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-The Project Gutenberg EBook of La marquise de Condorcet, by Antoine Guillois
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
-the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have
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-
-Title: La marquise de Condorcet
- Sa Famille, son Salon, ses Amis, 1764-1822
-
-Author: Antoine Guillois
-
-Release Date: October 10, 2020 [EBook #63435]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA MARQUISE DE CONDORCET ***
-
-
-
-
-Produced by Clarity, Hans Pieterse and the Online
-Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This
-file was produced from images generously made available
-by The Internet Archive/Canadian Libraries)
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- Au lecteur.
-
- L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été
- harmonisée, mais quelques erreurs clairement introduites
- par le typographe ont été corrigées. La liste de ces
- corrections se trouve à la fin du texte.
-
- La ponctuation a été tacitement corrigée à quelques endroits.
-
- Le texte =reproduit ainsi= est imprimé en gras dans l'original.
-
- Les signes entre accolades, comme dans F{7}, sont en exposant
- dans l'original.
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-
-
-
- LA MARQUISE
- DE
- CONDORCET
-
-
-
-
-DU MÊME AUTEUR
-
- =Napoléon=: L’HOMME, LE POLITIQUE, L’ORATEUR. (Librairie
- académique.) 1889. 2 vol. in-8º.
-
- =Pendant la Terreur=: LE POÈTE ROUCHER. (C. Lévy.) 1890. 1 vol.
- in-18. 2e édition.
-
- =Le Salon de Madame Helvétius=: CABANIS ET LES IDÉOLOGUES. (C.
- Lévy.) 1894. 1 vol. in-18. 2e édition.
- (_Ouvrage couronné par l’Académie française_).
-
- =Les Boufflers à Auteuil.= (Publication de la _Société historique
- d’Auteuil et de Passy_.) 1895.
-
-_En préparation_:
-
- =Une Famille parlementaire=: LE PRÉSIDENT DUPATY ET LE CONSEILLER
- FRÉTEAU.
-
- =Les Oppositions pendant le Consulat et l’Empire=: COPPET. LA
- VALLÉE AUX LOUPS. LE MUSÉUM. LE CORPS LÉGISLATIF.
-
-
- Tous droits de traduction et de reproduction réservés pour tous les
- pays, y compris la Suède et la Norvège.
-
- S’adresser, pour traiter, à M. PAUL OLLENDORFF, éditeur, 28 _bis_,
- rue de Richelieu, Paris.
-
-
-
-
- ANTOINE GUILLOIS
-
-
- LA MARQUISE
-
- DE
-
- CONDORCET
-
-
- _Sa Famille, son Salon, ses Amis_
-
- 1764-1822
-
-
- TROISIÈME ÉDITION
-
- [Logo: PO]
-
-
- PARIS
- PAUL OLLENDORFF, ÉDITEUR
- 28 _bis_, RUE DE RICHELIEU, 28 _bis_
-
- 1897
- Tous droits réservés.
-
-
-
-
-IL A ÉTÉ TIRÉ
-
-_Dix exemplaires sur papier de Hollande_
-
-Numérotés à la presse
-
-
-
-
-A MONSIEUR LE VICOMTE DE GROUCHY
-
- MINISTRE PLÉNIPOTENTIAIRE
- PETIT-NEVEU DE MADAME DE CONDORCET
-
-
-_Si vous ne m’aviez soutenu par vos encouragements de tous les jours,
-aidé par vos découvertes si heureuses, ce livre, mon cher ami, n’aurait
-sans doute jamais été publié._
-
-_J’aimerais écrire votre nom auprès du mien et consacrer par là cette
-collaboration précieuse; afin de laisser à l’historien une liberté plus
-grande et une impartialité qui ne saurait être soupçonnée, vous ne
-l’avez pas voulu._
-
-_Du moins, laissez-moi mettre ces pages sous vos auspices; ce ne sera
-qu’un bien modeste hommage d’affection et de reconnaissance._
-
-
-
-
-Femme supérieure qui savait charmer et dominer les réunions les plus
-diverses; sœur par le cœur, la parenté et le génie de celui que Manzoni
-appelait «l’angélique Cabanis»; épouse de l’un des savants les plus
-illustres que l’humanité ait produits; exemple sublime, aux heures
-douloureuses, de dévouement conjugal et d’amour maternel, la marquise
-de Condorcet synthétise et rappelle une époque qui marquera, en dépit
-de bien des fautes, une des étapes glorieuses de l’Histoire.
-
-Mme de Condorcet avait été élevée dans une famille noble, mais ouverte
-aux idées philosophiques, et sa jeunesse avait commencé avec ces années
-délicieuses dont on a pu dire que ceux qui ne les ont pas vécues ont
-ignoré ce que c’était que la douceur de vivre. Au milieu d’une société
-qui, sous les apparences les plus légères, agitait les problèmes les
-plus graves, à Villette et dans le salon de l’hôtel des Monnaies,
-la fille du marquis de Grouchy représentait, à la fois, les grâces
-délicates et les pensées sérieuses.
-
-Sans doute, son imagination et son cœur s’égarèrent dans les utopies
-et les rêves qui agitaient alors le monde nouveau; mais ses erreurs,
-toujours désintéressées, ne furent que des illusions généreuses et, au
-lendemain des malheurs les plus terribles, elle ne renia, du moins,
-jamais les convictions de sa jeunesse.
-
-Depuis le Consulat jusqu’à sa mort, conformant sa conduite à ses
-principes et montrant une dignité que beaucoup de ses amis avaient trop
-oubliée, Mme de Condorcet resta ce qu’elle était à l’aurore de 1789.
-
-Cette unité de sa vie en fait la véritable gloire.
-
-Si les existences cruellement agitées par des événements tragiques
-inspirent déjà l’intérêt, combien plus l’attention de l’Histoire
-n’est-elle pas sollicitée quand les acteurs de ces époques troublées
-se sont fait remarquer par l’énergie de leur caractère ou les qualités
-de leur âme.
-
-De cette pensée est né ce livre.
-
- Bellevue, 16 avril 1896.
-
-
-Qu’il me soit permis de remercier ici mon excellent ami, le marquis du
-Paty de Clam et M. le baron Fréteau de Pény qui m’ont laissé puiser,
-avec tant de générosité, dans leurs archives de famille.
-
-J’exprime aussi toute ma gratitude à M. Fernand d’Orval, à qui je dois
-communication du portrait de Mme de Condorcet, sa grand’tante.
-
-
-
-
-LA
-
-MARQUISE DE CONDORCET
-
-
-
-
-LIVRE PREMIER
-
-LA CHANOINESSE
-
-
-
-
-CHAPITRE PREMIER
-
-ENFANCE DE SOPHIE DE GROUCHY
-
- Le château de Villette.--Les Grouchy.--Le marquis et sa
- femme.--Vie patriarcale à la campagne.--Les hôtes littéraires
- à Paris.--Rue Gaillon et rue Royale.--Les Fréteau, Dupaty et
- d’Arbouville.--Enfance de Sophie.--Son frère Emmanuel.--Sa
- sœur Charlotte.--Le chevalier de Grouchy.--Grave maladie en
- 1775.--Lectures et travaux de Sophie.
-
-
-Sur les confins de la Normandie et de l’Ile-de-France, dans une fertile
-vallée, à quelques kilomètres de Meulan, s’élève le château de Villette.
-
-Ce n’est pas une ancienne forteresse féodale, mais bien plutôt la
-maison, large et confortable, d’une de ces familles parlementaires qui
-arrivaient à l’apogée de leur fortune à la veille de la Révolution.
-
-Une allée de vieux tilleuls conduit, par une pente douce, à la cour
-d’honneur dont le château, avec ses deux ailes qui s’avancent en
-demi-cercle, forme le fond. A droite et reliée au château par une
-galerie qui ressemble à un cloître, c’est la chapelle. A gauche, les
-communs.
-
-On entre dans la maison par un double escalier en fer à cheval et l’on
-se trouve dans une pièce immense, ronde et fermée par un dôme élevé.
-C’est là que donnent les différentes pièces du rez-de-chaussée: salon à
-six fenêtres s’ouvrant sur le parc; salle à manger ornée de grottes en
-rocailles et dessus de portes peints en camaïeu; voici une autre grande
-pièce qui servait autrefois de bibliothèque, puis quelques petits
-appartements, qui se retrouveront, plus nombreux, au premier étage.
-
-L’escalier qui y conduit part aussi de l’immense vestibule tandis que,
-dans une niche faisant face au visiteur, se dresse le buste en marbre
-blanc du vieil Homère.
-
-Une terrasse domine le parc et les rivières, qui sont le véritable
-joyau de cette demeure seigneuriale.
-
-Le marquis de Grouchy, qui l’habitait avec sa femme dans la seconde
-moitié du XVIIIe siècle, l’embellissait tous les jours; il en avait
-fait un lieu de délices, et Mlle Fréteau, fiancée du président Dupaty,
-pouvait lui écrire: «Il semble que Flore, Cérès et Neptune se soient
-plu à embellir cette demeure, dont les propriétaires sont parvenus à
-faire un petit paradis terrestre.» Villette l’était bien, en effet, et,
-comme les visiteurs, les animaux eux-mêmes y trouvaient une hospitalité
-sympathique. Un jour, un essaim d’abeilles vint se fixer dans un des
-angles du château; les domestiques et les enfants reçurent l’ordre de
-le respecter et il semble bien que ces bêtes intelligentes en conçurent
-quelque reconnaissance, car on n’eut jamais aucun accident à déplorer.
-Aujourd’hui encore, la troupe bourdonnante est attachée aux flancs du
-château comme pour rappeler que de l’ancienne demeure tous les vieux
-habitants n’ont pas encore disparu[1].
-
- [1] Le château de Villette qui, après la mort du marquis
- de Grouchy, devint la propriété du maréchal fut vendu par
- celui-ci, sous la Restauration, à l’époque de son exil en
- Amérique. Il était, récemment encore, la propriété de Mme la
- comtesse de Castelbajac, née de Thermes.
-
-La terre de Villette était entrée dans la famille de Grouchy, au
-commencement du règne de Louis XV par le mariage de Nicolas-Pierre de
-Grouchy, capitaine des vaisseaux du Roi, avec Nicole-Ursule-Elisabeth
-Cousin qui apportait en dot le château et ses dépendances.
-
-On trouve la famille de Grouchy, qui est d’origine normande, parmi
-celles qui suivirent Guillaume le Conquérant en Angleterre. En 1248,
-Robert et Henri de Grouchy prirent part à la croisade de saint Louis.
-Leurs descendants s’illustrèrent dans les lettres et aux armées.
-
-Nicolas de Grouchy, savant humaniste, fut précepteur de Montaigne,
-tandis que François de Grouchy, capitaine de cavalerie sous le duc
-d’Alençon, se montrait un des partisans les plus dévoués d’Henri IV,
-qu’il reçut à Dieppe avant la bataille d’Arques[2].
-
- [2] Les Grouchy possédaient les fiefs de Monterollier, de
- Robertot, de la Chaussée, etc. Ils portaient _d’or fretté
- de six pièces d’azur, en cœur, sur le tout d’argent à trois
- trèfles de sinople_ (lettres patentes de décembre 1671);--sur
- la généalogie de cette famille, voir les _Mémoires du Maréchal
- de Grouchy_, Dentu, Paris, 1873, t. I, p. IV et seq.; mais
- consulter surtout à la bibliothèque nationale, au département
- des Manuscrits, fonds latins 17803, nº 60 et, au cabinet des
- Titres, nº 1397, un travail très important de M. le vicomte de
- Grouchy. Celui-ci est encore l’auteur des Vies de Nicolas de
- Grouchy (Caen 1878) et de Thomas de Grouchy, sieur de Robertot;
- cette dernière en collaboration avec le comte de Marsy (Gand,
- 1886).
-
-François-Jacques, seigneur de Robertot, marquis de Grouchy, ancien page
-de Louis XV et cornette de cavalerie, avait épousé[3] à l’automne de
-1760, Marie-Gilberte-Henriette Fréteau, sœur du conseiller au Parlement
-de Paris.
-
- [3] En secondes noces. De son premier mariage, il n’avait pas
- eu d’enfants.
-
-Il avait quarante-six ans[4], tandis que sa femme était toute jeune;
-mais la différence d’âge ne semblait pas aussi grande et un des amis
-de la famille écrivait, le 30 octobre 1760, à Mme Fréteau, mère de la
-jeune femme[5]:
-
-«Transpire-t-il quelque chose de plus du culte intérieur de M. de
-Grouchy? Il cherche à cacher sa dévotion, mais je crois que l’on peut
-décider qu’il en tient à présent tout plein et tout à travers le cœur.
-Il me semble qu’il rappelle assez le philosophe marié qui n’ose avouer
-son amour et que ce même amour trahit sans cesse. Au reste, sa méthode
-n’est pas mauvaise, car plus on est recueilli plus on a de ferveur et
-le feu concentré n’en est que plus ardent.»
-
- [4] Il était né en octobre 1714.
-
- [5] Les lettres que je donne sont toutes, sauf mention
- contraire, inédites. Celle-ci provient des archives Fréteau de
- Pény. A l’avenir je me bornerai à indiquer la source.
-
-Sous l’éloge, même dans l’agrément de ces premiers jours, on sent une
-certaine réserve; le marquis était froid et renfermé. Son caractère
-était parfois difficile et sa charmante femme ne pouvait pas toujours
-dissimuler, sinon son chagrin, du moins son ennui.
-
-En parlant de la mère du président Dupaty, elle laissait échapper cette
-confidence qu’on saisit à travers l’allusion[6]:
-
-«Je suis de votre avis, disait-elle à son beau-frère le président,
-sur les moyens qui auraient pu la rendre toujours aussi aimable
-qu’intéressante. La froideur est aux agréments, quelquefois même aux
-vertus, ce que l’hiver est à la nature. Ses richesses sont resserrées
-dans son sein, mais son extérieur est sec et aride. Il gèle sur
-l’écorce. Vous voyez d’où je prends cela. (Et devenant plus explicite,
-parlant directement de son mari)... Je voudrais qu’il fût destiné
-à vivre longtemps. Je prends sa vie en masse et je vois que, plus
-que d’autres, il l’a passée à labourer. Il est vrai qu’il a souvent
-changé la rosée en brouillard. Qu’importe! je ne lui en suis pas moins
-attachée.»
-
- [6] Archives du Paty de Clam.
-
-Mme de Grouchy, au contraire, était délicieuse. On ne tarissait pas
-d’éloges sur son compte. Son père[7], quand il parlait d’elle, ne
-l’appelait que _la sublime Grouchy_; et son frère, le conseiller, la
-dépeignait ainsi[8]: «Femme incomparable par l’élévation de son esprit,
-femme avec l’âme de laquelle je changerais la mienne, s’il était en mon
-pouvoir.»
-
- [7] Fréteau de Saint-Just, conseiller maître des comptes,
- décédé le 30 août 1771.
-
- [8] Archives du Paty de Clam.
-
-En la quittant, après un séjour à Villette, sa jeune sœur
-Adélaïde,--celle qui sera Mme Dupaty,--disait[9]: «L’habitante de ces
-lieux ne contribue pas peu à en rendre le séjour agréable. Elle m’a
-fait passer les jours les plus heureux. On ne peut la quitter quand une
-fois on la possède. Pour moi, je ne pouvais m’y résoudre. Jugez combien
-j’ai été sensible à notre séparation.»
-
- [9] Archives du Paty de Clam.
-
-La chasse, la promenade à pied et en bateau, la lecture[10] étaient
-presque les seules occupations des châtelains de Villette qui, dans
-ces premières années, avant la naissance de leurs enfants, n’avaient
-d’autre distraction, à la campagne, que d’y recevoir leurs parents et
-quelques amis intimes comme Lope, Dussaulx et Roucher.
-
- [10] Villette, 27 avril 1762. Fréteau à sa mère, née
- Lambert.--Archives Fréteau de Pény.
-
-Mme de Grouchy avait deux sœurs: l’une, Félicité, mariée au marquis
-d’Arbouville, habitait Versailles; l’autre, Adélaïde, avait épousé
-Dupaty et partageait son temps entre Bordeaux, où son mari était
-président à mortier, Paris et les nombreux exils auxquels l’esprit
-aventureux du magistrat l’avait fait condamner.
-
-Nous savons aussi qu’elle avait un frère, le conseiller Fréteau, qui
-demeurait tantôt à Vaux, près de Melun, tantôt à Paris, rue Gaillon, nº
-15.
-
-C’est là qu’en hiver toute la famille se réunissait[11], dans cet hôtel
-qui vit passer les hommes les plus remarquables de l’époque: Turgot,
-d’Alembert, et plus tard Beaumarchais et Condorcet. Là, qu’un jour,
-l’abbé Sabatier, membre de l’Académie française, fut condamné à faire,
-comme gage, une description de la femme et qu’il s’en tira par ces vers
-spirituels:
-
- A moi vous demandez ce que c’est que la femme,
- A moi dont le destin est d’ignorer l’amour!
- A l’aveugle éploré vous déchirerez l’âme
- Si vous lui demandez ce que c’est qu’un beau jour.
-
- [11] Les Grouchy demeuraient bien rue Royale, mais ils
- passaient presque toutes leurs soirées rue Gaillon où la maison
- était plus grande et plus commode pour les réceptions.
-
-Au printemps de 1764, le marquis de Grouchy et sa femme se hâtèrent de
-gagner Villette, et, quelques jours après leur arrivée, la marquise
-donnait le jour à une fille qui fut appelée Marie-Louise-Sophie[12].
-
- [12] Le docteur Robinet, dans _Condorcet: sa vie, son œuvre_
- (Paris, May et Motteroz, p. 80) dit que Sophie de Grouchy
- naquit «au mois de septembre 1766, et non pas en 1764, comme
- dit Isambert». C’est là une erreur. D’abord, M. Isambert, ami
- très intime de la famille O’Connor ne pouvait pas se tromper
- sur un point aussi sérieux. De plus, le maréchal qui fut le
- second enfant du marquis de Grouchy, naquit le 23 octobre
- 1766, ce qui rend impossible la naissance de Sophie au mois de
- septembre de la même année. Enfin, Mme de Grouchy, dans une
- lettre datée de 1775, dit qu’elle jouit de la présence de sa
- fille depuis dix ans; et Dupaty, en décembre 1777, disait que
- sa nièce avait près de quatorze ans. Le doute n’est donc pas
- possible.
-
-Cette enfant, dont l’existence devait être si agitée, montra, dès ses
-premières années, en même temps qu’un extérieur gracieux une âme peu
-commune. La «jolie Grouchette», comme on l’appelait dans sa famille,
-savait lire et écrire à l’âge de six ans. «Pour te donner une idée
-de la petite de Grouchy, écrivait la Présidente à son mari[13], je
-t’envoie deux petites lettres qu’elle a écrites d’elle-même à sa mère
-pendant sa dernière absence. Il est aisé de deviner quel germe a donné
-naissance à un être aussi intéressant. C’est un personnage. Ce sera le
-portrait de sa mère.»
-
- [13] Sans autre date que «Jeudi, 22, 1770». Archives du Paty de
- Clam.
-
-Et la même Mme Dupaty, le 2 octobre 1770, écrivait à son père[14]:
-«Notre sœur sublime est toujours aussi aimable et aimante; son aînée
-se décore et emprunte chaque jour quelque trait de l’âme de sa tendre
-mère. Elle n’acquiert que trop de ressemblance avec elle, car sa santé
-est, à mon gré, bien délicate et en bien mauvais état. Pour moi, je
-n’en dis rien, mais elle m’inquiète. Un jaune universel répandu sur
-tout son corps me fait appréhender pour elle une jaunisse. Les yeux
-battus, des lassitudes dans les jambes sembleraient l’annoncer. Elle
-est encore gaie, cependant, mais mange fort peu. Les autres sont bien
-gentils et bien portants.»
-
- [14] Archives Fréteau de Pény.
-
-«Les autres», c’est qu’en effet depuis 1764 M. et Mme de Grouchy
-avaient eu deux nouveaux enfants; un fils, Emmanuel, qui naquit le 23
-octobre 1766 et qui deviendra maréchal d’Empire et une seconde fille,
-Félicité-Charlotte, venue au monde au mois de mars 1768 et le 27 du
-même mois, tenue sur les fonts baptismaux par son oncle, le président
-Dupaty.
-
-Naturellement, dans cette branche de la famille, la filleule du
-magistrat tiendra désormais une grande place dans les préoccupations
-et dans la correspondance; mais on n’oubliera pas, cependant, Sophie,
-«la jolie petite nymphe aux yeux noirs,» comme disait le Président,
-et, malgré les titres de la cadette à une préférence qui aurait été
-légitime, c’est l’aînée qui, en secret, restera la plus chérie de toute
-la famille. Quand il venait à Paris[15], le Président déclarait que
-Sophie avait une bonne part dans son impatience et dans ses désirs de
-retrouver les siens.
-
- [15] De Bussac, 2 novembre 1774. Archives du Paty de Clam.
-
-Cependant, il n’est pas possible de séparer ce que la nature avait si
-bien uni; et la peinture de la vie patriarcale qu’on menait à Villette
-ne serait plus exacte si l’on négligeait de rappeler tous ceux qui
-vivaient dans cet intérieur charmant.
-
-Le 25 mai 1769, la Présidente écrivait à son mari[16]: «Votre filleule
-devient gentille à manger. Elle court toute seule. Il ne lui manque
-que la parole. Son esprit voudrait se manifester et trouver une
-porte de sortie. Il étincelle dans ses grands yeux, dans ses petits
-mouvements. Mais il faut attendre la nature... Son petit frère est beau
-comme un ange. C’est un amour aux yeux bleus. Il est doux et avisé à
-plaisir. Pour votre petite Grouchette, elle est toute prête à monter en
-graine.»
-
- [16] Archives du Paty de Clam.
-
-Mais il faut laisser la parole à la mère elle-même. On y verra mieux
-que dans tous les récits sa bonté, son esprit et son cœur[17]: «Il ne
-me reste d’existence, écrivait-elle au Président, que ce qu’il en faut
-pour l’éducation de mes enfants. Il commence à entrer de l’esprit et du
-sentiment dans l’âme de ma fille dont les dispositions sont heureuses;
-mon fils m’astreint par sa jeunesse à ce que l’éducation a de plus sec
-et de plus aride. Mais il me laisse entrevoir de la sensibilité et
-l’espoir de l’intelligence.
-
- [17] Archives du Paty de Clam. Sans date.
-
-«Charlotte est un vrai petit bijou pour le caractère; rien de plus
-caressant, de plus gai, de plus drôle. Ce petit peuple me prend bien
-des moments que je lui consacre avec plaisir. M. de Grouchy les aime
-éperdument, vient souvent les voir chez moi et jette un coup d’œil de
-complaisance et de satisfaction sur les soins que je leur donne.»
-
-Et, une autre fois, elle écrit encore au même correspondant[18]:
-
-«Je vais te parler des miens en bref. D’abord, le bouquet,
-c’est Charlotte: il est moins frais que de coutume. Un rhume,
-un mal d’estomac l’ont un peu défleurie; ce n’est rien. La rose
-blanche,--c’est ma Grouchette,--croît assez et reste sensible aux
-charmes des arts, de l’esprit et de la vertu. L’Emmanuel mord à la
-grappe que lui présente son jeune mentor qui a trouvé le chemin du
-cœur.»
-
- [18] Archives du Paty de Clam. 10 avril 1775.
-
-Mais il n’est pas dans l’ordre des choses qu’un pareil bonheur puisse
-durer longtemps. Au mois de septembre 1775, Sophie fut atteinte d’une
-petite vérole des plus graves; tous les médecins la condamnèrent. Elle
-y survécut cependant et cette crise terrible fut, pour elle, salutaire.
-De cette maladie date une transfiguration physique qui l’ayant trouvée
-laide, engoncée, de petite taille, la rendit grande, élancée, superbe,
-douée de cette beauté qu’elle garda jusqu’à ses derniers jours et qui
-était tellement établie, qu’on ne l’appelait jamais, même parmi ses
-ennemis, que la belle Sophie de Grouchy et, plus tard, la belle Mme de
-Condorcet[19].
-
- [19] Mme O’Connor, fille de Mme de Condorcet, a laissé sur
- sa mère une notice manuscrite qui est aujourd’hui à la
- bibliothèque de l’Institut. Il résulte de ce document que la
- maladie de Sophie serait arrivée au couvent de Neuville. Il
- est certain que Mlle de Grouchy fut malade à Neuville, après
- quelques excès de fatigue. Mais la crise qui la transforma est
- de 1775, et les lettres, toutes datées, que nous donnons sont
- formelles sur ce point.
-
-Aimante comme nous la connaissons, Mme de Grouchy fut bouleversée
-par la maladie de sa fille. Les lettres où elle en parle sont trop
-touchantes pour ne pas être données ici[20]; le 13 octobre 1775, de
-Villette, elle écrivait à sa sœur, Mme Dupaty:
-
- [20] Toutes trois sont extraites des Archives du Paty de Clam.
-
-«Le savez-vous, ma chère amie, que je viens d’être menacée du plus
-terrible sacrifice que la Providence pût m’imposer? Ma fille vient
-d’avoir la petite vérole de la plus mauvaise qualité et compliquée
-d’un venin affreux... Jugez de ma situation pendant treize jours, mais
-surtout pendant une semaine que, l’arrêt prononcé, je n’attendais
-plus sa vie que d’un miracle. Il n’y a point de termes pour rendre
-ce déchirement, quand les liens du sang, ces liens brûlants de la
-maternité, vont être rompus! Hélas! vous l’avez éprouvé, tendre
-mère, mais l’objet que vous perdiez, quelque intéressant qu’il fût,
-ne pouvait vous être ce que m’est cette enfant; un attachement de
-dix années, dont toutes les heures me liaient par des soins et des
-espérances, un cœur vraiment tendre, sensible et reconnaissant, sentant
-les besoins de l’amitié et s’élevant à tout par l’action du sentiment
-et de la raison, développant pendant cette maladie qui a été un
-supplice infernal par sa nature et par celle des remèdes, un courage
-bien supérieur à tout ce que je pouvais présumer, voilà ce qu’il
-fallait perdre et voilà ce qui m’a été rendu. Je n’ai pas d’expressions
-pour dire ma joie, mais tu peux la mesurer sur mes alarmes qui ont été
-portées au dernier point. Le ciel a entendu nos vœux. Il nous a rendu
-ma fille. Hélas! que serais-je devenue s’il m’avait fallu voir tomber
-cette fleur? La plaie se serait agrandie tous les jours. Les temps,
-les lieux, les personnes, les secours, la triste nécessité de vivre
-pour des devoirs aussi sacrés et que je n’entrevoyais plus qu’avec
-un affreux dégoût, tout m’eût rappelé ma perte, tout aurait enfoncé
-le poignard. Je ne puis rendre compte, ma chère amie, de tout ce que
-j’ai ressenti; le souvenir de mille pensées depuis six mois prenait
-l’apparence de funestes pressentiments. L’idée désespérante de sa perte
-s’était présentée à moi depuis que je la voyais confirmer de plus en
-plus les promesses de son bon naturel; j’en avais été poursuivie et
-je croyais y lire mon cruel destin. Que le cœur d’une mère est neuf à
-cette vérité si frappante que nos vies ne tiennent à rien! Avec quelle
-amertume j’en dévorais l’expérience! Je ne finirais pas, chère amie, de
-te peindre ma douleur. Tout l’accroissait. M. de Grouchy était dans le
-désespoir du père le plus tendre. Son état m’effrayait. Il me prouvait
-que tout ce que j’avais attendu, projeté, désiré de cette enfant
-s’était réalisé pour être impitoyablement brisé... Nous voilà sur la
-route de la convalescence...»
-
-Quinze jours après, le 28 octobre, Mme de Grouchy écrivait à Dupaty[21]:
-
- [21] Mme de Grouchy tutoyait le Président, ami intime de son
- frère et qu’elle avait beaucoup vu, chez ses parents, quand il
- était au collège avec Fréteau.
-
-«Tu as vu l’abîme dont j’ai mesuré en frémissant la profondeur. Je n’y
-voyais point de fond en vérité. On ignore comme on aime jusqu’au moment
-où on est menacé de perdre l’objet de son amour et, dans cet instant,
-on croit n’avoir pas encore commencé de l’aimer. Quelle tempête
-dans l’âme de ta pauvre sœur! Elle a vraiment passé des horreurs du
-désespoir à une joie ravissante, mouvement inconnu à qui n’a pas
-éprouvé le contraste de voir engloutir ou d’arracher aux flots conjurés
-une tête chérie.
-
-«Hélas! mon ami, j’ai reconnu peut-être trop, (puisque la vie ne tient
-qu’à un fil), combien ma fille est nécessaire à mon bonheur. Je me
-rappelle maintenant dans quel vide je serais si je l’avais perdue.
-C’est te dire combien son cœur et son esprit sont déjà de niveau
-aux miens. Tu pardonnes ce langage à une mère qui croit, au moins,
-pouvoir avouer son courage et sa sensibilité. Nous avançons dans cette
-convalescence qui a été si laborieuse qu’après les premiers transports
-de la résurrection, c’était pour moi un nouveau supplice. Elle commence
-à marcher et à agir seule... Elle sera peu ou point marquée. Il n’y a
-pas longtemps que je jouis de cette faveur tant l’effroi d’un grand
-malheur éclipse la peur d’un moindre. Reçois, cher ami, toute la
-reconnaissance de cette chère enfant. La voilà bien plus liée à la vie
-que devant. Le tendre intérêt de tant de bons parents échauffe cette
-jeune âme qui, j’espère, sera toujours susceptible de s’enflammer à
-l’amour des siens... Mes fleurs sont en bon état. La Charlotte est
-toujours gentille; mon cadet[22] est plein de vivacité et de santé. Mon
-grand fils se développe assez bien. Tout cela fait mon ciel; mais il y
-a des nuages, comme tu vois, même des orages. Mon mari les sent aussi
-fortement que moi.»
-
- [22] Henri-François, qui naquit à Villette en 1773 et qui,
- destiné à l’ordre de Malte, fut connu dans la famille sous le
- nom de chevalier de Grouchy. Il fut baptisé à Condécourt le 21
- juillet 1773.
-
-Cette année-là, les Grouchy passèrent à Villette la mauvaise
-saison[23]. Le 8 décembre, la marquise écrivait au Président:
-
- [23] Ils le faisaient assez souvent depuis la naissance des
- enfants, car Sophie, jusqu’à dix-huit ans, ne passa que trois
- hivers à Paris. (Notice de Mme O’Connor.)
-
-«Je t’ai laissé sur la convalescence de ma fille qui jouit enfin de
-toutes ses forces. Il ne lui reste que des traces légères, de rares
-douleurs de nerfs et un peu de faiblesse dans la vue. Mes trois autres
-sont assez bien de tous points, à la maigreur près pour Charlotte,
-quoique avec un assez bon fonds. Mon fils se fortifie bien et se
-développe assez pour me faire beaucoup espérer sur son compte. La
-tournure de son Mentor[24], qui a vraiment infiniment des qualités
-désirables pour ses importantes fonctions, apprivoise son âme plus
-concentrée, plus froide dans l’origine que celle de ses sœurs. Elle
-acquiert du tact et de la sensibilité. Il annonce une grande raison,
-du jugement et l’heureux pronostic de la curiosité. Je suis donc fort
-contente sur ce point.»
-
- [24] L’abbé de Puisié, dont il sera question un peu plus loin.
-
-Au printemps de 1776, on envoya Sophie à Vaux-le-Pénil, dans la
-propriété qui appartenait à son oncle, le conseiller Fréteau. «Bâtie à
-mi-côte, sous un voile discret de verdure, avec la Seine à ses pieds,
-Melun tout proche et les masses lointaines de la forêt de Fontainebleau
-fuyant à l’horizon, sa façade à rotonde indiquait la demeure d’un grand
-seigneur du XVIIIe siècle, ami des Muses et des arts plus encore que
-magistrat; les toitures mêmes étaient remplacées par des terrasses
-à l’Italienne qui faisaient fureur depuis Versailles[25].» Louis XV
-n’aimait pas cette forme de toits et l’on raconte dans la famille qu’un
-jour où les carrosses de la cour traversaient les ponts de Melun, le
-roi avait dit en montrant le château de Vaux: «Voici le coffre à avoine
-de M. Fréteau.»
-
- [25] Notice sur M. l’abbé Fréteau de Pény, par M. des Glajeux.
-
-Là, Sophie sut conquérir de nouvelles affections et parfaire, grâce
-à son charme personnel, la bonne opinion qu’elle n’avait donnée,
-jusque-là, que par ses lettres ou dans les rapides entrevues de
-Villette.
-
-Après cette maladie et la longue convalescence qui l’avait suivie,
-Sophie se remit à l’étude, au dessin et à la musique, sous la haute
-direction de sa mère qui s’occupait de son moral, tandis que l’abbé de
-Puisié, précepteur d’Emmanuel et du Chevalier, se chargeait de donner
-quelques leçons techniques à la sœur aînée en même temps qu’à ses
-élèves.
-
-Sophie était même devenue l’aide et parfois la remplaçante du
-professeur. Dans un journal personnel qu’elle avait intitulé _Gazette
-et Affiches du Château de Villette_, elle racontait toutes les
-péripéties de l’éducation de ses frères. En parlant du cours de Droit
-naturel, elle disait: «Les écoliers attendent impatiemment leur
-maître. Le plus âgé (c’était elle) a gagné une bonne altération de voix
-à répéter la seconde partie du droit en trois heures d’horloge. Un
-professeur qui, sans être vieux, n’est pas pour l’âge au nº 19, peut
-donc avoir la poitrine fatiguée, sans qu’inquiétude doive s’en suivre,
-mais seulement précautions et ménagements[26]. Quand (_sic_) aux rêves
-creux, ils ne peuvent convenir à quelqu’un qui est censé savoir bien
-diriger ses idées, puisqu’il apprend aux autres à se diriger eux-mêmes.»
-
- [26] Cette phrase a été donnée par M. Isambert dans sa
- biographie de Mme de Condorcet (Hoefer-Didot). Ce qui suit a
- été copié sur l’original par M. le docteur Robinet qui a bien
- voulu me le communiquer et à qui je suis heureux d’adresser ici
- tous mes remerciements.
-
-Et ailleurs: «Avis à ceux qui s’intéressent à M. le chevalier de
-Grouchy (le plus jeune des deux frères):
-
-«Je soussignée reconnais que ledit chevalier de Grouchy, en l’absence
-de son Mentor, m’a répété des époques et leçons d’histoire ancienne et
-qu’il s’est légalement acquitté de ses devoirs.»
-
-Il y a aussi, sur la vie à Villette, quelques anecdotes dont on ne peut
-saisir toutes les allusions.
-
-«Température du dit lieu et santé des habitants:
-
-«Ce dernier article n’a point éprouvé de changement depuis jeudi
-dernier. Le temps a été sombre et mauvais. Borée s’est déchaîné dans
-les airs et les tristes sifflements de ce gros joufflu ont jeté les
-esprits dans une sombre mélancolie. Gog et Magog et leur docte mère
-assurent qu’un certain départ de vendredi dernier y a contribué; mais
-ce n’est qu’un dicton, car y a-t-il matière à regret?
-
-«Spectacles:
-
---«Arrêt de la basse-cour qui a jugé, condamné et fait exécuter
-trois gros rats par la main de M. le chevalier de Grouchy, exécuteur
-ordinaire de la dite engeance. Ils ont été pendus aux applaudissements
-de la volaille, en place de poulailler.» Ce n’étaient là que les
-distractions enfantines d’une grande sœur voulant se mettre à la portée
-de ses jeunes frères.
-
-Mme de Grouchy, dans son inlassable bonté, en avait trouvé d’autres,
-plus utiles[27]:
-
-«Il y a, depuis deux jours, un intérêt qui amuse les enfants à la
-récréation. C’est d’aller faire des fagots de bois pour les porter
-ensuite chez les pauvres de Villette. Les bénédictions qu’on leur a
-données hier les ont encouragés et tu aurais été touché de voir partir
-cette petite horde, Charlotte en tête, chacun armé d’un fagot.»
-
- [27] Archives du Paty de Clam.--La présidente à son mari, 13
- novembre 1784.
-
-D’autres fois, on faisait un pain de l’invention de Mme de Grouchy; il
-y entrait près de moitié de pommes de terre et ce mélange donnait une
-nourriture excellente. «C’est un grand allègement, disait Fréteau[28],
-pour les dépenses charitables. Celles-ci ne ruinent jamais et attirent
-les bénédictions du ciel sur les familles.»
-
- [28] A sa femme, 23 juin 1787. Archives Fréteau de Pény.
