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If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - -Title: La marquise de Condorcet - Sa Famille, son Salon, ses Amis, 1764-1822 - -Author: Antoine Guillois - -Release Date: October 10, 2020 [EBook #63435] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA MARQUISE DE CONDORCET *** - - - - -Produced by Clarity, Hans Pieterse and the Online -Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - - - - - - - - - - Au lecteur. - - L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été - harmonisée, mais quelques erreurs clairement introduites - par le typographe ont été corrigées. La liste de ces - corrections se trouve à la fin du texte. - - La ponctuation a été tacitement corrigée à quelques endroits. - - Le texte =reproduit ainsi= est imprimé en gras dans l'original. - - Les signes entre accolades, comme dans F{7}, sont en exposant - dans l'original. - - - - - LA MARQUISE - DE - CONDORCET - - - - -DU MÊME AUTEUR - - =Napoléon=: L’HOMME, LE POLITIQUE, L’ORATEUR. (Librairie - académique.) 1889. 2 vol. in-8º. - - =Pendant la Terreur=: LE POÈTE ROUCHER. (C. Lévy.) 1890. 1 vol. - in-18. 2e édition. - - =Le Salon de Madame Helvétius=: CABANIS ET LES IDÉOLOGUES. (C. - Lévy.) 1894. 1 vol. in-18. 2e édition. - (_Ouvrage couronné par l’Académie française_). - - =Les Boufflers à Auteuil.= (Publication de la _Société historique - d’Auteuil et de Passy_.) 1895. - -_En préparation_: - - =Une Famille parlementaire=: LE PRÉSIDENT DUPATY ET LE CONSEILLER - FRÉTEAU. - - =Les Oppositions pendant le Consulat et l’Empire=: COPPET. LA - VALLÉE AUX LOUPS. LE MUSÉUM. LE CORPS LÉGISLATIF. - - - Tous droits de traduction et de reproduction réservés pour tous les - pays, y compris la Suède et la Norvège. - - S’adresser, pour traiter, à M. PAUL OLLENDORFF, éditeur, 28 _bis_, - rue de Richelieu, Paris. - - - - - ANTOINE GUILLOIS - - - LA MARQUISE - - DE - - CONDORCET - - - _Sa Famille, son Salon, ses Amis_ - - 1764-1822 - - - TROISIÈME ÉDITION - - [Logo: PO] - - - PARIS - PAUL OLLENDORFF, ÉDITEUR - 28 _bis_, RUE DE RICHELIEU, 28 _bis_ - - 1897 - Tous droits réservés. - - - - -IL A ÉTÉ TIRÉ - -_Dix exemplaires sur papier de Hollande_ - -Numérotés à la presse - - - - -A MONSIEUR LE VICOMTE DE GROUCHY - - MINISTRE PLÉNIPOTENTIAIRE - PETIT-NEVEU DE MADAME DE CONDORCET - - -_Si vous ne m’aviez soutenu par vos encouragements de tous les jours, -aidé par vos découvertes si heureuses, ce livre, mon cher ami, n’aurait -sans doute jamais été publié._ - -_J’aimerais écrire votre nom auprès du mien et consacrer par là cette -collaboration précieuse; afin de laisser à l’historien une liberté plus -grande et une impartialité qui ne saurait être soupçonnée, vous ne -l’avez pas voulu._ - -_Du moins, laissez-moi mettre ces pages sous vos auspices; ce ne sera -qu’un bien modeste hommage d’affection et de reconnaissance._ - - - - -Femme supérieure qui savait charmer et dominer les réunions les plus -diverses; sœur par le cœur, la parenté et le génie de celui que Manzoni -appelait «l’angélique Cabanis»; épouse de l’un des savants les plus -illustres que l’humanité ait produits; exemple sublime, aux heures -douloureuses, de dévouement conjugal et d’amour maternel, la marquise -de Condorcet synthétise et rappelle une époque qui marquera, en dépit -de bien des fautes, une des étapes glorieuses de l’Histoire. - -Mme de Condorcet avait été élevée dans une famille noble, mais ouverte -aux idées philosophiques, et sa jeunesse avait commencé avec ces années -délicieuses dont on a pu dire que ceux qui ne les ont pas vécues ont -ignoré ce que c’était que la douceur de vivre. Au milieu d’une société -qui, sous les apparences les plus légères, agitait les problèmes les -plus graves, à Villette et dans le salon de l’hôtel des Monnaies, -la fille du marquis de Grouchy représentait, à la fois, les grâces -délicates et les pensées sérieuses. - -Sans doute, son imagination et son cœur s’égarèrent dans les utopies -et les rêves qui agitaient alors le monde nouveau; mais ses erreurs, -toujours désintéressées, ne furent que des illusions généreuses et, au -lendemain des malheurs les plus terribles, elle ne renia, du moins, -jamais les convictions de sa jeunesse. - -Depuis le Consulat jusqu’à sa mort, conformant sa conduite à ses -principes et montrant une dignité que beaucoup de ses amis avaient trop -oubliée, Mme de Condorcet resta ce qu’elle était à l’aurore de 1789. - -Cette unité de sa vie en fait la véritable gloire. - -Si les existences cruellement agitées par des événements tragiques -inspirent déjà l’intérêt, combien plus l’attention de l’Histoire -n’est-elle pas sollicitée quand les acteurs de ces époques troublées -se sont fait remarquer par l’énergie de leur caractère ou les qualités -de leur âme. - -De cette pensée est né ce livre. - - Bellevue, 16 avril 1896. - - -Qu’il me soit permis de remercier ici mon excellent ami, le marquis du -Paty de Clam et M. le baron Fréteau de Pény qui m’ont laissé puiser, -avec tant de générosité, dans leurs archives de famille. - -J’exprime aussi toute ma gratitude à M. Fernand d’Orval, à qui je dois -communication du portrait de Mme de Condorcet, sa grand’tante. - - - - -LA - -MARQUISE DE CONDORCET - - - - -LIVRE PREMIER - -LA CHANOINESSE - - - - -CHAPITRE PREMIER - -ENFANCE DE SOPHIE DE GROUCHY - - Le château de Villette.--Les Grouchy.--Le marquis et sa - femme.--Vie patriarcale à la campagne.--Les hôtes littéraires - à Paris.--Rue Gaillon et rue Royale.--Les Fréteau, Dupaty et - d’Arbouville.--Enfance de Sophie.--Son frère Emmanuel.--Sa - sœur Charlotte.--Le chevalier de Grouchy.--Grave maladie en - 1775.--Lectures et travaux de Sophie. - - -Sur les confins de la Normandie et de l’Ile-de-France, dans une fertile -vallée, à quelques kilomètres de Meulan, s’élève le château de Villette. - -Ce n’est pas une ancienne forteresse féodale, mais bien plutôt la -maison, large et confortable, d’une de ces familles parlementaires qui -arrivaient à l’apogée de leur fortune à la veille de la Révolution. - -Une allée de vieux tilleuls conduit, par une pente douce, à la cour -d’honneur dont le château, avec ses deux ailes qui s’avancent en -demi-cercle, forme le fond. A droite et reliée au château par une -galerie qui ressemble à un cloître, c’est la chapelle. A gauche, les -communs. - -On entre dans la maison par un double escalier en fer à cheval et l’on -se trouve dans une pièce immense, ronde et fermée par un dôme élevé. -C’est là que donnent les différentes pièces du rez-de-chaussée: salon à -six fenêtres s’ouvrant sur le parc; salle à manger ornée de grottes en -rocailles et dessus de portes peints en camaïeu; voici une autre grande -pièce qui servait autrefois de bibliothèque, puis quelques petits -appartements, qui se retrouveront, plus nombreux, au premier étage. - -L’escalier qui y conduit part aussi de l’immense vestibule tandis que, -dans une niche faisant face au visiteur, se dresse le buste en marbre -blanc du vieil Homère. - -Une terrasse domine le parc et les rivières, qui sont le véritable -joyau de cette demeure seigneuriale. - -Le marquis de Grouchy, qui l’habitait avec sa femme dans la seconde -moitié du XVIIIe siècle, l’embellissait tous les jours; il en avait -fait un lieu de délices, et Mlle Fréteau, fiancée du président Dupaty, -pouvait lui écrire: «Il semble que Flore, Cérès et Neptune se soient -plu à embellir cette demeure, dont les propriétaires sont parvenus à -faire un petit paradis terrestre.» Villette l’était bien, en effet, et, -comme les visiteurs, les animaux eux-mêmes y trouvaient une hospitalité -sympathique. Un jour, un essaim d’abeilles vint se fixer dans un des -angles du château; les domestiques et les enfants reçurent l’ordre de -le respecter et il semble bien que ces bêtes intelligentes en conçurent -quelque reconnaissance, car on n’eut jamais aucun accident à déplorer. -Aujourd’hui encore, la troupe bourdonnante est attachée aux flancs du -château comme pour rappeler que de l’ancienne demeure tous les vieux -habitants n’ont pas encore disparu[1]. - - [1] Le château de Villette qui, après la mort du marquis - de Grouchy, devint la propriété du maréchal fut vendu par - celui-ci, sous la Restauration, à l’époque de son exil en - Amérique. Il était, récemment encore, la propriété de Mme la - comtesse de Castelbajac, née de Thermes. - -La terre de Villette était entrée dans la famille de Grouchy, au -commencement du règne de Louis XV par le mariage de Nicolas-Pierre de -Grouchy, capitaine des vaisseaux du Roi, avec Nicole-Ursule-Elisabeth -Cousin qui apportait en dot le château et ses dépendances. - -On trouve la famille de Grouchy, qui est d’origine normande, parmi -celles qui suivirent Guillaume le Conquérant en Angleterre. En 1248, -Robert et Henri de Grouchy prirent part à la croisade de saint Louis. -Leurs descendants s’illustrèrent dans les lettres et aux armées. - -Nicolas de Grouchy, savant humaniste, fut précepteur de Montaigne, -tandis que François de Grouchy, capitaine de cavalerie sous le duc -d’Alençon, se montrait un des partisans les plus dévoués d’Henri IV, -qu’il reçut à Dieppe avant la bataille d’Arques[2]. - - [2] Les Grouchy possédaient les fiefs de Monterollier, de - Robertot, de la Chaussée, etc. Ils portaient _d’or fretté - de six pièces d’azur, en cœur, sur le tout d’argent à trois - trèfles de sinople_ (lettres patentes de décembre 1671);--sur - la généalogie de cette famille, voir les _Mémoires du Maréchal - de Grouchy_, Dentu, Paris, 1873, t. I, p. IV et seq.; mais - consulter surtout à la bibliothèque nationale, au département - des Manuscrits, fonds latins 17803, nº 60 et, au cabinet des - Titres, nº 1397, un travail très important de M. le vicomte de - Grouchy. Celui-ci est encore l’auteur des Vies de Nicolas de - Grouchy (Caen 1878) et de Thomas de Grouchy, sieur de Robertot; - cette dernière en collaboration avec le comte de Marsy (Gand, - 1886). - -François-Jacques, seigneur de Robertot, marquis de Grouchy, ancien page -de Louis XV et cornette de cavalerie, avait épousé[3] à l’automne de -1760, Marie-Gilberte-Henriette Fréteau, sœur du conseiller au Parlement -de Paris. - - [3] En secondes noces. De son premier mariage, il n’avait pas - eu d’enfants. - -Il avait quarante-six ans[4], tandis que sa femme était toute jeune; -mais la différence d’âge ne semblait pas aussi grande et un des amis -de la famille écrivait, le 30 octobre 1760, à Mme Fréteau, mère de la -jeune femme[5]: - -«Transpire-t-il quelque chose de plus du culte intérieur de M. de -Grouchy? Il cherche à cacher sa dévotion, mais je crois que l’on peut -décider qu’il en tient à présent tout plein et tout à travers le cœur. -Il me semble qu’il rappelle assez le philosophe marié qui n’ose avouer -son amour et que ce même amour trahit sans cesse. Au reste, sa méthode -n’est pas mauvaise, car plus on est recueilli plus on a de ferveur et -le feu concentré n’en est que plus ardent.» - - [4] Il était né en octobre 1714. - - [5] Les lettres que je donne sont toutes, sauf mention - contraire, inédites. Celle-ci provient des archives Fréteau de - Pény. A l’avenir je me bornerai à indiquer la source. - -Sous l’éloge, même dans l’agrément de ces premiers jours, on sent une -certaine réserve; le marquis était froid et renfermé. Son caractère -était parfois difficile et sa charmante femme ne pouvait pas toujours -dissimuler, sinon son chagrin, du moins son ennui. - -En parlant de la mère du président Dupaty, elle laissait échapper cette -confidence qu’on saisit à travers l’allusion[6]: - -«Je suis de votre avis, disait-elle à son beau-frère le président, -sur les moyens qui auraient pu la rendre toujours aussi aimable -qu’intéressante. La froideur est aux agréments, quelquefois même aux -vertus, ce que l’hiver est à la nature. Ses richesses sont resserrées -dans son sein, mais son extérieur est sec et aride. Il gèle sur -l’écorce. Vous voyez d’où je prends cela. (Et devenant plus explicite, -parlant directement de son mari)... Je voudrais qu’il fût destiné -à vivre longtemps. Je prends sa vie en masse et je vois que, plus -que d’autres, il l’a passée à labourer. Il est vrai qu’il a souvent -changé la rosée en brouillard. Qu’importe! je ne lui en suis pas moins -attachée.» - - [6] Archives du Paty de Clam. - -Mme de Grouchy, au contraire, était délicieuse. On ne tarissait pas -d’éloges sur son compte. Son père[7], quand il parlait d’elle, ne -l’appelait que _la sublime Grouchy_; et son frère, le conseiller, la -dépeignait ainsi[8]: «Femme incomparable par l’élévation de son esprit, -femme avec l’âme de laquelle je changerais la mienne, s’il était en mon -pouvoir.» - - [7] Fréteau de Saint-Just, conseiller maître des comptes, - décédé le 30 août 1771. - - [8] Archives du Paty de Clam. - -En la quittant, après un séjour à Villette, sa jeune sœur -Adélaïde,--celle qui sera Mme Dupaty,--disait[9]: «L’habitante de ces -lieux ne contribue pas peu à en rendre le séjour agréable. Elle m’a -fait passer les jours les plus heureux. On ne peut la quitter quand une -fois on la possède. Pour moi, je ne pouvais m’y résoudre. Jugez combien -j’ai été sensible à notre séparation.» - - [9] Archives du Paty de Clam. - -La chasse, la promenade à pied et en bateau, la lecture[10] étaient -presque les seules occupations des châtelains de Villette qui, dans -ces premières années, avant la naissance de leurs enfants, n’avaient -d’autre distraction, à la campagne, que d’y recevoir leurs parents et -quelques amis intimes comme Lope, Dussaulx et Roucher. - - [10] Villette, 27 avril 1762. Fréteau à sa mère, née - Lambert.--Archives Fréteau de Pény. - -Mme de Grouchy avait deux sœurs: l’une, Félicité, mariée au marquis -d’Arbouville, habitait Versailles; l’autre, Adélaïde, avait épousé -Dupaty et partageait son temps entre Bordeaux, où son mari était -président à mortier, Paris et les nombreux exils auxquels l’esprit -aventureux du magistrat l’avait fait condamner. - -Nous savons aussi qu’elle avait un frère, le conseiller Fréteau, qui -demeurait tantôt à Vaux, près de Melun, tantôt à Paris, rue Gaillon, nº -15. - -C’est là qu’en hiver toute la famille se réunissait[11], dans cet hôtel -qui vit passer les hommes les plus remarquables de l’époque: Turgot, -d’Alembert, et plus tard Beaumarchais et Condorcet. Là, qu’un jour, -l’abbé Sabatier, membre de l’Académie française, fut condamné à faire, -comme gage, une description de la femme et qu’il s’en tira par ces vers -spirituels: - - A moi vous demandez ce que c’est que la femme, - A moi dont le destin est d’ignorer l’amour! - A l’aveugle éploré vous déchirerez l’âme - Si vous lui demandez ce que c’est qu’un beau jour. - - [11] Les Grouchy demeuraient bien rue Royale, mais ils - passaient presque toutes leurs soirées rue Gaillon où la maison - était plus grande et plus commode pour les réceptions. - -Au printemps de 1764, le marquis de Grouchy et sa femme se hâtèrent de -gagner Villette, et, quelques jours après leur arrivée, la marquise -donnait le jour à une fille qui fut appelée Marie-Louise-Sophie[12]. - - [12] Le docteur Robinet, dans _Condorcet: sa vie, son œuvre_ - (Paris, May et Motteroz, p. 80) dit que Sophie de Grouchy - naquit «au mois de septembre 1766, et non pas en 1764, comme - dit Isambert». C’est là une erreur. D’abord, M. Isambert, ami - très intime de la famille O’Connor ne pouvait pas se tromper - sur un point aussi sérieux. De plus, le maréchal qui fut le - second enfant du marquis de Grouchy, naquit le 23 octobre - 1766, ce qui rend impossible la naissance de Sophie au mois de - septembre de la même année. Enfin, Mme de Grouchy, dans une - lettre datée de 1775, dit qu’elle jouit de la présence de sa - fille depuis dix ans; et Dupaty, en décembre 1777, disait que - sa nièce avait près de quatorze ans. Le doute n’est donc pas - possible. - -Cette enfant, dont l’existence devait être si agitée, montra, dès ses -premières années, en même temps qu’un extérieur gracieux une âme peu -commune. La «jolie Grouchette», comme on l’appelait dans sa famille, -savait lire et écrire à l’âge de six ans. «Pour te donner une idée -de la petite de Grouchy, écrivait la Présidente à son mari[13], je -t’envoie deux petites lettres qu’elle a écrites d’elle-même à sa mère -pendant sa dernière absence. Il est aisé de deviner quel germe a donné -naissance à un être aussi intéressant. C’est un personnage. Ce sera le -portrait de sa mère.» - - [13] Sans autre date que «Jeudi, 22, 1770». Archives du Paty de - Clam. - -Et la même Mme Dupaty, le 2 octobre 1770, écrivait à son père[14]: -«Notre sœur sublime est toujours aussi aimable et aimante; son aînée -se décore et emprunte chaque jour quelque trait de l’âme de sa tendre -mère. Elle n’acquiert que trop de ressemblance avec elle, car sa santé -est, à mon gré, bien délicate et en bien mauvais état. Pour moi, je -n’en dis rien, mais elle m’inquiète. Un jaune universel répandu sur -tout son corps me fait appréhender pour elle une jaunisse. Les yeux -battus, des lassitudes dans les jambes sembleraient l’annoncer. Elle -est encore gaie, cependant, mais mange fort peu. Les autres sont bien -gentils et bien portants.» - - [14] Archives Fréteau de Pény. - -«Les autres», c’est qu’en effet depuis 1764 M. et Mme de Grouchy -avaient eu deux nouveaux enfants; un fils, Emmanuel, qui naquit le 23 -octobre 1766 et qui deviendra maréchal d’Empire et une seconde fille, -Félicité-Charlotte, venue au monde au mois de mars 1768 et le 27 du -même mois, tenue sur les fonts baptismaux par son oncle, le président -Dupaty. - -Naturellement, dans cette branche de la famille, la filleule du -magistrat tiendra désormais une grande place dans les préoccupations -et dans la correspondance; mais on n’oubliera pas, cependant, Sophie, -«la jolie petite nymphe aux yeux noirs,» comme disait le Président, -et, malgré les titres de la cadette à une préférence qui aurait été -légitime, c’est l’aînée qui, en secret, restera la plus chérie de toute -la famille. Quand il venait à Paris[15], le Président déclarait que -Sophie avait une bonne part dans son impatience et dans ses désirs de -retrouver les siens. - - [15] De Bussac, 2 novembre 1774. Archives du Paty de Clam. - -Cependant, il n’est pas possible de séparer ce que la nature avait si -bien uni; et la peinture de la vie patriarcale qu’on menait à Villette -ne serait plus exacte si l’on négligeait de rappeler tous ceux qui -vivaient dans cet intérieur charmant. - -Le 25 mai 1769, la Présidente écrivait à son mari[16]: «Votre filleule -devient gentille à manger. Elle court toute seule. Il ne lui manque -que la parole. Son esprit voudrait se manifester et trouver une -porte de sortie. Il étincelle dans ses grands yeux, dans ses petits -mouvements. Mais il faut attendre la nature... Son petit frère est beau -comme un ange. C’est un amour aux yeux bleus. Il est doux et avisé à -plaisir. Pour votre petite Grouchette, elle est toute prête à monter en -graine.» - - [16] Archives du Paty de Clam. - -Mais il faut laisser la parole à la mère elle-même. On y verra mieux -que dans tous les récits sa bonté, son esprit et son cœur[17]: «Il ne -me reste d’existence, écrivait-elle au Président, que ce qu’il en faut -pour l’éducation de mes enfants. Il commence à entrer de l’esprit et du -sentiment dans l’âme de ma fille dont les dispositions sont heureuses; -mon fils m’astreint par sa jeunesse à ce que l’éducation a de plus sec -et de plus aride. Mais il me laisse entrevoir de la sensibilité et -l’espoir de l’intelligence. - - [17] Archives du Paty de Clam. Sans date. - -«Charlotte est un vrai petit bijou pour le caractère; rien de plus -caressant, de plus gai, de plus drôle. Ce petit peuple me prend bien -des moments que je lui consacre avec plaisir. M. de Grouchy les aime -éperdument, vient souvent les voir chez moi et jette un coup d’œil de -complaisance et de satisfaction sur les soins que je leur donne.» - -Et, une autre fois, elle écrit encore au même correspondant[18]: - -«Je vais te parler des miens en bref. D’abord, le bouquet, -c’est Charlotte: il est moins frais que de coutume. Un rhume, -un mal d’estomac l’ont un peu défleurie; ce n’est rien. La rose -blanche,--c’est ma Grouchette,--croît assez et reste sensible aux -charmes des arts, de l’esprit et de la vertu. L’Emmanuel mord à la -grappe que lui présente son jeune mentor qui a trouvé le chemin du -cœur.» - - [18] Archives du Paty de Clam. 10 avril 1775. - -Mais il n’est pas dans l’ordre des choses qu’un pareil bonheur puisse -durer longtemps. Au mois de septembre 1775, Sophie fut atteinte d’une -petite vérole des plus graves; tous les médecins la condamnèrent. Elle -y survécut cependant et cette crise terrible fut, pour elle, salutaire. -De cette maladie date une transfiguration physique qui l’ayant trouvée -laide, engoncée, de petite taille, la rendit grande, élancée, superbe, -douée de cette beauté qu’elle garda jusqu’à ses derniers jours et qui -était tellement établie, qu’on ne l’appelait jamais, même parmi ses -ennemis, que la belle Sophie de Grouchy et, plus tard, la belle Mme de -Condorcet[19]. - - [19] Mme O’Connor, fille de Mme de Condorcet, a laissé sur - sa mère une notice manuscrite qui est aujourd’hui à la - bibliothèque de l’Institut. Il résulte de ce document que la - maladie de Sophie serait arrivée au couvent de Neuville. Il - est certain que Mlle de Grouchy fut malade à Neuville, après - quelques excès de fatigue. Mais la crise qui la transforma est - de 1775, et les lettres, toutes datées, que nous donnons sont - formelles sur ce point. - -Aimante comme nous la connaissons, Mme de Grouchy fut bouleversée -par la maladie de sa fille. Les lettres où elle en parle sont trop -touchantes pour ne pas être données ici[20]; le 13 octobre 1775, de -Villette, elle écrivait à sa sœur, Mme Dupaty: - - [20] Toutes trois sont extraites des Archives du Paty de Clam. - -«Le savez-vous, ma chère amie, que je viens d’être menacée du plus -terrible sacrifice que la Providence pût m’imposer? Ma fille vient -d’avoir la petite vérole de la plus mauvaise qualité et compliquée -d’un venin affreux... Jugez de ma situation pendant treize jours, mais -surtout pendant une semaine que, l’arrêt prononcé, je n’attendais -plus sa vie que d’un miracle. Il n’y a point de termes pour rendre -ce déchirement, quand les liens du sang, ces liens brûlants de la -maternité, vont être rompus! Hélas! vous l’avez éprouvé, tendre -mère, mais l’objet que vous perdiez, quelque intéressant qu’il fût, -ne pouvait vous être ce que m’est cette enfant; un attachement de -dix années, dont toutes les heures me liaient par des soins et des -espérances, un cœur vraiment tendre, sensible et reconnaissant, sentant -les besoins de l’amitié et s’élevant à tout par l’action du sentiment -et de la raison, développant pendant cette maladie qui a été un -supplice infernal par sa nature et par celle des remèdes, un courage -bien supérieur à tout ce que je pouvais présumer, voilà ce qu’il -fallait perdre et voilà ce qui m’a été rendu. Je n’ai pas d’expressions -pour dire ma joie, mais tu peux la mesurer sur mes alarmes qui ont été -portées au dernier point. Le ciel a entendu nos vœux. Il nous a rendu -ma fille. Hélas! que serais-je devenue s’il m’avait fallu voir tomber -cette fleur? La plaie se serait agrandie tous les jours. Les temps, -les lieux, les personnes, les secours, la triste nécessité de vivre -pour des devoirs aussi sacrés et que je n’entrevoyais plus qu’avec -un affreux dégoût, tout m’eût rappelé ma perte, tout aurait enfoncé -le poignard. Je ne puis rendre compte, ma chère amie, de tout ce que -j’ai ressenti; le souvenir de mille pensées depuis six mois prenait -l’apparence de funestes pressentiments. L’idée désespérante de sa perte -s’était présentée à moi depuis que je la voyais confirmer de plus en -plus les promesses de son bon naturel; j’en avais été poursuivie et -je croyais y lire mon cruel destin. Que le cœur d’une mère est neuf à -cette vérité si frappante que nos vies ne tiennent à rien! Avec quelle -amertume j’en dévorais l’expérience! Je ne finirais pas, chère amie, de -te peindre ma douleur. Tout l’accroissait. M. de Grouchy était dans le -désespoir du père le plus tendre. Son état m’effrayait. Il me prouvait -que tout ce que j’avais attendu, projeté, désiré de cette enfant -s’était réalisé pour être impitoyablement brisé... Nous voilà sur la -route de la convalescence...» - -Quinze jours après, le 28 octobre, Mme de Grouchy écrivait à Dupaty[21]: - - [21] Mme de Grouchy tutoyait le Président, ami intime de son - frère et qu’elle avait beaucoup vu, chez ses parents, quand il - était au collège avec Fréteau. - -«Tu as vu l’abîme dont j’ai mesuré en frémissant la profondeur. Je n’y -voyais point de fond en vérité. On ignore comme on aime jusqu’au moment -où on est menacé de perdre l’objet de son amour et, dans cet instant, -on croit n’avoir pas encore commencé de l’aimer. Quelle tempête -dans l’âme de ta pauvre sœur! Elle a vraiment passé des horreurs du -désespoir à une joie ravissante, mouvement inconnu à qui n’a pas -éprouvé le contraste de voir engloutir ou d’arracher aux flots conjurés -une tête chérie. - -«Hélas! mon ami, j’ai reconnu peut-être trop, (puisque la vie ne tient -qu’à un fil), combien ma fille est nécessaire à mon bonheur. Je me -rappelle maintenant dans quel vide je serais si je l’avais perdue. -C’est te dire combien son cœur et son esprit sont déjà de niveau -aux miens. Tu pardonnes ce langage à une mère qui croit, au moins, -pouvoir avouer son courage et sa sensibilité. Nous avançons dans cette -convalescence qui a été si laborieuse qu’après les premiers transports -de la résurrection, c’était pour moi un nouveau supplice. Elle commence -à marcher et à agir seule... Elle sera peu ou point marquée. Il n’y a -pas longtemps que je jouis de cette faveur tant l’effroi d’un grand -malheur éclipse la peur d’un moindre. Reçois, cher ami, toute la -reconnaissance de cette chère enfant. La voilà bien plus liée à la vie -que devant. Le tendre intérêt de tant de bons parents échauffe cette -jeune âme qui, j’espère, sera toujours susceptible de s’enflammer à -l’amour des siens... Mes fleurs sont en bon état. La Charlotte est -toujours gentille; mon cadet[22] est plein de vivacité et de santé. Mon -grand fils se développe assez bien. Tout cela fait mon ciel; mais il y -a des nuages, comme tu vois, même des orages. Mon mari les sent aussi -fortement que moi.» - - [22] Henri-François, qui naquit à Villette en 1773 et qui, - destiné à l’ordre de Malte, fut connu dans la famille sous le - nom de chevalier de Grouchy. Il fut baptisé à Condécourt le 21 - juillet 1773. - -Cette année-là, les Grouchy passèrent à Villette la mauvaise -saison[23]. Le 8 décembre, la marquise écrivait au Président: - - [23] Ils le faisaient assez souvent depuis la naissance des - enfants, car Sophie, jusqu’à dix-huit ans, ne passa que trois - hivers à Paris. (Notice de Mme O’Connor.) - -«Je t’ai laissé sur la convalescence de ma fille qui jouit enfin de -toutes ses forces. Il ne lui reste que des traces légères, de rares -douleurs de nerfs et un peu de faiblesse dans la vue. Mes trois autres -sont assez bien de tous points, à la maigreur près pour Charlotte, -quoique avec un assez bon fonds. Mon fils se fortifie bien et se -développe assez pour me faire beaucoup espérer sur son compte. La -tournure de son Mentor[24], qui a vraiment infiniment des qualités -désirables pour ses importantes fonctions, apprivoise son âme plus -concentrée, plus froide dans l’origine que celle de ses sœurs. Elle -acquiert du tact et de la sensibilité. Il annonce une grande raison, -du jugement et l’heureux pronostic de la curiosité. Je suis donc fort -contente sur ce point.» - - [24] L’abbé de Puisié, dont il sera question un peu plus loin. - -Au printemps de 1776, on envoya Sophie à Vaux-le-Pénil, dans la -propriété qui appartenait à son oncle, le conseiller Fréteau. «Bâtie à -mi-côte, sous un voile discret de verdure, avec la Seine à ses pieds, -Melun tout proche et les masses lointaines de la forêt de Fontainebleau -fuyant à l’horizon, sa façade à rotonde indiquait la demeure d’un grand -seigneur du XVIIIe siècle, ami des Muses et des arts plus encore que -magistrat; les toitures mêmes étaient remplacées par des terrasses -à l’Italienne qui faisaient fureur depuis Versailles[25].» Louis XV -n’aimait pas cette forme de toits et l’on raconte dans la famille qu’un -jour où les carrosses de la cour traversaient les ponts de Melun, le -roi avait dit en montrant le château de Vaux: «Voici le coffre à avoine -de M. Fréteau.» - - [25] Notice sur M. l’abbé Fréteau de Pény, par M. des Glajeux. - -Là, Sophie sut conquérir de nouvelles affections et parfaire, grâce -à son charme personnel, la bonne opinion qu’elle n’avait donnée, -jusque-là, que par ses lettres ou dans les rapides entrevues de -Villette. - -Après cette maladie et la longue convalescence qui l’avait suivie, -Sophie se remit à l’étude, au dessin et à la musique, sous la haute -direction de sa mère qui s’occupait de son moral, tandis que l’abbé de -Puisié, précepteur d’Emmanuel et du Chevalier, se chargeait de donner -quelques leçons techniques à la sœur aînée en même temps qu’à ses -élèves. - -Sophie était même devenue l’aide et parfois la remplaçante du -professeur. Dans un journal personnel qu’elle avait intitulé _Gazette -et Affiches du Château de Villette_, elle racontait toutes les -péripéties de l’éducation de ses frères. En parlant du cours de Droit -naturel, elle disait: «Les écoliers attendent impatiemment leur -maître. Le plus âgé (c’était elle) a gagné une bonne altération de voix -à répéter la seconde partie du droit en trois heures d’horloge. Un -professeur qui, sans être vieux, n’est pas pour l’âge au nº 19, peut -donc avoir la poitrine fatiguée, sans qu’inquiétude doive s’en suivre, -mais seulement précautions et ménagements[26]. Quand (_sic_) aux rêves -creux, ils ne peuvent convenir à quelqu’un qui est censé savoir bien -diriger ses idées, puisqu’il apprend aux autres à se diriger eux-mêmes.» - - [26] Cette phrase a été donnée par M. Isambert dans sa - biographie de Mme de Condorcet (Hoefer-Didot). Ce qui suit a - été copié sur l’original par M. le docteur Robinet qui a bien - voulu me le communiquer et à qui je suis heureux d’adresser ici - tous mes remerciements. - -Et ailleurs: «Avis à ceux qui s’intéressent à M. le chevalier de -Grouchy (le plus jeune des deux frères): - -«Je soussignée reconnais que ledit chevalier de Grouchy, en l’absence -de son Mentor, m’a répété des époques et leçons d’histoire ancienne et -qu’il s’est légalement acquitté de ses devoirs.» - -Il y a aussi, sur la vie à Villette, quelques anecdotes dont on ne peut -saisir toutes les allusions. - -«Température du dit lieu et santé des habitants: - -«Ce dernier article n’a point éprouvé de changement depuis jeudi -dernier. Le temps a été sombre et mauvais. Borée s’est déchaîné dans -les airs et les tristes sifflements de ce gros joufflu ont jeté les -esprits dans une sombre mélancolie. Gog et Magog et leur docte mère -assurent qu’un certain départ de vendredi dernier y a contribué; mais -ce n’est qu’un dicton, car y a-t-il matière à regret? - -«Spectacles: - ---«Arrêt de la basse-cour qui a jugé, condamné et fait exécuter -trois gros rats par la main de M. le chevalier de Grouchy, exécuteur -ordinaire de la dite engeance. Ils ont été pendus aux applaudissements -de la volaille, en place de poulailler.» Ce n’étaient là que les -distractions enfantines d’une grande sœur voulant se mettre à la portée -de ses jeunes frères. - -Mme de Grouchy, dans son inlassable bonté, en avait trouvé d’autres, -plus utiles[27]: - -«Il y a, depuis deux jours, un intérêt qui amuse les enfants à la -récréation. C’est d’aller faire des fagots de bois pour les porter -ensuite chez les pauvres de Villette. Les bénédictions qu’on leur a -données hier les ont encouragés et tu aurais été touché de voir partir -cette petite horde, Charlotte en tête, chacun armé d’un fagot.» - - [27] Archives du Paty de Clam.--La présidente à son mari, 13 - novembre 1784. - -D’autres fois, on faisait un pain de l’invention de Mme de Grouchy; il -y entrait près de moitié de pommes de terre et ce mélange donnait une -nourriture excellente. «C’est un grand allègement, disait Fréteau[28], -pour les dépenses charitables. Celles-ci ne ruinent jamais et attirent -les bénédictions du ciel sur les familles.» - - [28] A sa femme, 23 juin 1787. Archives Fréteau de Pény. - -Sophie avait conservé de ces louables habitudes un souvenir charmant et -doux, et, bien des années après, dans ses _Lettres sur la Sympathie_, -dont nous aurons à parler longuement, elle disait en évoquant les -charités qu’on pratiquait à Villette: - -«Vous me l’avez appris, respectable mère, dont j’ai tant de fois suivi -les pas sous le toit délabré des malheureux, combattant l’indigence et -la douleur! Recevez pour toute ma vie l’hommage que je vous devrai, -toutes les fois que je ferai du bien, toutes les fois que j’en aurai -l’inspiration et la douce joie. Oui, c’est en voyant vos mains soulager -à la fois la misère et la maladie; c’est en voyant les regards -souffrants du pauvre se tourner vers vous et s’attendrir en vous -bénissant que j’ai senti tout mon cœur et que le vrai bien de la vie -sociale, expliqué à mes yeux, m’a paru le bonheur d’aimer les hommes et -de les servir.» - -Cette vie, si occupée et si charitable, était devenue un modèle pour -toute la famille. Au milieu de ce XVIIIe siècle qu’on se représente -d’habitude tout autrement, c’est ainsi que les vertus privées avaient -joint au parfum le plus délicat le plus généreux des exemples. - -«C’est de notre chère Grouchy et de tous les siens, écrivait Dupaty à -sa femme[29], que je vais aujourd’hui, ma chère amie, entretenir et -intéresser ton cœur. Enfin, je l’ai revue cette chère ressuscitée et -ton cœur lui-même aurait de la peine à te peindre avec quelle émotion, -quelle joie! Oui, c’est elle, elle encore, toujours elle... Elle a -toujours cette heureuse physionomie remplie de son cœur, de son âme, de -son esprit qui, sans cesse, s’élancent pour ainsi dire à vous tout à la -fois. Tu es toujours aussi vive dans ses entrailles, dans son souvenir. -Il y a deux jours que je suis ici et il ne me semble pas qu’il y ait -une heure. Il m’est délicieux de me reposer un moment, dans le sein -de la nature, de l’amitié et de toutes les vertus, de l’agitation -du grand tourbillon qu’on appelle Paris. Je suis enchanté de ses -enfants. Leur santé est parfaite. Le fils aîné est plein de raison, -de justesse d’esprit, de bons sentiments. Il est vraiment tel que je -désirerais mon fils à son âge. Mais aussi quelle éducation, quelle -culture, quels soins! Ils ont un excellent mentor qui s’est ouvert -une nouvelle route, qui s’occupe des sensations avant de s’occuper -des idées, c’est-à-dire des fondements avant le toit. Tout ce qui se -fait dans cette aimable demeure est une éducation continuelle. M. et -Mme de Grouchy n’ont pas d’autre occupation, ni d’autres plaisirs. -Ils mènent la vie patriarcale. On ne peut peindre le tableau; il faut -le voir avec attention et souhaiter d’en faire un pareil dans le sein -de sa famille ou regretter amèrement de ne pouvoir le faire. Mais, -dans les villes, il n’y a pas moyen. Aussi, c’est un deuil ici que de -quitter la campagne; c’est pour eux quitter la nature. Mais il faut -qu’une demoiselle sache danser et jouer pendant vingt-quatre heures du -clavecin. Les lettres de Mlle de Grouchy sont des infidèles; elle est -tout autre que ce qu’elles en disent. Elle a infiniment de raison et -même d’esprit. J’ai vu des choses écrites par elle avec confiance et -liberté que Mme de Sévigné n’eût pas désavouées. C’est à la lettre. Sa -mère est parfaitement contente; elle doit l’être. Sans être précisément -jolie, sa physionomie est assez agréable et le développement de la -jeunesse peut encore faire épanouir quelque bouton caché sous les -feuilles. Une taille de nymphe, un air de noblesse et d’élévation -répandu dans toute la personne; on ne peut être mieux à quatorze ans. -Mais la perle des perles, la rose des roses, la grâce des grâces, c’est -la charmante Charlotte. On ne dit pas tant de choses spirituelles -et aimables avec des paroles qu’elle en dit avec son regard et son -sourire. Le petit dernier est la douceur des anges. Heureuse mère! -heureux enfants! Spectacle enchanteur pour qui sait le goûter et -comment ne pas le goûter pour peu qu’on ait un cœur. Tout cela me -comble de tendresses, de caresses.» - - [29] Villette, 26 décembre 1777. Archives du Paty de Clam. - -On me pardonnera, j’en suis sûr, d’avoir donné cette longue et jolie -lettre qui nous introduit si avant dans l’intimité de cette famille -charmante. - -Les étrangers subissaient le charme, comme les parents ou les amis. -Et si Dupaty s’exprimait comme nous venons de le voir, si le poète -Roucher, qui était presque de la famille, disait de Mme de Grouchy à -son ami le Président[30]: «N’ai-je pas vu combien elle est aimable? -Ne m’a-t-elle point accueilli avec une bonté pleine de grâce? Est-ce -que je ne sais point que, pendant ses douleurs, elle s’est souvenue de -mon poème et a témoigné quelque regret de ne l’avoir point entendu en -entier?» des indifférents, comme un doctrinaire qui venait de passer -quelques jours à Villette, pouvaient dire eux aussi[31]: «J’y ai vécu -quinze jours. Un paysage délicieux, une société charmante, tous les -talents réunis à la beauté dans la personne des nièces de Mme Dupaty, -la musique, la peinture, le latin, le grec, toutes les langues, toutes -les sciences.» - - [30] Montfort-l’Amaury, 18 janvier 1777. Archives du Paty de - Clam.--Roucher terminait ainsi: «Je viens dans mon dernier - voyage à Paris de renouveler l’enthousiasme que j’y excitai - il y a deux ans. C’est mon nouveau _mois_ de mars qui m’a - valu ce dangereux honneur. La reine veut m’entendre et je - paraîtrai dans cet incompréhensible pays au commencement du - carême.»--Le 17 mars 1774, Mme de Grouchy écrit à Dupaty: - «Ecoute mon infortune. J’avais demain à dîner Farges, l’abbé - de Ris, Dussaulx, Lope et autres, les Petitval, d’Arbouville, - enfin mille oreilles, pour entendre Roucher sur sa promesse et - voilà que son crachement de sang le travaille de sorte que les - duchesses d’Anville, de Rohan et moi, sommes au filet. Cela - me fâche d’autant que le fond est triste pour le faillant. Je - n’aime point cette habitude de cracher du sang. J’espère qu’il - va enrayer sur le débit...» - - Et le 24 mars 1775, la même correspondante écrit au Président: - «Hier, Roucher m’acquitta un peu ses promesses. Nous étions - douze. Hélas! Il ne voulut nous dire qu’un chant, celui de - Septembre, étonnant comme les autres, mais qui nous laisse trop - affamés de beautés. Il part demain pour fuir la fatigue. Il est - tué.» - - [31] C’était un ancien précepteur de la famille. Sa lettre sans - date et sans signature fait partie des archives du Paty de Clam. - -Mais revenons à Sophie de Grouchy et voyons ce que sa mère elle-même -en disait au conseiller Fréteau, son frère[32]: «Mes deux filles me -font une société, je dirais presque divine, parce qu’elle porte sur -une harmonie et un attrait réciproque bien établi et que, chaque jour, -néanmoins, semble fortifier. L’aînée a des ressources personnelles -infinies, la plus essentielle de toutes, la religion comme étude. -Ce sentiment y tient le premier rang et devient entre elle et moi un -lien et un rapport intimes... J’ai du labeur ce qu’il en faut et des -jouissances bien précieuses. Nous tâchons, ma fille et moi, d’aider M. -de Grouchy dans quelques travaux de terrier; je voudrais même qu’il -nous mît plus en état de lui être utiles sur cet objet. Cette vie est -tout à fait douce et heureuse.» - - [32] Archives Fréteau de Pény. Villette, 26 décembre 1780. - -En dehors de ces occupations et des études que nous lui connaissons, -Sophie faisait quelques lectures pieuses, analysait Télémaque ou les -pensées de Marc-Aurèle. - -Mais la famille n’allait pas tarder à se séparer; le fils grandissant -était parti pour le service et Sophie allait, elle aussi, quitter pour -de longs mois cette délicieuse maison de Villette, où elle avait goûté -un bonheur qu’elle ne devait plus retrouver. - - - - -CHAPITRE II - -LA CHANOINESSE DE NEUVILLE - - Les chapitres nobles de Dames.--Le prieuré de - Neuville-en-Bresse.--Sophie y est envoyée.--Ses occupations.--Sa - correspondance.--Sophie reçoit la visite du président Dupaty.--Son - retour à Paris et à Villette.--On cherche à la marier.--Rencontre - du marquis de Condorcet chez Dupaty. - - -Il y avait en France, au moment où éclata la Révolution, dans la -considérable hiérarchie des ordres religieux, une institution qui -remontait à une très haute antiquité et qu’on appelait les chapitres -nobles de dames ou de chanoinesses. - -Ceux-ci se subdivisaient en chapitres proprement dits comme celui -de Remiremont, en abbayes comme à Maubeuge et en prieurés, comme à -Neuville, dans le diocèse de Lyon. - -On comptait pour la France vingt-six chapitres qui contenaient six -cents chanoinesses et accusaient un revenu de 700,000 livres[33]. - - [33] D’Expilly ne comptait que vingt-quatre chapitres, avec - six cents sujets et 350.000 L. seulement de revenus.--V. dans - la _Grande Encyclopédie_ (publiée sous la direction de M. - Berthelot), aux mots _Chanoinesses_ et _France ecclésiastique_, - les deux articles si documentés de M. le pasteur E.-H. - Vollet.