c'est comme ça! fit Aubert. Eh bien, vous allez voir!
-
-Et d'asséner un grand coup de poing sur la tête du petit cordonnier brun
-qui, dans le clan opposé, se démenait le plus.
-
-Alors la mêlée devint générale. Les coups de poing, les coups de pied
-pleuvaient, en même temps que fusaient les injures. Et l'aubergiste par
-une pression obstinée nous rapprochait du seuil, amis et ennemis...
-Quand les derniers furent à proximité, il donna une poussée brusque, si
-bien que deux ou trois dégringolèrent,--et ferma sa porte en vitesse.
-
-Dans la rue, que balayait un vent glacial précurseur de neige, la lutte
-continuait acharnée, furieuse. On entendait:
-
---Tiens, attrape ça, _bounhoumme_!
-
---V'là pour toi, bouif!
-
---Cochon! il m'a cassé deux dents!
-
---Le nez me saigne, laisse-moi! me dit un maçon à qui je venais
-d'appliquer un formidable «gnon».
-
-Aubert serrait à l'étouffer un ouvrier maréchal qui, impuissant, le
-mordait au bras et à la figure; un charron vint délivrer le maréchal et,
-combinant leurs efforts, ils renversèrent mon grand copain. Lui, aveuglé
-de rage et de colère, tira son couteau, en porta un coup sur la main de
-l'un, laboura la joue de l'autre. Il y eut des cris de fureur:
-
---Un _bounhoumme_ qui se sert de son couteau!
-
---Oui, fit Aubert relevé, nu-tête, les yeux hors de l'orbite, les dents
-grinçantes, la main levée brandissant le couteau saignant,--si d'autres
-ont envie d'en avoir autant, qu'ils s'approchent!
-
-Le garde champêtre arrivait, et des curieux avec des lanternes.
-
---Voyez, il y en a un qui saigne comme un boeuf!
-
---Tas de sauvages! Ils ont l'air fin de s'abîmer comme ça!
-
-Des hommes séparant ceux qui luttaient encore nous retinrent éloignés.
-Car tellement nous étions furieux tous que nous continuions à nous
-invectiver et cherchions derechef à nous précipiter les uns sur les
-autres. Le garde champêtre inscrivit nos noms sur son carnet. On soigna
-les blessés. Nos antagonistes furent emmenés par leurs parents ou leurs
-patrons. Le père du maréchal qui avait reçu le coup de couteau à la joue
-jeta, en s'éloignant:
-
---On va laisser les _laboureux_ tranquilles; ils se battront ensemble
-s'ils veulent.
-
---Les _laboureux_ vous valent bien! hurla Aubert.
-
-Et il voulut courir sus à leur groupe. Notre aubergiste et quelques
-voisins qui l'accompagnaient nous incitèrent à la modération. Je n'étais
-moi-même ni ivre, ni encoléré au point de ne plus rien comprendre. Je
-dis:
-
---C'est assez, Gustave, il vaut mieux s'en aller...
-
-Et nous partîmes, en effet, pas très loin d'ailleurs, car l'idée nous
-vint de boire un café froid, histoire de se «calmer les sangs», comme on
-dit... Quelques consommateurs qui se trouvaient là s'entretenaient de la
-rixe:
-
---Ils en sauront long! il y a des coups de couteau!
-
---Ça sera peut-être de la prison!
-
---Rien d'impossible.
-
-Aubert, toujours très énervé, donnait de grands coups de poing sur la
-table, disant qu'il se foutait de la justice.
-
---S'il faut aller en prison, on ira, voilà tout. Et ça ne m'empêchera
-pas de me battre encore quand on m'insultera. Ce que je ne veux pas,
-c'est passer pour feignant, non, jamais! Les gas du bourg voulaient nous
-flanquer une _trifouillée_:--eh bien, c'est eux qui la tiennent... Ils
-ne pourront pas dire que les _laboureux_ sont des lâches!
-
-Et nous d'assurer avec lui que nous ne regrettions rien, que,
-d'ailleurs, toutes les bonnes raisons étaient de notre côté. Au fond,
-nous étions déjà très inquiets.
-
- * * * * *
-
-Le lendemain, les gendarmes de Souvigny poussèrent jusqu'à la Billette
-pour m'interroger. Les apercevant, mes petits neveux, qui jouaient dans
-la cour, se réfugièrent dans la grange où nous battions au fléau, se
-blottirent derrière un tas de paille et n'en bougèrent plus.
-
-Mes parents ne furent qu'à demi surpris;--à cause de mes vêtements
-souillés, de ma figure meurtrie, j'avais dû avouer ma participation à
-une dispute.
-
-Les gendarmes m'ayant posé seulement quelques questions sommaires, me
-convoquèrent à la mairie de Saint-Menoux pour deux heures de
-l'après-midi.
-
-A l'heure et au lieu indiqués nous nous trouvâmes réunis tous, artisans
-et campagnards. Le maréchal frappé par Aubert portait un bandeau sur la
-joue; un autre avait le bras en écharpe; plusieurs boitaient; des
-«gnons», des bleus, des meurtrissures se voyaient encore sur tous les
-visages comme de convaincantes, sinon glorieuses cicatrices.
-
-Le maréchal des logis, chef de la brigade de Souvigny, menait l'enquête.
-Ses traits accentués, son air froid, sa longue moustache noire lui
-donnaient un air rude en rapport avec ses fonctions. Il nous interrogea
-séparément en commençant par les blessés. Un gendarme crayonnait à
-mesure les réponses. Ah! notre morgue du dimanche était loin! Nous nous
-regardions, amis et ennemis, sans haine, avec seulement le regret de
-cette bêtise aux si vilaines suites... Gustave Aubert, questionné plus
-longuement parce que seul à s'être servi d'un couteau, ne répondait que
-par monosyllabes,--affalé, tremblant, pitoyable. Les plus malins
-lorsqu'ils ont un verre dans le nez sont souvent les plus lâches, les
-plus couards aux heures difficiles.
-
-Je dois dire que ceux du bourg s'en tirèrent mieux que nous à
-l'interrogatoire--parce que moins impressionnés, s'exprimant avec plus
-d'aisance. Et il en fut de même à l'audience la semaine suivante. Les
-campagnards, habitués au travail solitaire en pleine nature, font
-toujours piètre figure en présence des gens de loi et de tous les
-«Messieurs» en général...
-
- * * * * *
-
-On peut croire qu'après cela j'eus de tristes jours à la maison, avec
-des reproches à n'en plus finir sur les ennuis, les frais, le déshonneur
-que j'allais causer.
-
---Ce n'est pas une petite affaire, Seigneur de Dieu, disait ma mère, tu
-vas peut-être aller en prison! Tu seras «marqué sur le papier rouge»!
-Quelle misère d'élever des enfants qui vous causent un tel mauvais sang!
-
-Mon père se lamentait presque autant; les autres témoignaient aussi de
-l'inquiétude et, certes, je n'étais guère tranquille moi-même.
-
-Quand M. Boutry eut connaissance de l'aventure, il me fit souventes fois
-la morale, disant que c'était indigne d'un siècle de civilisation que de
-voir se battre ainsi, sans motif, des jeunes gens d'une même commune.
-
-Il intervint néanmoins auprès du maréchal des logis, auprès du maire;
-et, ne pouvant nous éviter la correctionnelle, il s'occupa de nous
-chercher un avocat,--le même pour tous les belligérants.
-
---Ce procès doit avoir pour conséquence une réconciliation générale et
-durable.
-
-Il n'était guère prophète, ce bon M. Boutry! Soixante années ont passé
-depuis lors et l'antagonisme, pour être moins violent, subsiste encore,
-à Saint-Menoux et ailleurs, entre les garçons du village et ceux des
-fermes.
-
- * * * * *
-
-Le jour de l'audience, nous nous rendîmes à Moulins à pied, en deux
-groupes,--ceux du bourg les premiers, nous ensuite,--à une demi-heure
-d'intervalle. Il me souvient que je fus bien étonné en passant sur le
-pont de l'Allier. Je n'avais jamais vu que l'étroite Burge, de Bourbon,
-les tout petits ruisseaux de nos prés, et ne croyais pas qu'il pût y
-avoir des rivières aussi larges... Ceux de mes compagnons qui venaient
-au chef-lieu pour la première fois partagèrent mon étonnement.
-
-En ville, nous allions lentement, regardant les magasins, en badauds qui
-n'ont jamais rien vu. Il avait plu le jour précédent et le ciel menaçait
-encore; nos sabots glissaient sur les trottoirs humides. J'avais
-conscience que, pour les citadins, nous devions former un groupe
-ridicule. En effet, les employés de bureau, les demoiselles de magasin
-qui s'en allaient déjeuner nous jetaient des regards curieux, nuancés
-d'ironie.
-
-Un homme chargeait sur un tombereau des tas de boue; je lui demandai
-s'il connaissait l'endroit où l'on juge.
-
---Le Palais de justice? fit-il, un peu étonné, c'est rue de Paris, un
-grand bâtiment en briques rouges avec une cour au milieu. Vous en êtes
-encore loin; il vous faut aller d'abord jusqu'à la place d'Allier et là
-vous demanderez à nouveau.
-
-Il nous indiqua le chemin pour arriver à cette place d'Allier que nous
-ne fûmes pas longtemps à trouver. Et là nous aperçûmes, en contemplation
-devant l'étalage d'un bazar, nos compatriotes ennemis, les gas du bourg.
-Ma foi on était hors de son atmosphère habituelle, on n'était plus chez
-soi; on n'était plus soi; la rancune s'en trouva tout de suite atténuée.
-Ils se tournèrent de notre côté; nous échangeâmes des sourires.
-
---Eh bien, on y va?
-
-Le petit cordonnier brun répondit:
-
---Nous vous attendions... Seulement, on commençait à craindre que vous
-n'ayez mangé le mot d'ordre.
-
-Et de nous diriger de compagnie vers le grand bâtiment de briques
-rouges...
-
-On nous fit entrer dans une salle carrée, blanchie à la chaux et garnie
-de bancs, où il nous fallut attendre une bonne heure, sous la
-surveillance de deux gendarmes, en compagnie de six roulants et de trois
-braconniers.
-
-Notre tour vint enfin d'être appelés, après tous les autres, et nous
-pénétrâmes à la file dans la salle du tribunal. Dans le fond, sur une
-sorte d'estrade surélevée, les trois juges, en robe noire, étaient
-assis. Au mur, derrière eux, un grand Christ dominait la scène. L'homme
-du milieu nous interrogea,--un gros rougeaud à figure rasée dont les
-yeux clignotaient sous le verre des lunettes. Nous avions tous des
-allures de bêtes prises au piège; nous répondîmes d'un ton si humble
-qu'il dut se demander si nous étions bien les mêmes fous furieux qui
-s'étaient tant cognés quinze jours auparavant...
-
-Après l'interrogatoire, un autre magistrat en robe, un jeune aux épais
-favoris noirs, qui siégeait sur une petite estrade placée à gauche de
-celle des juges et un peu en avant, flétrit notre abominable conduite,
-nous traita de brutes sanguinaires,--conseillant au tribunal de nous
-appliquer toutes les rigueurs du Code. Mais ce fut, après, le tour de
-notre avocat, un petit barbu qui avait l'air de se ficher du monde. Il
-qualifia de «gaminerie sans conséquence» notre lutte épique, assura que
-nous étions tous de braves et inoffensifs petits jeunes gens dont le
-seul tort avait été de boire un verre de trop certain soir--et supplia
-les trois hommes du fond de ne pas nous mettre en prison.
-
-Ceux-ci, après échange de quelques mots à voix basse, se rangèrent à son
-avis. Aubert, en raison des coups de couteau, écopa de vingt-cinq francs
-d'amende; les autres s'en tirèrent avec seize francs.
-
-Ayant tous ensemble cassé la croûte dans un caboulot de la place du
-Marché, nous reprîmes le chemin de Saint-Menoux. Cette étape du retour
-se passa bien, sauf que plusieurs avaient les pieds meurtris et que tout
-le monde était très fatigué. Le petit cordonnier essaya pourtant à deux
-ou trois reprises de se payer nos têtes; mais ses amis n'eurent pas
-l'air de le soutenir, et les rapports restèrent cordiaux entre les deux
-groupes réunis.
-
-On fut heureux chez nous de ce que je m'en tirais sans prison; mais la
-solde de l'amende et des frais parut énorme, et des échos reprocheurs me
-blessèrent longtemps...
-
- * * * * *
-
-Le tirage au sort approchant, mes parents me prirent à part un beau jour
-pour m'annoncer que je n'avais pas à compter sur un remplaçant. Et de me
-détailler leurs raisons: le déménagement, la mort de ma grand'mère,
-occasions de dépenses considérables; les sept enfants de mes frères
-constituaient une lourde charge pour la maisonnée; la canaillerie de
-Fauconnet avait causé bien du tort; je faisais depuis longtemps de
-grands frais d'auberge; enfin, ce maudit procès coûtait cher. Impossible
-de réunir les cinq cents francs nécessaires pour m'assurer au marchand
-d'hommes, ou à la cagnotte mutuelle qui existait à Saint-Menoux[3].
-Cette révélation m'abasourdit, car j'avais toujours espéré jouir du même
-régime que mes frères.
-
- [3] Dans les gros villages les parents des conscrits versaient
- préalablement une somme convenue, qui servait à acheter des
- remplaçants à ceux que le sort désignait pour partir.
-
---Si la chance me favorise au tirage, je ne moisirai plus longtemps à la
-maison! annonçai-je.
-
-Mes «vieux», comprenant que j'avais quelque droit d'être mécontent, ne
-poussèrent pas plus avant...
-
-Mon numéro 68 me sauva,--le contingent arrêté à 59. Je passai encore à
-la Billette le reste de l'hiver et tout le printemps. Mais, quand arriva
-l'époque de la Saint-Jean, j'annonçai de nouveau mon intention de me
-placer ailleurs.
-
---Pourquoi faire la mauvaise tête? Pourquoi t'en aller, Tiennon? fit ma
-mère navrée.
-
---Qu'irais-tu faire autre part, du moment qu'il y a ici de quoi
-t'occuper? ajouta mon père.
-
---C'est bien que vous comptiez pouvoir vous passer de moi, puisque vous
-vouliez me laisser partir soldat, répondis-je malignement. J'ai
-travaillé pour rien durant toute ma jeunesse; il me faut songer à gagner
-de l'argent.
-
-Ma mère reprit:
-
---Ton entretien prélevé sur ton gage, tu n'auras guère de reste. Tu
-n'auras pas autant pour t'amuser que nous te donnions ici.
-
-Tous me supplièrent de rester: mon parrain, mon frère Louis, mes
-belles-soeurs, et jusqu'à cette pauvre innocente de Marinette qui
-m'aimait beaucoup. Les petits même se cramponnaient à moi.
-
---Tonton, t'en va pas, dis!
-
-J'avais la larme à l'oeil en dénouant l'étreinte de leurs menottes, mais
-ma décision n'en fut pas ébranlée.
-
-D'ailleurs, un peu plus tôt, un peu plus tard la situation imposait ma
-sortie. Nous devenions trop nombreux pour ne former qu'un seul groupe
-communautaire.
-
- * * * * *
-
-J'allai donc à la foire de Souvigny, avec un épi de froment sur mon
-chapeau, et m'engageai à l'année dans un domaine d'Autry, à Fontbonnet,
-pour la somme de quatre-vingt-dix francs. C'était, à l'époque, le prix
-des bons domestiques.
-
-Le matin de Saint-Jean, je fis un ballot de mes effets, je pris ma
-faucille et ma faux, et quittai pour jamais le toit familial, un peu ému
-de la tristesse de mes parents et de l'inconnu qui m'attendait...
-
-
-
-
-XVI
-
-
-Il est nécessaire de changer pour apprécier justement les bons côtés de
-sa vie ancienne; dans la monotonie de l'existence journalière, les
-meilleures choses semblent tellement naturelles qu'on ne conçoit pas
-qu'elles puissent ne plus être; seuls, les ennuis frappent qu'on
-s'imagine être moindres ailleurs. Le changement de milieu fait ressortir
-les avantages qu'on n'appréciait pas et il montre que les embêtements se
-retrouvent partout, sous une forme ou sous une autre.
-
-Je fus à même de constater cela les premières semaines de mon séjour à
-Fontbonnet, et il y eut des heures où je regrettai ma famille. Je finis
-pourtant par m'habituer et même par me trouver mieux que chez nous, en
-raison de l'indépendance absolue dont je jouissais aux heures libres.
-Mais n'ayant pas la ressource de demander de l'argent pour sortir,
-j'abandonnai les camarades. Rien de tel que le vide du gousset pour
-inciter à la sagesse!
-
-J'employai mes dimanches d'été à flânocher dans la campagne et dans la
-forêt,--car le domaine côtoyait le point terminus de Gros-Bois. Il y
-avait par là une maison forestière où résidait un garde déjà vieux, le
-père Giraud, avec qui je ne tardai pas à me lier. J'eus l'occasion de
-lui aider à couper de l'herbe pour ses vaches dans les clairières de la
-forêt, à moissonner un carré de blé au bas de son jardin, à rentrer des
-fagots et des bûches. Il avait toujours de quoi m'occuper quelques
-heures chaque dimanche. Souvent, le travail fini, il offrait un verre de
-vin et je restais avec lui une bonne partie de la journée.
-
-Le père Giraud avait un fils, soldat en Afrique, dont il me parlait
-souvent, une fille mariée à un verrier de Souvigny, et une seconde fille
-encore à la maison,--brune aux yeux sombres, au teint bistré, à l'air
-froid et distant comme sa mère. J'étais peu familier avec les deux
-femmes. Au surplus Victoire Giraud me semblait être d'une situation trop
-supérieure à la mienne pour que je me permette de lever les yeux sur
-elle.
-
- * * * * *
-
-Je témoignais de l'amitié par contre à la servante qui était avec moi à
-Fontbonnet,--maigriote à l'air ingénu, nantie des plus belles dents du
-monde et du sourire le plus enchanteur. Elle travaillait bien et n'avait
-pas mauvais caractère. J'aurais peut-être pu prendre à son endroit des
-idées pour le bon motif si elle eût été de famille honorable. Mais sa
-mère, bonne à tout faire chez un commerçant veuf, avait eu trois enfants
-et jamais de mari. La pauvre Suzanne rougissait jusqu'aux oreilles
-lorsqu'on faisait allusion à ses origines.
-
-Pour moi, domestique de par ma seule volonté, c'eût été déchoir que de
-me marier avec une servante. Seules, les filles de métayers étaient de
-mon rang! A plus forte raison, ne pouvais-je épouser une
-bâtarde:--c'était à l'époque bien plus mal porté qu'à présent, et ma
-mère aurait fait joli...
-
-Si donc je ne m'arrêtais pas à l'idée du mariage avec Suzanne, je rêvais
-fort d'en faire ma maîtresse...
-
-A Saint-Menoux, Aubert et la plupart de ceux avec qui j'avais fait de
-bonnes parties l'année d'avant affirmaient mordre à volonté au fruit
-défendu. Ils citaient même les filles qu'ils avaient eues--et, à
-beaucoup de celles qu'ils nommaient ainsi, on aurait donné le bon Dieu
-sans confession tellement elles paraissaient réservées et sages. A
-chaque fois qu'on revenait sur ce chapitre je m'efforçais de participer
-à la conversation, du ton le plus enjoué, comme quelqu'un qui connaît ça
-depuis longtemps. En assaisonnant à point quelques phrases des autres et
-en posant au blasé on peut toujours faire illusion... Au résumé, j'étais
-bien neuf et naïf encore, et j'avais un grand désir de ne l'être plus...
-
-Je m'efforçai donc d'amadouer Suzanne par des petits services d'ami,
-comme de lui éviter les plus mauvaises besognes aux champs--et, à la
-maison, d'aller à sa place quérir l'eau et le bois quand il m'était
-possible. Elle ne tarda guère à répondre à ces attentions par un intérêt
-croissant. Je ne «marquais» pas trop mal, d'ailleurs:--de taille
-moyenne, robuste, le visage ouvert, la parole assez facile... Ma foi, le
-hasard nous ayant mis en présence un soir, à la brune, dans l'étable aux
-vaches, je lui servis des douceurs et l'embrassai avec autant d'effusion
-que la Thérèse, jadis... Elle en parut si heureuse que je crus la sentir
-défaillir dans mes bras. Cependant le pas du maître circulant aux
-alentours dénoua notre étreinte...
-
-Mais un dimanche que nous étions seuls à la maison, je me remis à lui
-conter fleurette et, après des préambules peut-être trop courts, je
-tentai de glisser ma main sous ses jupes... Surprise! je n'eus plus
-devant moi qu'une petite bête furieuse. De toute la force de son bras
-nerveux, deux fois de suite, elle me souffleta... Puis, s'étant mise en
-défense derrière le dos d'une chaise, elle dit, la voix sifflante:
-
---Salaud, va! C'est pour ça que vous me flattiez; vous vouliez vous
-amuser de moi... J'ai autant d'honneur que n'importe laquelle, vous le
-saurez... Et si jamais vous vous ravisez de me toucher, je préviens tout
-de suite la bourgeoise!
-
---Méchante!... Méchante!... fis-je bêtement, non sans caresser d'un
-geste machinal ma joue cuisante.
-
---C'est bien de votre faute si je vous ai fait mal, reprit-elle, un peu
-radoucie. Ça vous apprendra à me respecter!
-
-Je sortis assez penaud et n'essayai plus jamais de revenir à l'assaut de
-cette vertu trop farouche. Un réveil de conscience me montra d'ailleurs
-combien ce serait de ma part une action mauvaise que de risquer, pour
-quelques instants de satisfaction, de causer le malheur de sa vie. Je me
-sentis coupable et méprisable, et m'efforçai de regagner la confiance de
-Suzanne en continuant à me montrer prévenant, bon camarade, sans plus me
-permettre la moindre privauté. Ce «vouloir» intime, autant que sa
-riposte énergique, détermina ma nouvelle attitude.
-
- * * * * *
-
-A la ferme voisine de Giverny une autre servante déjà vieillotte, aux
-allures indolentes et aux cheveux blond filasse passait pour avoir eu
-beaucoup d'aventures. De la Billette même, j'avais entendu parler de
-cette Hélène facile. Ici c'était bien autre chose! Au travail, entre
-hommes on s'entretenait tous les jours d'elle. On rapportait pour
-s'égayer aux heures de fatigue toutes les histoires scabreuses qui
-couraient sur son compte.
-
---Elle n'en refuse que deux, disait le maître, celui qui ne veut pas et
-celui qui ne peut pas...
-
-Je souhaitais fort la connaître mieux.
-
-Un jour, comme nous étions en train de déjeuner, elle vint justement à
-Fontbonnet pour réclamer trois taureaux depuis la veille échappés du
-pâturage. Elle s'assit sans façon, causa de tout avec assurance et
-répondit du tac au tac aux blagues du maître et de ses fils. Le hasard
-voulut qu'elle sortît en même temps que moi et, dehors, seul à seule, je
-lui servis quelques «bêtises» choisies parmi les plus raides que je
-connusse. Ce dont elle ne fut pas troublée le moins du monde; je crois
-bien qu'au contraire ce fut moi qui rougis de ses reparties.
-
-La connaissance me sembla suffisamment faite et, le diable me poussant,
-je m'en fus rôder le dimanche suivant aux abords de Giverny. Dissimulé
-dans un carré de maïs voisin de la cour, je vis bientôt Hélène qui s'en
-revenait de traire. Elle ressortit au bout d'un moment, ayant fait un
-brin de toilette, pour détacher les vaches et les démarrer vers la
-pâture. Cinq minutes plus tard, les bâtiments n'étant plus en vue, je me
-trouvai comme par hasard sur son passage.
-
---Tiens, vous êtes par là? fit-elle, l'air étonné.
-
---Oui, je me promène pour ma santé.
-
---Eh bien, si vous voulez venir m'aider à garder les vaches?
-
---J'allais vous le proposer.
-
-Nous dévalâmes côte à côte par un chemin ombreux et solitaire jusqu'à un
-pré de bas-fond que bordait un petit taillis. Un peu ému de me trouver
-seul avec cette dispensatrice d'amour je ruminais péniblement des
-phrases de circonstance plus ou moins stupides. Elle jouait avec sa
-trique, gaie, très à l'aise, faisant tous les frais de la conversation.
-Je fus ennuyé de découvrir à l'autre extrémité du pré une chaumière de
-journalier près de laquelle jouaient des enfants. Ma compagne, qui dut
-en avoir conscience, proposa:
-
---Voulez-vous que nous allions au taillis, ramasser des noisettes?
-
---Mais comment donc!
-
-Quand nous y eûmes pénétré, je devins entreprenant. Le bras passé autour
-de la taille d'Hélène, je dis qu'il ferait bon se coucher au-dessous de
-ces arceaux de verdure, sur le fin gazon.
-
---Vous êtes fatigué? Je vous préviens que, moi, je ne suis pas venue ici
-pour me coucher.
-
-Après cette ironie, ayant par un demi-tour preste échappé à mon
-étreinte, elle se mit à courber les branches de noisetier et à détacher
-les touffes de noisettes qu'elle glissait à mesure dans la poche de son
-tablier.
-
-Cela m'étonnait qu'elle eût l'air de mettre des formes à une chose qui
-devait lui sembler très banale et, perplexe, je repoussais l'instant
-d'agir. A mon observation que les noisetiers se faisaient rares elle
-répondit:
-
---Allons dans le fond, nous en trouverons davantage.
-
-Elle glissait au travers des branches avec une agilité surprenante,
-étant donné ses formes lourdes; j'avais quelque peine à la suivre. Nous
-marchions depuis quelques instants dans la voie frayée qui coupait en
-deux le taillis, quand nous nous trouvâmes en présence d'un homme à
-forte barbe noire, trapu, vigoureux, jeune encore. Elle ne parut pas
-surprise. J'eus l'intuition d'être joué. L'homme dit, mi-sérieux,
-mi-rieur:
-
---Tiens, vous avez donc pris un commis pour vous aider aux noisettes,
-Hélène?
-
-Je dus rougir autant que la Suzanne de chez nous; j'essayai néanmoins de
-m'en tirer par une bravade.
-
---A deux, on fait toujours mieux, dis-je.
-
---Oui, mais à trois on fait moins bien, blanc-bec!
-
-Et le voilà qui me tombe dessus à coups de poing en ricanant.
-
---Tiens, attrape ça... tiens... Et puis ça encore... C'est pour
-t'apprendre à venir rôder où tu n'as pas affaire, gamin!...
-
-Certes, en toute autre circonstance, je ne me serais pas laissé rosser
-sans rien dire. Mais la surprise fut telle que, sans demander mon reste,
-je détalai comme un lièvre, poursuivi jusqu'au bout du taillis par les
-quolibets des deux autres.
-
-Et je jurai, mais trop tard, qu'on ne me reprendrait plus auprès des
-jupes de la grosse Hélène.
-
- * * * * *
-
-Les équipées amoureuses de ma jeunesse se réduisent à peu de chose,
-comme on voit, et je n'ai pas lieu d'en être bien fier. Mais ça ne m'a
-pas empêché de faire le malin plus tard, comme tous les autres, de
-parler d'un air entendu des bons tours de l'époque où j'étais garçon,
-d'affirmer même:
-
---Pour les femmes, grand Dieu! je n'avais que l'embarras du choix!
-
-Au vrai, mon épouse légitime eut les prémices de ma virilité...
-
-
-
-
-XVII
-
-
-Pour la fête de Meillers, au printemps suivant, je fus voir mon camarade
-de communion, Boulois, du Parizet. Son jeune frère étant mort, il
-restait fils unique, et fier de sa belle situation,--car ses parents
-avaient quelques avances. Tout en causant, comme je parlais du père
-Giraud, le garde, il me demanda si je connaissais sa fille. Et de
-m'avouer qu'un parent lui avait montré la Victoire pour l'assemblée de
-Saint-Marc, à Souvigny, en lui disant qu'elle ferait bien son affaire.
-Il me questionna sur son caractère, ses habitudes. Et, finalement, me
-chargea de la pressentir pour savoir si elle consentirait à se marier
-avec un garçon de la campagne.
-
---Si elle a l'air de dire oui, tu lui parleras de moi! conclut-il.
-
- * * * * *
-
-Je réfléchis toute la semaine à cette mission délicate, ennuyeuse. Et
-pour la remplir, je me rendis le dimanche suivant à la maison
-forestière. Le hasard me favorisa; Victoire et sa mère étaient allées à
-la messe du matin et, sitôt leur rentrée, le père Giraud partit pour
-celle de dix heures. Je sortis avec lui, faisant le simulacre de m'en
-retourner à Fontbonnet, et m'efforçant à un air très naturel. Mais je
-revins au moment propice, une heure plus tard. Victoire demeurait seule
-à la maison, sa mère ayant conduit pâturer les vaches dans une clairière
-lointaine. Tout de suite je lui confiai que j'avais désiré la voir en
-dehors de la présence de ses parents pour lui demander si un paysan lui
-plairait comme mari.
-
---C'est un de mes amis qui aurait des vues sur vous...
-
---Ah! c'est un de vos amis...
-
-Je crus discerner dans ces mots une nuance de
-désappointement,--cependant qu'un regard profond de ses grands yeux
-noirs me pénétrait jusqu'à l'âme.
-
---Eh bien, dame, il faudrait que je le voie, cet ami; sans le connaître
-je ne peux rien dire.
-
---Il se fera connaître... Mais le métier ne vous déplairait pas trop?
-
---Pourquoi me déplairait-il? Ne suis-je pas paysanne aussi...
-
-Là-dessus silence embarrassé. Victoire, assise au coin de la cheminée,
-tisonnait le feu et ne détournait plus les yeux de la flamme rose.
-J'étais, moi, adossé à une vieille commode de chêne, tout près de la
-porte d'entrée; et le crépitement des branches qui flambaient, le
-tic-tac de l'horloge, le chant d'un grillon dans le mur, le gloussement
-d'une poule au dehors prenaient une importance extraordinaire. Soudain
-l'idée qui me tarabustait depuis un instant se traduisit en mots:
-
---Eh bien, non! je ne veux pas mentir davantage... Ce n'est pas pour un
-autre que je suis venu... Vous plairait-il, Victoire, de vous marier
-avec moi?
-
-Ses yeux se baissèrent vers les larges pierres noires qui dallaient la
-pièce et je vis une légère coloration animer ses joues au teint bistré.
-
---Vous ne me déplaisez pas; mais je ne peux vous donner de réponse
-définitive sans parler à mes parents... Il doit y avoir bal dimanche à
-Autry; je m'arrangerai pour y paraître et vous dirai si vous devez vous
-présenter ou non.
-
-Je balbutiai un «merci» et me retirai tout aussitôt sans même avoir la
-pensée de me rapprocher d'elle, tellement j'étais troublé et tellement
-son air froid et sérieux continuait à m'en imposer.
-
-Les jours d'après, je crus avoir rêvé... Était-il donc possible que
-j'aie trahi ainsi la confiance de Boulois et demandé pour mon compte
-cette Victoire, pour qui je ne ressentais nulle spéciale
-attirance,--emballé simplement par sa situation de fille aisée? Que les
-grands événements de la vie tiennent donc à peu de chose!--à une
-circonstance fortuite, à une disposition d'esprit passagère, à une
-minute d'audace, à un moment d'inconscience!
-
-Victoire, qui avait de l'amour pour moi, dut bien manoeuvrer, car elle
-m'assura le dimanche au bal que je pouvais espérer, malgré que ses
-parents faisaient beaucoup d'objections.
-
-Quand je leur fis ma demande, le papa et la maman me dirent tout net
-leur contrariété de ce que je n'aie rien du tout. Eux donnaient à leur
-fille un lit, une armoire, un peu de linge et trois cents francs en
-argent,--ce qui était beau pour l'époque.
-
---Obtenez de votre père une somme égale; il vous doit bien cela,
-puisqu'il ne vous a pas racheté. A cette condition, nous consentirons au
-mariage, car nous vous connaissons comme bon travailleur et brave
-garçon.
-
-Cet accueil favorable des parents m'étonna presque autant que celui de
-Victoire. J'en sus plus tard le pourquoi. Leur fils, le soldat
-d'Afrique, leur avait causé mille désagréments au cours d'une jeunesse
-orageuse de commis en rouennerie. Leur gendre, le verrier, buveur et
-brutal, ne leur procurait aucune satisfaction. Je bénéficiais de ces
-exemples amoindrissants pour le prestige des professions citadines.
-
-Mon père ayant touché de M. Boutry huit cents francs au compte de la
-troisième année, je n'eus pas trop de peine à obtenir la somme exigée.
-Je fus donc agréé définitivement... On fit la noce à la Saint-Martin de
-1845, deux mois avant mes vingt-trois ans.
-
-Ma femme demeura chez ses parents et je continuai mon service à
-Fontbonnet où j'étais engagé pour une seconde année. Chaque soir, après
-journée faite, je rentrais à la maison forestière; chaque matin, au
-petit jour, je regagnais mon poste. Le dimanche, je continuais à faire
-les travaux, les corvées pénibles du beau-père, ce qui m'assurait les
-bonnes grâces de tous.
-
-Victoire se montrait aimable; je n'avais ni responsabilité, ni
-inquiétude; ce fut l'un des moments heureux de ma vie.
-
-
-
-
-XVIII
-
-
-Ce ne pouvait être là cependant qu'une situation provisoire. Nous étions
-tous d'accord là-dessus et pour reconnaître qu'il convenait d'établir au
-plus tôt notre «chez nous».
-
-Or, dans le courant de l'année, j'appris qu'une «locature» était vacante
-à Bourbon, tout près de la ville, en bordure d'un vaste communal
-granitique et dénudé qu'on appelait «les Craux».
-
-Je fus voir cette propriété qui me parut assez nous convenir et la louai
-pour trois ans. Nous nous y installâmes pour la Saint-Martin suivante,
-juste un an après notre mariage.
-
-Ah! nos pauvres six cents francs, comme ils furent vite employés!
-L'achat de deux vaches de travail en usa la plus grande partie. Et, pour
-nous munir d'une charrette, d'une herse, des objets de ménage
-indispensables, d'une provision de combustible et de quelques mesures de
-seigle, il fallut emprunter au père Giraud. Victoire, qui avait été
-habituée chez elle à un certain confort, souffrit plus que moi de nos
-débuts pénibles. Au surplus, son caractère froid et concentré
-l'empêchait de témoigner sa satisfaction, alors qu'elle savait bien
-quand même faire valoir ses plaintes; j'eus souvent à lui dire qu'elle
-était portée en ce sens à une exagération fâcheuse. Elle geignait:
-
---Il me faudrait une deuxième marmite... J'aurais besoin de vaisselle...
-Je ne peux pas faire sans baquet mes savonnages...
-
-On achetait, et il manquait toujours quelque chose. Elle ne tarda pas,
-se trouvant enceinte, de se préoccuper des langes et du berceau. Je
-faisais de mon mieux pour l'encourager, la réconforter.
-
-Nos tête-à-tête des veillées d'hiver surtout furent monotones. J'eus de
-la peine à m'y faire, moi qui étais habitué à l'animation des maisonnées
-nombreuses. Une activité utile jamais interrompue m'évita le supplice de
-l'ennui; je façonnai un araire, puis une échelle et une brouette, et
-enfin plusieurs _pluches_ ou râteaux à foin. Cela me conduisit jusqu'en
-mars.
-
- * * * * *
-
-Au petit jour et le soir, vers quatre heures, Victoire s'en allait
-vendre en ville le lait frais tiré. Je lui portais sa cruche jusqu'à la
-place de l'Église, au point même où j'avais tant souffert un jour de
-foire étant gamin. Elle s'en allait ensuite de porte en porte, pour
-servir les clients attitrés ou occasionnels. Au début, les vaches ayant
-pas mal de lait, elle approchait de faire trente sous par jour. Mais les
-froids amenèrent une diminution sensible; elle n'arrivait plus à ses
-vingt sous, bien qu'elle le vendît jusqu'à la dernière goutte, sans même
-en conserver un peu pour blanchir notre soupe. Et la tournée, à cause
-des doigts gourds et bleuis, cessait d'être amusante.
-
-Il y eut pis. Un matin de verglas, Victoire revint toute larmoyante et
-les poches quasi-vides: elle avait glissé en descendant la rue pavée à
-la pente si raide--et le lait de même avait glissé de la cruche
-renversée... Cet accident m'inquiéta par ses suites possibles:--elle en
-était au septième mois de sa grossesse. Si bien que je pris la
-résolution de faire moi-même la corvée.
-
-J'eus à essuyer les premiers jours force quolibets et railleries,--car
-ce n'était pas la coutume de voir les hommes vendre le lait. Des fois,
-le soir, les gamins me suivaient en bande:
-
---V'là le marchand de lait!... V'là le marchand de lait!... Par ici,
-Tiennon, par ici!
-
-Je préférais ne pas prendre au sérieux les plaisanteries des mauvais
-drôles--non plus que celles des grands, d'ailleurs. Après deux semaines
-la chose parut naturelle à tous et les clientes me félicitèrent plus
-d'une fois de ce que j'étais le modèle des maris.
-
-Je m'intéressais chaque matin à l'éveil de la ville. A mon arrivée il
-n'y avait d'activité apparente que dans les boutiques des maréchaux et
-les fournils des boulangers. La plupart des commerçants dormaient encore
-derrière leurs persiennes closes, de même que les fonctionnaires et les
-rentiers. Moi, qui turbinais depuis deux heures et plus, grisé par
-l'action et l'air vif du matin, je cognais avec un malin plaisir aux
-devantures ou aux portes. Après un moment apparaissaient les ménagères,
-boulottes ou trop maigres, ridées, ébouriffées, édentées, les seins
-tombants, les yeux gros avec des cernures bleues et de la cire dans les
-coins,--toutes ridicules. Le négligé de leur costume accusait férocement
-leurs déformations et leurs tares. Beaucoup venaient pieds nus dans des
-pantoufles éculées, avec des jupes mal agrafées laissant voir la
-chemise, des camisoles de nuit pelucheuses, déchirées souvent, des
-serre-tête ignobles, des bonnets crasseux. Elles proféraient dans un
-bâillement:
-
---Il fait bien froid ce matin, dites, Tiennon?
-
---Ma foi oui, Madame; il a gelé rudement.
-
---Brrouou... Ce qu'il faisait bon au lit!
-
-Je riais en dedans de voir ainsi, au naturel, ces belles dames de la
-ville, dans le jour si bien peignées, si bien corsetées, si bien
-_mistifrisées_.
-
---Vrai, me disais-je, je ne me laisserai plus prendre aux apparences, oh
-non!
-
-Vain serment, hélas!
-
-Sitôt rentré de ma tournée du matin, je réendossais mes effets de
-travail, faisais la litière des vaches et garnissais leur crèche; puis,
-ayant avalé une écuelle de soupe à l'oignon et des pommes de terre sous
-la cendre, je m'en allais chez le père Viradon, un petit propriétaire
-voisin, où, moyennant huit sous par jour, je battais au fléau de neuf
-heures à trois heures. Au retour, nouvelle soupe avec un mijotage de
-citrouille ou de haricots; puis le pansage, la traite, la tournée en
-ville et maintes autres petites besognes qui m'occupaient jusqu'à sept
-heures; alors, je m'installais au coin du feu, à mes travaux
-d'outillage,--m'efforçant de prouver à ma femme que nos affaires
-marchaient bien, que nous n'aurions pas de peine à nous en tirer...
-
- * * * * *
-
-J'avais demandé à ma mère de venir en avril, au moment des couches de
-Victoire. Mais une maladie de deux de mes petits neveux lui fut prétexte
-à se dérober. La mère Giraud, souffrante, ne put venir davantage. Il n'y
-eut donc, en dehors de la sage-femme, que la vieille voisine Viradon
-pour nous aider et nous conseiller un peu. Il me fallut soigner moi-même
-la maman et le poupon, tout en m'occupant de toutes les besognes du
-ménage et de l'extérieur.
-
-Or c'était le temps des labours, et de semer les pommes de terre, et de
-mettre en ordre le jardin. On peut croire que je n'avais pas à rester
-les deux pieds dans le même sabot! J'en vins à perdre, si l'on peut
-dire, l'habitude de dormir--et ce n'est pas au cours de l'été que je pus
-me rattraper!
-
-Car je fus travailler dans les fermes comme journalier. J'aurais bien eu
-assez à faire chez nous, mais je craignais, ne gagnant rien au dehors,
-de me trouver à court.
-
-Quand je rentrais, vers dix heures du soir, il m'arrivait souvent de me
-remettre à l'oeuvre, au clair de lune, dans notre potager. Le voisin
-Viradon m'avait conseillé de faire du jardinage parce que les légumes se
-vendent toujours bien à Bourbon, au moment de la saison thermale, quand
-la ville se peuple d'étrangers. Je restais donc souvent jusqu'à minuit à
-sarcler, bêcher, arroser. A trois heures, je repartais au travail.
-Victoire avait cessé momentanément les tournées de lait, mais elle put
-vendre quelques têtes de salade, quelques paniers de haricots dont le
-produit suffit aux besoins courants du ménage.
-
- * * * * *
-
-A la Saint-Martin, nous eûmes la satisfaction de payer sans délai le
-propriétaire et de rembourser au père Giraud la moitié de la somme qu'il
-nous avait avancée.
-
-
-
-
-XIX
-
-
-Je manquais beaucoup d'expérience pour de certains travaux. C'est ainsi
-qu'avant de me mettre à mon compte je n'avais jamais semé. L'emploi de
-semeur dans les fermes était tenu d'ordinaire par le maître ou par son
-fils aîné:--chez nous, mon parrain avait succédé à mon père depuis
-quelques années. Je crois bien que cette coutume de ne pas varier les
-rôles existe encore un peu. Il y a toujours le bouvier, le jardinier, le
-semeur. Le bouvier ne s'occupe jamais du jardin; le jardinier ne sait
-guère labourer, ni soigner les boeufs. Et quand la séparation survient,
-l'un et l'autre se trouvent embarrassés.
-
-Je semai donc la première fois inégalement et trop fort, et ma récolte
-en fut compromise. De plus, les voisins qui eurent l'occasion de voir
-mon blé s'en gaussèrent. Il y avait de quoi, mais j'en souffris dans mon
-amour-propre.
-
- * * * * *
-
-A dire vrai, les bons semeurs même n'obtinrent pas, cette année-là, de
-brillants résultats. A la suite d'une période hivernale de gels
-nocturnes et de soleils chauds, suivie d'un printemps humide, la récolte
-de 1847 fut mauvaise entre toutes. Le froment atteignit huit francs le
-double et le seigle six francs. A la campagne, il y eut grande misère
-pour les pauvres gens; et c'était bien pis encore dans les villes, à
-Paris surtout.
-
-Je savais cela par M. Perrier, un ancien maître d'école devenu agent
-d'assurances,--notre client pour le lait. M. Perrier lisait le journal
-et, à chaque fois qu'il se passait quelque chose d'important, il en
-faisait part à ma femme avec mission de me le rapporter.
-
-C'est ainsi que j'eus connaissance de la révolution de février 1848.
-Cela me fit souvenir qu'au temps où j'étais pâtre dans la Breure du
-Garibier, j'avais entendu dire par les scieurs de long quelque chose
-d'analogue: Paris en révolution, un roi chassé et remplacé par un autre
-qui s'appelait Louis-Philippe, le drapeau tricolore à la place du
-drapeau blanc.
-
-Étant allé le lendemain faire la tournée de lait, j'en parlai à M.
-Perrier qui m'expliqua qu'on venait précisément de mettre à la porte ce
-roi Louis-Philippe et que nous avions maintenant la République. Il
-m'indiqua même la différence entre les deux formes de gouvernement.
-
-A la campagne, on ne s'inquiète guère de ces choses-là. Que ce soit
-Pierre ou Paul qui soit en tête, on n'en a pas moins à faire face aux
-mêmes besognes et à lutter contre des misères analogues. Pourtant ce
-changement de régime eut un certain retentissement.
-
-Tout de suite je sus gré à la République de supprimer l'impôt sur le
-sel. On le payait auparavant cinq et six sous la livre, et on le
-ménageait presque autant que le beurre. Après, il ne se vendit plus que
-deux sous. Quelle canaillerie, de laisser subsister un impôt énorme sur
-une matière de première nécessité, dont le pauvre, pas plus que le
-riche, ne pouvait se passer!
-
-Le suffrage universel fut une autre innovation sans doute heureuse. Je
-savais que les ouvriers des villes faisaient grand cas de cela et j'en
-ai compris plus tard la raison. Mais, à ce moment, je ne trouvais pas
-que le droit de vote fût une chose d'aussi grande importance que la
-suppression de l'impôt sur le sel!
-
-Comme bien on pense, ces réformes ne faisaient pas plaisir aux riches.
-Les céréales augmentant toujours, on accusait les gros bourgeois d'en
-accumuler des provisions considérables et de les faire jeter à la mer,
-dans le but de provoquer la famine, en haine du gouvernement nouveau. A
-tort ou à raison, je ne sais...
-
- * * * * *
-
-Il y eut bientôt des élections pour nommer les députés. Je reçus
-plusieurs papiers à cette occasion, et m'en fus trouver M. Perrier pour
-me les faire lire. Les candidats républicains parlaient de liberté, de
-justice, de bonheur du peuple et promettaient la création d'écoles et de
-routes, la diminution du temps de service, l'assistance aux infirmes et
-aux vieillards pauvres. Les conservateurs voulaient la France unie et
-prospère dans l'ordre et la paix; ils conseillaient de se méfier des
-utopistes révolutionnaires enclins à tout bouleverser, à faire table
-rase de nos traditions séculaires et à nous conduire aux abîmes. J'étais
-loin de comprendre le sens exact de toutes ces belles phrases. Mais il
-me parut cependant que les conservateurs usaient de grands mots assez
-vides de sens, alors que leurs concurrents émettaient quelques bonnes
-idées pratiques. Je confiai à M. Perrier ma manière de voir et il
-m'approuva en plein:
-
---Dites-le bien à vos amis, à vos voisins, il n'y a que les républicains
-qui aient le désir de voir améliorer votre situation. Les autres sont de
-gros bourgeois qui trouvent excellent l'ancien ordre de choses; ils ont
-lieu d'être contents de leur sort, et croyez que le sort des autres leur
-importe peu.
-
-J'en fus fortifié dans ma première impression. Mais l'avant-veille du
-scrutin, pendant que j'étais au travail, le curé vint à la maison.
-Citant à la bourgeoise plusieurs individus assez mal cotés qui criaient
-bien fort: «Vive la République!» dans les rues de la ville les soirs de
-beuverie, il montra tous les républicains taillés sur ce modèle et
-conseilla de s'en défier:
-
---Si ceux-là arrivent au pouvoir il n'y aura de sécurité pour personne;
-ils prendront le bien des honnêtes gens et vivront en rentiers à la
-sueur du front des autres. Il faut voter pour les conservateurs,
-représentants de l'ordre et des bons principes!
-
-Je savais qu'effectivement les «pas grand'chose» de la ville affichaient
-à tout propos leur amour de la République. Mais je réfléchis que les
-candidats ne devaient pas ressembler aux quelques criards et abrutis que
-nous voyions ici. D'ailleurs, M. Perrier, brave homme, intelligent et
-instruit, était républicain--ainsi que plusieurs autres bons vivants que
-je connaissais. Et l'illustre Fauconnet menait campagne en faveur des
-conservateurs. Je dis à ma femme:
-
---Écoute, en fait que de bien, nous n'avons guère que nos deux
-vaches;--crois-tu que quelqu'un songe à nous les enlever?... Et il n'y a
-pas que des braves gens pour appuyer les favoris du curé:--Fauconnet,
-qui est certainement le plus voleur de Bourbon, les soutient aussi...
-
---Tu ne saurais comparer M. Fauconnet aux soiffeurs et aux feignants qui
-crient dans les rues?
-
---Oh non! je leur ferais injure, dis-je en riant; ils ne sont pas de sa
-taille!
-
-Mais ceux-ci, de toute évidence, faisaient grand tort aux «rouges». J'ai
-remarqué cent fois depuis que les pires ennemis des idées nouvelles sont
-les gens à réputation douteuse qui prétendent à les soutenir. Les
-meilleurs programmes se trouvent salis de ces contacts; les meilleurs
-candidats en sont discrédités dans l'esprit de ceux qui, comme moi,
-n'ont pas d'opinion bien nette et se basent un peu sur leur sympathie à
-l'égard des représentants de chaque tendance.
-
-Toute la journée du samedi, je fus tiraillé de sentiments contraires. On
-est bien embêté, quand il s'agit de prendre une décision pour des choses
-qui vous dépassent, d'être en butte ainsi aux suggestions des uns et des
-autres... Le dimanche, je revins cependant à ma résolution première et
-portai dans la «boîte» le bulletin de la liste républicaine. Ainsi
-témoignai-je au gouvernement nouveau ma reconnaissance pour le sel à
-deux sous!
-
- * * * * *
-
-Six mois plus tard, il y eut un autre vote pour nommer le président de
-la République. Et tant de personnages influents, propriétaires, gros
-fermiers, régisseurs et curés se chargèrent d'affirmer partout l'unique
-souci des «rouges» de favoriser les ouvriers des villes, qu'on en
-causait entre cultivateurs, le dimanche, après la messe.
-
---Mon maître a dit que si un républicain était nommé président, le blé
-ne se vendrait que vingt sous la mesure...
-
---Le mien de même. C'est la pure vérité, il paraît... Les républicains
-veulent que ceux des villes aient le pain pour rien.
-
---Ils feraient baisser la viande aussi, on peut en être sûr...
-
---On ne pourrait plus vivre en travaillant la terre...
-
-Ces bruits nous mettaient en défiance. Et, comme les camarades, je votai
-pour Napoléon.
-
-
-
-
-XX
-
-
-Après un séjour de six années, mes parents avaient été obligés de
-quitter la Billette, les relations étant devenues impossibles avec M. et
-Mme Boutry. Ils s'en étaient allés à l'autre extrémité de la commune de
-Saint-Menoux, du côté de Montilly.
-
-Mon père ne vécut pas longtemps dans cette nouvelle ferme. Au mois de
-janvier 1849, l'un de mes neveux me vint prévenir qu'il était gravement
-malade. J'y fus le lendemain et le trouvai très amaigri, très abattu,
-avec une forte fièvre qui, sous sa barbe longue, colorait ses joues
-creuses.
-
---Mon pauvre garçon, je suis perdu! me dit-il. C'est égal, je suis bien
-aise de t'avoir revu avant de mourir...
-
-Il me regarda longuement avec des yeux mouillés; j'eus de la peine à
-m'empêcher de pleurer...
-
-Trois jours après, par une triste aube neigeuse, il rendit l'âme en
-effet.
-
-Je le regrettai sincèrement; l'appréciant alors avec ma pleine raison je
-voyais en lui un pauvre homme martyr de la vie. Son frère avait vécu à
-ses dépens: ses maîtres l'avaient grugé; sa femme l'avait malmené. Ses
-rares moments de satisfaction étaient liés aux séances d'auberge trop
-prolongées,--où il se mettait dans son tort!
-
-Ma soeur Catherine, mariée à Gaussin et placée à Paris avec son époux,
-ne put assister à l'enterrement.
-
- * * * * *
-
-Une révolution dans la maisonnée fut la conséquence de ce deuil. Ma
-mère, à couteaux tirés avec le Louis et sa femme, chercha à indisposer
-mon parrain contre eux, dans le but de rendre inévitable la séparation
-des deux ménages. Cependant les aînés, qui s'entendaient assez bien,
-jugèrent meilleur de rester ensemble tant que leurs enfants ne seraient
-pas élevés. Alors la mère, toujours méchante et butée, décida de partir
-elle-même. Elle loua à l'entrée du bourg de Saint-Menoux, sur la route
-d'Autry, une pauvre bicoque et y fut vivre selon la loi commune des
-veuves sans ressources,--glanant et gagnant quelque argent à toutes
-corvées désagréables et pénibles... Aussi longtemps qu'elle fut en état
-de travailler, elle laissa dormir dans un coin de son armoire les
-quelques centaines de francs qui constituaient sa fortune.
-
-La Marinette demeura au domaine avec mes frères; ils la gardèrent un peu
-par charité, mais aussi parce qu'elle leur rendait service. La pauvre
-innocente avec son culte des bêtes s'acquittait très bien du rôle de
-bergère, moins le dénombrement des moutons, à la rentrée, qui n'était
-pas dans ses moyens. Elle savait filer et travailler aux champs. En
-somme, elle gagnait à peu près sa vie et, ne quittant jamais la
-métairie, elle coûtait peu comme entretien...
-
-
-
-
-XXI
-
-
-Victoire, enceinte une seconde fois, me donna une petite fille.
-Heureusement, les affaires n'allaient pas trop mal. Le père Giraud était
-remboursé, je payais régulièrement mon fermage et j'avais quelques
-pièces de cent sous devant moi. Ce succès me donnait du contentement,
-partant, du courage. Je continuais, dans la mesure du possible, d'aller
-besogner hors de chez moi. J'avais trouvé pour la mauvaise saison un
-emploi stable à la carrière du Pied de Fourche, derrière l'église, à
-l'est de la ville; j'y cassais de la pierre pour le compte d'un
-entrepreneur de routes. Engagé à la tâche, je venais à ma convenance,
-après le pansage du matin et rentrais à temps pour celui du soir.
-
-Nous étions parfois jusqu'à vingt casseurs à la file, travaillant chacun
-à l'abri d'une claie de paille, à genoux sur un tabouret de chiffons.
-Notre chantier, à hauteur du vieux château dressé sur la colline d'en
-face, dominait complètement la partie centrale de la ville établie au
-milieu, dans la vallée étroite. Nos regards plongeaient sur les toits de
-la grand'rue, où des cheminées de toutes formes se dressaient comme une
-poussée de champignons, éjectant leurs fumées paisibles ou tourmentées
-par le vent,--plus accentuées vers l'heure de midi. Cette grand'rue, de
-là-haut, nous semblait un précipice et nous étions tentés de plaindre
-ses habitants qui devaient manquer d'air.
-
-A vrai dire, si nous avions, nous, la faculté de respirer à l'aise, de
-nous sentir caressés par les souffles sains de la campagne et de la
-forêt, nous méritions bien d'être plaints aussi, car c'est un travail
-peu récréatif que de casser la pierre. Nos jambes, toujours inertes et
-pliées, s'ankylosaient; nos mains s'écorchaient au contact des petits
-manches de houx de nos masses. Souvent la lassitude nous gagnait, et
-l'ennui...
-
-Mon voisin de droite étant priseur me lançait souvent sa tabatière dans
-laquelle je prenais de toutes petites pincées, histoire de m'éclaircir
-le cerveau... Mais à ce jeu, je pris goût au tabac et finis par me
-procurer aussi une «queue-de-rat». La bourgeoise me disputait:
-
---Sommes-nous riches au point qu'il soit nécessaire que tu te fourres de
-l'argent dans le nez? Et puis, d'ailleurs, c'est dégoûtant...
-
-Mais ses observations furent impuissantes contre l'habitude déjà prise.
-
-Le travail à proximité de la ville m'entraînait à d'autres dépenses que
-je lui cachais soigneusement. Pour me rendre au Pied de Fourche, il me
-fallait passer devant la porte de l'entrepreneur, tenancier d'un
-caboulot tout près. Il m'appelait le matin:
-
---Eh! Tiennon, viens donc «tuer le ver»!...
-
-«Tuer le ver», c'était boire une goutte d'eau-de-vie. Il offrait sa
-tournée, je ne pouvais moins faire que d'offrir la mienne: au total deux
-gouttes bues et quatre sous dépensés.
-
-Quand nous mangions, nouvelle attaque. Il se trouvait toujours quelqu'un
-pour proposer:
-
---Si l'on misait pour avoir un litre... Sacré bon sang que le pain est
-dur!
-
-Trois sous chacun procuraient un litre à quatre. Ce verre de vin nous
-donnait du coeur; mais trois sous ça se connaît sur une journée de
-quinze à vingt sous!
-
-Les dimanches de paie, il fallait encore boire. Je n'avais pas le
-courage de refuser dans la crainte de passer pour «chien» et de me faire
-remarquer. Mais ces dépenses anormales m'inquiétaient...
-
-Je compris alors que c'est une vraie calamité pour les ouvriers des
-bourgs et des villes que d'avoir trop d'occasions. Quoique gagnant plus
-que nous, ils ne sont pas plus riches, car ils en viennent à trouver
-naturel de dépenser tous les jours une petite somme à l'auberge,--ce qui
-va loin, en fin de compte. Il faut les plaindre plus que les blâmer. Je
-sentais qu'à leur place je n'eusse pas agi différemment. Mais je résolus
-de fuir la contagion, de chercher du travail ailleurs.
-
- * * * * *
-
-C'est ainsi que, dans l'hiver de 1850, je pris à défricher, du côté de
-César[4], une portion d'un terrain broussailleux qu'on mettait en
-culture. Dans cette campagne perdue, ma seule débauche était de puiser
-quelquefois dans la tabatière...
-
- [4] Hameau de la commune de Bourbon ainsi nommé parce que César,
- dit-on, eut son camp, au moment de la conquête des Gaules, sur le
- plateau où il est bâti.
-
-A ce chantier, un jour de mars au soleil déjà chaud, je mis au jour dans
-des racines de genêts une vipère qui s'éveillait de sa léthargie
-hivernale. Je n'avais plus, comme dans mon enfance, une crainte exagérée
-des reptiles;--l'ayant regardée un instant s'agiter, je hélai M.
-Raynaud, un boulanger de la ville, qui se trouvait là en train de faire
-mettre en fagots des tas d'épines et de genévriers qu'il avait achetés
-pour son four.
-
---Venez voir une belle vipère, Monsieur Raynaud, elle est déjà à moitié
-désengourdie.
-
-Le boulanger s'approcha.
-
---Diable, pas rien qu'à moitié; elle se tortille joliment...
-
-Après qu'il l'eut contemplée à loisir, il reprit, d'un ton mi-sérieux,
-mi-narquois:
-
---Vous devriez la porter toute vivante au pharmacien; il vous la
-paierait au moins cent sous.
-
---Vous vous fichez de moi, Monsieur Raynaud?
-
---Ma foi non! Je vous assure que les pharmaciens s'en servent pour leurs
-drogues et qu'ils achètent toutes celles qu'on leur porte.
-
-Je jetais des regards questionneurs sur le groupe des bûcherons, venus
-voir aussi.
-
---Monsieur Raynaud a raison, dit l'un; je crois bien en effet que ça
-s'achète...
-
---Moi, c'est la première fois que je l'entends dire, reprit un autre.
-
---Moi aussi, appuyai-je.
-
---Eh bien, essayez, reprit le boulanger; portez-la-lui vivante et vous
-verrez qu'il vous la paiera cent sous et peut-être plus.
-
---C'est qu'elle n'est pas commode à porter vivante...
-
-Il avisa le bidon qui contenait la soupe de mon déjeuner de midi ou
-«goûter» comme nous disons plutôt nous, paysans.
-
---Mettez-la donc dans votre gamelle.
-
---C'est une idée... Si j'étais certain de la vendre cent sous, je
-l'emporterais dedans, quitte à en acheter une neuve.
-
-Lors M. Raynaud d'affirmer une troisième fois:
-
---Quand je vous dis que c'est la vérité!
-
-Il n'était pas encore l'heure du goûter; je mangeai cependant ma soupe,
-sans même prendre le temps de la faire chauffer; puis, à l'aide d'un
-bâton de noisetier fendu, je me saisis du reptile et le glissai, non
-sans peine, dans le bidon vide que je recouvris aussitôt de son
-couvercle. Le boulanger, les fagoteurs me regardaient faire en ricanant.
-
---Mon vieux, vous paierez à boire! jeta en s'éloignant M. Raynaud, je
-vous ai fait gagner votre journée. Surtout, dites bien au pharmacien que
-vous venez de ma part.
-
-Tout joyeux de l'aubaine, je quittai le chantier plus tôt qu'à
-l'ordinaire et, passant chez nous pour mettre des effets propres, je
-contai l'aventure à ma femme. Mais elle, loin de s'en réjouir, se prit à
-s'indigner de la belle manière:
-
---Sors-moi bien vite ça de la maison! Une «mauvaise bête!» Si elle
-allait soulever le couvercle, se glisser sous les meubles...
-
-Après un court silence:
-
---On t'a fait croire des bêtises, imbécile! Tu en seras pour la peine
-d'acheter un bidon neuf, encore vingt-cinq ou trente sous. Je ne veux
-plus revoir celui-ci, tu m'entends bien? Jette-le dans un fossé, fais-en
-ce que tu voudras, mais ne le rapporte pas.
-
-A parler net, je commençais à craindre que la bourgeoise n'eût raison.
-J'affectais pourtant la certitude de revenir avec ma pièce de cent sous.
-Et délibérément, je me rendis chez le pharmacien.
-
---Bonsoir, Monsieur Bardet.
-
---Bonsoir, mon ami, bonsoir. Qu'est-ce qu'il y a pour votre service?
-
---Monsieur Bardet, on m'a dit que vous achetiez les vipères
-vivantes,--c'est M. Raynaud, le boulanger, qui m'a dit ça,--j'en ai
-trouvé une au _déchiffre_ et je vous l'apporte.
-
---Mais oui, je les achète, M. Raynaud ne vous a pas menti.
-
-Il apporta un grand bocal bleu.
-
---Tenez, il y en a trois ici; la vôtre fera la quatrième. Et si vous en
-trouvez d'autres, apportez-les-moi; je vous les prendrai toutes à cinq
-sous la pièce.
-
-Je me sentis blêmir.
-
---Combien, Monsieur Bardet?
-
---Cinq sous.
-
---M. Raynaud m'avait dit cent sous...
-
-Le pharmacien sourit dans sa barbe grise:
-
---Raynaud est un peu farceur, vous ne le saviez donc pas? C'est cent
-sous les vingt qu'il a voulu dire.
-
---Je me suis laissé jouer... Il va me falloir un autre bidon; j'aurai de
-la perte. Ah! bien, vous pouvez croire que je regrette de vous l'avoir
-apportée!...
-
-M. Bardet parut ému de me voir si dépité.
-
---Qu'est-ce que vous voulez, ça vous apprendra qu'il ne faut pas tout
-croire. Mais vous auriez tort de sacrifier votre bidon... Tenez, je vais
-vous donner une solution pour le désinfecter, une cuillerée de cette
-poudre blanche que vous ferez dissoudre dans un litre d'eau bouillante.
-Vous le nettoierez avec ça et pourrez vous en servir en toute sécurité;
-il sera aussi propre qu'avant.
-
-La poudre valait trois sous; j'eus dix centimes à empocher. Mais j'avais
-compté sans la Victoire qui jura que le bidon ne servirait plus, menaça
-de le briser elle-même au lieu de le nettoyer. Il me fallut retourner le
-soir chez le quincaillier où j'en achetai un du plus bas
-prix:--vingt-cinq sous. Il était loin de valoir l'ancien.
-
- * * * * *
-
-J'ai souvent fait rire les uns et les autres à mes dépens en racontant
-cette aventure--que je me plus à agrémenter par la suite d'épisodes
-imaginaires pour la rendre plus comique encore. Mais j'en gardai rancune
-au boulanger Raynaud qui avait jugé bon, au surplus, de se payer à
-nouveau ma tête quand nous nous rencontrâmes.
-
---Eh bien, Bertin, cette vipère?
-
---Eh bien, Monsieur Raynaud, je ne suis pas prêt de vous croire. Vous
-êtes un rude menteur!
-
---Quoi, le pharmacien n'en a pas voulu?
-
---Si, seulement au lieu de cent sous, c'est cinq sous qu'il me l'a
-payée.
-
---Cinq sous... Eh bien, oui, c'est le prix que je vous avais indiqué;
-vous aviez mal compris.
-
-Et il s'éloigna en riant.
-
-
-
-
-XXII
-
-
-De temps à autre, je revoyais Fauconnet dont les cheveux blanchissaient
-et dont la figure glabre, à présent ridée et grimaçante, avait une
-expression un peu diabolique. Quand il traversait les Craux allant à
-Meillers il s'arrêtait des fois pour me parler--et, malgré mon vieux
-levain de haine à son endroit, je faisais l'aimable...
-
-Si bien que, son domestique étant tombé malade, il me vint quérir un
-jour pour le remplacer. C'était après les moissons, en août;--point trop
-pressé d'ouvrage je ne crus pas devoir me dérober. Quand on a besoin de
-gagner sa vie il faut bien aller travailler là où l'on trouve, même chez
-les employeurs que l'on a de bonnes raisons de mépriser!
-
-Lors je vis de près, dans l'intimité quotidienne, ce fermier enrichi,--à
-la veille de devenir gros propriétaire terrien. Il était chez lui
-grossier, maussade et grognon, sans cesse en bisbille avec sa femme et
-la servante. Il promenait son désoeuvrement de la cuisine à l'étable et
-au jardin, l'allure débraillée, fumant sa pipe, bâillant... J'ai pu me
-rendre compte, pendant mon séjour dans cette maison, que l'oisiveté
-n'est vraiment pas enviable. Le travail, souvent pénible, douloureux,
-accablant, mais toujours intéressant,--sinon passionnant,--est encore
-contre l'ennui le meilleur des dérivatifs. Le «patron», tel un fauve en
-cage, s'ennuyait de façon atroce. Comme distraction, il se versait du
-vin blanc ou de grandes rasades d'eau-de-vie...
-
-Il passait rarement sans sortir la journée entière. Une fois en selle ou
-en voiture, fier de son cheval bien pansé et bon trotteur, de ses
-harnais brillants, il redevenait l'homme public,--Fauconnet, le fermier
-riche, conscient de sa puissance, envié de tous, respecté des marchands,
-salué bas par les travailleurs.
-
-Je ne le vis vraiment gai chez lui que le jour de l'ouverture de la
-chasse. Il avait le matin battu la campagne en compagnie de son fils
-aîné, le docteur, nouvellement établi à Bourbon, et de quelques amis. Il
-offrait à déjeuner à cette occasion. Ce fut une ripaille à tout casser,
-une vraie débauche! J'étais chargé du service de la table que je fis
-assez maladroitement, en novice que rien n'a préparé à ça: mais ma
-maladresse même fut appréciée puisqu'elle prêta aux convives l'occasion
-de rire. Or, toute occasion de rire était tenue pour précieuse...
-
-Après qu'ils eurent bu et mangé ferme, ils contèrent des histoires
-scabreuses, des récits d'orgie et d'amour de fraude. Ils raillaient la
-bêtise et la soumission des métayers, et se flattaient de faire avaler
-aux propriétaires des bourdes invraisemblables... Ils se considéraient
-comme des gens très supérieurs, dominant le reste de l'humanité de tout
-le poids de leurs gros ventres, de toute la largeur de leurs faces
-rubicondes.
-
-Seul, le jeune docteur observait une certaine réserve. Ayant en ville,
-près de la source chaude, son logement particulier, il fréquentait peu
-la maison paternelle. Ses frères, éloignés du pays, s'y montraient moins
-encore.
-
---Ils n'ont pas les habitudes du père; ce n'est plus le même genre,
-m'avait dit la servante.
-
-J'en conclus qu'eux aussi, probablement, se jugeaient des hommes
-supérieurs,--supérieurs à ce fermier campagnard qu'était leur père, et à
-ses amis. Ainsi va le monde. Chacun a sa manière de voir et de
-concevoir: chacun se croit très fort, sans imaginer qu'à côté on le
-tient pour un imbécile...
-
- * * * * *
-
-Quand le domestique fut en état de reprendre son service je pouvais
-encore disposer de quelques jours, et Fauconnet me conserva pour battre
-à la machine dans ses domaines de Bourbon. C'était, dans la région, le
-début des batteuses que les fermiers, après une assez longue période
-d'hésitation, venaient enfin d'adopter. Comme au temps du fléau, ils
-fournissaient un tiers du personnel. Mais ils se libérèrent bientôt de
-cette obligation trop coûteuse pour laisser aux métayers toute la charge
-de la main-d'oeuvre.
-
-On commença au domaine de la Chapelle, sur la route de Saint-Plaisir.
-Nous étions tous étonnés et un peu effrayés de nous voir au service de
-ce monstre trop bruyant, aux mille complications de bielles, de volants
-et de courroies. Mais on travaillait à une allure modérée, et
-l'adaptation fut assez rapide.
-
-Les femmes, par contre, se trouvèrent embarrassées--qui jamais ne
-s'étaient vu tant de monde à nourrir. Maintenant l'habitude est prise;
-elles achètent de grands paniers de viande qu'elles mettent en pot au
-feu, en daube, en ratatouilles diverses, sacrifient des lapins et même
-des poulets. Mais bien trop pauvres, les ménagères d'il y a cinquante
-ans pour songer à de telles frairies! Cependant la cuisine ordinaire
-leur semblait peu digne d'être servie à des étrangers... Les métayères
-de Fauconnet durent s'entendre entre elles--et il advint ceci:
-
-A la Chapelle, au repas du matin, on nous servit de la galette et du
-gâteau non levé, ou _tourton_. Je me régalai de ces pâtisseries toutes
-fraîches et plus beurrées qu'il n'est d'usage. Mais au goûter, il n'y
-eut encore que de la galette et du _tourton_, et le soir de même. D'un
-repas à l'autre je trouvais ça moins bon, et tous nous mangions avec un
-moindre appétit.
-
-Je crus qu'il y aurait du nouveau le lendemain, qu'on nous ferait de la
-soupe, des haricots, quelque autre chose, quoi! Mais il fallut
-déchanter. En arrivant le matin, je remarquai que le feu flambait au
-four et je vis un nouveau stock de galettes et de _tourtons_ qu'on se
-préparait à cuire. Aux trois repas de ce jour-là, on ne nous servit rien
-de plus. La chaleur et la poussière nous assoiffant, il arriva que nous
-prîmes en dégoût ces pâtisseries lourdes qui achevaient d'altérer. Pour
-mon compte je préférai m'abstenir à midi et partis le soir sans me
-mettre à table.
-
-Changeant de ferme le jour d'après, nous espérions tous en la fin de
-l'obsession. Mais point! Il y eut pâté le matin et galette à midi, avec
-un simple accompagnement de brioche au lieu de _tourton_. C'en était
-trop! Tout le monde réclama du lait, même vieux, même écrémé,--du lait
-n'importe comment. La bourgeoise consentit à faire le tour de la table
-avec sa terrine, non sans faire entendre qu'il lui semblait peu
-honorable de nous servir ce lait--nourriture commune. Il eut un tel
-succès pourtant qu'il en fallut trois terrines pour contenter tout le
-monde. Mais cette femme n'en tira nulle leçon profitable; au repas
-suivant, la table se trouva garnie comme de coutume des inévitables
-galettes et des inévitables _tourtons_. Alors, sentant que j'allais
-tomber malade, je m'en fus dire à Fauconnet qu'il ne m'était pas
-possible de suivre plus longtemps la machine.
-
- * * * * *
-
-Les aliments de chez nous, la soupe à l'oignon, le pain de seigle et le
-fromage de vache, me semblèrent meilleurs après cette aventure...
-
-
-
-
-XXIII
-
-
-Les coqs à l'engrais chantèrent un soir de décembre qu'il y avait de la
-neige et qu'il gelait ferme. C'était en fin de veillée, vers neuf
-heures; nous nous préparions à _user les draps_.
-
---Qu'est-ce qu'ils veulent annoncer, ces sales bêtes? fit Victoire tout
-de suite inquiète.
-
-Signe de malheur en effet que d'entendre chanter les coqs à partir du
-coucher du soleil et jusqu'à minuit,--période du repos et du silence.
-
-Cette infraction à la règle aurait dû cependant nous sembler naturelle
-de la part de ces pauvres poulets à l'engrais qui, ne sortant jamais
-d'un réduit enténébré, perdaient peu à peu le sentiment des heures. Mais
-nous étions troublés--pour avoir vu, enfants, se troubler nos proches en
-pareille occurrence. D'ailleurs, dans le grand calme de la nuit d'hiver,
-ces cocoricos avaient quelque chose de lugubre--d'autant plus qu'ils se
-multiplièrent: le coq des Viradon répondit aux nôtres, puis d'autres des
-chaumières proches et des fermes lointaines. Ce fut pendant une
-demi-heure un concert de modulations aiguës, comme aux heures qui
-précèdent l'aube.
-
-La sérénade terminée, Victoire donna le sein à notre petit troisième qui
-avait juste deux mois. Mais elle n'était guère rassurée et, bien que se
-défendant d'avoir peur, elle tremblait encore quand elle se mit au lit.
-Nous eûmes, cette nuit-là, un sommeil fiévreux et il fut décidé que les
-malencontreux poulets seraient vendus au plus tôt.
-
- * * * * *
-
-Comme par hasard, les mois qui suivirent, toutes sortes de malheurs nous
-vinrent frapper. En prenant de l'âge, je me suis libéré d'une bonne
-partie des croyances superstitieuses de ma jeunesse; mais à cause de
-cela, j'ai toujours conservé la crainte des coqs qui chantent après le
-coucher du soleil.
-
-J'avais, dans un coin de mon étable, une réserve de pommes de terre. La
-meilleure de mes deux vaches s'étant détachée une nuit, avala goulûment
-un gros tubercule et s'étrangla. Je la découvris, le matin, étendue sur
-le dos, ballonnée, râlante. Un boucher, prévenu, m'en offrit trente
-francs; je comptais la vendre trois cents francs à la fin de l'hiver...
-
-Il me souvient que ma femme voulait acheter des habits pour notre petit
-Jean, et pour moi un pantalon de droguet, une casquette, une blouse.
-Mais on dut repousser à des temps meilleurs ces dépenses anormales. Au
-surplus il nous creva peu après un cochon qui pesait cent cinquante
-livres. Et nous eûmes des ennuis de la vache achetée en remplacement de
-notre pauvre étranglée.
-
- * * * * *
-
-A cause des enfants, Victoire avait cessé tout à fait de porter le lait
-en ville et s'était mise à faire du beurre. Or, il n'y avait pas moyen
-de transformer en beurre la crème qui provenait de cette nouvelle vache.
-Nous passions des heures et des heures à la remuer dans la baratte ou
-_beurrier_; nous avions les bras moulus de faire monter et descendre le
-_batillon_: rien! Il m'arriva un soir de le manoeuvrer sans interruption
-de six heures à minuit; je parvins à prendre une suée terrible, à
-défoncer à demi la baratte, mais non à faire du beurre...
-
-Le père Viradon, le lendemain, m'assura que c'était un sort. Pareille
-mésaventure lui étant advenue dans sa jeunesse, un _défaiseux de sorts_
-lui avait donné les conseils suivants:
-
-«Se rendre un peu avant minuit au carrefour de la place de l'Église et
-poser là un petit pot neuf de six sous plein de cette mauvaise crème;
-tourner douze fois autour de ce pot quand sonneraient les douze coups de
-minuit, en traînant au bout d'une corde de six pieds de long les chaînes
-d'attache des vaches; au douzième tour, s'arrêter net, faire quatre fois
-le signe de la croix dans quatre directions opposées et partir au grand
-galop, abandonnant le pot et rapportant les chaînes.
-
-«Couper à chaque bête un bouquet de poils de l'oreille, un du garrot, un
-de la queue, les tremper dans l'abreuvoir tous les jours de la semaine
-sainte avant le lever du soleil, les porter à la messe le jour de Pâques
-et les faire brûler dans la cheminée sans être vu...»
-
---J'ai fait cela et la réussite a été complète, conclut Viradon. Mais le
-_défaiseux_ a dû agir de son côté.
-
-Le fou rire me prit, malgré mes embêtements, en écoutant le bonhomme
-raconter d'un air convaincu les détails bizarres de la cérémonie. Il me
-semblait le voir dans la nuit tourner autour de son pot et entendre la
-_fretintaille_ de ses chaînes!
-
-Le _défaiseux_ était mort; mais il avait laissé à son fils le secret de
-son talent, et le vieux voisin me conseillait d'avoir recours à lui. Je
-n'en fis rien cependant, n'ayant pas foi en ces stupidités.
-
-Mais la bourgeoise alla conter nos peines au curé. Il vint le lendemain,
-aspergea l'étable avec de l'eau bénite et nous dit de n'avoir nulle
-crainte des sorciers.
-
---Ça tient tout simplement à ce que votre vache a du lait de mauvaise
-qualité et à ce qu'elle est dans un état de gestation avancée; améliorez
-sa nourriture, donnez-lui chaque jour un peu de sel dans une ration de
-farineux et vous verrez que ça ira mieux.
-
-Grâce à ces bons avis, il nous devint possible de faire du beurre qui
-s'améliora tout naturellement quand, à la belle saison, nos vaches
-fraîches vélières furent pâturer sur les Craux. Si l'on se rendait bien
-compte de tout on n'aurait pas souvent l'occasion de croire aux sorts.
-
- * * * * *
-
-Vers la fin de l'hiver nous eûmes une alerte plus grave encore; et cette
-fois-ci, il fallut bien, en désespoir de cause, aller trouver un
-rebouteux.
-
-Notre petit Charles fut pris soudain d'un mal de gorge à caractère
-grave; il refusait de prendre le sein; sa respiration devint rauque,
-puis râlante. Victoire le porta d'abord à la sage-femme, puis au
-médecin, et ça n'avait pas l'air d'aller mieux, au contraire.
-
-Or, il y avait sur le chemin d'Agonges un homme qui _barrait_ les maux
-de gorge d'enfants; on venait le trouver de toutes les communes du
-canton et même d'ailleurs; il sauvait, disait-on, les bébés désespérés
-par les docteurs. Au cours d'une veillée, l'état du petit parut
-tellement s'aggraver que nous décidâmes de le lui porter séance tenante.
-
-Sa mère l'emmitoufla dans un vieux châle au creux d'un oreiller et je le
-pris ainsi sur mon bras; elle suivait en pleurant. Nos pas résonnaient
-dans le silence nocturne sur les chemins durcis par le grand gel. Triste
-promenade!
-
-Nous eûmes enfin la satisfaction de frapper à la porte du guérisseur qui
-vint ouvrir après un moment, en caleçon et bonnet de coton. C'était un
-petit homme déjà âgé, à cheveux grisonnants et figure ingrate. Il
-marmonna des prières en faisant des signes sur le corps de notre enfant;
-il oignit son cou d'une sorte de pommade grise et lui souffla dans la
-bouche par trois fois. Un chaleil fumeux éclairait cette scène étrange.
-J'étais impressionné; Victoire pleurait toujours silencieusement. Après
-qu'il eut fini, l'homme nous rassura:
-
---Il ira mieux demain; mais, par exemple, il était temps de l'apporter,
-vous savez... Dès qu'il sera débarrassé, pour hâter sa guérison, vous
-irez faire brûler un cierge devant l'autel de la sainte Vierge.
-
-A notre demande de paiement, il répondit:
-
---Je ne prends rien aux pauvres gens... Mais voici un tronc où chacun
-met ce qu'il veut.
-
-Il désignait sur la cheminée une petite boîte carrée au couvercle percé
-d'une fente; j'y glissai vingt sous et nous repartîmes en hâte, inquiets
-des deux aînés que nous avions laissés dormant dans la maison fermée.
-
-Le guérisseur ne nous avait pas trompés. Vers le matin, le bébé vomit
-des matières aqueuses qui ressemblaient à des crachats durcis et, tout
-de suite soulagé, il prit le sein. Deux jours plus tard, il n'y
-paraissait plus.
-
- * * * * *
-
-Je me suis souvent demandé, sans pouvoir répondre ni dans un sens ni
-dans l'autre, si cette guérison fut d'effet naturel ou si les simagrées
-du vieux y furent pour quelque chose. Je sais que nombre de gens, très
-sceptiques, très fortes têtes, ne craignent pas encore aujourd'hui
-d'avoir recours à ces guérisseurs campagnards pour se faire _barrer_ le
-mal de dents, ou se faire _dire la prière_ à l'occasion d'une entorse ou
-d'une foulure. Et d'aucuns prétendent qu'ils en ont du soulagement.
-
-Ceci étant, un pauvre homme tout simple a bien le droit de rester
-perplexe, également éloigné de ceux qui affirment et de ceux qui se
-moquent. J'en suis encore là.
-
-
-
-
-XXIV
-
-
-Certain jour de foire de Bourbon, pour le carnaval de 1853, mon
-beau-père m'ayant tiré à part sur la place de la Mairie où je causais
-avec d'autres, me proposa d'entrer comme métayer dans un domaine de
-Franchesse, sa commune d'origine. Il connaissait particulièrement le
-régisseur, un ami d'enfance.
-
-J'y songeais un peu, à prendre un domaine, ayant souvent réfléchi qu'en
-restant là il me faudrait placer mes petits dès qu'ils seraient en âge
-de pouvoir garder les bêtes,--éventualité malgré tout pénible. J'aurais
-préféré attendre encore quelques années, mais il me parut sage de ne pas
-manquer cette occasion.
-
- * * * * *
-
-Le dimanche suivant, nous nous en fûmes donc voir cette ferme, le père
-Giraud et moi. Située entre Bourbon et Franchesse, à deux cents mètres
-du chemin qui reliait les deux communes, la Creuserie dépendait de la
-propriété de M. Gorlier, dit «de la Buffère», du nom d'un petit château
-tout voisin qu'habitait ce Monsieur à la belle saison.
-
-La propriété comprenait cinq autres fermes: Baluftière, Praulière, le
-Plat-Mizot, la Jarry d'en haut et la Jarry d'en bas,--une locature qui
-s'appelait les Fouinats, et la maison du régisseur à proximité du
-château.
-
-M. Parent, le régisseur, était un homme de taille moyenne, avec une
-grosse tête, encadrée d'un collier de barbe grisonnante; ses yeux
-saillants hors de l'orbite, lui faisaient constamment l'air étonné; sa
-lèvre inférieure, grosse et lippue, tombait, découvrant ses dents
-avariées et laissant passer un continuel jet de salive. Il nous fit
-visiter les bâtiments du domaine qui étaient anciens et peu
-confortables; il nous conduisit dans toutes les pièces de terre et dans
-tous les prés, et, quand nous fûmes rentrés chez lui, il dicta les
-conditions.
-
-Deux mille francs de remboursement sur le cheptel, mais on se
-contenterait de la moitié; les intérêts à cinq pour cent du reste
-s'ajouteraient aux quatre cents francs de l'impôt colonique annuel; pour
-l'amortissement, on retiendrait une part des bénéfices. J'aurais à faire
-tous les charrois commandés pour le château ou la propriété; et ma femme
-donnerait comme redevances six poulets, six chapons, vingt livres de
-beurre,--les dindes et les oies étant à moitié selon la règle. Le maître
-se réservait le droit de modifier les conditions ou de nous mettre à la
-porte chaque année, sous cette réserve que nous devions être prévenus au
-moins neuf mois d'avance.
-
-M. Parent nous entretint ensuite, sur un ton de platitude exagérée, du
-propriétaire, qu'il appelait M. de la Buffère, ou, plus communément, M.
-Frédéric.
-
---M. Frédéric ne veut pas que les métayers s'adressent directement à
-lui; c'est toujours à moi que vous devrez dire ou demander ce que vous
-jugerez nécessaire. M. Frédéric entend qu'on soit très respectueux, non
-seulement envers lui, mais aussi envers son personnel. C'est parce
-qu'ils ont mal répondu à Mlle Julie, la cuisinière, qu'il m'a fait
-donner congé aux colons actuels de la Creuserie. M. Frédéric ne veut pas
-qu'on touche au gibier; s'il prenait quelqu'un à tirer au fusil ou à
-tendre des lacets, ce serait le départ certain. Lorsqu'il chasse, on
-doit s'abstenir de le gêner--même si cela entraîne une suspension de
-travail. Il faudra tâcher aussi que le beurre de votre redevance soit de
-bonne qualité et les poulets bien gras, de façon à contenter Mlle Julie.
-
-Sur une demande malicieuse de mon beau-père, il nous avoua que Mlle
-Julie n'était pas seulement la cuisinière, mais encore la maîtresse de
-M. Frédéric,--d'ailleurs célibataire. Donc urgence à ménager cette
-personne influente!
-
-Je ne savais trop que penser de M. Frédéric. Son régisseur, tout en le
-disant très bon, le présentait comme un vrai potentat autoritaire et
-capricieux en diable... Cela m'effrayait un peu.
-
-Je demandai à M. Parent huit jours de réflexion, à dessein surtout de
-connaître l'opinion de la bourgeoise qui s'ingéniait à jouer
-l'indifférence.
-
---Fais comme tu voudras, moi ça m'est bien égal.
-
-Elle était très en colère d'être encore enceinte; ça la rendait
-inabordable. Un jour, mon insistance lui arracha pourtant une manière
-d'assentiment:
-
---Dame, si ce domaine te plaît, prends-le, voilà tout...
-
---Mais toi, te plaît-il que je le prenne?
-
---Oh! moi, que ce soit là ou ailleurs...
-
-Je l'aurais battue...
-
-Je me décidai néanmoins à donner une réponse favorable.
-
-Pour la Saint-Martin de 1853 nous nous installâmes à la Creuserie. Ma
-belle-mère put heureusement nous venir en aide à cette occasion.
-Victoire accouchée avant terme, quinze jours auparavant, d'un petit
-garçon qui n'avait pas vécu, se trouvait bien fatiguée, bien faible
-encore,--dans les plus mauvaises conditions pour supporter les tracas
-d'un déménagement.
-
-
-
-
-XXV
-
-
-Notre maison avait deux pièces d'égales dimensions qu'une porte
-intérieure reliait: la cuisine et la chambre. L'une et l'autre ouvraient
-de plein pied sur la cour par de grosses portes ogivales, noircies par
-les intempéries et fortement bardées de fer. Dans la cuisine, une sorte
-de béton avait été fait jadis, dégradé maintenant sous l'effet du
-balayage; il n'en restait qu'une armée de cailloux pointus montrant leur
-nez d'un bout à l'autre de la pièce. La chambre, moins favorisée, s'en
-tenait au sol primitif, affaissé au milieu, bossue sous les meubles,
-semé de mamelons et de trous. Le plafond appareillait l'appartement,--un
-plancher bas, délabré, soutenu par de grosses solives très rapprochées,
-et par une poutre énorme étayée d'un poteau vertical. Des grains de blé,
-des grains d'avoine, s'échappant de la provision du grenier, passaient
-fréquemment entre les planches disjointes, et les rats en faisaient des
-réserves sur les poutres. Un jour avare pénétrait par d'étroites
-fenêtres à quatre petits carreaux; en hiver, quand la température ne
-permettait pas de tenir ouvertes les portes extérieures, on avait peine
-à y voir en plein midi.
-
-Dans la cuisine ou salle commune se faisaient toutes les grosses
-besognes. Il y avait, à gauche de l'entrée, la maie à pétrir et,
-au-dessus, le _tourtier_ avec ses arceaux de bois où l'on plaçait les
-grosses miches de la fournée; il y avait, à droite, un coffre pour le
-linge sale, un deuxième coffre, une vieille commode; au milieu trônait
-la grande et massive table de chêne que nous avions achetée d'occasion,
-flanquée de ses deux bancs sur lesquels nous prenions place aux heures
-des repas; il y avait enfin, dans le fond, une horloge à boîte rouge
-entre deux lits: le nôtre, dans le coin le plus rapproché du foyer comme
-il est d'usage, et, de l'autre côté, celui de la servante. A gauche,
-dans le mur du pignon, la cheminée saillait large et haute avec,
-au-dessus du foyer, le trou noir du four. La chambre était moins
-enfumée, plus propre mais pourrie d'humidité,--les solives couvertes de
-moisissures blanches; ma femme y avait fait placer son armoire, le lit
-des gamins et celui des domestiques.
-
- * * * * *
-
-La maison faisait face _aux neuf heures_, mais le soleil n'en éclairait
-que bien plus tard le seuil, en raison du voisinage trop proche de la
-grange et des étables établies en avant, à une quinzaine de mètres tout
-au plus. Dans l'intervalle, les égouts formaient une mare stagnante et
-noirâtre où baignaient les balles de froment depuis les battages
-jusqu'aux gelées d'hiver. On plaçait à proximité le fumier des moutons
-utilisé pour les fumures de printemps. Il y avait en outre, dans cet
-espace, une auge de bois longue et peu profonde pour le repas des
-cochons, et une vieille roue placée horizontalement sur trois poteaux
-pour le jucher nocturne des dindons. Le tombereau et les charrettes au
-repos s'y voyaient souvent, et aussi de menus outils, des aiguillons et
-des triques.
-
-La ferme étant située sur la partie montante du vallon, à bonne
-altitude, nous avions du haut de l'escalier du grenier, au pignon droit
-de la maison, une vue magnifique. Ce vallon, tel un amphithéâtre géant,
-englobait une bonne partie des communes de Bourbon, de Saint-Aubin et
-d'Ygrande. Aux parties supérieures de ses ondulations s'étendaient comme
-étoffes déroulées des champs verts, roux ou grisâtres; d'autres se
-montraient à demi, juste de quoi se laisser deviner en guéret, en chaume
-ou en pâture; et, dans les parties basses, il y avait des pièces
-entièrement dissimulées dont on ne distinguait que les arbres espacés de
-loin en loin dans les bouchures. A l'extrémité d'un grand pré tout en
-longueur se haussait le losange mystérieux d'un taillis déjà vaste. Des
-lignes de peupliers géants s'apercevaient en quelques endroits. Et, de
-loin en loin, dans ces cultures, entre ces haies, entre ces arbres,
-émergeaient les bâtiments écrasés d'une chaumière ou d'une ferme:
-Baluftière, Praulière et le Plat-Mizot, disposés en triangle tout près;
-la Jarry d'en haut et la Jarry d'en bas voisinant un peu plus
-loin,--puis d'autres dont je savais les noms,--puis d'autres, très
-éloignés, dont je ne savais rien,--et enfin, à l'autre extrémité du
-vallon, le petit bourg de Saint-Aubin, tassement d'une vingtaine de
-maisons. Par delà, on distinguait encore le grand ruban sombre de
-Gros-Bois; et, à de certains jours très clairs, au delà bien d'autres
-vallons, bien d'autres villages, au delà de toutes distances connues, on
-apercevait, profilant leurs masses noires dans le bleu du ciel, une
-ligne de pics,--qu'on disait appartenir aux montagnes d'Auvergne.
-
-En arrière de notre maison, une vallée étroite aux prairies fertiles
-précédait un coteau sur lequel se dressait le bourg de Franchesse, avec
-son minuscule clocher carré.
-
- * * * * *
-
-Les premiers jours de notre installation, ces paysages m'apparurent par
-bribes, ouatés de brouillards. Je les vis ensuite dans leur décor
-hivernal, alors que les cultures sont nues, lavées par les pluies ou
-pailletées de gel, et que les bouchures sont comme des bordures de deuil
-avec les fioritures de leurs arbres-squelettes,--puis tout blancs sous
-la neige, déguisés comme pour une mascarade. Je les vis s'éveiller
-frissonnants aux brises attiédies d'avril, étaler peu à peu toutes leurs
-magnificences, fleurs blanches et verdures fraîches. Je les vis au grand
-soleil de l'été, alors que les moissons mettent leur note blonde dans
-les verdures accentuées, paraître anéantis comme quelqu'un qui a bien
-sommeil. Je les vis à l'époque où les feuilles prennent ces tons roux
-qui sont pour elles le temps des cheveux blancs--précédant de peu de
-jours leur contact avec la terre d'où tout vient et où tout retourne...
-Je les vis s'éclairer gais et pimpants sous les aubes douces et
-s'enténébrer lentement dans la pourpre des beaux soirs. Je les vis
-enfin, comme dans un décor de rêve, baignant dans le vague mystérieux
-des clartés lunaires. Et combien de fois, les contemplant, ne me suis-je
-pas dit:
-
-«Il y a des gens qui voyagent, qui s'en vont bien loin par ambition,
-nécessité ou plaisir, pour satisfaire leurs goûts ou parce qu'on les y
-force; ils ont la faculté de s'extasier devant des paysages offrant tous
-les contrastes. Mais combien d'autres ne voient jamais que les mêmes!
-Pour combien la vie ne tient-elle pas toute dans un vallon comme
-celui-ci,--et même dans une seule des ondulations, dans un seul des
-replis de ce vallon! Combien de gens, au travers des âges, ont grandi,
-aimé, souffert, dans chacune des habitations qu'il m'est donné de voir
-de mon grenier, ou dans celles qui les ont précédées sur l'étendue de
-cette campagne fertile, sans être jamais allés jusqu'à l'un des points
-où le ciel s'abaisse!»
-
-Cette pensée me consolait de ne rien connaître moi-même hors des deux
-cantons de Souvigny et de Bourbon. J'en vins à trouver du charme aux
-décors variés de mon paysage familier. J'éprouvais même une certaine
-fierté d'avoir la jouissance de cet horizon vaste et je plaignais les
-habitants des parties basses.
-
-
-
-
-XXVI
-
-
-Vers l'époque de la Saint-Jean le propriétaire vint s'installer en son
-castel de la Buffère. Par un hasard sans doute calculé, il nous fit sa
-première visite le soir, alors que nous étions réunis à la cuisine pour
-le souper. M. Parent l'accompagnait. Je sortis du banc, me portai à leur
-rencontre. M. Gorlier me toisa.
-
---C'est lui, le métayer? demanda-t-il à son régisseur.
-
---Oui, Monsieur Frédéric, c'est lui.
-
---Il est bien jeune... La femme?
-
---C'est moi, Monsieur, s'empressa Victoire.
-
---Ah!... Vous n'avez pas l'air très robuste?
-
---C'est qu'elle a trois petits enfants! reprit M. Parent, d'une voix
-craintive.
-
-M. Frédéric nous demanda notre âge, à ma femme et à moi, et nous
-questionna sur nos origines. Nous étions fort troublés l'un et l'autre
-en présence de cet homme puissant et redoutable dont on nous avait tant
-rabattu les oreilles. Il s'en fâcha d'un ton amical.
-
---N'ayez pas peur, diable, je ne mange personne... Parent m'a dit que
-vous étiez animés d'excellentes intentions et que vous travailliez bien.
-Continuez comme cela et nous nous entendrons sans peine. Obéir et
-travailler, c'est votre rôle; je ne vous demande pas autre chose. Par
-exemple, ne m'embêtez jamais pour les réparations; j'ai pour principe de
-n'en pas faire... Et maintenant, bonsoir! Allez dormir, mes braves!
-
-Il parlait d'une voix lente en grasseyant un peu, avec un clignotement
-de ses petits yeux gris; sa barbe, courte mais épaisse restait très
-noire, comme la chevelure, bien qu'il eût dépassé la soixantaine;--j'ai
-su depuis que ce beau noir était factice: il se teignait! Physionomie
-maussade et ennuyée malgré les apparences de bonne santé, les joues
-roses et pleines d'homme bien nourri. Ceux qui ont joui de tous les
-plaisirs ont rarement l'air heureux.
-
-M. Gorlier revint souvent nous voir, soit à la maison, soit aux champs.
-Jouant avec sa canne, il causait un instant du temps et des travaux,
-puis tournait le dos prestement. Jamais plus, d'ailleurs, il ne fut poli
-comme le premier soir. Ainsi que Fauconnet, il tutoyait tout le monde
-et, comme il n'avait pas la mémoire des noms, ou à dessein peut-être, il
-appliquait invariablement à chacun le qualificatif de «Chose».
-
---Eh bien, Chose, es-tu satisfait de ce temps-là? Mère Chose, nous vous
-prendrons prochainement deux des poulets de la redevance...
-
-Mlle Julie, la cuisinière-maîtresse, une dondon déjà mûre à la peau
-blanche et aux formes appétissantes, vint chercher un soir ces deux
-poulets-là, que ma femme engraissait à dessein depuis plusieurs
-semaines. Elle les soupesa, les palpa et daigna se déclarer satisfaite.
-
---Il faudra toujours nous les donner comme ça, Victoire; ils semblent
-parfaits; le coq surtout est vraiment superbe.
-
---Oh! oui, Mademoiselle, fis-je, «je voudrais bien que ce soit mon
-ventre qui lui serve de cimetière».
-
-La grosse remarqua le mot.
-
---Comment avez-vous dit? reprit-elle.
-
-Je craignis que cela ne lui ait déplu.
-
---Allons, répétez, voyons!
-
---Mademoiselle, j'ai dit qu'à ce coq-là «mon ventre servirait bien de
-cimetière». C'est une blague du pays que j'ai citée en manière de
-plaisanterie; il ne faut pas vous en fâcher; je sais bien que les
-poulets ne sont pas faits pour moi...
-
-Mlle Julie partit d'un franc éclat de rire:
-
---Je le retiendrai, ce mot-là, Tiennon, et je le servirai à d'autres
-qu'il amusera, soyez sûr. Jamais encore je ne l'avais entendu.
-
-Elle le rapporta sans tarder à M. Frédéric qui me dit, à sa première
-visite:
-
---Chose, tu as des expressions délicieuses. Je vais avoir prochainement
-mes amis Granval et Decaumont; nous viendrons ensemble et tu tâcheras de
-trouver des choses drôles comme celles que tu as dites à Mlle Julie,
-l'autre jour, à propos des coqs.
-
-Plusieurs fois en effet, dans le courant du mois d'août, il amena ces
-deux Messieurs. Ils arrivaient fumant leurs pipes, le soir, à l'heure de
-la soupe, s'asseyaient perpendiculairement à la table et nous disaient à
-chaque fois:
-
---Causez, mes braves, ne faites pas attention à nous!
-
-Mais, bien entendu, nous ne parlions que pour leur répondre quand ils
-nous interrogeaient directement. Les domestiques, qui couchaient dans la
-chambre, avaient la ressource de s'esquiver sitôt le repas fini; moi, il
-me fallait demeurer jusqu'à dix et quelquefois onze heures--et ma femme
-et la servante aussi, par ricochet. Peu leur importait, à eux, de se
-coucher tard, ils avaient la faculté de se lever de même! Mais que j'aie
-dormi ou non il me fallait être debout le lendemain à quatre heures,
-comme de coutume. Et qu'avaient-ils à venir flânocher ainsi dans notre
-maison--pour rire de mon langage incorrect, de mes réponses naïves et
-maladroites? Quand j'énonçais quelque formule particulièrement amusante,
-M. Decaumont tirait son carnet.
-
---Je note! je note! J'utiliserai ça pour des scènes champêtres dans mon
-prochain roman!
-
-Je me hasardai à demander un jour à Mlle Julie pourquoi M. Decaumont
-écrivait ainsi les choses baroques que je débitais bien malgré moi. Elle
-me dit que c'était un grand homme, un homme célèbre qui s'occupait à
-faire des livres. Un grand homme! un homme célèbre! ce petit gros à
-figure de curé, avec des cheveux ridiculement longs qui lui tombaient
-sur les épaules!
-
---Ah! c'est fait comme ça, un homme célèbre? m'étonnai-je en toute
-simplicité.
-
-Et Mlle Julie riant de bon coeur:
-
---Mon Dieu oui, Tiennon; il est bien comme les autres, allez, malgré ses
-capacités. Avec ses grands cheveux, on le prendrait plutôt pour un fou
-que pour un savant; et il s'amuse de tout, ainsi qu'un enfant!
-
-Eh bien, je ne trouvais pas très loyale la façon d'agir de ce faiseur de
-livres... Je lui en voulais d'inscrire mes réponses pour les publier,
-pour que d'autres bourgeois comme lui en puissent rire à leur tour.
-Était-ce donc de ma faute si je parlais de façon peu correcte? Je
-parlais comme on m'avait appris, voilà tout. Lui, qui était resté sans
-doute jusqu'à vingt ans dans les écoles, avait pu acquérir la science
-des belles phrases. Moi, j'avais fait autre chose pendant ce temps-là.
-Et, à l'heure actuelle, j'employais ailleurs et aussi utilement que lui
-mes facultés,--car, de faire venir le pain, c'est bien aussi nécessaire
-que d'écrire des livres, je suppose! Ah! si je l'avais vu à l'oeuvre
-avec moi, l'homme célèbre, à labourer, à faucher ou à battre, je crois
-bien qu'à mon tour j'aurais eu la place de rire! J'ai fait souvent ce
-souhait d'avoir sous ma direction, pendant quelques jours, au travail
-des champs, tous les malins qui se fichent des paysans.
-
-
-
-
-XXVII
-
-
-Je n'étais pas le seul, d'ailleurs, à servir de cible aux risées du
-maître et de ses amis: mon voisin Primaud, de Baluftière, y contribuait
-pour une bonne part. Il faut dire que la physionomie de ce brave Primaud
-incitait de prime abord à la moquerie; il avait le nez camus, une grande
-bouche édentée qui s'ouvrait à tout propos pour un gros rire bruyant, et
-avec ça une drôle de façon de regarder le ciel d'un oeil quand on lui
-parlait. De plus, naïf comme pas un, se laissant «monter le coup» avec
-une facilité étonnante. Enfin il avait encore cette particularité
-d'aimer le lard à la folie. Or, M. Frédéric, sous un prétexte ou sous un
-autre, mandait souvent au château son métayer et lui faisait servir une
-énorme tranche de lard. On le laissait seul à la cuisine et il se
-régalait, comme bien on pense. Après un bon quart d'heure, le bourgeois
-le venait rejoindre.
-
---As-tu bien mangé, Primaud?
-
---Oh! oui, Monsieur Frédéric!
-
---Mais un gros morceau reste encore sur le plat; il ne faut pas le
-laisser, voyons... Tiens, je sais que tu es de force à l'engloutir.
-
-Et il le lui mettait sur son assiette.
-
---C'est trop, Monsieur Frédéric, j'ai le ventre plein, je ne peux
-plus...
-
---Allons, allons, Chose, tu plaisantes; c'est sans doute que tu as soif;
-Julie, donne-lui donc un verre de vin.
-
-Pour s'en retourner, Primaud passait dans notre cour. Souvent, il
-entrait à la maison ou venait me voir aux étables:
-
---Tiennon, je viens encore de faire un bon repas.
-
---Ah! tant mieux! répondais-je, c'est toujours ça d'attrapé... Je parie
-que vous avez mangé du lard à volonté?
-
---Plus que j'ai voulu, mon vieux! Figurez-vous que M. Frédéric est venu
-et qu'il m'en a servi lui-même un gros morceau; de sa main, vous
-comprenez, je ne pouvais pas refuser, surtout qu'il m'a fait donner du
-vin...
-
-Il faisait grand cas de cette attention délicate--sans l'idée jamais de
-voir là quelque chose de blessant pour sa dignité d'homme. Peut-être
-même considérait-il comme marques de gloire les traces cireuses que
-laissait, de chaque côté de sa bouche, le ruissellement graisseux du
-lard. Il rentrait chez lui enchanté.
-
- * * * * *
-
-Nous l'étions moins, les autres métayers et moi. A son insu sans doute,
-Primaud jouait le triste rôle de mouchard. M. Gorlier obtenait par lui
-tous renseignements sur les gens de ses domaines et sur les habitants de
-la commune. Trois ans auparavant, quand Badinguet s'était fait nommer
-empereur, deux hommes de Franchesse, classés comme «rouges», avaient été
-expédiés à Cayenne sur l'initiative de notre maître, disait-on,--et à la
-suite des bavardages inconscients du _mangeux_ de lard. Vraiment, le
-bourgeois ne me semblait pas excusable d'employer de tels moyens pour se
-renseigner, et d'user de son influence ensuite pour faire du mal aux
-gens de son pays!
-
-Quant au voisin, bientôt édifié sur son compte, je ne lui dis plus que
-ce qu'il n'y avait nulle raison de tenir caché.
-
- * * * * *
-
-A cette époque déjà, on appelait Primaud «le _mangeux_ de lard». Il est
-mort depuis longtemps; mais l'épithète lui a survécu, est devenue
-légendaire. Si bien qu'à Franchesse, on dit encore à présent de
-quelqu'un qui raffole du lard: «C'est un vrai Primaud!»
-
-
-
-
-XXVIII
-
-
-Je trouvais du charme à ma vie fatigante et laborieuse. Chef de ferme,
-je me sentais un peu roi. Les responsabilités me pesaient souvent, mais
-j'étais fier de m'asseoir au haut bout de la table, à côté de la miche
-dans laquelle je coupais de larges tranches au commencement de chaque
-repas; et fier aussi d'avoir, au cercle de la veillée, la place du coin,
-la place d'honneur!
-
-En été, présent dès le petit jour au travail, j'avais auparavant
-distribué un peu de son aux moutons, préparé le repas des cochons;
-j'étais passé voir les boeufs au pâturage.
-
-Je prenais la tête de l'équipe et puis dire, sans me vanter, que les
-autres n'avaient pas à s'amuser pour me suivre.
-
-Mon premier valet, un garçon de vingt ans passé nommé Auguste,--nous
-disions Guste,--robuste, courageux, besognait aussi dur que moi. Le
-second était un gamin d'une quinzaine d'années, mi-pâtre,
-mi-travailleur. J'engageais en plus un journalier pour les foins et
-moissons. Ce fut, les premières années, un certain père Forichon, déjà
-âgé, ayant l'expérience de l'ouvrage, mais très bavard et un peu
-_tason_,--c'est-à-dire un peu mou, un peu lent. Il avait toujours des
-histoires à raconter et je crus m'apercevoir que, sous couleur de nous
-intéresser, il cherchait à faire ralentir l'allure de la besogne, pour
-prendre un peu de bon temps.
-
-Un jour, d'accord avec le Guste, je résolus d'aller plus vite encore que
-de coutume, de façon à ce qu'il n'ait pas le loisir de parler. Quand
-nous eûmes ainsi fauché trois andains, le père Forichon dut avoir le
-grand désir d'une trêve.
-
---Si nous allions de ce train-là jusqu'à midi, fit-il, nous en
-abatterions un sacré morceau!
-
---Si le maître veut, nous allons essayer, dit le Guste.
-
-Et Forichon de reprendre:
-
---Une fois, à Buchepot, chez les Nicolas, nous avons fauché comme ça
-trois jours de suite. Le grand Pierre allait en tête; il aiguise bien,
-l'animal, et dame, il filait... Son beau-frère n'arrivait plus à le
-suivre. Le grand s'étant permis de le plaisanter, les voilà pris à se
-fâcher,--prêts à se battre même. D'ailleurs ils s'en voulaient déjà
-depuis longtemps. Moi, j'étais bien au courant des dessous de
-l'affaire...
-
-Il croyait que pour en savoir davantage, j'allais m'appuyer un peu sur
-le manche de mon «dard». Mais, sans lui prêter attention, je continuai à
-faucher du même train anormal; et quand nous fûmes au bout, le Guste et
-moi, il se trouva un peu en retard.
-
---Sacrée misère! fit-il, j'ai attrapé une fourmilière qui a abîmé mon
-taillant. J'ai fauché une fois dans un pré où il y en avait tellement
-qu'on était obligé de battre les _dailles_ au premier déjeuner...
-
-Il se retourna, parut étonné de voir que nous ne l'écoutions plus, que
-nous étions déjà loin. D'un andain à l'autre, son retard s'accusa. Il y
-avait un passage d'herbe dure, où l'obligation d'aiguiser souvent
-forçait à ralentir. Alors Forichon croyait rejoindre; mais il arrivait
-juste à la partie défavorable quand nous retrouvions, nous, l'herbe
-tendre; nous filions vite pendant qu'il s'escrimait, impuissant à
-conserver son gain de distance.
-
-La servante ayant apporté la soupe, il ne voulut pas venir manger sans
-préalablement s'être remis à niveau. Lorsqu'il nous rejoignit haletant,
-ruisselant, la chemise détrempée, nous nous levions pour repartir. Alors
-dépité, furieux, il fit mine de renoncer à déjeuner pour venir prendre
-son andain en même temps que nous. Nous dûmes l'attendre pour qu'il
-consentît à manger--bien que le Guste eût méchamment souhaité le
-contraire...
-
-Le pauvre Forichon bouda pendant huit jours au moins, sans être guéri de
-sa manie de rappeler des souvenirs. Vingt fois même il répéta, faisant
-allusion à l'incident:
-
---Ma _daille_ n'est pas de ces meilleures; si j'avais eu celle que j'ai
-cassée il y a deux ans, vous ne m'auriez pas laissé, bien sûr!
-
- * * * * *
-
-Mais les choses n'allaient pas toujours de cette façon. Souventes fois,
-je les sentais tous alliés, le Guste, Forichon, le gamin, la servante;
-leurs visages durs exprimaient le mécontentement, l'hostilité: j'étais
-le maître ennemi... Les jours de grande chaleur surtout, après le repas
-de midi, la fatigue, la fainéantise les gagnaient; ils auraient voulu
-faire la sieste. J'étais exténué, accablé autant qu'eux; moi aussi,
-j'aurais aimé me reposer! Mais je réagissais violemment et cherchais des
-mots pour les entraîner:
-
---Hardi! les gas! dépêchons-nous d'aller charger; le temps est à
-l'orage; notre foin va mouiller...
-
-Ou bien je les prenais par l'amour-propre:
-
---Nous allons pourtant finir les derniers. Ceux de Baluftière, ceux de
-Praulière sont plus avancés que nous, et pour arriver en même temps que
-ceux du Plat-Mizot, nous avons besoin d'en mettre...
-
-Ils se levaient à regret, proféraient pour se soulager de gros
-blasphèmes:
-
---Bon Dieu de bon Dieu! ce n'est quand même pas faisable de travailler
-par des chaleurs pareilles; il n'y a pas d'animaux qui résisteraient...
-
-Forichon disait:
-
---Je veux faire un mauvais coup pour aller voir au bagne si c'est pire
-que là!
-
-Reprise l'oeuvre, je m'efforçais de les remonter en leur racontant
-quelques bêtises,--des histoires salées dont rougissait la servante. Eux
-de rire et d'en conter de plus fortes. Ainsi le temps passait et le
-travail se faisait... Être gai, familier, ne pas se ménager soi-même,
-c'est encore le meilleur moyen d'obtenir beaucoup des autres.
-
-Il nous arrivait, au cours de ces rudes séances de foin ou de moisson,
-par les après-midi torrides, d'apercevoir M. Frédéric et ses amis
-installés dans un bosquet du parc, autour d'une petite table garnie de
-boissons fraîches.
-
---Ce qu'ils sont heureux, tout de même, ces cochons-là! faisait le Guste
-qui, en dehors de leur présence immédiate, n'avait nul respect.
-
-Les autres formulaient aussi des phrases irrévérencieuses que méprisait
-mon silence. Même je m'efforçais de les calmer quand ils allaient trop
-loin. Le pauvre _laboureux_, placé entre l'enclume et le marteau, doit
-savoir être diplomate à l'occasion!
-
- * * * * *
-
-Se démener sans trêve de l'aube au soir, se hâter de finir un travail
-pour en recommencer bien vite un autre qui est en retard, dormir cinq ou
-six heures seulement d'un sommeil léger coupé d'inquiétudes, c'est un
-régime qui n'engraisse pas, mais d'où l'ennui est banni. Ce régime était
-le mien six mois chaque année. Car, après la rentrée des récoltes,
-venaient les fumures, les labours, les semailles qui sont temps de
-presse aussi--et, jusqu'aux environs de la Saint-Martin, je continuais à
-me lever dès quatre heures.
-
-Les labours étaient particulièrement durs en raison de la situation du
-domaine sur la partie montante du vallon; dans nos champs en côte
-l'argile rouge dominait, mêlé de pierres. Nos pauvres boeufs se levaient
-bien à regret quand nous les allions quérir dans le Grand Pré, leur
-pâture habituelle en septembre. Nous les trouvions presque toujours
-couchés sous le même vieux chêne à la ramure étendue,--masses blanches
-dans la grisaille de la petite aurore,--et il fallait leur donner de
-grands coups d'aiguillon pour les mettre en mouvement.
-
---Allez, allez, rossards!
-
-Ça les peinait beaucoup... Le pâturage possédait une bonne source,
-l'ombre des bouchures était épaisse et fraîche--et l'herbe si tendre! Il
-m'en coûtait de les priver de ce paradis pour les coupler sous le joug,
-les obliger à tirer, à plein effort, la charrue dans les guérets
-montueux. J'éprouvais parfois le besoin de m'en excuser:
-
---C'est embêtant bien sûr, mais puisqu'il le faut... Moi aussi, mes
-vieux, je préférerais me reposer et pourtant je travaille. Allez-y donc
-de bon coeur!
-
- * * * * *
-
-Ils avaient, comme leur maître, du bon temps pendant les mois d'hiver.
-Novembre venu, je ne me levais qu'à cinq heures; je me couchais à huit.
-
-Mais les inquiétudes, pour un chef de ferme, sont de toutes les saisons.
-A cette époque, la question du fourrage me préoccupait surtout. Il
-convenait de le ménager, le fourrage, sans réduire trop la ration des
-bêtes à l'engrais, des vaches fraîches vêlières, des génisses à vendre
-au printemps, des boeufs de travail... Je me chargeais seul de la
-distribution à toutes les bêtes et toisais souvent mon fenil, prenant
-des points de repère, sacrifiant telle partie jusqu'à telle fin de mois.
-Les mauvaises années, il me fallait mêler à la ration quotidienne une
-bonne dose de paille, et encore je tremblais tout l'hiver, voyant comme
-ça diminuait vite, de la crainte d'être à la misère en fin de saison...
-C'est que, quand il faut acheter, pendant un mois seulement, du fourrage
-pour nourrir le cheptel, le bénéfice de l'année est bien compromis!
-
-Les jours de sortie, je m'abstenais le plus possible d'aller à
-l'auberge, sachant qu'on court grand risque de se mettre en retard
-lorsqu'on est pris à causer avec les autres. Et les souvenirs souvent
-évoqués des faiblesses de mon père, de cette rixe de Saint-Menoux qui
-m'avait valu un procès, me donnaient de la débauche une crainte
-salutaire.
-
-Ma seule passion était la prise. Il me fallait déjà, lors de notre
-installation à la Creuserie, pour cinq sous de tabac par semaine et j'en
-vins progressivement à monter jusqu'à dix sous. En labourant, quand
-j'arrivais au bout d'une raie, le temps d'examiner le sillon nouveau
-afin d'en voir les courbes, machinalement, je tirais ma tabatière;--en
-fauchant, après chaque andain, crac, une prise;--en sarclant, quand je
-m'arrêtais un instant pour souffler, ma main se glissait à la recherche
-de la «queue-de-rat», sans même que ma volonté y fût pour quelque chose.
-Longs et tristes jours que ceux où la provision s'épuisait! Il me
-prenait des envies de chercher chicane à tout le monde; je ne trouvais
-pas une bonne place...
-
-Mais la satisfaction intime liée à mon oeuvre était à coup sûr le
-meilleur de mes plaisirs, et le plus sain. Contempler les prés
-reverdissants; suivre passionnément dans toutes ses phases la croissance
-des céréales, des pommes de terre; juger que les cochons profitaient,
-que les moutons prenaient de l'embonpoint, que les vaches avaient de
-bons veaux; voir les génisses se développer normalement, devenir belles;
-conserver les boeufs en bon état en dépit de leurs fatigues, les tenir
-bien propres, bien tondus, la queue peignée, de façon à être fier d'eux
-quand j'allais, en compagnie des autres métayers, faire des charrois
-pour le château; engraisser convenablement ceux que je voulais vendre:
-mon bonheur était là! Il ne faut pas croire que je visais uniquement le
-résultat pratique, le bénéfice légitime qui m'en devait revenir: non! Il
-y avait dans l'affaire une part d'orgueil désintéressé.
-
-Quand ceux de Baluftière, de Praulière ou du Plat-Mizot venaient veiller
-chez nous, la visite aux étables s'imposait et je jouissais de me sentir
-jalousé à cause du bon état de mon cheptel.
-
-De même aux foires, si des étrangers, remarquant mes bêtes parmi celles
-des six domaines, m'en faisaient compliment. Je répondais aux éloges
-avec une fausse modestie, de façon à me faire valoir davantage:
-
---Ce n'est pas qu'ils ont eu trop de repos, mes pauvres boeufs; jusqu'à
-la fin des semailles ils ont travaillé! Quant aux dépenses, il est
-difficile d'en faire moins: deux sacs de farine d'orge et trois cents
-livres de tourteaux.