-
-Sophie avait conservé de ces louables habitudes un souvenir charmant et
-doux, et, bien des années après, dans ses _Lettres sur la Sympathie_,
-dont nous aurons à parler longuement, elle disait en évoquant les
-charités qu’on pratiquait à Villette:
-
-«Vous me l’avez appris, respectable mère, dont j’ai tant de fois suivi
-les pas sous le toit délabré des malheureux, combattant l’indigence et
-la douleur! Recevez pour toute ma vie l’hommage que je vous devrai,
-toutes les fois que je ferai du bien, toutes les fois que j’en aurai
-l’inspiration et la douce joie. Oui, c’est en voyant vos mains soulager
-à la fois la misère et la maladie; c’est en voyant les regards
-souffrants du pauvre se tourner vers vous et s’attendrir en vous
-bénissant que j’ai senti tout mon cœur et que le vrai bien de la vie
-sociale, expliqué à mes yeux, m’a paru le bonheur d’aimer les hommes et
-de les servir.»
-
-Cette vie, si occupée et si charitable, était devenue un modèle pour
-toute la famille. Au milieu de ce XVIIIe siècle qu’on se représente
-d’habitude tout autrement, c’est ainsi que les vertus privées avaient
-joint au parfum le plus délicat le plus généreux des exemples.
-
-«C’est de notre chère Grouchy et de tous les siens, écrivait Dupaty à
-sa femme[29], que je vais aujourd’hui, ma chère amie, entretenir et
-intéresser ton cœur. Enfin, je l’ai revue cette chère ressuscitée et
-ton cœur lui-même aurait de la peine à te peindre avec quelle émotion,
-quelle joie! Oui, c’est elle, elle encore, toujours elle... Elle a
-toujours cette heureuse physionomie remplie de son cœur, de son âme, de
-son esprit qui, sans cesse, s’élancent pour ainsi dire à vous tout à la
-fois. Tu es toujours aussi vive dans ses entrailles, dans son souvenir.
-Il y a deux jours que je suis ici et il ne me semble pas qu’il y ait
-une heure. Il m’est délicieux de me reposer un moment, dans le sein
-de la nature, de l’amitié et de toutes les vertus, de l’agitation
-du grand tourbillon qu’on appelle Paris. Je suis enchanté de ses
-enfants. Leur santé est parfaite. Le fils aîné est plein de raison,
-de justesse d’esprit, de bons sentiments. Il est vraiment tel que je
-désirerais mon fils à son âge. Mais aussi quelle éducation, quelle
-culture, quels soins! Ils ont un excellent mentor qui s’est ouvert
-une nouvelle route, qui s’occupe des sensations avant de s’occuper
-des idées, c’est-à-dire des fondements avant le toit. Tout ce qui se
-fait dans cette aimable demeure est une éducation continuelle. M. et
-Mme de Grouchy n’ont pas d’autre occupation, ni d’autres plaisirs.
-Ils mènent la vie patriarcale. On ne peut peindre le tableau; il faut
-le voir avec attention et souhaiter d’en faire un pareil dans le sein
-de sa famille ou regretter amèrement de ne pouvoir le faire. Mais,
-dans les villes, il n’y a pas moyen. Aussi, c’est un deuil ici que de
-quitter la campagne; c’est pour eux quitter la nature. Mais il faut
-qu’une demoiselle sache danser et jouer pendant vingt-quatre heures du
-clavecin. Les lettres de Mlle de Grouchy sont des infidèles; elle est
-tout autre que ce qu’elles en disent. Elle a infiniment de raison et
-même d’esprit. J’ai vu des choses écrites par elle avec confiance et
-liberté que Mme de Sévigné n’eût pas désavouées. C’est à la lettre. Sa
-mère est parfaitement contente; elle doit l’être. Sans être précisément
-jolie, sa physionomie est assez agréable et le développement de la
-jeunesse peut encore faire épanouir quelque bouton caché sous les
-feuilles. Une taille de nymphe, un air de noblesse et d’élévation
-répandu dans toute la personne; on ne peut être mieux à quatorze ans.
-Mais la perle des perles, la rose des roses, la grâce des grâces, c’est
-la charmante Charlotte. On ne dit pas tant de choses spirituelles
-et aimables avec des paroles qu’elle en dit avec son regard et son
-sourire. Le petit dernier est la douceur des anges. Heureuse mère!
-heureux enfants! Spectacle enchanteur pour qui sait le goûter et
-comment ne pas le goûter pour peu qu’on ait un cœur. Tout cela me
-comble de tendresses, de caresses.»
-
- [29] Villette, 26 décembre 1777. Archives du Paty de Clam.
-
-On me pardonnera, j’en suis sûr, d’avoir donné cette longue et jolie
-lettre qui nous introduit si avant dans l’intimité de cette famille
-charmante.
-
-Les étrangers subissaient le charme, comme les parents ou les amis.
-Et si Dupaty s’exprimait comme nous venons de le voir, si le poète
-Roucher, qui était presque de la famille, disait de Mme de Grouchy à
-son ami le Président[30]: «N’ai-je pas vu combien elle est aimable?
-Ne m’a-t-elle point accueilli avec une bonté pleine de grâce? Est-ce
-que je ne sais point que, pendant ses douleurs, elle s’est souvenue de
-mon poème et a témoigné quelque regret de ne l’avoir point entendu en
-entier?» des indifférents, comme un doctrinaire qui venait de passer
-quelques jours à Villette, pouvaient dire eux aussi[31]: «J’y ai vécu
-quinze jours. Un paysage délicieux, une société charmante, tous les
-talents réunis à la beauté dans la personne des nièces de Mme Dupaty,
-la musique, la peinture, le latin, le grec, toutes les langues, toutes
-les sciences.»
-
- [30] Montfort-l’Amaury, 18 janvier 1777. Archives du Paty de
- Clam.--Roucher terminait ainsi: «Je viens dans mon dernier
- voyage à Paris de renouveler l’enthousiasme que j’y excitai
- il y a deux ans. C’est mon nouveau _mois_ de mars qui m’a
- valu ce dangereux honneur. La reine veut m’entendre et je
- paraîtrai dans cet incompréhensible pays au commencement du
- carême.»--Le 17 mars 1774, Mme de Grouchy écrit à Dupaty:
- «Ecoute mon infortune. J’avais demain à dîner Farges, l’abbé
- de Ris, Dussaulx, Lope et autres, les Petitval, d’Arbouville,
- enfin mille oreilles, pour entendre Roucher sur sa promesse et
- voilà que son crachement de sang le travaille de sorte que les
- duchesses d’Anville, de Rohan et moi, sommes au filet. Cela
- me fâche d’autant que le fond est triste pour le faillant. Je
- n’aime point cette habitude de cracher du sang. J’espère qu’il
- va enrayer sur le débit...»
-
- Et le 24 mars 1775, la même correspondante écrit au Président:
- «Hier, Roucher m’acquitta un peu ses promesses. Nous étions
- douze. Hélas! Il ne voulut nous dire qu’un chant, celui de
- Septembre, étonnant comme les autres, mais qui nous laisse trop
- affamés de beautés. Il part demain pour fuir la fatigue. Il est
- tué.»
-
- [31] C’était un ancien précepteur de la famille. Sa lettre sans
- date et sans signature fait partie des archives du Paty de Clam.
-
-Mais revenons à Sophie de Grouchy et voyons ce que sa mère elle-même
-en disait au conseiller Fréteau, son frère[32]: «Mes deux filles me
-font une société, je dirais presque divine, parce qu’elle porte sur
-une harmonie et un attrait réciproque bien établi et que, chaque jour,
-néanmoins, semble fortifier. L’aînée a des ressources personnelles
-infinies, la plus essentielle de toutes, la religion comme étude.
-Ce sentiment y tient le premier rang et devient entre elle et moi un
-lien et un rapport intimes... J’ai du labeur ce qu’il en faut et des
-jouissances bien précieuses. Nous tâchons, ma fille et moi, d’aider M.
-de Grouchy dans quelques travaux de terrier; je voudrais même qu’il
-nous mît plus en état de lui être utiles sur cet objet. Cette vie est
-tout à fait douce et heureuse.»
-
- [32] Archives Fréteau de Pény. Villette, 26 décembre 1780.
-
-En dehors de ces occupations et des études que nous lui connaissons,
-Sophie faisait quelques lectures pieuses, analysait Télémaque ou les
-pensées de Marc-Aurèle.
-
-Mais la famille n’allait pas tarder à se séparer; le fils grandissant
-était parti pour le service et Sophie allait, elle aussi, quitter pour
-de longs mois cette délicieuse maison de Villette, où elle avait goûté
-un bonheur qu’elle ne devait plus retrouver.
-
-
-
-
-CHAPITRE II
-
-LA CHANOINESSE DE NEUVILLE
-
- Les chapitres nobles de Dames.--Le prieuré de
- Neuville-en-Bresse.--Sophie y est envoyée.--Ses occupations.--Sa
- correspondance.--Sophie reçoit la visite du président Dupaty.--Son
- retour à Paris et à Villette.--On cherche à la marier.--Rencontre
- du marquis de Condorcet chez Dupaty.
-
-
-Il y avait en France, au moment où éclata la Révolution, dans la
-considérable hiérarchie des ordres religieux, une institution qui
-remontait à une très haute antiquité et qu’on appelait les chapitres
-nobles de dames ou de chanoinesses.
-
-Ceux-ci se subdivisaient en chapitres proprement dits comme celui
-de Remiremont, en abbayes comme à Maubeuge et en prieurés, comme à
-Neuville, dans le diocèse de Lyon.
-
-On comptait pour la France vingt-six chapitres qui contenaient six
-cents chanoinesses et accusaient un revenu de 700,000 livres[33].
-
- [33] D’Expilly ne comptait que vingt-quatre chapitres, avec
- six cents sujets et 350.000 L. seulement de revenus.--V. dans
- la _Grande Encyclopédie_ (publiée sous la direction de M.
- Berthelot), aux mots _Chanoinesses_ et _France ecclésiastique_,
- les deux articles si documentés de M. le pasteur E.-H.
- Vollet.--Voir encore _Les chapitres nobles de Dames, recherches
- historiques, généalogiques_, etc., par Ducas (Paris, 1843,
- 1 vol. in-8º, extrait du tome XXI du _Nobiliaire universel
- de France_, de Saint-Allais); le _Dictionnaire des ordres
- religieux_ (collection Migne, Paris, 1847-1859, 4 vol. in-8º);
- _la France chevaleresque et chapitrale_, par le vicomte de G.
- (Gabrielly), Paris, 1786, in-12; les _mémoires historiques_
- d’Amelot de la Houssaye (Amsterdam 1722, t. I); pour chaque
- province, consulter aussi le _Catalogue des Gentilshommes ayant
- pris part aux assemblées pour les élections aux Etats-Généraux
- de 1789_, publié par Ed. de Barthélemy et L. de Laroque (Paris,
- Dentu, 1865, 2 vol. in-8º). Enfin sur les chapitres de Pontsay
- et de Remiremont, voir aux Archives départementales des Vosges,
- série G.
-
-Dans les maisons les moins difficiles, il fallait quatre quartiers
-de noblesse du côté paternel et autant du côté maternel; d’autres
-chapitres en exigeaient huit, quelques-uns seize. A Remiremont,
-la noblesse devait toujours remonter au delà de deux cents ans et
-l’abbesse ne pouvait être choisie que parmi les princesses de sang
-royal. A Maubeuge, la preuve à faire était de huit générations
-ascendantes d’une noblesse militaire et chevaleresque, dont l’origine
-devait se perdre sans interruption dans la nuit des temps. A Bourbourg,
-dans l’Artois, où la Reine était première chanoinesse, on devait
-prouver sa noblesse depuis l’an 1400 et produire un acte du XIVe siècle.
-
-Les chanoinesses qui avaient le titre de Madame, faisaient partie de
-l’état ecclésiastique sans prononcer aucun vœu et conservaient le
-droit de se marier; elles chantaient l’office au chœur, revêtues de
-l’aumusse et d’un habit qui ressemblait à celui des chanoines. En
-dehors des exercices conventuels, elles portaient un costume souvent
-très élégant et qui n’accusait son côté religieux que par une croix
-d’or suspendue par un ruban de moire. Dans la maison du chapitre,
-chaque dame avait son habitation séparée; outre la jouissance de ses
-biens propres, elle recevait une portion distincte des revenus de la
-communauté.
-
-Après les dignitaires et les chanoinesses titulaires, il y avait dans
-chaque chapitre des chanoinesses non prébendées ou postulantes qu’on
-appelait _les nièces_; et qui, en attendant une vacance, étaient
-adoptées par une chanoinesse qui devait leur laisser sa prébende soit à
-sa mort, soit à sa sortie du chapitre.
-
-Dans la réalité des faits et à une époque où toute la fortune était
-réservée pour le fils aîné, ce titre de chanoinesse appartenait comme
-un droit à certaines grandes familles qui trouvaient là un moyen de
-doter leurs filles ou, du moins, de leur assurer pendant quelques
-années les revenus d’un canonicat.
-
-C’est ainsi que Lucile de Chateaubriand était entrée au chapitre de
-L’Argentière d’abord, puis à celui de Remiremont[34]; ainsi que Sophie
-de Grouchy, qui devait y être remplacée par sa sœur Charlotte, était
-partie pour Neuville-en-Bresse, où elle allait passer quelques mois qui
-ne devaient pas être sans influence sur la destinée de son esprit.
-
- [34] _Lucile de Chateaubriand_, par M. Anatole France, p. XIX.
-
-Ce fut là, du reste, le seul voyage sérieux qu’elle ait jamais
-entrepris.
-
-Neuville-les-Dames ou Neuville-en-Bresse[35] était alors un bourg d’un
-millier d’habitants, construit sur le coteau qui domine la rive droite
-du Renom; il se trouvait sur la grande route de Lyon à Bourg.
-
- [35] Ou Neuville-sur-Renom. Cette commune compte aujourd’hui
- 1.643 habitants; elle fait partie de l’arrondissement de
- Trévoux et du canton de Châtillon-sur-Chalaronne (département
- de l’Ain). Dans la région, sillonnée de canaux, de petites
- rivières et d’étangs, la culture, il y a quelques années
- encore, était intermittente; pendant deux ans, on labourait;
- puis, la troisième année, on laissait inonder le terrain qui
- rapportait alors un poisson renommé. Il en résultait que la
- topographie extérieure changeait constamment dans cette plaine
- élevée, en moyenne, de 250 mètres au-dessus du niveau de la
- mer. Aujourd’hui, les assèchements progressifs ont diminué
- considérablement le nombre des étangs et assaini le pays.
-
-Placé sur les confins du pays de Dombes, au centre d’un triangle formé
-par les trois villes de Mâcon, de Lyon et de Bourg, Neuville est à 55
-kilomètres de la seconde de ces deux villes et à 20 kilomètres de la
-troisième.
-
-Le pays est étrange, légèrement vallonné; les habitants y sont rares,
-les bois maigres et chétifs; on est encore dans la Bresse, mais la
-région ressemble déjà à la plaine de Dombes. Le terrain est sillonné
-de petits cours d’eau qui forment une quantité considérable d’étangs.
-Le Renom qui passe à Neuville, avant de se jeter dans la Veyle,
-parcourt ainsi plus de 40 kilomètres. Quant à la route qui passe dans
-le bourg, elle monte et descend tour à tour, traversant tantôt de
-grands bois de chênes et tantôt la chaussée des étangs.
-
-Dans cette plaine triste et marécageuse où la température est toujours
-fraîche, humide et capricieuse, les yeux ne trouvent pour se reposer
-que les bois de Tanay et ceux de l’allée de Romans. C’était un but
-de promenade pour les chanoinesses qui avaient encore, pour se
-distraire, les visites aux châtelains de Longe et de Châtenay, dont les
-gentilhommières se dressaient à quelques kilomètres seulement de la
-petite ville.
-
-Enfin, quand on voulait faire de plus longues excursions, ces dames
-avaient à choisir entre Châtillon-sur-Chalaronne, tout plein encore
-des souvenirs de saint Vincent de Paul[36], et Thoissey, ancienne
-dépendance de l’abbaye de Cluny, où la Grande Mademoiselle avait fondé,
-en 1680, un collège, qui, au XVIIIe siècle, était à l’apogée de sa
-réputation[37].
-
- [36] Il avait été curé du pays en 1617.
-
- [37] Supprimé en 1791, il fut rétabli en 1824 et existe encore
- aujourd’hui à l’état d’institution libre. Thoissey est à 17
- kilomètres de Neuville, Châtillon, à six seulement.
-
-Au centre du bourg, s’élevait le monastère qui ressemblait aux
-béguinages des Flandres. Les maisons des chanoinesses, dont la plupart
-subsistent aujourd’hui, entouraient une place fermée qu’on appelle
-encore le Chapitre. Il y a quelques années, on y voyait les traces des
-allées carrelées qui, partant du seuil de chacune des maisons, venaient
-aboutir à l’entrée de la chapelle construite au milieu de la place.
-Cette chapelle fut détruite en 1793, en même temps que les dernières
-chanoinesses étaient brutalement chassées de leurs demeures.
-
-La salle des archives ne renferme plus rien. Quant aux maisons qui,
-toutes, extérieurement, ont la même forme, quelques-unes présentent
-encore des restes de leur ancienne splendeur: ce sont des salons
-aux cheminées antiques, des salles aux lambris sculptés, des rampes
-d’escalier en bois travaillé[38].
-
- [38] La plus grande partie de ces renseignements sur l’état
- actuel du chapitre de Neuville est due à M. P. Carrel, curé de
- Neuville-aux-Dames, qui a bien voulu répondre aux questions de
- l’auteur avec une obligeance inépuisable.
-
-Les origines du chapitre noble de Neuville sont assez obscures. On
-a voulu les faire remonter jusqu’au Ve siècle où saint Romain, abbé
-de Condat, y aurait établi une règle sous laquelle les religieuses
-auraient vécu jusqu’à l’époque où elles prirent celle de saint
-Benoist[39]. Quoiqu’il en soit, il est établi qu’en l’an 1050, il y
-avait à Neuville un prieuré de Bénédictines, enrichi déjà par des
-dons superbes et nombreux. Ces dames étaient vêtues comme des femmes
-en deuil; en 1751, le chapitre fut sécularisé et, quatre ans après,
-le roi Louis XV accorda aux chanoinesses le titre de comtesses, les
-autorisant à porter, comme marque distinctive, une croix, attachée à un
-cordon bleu liséré de rouge, mis en écharpe; la croix représentait d’un
-côté sainte Catherine, patronne du chapitre, avec cette légende:
-_Genus, Decus et Virtus_ et, de l’autre côté, la sainte Vierge.
-
- [39] Sur l’histoire du chapitre noble de Neuville, consulter
- une brochure de M. Henri Bouchot (Bourg, imprimerie
- Villefranche) et une notice de M. l’abbé Gourmand, ancien curé
- de Neuville.--Voir aussi les archives de Bourg, de Dijon, de
- Chambéry et de Turin (jusqu’en 1601, la Bresse a appartenu aux
- ducs de Savoie); le _Catalogue des Gentilshommes_, etc., publié
- par E. de Barthélemy et L. de Laroque (Livraison Bourgogne);
- _Le Nobiliaire Universel de France_, par Ducas et Saint-Allais
- (Paris, 1843, t. XXI, p. 455); enfin, _La France ecclésiastique
- pour l’année 1789_ par Duchesne (Paris, 1788, p. 177 à 179).
- M. le pasteur E.-H. Vollet, qu’on ne consulte jamais qu’avec
- tant de profit sur ces questions d’histoire religieuse, a fait
- remarquer à l’auteur, qui est heureux de remercier ici son
- savant correspondant, que les renseignements contenus dans la
- _France ecclésiastique pour 1789_, sont inexacts en ce qui
- concerne l’antiquité du chapitre de Neuville, mais que, pour le
- reste, ils ont une réelle valeur. Dans _Le Cardinal de Bernis
- depuis son ministère_, M. Frédéric Masson a parlé, page 475,
- d’une des chanoinesses de Neuville, Julie du Puy-Montbrun,
- nièce du cardinal de Bernis. Or, le chapitre de Neuville
- dépendait du diocèse de Lyon dont le cardinal était chanoine.
-
-Au chœur, ces dames portaient un manteau à traîne, bordé d’hermine tout
-autour.
-
-Pour être admise comme chanoinesse titulaire ou comme chanoinesse
-d’honneur, il fallait prouver neuf générations de noms et d’armes du
-côté paternel, non compris la présentée, et trois générations du côté
-maternel. On exigeait, de plus, que la preuve fût faite d’une façon
-très régulière par devant les comtes de Lyon, commissaires-nés du
-chapitre de Neuville.
-
-Celui-ci comptait quatre dignitaires qui devaient être âgées de plus de
-trente ans et qui recevaient, outre leur prébende, un préciput attaché
-à leur dignité.
-
-La doyenne, élue par le chapitre, faisait, seule, des vœux; c’était,
-au moment de l’arrivée de Sophie de Grouchy, Mme Marie-Gabrielle de
-Beaurepaire.
-
-La grande chantre, nommée alternativement par l’archevêque de Lyon et
-par l’abbesse de Saint-Pierre, était, en 1785, Marie-Gabrielle-Josèphe
-de Charbonnier-Crangeac.
-
-La secrète, à la nomination alternative de la doyenne et de l’abbé
-d’Ambournay, s’appelait Marie-Louise-Charlotte de Chastenay-Lenty.
-
-Enfin la grande aumônière, nommée par le roi, était une seconde dame de
-Charbonnier-Crangeac.
-
-Il y avait, en outre, seize chanoinesses-comtesses prébendées, parmi
-lesquelles Mmes du Breuil, de Buffévant, de Varenne, de Chazeron.
-
-Parmi les vingt-six chanoinesses non prébendées, on voyait les noms
-de Mmes de Damas, de Fontenoy, de Durfort, de Grouchy, de Fénelon, de
-Saxe de Lusace, de Monestay, de Forbin, de Lévis de Mirepoix, de la
-Clayette, etc.
-
-Etaient reçues en expectative ou figuraient parmi les chanoinesses
-d’honneur, Mmes de Foudras, de Menthon, de Polignac, de la Rivière, de
-Chevigné et de Saint-Phalle.
-
-Toutes ces dames n’étaient pas ensemble à Neuville; et le chapitre,
-composé en tout de cinquante-six personnes, n’était guère en réalité
-que de quarante chanoinesses ou postulantes.
-
-Le marquis de Grouchy avait dû adresser à Mme de Beaurepaire la demande
-d’admission et les titres originaux de noblesse et de filiation, sans
-compter 400 livres pour les frais de la première preuve, 800 livres
-par an pour les dépenses de la demoiselle et 900 livres pour sa table,
-jusqu’à ce qu’elle entrât en ménage, c’est-à-dire jusqu’à ce qu’elle
-eût sa maison particulière où, alors, elle vivrait à son compte. C’est
-à ce moment que la chanoinesse devenait prébendée; on arrivait à cette
-dignité par rang d’ancienneté, mais il fallait, auparavant, faire
-encore de nouveaux frais, 2 000 livres environ, pour la réception et
-les preuves[40].
-
- [40] Avant l’époque où le Roi, par la réunion de l’abbaye de
- Tournus (1781), rendit les frais beaucoup moins onéreux pour
- les familles, il en coûtait de 30 à 40.000 livres de plus: il
- fallait, en effet, acquérir une adoption ou un emplacement dans
- le chapitre. Les adoptions coûtaient de 20 à 30.000 livres et
- si l’on était obligé de faire bâtir sur un emplacement, la
- dépense pouvait aller à 40.000 livres.
-
-Au mois de septembre 1784, Sophie accompagnée de sa gouvernante, Mme
-Beauvais, arriva à Neuville. Elle était attendue par Mme de Buffévant
-qui allait être, pour elle, pendant tout son séjour au chapitre, comme
-une seconde mère.
-
-Mme Victorine de Chastenay, dans ses _Mémoires_[41], a raconté comment
-elle fut reçue au chapitre noble d’Epinal; sauf quelques détails
-insignifiants, la cérémonie d’introduction de Sophie de Grouchy fut la
-même: «Elle tenait, à la fois, de la chevalerie et de l’institution
-monastique. Les preuves de noblesse étaient discutées et admises par
-les généalogistes du chapitre; elles étaient jurées et publiées à la
-cérémonie par trois chevaliers dont les noms avaient été prouvés dans
-les admissions de leurs parentes. La nouvelle reçue leur présentait,
-en reconnaissance, un nœud d’épée. Je me souviens qu’à l’heure de
-vêpres, tout le chapitre (ces dames étaient vingt en tout) se rendit à
-la maison de ma tante pour m’y prendre; j’avais une robe noire. L’un
-des chevaliers me donna la main; la musique de la garnison précédait.
-Quand nous fûmes dans le chœur de l’église, on me fit mettre à genoux;
-l’abbesse me dit: «Que me demandez-vous, ma fille?--Le pain et le vin
-de saint Goëry (patron du chapitre), pour servir Dieu et la sainte
-Vierge.» On me fit manger d’un biscuit, mouiller mes lèvres dans une
-coupe; on me passa le grand cordon avec la croix au bout, le long
-manteau bordé d’hermine, l’aumusse, le voile noir. Tout me fut remis en
-un instant. On chanta le _Te Deum_, puis le cortège revint dans le même
-ordre et un bal s’ouvrit chez ma tante.»
-
- [41] _Correspondant_ du 25 février 1896, p. 674.
- Louise-Marie-Victoire de Chastenay, née en 1771, au château
- d’Essarois, près de Châtillon-sur-Seine.
-
-C’était là une des distractions ordinaires de ces couvents
-mondains[42]. «On danse au chapitre d’Ottmarsheim, en Alsace. Au
-chapitre d’Alix, près de Lyon, les chanoinesses vont au chœur en
-paniers, habillées comme dans le monde, sauf que leur robe est de soie
-noire et que leur manteau est doublé d’hermine. Près de Sarrelouis, les
-chanoinesses de Loutre dînent avec des officiers et ne sont rien moins
-que prudes... Les vingt-cinq chapitres nobles de femmes sont autant
-de salons permanents et de rendez-vous incessants de belle compagnie
-qu’une mince barrière ecclésiastique sépare à peine du grand monde où
-ils se sont recrutés.»
-
- [42] Taine. _L’ancien Régime._
-
-Sophie prit sa large part des fêtes qu’on donnait à Neuville et, après
-six semaines de bals ininterrompus, au mois de juin 1785, elle tomba
-sérieusement malade. On craignit pour sa vue, d’autant plus qu’à la
-folie du plaisir, elle joignait une furie de travail qui s’accommode
-peu, d’ordinaire, avec les distractions excessives. «La chanoinesse,
-écrivait Mme Dupaty au Président[43], exerce toujours tous ses talents,
-en dépit du mal aux yeux. Elle traduit, seule, du Tasse et le sublime
-Young. Ses yeux font son tourment. On n’y voit d’autre remède que
-le repos et comment obtenir l’oisiveté des âmes ardentes et actives
-comme ma nièce.» Et une autre fois[44]: «On a des nouvelles de Sophie
-qui me peinent. Ses yeux gonflent tous les soirs d’une manière à
-faire craindre que ce ne soient des symptômes de goutte sereine. Il
-est affreux de n’acquérir presque jamais à ce degré qu’aux dépens du
-physique. Elle s’est forcée, cette jeune personne, et on se ressent tôt
-ou tard de ces excès de travail.»
-
- [43] 4 août 1785. Archives du Paty de Clam.
-
- [44] 8 juin 1785. Archives du Paty de Clam.
-
-En dehors de la littérature, Sophie s’adonnait à la philosophie et
-elle lisait, avec délices, les œuvres de Voltaire et de Jean-Jacques.
-La règle de Neuville, on le voit, n’était guère sévère, et les
-chanoinesses pouvaient, sans crainte des observations, demander les
-objets les plus coquets ou les livres les moins pieux. Sophie réclamait
-à sa tante Dupaty[45], mais en recommandant bien qu’on n’en parlât pas
-à Mme de Grouchy, des velours noirs, des boucles, des gants en tricot
-blanc fourré et «une paire d’anneaux d’oreilles, en perles, comme ceux
-que nous a proposés, un jour, un garçon de la boutique de la Perle, rue
-du Petit-Lion. Ces anneaux ne sont que des perles enfilées dans un fil
-d’or ou à peu près. Ils coûtent 6 livres.»
-
- [45] 3 décembre 1785. Archives du Paty de Clam.
-
-De son côté, Charlotte, qui, en 1787, avait pris à Neuville la place
-de Sophie, demandait qu’on profitât d’un voyage du vicomte de Fénelon,
-père des chanoinesses, pour lui envoyer des bottines en peau verte,
-comme il était à la mode d’en porter[46]. «Ne pourriez-vous pas,
-chère petite tante, joindre à votre envoi un volume d’œuvres de M. de
-Chabanon dont j’ai vu l’analyse dans un des derniers _Mercures_. Je
-désire bien cette nouveauté qui doit être agréable comme l’esprit de
-l’auteur. Il me semble qu’il est connu du petit oncle.»
-
- [46] 1er avril 1788. Archives du Paty de Clam.
-
-On est confondu de la nature des études et des réflexions de ces
-jeunes filles[47]: «Je lis Condillac, écrivait une autre fois Charlotte
-à son oncle le Président. Il a une raison bien lumineuse et cette sage
-pénétration du cœur des hommes qui fait trouver toutes les causes des
-événements et ne laisse au hasard, au merveilleux et à la fausse gloire
-que l’intrinsèque, c’est-à-dire bien peu. Il cherche tout dans la
-vertu, la providence et l’enchaînement des circonstances, causes bien
-plus sûres et par lesquelles on juge du prix de chaque chose.»
-
- [47] 9 octobre 1787. Archives du Paty de Clam.
-
-Au mois de mars 1785, le président Dupaty était parti pour l’Italie,
-d’où il devait rapporter ces _Lettres_ qui ont obtenu un si grand
-succès au moment de leur apparition et qui, aujourd’hui, sont trop
-oubliées.
-
-A son retour, au mois d’août, il passa par Lyon et fit un léger détour
-pour aller embrasser sa charmante nièce. «Elle espère que tu te
-reposeras un peu chez elle, lui écrivait la présidente[48]. Elle a bien
-des choses à verser dans ton cœur. La solitude où elle me sait fait
-qu’elle s’est un peu épanchée dans le mien.» Et le 25 août[49]: «Je ne
-veux pas troubler ton joli comité avec ma nièce. Dis-lui bien tous nos
-cœurs et nos pensées pour elle et embrasse-la à la manière de l’amitié.»
-
- [48] 10 août 1785. Archives du Paty de Clam.
-
- [49] Archives du Paty de Clam.
-
-Sophie, de son côté, écrivait à sa tante[50]: «J’espère le petit oncle
-dans le courant de ce mois. Je voudrais bien qu’il me donnât deux ou
-trois jours; une solitaire exilée en mérite bien autant que quelques
-rares édifices ou quelques chefs-d’œuvre de peinture.»
-
- [50] Archives du Paty de Clam. 10 août 1785.
-
-La réunion de l’oncle et de la nièce fut touchante. Dupaty trouvait,
-dans cette rencontre, un avant-goût des douceurs familiales dont il
-était privé depuis près de six mois. Il s’abandonna aux sentiments les
-plus doux, admira les progrès de Sophie et conçut, dès lors, pour elle
-une affection qui devait subsister jusqu’à sa mort et se traduire même
-dans ses dernières volontés.
-
-Le 26 août 1785, il était à Neuville, d’où il écrivait à la
-Présidente[51]:
-
- [51] Archives du Paty de Clam.
-
- «Voilà encore un pas vers toi, ma chère amie. J’espère qu’avant peu
- je n’en ferai plus. Il ne faut pas moins que cette espérance pour
- me faire continuer ma route. Car, comme je suis bien ici! Quelle
- aimable retraite! Quelles charmantes conversations pleines de toi,
- de ta sœur, de nos enfants, de tout ce que nous aimons l’un et
- l’autre, de tout ce que nous aimons en même temps! Mon cœur commence
- à s’ouvrir et à renaître. Il semble qu’en entrant dans l’Italie, il
- s’était fermé, du moins pour ses plaisirs, pour ses doux plaisirs,
- car il est resté toujours ouvert pour ses peines, pour les peines
- de l’absence qui vont finir. J’ai trouvé ta nièce plus intéressante
- que jamais. Il n’y a rien à ajouter à sa raison que, peut-être, d’en
- retrancher quelque chose; car, elle s’occupe trop. C’est toujours
- la solitude, la retraite, les livres, toutes les connaissances et,
- à travers tout cela, Villette, les siens, les nôtres; enfin, son
- cœur et nos cœurs. Je t’en parlerai plus en détail, quand je serai
- à côté de toi. A présent, j’aime mieux que nous parlions de toi, ce
- ne sera pas pour longtemps encore. J’attends demain mon compagnon
- de voyage qui me conduira à Dijon où je le déposerai... Je compte
- arriver à Paris mercredi prochain, au plus tard jeudi. Compte sur
- tes doigts, tandis que je compterai dans mon cœur. Comme il bat!
- Il me semble que tu es déjà là avec nos chers enfants. Je ne peux
- concevoir que je ne reçoive pas de tes nouvelles. Il me semble que
- j’ai passé tout ce mois dans l’autre monde. Ouvre donc bien tes bras
- au pauvre revenant... Mon ange, je suis bien ici; je mange, je dors,
- je démaigris, je me repose, j’aime et l’on m’aime et, peut-être
- même, je plais un peu. Du moins, ces dames veulent bien me le faire
- croire. Ta nièce est aimée, considérée, honorée; elle est unique ici,
- tu m’entends. Adieu, mon ange. Il n’y aura plus de moi pour toi que
- moi-même. Je ne t’écrirai plus.
-
- «J’ai revu avec plaisir Mme Beauvais[52]; elle est toujours la même
- pour ta nièce. C’est un trésor. C’est un grand repos pour le cœur
- maternel.»
-
- [52] Gouvernante de Sophie; femme de confiance de la famille de
- Grouchy, passée, depuis, au service de la marquise de Condorcet.
-
-De son côté, Sophie nous a gardé le témoignage des sentiments que cette
-visite du président avait laissés dans son cœur. Deux jours après le
-départ de son oncle, elle lui écrivait avec cette facilité et cette
-grâce qui la rapprochaient, disait Dupaty, de Mme de Sévigné[53]:
-
- [53] Neuville, 4 septembre 1785. Archives du Paty de Clam.
-
- «Voici, cher petit oncle, un paquet que vous deviez recevoir ici, qui
- venait vous y chercher et qui vous y trouve, car j’y suis encore. Je
- ne vous parlerai point de l’impression que m’ont fait votre passage
- ici, vos conversations, votre confiance, votre intérêt, votre départ.
- J’espère que vous en trouverez aisément l’idée dans votre cœur et je
- sens que j’aurais peine à vous la rendre. Vous m’avez rendu l’absence
- plus douloureuse que jamais. Je ne peux me reposer que dans l’idée
- que vous parlez de moi, que vous reportez au milieu de ma famille
- un cœur tout plein d’elle et de besoin d’elle, un cœur que l’usage
- enivrant de la liberté n’a point éloigné, n’a point distrait des
- jouissances qui l’ont précédée. Charlotte me mande votre arrivée. Si
- ce tableau de joie universelle ne me portait au jour de mon retour,
- il serrerait mon âme au lieu de l’épanouir. J’ai, au moins, acquis
- une grande jouissance; c’est de pouvoir parler avec Mme de Buffévant,
- la seule ici à qui mon cœur parle, d’un des objets qui l’attachent.
- Je ne dirai pas qu’elle vous connaît, mais elle a assez retenu de
- vous pour se plaire comme moi à en parler. Concevez-vous comment ces
- conversations si pleines et si intéressantes se sont passées, cher
- petit oncle? Pour moi, j’y touche encore et j’y toucherai longtemps,
- car jamais je n’ai goûté d’un mélange aussi délicieux d’âme,
- d’esprit, de goût, de philosophie et de littérature. J’aime encore
- davantage Montesquieu depuis que je vous l’ai entendu lire, sans
- doute parce que vous le lisez comme il se lisait lui-même...
-
- «Quel plaisir j’aurai à parcourir l’Italie avec des yeux comme les
- vôtres, c’est-à-dire les yeux de l’âme et du goût! Charlotte me
- mande que vous n’avez pas été fatigué de votre route; nous nous
- flattons d’y avoir contribué en vous faisant assez aimer la station
- de Neuville pour y prendre quelque repos et quelque plaisir. Je vous
- laisse à penser si c’est une ou plusieurs qui se flattent ainsi.
- Adieu, cher petit oncle. Embrassez pour moi tout ce que vous aimez
- qui est aussi tout ce que j’aime. Je vois d’ici tous les petits
- génies plus radieux que jamais. Je vois... Ah! je vois trop et pas
- assez. Faites-moi voir, au moins, que vous aimez toujours Sophie et
- que l’absence ne lui enlèvera rien de l’intérêt et de la confiance à
- laquelle vous l’avez si promptement et si heureusement habituée.»
-
-Malgré ses travaux, ses lectures, ses distractions mêmes, Sophie ne
-pouvait vaincre la sérieuse mélancolie qui s’était emparée de son
-esprit. «Songez, disait-elle[54], à cette affreuse solitude d’une
-absence qui s’étend sur tous les objets que l’on chérit. Songez
-combien, après les lettres, il me reste de sensibilité, de désirs, de
-besoins à satisfaire. Songez à ce cabinet solitaire où vous pouvez dire
-avoir vu dans quelques papiers et quelques livres les seuls objets qui
-occupent et charment, ici, ma vie.»