--Voir encore _Les chapitres nobles de Dames, recherches - historiques, généalogiques_, etc., par Ducas (Paris, 1843, - 1 vol. in-8º, extrait du tome XXI du _Nobiliaire universel - de France_, de Saint-Allais); le _Dictionnaire des ordres - religieux_ (collection Migne, Paris, 1847-1859, 4 vol. in-8º); - _la France chevaleresque et chapitrale_, par le vicomte de G. - (Gabrielly), Paris, 1786, in-12; les _mémoires historiques_ - d’Amelot de la Houssaye (Amsterdam 1722, t. I); pour chaque - province, consulter aussi le _Catalogue des Gentilshommes ayant - pris part aux assemblées pour les élections aux Etats-Généraux - de 1789_, publié par Ed. de Barthélemy et L. de Laroque (Paris, - Dentu, 1865, 2 vol. in-8º). Enfin sur les chapitres de Pontsay - et de Remiremont, voir aux Archives départementales des Vosges, - série G. - -Dans les maisons les moins difficiles, il fallait quatre quartiers -de noblesse du côté paternel et autant du côté maternel; d’autres -chapitres en exigeaient huit, quelques-uns seize. A Remiremont, -la noblesse devait toujours remonter au delà de deux cents ans et -l’abbesse ne pouvait être choisie que parmi les princesses de sang -royal. A Maubeuge, la preuve à faire était de huit générations -ascendantes d’une noblesse militaire et chevaleresque, dont l’origine -devait se perdre sans interruption dans la nuit des temps. A Bourbourg, -dans l’Artois, où la Reine était première chanoinesse, on devait -prouver sa noblesse depuis l’an 1400 et produire un acte du XIVe siècle. - -Les chanoinesses qui avaient le titre de Madame, faisaient partie de -l’état ecclésiastique sans prononcer aucun vœu et conservaient le -droit de se marier; elles chantaient l’office au chœur, revêtues de -l’aumusse et d’un habit qui ressemblait à celui des chanoines. En -dehors des exercices conventuels, elles portaient un costume souvent -très élégant et qui n’accusait son côté religieux que par une croix -d’or suspendue par un ruban de moire. Dans la maison du chapitre, -chaque dame avait son habitation séparée; outre la jouissance de ses -biens propres, elle recevait une portion distincte des revenus de la -communauté. - -Après les dignitaires et les chanoinesses titulaires, il y avait dans -chaque chapitre des chanoinesses non prébendées ou postulantes qu’on -appelait _les nièces_; et qui, en attendant une vacance, étaient -adoptées par une chanoinesse qui devait leur laisser sa prébende soit à -sa mort, soit à sa sortie du chapitre. - -Dans la réalité des faits et à une époque où toute la fortune était -réservée pour le fils aîné, ce titre de chanoinesse appartenait comme -un droit à certaines grandes familles qui trouvaient là un moyen de -doter leurs filles ou, du moins, de leur assurer pendant quelques -années les revenus d’un canonicat. - -C’est ainsi que Lucile de Chateaubriand était entrée au chapitre de -L’Argentière d’abord, puis à celui de Remiremont[34]; ainsi que Sophie -de Grouchy, qui devait y être remplacée par sa sœur Charlotte, était -partie pour Neuville-en-Bresse, où elle allait passer quelques mois qui -ne devaient pas être sans influence sur la destinée de son esprit. - - [34] _Lucile de Chateaubriand_, par M. Anatole France, p. XIX. - -Ce fut là, du reste, le seul voyage sérieux qu’elle ait jamais -entrepris. - -Neuville-les-Dames ou Neuville-en-Bresse[35] était alors un bourg d’un -millier d’habitants, construit sur le coteau qui domine la rive droite -du Renom; il se trouvait sur la grande route de Lyon à Bourg. - - [35] Ou Neuville-sur-Renom. Cette commune compte aujourd’hui - 1.643 habitants; elle fait partie de l’arrondissement de - Trévoux et du canton de Châtillon-sur-Chalaronne (département - de l’Ain). Dans la région, sillonnée de canaux, de petites - rivières et d’étangs, la culture, il y a quelques années - encore, était intermittente; pendant deux ans, on labourait; - puis, la troisième année, on laissait inonder le terrain qui - rapportait alors un poisson renommé. Il en résultait que la - topographie extérieure changeait constamment dans cette plaine - élevée, en moyenne, de 250 mètres au-dessus du niveau de la - mer. Aujourd’hui, les assèchements progressifs ont diminué - considérablement le nombre des étangs et assaini le pays. - -Placé sur les confins du pays de Dombes, au centre d’un triangle formé -par les trois villes de Mâcon, de Lyon et de Bourg, Neuville est à 55 -kilomètres de la seconde de ces deux villes et à 20 kilomètres de la -troisième. - -Le pays est étrange, légèrement vallonné; les habitants y sont rares, -les bois maigres et chétifs; on est encore dans la Bresse, mais la -région ressemble déjà à la plaine de Dombes. Le terrain est sillonné -de petits cours d’eau qui forment une quantité considérable d’étangs. -Le Renom qui passe à Neuville, avant de se jeter dans la Veyle, -parcourt ainsi plus de 40 kilomètres. Quant à la route qui passe dans -le bourg, elle monte et descend tour à tour, traversant tantôt de -grands bois de chênes et tantôt la chaussée des étangs. - -Dans cette plaine triste et marécageuse où la température est toujours -fraîche, humide et capricieuse, les yeux ne trouvent pour se reposer -que les bois de Tanay et ceux de l’allée de Romans. C’était un but -de promenade pour les chanoinesses qui avaient encore, pour se -distraire, les visites aux châtelains de Longe et de Châtenay, dont les -gentilhommières se dressaient à quelques kilomètres seulement de la -petite ville. - -Enfin, quand on voulait faire de plus longues excursions, ces dames -avaient à choisir entre Châtillon-sur-Chalaronne, tout plein encore -des souvenirs de saint Vincent de Paul[36], et Thoissey, ancienne -dépendance de l’abbaye de Cluny, où la Grande Mademoiselle avait fondé, -en 1680, un collège, qui, au XVIIIe siècle, était à l’apogée de sa -réputation[37]. - - [36] Il avait été curé du pays en 1617. - - [37] Supprimé en 1791, il fut rétabli en 1824 et existe encore - aujourd’hui à l’état d’institution libre. Thoissey est à 17 - kilomètres de Neuville, Châtillon, à six seulement. - -Au centre du bourg, s’élevait le monastère qui ressemblait aux -béguinages des Flandres. Les maisons des chanoinesses, dont la plupart -subsistent aujourd’hui, entouraient une place fermée qu’on appelle -encore le Chapitre. Il y a quelques années, on y voyait les traces des -allées carrelées qui, partant du seuil de chacune des maisons, venaient -aboutir à l’entrée de la chapelle construite au milieu de la place. -Cette chapelle fut détruite en 1793, en même temps que les dernières -chanoinesses étaient brutalement chassées de leurs demeures. - -La salle des archives ne renferme plus rien. Quant aux maisons qui, -toutes, extérieurement, ont la même forme, quelques-unes présentent -encore des restes de leur ancienne splendeur: ce sont des salons -aux cheminées antiques, des salles aux lambris sculptés, des rampes -d’escalier en bois travaillé[38]. - - [38] La plus grande partie de ces renseignements sur l’état - actuel du chapitre de Neuville est due à M. P. Carrel, curé de - Neuville-aux-Dames, qui a bien voulu répondre aux questions de - l’auteur avec une obligeance inépuisable. - -Les origines du chapitre noble de Neuville sont assez obscures. On -a voulu les faire remonter jusqu’au Ve siècle où saint Romain, abbé -de Condat, y aurait établi une règle sous laquelle les religieuses -auraient vécu jusqu’à l’époque où elles prirent celle de saint -Benoist[39]. Quoiqu’il en soit, il est établi qu’en l’an 1050, il y -avait à Neuville un prieuré de Bénédictines, enrichi déjà par des -dons superbes et nombreux. Ces dames étaient vêtues comme des femmes -en deuil; en 1751, le chapitre fut sécularisé et, quatre ans après, -le roi Louis XV accorda aux chanoinesses le titre de comtesses, les -autorisant à porter, comme marque distinctive, une croix, attachée à un -cordon bleu liséré de rouge, mis en écharpe; la croix représentait d’un -côté sainte Catherine, patronne du chapitre, avec cette légende: -_Genus, Decus et Virtus_ et, de l’autre côté, la sainte Vierge. - - [39] Sur l’histoire du chapitre noble de Neuville, consulter - une brochure de M. Henri Bouchot (Bourg, imprimerie - Villefranche) et une notice de M. l’abbé Gourmand, ancien curé - de Neuville.--Voir aussi les archives de Bourg, de Dijon, de - Chambéry et de Turin (jusqu’en 1601, la Bresse a appartenu aux - ducs de Savoie); le _Catalogue des Gentilshommes_, etc., publié - par E. de Barthélemy et L. de Laroque (Livraison Bourgogne); - _Le Nobiliaire Universel de France_, par Ducas et Saint-Allais - (Paris, 1843, t. XXI, p. 455); enfin, _La France ecclésiastique - pour l’année 1789_ par Duchesne (Paris, 1788, p. 177 à 179). - M. le pasteur E.-H. Vollet, qu’on ne consulte jamais qu’avec - tant de profit sur ces questions d’histoire religieuse, a fait - remarquer à l’auteur, qui est heureux de remercier ici son - savant correspondant, que les renseignements contenus dans la - _France ecclésiastique pour 1789_, sont inexacts en ce qui - concerne l’antiquité du chapitre de Neuville, mais que, pour le - reste, ils ont une réelle valeur. Dans _Le Cardinal de Bernis - depuis son ministère_, M. Frédéric Masson a parlé, page 475, - d’une des chanoinesses de Neuville, Julie du Puy-Montbrun, - nièce du cardinal de Bernis. Or, le chapitre de Neuville - dépendait du diocèse de Lyon dont le cardinal était chanoine. - -Au chœur, ces dames portaient un manteau à traîne, bordé d’hermine tout -autour. - -Pour être admise comme chanoinesse titulaire ou comme chanoinesse -d’honneur, il fallait prouver neuf générations de noms et d’armes du -côté paternel, non compris la présentée, et trois générations du côté -maternel. On exigeait, de plus, que la preuve fût faite d’une façon -très régulière par devant les comtes de Lyon, commissaires-nés du -chapitre de Neuville. - -Celui-ci comptait quatre dignitaires qui devaient être âgées de plus de -trente ans et qui recevaient, outre leur prébende, un préciput attaché -à leur dignité. - -La doyenne, élue par le chapitre, faisait, seule, des vœux; c’était, -au moment de l’arrivée de Sophie de Grouchy, Mme Marie-Gabrielle de -Beaurepaire. - -La grande chantre, nommée alternativement par l’archevêque de Lyon et -par l’abbesse de Saint-Pierre, était, en 1785, Marie-Gabrielle-Josèphe -de Charbonnier-Crangeac. - -La secrète, à la nomination alternative de la doyenne et de l’abbé -d’Ambournay, s’appelait Marie-Louise-Charlotte de Chastenay-Lenty. - -Enfin la grande aumônière, nommée par le roi, était une seconde dame de -Charbonnier-Crangeac. - -Il y avait, en outre, seize chanoinesses-comtesses prébendées, parmi -lesquelles Mmes du Breuil, de Buffévant, de Varenne, de Chazeron. - -Parmi les vingt-six chanoinesses non prébendées, on voyait les noms -de Mmes de Damas, de Fontenoy, de Durfort, de Grouchy, de Fénelon, de -Saxe de Lusace, de Monestay, de Forbin, de Lévis de Mirepoix, de la -Clayette, etc. - -Etaient reçues en expectative ou figuraient parmi les chanoinesses -d’honneur, Mmes de Foudras, de Menthon, de Polignac, de la Rivière, de -Chevigné et de Saint-Phalle. - -Toutes ces dames n’étaient pas ensemble à Neuville; et le chapitre, -composé en tout de cinquante-six personnes, n’était guère en réalité -que de quarante chanoinesses ou postulantes. - -Le marquis de Grouchy avait dû adresser à Mme de Beaurepaire la demande -d’admission et les titres originaux de noblesse et de filiation, sans -compter 400 livres pour les frais de la première preuve, 800 livres -par an pour les dépenses de la demoiselle et 900 livres pour sa table, -jusqu’à ce qu’elle entrât en ménage, c’est-à-dire jusqu’à ce qu’elle -eût sa maison particulière où, alors, elle vivrait à son compte. C’est -à ce moment que la chanoinesse devenait prébendée; on arrivait à cette -dignité par rang d’ancienneté, mais il fallait, auparavant, faire -encore de nouveaux frais, 2 000 livres environ, pour la réception et -les preuves[40]. - - [40] Avant l’époque où le Roi, par la réunion de l’abbaye de - Tournus (1781), rendit les frais beaucoup moins onéreux pour - les familles, il en coûtait de 30 à 40.000 livres de plus: il - fallait, en effet, acquérir une adoption ou un emplacement dans - le chapitre. Les adoptions coûtaient de 20 à 30.000 livres et - si l’on était obligé de faire bâtir sur un emplacement, la - dépense pouvait aller à 40.000 livres. - -Au mois de septembre 1784, Sophie accompagnée de sa gouvernante, Mme -Beauvais, arriva à Neuville. Elle était attendue par Mme de Buffévant -qui allait être, pour elle, pendant tout son séjour au chapitre, comme -une seconde mère. - -Mme Victorine de Chastenay, dans ses _Mémoires_[41], a raconté comment -elle fut reçue au chapitre noble d’Epinal; sauf quelques détails -insignifiants, la cérémonie d’introduction de Sophie de Grouchy fut la -même: «Elle tenait, à la fois, de la chevalerie et de l’institution -monastique. Les preuves de noblesse étaient discutées et admises par -les généalogistes du chapitre; elles étaient jurées et publiées à la -cérémonie par trois chevaliers dont les noms avaient été prouvés dans -les admissions de leurs parentes. La nouvelle reçue leur présentait, -en reconnaissance, un nœud d’épée. Je me souviens qu’à l’heure de -vêpres, tout le chapitre (ces dames étaient vingt en tout) se rendit à -la maison de ma tante pour m’y prendre; j’avais une robe noire. L’un -des chevaliers me donna la main; la musique de la garnison précédait. -Quand nous fûmes dans le chœur de l’église, on me fit mettre à genoux; -l’abbesse me dit: «Que me demandez-vous, ma fille?--Le pain et le vin -de saint Goëry (patron du chapitre), pour servir Dieu et la sainte -Vierge.» On me fit manger d’un biscuit, mouiller mes lèvres dans une -coupe; on me passa le grand cordon avec la croix au bout, le long -manteau bordé d’hermine, l’aumusse, le voile noir. Tout me fut remis en -un instant. On chanta le _Te Deum_, puis le cortège revint dans le même -ordre et un bal s’ouvrit chez ma tante.» - - [41] _Correspondant_ du 25 février 1896, p. 674. - Louise-Marie-Victoire de Chastenay, née en 1771, au château - d’Essarois, près de Châtillon-sur-Seine. - -C’était là une des distractions ordinaires de ces couvents -mondains[42]. «On danse au chapitre d’Ottmarsheim, en Alsace. Au -chapitre d’Alix, près de Lyon, les chanoinesses vont au chœur en -paniers, habillées comme dans le monde, sauf que leur robe est de soie -noire et que leur manteau est doublé d’hermine. Près de Sarrelouis, les -chanoinesses de Loutre dînent avec des officiers et ne sont rien moins -que prudes... Les vingt-cinq chapitres nobles de femmes sont autant -de salons permanents et de rendez-vous incessants de belle compagnie -qu’une mince barrière ecclésiastique sépare à peine du grand monde où -ils se sont recrutés.» - - [42] Taine. _L’ancien Régime._ - -Sophie prit sa large part des fêtes qu’on donnait à Neuville et, après -six semaines de bals ininterrompus, au mois de juin 1785, elle tomba -sérieusement malade. On craignit pour sa vue, d’autant plus qu’à la -folie du plaisir, elle joignait une furie de travail qui s’accommode -peu, d’ordinaire, avec les distractions excessives. «La chanoinesse, -écrivait Mme Dupaty au Président[43], exerce toujours tous ses talents, -en dépit du mal aux yeux. Elle traduit, seule, du Tasse et le sublime -Young. Ses yeux font son tourment. On n’y voit d’autre remède que -le repos et comment obtenir l’oisiveté des âmes ardentes et actives -comme ma nièce.» Et une autre fois[44]: «On a des nouvelles de Sophie -qui me peinent. Ses yeux gonflent tous les soirs d’une manière à -faire craindre que ce ne soient des symptômes de goutte sereine. Il -est affreux de n’acquérir presque jamais à ce degré qu’aux dépens du -physique. Elle s’est forcée, cette jeune personne, et on se ressent tôt -ou tard de ces excès de travail.» - - [43] 4 août 1785. Archives du Paty de Clam. - - [44] 8 juin 1785. Archives du Paty de Clam. - -En dehors de la littérature, Sophie s’adonnait à la philosophie et -elle lisait, avec délices, les œuvres de Voltaire et de Jean-Jacques. -La règle de Neuville, on le voit, n’était guère sévère, et les -chanoinesses pouvaient, sans crainte des observations, demander les -objets les plus coquets ou les livres les moins pieux. Sophie réclamait -à sa tante Dupaty[45], mais en recommandant bien qu’on n’en parlât pas -à Mme de Grouchy, des velours noirs, des boucles, des gants en tricot -blanc fourré et «une paire d’anneaux d’oreilles, en perles, comme ceux -que nous a proposés, un jour, un garçon de la boutique de la Perle, rue -du Petit-Lion. Ces anneaux ne sont que des perles enfilées dans un fil -d’or ou à peu près. Ils coûtent 6 livres.» - - [45] 3 décembre 1785. Archives du Paty de Clam. - -De son côté, Charlotte, qui, en 1787, avait pris à Neuville la place -de Sophie, demandait qu’on profitât d’un voyage du vicomte de Fénelon, -père des chanoinesses, pour lui envoyer des bottines en peau verte, -comme il était à la mode d’en porter[46]. «Ne pourriez-vous pas, -chère petite tante, joindre à votre envoi un volume d’œuvres de M. de -Chabanon dont j’ai vu l’analyse dans un des derniers _Mercures_. Je -désire bien cette nouveauté qui doit être agréable comme l’esprit de -l’auteur. Il me semble qu’il est connu du petit oncle.» - - [46] 1er avril 1788. Archives du Paty de Clam. - -On est confondu de la nature des études et des réflexions de ces -jeunes filles[47]: «Je lis Condillac, écrivait une autre fois Charlotte -à son oncle le Président. Il a une raison bien lumineuse et cette sage -pénétration du cœur des hommes qui fait trouver toutes les causes des -événements et ne laisse au hasard, au merveilleux et à la fausse gloire -que l’intrinsèque, c’est-à-dire bien peu. Il cherche tout dans la -vertu, la providence et l’enchaînement des circonstances, causes bien -plus sûres et par lesquelles on juge du prix de chaque chose.» - - [47] 9 octobre 1787. Archives du Paty de Clam. - -Au mois de mars 1785, le président Dupaty était parti pour l’Italie, -d’où il devait rapporter ces _Lettres_ qui ont obtenu un si grand -succès au moment de leur apparition et qui, aujourd’hui, sont trop -oubliées. - -A son retour, au mois d’août, il passa par Lyon et fit un léger détour -pour aller embrasser sa charmante nièce. «Elle espère que tu te -reposeras un peu chez elle, lui écrivait la présidente[48]. Elle a bien -des choses à verser dans ton cœur. La solitude où elle me sait fait -qu’elle s’est un peu épanchée dans le mien.» Et le 25 août[49]: «Je ne -veux pas troubler ton joli comité avec ma nièce. Dis-lui bien tous nos -cœurs et nos pensées pour elle et embrasse-la à la manière de l’amitié.» - - [48] 10 août 1785. Archives du Paty de Clam. - - [49] Archives du Paty de Clam. - -Sophie, de son côté, écrivait à sa tante[50]: «J’espère le petit oncle -dans le courant de ce mois. Je voudrais bien qu’il me donnât deux ou -trois jours; une solitaire exilée en mérite bien autant que quelques -rares édifices ou quelques chefs-d’œuvre de peinture.» - - [50] Archives du Paty de Clam. 10 août 1785. - -La réunion de l’oncle et de la nièce fut touchante. Dupaty trouvait, -dans cette rencontre, un avant-goût des douceurs familiales dont il -était privé depuis près de six mois. Il s’abandonna aux sentiments les -plus doux, admira les progrès de Sophie et conçut, dès lors, pour elle -une affection qui devait subsister jusqu’à sa mort et se traduire même -dans ses dernières volontés. - -Le 26 août 1785, il était à Neuville, d’où il écrivait à la -Présidente[51]: - - [51] Archives du Paty de Clam. - - «Voilà encore un pas vers toi, ma chère amie. J’espère qu’avant peu - je n’en ferai plus. Il ne faut pas moins que cette espérance pour - me faire continuer ma route. Car, comme je suis bien ici! Quelle - aimable retraite! Quelles charmantes conversations pleines de toi, - de ta sœur, de nos enfants, de tout ce que nous aimons l’un et - l’autre, de tout ce que nous aimons en même temps! Mon cœur commence - à s’ouvrir et à renaître. Il semble qu’en entrant dans l’Italie, il - s’était fermé, du moins pour ses plaisirs, pour ses doux plaisirs, - car il est resté toujours ouvert pour ses peines, pour les peines - de l’absence qui vont finir. J’ai trouvé ta nièce plus intéressante - que jamais. Il n’y a rien à ajouter à sa raison que, peut-être, d’en - retrancher quelque chose; car, elle s’occupe trop. C’est toujours - la solitude, la retraite, les livres, toutes les connaissances et, - à travers tout cela, Villette, les siens, les nôtres; enfin, son - cœur et nos cœurs. Je t’en parlerai plus en détail, quand je serai - à côté de toi. A présent, j’aime mieux que nous parlions de toi, ce - ne sera pas pour longtemps encore. J’attends demain mon compagnon - de voyage qui me conduira à Dijon où je le déposerai... Je compte - arriver à Paris mercredi prochain, au plus tard jeudi. Compte sur - tes doigts, tandis que je compterai dans mon cœur. Comme il bat! - Il me semble que tu es déjà là avec nos chers enfants. Je ne peux - concevoir que je ne reçoive pas de tes nouvelles. Il me semble que - j’ai passé tout ce mois dans l’autre monde. Ouvre donc bien tes bras - au pauvre revenant... Mon ange, je suis bien ici; je mange, je dors, - je démaigris, je me repose, j’aime et l’on m’aime et, peut-être - même, je plais un peu. Du moins, ces dames veulent bien me le faire - croire. Ta nièce est aimée, considérée, honorée; elle est unique ici, - tu m’entends. Adieu, mon ange. Il n’y aura plus de moi pour toi que - moi-même. Je ne t’écrirai plus. - - «J’ai revu avec plaisir Mme Beauvais[52]; elle est toujours la même - pour ta nièce. C’est un trésor. C’est un grand repos pour le cœur - maternel.» - - [52] Gouvernante de Sophie; femme de confiance de la famille de - Grouchy, passée, depuis, au service de la marquise de Condorcet. - -De son côté, Sophie nous a gardé le témoignage des sentiments que cette -visite du président avait laissés dans son cœur. Deux jours après le -départ de son oncle, elle lui écrivait avec cette facilité et cette -grâce qui la rapprochaient, disait Dupaty, de Mme de Sévigné[53]: - - [53] Neuville, 4 septembre 1785. Archives du Paty de Clam. - - «Voici, cher petit oncle, un paquet que vous deviez recevoir ici, qui - venait vous y chercher et qui vous y trouve, car j’y suis encore. Je - ne vous parlerai point de l’impression que m’ont fait votre passage - ici, vos conversations, votre confiance, votre intérêt, votre départ. - J’espère que vous en trouverez aisément l’idée dans votre cœur et je - sens que j’aurais peine à vous la rendre. Vous m’avez rendu l’absence - plus douloureuse que jamais. Je ne peux me reposer que dans l’idée - que vous parlez de moi, que vous reportez au milieu de ma famille - un cœur tout plein d’elle et de besoin d’elle, un cœur que l’usage - enivrant de la liberté n’a point éloigné, n’a point distrait des - jouissances qui l’ont précédée. Charlotte me mande votre arrivée. Si - ce tableau de joie universelle ne me portait au jour de mon retour, - il serrerait mon âme au lieu de l’épanouir. J’ai, au moins, acquis - une grande jouissance; c’est de pouvoir parler avec Mme de Buffévant, - la seule ici à qui mon cœur parle, d’un des objets qui l’attachent. - Je ne dirai pas qu’elle vous connaît, mais elle a assez retenu de - vous pour se plaire comme moi à en parler. Concevez-vous comment ces - conversations si pleines et si intéressantes se sont passées, cher - petit oncle? Pour moi, j’y touche encore et j’y toucherai longtemps, - car jamais je n’ai goûté d’un mélange aussi délicieux d’âme, - d’esprit, de goût, de philosophie et de littérature. J’aime encore - davantage Montesquieu depuis que je vous l’ai entendu lire, sans - doute parce que vous le lisez comme il se lisait lui-même... - - «Quel plaisir j’aurai à parcourir l’Italie avec des yeux comme les - vôtres, c’est-à-dire les yeux de l’âme et du goût! Charlotte me - mande que vous n’avez pas été fatigué de votre route; nous nous - flattons d’y avoir contribué en vous faisant assez aimer la station - de Neuville pour y prendre quelque repos et quelque plaisir. Je vous - laisse à penser si c’est une ou plusieurs qui se flattent ainsi. - Adieu, cher petit oncle. Embrassez pour moi tout ce que vous aimez - qui est aussi tout ce que j’aime. Je vois d’ici tous les petits - génies plus radieux que jamais. Je vois... Ah! je vois trop et pas - assez. Faites-moi voir, au moins, que vous aimez toujours Sophie et - que l’absence ne lui enlèvera rien de l’intérêt et de la confiance à - laquelle vous l’avez si promptement et si heureusement habituée.» - -Malgré ses travaux, ses lectures, ses distractions mêmes, Sophie ne -pouvait vaincre la sérieuse mélancolie qui s’était emparée de son -esprit. «Songez, disait-elle[54], à cette affreuse solitude d’une -absence qui s’étend sur tous les objets que l’on chérit. Songez -combien, après les lettres, il me reste de sensibilité, de désirs, de -besoins à satisfaire. Songez à ce cabinet solitaire où vous pouvez dire -avoir vu dans quelques papiers et quelques livres les seuls objets qui -occupent et charment, ici, ma vie.» - - [54] Même lettre. - -Mais, n’y avait-il que la solitude ou n’étaient-ce pas aussi la fatigue -des plaisirs mondains, l’austérité des réflexions, l’inactivité du -corps et l’effet des lectures philosophiques qui, à défaut des cruelles -expériences de la vie, avaient hâté l’éclosion de cette crise morale -qui prend la jeune fille dans toute sa grâce un peu légère pour en -faire une femme sérieuse, charmante toujours, mais déjà désillusionnée -et comme envahie par la connaissance prématurée de la vie et de ses -angoisses. - -Ses grands yeux, hier insouciants, aujourd’hui interrogateurs et -curieux, révélaient le changement qui s’était produit dans cette âme -d’élite, et sa physionomie, du jour au lendemain, devint si différente -qu’à son retour à Villette ce fut à peine si Mme de Grouchy put -reconnaître sa fille chérie. - -Dans cette disposition d’esprit, la moindre cause amène des tristesses -incompréhensibles ou des rêveries interminables; la lourdeur des jours -d’orage ou la neige qui couvre la terre, les plaintes du vent dans les -arbres de la forêt et surtout les jours sombres et courts de l’hiver, -tout devient sujet de mélancolie et source de larmes. - -Sophie le disait avec éloquence[55]: - - [55] 3 décembre 1785, De Neuville, à la présidente Dupaty. - Archives du Paty de Clam. - - «Je trouve bien heureux les gens sur lesquels l’hiver ne fait aucune - impression. Quant à moi, ce jour sombre, ce froid qui resserre tous - les corps, ce deuil de la nature me jettent dans une mélancolie - et un absorbement affreux. Il ne fait qu’augmenter au milieu des - plaisirs qui occupent ici le grand nombre. Je ne me plains pas de ne - pas m’y plaire, mais de n’y trouver rien de ce qui me plaît. Rien ne - remplit ce vide affreux où se perd le sentiment de toute jouissance. - Si le cœur pouvait changer aisément d’objet, Mme de Buffévant me le - ferait éprouver. Elle commence à m’aimer comme j’aime ceux que je - regrette, ou plutôt, comme ils m’aiment, car, comme eux, elle me - voit au delà de ce que je suis.» Et elle termine par ce mot qui fait - réfléchir quand on songe à la conduite que Mme Suard devait tenir un - jour envers Condorcet: «N’est-il pas bien téméraire d’espérer que - vous ne m’oubliez pas auprès de vos amis, chère tante? Je n’oublie - point les bontés de Mme Suard. Sentir ce qui est aimable est mon seul - titre auprès d’elle. Il sera tout-puissant si vous le faites valoir.» - -Pendant que Sophie était à Neuville, des amis avaient songé à la marier -avec un capitaine aux gardes, veuf depuis dix-huit ans, très riche, -âgé de cinquante ans, «mais frais, ingambe, figure honnête, belles -dents[56]». M. de Claye, qui avait 30.000 livres de rentes en bonnes -terres, sans compter sa place et un logement aux Tuileries, promettait -d’avantager sa femme de presque toute cette fortune s’il n’avait -point d’enfants; dans le cas contraire, il lui assurait un douaire de -6.000 livres. En retour, il n’exigeait que 80.000 livres de dot. Ce -projet d’union plaisait au marquis de Grouchy qui permit à sa femme de -disposer, en faveur de Sophie, d’une partie de sa propre fortune. - - [56] 4 mars 1785. La présidente à son mari. Archives du Paty de - Clam. - -Mais le président et sa femme et aussi Mme de Grouchy s’inquiétaient -de la grande différence des âges. Mme Dupaty faisait remarquer à -son mari l’extérieur froid et triste du futur. «Que sont la fortune -et l’aisance, disait-elle[57], sans le contentement du cœur et la -confiance mutuelle?» Et de son côté, le Président écrivait[58]: «Il est -bien difficile que Sophie puisse trouver non pas le bonheur, mais même -un état neutre dans une union pareille, avec son goût pour l’étude, -son aversion pour les gênes du monde, sa manière de penser si solide à -plusieurs égards et surtout la fermeté et l’indépendance absolues de -son caractère.» - - [57] 10 mars 1785. Archives du Paty de Clam. - - [58] 17 mars 1785. Archives du Paty de Clam. - -Quant à Mme de Grouchy, pour gagner du temps, elle exigea d’abord -que Sophie fût reçue chanoinesse, ce qui demandait encore cinq mois. -«Il est absolument essentiel, disait-elle[59], que Sophie ne quitte -pas Neuville sans son état. Si elle partait avant que son stage soit -fini, elle perdrait l’avantage d’y rentrer, si cette affaire-ci ne -réussissait pas, et ma fille se trouverait ainsi sans état. Il faut -aussi que rien ne se termine avant que les prétendus aient fait -connaissance l’un de l’autre.» - - [59] 28 mars et 5 avril 1785. Archives du Paty de Clam. - -On n’avait pas cru pouvoir cacher à Sophie le projet qui la regardait -si directement, mais sa mère, son oncle et sa tante avaient présenté, -en même temps, toutes les sages réflexions si naturelles en pareil cas. -Elle ne refusa pas de suite, mais, après avoir demandé à réfléchir afin -de bien voir le «fort et le faible de cette affaire», elle se rendit -aux raisons de sa famille et abandonna d’autant plus volontiers ce -projet que le prétendu, qui cherchait la fortune, ne montrait de son -côté aucune impatience d’aboutir. - -Emmanuel, en revanche, avait épousé Mlle de Pontécoulant, au mois de -mai 1785. La cérémonie avait eu lieu à Villette; mais Sophie, alors à -Neuville, et Charlotte, qui était malade, n’y avaient pas assisté. - -Comme une des conditions du mariage était que le jeune officier, toutes -les fois qu’il ne serait pas au service, vivrait à Pontécoulant, -Sophie, dans ses lettres, déplorait cet éloignement. Le 10 août 1785, -elle écrivait à Mme Dupaty[60]: - - [60] Archives du Paty de Clam. - - «Pour un moment de solitude (c’est-à-dire, je pense, pour un moment, - ma chère tante, où vous n’aurez rien de mieux à faire que de me - lire): l’on a beau dire, l’idée du bonheur de ceux qu’on aime ne - tient lieu qu’à demi de leur présence. Je ne vois rien qui puisse - remplacer la vie et la sérénité que son établissement au milieu de - nous aurait répandus dans l’existence générale. On jouit faiblement - de ce qu’on a, on est vivement frappé et occupé de ce qui manque et, - en général, on est difficile à rendre heureux.» - -Le jeune ménage avait quitté Villette dès le lendemain de la cérémonie; -mais Emmanuel avait promis de revenir passer quelques semaines auprès -de ses parents. Cette visite, annoncée pour le mois de septembre, avait -entraîné quelques embellissements, quelques réparations dans la demeure -familiale. Le 4 juillet, Mme Dupaty qui se trouvait à cette date chez -sa sœur, écrivait au Président[61]: - - [61] Archives du Paty de Clam. - - «Je ne suis pas contente de la santé de M. de Grouchy. Il s’affaiblit - et souffre. On n’atteint pas impunément soixante-dix ans en menant la - vie qu’il mène, car il est le premier piqueur de sa maison. Il nous - a fait des promenades délicieuses pour la marche et dans le bosquet - gauche tu trouveras de quoi égarer complètement ta rêverie. En m’y - promenant avec lui, je lui dis que sa jeune belle-fille serait bien - flattée des jouissances qu’il lui avait préparées. Il me répondit que - ce n était pas pour elle, mais pour nous qui aimions Villette. Je - répondis tout ce qu’on peut répondre à cela.» - -Le Président, à son retour d’Italie, s’était rencontré à Villette avec -le futur maréchal et sa jeune femme; avec eux, le 3 décembre 1785, il -avait quitté «l’aimable vallon». Il racontait ainsi à sa femme ce petit -voyage[62]: - - [62] 4 décembre 1785. Archives du Paty de Clam.--On verra plus - loin que Sophie ne partageait pas l’enthousiasme du Président - pour sa belle-sœur. - - «Nous sommes arrivés hier à deux heures et demie. J’ai dîné chez - M. de l’Etang. Le ménage a dîné à _la casa_. J’ai été enchanté de - lui pendant la route et dans la petite heure que nous avons passée, - tous trois, à Saint-Germain, en attendant le déballage. Je conterai - cela au cœur maternel. Il y a bien du bon sous les ailes de ce joli - zéphir. Il faut que jeunesse s’use et se passe et que l’expérience, - le grand maître de tous les hommes, achève ou plutôt commence notre - éducation civile. On a découvert ses défauts, on en gémit, on veut - les corriger. Quoi de mieux que de les corriger? J’ai dit, je crois, - ce qu’il fallait dire et la petite couleuvre m’a non seulement - embrassé, elle m’a baisé la main. Lui, a dit: «Mon oncle aime - réellement notre bonheur. Aimons-le donc bien.» La petite couleuvre a - été mieux que vous ne l’avez vue tous. Sa timidité qui est extrême, - soyez-en sûrs, a laissé percer plusieurs rayons de son âme et de son - esprit qui m’ont charmé.» - -Cependant, les mois d’exil avançaient et l’on songeait à rappeler de -Neuville la triste Sophie[63]; «Ma fille aînée, écrivait Mme de Grouchy -au Président, me coûte 9.000 livres depuis vingt mois; non pas du fond -de son état, mais des accessoires, y compris son trousseau. Il faut que -la seconde en coûte autant à peu près dans le même espace. Je ne suis -pas en état d’en faire le quart. On promet du secours. Je veux avoir -la foi malgré des promesses qui n’ont pas eu un denier d’effet pour -l’aînée. - - [63] 10 ou 11 avril 1786. Archives du Paty de Clam. - - «Quelle angoisse pour la cadette de manquer ce décorum, cette - apparence d’état et d’existence! Quelle tête assez mûre à cet âge - pour ne pas croire quelque bien dans une sphère nouvelle! Et aussi - de quel droit lui ferions-nous manquer l’avantage très éloigné, mais - certain, d’une prébende dans un âge où l’aisance est nécessaire. Et, - en vérité, la situation de mes filles est telle et elle peut devenir - si fâcheuse, si le meilleur ordre de choses possible n’arrive pas, - que cette vue n’est rien moins qu’à négliger.» - -Enfin, le 18 avril, la date du retour de Sophie est fixée[64]: «M. de -Grouchy en parle tous les jours. Il voulait qu’elle ne fût que trois -jours à Paris. Je lui ai fait entendre qu’il lui en fallait plus afin -qu’elle pût aller à Versailles. On voit qu’il la désire. Il est vrai -qu’il y a peu de pères comme lui. Si elle ménage bien l’impression du -retour,--et je n’en doute pas,--elle en verra les fruits. Je ne suis -point fâchée de jouir d’abord de ma fille seule. Il y a assez longtemps -que j’en suis privée.» - - [64] 18 avril 1786. Mme de Grouchy au Président. Archives du - Paty de Clam. - -Voici donc Sophie de Grouchy revenue à Villette. Mais que de -changements dans ces vingt mois! En partant pour Neuville, elle -avait la foi; elle n’avait lu que des livres de piété, Télémaque -et Marc-Aurèle. A son retour, elle ne croyait plus; Voltaire et -Jean-Jacques étaient devenus ses auteurs préférés. Elle se plaignait du -grand nombre des damnés et de la faible quantité des élus, ce qui était -inconciliable, disait-elle, avec l’existence d’un Dieu plein de bonté! -Cependant, durant six mois, elle supplia ce Dieu de lui rendre la foi; -mais ce fut en vain[65]. - - [65] Détail donné par Mme O’Connor dans sa notice sur sa mère - (Bibliothèque de l’Institut). - -Mme de Grouchy, qui était très pieuse, brûla les livres rapportés de -Neuville; c’était inutile, car Sophie en connaissait à fond le contenu. -Du reste, avec le temps, les rôles changeront: celle qui avait déjà -pris une si grande influence sur un des magistrats les plus éclairés de -son temps, celle qui devancera Condorcet lui-même par les audaces de -son esprit, saura convertir sa mère à ses idées et dicter sa conduite à -ses derniers moments! - -Quelques mois seulement devaient s’écouler entre le retour de Sophie -et son mariage. Cette période fut remplie par les œuvres de charité -et par les soins donnés à l’éducation de Charles Dupaty, fils aîné du -Président. - -Elle retourna chez les pauvres qu’elle avait l’habitude de visiter -avant son départ, leur apportant, avec les secours matériels, les -consolations morales plus précieuses encore. - -Un jour, comme un des gardes du château s’était empoisonné en mangeant -des champignons, elle se rendit chez lui en grande hâte et ne quitta -la maison qu’après cinq heures de soins intelligents qui sauvèrent le -pauvre garçon[66]. - - [66] 12 octobre 1786. La Présidente à son mari. Archives du - Paty de Clam. - -C’est ainsi que la charité survécut, jusqu’à son dernier jour, aux -sentiments pieux à jamais disparus. - -En dehors des instants qu’elle donnait à ces généreuses occupations, -presque tous ses moments étaient pris par les leçons de Charles Dupaty; -Sophie recommençait avec lui ce qu’elle avait fait pour ses deux -frères, tant l’instruction était devenue chez elle comme une véritable -vocation. - -Il faut l’entendre raisonner sur ces matières de pédagogie; elle saura -dissimuler la mauvaise humeur paternelle, «l’enfant ayant plus besoin -d’être encouragé que grondé[67]». - - [67] La Présidente à son mari, s. d. Archives du Paty de Clam. - - «Je vous ai promis, écrivait-elle au Président[68], de m’occuper de - Charles, cher petit oncle, et du soin touchant de préparer son âme - à l’activité constante qui peut, seule, lui faire tirer parti de sa - position, de son âge, de ses talents et de votre exemple. Je me suis - acquittée de mes promesses avec ce doux plaisir qu’on trouve à servir - un être qu’on aime et des sentiments qu’on partage. Je suis très - contente de Charles. Le voilà, je crois, disposé à prendre le genre - de vie le plus propre à vous assurer un fils digne de vous et à lui - la gloire de soutenir le nom que vous lui donnez... Il s’habituera - à la règle si nécessaire dans l’âge où le développement de tous les - besoins jette bien de l’incertitude dans la volonté; il ploiera son - caractère à une nécessité et se liera insensiblement au besoin de la - vie de la pensée, si utile à tous les âges et à toutes les positions. - Voilà ce que je lui ai fait sentir et ce qu’il a saisi avec l’avidité - d’une âme qui sent sa voie... La sensibilité, quand on lui parle de - vous, annonce un sentiment profond de vénération et d’attachement. - Je crois que vous enflammerez aisément son âme en lui montrant ce - que vous espérez, en lui parlant du bonheur d’avoir un fils qui - puisse flatter votre tendresse et mériter un jour que, confondant les - noms, les vertus et le mérite dans une douce erreur, on flotte et on - hésite... (puis, elle conseillait que, pour favoriser son goût de la - lecture, on lui donnât souvent les moyens de se former une petite - bibliothèque). C’est la première propriété que doit chérir et désirer - un jeune homme dont l’âme se développe... Quel charme j’éprouverais, - cher petit oncle, si, dans ces moments pénibles, je pouvais servir - réellement votre tendresse et contribuer à former une âme digne de - la vôtre, c’est-à-dire une âme qui lui ressemblât.» - - [68] Sophie au Président, s. d. Archives du Paty de Clam. - -Dupaty traversait, en effet, une de ces époques cruelles dont -son existence de magistrat fut semée et Sophie l’aidait, par ses -encouragements, dans ces terribles heures. Beaumarchais, qui l’aimait, -le lui disait[69]: «J’irai vous voir après-demain matin et nous -arrangerons ensemble un dîner d’amitié. Le comte de Lauraguais mérite -d’en être; malgré les écarts de son imagination, il a un vrai génie et -un excellent cœur. Il vous estime, il vous aime. _Il admire aussi la -belle chanoinesse que le ciel vous a envoyée pour vous inspirer dans -vos ouvrages et vous soutenir dans les persécutions._ Adieu, mon ami; -l’apprenti de Molière embrasse l’égal de Démosthène.» - - [69] Beaumarchais à Dupaty, Paris, 29 novembre (1786). Archives - du Paty de Clam. - -Avec Sophie, la joie et la gaieté étaient rentrées à Villette. Les -enfants du Président ne voulaient pas quitter leur grande cousine: -«Papa s’occupe tous les jours de leurs plaisirs ici, écrivait-elle[70], -et du moment où l’aimable petite tante pourra respirer l’air embaumé de -ses bosquets. Il en a fait de charmants. Dans les uns, il vous offrira -le parfum des fleurs; dans ceux-ci, un ombrage épais; dans d’autres, -mille jeunes arbustes dont la végétation rapide nous rappelle, sans -cesse, ce que fait, tous les jours, près de vous, la nature pour le -plaisir de vos yeux et le charme de votre cœur.» - - [70] Sophie au Président, s. d. Archives du Paty de Clam. - -Cette vie tranquille n’était traversée que par les visites des amis -ou des parents; dans la même lettre, Sophie racontait à son oncle le -passage de son frère Emmanuel à Meulan: «Nous avons été les attendre. -Voici le détail de notre entrevue avec les âmes du Nord qui occupaient -le fond de la voiture; mine froncée de la part de la dame; le père de -descendre de la voiture dans la cuisine de l’auberge et d’accorder -quelques paroles à miss Charlotte. Quant à Sophie, elle s’en est passée -et a été, pendant les cinq minutes de la rencontre, sous le nuage qui, -comme vous le pensez, n’a pas distillé de rosée, mais a, du moins, -été moins ténébreux que le premier aspect ne l’avait fait imaginer. -Nous ne les avons pas retardés d’une minute. Mon frère, que j’ai à -peine embrassé, a donné un regard de sentiment et de regret à ces -premiers lieux où il a vécu, à ces premiers êtres qui l’ont aimé et qui -l’aimeront peut-être plus que tous ceux qu’il rencontrera dans sa vie. -Le fouet a claqué. Sophie a regardé Charlotte et, sérieusement, nous -avons regagné le vallon et, pour y entrer sereins, nous avons parlé de -l’heureux jour où cette chère petite tante qui nous a tant inquiétés y -reviendra elle-même. Ce ne sera pas pour le coup des âmes du Nord que -nous irons attendre.» - -Un jour, cependant, le 22 août 1786, il y eut, à Villette, une terrible -alarme. Un chien qui s’était échappé du château de Rueil[71], situé -dans les environs, vint se réfugier dans les communs du château. Il -mordit Charles Dupaty, malgré les efforts courageux de Sophie qui -s’était exposée bravement en voulant éloigner l’animal que l’on croyait -enragé. On renvoya, de suite, l’enfant à Paris, non sans conseiller au -Président un traitement qui fait sourire aujourd’hui[72], c’est-à-dire -d’envoyer l’enfant à la mer, «précaution efficace dans les trois fois -vingt-quatre heures et à laquelle on fera succéder la médication par le -mercure». - - [71] C’était la propriété de M. Chopin de Seraincourt. C’est là - que Cabanis mourut le 6 mai 1808. - - [72] 22 août 1786. Mme de Grouchy au Président. Archives du - Paty de Clam. - -Cet accident, qui n’entraîna, d’ailleurs, aucune suite fâcheuse, eut -un grand retentissement, car Beaumarchais, de Saint-Lubin, le 1er -septembre, écrivait au Président[73]: «J’ai reçu, mon ami, avec un -serrement de cœur horrible, l’affreuse nouvelle du malheur de votre -fils. De consolations, je n’en ai point à vous donner là-dessus. -Heureux encore si vous pouvez pleurer! Je prie le chevalier Dudon de -m’envoyer des détails sur son état. Il m’a mandé qu’on espérait que le -chien n’était qu’en colère. S’est-on emparé de l’animal? C’est là, je -l’avoue, une bien triste façon d’intéresser la nation et de réchauffer -son ardeur pour votre vengeance. Mais si l’art de M. Sabatier vous rend -votre cher enfant, je crois connaître assez les Français pour vous -assurer que vous leur êtes devenu doublement précieux par ce double -malheur et qu’on n’apprendrait pas, sans un cri général d’indignation, -qu’on vous eût refusé au conseil la fière justice qui vous est due. Je -vous porte dans mon cœur et vous prie de me mettre aux pieds de la mère -désolée de votre fils.» - - [73] Archives du Paty de Clam. - -Le courage dont Sophie avait fait preuve ce jour-là avait eu pour -témoin le marquis de Condorcet qui, depuis quelques semaines, était -souvent l’hôte de M. et Mme de Grouchy. Après avoir admiré la beauté, -les manières distinguées, l’esprit brillant et cultivé de Sophie, il -n’avait pas tardé à découvrir en elle un caractère élevé, un cœur droit -et une âme forte. La première rencontre avait eu lieu, à Paris, rue de -Gaillon, dans le salon où Dupaty aimait à réunir les littérateurs, les -philosophes et les savants. Là, M. et Mme de Grouchy avaient invité -Condorcet à venir les voir à Villette aussi souvent qu’il voudrait. - -Condorcet définissait le monde «une dissipation sans plaisir, une -vanité sans motif, une oisiveté sans repos». S’il fréquentait chez -Dupaty et chez les Grouchy, c’est parce qu’il savait bien que chez eux, -il ne perdrait pas son temps[74]. - - [74] Mme O’Connor, dans sa Notice sur sa mère, dit que Dupaty - invita Sophie à venir passer un automne chez lui à la campagne - et que c’est là que Condorcet fit sa connaissance. Il y a là - une légère erreur. Jamais Dupaty n’eut de campagne à lui aux - environs de Paris. Particulièrement pendant l’été et l’automne - de 1786, il resta à Paris, rue de Gaillon, ne faisant que - de rares apparitions soit à Villette, soit à Vaux, chez ses - beaux-frères.--Jérôme Lalande est plus dans la vérité quand il - prétend que c’est en voyant Sophie prodiguer les soins les plus - touchants au jeune fils de Dupaty, mordu par un chien enragé, - que Condorcet s’éprit d’elle. - -La famille de Condorcet était originaire du Dauphiné; ses armes -étaient: _d’azur, au dragon volant d’or, armé et lampassé de sable à la -bordure du même_. - -Son père était capitaine de cavalerie, et son oncle occupait le siège -de Lisieux, après avoir été successivement évêque de Gap et d’Auxerre. -Sa mère, une demoiselle de Gaudry, était d’une dévotion ardente. - -De plus, Condorcet était allié au cardinal de Bernis et à Mgr d’Yse de -Saléon, archevêque de Vienne. - -Sous des apparences froides, timides et même embarrassées, Condorcet -était avec ses amis d’une gaieté douce et spirituelle; malgré l’audace -et la sévérité de ses doctrines, il était bon et affectueux. D’Alembert -mourant le choisit parmi tous ses amis pour lui léguer la mission -de pourvoir aux besoins de ses deux domestiques, et ce legs fut -scrupuleusement exécuté par Condorcet lui-même, par Sophie et, plus -tard, par le général et par Mme O’Connor. - -«La bonté brillait dans ses yeux, dit Grimm, et il aurait eu plus -de tort qu’un autre de n’être pas honnête homme, parce qu’il aurait -trompé davantage par sa physionomie qui annonçait les qualités les plus -paisibles et les plus douces.» - -Il répandait autour de lui le parfum des vertus sérieuses, à ce point -qu’on a pu dire de son intelligence[75], «en rapport avec sa personne, -que c’était une liqueur fine, imbibée dans du coton». - - [75] C’est Mme Roland qui le définissait ainsi. - -Cependant, Condorcet était susceptible de haines vigoureuses, et -cet homme, qui allait entrer dans une famille dont les attaches -parlementaires étaient nombreuses, ne détestait rien plus que les -parlements et particulièrement celui de Paris. «J’ai parcouru la -liste des assassinats juridiques commis par le parlement de Paris,» -écrivait-il à Target, en avril 1775; et il disait à Turgot, en -octobre ou novembre 1774, lors du rappel de l’ancien parlement: «On -dit qu’il va revenir sans conditions, c’est-à-dire avec son insolence, -ses prétentions et ses préjugés. Quelque corrompu que soit le nouveau -parlement[76], cependant, à ce qu’il me semble, ce qu’il y a de plus -contraire au bien public, c’est de confier le droit de juger de la vie -des citoyens à une troupe d’assassins. Or, ces assassins ont assassiné -le chevalier de la Barre, l’huissier Moriceau, le prêtre Ringuet. -Ils ont assassiné Lally pour avoir le plaisir d’humilier la noblesse -militaire, et tous ces assassinats juridiques ont été commis en moins -de vingt ans, et ils n’en ont pas eu un remords! Ils n’ont pas perdu un -degré d’insolence!» - - [76] Le Parlement Maupeou. - -Dans cette haine, le marquis de Condorcet se rencontrait avec Sophie -de Grouchy. N’avait-elle pas inspiré à Charles Dupaty, au cours de ses -leçons, le mépris de la magistrature? Les Fréteau, qui ne partageaient -pas ces sentiments, ne pouvaient s’y habituer; aussi, au moment où -Dupaty remportait, dans l’affaire des Roués, un succès si retentissant, -le conseiller Fréteau, son beau-frère et son ami, lui écrivait[77]: «Le -bruit de ton triomphe n’a-t-il pas enflammé Charles? Ne l’a-t-il pas -réconcilié avec nos devoirs et notre état? J’ai regretté qu’il ne t’ait -pas suivi à Rouen et qu’il n’ait pas mêlé ses larmes à celles de tes -admirateurs.» - - [77] Archives Fréteau de Pény. - -Il y avait donc bien des idées communes entre Condorcet et Sophie; bien -des passions aussi, bien des générosités de cœur et des enthousiasmes -d’esprit. Le philosophe s’en rendit compte plus vite que la jeune fille -et vivement épris par ses grâces et ses qualités sérieuses, il chargea -Dupaty de la demander pour lui en mariage à ses parents. - -M. et Mme de Grouchy y consentirent avec bonheur. - - - - -LIVRE II - -LE SALON DE L’HÔTEL DES MONNAIES - - - - -CHAPITRE PREMIER - -PREMIÈRES ANNÉES DU MARIAGE DE CONDORCET - - Le mariage.