-
---Allons, allons, vous ne les avez pas amenés ainsi avec rien! faisaient
-les autres, incrédules. De fait, souvent, je mentais un peu...
-
- * * * * *
-
-Ainsi s'affirma dans la contrée ma réputation de bon bouvier. On m'avait
-rapporté ce propos de M. Parent, dans une auberge de Franchesse, en
-présence de deux ou trois gros bonnets:
-
---Le meilleur de mes _laboureux_, c'est Tiennon, de la Creuserie; il
-fait bien valoir et, pour les bêtes, c'est un soigneur comme il y en a
-peu...
-
-Hommage dont je n'étais pas médiocrement fier, dont le souvenir, au
-cours des pansages surtout, faisait se précipiter sous ma blouse
-graisseuse le tic-tac ému de mon coeur. L'impression des généraux qu'on
-encense après une guerre heureuse n'est sans doute pas très différente.
-Et ma satisfaction, après tout, n'était-elle pas aussi légitime que la
-leur et moins propre à inspirer du remords ensuite--qui avait sa source
-dans mon seul effort et non dans un sacrifice de vies humaines?
-
- * * * * *
-
-D'autres fois, durant les séances de travail aux champs, aux saisons
-intermédiaires surtout, quand il faisait bon dehors, quand la brise,
-caressante comme une femme amoureuse, apporte avec elle des senteurs de
-lointain, des arômes d'infini, des souffles sains dispensateurs de
-robustesse, je ressentais ce même sentiment d'orgueil satisfait
-confinant au plein bonheur. Ce m'était une jouissance de vivre en
-contact avec le sol, avec l'air et le vent; je plaignais les
-boutiquiers, les artisans qui passent leur vie entre les quatre murs
-d'une même pièce, et les ouvriers d'industrie emprisonnés dans des
-ateliers malsains, et les mineurs qui travaillent si profond sous la
-terre. J'oubliais M. Gorlier, M. Parent; je me sentais le vrai roi de
-mon royaume et je trouvais la vie belle.
-
-
-
-
-XXIX
-
-
-Victoire souffrait souvent de l'estomac et aussi de névralgies très
-douloureuses qui l'obligeaient à garder plusieurs jours de suite un
-mouchoir en bandeau autour de la tête,--sous lequel s'amenuisait encore
-son pauvre visage tiré, minci, vieilli, aux yeux toujours cernés. Cela
-n'était pas pour améliorer son caractère taciturne et plutôt difficile.
-Elle vivait dans un état d'agacement perpétuel, broyant du noir,
-s'exagérant le mauvais côté des choses. Et de se lamenter sans cesse sur
-les ennuis en perspective.
-
---Il va falloir du pain jeudi; le même jour nous aurons à battre le
-beurre et à plumer les oies; jamais nous n'en pourrons voir le bout!
-
-Ou bien:
-
---Il devient indispensable de faire la lessive; nous n'avons plus de
-linge. Et le mauvais temps continue toujours. Mon Dieu, que c'est
-ennuyeux!
-
-Elle se lamentait de même si l'un des enfants souffrait, si les récoltes
-s'annonçaient mal, si les couvées ne réussissaient pas, si le jardin
-manquait de légumes et si les vaches diminuaient de lait. Aux repas,
-elle ne se mettait jamais à table--s'occupant à cuisiner, à surveiller,
-à servir les petits.
-
---Mais prends donc le temps de manger, voyons, bourgeoise! disais-je
-parfois.
-
---Oh! pour ce qu'il me faut!
-
-Elle se contentait d'avaler en circulant un peu de soupe claire. Par
-comparaison j'avais quelque honte de mon appétit robuste. Les jours où
-«ça la tenait dans l'estomac», elle _levait les gognes_[5] tout à fait,
-disant n'avoir envie de rien. Je l'engageais à se préparer un peu de
-soupe meilleure, ou bien un oeuf à la coque. Mais elle prélevait
-seulement une tasse de bouillon dans la soupière commune.
-
- [5] Expression bourbonnaise s'appliquant aux personnes tristes,
- dégoûtées, malades.
-
-Encore que la servante fût chargée de toutes les grosses besognes, le
-rôle de Victoire restait très chargé. Les enfants, la basse-cour, les
-repas, une bonne part du ménage, sans compter, quand le lait donnait, la
-préparation du beurre et du fromage, il y avait là de quoi fatiguer une
-plus robuste qu'elle. Intelligente, elle savait tirer le meilleur parti
-de toutes ses denrées vendues au marché de Bourbon chaque samedi.
-Économe, elle rabrouait souvent la servante coupable de ménager trop peu
-le savon, la lumière, le bois pour le feu. Certes la pauvre fille
-n'avait pas toutes ses aises.
-
-Il arriva même que notre maison fût un peu décriée... On se plaignait de
-mon activité au travail; on disait la bourgeoise méchante et intéressée.
-Les domestiques, garçons et filles, y regardaient à deux fois pour se
-louer chez nous. Nous étions obligés de les payer au prix fort.
-
-Les petits avaient rarement à souffrir de la mauvaise humeur de leur
-mère. Parfois insupportables, ils achevaient, aux mauvais jours, de lui
-casser la tête, mais elle ne les battait jamais.
-
-Pour mon compte, je n'avais guère le loisir de m'occuper d'eux; c'est à
-peine si je trouvais quelques instants le dimanche pour les faire sauter
-sur mes genoux; mais je m'abstins toujours de les brutaliser. S'ils ne
-furent pas, en raison de notre vie laborieuse, caressés, cajolés,
-mignotés comme d'aucuns, au moins ne furent-ils jamais talochés... Et je
-crois qu'ils nous aimaient vraiment...
-
- * * * * *
-
-Quand quelques-uns de nos parents venaient nous faire visite, Victoire
-s'efforçait à l'amabilité. En dehors de la fête patronale, le fait se
-produisait assez peu,--car on ne considérait pas comme étranger le père
-Giraud qui, retraité à Franchesse, faisait chez nous de fréquentes
-apparitions. Le pauvre vieux nous arriva un jour bien attristé; un
-papier officiel venait de lui apprendre la mort de son fils, le soldat
-d'Afrique, qu'une mauvaise fièvre avait tué, quelques mois avant
-l'expiration de son deuxième congé,--c'est-à-dire de sa rentrée en
-France avec une place.
-
-Les enfants de mon parrain et ceux de mon frère vinrent à tour de rôle
-nous prier à leurs noces. On faisait à chaque fois, selon l'usage,
-quelques préparatifs pour les recevoir.
-
-Au jour du mariage je me rendais presque toujours seul à Saint-Menoux.
-Je buvais sec dans ces occasions-là et tenais bien ma place à table. Il
-m'arrivait, oubliant les soucis coutumiers, de me lancer tout à fait, de
-chanter, de danser comme les jeunes!
-
- * * * * *
-
-Une visite inattendue fut celle de Gaussin et de sa femme, revenus faire
-un tour au pays après dix ans d'absence. Ils se présentèrent chez nous,
-un soir, à l'improviste, et rirent beaucoup de notre extrême surprise.
-J'eus de la peine à reconnaître la Catherine dans cette dame à chapeau
-qui parlait si bien; et son mari, avec sa figure rasée de larbin et ses
-beaux habits de drap, ne rappelait guère le Gaussin d'autrefois. Leur
-petit Georges était poli, vif, enjoué et gentil comme tout; il n'eût
-demandé qu'à prendre contact avec notre Jean, notre Charles et notre
-Clémentine; mais eux, trop peu habitués à voir des étrangers,
-demeurèrent à l'écart, sournois et taciturnes.
-
-Je passai une bonne soirée à causer, à _jarjoter_ comme on dit, avec ma
-soeur et mon beau-frère. On les retint à coucher, mais ils partirent
-dans la journée du lendemain. N'ayant qu'un congé de quinze jours, et
-tenant à voir les deux familles, ils ne pouvaient rester longtemps dans
-chaque maison.
-
-Deux ou trois fois vint aussi le verrier de Souvigny qui avait épousé la
-soeur aînée de Victoire. C'était un homme entre deux âges, assez
-corpulent, teint blême et moustache rousse. Il toussait, la voix rauque,
-la poitrine usée doublement par son travail de souffleur et par
-l'alcool,--et l'idée de la mort le hantait souvent.
-
---Dans notre métier, on est usé à quarante ans; rares sont ceux qui
-vivent jusqu'à cinquante. Mon tour sera vite venu de tirer le pissenlit
-par la racine!
-
-Mais il tenait à jouir de son reste,--exigeant une bonne cuisine, de la
-viande et du vin tous les jours. Ce qui ne l'empêchait pas de dépenser
-beaucoup hors de chez lui; plusieurs gouttes le matin, la chopine ou
-l'apéritif le soir--sans parler de grosses «bombes» les jours de paie,
-les jours de fête. Aussi les ressources n'abondaient-elles jamais. Il y
-avait des périodes où le boulanger, le boucher, l'épicier ne voulaient
-plus rien donner à crédit; alors, il entrait dans des colères
-épouvantables, cognait la femme et les gosses. La femme, bien plus
-vieillie encore que Victoire, les cheveux blanchis avant l'âge, avait
-une expression craintive et résignée qui faisait peine. Les enfants: de
-petits maigriots, rusés et sournois, précocement vicieux.
-
-Ma bourgeoise, à qui sa soeur avait fait souvent des confidences,
-n'ignorait rien des dessous du ménage; elle mettait cependant les petits
-plats dans les grands, se donnait tout le mal possible pour satisfaire
-son beau-frère. Nous ne sympathisions guère. Il affectait de mépriser la
-culture. J'ignorais tout des choses de son métier, et ses blagues à
-l'emporte-pièce me déroutaient... D'où une gêne pesante--et mon grand
-contentement de le voir s'en aller.
-
-Les jours suivants, la patronne se montrait plus grincheuse encore que
-de coutume,--en rançon de ses efforts antérieurs d'amabilité. Nous
-gagnions tous à ce que les visites soient rares.
-
-
-
-
-XXX
-
-
-C'est bon pour les riches, c'est bon pour ceux qui ont du temps à
-perdre, de songer aux intrigues amoureuses. Avec une vie remplie comme
-l'était la mienne le diable ne peut guère tenter!
-
-La chose arriva cependant la cinquième année de mon séjour à la
-Creuserie,--tout à fait par hasard il est vrai.
-
-Ma femme, en raison de son état maladif, était bien détachée des
-plaisirs d'amour. Je n'osais m'approcher d'elle, certain d'être mal
-reçu. Et cela contribuait encore à refroidir nos relations. Néanmoins,
-je ne me donnais pas la peine de chercher ailleurs.
-
-A la maison même, j'aurais pu sans doute trouver l'occasion avec nos
-servantes, dont quelques-unes n'eussent pas été, je pense, aussi
-farouches que la petite Suzanne, de Fontbonnet. Mais dans ces
-conditions, l'histoire finit toujours par être découverte; il en résulte
-des brouilles difficiles à raccommoder et c'est d'un exemple déplorable
-pour les enfants.
-
- * * * * *
-
-Donc vers la mi-juillet, un orage ayant rafraîchi les terres, je
-profitai de la période d'accalmie, entre foins et moisson, pour herser
-nos guérets. J'étais, ce matin-là, dans un champ assez éloigné de chez
-nous, à droite du chemin de Bourbon à Franchesse, à proximité de la
-petite locature des Fouinats.
-
-Victoire m'ayant envoyé à déjeuner par la servante, j'arrêtai mes boeufs
-à l'ombre d'un vieux poirier, non loin de la chaumière dont j'apercevais
-les murs en pisé et le toit de paille, au sommet duquel croissaient des
-plantes vertes. Le locataire travaillait toujours au loin dans les
-fermes; sa femme, une blonde assez appétissante, allait aussi en journée
-quelquefois; ils n'avaient pas d'enfants.
-
-Or, le soleil était chaud et la soupe un peu salée... Après avoir mangé,
-la soif me prit et l'idée me vint, tout naturellement, d'aller demander
-à boire à la Marianne, que je savais chez elle pour l'avoir entendu
-appeler ses poules. Mes boeufs ruminaient tranquilles; je décrochai, par
-mesure de prudence, la chaîne qui les attelait à la herse, et me hâtai
-vers la maison.
-
-La Marianne, vêtue seulement d'un jupon court et d'une chemise,
-procédait à sa toilette. Elle avait ramené en avant pour les peigner ses
-cheveux défaits, dans lesquels se jouait un rayon de soleil; ils me
-semblèrent soyeux et attirants; ils la nimbaient d'une auréole, comme on
-en voit aux saintes des images ou des vitraux. Sa figure, quoique brunie
-par le hâle, avait des tons roses; ses épaules nues étaient rondes et
-pleines, et ses seins libres apparaissaient, rotondités tentatrices,
-au-dessus de l'échancrure de la chemise.
-
-Je sentis dès l'abord courir une petite fièvre dans mon organisme.
-
---Bonjour, Marianne; je vous dérange? fis-je en entrant.
-
-Elle tourna à demi la tête:
-
---Ah, c'est vous, Tiennon! Vous me trouvez dans une drôle de tenue...
-
---Vous êtes chez vous: c'est bien le moins que vous ayez la liberté de
-vous mettre à l'aise... Je venais vous demander à boire.
-
---C'est bien facile.
-
-Sans même prendre le temps de renouer ses cheveux, elle alla prendre sur
-le dressoir un grand pichet de terre jaune qu'elle remplit au seau,
-derrière la porte, et me le tendit. Je la dissuadai d'aller chercher un
-verre, et bus à la régalade presque toute l'eau du pichet.
-
---Vous aviez donc bien soif? dit la Marianne en souriant dans sa toison
-défaite, à moins que vous ne la trouviez meilleure que celle de chez
-vous.
-
---C'est peut-être les deux, répondis-je. Vous savez bien que le
-changement...
-
-Elle comprit l'allusion: ses joues se colorèrent et son sourire se fit
-moqueur.
-
---Ça dépend... Il y a des choses qui ont toujours le même goût!
-fit-elle.
-
---Vous le savez par expérience? demandai-je malicieusement.
-
-Et comme elle ne s'éloignait pas, je plongeai l'une de mes mains dans le
-flot d'or de ses cheveux dénoués, alors que l'autre allait se perdre
-dans la bâillure de la chemise, entre les mamelons tentateurs!
-
-La Marianne n'eut aucune révolte; il me sembla même qu'elle provoquait
-mes caresses. Et nous allâmes jusqu'au bout de la faute...
-
-Je sortis plutôt troublé, m'attendant presque au reproche ironique de la
-nature entière. Mais le soleil brillait comme avant; mon guéret avait la
-même teinte rougeâtre d'argile lavé; les cailles chantaient de même dans
-les blés jaunissants; les hirondelles et les bergeronnettes voletaient
-autour de moi comme si rien d'anormal ne s'était passé... Et rentrant à
-la ferme, mon attelée faite, je ne constatai nul changement dans les
-façons d'être à mon égard de la bourgeoise, des enfants, des
-domestiques,--non plus que de M. Parent, le régisseur, qui vint dans
-l'après-midi. Cela me fit concevoir une moindre gravité de l'acte
-irrémédiable.
-
- * * * * *
-
-Mes relations avec cette femme se continuèrent pendant dix-huit mois,
-plus ou moins suivies selon les circonstances. Nous avions tous deux le
-souci de ne pas nous faire remarquer, de sauver les apparences. Il
-fallait donc que j'aie des motifs pour aller seul du côté des Fouinats,
-soit à l'occasion d'un travail, soit pour visiter les bêtes au pâturage.
-Il y avait des périodes où, les bons prétextes difficiles à trouver, je
-restais plusieurs semaines sans la voir.
-
-Hélas! on a beau être prudent: à la campagne il faut peu de chose pour
-provoquer des clabauderies... La Marianne ne me demandait jamais
-d'argent et je ne lui en offrais pas, bien entendu. Seulement je lui
-permettais de conduire ses chèvres dans mes champs d'alentour, d'y
-prendre de l'herbe pour ses lapins, et je fermais les yeux
-volontairement quand ses volailles causaient quelques dégâts aux
-emblavures. Les domestiques, les voisins s'intriguèrent de cette
-tolérance. Je dus être guetté; on s'aperçut que je faisais des haltes à
-la maison;--et de jaser...
-
-M. Parent, l'année suivante, donna congé aux gens de la locature qui
-s'en allèrent du côté de Limoise. Ainsi finirent nos amours--dont
-Victoire ne sut jamais rien, j'imagine.
-
-Son père, par contre, m'avait fait un jour, confidentiellement, des
-remontrances assez sévères, accueillies en toute humilité...
-
-
-
-
-XXXI
-
-
-Quelques-uns des progrès du siècle arrivaient jusqu'à nous, malgré que,
-chacun dans leur sphère d'action, M. Gorlier, M. Parent, ma femme,
-fissent tout leur possible pour se mettre en travers.
-
-Les écoles commençaient à se peupler. Les commerçants du bourg, les plus
-huppés des campagnards y envoyaient leurs enfants; il y avait aussi
-quelques places gratuites pour les pauvres, dont bénéficiaient surtout
-les petits des métayers du maire.
-
-J'aurais bien voulu que mon Jean sût lire et écrire pour être à même
-ensuite de tenir nos comptes. M. Gorlier étant conseiller municipal et
-ami du maire, je me crus autorisé à lui dire, un jour qu'il félicitait
-le petit Jean sur sa bonne mine:
-
---Monsieur Frédéric, il lui faudrait à présent quelques années d'école.
-
-Il tira coup sur coup trois bouffées de sa grande pipe en écume de mer
-et répondit:
-
---L'école! l'école!... Et pourquoi faire, sacre-bleu? Tu n'y es pas
-allé, toi, à l'école; ça ne t'empêche pas de manger du pain! Mets donc
-ton gamin de bonne heure au travail; il s'en portera mieux et toi aussi.
-
---Pourtant, Monsieur Frédéric, ça lui rendrait service de savoir un peu
-lire, écrire et compter. Pour qu'il soit moins bête que moi, je
-tâcherais de me priver de lui encore quelques années, au moins pendant
-l'hiver...
-
---Dis-moi un peu ce que tu aurais de plus si tu savais lire, écrire et
-compter? L'instruction, c'est bon pour ceux qui ont du temps à perdre.
-Mais toi tu passes bien tes journées sans lire, n'est-ce pas? Tes
-enfants feront de même, voilà tout... D'ailleurs, une année d'école
-coûte au moins vingt-cinq francs. Si tu envoies ton aîné en classe, tu
-ne pourras guère te dispenser d'y envoyer les autres; il t'en faudra de
-l'argent!
-
---Monsieur Frédéric, vous pourriez peut-être m'obtenir une place
-gratuite...
-
---Une place gratuite! Le nombre en est très limité des places gratuites;
-il y a toujours dix demandes pour chacune. N'y compte pas, Chose, n'y
-compte pas... Et je te répète qu'il vaut mieux mettre ton gas à garder
-les cochons que de l'envoyer à l'école.
-
-Le bourgeois bourrait sa pipe avec rage; sa voix, ses gestes accusaient
-de l'impatience. Comprenant qu'il avait des griefs contre l'instruction,
-craignant de le mécontenter en insistant, je m'en tins à cette unique
-tentative. Et mes enfants n'allèrent pas en classe.
-
-Pour la culture, je n'étais pas de ceux qui aiment à se lancer dans les
-nouveautés, dans les frais, sans savoir ce que seront les résultats.
-Mais pourquoi faire grise mine à ce que l'expérience démontre
-avantageux? Dès mon entrée à la Creuserie, je m'étais muni de deux
-bonnes charrues qui faisaient plus vite que l'araire du bien meilleur
-travail et d'une herse aux dents de fer. J'aurais voulu décider le
-régisseur à adopter la chaux, mais il reculait devant la dépense, à vrai
-dire assez considérable. Sa grande préoccupation était de pouvoir verser
-au propriétaire une somme au moins équivalente à celle de l'année
-d'avant. C'est que M. Gorlier, quand il y avait baisse, savait fort bien
-dire avec une moue de dépit:
-
---Bientôt les revenus de mes propriétés ne suffiront plus à payer
-l'impôt!...
-
-Et, un jour que le sous-ordre trembleur osait aborder cette question de
-la chaux:
-
---Si j'avais voulu m'occuper moi-même de mes biens, il est clair que je
-ne vous aurais pas pris comme régisseur! Arrangez-vous à tirer des
-domaines tout ce qu'ils peuvent donner, de façon à ce que les bénéfices
-aillent en augmentant. Ce n'est pas à moi à vous indiquer les moyens d'y
-parvenir.
-
-M. Parent restait donc perplexe, hésitant entre la crainte des débours à
-faire de suite et le désir d'augmenter les rendements futurs. Mais la
-crainte l'emportait et nous en restions là.
-
-Or, le propriétaire étant venu nous voir à la moisson me demanda si la
-récolte s'annonçait bonne.
-
---Ni bonne, ni mauvaise, Monsieur Frédéric, répondis-je; elle serait
-certainement bien meilleure si nous avions mis de la chaux.
-
---Ça donne de bons résultats, cette chaux? questionna-t-il d'un air
-indifférent, tout en faisant des moulinets avec sa canne autour de la
-tête d'un gros chardon.
-
---Oh! oui, Monsieur Frédéric. On rentre souvent dans ses frais dès la
-première année; les récoltes d'avoine et de trèfle qui viennent après le
-blé sont bien meilleures,--et cela est bénéfice clair. Les avantages
-ensuite continuent à se faire sentir assez longtemps.
-
-Il partit sans un mot; il s'en alla chez Primaud de Baluftière, chez
-Moulin du Plat-Mizot et, successivement, dans tous les domaines.
-L'unanimité des avis entraîna son adhésion--et des ordres en
-conséquence.
-
-Trois jours après, M. Parent nous annonça qu'il s'entendait avec des
-charretiers pour faire amener de la chaux dans nos guérets.
-
- * * * * *
-
-Par économie aussi, Victoire était opposée à toute réforme dans les
-choses la concernant. En raison du perfectionnement des petits moulins
-du pays, il était devenu possible de faire séparer le son d'avec la
-farine. Beaucoup commençaient à user de cette amélioration, et il y en
-avait même qui, remplaçant le seigle par le froment, mangeaient du vrai
-pain de bourgeois! De ces derniers, par exemple, on parlait avec un peu
-d'ironie, prévoyant qu'ils couraient aux abîmes.
-
-Sans me risquer ainsi, tout en continuant à mettre dans chaque sac deux
-mesures de froment et trois de seigle, j'aurais désiré faire sortir le
-son. A chaque fois que j'envoyais du grain moudre, je reparlais de
-l'affaire,--toujours désapprouvé par la bourgeoise:
-
---Il faut déjà payer les domestiques assez cher, ce n'est pas la peine
-de les nourrir au pain blanc!
-
-En présence de ce parti pris obstiné, je m'avisai d'un stratagème. Le
-meunier, de connivence avec moi, dit, en nous ramenant la provision,
-qu'il en avait par mégarde retiré le son, ainsi qu'il faisait à présent,
-pour presque tout le monde. Je le tançai d'un ton de mauvaise humeur,
-l'invitant à faire attention à son ouvrage s'il tenait à nous conserver
-comme clients. Mais nous avions de la farine pour un trimestre. Et
-après, Victoire elle-même n'osa pas proposer de revenir en arrière.
-
-A partir de ce moment, nous eûmes toujours du bon pain,--d'autant
-meilleur que je baissai progressivement la proportion de seigle, jusqu'à
-arriver à la supprimer tout à fait quand la moyenne de nos récoltes de
-blé eut augmenté, du fait de l'adoption de la chaux.
-
-Beau jour vraiment que celui où je vis trôner sur la table la miche
-réservée de mon enfance! Les jeunes d'aujourd'hui trouvent des fois
-médiocre notre pain de bon froment pour peu qu'il soit un peu dur. Ah!
-s'ils étaient remis pour quelque temps au pain noir et graveleux
-d'autrefois, ils apprendraient vite à l'apprécier!
-
- * * * * *
-
-Je cite comme caractéristiques ces trois faits d'entrave aux idées
-nouvelles, mais il s'en produisit bien d'autres, de la part de M.
-Gorlier au point de vue de l'amélioration générale, de la part de M.
-Parent pour les choses de la culture, et de la part de ma femme pour
-celles de la cuisine.
-
-
-
-
-XXXII
-
-
-Il est des années de grand désastre qui jalonnent tristement la monotone
-existence de l'homme des champs. Ainsi en fut-il de 1861, pour ceux de
-ma génération. Et, pour ce qui me concerne, cette année fut deux fois
-maudite puisqu'il m'advint, en plus de ma part de la calamité
-collective, une catastrophe particulière.
-
-Vers la fin du mois d'avril, deux jeunes taureaux enjugués pour la
-première fois, dans une minute de malheur m'ayant renversé, me
-piétinèrent. Résultat: une jambe cassée, deux côtes défoncées, sans
-compter les lésions et meurtrissures.
-
-Le docteur Fauconnet, qui me vint raccommoder, me banda la jambe avec
-des _copes_ de bois, des bandes de toile et me condamna à l'immobilité
-pendant quarante jours.
-
-Ce fut atroce; des fourmillements passaient dans ma jambe malade;
-j'étais moulu, brisé, car la fièvre s'en mêla les deux premières
-semaines au point qu'on put craindre des complications internes. Tous
-les bruits ménagers, le pilonnement des sabots ferrés sur le cailloutis,
-le tintamarre des marmites, le heurt des assiettes, les conversations
-même m'étaient insupportables. Aux mauvais jours, Victoire s'énervait,
-pleurait. Le médecin, qu'elle envoya quérir à plusieurs reprises, ne
-venait qu'à son heure,--tard dans l'après-midi ou le lendemain.
-
-A la campagne on a bien le temps de mourir dix fois, comme on dit, avant
-que d'être secouru. Et ce n'est pas l'un des moindres inconvénients de
-la vie paysanne, en notre pays de fermes isolées surtout.
-
-D'autant moins exact, le docteur Fauconnet, que, féru de politique, il
-passait journellement plusieurs heures au café. Républicain, il faisait
-une opposition acharnée aux gros bourgeois du pays et au gouvernement de
-Badinguet. C'est par lui que juraient tous les «avancés» de Bourbon; les
-soirs de beuverie, il s'en trouvait toujours quelques-uns pour aller
-crier devant sa porte: «Vive le docteur! Vive la République!» Et cela
-consternait son vieux père retiré dans son château d'Agonges.
-
-Quand je fus plus tranquille et en état de causer, M. Fauconnet
-m'entretint des sujets qui lui étaient chers. Il voulait l'impôt sur le
-capital, la suppression des armées permanentes, l'instruction gratuite.
-Il me parlait de Victor Hugo, le grand exilé, et plaignait les victimes
-du coup d'État de 51. Puis, de larder d'épigrammes le maire et les
-adjoints de Bourbon. Tous les maires sans doute font des bêtises,
-pratiquent plus ou moins le favoritisme--et il n'est pas difficile à
-quelqu'un d'un peu calé de leur faire de l'opposition. Mais bien que le
-docteur eût l'air de parler raison, je ne savais trop s'il convenait de
-le prendre au sérieux. Car ce grand tombeur de bourgeois vivait lui-même
-en bourgeois... Certes, il eût plus fait pour le peuple en allant voir
-ses malades régulièrement et en leur comptant ses visites moins cher
-qu'en pérorant chaque jour au café!
-
-En tout cas, j'avais pour mon compte d'autres sujets d'intérêt que les
-discours du docteur. Me voit-on cloué au lit juste au début des grands
-travaux, obligé de laisser tout diriger par les domestiques! Notre petit
-Jean, avec ses quatorze ans, ne pouvait encore jouer au patron. J'étais
-toujours à me demander comment les bêtes étaient soignées, si l'on
-faisait du bon travail, si on ne lambinait pas trop. A mesure que
-s'atténuait le mal, croissait mon inquiétude. Mais j'eus beau rager,
-m'énerver, il me fallut bien attendre.
-
-Quelle joie presque enfantine à l'heure où, mon pansement défait, je pus
-me lever, circuler. Ma jambe demeurait encore faible, mais je n'étais
-pas du tout boiteux. De jour en jour, m'aidant d'une grosse canne de
-chêne, je m'éloignai davantage de la maison et fus heureux, visitant nos
-champs, de constater que les récoltes semblaient belles. Je pensais:
-
---Mon accident nous a coûté cher; mais, grâce à Dieu, l'année s'annonce
-bonne; nous pourrons tout de même sortir avec honneur de cette mauvaise
-passe.
-
-Hélas! je comptais sans la grêle qui, le 21 juin, nous vint ravager de
-façon atroce! On eut au plein de ce jour d'été une soudaine impression
-de nuit, tellement le ciel devint noir, livide. Les éclairs sans fin
-zébraient tous les points de l'horizon, et, après chaque zig-zag de feu,
-tonnait la foudre en crescendo.
-
-Et les grêlons de tomber, gros comme des oeufs de perdrix, puis comme
-des oeufs de poule, défonçant les toitures et cassant les vitres. Puis
-la mitraille dégénéra en averse; notre maison fut inondée. Par toutes
-les grandes pluies il entrait de l'eau sous la porte. Mais cette fois
-elle dégoulinait du grenier par les interstices des planches; elle
-tombait sur les ciels de lit, sur la table et sur l'armoire; elle
-ruisselait entre les cailloux pointus de la cuisine, et, dans la
-chambre, les trous du sol étaient autant de petites mares. Les femmes
-interrompirent leurs lamentations pour mettre des draps sur les
-meubles--bien tard!
-
-Quelle triste promenade, quand on put s'aventurer dehors! Autour des
-bâtiments, les débris de vieilles tuiles moussues s'amoncelaient au long
-des murs. Du côté de l'ouest surtout, de grandes brèches dans la toiture
-laissaient voir les lattes grises du faîtage dont beaucoup même étaient
-brisées. La campagne apparaissait meurtrie sous l'effeuillement
-prématuré des haies et des arbres. Les pétales d'églantine, les grappes
-d'acacia s'amalgamaient sur le sol parmi les brindilles, feuilles et
-menues branches. On trouvait en grand nombre des petits cadavres
-d'oiseaux aux plumes hérissées. Les céréales n'avaient plus d'épis;
-leurs tiges plus ou moins brisées s'inclinaient en des attitudes de
-souffrance. Les foins englués de boue, aplatis comme avec des maillets,
-étendaient sur les prés, comme un emplâtre sale, leur uniforme masse
-vaseuse. Les trèfles, les pommes de terre montraient l'envers de leurs
-feuilles criblées. Les légumes du jardin n'existaient plus...
-
-Le vallon entier avait pareillement souffert.
-
-Il n'y eut guère que les ouvriers du bâtiment pour bénéficier de cette
-catastrophe. Demandés partout en même temps, maçons et couvreurs,
-pendant de longs mois, ne surent où donner de la tête. Les tuileries
-épuisèrent d'un coup leurs réserves. Et la fabrication courante n'étant
-pas en mesure de répondre à ces besoins anormaux, plus d'un propriétaire
-dut avoir recours à l'ardoise. C'est ainsi que l'on voit encore, par-ci
-par-là, des toitures dont un côté est de tuiles et l'autre côté
-d'ardoises; les vieux comme moi savent tous que ce sont là des souvenirs
-de la grande grêle de 61.
-
-Pour recueillir les débris informes et sans valeur presque qui tenaient
-lieu de récoltes, il fallut bien plus de temps qu'à l'ordinaire. Le
-foin, souillé et poussiéreux, rendit les bêtes malades. Le peu de grain
-qu'on put tirer des céréales fut inutilisable autrement que pour faire
-de la mauvaise farine à cochons.
-
-Il fallut acheter du grain pour semer, du grain pour vivre, du fourrage
-et de la paille. Mes quatre sous d'économie sautèrent cette année-là; je
-fus même obligé de quémander une avance d'argent au régisseur pour payer
-mes domestiques.
-
-
-
-
-XXXIII
-
-
-En raison du préjudice que lui causait la catastrophe, M. Gorlier passa
-tout l'automne et une partie de l'hiver à Franchesse. Il était d'une
-humeur impossible, sacrait à tout propos, et ne prenait même plus la
-peine de teindre sa barbe, dont les poils clairsemés étalaient leur
-blanc sale sur le cramoisi du visage.
-
-Il partit néanmoins courant janvier vers les pays de soleil. Et il y
-mourut subitement d'une attaque d'apoplexie quinze jours après... On
-prétendit que Mlle Julie s'était appropriée le magot du défunt. En tout
-cas, craignant sans doute de se rencontrer avec les héritiers, elle ne
-revint jamais plus.
-
- * * * * *
-
-La propriété échut à un neveu,--un certain M. Lavallée, officier
-d'infanterie dans une ville du Nord qui, à la suite de cette aubaine,
-donna sa démission pour venir au cours de l'été s'installer à la Buffère
-avec sa famille.
-
-Le dimanche qui suivit son arrivée, il nous convoqua au château, le
-régisseur et tous les métayers. Du château, je ne connaissais encore que
-la cuisine. Mais on nous fit entrer, ce jour-là, dans une belle pièce si
-bien cirée qu'on avait peine à se tenir debout. Le père Moulin, du
-Plat-Mizot, fut près de s'étaler. Cela nous mit en joie,--seulement nous
-n'osions éclater, de peur d'être inconvenants... Nous nous tenions
-debout et silencieux, lorgnant toutes les choses étonnantes réunies dans
-ce salon. Il y avait des fauteuils et canapés garnis d'une étoffe crème
-à fleurs bleues, avec franges. Le tapis recouvrant une petite table,
-devant la cheminée, s'appareillait aux fauteuils et je vis, après un
-moment, que le papier des murs portait aussi des fleurs bleues
-semblables. Sur la cheminée en marbre rose une belle pendule jaune sous
-globe et des flambeaux à six branches garnis de bougies roses se
-répétaient, se prolongeaient à l'infini dans une grande glace à
-l'encadrement voilé de gaze. De chaque côté, en des jardinières
-s'adaptant à de délicats guéridons, des plantes aux larges feuilles
-vertes, semblables à celles qui croissaient aux abords de la source de
-mon Grand Pré. Dans l'un des angles, sur une étagère en joli bois
-découpé, s'accumulaient des bibelots de toutes sortes: statuettes,
-petits vases et photographies. L'unique meuble, en plus de la table,
-était une sorte de gros coffre en bois rouge tirant sur le noir dont je
-ne devinais pas l'usage:--un piano, me dit tout bas M. Parent. Cette
-belle pièce ne contenait, en somme, que de belles choses inutiles; aucun
-objet qui réponde à un besoin réel. Je songeai à notre cuisine noire au
-béton dégradé, à notre chambre avec ses moisissures et ses trous, me
-demandant s'il était juste que les uns soient si bien et les autres si
-mal!
-
-Parut enfin M. Lavallée, quadragénaire plutôt petit, blond, mince et
-très remuant. Il nous fit asseoir sur les beaux fauteuils à fleurs
-bleues, prenant la peine de les aligner lui-même, face à la
-porte-fenêtre qui ouvrait sur le parc. M. Parent et Primaud, le
-_mangeux_ de lard, se partagèrent un canapé. Le propriétaire s'assit en
-face de nous, et après un temps d'observation, nous posa différentes
-questions sur nos familles, nos terres, notre manière d'exploiter. Il se
-dit déterminé à faire de la bonne culture, ajoutant qu'il comptait sur
-nous tous pour entrer dans ses vues.
-
---Il faut que, dans quelques années, nous puissions briller dans les
-concours! fit-il en terminant.
-
-M. Parent, très ému, agitant sa grosse tête et roulant ses gros yeux,
-approuvait en bredouillant.
-
-Le maître dut juger qu'il n'était pas homme à révolutionner la culture,
-car il lui donna congé quelques jours après.
-
- * * * * *
-
-Le successeur, un jeune homme à figure fermée qui s'appelait M. Sébert,
-avait fait des études dans une grande école d'agriculture. Il prit ses
-fonctions à la Saint-Martin, à l'époque même où le propriétaire quittait
-le château pour aller passer l'hiver à Paris. Après examen de mon
-cheptel, il déclara du premier coup qu'il faudrait tout changer.
-
---Soignez vos boeufs, nous les vendrons; nous vendrons aussi les vaches
-dès qu'elles auront leurs veaux; nous vendrons de même les génisses, les
-moutons, les cochons--et nous achèterons d'autres bêtes, des bêtes de
-race et sélectionnées...
-
-Dans les six domaines il dit la même chose. Nous eussions compris qu'il
-sacrifiât les animaux inférieurs; mais nous trouvâmes étrange qu'il
-voulût tout faire vendre, les bons et les mauvais.
-
-Chaque semaine, cet hiver-là, il nous fallut circuler nuitamment sur les
-routes et nous geler pendant des heures sur quelque foirail. Nous
-allions jusqu'à Cérilly, jusqu'au Montet--à des vingt ou trente
-kilomètres. Randonnées fatigantes, ennuyeuses et coûteuses. Et le
-travail des champs ne se faisait pas pendant qu'on voyageait ainsi!
-
-Cependant M. Sébert, quand il s'agissait d'acheter, ne taquinait guère:
-
---Voici une bête convenable, disait-il, je veux l'avoir; les bonnes
-bêtes ne sont jamais trop chères.
-
-Furieux contre cet original qui nous ruinait, nous disions entre
-métayers:
-
---Il est commode de se passer des fantaisies quand on roule sur l'argent
-des autres!
-
-En avril, quand le propriétaire revint, tous les cheptels étaient
-changés et n'en valaient pas mieux.
-
-A sa première visite M. Lavallée me demanda:
-
---Eh bien, êtes-vous content de votre nouveau régisseur, Bertin?
-
---Monsieur, il aime trop les affaires; il ne fait que vendre et acheter,
-ça ne peut pas gagner.
-
---Si, vous verrez. Il renouvelle vos cheptels avec compétence. D'ici
-deux ou trois ans, vous tiendrez les concours et vous aurez des prix.
-
-Dans le temps que le propriétaire resta à la Buffère, M. Sébert se borna
-à nous faire vendre les bêtes qui présentaient quelques défectuosités.
-Mais après son départ recommença l'histoire de l'année précédente. Il
-fallut de nouveau tout changer...
-
-Au printemps suivant, devant l'unanimité de nos plaintes, le bourgeois
-comprit enfin que son régisseur l'avait roulé--qui, de par les
-stipulations de leur contrat, devait toucher cinq pour cent sur les
-ventes et autant sur les achats, en plus de son traitement fixe. Cette
-clause expliquait son intérêt à vendre et acheter sans relâche. M.
-Lavallée voulut lui donner congé tout aussitôt; mais le sous-seing
-portant engagement pour six années, il demanda une indemnité de trente
-mille francs, pour transiger ensuite à vingt mille. Le malin avait
-certainement économisé au cours de ses deux années de gérance une somme
-au moins égale, sinon supérieure...
-
-Il s'en fut en Algérie, devint là-bas un gros propriétaire sans doute
-très respecté,--comme doit l'être en tous pays le possesseur d'une
-fortune honnêtement acquise!
-
-Cette expérience coûteuse eut l'avantage de dégoûter le maître de ses
-projets de culture savante. Ça ne lui disait plus rien de devenir le
-Monsieur qui a des prix dans les concours. Nous lui certifiâmes
-d'ailleurs que les récompenses n'allaient pas toujours aux vrais
-méritants et que, pour les lauréats même, le résultat se soldait en
-tracas et en perte... Dès lors, M. Lavallée n'eut en vue que de tirer de
-ses biens le plus d'argent possible. Il en garda personnellement la
-direction et s'attacha, au titre de simple garde particulier chargé des
-comptes, un jeune homme de Franchesse, nommé Roubaud, qui savait lire et
-écrire. Nous eûmes, nous les métayers, une liberté plus grande, et les
-choses n'en allèrent que mieux.
-
-
-
-
-XXXIV
-
-
-Les deux enfants du maître, Ludovic et Mathilde, venaient souvent chez
-nous avec leur père, ou bien avec quelqu'un des domestiques. Ludovic
-était de l'âge de notre Charles; la petite avait trois ans de moins. Or,
-je fus étonné d'entendre un jour la cuisinière, et un autre jour le
-cocher employer vis-à-vis ces gamins les termes «Monsieur» et
-«Mademoiselle». Je m'informai auprès du cocher qui m'assura ne pouvoir
-se dispenser de leur parler ainsi--ajoutant au surplus qu'il en allait
-de même à l'égard de tous les petits bourgeois, fussent-ils encore au
-berceau. Je racontai cela chez nous, disant qu'on devrait s'en souvenir
-le cas échéant. Un bel éclat de rire accueillit la nouvelle:
-
---A ces deux crapauds-là «Monsieur» et «Mademoiselle» c'est trop fort!
-fit la servante.
-
-Ils étaient en effet rudement insupportables, le «Monsieur» et la
-«Demoiselle». Accompagnant leur père, ils se tenaient à peu près
-tranquilles; mais avec les domestiques ils faisaient déjà le diable à
-quatre, et ce fut bien autre chose lorsqu'ils eurent pris l'habitude de
-venir seuls. A la maison ils furetaient partout, dérangeaient tout,
-décrochaient avec des bâtons les paniers pendus aux solives, montaient
-avec leurs souliers boueux sur les bancs, même sur la table cirée.
-Dehors, ils effarouchaient la volaille, séparaient les poussins de leur
-mère, poursuivaient les canards jusqu'à les exténuer. Ils ouvrirent une
-fois les cabanes à lapins, dont cinq ou six pensionnaires prirent la
-clef des champs. Une autre fois, ils firent s'éparpiller les moutons
-qu'on eut mille peines à rassembler. Au jardin, ils couraient au travers
-des carrés, sur les semis frais et les légumes binés; ils secouaient des
-prunes encore vertes, des poires inutilisables. La fillette en
-particulier paraissait d'autant plus heureuse qu'elle nous voyait plus
-consternés de ses frasques. Je risquais parfois une timide observation:
-
---Mais voyons, Mam'selle Mathilde, vous faites du mal; ce n'est pas
-gentil...
-
-Elle souriait malicieusement:
-
---Ça m'amuse, moi, là...
-
-Et continuait de plus belle.
-
-Tout de suite ils voulurent prendre pour camarade de jeux notre petit
-Charles.
-
-Mais le pauvre gamin faisait peu de cas de cet honneur. Jouer avec des
-camarades auxquels il fallait dire «Monsieur» et «Mademoiselle» lui
-semblait une corvée bien plus qu'un plaisir.
-
-N'eussent-ils pas voulu, d'ailleurs, le traiter en esclave au gré de
-leur fantaisie?
-
-Ils l'emmenèrent un jour dans le parc du château où M. Lavallée venait
-de faire édifier une balançoire à leur intention. Il dut les pousser
-l'un après l'autre, plus ou moins vite selon leur caprice, et aussi
-longtemps qu'ils en eurent le désir. Puis ils le firent asseoir à son
-tour sur la planchette et le poussèrent tout de travers et violemment,
-riant bien fort de son effroi. Il leur criait de cesser d'une voix
-suppliante;--mais eux de pousser plus vite encore et plus mal. Quand il
-put descendre, chancelant et tremblant,--un peu _virou_, comme on
-dit,--il fut obligé de s'asseoir sur le gazon pour ne pas tomber.
-
---Ah! ce qu'il est poltron tout de même! firent les petits bourgeois,
-enchantés.
-
-Ils croquaient des bonbons. Ludovic, qui avait bon coeur parfois, en
-offrit à Charles:
-
---Prends donc, ça te remettra...
-
-Mais sa soeur intervint:
-
---Maman a défendu qu'on lui en donne... Tu sais bien qu'il n'est pas un
-petit garçon comme toi; lui et ses parents sont les «instruments» dont
-nous nous servons.
-
-Il me passa par tout l'être un malaise, un frémissement de colère et de
-révolte, quand mon pauvre gas me rapporta ces paroles. Non pas à l'égard
-de la méchante fillette, mais contre sa mère qui lui inculquait ainsi le
-mépris des travailleurs. Je me pris à détester ferme cette grande molle
-aux allures langoureuses et au regard hautain qui passait ses journées,
-au dire des domestiques, à demi couchée sur un canapé, en longues
-flâneries coupées de petites séances de piano.
-
---Les «instruments» te valent bien, poupée! pensais-je; sans eux tu
-crèverais de misère avec toute ta fortune,--car de quelle besogne utile
-es-tu capable?
-
-Une autre fois, les enfants s'amusaient à l'équipage,--Charles, faisant
-naturellement le cheval, attaché par le haut des bras avec de longues
-ficelles dénommées guides dont Ludovic tenait les bouts par derrière,
-cependant que Mathilde, avec conviction, claquait un petit fouet.
-
---Hue! Hue donc!
-
-Le cheval faisait le rond comme dans un manège autour du conducteur qui
-ne bougeait guère. Vint un moment où, fatigué, il ne voulut plus
-trotter.
-
---Hue! Hue donc! Veux-tu courir!...
-
-Et Mathilde, comme il ne mettait nulle hâte à obéir, le cingla d'un coup
-de fouet qui lui zébra la figure. Charles se mit à pleurer
-silencieusement, pour ne pas faire d'éclat à cause de la proximité du
-château. Ludovic s'approcha, remué de ses larmes:
-
---Elle t'a fait mal?
-
---Oui, Monsieur Ludovic.
-
---Ce n'est rien: il faut tamponner ça avec de l'eau fraîche.
-
-Il l'entraîna jusqu'à la cuisine où la bonne, avec une serviette
-mouillée, mit de la fraîcheur sur le sillage rouge et brûlant de sa
-joue.
-
-La petite regardait, sans pitié:
-
---C'est bien fait! il ne voulait pas courir, le cheval.
-
-Il se trouva que Mme Lavallée vint à ce moment donner des ordres pour le
-dîner; elle se fit mettre au courant, puis trancha:
-
---Mathilde, c'est très mal! Ludovic, il ne faut pas permettre à ta soeur
-d'agir ainsi.
-
-Et, s'adressant ensuite à Charles:
-
---Vois-tu, mon garçon, Mathilde est vive; quand tu joues avec elle, il
-ne faut pas la contrarier.
-
-Elle lui fit donner par la cuisinière un biscuit avec un peu de vin,
-puis les renvoya tous les trois:
-
---Allons, retournez jouer; et tâchez de ne plus vous battre!
-
- * * * * *
-
-A la suite de cette aventure, Charles évita le plus possible ses deux
-tyrans. Il s'en venait avec moi dans les champs; il se cachait pour leur
-échapper. Un jour, gardant les vaches dans un pré humide, il s'était
-amusé à faire une _grelottière_. C'est une sorte de petit panier ovale
-qu'on tresse avec des joncs et dans lequel on glisse de menus cailloux
-avant de le boucher tout à fait--qui, remués, font ensuite un vague
-bruit de grelots. Le frère et la soeur étant allés relancer mon gamin
-jusque là-bas, Mathilde eut envie de ce jouet rustique que Charles
-refusa de lui donner,--car il lui en voulait toujours du coup de fouet.
-Et comme elle insistait, cherchant à le lui enlever, il la repoussa très
-en colère:
-
---Tu m'embêtes, à la fin, tu ne l'auras pas... Et je ne veux plus te
-dire «Mademoiselle». Tu n'es qu'une _ch'tite méchante gatte_!
-
-Alors elle se mit à geindre:
-
---Je le dirai à maman, oui! oui! oui!... Je lui dirai que tu m'as
-frappée, que tu m'as injuriée, vilain paysan... Et vous quitterez la
-ferme, tes parents et toi.
-
-Elle partit en bougonnant, furieuse de l'offense.
-
-Ludovic, au bord d'une mare voisine, s'occupait à lancer des pierres sur
-les grenouilles qu'il apercevait hors de l'eau. Après que sa soeur se
-fut éloignée, il revint auprès de Charles:
-
---Tu sais qu'elle est capable, en effet, de le dire à maman; tu as eu
-tort!
-
---Ça m'est égal! Je ne peux plus la supporter. Je ne veux plus que vous
-veniez me trouver ni l'un ni l'autre; vous me prenez pour votre chien!
-
-Là-dessus il rassembla les vaches et revint à la maison, le laissant à
-ses grenouilles.
-
-M. Lavallée, le soir, nous parla sans acrimonie de l'incident,--Mathilde
-n'ayant pas manqué de tout rapporter, selon sa promesse:
-
---Décidément, nos enfants ne s'entendent pas... J'ai interdit aux miens
-de venir trouver Charles et je veillerai à ce qu'ils tiennent compte de
-mes ordres.
-
-Au bout d'une semaine, il en fut comme auparavant et les mêmes ennuis
-s'ensuivirent...
-
-Le départ des maîtres pour Paris ne tarda plus guère, heureusement.
-
-J'ai su plus tard par le jardinier, qui le tenait de la cuisinière, que
-Mme Lavallée avait été très mécontente de l'affront fait à sa fille.
-Pour un peu, elle eût exigé notre départ que la bonne petite demandait à
-hauts cris. Mais le mari avait refusé de prendre au tragique cette
-querelle d'enfants.
-
- * * * * *
-
-L'année d'après, Charles, touchant à ses treize ans, commençait à
-s'occuper régulièrement; ce me fut un prétexte pour dire aux petits
-bourgeois qu'il n'avait plus le temps de jouer avec eux, et je pus
-éviter le recommencement de la camaraderie tyrannique dont ils auraient
-continué à l'honorer sans aucun doute.
-
-
-
-
-XXXV
-
-
-Ma mère, vieillie et malheureuse, habitait toujours au bourg de
-Saint-Menoux la même bicoque et, bien que toute courbée par l'âge, elle
-continuait à faire des journées autant que le lui permettaient ses
-rhumatismes. Mais depuis plusieurs années il lui devenait difficile, à
-la mauvaise saison, de quitter le coin du feu.
-
-Aux environs de Noël, quand nous avions tué le cochon, je lui portais
-toujours un panier de lard frais avec un peu de boudin.
-
-Lors de ma visite habituelle, à la fin de l'année 65, je la trouvai
-alitée, la figure souffrante et changée. Son rhumatisme l'immobilisait
-depuis des semaines et personne ne s'occupait d'elle en dehors d'une
-autre vieille journalière, sa voisine, qui lui apportait ses provisions
-et lui aidait à faire son lit.
-
---Je vais pourtant finir là toute seule... On me trouvera morte un beau
-matin!
-
-Alors elle se mit à déblatérer contre mes frères et leurs femmes, puis
-contre moi-même. Toute la rancune amoncelée en ce vieux coeur aigri
-s'épancha en paroles amères. Il ne lui restait plus rien des petites
-ressources qu'elle avait apportées en quittant la communauté; elle
-prétendait avoir été grugée par mes frères, à ce moment. Soupçon né sans
-doute d'une suggestion de commère malveillante, grandi au cours de ses
-longues réflexions solitaires, mué en certitude... Elle répétait à
-satiété ces mots vengeurs:
-
---Les garnements! la saleté!
-
-(La «saleté» c'était ma belle-soeur Claudine.)
-
-Ses longues mains sèches sorties des couvertures faisaient des gestes de
-menace, et, parfois, elle se soulevait toute en une furieuse exaltation;
-cette attitude, sa physionomie plus que jamais sombre et dure, l'envol
-des mèches grises échappées du serre-tête noir lui donnaient un air de
-sorcière lançant l'anathème.
-
-Je m'efforçai de la ramener à un plus juste sentiment des choses et
-j'entrepris d'allumer du feu, car il faisait très froid.
-
---Ne fais pas tant brûler de bois; tu vois qu'il ne m'en reste plus
-guère! me dit-elle alors.
-
-Chétive provision, en effet,--constituée de quelques morceaux épars au
-coin de la cheminée, de deux ou trois brouettées de grosses bûches non
-fendues entre l'armoire et le lit. Elle reprit:
-
---Je l'ai tellement ménagé que j'ai laissé geler mes pommes de terre.
-D'ailleurs, la maison est glaciale; il vient du vent par la trappe du
-grenier.
-
-Les pommes de terre, en tas sous la maie, débordaient au travers de la
-pièce. Celles de dessus étaient dures comme des cailloux, mais les
-autres n'avaient pas de mal, et je le dis à ma mère.
-
-Quand il y eut du feu, je lui aidai à se lever, à mettre la soupe en
-train; puis je fendis le reste des grosses bûches et me procurai dans un
-domaine voisin deux bottes de paille pour empêcher le froid de venir par
-la trappe.
-
-En mangeant, la pauvre femme se montra d'un peu meilleure humeur; elle
-me parla de la Catherine, sa préférée, qui lui envoyait chaque année, à
-l'époque de la Saint-Martin, l'argent de son loyer; qui lui avait
-apporté lors de son voyage au pays toute une provision de bonnes choses:
-du sucre, du café, du chocolat, même une bouteille de liqueur.
-
---Si je pouvais lui faire savoir comme je suis, gémit-elle, bien sûr
-elle m'enverrait un colis de friandises.
-
-Incontinent, je fis écrire par le maître d'école une lettre à la
-Catherine. Je commandai ensuite à un marchand une voiture de bois payée
-d'avance. Enfin, donnant une pièce à la vieille voisine, et sous
-promesse de dédommagement régulier, je la chargeai de veiller sur ma
-mère de façon suivie.
-
-A la réflexion, tout cela m'apparut encore insuffisant et je voulus voir
-mes frères.
-
-Ils s'étaient quittés depuis déjà longtemps. Mon parrain, qui habitait
-Autry, vivotait péniblement, ayant eu des malheurs: pertes d'animaux,
-maladies longues de deux de ses enfants. Le cadet Louis, à Montilly,
-gagnait de l'argent; la Claudine s'en montrait fière et un peu
-arrogante.
-
-J'allai donc le lendemain les relancer l'un après l'autre et leur
-exposer ce que je croyais être notre commun devoir au sujet de notre
-mère. Le cadet prit l'engagement de payer son pain. Mon parrain promit
-de l'entretenir de légumes et d'envoyer sa plus jeune fille pour avoir
-soin d'elle quand son rhumatisme la tiendrait alitée.
-
- * * * * *
-
-Je rentrai à la Creuserie le troisième jour--content de moi. Grâce à mon
-initiative la brave femme ne manqua pas du nécessaire au cours des trois
-années qui lui restaient à vivre. Et j'eus, de ce fait, la conscience
-plus tranquille...
-
-
-
-
-XXXVI
-
-
-Nos enfants devenaient forts. Jean, l'aîné, avait du goût et du courage
-au travail; il labourait bien et commençait à me suppléer pour les
-pansages. Assez dépensier, par exemple! Rentrant souvent tard le
-dimanche de Bourbon ou de Franchesse,--après avoir fait un bon repas
-d'auberge. Ah! les rares pièces de quarante sous que me donnait mon père
-dans ma jeunesse ne l'auraient pas mené loin, lui, et il n'envisageait
-guère l'idée de s'en contenter! Différence de temps; les affaires
-allaient mieux; les gages des domestiques avaient doublé, triplé;
-l'argent circulait davantage. On s'habillait avec plus de recherche.
-Mais était-ce raisonnable de délaisser les simples amusements
-d'autrefois: vijons, veillées, jeux avec des gages? L'auberge en venait
-à être le cadre obligé de tous les plaisirs.
-
-Notre Jean, passionné pour le billard, dansait peu et restait timide
-avec les filles. Nous avions à ce moment une servante déjà vieillotte et
-point jolie,--figure hommasse, large bouche et dents cariées,--qui
-s'appelait Amélie, nous disions «la Mélie». J'avais cru m'apercevoir que
-cette Mélie, en dépit de son âge et de son physique désagréable, faisait
-au garçon des yeux en coulisse, des yeux d'amoureuse. Cependant je ne le
-croyais pas assez bête pour répondre à ces avances.
-
-Un soir d'hiver, au cours de la veillée, ils allèrent ensemble préparer
-la pâtée des cochons dans le hangar-buanderie adossé au pignon de la
-grange. Après un moment, je voulus savoir s'ils ne profitaient pas de ce
-tête-à-tête pour faire quelque bêtise. Étant sorti sans faire crier la
-porte, je traversai la cour et m'avançai tout doucement au long de la
-grange jusqu'auprès du mur de branchage qui clôturait la cabane. La
-lanterne éclairait faiblement l'intérieur, tout plein de la buée chaude
-qui se dégageait des pommes de terre. Quand elles furent écrasées, je
-pus voir cependant mon imbécile de gas s'approcher de la servante, et
-frotter son museau contre le sien. Ça ne dura qu'un instant: ils se
-lâchèrent pour continuer la séance. Il alla quérir de l'eau à la mare
-pendant qu'elle versait sur l'amas pâteux des pommes de terre une grande
-vanette ou _paillasse_ de son et de farine; elle se mit ensuite à
-démêler le tout avec l'eau qu'il apporta. Ceci terminé ils
-s'étreignirent à nouveau, se suçotèrent les lèvres encore un peu... Ça
-n'alla pas plus loin.
-
-Quand je les vis décrocher la lanterne je m'esquivai rapidement, de
-façon à être rentré avant eux.
-
-Le lendemain, au lever, je ne pus me tenir d'attraper le Jean dans la
-grange et de lui passer une morale en règle.
-
---Une vieille comme ça, et laide comme elle est, tu devrais avoir
-honte!... Ailleurs, fais ce que tu voudras, mais à la maison, tiens-toi
-tranquille!
-
-Un peu plus tard, en donnant aux cochons, je menaçai la Mélie, toute
-confuse, de la ficher à la porte sans explication, si jamais je
-m'apercevais d'autre chose.
-
-La leçon dut être profitable, car je ne les vis plus recommencer leurs
-micmacs.
-
- * * * * *
-
-Charles, au physique, me ressemblait, mais il tenait plutôt de sa mère
-comme caractère. Un peu en dessous, comme on dit, ayant toujours l'air
-d'avoir à se plaindre de son sort, de nous vouloir du mal à tous... A
-l'aller et au retour du travail, il demeurait en arrière sous un
-prétexte quelconque pour ne pas se mêler au groupe commun. De même le
-dimanche, pour partir à la messe. Et quand il nous arrivait, l'hiver,
-d'aller passer la veillée à Baluftière, à Praulière ou au Plat-Mizot,
-lui restait le plus souvent à la maison, quitte à s'absenter seul le
-lendemain. Il semblait heureux d'agir au rebours des autres. Et pas
-obligeant pour deux sous! N'étant pas bouvier, il ne voulait en aucune
-circonstance s'occuper du pansage. On le voyait souventes fois
-disparaître juste à l'heure de donner aux bêtes, malgré qu'il sût bien
-son frère parti et que j'étais seul pour tout faire. Cependant le
-«mâtin», si mal plaisant chez nous, se montrait volontiers causeur
-aimable avec les voisins.
-
-Peut-être ses embêtements d'enfance avec les petits bourgeois
-avaient-ils contribué à lui aigrir le caractère? Peut-être aussi
-éprouvait-il un semblant de jalousie de la manière de suprématie
-qu'assurait au Jean son rôle de bouvier? Car rien ne l'autorisait à nous
-taxer d'injustice. Dès qu'il eut seize ans, je lui remis autant d'argent
-qu'à l'aîné pour ses menus plaisirs. Et Victoire leur achetait toujours
-en même temps des effets pareils.
-
- * * * * *
-
-Clémentine, la cadette, se montrait d'autant plus aimable que l'on était
-plus disposé à satisfaire ses caprices. Comme toutes les jeunes filles,
-elle avait la manie de vouloir aller belle. Aucune idée à cette époque
-du luxe d'à présent bien entendu, mais on s'éloignait déjà beaucoup de
-la simplicité de ma jeunesse. C'était le règne des bonnets à dentelle
-assez coûteux d'achat et d'entretien. Et les robes commençaient à se
-compliquer. Voilà-t-il pas que les couturières de Bourbon, qui se
-tenaient au courant des modes, imaginèrent de faire adopter à leurs
-clientes les robes à crinoline qui vous les faisaient grosses comme des
-tonneaux!
-
-Les filles de la ville en furent bientôt toutes munies, et celles de la
-campagne de suivre le mouvement! Clémentine insistait pour en avoir une;
-mais j'opposai comme sa mère un _veto_ énergique.
-
---Ah, non par exemple! Je ne veux pas te voir habillée comme une
-comédienne[6]! En voilà une idée de se rentrer dans un cercle!
-
- [6] Se dit communément dans le sens de bohémienne.
-
-En vain tentais-je de ridiculiser cette crinoline qui lui tenait au
-coeur: cent fois elle en reparla et, devant la persistance de notre
-refus, elle fit la moue pendant plusieurs semaines.
-
-Nous lui permettions de fréquenter quelque peu les bals de la journée,
-mais non de traîner la nuit aux fêtes,--même en compagnie de ses frères
-ou de la servante. Victoire ayant eu la faiblesse cependant de
-l'accompagner deux ou trois fois, le soir, la petite s'autorisait de ces
-précédents:--lorsqu'il y avait quelque bal en perspective c'était,
-quinze jours à l'avance, le même refrain:
-
---Dis, maman, nous irons... Je t'en prie, ma petite mère!
-
---Tu m'embêtes, va! Nous verrons quand ce sera le jour.
-
-Le jour venu, neuf fois sur dix la maman n'était pas disposée--et
-l'enfant, frémissante et colère, refoulait ses larmes à grand'peine. Le
-lendemain, d'une humeur impossible, elle faisait sa besogne en
-rechignant, sans souffler mot. J'ai souvenance d'une fournée de pain
-gâchée à la suite d'une veillée dansante au Plat-Mizot où sa mère
-n'avait pu la conduire en raison d'une crise de névralgie. Elle se
-défendit de l'avoir fait exprès, mais la nervosité bougonne y fut
-certainement pour quelque chose.
-
-Assez souvent, d'ailleurs, nous avions le contraste d'une Clémentine
-laborieuse, aimante et douce. Ayant fait un temps d'apprentissage chez
-une couturière de Franchesse, elle était habile de ses mains,
-confectionnait et repassait nos chemises et nos blouses. Avec cela,
-empressée à boucler nos cravates quand nous allions en route, à nous
-panser, à nous envelopper les doigts quand nous nous faisions des
-écorchures ou des coupures,--et quand, à la taille des bouchures nous
-prenions des épines, à nous les enlever avec une épingle. Quelqu'un
-venait-il à tousser, elle était toujours la première à faire de la
-tisane, une infusion de tilleul, de guimauve ou de feuilles de ronce.
-Elle en usait fréquemment pour son compte aussi, n'étant pas d'un
-tempérament robuste. Quand il nous fallait l'amener dans les champs,
-l'été, bien qu'on s'efforçât à lui éviter les postes trop durs, elle
-devenait maigre que c'en était pitié.
-
-A cause de sa faiblesse et de ses petites attentions des bons jours nous
-lui pardonnions tout.
-
-
-
-
-XXXVII
-
-
-Vint 70, la grande guerre, encore une de ces années qu'on n'oublie
-pas...
-
-La moisson s'était faite de bonne heure; nous étions en train de rentrer
-nos dernières gerbes quand, vers dix heures du matin, le 20 juillet, M.
-Lavallée vint nous annoncer que le gouvernement de Badinguet avait
-déclaré la guerre à la Prusse. Et il me prit à part pour me dire que
-notre aîné serait appelé sans doute avant peu.
-
-Vrai, cette confidence me glaça! Le garçon, qui venait de finir ses
-vingt-trois ans, était en promesse avec la fille de Mathonat, de
-Praulière; on devait faire les «demandes» le premier dimanche d'août et
-la noce en septembre. Aurait-on le toupet de nous l'arracher, malgré
-l'argent que j'avais déboursé pour le sauver du service?
-
-Hélas! je sus bientôt à quoi m'en tenir... Cinq ou six jours plus tard
-il recevait sa convocation et, le 30 juillet, il dut se mettre en route.
-
-J'ai toujours présents à la mémoire les épisodes de cette matinée, dont
-le souvenir compte au nombre des plus douloureux de ma vie. Je nous
-revois silencieux autour de la table, le Jean tout prêt pour le départ.
-De sa visite à Praulière pour les adieux à sa promise, il était revenu
-tout pâle et les yeux rouges. Pas de larmes pourtant: il essayait même
-de manger, mais chaque bouchée paraissait lui déchirer la gorge. Et
-personne ne montrait d'appétit. Sur la maie, Victoire et Clémentine
-préparaient le petit ballot du conscrit, quelques effets, quelques
-victuailles. On entendait à chaque instant leurs soupirs profonds...
-
---Je te mets trois paires de bas, dit ma femme d'une voix étrange. Mais
-pourras-tu les entrer dans tes souliers de soldat?
-
---Oh! ils sont grands, les souliers qu'on donne, répondit-il avec
-effort.
-
-Je regardais machinalement la salière de bois couleur jus de tabac
-accrochée au mur à proximité de la cheminée; des mouches circulaient sur
-le couvercle. Le Jean tapotait du manche de son couteau le bord d'un
-plat de grès contenant une omelette aux pommes de terre. Des souris
-s'agitant sur la poutre firent choir du grain à demi moulu dont
-l'omelette fut saupoudrée. Un chat miaula, quémandeur auquel le
-domestique jeta à même le sol une cuillerée de soupe. De la cour le
-coq,--un beau sultan couleur feu,--vola sur _l'entrousse_[7] fermée et,
-caquetant et gloussant, fit mine de vouloir descendre à l'intérieur pour
-ramasser les miettes. Clémentine le chassa plutôt brutalement. Victoire
-reprit, de la même voix rauque et saccadée:
-
- [7] Petite barrière à claires-voies qui bouche jusqu'à mi-hauteur
- l'embrasure des portes.
-
---Je te mets un morceau de jambon, deux oeufs durs, quatre fromages de
-chèvre... Pas de pain, tu en achèteras en route.
-
-De la tête il fit signe que oui; un grand silence pénible s'affirma...
-
-Quand le paquet fut noué définitivement, Clémentine et sa mère
-s'accoudèrent sur la maie, la tête dans les mains, sans plus se retenir
-de sangloter très fort. Nous restions à table, nous, les quatre hommes,
-tristes et embarrassés, en face des aliments presque intacts que
-personne ne touchait plus. Cela devint si pesant que je préférai
-brusquer les choses. Le Jean devait se trouver à Bourbon avec cinq ou
-six autres partants qu'il connaissait. Et malgré que rien ne pressât, le
-rendez-vous étant pour midi, je crus bon de lui dire:
-
---Allons, va, mon garçon, il faut t'en aller; tu ferais attendre tes
-compagnons...
-
---En effet, l'heure approche!
-
-Il se leva et tout le monde en fit autant. La servante rentrait de
-garder les moutons,--une petite de quinze ans que nous avions prise au
-lieu et place de la Mélie; il l'embrassa.
-
---Au revoir, Francine.
-
-Il embrassa de même en disant «au revoir» le domestique et son frère
-Charles. Et ses yeux se gonflaient; et ses cils s'humectaient.
-
---Au revoir, petite soeur!
-
---Pas déjà! Je vais t'accompagner un bout de chemin...
-
-Les deux femmes s'accrochèrent à ses bras. Je marchais par derrière avec
-le paquet. Un vent d'ouest assez fort soufflait, faisant se replier la
-feuillée des chênes, se tordre dans le haut les grands peupliers; il
-avait plu les jours précédents et, bien que le soleil se montrât, ce
-n'était pas encore le vrai beau temps. A Baluftière et plus loin, aux
-abords de deux ou trois autres fermes, des lessives séchaient, tachant
-de blanc les haies vertes que l'éloignement rendait sombres. On voyait
-dans les champs des bovins en train de paître; un merle siffla; une
-caille fit entendre quatre fois de suite son invite à la sagesse
-créancière: «_Paie tes dettes_!»
-
-Après que nous eûmes fait une centaine de mètres sur la route et comme
-nous arrivions à un tournant:
-
---Allons, il nous faut le laisser aller! ordonnai-je d'un ton bref.
-
-On s'arrêta--et les femmes, à tour de rôle, d'étreindre le partant avec
-des larmes, avec des cris.
-
---Oh! mon garçon, mon pauvre garçon, ils vont donc t'emmener, les
-scélérats! Je ne te reverrai plus, plus jamais...
-
---Jean, mon bon frère, tu nous donneras de tes nouvelles. Ah! pourquoi
-faut-il que nous ne sachions pas écrire! Surtout ne te fais pas tuer,
-dis, mon Jean!...
-
-Lui, amolli tout à fait, pleurait à chaudes larmes aussi; et j'étais
-prêt d'en faire autant. Repoussant Victoire et Clémentine j'embrassai le
-conscrit à mon tour.
-
---Allons, mon gas, il te faut nous quitter! Espérons que ça ne sera pas
-pour longtemps...
-
-Et je lui remis le petit ballot. Alors, brusquement, après un dernier
-adieu de la main, il partit à grands pas sans retourner la tête.
-Cependant que j'entraînais les femmes qui avaient des velléités de le
-vouloir suivre.
-
---Pauvre petit, je ne le verrai plus! je ne le verrai plus! répétait
-Victoire obstinée.
-
-Elle fut trois jours sans presque rien manger; je craignais de la voir
-tomber malade. Pourtant, peu à peu, dans le train ordinaire des choses,
-son grand chagrin se mua en tristesse latente. Et Clémentine bientôt se
-reprit à sourire.
-
- * * * * *
-
-On se remit donc au travail comme si de rien n'était: on leva les
-avoines; les machines à battre sifflèrent et grincèrent; on commença les
-fumures, les labours. Il y eut pourtant un renouveau de chagrin au sujet
-de Jean lorsqu'il nous apprit qu'on l'envoyait en Algérie, «de l'autre
-côté du grand ruisseau». Plus que jamais sa mère le crut perdu. Mais une
-autre lettre nous rassura un peu, dans laquelle il disait avoir fait une
-bonne traversée, et que ses camarades étaient tous des gens de par ici.
-
-M. Lavallée, reparti pour Paris avec sa famille, avait, disait-on,
-repris son costume d'officier pour aller se battre.
-
- * * * * *
-
-Des événements de la guerre on ne savait pas grand'chose, sinon que
-c'était loin d'aller bien pour la France.
-
-Roubaud, le garde-régisseur, recevait un journal, et nous allions
-souvent le trouver pour avoir des nouvelles,--nous et beaucoup d'autres,
-de tout un lointain voisinage.
-
-Dans les premiers jours de septembre, le journal annonça que Napoléon
-étant prisonnier, à la suite d'une grande bataille perdue, on avait
-proclamé la République à Paris. Les jours suivants l'affaire eut son
-contre-coup dans nos petits pays. A Franchesse, le maire était remplacé
-par Henri Clostre, le marchand de nouveautés, un «rouge». A Bourbon, le
-docteur Fauconnet ceignait cette écharpe convoitée depuis si
-longtemps...
-
-Cependant les Prussiens s'avançaient sur Paris. Et l'on parlait d'une
-levée parmi les jeunes gens de dix-huit à vingt ans,--ce qui me touchait
-beaucoup, Charles et le domestique se trouvant en passe d'être appelés.
-
-De fait, cela prit corps rapidement. Nos deux jeunes, convoqués peu
-après pour la visite, partirent dans les premiers jours d'octobre.
-
-Je demeurais seul avec les femmes! Tout seul dans une ferme de soixante
-hectares--jusqu'au jour où je pus raccrocher le vieux Forichon, que
-j'engageai ensuite de semaine en semaine jusqu'à la fin. Si bien qu'avec
-l'aide de Clémentine et de Francine, souvent avec nous dans les champs,
-je pus tout de même faire mes emblavures.
-
-Les métayers des autres fermes étaient tous dans le même cas ou à peu
-près. Partout l'on voyait les femmes s'employer, s'exténuer à des
-travaux d'hommes.
-
- * * * * *
-
-A la guerre, les choses allaient de mal en pis. On disait les grands
-chefs vendus aux Prussiens et que l'un d'eux, nommé Bazaine, leur avait
-livré une armée entière.
-
-Ils s'avançaient toujours, les Prussiens; ils assiégeaient Paris; ils se
-répandaient dans les départements. Le journal de Roubaud les annonça
-successivement en Bourgogne, en Nivernais, en Berri. Et sur leur passage
-se multipliaient violences, incendies et pillages... Des bruits
-alarmants faisaient croire à leur présence toute proche:--on les annonça
-successivement à Moulins, à Souvigny, au Veurdre. Fausses nouvelles qui
-contribuaient à grossir l'inquiétude anxieuse de tous...
-
-Des idées folles germaient dans les cervelles; les gens portaient dans
-les fossés, les ravins, les chênes creux, leurs objets précieux; un
-vieil avare dissimula son argent sous des tas de fumier, dans un de ses
-champs; un autre proposait de conduire en Auvergne, pour les cacher sous
-un pont, toutes les jeunes filles du pays!
-
- * * * * *
-
-Dans certaines communes, on organisait des gardes nationales pour tenter
-d'opposer une résistance aux envahisseurs. C'est ainsi qu'à Bourbon le
-docteur Fauconnet réunit un stock d'anciens fusils et convoqua deux fois
-chaque semaine, pour faire l'exercice, tous les hommes valides de
-dix-huit à soixante ans. Un vieux rat de cave, ancien sergent d'active,
-eut le commandement de la milice avec le titre de capitaine; deux
-ex-caporaux devinrent lieutenants; les anciens soldats furent chefs de
-section ou d'escouade.
-
-Aux premières séances, il y eut bien une centaine de présents; on leur
-apprit à marcher au pas et en ligne, à porter le fusil et à s'en servir.
-A l'issue de l'exercice, la petite troupe traversait la ville en bon
-ordre, entraînée par le garde champêtre tambourineur et le clairon des
-pompiers, et encadrée par une bande de gamins enthousiastes. Le docteur
-exultait; il offrit plusieurs fois du vin,--un litre pour trois,--et du
-pain blanc. Mais n'eut-il pas l'idée saugrenue de faire installer à la
-mairie une garde permanente de dix hommes? Le sergent Colardon,
-menuisier, chef de poste, s'esquiva le premier au bout de trois heures
-parce qu'on le vint chercher pour faire un cercueil.
-
---Travail urgent! expliqua-t-il avec raison.
-
-Les autres ne tardèrent pas à faire de même, abandonnant la mairie. Le
-docteur, blessé dans son amour-propre, demande au vieux capitaine de
-punir les coupables avec sévérité; mais le bonhomme lui rit au nez,
-avouant son impuissance, et le poste permanent ne fut pas renouvelé.
-
-A l'exercice les répondants se faisaient d'ailleurs de plus en plus
-rares. De cinquante encore à la quatrième séance ils dégringolèrent à
-huit la fois suivante. Au sixième rassemblement M. Fauconnet trouva le
-capitaine tout seul...
-
-Telle fut l'histoire de la garde nationale de Bourbon--dont on s'amusa
-longtemps par la suite.
-
- * * * * *
-
-A la terreur que causait la perspective de l'arrivée des Prussiens,
-vinrent s'ajouter des fléaux malheureusement très réels. D'abord un
-froid précoce, qui s'affirma de plus en plus rude. Puis survint une
-épidémie de petite vérole qui fit bien des victimes. Chez nos voisins de
-Praulière, le mal sévit si violemment, qu'il causa la mort de Louise, la
-fiancée de notre Jean. Sa jeune soeur, défigurée, pleura sa beauté
-perdue, regrettant de n'être pas morte aussi.
-
-Dans le moment que les Mathonat étaient atteints, au point qu'il n'y
-avait quasi personne en état de soigner les autres, Victoire et
-Clémentine parlèrent d'aller leur faire visite et d'offrir leur
-concours. Or, cette maladie passant pour très contagieuse, je ne tenais
-pas du tout à les laisser partir... Un peu enrhumé je me prétendis
-malade pour mon compte, faisant le _quetou_[8], ne mangeant pas,
-simulant la fièvre. Je forçais la note hypocritement... Elles
-s'apitoyèrent sur moi, ne se rendirent à Praulière qu'après la mort de
-Louise, quand la maladie fut en décroissance. Et nous eûmes la chance de
-rester indemnes.
-
- [8] Faire le _quetou_: être maussade et triste.
-
- * * * * *
-
-Comme pour donner un sens de punition divine à tous ces maux, le ciel
-souvent se tavelait de rouge, ou bien, sur un côté de l'horizon,
-s'empourprait en entier, au point qu'on l'eût dit voilé d'un suaire de
-sang. Phénomènes atmosphériques auxquels on n'aurait nullement pris
-garde en temps ordinaire,--mais qui en ces jours de deuil, de désastre
-et de misère, achevaient de semer le trouble. Ce ciel rouge annonçait de
-meurtrières batailles; le sang des morts et des blessés le teignait
-ainsi... La terreur allait croissant; on parlait de la fin du monde
-comme d'une chose très probable.
-
-D'ailleurs, chaque dimanche, au prône, le curé avivait ces pensées de
-vengeance divine et d'horribles calamités; il se félicitait cet homme de
-voir à ses paroissiennes des visages angoissés--et de ce qu'elles
-avaient abandonné leurs trop belles toilettes des dernières années.
-
---Votre orgueil a baissé! criait-il d'un air farouche, mais il baissera
-encore plus; votre humiliation deviendra pire!...
-
-Et devant l'imminence de fléaux accrus tout le monde courbait la tête,
-tristement.
-
- * * * * *
-
-De loin en loin nous arrivait quelque lettre de Jean ou de Charles.
-L'aîné, sous le soleil d'Afrique, continuait à s'en tirer sans trop de
-misères. Mais Charles, à l'armée de la Loire avec Bourbaki, souffrait
-beaucoup du froid et souvent de la faim. Il se disait mal vêtu et, pour
-faire des étapes bien longues dans la neige, chaussé de souliers à
-semelles de carton. Dans la Côte-d'Or, ayant participé à un combat, il
-faillit être prisonnier. Puis il échoua dans les montagnes du Jura où
-l'hiver était encore plus rigoureux que chez nous.
-
-Quand le facteur apportait une lettre, Victoire et Clémentine couraient
-vite chez Roubaud pour la faire lire. Mais lui, peu habile à l'écriture
-manuscrite, avait souvent bien de la peine à la déchiffrer,--d'autant
-plus que c'était généralement sur une feuille de papier froissée et
-maculée qu'un camarade obligeant avait griffonné pour le Charles
-quelques lignes au crayon... Chacune de ces lettres témoignait des
-circonstances où elle avait été faite, et du degré d'instruction de son
-auteur. Il y en eut une longue certain jour pleine de détails si
-navrants que nous pleurâmes tous. Plusieurs, oeuvres de mauvais
-fumistes, contenaient des plaisanteries grossières, jusqu'à des
-insultes.
-
-Roubaud ne tenait pas à se charger des réponses, prétextant ses trop
-nombreuses occupations, mais plutôt en raison de son manque d'habileté.
-Clémentine s'en allait trouver, au bourg de Franchesse, la fille de
-l'épicière qui savait écrire. Un jour de semaine--car, le dimanche, les
-clients de l'épicerie venaient en grand nombre pour le même motif
-harceler cette jeune fille.
-
-L'ignorance sembla dure pendant ces mois-là, parce qu'on en fut gêné
-plus qu'à l'ordinaire.
-
-A ce pénible hiver succéda un printemps troublé. La guerre avec
-l'Allemagne avait pris fin, mais on se battait entre Français: Paris en
-révolte luttait contre l'armée. Pendant que la nature, magnifiquement,
-s'épanouissait dans sa jeunesse annuelle, le sang coulait toujours!
-
-Paris vaincu, les révoltés massacrés ou emprisonnés par centaines, par
-milliers, on nous rendit nos enfants. Tous revinrent, moins ceux des
-dernières classes qu'on gardait pour leur temps de service,--et Charles
-fut du nombre,--moins aussi, hélas! les morts trop nombreux et les
-disparus dont on ne savait rien.
-
-Aucune nouvelle n'était parvenue depuis novembre d'un homme de
-Saint-Plaisir que nous connaissions un peu, et le printemps ne le ramena
-pas. Trois ou quatre ans plus tard, sa jeune veuve convolait à nouveau.
-Mais voilà qu'on lui dit, après, que des soldats de 70 arrivaient
-encore,--des prisonniers condamnés pour tentative d'évasion que l'on
-renvoyait seulement à l'expiration de leur peine. Alors cette pauvre
-femme vécut dans la terreur de voir revenir son premier époux. Il ne
-reparut pas. Mais une légende se forma tout de même à son sujet. Des
-gens prétendirent l'avoir rencontré à Bourbon--et qu'il s'était
-déterminé à disparaître sans aller chez lui pour ne pas créer de
-difficultés à celle qui, l'ayant cru mort, se trouvait nantie d'un
-nouveau mari...
-
-
-
-
-XXXVIII
-
-
-Notre Jean rentra dans les premiers jours de juin, à temps pour les
-foins. Il me parut que son séjour en Algérie l'avait rendu un peu
-sans-souci. Dans la crainte qu'il en eût trop de peine, on s'était
-abstenu de lui annoncer la mort de sa promise. Il accueillit cette
-nouvelle, en arrivant, avec une belle indifférence:
-
---Pauvre petite Louise, je ne m'attendais pas à ça!
-
-Il n'en perdit ni un repas ni une sortie. Et, moins d'un an après, pour
-le carnaval de 1872, il épousa une fille de Couzon qui s'appelait
-Rosalie.
-
-Deux mois plus tard, au temps de Pâques, ce fut le tour de Clémentine
-qui s'unit à François Moulin, du Plat-Mizot, le sixième d'une famille de
-neuf.
-
- * * * * *
-
-Belle-fille et gendre vinrent tous deux s'installer à la Creuserie, ce
-qui nous permit de supprimer la servante et le domestique que nous
-prenions d'habitude. Seulement, cela faisait trois ménages réunis, et
-quand il y a trois ménages dans la même maison ça ne marche jamais
-longtemps sans anicroche.
-
-Rosalie, petite blonde sans beauté, le cou dans les épaules, la figure
-pointillée de taches de rousseur, était une intrépide, énergique et
-courageuse, parlant beaucoup, travaillant de même. Clémentine,
-naturellement moins robuste, eut tout de suite une grossesse pénible qui
-la faisait langoureuse et sans appétit; elle se préparait quelques
-petites douceurs, s'abstenait de laver. Et Rosalie de parler
-ironiquement «des dames à qui ça fait mal de se mettre les mains dans
-l'eau fraîche, et qui sont obligées de soigner avec des chatteries leur
-petite santé.»
-
-Pour les fournées, alternativement, l'une s'occupait de la pâte et
-l'autre du four. Mais voilà que le pain ayant été mal réussi un jour que
-Rosalie avait pétri, elle dit que c'était par la faute de Clémentine qui
-avait allumé le four trop tard. A la suivante fournée, notre fille à son
-tour se plaignit de ce que sa belle-soeur avait chauffé sans mesure,--ce
-qui faisait le pain trop «surpris», trop brun. D'un commun accord elles
-décidèrent que la même ferait tout, de façon à éviter de mettre l'autre
-en cause. Cette combinaison favorisait Rosalie, plus forte, malgré que
-Clémentine s'évertuât à un travail consciencieux.
-
- * * * * *
-
-Nous venions de nous procurer, avec l'assentiment du maître, une
-bourrique et une petite voiture. Au mois d'août, l'inimitié s'accrut de
-ce fait entre les deux jeunes ménages. Clémentine avait parlé la
-première de prendre l'attelage pour aller avec son mari à la fête
-patronale d'Ygrande,--chez un oncle de Moulin. Mais voilà que le Jean et
-sa femme voulurent aussi la bourrique et la voiture pour se rendre à
-Augy, où habitait un frère de Rosalie, et où c'était le même jour la
-fête. Là-dessus discussion entre les deux femmes, Rosalie disant à ma
-fille qu'une malade, une «bonne à rien», n'avait pas besoin de se
-promener. Moulin, survenant sur ces entrefaites, traita sa belle-soeur
-de «sale bête!» Ça tournait à la vraie dispute et Victoire s'en
-désolait. Mais je mis le holà, déclarant que Clémentine aurait
-l'équipage puisqu'elle l'avait demandé la première. Furieuse de cette
-décision, la bru me tourna les yeux plusieurs jours durant.
-
-Et les deux belles-soeurs dorénavant ne se parlèrent plus guère que pour
-se ridiculiser l'une l'autre, se déchirer à qui mieux mieux...
-
- * * * * *
-
-D'autre part, Moulin se rendait peu sympathique, de par sa manie
-d'émettre des avis sur toutes choses. N'allait-il pas jusqu'à me donner
-des conseils pour le pansage des bestiaux, à moi qui passais pour un des
-bons soigneurs du pays! je me contins le plus possible, mais Jean ne
-tarda guère à lui laisser entendre qu'il nous ennuyait. Il en résulta
-une de ces tensions, si fréquentes dans les communautés, qui rendent
-pénible l'intimité quotidienne.
-
-
-
-
-XXXIX
-
-
-Victoire n'avait jamais pu prendre son parti de l'absence de Charles. Il
-suffisait pour la chagriner d'un retard de nouvelles, de ruminations sur
-sa vie,--des gardes nocturnes par les nuits froides aux marches pénibles
-sous le soleil d'été,--d'un rêve même plus ou moins saugrenu qui lui
-faisait craindre les pires catastrophes...
-
-La libération approchait pourtant. Mais des manoeuvres d'armée,
-tardives, la firent reporter de la fin septembre au 20 octobre. La
-nervosité de Victoire allait croissant à mesure que diminuait le nombre
-des jours d'attente. Elle avait mis à l'engrais ses meilleurs poulets
-dont elle voulait sacrifier un pour fêter le retour de l'enfant. Devant
-la grange, une treille, par moi plantée au début de notre installation à
-la Creuserie, était en plein rapport à cette époque et portait cette
-année-là des raisins dorés superbes. Un jour, en les regardant, la
-bourgeoise songea:
-
---Tiens, lui qui les aimait tant... Si j'essayais de les conserver
-jusqu'à son retour!...
-
-Et de nous dire au repas qui suivit:
-
---Vous savez, je défends qu'on touche aux raisins de devant la grange;
-ils sont sacrés, ceux-là: je les conserve pour mon Charles!
-
-Tout le monde promit de les respecter; seulement, Moulin fit observer
-qu'avant l'arrivée du soldat les insectes les auraient sans doute
-détruits en entier. Victoire put constater par elle-même que le gendre
-parlait d'or. Parce qu'ils étaient mieux exposés, plus sucrés que les
-autres, frelons et guêpes bourdonnaient alentour pendant toute la
-journée, pompant le jus des plus belles graines. Des tiges restaient
-presque nues, ne portant plus que les enveloppes flasques et desséchées,
-et les seuls grains durs dédaignés. A ce jeu le pauvre militaire
-risquait fort de ne pas goûter aux beaux raisins de la treille réservée.
-L'amour maternel rend les femmes ingénieuses. La bourgeoise chercha dans
-le tiroir aux chiffons, et, avec les morceaux d'une vieille toile assez
-usée pour ne pas empêcher la pénétration de l'air, assez résistante pour
-arrêter les rapaces, elle confectionna des sachets garnis d'une coulisse
-vers le haut, intriguant fort Clémentine et Rosalie, qui n'étaient pas
-dans la confidence... Quand une trentaine furent bâtis, elle adossa une
-échelle au mur de la grange, grimpa jusqu'à hauteur des raisins et
-enferma les trente plus beaux dans les sachets protecteurs.
-
- * * * * *
-
-Vers le milieu d'octobre, la petite Marthe Sivat, une couturière du
-bourg, vint chercher des poulets pour la noce de sa soeur.
-
---Tiens, c'est des raisins que vous avez là dedans? s'exclama-t-elle en
-levant les yeux vers la treille. Vous avez joliment bien su les
-conserver... Mais j'y songe: on m'a justement chargé d'en acheter pour
-les desserts du soir; voulez-vous me les vendre, Madame Bertin?
-
---Non, ma fille, non! Quand même on m'en offrirait bien plus qu'ils ne
-valent je ne les vendrais pas;--je les conserve pour mon Charles.
-
---Ah! il revient cette année, votre fils? Alors vous avez raison, il
-faut les lui garder, nous trouverons bien autre chose comme dessert de
-noce.
-
-Et, toute rieuse, sautillante et légère, la petite Marthe s'en alla.
-
- * * * * *
-
-Quelques jours après, nous eûmes la visite d'une pauvre femme dont le
-mari était souffrant.
-
---Il se plaint du ventre; il est fiévreux et sans appétit, nous
-expliqua-t-elle. Je lui ai apporté hier un petit morceau de viande qu'il
-n'a pas mangé; les oeufs lui répugnent; il a seulement envie de raisins.
-Je vous en achèterais bien quelques-uns...
-
-Victoire, attendrie, lui en remit trois, disant qu'elle les lui donnait
-pour son malade; mais elle ne se fit pas faute de répéter encore:
-
---Ils ne sont pas à vendre, voyez-vous... Mon Charles va rentrer du
-régiment; je les lui conserve.
-
- * * * * *
-
-Les Lavallée qui, au printemps, avaient marié Mlle Mathilde, étaient
-demeurés à Paris jusqu'en août parce que M. Ludovic passait des examens.
-Puis ils s'étaient rendus en Savoie, dans une station thermale dont les
-eaux devaient avoir cette vertu singulière de maigrir la femme et
-d'engraisser le mari. Puis ils avaient séjourné chez des amis,--si bien
-qu'ils ne vinrent à la Buffère que vers la mi-octobre.
-
-La veille du jour où Charles devait rentrer, nous eûmes leur première
-visite. Contre son habitude, Mme Lavallée accompagnait son mari. Ayant
-épaissi en vieillissant, elle était devenue plus nonchalante encore;
-elle marchait à tout petits pas, avec un continuel balancement de sa
-grosse personne:--on eût dit l'une des vieilles tours de Bourbon en
-balade. Lui restait toujours vif, fluet, le visage anguleux accusant une
-grande mobilité d'expression--et sa redingote dansait sur son dos.
-
-Après les salamalecs obséquieux des premières minutes, j'emmenai M.
-Lavallée visiter les étables où s'imposaient de menues réparations.
-Cependant que la dame, qui n'avait pas voulu s'asseoir à la maison, se
-promenait lentement dans la cour en compagnie de Victoire. Le hasard
-voulut qu'elle aperçût la treille et les petits sacs blancs, au travers
-desquels transparaissaient les belles grappes.
-
---Quoi, Victoire, toujours des raisins! Savez-vous bien qu'ils
-deviennent rares;--au château, nous n'en avons plus un seul... Ce sont
-pourtant les fruits que je préfère... Mais pourquoi donc avez-vous pris
-tant de précautions pour les garder jusqu'à présent?
-
-Alors ma femme, avec un sourire contraint:
-
---Madame, c'était pour avoir le plaisir de vous les offrir!
-
---Oh! merci bien! Quelle délicate attention! Il faudra me les apporter
-dès ce soir.
-
-Et la pauvre de crier:
-
---Rosalie, prenez vite l'échelle de la grange et le petit panier; vous
-cueillerez ces raisins et vous les porterez à Madame.
-
- * * * * *
-
-Cependant, à la soupe du soir, notre bru revint sur l'incident:
-
---Ce n'était pas la peine de si bien les conserver, les raisins; mon
-beau-frère n'en profitera guère...
-
-Pour une fois, Moulin fit chorus:
-
---C'est malheureux, on est encore aussi esclave que dans l'ancien temps!
-
-Je gardais le silence, trop pénétré moi-même de la justesse de ces
-observations... Il me semblait entendre encore les réponses catégoriques
-de la bourgeoise à la petite Marthe Sivat et à la pauvre femme dont le
-mari était malade:
-
---Non, non, je ne veux pas les vendre! Je les conserve pour mon Charles!
-
-Et il avait suffi d'un cri d'admiration de la dame pour qu'elle les lui
-offrît, très humblement...
-
---C'est bien vrai, pensais-je, que nous sommes encore esclaves.
-
-Victoire devait bien ressentir un peu de regret, un peu de remords de
-son acte; mais elle éprouvait d'autre part une certaine satisfaction
-d'avoir pu faire sa cour à la propriétaire, de l'avoir bien disposée en
-notre faveur en lui offrant un cadeau qui lui plût; et, sous le coup de
-ses pensées multiples, elle répondit d'un ton conciliant:
-
---Ne parlez donc plus de ça; ce n'est pas ma faute; il fallait bien que
-je fasse plaisir à notre dame!
-
-
-
-
-XL
-
-
-Après vingt ans de séjour à la Creuserie, je n'étais guère plus riche
-qu'au moment de mon installation; c'est tout juste si j'avais pu
-rembourser les mille francs qu'il me restait devoir sur ma part de
-cheptel. Période prospère pourtant, durant laquelle certains chanceux
-avaient gagné beaucoup. Mais les hésitations de M. Parent, l'année 61,
-les canailleries de Sébert m'avaient fait des débuts trop difficiles. Et
-au moment où, remis à flot, je me croyais en passe de réussir, ç'avait
-été ce nouveau désastre: la guerre!
-
-Ayant bénéficié depuis d'une série de bonnes récoltes, après la mort de
-mes beaux-parents, en 1874, je me trouvai en possession de quatre mille
-francs environ,--part d'héritage comprise.
-
-Je me souciais peu de garder cet argent dans l'armoire; d'abord, il n'y
-faisait pas les petits, et puis je craignais les voleurs, car souvent,
-l'été, nous laissions la maison seule. Le notaire de Bourbon ne
-connaissant pour l'instant nul placement avantageux, j'en vins à songer
-à M. Cerbony.
-
-M. Cerbony, le grand brasseur d'affaires de la région! Fermier de trois
-domaines, marchand de grains, de vins, d'engrais et de graines il
-cumulait tous les commerces ruraux. Un sympathique, jeune encore, de
-mine souriante, d'abord facile. Au contraire de la plupart des fermiers
-généraux qui sont arrogants et vaniteux, il donnait à tout le monde de
-vigoureuses poignées de mains, parlait patois avec nous autres les
-paysans, offrait facilement une tournée, les jours de foire. Sa maison,
-à un étage, avec balcons et arabesques, ses magasins bien conditionnés
-attiraient l'attention. Il menait grand train, voyageait beaucoup,
-passait pour très riche, et pour faire tout ce commerce par plaisir plus
-que par nécessité.
-
-J'avais entendu dire que M. Cerbony prenait de l'argent un peu comme un
-banquier, en donnant comme garantie un simple billet avec sa signature.
-Ayant confiance en lui, je m'en fus le trouver un dimanche matin, après
-la première messe, sous prétexte de lui vendre mon petit lot d'avoine.
-Le marché conclu j'abordai l'autre affaire:
-
---Monsieur Cerbony, je dispose d'un peu d'argent que je voudrais placer;
-voulez-vous le prendre?
-
---Mais, sans doute... Quelle somme avez-vous? fit-il, la bouche en
-coeur.
-
---Dans les quatre mille francs, Monsieur.
-
---C'est bien peu... Je pourrais occuper dix mille à la fin du mois.
-Voyez vos voisins, vos amis; faites-moi dix mille francs entre
-plusieurs.
-
---Monsieur Cerbony, je ne connais personne qui... Si, pourtant: j'ai un
-voisin qui doit avoir deux mille francs à peu près.
-
-C'était Dumont, de la Jarry d'en bas; il m'avait dit ça un jour que nous
-coupions ensemble une bouchure mitoyenne.
-
---Alors, c'est entendu; vous m'apporterez ces six mille francs à la fin
-du mois; je m'arrangerai pour le reste. Je tiens à vous faire plaisir,
-vous êtes un client... Vous savez que je paie cinq comme tout le monde.
-Au revoir!
-
-J'allai trouver le soir même Dumont, de la Jarry, pour lui faire part de
-la combinaison; à mon grand étonnement, il ne se montra pas
-enthousiaste.
-
---Cerbony, Cerbony, dit-il, oui, c'est un homme qui fait beaucoup
-d'affaires, mais il est étranger au pays et, en fin de compte, on ne
-sait pas s'il est vraiment riche... Si ça tournait mal?
-
---Mais, malheureux, il gagne de l'argent gros comme lui... Si j'avais
-son gain d'une année, je serais sûr de vivre tranquille le reste de mes
-jours.
-
---Taratata... S'il gagne beaucoup, il dépense de même, vous le savez
-comme moi. Tenez, Tiennon, je veux bien vous prêter mes deux mille
-francs, mais à condition de n'avoir affaire qu'à vous; nous irons chez
-le notaire qui fera un billet... Je ne vous demande que quatre francs
-cinquante d'intérêts; Cerbony vous paiera cinq; vous aurez dix sous du
-cent pour vos peines.
-
-Je fus sur le point, ma foi, de prendre l'argent de Dumont dans ces
-conditions. Mais la bourgeoise et les garçons, moins aveuglés, m'en
-dissuadèrent.
-
-A l'époque convenue, je portai donc mes quatre mille francs au brasseur
-d'affaires, en m'excusant de ce que le voisin venait juste de prêter
-son argent ailleurs. Il regrettait beaucoup cette occasion
-manquée--ajoutai-je hypocritement.
-
-Cerbony eut un mouvement de mauvaise humeur:
-
---Vous mériteriez que je vous envoie promener! Enfin, donnez tout de
-même ce que vous avez; mais c'est bien pour vous faire plaisir...
-
-Il appuya sur ces mots, et son visage s'éclaira du cordial sourire
-habituel pendant qu'il étalait mes pièces d'or et palpait mes billets.
-J'étais content qu'il se montrât d'aussi bonne composition. Hélas! mon
-enchantement dura peu...
-
- * * * * *
-
-Au 1er mars de l'année suivante, c'est-à-dire trois mois après, comme
-nous étions à charger du bois dans un de nos champs en bordure de la
-route, le facteur de Franchesse, arrivant de prendre son courrier à
-Bourbon, s'arrêta pour nous causer:
-
---Vous ne savez pas la nouvelle?
-
---Et quoi donc?
-
---Cerbony, le fameux Cerbony, «a pris le pays par pointe» il y a trois
-jours. Sa femme était partie au commencement de février avec beaucoup de
-colis. Depuis, lui n'avait cessé de faire des expéditions; les
-domestiques n'y comprenaient rien; la maison restait à peu près vide et
-le magasin aussi. Mardi, il s'est défilé de bonne heure et n'a pas
-reparu. Et hier est arrivée une lettre de lui pour le maire annonçant
-qu'il ne reviendrait plus--il est passé en Suisse! On dit que ça va être
-un galimatias impossible; il devait à tout le monde!
-
-Sur le char où j'empilais toutes longues les branches des arbres
-élagués, une sorte d'éblouissement me fit chanceler. Le Jean s'en
-aperçut et me lança un regard inquiet, cependant qu'il s'efforçait de
-dissimuler son trouble pour répondre au facteur.
-
-A Bourbon, où je me rendis le soir même, chacun me confirma le désastre.
-Je m'abstins d'aller chez le notaire qui eût probablement ri de mon
-malheur, étant donné qu'il s'agissait d'argent placé en dehors de ses
-offices. Mais je m'en fus trouver le greffier du juge de paix,--un homme
-de bon conseil, bien connu des gens de la campagne--et lui exposai mon
-affaire en larmoyant presque. Tout en essayant de me réconforter, il
-déclara ne pouvoir m'être utile.
-
---Il n'y a rien à faire pour le moment, voyez-vous; vous serez appelé
-comme les autres créanciers; vous n'aurez qu'à donner vos pièces au
-syndic.
-
-Chez nous, ce furent des lamentations sans fin de Victoire:
-
---Tant se donner de peine pour réserver quelques sous et tout perdre à
-la fois, mon Dieu, que c'est malheureux!
-
-Tout le monde était triste et bien ennuyé. Il n'y eut que Charles pour
-se montrer philosophe, nous remonter.
-
---Que voulez-vous, il n'y faut plus penser; c'est perdu et puis voilà...
-Rien ne sera changé dans votre façon de vivre.
-
-J'avais d'autre part la consolation de savoir très nombreux les badauds
-de mon espèce. Je me félicitais surtout d'avoir suivi les conseils de ma
-femme quant à l'argent de Dumont. Car l'honnête Cerbony, par principe,
-tirait le plus possible de ses victimes. Un pauvre vieux jardinier avait
-ainsi emprunté à une tierce personne plusieurs milliers de francs pour
-arriver à fournir au Monsieur la somme exigée. Dépouillé de ses
-économies et incapable de rembourser son prêteur, le vieillard, du
-rocher où se dressent les tours du vieux château, se jeta une nuit dans
-l'étang qui fait suite. Les laveuses au petit matin découvrirent son
-cadavre que les remous avaient échoué sur la rive.
-
- * * * * *
-
-Il me fallut faire des démarches embêtantes, aller plusieurs fois à
-Moulins, m'associer avec d'autres victimes pour consulter un avoué.
-Après deux ans, quand tout fut réglé, on nous donna cinq pour cent.
-J'avais bien dépensé en déplacements et frais divers l'équivalent des
-deux cents francs qui me revinrent.
-
-
-
-
-XLI
-
-
-Charles avait perdu au service ses façons bizarres; il était à présent
-plutôt gentil et serviable, et il s'exprimait bien mieux que nous. Les
-premiers temps, il riait même de ce que nous causions trop mal.
-
---Au fond, c'est bête de parler ainsi. Dès qu'on est en présence
-d'étrangers, on se trouve gêné; on se tait, ou l'on dit des bourdes qui
-les font se ficher de nous... Je ne vois pas que ce soit une raison,
-parce qu'on est paysan, de s'exprimer en dépit du bon sens...
-
-Alors, la Rosalie:
-
---Ce serait drôle si nous nous mettions à causer comme la dame du
-château... On se ferait vite remarquer; tout le monde dirait: «Entendez
-ceux-là, comme ils cherchent à faire des embarras!»
-
---Les seuls imbéciles diraient ça, et l'on devrait mépriser leurs
-appréciations... Au fait, je ne demande pas qu'on adopte le genre de Mme
-Lavallée; je voudrais seulement qu'on écorche moins les mots, qu'on ne
-dise plus, par exemple, _ol_, pour il--_nout'_, pour notre--_soué_, pour
-lui--_bounne_, pour bonne--_ch'tit_, pour chétif ou mauvais, et ainsi de
-suite.
-
-Opinion sans doute fort raisonnable. Mais Charles, loin de nous habituer
-à changer de langage, en arriva peu à peu, au contraire, à reprendre
-quasi entièrement son parler d'autrefois.
-
-Il est difficile d'aller à rencontre des habitudes de son pays, de son
-milieu; l'essayer est même s'exposer à de gros ennuis.
-
-
-
-
-XLII
-
-
-Mon gendre et mes deux garçons dans la force de l'âge, moi tenant encore
-ma place, nous pouvions aisément faire valoir le domaine. Mais la guerre
-subsistait entre les jeunes ménages--et Moulin fut obligé de partir.
-L'intervention de ses parents et la mienne auprès de M. Lavallée lui
-firent obtenir la petite locature des Fouinats qui se trouvait vacante.
-Roubaud promit de l'employer au château, comme aide-jardinier et homme
-de peine.
-
-Le premier hiver, Clémentine, qui s'ennuyait dans sa petite maison,
-venait souvent passer l'après-midi chez nous, avec ses bébés, et
-rapportait une bouteille de lait,--quelquefois même un panier garni de
-fromages, de fruits, de galette.
-
-Mais elle se trouvait enceinte pour la troisième fois et, après ses
-nouvelles couches, elle dut interrompre ses visites. Alors sa mère de
-lui porter à domicile quelques provisions. Mais un beau jour Rosalie
-intervint, disant qu'elle en avait assez de se tuer pour les autres,
-qu'elle allait partir à son tour si l'on continuait ainsi.
-
---Oh! ça ne va pas loin, quelques demi-livres de beurre, quelques
-fromages, un peu de lait, fit Victoire, doucement.
-
-Mais l'autre riposta d'un ton aigre que c'était bien malheureux de voir
-la Clémentine jouir à volonté de ces denrées dont se privaient ceux qui
-avaient la peine de les préparer.
-
---Nous aurons beau travailler, si tout ce que nous entrons par la porte
-sort par la fenêtre, nous ne parviendrons pas même à joindre les deux
-bouts!
-
-Cette opposition méchante de Rosalie, qui se reproduisit à toute
-occasion par la suite, attrista beaucoup ma femme; elle en gémissait
-quand nous étions seuls; nous nous en entretenions longuement la nuit.
-Nos enfants, gagés, n'avaient nulle part de maîtrise. Nous leur
-reconnaissions volontiers pourtant un certain droit de contrôle et de
-critique. Ils concouraient à la prospérité de la maisonnée familiale;
-ils collaboraient à une oeuvre qu'ils continueraient pour leur compte
-plus tard. Les entendre grogner nous semblait pénible.
-
-Au reste, notre Charles ne se fâchait pas, lui; il approuvait même les
-libéralités faites à sa soeur--peu à l'aise, chétive et découragée. Mais
-l'aîné, stimulé par sa bourgeoise, appuyait ses observations.
-
-Il fallut donc en arriver à ne plus faire de présents à
-Clémentine--ouvertement du moins. Nous rusions. Je me chargeais souvent
-de lui porter, dissimulées sous ma blouse, quelque denrée ou quelque
-victuaille. Mais les yeux inquisiteurs de Rosalie furetaient partout.
-Disposer des moindres choses en dehors d'elle n'allait jamais sans
-difficultés.
-
- * * * * *
-
-Bientôt d'ailleurs, un événement de plus grande importance vint reléguer
-au second plan ces misères de notre intérieur.
-
-
-
-
-XLIII
-
-
-Je puis dire sans orgueil que le domaine avait pris de la valeur, et
-beaucoup, depuis que je le cultivais. Sans plus ménager mes peines que
-s'il m'eût appartenu, ou que si j'eusse été assuré d'y passer toute ma
-vie, j'avais épierré des pièces entières, défriché des coins
-broussailleux, divisé des bouchures trop larges, creusé ou réparé des
-abreuvoirs dans les champs. Le jardinier du château ayant consenti à me
-donner quelques leçons de greffage, tous les arbres sauvageons des haies
-étaient devenus, par mes soins, producteurs de bons fruits. J'avais eu à
-coeur aussi de rendre praticable le chemin qui nous reliait à la route.
-Les champs venaient d'être chaulés pour la seconde fois et donnaient de
-belles récoltes; les prés produisaient le double grâce aux composts et
-aux engrais; mon cheptel était quasi toujours le meilleur des six
-domaines.
-
-Et les affaires continuant de n'aller pas trop mal, j'espérais me voir
-bientôt en possession d'une somme équivalente à celle que j'avais
-perdue.
-
-Mais voilà que Roubaud, certain jour, vint tout penaud me dire:
-
---Le maître veut trois cents francs d'augmentation à partir de la
-Saint-Martin prochaine.
-
-Cette nouvelle m'abasourdit... J'avais accepté sans trop récriminer dix
-ans auparavant une première augmentation de deux cents francs, que
-justifiait un peu la hausse du bétail. Mais je ne voyais nul motif à
-cette surcharge nouvelle qui eût porté à neuf cents francs le chiffre de
-mon impôt colonique annuel,--c'est-à-dire que le maître, outre sa moitié
-des produits, voulait encore neuf cents francs sur ma part,
-indépendamment des redevances en nature. Les cours n'étaient pas
-supérieurs à ceux de l'autre décade. Les bénéfices n'augmentaient qu'en
-raison des frais faits en commun, et en proportion aussi de nos peines
-et de nos sueurs.
-
-Je fis serment par Dieu et par le diable que je n'accepterais aucune
-augmentation.
-
---Réfléchissez, dit Roubaud, vous n'êtes pas tenu à donner aujourd'hui
-une réponse définitive.
-
---C'est tout réfléchi! repartis-je.
-
-Et je renouvelai le serment: cette injustice me faisait trop mal au
-coeur!
-
-Pourtant, après en avoir délibéré avec ma femme et les garçons, j'offris
-un appoint de cent francs.
-
-Roubaud transmit ma réponse au bourgeois qui se trouvait à Paris. Mais
-lui, bien loin de vouloir transiger, signifia un jour que ceux des
-métayers qui n'avaient pas encore adhéré aux conditions nouvelles aient
-à se placer ailleurs. C'était le congé définitif pour ceux du
-Plat-Mizot, pour ceux de Praulière et pour nous.
-
-Je n'aurais jamais cru que le maigre et remuant Lavallée cachât sous des
-dehors affables une telle dose de perfidie. Roubaud, plus tard, me
-rapporta de lui cette phrase:
-
---Les métayers sont comme les domestiques: avec le temps ils prennent
-trop de hardiesse; il est nécessaire de les changer de loin en loin...
-
-
-
-
-XLIV
-
-
-Je fus comme brisé par une grande lassitude physique et morale. A tout
-âge, il est des périodes de dépit où les misères journalières semblent
-plus cuisantes, où tout concourt à attrister, où l'on est las de la vie
-qu'on mène. Mais ces impressions, au temps du déclin, se font plus
-amères... Je touchais à cinquante-cinq ans; mon visage perdait ses
-derniers tons vermeils; les fils blancs se multipliaient dans mes
-cheveux et ma barbe; je n'avais plus aux travaux pénibles la même
-résistance.
-
-Ah! le coup était rude! J'avais passé dans cette ferme de la Creuserie
-vingt-cinq années de ma vie, les meilleures années de ma pleine
-maturité, et l'opinion m'identifiait à elle. Pour tous les voisins, pour
-tous ceux qui me connaissaient bien, n'étais-je pas «Tiennon, de la
-Creuserie»? et pour les autres «le père Bertin, de la Creuserie»? A tous
-mon nom semblait inséparable, par effet de l'accoutumance, de celui du
-domaine. Et n'étais-je pas lié moi-même à cette maison qui avait été si
-longtemps ma maison?--à cette grange où j'avais entassé une telle somme
-de fourrage?--à ces étables où j'avais soigné tant d'animaux?--à ces
-champs dont je connaissais les moindres veines de terrain, les parties
-d'argile rouge, d'argile noire ou d'argile jaune, les parties
-caillouteuses et pierreuses, comme celles en terre franche et
-profonde?--à ces prés avec tant de fatigues vingt-cinq fois tondus?--à
-ces bouchures, à ces arbres sous lesquels j'avais trouvé un abri par les
-temps pluvieux, un coin d'ombre par les temps de chaleur? Oui, tous les
-fibres de mon organisme tenaient à cette terre et à ce vieux logis, d'où
-un Monsieur me chassait sans autre motif que la cupidité, parce qu'il
-était le maître!
-
- * * * * *
-
-Des choses alors me passèrent par la tête dont je ne m'étais point
-soucié jusque-là. Je me pris à réfléchir sur la vie, que je trouvais
-cruellement bête et triste pour les pauvres gens comme nous--voués aux
-travaux forcés perpétuels.
-
-Voici venir les premiers beaux jours. Vite, semons les avoines, hersons
-les blés, labourons et bêchons!
-
-Avril survient et la douceur; les bourgeons s'ouvrent, les oiseaux
-piaillent, les pêchers sont roses et les cerisiers blancs.--Vite aux
-emblavures d'orge, de pommes de terre, de betteraves, vite au jardin!
-
-Le «beau mois de mai» se montre souvent pluvieux et maussade, mais
-les jeunes frondaisons vertes lui font toujours une parure
-agréable.--Mettons la charrue dans les jachères; nettoyons les fossés,
-sarclons et binons!
-
-Juin, les haies piquées d'églantines, les acacias chargés de grappes
-blanches au parfum prenant, des fleurs et des nids partout.--Le réveil à
-trois heures du matin pour faucher, la besogne si dure sous le soleil
-qui monte, si terrible à midi, le plein effort jusqu'à neuf ou dix
-heures chaque soir, la fatigue se glissant comme un poison dans tous les
-membres...
-
-Juillet et ses jours de langueur chaude. Douceur des bonnes siestes sur
-les canapés moelleux des salons clos... Joie de l'ombre fraîche dans les
-parcs touffus, dans les prés où pointent les regains.--En grande hâte,
-achevons les foins, les céréales blondissent... Vite, coupons le seigle
-et le dépiquons: sa paille est nécessaire pour lier le blé qui nous
-appelle... Hardi! au froment! Abattons à grands coups les tiges sèches!
-Serrons les javelles brûlantes, piquantes de chardons ou
-d'arêtes-boeufs, dressons en moyettes, puis en meules les gerbes
-lourdes...
-
-Août non moins brûlant, saison des vacances, saison du repos.--Les
-avoines sont terminées ou vont l'être. Voici les batteuses en action. On
-s'entr'aide entre voisins. C'est huit domaines que nous avons à battre.
-Lorsqu'on revient tout crasseux de poussière, la tête bourdonnante et le
-corps brisé, vite à l'oeuvre interrompue! Attaquons la grosse pelote de
-fumier; découpons-la en petits cubes égaux que nous alignerons
-symétriquement sur les voitures, pour le transport aux champs durant que
-les chemins sont secs.
-
-Septembre: les vacances encore, les promenades, les bonnes parties de
-chasse.--Tous nos guérets à mettre à planches, nos pommes de terre à
-arracher, la grande «tourmente» toujours...
-
-Octobre et ses brumes: les jours raccourcissent, allongez-les... Une
-heure le matin, une heure le soir, c'est autant de gagné. Activons les
-semailles. Profitons du temps favorable:--les pluies peuvent survenir.
-Hardi les gas!
-
-Ouf! voici novembre enfin. C'est l'hiver et le calme. Le calme, mais non
-le repos. Il reste encore à retourner les chaumes, à mettre les prés en
-ordre, à _râper_ et couper les bouchures. Voici d'ailleurs les animaux
-tous à l'étable. Debout à cinq heures quand même! Allons dans la nuit au
-pansage, nous serons prêts plus tôt pour le travail des champs d'où nous
-rentrons faits comme la terre, carapacés jusqu'aux cuisses. La veillée
-convient très bien pour couper les racines des boeufs et moutons gras,
-pour cuire les pommes de terre des cochons. Hardi les gas! ne restons
-pas inactifs au coin du feu: le bois est humide, la cheminée fume, nous
-serions capables de nous engourdir...
-
-La neige seule nous vaut parfois des jours de demi-repos. C'est le
-moment de préparer des claies neuves pour les champs, de confectionner
-les râteaux à foin, d'emmancher les outils. On a mieux à faire l'été que
-de s'amuser à ces babioles.
-
- * * * * *
-
-Eh! oui, c'est cela, l'année du cultivateur. A-t-il le droit de s'en
-plaindre? Non, peut-être. Les pauvres sont tous logés à la même enseigne
-et travaillent tous les jours que Dieu fait. Mais dans leurs boutiques,
-dans leurs usines ou ateliers, les artisans et citadins n'ont pas à
-compter avec les éléments extérieurs,--ou seulement très peu. Pour nous,
-c'est le temps qui joue le plus grand rôle et le temps se plaît à nous
-contrarier. Voici venir la pluie--et la pluie ne s'arrête pas; les
-terrains se détrempent; remuer le sol est une folie; l'herbe croît dans
-les cultures qu'on ne peut nettoyer; les labours, les semailles restent
-en retard et se font mal... Voici la sécheresse qui tient bon des
-semaines ou des mois; toute végétation décline; il faut aller bien loin
-pour abreuver les bêtes--et si l'on s'obstine à vouloir labourer, on
-éreinte les boeufs, on se tue soi-même, on risque à chaque minute de
-casser la charrue... Une ondée survient, insignifiante, mais qui gâche
-au temps des foins le programme de la journée... Voici un orage, et l'on
-tremble de crainte... Voici la neige qui dure plusieurs semaines,
-empêchant les travaux extérieurs, causant un retard difficile à
-rattraper... Voici une période de gelées sans neige, avec du soleil le
-jour, qui déracine les céréales d'hiver... Voici qu'il fait trop beau à
-l'automne et que le gel ne vient pas supprimer les insectes qui font du
-mal aux blés naissants;--mais il survient en mai, pour détériorer nos
-jeunes plantes et détruire les bourgeons de nos vignes... Pour une
-raison ou pour une autre, on a toujours des motifs de se lamenter.
-
-Mais les récoltes ne sont pas tout. Nous faisons de l'élevage; sept
-vaches chaque année nous donnent des veaux. Dès qu'approche pour chacune
-l'époque du vêlage, il faut la veiller et, le moment venu, prendre soin
-de la mère et du nouveau-né. Nous sommes de jour comme de nuit esclaves
-de nos bêtes.