-
- [54] Même lettre.
-
-Mais, n’y avait-il que la solitude ou n’étaient-ce pas aussi la fatigue
-des plaisirs mondains, l’austérité des réflexions, l’inactivité du
-corps et l’effet des lectures philosophiques qui, à défaut des cruelles
-expériences de la vie, avaient hâté l’éclosion de cette crise morale
-qui prend la jeune fille dans toute sa grâce un peu légère pour en
-faire une femme sérieuse, charmante toujours, mais déjà désillusionnée
-et comme envahie par la connaissance prématurée de la vie et de ses
-angoisses.
-
-Ses grands yeux, hier insouciants, aujourd’hui interrogateurs et
-curieux, révélaient le changement qui s’était produit dans cette âme
-d’élite, et sa physionomie, du jour au lendemain, devint si différente
-qu’à son retour à Villette ce fut à peine si Mme de Grouchy put
-reconnaître sa fille chérie.
-
-Dans cette disposition d’esprit, la moindre cause amène des tristesses
-incompréhensibles ou des rêveries interminables; la lourdeur des jours
-d’orage ou la neige qui couvre la terre, les plaintes du vent dans les
-arbres de la forêt et surtout les jours sombres et courts de l’hiver,
-tout devient sujet de mélancolie et source de larmes.
-
-Sophie le disait avec éloquence[55]:
-
- [55] 3 décembre 1785, De Neuville, à la présidente Dupaty.
- Archives du Paty de Clam.
-
- «Je trouve bien heureux les gens sur lesquels l’hiver ne fait aucune
- impression. Quant à moi, ce jour sombre, ce froid qui resserre tous
- les corps, ce deuil de la nature me jettent dans une mélancolie
- et un absorbement affreux. Il ne fait qu’augmenter au milieu des
- plaisirs qui occupent ici le grand nombre. Je ne me plains pas de ne
- pas m’y plaire, mais de n’y trouver rien de ce qui me plaît. Rien ne
- remplit ce vide affreux où se perd le sentiment de toute jouissance.
- Si le cœur pouvait changer aisément d’objet, Mme de Buffévant me le
- ferait éprouver. Elle commence à m’aimer comme j’aime ceux que je
- regrette, ou plutôt, comme ils m’aiment, car, comme eux, elle me
- voit au delà de ce que je suis.» Et elle termine par ce mot qui fait
- réfléchir quand on songe à la conduite que Mme Suard devait tenir un
- jour envers Condorcet: «N’est-il pas bien téméraire d’espérer que
- vous ne m’oubliez pas auprès de vos amis, chère tante? Je n’oublie
- point les bontés de Mme Suard. Sentir ce qui est aimable est mon seul
- titre auprès d’elle. Il sera tout-puissant si vous le faites valoir.»
-
-Pendant que Sophie était à Neuville, des amis avaient songé à la marier
-avec un capitaine aux gardes, veuf depuis dix-huit ans, très riche,
-âgé de cinquante ans, «mais frais, ingambe, figure honnête, belles
-dents[56]». M. de Claye, qui avait 30.000 livres de rentes en bonnes
-terres, sans compter sa place et un logement aux Tuileries, promettait
-d’avantager sa femme de presque toute cette fortune s’il n’avait
-point d’enfants; dans le cas contraire, il lui assurait un douaire de
-6.000 livres. En retour, il n’exigeait que 80.000 livres de dot. Ce
-projet d’union plaisait au marquis de Grouchy qui permit à sa femme de
-disposer, en faveur de Sophie, d’une partie de sa propre fortune.
-
- [56] 4 mars 1785. La présidente à son mari. Archives du Paty de
- Clam.
-
-Mais le président et sa femme et aussi Mme de Grouchy s’inquiétaient
-de la grande différence des âges. Mme Dupaty faisait remarquer à
-son mari l’extérieur froid et triste du futur. «Que sont la fortune
-et l’aisance, disait-elle[57], sans le contentement du cœur et la
-confiance mutuelle?» Et de son côté, le Président écrivait[58]: «Il est
-bien difficile que Sophie puisse trouver non pas le bonheur, mais même
-un état neutre dans une union pareille, avec son goût pour l’étude,
-son aversion pour les gênes du monde, sa manière de penser si solide à
-plusieurs égards et surtout la fermeté et l’indépendance absolues de
-son caractère.»
-
- [57] 10 mars 1785. Archives du Paty de Clam.
-
- [58] 17 mars 1785. Archives du Paty de Clam.
-
-Quant à Mme de Grouchy, pour gagner du temps, elle exigea d’abord
-que Sophie fût reçue chanoinesse, ce qui demandait encore cinq mois.
-«Il est absolument essentiel, disait-elle[59], que Sophie ne quitte
-pas Neuville sans son état. Si elle partait avant que son stage soit
-fini, elle perdrait l’avantage d’y rentrer, si cette affaire-ci ne
-réussissait pas, et ma fille se trouverait ainsi sans état. Il faut
-aussi que rien ne se termine avant que les prétendus aient fait
-connaissance l’un de l’autre.»
-
- [59] 28 mars et 5 avril 1785. Archives du Paty de Clam.
-
-On n’avait pas cru pouvoir cacher à Sophie le projet qui la regardait
-si directement, mais sa mère, son oncle et sa tante avaient présenté,
-en même temps, toutes les sages réflexions si naturelles en pareil cas.
-Elle ne refusa pas de suite, mais, après avoir demandé à réfléchir afin
-de bien voir le «fort et le faible de cette affaire», elle se rendit
-aux raisons de sa famille et abandonna d’autant plus volontiers ce
-projet que le prétendu, qui cherchait la fortune, ne montrait de son
-côté aucune impatience d’aboutir.
-
-Emmanuel, en revanche, avait épousé Mlle de Pontécoulant, au mois de
-mai 1785. La cérémonie avait eu lieu à Villette; mais Sophie, alors à
-Neuville, et Charlotte, qui était malade, n’y avaient pas assisté.
-
-Comme une des conditions du mariage était que le jeune officier, toutes
-les fois qu’il ne serait pas au service, vivrait à Pontécoulant,
-Sophie, dans ses lettres, déplorait cet éloignement. Le 10 août 1785,
-elle écrivait à Mme Dupaty[60]:
-
- [60] Archives du Paty de Clam.
-
- «Pour un moment de solitude (c’est-à-dire, je pense, pour un moment,
- ma chère tante, où vous n’aurez rien de mieux à faire que de me
- lire): l’on a beau dire, l’idée du bonheur de ceux qu’on aime ne
- tient lieu qu’à demi de leur présence. Je ne vois rien qui puisse
- remplacer la vie et la sérénité que son établissement au milieu de
- nous aurait répandus dans l’existence générale. On jouit faiblement
- de ce qu’on a, on est vivement frappé et occupé de ce qui manque et,
- en général, on est difficile à rendre heureux.»
-
-Le jeune ménage avait quitté Villette dès le lendemain de la cérémonie;
-mais Emmanuel avait promis de revenir passer quelques semaines auprès
-de ses parents. Cette visite, annoncée pour le mois de septembre, avait
-entraîné quelques embellissements, quelques réparations dans la demeure
-familiale. Le 4 juillet, Mme Dupaty qui se trouvait à cette date chez
-sa sœur, écrivait au Président[61]:
-
- [61] Archives du Paty de Clam.
-
- «Je ne suis pas contente de la santé de M. de Grouchy. Il s’affaiblit
- et souffre. On n’atteint pas impunément soixante-dix ans en menant la
- vie qu’il mène, car il est le premier piqueur de sa maison. Il nous
- a fait des promenades délicieuses pour la marche et dans le bosquet
- gauche tu trouveras de quoi égarer complètement ta rêverie. En m’y
- promenant avec lui, je lui dis que sa jeune belle-fille serait bien
- flattée des jouissances qu’il lui avait préparées. Il me répondit que
- ce n était pas pour elle, mais pour nous qui aimions Villette. Je
- répondis tout ce qu’on peut répondre à cela.»
-
-Le Président, à son retour d’Italie, s’était rencontré à Villette avec
-le futur maréchal et sa jeune femme; avec eux, le 3 décembre 1785, il
-avait quitté «l’aimable vallon». Il racontait ainsi à sa femme ce petit
-voyage[62]:
-
- [62] 4 décembre 1785. Archives du Paty de Clam.--On verra plus
- loin que Sophie ne partageait pas l’enthousiasme du Président
- pour sa belle-sœur.
-
- «Nous sommes arrivés hier à deux heures et demie. J’ai dîné chez
- M. de l’Etang. Le ménage a dîné à _la casa_. J’ai été enchanté de
- lui pendant la route et dans la petite heure que nous avons passée,
- tous trois, à Saint-Germain, en attendant le déballage. Je conterai
- cela au cœur maternel. Il y a bien du bon sous les ailes de ce joli
- zéphir. Il faut que jeunesse s’use et se passe et que l’expérience,
- le grand maître de tous les hommes, achève ou plutôt commence notre
- éducation civile. On a découvert ses défauts, on en gémit, on veut
- les corriger. Quoi de mieux que de les corriger? J’ai dit, je crois,
- ce qu’il fallait dire et la petite couleuvre m’a non seulement
- embrassé, elle m’a baisé la main. Lui, a dit: «Mon oncle aime
- réellement notre bonheur. Aimons-le donc bien.» La petite couleuvre a
- été mieux que vous ne l’avez vue tous. Sa timidité qui est extrême,
- soyez-en sûrs, a laissé percer plusieurs rayons de son âme et de son
- esprit qui m’ont charmé.»
-
-Cependant, les mois d’exil avançaient et l’on songeait à rappeler de
-Neuville la triste Sophie[63]; «Ma fille aînée, écrivait Mme de Grouchy
-au Président, me coûte 9.000 livres depuis vingt mois; non pas du fond
-de son état, mais des accessoires, y compris son trousseau. Il faut que
-la seconde en coûte autant à peu près dans le même espace. Je ne suis
-pas en état d’en faire le quart. On promet du secours. Je veux avoir
-la foi malgré des promesses qui n’ont pas eu un denier d’effet pour
-l’aînée.
-
- [63] 10 ou 11 avril 1786. Archives du Paty de Clam.
-
- «Quelle angoisse pour la cadette de manquer ce décorum, cette
- apparence d’état et d’existence! Quelle tête assez mûre à cet âge
- pour ne pas croire quelque bien dans une sphère nouvelle! Et aussi
- de quel droit lui ferions-nous manquer l’avantage très éloigné, mais
- certain, d’une prébende dans un âge où l’aisance est nécessaire. Et,
- en vérité, la situation de mes filles est telle et elle peut devenir
- si fâcheuse, si le meilleur ordre de choses possible n’arrive pas,
- que cette vue n’est rien moins qu’à négliger.»
-
-Enfin, le 18 avril, la date du retour de Sophie est fixée[64]: «M. de
-Grouchy en parle tous les jours. Il voulait qu’elle ne fût que trois
-jours à Paris. Je lui ai fait entendre qu’il lui en fallait plus afin
-qu’elle pût aller à Versailles. On voit qu’il la désire. Il est vrai
-qu’il y a peu de pères comme lui. Si elle ménage bien l’impression du
-retour,--et je n’en doute pas,--elle en verra les fruits. Je ne suis
-point fâchée de jouir d’abord de ma fille seule. Il y a assez longtemps
-que j’en suis privée.»
-
- [64] 18 avril 1786. Mme de Grouchy au Président. Archives du
- Paty de Clam.
-
-Voici donc Sophie de Grouchy revenue à Villette. Mais que de
-changements dans ces vingt mois! En partant pour Neuville, elle
-avait la foi; elle n’avait lu que des livres de piété, Télémaque
-et Marc-Aurèle. A son retour, elle ne croyait plus; Voltaire et
-Jean-Jacques étaient devenus ses auteurs préférés. Elle se plaignait du
-grand nombre des damnés et de la faible quantité des élus, ce qui était
-inconciliable, disait-elle, avec l’existence d’un Dieu plein de bonté!
-Cependant, durant six mois, elle supplia ce Dieu de lui rendre la foi;
-mais ce fut en vain[65].
-
- [65] Détail donné par Mme O’Connor dans sa notice sur sa mère
- (Bibliothèque de l’Institut).
-
-Mme de Grouchy, qui était très pieuse, brûla les livres rapportés de
-Neuville; c’était inutile, car Sophie en connaissait à fond le contenu.
-Du reste, avec le temps, les rôles changeront: celle qui avait déjà
-pris une si grande influence sur un des magistrats les plus éclairés de
-son temps, celle qui devancera Condorcet lui-même par les audaces de
-son esprit, saura convertir sa mère à ses idées et dicter sa conduite à
-ses derniers moments!
-
-Quelques mois seulement devaient s’écouler entre le retour de Sophie
-et son mariage. Cette période fut remplie par les œuvres de charité
-et par les soins donnés à l’éducation de Charles Dupaty, fils aîné du
-Président.
-
-Elle retourna chez les pauvres qu’elle avait l’habitude de visiter
-avant son départ, leur apportant, avec les secours matériels, les
-consolations morales plus précieuses encore.
-
-Un jour, comme un des gardes du château s’était empoisonné en mangeant
-des champignons, elle se rendit chez lui en grande hâte et ne quitta
-la maison qu’après cinq heures de soins intelligents qui sauvèrent le
-pauvre garçon[66].
-
- [66] 12 octobre 1786. La Présidente à son mari. Archives du
- Paty de Clam.
-
-C’est ainsi que la charité survécut, jusqu’à son dernier jour, aux
-sentiments pieux à jamais disparus.
-
-En dehors des instants qu’elle donnait à ces généreuses occupations,
-presque tous ses moments étaient pris par les leçons de Charles Dupaty;
-Sophie recommençait avec lui ce qu’elle avait fait pour ses deux
-frères, tant l’instruction était devenue chez elle comme une véritable
-vocation.
-
-Il faut l’entendre raisonner sur ces matières de pédagogie; elle saura
-dissimuler la mauvaise humeur paternelle, «l’enfant ayant plus besoin
-d’être encouragé que grondé[67]».
-
- [67] La Présidente à son mari, s. d. Archives du Paty de Clam.
-
- «Je vous ai promis, écrivait-elle au Président[68], de m’occuper de
- Charles, cher petit oncle, et du soin touchant de préparer son âme
- à l’activité constante qui peut, seule, lui faire tirer parti de sa
- position, de son âge, de ses talents et de votre exemple. Je me suis
- acquittée de mes promesses avec ce doux plaisir qu’on trouve à servir
- un être qu’on aime et des sentiments qu’on partage. Je suis très
- contente de Charles. Le voilà, je crois, disposé à prendre le genre
- de vie le plus propre à vous assurer un fils digne de vous et à lui
- la gloire de soutenir le nom que vous lui donnez... Il s’habituera
- à la règle si nécessaire dans l’âge où le développement de tous les
- besoins jette bien de l’incertitude dans la volonté; il ploiera son
- caractère à une nécessité et se liera insensiblement au besoin de la
- vie de la pensée, si utile à tous les âges et à toutes les positions.
- Voilà ce que je lui ai fait sentir et ce qu’il a saisi avec l’avidité
- d’une âme qui sent sa voie... La sensibilité, quand on lui parle de
- vous, annonce un sentiment profond de vénération et d’attachement.
- Je crois que vous enflammerez aisément son âme en lui montrant ce
- que vous espérez, en lui parlant du bonheur d’avoir un fils qui
- puisse flatter votre tendresse et mériter un jour que, confondant les
- noms, les vertus et le mérite dans une douce erreur, on flotte et on
- hésite... (puis, elle conseillait que, pour favoriser son goût de la
- lecture, on lui donnât souvent les moyens de se former une petite
- bibliothèque). C’est la première propriété que doit chérir et désirer
- un jeune homme dont l’âme se développe... Quel charme j’éprouverais,
- cher petit oncle, si, dans ces moments pénibles, je pouvais servir
- réellement votre tendresse et contribuer à former une âme digne de
- la vôtre, c’est-à-dire une âme qui lui ressemblât.»
-
- [68] Sophie au Président, s. d. Archives du Paty de Clam.
-
-Dupaty traversait, en effet, une de ces époques cruelles dont
-son existence de magistrat fut semée et Sophie l’aidait, par ses
-encouragements, dans ces terribles heures. Beaumarchais, qui l’aimait,
-le lui disait[69]: «J’irai vous voir après-demain matin et nous
-arrangerons ensemble un dîner d’amitié. Le comte de Lauraguais mérite
-d’en être; malgré les écarts de son imagination, il a un vrai génie et
-un excellent cœur. Il vous estime, il vous aime. _Il admire aussi la
-belle chanoinesse que le ciel vous a envoyée pour vous inspirer dans
-vos ouvrages et vous soutenir dans les persécutions._ Adieu, mon ami;
-l’apprenti de Molière embrasse l’égal de Démosthène.»
-
- [69] Beaumarchais à Dupaty, Paris, 29 novembre (1786). Archives
- du Paty de Clam.
-
-Avec Sophie, la joie et la gaieté étaient rentrées à Villette. Les
-enfants du Président ne voulaient pas quitter leur grande cousine:
-«Papa s’occupe tous les jours de leurs plaisirs ici, écrivait-elle[70],
-et du moment où l’aimable petite tante pourra respirer l’air embaumé de
-ses bosquets. Il en a fait de charmants. Dans les uns, il vous offrira
-le parfum des fleurs; dans ceux-ci, un ombrage épais; dans d’autres,
-mille jeunes arbustes dont la végétation rapide nous rappelle, sans
-cesse, ce que fait, tous les jours, près de vous, la nature pour le
-plaisir de vos yeux et le charme de votre cœur.»
-
- [70] Sophie au Président, s. d. Archives du Paty de Clam.
-
-Cette vie tranquille n’était traversée que par les visites des amis
-ou des parents; dans la même lettre, Sophie racontait à son oncle le
-passage de son frère Emmanuel à Meulan: «Nous avons été les attendre.
-Voici le détail de notre entrevue avec les âmes du Nord qui occupaient
-le fond de la voiture; mine froncée de la part de la dame; le père de
-descendre de la voiture dans la cuisine de l’auberge et d’accorder
-quelques paroles à miss Charlotte. Quant à Sophie, elle s’en est passée
-et a été, pendant les cinq minutes de la rencontre, sous le nuage qui,
-comme vous le pensez, n’a pas distillé de rosée, mais a, du moins,
-été moins ténébreux que le premier aspect ne l’avait fait imaginer.
-Nous ne les avons pas retardés d’une minute. Mon frère, que j’ai à
-peine embrassé, a donné un regard de sentiment et de regret à ces
-premiers lieux où il a vécu, à ces premiers êtres qui l’ont aimé et qui
-l’aimeront peut-être plus que tous ceux qu’il rencontrera dans sa vie.
-Le fouet a claqué. Sophie a regardé Charlotte et, sérieusement, nous
-avons regagné le vallon et, pour y entrer sereins, nous avons parlé de
-l’heureux jour où cette chère petite tante qui nous a tant inquiétés y
-reviendra elle-même. Ce ne sera pas pour le coup des âmes du Nord que
-nous irons attendre.»
-
-Un jour, cependant, le 22 août 1786, il y eut, à Villette, une terrible
-alarme. Un chien qui s’était échappé du château de Rueil[71], situé
-dans les environs, vint se réfugier dans les communs du château. Il
-mordit Charles Dupaty, malgré les efforts courageux de Sophie qui
-s’était exposée bravement en voulant éloigner l’animal que l’on croyait
-enragé. On renvoya, de suite, l’enfant à Paris, non sans conseiller au
-Président un traitement qui fait sourire aujourd’hui[72], c’est-à-dire
-d’envoyer l’enfant à la mer, «précaution efficace dans les trois fois
-vingt-quatre heures et à laquelle on fera succéder la médication par le
-mercure».
-
- [71] C’était la propriété de M. Chopin de Seraincourt. C’est là
- que Cabanis mourut le 6 mai 1808.
-
- [72] 22 août 1786. Mme de Grouchy au Président. Archives du
- Paty de Clam.
-
-Cet accident, qui n’entraîna, d’ailleurs, aucune suite fâcheuse, eut
-un grand retentissement, car Beaumarchais, de Saint-Lubin, le 1er
-septembre, écrivait au Président[73]: «J’ai reçu, mon ami, avec un
-serrement de cœur horrible, l’affreuse nouvelle du malheur de votre
-fils. De consolations, je n’en ai point à vous donner là-dessus.
-Heureux encore si vous pouvez pleurer! Je prie le chevalier Dudon de
-m’envoyer des détails sur son état. Il m’a mandé qu’on espérait que le
-chien n’était qu’en colère. S’est-on emparé de l’animal? C’est là, je
-l’avoue, une bien triste façon d’intéresser la nation et de réchauffer
-son ardeur pour votre vengeance. Mais si l’art de M. Sabatier vous rend
-votre cher enfant, je crois connaître assez les Français pour vous
-assurer que vous leur êtes devenu doublement précieux par ce double
-malheur et qu’on n’apprendrait pas, sans un cri général d’indignation,
-qu’on vous eût refusé au conseil la fière justice qui vous est due. Je
-vous porte dans mon cœur et vous prie de me mettre aux pieds de la mère
-désolée de votre fils.»
-
- [73] Archives du Paty de Clam.
-
-Le courage dont Sophie avait fait preuve ce jour-là avait eu pour
-témoin le marquis de Condorcet qui, depuis quelques semaines, était
-souvent l’hôte de M. et Mme de Grouchy. Après avoir admiré la beauté,
-les manières distinguées, l’esprit brillant et cultivé de Sophie, il
-n’avait pas tardé à découvrir en elle un caractère élevé, un cœur droit
-et une âme forte. La première rencontre avait eu lieu, à Paris, rue de
-Gaillon, dans le salon où Dupaty aimait à réunir les littérateurs, les
-philosophes et les savants. Là, M. et Mme de Grouchy avaient invité
-Condorcet à venir les voir à Villette aussi souvent qu’il voudrait.
-
-Condorcet définissait le monde «une dissipation sans plaisir, une
-vanité sans motif, une oisiveté sans repos». S’il fréquentait chez
-Dupaty et chez les Grouchy, c’est parce qu’il savait bien que chez eux,
-il ne perdrait pas son temps[74].
-
- [74] Mme O’Connor, dans sa Notice sur sa mère, dit que Dupaty
- invita Sophie à venir passer un automne chez lui à la campagne
- et que c’est là que Condorcet fit sa connaissance. Il y a là
- une légère erreur. Jamais Dupaty n’eut de campagne à lui aux
- environs de Paris. Particulièrement pendant l’été et l’automne
- de 1786, il resta à Paris, rue de Gaillon, ne faisant que
- de rares apparitions soit à Villette, soit à Vaux, chez ses
- beaux-frères.--Jérôme Lalande est plus dans la vérité quand il
- prétend que c’est en voyant Sophie prodiguer les soins les plus
- touchants au jeune fils de Dupaty, mordu par un chien enragé,
- que Condorcet s’éprit d’elle.
-
-La famille de Condorcet était originaire du Dauphiné; ses armes
-étaient: _d’azur, au dragon volant d’or, armé et lampassé de sable à la
-bordure du même_.
-
-Son père était capitaine de cavalerie, et son oncle occupait le siège
-de Lisieux, après avoir été successivement évêque de Gap et d’Auxerre.
-Sa mère, une demoiselle de Gaudry, était d’une dévotion ardente.
-
-De plus, Condorcet était allié au cardinal de Bernis et à Mgr d’Yse de
-Saléon, archevêque de Vienne.
-
-Sous des apparences froides, timides et même embarrassées, Condorcet
-était avec ses amis d’une gaieté douce et spirituelle; malgré l’audace
-et la sévérité de ses doctrines, il était bon et affectueux. D’Alembert
-mourant le choisit parmi tous ses amis pour lui léguer la mission
-de pourvoir aux besoins de ses deux domestiques, et ce legs fut
-scrupuleusement exécuté par Condorcet lui-même, par Sophie et, plus
-tard, par le général et par Mme O’Connor.
-
-«La bonté brillait dans ses yeux, dit Grimm, et il aurait eu plus
-de tort qu’un autre de n’être pas honnête homme, parce qu’il aurait
-trompé davantage par sa physionomie qui annonçait les qualités les plus
-paisibles et les plus douces.»
-
-Il répandait autour de lui le parfum des vertus sérieuses, à ce point
-qu’on a pu dire de son intelligence[75], «en rapport avec sa personne,
-que c’était une liqueur fine, imbibée dans du coton».
-
- [75] C’est Mme Roland qui le définissait ainsi.
-
-Cependant, Condorcet était susceptible de haines vigoureuses, et
-cet homme, qui allait entrer dans une famille dont les attaches
-parlementaires étaient nombreuses, ne détestait rien plus que les
-parlements et particulièrement celui de Paris. «J’ai parcouru la
-liste des assassinats juridiques commis par le parlement de Paris,»
-écrivait-il à Target, en avril 1775; et il disait à Turgot, en
-octobre ou novembre 1774, lors du rappel de l’ancien parlement: «On
-dit qu’il va revenir sans conditions, c’est-à-dire avec son insolence,
-ses prétentions et ses préjugés. Quelque corrompu que soit le nouveau
-parlement[76], cependant, à ce qu’il me semble, ce qu’il y a de plus
-contraire au bien public, c’est de confier le droit de juger de la vie
-des citoyens à une troupe d’assassins. Or, ces assassins ont assassiné
-le chevalier de la Barre, l’huissier Moriceau, le prêtre Ringuet.
-Ils ont assassiné Lally pour avoir le plaisir d’humilier la noblesse
-militaire, et tous ces assassinats juridiques ont été commis en moins
-de vingt ans, et ils n’en ont pas eu un remords! Ils n’ont pas perdu un
-degré d’insolence!»
-
- [76] Le Parlement Maupeou.
-
-Dans cette haine, le marquis de Condorcet se rencontrait avec Sophie
-de Grouchy. N’avait-elle pas inspiré à Charles Dupaty, au cours de ses
-leçons, le mépris de la magistrature? Les Fréteau, qui ne partageaient
-pas ces sentiments, ne pouvaient s’y habituer; aussi, au moment où
-Dupaty remportait, dans l’affaire des Roués, un succès si retentissant,
-le conseiller Fréteau, son beau-frère et son ami, lui écrivait[77]: «Le
-bruit de ton triomphe n’a-t-il pas enflammé Charles? Ne l’a-t-il pas
-réconcilié avec nos devoirs et notre état? J’ai regretté qu’il ne t’ait
-pas suivi à Rouen et qu’il n’ait pas mêlé ses larmes à celles de tes
-admirateurs.»
-
- [77] Archives Fréteau de Pény.
-
-Il y avait donc bien des idées communes entre Condorcet et Sophie; bien
-des passions aussi, bien des générosités de cœur et des enthousiasmes
-d’esprit. Le philosophe s’en rendit compte plus vite que la jeune fille
-et vivement épris par ses grâces et ses qualités sérieuses, il chargea
-Dupaty de la demander pour lui en mariage à ses parents.
-
-M. et Mme de Grouchy y consentirent avec bonheur.
-
-
-
-
-LIVRE II
-
-LE SALON DE L’HÔTEL DES MONNAIES
-
-
-
-
-CHAPITRE PREMIER
-
-PREMIÈRES ANNÉES DU MARIAGE DE CONDORCET
-
- Le mariage.--Les calomnies de Lamartine et de
- Michelet.--Installation à l’Hôtel des Monnaies.--Revenus de
- Condorcet.--Les hôtes du salon.--Mort de Dupaty.--Le Président
- laisse ses papiers à Sophie.--Fondation du _Lycée_.--Condorcet y
- professe les mathématiques.--Sophie assiste aux leçons.--La maison
- de Mme Helvétius à Auteuil.
-
-
-Dans le monde, on s’étonna beaucoup de ce mariage. Le futur avait
-quarante-trois ans et la jeune fille n’en avait que vingt-deux. Mais ce
-n’était pas là cependant le motif de la surprise générale.
-
-Un géomètre qui se mariait semblait enfreindre un principe de droit.
-
-D’Alembert, à la nouvelle du mariage de Lagrange, ne lui avait-il
-pas écrit, le 21 septembre 1767: «J’apprends que vous avez fait ce
-qu’entre nous, philosophes, on appelle _le saut périlleux_... Un grand
-mathématicien doit, avant toutes choses, savoir calculer son bonheur.
-Je ne doute donc pas qu’après avoir fait ce calcul vous n’ayez trouvé
-comme solution _le mariage_.»
-
-Mais la beauté, la grâce et l’esprit de Sophie de Grouchy vainquirent
-les préjugés mondains, et la duchesse d’Anville, mère du duc de la
-Rochefoucauld, vint dire à Condorcet: «Nous vous pardonnons[78].»
-
- [78] Tout le monde cependant ne fut pas aussi bienveillant; car
- les _Mémoires de Bachaumont_, à la date du 28 décembre 1786,
- s’expriment ainsi: «Il en était amoureux depuis quelque temps
- et voilà la cause du zèle avec lequel il a défendu les trois
- Roués et les deux magistrats leurs protecteurs.
-
- «La semaine dernière, l’Académie des Sciences, suivant l’usage,
- reçoit notification de ce mariage. On nomme des députés pour
- aller féliciter Condorcet. On en prenait dans la classe de
- géométrie, dans celle d’Astronomie. «Messieurs,--s’écrie Dionis
- du Séjour, le farceur de la compagnie,--ce n’est pas parmi
- ces Messieurs qu’il faut choisir; c’est tout ce qu’il y a de
- mieux et de plus fort en anatomie qu’il faut envoyer à notre
- confrère.» Plaisanterie qui a d’autant plus fait rire que
- Condorcet a trente ans de plus que la demoiselle, jeune, jolie,
- bien découplée et morceau de dure digestion pour ce nouvel
- époux.»
-
-Emporté par la passion, le savant ne demanda aucune dot et se contenta
-d’un simple contrat verbal. Ce ne fut que par un acte postérieur que le
-marquis de Grouchy fit don à sa fille, par avancement d’hoirie, d’une
-somme de 30.000 livres.
-
-D’ailleurs, la générosité de Condorcet se montrait dans les plus
-petits détails; il voulut donner à Charlotte, sa jeune belle-sœur, une
-bague de 25 louis, somme énorme à cette époque. Sophie écrivait à ce
-propos à sa tante Dupaty[79]: «Je suis bien touchée de cette nouvelle
-attention de M. de Condorcet et en jouis encore plus que celle qui en
-sera l’objet... Je fais une réflexion à laquelle je vous prie de vous
-arrêter, chère petite tante, et que je ferai certainement agréer à M.
-de Condorcet. C’est qu’il faut absolument partager par la moitié le
-cadeau qu’il veut faire à ma sœur et employer l’autre à en faire un
-à mon frère. Il n’y aurait aucune raison recevable aux yeux de son
-amour-propre et même de son amitié pour que Charlotte reçût un cadeau
-de vingt-cinq louis et qu’on n’eût point songé à lui... Je suis sûre
-qu’à la réflexion M. de Condorcet goûtera cet arrangement dont sa
-reconnaissance pour Charlotte (qu’il a su m’avoir poussée à ce mariage)
-lui a dérobé la convenance en ne portant ses idées que vers elle.
-Adieu, chère tante, il est minuit et il faut se lever demain. Sûrement,
-vous serez une des premières pensées de ma reconnaissance et de mon
-amitié.»
-
- [79] De Villette, s. d. Archives du Paty de Clam.
-
-La bénédiction nuptiale fut donnée le 28 décembre 1786, aux jeunes
-époux, dans la chapelle du château de Villette, par le curé de
-Condécourt[80]; le marquis de La Fayette, maréchal de camp, major
-général au service des États-Unis, demeurant à Paris, rue Bourbon et
-le marquis du Puy-Montbrun, brigadier des armées du roi, grand-croix
-honoraire de l’ordre de Malte, étaient les témoins du mari; du côté de
-la jeune fille, son oncle Dupaty, président à mortier au parlement de
-Bordeaux, remplissait le même office.
-
- [80] Guillin, curé. Les bans avaient été publiés à
- Saint-André-des-Arcs.
-
-Au milieu des signatures où les Dupaty se rencontraient avec les
-Fréteau, les Grouchy, les Pontécoulant, les Condorcet et les
-d’Arbouville, il en est une touchante, c’est celle d’un modeste
-secrétaire de Condorcet, Louis Cardot[81], dont le nom brillera d’un
-doux éclat aux époques douloureuses prochaines.
-
- [81] Cardot était, en même temps, commis au contrôle général.
- Il travaillait pour Condorcet le dimanche toute la journée, et
- tous les jours, de 6 heures à 11 heures du soir.
-
-Se conformant à ses habitudes généreuses, la nouvelle mariée voulut
-que ce jour de fête fût embelli par une bonne action, et elle prit à
-son service le fils de Bradier, l’un des trois Roués que Dupaty venait
-d’arracher à la mort[82].
-
- [82] Le jour même, ce jeune homme remit ces vers à son
- bienfaiteur:
-
- Après quatre ans entiers de crainte et de douleur
- Aux pieds du sauveur de mon père
- Conduit par l’amitié, dans un jour de bonheur,
- Je verrai mon Dieu tutélaire;
- Par mille infortunés, je l’entendrai bénir,
- S’il oublie aisément tout le bien qu’il sait faire,
- Mes regards et mes pleurs l’en feront souvenir.
-
- Lardoise, un des trois Roués, reçut, lui aussi, de la part de
- Condorcet, des preuves d’intérêt; il donna bien des ennuis
- à son sauveur et à la famille de Dupaty, après la mort du
- Président.
-
-La calomnie des pamphlétaires, négligeant le désintéressement dont
-Condorcet avait fait preuve au moment de son mariage, s’est attaquée à
-la mémoire du savant et, par contre-coup, elle a cherché à atteindre
-aussi l’honorabilité de Mme de Condorcet.
-
-Ces récits ne mériteraient aucune créance et, depuis longtemps,
-seraient oubliés si Lamartine et Michelet ne les avaient repris pour
-leur compte, leur donnant ainsi une importance telle que l’histoire,
-aujourd’hui, est contrainte de les réfuter.
-
-Dans l’_Histoire des Girondins_[83], Lamartine a raconté que le duc
-de la Rochefoucauld, à l’occasion du mariage de Sophie, avait donné
-100.000 francs à Condorcet ou, du moins, qu’il en servait la rente,
-soit 5.000 livres, au jeune ménage. Après Varennes, lorsque Condorcet
-et la Rochefoucauld se brouillèrent, le philosophe aurait réclamé très
-vivement cette somme à son ancien ami.
-
- [83] Il faut constater que cette imputation, maintenue, malgré
- les protestations de la famille, dans les premières éditions,
- ne figura plus, du vivant même de Lamartine, dans les derniers
- tirages de cette _Histoire des Girondins_.
-
-Arago, dans les pages qui suivent sa biographie de Condorcet[84],
-réfute ainsi l’allégation du poète-historien:
-
- [84] Elles sont intitulées: _Remarques sur divers passages de
- l’Histoire des Girondins, relatifs à Condorcet_.
-
- «Deux voies s’offraient à moi; je pouvais consulter des
- contemporains et amis désintéressés du fils de la respectable
- duchesse d’Anville et recourir ensuite à des documents écrits. M.
- Feuillet, bibliothécaire de l’Institut et membre de l’Académie des
- sciences morales et politiques, avait été secrétaire intime du duc
- de La Rochefoucauld jusqu’à la catastrophe effroyable qui enleva
- ce bon citoyen à la France. Au moment ou j’écrivais la biographie
- de Condorcet, je demandai à M. Feuillet de vouloir bien m’éclairer
- sur les bruits relatifs à la pension et à la demande du capital qui
- étaient aussi venus à mes oreilles. Il me répondit sans hésiter qu’il
- n’en avait personnellement aucune connaissance. Ce renseignement
- négatif et du plus haut prix est corroboré par l’examen minutieux
- que j’ai fait du compte de tutelle de Mme O’Connor. Je trouve là
- des détails très circonstanciés sur le passif et sur l’actif de la
- succession à diverses époques, sur la vente opérée par Condorcet au
- moment de son mariage d’une petite propriété située près de Mantes,
- nommée Denmont; sur l’acquisition qu’il fit, avec une partie du prix
- de la vente, de fermes près Guise provenant de l’abbaye de Corbie.
- Il est mention dans ce compte, à l’article du passif, de mémoires
- très peu importants de menuiserie, de serrurerie, etc. Je cite cette
- circonstance pour montrer avec quel scrupule, avec quelle minutie
- cet acte est rédigé. J’y trouve aussi, dans l’actif, l’origine, je
- dirais presque la filiation de petites rentes de 3, 4 et 5 francs.
-
- «Je n’y vois, au contraire, aucune trace d’une augmentation de
- revenus correspondant à 1786, année du mariage de Condorcet, ni rien
- qui puisse faire croire à une augmentation de capital de 100.000
- francs qui aurait eu lieu à l’époque de la rupture de Condorcet et du
- duc de La Rochefoucauld.