--Les calomnies de Lamartine et de - Michelet.--Installation à l’Hôtel des Monnaies.--Revenus de - Condorcet.--Les hôtes du salon.--Mort de Dupaty.--Le Président - laisse ses papiers à Sophie.--Fondation du _Lycée_.--Condorcet y - professe les mathématiques.--Sophie assiste aux leçons.--La maison - de Mme Helvétius à Auteuil. - - -Dans le monde, on s’étonna beaucoup de ce mariage. Le futur avait -quarante-trois ans et la jeune fille n’en avait que vingt-deux. Mais ce -n’était pas là cependant le motif de la surprise générale. - -Un géomètre qui se mariait semblait enfreindre un principe de droit. - -D’Alembert, à la nouvelle du mariage de Lagrange, ne lui avait-il -pas écrit, le 21 septembre 1767: «J’apprends que vous avez fait ce -qu’entre nous, philosophes, on appelle _le saut périlleux_... Un grand -mathématicien doit, avant toutes choses, savoir calculer son bonheur. -Je ne doute donc pas qu’après avoir fait ce calcul vous n’ayez trouvé -comme solution _le mariage_.» - -Mais la beauté, la grâce et l’esprit de Sophie de Grouchy vainquirent -les préjugés mondains, et la duchesse d’Anville, mère du duc de la -Rochefoucauld, vint dire à Condorcet: «Nous vous pardonnons[78].» - - [78] Tout le monde cependant ne fut pas aussi bienveillant; car - les _Mémoires de Bachaumont_, à la date du 28 décembre 1786, - s’expriment ainsi: «Il en était amoureux depuis quelque temps - et voilà la cause du zèle avec lequel il a défendu les trois - Roués et les deux magistrats leurs protecteurs. - - «La semaine dernière, l’Académie des Sciences, suivant l’usage, - reçoit notification de ce mariage. On nomme des députés pour - aller féliciter Condorcet. On en prenait dans la classe de - géométrie, dans celle d’Astronomie. «Messieurs,--s’écrie Dionis - du Séjour, le farceur de la compagnie,--ce n’est pas parmi - ces Messieurs qu’il faut choisir; c’est tout ce qu’il y a de - mieux et de plus fort en anatomie qu’il faut envoyer à notre - confrère.» Plaisanterie qui a d’autant plus fait rire que - Condorcet a trente ans de plus que la demoiselle, jeune, jolie, - bien découplée et morceau de dure digestion pour ce nouvel - époux.» - -Emporté par la passion, le savant ne demanda aucune dot et se contenta -d’un simple contrat verbal. Ce ne fut que par un acte postérieur que le -marquis de Grouchy fit don à sa fille, par avancement d’hoirie, d’une -somme de 30.000 livres. - -D’ailleurs, la générosité de Condorcet se montrait dans les plus -petits détails; il voulut donner à Charlotte, sa jeune belle-sœur, une -bague de 25 louis, somme énorme à cette époque. Sophie écrivait à ce -propos à sa tante Dupaty[79]: «Je suis bien touchée de cette nouvelle -attention de M. de Condorcet et en jouis encore plus que celle qui en -sera l’objet... Je fais une réflexion à laquelle je vous prie de vous -arrêter, chère petite tante, et que je ferai certainement agréer à M. -de Condorcet. C’est qu’il faut absolument partager par la moitié le -cadeau qu’il veut faire à ma sœur et employer l’autre à en faire un -à mon frère. Il n’y aurait aucune raison recevable aux yeux de son -amour-propre et même de son amitié pour que Charlotte reçût un cadeau -de vingt-cinq louis et qu’on n’eût point songé à lui... Je suis sûre -qu’à la réflexion M. de Condorcet goûtera cet arrangement dont sa -reconnaissance pour Charlotte (qu’il a su m’avoir poussée à ce mariage) -lui a dérobé la convenance en ne portant ses idées que vers elle. -Adieu, chère tante, il est minuit et il faut se lever demain. Sûrement, -vous serez une des premières pensées de ma reconnaissance et de mon -amitié.» - - [79] De Villette, s. d. Archives du Paty de Clam. - -La bénédiction nuptiale fut donnée le 28 décembre 1786, aux jeunes -époux, dans la chapelle du château de Villette, par le curé de -Condécourt[80]; le marquis de La Fayette, maréchal de camp, major -général au service des États-Unis, demeurant à Paris, rue Bourbon et -le marquis du Puy-Montbrun, brigadier des armées du roi, grand-croix -honoraire de l’ordre de Malte, étaient les témoins du mari; du côté de -la jeune fille, son oncle Dupaty, président à mortier au parlement de -Bordeaux, remplissait le même office. - - [80] Guillin, curé. Les bans avaient été publiés à - Saint-André-des-Arcs. - -Au milieu des signatures où les Dupaty se rencontraient avec les -Fréteau, les Grouchy, les Pontécoulant, les Condorcet et les -d’Arbouville, il en est une touchante, c’est celle d’un modeste -secrétaire de Condorcet, Louis Cardot[81], dont le nom brillera d’un -doux éclat aux époques douloureuses prochaines. - - [81] Cardot était, en même temps, commis au contrôle général. - Il travaillait pour Condorcet le dimanche toute la journée, et - tous les jours, de 6 heures à 11 heures du soir. - -Se conformant à ses habitudes généreuses, la nouvelle mariée voulut -que ce jour de fête fût embelli par une bonne action, et elle prit à -son service le fils de Bradier, l’un des trois Roués que Dupaty venait -d’arracher à la mort[82]. - - [82] Le jour même, ce jeune homme remit ces vers à son - bienfaiteur: - - Après quatre ans entiers de crainte et de douleur - Aux pieds du sauveur de mon père - Conduit par l’amitié, dans un jour de bonheur, - Je verrai mon Dieu tutélaire; - Par mille infortunés, je l’entendrai bénir, - S’il oublie aisément tout le bien qu’il sait faire, - Mes regards et mes pleurs l’en feront souvenir. - - Lardoise, un des trois Roués, reçut, lui aussi, de la part de - Condorcet, des preuves d’intérêt; il donna bien des ennuis - à son sauveur et à la famille de Dupaty, après la mort du - Président. - -La calomnie des pamphlétaires, négligeant le désintéressement dont -Condorcet avait fait preuve au moment de son mariage, s’est attaquée à -la mémoire du savant et, par contre-coup, elle a cherché à atteindre -aussi l’honorabilité de Mme de Condorcet. - -Ces récits ne mériteraient aucune créance et, depuis longtemps, -seraient oubliés si Lamartine et Michelet ne les avaient repris pour -leur compte, leur donnant ainsi une importance telle que l’histoire, -aujourd’hui, est contrainte de les réfuter. - -Dans l’_Histoire des Girondins_[83], Lamartine a raconté que le duc -de la Rochefoucauld, à l’occasion du mariage de Sophie, avait donné -100.000 francs à Condorcet ou, du moins, qu’il en servait la rente, -soit 5.000 livres, au jeune ménage. Après Varennes, lorsque Condorcet -et la Rochefoucauld se brouillèrent, le philosophe aurait réclamé très -vivement cette somme à son ancien ami. - - [83] Il faut constater que cette imputation, maintenue, malgré - les protestations de la famille, dans les premières éditions, - ne figura plus, du vivant même de Lamartine, dans les derniers - tirages de cette _Histoire des Girondins_. - -Arago, dans les pages qui suivent sa biographie de Condorcet[84], -réfute ainsi l’allégation du poète-historien: - - [84] Elles sont intitulées: _Remarques sur divers passages de - l’Histoire des Girondins, relatifs à Condorcet_. - - «Deux voies s’offraient à moi; je pouvais consulter des - contemporains et amis désintéressés du fils de la respectable - duchesse d’Anville et recourir ensuite à des documents écrits. M. - Feuillet, bibliothécaire de l’Institut et membre de l’Académie des - sciences morales et politiques, avait été secrétaire intime du duc - de La Rochefoucauld jusqu’à la catastrophe effroyable qui enleva - ce bon citoyen à la France. Au moment ou j’écrivais la biographie - de Condorcet, je demandai à M. Feuillet de vouloir bien m’éclairer - sur les bruits relatifs à la pension et à la demande du capital qui - étaient aussi venus à mes oreilles. Il me répondit sans hésiter qu’il - n’en avait personnellement aucune connaissance. Ce renseignement - négatif et du plus haut prix est corroboré par l’examen minutieux - que j’ai fait du compte de tutelle de Mme O’Connor. Je trouve là - des détails très circonstanciés sur le passif et sur l’actif de la - succession à diverses époques, sur la vente opérée par Condorcet au - moment de son mariage d’une petite propriété située près de Mantes, - nommée Denmont; sur l’acquisition qu’il fit, avec une partie du prix - de la vente, de fermes près Guise provenant de l’abbaye de Corbie. - Il est mention dans ce compte, à l’article du passif, de mémoires - très peu importants de menuiserie, de serrurerie, etc. Je cite cette - circonstance pour montrer avec quel scrupule, avec quelle minutie - cet acte est rédigé. J’y trouve aussi, dans l’actif, l’origine, je - dirais presque la filiation de petites rentes de 3, 4 et 5 francs. - - «Je n’y vois, au contraire, aucune trace d’une augmentation de - revenus correspondant à 1786, année du mariage de Condorcet, ni rien - qui puisse faire croire à une augmentation de capital de 100.000 - francs qui aurait eu lieu à l’époque de la rupture de Condorcet et du - duc de La Rochefoucauld. - - «Il faudrait renoncer à toute logique pour supposer qu’après cette - simple remarque il restera quelque chose de l’horrible calomnie qu’on - a voulu faire peser sur la mémoire de Condorcet.» - -M. Isambert qui fut avocat à la cour de cassation et qui joua un -rôle actif dans les partages de famille entre les petits enfants de -Condorcet, n’est pas moins affirmatif qu’Arago. Il a examiné tous les -actes, notamment la liquidation du 2 juillet 1807[85], et il affirme -que la fortune de Condorcet ne reçut aucun accroissement soit à -l’époque de son mariage, soit depuis. - - [85] A l’occasion du mariage d’Elisa de Condorcet avec le - général O’Connor, la succession de Condorcet, restée jusque-là - indivise entre sa femme et sa fille, fut liquidée. - -Michelet, dans son livre sur les _Femmes de la Révolution_, a parlé -d’un roman d’amour, antérieur au mariage du 28 décembre 1786 et dont -Sophie aurait été l’héroïne; les noms de la Rochefoucauld, de La -Fayette, de l’abbé Fauchet, d’Anacharsis Clootz ont été prononcés; -Sophie aurait prévenu loyalement son mari que son cœur n’était pas -libre et elle n’aurait aimé réellement Condorcet qu’après trois ans -de mariage et lorsque le philosophe aurait conquis son cœur par ses -enthousiasmes généreux, au lendemain de la prise de la Bastille. - -Sans insister sur l’impossibilité où les pamphlétaires se sont trouvés -de préciser leurs accusations, qu’on dise donc si la vie de Villette, -dont nous avons minutieusement retracé tous les détails, se prêtait à -une pareille intrigue; qu’on dise aussi, quelque opinion sévère que -l’on puisse professer à son égard, si Condorcet aurait été homme à -supporter de pareilles conditions! - -Il vaut mieux en croire ce que les apparences criaient aux yeux de -tous. Charlotte de Grouchy, qui avait assisté aux préliminaires et à la -cérémonie du mariage, écrivait à sa tante Dupaty, au moment où elle se -préparait à partir pour le chapitre de Neuville[86]: - - [86] De Villette, vendredi. Archives du Paty de Clam. Charlotte - resta à Neuville jusqu’à 1789. - - «Je vois dans l’union de Sophie, dans l’amitié de M. de Condorcet un - nouvel appui précieux pour mon âme trop sensible et pour ma vie qui - va avoir un si grand besoin d’appui. Un sentiment douloureux va me - suivre encore à Neuville; celui que je laisse le bonheur derrière moi - et que je n’en aurai, là, d’autre que l’espérance.» - -Le jeune ménage s’installa, de suite, à l’Hôtel des Monnaies, quai de -Conti. Condorcet y habitait déjà et il y avait logé sa mère et un de -ses oncles maternels, tous deux morts à cette date de 1786. Ses revenus -s’élevaient à environ 18.000 livres de rentes qui se décomposaient -ainsi: 5.000 livres d’appointements comme inspecteur des monnaies, -11.000 livres en terres, provenant pour les deux tiers de l’héritage -de son oncle, et 2.000 livres en rentes viagères, qui venaient de la -succession du père de Condorcet. - -Le brave Cardot gérait cette petite fortune, dont le savant ne -s’occupait guère. - -Le salon de l’Hôtel des Monnaies, à cette époque où l’esprit de société -tenait une si grande place en France, ne tarda pas à devenir le -rendez-vous des philosophes, des savants et des littérateurs. Et non -seulement les Français illustres s’y réunissaient, mais la demeure de -Sophie, qui s’ouvrait en même temps que le salon de Mme de Staël, était -rapidement devenue le centre de l’Europe éclairée. - -La grande génération du XVIIIe siècle se faisait chaque jour de -plus en plus rare; les Voltaire, les Diderot, les d’Alembert, les -Helvétius étaient morts: leurs héritiers s’appelaient Dupaty, Chamfort, -Beaumarchais, Roucher, Garat et tant d’autres moins illustres, mais -célèbres cependant, qui aimaient à se grouper autour du dernier des -grands survivants, dans le salon qu’y tenait sa femme, maîtresse de -maison exquise de bonté, charmante de jeunesse, rayonnante de grâce et -d’amabilité. - -Aux admirables perfections d’un corps superbe, la marquise de Condorcet -joignait une figure malicieuse et spirituelle qui restera curieuse -et fine, alors même que les grands chagrins l’auront voilée d’une -douceur mélancolique; des sourcils accentués, indice d’une volonté -puissante; des yeux grands et noirs; un menton gracieux; un nez -légèrement retroussé, aux ailes frémissantes; une bouche un peu grande, -mais habituée au sourire; le visage ovale, cher aux grands artistes, -qu’encadrait une chevelure abondante et fine; au repos, l’air rêveur -des femmes qui ont cueilli la pervenche avec Jean-Jacques; dans la -conversation, l’étincelle qui jaillit et qui traduit dans un regard -tout l’esprit de Voltaire, résumant ainsi dans une même physionomie ce -double caractère, si rarement réuni, qui personnifie le XVIIIe siècle; -telle était Sophie qui, calme et victorieuse, a pris place dans le -cortège des beautés éternelles, chers et doux fantômes, ombres légères -et insaisissables, qui ont gardé le privilège d’être aimées d’amour à -travers les âges. - -Cette femme délicieuse allait présider, pendant plusieurs années, les -dernières assises de l’esprit français. - -Son mari était timide, ombrageux, sauvage; elle lui donna le goût -du monde et de ses fêtes. Chez son oncle Fréteau, elle avait connu -les deux Trudaine: elle voulut les recevoir à son tour et ceux-ci -amenèrent, à l’Hôtel des Monnaies, le plus sublime des poètes, alors -dans tout le charme de sa jeunesse, le divin Chénier. - -Roucher, un de ses hôtes les plus assidus, ne se séparait guère de -Cabanis, et le jeune docteur était entré, à son tour, dans ce salon, en -attendant qu’il devînt le beau-frère de la marquise. - -Que d’autres illustrations se donnaient rendez-vous au quai Conti! -et Morellet, et La Fayette, et Volney, et Charles de Constant, et -les Suard, «le petit ménage,» comme on disait, tandis que Condorcet, -aveugle comme tous les idéologues, définissait ainsi celle qui devait -le trahir un jour et le faire mourir[87]: «Je donnerais la moitié de -ma géométrie pour le talent que possède Mme Suard, sans le savoir: -elle est éloquente dès qu’elle est émue, dès qu’on blesse son cœur -ou son goût. Aussi, je remarque que les femmes dont l’adresse modère -l’amour-propre évitent de la blesser.» - - [87] _Mémoires historiques sur la vie de M. Suard_, etc., _et - sur le XVIIIe siècle_ par D.-J. Garat. Paris, 1820, 2 vol. - in-8º. - -Les étrangers de passage à Paris sollicitaient l’honneur d’être -présentés à Condorcet et à la femme qui savait si bien faire les -honneurs de sa maison. C’est ainsi que la marquise fut saluée, pendant -ces années, par les souverains et les hommes d’État de toute l’Europe -et de l’Amérique: par Christian VII, roi de Danemarck, disciple de -Rousseau, esprit déjà faible et qui devait finir dans la déchéance -physique la plus cruelle; par ce baron de Gleichen, ancien ambassadeur -du monarque danois, mais qui chez Mmes Geoffrin, de Graffigny et -Helvétius, avait conquis ses grandes lettres de naturalisation -française; par Adam Smith, qui avait connu autrefois Condorcet chez -Turgot et qui, à ce second voyage, venait admirer celle qui devait, -après sa mort, traduire si éloquemment sa _Théorie des sentiments -moraux_. Grimm ne vient-il pas chercher chez Sophie de nouveaux -matériaux pour ses inépuisables correspondances? Voici Alfieri, le -tragique, qui va épouser la comtesse d’Albany, veuve du dernier des -Stuarts; il salue la France, «terre de la Liberté,» en attendant -qu’effrayé il la maudisse dans son pamphlet le _misogallo_. Celui-ci -c’est Mackintosh, tout jeune alors, pas encore marié, préludant déjà -aux enthousiasmes futurs par ses doctrines libérales que la Révolution -fera éclore. - -Dans ce coin, c’est Dumont, le pasteur genevois, demain l’ami et le -conseil de Mirabeau; il cause avec Jean-Baptiste Clootz, baron du -Val-de-Grâce, prussien riche de 100.000 livres de rentes, parent des -Montesquiou-Fezensac, reçu dans les meilleures sociétés, lui qui fut -l’ami des Diderot, des d’Alembert, des Jean-Jacques et des Franklin. -Ce promeneur mélancolique, c’est Beccaria qui ne peut se distraire de -cette épouse qu’il adore et qu’il brûle d’aller rejoindre à Milan, où -elle l’attend avec tant d’impatience. - -Thomas Payne, le héros de la guerre d’Indépendance, expose bruyamment -des idées et des inventions qui, en Angleterre, lui vaudront la prison -et ruine. - -Cet original, c’est David Williams qui a fondé à Chelsea une chapelle -desservie par les prêtres de la nature et qui, à ce premier voyage, est -tout entier aux Condorcet, tandis que, dans quelques années, il viendra -travailler, chez Mme Roland, à la constitution définitive rêvée par les -Girondins. - -Voici encore les lords Stormon et Stanhope, Mylord Dear, -Bache-Franklin, Jefferson et tant d’autres, qui, «après avoir reçu -les théories de la France, viennent, dans le salon de Condorcet, en -chercher, en discuter les applications[88]». - - [88] Michelet. _Les Femmes de la Révolution._ - -C’est qu’en effet bien que l’heure fatidique de 1789 n’ait pas encore -sonné, la Révolution est commencée dans les faits et dans les esprits. -Sophie prend sa large part du mouvement; elle pousse Condorcet à -l’assaut de la vieille société; Dupaty la suit. Fréteau résiste et -s’effraye. «J’envoie quelques lignes à Mme de Condorcet, écrit-il de -Troyes où il est en exil[89], mais je ne puis partager sa joie sur les -changements.» - - [89] 31 août 1787, à sa femme. Archives Fréteau de Pény. - -Le secrétaire perpétuel de l’Académie des Sciences s’est, en effet, -mis en avant, sans hésitation, dans toutes les questions politiques. -Le public s’inquiète de sa manière de voir et cherche à connaître le -fond de ses pensées. Rien ne dut plus étonner Dupaty que cette lettre -que lui écrivait un de ses amis, Midy d’Andé, et où un véritable -questionnaire était dressé[90]: «Dites-moi, je vous prie, _et pour -cause_, qu’est-ce que M. de Condorcet? C’est un homme d’esprit, de -l’Académie française, etc. Je sais tout cela. Mais ce n’est pas cela -que je demande. Est-ce un homme? un homme d’honneur, sur la parole -duquel on puisse compter? Est-il bon citoyen? Ne fronde-t-il pas les -opérations du ministre principal? J’ai la bonhomie de penser qu’il vaut -mieux être gouverné par un seul que par plusieurs et qu’un bon citoyen -ne doit rien faire ni dire qui puisse nuire aux projets généreux du -ministre, en vue du bien public. Il a déjà assez à faire pour vaincre -les obstacles naturels, sans qu’on en jette de nouveaux sur son chemin. -En deux mots, j’ai besoin de savoir si M. de Condorcet est partisan ou -détracteur des intentions connues de M. de Toulouse? Votre réponse sera -entre nous deux, vous pouvez y compter.» - - [90] Rouen, 25 décembre 1787. Archives du Paty de Clam. - -Le 17 septembre 1788, le président Dupaty, dont la santé était -chancelante depuis longtemps, mourait presque subitement à Paris. Ce -fut un deuil cruel pour Sophie et pour toute la famille de Grouchy. -Charlotte, alors à Neuville, s’exprime ainsi dans une lettre à son -cousin Charles[91]: «Charles, mon cher Charles, est-ce vrai? Est-il -vrai que ton père n’est plus? Est-il vrai que tu l’as perdu, que ta -jeunesse est sans guide, que sa gloire ne t’éclairera plus, que tu ne -seras plus l’espoir de son cœur, l’objet de sa complaisance et de ses -projets?... Fais-moi voir ton cœur, ton cœur qui lui promettait tant! -Que je revoie une fois cet esprit, cette plume vivante et énergique, -cette âme immortelle en toi. Quel plus touchant hommage à sa mémoire -que son fils le rappelant, que son fils vivant pour celle qui lui a -donné la vie!» - - [91] 15 octobre 1788. Archives du Paty de Clam. - -On trouva dans les dossiers du Président la note suivante: - - «_Tous mes papiers seront remis, sans exception, après ma mort, à Mme - la marquise de Condorcet qui en disposera à son gré. Ce 14 septembre - 1787. Le président Dupaty._» - -Ce legs de conscience ne fut pas exécuté; mais la faute n’en doit être -imputée ni à Mme de Condorcet, ni à son mari. La présidente Dupaty, mal -conseillée, prétendit que son devoir de tutrice ne lui permettait pas -de souscrire à un pareil désir. Ce fut en vain que Condorcet écrivit -à Fréteau[92]: «Mon cher oncle, j’ignore quelle est la valeur légale -de la disposition de M. Dupaty; mais je sais que dans toutes les -familles honnêtes ces sortes de dispositions sont respectées jusqu’au -scrupule. J’en ignorais l’existence jusqu’à mon retour à Paris où ma -femme, en rangeant quelques fragments que son oncle lui avait confiés, -a trouvé enveloppé et non cacheté le papier dont je vous ai envoyé -l’exacte copie. Le sens m’en paraît très clair, c’est évidemment une -disposition de confiance et, par conséquent, aucun billet, aucun titre -de propriété, d’aucune espèce, ne peut y être compris... Rien de plus -simple qu’une telle disposition; il est naturel de laisser ses papiers -à une personne de ses amies qu’aucune des relations qu’on a pu avoir -ne peut offenser et qui verra tout avec l’indulgence de l’amitié. Il -est naturel encore qu’un homme occupé toute sa vie de littérature et -de philosophie, laissant des ouvrages commencés, en rende dépositaire -un homme de sa famille qui a toujours cultivé les lettres et la -philosophie, surtout lui connaissant des opinions assez conformes aux -siennes et une grande tolérance pour celles qui y sont contraires. -Si cette disposition faite en faveur d’une jeune femme peut paraître -extraordinaire à des esprits difficiles, l’usage qu’elle en fait en la -remettant à un mari de mon âge doit dissiper tous les nuages. J’ose -croire aussi ma réputation assez bien établie pour être sûr qu’aucun -créancier ne me supposera l’intention de lui dérober une partie de son -gage et que, si quelqu’un d’eux témoignait de la défiance, elle ne -serait pas sincère, d’autant plus que la disproportion très grande de -la masse des dettes et de celle des biens ne peut leur laisser aucun -motif raisonnable d’inquiétude. - - [92] Villette, 13 octobre 1788. Archives du Paty de Clam. - -«Mme Dupaty connaît mon amitié pour elle et pour ses enfants. Nous -avons été assez heureux pour lui donner des preuves de notre zèle pour -la gloire ou les intérêts de son mari et pour ceux de ses enfants et, -sûrement, elle a une âme naturellement trop sensible et trop bonne, un -cœur naturellement trop droit et trop pur pour nous faire l’injure de -voir avec regret ce dépôt passer dans nos mains. Elle sait bien que -nous n’en ferons jamais qu’un usage auquel sa tendresse maternelle et -son attachement pour la mémoire de son mari puisse applaudir. Elle doit -penser que nous prendrons les précautions nécessaires pour que ces -papiers retournent à leur source en cas d’accident et cette assurance -doit lui ôter la seule inquiétude qu’elle puisse avoir. - -«M. Dupaty a fait cette disposition en partant pour aller achever à -Rouen la noble et courageuse action qui lui assure l’immortalité[93]. -Je n’y vois point de trace de précipitation, mais seulement peut-être -le manque de ces précautions multipliées qu’inspire la défiance, -lorsqu’on a le malheur de ne pouvoir compter après soi sur l’amitié et -les égards de sa famille, malheur que M. Dupaty était éloigné d’avoir -à craindre... - - [93] En allant plaider la cause des trois hommes injustement - condamnés à la roue, il les sauva. - -«Voilà, mon cher oncle, ce que je pense sur l’objet dont vous -m’avez parlé. J’espère que la manière un peu différente dont nous -l’envisageons n’altérera point ni vos bontés, ni votre amitié. Je vous -abandonnerais volontiers mon opinion par déférence pour vos lumières -comme par le désir de ne rien faire qui ne vous soit agréable, s’il -était en mon pouvoir de consentir à sacrifier la confiance d’un homme -qui n’est plus. - -«Adieu, mon très cher oncle, nous vous prions tous deux d’agréer les -assurances de notre tendre et inviolable attachement.» - -C’était là le langage de la raison et du respect pour la volonté des -morts. Cependant Fréteau n’en fut guère touché[94]: «Je sais, mon -cher neveu, répond-il à Condorcet, et je reconnais que M. Dupaty -partageait quelques-unes de vos opinions; mais, d’une part, il ne -les avait pas toutes, à beaucoup près; par exemple vos idées sur la -parfaite sécurité où doivent être toutes les nations de l’Europe -à l’égard des entreprises du despotisme et sur le danger imminent -qu’elles doivent apercevoir, au contraire, dans les aristocraties, -l’affectaient douloureusement. Il en pleurait dans mon sein, il n’y -a pas trois mois, en me remettant les écrits où vous publiiez ces -aperçus pendant que la magistrature était réduite au silence et une -foule des membres de la noblesse renfermés dans les châteaux. Au -surplus, il savait aussi que ma nièce usait encore quelquefois de la -liberté que vous vouliez bien lui laisser de ne pas partager toutes vos -opinions et il a pu croire qu’en la choisissant personnellement pour -dépositaire et pour arbitre de l’usage à faire de ses compositions, -il ne lui interdisait pas le droit de déférer sur ce point à ses -propres lumières, à celles d’une veuve si bien méritante, à celles -de ses tantes, de ses oncles, concurremment avec les vôtres, quoique -d’une manière toujours subordonnée à vos idées. Si ma nièce en usait -ainsi, si même elle s’arrêtait à ce que l’écrit en question peut avoir -d’irrégulier dans la tournure pour laisser à sa tante la disposition -des papiers de confiance, comme elle fera de ceux d’affaires, elle ne -paraîtrait à personne _avoir exposé cette confiance du testateur à être -compromise ou troublée_. Peut-être même louerait-on (au moins quelques -esprits assez droits le pensent ainsi), peut-être louerait-on cette -réunion de sa part à des cœurs dont l’attachement si ancien n’est point -équivoque et auquel on ne croirait point que vous eussiez fait à tort -le _sacrifice de la confiance exclusive d’un homme qui n’est plus_. -Quand je dis «vous», mon cher neveu, c’est que je ne vous sépare pas de -ma nièce qui n’est aux yeux de personne ce que vous appelez une jeune -femme et qui ne pense pas, sans doute, que j’aie supposé le besoin -d’aucun appui extérieur à une raison aussi ferme et aussi exercée que -la sienne.» - - [94] 25 octobre 1788. Archives du Paty de Clam. - -Dans une lettre qu’elle adressait à de Sèze, son conseil[95], la -présidente Dupaty laissait parfaitement voir les motifs de sa -résolution et le fond de sa pensée: «Ma nièce et son mari, homme de -lettres et philosophe connu par des maximes fort opposées à celles de -la magistrature, ou leurs héritiers peuvent, soit en ce moment, soit -à quelque autre époque voisine de l’établissement de mes enfants, -disposer de ces papiers d’une manière qui compromette la mémoire de -leur père, déjà si fortement attaquée par l’envie, la prévention ou -la malignité et qui, par là, nuise à mes enfants... Malgré tout mon -respect pour les volontés du défunt qui, depuis trois ans environ, -était l’ami très intime de ma nièce et jusqu’à un certain point de son -mari, je crois ne pas devoir obéir à cette loi de rigueur qui semble un -peu pénible pour moi après une union de dix-neuf ans qu’autant que le -titre en est valable...» - - [95] 8 novembre 1788. Archives du Paty de Clam. - -En réalité, la Présidente très pieuse n’avait confiance ni en -Condorcet, ni en Sophie. Elle l’avait bien montré, dès le lendemain de -la mort du Président, en rappelant auprès d’elle sa fille Eléonore[96] -que Dupaty, au contraire, s’il avait vécu, aurait voulu laisser sous la -direction de Mme de Condorcet le plus longtemps possible. - - [96] Eléonore Dupaty épousa, en 1797, Armand Elie de Beaumont, - fils du grand avocat et père de l’illustre savant. - -Sophie s’en était montrée très affectée. Cette jeune fille l’aimait, -pourquoi la séparer d’elle? «Comment voulez-vous, écrivait-elle à -sa tante[97], qu’elle ait pour vous la confiance, l’attrait qu’elle -avait pour son père? Comment voulez-vous entrer dans son cœur pour la -diriger, pour y faire germer la piété, pour gouverner le développement -de sa sensibilité? Comment voulez-vous la rendre heureuse et devenir -son amie en l’éloignant de celle qu’elle a déjà, en lui demandant -après la perte qu’elle a faite de s’imposer à elle-même une seconde -perte? Ah! permettez que je m’arrête ici et que je parle à votre cœur. -De bonne foi, peut-il se flatter d’obtenir par de pareils moyens la -confiance et l’amour? - - [97] Septembre 1788.--Archives du Paty de Clam. - -«Vous manquez absolument le but essentiel de mon oncle. En attirant -à lui cette enfant, ce but était aussi chrétien que raisonnable. -Il voulait: 1º développer sa sensibilité, persuadé qu’un être très -sensible et surtout une femme ne pouvait manquer d’avoir, un jour, la -douceur, la bonté, le besoin du bonheur de tout ce qui dépend d’elle, -enfin toutes les qualités aimables et toutes les vertus domestiques, -nécessaires au sexe; 2º il voulait surtout s’emparer en quelque sorte -de cette sensibilité, l’occuper par la confiance, par l’amitié, par -l’étude, de manière à ce qu’Eléonore pût arriver à l’âge d’être mariée -sans que son cœur eût fait de choix et en faire, d’accord avec elle, un -qui pût lui convenir et lui assurer à la fois le bonheur si rarement -réuni de l’amour et de la vertu, du penchant et du devoir... Il est une -réponse secrète que vous faites tout bas, que vous ne m’articulerez -point et à laquelle je ne refuserai point de répondre. Vous me craignez -sous le rapport de la religion. Vous craignez mon influence et celle -de M. de Condorcet. Quant à cette dernière, vous auriez raison de la -craindre si le caractère de M. de Condorcet, son amitié pour vous, son -respect pour l’enfance, pour l’opinion d’un chacun et son indifférence -extrême sur cet objet ne vous assuraient qu’il ne le traitera jamais -d’aucune manière devant aucun de vos enfants. Quant à moi, je puis vous -répondre et que vous n’avez point à craindre la contrariété de mes -opinions avec vos principes et que, dans les détails, les différences -qui s’y trouvent ne seront jamais l’objet de ma critique. Vous avez pu -voir que, depuis que je suis ici, je n’ai rien conseillé à Eléonore -sans vous en parler et je vous promets encore cette déférence quelque -mal reconnue qu’elle soit par votre méfiance. Loin de jamais l’éloigner -des grandes vues de la religion et de l’influence qu’elle doit avoir -sur la conduite, je l’y entretiendrai toujours, non pas à la vérité par -les mêmes moyens, mais par des motifs que je crois plus touchants et -plus efficaces.» - -Pour en revenir au legs des papiers du Président, disons que Mme de -Grouchy avait pris énergiquement vis-à-vis de sa sœur, la défense de -sa fille et de son gendre. «Cette disposition, disait-elle[98], est -aussi sacrée que naturelle. Elle est sacrée puisqu’elle est celle de -ton mari et qu’elle porte sur l’objet dont la propriété était celle de -son être même; ce sont ses ouvrages. Elle est naturelle, puisqu’il les -remet aux personnes auxquelles il les communiquait tous les jours, qui -par l’analogie de leurs pensées _et des siennes_ en faisaient le plus -de cas, de qui il agréait les conseils et qui se faisaient un devoir de -lui faire adopter _les tiens_... Quel prix n’attachait-il pas à ses -pensées et à ceux qui en tenaient pour ainsi dire le fil? - - [98] Villette, 25 octobre 1788. Archives du Paty de Clam. - -«Permets-moi d’appeler un moment, ici, ce trop malheureux ami. Que ne -souffrirait-il pas en voyant ce gage d’estime et de confiance menacé -d’être pesé au poids de la loi? De quel œil te verrait-il y soumettre -ses intentions les plus chères?... N’hésite pas sur une volonté qui -ne peut souffrir de doutes sérieux, mais dont il serait réellement -trop offensant pour sa mémoire et pour nous que l’exécution ne fût -pas immédiatement _due à ta propre adhésion_. C’est ton cœur même -que j’atteste: je le connais trop pour douter que la volonté de ton -mari et ton estime pour mes enfants n’y triomphent d’un scrupule que -la réflexion détruit et que la raison et le sentiment proscrivent -également.» - -En vain, le 22 décembre, Mme de Grouchy revenait à la charge: «S’il -était, dit-elle[99], une loi assez absurde pour priver un homme de la -liberté si naturelle, du droit si légitime de disposer de ses ouvrages -parce qu’il laisse femme et enfants, il serait inouï que ce fût la -veuve du magistrat qui a le plus sauvé d’hommes de l’injustice ou de -l’abus des lois, qui invoquât contre lui l’une des plus oppressives -et des plus tyranniques, puisque c’est le cœur, l’esprit, l’âme de -l’homme qu’elle opprime!» - - [99] 22 décembre 1788. Archives du Paty de Clam. - -Malgré toutes ces raisons la présidente Dupaty s’obstina dans -sa résolution, motivée, disait-elle, par des droits anciens et -imprescriptibles. Mme de Condorcet en fut profondément affligée; mais -comme, avec elle, le cœur l’emportait toujours, ce fut elle qui se -soumit en écrivant que son affection pour la Présidente et ses enfants -n’en serait nullement changée[100]: «Tout ce que nous pouvons avoir -d’amis et de moyens de vous servir ainsi que vos enfants n’en est pas -moins à vous, ma chère tante, et quoique notre zèle attende à l’avenir -que vous l’avertissiez, vous le trouverez également actif lorsque vous -le réclamerez.» - - [100] Archives du Paty de Clam. - -C’est ainsi que se termina, sans conséquences fâcheuses, et grâce à la -générosité de Sophie, cette affaire qui aurait pu troubler et séparer à -jamais une famille aussi unie. - - -Au commencement de 1786, quelques amateurs de lettres ayant à leur -tête Monsieur, le comte d’Artois, MM. de Montmorin et de Montesquiou -avaient créé, au coin des rues Saint-Honoré et de Valois, un centre de -réunions littéraires et savantes qui prit le nom de _Lycée_. - -La Harpe et Condorcet, bien que brouillés depuis la mort de -Voltaire[101], étaient les deux hommes remarquables du nouvel -établissement. - - [101] La Harpe, au lendemain de la mort de Voltaire, s’était - montré plus que sévère pour le philosophe qui n’avait eu (c’est - Voltaire lui-même qui parle) «que des entrailles paternelles - émues de tendresse pour chacun des succès» du critique; - c’était, au moins, de mauvais goût; mais c’était bien dans les - habitudes de la Harpe. Condorcet s’emporta et, dans le _Journal - de Paris_, dénonça la mauvaise action du critique; celui-ci en - perdit la direction du _Mercure_. - -Les cours de la Harpe, admirablement faits, avaient lieu l’après-midi à -deux heures; ses leçons de littérature devinrent rapidement des leçons -d’enthousiasme révolutionnaire. - -En même temps, Garat et Marmontel enseignaient l’histoire; Condorcet -et Lacroix, les mathématiques; Fourcroy, la chimie et l’histoire -naturelle; De Parcieux, la physique. «Pour la première fois, en France, -dit Sainte-Beuve, l’enseignement tout à fait littéraire commençait et -se mettait en frais d’agrément.» - -Au bout de bien peu de temps et la mode s’en mêlant, le Lycée obtint un -succès prodigieux[102]. On y compta bientôt plus de 700 souscripteurs, -et de ce nombre, dit Grimm, «les femmes les plus distinguées de la -cour et de la ville». C’était, avec l’élite des jeunes dames, des gens -d’esprit, des littérateurs, tout ce qu’il y avait de plus brillant à -cette florissante époque de Louis XVI. - - [102] Il ne fallut pas moins que la Révolution pour fixer - les idées ailleurs.--Les cours furent interrompus en 1793 - et ne furent repris qu’après la Terreur, sans que le Lycée - ait pu retrouver, dans cette deuxième période, son antique - splendeur.--Il y eut des scènes terribles, en 1792 et 1793, - et sans parler des cours faits par La Harpe, en bonnet rouge, - qu’il soit permis de rappeler qu’un nommé Varlet vint lire à la - tribune du Lycée un poème sur l’odieux Marat. - -Sophie de Condorcet, qu’un de ses admirateurs[103] avait salué du -titre de _Vénus Lycéenne_, devint parmi les jeunes auditrices, la plus -assidue et la plus remarquée. - - [103] Anacharsis Clootz. - -Elle venait écouter son mari proclamant à l’ouverture de son cours -de mathématiques que «toutes les prétentions naissent également de -l’ignorance de l’homme et de l’ignorance plus grande qu’il suppose à -ceux devant lesquels il les montre». - -Sophie retrouvait au Lycée tous ceux qui se pressaient, le soir, dans -ses salons: Garat, Grimm, Ginguené, Chénier, Lemercier. Elle y tenait -une véritable cour. Aussi, l’on ne manqua pas de la chansonner, elle et -les jolies femmes qui l’imitaient: - - La Grèce n’eut qu’une Aspasie - Qui chérit la philosophie - Jusqu’au tombeau. - Qu’il était pauvre ce Lycée! - Sa gloire sera surpassée - Par le nouveau. - - Non, le Français n’est plus frivole: - On démontre dans cette école - L’attraction. - Là, tout le beau sexe s’amuse - Du carré de l’hypothénuse - Et de Newton. - - Jadis une belle, en physique, - Ne connaissait qu’un point unique, - Vrai jeu d’enfant; - Mais à présent elle compose - Et va remonter à la cause - Du mouvement. - - Je vois ces femmes de génie - Etudier l’anatomie - En vrai savant. - Puis dans l’usage de la vie - En appliquer la théorie - En pratiquant. - - Voulez-vous savoir la chimie, - Approfondir l’astronomie - Et vous pousser? - Allez aux écoles nouvelles, - Vous apprendrez ces bagatelles - Sans y penser. - - Voyez Dunois, voyez Pompée, - Voilà David, voici Poppée - Et Childebrand. - Passons à la guerre Punique... - La lanterne qu’on dit magique - Instruit autant. - - Si jamais, maître en l’art d’Homère, - Je peins la reine de Cythère - Et ses attraits, - Dans ce salon, plein de modèles, - D’après Longin, d’après vos belles, - Je la peindrais. - - Craignons qu’une jalouse fée - Bornant les sages du Lycée - Dans leurs projets, - Hors du giron de la science - Ne les change par sa puissance - En perroquets! - -Dans la belle saison, Sophie quittait l’hôtel des Monnaies soit pour -retourner à Villette, où elle avait laissé tant de souvenirs, soit -pour aller passer quelques jours à Auteuil, chez une femme illustre et -bonne, qui devait l’aimer bientôt comme une seconde mère. - -Condorcet, plusieurs années avant son mariage, avait été conduit par -Turgot, chez Mme Helvétius, dans cette petite maison d’Auteuil «où -l’on fêtait encore les saints de l’_Encyclopédie_». Dupaty, Roucher, -Franklin s’y donnaient rendez-vous et, dans cette calme retraite, -Condorcet avait goûté, avec les joies de l’amitié, la douceur des -longues causeries dans un milieu sympathique où sa timidité n’avait -rien à redouter. - -Anne Catherine de Ligniville, d’une de ces quatre familles illustres -qu’on appelait les _Grands chevaux de Lorraine_, était née en 1719; -sans fortune et comme elle avait vingt frères ou sœurs, ses parents -avaient accepté avec empressement la proposition de Mme de Graffigny, -tante de l’enfant, qui ne demandait qu’à l’adopter en se chargeant de -son éducation et de sa présentation dans le monde. En 1740, la tante et -la nièce, celle-ci dans toute la splendeur de ses vingt ans, arrivaient -à Paris. Logées rue d’Enfer, elles recevaient, parmi beaucoup de beaux -esprits, Turgot et Helvétius; celui-ci déjà riche et célèbre, celui-là -petit abbé en Sorbonne. - -Frappé de la beauté de Mlle de Ligniville, Helvétius la demanda en -mariage: l’union fut célébrée le 17 août 1751. - -Les jeunes époux partagèrent leur temps entre les terres de Voré et de -Lumigny et l’hôtel de la rue Sainte-Anne qui s’ouvrait tous les mardis -aux gens de lettres et aux philosophes. - -Devenue veuve, après avoir marié ses deux filles et réglé ses affaires, -Mme Helvétius s’établit à Auteuil dans une maison qu’elle venait -d’acheter à Quentin de la Tour, le fameux pastelliste. - -Elle aimait la retraite, mais détestait la solitude. Aussi, dans sa -maison ensoleillée, remplie d’oiseaux et des plus beaux angoras du -monde, voulut-elle avoir auprès d’elle, à demeure, deux vieux amis de -son mari, les abbés Lefebvre de la Roche et Morellet. - -Il y avait aussi une chambre toujours prête pour le jeune ménage -du poète Roucher et pour la petite Eulalie que Mme Helvétius avait -rebaptisée du joli surnom de Minette qu’elle avait porté, elle-même, -dans sa jeunesse. - -Roucher conduisit à Auteuil Dupaty et Cabanis; celui-ci ne tarda pas -à devenir, comme La Roche et Morellet, le commensal ordinaire de la -maison. - -Enfin, au printemps de 1777, Franklin, qui demeurait à Passy, était -entré en relations avec sa voisine par l’intermédiaire de Turgot et de -Malesherbes. - -Le patriarche, bientôt l’intime ami de celle qu’il appelait si -joliment _Notre-Dame d’Auteuil_, y avait rencontré les deux filles de -Mme Helvétius, Mmes de Mun et d’Andlau et il les avait nommées _les -Étoiles_. Comme Turgot, il avait demandé la main de sa nouvelle amie; -mais, pas plus que le ministre, il n’avait pu rompre le veuvage de Mme -Helvétius. On connaît la lettre charmante qu’il lui écrivit à cette -occasion[104]; on sait moins qu’ayant voulu s’expliquer les causes -de l’influence exercée par Mme Helvétius sur les hommes d’État, les -poètes, les savants qu’elle recevait et charmait, il se répondit en lui -écrivant à elle-même. - - [104] V. _Le Salon de Mme Helvétius_, p. 43 et seq. - - «Ce n’est pas que vous affichiez des prétentions à aucune de leurs - sciences, et, quand vous le feriez, la ressemblance des études ne - fait pas toujours que les gens s’entr’aiment. Ce n’est pas que - vous preniez quelque peine pour les engager; une simplicité sans - art est la partie frappante de votre caractère. Je n’essaierai - pas d’expliquer la chose par l’histoire de cet ancien à qui l’on - demandait pourquoi les philosophes recherchaient la connaissance des - rois, tandis que les rois ne recherchent point celle des philosophes, - et qui répondit que les philosophes savaient ce qui leur manquait - et non pas toujours les rois. Cependant, la comparaison est bonne - en ceci, que nous trouvons dans votre douce société cette charmante - bienveillance, cette aimable attention à obliger, cette disposition - à plaire et à se plaire que nous ne trouvons pas toujours dans - notre société les uns les autres. Ce charme sort de vous; il a son - influence sur nous tous, et, dans votre compagnie, nous ne nous - plaisons pas seulement avec vous, nous nous plaisons mieux les uns - les autres, nous nous plaisons à nous-mêmes.» - -Le départ de Franklin, en 1785, laissa un grand vide chez Mme -Helvétius. Le patriarche n’oublia ni sa vieille amie, ni les membres de -l’«Académie des belles-lettres d’Auteuil» et, de Philadelphie, en 1788, -il écrivait à Morellet «Toutes les fois que, dans mes rêves, je me -transporte en France pour y visiter mes amis, c’est d’abord à Auteuil -que je vais.» - -Ces amis, c’étaient La Rochefoucauld, Lavoisier, Le Veillard[105], -Chamfort, Cabanis, Roucher, Le Ray de Chaumont[106], Mme Brillon, «la -Brillante,» comme disait Franklin qui lui dédia quelques-uns de ses -petits traités de morale, véritables chefs-d’œuvre de bon sens et de -philosophie pratique. - - [105] Savant, propriétaire des eaux de Passy, premier maire - de ce village pendant la Révolution, Le Veillard est surtout - célèbre par les soins filiaux qu’il prodigua à Franklin, - pendant son séjour en France. - - [106] Le Ray de Chaumont, ancien directeur de l’Hôtel des - Invalides, grand ami des Américains, logea, chez lui, à Passy, - Franklin sans vouloir rien accepter en échange. - -Tel était le milieu hospitalier où Mme de Condorcet fut reçue à partir -de 1787; accueillie d’abord en considération de l’estime affectueuse -qu’on avait pour son mari, elle sut bientôt conquérir pour elle-même -les sympathies les plus vives. - -Bien que tout près de la grande ville, on en était assez loin cependant -pour sentir l’influence pacifique des larges horizons dans des -campagnes boisées. - -Aussi, dans l’intervalle des agitations qui précédèrent la grande -tourmente, Sophie vint jouir plusieurs fois, et toujours avec délices, -de ce calme précieux; elle en garda pour l’humble village une sincère -reconnaissance et quand les événements l’obligèrent à quitter Paris, -ce fut à Auteuil qu’elle vint se fixer, assurée d’y rencontrer de bons -amis et d’y retrouver, croyait-elle, une tranquillité, qu’hélas! elle -ne devait plus connaître. - - - - -CHAPITRE II - -LE SALON DE SOPHIE AU DÉBUT DE LA RÉVOLUTION - - Le foyer de la République.