-
-Et sur ces bêtes s'abattent toutes sortes de maladies, la diarrhée sur
-les veaux, la phtisie sur les moutons, la fièvre aphteuse sur le cheptel
-entier. On va quérir vétérinaire ou guérisseur bâtard; on fait de son
-mieux d'après sa propre expérience; on soigne ces animaux comme des
-«chrétiens». Et, malgré tout, il en crève!
-
-A la foire où l'on vend, les prix sont en baisse comme par hasard--ou,
-simplement, on se fait rouler par les marchands qui sont si malins!
-Achète-t-on, au contraire?--le manque d'habitude fait qu'on paie au prix
-fort et qu'on réussit mal...
-
-Fini le battage, parce qu'on est à court d'argent ou que le mauvais état
-du grenier ne permet pas de le conserver, on sacrifie au cours du moment
-le petit lot de grain qu'on a en trop. Les propriétaires, les gros
-fermiers attendent davantage et bénéficient souvent d'une plus-value
-importante.
-
- * * * * *
-
-Et toujours il nous faut demeurer là, vêtus d'habits crottés,
-rapetassés, semés de poils de bêtes, dans les mêmes vieilles maisons
-laides et sombres, avec leurs entours d'ornières, de patouille et de
-fumier,--prisonniers dans le même cadre!
-
-Il existe ailleurs des terrains différents des nôtres, plus accidentés
-ou plus plats; il y a des rivières bien plus larges que celle de
-Moulins; il y a des montagnes; il y a des mers. De tout cela nous ne
-verrons jamais rien!
-
-Et pas davantage nous ne connaîtrons les cités ni ne jouirons des
-plaisirs qu'elles offrent. Ce n'est pas pour nous que leurs magasins se
-mettent en frais d'étalage; le pain blanc à croûte dorée n'est pas pour
-nous, ni les beaux quartiers de viande, ni les produits si appétissants
-que les charcutiers savent tirer du cochon, ni les brioches fines, ni
-les gâteaux tentateurs qui fleurent bon à la devanture des pâtissiers.
-
-Il y a des choses dont nous devrions profiter pourtant:--nos produits de
-la basse-cour et de la laiterie, par exemple. Mais à nous la peine, aux
-autres le plaisir! On porte à peu près tout aux gens de la ville, comme
-aussi ce qu'on a de mieux en légumes et en fruits. Il faut bien qu'on
-leur attrape un peu d'argent; assez cher ils nous comptent ce que nous
-sommes forcés de leur demander: vêtements et chaussure, épicerie et
-mercerie...
-
-Sans compter que le médecin nous compte cher ses visites:--nous sommes
-si loin des centres!--comme le pharmacien ses remèdes et le curé ses
-prières,--et que le notaire, quand nous avons besoin de lui, nous
-soutire une pièce de vingt francs à propos de rien...
-
-Tous ces gens-là, mon Dieu, c'est peut-être leur droit; ils ont besoin
-de gagner de l'argent pour vivre décemment, pour user des douceurs dont
-nous sommes sevrés, pour faire instruire leurs enfants;--ils entendent
-que leurs mérites les placent au-dessus de notre médiocrité! Le
-percepteur nous demande aussi des impôts toujours plus forts; c'est que
-le gouvernement veut permettre à ses fonctionnaires une existence
-honorable, une existence d'hommes,--les producteurs restant seuls des
-plébéiens, des croquants!
-
-Par là-dessus, nous avons trop souvent affaire à des maîtres qui nous
-exploitent, à des voleurs comme Fauconnet, à des imbéciles comme Parent,
-à des roublards comme Sébert, à des grippe-sous comme Lavallée. Et si
-nous parvenons quand même à quelques économies, nous les prêtons à des
-crapules comme Cerbony qui se sauvent avec!
-
-N'empêche que nous sommes «très heureux...» M. Lavallée me disait un
-jour qu'un certain Virgile avait affirmé cela dans les temps anciens et
-que nous devions nous en rapporter à lui!
-
- * * * * *
-
-Pendant des semaines et des mois, je fus hanté par ces pensées justes
-peut-être, mais décourageantes. Il n'est pas bon de trop réfléchir à son
-sort;--ça ne change rien et ça rend malheureux davantage.
-
-
-
-
-XLV
-
-
-Je traitai avec un propriétaire de Saint-Aubin, M. Noris, pour son
-domaine de Clermoux qui avait soixante-dix hectares.
-
-M. Noris, grand vieillard à barbe et cheveux blancs, s'intitulait
-«agriculteur», c'est-à-dire qu'il gérait lui-même ses deux fermes. Il
-habitait avec ses filles, à proximité du bourg de Saint-Aubin, une
-grande vieille maison très simple dont un rideau de lierre masquait
-insuffisamment les lézardes des murs gris. Type de petit bourgeois
-local, encroûté dans ses habitudes, féru de manies ennuyeuses et
-avaricieux en diable. Il lésinait sur tout, préférait nous laisser
-vendre les bêtes en mauvais état plutôt que de dépenser pour les mettre
-en meilleur point. Il ne fallait pas non plus lui parler d'engrais.
-
---Non, non, vous m'embêtez avec vos phosphates et vos nitrates, le
-fumier doit suffire!
-
-Et il secouait sa tête blanche avec un geste de terreur.
-
-Rarement il se décidait à vendre la marchandise à la première foire. Il
-ne voulait pas démordre de son estimation préalable, toujours trop
-élevée. Nous ramenions nos bêtes pour les conduire quelques jours après
-à une seconde foire où c'était de même. A la troisième, on vendait, de
-guerre lasse, et souvent avec de la perte sur les prix de la première.
-
-M. Noris, d'autre part, se faisait tirer l'oreille pour les règlements
-de fin d'année. Les comptes de sa deuxième ferme n'avaient pas été mis à
-jour depuis quinze ans. Quand les métayers réclamaient de l'argent, il
-leur remettait d'un ton rogue une somme toujours inférieure à celle
-qu'ils demandaient... Une fois, mon prédécesseur à Clermoux ayant
-insisté, sur le champ de foire de Bourbon, pour obtenir cent écus, ce
-seigneur de village n'avait rien trouvé de mieux que de jeter,
-d'éparpiller à plaisir autour de lui une dizaine de pièces de cent sous,
-tout en marmottant de sa voix nasillarde:
-
---Tiens, en voilà de l'argent! Tiens, en voilà! Ramasse...
-
-Et l'autre de les recueillir dans la boue, à la grande indignation des
-braves gens, à la grande joie des imbéciles.
-
-Je tenais à éviter de telles scènes et à régler à la Saint-Martin,
-régulièrement. Une idée de Charles me parut bonne à adopter. Je m'en fus
-relancer le maître, chez lui, en temps utile.
-
---Monsieur Noris, je viens pour compter, j'ai absolument besoin
-d'argent.
-
---Vous n'en avez guère à toucher, Bertin; les bénéfices n'ont pas été
-forts, cette année.
-
---Vous me devez, je crois, dans les douze cents francs, Monsieur.
-
-(Je savais qu'en réalité ça n'allait pas à la moitié!)
-
---Jamais de la vie, jamais de la vie...
-
-Et, tout sursautant, il se précipita sur son livre de comptes:
-
---Je vous dois cinq cent trente-six francs, ni plus ni moins.
-
-Feignant la surprise, puis la réflexion profonde, je finis par dire que
-j'avais dû oublier un achat de moutons et j'insistai tout de même pour
-avoir mon argent... Il me remit, tout maugréant, quatre billets de cent
-francs. Je fus obligé de retenir le reste, au cours de l'hiver, sur une
-vente de taureaux à moi soldée par le marchand: il fit la grimace, mais
-n'osa s'en fâcher.
-
-Chaque année, par la suite, il fallut employer de nouvelles ruses pour
-arriver à se faire payer.
-
-Nous avions une grosse jument baie pour le rapport. Ordinairement, la
-poulinière de ferme sert pour aller aux foires et faire les courses; on
-l'emploie aussi aux travaux des champs. Mais la nôtre était exempte de
-toute corvée.
-
---Le travail déforme les juments, et leurs produits s'en ressentent,
-disait M. Noris.
-
-Le vrai, c'est qu'il ne voulait pas que ses métayers aient la faculté
-d'aller en voiture; cela lui semblait un luxe déplacé et tout à fait
-superflu.
-
- * * * * *
-
-En dépit de son âge avancé, il gardait la passion de la chasse. Le
-gibier abondait sur le domaine, les lapins surtout. Il aimait les voir
-détaler dans les sillons à l'approche de son grand lévrier, mais n'en
-tuait pas beaucoup. Autour d'un bout de taillis enclavé dans nos
-cultures, ces rongeurs pullulaient au point d'abîmer les
-emblavures,--mais il était bien inutile de s'en plaindre.
-
-Les braconniers n'osaient guère s'aventurer par là, à cause du garde, un
-sournois hirsute, qui veillait avec une vigilance outrancière. Il
-suffisait qu'un étranger flâneur traversât, les mains dans les poches,
-un coin de la propriété pour qu'il fût appréhendé par lui. Pas de procès
-dans ce cas-là, mais le prétendu délinquant devait se présenter au
-maître pour recevoir une semonce, et verser cent sous. S'il y avait
-présomption de chasse, le procès suivait son cours. La découverte d'un
-lacet dans une bouchure mitoyenne coûta quatre-vingts francs à notre
-voisin Pinel, qui labourait de l'autre côté. Le brave Pinel m'a toujours
-juré qu'il ignorait la présence de ce collet et que, pour son compte, il
-n'en tendait jamais...
-
- * * * * *
-
-Les républicains partageaient avec les braconniers la haine implacable
-de M. Noris. Il souhaitait pour les uns et pour les autres des sanctions
-exemplaires, des supplices raffinés. Il eût voulu les voir tous en
-prison, aux travaux forcés, ou relégués dans des colonies lointaines.
-Comme la destruction d'une nichée de lapereaux, d'un nid de perdrix, ou
-bien un coup de fusil tiré dans ses terres, le mettaient dans une
-exaspération furieuse, le mot seul de «République» l'agitait de grands
-frissons nerveux. Souvent, à Bourbon, des gamins, soudoyés par un
-farceur, le suivaient en bande, criant: «Vive la République!» et
-chantant des couplets de la _Marseillaise_...
-
-A chaque fois il serrait les poings de rage impuissante, manquait en
-devenir fou!
-
-En 1877, souffrant d'une bronchite qui avait failli l'emporter, on était
-venu lui annoncer les résultats d'une élection favorable aux
-républicains. Alors, soulevé sur sa couche, il avait exhalé dans un
-murmure haletant, la haine profonde de son coeur:
-
---Les brigands!... Il n'y a donc plus de place... à... à Cayenne!...
-
-Pour retomber ensuite sur l'oreiller, inerte, évanoui.
-
-Quatre ans plus tard, venant chez nous au cours d'une période
-électorale, il avisa des programmes et des journaux envoyés par le
-docteur Fauconnet, candidat républicain:
-
---Ne gardez pas ici ces papiers diaboliques. Au feu, les mauvais écrits!
-Au feu, les mauvaises feuilles! Vous attireriez le malheur sur votre
-famille en les conservant.
-
-J'objectai que personne ne savait lire.
-
---Leur présence seule est dangereuse! reprit-il.
-
-Et il les jeta lui-même dans la flamme du foyer. Puis, en se retirant:
-
---Le garde vous remettra le jour du vote, à la porte de la mairie, le
-bulletin à utiliser. Ne vous en préoccupez pas!
-
-Les ouvriers, les commerçants, les fournisseurs étaient choisis en
-dehors des «rouges». Et il nous obligeait aussi à ne pas fréquenter les
-boutiques jugées par lui subversives.
-
-Il se vengeait à sa manière de la «sale République...»
-
-
-
-
-XLVI
-
-
-Les deux demoiselles veillaient spécialement à notre conduite
-religieuse. Et il nous fut assez pénible de les satisfaire. Selon la
-coutume de ma jeunesse, j'allais à la messe auparavant un dimanche sur
-deux à peu près. A chaque sortie dominicale, soit à Bourbon, soit à
-Franchesse, j'assistais à l'office--désapprouvant les «fortes têtes» qui
-passent ce moment à l'auberge.
-
-Mais j'étais loin de prendre au pied de la lettre toutes les histoires
-des curés! Leurs théories sur la confession, les jours maigres, l'Enfer
-et le Paradis, je prenais ça pour des contes... Le vrai devoir de chacun
-me semble tenir dans cette ligne de conduite très simple: bien
-travailler, se comporter honnêtement, s'efforcer de ne chagriner
-personne, rendre service quand on le peut, en particulier à ceux qui
-sont dans la misère ou dans la peine. En s'y conformant, je ne puis
-croire qu'on ait quelque chose à craindre, ni là, ni ailleurs. J'avais
-remarqué comme tout le monde qu'en l'attente de la «vie éternelle» dont
-les curés parlent beaucoup sans en rien connaître, ils ne font point fi
-des plaisirs de la terre,--spécialement de la bonne cuisine et du bon
-vin,--sans compter qu'ils passent pour bien aimer l'argent...
-
-Je me disais que, sur cette question du «devenir de l'âme», les plus
-malins de la terre et le pape lui-même n'en devaient pas savoir plus
-qu'un ignorant comme moi, attendu que personne n'est revenu de là-bas
-pour dire comment les choses s'y passent. Je songeais donc rarement à la
-mort--moins encore au «salut éternel»--et j'avais délaissé complètement
-la confession depuis mon mariage. J'en connaissais plus d'un et plus
-d'une que ça ne rendait pas meilleurs d'être fidèles à cette loi de
-l'Église. La Victoire se confessait, la Rosalie aussi; elles agissaient
-absolument le lendemain comme la veille--restant, l'une grincheuse et
-désabusée, l'autre pétulante, hargneuse, autoritaire...
-
---Alors, à quoi bon? me disais-je.
-
- * * * * *
-
-Je croyais fermement par exemple, à l'existence d'un Être suprême qui
-dirige tout, règle le cours des saisons, nous envoie le soleil et la
-pluie, le gel et la grêle. Et comme notre travail, à nous cultivateurs,
-n'est propice que si la température veut bien le favoriser, je
-m'efforçais de complaire à ce maître des éléments qui tient entre ses
-mains une bonne part de nos intérêts. Je ne manquais guère les
-cérémonies où le succès des cultures est en jeu, et je continuais
-fidèlement les petites traditions pieuses de notre vie de campagne.
-J'allais toujours à la messe des Rameaux avec une grosse touffe de buis,
-et j'en mettais ensuite des branchettes derrière toutes les portes,--à
-côté des petites croix d'osier qu'on fait bénir en mai, des aubépines
-des Rogations et des bouquets où sont assemblées les trois variétés
-d'herbe de Saint-Roch qui préservent les animaux des maladies.
-J'assistais à la procession de saint Marc qui se fait pour les biens de
-la terre et, quelques jours après, à la messe de saint Athanase, le
-préservateur de la grêle. J'aspergeais d'eau bénite les fenils vides
-avant d'engranger les fourrages. En ouvrant l'entaille dans les champs
-de blé, je formais une croix avec la première javelle. J'en traçais
-d'autres sur le grain de semence au moment du vitriolage, sur chaque
-miche de pain avant de l'entamer, et enfin sur le dos des vaches avec
-leur premier lait, après le vêlage. Je ne trouvais pas drôle de voir
-allumer le cierge quand il tonnait fort. Je soulevais toujours mon
-chapeau devant les calvaires des routes. Et je marmonnais matin et soir
-un bout de prière.
-
-Il y avait sans doute dans tout ceci une bonne part d'habitude; ces
-pratiques que j'avais toujours vu suivre me semblaient naturelles. Mais
-je ne pouvais admettre que manquer la messe un dimanche ou faire gras un
-vendredi soient des motifs à punition sans fin,--et il me semblait
-excessif d'attribuer au curé dans la confession le pouvoir d'absoudre
-tous les crimes!
-
- * * * * *
-
-Les garçons partageaient ma manière de voir. L'aîné allait à la messe
-comme moi, à peu près régulièrement tous les quinze jours. Le Charles,
-depuis son retour du régiment, n'y allait guère qu'une fois par mois, et
-encore! Ce fut lui surtout qui trouva dure l'obligation hebdomadaire!
-
-Le lundi gras, pendant que nous étions aux champs, les femmes eurent la
-visite de Mlles Yvonne et Valentine Noris.
-
---Victoire, votre jeune fils a manqué la messe hier.
-
---Il est allé à Bourbon, Mesdemoiselles; il a dû y assister là-bas.
-
---Nous n'en croyons rien... Charles doit venir chaque dimanche à la
-messe à Saint-Aubin comme vous tous; il ira se promener ensuite à
-Bourbon ou ailleurs, s'il le juge à propos. Il ne saurait se soustraire
-à ce devoir dont nous faisons un ordre sans que la chose nous soit
-connue. Et s'il persistait à désobéir, nous vous en rendrions
-responsables, vous, ses parents...
-
-Il fut forcé de s'exécuter, parbleu! Et même d'aller, comme moi, à
-confesse au temps de Pâques. C'était l'unique moyen d'être tranquille;
-car les demoiselles nous faisaient épier, je crois, par leur garde et
-leurs domestiques.
-
-Les blasphèmes nous étaient sévèrement interdits. Or, Charles, dès que
-quelque chose ne lui allait pas, lâchait un «_Bon Dieu!_» ou un
-«_Tonnerre de Dieu!_» agrémenté de préambules divers. Je l'avais bien
-engagé à perdre cette habitude ou à se retenir en présence des
-mouchards. Dure contrainte! Il s'échappa un jour à lâcher un gros juron
-que le garde entendit. Les deux vieilles filles rappliquèrent sans
-tarder.
-
---Victoire, votre fils continue de proférer des blasphèmes
-épouvantables; nous n'admettons pas cela chez nous!
-
-Elles allèrent jusqu'à me reprocher à moi-même de dire aussi de vilains
-mots pour m'avoir ouï employer l'expression «_Tonnerre m'enlève!_» Ma
-foi, je leur répondis carrément que ce terme m'était aussi nécessaire
-que mes prises de tabac, que je ne pouvais promettre de l'éviter
-toujours. En effet, cela me venait aux lèvres inconsciemment--comme à
-Charles ses blasphèmes, d'ailleurs.
-
- * * * * *
-
-Eh bien, quoique fourrées sans cesse à l'église, au confessionnal, à la
-table sainte, quoique ayant une horreur exagérée des vilains mots, elles
-ne valaient tout de même pas cher, les deux vieilles toupies!
-
-L'hiver de 79-80 fut très rude. On entendait la nuit craquer les arbres
-torturés par le gel. Moineaux, verdiers, roitelets et rouges-gorges se
-réfugiaient dans les étables et, sans chercher à réagir, se laissaient
-capturer. Tous les matins on découvrait à proximité des bâtiments
-quelques-uns de ces pauvres oiseaux inertes et roides,--morts de froid.
-Les corbeaux, croassant par bandes aux abords des fermes, se
-hasardaient, talonnés par la faim, à venir picorer sur la _pelote_ de
-fumier. On sentait une grande misère dans la nature.
-
-Comme aussi, hélas! chez tous les pauvres gens! Des journaliers en
-chômage, parcourant la campagne pour grapiller du bois, eurent le tort
-de s'attaquer à des arbres entiers. Dans notre champ des Perches un gros
-érable disparut ainsi. Les demoiselles Noris étant venues avec le garde
-constater le larcin, il me fut donné d'entendre les objurgations
-furieuses de Mlle Yvonne:
-
---Il faudra faire de fréquentes tournées nocturnes et, s'il vous arrive
-d'apercevoir quelqu'un de ces misérables, n'hésitez pas: tirez-lui
-dessus!... Vous en avez le droit.
-
-C'est que la charité de ces bigotes s'exerçait surtout en mesquines
-vengeances et basses perfidies à l'égard de ceux qui n'avaient pas la
-chance de leur plaire!
-
-Elles donnaient aux pauvres de la commune un sou par quinzaine et aux
-passants du vendredi un croûton sec,--les autres jours rien du tout...
-C'est nous, métayers, qui les nourrissions, les traîneurs de bissacs!
-
-Ah! malgré toutes leurs simagrées, je ne donnerais pas cher de leur
-place au Paradis, à ces deux numéros-là!
-
-
-
-
-XLVII
-
-
-La femme de mon parrain étant morte, je dus recueillir ma soeur
-Marinette que la bru de la défunte ne se souciait pas du tout de garder.
-
---Tu ne l'as jamais eue, toi, me dit mon parrain; c'est bien ton tour;
-d'ailleurs, tu es le seul à pouvoir t'en charger.
-
-J'aurais pu lui objecter qu'il ne m'avait jamais offert de la prendre
-alors que, plus jeune et plus raisonnable, elle était à même de rendre
-des services. Mais je préférai consentir à l'arrangement sans
-protestations inutiles.
-
-A la maison, Victoire et Rosalie, sur des tons différents, déclarèrent
-que nous avions bien assez de tracas et de besogne déjà sans avoir à
-nous charger encore de cette malheureuse innocente. Mais elles la
-subirent d'assez bonne grâce lorsqu'elle fut là. Je n'eus pas admis
-d'ailleurs qu'elles lui fissent des misères...
-
-Dénuée à présent de toute lueur de raison, la Marinette prononçait des
-mots dépourvus de sens. Surtout elle poussait des lamentations
-plaintives, prolongées qui effrayaient beaucoup les enfants et
-contrariaient tout le monde; puis, soudain, sans motif, elle riait, d'un
-rire strident et pénible. Elle ne se rendait utile d'aucune façon,--pas
-même comme autrefois pour la garde des bêtes.
-
-Sa présence chez nous fit sensation les premiers temps; on parla dans
-tout Saint-Aubin de cette vieille fille innocente qui ne sortait jamais,
-qui criait souvent:--elle était le mystère, l'ulcère de notre maisonnée.
-
-Je ne regrettai jamais ma décision cependant. Il est des devoirs
-élémentaires qu'il faut accepter, quelque pénibles qu'ils soient... Or,
-mon parrain, assurant que j'étais le seul à pouvoir m'en charger,
-n'exagérait pas. Bien que ma situation ne fût guère brillante j'avais
-encore plus de ressources que mes deux aînés...
-
- * * * * *
-
-Baptiste, lui, n'avait jamais pu mettre quatre sous l'un devant l'autre.
-Le mauvais domaine qu'il cultivait à Autry appartenait à des maîtres,
-qui, riches autrefois, auraient voulu le paraître encore. Le mari,
-faible et quelconque, entraîné jadis à des spéculations malheureuses,
-était un peu cause de leur déchéance actuelle. Sa femme, ayant pris en
-main le gouvernement du ménage, lui faisait expier ses fautes passées...
-Privé de tout argent de poche, le pauvre tuait ses heures,
-lamentablement; on le voyait errer de la boutique du menuisier à celle
-du maréchal, accoster les passants trop rares. Parfois, quelqu'un lui
-disait d'un ton d'ironie, sachant bien qu'il n'avait pas le sou:
-
---Payez-vous une chopine, Monsieur Gouin?
-
---Impossible, il faut que je rentre; on m'attend...
-
---Allons! venez tout de même--c'est moi qui la paie.
-
-Il ne se faisait pas prier. Aimant licher et sevré chez lui de toute
-satisfaction gourmande, il acceptait sans honte les libéralités
-méprisantes des tâcherons aux mains calleuses...
-
-Mme Gouin--Agathe, ainsi que tout le monde la nommait
-communément--lésinait sur les plus petites choses, sur l'éclairage et le
-chauffage, sur le savon, le beurre, même sur le poivre et le sel. Aux
-repas, la même bouteille de vin figurait sur la table durant toute une
-semaine. La servante partageait avec le chien la miche de troisième et
-ne pouvait espérer se rattraper sur la pitance. Trois bonnes d'affilée
-sortirent de la maison rongées d'anémie...
-
-Agathe aurait voulu continuer cependant à faire bonne figure parmi les
-hobereaux du pays. Il lui arrivait d'offrir à dîner,--mais alors la
-maison était sens dessus dessous pendant quinze jours.
-
-Et il y avait ensuite une période navrante,--où les maîtres eux-mêmes se
-condamnaient à la soupe à l'oignon, au pain de troisième, où la
-bouteille d'apparat ne se vidait que quand le vin était en état
-d'accommoder la salade...
-
-Au cours d'une de ces mauvaises journées, M. Goudin étant allé chez mon
-parrain à l'heure du repas, on lui offrit de goûter aux poires sèches
-cuites--dont il y avait un grand plat sur lequel il jetait des regards
-de convoitise. Il en mangea une demi-assiette.
-
-De leur ancienne splendeur, une voiture d'aspect passable encore leur
-restait, une grande voiture à capote qu'ils appelaient la victoria. De
-loin en loin, l'idée venait à la dame de se rendre à Moulins pour des
-emplettes, ou encore de faire des visites, ou simplement de s'offrir le
-luxe d'une promenade. Alors elle envoyait la bonne prévenir le métayer
-qu'il eût à amener la vieille jument du domaine. A l'heure dite,
-Baptiste, obligé au rôle de cocher, grimpait sur le siège... La
-cocasserie de l'équipage donnait lieu à des plaisanteries sans fin.
-Qu'on se figure cette vieille bête au poil rude, d'un blanc sale,
-souvent crottée de la boue des pacages, traînant lentement, lourdement,
-l'ancienne belle voiture;--ce vieux campagnard en blouse et sabots,
-écrasé sur le siège, se servant du fouet comme d'un bâton; et, dans le
-fond, étalés fièrement sur les coussins fanés, ce couple de bourgeois
-crève-la-faim!
-
-Les Gouin, disait-on, «collectionnaient dans leur grenier les peaux des
-métayers qu'ils avaient écorchés». Rarement en effet les mêmes
-demeuraient plus de deux ou trois ans sous leur coupe. Et, venus à
-l'ordinaire très pauvres, ils repartaient toujours plus gueux encore.
-
-Mon parrain, certes, n'était pas précisément sur le chemin de la
-fortune.
-
- * * * * *
-
-Faire fortune, c'est le rêve de tous les travailleurs. Mon frère Louis,
-un moment, crut l'avoir réalisé... Deux ans après la guerre, se trouvant
-à la tête d'une huitaine de mille francs, le diable l'avait tenté
-d'acheter à Montilly un petit bien de quinze mille. Et de s'installer
-chez lui,--et de se monter d'un cheval, d'une voiture à ressorts, d'une
-peau de chèvre,--et d'aller aux foires avec des allures de gros fermier!
-Sans compter sa partie de _mouche_, à gros jeu, tous les dimanches, et
-les bons repas avec des amis! On le nomma conseiller municipal et il en
-fut très fier. Quand nous nous rencontrions à Bourbon, il me regardait
-de haut--comme gêné de s'entretenir avec moi.
-
-Claudine, sa femme, plus orgueilleuse encore, portait des caracos à la
-mode, des bonnets à double rang de dentelle et une chaîne d'or au cou.
-Elle se payait des douceurs, du café, du sucre par demi-pains. Victoire,
-qui ne pouvait la souffrir, me dit un jour:
-
---La Claudine fait joliment la grosse madame... Savoir si ça tiendra
-longtemps?
-
-Ça ne tint que cinq ou six ans. L'ancien propriétaire avait pris
-hypothèque sur le bien pour l'argent non versé. Mon frère lui payait en
-intérêts une somme égale à la valeur d'affermage. Il s'était endetté par
-ailleurs, du fait de réparations aux bâtiments. Conscient d'être sur une
-pente dangereuse, en fin de compte, il revendit son équipage, se remit à
-travailler. Trop tard! Le vendeur, à qui étaient dues trois années
-d'intérêts, reprit possession de son petit domaine en lui donnant juste
-de quoi se liquider auprès des autres créanciers.
-
-Demeuré sans ressources à l'issue de cette aventure, le pauvre Louis en
-fut réduit à se loger dans une chaumine, à travailler de côté et d'autre
-comme journalier. Il mourut deux ans plus tard d'une congestion, un jour
-de grand froid qu'il cassait de la pierre sur la route de Moulins.
-
-La Claudine, qui savait si bien faire la dame, dut se mettre à laver les
-lessives,--même à recourir aux aumônes. Sa carrière s'acheva bien
-tristement.
-
-
-
-
-XLVIII
-
-
-A Clermoux, à l'automne de 1880, nous eûmes la visite de Georges Gaussin
-et de sa femme. Georges Gaussin, le fils de ma soeur Catherine, venait
-de se marier et profitait de cette circonstance pour revoir sa famille
-bourbonnaise;--il n'était pas revenu depuis l'époque où ses parents
-l'avaient amené tout gamin.
-
-Parti au régiment comme volontaire d'un an à sa sortie des écoles, il
-occupait depuis sa libération un emploi de comptable dans une grande
-maison de commerce. On le disait fin comme l'ambre...
-
-Georges et sa femme décidèrent de s'installer chez nous durant leur
-séjour,--une de mes nièces d'Autry leur ayant écrit que c'était moi qui
-pouvais le mieux les recevoir. Quand nous parvint la lettre annonçant
-leur arrivée, Rosalie s'exclama:
-
---Des Parisiens! Ce qu'ils vont en faire des embarras! Ça va parler
-gras, mes amis...
-
-Et Victoire, très ennuyée, de se demander comment les coucher, comment
-les nourrir...
-
-Après en avoir causé tous ensemble, nous décidâmes de donner à nos hôtes
-le lit de la chambre où couchaient Charles et mon filleul, le petit
-Tiennon, le fils de Jean et de Rosalie;--eux prendraient à la cuisine le
-lit du pâtre qui consentit à s'accommoder d'un gîte au fenil, avec des
-couvertures.
-
-Le jour venu, Charles attela à notre charrette, que nous conservions
-toujours bien qu'elle nous fût inutile ici, la bourrique d'un voisin de
-bon service, et se rendit à la rencontre des Gaussin qui devaient
-débarquer à Bourbon par la diligence de Moulins.
-
-Ils furent chez nous un peu avant la nuit. J'étais en train de conduire
-les fumiers; d'une venelle perpendiculaire je débouchai avec un char
-vide presque en face d'eux, dans le grand chemin, à deux cents mètres de
-la cour. Georges et sa femme, bras dessus, bras dessous, marchaient en
-avant; Charles tenait la bourrique par la bride; une grosse malle, deux
-valises, un carton à chapeaux encombraient la voiture.
-
-Je criai «Holà oh!» à mes boeufs qui s'arrêtèrent. Charles me présenta:
-
---C'est mon père.
-
-Les jeunes époux eurent une même exclamation:
-
---Ah! c'est l'oncle! Bonsoir, mon oncle...
-
-Et se précipitèrent pour m'embrasser.
-
---Pauvre oncle, nous sommes bien contents de vous voir!
-
---Moi aussi, mon neveu, moi aussi, ma nièce, répondis-je, un peu gêné.
-
-Ayant laissé glisser ma gaule à toucher les boeufs je me laissais
-embrasser:
-
---Je ne suis pas dans une jolie tenue pour vous recevoir! m'excusai-je,
-non sans confusion.
-
-En effet mon pantalon de coutil déchiré aux genoux, ma chemise de
-cretonne à carreaux bleus, mon vieux feutre aux bords effrangés, mes
-sabots usés, émoussés, où dansaient mes pieds nus, ne constituaient pas
-un accoutrement bien convenable,--d'autant que tout cela se ressentait
-plus ou moins du contact du fumier... Et j'avais encore ce vendredi ma
-barbe du dimanche, hirsute et piquante. Quelle devait être sur mon
-compte l'impression de cette petite Parisienne mignonne et bien
-«pomponnée» dont les cheveux noirs fleuraient bon? De la toucher cela me
-faisait l'effet d'une profanation. Elle portait une robe bleue très
-simple, un grand chapeau de paille garni d'une touffe de pâquerettes, et
-de fines bottines vernies qui gémissaient à chaque pas.
-
---Elles sont trop délicates pour nos chemins, vos bottines, nièce.
-
---En effet, mon oncle. C'est qu'ils sont passablement cahoteux, vos
-chemins; ils auraient grand besoin d'être aplanis.
-
-Elle souriait doucement, et ce sourire atténuait l'expression un peu
-trop sérieuse de son visage mince, aux joues pâles, aux grands yeux
-noirs trop profonds...
-
-Georges, en dépit de ses trente ans, conservait une figure poupine
-d'adolescent que ne parvenait pas à viriliser le soupçon de moustache
-blonde et la barbiche clairsemée. Il était en pantalon fantaisie noir et
-blanc, jaquette noire et chapeau melon; une lavallière noire s'étalait
-dans l'échancrure de son gilet, faisant valoir la blancheur du faux-col
-rigide.
-
-Je hélai les boeufs pour les faire repartir et marchai à côté de Georges
-qui reprit le bras de sa femme. Il me donna des nouvelles de ses
-parents,--toujours dans la même maison, au service d'une seule vieille
-dame de soixante-quinze ans. Ils ne voulaient pas la quitter, espérant
-qu'elle leur en tiendrait compte sur son testament.
-
---Alors, mon oncle, vous revenez des champs avec votre charrette? me dit
-Georges, après un silence.
-
---Oui, Mons...
-
-Je faillis bien dire «Monsieur»:--dame, il était mis comme un bourgeois,
-le neveu!
-
---Oui, mon neveu, nous en sommes à fumer nos guérets pour labourer
-bientôt.
-
---Ah! oui, le fumier... Le fumier sorti des étables, produit de la
-fiente et de la litière?
-
---C'est cela même! répondis-je avec un sourire un peu moqueur.
-
-Cette observation me semblait bête.
-
-Alors la jeune femme de me questionner à son tour, si bien que je fus
-amené à lui dire que c'était là où nous allions semer le blé que je
-conduisais ce fumier.
-
---Ah! l'horreur! fit-elle avec un petit cri, le blé avec quoi l'on fait
-le pain, il vient comme ça, dans le fumier?
-
---Mêlé au sol, dit Charles, le fumier ne se voit plus.
-
-Georges reprit:
-
---Cela t'étonne, Berthe? La terre s'épuiserait, vois-tu, si l'on cessait
-de lui fournir des matières fertilisantes.
-
---Votre charrette est-elle douce, mon oncle? interrogea Berthe à
-nouveau; celle du cousin ne l'est guère; je suis montée un peu sur la
-route; j'ai eu mal au coeur d'avoir été trop secouée...
-
-Nous arrivions dans la cour. La Victoire, le Jean, sa femme et le petit
-s'avancèrent à la rencontre des Parisiens: il y eut embrassade générale.
-Georges et Berthe embrassèrent même la Marinette à qui l'on avait fait
-mettre à dessein des effets propres; elle se laissa faire de mauvais
-coeur, et reprit sa plaintive mélopée coutumière qui parut impressionner
-péniblement notre jolie nièce.
-
-La bourgeoise avait préparé à l'intention de nos hôtes une soupe au
-lait, des haricots verts au beurre, un poulet rôti et une salade à
-l'huile de noix. Pour eux seulement:--faire de l'extra pour tout le
-monde eût été trop coûteux. Elle les servit sur une petite table, dans
-la chambre. Mais Berthe s'en fâcha:
-
---Ah! non, nous ne voulons pas dîner seuls; nous sommes venus pour être
-en famille!
-
-Je lui dis que nous ne mangions, nous, qu'à huit heures passé, lorsqu'on
-ne pouvait plus besogner dehors, la nuit tout à fait venue...
-
---Par exemple, mon oncle, vous allez au moins rester nous tenir
-compagnie, vous et le petit cousin.
-
-Et de faire asseoir auprès d'elle le petit de Jean.
-
-Victoire me dit, voyant qu'ils y tenaient:
-
---Eh bien oui, Tiennon, il te faut dîner avec le neveu et la nièce.
-
-Je m'en fus donc changer de pantalon, de sabots, mettre une blouse
-propre, et je pris place à côté d'eux. Ils déclarèrent excellente la
-soupe au lait et se régalèrent des haricots fins et tendres auxquels
-Victoire n'avait pas ménagé le beurre. Par contre, ils ne firent pas
-grand mal au poulet--plus commun pour eux, peut-être, que le lait et les
-légumes frais. Je remarquai qu'ils semblaient aux petits soins l'un pour
-l'autre.
-
---Qu'en dis-tu, Georges?... N'est-ce pas, Georges? faisait-elle à tout
-propos.
-
-Et lui:
-
---Voyons, Berthe, tu vas te faire mal, ma chérie; tu abuses de ces
-haricots...
-
-Nous avions, comme dessert, de grosses prunes noires.
-
---C'est mauvais, ces fruits-là! N'en mange pas trop, petite...
-
-Un peu niaises à mon avis, ces façons de faire. A la campagne, si l'on
-se parlait comme ça entre époux, tout le monde s'en amuserait. Au fond,
-peut-être bien qu'on s'aime autant qu'eux, mais on ne se prodigue jamais
-de mots tendres.
-
-Quand ma femme venait pour le service, Georges et Berthe lui
-reprochaient encore doucement d'avoir préparé deux dîners et lui
-défendaient de recommencer à l'avenir:--ça leur était bien égal de
-manger un peu plus tard!
-
-Charles avait apporté de Bourbon, sur l'ordre de sa mère, une couronne
-de pain blanc, notre pain de ménage, vieux de huit jours étant déjà dur;
-ils eurent néanmoins la fantaisie d'en user.
-
---Nous voulons devenir tout à fait campagnards, mon oncle! disaient-ils.
-
-Et, de me demander ceci et cela, combien nous avions de moutons, combien
-de vaches et comment on faisait pour traire.
-
---J'irai voir toutes les bêtes demain, fit Berthe. Voyons, vous vous
-levez de bon matin, à six heures?
-
---Oh! ma nièce, à six heures il y a déjà deux heures que nous
-travaillons.
-
---Sitôt!... Ah! par exemple!... Eh bien, nous, mon oncle, nous sommes
-des paresseux; Georges entre à neuf heures au bureau; nous nous levons à
-huit, jamais avant. Mais ici, nous serons debout à l'aube, vous
-verrez...
-
-Le repas terminé, il nous fallut revenir à la salle commune où les
-autres commençaient à manger. Après qu'ils eurent avalé la soupe, chacun
-émietta selon la coutume un morceau de pain dans son assiette de terre
-rouge et le trempa d'une grande louchée de lait écrémé. La Parisienne en
-fut très étonnée:
-
---Mais alors c'est une autre soupe... Vous mangez deux soupes à votre
-dîner?
-
-Elle comprit à ce moment sans doute que ce second dîner n'avait guère
-retardé la cuisinière...
-
-Je leur proposai de faire un tour dehors à la fraîcheur, voyant que leur
-présence gênait les femmes pour la vaisselle. Les garçons s'étant joints
-à nous, nous fîmes ensemble le tour du pré de la maison. Nuit plutôt
-maussade; ciel sombre et brise trop fraîche; la lune en faucille
-éclairait faiblement. Georges, ayant senti frissonner sa femme, répétait
-à tout propos, bien qu'elle se défendît d'avoir froid:
-
---Tu vas t'enrhumer, ma chérie, j'en suis sûr; il ne faut pas nous
-attarder.
-
-Grâce à Charles, qui leur tenait tête à peu près, la conversation ne
-languit pas; mais, pour mon compte, je dis fort peu de chose, me sentant
-ridicule de parler si mal à côté d'eux qui parlaient si bien,--et aussi
-parce que je n'osais leur poser de questions sur la ville, prévoyant
-qu'elles seraient pour le moins aussi naïves que les leurs sur la
-campagne.
-
-Quand nous fûmes de retour à la maison, avant de leur souhaiter le
-bonsoir, la bourgeoise demanda aux jeunes gens ce qu'ils prenaient le
-matin.
-
---Ne faites rien de spécial pour nous, ma tante, nous mangerons la soupe
-de tout le monde.
-
-Ils ne se doutaient pas de l'importance de notre premier déjeuner, le
-repas de la potée au lard!
-
-Bien entendu, Victoire, sans tenir compte de leur avis, leur prépara du
-café au lait.
-
-Mais ils redirent tellement le matin qu'ils entendaient manger avec nous
-et comme nous au «goûter», qu'il fallut bien leur donner satisfaction.
-
-Pour la circonstance on se mit à table à midi, c'est-à-dire une grande
-heure plus tôt qu'à l'ordinaire,--la jeune femme placée entre Charles et
-moi, son mari en face. Il y avait un menu exceptionnel: du vin d'abord,
-puis une juteuse omelette aux oeufs purs, des biftecks, du fromage à la
-crème saupoudré de sucre--et les poires d'un espalier du jardin qu'on
-aurait vendues au moins vingt sous le quarteron au marché de Bourbon!
-Seulement, Rosalie avait imaginé de mettre un plat à chaque bout de la
-table: celui de l'autre extrémité n'étant qu'en apparence conforme au
-nôtre--omelette aux pommes de terre, morceaux de lard grillés, fromage
-peu crémeux et pas du tout sucré:--les seules poires étaient semblables,
-mais la bourgeoise fit de vilains yeux au petit pâtre qui s'avisa d'en
-prendre une.
-
---Tu dois pourtant en trouver assez dans les champs, lui glissa-t-elle à
-mi-voix; les _bâtardes_ ne manquent pas, à cette saison...
-
-Alors, ceux de la maison comprirent le rôle somptuaire des belles
-poires, et personne dorénavant ne s'avisa d'y toucher.
-
-Au repas du soir, on n'essaya même plus de sauver les apparences. Il y
-avait pour tout le monde soupe et lait froid comme de coutume--et pour
-les Parisiens un potage au vermicelle avec une purée de pommes de terre
-et un morceau de veau rôti. Berthe, qui paraissait s'entendre à la
-préparation de ces petits plats fins, aidait à Victoire et la
-conseillait.
-
-Les jours suivants, nos hôtes acceptèrent sans protestations d'être
-mieux traités que nous. Ils eurent, je crois, un étonnement considérable
-de ce que nous vivions si mal,--encore que notre ordinaire fût meilleur
-que de coutume.
-
---Il ne faut pas cependant que nous leur fassions trop pitié! avais-je
-dit à ma femme.
-
-Comme à Paris, Georges et Berthe s'offraient la grasse matinée. On
-fermait à leur intention les volets délabrés de la fenêtre, et ils ne se
-dénichaient qu'entre sept et huit heures.
-
---C'est le seul moment tranquille de la journée, affirmait Rosalie; on
-ne les a pas sur le dos!
-
-Aussitôt levée, Berthe, en peignoir et pantoufles, courait de-ci de-là,
-avec des exclamations et des étonnements de gamine. Elle faisait le tour
-du jardin, entrait au poulailler pour dénicher les oeufs frais pondus,
-prenait plaisir à voir manger les petits canards et les petits poussins.
-Elle allait même dans l'étable à vaches au moment de la traite,
-n'esquivant qu'à grand'peine entre les pavés mal joints les trous pleins
-de purin. Une fois, elle engagea dans le plus grand l'une de ses
-pantoufles;--des gouttes odorantes tavelèrent de taches brunes le bas de
-son peignoir clair; et dans la préoccupation de cet accident, elle
-faillit être atteinte par le jet d'une vache qui fientait. Elle avait
-peur des veaux, poussait des cris perçants lorsqu'on les détachait pour
-aller têter. Par la suite elle hésita même à franchir le seuil de cet
-endroit dangereux... A la maison, elle s'occupait à faire de la
-tapisserie, de la dentelle,--très habile à ces petits travaux
-d'agrément.
-
-Georges, après un baiser au front de sa femme, et un «Au revoir!» comme
-pour une longue absence, nous rejoignait aux champs, et après quelques
-tours à la charrue, s'en allait flânocher au bord des mares pour
-capturer des grenouilles. En rentrant il ne manquait pas d'embrasser de
-nouveau sa Berthe qui lui demandait, câline:
-
---T'es-tu promené beaucoup? Et ta pêche? Voyons si tu as eu de la
-réussite, mon Geogeo.
-
-Elle vérifiait alors le petit sac en filet contenant ses
-grenouilles--qu'il écorchait lui-même, personne ne voulant s'en occuper.
-
-Rosalie disait:
-
---Je ne sais pas comment on peut manger de la saleté pareille; c'est
-race de crapauds!
-
-Les appréciations de notre bru, ses mots dépourvus d'hypocrisie,
-amusaient beaucoup Georges et Berthe. Mais la Marinette les importunait
-avec son regard fixe, son rire stupide, sa mélopée plaintive, les gestes
-de son poing maigre.
-
- * * * * *
-
-Le dimanche, Charles prit en location, à dessein de promener nos
-Parisiens, le cheval et la voiture à ressorts de l'épicier du bourg.
-Après une grande tournée en forêt, ils eurent la fantaisie de revoir
-Bourbon où ils s'attardèrent un peu. L'escalade des vieilles tours les
-fatigua sans les amuser. Mais ils s'intéressèrent au moulin, au parc en
-terrasse, à la fontaine d'eau chaude et à son grand bassin--où les
-pauvres gens douloureux et infirmes venaient autrefois d'un lointain
-rayon se baigner sans honte sous les regards de tous, la veille de la
-Saint-Croix. Ils rentrèrent à la tombée du jour, enchantés de leur
-après-midi.
-
-Par contre la journée du mardi, pluvieuse, se traîna bien monotone.
-Georges, ne pouvant sortir, fuma cigarettes sur cigarettes, écrivit des
-lettres,--après que le pâtre fut allé au bourg acheter de l'encre, car
-nous n'en avions pas. Sur le tard, la pluie ayant cessé, il manifesta
-l'intention de se risquer dehors, et Berthe voulut le suivre. Mais il y
-avait trop d'eau et de boue pour qu'elle pût sortir avec ses bottines;
-elle chaussa donc les sabots du dimanche de Rosalie; seulement les pieds
-lui tournèrent bientôt, car elle ne savait pas du tout les porter; elle
-revint, craignant une entorse. Et tout le soir, nerveuse, elle ne
-chercha pas à masquer son dépit.
-
-Ils demeurèrent jusqu'au samedi, huit jours pleins, assez satisfaits, je
-crois. Ils appréciaient surtout notre lait, notre beurre, nos fromages
-baignés de crème. Mais cela devait les ennuyer un peu de voir que l'on
-se mettait en frais pour leur cuisine. Et, sans doute, nous
-plaignaient-ils de travailler tant, d'avoir si peu d'agréments, d'être
-si en retard pour bien des choses. Ils durent perdre beaucoup de leurs
-illusions sur la campagne.
-
---Nièce, dis-je à Berthe le matin du départ, avouez que vous trouveriez
-le temps long s'il vous fallait rester chez nous toujours?
-
---C'est vrai, mon oncle; j'aurais de la peine à devenir fermière. Pour
-que je me trouve vraiment bien, il me faudrait une maison confortable,
-un jardin aux allées propres avec des fleurs et des ombrages, et puis un
-cheval et une voiture pour me promener.
-
---Moi, dit Georges, je passerais volontiers ici quelques mois d'été, à
-condition de disposer de mon temps pour pouvoir chasser, pêcher, courir
-les prés à ma guise, cultiver un jardin.
-
-Je songeai par devers moi:
-
---Tous les gens des villes doivent être ainsi: ils ne voient de la
-campagne que les agréments qu'elle peut donner; ils rêvent des prairies
-et des arbres, des oiseaux et des fleurs, du laitage, des légumes et des
-fruits,--mais ils ne se font pas la moindre idée des misères du paysan.
-Et nous sommes sans doute dans le même cas: quand nous parlons des
-avantages de la ville et des plaisirs qu'elle offre, nous ne pensons pas
-à l'existence de l'ouvrier qui vit au jour le jour d'un travail souvent
-dur et ingrat...
-
- * * * * *
-
-Ces jeunes parents s'étaient montrés fort gentils, somme toute, mais
-leur départ nous apporta quand même une impression de détente heureuse.
-C'est que, outre le dérangement inévitable, la cohabitation avec des
-gens différents de caractère et de moeurs provoque toujours une
-contrainte pénible. Où il n'y a pas communion d'idées règne le malaise.
-
-Le pâtre fut seul à s'affliger du départ de nos hôtes. Je l'entendis qui
-disait le soir à la servante:
-
---J'aurais bien voulu qu'ils restent plus longtemps, les Parisiens, on
-mangeait mieux...
-
-
-
-
-XLIX
-
-
-Nous avions grand souci de notre Clémentine souffrante et miséreuse.
-Elle venait d'avoir un quatrième enfant, et Moulin s'étant brouillé avec
-le jardinier du château manquait de travail. Aussi devaient-ils deux
-sacs de blé à nos successeurs de la Creuserie et des tissus au marchand
-du bourg,--sans parler de leur loyer.
-
-La pauvre fille n'allait même plus à la messe, à cause des enfants que
-leur père ne voulait pas garder et parce qu'elle manquait d'effets
-convenables.
-
-Mais le pis était son état de santé toujours plus inquiétant. L'une des
-religieuses de Franchesse, qui s'entendait un peu aux maladies, la
-disait atteinte d'anémie chronique:
-
---Il vous faudrait du repos, de la nourriture substantielle, du bon vin!
-
-Conseil d'une assez cruelle ironie, vu la situation du ménage!
-
---Elle est maigre à faire pitié et faible à ne pouvoir se tenir debout,
-me dit Victoire en pleurant, un jour qu'elle rentrait de la voir, au
-mois d'octobre 1880.
-
-A la Toussaint je me rendis à mon tour aux Fouinats. Quel serrement de
-coeur devant l'impression de misère du logis--qui me rappelait l'aspect
-de celui de ma mère, aux dernières années de sa vie! Clémentine, chétive
-et sans vigueur, donnait à téter à son petit dernier qui s'acharnait
-goulûment à tirer ses seins flasques. Elle sourit avec effort en me
-voyant entrer.
-
-Misère de nous! Dans le temps que je lui demandais des nouvelles, le
-souvenir me hantait d'une autre scène en cette même chaumière, un matin
-que j'étais venu demander à boire à sa locataire d'alors...
-
---Ça ne va pas trop bien, papa. Il me faudrait des bons soins que je ne
-peux pas me donner.
-
-Je remarquais son souffle court, ses phrases terminées en une modulation
-affaiblie, imperceptible presque, sa maigreur effrayante... Je la
-réconfortai de mon mieux, lui remis quelque argent et proposai de lui
-envoyer le médecin. Mais elle s'en défendit:
-
---Mais non, mais non, papa. La soeur m'a déjà donné du fortifiant, c'est
-tout ce qu'il faut... Je ne suis pas assez malade pour avoir recours au
-médecin. Et puis, c'est trop coûteux pour nous...
-
-C'est un raisonnement qu'on tient bien souvent dans nos pays. On se fait
-de la tisane; on se traite soi-même. Le docteur n'est mandé que quand ça
-paraît tout à fait grave. Et de voir passer son équipage dans nos vieux
-chemins de campagne semble à beaucoup un indice de mort.
-
-Ainsi en fut-il, hélas! pour notre Clémentine. Peu de jours après ma
-visite, elle en vint à ne plus pouvoir se lever. Alors son mari s'en fut
-quérir à Bourbon le docteur Picaud:--Fauconnet, conseiller général et
-député, avait cessé d'exercer. M. Picaud la jugea très malade--une
-jaunisse s'était greffée sur l'anémie--et donna l'ordre de lui enlever
-tout de suite son bébé que recueillit une soeur de Moulin. L'un de ses
-frères prit l'aîné, déjà fort. Nous nous chargeâmes, nous, de la
-cadette, une petite fille de six ans, et du troisième, un gamin de
-quatre ans. Rosalie comme toujours fit la grimace à l'arrivée de ces
-enfants, mais elle les eut vite pris en amitié et leur fut ensuite toute
-dévouée.
-
-Victoire demeura aux Fouinats pour soigner sa fille. Elle dut bientôt se
-rendre à l'évidence: aucun espoir à conserver! Le mal faisait d'un jour
-à l'autre des progrès effrayants...
-
-Clémentine mourut à la fin novembre par un triste temps de givre et de
-brouillard,--à trente et un ans!
-
- * * * * *
-
-Ce deuil eut pour conséquence de faire ajourner jusqu'au printemps le
-mariage projeté entre Charles et Madeleine, la bonne des Noris.
-
-
-
-
-L
-
-
-Depuis mon embauche lointaine chez son père, depuis surtout qu'il était
-venu à la Creuserie pour ma jambe fracturée, le docteur Fauconnet
-m'avait toujours reconnu. Quand il me rencontrait à Bourbon, à l'époque
-des vacances, il ne manquait pas de me parler de ce «vieux chouan de
-Noris» mûr pour le dépôt, assurait-il.
-
-M. Fauconnet avait le bras long--qu'il s'agisse d'obtenir une faveur, de
-faire réformer un conscrit à la révision, ou d'intervenir dans les
-affaires de justice.
-
-Aussi les quémandeurs, aux vacances, affluaient-ils au château
-d'Agonges, qu'il habitait depuis la mort de son père.
-
-Enfin l'on devait à son influence la mise en train d'un petit chemin de
-fer à voie étroite de Moulins à Cosne, qui desservait Bourbon et
-Saint-Aubin.
-
-Mais l'ancien républicain intransigeant, si farouche dans son opposition
-à l'Empire, était devenu le bon bourgeois de gouvernement ayant la
-crainte et le mépris des extrêmes, du côté rouge comme du côté blanc.
-
-Or, M. Noris étant mort, ses filles s'empressèrent d'affermer les deux
-domaines à un fermier général en vogue, qui nous donna congé.
-
-Nous décidâmes, la Victoire et moi, de nous retirer dans une quelconque
-locature, laissant les deux garçons prendre une ferme à leur compte.
-
-Justement, une du docteur se trouvait disponible: je m'employai à la
-leur faire donner. A des conditions d'ailleurs sévères,--car notre
-député, si féru du bonheur du peuple, écorchait comme un vulgaire Gouin
-les tenanciers de ses domaines.
-
-Quelle grande marge il y a toujours entre les mots et les actes!
-
-Pour moi je pus louer au Chat-huant ou «Chavant» de Saint-Aubin, un
-petit bien à trois vaches, de la même grandeur à peu près que celui où
-j'avais débuté jadis sur les Craux de Bourbon. Au prix fort; mais avec
-les revenus de mes petites économies--placées par le notaire sur
-hypothèque sérieuse--je comptais pouvoir joindre les deux bouts assez
-tranquillement.
-
-
-
-
-LI
-
-
-Cela nous parut drôle, à Victoire et à moi, de nous retrouver dans une
-maison si étroite--et si peu de monde! Marguerite, la petite de la
-pauvre Clémentine, était restée avec ses oncles. Mais nous avions gardé
-son frère Francis, qui commençait à aller en classe,--et aussi la
-Marinette que je craignais de voir malheureuse ailleurs.
-
-J'avais plus de loisirs et moins d'inquiétudes qu'à Clermoux, mais il
-est souvent bien ennuyeux de se trouver seul pour tout faire. Je dus me
-remettre à toutes les grosses besognes dont les garçons me déchargeaient
-quand nous étions ensemble.
-
-Et j'eus souvent des heures lourdes de découragement et d'ennui. La
-bourgeoise aussi, d'ailleurs, toujours pareillement faiblarde et
-geignante.
-
- * * * * *
-
-Cependant notre petit Francis, en dehors des heures de classe, nous
-tenait bien compagnie. Son activité d'enfant, expansive et bruyante,
-animait notre triste intérieur de vieux...
-
-Bon petit, au surplus: vif, remuant, éveillé, mais point coléreux, ni
-têtu, ni désagréable. On le gâtait: pour lui la «soupe au chocolat», les
-grandes tartines de beurre, les fruits--et toutes les indulgences.
-
-Souvent, Francis me demandait des histoires; il se rappelait m'en avoir
-entendu raconter à sa soeur et à son cousin, et il voulait les connaître
-aussi.
-
-Il s'agissait de ces vieux contes qu'on se transmet dans les fermes de
-génération en génération: _la Montagne verte_, _le Chien blanc_, _le
-Petit Poucet_, _le Sac d'or du Diable_, et aussi _la Bête à sept têtes_.
-Je me faisais un peu prier par taquinerie, puis j'y allais de bonne
-grâce:
-
-«Il était une fois une grosse _Bête à sept têtes_ qui voulait manger la
-fille du Roi. Le Roi fit dire par tout son royaume qu'il donnerait sa
-fille à qui tuerait la _Bête_,--mais personne n'osait tenter l'aventure.
-Survint un jeune campagnard tout plein courageux qui, se portant
-résolument dans la forêt, au devant de la _Bête à sept têtes_, réussit à
-la tuer. Il met dans sa poche les sept langues du monstre et s'en
-retourne chez lui pour prendre des nouvelles de sa mère qu'il avait
-laissée très malade.
-
-Cependant, un méchant bûcheron avait assisté de loin au meurtre de la
-_Bête_. Voyant que le bon jeune homme ne se rend pas tout de suite au
-palais, il s'en vient couper les sept têtes qu'il porte au Roi, se
-donnant comme le triomphateur. Le Roi lui fait rendre de grands honneurs
-et enjoint à sa fille de fixer la date du mariage. Mais celle-ci, qui
-n'a pas confiance au méchant bûcheron, ajourne tant qu'elle peut la
-cérémonie. Une dernière mise en demeure de son père la contraint
-pourtant, la mort dans l'âme.
-
-«Au jour choisi, comme se formait le cortège, le bon jeune homme revint
-de son village. Il fut étonné, pénétrant dans la capitale, de voir
-s'élever partout des arcs de verdure, sans parler des guirlandes,
-drapeaux et banderoles. Un enfant, qu'il questionna, lui apprit que la
-ville était pavoisée en raison du mariage de la fille du Roi avec le
-meurtrier de la _Bête à sept têtes_. Vite il court jusqu'au palais, se
-présente au souverain près de qui se tenaient les fiancés, et dit en
-désignant le bûcheron:
-
-«--Celui-ci est un menteur, c'est moi qui ai tué la _Bête_.
-
-«L'homme des bois le prit de haut, rappelant qu'il avait apporté les
-sept têtes,--et le Roi menaça de faire pendre le bon jeune homme.
-
-«Mais, lui, sans s'émouvoir:
-
-«--Il a pu, Sire, vous apporter les têtes, mais non pas les langues, car
-les langues, les voici...
-
-«Déficelant un paquet qu'il portait à la main il en tire une espèce de
-bocal où, dans l'alcool, mijotaient les sept langues. Et le Roi
-d'envoyer quérir les têtes, de se convaincre que les langues manquaient
-en effet, et que celles du bocal s'y adaptaient bien. Alors il fit
-pendre le méchant bûcheron et donna sa fille au bon jeune homme.»
-
-Francis était tout oreilles; après celui-là il en voulait un
-autre,--jusqu'à épuisement de mon répertoire. Les monstres, les diables,
-les fées défilaient à la douzaine, et aussi les princes et les
-princesses de rêve,--les princesses aux robes couleur d'argent, couleur
-d'or, et couleur d'azur, anciennes chambrières ou gardeuses de dindons!
-Il y avait des bergers à qui la fée, leur marraine, donnait le pouvoir
-d'abattre en une nuit toute une grande forêt et, le lendemain, d'édifier
-un palais mirifique--grâce à quoi ils devenaient aussi des seigneurs de
-haute puissance, des rois ou des princes.
-
-A la fin, le petit ne manquait pas de me demander plein d'explications
-que je trouvais plutôt embarrassantes. Il avait l'air de croire à ces
-bêtises; il voulait savoir le «pourquoi» et le «comment» de chaque
-épisode. J'aimais autant qu'il prît goût aux devinettes.
-
---Voyons, petit, qu'est-ce qu'on jette blanc et qui retombe jaune?
-
-Il réfléchissait:
-
---Peux pas trouver, grand-père...
-
---C'est un oeuf, gros bête!
-
---Ah! oui... Autre chose, je t'en prie...
-
---Je veux bien... _Lattotétrouya_, qu'est-ce que ça veut dire?
-
-Silence embarrassé; j'étais obligé de lui expliquer en décomposant:
-
---Latte ôtée, trou il y a... Ote une des lattes de _l'entrousse_, ça
-fera bien un trou... Qu'est-ce qui marche sans faire ombre?
-
-De celle-là, il se souvenait:
-
---Le son des cloches, grand-père.
-
---Qu'est-ce qui fait chaque matin le tour de la maison et va ensuite se
-cacher dans un petit coin?
-
---C'est le balai.
-
---Qu'est-ce qui a un oeil au bout de la queue?
-
---La poêle à frire.
-
---Qu'est-ce qui ne veut ni boire, ni laisser boire?
-
---La ronce.
-
---Dans un grand champ noir sont de petites vaches rouges...
-
-Il ne me laissait pas achever:
-
---Le four quand on le chauffe; les braises sont les petites vaches
-rouges.
-
---Il y en a quatre qui regardent le ciel, quatre qui abattent la rosée,
-quatre qui portent à déjeuner; et tout ça ne fait qu'une. C'est quoi?
-
-Nouveau silence.
-
---Je ne sais pas, grand-père.
-
---C'est une vache,--non pas une de celles du four, une vache pour de
-vrai:--ses cornes et ses oreilles regardent le ciel; ses quatre pieds
-abattent la rosée; ses quatre mamelles, qui sont pleines de lait,
-portent à déjeuner... Voilà...
-
---Autre chose, grand-père.
-
---_Grainsmouti? Habiscouti?--Grainsmoudra! Habiscoudra!_
-
---Comprends pas...
-
---C'est pourtant facile. Il s'agit d'un tailleur et d'un meunier qui se
-sont donné mutuellement de la besogne. Le tailleur demande au meunier si
-son grain se moud: «Grain se moud-il?» Le meunier riposte en lui
-demandant si son habit se coud: «Habit se coud-il?» Et ils s'empressent
-de répondre, l'un que le grain se moudra, l'autre que l'habit se coudra.
-
-Quand Francis en vint à s'escrimer sur des problèmes, je l'intriguai
-beaucoup en lui demandant le nombre des moutons de la bergère.
-
---Trouve-moi, petit, la solution de celui-ci: Un Monsieur passant à côté
-d'une bergère lui demande combien elle a de moutons. Elle répond: «Si
-j'en avais autant, plus la moitié d'autant, plus le quart d'autant, plus
-un, cela m'en ferait cent.» Combien en avait-elle?
-
-Il chercha longtemps, mais en vain; je fus obligé de lui dire le nombre
-des moutons:--trente-six.
-
- * * * * *
-
-Quand je voulais le faire bien rire, je lui racontais les tours du père
-Bergeon. Ce père Bergeon, défunt depuis pas mal de lustres, avait laissé
-une solide réputation de farceur et de menteur. Et l'on citait encore
-ses hâbleries de choix.
-
---Allons, Francis, ouvre tes oreille...
-
-«Une fois, Bergeon avait perdu sa truie. Trois jours entiers il battit
-le canton sans parvenir à retrouver la fugitive. Mais voilà que, rentré
-chez lui, il crut percevoir des grognements du côté du jardin. Rien ne
-se montrait cependant. Enfin, parcourant un carré de haricots où rampait
-un plant de citrouille, il découvrit sa bête à l'intérieur d'un énorme
-giraumon avec une nichée de huit petits cochons roses et blancs,--et il
-y avait encore de la place de reste!
-
-«Un matin d'août, circulant dans son champ de pommes de terre, il avait
-été très intrigué de voir le sol se soulever par endroits. Il crut
-d'abord aux évolutions d'une bande de taupes. Mais point! Ces
-soulèvements de terrain étaient simplement le fait des tubercules en
-passe de grossir avec une rapidité phénoménale!
-
-«Plus extraordinaires encore les incidents de chasse.
-
-«Un jour d'hiver, ayant tiré des étourneaux sur un alisier, Bergeon en
-avait tué tant et tant qu'il les rapportait à pleins sacs et qu'il en
-tombait encore de l'arbre au bout d'une semaine!
-
-«Une autre fois, passant sur le bord d'un étang, il aperçut des canards
-sauvages qui s'ébattaient tranquillement à la surface de l'eau calme. Il
-eut l'idée--n'ayant pas son fusil--de leur lancer un bouchon attaché à
-une longue ficelle, dont il retint l'autre extrémité. Les canards sont
-voraces et digèrent vite:--l'un se précipite sur le bouchon qu'il avale,
-et relâche par derrière cinq minutes après; un autre aussitôt
-l'engloutit à son tour et ainsi, de bec en bec, le bouchon passa par le
-corps de vingt-quatre canards qui, à cause de la ficelle, se trouvent
-empalés. Le malin n'eut qu'à les tirer hors de l'eau et à les emporter.»
-
-Cependant Francis finit par connaître aussi bien que moi toutes ces
-balivernes, et je ne fus plus à même de l'intéresser. Lui, alors, se mit
-à me parler de ses choses d'école, des rois et des reines, de Jeanne
-d'Arc, de Bayard, de Richelieu, de Robespierre, de croisades, de guerres
-et de massacres. Il égrenait comme un chapelet tous les événements des
-siècles... Je n'étais plus d'âge à retenir ça; et quand il me demandait
-ensuite l'époque d'un règne ou les exploits d'un grand homme, j'énonçais
-des bourdes énormes, confondant des faits survenus à mille ans
-d'intervalle! De même pour la géographie: je brouillais au hasard les
-noms des pays, des fleuves, des départements et des villes--ce qui
-l'amusait fort.
-
-J'étais parfois un peu dépité de me voir faire la leçon par ce mioche,
-mais bien heureux pourtant qu'il eût du goût pour son travail de classe.
-Quand j'allais aux foires de Bourbon, je ne manquais pas de rapporter un
-journal qu'il lisait tout haut le soir--pour son plaisir et pour le
-mien--malgré qu'il y eût pas mal de choses que nous ne comprenions ni
-l'un ni l'autre. Mais la Marinette interrompait assez souvent la lecture
-par une crise de rire ou de lamentation, au grand désappointement du
-petit...
-
-Plus tard, il acheta lui-même chaque dimanche, chez le
-tailleur-buraliste de Saint-Aubin, une manière de journal avec des
-histoires et des gravures coloriées. On y voyait des têtes d'hommes
-célèbres, des généraux empanachés, des soldats avec le sac et le fusil,
-des accidents et des crimes. Francis placarda sur les espaces libres de
-la muraille celles de ces illustrations qu'il préférait.
-
- * * * * *
-
-C'était l'époque de ses débuts au travail manuel. Là je retrouvais ma
-supériorité, et faisais de mon mieux pour le conseiller, le guider...
-
-
-
-
-LII
-
-
-Un dimanche, j'eus l'idée de me rendre à Meillers, de revoir cette ferme
-du Garibier où je m'étais élevé, et que j'avais quittée depuis près de
-cinquante ans.
-
-Le chemin d'arrivée longeant le coin de bois où croissaient les sapins à
-senteur résineuse n'avait pas changé d'aspect. Dans la cour deux chiens
-se précipitèrent en aboyant, ainsi que notre Médor autrefois quand
-venaient des étrangers. L'ancienne grange, basse et comme écrasée,
-n'existait plus; il y avait à présent une grande bâtisse avec de hauts
-murs bien crépis, des portes et fenêtres peintes en brun, et les tuiles
-de la couverture conservaient encore le rouge de leur teinte neuve. La
-maison, par contre, quoique très vieille déjà de mon temps, était encore
-debout, telle quelle, non restaurée.
-
-Les fermiers généraux s'efforcent à obtenir des propriétaires un bon
-logement pour les bêtes dont ils ont la moitié, alors que le logement
-des métayers leur importe peu. C'est dans l'ordre...
-
-A l'usage des gens, on avait fait pourtant quelque chose de très utile:
-un puits tout près de la porte d'entrée.
-
-Il y avait toujours les mêmes plantes de jonc dans la cour et la mare
-entourée de saules était restée pareille, sauf l'avantage d'un glacis de
-pierres en avant pour que les bêtes puissent aller boire plus aisément.
-Les saules vieillis laissaient échapper de leurs troncs branlants des
-débris poussiéreux. Deux ou trois manquaient à l'appel...
-
-Je ne connaissais pas les habitants actuels de la ferme et n'avais nul
-motif d'aller jusqu'à la maison. Je ne fis donc que passer, en observant
-à droite et à gauche ces lieux familiers, et m'éloignai par le chemin de
-la Breure.
-
-C'était bien la même rue creuse, resserrée par endroits, encaissée entre
-ses hautes bouchures dont septembre jaunissait les feuilles; les mêmes
-chênes trônaient sur les levées avec leurs racines débordantes et leurs
-ramures touffues,--moins quelques-uns, coupés, dont les souches se
-voyaient encore. Des ornières trop profondes avaient été
-nivelées--d'ailleurs remplacées par d'autres. Maigre changement...
-
-Mais au bout je ne retrouvai plus ma Breure familière, défrichée,
-transformée en culture honnête--où, seules, quelques pierres grises
-continuant à montrer leur nez rappelaient l'ancien état de choses. Je
-parcourus sans émotion ce terrain trop civilisé, me bornant à
-l'égratigner de loin en loin, du bout de mon bâton ou de la pointe de
-mon sabot pour juger de sa nature, et s'il semblait être de bon rapport.
-Par exemple, je reconnus l'horizon si souvent contemplé, la vallée
-fertile et, au delà, le coteau dénudé que précédait la forêt de
-Messarges. Et si nombreux me revenaient mes souvenirs de pâtre qu'un
-instant j'oubliai le reste de mon existence pour me retrouver l'enfant
-de jadis, vierge d'impressions, qu'un rien amusait ou chagrinait...
-
-Je parcourus une partie des champs du domaine que je retrouvai pareils,
-à part beaucoup d'arbres abattus, quelques coins broussailleux
-défrichés. Je passai dans le pré de Suippière, à côté de la fontaine où
-nous prenions l'eau jadis, maintenant abandonnée; les boeufs au pâturage
-y venant boire faisaient déraper dans son lit la terre des bords. Encore
-un peu de temps et il n'y aurait plus là qu'un bourbier quelconque,
-qu'on finirait par assainir avec un drainage.
-
-Je longeai un grand fossé marécageux, patrie des grenouilles vertes, où
-je venais autrefois cueillir des _janettes_ au printemps; le même filet
-d'eau claire coulait au fond sur la même vase grise.
-
-Je suivis le chemin de Fontivier par où j'avais rapporté sur mon dos
-Barret frappé à mort:--cette évocation m'attrista...
-
-En fin de compte, après une tournée de trois heures, je rejoignis par
-Suippière la petite route de Meillers.
-
- * * * * *
-
-Passé le bourg, comme j'allais reprendre à la chaussée de l'étang, près
-du moulin, le chemin de Saint-Aubin, je me trouvai nez à nez avec mon
-camarade Boulois, du Parizet, qui s'en revenait de la messe. Ce pauvre
-Boulois m'en avait voulu ferme d'avoir abusé de sa confiance en épousant
-Victoire qu'il convoitait. Ah! ses regards furibonds les jours de foire,
-quand le hasard nous mettait en présence. Alors que moi, gêné un peu, je
-cherchais à l'éviter... Cette rencontre inopinée nous stupéfia l'un et
-l'autre. Boulois me regardait sans colère.
-
---Tiens, te voilà par là! dit-il en s'arrêtant.
-
---Oui, j'ai voulu revoir mon ancien pays.
-
---Ah!
-
-Un instant d'hésitation sur l'attitude à prendre,--puis, il me tendit la
-main:
-
---Et comment ça va-t-il, mon vieux?
-
---Ça va tout doucement, merci... Et toi-même?
-
---Moi, ça va comme les vieux, une fois bien, une fois mal, plus souvent
-mal que bien... Tiennon, reprit-il après un court silence, je te
-pardonne la crasse que tu m'as faite. Il y a assez longtemps que je te
-boude; nous pouvons bien redevenir amis...
-
---C'était mal de ma part, je l'ai bien compris, va. Mais tu sais que je
-n'avais aucune situation...
-
---Oui, ce mariage t'a rendu un fier service; tu aurais peut-être été
-obligé sans cela de rester toute ta vie journalier, ce qui n'est pas
-gai, ma foi non! De mon côté, je me suis marié avec une autre dont je
-n'ai pas eu à me plaindre. N'en parlons donc plus...
-
-Et nous voilà pris à causer, à passer en revue nos existences. Lui
-n'avait jamais quitté le Parizet. A la mort de son père, la direction du
-domaine lui échut naturellement. Il avait bien travaillé, élevé cinq
-enfants, fait de sérieuses parties de cartes et bu quelques forts coups.
-Le propriétaire, un de ces bons riches comme il s'en voit trop peu,
-venait de faire construire à son intention une chambre neuve où il
-comptait vieillir et mourir,--son aîné, bien entendu, prenant la ferme à
-son compte.
-
-Nous avions, certes, une foule de choses à nous dire, et pourtant, au
-bout d'un petit quart d'heure de conversation, nous nous trouvâmes pris
-de court. Dans le gouffre du passé où s'accumulent sans relâche nos
-sensations de l'heure présente, les plus récentes recouvrent
-indéfiniment les autres qui, avec le temps, s'annihilent--et il est
-difficile de retrouver quelque chose de net.
-
-Le moulin était au repos. Je me pris à regarder la haute cheminée de
-briques qui profilait dans le ciel clair son embouchure noircie. Boulois
-contemplait l'étang vaste que la brise légère agitait de remous
-paisibles et cependant cruels--puisqu'ils semblaient disséquer,
-martyriser le soleil en train de s'y baigner... Tout à coup, rompant
-notre commune rêverie:
-
---Tiennon, me dit-il, viens donc manger la soupe avec moi...
-
-Il insista si fort que je finis par accepter...
-
-Quand nous arrivâmes au Parizet, vers trois heures, il n'y avait que les
-femmes en train de râper des coings pour faire de la liqueur.
-
---Bourgeoise, j'amène mon camarade de communion; c'est un peu grâce à
-lui que je me suis marié avec toi, tu le sais; il faut lui en savoir
-gré... Nous avons faim; donne-nous à manger et à boire.
-
-C'était une grosse femme courte qu'un asthme gênait; elle eut un sourire
-bonasse:
-
---Je n'ai pas grand'chose; vous venez trop tard; il y a deux heures que
-nous avons mangé.
-
-Elle apporta un reste de soupe grasse tenue chaude sur la cendre du
-foyer, cuisina des oeufs et tira du buffet un fromage de chèvre intact.
-Boulois me versait à boire à toute minute et sa main tremblait d'émotion
-heureuse:
-
---Mais bois donc... Prends donc à manger... T'en souviens-tu du temps où
-nous allions au catéchisme?
-
-Notre repas se prolongea; il fallut goûter des liqueurs de trois sortes.
-Les évocations du passé nous revenaient mieux et nous trouvions toujours
-quoi dire...
-
-Pour lui faire plaisir je dus aller voir le jardin, puis les bêtes, si
-bien que je ne partis qu'à la nuit.
-
-Chez nous, la Victoire, inquiète de ma longue absence, me fit une scène
-en arrivant,--sans parvenir à me troubler. J'étais content de ma journée
-et tout heureux de cette réconciliation. Puis, d'avoir bu un petit coup,
-cela contribuait aussi à me donner des idées roses, si bien que je me
-sentais léger comme un jeune homme et disposé à la joie.
-
-Les malheurs, hélas! suivent de près les bons jours. Dans le courant de
-la semaine nous arriva une lettre de Paris, annonçant le décès de ma
-soeur Catherine. Elle était restée en fonctions jusqu'à la fin. Avant la
-vieille maîtresse dont elle escomptait une part de succession, la mort
-l'avait frappée...
-
-
-
-
-LIII
-
-
-Le chemin de fer à voie étroite dont Fauconnet nous avait dotés passait
-juste au bout d'un de nos champs et traversait au ras du sol, à cent
-mètres de chez nous, notre chemin d'arrivée. Son établissement avait
-donné lieu à des récriminations sans nombre. Des expropriés, bien
-qu'ayant touché dix fois la valeur de leur terrain, gémissaient sur le
-grand dommage à eux causé. D'autres se plaignaient du tracé aux courbes
-fantasques dont personne ne pouvait démontrer la nécessité. On disait
-que l'entrepreneur, certain d'un joli bénéfice, avait fait augmenter à
-dessein le nombre des kilomètres, que le docteur Fauconnet et les autres
-Messieurs du Conseil Général s'étaient laissé rouler... Quand il y eut
-des élections, leurs adversaires ne manquèrent pas de les attraper à ce
-propos. A leur place ils n'auraient pu davantage prétendre à contenter
-tout le monde. Mais il est de règle de critiquer ceux qui mènent la
-barque.
-
- * * * * *
-
-Malgré ses courbes, et en dépit des criailleries auxquelles il avait
-donné lieu, le chemin de fer marchait. Nous entendions chaque jour ses
-sifflements et le fracas de son passage. Les premiers temps nous
-craignions pour nos bêtes à cause de cette traversée du chemin,--sans
-compter qu'au pâturage elles pouvaient s'aviser de franchir la palissade
-et de descendre sur la voie. Nous pestions de compagnie contre ces
-«inventions enragées» destinées à enlever toute tranquillité au pauvre
-monde des campagnes. La bourgeoise, selon son habitude, exagérait dans
-le mauvais sens, disant qu'on ne pourrait plus avoir de chèvres, de
-cochons, ni de volailles. Par contraste je m'efforçais à l'optimisme. De
-fait, nous n'eûmes jamais d'écrasés qu'un trio d'oisons nigauds...
-
-Mais c'est surtout à la Marinette que le train portait ombrage. Elle
-tressaillait nerveusement au bruit, le fixait de ses yeux vides, lui
-montrait le poing jusqu'à ce qu'il eût disparu,--précipitant son
-monologue inepte.
-
-Il y avait souvent des trains de marchandises assez longs,--formés en
-majeure partie de voitures découvertes garnies de chaux à l'aller et de
-charbon au retour. Mais bien plus encore s'allongeaient ces trains les
-jours de foire à Cosne--et l'on apercevait par les vasistas des
-portières les têtes inquiètes des bovins apeurés... Les trains réguliers
-de voyageurs ne comprenaient d'habitude que deux ou trois voitures,
-souvent même une seule. La petite machine au fourneau bas promenait avec
-une sage lenteur au travers des champs, des prés et des bois sa longue
-voiture brune... J'en vins à connaître tous les hommes à blouse bleue
-tachée de graisse et de charbon qui conduisaient les convois; et aussi
-les autres, ceux à casquette dorée, tunique noire à boutons jaunes, qui
-se tenaient d'habitude sur l'une des plates-formes. J'en vins à
-connaître même une bonne partie des voyageurs,--au moins tous les
-habitués, bourgeois, gros fermiers, commerçants et curés. En dehors des
-jours de foire on n'y voyait guère de paysans, ni d'ouvriers. Il faut
-avoir pour se promener des loisirs et des moyens.
-
---Ceux-là sont des malins, pensais-je, des gens qui s'arrangent à bien
-passer leur temps aux dépens du travailleur et qui, par-dessus le
-marché, se fichent de lui...
-
-Souventes fois en effet, quelques-uns, regardant par la portière,
-semblaient avoir au passage des sourires d'ironie à l'adresse du vieux
-paysan laborieux que j'étais...
-
-
-
-
-LIV
-
-
-Quand expira, en 1890, mon bail de six années, j'hésitai beaucoup à le
-renouveler en raison de mes soixante-sept ans dont je sentais le poids.
-La bourgeoise, bien qu'un peu plus jeune, était plus caduque encore. Et
-notre Francis, qui touchait à ses treize ans, pouvait dorénavant se
-tirer d'affaire seul. Je me décidai cependant à un nouvel engagement
-d'égale durée--à cause, surtout, de la Marinette. Pouvais-je la ramener
-chez mes enfants, maintenant déshabitués de sa présence,--alors qu'elle
-devenait de moins en moins supportable? Je formais des voeux pour que
-nous lui survivions, Victoire et moi, afin qu'elle fût toujours assurée
-du nécessaire et bien traitée.
-
- * * * * *
-
-Il n'en devait pas aller ainsi, hélas! Ma pauvre femme s'éteignit
-brusquement l'été d'après,--et j'eus le grand chagrin de me dire que
-c'était un peu par ma faute!
-
-Le voisin qui m'aidait habituellement à rentrer mes gerbes se trouva
-être absent un jour où la pluie menaçait. Je fis venir Victoire, qui ne
-s'en souciait guère, pour entasser sur la voiture le peu de blé que nous
-avions lié la veille. Elle eut très chaud, puis grelotta sous l'averse
-trop tôt survenue; la nuit elle se mit à vomir du sang; deux jours après
-elle était morte...
-
- * * * * *
-
-Je dus prendre à gage pour les soins de mon intérieur une veuve âgée,
-très sourde et guère entendue à la laiterie,--si bien qu'il me fallut
-les premiers temps m'occuper toujours avec elle de la fabrication du
-beurre et du fromage. Et la Marinette, qui ne pouvait la souffrir, lui
-joua cent tours désagréables. Elle éteignait le feu, renversait la
-marmite, dissimulait les objets usuels du ménage et riait de la voir
-embarrassée... A tel point que la bonne femme fut en passe de nous
-quitter, ne pouvant supporter ces ennuis. Je restai à la maison
-plusieurs jours d'affilée pour surveiller la pauvre innocente. Quand
-elle se disposait à faire quelque sottise, je lui serrais les poignets
-avec force, la subjuguant d'un regard dur. D'autre part, sachant qu'elle
-aimait beaucoup la salade de haricots, les beignets, je dis à la
-servante de préparer souvent l'un ou l'autre de ces mets. Vaincue et
-satisfaite, la Marinette cessa peu à peu ses tracasseries.
-
- * * * * *
-
-Mais il surgit de nouvelles inquiétudes. Pour donner à mes enfants «les
-droits de leur mère» je fus obligé de faire rentrer mon hypothèque. Je
-me revis gauche et gêné dans le bureau du notaire; j'affrontai les
-haussements d'épaules dédaigneux du premier clerc, un grand bellâtre
-très pommadé, qui, lorsque je ne saisissais pas du premier coup ses
-explications, avait toujours l'air de vouloir lâcher ce qu'il pensait si
-fort:
-
---Quel imbécile tout de même!
-
-Après que tout fut réglé il me resta deux mille francs. Longtemps je
-conservai cette somme au fond du tiroir de l'armoire,--la clé du meuble
-restant cachée dans un trou du mur de l'étable. Quand la servante
-voulait ranger du linge, elle me la demandait d'un air maussade, en
-m'accusant d'être méfiant... De guerre lasse, je portai mes deux mille
-francs chez le banquier de Bourbon.
-
-Et ma vie se poursuivit, bien monotone, entre ces deux vieilles femmes
-dont l'une était sourde et l'autre idiote.
-
-Francis, placé dans une ferme du voisinage, venait quelquefois le
-dimanche et ses visites me donnaient toujours du contentement. Mais
-elles devinrent de moins en moins fréquentes à mesure qu'il grandit, car
-il se mit à sortir davantage:--la compagnie des jeunes garçons de son
-âge lui semblait plus attrayante que celle de son vieux grand-père et de
-son triste entourage.
-
- * * * * *
-
-Je pris le train un jour et me rendis à Saint-Menoux où était revenu mon
-parrain, maintenant plus qu'octogénaire. Un chancre lui rongeait la
-figure. Ç'avait été d'abord une démangeaison au côté gauche du nez,
-passé du naturel au pourpre, puis au violâtre,--où une plaie s'était
-formée ensuite. Son pauvre nez, sous le linge et l'étoupe, apparaissait
-comme un étal de chair vive d'où suintait de l'eau rousse--et l'oeil
-allait être pris...
-
-Le malheureux, torturé sans répit, avait de longues nuits d'insomnie. Et
-il souffrait au moral aussi, se sentant pour tous un objet de dégoût. On
-lui trempait sa soupe dans une écuelle spéciale rarement lavée; il
-mangeait dans son coin; on ne permettait plus aux petits de l'approcher.
-
-La servante ayant refusé un jour de savonner les linges de son
-pansement, sa belle-fille, en se mettant à ce travail rebuté, marmonnait
-assez haut pour qu'il entendît:
-
---Mais il ne crèvera donc jamais, ce vieux dégoûtant!
-
-La gorge serrée, la voix sourde, à la fois rageuse et pleurarde, il me
-rapportait cela.
-
---J'ai souvent le désir de me tuer! Je songe à me pendre à un arbre, à
-une poutre de la grange ou bien à me jeter à l'eau. Jusqu'ici j'ai eu le
-courage, ou peut-être la lâcheté, de ne pas le faire. Mais je ne réponds
-pas de l'avenir: la résignation a ses limites, misère de Dieu!
-
-Que dire pour le remonter? Le désespoir ancré dans son coeur n'était-il
-pas aussi incurable que le chancre affreux qui lui rongeait la figure?
-
-
-
-
-LV
-
-
-Après un séjour de dix ans, mes enfants quittèrent le domaine de M.
-Fauconnet, ne pouvant plus s'entendre avec lui. En vieillissant, le
-docteur devenait maniaque, grincheux, tyrannique. Il n'était plus
-député,--son républicanisme ayant paru trop déteint. Car l'ancien rouge
-sang de boeuf tournait au rose pâle, outrant le goût de l'ordre et la
-haine des «avancés». Il imitait quasi M. Noris. Le cri de «Vive la
-Sociale!» le mettait dans une colère folle.
-
-La dernière année que mes garçons furent chez lui, ils eurent la machine
-un jour de grande chaleur, si bien qu'un souffle de révolte passait sur
-les batteurs exténués. Le docteur étant venu vers trois heures de
-l'après-midi, au moment le plus pénible, un jeune domestique juché sur
-une meule lança pour le narguer un farouche «Vive la Sociale!» et
-d'autres y répondirent. M. Fauconnet regarda les criards à tour de rôle,
-avec l'intention de se fâcher. Mais voyant qu'ils étaient trop, que sa
-puissance était impuissante à réprimer cette irrévérence, il refréna sa
-colère, s'en fut trouver mon Jean auquel il enjoignit de ne pas tolérer
-ce cri.
-
-C'est ainsi qu'agissent tous les détenteurs d'autorité quand ils ne sont
-plus les maîtres de la situation: ils se déchargent sur leurs inférieurs
-qui n'en peuvent mais...
-
-Le docteur partit, laissant les travailleurs à leur misère et à leur
-malice.
-
-Mais quand, le soir, on conduisit chez lui sa part de grain il crut
-pouvoir se permettre une facile revanche en n'offrant pas un malheureux
-verre de vin à ceux des batteurs qui étaient venus avec le bouvier pour
-monter les sacs au grenier. Eux, bien entendu, s'en allèrent fort
-mécontents, non sans formuler des «Vive la Sociale!» très appuyés.
-
-Et ils revinrent après souper dans la nuit chaude, avec des camarades.
-Une heure durant, à bouche que veux-tu, ils proférèrent autour du
-château le cri prohibé qu'ils faisaient alterner avec celui, plus
-délictueux encore, de: «A bas les bourgeois!»
-
- * * * * *
-
-Mes garçons se replacèrent sur le territoire de Bourbon, en direction de
-Saint-Plaisir, au domaine de Puy-Brot.
-
-Le maître, un certain M. Duverdon, fermier général jeune encore et
-entreprenant, passait pour très fort en affaires. A l'époque de la
-Saint-Martin, on le demandait pour des expertises de cheptels dans un
-rayon d'au moins six lieues. Il innovait en matière de bail: une clause
-portant interdiction, sous peine d'une amende de cinquante francs, de
-vendre soit du lait, soit du beurre,--les jeunes veaux devant bénéficier
-de tout le lait des mères. Le reste était à l'avenant. Duverdon,
-roublard nouveau jeu, enlevait aux métayers les quelques avantages par
-eux conservés jusqu'alors.
-
---Et vous avez accepté tout cela sans regimber? dis-je à Charles le jour
-qu'il m'annonça que le bail était signé.
-
---Que veux-tu, si nous n'avions pas accepté, nous, dix autres étaient
-prêts à le faire, et, dans la région, il nous eût été difficile de
-trouver un autre domaine vacant...
-
-
-
-
-LVI
-
-
-En 1893, le jour de Pâques, étant arrivé au bourg un peu tôt pour la
-grand'messe, je me pris à causer sur la place avec le père Daumier, un
-vieux de mon âge. Des jeunes filles nous frôlèrent, fraîches et jolies,
-en leurs élégantes toilettes neuves.
-
-Je dis à Daumier:
-
---Si elles revenaient, les femmes d'autrefois, celles qui sont mortes il
-y a cinquante ans, croyez-vous qu'elles ne seraient pas étonnées de voir
-ces toilettes-là?
-
---Elles se croiraient dans un autre monde, mon vieux. Dame, Saint-Aubin
-suit à présent la mode de Paris! Mais qui sait si on ne reculera pas
-après avoir tant avancé?
-
---Oh! non allez! L'élan est donné, il se maintiendra quoi qu'il arrive;
-les chapeaux «à la bourbonnaise», comme les bonnets à dentelle, ne se
-reverront plus.
-
---Savoir si c'est un bien?
-
---Conséquence des temps, que voulez-vous! Ça fait aller le commerce.
-
-Les cloches carillonnaient joyeusement l'appel à la messe. Belle fête
-printanière en vérité: ciel clair, soleil rayonnant tempéré par des
-souffles de brise fraîche... Des merles sifflaient gaiement tout près,
-dans une grande prairie d'un vert tendre que les primevères nuançaient
-de jaune par endroits. Devant nous, les vieux ormeaux de la place
-laissaient éclater leurs bourgeons grossis. Les lointains carillons des
-cloches de Bourbon et des cloches d'Ygrande se mêlaient aux vibrations
-grêles des nôtres.
-
-De grandes affiches vertes, jaunes et rouges tapissaient le mur de
-l'église, le tronc des ormeaux,--séparées par des banderoles longues,
-collées de biais:
-
---Voyez, fit Daumier, voyez s'il y en a... Ceux qui savent lire ont de
-quoi se distraire! C'est qu'on va voter pour les députés bientôt; il
-paraît même qu'un des candidats va parler ici après la messe.
-
---Ah! lequel donc?
-
---C'est Renaud, le socialiste.
-
-Un de mes voisins vint nous rejoindre qui nous dit de ne pas compter sur
-Renaud: un de ses amis parcourant en son nom les petites communes.
-
---N'importe! Irons-nous l'entendre, Bertin? fit Daumier.
-
---Ma foi, si vous voulez...
-
- * * * * *
-
-A la sortie de la messe, nous fûmes donc nous attabler à l'auberge où
-l'orateur devait faire sa réunion. La salle s'emplit en dix minutes et
-le bistro dut installer dehors des tables improvisées. Celui qu'on
-attendait n'arriva guère avant deux heures. A son entrée tous les
-regards convergèrent sur ce petit brun au teint maladif ainsi que sur
-une bête curieuse. Au fond de la salle, on lui réserva une table étroite
-derrière laquelle il se mit à parler dans le brouhaha des conversations
-persistantes. Ce fut d'abord pénible, il cherchait ses mots; puis il
-prit de l'assurance; ses yeux brillèrent et sa voix s'affermit. Il
-peignit la misère des travailleurs à qui l'on ne sait que faire des
-promesses; il attaqua les bourgeois, les curés--complices pour berner le
-peuple.
-
-A sa gauche un bonhomme soûl se levait fréquemment et criait, la face
-congestionnée:
-
---C'est pas vrai; t'es un franc-maçon! A bas les francs-maçons!
-
-A chaque interruption de l'ivrogne, des rires éclataient au long des
-tablées; les rumeurs se croisaient suivies d'un bourdonnement long à
-s'éteindre: L'orateur, après un temps d'arrêt, s'efforçait à reconquérir
-l'attention. Sa tirade finale, assez ampoulée, mais lancée avec force,
-avec chaleur, ramena le silence complet.
-
---Journaliers, métayers, petits fermiers, écrasés de travail et que tout
-le monde gruge, quatre révolutions en moins d'un siècle ne vous ont pas
-libérés:--vous restez ignorants, raillés, misérables. La vraie
-révolution fera le peuple souverain. Travaillez sans relâche à la
-mériter, mes amis! Cessez de vous faire, représenter par des bourgeois:
-monarchistes ou républicains ils se chicanent pour la galerie, mais
-s'entendent pour vous mieux duper. Signifiez-leur que vous avez assez
-d'eux! Faites-vous représenter par un homme de votre classe: votez tous
-pour le citoyen Renaud!--Puis voyez à vous entendre, à vous grouper pour
-faire valoir vos droits! Ainsi vous serez forts et l'aube nouvelle
-finira par luire... Un jour viendra où, cultivateurs, vous aurez vos
-champs, comme les mineurs auront leurs mines et les ouvriers d'industrie
-leurs usines. Alors il n'y aura plus d'intermédiaires parasites, plus de
-maîtres ni de serfs--mais seulement la grande collectivité humaine
-mettant en rapport les richesses de la nature. A vous, camarades, de
-hâter la venue des temps nouveaux!
-
---C'est un _partageux_! énonça à mi-voix un assistant à barbe blanche.
-
---C'est un nommé Laronde, fit un autre; je connais son père qui est le
-cousin de mon beau-frère; il est _laboureux_ à Couleuvre, son père; mais
-lui l'a laissé, étant trop feignant sans doute pour travailler la
-terre...
-
---En tout cas, il a une bonne lame!
-
-Laronde ayant cessé de parler, épongeait son visage couvert de sueur.
-Des jeunes gens l'applaudissaient, criant: «Vive la Sociale! A bas les
-bourgeois!» Au milieu de la salle, debout et gesticulant, l'ivrogne
-déblatérait toujours contre les francs-maçons. Quelques métayers peureux
-filèrent, craignant de se compromettre dans cette assemblée
-révolutionnaire. Daumier dit:
-
---On ne devrait pas tolérer de tels discours; ça met la zizanie dans le
-monde en faisant croire des choses qui ne peuvent pas arriver.
-
---Qu'en savez-vous, si ça n'arrivera pas? répondis-je. Pensez donc à
-tous les changements que nous avons vus dans le cours de notre vie, à
-tout le bien-être qu'il y a en plus maintenant...
-
---On n'en est ni plus heureux, ni plus riche; on a cela, on voudrait
-autre chose; et le bien-être ne fait pas devenir vieux.
-
---Devenir vieux n'est pas tout; il faut accorder une part aux
-satisfactions de l'existence, que diable!
-
-Laronde traversa la salle, saluant à droite et à gauche en souriant. Et,
-dévisagé par des groupes de femmes qui attendaient dehors pour le voir,
-il réenfourcha sa bécane, fila sur Ygrande où il devait parler dans le
-cours de l'après-midi.
-
- * * * * *
-
-Après son départ on se reprit à discuter, les uns l'approuvant, les
-autres le blâmant.
-
-Un maître-carrier, beau parleur, ayant entendu mes réponses à Daumier,
-s'approcha:
-
---Bien sûr, dit-il, on continuera vers le progrès, de par les
-découvertes nouvelles qui faciliteront le travail. Mais de la science
-seule, il faut attendre le mieux. La politique est impuissante et nulle.
-Jamais les députés ne feront vraiment des lois pour le peuple. Les gros
-bourgeois qu'on dédaigne un peu dans les élections n'en conservent pas
-moins toute leur influence, croyez-le bien... Quant à Renaud, à Laronde
-et à leurs pareils, ce sont des ambitieux qui voudraient prendre la
-place des autres pour faire les bourgeois à leur tour. Au fond, il n'y a
-de vrai sur ce chapitre que l'_ôte-toi de là que je m'y mette!_
-
-Plusieurs approuvèrent bruyamment Mais un commerçant protesta--qui en
-tenait pour M. Gouget, le député sortant:
-
---Il ne faut rien exagérer... La politique a son importance. Ne
-devons-nous pas à la République l'école gratuite et la diminution du
-temps de service? S'il y avait une majorité de bons républicains comme
-M. Gouget, nous aurions bientôt l'impôt sur le revenu, des retraites
-pour les vieux travailleurs--et l'État romprait d'avec l'Église. Ce
-programme, le programme de tous les bons républicains, M. Gouget l'a
-toujours soutenu de ses votes. Mais beaucoup lui retirent leur confiance
-sous prétexte qu'on ne voit jamais aboutir les réformes qu'il prône.
-Comme s'il était seul!
-
-Et voilà-t-il pas que je me risquai à parler aussi!
-
---Pour moi, il y aura toujours des forts et des faibles, des malins et
-des grugés... Il s'en trouvera toujours pour vivre du travail des
-autres... Ceux qui font métier de politicailler sont souvent des
-ambitieux ou des farceurs. Mais, n'ayant rien à craindre puisque nos
-rentes sont au bout de nos bras, nous pouvons nous risquer à voter pour
-les «avancés»--quand ça ne serait que pour embêter les bourgeois qui
-nous en ont tant fait!
-
-Alors le carrier:
-
---Vous avez foi au partage, père Bertin; vous voudriez jouir de votre
-locature sans payer de fermage... Oui, mais si l'on vous envoyait à tel
-ou tel endroit (il me citait de mauvais petits biens fâcheusement
-situés) qu'est-ce que vous diriez? Le partage n'est pas commode à faire,
-allez!
-
---On ne peut changer des choses qui ont toujours existé, dit le père
-Daumier.
-
---Non, je ne suis pas _partageux_! Mais je vois bien la commune
-propriétaire de ses terrains au lieu et place de quelques Messieurs de
-Paris ou d'ailleurs. La commune louerait à de bonnes conditions aux
-paysans et emploirait les revenus en améliorations et embellissements
-dont tout le monde profiterait.
-
-«Quant à votre objection, père Daumier, elle ne tient pas debout, vous
-savez... Défunt ma grand'mère se rappelait du temps où les curés
-passaient dans les champs pour la dîme, où les seigneurs avaient tous
-les droits. Vous pouvez croire qu'à l'époque, pas mal de gens tenaient
-pour impossible de voir supprimer ces choses-là. Et l'on s'est étonné
-après coup qu'elles aient pu durer si longtemps! Pensez-vous qu'à
-présent, si les fermiers généraux de notre centre, par exemple, venaient
-à disparaître, nous ne pourrions plus vivre? Ça nous serait au contraire
-un grand soulagement de n'avoir plus ces ventrus à nourrir sans rien
-faire...
-
---Bien dit! fit le carrier en se levant pour aller rejoindre un client
-qui lui faisait signe.
-
---Bravo! père Tiennon. Vive la Sociale! s'exclamèrent trois jeunes gens
-qui m'avaient entendu.
-
-Et ils offrirent le café. Mais je me sentais un peu étourdi par le bruit
-de la salle, par la chaleur et la fumée. Je regardai la pendule.
-
---Non, mes amis, non; il est temps que j'aille panser mes vaches.
-
-Daumier intervint:
-
---Allons, buvons le café avec ces jeunes gas, vieux socio.
-
---Merci! La tête me fait un peu mal; je dirais sans doute des «âneries».
-C'est toujours ce qui arrive quand on reste au café longtemps. Au
-revoir!
-
-Et leur ayant serré la main à tous je partis, laissant le père Daumier
-qui prit sa «cuite». C'est la seule fois de ma vie qu'il m'arriva de
-tant causer politique.
-
- * * * * *
-
-Les élections furent vite oubliées, et les discussions et les rêves
-auxquels elles avaient donné lieu, en présence du grand désastre qu'on
-eut à subir cette année-là... Tout le printemps, tout l'été sans pluie;
-un soleil constant qui brûlait les plantes jusqu'en leurs racines; une
-récolte de foin dérisoire; une récolte de céréales médiocre; les pâtures
-desséchées; les mares vidées; les animaux se vendant pour rien:--quelle
-misère! Je fus obligé d'aller au bois râteler des feuilles sèches dont
-j'amassai une provision pour la litière, et d'acheter des fourrages du
-Midi qu'un négociant faisait venir à Saint-Aubin par wagons. Je compris,
-cette année-là, que le chemin de fer pouvait tout de même rendre des
-services aux paysans!
-
-
-
-
-LVII
-
-
-Au cours de ces grandes chaleurs de 1893, la mort--qu'il avait tant
-souhaitée--délivra enfin mon pauvre martyr de frère...
-
-En novembre de cette même année, ma vieille servante entra au service
-d'un curé, espérant y être plus tranquille que chez nous.
-
-J'en engageai une autre, une grande bringue, bêbête et méchante, qui
-ronchonnait à tout propos et bousculait ma soeur à la moindre frasque.
-Plus tard, je découvris qu'elle prélevait la dîme sur la vente de mes
-denrées au marché de Saint-Hilaire, et qu'elle buvait à mes dépens des
-tasses de café, des bols de vin sucré. Je la conservai quand même,
-préférant tout supporter que de changer encore, et sachant que je
-n'arriverais jamais à trouver la ménagère idéale.
-
- * * * * *
-
-Nous fûmes pris par la grippe, la Marinette et moi, au cours de l'hiver
-tardif et rude de 1895;--Madeleine, la femme de Charles, dut venir de
-Puy-Brot pour nous soigner. Cette maladie emporta la malheureuse
-innocente, d'ailleurs très affaiblie depuis un certain temps. Et, pour
-moi aussi, je crus que ç'allait être la fin, tellement je me sentais
-sans force, miné par la fièvre, épuisé par une toux caverneuse qui
-m'arrachait l'estomac. Je guéris pourtant, péniblement à vrai dire,
-après être resté traînard et courbaturé pendant plusieurs mois,--et ne
-retrouvant plus qu'une petite part de la vigueur que j'avais conservée
-jusque-là.
-
-Alors j'aspirai au jour où, mon bail fini, je pourrais retourner avec
-mes enfants.
-
- * * * * *
-
-Durant cette période, mes idées tournèrent souvent au lugubre. Je me
-voyais rester là tout seul, comme un vieil arbre oublié dans un taillis
-au milieu de la poussée des jeunes. Un à un, ceux que j'avais connus
-s'en étaient tous allés... Morte, ma grand'mère en châle brun et chapeau
-bourbonnais.--Mort, l'oncle Toinot qui avait servi sous le grand
-empereur et tué un Russe.--Morts, mon père et ma mère,--lui bon
-et faible, elle souvent dure et mauvaise d'avoir été trop
-malheureuse.--Morts, le père et la mère Giraud, mes beaux-parents, et
-leur fils, le soldat d'Afrique, et leur gendre, le verrier, qui parlait
-toujours de tirer le pissenlit par la racine...--Morts, mes deux frères
-et mes deux soeurs.--Morte, la Victoire, bonne compagne de ma vie, dont
-les défauts ne m'apparaissaient à la fin que très peu sensibles,
-comme devaient lui apparaître les miens, sous l'effet de
-l'accoutumance.--Morte, ma petite Clémentine, douce et mutine.--Morte,
-ma nièce Berthe, délicate fleur de Paris, des suites d'une couche
-pénible.--Morts, Fauconnet père et fils, Boutry, Gorlier, Parent,
-Lavallée, Noris.--Morts, tous ceux qui avaient joué un rôle dans ma vie,
-y compris Thérèse, ma première amoureuse. Je les revoyais souvent; ils
-défilaient de compagnie dans mes rêves de la nuit, dans mes souvenirs de
-la journée. La nuit, ils revivaient pour moi; mais le jour, il me
-semblait à de certains moments marcher entre une rangée de spectres...
-
-Et pourtant, pas plus qu'autrefois, l'idée de la mort ne m'effrayait
-pour moi-même. Ah! mes premières émotions funèbres à la Billette, lors
-du décès de ma grand'mère! Mon serrement de coeur à l'entrée de la
-grande boîte longue où on devait la mettre, et ma tristesse poignante,
-sincère, en entendant tomber les pelletées de terre sur le cercueil
-descendu dans la fosse! J'avais trop vu de scènes semblables depuis; et
-mon coeur à présent restait dur et fermé. A chaque nouveau convoi
-s'accroissait mon indifférence. Et pourtant mon tour approchait d'être
-couché dans une caisse semblable qu'on descendrait aussi, avec des
-câbles, au fond d'un trou béant--et sur laquelle on jetterait par
-pelletées le gros tas de terre resté au bord, comme la barrière infinie
-qui sépare la mort de la vie! Mais cette pensée même ne me faisait pas
-ému...
-
- * * * * *
-
-Je m'intéressais d'ailleurs à toutes les floraisons d'énergie épanouies
-derrière moi. Mes fils étaient les hommes sérieux, les hommes
-vieillissants de l'heure actuelle. Mes petits-fils représentaient
-l'avenir; ils avaient l'air de croire que ça ne finirait jamais...
-Pourtant, l'enfance, derrière eux, gazouillait, croissait...
-
-
-
-
-LVIII
-
-
-Il y a cinq ans déjà que je suis revenu avec mes enfants. Ils ne me sont
-pas mauvais. Rosalie même a pour moi des tendresses qui m'étonnent.
-Madeleine est toute dévouée, toute aimante et laisse gouverner sa
-belle-soeur. L'harmonie règne dans la maisonnée et j'en suis bien aise.
-Mais une séparation prochaine n'en est pas moins imminente; ils vont
-être trop nombreux pour rester ensemble.
-
-C'est qu'il y a un troisième ménage. Mon filleul, le fils de Jean et de
-Rosalie, rentré du régiment depuis trois ans, s'est marié à la
-Saint-Martin dernière. J'ai une petite-bru; j'aurai bientôt, je pense,
-un arrière-petit-fils. Et Charles a deux filles qui sont d'âge à se
-marier aussi. Il devient urgent que mes deux garçons aient chacun leur
-ferme. Duverdon, qui tient à eux, a promis d'ailleurs de placer le
-sortant dans un autre de ses domaines.
-
- * * * * *
-
-Moi, je suis le vieux!
-
-Je rends des petits services aux uns et aux autres. Les brus me disent:
-
---Mon père, si ça ne vous ennuyait pas, vous devriez bien...
-
-Et, pour les contenter, je casse du bois pour la cuisine, je donne à
-manger aux lapins, je surveille les oies.
-
-En été, les jours de presse, mes garçons aussi me demandent souvent de
-faire une chose ou l'autre. Et je conduis aux champs les vaches ou les
-moutons, je garde même les cochons tout comme il y a soixante-dix ans.
-Je finis par où j'ai commencé:--la vieillesse et l'enfance ont des
-analogies...
-
-Quand on fait les foins, je fane encore et je ratèle. Et lorsqu'on
-charge, je prêche la prudence et les charrois moins gros; je donne des
-conseils qu'on ne suit pas toujours. Les jeunes veulent oser, risquer le
-tout pour le tout, faire les malins... Mais funeste à la témérité est
-l'expérience que l'âge donne. Et je suis le vieux!
-
-Mes forces, de plus en plus, vont déclinant; j'ai les membres raidis; on
-dirait que le sang n'y circule pas. L'hiver, Rosalie met chaque soir
-dans mon lit une brique chaude enveloppée d'un chiffon,--faute de quoi
-je ne pourrais ni me réchauffer, ni dormir. Je me courbe en arc de
-cercle; je regarde la pointe de mes sabots; le sol, que j'ai tant remué,
-me fascine à présent, semble se hausser vers moi avec un air de me dire
-qu'il aura bientôt son tour. Je vois gros et je tremble un peu; j'ai du
-mal à me raser sans entailles; il m'arrive, quand je vais à la messe, de
-ne plus reconnaître des personnes que je connais très bien.--Jusqu'à mon
-petit Francis que je ne remettais pas lorsqu'il est venu me voir au
-retour du service!--Je suis dur d'oreilles en tout temps et très sourd
-par périodes durant l'hiver. Lorsqu'on s'adresse à moi, il m'arrive de
-mal comprendre, de répondre de travers, ce qui fait rire tout le monde à
-mes dépens. Quand j'ai mangé, si je reste assis, je m'endors--et la
-nuit, au contraire, les longues insomnies sont fréquentes. J'ai des
-absences de mémoire impossibles; je conserve très bien le souvenir des
-épisodes saillants de ma jeunesse, et les choses de la veille
-m'échappent. Ma pensée, j'imagine, est à ce point fatiguée des
-événements qui l'ont préoccupée pendant trois quarts de siècle qu'elle
-n'a plus la force de se porter sur des sujets neufs. Le résultat est que
-j'aime trop parler de ces choses d'autrefois qui n'intéressent plus
-personne, et que j'ai sur les nouvelles des naïvetés qui font rire. Cela
-me rend un peu ridicule. Sur la physionomie de mes petits-enfants, je
-lis souvent cette phrase du langage d'aujourd'hui:
-
---Ce qu'il est «rasant» tout de même, le vieux...
-
-Oui, je suis le vieux! Il faut bien que je le reconnaisse de bonne
-grâce. Mes organes ont fait leur temps; ils aspirent au grand repos!
-
- * * * * *
-
-Et puis, vraiment, on voit des choses trop étonnantes. Dans ma jeunesse,
-tout le beau monde allait à cheval parce que les voitures ne pouvaient
-circuler dans les mauvais chemins. A présent, il circule des voitures
-qui n'ont pas besoin de chevaux... Dans un de nos champs qui borde la
-grand'route, j'ai gardé les cochons cet été. Souvent il m'arrivait
-d'entendre dans le lointain un bruit criard, disgracieux, très vite
-rapproché:--l'automobile passait avec ses voyageurs accoutrés en
-sauvages, enlunettés comme des casseurs de pierres, laissant derrière
-elle un nuage de poussière et de fumée, une mauvaise odeur de pétrole...
-
-Un jour, la petite servante d'un domaine voisin conduisait son troupeau
-de vaches dans une pâture dont les claies donnaient sur la route. Et
-voilà que survint à grand train, du côté de Bourbon, l'une de ces
-voitures devant laquelle se prirent à courir les bêtes. Le conducteur
-ayant donné de la trompe les effraya davantage. Deux s'engagèrent dans
-un chemin latéral à gauche; deux autres, franchissant la bouchure,
-pénétrèrent dans un champ d'avoine, cependant que les trois dernières
-continuaient leur course folle. Je rejoignis sur la route la pauvre
-gamine éplorée, qui me dit les apercevoir encore à l'extrémité d'une
-longue côte, à deux kilomètres au moins, fuyant toujours dans les mêmes
-conditions. Vite je l'envoyai prévenir ses maîtres. Un homme partit à la
-recherche des trois vaches coureuses--qui revint longtemps après, n'en
-ramenant que deux. L'autre était crevée de fatigue au bord d'un fossé;
-il avait dû aller quérir un boucher d'Ygrande pour la faire enlever.
-
-Il me souvient d'avoir dit, en racontant la chose chez nous:
-
---Ah! on avait bien tort de se plaindre du chemin de fer; le chemin de
-fer a sa route à lui et il ne passe qu'à de certaines heures; avec de la
-prudence, on peut l'éviter. Mais ces automobiles sont de vrais
-instruments du diable qui envahissent nos routes, nous inquiètent et
-nous font du mal.
-
-Je dis cela, mais non sans penser, après coup, que je n'avais pas à me
-mettre en peine de ces choses... Homme d'une autre époque, aïeul à tête
-branlante, ce n'était pas à moi d'avoir une opinion. Les jeunes
-s'habitueront au passage de ces véhicules nouveaux, mais ils en voudront
-plus encore aux riches de causer ainsi, par inconscience ou plaisir, du
-désagrément tous les jours, des accidents quelquefois. Au reste, les
-animaux eux-mêmes s'habitueront...
-
- * * * * *
-
-Moi, que m'importe! Je ne demande qu'une chose, c'est de rester jusqu'au
-bout à peu près valide. Tant que je rendrai des services à mes enfants,
-ils me supporteront aisément. Ils me seront encore humains, je n'en
-doute pas, si j'en arrive à n'être bon à rien. Mais j'appréhende de
-devenir paralytique ou aveugle, ou de tomber dans l'inconscience, ou
-encore de souffrir longtemps de quelque maladie de langueur. Cette idée
-me causerait trop de peine de savoir que je suis un vieil objet
-encombrant qu'on voudrait bien voir disparaître... Que la mort
-survienne, elle ne m'effraie pas! Je songe à elle sans amertume et sans
-crainte. La mort! la mort! mais non l'horrible déchéance venant troubler
-le labeur des jeunes, des bien portants, la vie ordinaire d'une
-maisonnée. Qu'elle me frappe à l'oeuvre encore, afin qu'on puisse dire:
-
---Le père Tiennon a cassé sa pipe; il était bien vieux, bien usé, mais
-point à charge. Jusqu'au bout il a travaillé.
-
-Mais je redoute comme oraison funèbre ceci:
-
---Le père Bertin est mort. Pauvre vieux! C'est un grand débarras pour
-lui et un grand bonheur pour sa famille.
-
-De la vie, je n'ai plus rien à espérer, mais j'ai encore à craindre. Que
-cette calamité dernière me soit évitée: c'est là mon unique souhait!
-
-Ygrande (Allier), 1901-1902.
-
-
-FIN
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-LISTE ALPHABÉTIQUE
-
-
- ABOUT, EDMOND.
- Le Nez d'un Notaire.
- Les Mariages de Paris.
-
- ABRANTÈS, MADAME D'.
- Mémoires (2 vol.).
-
- ACHARD, AMÉDÉE.
- Belle-Rose.
- Récits d'un Soldat.
-
- ACKER, PAUL.
- Le Désir de vivre.
-
- ADAM, PAUL.
- Stéphanie.
-
- AICARD, JEAN.
- L'Illustre Maurin.
- Maurin des Maures.
- Notre-Dame-d'Amour.
-
- ANGELL, NORMAN.
- La Grande Illusion.
-
- AUGIER, ÉMILE.
- Le Gendre de M. Poirier et autres Comédies.
-
- AVENEL, LE Vte G. D'.
- Les Français de mon temps.
-
- BALZAC, HONORÉ DE.
- Eugénie Grandet.
- La Peau de Chagrin, Le Curé de Tours, etc.
- Les Chouans.
-
- BARDOUX, A.
- La Comtesse Pauline de Beaumont.
-
- BARRÈS, MAURICE.
- Colette Baudoche.
- Le Roman de l'Énergie Nationale:
- * Les Déracinés.
- ** L'Appel au Soldat.
- *** Leurs Figures.
-
- BASHKIRTSEFF, MARIE.
- Journal.
-
- BAZIN, RENÉ.
- De toute son Âme.
- Le Guide de l'Empereur.
- Madame Corentine.
-
- BENTLEY, E. C.
- L'Affaire Manderson.
-
- BERTRAND, LOUIS.
- L'Invasion.
-
- BORDEAUX, HENRY.
- La Croisée des Chemins.
- La Robe de Laine.
- L'Écran brisé.
- Les Roquevillard.
- Les Derniers Jours du Fort de Vaux.
- Les Captifs délivrés.
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- BOURGET, PAUL.
- Le Disciple.
- Voyageuses.
-
- BOYLESVE, RENÉ.
- L'Enfant à la Balustrade.
-
- BRADA.
- Retour du Flot.
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- BRUNETIÈRE, FERDINAND
- Honoré de Balzac.
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- BUCHAN, JOHN.
- Le Prophète au Manteau Vert.
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- CAMPAN, MADAME.
- Mémoires sur la Vie de Marie-Antoinette.
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- CARO, MADAME E.
- Amour de Jeune Fille.
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- CHATEAUBRIAND.
- Mémoires d'Outre-tombe.
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- CHERBULIEZ, VICTOR.
- L'Aventure de Ladislas Bolski.
- Le Comte Kostia.
- Miss Rovel.
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- CHILDERS, ERSKINE.
- L'Énigme des Sables.
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- CLARETIE, JULES.
- Noris.
- Le Petit Jacques.
- Les Huit Jours du Petit Marquis.
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- CONSCIENCE, HENRI.
- Le Gentilhomme pauvre.
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- COULEVAIN, PIERRE DE.
- Ève Victorieuse.
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- CROCKETT, S. R.
- La Capote lilas.
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- DAUDET, ALPHONSE.
- Contes du Lundi.
- Lettres de mon Moulin.
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- DICKENS, CHARLES.
- Aventures de Monsieur Pickwick (3 vol.).
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- La Tulipe noire.
- Les Trois Mousquetaires (2 vol.).
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- Le Vicomte de Bragelonne (5 vol.).
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- FABRE, FERDINAND.
- Monsieur Jean.
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- Un Mariage dans le Monde.
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- L'Éducation sentimentale.
- Trois Contes.