-
- «Il faudrait renoncer à toute logique pour supposer qu’après cette
- simple remarque il restera quelque chose de l’horrible calomnie qu’on
- a voulu faire peser sur la mémoire de Condorcet.»
-
-M. Isambert qui fut avocat à la cour de cassation et qui joua un
-rôle actif dans les partages de famille entre les petits enfants de
-Condorcet, n’est pas moins affirmatif qu’Arago. Il a examiné tous les
-actes, notamment la liquidation du 2 juillet 1807[85], et il affirme
-que la fortune de Condorcet ne reçut aucun accroissement soit à
-l’époque de son mariage, soit depuis.
-
- [85] A l’occasion du mariage d’Elisa de Condorcet avec le
- général O’Connor, la succession de Condorcet, restée jusque-là
- indivise entre sa femme et sa fille, fut liquidée.
-
-Michelet, dans son livre sur les _Femmes de la Révolution_, a parlé
-d’un roman d’amour, antérieur au mariage du 28 décembre 1786 et dont
-Sophie aurait été l’héroïne; les noms de la Rochefoucauld, de La
-Fayette, de l’abbé Fauchet, d’Anacharsis Clootz ont été prononcés;
-Sophie aurait prévenu loyalement son mari que son cœur n’était pas
-libre et elle n’aurait aimé réellement Condorcet qu’après trois ans
-de mariage et lorsque le philosophe aurait conquis son cœur par ses
-enthousiasmes généreux, au lendemain de la prise de la Bastille.
-
-Sans insister sur l’impossibilité où les pamphlétaires se sont trouvés
-de préciser leurs accusations, qu’on dise donc si la vie de Villette,
-dont nous avons minutieusement retracé tous les détails, se prêtait à
-une pareille intrigue; qu’on dise aussi, quelque opinion sévère que
-l’on puisse professer à son égard, si Condorcet aurait été homme à
-supporter de pareilles conditions!
-
-Il vaut mieux en croire ce que les apparences criaient aux yeux de
-tous. Charlotte de Grouchy, qui avait assisté aux préliminaires et à la
-cérémonie du mariage, écrivait à sa tante Dupaty, au moment où elle se
-préparait à partir pour le chapitre de Neuville[86]:
-
- [86] De Villette, vendredi. Archives du Paty de Clam. Charlotte
- resta à Neuville jusqu’à 1789.
-
- «Je vois dans l’union de Sophie, dans l’amitié de M. de Condorcet un
- nouvel appui précieux pour mon âme trop sensible et pour ma vie qui
- va avoir un si grand besoin d’appui. Un sentiment douloureux va me
- suivre encore à Neuville; celui que je laisse le bonheur derrière moi
- et que je n’en aurai, là, d’autre que l’espérance.»
-
-Le jeune ménage s’installa, de suite, à l’Hôtel des Monnaies, quai de
-Conti. Condorcet y habitait déjà et il y avait logé sa mère et un de
-ses oncles maternels, tous deux morts à cette date de 1786. Ses revenus
-s’élevaient à environ 18.000 livres de rentes qui se décomposaient
-ainsi: 5.000 livres d’appointements comme inspecteur des monnaies,
-11.000 livres en terres, provenant pour les deux tiers de l’héritage
-de son oncle, et 2.000 livres en rentes viagères, qui venaient de la
-succession du père de Condorcet.
-
-Le brave Cardot gérait cette petite fortune, dont le savant ne
-s’occupait guère.
-
-Le salon de l’Hôtel des Monnaies, à cette époque où l’esprit de société
-tenait une si grande place en France, ne tarda pas à devenir le
-rendez-vous des philosophes, des savants et des littérateurs. Et non
-seulement les Français illustres s’y réunissaient, mais la demeure de
-Sophie, qui s’ouvrait en même temps que le salon de Mme de Staël, était
-rapidement devenue le centre de l’Europe éclairée.
-
-La grande génération du XVIIIe siècle se faisait chaque jour de
-plus en plus rare; les Voltaire, les Diderot, les d’Alembert, les
-Helvétius étaient morts: leurs héritiers s’appelaient Dupaty, Chamfort,
-Beaumarchais, Roucher, Garat et tant d’autres moins illustres, mais
-célèbres cependant, qui aimaient à se grouper autour du dernier des
-grands survivants, dans le salon qu’y tenait sa femme, maîtresse de
-maison exquise de bonté, charmante de jeunesse, rayonnante de grâce et
-d’amabilité.
-
-Aux admirables perfections d’un corps superbe, la marquise de Condorcet
-joignait une figure malicieuse et spirituelle qui restera curieuse
-et fine, alors même que les grands chagrins l’auront voilée d’une
-douceur mélancolique; des sourcils accentués, indice d’une volonté
-puissante; des yeux grands et noirs; un menton gracieux; un nez
-légèrement retroussé, aux ailes frémissantes; une bouche un peu grande,
-mais habituée au sourire; le visage ovale, cher aux grands artistes,
-qu’encadrait une chevelure abondante et fine; au repos, l’air rêveur
-des femmes qui ont cueilli la pervenche avec Jean-Jacques; dans la
-conversation, l’étincelle qui jaillit et qui traduit dans un regard
-tout l’esprit de Voltaire, résumant ainsi dans une même physionomie ce
-double caractère, si rarement réuni, qui personnifie le XVIIIe siècle;
-telle était Sophie qui, calme et victorieuse, a pris place dans le
-cortège des beautés éternelles, chers et doux fantômes, ombres légères
-et insaisissables, qui ont gardé le privilège d’être aimées d’amour à
-travers les âges.
-
-Cette femme délicieuse allait présider, pendant plusieurs années, les
-dernières assises de l’esprit français.
-
-Son mari était timide, ombrageux, sauvage; elle lui donna le goût
-du monde et de ses fêtes. Chez son oncle Fréteau, elle avait connu
-les deux Trudaine: elle voulut les recevoir à son tour et ceux-ci
-amenèrent, à l’Hôtel des Monnaies, le plus sublime des poètes, alors
-dans tout le charme de sa jeunesse, le divin Chénier.
-
-Roucher, un de ses hôtes les plus assidus, ne se séparait guère de
-Cabanis, et le jeune docteur était entré, à son tour, dans ce salon, en
-attendant qu’il devînt le beau-frère de la marquise.
-
-Que d’autres illustrations se donnaient rendez-vous au quai Conti!
-et Morellet, et La Fayette, et Volney, et Charles de Constant, et
-les Suard, «le petit ménage,» comme on disait, tandis que Condorcet,
-aveugle comme tous les idéologues, définissait ainsi celle qui devait
-le trahir un jour et le faire mourir[87]: «Je donnerais la moitié de
-ma géométrie pour le talent que possède Mme Suard, sans le savoir:
-elle est éloquente dès qu’elle est émue, dès qu’on blesse son cœur
-ou son goût. Aussi, je remarque que les femmes dont l’adresse modère
-l’amour-propre évitent de la blesser.»
-
- [87] _Mémoires historiques sur la vie de M. Suard_, etc., _et
- sur le XVIIIe siècle_ par D.-J. Garat. Paris, 1820, 2 vol.
- in-8º.
-
-Les étrangers de passage à Paris sollicitaient l’honneur d’être
-présentés à Condorcet et à la femme qui savait si bien faire les
-honneurs de sa maison. C’est ainsi que la marquise fut saluée, pendant
-ces années, par les souverains et les hommes d’État de toute l’Europe
-et de l’Amérique: par Christian VII, roi de Danemarck, disciple de
-Rousseau, esprit déjà faible et qui devait finir dans la déchéance
-physique la plus cruelle; par ce baron de Gleichen, ancien ambassadeur
-du monarque danois, mais qui chez Mmes Geoffrin, de Graffigny et
-Helvétius, avait conquis ses grandes lettres de naturalisation
-française; par Adam Smith, qui avait connu autrefois Condorcet chez
-Turgot et qui, à ce second voyage, venait admirer celle qui devait,
-après sa mort, traduire si éloquemment sa _Théorie des sentiments
-moraux_. Grimm ne vient-il pas chercher chez Sophie de nouveaux
-matériaux pour ses inépuisables correspondances? Voici Alfieri, le
-tragique, qui va épouser la comtesse d’Albany, veuve du dernier des
-Stuarts; il salue la France, «terre de la Liberté,» en attendant
-qu’effrayé il la maudisse dans son pamphlet le _misogallo_. Celui-ci
-c’est Mackintosh, tout jeune alors, pas encore marié, préludant déjà
-aux enthousiasmes futurs par ses doctrines libérales que la Révolution
-fera éclore.
-
-Dans ce coin, c’est Dumont, le pasteur genevois, demain l’ami et le
-conseil de Mirabeau; il cause avec Jean-Baptiste Clootz, baron du
-Val-de-Grâce, prussien riche de 100.000 livres de rentes, parent des
-Montesquiou-Fezensac, reçu dans les meilleures sociétés, lui qui fut
-l’ami des Diderot, des d’Alembert, des Jean-Jacques et des Franklin.
-Ce promeneur mélancolique, c’est Beccaria qui ne peut se distraire de
-cette épouse qu’il adore et qu’il brûle d’aller rejoindre à Milan, où
-elle l’attend avec tant d’impatience.
-
-Thomas Payne, le héros de la guerre d’Indépendance, expose bruyamment
-des idées et des inventions qui, en Angleterre, lui vaudront la prison
-et ruine.
-
-Cet original, c’est David Williams qui a fondé à Chelsea une chapelle
-desservie par les prêtres de la nature et qui, à ce premier voyage, est
-tout entier aux Condorcet, tandis que, dans quelques années, il viendra
-travailler, chez Mme Roland, à la constitution définitive rêvée par les
-Girondins.
-
-Voici encore les lords Stormon et Stanhope, Mylord Dear,
-Bache-Franklin, Jefferson et tant d’autres, qui, «après avoir reçu
-les théories de la France, viennent, dans le salon de Condorcet, en
-chercher, en discuter les applications[88]».
-
- [88] Michelet. _Les Femmes de la Révolution._
-
-C’est qu’en effet bien que l’heure fatidique de 1789 n’ait pas encore
-sonné, la Révolution est commencée dans les faits et dans les esprits.
-Sophie prend sa large part du mouvement; elle pousse Condorcet à
-l’assaut de la vieille société; Dupaty la suit. Fréteau résiste et
-s’effraye. «J’envoie quelques lignes à Mme de Condorcet, écrit-il de
-Troyes où il est en exil[89], mais je ne puis partager sa joie sur les
-changements.»
-
- [89] 31 août 1787, à sa femme. Archives Fréteau de Pény.
-
-Le secrétaire perpétuel de l’Académie des Sciences s’est, en effet,
-mis en avant, sans hésitation, dans toutes les questions politiques.
-Le public s’inquiète de sa manière de voir et cherche à connaître le
-fond de ses pensées. Rien ne dut plus étonner Dupaty que cette lettre
-que lui écrivait un de ses amis, Midy d’Andé, et où un véritable
-questionnaire était dressé[90]: «Dites-moi, je vous prie, _et pour
-cause_, qu’est-ce que M. de Condorcet? C’est un homme d’esprit, de
-l’Académie française, etc. Je sais tout cela. Mais ce n’est pas cela
-que je demande. Est-ce un homme? un homme d’honneur, sur la parole
-duquel on puisse compter? Est-il bon citoyen? Ne fronde-t-il pas les
-opérations du ministre principal? J’ai la bonhomie de penser qu’il vaut
-mieux être gouverné par un seul que par plusieurs et qu’un bon citoyen
-ne doit rien faire ni dire qui puisse nuire aux projets généreux du
-ministre, en vue du bien public. Il a déjà assez à faire pour vaincre
-les obstacles naturels, sans qu’on en jette de nouveaux sur son chemin.
-En deux mots, j’ai besoin de savoir si M. de Condorcet est partisan ou
-détracteur des intentions connues de M. de Toulouse? Votre réponse sera
-entre nous deux, vous pouvez y compter.»
-
- [90] Rouen, 25 décembre 1787. Archives du Paty de Clam.
-
-Le 17 septembre 1788, le président Dupaty, dont la santé était
-chancelante depuis longtemps, mourait presque subitement à Paris. Ce
-fut un deuil cruel pour Sophie et pour toute la famille de Grouchy.
-Charlotte, alors à Neuville, s’exprime ainsi dans une lettre à son
-cousin Charles[91]: «Charles, mon cher Charles, est-ce vrai? Est-il
-vrai que ton père n’est plus? Est-il vrai que tu l’as perdu, que ta
-jeunesse est sans guide, que sa gloire ne t’éclairera plus, que tu ne
-seras plus l’espoir de son cœur, l’objet de sa complaisance et de ses
-projets?... Fais-moi voir ton cœur, ton cœur qui lui promettait tant!
-Que je revoie une fois cet esprit, cette plume vivante et énergique,
-cette âme immortelle en toi. Quel plus touchant hommage à sa mémoire
-que son fils le rappelant, que son fils vivant pour celle qui lui a
-donné la vie!»
-
- [91] 15 octobre 1788. Archives du Paty de Clam.
-
-On trouva dans les dossiers du Président la note suivante:
-
- «_Tous mes papiers seront remis, sans exception, après ma mort, à Mme
- la marquise de Condorcet qui en disposera à son gré. Ce 14 septembre
- 1787. Le président Dupaty._»
-
-Ce legs de conscience ne fut pas exécuté; mais la faute n’en doit être
-imputée ni à Mme de Condorcet, ni à son mari. La présidente Dupaty, mal
-conseillée, prétendit que son devoir de tutrice ne lui permettait pas
-de souscrire à un pareil désir. Ce fut en vain que Condorcet écrivit
-à Fréteau[92]: «Mon cher oncle, j’ignore quelle est la valeur légale
-de la disposition de M. Dupaty; mais je sais que dans toutes les
-familles honnêtes ces sortes de dispositions sont respectées jusqu’au
-scrupule. J’en ignorais l’existence jusqu’à mon retour à Paris où ma
-femme, en rangeant quelques fragments que son oncle lui avait confiés,
-a trouvé enveloppé et non cacheté le papier dont je vous ai envoyé
-l’exacte copie. Le sens m’en paraît très clair, c’est évidemment une
-disposition de confiance et, par conséquent, aucun billet, aucun titre
-de propriété, d’aucune espèce, ne peut y être compris... Rien de plus
-simple qu’une telle disposition; il est naturel de laisser ses papiers
-à une personne de ses amies qu’aucune des relations qu’on a pu avoir
-ne peut offenser et qui verra tout avec l’indulgence de l’amitié. Il
-est naturel encore qu’un homme occupé toute sa vie de littérature et
-de philosophie, laissant des ouvrages commencés, en rende dépositaire
-un homme de sa famille qui a toujours cultivé les lettres et la
-philosophie, surtout lui connaissant des opinions assez conformes aux
-siennes et une grande tolérance pour celles qui y sont contraires.
-Si cette disposition faite en faveur d’une jeune femme peut paraître
-extraordinaire à des esprits difficiles, l’usage qu’elle en fait en la
-remettant à un mari de mon âge doit dissiper tous les nuages. J’ose
-croire aussi ma réputation assez bien établie pour être sûr qu’aucun
-créancier ne me supposera l’intention de lui dérober une partie de son
-gage et que, si quelqu’un d’eux témoignait de la défiance, elle ne
-serait pas sincère, d’autant plus que la disproportion très grande de
-la masse des dettes et de celle des biens ne peut leur laisser aucun
-motif raisonnable d’inquiétude.
-
- [92] Villette, 13 octobre 1788. Archives du Paty de Clam.
-
-«Mme Dupaty connaît mon amitié pour elle et pour ses enfants. Nous
-avons été assez heureux pour lui donner des preuves de notre zèle pour
-la gloire ou les intérêts de son mari et pour ceux de ses enfants et,
-sûrement, elle a une âme naturellement trop sensible et trop bonne, un
-cœur naturellement trop droit et trop pur pour nous faire l’injure de
-voir avec regret ce dépôt passer dans nos mains. Elle sait bien que
-nous n’en ferons jamais qu’un usage auquel sa tendresse maternelle et
-son attachement pour la mémoire de son mari puisse applaudir. Elle doit
-penser que nous prendrons les précautions nécessaires pour que ces
-papiers retournent à leur source en cas d’accident et cette assurance
-doit lui ôter la seule inquiétude qu’elle puisse avoir.
-
-«M. Dupaty a fait cette disposition en partant pour aller achever à
-Rouen la noble et courageuse action qui lui assure l’immortalité[93].
-Je n’y vois point de trace de précipitation, mais seulement peut-être
-le manque de ces précautions multipliées qu’inspire la défiance,
-lorsqu’on a le malheur de ne pouvoir compter après soi sur l’amitié et
-les égards de sa famille, malheur que M. Dupaty était éloigné d’avoir
-à craindre...
-
- [93] En allant plaider la cause des trois hommes injustement
- condamnés à la roue, il les sauva.
-
-«Voilà, mon cher oncle, ce que je pense sur l’objet dont vous
-m’avez parlé. J’espère que la manière un peu différente dont nous
-l’envisageons n’altérera point ni vos bontés, ni votre amitié. Je vous
-abandonnerais volontiers mon opinion par déférence pour vos lumières
-comme par le désir de ne rien faire qui ne vous soit agréable, s’il
-était en mon pouvoir de consentir à sacrifier la confiance d’un homme
-qui n’est plus.
-
-«Adieu, mon très cher oncle, nous vous prions tous deux d’agréer les
-assurances de notre tendre et inviolable attachement.»
-
-C’était là le langage de la raison et du respect pour la volonté des
-morts. Cependant Fréteau n’en fut guère touché[94]: «Je sais, mon
-cher neveu, répond-il à Condorcet, et je reconnais que M. Dupaty
-partageait quelques-unes de vos opinions; mais, d’une part, il ne
-les avait pas toutes, à beaucoup près; par exemple vos idées sur la
-parfaite sécurité où doivent être toutes les nations de l’Europe
-à l’égard des entreprises du despotisme et sur le danger imminent
-qu’elles doivent apercevoir, au contraire, dans les aristocraties,
-l’affectaient douloureusement. Il en pleurait dans mon sein, il n’y
-a pas trois mois, en me remettant les écrits où vous publiiez ces
-aperçus pendant que la magistrature était réduite au silence et une
-foule des membres de la noblesse renfermés dans les châteaux. Au
-surplus, il savait aussi que ma nièce usait encore quelquefois de la
-liberté que vous vouliez bien lui laisser de ne pas partager toutes vos
-opinions et il a pu croire qu’en la choisissant personnellement pour
-dépositaire et pour arbitre de l’usage à faire de ses compositions,
-il ne lui interdisait pas le droit de déférer sur ce point à ses
-propres lumières, à celles d’une veuve si bien méritante, à celles
-de ses tantes, de ses oncles, concurremment avec les vôtres, quoique
-d’une manière toujours subordonnée à vos idées. Si ma nièce en usait
-ainsi, si même elle s’arrêtait à ce que l’écrit en question peut avoir
-d’irrégulier dans la tournure pour laisser à sa tante la disposition
-des papiers de confiance, comme elle fera de ceux d’affaires, elle ne
-paraîtrait à personne _avoir exposé cette confiance du testateur à être
-compromise ou troublée_. Peut-être même louerait-on (au moins quelques
-esprits assez droits le pensent ainsi), peut-être louerait-on cette
-réunion de sa part à des cœurs dont l’attachement si ancien n’est point
-équivoque et auquel on ne croirait point que vous eussiez fait à tort
-le _sacrifice de la confiance exclusive d’un homme qui n’est plus_.
-Quand je dis «vous», mon cher neveu, c’est que je ne vous sépare pas de
-ma nièce qui n’est aux yeux de personne ce que vous appelez une jeune
-femme et qui ne pense pas, sans doute, que j’aie supposé le besoin
-d’aucun appui extérieur à une raison aussi ferme et aussi exercée que
-la sienne.»
-
- [94] 25 octobre 1788. Archives du Paty de Clam.
-
-Dans une lettre qu’elle adressait à de Sèze, son conseil[95], la
-présidente Dupaty laissait parfaitement voir les motifs de sa
-résolution et le fond de sa pensée: «Ma nièce et son mari, homme de
-lettres et philosophe connu par des maximes fort opposées à celles de
-la magistrature, ou leurs héritiers peuvent, soit en ce moment, soit
-à quelque autre époque voisine de l’établissement de mes enfants,
-disposer de ces papiers d’une manière qui compromette la mémoire de
-leur père, déjà si fortement attaquée par l’envie, la prévention ou
-la malignité et qui, par là, nuise à mes enfants... Malgré tout mon
-respect pour les volontés du défunt qui, depuis trois ans environ,
-était l’ami très intime de ma nièce et jusqu’à un certain point de son
-mari, je crois ne pas devoir obéir à cette loi de rigueur qui semble un
-peu pénible pour moi après une union de dix-neuf ans qu’autant que le
-titre en est valable...»
-
- [95] 8 novembre 1788. Archives du Paty de Clam.
-
-En réalité, la Présidente très pieuse n’avait confiance ni en
-Condorcet, ni en Sophie. Elle l’avait bien montré, dès le lendemain de
-la mort du Président, en rappelant auprès d’elle sa fille Eléonore[96]
-que Dupaty, au contraire, s’il avait vécu, aurait voulu laisser sous la
-direction de Mme de Condorcet le plus longtemps possible.
-
- [96] Eléonore Dupaty épousa, en 1797, Armand Elie de Beaumont,
- fils du grand avocat et père de l’illustre savant.
-
-Sophie s’en était montrée très affectée. Cette jeune fille l’aimait,
-pourquoi la séparer d’elle? «Comment voulez-vous, écrivait-elle à
-sa tante[97], qu’elle ait pour vous la confiance, l’attrait qu’elle
-avait pour son père? Comment voulez-vous entrer dans son cœur pour la
-diriger, pour y faire germer la piété, pour gouverner le développement
-de sa sensibilité? Comment voulez-vous la rendre heureuse et devenir
-son amie en l’éloignant de celle qu’elle a déjà, en lui demandant
-après la perte qu’elle a faite de s’imposer à elle-même une seconde
-perte? Ah! permettez que je m’arrête ici et que je parle à votre cœur.
-De bonne foi, peut-il se flatter d’obtenir par de pareils moyens la
-confiance et l’amour?
-
- [97] Septembre 1788.--Archives du Paty de Clam.
-
-«Vous manquez absolument le but essentiel de mon oncle. En attirant
-à lui cette enfant, ce but était aussi chrétien que raisonnable.
-Il voulait: 1º développer sa sensibilité, persuadé qu’un être très
-sensible et surtout une femme ne pouvait manquer d’avoir, un jour, la
-douceur, la bonté, le besoin du bonheur de tout ce qui dépend d’elle,
-enfin toutes les qualités aimables et toutes les vertus domestiques,
-nécessaires au sexe; 2º il voulait surtout s’emparer en quelque sorte
-de cette sensibilité, l’occuper par la confiance, par l’amitié, par
-l’étude, de manière à ce qu’Eléonore pût arriver à l’âge d’être mariée
-sans que son cœur eût fait de choix et en faire, d’accord avec elle, un
-qui pût lui convenir et lui assurer à la fois le bonheur si rarement
-réuni de l’amour et de la vertu, du penchant et du devoir... Il est une
-réponse secrète que vous faites tout bas, que vous ne m’articulerez
-point et à laquelle je ne refuserai point de répondre. Vous me craignez
-sous le rapport de la religion. Vous craignez mon influence et celle
-de M. de Condorcet. Quant à cette dernière, vous auriez raison de la
-craindre si le caractère de M. de Condorcet, son amitié pour vous, son
-respect pour l’enfance, pour l’opinion d’un chacun et son indifférence
-extrême sur cet objet ne vous assuraient qu’il ne le traitera jamais
-d’aucune manière devant aucun de vos enfants. Quant à moi, je puis vous
-répondre et que vous n’avez point à craindre la contrariété de mes
-opinions avec vos principes et que, dans les détails, les différences
-qui s’y trouvent ne seront jamais l’objet de ma critique. Vous avez pu
-voir que, depuis que je suis ici, je n’ai rien conseillé à Eléonore
-sans vous en parler et je vous promets encore cette déférence quelque
-mal reconnue qu’elle soit par votre méfiance. Loin de jamais l’éloigner
-des grandes vues de la religion et de l’influence qu’elle doit avoir
-sur la conduite, je l’y entretiendrai toujours, non pas à la vérité par
-les mêmes moyens, mais par des motifs que je crois plus touchants et
-plus efficaces.»
-
-Pour en revenir au legs des papiers du Président, disons que Mme de
-Grouchy avait pris énergiquement vis-à-vis de sa sœur, la défense de
-sa fille et de son gendre. «Cette disposition, disait-elle[98], est
-aussi sacrée que naturelle. Elle est sacrée puisqu’elle est celle de
-ton mari et qu’elle porte sur l’objet dont la propriété était celle de
-son être même; ce sont ses ouvrages. Elle est naturelle, puisqu’il les
-remet aux personnes auxquelles il les communiquait tous les jours, qui
-par l’analogie de leurs pensées _et des siennes_ en faisaient le plus
-de cas, de qui il agréait les conseils et qui se faisaient un devoir de
-lui faire adopter _les tiens_... Quel prix n’attachait-il pas à ses
-pensées et à ceux qui en tenaient pour ainsi dire le fil?
-
- [98] Villette, 25 octobre 1788. Archives du Paty de Clam.
-
-«Permets-moi d’appeler un moment, ici, ce trop malheureux ami. Que ne
-souffrirait-il pas en voyant ce gage d’estime et de confiance menacé
-d’être pesé au poids de la loi? De quel œil te verrait-il y soumettre
-ses intentions les plus chères?... N’hésite pas sur une volonté qui
-ne peut souffrir de doutes sérieux, mais dont il serait réellement
-trop offensant pour sa mémoire et pour nous que l’exécution ne fût
-pas immédiatement _due à ta propre adhésion_. C’est ton cœur même
-que j’atteste: je le connais trop pour douter que la volonté de ton
-mari et ton estime pour mes enfants n’y triomphent d’un scrupule que
-la réflexion détruit et que la raison et le sentiment proscrivent
-également.»
-
-En vain, le 22 décembre, Mme de Grouchy revenait à la charge: «S’il
-était, dit-elle[99], une loi assez absurde pour priver un homme de la
-liberté si naturelle, du droit si légitime de disposer de ses ouvrages
-parce qu’il laisse femme et enfants, il serait inouï que ce fût la
-veuve du magistrat qui a le plus sauvé d’hommes de l’injustice ou de
-l’abus des lois, qui invoquât contre lui l’une des plus oppressives
-et des plus tyranniques, puisque c’est le cœur, l’esprit, l’âme de
-l’homme qu’elle opprime!»
-
- [99] 22 décembre 1788. Archives du Paty de Clam.
-
-Malgré toutes ces raisons la présidente Dupaty s’obstina dans
-sa résolution, motivée, disait-elle, par des droits anciens et
-imprescriptibles. Mme de Condorcet en fut profondément affligée; mais
-comme, avec elle, le cœur l’emportait toujours, ce fut elle qui se
-soumit en écrivant que son affection pour la Présidente et ses enfants
-n’en serait nullement changée[100]: «Tout ce que nous pouvons avoir
-d’amis et de moyens de vous servir ainsi que vos enfants n’en est pas
-moins à vous, ma chère tante, et quoique notre zèle attende à l’avenir
-que vous l’avertissiez, vous le trouverez également actif lorsque vous
-le réclamerez.»
-
- [100] Archives du Paty de Clam.
-
-C’est ainsi que se termina, sans conséquences fâcheuses, et grâce à la
-générosité de Sophie, cette affaire qui aurait pu troubler et séparer à
-jamais une famille aussi unie.
-
-
-Au commencement de 1786, quelques amateurs de lettres ayant à leur
-tête Monsieur, le comte d’Artois, MM. de Montmorin et de Montesquiou
-avaient créé, au coin des rues Saint-Honoré et de Valois, un centre de
-réunions littéraires et savantes qui prit le nom de _Lycée_.
-
-La Harpe et Condorcet, bien que brouillés depuis la mort de
-Voltaire[101], étaient les deux hommes remarquables du nouvel
-établissement.
-
- [101] La Harpe, au lendemain de la mort de Voltaire, s’était
- montré plus que sévère pour le philosophe qui n’avait eu (c’est
- Voltaire lui-même qui parle) «que des entrailles paternelles
- émues de tendresse pour chacun des succès» du critique;
- c’était, au moins, de mauvais goût; mais c’était bien dans les
- habitudes de la Harpe. Condorcet s’emporta et, dans le _Journal
- de Paris_, dénonça la mauvaise action du critique; celui-ci en
- perdit la direction du _Mercure_.
-
-Les cours de la Harpe, admirablement faits, avaient lieu l’après-midi à
-deux heures; ses leçons de littérature devinrent rapidement des leçons
-d’enthousiasme révolutionnaire.
-
-En même temps, Garat et Marmontel enseignaient l’histoire; Condorcet
-et Lacroix, les mathématiques; Fourcroy, la chimie et l’histoire
-naturelle; De Parcieux, la physique. «Pour la première fois, en France,
-dit Sainte-Beuve, l’enseignement tout à fait littéraire commençait et
-se mettait en frais d’agrément.»
-
-Au bout de bien peu de temps et la mode s’en mêlant, le Lycée obtint un
-succès prodigieux[102]. On y compta bientôt plus de 700 souscripteurs,
-et de ce nombre, dit Grimm, «les femmes les plus distinguées de la
-cour et de la ville». C’était, avec l’élite des jeunes dames, des gens
-d’esprit, des littérateurs, tout ce qu’il y avait de plus brillant à
-cette florissante époque de Louis XVI.
-
- [102] Il ne fallut pas moins que la Révolution pour fixer
- les idées ailleurs.--Les cours furent interrompus en 1793
- et ne furent repris qu’après la Terreur, sans que le Lycée
- ait pu retrouver, dans cette deuxième période, son antique
- splendeur.--Il y eut des scènes terribles, en 1792 et 1793,
- et sans parler des cours faits par La Harpe, en bonnet rouge,
- qu’il soit permis de rappeler qu’un nommé Varlet vint lire à la
- tribune du Lycée un poème sur l’odieux Marat.
-
-Sophie de Condorcet, qu’un de ses admirateurs[103] avait salué du
-titre de _Vénus Lycéenne_, devint parmi les jeunes auditrices, la plus
-assidue et la plus remarquée.
-
- [103] Anacharsis Clootz.
-
-Elle venait écouter son mari proclamant à l’ouverture de son cours
-de mathématiques que «toutes les prétentions naissent également de
-l’ignorance de l’homme et de l’ignorance plus grande qu’il suppose à
-ceux devant lesquels il les montre».
-
-Sophie retrouvait au Lycée tous ceux qui se pressaient, le soir, dans
-ses salons: Garat, Grimm, Ginguené, Chénier, Lemercier. Elle y tenait
-une véritable cour. Aussi, l’on ne manqua pas de la chansonner, elle et
-les jolies femmes qui l’imitaient:
-
- La Grèce n’eut qu’une Aspasie
- Qui chérit la philosophie
- Jusqu’au tombeau.
- Qu’il était pauvre ce Lycée!
- Sa gloire sera surpassée
- Par le nouveau.
-
- Non, le Français n’est plus frivole:
- On démontre dans cette école
- L’attraction.
- Là, tout le beau sexe s’amuse
- Du carré de l’hypothénuse
- Et de Newton.
-
- Jadis une belle, en physique,
- Ne connaissait qu’un point unique,
- Vrai jeu d’enfant;
- Mais à présent elle compose
- Et va remonter à la cause
- Du mouvement.
-
- Je vois ces femmes de génie
- Etudier l’anatomie
- En vrai savant.
- Puis dans l’usage de la vie
- En appliquer la théorie
- En pratiquant.
-
- Voulez-vous savoir la chimie,
- Approfondir l’astronomie
- Et vous pousser?
- Allez aux écoles nouvelles,
- Vous apprendrez ces bagatelles
- Sans y penser.
-
- Voyez Dunois, voyez Pompée,
- Voilà David, voici Poppée
- Et Childebrand.
- Passons à la guerre Punique...
- La lanterne qu’on dit magique
- Instruit autant.
-
- Si jamais, maître en l’art d’Homère,
- Je peins la reine de Cythère
- Et ses attraits,
- Dans ce salon, plein de modèles,
- D’après Longin, d’après vos belles,
- Je la peindrais.
-
- Craignons qu’une jalouse fée
- Bornant les sages du Lycée
- Dans leurs projets,
- Hors du giron de la science
- Ne les change par sa puissance
- En perroquets!
-
-Dans la belle saison, Sophie quittait l’hôtel des Monnaies soit pour
-retourner à Villette, où elle avait laissé tant de souvenirs, soit
-pour aller passer quelques jours à Auteuil, chez une femme illustre et
-bonne, qui devait l’aimer bientôt comme une seconde mère.
-
-Condorcet, plusieurs années avant son mariage, avait été conduit par
-Turgot, chez Mme Helvétius, dans cette petite maison d’Auteuil «où
-l’on fêtait encore les saints de l’_Encyclopédie_». Dupaty, Roucher,
-Franklin s’y donnaient rendez-vous et, dans cette calme retraite,
-Condorcet avait goûté, avec les joies de l’amitié, la douceur des
-longues causeries dans un milieu sympathique où sa timidité n’avait
-rien à redouter.
-
-Anne Catherine de Ligniville, d’une de ces quatre familles illustres
-qu’on appelait les _Grands chevaux de Lorraine_, était née en 1719;
-sans fortune et comme elle avait vingt frères ou sœurs, ses parents
-avaient accepté avec empressement la proposition de Mme de Graffigny,
-tante de l’enfant, qui ne demandait qu’à l’adopter en se chargeant de
-son éducation et de sa présentation dans le monde. En 1740, la tante et
-la nièce, celle-ci dans toute la splendeur de ses vingt ans, arrivaient
-à Paris. Logées rue d’Enfer, elles recevaient, parmi beaucoup de beaux
-esprits, Turgot et Helvétius; celui-ci déjà riche et célèbre, celui-là
-petit abbé en Sorbonne.
-
-Frappé de la beauté de Mlle de Ligniville, Helvétius la demanda en
-mariage: l’union fut célébrée le 17 août 1751.
-
-Les jeunes époux partagèrent leur temps entre les terres de Voré et de
-Lumigny et l’hôtel de la rue Sainte-Anne qui s’ouvrait tous les mardis
-aux gens de lettres et aux philosophes.
-
-Devenue veuve, après avoir marié ses deux filles et réglé ses affaires,
-Mme Helvétius s’établit à Auteuil dans une maison qu’elle venait
-d’acheter à Quentin de la Tour, le fameux pastelliste.
-
-Elle aimait la retraite, mais détestait la solitude. Aussi, dans sa
-maison ensoleillée, remplie d’oiseaux et des plus beaux angoras du
-monde, voulut-elle avoir auprès d’elle, à demeure, deux vieux amis de
-son mari, les abbés Lefebvre de la Roche et Morellet.
-
-Il y avait aussi une chambre toujours prête pour le jeune ménage
-du poète Roucher et pour la petite Eulalie que Mme Helvétius avait
-rebaptisée du joli surnom de Minette qu’elle avait porté, elle-même,
-dans sa jeunesse.
-
-Roucher conduisit à Auteuil Dupaty et Cabanis; celui-ci ne tarda pas
-à devenir, comme La Roche et Morellet, le commensal ordinaire de la
-maison.
-
-Enfin, au printemps de 1777, Franklin, qui demeurait à Passy, était
-entré en relations avec sa voisine par l’intermédiaire de Turgot et de
-Malesherbes.
-
-Le patriarche, bientôt l’intime ami de celle qu’il appelait si
-joliment _Notre-Dame d’Auteuil_, y avait rencontré les deux filles de
-Mme Helvétius, Mmes de Mun et d’Andlau et il les avait nommées _les
-Étoiles_. Comme Turgot, il avait demandé la main de sa nouvelle amie;
-mais, pas plus que le ministre, il n’avait pu rompre le veuvage de Mme
-Helvétius. On connaît la lettre charmante qu’il lui écrivit à cette
-occasion[104]; on sait moins qu’ayant voulu s’expliquer les causes
-de l’influence exercée par Mme Helvétius sur les hommes d’État, les
-poètes, les savants qu’elle recevait et charmait, il se répondit en lui
-écrivant à elle-même.
-
- [104] V. _Le Salon de Mme Helvétius_, p. 43 et seq.