--Condorcet et sa femme se séparent de - leurs anciens amis.--Naissance d’une fille.--Pamphlets contre - le marquis et sa femme.--Les Girondins chez Condorcet et chez - Julie Talma.--Etablissement à Auteuil avec Jean Debry auprès de - Cabanis.--_Lettres sur la Sympathie._--Mort de la marquise de - Grouchy chez Condorcet.--Mise en arrestation de Condorcet. - - -Condorcet ne s’était pas présenté aux États généraux; mais la situation -qu’il occupait, ses relations dans le monde philosophique, ses travaux -appréciés de l’Europe savante, tout contribuait à lui créer une place à -part, dans le mouvement général qui entraînait les esprits. - -Attaché, pour quelques mois seulement, au groupe constitutionnel ou -_Société de 89_, il servait les idées nouvelles dans le _Journal de -Paris_ et dans la _Feuille villageoise_. - -Mais c’était surtout sa maison, devenue bien vite un foyer politique, -qui lui assurait une influence prépondérante; Mme de Staël semblait -destinée à présider les salons de la Constituante; chez Mme de -Condorcet, on sentait, sans pouvoir préciser comment, qu’on dépasserait -rapidement les timides réformes pour se lancer à corps perdu dans les -rêves généreux et dans les entreprises les plus aventureuses. Et de -fait, pendant la Législative et les premiers mois de la Convention, la -royauté de Sophie alla tous les jours grandissante. - -Condorcet, après avoir contemplé son admirable épouse, aurait voulu -que toutes les femmes fussent admises au droit de cité. Il invoquait -les exemples d’Elisabeth d’Angleterre, de Marie-Thérèse, de Catherine -de Russie et ajoutait[107]: «La princesse des Ursins ne valait-elle -pas un peu mieux que Chamillart? Croit-on que la marquise du Châtelet -n’eût pas écrit une dépêche aussi bien que M. Rouillé? Mme de Lambert -aurait-elle fait des lois aussi absurdes et aussi barbares que celles -du garde des sceaux d’Armenonville contre les protestants, les voleurs -domestiques, les contrebandiers et les nègres?» - - [107] _Journal de la Société de 89._ - -Du reste, dans la famille, tout le monde se mettait à l’unisson de -Condorcet et de sa femme; le vieux marquis de Grouchy s’était fait -nommer avec Berthier, alors major de la garde nationale de Versailles, -un des deux commissaires recenseurs des citoyens actifs des -villages[108]; c’était une mission difficile, ingrate même, sans grand -honneur et sans aucun profit. Mais, on s’occupait de la chose publique -et rien ne semblait plus enviable à cette époque d’enthousiasme et -d’illusions. - - [108] Archives du vicomte de Grouchy. - -Il n’y avait pas jusqu’à la sage Mme Fréteau qui ne fût prise, elle -aussi, de l’envie des réformes. Elle ne voulait plus que le roi -conservât sa maison militaire, et il fallait que son neveu, le futur -maréchal, la rassurât par cette lettre scellée d’un cachet étrangement -prophétique. (Il représentait un nœud avec cette légende: _Dénouera -qui pourra_)[109]: «Vous avez donc bien envie, ma chère tante, que ce -pauvre roi n’aie plus de maison militaire. En vérité, vous n’êtes pas -brave; je serais même tenté de me moquer un peu de vous. Une ombre -vous fait peur. Sept ou huit cents gardes du corps, dangereux dans un -pays où il y a quatre à cinq millions de gardes nationales! Enfin, sur -la perte de son état, comme sur celle de sa fortune, il faudra bien -prendre son parti. C’est en cultivant mon esprit et mon cœur que je -chercherai à me mettre au-dessus des privations qu’impose le malaise -actuel.» - - [109] Pontécoulant, 27 novembre 1789. Archives Fréteau de Pény. - -Bien qu’il ne fût pas député à l’Assemblée constituante, Condorcet y -passait de longues heures, dans les couloirs, et sa femme, pendant ce -temps-là, suivait, dans une loge, les séances intéressantes. - -La marquise de Créquy,--dont les _Mémoires_, on le sait, sont -loin d’être authentiques,--a raconté, à propos de Sophie, cette -anecdote, certainement arrangée et dont il faut lui laisser toute la -responsabilité: «Je me trouvais, dit-elle, dans une tribune placée -près de la porte; arrive une espèce de tricoteuse, en gants de -soie[110], qui riait à grande bouche en causant avec un jouvenceau, -couleur de rose et blond, qu’elle endoctrinait en philosophisme et qui -rougissait quelquefois, le cher enfant! Les voilà qui s’asseyent et -la conversation continue. J’entends qu’il est question de l’Ecriture -sainte et la dame se met à dire, avec un air de malice et d’enjouement -séducteur, que si la chaste Suzanne avait été une vieille femme, entre -deux jeunes gens, elle aurait eu plus de mérite.» Mme de Créquy affecta -de ne pas la connaître et quitta la loge sans saluer. «On vint me dire -ensuite, ajoute-t-elle, que c’était Mme de Condorcet.» - - [110] Les tricoteuses n’avaient pas encore fait leur apparition - au temps de la Constituante et qu’est-ce qu’une tricoteuse en - gants de soie? - -Un décret royal du 13 août 1790 supprima la place d’inspecteur des -monnaies; mais Condorcet gardait son logement du quai Conti, où il -devait habiter encore plusieurs mois. - -Ainsi dégagé de toute fonction officielle, il se fit aussitôt nommer -membre de la municipalité parisienne; il connaissait les services -qu’on pouvait rendre dans cette place modeste, mais honorée de la -considération publique. C’est ainsi qu’à Auteuil, Lefebvre de la Roche -avait été nommé maire, et Cabanis, premier officier municipal. Leurs -concitoyens, sans nul doute, avaient voulu les remercier de leur -bienfaisance inépuisable et de la part que tous deux avaient prise à la -rédaction des _cahiers de 1789 pour la paroisse d’Auteuil_. N’a-t-on -pas le droit de croire aussi que ce témoignage de confiance s’adressait -plus encore à la généreuse châtelaine qui les abritait sous son toit? - -Au mois de mai 1790, Mme de Condorcet donnait le jour à une fille -Alexandrine-Louise-Sophie, qui fut appelée toute sa vie du nom d’Elisa -qu’elle n’avait pas reçu. - -Au commencement de 1791, Condorcet, nommé commissaire de la Trésorerie, -dut résigner ses fonctions municipales. - -Deux mois après la mort de Mirabeau, qui venait d’être emporté par un -mal que Cabanis, dévoué comme le meilleur des fils, n’avait pu vaincre, -le roi, affolé, avait tenté cette fuite, si piteusement échouée dans -l’auberge de Varennes, et son arrestation avait amené, dans les idées -de Condorcet, un changement considérable. - -Le philosophe s’était aussitôt prononcé pour la République; il avait -donné sa démission de commissaire de la Trésorerie et quitté l’hôtel -des Monnaies pour aller loger rue de Lille, numéro 50, au coin de la -rue de Bellechasse. - -C’est de là que, le dimanche 17 juillet 1791, Mme de Condorcet partit, -accompagnée de sa fille, à peine âgée d’un an, pour se rendre au -Champ-de-Mars; le peuple s’y était donné rendez-vous pour signer une -pétition qui demandait la déchéance du roi. Les constitutionnels -formaient encore la majorité dans l’Assemblée constituante et ils -décidèrent que la Fayette et Bailly se mettraient à la tête de la Garde -nationale et des troupes pour marcher contre les manifestants. La -foule, inoffensive et calme, était composée de beaucoup de femmes et -d’enfants; à côté de Mme de Condorcet, on voyait Mme Roland. Par quelle -fatalité des coups de fusil furent-ils tirés? Bailly dut proclamer la -loi martiale et une décharge de mousqueterie laissa de nombreux morts -sur le terrain. La Fayette n’évita de plus grands malheurs qu’en se -précipitant, au galop de son cheval, à la gueule des canons chargés -à mitraille. Cet acte d’inutile énergie coûta la vie, d’après les -historiens les plus modérés, à plus de quatre cents personnes et acheva -de détruire la popularité de La Fayette, de Bailly et de l’Assemblée. - -Condorcet garda de cette journée une impression inoubliable et, -pendant sa proscription, dans une sorte de justification de sa -conduite politique antérieure, il s’écriait, en arrivant au récit de -cet événement: «Ma fille unique, âgée d’un an, manqua d’être victime -de cette atrocité, et cette circonstance augmentant encore mon -indignation, je la montrai assez hautement pour m’attirer la haine de -tout ce qui avait alors quelque pouvoir.» - -Avant de se séparer, l’Assemblée nationale voulut indiquer à Louis -XVI un certain nombre d’hommes parmi lesquels le roi devait choisir -le précepteur du prince royal. Condorcet fut désigné malgré lui[111] -et mis sur la liste qui portait déjà les noms de Roucher, Bernardin -de Saint-Pierre, Berquin, Sieyès, Ducis, Lacépède, Lacretelle, -Malesherbes, Necker et Robespierre lui-même qui avait intéressé à sa -cause Mme de Lamballe, sans pouvoir emporter la place qui fut donnée, -le 18 avril 1792, à M. de Fleurieu. En même temps, on avait proposé -à Mme de Condorcet d’être gouvernante du jeune prince tandis que -son mari aurait été premier précepteur. Tous deux refusèrent presque -dans les mêmes termes, quoiqu’ils ne se fussent pas entretenus de ces -propositions[112]. - - [111] Notice manuscrite de Mme O’Connor sur Mme de Condorcet. - (Bibliothèque de l’Institut.) - - [112] Notice manuscrite sur Mme de Condorcet. - -Condorcet et sa femme avaient toujours refusé de se rendre à la -cour[113]; leurs idées avancées leur avaient fermé bien des salons; -La Rochefoucauld et les membres de la _Société de 89_ ne pardonnaient -pas au philosophe ses idées républicaines; Malesherbes eut même un mot -sanglant: «Si je tenais en mon pouvoir M. de Condorcet, dit-il, je ne -me ferais aucun scrupule de l’assassiner.» Il y eut des séparations -cruelles. Comment pouvait-il en être autrement quand des amis intimes, -comme Cabanis et Roucher, en arrivaient à ne plus même s’adresser la -parole! - - [113] _Ibidem._ - -Le débordement d’injures fut à son comble lorsque Condorcet se présenta -aux suffrages des électeurs chargés de nommer les députés à l’Assemblée -législative. On lui reprocha, entre autres choses, d’avoir fréquenté -secrètement la cour et particulièrement Monsieur, au moment même où -il attaquait le plus violemment la famille royale dans ses écrits. La -chose vint à ses oreilles; il fit une enquête et il établit facilement -que le visiteur mystérieux était le comte d’Orsay, premier maréchal -des logis de la maison de Monsieur. - -Puis, on fit courir sur son compte et sur celui de Mme de Condorcet des -vers qui furent l’origine des calomnies qui ont été répétées depuis: - - Chéri des gens de bien comme le fut Cartouche, - Mais n’ayant ses vertus, car il est lâche et bas, - Rampant avec les grands et haut avec les plats, - De sa femme approuvant les feux illégitimes, - Car, par or ou par place, il se fait bien payer, - Lorsque pour parvenir il la vend au premier, - Enfin, c’est un salmis de vices et de crimes. - -Les pamphlets, partis d’abord du monde royaliste, avaient été repris -par Marat. Lamartine et Michelet s’en firent l’écho; M. A. G. de -Cassagnac, dans son _Histoire des Girondins_, les aggrava encore: «Mme -de Condorcet, dit-il, n’aimait pas son mari qui n’avait pas de passion -pour elle; mais il y avait des degrés entre cette situation domestique -et des efforts _tentés en commun_ pour que la jeune mariée devînt la -favorite du vieux roi (Louis XV). Les contemporains racontent cette -odieuse aventure avec des détails si précis qu’il serait bien difficile -de les rejeter entièrement.» Qu’il nous suffise de faire remarquer que -Mme de Condorcet avait à peine dix ans à la mort de Louis XV! - -Honte à ceux qui inventent de pareilles atrocités! leur conduite -toutefois trouve sinon une excuse, du moins une explication dans -les passions terribles de l’époque où ils vécurent. Mais, que penser -de ceux qui vont rallumer des cendres éteintes et, sans critique -historique, répéter de semblables absurdités? - -Quoi qu’il en soit de ces attaques, Condorcet fut élu par les Parisiens -et, le 1er octobre 1791, il entrait comme député à l’Assemblée -législative. Un rôle important l’y attendait: c’est ainsi qu’il -rédigea la déclaration du 29 décembre 1791 adressée aux gouvernements -qui menaçaient la France; ainsi que le 20 avril 1792, jour de la -déclaration de guerre à l’Autriche, il déposa sur le bureau de -l’Assemblée ce célèbre rapport sur l’instruction publique qui restera -son principal titre de gloire politique[114]. - - [114] Ce fameux plan créait les Ecoles primaires,--les Ecoles - Secondaires,--les Instituts (ou Collèges),--les Lycées (ou - Facultés) et la Société nationale des sciences et arts - (véritable embryon de l’Institut de France), chargée de la - Direction générale de l’Enseignement public.--Il est facile de - voir ce que la Convention et l’Empire surtout ont pris dans le - projet de Condorcet pour leurs organisations de l’Instruction - publique et de l’Université impériale. - -Mme de Condorcet continuait à l’aider et à le soutenir; dans une fête -qu’elle donna rue de Lille, entre le 20 juin et le 10 août, elle reçut -quatre cents Marseillais, dont elle fit si bien la conquête qu’elle -aurait pu, si sa parole avait été écoutée dans les conseils de la -Gironde, sauver, par eux, la Patrie et la Liberté. - -On sait la place occupée par Condorcet dans les événements qui -suivirent le 10 août; sa recommandation en faveur de Danton qu’il -réussit à faire nommer ministre; son _Exposé_ tendant à la convocation -d’une Convention nationale et à la suspension de la dignité royale. - -Il était devenu populaire et cinq départements l’envoyèrent à la -Convention[115], qui, au bruit du canon victorieux de Valmy, allait -proclamer cette République que depuis longtemps il rêvait de donner à -son pays. - - [115] Il opta pour le département de l’Aisne, où il avait des - intérêts. - -Comme s’il eût éprouvé le besoin de se reposer et de marquer une -étape dans sa vie, ce fut le moment que Condorcet choisit pour aller -s’établir définitivement, avec sa femme et sa fille, dans ce joli -village d’Auteuil où il avait goûté jusqu’alors tant d’instants -délicieux. - -Déjà le 5 août, il y avait assisté avec Mme de Condorcet, à -l’inauguration de la nouvelle maison commune; tous deux avaient suivi -ce cortège de jeunes filles, escortées des gardes nationales voisines, -qui étaient venues couronner les bustes de Voltaire et de Rousseau et -quand on arriva à celui d’Helvétius, quand la musique joua l’air - - Où peut-on être mieux qu’au sein de sa famille? - -M. et Mme de Condorcet furent de ceux, parents et amis du philosophe, -qui, après avoir orné de fleurs la statue, s’embrassèrent devant la -foule émue. - -Le 10 août, ils étaient encore chez Mme Helvétius. - - «On sonne le tocsin, dit Condorcet dans son _Fragment de - justification_, j’étais à Auteuil. Je me rendis à Paris. J’arrivai - à l’Assemblée quelques moments avant le roi. Je la trouvai plus - inquiète qu’effrayée, courageuse mais sans dignité. Je n’étais point - dans la confidence et seulement un peu après la canonnade un de mes - amis vint me dire que l’Assemblée serait respectée.» - -Condorcet avait amené avec lui, à Auteuil, sa femme, sa fille, sa -belle-mère et sa belle-sœur, Félicité-Charlotte. D’après les registres -de la municipalité, Condorcet avait deux chevaux et un carrosse. On se -logea chez la citoyenne Pignon, au nº 2 de la grande rue du village -dans une maison qu’habitait déjà le législateur Jean Debry. Mlle de -Grouchy occupait, moyennant deux cents livres par an, deux chambres -qui avaient vue sur la grande rue et sur la cour. Son mobilier était -succinct: une table ronde en acajou, à dessus de marbre blanc, avec -couvercle en maroquin et drap vert, une baignoire en cuivre en sabot, -une bergère de vieux damas vert et sa housse, un lit, quelques -fauteuils et quelques chaises[116]. - - [116] Déclaration par la citoyenne Félicité-Charlotte Grouchy, - majeure, devant la municipalité, de son intention d’être - imposée séparément de ses sœur et beau-frère, 4 janvier 1794. - -C’est dans cette maison où Condorcet espérait trouver la sécurité et le -calme que se passèrent ses dernières heures de joie. - -Si «le foyer de la République», comme a dit un contemporain, était -dans le salon de Mme de Condorcet, soit à l’hôtel des Monnaies, soit -rue de Lille, il y avait encore, dans Paris, d’autres maisons où se -réunissaient les Girondins; Condorcet, bien que retiré maintenant à -Auteuil, au moins pendant la belle saison, car il retourna rue de Lille -pendant l’hiver de 1792-1793, ne pouvait pas cependant abandonner -ses amis et souvent il dut venir à Paris pour les voir, pour causer -et s’entretenir avec eux de la conduite politique à suivre dans les -circonstances difficiles que l’on traversait. - -Il y avait bien le salon de Mme Roland; mais Condorcet ne s’y sentait -guère attiré; il goûtait peu la femme du ministre et celle-ci le lui -rendait bien. N’avait-elle pas écrit à Bancal des Issarts: «Condorcet -n’est pas sans mérite; mais c’est un intrigant.» - -Il y avait aussi les maisons de Mmes Lameth et Mathieu Dumas; mais -on y rencontrait trop de montagnards que ces dames cherchaient, -infructueusement du reste, à ramener aux idées modérées. - -Chez Mme Robert, née de Kéralio, les partisans de la faction d’Orléans -étaient les maîtres. - -Mlles Théroigne de Méricourt et Lacombe ne savaient que remuer les -foules et recevaient une Société trop mélangée. - -Il ne restait donc que la maison de Julie Talma, où la Gironde était -sûre de trouver un accueil sympathique et sincère. - -Là, rue Chantereine, dans un petit hôtel que Bonaparte victorieux -devait acheter un jour, Julie Carreau, devenue en 1790 Mme Talma[117], -aimait à recevoir les littérateurs, les artistes et les hommes -politiques. - - [117] Ce mariage, célébré au civil le 30 avril 1790, ne le fut - à l’église que le 19 avril 1791. Talma avait dû en appeler - à l’Assemblée nationale du refus du curé de Saint-Sulpice - (_Moniteur universel_, 1790, p. 796). Julie avait sept ans de - plus que Talma et possédait une grande fortune.--De ce mariage - naquirent Tell, Castor et Pollux, tous trois morts en bas âge. - -Elève médiocre de Vestris, elle n’avait jamais pu s’élever au-dessus -des _danseuses doubles_[118]; mais femme spirituelle et gracieuse, -pleine de charme et de décence, elle avait su attirer et conserver -chez elle Chamfort, David, Mirabeau, Vergniaud, Ducos, Condorcet, -Guadet, Lavoisier, Marie-Joseph Chénier, successeurs des Ségur et des -Narbonne, ses amis d’avant 1789. - - [118] Etats de l’Opéra de 1773 à 1776, communiqués avec une - bonne grâce charmante par M. Nuitter. - - «C’est au milieu de ces hommes, disait Talma à M. Audibert, que j’ai - puisé une lumière nouvelle, que j’ai entrevu la régénération de mon - art. Je travaillais à monter sur la scène, non plus un mannequin - monté sur des échasses, mais un Romain réel, un César homme, - s’entretenant de sa ville avec ce naturel qu’on met à parler de ses - propres affaires; car, à tout prendre, les affaires de Rome étaient - un peu celles de César.» - -La conversation se prolongeait souvent jusqu’à la nuit et alors les -invités couchaient rue Chantereine. «Quelles soirées charmantes j’ai -passées dans cette douce société!» disait Arnault[119]. - - [119] _Souvenirs d’un sexagénaire_, t. II, p. 133. - -C’est que la maîtresse de la maison savait s’effacer et faire valoir -les autres autant qu’elle-même. «Cette femme, a dit Benjamin Constant -qui l’a bien connue[120], dont la logique était précise et serrée -lorsqu’elle parlait sur les grands sujets qui intéressent les droits -et la dignité de l’espèce humaine, avait la gaîté la plus piquante, -la plaisanterie la plus légère; elle ne disait pas souvent des mots -isolés qu’on pût retenir et citer et c’était encore là, selon moi, -l’un de ses charmes. Les mots de ce genre, frappants en eux-mêmes, -ont l’inconvénient de tuer la conversation; ce sont pour ainsi dire -des coups de fusil qu’on tire sur les idées des autres et qui les -abattent... Telle n’était pas la manière de Julie. C’était pour les -autres, autant que pour elle, qu’elle discutait ou plaisantait. Ses -expressions n’étaient jamais recherchées; elle saisissait admirablement -le véritable point de toutes les questions sérieuses ou frivoles. -Elle disait toujours ce qu’il fallait dire et l’on s’apercevait avec -elle que la justesse des idées est aussi nécessaire à la plaisanterie -qu’elle peut l’être à la raison.» - - [120] _Lettre sur Julie_ imprimée à la suite des _Mélanges de - Littérature_. - -Le 16 octobre 1792, Julie offrit au général Dumouriez une fête qui est -restée célèbre par le rôle désagréable et inattendu que vint y jouer -l’odieux Marat[121]. On avait construit dans le jardin un pavillon -qui prolongeait les salons du rez-de-chaussée. La compagnie était -brillante et plus nombreuse que d’habitude. Soudain Marat, accompagné -des citoyens Monteau, Bentabolle, Dubuisson et Proly, entre comme un -furieux et s’adressant à Dumouriez: «Nous ne devions pas nous attendre -à te rencontrer dans une semblable maison, au milieu d’un ramas de -concubines et de contre-révolutionnaires.» Talma s’avance et dit: -«Citoyen Marat, de quel droit viens-tu chez moi insulter nos femmes et -nos sœurs?»--«Ne puis-je, ajoute Dumouriez, me reposer des fatigues de -la guerre au milieu des arts et de mes amis, sans les entendre outrager -par des épithètes indécentes?» Et il tourna le dos à l’énergumène. -«Cette maison est un foyer de contre-révolutionnaires,» hurle Marat qui -sort en proférant mille menaces, tandis que Dugazon le suit en jetant -des parfums sur une pelle rougie au feu, «afin de purifier, dit-il, -l’air que ce monstre infectait par sa présence». - - [121] M. Thiers a raconté que cette scène s’était passée chez - Mlle Candeille; c’est une erreur, Mlle Candeille était chez - Julie, ce soir-là, et elle était au piano, quand arriva Marat. - Celui-ci est formel sur ce point. Vergniaud et Lasource ne - le furent pas moins dans leurs interrogatoires au Tribunal - révolutionnaire.--Sur Julie, consulter le dictionnaire de Jal - au mot TALMA; _les Souvenirs d’une actrice_ (Louise Fusil); - _les Souvenirs d’un sexagénaire_, par Arnault; l’ouvrage de - C. Vatel sur _Vergniaud_; enfin, et surtout, les articles - très remarquables de M. Victor du Bled sur _les Comédiens - français pendant la Révolution et l’Empire_, dans la _Revue des - Deux-Mondes_ des 15 avril, 1er août et 15 novembre 1894. - -La fête s’acheva gaiement, mais le lendemain on criait dans les -rues «les détails de la fête donnée au traître Dumouriez par les -aristocrates chez l’acteur Talma, avec les noms des conspirateurs qui -s’étaient proposés d’assassiner l’Ami du peuple[122]». - - [122] Voir le _Journal des Débats de la Société des Jacobins_, - nº 285, 19 octobre 1792.--C’est la version donnée par Marat - lui-même de sa conduite dans cette soirée. - -Le général, héros involontaire de cette aventure, a été injustement -sévère pour Mme de Condorcet dans ses _Mémoires_[123]. Après avoir -parlé de Mme Roland, il ajoute: «Plusieurs autres femmes se sont -montrées sur les tréteaux de la Révolution, mais d’une manière moins -décente et moins noble que Mme Roland, excepté Mme Necker qui peut, -seule, lui être comparée mais qui, vu son âge et son expérience, était -plus utile à son mari et moins agréable à ses entours. Toutes les -autres, à commencer par Mlle La Brousse, la prophétesse du Chartreux -Don Gerle, Mmes de Staël, Condorcet, Coigny, Théroigne, etc., ont -joué le rôle commun d’intrigantes comme les femmes de la cour ou de -forcenées comme les poissardes.» - - [123] Tome III, p. 375. - -Il est impossible de comprendre le sentiment qui a pu inspirer une -telle alliance de noms étonnés de se trouver ensemble; les éditeurs -des _Mémoires_ le reconnaissent eux-mêmes dans une note. Dumouriez -a méconnu à la fois les devoirs de l’historien et les convenances -sociales. - -Le conventionnel Pierre Choudieu était plus juste quand il écrivait, le -5 novembre 1833[124]: «La marquise de Condorcet, beaucoup plus modeste -que Mme Roland, avait le bon esprit de ne pas chercher à amoindrir -le mérite de son mari. Sans paraître avoir aucune prétention, elle -a eu peut-être plus d’influence qu’aucune autre femme sur tous les -Girondins qui, seuls, formaient sa société, car Sieyès n’y a paru, à ma -connaissance, qu’une seule fois pour déterminer les Girondins à voter -la mort du roi.» - - [124] _Revue Blanche_, 15 mai 1896, p. 452. - -La mémoire de Condorcet est pure de cette tache; car il se prononça -pour la peine la plus grave qui ne serait pas la mort[125]. - - [125] _Le Dictionnaire de la Conversation_, à l’article - CONDORCET, raconte, d’après un témoin oculaire, dit-il, que - Condorcet, membre du Comité de la Commune, ayant assisté à un - conseil sur les subsistances, conseil présidé par Louis XVI, - aurait été frappé des connaissances du roi en cette matière et - de la sagesse des mesures qu’il avait proposées. «Après l’avoir - écouté, nous nous sommes tous regardés avec étonnement et nous - n’avons réellement rien trouvé de mieux à faire que d’adopter - ses vues.» Tout cela est parfaitement possible; mais il est - bien difficile d’admettre, comme Aubert-Vitry voudrait le faire - croire, que Condorcet ait remporté de cette séance,--en dehors - du cas particulier en discussion,--l’impression que Louis XVI - était un prince très éclairé, très instruit et plein de sens. - - C’est chez Mme Dupaty qu’Aubert-Vitry aurait recueilli cette - anecdote de la bouche même de Condorcet! - -Il jouissait encore d’une grande influence à la Convention; le -16 février 1793, il avait présenté un projet de constitution qui -paraissait favorablement accueilli et, le 26 mars, il était nommé -membre du premier comité de Salut public. C’est en cette qualité qu’il -eut à recommander son ami La Chèze, consul de France, au delà des -Alpes[126]. - - [126] Tilly, chargé d’affaires à Gênes, agent royaliste, - écrivait le 27 juillet 1793 (sa lettre est évidemment très - postérieure aux faits qu’elle relate, car, en juillet 1793, - Condorcet était proscrit): «Pendant que Belleville avait - harangué le roi des Lazzaroni en faveur de ses compatriotes, - le marquis et la marquise de Condorcet avaient harangué - le ministre de la marine en faveur de La Chèze (consul).» - (Archives des affaires étrangères. Gênes, 1793, fº 178.) La - Chèze, député de Brive à la Constituante, s’était établi, grâce - à son amitié avec Cabanis, chez Mme Helvétius, en 1789. Il fut - cause de la brouille de Cabanis avec Morellet et du départ de - celui-ci. (Voir les _Mémoires_ de Morellet et _le Salon de Mme - Helvétius_.) Mme de Condorcet et les O’Connor conservèrent des - relations avec La Chèze et, en juillet 1810, une lettre du - général O’Connor à Parent-Réal (collection Fréd. Masson) montre - que le gendre de Condorcet s’occupait encore, à cette date, des - intérêts pécuniaires de Mme La Chèze. - -En revanche, cette nomination au comité de Salut public fut mal -interprétée à l’étranger; aussi, Condorcet ne tarda-t-il pas à -apprendre que les Académies de Berlin et de Pétersbourg l’avaient rayé -de la liste de leurs membres. - -Mais les événements se précipitaient. Les journées des 31 mai et 2 -juin, contre lesquelles il protesta, fermèrent à Condorcet les portes -de la Convention. Moralement enveloppé dans la ruine des Girondins, il -voulut cependant défendre encore une fois son projet de constitution -que l’Assemblée venait de repousser. En écrivant son _Appel aux -citoyens français sur le projet de la nouvelle Constitution_, il -signait sa condamnation. - -Au mois de septembre 1792, il avait pu servir encore utilement les -Fréteau, en faisant relâcher son neveu injustement arrêté[127]; -maintenant, il ne pouvait plus rien en faveur du marquis de Grouchy ou -du futur maréchal: l’un, inquiété par les autorités locales de Villette -en attendant son emprisonnement à Sainte-Pélagie; l’autre, menacé de -révocation et devant fournir à tout propos des certificats constatant -qu’il n’avait pas quitté son poste à l’armée[128]. - - [127] Emmanuel Jean-Baptiste Fréteau, né le 5 novembre - 1775, allait atteindre sa dix-septième année quand, après - les journées de septembre, il fut réquisitionné comme tous - ceux qui avaient plus de seize ans. On l’envoya à Caen avec - son précepteur; mais tous deux furent arrêtés à Houdan. Ils - songèrent à se recommander de Condorcet qui obtint leur mise en - liberté.--14 septembre 1792, Mme Fréteau à son fils: «Tu auras - sans doute rendu grâces, ainsi que nous, à celui qui a protégé - ton innocence et sans l’appui et le secours duquel tu aurais pu - courir de grands dangers. Sans doute vous aurez écrit à M. de - Condorcet pour le remercier.» Archives Fréteau de Pény. - - [128] Voir, sur toute cette période, _les Mémoires du Maréchal - de Grouchy_, 23 avril: «La santé de ton respectable père, dit - Mme de Grouchy à son fils, est troublée par la persévérance des - calomnies que l’évidence même ne peut désarmer.» - -Quant à lui, Condorcet se sentait personnellement menacé; mais il -refusait d’écouter les conseils de ses amis. «Mme Suard, dit Mme -O’Connor[129], insinue que mon père avait pensé à émigrer; ma mère et -mon oncle Cabanis m’ont toujours dit qu’il ne voulut jamais en entendre -parler pour lui, bien qu’il ait prévu et prédit à ses amis le règne de -la Terreur.» - - [129] 8 mars 1842. Lettre à Isambert (Bibliothèque de - l’Institut). - -Il passait tout son temps à Auteuil, au milieu des siens, avec Cabanis -et Jean Debry. - -Cette tranquille intimité, dans une retraite studieuse, n’était ni -sans charmes, ni sans douceur. Cabanis, que l’on a pu sans blasphème -comparer à Fénelon, trouvait, dans sa bonté infinie, les attentions les -plus délicates. Ce tendre rêveur, ardent cependant lorsqu’il s’agissait -de défendre ses idées, connaissait toute la générosité du cœur de -Sophie et il voyait, dans le courage de cette femme supérieure, sinon -les moyens de sauver le philosophe, du moins un secours assuré pour -les jours où les circonstances deviendraient plus difficiles et plus -dangereuses. - -L’énergie ingénieuse de Mme de Condorcet complétait à merveille la -bienveillance un peu mélancolique de Cabanis. Aussi, la pure sympathie, -née avant 1789 entre ces deux âmes d’élite, grandissait-elle chaque -jour au contact des événements. - -Sophie, loin de s’en cacher s’en montrait fière et heureuse; elle -trouvait dans son intimité la muse inspiratrice de ces _lettres_ -immortelles, dédiées à Cabanis et si peu connues aujourd’hui. «Elles -furent achevées dans ce pâle Elysée d’Auteuil, plein de regrets, -d’ombres aimées. Elles parlent bas ces lettres; la sourdine est mise -aux cordes sensibles[130].» - - [130] Michelet. _Les Femmes de la Révolution_, p. 87. - -Lorsqu’elles parurent, pour la première fois, en l’an VI, elles -accompagnaient la traduction par Mme de Condorcet de la _Théorie -des sentiments moraux_ d’Adam Smith; elles purent être légèrement -retouchées à cette époque, mais la vraie date, celle qui les explique, -est l’année 1793, où elles furent composées. La première de ces lettres -débute ainsi: - - «L’homme ne me paraît point avoir de plus intéressant objet de - méditation que l’homme, mon cher Cabanis. Est-il, en effet, une - occupation plus satisfaisante et plus douce que celle de tourner les - regards de notre âme sur elle-même, d’en étudier les opérations, - d’en tracer les mouvements, d’employer nos facultés à s’observer et - à se deviner réciproquement, de chercher à reconnaître et à saisir - les lois fugitives et cachées que suivent notre intelligence et - notre sensibilité? Aussi, vivre souvent avec soi me semble la vie la - plus douce, comme la plus sage; elle peut mêler aux jouissances que - donnent les sentiments vifs et profonds les jouissances de la sagesse - et de la philosophie...» - -On sent, dans ces lettres, les longues conversations avec Cabanis sur -l’origine et la nature de la douleur physique. Sophie en arrive même -à parler des maladies imaginaires et elle cite l’exemple d’une femme -qu’elle avait connue qui, pour avoir lu un article sur la _Pulmonie_, -se croyait atteinte de cette maladie. - - «De pareils exemples, ajoute-t-elle, ne sont pas rares, surtout dans - cette classe d’individus auxquels la mollesse et l’oisiveté de leur - vie laissent peu de moyens pour se soustraire aux égarements d’une - imagination trop active.» - -Elève de Rousseau,--on verra tout à l’heure combien elle le préférait -à Voltaire,--Mme de Condorcet lui empruntait et ses doctrines et -les formes du langage: «L’école de la douleur et de l’adversité, -disait-elle, est efficace pour rendre les hommes plus compatissants -et plus humains. Que cette école vous serait nécessaire, riches -et puissants qui êtes séparés de l’idée même de la misère et de -l’infortune par la barrière presque insurmontable de la richesse, de -l’égoïsme et de l’habitude du pouvoir!» Pour elle, la sensibilité -commençait la sympathie, la réflexion la complétait et la sympathie -était la source de tous les bonheurs de l’homme, parce qu’elle -engendrait la vertu: «Vous voyez, mon cher Cabanis, que si la nature -nous a environnés d’une foule de maux, elle les a, en quelque sorte, -compensés en faisant quelquefois de nos douleurs mêmes la source la -plus profonde de nos jouissances. Bénissons ce rapport sublime qui se -trouve entre les besoins moraux de quelques hommes et les besoins -physiques des autres, entre les malheurs auxquels la nature et nos -vices nous soumettent et les penchants de la vertu qui n’est heureuse -qu’en les soulageant.» - -Quand elle parle des sympathies individuelles, qui ne sont autre chose -que l’amitié, Mme de Condorcet est heureuse, on le sent, de s’adresser -à son «cher Cabanis, qui, dévoué sans choix et sans effort à ses -travaux et à ses affections, est peut-être par le sentiment habituel -de la raison et de la vertu trop loin des hommes pour apercevoir leurs -erreurs, ou, du moins, pour en discerner les profondes racines», et -elle lui dit: - - «Elles (ces sympathies naturelles) sont plus intimes entre ces âmes - mélancoliques et réfléchies qui se plaisent à se nourrir de leurs - sentiments, à les goûter dans le recueillement, qui ne voient dans - la vie que ce qui les y a attachées et qui restent concentrées - dans leurs affections, sans pouvoir désirer au delà, car, quelque - insatiable que soit le cœur humain, il n’épuise jamais le vrai - bonheur quand il veut s’y arrêter.» - -S’agit-il de la beauté et de l’amour, son langage n’est pas moins -éloquent, sa philosophie moins saine ou moins élevée: - - «La beauté, dit-elle, inspire, à sa seule vue, un sentiment agréable. - Une belle personne est, à tous les yeux, un être doué du pouvoir de - contribuer au bonheur de tout ce qui a quelque rapport avec elle... - On ne peut guère douter que la beauté ou, du moins, quelque agrément - et quelque intérêt dans la figure ne soit nécessaire à l’amour. Les - exceptions en sont assez rares parmi les hommes et le goût du plaisir - en est presque toujours la cause. Si elles le sont moins parmi les - femmes, cela vient des idées morales de pudeur et de devoir qui les - accoutument, dès l’enfance, à veiller leurs premières impressions, - à ne pas se déterminer par les avantages de la figure et à leur - préférer presque toujours certaines qualités et quelquefois certaines - convenances morales. L’amour peut avoir des causes très différentes - et il est d’autant plus grand qu’il en a davantage. Quelquefois, - c’est un seul charme, une seule qualité qui touche notre sensibilité - et qui la soumet; souvent (et trop souvent!) c’est à des dons - étrangers au cœur qu’elle se prend; plus délicate et plus éclairée, - elle ne s’attache qu’à la réunion de ce qui peut la satisfaire et par - un tact aussi sûr que celui de la raison et de la prudence, elle ne - cède à l’amour que lorsqu’il est l’empire même de tout ce qui mérite - d’être aimé. Alors, l’amour devient une véritable passion, même - dans les âmes les plus pures, même dans les êtres qui sont le moins - esclaves des impressions et des besoins des sens. - - «Alors, d’innocentes caresses peuvent longtemps lui suffire et ne - perdent rien de leur charme et de leur prix quand on les a passées; - alors, le bonheur d’être aimé est la jouissance la plus nécessaire, - la plus désirée; alors, toutes les idées du bonheur et de la volupté - ne naissent que d’un seul objet, en dépendent toujours et sont - anéanties à l’égard de tout autre.» - -Mais, qu’il y a loin de cet amour idéal à certains mariages qui ne -sont que «des conventions et des marchés de fortune dont la conclusion -rapide ne permet de reconnaître que longtemps après si les convenances -personnelles s’y rencontrent et où le prix de l’amour, commandé plutôt -qu’obtenu, est adjugé en même temps que la dot, avant que l’on sache -si l’on peut aimer et surtout s’aimer... C’est donc la société qui, -en mettant trop longtemps des entraves aux unions qu’un goût mutuel -eût formées, en établissant entre les deux sexes (sous prétexte de -maintenir la vertu) des barrières qui rendaient presque impraticable -cette connaissance mutuelle des esprits et des cœurs, nécessaire -cependant pour former des unions vertueuses et durables, en excitant -et en intéressant la vanité des hommes à la corruption des femmes, en -rendant plus difficiles les plaisirs accompagnés de quelque sentiment, -en étendant la honte au delà de ce qui la mérite réellement, comme -l’incertitude de l’état des enfants, la violation d’une promesse -formelle, des complaisances avilissantes, une facilité qui annonce la -faiblesse et le défaut d’empire sur soi-même; ce sont, dis-je, tous ces -abus de la société qui ont donné naissance aux passions dangereuses -et corrompues qui ne sont pas l’amour et qui l’ont rendu si rare.» -Mais si la Société est coupable,--c’est, on le sait, la thèse chère à -Rousseau,--la Nature ne l’est pas: «Cessons donc, mon cher Cabanis, de -reprocher à la Nature d’être avare de grands hommes; cessons de nous -étonner de ce que les lois générales de la nature même soient encore si -peu connues. Combien de fois, dans un siècle, l’éducation achève-t-elle -de donner à l’esprit la force et la rectitude nécessaires pour arriver -aux idées abstraites?» - -Elève de Rousseau, fille de Voltaire et de son siècle, Sophie de -Condorcet, s’il est permis de continuer cette image, préférait -secrètement son professeur à son père; on le sent, à travers toutes les -réticences, et de telle façon qu’on ne s’y peut tromper: - - «Rousseau a parlé davantage à la conscience, Voltaire à la raison. - Rousseau a établi ses opinions par la force de sa sensibilité et de - sa logique, Voltaire par les charmes piquants de son esprit. L’un a - instruit les hommes en les touchant, l’autre en les éclairant et les - amusant à la fois. Le premier, en portant trop loin quelques-uns de - ses principes, a donné le goût de l’exagération et de la singularité; - le second, se contentant trop souvent de combattre les plus funestes - abus avec l’arme du ridicule, n’a pas assez généralement excité - contre eux cette indignation salutaire qui, moins efficace que - le mépris pour châtier le vice, est cependant plus active à le - combattre. La morale de Rousseau est attachante quoique sévère et - entraîne le cœur même en le réprimant; celle de Voltaire, plus - indulgente, touche plus faiblement peut-être parce qu’imposant moins - de sacrifice, elle nous donne une moins haute idée de nos forces et - de la perfection à laquelle nous pouvons atteindre; Rousseau a parlé - de la vertu avec autant de charme que Fénelon et avec l’empire de la - vertu même; Voltaire a combattu les préjugés religieux avec autant - de zèle que s’ils eussent été les seuls ennemis de notre félicité; - le premier renouvellera d’âge en âge l’enthousiasme de la liberté et - de la vertu; le second éveillera tous les siècles sur les funestes - effets du fanatisme et de la crédulité. Cependant, comme les passions - dureront autant que les hommes, l’empire de Rousseau sur les âmes - servira encore longtemps les mœurs quand celui de Voltaire sur les - esprits aura détruit les préjugés qui s’opposaient au bonheur des - sociétés.» - -L’éloquente conclusion de la dernière lettre, tout en affirmant le -pouvoir de la morale et de la vertu, trahit bien l’irrémédiable regret -jusqu’au sein des spéculations de la philosophie: - - «On ne trouve la douceur de la vie que dans la bienfaisance, la bonne - foi, la bonté et en faisant ainsi de ses dieux pénates un asile où - le bonheur force l’homme à goûter avec délices sa propre existence. - Jouissances intimes et consolantes, attachées à la paix et aux vertus - cachées! Plaisirs vrais et touchants qui ne quittez jamais le cœur - que vous avez une fois attendri! Vous dont le sceptre tyrannique de - la vanité nous éloigne sans cesse! Malheur à qui vous dédaigne et - vous abandonne! Malheur surtout à ce sexe comblé un moment des dons - les plus brillants de la Nature et pour lequel elle est ensuite si - longtemps marâtre, s’il vous néglige ou s’il vous ignore! Car c’est - avec vous qu’il doit passer la moitié de sa vie et oublier, s’il est - possible, cette coupe enchantée que la main du temps renverse pour - lui au milieu de sa carrière.» - -Mme de Condorcet n’allait pas tarder à faire par elle-même l’expérience -cruelle de la douleur. - -Dans les premiers jours de juin, sa mère tomba subitement malade chez -elle. Le 8, Fréteau écrivait à sa femme[131]: - - «Le mauvais temps et l’absence des voitures de toutes les places ne - m’ont permis d’arriver à Auteuil que tout au soir. Ma sœur était - aux abois. Les médecins Cabanis et Portail avaient cru l’émétique - nécessaire. (La malade avait la gangrène à la jambe...) Elle n’a - plus que des élans vers les objets de son affection. Notre enfant, - tes filles, les siennes, ta tendresse, voilà ce qui lui a fourni les - choses les plus touchantes à me dire, mais par demi-phrases. Je suis - pénétré de cet affreux spectacle.» - - [131] Archives Fréteau de Pény. - -Le 10 juin, la marquise de Grouchy expirait dans les bras de sa fille -dont la douleur fut déchirante. Deux jours après, Mlle Fréteau en -rendait compte ainsi à son frère[132]: «Ma prédiction ne s’est trouvée -que trop vraie, mon cher ami. Ma tante n’est plus. Elle est morte -lundi, à 4 heures après midi. Papa nous a mandé que sa fille (Mme de -Condorcet) est tombée dans des convulsions telles qu’il n’en a jamais -vu de semblables. Si on ne l’eût jetée à l’instant dans le bain, elle -serait expirée. Juge de sa douleur, mon cher ami. Ce qu’il y a de -plus chagrinant, mon frère, c’est que les instances de papa tendant -à procurer à ma tante des consolations spirituelles ont été vaines. -Quelle circonstance alarmante! Gémissons, prions pour elle. Voilà les -services que nous pouvons lui rendre. Acquittons-nous-en, mon cher ami, -voilà le retour que nous devons à sa tendresse[133].» - - [132] 12 juin 1793. Félicité à Emmanuel Fréteau. Archives - Fréteau de Pény. - - [133] Il paraît bien que l’influence de Condorcet fut, ici, - toute-puissante. M. Louis Amiable, dans une brochure sur - _Lalande franc-maçon_ (Paris, Charavay frères, 1889), dit, - à trois reprises, pages 30 et 31, que Condorcet appartint - comme franc-maçon à la loge des IX sœurs. J’ai eu entre - les mains presque tous les papiers de cette loge dont mon - arrière-grand-père, le poète Roucher, fut orateur et premier - secrétaire et je puis affirmer que Condorcet ne figure dans - aucun des tableaux de la Loge et, notamment, dans celui de - 1784, où il serait inscrit certainement. - - Condorcet fit-il partie d’une autre Loge ou n’appartint-il - jamais à la franc-maçonnerie, comme c’est mon opinion - personnelle, c’est là une question intéressante, compliquée - d’un fait difficilement explicable, je le reconnais; mais elle - n’est encore résolue ni dans un sens, ni dans l’autre. - -Condorcet et les autres parents, disent les registres de la paroisse -d’Auteuil, assistèrent à la cérémonie et à l’inhumation qui fut faite -au cimetière du village[134]. - - [134] Premier registre de la paroisse d’Auteuil, folio 5. - -Pendant ce temps, le marquis de Grouchy était à Villette, très -malade lui-même. Aussitôt les derniers devoirs rendus à sa mère, -Mme de Condorcet partit avec Charlotte pour rejoindre, dans le -manoir paternel, son frère Emmanuel qui venait d’être privé de son -commandement en Normandie[135]. - - [135] 23 juin 1793.