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- FRANCE, ANATOLE.
- Jocaste et Le Chat maigre.
- Pierre Nozière.
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- St FRANÇOIS DE SALES.
- Introduction à la Vie dévote
-
- FRAPIÉ, LÉON.
- L'Écolière.
-
- FROMENTIN, EUGÈNE.
- Dominique.
- Les Maîtres d'Autrefois.
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- GAUTIER, THÉOPHILE.
- Le Capitaine Fracasse (2 vol.).
- Le Roman de la Momie.
- Un Trio de Romans.
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- GONCOURT, EDMOND DE.
- Les Frères Zemganno.
-
- GRÉVILLE, HENRY.
- Suzanne Normis.
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- GYP.
- Bijou.
- Le Mariage de Chiffon.
-
- HANOTAUX, GABRIEL.
- La France en 1614.
-
- HAY, IAN.
- Les Premiers Cent Mille.
-
- JEAN DE LA BRÈTE.
- Mon Oncle et mon Curé.
-
- KARR, ALPHONSE.
- Voyage autour de mon Jardin.
-
- KIPLING, RUDYARD.
- Simples Contes des Collines.
-
- LABICHE, EUGÈNE.
- Le Voyage de M. Perrichon, etc.
-
- LA BRUYÈRE, JEAN DE.
- Caractères.
-
- LAMARTINE.
- Geneviève.
-
- LANG, ANDREW.
- La Pucelle de France.
-
- LE BRAZ, ANATOLE.
- Pâques d'Islande.
-
- LEMAÎTRE, JULES.
- Les Rois.
-
- LE ROY, EUGÈNE.
- Jacquou le Croquant.
-
- LÉVY, ARTHUR.
- Napoléon Intime.
- Napoléon et la Paix.
-
- LOTI, PIERRE.
- Figures et Choses qui passaient.
- Jérusalem.
-
- LYTTON, BULWER.
- Les Derniers Jours de Pompéi.
-
- MAETERLINCK, MAURICE.
- Morceaux choisis.
-
- MASON, A. E. W.
- L'Eau vive.
-
- MÉREJKOWSKY.
- Le Roman de Léonard de Vinci.
-
- MÉRIMÉE, PROSPER.
- Chronique du Règne de Charles IX.
-
- MERRIMAN, H. SETON.
- La Simiacine.
- Les Vautours.
-
- MICHELET, JULES.
- La Convention.
- Du 18 Brumaire à Waterloo.
-
- MIGNET.
- La Révolution Française. (2 vol.)
-
- NOLHAC, PIERRE DE.
- Marie-Antoinette Dauphine.
- La Reine Marie-Antoinette.
-
- NOLLY, ÉMILE.
- Hiên le Maboul.
-
- ORCZY, LA BARONNE.
- Le Mouron Rouge.
-
- PÉLADAN.
- Les Amants de Pise.
-
- POE, EDGAR ALLAN (trad. BAUDELAIRE).
- Histoires Extraordinaires.
- Nouvelles Histoires Extraordinaires.
-
- RENAN, ERNEST.
- Souvenirs d'Enfance et de Jeunesse.
- Vie de Jésus.
-
- ROD, EDOUARD.
- L'Ombre s'étend sur la Montagne.
-
- SAINT-PIERRE, B. DE.
- Paul et Virginie.
-
- SAINT-SIMON.
- La Cour de Louis XIV.
-
- SAND, GEORGE.
- Jeanne.
- Mauprat.
-
- SANDEAU, JULES.
- Mademoiselle de La Seiglière.
-
- SARCEY, FRANCISQUE.
- Le Siège de Paris.
-
- SCHULTZ, JEANNE.
- Jean de Kerdren.
- La Main de Ste-Modestine.
-
- SCOTT, SIR WALTER.
- Ivanhoe.
-
- SÉGUR, Cte PH. DE.
- Mémoires d'un Aide de Camp de Napoléon: De 1800 à 1812.
- La Campagne de Russie.
- Du Rhin à Fontainebleau.
-
- SÉGUR, LE MARQUIS DE.
- Julie de Lespinasse.
-
- SIENKIEWICZ, HENRYK.
- Quo Vadis?
-
- SOUVESTRE, ÉMILE.
- Un Philosophe sous les toits.
-
- STENDHAL.
- La Chartreuse de Parme.
-
- THEURIET, ANDRÉ.
- La Chanoinesse.
-
- TILLIER, CLAUDE.
- Mon Oncle Benjamin.
-
- TINAYRE, MARCELLE.
- Hellé.
- L'Ombre de l'Amour.
-
- TINSEAU, LÉON DE.
- Un Nid dans les Ruines.
-
- TOLSTOÏ, LÉON.
- Anna Karénine (2 vol.).
- Hadji Mourad.
- Le Faux Coupon.
- Le Père Serge.
-
- TOURGUÉNEFF, IVAN.
- Fumée.
- Une Nichée de Gentilshommes.
-
- VANDAL, LE COMTE A.
- L'Avènement de Bonaparte (2 vol.).
-
- VIGNY, ALFRED DE.
- Cinq-Mars.
- Servitude et Grandeur Militaires.
- Poésies.
- Stello.
- Chatterton, etc.
- Journal d'un Poète.
-
- VOGÜÉ, LE Vte E.-M. DE.
- Jean d'Agrève.
- Le Maître de la Mer.
- Les Morts qui parlent.
- Nouvelles Orientales.
-
- WENDELL, BARRETT.
- La France d'Aujourd'hui.
-
- YVER, COLETTE.
- Comment s'en vont les Reines.
-
- ZOLA, ÉMILE.
- Le Rêve.
-
- ANTHOLOGIE DES POÈTES LYRIQUES FRANÇAIS.
- L'IMITATION DE JÉSUS-CHRIST.
-
-
-
-
-Les Classiques français
-
-ÉDITION LUTETIA
-
-
-DESCARTES.--Discours de la Méthode, Méditations métaphysiques, Traité
-des Passions. Introduction par ÉMILE FAGUET (_de l'Académie française_).
-
-NODIER.--Jean Sbogar et autres Nouvelles. Introduction par ÉMILE FAGUET.
-
-P.-L. COURIER.--Lettres et Pamphlets. Introduction par ÉMILE FAGUET.
-
-MONTESQUIEU.--Lettres Persanes, Grandeur et Décadence des Romains.
-Introduction par ÉMILE FAGUET.
-
-ANDRÉ CHÉNIER.--Poésies. Introduction par ÉMILE FAGUET.
-
-LESAGE.--Gil Blas. Introduction par ÉMILE FAGUET. (Deux volumes.)
-
-BEAUMARCHAIS.--Théâtre choisi. Introduction par ÉMILE FAGUET.
-
- Le Barbier de Séville, Le Mariage de Figaro, La Mère coupable,
- Mélanges, Vers et Chansons.
-
-AMYOT.--Les Vies des Hommes illustres de Plutarque. Introduction par
-ÉMILE FAGUET.
-
- Tome Ier. Vies parallèles de Theseus et Romulus, Lycurgus et Numa
- Pompilius, Solon et Publicola. Glossaire.
-
- Tome II. Vies parallèles de Themistocles et Furius Camillus, Pericles
- et Fabius Maximus, Alcibiades et Coriolanus. Glossaire.
-
-RACINE.--Théâtre. Introduction par ÉMILE FAGUET. (Deux volumes.)
-
- Tome Ier. La Thébaïde, Alexandre le Grand, Andromaque, Les Plaideurs,
- Britannicus, Bérénice.
-
- Tome II. Bajazet, Mithridate, Iphigénie en Aulide, Phèdre, Esther,
- Athalie.
-
-CORNEILLE.--Théâtre choisi. Introduction par ÉMILE FAGUET. (Deux
-volumes.)
-
- Tome Ier. La Galerie du Palais, La Place Royale, L'Illusion, Le Cid,
- Horace, Cinna.
-
- Tome II. Polyeucte, Pompée, Le Menteur, Rodogune, Don Sanche d'Aragon,
- Nicomède.
-
-LA FONTAINE.--Fables et Épîtres. Introduction par ÉMILE FAGUET.
-
-MADAME DE LA FAYETTE.--La Princesse de Clèves. Introduction par l'Abbé
-J. CALVET.
-
-CHATEAUBRIAND.--Atala, René, Le dernier Abencérage. Introduction par
-ÉMILE FAGUET.
-
-PERRAULT, etc.--Choix de Contes de Fées. Introduction par Madame
-FÉLIX-FAURE GOYAU.
-
-MADAME DE STAËL.--Corinne, ou l'Italie. Introduction par ÉMILE FAGUET.
-(Deux volumes.)
-
-ROUSSEAU.--Émile, ou de l'Éducation. Introduction par ÉMILE FAGUET.
-(Deux volumes.)
-
-PASCAL.--Pensées. Introduction par ÉMILE FAGUET.
-
-MONTAIGNE.--Essais. Introduction par ÉMILE FAGUET. (Trois volumes.)
-
-ALFRED DE MUSSET.--Poésies. Introduction par ÉMILE FAGUET.
-
-MADAME DE SÉVIGNÉ.--Lettres choisies. Introduction par ÉMILE FAGUET.
-
-
-
-
-OEUVRES COMPLÈTES
-
-DE
-
-VICTOR HUGO
-
-
- 1-4. Les Misérables. Tomes I-IV.
- 5. Les Contemplations.
- 6. Napoléon-le-Petit.
- 7. Ruy Blas, Les Burgraves.
- 8. Han d'Islande.
- 9, 10. Le Rhin. Tomes I, II.
- 11-13. La Légende des Siècles. Tomes I-III.
- 14. Marie Tudor. La Esmeralda, Angelo.
- 15. Les Feuilles d'Automne, Les Chants du Crépuscule.
- 16, 17. Notre-Dame de Paris. Tomes I, II.
- 18. Dieu, La Fin de Satan.
- 19. Le Roi s'amuse, Lucrèce Borgia.
- 20. Histoire d'un Crime.
- 21. L'Art d'être Grand-Père.
- 22. Burg-Jargal, Le Dernier Jour d'un Condamné, Claude Gueux.
- 23. Les Châtiments.
- 24. France et Belgique, Alpes et Pyrénées.
- 25, 26. L'Homme qui Rit. Tomes I, II.
- 27. Les Voix intérieures, Les Rayons et les Ombres.
- 28. Théâtre en Liberté, Amy Robsart.
- 29. Actes et Paroles, I. Avant l'Exil.
- 30. Les Quatre Vents de l'Esprit.
- 31. Actes et Paroles, II. Pendant l'Exil.
- 32. Lettres à la Fiancée.
- 33, 34. Actes et Paroles, III. Depuis l'Exil.
- 35. Les Chansons des Rues et des Bois.
- 36. Cromwell.
- 37. Le Pape, La Pitié suprême, Religions et Religion, L'Âne.
- 38. Quatrevingt-Treize.
- 39, 40. Toute la Lyre. Tomes I, II.
- 41. Torquemada, Les Jumeaux.
- 42. William Shakespeare.
- 43. Odes et Ballades, Les Orientales.
- 44. Littérature et Philosophie mêlées, Paris.
- 45, 46. Les Travailleurs de la Mer. Tomes I, II.
- 47. L'Année terrible, Les Années funestes.
- 48. Choses vues (les deux séries).
- 49. Hernani, Marion de Lorme.
- 50, 51. Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie. Tomes I, II.
-
-
-
-
-LES CLASSIQUES FRANÇAIS
-
-ÉDITION LUTETIA
-
-OEUVRES COMPLÈTES DE
-
-MOLIÈRE
-
-EN SIX VOLUMES ILLUSTRÉS
-
-Avec une Notice sur Molière et une introduction à chaque pièce par ÉMILE
-FAGUET, de l'Académie française
-
-
-Tome Ier: Notice sur Molière, La Jalousie du Barbouillé, Le Médecin
-volant, L'Étourdi, Le Dépit amoureux, Les Précieuses ridicules,
-Sganarelle, Don Garcie de Navarre.
-
-Tome II: L'École des Maris, Les Fâcheux, L'École des Femmes, La Critique
-de l'École des Femmes, L'Impromptu de Versailles, Le Mariage forcé, Les
-Plaisirs de l'Île enchantée, La Princesse d'Élide.
-
-Tome III: Le Tartuffe, Don Juan, L'Amour médecin, Le Misanthrope, Le
-Médecin malgré lui.
-
-Tome IV: Mélicerte, Pastorale comique, Le Sicilien, Amphitryon, George
-Dandin, L'Avare, Relation de la Fête de Versailles.
-
-Tome V: Monsieur de Pourceaugnac, Les Amants magnifiques, Le Bourgeois
-Gentilhomme, Psyché.
-
-Tome VI: Les Fourberies de Scapin, La Comtesse d'Escarbagnas, Les Femmes
-savantes, Le Malade imaginaire, Poésies diverses, La Gloire du Dôme du
-Val-de-Grâce.
-
-
-NELSON, ÉDITEURS
-
-25, rue Denfert-Rochereau, Paris
-
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of La Vie d'un Simple, by Émile Guillaumin
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA VIE D'UN SIMPLE ***
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- The Project Gutenberg eBook of La Vie d'un Simple, by Émile Guillaumin.
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-<body>
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-
-<pre>
-
-The Project Gutenberg EBook of La Vie d'un Simple, by Émile Guillaumin
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
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-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
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-
-Title: La Vie d'un Simple
- (Mémoires d'un Métayer)
-
-Author: Émile Guillaumin
-
-Release Date: November 5, 2020 [EBook #63646]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA VIE D'UN SIMPLE ***
-
-
-
-
-Produced by Frank van Drogen, Laurent Vogel and the Online
-Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net
-
-
-
-
-
-
-</pre>
-
-<h1><i>La</i><br />
-<i class="large">Vie d'un Simple</i></h1>
-
-<p class="c large"><i>(Mémoires d'un Métayer)</i></p>
-
-<p class="c"><i>Ouvrage couronné par l'Académie française</i></p>
-
-<p class="c"><i>Par</i><br />
-<i class="large">Émile Guillaumin</i></p>
-
-
-<p class="c gap"><i>Paris</i><br />
-<i class="large">Nelson, Éditeurs</i><br />
-25, <i>rue Denfert-Rochereau</i></p>
-
-<p class="c small"><i>Londres, Édimbourg et New-York</i></p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c top4em">IMPRIMERIE NELSON, ÉDIMBOURG, ÉCOSSE</p>
-
-<p class="c small">PRINTED IN GREAT BRITAIN</p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="top4em"><i>L'auteur a cru devoir apporter quelques modifications de
-détail à cette &oelig;uvre de jeunesse. Il s'en excuse auprès des
-lecteurs anciens de la «Vie d'un Simple» qui les jugeraient
-déplacées; il croit que beaucoup les estimeront raisonnables;
-il espère que le livre en sera plus apprécié des lecteurs nouveaux.</i></p>
-
-<p><i>L'auteur tient à déclarer d'autre part que ce récit n'est aucunement
-la biographie d'un membre de sa famille, comme il est
-dit dans l'introduction, d'ailleurs excellente, de M. Edward
-Garnett, en tête de l'édition anglaise: «<span lang="en" xml:lang="en">The Life of a Simple
-Man</span>» (Selwyn et Blount, London, 1919).</i></p>
-
-
-
-
-<p class="gap small">L'auteur et l'éditeur déclarent réserver leurs droits de traduction et de
-reproduction pour tous les pays, y compris la Suède et la Norvège.</p>
-
-<p class="small">Ce volume a été déposé au Ministère de l'Intérieur (section de la
-librairie) en février 1904.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<p class="c"><i class="large">A LA
-MÉMOIRE DES PAYSANS D'HIER</i></p>
-
-<p class="c"><i>et, en particulier,</i></p>
-
-<p class="c"><i class="large">A LA MÉMOIRE DES VIEILLARDS
-FAMILIERS DE MON ENFANCE</i></p>
-
-<p class="noindent"><i>dont les souvenirs touchants, caustiques ou douloureux
-s'amalgament à mes premières impressions et observations</i></p>
-
-<p class="c"><i>CE LIVRE EST DÉDIÉ</i></p>
-
-<p class="sign"><i>E. G.</i></p>
-
-<p><i>Février 1922.</i></p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">AUX LECTEURS</h2>
-
-
-<p>Le père Tiennon est mon voisin: c'est un bon
-vieux tout courbé par l'âge qui ne saurait marcher
-sans son gros bâton de noisetier. Il a un collier de
-barbe claire très blanche, les yeux un peu rouges,
-une verrue au bord du nez; la peau de son visage
-est blanche aussi comme sa barbe, d'un blanc graveleux,
-dartreux. Il porte toujours&mdash;sauf pendant
-les grosses chaleurs&mdash;une blouse de cotonnade
-serrée à la taille par une ceinture de cuir, un
-pantalon d'étoffe bleue, une casquette de laine
-dont il rabat les bords sur ses oreilles, un foulard
-de coton mal noué, et des sabots de hêtre cerclés
-d'un lien de tôle.</p>
-
-<p>Je rencontre souvent le père Tiennon dans le
-chemin de terre qui relie à la route nationale la
-ferme où il vit et celle où j'habite, et à chaque fois
-nous causons. Les vieillards aiment bien qu'on
-leur prête attention; ils ont fréquemment de ce
-côté des déboires&hellip; Or, pour peu que j'aie des
-loisirs, je suis pour le père Tiennon un auditeur
-complaisant. Ayant vécu longtemps, il se souvient
-de beaucoup de choses et il les raconte de façon
-pittoresque, risquant des opinions personnelles
-parfois fort justes et souvent peu banales. Ainsi
-m'a-t-il conté toute sa vie par tranches. Pauvre
-vie monotone de paysan, semblable à beaucoup
-d'autres&hellip; Le père Tiennon a eu ses heures de joie,
-ses jours de peine; il a travaillé beaucoup; il a
-souffert des éléments et des hommes, et aussi de
-l'intraitable fatalité; il lui est arrivé d'être égoïste
-et de ne valoir pas cher; il lui est arrivé d'être
-humain et bon,&mdash;ainsi qu'à vous, lecteurs, et qu'à
-moi-même&hellip;</p>
-
-<p>Je me suis dit: «On connaît si peu les paysans;
-si je réunissais pour en faire un livre les récits du
-père Tiennon?» Un beau jour, je lui ai fait part
-de cette idée; il m'a répondu avec un sourire
-étonné:</p>
-
-<p>&mdash;A quoi ça t'avancera-t-il, mon pauvre garçon?</p>
-
-<p>&mdash;Mais à montrer aux Messieurs de Moulins,
-de Paris et d'ailleurs ce qu'est au juste une vie
-de métayer:&mdash;ils ne le savent pas, allez!&mdash;et
-puis à leur prouver que les paysans sont moins
-bêtes qu'ils croient: car il y a dans votre façon
-de raconter une dose de cette «philosophie» dont
-ils font grand cas.</p>
-
-<p>&mdash;Fais-le donc si ça t'amuse&hellip; Mais tu ne peux
-rapporter les choses comme je les dis; je parle
-trop mal; les Messieurs de Paris ne comprendraient
-pas&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;C'est juste; je vais tâcher d'écrire de façon
-à ce qu'ils comprennent sans trop d'effort, mais
-en respectant votre pensée&mdash;de telle sorte que le
-récit soit bien de vous quand même.</p>
-
-<p>&mdash;Allons, c'est entendu: commence quand tu
-voudras.</p>
-
-<p>Le pauvre vieux est venu me trouver souvent,
-par acquit de conscience, pour me rapporter des
-choses qu'il avait oubliées, ou bien d'autres qu'il
-s'était juré de ne jamais dévoiler.</p>
-
-<p>&mdash;Puisque je raconte ma vie par ton intermédiaire,
-je dois tout dire, vois-tu, le bon et le mauvais.
-C'est une confession générale!</p>
-
-<p>Il a donc eu à c&oelig;ur de me satisfaire. Et j'ai
-tenté d'en faire autant pour lui. Peut-être ai-je
-mis quand même, de-ci, de-là, plus de moi qu'il
-n'eût fallu&hellip; Cependant j'ai lu au père Tiennon
-les chapitres un à un, procédant à mesure aux
-retouches qu'il m'indiquait, changeant le sens des
-pensées que je n'avais pas bien saisies de prime
-abord.</p>
-
-<p>Quand tout a été terminé, je lui ai fait de l'ensemble
-une nouvelle lecture; il a trouvé bien
-conforme à la vérité cette histoire de sa vie; il a
-paru content: lecteurs, puissiez-vous l'être aussi!</p>
-
-<p class="sign"><span class="sc">Émile Guillaumin.</span></p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<p class="c large">LA VIE D'UN SIMPLE</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak">I</h2>
-
-
-<p>Je m'appelle Étienne Bertin, mais on m'a toujours
-nommé «Tiennon». C'est dans une ferme de
-la commune d'Agonges, tout près de Bourbon-l'Archambault,
-que j'ai vu le jour au mois de
-janvier 1823. Mon père était métayer dans cette
-ferme en communauté avec son frère aîné, mon
-oncle Antoine, dit «Toinot». Mon père se nommait
-Gilbert et on l'appelait «Bérot», car c'était la
-coutume, en ce temps-là, de déformer tous les
-noms.</p>
-
-<p>Les deux frères ne s'entendaient pas très bien.
-L'oncle Toinot, soldat sous Napoléon, avait fait
-la campagne de Russie et en était revenu avec
-les pieds gelés et des douleurs par tout le corps.
-Sensible aux changements de température malgré
-les années écoulées, il s'arrêtait souvent de travailler
-plusieurs jours durant. D'ailleurs, même
-en bonne santé, il préférait aller aux foires, ou
-bien porter les socs au maréchal, ou encore se
-promener dans les champs, son «gouyard» sur
-l'épaule, sous couleur de réparer les brèches des
-haies, que de s'atteler aux besognes suivies. Son
-séjour à l'armée le déportant du travail, lui avait
-donné du goût pour la flânerie et pour la dépense.
-Avec sa rasade d'eau-de-vie au réveil, sa pipe de
-terre toujours allumée, ses frais d'auberge, il était
-de force à utiliser pour son seul agrément tous les
-bénéfices de l'exploitation&hellip;</p>
-
-<p>Si je raconte ces choses, ce n'est pas que j'aie
-eu la connaissance de les pouvoir apprécier par
-moi-même, mais je les ai entendu rapporter bien
-souvent chez nous.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Décidé à la rupture, mon père prit en métayage
-à Meillers, sur la lisière de la forêt de Gros-Bois,
-un domaine appelé le Garibier,&mdash;géré par un fermier
-de Bourbon, M. Fauconnet.</p>
-
-<p>A l'époque du déménagement, il y eut des discussions
-pénibles au sujet du partage des outils,
-du mobilier, du linge et des ustensiles de ménage.
-Ma grand'mère venant avec nous, cela compliquait
-encore les choses. Ma tante chicanait sur son droit
-d'emporter ceci ou cela, lui arrachait des mains
-draps et torchons. Mon père, d'un caractère très
-calme, cherchait à éviter les disputes. Maman, au
-contraire, impétueuse et vive, soutenait ma grand'mère
-sans cesse aux prises avec les autres. Cela
-m'effrayait de les voir crier si fort et lever les
-poings d'un geste de menace&mdash;comme prêts à
-se frapper&hellip;</p>
-
-<p>Le jour de Saint-Martin, on me hissa pour le
-trajet au faîte d'un char attelé de deux gros b&oelig;ufs
-rouge foncé, de la race de Salers ou de Mauriac,
-entre une cage à sécher les fromages, pour l'instant
-garnie de poules, et une corbeille d'osier où s'empilait
-de la vaisselle. Les chemins étaient partout
-défoncés et boueux, très mauvais. Des lambeaux
-de terre gluante se collaient aux roues qui, s'élevant
-un peu dans le mouvement de rotation, retombaient
-sur le sol avec un bruit mat.</p>
-
-<p>En traversant Bourbon, j'ouvris bien grands les
-yeux pour voir les belles maisons de la ville, les
-hautes tours grises du vieux château. Et je m'intéressai
-à la besogne d'une équipe d'ouvriers
-travaillant à l'empierrage de la grand'route de
-Moulins qu'on était en train de construire. Cela
-n'allait pas sans fatigue. Toujours est-il qu'après
-un moment, quand notre cortège eut regagné la
-pleine campagne, je m'endormis sans qu'on y prît
-garde, adossé à la cage à poules et bercé par le
-roulis continuel de la voiture. Seulement un cahot
-trop brusque fit se renverser la cage qui dégringola
-jusqu'à terre où, bien entendu, je la suivis en
-vitesse&hellip; Les volailles se mirent à piailler et moi
-à crier. Je n'avais aucun mal&mdash;la patouille, tapis
-doux et mol, ayant amorti ma chute. Mais je fus
-long à consoler, paraît-il, à cause de la surprise
-de ce réveil désagréable. Et cela me valut de
-faire à pied le reste du trajet, moins une petite
-séance à califourchon sur le dos de mon frère
-Baptiste, qui était mon parrain.</p>
-
-<p>A l'arrivée, ma mère me fit étendre dans un coin
-de la chambre à four, sur un amas de hardes, et je
-trouvai dans un nouveau sommeil, très paisible
-cette fois, le vrai remède aux émotions de la route.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Longtemps après, ma s&oelig;ur Catherine me vint
-quérir pour m'amener dans la grande pièce. Les
-meubles étaient tous en place au long des murs,
-et l'horloge sonna les douze coups de minuit. Les
-bouviers du voisinage qui nous avaient déménagés,
-attablés là, s'entretenaient bruyamment, riaient
-et chantaient. Mon père leur offrit à boire avec
-insistance; les verres, choqués fort, tintaient; il y
-eut du vin répandu qui souilla de rouge la blancheur
-de la nappe&hellip;</p>
-
-<p>On me servit à manger un reste de viande, de
-la galette et de la brioche; puis un vieillard inconnu
-me fit faire des galopades sur ses genoux:&mdash;ainsi
-participai-je à la joie générale.</p>
-
-<p>Mais le lendemain, j'entendis maman dire à mon
-père, d'un ton navré, que ça revenait joliment
-coûteux de faire la Saint-Martin. Et lui appuya:</p>
-
-<p>&mdash;Je crois bien&hellip; Heureusement que ce n'est
-pas une chose qu'on recommence souvent.</p>
-
-<p>Ma mère conclut:</p>
-
-<p>&mdash;On serait vite épuisé, s'il fallait recommencer
-souvent&hellip;</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>J'approchais d'avoir cinq ans: ces quelques
-épisodes du déménagement sont liés à mes plus
-vieux souvenirs.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">II</h2>
-
-
-<p>Notre ferme possédait en bordure du bois toute
-une zone vierge encore des fouilles de l'araire où
-croissaient à profusion bruyères, genêts, ronces et
-fougères, et où de grosses pierres grises saillaient
-du sol par endroits. Cette partie du domaine, dénommée
-la Breure<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>, servait de pâture aux brebis
-quasi toute l'année. Ma s&oelig;ur Catherine était la
-bergère et je l'accompagnais très souvent. Aussi,
-la Breure me fut-elle bientôt familière. On y
-rencontrait toutes sortes de bêtes; les oiseaux y
-pullulaient comme les reptiles, et les animaux de
-la forêt y faisaient parfois des apparitions. C'est
-ainsi que j'aperçus un jour toute une famille de
-gros cochons noirs traverser au galop le bas de
-notre pâture:&mdash;des sangliers, au dire de ma s&oelig;ur.
-Une autre fois, ce fut un couple de chevreuils
-occupés à brouter les petites branches vertes de
-la bouchure, comme faisaient nos chèvres; je
-courus dans leur direction et ils détalèrent prestement.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> Ce terme&mdash;déformation locale du mot «bruyère»&mdash;s'appliquait
-à la plupart des terrains incultes.</p>
-</div>
-<p>La forêt recélait aussi des loups. Un de nos
-agneaux, vers la fin de l'hiver, disparut sans laisser
-de trace. La Catherine, seule ce jour-là, ne s'était
-aperçue de rien. A tort ou à raison, on accusa de
-ce rapt mystérieux un loup. Ma s&oelig;ur ne voulut
-plus aller seule à la Breure parce qu'elle s'effrayait
-à l'idée de voir réapparaître le méchant fauve.
-Je fus dès lors constamment avec elle, et je dois
-dire que nous n'étions pas plus rassurés l'un que
-l'autre&hellip; Cependant nous n'eûmes pas l'occasion
-de faire la différence entre un loup en chair et en
-os et le monstre que nous imaginions&hellip;</p>
-
-<p>Bien moins rares étaient les lapins: nous en
-voyions détaler plusieurs tous les jours. Souvent
-notre chien Médor se mettait à leur poursuite et
-il lui arrivait parfois d'en saisir un. Mais il ne
-s'avisait pas de nous le montrer; il se dissimulait
-derrière la bouchure d'un champ voisin, ou dans
-le mystère du bois pour s'en repaître sans risque
-d'être dérangé; il revenait ensuite tout penaud
-nous trouver, avec du poil et du sang dans sa
-barbiche grise; il baissait la tête et remuait la
-queue ayant l'air de demander pardon.</p>
-
-<p>Bien excusable, à vrai dire, le pauvre toutou,
-de se montrer vorace quand le hasard lui fournissait
-un supplément de nourriture. Maintenant on
-traite les chiens comme des personnes; on leur
-donne de la bonne soupe et du bon pain. Mais à
-cette époque on leur permettait seulement de
-barboter dans l'auge contenant la pâtée des
-cochons,&mdash;pâtée toujours fort peu riche en farine.
-Comme complément, on faisait sécher au four à
-leur intention une provision de ces acres petites
-pommes que produisent les sauvageons des haies
-et qu'on appelle ici des <i>croyes</i>.</p>
-
-<p>On les jugeait d'ailleurs capables de vivre de
-leur chasse. Quand Médor, au retour des champs,
-paraissait affamé, quand, à l'heure des repas, il
-rôdait autour de la table quémandant des croûtes,
-mon père questionnait la Catherine:</p>
-
-<p>&mdash;<i>Ol a donc pas rata?</i></p>
-
-<p>Ce qui voulait dire:</p>
-
-<p>&mdash;Il n'a donc pas fait la chasse aux rats?</p>
-
-<p>Et sur la réponse négative de ma s&oelig;ur:</p>
-
-<p>&mdash;<i>Voué un feignant: si ol avait évu faim, ol aurait
-ben rata&hellip;</i> (C'est un fainéant: s'il avait eu faim, il
-aurait bien raté.)</p>
-
-<p>Et il reprenait:</p>
-
-<p>&mdash;<i>Enfin dounnes-y une croye.</i></p>
-
-<p>La Catherine, dans la chambre à four attenante
-à la maison, tirait d'une vieille <i>boutasse</i> poussiéreuse
-une ou deux de ces petites pommes recroquevillées
-et les offrait au pauvre Médor qui
-s'en allait les déchiqueter dans la cour, sur les
-plants de jonc où il avait coutume de dormir. A
-ce régime, il était efflanqué et de poil rude, on
-peut le croire; il eût été facile de lui compter
-toutes les côtes.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Notre nourriture, à nous, n'était guère plus
-fameuse, à la vérité. Nous mangions du pain de
-seigle moulu brut, du pain couleur de suie et
-graveleux comme s'il eût contenu une bonne dose
-de gros sable de rivière; on le tenait pour plus
-nourrissant avec toute l'écorce&hellip;</p>
-
-<p>La farine des quelques mesures de froment qu'on
-faisait moudre aussi était réservée pour les pâtisseries
-<i>tourtons</i> et galettes qu'on cuisait avec
-le pain. Cependant on pétrissait d'habitude avec
-cette farine-là une <i>ribate</i> d'odeur agréable&mdash;mie
-blanche et croûte dorée&mdash;réservée pour la soupe
-de ma petite s&oelig;ur Marinette, et pour ma grand'mère
-les jours où sa maladie d'estomac la faisait
-trop souffrir. Ma mère, parfois, m'en taillait un petit
-morceau que je dévorais avec autant de plaisir
-que j'eusse pu faire du meilleur des gâteaux. Régal
-d'ailleurs bien rare,&mdash;car la pauvre femme s'en
-montrait chiche de sa bonne miche de froment!</p>
-
-<p>La soupe était notre pitance principale: soupe à
-l'oignon le matin et le soir, et, dans le jour, soupe aux
-pommes de terre, aux haricots ou à la citrouille,
-avec gros comme rien de beurre. Avec cela des
-beignets indigestes et pâteux d'où les dents
-s'arrachaient difficilement, des pommes de terre
-sous la cendre et des haricots cuits à l'eau, à peine
-blanchis d'un peu de lait. On se régalait les jours
-de cuisson à cause du <i>tourton</i> et de la galette;
-mais ces hors-d'&oelig;uvre duraient peu. Quant au
-lard, on le réservait pour la saison d'été, pour
-les grandes occasions&hellip; Ah! les bonnes choses
-n'abondaient guère!</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">III</h2>
-
-
-<p>Comme pâtre dans la Breure je commençai à me
-rendre utile. Le troisième été d'après notre installation
-au Garibier, la Catherine, ayant dépassé ses
-douze ans, dut remplacer la servante que ma mère
-avait occupée jusqu'alors; elle lâcha les brebis
-pour les besognes d'intérieur et les travaux des
-champs. J'avais sept ans; on me confia la garde
-du troupeau.</p>
-
-<p>Avant cinq heures, maman me tirait du lit et
-je partais, les yeux gros de sommeil.</p>
-
-<p>Un petit chemin tortueux et encaissé conduisait
-à la pâture. Il y avait de chaque côté des bouchures
-énormes sur de hautes levées avec une ligne de
-chênes têtards et d'ormeaux aux racines noires
-débordantes, à la ramure très feuillue. Cela faisait
-cette «rue creuse» toujours assombrie et un peu
-mystérieuse&mdash;si bien qu'une crainte mal définie
-m'étreignait en la parcourant. Il m'arrivait d'appeler
-Médor, consciencieusement occupé à harceler
-les brebis, pour l'obliger à marcher tout près de
-moi, et je mettais ma main sur son dos pour lui
-demander protection.</p>
-
-<p>A la Breure, en présence du large horizon, je
-respirais plus à l'aise. Vers le levant, vers le midi,
-la vue s'étendait par delà une vallée fertile de
-grande importance jusqu'au coteau dénudé, au
-gazon roussi, qui précédait le bois de Messarges.
-Quelques champs cultivés se voyaient au nord. Et
-au couchant régnait la forêt, peuplée là de grands
-sapins aux troncs suintants de résine qui m'envoyaient
-leur senteur âcre.</p>
-
-<p>Mais la Breure elle-même était suffisamment
-vaste&mdash;et magnifique par beau temps à l'heure
-matinale où j'y arrivais. La rosée, sous la caresse
-du soleil, diamantait les grands genêts, les fougères
-dentelées, les bruyères grises, les touffes de pâquerettes
-blanches dédaignées des brebis et masquait
-d'une buée uniforme l'herbe fine des clairières.
-Cependant que des bouchures, des buissons et de la
-forêt s'élevaient sans fin des trilles, vocalises, pépiements
-et roucoulements, tout le concert enchanteur
-des aurores d'été.</p>
-
-<p>Pieds nus dans des sabots plus ou moins fendillés
-et informes, jambes nues jusqu'aux genoux, je
-sillonnais mon domaine en sifflotant, à l'unisson
-des oiseaux. La rosée des arbustes mouillait ma
-blouse et ma culotte, dégoulinait sur mes jambes
-grêles. Mais le soleil avait vite fait d'effacer les
-traces de cette aspersion. Je craignais davantage
-les ronces rampant traîtreusement au bas du sol,
-sous le couvert des bruyères; souvent j'étais arrêté,
-griffé cruellement par quelqu'une de ces méchantes;
-j'avais toujours le bas des jambes ceinturé de piqûres,
-soit vives, soit à demi guéries.</p>
-
-<p>J'apportais dans ma poche un morceau de
-pain dur avec un peu de fromage et je cassais
-la croûte assis sur une de ces pierres grises qui
-montraient leur nez entre les plantes fleuries.
-A ce moment, un petit agneau à tête noire,
-très familier, ne manquait jamais de s'approcher
-pour attraper quelques bouchées de mon pain.
-Mais un second prit l'habitude de venir aussi,
-puis un troisième, puis d'autres encore&mdash;et
-ils auraient mangé sans peine toutes mes provisions,
-si j'avais voulu les croire&hellip; Sans compter
-que Médor, s'il n'était pas à la poursuite de
-quelque gibier, venait aussi; même il bousculait
-les pauvres agnelets&mdash;sans leur faire de mal,
-d'ailleurs&mdash;afin d'être seul à me solliciter de
-ses bons grands yeux suppliants. Je lui jetais au
-loin de tout petits morceaux, et les bêleurs profitaient
-vite de l'instant où il s'écartait à leur
-recherche pour venir happer dans ma main leur
-part de la distribution&hellip;</p>
-
-<p>Cela m'amusait, et beaucoup d'autres épisodes
-de moindre importance. Je regardais voler les
-tourterelles, détaler les lapins; je faisais le tour
-du terrain en suivant les bouchures pour trouver
-des nids; je saisissais dans l'herbe un grillon noir
-ou une sauterelle verte que je martyrisais sans
-pitié; ou bien, plaçant sur ma main l'une de ces
-petites bestioles au dos rouge tacheté de noir que
-les Messieurs nomment «les bêtes à bon Dieu» et
-qu'on appelle ici des «marivoles», je lui chantais
-ce refrain appris de la Catherine:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Marivole, vole vole;</div>
-<div class="verse">Ton mari est à l'école,</div>
-<div class="verse">Qui t'achète une belle robe&hellip;</div>
-</div>
-
-<p>Et c'était en effet pour la pauvrette le meilleur
-parti que de s'envoler au plus vite; à demeurer,
-elle risquait fort d'être mise en piteux état.</p>
-
-<p>Tout de même je trouvais parfois le temps bien
-long! J'avais ordre de ne rentrer qu'entre huit et
-neuf heures, quand les moutons, à cause de la
-chaleur, se mettent à <i>groumer</i>, c'est-à-dire se
-tassent, tête baissée, dans quelque coin ombreux.
-Rentrant trop tôt, j'étais grondé et même battu
-par ma mère qui ne riait jamais et donnait plus
-volontiers une taloche qu'une caresse. Je restais
-donc jusqu'au moment où l'ombre du frêne, à
-droite de l'entrée, s'allongeant perpendiculairement
-sur la claie m'annonçait huit heures. Mais
-attendre jusque-là&mdash;et, le soir, attendre dans
-cette même solitude la nuit tombante, quel dur
-calvaire! Des fois, pris de peur et de chagrin,
-je me mettais à pleurer, à pleurer sans motif,
-longtemps&hellip; Un froufroutement subit dans le
-bois, la fuite d'une souris dans l'herbe, un cri
-d'oiseau non entendu encore, il n'en fallait pas
-davantage aux heures d'ennui pour me tirer des
-larmes.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Ma première grande terreur ne survint pourtant
-qu'après plusieurs semaines. C'était au cours d'une
-chaude après-midi où des bourdonnements endormeurs
-d'insectes bruissaient dans l'atmosphère
-lourde. Déambulant, les yeux ensommeillés, j'aperçus
-soudain au bord du fossé qui longeait le bois
-un grand reptile noir gros comme un manche de
-fourche et presque aussi long,&mdash;une couleuvre
-sans doute. Mais, n'ayant jamais vu que quelques
-lézards et quelques orvets, ayant entendu parler des
-vipères comme de «mauvaises bêtes» particulièrement
-dangereuses, je me crus en présence d'une
-énorme vipère noire. Je battis en retraite d'abord,
-puis revins à petits pas prudents avec le désir
-de la voir encore: elle avait disparu.</p>
-
-<p>Un quart d'heure après, ayant oublié déjà cet
-incident, j'étais assis à quelque distance, en train de
-taillader avec mon couteau une branche de genêt,
-quand je revis la vipère noire qui rampait dans les
-bruyères, venant de mon côté très vite. Instinctivement,
-je me pris à courir dans la direction des
-moutons. Hélas! j'avais compté sans les ronces
-traînantes&hellip; Avant que j'aie parcouru vingt mètres,
-il s'en était trouvé une pour m'entraver et me faire
-tomber. Affolé, sanglotant, tremblant, je n'eus
-pas tout d'abord la force de bouger. Et voilà que
-je sens un attouchement singulier sur mes jambes
-nues, et qu'au derrière de la tête quelque chose
-de frais m'effleure&hellip; Je crus que la vipère noire,
-m'ayant rejoint, s'étirait sur mon corps! Sous le
-coup de l'angoisse immense, je me levai d'un bond.
-Il n'y avait autour de moi nul agresseur reptilien
-ou autre, mais seulement deux êtres amis venus
-pour m'affirmer leur sympathie: le bon Médor
-m'avait léché les jambes et le petit agneau à
-tête noire avait posé son museau sur ma nuque.
-Je me remis un peu de ma grosse émotion, mais
-rentrai tout de même à la nuit tombante avec des
-traces de larmes, un visage encore convulsé par les
-sanglots. Pour le coup, ma mère me coupa une
-tranche de la <i>ribate</i> de froment et me gratifia de
-quelques poires Saint-Jean qu'elle avait trouvées
-sous le poirier de la chénevière. Je n'en eus pas
-moins une nuit agitée avec délire et cauchemars&mdash;mes
-parents durent se lever à plusieurs reprises
-pour me calmer.</p>
-
-<p>Le lendemain j'eus licence de longuement dormir;&mdash;comme
-les foins étaient en passe d'être
-finis, ma grand'mère me remplaça auprès des
-moutons.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Quelques jours après, le seigle mûr, il me fallut
-repartir&mdash;au-devant d'une nouvelle frayeur peut-être
-plus vive encore.</p>
-
-<p>J'assemblais en bouquet des pâquerettes blanches
-et des bruyères roses, quand un jappement
-avertisseur de Médor me fit lever la tête. Sortait
-du bois et s'avançait de mon côté un grand gaillard
-à barbe noire portant sur son épaule un tonnelet
-au bout d'un bâton.</p>
-
-<p>De par l'isolement de notre ferme, j'avais
-rarement l'occasion de voir des étrangers, sauf
-pourtant ceux des fermes voisines: les Simon de
-Suippière, les Parnière de la Bourdrie, et, quelquefois,
-les Lafont de l'Errain. En voyant venir ce
-grand noir qui n'était ni de Suippière, ni de la
-Bourdrie, ni de l'Errain, je restai figé de stupeur.</p>
-
-<p>Il m'appela:</p>
-
-<p>&mdash;Petit! (il prononçait <i>pequi</i>). Eh, <i>pequi</i>, viens
-voir un peu là!&hellip;</p>
-
-<p>Je songe aux histoires de malfaiteurs et de brigands
-entendues aux veillées d'hiver. Sans répondre
-ni attendre plus, je me mets à courir du côté
-de la barrière. Et me voici dans la rue creuse trottant
-toujours vers la maison. Cependant l'homme
-à barbe noire de crier derrière moi:</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi te sauves-tu, <i>pequi</i>? Je ne veux
-pas te faire de mal.</p>
-
-<p>Il me suit toujours et, rien qu'en marchant de
-son pas naturel, il me gagne de vitesse. Quand
-je me hasarde à jeter en arrière un coup d'&oelig;il
-craintif je le vois qui approche. Et quand je débouche
-dans la cour il est vraiment sur mes talons.
-N'importe, je me crois sauvé,&mdash;de par mon refuge
-à la maison. Surprise! la porte est fermée à clé&hellip;
-Trop las pour courir encore, je me blottis dans
-l'embrasure, poussant des cris comme si l'on
-m'égorgeait. L'homme des bois se fait très doux:</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi pleures-tu? Je ne suis pas méchant,
-va! Au contraire, j'aime bien les <i>pequis</i> enfants.</p>
-
-<p>Il me tapote les joues, et, en dépit de mes larmes,
-je remarque qu'il a les mains racornies, la figure
-maigre et de bons yeux limpides sous d'épais
-sourcils noirs. Il répète sa phrase du début:</p>
-
-<p>&mdash;Je ne veux pas te faire de mal&hellip;</p>
-
-<p>Et me demande:</p>
-
-<p>&mdash;Où sont donc tes parents?</p>
-
-<p>Il n'a pas l'accent du pays; il prononce textuellement:
-«Où <i>chont</i> donc tes parents?» alors
-qu'un de par chez nous nous aurait dit: «<i>Là voù
-donc qu'ô sont?&hellip;</i>» Ça me paraît bizarre.</p>
-
-<p>Je ne réponds pas, bien entendu; je continue à
-crier comme un sauvage, étonné pourtant qu'au
-lieu de me saisir et de m'emporter il me parle
-doucement avec des caresses.</p>
-
-<p>Arrive enfin ma grand'mère qui était allée conduire
-les vaches dans une pâture éloignée; elle se
-hâte, inquiète de ces cris, et, pour la suivre, ma
-petite s&oelig;ur Marinette remue plus que de raison
-ses jambes trop courtes. Alors, l'homme de s'avancer
-à sa rencontre, s'excusant de m'avoir fait
-peur involontairement, donnant des explications.
-Il était un scieur de long auvergnat en équipe
-dans la forêt. Leur chantier, installé de la veille
-dans une vente assez rapprochée de notre Breure,
-nous nous trouvions voisins et on l'avait délégué
-pour aller quérir de l'eau. Ma grand'mère lui
-indiqua la fontaine, commune aux deux domaines
-du Garibier et de Suippière, qui se trouvait dans
-le pré des Simon, au delà de notre pré de la maison,
-ou <i>Chaumat</i>. Il alla sans tarder y remplir son tonnelet,
-et au retour il remercia encore. Mais je
-refusai de reprendre avec lui le chemin de la pâture.
-Même, ma grand'mère, pour me décider à
-partir ensuite, dut m'accompagner jusqu'à moitié
-de la rue creuse en me faisant constater que l'Auvergnat
-avait réellement disparu.</p>
-
-<p>Pourtant, cet homme-là finit par gagner ma
-confiance. Je le revis dès le lendemain, et, bien que
-sa présence me causât un mouvement instinctif
-de frayeur, loin de chercher à m'esquiver, je soulevai
-mon vieux chapeau pour le saluer. Alors il
-me donna quelques jolies branches de fraisier
-garnies de petites fraises qu'il avait coupées dans
-le bois à mon intention. Le jour d'après, quand
-je le vis apparaître avec son tonnelet, je courus
-à sa rencontre et l'accompagnai au travers de la
-Breure, puis dans la rue creuse, jusqu'à mi-chemin
-de chez nous. Et pendant toute une semaine il
-en fut ainsi.</p>
-
-<p>Un matin, il me proposa de le suivre jusqu'à son
-chantier. Ma mère m'avait bien défendu de pénétrer
-dans la forêt à cause des «mauvaises bêtes» et
-je lui obéissais à peu près, surtout depuis l'histoire
-de la couleuvre. Néanmoins je consentis tout de
-suite, l'Auvergnat m'ayant promis d'autres fraises
-et aussi des copeaux dans lesquels je pourrais
-découper à l'aise des bonshommes, des b&oelig;ufs, des
-chariots, des araires: or, je passais à cela le meilleur
-de mon temps&hellip;</p>
-
-<p>Il nous fallut traverser d'abord la zone des sapins;
-le sol était jonché de leurs fines aiguilles sèches auxquelles
-se mêlaient quelques pommes de l'année
-précédente dont les écailles s'ouvraient, grimaçantes.
-Après, ce furent des chênes et des bouleaux
-de forte taille&mdash;quelques-uns cerclés de rouge,
-marqués pour la mort. Puis vint un sous-bois
-assez épais où la marche était difficile; pourtant,
-vu ma taille, je me faufilais sans trop de peine
-dans les traces de mon compagnon qui, d'ailleurs,
-allait lentement. Mais une branche, qu'il avait
-écartée pour le passage et qu'il lâcha trop vite,
-revint me fouetter le visage et me fit grand mal.
-J'eus le courage de n'en rien laisser paraître. On
-a son amour-propre en présence des étrangers!</p>
-
-<p>Pour arriver jusqu'au chantier, il nous fallut bien
-vingt minutes. Trois hommes travaillaient là, au
-milieu d'un abatis de chênes géants. Ils avaient
-de longues barbes et de longs cheveux, et ils
-man&oelig;uvraient de leurs longs bras de longues
-cognées. Des planches étaient débitées déjà, et
-des poutres et des solives. Sur un chevalet, une
-bille énorme s'étalait, maintenue avec de grosses
-chaînes. Quatre bidons noirs trônaient côte à côte
-sur un reste de cendre grise. Une marmite, veuve de
-son couvercle, gisait à proximité de la «loge» faite
-de branches et de mottes, dont le toit touchait le
-sol. Et le soleil projetait sa grande lumière sur cet
-espace soustrait au mystère environnant. Des moucherons,
-que pourchassaient mésanges et hirondelles,
-s'y ébattaient par essaims nombreux.</p>
-
-<p>Les travailleurs, interrompant l'équarrissage, me
-taquinèrent avec amitié et s'installèrent pour manger,
-le bidon sur les genoux. L'un d'eux, plantant
-dans la pâtée épaisse la cuiller qui n'oscilla pas,
-me dit en riant:</p>
-
-<p>&mdash;<i>Choupe de chieur, tu vois, pequi? Cha tient
-au corps au moins, chette choupe-là; elle est plus
-bonne que chelle de chez vous&hellip;</i></p>
-
-<p>Quand ils eurent tous les quatre vidé leur bidon,
-le plus âgé, qui avait un collier de barbe grise,
-souleva les copeaux et mit à découvert une manière
-de plat, fermé par le dessus de la marmite, qui
-contenait un gros morceau de lard rance dont il
-fit le partage. Ils engloutirent ce lard, chacun
-taillant du couteau, à grosses bouchées, dans sa
-portion étalée sur une tranche de pain; puis,
-à tour de rôle, ils se rafraîchirent, maintenant
-à la force des bras le tonnelet au-dessus de leur
-bouche&mdash;et l'on entendait l'eau glouglouter dans
-leur gorge.</p>
-
-<p>Là-dessus, le plus jeune, après s'être essuyé
-du revers de sa manche, déclara d'un air convaincu:</p>
-
-<p>&mdash;Le roi Louis-Philippe n'a peut-être pas déjeuné
-aussi bien <i>comme moi</i>&hellip;</p>
-
-<p>La veille au soir, une réparation d'outils l'ayant
-conduit à Bourbon, il avait entendu parler d'une
-révolution à Paris:&mdash;l'ancien roi chassé ou en
-fuite, remplacé par un autre qui s'appelait Louis-Philippe
-et qui acceptait, à la place du drapeau
-blanc aux fleurs de lys, le drapeau aux trois
-couleurs.</p>
-
-<p>Le chef de chantier, le scieur à barbe grise, avait
-son opinion:</p>
-
-<p>&mdash;Puisqu'on a tant fait que de changer, c'est
-le <i>pequi</i> Napoléon qu'on aurait dû faire venir.</p>
-
-<p>Mais un autre de riposter, ironique:</p>
-
-<p>&mdash;Oui, pour qu'il fasse tuer du monde et dévaster
-des pays comme faisait son père!</p>
-
-<p>&mdash;C'est une bonne République que j'aurais
-voulu, moi, reprit le jeune,&mdash;une bonne République
-pour embêter les curés et les bourgeois!</p>
-
-<p>&mdash;Allons voir aux fraises! me dit mon ami.</p>
-
-<p>Nous nous écartâmes un peu dans la clairière
-entre les géants étendus, et je pus me régaler à
-profusion des petits fruits vermeils. J'aimais
-mieux ça que d'entendre les autres parler du
-drapeau et du roi!</p>
-
-<p>Je restai encore après qu'ils eurent repris le
-travail, me roulant dans l'amas de sciure, faisant
-une provision de copeaux de choix et m'intéressant
-au mouvement de la grande scie que man&oelig;uvraient
-le vieillard napoléonien juché sur la bille et le
-jeune homme républicain au-dessous. Enfin, timidement,
-je fis part de mon désir de m'en aller.</p>
-
-<p>Mon ami barbu me reconduisit jusqu'à la zone
-des sapins, et posa en me quittant son museau
-rêche sur chacune de mes joues.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Sitôt parvenu à la lisière du bois, je cherchai des
-yeux le troupeau. Cela fut cause que je ne pris pas
-garde au fossé qui limitait notre terrain, et que je
-roulai au fond sur un lit de broussailles d'où je
-me relevai tout meurtri, tout saignant, la blouse
-déchirée. Pour la deuxième fois de la matinée,
-je me montrai stoïque en ne pleurant pas.</p>
-
-<p>J'étais d'ailleurs bien trop préoccupé de mes
-moutons pour m'attendrir sur moi-même. Je pris
-ma course au travers de la Breure, comptant les
-découvrir en train de <i>groumer</i> dans quelque coin,&mdash;mais
-rien! Alors, suivant les bouchures, j'avisai
-vers le bas, du côté de la vallée, une brèche accédant
-à un champ de trèfle dont on avait fauché
-la première coupe et qu'on laissait repousser pour
-la graine. Je m'y précipitai et pus voir brebis et
-agneaux en train de se bourrer de trèfle vert, malgré
-la chaleur.</p>
-
-<p>Et de crier Médor qui m'avait abandonné dans
-la forêt pour suivre je ne sais quelle piste:&mdash;pas de
-Médor! Et d'essayer tout seul de les rassembler,
-de les pousser vers la haie:&mdash;j'y parvins après
-mille peines; mais au lieu de s'engager dans la
-brèche, ils se glissèrent de chaque côté, s'éparpillèrent
-de nouveau dans le trèfle. Une deuxième,
-une troisième tentative échouèrent de même.</p>
-
-<p>Désespéré, je m'en fus tout pleurant vers la
-maison pour chercher du secours. Ma grand'mère
-était seule, en train de dorloter ma petite s&oelig;ur
-Marinette qui, chétive et souffrante, geignait sans
-discontinuer. Elle commença par grogner de ce
-que j'amenais les moutons trop tard. Quand je
-lui eus avoué, en sanglotant, qu'ils étaient dans
-le trèfle, elle leva les bras au ciel, avec une lamentation
-pitoyable:</p>
-
-<p>&mdash;<i>Ah! là, là, là! Voué-tu possib', mon Dieu!
-Sainte Mère de Dieu!&hellip; O vont tous gonfler!&hellip;
-O vont tous êt' pardus!&hellip; Qui que j'vons faire, mon
-Dieu? Qui que j'vons dev'nir?&hellip;</i></p>
-
-<p>Elle traversa la cour, escalada le tertre qui
-dominait la grande mare entourée de saules et se
-mit à brailler d'une voix déchirante:</p>
-
-<p>&mdash;Ah! Bérot!&hellip; Aaah! Bérot!</p>
-
-<p>Au quatrième appel, mon père répondit de même
-par un «Aaah!» prolongé. Ma grand'mère lui
-cria de venir bien vite, m'enjoignit d'attendre
-pour lui donner des explications et se sauva par
-la rue creuse, en direction de la Breure, portant
-la Marinette dans ses bras.</p>
-
-<p>Mon père arriva bientôt, tout essoufflé, tout
-retourné; et, renseigné, il repartit en courant avec
-un juron de dépit.</p>
-
-<p>Je le suivis de loin, inquiet et pleurnichant. Les
-moutons sortis du trèfle s'en venaient d'un air las,
-le ventre ballonné, la tête basse, les oreilles pendantes.
-Derrière, ma grand'mère et mon père se
-lamentaient de compagnie, disant qu'ils étaient tous
-gonflés, que pas un n'en réchapperait. Ma grand'mère
-proposait d'aller chercher, à Saint-Aubin,
-Fanchi Dumoussier qui «savait la prière»; mon
-père inclinait à demander au voisin Parnière, qui
-s'y entendait un peu, de venir percer les plus
-malades. Il se tourmentait aussi de la nécessité de
-faire prévenir à Bourbon M. Fauconnet, le maître.</p>
-
-<p>Depuis un moment déjà, je cheminais en silence
-à côté d'eux lorsqu'ils s'avisèrent de me regarder.
-Le sang des égratignures du fossé, délayé par
-les larmes, me faisait le visage souillé; et ma
-blouse et ma culotte offraient de trop visibles
-accrocs. Ma grand'mère et mon père, se méprenant
-sur les causes de ces avaries, crurent que
-j'étais cause de la frasque du troupeau pour avoir
-le premier franchi la bouchure. Mais je leur contai
-sans mentir l'emploi de ma matinée. Ma grand'mère,
-ne m'en jugeant pas moins très coupable,
-engageait mon père à me corriger ferme. Lui,
-toujours pacifique, répondit que ça ne ramènerait
-rien&hellip; A la maison pourtant, ma mère jugea
-nécessaire de m'administrer plusieurs claques et
-une bonne fessée qui me firent sauver au fond de la
-chènevière, dans un grand fossé bordé de pruniers,
-où je boudai et pleurai tout mon soûl. Longtemps
-après, mon parrain me vint chercher pour manger,
-affirmant que je ne serais plus ni battu, ni attrapé.
-Il me dit que Parnière avait percé les dix bêtes
-les plus malades et que deux étaient déjà crevées.
-On comptait pouvoir sauver les autres. Une
-troisième mourut cependant, et un petit par
-surcroît.</p>
-
-<p>De cette affaire, mon ami l'Auvergnat paya les
-pots cassés&hellip; Quand il revint avec son tonnelet,
-ma grand'mère et maman se prirent à l'invectiver,
-l'accusant d'être cause de ce grand malheur qui
-allait nous mettre tous sur la paille et lui défendant
-de reprendre de l'eau à notre fontaine. Le pauvre
-homme, assez déconcerté, s'excusa très humblement,
-tendit les bras avec de grands gestes comme
-pour prendre le ciel à témoin de sa complète
-innocence&mdash;et s'éloigna, jugeant toute explication
-inutile devant la fureur exaspérée de ces femmes&hellip;
-Il alla quérir l'eau, dorénavant, à la source de Fontibier,
-au delà de Suippière, à trois bons quarts
-d'heure de son chantier. Je ne le revis jamais
-plus.</p>
-
-<p>Les orages me causèrent aussi cet été-là des
-ennuis sérieux. J'avais l'ordre de rentrer dès qu'il
-viendrait à tonner fort, parce qu'il est mauvais
-de laisser mouiller les moutons. Or, le temps
-s'assombrit un matin du côté de Souvigny; bientôt
-des éclairs en zigzag coururent dans ce noir et des
-grondements en partirent. Je décidai de rallier la
-maison. Près d'arriver, entendant moins le tonnerre,
-j'eus bien le pressentiment d'une bêtise,
-mais non point le courage de retourner. Maman
-me demande d'une voix dure pourquoi je reviens
-si tôt? Et, comme je lui parle de l'orage, elle se
-met à hausser les épaules, disant que je ne suis
-qu'un <i>bourri</i> de ne pas savoir encore que les orages
-ne sont jamais pour nous lorsqu'ils prennent
-naissance du côté du soleil levant. Deux claques
-bien senties me font entrer dans la tête cette vérité
-élémentaire&hellip;</p>
-
-<p>«Qui a été pris, se méfie&hellip;» Quand survint un
-autre orage, je jugeai prudent de ne pas m'emballer,
-bien qu'il se fût formé sur Bourbon et qu'il
-gagnât sur Saint-Aubin en redoublant de violence.
-Je partis seulement quand commencèrent à tomber
-de grosses gouttes espacées. Dans le chemin creux,
-la pluie augmenta soudain, creva en une averse
-de déluge, avec accompagnement de grêlons. Les
-moutons, sous la tourmente, refusaient d'avancer.
-Et moi, ruisselant, transpercé, meurtri, je commençais
-à me désoler tout de bon&hellip; Mais j'aperçus
-venir mon père, un vieux sac en pèlerine sur les
-épaules et s'abritant sous un grand parapluie de
-toile bleue. Il me demanda si j'étais devenu fou
-pour ne pas rentrer par un temps pareil, assurant
-qu'une telle sauce sur le troupeau pourrait bien
-nous valoir encore des pertes&hellip;</p>
-
-<p>A la maison, ma mère, après qu'elle m'eut fait
-revêtir des habits secs, me tarabusta de nouveau.</p>
-
-<p>Ayant été battu pour venir quand il ne fallait
-pas et battu pour ne pas venir quand il fallait, les
-ciels d'orage me semblèrent par la suite doublement
-gros de menaces&hellip;</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">IV</h2>
-
-
-<p>Songeant qu'à sept ans m'advenaient ces aventures,
-comparant mon enfance à celle des petits
-d'aujourd'hui qu'on dorlote et qu'on choie, et
-qu'on n'oblige à aucun travail sérieux avant douze
-ou treize ans, je ne puis m'empêcher de dire qu'ils
-ont joliment de la chance! En ai-je fait, moi, des
-séances de plein air pendant qu'eux font leurs
-séances d'école! Du temps que j'étais berger j'esquivais
-les très mauvais jours,&mdash;on n'envoie pas
-les brebis dehors quand il pleut ou neige. Mais
-à neuf ans on me confia les cochons et, alors,
-qu'il pleuve ou vente, que le soleil darde ou que
-la bise cingle, par la neige ou par le gel, il me
-fallait aller aux champs. Oh! ces factions d'hiver,
-alors que les haies dépouillées ne donnent plus
-d'abri, que les doigts gourds et crevassés font mal
-et que le froid, montant des pieds de marbre, vous
-étreint, quoi qu'on fasse, en une progression méchante,&mdash;ces
-factions d'hiver, quel mauvais souvenir
-j'en ai conservé!</p>
-
-<p>Il y avait toujours deux truies mères qu'on
-appelait les <i>vieilles gamelles</i>, et des nourrains plus
-ou moins, selon les circonstances ou la réussite
-des portées&mdash;une quinzaine en moyenne. Tout
-cela s'agitait, grognait, fouillait le sol. Les truies
-étaient surtout difficiles à garder lorsqu'elles avaient
-à l'étable des porcelets tout jeunes. Elles perçaient
-au travers des bouchures avec une facilité étonnante
-et il fallait veiller ferme, ruser avec elles
-pour les retenir une heure ou deux. Au moins, dans
-ces moments-là, s'en allaient-elles tout droit vers
-la maison! Mais non plus tard, quand les petits
-devenus forts les suivaient&hellip; Maraudeuses à l'excès,
-elles arrivaient des fois à pénétrer dans un
-champ de céréales où il n'était pas commode de
-les découvrir. Je reçus encore de bonnes taloches
-les rares fois où je ne sus pas préserver de leurs
-ravages les blés ou les orges.</p>
-
-<p>Après les céréales, les fruits. Mes bêtes connaissaient
-dans un rayon de plusieurs kilomètres
-tous les poiriers sauvageons grands producteurs:
-impossible d'empêcher leur quotidienne promenade
-circulaire pour manger les fruits tombés! En cette
-période d'arrière-saison, il fallait cependant protéger
-les semailles nouvelles et les pommes de terre
-non encore arrachées!</p>
-
-<p>Parfois les familles se divisaient, chaque bande
-de petits suivant sa mère. Ou bien les jeunes,
-trop inexpérimentés, restaient en panne, les uns
-ici, les autres ailleurs; à de certains jours de
-guigne je ne pouvais arriver à les rassembler tous.
-Souvent il me fallait, à la nuitée, repartir au
-diable à la recherche des manquants.</p>
-
-<p>J'avais aussi des embêtements quant à la tenue
-du domicile particulier de ces messieurs. Ils logeaient,
-toujours à l'étroit, en des réduits adossés
-au pignon de la maison, d'un nettoyage difficile à
-cause des pavés disjoints. Ma grand'mère, qui avait
-la manie d'inspecter partout, ne trouvait jamais
-que ce fût assez propre et poussait les autres à me
-faire des observations. Il m'arriva d'être giflé
-pour avoir mis à des gorets nouveau-nés de la
-paille trop raide. Il n'en fallait pas davantage, au
-dire de mes parents, pour leur faire tomber la
-queue à tous.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Ces petites misères ont suffi à rendre très légers
-mes regrets de ce temps-là&hellip;</p>
-
-<p>Mais ce fut à une foire d'hiver, à Bourbon, où
-j'étais allé avec mon père conduire une bande de
-nourrains, que m'advint le plus triste épisode de
-ma carrière de porcher.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">V</h2>
-
-
-<p>Mon parrain s'étant fait l'entorse, mon frère
-Louis devait le suppléer pour le pansage; ma s&oelig;ur
-Catherine, d'autre part, était très enrhumée. C'est
-ainsi qu'on en arriva à me désigner pour cette
-foire&mdash;ce qui ne me fit pas déplaisir, bien au
-contraire. Depuis que nous étions au Garibier, je
-n'avais jamais revu cette ville de Bourbon dont
-il ne me restait qu'un souvenir assez confus:
-c'était une fête que d'y retourner!</p>
-
-<p>Combien dur cependant de sortir du lit à trois
-heures! Ma mère m'attifa tout sommeillant et
-voulut me faire manger la soupe. Mais non! du
-sable toujours me brouillait les yeux; ma tête
-trop lourde s'inclinait sur mon épaule ou s'appuyait
-sur la table.</p>
-
-<p>Prévoyant qu'avant peu je regretterais ma somnolence
-du matin, la bonne femme bourra mes poches
-d'un morceau de pain et de quelques pommes:</p>
-
-<p>&mdash;Pour quand tu auras faim, petit!</p>
-
-<p>Elle m'enveloppa le cou dans un gros cache-nez
-de laine et me couvrit les épaules d'un vieux châle
-gris effrangé.</p>
-
-<p>&mdash;Ça me fait de la peine de te voir partir par
-un temps pareil; tu vas avoir bien froid, mon
-pauvre Tiennon!</p>
-
-<p>Elle me montrait, ce matin-là, une tendresse
-inaccoutumée; une douceur attristée passait dans
-son regard et dans sa voix; j'eus conscience de son
-amour de mère que sa dureté habituelle dissimulait
-trop.</p>
-
-<p>A quatre heures, elle nous aida à démarrer hors
-de la cour les nourrains étonnés,&mdash;puis s'en
-retourna, nous ayant souhaité bonne vente&hellip; Et ce
-fut pour mon père et moi, dans le grand gel de
-cette fin de nuit, le long trajet par les chemins
-pétrifiés, biscornus qui se passa, somme toute,
-sans trop d'ennui ni de souffrance.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Un peu après sept heures, nous voici installés au
-champ de foire, en bonne place, le long d'un mur.
-Mon père tire d'un petit sac de toile bise, apporté
-exprès, des poignées de seigle, qu'il jette aux
-cochons pour leur faire prendre patience. Bientôt,
-néanmoins, ils se mettent à grogner à cause du
-froid; leurs poils se hérissent; il devient difficile
-de les faire tenir en place&hellip;</p>
-
-<p>Moi aussi, j'ai bien froid! Succédant à l'activité
-de la marche, le calme de ce foirail est vraiment
-cruel; les frissons me gagnent; mes dents claquent;
-mes pieds s'engourdissent, si douloureux! Puis,
-j'ai l'estomac qui crie famine. Mais mes pauvres
-mains sont tellement raidies qu'il me faut les
-réchauffer à la chaleur de mon corps avant que
-de pouvoir sortir de ma poche les provisions&hellip;</p>
-
-<p>Mon père a de la peine à s'en tirer, lui aussi. Il
-bat la semelle constamment, se frotte les mains
-avec rage ou bien, avec de grands mouvements de
-bras, fait le geste de s'étreindre.</p>
-
-<p>Cependant la foire allait son train, assez peu
-importante d'ailleurs, si bien que les habitués disaient:
-«C'est une foire morte!» Autour de nous,
-d'autres cochons&mdash;nourrains et petits laitons
-blancs&mdash;grognaient d'avoir trop froid, comme
-les nôtres. Plus loin, les «cent Bilos» protégés
-par leur graisse digéraient, affalés sur le sol durci,
-ou se levaient avec une plainte encolérée quand
-un marchand les frappait de son fouet pour les
-examiner. A l'autre extrémité de l'enclos, les moutons
-paraissaient malheureux et malades sous le
-givre qui recouvrait leur toison. On ne voyait
-pas les bovins assemblés dans une autre partie
-du champ de foire qu'un mur séparait de celle où
-nous étions, mais on entendait leurs beuglements
-ennuyés et plaintifs.</p>
-
-<p>Les paysans, en sabots de bois, pantalons d'étoffe
-bleue, grosses blouses et casquettes, grelottaient
-de compagnie et se livraient, comme mon
-père, à des mimiques diverses pour vaincre le
-froid. En dehors de ceux-là, quelques gros fermiers
-en peaux de chèvre et quelques marchands en
-longs cabans gris ou bleus circulaient sans relâche,
-ayant hâte de terminer leurs affaires pour aller déjeuner
-dans quelque salle d'auberge bien chauffée.
-Les oisifs, ceux qui vont aux foires pour tuer le
-temps, étaient prudemment restés chez eux.</p>
-
-<p>M. Fauconnet, notre maître, apparaît par intermittence&hellip;
-C'est un homme d'une quarantaine
-d'années, aux larges épaules, à la figure rasée, un
-peu grimaçante; de bonne humeur, il sourit volontiers
-d'un sourire bénin, sans franchise; mais
-quand quelque chose lui déplaît, son visage se
-plisse et devient dur. Il est furieux aujourd'hui
-à cause de la nécessité de vendre à bas prix si
-l'on veut vendre. Il bougonne parce que trois de
-nos cochons sont trop inférieurs, disant qu'on
-aurait mieux fait de les laisser à la maison,
-que la bande se trouve dépareillée de leur présence.</p>
-
-<p>J'ai toujours froid et commence à trouver le
-temps long. Mon père me propose bien d'aller
-faire une tournée en ville, mais je crains de m'égarer&mdash;et
-tous ces gens inconnus qui circulent
-m'effraient un peu&hellip;</p>
-
-<p>Plusieurs tentatives de vente ayant échoué,
-nous nous disposons à repartir, lorsque, sur les
-dix heures, M. Fauconnet revient en compagnie
-d'un marchand très loquace; ils arrivent à s'entendre&mdash;sauf
-pourtant pour les trois petits que
-le maître veut nous faire ramener pour qu'ils
-«profitent» davantage, se souciant peu des peines
-qui en résulteront pour nous.</p>
-
-<p>Deux grandes heures d'attente sur la route de
-Moulins où nous devons opérer livraison des cochons
-vendus. Station longue et sans charme, malgré le
-froid moins rude en ce milieu du jour. Le moment
-venu, des gens de bonne volonté, qui attendaient
-comme nous pour livrer leurs bêtes, nous aident
-à effectuer le triage de nos «rebuts».</p>
-
-<p>Après la solde des autres&mdash;en pièces d'or que
-mon père a la précaution de faire sonner une à
-une sur la chaussée humide&mdash;nous retraversons la
-ville, prenant à côté de la rivière de Burge une rue
-montueuse et grossièrement pavée qui débouche
-dans le haut quartier, sur la place de l'Église:&mdash;c'est
-de là que partait le chemin de Meillers.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Sur cette place de l'Église, au carrefour de la
-route d'Autry, mon père me laisse seul pour aller
-remettre de suite, selon l'usage, à M. Fauconnet
-l'argent de la vente. J'étais bien un peu inquiet
-de le voir partir; mais il m'avait promis de n'être
-pas longtemps et de rapporter du pain blanc et du
-chocolat pour mon goûter; de plus, il voulait
-demander à M. Vernier, un fermier de Meillers
-qu'il comptait rencontrer chez notre maître, de
-me ramener en croupe sur son cheval.</p>
-
-<p>Je jette aux trois gorets le grain qui reste au
-fond du sachet de toile. Ils s'y intéressent peu et
-ne tardent pas à me causer du désagrément. L'un
-se sauve dans le chemin de Meillers qu'il reconnaît
-sans nul doute, tandis qu'un autre redescend en
-courant vers la ville. Fort à propos, un homme
-qui s'en retournait de la foire me vient en aide
-pour les rassembler. Ils sont tranquilles un moment,
-pas longtemps. Bientôt les voici repris à
-courir de côté et d'autre en grognant, et j'ai mille
-peines à ne pas les échapper. Aux rares instants
-où ils sont sages, je porte mes regards sur l'entrée de
-la ruelle par où mon père s'en est allé, avec l'espoir
-toujours déçu de le voir réapparaître. Et, de plus
-en plus, l'ennui, le froid, la faim me torturent&hellip;</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Il y avait longtemps, longtemps que j'étais là,
-quand j'entendis sonner trois heures à l'horloge
-municipale&mdash;tour de la Sainte-Chapelle. Cette
-tour et les trois autres, plus éloignées, qui sont
-les derniers vestiges de l'ancien château, patinées
-par les siècles, apparaissaient plus sombres encore
-sous le ciel gris, noyées et presque indistinctes
-dans la grande brume du soir givreux. Au-dessous,
-la ville silencieuse, invisible presque, semblait
-anéantie par l'effet d'une mystérieuse catastrophe.</p>
-
-<p>Et cette place, avec ses arbres squelettiques,
-ses arbustes buissonneux chargés de paillettes
-blanches, son carré de gazon nu qui craquait sous
-les pas, son bassin rectangulaire dont les glissades
-des gamins avaient meurtri la glace terne, cadrait
-assez avec la tristesse générale. Au fond l'église,
-aux massives portes fermées, paraissait hostile
-à la prière et à l'espoir. A droite, dans un jardin
-aux murs élevés, un petit château tout neuf flanqué
-de deux tours carrées prenait dans la grisaille
-un air rébarbatif et hargneux de prison. En bordure
-du chemin de Meillers, face à l'église, une
-belle maison à un étage montrait une façade
-inquiétante de par l'assaut de vilains reptiles
-noirs&mdash;rosiers et glycines&mdash;bien jolis sans doute
-à la belle saison. Des chaumières basses accolées,
-et précédées d'une ligne uniforme d'étroits jardinets,
-contrastaient avec ces immeubles cossus.
-Maisons de pauvres:&mdash;journaliers, vieillards ou
-veuves,&mdash;moins une, vers le milieu, dont le locataire
-était savetier, ainsi que l'attestait la grosse
-botte suspendue au-dessus de la porte. Côté de la
-ville, la maison d'angle de la rue pavée servait à
-la fois d'épicerie et d'auberge; des pains de savon
-s'apercevaient derrière les vitres de l'imposte; une
-branche de genévrier se balançait au mur.</p>
-
-<p>Comme l'église, toutes ces habitations restaient
-closes; elles contenaient sans doute des foyers
-flambants, des poêles chauds auprès desquels les
-gens pouvaient se rire de l'hostilité du dehors.
-L'hostilité du dehors, j'étais tout seul à en souffrir
-avec mes trois cochons&hellip;</p>
-
-<p>Voici s'ouvrir la grille qui accède au jardin du
-château; deux prêtres en sortent qui s'inclinent
-profondément devant la dame encapuchonnée qui
-les a accompagnés jusque-là. Ils me jettent en passant
-un regard indifférent et pénètrent dans la maison
-aux reptiles noirs,&mdash;le presbytère sans doute.</p>
-
-<p>La porte d'une des chaumières crie sur ses gonds.
-Une grande femme ébouriffée paraît dans l'embrasure,
-jette dans son jardinet l'eau d'une casserole.
-Son gamin, de mon âge à peu près, profite de cet
-instant pour s'esquiver et se mettre à patiner sur
-le bassin. Après cinq ou six glissades, il va cogner
-à la porte du cordonnier en criant par trois fois le
-nom d'André. Cet André, plus petit, finit par
-apparaître, et tous les deux glissent un long moment
-de compagnie, tantôt debout et se suivant,
-tantôt accroupis et se tenant par la main. Mais la
-grande femme ébouriffée, ayant ouvert sa porte à
-nouveau, leur enjoint de rentrer d'un ton qui les
-détermine à ne pas se le faire répéter. Et me voici
-seul encore sur la place.</p>
-
-<p>De loin en loin, des cultivateurs passaient; ils
-s'en allaient marchant vite, ayant hâte de regagner
-leur logis. Et s'en allaient aussi quelques fermiers
-à cheval, emmitouflés dans leurs manteaux
-et leurs cache-nez. L'un d'eux, qui avait un gros
-cheval blanc, s'arrête en m'apercevant:</p>
-
-<p>&mdash;D'où donc es-tu, mon p'tit gas?</p>
-
-<p>&mdash;De Meillers, M'sieu, fis-je en balbutiant, les
-dents claquantes.</p>
-
-<p>&mdash;Tu n'es pas le petit Bertin, du Garibier?</p>
-
-<p>&mdash;Si, M'sieu.</p>
-
-<p>&mdash;Et ton père n'est pas venu te rejoindre?</p>
-
-<p>&mdash;Non, M'sieu.</p>
-
-<p>&mdash;Voilà qui est fort, par exemple!&hellip; Il se sera
-mis en noce, pardi!&hellip; Eh bien, mon garçon, je
-devais te ramener; mais dans ces conditions, rien à
-faire; tu ne peux pas laisser tes cochons&hellip; Donne-toi
-du mouvement, surtout, ne te laisse pas engourdir!</p>
-
-<p>Après ces judicieux conseils, M. Vernier éperonne
-son cheval, disparaît bientôt dans le brouillard.
-Et je reste navré de ce qu'il m'a dit au sujet de
-mon père:</p>
-
-<p>&mdash;<i>Voilà qui est fort, par exemple!&hellip; Il se sera mis
-en noce&hellip;</i></p>
-
-<p>Cette chose, à laquelle je n'avais pas encore
-pensé, me semblait maintenant très vraisemblable.
-Mon père, lorsqu'il allait à la messe, à Meillers,
-rentrait d'habitude tout de suite après. Mais, les
-jours de foire, il lui arrivait d'être moins sage et
-souvent j'étais couché avant son retour. Au lendemain,
-maussade, ma mère le disputait, tout en
-le plaignant d'avoir la tête trop faible, pas assez
-d'énergie pour résister aux entraînements de hasard&hellip;</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Dès quatre heures, la nuit vint: elle tombait
-du grand ciel bas et noir; elle montait de la brume
-flottant au-dessus du sol et soudain épaissie. Je
-tremble de froid, de faim et de peur. N'ayant rien
-mangé de la journée que mon croûton dur et mes
-pommes, je me sens défaillir. Des grondements
-remuent mes entrailles; des voiles sombres me
-brouillent les yeux; le faible poids de mon corps
-pèse lourdement sur mes jambes molles. Un regret
-me vient de ne pas m'être plus tôt hasardé à partir
-seul, bien que le chemin ne me fût guère familier.
-Mais à présent que s'enténébrait la campagne,
-j'aurais préféré geler sur place que de me mettre
-en route. Les cochons, comme moi fatigués, dorment
-au fond du fossé; j'en profite pour m'asseoir
-auprès d'eux, refoulant mon chagrin.</p>
-
-<p>Cinq heures: c'est la nuit tout à fait. Une voiture
-de bohémiens s'éloigne de la ville par le chemin de
-chez nous. Deux hommes encadrent le malheureux
-cheval qu'ils frappent à grand coups de
-bâton. Derrière, trois adolescents aux loques dépenaillées
-baragouinent en une langue inconnue.
-Cependant que de l'intérieur du véhicule s'élevaient
-des lamentations, des cris d'enfants battus,
-des voix de mégères exaspérées. J'avais entendu
-dire que ces gens à réputation équivoque volaient
-des enfants pour les torturer, en faire des mendigots
-exciteurs de pitié. Et mon sang de se glacer
-davantage, et mon c&oelig;ur de se mettre à battre
-plus que de raison! Mais le groupe défila sans
-paraître me voir.</p>
-
-<p>Ils ne me virent pas non plus, les deux couples
-d'amoureux qui suivirent. Ils s'en venaient sans
-doute de danser dans quelque auberge. Les filles
-avaient mis leurs capes de travers en leur grande
-hâte de partir, vu l'heure tardive; les garçons les
-serraient par la taille en une étreinte que le froid
-rendait bien excusable.</p>
-
-<p>Le sacristain sonna l'Angelus du soir. Le presbytère,
-les chaumines ayant clos leurs volets ne
-laissaient entrevoir que de minces filets de lumière.
-Il gelait ferme; la brume se dissipait en partie,
-et c'était maintenant comme un vague crépuscule
-qui faisait mystérieux et bizarres les objets environnants.
-Je souffrais moins, mais des voiles sombres
-brouillaient mes yeux plus fréquemment, et dans
-mes oreilles tintaient des sons de cloches, comme
-si l'Angelus eût sonné sans fin&hellip;</p>
-
-<p>Les cochons éveillés me donnaient à présent
-bien du mal à garder&mdash;et le froid cependant me
-gagnait les os&hellip;</p>
-
-<p>Des jeunes gens, en un groupe bruyant, montaient
-de la ville.</p>
-
-<p>L'un, très grand, marchait en tête, faisant des
-moulinets avec son bâton; bras dessus, bras
-dessous, trois autres suivaient, titubant et se
-bousculant; les deux derniers qui s'étaient attardés
-à allumer leurs pipes gambadaient à dix mètres.
-Celui d'en avant chantait d'une voix forte, brusque
-et saccadée, un refrain d'ivrogne:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">A boire, à boire, à boire,</div>
-<div class="verse">Nous quitt'rons-nous sans boire?</div>
-</div>
-
-<p>Interrogation à laquelle les trois du milieu répondirent
-par un «Non!» formidable. Et tous
-reprirent, chacun sur un ton différent, avec des
-gestes drôles:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Les gas d'Bourbon sont pas si fous</div>
-<div class="verse">De se quitter sans boire un coup!</div>
-</div>
-
-<p>Ce dernier mot dégénérait au «bis» en un
-«Ouou» prolongé qui battait son plein quand ils
-me dépassèrent&mdash;sans soupçonner ma présence
-dans l'ombre noire du grand mur, au plus creux
-du fossé.</p>
-
-<p>Quel bon parfum de cuisine m'arrive du château,
-une délicieuse odeur de viande en train de
-cuire dans le beurre grésillant! Cela réveille les
-facultés de mon estomac vide. J'ai envie de
-franchir le mur, de crier, de hurler ma misère et
-ma faim, de demander une toute petite part de
-ces bonnes choses. Pour échapper à la tentation
-je me rapproche du presbytère. Mais là aussi je
-perçois un bruit de cuillers et un parfum de soupe
-qui, pour être moins pénétrant que celui venu de
-l'orgueilleuse bâtisse neuve, ne m'en paraît pas
-moins suave. Eh oui, partout dans les maisons
-chaudes, c'était le repas du soir&hellip; Ils dînaient, les
-bourgeois et les prêtres, et aussi les petites gens
-des chaumières dont la soupe, pour être sans odeur,
-devait quand même être si douce à l'estomac!</p>
-
-<p>Seul restait sur le chemin, sous le givre et le gel,
-un petit paysan attifé d'un châle gris qui gardait
-trois cochons rebutés;&mdash;un petit paysan morfondu
-par une faction solitaire de cinq heures et qui
-n'avait mangé dans toute la journée qu'un morceau
-de pain et trois pommes;&mdash;et ce petit paysan,
-c'était moi! Ils m'avaient tous vu, ceux du château
-et ceux du presbytère, et les ménagères des
-chaumines, et leurs petits qui étaient de mon âge;
-ils m'avaient tous vu, mais sans daigner me faire
-l'aumône d'une parole de sympathie, sans supposer
-que je pouvais souffrir&hellip; Et pas un n'avait
-la pensée de venir voir si j'étais encore là dans la
-nuit.</p>
-
-<p>Sept heures sonnent à la Sainte-Chapelle; je
-compte tristement les coups de timbre frappant
-l'airain qui, dans le silence de ce nocturne cadre
-d'hiver, me semblent lugubres comme un glas&hellip;
-Accroupi dans le fossé, je sens mes yeux se fermer,
-une invincible somnolence m'envahir. Mes sensations
-s'atténuent et ma pensée&hellip; Quelques souvenirs
-pourtant hantent mon cerveau quasi mort.
-Ils se rapportent à ceux de chez nous, y compris
-le chien Médor, à la forêt, à la Breure,&mdash;aux lieux
-et aux êtres qui ont tenu une place dans ma vie
-d'enfant et qu'il me semble avoir quittés depuis
-si longtemps&hellip; Cela ne me donne ni regret ni
-attendrissement; cela tient plutôt du rêve. Je ne
-suis pas bien certain d'avoir vécu cette vie passée;
-j'ai la conviction que je ne la vivrai plus. Je glisse
-vers la mort et suis sans force et sans volonté
-pour résister à l'engourdissement final&hellip;</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Et voilà que je fus tiré de ma torpeur par un
-bruit de pas connus. M'étant frotté les yeux, je
-vis mon père qui arrivait, toussant, crachant, marchant
-un peu de travers;&mdash;mais réellement c'était
-lui! J'oubliai d'un coup, dans le grand bonheur de
-le retrouver, tout le long martyre de cette journée
-et je fus me jeter dans ses bras. Il parut d'abord
-étonné de ma présence ici. Puis le souvenir lui
-revint, et il m'étreignit en un débordant enthousiasme
-d'amour paternel, selon l'habitude chère aux
-ivrognes d'exagérer leurs impressions. Il pleura,
-mon pauvre père, de m'avoir laissé si longtemps
-seul. Il voulait absolument aller faire l'emplette
-de quelques provisions, mais je me contentai du
-croûton de pain, reste de son déjeuner d'auberge,
-qu'il retrouva au fond de sa poche. Puisqu'il était
-là, lui, mon protecteur et mon guide, je ne craignais
-plus rien et me sentais le courage de marcher jusque
-chez nous, l'estomac vide.</p>
-
-<p>Le retour fut long, silencieux, pénible. Mes yeux
-se fermaient, et mon père, dont je ne lâchais pas
-la main, me traînait presque. Il avait à fouailler
-toujours les cochons qui lambinaient. Un moment
-il dut s'arrêter, s'accoter, le front dans la main,
-à une clôture de pierres sèches. Des hoquets de
-plus en plus rapprochés le secouèrent; il devait
-souffrir atrocement&hellip; Il finit par vomir et put repartir
-un peu soulagé.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Onze heures passé quand nous fûmes rendus.
-J'entrai de suite à la maison, laissant mon père
-s'occuper des cochons.</p>
-
-<p>Au coin de l'âtre où s'éteignaient les dernières
-braises, maman veillait toujours en tricotant.
-Toute la soirée elle avait prêté l'oreille aux bruits
-du dehors, sentant grandir son inquiétude à mesure
-qu'avançait l'heure. Elle me demanda pourquoi
-nous nous étions tant attardés. Et quand je lui
-eus fait le récit de la journée, elle se prit à me
-plaindre et à me dorloter&mdash;en même temps qu'elle
-foudroyait de son plus mauvais regard mon père
-qui venait d'entrer et qui se couchait sans un mot.
-Je dînai d'un reste de soupe et d'un &oelig;uf cuit sous
-la cendre. Ce régal me réconforta, mais tout de
-même je ne pus guère dormir&hellip; Il me fallut près
-d'une semaine pour me remettre de cette journée
-et du gros rhume gagné pendant ma trop longue
-faction. Mais il fallut à mon père et à maman bien
-plus de temps encore pour en revenir à leurs relations
-normales.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">VI</h2>
-
-
-<p>Vint le moment où je dus aller au catéchisme;
-ce fut mon premier contact avec la société. La
-société, pour la circonstance, était représentée par
-un vieux curé à la mine rose et aux cheveux
-blancs, et par cinq gamins à peu près aussi sauvages
-que moi. Le seul Jules Vassenat, fils du
-buraliste-aubergiste, semblait moins emprunté&mdash;qui
-allait apprendre à lire à l'école de Noyant, le
-gros bourg voisin.</p>
-
-<p>Le catéchisme des garçons se faisait à huit heures
-du matin. Comme il y avait une bonne lieue
-du Garibier à l'église, il me fallait partir aux mois
-d'hiver avant qu'il fasse jour. Par les temps de gel
-je m'en tirais bien, sauf qu'il m'arrivait souvent
-de buter dans les chemins cahoteux et même de
-m'étaler&hellip; Mais par les temps humides la boue,
-pénétrant dans mes sabots, crottait mes «chausses»
-de laine, ce qui me rendait très mal à l'aise
-pendant la séance. Sans compter que le curé se
-fâchait de me voir si patouillé&hellip; D'un caractère
-très emportant il s'emballait à fond quand nous
-n'étions pas sages, quand nous répondions de
-travers à ses questions.</p>
-
-<p>&mdash;Sac à papier! jurait-il. Voleur de grain!</p>
-
-<p>Et de nous donner sur la tête de grands coups
-du plat de son livre&hellip;</p>
-
-<p>Mais ses colères ne duraient pas; il en arrivait
-vite à nous dire des <i>goguenettes</i>, ou anecdotes
-drôlatiques, et à rire avec nous. Il avait même des
-attentions délicates comme de nous partager la
-brioche qu'il avait eue en cadeau à l'occasion d'un
-mariage, de nous distribuer des dragées au lendemain
-d'un baptême et de nous gratifier d'une orange
-chacun le 31 décembre, en nous recommandant de
-ne pas aller l'embêter le lendemain pour la «bonne
-année». Au demeurant un excellent homme, familier
-avec tout le monde, jovial et sans malice&mdash;ayant
-son franc-parler même avec les riches&hellip; Nullement
-un lèche-pieds, comme j'en ai tant vu depuis&hellip;</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Je ne pouvais guère rentrer du catéchisme avant
-dix heures, mais il était souvent plus tard,&mdash;en
-raison de mes parties avec un camarade, Jean
-Boulois, du Parizet, qui s'en venait un bout de
-chemin avec moi.</p>
-
-<p>Nous passions non loin du village sur la chaussée
-d'un grand étang, juste à côté du moulin, et nous
-arrêtions à chaque fois pour voir tourner la roue
-motrice, et ouïr le grincement des meules, le tic-tac
-du mécanisme. Nous trouvions amusant aussi
-de voir partir les garçons avec leurs gros chevaux
-portant à dos la farine des clients; ils ramenaient
-de même le grain à moudre. Nulle carriole encore
-en raison de l'absence de routes.</p>
-
-<p>L'ingénieux Boulois avait toujours à me proposer
-des distractions nouvelles. Il m'entraîna le
-long d'un ruisseau où croissaient des arbustes dont
-les fruits, semblables à des grains de corail, nous
-servirent à faire des colliers. Il m'apprit à faire
-des pétards de sureau et des <i>merlassières</i> pour
-prendre les oiseaux en temps de neige. Nous
-cherchâmes des prunelles qui sont mangeables une
-fois gelées. Ainsi, nos trajets de retour duraient
-longtemps; je finis par ne plus arriver qu'à onze
-heures au lieu de dix; et j'affirmais à maman que
-le curé nous gardait de plus en plus tard.</p>
-
-<p>&mdash;Allons, mange vite la soupe, faisait-elle; tes
-cochons s'impatientent à l'étable; il y a deux
-heures qu'ils devraient être aux champs!</p>
-
-<p>Je repartais alors dans la Breure ou dans quelque
-jachère pour une bien longue séance de garde; la
-solitude me pesait plus qu'avant.</p>
-
-<p>Mais n'eus-je pas l'imprudence de ne rentrer
-qu'à midi certain jour? Cela mit tout le monde en
-éveil. Le dimanche suivant ma mère s'en fut trouver
-le curé qui lui dit que nous étions toujours libres à
-neuf heures. Elle me tança d'importance, et je dus
-m'attendre dorénavant à être <i>saboulé</i> si je rentrais
-passé dix heures et quart!</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Après la deuxième année de catéchisme, en mai
-1835, le bon curé blanc me fit faire la communion.
-Étant «camarade» avec mon ami Boulois, je fus
-après la messe avec mon père, ma mère et mon
-parrain, déjeuner au Parizet. La maison était bonne
-et le repas copieux: il y avait une soupe au jambon,
-du lapin, du poulet, de la miche de froment
-toute fraîche, et de la galette et de la brioche; il y
-avait du vin&mdash;j'en bus bien un verre entier&mdash;et
-du café, que je ne connaissais pas encore. J'abusai
-un peu de toutes ces bonnes choses&hellip; Durant
-les vêpres, je me sentis l'estomac lourd et, rentré
-chez nous, je souffris bien le soir et la nuit&hellip;
-J'ai pu me convaincre souvent depuis que tout
-plaisir se paie&mdash;d'une rançon parfois très amère.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">VII</h2>
-
-
-<p>Il y eut au mois de novembre de cette même
-année la noce de mes deux frères.</p>
-
-<p>Baptiste, l'aîné, qui était mon parrain, touchait
-à ses vingt-cinq ans. Le cadet, Louis, en avait
-vingt-deux. Pour les sauver du service, mes parents
-les avaient assurés à un marchand d'hommes
-avant le tirage au sort.</p>
-
-<p>Le service, d'une durée de huit ans, semblait
-alors une épouvantable calamité. Ma mère disait
-souvent, à propos de mes frères, qu'elle préférerait
-les voir mourir que partir soldats. C'est que les
-partants, assez rares, victimes du sort et de la
-misère, gagnaient à pied leur garnison lointaine et
-ne reparaissaient qu'à l'expiration de leur congé,
-après un nombre infini de déplacements et d'aventures&hellip;
-Or, dans nos campagnes, on n'avait pas
-la moindre notion de l'extérieur. Au delà des
-limites du canton, au delà des distances connues,
-c'étaient des pays mystérieux qu'on imaginait
-pleins de dangers et peuplés de barbares. Sans
-compter que subsistait le souvenir des grandes
-guerres de l'Empire, où tant d'hommes étaient
-restés!</p>
-
-<p>En s'assurant avant le tirage, ça coûtait cinq
-cents francs à peu près&mdash;alors que, si l'on s'exposait
-à être pris, on ne s'en tirait pas à moins
-de mille ou onze cents francs. Maman, à force
-d'économies, rognant sur le sel, sur le beurre et
-sur tout, accumulant patiemment gros sous et
-petites pièces, était arrivée à rassembler les mille
-francs nécessaires à l'assurance préalable de ses
-deux aînés. Résultat dont elle se montrait heureuse
-et fière&hellip;</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Mes frères épousaient les deux s&oelig;urs, les filles de
-Cognet, du Rondet. Le Louis avait une autre bonne
-amie qu'il préférait à la Claudine Cognet. Mais
-notre mère, dont il subissait l'influence, lui avait
-fait entendre qu'étant sans doute appelé à vivre
-toujours avec son frère il valait mieux qu'ils
-eussent les deux s&oelig;urs pour femmes: ce serait
-dans la communauté une garantie de concorde.
-Et lui d'acquiescer, après un temps d'hésitation&mdash;au
-grand désespoir de la pauvre délaissée&hellip;</p>
-
-<p>Comme j'étais trop jeune pour faire partie du
-cortège au titre de «garçon» je demeurai au Garibier
-le jour de la noce, avec ma grand'mère
-et la Marinette. Il me fallut même garder les
-cochons comme de coutume, mais je les ramenai
-de bonne heure sachant bien que, dans le remue-ménage
-général, on ne s'en apercevrait pas.</p>
-
-<p>Le dîner se préparait sous la direction d'une
-cuisinière de Bourbon qu'aidaient ma mère,
-rentrée sitôt la fin de la cérémonie, la mère Simon
-de Suippière, et la servante de la Bourdrie. Tout
-était sens dessus dessous. On avait monté les lits
-au grenier. Deux grandes tables improvisées avec
-des planches et des tréteaux occupaient deux côtés
-de la pièce. Les volailles qu'on avait sacrifiées la
-veille et les quartiers de viande amenés par un boucher
-de Bourbon mijotaient en plusieurs terrines,
-cuisaient en une grande chaudière ou rôtissaient
-au four. Je me régalai avec des abatis et de la
-brioche appétissante fleurant le beurre frais.</p>
-
-<p>Ceux de la noce arrivèrent comme il faisait nuit.
-Ils avaient bu et dansé pendant cinq heures au
-bourg, chez Vassenat, l'aubergiste,&mdash;au point
-de fatiguer les deux musiciens: un grand vieux
-très maigre qui man&oelig;uvrait avec conviction le
-tourniquet d'une vielle, et un joufflu au nez cassé
-qui jouait de la musette. Le déjeuner du matin,
-pris hâtivement au Rondet, avant le départ pour
-Meillers, paraissait à tous vraiment lointain. Si
-bien que le dîner commença presque aussitôt.</p>
-
-<p>Les tables se trouvant être insuffisantes, on
-installa au coin de la cheminée les gamins dont
-j'étais. Il y avait les deux plus jeunes enfants de
-l'oncle Toinot, trois ou quatre petits de la parenté
-de mes belles-s&oelig;urs et enfin des voisins: les deux
-gas de Suippière, le Bastien et la Thérèse de la
-Bourdrie. Placé à côté de la Thérèse, j'admirais
-ses joues fraîches et les quelques mèches de ses
-cheveux blonds que n'emprisonnait pas son bonnet
-d'indienne. Mais je ne lui faisais guère d'avances,
-cet envahissement d'étrangers me faisant plus
-sauvage encore que de coutume. Mes compagnons
-n'étaient d'ailleurs pas plus loquaces. Nous n'en
-faisions pas moins honneur aux plats. Ma mère
-vint s'installer à notre groupe pour nous surveiller&mdash;avec
-grand'raison, car nous nous serions
-certainement rendus malades.</p>
-
-<p>Aux grandes tables, par contre, les conversations
-allaient s'animant. Tout le monde parlait fort, et
-plus fort que tous l'oncle Toinot qui plaçait son
-drame de guerre réservé aux grandes occasions&mdash;il
-s'agissait d'un Russe «occis» par lui:</p>
-
-<p>«C'était peu avant la Bérésina, un jour qu'il
-faisait rudement froid, sacré bon sang! Voilà
-qu'on nous envoie une vingtaine en reconnaissance
-pour fouiller un petit bois de sapins sur
-la gauche de la colonne. On ne voyait rien; on
-ne s'attendait à rien&mdash;quand tout à coup, d'une
-espèce de ravin, des Cosaques surgissent, en veux-tu
-en voilà, qui nous canardent en criant comme
-des sauvages et tâchent à nous cerner&hellip; Alors nous
-faisons jouer la baïonnette&mdash;et pas pour de rire,
-je vous en réponds! Le chef de ces salauds avait
-une sale tête; j'aurais bien voulu lui mettre les
-tripes au vent&hellip; Mais comme je le <i>z'yeutais</i>,
-j'aperçois un grand <i>gargan</i> avec une barbe à poux,
-qui me guettait aussi crosse levée&hellip; J'évite le
-choc par un saut de côté; je lui fiche un coup de
-tête dans le ventre si violent qu'il chancelle et s'abat
-dans la neige. Alors, voyant ma baïonnette viser
-sa poitrine, il me fixe de ses deux grands yeux
-blancs épouvantés que je n'oublierai jamais:</p>
-
-<p>«&mdash;<i>Francis bono!&hellip; Francis bono!&hellip;</i> suppliait-il.</p>
-
-<p>«Ça voulait dire: «Bon Français!» Et le regard
-ajoutait: «Ne me tue pas!»</p>
-
-<p>«Mais avec la misère qu'on avait par ce froid du
-diable et rien à «bouffer» que des morceaux de
-cheval mort, tout crus, quand on en pouvait
-attraper, on se foutait bien de la pitié! Je n'eus
-qu'une pensée féroce: «Oh ça, mon vieux cochon,
-tu peux «chialler»&hellip; Tu ne m'aurais pas ménagé,
-toi, si je ne t'avais pas vu à temps!» Et v'lan! ma
-baïonnette le traverse comme un pain de beurre!»</p>
-
-<p>Un frisson d'horreur courut autour de la tablée,
-un instant silencieuse. Tous les regards se portèrent
-sur cet homme qui avait tué un homme!
-Lui jouissait de son triomphe. Il but coup sur
-coup deux verres de vin et se mit à chanter des
-chansons de l'armée très malhonnêtes qui faisaient
-rougir les filles et nous intriguaient, nous, les
-enfants. Si bien que ma grand'mère lui reprocha
-de n'être pas convenable. Mais il était trop heureux
-d'accaparer l'attention pour tenir compte de ses
-avis.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>La porte extérieure s'ouvrit sous une poussée
-brusque. Une dizaine d'individus drôlement attifés
-entrèrent à la file et se mirent à crier, à gesticuler,
-à faire des contorsions et des grimaces. Ils avaient
-d'énormes nez postiches dans des figures enfarinées,
-et des costumes hétéroclites, partie hommes et
-partie femmes. Quelques-uns, avec du noir de
-charbon, s'étaient fait des moustaches et des
-rayures par tout le visage. Cinquante bouches
-proférèrent la même exclamation:</p>
-
-<p>&mdash;Les masques!&hellip; Voilà les masques!&hellip;</p>
-
-<p>C'était la coutume de cette époque: à tous les
-dîners de noce, les jeunes gens du voisinage se présentaient
-ainsi déguisés, sous le prétexte d'amuser
-les invités.</p>
-
-<p>Ils continuaient à faire les fous, embrassant les
-filles qu'ils blanchissaient de farine et noircissaient
-de charbon. On leur offrit du vin et de la brioche.
-Et, après qu'ils eurent bu et mangé, dans l'étroit
-espace libre ils dansèrent avec des hurlements de
-sauvages, des entrechats formidables.</p>
-
-<p>Mais les convives commençaient à s'ennuyer à
-table. Mon père alluma la lanterne; au travers de
-la cour boueuse, tout le monde le suivit jusqu'à
-la grange où, vite, un bal s'improvisa. Dans un
-coin, sur un entassement de bottes de paille,
-s'installèrent le vieux maigre avec sa vielle et le
-joufflu au nez cassé avec sa musette. La lanterne,
-accrochée très haut, donnait une clarté bien pauvre,
-et les danseurs, dans la demi-obscurité, avaient un
-air inquiétant de spectres. Peu leur importait
-d'ailleurs: masques et convives tournaient à qui
-mieux mieux ou s'agitaient en cadence dans les
-multiples figures de la bourrée. Adossés au tas de
-gerbes, les vieux regardaient en causant. Nous, les
-gamins, nous courions de-ci, de-là, nous poursuivant,
-nous chamaillant. A un moment où nous
-étions sages, mon parrain et sa femme nous taquinèrent.</p>
-
-<p>&mdash;Il faut danser, les petits; c'est une bonne
-occasion pour apprendre.</p>
-
-<p>Et comme nous baissions la tête sans répondre,
-mon parrain reprit:</p>
-
-<p>&mdash;Allons, Tiennon, attrape la Thérèse et fais-la
-tourner&hellip;</p>
-
-<p>Il y mit de l'insistance, et malgré notre confusion
-il nous fallut partir. La tête nous vira
-bien un peu; nous donnions dans les grands qui
-nous rejetaient à droite et à gauche; mais nous
-allâmes jusqu'au bout quand même. Et quand ce
-fut fini, voyant les autres embrasser leurs danseuses,
-je mis deux gros baisers sur les joues roses de la
-Thérèse,&mdash;ce dont mon parrain nous taquina
-fort. Mais ce premier essai m'avait donné de l'audace
-et je me mêlai ensuite à presque toutes les
-danses.</p>
-
-<p>La lanterne ayant usé son combustible s'éteignit
-soudain; dans la grange enténébrée, ce furent des
-cris d'effroi et de gaieté, des bousculades et des
-rires&mdash;coupés d'exclamations ironiques.</p>
-
-<p>&mdash;Baptiste, gare ta femme!</p>
-
-<p>&mdash;Louis, je te vole la Claudine!</p>
-
-<p>&mdash;Pauvres jeunes mariés, où en sont-ils?</p>
-
-<p>La première surprise passée les chuchotements,
-les bruits d'embrassade se multiplièrent; des
-baisers anonymes autant qu'audacieux provoquaient
-des cris effarouchés, des fuites éperdues,
-des supplications, des soupirs.</p>
-
-<p>Sur l'ordre des mariés, je fus à la maison quérir
-de la lumière. Les vieux qui, depuis un moment
-avaient quitté le bal, y étaient attablés à nouveau
-buvant, chantant, s'empiffrant de volaille rôtie.
-L'oncle Toinot, tout à fait ivre, dormait comme
-un sonneur.</p>
-
-<p>La grange éclairée à nouveau, le bal reprit pour
-se continuer jusqu'à deux heures du matin. Seulement
-les jeunes mariés avaient filé plus tôt pour
-gagner dans la nuit Suippière où ils devaient
-coucher. Quelques-uns des convives éloignés reçurent
-aussi l'hospitalité chez les voisins. Les
-autres demeurèrent chez nous: les femmes et les
-enfants au grenier,&mdash;où chacun des lits avait
-été dédoublé par les soins de ma mère&mdash;les
-hommes au fenil, où on avait disposé à leur intention
-des couvertures usagées, des sacs.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Les jeunes garçons tinrent à rester debout par
-bravade. Après avoir bu et mangé à satiété ils
-se répandirent dans la cour et firent mille sottises&mdash;comme
-de démonter l'araire, de bousculer le
-char à b&oelig;ufs dans la mare, d'enlever des jougs les
-liens de cuir et de s'en servir pour lier Médor
-sur la brouette qu'ils suspendirent aux branches
-hautes d'un poirier. Si lamentablement gémit le
-pauvre chien que mon père dut se lever pour le
-délivrer, non sans peine. Cependant que les héros
-clôturaient leurs exploits en plaçant sur le chemin
-des mariés de grands bâtons fourchus dont je ne
-compris pas à ce moment le sens. Au jour, rentrés
-à la maison, ils harcelèrent ma mère déjà levée
-pour obtenir de la «soupe frite». Tout cela entrait
-dans la tradition du moment, un peu modifiée depuis
-quant aux détails,&mdash;le fond restant le même.</p>
-
-<p>Le cortège se reforma vers neuf heures pour aller
-chercher les mariés, et il y eut de beaux rires à leurs
-dépens quand on passa à proximité des emblèmes.
-Mais je ne fus pas témoin de la scène, ayant dû
-aller garder les cochons comme si de rien n'était.</p>
-
-<p>Quand je revins, le déjeuner s'achevait dans une
-gaieté un peu factice. La fatigue se lisait sur les
-figures tirées aux gros yeux somnolents. Les plus
-enragés obtinrent cependant une nouvelle sauterie
-dans la grange&mdash;courte et sans entrain, d'ailleurs.
-Et les invités se retirèrent avant la nuit, emportant
-des restes de galette et de brioche offerts par ma
-mère&hellip;</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Il y eut bien du mal ensuite pour remettre toutes
-choses en place&hellip;</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">VIII</h2>
-
-
-<p>Après ce double mariage, il se trouva que notre
-ménage fut très fort, surtout en femmes. Ma
-grand'mère, ma mère, la Catherine, mes deux
-belles-s&oelig;urs, cela les faisait cinq, toutes capables
-de travailler. Il y avait en plus ma petite s&oelig;ur
-Marinette qui touchait à ses dix ans: mais la
-pauvre gamine était innocente. On mettait cela
-sur le compte d'une mauvaise fièvre qu'elle avait
-eue toute jeunette&mdash;à la suite de quoi elle
-s'était élevée chétive et malingre, gênée dans son
-développement, au physique aussi bien qu'au
-moral. Toujours est-il que ses yeux, trop fixes,
-ne décelaient nulle lueur d'intelligence et qu'elle
-avait de la peine à saisir les moindres choses. Elle
-ne tenait guère de conversation qu'avec Médor
-et les chats avec lesquels elle se plaisait à jouer.
-Les reproches la laissaient indifférente; les événements
-les plus graves ne l'émeuvaient point; mais
-elle riait parfois sans motif, longuement. Sa compréhension
-devait rester toujours celle d'un enfant
-en bas âge&hellip;</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Je commençais alors à me familiariser avec toutes
-les besognes. En fin d'hiver et au commencement
-du printemps, alors qu'on labourait les jachères
-à ensemencer en octobre, je devins toucheur de
-b&oelig;ufs ou <i>boiron</i>. J'amenais d'ailleurs les cochons
-qui, s'occupant à chercher les vers dans le sillon
-en cours, demeuraient à peu près sages.</p>
-
-<p>Nos quatre b&oelig;ufs s'appelaient <i>Noiraud</i>, <i>Rougeaud</i>,
-<i>Blanchon</i> et <i>Mouton</i>. Les deux premiers
-appartenaient à cette race d'Auvergne dont j'ai
-déjà parlé; il y en avait un couple au moins dans
-chaque ferme&mdash;les b&oelig;ufs blancs du pays n'étant
-pas assez robustes, disait-on, pour faire tout le
-travail. Ils se comportaient bien, les <i>Maurias</i>,
-ayant la robustesse et l'expérience de l'âge. Les
-blancs, jeunes encore, avaient besoin d'être tenus
-de près&hellip;</p>
-
-<p>La marche était fatigante, sur cette terre remuée
-dont mes sabots s'emplissaient vite. Quand
-je m'ennuyais trop à «toucher» je demandais à
-mon parrain de me laisser tenir un peu le manche
-de l'araire. Mais, en dépit de toute ma bonne
-volonté, le manque d'habitude, le manque de force,
-ou bien un faux mouvement des b&oelig;ufs, étaient
-cause que je laissais quelquefois dévier l'outil.
-Alors mon parrain, assez emportant et très pointilleux
-sous le rapport du travail, me le reprenait
-vite, me disant «bon à rien». Pourtant, la chose
-lui arrivait bien, à lui aussi; mais il prétextait
-alors mon insuffisance à conduire et parfois me
-giflait. Ainsi compris-je à ce moment pourquoi les
-faibles ont toujours tort et qu'il est triste de
-travailler sous la direction des autres.</p>
-
-<p>Je comptais souvent le nombre des sillons
-labourés au cours de l'attelée, supputant par
-comparaison au travail des jours précédents quand
-viendrait l'heure de nous en aller&hellip; En arrivant
-à la bouchure où s'ouvrait la barrière, ou claie
-du champ, j'épiais à la dérobée la physionomie
-de l'aîné&mdash;presque toujours impénétrable; et je
-devais retourner les b&oelig;ufs, faire un long tour
-encore, au bout duquel m'attendait une nouvelle
-déception plus profonde de toute la croissance
-de mon espoir. D'ailleurs, le plus souvent, mon
-parrain attendait pour partir qu'on appelât de
-la maison,&mdash;car il n'avait pas de montre, et par
-les temps sans soleil, rien ne pouvait le régler que
-la besogne accomplie ou le degré de faim qu'accusait
-son estomac.</p>
-
-<p>A cause de l'éloignement des villages, nous entendions
-même rarement la sonnerie de l'Angelus
-de midi qui, se plaçant juste au milieu de la tâche
-quotidienne, aurait pu nous donner une indication.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>S'il faisait beau, les séances se passaient avec un
-moindre ennui; mais aux mauvais jours, vraiment,
-ça n'en finissait plus&hellip; Il me souvient d'une période
-où nous labourions dans notre champ des
-Châtaigniers, le plus éloigné de la ferme. Le vent
-fort tirait de Souvigny, c'est-à-dire du nord-est,
-et il passait des bourrasques, des averses froides,
-des giboulées de grésil et même de neige. Ces
-fouaillées traversaient mes vêtements, m'enveloppaient
-d'un suaire glacé; mes mains se teintaient
-de violet&hellip;</p>
-
-<p>Un jour que nous étions douchés plus que de
-raison des frissons me secouèrent qui n'étaient pas
-seulement dus au froid. J'avais le front brûlant,
-l'estomac lourd et de continuelles envies de bâiller.
-Je me plaignis à mon parrain, parlant de m'en
-aller. Mais il n'y voulut pas consentir. Cependant
-une averse plus violente nous ayant immobilisés
-un instant dans le creux d'un vieux chêne, il prit
-la peine de m'examiner. Me voyant soudain très
-pâle et soudain d'un pourpre de mauvais aloi:</p>
-
-<p>&mdash;Va-t'en bien vite, me dit-il; tu as la fièvre!</p>
-
-<p>Mes jambes flageolaient, molles et fatiguées;
-j'eus de la peine à gagner la maison. On me fit
-tout de suite coucher. Le lendemain, à la suite
-d'une bonne suée, j'avais par tout le corps une
-éruption de petits boutons rouges. Il me souvient
-que ma mère me recommandait sans cesse
-de rester bien couvert sous peine des pires catastrophes&hellip;</p>
-
-<p>Après une quinzaine, quand je pus repartir dans
-les champs, la rougeole passée, avril rayonnait.
-Il y avait du soleil, de la verdure, des oiseaux
-chanteurs. Les bouchures se paraient de jeunes
-feuilles et les cerisiers s'épanouissaient en une
-délicieuse floraison blanche. La nature en joie
-semblait fêter ma guérison. Je trouvai du bonheur
-à circuler, à vivre.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>L'hiver d'après mes quinze ans, ayant cessé tout
-à fait de garder les cochons, je dus agir en homme.
-On me mit à battre au fléau et à participer au
-nettoyage des étables.</p>
-
-<p>Les années précédentes, allant aux champs dans
-la neige, j'enviais les batteurs en grange. Mais
-quand je dus faire le métier à mon tour, je m'aperçus
-que ce n'était pas tout rose non plus, que,
-si l'on conservait les pieds secs, on se fatiguait
-joliment les bras et qu'on avalait par trop de
-poussière.</p>
-
-<p>Le battage, à cette époque où tout s'écossait
-au fléau, durait depuis la Toussaint jusqu'au
-Carnaval, et même jusqu'à la Mi-Carême, sans interruption
-presque,&mdash;sauf quelques journées
-chaque mois, «quand la lune était bonne», pour
-couper les bouchures, ébrancher les arbres. Dans
-la journée, on battait seulement entre les deux
-pansages; mais on se reprenait à la veillée. Mon
-début coïncidant avec une abondante récolte, nous
-travaillions chaque soir jusqu'à dix heures à la
-lueur d'une lanterne. Je ne connais pas de besogne
-plus énervante&hellip; Man&oelig;uvrer le fléau sans arrêt
-du même train régulier, pour conserver l'harmonie
-obligée de la cadence, ne pouvoir disposer d'une
-seconde pour se moucher, pour enlever la poussière
-qui vous picote le visage et la nuque&mdash;quand on
-est encore malhabile et non habitué à l'effort
-soutenu, c'est à devenir enragé! Mais quel plaisir
-les jours où l'on vannait, quand le gros tas de
-mélange gris, diminuant peu à peu, s'engouffrait
-en entier dans le tarare, et que je plongeais mes
-mains dans l'amas de grain propre d'une belle couleur
-d'or&hellip;</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Bien dures aussi les séances de nettoyage des
-étables, le samedi matin! C'est avec le cadet que
-je faisais ce travail. Nous avions une grosse civière,
-ou <i>bayard</i> de chêne, que je trouvais déjà lourde
-sans qu'elle fût chargée. Munis chacun d'un <i>bigot</i><a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a>,
-nous piquions avec force dans la couche épaisse
-de fumier d'où montait une buée chaude, et nous
-entassions des <i>bigochées</i> monstres. Le Louis excitait
-mon amour-propre:</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> Fourche recourbée en forme de crochet.</p>
-</div>
-<p>&mdash;Nous en mettons encore un peu, hein? C'est
-là que nous allons voir si tu es un homme!</p>
-
-<p>Tenant à me montrer homme, je consentais à
-laisser grossir le chargement tant et si bien qu'il
-m'en craquait dans les reins lorsqu'on soulevait&hellip;
-Au bout d'un moment j'étais en nage et
-suffocant; les nerfs fatigués, détendus, ne pouvaient
-plus serrer suffisamment les poignées du <i>bayard</i>
-qui, souvent, m'échappait dans le parcours de
-l'étable à la <i>pelote</i> de fumier de la cour. On avait
-beau se modérer ensuite: à tout propos survenait
-un nouvel avatar&hellip; Alors mon père&mdash;ou mon
-parrain&mdash;de venir me remplacer. Et je m'éclipsais
-mécontent, froissé, rageur.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>J'ai remarqué depuis que tous les débutants
-connaissent ces ennuis-là. Quand on commence à
-travailler, on a tout de suite le désir de faire aussi
-bien que les grands; mais on manque de force,
-d'adresse et d'expérience. Les autres font sonner
-bien haut leur supériorité, conséquence de leur
-âge; et l'on souffre de leurs railleries sans indulgence.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">IX</h2>
-
-
-<p>M. Fauconnet venait chez nous tous les quinze
-jours à peu près, à cheval ou en voiture, selon
-l'état des chemins. L'une des femmes se précipitant
-pour tenir sa monture; une autre appelant
-bien vite mon père qui s'empressait d'accourir, tant
-loin soit-il, pour lui montrer les récoltes et les bêtes,
-lui donner toutes explications sur les affaires
-du moment.</p>
-
-<p>M. Fauconnet tutoyait tout le monde, jeunes
-et vieux, hommes et femmes. Dans ses moments
-de grosse jovialité, il allait jusqu'à décoiffer ma
-grand'mère qui portait ces chapeaux en trois
-parties&mdash;un cône et deux volutes renversés&mdash;dits
-<i>chapeaux à la bourbonnaise</i> que commençaient
-à dédaigner les jeunes.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, tu te maintiens, petite mère? Mais
-oui, tu as encore bonne mine; tu vivras au moins
-jusqu'à quatre-vingt-dix ans! Avec ces chapeaux-là,
-toutes les femmes devenaient vieilles; elles
-font mal de les changer; les nouveaux sont trop
-plats; ils ne gardent pas du soleil.</p>
-
-<p>A ma mère il disait:</p>
-
-<p>&mdash;Ta volaille marche, cette année, Jeannette?