-
- «Ce n’est pas que vous affichiez des prétentions à aucune de leurs
- sciences, et, quand vous le feriez, la ressemblance des études ne
- fait pas toujours que les gens s’entr’aiment. Ce n’est pas que
- vous preniez quelque peine pour les engager; une simplicité sans
- art est la partie frappante de votre caractère. Je n’essaierai
- pas d’expliquer la chose par l’histoire de cet ancien à qui l’on
- demandait pourquoi les philosophes recherchaient la connaissance des
- rois, tandis que les rois ne recherchent point celle des philosophes,
- et qui répondit que les philosophes savaient ce qui leur manquait
- et non pas toujours les rois. Cependant, la comparaison est bonne
- en ceci, que nous trouvons dans votre douce société cette charmante
- bienveillance, cette aimable attention à obliger, cette disposition
- à plaire et à se plaire que nous ne trouvons pas toujours dans
- notre société les uns les autres. Ce charme sort de vous; il a son
- influence sur nous tous, et, dans votre compagnie, nous ne nous
- plaisons pas seulement avec vous, nous nous plaisons mieux les uns
- les autres, nous nous plaisons à nous-mêmes.»
-
-Le départ de Franklin, en 1785, laissa un grand vide chez Mme
-Helvétius. Le patriarche n’oublia ni sa vieille amie, ni les membres de
-l’«Académie des belles-lettres d’Auteuil» et, de Philadelphie, en 1788,
-il écrivait à Morellet «Toutes les fois que, dans mes rêves, je me
-transporte en France pour y visiter mes amis, c’est d’abord à Auteuil
-que je vais.»
-
-Ces amis, c’étaient La Rochefoucauld, Lavoisier, Le Veillard[105],
-Chamfort, Cabanis, Roucher, Le Ray de Chaumont[106], Mme Brillon, «la
-Brillante,» comme disait Franklin qui lui dédia quelques-uns de ses
-petits traités de morale, véritables chefs-d’œuvre de bon sens et de
-philosophie pratique.
-
- [105] Savant, propriétaire des eaux de Passy, premier maire
- de ce village pendant la Révolution, Le Veillard est surtout
- célèbre par les soins filiaux qu’il prodigua à Franklin,
- pendant son séjour en France.
-
- [106] Le Ray de Chaumont, ancien directeur de l’Hôtel des
- Invalides, grand ami des Américains, logea, chez lui, à Passy,
- Franklin sans vouloir rien accepter en échange.
-
-Tel était le milieu hospitalier où Mme de Condorcet fut reçue à partir
-de 1787; accueillie d’abord en considération de l’estime affectueuse
-qu’on avait pour son mari, elle sut bientôt conquérir pour elle-même
-les sympathies les plus vives.
-
-Bien que tout près de la grande ville, on en était assez loin cependant
-pour sentir l’influence pacifique des larges horizons dans des
-campagnes boisées.
-
-Aussi, dans l’intervalle des agitations qui précédèrent la grande
-tourmente, Sophie vint jouir plusieurs fois, et toujours avec délices,
-de ce calme précieux; elle en garda pour l’humble village une sincère
-reconnaissance et quand les événements l’obligèrent à quitter Paris,
-ce fut à Auteuil qu’elle vint se fixer, assurée d’y rencontrer de bons
-amis et d’y retrouver, croyait-elle, une tranquillité, qu’hélas! elle
-ne devait plus connaître.
-
-
-
-
-CHAPITRE II
-
-LE SALON DE SOPHIE AU DÉBUT DE LA RÉVOLUTION
-
- Le foyer de la République.--Condorcet et sa femme se séparent de
- leurs anciens amis.--Naissance d’une fille.--Pamphlets contre
- le marquis et sa femme.--Les Girondins chez Condorcet et chez
- Julie Talma.--Etablissement à Auteuil avec Jean Debry auprès de
- Cabanis.--_Lettres sur la Sympathie._--Mort de la marquise de
- Grouchy chez Condorcet.--Mise en arrestation de Condorcet.
-
-
-Condorcet ne s’était pas présenté aux États généraux; mais la situation
-qu’il occupait, ses relations dans le monde philosophique, ses travaux
-appréciés de l’Europe savante, tout contribuait à lui créer une place à
-part, dans le mouvement général qui entraînait les esprits.
-
-Attaché, pour quelques mois seulement, au groupe constitutionnel ou
-_Société de 89_, il servait les idées nouvelles dans le _Journal de
-Paris_ et dans la _Feuille villageoise_.
-
-Mais c’était surtout sa maison, devenue bien vite un foyer politique,
-qui lui assurait une influence prépondérante; Mme de Staël semblait
-destinée à présider les salons de la Constituante; chez Mme de
-Condorcet, on sentait, sans pouvoir préciser comment, qu’on dépasserait
-rapidement les timides réformes pour se lancer à corps perdu dans les
-rêves généreux et dans les entreprises les plus aventureuses. Et de
-fait, pendant la Législative et les premiers mois de la Convention, la
-royauté de Sophie alla tous les jours grandissante.
-
-Condorcet, après avoir contemplé son admirable épouse, aurait voulu
-que toutes les femmes fussent admises au droit de cité. Il invoquait
-les exemples d’Elisabeth d’Angleterre, de Marie-Thérèse, de Catherine
-de Russie et ajoutait[107]: «La princesse des Ursins ne valait-elle
-pas un peu mieux que Chamillart? Croit-on que la marquise du Châtelet
-n’eût pas écrit une dépêche aussi bien que M. Rouillé? Mme de Lambert
-aurait-elle fait des lois aussi absurdes et aussi barbares que celles
-du garde des sceaux d’Armenonville contre les protestants, les voleurs
-domestiques, les contrebandiers et les nègres?»
-
- [107] _Journal de la Société de 89._
-
-Du reste, dans la famille, tout le monde se mettait à l’unisson de
-Condorcet et de sa femme; le vieux marquis de Grouchy s’était fait
-nommer avec Berthier, alors major de la garde nationale de Versailles,
-un des deux commissaires recenseurs des citoyens actifs des
-villages[108]; c’était une mission difficile, ingrate même, sans grand
-honneur et sans aucun profit. Mais, on s’occupait de la chose publique
-et rien ne semblait plus enviable à cette époque d’enthousiasme et
-d’illusions.
-
- [108] Archives du vicomte de Grouchy.
-
-Il n’y avait pas jusqu’à la sage Mme Fréteau qui ne fût prise, elle
-aussi, de l’envie des réformes. Elle ne voulait plus que le roi
-conservât sa maison militaire, et il fallait que son neveu, le futur
-maréchal, la rassurât par cette lettre scellée d’un cachet étrangement
-prophétique. (Il représentait un nœud avec cette légende: _Dénouera
-qui pourra_)[109]: «Vous avez donc bien envie, ma chère tante, que ce
-pauvre roi n’aie plus de maison militaire. En vérité, vous n’êtes pas
-brave; je serais même tenté de me moquer un peu de vous. Une ombre
-vous fait peur. Sept ou huit cents gardes du corps, dangereux dans un
-pays où il y a quatre à cinq millions de gardes nationales! Enfin, sur
-la perte de son état, comme sur celle de sa fortune, il faudra bien
-prendre son parti. C’est en cultivant mon esprit et mon cœur que je
-chercherai à me mettre au-dessus des privations qu’impose le malaise
-actuel.»
-
- [109] Pontécoulant, 27 novembre 1789. Archives Fréteau de Pény.
-
-Bien qu’il ne fût pas député à l’Assemblée constituante, Condorcet y
-passait de longues heures, dans les couloirs, et sa femme, pendant ce
-temps-là, suivait, dans une loge, les séances intéressantes.
-
-La marquise de Créquy,--dont les _Mémoires_, on le sait, sont
-loin d’être authentiques,--a raconté, à propos de Sophie, cette
-anecdote, certainement arrangée et dont il faut lui laisser toute la
-responsabilité: «Je me trouvais, dit-elle, dans une tribune placée
-près de la porte; arrive une espèce de tricoteuse, en gants de
-soie[110], qui riait à grande bouche en causant avec un jouvenceau,
-couleur de rose et blond, qu’elle endoctrinait en philosophisme et qui
-rougissait quelquefois, le cher enfant! Les voilà qui s’asseyent et
-la conversation continue. J’entends qu’il est question de l’Ecriture
-sainte et la dame se met à dire, avec un air de malice et d’enjouement
-séducteur, que si la chaste Suzanne avait été une vieille femme, entre
-deux jeunes gens, elle aurait eu plus de mérite.» Mme de Créquy affecta
-de ne pas la connaître et quitta la loge sans saluer. «On vint me dire
-ensuite, ajoute-t-elle, que c’était Mme de Condorcet.»
-
- [110] Les tricoteuses n’avaient pas encore fait leur apparition
- au temps de la Constituante et qu’est-ce qu’une tricoteuse en
- gants de soie?
-
-Un décret royal du 13 août 1790 supprima la place d’inspecteur des
-monnaies; mais Condorcet gardait son logement du quai Conti, où il
-devait habiter encore plusieurs mois.
-
-Ainsi dégagé de toute fonction officielle, il se fit aussitôt nommer
-membre de la municipalité parisienne; il connaissait les services
-qu’on pouvait rendre dans cette place modeste, mais honorée de la
-considération publique. C’est ainsi qu’à Auteuil, Lefebvre de la Roche
-avait été nommé maire, et Cabanis, premier officier municipal. Leurs
-concitoyens, sans nul doute, avaient voulu les remercier de leur
-bienfaisance inépuisable et de la part que tous deux avaient prise à la
-rédaction des _cahiers de 1789 pour la paroisse d’Auteuil_. N’a-t-on
-pas le droit de croire aussi que ce témoignage de confiance s’adressait
-plus encore à la généreuse châtelaine qui les abritait sous son toit?
-
-Au mois de mai 1790, Mme de Condorcet donnait le jour à une fille
-Alexandrine-Louise-Sophie, qui fut appelée toute sa vie du nom d’Elisa
-qu’elle n’avait pas reçu.
-
-Au commencement de 1791, Condorcet, nommé commissaire de la Trésorerie,
-dut résigner ses fonctions municipales.
-
-Deux mois après la mort de Mirabeau, qui venait d’être emporté par un
-mal que Cabanis, dévoué comme le meilleur des fils, n’avait pu vaincre,
-le roi, affolé, avait tenté cette fuite, si piteusement échouée dans
-l’auberge de Varennes, et son arrestation avait amené, dans les idées
-de Condorcet, un changement considérable.
-
-Le philosophe s’était aussitôt prononcé pour la République; il avait
-donné sa démission de commissaire de la Trésorerie et quitté l’hôtel
-des Monnaies pour aller loger rue de Lille, numéro 50, au coin de la
-rue de Bellechasse.
-
-C’est de là que, le dimanche 17 juillet 1791, Mme de Condorcet partit,
-accompagnée de sa fille, à peine âgée d’un an, pour se rendre au
-Champ-de-Mars; le peuple s’y était donné rendez-vous pour signer une
-pétition qui demandait la déchéance du roi. Les constitutionnels
-formaient encore la majorité dans l’Assemblée constituante et ils
-décidèrent que la Fayette et Bailly se mettraient à la tête de la Garde
-nationale et des troupes pour marcher contre les manifestants. La
-foule, inoffensive et calme, était composée de beaucoup de femmes et
-d’enfants; à côté de Mme de Condorcet, on voyait Mme Roland. Par quelle
-fatalité des coups de fusil furent-ils tirés? Bailly dut proclamer la
-loi martiale et une décharge de mousqueterie laissa de nombreux morts
-sur le terrain. La Fayette n’évita de plus grands malheurs qu’en se
-précipitant, au galop de son cheval, à la gueule des canons chargés
-à mitraille. Cet acte d’inutile énergie coûta la vie, d’après les
-historiens les plus modérés, à plus de quatre cents personnes et acheva
-de détruire la popularité de La Fayette, de Bailly et de l’Assemblée.
-
-Condorcet garda de cette journée une impression inoubliable et,
-pendant sa proscription, dans une sorte de justification de sa
-conduite politique antérieure, il s’écriait, en arrivant au récit de
-cet événement: «Ma fille unique, âgée d’un an, manqua d’être victime
-de cette atrocité, et cette circonstance augmentant encore mon
-indignation, je la montrai assez hautement pour m’attirer la haine de
-tout ce qui avait alors quelque pouvoir.»
-
-Avant de se séparer, l’Assemblée nationale voulut indiquer à Louis
-XVI un certain nombre d’hommes parmi lesquels le roi devait choisir
-le précepteur du prince royal. Condorcet fut désigné malgré lui[111]
-et mis sur la liste qui portait déjà les noms de Roucher, Bernardin
-de Saint-Pierre, Berquin, Sieyès, Ducis, Lacépède, Lacretelle,
-Malesherbes, Necker et Robespierre lui-même qui avait intéressé à sa
-cause Mme de Lamballe, sans pouvoir emporter la place qui fut donnée,
-le 18 avril 1792, à M. de Fleurieu. En même temps, on avait proposé
-à Mme de Condorcet d’être gouvernante du jeune prince tandis que
-son mari aurait été premier précepteur. Tous deux refusèrent presque
-dans les mêmes termes, quoiqu’ils ne se fussent pas entretenus de ces
-propositions[112].
-
- [111] Notice manuscrite de Mme O’Connor sur Mme de Condorcet.
- (Bibliothèque de l’Institut.)
-
- [112] Notice manuscrite sur Mme de Condorcet.
-
-Condorcet et sa femme avaient toujours refusé de se rendre à la
-cour[113]; leurs idées avancées leur avaient fermé bien des salons;
-La Rochefoucauld et les membres de la _Société de 89_ ne pardonnaient
-pas au philosophe ses idées républicaines; Malesherbes eut même un mot
-sanglant: «Si je tenais en mon pouvoir M. de Condorcet, dit-il, je ne
-me ferais aucun scrupule de l’assassiner.» Il y eut des séparations
-cruelles. Comment pouvait-il en être autrement quand des amis intimes,
-comme Cabanis et Roucher, en arrivaient à ne plus même s’adresser la
-parole!
-
- [113] _Ibidem._
-
-Le débordement d’injures fut à son comble lorsque Condorcet se présenta
-aux suffrages des électeurs chargés de nommer les députés à l’Assemblée
-législative. On lui reprocha, entre autres choses, d’avoir fréquenté
-secrètement la cour et particulièrement Monsieur, au moment même où
-il attaquait le plus violemment la famille royale dans ses écrits. La
-chose vint à ses oreilles; il fit une enquête et il établit facilement
-que le visiteur mystérieux était le comte d’Orsay, premier maréchal
-des logis de la maison de Monsieur.
-
-Puis, on fit courir sur son compte et sur celui de Mme de Condorcet des
-vers qui furent l’origine des calomnies qui ont été répétées depuis:
-
- Chéri des gens de bien comme le fut Cartouche,
- Mais n’ayant ses vertus, car il est lâche et bas,
- Rampant avec les grands et haut avec les plats,
- De sa femme approuvant les feux illégitimes,
- Car, par or ou par place, il se fait bien payer,
- Lorsque pour parvenir il la vend au premier,
- Enfin, c’est un salmis de vices et de crimes.
-
-Les pamphlets, partis d’abord du monde royaliste, avaient été repris
-par Marat. Lamartine et Michelet s’en firent l’écho; M. A. G. de
-Cassagnac, dans son _Histoire des Girondins_, les aggrava encore: «Mme
-de Condorcet, dit-il, n’aimait pas son mari qui n’avait pas de passion
-pour elle; mais il y avait des degrés entre cette situation domestique
-et des efforts _tentés en commun_ pour que la jeune mariée devînt la
-favorite du vieux roi (Louis XV). Les contemporains racontent cette
-odieuse aventure avec des détails si précis qu’il serait bien difficile
-de les rejeter entièrement.» Qu’il nous suffise de faire remarquer que
-Mme de Condorcet avait à peine dix ans à la mort de Louis XV!
-
-Honte à ceux qui inventent de pareilles atrocités! leur conduite
-toutefois trouve sinon une excuse, du moins une explication dans
-les passions terribles de l’époque où ils vécurent. Mais, que penser
-de ceux qui vont rallumer des cendres éteintes et, sans critique
-historique, répéter de semblables absurdités?
-
-Quoi qu’il en soit de ces attaques, Condorcet fut élu par les Parisiens
-et, le 1er octobre 1791, il entrait comme député à l’Assemblée
-législative. Un rôle important l’y attendait: c’est ainsi qu’il
-rédigea la déclaration du 29 décembre 1791 adressée aux gouvernements
-qui menaçaient la France; ainsi que le 20 avril 1792, jour de la
-déclaration de guerre à l’Autriche, il déposa sur le bureau de
-l’Assemblée ce célèbre rapport sur l’instruction publique qui restera
-son principal titre de gloire politique[114].
-
- [114] Ce fameux plan créait les Ecoles primaires,--les Ecoles
- Secondaires,--les Instituts (ou Collèges),--les Lycées (ou
- Facultés) et la Société nationale des sciences et arts
- (véritable embryon de l’Institut de France), chargée de la
- Direction générale de l’Enseignement public.--Il est facile de
- voir ce que la Convention et l’Empire surtout ont pris dans le
- projet de Condorcet pour leurs organisations de l’Instruction
- publique et de l’Université impériale.
-
-Mme de Condorcet continuait à l’aider et à le soutenir; dans une fête
-qu’elle donna rue de Lille, entre le 20 juin et le 10 août, elle reçut
-quatre cents Marseillais, dont elle fit si bien la conquête qu’elle
-aurait pu, si sa parole avait été écoutée dans les conseils de la
-Gironde, sauver, par eux, la Patrie et la Liberté.
-
-On sait la place occupée par Condorcet dans les événements qui
-suivirent le 10 août; sa recommandation en faveur de Danton qu’il
-réussit à faire nommer ministre; son _Exposé_ tendant à la convocation
-d’une Convention nationale et à la suspension de la dignité royale.
-
-Il était devenu populaire et cinq départements l’envoyèrent à la
-Convention[115], qui, au bruit du canon victorieux de Valmy, allait
-proclamer cette République que depuis longtemps il rêvait de donner à
-son pays.
-
- [115] Il opta pour le département de l’Aisne, où il avait des
- intérêts.
-
-Comme s’il eût éprouvé le besoin de se reposer et de marquer une
-étape dans sa vie, ce fut le moment que Condorcet choisit pour aller
-s’établir définitivement, avec sa femme et sa fille, dans ce joli
-village d’Auteuil où il avait goûté jusqu’alors tant d’instants
-délicieux.
-
-Déjà le 5 août, il y avait assisté avec Mme de Condorcet, à
-l’inauguration de la nouvelle maison commune; tous deux avaient suivi
-ce cortège de jeunes filles, escortées des gardes nationales voisines,
-qui étaient venues couronner les bustes de Voltaire et de Rousseau et
-quand on arriva à celui d’Helvétius, quand la musique joua l’air
-
- Où peut-on être mieux qu’au sein de sa famille?
-
-M. et Mme de Condorcet furent de ceux, parents et amis du philosophe,
-qui, après avoir orné de fleurs la statue, s’embrassèrent devant la
-foule émue.
-
-Le 10 août, ils étaient encore chez Mme Helvétius.
-
- «On sonne le tocsin, dit Condorcet dans son _Fragment de
- justification_, j’étais à Auteuil. Je me rendis à Paris. J’arrivai
- à l’Assemblée quelques moments avant le roi. Je la trouvai plus
- inquiète qu’effrayée, courageuse mais sans dignité. Je n’étais point
- dans la confidence et seulement un peu après la canonnade un de mes
- amis vint me dire que l’Assemblée serait respectée.»
-
-Condorcet avait amené avec lui, à Auteuil, sa femme, sa fille, sa
-belle-mère et sa belle-sœur, Félicité-Charlotte. D’après les registres
-de la municipalité, Condorcet avait deux chevaux et un carrosse. On se
-logea chez la citoyenne Pignon, au nº 2 de la grande rue du village
-dans une maison qu’habitait déjà le législateur Jean Debry. Mlle de
-Grouchy occupait, moyennant deux cents livres par an, deux chambres
-qui avaient vue sur la grande rue et sur la cour. Son mobilier était
-succinct: une table ronde en acajou, à dessus de marbre blanc, avec
-couvercle en maroquin et drap vert, une baignoire en cuivre en sabot,
-une bergère de vieux damas vert et sa housse, un lit, quelques
-fauteuils et quelques chaises[116].
-
- [116] Déclaration par la citoyenne Félicité-Charlotte Grouchy,
- majeure, devant la municipalité, de son intention d’être
- imposée séparément de ses sœur et beau-frère, 4 janvier 1794.
-
-C’est dans cette maison où Condorcet espérait trouver la sécurité et le
-calme que se passèrent ses dernières heures de joie.
-
-Si «le foyer de la République», comme a dit un contemporain, était
-dans le salon de Mme de Condorcet, soit à l’hôtel des Monnaies, soit
-rue de Lille, il y avait encore, dans Paris, d’autres maisons où se
-réunissaient les Girondins; Condorcet, bien que retiré maintenant à
-Auteuil, au moins pendant la belle saison, car il retourna rue de Lille
-pendant l’hiver de 1792-1793, ne pouvait pas cependant abandonner
-ses amis et souvent il dut venir à Paris pour les voir, pour causer
-et s’entretenir avec eux de la conduite politique à suivre dans les
-circonstances difficiles que l’on traversait.
-
-Il y avait bien le salon de Mme Roland; mais Condorcet ne s’y sentait
-guère attiré; il goûtait peu la femme du ministre et celle-ci le lui
-rendait bien. N’avait-elle pas écrit à Bancal des Issarts: «Condorcet
-n’est pas sans mérite; mais c’est un intrigant.»
-
-Il y avait aussi les maisons de Mmes Lameth et Mathieu Dumas; mais
-on y rencontrait trop de montagnards que ces dames cherchaient,
-infructueusement du reste, à ramener aux idées modérées.
-
-Chez Mme Robert, née de Kéralio, les partisans de la faction d’Orléans
-étaient les maîtres.
-
-Mlles Théroigne de Méricourt et Lacombe ne savaient que remuer les
-foules et recevaient une Société trop mélangée.
-
-Il ne restait donc que la maison de Julie Talma, où la Gironde était
-sûre de trouver un accueil sympathique et sincère.
-
-Là, rue Chantereine, dans un petit hôtel que Bonaparte victorieux
-devait acheter un jour, Julie Carreau, devenue en 1790 Mme Talma[117],
-aimait à recevoir les littérateurs, les artistes et les hommes
-politiques.
-
- [117] Ce mariage, célébré au civil le 30 avril 1790, ne le fut
- à l’église que le 19 avril 1791. Talma avait dû en appeler
- à l’Assemblée nationale du refus du curé de Saint-Sulpice
- (_Moniteur universel_, 1790, p. 796). Julie avait sept ans de
- plus que Talma et possédait une grande fortune.--De ce mariage
- naquirent Tell, Castor et Pollux, tous trois morts en bas âge.
-
-Elève médiocre de Vestris, elle n’avait jamais pu s’élever au-dessus
-des _danseuses doubles_[118]; mais femme spirituelle et gracieuse,
-pleine de charme et de décence, elle avait su attirer et conserver
-chez elle Chamfort, David, Mirabeau, Vergniaud, Ducos, Condorcet,
-Guadet, Lavoisier, Marie-Joseph Chénier, successeurs des Ségur et des
-Narbonne, ses amis d’avant 1789.
-
- [118] Etats de l’Opéra de 1773 à 1776, communiqués avec une
- bonne grâce charmante par M. Nuitter.
-
- «C’est au milieu de ces hommes, disait Talma à M. Audibert, que j’ai
- puisé une lumière nouvelle, que j’ai entrevu la régénération de mon
- art. Je travaillais à monter sur la scène, non plus un mannequin
- monté sur des échasses, mais un Romain réel, un César homme,
- s’entretenant de sa ville avec ce naturel qu’on met à parler de ses
- propres affaires; car, à tout prendre, les affaires de Rome étaient
- un peu celles de César.»
-
-La conversation se prolongeait souvent jusqu’à la nuit et alors les
-invités couchaient rue Chantereine. «Quelles soirées charmantes j’ai
-passées dans cette douce société!» disait Arnault[119].
-
- [119] _Souvenirs d’un sexagénaire_, t. II, p. 133.
-
-C’est que la maîtresse de la maison savait s’effacer et faire valoir
-les autres autant qu’elle-même. «Cette femme, a dit Benjamin Constant
-qui l’a bien connue[120], dont la logique était précise et serrée
-lorsqu’elle parlait sur les grands sujets qui intéressent les droits
-et la dignité de l’espèce humaine, avait la gaîté la plus piquante,
-la plaisanterie la plus légère; elle ne disait pas souvent des mots
-isolés qu’on pût retenir et citer et c’était encore là, selon moi,
-l’un de ses charmes. Les mots de ce genre, frappants en eux-mêmes,
-ont l’inconvénient de tuer la conversation; ce sont pour ainsi dire
-des coups de fusil qu’on tire sur les idées des autres et qui les
-abattent... Telle n’était pas la manière de Julie. C’était pour les
-autres, autant que pour elle, qu’elle discutait ou plaisantait. Ses
-expressions n’étaient jamais recherchées; elle saisissait admirablement
-le véritable point de toutes les questions sérieuses ou frivoles.
-Elle disait toujours ce qu’il fallait dire et l’on s’apercevait avec
-elle que la justesse des idées est aussi nécessaire à la plaisanterie
-qu’elle peut l’être à la raison.»
-
- [120] _Lettre sur Julie_ imprimée à la suite des _Mélanges de
- Littérature_.
-
-Le 16 octobre 1792, Julie offrit au général Dumouriez une fête qui est
-restée célèbre par le rôle désagréable et inattendu que vint y jouer
-l’odieux Marat[121]. On avait construit dans le jardin un pavillon
-qui prolongeait les salons du rez-de-chaussée. La compagnie était
-brillante et plus nombreuse que d’habitude. Soudain Marat, accompagné
-des citoyens Monteau, Bentabolle, Dubuisson et Proly, entre comme un
-furieux et s’adressant à Dumouriez: «Nous ne devions pas nous attendre
-à te rencontrer dans une semblable maison, au milieu d’un ramas de
-concubines et de contre-révolutionnaires.» Talma s’avance et dit:
-«Citoyen Marat, de quel droit viens-tu chez moi insulter nos femmes et
-nos sœurs?»--«Ne puis-je, ajoute Dumouriez, me reposer des fatigues de
-la guerre au milieu des arts et de mes amis, sans les entendre outrager
-par des épithètes indécentes?» Et il tourna le dos à l’énergumène.
-«Cette maison est un foyer de contre-révolutionnaires,» hurle Marat qui
-sort en proférant mille menaces, tandis que Dugazon le suit en jetant
-des parfums sur une pelle rougie au feu, «afin de purifier, dit-il,
-l’air que ce monstre infectait par sa présence».
-
- [121] M. Thiers a raconté que cette scène s’était passée chez
- Mlle Candeille; c’est une erreur, Mlle Candeille était chez
- Julie, ce soir-là, et elle était au piano, quand arriva Marat.
- Celui-ci est formel sur ce point. Vergniaud et Lasource ne
- le furent pas moins dans leurs interrogatoires au Tribunal
- révolutionnaire.--Sur Julie, consulter le dictionnaire de Jal
- au mot TALMA; _les Souvenirs d’une actrice_ (Louise Fusil);
- _les Souvenirs d’un sexagénaire_, par Arnault; l’ouvrage de
- C. Vatel sur _Vergniaud_; enfin, et surtout, les articles
- très remarquables de M. Victor du Bled sur _les Comédiens
- français pendant la Révolution et l’Empire_, dans la _Revue des
- Deux-Mondes_ des 15 avril, 1er août et 15 novembre 1894.
-
-La fête s’acheva gaiement, mais le lendemain on criait dans les
-rues «les détails de la fête donnée au traître Dumouriez par les
-aristocrates chez l’acteur Talma, avec les noms des conspirateurs qui
-s’étaient proposés d’assassiner l’Ami du peuple[122]».
-
- [122] Voir le _Journal des Débats de la Société des Jacobins_,
- nº 285, 19 octobre 1792.--C’est la version donnée par Marat
- lui-même de sa conduite dans cette soirée.
-
-Le général, héros involontaire de cette aventure, a été injustement
-sévère pour Mme de Condorcet dans ses _Mémoires_[123]. Après avoir
-parlé de Mme Roland, il ajoute: «Plusieurs autres femmes se sont
-montrées sur les tréteaux de la Révolution, mais d’une manière moins
-décente et moins noble que Mme Roland, excepté Mme Necker qui peut,
-seule, lui être comparée mais qui, vu son âge et son expérience, était
-plus utile à son mari et moins agréable à ses entours. Toutes les
-autres, à commencer par Mlle La Brousse, la prophétesse du Chartreux
-Don Gerle, Mmes de Staël, Condorcet, Coigny, Théroigne, etc., ont
-joué le rôle commun d’intrigantes comme les femmes de la cour ou de
-forcenées comme les poissardes.»
-
- [123] Tome III, p. 375.
-
-Il est impossible de comprendre le sentiment qui a pu inspirer une
-telle alliance de noms étonnés de se trouver ensemble; les éditeurs
-des _Mémoires_ le reconnaissent eux-mêmes dans une note. Dumouriez
-a méconnu à la fois les devoirs de l’historien et les convenances
-sociales.
-
-Le conventionnel Pierre Choudieu était plus juste quand il écrivait, le
-5 novembre 1833[124]: «La marquise de Condorcet, beaucoup plus modeste
-que Mme Roland, avait le bon esprit de ne pas chercher à amoindrir
-le mérite de son mari. Sans paraître avoir aucune prétention, elle
-a eu peut-être plus d’influence qu’aucune autre femme sur tous les
-Girondins qui, seuls, formaient sa société, car Sieyès n’y a paru, à ma
-connaissance, qu’une seule fois pour déterminer les Girondins à voter
-la mort du roi.»
-
- [124] _Revue Blanche_, 15 mai 1896, p. 452.
-
-La mémoire de Condorcet est pure de cette tache; car il se prononça
-pour la peine la plus grave qui ne serait pas la mort[125].
-
- [125] _Le Dictionnaire de la Conversation_, à l’article
- CONDORCET, raconte, d’après un témoin oculaire, dit-il, que
- Condorcet, membre du Comité de la Commune, ayant assisté à un
- conseil sur les subsistances, conseil présidé par Louis XVI,
- aurait été frappé des connaissances du roi en cette matière et
- de la sagesse des mesures qu’il avait proposées. «Après l’avoir
- écouté, nous nous sommes tous regardés avec étonnement et nous
- n’avons réellement rien trouvé de mieux à faire que d’adopter
- ses vues.» Tout cela est parfaitement possible; mais il est
- bien difficile d’admettre, comme Aubert-Vitry voudrait le faire
- croire, que Condorcet ait remporté de cette séance,--en dehors
- du cas particulier en discussion,--l’impression que Louis XVI
- était un prince très éclairé, très instruit et plein de sens.
-
- C’est chez Mme Dupaty qu’Aubert-Vitry aurait recueilli cette
- anecdote de la bouche même de Condorcet!
-
-Il jouissait encore d’une grande influence à la Convention; le
-16 février 1793, il avait présenté un projet de constitution qui
-paraissait favorablement accueilli et, le 26 mars, il était nommé
-membre du premier comité de Salut public. C’est en cette qualité qu’il
-eut à recommander son ami La Chèze, consul de France, au delà des
-Alpes[126].
-
- [126] Tilly, chargé d’affaires à Gênes, agent royaliste,
- écrivait le 27 juillet 1793 (sa lettre est évidemment très
- postérieure aux faits qu’elle relate, car, en juillet 1793,
- Condorcet était proscrit): «Pendant que Belleville avait
- harangué le roi des Lazzaroni en faveur de ses compatriotes,
- le marquis et la marquise de Condorcet avaient harangué
- le ministre de la marine en faveur de La Chèze (consul).»
- (Archives des affaires étrangères. Gênes, 1793, fº 178.) La
- Chèze, député de Brive à la Constituante, s’était établi, grâce
- à son amitié avec Cabanis, chez Mme Helvétius, en 1789. Il fut
- cause de la brouille de Cabanis avec Morellet et du départ de
- celui-ci. (Voir les _Mémoires_ de Morellet et _le Salon de Mme
- Helvétius_.) Mme de Condorcet et les O’Connor conservèrent des
- relations avec La Chèze et, en juillet 1810, une lettre du
- général O’Connor à Parent-Réal (collection Fréd. Masson) montre
- que le gendre de Condorcet s’occupait encore, à cette date, des
- intérêts pécuniaires de Mme La Chèze.
-
-En revanche, cette nomination au comité de Salut public fut mal
-interprétée à l’étranger; aussi, Condorcet ne tarda-t-il pas à
-apprendre que les Académies de Berlin et de Pétersbourg l’avaient rayé
-de la liste de leurs membres.
-
-Mais les événements se précipitaient. Les journées des 31 mai et 2
-juin, contre lesquelles il protesta, fermèrent à Condorcet les portes
-de la Convention. Moralement enveloppé dans la ruine des Girondins, il
-voulut cependant défendre encore une fois son projet de constitution
-que l’Assemblée venait de repousser. En écrivant son _Appel aux
-citoyens français sur le projet de la nouvelle Constitution_, il
-signait sa condamnation.
-
-Au mois de septembre 1792, il avait pu servir encore utilement les
-Fréteau, en faisant relâcher son neveu injustement arrêté[127];
-maintenant, il ne pouvait plus rien en faveur du marquis de Grouchy ou
-du futur maréchal: l’un, inquiété par les autorités locales de Villette
-en attendant son emprisonnement à Sainte-Pélagie; l’autre, menacé de
-révocation et devant fournir à tout propos des certificats constatant
-qu’il n’avait pas quitté son poste à l’armée[128].
-
- [127] Emmanuel Jean-Baptiste Fréteau, né le 5 novembre
- 1775, allait atteindre sa dix-septième année quand, après
- les journées de septembre, il fut réquisitionné comme tous
- ceux qui avaient plus de seize ans. On l’envoya à Caen avec
- son précepteur; mais tous deux furent arrêtés à Houdan. Ils
- songèrent à se recommander de Condorcet qui obtint leur mise en
- liberté.--14 septembre 1792, Mme Fréteau à son fils: «Tu auras
- sans doute rendu grâces, ainsi que nous, à celui qui a protégé
- ton innocence et sans l’appui et le secours duquel tu aurais pu
- courir de grands dangers. Sans doute vous aurez écrit à M. de
- Condorcet pour le remercier.» Archives Fréteau de Pény.
-
- [128] Voir, sur toute cette période, _les Mémoires du Maréchal
- de Grouchy_, 23 avril: «La santé de ton respectable père, dit
- Mme de Grouchy à son fils, est troublée par la persévérance des
- calomnies que l’évidence même ne peut désarmer.»
-
-Quant à lui, Condorcet se sentait personnellement menacé; mais il
-refusait d’écouter les conseils de ses amis. «Mme Suard, dit Mme
-O’Connor[129], insinue que mon père avait pensé à émigrer; ma mère et
-mon oncle Cabanis m’ont toujours dit qu’il ne voulut jamais en entendre
-parler pour lui, bien qu’il ait prévu et prédit à ses amis le règne de
-la Terreur.»
-
- [129] 8 mars 1842. Lettre à Isambert (Bibliothèque de
- l’Institut).
-
-Il passait tout son temps à Auteuil, au milieu des siens, avec Cabanis
-et Jean Debry.
-
-Cette tranquille intimité, dans une retraite studieuse, n’était ni
-sans charmes, ni sans douceur. Cabanis, que l’on a pu sans blasphème
-comparer à Fénelon, trouvait, dans sa bonté infinie, les attentions les
-plus délicates. Ce tendre rêveur, ardent cependant lorsqu’il s’agissait
-de défendre ses idées, connaissait toute la générosité du cœur de
-Sophie et il voyait, dans le courage de cette femme supérieure, sinon
-les moyens de sauver le philosophe, du moins un secours assuré pour
-les jours où les circonstances deviendraient plus difficiles et plus
-dangereuses.
-
-L’énergie ingénieuse de Mme de Condorcet complétait à merveille la
-bienveillance un peu mélancolique de Cabanis. Aussi, la pure sympathie,
-née avant 1789 entre ces deux âmes d’élite, grandissait-elle chaque
-jour au contact des événements.
-
-Sophie, loin de s’en cacher s’en montrait fière et heureuse; elle
-trouvait dans son intimité la muse inspiratrice de ces _lettres_
-immortelles, dédiées à Cabanis et si peu connues aujourd’hui. «Elles
-furent achevées dans ce pâle Elysée d’Auteuil, plein de regrets,
-d’ombres aimées. Elles parlent bas ces lettres; la sourdine est mise
-aux cordes sensibles[130].»
-
- [130] Michelet. _Les Femmes de la Révolution_, p. 87.