--Félicité à Emmanuel Fréteau. Archives - Fréteau de Pény. Ce ne fut que quelque temps après que le - marquis de Grouchy fut arrêté et enfermé à Sainte-Pélagie. - -Mais elle ne resta que peu de jours à Villette, ayant été rappelée à -Auteuil par la situation de son mari qui s’aggravait tous les jours. - -Condorcet, bien qu’il fût encore en liberté, ne se faisait plus -d’illusions et il se préparait à tout événement comme en témoigne ce -billet de son ami: «A Auteuil, ce jourd’huy, 30 juin 1793, à minuit, -Condorcet proscrit par l’exécrable faction du 31 mai dernier, avant de -se dérober au poignard des assassins, a partagé avec moi, comme don de -l’amitié qui nous unit, le poison qu’il conserve pour demeurer en tout -événement seul maître de sa personne. JEAN DEBRY.» - -En effet, sur la dénonciation de Chabot, le 8 juillet 1793, Condorcet -était décrété d’accusation à cause de son écrit _Aux Français, sur le -projet de la nouvelle Constitution_. - -Les scellés furent mis sur ses papiers rue de Lille et à Auteuil. La -Roche n’avait pu éviter cette formalité, mais il avait, du moins, -prévenu Condorcet qui s’échappa. - -Le philosophe trouva asile, la première nuit, chez Mme Helvétius. -Mais comme il était dangereux de rester plus longtemps dans la maison -même du maire chargé de procéder contre lui, il se rendit le lendemain -chez Garat, qui n’hésita pas à recevoir le proscrit à l’hôtel même du -ministère. - - - - -LIVRE III - -LES ANNÉES DOULOUREUSES - - - - -CHAPITRE PREMIER - -PROSCRIPTION ET MORT DE CONDORCET. RUINE DE SOPHIE - - La maison de la rue Servandoni.--Mme Vernet.--Derniers jours de - Condorcet.--Visites de Sophie au proscrit.--Testament du philosophe - et conseils à sa fille.--Mort de Condorcet.--Sophie fait des - portraits et vend de la lingerie.--Ses biens confisqués.--Elle - élève sa fille et soutient sa sœur.--Belle lettre à propos de la - mort de Fréteau.--Sophie traduit la _Théorie des sentiments moraux_ - d’Adam Smith et publie ses _Lettres sur la Sympathie_ ainsi que les - œuvres de son mari.--Union de Charlotte de Grouchy avec Cabanis. - - -Le 21 juillet 1793, Félicité Fréteau écrivait à son frère -Emmanuel[136]: «Tu sais que ma cousine Sophie vient d’éprouver un -nouveau malheur en se voyant obligée d’être séparée d’une personne qui -lui était aussi chère. Elle a supporté cet événement avec autant de -courage que le premier et elle est toujours à sa maison de campagne -d’Auteuil.» - - [136] Archives Fréteau de Pény. - -Sur les instances de Cabanis, deux jeunes médecins, Pinel et Boyer, -avaient découvert, au nº 21 de la rue des Fossoyeurs, tout près du -Luxembourg et de l’église Saint-Sulpice, un appartement où Condorcet -pouvait demeurer sans avoir à redouter les perquisitions et les visites -domiciliaires. La maison était modeste d’apparence; assez grande -cependant, puisque, divisée en plusieurs petites chambres louées -ordinairement à des étudiants en médecine, elle rapportait un revenu de -2 500 francs[137]. - - [137] Cette maison porte aujourd’hui le nº 15 de la rue - Servandoni. Elle est restée extérieurement et intérieurement, à - peu près dans le même état qu’en 1794. Elle conserva son nº 21 - jusqu’en 1841; c’est de là, évidemment, qu’est venue l’erreur - du docteur Robinet qui, dans son _Condorcet_, dit que la maison - où le philosophe vécut en 1793-1794 est la maison portant le - nº 21 actuel de la rue Servandoni. Le même auteur dit que - Mme Vernet était née Marie-Rose Boucher; c’est Rose-Marie - Brichet que l’on trouve dans les actes que le propriétaire - actuel, M. Saunière, a bien voulu me communiquer. Cette maison - porte une plaque commémorative très peu apparente, à cause de - l’étroitesse de la rue, du manque de recul et de la hauteur où - on l’a placée. - - La rue Servandoni n’a pris ce nom qu’en 1807; jusque-là, elle - s’appelait rue des Fossoyeurs. C’est donc pour être très - précis, au nº 21 de la rue des Fossoyeurs que Condorcet habita. - -La propriétaire s’appelait Rose-Marie Brichet; elle était veuve de -Louis-François Vernet, sculpteur, proche parent des grands peintres. -Comme son mari, Mme Vernet était née en Provence, dans les environs de -Marseille; elle avait le cœur chaud, l’imagination vive, le caractère -franc et ouvert. Sa bienfaisance touchait à l’exaltation. - -Agée d’environ quarante-cinq ans, simple de manières, Mme Vernet -était très énergique. De taille moyenne, elle avait des traits fins -et réguliers et une physionomie mobile. D’abord, on lui cacha le nom -de l’hôte nouveau qu’elle allait recevoir. «Est-il honnête homme, -dit-elle? Est-il vertueux?--Oui, madame.--En ce cas, qu’il vienne!» - -Et ce fut ainsi que Condorcet pénétra dans cette maison où il allait se -tenir caché pendant près de dix mois. - -Mme Vernet, «la bonne maman Vernet,» comme disait Jean Debry, ne -voulut rien recevoir, pas même de cadeau, pour prix de l’hospitalité -dangereuse qu’elle allait accorder au philosophe[138]. - - [138] Mme O’Connor, dans une courte notice sur Mme Vernet, - dit qu’elle avait dû être très jolie. «Jamais on ne sut - son âge, mais, à son décès, en mars 1832, elle avait plus - de quatre-vingts ans.» En manuscrit à la bibliothèque de - l’Institut.--Voici comment les papiers de Condorcet se trouvent - dans ce riche dépôt; ils furent d’abord conservés par Mme de - Condorcet, puis transmis par elle à sa fille, Mme O’Connor, - qui les donna à François Arago, au moment où l’illustre - astronome se chargea d’écrire l’éloge de Condorcet et de donner - une édition de ses œuvres. Mme Laugier, nièce de François - Arago, remit à son tour ces papiers à M. Ludovic Lalanne, - bibliothécaire de l’Institut, avec mission de les offrir à la - bibliothèque qu’il dirige avec tant de science et d’amabilité. - -Dans la même maison demeuraient J.-B. Sarret, cousin de Mme Vernet -avec laquelle il était marié secrètement; Marcoz, le conventionnel, -qui, non seulement ne dénonça jamais Condorcet, mais qui s’ingéniait -à lui procurer des journaux et des nouvelles; un inconnu, grand ennemi -de la Révolution, qui s’effrayait des moindres bruits de la rue et -quitta sa retraite après le 9 thermidor. Mme Vernet, même en 1830, ne -consentit jamais à satisfaire la curiosité légitime de la famille de -Condorcet sur le compte de ce compagnon de captivité. L’excellente -femme ne répondait que par de vagues généralités et elle ajoutait avec -un sourire un peu triste: «Depuis cette époque, je ne l’ai pas revu. -Comment voulez-vous que je me rappelle son nom?» - -Un autre commensal de Condorcet, qui avait joué un rôle dans l’histoire -de la Révolution, était l’abbé Lambert, aumônier en 1789 de la garde -nationale parisienne. Il avait été sous-diacre à la messe patriotique -du 14 juillet 1790 et l’évêque Gobel devait l’envoyer pour assister, -inutilement du reste, Marie-Antoinette et le duc d’Orléans au pied -de l’échafaud. Ce fut aussi l’abbé Lambert qui reçut les confidences -suprêmes de quelques-uns des Girondins. Peu de jours après, le prêtre -avait dû quitter le costume ecclésiastique et se réfugier à son tour -chez Mme Vernet. Quels durent être ses entretiens avec le philosophe! - -Une bonne, Manon, faisait le service des proscrits. - -Pendant cette captivité volontaire, l’emploi de chaque heure, était -prévu avec une régularité presque monacale. - -Condorcet travaillait dans son lit jusqu’à midi; puis, il se levait et -dînait. La journée, jusqu’à 7 ou 8 heures du soir, était occupée par -les lectures et les conversations; à 8 heures, le philosophe soupait, -puis se remettait au travail jusqu’à 10 heures. - -La soirée se terminait par de nouveaux entretiens auxquels prenaient -part Mme Vernet et le bon Sarret. - -Le 3 octobre, Condorcet avait été compris dans le décret qui renvoyait -devant le tribunal révolutionnaire quarante et un membres de la -Convention. Déclaré contumace, il avait été mis hors la loi et ses -biens avaient été confisqués. - -La femme d’un homme déclaré hors la loi ne pouvait pas coucher dans la -capitale. Sophie, deux fois par semaine, déguisée en paysanne, venait -donc, à pied, d’Auteuil à Paris, avec l’espoir, trop souvent déçu, de -passer quelques instants auprès du proscrit. - -Pour franchir la barrière, elle se mêlait à la foule qui allait voir la -guillotine et, afin de ne pas être remarquée, elle accompagnait cette -foule jusqu’à la place de la Révolution. - -Quelle joie lorsqu’un avis secret la prévenait qu’elle pouvait aller -rejoindre son mari pendant quelques heures! Comme elle cherchait à le -consoler! Avec quel amour elle prodiguait au captif, devenu subitement -un vieillard, les soins du corps et de l’âme[139]! - - [139] Parfois les anciens serviteurs de Condorcet purent aussi - pénétrer auprès de lui et lui apporter, avec des nouvelles des - siens, leurs soins dévoués et affectueux. - -Son influence, déjà si grande aux jours de la prospérité, ne -connaissait plus de limites; Condorcet était froid et timide, elle -en avait fait un homme plein de sensibilité et de chaleur. Comme il -s’épuisait à rédiger une justification de sa conduite politique, Sophie -remarqua bien vite combien ce travail le faisait souffrir moralement et -physiquement et, obtenant du philosophe qu’il y renoncerait, elle lui -fit entreprendre cette _Esquisse des progrès de l’esprit humain_ qui -est restée un des plus beaux titres philosophiques et littéraires de -l’illustre rêveur[140]. - - [140] Sur le manuscrit autographe de la _Justification_, - Sophie a écrit: «Quitté à ma prière pour écrire l’_Esquisse - des progrès de l’esprit humain_.» Condorcet fit plusieurs fois - passer, sous le voile de l’anonyme, des mémoires patriotiques - au comité de Salut public. A propos du livre de Condorcet, - imprimé en l’an VII, et intitulé: _Moyen d’apprendre à compter - sûrement et avec facilité_, il y eut un regrettable débat entre - Mme de Condorcet et J.-B. Sarret qui avait publié, à la même - époque, une arithmétique élémentaire. Celui-ci fut injustement - accusé de s’être approprié le manuscrit de Condorcet pour le - publier sous son nom. Un verdict de l’Institut, choisi comme - arbitre, innocenta complètement Sarret de tout soupçon de - plagiat. Celui-ci ne conserva de cette affaire aucun mauvais - souvenir puisqu’il donna, à quelque temps de là, une notice - très bienveillante sur Condorcet. Pendant les huit mois de - la captivité du philosophe, Sarret n’avait cessé, disait-il, - d’admirer sa douceur, sa patience, le calme de son âme, - sa résignation à un sort immérité, «je pourrais dire son - indifférence pour lui-même, car les objets de ses plus vives - sollicitudes étaient la République, sa femme, son enfant et ses - amis.» - -Puis, comme l’a dit Cabanis, «descendant des plus hautes régions -du calcul et de la philosophie, il ne dédaignait pas de rédiger des -leçons d’arithmétique pour les instituteurs et les enfants des classes -indigentes de la société». - -Mais le travail ne pouvait plus l’arracher à ses tristes pensées. -L’idée de la mort ne le quittait pas, et il interrompit son labeur pour -écrire ces _avis d’un proscrit_ et ces _conseils à sa fille_, où l’on -retrouve le cœur, la générosité, et la haute raison de son admirable -épouse. - -C’est pour son Elisa qu’il écrivait ces _Avis d’un proscrit_, admirable -testament qui honore à jamais sa mémoire et qui commence par ces lignes -sublimes: «Mon enfant, si mes caresses, si mes soins ont pu, dans ta -première enfance, te consoler quelquefois, si ton cœur en a gardé le -souvenir, puissent ces conseils, dictés par ma tendresse, être reçus de -toi avec une douce confiance et contribuer à ton bonheur. - -«Dans quelque situation que tu sois, quand tu liras ces lignes que je -trace loin de toi, indifférent à ma destinée, mais occupé de la tienne -et de celle de ta mère, songe que rien ne t’en garantit la durée.» - -«Prends l’habitude du travail...» Et après avoir insisté sur cette -source de bonheur, Condorcet cherchait à détourner sa fille de la -personnalité et de l’égoïsme; il lui parlait de «l’habitude des actions -de bonté» et il lui traçait pour ainsi dire tout un code merveilleux de -générosité et de bienfaisance. - -Quelquefois la poésie, ce cri des grandes douleurs, lui dictait des -vers où il exprimait les mêmes sentiments d’amour et de regret pour les -deux êtres qui lui étaient si chers. - -Au mois de décembre 1793, il avait adressé à sa femme une pièce qu’il -avait intitulée _Le Polonais exilé en Sibérie_: - - Pour la septième fois renaît cette journée - Qui vit à tes beaux jours unir ma destinée... - Je n’ai point par des vers célébré mon bonheur,... - Mais on aime à parler sitôt qu’on est à plaindre. - -Sa fille se rappellerait-elle de lui? C’était là sa grande -préoccupation: - - Crois-tu que notre enfant puisse encor retenir - De son père proscrit un faible souvenir? - Que son cœur de mes traits ait gardé quelque image? - Dis-lui que je l’aimais... - -Ailleurs, il défendait sa mémoire: - - Ils m’ont dit: choisis d’être oppresseur ou victime, - J’embrassai le malheur et leur laissai le crime... - -Et revenant à sa délicieuse Sophie: - - J’ai servi mon pays, j’ai possédé ton cœur, - Je n’aurai point vécu sans goûter le bonheur. - -Tenant déjà dans sa main la coupe fatale, il écrivait[141]: «Je ne puis -regretter la vie que pour ma femme et mon Elisa; elles en auraient -embelli les derniers instants. Ma vie pouvait leur être utile; elle -était chère à Sophie. Je périrai comme Socrate et Sidney pour avoir -servi la liberté de mon pays.» - - [141] Fragment (mars 1794) qui était resté entre les mains de - Mme Vernet. - -Le lendemain du jour où il traçait ces lignes, il inscrivait ces -pensées sur la feuille de garde d’une histoire d’Espagne[142]: - - [142] Testament (mars 1794). - -«Les conseils que j’ai écrits pour Elisa, des Lettres de sa mère sur la -Sympathie, serviront à son éducation morale. D’autres fragments de sa -mère donneront sur le même objet des vues très utiles[143].» - - [143] Cet ouvrage est, malheureusement, non seulement inédit, - mais très probablement perdu pour toujours. Malgré toutes mes - recherches dans les papiers de famille, je n’ai rien pu trouver - à ce sujet. Quant aux _Mémoires de Condorcet_, en 2 vol. in-8º - parus en 1824, ai-je besoin de dire qu’ils sont absolument - apocryphes et, par conséquent, indignes de toute confiance. - -Il était persuadé que non seulement il n’échapperait pas à la mort, -mais que Sophie elle-même ne tarderait pas à le suivre sur l’échafaud. -Aussi, ce testament, adressé à Mme Vernet, débutait-il ainsi: «Si ma -fille est destinée à tout perdre, je prie sa seconde mère (Mme Vernet) -d’écouter ces derniers désirs d’un père innocent et malheureux... Je -recommande de lui parler souvent de nous; d’entretenir le souvenir -qu’elle en conserve; de lui faire lire, quand il en sera temps, nos -instructions dans les originaux mêmes. - - «... Si elle conserve Sophie, je prie celle-ci d’apprendre à Elisa à - connaître, à aimer sa seconde mère. Je prie celle-ci de lui parler de - la tendresse de sa mère pour moi et de son courage pendant tout le - temps de cette longue persécution. Je ne dis rien de mes sentiments - pour la généreuse amie à qui cet écrit est destiné; en interrogeant - son cœur, en se mettant à ma place, elle les connaîtra tous.» - -Le philosophe terminait en recommandant qu’on éloignât de sa fille tout -sentiment de vengeance; «c’est au nom de son père que ce sacrifice sera -réclamé». Puis, il conseillait à Elisa d’apprendre l’anglais, parce que -si Mme Vernet venait à lui manquer, elle devrait passer en Angleterre, -chez milord Stanhope ou, en Amérique, chez Bache, petit-fils de -Franklin, ou chez Jefferson. - -Ces trois hommes excellents, on se le rappelle, étaient des hôtes -assidus et choyés du salon de l’Hôtel des Monnaies. - -L’heure fatale, dont le philosophe avait depuis plusieurs mois le -terrible pressentiment, approchait. Le 5 germinal an II (25 mars -1794), Condorcet apprit qu’une visite domiciliaire serait faite le -lendemain chez Mme Vernet et il résolut aussitôt de quitter sa retraite -pour aller se cacher dans les environs de Paris. Il prévint de sa -détermination sa bienfaitrice, et, comme celle-ci se récriait, il -ajouta: «Plus j’admire votre courage, plus mon devoir d’honnête homme -m’impose de ne point en abuser. La loi est positive. Vous êtes hors la -loi puisque vous me cachez. Si on me découvrait chez vous, vous auriez -la même fin triste que moi. Je ne puis plus rester.» Et cette femme -sublime de répondre: «La Convention, Monsieur, a le droit de mettre -hors la loi. Elle n’a pas le pouvoir de mettre hors de l’humanité. Vous -resterez.» - -Mais l’idée de Condorcet était irrévocable et il était bien décidé -à quitter,--ce sont ses propres expressions,--«le réduit que le -dévouement sans bornes de son ange tutélaire avait transformé en -paradis». - -Il dut employer la ruse pour tromper la sublime surveillance de -Mme Vernet. Le philosophe était descendu, le matin du 25 mars, au -rez-de-chaussée de la maison; il causait avec Sarret et mêlait du latin -à sa conversation, comme pour en détourner sa bienfaitrice. Celle-ci, -cependant, résistait. Alors, il déclara avoir oublié sa tabatière et -pendant que Mme Vernet montait au second étage pour aller la chercher, -il s’élança dans la rue, vêtu d’une veste d’ouvrier et d’un gros bonnet -de laine. Il était 10 heures du matin. Sarret se précipita sur ses -pas, tandis que Mme Vernet, prévenue par un cri de la domestique, se -trouvait mal sans pouvoir tenter un dernier effort pour le retenir. - -Tout le monde connaît cette cruelle odyssée, la visite chez Suard, la -démarche de Garat, le passeport donné par Cabanis, la porte de Suard -fermée alors qu’il avait promis de la laisser ouverte[144], la nuit -passée dans les carrières de Clamart; enfin, le 27 mars, l’arrestation, -à Bourg-la-Reine, du philosophe qui avait pris le nom de Pierre Simon, -heureux présage, disait-il, parce que c’était celui du père nourricier -de sa fille. A 4 heures du soir, le surlendemain, le geôlier le trouva -étendu à terre et sans vie. Un médecin déclara que le prisonnier avait -succombé à une attaque d’apoplexie sanguine; en réalité, il s’était -empoisonné. - - [144] Sarret ne voulut quitter le philosophe qu’à la porte - de Suard, à Fontenay-aux-Roses. Suard reçut Condorcet en lui - disant de revenir le soir par une porte dérobée: il lui prêta - un volume d’Horace et consentit à recevoir le portrait d’Elisa - que Condorcet avait sur lui et qu’il voulait faire parvenir par - cette voie à Mme de Condorcet. Le soir, à l’heure convenue, - la porte était fermée. Voilà comment Suard reconnaissait - l’hospitalité qu’il avait reçue autrefois à la Monnaie, où - Condorcet l’avait logé avant son mariage! On a cherché à laver - la mémoire de Suard de ce forfait. Je crois qu’on l’a fait - inutilement. Ce n’était un mystère pour personne qu’avant le - mariage de Mme Suard, Condorcet en avait été éperdument épris; - Suard le savait et ne le pardonna jamais à Condorcet. De plus, - tous ceux qui ont connu Mme O’Connor savent à quel point elle - était persuadée de ce crime. On ne pouvait pas, me dit un de - ses vieux amis, prononcer le nom de Suard devant elle. Mme - Vernet, écrivant vers 1825, à Mme O’Connor, disait: «Ce monstre - de Suard.» (Bibliothèque de l’Institut.) - - La même Mme Vernet, dans des vers adressés à la mémoire de - Condorcet, s’exprimait ainsi: - - Toi qui vivais tant pour Sophie, - Pour ton enfant, pour son bonheur, - Viens m’inspirer, ombre chérie... - Porte tes accents dans mon cœur. - Viens effacer de ma pensée - L’affreux souvenir d’un Suard, - Qui mit ta belle destinée - Entre les aléas du hasard... - -La question de savoir si Condorcet avait avancé sa fin ou s’il était -mort naturellement a été fort discutée. Le billet de Jean Debry, du 30 -juin 1793, serait à lui seul une preuve concluante. De plus, Cabanis -a toujours déclaré que Condorcet s’était empoisonné. Il y a, dans les -archives de l’Institut, une lettre que M. Fayolle écrivait à Arago, -le 28 février 1842, qui n’est pas moins concluante: «C’est de Garat, -dit-il, que j’ai appris que Cabanis avait remis à plusieurs personnes -de ses amis, en 1793, ce poison (l’opium combiné avec le stramonium), -qu’il appelait _le pain des frères_. Comme Bonaparte, à une certaine -époque, voyait Cabanis chez Mme Helvétius, à Auteuil, ce médecin -lui donna du poison en question sous la forme de bâtons de sucre -d’orge[145]. Je tiens tous ces détails de Garat et M. Feuillet[146] -doit les connaître.» - - [145] Depuis 1808, Napoléon portait sur lui, dans un sachet, - le poison préparé par Cabanis. En 1812, il reçut d’Yvan, son - chirurgien, un poison d’une formule différente. (Frédéric - Masson. _Revue de famille_, 1er mars 1893.) - - [146] Bibliothécaire de l’Institut en 1842. - -On trouva sur «Pierre Simon, natif de Ribemont, district de -Saint-Quentin, âgé de cinquante ans, ayant demeuré rue de Lille,... une -montre en argent à aiguilles d’or, marquant heure et minutes, secondes, -quantième et semaine, boîte marquée d’un G[147], un livre d’Horace en -latin, un petit cachet d’acier, un porte-crayon en argent, un rasoir à -manche d’ivoire, un couteau à manche de corne et son tire-bouchon, une -petite paire de ciseaux». - - [147] Ce sont les termes du procès-verbal d’arrestation. Ce - détail permit de reconnaître l’identité du philosophe. Il - avait échangé sa montre, en avril 1792, contre celle de son - beau-frère, le général de Grouchy. - -Pendant plusieurs mois, on ignora la mort de Condorcet. Sa famille le -croyait passé en Suisse, tandis que ses biens étaient vendus comme -propriétés d’émigré. - -Sophie, ruinée, avait d’abord songé à se rendre à Villette, auprès de -son père. Un passeport délivré par la municipalité d’Auteuil en fait -foi; mais elle s’était bien vite ravisée, en songeant que son devoir -était de rester aussi près que possible du proscrit. - -Après avoir rendu la liberté à chacun de ses domestiques, renvoyé sa -femme de chambre et la gouvernante anglaise de sa fille, elle restait -seule pour subvenir au service et aux besoins de trois personnes: -Elisa, âgée de trois ans; Charlotte de Grouchy, sa sœur, toujours -malade, et Mme Beauvais, la vieille gouvernante que nous connaissons -depuis Neuville et qui était devenue incapable du moindre travail. - -Du peu d’argent qui lui restait, Mme de Condorcet acheta, au nº 352 -de la rue Saint-Honoré, tout près de la maison de Robespierre, une -petite boutique de lingerie où elle établit Auguste Cardot, le jeune -frère du secrétaire de son mari. A l’entresol, au-dessus de la porte -cochère, elle avait un petit atelier où elle peignait des tableaux, -des miniatures et des camées. Quelquefois aussi, elle pénétrait dans -les retraites où se cachaient les proscrits et dans les cachots pour -reproduire les traits des malheureux condamnés qui n’avaient plus -que ce souvenir à léguer à leur famille. Souvent pour gagner la -bienveillance des geôliers, des soldats ou des municipaux, elle dut -peindre, dans la fumée des corps de garde, ces brutes avinées qui -n’avaient aucun respect pour ses délicatesses de femme, ni pour ses -malheurs d’épouse. - -Des paroles cruelles qui retentirent alors à ses oreilles, Sophie -conserva toute sa vie un douloureux et terrible souvenir! - -Jusqu’au 9 thermidor, elle crut, chaque jour, qu’elle serait arrêtée -à son tour. Elle eut de fréquentes visites du comité révolutionnaire -d’Auteuil. Un jour, il y eut une perquisition chez elle; on lui dit -même de préparer son paquet pour aller en prison. Mais elle s’en tira -encore une fois en faisant le portrait de chacun des membres du comité. - -Enfin, le soin de sa sûreté et le désir de sauvegarder, s’il était -possible, la fortune de sa fille, l’obligèrent à faire une démarche qui -lui fut très pénible. - -Le 14 janvier 1794, elle se présenta devant la municipalité d’Auteuil -pour lui faire connaître son intention de divorcer et de continuer -à vivre dans la commune «comme une artiste qui cherche à subsister -paisiblement par ses travaux[148]». - - [148] Le divorce fut prononcé le 18 mai, c’est-à-dire plus - de six semaines après la mort ignorée de Condorcet «pour - cause de séparation de fait depuis plus de six mois, la dame - Grouchy étant domiciliée dans la commune depuis deux ans et - demi et ledit Condorcet étant séparé d’elle depuis plus de - dix mois par son évasion». Signé: «P.-J.-G. Cabanis, médecin, - trente-six ans, domicilié à Auteuil, témoin et Benoît, - officier public.»--Le divorce fut une précaution que prirent, à - cette époque, beaucoup de femmes d’émigrés. Mme de La Fayette - n’agit pas ainsi. Elle revendiqua toujours très haut son titre - de _Citoyenne La Fayette_, et le général, plus tard, s’en - montrait fier. (Voir dans ses _Mémoires_, t. V, sa lettre à M. - de Maubourg.) - -C’est que Mme de Condorcet avait des ennemis redoutables. Aux Jacobins, -le 27 novembre 1793, Hébert l’avait dénoncée personnellement. Voici -comment il s’était exprimé[149]: «Il en est un autre aussi que les -femmes veulent sauver parce que,--et il faut en convenir,--il est joli; -c’est celui que Marat appelait _le furet de la Gironde_, car on sent -que celui qui, dans une affaire aussi astucieuse, aussi compliquée, -celui qui faisait le métier de furet ne jouait pas le rôle le moins -important. Ses liaisons avec Mme de Condorcet lui garantissent le parti -de toutes les femmes de sa clique. C’est Ducos, c’est celui-là que les -femmes ont pris sous leur sauvegarde. - - [149] _Journal des Débats et de la Correspondance de la Société - des Jacobins, amis de la Constitution de 1793, séante aux - Jacobins à Paris_, nº 524, 9e jour, 2e mois de l’an second. - (Séance du septidi brumaire.)--Ducos fut condamné à mort le 9 - brumaire an II. - - «Il est bien singulier que jamais on n’ait voulu comprendre dans une - affaire tous ceux qui y ont trempé.» - -De même que, dans la bonne fortune, elle n’avait jamais laissé entendre -un seul mot intéressé, Sophie, en réponse à ces odieuses accusations, -n’eut jamais une parole de haine ou de sévérité. - -On n’en est que plus libre pour juger d’anciens amis comme Morellet -qui disait d’elle[150]: «La femme de Condorcet, une des plus belles, -des plus spirituelles et des plus instruites qui aient jamais brillé -parmi son sexe, retirée à Auteuil, est réduite à faire de petits -portraits pour vivre, et à peine peut-on la plaindre quand on sait -que, non seulement elle a partagé les fautes de son mari, mais qu’elle -l’a poussé aux plus grandes de celles qu’il a faites, s’il est permis -d’employer un terme aussi faible que celui de _faute_ pour qualifier -tout ce qu’on peut reprocher à Condorcet.» - - [150] _Mémoires_, t. II, p. 106. - -En revanche, Sophie avait gardé quelques amis dévoués et vigilants: -Garat, Laplace, Lacroix[151], La Roche et, avant tous les autres, -l’excellent Cabanis. - - [151] Elle conservait même une influence pour le bien. C’est - ainsi qu’en novembre 1793, elle recommandait son neveu Fréteau - à Laplace et à Lacroix, alors professeur d’artillerie à - Besançon. Archives Fréteau de Pény. - -Hélas! combien ils étaient plus nombreux, ceux qui, hôtes autrefois du -Salon des Monnaies, avaient disparu dans la tourmente: prisonniers de -la Nation ou, déjà, morts sur l’échafaud! - -La persécution frappait surtout le talent et la vertu. En prison, -Malesherbes qui expie dans les cachots son amour ancien de la Liberté -et son héroïsme récent! A Saint-Lazare, le vertueux Roucher qui attend -l’échafaud en dirigeant l’éducation de son Eulalie, devenue la plus -charmante et la plus instruite des jeunes filles! - -Et Volney, et Daunou, en prison, eux aussi! - -Chamfort, moins courageux, devance l’heure fatale, en se frappant d’un -rasoir sous les yeux de ses gardiens. - -Le sensible Ginguené, élève enthousiaste de Rousseau, va rejoindre -Roucher sous les verrous de Saint-Lazare. Il a épousé une amie de -Sophie; il l’appelle sa Nancy[152], et échange avec elle, pendant sa -captivité, une correspondance touchante. - - [152] Nancy est l’abréviation anglaise de Suzanne, nom alors - fort à la mode. La belle-sœur de Brissot s’appelait Nancy - Dupont. Les extraits de la correspondance de Ginguené que nous - donnons ici sont inédits. Ils ont été recueillis par l’auteur, - dans les papiers de Ginguené gracieusement communiqués par M. - Parry, fils de James Parry, fils adoptif de Ginguené et de sa - femme. - -Ginguené, pour se préparer à la mort, traduisait le dialogue de Platon -sur l’immortalité de l’âme; il disait à Nancy: «Le tableau simple et -touchant de la mort de l’homme juste, résigné à son sort et consolant -lui-même ses inconsolables amis, est une des plus belles choses que -l’antiquité nous ait laissées. Puisque nul n’est à l’abri de la ciguë, -il importe à tout le monde d’apprendre comment un sage doit la boire.» - -Le 8 messidor[153]: «N’oublie pas que c’est de ton courage que dépend -celui que je puis avoir; que mon parti est pris depuis longtemps sur -tout ce qui me regarde, mais que je ne puis supporter l’idée de tes -souffrances et que si je viens une fois à penser que tu ne peux les -supporter toi-même, ce sera bientôt fait de moi. Adieu, chère et unique -amie, tu m’occupes à tous les instants du jour et je te dirais que tu -m’empêches de songer à mes peines si l’idée des tiennes ne m’était -mille fois plus difficile à supporter. Reçois les tristes embrassements -de ton pauvre Pierre.» - - [153] Ces lettres sont écrites sur de petits morceaux de - papier que Ginguené cachait dans un ourlet du linge sale qu’il - renvoyait. Sur la note ostensible du linge, il soulignait la - première lettre de la pièce où se trouvait le billet. C’est à - peu près le système qu’employait André Chénier pour envoyer aux - siens ses immortelles poésies. - -Le malheureux captif avait d’autres préoccupations que celle de sa -propre sécurité. Le 30 messidor, il avait aperçu Nancy et il l’avait -trouvée malade. Il faut lui laisser la parole: «O ma tendre amie, d’où -est donc venue l’impression de tristesse qui s’est répandue tout à coup -sur cette entrevue où je ne me promettais que joie et délices? Je t’ai -vue là comme une ombre désolée ou plutôt comme la veuve de ton pauvre -ami. Ah! rassure-moi. J’en ai besoin. Dis-moi que, sous tes voiles, si -j’avais pu lire dans tes yeux, j’y aurais vu l’expression du plaisir. -La fatigue, sans doute, peut-être l’attente... Ah! mon cœur ne pouvait -y suffire. J’aurais voulu m’élancer, voler à toi, te serrer dans mes -bras. Par malheur, un homme était auprès de moi et cet homme, surtout -dans le moment où nous sommes, m’est infiniment suspect. Je n’ai pu -qu’agiter mon mouchoir avec le moins d’affectation que j’ai pu. Je -te dévorais des yeux, mais ta démarche pénible! la lenteur de tes -mouvements! O mon amie! La tendresse de ton pauvre Pierre s’est-elle -alarmée sans raison? Je l’espère. Je voyais aux fenêtres et à la porte -de la maison neuve quelques personnes qui t’observaient. J’ai craint -que tu ne fusses trop remarquée. Je t’ai fait un geste que tu as -entendu! Tu es rentrée dans la petite rue. Tu t’es retournée. Je t’ai -envoyé le baiser d’adieu. Tu te soutenais à peine. Chère, ô mille fois -chère Nancy, tout mon cœur s’est brisé quand je t’ai vue t’éloigner -tristement et partir. Avant de te voir, je ne m’étais, dans mon -agitation, livré qu’au bonheur dont j’allais jouir. Depuis que tu as -disparu, je ne me suis plus occupé que des dangers et des fatigues où -tu venais de t’exposer. Trois lieues par cette chaleur excessive! Trois -autres lieues pour le retour! Il y a de quoi en être malade et tout -cela pour voir quelques instants l’infortuné captif! Ah! tout l’excès -de sa tendresse pourra-t-il jamais payer de telles preuves d’amour? -Oh! si j’avais encore la liberté d’écrire dont nous avons joui quelque -temps, que de choses j’aurais à dire! Comme mon cœur est plein! Que de -larmes ont coulé de mes yeux sans le soulager! Le tien est habitué à -l’entendre. Ma Nancy, ma chère Nancy! que les paroles sont de froids -interprètes!... Quel pressant besoin j’ai de savoir de tes nouvelles! -Jusque-là je n’aurai pas un instant de repos. Hélas! je n’en ai plus, -je n’en aurai plus que nous ne soyons réunis. Que d’obstacles nous -séparent encore!... (Il faut rassembler des pièces qui convaincront de -l’innocence de Ginguené...) Alors, tous les jours la robe blanche[154], -alors les tendres soins, les sollicitations de mon ami. Alors, le -pauvre Pierre pourra se livrer à l’espérance de se revoir dans tes -bras!...» - - [154] C’est ainsi que s’habillait Mme Ginguené quand elle - allait devant la prison pour chercher à apercevoir le captif. - Elle était ainsi plus reconnaissable. - -Avec les premiers jours de thermidor, l’espérance qui, chez Roucher -et Chénier, disparaissait vaincue par la cruelle réalité, l’espérance -renaissait dans le cœur de Ginguené. Il connaissait, certainement, -tandis que d’autres l’ignoraient, le complot libérateur, pressenti et -attendu pour le 9 thermidor. C’est ainsi qu’il écrivait, le 3: - - «Adieu, tendre et chère amie, conserve, comme moi, beaucoup - d’espérance. Ne fais plus rien dire à personne puisque tous sont - avertis et aux aguets... _Je fais des vœux pour que cette décade - finisse, et surtout pour qu’elle finisse heureusement pour nous._ - Mais nos vœux ne font rien sur la lenteur, ni la rapidité du temps, - ni sur les événements qu’il amène. Chère et unique amie, adieu!» - - Et le lendemain: «Que tous nos amis veillent et surtout auprès du - comité de sûreté générale, mais sans rien demander, même sans rien - dire. Être tout à fait oublié, ce sera tout gagner. Si je ne l’étais - pas, il faut tâcher de le savoir et d’y porter vite remède. Il s’agit - désormais de peu de jours; ainsi, que tous les bons anges soient, - nuit et jour, sous les armes... Inaction surveillante, voilà le mot.» - -A Auteuil même, la tyrannie se faisait sentir. Deux amis intimes de -Cabanis, l’excellent La Roche et Destutt de Tracy étaient arrêtés et -menacés, eux aussi, de l’échafaud. - -Parmi les accusations portées contre le maire d’Auteuil figurait, en -bonne place, celle d’avoir favorisé l’évasion de Condorcet. - -Des Girondins qui se rencontraient autrefois chez Julie Talma, -quelques-uns à peine survivaient et ils étaient traqués comme des bêtes -fauves! On ignorait leur sort. C’est ainsi que Mme de Condorcet avait -pu rester aussi longtemps dans l’ignorance de celui de son mari. - -Quand elle n’eut plus aucun doute, quand, des indices rapprochés, elle -tira la preuve du décès du philosophe, sa douleur fut horrible. - -Cabanis fit des prodiges et la sauva; mais elle était frappée pour la -vie, et ni le travail, ni la misère, ni l’éducation de sa fille ne -purent la distraire de son malheur. - - «Ce qu’elle avait souffert en 1793 et 1794, dit Mme O’Connor[155], - avait profondément altéré sa santé. Elle n’en pouvait parler sans une - émotion extrême qui la rendait toujours malade.» - - [155] Dans la notice manuscrite déjà citée qui se trouve à la - bibliothèque de l’Institut. - -Bien des années après, une fille de Cabanis, Mme Joubert écrivait[156]: -«La conversation tombait fréquemment, cela se conçoit, sur les -Girondins; mais on n’en parlait jamais devant ma tante (Mme de -Condorcet). Ces souvenirs étaient trop cruels!» - - [156] _Vergniaud_ par C. Vatel, t. I, p. LXVIII. - -Un écho des douleurs de Sophie se retrouve dans cette admirable lettre -qu’elle écrivait, le 26 octobre 1794, à sa tante, Mme Fréteau, qui -avait, elle aussi, perdu son mari dans la tourmente[157]: - - [157] Archives Fréteau de Pény. Cette lettre est scellée d’un - cachet de cire rouge portant ces mots: _La Vérité_. - - «Quoique je doive une réponse à Félicité[158], ma chère tante, c’est - à vous que je veux écrire et je l’aurais fait depuis un mois si je - n’eusse été malade et surchargée d’affaires. J’avais besoin de vous - dire combien j’ai souffert avec vous, comme je pense que vous avez - souffert avec moi, et ne pouvant m’étendre sur les inexprimables - douleurs qui nous sont communes, je voulais vous parler de vos - enfants qui en sont l’unique consolation. Je les ai trouvés tous - deux dignes du respectable nom qu’ils portent et aussi bons, aussi - raisonnables, aussi instruits que la mère la plus tendre et la plus - difficile le peut désirer. J’ai joui bien profondément pour vous de - les voir répondre aussi complètement à leur éducation et à vos vœux. - Jouissez-en vous-même. Je sais par ma douloureuse expérience que le - sentiment maternel est le seul baume de nos douleurs, et si peut-être - vous éprouvez quelque inquiétude sur les ressources nécessaires à - sept enfants, du moins votre cœur n’éprouve pas le mortel effroi qui - saisit quelquefois le mien en n’en ayant qu’un seul à serrer entre - mes bras. - - [158] Félicité Fréteau, qui devint la vicomtesse de Mazancourt. - - «Le comité de sûreté générale m’a réintégrée dans mon ancien domicile - en vertu du décret qui défend les poursuites contre les députés hors - la loi. - - «Ensuite, le comité des finances, à ma requête, a suspendu la vente - des biens qui, heureusement, n’était qu’au quart et non entamée pour - le mobilier de Paris. Maintenant, je fais devant et par les tribunaux - rectifier l’extrait mortuaire de mon malheureux mari qui, lorsqu’il - fut pris, ne déguisa que son nom et donna d’ailleurs tous les moyens - d’être reconnu[159]. Ensuite, je redemanderai au nom de ma fille et - au mien son héritage et, comme on a rendu complètement à d’autres mis - aussi hors la loi et n’ayant pas subi de jugement, j’espère qu’on - nous rendra de même. Je ne vois malheureusement dans tout cela et la - position de vos enfants rien de commun que l’innocence des pères. - Peut-être le temps leur sera-t-il plus favorable? - - [159] Cette rectification fut prononcée par jugement du 12 - ventôse an III. Le 21 pluviôse an III, dans le «procès-verbal - des déclarations reçues pour la rectification» apparaissent - comme témoins Cabanis et Joseph-François Baudelaire, demeurant - à Auteuil. Acte dressé par Jean Libert, juge de paix du canton - de Passy.--Ce Baudelaire, allié aux Condorcet, était le père du - poète. - - «J’ai chargé Emmanuel[160] de vous dire que, du moment où j’aurais - recouvré notre fortune, je prierais vos enfants de me regarder comme - leur seconde mère, de croire que tout ce qui est à moi et à ma - fille est à eux. Je ne puis jouir de rentrer dans l’aisance qu’en - adoucissant les malheurs semblables aux miens. Mon intention est - d’élever Clémentine, la seconde fille de mon frère[161] et, sans - doute, vous ne me refuserez pas le bonheur d’offrir quelquefois à vos - enfants des ressources que leur père et vous m’eussiez sans doute - offertes dans le cas où la fortune vous eût été plus favorable qu’à - moi. J’ai prié Emmanuel, quoique mon dîner soit toujours un fort - mauvais dîner, de venir le partager avec moi du moment que votre - chère maman[162] sera retournée et j’espère qu’il aura assez d’amitié - pour moi pour ne trouver que du plaisir à me procurer ce plaisir-là. - Adieu, ma chère tante, embrassez pour moi vos chères petites. La - mienne se souvient de Félicité et est toujours bien portante. Vos - petites jumelles[163] vont-elles toujours bien?» - - [160] Emmanuel Fréteau, qui fut élève d’artillerie, aide - de camp de Menou et quitta l’armée pour entrer dans la - magistrature. - - [161] Mariée à M. Filleul de Fosse. Elle devint presque folle; - un jour, on la trouva morte dans un fossé en Normandie. - - [162] Mme Colin de Plancy. - - [163] Nées après la mort de M. Fréteau. - -La levée des scellés et la rentrée en possession des diverses -propriétés deviennent à cette époque, dans toutes les familles, une -des grosses préoccupations. Les formalités sont interminables; mais -on entrevoit, cependant, une éclaircie et ce rayon suffit pour rendre -quelque espoir. Mme de Condorcet est soumise à la règle commune. - -Le 12 novembre 1794, Félicité Fréteau écrivait à sa mère[164]: «Sophie -est venue à moitié chemin d’Auteuil à Chaillot au-devant de moi. Elle -m’a témoigné la plus vive sensibilité et nous nous sommes embrassées -avec la plus douce émotion. Elle m’a appris que sa position était la -même que la nôtre et que son mari est mort de la manière la plus -malheureuse il y a environ six mois. Elle est pleine de courage et de -résignation. C’est nous qui lui avons appris qu’on allait lever les -scellés chez elle. Elle n’avait pas encore fait la moindre démarche. Il -me paraît qu’elle est mal conseillée. Je lui ai indiqué la marche que -nous avons tenue et elle m’a prié de la conduire demain chez le citoyen -qui nous a été si utile. Je lui ai promis et je vais la prendre demain -à 8 heures. Elisa est infiniment jolie, mais très mignonne. Elles m’ont -toutes deux prié de vous parler d’elles et de leur tendre intérêt. -Elles m’ont fait mille instances pour rester deux jours avec elles; -mais je n’ai pas cru devoir y consentir et je suis revenue le soir.» - - [164] Archives Fréteau de Pény. - -Et, le lendemain, la même correspondante écrivait encore à Mme -Fréteau[165]: «La pauvre Sophie est bien à plaindre. Elle a perdu -hier son portefeuille qui contenait 600 livres, fruit de son travail. -Depuis trois mois, du reste, elle a beaucoup à se louer de nous avoir -vues. Elle va recouvrer son mobilier et ses tableaux. Elle est aussi -bonne et plus belle que jamais. Elle vous dit mille choses tendres. Son -enfant est charmante et des plus aimables. Dites à Octavie qu’elle a -cinq ans, qu’elle épelle et travaille supérieurement..... J’oubliais de -vous prier de dire à mon frère que le jour où j’ai vu Sophie elle se -disposait à faire le voyage de Paris exprès pour le voir ayant appris -qu’il était malade.» - - [165] Archives Fréteau de Pény. - -Le 22 novembre[166]: «Les fermes de Sophie sont en vente et peut-être -même vendues. Elle est vraiment sans ressources.» - - [166] Archives Fréteau de Pény. Le 8 messidor an IV, le conseil - des Cinq-Cents déclarait: «Considérant qu’après avoir coopéré - à établir la liberté et à fonder la République, ils l’ont - scellée de leur sang et sont morts victimes de leur dévouement - à la Patrie et de leur respect pour les droits de la nation,» - c’est le préambule du décret qui accordait un secours annuel - de 2.000 francs aux veuves des Girondins Valazé, Pétion, - Carra, Buzot, Gorsas, Brissot, Salle et Gardien, _réduites à - l’indigence_. Mme de Condorcet ne reçut rien.