-Je constate que les poulets ne manquent pas; j'en
-vois plein la cour. Surtout, ne leur fais pas manger
-la farine des cochons et ne leur laisse pas gaspiller
-le grain dans les champs&hellip;</p>
-
-<p>Il tapotait le ventre de mes belles-s&oelig;urs, leur
-demandant si <i>ça n'allait pas venir</i>; et, à l'époque
-où elles étaient enceintes, il constatait complaisamment
-que <i>ça viendrait bientôt</i>. Il prenait par
-le menton ma s&oelig;ur Catherine, disant qu'il la
-voulait engager comme bonne.</p>
-
-<p>&mdash;Et toi, brigand d'Auvergne, tu deviens aussi
-long qu'une grande perche! me disait-il.</p>
-
-<p>Il m'appelait «brigand d'Auvergne» en souvenir
-du jour où j'avais laissé pénétrer les moutons dans
-le trèfle pour m'être allé promener dans la forêt
-avec le scieur de long auvergnat.</p>
-
-<p>Les mauvaises années, mon père lui adressait
-force plaintes&mdash;pour demander finalement une
-diminution de charges. A quoi il répondait:</p>
-
-<p>&mdash;Tu te fais toujours du mauvais sang, Bérot;
-tu ne viendras pas vieux, mon ami! Une réduction&hellip;
-Mais tu n'y penses pas! Quand tu ne
-gagnes rien, moi je ne gagne rien non plus,
-vieux farceur. Et quand ça va bien, est-ce que je
-t'augmente?</p>
-
-<p>Lorsqu'il s'agissait, à la Saint-Martin, de régler
-les comptes de l'année, on s'efforçait de se rappeler
-à quelle foire on avait vendu des bêtes et à quel
-prix. Mais personne ne sachant faire un chiffre,
-il était difficile de se remémorer tout cela de tête,
-et plus encore de faire les totaux, de déterminer
-quelle somme exacte restait comme bénéfice. Attentifs,
-graves, les yeux brillants, mes parents et
-mes frères s'escrimaient de compagnie:</p>
-
-<p>&mdash;A une foire de Bourbon, en hiver, sept cochons
-à vingt-trois francs&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Ça fait cent soixante et un francs! disait le
-Louis, très habile.</p>
-
-<p>Ma mère ne s'en rapportait pas à lui du premier
-coup:</p>
-
-<p>&mdash;Tu dis cent soixante et un&hellip; Est-ce bien ça?&hellip;
-Voyons: sept fois vingt-trois&hellip; prenons d'abord
-sept pièces de vingt francs qui font&hellip; qui font&hellip;
-les cinq font cent, les deux quarante, cent quarante
-francs; il reste sept pièces de trois francs:
-vingt et un; cent quarante et vingt et un font
-bien cent soixante et un. C'est juste. Après?</p>
-
-<p>Mon père ayant eu le temps de songer reprenait:</p>
-
-<p>&mdash;Nous en avons vendu d'autres le Mercredi des
-Cendres, au Montet. Il y en avait cinq&mdash;des
-gros; nous les vendions trente-huit francs dix
-sous, je crois bien.</p>
-
-<p>Alors on se remettait à décomposer:</p>
-
-<p>&mdash;Cinq pièces de trente francs, cinq pièces de
-huit francs, cinq pièces de dix sous&hellip;</p>
-
-<p>Cela durait des soirs et des soirs. Lorsqu'on
-touchait au but il fallait souvent, par oubli des
-premiers chiffres, tout recommencer. On finissait
-pourtant par se mettre d'accord&mdash;sans être bien
-certain, d'ailleurs, du résultat admis.</p>
-
-<p>Cependant, M. Fauconnet, au jour du règlement,
-avait vite tranché la question, lui. Il disait, son
-papier à la main:</p>
-
-<p>&mdash;Les achats se montent à tant, les ventes à
-tant; il te revient tant, Bérot&hellip;</p>
-
-<p>Les mauvaises années c'était une somme insignifiante;
-il y eut même déficit à deux ou trois
-reprises. Jamais on ne touchait plus de deux ou
-trois cents francs.</p>
-
-<p>&mdash;Mais, Monsieur, je pensais avoir davantage,
-se hasardait parfois mon père.</p>
-
-<p>&mdash;Comment, davantage? Est-ce que tu me
-prends pour un voleur, Bérot? S'il en est ainsi je
-vais te prier de chercher un autre maître qui ne
-te vole pas.</p>
-
-<p>Et l'audacieux, très humblement:</p>
-
-<p>&mdash;Je ne veux pas dire ça, Monsieur Fauconnet,
-bien sûr que non!</p>
-
-<p>&mdash;A la bonne heure, parce que, tu sais, les <i>laboureux</i>
-ne manquent pas: après toi, un autre!</p>
-
-<p>Si la différence s'accusait trop considérable,
-Fauconnet avouait un report au compte prochain
-des ventes du mois d'octobre. Cela lui laissait
-pour l'année entière la jouissance de cet argent
-dont la moitié nous revenait de plein droit, séance
-tenante. Mais, bien entendu, il fallait accepter de
-bonne grâce cette combinaison fantaisiste autant
-qu'illégale, sous peine d'être mis à la porte&hellip;</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">X</h2>
-
-
-<p>L'argent, comme bien on pense, était rare à la
-maison et, jusqu'à dix-sept ans, je n'eus jamais
-même une pauvre pièce de vingt sous dans ma
-poche. Pourtant, les jours de sortie, il me prenait
-des envies d'entrer à l'auberge, de voir du nouveau.</p>
-
-<p>Nous allions à la messe à tour de rôle, car il
-n'y avait que deux garnitures d'habits propres
-pour nous quatre. Mes frères réservaient pour les
-jours de fête, pour les cérémonies possibles, leurs
-habits de noce:&mdash;cette garniture-là, utilisée toute
-la vie aux grandes occasions, servait encore à
-l'homme pour sa toilette funèbre. Mon père et
-mon frère Louis allaient au bourg de compagnie;
-le dimanche suivant c'était notre tour, à mon
-parrain et à moi.</p>
-
-<p>Or, mes camarades de catéchisme commençaient
-à aller boire bouteille chez Vassenat et ça
-m'ennuyait de n'avoir pas d'argent pour les accompagner.
-Le second dimanche avant le Carnaval,
-qu'on appelait le «dimanche des garçons»,
-je me risquai à en demander.</p>
-
-<p>&mdash;Qu'en veux-tu faire? Si jeune que ça, mon
-Dieu! gémit mon père.</p>
-
-<p>Ma mère, intervenant, jura qu'il n'y aurait plus
-moyen de suffire si je voulais me mettre déjà à
-«manger de l'argent». Je finis pourtant par obtenir
-quarante sous.</p>
-
-<p>Là-dessus, je pars la tête haute, content comme
-un roi, faisant bouffer ma blouse avec orgueil.
-Après la messe j'aborde franchement Boulois, du
-Parizet, et j'offre de payer un litre. Il allait depuis
-longtemps chez Vassenat, lui, et il connaissait tous
-les habitués. Nous nous trouvons bientôt cinq ou
-six attablés ensemble. Et, non sans étonnement,
-j'entends les autres rappeler d'anciennes débauches
-et passer une revue des filles du pays en faisant
-sur chacune des commentaires désobligeants ou
-ironiques.</p>
-
-<p>A la suite de la salle d'auberge, il y avait une
-salle de danse où préludèrent bientôt le vieux
-maigre avec sa vielle, et le joufflu au nez cassé
-avec sa musette. Je m'y rends avec les camarades.</p>
-
-<p>Les filles entraient par une porte latérale donnant
-sur une ruelle. Par-dessus leurs grosses robes
-de bure, elles avaient des petits châles gris ou
-bruns croisés sur la poitrine et tombant en pointe
-derrière le dos. Leurs bonnets de lingerie blanche
-étaient recouverts de chapeaux de paille ronds
-garnis de velours noir, avec des brides flottantes.
-Thérèse Parnière est là, belle <i>gasille</i> de seize ans
-toujours blonde et fraîche, très développée. Familier
-avec elle plus qu'avec aucune autre, je la
-demande pour danser; elle ne dit pas non. Je
-tiens ma place; je me lance comme un ancien&hellip;</p>
-
-<p>Cela dure jusqu'au moment où s'esquivent les
-dernières filles. Alors c'est déjà presque la nuit.
-Nous avons très faim; nous demandons du pain
-et du fromage. Le temps de vider deux nouveaux
-litres et tout est englouti&hellip; On s'offre le café, puis
-la goutte. Jamais je n'avais bu autant&hellip; Je vois
-comme en un rêve l'agitation de la salle, les groupes
-qui, autour des tables, lèvent leurs verres et <i>font
-du potin</i>. Lorsqu'on se lève enfin pour partir, je
-ne me sens pas bien stable. Mais Boulois a la bonne
-idée de me saisir par le bras&mdash;et quand nous
-nous quittons, à proximité du Parizet, je puis
-me tirer d'affaire seul, l'air m'ayant remis d'aplomb&hellip;</p>
-
-<p>Chez nous, je pénètre avec fracas dans la cuisine
-enténébrée, tout le monde couché dès huit heures.</p>
-
-<p>Je bute dans un banc qui s'affale à grand bruit
-et me prends à monologuer:</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, quoi, on dort déjà? C'est pas une
-vie! Pas sommeil, moi!</p>
-
-<p>Les deux petits de mon parrain et les trois de
-mon frère Louis s'éveillent en criant. Maman se
-lève ainsi que ma belle-s&oelig;ur Claudine: je cherche
-à les embrasser.</p>
-
-<p>&mdash;Il est soûl! déclarent-elles de compagnie.</p>
-
-<p>La mère me prépare à manger en gémissant,
-parce que j'avais dépensé si bêtement ce pauvre
-argent qui donne tant de peine à gagner. La Claudine
-donne le sein à son petit dernier, puis le remet
-dans son berceau et, tout en le berçant, chante
-pour l'apaiser:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">Dodo, le petit, dodo&hellip;</div>
-<div class="verse">Le petit mignon voudrait bien dormir:</div>
-<div class="verse">Son petit sommeil ne peut pas venir.</div>
-<div class="verse i2">Dodo, le petit, dodo&hellip;</div>
-</div>
-
-<p>Mais ni les reproches de ma mère, ni ses regrets,
-ni la mélopée de ma belle-s&oelig;ur, ni les cris de
-l'enfant, ne peuvent m'émouvoir. Je fais le
-pantin plus que de raison; je tiens tout le monde
-éveillé pendant une grande heure&hellip; Après quoi,
-m'étant couché, je dormis profondément jusqu'au
-matin.</p>
-
-<p>Au travail, le lendemain, mes frères se gaussèrent
-à cause de ma triste mine et parce qu'il me
-fallut aller boire au fossé&mdash;tellement j'avais la
-bouche chaude.</p>
-
-<p>Je n'eus pas l'occasion de recommencer de sitôt.
-A Pâques, on m'octroya vingt sous seulement. Il
-me fallut attendre la fête patronale, en juin, pour
-attraper une autre pièce de quarante sous.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Heureusement, on savait à cette époque s'amuser
-sans argent&mdash;en organisant à la belle saison des
-bals champêtres, qu'on appelait les «vijons» et,
-en hiver, des «veillées».</p>
-
-<p>Les vijons se tenaient le dimanche soir à quelque
-carrefour ombreux et gazonné. Jeunes filles
-et jeunes garçons s'y rendaient en bande&mdash;et
-aussi des gens mariés, des vieillards, des enfants.
-Si l'on pouvait avoir un <i>berlironneur</i> quelconque,
-on dansait jusqu'à satiété,&mdash;les vieux même y
-allant de leur bourrée. A défaut de musiciens, les
-plus dévoués chantaient ou sifflotaient des airs, et
-ça marchait tout de même.</p>
-
-<p>Il y avait aussi la ressource des petits jeux. On
-formait en se tenant la main un grand cercle au
-milieu duquel une victime aux yeux bandés devait
-trouver qui lui faisait face, qui lui donnait
-une tape, ou autre chose dans le même goût. On
-assemblait force gages, rachetés par des «pénitences»
-plus ou moins baroques&mdash;et l'on riait
-bien.</p>
-
-<p>Les hommes sérieux à qui ces plaisirs-là semblaient
-trop enfantins s'adonnaient aux quilles
-ou aux «neuf trous» sur des pistes voisines.</p>
-
-<p>Les amoureux, par exemple, ne pouvaient guère
-s'isoler&hellip; Avec tout ce monde, la chose eût été
-remarquée et commentée sans bienveillance. Tout
-se passait sagement à ces réunions de grand
-jour.</p>
-
-<p>Les veillées d'hiver donnaient souvent plus de
-liberté. On se réunissait tel dimanche dans telle
-ferme et le dimanche suivant dans telle autre.
-Et l'on dansait, et l'on jouait, et l'on riait&mdash;de
-même qu'aux vijons&hellip; Au départ, après la poêlée
-de châtaignes offerte par ceux de la maison, on
-avait parfois la chance de servir de guide, dans
-l'obscurité, à l'élue de son c&oelig;ur, ce qui était tout
-à fait charmant.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Ainsi m'arriva-t-il d'être le «conducteur» de
-Thérèse Parnière, la voisine de la Bourdrie. Depuis
-ma première sortie chez Vassenat, pour ne pas dire
-depuis la noce de mes frères, je me sentais attiré
-vers elle. Aux vijons et aux veillées, j'étais son
-danseur attitré et, par des pressions de mains et
-des regards tendres, je lui montrais assez mes
-sentiments. Mais à nos rencontres, en dehors de
-ces réunions, je ne trouvais rien à lui dire que des
-banalités sur la température et le mauvais état
-des chemins; et pourtant Dieu sait si mon c&oelig;ur
-battait vite!</p>
-
-<p>Ce dimanche-là, il y avait veillée à Suippière et
-je m'y étais rendu seul de chez nous;&mdash;la Catherine,
-souffrante, n'avait pas voulu m'accompagner
-et mes frères sortaient rarement depuis leur mariage.
-Thérèse et son frère Bastien y représentaient
-la Bourdrie. Je prévoyais qu'au moment de partir
-Bastien voudrait suivre la plus jeune des Lafond,
-de l'Errain, sa bonne amie de longue date. Je lui
-dis en confidence qu'il serait embarrassé à cause
-de sa s&oelig;ur.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, reconduis-la donc! s'empressa-t-il.</p>
-
-<p>Et moi d'avouer que j'en avais le très grand
-désir. Il répondit en riant:</p>
-
-<p>&mdash;Tu n'as qu'à le lui proposer, badaud, elle
-sera bien contente.</p>
-
-<p>Ainsi encouragé, comme nous dansions une
-polka, je glissai en douce à la Thérèse:</p>
-
-<p>&mdash;Me veux-tu pour compagnon, ce soir?</p>
-
-<p>&mdash;Mais avec plaisir. Autant toi qu'un autre&hellip;</p>
-
-<p>Selon l'usage, la veillée se termina vers minuit.
-Tous les invités sortirent ensemble, et, dans la
-cour, on se divisa par maisonnée ou par groupements
-sympathiques. Je rejoignis Thérèse qui, à
-dessein, s'éloignait de son frère, et nous pénétrâmes
-dans un grand champ qu'il fallait traverser
-pour gagner la Bourdrie. Nuit profonde.
-Le vent d'ouest soufflait fort. La bruine tombée
-dans le jour avait rendu le sol glissant. Nous
-allions avec précaution, bras enlacés, et nous
-retenant mutuellement quand nos sabots dérapaient.</p>
-
-<p>Je gardais le silence, très ému par la nouveauté
-de la scène. Thérèse dit:</p>
-
-<p>&mdash;Ah! vrai, il fait aussi noir que dans le cul
-d'un four. On aurait presque peur&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Oh bien, quand on est deux&hellip;, fis-je timidement.</p>
-
-<p>Et, sur sa joue fraîche, je posai mes lèvres d'un
-geste brusque.</p>
-
-<p>Il me sembla que mon audace ne l'avait point
-trop surprise. Mais, comme je tentais de l'immobiliser:</p>
-
-<p>&mdash;Finis donc, va, grand bête! dit-elle d'un ton
-plus condescendant que fâché.</p>
-
-<p>&mdash;Il y a bien longtemps, Thérèse, que je souhaitais
-une occasion comme ça pour te proposer de
-devenir ton bon ami&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Tu en seras bien avancé&hellip; Tu ne veux pas
-te marier encore, je pense?</p>
-
-<p>&mdash;Peut-être sans bien tarder, va&hellip;</p>
-
-<p>Enserrant plus fort sa taille, pressant sa main
-davantage, d'un mouvement brusque je l'obligeai
-quand même à faire halte.</p>
-
-<p>&mdash;Tu voudras, dis?</p>
-
-<p>&mdash;Quoi?</p>
-
-<p>&mdash;Te marier avec moi?</p>
-
-<p>Et sans lui donner le temps de me répondre, je
-l'embrassai de nouveau, longuement, goulûment.
-Mes lèvres cherchèrent ses lèvres&hellip;</p>
-
-<p>Elle avait renversé la tête d'un geste instinctif:
-je la sentis tressaillir.</p>
-
-<p>&mdash;Finis, je t'en prie! reprit-elle d'une voix plus
-faible, quasi suppliante.</p>
-
-<p>Mais elle ne put éviter ma caresse; nos lèvres
-se scellèrent en un baiser délicieux.</p>
-
-<p>Tout près, avec un air de nous narguer, une
-chouette ulula sans fin. Nous repartîmes à pas
-plus vifs, troublés de cette première manifestation
-d'amour et péniblement impressionnés par les cris
-de mauvais augure de l'oiseau nocturne.</p>
-
-<p>La bruine s'était remise à tomber, dense et
-froide. Elle humectait la cape de bure de ma
-compagne; elle dégoulinait sur ma grosse blouse
-de cotonnade; et sur nos mains unies, chaudes de
-fièvre, elle mettait son contact glacé&hellip;</p>
-
-<p>Il faisait tellement noir que nous eûmes de la
-peine à trouver l'échalier pour franchir la bouchure,
-à l'extrémité du champ. Je le passai le
-premier, et, dans le pré en contre-bas où il donnait
-accès, je reçus Thérèse dans mes bras, à proximité
-du pieu crochu qui servait d'échelon pour monter
-ou descendre. Je pensais m'autoriser de ce service
-pour une nouvelle étreinte, mais elle se dégagea
-si vite que je n'eus même pas le temps de l'embrasser.
-Tout au long du pré humide, nous allâmes
-très sagement, presque silencieusement. Un bout
-de mauvais chemin ensuite où il nous fallut passer
-à la file sur une rangée de grosses pierres assez
-éloignées l'une de l'autre. Je voulus aller le premier&mdash;malgré
-que le sentier ne me fût guère familier.
-Mais je manquai l'une des pierres et plongeai dans
-la patouille jusqu'à mi-jambe. Je me tirai de là
-tout penaud, le pantalon cuirassé, ruisselant, la
-jambe transie&mdash;cependant que ma compagne,
-sans souci des flaques qui l'avaient éclaboussée,
-riait de l'aventure.</p>
-
-<p>Dans la cour, nous nous rapprochâmes bien entendu.
-Je la pressai tout contre moi en une étreinte
-passionnée et lui pris, sans qu'elle s'en fâchât, un
-long baiser d'amant.</p>
-
-<p>Je regagnai, fiévreux, le Garibier. Une exubérance
-de vie me soulevait. Par cette nuit d'hiver
-sombre, venteuse et pluvieuse, j'avais du ciel bleu
-plein le c&oelig;ur&hellip;</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Thérèse fut donc dorénavant ma bonne amie
-attitrée. Je n'eus pas crainte d'afficher mes préférences
-pour elle aux autres veillées de cet hiver-là,
-aux vijons de l'été suivant, non plus qu'au bal
-de l'auberge Vassenat, les jours de fête. J'allais
-même la trouver dans les pâtures, les dimanches
-où il n'y avait pas prétexte à rassemblement, et
-nous passions de longues heures seul à seule, au
-long des grosses bouchures parfumées et discrètes,
-complices des amoureux. Nos relations se bornèrent
-pourtant à des mignardises innocentes, aux
-baisers et effusions de lèvres du premier soir.
-Jeunes et naïfs tous deux, la timidité, la pudeur,
-la crainte des suites nous empêchèrent d'aller
-jusqu'à la consommation de l'amour. J'avais d'ailleurs
-l'intention bien arrêtée d'en faire ma femme.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XI</h2>
-
-
-<p>M. Fauconnet, à la suite d'une scène violente
-avec mes parents leur donna congé.</p>
-
-<p>Mon père proposait de vendre une truie avec ses
-petits parce qu'il n'y avait guère de nourriture
-cette année-là. Le maître la voulait garder.</p>
-
-<p>&mdash;Nous achèterons du son, fit-il.</p>
-
-<p>Mot fatal! On avait cru s'apercevoir que le
-règlement de la dernière Saint-Martin comportait
-aux dépenses beaucoup plus de son qu'il n'y en
-avait eu d'acheté. Deux b&oelig;ufs gras, vendus en
-dehors de la présence de mon père, semblaient
-d'autre part d'un bon marché dérisoire. Ma mère
-avait juré souvent que Fauconnet n'emporterait
-pas cela en terre. Elle profita donc de ce qu'il
-parlait de son pour dire qu'il n'aurait pas à porter
-aux dépenses celui qu'il se proposait d'acheter,
-attendu qu'il en avait compté au moins mille
-livres de trop l'année précédente.</p>
-
-<p>&mdash;Dites tout de suite que vous me prenez pour
-un voleur! fit-il, selon sa coutume.</p>
-
-<p>Alors mon père, sortant de sa passivité ordinaire,
-fut comme un mouton enragé:</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien oui, là, vous êtes un voleur!</p>
-
-<p>Et de parler des b&oelig;ufs gras; et de citer d'autres
-choses plus anciennes en s'efforçant à des preuves.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, oui, vous êtes un voleur! Si vous aviez
-agi honnêtement j'aurais peut-être trois ou quatre
-mille francs devant moi alors que je n'ai pas le
-sou. Oui, vous êtes un voleur!</p>
-
-<p>Fauconnet, malgré son toupet, blêmit. Son visage
-glabre eut des plissements plus accentués. Furieux,
-il se prit à menacer:</p>
-
-<p>&mdash;Vous viendrez raconter cela devant les juges,
-mes agneaux! Je vais vous attaquer pour injures
-et pour atteintes à l'honneur; vous ne savez pas
-ce qui vous pend au nez, soyez sûrs&hellip; En attendant,
-Bérot, cherche un autre domaine, vieux malin!</p>
-
-<p>Il sortit en vitesse, alla quérir lui-même son
-cheval à l'étable, cria de nouveau en partant:</p>
-
-<p>&mdash;Avant peu vous saurez comment je m'appelle!
-Au revoir!</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>En osant cela, mes parents savaient aller au
-devant d'un congé certain: cette conséquence
-prévue les laissa donc indifférents. Mais ils s'effrayèrent
-de la menace d'un procès, et leurs
-appréhensions étaient partagées par tous. Car,
-devant les juges, avec les meilleures raisons, les
-malheureux se trouvent avoir tort. Le maître,
-nanti de papiers, présenterait des comptes qui
-auraient l'air d'être justes. Qu'importerait notre
-seule bonne foi maladroitement exprimée? Il aurait
-gain de cause&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Mon Dieu! mon Dieu! les hommes de loi
-vont tout nous prendre, ils feront vendre aux
-enchères le mobilier et les instruments! gémissait
-ma grand'mère dix fois par jour.</p>
-
-<p>Terreurs vaines cependant. Fauconnet se garda
-de porter plainte. Au fond, malgré la supériorité
-de sa situation, lui aussi avait peut-être peur des
-juges!</p>
-
-<p>Il s'en tint à nous faire toutes les misères possibles,
-exigeant que les conditions du bail fussent
-suivies à la lettre, nous privant de la pâture des
-trèfles, de façon qu'il nous fallut acheter du foin
-et que notre cheptel se trouva quand même en
-mauvais état pour l'estimation de Saint-Martin. Il
-agit de telle sorte que mon père fut redevable à la
-sortie d'une somme qu'il ne put fournir. Le maître,
-alors, de frapper d'une saisie la récolte en terre
-qu'il garda toute&mdash;profitant seul par ce moyen
-de notre travail de la dernière année&hellip;</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Quand je le vis par la suite mettre ses fils dans
-les grandes écoles, faire de l'aîné un médecin, du
-second un avocat, et du troisième un officier;
-quand je le vis plus tard acheter, à Agonges, un
-château et quatre fermes, vieillir et mourir dans la
-peau d'un gros propriétaire terrien, je compris
-mieux encore combien l'épithète de «voleur» lui
-avait été justement appliquée.</p>
-
-<p>Car il était d'origine très pauvre, fils d'un garde
-particulier et petit-fils d'un métayer comme nous.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XII</h2>
-
-
-<p>Après bien des démarches, mon père finit par
-trouver un autre «endroit», comme on dit. C'était à
-Saint-Menoux, à proximité du bourg, en direction
-de Bourbon. Cette ferme, dénommée la Billette, venait
-d'être achetée par un pharmacien de Moulins,
-M. Boutry. Et celui-ci, ayant cédé son fonds, vint
-s'installer presque en même temps que nous dans
-la maison de maître,&mdash;une grande bâtisse carrée à
-un étage dans un jardin spacieux&mdash;qu'un mur
-séparait de notre cour.</p>
-
-<p>Sous bien des rapports nous étions mieux qu'au
-Garibier. Les bâtiments n'étaient qu'à deux cents
-mètres de la grand'route que bordaient plusieurs
-de nos champs. Nous voyions passer des cavaliers,
-des piétons, des voitures; cela nous changeait de
-notre vallon sauvage de là-bas&hellip; Rien à dire du
-logement ni des terres. Mais ce qui nous sembla
-bientôt gênant, presque insupportable, ce fut la
-présence constante du maître.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>M. Boutry n'était pas un méchant homme, et je
-mettrais ma main au feu qu'avec lui les comptes
-furent toujours sincères. Seulement, méticuleux et
-tatillon par nature, il avait le tort de prendre au
-sérieux son rôle de propriétaire-gérant. Il aurait
-voulu nous faire accepter en bloc les théories qu'il
-puisait dans les livres d'agriculture. Théories si
-contraires aux habituelles façons de faire et souvent
-si absurdes que nous lui éclations de rire au
-nez&hellip; D'ailleurs, par son physique même et par
-ses gestes il prêtait à rire. Petit, vif et remuant, des
-lunettes abritant ses yeux bouffis, crâne chauve et
-barbe rêche, il venait en sautillant nous relancer
-dans les étables ou dans les champs.</p>
-
-<p>&mdash;Voyez, il serait préférable de labourer à telle
-époque et de telle façon!&mdash;Vous mettez trop peu
-de semence!&mdash;Il faut donner telle ration à vos
-b&oelig;ufs!</p>
-
-<p>Ainsi de tout.</p>
-
-<p>Je me rappelle d'un jour où il vint nous trouver,
-mon parrain et moi, alors que nous retournions
-un vieux trèfle. Il pouvait être dix heures du
-matin, au mois de mai; le soleil tapait dur.</p>
-
-<p>&mdash;Baptiste, Baptiste, fit M. Boutry très affairé,
-quand il fait chaud comme cela ne gardez pas les
-b&oelig;ufs trop longtemps, trois heures au maximum.
-Si l'on prolonge au delà de cette limite, il peut en
-résulter des accidents fort graves. J'ai lu cela hier
-dans un traité d'agriculture très bien fait.</p>
-
-<p>Il passa sur le dos des bêtes sa petite main d'apothicaire
-fine et blanche.</p>
-
-<p>&mdash;Voyez, ils sont déjà en sueur; leurs flancs
-battent; de la mousse écumeuse sort de leur
-bouche; ils en viendraient à tirer la langue&hellip; Il
-va falloir les dételer, Baptiste.</p>
-
-<p>Mon parrain haussa les épaules.</p>
-
-<p>&mdash;Nous n'en finirions pas de faire notre ouvrage,
-Monsieur, si nous ne les gardions que trois
-heures à chaque attelée. Par les temps de chaleur,
-bien sûr que leurs flancs battent et qu'ils tirent la
-langue, ce n'est qu'un mauvais moment à passer;
-nous aussi nous avons chaud!</p>
-
-<p>&mdash;Évitez d'exagérer; cela pourrait être dangereux,
-vous dis-je.</p>
-
-<p>&mdash;Nous les lâcherons à midi, soyez tranquille!
-fit l'aîné narquois.</p>
-
-<p>&mdash;Comme les autres jours! ajoutai-je malicieusement.</p>
-
-<p>M. Boutry partit très mécontent, comprenant
-qu'on se moquait&hellip;</p>
-
-<p>La politesse, la déférence nous faisaient plutôt
-défaut, comme on voit. Pourtant, au Garibier,
-avant la rupture, chacun se montrait empressé à
-l'égard de Fauconnet. Mais Fauconnet ne venait
-que deux fois par mois; puis, connaissant la vie
-rurale, il faisait montre comme gérant de capacités
-incontestables; enfin il savait parler en maître.
-Tandis que Boutry, exprimant d'un air de prière
-les idées de ses livres, nous semblait ridicule; et
-puis, dame, il était toujours là&hellip;</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>De par les conditions du bail, nous étions astreints
-pour le service particulier du bourgeois à
-pas mal de petites besognes: car il n'avait pas de
-domestique mâle. Nous devions soigner son cheval,
-nettoyer sa voiture, atteler et dételer quand il
-allait en route, faire son jardin, casser son bois.
-Il eût aimé, je pense, que nous prévenions ses
-désirs, que nous nous prêtions au moins de bonne
-grâce à l'accomplissement de ces multiples corvées.
-Mais au lieu de cela, mon père, très incapable de
-dissimuler, grognait à tous les ordres:</p>
-
-<p>&mdash;<i>Oh M'sieu, ça va t'y nous r'tarder! Tant
-d'travail que presse chez nous!&hellip; J'aurions déjà
-peiné d'en voir le bout.</i></p>
-
-<p>Presque toujours ma mère renchérissait, ou bien
-mes frères. Alors le maître:</p>
-
-<p>&mdash;Mais il n'y en a pas pour longtemps, mes amis.
-C'est l'affaire d'un tout petit moment&hellip; Vous
-m'aurez vite fait ça, mon brave Bérot.</p>
-
-<p>&mdash;<i>Pus longtemps qu'ou pensez, allez, M'sieu&hellip;
-C'est bien ennuyant, j'vous en réponds!</i></p>
-
-<p>Lui, gêné de ces doléances, se faisait très
-humble pour venir nous déranger&mdash;comme s'il
-eût demandé une faveur à des indifférents.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>M<sup>me</sup> Boutry, maigre pimbêche sur le retour,
-était loin d'être aussi accommodante. D'un ton
-sec et dédaigneux elle disait à ma mère:</p>
-
-<p>&mdash;Jeannette, vous m'enverrez quelqu'un demain
-pour la lessive.</p>
-
-<p>Ou bien:</p>
-
-<p>&mdash;Je compte sur Catherine dimanche pour aider
-à la bonne; j'aurai du monde.</p>
-
-<p>Cela n'admettait pas de réplique.</p>
-
-<p>Et méfiante à l'excès. Les volailles, les fruits
-étant à moitié au même titre que le reste, elle
-comptait fréquemment les poussins et venait chez
-nous à l'heure des repas pour inspecter la table
-d'un regard soupçonneux. Les jours de marché,
-elle se trouvait là comme par hasard au départ
-de ma mère, craignant sans doute que les paniers
-ne contiennent des denrées soustraites à la communauté.
-L'enragée fureteuse voulait connaître le
-«pourquoi» et le «comment» des moindres choses.</p>
-
-<p>Un soir, la Claudine, à propos de prunes soustraites
-au gros prunier du bas de la cour, lui fit
-une réponse un peu vive:</p>
-
-<p>&mdash;Ma foi, Madame, j'ai autre chose à faire que
-de rester là pour les garder.</p>
-
-<p>Un autre jour, nouvelle algarade à propos de
-deux poulets disparus, probablement enlevés par
-la buse.</p>
-
-<p>&mdash;Je trouve que cela arrive souvent: vous
-devriez les veiller mieux.</p>
-
-<p>&mdash;Nous louerons une servante pour ça! répondit
-ma belle-s&oelig;ur ironiquement.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>M. Boutry et sa femme avaient encore cette
-manie de nous donner à tout propos des conseils
-d'hygiène. S'ils nous voyaient en sueur à la suite
-d'un travail pénible:</p>
-
-<p>&mdash;Ne restez pas ainsi. Allez tout de suite vous
-changer. Massez-vous les uns les autres pour que
-la circulation du sang ne se ralentisse pas. Surtout,
-évitez les courants d'air!</p>
-
-<p>Excellents avis sans doute, mais en été on a
-autre chose à faire que de se changer et de se
-masser réciproquement à chaque fois qu'on est en
-sueur. Et puis ces opérations seraient à recommencer
-trop souvent!</p>
-
-<p>Quand les gamins couraient dehors tête nue,
-nouvelle occasion d'intervenir.</p>
-
-<p>&mdash;Mais faites donc attention! Ces enfants vont
-prendre mal! Ne les laissez pas au soleil sans
-coiffure&hellip;</p>
-
-<p>Ils n'eussent pas voulu les voir sortir au crépuscule,
-ni par les temps humides, en raison de la
-faiblesse de leurs poumons&mdash;et tout à l'avenant.
-Ce sont là prescriptions bonnes pour les enfants
-des riches&mdash;qui s'en portent souvent plus mal&mdash;mais
-auxquelles les petits des travailleurs n'ont
-point coutume d'être soumis.</p>
-
-<p>Quand quelqu'un, petit ou grand, souffrait de
-la moindre indisposition il aurait fallu sans plus
-attendre lui faire avaler quelque drogue&mdash;ou
-même aller quérir le médecin.</p>
-
-<p>&mdash;Ils se figurent pourtant que leurs remèdes
-empêchent de mourir! disait mon père. C'est des
-bêtises, plus on s'en fourre dans le corps, plus mal
-on se porte. Quant aux médecins, s'il fallait
-recourir à eux aussitôt qu'on sent du mal ça
-coûterait cher. Et pour ce qu'ils y connaissent! On
-voit bien que le bourgeois était pharmacien: ça
-s'accorde ensemble, les marchands de purges et
-les médecins, pour rouler le pauvre monde&hellip;</p>
-
-<p>Et ma mère, quand elle venait de subir un cours
-d'hygiène:</p>
-
-<p>&mdash;En voilà des embarras! Si on voulait les
-croire, il faudrait se fourrer dans une boîte à
-coton!</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Dès la première année, nos relations avec les
-maîtres n'allèrent donc pas sans tiraillements.</p>
-
-<p>Pourtant, au point de vue des affaires, ça
-marchait bien. M. Boutry laissait une grande
-liberté à mon père pour les ventes et les achats. A
-la Saint-Martin il y eut à toucher un joli bénéfice,
-ce qui nous permit de joindre les deux bouts,&mdash;en
-dépit de la saisie de notre part de récolte au
-Garibier.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XIII</h2>
-
-
-<p>Les premiers mois de notre installation à la
-Billette j'étais resté fidèle à Thérèse Parnière et,
-malgré la distance, j'allais la voir presque tous les
-dimanches.</p>
-
-<p>Je prenais les coursières, cheminant par monts
-et par vaux, au travers des cultures et des prés,
-suivant quelquefois un bout d'impossible «rue
-creuse», empruntant même un coin de forêt.</p>
-
-<p>A vingt minutes à peu près de la Bourdrie,
-j'avais à franchir un grand terrain vague, sourceux
-et spongieux, traversé d'un seul sentier
-potable qui cotôyait vers le milieu une mare à
-l'eau verdâtre entourée d'ormeaux têtards. Deux
-rangées de vieux chênes jamais élagués se prolongeaient
-à la suite, en direction de la forêt toute
-proche.</p>
-
-<p>Certes, il n'était guère agréable de passer seul,
-la nuit, en cet endroit&mdash;d'ailleurs appelé «le rendez-vous
-des sorciers». Le bruit du vent dans les
-feuilles y semblait plus mystérieux et les cris des
-hiboux plus lugubres.</p>
-
-<p>Lors, m'en retournant de veiller chez ma belle
-par une nuit de fin d'hiver, sans lune, je vis
-soudain surgir d'entre les arbres une forme blanche
-qui se mit à faire des cabrioles&hellip; Une autre suivit,
-puis une troisième&hellip; La terreur me faisait claquer
-les dents. Néanmoins j'assurai dans ma main mon
-bon gourdin d'épine noire et continuai d'avancer,
-bien résolu à en user contre les fantômes s'ils
-voulaient m'embêter.</p>
-
-<p>Ayant sautillé quelques instants en silence, ils
-se campèrent tous de front dans le sentier et se
-mirent à crier, à hurler sans fin, en agitant leurs
-grands bras blancs. Quand je fus à cinq pas
-d'eux:</p>
-
-<p>&mdash;Attendez-moi, les gas! formulai-je, avec une
-énergie un peu forcée.</p>
-
-<p>Loin de se détourner, ils m'entourèrent en criant
-de plus belle, en agitant plus fort leurs grands bras
-menaçants. D'un geste furieux, désespéré, mon
-gourdin fendit l'air, s'abattit sur le travers d'un
-des trois êtres qui s'affaissa avec un long cri plaintif,&mdash;très
-humain cette fois. Cependant que les autres
-s'enfuyaient en vitesse.</p>
-
-<p>&mdash;Tu m'as tué, cochon, tu m'as tué! proféra
-le fantôme gémissant.</p>
-
-<p>Je déroulai les défroques dont s'était affublé le
-malheureux et reconnus le petit Barret, de Fontivier,
-un garçon de deux ans plus jeune que moi
-avec qui j'avais toujours eu de bons rapports.</p>
-
-<p>&mdash;C'est dans les reins, reprit-il. Tu m'as cassé
-les reins, je ne peux pas me remuer.</p>
-
-<p>Ses compagnons étaient les deux Simon, de
-Suippière, des amis d'enfance aussi. Je les appelai
-l'un après l'autre&mdash;en vain. Barret eut un spasme
-et vomit du sang; je crus qu'il allait passer&hellip;
-J'avais bien envie de le laisser crever tout seul là,
-dans la nuit, non par vengeance, mais par égoïsme
-et faute de savoir comment le secourir. Mais à la
-lueur d'une allumette, je distinguai ses traits décomposés,
-ses yeux suppliants, le sang rouge qui
-sortait encore de sa bouche. Une pitié infinie en
-même temps qu'un chagrin profond m'envahirent.
-Je descendis jusqu'à l'extrême bord de la mare
-dans laquelle je mouillai l'un des torchons qui
-avaient servi à sa toilette de fantôme; j'humectai
-son front, ses tempes, le creux de ses mains; je
-nettoyai sa bouche. Il parut se remettre un peu.</p>
-
-<p>&mdash;Reconduis-moi, je t'en prie, dit-il. Ne m'abandonne
-pas&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Tu n'aurais pourtant que ce que tu mérites!
-fis-je, d'un ton de justicier.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! Tiennon, tu t'es bien assez vengé&hellip; Je
-te jure que je n'avais pas l'intention de te faire du
-mal. Je voulais seulement t'effrayer pour que tu
-ne reviennes plus voir la Thérèse, que j'aimais à en
-perdre la raison&hellip; Mais tu peux être tranquille,
-va: c'est toi qui l'auras; je suis foutu!</p>
-
-<p>L'ayant rassuré de mon mieux, avec de grandes
-précautions je le mis sur ses jambes. Appuyé sur
-moi, il put se tenir et faire quelques pas; mais le
-heurt de son pied contre un caillou le fit crier de
-douleur.</p>
-
-<p>&mdash;Asseyons-nous; je ne peux pas aller plus
-loin! dit-il en sanglotant.</p>
-
-<p>Nous avions bien fait dix mètres!</p>
-
-<p>Je l'établis à califourchon sur mon dos et marchai
-doucement, avec bien des précautions pour
-me rendre compte où je posais les pieds. Mais les
-secousses inévitables lui causaient des souffrances
-accrues et il gémissait à fendre l'âme. Je continuais
-quand même, m'efforçant à l'indifférence.</p>
-
-<p>Vint un moment où l'étreinte de ses bras parut
-mollir, où son corps pesa davantage d'être inerte.
-Exténué pour mon compte je l'étendis sur le sol:
-il semblait ne plus remuer. Je fus retremper le
-chiffon dans le creux d'un fossé et le bassinai de
-nouveau: il geignit sans plus rien dire.</p>
-
-<p>Je le repris comme la première fois et continuai
-d'avancer. Il eut des hoquets qui pouvaient être
-d'agonie&hellip; Le sang venant de nouveau, je me
-félicitai de ce que le linceul du fantôme martyr,
-passé en travers sur mon cou, préservât mes effets.
-Anxieux, les nerfs tendus à l'extrême, je marchais
-vite à présent malgré la charge lourde, et le noir,
-et les obstacles du mauvais chemin,&mdash;sans plus
-m'affecter des gémissements du malheureux.</p>
-
-<p>Après une grande heure je parvins à la cour de
-Fontivier et, tâchant d'apaiser les chiens qui
-aboyaient avec fureur, je déposai le moribond sous
-la petite fenêtre de la maison, étendu sur les défroques
-de sa mascarade.</p>
-
-<p>Un grand coup de bâton dans la porte et je
-me sauvai par un sentier de chèvre qui, en arrière
-des bâtiments, dévalait parmi les cultures. Les
-chiens me poursuivirent un peu avec des jappements
-toujours fâchés, mais je fus bientôt hors
-de leur atteinte. Et quand me parvinrent, dans
-le silence de la nuit, les exclamations provoquées
-par la lugubre découverte, je n'avais plus à craindre
-d'être rejoint.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Le pauvre Barret ne s'était pas trompé. Mon
-bâton d'épine avait dû lui casser quelque chose
-dans la colonne vertébrale. Il traînailla plusieurs
-mois et, finalement, mourut&hellip; Jamais, au cours
-de sa lente agonie, il ne consentit à s'expliquer
-sur le drame. Aux questions sur qui l'avait frappé:</p>
-
-<p>&mdash;C'est quelqu'un qui en avait le droit; c'est
-bien fait pour moi! répondait-il sans plus.</p>
-
-<p>Et il interdit à ses parents de porter plainte.
-Les deux comparses s'abstinrent de confidences
-qui eussent provoqué l'aveu de leur triste rôle.
-J'avais moi-même tout intérêt à ne rien dire. Les
-parents de Barret, s'ils eurent des doutes, hésitèrent
-à les divulguer. La justice ne fut pas informée,
-et après les mille suppositions du début, on ne
-parla plus de cette affaire qui resta pour tout le
-monde mystérieuse et inexplicable.</p>
-
-<p>Sans doute je n'avais rien à regretter&hellip; Mais
-c'est tout de même ennuyeux de se dire qu'on
-a causé la mort d'un homme&mdash;fors le cas où c'est
-une action très méritoire: mon oncle Toinot était
-si fier d'avoir tué un Russe! Souvent me sont
-revenus à la pensée les détails de cette triste nuit.
-Je ne dirai pas que ce souvenir a empoisonné ma
-vie, mais il m'a longtemps harcelé, troublé&hellip;</p>
-
-<p>Après l'événement, je ne tardai pas à rompre
-avec la Thérèse. Ses parents m'ayant mis en demeure
-de l'épouser tout de suite ou de ne plus
-la fréquenter, je cessai mes visites. Et c'est bien
-ce qu'ils espéraient.</p>
-
-<p>Six mois après, elle devint la femme de l'aîné
-des Simon, de l'un des lâches qui accompagnaient
-le petit Barret au «rendez-vous des sorciers». La
-noce eut lieu la semaine même où on l'enterra. La
-vie a de bien cruelles ironies&hellip;</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XIV</h2>
-
-
-<p>Il se passa chez nous, pendant notre seconde
-année de séjour à la Billette, deux événements
-familiaux très graves: la mort de ma grand'mère
-et le départ de ma s&oelig;ur Catherine.</p>
-
-<p>Ma grand'mère avait plus de quatre-vingts ans.
-Un jour de mai, elle fut prise d'une attaque alors
-qu'elle gardait les oisons. Mon père la trouva
-affalée au bord d'un fossé, le côté gauche inerte,
-la langue pâteuse. On la transporta sur son lit
-d'où elle ne bougea plus. Elle articulait obstinément
-des sons incompréhensibles qui devaient être
-des phrases et se mettait en colère parce que nous
-ne pouvions la comprendre. Il fallait toujours
-quelqu'un à côté d'elle pour lui donner satisfaction
-dans la mesure du possible, la faire manger
-ou boire lorsqu'elle en avait envie et ainsi de suite.
-Vraisemblablement elle souffrait beaucoup. Et nul
-mieux à espérer!</p>
-
-<p>Bien souvent j'entendais prononcer à ma mère
-ou à l'une de mes belles-s&oelig;urs des phrases comme
-celle-ci:</p>
-
-<p>&mdash;Savoir si ça va durer longtemps?</p>
-
-<p>A quoi une autre répondait:</p>
-
-<p>&mdash;Ce n'est pas à souhaiter!</p>
-
-<p>Encore que je n'eusse pas, pour la vieille femme
-plutôt dure à mon enfance, une affection bien
-profonde, j'étais quand même peiné de ces dialogues
-où perçait le désir de sa mort. Quand nous
-étions à table, je portais machinalement mon regard
-sur son lit; une angoisse m'étreignait de
-la contempler immobile et le teint cireux sous
-sa coiffe antique, ou bien remuant les lèvres pour
-des articulations informes, pénibles. Souvent j'abrégeais
-le repas, emportant un morceau de pain
-pour manger dehors, parce qu'en sa présence ça
-me devenait impossible.</p>
-
-<p>Je trouve qu'un des bons avantages des fortunés
-est d'avoir des appartements de plusieurs
-pièces,&mdash;chaque ménage, sinon chaque personne,
-ayant sa chambre propre, son intimité distincte.
-Au moins, ils peuvent être malades tranquillement.
-Tandis que, dans l'unique pièce des maisonnées
-pauvres, c'est tous les spectacles mêlés, la
-misère de chacun s'étalant aux yeux de tous sans
-possibilité contraire.</p>
-
-<p>C'est ainsi qu'à côté de ma grand'mère se mourant,
-mes petits neveux clamaient leur joie d'être
-au monde, l'assommaient de leurs jeux bruyants,
-de leurs cris. La vie allait son train coutumier, indifférente
-à l'agonie d'une vieille femme paralysée!</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Elle passa fin octobre, à la suite d'une seconde
-attaque, après une journée seulement de souffrances
-plus vives.</p>
-
-<p>Sitôt qu'elle fut morte, on arrêta l'horloge et
-on jeta dehors l'eau du seau de la «bassie» où son
-âme avait dû se baigner avant que de s'élever
-vers les régions célestes.</p>
-
-<p>Je fus vivement impressionné par ce premier
-deuil. Terreur de la mort vue de près, sentiment
-complexe où se mêlaient la curiosité, la pitié, le
-dégoût&hellip; A plusieurs reprises, je contemplai longuement,
-dans sa rigidité dernière, cette créature
-qui avait tenu une si grande place dans le rayon
-familier de mon existence.</p>
-
-<p>Au reste, cette mort ne changea rien aux coutumes
-journalières de la maisonnée; les repas
-eurent lieu aux mêmes heures, en face de ce lit
-dont les rideaux tirés masquaient un cadavre.
-Seule, mettait une note de mystère la bougie qui
-brûlait à proximité, sur une petite table, près
-du bol d'eau bénite où trempait une branche de
-buis. On s'abstint pourtant de faire l'attelée quotidienne
-de labour. Mon frère Louis s'en fut à
-Agonges prévenir l'oncle Toinot et sa famille. Mon
-parrain alla déclarer le décès à la mairie et s'entendre
-avec le curé pour l'heure de l'enterrement. Je
-fus chargé, moi, de recruter des porteurs dans le
-voisinage.</p>
-
-<p>Rentré du bourg, mon parrain travailla à la
-mise au point d'un araire neuf, et il me fallut lui
-aider. La besogne terminée, il dit, l'air satisfait:</p>
-
-<p>&mdash;Il y a assez longtemps qu'il était en chantier,
-cet <i>ariau</i>! J'avais bien besoin d'une journée
-comme ça&hellip;</p>
-
-<p>Ce sentiment de tranquille égoïsme me peina
-un peu. On s'attendrît aisément quand on est
-jeune. Plus tard,&mdash;même à l'âge qu'avait alors
-mon parrain,&mdash;je fus bien aussi pratique que lui.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Le lendemain, nous étions une trentaine à suivre,
-dans l'épais brouillard froid, le char à b&oelig;ufs qui
-portait la bière. A l'entrée du bourg, on la déposa
-sur deux chaises empruntées dans une maison. Il
-fallut attendre là un grand quart d'heure. Le curé
-enfin venu récita quelques prières&mdash;et l'on se
-mit en route vers l'église, la bière portée maintenant
-par quatre hommes, avec des bâtons qu'ils
-passaient dans une serviette suspendue à leur cou.</p>
-
-<p>De la même façon, après la cérémonie, on parvint
-au cimetière. Là, au moment de l'aspersion
-finale, ma mère et mes belles-s&oelig;urs de pleurer,
-de sangloter sans fin,&mdash;ce qui ne fut pas sans me
-causer une surprise profonde étant donné leur
-crainte si souvent manifestée de voir la disparue
-«durer trop longtemps». Je compris que ces sanglots
-ne survenaient que pour la forme, <i>parce qu'il
-était d'usage d'en faire entendre à ce moment</i>.</p>
-
-<p>Pour moi, les quelques larmes qui brouillèrent
-mes yeux au moment de la descente du cercueil
-dans la fosse eurent au moins le mérite d'être
-sincères.</p>
-
-<p>Quand tout fut terminé, les parents d'Agonges
-vinrent déjeuner chez nous. On avait fait quelques
-préparatifs, acheté du vin et un morceau de viande
-pour la soupe; ma mère ajouta une omelette. Le
-repas dura longtemps et, vers la fin, l'oncle Toinot
-redit une fois de plus dans quelles conditions il
-avait tué son Russe! C'est que tous les rassemblements
-se terminent à peu près de la même manière,
-qu'ils soient motivés par un mariage, un
-baptême, un deuil ou par tel autre événement de
-moindre importance. Pourvu qu'il y ait un repas
-avec de l'extra, un repas donnant l'occasion de
-demeurer plusieurs heures à table, on en arrive
-fatalement à émettre des souvenirs où chacun
-se donne le beau rôle et en tourne d'autres en
-ridicule, à raconter des histoires comiques ou
-osées&hellip; Hâbleries, grivoiseries, médisances, mensonges
-et sottises!</p>
-
-<p>De ce repas funèbre, seules, les chansons furent
-bannies.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Peu de temps après la mort de ma grand'mère
-ma s&oelig;ur Catherine nous quitta donc pour aller
-servir à Moulins chez une parente de M<sup>me</sup> Boutry.</p>
-
-<p>La Catherine avait alors vingt-quatre ans. De
-physionomie sympathique, elle avait plu tout de
-suite à la dame qui la demandait fréquemment
-pour venir en aide à la bonne. Ma s&oelig;ur prit goût à
-ce qu'elle faisait et voyait faire dans cette maison;
-elle adopta bientôt les manières polies et soumises
-qu'il faut pour servir les riches; elle en vint même
-à prendre une certaine familiarité respectueuse
-avec les Boutry qui lui témoignaient de la bonté.</p>
-
-<p>Elle aimait un garçon de Meillers, André Gaussin,
-à ce moment au service, à qui elle avait juré
-d'être fidèle. Depuis quatre ans déjà elle tenait sa
-promesse, sortant peu, ne se laissant pas courtiser&hellip;
-Gaussin lui écrivait trois fois par an: au
-premier janvier, dans le cours du printemps, à
-la fin de l'été. La Catherine attendait avec impatience
-ces lettres qui, cependant, lui valaient
-beaucoup d'ennuis,&mdash;car elle ne savait à qui
-s'adresser pour les faire lire, ni pour faire écrire
-les réponses. Or, après quelques mois, les propriétaires,
-mis au fait de son roman, s'étaient
-chargés de tout. Et, jugeant qu'elle avait des
-dispositions pour le service, ils eurent cette pensée
-de la caser en ville. Gaussin, servant comme ordonnance,
-se trouvait dressé déjà. Ils pourraient,
-une fois mariés, se placer ensemble et gagner
-beaucoup.</p>
-
-<p>La Catherine s'habitua peu à peu à cette idée
-qui, de prime abord, l'avait effrayée par crainte
-de l'inconnu. Elle s'y habitua d'autant mieux que
-les belles-s&oelig;urs lui reprochaient de délaisser le
-travail de la ferme pour celui des maîtres. C'est
-ainsi qu'elle partit pour Moulins, courant novembre&mdash;passant
-outre à l'opposition de nos
-parents, mais approuvée par son fiancé enthousiaste.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XV</h2>
-
-
-<p>Le bourg de Saint-Menoux s'étendait en longueur,
-assez important, et possédait une demi-douzaine
-d'auberges dont l'une avec billard et
-l'autre avec jeu de quilles,&mdash;sans compter que
-l'on dansait à deux endroits aux grands jours.</p>
-
-<p>Depuis ma rupture avec Thérèse je sortais assez
-régulièrement chaque quinzaine, non sans demander
-à chaque fois une pièce de quarante sous à
-mes parents&hellip; Ils ne me l'accordaient jamais sans
-me faire une morale que j'écoutais tête basse,
-nerveux et agacé. Des fois ils ne me donnaient que
-vingt sous, ou même rien du tout. Alors, furieux,
-je parlais de les laisser en plan et d'aller me louer
-ailleurs&hellip;</p>
-
-<p>Nous étions cinq ou six de la classe prochaine
-à nous fréquenter et nous avions pris goût au jeu.
-Nous faisions de longues parties de quilles ou de
-neuf trous. Il nous arrivait les jours de gain de
-boire force litres, de rentrer tard et passablement
-éméchés. Dans ces moments nous n'étions pas
-d'humeur accommodante&mdash;surtout à l'égard de
-«ceux du bourg».</p>
-
-<p>«Ceux du bourg», c'étaient les jeunes ouvriers
-des différents corps d'état: forgerons, tailleurs,
-menuisiers, maçons, etc. Il y avait entre eux et
-nous un vieux levain de haine chronique. Ils nous
-appelaient dédaigneusement <i>les laboureux</i> ou les
-<i>bounhoummes</i>. Nous les dénommions, nous, <i>les
-faiseux d'embarras</i>, à cause de leur air de se ficher
-du monde, parce qu'ils s'exprimaient en meilleur
-français et sortaient souvent en veste de drap,
-sans blouse. Ils avaient leur auberge attitrée
-comme nous avions la nôtre, et on ne s'aventurait
-guère les uns chez les autres sans qu'une dispute
-s'ensuivît.</p>
-
-<p>Ce dimanche de décembre, trois des gas du bourg
-ayant bu du vin blanc le matin, se trouvèrent être
-déjà en train sitôt après la messe. Ils vinrent
-pour jouer aux neuf trous. L'un de notre groupe
-dit:</p>
-
-<p>&mdash;Pas de bourgeois avec nous!</p>
-
-<p>&mdash;Soyez tranquilles, <i>bounhoummes</i>, nous avons
-de l'argent pour nos mises! repartit l'un d'eux.</p>
-
-<p>Étant à jeun je me sentais un peu timide avec
-ces gas-là, qui, même sans avoir bu, avaient plus
-de blague que nous. J'osai néanmoins:</p>
-
-<p>&mdash;Il ne faut pas que ça vous embête, les <i>bounhoummes</i>,
-les <i>laboureux</i> ont autant d'argent que
-vous pouvez en avoir.</p>
-
-<p>J'avais bien trente sous!</p>
-
-<p>L'un de mes intimes, le grand Gustave Aubert,
-assez brutal et coléreux, les cingla d'une apostrophe
-plus grossière. Ils ripostèrent. On en arriva finalement
-à s'engueuler ferme de part et d'autre; et,
-comme nous étions les plus nombreux, nous les
-chassâmes de la cour où était le jeu.</p>
-
-<p>La partie recommença après leur départ et
-notre groupe fut favorisé: Aubert gagna, moi
-aussi, un autre encore. Ce fut une occasion de
-noce&hellip;</p>
-
-<p>Vers huit heures du soir, ayant bien dîné, le
-diable nous tenta de pénétrer dans l'auberge où
-ceux du bourg étaient réunis autour du billard.
-Sensation. Nous nous observâmes mutuellement.
-Enfin, l'un de ceux que nous avions expulsés le
-matin, un petit cordonnier brun, lança d'une voix
-forte:</p>
-
-<p>&mdash;Les porchers ne sont pas admis ici!</p>
-
-<p>&mdash;Répète voir, feignant! répète voir que <i>j'sons</i>
-des porchers! riposta Aubert, roulant des yeux
-furieux.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, oui, reprit l'autre, vous êtes des porchers!
-des <i>pantes</i>! des tas de <i>sacrés bounhoummes</i>!</p>
-
-<p>Un de ses camarades, mettant la main devant
-son nez, beugla:</p>
-
-<p>&mdash;Misère! ça sent la bouse de vache!</p>
-
-<p>Et un troisième:</p>
-
-<p>&mdash;Ce n'est pas étonnant; ils se lavent les jambes
-une fois par an; ils gardent une couche de bouse
-l'hiver pour se tenir chaud!</p>
-
-<p>La partie de billard interrompue, ils étaient dix
-à présent à nous entourer, à nous huer. Nous nous
-efforcions de faire bonne figure en leur retournant
-leurs insultes grossies le plus possible. Aubert, fier
-de sa force, rageait:</p>
-
-<p>&mdash;Venez donc le dire dehors, sacrés feignants
-que vous êtes, bourgeois manqués, arsouilles!</p>
-
-<p>Le patron intervint, prêchant le calme, nous
-suppliant de sortir, nous, campagnards, derniers
-arrivants. Mais cela ne faisait pas notre affaire.</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi sortir? Nous avons le droit d'être
-là aussi bien qu'eux!</p>
-
-<p>Avec des ménagements, le bistro cependant nous
-poussait dehors peu à peu. Les autres intervinrent:</p>
-
-<p>&mdash;A la porte, les <i>bounhoummes</i>. A la porte!</p>
-
-<p>Et, sans nous frapper, ils nous bousculèrent&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Ah, c'est comme ça! fit Aubert. Eh bien,
-vous allez voir!</p>
-
-<p>Et d'asséner un grand coup de poing sur la
-tête du petit cordonnier brun qui, dans le clan
-opposé, se démenait le plus.</p>
-
-<p>Alors la mêlée devint générale. Les coups de
-poing, les coups de pied pleuvaient, en même
-temps que fusaient les injures. Et l'aubergiste
-par une pression obstinée nous rapprochait du
-seuil, amis et ennemis&hellip; Quand les derniers furent
-à proximité, il donna une poussée brusque, si bien
-que deux ou trois dégringolèrent,&mdash;et ferma sa
-porte en vitesse.</p>
-
-<p>Dans la rue, que balayait un vent glacial précurseur
-de neige, la lutte continuait acharnée,
-furieuse. On entendait:</p>
-
-<p>&mdash;Tiens, attrape ça, <i>bounhoumme</i>!</p>
-
-<p>&mdash;V'là pour toi, bouif!</p>
-
-<p>&mdash;Cochon! il m'a cassé deux dents!</p>
-
-<p>&mdash;Le nez me saigne, laisse-moi! me dit un
-maçon à qui je venais d'appliquer un formidable
-«gnon».</p>
-
-<p>Aubert serrait à l'étouffer un ouvrier maréchal
-qui, impuissant, le mordait au bras et à la figure;
-un charron vint délivrer le maréchal et, combinant
-leurs efforts, ils renversèrent mon grand copain.
-Lui, aveuglé de rage et de colère, tira son couteau,
-en porta un coup sur la main de l'un, laboura la
-joue de l'autre. Il y eut des cris de fureur:</p>
-
-<p>&mdash;Un <i>bounhoumme</i> qui se sert de son couteau!</p>
-
-<p>&mdash;Oui, fit Aubert relevé, nu-tête, les yeux hors
-de l'orbite, les dents grinçantes, la main levée
-brandissant le couteau saignant,&mdash;si d'autres ont
-envie d'en avoir autant, qu'ils s'approchent!</p>
-
-<p>Le garde champêtre arrivait, et des curieux
-avec des lanternes.</p>
-
-<p>&mdash;Voyez, il y en a un qui saigne comme un
-b&oelig;uf!</p>
-
-<p>&mdash;Tas de sauvages! Ils ont l'air fin de s'abîmer
-comme ça!</p>
-
-<p>Des hommes séparant ceux qui luttaient encore
-nous retinrent éloignés. Car tellement nous étions
-furieux tous que nous continuions à nous invectiver
-et cherchions derechef à nous précipiter les uns
-sur les autres. Le garde champêtre inscrivit nos
-noms sur son carnet. On soigna les blessés. Nos
-antagonistes furent emmenés par leurs parents
-ou leurs patrons. Le père du maréchal qui avait
-reçu le coup de couteau à la joue jeta, en s'éloignant:</p>
-
-<p>&mdash;On va laisser les <i>laboureux</i> tranquilles; ils se
-battront ensemble s'ils veulent.</p>
-
-<p>&mdash;Les <i>laboureux</i> vous valent bien! hurla Aubert.</p>
-
-<p>Et il voulut courir sus à leur groupe. Notre
-aubergiste et quelques voisins qui l'accompagnaient
-nous incitèrent à la modération. Je n'étais moi-même
-ni ivre, ni encoléré au point de ne plus rien
-comprendre. Je dis:</p>
-
-<p>&mdash;C'est assez, Gustave, il vaut mieux s'en
-aller&hellip;</p>
-
-<p>Et nous partîmes, en effet, pas très loin d'ailleurs,
-car l'idée nous vint de boire un café froid, histoire
-de se «calmer les sangs», comme on dit&hellip; Quelques
-consommateurs qui se trouvaient là s'entretenaient
-de la rixe:</p>
-
-<p>&mdash;Ils en sauront long! il y a des coups de
-couteau!</p>
-
-<p>&mdash;Ça sera peut-être de la prison!</p>
-
-<p>&mdash;Rien d'impossible.</p>
-
-<p>Aubert, toujours très énervé, donnait de grands
-coups de poing sur la table, disant qu'il se foutait
-de la justice.</p>
-
-<p>&mdash;S'il faut aller en prison, on ira, voilà tout.
-Et ça ne m'empêchera pas de me battre encore
-quand on m'insultera. Ce que je ne veux pas,
-c'est passer pour feignant, non, jamais! Les
-gas du bourg voulaient nous flanquer une <i>trifouillée</i>:&mdash;eh
-bien, c'est eux qui la tiennent&hellip; Ils
-ne pourront pas dire que les <i>laboureux</i> sont des
-lâches!</p>
-
-<p>Et nous d'assurer avec lui que nous ne regrettions
-rien, que, d'ailleurs, toutes les bonnes
-raisons étaient de notre côté. Au fond, nous étions
-déjà très inquiets.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Le lendemain, les gendarmes de Souvigny poussèrent
-jusqu'à la Billette pour m'interroger. Les
-apercevant, mes petits neveux, qui jouaient dans
-la cour, se réfugièrent dans la grange où nous
-battions au fléau, se blottirent derrière un tas de
-paille et n'en bougèrent plus.</p>
-
-<p>Mes parents ne furent qu'à demi surpris;&mdash;à
-cause de mes vêtements souillés, de ma figure
-meurtrie, j'avais dû avouer ma participation à une
-dispute.</p>
-
-<p>Les gendarmes m'ayant posé seulement quelques
-questions sommaires, me convoquèrent à la mairie
-de Saint-Menoux pour deux heures de l'après-midi.</p>
-
-<p>A l'heure et au lieu indiqués nous nous trouvâmes
-réunis tous, artisans et campagnards. Le
-maréchal frappé par Aubert portait un bandeau
-sur la joue; un autre avait le bras en écharpe;
-plusieurs boitaient; des «gnons», des bleus, des
-meurtrissures se voyaient encore sur tous les
-visages comme de convaincantes, sinon glorieuses
-cicatrices.</p>
-
-<p>Le maréchal des logis, chef de la brigade de
-Souvigny, menait l'enquête. Ses traits accentués,
-son air froid, sa longue moustache noire lui donnaient
-un air rude en rapport avec ses fonctions.
-Il nous interrogea séparément en commençant par
-les blessés. Un gendarme crayonnait à mesure les
-réponses. Ah! notre morgue du dimanche était
-loin! Nous nous regardions, amis et ennemis,
-sans haine, avec seulement le regret de cette
-bêtise aux si vilaines suites&hellip; Gustave Aubert,
-questionné plus longuement parce que seul à
-s'être servi d'un couteau, ne répondait que par
-monosyllabes,&mdash;affalé, tremblant, pitoyable. Les
-plus malins lorsqu'ils ont un verre dans le nez sont
-souvent les plus lâches, les plus couards aux heures
-difficiles.</p>
-
-<p>Je dois dire que ceux du bourg s'en tirèrent
-mieux que nous à l'interrogatoire&mdash;parce que
-moins impressionnés, s'exprimant avec plus d'aisance.
-Et il en fut de même à l'audience la semaine
-suivante. Les campagnards, habitués au travail
-solitaire en pleine nature, font toujours piètre
-figure en présence des gens de loi et de tous les
-«Messieurs» en général&hellip;</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>On peut croire qu'après cela j'eus de tristes jours
-à la maison, avec des reproches à n'en plus finir
-sur les ennuis, les frais, le déshonneur que j'allais
-causer.</p>
-
-<p>&mdash;Ce n'est pas une petite affaire, Seigneur de
-Dieu, disait ma mère, tu vas peut-être aller en
-prison! Tu seras «marqué sur le papier rouge»!
-Quelle misère d'élever des enfants qui vous causent
-un tel mauvais sang!</p>
-
-<p>Mon père se lamentait presque autant; les autres
-témoignaient aussi de l'inquiétude et, certes, je
-n'étais guère tranquille moi-même.</p>
-
-<p>Quand M. Boutry eut connaissance de l'aventure,
-il me fit souventes fois la morale, disant que c'était
-indigne d'un siècle de civilisation que de voir
-se battre ainsi, sans motif, des jeunes gens d'une
-même commune.</p>
-
-<p>Il intervint néanmoins auprès du maréchal des
-logis, auprès du maire; et, ne pouvant nous éviter
-la correctionnelle, il s'occupa de nous chercher
-un avocat,&mdash;le même pour tous les belligérants.</p>
-
-<p>&mdash;Ce procès doit avoir pour conséquence une
-réconciliation générale et durable.</p>
-
-<p>Il n'était guère prophète, ce bon M. Boutry!
-Soixante années ont passé depuis lors et l'antagonisme,
-pour être moins violent, subsiste encore, à
-Saint-Menoux et ailleurs, entre les garçons du village
-et ceux des fermes.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Le jour de l'audience, nous nous rendîmes à
-Moulins à pied, en deux groupes,&mdash;ceux du bourg
-les premiers, nous ensuite,&mdash;à une demi-heure
-d'intervalle. Il me souvient que je fus bien étonné
-en passant sur le pont de l'Allier. Je n'avais jamais
-vu que l'étroite Burge, de Bourbon, les tout petits
-ruisseaux de nos prés, et ne croyais pas qu'il pût
-y avoir des rivières aussi larges&hellip; Ceux de mes
-compagnons qui venaient au chef-lieu pour la première
-fois partagèrent mon étonnement.</p>
-
-<p>En ville, nous allions lentement, regardant les
-magasins, en badauds qui n'ont jamais rien vu.
-Il avait plu le jour précédent et le ciel menaçait
-encore; nos sabots glissaient sur les trottoirs
-humides. J'avais conscience que, pour les citadins,
-nous devions former un groupe ridicule. En effet,
-les employés de bureau, les demoiselles de magasin
-qui s'en allaient déjeuner nous jetaient des regards
-curieux, nuancés d'ironie.</p>
-
-<p>Un homme chargeait sur un tombereau des tas
-de boue; je lui demandai s'il connaissait l'endroit
-où l'on juge.</p>
-
-<p>&mdash;Le Palais de justice? fit-il, un peu étonné,
-c'est rue de Paris, un grand bâtiment en briques
-rouges avec une cour au milieu. Vous en êtes encore
-loin; il vous faut aller d'abord jusqu'à la place
-d'Allier et là vous demanderez à nouveau.</p>
-
-<p>Il nous indiqua le chemin pour arriver à cette
-place d'Allier que nous ne fûmes pas longtemps
-à trouver. Et là nous aperçûmes, en contemplation
-devant l'étalage d'un bazar, nos compatriotes
-ennemis, les gas du bourg. Ma foi on était hors
-de son atmosphère habituelle, on n'était plus
-chez soi; on n'était plus soi; la rancune s'en
-trouva tout de suite atténuée. Ils se tournèrent
-de notre côté; nous échangeâmes des sourires.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, on y va?</p>
-
-<p>Le petit cordonnier brun répondit:</p>
-
-<p>&mdash;Nous vous attendions&hellip; Seulement, on commençait
-à craindre que vous n'ayez mangé le mot
-d'ordre.</p>
-
-<p>Et de nous diriger de compagnie vers le grand
-bâtiment de briques rouges&hellip;</p>
-
-<p>On nous fit entrer dans une salle carrée, blanchie
-à la chaux et garnie de bancs, où il nous fallut
-attendre une bonne heure, sous la surveillance
-de deux gendarmes, en compagnie de six roulants
-et de trois braconniers.</p>
-
-<p>Notre tour vint enfin d'être appelés, après tous
-les autres, et nous pénétrâmes à la file dans la
-salle du tribunal. Dans le fond, sur une sorte d'estrade
-surélevée, les trois juges, en robe noire,
-étaient assis. Au mur, derrière eux, un grand
-Christ dominait la scène. L'homme du milieu
-nous interrogea,&mdash;un gros rougeaud à figure
-rasée dont les yeux clignotaient sous le verre des
-lunettes. Nous avions tous des allures de bêtes
-prises au piège; nous répondîmes d'un ton si
-humble qu'il dut se demander si nous étions bien
-les mêmes fous furieux qui s'étaient tant cognés
-quinze jours auparavant&hellip;</p>
-
-<p>Après l'interrogatoire, un autre magistrat en
-robe, un jeune aux épais favoris noirs, qui siégeait
-sur une petite estrade placée à gauche de celle des
-juges et un peu en avant, flétrit notre abominable
-conduite, nous traita de brutes sanguinaires,&mdash;conseillant
-au tribunal de nous appliquer toutes
-les rigueurs du Code. Mais ce fut, après, le tour
-de notre avocat, un petit barbu qui avait l'air
-de se ficher du monde. Il qualifia de «gaminerie
-sans conséquence» notre lutte épique, assura que
-nous étions tous de braves et inoffensifs petits
-jeunes gens dont le seul tort avait été de boire
-un verre de trop certain soir&mdash;et supplia les
-trois hommes du fond de ne pas nous mettre en
-prison.</p>
-
-<p>Ceux-ci, après échange de quelques mots à
-voix basse, se rangèrent à son avis. Aubert, en
-raison des coups de couteau, écopa de vingt-cinq
-francs d'amende; les autres s'en tirèrent avec
-seize francs.</p>
-
-<p>Ayant tous ensemble cassé la croûte dans un
-caboulot de la place du Marché, nous reprîmes
-le chemin de Saint-Menoux. Cette étape du retour
-se passa bien, sauf que plusieurs avaient les pieds
-meurtris et que tout le monde était très fatigué.
-Le petit cordonnier essaya pourtant à deux ou
-trois reprises de se payer nos têtes; mais ses amis
-n'eurent pas l'air de le soutenir, et les rapports
-restèrent cordiaux entre les deux groupes réunis.</p>
-
-<p>On fut heureux chez nous de ce que je m'en
-tirais sans prison; mais la solde de l'amende et
-des frais parut énorme, et des échos reprocheurs
-me blessèrent longtemps&hellip;</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Le tirage au sort approchant, mes parents me
-prirent à part un beau jour pour m'annoncer que
-je n'avais pas à compter sur un remplaçant. Et
-de me détailler leurs raisons: le déménagement,
-la mort de ma grand'mère, occasions de dépenses
-considérables; les sept enfants de mes frères constituaient
-une lourde charge pour la maisonnée;
-la canaillerie de Fauconnet avait causé bien du
-tort; je faisais depuis longtemps de grands frais
-d'auberge; enfin, ce maudit procès coûtait cher.
-Impossible de réunir les cinq cents francs nécessaires
-pour m'assurer au marchand d'hommes, ou à
-la cagnotte mutuelle qui existait à Saint-Menoux<a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a>.
-Cette révélation m'abasourdit, car j'avais toujours
-espéré jouir du même régime que mes frères.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> Dans les gros villages les parents des conscrits versaient
-préalablement une somme convenue, qui servait à acheter des
-remplaçants à ceux que le sort désignait pour partir.</p>
-</div>
-<p>&mdash;Si la chance me favorise au tirage, je ne
-moisirai plus longtemps à la maison! annonçai-je.</p>
-
-<p>Mes «vieux», comprenant que j'avais quelque
-droit d'être mécontent, ne poussèrent pas plus
-avant&hellip;</p>
-
-<p>Mon numéro 68 me sauva,&mdash;le contingent
-arrêté à 59. Je passai encore à la Billette le reste
-de l'hiver et tout le printemps. Mais, quand arriva
-l'époque de la Saint-Jean, j'annonçai de nouveau
-mon intention de me placer ailleurs.</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi faire la mauvaise tête? Pourquoi
-t'en aller, Tiennon? fit ma mère navrée.</p>
-
-<p>&mdash;Qu'irais-tu faire autre part, du moment qu'il
-y a ici de quoi t'occuper? ajouta mon père.</p>
-
-<p>&mdash;C'est bien que vous comptiez pouvoir vous
-passer de moi, puisque vous vouliez me laisser
-partir soldat, répondis-je malignement. J'ai travaillé
-pour rien durant toute ma jeunesse; il me
-faut songer à gagner de l'argent.</p>
-
-<p>Ma mère reprit:</p>
-
-<p>&mdash;Ton entretien prélevé sur ton gage, tu n'auras
-guère de reste. Tu n'auras pas autant pour t'amuser
-que nous te donnions ici.</p>
-
-<p>Tous me supplièrent de rester: mon parrain,
-mon frère Louis, mes belles-s&oelig;urs, et jusqu'à cette
-pauvre innocente de Marinette qui m'aimait beaucoup.
-Les petits même se cramponnaient à moi.</p>
-
-<p>&mdash;Tonton, t'en va pas, dis!</p>
-
-<p>J'avais la larme à l'&oelig;il en dénouant l'étreinte
-de leurs menottes, mais ma décision n'en fut pas
-ébranlée.</p>
-
-<p>D'ailleurs, un peu plus tôt, un peu plus tard
-la situation imposait ma sortie. Nous devenions
-trop nombreux pour ne former qu'un seul groupe
-communautaire.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>J'allai donc à la foire de Souvigny, avec un épi
-de froment sur mon chapeau, et m'engageai à
-l'année dans un domaine d'Autry, à Fontbonnet,
-pour la somme de quatre-vingt-dix francs. C'était,
-à l'époque, le prix des bons domestiques.</p>
-
-<p>Le matin de Saint-Jean, je fis un ballot de mes
-effets, je pris ma faucille et ma faux, et quittai
-pour jamais le toit familial, un peu ému de la
-tristesse de mes parents et de l'inconnu qui m'attendait&hellip;</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XVI</h2>
-
-
-<p>Il est nécessaire de changer pour apprécier justement
-les bons côtés de sa vie ancienne; dans la
-monotonie de l'existence journalière, les meilleures
-choses semblent tellement naturelles qu'on ne
-conçoit pas qu'elles puissent ne plus être; seuls,
-les ennuis frappent qu'on s'imagine être moindres
-ailleurs. Le changement de milieu fait ressortir
-les avantages qu'on n'appréciait pas et il montre
-que les embêtements se retrouvent partout, sous
-une forme ou sous une autre.</p>
-
-<p>Je fus à même de constater cela les premières
-semaines de mon séjour à Fontbonnet, et il y eut
-des heures où je regrettai ma famille. Je finis
-pourtant par m'habituer et même par me trouver
-mieux que chez nous, en raison de l'indépendance
-absolue dont je jouissais aux heures libres. Mais
-n'ayant pas la ressource de demander de l'argent
-pour sortir, j'abandonnai les camarades. Rien de
-tel que le vide du gousset pour inciter à la sagesse!</p>
-
-<p>J'employai mes dimanches d'été à flânocher dans
-la campagne et dans la forêt,&mdash;car le domaine
-côtoyait le point terminus de Gros-Bois. Il y
-avait par là une maison forestière où résidait
-un garde déjà vieux, le père Giraud, avec qui
-je ne tardai pas à me lier. J'eus l'occasion de
-lui aider à couper de l'herbe pour ses vaches
-dans les clairières de la forêt, à moissonner un
-carré de blé au bas de son jardin, à rentrer des
-fagots et des bûches. Il avait toujours de quoi
-m'occuper quelques heures chaque dimanche.
-Souvent, le travail fini, il offrait un verre de vin
-et je restais avec lui une bonne partie de la
-journée.</p>
-
-<p>Le père Giraud avait un fils, soldat en Afrique,
-dont il me parlait souvent, une fille mariée à un
-verrier de Souvigny, et une seconde fille encore
-à la maison,&mdash;brune aux yeux sombres, au
-teint bistré, à l'air froid et distant comme
-sa mère. J'étais peu familier avec les deux
-femmes. Au surplus Victoire Giraud me semblait
-être d'une situation trop supérieure à la
-mienne pour que je me permette de lever les
-yeux sur elle.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Je témoignais de l'amitié par contre à la servante
-qui était avec moi à Fontbonnet,&mdash;maigriote
-à l'air ingénu, nantie des plus belles dents
-du monde et du sourire le plus enchanteur. Elle
-travaillait bien et n'avait pas mauvais caractère.
-J'aurais peut-être pu prendre à son endroit des
-idées pour le bon motif si elle eût été de famille
-honorable. Mais sa mère, bonne à tout faire chez
-un commerçant veuf, avait eu trois enfants et
-jamais de mari. La pauvre Suzanne rougissait
-jusqu'aux oreilles lorsqu'on faisait allusion à ses
-origines.</p>
-
-<p>Pour moi, domestique de par ma seule volonté,
-c'eût été déchoir que de me marier avec une servante.
-Seules, les filles de métayers étaient de
-mon rang! A plus forte raison, ne pouvais-je
-épouser une bâtarde:&mdash;c'était à l'époque bien
-plus mal porté qu'à présent, et ma mère aurait
-fait joli&hellip;</p>
-
-<p>Si donc je ne m'arrêtais pas à l'idée du mariage
-avec Suzanne, je rêvais fort d'en faire ma maîtresse&hellip;</p>
-
-<p>A Saint-Menoux, Aubert et la plupart de ceux
-avec qui j'avais fait de bonnes parties l'année
-d'avant affirmaient mordre à volonté au fruit
-défendu. Ils citaient même les filles qu'ils avaient
-eues&mdash;et, à beaucoup de celles qu'ils nommaient
-ainsi, on aurait donné le bon Dieu sans
-confession tellement elles paraissaient réservées
-et sages. A chaque fois qu'on revenait sur
-ce chapitre je m'efforçais de participer à la
-conversation, du ton le plus enjoué, comme
-quelqu'un qui connaît ça depuis longtemps.
-En assaisonnant à point quelques phrases des
-autres et en posant au blasé on peut toujours
-faire illusion&hellip; Au résumé, j'étais bien neuf et
-naïf encore, et j'avais un grand désir de ne l'être
-plus&hellip;</p>
-
-<p>Je m'efforçai donc d'amadouer Suzanne par
-des petits services d'ami, comme de lui éviter les
-plus mauvaises besognes aux champs&mdash;et, à la
-maison, d'aller à sa place quérir l'eau et le bois
-quand il m'était possible. Elle ne tarda guère à
-répondre à ces attentions par un intérêt croissant.
-Je ne «marquais» pas trop mal, d'ailleurs:&mdash;de
-taille moyenne, robuste, le visage ouvert, la parole
-assez facile&hellip; Ma foi, le hasard nous ayant mis en
-présence un soir, à la brune, dans l'étable aux
-vaches, je lui servis des douceurs et l'embrassai
-avec autant d'effusion que la Thérèse, jadis&hellip;
-Elle en parut si heureuse que je crus la sentir
-défaillir dans mes bras. Cependant le pas du
-maître circulant aux alentours dénoua notre
-étreinte&hellip;</p>
-
-<p>Mais un dimanche que nous étions seuls à la
-maison, je me remis à lui conter fleurette et, après
-des préambules peut-être trop courts, je tentai de
-glisser ma main sous ses jupes&hellip; Surprise! je n'eus
-plus devant moi qu'une petite bête furieuse. De
-toute la force de son bras nerveux, deux fois de
-suite, elle me souffleta&hellip; Puis, s'étant mise en
-défense derrière le dos d'une chaise, elle dit, la
-voix sifflante:</p>
-
-<p>&mdash;Salaud, va! C'est pour ça que vous me
-flattiez; vous vouliez vous amuser de moi&hellip;
-J'ai autant d'honneur que n'importe laquelle,
-vous le saurez&hellip; Et si jamais vous vous ravisez
-de me toucher, je préviens tout de suite la bourgeoise!</p>
-
-<p>&mdash;Méchante!&hellip; Méchante!&hellip; fis-je bêtement, non
-sans caresser d'un geste machinal ma joue cuisante.</p>
-
-<p>&mdash;C'est bien de votre faute si je vous ai fait mal,
-reprit-elle, un peu radoucie. Ça vous apprendra à
-me respecter!</p>
-
-<p>Je sortis assez penaud et n'essayai plus jamais
-de revenir à l'assaut de cette vertu trop farouche.
-Un réveil de conscience me montra d'ailleurs
-combien ce serait de ma part une action mauvaise
-que de risquer, pour quelques instants de satisfaction,
-de causer le malheur de sa vie. Je me
-sentis coupable et méprisable, et m'efforçai de
-regagner la confiance de Suzanne en continuant à
-me montrer prévenant, bon camarade, sans plus
-me permettre la moindre privauté. Ce «vouloir»
-intime, autant que sa riposte énergique, détermina
-ma nouvelle attitude.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>A la ferme voisine de Giverny une autre servante
-déjà vieillotte, aux allures indolentes et
-aux cheveux blond filasse passait pour avoir eu
-beaucoup d'aventures. De la Billette même, j'avais
-entendu parler de cette Hélène facile. Ici
-c'était bien autre chose! Au travail, entre hommes
-on s'entretenait tous les jours d'elle. On rapportait
-pour s'égayer aux heures de fatigue toutes
-les histoires scabreuses qui couraient sur son
-compte.</p>
-
-<p>&mdash;Elle n'en refuse que deux, disait le maître,
-celui qui ne veut pas et celui qui ne peut pas&hellip;</p>
-
-<p>Je souhaitais fort la connaître mieux.</p>
-
-<p>Un jour, comme nous étions en train de déjeuner,
-elle vint justement à Fontbonnet pour
-réclamer trois taureaux depuis la veille échappés
-du pâturage. Elle s'assit sans façon, causa de tout
-avec assurance et répondit du tac au tac aux
-blagues du maître et de ses fils. Le hasard voulut
-qu'elle sortît en même temps que moi et, dehors,
-seul à seule, je lui servis quelques «bêtises» choisies
-parmi les plus raides que je connusse. Ce dont elle
-ne fut pas troublée le moins du monde; je crois
-bien qu'au contraire ce fut moi qui rougis de ses
-reparties.</p>
-
-<p>La connaissance me sembla suffisamment faite
-et, le diable me poussant, je m'en fus rôder le
-dimanche suivant aux abords de Giverny. Dissimulé
-dans un carré de maïs voisin de la
-cour, je vis bientôt Hélène qui s'en revenait
-de traire. Elle ressortit au bout d'un moment,
-ayant fait un brin de toilette, pour détacher
-les vaches et les démarrer vers la pâture. Cinq
-minutes plus tard, les bâtiments n'étant plus
-en vue, je me trouvai comme par hasard sur son
-passage.</p>
-
-<p>&mdash;Tiens, vous êtes par là? fit-elle, l'air étonné.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, je me promène pour ma santé.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, si vous voulez venir m'aider à garder
-les vaches?</p>
-
-<p>&mdash;J'allais vous le proposer.</p>
-
-<p>Nous dévalâmes côte à côte par un chemin
-ombreux et solitaire jusqu'à un pré de bas-fond
-que bordait un petit taillis. Un peu ému de me
-trouver seul avec cette dispensatrice d'amour je
-ruminais péniblement des phrases de circonstance
-plus ou moins stupides. Elle jouait avec sa trique,
-gaie, très à l'aise, faisant tous les frais de la conversation.
-Je fus ennuyé de découvrir à l'autre
-extrémité du pré une chaumière de journalier près
-de laquelle jouaient des enfants. Ma compagne,
-qui dut en avoir conscience, proposa:</p>
-
-<p>&mdash;Voulez-vous que nous allions au taillis, ramasser
-des noisettes?</p>
-
-<p>&mdash;Mais comment donc!</p>
-
-<p>Quand nous y eûmes pénétré, je devins entreprenant.
-Le bras passé autour de la taille
-d'Hélène, je dis qu'il ferait bon se coucher au-dessous
-de ces arceaux de verdure, sur le fin gazon.</p>
-
-<p>&mdash;Vous êtes fatigué? Je vous préviens que, moi,
-je ne suis pas venue ici pour me coucher.</p>
-
-<p>Après cette ironie, ayant par un demi-tour
-preste échappé à mon étreinte, elle se mit à courber
-les branches de noisetier et à détacher les touffes
-de noisettes qu'elle glissait à mesure dans la poche
-de son tablier.</p>
-
-<p>Cela m'étonnait qu'elle eût l'air de mettre des
-formes à une chose qui devait lui sembler très
-banale et, perplexe, je repoussais l'instant d'agir.
-A mon observation que les noisetiers se faisaient
-rares elle répondit:</p>
-
-<p>&mdash;Allons dans le fond, nous en trouverons
-davantage.</p>
-
-<p>Elle glissait au travers des branches avec une
-agilité surprenante, étant donné ses formes
-lourdes; j'avais quelque peine à la suivre. Nous
-marchions depuis quelques instants dans la voie
-frayée qui coupait en deux le taillis, quand nous
-nous trouvâmes en présence d'un homme à forte
-barbe noire, trapu, vigoureux, jeune encore. Elle
-ne parut pas surprise. J'eus l'intuition d'être joué.
-L'homme dit, mi-sérieux, mi-rieur:</p>
-
-<p>&mdash;Tiens, vous avez donc pris un commis pour
-vous aider aux noisettes, Hélène?</p>
-
-<p>Je dus rougir autant que la Suzanne de chez
-nous; j'essayai néanmoins de m'en tirer par une
-bravade.</p>
-
-<p>&mdash;A deux, on fait toujours mieux, dis-je.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, mais à trois on fait moins bien, blanc-bec!</p>
-
-<p>Et le voilà qui me tombe dessus à coups de poing
-en ricanant.</p>
-
-<p>&mdash;Tiens, attrape ça&hellip; tiens&hellip; Et puis ça encore&hellip;
-C'est pour t'apprendre à venir rôder où tu n'as pas
-affaire, gamin!&hellip;</p>
-
-<p>Certes, en toute autre circonstance, je ne me
-serais pas laissé rosser sans rien dire. Mais la
-surprise fut telle que, sans demander mon reste, je
-détalai comme un lièvre, poursuivi jusqu'au bout
-du taillis par les quolibets des deux autres.</p>
-
-<p>Et je jurai, mais trop tard, qu'on ne me
-reprendrait plus auprès des jupes de la grosse
-Hélène.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Les équipées amoureuses de ma jeunesse se réduisent
-à peu de chose, comme on voit, et je n'ai
-pas lieu d'en être bien fier. Mais ça ne m'a pas
-empêché de faire le malin plus tard, comme tous
-les autres, de parler d'un air entendu des bons
-tours de l'époque où j'étais garçon, d'affirmer
-même:</p>
-
-<p>&mdash;Pour les femmes, grand Dieu! je n'avais que
-l'embarras du choix!</p>
-
-<p>Au vrai, mon épouse légitime eut les prémices
-de ma virilité&hellip;</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XVII</h2>
-
-
-<p>Pour la fête de Meillers, au printemps suivant,
-je fus voir mon camarade de communion, Boulois,
-du Parizet. Son jeune frère étant mort, il restait
-fils unique, et fier de sa belle situation,&mdash;car ses
-parents avaient quelques avances. Tout en causant,
-comme je parlais du père Giraud, le garde, il me
-demanda si je connaissais sa fille. Et de m'avouer
-qu'un parent lui avait montré la Victoire pour
-l'assemblée de Saint-Marc, à Souvigny, en lui
-disant qu'elle ferait bien son affaire. Il me questionna
-sur son caractère, ses habitudes. Et, finalement,
-me chargea de la pressentir pour savoir si
-elle consentirait à se marier avec un garçon de
-la campagne.</p>
-
-<p>&mdash;Si elle a l'air de dire oui, tu lui parleras de
-moi! conclut-il.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Je réfléchis toute la semaine à cette mission
-délicate, ennuyeuse. Et pour la remplir, je me
-rendis le dimanche suivant à la maison forestière.
-Le hasard me favorisa; Victoire et sa mère étaient
-allées à la messe du matin et, sitôt leur rentrée,
-le père Giraud partit pour celle de dix heures. Je
-sortis avec lui, faisant le simulacre de m'en retourner
-à Fontbonnet, et m'efforçant à un air très
-naturel. Mais je revins au moment propice, une
-heure plus tard. Victoire demeurait seule à la
-maison, sa mère ayant conduit pâturer les vaches
-dans une clairière lointaine. Tout de suite je lui
-confiai que j'avais désiré la voir en dehors de la
-présence de ses parents pour lui demander si un
-paysan lui plairait comme mari.</p>
-
-<p>&mdash;C'est un de mes amis qui aurait des vues sur
-vous&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Ah! c'est un de vos amis&hellip;</p>
-
-<p>Je crus discerner dans ces mots une nuance de
-désappointement,&mdash;cependant qu'un regard profond
-de ses grands yeux noirs me pénétrait jusqu'à
-l'âme.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, dame, il faudrait que je le voie, cet
-ami; sans le connaître je ne peux rien dire.</p>
-
-<p>&mdash;Il se fera connaître&hellip; Mais le métier ne vous
-déplairait pas trop?</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi me déplairait-il? Ne suis-je pas
-paysanne aussi&hellip;</p>
-
-<p>Là-dessus silence embarrassé. Victoire, assise
-au coin de la cheminée, tisonnait le feu et ne
-détournait plus les yeux de la flamme rose.
-J'étais, moi, adossé à une vieille commode de
-chêne, tout près de la porte d'entrée; et le crépitement
-des branches qui flambaient, le tic-tac
-de l'horloge, le chant d'un grillon dans le mur, le
-gloussement d'une poule au dehors prenaient une
-importance extraordinaire. Soudain l'idée qui me
-tarabustait depuis un instant se traduisit en
-mots:</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, non! je ne veux pas mentir davantage&hellip;
-Ce n'est pas pour un autre que je suis venu&hellip;
-Vous plairait-il, Victoire, de vous marier avec
-moi?</p>
-
-<p>Ses yeux se baissèrent vers les larges pierres
-noires qui dallaient la pièce et je vis une légère
-coloration animer ses joues au teint bistré.</p>
-
-<p>&mdash;Vous ne me déplaisez pas; mais je ne peux
-vous donner de réponse définitive sans parler à
-mes parents&hellip; Il doit y avoir bal dimanche à Autry;
-je m'arrangerai pour y paraître et vous dirai si
-vous devez vous présenter ou non.</p>
-
-<p>Je balbutiai un «merci» et me retirai tout
-aussitôt sans même avoir la pensée de me rapprocher
-d'elle, tellement j'étais troublé et tellement
-son air froid et sérieux continuait à m'en imposer.</p>
-
-<p>Les jours d'après, je crus avoir rêvé&hellip; Était-il
-donc possible que j'aie trahi ainsi la confiance de
-Boulois et demandé pour mon compte cette Victoire,
-pour qui je ne ressentais nulle spéciale attirance,&mdash;emballé
-simplement par sa situation de
-fille aisée? Que les grands événements de la vie
-tiennent donc à peu de chose!&mdash;à une circonstance
-fortuite, à une disposition d'esprit passagère, à
-une minute d'audace, à un moment d'inconscience!</p>
-
-<p>Victoire, qui avait de l'amour pour moi, dut
-bien man&oelig;uvrer, car elle m'assura le dimanche au
-bal que je pouvais espérer, malgré que ses parents
-faisaient beaucoup d'objections.</p>
-
-<p>Quand je leur fis ma demande, le papa et la
-maman me dirent tout net leur contrariété de ce
-que je n'aie rien du tout. Eux donnaient à leur
-fille un lit, une armoire, un peu de linge et trois
-cents francs en argent,&mdash;ce qui était beau pour
-l'époque.</p>
-
-<p>&mdash;Obtenez de votre père une somme égale; il
-vous doit bien cela, puisqu'il ne vous a pas racheté.
-A cette condition, nous consentirons au mariage,
-car nous vous connaissons comme bon travailleur
-et brave garçon.</p>
-
-<p>Cet accueil favorable des parents m'étonna
-presque autant que celui de Victoire. J'en sus
-plus tard le pourquoi. Leur fils, le soldat d'Afrique,
-leur avait causé mille désagréments au cours d'une
-jeunesse orageuse de commis en rouennerie. Leur
-gendre, le verrier, buveur et brutal, ne leur procurait
-aucune satisfaction. Je bénéficiais de ces exemples
-amoindrissants pour le prestige des professions
-citadines.</p>
-
-<p>Mon père ayant touché de M. Boutry huit cents
-francs au compte de la troisième année, je n'eus
-pas trop de peine à obtenir la somme exigée. Je
-fus donc agréé définitivement&hellip; On fit la noce à
-la Saint-Martin de 1845, deux mois avant mes
-vingt-trois ans.</p>
-
-<p>Ma femme demeura chez ses parents et je continuai
-mon service à Fontbonnet où j'étais engagé
-pour une seconde année. Chaque soir, après journée
-faite, je rentrais à la maison forestière; chaque
-matin, au petit jour, je regagnais mon poste. Le
-dimanche, je continuais à faire les travaux, les
-corvées pénibles du beau-père, ce qui m'assurait
-les bonnes grâces de tous.</p>
-
-<p>Victoire se montrait aimable; je n'avais ni
-responsabilité, ni inquiétude; ce fut l'un des moments
-heureux de ma vie.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XVIII</h2>
-
-
-<p>Ce ne pouvait être là cependant qu'une situation
-provisoire. Nous étions tous d'accord là-dessus et
-pour reconnaître qu'il convenait d'établir au plus
-tôt notre «chez nous».</p>
-
-<p>Or, dans le courant de l'année, j'appris qu'une
-«locature» était vacante à Bourbon, tout près de
-la ville, en bordure d'un vaste communal granitique
-et dénudé qu'on appelait «les Craux».</p>
-
-<p>Je fus voir cette propriété qui me parut assez
-nous convenir et la louai pour trois ans. Nous
-nous y installâmes pour la Saint-Martin suivante,
-juste un an après notre mariage.</p>
-
-<p>Ah! nos pauvres six cents francs, comme ils
-furent vite employés! L'achat de deux vaches de
-travail en usa la plus grande partie. Et, pour nous
-munir d'une charrette, d'une herse, des objets de
-ménage indispensables, d'une provision de combustible
-et de quelques mesures de seigle, il fallut
-emprunter au père Giraud. Victoire, qui avait été
-habituée chez elle à un certain confort, souffrit
-plus que moi de nos débuts pénibles. Au surplus,
-son caractère froid et concentré l'empêchait de
-témoigner sa satisfaction, alors qu'elle savait bien
-quand même faire valoir ses plaintes; j'eus souvent
-à lui dire qu'elle était portée en ce sens à une
-exagération fâcheuse. Elle geignait:</p>
-
-<p>&mdash;Il me faudrait une deuxième marmite&hellip; J'aurais
-besoin de vaisselle&hellip; Je ne peux pas faire sans
-baquet mes savonnages&hellip;</p>
-
-<p>On achetait, et il manquait toujours quelque
-chose. Elle ne tarda pas, se trouvant enceinte, de
-se préoccuper des langes et du berceau. Je faisais
-de mon mieux pour l'encourager, la réconforter.</p>
-
-<p>Nos tête-à-tête des veillées d'hiver surtout furent
-monotones. J'eus de la peine à m'y faire, moi qui
-étais habitué à l'animation des maisonnées nombreuses.
-Une activité utile jamais interrompue
-m'évita le supplice de l'ennui; je façonnai un
-araire, puis une échelle et une brouette, et enfin
-plusieurs <i>pluches</i> ou râteaux à foin. Cela me
-conduisit jusqu'en mars.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Au petit jour et le soir, vers quatre heures,
-Victoire s'en allait vendre en ville le lait frais tiré.
-Je lui portais sa cruche jusqu'à la place de l'Église,
-au point même où j'avais tant souffert un jour de
-foire étant gamin. Elle s'en allait ensuite de porte
-en porte, pour servir les clients attitrés ou occasionnels.
-Au début, les vaches ayant pas mal de
-lait, elle approchait de faire trente sous par jour.
-Mais les froids amenèrent une diminution sensible;
-elle n'arrivait plus à ses vingt sous, bien qu'elle le
-vendît jusqu'à la dernière goutte, sans même en
-conserver un peu pour blanchir notre soupe. Et la
-tournée, à cause des doigts gourds et bleuis, cessait
-d'être amusante.</p>
-
-<p>Il y eut pis. Un matin de verglas, Victoire revint
-toute larmoyante et les poches quasi-vides: elle
-avait glissé en descendant la rue pavée à la pente
-si raide&mdash;et le lait de même avait glissé de la
-cruche renversée&hellip; Cet accident m'inquiéta par ses
-suites possibles:&mdash;elle en était au septième mois
-de sa grossesse. Si bien que je pris la résolution de
-faire moi-même la corvée.</p>
-
-<p>J'eus à essuyer les premiers jours force quolibets
-et railleries,&mdash;car ce n'était pas la coutume de
-voir les hommes vendre le lait. Des fois, le soir,
-les gamins me suivaient en bande:</p>
-
-<p>&mdash;V'là le marchand de lait!&hellip; V'là le marchand
-de lait!&hellip; Par ici, Tiennon, par ici!</p>
-
-<p>Je préférais ne pas prendre au sérieux les
-plaisanteries des mauvais drôles&mdash;non plus que
-celles des grands, d'ailleurs. Après deux semaines
-la chose parut naturelle à tous et les clientes me
-félicitèrent plus d'une fois de ce que j'étais le
-modèle des maris.</p>
-
-<p>Je m'intéressais chaque matin à l'éveil de la
-ville. A mon arrivée il n'y avait d'activité apparente
-que dans les boutiques des maréchaux et les
-fournils des boulangers. La plupart des commerçants
-dormaient encore derrière leurs persiennes
-closes, de même que les fonctionnaires et les
-rentiers. Moi, qui turbinais depuis deux heures et
-plus, grisé par l'action et l'air vif du matin, je
-cognais avec un malin plaisir aux devantures ou
-aux portes. Après un moment apparaissaient les
-ménagères, boulottes ou trop maigres, ridées,
-ébouriffées, édentées, les seins tombants, les yeux
-gros avec des cernures bleues et de la cire dans
-les coins,&mdash;toutes ridicules. Le négligé de leur
-costume accusait férocement leurs déformations
-et leurs tares. Beaucoup venaient pieds nus dans
-des pantoufles éculées, avec des jupes mal agrafées
-laissant voir la chemise, des camisoles de nuit
-pelucheuses, déchirées souvent, des serre-tête
-ignobles, des bonnets crasseux. Elles proféraient
-dans un bâillement:</p>
-
-<p>&mdash;Il fait bien froid ce matin, dites, Tiennon?</p>
-
-<p>&mdash;Ma foi oui, Madame; il a gelé rudement.</p>
-
-<p>&mdash;Brrouou&hellip; Ce qu'il faisait bon au lit!</p>
-
-<p>Je riais en dedans de voir ainsi, au naturel, ces
-belles dames de la ville, dans le jour si bien peignées,
-si bien corsetées, si bien <i>mistifrisées</i>.</p>
-
-<p>&mdash;Vrai, me disais-je, je ne me laisserai plus
-prendre aux apparences, oh non!</p>
-
-<p>Vain serment, hélas!</p>
-
-<p>Sitôt rentré de ma tournée du matin, je réendossais
-mes effets de travail, faisais la litière des
-vaches et garnissais leur crèche; puis, ayant avalé
-une écuelle de soupe à l'oignon et des pommes de
-terre sous la cendre, je m'en allais chez le père
-Viradon, un petit propriétaire voisin, où, moyennant
-huit sous par jour, je battais au fléau de neuf
-heures à trois heures. Au retour, nouvelle soupe
-avec un mijotage de citrouille ou de haricots;
-puis le pansage, la traite, la tournée en ville et
-maintes autres petites besognes qui m'occupaient
-jusqu'à sept heures; alors, je m'installais au coin
-du feu, à mes travaux d'outillage,&mdash;m'efforçant
-de prouver à ma femme que nos affaires marchaient
-bien, que nous n'aurions pas de peine à nous en
-tirer&hellip;</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>J'avais demandé à ma mère de venir en avril,
-au moment des couches de Victoire. Mais une
-maladie de deux de mes petits neveux lui fut
-prétexte à se dérober. La mère Giraud, souffrante,
-ne put venir davantage. Il n'y eut donc, en dehors
-de la sage-femme, que la vieille voisine Viradon
-pour nous aider et nous conseiller un peu. Il me
-fallut soigner moi-même la maman et le poupon,
-tout en m'occupant de toutes les besognes du
-ménage et de l'extérieur.</p>
-
-<p>Or c'était le temps des labours, et de semer les
-pommes de terre, et de mettre en ordre le jardin.
-On peut croire que je n'avais pas à rester les deux
-pieds dans le même sabot! J'en vins à perdre, si
-l'on peut dire, l'habitude de dormir&mdash;et ce n'est
-pas au cours de l'été que je pus me rattraper!</p>
-
-<p>Car je fus travailler dans les fermes comme
-journalier. J'aurais bien eu assez à faire chez nous,
-mais je craignais, ne gagnant rien au dehors, de me
-trouver à court.</p>
-
-<p>Quand je rentrais, vers dix heures du soir, il
-m'arrivait souvent de me remettre à l'&oelig;uvre, au
-clair de lune, dans notre potager. Le voisin Viradon
-m'avait conseillé de faire du jardinage parce que
-les légumes se vendent toujours bien à Bourbon,
-au moment de la saison thermale, quand la ville
-se peuple d'étrangers. Je restais donc souvent
-jusqu'à minuit à sarcler, bêcher, arroser. A trois
-heures, je repartais au travail. Victoire avait
-cessé momentanément les tournées de lait, mais
-elle put vendre quelques têtes de salade, quelques
-paniers de haricots dont le produit suffit aux besoins
-courants du ménage.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>A la Saint-Martin, nous eûmes la satisfaction
-de payer sans délai le propriétaire et de rembourser
-au père Giraud la moitié de la somme qu'il nous
-avait avancée.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XIX</h2>
-
-
-<p>Je manquais beaucoup d'expérience pour de
-certains travaux. C'est ainsi qu'avant de me mettre
-à mon compte je n'avais jamais semé. L'emploi
-de semeur dans les fermes était tenu d'ordinaire
-par le maître ou par son fils aîné:&mdash;chez nous,
-mon parrain avait succédé à mon père depuis
-quelques années. Je crois bien que cette coutume
-de ne pas varier les rôles existe encore un peu.
-Il y a toujours le bouvier, le jardinier, le semeur.
-Le bouvier ne s'occupe jamais du jardin; le
-jardinier ne sait guère labourer, ni soigner les
-b&oelig;ufs. Et quand la séparation survient, l'un et
-l'autre se trouvent embarrassés.</p>
-
-<p>Je semai donc la première fois inégalement et
-trop fort, et ma récolte en fut compromise. De
-plus, les voisins qui eurent l'occasion de voir mon
-blé s'en gaussèrent. Il y avait de quoi, mais j'en
-souffris dans mon amour-propre.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>A dire vrai, les bons semeurs même n'obtinrent
-pas, cette année-là, de brillants résultats. A la
-suite d'une période hivernale de gels nocturnes et
-de soleils chauds, suivie d'un printemps humide, la
-récolte de 1847 fut mauvaise entre toutes. Le froment
-atteignit huit francs le double et le seigle
-six francs. A la campagne, il y eut grande misère
-pour les pauvres gens; et c'était bien pis encore
-dans les villes, à Paris surtout.</p>
-
-<p>Je savais cela par M. Perrier, un ancien maître
-d'école devenu agent d'assurances,&mdash;notre client
-pour le lait. M. Perrier lisait le journal et, à chaque
-fois qu'il se passait quelque chose d'important, il
-en faisait part à ma femme avec mission de me le
-rapporter.</p>
-
-<p>C'est ainsi que j'eus connaissance de la révolution
-de février 1848. Cela me fit souvenir qu'au
-temps où j'étais pâtre dans la Breure du Garibier,
-j'avais entendu dire par les scieurs de long quelque
-chose d'analogue: Paris en révolution, un roi
-chassé et remplacé par un autre qui s'appelait
-Louis-Philippe, le drapeau tricolore à la place du
-drapeau blanc.</p>
-
-<p>Étant allé le lendemain faire la tournée de lait,
-j'en parlai à M. Perrier qui m'expliqua qu'on venait
-précisément de mettre à la porte ce roi Louis-Philippe
-et que nous avions maintenant la République.
-Il m'indiqua même la différence entre
-les deux formes de gouvernement.</p>
-
-<p>A la campagne, on ne s'inquiète guère de ces
-choses-là. Que ce soit Pierre ou Paul qui soit en
-tête, on n'en a pas moins à faire face aux mêmes
-besognes et à lutter contre des misères analogues.
-Pourtant ce changement de régime eut un certain
-retentissement.</p>
-
-<p>Tout de suite je sus gré à la République de supprimer
-l'impôt sur le sel. On le payait auparavant
-cinq et six sous la livre, et on le ménageait presque
-autant que le beurre. Après, il ne se vendit plus
-que deux sous. Quelle canaillerie, de laisser subsister
-un impôt énorme sur une matière de première
-nécessité, dont le pauvre, pas plus que le riche, ne
-pouvait se passer!</p>
-
-<p>Le suffrage universel fut une autre innovation
-sans doute heureuse. Je savais que les ouvriers des
-villes faisaient grand cas de cela et j'en ai compris
-plus tard la raison. Mais, à ce moment, je ne
-trouvais pas que le droit de vote fût une chose
-d'aussi grande importance que la suppression de
-l'impôt sur le sel!</p>
-
-<p>Comme bien on pense, ces réformes ne faisaient
-pas plaisir aux riches. Les céréales augmentant
-toujours, on accusait les gros bourgeois d'en accumuler
-des provisions considérables et de les
-faire jeter à la mer, dans le but de provoquer la
-famine, en haine du gouvernement nouveau. A
-tort ou à raison, je ne sais&hellip;</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Il y eut bientôt des élections pour nommer les
-députés. Je reçus plusieurs papiers à cette occasion,
-et m'en fus trouver M. Perrier pour me les faire
-lire. Les candidats républicains parlaient de liberté,
-de justice, de bonheur du peuple et promettaient
-la création d'écoles et de routes, la diminution du
-temps de service, l'assistance aux infirmes et aux
-vieillards pauvres. Les conservateurs voulaient la
-France unie et prospère dans l'ordre et la paix;
-ils conseillaient de se méfier des utopistes révolutionnaires
-enclins à tout bouleverser, à faire table
-rase de nos traditions séculaires et à nous conduire
-aux abîmes. J'étais loin de comprendre le sens
-exact de toutes ces belles phrases. Mais il me parut
-cependant que les conservateurs usaient de grands
-mots assez vides de sens, alors que leurs concurrents
-émettaient quelques bonnes idées pratiques.
-Je confiai à M. Perrier ma manière de voir et il
-m'approuva en plein:</p>
-
-<p>&mdash;Dites-le bien à vos amis, à vos voisins, il n'y
-a que les républicains qui aient le désir de voir
-améliorer votre situation. Les autres sont de gros
-bourgeois qui trouvent excellent l'ancien ordre de
-choses; ils ont lieu d'être contents de leur sort,
-et croyez que le sort des autres leur importe peu.</p>
-
-<p>J'en fus fortifié dans ma première impression.
-Mais l'avant-veille du scrutin, pendant que j'étais
-au travail, le curé vint à la maison. Citant à la
-bourgeoise plusieurs individus assez mal cotés qui
-criaient bien fort: «Vive la République!» dans les
-rues de la ville les soirs de beuverie, il montra tous
-les républicains taillés sur ce modèle et conseilla
-de s'en défier:</p>
-
-<p>&mdash;Si ceux-là arrivent au pouvoir il n'y aura de
-sécurité pour personne; ils prendront le bien des
-honnêtes gens et vivront en rentiers à la sueur du
-front des autres. Il faut voter pour les conservateurs,
-représentants de l'ordre et des bons principes!</p>
-
-<p>Je savais qu'effectivement les «pas grand'chose»
-de la ville affichaient à tout propos leur amour
-de la République. Mais je réfléchis que les candidats
-ne devaient pas ressembler aux quelques
-criards et abrutis que nous voyions ici. D'ailleurs,
-M. Perrier, brave homme, intelligent et instruit,
-était républicain&mdash;ainsi que plusieurs autres bons
-vivants que je connaissais. Et l'illustre Fauconnet
-menait campagne en faveur des conservateurs. Je
-dis à ma femme:</p>
-
-<p>&mdash;Écoute, en fait que de bien, nous n'avons
-guère que nos deux vaches;&mdash;crois-tu que quelqu'un
-songe à nous les enlever?&hellip; Et il n'y a pas
-que des braves gens pour appuyer les favoris du
-curé:&mdash;Fauconnet, qui est certainement le plus
-voleur de Bourbon, les soutient aussi&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Tu ne saurais comparer M. Fauconnet aux
-soiffeurs et aux feignants qui crient dans les rues?</p>
-
-<p>&mdash;Oh non! je leur ferais injure, dis-je en riant;
-ils ne sont pas de sa taille!</p>
-
-<p>Mais ceux-ci, de toute évidence, faisaient grand
-tort aux «rouges». J'ai remarqué cent fois depuis
-que les pires ennemis des idées nouvelles sont les
-gens à réputation douteuse qui prétendent à les
-soutenir. Les meilleurs programmes se trouvent
-salis de ces contacts; les meilleurs candidats en
-sont discrédités dans l'esprit de ceux qui, comme
-moi, n'ont pas d'opinion bien nette et se basent
-un peu sur leur sympathie à l'égard des représentants
-de chaque tendance.</p>
-
-<p>Toute la journée du samedi, je fus tiraillé de
-sentiments contraires. On est bien embêté, quand
-il s'agit de prendre une décision pour des choses
-qui vous dépassent, d'être en butte ainsi aux suggestions
-des uns et des autres&hellip; Le dimanche, je
-revins cependant à ma résolution première et
-portai dans la «boîte» le bulletin de la liste républicaine.
-Ainsi témoignai-je au gouvernement
-nouveau ma reconnaissance pour le sel à deux
-sous!</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Six mois plus tard, il y eut un autre vote
-pour nommer le président de la République. Et
-tant de personnages influents, propriétaires, gros
-fermiers, régisseurs et curés se chargèrent d'affirmer
-partout l'unique souci des «rouges» de
-favoriser les ouvriers des villes, qu'on en causait
-entre cultivateurs, le dimanche, après la messe.</p>
-
-<p>&mdash;Mon maître a dit que si un républicain était
-nommé président, le blé ne se vendrait que vingt
-sous la mesure&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Le mien de même. C'est la pure vérité, il
-paraît&hellip; Les républicains veulent que ceux des
-villes aient le pain pour rien.</p>
-
-<p>&mdash;Ils feraient baisser la viande aussi, on peut
-en être sûr&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;On ne pourrait plus vivre en travaillant la
-terre&hellip;</p>
-
-<p>Ces bruits nous mettaient en défiance. Et, comme
-les camarades, je votai pour Napoléon.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XX</h2>
-
-
-<p>Après un séjour de six années, mes parents
-avaient été obligés de quitter la Billette, les relations
-étant devenues impossibles avec M. et
-M<sup>me</sup> Boutry. Ils s'en étaient allés à l'autre extrémité
-de la commune de Saint-Menoux, du côté
-de Montilly.</p>
-
-<p>Mon père ne vécut pas longtemps dans cette
-nouvelle ferme. Au mois de janvier 1849, l'un de
-mes neveux me vint prévenir qu'il était gravement
-malade. J'y fus le lendemain et le trouvai très
-amaigri, très abattu, avec une forte fièvre qui,
-sous sa barbe longue, colorait ses joues creuses.</p>
-
-<p>&mdash;Mon pauvre garçon, je suis perdu! me dit-il.
-C'est égal, je suis bien aise de t'avoir revu avant
-de mourir&hellip;</p>
-
-<p>Il me regarda longuement avec des yeux mouillés;
-j'eus de la peine à m'empêcher de pleurer&hellip;</p>
-
-<p>Trois jours après, par une triste aube neigeuse,
-il rendit l'âme en effet.</p>
-
-<p>Je le regrettai sincèrement; l'appréciant alors
-avec ma pleine raison je voyais en lui un pauvre
-homme martyr de la vie. Son frère avait vécu à
-ses dépens: ses maîtres l'avaient grugé; sa femme
-l'avait malmené. Ses rares moments de satisfaction
-étaient liés aux séances d'auberge trop prolongées,&mdash;où
-il se mettait dans son tort!</p>
-
-<p>Ma s&oelig;ur Catherine, mariée à Gaussin et placée
-à Paris avec son époux, ne put assister à l'enterrement.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Une révolution dans la maisonnée fut la conséquence
-de ce deuil. Ma mère, à couteaux tirés
-avec le Louis et sa femme, chercha à indisposer
-mon parrain contre eux, dans le but de rendre
-inévitable la séparation des deux ménages. Cependant
-les aînés, qui s'entendaient assez bien,
-jugèrent meilleur de rester ensemble tant que leurs
-enfants ne seraient pas élevés. Alors la mère, toujours
-méchante et butée, décida de partir elle-même.