-
-Lorsqu’elles parurent, pour la première fois, en l’an VI, elles
-accompagnaient la traduction par Mme de Condorcet de la _Théorie
-des sentiments moraux_ d’Adam Smith; elles purent être légèrement
-retouchées à cette époque, mais la vraie date, celle qui les explique,
-est l’année 1793, où elles furent composées. La première de ces lettres
-débute ainsi:
-
- «L’homme ne me paraît point avoir de plus intéressant objet de
- méditation que l’homme, mon cher Cabanis. Est-il, en effet, une
- occupation plus satisfaisante et plus douce que celle de tourner les
- regards de notre âme sur elle-même, d’en étudier les opérations,
- d’en tracer les mouvements, d’employer nos facultés à s’observer et
- à se deviner réciproquement, de chercher à reconnaître et à saisir
- les lois fugitives et cachées que suivent notre intelligence et
- notre sensibilité? Aussi, vivre souvent avec soi me semble la vie la
- plus douce, comme la plus sage; elle peut mêler aux jouissances que
- donnent les sentiments vifs et profonds les jouissances de la sagesse
- et de la philosophie...»
-
-On sent, dans ces lettres, les longues conversations avec Cabanis sur
-l’origine et la nature de la douleur physique. Sophie en arrive même
-à parler des maladies imaginaires et elle cite l’exemple d’une femme
-qu’elle avait connue qui, pour avoir lu un article sur la _Pulmonie_,
-se croyait atteinte de cette maladie.
-
- «De pareils exemples, ajoute-t-elle, ne sont pas rares, surtout dans
- cette classe d’individus auxquels la mollesse et l’oisiveté de leur
- vie laissent peu de moyens pour se soustraire aux égarements d’une
- imagination trop active.»
-
-Elève de Rousseau,--on verra tout à l’heure combien elle le préférait
-à Voltaire,--Mme de Condorcet lui empruntait et ses doctrines et
-les formes du langage: «L’école de la douleur et de l’adversité,
-disait-elle, est efficace pour rendre les hommes plus compatissants
-et plus humains. Que cette école vous serait nécessaire, riches
-et puissants qui êtes séparés de l’idée même de la misère et de
-l’infortune par la barrière presque insurmontable de la richesse, de
-l’égoïsme et de l’habitude du pouvoir!» Pour elle, la sensibilité
-commençait la sympathie, la réflexion la complétait et la sympathie
-était la source de tous les bonheurs de l’homme, parce qu’elle
-engendrait la vertu: «Vous voyez, mon cher Cabanis, que si la nature
-nous a environnés d’une foule de maux, elle les a, en quelque sorte,
-compensés en faisant quelquefois de nos douleurs mêmes la source la
-plus profonde de nos jouissances. Bénissons ce rapport sublime qui se
-trouve entre les besoins moraux de quelques hommes et les besoins
-physiques des autres, entre les malheurs auxquels la nature et nos
-vices nous soumettent et les penchants de la vertu qui n’est heureuse
-qu’en les soulageant.»
-
-Quand elle parle des sympathies individuelles, qui ne sont autre chose
-que l’amitié, Mme de Condorcet est heureuse, on le sent, de s’adresser
-à son «cher Cabanis, qui, dévoué sans choix et sans effort à ses
-travaux et à ses affections, est peut-être par le sentiment habituel
-de la raison et de la vertu trop loin des hommes pour apercevoir leurs
-erreurs, ou, du moins, pour en discerner les profondes racines», et
-elle lui dit:
-
- «Elles (ces sympathies naturelles) sont plus intimes entre ces âmes
- mélancoliques et réfléchies qui se plaisent à se nourrir de leurs
- sentiments, à les goûter dans le recueillement, qui ne voient dans
- la vie que ce qui les y a attachées et qui restent concentrées
- dans leurs affections, sans pouvoir désirer au delà, car, quelque
- insatiable que soit le cœur humain, il n’épuise jamais le vrai
- bonheur quand il veut s’y arrêter.»
-
-S’agit-il de la beauté et de l’amour, son langage n’est pas moins
-éloquent, sa philosophie moins saine ou moins élevée:
-
- «La beauté, dit-elle, inspire, à sa seule vue, un sentiment agréable.
- Une belle personne est, à tous les yeux, un être doué du pouvoir de
- contribuer au bonheur de tout ce qui a quelque rapport avec elle...
- On ne peut guère douter que la beauté ou, du moins, quelque agrément
- et quelque intérêt dans la figure ne soit nécessaire à l’amour. Les
- exceptions en sont assez rares parmi les hommes et le goût du plaisir
- en est presque toujours la cause. Si elles le sont moins parmi les
- femmes, cela vient des idées morales de pudeur et de devoir qui les
- accoutument, dès l’enfance, à veiller leurs premières impressions,
- à ne pas se déterminer par les avantages de la figure et à leur
- préférer presque toujours certaines qualités et quelquefois certaines
- convenances morales. L’amour peut avoir des causes très différentes
- et il est d’autant plus grand qu’il en a davantage. Quelquefois,
- c’est un seul charme, une seule qualité qui touche notre sensibilité
- et qui la soumet; souvent (et trop souvent!) c’est à des dons
- étrangers au cœur qu’elle se prend; plus délicate et plus éclairée,
- elle ne s’attache qu’à la réunion de ce qui peut la satisfaire et par
- un tact aussi sûr que celui de la raison et de la prudence, elle ne
- cède à l’amour que lorsqu’il est l’empire même de tout ce qui mérite
- d’être aimé. Alors, l’amour devient une véritable passion, même
- dans les âmes les plus pures, même dans les êtres qui sont le moins
- esclaves des impressions et des besoins des sens.
-
- «Alors, d’innocentes caresses peuvent longtemps lui suffire et ne
- perdent rien de leur charme et de leur prix quand on les a passées;
- alors, le bonheur d’être aimé est la jouissance la plus nécessaire,
- la plus désirée; alors, toutes les idées du bonheur et de la volupté
- ne naissent que d’un seul objet, en dépendent toujours et sont
- anéanties à l’égard de tout autre.»
-
-Mais, qu’il y a loin de cet amour idéal à certains mariages qui ne
-sont que «des conventions et des marchés de fortune dont la conclusion
-rapide ne permet de reconnaître que longtemps après si les convenances
-personnelles s’y rencontrent et où le prix de l’amour, commandé plutôt
-qu’obtenu, est adjugé en même temps que la dot, avant que l’on sache
-si l’on peut aimer et surtout s’aimer... C’est donc la société qui,
-en mettant trop longtemps des entraves aux unions qu’un goût mutuel
-eût formées, en établissant entre les deux sexes (sous prétexte de
-maintenir la vertu) des barrières qui rendaient presque impraticable
-cette connaissance mutuelle des esprits et des cœurs, nécessaire
-cependant pour former des unions vertueuses et durables, en excitant
-et en intéressant la vanité des hommes à la corruption des femmes, en
-rendant plus difficiles les plaisirs accompagnés de quelque sentiment,
-en étendant la honte au delà de ce qui la mérite réellement, comme
-l’incertitude de l’état des enfants, la violation d’une promesse
-formelle, des complaisances avilissantes, une facilité qui annonce la
-faiblesse et le défaut d’empire sur soi-même; ce sont, dis-je, tous ces
-abus de la société qui ont donné naissance aux passions dangereuses
-et corrompues qui ne sont pas l’amour et qui l’ont rendu si rare.»
-Mais si la Société est coupable,--c’est, on le sait, la thèse chère à
-Rousseau,--la Nature ne l’est pas: «Cessons donc, mon cher Cabanis, de
-reprocher à la Nature d’être avare de grands hommes; cessons de nous
-étonner de ce que les lois générales de la nature même soient encore si
-peu connues. Combien de fois, dans un siècle, l’éducation achève-t-elle
-de donner à l’esprit la force et la rectitude nécessaires pour arriver
-aux idées abstraites?»
-
-Elève de Rousseau, fille de Voltaire et de son siècle, Sophie de
-Condorcet, s’il est permis de continuer cette image, préférait
-secrètement son professeur à son père; on le sent, à travers toutes les
-réticences, et de telle façon qu’on ne s’y peut tromper:
-
- «Rousseau a parlé davantage à la conscience, Voltaire à la raison.
- Rousseau a établi ses opinions par la force de sa sensibilité et de
- sa logique, Voltaire par les charmes piquants de son esprit. L’un a
- instruit les hommes en les touchant, l’autre en les éclairant et les
- amusant à la fois. Le premier, en portant trop loin quelques-uns de
- ses principes, a donné le goût de l’exagération et de la singularité;
- le second, se contentant trop souvent de combattre les plus funestes
- abus avec l’arme du ridicule, n’a pas assez généralement excité
- contre eux cette indignation salutaire qui, moins efficace que
- le mépris pour châtier le vice, est cependant plus active à le
- combattre. La morale de Rousseau est attachante quoique sévère et
- entraîne le cœur même en le réprimant; celle de Voltaire, plus
- indulgente, touche plus faiblement peut-être parce qu’imposant moins
- de sacrifice, elle nous donne une moins haute idée de nos forces et
- de la perfection à laquelle nous pouvons atteindre; Rousseau a parlé
- de la vertu avec autant de charme que Fénelon et avec l’empire de la
- vertu même; Voltaire a combattu les préjugés religieux avec autant
- de zèle que s’ils eussent été les seuls ennemis de notre félicité;
- le premier renouvellera d’âge en âge l’enthousiasme de la liberté et
- de la vertu; le second éveillera tous les siècles sur les funestes
- effets du fanatisme et de la crédulité. Cependant, comme les passions
- dureront autant que les hommes, l’empire de Rousseau sur les âmes
- servira encore longtemps les mœurs quand celui de Voltaire sur les
- esprits aura détruit les préjugés qui s’opposaient au bonheur des
- sociétés.»
-
-L’éloquente conclusion de la dernière lettre, tout en affirmant le
-pouvoir de la morale et de la vertu, trahit bien l’irrémédiable regret
-jusqu’au sein des spéculations de la philosophie:
-
- «On ne trouve la douceur de la vie que dans la bienfaisance, la bonne
- foi, la bonté et en faisant ainsi de ses dieux pénates un asile où
- le bonheur force l’homme à goûter avec délices sa propre existence.
- Jouissances intimes et consolantes, attachées à la paix et aux vertus
- cachées! Plaisirs vrais et touchants qui ne quittez jamais le cœur
- que vous avez une fois attendri! Vous dont le sceptre tyrannique de
- la vanité nous éloigne sans cesse! Malheur à qui vous dédaigne et
- vous abandonne! Malheur surtout à ce sexe comblé un moment des dons
- les plus brillants de la Nature et pour lequel elle est ensuite si
- longtemps marâtre, s’il vous néglige ou s’il vous ignore! Car c’est
- avec vous qu’il doit passer la moitié de sa vie et oublier, s’il est
- possible, cette coupe enchantée que la main du temps renverse pour
- lui au milieu de sa carrière.»
-
-Mme de Condorcet n’allait pas tarder à faire par elle-même l’expérience
-cruelle de la douleur.
-
-Dans les premiers jours de juin, sa mère tomba subitement malade chez
-elle. Le 8, Fréteau écrivait à sa femme[131]:
-
- «Le mauvais temps et l’absence des voitures de toutes les places ne
- m’ont permis d’arriver à Auteuil que tout au soir. Ma sœur était
- aux abois. Les médecins Cabanis et Portail avaient cru l’émétique
- nécessaire. (La malade avait la gangrène à la jambe...) Elle n’a
- plus que des élans vers les objets de son affection. Notre enfant,
- tes filles, les siennes, ta tendresse, voilà ce qui lui a fourni les
- choses les plus touchantes à me dire, mais par demi-phrases. Je suis
- pénétré de cet affreux spectacle.»
-
- [131] Archives Fréteau de Pény.
-
-Le 10 juin, la marquise de Grouchy expirait dans les bras de sa fille
-dont la douleur fut déchirante. Deux jours après, Mlle Fréteau en
-rendait compte ainsi à son frère[132]: «Ma prédiction ne s’est trouvée
-que trop vraie, mon cher ami. Ma tante n’est plus. Elle est morte
-lundi, à 4 heures après midi. Papa nous a mandé que sa fille (Mme de
-Condorcet) est tombée dans des convulsions telles qu’il n’en a jamais
-vu de semblables. Si on ne l’eût jetée à l’instant dans le bain, elle
-serait expirée. Juge de sa douleur, mon cher ami. Ce qu’il y a de
-plus chagrinant, mon frère, c’est que les instances de papa tendant
-à procurer à ma tante des consolations spirituelles ont été vaines.
-Quelle circonstance alarmante! Gémissons, prions pour elle. Voilà les
-services que nous pouvons lui rendre. Acquittons-nous-en, mon cher ami,
-voilà le retour que nous devons à sa tendresse[133].»
-
- [132] 12 juin 1793. Félicité à Emmanuel Fréteau. Archives
- Fréteau de Pény.
-
- [133] Il paraît bien que l’influence de Condorcet fut, ici,
- toute-puissante. M. Louis Amiable, dans une brochure sur
- _Lalande franc-maçon_ (Paris, Charavay frères, 1889), dit,
- à trois reprises, pages 30 et 31, que Condorcet appartint
- comme franc-maçon à la loge des IX sœurs. J’ai eu entre
- les mains presque tous les papiers de cette loge dont mon
- arrière-grand-père, le poète Roucher, fut orateur et premier
- secrétaire et je puis affirmer que Condorcet ne figure dans
- aucun des tableaux de la Loge et, notamment, dans celui de
- 1784, où il serait inscrit certainement.
-
- Condorcet fit-il partie d’une autre Loge ou n’appartint-il
- jamais à la franc-maçonnerie, comme c’est mon opinion
- personnelle, c’est là une question intéressante, compliquée
- d’un fait difficilement explicable, je le reconnais; mais elle
- n’est encore résolue ni dans un sens, ni dans l’autre.
-
-Condorcet et les autres parents, disent les registres de la paroisse
-d’Auteuil, assistèrent à la cérémonie et à l’inhumation qui fut faite
-au cimetière du village[134].
-
- [134] Premier registre de la paroisse d’Auteuil, folio 5.
-
-Pendant ce temps, le marquis de Grouchy était à Villette, très
-malade lui-même. Aussitôt les derniers devoirs rendus à sa mère,
-Mme de Condorcet partit avec Charlotte pour rejoindre, dans le
-manoir paternel, son frère Emmanuel qui venait d’être privé de son
-commandement en Normandie[135].
-
- [135] 23 juin 1793.--Félicité à Emmanuel Fréteau. Archives
- Fréteau de Pény. Ce ne fut que quelque temps après que le
- marquis de Grouchy fut arrêté et enfermé à Sainte-Pélagie.
-
-Mais elle ne resta que peu de jours à Villette, ayant été rappelée à
-Auteuil par la situation de son mari qui s’aggravait tous les jours.
-
-Condorcet, bien qu’il fût encore en liberté, ne se faisait plus
-d’illusions et il se préparait à tout événement comme en témoigne ce
-billet de son ami: «A Auteuil, ce jourd’huy, 30 juin 1793, à minuit,
-Condorcet proscrit par l’exécrable faction du 31 mai dernier, avant de
-se dérober au poignard des assassins, a partagé avec moi, comme don de
-l’amitié qui nous unit, le poison qu’il conserve pour demeurer en tout
-événement seul maître de sa personne. JEAN DEBRY.»
-
-En effet, sur la dénonciation de Chabot, le 8 juillet 1793, Condorcet
-était décrété d’accusation à cause de son écrit _Aux Français, sur le
-projet de la nouvelle Constitution_.
-
-Les scellés furent mis sur ses papiers rue de Lille et à Auteuil. La
-Roche n’avait pu éviter cette formalité, mais il avait, du moins,
-prévenu Condorcet qui s’échappa.
-
-Le philosophe trouva asile, la première nuit, chez Mme Helvétius.
-Mais comme il était dangereux de rester plus longtemps dans la maison
-même du maire chargé de procéder contre lui, il se rendit le lendemain
-chez Garat, qui n’hésita pas à recevoir le proscrit à l’hôtel même du
-ministère.
-
-
-
-
-LIVRE III
-
-LES ANNÉES DOULOUREUSES
-
-
-
-
-CHAPITRE PREMIER
-
-PROSCRIPTION ET MORT DE CONDORCET. RUINE DE SOPHIE
-
- La maison de la rue Servandoni.--Mme Vernet.--Derniers jours de
- Condorcet.--Visites de Sophie au proscrit.--Testament du philosophe
- et conseils à sa fille.--Mort de Condorcet.--Sophie fait des
- portraits et vend de la lingerie.--Ses biens confisqués.--Elle
- élève sa fille et soutient sa sœur.--Belle lettre à propos de la
- mort de Fréteau.--Sophie traduit la _Théorie des sentiments moraux_
- d’Adam Smith et publie ses _Lettres sur la Sympathie_ ainsi que les
- œuvres de son mari.--Union de Charlotte de Grouchy avec Cabanis.
-
-
-Le 21 juillet 1793, Félicité Fréteau écrivait à son frère
-Emmanuel[136]: «Tu sais que ma cousine Sophie vient d’éprouver un
-nouveau malheur en se voyant obligée d’être séparée d’une personne qui
-lui était aussi chère. Elle a supporté cet événement avec autant de
-courage que le premier et elle est toujours à sa maison de campagne
-d’Auteuil.»
-
- [136] Archives Fréteau de Pény.
-
-Sur les instances de Cabanis, deux jeunes médecins, Pinel et Boyer,
-avaient découvert, au nº 21 de la rue des Fossoyeurs, tout près du
-Luxembourg et de l’église Saint-Sulpice, un appartement où Condorcet
-pouvait demeurer sans avoir à redouter les perquisitions et les visites
-domiciliaires. La maison était modeste d’apparence; assez grande
-cependant, puisque, divisée en plusieurs petites chambres louées
-ordinairement à des étudiants en médecine, elle rapportait un revenu de
-2 500 francs[137].
-
- [137] Cette maison porte aujourd’hui le nº 15 de la rue
- Servandoni. Elle est restée extérieurement et intérieurement, à
- peu près dans le même état qu’en 1794. Elle conserva son nº 21
- jusqu’en 1841; c’est de là, évidemment, qu’est venue l’erreur
- du docteur Robinet qui, dans son _Condorcet_, dit que la maison
- où le philosophe vécut en 1793-1794 est la maison portant le
- nº 21 actuel de la rue Servandoni. Le même auteur dit que
- Mme Vernet était née Marie-Rose Boucher; c’est Rose-Marie
- Brichet que l’on trouve dans les actes que le propriétaire
- actuel, M. Saunière, a bien voulu me communiquer. Cette maison
- porte une plaque commémorative très peu apparente, à cause de
- l’étroitesse de la rue, du manque de recul et de la hauteur où
- on l’a placée.
-
- La rue Servandoni n’a pris ce nom qu’en 1807; jusque-là, elle
- s’appelait rue des Fossoyeurs. C’est donc pour être très
- précis, au nº 21 de la rue des Fossoyeurs que Condorcet habita.
-
-La propriétaire s’appelait Rose-Marie Brichet; elle était veuve de
-Louis-François Vernet, sculpteur, proche parent des grands peintres.
-Comme son mari, Mme Vernet était née en Provence, dans les environs de
-Marseille; elle avait le cœur chaud, l’imagination vive, le caractère
-franc et ouvert. Sa bienfaisance touchait à l’exaltation.
-
-Agée d’environ quarante-cinq ans, simple de manières, Mme Vernet
-était très énergique. De taille moyenne, elle avait des traits fins
-et réguliers et une physionomie mobile. D’abord, on lui cacha le nom
-de l’hôte nouveau qu’elle allait recevoir. «Est-il honnête homme,
-dit-elle? Est-il vertueux?--Oui, madame.--En ce cas, qu’il vienne!»
-
-Et ce fut ainsi que Condorcet pénétra dans cette maison où il allait se
-tenir caché pendant près de dix mois.
-
-Mme Vernet, «la bonne maman Vernet,» comme disait Jean Debry, ne
-voulut rien recevoir, pas même de cadeau, pour prix de l’hospitalité
-dangereuse qu’elle allait accorder au philosophe[138].
-
- [138] Mme O’Connor, dans une courte notice sur Mme Vernet,
- dit qu’elle avait dû être très jolie. «Jamais on ne sut
- son âge, mais, à son décès, en mars 1832, elle avait plus
- de quatre-vingts ans.» En manuscrit à la bibliothèque de
- l’Institut.--Voici comment les papiers de Condorcet se trouvent
- dans ce riche dépôt; ils furent d’abord conservés par Mme de
- Condorcet, puis transmis par elle à sa fille, Mme O’Connor,
- qui les donna à François Arago, au moment où l’illustre
- astronome se chargea d’écrire l’éloge de Condorcet et de donner
- une édition de ses œuvres. Mme Laugier, nièce de François
- Arago, remit à son tour ces papiers à M. Ludovic Lalanne,
- bibliothécaire de l’Institut, avec mission de les offrir à la
- bibliothèque qu’il dirige avec tant de science et d’amabilité.
-
-Dans la même maison demeuraient J.-B. Sarret, cousin de Mme Vernet
-avec laquelle il était marié secrètement; Marcoz, le conventionnel,
-qui, non seulement ne dénonça jamais Condorcet, mais qui s’ingéniait
-à lui procurer des journaux et des nouvelles; un inconnu, grand ennemi
-de la Révolution, qui s’effrayait des moindres bruits de la rue et
-quitta sa retraite après le 9 thermidor. Mme Vernet, même en 1830, ne
-consentit jamais à satisfaire la curiosité légitime de la famille de
-Condorcet sur le compte de ce compagnon de captivité. L’excellente
-femme ne répondait que par de vagues généralités et elle ajoutait avec
-un sourire un peu triste: «Depuis cette époque, je ne l’ai pas revu.
-Comment voulez-vous que je me rappelle son nom?»
-
-Un autre commensal de Condorcet, qui avait joué un rôle dans l’histoire
-de la Révolution, était l’abbé Lambert, aumônier en 1789 de la garde
-nationale parisienne. Il avait été sous-diacre à la messe patriotique
-du 14 juillet 1790 et l’évêque Gobel devait l’envoyer pour assister,
-inutilement du reste, Marie-Antoinette et le duc d’Orléans au pied
-de l’échafaud. Ce fut aussi l’abbé Lambert qui reçut les confidences
-suprêmes de quelques-uns des Girondins. Peu de jours après, le prêtre
-avait dû quitter le costume ecclésiastique et se réfugier à son tour
-chez Mme Vernet. Quels durent être ses entretiens avec le philosophe!
-
-Une bonne, Manon, faisait le service des proscrits.
-
-Pendant cette captivité volontaire, l’emploi de chaque heure, était
-prévu avec une régularité presque monacale.
-
-Condorcet travaillait dans son lit jusqu’à midi; puis, il se levait et
-dînait. La journée, jusqu’à 7 ou 8 heures du soir, était occupée par
-les lectures et les conversations; à 8 heures, le philosophe soupait,
-puis se remettait au travail jusqu’à 10 heures.
-
-La soirée se terminait par de nouveaux entretiens auxquels prenaient
-part Mme Vernet et le bon Sarret.
-
-Le 3 octobre, Condorcet avait été compris dans le décret qui renvoyait
-devant le tribunal révolutionnaire quarante et un membres de la
-Convention. Déclaré contumace, il avait été mis hors la loi et ses
-biens avaient été confisqués.
-
-La femme d’un homme déclaré hors la loi ne pouvait pas coucher dans la
-capitale. Sophie, deux fois par semaine, déguisée en paysanne, venait
-donc, à pied, d’Auteuil à Paris, avec l’espoir, trop souvent déçu, de
-passer quelques instants auprès du proscrit.
-
-Pour franchir la barrière, elle se mêlait à la foule qui allait voir la
-guillotine et, afin de ne pas être remarquée, elle accompagnait cette
-foule jusqu’à la place de la Révolution.
-
-Quelle joie lorsqu’un avis secret la prévenait qu’elle pouvait aller
-rejoindre son mari pendant quelques heures! Comme elle cherchait à le
-consoler! Avec quel amour elle prodiguait au captif, devenu subitement
-un vieillard, les soins du corps et de l’âme[139]!
-
- [139] Parfois les anciens serviteurs de Condorcet purent aussi
- pénétrer auprès de lui et lui apporter, avec des nouvelles des
- siens, leurs soins dévoués et affectueux.
-
-Son influence, déjà si grande aux jours de la prospérité, ne
-connaissait plus de limites; Condorcet était froid et timide, elle
-en avait fait un homme plein de sensibilité et de chaleur. Comme il
-s’épuisait à rédiger une justification de sa conduite politique, Sophie
-remarqua bien vite combien ce travail le faisait souffrir moralement et
-physiquement et, obtenant du philosophe qu’il y renoncerait, elle lui
-fit entreprendre cette _Esquisse des progrès de l’esprit humain_ qui
-est restée un des plus beaux titres philosophiques et littéraires de
-l’illustre rêveur[140].
-
- [140] Sur le manuscrit autographe de la _Justification_,
- Sophie a écrit: «Quitté à ma prière pour écrire l’_Esquisse
- des progrès de l’esprit humain_.» Condorcet fit plusieurs fois
- passer, sous le voile de l’anonyme, des mémoires patriotiques
- au comité de Salut public. A propos du livre de Condorcet,
- imprimé en l’an VII, et intitulé: _Moyen d’apprendre à compter
- sûrement et avec facilité_, il y eut un regrettable débat entre
- Mme de Condorcet et J.-B. Sarret qui avait publié, à la même
- époque, une arithmétique élémentaire. Celui-ci fut injustement
- accusé de s’être approprié le manuscrit de Condorcet pour le
- publier sous son nom. Un verdict de l’Institut, choisi comme
- arbitre, innocenta complètement Sarret de tout soupçon de
- plagiat. Celui-ci ne conserva de cette affaire aucun mauvais
- souvenir puisqu’il donna, à quelque temps de là, une notice
- très bienveillante sur Condorcet. Pendant les huit mois de
- la captivité du philosophe, Sarret n’avait cessé, disait-il,
- d’admirer sa douceur, sa patience, le calme de son âme,
- sa résignation à un sort immérité, «je pourrais dire son
- indifférence pour lui-même, car les objets de ses plus vives
- sollicitudes étaient la République, sa femme, son enfant et ses
- amis.»
-
-Puis, comme l’a dit Cabanis, «descendant des plus hautes régions
-du calcul et de la philosophie, il ne dédaignait pas de rédiger des
-leçons d’arithmétique pour les instituteurs et les enfants des classes
-indigentes de la société».
-
-Mais le travail ne pouvait plus l’arracher à ses tristes pensées.
-L’idée de la mort ne le quittait pas, et il interrompit son labeur pour
-écrire ces _avis d’un proscrit_ et ces _conseils à sa fille_, où l’on
-retrouve le cœur, la générosité, et la haute raison de son admirable
-épouse.
-
-C’est pour son Elisa qu’il écrivait ces _Avis d’un proscrit_, admirable
-testament qui honore à jamais sa mémoire et qui commence par ces lignes
-sublimes: «Mon enfant, si mes caresses, si mes soins ont pu, dans ta
-première enfance, te consoler quelquefois, si ton cœur en a gardé le
-souvenir, puissent ces conseils, dictés par ma tendresse, être reçus de
-toi avec une douce confiance et contribuer à ton bonheur.
-
-«Dans quelque situation que tu sois, quand tu liras ces lignes que je
-trace loin de toi, indifférent à ma destinée, mais occupé de la tienne
-et de celle de ta mère, songe que rien ne t’en garantit la durée.»
-
-«Prends l’habitude du travail...» Et après avoir insisté sur cette
-source de bonheur, Condorcet cherchait à détourner sa fille de la
-personnalité et de l’égoïsme; il lui parlait de «l’habitude des actions
-de bonté» et il lui traçait pour ainsi dire tout un code merveilleux de
-générosité et de bienfaisance.
-
-Quelquefois la poésie, ce cri des grandes douleurs, lui dictait des
-vers où il exprimait les mêmes sentiments d’amour et de regret pour les
-deux êtres qui lui étaient si chers.
-
-Au mois de décembre 1793, il avait adressé à sa femme une pièce qu’il
-avait intitulée _Le Polonais exilé en Sibérie_:
-
- Pour la septième fois renaît cette journée
- Qui vit à tes beaux jours unir ma destinée...
- Je n’ai point par des vers célébré mon bonheur,...
- Mais on aime à parler sitôt qu’on est à plaindre.
-
-Sa fille se rappellerait-elle de lui? C’était là sa grande
-préoccupation:
-
- Crois-tu que notre enfant puisse encor retenir
- De son père proscrit un faible souvenir?
- Que son cœur de mes traits ait gardé quelque image?
- Dis-lui que je l’aimais...
-
-Ailleurs, il défendait sa mémoire:
-
- Ils m’ont dit: choisis d’être oppresseur ou victime,
- J’embrassai le malheur et leur laissai le crime...
-
-Et revenant à sa délicieuse Sophie:
-
- J’ai servi mon pays, j’ai possédé ton cœur,
- Je n’aurai point vécu sans goûter le bonheur.
-
-Tenant déjà dans sa main la coupe fatale, il écrivait[141]: «Je ne puis
-regretter la vie que pour ma femme et mon Elisa; elles en auraient
-embelli les derniers instants. Ma vie pouvait leur être utile; elle
-était chère à Sophie. Je périrai comme Socrate et Sidney pour avoir
-servi la liberté de mon pays.»
-
- [141] Fragment (mars 1794) qui était resté entre les mains de
- Mme Vernet.
-
-Le lendemain du jour où il traçait ces lignes, il inscrivait ces
-pensées sur la feuille de garde d’une histoire d’Espagne[142]:
-
- [142] Testament (mars 1794).
-
-«Les conseils que j’ai écrits pour Elisa, des Lettres de sa mère sur la
-Sympathie, serviront à son éducation morale. D’autres fragments de sa
-mère donneront sur le même objet des vues très utiles[143].»
-
- [143] Cet ouvrage est, malheureusement, non seulement inédit,
- mais très probablement perdu pour toujours. Malgré toutes mes
- recherches dans les papiers de famille, je n’ai rien pu trouver
- à ce sujet. Quant aux _Mémoires de Condorcet_, en 2 vol. in-8º
- parus en 1824, ai-je besoin de dire qu’ils sont absolument
- apocryphes et, par conséquent, indignes de toute confiance.
-
-Il était persuadé que non seulement il n’échapperait pas à la mort,
-mais que Sophie elle-même ne tarderait pas à le suivre sur l’échafaud.
-Aussi, ce testament, adressé à Mme Vernet, débutait-il ainsi: «Si ma
-fille est destinée à tout perdre, je prie sa seconde mère (Mme Vernet)
-d’écouter ces derniers désirs d’un père innocent et malheureux... Je
-recommande de lui parler souvent de nous; d’entretenir le souvenir
-qu’elle en conserve; de lui faire lire, quand il en sera temps, nos
-instructions dans les originaux mêmes.
-
- «... Si elle conserve Sophie, je prie celle-ci d’apprendre à Elisa à
- connaître, à aimer sa seconde mère. Je prie celle-ci de lui parler de
- la tendresse de sa mère pour moi et de son courage pendant tout le
- temps de cette longue persécution. Je ne dis rien de mes sentiments
- pour la généreuse amie à qui cet écrit est destiné; en interrogeant
- son cœur, en se mettant à ma place, elle les connaîtra tous.»
-
-Le philosophe terminait en recommandant qu’on éloignât de sa fille tout
-sentiment de vengeance; «c’est au nom de son père que ce sacrifice sera
-réclamé». Puis, il conseillait à Elisa d’apprendre l’anglais, parce que
-si Mme Vernet venait à lui manquer, elle devrait passer en Angleterre,
-chez milord Stanhope ou, en Amérique, chez Bache, petit-fils de
-Franklin, ou chez Jefferson.
-
-Ces trois hommes excellents, on se le rappelle, étaient des hôtes
-assidus et choyés du salon de l’Hôtel des Monnaies.
-
-L’heure fatale, dont le philosophe avait depuis plusieurs mois le
-terrible pressentiment, approchait. Le 5 germinal an II (25 mars
-1794), Condorcet apprit qu’une visite domiciliaire serait faite le
-lendemain chez Mme Vernet et il résolut aussitôt de quitter sa retraite
-pour aller se cacher dans les environs de Paris. Il prévint de sa
-détermination sa bienfaitrice, et, comme celle-ci se récriait, il
-ajouta: «Plus j’admire votre courage, plus mon devoir d’honnête homme
-m’impose de ne point en abuser. La loi est positive. Vous êtes hors la
-loi puisque vous me cachez. Si on me découvrait chez vous, vous auriez
-la même fin triste que moi. Je ne puis plus rester.» Et cette femme
-sublime de répondre: «La Convention, Monsieur, a le droit de mettre
-hors la loi. Elle n’a pas le pouvoir de mettre hors de l’humanité. Vous
-resterez.»
-
-Mais l’idée de Condorcet était irrévocable et il était bien décidé
-à quitter,--ce sont ses propres expressions,--«le réduit que le
-dévouement sans bornes de son ange tutélaire avait transformé en
-paradis».
-
-Il dut employer la ruse pour tromper la sublime surveillance de
-Mme Vernet. Le philosophe était descendu, le matin du 25 mars, au
-rez-de-chaussée de la maison; il causait avec Sarret et mêlait du latin
-à sa conversation, comme pour en détourner sa bienfaitrice. Celle-ci,
-cependant, résistait. Alors, il déclara avoir oublié sa tabatière et
-pendant que Mme Vernet montait au second étage pour aller la chercher,
-il s’élança dans la rue, vêtu d’une veste d’ouvrier et d’un gros bonnet
-de laine. Il était 10 heures du matin. Sarret se précipita sur ses
-pas, tandis que Mme Vernet, prévenue par un cri de la domestique, se
-trouvait mal sans pouvoir tenter un dernier effort pour le retenir.
-
-Tout le monde connaît cette cruelle odyssée, la visite chez Suard, la
-démarche de Garat, le passeport donné par Cabanis, la porte de Suard
-fermée alors qu’il avait promis de la laisser ouverte[144], la nuit
-passée dans les carrières de Clamart; enfin, le 27 mars, l’arrestation,
-à Bourg-la-Reine, du philosophe qui avait pris le nom de Pierre Simon,
-heureux présage, disait-il, parce que c’était celui du père nourricier
-de sa fille. A 4 heures du soir, le surlendemain, le geôlier le trouva
-étendu à terre et sans vie. Un médecin déclara que le prisonnier avait
-succombé à une attaque d’apoplexie sanguine; en réalité, il s’était
-empoisonné.
-
- [144] Sarret ne voulut quitter le philosophe qu’à la porte
- de Suard, à Fontenay-aux-Roses. Suard reçut Condorcet en lui
- disant de revenir le soir par une porte dérobée: il lui prêta
- un volume d’Horace et consentit à recevoir le portrait d’Elisa
- que Condorcet avait sur lui et qu’il voulait faire parvenir par
- cette voie à Mme de Condorcet. Le soir, à l’heure convenue,
- la porte était fermée. Voilà comment Suard reconnaissait
- l’hospitalité qu’il avait reçue autrefois à la Monnaie, où
- Condorcet l’avait logé avant son mariage! On a cherché à laver
- la mémoire de Suard de ce forfait. Je crois qu’on l’a fait
- inutilement. Ce n’était un mystère pour personne qu’avant le
- mariage de Mme Suard, Condorcet en avait été éperdument épris;
- Suard le savait et ne le pardonna jamais à Condorcet. De plus,
- tous ceux qui ont connu Mme O’Connor savent à quel point elle
- était persuadée de ce crime. On ne pouvait pas, me dit un de
- ses vieux amis, prononcer le nom de Suard devant elle. Mme
- Vernet, écrivant vers 1825, à Mme O’Connor, disait: «Ce monstre
- de Suard.» (Bibliothèque de l’Institut.)
-
- La même Mme Vernet, dans des vers adressés à la mémoire de
- Condorcet, s’exprimait ainsi:
-
- Toi qui vivais tant pour Sophie,
- Pour ton enfant, pour son bonheur,
- Viens m’inspirer, ombre chérie...
- Porte tes accents dans mon cœur.
- Viens effacer de ma pensée
- L’affreux souvenir d’un Suard,
- Qui mit ta belle destinée
- Entre les aléas du hasard...
-
-La question de savoir si Condorcet avait avancé sa fin ou s’il était
-mort naturellement a été fort discutée. Le billet de Jean Debry, du 30
-juin 1793, serait à lui seul une preuve concluante. De plus, Cabanis
-a toujours déclaré que Condorcet s’était empoisonné. Il y a, dans les
-archives de l’Institut, une lettre que M. Fayolle écrivait à Arago,
-le 28 février 1842, qui n’est pas moins concluante: «C’est de Garat,
-dit-il, que j’ai appris que Cabanis avait remis à plusieurs personnes
-de ses amis, en 1793, ce poison (l’opium combiné avec le stramonium),
-qu’il appelait _le pain des frères_. Comme Bonaparte, à une certaine
-époque, voyait Cabanis chez Mme Helvétius, à Auteuil, ce médecin
-lui donna du poison en question sous la forme de bâtons de sucre
-d’orge[145]. Je tiens tous ces détails de Garat et M. Feuillet[146]
-doit les connaître.»
-
- [145] Depuis 1808, Napoléon portait sur lui, dans un sachet,
- le poison préparé par Cabanis. En 1812, il reçut d’Yvan, son
- chirurgien, un poison d’une formule différente. (Frédéric
- Masson. _Revue de famille_, 1er mars 1893.)