--Les Archives - nationales renferment certains documents relatifs aux scellés - de Condorcet, à leur levée, etc. F{7}. 4652. 27 pluviôse: - Le Comité de sûreté générale ordonne que les scellés soient - mis sur les papiers de Condorcet. 21 frimaire an III: levée - desdits scellés.--Sans date: Marie-Louise Sophie Grouchy, - veuve Condorcet, expose qu’on a levé les scellés, mais pas le - séquestre des biens à cause de la communauté entre elle et - son mari.--Sans date: Grouchy, général de brigade, réclame la - levée des scellés sur les effets de Cardot pour en extraire les - contrats de rente à lui confiés pour en toucher les arrérages. - 6 nivôse 1793: Le Comité de sûreté générale fait droit à cette - réclamation et Cardot est extrait de prison pour assister à - la levée des scellés.--Sans date: Le citoyen Cardot informe - le Comité que s’étant présenté à la section le 21 fructidor - lors de l’Assemblée primaire, il en fut rejeté comme désarmé - et ayant voulu représenter qu’un décret de la Convention l’y - autorisait, le citoyen Rossignol l’a mis à la porte en le - maltraitant et l’a consigné au corps de garde.--Sans date: - Cardot, négociant, rue Saint-Denis, 28, section des Amis de la - Patrie, renouvelle sa plainte. - -Enfin, au mois de janvier 1795, Mme de Condorcet obtenait une partie de -la justice qui lui était due. Emmanuel Fréteau écrivait à sa mère[167]: - - «M. Lemor[168] a été hier à Auteuil. Sophie est réintégrée dans ses - biens. Quant à la partie vendue, la Nation lui rendra ce qu’elle a - reçu du prix et elle recevra le reste de l’acheteur. Tout cela se - fait à muchepot. Les députés ne veulent pas être importunés.» - - [167] 5 janvier 1795. Archives Fréteau de Pény. - - [168] Précepteur des enfants Fréteau. En effet, en nivôse de - l’an III, le département de l’Aisne reçut un arrêté ordonnant - de surseoir à la vente des biens de Condorcet. - -Sophie n’avait pas encore recouvré toute sa fortune; elle allait -demander à sa plume de nouvelles ressources pour assurer son existence -et celle des siens. Cependant puisqu’elle retrouvait une modique partie -de son ancienne aisance, elle se décida aussitôt à régler ce qu’elle -considérait comme des dettes sacrées. C’est ainsi qu’elle reprit, -jusqu’à leur mort, le paiement des 300 livres de rente annuelle que -son mari servait aux domestiques de d’Alembert; puis elle distribua -16.000 livres, payables à sa volonté, mais avec intérêt à 5 p. 100, -à ses propres serviteurs. «C’est moins, dit-elle[169], de son propre -mouvement qu’elle a contracté ces obligations qu’en exécution des -intentions de M. de Condorcet; ces rentes et donations, quoique -disproportionnées à la fortune qu’il a laissée, sont de faibles marques -de reconnaissance relativement aux preuves courageuses d’attachement -qu’il a reçues des personnes ci-dessus dénommées qui, tandis que M. de -Condorcet était hors la loi, sollicitaient à l’envi d’être chargées de -prendre pour lui les soins nécessaires qui les mettaient dans le même -péril que lui.» - - [169] En manuscrit à la bibliothèque de l’Institut. - -Ces affaires réglées, Mme de Condorcet, tout en conservant à Auteuil -son principal établissement, meubla, à Paris, un petit appartement rue -de Matignon[170]. - - [170] Il est impossible de comprendre comment Tallien put dire - aux Cinq-Cents: «Il y a quatre jours que la veuve de Condorcet - est inscrite sur la liste des émigrés.» _Journal de Paris_, nº - 162, 12 ventôse an VI, p. 672. - -Elle retrouva bien vite quelques-unes de ses anciennes relations. -Sa famille recommençait à avoir en elle une protectrice d’une bonté -inépuisable[171]. - - [171] «Sophie m’a donné hier soir une lettre pour Garat.» - Emmanuel Fréteau à sa mère, 23 novembre 1794.--«Je dois me - trouver ce soir chez Sophie où il y aura quelques personnes - qui peuvent m’être fort utiles.» Le même à la même, 30 - novembre 1794.--«Je dîne aujourd’hui avec Sophie chez un des - commissaires de l’Instruction publique.» Id., 24 février 1795. - Archives Fréteau de Pény. - -Quant à Julie Talma, dont le salon, après le 9 thermidor, avait eu -encore quelque éclat[172], elle venait de se brouiller avec le grand -acteur. Après lui avoir renvoyé ses costumes, ses casques et ses -armures, elle vint demander à Mme de Condorcet, rue de Matignon, une -hospitalité que la veuve du philosophe s’empressa de lui accorder[173]. - - [172] _Correspondance inédite de Mallet du Pan avec la cour de - Vienne_ (Edition André, 1884), I, 269, note. De Turin, août - 1795: «Le parti dominant Girondin Républicain tient sa cabale - principale chez Julie Talma. Sieyès, Chénier, Louvet, Guyomard, - Bailleul décident là le destin de l’Etat.» Même renseignement, - p. 272, Berne, 2 août 1795. - - [173] Séparés de fait depuis 1795, Julie et Talma ne furent - officiellement divorcés que le 6 février 1801. - -La société française se reprenait à la vie et, au lendemain de la -Terreur, il semblait que chacun éprouvât le besoin d’affirmer sa -jeunesse et sa joie. On respirait enfin; et de suite, passant de -l’extrême douleur à une joie excessive, on vit, dans tous les mondes, -comme un renouveau et une résurrection. Le _bal des victimes_ fut une -des manifestations les plus significatives de ce nouvel état de choses; -il faut reconnaître que les historiens n’ont pas exagéré; mais leurs -jugements seraient moins sévères peut-être s’ils s’étaient bien rendu -compte de l’état des esprits à cette époque. - -A Auteuil, malgré la tristesse de Mme Helvétius qui ne put jamais -oublier ses amis disparus, la joie fut grande quand on vit revenir La -Roche, Tracy et Ginguené, qui s’établit dans la grande rue du village -pour être plus près de ses amis[174]. - - [174] 3 brumaire an II. Déclaration de contribution aux - charges de la Commune. Le village, d’ailleurs, n’est pas - heureux. D’un rapport de police du 11 nivôse an III, j’extrais - ceci: «Un officier de paix a entendu dire, ce matin, au café - de la Régence, par une blanchisseuse demeurant à Auteuil, - que sept personnes traversant hier la glace de la Seine, - près de Longchamps ont été englouties avec le pain qu’elles - apportaient à leurs familles; que, dans ces cantons, des - malheureux passaient quelquefois deux jours sans pain.» - Nécessité de s’occuper de cette disette qui pourrait amener - des rassemblements aux barrières. (_Tableaux de la Révolution - française_, par A. Schmidt, Leipzig, 1867-1870, t. II, p. 257.) - -Sophie subit, malgré elle, l’influence de ces joyeuses réunions: -Isabey faisait, en même temps le portrait d’Elisa et celui de Mme -Tallien[175]; de là, dans son atelier, des rencontres qui forçaient Mme -de Condorcet, pour quelques instants du moins, à se distraire. - - [175] Je dois à M. Elie de Beaumont, ancien magistrat, la - très gracieuse communication de ses papiers de famille. C’est - là que j’ai trouvé ces détails sur les occupations et la vie - mondaine de Sophie de 1795 à 1797. Les lettres sont échangées - entre Pauline Le Couteulx de Canteleu, qui devint vicomtesse - de Noailles, et son amie Eléonore Dupaty qui épousa le fils du - grand Elie de Beaumont. - -Puis c’étaient des journées passées chez Mmes de Boufflers dont le parc -s’étendait sous les fenêtres de Mme Helvétius; des courses au bord de -la Seine, pour assister aux fêtes données par les enfants de l’école de -Mars; des promenades au Ranelagh; toutes les inutiles occupations de -l’oisiveté mondaine. - -Quand Sophie s’arrachait à ces distractions, c’était pour retrouver -dans l’intimité Cabanis, Jean Debry, Baudelaire et Mailla-Garat qui, -tous deux, lui inspirèrent de tendres sentiments[176]. - - [176] Baudelaire habitait Auteuil; c’était un ancien prêtre - devenu voltairien. - -On retrouve comme un écho de cette vie familiale dans la correspondance -de Nancy Ginguené; le 20 thermidor de l’an III, elle écrivait à Mme -Guadet[177]: «Mon mari a eu l’occasion de voir Jean Debry. Ils ont -parlé de vous, mon aimable amie, et vous pouvez penser de quelle -manière. Il conserve bien chèrement le portrait de votre ami[178]... -Mme de Condorcet que je vis hier et qui me trouva à vous écrire me pria -de la rappeler à votre souvenir. Elle est toujours belle malgré tous -les chagrins qu’elle a éprouvés. La petite Elisa est aussi charmante.» - - [177] Cette lettre justifie le mot de Vatel que «la - correspondance de Mme Ginguené était remarquable par le naturel - et par l’agrément du style». - - [178] Les Girondins avaient échangé leurs portraits. Jean Debry - avait celui de Guadet, tandis que celui-ci avait reçu l’image - de Jean Debry. C’est ainsi que le portrait de ce conventionnel - se trouve aujourd’hui entre les mains de Mme Lacombe-Guadet. - -Cependant, la Convention rappelait dans son sein Isnard, Louvet, -Pontécoulant, Larivière, La Revellière-Lépeaux, tous les proscrits de -la Terreur, et Marie-Joseph Chénier s’écriait, dans une improvisation -sublime qui répondait déjà aux atroces calomnies: «Pourquoi ne s’est-il -pas trouvé de cavernes assez profondes pour soustraire aux bourreaux -l’éloquence de Vergniaud et le génie de Condorcet?» - -En vertu d’une loi historique fatale, le pouvoir appartenait maintenant -aux vaincus et aux opprimés de la veille. Les Idéologues,--c’est -eux-mêmes qui se donnèrent ce nom,--arrivaient au Gouvernement dans -les conditions les plus difficiles. Tout était à reconstruire. Ces -honnêtes gens qui sortirent de la Révolution avec un renom d’intégrité -incontestée ont été victime de cette iniquité qui traitait de -_sensualistes_ des gens comme Daunou, Tracy et Cabanis, la sobriété -même. En réalité, les Idéologues tiraient tout de la réflexion et -de l’analyse; l’intellectuel et l’abstrait étaient leurs seuls -domaines. Cette débauche d’abstraction et cet excès de métaphysique ne -convenaient pas au caractère national. - -Certes, l’idée était généreuse qui voulait installer dans le -gouvernement des hommes la raison à la place de la force, la générosité -et l’initiative au lieu de l’égoïsme et de la routine. Mais cette -théorie qui trouva sa forme dans la philosophie et dans la littérature -républicaines de l’an III ne faisait qu’augmenter la méfiance qui a -séparé de tous temps les théoriciens des hommes d’action. La pensée -pure, qui éclate d’autant plus qu’on la comprime, survit à l’œuvre -des politiques, mais ses fidèles doivent savoir d’avance qu’incompris -de leurs contemporains, ils sembleront toujours les adversaires des -régimes mêmes qu’ils auront fondés. - -La constitution de l’an III fut l’œuvre de Daunou et la Charte des -Idéologues. Ces aimables rêveurs pouvaient croire de bonne foi à sa -durée; mais auraient-ils dans la pratique du pouvoir les qualités -indispensables de science, de force et d’énergie? Des Chénier -pourraient-ils organiser une Université française et des Ginguené ou -des Garat occuper des ambassades? Et les Grouchy, les Moreau, les -Joubert pourraient-ils lutter victorieusement avec le génie même de la -Guerre? - -Le 18 brumaire répondit à toutes ces questions et l’enthousiasme qu’il -provoqua, surtout chez les philosophes d’Auteuil, est la preuve même de -l’impuissance des théories humaines aux prises avec les événements. - -En l’an III, l’ombre de Condorcet planait sur l’Assemblée[179]; -elle était aux Ecoles Normales, à l’Institut, dans les conseils du -gouvernement; elle inspirait la _Décade_, où le monde nouveau cherchait -un évangile. - - [179] Sur la proposition de Daunou, la Convention souscrivit - à 3.000 exemplaires de l’_Esquisse des progrès de l’esprit - humain_ et ordonna la distribution de cet ouvrage de Condorcet - dans toute l’étendue de la République.--Archives de l’Arsenal: - 1er pluviôse an VI: Le ministre de l’intérieur Letourneur - autorise la remise à la veuve de Condorcet de 540 exemplaires - confisqués de l’_Essai sur l’application de l’analyse à la - probabilité des décisions_. 2 ventôse: Mme de Condorcet - reconnaît avoir reçu ces volumes. - -Mme de Condorcet le comprit et elle apporta elle-même sa part dans -l’héritage en publiant ses _Lettres sur la Sympathie_[180] et en -donnant une première édition des œuvres du philosophe. - - [180] Elles parurent à la suite de sa traduction de la _Théorie - des sentiments moraux_, d’Adam Smith. - -En tête de l’_Esquisse d’un tableau historique des progrès de l’esprit -humain_[181], Sophie s’exprimait ainsi: - - [181] An III (1795). - - «Condorcet proscrit voulut un moment adresser à ses concitoyens - un exposé de ses principes et de sa conduite comme homme public. - Il traça quelques lignes; mais prêt à rappeler trente années de - travaux utiles et cette foule d’écrits où, depuis la Révolution, on - l’avait vu attaquer constamment toutes les institutions contraires - à la liberté, il renonça à une justification inutile. Etranger à - toutes les passions, il ne voulut pas même souiller sa pensée par - le souvenir de ses persécuteurs et, dans une sublime et continuelle - absence de lui-même, il consacra à un ouvrage d’une utilité générale - et durable le court intervalle qui le séparait de la mort... - - «Puisse ce déplorable exemple des talents perdus pour la Patrie, pour - la cause de la Liberté, pour les progrès des lumières, pour leurs - applications bienfaisantes aux besoins de l’homme civilisé, exciter - des regrets utiles à la chose publique! Puisse cette mort qui ne - servira pas peu dans l’histoire à caractériser l’époque où elle est - arrivée, inspirer un attachement inébranlable aux droits dont elle - fut la violation! C’est le seul hommage digne du sage, qui, sous le - glaive de la mort, méditait en paix l’amélioration de ses semblables; - c’est la seule consolation que puissent éprouver ceux qui ont été - l’objet de ses affections et qui ont connu toute sa vertu!» - -L’année 1796 réservait à Sophie une de ses dernières et de ses plus -grandes joies. - -Cabanis qui avait traversé la Terreur, non sans être inquiété et menacé -chaque jour d’arrestation, et qui n’avait dû la liberté qu’à l’amour -des habitants d’Auteuil pour celui qui était à la fois leur médecin et -leur bienfaiteur; Cabanis qui saluait ainsi le 9 thermidor[182]: «Que -de bénédictions pour la Convention nationale! Et que de jouissances -pour ceux de ses membres qui contribuent plus directement à ces -actes humains et justes! Oui, c’est maintenant que la République est -impérissable!» Cabanis venait de demander la main de Charlotte-Félicité -de Grouchy, sœur de Mme de Condorcet. Il la connaissait depuis de -longues années et savait tout ce qu’il pourrait trouver en elle d’amour -et de fidélité. Eprise des arts et des choses de l’esprit, elle -disait[183]: «La musique est une amie de l’âme et il est difficile -d’en trouver d’aussi intimes parmi les choses inanimées. Le vallon de -Villette en présente aussi à la paresse et à la rêverie. Mais la nature -est si belle qu’elle ne permet point de tristesse. On est forcé de -rester à la mélancolie... La santé de maman est toujours bien faible -et son âme bien vive et bien bonne. Je me fais un plaisir d’en reposer -l’activité et d’en distraire les peines par ma présence qu’elle chérit -et qu’elle goûte bien.» - - [182] 24 thermidor. Lettre à Jean Debry. - - [183] Villette, 4 juillet 1789, à son cousin Charles Dupaty. - Archives du Paty de Clam. - -Charlotte avait vécu trop longtemps auprès de Condorcet pour ne pas -partager toutes ses opinions philosophiques. C’étaient aussi les idées -de Cabanis et aucun nuage ne pouvait séparer les jeunes époux qui se -marièrent le 25 floréal de l’an IV[184] et se fixèrent aussitôt chez -Mme Helvétius dans un pavillon au fond du parc. - - [184] 14 mai 1796. Xe arrondissement. Témoins: Mailla-Garat et - Dominique Garat, tous deux hommes de lettres. - -A ce moment même, le général Bonaparte remportait, en Italie, -ses premières victoires. Au printemps de 1795, Volney et La -Revellière-Lépeaux l’avaient présenté à Barras; ce fut l’origine de -sa fortune et les Idéologues, on le voit, n’y furent pas étrangers. -Ils continuèrent quelque temps encore à l’observer avec un curieux et -bienveillant intérêt. «Depuis le débarquement de Bonaparte, disait -Eymar[185], il y a une pyramide de plus en Egypte.» A l’Institut, -Chénier célébrait le héros «à qui la France devait l’éclat de ses -triomphes et la grandeur de ses destinées»; Garat le dépeignait «comme -un philosophe qui aurait paru un instant à la tête des armées». - - [185] Eymar qui appartenait à la noblesse avait adopté les - idées nouvelles. On le voyait souvent à Auteuil. Il mourut - préfet de Genève en 1800. - -Bonaparte, en retour, donnait des gages à l’Idéologie. Sieyès, Cabanis, -Volney lui-même étaient gagnés. - -Deux femmes, seules, restèrent sur la réserve: Mmes Helvétius et de -Condorcet. - -La première, recevant un jour à Auteuil la visite du jeune triomphateur -qui s’étonnait de la petitesse de son parc, lui répondit: «Vous ne -savez pas, général, tout le bonheur qu’on peut trouver dans trois -arpents de terre!» - -La seconde, à ce mot du consul: «Je n’aime pas que les femmes se mêlent -de politique,» répliquait par cette spirituelle parole: «Vous avez -raison, général; mais, dans un pays où on leur coupe la tête, il est -naturel qu’elles aient envie de savoir pourquoi.» - - - - -CHAPITRE II - -LA MAISONNETTE ET PARIS - -MORT DE LA MARQUISE DE CONDORCET - - Mme de Condorcet recouvre ses biens.--Le Muséum.--Rencontre de - Fauriel.--La Maisonnette.--Le Consulat et l’Empire.--L’opposition - se donne rendez-vous chez Mme de Condorcet.--Mariage d’Elisa de - Condorcet avec le général O’Connor.--Mort de Cabanis.--Les hôtes de - la Maisonnette.--Benjamin Constant, Manzoni, Ginguené, Guizot.--Le - procès du maréchal de Grouchy en 1816: rôle de sa sœur.--La - marquise de Condorcet se retire du monde.--Rentrée à Paris.--Ses - bonnes œuvres.--Sa mort. - - -La mode n’était plus d’aller au Lycée; les jeunes filles, les jeunes -femmes, les savants et quelques-uns de ces oisifs qui ne méprisent -pas les choses de l’esprit se rencontraient maintenant aux leçons de -botanique du Muséum et aux herborisations dans la plaine de Gentilly. -Ce retour au culte de la nature était un dernier hommage, pacifique -celui-là, rendu par la Révolution finissante à Jean-Jacques Rousseau. - -C’est au Muséum qu’un matin de l’automne de 1801 Fauriel avait -rencontré Mme de Condorcet. Bientôt, s’était établie entre eux une -de ces liaisons discrètes que le XVIIIe siècle admettait, sans -penser à les critiquer. On les considérait comme une sorte de mariage -morganatique. Malgré la Révolution, les préjugés étaient encore -tenaces; le vieux marquis de Grouchy avait déjà vu d’un assez mauvais -œil le mariage de sa seconde fille avec Cabanis et il n’était guère -disposé à supporter une nouvelle mésalliance. Mme de Condorcet, de son -côté, tout en ne tenant pas à son titre de marquise, ne voulait pas, du -moins, changer le nom illustre de son mari, contre celui d’un homme qui -n’était encore connu que par des fonctions remplies à la police, sous -la direction de Fouché. - -A ne voir que le grand portrait de Fauriel dû au crayon de Mme -de Condorcet[186], on ne comprend guère la passion qu’une femme, -admirablement belle et remarquablement intelligente, pouvait éprouver -pour cet homme, aux cheveux frisés et presque crépus, qui n’avait -dans son extérieur aucune apparence de distinction; l’œil est rêveur -et méditatif peut-être, mais il y manque la flamme qui anime et qui -embellit les physionomies, même les plus vulgaires. - - [186] Il se trouve aujourd’hui dans la salle principale de la - bibliothèque de l’Institut. - -Quoi qu’il en soit, Fauriel, qui était intelligent et instruit, dut -à cette bonne fortune l’honneur d’être introduit dans la société -d’Auteuil. Cabanis, toujours excellent, fut charmé des dispositions -laborieuses de ce nouvel ami et il se donna tout entier, tandis que -Fauriel semblait se réserver et attendre. - -Au printemps, le médecin-philosophe lui écrivait de Villette[187]: - - «Oui, venez voir nos riches prairies, nos blés admirables, notre - verdure aussi riche que fraîche et riante. Les insectes qui - bourdonnent ici appellent la rêverie et invitent à un calme heureux; - ceux qui carillonnent, ailleurs, ne produisent pas toujours le même - effet; je n’en excepte pas même les journalistes dont vous me parlez. - M. de Grouchy vous destine une chambre à côté de la mienne. Vous - savez combien ce voisinage me sera précieux.» - - [187] Manuscrit à la bibliothèque de l’Institut. - -Et à quelques jours de là[188]: - - «Nous vous attendons après-demain ou dimanche au plus tard avec - Mme de Condorcet. Vous trouverez la campagne superbe, et paisible, - et douce, ce qui arrive rarement au superbe. C’est dans ce genre - d’impressions et dans les beautés poétiques ou littéraires qu’il - faut chercher la source de cet enthousiasme et de ce sentiment élevé - de la nature humaine, dont les hommes qui ne sont pas rapetissés - et énervés, comme le dit Longin, ont besoin pour passer la vie - heureusement; on ne les trouve point ailleurs. La culture de la - vertu, l’amitié, les lettres, la campagne: voilà les vrais biens et - plus on avance vers le terme de cette courte vie, plus on sent que - les passions factices de la société et les tableaux qu’on y a sans - cesse sous les yeux sont peu propres à satisfaire le cœur. Je vous - avouerai même que les travaux philosophiques me ramènent trop vers - ce monde moral si mal arrangé: j’ai porté ici un manuscrit que je me - suis hâté de rempaqueter, après y avoir jeté un coup d’œil. J’ai, de - même, repoussé Tacite que j’avais pris avec moi pour le relire: il me - reportait trop à Rome. C’est Homère, c’est Virgile, c’est la Bible, - ce sont enfin des poètes et quelques écrivains de prose qui s’en - approchent pour la perfection, auxquels j’ai promis et voué tout le - temps que je serai ici. Vous voyez que nous sommes à l’unisson. - - «Venez donc au plus tôt: ma femme et moi nous vous embrassons - tendrement; nous vous prions aussi d’offrir mille amitiés de notre - part à Sophie. Elisa a écrit une lettre charmante à son grand papa: - elle l’était surtout parce qu’elle annonçait votre arrivée prochaine - à nous tous.» - - [188] Manuscrit à la bibliothèque d’Avignon (Musée Calvet). - Collection Requien. - -Ces harmonies de la campagne, évoquées avec tant de grâce mélancolique, -cette retraite méditative et studieuse partagée entre les livres et -la nature, allaient saisir victorieusement Fauriel et l’arracher à la -société de Mme de Staël, qu’il avait beaucoup fréquentée jusque-là. -Elle s’en plaignait en lui reprochant son «amitié paresseuse» et sa -quasi-indifférence: «Cette amitié, lui écrivait-elle, qui ne s’excuse -de rien que de son empressement, qui est beaucoup plutôt insistante que -négligente, celle qui se retient d’écrire au lieu de s’exciter, cette -amitié-là est beaucoup plus aimable et je vous l’ai crue pour moi; mais -à présent, j’en doute et j’ai raison d’en douter. Ce qui fait donc -que si nous parlons sérieusement, solidement, comme deux bons vieux -hommes, je suis très reconnaissante de ce que vous êtes pour moi; mais, -si je reviens à ma nature de femme encore jeune et toujours un peu -romanesque, même en amitié, j’ai un nuage sur votre souvenir, que vos -arguments ne dissiperont pas.» - -Mme de Condorcet n’avait eu qu’à se montrer pour être victorieuse: il -en était aujourd’hui comme au temps de la Constituante. La rivalité -qui régnait entre ces deux femmes supérieures et le malaise qui en -résultait ne pouvait donc étonner personne. - -Il y avait d’ailleurs bien des motifs de brouille et de séparation. -Mme de Staël était une chrétienne, parfois militante; Mme de -Condorcet, Cabanis et Tracy étaient dans de tout autres idées. Ils -ne pouvaient se comprendre. Cette lettre de Mme de Staël à Tracy en -est la preuve: «Vous me dites, Monsieur, que vous ne me suivez pas -dans le Ciel, ni dans les tombeaux. Il me semble qu’un esprit aussi -supérieur que le vôtre et détaché de tout ce qui est matériel par la -nature de ses travaux, doit se plaire dans les idées religieuses, car -elles complètent tout ce qui est grand, elles apaisent tout ce qui -est sensible et, sans cet espoir, il me prendrait je ne sais quelle -invincible terreur de la vie et de la mort.» - -Une autre source de mauvaise entente entre le monde d’Auteuil et Mme de -Staël, c’était la rancune mal dissimulée que la fille de Necker avait -vouée à Condorcet et à sa mémoire. - -Dès l’année 1776, le philosophe avait écrit à Voltaire pour lui -dire tout ce qu’il pensait de la médiocrité et de l’insuffisance du -Genevois. Depuis, Condorcet n’avait cessé d’être un juge inexorable -pour l’étranger qui avait supplanté Turgot au ministère. Lors du second -passage de Necker aux affaires, cet avènement n’avait pas été sans -rapports avec la disgrâce qui avait retiré à Condorcet la place qu’il -occupait à l’hôtel des Monnaies. - -Mme de Staël n’ignorait aucun de ces détails. Elle se plaisait à -dire que le philosophe offrait, au plus haut degré, les caractères -de l’esprit de parti. Elle cherchait depuis longtemps l’occasion de -venger son père et crut la trouver en publiant, dans son livre _de la -Littérature_, quelques lignes sur «un homme diversement célèbre», qui -n’était autre que Condorcet. Talleyrand avait senti l’inconvenance du -procédé, puisqu’il écrivait à son ancienne amie, le 18 février 1797: -«Votre ouvrage est superbe... Les Condorcet[189] sont à la campagne; -ils n’en reviennent que dans huit jours. Je n’ai vu personne qui ait -pu me dire ce que le _diversement célèbre_ avait fait sur eux. Il est -probable qu’ils ne se portent pas pour choqués; car il sortira un bon -extrait de la maison Helvétius qui est un écho de Condorcet[190].» - - [189] Les Condorcet, c’est-à-dire Mme de Condorcet, Cabanis et - sa femme; car Elisa était trop jeune pour qu’on se préoccupât - de son jugement. - - [190] Talleyrand, à son retour, s’était établi à Auteuil, - chez Mme de Boufflers, d’abord, et, ensuite, au château de la - Thuilerie, chez son ami le général d’Arçon. Mme de Staël vint, - plusieurs fois, y visiter l’ancien évêque d’Autun: elle y - rencontrait Daunou, Cabanis et Tracy. Mais, ce ne fut là qu’une - époque très courte pendant laquelle les idéologues et la fille - de Necker suivirent la même ligne politique.--Sur ce séjour - de Talleyrand, à Auteuil, on trouve des renseignements du - plus haut intérêt dans un ouvrage rare: _Souvenirs d’histoire - contemporaine; Episodes militaires et politiques_, par le baron - Paul de Bourgoing, sénateur, ancien ambassadeur, ancien pair de - France. Paris, Dentu, 1864, in-8º. Page 50 et suivantes, M. de - Bourgoing raconte que son père chargé de mission à Copenhague, - vit en Scanie le roi de Suède Gustave IV qui, hostile d’abord - à la France, puis subjugué par le génie du premier consul, fit - des ouvertures à Bourgoing père et lui parla même, comme au - nom de plusieurs autres souverains, de la possibilité de voir - un jour Bonaparte monter sur le trône. Bourgoing, sans rien - répondre de positif, fit part, dans ses lettres particulières, - de ces ouvertures à Talleyrand: «C’est à Auteuil que lui fut - adressée cette partie confidentielle de la correspondance - du ministre en Danemark. Ma mère et mes sœurs avaient passé - quelques semaines de la belle saison dans cette maison de - campagne de l’habile ministre. M. de Talleyrand s’empressa de - porter à Malmaison l’information de ces instances indirectes.» - - Bourgoing ayant été nommé ministre en Suède prononça, lors de - sa réception à la cour, un discours où l’on crut voir l’annonce - de l’Empire. Le premier consul se mit en colère et disgracia - Bourgoing d’autant que, dans l’intervalle, Gustave IV avait - changé d’avis sur le premier consul et sur la France. - - On voit combien, dans ces années, Auteuil était un centre - politique où tout se traitait, affaires extérieures ou - intérieures: presque tous les événements graves de l’époque - furent préparés ou discutés dans ce petit village. - -Il ne sortit aucun bon extrait. Faut-il s’en étonner? - -Mais, au contraire, Chénier répondit: «Condorcet fut sans doute et -restera diversement célèbre, puisqu’il était à la fois habile dans -les sciences mathématiques, profond dans les sciences morales et -politiques, éclairé en littérature, écrivain distingué, philosophe -illustre et grand citoyen; il est bien vrai qu’il aimait les vertus, -le génie, les opinions de Turgot; qu’il admirait son administration -et qu’il n’avait pas, à beaucoup près, les mêmes sentiments pour un -ministre dont le nom n’est pas sans célébrité[191]. A cet égard, -les panégyriques exagérés peuvent convenir à l’amour filial; mais -entre-t-il aussi dans ses droits d’inculper gravement et sans motifs -admissibles un des premiers hommes du XVIIIe siècle?» - - [191] Necker. - -Malgré tout, Mme de Staël rendait justice à sa rivale et, à l’occasion -des _Lettres sur la Sympathie_, elle lui écrivait ces lignes -remarquables[192]: - - [192] Manuscrit à la bibliothèque de l’Institut. - - «Canton Léman, Coppet, - ce 20 mai. 1er prairial. - - «Je viens de lire, Madame, les huit lettres que vous avez ajoutées à - la traduction de Smith, et elles m’ont fait un si grand plaisir que - j’ai besoin de vous en parler. - - «Vous êtes une personne insensible à la louange, mais vous ne le - serez pas à atteindre le but que vous vous êtes proposé: Convaincre - et toucher. Vous me savez trop facile à l’émotion pour compter comme - un succès celle que j’ai éprouvée, mais mon père est moins mobile - et, dans la lecture que je viens de lui faire de votre ouvrage, il - n’a cessé de remarquer et les pensées réfléchies et les sentiments - heureusement exprimés. Vous serez plus obligée que jamais de me - passer mon impression de respect en vous voyant. Il y a, dans ces - lettres, une autorité de raison, une sensibilité vraie, mais dominée - qui fait de vous une femme à part. Je me crois du talent et de - l’esprit, mais je ne gouverne rien de ce que je possède. J’appartiens - à mes facultés, mais je n’en puis garder l’usage. Enfin, je vous - ai admirée, et dans vous, et par un retour sur moi. Et comme j’ai - la bonne nature de n’être point jalouse, je n’ai eu que du plaisir - en pensant que je connaissais et que j’aimais une personne si rare. - Si j’avais en moi la possibilité du bonheur, elles (les fameuses - lettres) l’auraient développée; c’est du calme sans froideur, de la - raison sans sécheresse. C’est ce qui compose dans toute la nature - l’idéal du bien et du beau, la réunion de quelques contraires. Oh! - que nous sommes loin de toutes ces institutions sociales qui doivent - former l’homme tel que vous le voulez. J’ai un besoin extrême de - causer avec vous. - - «Parlez-moi de vos lettres quand je vous reverrai. Votre caractère - vous les a inspirées, et elles doivent confirmer votre caractère. - Que vous dirais-je de ce pays? Il est couvert de malheureux comme le - reste de la terre. Pour moi, je suis tout à fait ruinée. Notre revenu - entier était en dîmes. Ne me disiez-vous pas qu’on parlait de moi - parce que j’étais riche? J’ai droit au silence actuellement. Je mène - depuis quatre mois une vie de courage, mais j’étais où mon devoir - marquait ma place. A présent, je voudrais retrouver du bonheur. - _Mais, déjà, la coupe n’est-elle pas renversée?_ Enfin, quoi qu’il - m’arrive, vous m’avez fait retrouver un plaisir depuis longtemps - perdu, l’émotion et l’admiration que le cœur et la vertu font - éprouver. - - «Parlez de moi, je vous prie, à Gallois et à Cabanis. Notre famille - poétique[193] est toujours loin de vous!» - - [193] Le groupe Chateaubriand, Fontanes, Joubert, etc. - -Le 25 mars 1800, naissait à Auteuil, dans la maison de Mme Helvétius, -Annette Paméla Cabanis qui eut pour parrain Destutt de Tracy. Mais -cette année, qui avait commencé sous d’heureux auspices, devait -bientôt se continuer dans les larmes. Mme Helvétius, parvenue à l’âge -de quatre-vingt-un ans, avait conservé l’habitude de se lever de très -bonne heure. A la fin de l’hiver, elle contracta un catarrhe dont ne -purent la guérir les soins empressés de Cabanis et de Roussel. - -Elle avait auprès d’elle, dans ses derniers jours, Cabanis et sa femme, -La Roche et Gallois, le tribun, qui habitait chez elle depuis 1793. -Ces fidèles amis ne la quittèrent pas un instant. Le 13 août, l’agonie -commença dans la matinée. Mourante, elle pressait encore sur son cœur -déjà glacé les mains de Cabanis qui, comme d’habitude, l’appelait sa -bonne mère. «Je la suis toujours,» murmura-t-elle; ce fut son dernier -mot. - -Suivant ses dernières volontés, elle fut enterrée au bout de son parc, -dans un caveau qu’elle avait fait construire, à l’extrémité droite du -pavillon où Cabanis avait passé les premiers temps de son mariage. - -Celui-ci était inconsolable de cette perte et, le 16 fructidor, il -écrivait à Gérando: «Mon cher ami, je n’ai point répondu à votre lettre -amicale parce que, d’après son contenu, je vous attendais d’un moment -à l’autre. Mais, comme vous ne venez point, je ne veux pas que vous -puissiez me croire indifférent aux témoignages touchants de votre -amitié; j’y suis, au contraire, infiniment sensible et j’attache un -très grand prix aux sentiments qui les ont dictés. - -«Vous ne pouvez pas savoir à quel point est irréparable la perte -que j’ai faite; mais votre excellent cœur, en s’associant à mes -regrets, m’offre le seul genre de consolations qui puisse me toucher -véritablement. Recevez-en ma sincère et éternelle reconnaissance.» - -Bien que Mme Helvétius eût laissé, en mourant, la jouissance de sa -maison à La Roche et à Cabanis, ceux-ci, cependant, n’eurent pas le -courage de continuer à y vivre comme par le passé. - -La Roche, qui fit partie du Corps législatif jusqu’en 1803, quitta -Auteuil à cette date et se retira à Orville, dans le Pas-de-Calais, où -il mourut en 1806. - -Cabanis, de son côté, ne fit plus que de rares apparitions dans cette -propriété où il avait connu toutes les extrémités des joies et des -douleurs humaines. Il se rendit à Villette, auprès de son beau-père, en -attendant qu’il s’installât séparément au château de Rueil, situé tout -près de la terre des Grouchy. - -Depuis 1798, Mme de Condorcet, tout en gardant son pied à terre -d’Auteuil[194], était devenue propriétaire d’une maison sur le coteau -qui domine Meulan et les bords de la Seine; jusqu’en 1800, elle n’y -vint qu’en passant, mais, après la mort de Mme Helvétius, elle s’y fixa -presque toute l’année, ne conservant plus à Paris qu’un appartement -qu’elle habitait pendant les quelques mois de la mauvaise saison. - - [194] A cause de la présence de Mme Cabanis et de son mari, - Mme de Condorcet venait encore par moments à Auteuil; mais ce - village lui rappelait de trop tristes souvenirs et, dès qu’elle - eut recouvré sa fortune, elle chercha une nouvelle habitation. - La proximité fatigante de Paris fut aussi pour quelque chose - dans la résolution qu’elle prit de se transporter à la - Maisonnette.--Le 28 septembre 1806, Mme de Rémusat écrivait - à son mari, alors à Mayence: «Je pense à toi dans cette - petite retraite d’Auteuil qui me plairait si elle était plus - solitaire. Mais il faut convenir que ma mère a raison et que - les oisifs de Paris ont trop beau jeu pour y venir importuner - à tous les moments du jour. On nous accable de visites et nous - nous réfugierons à Paris pour y vivre plus seules et plus - économiquement.» La même correspondante, le 4 octobre, donnait - la contre-partie: «Ce que j’aime d’Auteuil, c’est que la vérité - seule y arrive et qu’on ne vous raconte les faux bruits que - lorsqu’ils sont démentis.» _Lettres de Mme de Rémusat_ (II, p. - 19 et 26). - -Toute la famille se trouvait donc réunie autour de Villette, dans -ce petit coin de terre béni où la nature embellissait encore les -affections et les joies de la famille. - -La Maisonnette,--c’est ainsi que Mme de Condorcet baptisa son riant -ermitage,--est construite auprès des ruines de l’ancien château fort -de Meulan. En 1638, la reine Anne d’Autriche y avait fondé un couvent, -dirigé par les Annonciades jusqu’en 1793, époque où il fut vendu comme -bien national[195]. Dans une partie des bâtiments, conservée par -l’acquéreur de la Nation, fut prise la maison actuelle qui est restée, -à l’extérieur comme à l’intérieur, ce qu’elle était à la fin du siècle -dernier. - - [195] La propriété appartint donc successivement aux rois - de France, aux Annonciades, à la Nation, à la municipalité - de Meulan et à Chévremont, acquéreur de la Nation. Entre - celui-ci et Mme de Condorcet se placent cinq acquéreurs. Le 9 - juillet 1823, Mme O’Connor la vendit à M. Loiselet pour 22.000 - francs. Depuis 1860, elle est dans la famille de M. Roger, - le propriétaire actuel. Mme de Condorcet, les 6 prairial et - 25 fructidor de l’an VI, acheta la plus grande partie de la - propriété pour 8.600 livres. Elle compléta par l’acquisition - de la chapelle Sainte-Avoie avec un terrain de 30 ares, 62 - centiares, le 5 août 1807, moyennant 2.400 francs. - - Ces renseignements sont dus à l’obligeance du propriétaire - actuel, M. Roger, que je suis heureux de remercier ici - pour ses communications si précises.--Une histoire locale - raconte que les _Mémoires d’Outre-Tombe_ furent rédigés à la - Maisonnette. Jusqu’au mois de novembre 1817, ils sont datés - de la Vallée-aux-Loups. Après cette date et tant que vécut - Mme de Condorcet, Chateaubriand ne vint pas à la Maisonnette. - Postérieurement à 1823, je n’ai rien trouvé qui confirme, ni - qui infirme l’allégation de l’historien. - -Un cloître, au rez-de-chaussée dont il dessert toutes les pièces, -occupait tout le fond de la maison. Le salon et la salle à manger, -boisés, s’ouvraient sur un jardin planté d’arbres élevés et de massifs -de verdure[196]; un grand escalier et un autre plus petit, conduisaient -au premier étage où se trouvent les chambres à coucher. «La maison, -point trop petite, dit Guizot, était modeste et modestement arrangée... -Sur les derrières et au-dessus de la maison, un jardin planté sans -art, mais coupé par des allées montantes le long du coteau et bordées -de fleurs. Au haut du jardin, un petit pavillon, bon pour lire seul -ou pour causer à deux. Au delà de l’enceinte, toujours en montant, -des bois, des champs. D’autres maisons de campagne, d’autres jardins -dispersés sur un terrain inégal. Dès le premier moment, le séjour de la -Maisonnette me plut.» - - [196] Guizot, dans les _Mémoires pour servir à l’histoire - de mon temps_, t. I, ch. VII, a donné une description de la - Maisonnette au temps de Mme de Condorcet. Cette description est - encore vraie aujourd’hui tant les choses ont peu changé. - -Dans l’intérieur de la propriété se trouve une chapelle, construite -au Xe siècle et dédiée à sainte Avoie. Sophie y laissait venir en -pèlerinage les paysans des environs. - -Enfin, un souterrain voûté qui part de la maison conduit dans la -campagne. - -Mais le joyau de la Maisonnette est la terrasse d’où l’œil contemple -une vue admirable. Au premier plan, Meulan et ses deux églises; dans -la vallée, la Seine coulant au milieu de vertes prairies; l’Ile-Belle -entourée de grands peupliers; et, au loin, quelques hauteurs, dernière -ceinture de la vallée de la Seine, qui se dessinent à l’horizon. - -C’était la demeure du Sage; une halte heureuse dans la vie. - -Mme de Condorcet avait rêvé d’y passer ses dernières années dans -l’intimité de Mailla-Garat, avec lequel elle était liée depuis 1798. Au -printemps de 1800, pendant un voyage que le tribun fit à Villiers et à -Paris, elle lui écrivait[197]: - - [197] Inédit. Cette lettre et les suivantes font partie de la - collection de l’auteur. - - «Ce 10, soir (de Meulan). - - «Tu auras un bien beau temps pour cette fête qui n’est pas la - mienne, mon Mail. Puisses-tu, en jouissant, cette nuit, de la beauté - de ce ciel prêt à se parer de mille feux, en regardant cette lune - argentée, en respirant cet air frais qui s’élève pour moi des bords - de la Seine, penser à ta Sophie qui, seule, loin de toi, sacrifie - de bon cœur le bonheur de te voir (cependant si nécessaire) aux - plaisirs de distraction et d’amitié que tu as été chercher. Puisse - l’image de ton amie, moins agréable sans doute que celles que cette - fête t’aura offertes, s’embellir à tes yeux par d’assez touchants - souvenirs pour rester la seule image qui se soit offerte à ton - réveil et qui ait charmé ton goût et tes pensées. Les miennes sont - bien mélancoliques aujourd’hui, ainsi que je l’avais prévu, et cette - horloge qui sonne si vite les heures de notre union ici les amène - aujourd’hui plus lentement, ce me semble, qu’à l’ordinaire... (Elle - s’occupe à embellir la Maisonnette.) La dépense s’élevât-elle au - plus haut degré, jamais rien ne nous rapportera tant de bonheur et - jamais rien n’aura ajouté un charme plus nécessaire aux charmes - divers de cette retraite. Je t’écris à cette fenêtre où la Seine - se découvre parée des fraîches saulaies de l’Ile-Belle; en voyant - couler paisiblement ces eaux dont les bords suivent des courbes si - douces au regard, j’espère que notre vie coulera paisiblement, ici, - comme ces eaux, et que le charme de cette nature, si riante et si - belle, s’unira toujours à toutes les impressions heureuses et faciles - que nous éprouverons dans ce séjour. Cher ami, reviens-y bien vite - m’ôter cette vague anxiété que je ressens toujours loin de toi, que - l’occupation ne saurait charmer et que l’espérance même ne suspend - qu’à demi... Adieu, mon âme; je vais m’endormir en pensant à toi - aussi tendrement que si tu pensais beaucoup à moi à Villiers. Tu - devrais bien prononcer mon nom aux hôtes du lieu, afin que ta petite - femme ne soit pas un être inconnu aux personnes pour lesquelles tu - peux la quitter quelques moments. Adieu encore, toi que le cœur le - moins passionné ne pouvait, ce me semble, aimer sans passion. Adieu, - être attirant qui as su charmer une vie flétrie par tous les malheurs - et que j’espère n’avoir aimé d’abord avec trouble que pour sentir - davantage le bonheur de l’aimer avec confiance et avec paix.» - -Et, quelques jours après cette première lettre, pendant la même -absence, elle lui écrivait encore: - - «Je viens de recevoir ta lettre, mon Mail. Quoique bien tendre, elle - ne me rend pas cette présence si chère et si nécessaire et qui me - manque tant! Pourquoi mon Mail ne me parle-t-il pas de ce qu’il fait, - de ce qu’il voit, comme je lui parle de ce que je fais, de ce que je - vois et de ma manière de sentir tout ce qui n’est pas lui? Serait-il - possible qu’en te conjurant de m’aimer je t’éloignasse de la première - base de tout sentiment, de cette confiance intime qui, seule, prouve - le besoin que l’on a de ce qu’on aime? Ah! cruel, quel mauvais - moyen tu as pris pour rendre la paix à mon pauvre cœur et pour lui - persuader que des _enfantillages_ peuvent inspirer l’accent des - sentiments les plus tendres et les plus profonds! Un peu de sincérité - coûte donc trop à ton sexe! - - «Laissons ces douleurs que tu ne veux pas seulement adoucir. Crois, - mon Mail, que l’espoir toujours renaissant, bien malgré moi, de lire - enfin dans ton âme est la seule cause du vœu inutile et certainement - importun que je t’exprime trop souvent à cet égard. Je t’aime bien - plus pour ton bonheur que tu ne crois, et si je n’étais persuadée que - ton cœur et ta vie absolument à moi seraient bien plus complètement - au travail et à cette gloire que ton imagination rêve si souvent et - dont tu as tous les moyens, sois sûr que par une justice rigoureuse - sur moi-même, comme par une résignation facile à l’amour, je subirais - sans murmure les pertes que j’ai faites et les privations de ta - présence avec tous les risques qu’elles font courir à mon bonheur. - - «Je ferme les yeux de ce côté pour te dire que nos prairies - verdissent, que nos arbustes de la Maisonnette promettent bien des - fleurs, que l’air est plein de ces parfums légers du printemps qui - portent dans l’âme l’attendrissement et la sérénité. Où es-tu, mon - cher bonheur, et pourquoi ne respirai-je pas à côté de toi toutes ces - impressions délicieuses de la nature renaissante? Puisse, du moins, - cette lettre arriver dans un moment où tu les regrettes et surtout - où la fatigue d’autres impressions ne soit pas la seule cause qui - te les fasse regretter! Il est si différent de goûter les plaisirs - vrais par ce que d’autres ont épuisé et étourdi! Cher Mail, penses-tu - un peu à moi dans ces rues, dans ces salons, dans ces jeux, dans - ces spectacles? Va, si jamais