-Elle loua à l'entrée du bourg de Saint-Menoux,
-sur la route d'Autry, une pauvre bicoque
-et y fut vivre selon la loi commune des veuves
-sans ressources,&mdash;glanant et gagnant quelque
-argent à toutes corvées désagréables et pénibles&hellip;
-Aussi longtemps qu'elle fut en état de travailler,
-elle laissa dormir dans un coin de son armoire les
-quelques centaines de francs qui constituaient sa
-fortune.</p>
-
-<p>La Marinette demeura au domaine avec mes
-frères; ils la gardèrent un peu par charité, mais
-aussi parce qu'elle leur rendait service. La pauvre
-innocente avec son culte des bêtes s'acquittait
-très bien du rôle de bergère, moins le dénombrement
-des moutons, à la rentrée, qui n'était pas
-dans ses moyens. Elle savait filer et travailler aux
-champs. En somme, elle gagnait à peu près sa
-vie et, ne quittant jamais la métairie, elle coûtait
-peu comme entretien&hellip;</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XXI</h2>
-
-
-<p>Victoire, enceinte une seconde fois, me donna
-une petite fille. Heureusement, les affaires n'allaient
-pas trop mal. Le père Giraud était remboursé,
-je payais régulièrement mon fermage et
-j'avais quelques pièces de cent sous devant moi.
-Ce succès me donnait du contentement, partant,
-du courage. Je continuais, dans la mesure du
-possible, d'aller besogner hors de chez moi. J'avais
-trouvé pour la mauvaise saison un emploi stable
-à la carrière du Pied de Fourche, derrière l'église,
-à l'est de la ville; j'y cassais de la pierre pour le
-compte d'un entrepreneur de routes. Engagé à la
-tâche, je venais à ma convenance, après le pansage
-du matin et rentrais à temps pour celui du soir.</p>
-
-<p>Nous étions parfois jusqu'à vingt casseurs à la
-file, travaillant chacun à l'abri d'une claie de paille,
-à genoux sur un tabouret de chiffons. Notre chantier,
-à hauteur du vieux château dressé sur la
-colline d'en face, dominait complètement la partie
-centrale de la ville établie au milieu, dans la vallée
-étroite. Nos regards plongeaient sur les toits de la
-grand'rue, où des cheminées de toutes formes se
-dressaient comme une poussée de champignons,
-éjectant leurs fumées paisibles ou tourmentées
-par le vent,&mdash;plus accentuées vers l'heure de
-midi. Cette grand'rue, de là-haut, nous semblait
-un précipice et nous étions tentés de plaindre
-ses habitants qui devaient manquer d'air.</p>
-
-<p>A vrai dire, si nous avions, nous, la faculté de
-respirer à l'aise, de nous sentir caressés par les
-souffles sains de la campagne et de la forêt, nous
-méritions bien d'être plaints aussi, car c'est un
-travail peu récréatif que de casser la pierre. Nos
-jambes, toujours inertes et pliées, s'ankylosaient;
-nos mains s'écorchaient au contact des petits
-manches de houx de nos masses. Souvent la lassitude
-nous gagnait, et l'ennui&hellip;</p>
-
-<p>Mon voisin de droite étant priseur me lançait
-souvent sa tabatière dans laquelle je prenais de
-toutes petites pincées, histoire de m'éclaircir le
-cerveau&hellip; Mais à ce jeu, je pris goût au tabac et
-finis par me procurer aussi une «queue-de-rat».
-La bourgeoise me disputait:</p>
-
-<p>&mdash;Sommes-nous riches au point qu'il soit nécessaire
-que tu te fourres de l'argent dans le nez?
-Et puis, d'ailleurs, c'est dégoûtant&hellip;</p>
-
-<p>Mais ses observations furent impuissantes contre
-l'habitude déjà prise.</p>
-
-<p>Le travail à proximité de la ville m'entraînait
-à d'autres dépenses que je lui cachais soigneusement.
-Pour me rendre au Pied de Fourche, il me fallait
-passer devant la porte de l'entrepreneur, tenancier
-d'un caboulot tout près. Il m'appelait le matin:</p>
-
-<p>&mdash;Eh! Tiennon, viens donc «tuer le ver»!&hellip;</p>
-
-<p>«Tuer le ver», c'était boire une goutte d'eau-de-vie.
-Il offrait sa tournée, je ne pouvais moins
-faire que d'offrir la mienne: au total deux gouttes
-bues et quatre sous dépensés.</p>
-
-<p>Quand nous mangions, nouvelle attaque. Il se
-trouvait toujours quelqu'un pour proposer:</p>
-
-<p>&mdash;Si l'on misait pour avoir un litre&hellip; Sacré bon
-sang que le pain est dur!</p>
-
-<p>Trois sous chacun procuraient un litre à quatre.
-Ce verre de vin nous donnait du c&oelig;ur; mais trois
-sous ça se connaît sur une journée de quinze à
-vingt sous!</p>
-
-<p>Les dimanches de paie, il fallait encore boire.
-Je n'avais pas le courage de refuser dans la crainte
-de passer pour «chien» et de me faire remarquer.
-Mais ces dépenses anormales m'inquiétaient&hellip;</p>
-
-<p>Je compris alors que c'est une vraie calamité
-pour les ouvriers des bourgs et des villes que d'avoir
-trop d'occasions. Quoique gagnant plus que nous,
-ils ne sont pas plus riches, car ils en viennent à
-trouver naturel de dépenser tous les jours une
-petite somme à l'auberge,&mdash;ce qui va loin, en
-fin de compte. Il faut les plaindre plus que les
-blâmer. Je sentais qu'à leur place je n'eusse pas
-agi différemment. Mais je résolus de fuir la contagion,
-de chercher du travail ailleurs.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>C'est ainsi que, dans l'hiver de 1850, je pris à
-défricher, du côté de César<a id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a>, une portion d'un
-terrain broussailleux qu'on mettait en culture.
-Dans cette campagne perdue, ma seule débauche
-était de puiser quelquefois dans la tabatière&hellip;</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> Hameau de la commune de Bourbon ainsi nommé parce
-que César, dit-on, eut son camp, au moment de la conquête des
-Gaules, sur le plateau où il est bâti.</p>
-</div>
-<p>A ce chantier, un jour de mars au soleil déjà
-chaud, je mis au jour dans des racines de genêts
-une vipère qui s'éveillait de sa léthargie hivernale.
-Je n'avais plus, comme dans mon enfance, une
-crainte exagérée des reptiles;&mdash;l'ayant regardée
-un instant s'agiter, je hélai M. Raynaud, un boulanger
-de la ville, qui se trouvait là en train de
-faire mettre en fagots des tas d'épines et de genévriers
-qu'il avait achetés pour son four.</p>
-
-<p>&mdash;Venez voir une belle vipère, Monsieur Raynaud,
-elle est déjà à moitié désengourdie.</p>
-
-<p>Le boulanger s'approcha.</p>
-
-<p>&mdash;Diable, pas rien qu'à moitié; elle se tortille
-joliment&hellip;</p>
-
-<p>Après qu'il l'eut contemplée à loisir, il reprit,
-d'un ton mi-sérieux, mi-narquois:</p>
-
-<p>&mdash;Vous devriez la porter toute vivante au pharmacien;
-il vous la paierait au moins cent sous.</p>
-
-<p>&mdash;Vous vous fichez de moi, Monsieur Raynaud?</p>
-
-<p>&mdash;Ma foi non! Je vous assure que les pharmaciens
-s'en servent pour leurs drogues et qu'ils
-achètent toutes celles qu'on leur porte.</p>
-
-<p>Je jetais des regards questionneurs sur le groupe
-des bûcherons, venus voir aussi.</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur Raynaud a raison, dit l'un; je crois
-bien en effet que ça s'achète&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Moi, c'est la première fois que je l'entends
-dire, reprit un autre.</p>
-
-<p>&mdash;Moi aussi, appuyai-je.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, essayez, reprit le boulanger; portez-la-lui
-vivante et vous verrez qu'il vous la paiera
-cent sous et peut-être plus.</p>
-
-<p>&mdash;C'est qu'elle n'est pas commode à porter
-vivante&hellip;</p>
-
-<p>Il avisa le bidon qui contenait la soupe de mon
-déjeuner de midi ou «goûter» comme nous disons
-plutôt nous, paysans.</p>
-
-<p>&mdash;Mettez-la donc dans votre gamelle.</p>
-
-<p>&mdash;C'est une idée&hellip; Si j'étais certain de la vendre
-cent sous, je l'emporterais dedans, quitte à en acheter
-une neuve.</p>
-
-<p>Lors M. Raynaud d'affirmer une troisième fois:</p>
-
-<p>&mdash;Quand je vous dis que c'est la vérité!</p>
-
-<p>Il n'était pas encore l'heure du goûter; je mangeai
-cependant ma soupe, sans même prendre le
-temps de la faire chauffer; puis, à l'aide d'un
-bâton de noisetier fendu, je me saisis du reptile et
-le glissai, non sans peine, dans le bidon vide que
-je recouvris aussitôt de son couvercle. Le boulanger,
-les fagoteurs me regardaient faire en ricanant.</p>
-
-<p>&mdash;Mon vieux, vous paierez à boire! jeta en
-s'éloignant M. Raynaud, je vous ai fait gagner
-votre journée. Surtout, dites bien au pharmacien
-que vous venez de ma part.</p>
-
-<p>Tout joyeux de l'aubaine, je quittai le chantier
-plus tôt qu'à l'ordinaire et, passant chez nous pour
-mettre des effets propres, je contai l'aventure à
-ma femme. Mais elle, loin de s'en réjouir, se prit
-à s'indigner de la belle manière:</p>
-
-<p>&mdash;Sors-moi bien vite ça de la maison! Une
-«mauvaise bête!» Si elle allait soulever le couvercle,
-se glisser sous les meubles&hellip;</p>
-
-<p>Après un court silence:</p>
-
-<p>&mdash;On t'a fait croire des bêtises, imbécile! Tu
-en seras pour la peine d'acheter un bidon neuf,
-encore vingt-cinq ou trente sous. Je ne veux plus
-revoir celui-ci, tu m'entends bien? Jette-le dans
-un fossé, fais-en ce que tu voudras, mais ne le
-rapporte pas.</p>
-
-<p>A parler net, je commençais à craindre que la
-bourgeoise n'eût raison. J'affectais pourtant la certitude
-de revenir avec ma pièce de cent sous. Et
-délibérément, je me rendis chez le pharmacien.</p>
-
-<p>&mdash;Bonsoir, Monsieur Bardet.</p>
-
-<p>&mdash;Bonsoir, mon ami, bonsoir. Qu'est-ce qu'il y
-a pour votre service?</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur Bardet, on m'a dit que vous achetiez
-les vipères vivantes,&mdash;c'est M. Raynaud, le
-boulanger, qui m'a dit ça,&mdash;j'en ai trouvé une
-au <i>déchiffre</i> et je vous l'apporte.</p>
-
-<p>&mdash;Mais oui, je les achète, M. Raynaud ne vous
-a pas menti.</p>
-
-<p>Il apporta un grand bocal bleu.</p>
-
-<p>&mdash;Tenez, il y en a trois ici; la vôtre fera la
-quatrième. Et si vous en trouvez d'autres, apportez-les-moi;
-je vous les prendrai toutes à cinq
-sous la pièce.</p>
-
-<p>Je me sentis blêmir.</p>
-
-<p>&mdash;Combien, Monsieur Bardet?</p>
-
-<p>&mdash;Cinq sous.</p>
-
-<p>&mdash;M. Raynaud m'avait dit cent sous&hellip;</p>
-
-<p>Le pharmacien sourit dans sa barbe grise:</p>
-
-<p>&mdash;Raynaud est un peu farceur, vous ne le saviez
-donc pas? C'est cent sous les vingt qu'il a voulu
-dire.</p>
-
-<p>&mdash;Je me suis laissé jouer&hellip; Il va me falloir un
-autre bidon; j'aurai de la perte. Ah! bien, vous
-pouvez croire que je regrette de vous l'avoir
-apportée!&hellip;</p>
-
-<p>M. Bardet parut ému de me voir si dépité.</p>
-
-<p>&mdash;Qu'est-ce que vous voulez, ça vous apprendra
-qu'il ne faut pas tout croire. Mais vous auriez tort
-de sacrifier votre bidon&hellip; Tenez, je vais vous
-donner une solution pour le désinfecter, une
-cuillerée de cette poudre blanche que vous ferez
-dissoudre dans un litre d'eau bouillante. Vous le
-nettoierez avec ça et pourrez vous en servir en
-toute sécurité; il sera aussi propre qu'avant.</p>
-
-<p>La poudre valait trois sous; j'eus dix centimes à
-empocher. Mais j'avais compté sans la Victoire qui
-jura que le bidon ne servirait plus, menaça de le
-briser elle-même au lieu de le nettoyer. Il me fallut
-retourner le soir chez le quincaillier où j'en achetai
-un du plus bas prix:&mdash;vingt-cinq sous. Il était
-loin de valoir l'ancien.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>J'ai souvent fait rire les uns et les autres à mes
-dépens en racontant cette aventure&mdash;que je me
-plus à agrémenter par la suite d'épisodes imaginaires
-pour la rendre plus comique encore. Mais
-j'en gardai rancune au boulanger Raynaud qui
-avait jugé bon, au surplus, de se payer à nouveau
-ma tête quand nous nous rencontrâmes.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, Bertin, cette vipère?</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, Monsieur Raynaud, je ne suis pas
-prêt de vous croire. Vous êtes un rude menteur!</p>
-
-<p>&mdash;Quoi, le pharmacien n'en a pas voulu?</p>
-
-<p>&mdash;Si, seulement au lieu de cent sous, c'est cinq
-sous qu'il me l'a payée.</p>
-
-<p>&mdash;Cinq sous&hellip; Eh bien, oui, c'est le prix que je
-vous avais indiqué; vous aviez mal compris.</p>
-
-<p>Et il s'éloigna en riant.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XXII</h2>
-
-
-<p>De temps à autre, je revoyais Fauconnet dont
-les cheveux blanchissaient et dont la figure glabre,
-à présent ridée et grimaçante, avait une expression
-un peu diabolique. Quand il traversait les Craux
-allant à Meillers il s'arrêtait des fois pour me parler&mdash;et,
-malgré mon vieux levain de haine à son
-endroit, je faisais l'aimable&hellip;</p>
-
-<p>Si bien que, son domestique étant tombé malade,
-il me vint quérir un jour pour le remplacer. C'était
-après les moissons, en août;&mdash;point trop pressé
-d'ouvrage je ne crus pas devoir me dérober. Quand
-on a besoin de gagner sa vie il faut bien aller
-travailler là où l'on trouve, même chez les employeurs
-que l'on a de bonnes raisons de mépriser!</p>
-
-<p>Lors je vis de près, dans l'intimité quotidienne,
-ce fermier enrichi,&mdash;à la veille de devenir gros
-propriétaire terrien. Il était chez lui grossier,
-maussade et grognon, sans cesse en bisbille avec
-sa femme et la servante. Il promenait son dés&oelig;uvrement
-de la cuisine à l'étable et au jardin,
-l'allure débraillée, fumant sa pipe, bâillant&hellip; J'ai
-pu me rendre compte, pendant mon séjour dans
-cette maison, que l'oisiveté n'est vraiment pas
-enviable. Le travail, souvent pénible, douloureux,
-accablant, mais toujours intéressant,&mdash;sinon
-passionnant,&mdash;est encore contre l'ennui le meilleur
-des dérivatifs. Le «patron», tel un fauve en cage,
-s'ennuyait de façon atroce. Comme distraction, il
-se versait du vin blanc ou de grandes rasades d'eau-de-vie&hellip;</p>
-
-<p>Il passait rarement sans sortir la journée entière.
-Une fois en selle ou en voiture, fier de son cheval
-bien pansé et bon trotteur, de ses harnais brillants,
-il redevenait l'homme public,&mdash;Fauconnet, le
-fermier riche, conscient de sa puissance, envié de
-tous, respecté des marchands, salué bas par les
-travailleurs.</p>
-
-<p>Je ne le vis vraiment gai chez lui que le jour de
-l'ouverture de la chasse. Il avait le matin battu
-la campagne en compagnie de son fils aîné, le
-docteur, nouvellement établi à Bourbon, et de
-quelques amis. Il offrait à déjeuner à cette occasion.
-Ce fut une ripaille à tout casser, une vraie débauche!
-J'étais chargé du service de la table que
-je fis assez maladroitement, en novice que rien
-n'a préparé à ça: mais ma maladresse même fut
-appréciée puisqu'elle prêta aux convives l'occasion
-de rire. Or, toute occasion de rire était tenue pour
-précieuse&hellip;</p>
-
-<p>Après qu'ils eurent bu et mangé ferme, ils contèrent
-des histoires scabreuses, des récits d'orgie
-et d'amour de fraude. Ils raillaient la bêtise et
-la soumission des métayers, et se flattaient de
-faire avaler aux propriétaires des bourdes invraisemblables&hellip;
-Ils se considéraient comme des
-gens très supérieurs, dominant le reste de l'humanité
-de tout le poids de leurs gros ventres, de
-toute la largeur de leurs faces rubicondes.</p>
-
-<p>Seul, le jeune docteur observait une certaine
-réserve. Ayant en ville, près de la source chaude,
-son logement particulier, il fréquentait peu la
-maison paternelle. Ses frères, éloignés du pays, s'y
-montraient moins encore.</p>
-
-<p>&mdash;Ils n'ont pas les habitudes du père; ce n'est
-plus le même genre, m'avait dit la servante.</p>
-
-<p>J'en conclus qu'eux aussi, probablement, se
-jugeaient des hommes supérieurs,&mdash;supérieurs à
-ce fermier campagnard qu'était leur père, et à ses
-amis. Ainsi va le monde. Chacun a sa manière de
-voir et de concevoir: chacun se croit très fort, sans
-imaginer qu'à côté on le tient pour un imbécile&hellip;</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Quand le domestique fut en état de reprendre
-son service je pouvais encore disposer de quelques
-jours, et Fauconnet me conserva pour battre à la
-machine dans ses domaines de Bourbon. C'était,
-dans la région, le début des batteuses que les fermiers,
-après une assez longue période d'hésitation,
-venaient enfin d'adopter. Comme au temps
-du fléau, ils fournissaient un tiers du personnel.
-Mais ils se libérèrent bientôt de cette obligation
-trop coûteuse pour laisser aux métayers toute la
-charge de la main-d'&oelig;uvre.</p>
-
-<p>On commença au domaine de la Chapelle, sur
-la route de Saint-Plaisir. Nous étions tous étonnés
-et un peu effrayés de nous voir au service de ce
-monstre trop bruyant, aux mille complications de
-bielles, de volants et de courroies. Mais on travaillait
-à une allure modérée, et l'adaptation fut assez
-rapide.</p>
-
-<p>Les femmes, par contre, se trouvèrent embarrassées&mdash;qui
-jamais ne s'étaient vu tant de monde
-à nourrir. Maintenant l'habitude est prise; elles
-achètent de grands paniers de viande qu'elles
-mettent en pot au feu, en daube, en ratatouilles
-diverses, sacrifient des lapins et même des poulets.
-Mais bien trop pauvres, les ménagères d'il y a
-cinquante ans pour songer à de telles frairies!
-Cependant la cuisine ordinaire leur semblait peu
-digne d'être servie à des étrangers&hellip; Les métayères
-de Fauconnet durent s'entendre entre elles&mdash;et
-il advint ceci:</p>
-
-<p>A la Chapelle, au repas du matin, on nous servit
-de la galette et du gâteau non levé, ou <i>tourton</i>.
-Je me régalai de ces pâtisseries toutes fraîches et
-plus beurrées qu'il n'est d'usage. Mais au goûter,
-il n'y eut encore que de la galette et du <i>tourton</i>,
-et le soir de même. D'un repas à l'autre je trouvais
-ça moins bon, et tous nous mangions avec un
-moindre appétit.</p>
-
-<p>Je crus qu'il y aurait du nouveau le lendemain,
-qu'on nous ferait de la soupe, des haricots, quelque
-autre chose, quoi! Mais il fallut déchanter. En
-arrivant le matin, je remarquai que le feu flambait
-au four et je vis un nouveau stock de galettes et
-de <i>tourtons</i> qu'on se préparait à cuire. Aux trois
-repas de ce jour-là, on ne nous servit rien de plus.
-La chaleur et la poussière nous assoiffant, il arriva
-que nous prîmes en dégoût ces pâtisseries lourdes
-qui achevaient d'altérer. Pour mon compte je
-préférai m'abstenir à midi et partis le soir sans
-me mettre à table.</p>
-
-<p>Changeant de ferme le jour d'après, nous espérions
-tous en la fin de l'obsession. Mais point! Il y eut
-pâté le matin et galette à midi, avec un simple
-accompagnement de brioche au lieu de <i>tourton</i>.
-C'en était trop! Tout le monde réclama du lait,
-même vieux, même écrémé,&mdash;du lait n'importe
-comment. La bourgeoise consentit à faire le tour
-de la table avec sa terrine, non sans faire entendre
-qu'il lui semblait peu honorable de nous servir
-ce lait&mdash;nourriture commune. Il eut un tel
-succès pourtant qu'il en fallut trois terrines pour
-contenter tout le monde. Mais cette femme n'en
-tira nulle leçon profitable; au repas suivant, la
-table se trouva garnie comme de coutume des
-inévitables galettes et des inévitables <i>tourtons</i>.
-Alors, sentant que j'allais tomber malade, je m'en
-fus dire à Fauconnet qu'il ne m'était pas possible
-de suivre plus longtemps la machine.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Les aliments de chez nous, la soupe à l'oignon,
-le pain de seigle et le fromage de vache, me semblèrent
-meilleurs après cette aventure&hellip;</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XXIII</h2>
-
-
-<p>Les coqs à l'engrais chantèrent un soir de
-décembre qu'il y avait de la neige et qu'il gelait
-ferme. C'était en fin de veillée, vers neuf heures;
-nous nous préparions à <i>user les draps</i>.</p>
-
-<p>&mdash;Qu'est-ce qu'ils veulent annoncer, ces sales
-bêtes? fit Victoire tout de suite inquiète.</p>
-
-<p>Signe de malheur en effet que d'entendre chanter
-les coqs à partir du coucher du soleil et jusqu'à
-minuit,&mdash;période du repos et du silence.</p>
-
-<p>Cette infraction à la règle aurait dû cependant
-nous sembler naturelle de la part de ces pauvres
-poulets à l'engrais qui, ne sortant jamais d'un
-réduit enténébré, perdaient peu à peu le sentiment
-des heures. Mais nous étions troublés&mdash;pour avoir
-vu, enfants, se troubler nos proches en pareille
-occurrence. D'ailleurs, dans le grand calme de la
-nuit d'hiver, ces cocoricos avaient quelque chose
-de lugubre&mdash;d'autant plus qu'ils se multiplièrent:
-le coq des Viradon répondit aux nôtres, puis
-d'autres des chaumières proches et des fermes
-lointaines. Ce fut pendant une demi-heure un concert
-de modulations aiguës, comme aux heures qui
-précèdent l'aube.</p>
-
-<p>La sérénade terminée, Victoire donna le sein à
-notre petit troisième qui avait juste deux mois.
-Mais elle n'était guère rassurée et, bien que se défendant
-d'avoir peur, elle tremblait encore quand
-elle se mit au lit. Nous eûmes, cette nuit-là, un
-sommeil fiévreux et il fut décidé que les malencontreux
-poulets seraient vendus au plus tôt.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Comme par hasard, les mois qui suivirent, toutes
-sortes de malheurs nous vinrent frapper. En prenant
-de l'âge, je me suis libéré d'une bonne partie des
-croyances superstitieuses de ma jeunesse; mais à
-cause de cela, j'ai toujours conservé la crainte des
-coqs qui chantent après le coucher du soleil.</p>
-
-<p>J'avais, dans un coin de mon étable, une réserve
-de pommes de terre. La meilleure de mes deux vaches
-s'étant détachée une nuit, avala goulûment un
-gros tubercule et s'étrangla. Je la découvris, le matin,
-étendue sur le dos, ballonnée, râlante. Un boucher,
-prévenu, m'en offrit trente francs; je comptais
-la vendre trois cents francs à la fin de l'hiver&hellip;</p>
-
-<p>Il me souvient que ma femme voulait acheter
-des habits pour notre petit Jean, et pour moi un
-pantalon de droguet, une casquette, une blouse.
-Mais on dut repousser à des temps meilleurs ces
-dépenses anormales. Au surplus il nous creva peu
-après un cochon qui pesait cent cinquante livres.
-Et nous eûmes des ennuis de la vache achetée en
-remplacement de notre pauvre étranglée.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>A cause des enfants, Victoire avait cessé tout à
-fait de porter le lait en ville et s'était mise à faire
-du beurre. Or, il n'y avait pas moyen de transformer
-en beurre la crème qui provenait de cette
-nouvelle vache. Nous passions des heures et des
-heures à la remuer dans la baratte ou <i>beurrier</i>;
-nous avions les bras moulus de faire monter et
-descendre le <i>batillon</i>: rien! Il m'arriva un soir
-de le man&oelig;uvrer sans interruption de six heures
-à minuit; je parvins à prendre une suée terrible,
-à défoncer à demi la baratte, mais non à faire
-du beurre&hellip;</p>
-
-<p>Le père Viradon, le lendemain, m'assura que
-c'était un sort. Pareille mésaventure lui étant
-advenue dans sa jeunesse, un <i>défaiseux de sorts</i>
-lui avait donné les conseils suivants:</p>
-
-<p>«Se rendre un peu avant minuit au carrefour de
-la place de l'Église et poser là un petit pot neuf
-de six sous plein de cette mauvaise crème; tourner
-douze fois autour de ce pot quand sonneraient les
-douze coups de minuit, en traînant au bout d'une
-corde de six pieds de long les chaînes d'attache
-des vaches; au douzième tour, s'arrêter net, faire
-quatre fois le signe de la croix dans quatre directions
-opposées et partir au grand galop, abandonnant le
-pot et rapportant les chaînes.</p>
-
-<p>«Couper à chaque bête un bouquet de poils de
-l'oreille, un du garrot, un de la queue, les tremper
-dans l'abreuvoir tous les jours de la semaine sainte
-avant le lever du soleil, les porter à la messe le
-jour de Pâques et les faire brûler dans la cheminée
-sans être vu&hellip;»</p>
-
-<p>&mdash;J'ai fait cela et la réussite a été complète,
-conclut Viradon. Mais le <i>défaiseux</i> a dû agir de son
-côté.</p>
-
-<p>Le fou rire me prit, malgré mes embêtements, en
-écoutant le bonhomme raconter d'un air convaincu
-les détails bizarres de la cérémonie. Il me semblait
-le voir dans la nuit tourner autour de son pot et
-entendre la <i>fretintaille</i> de ses chaînes!</p>
-
-<p>Le <i>défaiseux</i> était mort; mais il avait laissé à
-son fils le secret de son talent, et le vieux voisin me
-conseillait d'avoir recours à lui. Je n'en fis rien
-cependant, n'ayant pas foi en ces stupidités.</p>
-
-<p>Mais la bourgeoise alla conter nos peines au curé.
-Il vint le lendemain, aspergea l'étable avec de l'eau
-bénite et nous dit de n'avoir nulle crainte des sorciers.</p>
-
-<p>&mdash;Ça tient tout simplement à ce que votre
-vache a du lait de mauvaise qualité et à ce qu'elle
-est dans un état de gestation avancée; améliorez
-sa nourriture, donnez-lui chaque jour un peu de
-sel dans une ration de farineux et vous verrez que
-ça ira mieux.</p>
-
-<p>Grâce à ces bons avis, il nous devint possible
-de faire du beurre qui s'améliora tout naturellement
-quand, à la belle saison, nos vaches fraîches
-vélières furent pâturer sur les Craux. Si l'on se
-rendait bien compte de tout on n'aurait pas
-souvent l'occasion de croire aux sorts.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Vers la fin de l'hiver nous eûmes une alerte plus
-grave encore; et cette fois-ci, il fallut bien, en
-désespoir de cause, aller trouver un rebouteux.</p>
-
-<p>Notre petit Charles fut pris soudain d'un mal
-de gorge à caractère grave; il refusait de prendre
-le sein; sa respiration devint rauque, puis râlante.
-Victoire le porta d'abord à la sage-femme, puis au
-médecin, et ça n'avait pas l'air d'aller mieux, au
-contraire.</p>
-
-<p>Or, il y avait sur le chemin d'Agonges un homme
-qui <i>barrait</i> les maux de gorge d'enfants; on venait
-le trouver de toutes les communes du canton et
-même d'ailleurs; il sauvait, disait-on, les bébés
-désespérés par les docteurs. Au cours d'une veillée,
-l'état du petit parut tellement s'aggraver que nous
-décidâmes de le lui porter séance tenante.</p>
-
-<p>Sa mère l'emmitoufla dans un vieux châle au
-creux d'un oreiller et je le pris ainsi sur mon bras;
-elle suivait en pleurant. Nos pas résonnaient dans
-le silence nocturne sur les chemins durcis par le
-grand gel. Triste promenade!</p>
-
-<p>Nous eûmes enfin la satisfaction de frapper à
-la porte du guérisseur qui vint ouvrir après un
-moment, en caleçon et bonnet de coton. C'était
-un petit homme déjà âgé, à cheveux grisonnants
-et figure ingrate. Il marmonna des prières en
-faisant des signes sur le corps de notre enfant;
-il oignit son cou d'une sorte de pommade grise et
-lui souffla dans la bouche par trois fois. Un
-chaleil fumeux éclairait cette scène étrange. J'étais
-impressionné; Victoire pleurait toujours silencieusement.
-Après qu'il eut fini, l'homme nous
-rassura:</p>
-
-<p>&mdash;Il ira mieux demain; mais, par exemple, il
-était temps de l'apporter, vous savez&hellip; Dès qu'il
-sera débarrassé, pour hâter sa guérison, vous irez
-faire brûler un cierge devant l'autel de la sainte
-Vierge.</p>
-
-<p>A notre demande de paiement, il répondit:</p>
-
-<p>&mdash;Je ne prends rien aux pauvres gens&hellip; Mais
-voici un tronc où chacun met ce qu'il veut.</p>
-
-<p>Il désignait sur la cheminée une petite boîte
-carrée au couvercle percé d'une fente; j'y glissai
-vingt sous et nous repartîmes en hâte, inquiets
-des deux aînés que nous avions laissés dormant
-dans la maison fermée.</p>
-
-<p>Le guérisseur ne nous avait pas trompés. Vers
-le matin, le bébé vomit des matières aqueuses qui
-ressemblaient à des crachats durcis et, tout de suite
-soulagé, il prit le sein. Deux jours plus tard, il
-n'y paraissait plus.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Je me suis souvent demandé, sans pouvoir
-répondre ni dans un sens ni dans l'autre, si cette
-guérison fut d'effet naturel ou si les simagrées du
-vieux y furent pour quelque chose. Je sais que
-nombre de gens, très sceptiques, très fortes têtes,
-ne craignent pas encore aujourd'hui d'avoir recours
-à ces guérisseurs campagnards pour se faire <i>barrer</i>
-le mal de dents, ou se faire <i>dire la prière</i> à l'occasion
-d'une entorse ou d'une foulure. Et d'aucuns prétendent
-qu'ils en ont du soulagement.</p>
-
-<p>Ceci étant, un pauvre homme tout simple a bien
-le droit de rester perplexe, également éloigné de
-ceux qui affirment et de ceux qui se moquent. J'en
-suis encore là.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XXIV</h2>
-
-
-<p>Certain jour de foire de Bourbon, pour le carnaval
-de 1853, mon beau-père m'ayant tiré à part sur la
-place de la Mairie où je causais avec d'autres, me
-proposa d'entrer comme métayer dans un domaine
-de Franchesse, sa commune d'origine. Il connaissait
-particulièrement le régisseur, un ami d'enfance.</p>
-
-<p>J'y songeais un peu, à prendre un domaine,
-ayant souvent réfléchi qu'en restant là il me
-faudrait placer mes petits dès qu'ils seraient en
-âge de pouvoir garder les bêtes,&mdash;éventualité
-malgré tout pénible. J'aurais préféré attendre encore
-quelques années, mais il me parut sage de ne
-pas manquer cette occasion.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Le dimanche suivant, nous nous en fûmes donc
-voir cette ferme, le père Giraud et moi. Située entre
-Bourbon et Franchesse, à deux cents mètres du
-chemin qui reliait les deux communes, la Creuserie
-dépendait de la propriété de M. Gorlier, dit «de
-la Buffère», du nom d'un petit château tout voisin
-qu'habitait ce Monsieur à la belle saison.</p>
-
-<p>La propriété comprenait cinq autres fermes:
-Baluftière, Praulière, le Plat-Mizot, la Jarry d'en
-haut et la Jarry d'en bas,&mdash;une locature qui
-s'appelait les Fouinats, et la maison du régisseur
-à proximité du château.</p>
-
-<p>M. Parent, le régisseur, était un homme de taille
-moyenne, avec une grosse tête, encadrée d'un collier
-de barbe grisonnante; ses yeux saillants hors
-de l'orbite, lui faisaient constamment l'air étonné;
-sa lèvre inférieure, grosse et lippue, tombait, découvrant
-ses dents avariées et laissant passer un
-continuel jet de salive. Il nous fit visiter les bâtiments
-du domaine qui étaient anciens et peu
-confortables; il nous conduisit dans toutes les
-pièces de terre et dans tous les prés, et, quand
-nous fûmes rentrés chez lui, il dicta les conditions.</p>
-
-<p>Deux mille francs de remboursement sur le
-cheptel, mais on se contenterait de la moitié;
-les intérêts à cinq pour cent du reste s'ajouteraient
-aux quatre cents francs de l'impôt colonique
-annuel; pour l'amortissement, on retiendrait
-une part des bénéfices. J'aurais à faire tous
-les charrois commandés pour le château ou la
-propriété; et ma femme donnerait comme redevances
-six poulets, six chapons, vingt livres de
-beurre,&mdash;les dindes et les oies étant à moitié
-selon la règle. Le maître se réservait le droit de
-modifier les conditions ou de nous mettre à la
-porte chaque année, sous cette réserve que nous
-devions être prévenus au moins neuf mois d'avance.</p>
-
-<p>M. Parent nous entretint ensuite, sur un ton
-de platitude exagérée, du propriétaire, qu'il appelait
-M. de la Buffère, ou, plus communément,
-M. Frédéric.</p>
-
-<p>&mdash;M. Frédéric ne veut pas que les métayers s'adressent
-directement à lui; c'est toujours à moi
-que vous devrez dire ou demander ce que vous
-jugerez nécessaire. M. Frédéric entend qu'on soit
-très respectueux, non seulement envers lui, mais
-aussi envers son personnel. C'est parce qu'ils ont
-mal répondu à M<sup>lle</sup> Julie, la cuisinière, qu'il m'a
-fait donner congé aux colons actuels de la Creuserie.
-M. Frédéric ne veut pas qu'on touche au
-gibier; s'il prenait quelqu'un à tirer au fusil ou
-à tendre des lacets, ce serait le départ certain.
-Lorsqu'il chasse, on doit s'abstenir de le gêner&mdash;même
-si cela entraîne une suspension de travail.
-Il faudra tâcher aussi que le beurre de votre
-redevance soit de bonne qualité et les poulets
-bien gras, de façon à contenter M<sup>lle</sup> Julie.</p>
-
-<p>Sur une demande malicieuse de mon beau-père,
-il nous avoua que M<sup>lle</sup> Julie n'était pas seulement
-la cuisinière, mais encore la maîtresse de M. Frédéric,&mdash;d'ailleurs
-célibataire. Donc urgence à
-ménager cette personne influente!</p>
-
-<p>Je ne savais trop que penser de M. Frédéric.
-Son régisseur, tout en le disant très bon, le présentait
-comme un vrai potentat autoritaire et
-capricieux en diable&hellip; Cela m'effrayait un peu.</p>
-
-<p>Je demandai à M. Parent huit jours de réflexion,
-à dessein surtout de connaître l'opinion
-de la bourgeoise qui s'ingéniait à jouer l'indifférence.</p>
-
-<p>&mdash;Fais comme tu voudras, moi ça m'est bien
-égal.</p>
-
-<p>Elle était très en colère d'être encore enceinte;
-ça la rendait inabordable. Un jour, mon insistance
-lui arracha pourtant une manière d'assentiment:</p>
-
-<p>&mdash;Dame, si ce domaine te plaît, prends-le, voilà
-tout&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Mais toi, te plaît-il que je le prenne?</p>
-
-<p>&mdash;Oh! moi, que ce soit là ou ailleurs&hellip;</p>
-
-<p>Je l'aurais battue&hellip;</p>
-
-<p>Je me décidai néanmoins à donner une réponse
-favorable.</p>
-
-<p>Pour la Saint-Martin de 1853 nous nous installâmes
-à la Creuserie. Ma belle-mère put heureusement
-nous venir en aide à cette occasion. Victoire
-accouchée avant terme, quinze jours auparavant,
-d'un petit garçon qui n'avait pas vécu, se trouvait
-bien fatiguée, bien faible encore,&mdash;dans les plus
-mauvaises conditions pour supporter les tracas
-d'un déménagement.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XXV</h2>
-
-
-<p>Notre maison avait deux pièces d'égales dimensions
-qu'une porte intérieure reliait: la cuisine et
-la chambre. L'une et l'autre ouvraient de plein
-pied sur la cour par de grosses portes ogivales,
-noircies par les intempéries et fortement bardées
-de fer. Dans la cuisine, une sorte de béton avait
-été fait jadis, dégradé maintenant sous l'effet du
-balayage; il n'en restait qu'une armée de cailloux
-pointus montrant leur nez d'un bout à l'autre de
-la pièce. La chambre, moins favorisée, s'en tenait
-au sol primitif, affaissé au milieu, bossue sous les
-meubles, semé de mamelons et de trous. Le plafond
-appareillait l'appartement,&mdash;un plancher bas,
-délabré, soutenu par de grosses solives très rapprochées,
-et par une poutre énorme étayée d'un
-poteau vertical. Des grains de blé, des grains
-d'avoine, s'échappant de la provision du grenier,
-passaient fréquemment entre les planches disjointes,
-et les rats en faisaient des réserves sur les
-poutres. Un jour avare pénétrait par d'étroites
-fenêtres à quatre petits carreaux; en hiver, quand
-la température ne permettait pas de tenir ouvertes
-les portes extérieures, on avait peine à y voir en
-plein midi.</p>
-
-<p>Dans la cuisine ou salle commune se faisaient
-toutes les grosses besognes. Il y avait, à gauche
-de l'entrée, la maie à pétrir et, au-dessus, le <i>tourtier</i>
-avec ses arceaux de bois où l'on plaçait les grosses
-miches de la fournée; il y avait, à droite, un coffre
-pour le linge sale, un deuxième coffre, une vieille
-commode; au milieu trônait la grande et massive
-table de chêne que nous avions achetée d'occasion,
-flanquée de ses deux bancs sur lesquels nous prenions
-place aux heures des repas; il y avait enfin,
-dans le fond, une horloge à boîte rouge entre
-deux lits: le nôtre, dans le coin le plus rapproché
-du foyer comme il est d'usage, et, de l'autre côté,
-celui de la servante. A gauche, dans le mur du
-pignon, la cheminée saillait large et haute avec,
-au-dessus du foyer, le trou noir du four. La chambre
-était moins enfumée, plus propre mais pourrie
-d'humidité,&mdash;les solives couvertes de moisissures
-blanches; ma femme y avait fait placer son armoire,
-le lit des gamins et celui des domestiques.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>La maison faisait face <i>aux neuf heures</i>, mais le
-soleil n'en éclairait que bien plus tard le seuil, en
-raison du voisinage trop proche de la grange et
-des étables établies en avant, à une quinzaine de
-mètres tout au plus. Dans l'intervalle, les égouts
-formaient une mare stagnante et noirâtre où
-baignaient les balles de froment depuis les battages
-jusqu'aux gelées d'hiver. On plaçait à proximité
-le fumier des moutons utilisé pour les
-fumures de printemps. Il y avait en outre, dans
-cet espace, une auge de bois longue et peu profonde
-pour le repas des cochons, et une vieille
-roue placée horizontalement sur trois poteaux
-pour le jucher nocturne des dindons. Le tombereau
-et les charrettes au repos s'y voyaient
-souvent, et aussi de menus outils, des aiguillons
-et des triques.</p>
-
-<p>La ferme étant située sur la partie montante du
-vallon, à bonne altitude, nous avions du haut de
-l'escalier du grenier, au pignon droit de la maison,
-une vue magnifique. Ce vallon, tel un amphithéâtre
-géant, englobait une bonne partie des
-communes de Bourbon, de Saint-Aubin et d'Ygrande.
-Aux parties supérieures de ses ondulations
-s'étendaient comme étoffes déroulées des champs
-verts, roux ou grisâtres; d'autres se montraient
-à demi, juste de quoi se laisser deviner en guéret,
-en chaume ou en pâture; et, dans les parties
-basses, il y avait des pièces entièrement dissimulées
-dont on ne distinguait que les arbres espacés
-de loin en loin dans les bouchures. A l'extrémité
-d'un grand pré tout en longueur se haussait
-le losange mystérieux d'un taillis déjà vaste.
-Des lignes de peupliers géants s'apercevaient en
-quelques endroits. Et, de loin en loin, dans ces
-cultures, entre ces haies, entre ces arbres, émergeaient
-les bâtiments écrasés d'une chaumière
-ou d'une ferme: Baluftière, Praulière et le Plat-Mizot,
-disposés en triangle tout près; la Jarry
-d'en haut et la Jarry d'en bas voisinant un peu
-plus loin,&mdash;puis d'autres dont je savais les noms,&mdash;puis
-d'autres, très éloignés, dont je ne savais
-rien,&mdash;et enfin, à l'autre extrémité du vallon,
-le petit bourg de Saint-Aubin, tassement d'une
-vingtaine de maisons. Par delà, on distinguait encore
-le grand ruban sombre de Gros-Bois; et, à
-de certains jours très clairs, au delà bien d'autres
-vallons, bien d'autres villages, au delà de toutes
-distances connues, on apercevait, profilant leurs
-masses noires dans le bleu du ciel, une ligne de
-pics,&mdash;qu'on disait appartenir aux montagnes
-d'Auvergne.</p>
-
-<p>En arrière de notre maison, une vallée étroite
-aux prairies fertiles précédait un coteau sur lequel
-se dressait le bourg de Franchesse, avec son minuscule
-clocher carré.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Les premiers jours de notre installation, ces
-paysages m'apparurent par bribes, ouatés de
-brouillards. Je les vis ensuite dans leur décor
-hivernal, alors que les cultures sont nues, lavées
-par les pluies ou pailletées de gel, et que les bouchures
-sont comme des bordures de deuil avec les
-fioritures de leurs arbres-squelettes,&mdash;puis tout
-blancs sous la neige, déguisés comme pour une
-mascarade. Je les vis s'éveiller frissonnants aux brises
-attiédies d'avril, étaler peu à peu toutes leurs
-magnificences, fleurs blanches et verdures fraîches.
-Je les vis au grand soleil de l'été, alors que les
-moissons mettent leur note blonde dans les verdures
-accentuées, paraître anéantis comme quelqu'un
-qui a bien sommeil. Je les vis à l'époque
-où les feuilles prennent ces tons roux qui sont
-pour elles le temps des cheveux blancs&mdash;précédant
-de peu de jours leur contact avec la terre
-d'où tout vient et où tout retourne&hellip; Je les vis
-s'éclairer gais et pimpants sous les aubes douces
-et s'enténébrer lentement dans la pourpre des
-beaux soirs. Je les vis enfin, comme dans un décor
-de rêve, baignant dans le vague mystérieux des
-clartés lunaires. Et combien de fois, les contemplant,
-ne me suis-je pas dit:</p>
-
-<p>«Il y a des gens qui voyagent, qui s'en vont
-bien loin par ambition, nécessité ou plaisir, pour
-satisfaire leurs goûts ou parce qu'on les y
-force; ils ont la faculté de s'extasier devant
-des paysages offrant tous les contrastes. Mais
-combien d'autres ne voient jamais que les mêmes!
-Pour combien la vie ne tient-elle pas toute dans
-un vallon comme celui-ci,&mdash;et même dans une
-seule des ondulations, dans un seul des replis de
-ce vallon! Combien de gens, au travers des
-âges, ont grandi, aimé, souffert, dans chacune
-des habitations qu'il m'est donné de voir de
-mon grenier, ou dans celles qui les ont précédées
-sur l'étendue de cette campagne fertile, sans être
-jamais allés jusqu'à l'un des points où le ciel
-s'abaisse!»</p>
-
-<p>Cette pensée me consolait de ne rien connaître
-moi-même hors des deux cantons de Souvigny et
-de Bourbon. J'en vins à trouver du charme aux
-décors variés de mon paysage familier. J'éprouvais
-même une certaine fierté d'avoir la jouissance
-de cet horizon vaste et je plaignais les habitants
-des parties basses.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XXVI</h2>
-
-
-<p>Vers l'époque de la Saint-Jean le propriétaire
-vint s'installer en son castel de la Buffère. Par un
-hasard sans doute calculé, il nous fit sa première
-visite le soir, alors que nous étions réunis à la
-cuisine pour le souper. M. Parent l'accompagnait.
-Je sortis du banc, me portai à leur rencontre.
-M. Gorlier me toisa.</p>
-
-<p>&mdash;C'est lui, le métayer? demanda-t-il à son
-régisseur.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, Monsieur Frédéric, c'est lui.</p>
-
-<p>&mdash;Il est bien jeune&hellip; La femme?</p>
-
-<p>&mdash;C'est moi, Monsieur, s'empressa Victoire.</p>
-
-<p>&mdash;Ah!&hellip; Vous n'avez pas l'air très robuste?</p>
-
-<p>&mdash;C'est qu'elle a trois petits enfants! reprit
-M. Parent, d'une voix craintive.</p>
-
-<p>M. Frédéric nous demanda notre âge, à ma
-femme et à moi, et nous questionna sur nos origines.
-Nous étions fort troublés l'un et l'autre en
-présence de cet homme puissant et redoutable
-dont on nous avait tant rabattu les oreilles. Il
-s'en fâcha d'un ton amical.</p>
-
-<p>&mdash;N'ayez pas peur, diable, je ne mange personne&hellip;
-Parent m'a dit que vous étiez animés
-d'excellentes intentions et que vous travailliez
-bien. Continuez comme cela et nous nous entendrons
-sans peine. Obéir et travailler, c'est votre
-rôle; je ne vous demande pas autre chose. Par
-exemple, ne m'embêtez jamais pour les réparations;
-j'ai pour principe de n'en pas faire&hellip; Et
-maintenant, bonsoir! Allez dormir, mes braves!</p>
-
-<p>Il parlait d'une voix lente en grasseyant un peu,
-avec un clignotement de ses petits yeux gris; sa
-barbe, courte mais épaisse restait très noire,
-comme la chevelure, bien qu'il eût dépassé la
-soixantaine;&mdash;j'ai su depuis que ce beau noir
-était factice: il se teignait! Physionomie maussade
-et ennuyée malgré les apparences de bonne santé,
-les joues roses et pleines d'homme bien nourri.
-Ceux qui ont joui de tous les plaisirs ont rarement
-l'air heureux.</p>
-
-<p>M. Gorlier revint souvent nous voir, soit à la
-maison, soit aux champs. Jouant avec sa canne, il
-causait un instant du temps et des travaux, puis
-tournait le dos prestement. Jamais plus, d'ailleurs,
-il ne fut poli comme le premier soir. Ainsi que
-Fauconnet, il tutoyait tout le monde et, comme
-il n'avait pas la mémoire des noms, ou à dessein
-peut-être, il appliquait invariablement à chacun
-le qualificatif de «Chose».</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, Chose, es-tu satisfait de ce temps-là?
-Mère Chose, nous vous prendrons prochainement
-deux des poulets de la redevance&hellip;</p>
-
-<p>M<sup>lle</sup> Julie, la cuisinière-maîtresse, une dondon
-déjà mûre à la peau blanche et aux formes appétissantes,
-vint chercher un soir ces deux poulets-là,
-que ma femme engraissait à dessein depuis
-plusieurs semaines. Elle les soupesa, les palpa et
-daigna se déclarer satisfaite.</p>
-
-<p>&mdash;Il faudra toujours nous les donner comme ça,
-Victoire; ils semblent parfaits; le coq surtout est
-vraiment superbe.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! oui, Mademoiselle, fis-je, «je voudrais
-bien que ce soit mon ventre qui lui serve de cimetière».</p>
-
-<p>La grosse remarqua le mot.</p>
-
-<p>&mdash;Comment avez-vous dit? reprit-elle.</p>
-
-<p>Je craignis que cela ne lui ait déplu.</p>
-
-<p>&mdash;Allons, répétez, voyons!</p>
-
-<p>&mdash;Mademoiselle, j'ai dit qu'à ce coq-là «mon
-ventre servirait bien de cimetière». C'est une
-blague du pays que j'ai citée en manière de plaisanterie;
-il ne faut pas vous en fâcher; je sais
-bien que les poulets ne sont pas faits pour moi&hellip;</p>
-
-<p>M<sup>lle</sup> Julie partit d'un franc éclat de rire:</p>
-
-<p>&mdash;Je le retiendrai, ce mot-là, Tiennon, et je le
-servirai à d'autres qu'il amusera, soyez sûr. Jamais
-encore je ne l'avais entendu.</p>
-
-<p>Elle le rapporta sans tarder à M. Frédéric qui
-me dit, à sa première visite:</p>
-
-<p>&mdash;Chose, tu as des expressions délicieuses. Je
-vais avoir prochainement mes amis Granval et
-Decaumont; nous viendrons ensemble et tu tâcheras
-de trouver des choses drôles comme celles que
-tu as dites à M<sup>lle</sup> Julie, l'autre jour, à propos des
-coqs.</p>
-
-<p>Plusieurs fois en effet, dans le courant du mois
-d'août, il amena ces deux Messieurs. Ils arrivaient
-fumant leurs pipes, le soir, à l'heure de la soupe,
-s'asseyaient perpendiculairement à la table et
-nous disaient à chaque fois:</p>
-
-<p>&mdash;Causez, mes braves, ne faites pas attention à
-nous!</p>
-
-<p>Mais, bien entendu, nous ne parlions que pour
-leur répondre quand ils nous interrogeaient directement.
-Les domestiques, qui couchaient dans la
-chambre, avaient la ressource de s'esquiver sitôt
-le repas fini; moi, il me fallait demeurer jusqu'à
-dix et quelquefois onze heures&mdash;et ma femme
-et la servante aussi, par ricochet. Peu leur importait,
-à eux, de se coucher tard, ils avaient la faculté
-de se lever de même! Mais que j'aie dormi
-ou non il me fallait être debout le lendemain à
-quatre heures, comme de coutume. Et qu'avaient-ils
-à venir flânocher ainsi dans notre maison&mdash;pour
-rire de mon langage incorrect, de mes réponses
-naïves et maladroites? Quand j'énonçais quelque
-formule particulièrement amusante, M. Decaumont
-tirait son carnet.</p>
-
-<p>&mdash;Je note! je note! J'utiliserai ça pour des scènes
-champêtres dans mon prochain roman!</p>
-
-<p>Je me hasardai à demander un jour à M<sup>lle</sup> Julie
-pourquoi M. Decaumont écrivait ainsi les choses
-baroques que je débitais bien malgré moi. Elle
-me dit que c'était un grand homme, un homme
-célèbre qui s'occupait à faire des livres. Un grand
-homme! un homme célèbre! ce petit gros à figure
-de curé, avec des cheveux ridiculement longs qui
-lui tombaient sur les épaules!</p>
-
-<p>&mdash;Ah! c'est fait comme ça, un homme célèbre?
-m'étonnai-je en toute simplicité.</p>
-
-<p>Et M<sup>lle</sup> Julie riant de bon c&oelig;ur:</p>
-
-<p>&mdash;Mon Dieu oui, Tiennon; il est bien comme les
-autres, allez, malgré ses capacités. Avec ses grands
-cheveux, on le prendrait plutôt pour un fou que
-pour un savant; et il s'amuse de tout, ainsi qu'un
-enfant!</p>
-
-<p>Eh bien, je ne trouvais pas très loyale la façon
-d'agir de ce faiseur de livres&hellip; Je lui en voulais d'inscrire
-mes réponses pour les publier, pour que d'autres
-bourgeois comme lui en puissent rire à leur
-tour. Était-ce donc de ma faute si je parlais de
-façon peu correcte? Je parlais comme on m'avait
-appris, voilà tout. Lui, qui était resté sans doute
-jusqu'à vingt ans dans les écoles, avait pu acquérir
-la science des belles phrases. Moi, j'avais fait autre
-chose pendant ce temps-là. Et, à l'heure actuelle,
-j'employais ailleurs et aussi utilement que lui mes
-facultés,&mdash;car, de faire venir le pain, c'est bien
-aussi nécessaire que d'écrire des livres, je suppose!
-Ah! si je l'avais vu à l'&oelig;uvre avec moi, l'homme
-célèbre, à labourer, à faucher ou à battre, je crois
-bien qu'à mon tour j'aurais eu la place de rire!
-J'ai fait souvent ce souhait d'avoir sous ma direction,
-pendant quelques jours, au travail des champs,
-tous les malins qui se fichent des paysans.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XXVII</h2>
-
-
-<p>Je n'étais pas le seul, d'ailleurs, à servir de cible
-aux risées du maître et de ses amis: mon voisin
-Primaud, de Baluftière, y contribuait pour une
-bonne part. Il faut dire que la physionomie de ce
-brave Primaud incitait de prime abord à la moquerie;
-il avait le nez camus, une grande bouche
-édentée qui s'ouvrait à tout propos pour un gros
-rire bruyant, et avec ça une drôle de façon de
-regarder le ciel d'un &oelig;il quand on lui parlait. De
-plus, naïf comme pas un, se laissant «monter le
-coup» avec une facilité étonnante. Enfin il avait
-encore cette particularité d'aimer le lard à la folie.
-Or, M. Frédéric, sous un prétexte ou sous un autre,
-mandait souvent au château son métayer et lui
-faisait servir une énorme tranche de lard. On le
-laissait seul à la cuisine et il se régalait, comme
-bien on pense. Après un bon quart d'heure, le
-bourgeois le venait rejoindre.</p>
-
-<p>&mdash;As-tu bien mangé, Primaud?</p>
-
-<p>&mdash;Oh! oui, Monsieur Frédéric!</p>
-
-<p>&mdash;Mais un gros morceau reste encore sur le
-plat; il ne faut pas le laisser, voyons&hellip; Tiens, je
-sais que tu es de force à l'engloutir.</p>
-
-<p>Et il le lui mettait sur son assiette.</p>
-
-<p>&mdash;C'est trop, Monsieur Frédéric, j'ai le ventre
-plein, je ne peux plus&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Allons, allons, Chose, tu plaisantes; c'est
-sans doute que tu as soif; Julie, donne-lui donc
-un verre de vin.</p>
-
-<p>Pour s'en retourner, Primaud passait dans notre
-cour. Souvent, il entrait à la maison ou venait me
-voir aux étables:</p>
-
-<p>&mdash;Tiennon, je viens encore de faire un bon
-repas.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! tant mieux! répondais-je, c'est toujours
-ça d'attrapé&hellip; Je parie que vous avez mangé du
-lard à volonté?</p>
-
-<p>&mdash;Plus que j'ai voulu, mon vieux! Figurez-vous
-que M. Frédéric est venu et qu'il m'en a servi lui-même
-un gros morceau; de sa main, vous comprenez,
-je ne pouvais pas refuser, surtout qu'il m'a
-fait donner du vin&hellip;</p>
-
-<p>Il faisait grand cas de cette attention délicate&mdash;sans
-l'idée jamais de voir là quelque chose de
-blessant pour sa dignité d'homme. Peut-être même
-considérait-il comme marques de gloire les traces
-cireuses que laissait, de chaque côté de sa bouche,
-le ruissellement graisseux du lard. Il rentrait chez
-lui enchanté.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Nous l'étions moins, les autres métayers et moi.
-A son insu sans doute, Primaud jouait le triste rôle
-de mouchard. M. Gorlier obtenait par lui tous
-renseignements sur les gens de ses domaines et
-sur les habitants de la commune. Trois ans auparavant,
-quand Badinguet s'était fait nommer
-empereur, deux hommes de Franchesse, classés
-comme «rouges», avaient été expédiés à Cayenne
-sur l'initiative de notre maître, disait-on,&mdash;et à
-la suite des bavardages inconscients du <i>mangeux</i> de
-lard. Vraiment, le bourgeois ne me semblait pas
-excusable d'employer de tels moyens pour se renseigner,
-et d'user de son influence ensuite pour
-faire du mal aux gens de son pays!</p>
-
-<p>Quant au voisin, bientôt édifié sur son compte, je
-ne lui dis plus que ce qu'il n'y avait nulle raison
-de tenir caché.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>A cette époque déjà, on appelait Primaud «le
-<i>mangeux</i> de lard». Il est mort depuis longtemps;
-mais l'épithète lui a survécu, est devenue légendaire.
-Si bien qu'à Franchesse, on dit encore à
-présent de quelqu'un qui raffole du lard: «C'est
-un vrai Primaud!»</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XXVIII</h2>
-
-
-<p>Je trouvais du charme à ma vie fatigante et
-laborieuse. Chef de ferme, je me sentais un peu
-roi. Les responsabilités me pesaient souvent, mais
-j'étais fier de m'asseoir au haut bout de la table,
-à côté de la miche dans laquelle je coupais de
-larges tranches au commencement de chaque
-repas; et fier aussi d'avoir, au cercle de la veillée,
-la place du coin, la place d'honneur!</p>
-
-<p>En été, présent dès le petit jour au travail,
-j'avais auparavant distribué un peu de son aux
-moutons, préparé le repas des cochons; j'étais
-passé voir les b&oelig;ufs au pâturage.</p>
-
-<p>Je prenais la tête de l'équipe et puis dire, sans
-me vanter, que les autres n'avaient pas à s'amuser
-pour me suivre.</p>
-
-<p>Mon premier valet, un garçon de vingt ans passé
-nommé Auguste,&mdash;nous disions Guste,&mdash;robuste,
-courageux, besognait aussi dur que moi. Le
-second était un gamin d'une quinzaine d'années,
-mi-pâtre, mi-travailleur. J'engageais en plus un
-journalier pour les foins et moissons. Ce fut, les
-premières années, un certain père Forichon, déjà
-âgé, ayant l'expérience de l'ouvrage, mais très
-bavard et un peu <i>tason</i>,&mdash;c'est-à-dire un peu
-mou, un peu lent. Il avait toujours des histoires à
-raconter et je crus m'apercevoir que, sous couleur
-de nous intéresser, il cherchait à faire ralentir l'allure
-de la besogne, pour prendre un peu de bon
-temps.</p>
-
-<p>Un jour, d'accord avec le Guste, je résolus d'aller
-plus vite encore que de coutume, de façon à ce
-qu'il n'ait pas le loisir de parler. Quand nous
-eûmes ainsi fauché trois andains, le père Forichon
-dut avoir le grand désir d'une trêve.</p>
-
-<p>&mdash;Si nous allions de ce train-là jusqu'à midi,
-fit-il, nous en abatterions un sacré morceau!</p>
-
-<p>&mdash;Si le maître veut, nous allons essayer, dit le
-Guste.</p>
-
-<p>Et Forichon de reprendre:</p>
-
-<p>&mdash;Une fois, à Buchepot, chez les Nicolas, nous
-avons fauché comme ça trois jours de suite. Le
-grand Pierre allait en tête; il aiguise bien, l'animal,
-et dame, il filait&hellip; Son beau-frère n'arrivait plus
-à le suivre. Le grand s'étant permis de le plaisanter,
-les voilà pris à se fâcher,&mdash;prêts à se battre même.
-D'ailleurs ils s'en voulaient déjà depuis longtemps.
-Moi, j'étais bien au courant des dessous de l'affaire&hellip;</p>
-
-<p>Il croyait que pour en savoir davantage, j'allais
-m'appuyer un peu sur le manche de mon «dard».
-Mais, sans lui prêter attention, je continuai à
-faucher du même train anormal; et quand nous
-fûmes au bout, le Guste et moi, il se trouva un
-peu en retard.</p>
-
-<p>&mdash;Sacrée misère! fit-il, j'ai attrapé une fourmilière
-qui a abîmé mon taillant. J'ai fauché une fois
-dans un pré où il y en avait tellement qu'on était
-obligé de battre les <i>dailles</i> au premier déjeuner&hellip;</p>
-
-<p>Il se retourna, parut étonné de voir que nous
-ne l'écoutions plus, que nous étions déjà loin.
-D'un andain à l'autre, son retard s'accusa. Il y
-avait un passage d'herbe dure, où l'obligation
-d'aiguiser souvent forçait à ralentir. Alors Forichon
-croyait rejoindre; mais il arrivait juste à la partie
-défavorable quand nous retrouvions, nous, l'herbe
-tendre; nous filions vite pendant qu'il s'escrimait,
-impuissant à conserver son gain de distance.</p>
-
-<p>La servante ayant apporté la soupe, il ne voulut
-pas venir manger sans préalablement s'être remis
-à niveau. Lorsqu'il nous rejoignit haletant, ruisselant,
-la chemise détrempée, nous nous levions
-pour repartir. Alors dépité, furieux, il fit mine
-de renoncer à déjeuner pour venir prendre son
-andain en même temps que nous. Nous dûmes
-l'attendre pour qu'il consentît à manger&mdash;bien que
-le Guste eût méchamment souhaité le contraire&hellip;</p>
-
-<p>Le pauvre Forichon bouda pendant huit jours
-au moins, sans être guéri de sa manie de rappeler
-des souvenirs. Vingt fois même il répéta, faisant
-allusion à l'incident:</p>
-
-<p>&mdash;Ma <i>daille</i> n'est pas de ces meilleures; si j'avais
-eu celle que j'ai cassée il y a deux ans, vous ne
-m'auriez pas laissé, bien sûr!</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Mais les choses n'allaient pas toujours de cette
-façon. Souventes fois, je les sentais tous alliés, le
-Guste, Forichon, le gamin, la servante; leurs visages
-durs exprimaient le mécontentement, l'hostilité:
-j'étais le maître ennemi&hellip; Les jours de grande
-chaleur surtout, après le repas de midi, la fatigue,
-la fainéantise les gagnaient; ils auraient voulu faire
-la sieste. J'étais exténué, accablé autant qu'eux;
-moi aussi, j'aurais aimé me reposer! Mais je réagissais
-violemment et cherchais des mots pour les
-entraîner:</p>
-
-<p>&mdash;Hardi! les gas! dépêchons-nous d'aller
-charger; le temps est à l'orage; notre foin va
-mouiller&hellip;</p>
-
-<p>Ou bien je les prenais par l'amour-propre:</p>
-
-<p>&mdash;Nous allons pourtant finir les derniers. Ceux
-de Baluftière, ceux de Praulière sont plus avancés
-que nous, et pour arriver en même temps que ceux
-du Plat-Mizot, nous avons besoin d'en mettre&hellip;</p>
-
-<p>Ils se levaient à regret, proféraient pour se soulager
-de gros blasphèmes:</p>
-
-<p>&mdash;Bon Dieu de bon Dieu! ce n'est quand même
-pas faisable de travailler par des chaleurs pareilles;
-il n'y a pas d'animaux qui résisteraient&hellip;</p>
-
-<p>Forichon disait:</p>
-
-<p>&mdash;Je veux faire un mauvais coup pour aller voir
-au bagne si c'est pire que là!</p>
-
-<p>Reprise l'&oelig;uvre, je m'efforçais de les remonter
-en leur racontant quelques bêtises,&mdash;des histoires
-salées dont rougissait la servante. Eux de rire et
-d'en conter de plus fortes. Ainsi le temps passait
-et le travail se faisait&hellip; Être gai, familier, ne pas se
-ménager soi-même, c'est encore le meilleur moyen
-d'obtenir beaucoup des autres.</p>
-
-<p>Il nous arrivait, au cours de ces rudes séances
-de foin ou de moisson, par les après-midi torrides,
-d'apercevoir M. Frédéric et ses amis installés dans
-un bosquet du parc, autour d'une petite table garnie
-de boissons fraîches.</p>
-
-<p>&mdash;Ce qu'ils sont heureux, tout de même, ces
-cochons-là! faisait le Guste qui, en dehors de leur
-présence immédiate, n'avait nul respect.</p>
-
-<p>Les autres formulaient aussi des phrases irrévérencieuses
-que méprisait mon silence. Même je
-m'efforçais de les calmer quand ils allaient trop
-loin. Le pauvre <i>laboureux</i>, placé entre l'enclume
-et le marteau, doit savoir être diplomate à l'occasion!</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Se démener sans trêve de l'aube au soir, se hâter
-de finir un travail pour en recommencer bien vite
-un autre qui est en retard, dormir cinq ou six
-heures seulement d'un sommeil léger coupé d'inquiétudes,
-c'est un régime qui n'engraisse pas,
-mais d'où l'ennui est banni. Ce régime était le
-mien six mois chaque année. Car, après la rentrée
-des récoltes, venaient les fumures, les labours, les
-semailles qui sont temps de presse aussi&mdash;et, jusqu'aux
-environs de la Saint-Martin, je continuais à
-me lever dès quatre heures.</p>
-
-<p>Les labours étaient particulièrement durs en
-raison de la situation du domaine sur la partie
-montante du vallon; dans nos champs en côte
-l'argile rouge dominait, mêlé de pierres. Nos
-pauvres b&oelig;ufs se levaient bien à regret quand nous
-les allions quérir dans le Grand Pré, leur pâture
-habituelle en septembre. Nous les trouvions presque
-toujours couchés sous le même vieux chêne à la
-ramure étendue,&mdash;masses blanches dans la grisaille
-de la petite aurore,&mdash;et il fallait leur donner
-de grands coups d'aiguillon pour les mettre en
-mouvement.</p>
-
-<p>&mdash;Allez, allez, rossards!</p>
-
-<p>Ça les peinait beaucoup&hellip; Le pâturage possédait
-une bonne source, l'ombre des bouchures était
-épaisse et fraîche&mdash;et l'herbe si tendre! Il m'en
-coûtait de les priver de ce paradis pour les coupler
-sous le joug, les obliger à tirer, à plein effort, la
-charrue dans les guérets montueux. J'éprouvais
-parfois le besoin de m'en excuser:</p>
-
-<p>&mdash;C'est embêtant bien sûr, mais puisqu'il le
-faut&hellip; Moi aussi, mes vieux, je préférerais me
-reposer et pourtant je travaille. Allez-y donc de
-bon c&oelig;ur!</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Ils avaient, comme leur maître, du bon temps
-pendant les mois d'hiver. Novembre venu, je ne
-me levais qu'à cinq heures; je me couchais à huit.</p>
-
-<p>Mais les inquiétudes, pour un chef de ferme,
-sont de toutes les saisons. A cette époque, la question
-du fourrage me préoccupait surtout. Il convenait
-de le ménager, le fourrage, sans réduire trop
-la ration des bêtes à l'engrais, des vaches fraîches
-vêlières, des génisses à vendre au printemps, des
-b&oelig;ufs de travail&hellip; Je me chargeais seul de la
-distribution à toutes les bêtes et toisais souvent
-mon fenil, prenant des points de repère, sacrifiant
-telle partie jusqu'à telle fin de mois. Les mauvaises
-années, il me fallait mêler à la ration quotidienne
-une bonne dose de paille, et encore je tremblais
-tout l'hiver, voyant comme ça diminuait vite, de
-la crainte d'être à la misère en fin de saison&hellip;
-C'est que, quand il faut acheter, pendant un mois
-seulement, du fourrage pour nourrir le cheptel, le
-bénéfice de l'année est bien compromis!</p>
-
-<p>Les jours de sortie, je m'abstenais le plus possible
-d'aller à l'auberge, sachant qu'on court grand risque
-de se mettre en retard lorsqu'on est pris à causer
-avec les autres. Et les souvenirs souvent évoqués
-des faiblesses de mon père, de cette rixe de Saint-Menoux
-qui m'avait valu un procès, me donnaient
-de la débauche une crainte salutaire.</p>
-
-<p>Ma seule passion était la prise. Il me fallait déjà,
-lors de notre installation à la Creuserie, pour cinq
-sous de tabac par semaine et j'en vins progressivement
-à monter jusqu'à dix sous. En labourant,
-quand j'arrivais au bout d'une raie, le temps
-d'examiner le sillon nouveau afin d'en voir les
-courbes, machinalement, je tirais ma tabatière;&mdash;en
-fauchant, après chaque andain, crac, une prise;&mdash;en
-sarclant, quand je m'arrêtais un instant pour
-souffler, ma main se glissait à la recherche de la
-«queue-de-rat», sans même que ma volonté y fût
-pour quelque chose. Longs et tristes jours que
-ceux où la provision s'épuisait! Il me prenait des
-envies de chercher chicane à tout le monde; je ne
-trouvais pas une bonne place&hellip;</p>
-
-<p>Mais la satisfaction intime liée à mon &oelig;uvre
-était à coup sûr le meilleur de mes plaisirs, et le
-plus sain. Contempler les prés reverdissants;
-suivre passionnément dans toutes ses phases la
-croissance des céréales, des pommes de terre;
-juger que les cochons profitaient, que les moutons
-prenaient de l'embonpoint, que les vaches avaient
-de bons veaux; voir les génisses se développer
-normalement, devenir belles; conserver les b&oelig;ufs
-en bon état en dépit de leurs fatigues, les tenir bien
-propres, bien tondus, la queue peignée, de façon
-à être fier d'eux quand j'allais, en compagnie des
-autres métayers, faire des charrois pour le château;
-engraisser convenablement ceux que je voulais
-vendre: mon bonheur était là! Il ne faut pas croire
-que je visais uniquement le résultat pratique, le
-bénéfice légitime qui m'en devait revenir: non!
-Il y avait dans l'affaire une part d'orgueil désintéressé.</p>
-
-<p>Quand ceux de Baluftière, de Praulière ou du
-Plat-Mizot venaient veiller chez nous, la visite aux
-étables s'imposait et je jouissais de me sentir
-jalousé à cause du bon état de mon cheptel.</p>
-
-<p>De même aux foires, si des étrangers, remarquant
-mes bêtes parmi celles des six domaines, m'en
-faisaient compliment. Je répondais aux éloges avec
-une fausse modestie, de façon à me faire valoir
-davantage:</p>
-
-<p>&mdash;Ce n'est pas qu'ils ont eu trop de repos, mes
-pauvres b&oelig;ufs; jusqu'à la fin des semailles ils ont
-travaillé! Quant aux dépenses, il est difficile d'en
-faire moins: deux sacs de farine d'orge et trois
-cents livres de tourteaux.</p>
-
-<p>&mdash;Allons, allons, vous ne les avez pas amenés
-ainsi avec rien! faisaient les autres, incrédules.
-De fait, souvent, je mentais un peu&hellip;</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Ainsi s'affirma dans la contrée ma réputation de
-bon bouvier. On m'avait rapporté ce propos de
-M. Parent, dans une auberge de Franchesse, en
-présence de deux ou trois gros bonnets:</p>
-
-<p>&mdash;Le meilleur de mes <i>laboureux</i>, c'est Tiennon,
-de la Creuserie; il fait bien valoir et, pour les
-bêtes, c'est un soigneur comme il y en a peu&hellip;</p>
-
-<p>Hommage dont je n'étais pas médiocrement
-fier, dont le souvenir, au cours des pansages surtout,
-faisait se précipiter sous ma blouse graisseuse
-le tic-tac ému de mon c&oelig;ur. L'impression des
-généraux qu'on encense après une guerre heureuse
-n'est sans doute pas très différente. Et ma satisfaction,
-après tout, n'était-elle pas aussi légitime
-que la leur et moins propre à inspirer du remords
-ensuite&mdash;qui avait sa source dans mon seul effort
-et non dans un sacrifice de vies humaines?</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>D'autres fois, durant les séances de travail aux
-champs, aux saisons intermédiaires surtout, quand
-il faisait bon dehors, quand la brise, caressante
-comme une femme amoureuse, apporte avec elle
-des senteurs de lointain, des arômes d'infini, des
-souffles sains dispensateurs de robustesse, je ressentais
-ce même sentiment d'orgueil satisfait confinant
-au plein bonheur. Ce m'était une jouissance de vivre
-en contact avec le sol, avec l'air et le vent;
-je plaignais les boutiquiers, les artisans qui passent
-leur vie entre les quatre murs d'une même pièce,
-et les ouvriers d'industrie emprisonnés dans des
-ateliers malsains, et les mineurs qui travaillent si
-profond sous la terre. J'oubliais M. Gorlier, M. Parent;
-je me sentais le vrai roi de mon royaume
-et je trouvais la vie belle.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XXIX</h2>
-
-
-<p>Victoire souffrait souvent de l'estomac et aussi
-de névralgies très douloureuses qui l'obligeaient à
-garder plusieurs jours de suite un mouchoir en bandeau
-autour de la tête,&mdash;sous lequel s'amenuisait
-encore son pauvre visage tiré, minci, vieilli, aux
-yeux toujours cernés. Cela n'était pas pour améliorer
-son caractère taciturne et plutôt difficile. Elle
-vivait dans un état d'agacement perpétuel, broyant
-du noir, s'exagérant le mauvais côté des choses.
-Et de se lamenter sans cesse sur les ennuis en
-perspective.</p>
-
-<p>&mdash;Il va falloir du pain jeudi; le même jour nous
-aurons à battre le beurre et à plumer les oies;
-jamais nous n'en pourrons voir le bout!</p>
-
-<p>Ou bien:</p>
-
-<p>&mdash;Il devient indispensable de faire la lessive;
-nous n'avons plus de linge. Et le mauvais temps
-continue toujours. Mon Dieu, que c'est ennuyeux!</p>
-
-<p>Elle se lamentait de même si l'un des enfants
-souffrait, si les récoltes s'annonçaient mal, si les
-couvées ne réussissaient pas, si le jardin manquait
-de légumes et si les vaches diminuaient de lait.
-Aux repas, elle ne se mettait jamais à table&mdash;s'occupant
-à cuisiner, à surveiller, à servir les petits.</p>
-
-<p>&mdash;Mais prends donc le temps de manger, voyons,
-bourgeoise! disais-je parfois.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! pour ce qu'il me faut!</p>
-
-<p>Elle se contentait d'avaler en circulant un peu
-de soupe claire. Par comparaison j'avais quelque
-honte de mon appétit robuste. Les jours où «ça
-la tenait dans l'estomac», elle <i>levait les gognes</i><a id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a>
-tout à fait, disant n'avoir envie de rien. Je l'engageais
-à se préparer un peu de soupe meilleure,
-ou bien un &oelig;uf à la coque. Mais elle prélevait
-seulement une tasse de bouillon dans la soupière
-commune.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> Expression bourbonnaise s'appliquant aux personnes tristes,
-dégoûtées, malades.</p>
-</div>
-<p>Encore que la servante fût chargée de toutes les
-grosses besognes, le rôle de Victoire restait très
-chargé. Les enfants, la basse-cour, les repas, une
-bonne part du ménage, sans compter, quand le
-lait donnait, la préparation du beurre et du
-fromage, il y avait là de quoi fatiguer une plus
-robuste qu'elle. Intelligente, elle savait tirer le
-meilleur parti de toutes ses denrées vendues au
-marché de Bourbon chaque samedi. Économe,
-elle rabrouait souvent la servante coupable de
-ménager trop peu le savon, la lumière, le bois
-pour le feu. Certes la pauvre fille n'avait pas toutes
-ses aises.</p>
-
-<p>Il arriva même que notre maison fût un peu décriée&hellip;
-On se plaignait de mon activité au travail;
-on disait la bourgeoise méchante et intéressée. Les
-domestiques, garçons et filles, y regardaient à deux
-fois pour se louer chez nous. Nous étions obligés
-de les payer au prix fort.</p>
-
-<p>Les petits avaient rarement à souffrir de la
-mauvaise humeur de leur mère. Parfois insupportables,
-ils achevaient, aux mauvais jours, de lui
-casser la tête, mais elle ne les battait jamais.</p>
-
-<p>Pour mon compte, je n'avais guère le loisir de
-m'occuper d'eux; c'est à peine si je trouvais
-quelques instants le dimanche pour les faire sauter
-sur mes genoux; mais je m'abstins toujours de
-les brutaliser. S'ils ne furent pas, en raison de
-notre vie laborieuse, caressés, cajolés, mignotés
-comme d'aucuns, au moins ne furent-ils jamais
-talochés&hellip; Et je crois qu'ils nous aimaient vraiment&hellip;</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Quand quelques-uns de nos parents venaient
-nous faire visite, Victoire s'efforçait à l'amabilité.
-En dehors de la fête patronale, le fait se produisait
-assez peu,&mdash;car on ne considérait pas comme
-étranger le père Giraud qui, retraité à Franchesse,
-faisait chez nous de fréquentes apparitions. Le
-pauvre vieux nous arriva un jour bien attristé;
-un papier officiel venait de lui apprendre la mort
-de son fils, le soldat d'Afrique, qu'une mauvaise
-fièvre avait tué, quelques mois avant l'expiration
-de son deuxième congé,&mdash;c'est-à-dire de sa
-rentrée en France avec une place.</p>
-
-<p>Les enfants de mon parrain et ceux de mon
-frère vinrent à tour de rôle nous prier à leurs noces.
-On faisait à chaque fois, selon l'usage, quelques
-préparatifs pour les recevoir.</p>
-
-<p>Au jour du mariage je me rendais presque
-toujours seul à Saint-Menoux. Je buvais sec dans
-ces occasions-là et tenais bien ma place à table.
-Il m'arrivait, oubliant les soucis coutumiers, de
-me lancer tout à fait, de chanter, de danser comme
-les jeunes!</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Une visite inattendue fut celle de Gaussin et de
-sa femme, revenus faire un tour au pays après dix
-ans d'absence. Ils se présentèrent chez nous, un
-soir, à l'improviste, et rirent beaucoup de notre
-extrême surprise. J'eus de la peine à reconnaître
-la Catherine dans cette dame à chapeau qui
-parlait si bien; et son mari, avec sa figure rasée de
-larbin et ses beaux habits de drap, ne rappelait
-guère le Gaussin d'autrefois. Leur petit Georges
-était poli, vif, enjoué et gentil comme tout; il
-n'eût demandé qu'à prendre contact avec notre
-Jean, notre Charles et notre Clémentine; mais
-eux, trop peu habitués à voir des étrangers,
-demeurèrent à l'écart, sournois et taciturnes.</p>
-
-<p>Je passai une bonne soirée à causer, à <i>jarjoter</i>
-comme on dit, avec ma s&oelig;ur et mon beau-frère.
-On les retint à coucher, mais ils partirent dans la
-journée du lendemain. N'ayant qu'un congé de
-quinze jours, et tenant à voir les deux familles,
-ils ne pouvaient rester longtemps dans chaque
-maison.</p>
-
-<p>Deux ou trois fois vint aussi le verrier de Souvigny
-qui avait épousé la s&oelig;ur aînée de Victoire.
-C'était un homme entre deux âges, assez corpulent,
-teint blême et moustache rousse. Il toussait, la
-voix rauque, la poitrine usée doublement par son
-travail de souffleur et par l'alcool,&mdash;et l'idée de
-la mort le hantait souvent.</p>
-
-<p>&mdash;Dans notre métier, on est usé à quarante ans;
-rares sont ceux qui vivent jusqu'à cinquante.
-Mon tour sera vite venu de tirer le pissenlit par
-la racine!</p>
-
-<p>Mais il tenait à jouir de son reste,&mdash;exigeant
-une bonne cuisine, de la viande et du vin tous les
-jours. Ce qui ne l'empêchait pas de dépenser beaucoup
-hors de chez lui; plusieurs gouttes le matin, la
-chopine ou l'apéritif le soir&mdash;sans parler de
-grosses «bombes» les jours de paie, les jours de fête.
-Aussi les ressources n'abondaient-elles jamais. Il y
-avait des périodes où le boulanger, le boucher,
-l'épicier ne voulaient plus rien donner à crédit;
-alors, il entrait dans des colères épouvantables,
-cognait la femme et les gosses. La femme, bien
-plus vieillie encore que Victoire, les cheveux blanchis
-avant l'âge, avait une expression craintive et
-résignée qui faisait peine. Les enfants: de petits
-maigriots, rusés et sournois, précocement vicieux.</p>
-
-<p>Ma bourgeoise, à qui sa s&oelig;ur avait fait souvent
-des confidences, n'ignorait rien des dessous du
-ménage; elle mettait cependant les petits plats
-dans les grands, se donnait tout le mal possible
-pour satisfaire son beau-frère. Nous ne sympathisions
-guère. Il affectait de mépriser la culture.
-J'ignorais tout des choses de son métier, et ses
-blagues à l'emporte-pièce me déroutaient&hellip; D'où
-une gêne pesante&mdash;et mon grand contentement
-de le voir s'en aller.</p>
-
-<p>Les jours suivants, la patronne se montrait plus
-grincheuse encore que de coutume,&mdash;en rançon
-de ses efforts antérieurs d'amabilité. Nous gagnions
-tous à ce que les visites soient rares.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XXX</h2>
-
-
-<p>C'est bon pour les riches, c'est bon pour ceux
-qui ont du temps à perdre, de songer aux intrigues
-amoureuses. Avec une vie remplie comme l'était
-la mienne le diable ne peut guère tenter!</p>
-
-<p>La chose arriva cependant la cinquième année
-de mon séjour à la Creuserie,&mdash;tout à fait par
-hasard il est vrai.</p>
-
-<p>Ma femme, en raison de son état maladif, était
-bien détachée des plaisirs d'amour. Je n'osais
-m'approcher d'elle, certain d'être mal reçu. Et cela
-contribuait encore à refroidir nos relations. Néanmoins,
-je ne me donnais pas la peine de chercher
-ailleurs.</p>
-
-<p>A la maison même, j'aurais pu sans doute
-trouver l'occasion avec nos servantes, dont quelques-unes
-n'eussent pas été, je pense, aussi farouches
-que la petite Suzanne, de Fontbonnet.
-Mais dans ces conditions, l'histoire finit toujours
-par être découverte; il en résulte des brouilles
-difficiles à raccommoder et c'est d'un exemple
-déplorable pour les enfants.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Donc vers la mi-juillet, un orage ayant rafraîchi
-les terres, je profitai de la période d'accalmie,
-entre foins et moisson, pour herser nos guérets.
-J'étais, ce matin-là, dans un champ assez éloigné
-de chez nous, à droite du chemin de Bourbon à
-Franchesse, à proximité de la petite locature des
-Fouinats.</p>
-
-<p>Victoire m'ayant envoyé à déjeuner par la
-servante, j'arrêtai mes b&oelig;ufs à l'ombre d'un
-vieux poirier, non loin de la chaumière dont j'apercevais
-les murs en pisé et le toit de paille, au sommet
-duquel croissaient des plantes vertes. Le locataire
-travaillait toujours au loin dans les fermes; sa
-femme, une blonde assez appétissante, allait aussi
-en journée quelquefois; ils n'avaient pas d'enfants.</p>
-
-<p>Or, le soleil était chaud et la soupe un peu salée&hellip;
-Après avoir mangé, la soif me prit et l'idée me vint,
-tout naturellement, d'aller demander à boire à
-la Marianne, que je savais chez elle pour l'avoir
-entendu appeler ses poules. Mes b&oelig;ufs ruminaient
-tranquilles; je décrochai, par mesure de prudence,
-la chaîne qui les attelait à la herse, et me hâtai
-vers la maison.</p>
-
-<p>La Marianne, vêtue seulement d'un jupon court
-et d'une chemise, procédait à sa toilette. Elle avait
-ramené en avant pour les peigner ses cheveux
-défaits, dans lesquels se jouait un rayon de soleil;
-ils me semblèrent soyeux et attirants; ils la
-nimbaient d'une auréole, comme on en voit aux
-saintes des images ou des vitraux. Sa figure,
-quoique brunie par le hâle, avait des tons roses;
-ses épaules nues étaient rondes et pleines, et ses
-seins libres apparaissaient, rotondités tentatrices,
-au-dessus de l'échancrure de la chemise.</p>
-
-<p>Je sentis dès l'abord courir une petite fièvre dans
-mon organisme.</p>
-
-<p>&mdash;Bonjour, Marianne; je vous dérange? fis-je
-en entrant.</p>
-
-<p>Elle tourna à demi la tête:</p>
-
-<p>&mdash;Ah, c'est vous, Tiennon! Vous me trouvez
-dans une drôle de tenue&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Vous êtes chez vous: c'est bien le moins que
-vous ayez la liberté de vous mettre à l'aise&hellip; Je
-venais vous demander à boire.</p>
-
-<p>&mdash;C'est bien facile.</p>
-
-<p>Sans même prendre le temps de renouer ses
-cheveux, elle alla prendre sur le dressoir un grand
-pichet de terre jaune qu'elle remplit au seau, derrière
-la porte, et me le tendit. Je la dissuadai
-d'aller chercher un verre, et bus à la régalade
-presque toute l'eau du pichet.</p>
-
-<p>&mdash;Vous aviez donc bien soif? dit la Marianne en
-souriant dans sa toison défaite, à moins que vous
-ne la trouviez meilleure que celle de chez vous.</p>
-
-<p>&mdash;C'est peut-être les deux, répondis-je. Vous
-savez bien que le changement&hellip;</p>
-
-<p>Elle comprit l'allusion: ses joues se colorèrent
-et son sourire se fit moqueur.</p>
-
-<p>&mdash;Ça dépend&hellip; Il y a des choses qui ont toujours
-le même goût! fit-elle.</p>
-
-<p>&mdash;Vous le savez par expérience? demandai-je
-malicieusement.</p>
-
-<p>Et comme elle ne s'éloignait pas, je plongeai
-l'une de mes mains dans le flot d'or de ses cheveux
-dénoués, alors que l'autre allait se perdre dans la
-bâillure de la chemise, entre les mamelons tentateurs!</p>
-
-<p>La Marianne n'eut aucune révolte; il me sembla
-même qu'elle provoquait mes caresses. Et nous
-allâmes jusqu'au bout de la faute&hellip;</p>
-
-<p>Je sortis plutôt troublé, m'attendant presque
-au reproche ironique de la nature entière. Mais
-le soleil brillait comme avant; mon guéret avait
-la même teinte rougeâtre d'argile lavé; les cailles
-chantaient de même dans les blés jaunissants;
-les hirondelles et les bergeronnettes voletaient
-autour de moi comme si rien d'anormal ne s'était
-passé&hellip; Et rentrant à la ferme, mon attelée faite,
-je ne constatai nul changement dans les façons
-d'être à mon égard de la bourgeoise, des enfants,
-des domestiques,&mdash;non plus que de M. Parent, le
-régisseur, qui vint dans l'après-midi. Cela me fit concevoir
-une moindre gravité de l'acte irrémédiable.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Mes relations avec cette femme se continuèrent
-pendant dix-huit mois, plus ou moins suivies selon
-les circonstances. Nous avions tous deux le souci
-de ne pas nous faire remarquer, de sauver les
-apparences. Il fallait donc que j'aie des motifs pour
-aller seul du côté des Fouinats, soit à l'occasion
-d'un travail, soit pour visiter les bêtes au pâturage.
-Il y avait des périodes où, les bons prétextes
-difficiles à trouver, je restais plusieurs semaines
-sans la voir.</p>
-
-<p>Hélas! on a beau être prudent: à la campagne
-il faut peu de chose pour provoquer des clabauderies&hellip;
-La Marianne ne me demandait jamais
-d'argent et je ne lui en offrais pas, bien entendu.
-Seulement je lui permettais de conduire ses chèvres
-dans mes champs d'alentour, d'y prendre de
-l'herbe pour ses lapins, et je fermais les yeux
-volontairement quand ses volailles causaient quelques
-dégâts aux emblavures. Les domestiques, les
-voisins s'intriguèrent de cette tolérance. Je dus
-être guetté; on s'aperçut que je faisais des haltes
-à la maison;&mdash;et de jaser&hellip;</p>
-
-<p>M. Parent, l'année suivante, donna congé aux
-gens de la locature qui s'en allèrent du côté de
-Limoise. Ainsi finirent nos amours&mdash;dont Victoire
-ne sut jamais rien, j'imagine.</p>
-
-<p>Son père, par contre, m'avait fait un jour,
-confidentiellement, des remontrances assez sévères,
-accueillies en toute humilité&hellip;</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XXXI</h2>
-
-
-<p>Quelques-uns des progrès du siècle arrivaient
-jusqu'à nous, malgré que, chacun dans leur sphère
-d'action, M. Gorlier, M. Parent, ma femme, fissent
-tout leur possible pour se mettre en travers.</p>
-
-<p>Les écoles commençaient à se peupler. Les commerçants
-du bourg, les plus huppés des campagnards
-y envoyaient leurs enfants; il y avait aussi
-quelques places gratuites pour les pauvres, dont
-bénéficiaient surtout les petits des métayers du
-maire.</p>
-
-<p>J'aurais bien voulu que mon Jean sût lire et
-écrire pour être à même ensuite de tenir nos
-comptes. M. Gorlier étant conseiller municipal
-et ami du maire, je me crus autorisé à lui dire,
-un jour qu'il félicitait le petit Jean sur sa bonne
-mine:</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur Frédéric, il lui faudrait à présent
-quelques années d'école.</p>
-
-<p>Il tira coup sur coup trois bouffées de sa grande
-pipe en écume de mer et répondit:</p>
-
-<p>&mdash;L'école! l'école!&hellip; Et pourquoi faire, sacre-bleu?
-Tu n'y es pas allé, toi, à l'école; ça ne
-t'empêche pas de manger du pain! Mets donc ton
-gamin de bonne heure au travail; il s'en portera
-mieux et toi aussi.</p>
-
-<p>&mdash;Pourtant, Monsieur Frédéric, ça lui rendrait
-service de savoir un peu lire, écrire et compter.
-Pour qu'il soit moins bête que moi, je tâcherais
-de me priver de lui encore quelques années, au
-moins pendant l'hiver&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Dis-moi un peu ce que tu aurais de plus si
-tu savais lire, écrire et compter? L'instruction,
-c'est bon pour ceux qui ont du temps à perdre.
-Mais toi tu passes bien tes journées sans lire,
-n'est-ce pas? Tes enfants feront de même, voilà
-tout&hellip; D'ailleurs, une année d'école coûte au moins
-vingt-cinq francs. Si tu envoies ton aîné en classe,
-tu ne pourras guère te dispenser d'y envoyer les
-autres; il t'en faudra de l'argent!</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur Frédéric, vous pourriez peut-être
-m'obtenir une place gratuite&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Une place gratuite! Le nombre en est très
-limité des places gratuites; il y a toujours dix
-demandes pour chacune. N'y compte pas, Chose,
-n'y compte pas&hellip; Et je te répète qu'il vaut mieux
-mettre ton gas à garder les cochons que de l'envoyer
-à l'école.</p>
-
-<p>Le bourgeois bourrait sa pipe avec rage; sa voix,
-ses gestes accusaient de l'impatience. Comprenant
-qu'il avait des griefs contre l'instruction, craignant
-de le mécontenter en insistant, je m'en tins à cette
-unique tentative. Et mes enfants n'allèrent pas en
-classe.</p>
-
-<p>Pour la culture, je n'étais pas de ceux qui aiment
-à se lancer dans les nouveautés, dans les frais, sans
-savoir ce que seront les résultats. Mais pourquoi
-faire grise mine à ce que l'expérience démontre
-avantageux? Dès mon entrée à la Creuserie, je
-m'étais muni de deux bonnes charrues qui faisaient
-plus vite que l'araire du bien meilleur travail
-et d'une herse aux dents de fer. J'aurais voulu
-décider le régisseur à adopter la chaux, mais il
-reculait devant la dépense, à vrai dire assez considérable.
-Sa grande préoccupation était de pouvoir
-verser au propriétaire une somme au moins
-équivalente à celle de l'année d'avant. C'est que
-M. Gorlier, quand il y avait baisse, savait fort
-bien dire avec une moue de dépit:</p>
-
-<p>&mdash;Bientôt les revenus de mes propriétés ne
-suffiront plus à payer l'impôt!&hellip;</p>
-
-<p>Et, un jour que le sous-ordre trembleur osait
-aborder cette question de la chaux:</p>
-
-<p>&mdash;Si j'avais voulu m'occuper moi-même de mes
-biens, il est clair que je ne vous aurais pas pris
-comme régisseur! Arrangez-vous à tirer des domaines
-tout ce qu'ils peuvent donner, de façon à
-ce que les bénéfices aillent en augmentant. Ce
-n'est pas à moi à vous indiquer les moyens d'y
-parvenir.</p>
-
-<p>M. Parent restait donc perplexe, hésitant entre
-la crainte des débours à faire de suite et le désir
-d'augmenter les rendements futurs. Mais la crainte
-l'emportait et nous en restions là.</p>
-
-<p>Or, le propriétaire étant venu nous voir à la
-moisson me demanda si la récolte s'annonçait
-bonne.</p>
-
-<p>&mdash;Ni bonne, ni mauvaise, Monsieur Frédéric,
-répondis-je; elle serait certainement bien meilleure
-si nous avions mis de la chaux.</p>
-
-<p>&mdash;Ça donne de bons résultats, cette chaux?
-questionna-t-il d'un air indifférent, tout en faisant
-des moulinets avec sa canne autour de la tête d'un
-gros chardon.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! oui, Monsieur Frédéric. On rentre souvent
-dans ses frais dès la première année; les récoltes
-d'avoine et de trèfle qui viennent après le
-blé sont bien meilleures,&mdash;et cela est bénéfice clair.
-Les avantages ensuite continuent à se faire sentir
-assez longtemps.</p>
-
-<p>Il partit sans un mot; il s'en alla chez Primaud
-de Baluftière, chez Moulin du Plat-Mizot et,
-successivement, dans tous les domaines. L'unanimité
-des avis entraîna son adhésion&mdash;et des
-ordres en conséquence.</p>
-
-<p>Trois jours après, M. Parent nous annonça
-qu'il s'entendait avec des charretiers pour faire
-amener de la chaux dans nos guérets.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Par économie aussi, Victoire était opposée à
-toute réforme dans les choses la concernant. En
-raison du perfectionnement des petits moulins du
-pays, il était devenu possible de faire séparer le
-son d'avec la farine. Beaucoup commençaient à
-user de cette amélioration, et il y en avait même
-qui, remplaçant le seigle par le froment, mangeaient
-du vrai pain de bourgeois! De ces derniers,
-par exemple, on parlait avec un peu d'ironie,
-prévoyant qu'ils couraient aux abîmes.</p>
-
-<p>Sans me risquer ainsi, tout en continuant à
-mettre dans chaque sac deux mesures de froment
-et trois de seigle, j'aurais désiré faire sortir le son.
-A chaque fois que j'envoyais du grain moudre, je
-reparlais de l'affaire,&mdash;toujours désapprouvé par
-la bourgeoise:</p>
-
-<p>&mdash;Il faut déjà payer les domestiques assez cher,
-ce n'est pas la peine de les nourrir au pain blanc!</p>
-
-<p>En présence de ce parti pris obstiné, je m'avisai
-d'un stratagème. Le meunier, de connivence avec
-moi, dit, en nous ramenant la provision, qu'il en
-avait par mégarde retiré le son, ainsi qu'il faisait
-à présent, pour presque tout le monde. Je le tançai
-d'un ton de mauvaise humeur, l'invitant à faire
-attention à son ouvrage s'il tenait à nous conserver
-comme clients. Mais nous avions de la
-farine pour un trimestre. Et après, Victoire elle-même
-n'osa pas proposer de revenir en arrière.</p>
-
-<p>A partir de ce moment, nous eûmes toujours
-du bon pain,&mdash;d'autant meilleur que je baissai
-progressivement la proportion de seigle, jusqu'à
-arriver à la supprimer tout à fait quand la moyenne
-de nos récoltes de blé eut augmenté, du fait de
-l'adoption de la chaux.</p>
-
-<p>Beau jour vraiment que celui où je vis trôner
-sur la table la miche réservée de mon enfance!
-Les jeunes d'aujourd'hui trouvent des fois médiocre
-notre pain de bon froment pour peu qu'il
-soit un peu dur. Ah! s'ils étaient remis pour quelque
-temps au pain noir et graveleux d'autrefois,
-ils apprendraient vite à l'apprécier!</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Je cite comme caractéristiques ces trois faits
-d'entrave aux idées nouvelles, mais il s'en produisit
-bien d'autres, de la part de M. Gorlier au
-point de vue de l'amélioration générale, de la
-part de M. Parent pour les choses de la culture,
-et de la part de ma femme pour celles de la cuisine.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XXXII</h2>
-
-
-<p>Il est des années de grand désastre qui jalonnent
-tristement la monotone existence de l'homme des
-champs. Ainsi en fut-il de 1861, pour ceux de ma
-génération. Et, pour ce qui me concerne, cette
-année fut deux fois maudite puisqu'il m'advint,
-en plus de ma part de la calamité collective, une
-catastrophe particulière.</p>
-
-<p>Vers la fin du mois d'avril, deux jeunes taureaux
-enjugués pour la première fois, dans une minute
-de malheur m'ayant renversé, me piétinèrent.
-Résultat: une jambe cassée, deux côtes défoncées,
-sans compter les lésions et meurtrissures.</p>
-
-<p>Le docteur Fauconnet, qui me vint raccommoder,
-me banda la jambe avec des <i>copes</i> de bois,
-des bandes de toile et me condamna à l'immobilité
-pendant quarante jours.</p>
-
-<p>Ce fut atroce; des fourmillements passaient
-dans ma jambe malade; j'étais moulu, brisé, car
-la fièvre s'en mêla les deux premières semaines
-au point qu'on put craindre des complications
-internes. Tous les bruits ménagers, le pilonnement
-des sabots ferrés sur le cailloutis, le tintamarre
-des marmites, le heurt des assiettes, les
-conversations même m'étaient insupportables. Aux
-mauvais jours, Victoire s'énervait, pleurait. Le médecin,
-qu'elle envoya quérir à plusieurs reprises, ne
-venait qu'à son heure,&mdash;tard dans l'après-midi
-ou le lendemain.</p>
-
-<p>A la campagne on a bien le temps de mourir dix
-fois, comme on dit, avant que d'être secouru. Et
-ce n'est pas l'un des moindres inconvénients de
-la vie paysanne, en notre pays de fermes isolées
-surtout.</p>
-
-<p>D'autant moins exact, le docteur Fauconnet,
-que, féru de politique, il passait journellement
-plusieurs heures au café. Républicain, il faisait
-une opposition acharnée aux gros bourgeois du
-pays et au gouvernement de Badinguet. C'est
-par lui que juraient tous les «avancés» de Bourbon;
-les soirs de beuverie, il s'en trouvait toujours
-quelques-uns pour aller crier devant sa porte:
-«Vive le docteur! Vive la République!» Et cela
-consternait son vieux père retiré dans son château
-d'Agonges.</p>
-
-<p>Quand je fus plus tranquille et en état de causer,
-M. Fauconnet m'entretint des sujets qui lui
-étaient chers. Il voulait l'impôt sur le capital, la
-suppression des armées permanentes, l'instruction
-gratuite. Il me parlait de Victor Hugo, le grand
-exilé, et plaignait les victimes du coup d'État
-de 51. Puis, de larder d'épigrammes le maire et
-les adjoints de Bourbon. Tous les maires sans
-doute font des bêtises, pratiquent plus ou moins
-le favoritisme&mdash;et il n'est pas difficile à quelqu'un
-d'un peu calé de leur faire de l'opposition.
-Mais bien que le docteur eût l'air de parler raison,
-je ne savais trop s'il convenait de le prendre au
-sérieux. Car ce grand tombeur de bourgeois vivait
-lui-même en bourgeois&hellip; Certes, il eût plus fait
-pour le peuple en allant voir ses malades régulièrement
-et en leur comptant ses visites moins
-cher qu'en pérorant chaque jour au café!</p>
-
-<p>En tout cas, j'avais pour mon compte d'autres
-sujets d'intérêt que les discours du docteur. Me
-voit-on cloué au lit juste au début des grands
-travaux, obligé de laisser tout diriger par les domestiques!
-Notre petit Jean, avec ses quatorze
-ans, ne pouvait encore jouer au patron. J'étais
-toujours à me demander comment les bêtes étaient
-soignées, si l'on faisait du bon travail, si on ne
-lambinait pas trop. A mesure que s'atténuait le
-mal, croissait mon inquiétude. Mais j'eus beau
-rager, m'énerver, il me fallut bien attendre.</p>
-
-<p>Quelle joie presque enfantine à l'heure où, mon
-pansement défait, je pus me lever, circuler. Ma
-jambe demeurait encore faible, mais je n'étais pas
-du tout boiteux. De jour en jour, m'aidant d'une
-grosse canne de chêne, je m'éloignai davantage de
-la maison et fus heureux, visitant nos champs, de
-constater que les récoltes semblaient belles. Je
-pensais:</p>
-
-<p>&mdash;Mon accident nous a coûté cher; mais, grâce
-à Dieu, l'année s'annonce bonne; nous pourrons
-tout de même sortir avec honneur de cette mauvaise
-passe.</p>
-
-<p>Hélas! je comptais sans la grêle qui, le 21 juin,
-nous vint ravager de façon atroce! On eut au
-plein de ce jour d'été une soudaine impression
-de nuit, tellement le ciel devint noir, livide. Les
-éclairs sans fin zébraient tous les points de l'horizon,
-et, après chaque zig-zag de feu, tonnait la
-foudre en crescendo.</p>
-
-<p>Et les grêlons de tomber, gros comme des &oelig;ufs
-de perdrix, puis comme des &oelig;ufs de poule, défonçant
-les toitures et cassant les vitres. Puis la
-mitraille dégénéra en averse; notre maison fut
-inondée. Par toutes les grandes pluies il entrait
-de l'eau sous la porte. Mais cette fois elle dégoulinait
-du grenier par les interstices des planches;
-elle tombait sur les ciels de lit, sur la table et sur
-l'armoire; elle ruisselait entre les cailloux pointus
-de la cuisine, et, dans la chambre, les trous du
-sol étaient autant de petites mares. Les femmes
-interrompirent leurs lamentations pour mettre
-des draps sur les meubles&mdash;bien tard!</p>
-
-<p>Quelle triste promenade, quand on put s'aventurer
-dehors! Autour des bâtiments, les débris de
-vieilles tuiles moussues s'amoncelaient au long des
-murs. Du côté de l'ouest surtout, de grandes
-brèches dans la toiture laissaient voir les lattes
-grises du faîtage dont beaucoup même étaient
-brisées. La campagne apparaissait meurtrie sous
-l'effeuillement prématuré des haies et des arbres.
-Les pétales d'églantine, les grappes d'acacia s'amalgamaient
-sur le sol parmi les brindilles, feuilles et
-menues branches. On trouvait en grand nombre
-des petits cadavres d'oiseaux aux plumes hérissées.
-Les céréales n'avaient plus d'épis; leurs tiges plus
-ou moins brisées s'inclinaient en des attitudes de
-souffrance. Les foins englués de boue, aplatis comme
-avec des maillets, étendaient sur les prés, comme
-un emplâtre sale, leur uniforme masse vaseuse.
-Les trèfles, les pommes de terre montraient l'envers
-de leurs feuilles criblées. Les légumes du
-jardin n'existaient plus&hellip;</p>
-
-<p>Le vallon entier avait pareillement souffert.</p>
-
-<p>Il n'y eut guère que les ouvriers du bâtiment
-pour bénéficier de cette catastrophe. Demandés
-partout en même temps, maçons et couvreurs,
-pendant de longs mois, ne surent où donner de la
-tête. Les tuileries épuisèrent d'un coup leurs réserves.
-Et la fabrication courante n'étant pas en
-mesure de répondre à ces besoins anormaux, plus
-d'un propriétaire dut avoir recours à l'ardoise.
-C'est ainsi que l'on voit encore, par-ci par-là, des
-toitures dont un côté est de tuiles et l'autre côté
-d'ardoises; les vieux comme moi savent tous
-que ce sont là des souvenirs de la grande grêle
-de 61.</p>
-
-<p>Pour recueillir les débris informes et sans valeur
-presque qui tenaient lieu de récoltes, il fallut bien
-plus de temps qu'à l'ordinaire. Le foin, souillé et
-poussiéreux, rendit les bêtes malades. Le peu de
-grain qu'on put tirer des céréales fut inutilisable
-autrement que pour faire de la mauvaise farine à
-cochons.</p>
-
-<p>Il fallut acheter du grain pour semer, du grain
-pour vivre, du fourrage et de la paille. Mes quatre
-sous d'économie sautèrent cette année-là; je fus
-même obligé de quémander une avance d'argent
-au régisseur pour payer mes domestiques.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XXXIII</h2>
-
-
-<p>En raison du préjudice que lui causait la catastrophe,
-M. Gorlier passa tout l'automne et une
-partie de l'hiver à Franchesse. Il était d'une humeur
-impossible, sacrait à tout propos, et ne
-prenait même plus la peine de teindre sa barbe,
-dont les poils clairsemés étalaient leur blanc sale
-sur le cramoisi du visage.</p>
-
-<p>Il partit néanmoins courant janvier vers les
-pays de soleil. Et il y mourut subitement d'une
-attaque d'apoplexie quinze jours après&hellip; On prétendit
-que M<sup>lle</sup> Julie s'était appropriée le magot
-du défunt. En tout cas, craignant sans doute de
-se rencontrer avec les héritiers, elle ne revint
-jamais plus.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>La propriété échut à un neveu,&mdash;un certain
-M. Lavallée, officier d'infanterie dans une ville du
-Nord qui, à la suite de cette aubaine, donna sa
-démission pour venir au cours de l'été s'installer
-à la Buffère avec sa famille.</p>
-
-<p>Le dimanche qui suivit son arrivée, il nous convoqua
-au château, le régisseur et tous les métayers.
-Du château, je ne connaissais encore que la cuisine.
-Mais on nous fit entrer, ce jour-là, dans une
-belle pièce si bien cirée qu'on avait peine à se
-tenir debout. Le père Moulin, du Plat-Mizot, fut
-près de s'étaler. Cela nous mit en joie,&mdash;seulement
-nous n'osions éclater, de peur d'être inconvenants&hellip;
-Nous nous tenions debout et silencieux,
-lorgnant toutes les choses étonnantes réunies
-dans ce salon. Il y avait des fauteuils et canapés
-garnis d'une étoffe crème à fleurs bleues, avec
-franges. Le tapis recouvrant une petite table,
-devant la cheminée, s'appareillait aux fauteuils
-et je vis, après un moment, que le papier des murs
-portait aussi des fleurs bleues semblables. Sur la
-cheminée en marbre rose une belle pendule jaune
-sous globe et des flambeaux à six branches garnis
-de bougies roses se répétaient, se prolongeaient
-à l'infini dans une grande glace à l'encadrement
-voilé de gaze. De chaque côté, en des jardinières
-s'adaptant à de délicats guéridons, des plantes
-aux larges feuilles vertes, semblables à celles qui
-croissaient aux abords de la source de mon Grand
-Pré. Dans l'un des angles, sur une étagère en joli
-bois découpé, s'accumulaient des bibelots de
-toutes sortes: statuettes, petits vases et photographies.
-L'unique meuble, en plus de la table,
-était une sorte de gros coffre en bois rouge tirant
-sur le noir dont je ne devinais pas l'usage:&mdash;un
-piano, me dit tout bas M. Parent. Cette belle pièce
-ne contenait, en somme, que de belles choses
-inutiles; aucun objet qui réponde à un besoin
-réel. Je songeai à notre cuisine noire au béton
-dégradé, à notre chambre avec ses moisissures et
-ses trous, me demandant s'il était juste que les
-uns soient si bien et les autres si mal!</p>
-
-<p>Parut enfin M. Lavallée, quadragénaire plutôt
-petit, blond, mince et très remuant. Il nous fit
-asseoir sur les beaux fauteuils à fleurs bleues,
-prenant la peine de les aligner lui-même, face à
-la porte-fenêtre qui ouvrait sur le parc. M. Parent
-et Primaud, le <i>mangeux</i> de lard, se partagèrent
-un canapé. Le propriétaire s'assit en face de nous,
-et après un temps d'observation, nous posa différentes
-questions sur nos familles, nos terres,
-notre manière d'exploiter. Il se dit déterminé à
-faire de la bonne culture, ajoutant qu'il comptait
-sur nous tous pour entrer dans ses vues.</p>
-
-<p>&mdash;Il faut que, dans quelques années, nous puissions
-briller dans les concours! fit-il en terminant.</p>
-
-<p>M. Parent, très ému, agitant sa grosse tête et
-roulant ses gros yeux, approuvait en bredouillant.</p>
-
-<p>Le maître dut juger qu'il n'était pas homme à
-révolutionner la culture, car il lui donna congé
-quelques jours après.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Le successeur, un jeune homme à figure fermée
-qui s'appelait M. Sébert, avait fait des études
-dans une grande école d'agriculture. Il prit ses
-fonctions à la Saint-Martin, à l'époque même où le
-propriétaire quittait le château pour aller passer
-l'hiver à Paris. Après examen de mon cheptel, il
-déclara du premier coup qu'il faudrait tout changer.</p>
-
-<p>&mdash;Soignez vos b&oelig;ufs, nous les vendrons; nous
-vendrons aussi les vaches dès qu'elles auront leurs
-veaux; nous vendrons de même les génisses, les
-moutons, les cochons&mdash;et nous achèterons d'autres
-bêtes, des bêtes de race et sélectionnées&hellip;</p>
-
-<p>Dans les six domaines il dit la même chose.
-Nous eussions compris qu'il sacrifiât les animaux
-inférieurs; mais nous trouvâmes étrange qu'il
-voulût tout faire vendre, les bons et les mauvais.</p>
-
-<p>Chaque semaine, cet hiver-là, il nous fallut circuler
-nuitamment sur les routes et nous geler pendant
-des heures sur quelque foirail. Nous allions
-jusqu'à Cérilly, jusqu'au Montet&mdash;à des vingt
-ou trente kilomètres. Randonnées fatigantes, ennuyeuses
-et coûteuses. Et le travail des champs
-ne se faisait pas pendant qu'on voyageait ainsi!</p>
-
-<p>Cependant M. Sébert, quand il s'agissait d'acheter,
-ne taquinait guère:</p>
-
-<p>&mdash;Voici une bête convenable, disait-il, je veux
-l'avoir; les bonnes bêtes ne sont jamais trop chères.</p>
-
-<p>Furieux contre cet original qui nous ruinait,
-nous disions entre métayers:</p>
-
-<p>&mdash;Il est commode de se passer des fantaisies
-quand on roule sur l'argent des autres!</p>
-
-<p>En avril, quand le propriétaire revint, tous les
-cheptels étaient changés et n'en valaient pas mieux.</p>
-
-<p>A sa première visite M. Lavallée me demanda:</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, êtes-vous content de votre nouveau
-régisseur, Bertin?</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur, il aime trop les affaires; il ne fait
-que vendre et acheter, ça ne peut pas gagner.</p>
-
-<p>&mdash;Si, vous verrez. Il renouvelle vos cheptels
-avec compétence. D'ici deux ou trois ans, vous
-tiendrez les concours et vous aurez des prix.</p>
-
-<p>Dans le temps que le propriétaire resta à la
-Buffère, M. Sébert se borna à nous faire vendre
-les bêtes qui présentaient quelques défectuosités.
-Mais après son départ recommença l'histoire de
-l'année précédente. Il fallut de nouveau tout
-changer&hellip;</p>
-
-<p>Au printemps suivant, devant l'unanimité de
-nos plaintes, le bourgeois comprit enfin que son
-régisseur l'avait roulé&mdash;qui, de par les stipulations
-de leur contrat, devait toucher cinq pour
-cent sur les ventes et autant sur les achats, en
-plus de son traitement fixe. Cette clause expliquait
-son intérêt à vendre et acheter sans relâche.
-M. Lavallée voulut lui donner congé tout aussitôt;
-mais le sous-seing portant engagement pour six
-années, il demanda une indemnité de trente mille
-francs, pour transiger ensuite à vingt mille. Le
-malin avait certainement économisé au cours de
-ses deux années de gérance une somme au moins
-égale, sinon supérieure&hellip;</p>
-
-<p>Il s'en fut en Algérie, devint là-bas un gros
-propriétaire sans doute très respecté,&mdash;comme
-doit l'être en tous pays le possesseur d'une fortune
-honnêtement acquise!</p>
-
-<p>Cette expérience coûteuse eut l'avantage de
-dégoûter le maître de ses projets de culture savante.
-Ça ne lui disait plus rien de devenir le
-Monsieur qui a des prix dans les concours. Nous lui
-certifiâmes d'ailleurs que les récompenses n'allaient
-pas toujours aux vrais méritants et que, pour les
-lauréats même, le résultat se soldait en tracas et
-en perte&hellip; Dès lors, M. Lavallée n'eut en vue que
-de tirer de ses biens le plus d'argent possible. Il
-en garda personnellement la direction et s'attacha,
-au titre de simple garde particulier chargé des
-comptes, un jeune homme de Franchesse, nommé
-Roubaud, qui savait lire et écrire. Nous eûmes,
-nous les métayers, une liberté plus grande, et les
-choses n'en allèrent que mieux.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XXXIV</h2>
-
-
-<p>Les deux enfants du maître, Ludovic et Mathilde,
-venaient souvent chez nous avec leur père, ou bien
-avec quelqu'un des domestiques. Ludovic était de
-l'âge de notre Charles; la petite avait trois ans
-de moins. Or, je fus étonné d'entendre un jour la
-cuisinière, et un autre jour le cocher employer
-vis-à-vis ces gamins les termes «Monsieur» et
-«Mademoiselle». Je m'informai auprès du cocher
-qui m'assura ne pouvoir se dispenser de leur
-parler ainsi&mdash;ajoutant au surplus qu'il en allait
-de même à l'égard de tous les petits bourgeois,
-fussent-ils encore au berceau. Je racontai cela chez
-nous, disant qu'on devrait s'en souvenir le cas
-échéant. Un bel éclat de rire accueillit la nouvelle:</p>
-
-<p>&mdash;A ces deux crapauds-là «Monsieur» et «Mademoiselle»
-c'est trop fort! fit la servante.</p>
-
-<p>Ils étaient en effet rudement insupportables, le
-«Monsieur» et la «Demoiselle». Accompagnant
-leur père, ils se tenaient à peu près tranquilles;
-mais avec les domestiques ils faisaient déjà le
-diable à quatre, et ce fut bien autre chose lorsqu'ils
-eurent pris l'habitude de venir seuls. A la
-maison ils furetaient partout, dérangeaient tout,
-décrochaient avec des bâtons les paniers pendus
-aux solives, montaient avec leurs souliers boueux
-sur les bancs, même sur la table cirée. Dehors, ils
-effarouchaient la volaille, séparaient les poussins
-de leur mère, poursuivaient les canards jusqu'à
-les exténuer. Ils ouvrirent une fois les cabanes à
-lapins, dont cinq ou six pensionnaires prirent la
-clef des champs. Une autre fois, ils firent s'éparpiller
-les moutons qu'on eut mille peines à rassembler.
-Au jardin, ils couraient au travers des carrés,
-sur les semis frais et les légumes binés; ils secouaient
-des prunes encore vertes, des poires inutilisables.