-
- [146] Bibliothécaire de l’Institut en 1842.
-
-On trouva sur «Pierre Simon, natif de Ribemont, district de
-Saint-Quentin, âgé de cinquante ans, ayant demeuré rue de Lille,... une
-montre en argent à aiguilles d’or, marquant heure et minutes, secondes,
-quantième et semaine, boîte marquée d’un G[147], un livre d’Horace en
-latin, un petit cachet d’acier, un porte-crayon en argent, un rasoir à
-manche d’ivoire, un couteau à manche de corne et son tire-bouchon, une
-petite paire de ciseaux».
-
- [147] Ce sont les termes du procès-verbal d’arrestation. Ce
- détail permit de reconnaître l’identité du philosophe. Il
- avait échangé sa montre, en avril 1792, contre celle de son
- beau-frère, le général de Grouchy.
-
-Pendant plusieurs mois, on ignora la mort de Condorcet. Sa famille le
-croyait passé en Suisse, tandis que ses biens étaient vendus comme
-propriétés d’émigré.
-
-Sophie, ruinée, avait d’abord songé à se rendre à Villette, auprès de
-son père. Un passeport délivré par la municipalité d’Auteuil en fait
-foi; mais elle s’était bien vite ravisée, en songeant que son devoir
-était de rester aussi près que possible du proscrit.
-
-Après avoir rendu la liberté à chacun de ses domestiques, renvoyé sa
-femme de chambre et la gouvernante anglaise de sa fille, elle restait
-seule pour subvenir au service et aux besoins de trois personnes:
-Elisa, âgée de trois ans; Charlotte de Grouchy, sa sœur, toujours
-malade, et Mme Beauvais, la vieille gouvernante que nous connaissons
-depuis Neuville et qui était devenue incapable du moindre travail.
-
-Du peu d’argent qui lui restait, Mme de Condorcet acheta, au nº 352
-de la rue Saint-Honoré, tout près de la maison de Robespierre, une
-petite boutique de lingerie où elle établit Auguste Cardot, le jeune
-frère du secrétaire de son mari. A l’entresol, au-dessus de la porte
-cochère, elle avait un petit atelier où elle peignait des tableaux,
-des miniatures et des camées. Quelquefois aussi, elle pénétrait dans
-les retraites où se cachaient les proscrits et dans les cachots pour
-reproduire les traits des malheureux condamnés qui n’avaient plus
-que ce souvenir à léguer à leur famille. Souvent pour gagner la
-bienveillance des geôliers, des soldats ou des municipaux, elle dut
-peindre, dans la fumée des corps de garde, ces brutes avinées qui
-n’avaient aucun respect pour ses délicatesses de femme, ni pour ses
-malheurs d’épouse.
-
-Des paroles cruelles qui retentirent alors à ses oreilles, Sophie
-conserva toute sa vie un douloureux et terrible souvenir!
-
-Jusqu’au 9 thermidor, elle crut, chaque jour, qu’elle serait arrêtée
-à son tour. Elle eut de fréquentes visites du comité révolutionnaire
-d’Auteuil. Un jour, il y eut une perquisition chez elle; on lui dit
-même de préparer son paquet pour aller en prison. Mais elle s’en tira
-encore une fois en faisant le portrait de chacun des membres du comité.
-
-Enfin, le soin de sa sûreté et le désir de sauvegarder, s’il était
-possible, la fortune de sa fille, l’obligèrent à faire une démarche qui
-lui fut très pénible.
-
-Le 14 janvier 1794, elle se présenta devant la municipalité d’Auteuil
-pour lui faire connaître son intention de divorcer et de continuer
-à vivre dans la commune «comme une artiste qui cherche à subsister
-paisiblement par ses travaux[148]».
-
- [148] Le divorce fut prononcé le 18 mai, c’est-à-dire plus
- de six semaines après la mort ignorée de Condorcet «pour
- cause de séparation de fait depuis plus de six mois, la dame
- Grouchy étant domiciliée dans la commune depuis deux ans et
- demi et ledit Condorcet étant séparé d’elle depuis plus de
- dix mois par son évasion». Signé: «P.-J.-G. Cabanis, médecin,
- trente-six ans, domicilié à Auteuil, témoin et Benoît,
- officier public.»--Le divorce fut une précaution que prirent, à
- cette époque, beaucoup de femmes d’émigrés. Mme de La Fayette
- n’agit pas ainsi. Elle revendiqua toujours très haut son titre
- de _Citoyenne La Fayette_, et le général, plus tard, s’en
- montrait fier. (Voir dans ses _Mémoires_, t. V, sa lettre à M.
- de Maubourg.)
-
-C’est que Mme de Condorcet avait des ennemis redoutables. Aux Jacobins,
-le 27 novembre 1793, Hébert l’avait dénoncée personnellement. Voici
-comment il s’était exprimé[149]: «Il en est un autre aussi que les
-femmes veulent sauver parce que,--et il faut en convenir,--il est joli;
-c’est celui que Marat appelait _le furet de la Gironde_, car on sent
-que celui qui, dans une affaire aussi astucieuse, aussi compliquée,
-celui qui faisait le métier de furet ne jouait pas le rôle le moins
-important. Ses liaisons avec Mme de Condorcet lui garantissent le parti
-de toutes les femmes de sa clique. C’est Ducos, c’est celui-là que les
-femmes ont pris sous leur sauvegarde.
-
- [149] _Journal des Débats et de la Correspondance de la Société
- des Jacobins, amis de la Constitution de 1793, séante aux
- Jacobins à Paris_, nº 524, 9e jour, 2e mois de l’an second.
- (Séance du septidi brumaire.)--Ducos fut condamné à mort le 9
- brumaire an II.
-
- «Il est bien singulier que jamais on n’ait voulu comprendre dans une
- affaire tous ceux qui y ont trempé.»
-
-De même que, dans la bonne fortune, elle n’avait jamais laissé entendre
-un seul mot intéressé, Sophie, en réponse à ces odieuses accusations,
-n’eut jamais une parole de haine ou de sévérité.
-
-On n’en est que plus libre pour juger d’anciens amis comme Morellet
-qui disait d’elle[150]: «La femme de Condorcet, une des plus belles,
-des plus spirituelles et des plus instruites qui aient jamais brillé
-parmi son sexe, retirée à Auteuil, est réduite à faire de petits
-portraits pour vivre, et à peine peut-on la plaindre quand on sait
-que, non seulement elle a partagé les fautes de son mari, mais qu’elle
-l’a poussé aux plus grandes de celles qu’il a faites, s’il est permis
-d’employer un terme aussi faible que celui de _faute_ pour qualifier
-tout ce qu’on peut reprocher à Condorcet.»
-
- [150] _Mémoires_, t. II, p. 106.
-
-En revanche, Sophie avait gardé quelques amis dévoués et vigilants:
-Garat, Laplace, Lacroix[151], La Roche et, avant tous les autres,
-l’excellent Cabanis.
-
- [151] Elle conservait même une influence pour le bien. C’est
- ainsi qu’en novembre 1793, elle recommandait son neveu Fréteau
- à Laplace et à Lacroix, alors professeur d’artillerie à
- Besançon. Archives Fréteau de Pény.
-
-Hélas! combien ils étaient plus nombreux, ceux qui, hôtes autrefois du
-Salon des Monnaies, avaient disparu dans la tourmente: prisonniers de
-la Nation ou, déjà, morts sur l’échafaud!
-
-La persécution frappait surtout le talent et la vertu. En prison,
-Malesherbes qui expie dans les cachots son amour ancien de la Liberté
-et son héroïsme récent! A Saint-Lazare, le vertueux Roucher qui attend
-l’échafaud en dirigeant l’éducation de son Eulalie, devenue la plus
-charmante et la plus instruite des jeunes filles!
-
-Et Volney, et Daunou, en prison, eux aussi!
-
-Chamfort, moins courageux, devance l’heure fatale, en se frappant d’un
-rasoir sous les yeux de ses gardiens.
-
-Le sensible Ginguené, élève enthousiaste de Rousseau, va rejoindre
-Roucher sous les verrous de Saint-Lazare. Il a épousé une amie de
-Sophie; il l’appelle sa Nancy[152], et échange avec elle, pendant sa
-captivité, une correspondance touchante.
-
- [152] Nancy est l’abréviation anglaise de Suzanne, nom alors
- fort à la mode. La belle-sœur de Brissot s’appelait Nancy
- Dupont. Les extraits de la correspondance de Ginguené que nous
- donnons ici sont inédits. Ils ont été recueillis par l’auteur,
- dans les papiers de Ginguené gracieusement communiqués par M.
- Parry, fils de James Parry, fils adoptif de Ginguené et de sa
- femme.
-
-Ginguené, pour se préparer à la mort, traduisait le dialogue de Platon
-sur l’immortalité de l’âme; il disait à Nancy: «Le tableau simple et
-touchant de la mort de l’homme juste, résigné à son sort et consolant
-lui-même ses inconsolables amis, est une des plus belles choses que
-l’antiquité nous ait laissées. Puisque nul n’est à l’abri de la ciguë,
-il importe à tout le monde d’apprendre comment un sage doit la boire.»
-
-Le 8 messidor[153]: «N’oublie pas que c’est de ton courage que dépend
-celui que je puis avoir; que mon parti est pris depuis longtemps sur
-tout ce qui me regarde, mais que je ne puis supporter l’idée de tes
-souffrances et que si je viens une fois à penser que tu ne peux les
-supporter toi-même, ce sera bientôt fait de moi. Adieu, chère et unique
-amie, tu m’occupes à tous les instants du jour et je te dirais que tu
-m’empêches de songer à mes peines si l’idée des tiennes ne m’était
-mille fois plus difficile à supporter. Reçois les tristes embrassements
-de ton pauvre Pierre.»
-
- [153] Ces lettres sont écrites sur de petits morceaux de
- papier que Ginguené cachait dans un ourlet du linge sale qu’il
- renvoyait. Sur la note ostensible du linge, il soulignait la
- première lettre de la pièce où se trouvait le billet. C’est à
- peu près le système qu’employait André Chénier pour envoyer aux
- siens ses immortelles poésies.
-
-Le malheureux captif avait d’autres préoccupations que celle de sa
-propre sécurité. Le 30 messidor, il avait aperçu Nancy et il l’avait
-trouvée malade. Il faut lui laisser la parole: «O ma tendre amie, d’où
-est donc venue l’impression de tristesse qui s’est répandue tout à coup
-sur cette entrevue où je ne me promettais que joie et délices? Je t’ai
-vue là comme une ombre désolée ou plutôt comme la veuve de ton pauvre
-ami. Ah! rassure-moi. J’en ai besoin. Dis-moi que, sous tes voiles, si
-j’avais pu lire dans tes yeux, j’y aurais vu l’expression du plaisir.
-La fatigue, sans doute, peut-être l’attente... Ah! mon cœur ne pouvait
-y suffire. J’aurais voulu m’élancer, voler à toi, te serrer dans mes
-bras. Par malheur, un homme était auprès de moi et cet homme, surtout
-dans le moment où nous sommes, m’est infiniment suspect. Je n’ai pu
-qu’agiter mon mouchoir avec le moins d’affectation que j’ai pu. Je
-te dévorais des yeux, mais ta démarche pénible! la lenteur de tes
-mouvements! O mon amie! La tendresse de ton pauvre Pierre s’est-elle
-alarmée sans raison? Je l’espère. Je voyais aux fenêtres et à la porte
-de la maison neuve quelques personnes qui t’observaient. J’ai craint
-que tu ne fusses trop remarquée. Je t’ai fait un geste que tu as
-entendu! Tu es rentrée dans la petite rue. Tu t’es retournée. Je t’ai
-envoyé le baiser d’adieu. Tu te soutenais à peine. Chère, ô mille fois
-chère Nancy, tout mon cœur s’est brisé quand je t’ai vue t’éloigner
-tristement et partir. Avant de te voir, je ne m’étais, dans mon
-agitation, livré qu’au bonheur dont j’allais jouir. Depuis que tu as
-disparu, je ne me suis plus occupé que des dangers et des fatigues où
-tu venais de t’exposer. Trois lieues par cette chaleur excessive! Trois
-autres lieues pour le retour! Il y a de quoi en être malade et tout
-cela pour voir quelques instants l’infortuné captif! Ah! tout l’excès
-de sa tendresse pourra-t-il jamais payer de telles preuves d’amour?
-Oh! si j’avais encore la liberté d’écrire dont nous avons joui quelque
-temps, que de choses j’aurais à dire! Comme mon cœur est plein! Que de
-larmes ont coulé de mes yeux sans le soulager! Le tien est habitué à
-l’entendre. Ma Nancy, ma chère Nancy! que les paroles sont de froids
-interprètes!... Quel pressant besoin j’ai de savoir de tes nouvelles!
-Jusque-là je n’aurai pas un instant de repos. Hélas! je n’en ai plus,
-je n’en aurai plus que nous ne soyons réunis. Que d’obstacles nous
-séparent encore!... (Il faut rassembler des pièces qui convaincront de
-l’innocence de Ginguené...) Alors, tous les jours la robe blanche[154],
-alors les tendres soins, les sollicitations de mon ami. Alors, le
-pauvre Pierre pourra se livrer à l’espérance de se revoir dans tes
-bras!...»
-
- [154] C’est ainsi que s’habillait Mme Ginguené quand elle
- allait devant la prison pour chercher à apercevoir le captif.
- Elle était ainsi plus reconnaissable.
-
-Avec les premiers jours de thermidor, l’espérance qui, chez Roucher
-et Chénier, disparaissait vaincue par la cruelle réalité, l’espérance
-renaissait dans le cœur de Ginguené. Il connaissait, certainement,
-tandis que d’autres l’ignoraient, le complot libérateur, pressenti et
-attendu pour le 9 thermidor. C’est ainsi qu’il écrivait, le 3:
-
- «Adieu, tendre et chère amie, conserve, comme moi, beaucoup
- d’espérance. Ne fais plus rien dire à personne puisque tous sont
- avertis et aux aguets... _Je fais des vœux pour que cette décade
- finisse, et surtout pour qu’elle finisse heureusement pour nous._
- Mais nos vœux ne font rien sur la lenteur, ni la rapidité du temps,
- ni sur les événements qu’il amène. Chère et unique amie, adieu!»
-
- Et le lendemain: «Que tous nos amis veillent et surtout auprès du
- comité de sûreté générale, mais sans rien demander, même sans rien
- dire. Être tout à fait oublié, ce sera tout gagner. Si je ne l’étais
- pas, il faut tâcher de le savoir et d’y porter vite remède. Il s’agit
- désormais de peu de jours; ainsi, que tous les bons anges soient,
- nuit et jour, sous les armes... Inaction surveillante, voilà le mot.»
-
-A Auteuil même, la tyrannie se faisait sentir. Deux amis intimes de
-Cabanis, l’excellent La Roche et Destutt de Tracy étaient arrêtés et
-menacés, eux aussi, de l’échafaud.
-
-Parmi les accusations portées contre le maire d’Auteuil figurait, en
-bonne place, celle d’avoir favorisé l’évasion de Condorcet.
-
-Des Girondins qui se rencontraient autrefois chez Julie Talma,
-quelques-uns à peine survivaient et ils étaient traqués comme des bêtes
-fauves! On ignorait leur sort. C’est ainsi que Mme de Condorcet avait
-pu rester aussi longtemps dans l’ignorance de celui de son mari.
-
-Quand elle n’eut plus aucun doute, quand, des indices rapprochés, elle
-tira la preuve du décès du philosophe, sa douleur fut horrible.
-
-Cabanis fit des prodiges et la sauva; mais elle était frappée pour la
-vie, et ni le travail, ni la misère, ni l’éducation de sa fille ne
-purent la distraire de son malheur.
-
- «Ce qu’elle avait souffert en 1793 et 1794, dit Mme O’Connor[155],
- avait profondément altéré sa santé. Elle n’en pouvait parler sans une
- émotion extrême qui la rendait toujours malade.»
-
- [155] Dans la notice manuscrite déjà citée qui se trouve à la
- bibliothèque de l’Institut.
-
-Bien des années après, une fille de Cabanis, Mme Joubert écrivait[156]:
-«La conversation tombait fréquemment, cela se conçoit, sur les
-Girondins; mais on n’en parlait jamais devant ma tante (Mme de
-Condorcet). Ces souvenirs étaient trop cruels!»
-
- [156] _Vergniaud_ par C. Vatel, t. I, p. LXVIII.
-
-Un écho des douleurs de Sophie se retrouve dans cette admirable lettre
-qu’elle écrivait, le 26 octobre 1794, à sa tante, Mme Fréteau, qui
-avait, elle aussi, perdu son mari dans la tourmente[157]:
-
- [157] Archives Fréteau de Pény. Cette lettre est scellée d’un
- cachet de cire rouge portant ces mots: _La Vérité_.
-
- «Quoique je doive une réponse à Félicité[158], ma chère tante, c’est
- à vous que je veux écrire et je l’aurais fait depuis un mois si je
- n’eusse été malade et surchargée d’affaires. J’avais besoin de vous
- dire combien j’ai souffert avec vous, comme je pense que vous avez
- souffert avec moi, et ne pouvant m’étendre sur les inexprimables
- douleurs qui nous sont communes, je voulais vous parler de vos
- enfants qui en sont l’unique consolation. Je les ai trouvés tous
- deux dignes du respectable nom qu’ils portent et aussi bons, aussi
- raisonnables, aussi instruits que la mère la plus tendre et la plus
- difficile le peut désirer. J’ai joui bien profondément pour vous de
- les voir répondre aussi complètement à leur éducation et à vos vœux.
- Jouissez-en vous-même. Je sais par ma douloureuse expérience que le
- sentiment maternel est le seul baume de nos douleurs, et si peut-être
- vous éprouvez quelque inquiétude sur les ressources nécessaires à
- sept enfants, du moins votre cœur n’éprouve pas le mortel effroi qui
- saisit quelquefois le mien en n’en ayant qu’un seul à serrer entre
- mes bras.
-
- [158] Félicité Fréteau, qui devint la vicomtesse de Mazancourt.
-
- «Le comité de sûreté générale m’a réintégrée dans mon ancien domicile
- en vertu du décret qui défend les poursuites contre les députés hors
- la loi.
-
- «Ensuite, le comité des finances, à ma requête, a suspendu la vente
- des biens qui, heureusement, n’était qu’au quart et non entamée pour
- le mobilier de Paris. Maintenant, je fais devant et par les tribunaux
- rectifier l’extrait mortuaire de mon malheureux mari qui, lorsqu’il
- fut pris, ne déguisa que son nom et donna d’ailleurs tous les moyens
- d’être reconnu[159]. Ensuite, je redemanderai au nom de ma fille et
- au mien son héritage et, comme on a rendu complètement à d’autres mis
- aussi hors la loi et n’ayant pas subi de jugement, j’espère qu’on
- nous rendra de même. Je ne vois malheureusement dans tout cela et la
- position de vos enfants rien de commun que l’innocence des pères.
- Peut-être le temps leur sera-t-il plus favorable?
-
- [159] Cette rectification fut prononcée par jugement du 12
- ventôse an III. Le 21 pluviôse an III, dans le «procès-verbal
- des déclarations reçues pour la rectification» apparaissent
- comme témoins Cabanis et Joseph-François Baudelaire, demeurant
- à Auteuil. Acte dressé par Jean Libert, juge de paix du canton
- de Passy.--Ce Baudelaire, allié aux Condorcet, était le père du
- poète.
-
- «J’ai chargé Emmanuel[160] de vous dire que, du moment où j’aurais
- recouvré notre fortune, je prierais vos enfants de me regarder comme
- leur seconde mère, de croire que tout ce qui est à moi et à ma
- fille est à eux. Je ne puis jouir de rentrer dans l’aisance qu’en
- adoucissant les malheurs semblables aux miens. Mon intention est
- d’élever Clémentine, la seconde fille de mon frère[161] et, sans
- doute, vous ne me refuserez pas le bonheur d’offrir quelquefois à vos
- enfants des ressources que leur père et vous m’eussiez sans doute
- offertes dans le cas où la fortune vous eût été plus favorable qu’à
- moi. J’ai prié Emmanuel, quoique mon dîner soit toujours un fort
- mauvais dîner, de venir le partager avec moi du moment que votre
- chère maman[162] sera retournée et j’espère qu’il aura assez d’amitié
- pour moi pour ne trouver que du plaisir à me procurer ce plaisir-là.
- Adieu, ma chère tante, embrassez pour moi vos chères petites. La
- mienne se souvient de Félicité et est toujours bien portante. Vos
- petites jumelles[163] vont-elles toujours bien?»
-
- [160] Emmanuel Fréteau, qui fut élève d’artillerie, aide
- de camp de Menou et quitta l’armée pour entrer dans la
- magistrature.
-
- [161] Mariée à M. Filleul de Fosse. Elle devint presque folle;
- un jour, on la trouva morte dans un fossé en Normandie.
-
- [162] Mme Colin de Plancy.
-
- [163] Nées après la mort de M. Fréteau.
-
-La levée des scellés et la rentrée en possession des diverses
-propriétés deviennent à cette époque, dans toutes les familles, une
-des grosses préoccupations. Les formalités sont interminables; mais
-on entrevoit, cependant, une éclaircie et ce rayon suffit pour rendre
-quelque espoir. Mme de Condorcet est soumise à la règle commune.
-
-Le 12 novembre 1794, Félicité Fréteau écrivait à sa mère[164]: «Sophie
-est venue à moitié chemin d’Auteuil à Chaillot au-devant de moi. Elle
-m’a témoigné la plus vive sensibilité et nous nous sommes embrassées
-avec la plus douce émotion. Elle m’a appris que sa position était la
-même que la nôtre et que son mari est mort de la manière la plus
-malheureuse il y a environ six mois. Elle est pleine de courage et de
-résignation. C’est nous qui lui avons appris qu’on allait lever les
-scellés chez elle. Elle n’avait pas encore fait la moindre démarche. Il
-me paraît qu’elle est mal conseillée. Je lui ai indiqué la marche que
-nous avons tenue et elle m’a prié de la conduire demain chez le citoyen
-qui nous a été si utile. Je lui ai promis et je vais la prendre demain
-à 8 heures. Elisa est infiniment jolie, mais très mignonne. Elles m’ont
-toutes deux prié de vous parler d’elles et de leur tendre intérêt.
-Elles m’ont fait mille instances pour rester deux jours avec elles;
-mais je n’ai pas cru devoir y consentir et je suis revenue le soir.»
-
- [164] Archives Fréteau de Pény.
-
-Et, le lendemain, la même correspondante écrivait encore à Mme
-Fréteau[165]: «La pauvre Sophie est bien à plaindre. Elle a perdu
-hier son portefeuille qui contenait 600 livres, fruit de son travail.
-Depuis trois mois, du reste, elle a beaucoup à se louer de nous avoir
-vues. Elle va recouvrer son mobilier et ses tableaux. Elle est aussi
-bonne et plus belle que jamais. Elle vous dit mille choses tendres. Son
-enfant est charmante et des plus aimables. Dites à Octavie qu’elle a
-cinq ans, qu’elle épelle et travaille supérieurement..... J’oubliais de
-vous prier de dire à mon frère que le jour où j’ai vu Sophie elle se
-disposait à faire le voyage de Paris exprès pour le voir ayant appris
-qu’il était malade.»
-
- [165] Archives Fréteau de Pény.
-
-Le 22 novembre[166]: «Les fermes de Sophie sont en vente et peut-être
-même vendues. Elle est vraiment sans ressources.»
-
- [166] Archives Fréteau de Pény. Le 8 messidor an IV, le conseil
- des Cinq-Cents déclarait: «Considérant qu’après avoir coopéré
- à établir la liberté et à fonder la République, ils l’ont
- scellée de leur sang et sont morts victimes de leur dévouement
- à la Patrie et de leur respect pour les droits de la nation,»
- c’est le préambule du décret qui accordait un secours annuel
- de 2.000 francs aux veuves des Girondins Valazé, Pétion,
- Carra, Buzot, Gorsas, Brissot, Salle et Gardien, _réduites à
- l’indigence_. Mme de Condorcet ne reçut rien.--Les Archives
- nationales renferment certains documents relatifs aux scellés
- de Condorcet, à leur levée, etc. F{7}. 4652. 27 pluviôse:
- Le Comité de sûreté générale ordonne que les scellés soient
- mis sur les papiers de Condorcet. 21 frimaire an III: levée
- desdits scellés.--Sans date: Marie-Louise Sophie Grouchy,
- veuve Condorcet, expose qu’on a levé les scellés, mais pas le
- séquestre des biens à cause de la communauté entre elle et
- son mari.--Sans date: Grouchy, général de brigade, réclame la
- levée des scellés sur les effets de Cardot pour en extraire les
- contrats de rente à lui confiés pour en toucher les arrérages.
- 6 nivôse 1793: Le Comité de sûreté générale fait droit à cette
- réclamation et Cardot est extrait de prison pour assister à
- la levée des scellés.--Sans date: Le citoyen Cardot informe
- le Comité que s’étant présenté à la section le 21 fructidor
- lors de l’Assemblée primaire, il en fut rejeté comme désarmé
- et ayant voulu représenter qu’un décret de la Convention l’y
- autorisait, le citoyen Rossignol l’a mis à la porte en le
- maltraitant et l’a consigné au corps de garde.--Sans date:
- Cardot, négociant, rue Saint-Denis, 28, section des Amis de la
- Patrie, renouvelle sa plainte.
-
-Enfin, au mois de janvier 1795, Mme de Condorcet obtenait une partie de
-la justice qui lui était due. Emmanuel Fréteau écrivait à sa mère[167]:
-
- «M. Lemor[168] a été hier à Auteuil. Sophie est réintégrée dans ses
- biens. Quant à la partie vendue, la Nation lui rendra ce qu’elle a
- reçu du prix et elle recevra le reste de l’acheteur. Tout cela se
- fait à muchepot. Les députés ne veulent pas être importunés.»
-
- [167] 5 janvier 1795. Archives Fréteau de Pény.
-
- [168] Précepteur des enfants Fréteau. En effet, en nivôse de
- l’an III, le département de l’Aisne reçut un arrêté ordonnant
- de surseoir à la vente des biens de Condorcet.
-
-Sophie n’avait pas encore recouvré toute sa fortune; elle allait
-demander à sa plume de nouvelles ressources pour assurer son existence
-et celle des siens. Cependant puisqu’elle retrouvait une modique partie
-de son ancienne aisance, elle se décida aussitôt à régler ce qu’elle
-considérait comme des dettes sacrées. C’est ainsi qu’elle reprit,
-jusqu’à leur mort, le paiement des 300 livres de rente annuelle que
-son mari servait aux domestiques de d’Alembert; puis elle distribua
-16.000 livres, payables à sa volonté, mais avec intérêt à 5 p. 100,
-à ses propres serviteurs. «C’est moins, dit-elle[169], de son propre
-mouvement qu’elle a contracté ces obligations qu’en exécution des
-intentions de M. de Condorcet; ces rentes et donations, quoique
-disproportionnées à la fortune qu’il a laissée, sont de faibles marques
-de reconnaissance relativement aux preuves courageuses d’attachement
-qu’il a reçues des personnes ci-dessus dénommées qui, tandis que M. de
-Condorcet était hors la loi, sollicitaient à l’envi d’être chargées de
-prendre pour lui les soins nécessaires qui les mettaient dans le même
-péril que lui.»
-
- [169] En manuscrit à la bibliothèque de l’Institut.
-
-Ces affaires réglées, Mme de Condorcet, tout en conservant à Auteuil
-son principal établissement, meubla, à Paris, un petit appartement rue
-de Matignon[170].
-
- [170] Il est impossible de comprendre comment Tallien put dire
- aux Cinq-Cents: «Il y a quatre jours que la veuve de Condorcet
- est inscrite sur la liste des émigrés.» _Journal de Paris_, nº
- 162, 12 ventôse an VI, p. 672.
-
-Elle retrouva bien vite quelques-unes de ses anciennes relations.
-Sa famille recommençait à avoir en elle une protectrice d’une bonté
-inépuisable[171].
-
- [171] «Sophie m’a donné hier soir une lettre pour Garat.»
- Emmanuel Fréteau à sa mère, 23 novembre 1794.--«Je dois me
- trouver ce soir chez Sophie où il y aura quelques personnes
- qui peuvent m’être fort utiles.» Le même à la même, 30
- novembre 1794.--«Je dîne aujourd’hui avec Sophie chez un des
- commissaires de l’Instruction publique.» Id., 24 février 1795.
- Archives Fréteau de Pény.
-
-Quant à Julie Talma, dont le salon, après le 9 thermidor, avait eu
-encore quelque éclat[172], elle venait de se brouiller avec le grand
-acteur. Après lui avoir renvoyé ses costumes, ses casques et ses
-armures, elle vint demander à Mme de Condorcet, rue de Matignon, une
-hospitalité que la veuve du philosophe s’empressa de lui accorder[173].
-
- [172] _Correspondance inédite de Mallet du Pan avec la cour de
- Vienne_ (Edition André, 1884), I, 269, note. De Turin, août
- 1795: «Le parti dominant Girondin Républicain tient sa cabale
- principale chez Julie Talma. Sieyès, Chénier, Louvet, Guyomard,
- Bailleul décident là le destin de l’Etat.» Même renseignement,
- p. 272, Berne, 2 août 1795.
-
- [173] Séparés de fait depuis 1795, Julie et Talma ne furent
- officiellement divorcés que le 6 février 1801.
-
-La société française se reprenait à la vie et, au lendemain de la
-Terreur, il semblait que chacun éprouvât le besoin d’affirmer sa
-jeunesse et sa joie. On respirait enfin; et de suite, passant de
-l’extrême douleur à une joie excessive, on vit, dans tous les mondes,
-comme un renouveau et une résurrection. Le _bal des victimes_ fut une
-des manifestations les plus significatives de ce nouvel état de choses;
-il faut reconnaître que les historiens n’ont pas exagéré; mais leurs
-jugements seraient moins sévères peut-être s’ils s’étaient bien rendu
-compte de l’état des esprits à cette époque.
-
-A Auteuil, malgré la tristesse de Mme Helvétius qui ne put jamais
-oublier ses amis disparus, la joie fut grande quand on vit revenir La
-Roche, Tracy et Ginguené, qui s’établit dans la grande rue du village
-pour être plus près de ses amis[174].
-
- [174] 3 brumaire an II. Déclaration de contribution aux
- charges de la Commune. Le village, d’ailleurs, n’est pas
- heureux. D’un rapport de police du 11 nivôse an III, j’extrais
- ceci: «Un officier de paix a entendu dire, ce matin, au café
- de la Régence, par une blanchisseuse demeurant à Auteuil,
- que sept personnes traversant hier la glace de la Seine,
- près de Longchamps ont été englouties avec le pain qu’elles
- apportaient à leurs familles; que, dans ces cantons, des
- malheureux passaient quelquefois deux jours sans pain.»
- Nécessité de s’occuper de cette disette qui pourrait amener
- des rassemblements aux barrières. (_Tableaux de la Révolution
- française_, par A. Schmidt, Leipzig, 1867-1870, t. II, p. 257.)
-
-Sophie subit, malgré elle, l’influence de ces joyeuses réunions:
-Isabey faisait, en même temps le portrait d’Elisa et celui de Mme
-Tallien[175]; de là, dans son atelier, des rencontres qui forçaient Mme
-de Condorcet, pour quelques instants du moins, à se distraire.
-
- [175] Je dois à M. Elie de Beaumont, ancien magistrat, la
- très gracieuse communication de ses papiers de famille. C’est
- là que j’ai trouvé ces détails sur les occupations et la vie
- mondaine de Sophie de 1795 à 1797. Les lettres sont échangées
- entre Pauline Le Couteulx de Canteleu, qui devint vicomtesse
- de Noailles, et son amie Eléonore Dupaty qui épousa le fils du
- grand Elie de Beaumont.
-
-Puis c’étaient des journées passées chez Mmes de Boufflers dont le parc
-s’étendait sous les fenêtres de Mme Helvétius; des courses au bord de
-la Seine, pour assister aux fêtes données par les enfants de l’école de
-Mars; des promenades au Ranelagh; toutes les inutiles occupations de
-l’oisiveté mondaine.
-
-Quand Sophie s’arrachait à ces distractions, c’était pour retrouver
-dans l’intimité Cabanis, Jean Debry, Baudelaire et Mailla-Garat qui,
-tous deux, lui inspirèrent de tendres sentiments[176].
-
- [176] Baudelaire habitait Auteuil; c’était un ancien prêtre
- devenu voltairien.
-
-On retrouve comme un écho de cette vie familiale dans la correspondance
-de Nancy Ginguené; le 20 thermidor de l’an III, elle écrivait à Mme
-Guadet[177]: «Mon mari a eu l’occasion de voir Jean Debry. Ils ont
-parlé de vous, mon aimable amie, et vous pouvez penser de quelle
-manière. Il conserve bien chèrement le portrait de votre ami[178]...
-Mme de Condorcet que je vis hier et qui me trouva à vous écrire me pria
-de la rappeler à votre souvenir. Elle est toujours belle malgré tous
-les chagrins qu’elle a éprouvés. La petite Elisa est aussi charmante.»
-
- [177] Cette lettre justifie le mot de Vatel que «la
- correspondance de Mme Ginguené était remarquable par le naturel
- et par l’agrément du style».
-
- [178] Les Girondins avaient échangé leurs portraits. Jean Debry
- avait celui de Guadet, tandis que celui-ci avait reçu l’image
- de Jean Debry. C’est ainsi que le portrait de ce conventionnel
- se trouve aujourd’hui entre les mains de Mme Lacombe-Guadet.
-
-Cependant, la Convention rappelait dans son sein Isnard, Louvet,
-Pontécoulant, Larivière, La Revellière-Lépeaux, tous les proscrits de
-la Terreur, et Marie-Joseph Chénier s’écriait, dans une improvisation
-sublime qui répondait déjà aux atroces calomnies: «Pourquoi ne s’est-il
-pas trouvé de cavernes assez profondes pour soustraire aux bourreaux
-l’éloquence de Vergniaud et le génie de Condorcet?»
-
-En vertu d’une loi historique fatale, le pouvoir appartenait maintenant
-aux vaincus et aux opprimés de la veille. Les Idéologues,--c’est
-eux-mêmes qui se donnèrent ce nom,--arrivaient au Gouvernement dans
-les conditions les plus difficiles. Tout était à reconstruire. Ces
-honnêtes gens qui sortirent de la Révolution avec un renom d’intégrité
-incontestée ont été victime de cette iniquité qui traitait de
-_sensualistes_ des gens comme Daunou, Tracy et Cabanis, la sobriété
-même. En réalité, les Idéologues tiraient tout de la réflexion et
-de l’analyse; l’intellectuel et l’abstrait étaient leurs seuls
-domaines. Cette débauche d’abstraction et cet excès de métaphysique ne
-convenaient pas au caractère national.
-
-Certes, l’idée était généreuse qui voulait installer dans le
-gouvernement des hommes la raison à la place de la force, la générosité
-et l’initiative au lieu de l’égoïsme et de la routine. Mais cette
-théorie qui trouva sa forme dans la philosophie et dans la littérature
-républicaines de l’an III ne faisait qu’augmenter la méfiance qui a
-séparé de tous temps les théoriciens des hommes d’action. La pensée
-pure, qui éclate d’autant plus qu’on la comprime, survit à l’œuvre
-des politiques, mais ses fidèles doivent savoir d’avance qu’incompris
-de leurs contemporains, ils sembleront toujours les adversaires des
-régimes mêmes qu’ils auront fondés.
-
-La constitution de l’an III fut l’œuvre de Daunou et la Charte des
-Idéologues. Ces aimables rêveurs pouvaient croire de bonne foi à sa
-durée; mais auraient-ils dans la pratique du pouvoir les qualités
-indispensables de science, de force et d’énergie? Des Chénier
-pourraient-ils organiser une Université française et des Ginguené ou
-des Garat occuper des ambassades? Et les Grouchy, les Moreau, les
-Joubert pourraient-ils lutter victorieusement avec le génie même de la
-Guerre?
-
-Le 18 brumaire répondit à toutes ces questions et l’enthousiasme qu’il
-provoqua, surtout chez les philosophes d’Auteuil, est la preuve même de
-l’impuissance des théories humaines aux prises avec les événements.
-
-En l’an III, l’ombre de Condorcet planait sur l’Assemblée[179];
-elle était aux Ecoles Normales, à l’Institut, dans les conseils du
-gouvernement; elle inspirait la _Décade_, où le monde nouveau cherchait
-un évangile.
-
- [179] Sur la proposition de Daunou, la Convention souscrivit
- à 3.000 exemplaires de l’_Esquisse des progrès de l’esprit
- humain_ et ordonna la distribution de cet ouvrage de Condorcet
- dans toute l’étendue de la République.--Archives de l’Arsenal:
- 1er pluviôse an VI: Le ministre de l’intérieur Letourneur
- autorise la remise à la veuve de Condorcet de 540 exemplaires
- confisqués de l’_Essai sur l’application de l’analyse à la
- probabilité des décisions_. 2 ventôse: Mme de Condorcet
- reconnaît avoir reçu ces volumes.