était là un être plus capable que moi - de faire ton bonheur, estime-moi assez pour me le dire. Mais s’il - n’y a là que le bruit, que de l’étourdissement, reviens, reviens - tout à fait à celle qui t’adore et qui t’aime trop pour pouvoir te - l’exprimer!» - -Sophie avait comme le pressentiment de la nouvelle douleur qui la -menaçait. Pendant ce voyage, en effet, Mailla-Garat avait fait la -connaissance de Mme de Coigny, et il s’était laissé prendre aux charmes -de celle qu’André Chénier avait immortalisée sous le nom de _la Jeune -Captive_. - -Ce fut pour Mme de Condorcet une cruelle rupture; mais elle avait l’âme -trop haute pour récriminer et, de la Ferrière, où elle avait été passer -quelques jours chez son frère, le général, elle écrivait à l’infidèle -ce touchant billet: - - «... Mon tendre ami, tu me garderas la petite part que la tendresse - peut avoir à côté de l’amour. Puisses-tu être heureux! Ménage ta - santé et conserve quelques forces pour le travail sans lequel je suis - persuadée que tu ne seras jamais heureux. Adieu, je te presse contre - mon cœur. Le tien peut se reposer sur l’idée de ne jamais perdre une - amie.» - - -Enfin, le 30 fructidor 1800, dans une lettre scellée de son cachet -ordinaire, qui portait ces mots _La Vérité_, elle s’exprimait ainsi: - - «... Cher Mailla, tu me fais sur mon silence envers Mme de Coigny - des reproches inouïs. Mon cœur est vis-à-vis d’elle au-dessus des - faiblesses ordinaires, et certes, s’il n’y était pas, je ne t’aurais - pas averti qu’un acquéreur se présentait pour la maison que tu - désirais qu’elle habite; mais, si ces faiblesses ordinaires à presque - toutes les femmes dans ma situation étaient dans mon cœur et dans - ma conduite, devrais-tu les traiter avec cette sèche rigueur? Tu me - demandes de t’écrire un mot chaque jour. Cher ami, c’est pour ne pas - faire passer les impressions qui accablent ma santé dans ta vie que - je ne t’écris pas tous les jours et retarde la douceur de te voir. - Ingrat! L’amour étouffe dans ton cœur jusqu’à cette tendresse qui - devait, disais-tu, être à l’abri de tout, et c’est le mien seul, - que tu dépouilles successivement de tous les biens que tu lui avais - donnés, qui te conserve la réalité de celui-là.» - -C’est dans l’année qui avait suivi cette séparation que Mme de -Condorcet avait rencontré Fauriel. Elle reprit avec lui le rêve -ébauché. - -On avait, au printemps de 1802, proposé à Fauriel de quitter la France -pour aller occuper un poste diplomatique, il se hâta de refuser. - -Personne ne l’en blâma et, le 9 mai, de Vitteaux, Benjamin Constant lui -écrivait: «Il y a une complication de destinée qu’il est impossible de -débrouiller et avec laquelle on roule en souffrant sans jamais prendre -terre pour regarder autour de soi. Peut-être au reste, le bonheur -est-il presque impossible, du moins à moi, puisque je ne le trouve -pas auprès de la meilleure et de la plus spirituelle des femmes[198]. -Je m’aperçois que le superlatif est malhonnête et je le rétracte pour -l’habitante de la Maisonnette. - - [198] Mme de Charrière. - - «Je veux cesser mes tristes exclamations et vous parler de vous - qui êtes heureux et qui, au milieu des nuages de toute espèce qui - couvrent notre horizon, m’offrez un point de vue consolant et doux. - Oh! soignez bien cette plante rare qu’on nomme le bonheur! C’est si - difficile à acquérir et c’est peut-être impossible à retrouver!» - -L’hiver, à Paris, dans son appartement de la Grande Rue Verte[199], -tout près de la maison de Lucien Bonaparte, Mme de Condorcet avait -rouvert un salon plus intime que celui de l’hôtel des Monnaies ou de la -rue de Lille, mais où les étrangers cependant se rencontraient avec le -monde politique qui prenait son mot d’ordre au Tribunat ou à l’Institut. - - [199] La Grande Rue Verte est devenue, par ordonnance du 4 - novembre 1846, rue de Penthièvre, mais a repris son ancien - nom de 1848 à 1852. En 1690, on l’appelait chemin des Marais; - en 1734, il n’y avait encore aucune construction; en 1750, - elle s’appelle rue du Chemin-Vert, puis Grande Rue Verte. La - Petite Rue Verte est devenue rue de Matignon. Mme de Condorcet - demeura quelque temps, en 1805, au nº 2 de cette rue, chez - Mailla-Garat. Elle habita aussi rue de Marigny. Dans une lettre - de 1806, elle donne cette adresse: Grande Rue Verte, près de - la Caserne. Enfin, à l’_Annuaire du Commerce_ de 1812, je la - vois inscrite: Grande Rue Verte, nº 30. Elle quitta le faubourg - Saint-Honoré à la fin de sa vie, puisqu’elle mourut, 68, rue de - Seine. - -C’est ainsi que Fauriel, au mois de décembre 1801, avait amené rue -Verte le philologue Hase, qui allait donner à Sophie des leçons -d’allemand[200]: «C’était le 18 frimaire 1801, écrit Hase à son ami -Erdmann; cherche ce jour et marque-le, c’est un des plus importants -dans la vie de ton ami. Car, je te l’avoue, le sens droit de cette -admirable femme, sa joie des progrès tout-puissants que fait le -génie de l’Humanité vers un beau but, sa connaissance des grands -événements de la Révolution où elle a joué elle-même un rôle nullement -insignifiant (la veille du 10 août, Condorcet, son mari, reçut chez lui -quatre cents Marseillais et elle fut la reine de la fête), peut-être -aussi son amabilité, toutes ces choses n’ont point manqué d’exercer -leur influence sur moi.» - - [200] _Deutsche Rundschau_ de décembre 1881. Hase naquit - en 1780, se fixa en France où il fut attaché d’abord à la - Bibliothèque nationale, puis devint professeur de langues - orientales et membre de l’Institut. - -Les idéologues avaient pris, eux aussi, l’habitude de se retrouver -chez Mme de Condorcet, lorsqu’elle était à Paris. Et non seulement les -philosophes d’Auteuil comme Garat, Tracy, Cabanis, Volney, Le Couteulx -de Canteleu, tous compris dans la première liste des sénateurs, mais -encore les amis de Mme de Staël, comme Benjamin Constant, qui, dans -ses voyages en France, ne manquait jamais de venir saluer la veuve du -philosophe. Vers novembre 1804, Constant écrivait[201]: «J’ai rencontré -à dîner Gallois et O’Connor. Celui-ci est un esprit fin, ayant dans ses -plaisanteries plus de légèreté que les étrangers n’en ont d’ordinaire -et par cela même ayant un peu du défaut français de plaisanter sur ses -propres opinions. Plus ambitieux qu’ami de la liberté, mais ami de la -liberté parce que c’est le refuge des ambitieux sans succès. Je passe -la soirée chez Mme de Condorcet.» - - [201] _Journal intime de Benjamin Constant et lettres à sa - famille et à ses amis_, précédés d’une introduction par - Melegari. Paris, Ollendorff, 1895, p. 93, 102 et 107. - -Et, à la même époque à peu près: «Je fais visite à Mme de Condorcet -chez qui je rencontre Baggesen, avec qui j’entre en conversation.» - -Si les adversaires de Napoléon aimaient à se retrouver chez Mme de -Condorcet, c’est qu’elle était restée fidèle aux opinions politiques -de son mari. Le Premier Consul l’ignorait si peu que, lors de la -publication du _Parallèle entre César, Cromwell et Bonaparte_, ayant -eu au conseil d’Etat une discussion avec l’amiral Truguet, vieux -républicain, Napoléon conclut ainsi: «Tout cela est bon à dire chez Mme -de Condorcet ou chez Mailla-Garat[202].» - - [202] _Mémoires sur le Consulat_ (par Thibaudeau), p. 34. - -Sophie, quand elle voyait ses amis, effrayés et découragés, cherchait à -les consoler, et c’est ainsi qu’elle écrivait à l’un d’eux[203]: - - «... Je désire vivement que tes nouvelles ne soient pas, comme - ta dernière lettre, une suite d’impressions aussi extrêmes que - douloureuses; car, quand il serait vrai que la chose publique irait - aussi mal, c’est se mettre dans une mauvaise disposition pour la - défendre que de se laisser aller à tant de lamentations, à tant - d’abattement et surtout à l’idée absurde qu’un revers de la liberté - en France anéantirait toute liberté sur notre globe... - - «... Adieu, mon Mail; tu m’as attristée par-dessus la tristesse de - l’absence. Je t’embrasse de toute mon âme.» - - [203] Mailla-Garat. Lettre inédite, de la collection de - l’auteur. - -Les Idéologues, cependant, avaient approuvé le 18 brumaire; -quelques-uns, comme Cabanis, y avaient pris une part considérable. Tous -avaient accepté des places au Sénat, au Tribunat ou au Conseil d’Etat; -La Fayette, d’ailleurs, sans rien vouloir pour lui-même, y avait poussé -les héritiers de la Gironde[204]. - - [204] Les Mémoires du général La Fayette, et spécialement - le Ve volume qui comprend (p. 148 et suivantes), une notice - intitulée: _Mes rapports avec le Premier Consul_, sont à - consulter avec fruit sur ce rôle unique joué par La Fayette - dans l’opposition. Ses relations avec Cabanis y sont analysées - avec finesse et bienveillance. - -Mais, ces amis incorrigibles de la liberté n’avaient pas tardé à -s’apercevoir du sort réservé à leur idole; et ils n’avaient pas été -plutôt installés dans leurs nouvelles fonctions qu’ils avaient commencé -à conspirer. - -Bonaparte, il est vrai, n’était pas homme à rester inactif en face -d’eux. Avec la promptitude du génie, il vit aussitôt quels étaient -les plus dangereux de ses adversaires et, comme à l’armée, il frappa -promptement et au bon endroit. - -Un jour, il s’écria devant ses intimes[205]: «Ils sont douze ou quinze -métaphysiciens bons à jeter à l’eau; c’est une vermine que j’ai sur mes -habits; mais je ne me laisserai pas traiter comme Louis XVI. Ils sont -comme de petits chiens qui attaquent la citadelle de Strasbourg. Il -n’est pas nécessaire d’avoir cent hommes pour discuter des lois faites -par trente.» - - [205] _Mémoires sur le Consulat_ par Thibaudeau. Napoléon - regardait tous les philosophes comme des _boudeurs d’Auteuil_ - (le mot est de lui), mûrs pour le Sénat, et il pensait - volontiers, comme Chateaubriand, que l’Institut était une - «tanière de philosophes». - -Le lendemain, vingt tribuns étaient éliminés; ils se nommaient -Jean-Baptiste Say, Benjamin Constant, Andrieux, Daunou, Ginguené, -Desrenaudes, Laromiguière, le moins bruyant des tribuns, Chénier, -qui l’était le plus, Parent-Réal, Mailla-Garat[206], Isnard, «tous -les restes encore vivaces des pouvoirs civils[207]». «Les autres, -dit Thiers, moins connus, gens de lettres ou d’affaires, anciens -conventionnels, anciens prêtres, n’avaient eu d’autre titre pour entrer -au Tribunat que l’amitié de Sieyès et de son parti. Le même titre les -en fit sortir.» - - [206] Il habitait Auteuil en 1796 et avait alors vingt-huit - ans. Il était neveu de Dominique Garat. Lors de sa nomination - au Tribunat, on avait dit: - - Pourquoi ce petit homme est-il au Tribunat? - C’est que ce petit homme a son oncle au Sénat. - - Mailla-Garat fut, dans la suite, employé par Daunou, aux - Archives; ami de Mme de Coigny, il demeurait chez elle. - - [207] Daunou. - -La classe des sciences morales et politiques à l’Institut, autre -refuge de l’idéologie, était supprimée par prétérition lors de la -réorganisation du 24 janvier 1803; ses anciens membres furent dispersés -dans les autres classes. - -La mutilation du Tribunat et la suppression de la classe des sciences -morales eurent leur contre-coup au Luxembourg et se traduisirent par la -fameuse conspiration de 1802, appelée aussi complot du Sénat. - -Sous le Directoire, Garat, Cabanis, Tracy, Thurot, Gallois, Jacquemont, -Le Breton, Laromiguière, Chénier, Andrieux, Ginguené, Benjamin -Constant et Daunou se réunissaient, le tridi de chaque décade, chez un -restaurateur de la rue du Bac sous prétexte d’y dîner; mais en réalité, -pour y parler politique et philosophie[208]. Ces réunions s’étaient -continuées pendant le Consulat. Naturellement, on y épargnait peu le -Premier Consul. Jacquemont, parent de La Fayette, avait été éliminé du -Tribunat, en même temps que Daunou, Ginguené, Chénier, etc. Il était -chef du bureau des sciences au ministère de l’Intérieur et connaissait -intimement Moreau, Pichegru et les chefs du parti royaliste. Daunou -était souvent appelé au ministère sous prétexte d’affaires, mais, en -réalité, pour s’entretenir du complot dont le but était le renversement -de Bonaparte[209]. Bernadotte en était l’âme; Mmes de Staël et Récamier -s’y trouvaient naturellement mêlées. - - [208] Taillandier p. 121-122. - - [209] Taillandier avoue ces entretiens. V. aussi les _Mémoires_ - de Rovigo, de Thibaudeau et de Fouché, l’_Histoire de France_ - de Bignon, _Dix ans d’exil_, par Mme de Staël, et les _Mémoires - d’outre-tombe_. - -Cabanis et Tracy furent-ils gagnés à cette cause qui était celle des -Bourbons? On l’a dit, sans en fournir aucune preuve. Fauriel, dans -les _Derniers jours du Consulat_[210], prétend que Fouché, aidé par -ce triste intrigant qui s’appelait Méhée de la Touche, eut l’idée de -compromettre, dans la conspiration de Moreau, les quelques membres -du Sénat qui s’étaient fait remarquer par leur opposition au Premier -Consul. Mais aucun ne prêta l’oreille aux insinuations du ministre de -la Police: «Soit qu’ils eussent, ajoute Fauriel, des informations qui -les fissent se tenir en garde, soit qu’ils fussent résolus à s’abstenir -de toute détermination qui eût exigé de leur part du dévouement et -du courage, ils écartèrent les émissaires de Fouché et restèrent -paisibles.» Fauriel, qui n’avait pas destiné ces pages à la publicité, -parlait de ses meilleurs amis avec un ton qui montre bien quelle était -la fausseté instinctive de son caractère; mais, du moins, en découvrant -le rôle provocateur de Fouché, dont il fut l’ami et le secrétaire, il -se garde d’avouer la culpabilité des sénateurs. Que Ginguené et Daunou -soient entrés dans la conjuration, que Volney, dont le dévouement aux -Bourbons est hors de doute, y ait trempé aussi, que Garat, qui l’a -avoué[211], ait pris part au complot, la chose est certaine. Mais les -sentiments républicains de Cabanis et de Tracy auraient dû suffire à -les protéger contre cette imputation calomnieuse. - - [210] Nous employons ce titre très ingénieux donné par M. - Lalanne et non par Fauriel au curieux manuscrit trouvé dans les - archives de l’Institut. - - [211] Garat, avec sa belle inconscience, écrivait dans son - ouvrage sur Moreau: «A cette époque, il fallait tout le courage - des conspirations pour oser seulement se communiquer ses - pensées. Moreau, que je ne connaissais guère que par sa gloire, - et moi qui ne lui étais connu que par quelques lignes écrites, - _garantie si peu sûre des vrais sentiments d’un homme_, nous - ouvrîmes nos âmes tout entières l’un à l’autre. Sans cesse - occupés de la chose publique, nous avions sans cesse le besoin - de nous voir. Nous nous réunissions à l’une des barrières - de Paris, chez un ami commun, dans un appartement à la fois - chambre à coucher, bibliothèque et salon d’un homme de lettres. - C’est là que, seul, couvert d’une redingote et à pied, se - rendait le vainqueur de Hohenlinden.» - -Quoi qu’il en soit, Fouché fit savoir que le complot était découvert; à -partir de ce jour, les dîners du Tridi cessèrent et les Idéologues ne -se virent plus que chez Cabanis ou chez Mme de Condorcet, tandis que -les royalistes que Daunou accompagnait[212] retournèrent chez Mathieu -de Montmorency et chez Mme de Staël. - - [212] Taillandier, p. 117 et 118. - -C’est qu’en effet les deux oppositions ne se ressemblaient guère, ni -dans leur personnel, ni dans leurs moyens d’action, ni dans le but -poursuivi. - -Celle qui se groupait autour de Mme de Staël était plutôt -internationale et royaliste; on le vit bien en 1814. Elle comptait, -dans ses rangs, des préfets comme MM. de Barante, de Castellane et -Rougier de la Bergerie. - -L’autre, celle qui avait son centre chez Mme de Condorcet, était -composée des débris vaincus de la Révolution, elle était philosophique, -mais purement française. On y voyait d’anciens conventionnels, comme -Riouffe[213] ou comme Jean Debry, préfet du Jura, qui ne se servait -de son influence que pour protéger des littérateurs comme Charles -Nodier ou pour placer des amis de Sophie et de Mme Vernet. «Au souvenir -des derniers jours de M. de Condorcet se trouve tellement joint le -vôtre, lui écrivait en 1811[214] Mme de Condorcet, que je viens vous -recommander un ami de Mme Vernet, Emeric. Pourriez-vous le placer dans -votre département ou le recommander à Quinette.» - - [213] Préfet, légionnaire et baron, Honoré Riouffe, dit - Toussaint, était né à Rouen, le 1er avril 1764. Il avait - fréquenté, autrefois, chez Julie Talma et avait même - correspondu avec elle, à l’époque où il était acteur au Théâtre - de la République à Rouen. - - [214] Je dois communication de cette lettre à M. le professeur - Pingaud dont les travaux sur la Révolution sont si remarqués. - Dans les papiers de Jean Debry, il a trouvé quatre lettres de - Mme de Condorcet: celle que nous venons de donner en partie; - deux autres lettres de 1811, toujours relatives à Emeric; - et une lettre datée de Meulan, an VII, dans laquelle Mme - de Condorcet félicite Jean Debry du mariage de sa fille et - l’invite à venir la voir dans sa nouvelle propriété. - -Quant à Gérando, il avait traversé le monde d’Auteuil; il s’y était -heurté aux idées antireligieuses des Idéologues et, voulant rester -dans l’opposition était passé dans le camp de Mme de Staël. - -En dehors de ces hommes politiques, Mme de Condorcet et Fauriel -recevaient encore des amis de Cabanis, médecins comme lui, quelques-uns -savants distingués, tous gens d’esprit et littérateurs qui savaient -causer et plaire, quel que fût leur auditoire. - -Ils se nommaient Pinel, Boyer, Alibert, Richerand, Roussel et avaient -pour interprète le plus éloquent, après Cabanis, cet excellent Pariset -qui, en 1803, dans une lettre à Fauriel, traçait la ligne de conduite -à suivre dans les circonstances que l’on traversait[215]. Il y parlait -de cette doctrine secrète qu’il faut réserver pour soi et pour le -petit nombre, viatique nécessaire qui aide à passer la vie sans jamais -sacrifier l’honneur ni la vérité. - - [215] Cette lettre, véritable profession de foi, a été donnée - dans le _Salon de Mme Helvétius_, p. 180, 181 et 182. - -La dernière intervention des amis de Mme de Condorcet, dans le domaine -de la politique active, s’exerça au moment du procès de Moreau[216]; -quelques jours après, l’Empire était proclamé. - - [216] Sur le procès de Moreau et le rôle qu’y jouèrent les - Idéologues, voir l’ouvrage cité dans la note précédente aux - pages 186 et 187. - -Mais la veuve du philosophe était trop intelligente pour se contenter -d’une opposition stérile et bavarde; elle n’y donnait pour ainsi dire -que ses loisirs et consacrait la plus importante partie de sa vie à la -lecture et aux travaux de l’esprit. - -C’était l’époque où Cabanis publiait son livre sur les _Rapports du -physique et du moral de l’homme_. Il y travaillait, depuis plusieurs -années, sous les yeux bienveillants, mais attentifs de sa belle-sœur. -Cet ouvrage eut un immense succès. Benjamin Constant en disait à -Fauriel[217]: «Je lis, autant que mon impuissance de méditation me le -permet, le livre de Cabanis et j’en suis enchanté. Il y a une netteté -dans les idées, une clarté dans les expressions, une fierté contenue -dans le style, un calme dans la marche de l’ouvrage qui en font, selon -moi, une des plus belles productions du siècle. Le fond du système -a toujours été ce qui m’a paru le plus probable, mais j’avoue que -je n’ai pas une grande envie que cela me soit démontré. J’ai besoin -d’en appeler à l’avenir contre le présent et surtout à une époque -où toutes les pensées qui sont recueillies dans les têtes éclairées -n’osent en sortir, je répugne à croire que le monde étant brisé tout -ce qu’il contient serait détruit. Je pense avec Cabanis qu’on ne peut -rien faire des idées de ce genre comme institutions. Je ne les crois -pas même nécessaires à la morale. Je suis convaincu que ceux qui s’en -servent sont le plus souvent des fourbes et que ceux qui ne sont pas -des fourbes jouent le jeu de ces derniers et préparent leur triomphe. -Mais il y a une partie mystérieuse de la nature que j’aime à conserver -comme le domaine de mes conjectures, de mes espérances et même de mes -imprécations contre quelques hommes.» - - [217] Genève, 3 frimaire an XI. - -Le livre souleva des tempêtes. Mais, dans tous les camps, on se plut -à reconnaître l’élégance du style, l’imagination riche et féconde, la -raison supérieure qui faisaient de Cabanis le premier des écrivains de -son époque. - -A cette date de 1802, on trouve dans les papiers de Mme de -Condorcet[218] quelques pensées détachées qui rappellent bien l’auteur -des _Lettres sur la Sympathie_. - - [218] Archives du Paty de Clam. De 1801 à 1804, Mme de - Condorcet s’occupe aussi, avec Cabanis et Garat, de la - publication des œuvres complètes de son mari. - -«Le génie et la naïveté parlent la même langue,» disait-elle. - -Ou bien: - - «Les véritables auteurs sont ceux qu’on peut méditer. Fort loin de - là, il en est beaucoup aujourd’hui qu’on ne peut que chercher à - comprendre.» - -Et encore, cette règle de conduite: - - «N’avoir d’autre caractère que son âme.» - -Cette habitude d’écrire ainsi ses pensées était devenue pour bien -des jeunes filles et des jeunes femmes, une mode à laquelle elles -sacrifiaient. Témoin Mlle de Meulan, et aussi Eulalie Roucher, mariée -depuis quelques années, avec un collègue de Fauriel dans les bureaux -de Fouché[219]. Mme de Condorcet avait connu Eulalie à Villette et à -Auteuil; plus âgée qu’elle de dix ans, elle s’était souvent occupée -de la fille du poète avec cette délicatesse qui est, dans la première -jeunesse, comme le prélude de ce sentiment qui sera un jour l’amour -maternel. Jeunes femmes, toutes deux s’étaient retrouvées au cours -de botanique de Desfontaines et aux excursions dans la campagne de -Gentilly. - - [219] Marc-François Guillois, rédacteur au _Moniteur_, connu - par des travaux littéraires, dont quelques-uns furent entrepris - en collaboration avec le père de Paul de Saint-Victor. - -Eulalie qui, à seize ans, parlait et écrivait l’italien, l’anglais et -le latin, avec une pureté qui émerveillait les amis de son père[220], -était digne par l’esprit comme par le cœur de Mme de Condorcet; -l’ancienne amitié avait bien vite reconquis tous ses droits, et Eulalie -était reçue à Auteuil ou à la Maisonnette, comme la meilleure et la -plus aimée des compagnes. - - [220] V. _Pendant la Terreur: Le poète Roucher_. - -Cabanis avait envoyé à Eulalie un exemplaire de son livre, et comme -celle-ci l’en avait remercié en rappelant l’ancienne liaison de -Roucher et de Cabanis, le médecin-philosophe lui répondait[221]: - - «Oui, Madame, le souvenir de votre père me sera toujours cher! - Ses grands talents, ses malheurs, l’amitié dont il m’avait honoré - autrefois, me feront toujours prendre un vif intérêt à tout ce qui - lui a appartenu et je n’oublierai jamais les années de votre enfance - où j’ai eu l’avantage d’observer les premières lueurs de cet esprit - si distingué que vous avez déployé depuis. Votre suffrage, madame, et - celui de vos amis, est une digne récompense de travaux entrepris pour - éclairer les hommes.» - - [221] A Mme Guillois, Auteuil, 11 germinal an XIII. - -Dans ces charmantes réunions de deux femmes si bien faites pour se -comprendre, Eulalie avait soumis à son amie quelques-unes de ses -pensées et Mme de Condorcet s’en était montrée enchantée. C’est que, -sous bien des rapports, leur destinée, d’abord heureuse, puis traversée -par d’affreux malheurs, se ressemblait. - -Il y avait quelque chose des désillusions que toutes deux avaient -éprouvées dans cette pensée d’Eulalie[222]: - - «L’âme, après de longs chagrins ou de grandes passions ressemble à - un vase rempli d’une eau trouble. Parvient-on à l’éclaircir, il faut - bien prendre garde de la remuer et de l’agiter encore. Le bonheur de - notre vie peut dépendre de cette précaution.» - - [222] Papiers de famille de l’auteur.--Voici encore - quelques-unes de ces pensées d’Eulalie: «Je ne connais point - de remède au défaut de tact. C’est un vice de l’organisation - du cœur. Si ce premier avertissement plus prompt que la pensée - ne la devance pas, tout est dit.»--«Quel dommage qu’il y ait - pour l’homme que son génie inspire des lendemains comme pour le - vulgaire. Un aujourd’hui de plusieurs jours ferait naître des - chefs-d’œuvre que sa vie ne produira jamais. L’âme et l’esprit - ont leurs crises comme la nature. Tous les grands mouvements - sont rares; leur fait est d’enfanter toujours quelque chose - d’extraordinaire.»--«Enthousiasme, confiance, bonté exquise, - délicatesse de cœur, vivacité de tout, beau idéal, fraîcheur de - sentiments, tous fruits impossibles à conserver sur un arbre - que les orages du monde ont battu et souvent renversé pour - toujours.»--N’est-ce pas la pensée et presque la phrase de - Sophie sur «la coupe enchantée que la main du temps renverse - pour la femme au milieu de sa carrière»? - -Et comme ici on reconnaît bien la jeune femme, élevée, avec Sophie, à -l’école du XVIIIe siècle: - - «La mémoire du cœur est assurément la moins périssable puisqu’elle - s’exerce par nos sensations. Une odeur, un souffle, un aspect - ramènent la vivacité des événements passés avec une force - inconcevable qui ne pouvait se retrouver que là et peut-être une - seule fois dans la vie. C’était le dépôt de ce souvenir.» - - -Mais il ne faudrait pas croire que les soucis de la politique ou les -spéculations plus hautes de la pensée aient détourné Sophie de ce -qu’elle regardait, dans le fond de son âme, comme le plus doux et le -plus précieux des devoirs. - -Jamais Mme de Condorcet n’avait quitté sa fille, ni confié à personne -le soin de son éducation. Après avoir assuré le sort matériel d’Elisa, -elle n’avait plus eu qu’un seul but: élever Mlle de Condorcet de -manière à la rendre digne de son nom et telle que son père l’aurait -voulu voir s’il avait vécu. - -Depuis longtemps, elle connaissait et recevait chez elle un Irlandais -réfugié en France, le général O’Connor. C’était un des meilleurs amis -de Cabanis, estimé de tous ceux qui le connaissaient[223]; il avait mis -son épée à la disposition de la France et de l’Empereur, croyant par -là servir la liberté. A la fin de 1804, il commandait une division à -l’armée de Brest où Cabanis lui écrivait[224]: - - [223] On a vu, plus haut, ce que pensait de lui - Benjamin Constant. - - [224] Auteuil, 21 brumaire an XIII. Bibliothèque de l’Institut. - - «On croit ici, généralement, que l’expédition va partir et que vous - allez, enfin, en Irlande. - - «Vous savez combien j’ai à cœur le succès de cette entreprise, - indépendamment de la gloire des armées françaises dont il est bien - naturel que je sois très jaloux. Combien n’ai-je pas besoin de vous - voir mettre à fin le noble plan de liberté de votre pays auquel vous - avez consacré toute votre vie et toutes vos facultés!... - - «Adieu, mon excellent et digne ami, ma femme et tous nos amis communs - vous font mille tendres compliments et quant à moi vous savez que je - vous suis dévoué pour toujours, c’est-à-dire pour la vie.» - -En 1807, rentré à Paris et ayant définitivement quitté l’armée, -O’Connor demanda et obtint la main de Mlle de Condorcet. Le mariage -eut lieu au mois de juillet. Elisa n’avait que dix-sept ans; mais la -maturité précoce de son esprit la rapprochait de l’homme distingué -qu’elle allait épouser. Sa physionomie et ses allures évoquaient -invinciblement le souvenir de son père; elle était dans toute la -fraîcheur de la jeunesse, mais rien dans sa personne et dans sa -figure un peu masculine ne rappelait l’admirable beauté de Mme de -Condorcet[225]. - - [225] Mme O’Connor eut cinq garçons qu’elle allaita tous; les - trois premiers moururent jeunes. Elle mourut subitement en - 1859; son mari était mort le 26 avril 1852. Il fut inhumé dans - le parc du Bignon.--Une lettre d’O’Connor à Parent-Réal, en - juillet 1810 (collection Frédéric Masson), dans laquelle le - général s’occupe des intérêts de Mme Lachèze, est écrite sur - le papier des armées républicaines et orné du bonnet phrygien. - Tout O’Connor est dans ce détail.--Je dois aux recherches si - heureuses de M. le vicomte de Grouchy la communication de - diverses pièces concernant les intérêts d’Elisa: 6 brumaire an - VI (27 octobre 1797): Mme de Condorcet, agissant comme tutrice, - demande à vendre des biens dans l’Aisne, près de Saint-Quentin, - pour 25.000 francs.--12 thermidor an VI: Mme de Condorcet - demande qu’on fixe le montant de l’éducation de sa fille. - Le revenu net des terres situées dans l’Aisne, dans l’Orne - et à Ribemont, déduction faite d’une rente de 3.800 francs, - étant de 9.900 francs, la dépense de la mineure Condorcet est - fixée à 4.000 francs.--28 mai 1803, nomination d’une tutrice - (Mme de Condorcet) et d’un subrogé tuteur (Larroque, homme de - lois); membres du conseil de famille: des Forges de Beaussé, - messager d’État; Lachèze, juge au tribunal de cassation; - Grouchy, général de division et Laromiguière.--26 juillet - 1806 (Archives nationales, AA, 45, nº 1349). Lettre de Mme de - Condorcet, relativement à des biens dans l’Orne qui lui ont été - repris et qui, d’après les intentions de l’Empereur, doivent - être échangés contre d’autres domaines et non pas contre de - l’argent. - -Le jeune ménage s’établit d’abord à Auteuil dans l’ancienne maison de -Mme Helvétius; mais, il ne tarda pas à quitter le village et partagea -désormais son temps entre la Maisonnette, Villette et les propriétés du -général. - -Par une véritable et cruelle fatalité, jamais un événement heureux ne -se produisit dans la vie de Mme de Condorcet sans qu’il fût presque -aussitôt suivi d’une revanche du sort. - -Depuis longtemps, la faible santé de Cabanis préoccupait les siens. -Lui-même savait que les heures lui étaient comptées; aussi se hâtait-il -d’écrire à Fauriel cette _Lettre sur les causes premières_, qu’il ne -voulait plus retarder, disait-il à Ginguené[226] «parce qu’il sentait -qu’il n’avait plus un moment à perdre». - - [226] 23 janvier 1807. - -Cette dernière œuvre marquait un retour sensible aux doctrines -spiritualistes; Cabanis y admettait «dans les forces actives de -l’Univers une intelligence et une volonté»; il parlait d’un -«ordonnateur suprême» et prêchait, avec Platon, la confiance dans la -mort «qui ne peut rien apporter que d’heureux». Les stoïciens avaient -en lui un adversaire respectueux, mais convaincu; nul philosophe n’a -mieux que lui mis en lumière les contradictions de leur cœur et de -leur esprit: «Si la douleur n’était point un mal, disait-il, elle ne -le serait pas plus pour les autres que pour nous-mêmes. Nous devrions -la compter pour rien dans eux comme dans nous... O Caton! Pourquoi te -vois-je quitter ta monture, y placer ton familier malade et poursuivre -à pied, sous le soleil ardent de la Sicile, une route longue et -montueuse? O Brutus! pourquoi, dans les rigueurs d’une nuit glaciale, -sous la toile d’une tente mal fermée, dépouilles-tu le manteau qui te -garantit à peine du froid pour couvrir ton esclave frissonnant de la -fièvre à tes côtés? Ames sublimes et adorables, vos vertus elles-mêmes -démentent ces opinions exagérées, contraires à la nature, à cet ordre -éternel que vous avez toujours regardé comme la source de toutes les -idées saines, comme l’oracle de l’homme sage et vertueux, le guide sûr -de toutes nos actions.» - -Le mercredi, 22 avril 1807, Cabanis se promenait dans son jardin -d’Auteuil, avec Richerand, lorsqu’il fut pris subitement d’une -congestion cérébrale. Il ne tarda pas à reprendre connaissance; mais il -fallait quitter, au plus vite, le voisinage de Paris et, après un court -séjour à la Maisonnette, puis à Villette, il alla se fixer tout près -de là, à Rueil, sur le territoire de la commune de Seraincourt[227]. -Restant ainsi dans le centre de ses affections et auprès des pauvres -qu’il aimait et qu’il connaissait tous, il put encore faire quelques -sorties. Cependant, il dépérissait et s’entretenait de sa fin avec une -parfaite sérénité, répétant cette sentence d’Hoffmann que «l’apoplexie -nerveuse est la récompense accordée par la nature aux longs travaux de -l’esprit». - - [227] Le marquis de Grouchy était très âgé et lui-même - gravement malade. Cabanis craignit de le fatiguer par sa - présence; de là, son établissement à Rueil. M. de Grouchy, - d’ailleurs, ne tarda pas à mourir; il s’éteignit, le 23 avril - 1808, à 8 heures du matin, âgé de quatre-vingt-treize ans et - demi. - -Au mois de novembre 1807, Ginguené se rendit à Rueil pour y passer -quelques jours auprès de son ami. Il a raconté, lui-même, dans son -journal intime[228], cette visite: - - [228] Dont quelques extraits ont été donnés, pour la première - fois, par l’auteur dans le _Salon de Mme Helvétius_. - - «Cabanis était hors d’état de travailler. Obligé de vivre de régime, - il y mettait surtout son esprit; c’est ce qu’il y a de plus pénible - pour quelqu’un qui fait un si grand et un si bon usage du sien... - Je trouvai Cabanis mieux que je ne m’y attendais, mangeant de bon - appétit, dormant paisiblement, chassant tous les jours pendant - quelques heures, causant comme à son ordinaire, pourvu que la - conversation ne devînt pas trop animée, ce que ses amis avaient - soin d’éviter; mais ne pouvant écrire même une lettre, sans fatigue - et sans étourdissements. Sa femme était un ange de vigilance, de - patience et de tendresse; son neveu Georges Montagu en était un - autre. La petite Annette mettait, au milieu de ce tableau, du - mouvement et de la gaieté: Aminthe était à Paris, en pension. Mme de - Condorcet et Fauriel étaient à la Maisonnette, près Meulan. Rueil est - à une lieue dans les terres. Ils y venaient souvent. Cela formait - une société pleine d’intérêt et de charme, dont Cabanis était l’âme, - tout malade qu’il était. Je fus reçu à bras ouverts et m’établis là - pour six jours, comme si c’eût été pour la vie. Ils passèrent bien - rapidement. Le matin, levé de bonne heure, je travaillais jusqu’au - déjeuner. La causerie, la promenade et une ou deux heures de travail - remplissaient le reste de la matinée; le soir, on me faisait lire des - fables et elles reçurent des approbations et des encouragements bien - faits pour me donner quelque confiance. - - «Je quittai Rueil avec beaucoup de regret et de tristesse. Je - sentis un grand serrement de cœur en embrassant mon cher Cabanis. - Je l’embrassais pour la dernière fois. J’allai coucher le soir à la - Maisonnette pour partir de Meulan le lendemain matin de bonne heure. - Je revins avec la bonne Mme Vernet, cette généreuse provençale, qui - s’est immortalisée en donnant, pendant plusieurs mois, l’hospitalité - au malheureux Condorcet. Je l’avais trouvée à la Maisonnette. Mme de - Condorcet continue de lui témoigner toute la reconnaissance et tous - les égards qu’elle mérite. Elle était avec son triste visage qui ne - la quitte point. Je la reconduisis chez elle en voiture, rue des - Fossoyeurs. Je l’ai revue quelquefois depuis avec plaisir. C’est tout - le feu, toute la franchise et toute la cordialité provençales.» - -Au printemps de 1808, un nouveau mieux se produisit; Cabanis se reprit -à la vie et écrivit ou plutôt dicta, le 22 février, cette lettre -touchante pour son ami Ginguené[229]: - - [229] Papiers de famille de l’auteur. - - «Qu’il y a de temps, mon cher et excellent ami, que nous n’avons reçu - de vos nouvelles et que nous avons de reproches à nous faire d’avoir - pu être si longtemps sans vous en demander, ainsi que de celles de - Mme Ginguené, que nous comprenons toujours sous ce mot vous. Nous - avons su que vous aviez été incommodé, mais nous espérons que cela - n’est rien. Les articles que vous mettez dans le _Mercure_ sont d’un - homme bien portant, et vous paraissez d’autant plus vigoureux que - d’autres morceaux, placés à côté, ont des caractères maladifs assez - remarquables. Dites-nous pourtant au vrai ce qu’il en est. - - «Voilà de bien beaux jours; quoique froids encore, ils annoncent - déjà le printemps, et cette annonce m’est doublement et triplement - précieuse, en ce qu’elle nous donne l’espoir prochain de vous revoir - à Rueil. Vous nous l’avez promis, et vous n’êtes pas homme à ne pas - tenir votre promesse. Commencez donc, je vous prie, à faire sur cela - vos projets et vos calculs d’amitié; tous nos vœux seraient remplis, - si Mme Ginguené voulait bien être de moitié dans cette partie. - - «Je compte, d’ici à peu de temps, faire une petite course à Auteuil, - et vous devez être bien sûr que je n’oublierai pas la rue du - Cherche-Midi, et surtout les excellents amis qui l’habitent. Mais - cette course sera extrêmement courte et elle ne sera que pour mes - amis les plus intimes; car je me trouve trop bien du séjour de la - campagne pour ne pas vouloir en compléter les effets; je reviendrai - aussitôt retrouver notre bon air et nos eaux parfaites. Si vous - étiez homme à me suivre, vous seriez bien aimable. - - «Mme de Condorcet et Fauriel viennent de passer avec nous une partie - assez considérable de l’hiver; ils nous l’ont rendu extrêmement - agréable. Mme de Condorcet a pourtant été et elle est encore assez - incommodée d’une bouffée rhumatismale qui s’est terminée par une - éruption très démangeante. Nous avons parlé bien souvent de vous - ainsi que de Mme Ginguené. Vos charmantes fables et l’espoir de - les voir bientôt publiées ont été plus d’une fois le sujet de ces - entretiens... - - «Je ne vous dis pas, mon bon ami, tout ce que ma femme me charge de - vous dire. Sachez uniquement que tout Rueil vous est dévoué de cœur, - moi en particulier qui vous aime, comme je vous estime, c’est-à-dire - du fond de mon âme. Parlez de nous, je vous en prie, à Mme Ginguené. - Dites pour moi un mot d’amitié à Garat. Adieu, mon cher et bon ami, - je suis tout à vous pour la vie et par delà, s’il y a un par-delà.» - -Le 5 mai, après une promenade avec sa femme, Cabanis se mit -tranquillement au lit, dormit quelques heures et fut saisi, vers -minuit, d’une nouvelle attaque qui l’emporta, malgré les secours les -plus prompts. - -Une cérémonie religieuse eut lieu à Auteuil, le 14 mai, puis le -corps du grand médecin fut transporté au Panthéon, en présence des -députations du Sénat, de l’Institut et de l’Ecole de médecine. Les -pompes de la douleur officielle ne furent rien à côté du chagrin de sa -famille, de ses amis et des pauvres d’Auteuil et de Villette, qui le -pleurèrent comme un père tendrement aimé. - -Le cœur de Cabanis manque sous les tristes voûtes du Panthéon; il -repose à Auteuil, dans un coin de verdure, auprès du corps de Mme -Cabanis et tout à côté des restes de Mme Helvétius. - -Après cette mort, les dernières années silencieuses de l’Empire ne -furent guère marquées pour Mme de Condorcet que par les visites, rares -mais choisies, qu’elle recevait à la Maisonnette. - -Tantôt, c’était Manzoni qui venait avec sa mère, fille de Beccaria, -passer plusieurs étés chez la veuve du philosophe. Alors, dans les -promenades sur la terrasse ou le long du coteau de Sainte-Avoie, -Manzoni célébrait devant ses hôtes les immortelles beautés de la -poésie et de l’art, ou bien, il leur déclamait, avant de les écrire, -ses beaux vers sur la mort d’Imbonati. Il y avait cependant un terrain -où le poète ne pouvait pas s’entendre avec ses amis; c’était quand la -conversation tombait sur le maître de l’Europe pour lequel Manzoni -n’avait pas assez d’admiration[230]. - - [230] Chateaubriand, dans les _Mémoires d’outre-tombe_, a cité - un fragment d’une des belles pièces de Manzoni sur Napoléon: - «Il éprouva tout: la gloire plus grande après le péril, la - fuite et la victoire, la royauté et le triste exil, deux fois - dans la poudre, deux fois sur l’autel. Il se nomma. Deux - siècles, l’un contre l’autre armés, se tournèrent vers lui, - comme attendant leur sort. Il fit silence et s’établit arbitre - entre eux.» - -Après son mariage, en 1808, il vint revoir la Maisonnette et demanda à -Fauriel d’être le parrain de son premier enfant[231]. - - [231] Ce fut une fille, Juliette-Claudine, du nom de Fauriel - qui s’appelait Claude. - -Tantôt, Fauriel introduisait chez son amie Baggesen, ce Danois à -l’esprit si original, au cœur toujours inquiet des moindres choses de -la vie. L’auteur de la _Parthénéide_ s’était logé près de Marly et il -avait baptisé son habitation du nom de _Violette_; les lettres de ses -correspondants ne lui parvenaient pas et il s’en plaignait à Fauriel: - - «Le nom de Violette n’y fait rien; c’est Marly-la-Machine qui décide, - qui depuis longtemps ne s’appelle plus Marly-le-Roi et qui n’est - pas encore appelé Marly-l’Empereur. Continuez toutefois d’omettre - la Violette pour l’avenir; ce n’était naturellement qu’un badinage - de ma part de vous donner cette adresse, une mauvaise plaisanterie, - si vous voulez, en pensant à Villette, d’où je m’imaginais que vous - pourriez, de temps en temps, dater vos lettres... Pour ce qui - regarde ma Violette, j’y renonce dès à présent dans tous les actes - publics, mais rien au monde ne m’y fera renoncer dans les cas privés. - Je dirai là-dessus comme disait certain évêque: «En public, Madame, - vous serez obligée de m’appeler Monsieur, mais, en particulier, - vous pouvez m’appeler Monseigneur.» N’ai-je pas fait planter une - quantité innombrable de violettes au pied de la butte que je viens de - faire moi-même dans le jardin, uniquement pour justifier ce nom? Et - n’ai-je pas daté toutes les lettres que j’ai écrites depuis un mois - de Violette par cette même raison? Il est vrai que, jusqu’à présent, - il n’y a que vous, Mme de Condorcet, ma femme et moi qui sachions - ce nom; mais mes trois fils grandissent et le sauront un jour, mon - meilleur ami M... le saura et puis la postérité. C’est tout ce qu’il - me faut. Les violettes craignent le grand jour; c’est au sein de - l’amour, de l’amitié et de la poésie qu’elles se cachent.» - -Une autre fois, c’était Guizot qui venait à la Maisonnette pour y -travailler sans distractions et qui, à chacun de ses voyages, apportait -avec lui six ou sept cents volumes[232]. - - [232] Il y passa tout l’été et l’automne de 1820, pendant que - Mme de Condorcet était retenue à Paris par sa santé. - -Puis, Sismondi qu’une communauté de goûts et d’études amenait en 1813 -chez Fauriel et chez Guizot. - -Enfin, un autre commensal, Benjamin Constant venait à la Maisonnette -à chacun de ses voyages en France; c’était l’une des plus vieilles -relations de Mme de Condorcet; il avait suivi auprès d’elle les cours -du Lycée, fréquenté chez Suard et chez Mme Necker et conspiré avec -Bernadotte, dans les environs du 18 brumaire. - -En 1806, Mme de Staël était à Acosta, chez les Castellane; elle -terminait _Corinne_ et cherchait à régler des affaires d’intérêt assez -embrouillées. Elle appela auprès d’elle pour l’y aider Fauriel et -Benjamin; le premier arriva de la Maisonnette qui était toute proche: -on se rappela les entretiens d’autrefois, mais le charme était rompu -et la séparation fut sans amertume. Le second avait traversé toute -la France; un orage de cœur éclata et l’ancien ami de Mme de Staël -ne trouva autre chose à faire que de se sauver. Rentré à Paris, il -écrivait[233]: «Je passe une soirée _très douce_ chez Mme de Condorcet -avec Cabanis et Fauriel.» - - [233] _Journal intime_ de Benjamin Constant. Ollendorff, 1895, - p. 118. Le lendemain, il se rencontre encore avec Fauriel chez - Mme Récamier. - -En 1809, Sophie vint passer quelques jours à Paris. Elle quittait -rarement Fauriel; les deux lettres qu’elle lui écrivit dans cette -circonstance méritent donc d’être données[234]: - - [234] En manuscrit à la bibliothèque de l’Institut. Ces deux - billets sont écrits sur un papier dans le filigrane duquel - on voit le profil de Napoléon, empereur des Français et roi - d’Italie. - - «Je suis arrivée ici accompagnée par le soleil et j’y ai trouvé - le feu bien établi en bas et dans ma chambre. Du reste, des soins - simples pour moi qui m’y laissent presque aussi libre que si j’étais - seule. Ma belle-sœur venait de recevoir une lettre de mon frère (le - général de Grouchy) d’Als, du 19; Alphonse (fils du général), pris - par Châtelet, s’est échappé au bout de dix jours et a rejoint le - général Zusca qui l’a envoyé à l’Empereur lui rendre compte de l’Etat - du Tyrol. L’Empereur l’a bien reçu et lui a dit qu’il n’avait pas - son père avec lui parce qu’il se confiait plus à lui qu’à personne - pour mener sa cavalerie et qu’il n’en savait pas moins qu’il avait - pris un bidet de poste pour arriver à temps à la bataille de Piave, - etc., etc... Mon frère ajoute: «On s’occupe à prendre Raab, place - fortifiée qui nécessiterait des pièces de siège dont nous manquons. - Les affaires avancent peu. La sanglante et glorieuse bataille du 14 - n’a pas eu autant de résultats qu’il eût été à désirer. Enfin, ce - n’est que dans un avenir terriblement éloigné qu’on peut entrevoir - la fin de cette guerre, à moins que les Russes n’y prennent une part - active.» - - «J’ai trouvé le cabinet occupé par de la musique et du dessin, le - tout assez passable pour me mettre en train, si j’avais la force de - l’être. L’air d’ici me semble bon, mais un affreux bouillon m’a fait - passer une affreuse nuit. - - «Adieu. Désirer de te voir vient si fort après désirer qu’il ne te - coûte pas un moment de gêne que je te répète: Ne viens pas. Mille - choses à nos amis.» - -Et une autre fois: - - «Bon sommeil et néanmoins douleurs cruelles pour quatre lignes. J’ai - envoyé les clefs hier. A jeudi, _Nâfsi_[235], et n’oublie pas de - faire envoyer une paire de draps bons jeudi...