-La fillette en particulier paraissait d'autant plus
-heureuse qu'elle nous voyait plus consternés de ses
-frasques. Je risquais parfois une timide observation:</p>
-
-<p>&mdash;Mais voyons, Mam'selle Mathilde, vous faites
-du mal; ce n'est pas gentil&hellip;</p>
-
-<p>Elle souriait malicieusement:</p>
-
-<p>&mdash;Ça m'amuse, moi, là&hellip;</p>
-
-<p>Et continuait de plus belle.</p>
-
-<p>Tout de suite ils voulurent prendre pour camarade
-de jeux notre petit Charles.</p>
-
-<p>Mais le pauvre gamin faisait peu de cas de cet
-honneur. Jouer avec des camarades auxquels il
-fallait dire «Monsieur» et «Mademoiselle» lui
-semblait une corvée bien plus qu'un plaisir.</p>
-
-<p>N'eussent-ils pas voulu, d'ailleurs, le traiter en
-esclave au gré de leur fantaisie?</p>
-
-<p>Ils l'emmenèrent un jour dans le parc du château
-où M. Lavallée venait de faire édifier une balançoire
-à leur intention. Il dut les pousser l'un après
-l'autre, plus ou moins vite selon leur caprice, et
-aussi longtemps qu'ils en eurent le désir. Puis ils
-le firent asseoir à son tour sur la planchette et le
-poussèrent tout de travers et violemment, riant
-bien fort de son effroi. Il leur criait de cesser d'une
-voix suppliante;&mdash;mais eux de pousser plus vite
-encore et plus mal. Quand il put descendre, chancelant
-et tremblant,&mdash;un peu <i>virou</i>, comme on
-dit,&mdash;il fut obligé de s'asseoir sur le gazon pour
-ne pas tomber.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! ce qu'il est poltron tout de même! firent
-les petits bourgeois, enchantés.</p>
-
-<p>Ils croquaient des bonbons. Ludovic, qui avait
-bon c&oelig;ur parfois, en offrit à Charles:</p>
-
-<p>&mdash;Prends donc, ça te remettra&hellip;</p>
-
-<p>Mais sa s&oelig;ur intervint:</p>
-
-<p>&mdash;Maman a défendu qu'on lui en donne&hellip; Tu
-sais bien qu'il n'est pas un petit garçon comme toi;
-lui et ses parents sont les «instruments» dont nous
-nous servons.</p>
-
-<p>Il me passa par tout l'être un malaise, un frémissement
-de colère et de révolte, quand mon
-pauvre gas me rapporta ces paroles. Non pas à
-l'égard de la méchante fillette, mais contre sa
-mère qui lui inculquait ainsi le mépris des
-travailleurs. Je me pris à détester ferme cette
-grande molle aux allures langoureuses et au regard
-hautain qui passait ses journées, au dire
-des domestiques, à demi couchée sur un canapé,
-en longues flâneries coupées de petites séances de
-piano.</p>
-
-<p>&mdash;Les «instruments» te valent bien, poupée!
-pensais-je; sans eux tu crèverais de misère avec
-toute ta fortune,&mdash;car de quelle besogne utile
-es-tu capable?</p>
-
-<p>Une autre fois, les enfants s'amusaient à l'équipage,&mdash;Charles,
-faisant naturellement le cheval,
-attaché par le haut des bras avec de longues ficelles
-dénommées guides dont Ludovic tenait les bouts
-par derrière, cependant que Mathilde, avec conviction,
-claquait un petit fouet.</p>
-
-<p>&mdash;Hue! Hue donc!</p>
-
-<p>Le cheval faisait le rond comme dans un manège
-autour du conducteur qui ne bougeait guère.
-Vint un moment où, fatigué, il ne voulut plus
-trotter.</p>
-
-<p>&mdash;Hue! Hue donc! Veux-tu courir!&hellip;</p>
-
-<p>Et Mathilde, comme il ne mettait nulle hâte à
-obéir, le cingla d'un coup de fouet qui lui zébra la
-figure. Charles se mit à pleurer silencieusement,
-pour ne pas faire d'éclat à cause de la proximité
-du château. Ludovic s'approcha, remué de ses
-larmes:</p>
-
-<p>&mdash;Elle t'a fait mal?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, Monsieur Ludovic.</p>
-
-<p>&mdash;Ce n'est rien: il faut tamponner ça avec de
-l'eau fraîche.</p>
-
-<p>Il l'entraîna jusqu'à la cuisine où la bonne, avec
-une serviette mouillée, mit de la fraîcheur sur le
-sillage rouge et brûlant de sa joue.</p>
-
-<p>La petite regardait, sans pitié:</p>
-
-<p>&mdash;C'est bien fait! il ne voulait pas courir, le
-cheval.</p>
-
-<p>Il se trouva que M<sup>me</sup> Lavallée vint à ce moment
-donner des ordres pour le dîner; elle se fit mettre
-au courant, puis trancha:</p>
-
-<p>&mdash;Mathilde, c'est très mal! Ludovic, il ne faut
-pas permettre à ta s&oelig;ur d'agir ainsi.</p>
-
-<p>Et, s'adressant ensuite à Charles:</p>
-
-<p>&mdash;Vois-tu, mon garçon, Mathilde est vive; quand
-tu joues avec elle, il ne faut pas la contrarier.</p>
-
-<p>Elle lui fit donner par la cuisinière un biscuit
-avec un peu de vin, puis les renvoya tous les trois:</p>
-
-<p>&mdash;Allons, retournez jouer; et tâchez de ne plus
-vous battre!</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>A la suite de cette aventure, Charles évita le
-plus possible ses deux tyrans. Il s'en venait avec
-moi dans les champs; il se cachait pour leur
-échapper. Un jour, gardant les vaches dans un pré
-humide, il s'était amusé à faire une <i>grelottière</i>.
-C'est une sorte de petit panier ovale qu'on tresse
-avec des joncs et dans lequel on glisse de menus
-cailloux avant de le boucher tout à fait&mdash;qui,
-remués, font ensuite un vague bruit de grelots.
-Le frère et la s&oelig;ur étant allés relancer mon gamin
-jusque là-bas, Mathilde eut envie de ce jouet
-rustique que Charles refusa de lui donner,&mdash;car
-il lui en voulait toujours du coup de fouet. Et
-comme elle insistait, cherchant à le lui enlever, il
-la repoussa très en colère:</p>
-
-<p>&mdash;Tu m'embêtes, à la fin, tu ne l'auras pas&hellip;
-Et je ne veux plus te dire «Mademoiselle». Tu
-n'es qu'une <i>ch'tite méchante gatte</i>!</p>
-
-<p>Alors elle se mit à geindre:</p>
-
-<p>&mdash;Je le dirai à maman, oui! oui! oui!&hellip; Je lui
-dirai que tu m'as frappée, que tu m'as injuriée,
-vilain paysan&hellip; Et vous quitterez la ferme, tes
-parents et toi.</p>
-
-<p>Elle partit en bougonnant, furieuse de l'offense.</p>
-
-<p>Ludovic, au bord d'une mare voisine, s'occupait
-à lancer des pierres sur les grenouilles qu'il apercevait
-hors de l'eau. Après que sa s&oelig;ur se fut
-éloignée, il revint auprès de Charles:</p>
-
-<p>&mdash;Tu sais qu'elle est capable, en effet, de le dire
-à maman; tu as eu tort!</p>
-
-<p>&mdash;Ça m'est égal! Je ne peux plus la supporter.
-Je ne veux plus que vous veniez me trouver ni l'un
-ni l'autre; vous me prenez pour votre chien!</p>
-
-<p>Là-dessus il rassembla les vaches et revint à la
-maison, le laissant à ses grenouilles.</p>
-
-<p>M. Lavallée, le soir, nous parla sans acrimonie
-de l'incident,&mdash;Mathilde n'ayant pas manqué de
-tout rapporter, selon sa promesse:</p>
-
-<p>&mdash;Décidément, nos enfants ne s'entendent pas&hellip;
-J'ai interdit aux miens de venir trouver Charles
-et je veillerai à ce qu'ils tiennent compte de mes
-ordres.</p>
-
-<p>Au bout d'une semaine, il en fut comme auparavant
-et les mêmes ennuis s'ensuivirent&hellip;</p>
-
-<p>Le départ des maîtres pour Paris ne tarda plus
-guère, heureusement.</p>
-
-<p>J'ai su plus tard par le jardinier, qui le tenait
-de la cuisinière, que M<sup>me</sup> Lavallée avait été très
-mécontente de l'affront fait à sa fille. Pour un peu,
-elle eût exigé notre départ que la bonne petite
-demandait à hauts cris. Mais le mari avait refusé
-de prendre au tragique cette querelle d'enfants.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>L'année d'après, Charles, touchant à ses treize
-ans, commençait à s'occuper régulièrement; ce
-me fut un prétexte pour dire aux petits bourgeois
-qu'il n'avait plus le temps de jouer avec eux, et je
-pus éviter le recommencement de la camaraderie
-tyrannique dont ils auraient continué à l'honorer
-sans aucun doute.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XXXV</h2>
-
-
-<p>Ma mère, vieillie et malheureuse, habitait toujours
-au bourg de Saint-Menoux la même bicoque
-et, bien que toute courbée par l'âge, elle continuait
-à faire des journées autant que le lui permettaient
-ses rhumatismes. Mais depuis plusieurs
-années il lui devenait difficile, à la mauvaise saison,
-de quitter le coin du feu.</p>
-
-<p>Aux environs de Noël, quand nous avions tué
-le cochon, je lui portais toujours un panier de lard
-frais avec un peu de boudin.</p>
-
-<p>Lors de ma visite habituelle, à la fin de l'année
-65, je la trouvai alitée, la figure souffrante et
-changée. Son rhumatisme l'immobilisait depuis des
-semaines et personne ne s'occupait d'elle en dehors
-d'une autre vieille journalière, sa voisine, qui lui
-apportait ses provisions et lui aidait à faire son lit.</p>
-
-<p>&mdash;Je vais pourtant finir là toute seule&hellip; On me
-trouvera morte un beau matin!</p>
-
-<p>Alors elle se mit à déblatérer contre mes frères
-et leurs femmes, puis contre moi-même. Toute
-la rancune amoncelée en ce vieux c&oelig;ur aigri
-s'épancha en paroles amères. Il ne lui restait plus
-rien des petites ressources qu'elle avait apportées
-en quittant la communauté; elle prétendait avoir
-été grugée par mes frères, à ce moment. Soupçon
-né sans doute d'une suggestion de commère malveillante,
-grandi au cours de ses longues réflexions
-solitaires, mué en certitude&hellip; Elle répétait à
-satiété ces mots vengeurs:</p>
-
-<p>&mdash;Les garnements! la saleté!</p>
-
-<p>(La «saleté» c'était ma belle-s&oelig;ur Claudine.)</p>
-
-<p>Ses longues mains sèches sorties des couvertures
-faisaient des gestes de menace, et, parfois,
-elle se soulevait toute en une furieuse exaltation;
-cette attitude, sa physionomie plus que jamais
-sombre et dure, l'envol des mèches grises échappées
-du serre-tête noir lui donnaient un air de sorcière
-lançant l'anathème.</p>
-
-<p>Je m'efforçai de la ramener à un plus juste
-sentiment des choses et j'entrepris d'allumer du
-feu, car il faisait très froid.</p>
-
-<p>&mdash;Ne fais pas tant brûler de bois; tu vois qu'il
-ne m'en reste plus guère! me dit-elle alors.</p>
-
-<p>Chétive provision, en effet,&mdash;constituée de
-quelques morceaux épars au coin de la cheminée,
-de deux ou trois brouettées de grosses bûches non
-fendues entre l'armoire et le lit. Elle reprit:</p>
-
-<p>&mdash;Je l'ai tellement ménagé que j'ai laissé geler
-mes pommes de terre. D'ailleurs, la maison est
-glaciale; il vient du vent par la trappe du grenier.</p>
-
-<p>Les pommes de terre, en tas sous la maie, débordaient
-au travers de la pièce. Celles de dessus étaient
-dures comme des cailloux, mais les autres n'avaient
-pas de mal, et je le dis à ma mère.</p>
-
-<p>Quand il y eut du feu, je lui aidai à se lever, à
-mettre la soupe en train; puis je fendis le reste
-des grosses bûches et me procurai dans un domaine
-voisin deux bottes de paille pour empêcher le froid
-de venir par la trappe.</p>
-
-<p>En mangeant, la pauvre femme se montra d'un
-peu meilleure humeur; elle me parla de la Catherine,
-sa préférée, qui lui envoyait chaque année, à
-l'époque de la Saint-Martin, l'argent de son loyer;
-qui lui avait apporté lors de son voyage au pays
-toute une provision de bonnes choses: du sucre,
-du café, du chocolat, même une bouteille de liqueur.</p>
-
-<p>&mdash;Si je pouvais lui faire savoir comme je suis,
-gémit-elle, bien sûr elle m'enverrait un colis de
-friandises.</p>
-
-<p>Incontinent, je fis écrire par le maître d'école
-une lettre à la Catherine. Je commandai ensuite
-à un marchand une voiture de bois payée d'avance.
-Enfin, donnant une pièce à la vieille voisine, et
-sous promesse de dédommagement régulier, je la
-chargeai de veiller sur ma mère de façon suivie.</p>
-
-<p>A la réflexion, tout cela m'apparut encore insuffisant
-et je voulus voir mes frères.</p>
-
-<p>Ils s'étaient quittés depuis déjà longtemps. Mon
-parrain, qui habitait Autry, vivotait péniblement,
-ayant eu des malheurs: pertes d'animaux, maladies
-longues de deux de ses enfants. Le cadet Louis,
-à Montilly, gagnait de l'argent; la Claudine s'en
-montrait fière et un peu arrogante.</p>
-
-<p>J'allai donc le lendemain les relancer l'un après
-l'autre et leur exposer ce que je croyais être notre
-commun devoir au sujet de notre mère. Le cadet
-prit l'engagement de payer son pain. Mon parrain
-promit de l'entretenir de légumes et d'envoyer
-sa plus jeune fille pour avoir soin d'elle quand son
-rhumatisme la tiendrait alitée.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Je rentrai à la Creuserie le troisième jour&mdash;content
-de moi. Grâce à mon initiative la brave
-femme ne manqua pas du nécessaire au cours des
-trois années qui lui restaient à vivre. Et j'eus, de
-ce fait, la conscience plus tranquille&hellip;</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XXXVI</h2>
-
-
-<p>Nos enfants devenaient forts. Jean, l'aîné, avait
-du goût et du courage au travail; il labourait bien
-et commençait à me suppléer pour les pansages.
-Assez dépensier, par exemple! Rentrant souvent
-tard le dimanche de Bourbon ou de Franchesse,&mdash;après
-avoir fait un bon repas d'auberge. Ah! les
-rares pièces de quarante sous que me donnait
-mon père dans ma jeunesse ne l'auraient pas mené
-loin, lui, et il n'envisageait guère l'idée de s'en
-contenter! Différence de temps; les affaires allaient
-mieux; les gages des domestiques avaient doublé,
-triplé; l'argent circulait davantage. On s'habillait
-avec plus de recherche. Mais était-ce raisonnable
-de délaisser les simples amusements d'autrefois:
-vijons, veillées, jeux avec des gages? L'auberge
-en venait à être le cadre obligé de tous les plaisirs.</p>
-
-<p>Notre Jean, passionné pour le billard, dansait
-peu et restait timide avec les filles. Nous avions à
-ce moment une servante déjà vieillotte et point
-jolie,&mdash;figure hommasse, large bouche et dents
-cariées,&mdash;qui s'appelait Amélie, nous disions
-«la Mélie». J'avais cru m'apercevoir que cette
-Mélie, en dépit de son âge et de son physique
-désagréable, faisait au garçon des yeux en coulisse,
-des yeux d'amoureuse. Cependant je ne le croyais
-pas assez bête pour répondre à ces avances.</p>
-
-<p>Un soir d'hiver, au cours de la veillée, ils allèrent
-ensemble préparer la pâtée des cochons dans le
-hangar-buanderie adossé au pignon de la grange.
-Après un moment, je voulus savoir s'ils ne profitaient
-pas de ce tête-à-tête pour faire quelque
-bêtise. Étant sorti sans faire crier la porte, je
-traversai la cour et m'avançai tout doucement
-au long de la grange jusqu'auprès du mur de
-branchage qui clôturait la cabane. La lanterne
-éclairait faiblement l'intérieur, tout plein de la
-buée chaude qui se dégageait des pommes de terre.
-Quand elles furent écrasées, je pus voir cependant
-mon imbécile de gas s'approcher de la servante,
-et frotter son museau contre le sien. Ça ne dura
-qu'un instant: ils se lâchèrent pour continuer la
-séance. Il alla quérir de l'eau à la mare pendant
-qu'elle versait sur l'amas pâteux des pommes de
-terre une grande vanette ou <i>paillasse</i> de son et de
-farine; elle se mit ensuite à démêler le tout avec
-l'eau qu'il apporta. Ceci terminé ils s'étreignirent
-à nouveau, se suçotèrent les lèvres encore un peu&hellip;
-Ça n'alla pas plus loin.</p>
-
-<p>Quand je les vis décrocher la lanterne je m'esquivai
-rapidement, de façon à être rentré avant eux.</p>
-
-<p>Le lendemain, au lever, je ne pus me tenir
-d'attraper le Jean dans la grange et de lui passer
-une morale en règle.</p>
-
-<p>&mdash;Une vieille comme ça, et laide comme elle
-est, tu devrais avoir honte!&hellip; Ailleurs, fais ce que
-tu voudras, mais à la maison, tiens-toi tranquille!</p>
-
-<p>Un peu plus tard, en donnant aux cochons, je
-menaçai la Mélie, toute confuse, de la ficher à la
-porte sans explication, si jamais je m'apercevais
-d'autre chose.</p>
-
-<p>La leçon dut être profitable, car je ne les vis
-plus recommencer leurs micmacs.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Charles, au physique, me ressemblait, mais il
-tenait plutôt de sa mère comme caractère. Un peu
-en dessous, comme on dit, ayant toujours l'air
-d'avoir à se plaindre de son sort, de nous vouloir
-du mal à tous&hellip; A l'aller et au retour du travail,
-il demeurait en arrière sous un prétexte quelconque
-pour ne pas se mêler au groupe commun. De
-même le dimanche, pour partir à la messe. Et
-quand il nous arrivait, l'hiver, d'aller passer la
-veillée à Baluftière, à Praulière ou au Plat-Mizot,
-lui restait le plus souvent à la maison, quitte à
-s'absenter seul le lendemain. Il semblait heureux
-d'agir au rebours des autres. Et pas obligeant
-pour deux sous! N'étant pas bouvier, il ne voulait
-en aucune circonstance s'occuper du pansage. On
-le voyait souventes fois disparaître juste à l'heure
-de donner aux bêtes, malgré qu'il sût bien son frère
-parti et que j'étais seul pour tout faire. Cependant
-le «mâtin», si mal plaisant chez nous, se montrait
-volontiers causeur aimable avec les voisins.</p>
-
-<p>Peut-être ses embêtements d'enfance avec les
-petits bourgeois avaient-ils contribué à lui aigrir
-le caractère? Peut-être aussi éprouvait-il un semblant
-de jalousie de la manière de suprématie qu'assurait
-au Jean son rôle de bouvier? Car rien ne
-l'autorisait à nous taxer d'injustice. Dès qu'il
-eut seize ans, je lui remis autant d'argent qu'à
-l'aîné pour ses menus plaisirs. Et Victoire leur
-achetait toujours en même temps des effets pareils.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Clémentine, la cadette, se montrait d'autant plus
-aimable que l'on était plus disposé à satisfaire
-ses caprices. Comme toutes les jeunes filles, elle
-avait la manie de vouloir aller belle. Aucune idée
-à cette époque du luxe d'à présent bien entendu,
-mais on s'éloignait déjà beaucoup de la simplicité
-de ma jeunesse. C'était le règne des bonnets à
-dentelle assez coûteux d'achat et d'entretien. Et
-les robes commençaient à se compliquer. Voilà-t-il
-pas que les couturières de Bourbon, qui se tenaient
-au courant des modes, imaginèrent de faire adopter
-à leurs clientes les robes à crinoline qui vous les
-faisaient grosses comme des tonneaux!</p>
-
-<p>Les filles de la ville en furent bientôt toutes
-munies, et celles de la campagne de suivre le
-mouvement! Clémentine insistait pour en avoir
-une; mais j'opposai comme sa mère un <i>veto</i> énergique.</p>
-
-<p>&mdash;Ah, non par exemple! Je ne veux pas te voir
-habillée comme une comédienne<a id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a>! En voilà une
-idée de se rentrer dans un cercle!</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_6" href="#FNanchor_6"><span class="label">[6]</span></a> Se dit communément dans le sens de bohémienne.</p>
-</div>
-<p>En vain tentais-je de ridiculiser cette crinoline
-qui lui tenait au c&oelig;ur: cent fois elle en reparla
-et, devant la persistance de notre refus, elle fit
-la moue pendant plusieurs semaines.</p>
-
-<p>Nous lui permettions de fréquenter quelque
-peu les bals de la journée, mais non de traîner
-la nuit aux fêtes,&mdash;même en compagnie de ses
-frères ou de la servante. Victoire ayant eu la
-faiblesse cependant de l'accompagner deux ou
-trois fois, le soir, la petite s'autorisait de ces précédents:&mdash;lorsqu'il
-y avait quelque bal en perspective
-c'était, quinze jours à l'avance, le même
-refrain:</p>
-
-<p>&mdash;Dis, maman, nous irons&hellip; Je t'en prie, ma
-petite mère!</p>
-
-<p>&mdash;Tu m'embêtes, va! Nous verrons quand ce
-sera le jour.</p>
-
-<p>Le jour venu, neuf fois sur dix la maman n'était
-pas disposée&mdash;et l'enfant, frémissante et colère,
-refoulait ses larmes à grand'peine. Le lendemain,
-d'une humeur impossible, elle faisait sa besogne en
-rechignant, sans souffler mot. J'ai souvenance
-d'une fournée de pain gâchée à la suite d'une
-veillée dansante au Plat-Mizot où sa mère n'avait
-pu la conduire en raison d'une crise de névralgie.
-Elle se défendit de l'avoir fait exprès, mais la
-nervosité bougonne y fut certainement pour quelque
-chose.</p>
-
-<p>Assez souvent, d'ailleurs, nous avions le contraste
-d'une Clémentine laborieuse, aimante et
-douce. Ayant fait un temps d'apprentissage chez
-une couturière de Franchesse, elle était habile
-de ses mains, confectionnait et repassait nos chemises
-et nos blouses. Avec cela, empressée à boucler
-nos cravates quand nous allions en route,
-à nous panser, à nous envelopper les doigts quand
-nous nous faisions des écorchures ou des coupures,&mdash;et
-quand, à la taille des bouchures nous prenions
-des épines, à nous les enlever avec une
-épingle. Quelqu'un venait-il à tousser, elle était
-toujours la première à faire de la tisane, une infusion
-de tilleul, de guimauve ou de feuilles de ronce.
-Elle en usait fréquemment pour son compte aussi,
-n'étant pas d'un tempérament robuste. Quand
-il nous fallait l'amener dans les champs, l'été,
-bien qu'on s'efforçât à lui éviter les postes trop
-durs, elle devenait maigre que c'en était pitié.</p>
-
-<p>A cause de sa faiblesse et de ses petites attentions
-des bons jours nous lui pardonnions tout.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XXXVII</h2>
-
-
-<p>Vint 70, la grande guerre, encore une de ces
-années qu'on n'oublie pas&hellip;</p>
-
-<p>La moisson s'était faite de bonne heure; nous
-étions en train de rentrer nos dernières gerbes
-quand, vers dix heures du matin, le 20 juillet,
-M. Lavallée vint nous annoncer que le gouvernement
-de Badinguet avait déclaré la guerre
-à la Prusse. Et il me prit à part pour me dire
-que notre aîné serait appelé sans doute avant
-peu.</p>
-
-<p>Vrai, cette confidence me glaça! Le garçon,
-qui venait de finir ses vingt-trois ans, était en
-promesse avec la fille de Mathonat, de Praulière;
-on devait faire les «demandes» le premier dimanche
-d'août et la noce en septembre. Aurait-on le
-toupet de nous l'arracher, malgré l'argent que
-j'avais déboursé pour le sauver du service?</p>
-
-<p>Hélas! je sus bientôt à quoi m'en tenir&hellip; Cinq
-ou six jours plus tard il recevait sa convocation
-et, le 30 juillet, il dut se mettre en route.</p>
-
-<p>J'ai toujours présents à la mémoire les épisodes
-de cette matinée, dont le souvenir compte au
-nombre des plus douloureux de ma vie. Je nous
-revois silencieux autour de la table, le Jean tout
-prêt pour le départ. De sa visite à Praulière pour
-les adieux à sa promise, il était revenu tout pâle et
-les yeux rouges. Pas de larmes pourtant: il essayait
-même de manger, mais chaque bouchée
-paraissait lui déchirer la gorge. Et personne ne
-montrait d'appétit. Sur la maie, Victoire et Clémentine
-préparaient le petit ballot du conscrit, quelques
-effets, quelques victuailles. On entendait à
-chaque instant leurs soupirs profonds&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Je te mets trois paires de bas, dit ma femme
-d'une voix étrange. Mais pourras-tu les entrer
-dans tes souliers de soldat?</p>
-
-<p>&mdash;Oh! ils sont grands, les souliers qu'on donne,
-répondit-il avec effort.</p>
-
-<p>Je regardais machinalement la salière de bois
-couleur jus de tabac accrochée au mur à proximité
-de la cheminée; des mouches circulaient sur le
-couvercle. Le Jean tapotait du manche de son
-couteau le bord d'un plat de grès contenant une
-omelette aux pommes de terre. Des souris s'agitant
-sur la poutre firent choir du grain à demi moulu
-dont l'omelette fut saupoudrée. Un chat miaula,
-quémandeur auquel le domestique jeta à même
-le sol une cuillerée de soupe. De la cour le coq,&mdash;un
-beau sultan couleur feu,&mdash;vola sur <i>l'entrousse</i><a id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a>
-fermée et, caquetant et gloussant, fit
-mine de vouloir descendre à l'intérieur pour ramasser
-les miettes. Clémentine le chassa plutôt
-brutalement. Victoire reprit, de la même voix
-rauque et saccadée:</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_7" href="#FNanchor_7"><span class="label">[7]</span></a> Petite barrière à claires-voies qui bouche jusqu'à mi-hauteur
-l'embrasure des portes.</p>
-</div>
-<p>&mdash;Je te mets un morceau de jambon, deux &oelig;ufs
-durs, quatre fromages de chèvre&hellip; Pas de pain, tu
-en achèteras en route.</p>
-
-<p>De la tête il fit signe que oui; un grand silence
-pénible s'affirma&hellip;</p>
-
-<p>Quand le paquet fut noué définitivement, Clémentine
-et sa mère s'accoudèrent sur la maie, la
-tête dans les mains, sans plus se retenir de sangloter
-très fort. Nous restions à table, nous, les quatre
-hommes, tristes et embarrassés, en face des aliments
-presque intacts que personne ne touchait
-plus. Cela devint si pesant que je préférai brusquer
-les choses. Le Jean devait se trouver à
-Bourbon avec cinq ou six autres partants qu'il
-connaissait. Et malgré que rien ne pressât, le rendez-vous
-étant pour midi, je crus bon de lui dire:</p>
-
-<p>&mdash;Allons, va, mon garçon, il faut t'en aller; tu
-ferais attendre tes compagnons&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;En effet, l'heure approche!</p>
-
-<p>Il se leva et tout le monde en fit autant. La
-servante rentrait de garder les moutons,&mdash;une
-petite de quinze ans que nous avions prise au
-lieu et place de la Mélie; il l'embrassa.</p>
-
-<p>&mdash;Au revoir, Francine.</p>
-
-<p>Il embrassa de même en disant «au revoir» le
-domestique et son frère Charles. Et ses yeux se
-gonflaient; et ses cils s'humectaient.</p>
-
-<p>&mdash;Au revoir, petite s&oelig;ur!</p>
-
-<p>&mdash;Pas déjà! Je vais t'accompagner un bout de
-chemin&hellip;</p>
-
-<p>Les deux femmes s'accrochèrent à ses bras.
-Je marchais par derrière avec le paquet. Un vent
-d'ouest assez fort soufflait, faisant se replier la
-feuillée des chênes, se tordre dans le haut les
-grands peupliers; il avait plu les jours précédents
-et, bien que le soleil se montrât, ce n'était pas
-encore le vrai beau temps. A Baluftière et plus
-loin, aux abords de deux ou trois autres fermes,
-des lessives séchaient, tachant de blanc les haies
-vertes que l'éloignement rendait sombres. On
-voyait dans les champs des bovins en train de
-paître; un merle siffla; une caille fit entendre
-quatre fois de suite son invite à la sagesse créancière:
-«<i>Paie tes dettes</i>!»</p>
-
-<p>Après que nous eûmes fait une centaine de
-mètres sur la route et comme nous arrivions à un
-tournant:</p>
-
-<p>&mdash;Allons, il nous faut le laisser aller! ordonnai-je
-d'un ton bref.</p>
-
-<p>On s'arrêta&mdash;et les femmes, à tour de rôle,
-d'étreindre le partant avec des larmes, avec des
-cris.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! mon garçon, mon pauvre garçon, ils
-vont donc t'emmener, les scélérats! Je ne te
-reverrai plus, plus jamais&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Jean, mon bon frère, tu nous donneras de tes
-nouvelles. Ah! pourquoi faut-il que nous ne sachions
-pas écrire! Surtout ne te fais pas tuer, dis,
-mon Jean!&hellip;</p>
-
-<p>Lui, amolli tout à fait, pleurait à chaudes
-larmes aussi; et j'étais prêt d'en faire autant.
-Repoussant Victoire et Clémentine j'embrassai le
-conscrit à mon tour.</p>
-
-<p>&mdash;Allons, mon gas, il te faut nous quitter!
-Espérons que ça ne sera pas pour longtemps&hellip;</p>
-
-<p>Et je lui remis le petit ballot. Alors, brusquement,
-après un dernier adieu de la main, il partit
-à grands pas sans retourner la tête. Cependant que
-j'entraînais les femmes qui avaient des velléités
-de le vouloir suivre.</p>
-
-<p>&mdash;Pauvre petit, je ne le verrai plus! je ne le
-verrai plus! répétait Victoire obstinée.</p>
-
-<p>Elle fut trois jours sans presque rien manger;
-je craignais de la voir tomber malade. Pourtant,
-peu à peu, dans le train ordinaire des choses, son
-grand chagrin se mua en tristesse latente. Et
-Clémentine bientôt se reprit à sourire.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>On se remit donc au travail comme si de rien
-n'était: on leva les avoines; les machines à battre
-sifflèrent et grincèrent; on commença les fumures,
-les labours. Il y eut pourtant un renouveau de
-chagrin au sujet de Jean lorsqu'il nous apprit
-qu'on l'envoyait en Algérie, «de l'autre côté du
-grand ruisseau». Plus que jamais sa mère le crut
-perdu. Mais une autre lettre nous rassura un peu,
-dans laquelle il disait avoir fait une bonne traversée,
-et que ses camarades étaient tous des
-gens de par ici.</p>
-
-<p>M. Lavallée, reparti pour Paris avec sa famille,
-avait, disait-on, repris son costume d'officier pour
-aller se battre.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Des événements de la guerre on ne savait pas
-grand'chose, sinon que c'était loin d'aller bien
-pour la France.</p>
-
-<p>Roubaud, le garde-régisseur, recevait un journal,
-et nous allions souvent le trouver pour avoir
-des nouvelles,&mdash;nous et beaucoup d'autres, de
-tout un lointain voisinage.</p>
-
-<p>Dans les premiers jours de septembre, le journal
-annonça que Napoléon étant prisonnier, à
-la suite d'une grande bataille perdue, on avait
-proclamé la République à Paris. Les jours suivants
-l'affaire eut son contre-coup dans nos petits
-pays. A Franchesse, le maire était remplacé par
-Henri Clostre, le marchand de nouveautés, un
-«rouge». A Bourbon, le docteur Fauconnet ceignait
-cette écharpe convoitée depuis si longtemps&hellip;</p>
-
-<p>Cependant les Prussiens s'avançaient sur Paris.
-Et l'on parlait d'une levée parmi les jeunes gens
-de dix-huit à vingt ans,&mdash;ce qui me touchait
-beaucoup, Charles et le domestique se trouvant
-en passe d'être appelés.</p>
-
-<p>De fait, cela prit corps rapidement. Nos deux
-jeunes, convoqués peu après pour la visite, partirent
-dans les premiers jours d'octobre.</p>
-
-<p>Je demeurais seul avec les femmes! Tout seul
-dans une ferme de soixante hectares&mdash;jusqu'au
-jour où je pus raccrocher le vieux Forichon, que
-j'engageai ensuite de semaine en semaine jusqu'à
-la fin. Si bien qu'avec l'aide de Clémentine et de
-Francine, souvent avec nous dans les champs, je
-pus tout de même faire mes emblavures.</p>
-
-<p>Les métayers des autres fermes étaient tous
-dans le même cas ou à peu près. Partout l'on voyait
-les femmes s'employer, s'exténuer à des travaux
-d'hommes.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>A la guerre, les choses allaient de mal en pis.
-On disait les grands chefs vendus aux Prussiens
-et que l'un d'eux, nommé Bazaine, leur avait livré
-une armée entière.</p>
-
-<p>Ils s'avançaient toujours, les Prussiens; ils
-assiégeaient Paris; ils se répandaient dans les
-départements. Le journal de Roubaud les annonça
-successivement en Bourgogne, en Nivernais, en
-Berri. Et sur leur passage se multipliaient violences,
-incendies et pillages&hellip; Des bruits alarmants
-faisaient croire à leur présence toute proche:&mdash;on
-les annonça successivement à Moulins, à Souvigny,
-au Veurdre. Fausses nouvelles qui contribuaient
-à grossir l'inquiétude anxieuse de tous&hellip;</p>
-
-<p>Des idées folles germaient dans les cervelles;
-les gens portaient dans les fossés, les ravins,
-les chênes creux, leurs objets précieux; un vieil
-avare dissimula son argent sous des tas de fumier,
-dans un de ses champs; un autre proposait de
-conduire en Auvergne, pour les cacher sous un
-pont, toutes les jeunes filles du pays!</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Dans certaines communes, on organisait des
-gardes nationales pour tenter d'opposer une résistance
-aux envahisseurs. C'est ainsi qu'à Bourbon
-le docteur Fauconnet réunit un stock d'anciens
-fusils et convoqua deux fois chaque semaine, pour
-faire l'exercice, tous les hommes valides de dix-huit
-à soixante ans. Un vieux rat de cave, ancien
-sergent d'active, eut le commandement de la milice
-avec le titre de capitaine; deux ex-caporaux
-devinrent lieutenants; les anciens soldats furent
-chefs de section ou d'escouade.</p>
-
-<p>Aux premières séances, il y eut bien une centaine
-de présents; on leur apprit à marcher au pas et
-en ligne, à porter le fusil et à s'en servir. A l'issue
-de l'exercice, la petite troupe traversait la ville en
-bon ordre, entraînée par le garde champêtre tambourineur
-et le clairon des pompiers, et encadrée
-par une bande de gamins enthousiastes. Le docteur
-exultait; il offrit plusieurs fois du vin,&mdash;un litre
-pour trois,&mdash;et du pain blanc. Mais n'eut-il pas
-l'idée saugrenue de faire installer à la mairie une
-garde permanente de dix hommes? Le sergent
-Colardon, menuisier, chef de poste, s'esquiva le
-premier au bout de trois heures parce qu'on le
-vint chercher pour faire un cercueil.</p>
-
-<p>&mdash;Travail urgent! expliqua-t-il avec raison.</p>
-
-<p>Les autres ne tardèrent pas à faire de même,
-abandonnant la mairie. Le docteur, blessé dans
-son amour-propre, demande au vieux capitaine de
-punir les coupables avec sévérité; mais le bonhomme
-lui rit au nez, avouant son impuissance,
-et le poste permanent ne fut pas renouvelé.</p>
-
-<p>A l'exercice les répondants se faisaient d'ailleurs
-de plus en plus rares. De cinquante encore à la
-quatrième séance ils dégringolèrent à huit la fois
-suivante. Au sixième rassemblement M. Fauconnet
-trouva le capitaine tout seul&hellip;</p>
-
-<p>Telle fut l'histoire de la garde nationale de
-Bourbon&mdash;dont on s'amusa longtemps par la
-suite.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>A la terreur que causait la perspective de
-l'arrivée des Prussiens, vinrent s'ajouter des fléaux
-malheureusement très réels. D'abord un froid
-précoce, qui s'affirma de plus en plus rude. Puis
-survint une épidémie de petite vérole qui fit bien
-des victimes. Chez nos voisins de Praulière, le
-mal sévit si violemment, qu'il causa la mort de
-Louise, la fiancée de notre Jean. Sa jeune s&oelig;ur,
-défigurée, pleura sa beauté perdue, regrettant de
-n'être pas morte aussi.</p>
-
-<p>Dans le moment que les Mathonat étaient
-atteints, au point qu'il n'y avait quasi personne
-en état de soigner les autres, Victoire et Clémentine
-parlèrent d'aller leur faire visite et d'offrir leur
-concours. Or, cette maladie passant pour très
-contagieuse, je ne tenais pas du tout à les laisser
-partir&hellip; Un peu enrhumé je me prétendis malade
-pour mon compte, faisant le <i>quetou</i><a id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a>, ne mangeant
-pas, simulant la fièvre. Je forçais la note hypocritement&hellip;
-Elles s'apitoyèrent sur moi, ne se
-rendirent à Praulière qu'après la mort de Louise,
-quand la maladie fut en décroissance. Et nous
-eûmes la chance de rester indemnes.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_8" href="#FNanchor_8"><span class="label">[8]</span></a> Faire le <i>quetou</i>: être maussade et triste.</p>
-</div>
-<hr />
-
-
-<p>Comme pour donner un sens de punition divine
-à tous ces maux, le ciel souvent se tavelait de
-rouge, ou bien, sur un côté de l'horizon, s'empourprait
-en entier, au point qu'on l'eût dit voilé
-d'un suaire de sang. Phénomènes atmosphériques
-auxquels on n'aurait nullement pris garde en
-temps ordinaire,&mdash;mais qui en ces jours de deuil,
-de désastre et de misère, achevaient de semer le
-trouble. Ce ciel rouge annonçait de meurtrières batailles;
-le sang des morts et des blessés le teignait
-ainsi&hellip; La terreur allait croissant; on parlait de la
-fin du monde comme d'une chose très probable.</p>
-
-<p>D'ailleurs, chaque dimanche, au prône, le curé
-avivait ces pensées de vengeance divine et d'horribles
-calamités; il se félicitait cet homme de voir
-à ses paroissiennes des visages angoissés&mdash;et de
-ce qu'elles avaient abandonné leurs trop belles
-toilettes des dernières années.</p>
-
-<p>&mdash;Votre orgueil a baissé! criait-il d'un air farouche,
-mais il baissera encore plus; votre humiliation
-deviendra pire!&hellip;</p>
-
-<p>Et devant l'imminence de fléaux accrus tout le
-monde courbait la tête, tristement.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>De loin en loin nous arrivait quelque lettre de
-Jean ou de Charles. L'aîné, sous le soleil d'Afrique,
-continuait à s'en tirer sans trop de misères. Mais
-Charles, à l'armée de la Loire avec Bourbaki,
-souffrait beaucoup du froid et souvent de la faim.
-Il se disait mal vêtu et, pour faire des étapes bien
-longues dans la neige, chaussé de souliers à semelles
-de carton. Dans la Côte-d'Or, ayant participé à
-un combat, il faillit être prisonnier. Puis il échoua
-dans les montagnes du Jura où l'hiver était encore
-plus rigoureux que chez nous.</p>
-
-<p>Quand le facteur apportait une lettre, Victoire
-et Clémentine couraient vite chez Roubaud pour
-la faire lire. Mais lui, peu habile à l'écriture manuscrite,
-avait souvent bien de la peine à la déchiffrer,&mdash;d'autant
-plus que c'était généralement sur une
-feuille de papier froissée et maculée qu'un camarade
-obligeant avait griffonné pour le Charles
-quelques lignes au crayon&hellip; Chacune de ces lettres
-témoignait des circonstances où elle avait été
-faite, et du degré d'instruction de son auteur. Il
-y en eut une longue certain jour pleine de détails
-si navrants que nous pleurâmes tous. Plusieurs,
-&oelig;uvres de mauvais fumistes, contenaient des plaisanteries
-grossières, jusqu'à des insultes.</p>
-
-<p>Roubaud ne tenait pas à se charger des réponses,
-prétextant ses trop nombreuses occupations, mais
-plutôt en raison de son manque d'habileté. Clémentine
-s'en allait trouver, au bourg de Franchesse,
-la fille de l'épicière qui savait écrire. Un jour de
-semaine&mdash;car, le dimanche, les clients de l'épicerie
-venaient en grand nombre pour le même motif
-harceler cette jeune fille.</p>
-
-<p>L'ignorance sembla dure pendant ces mois-là,
-parce qu'on en fut gêné plus qu'à l'ordinaire.</p>
-
-<p>A ce pénible hiver succéda un printemps troublé.
-La guerre avec l'Allemagne avait pris fin, mais
-on se battait entre Français: Paris en révolte
-luttait contre l'armée. Pendant que la nature,
-magnifiquement, s'épanouissait dans sa jeunesse
-annuelle, le sang coulait toujours!</p>
-
-<p>Paris vaincu, les révoltés massacrés ou emprisonnés
-par centaines, par milliers, on nous rendit
-nos enfants. Tous revinrent, moins ceux des dernières
-classes qu'on gardait pour leur temps de
-service,&mdash;et Charles fut du nombre,&mdash;moins
-aussi, hélas! les morts trop nombreux et les disparus
-dont on ne savait rien.</p>
-
-<p>Aucune nouvelle n'était parvenue depuis novembre
-d'un homme de Saint-Plaisir que nous connaissions
-un peu, et le printemps ne le ramena
-pas. Trois ou quatre ans plus tard, sa jeune veuve
-convolait à nouveau. Mais voilà qu'on lui dit,
-après, que des soldats de 70 arrivaient encore,&mdash;des
-prisonniers condamnés pour tentative d'évasion
-que l'on renvoyait seulement à l'expiration de leur
-peine. Alors cette pauvre femme vécut dans la
-terreur de voir revenir son premier époux. Il ne
-reparut pas. Mais une légende se forma tout de
-même à son sujet. Des gens prétendirent l'avoir
-rencontré à Bourbon&mdash;et qu'il s'était déterminé
-à disparaître sans aller chez lui pour ne pas créer
-de difficultés à celle qui, l'ayant cru mort, se
-trouvait nantie d'un nouveau mari&hellip;</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XXXVIII</h2>
-
-
-<p>Notre Jean rentra dans les premiers jours de juin,
-à temps pour les foins. Il me parut que son séjour
-en Algérie l'avait rendu un peu sans-souci. Dans la
-crainte qu'il en eût trop de peine, on s'était abstenu
-de lui annoncer la mort de sa promise. Il accueillit
-cette nouvelle, en arrivant, avec une belle indifférence:</p>
-
-<p>&mdash;Pauvre petite Louise, je ne m'attendais pas
-à ça!</p>
-
-<p>Il n'en perdit ni un repas ni une sortie. Et, moins
-d'un an après, pour le carnaval de 1872, il épousa
-une fille de Couzon qui s'appelait Rosalie.</p>
-
-<p>Deux mois plus tard, au temps de Pâques, ce
-fut le tour de Clémentine qui s'unit à François
-Moulin, du Plat-Mizot, le sixième d'une famille de
-neuf.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Belle-fille et gendre vinrent tous deux s'installer
-à la Creuserie, ce qui nous permit de supprimer la
-servante et le domestique que nous prenions d'habitude.
-Seulement, cela faisait trois ménages réunis,
-et quand il y a trois ménages dans la même maison
-ça ne marche jamais longtemps sans anicroche.</p>
-
-<p>Rosalie, petite blonde sans beauté, le cou dans
-les épaules, la figure pointillée de taches de rousseur,
-était une intrépide, énergique et courageuse, parlant
-beaucoup, travaillant de même. Clémentine,
-naturellement moins robuste, eut tout de suite une
-grossesse pénible qui la faisait langoureuse et sans
-appétit; elle se préparait quelques petites douceurs,
-s'abstenait de laver. Et Rosalie de parler ironiquement
-«des dames à qui ça fait mal de se mettre
-les mains dans l'eau fraîche, et qui sont obligées
-de soigner avec des chatteries leur petite santé.»</p>
-
-<p>Pour les fournées, alternativement, l'une s'occupait
-de la pâte et l'autre du four. Mais voilà
-que le pain ayant été mal réussi un jour que Rosalie
-avait pétri, elle dit que c'était par la faute
-de Clémentine qui avait allumé le four trop tard.
-A la suivante fournée, notre fille à son tour se
-plaignit de ce que sa belle-s&oelig;ur avait chauffé sans
-mesure,&mdash;ce qui faisait le pain trop «surpris»,
-trop brun. D'un commun accord elles décidèrent
-que la même ferait tout, de façon à éviter de mettre
-l'autre en cause. Cette combinaison favorisait
-Rosalie, plus forte, malgré que Clémentine s'évertuât
-à un travail consciencieux.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Nous venions de nous procurer, avec l'assentiment
-du maître, une bourrique et une petite
-voiture. Au mois d'août, l'inimitié s'accrut de ce
-fait entre les deux jeunes ménages. Clémentine
-avait parlé la première de prendre l'attelage pour
-aller avec son mari à la fête patronale d'Ygrande,&mdash;chez
-un oncle de Moulin. Mais voilà que le
-Jean et sa femme voulurent aussi la bourrique
-et la voiture pour se rendre à Augy, où habitait
-un frère de Rosalie, et où c'était le même jour la
-fête. Là-dessus discussion entre les deux femmes,
-Rosalie disant à ma fille qu'une malade, une
-«bonne à rien», n'avait pas besoin de se promener.
-Moulin, survenant sur ces entrefaites, traita sa
-belle-s&oelig;ur de «sale bête!» Ça tournait à la vraie
-dispute et Victoire s'en désolait. Mais je mis le
-holà, déclarant que Clémentine aurait l'équipage
-puisqu'elle l'avait demandé la première. Furieuse
-de cette décision, la bru me tourna les yeux plusieurs
-jours durant.</p>
-
-<p>Et les deux belles-s&oelig;urs dorénavant ne se parlèrent
-plus guère que pour se ridiculiser l'une l'autre,
-se déchirer à qui mieux mieux&hellip;</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>D'autre part, Moulin se rendait peu sympathique,
-de par sa manie d'émettre des avis sur
-toutes choses. N'allait-il pas jusqu'à me donner
-des conseils pour le pansage des bestiaux, à moi
-qui passais pour un des bons soigneurs du pays!
-je me contins le plus possible, mais Jean ne tarda
-guère à lui laisser entendre qu'il nous ennuyait.
-Il en résulta une de ces tensions, si fréquentes
-dans les communautés, qui rendent pénible l'intimité
-quotidienne.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XXXIX</h2>
-
-
-<p>Victoire n'avait jamais pu prendre son parti de
-l'absence de Charles. Il suffisait pour la chagriner
-d'un retard de nouvelles, de ruminations sur sa
-vie,&mdash;des gardes nocturnes par les nuits froides
-aux marches pénibles sous le soleil d'été,&mdash;d'un
-rêve même plus ou moins saugrenu qui lui faisait
-craindre les pires catastrophes&hellip;</p>
-
-<p>La libération approchait pourtant. Mais des
-man&oelig;uvres d'armée, tardives, la firent reporter de
-la fin septembre au 20 octobre. La nervosité de
-Victoire allait croissant à mesure que diminuait le
-nombre des jours d'attente. Elle avait mis à l'engrais
-ses meilleurs poulets dont elle voulait sacrifier
-un pour fêter le retour de l'enfant. Devant la
-grange, une treille, par moi plantée au début de
-notre installation à la Creuserie, était en plein
-rapport à cette époque et portait cette année-là
-des raisins dorés superbes. Un jour, en les regardant,
-la bourgeoise songea:</p>
-
-<p>&mdash;Tiens, lui qui les aimait tant&hellip; Si j'essayais
-de les conserver jusqu'à son retour!&hellip;</p>
-
-<p>Et de nous dire au repas qui suivit:</p>
-
-<p>&mdash;Vous savez, je défends qu'on touche aux
-raisins de devant la grange; ils sont sacrés, ceux-là:
-je les conserve pour mon Charles!</p>
-
-<p>Tout le monde promit de les respecter; seulement,
-Moulin fit observer qu'avant l'arrivée du
-soldat les insectes les auraient sans doute détruits
-en entier. Victoire put constater par elle-même
-que le gendre parlait d'or. Parce qu'ils étaient
-mieux exposés, plus sucrés que les autres, frelons
-et guêpes bourdonnaient alentour pendant toute
-la journée, pompant le jus des plus belles graines.
-Des tiges restaient presque nues, ne portant plus
-que les enveloppes flasques et desséchées, et les
-seuls grains durs dédaignés. A ce jeu le pauvre
-militaire risquait fort de ne pas goûter aux beaux
-raisins de la treille réservée. L'amour maternel
-rend les femmes ingénieuses. La bourgeoise chercha
-dans le tiroir aux chiffons, et, avec les morceaux
-d'une vieille toile assez usée pour ne pas empêcher
-la pénétration de l'air, assez résistante pour
-arrêter les rapaces, elle confectionna des sachets
-garnis d'une coulisse vers le haut, intriguant fort
-Clémentine et Rosalie, qui n'étaient pas dans la
-confidence&hellip; Quand une trentaine furent bâtis,
-elle adossa une échelle au mur de la grange, grimpa
-jusqu'à hauteur des raisins et enferma les trente
-plus beaux dans les sachets protecteurs.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Vers le milieu d'octobre, la petite Marthe Sivat,
-une couturière du bourg, vint chercher des poulets
-pour la noce de sa s&oelig;ur.</p>
-
-<p>&mdash;Tiens, c'est des raisins que vous avez là
-dedans? s'exclama-t-elle en levant les yeux vers la
-treille. Vous avez joliment bien su les conserver&hellip;
-Mais j'y songe: on m'a justement chargé d'en
-acheter pour les desserts du soir; voulez-vous me
-les vendre, Madame Bertin?</p>
-
-<p>&mdash;Non, ma fille, non! Quand même on m'en
-offrirait bien plus qu'ils ne valent je ne les vendrais
-pas;&mdash;je les conserve pour mon Charles.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! il revient cette année, votre fils? Alors
-vous avez raison, il faut les lui garder, nous trouverons
-bien autre chose comme dessert de noce.</p>
-
-<p>Et, toute rieuse, sautillante et légère, la petite
-Marthe s'en alla.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Quelques jours après, nous eûmes la visite d'une
-pauvre femme dont le mari était souffrant.</p>
-
-<p>&mdash;Il se plaint du ventre; il est fiévreux et sans
-appétit, nous expliqua-t-elle. Je lui ai apporté hier
-un petit morceau de viande qu'il n'a pas mangé;
-les &oelig;ufs lui répugnent; il a seulement envie de
-raisins. Je vous en achèterais bien quelques-uns&hellip;</p>
-
-<p>Victoire, attendrie, lui en remit trois, disant
-qu'elle les lui donnait pour son malade; mais elle
-ne se fit pas faute de répéter encore:</p>
-
-<p>&mdash;Ils ne sont pas à vendre, voyez-vous&hellip; Mon
-Charles va rentrer du régiment; je les lui conserve.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Les Lavallée qui, au printemps, avaient marié
-M<sup>lle</sup> Mathilde, étaient demeurés à Paris jusqu'en
-août parce que M. Ludovic passait des examens.
-Puis ils s'étaient rendus en Savoie, dans une station
-thermale dont les eaux devaient avoir cette vertu
-singulière de maigrir la femme et d'engraisser le
-mari. Puis ils avaient séjourné chez des amis,&mdash;si
-bien qu'ils ne vinrent à la Buffère que vers la mi-octobre.</p>
-
-<p>La veille du jour où Charles devait rentrer, nous
-eûmes leur première visite. Contre son habitude,
-M<sup>me</sup> Lavallée accompagnait son mari. Ayant
-épaissi en vieillissant, elle était devenue plus nonchalante
-encore; elle marchait à tout petits pas,
-avec un continuel balancement de sa grosse personne:&mdash;on
-eût dit l'une des vieilles tours de
-Bourbon en balade. Lui restait toujours vif, fluet,
-le visage anguleux accusant une grande mobilité
-d'expression&mdash;et sa redingote dansait sur son dos.</p>
-
-<p>Après les salamalecs obséquieux des premières
-minutes, j'emmenai M. Lavallée visiter les étables
-où s'imposaient de menues réparations. Cependant
-que la dame, qui n'avait pas voulu s'asseoir
-à la maison, se promenait lentement dans la cour
-en compagnie de Victoire. Le hasard voulut qu'elle
-aperçût la treille et les petits sacs blancs, au travers
-desquels transparaissaient les belles grappes.</p>
-
-<p>&mdash;Quoi, Victoire, toujours des raisins! Savez-vous
-bien qu'ils deviennent rares;&mdash;au château,
-nous n'en avons plus un seul&hellip; Ce sont pourtant
-les fruits que je préfère&hellip; Mais pourquoi donc
-avez-vous pris tant de précautions pour les garder
-jusqu'à présent?</p>
-
-<p>Alors ma femme, avec un sourire contraint:</p>
-
-<p>&mdash;Madame, c'était pour avoir le plaisir de vous
-les offrir!</p>
-
-<p>&mdash;Oh! merci bien! Quelle délicate attention!
-Il faudra me les apporter dès ce soir.</p>
-
-<p>Et la pauvre de crier:</p>
-
-<p>&mdash;Rosalie, prenez vite l'échelle de la grange et
-le petit panier; vous cueillerez ces raisins et vous
-les porterez à Madame.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Cependant, à la soupe du soir, notre bru revint
-sur l'incident:</p>
-
-<p>&mdash;Ce n'était pas la peine de si bien les conserver,
-les raisins; mon beau-frère n'en profitera guère&hellip;</p>
-
-<p>Pour une fois, Moulin fit chorus:</p>
-
-<p>&mdash;C'est malheureux, on est encore aussi esclave
-que dans l'ancien temps!</p>
-
-<p>Je gardais le silence, trop pénétré moi-même de
-la justesse de ces observations&hellip; Il me semblait
-entendre encore les réponses catégoriques de la
-bourgeoise à la petite Marthe Sivat et à la pauvre
-femme dont le mari était malade:</p>
-
-<p>&mdash;Non, non, je ne veux pas les vendre! Je les
-conserve pour mon Charles!</p>
-
-<p>Et il avait suffi d'un cri d'admiration de la dame
-pour qu'elle les lui offrît, très humblement&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;C'est bien vrai, pensais-je, que nous sommes
-encore esclaves.</p>
-
-<p>Victoire devait bien ressentir un peu de regret,
-un peu de remords de son acte; mais elle éprouvait
-d'autre part une certaine satisfaction d'avoir pu
-faire sa cour à la propriétaire, de l'avoir bien
-disposée en notre faveur en lui offrant un cadeau
-qui lui plût; et, sous le coup de ses pensées multiples,
-elle répondit d'un ton conciliant:</p>
-
-<p>&mdash;Ne parlez donc plus de ça; ce n'est pas ma
-faute; il fallait bien que je fasse plaisir à notre
-dame!</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XL</h2>
-
-
-<p>Après vingt ans de séjour à la Creuserie, je
-n'étais guère plus riche qu'au moment de mon installation;
-c'est tout juste si j'avais pu rembourser
-les mille francs qu'il me restait devoir sur ma part
-de cheptel. Période prospère pourtant, durant laquelle
-certains chanceux avaient gagné beaucoup.
-Mais les hésitations de M. Parent, l'année 61, les
-canailleries de Sébert m'avaient fait des débuts
-trop difficiles. Et au moment où, remis à flot, je
-me croyais en passe de réussir, ç'avait été ce nouveau
-désastre: la guerre!</p>
-
-<p>Ayant bénéficié depuis d'une série de bonnes
-récoltes, après la mort de mes beaux-parents, en
-1874, je me trouvai en possession de quatre mille
-francs environ,&mdash;part d'héritage comprise.</p>
-
-<p>Je me souciais peu de garder cet argent dans
-l'armoire; d'abord, il n'y faisait pas les petits,
-et puis je craignais les voleurs, car souvent,
-l'été, nous laissions la maison seule. Le notaire
-de Bourbon ne connaissant pour l'instant nul placement
-avantageux, j'en vins à songer à M. Cerbony.</p>
-
-<p>M. Cerbony, le grand brasseur d'affaires de la
-région! Fermier de trois domaines, marchand de
-grains, de vins, d'engrais et de graines il cumulait
-tous les commerces ruraux. Un sympathique,
-jeune encore, de mine souriante, d'abord facile.
-Au contraire de la plupart des fermiers généraux
-qui sont arrogants et vaniteux, il donnait à tout
-le monde de vigoureuses poignées de mains, parlait
-patois avec nous autres les paysans, offrait
-facilement une tournée, les jours de foire. Sa
-maison, à un étage, avec balcons et arabesques,
-ses magasins bien conditionnés attiraient l'attention.
-Il menait grand train, voyageait beaucoup,
-passait pour très riche, et pour faire tout ce
-commerce par plaisir plus que par nécessité.</p>
-
-<p>J'avais entendu dire que M. Cerbony prenait de
-l'argent un peu comme un banquier, en donnant
-comme garantie un simple billet avec sa signature.
-Ayant confiance en lui, je m'en fus le trouver un
-dimanche matin, après la première messe, sous
-prétexte de lui vendre mon petit lot d'avoine.
-Le marché conclu j'abordai l'autre affaire:</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur Cerbony, je dispose d'un peu d'argent
-que je voudrais placer; voulez-vous le
-prendre?</p>
-
-<p>&mdash;Mais, sans doute&hellip; Quelle somme avez-vous?
-fit-il, la bouche en c&oelig;ur.</p>
-
-<p>&mdash;Dans les quatre mille francs, Monsieur.</p>
-
-<p>&mdash;C'est bien peu&hellip; Je pourrais occuper dix
-mille à la fin du mois. Voyez vos voisins, vos amis;
-faites-moi dix mille francs entre plusieurs.</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur Cerbony, je ne connais personne
-qui&hellip; Si, pourtant: j'ai un voisin qui doit avoir
-deux mille francs à peu près.</p>
-
-<p>C'était Dumont, de la Jarry d'en bas; il m'avait
-dit ça un jour que nous coupions ensemble une
-bouchure mitoyenne.</p>
-
-<p>&mdash;Alors, c'est entendu; vous m'apporterez ces
-six mille francs à la fin du mois; je m'arrangerai
-pour le reste. Je tiens à vous faire plaisir, vous
-êtes un client&hellip; Vous savez que je paie cinq comme
-tout le monde. Au revoir!</p>
-
-<p>J'allai trouver le soir même Dumont, de la
-Jarry, pour lui faire part de la combinaison; à
-mon grand étonnement, il ne se montra pas enthousiaste.</p>
-
-<p>&mdash;Cerbony, Cerbony, dit-il, oui, c'est un homme
-qui fait beaucoup d'affaires, mais il est étranger
-au pays et, en fin de compte, on ne sait pas s'il est
-vraiment riche&hellip; Si ça tournait mal?</p>
-
-<p>&mdash;Mais, malheureux, il gagne de l'argent gros
-comme lui&hellip; Si j'avais son gain d'une année, je
-serais sûr de vivre tranquille le reste de mes
-jours.</p>
-
-<p>&mdash;Taratata&hellip; S'il gagne beaucoup, il dépense de
-même, vous le savez comme moi. Tenez, Tiennon,
-je veux bien vous prêter mes deux mille francs,
-mais à condition de n'avoir affaire qu'à vous;
-nous irons chez le notaire qui fera un billet&hellip; Je
-ne vous demande que quatre francs cinquante
-d'intérêts; Cerbony vous paiera cinq; vous aurez
-dix sous du cent pour vos peines.</p>
-
-<p>Je fus sur le point, ma foi, de prendre l'argent
-de Dumont dans ces conditions. Mais la bourgeoise
-et les garçons, moins aveuglés, m'en dissuadèrent.</p>
-
-<p>A l'époque convenue, je portai donc mes quatre
-mille francs au brasseur d'affaires, en m'excusant
-de ce que le voisin venait juste de prêter son argent
-ailleurs. Il regrettait beaucoup cette occasion
-manquée&mdash;ajoutai-je hypocritement.</p>
-
-<p>Cerbony eut un mouvement de mauvaise humeur:</p>
-
-<p>&mdash;Vous mériteriez que je vous envoie promener!
-Enfin, donnez tout de même ce que vous avez;
-mais c'est bien pour vous faire plaisir&hellip;</p>
-
-<p>Il appuya sur ces mots, et son visage s'éclaira
-du cordial sourire habituel pendant qu'il étalait
-mes pièces d'or et palpait mes billets. J'étais content
-qu'il se montrât d'aussi bonne composition.
-Hélas! mon enchantement dura peu&hellip;</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Au 1<sup>er</sup> mars de l'année suivante, c'est-à-dire
-trois mois après, comme nous étions à charger du
-bois dans un de nos champs en bordure de la
-route, le facteur de Franchesse, arrivant de prendre
-son courrier à Bourbon, s'arrêta pour nous
-causer:</p>
-
-<p>&mdash;Vous ne savez pas la nouvelle?</p>
-
-<p>&mdash;Et quoi donc?</p>
-
-<p>&mdash;Cerbony, le fameux Cerbony, «a pris le pays
-par pointe» il y a trois jours. Sa femme était partie
-au commencement de février avec beaucoup
-de colis. Depuis, lui n'avait cessé de faire des
-expéditions; les domestiques n'y comprenaient
-rien; la maison restait à peu près vide et le magasin
-aussi. Mardi, il s'est défilé de bonne heure
-et n'a pas reparu. Et hier est arrivée une lettre
-de lui pour le maire annonçant qu'il ne reviendrait
-plus&mdash;il est passé en Suisse! On dit que ça
-va être un galimatias impossible; il devait à tout
-le monde!</p>
-
-<p>Sur le char où j'empilais toutes longues les
-branches des arbres élagués, une sorte d'éblouissement
-me fit chanceler. Le Jean s'en aperçut et me
-lança un regard inquiet, cependant qu'il s'efforçait
-de dissimuler son trouble pour répondre au
-facteur.</p>
-
-<p>A Bourbon, où je me rendis le soir même, chacun
-me confirma le désastre. Je m'abstins d'aller chez
-le notaire qui eût probablement ri de mon malheur,
-étant donné qu'il s'agissait d'argent placé
-en dehors de ses offices. Mais je m'en fus trouver
-le greffier du juge de paix,&mdash;un homme de bon
-conseil, bien connu des gens de la campagne&mdash;et
-lui exposai mon affaire en larmoyant presque.
-Tout en essayant de me réconforter, il déclara ne
-pouvoir m'être utile.</p>
-
-<p>&mdash;Il n'y a rien à faire pour le moment, voyez-vous;
-vous serez appelé comme les autres créanciers;
-vous n'aurez qu'à donner vos pièces au
-syndic.</p>
-
-<p>Chez nous, ce furent des lamentations sans fin
-de Victoire:</p>
-
-<p>&mdash;Tant se donner de peine pour réserver quelques
-sous et tout perdre à la fois, mon Dieu, que
-c'est malheureux!</p>
-
-<p>Tout le monde était triste et bien ennuyé. Il n'y
-eut que Charles pour se montrer philosophe, nous
-remonter.</p>
-
-<p>&mdash;Que voulez-vous, il n'y faut plus penser;
-c'est perdu et puis voilà&hellip; Rien ne sera changé
-dans votre façon de vivre.</p>
-
-<p>J'avais d'autre part la consolation de savoir
-très nombreux les badauds de mon espèce. Je
-me félicitais surtout d'avoir suivi les conseils de
-ma femme quant à l'argent de Dumont. Car l'honnête
-Cerbony, par principe, tirait le plus possible
-de ses victimes. Un pauvre vieux jardinier avait
-ainsi emprunté à une tierce personne plusieurs
-milliers de francs pour arriver à fournir au Monsieur
-la somme exigée. Dépouillé de ses économies
-et incapable de rembourser son prêteur, le vieillard,
-du rocher où se dressent les tours du vieux
-château, se jeta une nuit dans l'étang qui fait
-suite. Les laveuses au petit matin découvrirent
-son cadavre que les remous avaient échoué sur
-la rive.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Il me fallut faire des démarches embêtantes,
-aller plusieurs fois à Moulins, m'associer avec
-d'autres victimes pour consulter un avoué. Après
-deux ans, quand tout fut réglé, on nous donna
-cinq pour cent. J'avais bien dépensé en déplacements
-et frais divers l'équivalent des deux cents
-francs qui me revinrent.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XLI</h2>
-
-
-<p>Charles avait perdu au service ses façons bizarres;
-il était à présent plutôt gentil et serviable,
-et il s'exprimait bien mieux que nous. Les premiers
-temps, il riait même de ce que nous causions
-trop mal.</p>
-
-<p>&mdash;Au fond, c'est bête de parler ainsi. Dès qu'on
-est en présence d'étrangers, on se trouve gêné;
-on se tait, ou l'on dit des bourdes qui les font se
-ficher de nous&hellip; Je ne vois pas que ce soit une
-raison, parce qu'on est paysan, de s'exprimer en
-dépit du bon sens&hellip;</p>
-
-<p>Alors, la Rosalie:</p>
-
-<p>&mdash;Ce serait drôle si nous nous mettions à causer
-comme la dame du château&hellip; On se ferait vite
-remarquer; tout le monde dirait: «Entendez ceux-là,
-comme ils cherchent à faire des embarras!»</p>
-
-<p>&mdash;Les seuls imbéciles diraient ça, et l'on
-devrait mépriser leurs appréciations&hellip; Au fait,
-je ne demande pas qu'on adopte le genre de
-M<sup>me</sup> Lavallée; je voudrais seulement qu'on écorche
-moins les mots, qu'on ne dise plus, par exemple,
-<i>ol</i>, pour il&mdash;<i>nout'</i>, pour notre&mdash;<i>soué</i>, pour lui&mdash;<i>bounne</i>,
-pour bonne&mdash;<i>ch'tit</i>, pour chétif ou
-mauvais, et ainsi de suite.</p>
-
-<p>Opinion sans doute fort raisonnable. Mais
-Charles, loin de nous habituer à changer de langage,
-en arriva peu à peu, au contraire, à reprendre
-quasi entièrement son parler d'autrefois.</p>
-
-<p>Il est difficile d'aller à rencontre des habitudes
-de son pays, de son milieu; l'essayer est même
-s'exposer à de gros ennuis.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XLII</h2>
-
-
-<p>Mon gendre et mes deux garçons dans la force
-de l'âge, moi tenant encore ma place, nous pouvions
-aisément faire valoir le domaine. Mais la
-guerre subsistait entre les jeunes ménages&mdash;et
-Moulin fut obligé de partir. L'intervention de ses
-parents et la mienne auprès de M. Lavallée lui
-firent obtenir la petite locature des Fouinats qui
-se trouvait vacante. Roubaud promit de l'employer
-au château, comme aide-jardinier et homme
-de peine.</p>
-
-<p>Le premier hiver, Clémentine, qui s'ennuyait
-dans sa petite maison, venait souvent passer
-l'après-midi chez nous, avec ses bébés, et rapportait
-une bouteille de lait,&mdash;quelquefois même un
-panier garni de fromages, de fruits, de galette.</p>
-
-<p>Mais elle se trouvait enceinte pour la troisième
-fois et, après ses nouvelles couches, elle dut interrompre
-ses visites. Alors sa mère de lui porter à
-domicile quelques provisions. Mais un beau jour
-Rosalie intervint, disant qu'elle en avait assez
-de se tuer pour les autres, qu'elle allait partir
-à son tour si l'on continuait ainsi.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! ça ne va pas loin, quelques demi-livres
-de beurre, quelques fromages, un peu de lait, fit
-Victoire, doucement.</p>
-
-<p>Mais l'autre riposta d'un ton aigre que c'était
-bien malheureux de voir la Clémentine jouir à
-volonté de ces denrées dont se privaient ceux qui
-avaient la peine de les préparer.</p>
-
-<p>&mdash;Nous aurons beau travailler, si tout ce que
-nous entrons par la porte sort par la fenêtre, nous
-ne parviendrons pas même à joindre les deux
-bouts!</p>
-
-<p>Cette opposition méchante de Rosalie, qui se
-reproduisit à toute occasion par la suite, attrista
-beaucoup ma femme; elle en gémissait quand nous
-étions seuls; nous nous en entretenions longuement
-la nuit. Nos enfants, gagés, n'avaient nulle
-part de maîtrise. Nous leur reconnaissions volontiers
-pourtant un certain droit de contrôle et de
-critique. Ils concouraient à la prospérité de la
-maisonnée familiale; ils collaboraient à une &oelig;uvre
-qu'ils continueraient pour leur compte plus tard.
-Les entendre grogner nous semblait pénible.</p>
-
-<p>Au reste, notre Charles ne se fâchait pas, lui;
-il approuvait même les libéralités faites à sa s&oelig;ur&mdash;peu
-à l'aise, chétive et découragée. Mais l'aîné,
-stimulé par sa bourgeoise, appuyait ses observations.</p>
-
-<p>Il fallut donc en arriver à ne plus faire de présents
-à Clémentine&mdash;ouvertement du moins. Nous
-rusions. Je me chargeais souvent de lui porter,
-dissimulées sous ma blouse, quelque denrée ou
-quelque victuaille. Mais les yeux inquisiteurs de
-Rosalie furetaient partout. Disposer des moindres
-choses en dehors d'elle n'allait jamais sans difficultés.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Bientôt d'ailleurs, un événement de plus grande
-importance vint reléguer au second plan ces misères
-de notre intérieur.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XLIII</h2>
-
-
-<p>Je puis dire sans orgueil que le domaine avait
-pris de la valeur, et beaucoup, depuis que je le
-cultivais. Sans plus ménager mes peines que s'il
-m'eût appartenu, ou que si j'eusse été assuré d'y
-passer toute ma vie, j'avais épierré des pièces
-entières, défriché des coins broussailleux, divisé
-des bouchures trop larges, creusé ou réparé des
-abreuvoirs dans les champs. Le jardinier du château
-ayant consenti à me donner quelques leçons
-de greffage, tous les arbres sauvageons des haies
-étaient devenus, par mes soins, producteurs de
-bons fruits. J'avais eu à c&oelig;ur aussi de rendre
-praticable le chemin qui nous reliait à la route.
-Les champs venaient d'être chaulés pour la
-seconde fois et donnaient de belles récoltes; les
-prés produisaient le double grâce aux composts
-et aux engrais; mon cheptel était quasi toujours
-le meilleur des six domaines.</p>
-
-<p>Et les affaires continuant de n'aller pas trop
-mal, j'espérais me voir bientôt en possession d'une
-somme équivalente à celle que j'avais perdue.</p>
-
-<p>Mais voilà que Roubaud, certain jour, vint tout
-penaud me dire:</p>
-
-<p>&mdash;Le maître veut trois cents francs d'augmentation
-à partir de la Saint-Martin prochaine.</p>
-
-<p>Cette nouvelle m'abasourdit&hellip; J'avais accepté
-sans trop récriminer dix ans auparavant une
-première augmentation de deux cents francs, que
-justifiait un peu la hausse du bétail. Mais je ne
-voyais nul motif à cette surcharge nouvelle qui
-eût porté à neuf cents francs le chiffre de mon impôt
-colonique annuel,&mdash;c'est-à-dire que le maître,
-outre sa moitié des produits, voulait encore neuf
-cents francs sur ma part, indépendamment des
-redevances en nature. Les cours n'étaient pas supérieurs
-à ceux de l'autre décade. Les bénéfices
-n'augmentaient qu'en raison des frais faits en
-commun, et en proportion aussi de nos peines
-et de nos sueurs.</p>
-
-<p>Je fis serment par Dieu et par le diable que je
-n'accepterais aucune augmentation.</p>
-
-<p>&mdash;Réfléchissez, dit Roubaud, vous n'êtes pas
-tenu à donner aujourd'hui une réponse définitive.</p>
-
-<p>&mdash;C'est tout réfléchi! repartis-je.</p>
-
-<p>Et je renouvelai le serment: cette injustice me
-faisait trop mal au c&oelig;ur!</p>
-
-<p>Pourtant, après en avoir délibéré avec ma
-femme et les garçons, j'offris un appoint de cent
-francs.</p>
-
-<p>Roubaud transmit ma réponse au bourgeois qui
-se trouvait à Paris. Mais lui, bien loin de vouloir
-transiger, signifia un jour que ceux des métayers
-qui n'avaient pas encore adhéré aux conditions
-nouvelles aient à se placer ailleurs. C'était le congé
-définitif pour ceux du Plat-Mizot, pour ceux de
-Praulière et pour nous.</p>
-
-<p>Je n'aurais jamais cru que le maigre et remuant
-Lavallée cachât sous des dehors affables une telle
-dose de perfidie. Roubaud, plus tard, me rapporta
-de lui cette phrase:</p>
-
-<p>&mdash;Les métayers sont comme les domestiques:
-avec le temps ils prennent trop de hardiesse; il
-est nécessaire de les changer de loin en loin&hellip;</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XLIV</h2>
-
-
-<p>Je fus comme brisé par une grande lassitude
-physique et morale. A tout âge, il est des périodes
-de dépit où les misères journalières semblent plus
-cuisantes, où tout concourt à attrister, où l'on est
-las de la vie qu'on mène. Mais ces impressions,
-au temps du déclin, se font plus amères&hellip; Je
-touchais à cinquante-cinq ans; mon visage perdait
-ses derniers tons vermeils; les fils blancs se multipliaient
-dans mes cheveux et ma barbe; je n'avais
-plus aux travaux pénibles la même résistance.</p>
-
-<p>Ah! le coup était rude! J'avais passé dans
-cette ferme de la Creuserie vingt-cinq années de ma
-vie, les meilleures années de ma pleine maturité,
-et l'opinion m'identifiait à elle. Pour tous les
-voisins, pour tous ceux qui me connaissaient bien,
-n'étais-je pas «Tiennon, de la Creuserie»? et pour
-les autres «le père Bertin, de la Creuserie»? A tous
-mon nom semblait inséparable, par effet de l'accoutumance,
-de celui du domaine. Et n'étais-je pas
-lié moi-même à cette maison qui avait été si
-longtemps ma maison?&mdash;à cette grange où j'avais
-entassé une telle somme de fourrage?&mdash;à ces
-étables où j'avais soigné tant d'animaux?&mdash;à ces
-champs dont je connaissais les moindres veines
-de terrain, les parties d'argile rouge, d'argile noire
-ou d'argile jaune, les parties caillouteuses et
-pierreuses, comme celles en terre franche et profonde?&mdash;à
-ces prés avec tant de fatigues vingt-cinq
-fois tondus?&mdash;à ces bouchures, à ces arbres
-sous lesquels j'avais trouvé un abri par les temps
-pluvieux, un coin d'ombre par les temps de chaleur?
-Oui, tous les fibres de mon organisme tenaient à
-cette terre et à ce vieux logis, d'où un Monsieur
-me chassait sans autre motif que la cupidité, parce
-qu'il était le maître!</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Des choses alors me passèrent par la tête dont
-je ne m'étais point soucié jusque-là. Je me pris à
-réfléchir sur la vie, que je trouvais cruellement
-bête et triste pour les pauvres gens comme nous&mdash;voués
-aux travaux forcés perpétuels.</p>
-
-<p>Voici venir les premiers beaux jours. Vite, semons
-les avoines, hersons les blés, labourons et
-bêchons!</p>
-
-<p>Avril survient et la douceur; les bourgeons s'ouvrent,
-les oiseaux piaillent, les pêchers sont roses et
-les cerisiers blancs.&mdash;Vite aux emblavures d'orge,
-de pommes de terre, de betteraves, vite au jardin!</p>
-
-<p>Le «beau mois de mai» se montre souvent
-pluvieux et maussade, mais les jeunes frondaisons
-vertes lui font toujours une parure agréable.&mdash;Mettons
-la charrue dans les jachères; nettoyons
-les fossés, sarclons et binons!</p>
-
-<p>Juin, les haies piquées d'églantines, les acacias
-chargés de grappes blanches au parfum prenant,
-des fleurs et des nids partout.&mdash;Le réveil à trois
-heures du matin pour faucher, la besogne si dure
-sous le soleil qui monte, si terrible à midi, le plein
-effort jusqu'à neuf ou dix heures chaque soir, la
-fatigue se glissant comme un poison dans tous les
-membres&hellip;</p>
-
-<p>Juillet et ses jours de langueur chaude. Douceur
-des bonnes siestes sur les canapés moelleux des
-salons clos&hellip; Joie de l'ombre fraîche dans les parcs
-touffus, dans les prés où pointent les regains.&mdash;En
-grande hâte, achevons les foins, les céréales
-blondissent&hellip; Vite, coupons le seigle et le dépiquons:
-sa paille est nécessaire pour lier le blé
-qui nous appelle&hellip; Hardi! au froment! Abattons
-à grands coups les tiges sèches! Serrons les javelles
-brûlantes, piquantes de chardons ou d'arêtes-b&oelig;ufs,
-dressons en moyettes, puis en meules les
-gerbes lourdes&hellip;</p>
-
-<p>Août non moins brûlant, saison des vacances,
-saison du repos.&mdash;Les avoines sont terminées ou
-vont l'être. Voici les batteuses en action. On
-s'entr'aide entre voisins. C'est huit domaines que
-nous avons à battre. Lorsqu'on revient tout crasseux
-de poussière, la tête bourdonnante et le corps
-brisé, vite à l'&oelig;uvre interrompue! Attaquons la
-grosse pelote de fumier; découpons-la en petits
-cubes égaux que nous alignerons symétriquement
-sur les voitures, pour le transport aux champs
-durant que les chemins sont secs.</p>
-
-<p>Septembre: les vacances encore, les promenades,
-les bonnes parties de chasse.&mdash;Tous nos guérets
-à mettre à planches, nos pommes de terre à arracher,
-la grande «tourmente» toujours&hellip;</p>
-
-<p>Octobre et ses brumes: les jours raccourcissent,
-allongez-les&hellip; Une heure le matin, une heure le
-soir, c'est autant de gagné. Activons les semailles.
-Profitons du temps favorable:&mdash;les pluies peuvent
-survenir. Hardi les gas!</p>
-
-<p>Ouf! voici novembre enfin. C'est l'hiver et le
-calme. Le calme, mais non le repos. Il reste encore
-à retourner les chaumes, à mettre les prés en ordre,
-à <i>râper</i> et couper les bouchures. Voici d'ailleurs
-les animaux tous à l'étable. Debout à cinq heures
-quand même! Allons dans la nuit au pansage,
-nous serons prêts plus tôt pour le travail des
-champs d'où nous rentrons faits comme la terre,
-carapacés jusqu'aux cuisses. La veillée convient
-très bien pour couper les racines des b&oelig;ufs et
-moutons gras, pour cuire les pommes de terre des
-cochons. Hardi les gas! ne restons pas inactifs au
-coin du feu: le bois est humide, la cheminée fume,
-nous serions capables de nous engourdir&hellip;</p>
-
-<p>La neige seule nous vaut parfois des jours de
-demi-repos. C'est le moment de préparer des claies
-neuves pour les champs, de confectionner les
-râteaux à foin, d'emmancher les outils. On a
-mieux à faire l'été que de s'amuser à ces babioles.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Eh! oui, c'est cela, l'année du cultivateur. A-t-il
-le droit de s'en plaindre? Non, peut-être. Les
-pauvres sont tous logés à la même enseigne et
-travaillent tous les jours que Dieu fait. Mais dans
-leurs boutiques, dans leurs usines ou ateliers, les
-artisans et citadins n'ont pas à compter avec les
-éléments extérieurs,&mdash;ou seulement très peu.
-Pour nous, c'est le temps qui joue le plus grand
-rôle et le temps se plaît à nous contrarier. Voici
-venir la pluie&mdash;et la pluie ne s'arrête pas; les terrains
-se détrempent; remuer le sol est une folie;
-l'herbe croît dans les cultures qu'on ne peut nettoyer;
-les labours, les semailles restent en retard
-et se font mal&hellip; Voici la sécheresse qui tient bon
-des semaines ou des mois; toute végétation décline;
-il faut aller bien loin pour abreuver les bêtes&mdash;et
-si l'on s'obstine à vouloir labourer, on éreinte
-les b&oelig;ufs, on se tue soi-même, on risque à chaque
-minute de casser la charrue&hellip; Une ondée survient,
-insignifiante, mais qui gâche au temps des foins
-le programme de la journée&hellip; Voici un orage, et
-l'on tremble de crainte&hellip; Voici la neige qui dure
-plusieurs semaines, empêchant les travaux extérieurs,
-causant un retard difficile à rattraper&hellip;
-Voici une période de gelées sans neige, avec du
-soleil le jour, qui déracine les céréales d'hiver&hellip;
-Voici qu'il fait trop beau à l'automne et que le
-gel ne vient pas supprimer les insectes qui font
-du mal aux blés naissants;&mdash;mais il survient
-en mai, pour détériorer nos jeunes plantes et détruire
-les bourgeons de nos vignes&hellip; Pour une
-raison ou pour une autre, on a toujours des motifs
-de se lamenter.</p>
-
-<p>Mais les récoltes ne sont pas tout. Nous faisons
-de l'élevage; sept vaches chaque année nous donnent
-des veaux. Dès qu'approche pour chacune
-l'époque du vêlage, il faut la veiller et, le moment
-venu, prendre soin de la mère et du nouveau-né.
-Nous sommes de jour comme de nuit esclaves de
-nos bêtes.</p>
-
-<p>Et sur ces bêtes s'abattent toutes sortes de maladies,
-la diarrhée sur les veaux, la phtisie sur les
-moutons, la fièvre aphteuse sur le cheptel entier.
-On va quérir vétérinaire ou guérisseur bâtard;
-on fait de son mieux d'après sa propre expérience;
-on soigne ces animaux comme des «chrétiens». Et,
-malgré tout, il en crève!</p>
-
-<p>A la foire où l'on vend, les prix sont en baisse
-comme par hasard&mdash;ou, simplement, on se fait
-rouler par les marchands qui sont si malins!
-Achète-t-on, au contraire?&mdash;le manque d'habitude
-fait qu'on paie au prix fort et qu'on réussit mal&hellip;</p>
-
-<p>Fini le battage, parce qu'on est à court d'argent
-ou que le mauvais état du grenier ne permet pas
-de le conserver, on sacrifie au cours du moment le
-petit lot de grain qu'on a en trop. Les propriétaires,
-les gros fermiers attendent davantage et bénéficient
-souvent d'une plus-value importante.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Et toujours il nous faut demeurer là, vêtus
-d'habits crottés, rapetassés, semés de poils de
-bêtes, dans les mêmes vieilles maisons laides et
-sombres, avec leurs entours d'ornières, de patouille
-et de fumier,&mdash;prisonniers dans le même cadre!</p>
-
-<p>Il existe ailleurs des terrains différents des nôtres,
-plus accidentés ou plus plats; il y a des rivières
-bien plus larges que celle de Moulins; il y a des
-montagnes; il y a des mers. De tout cela nous ne
-verrons jamais rien!</p>
-
-<p>Et pas davantage nous ne connaîtrons les cités
-ni ne jouirons des plaisirs qu'elles offrent. Ce n'est
-pas pour nous que leurs magasins se mettent en
-frais d'étalage; le pain blanc à croûte dorée n'est
-pas pour nous, ni les beaux quartiers de viande,
-ni les produits si appétissants que les charcutiers
-savent tirer du cochon, ni les brioches fines, ni
-les gâteaux tentateurs qui fleurent bon à la devanture
-des pâtissiers.</p>
-
-<p>Il y a des choses dont nous devrions profiter
-pourtant:&mdash;nos produits de la basse-cour et de la
-laiterie, par exemple. Mais à nous la peine, aux
-autres le plaisir! On porte à peu près tout aux
-gens de la ville, comme aussi ce qu'on a de mieux
-en légumes et en fruits. Il faut bien qu'on leur
-attrape un peu d'argent; assez cher ils nous comptent
-ce que nous sommes forcés de leur demander:
-vêtements et chaussure, épicerie et mercerie&hellip;</p>
-
-<p>Sans compter que le médecin nous compte cher
-ses visites:&mdash;nous sommes si loin des centres!&mdash;comme
-le pharmacien ses remèdes et le curé
-ses prières,&mdash;et que le notaire, quand nous avons
-besoin de lui, nous soutire une pièce de vingt
-francs à propos de rien&hellip;</p>
-
-<p>Tous ces gens-là, mon Dieu, c'est peut-être leur
-droit; ils ont besoin de gagner de l'argent pour
-vivre décemment, pour user des douceurs dont
-nous sommes sevrés, pour faire instruire leurs
-enfants;&mdash;ils entendent que leurs mérites les
-placent au-dessus de notre médiocrité! Le percepteur
-nous demande aussi des impôts toujours
-plus forts; c'est que le gouvernement veut permettre
-à ses fonctionnaires une existence honorable, une
-existence d'hommes,&mdash;les producteurs restant
-seuls des plébéiens, des croquants!</p>
-
-<p>Par là-dessus, nous avons trop souvent affaire à
-des maîtres qui nous exploitent, à des voleurs
-comme Fauconnet, à des imbéciles comme Parent,
-à des roublards comme Sébert, à des grippe-sous
-comme Lavallée. Et si nous parvenons quand
-même à quelques économies, nous les prêtons à des
-crapules comme Cerbony qui se sauvent avec!</p>
-
-<p>N'empêche que nous sommes «très heureux&hellip;»
-M. Lavallée me disait un jour qu'un certain Virgile
-avait affirmé cela dans les temps anciens et
-que nous devions nous en rapporter à lui!</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Pendant des semaines et des mois, je fus hanté
-par ces pensées justes peut-être, mais décourageantes.
-Il n'est pas bon de trop réfléchir à son
-sort;&mdash;ça ne change rien et ça rend malheureux
-davantage.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XLV</h2>
-
-
-<p>Je traitai avec un propriétaire de Saint-Aubin,
-M. Noris, pour son domaine de Clermoux qui avait
-soixante-dix hectares.</p>
-
-<p>M. Noris, grand vieillard à barbe et cheveux
-blancs, s'intitulait «agriculteur», c'est-à-dire qu'il
-gérait lui-même ses deux fermes. Il habitait avec
-ses filles, à proximité du bourg de Saint-Aubin,
-une grande vieille maison très simple dont un
-rideau de lierre masquait insuffisamment les
-lézardes des murs gris. Type de petit bourgeois
-local, encroûté dans ses habitudes, féru de manies
-ennuyeuses et avaricieux en diable. Il lésinait sur
-tout, préférait nous laisser vendre les bêtes en mauvais
-état plutôt que de dépenser pour les mettre
-en meilleur point. Il ne fallait pas non plus lui parler
-d'engrais.</p>
-
-<p>&mdash;Non, non, vous m'embêtez avec vos phosphates
-et vos nitrates, le fumier doit suffire!</p>
-
-<p>Et il secouait sa tête blanche avec un geste de
-terreur.</p>
-
-<p>Rarement il se décidait à vendre la marchandise
-à la première foire. Il ne voulait pas démordre
-de son estimation préalable, toujours trop élevée.
-Nous ramenions nos bêtes pour les conduire quelques
-jours après à une seconde foire où c'était
-de même. A la troisième, on vendait, de guerre
-lasse, et souvent avec de la perte sur les prix de la
-première.</p>
-
-<p>M. Noris, d'autre part, se faisait tirer l'oreille
-pour les règlements de fin d'année. Les comptes
-de sa deuxième ferme n'avaient pas été mis à jour
-depuis quinze ans. Quand les métayers réclamaient
-de l'argent, il leur remettait d'un ton rogue une
-somme toujours inférieure à celle qu'ils demandaient&hellip;
-Une fois, mon prédécesseur à Clermoux
-ayant insisté, sur le champ de foire de Bourbon,
-pour obtenir cent écus, ce seigneur de village
-n'avait rien trouvé de mieux que de jeter, d'éparpiller
-à plaisir autour de lui une dizaine de pièces
-de cent sous, tout en marmottant de sa voix nasillarde:</p>
-
-<p>&mdash;Tiens, en voilà de l'argent! Tiens, en voilà!
-Ramasse&hellip;</p>
-
-<p>Et l'autre de les recueillir dans la boue, à la
-grande indignation des braves gens, à la grande
-joie des imbéciles.</p>
-
-<p>Je tenais à éviter de telles scènes et à régler à la
-Saint-Martin, régulièrement. Une idée de Charles
-me parut bonne à adopter. Je m'en fus relancer le
-maître, chez lui, en temps utile.</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur Noris, je viens pour compter, j'ai
-absolument besoin d'argent.</p>
-
-<p>&mdash;Vous n'en avez guère à toucher, Bertin; les
-bénéfices n'ont pas été forts, cette année.</p>
-
-<p>&mdash;Vous me devez, je crois, dans les douze cents
-francs, Monsieur.</p>
-
-<p>(Je savais qu'en réalité ça n'allait pas à la
-moitié!)</p>
-
-<p>&mdash;Jamais de la vie, jamais de la vie&hellip;</p>
-
-<p>Et, tout sursautant, il se précipita sur son livre
-de comptes:</p>
-
-<p>&mdash;Je vous dois cinq cent trente-six francs, ni
-plus ni moins.</p>
-
-<p>Feignant la surprise, puis la réflexion profonde,
-je finis par dire que j'avais dû oublier un achat de
-moutons et j'insistai tout de même pour avoir mon
-argent&hellip; Il me remit, tout maugréant, quatre
-billets de cent francs. Je fus obligé de retenir le
-reste, au cours de l'hiver, sur une vente de taureaux
-à moi soldée par le marchand: il fit la
-grimace, mais n'osa s'en fâcher.</p>
-
-<p>Chaque année, par la suite, il fallut employer
-de nouvelles ruses pour arriver à se faire payer.</p>
-
-<p>Nous avions une grosse jument baie pour le
-rapport. Ordinairement, la poulinière de ferme
-sert pour aller aux foires et faire les courses; on
-l'emploie aussi aux travaux des champs. Mais la
-nôtre était exempte de toute corvée.</p>
-
-<p>&mdash;Le travail déforme les juments, et leurs produits
-s'en ressentent, disait M. Noris.</p>
-
-<p>Le vrai, c'est qu'il ne voulait pas que ses métayers
-aient la faculté d'aller en voiture; cela lui
-semblait un luxe déplacé et tout à fait superflu.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>En dépit de son âge avancé, il gardait la passion
-de la chasse. Le gibier abondait sur le domaine,
-les lapins surtout. Il aimait les voir détaler dans les
-sillons à l'approche de son grand lévrier, mais n'en
-tuait pas beaucoup. Autour d'un bout de taillis
-enclavé dans nos cultures, ces rongeurs pullulaient
-au point d'abîmer les emblavures,&mdash;mais il était
-bien inutile de s'en plaindre.</p>
-
-<p>Les braconniers n'osaient guère s'aventurer par
-là, à cause du garde, un sournois hirsute, qui veillait
-avec une vigilance outrancière. Il suffisait
-qu'un étranger flâneur traversât, les mains dans
-les poches, un coin de la propriété pour qu'il fût
-appréhendé par lui. Pas de procès dans ce cas-là,
-mais le prétendu délinquant devait se présenter
-au maître pour recevoir une semonce, et verser
-cent sous. S'il y avait présomption de chasse, le
-procès suivait son cours. La découverte d'un lacet
-dans une bouchure mitoyenne coûta quatre-vingts
-francs à notre voisin Pinel, qui labourait de l'autre
-côté. Le brave Pinel m'a toujours juré qu'il ignorait
-la présence de ce collet et que, pour son compte,
-il n'en tendait jamais&hellip;</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Les républicains partageaient avec les braconniers
-la haine implacable de M. Noris. Il souhaitait
-pour les uns et pour les autres des sanctions
-exemplaires, des supplices raffinés. Il eût voulu les
-voir tous en prison, aux travaux forcés, ou relégués
-dans des colonies lointaines. Comme la destruction
-d'une nichée de lapereaux, d'un nid de perdrix, ou
-bien un coup de fusil tiré dans ses terres, le mettaient
-dans une exaspération furieuse, le mot seul
-de «République» l'agitait de grands frissons nerveux.
-Souvent, à Bourbon, des gamins, soudoyés
-par un farceur, le suivaient en bande, criant:
-«Vive la République!» et chantant des couplets
-de la <i>Marseillaise</i>&hellip;</p>
-
-<p>A chaque fois il serrait les poings de rage impuissante,
-manquait en devenir fou!</p>
-
-<p>En 1877, souffrant d'une bronchite qui avait
-failli l'emporter, on était venu lui annoncer les
-résultats d'une élection favorable aux républicains.
-Alors, soulevé sur sa couche, il avait exhalé
-dans un murmure haletant, la haine profonde de
-son c&oelig;ur:</p>
-
-<p>&mdash;Les brigands!&hellip; Il n'y a donc plus de place&hellip;
-à&hellip; à Cayenne!&hellip;</p>
-
-<p>Pour retomber ensuite sur l'oreiller, inerte, évanoui.</p>
-
-<p>Quatre ans plus tard, venant chez nous au cours
-d'une période électorale, il avisa des programmes
-et des journaux envoyés par le docteur Fauconnet,
-candidat républicain:</p>
-
-<p>&mdash;Ne gardez pas ici ces papiers diaboliques. Au
-feu, les mauvais écrits! Au feu, les mauvaises
-feuilles! Vous attireriez le malheur sur votre famille
-en les conservant.</p>
-
-<p>J'objectai que personne ne savait lire.</p>
-
-<p>&mdash;Leur présence seule est dangereuse! reprit-il.</p>
-
-<p>Et il les jeta lui-même dans la flamme du foyer.
-Puis, en se retirant:</p>
-
-<p>&mdash;Le garde vous remettra le jour du vote, à la
-porte de la mairie, le bulletin à utiliser. Ne vous en
-préoccupez pas!</p>
-
-<p>Les ouvriers, les commerçants, les fournisseurs
-étaient choisis en dehors des «rouges». Et il nous
-obligeait aussi à ne pas fréquenter les boutiques
-jugées par lui subversives.</p>
-
-<p>Il se vengeait à sa manière de la «sale République&hellip;»</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XLVI</h2>
-
-
-<p>Les deux demoiselles veillaient spécialement à
-notre conduite religieuse. Et il nous fut assez
-pénible de les satisfaire. Selon la coutume de ma
-jeunesse, j'allais à la messe auparavant un dimanche
-sur deux à peu près. A chaque sortie
-dominicale, soit à Bourbon, soit à Franchesse,
-j'assistais à l'office&mdash;désapprouvant les «fortes
-têtes» qui passent ce moment à l'auberge.</p>
-
-<p>Mais j'étais loin de prendre au pied de la lettre
-toutes les histoires des curés! Leurs théories sur
-la confession, les jours maigres, l'Enfer et le Paradis,
-je prenais ça pour des contes&hellip; Le vrai devoir
-de chacun me semble tenir dans cette ligne de
-conduite très simple: bien travailler, se comporter
-honnêtement, s'efforcer de ne chagriner personne,
-rendre service quand on le peut, en particulier à
-ceux qui sont dans la misère ou dans la peine.
-En s'y conformant, je ne puis croire qu'on ait quelque
-chose à craindre, ni là, ni ailleurs. J'avais
-remarqué comme tout le monde qu'en l'attente
-de la «vie éternelle» dont les curés parlent beaucoup
-sans en rien connaître, ils ne font point fi
-des plaisirs de la terre,&mdash;spécialement de la bonne
-cuisine et du bon vin,&mdash;sans compter qu'ils
-passent pour bien aimer l'argent&hellip;</p>
-
-<p>Je me disais que, sur cette question du «devenir
-de l'âme», les plus malins de la terre et le pape lui-même
-n'en devaient pas savoir plus qu'un ignorant
-comme moi, attendu que personne n'est revenu de
-là-bas pour dire comment les choses s'y passent.
-Je songeais donc rarement à la mort&mdash;moins
-encore au «salut éternel»&mdash;et j'avais délaissé
-complètement la confession depuis mon mariage.
-J'en connaissais plus d'un et plus d'une que ça
-ne rendait pas meilleurs d'être fidèles à cette loi
-de l'Église. La Victoire se confessait, la Rosalie
-aussi; elles agissaient absolument le lendemain
-comme la veille&mdash;restant, l'une grincheuse et
-désabusée, l'autre pétulante, hargneuse, autoritaire&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Alors, à quoi bon? me disais-je.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Je croyais fermement par exemple, à l'existence
-d'un Être suprême qui dirige tout, règle le cours
-des saisons, nous envoie le soleil et la pluie, le gel
-et la grêle. Et comme notre travail, à nous cultivateurs,
-n'est propice que si la température veut
-bien le favoriser, je m'efforçais de complaire à ce
-maître des éléments qui tient entre ses mains une
-bonne part de nos intérêts. Je ne manquais guère
-les cérémonies où le succès des cultures est en jeu,
-et je continuais fidèlement les petites traditions
-pieuses de notre vie de campagne. J'allais toujours
-à la messe des Rameaux avec une grosse touffe
-de buis, et j'en mettais ensuite des branchettes
-derrière toutes les portes,&mdash;à côté des petites croix
-d'osier qu'on fait bénir en mai, des aubépines des
-Rogations et des bouquets où sont assemblées les
-trois variétés d'herbe de Saint-Roch qui préservent
-les animaux des maladies. J'assistais à la procession
-de saint Marc qui se fait pour les biens de la
-terre et, quelques jours après, à la messe de saint
-Athanase, le préservateur de la grêle. J'aspergeais
-d'eau bénite les fenils vides avant d'engranger les
-fourrages. En ouvrant l'entaille dans les champs
-de blé, je formais une croix avec la première javelle.
-J'en traçais d'autres sur le grain de semence au
-moment du vitriolage, sur chaque miche de pain
-avant de l'entamer, et enfin sur le dos des vaches
-avec leur premier lait, après le vêlage. Je ne trouvais
-pas drôle de voir allumer le cierge quand il
-tonnait fort. Je soulevais toujours mon chapeau
-devant les calvaires des routes. Et je marmonnais
-matin et soir un bout de prière.</p>
-
-<p>Il y avait sans doute dans tout ceci une bonne
-part d'habitude; ces pratiques que j'avais toujours
-vu suivre me semblaient naturelles. Mais je ne
-pouvais admettre que manquer la messe un
-dimanche ou faire gras un vendredi soient des
-motifs à punition sans fin,&mdash;et il me semblait
-excessif d'attribuer au curé dans la confession le
-pouvoir d'absoudre tous les crimes!</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Les garçons partageaient ma manière de voir.
-L'aîné allait à la messe comme moi, à peu près
-régulièrement tous les quinze jours. Le Charles,
-depuis son retour du régiment, n'y allait guère
-qu'une fois par mois, et encore! Ce fut lui surtout
-qui trouva dure l'obligation hebdomadaire!</p>
-
-<p>Le lundi gras, pendant que nous étions aux
-champs, les femmes eurent la visite de M<sup>lles</sup> Yvonne
-et Valentine Noris.</p>
-
-<p>&mdash;Victoire, votre jeune fils a manqué la messe
-hier.</p>
-
-<p>&mdash;Il est allé à Bourbon, Mesdemoiselles; il a
-dû y assister là-bas.</p>
-
-<p>&mdash;Nous n'en croyons rien&hellip; Charles doit venir
-chaque dimanche à la messe à Saint-Aubin comme
-vous tous; il ira se promener ensuite à Bourbon
-ou ailleurs, s'il le juge à propos. Il ne saurait se
-soustraire à ce devoir dont nous faisons un ordre
-sans que la chose nous soit connue. Et s'il persistait
-à désobéir, nous vous en rendrions responsables,
-vous, ses parents&hellip;</p>
-
-<p>Il fut forcé de s'exécuter, parbleu! Et même
-d'aller, comme moi, à confesse au temps de Pâques.
-C'était l'unique moyen d'être tranquille; car les
-demoiselles nous faisaient épier, je crois, par leur
-garde et leurs domestiques.</p>
-
-<p>Les blasphèmes nous étaient sévèrement interdits.
-Or, Charles, dès que quelque chose ne lui
-allait pas, lâchait un «<i>Bon Dieu!</i>» ou un «<i>Tonnerre
-de Dieu!</i>» agrémenté de préambules divers.
-Je l'avais bien engagé à perdre cette habitude ou
-à se retenir en présence des mouchards. Dure
-contrainte! Il s'échappa un jour à lâcher un gros
-juron que le garde entendit. Les deux vieilles filles
-rappliquèrent sans tarder.</p>
-
-<p>&mdash;Victoire, votre fils continue de proférer des
-blasphèmes épouvantables; nous n'admettons pas
-cela chez nous!</p>
-
-<p>Elles allèrent jusqu'à me reprocher à moi-même
-de dire aussi de vilains mots pour m'avoir ouï employer
-l'expression «<i>Tonnerre m'enlève!</i>» Ma foi,
-je leur répondis carrément que ce terme m'était
-aussi nécessaire que mes prises de tabac, que
-je ne pouvais promettre de l'éviter toujours. En
-effet, cela me venait aux lèvres inconsciemment&mdash;comme
-à Charles ses blasphèmes, d'ailleurs.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Eh bien, quoique fourrées sans cesse à l'église, au
-confessionnal, à la table sainte, quoique ayant une
-horreur exagérée des vilains mots, elles ne valaient
-tout de même pas cher, les deux vieilles toupies!</p>
-
-<p>L'hiver de 79-80 fut très rude. On entendait la
-nuit craquer les arbres torturés par le gel. Moineaux,
-verdiers, roitelets et rouges-gorges se réfugiaient
-dans les étables et, sans chercher à
-réagir, se laissaient capturer. Tous les matins on
-découvrait à proximité des bâtiments quelques-uns
-de ces pauvres oiseaux inertes et roides,&mdash;morts
-de froid. Les corbeaux, croassant par bandes
-aux abords des fermes, se hasardaient, talonnés
-par la faim, à venir picorer sur la <i>pelote</i> de fumier.
-On sentait une grande misère dans la nature.</p>
-
-<p>Comme aussi, hélas! chez tous les pauvres gens!
-Des journaliers en chômage, parcourant la campagne
-pour grapiller du bois, eurent le tort de
-s'attaquer à des arbres entiers. Dans notre champ
-des Perches un gros érable disparut ainsi. Les
-demoiselles Noris étant venues avec le garde constater
-le larcin, il me fut donné d'entendre les
-objurgations furieuses de M<sup>lle</sup> Yvonne:</p>
-
-<p>&mdash;Il faudra faire de fréquentes tournées nocturnes
-et, s'il vous arrive d'apercevoir quelqu'un
-de ces misérables, n'hésitez pas: tirez-lui dessus!&hellip;
-Vous en avez le droit.</p>
-
-<p>C'est que la charité de ces bigotes s'exerçait
-surtout en mesquines vengeances et basses perfidies
-à l'égard de ceux qui n'avaient pas la chance
-de leur plaire!</p>
-
-<p>Elles donnaient aux pauvres de la commune un
-sou par quinzaine et aux passants du vendredi un
-croûton sec,&mdash;les autres jours rien du tout&hellip; C'est
-nous, métayers, qui les nourrissions, les traîneurs
-de bissacs!</p>
-
-<p>Ah! malgré toutes leurs simagrées, je ne donnerais
-pas cher de leur place au Paradis, à ces
-deux numéros-là!</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XLVII</h2>
-
-
-<p>La femme de mon parrain étant morte, je dus
-recueillir ma s&oelig;ur Marinette que la bru de la
-défunte ne se souciait pas du tout de garder.</p>
-
-<p>&mdash;Tu ne l'as jamais eue, toi, me dit mon parrain;
-c'est bien ton tour; d'ailleurs, tu es le seul à pouvoir
-t'en charger.</p>
-
-<p>J'aurais pu lui objecter qu'il ne m'avait jamais
-offert de la prendre alors que, plus jeune et plus
-raisonnable, elle était à même de rendre des services.
-Mais je préférai consentir à l'arrangement
-sans protestations inutiles.</p>
-
-<p>A la maison, Victoire et Rosalie, sur des tons
-différents, déclarèrent que nous avions bien assez
-de tracas et de besogne déjà sans avoir à nous
-charger encore de cette malheureuse innocente.
-Mais elles la subirent d'assez bonne grâce lorsqu'elle
-fut là. Je n'eus pas admis d'ailleurs qu'elles
-lui fissent des misères&hellip;</p>
-
-<p>Dénuée à présent de toute lueur de raison, la
-Marinette prononçait des mots dépourvus de sens.
-Surtout elle poussait des lamentations plaintives,
-prolongées qui effrayaient beaucoup les enfants et
-contrariaient tout le monde; puis, soudain, sans
-motif, elle riait, d'un rire strident et pénible.
-Elle ne se rendait utile d'aucune façon,&mdash;pas
-même comme autrefois pour la garde des bêtes.</p>
-
-<p>Sa présence chez nous fit sensation les premiers
-temps; on parla dans tout Saint-Aubin de cette
-vieille fille innocente qui ne sortait jamais, qui
-criait souvent:&mdash;elle était le mystère, l'ulcère
-de notre maisonnée.</p>
-
-<p>Je ne regrettai jamais ma décision cependant.
-Il est des devoirs élémentaires qu'il faut accepter,
-quelque pénibles qu'ils soient&hellip; Or, mon parrain,
-assurant que j'étais le seul à pouvoir m'en charger,
-n'exagérait pas. Bien que ma situation ne fût
-guère brillante j'avais encore plus de ressources que
-mes deux aînés&hellip;</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Baptiste, lui, n'avait jamais pu mettre quatre
-sous l'un devant l'autre. Le mauvais domaine
-qu'il cultivait à Autry appartenait à des maîtres,
-qui, riches autrefois, auraient voulu le paraître
-encore. Le mari, faible et quelconque, entraîné
-jadis à des spéculations malheureuses, était un
-peu cause de leur déchéance actuelle. Sa femme,
-ayant pris en main le gouvernement du ménage,
-lui faisait expier ses fautes passées&hellip; Privé de
-tout argent de poche, le pauvre tuait ses heures,
-lamentablement; on le voyait errer de la boutique
-du menuisier à celle du maréchal, accoster les passants
-trop rares. Parfois, quelqu'un lui disait d'un
-ton d'ironie, sachant bien qu'il n'avait pas le sou:</p>
-
-<p>&mdash;Payez-vous une chopine, Monsieur Gouin?</p>
-
-<p>&mdash;Impossible, il faut que je rentre; on m'attend&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Allons! venez tout de même&mdash;c'est moi
-qui la paie.</p>
-
-<p>Il ne se faisait pas prier. Aimant licher et sevré
-chez lui de toute satisfaction gourmande, il acceptait
-sans honte les libéralités méprisantes des
-tâcherons aux mains calleuses&hellip;</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Gouin&mdash;Agathe, ainsi que tout le monde
-la nommait communément&mdash;lésinait sur les plus
-petites choses, sur l'éclairage et le chauffage, sur
-le savon, le beurre, même sur le poivre et le
-sel. Aux repas, la même bouteille de vin figurait
-sur la table durant toute une semaine. La servante
-partageait avec le chien la miche de troisième
-et ne pouvait espérer se rattraper sur la
-pitance. Trois bonnes d'affilée sortirent de la maison
-rongées d'anémie&hellip;</p>
-
-<p>Agathe aurait voulu continuer cependant à faire
-bonne figure parmi les hobereaux du pays. Il lui
-arrivait d'offrir à dîner,&mdash;mais alors la maison
-était sens dessus dessous pendant quinze jours.</p>
-
-<p>Et il y avait ensuite une période navrante,&mdash;où
-les maîtres eux-mêmes se condamnaient
-à la soupe à l'oignon, au pain de troisième, où
-la bouteille d'apparat ne se vidait que quand le
-vin était en état d'accommoder la salade&hellip;</p>
-
-<p>Au cours d'une de ces mauvaises journées,
-M. Goudin étant allé chez mon parrain à l'heure
-du repas, on lui offrit de goûter aux poires sèches
-cuites&mdash;dont il y avait un grand plat sur lequel
-il jetait des regards de convoitise. Il en mangea
-une demi-assiette.</p>
-
-<p>De leur ancienne splendeur, une voiture d'aspect
-passable encore leur restait, une grande voiture à
-capote qu'ils appelaient la victoria. De loin en
-loin, l'idée venait à la dame de se rendre à Moulins
-pour des emplettes, ou encore de faire des visites,
-ou simplement de s'offrir le luxe d'une promenade.
-Alors elle envoyait la bonne prévenir le
-métayer qu'il eût à amener la vieille jument du
-domaine. A l'heure dite, Baptiste, obligé au rôle
-de cocher, grimpait sur le siège&hellip; La cocasserie
-de l'équipage donnait lieu à des plaisanteries sans
-fin. Qu'on se figure cette vieille bête au poil rude,
-d'un blanc sale, souvent crottée de la boue des
-pacages, traînant lentement, lourdement, l'ancienne
-belle voiture;&mdash;ce vieux campagnard en
-blouse et sabots, écrasé sur le siège, se servant du
-fouet comme d'un bâton; et, dans le fond, étalés
-fièrement sur les coussins fanés, ce couple de
-bourgeois crève-la-faim!</p>
-
-<p>Les Gouin, disait-on, «collectionnaient dans
-leur grenier les peaux des métayers qu'ils avaient
-écorchés». Rarement en effet les mêmes demeuraient
-plus de deux ou trois ans sous leur coupe.
-Et, venus à l'ordinaire très pauvres, ils repartaient
-toujours plus gueux encore.</p>
-
-<p>Mon parrain, certes, n'était pas précisément sur
-le chemin de la fortune.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Faire fortune, c'est le rêve de tous les travailleurs.
-Mon frère Louis, un moment, crut l'avoir réalisé&hellip;
-Deux ans après la guerre, se trouvant à la tête
-d'une huitaine de mille francs, le diable l'avait
-tenté d'acheter à Montilly un petit bien de quinze
-mille. Et de s'installer chez lui,&mdash;et de se monter
-d'un cheval, d'une voiture à ressorts, d'une peau
-de chèvre,&mdash;et d'aller aux foires avec des allures
-de gros fermier! Sans compter sa partie de <i>mouche</i>,
-à gros jeu, tous les dimanches, et les bons repas
-avec des amis! On le nomma conseiller municipal
-et il en fut très fier. Quand nous nous rencontrions
-à Bourbon, il me regardait de haut&mdash;comme
-gêné de s'entretenir avec moi.</p>
-
-<p>Claudine, sa femme, plus orgueilleuse encore, portait
-des caracos à la mode, des bonnets à double
-rang de dentelle et une chaîne d'or au cou. Elle
-se payait des douceurs, du café, du sucre par demi-pains.
-Victoire, qui ne pouvait la souffrir, me dit
-un jour:</p>
-
-<p>&mdash;La Claudine fait joliment la grosse madame&hellip;
-Savoir si ça tiendra longtemps?</p>
-
-<p>Ça ne tint que cinq ou six ans. L'ancien propriétaire
-avait pris hypothèque sur le bien pour
-l'argent non versé. Mon frère lui payait en intérêts
-une somme égale à la valeur d'affermage.
-Il s'était endetté par ailleurs, du fait de réparations
-aux bâtiments. Conscient d'être sur une
-pente dangereuse, en fin de compte, il revendit
-son équipage, se remit à travailler. Trop tard!
-Le vendeur, à qui étaient dues trois années d'intérêts,
-reprit possession de son petit domaine
-en lui donnant juste de quoi se liquider auprès
-des autres créanciers.</p>
-
-<p>Demeuré sans ressources à l'issue de cette
-aventure, le pauvre Louis en fut réduit à se loger
-dans une chaumine, à travailler de côté et d'autre
-comme journalier. Il mourut deux ans plus tard
-d'une congestion, un jour de grand froid qu'il
-cassait de la pierre sur la route de Moulins.</p>
-
-<p>La Claudine, qui savait si bien faire la dame,
-dut se mettre à laver les lessives,&mdash;même à recourir
-aux aumônes. Sa carrière s'acheva bien
-tristement.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XLVIII</h2>
-
-
-<p>A Clermoux, à l'automne de 1880, nous eûmes
-la visite de Georges Gaussin et de sa femme. Georges
-Gaussin, le fils de ma s&oelig;ur Catherine, venait
-de se marier et profitait de cette circonstance pour
-revoir sa famille bourbonnaise;&mdash;il n'était pas
-revenu depuis l'époque où ses parents l'avaient
-amené tout gamin.</p>
-
-<p>Parti au régiment comme volontaire d'un an
-à sa sortie des écoles, il occupait depuis sa libération
-un emploi de comptable dans une grande
-maison de commerce. On le disait fin comme
-l'ambre&hellip;</p>
-
-<p>Georges et sa femme décidèrent de s'installer
-chez nous durant leur séjour,&mdash;une de mes nièces
-d'Autry leur ayant écrit que c'était moi qui pouvais
-le mieux les recevoir. Quand nous parvint
-la lettre annonçant leur arrivée, Rosalie s'exclama:</p>
-
-<p>&mdash;Des Parisiens! Ce qu'ils vont en faire des
-embarras! Ça va parler gras, mes amis&hellip;</p>
-
-<p>Et Victoire, très ennuyée, de se demander comment
-les coucher, comment les nourrir&hellip;</p>
-
-<p>Après en avoir causé tous ensemble, nous décidâmes
-de donner à nos hôtes le lit de la chambre
-où couchaient Charles et mon filleul, le petit Tiennon,
-le fils de Jean et de Rosalie;&mdash;eux prendraient
-à la cuisine le lit du pâtre qui consentit
-à s'accommoder d'un gîte au fenil, avec des couvertures.</p>
-
-<p>Le jour venu, Charles attela à notre charrette,
-que nous conservions toujours bien qu'elle nous
-fût inutile ici, la bourrique d'un voisin de bon
-service, et se rendit à la rencontre des Gaussin
-qui devaient débarquer à Bourbon par la diligence
-de Moulins.</p>
-
-<p>Ils furent chez nous un peu avant la nuit. J'étais
-en train de conduire les fumiers; d'une venelle
-perpendiculaire je débouchai avec un char vide
-presque en face d'eux, dans le grand chemin, à
-deux cents mètres de la cour. Georges et sa femme,
-bras dessus, bras dessous, marchaient en avant;
-Charles tenait la bourrique par la bride; une
-grosse malle, deux valises, un carton à chapeaux
-encombraient la voiture.</p>
-
-<p>Je criai «Holà oh!» à mes b&oelig;ufs qui s'arrêtèrent.
-Charles me présenta:</p>
-
-<p>&mdash;C'est mon père.</p>
-
-<p>Les jeunes époux eurent une même exclamation:</p>
-
-<p>&mdash;Ah! c'est l'oncle! Bonsoir, mon oncle&hellip;</p>
-
-<p>Et se précipitèrent pour m'embrasser.</p>
-
-<p>&mdash;Pauvre oncle, nous sommes bien contents de
-vous voir!</p>
-
-<p>&mdash;Moi aussi, mon neveu, moi aussi, ma nièce,
-répondis-je, un peu gêné.</p>
-
-<p>Ayant laissé glisser ma gaule à toucher les b&oelig;ufs
-je me laissais embrasser:</p>
-
-<p>&mdash;Je ne suis pas dans une jolie tenue pour vous
-recevoir! m'excusai-je, non sans confusion.</p>
-
-<p>En effet mon pantalon de coutil déchiré aux
-genoux, ma chemise de cretonne à carreaux bleus,
-mon vieux feutre aux bords effrangés, mes sabots
-usés, émoussés, où dansaient mes pieds nus, ne
-constituaient pas un accoutrement bien convenable,&mdash;d'autant
-que tout cela se ressentait plus
-ou moins du contact du fumier&hellip; Et j'avais encore
-ce vendredi ma barbe du dimanche, hirsute
-et piquante. Quelle devait être sur mon compte
-l'impression de cette petite Parisienne mignonne
-et bien «pomponnée» dont les cheveux noirs
-fleuraient bon? De la toucher cela me faisait
-l'effet d'une profanation. Elle portait une robe
-bleue très simple, un grand chapeau de paille
-garni d'une touffe de pâquerettes, et de fines
-bottines vernies qui gémissaient à chaque pas.</p>
-
-<p>&mdash;Elles sont trop délicates pour nos chemins,
-vos bottines, nièce.</p>
-
-<p>&mdash;En effet, mon oncle. C'est qu'ils sont passablement
-cahoteux, vos chemins; ils auraient grand
-besoin d'être aplanis.</p>
-
-<p>Elle souriait doucement, et ce sourire atténuait
-l'expression un peu trop sérieuse de son visage
-mince, aux joues pâles, aux grands yeux noirs
-trop profonds&hellip;</p>
-
-<p>Georges, en dépit de ses trente ans, conservait
-une figure poupine d'adolescent que ne parvenait
-pas à viriliser le soupçon de moustache blonde
-et la barbiche clairsemée. Il était en pantalon
-fantaisie noir et blanc, jaquette noire et chapeau
-melon; une lavallière noire s'étalait dans l'échancrure
-de son gilet, faisant valoir la blancheur du
-faux-col rigide.</p>
-
-<p>Je hélai les b&oelig;ufs pour les faire repartir et
-marchai à côté de Georges qui reprit le bras de sa
-femme. Il me donna des nouvelles de ses parents,&mdash;toujours
-dans la même maison, au service d'une
-seule vieille dame de soixante-quinze ans. Ils ne
-voulaient pas la quitter, espérant qu'elle leur en
-tiendrait compte sur son testament.</p>
-
-<p>&mdash;Alors, mon oncle, vous revenez des champs
-avec votre charrette? me dit Georges, après un
-silence.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, Mons&hellip;</p>
-
-<p>Je faillis bien dire «Monsieur»:&mdash;dame, il était
-mis comme un bourgeois, le neveu!</p>
-
-<p>&mdash;Oui, mon neveu, nous en sommes à fumer nos
-guérets pour labourer bientôt.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! oui, le fumier&hellip; Le fumier sorti des étables,
-produit de la fiente et de la litière?</p>
-
-<p>&mdash;C'est cela même! répondis-je avec un sourire
-un peu moqueur.</p>
-
-<p>Cette observation me semblait bête.</p>
-
-<p>Alors la jeune femme de me questionner à son
-tour, si bien que je fus amené à lui dire que c'était
-là où nous allions semer le blé que je conduisais ce
-fumier.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! l'horreur! fit-elle avec un petit cri, le
-blé avec quoi l'on fait le pain, il vient comme ça,
-dans le fumier?</p>
-
-<p>&mdash;Mêlé au sol, dit Charles, le fumier ne se voit
-plus.</p>
-
-<p>Georges reprit:</p>
-
-<p>&mdash;Cela t'étonne, Berthe? La terre s'épuiserait,
-vois-tu, si l'on cessait de lui fournir des matières
-fertilisantes.</p>
-
-<p>&mdash;Votre charrette est-elle douce, mon oncle?
-interrogea Berthe à nouveau; celle du cousin ne
-l'est guère; je suis montée un peu sur la route;
-j'ai eu mal au c&oelig;ur d'avoir été trop secouée&hellip;</p>
-
-<p>Nous arrivions dans la cour. La Victoire, le
-Jean, sa femme et le petit s'avancèrent à la rencontre
-des Parisiens: il y eut embrassade générale.
-Georges et Berthe embrassèrent même la Marinette
-à qui l'on avait fait mettre à dessein des
-effets propres; elle se laissa faire de mauvais
-c&oelig;ur, et reprit sa plaintive mélopée coutumière
-qui parut impressionner péniblement notre jolie
-nièce.</p>
-
-<p>La bourgeoise avait préparé à l'intention de nos
-hôtes une soupe au lait, des haricots verts au
-beurre, un poulet rôti et une salade à l'huile de
-noix. Pour eux seulement:&mdash;faire de l'extra pour
-tout le monde eût été trop coûteux. Elle les servit
-sur une petite table, dans la chambre. Mais Berthe
-s'en fâcha:</p>
-
-<p>&mdash;Ah! non, nous ne voulons pas dîner seuls;
-nous sommes venus pour être en famille!</p>
-
-<p>Je lui dis que nous ne mangions, nous, qu'à huit
-heures passé, lorsqu'on ne pouvait plus besogner
-dehors, la nuit tout à fait venue&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Par exemple, mon oncle, vous allez au moins
-rester nous tenir compagnie, vous et le petit cousin.</p>
-
-<p>Et de faire asseoir auprès d'elle le petit de Jean.</p>
-
-<p>Victoire me dit, voyant qu'ils y tenaient:</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien oui, Tiennon, il te faut dîner avec le
-neveu et la nièce.</p>
-
-<p>Je m'en fus donc changer de pantalon, de sabots,
-mettre une blouse propre, et je pris place à
-côté d'eux. Ils déclarèrent excellente la soupe au
-lait et se régalèrent des haricots fins et tendres
-auxquels Victoire n'avait pas ménagé le beurre.
-Par contre, ils ne firent pas grand mal au poulet&mdash;plus
-commun pour eux, peut-être, que le lait et les
-légumes frais. Je remarquai qu'ils semblaient aux
-petits soins l'un pour l'autre.</p>
-
-<p>&mdash;Qu'en dis-tu, Georges?&hellip; N'est-ce pas,
-Georges? faisait-elle à tout propos.</p>
-
-<p>Et lui:</p>
-
-<p>&mdash;Voyons, Berthe, tu vas te faire mal, ma
-chérie; tu abuses de ces haricots&hellip;</p>
-
-<p>Nous avions, comme dessert, de grosses prunes
-noires.</p>
-
-<p>&mdash;C'est mauvais, ces fruits-là! N'en mange pas
-trop, petite&hellip;</p>
-
-<p>Un peu niaises à mon avis, ces façons de faire.
-A la campagne, si l'on se parlait comme ça entre
-époux, tout le monde s'en amuserait. Au fond,
-peut-être bien qu'on s'aime autant qu'eux, mais
-on ne se prodigue jamais de mots tendres.</p>
-
-<p>Quand ma femme venait pour le service, Georges
-et Berthe lui reprochaient encore doucement
-d'avoir préparé deux dîners et lui défendaient de
-recommencer à l'avenir:&mdash;ça leur était bien
-égal de manger un peu plus tard!</p>
-
-<p>Charles avait apporté de Bourbon, sur l'ordre
-de sa mère, une couronne de pain blanc, notre
-pain de ménage, vieux de huit jours étant déjà
-dur; ils eurent néanmoins la fantaisie d'en user.</p>
-
-<p>&mdash;Nous voulons devenir tout à fait campagnards,
-mon oncle! disaient-ils.</p>
-
-<p>Et, de me demander ceci et cela, combien nous
-avions de moutons, combien de vaches et comment
-on faisait pour traire.</p>
-
-<p>&mdash;J'irai voir toutes les bêtes demain, fit Berthe.
-Voyons, vous vous levez de bon matin, à six
-heures?</p>
-
-<p>&mdash;Oh! ma nièce, à six heures il y a déjà deux
-heures que nous travaillons.</p>
-
-<p>&mdash;Sitôt!&hellip; Ah! par exemple!&hellip; Eh bien, nous,
-mon oncle, nous sommes des paresseux; Georges
-entre à neuf heures au bureau; nous nous levons
-à huit, jamais avant. Mais ici, nous serons debout
-à l'aube, vous verrez&hellip;</p>
-
-<p>Le repas terminé, il nous fallut revenir à la salle
-commune où les autres commençaient à manger.
-Après qu'ils eurent avalé la soupe, chacun émietta
-selon la coutume un morceau de pain dans son
-assiette de terre rouge et le trempa d'une grande
-louchée de lait écrémé. La Parisienne en fut très
-étonnée:</p>
-
-<p>&mdash;Mais alors c'est une autre soupe&hellip; Vous
-mangez deux soupes à votre dîner?</p>
-
-<p>Elle comprit à ce moment sans doute que ce
-second dîner n'avait guère retardé la cuisinière&hellip;</p>
-
-<p>Je leur proposai de faire un tour dehors à la
-fraîcheur, voyant que leur présence gênait les
-femmes pour la vaisselle. Les garçons s'étant
-joints à nous, nous fîmes ensemble le tour du pré
-de la maison. Nuit plutôt maussade; ciel sombre
-et brise trop fraîche; la lune en faucille éclairait
-faiblement. Georges, ayant senti frissonner sa
-femme, répétait à tout propos, bien qu'elle se
-défendît d'avoir froid:</p>
-
-<p>&mdash;Tu vas t'enrhumer, ma chérie, j'en suis sûr;
-il ne faut pas nous attarder.</p>
-
-<p>Grâce à Charles, qui leur tenait tête à peu près,
-la conversation ne languit pas; mais, pour mon
-compte, je dis fort peu de chose, me sentant ridicule
-de parler si mal à côté d'eux qui parlaient
-si bien,&mdash;et aussi parce que je n'osais leur poser
-de questions sur la ville, prévoyant qu'elles seraient
-pour le moins aussi naïves que les leurs
-sur la campagne.</p>
-
-<p>Quand nous fûmes de retour à la maison, avant
-de leur souhaiter le bonsoir, la bourgeoise demanda
-aux jeunes gens ce qu'ils prenaient le matin.</p>
-
-<p>&mdash;Ne faites rien de spécial pour nous, ma tante,
-nous mangerons la soupe de tout le monde.</p>
-
-<p>Ils ne se doutaient pas de l'importance de notre
-premier déjeuner, le repas de la potée au
-lard!</p>
-
-<p>Bien entendu, Victoire, sans tenir compte de
-leur avis, leur prépara du café au lait.</p>
-
-<p>Mais ils redirent tellement le matin qu'ils entendaient
-manger avec nous et comme nous au
-«goûter», qu'il fallut bien leur donner satisfaction.</p>
-
-<p>Pour la circonstance on se mit à table à midi,
-c'est-à-dire une grande heure plus tôt qu'à l'ordinaire,&mdash;la
-jeune femme placée entre Charles
-et moi, son mari en face. Il y avait un menu exceptionnel:
-du vin d'abord, puis une juteuse
-omelette aux &oelig;ufs purs, des biftecks, du fromage
-à la crème saupoudré de sucre&mdash;et les poires
-d'un espalier du jardin qu'on aurait vendues au
-moins vingt sous le quarteron au marché de Bourbon!
-Seulement, Rosalie avait imaginé de mettre
-un plat à chaque bout de la table: celui de l'autre
-extrémité n'étant qu'en apparence conforme au
-nôtre&mdash;omelette aux pommes de terre, morceaux
-de lard grillés, fromage peu crémeux et pas du
-tout sucré:&mdash;les seules poires étaient semblables,
-mais la bourgeoise fit de vilains yeux au petit
-pâtre qui s'avisa d'en prendre une.</p>
-
-<p>&mdash;Tu dois pourtant en trouver assez dans les
-champs, lui glissa-t-elle à mi-voix; les <i>bâtardes</i>
-ne manquent pas, à cette saison&hellip;</p>
-
-<p>Alors, ceux de la maison comprirent le rôle
-somptuaire des belles poires, et personne dorénavant
-ne s'avisa d'y toucher.</p>
-
-<p>Au repas du soir, on n'essaya même plus de
-sauver les apparences. Il y avait pour tout le
-monde soupe et lait froid comme de coutume&mdash;et
-pour les Parisiens un potage au vermicelle avec
-une purée de pommes de terre et un morceau de
-veau rôti. Berthe, qui paraissait s'entendre à la
-préparation de ces petits plats fins, aidait à Victoire
-et la conseillait.</p>
-
-<p>Les jours suivants, nos hôtes acceptèrent sans
-protestations d'être mieux traités que nous. Ils
-eurent, je crois, un étonnement considérable de ce
-que nous vivions si mal,&mdash;encore que notre ordinaire
-fût meilleur que de coutume.</p>
-
-<p>&mdash;Il ne faut pas cependant que nous leur fassions
-trop pitié! avais-je dit à ma femme.</p>
-
-<p>Comme à Paris, Georges et Berthe s'offraient
-la grasse matinée. On fermait à leur intention
-les volets délabrés de la fenêtre, et ils ne se dénichaient
-qu'entre sept et huit heures.</p>
-
-<p>&mdash;C'est le seul moment tranquille de la journée,
-affirmait Rosalie; on ne les a pas sur le dos!</p>
-
-<p>Aussitôt levée, Berthe, en peignoir et pantoufles,
-courait de-ci de-là, avec des exclamations
-et des étonnements de gamine. Elle faisait le tour
-du jardin, entrait au poulailler pour dénicher les
-&oelig;ufs frais pondus, prenait plaisir à voir manger
-les petits canards et les petits poussins. Elle allait
-même dans l'étable à vaches au moment de la
-traite, n'esquivant qu'à grand'peine entre les
-pavés mal joints les trous pleins de purin. Une
-fois, elle engagea dans le plus grand l'une de ses
-pantoufles;&mdash;des gouttes odorantes tavelèrent
-de taches brunes le bas de son peignoir clair; et
-dans la préoccupation de cet accident, elle faillit
-être atteinte par le jet d'une vache qui fientait.
-Elle avait peur des veaux, poussait des cris perçants
-lorsqu'on les détachait pour aller têter. Par
-la suite elle hésita même à franchir le seuil de
-cet endroit dangereux&hellip; A la maison, elle s'occupait
-à faire de la tapisserie, de la dentelle,&mdash;très
-habile à ces petits travaux d'agrément.</p>
-
-<p>Georges, après un baiser au front de sa femme,
-et un «Au revoir!» comme pour une longue absence,
-nous rejoignait aux champs, et après quelques
-tours à la charrue, s'en allait flânocher au
-bord des mares pour capturer des grenouilles. En
-rentrant il ne manquait pas d'embrasser de nouveau
-sa Berthe qui lui demandait, câline:</p>
-
-<p>&mdash;T'es-tu promené beaucoup? Et ta pêche?
-Voyons si tu as eu de la réussite, mon Geogeo.</p>
-
-<p>Elle vérifiait alors le petit sac en filet contenant
-ses grenouilles&mdash;qu'il écorchait lui-même,
-personne ne voulant s'en occuper.</p>
-
-<p>Rosalie disait:</p>
-
-<p>&mdash;Je ne sais pas comment on peut manger de
-la saleté pareille; c'est race de crapauds!</p>
-
-<p>Les appréciations de notre bru, ses mots dépourvus
-d'hypocrisie, amusaient beaucoup Georges et
-Berthe. Mais la Marinette les importunait avec
-son regard fixe, son rire stupide, sa mélopée plaintive,
-les gestes de son poing maigre.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Le dimanche, Charles prit en location, à dessein
-de promener nos Parisiens, le cheval et la voiture
-à ressorts de l'épicier du bourg. Après une grande
-tournée en forêt, ils eurent la fantaisie de revoir
-Bourbon où ils s'attardèrent un peu. L'escalade
-des vieilles tours les fatigua sans les amuser. Mais
-ils s'intéressèrent au moulin, au parc en terrasse,
-à la fontaine d'eau chaude et à son grand bassin&mdash;où
-les pauvres gens douloureux et infirmes venaient
-autrefois d'un lointain rayon se baigner sans honte
-sous les regards de tous, la veille de la Saint-Croix.
-Ils rentrèrent à la tombée du jour, enchantés de
-leur après-midi.</p>
-
-<p>Par contre la journée du mardi, pluvieuse, se
-traîna bien monotone. Georges, ne pouvant sortir,
-fuma cigarettes sur cigarettes, écrivit des lettres,&mdash;après
-que le pâtre fut allé au bourg acheter de
-l'encre, car nous n'en avions pas. Sur le tard, la
-pluie ayant cessé, il manifesta l'intention de se
-risquer dehors, et Berthe voulut le suivre. Mais il
-y avait trop d'eau et de boue pour qu'elle pût
-sortir avec ses bottines; elle chaussa donc les
-sabots du dimanche de Rosalie; seulement les
-pieds lui tournèrent bientôt, car elle ne savait pas
-du tout les porter; elle revint, craignant une entorse.
-Et tout le soir, nerveuse, elle ne chercha pas
-à masquer son dépit.</p>
-
-<p>Ils demeurèrent jusqu'au samedi, huit jours
-pleins, assez satisfaits, je crois. Ils appréciaient
-surtout notre lait, notre beurre, nos fromages
-baignés de crème. Mais cela devait les ennuyer un
-peu de voir que l'on se mettait en frais pour leur
-cuisine. Et, sans doute, nous plaignaient-ils de
-travailler tant, d'avoir si peu d'agréments, d'être
-si en retard pour bien des choses. Ils durent perdre
-beaucoup de leurs illusions sur la campagne.</p>
-
-<p>&mdash;Nièce, dis-je à Berthe le matin du départ,
-avouez que vous trouveriez le temps long s'il vous
-fallait rester chez nous toujours?</p>
-
-<p>&mdash;C'est vrai, mon oncle; j'aurais de la peine à
-devenir fermière. Pour que je me trouve vraiment
-bien, il me faudrait une maison confortable, un
-jardin aux allées propres avec des fleurs et des
-ombrages, et puis un cheval et une voiture pour me
-promener.</p>
-
-<p>&mdash;Moi, dit Georges, je passerais volontiers ici
-quelques mois d'été, à condition de disposer de
-mon temps pour pouvoir chasser, pêcher, courir les
-prés à ma guise, cultiver un jardin.</p>
-
-<p>Je songeai par devers moi:</p>
-
-<p>&mdash;Tous les gens des villes doivent être ainsi:
-ils ne voient de la campagne que les agréments
-qu'elle peut donner; ils rêvent des prairies et des
-arbres, des oiseaux et des fleurs, du laitage, des
-légumes et des fruits,&mdash;mais ils ne se font pas
-la moindre idée des misères du paysan. Et nous
-sommes sans doute dans le même cas: quand nous
-parlons des avantages de la ville et des plaisirs
-qu'elle offre, nous ne pensons pas à l'existence de
-l'ouvrier qui vit au jour le jour d'un travail souvent
-dur et ingrat&hellip;</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Ces jeunes parents s'étaient montrés fort gentils,
-somme toute, mais leur départ nous apporta quand
-même une impression de détente heureuse. C'est
-que, outre le dérangement inévitable, la cohabitation
-avec des gens différents de caractère et de
-m&oelig;urs provoque toujours une contrainte pénible.
-Où il n'y a pas communion d'idées règne le malaise.</p>
-
-<p>Le pâtre fut seul à s'affliger du départ de nos
-hôtes. Je l'entendis qui disait le soir à la servante:</p>
-
-<p>&mdash;J'aurais bien voulu qu'ils restent plus longtemps,
-les Parisiens, on mangeait mieux&hellip;</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XLIX</h2>
-
-
-<p>Nous avions grand souci de notre Clémentine
-souffrante et miséreuse. Elle venait d'avoir un
-quatrième enfant, et Moulin s'étant brouillé avec
-le jardinier du château manquait de travail. Aussi
-devaient-ils deux sacs de blé à nos successeurs de
-la Creuserie et des tissus au marchand du bourg,&mdash;sans
-parler de leur loyer.</p>
-
-<p>La pauvre fille n'allait même plus à la messe, à
-cause des enfants que leur père ne voulait pas
-garder et parce qu'elle manquait d'effets convenables.</p>
-
-<p>Mais le pis était son état de santé toujours plus
-inquiétant. L'une des religieuses de Franchesse, qui
-s'entendait un peu aux maladies, la disait atteinte
-d'anémie chronique:</p>
-
-<p>&mdash;Il vous faudrait du repos, de la nourriture
-substantielle, du bon vin!</p>
-
-<p>Conseil d'une assez cruelle ironie, vu la situation
-du ménage!</p>
-
-<p>&mdash;Elle est maigre à faire pitié et faible à ne
-pouvoir se tenir debout, me dit Victoire en pleurant,
-un jour qu'elle rentrait de la voir, au mois
-d'octobre 1880.</p>
-
-<p>A la Toussaint je me rendis à mon tour aux
-Fouinats. Quel serrement de c&oelig;ur devant l'impression
-de misère du logis&mdash;qui me rappelait
-l'aspect de celui de ma mère, aux dernières années
-de sa vie! Clémentine, chétive et sans vigueur,
-donnait à téter à son petit dernier qui s'acharnait
-goulûment à tirer ses seins flasques. Elle sourit
-avec effort en me voyant entrer.</p>
-
-<p>Misère de nous! Dans le temps que je lui demandais
-des nouvelles, le souvenir me hantait d'une
-autre scène en cette même chaumière, un matin
-que j'étais venu demander à boire à sa locataire
-d'alors&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Ça ne va pas trop bien, papa. Il me faudrait
-des bons soins que je ne peux pas me donner.</p>
-
-<p>Je remarquais son souffle court, ses phrases
-terminées en une modulation affaiblie, imperceptible
-presque, sa maigreur effrayante&hellip; Je la réconfortai
-de mon mieux, lui remis quelque argent et
-proposai de lui envoyer le médecin. Mais elle s'en
-défendit:</p>
-
-<p>&mdash;Mais non, mais non, papa. La s&oelig;ur m'a déjà
-donné du fortifiant, c'est tout ce qu'il faut&hellip; Je ne
-suis pas assez malade pour avoir recours au médecin.
-Et puis, c'est trop coûteux pour nous&hellip;</p>
-
-<p>C'est un raisonnement qu'on tient bien souvent
-dans nos pays. On se fait de la tisane; on se traite
-soi-même. Le docteur n'est mandé que quand ça
-paraît tout à fait grave. Et de voir passer son
-équipage dans nos vieux chemins de campagne
-semble à beaucoup un indice de mort.</p>
-
-<p>Ainsi en fut-il, hélas! pour notre Clémentine.
-Peu de jours après ma visite, elle en vint à ne plus
-pouvoir se lever. Alors son mari s'en fut quérir à
-Bourbon le docteur Picaud:&mdash;Fauconnet, conseiller
-général et député, avait cessé d'exercer.
-M. Picaud la jugea très malade&mdash;une jaunisse
-s'était greffée sur l'anémie&mdash;et donna l'ordre de
-lui enlever tout de suite son bébé que recueillit
-une s&oelig;ur de Moulin. L'un de ses frères prit l'aîné,
-déjà fort. Nous nous chargeâmes, nous, de la cadette,
-une petite fille de six ans, et du troisième,
-un gamin de quatre ans. Rosalie comme toujours
-fit la grimace à l'arrivée de ces enfants, mais elle
-les eut vite pris en amitié et leur fut ensuite toute
-dévouée.</p>
-
-<p>Victoire demeura aux Fouinats pour soigner sa
-fille. Elle dut bientôt se rendre à l'évidence: aucun
-espoir à conserver! Le mal faisait d'un jour à
-l'autre des progrès effrayants&hellip;</p>
-
-<p>Clémentine mourut à la fin novembre par un
-triste temps de givre et de brouillard,&mdash;à trente
-et un ans!</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Ce deuil eut pour conséquence de faire ajourner
-jusqu'au printemps le mariage projeté entre
-Charles et Madeleine, la bonne des Noris.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">L</h2>
-
-
-<p>Depuis mon embauche lointaine chez son père,
-depuis surtout qu'il était venu à la Creuserie
-pour ma jambe fracturée, le docteur Fauconnet
-m'avait toujours reconnu. Quand il me rencontrait
-à Bourbon, à l'époque des vacances, il ne
-manquait pas de me parler de ce «vieux chouan
-de Noris» mûr pour le dépôt, assurait-il.</p>
-
-<p>M. Fauconnet avait le bras long&mdash;qu'il s'agisse
-d'obtenir une faveur, de faire réformer un conscrit
-à la révision, ou d'intervenir dans les affaires de
-justice.</p>
-
-<p>Aussi les quémandeurs, aux vacances, affluaient-ils
-au château d'Agonges, qu'il habitait depuis la
-mort de son père.</p>
-
-<p>Enfin l'on devait à son influence la mise en train
-d'un petit chemin de fer à voie étroite de Moulins
-à Cosne, qui desservait Bourbon et Saint-Aubin.</p>
-
-<p>Mais l'ancien républicain intransigeant, si farouche
-dans son opposition à l'Empire, était devenu le
-bon bourgeois de gouvernement ayant la crainte
-et le mépris des extrêmes, du côté rouge comme du
-côté blanc.</p>
-
-<p>Or, M. Noris étant mort, ses filles s'empressèrent
-d'affermer les deux domaines à un fermier général
-en vogue, qui nous donna congé.</p>
-
-<p>Nous décidâmes, la Victoire et moi, de nous
-retirer dans une quelconque locature, laissant les
-deux garçons prendre une ferme à leur compte.</p>
-
-<p>Justement, une du docteur se trouvait disponible:
-je m'employai à la leur faire donner. A des
-conditions d'ailleurs sévères,&mdash;car notre député, si
-féru du bonheur du peuple, écorchait comme un
-vulgaire Gouin les tenanciers de ses domaines.</p>
-
-<p>Quelle grande marge il y a toujours entre les
-mots et les actes!</p>
-
-<p>Pour moi je pus louer au Chat-huant ou «Chavant»
-de Saint-Aubin, un petit bien à trois vaches,
-de la même grandeur à peu près que celui où
-j'avais débuté jadis sur les Craux de Bourbon.
-Au prix fort; mais avec les revenus de mes petites
-économies&mdash;placées par le notaire sur hypothèque
-sérieuse&mdash;je comptais pouvoir joindre les
-deux bouts assez tranquillement.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">LI</h2>
-
-
-<p>Cela nous parut drôle, à Victoire et à moi, de
-nous retrouver dans une maison si étroite&mdash;et si
-peu de monde! Marguerite, la petite de la pauvre
-Clémentine, était restée avec ses oncles. Mais nous
-avions gardé son frère Francis, qui commençait
-à aller en classe,&mdash;et aussi la Marinette que je
-craignais de voir malheureuse ailleurs.</p>
-
-<p>J'avais plus de loisirs et moins d'inquiétudes
-qu'à Clermoux, mais il est souvent bien ennuyeux
-de se trouver seul pour tout faire. Je dus me
-remettre à toutes les grosses besognes dont les
-garçons me déchargeaient quand nous étions
-ensemble.</p>
-
-<p>Et j'eus souvent des heures lourdes de découragement
-et d'ennui. La bourgeoise aussi,
-d'ailleurs, toujours pareillement faiblarde et geignante.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Cependant notre petit Francis, en dehors des
-heures de classe, nous tenait bien compagnie.
-Son activité d'enfant, expansive et bruyante,
-animait notre triste intérieur de vieux&hellip;</p>
-
-<p>Bon petit, au surplus: vif, remuant, éveillé,
-mais point coléreux, ni têtu, ni désagréable. On
-le gâtait: pour lui la «soupe au chocolat», les
-grandes tartines de beurre, les fruits&mdash;et toutes
-les indulgences.</p>
-
-<p>Souvent, Francis me demandait des histoires;
-il se rappelait m'en avoir entendu raconter à sa
-s&oelig;ur et à son cousin, et il voulait les connaître
-aussi.</p>
-
-<p>Il s'agissait de ces vieux contes qu'on se transmet
-dans les fermes de génération en génération:
-<i>la Montagne verte</i>, <i>le Chien blanc</i>, <i>le Petit Poucet</i>,
-<i>le Sac d'or du Diable</i>, et aussi <i>la Bête à sept têtes</i>.
-Je me faisais un peu prier par taquinerie, puis
-j'y allais de bonne grâce:</p>
-
-<p>«Il était une fois une grosse <i>Bête à sept têtes</i>
-qui voulait manger la fille du Roi. Le Roi fit dire
-par tout son royaume qu'il donnerait sa fille à qui
-tuerait la <i>Bête</i>,&mdash;mais personne n'osait tenter
-l'aventure. Survint un jeune campagnard tout
-plein courageux qui, se portant résolument dans
-la forêt, au devant de la <i>Bête à sept têtes</i>, réussit à
-la tuer. Il met dans sa poche les sept langues du
-monstre et s'en retourne chez lui pour prendre
-des nouvelles de sa mère qu'il avait laissée très
-malade.</p>
-
-<p>Cependant, un méchant bûcheron avait assisté
-de loin au meurtre de la <i>Bête</i>. Voyant que le bon
-jeune homme ne se rend pas tout de suite au palais,
-il s'en vient couper les sept têtes qu'il porte au Roi,
-se donnant comme le triomphateur. Le Roi lui
-fait rendre de grands honneurs et enjoint à sa
-fille de fixer la date du mariage. Mais celle-ci, qui
-n'a pas confiance au méchant bûcheron, ajourne
-tant qu'elle peut la cérémonie. Une dernière mise
-en demeure de son père la contraint pourtant,
-la mort dans l'âme.</p>
-
-<p>«Au jour choisi, comme se formait le cortège,
-le bon jeune homme revint de son village. Il fut
-étonné, pénétrant dans la capitale, de voir s'élever
-partout des arcs de verdure, sans parler des guirlandes,
-drapeaux et banderoles. Un enfant, qu'il
-questionna, lui apprit que la ville était pavoisée
-en raison du mariage de la fille du Roi avec le
-meurtrier de la <i>Bête à sept têtes</i>. Vite il court jusqu'au
-palais, se présente au souverain près de
-qui se tenaient les fiancés, et dit en désignant le
-bûcheron:</p>
-
-<p>«&mdash;Celui-ci est un menteur, c'est moi qui ai
-tué la <i>Bête</i>.</p>
-
-<p>«L'homme des bois le prit de haut, rappelant
-qu'il avait apporté les sept têtes,&mdash;et le Roi
-menaça de faire pendre le bon jeune homme.</p>
-
-<p>«Mais, lui, sans s'émouvoir:</p>
-
-<p>«&mdash;Il a pu, Sire, vous apporter les têtes, mais
-non pas les langues, car les langues, les voici&hellip;</p>
-
-<p>«Déficelant un paquet qu'il portait à la main
-il en tire une espèce de bocal où, dans l'alcool,
-mijotaient les sept langues. Et le Roi d'envoyer
-quérir les têtes, de se convaincre que les langues
-manquaient en effet, et que celles du bocal s'y
-adaptaient bien. Alors il fit pendre le méchant
-bûcheron et donna sa fille au bon jeune homme.»</p>
-
-<p>Francis était tout oreilles; après celui-là il en
-voulait un autre,&mdash;jusqu'à épuisement de mon
-répertoire. Les monstres, les diables, les fées défilaient
-à la douzaine, et aussi les princes et les
-princesses de rêve,&mdash;les princesses aux robes
-couleur d'argent, couleur d'or, et couleur d'azur,
-anciennes chambrières ou gardeuses de dindons!
-Il y avait des bergers à qui la fée, leur marraine,
-donnait le pouvoir d'abattre en une nuit toute une
-grande forêt et, le lendemain, d'édifier un palais
-mirifique&mdash;grâce à quoi ils devenaient aussi des
-seigneurs de haute puissance, des rois ou des princes.</p>
-
-<p>A la fin, le petit ne manquait pas de me demander
-plein d'explications que je trouvais plutôt embarrassantes.
-Il avait l'air de croire à ces bêtises;
-il voulait savoir le «pourquoi» et le «comment»
-de chaque épisode. J'aimais autant qu'il prît goût
-aux devinettes.</p>
-
-<p>&mdash;Voyons, petit, qu'est-ce qu'on jette blanc et
-qui retombe jaune?</p>
-
-<p>Il réfléchissait:</p>
-
-<p>&mdash;Peux pas trouver, grand-père&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;C'est un &oelig;uf, gros bête!</p>
-
-<p>&mdash;Ah! oui&hellip; Autre chose, je t'en prie&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Je veux bien&hellip; <i>Lattotétrouya</i>, qu'est-ce que ça
-veut dire?</p>
-
-<p>Silence embarrassé; j'étais obligé de lui expliquer
-en décomposant:</p>
-
-<p>&mdash;Latte ôtée, trou il y a&hellip; Ote une des lattes de
-<i>l'entrousse</i>, ça fera bien un trou&hellip; Qu'est-ce qui
-marche sans faire ombre?</p>
-
-<p>De celle-là, il se souvenait:</p>
-
-<p>&mdash;Le son des cloches, grand-père.</p>
-
-<p>&mdash;Qu'est-ce qui fait chaque matin le tour de la
-maison et va ensuite se cacher dans un petit
-coin?</p>
-
-<p>&mdash;C'est le balai.</p>
-
-<p>&mdash;Qu'est-ce qui a un &oelig;il au bout de la queue?</p>
-
-<p>&mdash;La poêle à frire.</p>
-
-<p>&mdash;Qu'est-ce qui ne veut ni boire, ni laisser
-boire?</p>
-
-<p>&mdash;La ronce.</p>
-
-<p>&mdash;Dans un grand champ noir sont de petites
-vaches rouges&hellip;</p>
-
-<p>Il ne me laissait pas achever:</p>
-
-<p>&mdash;Le four quand on le chauffe; les braises sont
-les petites vaches rouges.</p>
-
-<p>&mdash;Il y en a quatre qui regardent le ciel, quatre
-qui abattent la rosée, quatre qui portent à déjeuner;
-et tout ça ne fait qu'une. C'est quoi?</p>
-
-<p>Nouveau silence.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne sais pas, grand-père.</p>
-
-<p>&mdash;C'est une vache,&mdash;non pas une de celles du
-four, une vache pour de vrai:&mdash;ses cornes et
-ses oreilles regardent le ciel; ses quatre pieds
-abattent la rosée; ses quatre mamelles, qui sont
-pleines de lait, portent à déjeuner&hellip; Voilà&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Autre chose, grand-père.</p>
-
-<p>&mdash;<i>Grainsmouti? Habiscouti?&mdash;Grainsmoudra!
-Habiscoudra!</i></p>
-
-<p>&mdash;Comprends pas&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;C'est pourtant facile. Il s'agit d'un tailleur et
-d'un meunier qui se sont donné mutuellement de la
-besogne. Le tailleur demande au meunier si son
-grain se moud: «Grain se moud-il?» Le meunier
-riposte en lui demandant si son habit se coud:
-«Habit se coud-il?» Et ils s'empressent de répondre,
-l'un que le grain se moudra, l'autre que l'habit se
-coudra.</p>
-
-<p>Quand Francis en vint à s'escrimer sur des
-problèmes, je l'intriguai beaucoup en lui demandant
-le nombre des moutons de la bergère.</p>
-
-<p>&mdash;Trouve-moi, petit, la solution de celui-ci:
-Un Monsieur passant à côté d'une bergère lui
-demande combien elle a de moutons. Elle répond:
-«Si j'en avais autant, plus la moitié d'autant, plus
-le quart d'autant, plus un, cela m'en ferait cent.»
-Combien en avait-elle?</p>
-
-<p>Il chercha longtemps, mais en vain; je fus
-obligé de lui dire le nombre des moutons:&mdash;trente-six.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Quand je voulais le faire bien rire, je lui racontais
-les tours du père Bergeon. Ce père Bergeon,
-défunt depuis pas mal de lustres, avait laissé une
-solide réputation de farceur et de menteur. Et l'on
-citait encore ses hâbleries de choix.</p>
-
-<p>&mdash;Allons, Francis, ouvre tes oreille&hellip;</p>
-
-<p>«Une fois, Bergeon avait perdu sa truie. Trois
-jours entiers il battit le canton sans parvenir à
-retrouver la fugitive. Mais voilà que, rentré chez
-lui, il crut percevoir des grognements du côté du
-jardin. Rien ne se montrait cependant. Enfin,
-parcourant un carré de haricots où rampait un
-plant de citrouille, il découvrit sa bête à l'intérieur
-d'un énorme giraumon avec une nichée de huit
-petits cochons roses et blancs,&mdash;et il y avait encore
-de la place de reste!</p>
-
-<p>«Un matin d'août, circulant dans son champ de
-pommes de terre, il avait été très intrigué de voir
-le sol se soulever par endroits. Il crut d'abord aux
-évolutions d'une bande de taupes. Mais point! Ces
-soulèvements de terrain étaient simplement le fait
-des tubercules en passe de grossir avec une rapidité
-phénoménale!</p>
-
-<p>«Plus extraordinaires encore les incidents de
-chasse.</p>
-
-<p>«Un jour d'hiver, ayant tiré des étourneaux sur
-un alisier, Bergeon en avait tué tant et tant qu'il
-les rapportait à pleins sacs et qu'il en tombait
-encore de l'arbre au bout d'une semaine!</p>
-
-<p>«Une autre fois, passant sur le bord d'un étang,
-il aperçut des canards sauvages qui s'ébattaient
-tranquillement à la surface de l'eau calme. Il eut
-l'idée&mdash;n'ayant pas son fusil&mdash;de leur lancer
-un bouchon attaché à une longue ficelle, dont il
-retint l'autre extrémité. Les canards sont voraces
-et digèrent vite:&mdash;l'un se précipite sur le bouchon
-qu'il avale, et relâche par derrière cinq minutes
-après; un autre aussitôt l'engloutit à son tour et
-ainsi, de bec en bec, le bouchon passa par le corps
-de vingt-quatre canards qui, à cause de la ficelle,
-se trouvent empalés. Le malin n'eut qu'à les tirer
-hors de l'eau et à les emporter.»</p>
-
-<p>Cependant Francis finit par connaître aussi
-bien que moi toutes ces balivernes, et je ne fus
-plus à même de l'intéresser. Lui, alors, se mit à
-me parler de ses choses d'école, des rois et des
-reines, de Jeanne d'Arc, de Bayard, de Richelieu,
-de Robespierre, de croisades, de guerres et de
-massacres. Il égrenait comme un chapelet tous
-les événements des siècles&hellip; Je n'étais plus d'âge
-à retenir ça; et quand il me demandait ensuite
-l'époque d'un règne ou les exploits d'un grand
-homme, j'énonçais des bourdes énormes, confondant
-des faits survenus à mille ans d'intervalle!
-De même pour la géographie: je brouillais au
-hasard les noms des pays, des fleuves, des départements
-et des villes&mdash;ce qui l'amusait fort.</p>
-
-<p>J'étais parfois un peu dépité de me voir faire la
-leçon par ce mioche, mais bien heureux pourtant
-qu'il eût du goût pour son travail de classe. Quand
-j'allais aux foires de Bourbon, je ne manquais
-pas de rapporter un journal qu'il lisait tout haut
-le soir&mdash;pour son plaisir et pour le mien&mdash;malgré
-qu'il y eût pas mal de choses que nous ne comprenions
-ni l'un ni l'autre. Mais la Marinette interrompait
-assez souvent la lecture par une crise de
-rire ou de lamentation, au grand désappointement
-du petit&hellip;</p>
-
-<p>Plus tard, il acheta lui-même chaque dimanche,
-chez le tailleur-buraliste de Saint-Aubin, une manière
-de journal avec des histoires et des gravures
-coloriées. On y voyait des têtes d'hommes célèbres,
-des généraux empanachés, des soldats avec le sac
-et le fusil, des accidents et des crimes. Francis
-placarda sur les espaces libres de la muraille celles
-de ces illustrations qu'il préférait.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>C'était l'époque de ses débuts au travail manuel.
-Là je retrouvais ma supériorité, et faisais de mon
-mieux pour le conseiller, le guider&hellip;</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">LII</h2>
-
-
-<p>Un dimanche, j'eus l'idée de me rendre à Meillers,
-de revoir cette ferme du Garibier où je m'étais
-élevé, et que j'avais quittée depuis près de cinquante
-ans.</p>
-
-<p>Le chemin d'arrivée longeant le coin de bois où
-croissaient les sapins à senteur résineuse n'avait
-pas changé d'aspect. Dans la cour deux chiens se
-précipitèrent en aboyant, ainsi que notre Médor
-autrefois quand venaient des étrangers. L'ancienne
-grange, basse et comme écrasée, n'existait
-plus; il y avait à présent une grande bâtisse avec
-de hauts murs bien crépis, des portes et fenêtres
-peintes en brun, et les tuiles de la couverture
-conservaient encore le rouge de leur teinte neuve.
-La maison, par contre, quoique très vieille déjà
-de mon temps, était encore debout, telle quelle,
-non restaurée.</p>
-
-<p>Les fermiers généraux s'efforcent à obtenir des
-propriétaires un bon logement pour les bêtes dont
-ils ont la moitié, alors que le logement des métayers
-leur importe peu. C'est dans l'ordre&hellip;</p>
-
-<p>A l'usage des gens, on avait fait pourtant quelque
-chose de très utile: un puits tout près de la
-porte d'entrée.</p>
-
-<p>Il y avait toujours les mêmes plantes de jonc
-dans la cour et la mare entourée de saules était
-restée pareille, sauf l'avantage d'un glacis de
-pierres en avant pour que les bêtes puissent aller
-boire plus aisément. Les saules vieillis laissaient
-échapper de leurs troncs branlants des débris poussiéreux.
-Deux ou trois manquaient à l'appel&hellip;</p>
-
-<p>Je ne connaissais pas les habitants actuels de la
-ferme et n'avais nul motif d'aller jusqu'à la maison.
-Je ne fis donc que passer, en observant à droite et
-à gauche ces lieux familiers, et m'éloignai par le
-chemin de la Breure.</p>
-
-<p>C'était bien la même rue creuse, resserrée par
-endroits, encaissée entre ses hautes bouchures dont
-septembre jaunissait les feuilles; les mêmes chênes
-trônaient sur les levées avec leurs racines débordantes
-et leurs ramures touffues,&mdash;moins
-quelques-uns, coupés, dont les souches se voyaient
-encore. Des ornières trop profondes avaient été
-nivelées&mdash;d'ailleurs remplacées par d'autres. Maigre
-changement&hellip;</p>
-
-<p>Mais au bout je ne retrouvai plus ma Breure
-familière, défrichée, transformée en culture honnête&mdash;où,
-seules, quelques pierres grises continuant
-à montrer leur nez rappelaient l'ancien
-état de choses. Je parcourus sans émotion ce
-terrain trop civilisé, me bornant à l'égratigner
-de loin en loin, du bout de mon bâton ou de la
-pointe de mon sabot pour juger de sa nature, et
-s'il semblait être de bon rapport. Par exemple,
-je reconnus l'horizon si souvent contemplé, la
-vallée fertile et, au delà, le coteau dénudé que
-précédait la forêt de Messarges. Et si nombreux
-me revenaient mes souvenirs de pâtre qu'un
-instant j'oubliai le reste de mon existence pour
-me retrouver l'enfant de jadis, vierge d'impressions,
-qu'un rien amusait ou chagrinait&hellip;</p>
-
-<p>Je parcourus une partie des champs du domaine
-que je retrouvai pareils, à part beaucoup d'arbres
-abattus, quelques coins broussailleux défrichés.
-Je passai dans le pré de Suippière, à côté de la
-fontaine où nous prenions l'eau jadis, maintenant
-abandonnée; les b&oelig;ufs au pâturage y venant
-boire faisaient déraper dans son lit la terre des
-bords. Encore un peu de temps et il n'y aurait
-plus là qu'un bourbier quelconque, qu'on finirait
-par assainir avec un drainage.</p>
-
-<p>Je longeai un grand fossé marécageux, patrie des
-grenouilles vertes, où je venais autrefois cueillir
-des <i>janettes</i> au printemps; le même filet d'eau
-claire coulait au fond sur la même vase grise.</p>
-
-<p>Je suivis le chemin de Fontivier par où j'avais
-rapporté sur mon dos Barret frappé à mort:&mdash;cette
-évocation m'attrista&hellip;</p>
-
-<p>En fin de compte, après une tournée de trois
-heures, je rejoignis par Suippière la petite route
-de Meillers.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Passé le bourg, comme j'allais reprendre à la
-chaussée de l'étang, près du moulin, le chemin de
-Saint-Aubin, je me trouvai nez à nez avec mon
-camarade Boulois, du Parizet, qui s'en revenait
-de la messe. Ce pauvre Boulois m'en avait voulu
-ferme d'avoir abusé de sa confiance en épousant
-Victoire qu'il convoitait. Ah! ses regards furibonds
-les jours de foire, quand le hasard nous mettait
-en présence. Alors que moi, gêné un peu, je cherchais
-à l'éviter&hellip; Cette rencontre inopinée nous
-stupéfia l'un et l'autre. Boulois me regardait sans
-colère.</p>
-
-<p>&mdash;Tiens, te voilà par là! dit-il en s'arrêtant.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, j'ai voulu revoir mon ancien pays.</p>
-
-<p>&mdash;Ah!</p>
-
-<p>Un instant d'hésitation sur l'attitude à prendre,&mdash;puis,
-il me tendit la main:</p>
-
-<p>&mdash;Et comment ça va-t-il, mon vieux?</p>
-
-<p>&mdash;Ça va tout doucement, merci&hellip; Et toi-même?</p>
-
-<p>&mdash;Moi, ça va comme les vieux, une fois bien,
-une fois mal, plus souvent mal que bien&hellip; Tiennon,
-reprit-il après un court silence, je te pardonne la
-crasse que tu m'as faite. Il y a assez longtemps que
-je te boude; nous pouvons bien redevenir amis&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;C'était mal de ma part, je l'ai bien compris,
-va. Mais tu sais que je n'avais aucune situation&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Oui, ce mariage t'a rendu un fier service; tu
-aurais peut-être été obligé sans cela de rester toute
-ta vie journalier, ce qui n'est pas gai, ma foi non!
-De mon côté, je me suis marié avec une autre dont
-je n'ai pas eu à me plaindre. N'en parlons donc
-plus&hellip;</p>
-
-<p>Et nous voilà pris à causer, à passer en revue
-nos existences. Lui n'avait jamais quitté le Parizet.
-A la mort de son père, la direction du domaine lui
-échut naturellement. Il avait bien travaillé, élevé
-cinq enfants, fait de sérieuses parties de cartes et
-bu quelques forts coups. Le propriétaire, un de
-ces bons riches comme il s'en voit trop peu, venait
-de faire construire à son intention une chambre
-neuve où il comptait vieillir et mourir,&mdash;son
-aîné, bien entendu, prenant la ferme à son
-compte.</p>
-
-<p>Nous avions, certes, une foule de choses à nous
-dire, et pourtant, au bout d'un petit quart d'heure
-de conversation, nous nous trouvâmes pris de court.
-Dans le gouffre du passé où s'accumulent sans
-relâche nos sensations de l'heure présente, les
-plus récentes recouvrent indéfiniment les autres
-qui, avec le temps, s'annihilent&mdash;et il est difficile
-de retrouver quelque chose de net.</p>
-
-<p>Le moulin était au repos. Je me pris à regarder
-la haute cheminée de briques qui profilait dans le
-ciel clair son embouchure noircie. Boulois contemplait
-l'étang vaste que la brise légère agitait
-de remous paisibles et cependant cruels&mdash;puisqu'ils
-semblaient disséquer, martyriser le soleil
-en train de s'y baigner&hellip; Tout à coup, rompant
-notre commune rêverie:</p>
-
-<p>&mdash;Tiennon, me dit-il, viens donc manger la
-soupe avec moi&hellip;</p>
-
-<p>Il insista si fort que je finis par accepter&hellip;</p>
-
-<p>Quand nous arrivâmes au Parizet, vers trois
-heures, il n'y avait que les femmes en train de
-râper des coings pour faire de la liqueur.</p>
-
-<p>&mdash;Bourgeoise, j'amène mon camarade de communion;
-c'est un peu grâce à lui que je me suis
-marié avec toi, tu le sais; il faut lui en savoir gré&hellip;
-Nous avons faim; donne-nous à manger et à
-boire.</p>
-
-<p>C'était une grosse femme courte qu'un asthme
-gênait; elle eut un sourire bonasse:</p>
-
-<p>&mdash;Je n'ai pas grand'chose; vous venez trop
-tard; il y a deux heures que nous avons mangé.</p>
-
-<p>Elle apporta un reste de soupe grasse tenue
-chaude sur la cendre du foyer, cuisina des &oelig;ufs
-et tira du buffet un fromage de chèvre intact.
-Boulois me versait à boire à toute minute et sa
-main tremblait d'émotion heureuse:</p>
-
-<p>&mdash;Mais bois donc&hellip; Prends donc à manger&hellip;
-T'en souviens-tu du temps où nous allions au
-catéchisme?</p>
-
-<p>Notre repas se prolongea; il fallut goûter des
-liqueurs de trois sortes. Les évocations du passé
-nous revenaient mieux et nous trouvions toujours
-quoi dire&hellip;</p>
-
-<p>Pour lui faire plaisir je dus aller voir le jardin,
-puis les bêtes, si bien que je ne partis qu'à la
-nuit.</p>
-
-<p>Chez nous, la Victoire, inquiète de ma longue
-absence, me fit une scène en arrivant,&mdash;sans
-parvenir à me troubler. J'étais content de ma
-journée et tout heureux de cette réconciliation.
-Puis, d'avoir bu un petit coup, cela contribuait
-aussi à me donner des idées roses, si bien que je
-me sentais léger comme un jeune homme et disposé
-à la joie.</p>
-
-<p>Les malheurs, hélas! suivent de près les bons
-jours. Dans le courant de la semaine nous arriva
-une lettre de Paris, annonçant le décès de ma
-s&oelig;ur Catherine. Elle était restée en fonctions
-jusqu'à la fin. Avant la vieille maîtresse dont
-elle escomptait une part de succession, la mort
-l'avait frappée&hellip;</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">LIII</h2>
-
-
-<p>Le chemin de fer à voie étroite dont Fauconnet
-nous avait dotés passait juste au bout d'un de nos
-champs et traversait au ras du sol, à cent mètres
-de chez nous, notre chemin d'arrivée. Son établissement
-avait donné lieu à des récriminations sans
-nombre. Des expropriés, bien qu'ayant touché dix
-fois la valeur de leur terrain, gémissaient sur le
-grand dommage à eux causé. D'autres se plaignaient
-du tracé aux courbes fantasques dont
-personne ne pouvait démontrer la nécessité. On
-disait que l'entrepreneur, certain d'un joli bénéfice,
-avait fait augmenter à dessein le nombre des
-kilomètres, que le docteur Fauconnet et les autres
-Messieurs du Conseil Général s'étaient laissé rouler&hellip;
-Quand il y eut des élections, leurs adversaires ne
-manquèrent pas de les attraper à ce propos. A leur
-place ils n'auraient pu davantage prétendre à
-contenter tout le monde. Mais il est de règle de
-critiquer ceux qui mènent la barque.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Malgré ses courbes, et en dépit des criailleries
-auxquelles il avait donné lieu, le chemin de fer
-marchait. Nous entendions chaque jour ses sifflements
-et le fracas de son passage. Les premiers
-temps nous craignions pour nos bêtes à cause de
-cette traversée du chemin,&mdash;sans compter qu'au
-pâturage elles pouvaient s'aviser de franchir la
-palissade et de descendre sur la voie. Nous pestions
-de compagnie contre ces «inventions enragées»
-destinées à enlever toute tranquillité au pauvre
-monde des campagnes. La bourgeoise, selon son
-habitude, exagérait dans le mauvais sens, disant
-qu'on ne pourrait plus avoir de chèvres, de cochons,
-ni de volailles. Par contraste je m'efforçais à
-l'optimisme. De fait, nous n'eûmes jamais d'écrasés
-qu'un trio d'oisons nigauds&hellip;</p>
-
-<p>Mais c'est surtout à la Marinette que le train
-portait ombrage. Elle tressaillait nerveusement au
-bruit, le fixait de ses yeux vides, lui montrait le
-poing jusqu'à ce qu'il eût disparu,&mdash;précipitant
-son monologue inepte.</p>
-
-<p>Il y avait souvent des trains de marchandises
-assez longs,&mdash;formés en majeure partie de voitures
-découvertes garnies de chaux à l'aller et de
-charbon au retour. Mais bien plus encore s'allongeaient
-ces trains les jours de foire à Cosne&mdash;et
-l'on apercevait par les vasistas des portières les
-têtes inquiètes des bovins apeurés&hellip; Les trains réguliers
-de voyageurs ne comprenaient d'habitude
-que deux ou trois voitures, souvent même une
-seule. La petite machine au fourneau bas promenait
-avec une sage lenteur au travers des champs, des
-prés et des bois sa longue voiture brune&hellip; J'en vins
-à connaître tous les hommes à blouse bleue tachée
-de graisse et de charbon qui conduisaient les convois;
-et aussi les autres, ceux à casquette dorée,
-tunique noire à boutons jaunes, qui se tenaient
-d'habitude sur l'une des plates-formes. J'en vins
-à connaître même une bonne partie des voyageurs,&mdash;au
-moins tous les habitués, bourgeois, gros fermiers,
-commerçants et curés. En dehors des jours
-de foire on n'y voyait guère de paysans, ni d'ouvriers.
-Il faut avoir pour se promener des loisirs
-et des moyens.</p>
-
-<p>&mdash;Ceux-là sont des malins, pensais-je, des gens
-qui s'arrangent à bien passer leur temps aux
-dépens du travailleur et qui, par-dessus le marché,
-se fichent de lui&hellip;</p>
-
-<p>Souventes fois en effet, quelques-uns, regardant
-par la portière, semblaient avoir au passage des
-sourires d'ironie à l'adresse du vieux paysan laborieux
-que j'étais&hellip;</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">LIV</h2>
-
-
-<p>Quand expira, en 1890, mon bail de six années,
-j'hésitai beaucoup à le renouveler en raison de
-mes soixante-sept ans dont je sentais le poids.
-La bourgeoise, bien qu'un peu plus jeune, était
-plus caduque encore. Et notre Francis, qui touchait
-à ses treize ans, pouvait dorénavant se tirer
-d'affaire seul. Je me décidai cependant à un nouvel
-engagement d'égale durée&mdash;à cause, surtout, de
-la Marinette. Pouvais-je la ramener chez mes
-enfants, maintenant déshabitués de sa présence,&mdash;alors
-qu'elle devenait de moins en moins supportable?
-Je formais des v&oelig;ux pour que nous lui
-survivions, Victoire et moi, afin qu'elle fût toujours
-assurée du nécessaire et bien traitée.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Il n'en devait pas aller ainsi, hélas! Ma pauvre
-femme s'éteignit brusquement l'été d'après,&mdash;et
-j'eus le grand chagrin de me dire que c'était un
-peu par ma faute!</p>
-
-<p>Le voisin qui m'aidait habituellement à rentrer
-mes gerbes se trouva être absent un jour où la pluie
-menaçait. Je fis venir Victoire, qui ne s'en souciait
-guère, pour entasser sur la voiture le peu de blé
-que nous avions lié la veille. Elle eut très chaud,
-puis grelotta sous l'averse trop tôt survenue; la
-nuit elle se mit à vomir du sang; deux jours après
-elle était morte&hellip;</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Je dus prendre à gage pour les soins de mon
-intérieur une veuve âgée, très sourde et guère
-entendue à la laiterie,&mdash;si bien qu'il me fallut les
-premiers temps m'occuper toujours avec elle de la
-fabrication du beurre et du fromage. Et la Marinette,
-qui ne pouvait la souffrir, lui joua cent tours
-désagréables. Elle éteignait le feu, renversait la
-marmite, dissimulait les objets usuels du ménage
-et riait de la voir embarrassée&hellip; A tel point que la
-bonne femme fut en passe de nous quitter, ne
-pouvant supporter ces ennuis. Je restai à la
-maison plusieurs jours d'affilée pour surveiller la
-pauvre innocente. Quand elle se disposait à faire
-quelque sottise, je lui serrais les poignets avec
-force, la subjuguant d'un regard dur. D'autre
-part, sachant qu'elle aimait beaucoup la salade
-de haricots, les beignets, je dis à la servante de
-préparer souvent l'un ou l'autre de ces mets.
-Vaincue et satisfaite, la Marinette cessa peu à peu
-ses tracasseries.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Mais il surgit de nouvelles inquiétudes. Pour
-donner à mes enfants «les droits de leur mère»
-je fus obligé de faire rentrer mon hypothèque. Je
-me revis gauche et gêné dans le bureau du notaire;
-j'affrontai les haussements d'épaules dédaigneux
-du premier clerc, un grand bellâtre très pommadé,
-qui, lorsque je ne saisissais pas du premier coup ses
-explications, avait toujours l'air de vouloir lâcher
-ce qu'il pensait si fort:</p>
-
-<p>&mdash;Quel imbécile tout de même!</p>
-
-<p>Après que tout fut réglé il me resta deux mille
-francs. Longtemps je conservai cette somme au
-fond du tiroir de l'armoire,&mdash;la clé du meuble
-restant cachée dans un trou du mur de l'étable.
-Quand la servante voulait ranger du linge, elle me
-la demandait d'un air maussade, en m'accusant
-d'être méfiant&hellip; De guerre lasse, je portai mes
-deux mille francs chez le banquier de Bourbon.</p>
-
-<p>Et ma vie se poursuivit, bien monotone, entre
-ces deux vieilles femmes dont l'une était sourde
-et l'autre idiote.</p>
-
-<p>Francis, placé dans une ferme du voisinage,
-venait quelquefois le dimanche et ses visites me
-donnaient toujours du contentement. Mais elles
-devinrent de moins en moins fréquentes à mesure
-qu'il grandit, car il se mit à sortir davantage:&mdash;la
-compagnie des jeunes garçons de son âge lui
-semblait plus attrayante que celle de son vieux
-grand-père et de son triste entourage.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Je pris le train un jour et me rendis à Saint-Menoux
-où était revenu mon parrain, maintenant
-plus qu'octogénaire. Un chancre lui rongeait la
-figure. Ç'avait été d'abord une démangeaison au
-côté gauche du nez, passé du naturel au pourpre,
-puis au violâtre,&mdash;où une plaie s'était formée
-ensuite. Son pauvre nez, sous le linge et l'étoupe,
-apparaissait comme un étal de chair vive d'où
-suintait de l'eau rousse&mdash;et l'&oelig;il allait être pris&hellip;</p>
-
-<p>Le malheureux, torturé sans répit, avait de
-longues nuits d'insomnie. Et il souffrait au moral
-aussi, se sentant pour tous un objet de dégoût.
-On lui trempait sa soupe dans une écuelle spéciale
-rarement lavée; il mangeait dans son coin; on
-ne permettait plus aux petits de l'approcher.</p>
-
-<p>La servante ayant refusé un jour de savonner les
-linges de son pansement, sa belle-fille, en se mettant
-à ce travail rebuté, marmonnait assez haut
-pour qu'il entendît:</p>
-
-<p>&mdash;Mais il ne crèvera donc jamais, ce vieux dégoûtant!</p>
-
-<p>La gorge serrée, la voix sourde, à la fois rageuse
-et pleurarde, il me rapportait cela.</p>
-
-<p>&mdash;J'ai souvent le désir de me tuer! Je songe à
-me pendre à un arbre, à une poutre de la grange ou
-bien à me jeter à l'eau. Jusqu'ici j'ai eu le courage,
-ou peut-être la lâcheté, de ne pas le faire. Mais je
-ne réponds pas de l'avenir: la résignation a ses
-limites, misère de Dieu!</p>
-
-<p>Que dire pour le remonter? Le désespoir ancré
-dans son c&oelig;ur n'était-il pas aussi incurable que le
-chancre affreux qui lui rongeait la figure?</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">LV</h2>
-
-
-<p>Après un séjour de dix ans, mes enfants quittèrent
-le domaine de M. Fauconnet, ne pouvant plus
-s'entendre avec lui. En vieillissant, le docteur devenait
-maniaque, grincheux, tyrannique. Il n'était
-plus député,&mdash;son républicanisme ayant paru
-trop déteint. Car l'ancien rouge sang de b&oelig;uf tournait
-au rose pâle, outrant le goût de l'ordre et la
-haine des «avancés». Il imitait quasi M. Noris.
-Le cri de «Vive la Sociale!» le mettait dans une
-colère folle.</p>
-
-<p>La dernière année que mes garçons furent chez
-lui, ils eurent la machine un jour de grande chaleur,
-si bien qu'un souffle de révolte passait sur les
-batteurs exténués. Le docteur étant venu vers
-trois heures de l'après-midi, au moment le plus
-pénible, un jeune domestique juché sur une meule
-lança pour le narguer un farouche «Vive la Sociale!»
-et d'autres y répondirent. M. Fauconnet
-regarda les criards à tour de rôle, avec l'intention
-de se fâcher. Mais voyant qu'ils étaient trop, que
-sa puissance était impuissante à réprimer cette
-irrévérence, il refréna sa colère, s'en fut trouver
-mon Jean auquel il enjoignit de ne pas tolérer ce cri.</p>
-
-<p>C'est ainsi qu'agissent tous les détenteurs d'autorité
-quand ils ne sont plus les maîtres de la
-situation: ils se déchargent sur leurs inférieurs
-qui n'en peuvent mais&hellip;</p>
-
-<p>Le docteur partit, laissant les travailleurs à
-leur misère et à leur malice.</p>
-
-<p>Mais quand, le soir, on conduisit chez lui sa part
-de grain il crut pouvoir se permettre une facile
-revanche en n'offrant pas un malheureux verre de
-vin à ceux des batteurs qui étaient venus avec
-le bouvier pour monter les sacs au grenier. Eux,
-bien entendu, s'en allèrent fort mécontents, non
-sans formuler des «Vive la Sociale!» très appuyés.</p>
-
-<p>Et ils revinrent après souper dans la nuit chaude,
-avec des camarades. Une heure durant, à bouche
-que veux-tu, ils proférèrent autour du château le
-cri prohibé qu'ils faisaient alterner avec celui, plus
-délictueux encore, de: «A bas les bourgeois!»</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Mes garçons se replacèrent sur le territoire de
-Bourbon, en direction de Saint-Plaisir, au domaine
-de Puy-Brot.</p>
-
-<p>Le maître, un certain M. Duverdon, fermier
-général jeune encore et entreprenant, passait pour
-très fort en affaires. A l'époque de la Saint-Martin,
-on le demandait pour des expertises de cheptels
-dans un rayon d'au moins six lieues. Il innovait
-en matière de bail: une clause portant interdiction,
-sous peine d'une amende de cinquante francs, de
-vendre soit du lait, soit du beurre,&mdash;les jeunes
-veaux devant bénéficier de tout le lait des mères.
-Le reste était à l'avenant. Duverdon, roublard
-nouveau jeu, enlevait aux métayers les quelques
-avantages par eux conservés jusqu'alors.</p>
-
-<p>&mdash;Et vous avez accepté tout cela sans regimber?
-dis-je à Charles le jour qu'il m'annonça que
-le bail était signé.</p>
-
-<p>&mdash;Que veux-tu, si nous n'avions pas accepté,
-nous, dix autres étaient prêts à le faire, et, dans
-la région, il nous eût été difficile de trouver un
-autre domaine vacant&hellip;</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">LVI</h2>
-
-
-<p>En 1893, le jour de Pâques, étant arrivé au
-bourg un peu tôt pour la grand'messe, je me pris
-à causer sur la place avec le père Daumier, un
-vieux de mon âge. Des jeunes filles nous frôlèrent,
-fraîches et jolies, en leurs élégantes toilettes
-neuves.</p>
-
-<p>Je dis à Daumier:</p>
-
-<p>&mdash;Si elles revenaient, les femmes d'autrefois,
-celles qui sont mortes il y a cinquante ans, croyez-vous
-qu'elles ne seraient pas étonnées de voir ces
-toilettes-là?</p>
-
-<p>&mdash;Elles se croiraient dans un autre monde,
-mon vieux. Dame, Saint-Aubin suit à présent la
-mode de Paris! Mais qui sait si on ne reculera pas
-après avoir tant avancé?</p>
-
-<p>&mdash;Oh! non allez! L'élan est donné, il se maintiendra
-quoi qu'il arrive; les chapeaux «à la bourbonnaise»,
-comme les bonnets à dentelle, ne se
-reverront plus.</p>
-
-<p>&mdash;Savoir si c'est un bien?</p>
-
-<p>&mdash;Conséquence des temps, que voulez-vous!
-Ça fait aller le commerce.</p>
-
-<p>Les cloches carillonnaient joyeusement l'appel à
-la messe. Belle fête printanière en vérité: ciel
-clair, soleil rayonnant tempéré par des souffles de
-brise fraîche&hellip; Des merles sifflaient gaiement tout
-près, dans une grande prairie d'un vert tendre que
-les primevères nuançaient de jaune par endroits.
-Devant nous, les vieux ormeaux de la place laissaient
-éclater leurs bourgeons grossis. Les lointains
-carillons des cloches de Bourbon et des
-cloches d'Ygrande se mêlaient aux vibrations
-grêles des nôtres.</p>
-
-<p>De grandes affiches vertes, jaunes et rouges
-tapissaient le mur de l'église, le tronc des ormeaux,&mdash;séparées
-par des banderoles longues, collées de
-biais:</p>
-
-<p>&mdash;Voyez, fit Daumier, voyez s'il y en a&hellip; Ceux
-qui savent lire ont de quoi se distraire! C'est qu'on
-va voter pour les députés bientôt; il paraît même
-qu'un des candidats va parler ici après la messe.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! lequel donc?</p>
-
-<p>&mdash;C'est Renaud, le socialiste.</p>
-
-<p>Un de mes voisins vint nous rejoindre qui nous
-dit de ne pas compter sur Renaud: un de ses
-amis parcourant en son nom les petites communes.</p>
-
-<p>&mdash;N'importe! Irons-nous l'entendre, Bertin? fit
-Daumier.</p>
-
-<p>&mdash;Ma foi, si vous voulez&hellip;</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>A la sortie de la messe, nous fûmes donc nous
-attabler à l'auberge où l'orateur devait faire sa
-réunion. La salle s'emplit en dix minutes et le
-bistro dut installer dehors des tables improvisées.
-Celui qu'on attendait n'arriva guère avant deux
-heures. A son entrée tous les regards convergèrent
-sur ce petit brun au teint maladif ainsi que sur une
-bête curieuse. Au fond de la salle, on lui réserva
-une table étroite derrière laquelle il se mit à
-parler dans le brouhaha des conversations persistantes.
-Ce fut d'abord pénible, il cherchait ses
-mots; puis il prit de l'assurance; ses yeux brillèrent
-et sa voix s'affermit. Il peignit la misère des travailleurs
-à qui l'on ne sait que faire des promesses;
-il attaqua les bourgeois, les curés&mdash;complices
-pour berner le peuple.</p>
-
-<p>A sa gauche un bonhomme soûl se levait fréquemment
-et criait, la face congestionnée:</p>
-
-<p>&mdash;C'est pas vrai; t'es un franc-maçon! A bas
-les francs-maçons!</p>
-
-<p>A chaque interruption de l'ivrogne, des rires
-éclataient au long des tablées; les rumeurs se croisaient
-suivies d'un bourdonnement long à s'éteindre:
-L'orateur, après un temps d'arrêt, s'efforçait
-à reconquérir l'attention. Sa tirade finale, assez
-ampoulée, mais lancée avec force, avec chaleur,
-ramena le silence complet.</p>
-
-<p>&mdash;Journaliers, métayers, petits fermiers, écrasés
-de travail et que tout le monde gruge, quatre
-révolutions en moins d'un siècle ne vous ont pas
-libérés:&mdash;vous restez ignorants, raillés, misérables.
-La vraie révolution fera le peuple souverain.
-Travaillez sans relâche à la mériter, mes amis!
-Cessez de vous faire, représenter par des bourgeois:
-monarchistes ou républicains ils se chicanent pour
-la galerie, mais s'entendent pour vous mieux duper.
-Signifiez-leur que vous avez assez d'eux! Faites-vous
-représenter par un homme de votre classe:
-votez tous pour le citoyen Renaud!&mdash;Puis voyez
-à vous entendre, à vous grouper pour faire valoir
-vos droits! Ainsi vous serez forts et l'aube nouvelle
-finira par luire&hellip; Un jour viendra où, cultivateurs,
-vous aurez vos champs, comme les mineurs auront
-leurs mines et les ouvriers d'industrie leurs usines.
-Alors il n'y aura plus d'intermédiaires parasites,
-plus de maîtres ni de serfs&mdash;mais seulement la
-grande collectivité humaine mettant en rapport les
-richesses de la nature. A vous, camarades, de hâter
-la venue des temps nouveaux!</p>
-
-<p>&mdash;C'est un <i>partageux</i>! énonça à mi-voix un assistant
-à barbe blanche.</p>
-
-<p>&mdash;C'est un nommé Laronde, fit un autre; je
-connais son père qui est le cousin de mon beau-frère;
-il est <i>laboureux</i> à Couleuvre, son père; mais
-lui l'a laissé, étant trop feignant sans doute pour
-travailler la terre&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;En tout cas, il a une bonne lame!</p>
-
-<p>Laronde ayant cessé de parler, épongeait son
-visage couvert de sueur. Des jeunes gens l'applaudissaient,
-criant: «Vive la Sociale! A bas les
-bourgeois!» Au milieu de la salle, debout et
-gesticulant, l'ivrogne déblatérait toujours contre
-les francs-maçons. Quelques métayers peureux
-filèrent, craignant de se compromettre dans cette
-assemblée révolutionnaire. Daumier dit:</p>
-
-<p>&mdash;On ne devrait pas tolérer de tels discours;
-ça met la zizanie dans le monde en faisant croire
-des choses qui ne peuvent pas arriver.</p>
-
-<p>&mdash;Qu'en savez-vous, si ça n'arrivera pas? répondis-je.
-Pensez donc à tous les changements que
-nous avons vus dans le cours de notre vie, à tout
-le bien-être qu'il y a en plus maintenant&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;On n'en est ni plus heureux, ni plus riche; on
-a cela, on voudrait autre chose; et le bien-être ne
-fait pas devenir vieux.</p>
-
-<p>&mdash;Devenir vieux n'est pas tout; il faut accorder
-une part aux satisfactions de l'existence, que
-diable!</p>
-
-<p>Laronde traversa la salle, saluant à droite et à
-gauche en souriant. Et, dévisagé par des groupes
-de femmes qui attendaient dehors pour le voir, il
-réenfourcha sa bécane, fila sur Ygrande où il devait
-parler dans le cours de l'après-midi.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Après son départ on se reprit à discuter, les uns
-l'approuvant, les autres le blâmant.</p>
-
-<p>Un maître-carrier, beau parleur, ayant entendu
-mes réponses à Daumier, s'approcha:</p>
-
-<p>&mdash;Bien sûr, dit-il, on continuera vers le progrès,
-de par les découvertes nouvelles qui faciliteront
-le travail. Mais de la science seule, il faut attendre
-le mieux. La politique est impuissante et nulle.
-Jamais les députés ne feront vraiment des lois
-pour le peuple. Les gros bourgeois qu'on dédaigne
-un peu dans les élections n'en conservent pas moins
-toute leur influence, croyez-le bien&hellip; Quant à
-Renaud, à Laronde et à leurs pareils, ce sont des
-ambitieux qui voudraient prendre la place des autres
-pour faire les bourgeois à leur tour. Au fond,
-il n'y a de vrai sur ce chapitre que l'<i>ôte-toi de là
-que je m'y mette!</i></p>
-
-<p>Plusieurs approuvèrent bruyamment Mais un
-commerçant protesta&mdash;qui en tenait pour M. Gouget,
-le député sortant:</p>
-
-<p>&mdash;Il ne faut rien exagérer&hellip; La politique a son
-importance. Ne devons-nous pas à la République
-l'école gratuite et la diminution du temps de service?
-S'il y avait une majorité de bons républicains
-comme M. Gouget, nous aurions bientôt
-l'impôt sur le revenu, des retraites pour les vieux
-travailleurs&mdash;et l'État romprait d'avec l'Église.
-Ce programme, le programme de tous les bons
-républicains, M. Gouget l'a toujours soutenu de
-ses votes. Mais beaucoup lui retirent leur confiance
-sous prétexte qu'on ne voit jamais aboutir les
-réformes qu'il prône. Comme s'il était seul!</p>
-
-<p>Et voilà-t-il pas que je me risquai à parler
-aussi!</p>
-
-<p>&mdash;Pour moi, il y aura toujours des forts et des
-faibles, des malins et des grugés&hellip; Il s'en trouvera
-toujours pour vivre du travail des autres&hellip; Ceux
-qui font métier de politicailler sont souvent des
-ambitieux ou des farceurs. Mais, n'ayant rien à
-craindre puisque nos rentes sont au bout de nos
-bras, nous pouvons nous risquer à voter pour les
-«avancés»&mdash;quand ça ne serait que pour embêter
-les bourgeois qui nous en ont tant fait!</p>
-
-<p>Alors le carrier:</p>
-
-<p>&mdash;Vous avez foi au partage, père Bertin; vous
-voudriez jouir de votre locature sans payer de fermage&hellip;
-Oui, mais si l'on vous envoyait à tel ou
-tel endroit (il me citait de mauvais petits biens
-fâcheusement situés) qu'est-ce que vous diriez?
-Le partage n'est pas commode à faire, allez!</p>
-
-<p>&mdash;On ne peut changer des choses qui ont toujours
-existé, dit le père Daumier.</p>
-
-<p>&mdash;Non, je ne suis pas <i>partageux</i>! Mais je vois
-bien la commune propriétaire de ses terrains au
-lieu et place de quelques Messieurs de Paris ou
-d'ailleurs. La commune louerait à de bonnes conditions
-aux paysans et emploirait les revenus en améliorations
-et embellissements dont tout le monde
-profiterait.</p>
-
-<p>«Quant à votre objection, père Daumier, elle ne
-tient pas debout, vous savez&hellip; Défunt ma grand'mère
-se rappelait du temps où les curés passaient
-dans les champs pour la dîme, où les seigneurs
-avaient tous les droits. Vous pouvez croire qu'à
-l'époque, pas mal de gens tenaient pour impossible
-de voir supprimer ces choses-là. Et l'on s'est
-étonné après coup qu'elles aient pu durer si longtemps!
-Pensez-vous qu'à présent, si les fermiers
-généraux de notre centre, par exemple, venaient à
-disparaître, nous ne pourrions plus vivre? Ça nous
-serait au contraire un grand soulagement de n'avoir
-plus ces ventrus à nourrir sans rien faire&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Bien dit! fit le carrier en se levant pour aller
-rejoindre un client qui lui faisait signe.</p>
-
-<p>&mdash;Bravo! père Tiennon. Vive la Sociale!
-s'exclamèrent trois jeunes gens qui m'avaient
-entendu.</p>
-
-<p>Et ils offrirent le café. Mais je me sentais un peu
-étourdi par le bruit de la salle, par la chaleur et la
-fumée. Je regardai la pendule.</p>
-
-<p>&mdash;Non, mes amis, non; il est temps que j'aille
-panser mes vaches.</p>
-
-<p>Daumier intervint:</p>
-
-<p>&mdash;Allons, buvons le café avec ces jeunes gas,
-vieux socio.</p>
-
-<p>&mdash;Merci! La tête me fait un peu mal; je dirais
-sans doute des «âneries». C'est toujours ce qui
-arrive quand on reste au café longtemps. Au
-revoir!</p>
-
-<p>Et leur ayant serré la main à tous je partis,
-laissant le père Daumier qui prit sa «cuite». C'est
-la seule fois de ma vie qu'il m'arriva de tant
-causer politique.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Les élections furent vite oubliées, et les discussions
-et les rêves auxquels elles avaient donné
-lieu, en présence du grand désastre qu'on eut à
-subir cette année-là&hellip; Tout le printemps, tout l'été
-sans pluie; un soleil constant qui brûlait les
-plantes jusqu'en leurs racines; une récolte de foin
-dérisoire; une récolte de céréales médiocre; les
-pâtures desséchées; les mares vidées; les animaux
-se vendant pour rien:&mdash;quelle misère! Je fus
-obligé d'aller au bois râteler des feuilles sèches
-dont j'amassai une provision pour la litière, et
-d'acheter des fourrages du Midi qu'un négociant
-faisait venir à Saint-Aubin par wagons. Je
-compris, cette année-là, que le chemin de fer
-pouvait tout de même rendre des services aux
-paysans!</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">LVII</h2>
-
-
-<p>Au cours de ces grandes chaleurs de 1893, la
-mort&mdash;qu'il avait tant souhaitée&mdash;délivra
-enfin mon pauvre martyr de frère&hellip;</p>
-
-<p>En novembre de cette même année, ma vieille
-servante entra au service d'un curé, espérant y
-être plus tranquille que chez nous.</p>
-
-<p>J'en engageai une autre, une grande bringue,
-bêbête et méchante, qui ronchonnait à tout propos
-et bousculait ma s&oelig;ur à la moindre frasque.
-Plus tard, je découvris qu'elle prélevait la dîme
-sur la vente de mes denrées au marché de Saint-Hilaire,
-et qu'elle buvait à mes dépens des tasses
-de café, des bols de vin sucré. Je la conservai quand
-même, préférant tout supporter que de changer
-encore, et sachant que je n'arriverais jamais à
-trouver la ménagère idéale.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Nous fûmes pris par la grippe, la Marinette et
-moi, au cours de l'hiver tardif et rude de 1895;&mdash;Madeleine,
-la femme de Charles, dut venir de Puy-Brot
-pour nous soigner. Cette maladie emporta
-la malheureuse innocente, d'ailleurs très affaiblie
-depuis un certain temps. Et, pour moi aussi, je
-crus que ç'allait être la fin, tellement je me sentais
-sans force, miné par la fièvre, épuisé par une toux
-caverneuse qui m'arrachait l'estomac. Je guéris
-pourtant, péniblement à vrai dire, après être resté
-traînard et courbaturé pendant plusieurs mois,&mdash;et
-ne retrouvant plus qu'une petite part de la vigueur
-que j'avais conservée jusque-là.</p>
-
-<p>Alors j'aspirai au jour où, mon bail fini, je pourrais
-retourner avec mes enfants.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Durant cette période, mes idées tournèrent
-souvent au lugubre. Je me voyais rester là tout
-seul, comme un vieil arbre oublié dans un taillis
-au milieu de la poussée des jeunes. Un à un, ceux
-que j'avais connus s'en étaient tous allés&hellip; Morte,
-ma grand'mère en châle brun et chapeau bourbonnais.&mdash;Mort,
-l'oncle Toinot qui avait servi
-sous le grand empereur et tué un Russe.&mdash;Morts,
-mon père et ma mère,&mdash;lui bon et faible, elle
-souvent dure et mauvaise d'avoir été trop malheureuse.&mdash;Morts,
-le père et la mère Giraud, mes
-beaux-parents, et leur fils, le soldat d'Afrique, et
-leur gendre, le verrier, qui parlait toujours de tirer
-le pissenlit par la racine&hellip;&mdash;Morts, mes deux
-frères et mes deux s&oelig;urs.&mdash;Morte, la Victoire,
-bonne compagne de ma vie, dont les défauts ne
-m'apparaissaient à la fin que très peu sensibles,
-comme devaient lui apparaître les miens, sous
-l'effet de l'accoutumance.&mdash;Morte, ma petite
-Clémentine, douce et mutine.&mdash;Morte, ma nièce
-Berthe, délicate fleur de Paris, des suites d'une
-couche pénible.&mdash;Morts, Fauconnet père et fils,
-Boutry, Gorlier, Parent, Lavallée, Noris.&mdash;Morts,
-tous ceux qui avaient joué un rôle dans ma vie,
-y compris Thérèse, ma première amoureuse. Je les
-revoyais souvent; ils défilaient de compagnie dans
-mes rêves de la nuit, dans mes souvenirs de la
-journée. La nuit, ils revivaient pour moi; mais
-le jour, il me semblait à de certains moments
-marcher entre une rangée de spectres&hellip;</p>
-
-<p>Et pourtant, pas plus qu'autrefois, l'idée de la
-mort ne m'effrayait pour moi-même. Ah! mes
-premières émotions funèbres à la Billette, lors
-du décès de ma grand'mère! Mon serrement de
-c&oelig;ur à l'entrée de la grande boîte longue où on
-devait la mettre, et ma tristesse poignante, sincère,
-en entendant tomber les pelletées de terre sur le
-cercueil descendu dans la fosse! J'avais trop vu
-de scènes semblables depuis; et mon c&oelig;ur à présent
-restait dur et fermé. A chaque nouveau convoi
-s'accroissait mon indifférence. Et pourtant mon
-tour approchait d'être couché dans une caisse
-semblable qu'on descendrait aussi, avec des câbles,
-au fond d'un trou béant&mdash;et sur laquelle on
-jetterait par pelletées le gros tas de terre resté au
-bord, comme la barrière infinie qui sépare la mort
-de la vie! Mais cette pensée même ne me faisait
-pas ému&hellip;</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Je m'intéressais d'ailleurs à toutes les floraisons
-d'énergie épanouies derrière moi. Mes fils étaient
-les hommes sérieux, les hommes vieillissants de
-l'heure actuelle. Mes petits-fils représentaient
-l'avenir; ils avaient l'air de croire que ça ne
-finirait jamais&hellip; Pourtant, l'enfance, derrière eux,
-gazouillait, croissait&hellip;</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">LVIII</h2>
-
-
-<p>Il y a cinq ans déjà que je suis revenu avec mes
-enfants. Ils ne me sont pas mauvais. Rosalie même
-a pour moi des tendresses qui m'étonnent. Madeleine
-est toute dévouée, toute aimante et laisse
-gouverner sa belle-s&oelig;ur. L'harmonie règne dans la
-maisonnée et j'en suis bien aise. Mais une séparation
-prochaine n'en est pas moins imminente; ils
-vont être trop nombreux pour rester ensemble.</p>
-
-<p>C'est qu'il y a un troisième ménage. Mon filleul,
-le fils de Jean et de Rosalie, rentré du régiment
-depuis trois ans, s'est marié à la Saint-Martin
-dernière. J'ai une petite-bru; j'aurai bientôt, je
-pense, un arrière-petit-fils. Et Charles a deux filles
-qui sont d'âge à se marier aussi. Il devient urgent
-que mes deux garçons aient chacun leur ferme.
-Duverdon, qui tient à eux, a promis d'ailleurs de
-placer le sortant dans un autre de ses domaines.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Moi, je suis le vieux!</p>
-
-<p>Je rends des petits services aux uns et aux
-autres. Les brus me disent:</p>
-
-<p>&mdash;Mon père, si ça ne vous ennuyait pas, vous
-devriez bien&hellip;</p>
-
-<p>Et, pour les contenter, je casse du bois pour la
-cuisine, je donne à manger aux lapins, je surveille
-les oies.</p>
-
-<p>En été, les jours de presse, mes garçons aussi me
-demandent souvent de faire une chose ou l'autre.
-Et je conduis aux champs les vaches ou les moutons,
-je garde même les cochons tout comme il y a
-soixante-dix ans. Je finis par où j'ai commencé:&mdash;la
-vieillesse et l'enfance ont des analogies&hellip;</p>
-
-<p>Quand on fait les foins, je fane encore et je
-ratèle. Et lorsqu'on charge, je prêche la prudence
-et les charrois moins gros; je donne des conseils
-qu'on ne suit pas toujours. Les jeunes veulent
-oser, risquer le tout pour le tout, faire les malins&hellip;
-Mais funeste à la témérité est l'expérience que
-l'âge donne. Et je suis le vieux!</p>
-
-<p>Mes forces, de plus en plus, vont déclinant;
-j'ai les membres raidis; on dirait que le sang n'y
-circule pas. L'hiver, Rosalie met chaque soir dans
-mon lit une brique chaude enveloppée d'un chiffon,&mdash;faute
-de quoi je ne pourrais ni me réchauffer, ni
-dormir. Je me courbe en arc de cercle; je regarde
-la pointe de mes sabots; le sol, que j'ai tant remué,
-me fascine à présent, semble se hausser vers moi
-avec un air de me dire qu'il aura bientôt son tour.
-Je vois gros et je tremble un peu; j'ai du mal à me
-raser sans entailles; il m'arrive, quand je vais à la
-messe, de ne plus reconnaître des personnes que
-je connais très bien.&mdash;Jusqu'à mon petit Francis
-que je ne remettais pas lorsqu'il est venu me voir
-au retour du service!&mdash;Je suis dur d'oreilles en
-tout temps et très sourd par périodes durant l'hiver.
-Lorsqu'on s'adresse à moi, il m'arrive de mal
-comprendre, de répondre de travers, ce qui fait
-rire tout le monde à mes dépens. Quand j'ai mangé,
-si je reste assis, je m'endors&mdash;et la nuit, au
-contraire, les longues insomnies sont fréquentes.
-J'ai des absences de mémoire impossibles; je
-conserve très bien le souvenir des épisodes saillants
-de ma jeunesse, et les choses de la veille m'échappent.
-Ma pensée, j'imagine, est à ce point fatiguée
-des événements qui l'ont préoccupée pendant trois
-quarts de siècle qu'elle n'a plus la force de se
-porter sur des sujets neufs. Le résultat est que
-j'aime trop parler de ces choses d'autrefois qui
-n'intéressent plus personne, et que j'ai sur les
-nouvelles des naïvetés qui font rire. Cela me rend
-un peu ridicule. Sur la physionomie de mes petits-enfants,
-je lis souvent cette phrase du langage
-d'aujourd'hui:</p>
-
-<p>&mdash;Ce qu'il est «rasant» tout de même, le vieux&hellip;</p>
-
-<p>Oui, je suis le vieux! Il faut bien que je le
-reconnaisse de bonne grâce. Mes organes ont fait
-leur temps; ils aspirent au grand repos!</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Et puis, vraiment, on voit des choses trop étonnantes.
-Dans ma jeunesse, tout le beau monde
-allait à cheval parce que les voitures ne pouvaient
-circuler dans les mauvais chemins. A présent, il
-circule des voitures qui n'ont pas besoin de chevaux&hellip;
-Dans un de nos champs qui borde la
-grand'route, j'ai gardé les cochons cet été. Souvent
-il m'arrivait d'entendre dans le lointain un bruit
-criard, disgracieux, très vite rapproché:&mdash;l'automobile
-passait avec ses voyageurs accoutrés en
-sauvages, enlunettés comme des casseurs de pierres,
-laissant derrière elle un nuage de poussière et
-de fumée, une mauvaise odeur de pétrole&hellip;</p>
-
-<p>Un jour, la petite servante d'un domaine voisin
-conduisait son troupeau de vaches dans une pâture
-dont les claies donnaient sur la route. Et voilà que
-survint à grand train, du côté de Bourbon, l'une
-de ces voitures devant laquelle se prirent à courir
-les bêtes. Le conducteur ayant donné de la trompe
-les effraya davantage. Deux s'engagèrent dans un
-chemin latéral à gauche; deux autres, franchissant
-la bouchure, pénétrèrent dans un champ
-d'avoine, cependant que les trois dernières continuaient
-leur course folle. Je rejoignis sur la route
-la pauvre gamine éplorée, qui me dit les apercevoir
-encore à l'extrémité d'une longue côte, à deux
-kilomètres au moins, fuyant toujours dans les
-mêmes conditions. Vite je l'envoyai prévenir ses
-maîtres. Un homme partit à la recherche des trois
-vaches coureuses&mdash;qui revint longtemps après,
-n'en ramenant que deux. L'autre était crevée de
-fatigue au bord d'un fossé; il avait dû aller quérir
-un boucher d'Ygrande pour la faire enlever.</p>
-
-<p>Il me souvient d'avoir dit, en racontant la chose
-chez nous:</p>
-
-<p>&mdash;Ah! on avait bien tort de se plaindre du
-chemin de fer; le chemin de fer a sa route à lui
-et il ne passe qu'à de certaines heures; avec de la
-prudence, on peut l'éviter. Mais ces automobiles
-sont de vrais instruments du diable qui envahissent
-nos routes, nous inquiètent et nous font du
-mal.</p>
-
-<p>Je dis cela, mais non sans penser, après coup, que
-je n'avais pas à me mettre en peine de ces choses&hellip;
-Homme d'une autre époque, aïeul à tête branlante,
-ce n'était pas à moi d'avoir une opinion. Les jeunes
-s'habitueront au passage de ces véhicules nouveaux,
-mais ils en voudront plus encore aux
-riches de causer ainsi, par inconscience ou plaisir,
-du désagrément tous les jours, des accidents quelquefois.
-Au reste, les animaux eux-mêmes s'habitueront&hellip;</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Moi, que m'importe! Je ne demande qu'une
-chose, c'est de rester jusqu'au bout à peu près
-valide. Tant que je rendrai des services à mes
-enfants, ils me supporteront aisément. Ils me seront
-encore humains, je n'en doute pas, si j'en arrive à
-n'être bon à rien. Mais j'appréhende de devenir
-paralytique ou aveugle, ou de tomber dans l'inconscience,
-ou encore de souffrir longtemps de
-quelque maladie de langueur. Cette idée me causerait
-trop de peine de savoir que je suis un vieil
-objet encombrant qu'on voudrait bien voir disparaître&hellip;
-Que la mort survienne, elle ne m'effraie
-pas! Je songe à elle sans amertume et sans crainte.
-La mort! la mort! mais non l'horrible déchéance
-venant troubler le labeur des jeunes, des bien
-portants, la vie ordinaire d'une maisonnée. Qu'elle
-me frappe à l'&oelig;uvre encore, afin qu'on puisse
-dire:</p>
-
-<p>&mdash;Le père Tiennon a cassé sa pipe; il était bien
-vieux, bien usé, mais point à charge. Jusqu'au
-bout il a travaillé.</p>
-
-<p>Mais je redoute comme oraison funèbre ceci:</p>
-
-<p>&mdash;Le père Bertin est mort. Pauvre vieux!
-C'est un grand débarras pour lui et un grand
-bonheur pour sa famille.</p>
-
-<p>De la vie, je n'ai plus rien à espérer, mais j'ai
-encore à craindre. Que cette calamité dernière me
-soit évitée: c'est là mon unique souhait!</p>
-
-<p class="date">Ygrande (Allier), 1901-1902.</p>
-
-
-<p class="c small gap">FIN</p>
-
-
-<p class="c small gap">IMPRIMERIE NELSON, ÉDIMBOURG, ÉCOSSE<br />
-<span lang="en" xml:lang="en">PRINTED IN GREAT BRITAIN</span></p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<p class="c">LES<br />
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-NELSON</span></p>
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-<p class="c">comprennent plus de<br />
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-et étrangers.</p>
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-<div class="break"></div>
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-<p class="c large top4em">COLLECTION NELSON</p>
-
-<p class="c small">LISTE ALPHABÉTIQUE</p>
-
-
-<ul>
-<li>ABOUT, EDMOND.<ul>
-<li>Le Nez d'un Notaire.</li>
-<li>Les Mariages de Paris.</li>
-</ul></li>
-<li>ABRANTÈS, MADAME D'.<ul>
-<li>Mémoires (2 vol.).</li>
-</ul></li>
-<li>ACHARD, AMÉDÉE.<ul>
-<li>Belle-Rose.</li>
-<li>Récits d'un Soldat.</li>
-</ul></li>
-<li>ACKER, PAUL.<ul>
-<li>Le Désir de vivre.</li>
-</ul></li>
-<li>ADAM, PAUL.<ul>
-<li>Stéphanie.</li>
-</ul></li>
-<li>AICARD, JEAN.<ul>
-<li>L'Illustre Maurin.</li>
-<li>Maurin des Maures.</li>
-<li>Notre-Dame-d'Amour.</li>
-</ul></li>
-<li>ANGELL, NORMAN.<ul>
-<li>La Grande Illusion.</li>
-</ul></li>
-<li>AUGIER, ÉMILE.<ul>
-<li>Le Gendre de M. Poirier et autres Comédies.</li>
-</ul></li>
-<li>AVENEL, LE V<sup>te</sup> G. D'.<ul>
-<li>Les Français de mon temps.</li>
-</ul></li>
-<li>BALZAC, HONORÉ DE.<ul>
-<li>Eugénie Grandet.</li>
-<li>La Peau de Chagrin, Le Curé de Tours, etc.</li>
-<li>Les Chouans.</li>
-</ul></li>
-<li>BARDOUX, A.<ul>
-<li>La Comtesse Pauline de Beaumont.</li>
-</ul></li>
-<li>BARRÈS, MAURICE.<ul>
-<li>Colette Baudoche.</li>
-<li>Le Roman de l'Énergie Nationale:<ul>
-<li>* Les Déracinés.</li>
-<li>** L'Appel au Soldat.</li>
-<li>*** Leurs Figures.</li>
-</ul></li>
-</ul></li>
-<li>BASHKIRTSEFF, MARIE.<ul>
-<li>Journal.</li>
-</ul></li>
-<li>BAZIN, RENÉ.<ul>
-<li>De toute son Âme.</li>
-<li>Le Guide de l'Empereur.</li>
-<li>Madame Corentine.</li>
-</ul></li>
-<li>BENTLEY, E. C.<ul>
-<li>L'Affaire Manderson.</li>
-</ul></li>
-<li>BERTRAND, LOUIS.<ul>
-<li>L'Invasion.</li>
-</ul></li>
-<li>BORDEAUX, HENRY.<ul>
-<li>La Croisée des Chemins.</li>
-<li>La Robe de Laine.</li>
-<li>L'Écran brisé.</li>
-<li>Les Roquevillard.</li>
-<li>Les Derniers Jours du Fort de Vaux.</li>
-<li>Les Captifs délivrés.</li>
-</ul></li>
-<li>BOURGET, PAUL.<ul>
-<li>Le Disciple.</li>
-<li>Voyageuses.</li>
-</ul></li>
-<li>BOYLESVE, RENÉ.<ul>
-<li>L'Enfant à la Balustrade.</li>
-</ul></li>
-<li>BRADA.<ul>
-<li>Retour du Flot.</li>
-</ul></li>
-<li>BRUNETIÈRE, FERDINAND<ul>
-<li>Honoré de Balzac.</li>
-</ul></li>
-<li>BUCHAN, JOHN.<ul>
-<li>Le Prophète au Manteau Vert.</li>
-</ul></li>
-<li>CAMPAN, MADAME.<ul>
-<li>Mémoires sur la Vie de Marie-Antoinette.</li>
-</ul></li>
-<li>CARO, MADAME E.<ul>
-<li>Amour de Jeune Fille.</li>
-</ul></li>
-<li>CHATEAUBRIAND.<ul>
-<li>Mémoires d'Outre-tombe.</li>
-</ul></li>
-<li>CHERBULIEZ, VICTOR.<ul>
-<li>L'Aventure de Ladislas Bolski.</li>
-<li>Le Comte Kostia.</li>
-<li>Miss Rovel.</li>
-</ul></li>
-<li>CHILDERS, ERSKINE.<ul>
-<li>L'Énigme des Sables.</li>
-</ul></li>
-<li>CLARETIE, JULES.<ul>
-<li>Noris.</li>
-<li>Le Petit Jacques.</li>
-<li>Les Huit Jours du Petit Marquis.</li>
-</ul></li>
-<li>CONSCIENCE, HENRI.<ul>
-<li>Le Gentilhomme pauvre.</li>
-</ul></li>
-<li>COULEVAIN, PIERRE DE.<ul>
-<li>Ève Victorieuse.</li>
-</ul></li>
-<li>CROCKETT, S. R.<ul>
-<li>La Capote lilas.</li>
-</ul></li>
-<li>DAUDET, ALPHONSE.<ul>
-<li>Contes du Lundi.</li>
-<li>Lettres de mon Moulin.</li>
-<li>Numa Roumestan.</li>
-</ul></li>
-<li>DICKENS, CHARLES.<ul>
-<li>Aventures de Monsieur Pickwick (3 vol.).</li>
-</ul></li>
-<li>DUMAS, ALEXANDRE.<ul>
-<li>La Tulipe noire.</li>
-<li>Les Trois Mousquetaires (2 vol.).</li>
-<li>Vingt Ans après (2 vol.).</li>
-<li>Le Vicomte de Bragelonne (5 vol.).</li>
-</ul></li>
-<li>DUMAS FILS, ALEX.<ul>
-<li>La Dame aux Camélias.</li>
-</ul></li>
-<li>FABRE, FERDINAND.<ul>
-<li>Monsieur Jean.</li>
-</ul></li>
-<li>FEUILLET, OCTAVE.<ul>
-<li>Histoire de Sibylle.</li>
-<li>Un Mariage dans le Monde.</li>
-</ul></li>
-<li>FLAUBERT, GUSTAVE.<ul>
-<li>L'Éducation sentimentale.</li>
-<li>Trois Contes.</li>
-</ul></li>
-<li>FRANCE, ANATOLE.<ul>
-<li>Jocaste et Le Chat maigre.</li>
-<li>Pierre Nozière.</li>
-</ul></li>
-<li>S<sup>t</sup> FRANÇOIS DE SALES.<ul>
-<li>Introduction à la Vie dévote</li>
-</ul></li>
-<li>FRAPIÉ, LÉON.<ul>
-<li>L'Écolière.</li>
-</ul></li>
-<li>FROMENTIN, EUGÈNE.<ul>
-<li>Dominique.</li>
-<li>Les Maîtres d'Autrefois.</li>
-</ul></li>
-<li>GAUTIER, THÉOPHILE.<ul>
-<li>Le Capitaine Fracasse (2 vol.).</li>
-<li>Le Roman de la Momie.</li>
-<li>Un Trio de Romans.</li>
-</ul></li>
-<li>GONCOURT, EDMOND DE.<ul>
-<li>Les Frères Zemganno.</li>
-</ul></li>
-<li>GRÉVILLE, HENRY.<ul>
-<li>Suzanne Normis.</li>
-</ul></li>
-<li>GYP.<ul>
-<li>Bijou.</li>
-<li>Le Mariage de Chiffon.</li>
-</ul></li>
-<li>HANOTAUX, GABRIEL.<ul>
-<li>La France en 1614.</li>
-</ul></li>
-<li>HAY, IAN.<ul>
-<li>Les Premiers Cent Mille.</li>
-</ul></li>
-<li>JEAN DE LA BRÈTE.<ul>
-<li>Mon Oncle et mon Curé.</li>
-</ul></li>
-<li>KARR, ALPHONSE.<ul>
-<li>Voyage autour de mon Jardin.</li>
-</ul></li>
-<li>KIPLING, RUDYARD.<ul>
-<li>Simples Contes des Collines.</li>
-</ul></li>
-<li>LABICHE, EUGÈNE.<ul>
-<li>Le Voyage de M. Perrichon, etc.</li>
-</ul></li>
-<li>LA BRUYÈRE, JEAN DE.<ul>
-<li>Caractères.</li>
-</ul></li>
-<li>LAMARTINE.<ul>
-<li>Geneviève.</li>
-</ul></li>
-<li>LANG, ANDREW.<ul>
-<li>La Pucelle de France.</li>
-</ul></li>
-<li>LE BRAZ, ANATOLE.<ul>
-<li>Pâques d'Islande.</li>
-</ul></li>
-<li>LEMAÎTRE, JULES.<ul>
-<li>Les Rois.</li>
-</ul></li>
-<li>LE ROY, EUGÈNE.<ul>
-<li>Jacquou le Croquant.</li>
-</ul></li>
-<li>LÉVY, ARTHUR.<ul>
-<li>Napoléon Intime.</li>
-<li>Napoléon et la Paix.</li>
-</ul></li>
-<li>LOTI, PIERRE.<ul>
-<li>Figures et Choses qui passaient.</li>
-<li>Jérusalem.</li>
-</ul></li>
-<li>LYTTON, BULWER.<ul>
-<li>Les Derniers Jours de Pompéi.</li>
-</ul></li>
-<li>MAETERLINCK, MAURICE.<ul>
-<li>Morceaux choisis.</li>
-</ul></li>
-<li>MASON, A. E. W.<ul>
-<li>L'Eau vive.</li>
-</ul></li>
-<li>MÉREJKOWSKY.<ul>
-<li>Le Roman de Léonard de Vinci.</li>
-</ul></li>
-<li>MÉRIMÉE, PROSPER.<ul>
-<li>Chronique du Règne de Charles IX.</li>
-</ul></li>
-<li>MERRIMAN, H. SETON.<ul>
-<li>La Simiacine.</li>
-<li>Les Vautours.</li>
-</ul></li>
-<li>MICHELET, JULES.<ul>
-<li>La Convention.</li>
-<li>Du 18 Brumaire à Waterloo.</li>
-</ul></li>
-<li>MIGNET.<ul>
-<li>La Révolution Française. (2 vol.)</li>
-</ul></li>
-<li>NOLHAC, PIERRE DE.<ul>
-<li>Marie-Antoinette Dauphine.</li>
-<li>La Reine Marie-Antoinette.</li>
-</ul></li>
-<li>NOLLY, ÉMILE.<ul>
-<li>Hiên le Maboul.</li>
-</ul></li>
-<li>ORCZY, LA BARONNE.<ul>
-<li>Le Mouron Rouge.</li>
-</ul></li>
-<li>PÉLADAN.<ul>
-<li>Les Amants de Pise.</li>
-</ul></li>
-<li>POE, EDGAR ALLAN (trad. BAUDELAIRE).<ul>
-<li>Histoires Extraordinaires.</li>
-<li>Nouvelles Histoires Extraordinaires.</li>
-</ul></li>
-<li>RENAN, ERNEST.<ul>
-<li>Souvenirs d'Enfance et de Jeunesse.</li>
-<li>Vie de Jésus.</li>
-</ul></li>
-<li>ROD, EDOUARD.<ul>
-<li>L'Ombre s'étend sur la Montagne.</li>
-</ul></li>
-<li>SAINT-PIERRE, B. DE.<ul>
-<li>Paul et Virginie.</li>
-</ul></li>
-<li>SAINT-SIMON.<ul>
-<li>La Cour de Louis XIV.</li>
-</ul></li>
-<li>SAND, GEORGE.<ul>
-<li>Jeanne.</li>
-<li>Mauprat.</li>
-</ul></li>
-<li>SANDEAU, JULES.<ul>
-<li>Mademoiselle de La Seiglière.</li>
-</ul></li>
-<li>SARCEY, FRANCISQUE.<ul>
-<li>Le Siège de Paris.</li>
-</ul></li>
-<li>SCHULTZ, JEANNE.<ul>
-<li>Jean de Kerdren.</li>
-<li>La Main de Ste-Modestine.</li>
-</ul></li>
-<li>SCOTT, SIR WALTER.<ul>
-<li>Ivanhoe.</li>
-</ul></li>
-<li>SÉGUR, C<sup>te</sup> PH. DE.<ul>
-<li>Mémoires d'un Aide de Camp de Napoléon: De 1800 à 1812.</li>
-<li>La Campagne de Russie.</li>
-<li>Du Rhin à Fontainebleau.</li>
-</ul></li>
-<li>SÉGUR, LE MARQUIS DE.<ul>
-<li>Julie de Lespinasse.</li>
-</ul></li>
-<li>SIENKIEWICZ, HENRYK.<ul>
-<li>Quo Vadis?</li>
-</ul></li>
-<li>SOUVESTRE, ÉMILE.<ul>
-<li>Un Philosophe sous les toits.</li>
-</ul></li>
-<li>STENDHAL.<ul>
-<li>La Chartreuse de Parme.</li>
-</ul></li>
-<li>THEURIET, ANDRÉ.<ul>
-<li>La Chanoinesse.</li>
-</ul></li>
-<li>TILLIER, CLAUDE.<ul>
-<li>Mon Oncle Benjamin.</li>
-</ul></li>
-<li>TINAYRE, MARCELLE.<ul>
-<li>Hellé.</li>
-<li>L'Ombre de l'Amour.</li>
-</ul></li>
-<li>TINSEAU, LÉON DE.<ul>
-<li>Un Nid dans les Ruines.</li>
-</ul></li>
-<li>TOLSTOÏ, LÉON.<ul>
-<li>Anna Karénine (2 vol.).</li>
-<li>Hadji Mourad.</li>
-<li>Le Faux Coupon.</li>
-<li>Le Père Serge.</li>
-</ul></li>
-<li>TOURGUÉNEFF, IVAN.<ul>
-<li>Fumée.</li>
-<li>Une Nichée de Gentilshommes.</li>
-</ul></li>
-<li>VANDAL, LE COMTE A.<ul>
-<li>L'Avènement de Bonaparte (2 vol.).</li>
-</ul></li>
-<li>VIGNY, ALFRED DE.<ul>
-<li>Cinq-Mars.</li>
-<li>Servitude et Grandeur Militaires.</li>
-<li>Poésies.</li>
-<li>Stello.</li>
-<li>Chatterton, etc.</li>
-<li>Journal d'un Poète.</li>
-</ul></li>
-<li>VOGÜÉ, LE V<sup>te</sup> E.-M. DE.<ul>
-<li>Jean d'Agrève.</li>
-<li>Le Maître de la Mer.</li>
-<li>Les Morts qui parlent.</li>
-<li>Nouvelles Orientales.</li>
-</ul></li>
-<li>WENDELL, BARRETT.<ul>
-<li>La France d'Aujourd'hui.</li>
-</ul></li>
-<li>YVER, COLETTE.<ul>
-<li>Comment s'en vont les Reines.</li>
-</ul></li>
-<li>ZOLA, ÉMILE.<ul>
-<li>Le Rêve.</li>
-</ul></li>
-<li>ANTHOLOGIE DES POÈTES LYRIQUES FRANÇAIS.</li>
-<li>L'IMITATION DE JÉSUS-CHRIST.</li>
-</ul>
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c top4em"><b>Les Classiques français</b></p>
-
-<p class="c"><b class="xlarge">ÉDITION LUTETIA</b></p>
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-
-<p class="drap"><b>DESCARTES.&mdash;Discours de la Méthode,
-Méditations métaphysiques, Traité des
-Passions.</b> Introduction par <span class="sc">Émile Faguet</span> (<i>de
-l'Académie française</i>).</p>
-
-<p class="drap"><b>NODIER.&mdash;Jean Sbogar et autres Nouvelles.</b>
-Introduction par <span class="sc">Émile Faguet</span>.</p>
-
-<p class="drap"><b>P.-L. COURIER.&mdash;Lettres et Pamphlets.</b>
-Introduction par <span class="sc">Émile Faguet</span>.</p>
-
-<p class="drap"><b>MONTESQUIEU.&mdash;Lettres Persanes,
-Grandeur et Décadence des Romains.</b>
-Introduction par <span class="sc">Émile Faguet</span>.</p>
-
-<p class="drap"><b>ANDRÉ CHÉNIER.&mdash;Poésies.</b> Introduction par
-<span class="sc">Émile Faguet</span>.</p>
-
-<p class="drap"><b>LESAGE.&mdash;Gil Blas.</b> Introduction par <span class="sc">Émile
-Faguet</span>. (Deux volumes.)</p>
-
-<p class="drap"><b>BEAUMARCHAIS.&mdash;Théâtre choisi.</b> Introduction
-par <span class="sc">Émile Faguet</span>.</p>
-
-<blockquote>
-<p class="small">Le Barbier de Séville, Le Mariage de Figaro, La Mère
-coupable, Mélanges, Vers et Chansons.</p>
-</blockquote>
-
-<p class="drap"><b>AMYOT.&mdash;Les Vies des Hommes illustres de
-Plutarque.</b> Introduction par <span class="sc">Émile Faguet</span>.</p>
-
-<blockquote>
-<p class="drap small"><b>Tome I<sup>er</sup>.</b> Vies parallèles de Theseus et Romulus, Lycurgus et
-Numa Pompilius, Solon et Publicola. Glossaire.</p>
-
-<p class="drap small"><b>Tome II.</b> Vies parallèles de Themistocles et Furius Camillus,
-Pericles et Fabius Maximus, Alcibiades et
-Coriolanus. Glossaire.</p>
-</blockquote>
-
-<p class="drap"><b>RACINE.&mdash;Théâtre.</b> Introduction par <span class="sc">Émile
-Faguet</span>. (Deux volumes.)</p>
-
-<blockquote>
-<p class="drap small"><b>Tome I<sup>er</sup></b>. La Thébaïde, Alexandre le Grand, Andromaque,
-Les Plaideurs, Britannicus, Bérénice.</p>
-
-<p class="drap small"><b>Tome II.</b> Bajazet, Mithridate, Iphigénie en Aulide, Phèdre,
-Esther, Athalie.</p>
-</blockquote>
-
-<p class="drap"><b>CORNEILLE.&mdash;Théâtre choisi.</b> Introduction par
-<span class="sc">Émile Faguet</span>. (Deux volumes.)</p>
-
-<blockquote>
-<p class="drap small"><b>Tome I<sup>er</sup>.</b> La Galerie du Palais, La Place Royale, L'Illusion,
-Le Cid, Horace, Cinna.</p>
-
-<p class="drap small"><b>Tome II.</b> Polyeucte, Pompée, Le Menteur, Rodogune, Don
-Sanche d'Aragon, Nicomède.</p>
-</blockquote>
-
-<p class="drap"><b>LA FONTAINE.&mdash;Fables et Épîtres.</b> Introduction
-par É<span class="sc">mile Faguet</span>.</p>
-
-<p class="drap"><b>MADAME DE LA FAYETTE.&mdash;La Princesse
-de Clèves.</b> Introduction par l'Abbé <span class="sc">J. Calvet</span>.</p>
-
-<p class="drap"><b>CHATEAUBRIAND.&mdash;Atala, René, Le dernier
-Abencérage.</b> Introduction par <span class="sc">Émile Faguet</span>.</p>
-
-<p class="drap"><b>PERRAULT, etc.&mdash;Choix de Contes de Fées.</b>
-Introduction par Madame <span class="sc">Félix-Faure Goyau</span>.</p>
-
-<p class="drap"><b>MADAME DE STAËL.&mdash;Corinne, ou l'Italie.</b>
-Introduction par <span class="sc">Émile Faguet</span>. (Deux volumes.)</p>
-
-<p class="drap"><b>ROUSSEAU.&mdash;Émile, ou de l'Éducation.</b> Introduction
-par <span class="sc">émile Faguet</span>. (Deux volumes.)</p>
-
-<p class="drap"><b>PASCAL.&mdash;Pensées.</b> Introduction par <span class="sc">Émile
-Faguet</span>.</p>
-
-<p class="drap"><b>MONTAIGNE.&mdash;Essais.</b> Introduction par <span class="sc">Émile
-Faguet</span>. (Trois volumes.)</p>
-
-<p class="drap"><b>ALFRED DE MUSSET.&mdash;Poésies.</b> Introduction
-par <span class="sc">Émile Faguet</span>.</p>
-
-<p class="drap"><b>MADAME DE SÉVIGNÉ.&mdash;Lettres choisies.</b>
-Introduction par <span class="sc">Émile Faguet</span>.</p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c top4em"><span class="large">&OElig;UVRES COMPLÈTES</span><br />
-DE<br />
-<span class="xlarge">VICTOR HUGO</span></p>
-
-
-<table summary=""><tr><td class="r">1-4.</td>
-<td>Les Misérables. Tomes I-IV.</td></tr>
-<tr><td class="r">5.</td>
-<td>Les Contemplations.</td></tr>
-<tr><td class="r">6.</td>
-<td>Napoléon-le-Petit.</td></tr>
-<tr><td class="r">7.</td>
-<td>Ruy Blas, Les Burgraves.</td></tr>
-<tr><td class="r">8.</td>
-<td>Han d'Islande.</td></tr>
-<tr><td class="r">9, 10.</td>
-<td>Le Rhin. Tomes I, II.</td></tr>
-<tr><td class="r">11-13.</td>
-<td>La Légende des Siècles. Tomes I-III.</td></tr>
-<tr><td class="r">14.</td>
-<td>Marie Tudor. La Esmeralda, Angelo.</td></tr>
-<tr><td class="r">15.</td>
-<td>Les Feuilles d'Automne, Les Chants du Crépuscule.</td></tr>
-<tr><td class="r">16, 17.</td>
-<td>Notre-Dame de Paris. Tomes I, II.</td></tr>
-<tr><td class="r">18.</td>
-<td>Dieu, La Fin de Satan.</td></tr>
-<tr><td class="r">19.</td>
-<td>Le Roi s'amuse, Lucrèce Borgia.</td></tr>
-<tr><td class="r">20.</td>
-<td>Histoire d'un Crime.</td></tr>
-<tr><td class="r">21.</td>
-<td>L'Art d'être Grand-Père.</td></tr>
-<tr><td class="r">22.</td>
-<td>Burg-Jargal, Le Dernier Jour d'un Condamné, Claude Gueux.</td></tr>
-<tr><td class="r">23.</td>
-<td>Les Châtiments.</td></tr>
-<tr><td class="r">24.</td>
-<td>France et Belgique, Alpes et Pyrénées.</td></tr>
-<tr><td class="r">25, 26.</td>
-<td>L'Homme qui Rit. Tomes I, II.</td></tr>
-<tr><td class="r">27.</td>
-<td>Les Voix intérieures, Les Rayons et les Ombres.</td></tr>
-<tr><td class="r">28.</td>
-<td>Théâtre en Liberté, Amy Robsart.</td></tr>
-<tr><td class="r">29.</td>
-<td>Actes et Paroles, I. Avant l'Exil.</td></tr>
-<tr><td class="r">30.</td>
-<td>Les Quatre Vents de l'Esprit.</td></tr>
-<tr><td class="r">31.</td>
-<td>Actes et Paroles, II. Pendant l'Exil.</td></tr>
-<tr><td class="r">32.</td>
-<td>Lettres à la Fiancée.</td></tr>
-<tr><td class="r">33, 34.</td>
-<td>Actes et Paroles, III. Depuis l'Exil.</td></tr>
-<tr><td class="r">35.</td>
-<td>Les Chansons des Rues et des Bois.</td></tr>
-<tr><td class="r">36.</td>
-<td>Cromwell.</td></tr>
-<tr><td class="r">37.</td>
-<td>Le Pape, La Pitié suprême, Religions et Religion, L'Âne.</td></tr>
-<tr><td class="r">38.</td>
-<td>Quatrevingt-Treize.</td></tr>
-<tr><td class="r">39, 40.</td>
-<td>Toute la Lyre. Tomes I, II.</td></tr>
-<tr><td class="r">41.</td>
-<td>Torquemada, Les Jumeaux.</td></tr>
-<tr><td class="r">42.</td>
-<td>William Shakespeare.</td></tr>
-<tr><td class="r">43.</td>
-<td>Odes et Ballades, Les Orientales.</td></tr>
-<tr><td class="r">44.</td>
-<td>Littérature et Philosophie mêlées, Paris.</td></tr>
-<tr><td class="r">45, 46.</td>
-<td>Les Travailleurs de la Mer. Tomes I, II.</td></tr>
-<tr><td class="r">47.</td>
-<td>L'Année terrible, Les Années funestes.</td></tr>
-<tr><td class="r">48.</td>
-<td>Choses vues (les deux séries).</td></tr>
-<tr><td class="r">49.</td>
-<td>Hernani, Marion de Lorme.</td></tr>
-<tr><td class="r">50, 51.</td>
-<td>Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie. Tomes I, II.</td></tr>
-</table>
-<div class="break"></div>
-
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-à chaque pièce par ÉMILE FAGUET,
-de l'Académie française</b></p>
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-Médecin volant, L'Étourdi, Le Dépit amoureux,
-Les Précieuses ridicules, Sganarelle, Don Garcie
-de Navarre.</p>
-
-<p class="drap"><b>Tome II</b>: L'École des Maris, Les Fâcheux, L'École des
-Femmes, La Critique de l'École des Femmes,
-L'Impromptu de Versailles, Le Mariage forcé,
-Les Plaisirs de l'Île enchantée, La Princesse
-d'Élide.</p>
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-<p class="drap"><b>Tome III</b>: Le Tartuffe, Don Juan, L'Amour médecin, Le
-Misanthrope, Le Médecin malgré lui.</p>
-
-<p class="drap"><b>Tome IV</b>: Mélicerte, Pastorale comique, Le Sicilien, Amphitryon,
-George Dandin, L'Avare, Relation de
-la Fête de Versailles.</p>
-
-<p class="drap"><b>Tome V</b>: Monsieur de Pourceaugnac, Les Amants magnifiques,
-Le Bourgeois Gentilhomme, Psyché.</p>
-
-<p class="drap"><b>Tome VI</b>: Les Fourberies de Scapin, La Comtesse d'Escarbagnas,
-Les Femmes savantes, Le Malade imaginaire,
-Poésies diverses, La Gloire du Dôme du
-Val-de-Grâce.</p>
-
-
-<p class="c gap">NELSON, ÉDITEURS</p>
-
-<p class="c">25, rue Denfert-Rochereau, Paris</p>
-
-
-
-
-
-
-
-
-
-<pre>
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of La Vie d'un Simple, by Émile Guillaumin
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA VIE D'UN SIMPLE ***
-
-***** This file should be named 63646-h.htm or 63646-h.zip *****
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-be renamed.
-
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