--_P.-S._ Salut, douce - retraite, parfum des fleurs, aimables ombrages, paix pour le travail - et tout ce dont il double le charme.» - - [235] Mot arabe qui signifie: _ma chère âme ou mon cher cœur_. - Fauriel avait appris quelques mots de cette langue à Mme de - Condorcet. - -Paris, on le voit, ne lui faisait pas oublier la maison bénie où, dans -l’amour et l’étude, elle avait presque retrouvé le calme heureux de son -enfance. - -L’affaire Malet, en 1812, fut un premier coup de tonnerre dans le ciel, -déjà chargé d’orage, de l’Empire. Napoléon, dans un discours fameux, -reprocha aux amis de Mme de Condorcet une conspiration à laquelle ils -n’avaient certainement pas pris part[236]. - - [236] Voir cette sortie contre l’Idéologie dans le _Moniteur_ - du 21 décembre 1812 ou dans la _Correspondance de Napoléon_, - XXIV, p.398-399. - -Ils n’en restèrent pas moins patriotes et français au moment des -désastres. Mais la Restauration ne leur en sut aucun gré. Les restes -déjà décimés des Idéologues furent les premières victimes des Bourbons; -on les chassa de l’Institut, de l’Université[237]; tous ceux qui -tenaient une plume indépendante furent condamnés à l’exil. - - [237] Ou du conseil d’État, comme Guizot. - -Eulalie se rendit chez le préfet de police Anglès pour demander la -grâce de son mari qui subvenait aux besoins de cinq enfants en bas -âge et comme le fonctionnaire lui répondait: «Pas de pitié pour lui, -madame.»--«Oh! monsieur, s’écria la fille de Roucher, vous me faites -frémir. Je crois entendre encore les assassins de mon père!» - -Mme de Condorcet et sa sœur furent dénoncées, traquées par la -police. On représentait Mme Cabanis comme «une jacobine déterminée -qui détestait et tournait en ridicule le roi et la famille royale». -On voulut la priver de la pension qu’elle touchait comme veuve de -sénateur[238]. - - [238] Archives nationales. F. 7. 6788. 20 octobre 1815. - «Le sieur Bontemps est arrêté pour loger chez lui la sœur - du général Grouchy. Bontemps, employé au ministère de la - marine, rue des Vieilles-Tuileries, ayant loué partie de sa - maison à la dame Cabanis, sœur du général Grouchy, qui reçoit - habituellement chez elle sa belle-sœur. Cette dernière a avoué - à un sieur Boutard, demeurant en face, qu’elle était inquiète - de son mari jusqu’à ce qu’il fût arrivé à destination. Il y a - huit ans que Mme Cabanis demeure rue des Vieilles-Tuileries, - nº 47. La somme de 6.000 livres de sa pension pourrait être - mieux employée. La rue des Vieilles-Tuileries, faubourg - Saint-Germain, est extrêmement mal habitée. Tous les soirs, on - chante des horreurs contre la famille de Bourbon.» - -Mais ce fut sur le maréchal de Grouchy que retomba toute la haine du -nouveau gouvernement. - -La cause principale qui détermina la mise du nom de Grouchy sur la -liste de proscription et de mort du 24 juillet 1815 fut sa nomination -de maréchal à la suite de la capture du duc d’Angoulême[239]. - - [239] Voir aux pièces annexes l’explication donnée par Grouchy - de sa conduite dans ces circonstances. - -Traduit, le 19 octobre 1816, devant le premier conseil de guerre de -la première division militaire, sous l’inculpation de trahison, crime -qui entraînait la mort, Grouchy, en fuite, fut déclaré contumace. On -procéda néanmoins au jugement. A l’audience assistaient Mme de Grouchy, -le colonel et le vicomte de Grouchy, ses deux fils, Mme la marquise de -Condorcet, sa sœur. - -Le colonel défendit son père en ces termes[240]: - - [240] _Mémoires du maréchal de Grouchy_, t. V, p. 14 et seq. - - «A qui fera-t-on croire que, pour prétendre à cette récompense (le - grade de maréchal de France), il eut besoin de nouveaux titres, celui - qui, maréchal de camp en 1792, lieutenant général en 1793, général - en chef en 1795, a, pendant vingt-cinq ans, commandé des divisions, - des corps d’armée et, dans quelques campagnes, l’arme entière de - la cavalerie; celui qui s’est trouvé à soixante batailles, à plus - de cent combats où la victoire fut, dans presque tous, arrosée de - son sang; celui qui disait au chef du gouvernement, fatigué de ses - réclamations en faveur des émigrés: «Je ne vous ai pas encore demandé - autant de radiations que j’ai reçu de blessures pour la patrie et - vous me faites souvenir que j’en compte vingt et une.» - - «Quand mon père gémit sous le poids d’une accusation terrible, - interdirait-on à la piété filiale de lui rendre une justice que - lui rendra l’équitable postérité? Elle dira de lui, messieurs, - qu’étranger à toute faction, uniquement dévoué à sa patrie, la - seule prérogative qu’il réclama jamais fut celle de se présenter le - premier sur tous les champs de bataille et qu’au milieu des souvenirs - honorables qu’il emporte dans son exil, le plus cher à son cœur fut - d’avoir ramené des bords de la Dyle, à travers 200.000 ennemis, - 40.000 Français invaincus jusque sous les murs de la capitale.» - -Après ces paroles, il fut donné lecture d’une consultation que Mme de -Condorcet avait obtenue de MM. Chaix d’Est-Ange, Delavigne, Billecocq -et Tripier et qui concluait à l’incompétence du conseil de guerre, le -maréchal de Grouchy, en sa qualité de colonel général des chasseurs, -étant devenu grand-officier d’Empire et, dès lors, justiciable de la -Chambre des Pairs. - -L’incompétence fut prononcée; mais le lendemain, 20 octobre 1816, le -capitaine rapporteur remplissant les fonctions de procureur du roi se -pourvut devant un conseil de revision qui renvoya Grouchy devant un -nouveau conseil de guerre. Celui-ci se déclara incompétent à son tour. - -Dès le début de 1816, le maréchal était passé en Amérique; c’est de là -qu’il donna l’ordre de vendre Villette et ses dépendances. Mais, tandis -que Mme de Condorcet ne cessait de s’occuper de lui, en retour Grouchy -écrivait des lettres pleines du nom de Sophie et du souvenir le plus -touchant pour cette sœur dévouée[241]. - - [241] _Mémoires du maréchal de Grouchy_, t. V, p. 46 et _circà_. - -A partir de 1817, Mme de Condorcet vécut très retirée et ne s’occupa -plus que d’œuvres de bienfaisance et de charité. Elle ne faisait plus à -la Maisonnette que de courtes apparitions et s’était établie à Paris au -nº 68 de la rue de Seine. - -Les douleurs aiguës et presque continuelles d’une névralgie qui avait -son siège dans la tête n’avaient atteint ni sa beauté, ni son esprit, -et Firmin Didot, comme aux beaux jours du Consulat, lui offrait un -volume des _Bucoliques_ sur lequel il avait écrit ces vers[242]: - - De la main d’un pasteur accepte avec bonté - Ce fruit de son jardin peut-être un peu sauvage. - Il ne te vit jamais sans songer à l’hommage - Qu’un pasteur autrefois offrit à la beauté. - - [242] Manuscrit à la bibliothèque de l’Institut. - -Mme de Condorcet avait eu la joie de revoir son frère le maréchal -dont l’exil avait cessé. Mais un nouveau chagrin avait suivi ce court -bonheur; elle en faisait part, en ces termes, à son neveu Ernest de -Grouchy, alors élève à la pension Hix[243]: - - «Mardi, 29 janvier 1822. - - «La nuit du départ de mon frère, le feu a pris au bâtiment de la - Ferrière[244], à 2 heures du matin et à 4 il ne restait plus que les - murs. Meubles, linge, bibliothèque, papiers relatifs à ses campagnes, - tout son ménage d’Amérique, tout ce qu’il avait rapporté d’effets - curieux ou précieux des quatre coins de l’Europe où il a fait la - guerre, ses habits, ses armes, tout a été consumé. - - «Dis-le à M. Hix et prends le temps d’écrire à ce sujet à ton oncle - ce que ton cœur t’inspirera, où se trouvera sûrement le regret de - n’avoir aucun sacrifice à lui offrir. - - «Je t’embrasse, cher enfant.» - - [243] Lettre communiquée par M. le vicomte de Grouchy. La - pension Hix, alors située 10, rue de Matignon, et plus tard, 5, - rue de Berri, avait une réputation considérable; en dehors des - jeunes de Grouchy, elle compta comme élèves Alfred de Vigny et - les enfants de Barante, de Ségur, de Wagram, de Valmy, Tascher - de la Pagerie, etc. Cette pension suivait les cours du collège - Bonaparte, aujourd’hui Lycée Condorcet. Ernest de Grouchy, - ancien préfet, ancien député, officier de la Légion d’honneur, - est mort en 1879. Il était le beau-père du général de Miribel. - - [244] Propriété du maréchal de Grouchy, en Normandie. On voit, - par la suite de cette lettre, que Mme de Condorcet continuait à - exercer son influence douce, mais pénétrante et très réelle sur - tous ceux qui l’approchaient. - -Dans les premiers jours de septembre 1822, la maladie prit un -caractère des plus graves; au milieu de ses cruelles souffrances, Mme -de Condorcet ne retrouvait quelque force que pour s’entretenir des -besoins et du sort futur de ceux qu’elle avait coutume de secourir, et -lorsque sa langue devint embarrassée, ce furent encore les noms de ces -personnes qu’elle prononça le mieux et qu’elle répéta le plus souvent. - -Le 8 septembre, elle s’éteignit, après avoir demandé pour ses -funérailles la plus grande simplicité. - -Quelques jours après, Mme Ginguené écrivait sur le cahier où elle -notait ses pensées[245]: - - «La veuve de l’illustre Condorcet vient de mourir. Toutes les - ressources de l’art le plus habile n’ont pu que prolonger de quelques - moments cette existence précieuse à ceux qui l’ont connue. Mme de - Condorcet fut peut-être la plus belle femme de son époque; elle fut - certainement une des plus spirituelles et des meilleures de son - temps. Elle eut toutes les vertus sans un seul préjugé. - - «Mme de Condorcet est morte le dimanche 8 septembre. Elle demanda à - être enterrée avec les pauvres et sans cérémonie religieuse. Huit ou - dix parents et amis ont accompagné les restes de cette excellente - femme au Père-Lachaise. Sa tombe est près l’avenue où repose mon - pauvre ami[246].» - - [245] Sur Mme Ginguené, en dehors de ce qui a été dit d’elle, - soit dans ce volume, soit dans le _Salon de Mme Helvétius_, je - signalerai l’ouvrage de Lady Morgan, intitulé France, 1817, - au t. II, p. 276 à 282, il est longuement question de Nancy - Ginguené; signalons toutefois l’erreur qui place à Eaubonne une - propriété qui, effectivement, était située à Saint-Prix. A part - ce détail, la description est parfaitement exacte. - - [246] Ginguené était mort le 16 novembre 1816; sa femme - mourut le 14 octobre 1832. La tombe de Mme de Condorcet est - des plus simples: «Ici repose Marie-Louise-Sophie Grouchy, - veuve Condorcet, décédée à Paris, le 8 septembre 1822.» - Elle est placée tout près de Nicolo, Cherubini, Bellini, - Boïeldieu, Chopin, Lakanal, Lesueur, Denon, Regnault de - Saint-Jean-d’Angély, Delille, Target, Saint-Lambert, Elzéar de - Sabran et Suard! - -Guizot, le 12 septembre, écrivait à Fauriel[247]: - - «Mon pauvre ami, je n’ai su qu’hier soir le coup qui vous a frappé; - je vous ai cherché chez vous. J’étais loin de m’attendre à ce - malheur; depuis quelques jours au contraire, j’étais tranquille. - Aussi, n’envoyions-nous plus, tous les matins, savoir des - nouvelles... Ma femme partage tous mes sentiments et veut que je vous - le répète bien. Adieu, mon pauvre ami, je vous embrasse, le cœur bien - serré.» - - [247] Préface par M. Lud. Lalanne des _Derniers jours du - Consulat_, p. v. - -De son côté, Emmanuel de Grouchy, de Fribourg, le 6 octobre 1822, -s’adressait au même correspondant[248]: - - «Quelque douloureuse que dût être notre entrevue, je la désirais - vivement; quelque amères qu’eussent été les larmes que nous - aurions versées ensemble, j’aurais souhaité avoir l’occasion de - vous témoigner tous mes sentiments d’estime et d’affection. C’est - en obéissant religieusement aux vœux constants de l’amie dont la - perte est irréparable pour nous, vœux toujours partagés par vous - et qui tendaient à ce que je devinsse un homme digne de ce nom que - je tâcherai de vous prouver ces sentiments et qu’en même temps je - mériterai votre intérêt que je réclame au nom et en la mémoire - de notre amie. Le neveu et l’objet constant des soins de Mme de - Condorcet ne saurait vous être indifférent.» - - [248] Manuscrit à la bibliothèque de l’Institut. Emmanuel de - Grouchy, chargé d’affaires de France à Turin, officier de la - Légion d’honneur, est mort en 1839. Il était le père de M. le - vicomte de Grouchy. - -Immense fut la douleur de Mme O’Connor qui consacra à la mémoire de sa -mère quelques pages touchantes. - -Quant à Mme Cabanis, elle écrivait le 3 septembre 1823, à son frère -Henri, que nous avons connu chevalier de Malte avant 1789[249]: «Le 8 -de ce mois, il y aura un an que nous avons perdu cette chère Sophie de -Condorcet; je la regrette sans cesse. Après mon mari et mes enfants, -elle était ce que j’aimais le plus au monde. Elle aurait, ainsi que mon -mari, bien aimé le mariage qu’Annette vient de faire...» - - [249] Lettre communiquée par Mme la générale de Miribel, - petite-nièce de Mme de Condorcet. Cette lettre annonce le - mariage d’Annette Cabanis avec son cousin Charles Dupaty, le - sculpteur, membre de l’Institut. Henri de Grouchy demeurait, à - cette époque, à Vigny, près de Meulan: toujours le même joli - coin! - -Faut-il ajouter, hélas! que Fauriel, qui avait dû à Sophie le bonheur -et l’aisance de la vie, fut le moins affligé de tous ceux qui l’avaient -connue. Son testament, en date du 19 octobre 1823[250], montre qu’il -n’avait pas attendu longtemps pour se consoler. Pas un souvenir -n’était laissé, pas un mot n’était dit pour la fille ou pour les -petits-enfants de Mme de Condorcet[251]. - - [250] En manuscrit à la bibliothèque de l’Institut. Il ne - mourut qu’en 1844. - - [251] Et cependant, Mme O’Connor jeune fille s’intéressait - aux moindres indispositions de Fauriel qu’elle appelait le - _Gentleman_; plus tard et jusqu’en 1822, les enfants O’Connor - écrivaient à Fauriel comme au plus aimé des grands-pères. Les - lettres manuscrites qui sont à l’Institut en font foi. - -Il semble même qu’on l’importunait en lui rappelant des souvenirs qui -auraient dû lui être bien chers. Le 30 mars 1842, Mme Cabanis, qui, -elle, n’oubliait pas, lui renvoyait des objets qui avaient appartenu à -Sophie et lui écrivait: - - «Mon ami, voici encore une restitution que je vous fais. Des livres - à vous qui remplissent ce panier et d’autres livres, encore à vous, - qui sont en liasse. Quoique ces envois réveillent dans votre âme des - souvenirs qui ont un côté douloureux, ils y remuent aussi, _j’en suis - sûre_, une masse de tendresse imperturbable et qui doit être profonde - et douce jusqu’à votre dernier jour.» - -Déjà, le 20 octobre 1838, elle lui disait: «Quelques relations avec -vous m’auraient conservé quelques parcelles de ces richesses dont, -autrefois, mon âme et mon esprit se sont nourris.» - -L’ingratitude de Fauriel, triste exemple de la faiblesse humaine, est -restée unique; elle ne peut atteindre que lui. - -Le souvenir aimé de Mme de Condorcet, gardé comme un culte par tous -ceux qui l’ont approchée, vivra au contraire. - -C’est que, à l’éternelle beauté dont elle fut l’un des types les plus -parfaits, elle sut joindre la douceur qui charme, l’esprit qui pénètre -et la charité qui purifie. - - - - -PIÈCES ANNEXES - -JUSTIFICATION DE LA CONDUITE DU MARÉCHAL DE GROUCHY EN MARS 1815[252] - - [252] Cette pièce et la suivante ont été communiquées à - l’auteur par M. le vicomte de Grouchy. - - -I.--AU MARÉCHAL GOUVION-SAINT-CYR - - Mon cher Maréchal, - -J’apprends avec bien du plaisir votre nomination: elle m’est un sûr -garant que le sort de chacun de nous sera le moins défavorable possible. - -Jusques à ce moment, j’ai pensé qu’il ne convenait point que je -fisse de démarches directes près de S. M. Maintenant, je réclame de -l’attachement que vous m’avez toujours témoigné de me guider à cet -égard. - -Voici un exposé de ma conduite depuis le mois de mars dernier. Je vous -demande instamment d’engager le Roi à y jeter les yeux: il y verra que -mon expédition du Midi m’a donné l’apparence de torts qui, dans leur -réalité, sont moins graves qu’on ne l’imagine. Il y verra aussi comme -je me suis conduit, dans ces dernières circonstances. - -Si on doit licencier l’armée, je ne saurais croire que S. M. laisse -sans traitement celui qui, entré au service en 1779, est arrivé au -premier grade militaire, sans avoir acquis d’autre fortune que son état. - -Si on conserve l’armée, je vous demande de me faire confirmer dans -mon grade par S. M. Les sentiments que j’ai partagés avec le reste -ou, du moins, la majorité de l’armée, ne sauraient, ce me semble, me -dépouiller des titres que j’ai acquis par tant de campagnes et de -blessures. - -Comme je présume qu’on ne m’emploiera pas, dans ces premiers moments, -je me retirerai à la campagne, pendant quelques mois. Quoi qu’il en -soit, mon cher Maréchal, comme j’ai bien à cœur de causer avec vous, -sur ma position, et cela, en particulier, faites-moi dire par mon aide -de camp si vous pouvez me recevoir, un de ces soirs, et si vous trouvez -bon que j’aille chez vous, en frac. - -Agréez, mon cher Maréchal, le renouvellement de mes affectueux -sentiments. - - Le Maréchal Comte DE GROUCHY, - rue Ville-Lévêque, nº 26. - - Le 10 juillet 1815. - - -II.--EXPOSÉ DE LA CONDUITE QUE J’AI TENUE DEPUIS LE MOIS DE MARS DERNIER - -J’étais à soixante lieues de Paris lors du débarquement de Napoléon: -aussitôt que j’en fus informé, je me rendis en poste dans la capitale, -et j’allai prendre les ordres de M. le duc de Berri qui commandait -l’armée. Il me reprocha publiquement, dans les termes les plus durs, -d’avoir tardé à venir, et m’annonça qu’il n’avait point de fonctions à -me donner. - -J’écrivis à S. M. pour me plaindre des reproches injustes que me -faisait M. le duc de Berri et pour demander à être employé: ma lettre -resta sans réponse. Alors, je me déterminai à voir Monsieur en audience -particulière; je lui témoignai combien j’étais douloureusement affecté -de l’injure gratuite que m’avait faite M. le duc de Berri, mais -j’ajoutai que je n’en étais pas moins désireux de servir la cause du -Roi. - -Cette dernière démarche fut encore inutile; on me laissa sans ordres et -sans fonctions à Paris. - -Napoléon y arriva. Je n’avais point été au-devant de lui: il m’envoya -chercher, me demanda si je ne partageais pas l’opinion du reste de -l’armée, et m’engagea à ne pas me séparer de mes compagnons d’armes. Le -Roi avait quitté la France, renvoyé les généraux qui l’accompagnaient, -licencié sa maison. La nation paraissait, comme l’armée, prononcée dans -le vœu de reconnaître Napoléon; il n’existait d’autre gouvernement que -le sien; je n’avais jamais été employé par le Roi; il ne m’avait confié -ni commandement de troupes, ni celui d’aucune province; je n’avais -prêté d’autre serment depuis son retour que celui pour la Croix de -Saint-Louis; mes demandes de servir récidivées à diverses époques et -au moment même du départ du Roi, avaient été rejetées: j’ai donc pu me -croire libre, et j’ai suivi l’impulsion générale. - -Des troubles éclatèrent dans le Midi: Napoléon me donna ordre de m’y -rendre pour les apaiser et y faire déployer les couleurs arborées -alors dans le reste de la France. Je témoignai de la répugnance à me -charger de cette mission, sachant que M. le duc d’Angoulême était -encore dans cette partie du royaume. - -Napoléon exigea que je partisse; je ne le fis que lorsqu’il m’eût -donné l’assurance que si le sort des armes mettait à même d’empêcher -M. le duc d’Angoulême de s’embarquer, il le renverrait; et qu’il m’eût -dit que son intention était de faire contraster la générosité de sa -conduite envers ce prince avec le sort que les alliés annonçaient -vouloir lui réserver. Il ajouta seulement que peut-être il le garderait -comme gage du retour de l’impératrice Marie-Louise. Je partis le cœur -navré, mais il fallait ou renoncer à mon état ou obéir. - -Les ordres successifs que m’adressa Napoléon réitéraient tous -l’injonction d’empêcher le prince de sortir de France, et il envoya -près de moi un de ses aides de camp pour assurer l’exécution de ses -ordres, si je balançais à y obtempérer. - -Le lieutenant général Gilly ayant conclu sans ma participation avec -M. le duc d’Angoulême la capitulation de la Pallud, j’en fus informé -en entrant au village de la Douzère, distant de trois lieues de la -Pallud. Mes instructions ne me permettant pas de ratifier la principale -clause de cette capitulation qui était le départ du prince, je me -vis obligé de me rendre au Saint-Esprit où il devait passer, afin de -m’opposer à son départ. Mais, au lieu d’y aller directement par terre, -je m’embarquai sur le Rhône, avec un vent contraire, afin que le prince -eût le temps de partir pour Cette avant que je fusse au Saint-Esprit. -J’arrivai dans cette ville dix heures plus tard que je n’aurais dû -y être, malheureusement le prince avait tardé à se mettre en marche: -il était encore à la Pallud quand j’arrivai au Saint-Esprit; j’étais -accompagné de l’aide de camp de Napoléon qui ne me quittait pas et -qui eût rompu la capitulation si je l’eusse ratifiée. Je fus donc, -malgré moi, forcé de retenir le prince jusqu’à ce que j’eusse reçu -l’autorisation de le laisser aller, autorisation que je demandai avec -instance et en rappelant ce qui m’avait été dit à cet égard. En outre, -je donnai à M. de Damas, aide de camp du prince, la positive assurance -que si, contre toutes les apparences, la politique de Napoléon pouvait -être changée, je ferais moi-même évader le prince et j’ajoutai que je -dévouerais ma tête pour sauver la sienne. M. de Damas, avec lequel -je m’abouchai tous les jours pendant le temps que je passai au -Saint-Esprit, fut témoin de ce que je souffrais, fut dépositaire de mes -résolutions et connut tous mes sentiments. J’invoque avec confiance son -témoignage. - -Je quittai le Saint-Esprit pour marcher contre Marseille. Pendant la -durée de ma mission dans le Midi, pas une arrestation ne fut faite par -mes ordres, pas une goutte de sang ne fut versée. Napoléon, en rendant -compte des événements, mutila ou altéra mes rapports, me prêta des -expressions injurieuses que je ne m’étais pas permises et me donna des -torts que je n’ai pas eus. - -Rappelé du Midi, j’ai d’abord commandé l’armée des Alpes; à Fleurus, -l’aile droite de l’armée du Nord et, depuis, j’ai été placé à la tête -de cette armée. Des ouvertures m’ont été faites à Soissons pour lui -faire prendre la cocarde blanche; j’ai répondu que la disposition des -esprits ne permettait pas de penser que le chef de l’armée pût lui -faire quitter les couleurs nationales. - -Arrivé sous Paris après une retraite glorieuse, je me suis hâté de -résigner le commandement, afin de donner l’exemple de la soumission -et pour n’avoir point à me reprocher d’avoir coopéré à des événements -dont le résultat pouvait être que le Roi ne rentrât dans la capitale -que sur des monceaux de cadavres et après une bataille dont l’issue -eût probablement amené l’incendie et le sac de Paris. Mon abandon du -commandement est un des mobiles de l’état actuel des choses; j’ai fait -tout ce qu’il était en mon pouvoir de faire pour que l’autorité royale -fût reconnue de l’armée, en lui faisant envisager que le salut de la -France se trouvait dépendre maintenant du retour de S. M. MM. Fouché, -de Vitrolles, Oudinot ont connaissance de ces faits et les déclareront -s’ils sont interpellés à cet égard. - -Ayant commandé les armées françaises comme Maréchal, n’étant point un -des fauteurs du retour de Napoléon, ne pouvant être grevé d’aucune -culpabilité quant à l’expédition du Midi, suite inévitable de la -position dans laquelle j’étais et qui m’a été commune avec la plupart -des chefs de l’armée, j’ose espérer que Sa Majesté me laissera le titre -que trente-cinq années de services m’ont fait obtenir, qu’elle me -conservera mon état qui est ma seule fortune et, si la France est dans -le cas de combattre pour son indépendance, je forme le vœu d’être placé -de nouveau à la tête des armées; j’y servirai avec autant de fidélité -que de zèle. Dans ce premier moment, je crois devoir donner une marque -de déférence en me retirant à la campagne et je réitère ici au Roi les -assurances de la soumission la plus absolue et du plus profond respect. - - Le Maréchal Comte DE GROUCHY. - - Le 12 juillet 1815. - - - - -INDEX ALPHABÉTIQUE - - - Albany (comtesse d’), 76. - Alembert (d’), 8, 62, 65, 74, 77, 162. - Alfieri, 76. - Alibert, 204. - Amiable (M. Louis), 130. - Andlau (Mme d’), née Helvétius, 96. - Andrieux, 199, 200. - Anglès, 225. - Angoulême (duc d’), 226, 240, 241. - Anne d’Autriche, 186. - Anville (duchesse d’), 24, 66, 70. - Arago (François), 69 à 71, 135, 145. - Arbouville (marquis d’), 7, 24, 68. - Arbouville (Félicité-Fréteau, marquise d’), 7, 24, 68. - Arçon (le général d’), 179. - Armenonville (d’), 100. - Arnault, 113. - Artois (comte d’), 90. - Aspasie, 92. - Aubert-Vitry, 117. - Audibert, 113. - - Bache-Franklin, 78, 142. - Baggesen, 196, 220, 221. - Bailleul, 163. - Bailly, 104, 105. - Bancal des Issarts, 111. - Barante (de), 203. - Barante (famille de), 229. - Barras, 171. - Barre (le chevalier de la), 63. - Baudelaire (J.-F.), 158, 165. - Beaumarchais, 8, 57, 59, 60, 74. - Beaurepaire (Mme Marie-Gabrielle de), 34, 35. - Beauvais (Mme), 36, 43, 147. - Beccaria, 77, 219. - Belleville, 118. - Bellini, 231. - Benoît, 148. - Benoît (saint), 33. - Bentabolle, 115. - Bernadotte, 200, 222. - Bernardin de Saint-Pierre, 105. - Bernis (le cardinal de), 34, 61. - Berquin, 105. - Berry (duc de), 239. - Berthier, 100. - Billecocq, 228. - Bled (M. Victor du), 114. - Boïeldieu, 231. - Bonaparte, 112, 145, 171, 172, 180, 200. - Bontemps, 225, 226. - Boufflers (Mmes de), 165, 179. - Bourbon (famille de), 201, 225, 226. - Bourgoing (famille de), 179, 180. - Boutard, 226. - Boyer, 134, 204. - Bradier, 68. - Breuil (la chanoinesse du), 35. - Brillon (Mme), 98. - Brissot, 151. - Brissot (Mme), 161. - Buffévant (la chanoinesse de), 35, 36, 44, 47. - Buzot (Mme), 161. - - Cabanis, préf., 59, 75, 96, 98, 103, 106, 118 à 123, 126, 129, 134, - 139, 144 à 146, 148, 150, 155, 156, 158, 165, 166, 170, 171, 172, - 174 à 177, 179, 183 à 185, 196, 198, 200 à 202, 204 à 208, 210, - 212 à 219, 222. - Cabanis (Félicité-Charlotte de Grouchy, Mme), 10 à 12, 16, 17, 20, - 24, 25, 30, 39, 40, 44, 49, 52, 58, 66, 67, 72, 73, 79, 110, 111, - 130, 147, 170, 171, 176, 179, 183, 185, 219, 225, 226, 233, 234. - Candeille (Mlle), 114. - Cardot (Louis), 68, 73, 161. - Cardot (Auguste), 147. - Carra (Mme), 161. - Carrel (M. l’abbé P.), 32. - Cassagnac (A. G. de), 107. - Castelbajac (de Thermes, comtesse de), 3. - Castellane (de), 203, 222. - Catherine (sainte), 33. - Catherine (impératrice), 100. - Caton, 213. - César, 113. - Chabanon (de), 39. - Chabot, 131. - Chaix d’Est-Ange, 228. - Chamfort, 74, 98, 113, 151. - Chamillart, 100. - Charbonnier-Crangeac (Marie-Gabrielle-Josèphe de), 34. - Charrière (Mme de), 194. - Chastenay-Lenty (Marie-Louise-Charlotte de), 34. - Chastenay (la chanoinesse Victorine de), 36, 37. - Chateaubriand, 183, 186, 198, 220. - Chateaubriand (Lucile de), 29. - Châtelet (marquise du), 100. - Châtelet, 223. - Chazeron (la chanoinesse de), 35. - Chénier (André), 75, 151, 154, 192. - Chénier (Marie-Joseph), 92, 113, 163, 166, 168, 172, 180, 199, 200. - Cherubini, 231. - Chevigné (la chanoinesse de), 35. - Chévremont, 186. - Childebrand, 93. - Chopin de Seraincourt, 59. - Chopin, 231. - Choudieu, 116. - Christian VII, 76. - Claye (de), 47 à 49. - Clayette (la chanoinesse de la), 35. - Clootz (Anacharsis), 72, 77, 92. - Coigny (Mme de), 116, 192, 193, 199. - Colin de Plancy (Mme), 159. - Condillac, 40. - Condorcet (famille de), 61, 68, 73. - Condorcet (Antoine de Caritat, marquis de), préf., 8, 47, 54, 60, - 61 à 87, 91, 92, 94, 98, 99, 100, 102 à 113, 117 à 119, 130, 131, - 134 à 146, 148, 149, 150, 155, 158, 159, 162, 166, 168 à 171, 174, - 178 à 180, 195, 203, 206, 211, 216, 231. - Condorcet (Sophie de Grouchy, marquise de).--Le présent livre - étant entièrement consacré à Mme de Condorcet, son nom se trouve - mentionné à toutes les pages du volume. - Constant (Benjamin), 113, 114, 194, 196, 199, 200, 205, 210, 222. - Constant (Charles de), 75. - Créquy (Mme de), 102. - - Damas (la chanoinesse de), 35. - Damas (de), 241. - Danton, 109. - Daunou, 150, 167, 168, 179, 199 à 202. - David (le roi), 93. - David (le peintre), 113. - Dear (Mylord), 78. - Debry (Jean), 110, 119, 131, 135, 145, 165, 166, 170, 203. - Delavigne, 228. - Delille, 231. - Démosthène, 57. - Denon, 231. - Desfontaines, 207. - Desrenaudes, 199. - Destutt de Tracy, 155, 164, 167, 178, 179, 183, 196, 200 à 202. - Diderot, 74, 77. - Didot (Firmin), 229. - Dionis du Séjour, 66. - Dubuisson, 115. - Ducis, 105. - Ducos, 113, 149. - Dudon (le chevalier), 60. - Dugazon, 115. - Dumas (Mme Mathieu), 112. - Dumont, 77. - Dumouriez, 114 à 116. - Dunois, 93. - Dupaty (le président), 2, 5, 7 à 12, 15, 16, 17, 20, 22, 24, 25, 38 - à 45, 47, 48, 50 à 61, 63, 64, 68, 69, 74, 78 à 90, 94, 96. - Dupaty (Adélaïde Fréteau, présidente), 2, 6, 7, 9, 10, 13, 20, 22, - 24, 25, 38 à 43, 46 à 48, 50, 51, 55, 57 à 59, 67, 68, 72, 74, 80 - à 82, 85 à 90, 117. - Dupaty (Charles, fils des précédents), 54 à 57, 59 à 61, 63, 64, - 79, 80, 170, 233. - Dupont (Nancy), 151. - Durfort (la chanoinesse de), 35. - Dussaulx, 7, 24. - - Elie de Beaumont (Eléonore Dupaty, Mme Armand), 86 à 88, 165. - Elie de Beaumont (M.), 165. - Elisabeth d’Angleterre, 100. - Emeric, 203. - Erdmann, 195. - Etang (de l’), 51. - Expilly (d’), 27. - Eymar (d’), 172. - - Farges, 24. - Fauchet (l’abbé), 72. - Fauriel, 173 à 177, 193 à 195, 201, 204, 205, 207, 212, 215, 218, - 220, 222 à 224, 231 à 234. - Fayolle, 145. - Fénelon, 26, 53, 120. - Fénelon (le vicomte de), 39. - Fénelon (les chanoinesses de), 35, 39. - Feuillet, 70, 146. - Filleul de Fosse (Clémentine de Grouchy, Mme), 158. - Fleurieu (de), 105. - Fontanes, 183. - Fontenoy (la chanoinesse de), 35. - Forbin (la chanoinesse de), 35. - Forges de Beaussé (des), 212. - Fouché, 171, 201, 202, 207, 242. - Foudras (Mme de), 35. - Fourcroy, 91. - Franklin, 77, 94, 96 à 98. - Fréteau de Saint-Just, conseiller maître des comptes, 6, 9. - Fréteau de Saint-Just (née Lambert, Mme), 7. - Fréteau, conseiller au Parlement de Paris, 4, 6, 7, 15, 17, 18, 21, - 25, 61, 63, 64, 68, 75, 78, 80 à 85, 118, 129, 130, 156 à 158. - Fréteau (née Colin de Plancy, Mme), 5, 21, 63, 68, 78, 101, 118, - 119, 129, 156 à 161, 163. - Fréteau (Emmanuel), 118, 119, 129 à 133, 150, 158, 159, 161, 163. - Fréteau de Pény (M. l’abbé), 18. - Fréteau de Pény (M. le baron), préf. - - Gallois, 183, 196, 200. - Garat, 74, 91, 92, 132, 144 à 146, 150, 163, 168, 171, 172, 196, - 199, 200, 202, 206, 218. - Gardien (Mme), 161. - Geoffrin (Mme), 76. - Gérando (de), 184, 203. - Gerle (Don), 116. - Gilly, 240. - Ginguené, 92, 151 à 155, 164, 166, 199, 200, 201, 212, 214 à 218, - 231. - Ginguené (Marie-Anne Poulet, Mme Nancy), 151 à 155, 165, 166, 216 à - 218, 231. - Glajeux (M. des), 18. - Gleichen (le baron de), 76. - Gobel (l’évêque), 136. - Goëry (saint), 37. - Gorsas (Mme), 161. - Gouvion-Saint-Cyr (le maréchal), 237, 238. - Graffigny (Mme de), 76, 94, 95. - Grimm, 62, 76, 91, 92. - Grouchy (famille de), 3, 4, 35, 43, 79, 185, 226, 229. - Grouchy (François-Jacques, marquis de), préf., 2 à 9, 11, 14, 16, - 23, 26, 35, 48, 50, 51, 53, 57, 58, 60, 61, 64, 66, 68, 100, 119, - 130, 131, 146, 174 à 176, 214. - Grouchy (Marie-Gilberte-Henriette Fréteau, marquise de), 2, 4 à 9, - 11 à 17, 20 à 26, 39, 43, 46, 48 à 54, 59 à 61, 64, 68, 88 à 90, - 110, 119, 128 à 130. - Grouchy (le maréchal de), 3, 4, 8, 10 à 12, 16 à 20, 22, 26, 49, - 50, 52, 55, 58, 67, 101, 119, 130, 131, 146, 161, 168, 192, 212, - 223, 225 à 229, 237 à 243. - Grouchy (de Pontécoulant, maréchale de), 49 à 52, 58, 223, 226. - Grouchy (le chevalier de), 16 à 20, 24, 55, 233. - Grouchy (Alphonse de), 223, 226. - Grouchy (Ernest de), 229, 230. - Grouchy (Emmanuel de), 232. - Grouchy (M. le vicomte de), Déd. Préf. 4, 101, 211, 229, 232, 237. - Guadet, 113, 166. - Guadet (Mme), 166. - Guillin (l’abbé), 67. - Guillois (Eulalie Roucher, Mme), 95, 96, 150, 207 à 209, 225. - Guillois (F.-M.), 207, 225. - Guizot, 187, 221, 222, 225, 231. - Gustave IV, 179. - Guyomard, 163. - - Hase, 195. - Hébert, 149. - Helvétius, 74, 95, 109. - Helvétius (Mme), 76, 94 à 98, 103, 110, 118, 132, 145, 164, 165, - 171, 172, 179, 183 à 185, 212, 219. - Hix, 229, 230. - Hoffmann, 214. - Homère, 2, 93, 176. - Horace, 144, 146. - - Imbonati, 219. - Isabey, 165. - Isambert, 8, 19, 71, 119. - Isnard, 166, 199. - - Jacquemont, 200. - Jefferson, 78, 142. - Joubert (le général), 168. - Joubert (le philosophe), 183. - Joubert (Annette Cabanis, en premières noces Mme Ch. Dupaty, et en - deuxièmes Mme), 156, 183, 215, 233. - - La Brousse (Mlle), 116. - Lacépède, 105. - La Chèze, 117, 118, 212. - La Chèze (Mme), 118, 211. - Lacombe (Mlle), 112. - Lacombe-Guadet (Mme), 166. - Lacretelle, 105. - Lacroix, 91, 150. - La Fayette (le général de), 68, 72, 75, 104, 105, 148, 198, 200. - La Fayette (Mme de), 148. - Lagrange, 65. - Laharpe, 91. - Lakanal, 231. - Lalande, 61, 130. - Lalanne (M. Lud.), 135. - Lally-Tollendal, 63. - Lamartine, 69, 107. - Lamballe (la princesse de), 105. - Lambert (Mme de), 100. - Lambert (l’abbé), 136. - Lameth (Mme de), 111. - Laplace, 150. - La Revellière-Lépeaux, 166, 171. - Lardoise, 68. - Larivière, 166. - Laromiguière, 199, 200, 212. - Larroque, 212. - Lasource, 114. - Laugier (Mme), 135. - Lauraguais (comte de), 57. - Lavoisier, 98, 113. - Le Breton, 200. - Le Couteulx de Canteleu, 196. - Lefebvre de la Roche (l’abbé), 95, 96, 103, 131, 150, 155, 164, - 183, 184. - Lemercier, 92. - Lemor, 161. - Le Ray de Chaumont, 98. - Le Sueur, 231. - Letourneur, 168. - Le Veillard, 98. - Lévis-Mirepoix (la chanoinesse de), 35. - Libert, 158. - Loiselet, 186. - Loménie de Brienne, archevêque de Toulouse, 79. - Longin, 93, 176. - Lope, 7, 24. - Louis XV, 18, 33, 36, 107. - Louis XVI, 92, 101, 103, 105, 110, 117, 198. - Louis XVII, 105, 106. - Louis XVIII, 237 à 243. - Louvet, 163, 166. - Lucien Bonaparte, 194, 195. - - Mackintosh, 77. - Mademoiselle (la Grande), 31. - Mailla-Garat, 165, 171, 188 à 193, 197, 199. - Malesherbes (de), 96, 105, 106, 150. - Malet, 224. - Mallet du Pan, 163. - Manon, domestique de Mme Vernet, 136, 144. - Manzoni (Beccaria, Mme), 219. - Manzoni, Préf. 219, 220. - Manzoni (Mlle), 220. - Marat, 91, 107, 114, 115, 149. - Marc-Aurèle, 26, 53. - Marcoz, 135, 136. - Marie-Antoinette, 24, 136. - Marie-Louise (l’Impératrice), 240. - Marie-Thérèse, 100. - Marmontel, 91. - Marsy (M. le comte de), 4. - Masson (M. Frédéric), 34, 118, 146, 211. - Maubourg (de), 148. - Mazancourt (Félicité Fréteau, vicomtesse de), 129 à 131, 133, 156, - 159 à 161. - Méhée de la Touche, 201. - Menthon (Mme de), 35. - Meulan (Mlle de), 207. - Michelet, 69, 71, 72, 107, 120. - Midy d’Andé, 78. - Mirabeau, 77, 103, 113. - Miribel (le général de), 229. - Miribel (Mme de), 233. - Molière, 57. - Monestay (la chanoinesse de), 35. - Monsieur (plus tard Louis XVIII), 90, 106. - Montagu, 215. - Monteau, 115. - Montesquieu, 44. - Montesquiou-Fezensac (famille de), 77. - Montesquiou (de), 90. - Montmorency (Mathieu de), 202. - Montmorin (de), 90. - Moreau (le général), 168, 200 à 202, 204. - Morellet, 75, 95 à 97, 118, 149. - Moriceau, 63. - Mun (Helvétius, comtesse de), 96. - - Napoléon, 146, 196 à 198, 210, 212, 220, 223 à 225, 238 à 242. - Narbonne (de), 113. - Necker, 178 à 181. - Necker (Mme), 116, 222. - Newton, 93, 105. - Nicolo, 231. - Noailles (Pauline Le Couteulx de Canteleu, vicomtesse de), 165. - Nodier (Charles), 203. - Nuitter (M. Ch.), 112. - - O’Connor (le général), 8, 62, 71, 118, 196, 210 à 212. - O’Connor (Elisa de Condorcet, Mme), 8, 12, 16, 54, 61, 62, 70, 71, - 103 à 106, 110, 118, 119, 135, 139 à 142, 144, 145, 147, 148, 156 - à 160, 165, 166, 176, 179, 186, 210 à 212, 233. - Orléans (le duc d’), 112, 136. - Orsay (le comte d’), 107. - Orval (Aminthe Cabanis, Mme d’), 215. - Orval (M. Fernand Hecquet d’), Préf. - Oudinot, 242. - - Parcieux (de), 91. - Parent-Réal, 118, 199, 211. - Pariset, 204. - Parry (M.), 151. - Parry (James), 151. - Paty de Clam (M. le marquis du), Préf. - Payne (Thomas), 77. - Pétion (Mme), 161. - Petitval (famille de), 24. - Pichegru, 200. - Pignon (Mme), 110. - Pinel, 134, 204. - Pingaud (M.), 203. - Platon, 151, 213. - Polignac (Mme de), 35. - Pompée, 93. - Pontécoulant (famille de), 49 à 52, 58, 68. - Pontécoulant (le conventionnel de), 166. - Portail, 129. - Proly, 115. - Puisié (abbé de), 17 à 19, 23. - Puy-Montbrun (la chanoinesse Julie du), 34. - Puy-Montbrun (marquis du), 68. - - Quinette, 203. - - Récamier (Mme), 200, 222. - Regnault de Saint-Jean-d’Angély, 231. - Rémusat (M. et Mme de), 185. - Richerand, 204, 213. - Ringuet, 63. - Riouffe, 203. - Ris (l’abbé de), 24. - Rivière (Mme de la), 35. - Robert (de Kéralio, Mme), 112. - Robespierre, 105, 147. - Robinet (M. le docteur), 8, 19, 134. - Rochefoucauld (duc de la), 69 à 72, 98, 106. - Roger (M.), 186. - Rohan (duchesse de), 24. - Roland (Mme), 62, 77, 104, 111, 116. - Romain (saint), 32. - Roucher, 7, 24, 25, 74, 75, 94 à 96, 98, 105, 106, 130, 150, 151, - 154, 207, 208, 225. - Rougier de la Bergerie, 203. - Rouillé, 100. - Rousseau (J.-Jacques), 39, 53, 74, 76, 77, 109, 122, 126, 127, 151, - 173. - Roussel, 183, 204. - - Sabatier (l’abbé), 8. - Sabatier (le chirurgien), 60. - Sabran (Elzéar de), 231. - Sainte-Beuve, 91. - Saint-Lambert, 231. - Saint-Phalle (Mme de), 35. - Saint-Victor (Paul de), 207. - Salle (Mme), 161. - Sarret (J.-B.), 135, 137 à 139, 143, 144. - Saunière (M.), 134. - Saxe de Lusace (la chanoinesse de), 35. - Say (J.-B.), 199. - Ségur (de), 113. - Ségur (famille de), 229. - Sévigné (Mme de), 23, 43. - Sèze (de), 85. - Sidney, 141. - Sieyès, 105, 117, 163, 172, 199. - Simon (Pierre), 144, 146. - Sismondi (de), 221. - Smith (Adam), 76, 121, 168, 181. - Socrate, 141. - Staël (Mme de), 73, 99, 116, 177 à 182, 196, 200, 202, 204, 222. - Stanhope (lord), 78, 142. - Stormon (lord), 78. - Suard, 75, 144, 145, 222, 231. - Suard (Mme), 47, 75, 76, 119, 144. - - Tacite, 176. - Taine, 37. - Talleyrand, 179, 180. - Tallien, 163. - Tallien (Mme), 165. - Talma, 112, 113, 115, 163, 164. - Talma (Julie Carreau, Mme), 112 à 114, 155, 163, 164, 203. - Target, 62, 231. - Tascher de la Pagerie (famille), 229. - Tasse (Le), 38. - Théroigne de Méricourt (Mlle), 112, 116. - Thiers, 114, 199. - Thurot, 200. - Tilly, 117, 118. - Tour (Quentin de la), 95. - Tripier, 228. - Trudaine (les frères), 75. - Truguet (l’amiral), 197. - Turgot, 8, 63, 76, 94 à 96, 178, 180. - - Ursins (princesse des), 100. - - Valazé (Mme), 161. - Valmy (famille de), 229. - Varenne (la chanoinesse de), 35. - Varlet, 91. - Vatel, 166. - Vergniaud, 113, 114, 166. - Vernet (Rose-Marie Brichet, Mme), 134 à 137, 141 à 145, 203, 216. - Vigny (Alfred de), 229. - Vincent de Paul (saint), 31. - Virgile, 176. - Vitrolles (de), 242. - Vollet (M. le pasteur E.-H.), 28, 33. - Volney, 75, 150, 171, 172, 196, 201. - Voltaire, 39, 53, 74, 91, 109, 122, 126, 127, 178. - - Wagram (famille de), 229. - Williams (David), 77. - - Young, 38. - Yse de Saléon (Mgr d’), 61. - Yvan (le baron), 146. - - Zusca, 223. - - - - -TABLE DES MATIÈRES - - - A M. le vicomte de Grouchy I - - PRÉFACE III - - LIVRE PREMIER - LA CHANOINESSE - - CHAPITRE PREMIER - ENFANCE DE SOPHIE DE GROUCHY - - Le château de Villette.--Les Grouchy.--Le marquis - et sa femme.--Vie patriarcale à la campagne.--Les - hôtes littéraires à Paris.--Rue Gaillon et rue Royale.--Les - Fréteau, Dupaty et d’Arbouville.--Enfance de Sophie.--Son - frère Emmanuel.--Sa sœur Charlotte.--Le chevalier - de Grouchy.--Grave maladie en 1775.--Lectures - et travaux de Sophie. 1 - - CHAPITRE II - LA CHANOINESSE DE NEUVILLE - - Les chapitres nobles de Dames.--Le prieuré de - Neuville-en-Bresse.--Sophie y est envoyée.--Ses occupations. - --Sa correspondance.--Sophie reçoit la visite du président - Dupaty.--Son retour à Paris et à Villette.--On cherche - à la marier.--Rencontre du marquis de Condorcet, chez - Dupaty. 27 - - LIVRE II - LE SALON DE L’HÔTEL DES MONNAIES - - CHAPITRE PREMIER - PREMIÈRES ANNÉES DU MARIAGE DE CONDORCET - - Le mariage.--Les calomnies de Lamartine et de Michelet. - --Installation à l’Hôtel des Monnaies.--Revenus - de Condorcet.--Les hôtes du Salon.--Mort de Dupaty.--Le - Président laisse ses papiers à Sophie.--Fondation - du _Lycée_.--Condorcet y professe les mathématiques.--Sophie - assiste aux leçons.--La maison de Mme Helvétius - à Auteuil. 65 - - CHAPITRE II - LE SALON DE SOPHIE AU DÉBUT DE LA RÉVOLUTION - - Le foyer de la République.--Condorcet et sa femme se - séparent de leurs anciens amis.--Naissance d’une fille. - --Pamphlets contre le marquis et sa femme.--Les - Girondins chez Condorcet et chez Julie Talma.--Etablissement - à Auteuil avec Jean Debry auprès de Cabanis.--_Lettres - sur la sympathie._--Mort de la marquise de Grouchy - chez Condorcet.--Mise en arrestation de Condorcet. 99 - - LIVRE III - LES ANNÉES DOULOUREUSES - - CHAPITRE PREMIER - PROSCRIPTION ET MORT DE CONDORCET.--RUINE DE SOPHIE - - La maison de la rue Servandoni.--Mme Vernet.--Derniers - jours de Condorcet.--Visites de Sophie au proscrit. - --Testament du philosophe et conseils à sa fille.--Mort - de Condorcet.--Sophie fait des portraits et vend de - la lingerie.--Ses biens confisqués.--Elle élève sa fille - et soutient sa sœur.--Belle lettre à propos de la mort de - Fréteau.--Sophie traduit la _théorie des sentiments moraux_ - d’Adam Smith et publie ses _lettres sur la sympathie_ - ainsi que les œuvres de son mari.--Union de Charlotte - de Grouchy avec Cabanis. 133 - - CHAPITRE II - LA MAISONNETTE ET PARIS.--MORT DE LA MARQUISE DE CONDORCET - - Mme de Condorcet recouvre ses biens.--Le muséum.--Rencontre - de Fauriel.--La Maisonnette.--Le Consulat - et l’Empire.--L’opposition se donne rendez-vous chez - Mme de Condorcet.--Mariage d’Elisa de Condorcet avec - le général O’Connor.--Mort de Cabanis.--Les hôtes de - la Maisonnette: Benjamin Constant, Manzoni, Ginguené, - Guizot.--Le procès du maréchal de Grouchy en 1816: - rôle de sa sœur.--La marquise de Condorcet se retire du - monde.--Rentrée à Paris.--Ses bonnes œuvres.--Sa - mort. 173 - - PIÈCES ANNEXES. 237 - - INDEX ALPHABÉTIQUE. 245 - - -ÉVREUX, IMPRIMERIE DE CHARLES HÉRISSEY - - - * * * * * - - - Corrections. - - Page 47: «tout-puis-puissant» remplacé par «tout-puissant» (Il sera - tout-puissant si vous le faites valoir). - Page 89: «ce ce» remplacé par «ce» (ici, ce trop malheureux ami). - Page 92: «cet» remplacé par «cette» (à cette florissante époque de - Louis XVI). - Page 93: «Popée» remplacé par «Poppée» (Voilà David, voici Poppée ). - Page 118: «Pétersboug» remplacé par «Pétersbourg» (de Berlin et de - Pétersbourg ). - Page 119: «ne ne» remplacé par «ne» (m’ont toujours dit qu’il ne - voulut jamais en entendre parler). - Page 162: «réintégée» remplacé par «réintégrée» (Sophie est - réintégrée dans ses biens). - Page 195: «de» remplacé par «des» (celui de l’hôtel des Monnaies). - Page 241: «demanda» remplacé par «demandai» (autorisation que je - demandai avec instance). - Page 253: «partriarcale» remplacé par «patriarcale» (Vie - patriarcale à la campagne). - - - - - - - - -End of Project Gutenberg's La marquise de Condorcet, by Antoine Guillois - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA MARQUISE DE CONDORCET *** - -***** This file should be named 63435-0.txt or 63435-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/6/3/4/3/63435/ - -Produced by Clarity, Hans Pieterse and the Online -Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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