-
-Mme de Condorcet le comprit et elle apporta elle-même sa part dans
-l’héritage en publiant ses _Lettres sur la Sympathie_[180] et en
-donnant une première édition des œuvres du philosophe.
-
- [180] Elles parurent à la suite de sa traduction de la _Théorie
- des sentiments moraux_, d’Adam Smith.
-
-En tête de l’_Esquisse d’un tableau historique des progrès de l’esprit
-humain_[181], Sophie s’exprimait ainsi:
-
- [181] An III (1795).
-
- «Condorcet proscrit voulut un moment adresser à ses concitoyens
- un exposé de ses principes et de sa conduite comme homme public.
- Il traça quelques lignes; mais prêt à rappeler trente années de
- travaux utiles et cette foule d’écrits où, depuis la Révolution, on
- l’avait vu attaquer constamment toutes les institutions contraires
- à la liberté, il renonça à une justification inutile. Etranger à
- toutes les passions, il ne voulut pas même souiller sa pensée par
- le souvenir de ses persécuteurs et, dans une sublime et continuelle
- absence de lui-même, il consacra à un ouvrage d’une utilité générale
- et durable le court intervalle qui le séparait de la mort...
-
- «Puisse ce déplorable exemple des talents perdus pour la Patrie, pour
- la cause de la Liberté, pour les progrès des lumières, pour leurs
- applications bienfaisantes aux besoins de l’homme civilisé, exciter
- des regrets utiles à la chose publique! Puisse cette mort qui ne
- servira pas peu dans l’histoire à caractériser l’époque où elle est
- arrivée, inspirer un attachement inébranlable aux droits dont elle
- fut la violation! C’est le seul hommage digne du sage, qui, sous le
- glaive de la mort, méditait en paix l’amélioration de ses semblables;
- c’est la seule consolation que puissent éprouver ceux qui ont été
- l’objet de ses affections et qui ont connu toute sa vertu!»
-
-L’année 1796 réservait à Sophie une de ses dernières et de ses plus
-grandes joies.
-
-Cabanis qui avait traversé la Terreur, non sans être inquiété et menacé
-chaque jour d’arrestation, et qui n’avait dû la liberté qu’à l’amour
-des habitants d’Auteuil pour celui qui était à la fois leur médecin et
-leur bienfaiteur; Cabanis qui saluait ainsi le 9 thermidor[182]: «Que
-de bénédictions pour la Convention nationale! Et que de jouissances
-pour ceux de ses membres qui contribuent plus directement à ces
-actes humains et justes! Oui, c’est maintenant que la République est
-impérissable!» Cabanis venait de demander la main de Charlotte-Félicité
-de Grouchy, sœur de Mme de Condorcet. Il la connaissait depuis de
-longues années et savait tout ce qu’il pourrait trouver en elle d’amour
-et de fidélité. Eprise des arts et des choses de l’esprit, elle
-disait[183]: «La musique est une amie de l’âme et il est difficile
-d’en trouver d’aussi intimes parmi les choses inanimées. Le vallon de
-Villette en présente aussi à la paresse et à la rêverie. Mais la nature
-est si belle qu’elle ne permet point de tristesse. On est forcé de
-rester à la mélancolie... La santé de maman est toujours bien faible
-et son âme bien vive et bien bonne. Je me fais un plaisir d’en reposer
-l’activité et d’en distraire les peines par ma présence qu’elle chérit
-et qu’elle goûte bien.»
-
- [182] 24 thermidor. Lettre à Jean Debry.
-
- [183] Villette, 4 juillet 1789, à son cousin Charles Dupaty.
- Archives du Paty de Clam.
-
-Charlotte avait vécu trop longtemps auprès de Condorcet pour ne pas
-partager toutes ses opinions philosophiques. C’étaient aussi les idées
-de Cabanis et aucun nuage ne pouvait séparer les jeunes époux qui se
-marièrent le 25 floréal de l’an IV[184] et se fixèrent aussitôt chez
-Mme Helvétius dans un pavillon au fond du parc.
-
- [184] 14 mai 1796. Xe arrondissement. Témoins: Mailla-Garat et
- Dominique Garat, tous deux hommes de lettres.
-
-A ce moment même, le général Bonaparte remportait, en Italie,
-ses premières victoires. Au printemps de 1795, Volney et La
-Revellière-Lépeaux l’avaient présenté à Barras; ce fut l’origine de
-sa fortune et les Idéologues, on le voit, n’y furent pas étrangers.
-Ils continuèrent quelque temps encore à l’observer avec un curieux et
-bienveillant intérêt. «Depuis le débarquement de Bonaparte, disait
-Eymar[185], il y a une pyramide de plus en Egypte.» A l’Institut,
-Chénier célébrait le héros «à qui la France devait l’éclat de ses
-triomphes et la grandeur de ses destinées»; Garat le dépeignait «comme
-un philosophe qui aurait paru un instant à la tête des armées».
-
- [185] Eymar qui appartenait à la noblesse avait adopté les
- idées nouvelles. On le voyait souvent à Auteuil. Il mourut
- préfet de Genève en 1800.
-
-Bonaparte, en retour, donnait des gages à l’Idéologie. Sieyès, Cabanis,
-Volney lui-même étaient gagnés.
-
-Deux femmes, seules, restèrent sur la réserve: Mmes Helvétius et de
-Condorcet.
-
-La première, recevant un jour à Auteuil la visite du jeune triomphateur
-qui s’étonnait de la petitesse de son parc, lui répondit: «Vous ne
-savez pas, général, tout le bonheur qu’on peut trouver dans trois
-arpents de terre!»
-
-La seconde, à ce mot du consul: «Je n’aime pas que les femmes se mêlent
-de politique,» répliquait par cette spirituelle parole: «Vous avez
-raison, général; mais, dans un pays où on leur coupe la tête, il est
-naturel qu’elles aient envie de savoir pourquoi.»
-
-
-
-
-CHAPITRE II
-
-LA MAISONNETTE ET PARIS
-
-MORT DE LA MARQUISE DE CONDORCET
-
- Mme de Condorcet recouvre ses biens.--Le Muséum.--Rencontre de
- Fauriel.--La Maisonnette.--Le Consulat et l’Empire.--L’opposition
- se donne rendez-vous chez Mme de Condorcet.--Mariage d’Elisa de
- Condorcet avec le général O’Connor.--Mort de Cabanis.--Les hôtes de
- la Maisonnette.--Benjamin Constant, Manzoni, Ginguené, Guizot.--Le
- procès du maréchal de Grouchy en 1816: rôle de sa sœur.--La
- marquise de Condorcet se retire du monde.--Rentrée à Paris.--Ses
- bonnes œuvres.--Sa mort.
-
-
-La mode n’était plus d’aller au Lycée; les jeunes filles, les jeunes
-femmes, les savants et quelques-uns de ces oisifs qui ne méprisent
-pas les choses de l’esprit se rencontraient maintenant aux leçons de
-botanique du Muséum et aux herborisations dans la plaine de Gentilly.
-Ce retour au culte de la nature était un dernier hommage, pacifique
-celui-là, rendu par la Révolution finissante à Jean-Jacques Rousseau.
-
-C’est au Muséum qu’un matin de l’automne de 1801 Fauriel avait
-rencontré Mme de Condorcet. Bientôt, s’était établie entre eux une
-de ces liaisons discrètes que le XVIIIe siècle admettait, sans
-penser à les critiquer. On les considérait comme une sorte de mariage
-morganatique. Malgré la Révolution, les préjugés étaient encore
-tenaces; le vieux marquis de Grouchy avait déjà vu d’un assez mauvais
-œil le mariage de sa seconde fille avec Cabanis et il n’était guère
-disposé à supporter une nouvelle mésalliance. Mme de Condorcet, de son
-côté, tout en ne tenant pas à son titre de marquise, ne voulait pas, du
-moins, changer le nom illustre de son mari, contre celui d’un homme qui
-n’était encore connu que par des fonctions remplies à la police, sous
-la direction de Fouché.
-
-A ne voir que le grand portrait de Fauriel dû au crayon de Mme
-de Condorcet[186], on ne comprend guère la passion qu’une femme,
-admirablement belle et remarquablement intelligente, pouvait éprouver
-pour cet homme, aux cheveux frisés et presque crépus, qui n’avait
-dans son extérieur aucune apparence de distinction; l’œil est rêveur
-et méditatif peut-être, mais il y manque la flamme qui anime et qui
-embellit les physionomies, même les plus vulgaires.
-
- [186] Il se trouve aujourd’hui dans la salle principale de la
- bibliothèque de l’Institut.
-
-Quoi qu’il en soit, Fauriel, qui était intelligent et instruit, dut
-à cette bonne fortune l’honneur d’être introduit dans la société
-d’Auteuil. Cabanis, toujours excellent, fut charmé des dispositions
-laborieuses de ce nouvel ami et il se donna tout entier, tandis que
-Fauriel semblait se réserver et attendre.
-
-Au printemps, le médecin-philosophe lui écrivait de Villette[187]:
-
- «Oui, venez voir nos riches prairies, nos blés admirables, notre
- verdure aussi riche que fraîche et riante. Les insectes qui
- bourdonnent ici appellent la rêverie et invitent à un calme heureux;
- ceux qui carillonnent, ailleurs, ne produisent pas toujours le même
- effet; je n’en excepte pas même les journalistes dont vous me parlez.
- M. de Grouchy vous destine une chambre à côté de la mienne. Vous
- savez combien ce voisinage me sera précieux.»
-
- [187] Manuscrit à la bibliothèque de l’Institut.
-
-Et à quelques jours de là[188]:
-
- «Nous vous attendons après-demain ou dimanche au plus tard avec
- Mme de Condorcet. Vous trouverez la campagne superbe, et paisible,
- et douce, ce qui arrive rarement au superbe. C’est dans ce genre
- d’impressions et dans les beautés poétiques ou littéraires qu’il
- faut chercher la source de cet enthousiasme et de ce sentiment élevé
- de la nature humaine, dont les hommes qui ne sont pas rapetissés
- et énervés, comme le dit Longin, ont besoin pour passer la vie
- heureusement; on ne les trouve point ailleurs. La culture de la
- vertu, l’amitié, les lettres, la campagne: voilà les vrais biens et
- plus on avance vers le terme de cette courte vie, plus on sent que
- les passions factices de la société et les tableaux qu’on y a sans
- cesse sous les yeux sont peu propres à satisfaire le cœur. Je vous
- avouerai même que les travaux philosophiques me ramènent trop vers
- ce monde moral si mal arrangé: j’ai porté ici un manuscrit que je me
- suis hâté de rempaqueter, après y avoir jeté un coup d’œil. J’ai, de
- même, repoussé Tacite que j’avais pris avec moi pour le relire: il me
- reportait trop à Rome. C’est Homère, c’est Virgile, c’est la Bible,
- ce sont enfin des poètes et quelques écrivains de prose qui s’en
- approchent pour la perfection, auxquels j’ai promis et voué tout le
- temps que je serai ici. Vous voyez que nous sommes à l’unisson.
-
- «Venez donc au plus tôt: ma femme et moi nous vous embrassons
- tendrement; nous vous prions aussi d’offrir mille amitiés de notre
- part à Sophie. Elisa a écrit une lettre charmante à son grand papa:
- elle l’était surtout parce qu’elle annonçait votre arrivée prochaine
- à nous tous.»
-
- [188] Manuscrit à la bibliothèque d’Avignon (Musée Calvet).
- Collection Requien.
-
-Ces harmonies de la campagne, évoquées avec tant de grâce mélancolique,
-cette retraite méditative et studieuse partagée entre les livres et
-la nature, allaient saisir victorieusement Fauriel et l’arracher à la
-société de Mme de Staël, qu’il avait beaucoup fréquentée jusque-là.
-Elle s’en plaignait en lui reprochant son «amitié paresseuse» et sa
-quasi-indifférence: «Cette amitié, lui écrivait-elle, qui ne s’excuse
-de rien que de son empressement, qui est beaucoup plutôt insistante que
-négligente, celle qui se retient d’écrire au lieu de s’exciter, cette
-amitié-là est beaucoup plus aimable et je vous l’ai crue pour moi; mais
-à présent, j’en doute et j’ai raison d’en douter. Ce qui fait donc
-que si nous parlons sérieusement, solidement, comme deux bons vieux
-hommes, je suis très reconnaissante de ce que vous êtes pour moi; mais,
-si je reviens à ma nature de femme encore jeune et toujours un peu
-romanesque, même en amitié, j’ai un nuage sur votre souvenir, que vos
-arguments ne dissiperont pas.»
-
-Mme de Condorcet n’avait eu qu’à se montrer pour être victorieuse: il
-en était aujourd’hui comme au temps de la Constituante. La rivalité
-qui régnait entre ces deux femmes supérieures et le malaise qui en
-résultait ne pouvait donc étonner personne.
-
-Il y avait d’ailleurs bien des motifs de brouille et de séparation.
-Mme de Staël était une chrétienne, parfois militante; Mme de
-Condorcet, Cabanis et Tracy étaient dans de tout autres idées. Ils
-ne pouvaient se comprendre. Cette lettre de Mme de Staël à Tracy en
-est la preuve: «Vous me dites, Monsieur, que vous ne me suivez pas
-dans le Ciel, ni dans les tombeaux. Il me semble qu’un esprit aussi
-supérieur que le vôtre et détaché de tout ce qui est matériel par la
-nature de ses travaux, doit se plaire dans les idées religieuses, car
-elles complètent tout ce qui est grand, elles apaisent tout ce qui
-est sensible et, sans cet espoir, il me prendrait je ne sais quelle
-invincible terreur de la vie et de la mort.»
-
-Une autre source de mauvaise entente entre le monde d’Auteuil et Mme de
-Staël, c’était la rancune mal dissimulée que la fille de Necker avait
-vouée à Condorcet et à sa mémoire.
-
-Dès l’année 1776, le philosophe avait écrit à Voltaire pour lui
-dire tout ce qu’il pensait de la médiocrité et de l’insuffisance du
-Genevois. Depuis, Condorcet n’avait cessé d’être un juge inexorable
-pour l’étranger qui avait supplanté Turgot au ministère. Lors du second
-passage de Necker aux affaires, cet avènement n’avait pas été sans
-rapports avec la disgrâce qui avait retiré à Condorcet la place qu’il
-occupait à l’hôtel des Monnaies.
-
-Mme de Staël n’ignorait aucun de ces détails. Elle se plaisait à
-dire que le philosophe offrait, au plus haut degré, les caractères
-de l’esprit de parti. Elle cherchait depuis longtemps l’occasion de
-venger son père et crut la trouver en publiant, dans son livre _de la
-Littérature_, quelques lignes sur «un homme diversement célèbre», qui
-n’était autre que Condorcet. Talleyrand avait senti l’inconvenance du
-procédé, puisqu’il écrivait à son ancienne amie, le 18 février 1797:
-«Votre ouvrage est superbe... Les Condorcet[189] sont à la campagne;
-ils n’en reviennent que dans huit jours. Je n’ai vu personne qui ait
-pu me dire ce que le _diversement célèbre_ avait fait sur eux. Il est
-probable qu’ils ne se portent pas pour choqués; car il sortira un bon
-extrait de la maison Helvétius qui est un écho de Condorcet[190].»
-
- [189] Les Condorcet, c’est-à-dire Mme de Condorcet, Cabanis et
- sa femme; car Elisa était trop jeune pour qu’on se préoccupât
- de son jugement.
-
- [190] Talleyrand, à son retour, s’était établi à Auteuil,
- chez Mme de Boufflers, d’abord, et, ensuite, au château de la
- Thuilerie, chez son ami le général d’Arçon. Mme de Staël vint,
- plusieurs fois, y visiter l’ancien évêque d’Autun: elle y
- rencontrait Daunou, Cabanis et Tracy. Mais, ce ne fut là qu’une
- époque très courte pendant laquelle les idéologues et la fille
- de Necker suivirent la même ligne politique.--Sur ce séjour
- de Talleyrand, à Auteuil, on trouve des renseignements du
- plus haut intérêt dans un ouvrage rare: _Souvenirs d’histoire
- contemporaine; Episodes militaires et politiques_, par le baron
- Paul de Bourgoing, sénateur, ancien ambassadeur, ancien pair de
- France. Paris, Dentu, 1864, in-8º. Page 50 et suivantes, M. de
- Bourgoing raconte que son père chargé de mission à Copenhague,
- vit en Scanie le roi de Suède Gustave IV qui, hostile d’abord
- à la France, puis subjugué par le génie du premier consul, fit
- des ouvertures à Bourgoing père et lui parla même, comme au
- nom de plusieurs autres souverains, de la possibilité de voir
- un jour Bonaparte monter sur le trône. Bourgoing, sans rien
- répondre de positif, fit part, dans ses lettres particulières,
- de ces ouvertures à Talleyrand: «C’est à Auteuil que lui fut
- adressée cette partie confidentielle de la correspondance
- du ministre en Danemark. Ma mère et mes sœurs avaient passé
- quelques semaines de la belle saison dans cette maison de
- campagne de l’habile ministre. M. de Talleyrand s’empressa de
- porter à Malmaison l’information de ces instances indirectes.»
-
- Bourgoing ayant été nommé ministre en Suède prononça, lors de
- sa réception à la cour, un discours où l’on crut voir l’annonce
- de l’Empire. Le premier consul se mit en colère et disgracia
- Bourgoing d’autant que, dans l’intervalle, Gustave IV avait
- changé d’avis sur le premier consul et sur la France.
-
- On voit combien, dans ces années, Auteuil était un centre
- politique où tout se traitait, affaires extérieures ou
- intérieures: presque tous les événements graves de l’époque
- furent préparés ou discutés dans ce petit village.
-
-Il ne sortit aucun bon extrait. Faut-il s’en étonner?
-
-Mais, au contraire, Chénier répondit: «Condorcet fut sans doute et
-restera diversement célèbre, puisqu’il était à la fois habile dans
-les sciences mathématiques, profond dans les sciences morales et
-politiques, éclairé en littérature, écrivain distingué, philosophe
-illustre et grand citoyen; il est bien vrai qu’il aimait les vertus,
-le génie, les opinions de Turgot; qu’il admirait son administration
-et qu’il n’avait pas, à beaucoup près, les mêmes sentiments pour un
-ministre dont le nom n’est pas sans célébrité[191]. A cet égard,
-les panégyriques exagérés peuvent convenir à l’amour filial; mais
-entre-t-il aussi dans ses droits d’inculper gravement et sans motifs
-admissibles un des premiers hommes du XVIIIe siècle?»
-
- [191] Necker.
-
-Malgré tout, Mme de Staël rendait justice à sa rivale et, à l’occasion
-des _Lettres sur la Sympathie_, elle lui écrivait ces lignes
-remarquables[192]:
-
- [192] Manuscrit à la bibliothèque de l’Institut.
-
- «Canton Léman, Coppet,
- ce 20 mai. 1er prairial.
-
- «Je viens de lire, Madame, les huit lettres que vous avez ajoutées à
- la traduction de Smith, et elles m’ont fait un si grand plaisir que
- j’ai besoin de vous en parler.
-
- «Vous êtes une personne insensible à la louange, mais vous ne le
- serez pas à atteindre le but que vous vous êtes proposé: Convaincre
- et toucher. Vous me savez trop facile à l’émotion pour compter comme
- un succès celle que j’ai éprouvée, mais mon père est moins mobile
- et, dans la lecture que je viens de lui faire de votre ouvrage, il
- n’a cessé de remarquer et les pensées réfléchies et les sentiments
- heureusement exprimés. Vous serez plus obligée que jamais de me
- passer mon impression de respect en vous voyant. Il y a, dans ces
- lettres, une autorité de raison, une sensibilité vraie, mais dominée
- qui fait de vous une femme à part. Je me crois du talent et de
- l’esprit, mais je ne gouverne rien de ce que je possède. J’appartiens
- à mes facultés, mais je n’en puis garder l’usage. Enfin, je vous
- ai admirée, et dans vous, et par un retour sur moi. Et comme j’ai
- la bonne nature de n’être point jalouse, je n’ai eu que du plaisir
- en pensant que je connaissais et que j’aimais une personne si rare.
- Si j’avais en moi la possibilité du bonheur, elles (les fameuses
- lettres) l’auraient développée; c’est du calme sans froideur, de la
- raison sans sécheresse. C’est ce qui compose dans toute la nature
- l’idéal du bien et du beau, la réunion de quelques contraires. Oh!
- que nous sommes loin de toutes ces institutions sociales qui doivent
- former l’homme tel que vous le voulez. J’ai un besoin extrême de
- causer avec vous.
-
- «Parlez-moi de vos lettres quand je vous reverrai. Votre caractère
- vous les a inspirées, et elles doivent confirmer votre caractère.
- Que vous dirais-je de ce pays? Il est couvert de malheureux comme le
- reste de la terre. Pour moi, je suis tout à fait ruinée. Notre revenu
- entier était en dîmes. Ne me disiez-vous pas qu’on parlait de moi
- parce que j’étais riche? J’ai droit au silence actuellement. Je mène
- depuis quatre mois une vie de courage, mais j’étais où mon devoir
- marquait ma place. A présent, je voudrais retrouver du bonheur.
- _Mais, déjà, la coupe n’est-elle pas renversée?_ Enfin, quoi qu’il
- m’arrive, vous m’avez fait retrouver un plaisir depuis longtemps
- perdu, l’émotion et l’admiration que le cœur et la vertu font
- éprouver.
-
- «Parlez de moi, je vous prie, à Gallois et à Cabanis. Notre famille
- poétique[193] est toujours loin de vous!»
-
- [193] Le groupe Chateaubriand, Fontanes, Joubert, etc.
-
-Le 25 mars 1800, naissait à Auteuil, dans la maison de Mme Helvétius,
-Annette Paméla Cabanis qui eut pour parrain Destutt de Tracy. Mais
-cette année, qui avait commencé sous d’heureux auspices, devait
-bientôt se continuer dans les larmes. Mme Helvétius, parvenue à l’âge
-de quatre-vingt-un ans, avait conservé l’habitude de se lever de très
-bonne heure. A la fin de l’hiver, elle contracta un catarrhe dont ne
-purent la guérir les soins empressés de Cabanis et de Roussel.
-
-Elle avait auprès d’elle, dans ses derniers jours, Cabanis et sa femme,
-La Roche et Gallois, le tribun, qui habitait chez elle depuis 1793.
-Ces fidèles amis ne la quittèrent pas un instant. Le 13 août, l’agonie
-commença dans la matinée. Mourante, elle pressait encore sur son cœur
-déjà glacé les mains de Cabanis qui, comme d’habitude, l’appelait sa
-bonne mère. «Je la suis toujours,» murmura-t-elle; ce fut son dernier
-mot.
-
-Suivant ses dernières volontés, elle fut enterrée au bout de son parc,
-dans un caveau qu’elle avait fait construire, à l’extrémité droite du
-pavillon où Cabanis avait passé les premiers temps de son mariage.
-
-Celui-ci était inconsolable de cette perte et, le 16 fructidor, il
-écrivait à Gérando: «Mon cher ami, je n’ai point répondu à votre lettre
-amicale parce que, d’après son contenu, je vous attendais d’un moment
-à l’autre. Mais, comme vous ne venez point, je ne veux pas que vous
-puissiez me croire indifférent aux témoignages touchants de votre
-amitié; j’y suis, au contraire, infiniment sensible et j’attache un
-très grand prix aux sentiments qui les ont dictés.
-
-«Vous ne pouvez pas savoir à quel point est irréparable la perte
-que j’ai faite; mais votre excellent cœur, en s’associant à mes
-regrets, m’offre le seul genre de consolations qui puisse me toucher
-véritablement. Recevez-en ma sincère et éternelle reconnaissance.»
-
-Bien que Mme Helvétius eût laissé, en mourant, la jouissance de sa
-maison à La Roche et à Cabanis, ceux-ci, cependant, n’eurent pas le
-courage de continuer à y vivre comme par le passé.
-
-La Roche, qui fit partie du Corps législatif jusqu’en 1803, quitta
-Auteuil à cette date et se retira à Orville, dans le Pas-de-Calais, où
-il mourut en 1806.
-
-Cabanis, de son côté, ne fit plus que de rares apparitions dans cette
-propriété où il avait connu toutes les extrémités des joies et des
-douleurs humaines. Il se rendit à Villette, auprès de son beau-père, en
-attendant qu’il s’installât séparément au château de Rueil, situé tout
-près de la terre des Grouchy.
-
-Depuis 1798, Mme de Condorcet, tout en gardant son pied à terre
-d’Auteuil[194], était devenue propriétaire d’une maison sur le coteau
-qui domine Meulan et les bords de la Seine; jusqu’en 1800, elle n’y
-vint qu’en passant, mais, après la mort de Mme Helvétius, elle s’y fixa
-presque toute l’année, ne conservant plus à Paris qu’un appartement
-qu’elle habitait pendant les quelques mois de la mauvaise saison.
-
- [194] A cause de la présence de Mme Cabanis et de son mari,
- Mme de Condorcet venait encore par moments à Auteuil; mais ce
- village lui rappelait de trop tristes souvenirs et, dès qu’elle
- eut recouvré sa fortune, elle chercha une nouvelle habitation.
- La proximité fatigante de Paris fut aussi pour quelque chose
- dans la résolution qu’elle prit de se transporter à la
- Maisonnette.--Le 28 septembre 1806, Mme de Rémusat écrivait
- à son mari, alors à Mayence: «Je pense à toi dans cette
- petite retraite d’Auteuil qui me plairait si elle était plus
- solitaire. Mais il faut convenir que ma mère a raison et que
- les oisifs de Paris ont trop beau jeu pour y venir importuner
- à tous les moments du jour. On nous accable de visites et nous
- nous réfugierons à Paris pour y vivre plus seules et plus
- économiquement.» La même correspondante, le 4 octobre, donnait
- la contre-partie: «Ce que j’aime d’Auteuil, c’est que la vérité
- seule y arrive et qu’on ne vous raconte les faux bruits que
- lorsqu’ils sont démentis.» _Lettres de Mme de Rémusat_ (II, p.
- 19 et 26).
-
-Toute la famille se trouvait donc réunie autour de Villette, dans
-ce petit coin de terre béni où la nature embellissait encore les
-affections et les joies de la famille.
-
-La Maisonnette,--c’est ainsi que Mme de Condorcet baptisa son riant
-ermitage,--est construite auprès des ruines de l’ancien château fort
-de Meulan. En 1638, la reine Anne d’Autriche y avait fondé un couvent,
-dirigé par les Annonciades jusqu’en 1793, époque où il fut vendu comme
-bien national[195]. Dans une partie des bâtiments, conservée par
-l’acquéreur de la Nation, fut prise la maison actuelle qui est restée,
-à l’extérieur comme à l’intérieur, ce qu’elle était à la fin du siècle
-dernier.
-
- [195] La propriété appartint donc successivement aux rois
- de France, aux Annonciades, à la Nation, à la municipalité
- de Meulan et à Chévremont, acquéreur de la Nation. Entre
- celui-ci et Mme de Condorcet se placent cinq acquéreurs. Le 9
- juillet 1823, Mme O’Connor la vendit à M. Loiselet pour 22.000
- francs. Depuis 1860, elle est dans la famille de M. Roger,
- le propriétaire actuel. Mme de Condorcet, les 6 prairial et
- 25 fructidor de l’an VI, acheta la plus grande partie de la
- propriété pour 8.600 livres. Elle compléta par l’acquisition
- de la chapelle Sainte-Avoie avec un terrain de 30 ares, 62
- centiares, le 5 août 1807, moyennant 2.400 francs.
-
- Ces renseignements sont dus à l’obligeance du propriétaire
- actuel, M. Roger, que je suis heureux de remercier ici
- pour ses communications si précises.--Une histoire locale
- raconte que les _Mémoires d’Outre-Tombe_ furent rédigés à la
- Maisonnette. Jusqu’au mois de novembre 1817, ils sont datés
- de la Vallée-aux-Loups. Après cette date et tant que vécut
- Mme de Condorcet, Chateaubriand ne vint pas à la Maisonnette.
- Postérieurement à 1823, je n’ai rien trouvé qui confirme, ni
- qui infirme l’allégation de l’historien.
-
-Un cloître, au rez-de-chaussée dont il dessert toutes les pièces,
-occupait tout le fond de la maison. Le salon et la salle à manger,
-boisés, s’ouvraient sur un jardin planté d’arbres élevés et de massifs
-de verdure[196]; un grand escalier et un autre plus petit, conduisaient
-au premier étage où se trouvent les chambres à coucher. «La maison,
-point trop petite, dit Guizot, était modeste et modestement arrangée...
-Sur les derrières et au-dessus de la maison, un jardin planté sans
-art, mais coupé par des allées montantes le long du coteau et bordées
-de fleurs. Au haut du jardin, un petit pavillon, bon pour lire seul
-ou pour causer à deux. Au delà de l’enceinte, toujours en montant,
-des bois, des champs. D’autres maisons de campagne, d’autres jardins
-dispersés sur un terrain inégal. Dès le premier moment, le séjour de la
-Maisonnette me plut.»
-
- [196] Guizot, dans les _Mémoires pour servir à l’histoire
- de mon temps_, t. I, ch. VII, a donné une description de la
- Maisonnette au temps de Mme de Condorcet. Cette description est
- encore vraie aujourd’hui tant les choses ont peu changé.
-
-Dans l’intérieur de la propriété se trouve une chapelle, construite
-au Xe siècle et dédiée à sainte Avoie. Sophie y laissait venir en
-pèlerinage les paysans des environs.
-
-Enfin, un souterrain voûté qui part de la maison conduit dans la
-campagne.
-
-Mais le joyau de la Maisonnette est la terrasse d’où l’œil contemple
-une vue admirable. Au premier plan, Meulan et ses deux églises; dans
-la vallée, la Seine coulant au milieu de vertes prairies; l’Ile-Belle
-entourée de grands peupliers; et, au loin, quelques hauteurs, dernière
-ceinture de la vallée de la Seine, qui se dessinent à l’horizon.
-
-C’était la demeure du Sage; une halte heureuse dans la vie.
-
-Mme de Condorcet avait rêvé d’y passer ses dernières années dans
-l’intimité de Mailla-Garat, avec lequel elle était liée depuis 1798. Au
-printemps de 1800, pendant un voyage que le tribun fit à Villiers et à
-Paris, elle lui écrivait[197]:
-
- [197] Inédit. Cette lettre et les suivantes font partie de la
- collection de l’auteur.
-
- «Ce 10, soir (de Meulan).
-
- «Tu auras un bien beau temps pour cette fête qui n’est pas la
- mienne, mon Mail. Puisses-tu, en jouissant, cette nuit, de la beauté
- de ce ciel prêt à se parer de mille feux, en regardant cette lune
- argentée, en respirant cet air frais qui s’élève pour moi des bords
- de la Seine, penser à ta Sophie qui, seule, loin de toi, sacrifie
- de bon cœur le bonheur de te voir (cependant si nécessaire) aux
- plaisirs de distraction et d’amitié que tu as été chercher. Puisse
- l’image de ton amie, moins agréable sans doute que celles que cette
- fête t’aura offertes, s’embellir à tes yeux par d’assez touchants
- souvenirs pour rester la seule image qui se soit offerte à ton
- réveil et qui ait charmé ton goût et tes pensées. Les miennes sont
- bien mélancoliques aujourd’hui, ainsi que je l’avais prévu, et cette
- horloge qui sonne si vite les heures de notre union ici les amène
- aujourd’hui plus lentement, ce me semble, qu’à l’ordinaire... (Elle
- s’occupe à embellir la Maisonnette.) La dépense s’élevât-elle au
- plus haut degré, jamais rien ne nous rapportera tant de bonheur et
- jamais rien n’aura ajouté un charme plus nécessaire aux charmes
- divers de cette retraite. Je t’écris à cette fenêtre où la Seine
- se découvre parée des fraîches saulaies de l’Ile-Belle; en voyant
- couler paisiblement ces eaux dont les bords suivent des courbes si
- douces au regard, j’espère que notre vie coulera paisiblement, ici,
- comme ces eaux, et que le charme de cette nature, si riante et si
- belle, s’unira toujours à toutes les impressions heureuses et faciles
- que nous éprouverons dans ce séjour. Cher ami, reviens-y bien vite
- m’ôter cette vague anxiété que je ressens toujours loin de toi, que
- l’occupation ne saurait charmer et que l’espérance même ne suspend
- qu’à demi... Adieu, mon âme; je vais m’endormir en pensant à toi
- aussi tendrement que si tu pensais beaucoup à moi à Villiers. Tu
- devrais bien prononcer mon nom aux hôtes du lieu, afin que ta petite
- femme ne soit pas un être inconnu aux personnes pour lesquelles tu
- peux la quitter quelques moments. Adieu encore, toi que le cœur le
- moins passionné ne pouvait, ce me semble, aimer sans passion. Adieu,
- être attirant qui as su charmer une vie flétrie par tous les malheurs
- et que j’espère n’avoir aimé d’abord avec trouble que pour sentir
- davantage le bonheur de l’aimer avec confiance et avec paix.»
-
-Et, quelques jours après cette première lettre, pendant la même
-absence, elle lui écrivait encore:
-
- «Je viens de recevoir ta lettre, mon Mail. Quoique bien tendre, elle
- ne me rend pas cette présence si chère et si nécessaire et qui me
- manque tant! Pourquoi mon Mail ne me parle-t-il pas de ce qu’il fait,
- de ce qu’il voit, comme je lui parle de ce que je fais, de ce que je
- vois et de ma manière de sentir tout ce qui n’est pas lui? Serait-il
- possible qu’en te conjurant de m’aimer je t’éloignasse de la première
- base de tout sentiment, de cette confiance intime qui, seule, prouve
- le besoin que l’on a de ce qu’on aime? Ah! cruel, quel mauvais
- moyen tu as pris pour rendre la paix à mon pauvre cœur et pour lui
- persuader que des _enfantillages_ peuvent inspirer l’accent des
- sentiments les plus tendres et les plus profonds! Un peu de sincérité
- coûte donc trop à ton sexe!
-
- «Laissons ces douleurs que tu ne veux pas seulement adoucir. Crois,
- mon Mail, que l’espoir toujours renaissant, bien malgré moi, de lire
- enfin dans ton âme est la seule cause du vœu inutile et certainement
- importun que je t’exprime trop souvent à cet égard. Je t’aime bien
- plus pour ton bonheur que tu ne crois, et si je n’étais persuadée que
- ton cœur et ta vie absolument à moi seraient bien plus complètement
- au travail et à cette gloire que ton imagination rêve si souvent et
- dont tu as tous les moyens, sois sûr que par une justice rigoureuse
- sur moi-même, comme par une résignation facile à l’amour, je subirais
- sans murmure les pertes que j’ai faites et les privations de ta
- présence avec tous les risques qu’elles font courir à mon bonheur.
-
- «Je ferme les yeux de ce côté pour te dire que nos prairies
- verdissent, que nos arbustes de la Maisonnette promettent bien des
- fleurs, que l’air est plein de ces parfums légers du printemps qui
- portent dans l’âme l’attendrissement et la sérénité. Où es-tu, mon
- cher bonheur, et pourquoi ne respirai-je pas à côté de toi toutes ces
- impressions délicieuses de la nature renaissante? Puisse, du moins,
- cette lettre arriver dans un moment où tu les regrettes et surtout
- où la fatigue d’autres impressions ne soit pas la seule cause qui
- te les fasse regretter! Il est si différent de goûter les plaisirs
- vrais par ce que d’autres ont épuisé et étourdi! Cher Mail, penses-tu
- un peu à moi dans ces rues, dans ces salons, dans ces jeux, dans
- ces spectacles? Va, si jamais était là un être plus capable que moi
- de faire ton bonheur, estime-moi assez pour me le dire. Mais s’il
- n’y a là que le bruit, que de l’étourdissement, reviens, reviens
- tout à fait à celle qui t’adore et qui t’aime trop pour pouvoir te
- l’exprimer!»
-
-Sophie avait comme le pressentiment de la nouvelle douleur qui la
-menaçait. Pendant ce voyage, en effet, Mailla-Garat avait fait la
-connaissance de Mme de Coigny, et il s’était laissé prendre aux charmes
-de celle qu’André Chénier avait immortalisée sous le nom de _la Jeune
-Captive_.
-
-Ce fut pour Mme de Condorcet une cruelle rupture; mais elle avait l’âme
-trop haute pour récriminer et, de la Ferrière, où elle avait été passer
-quelques jours chez son frère, le général, elle écrivait à l’infidèle
-ce touchant billet:
-
- «... Mon tendre ami, tu me garderas la petite part que la tendresse
- peut avoir à côté de l’amour. Puisses-tu être heureux! Ménage ta
- santé et conserve quelques forces pour le travail sans lequel je suis
- persuadée que tu ne seras jamais heureux. Adieu, je te presse contre
- mon cœur. Le tien peut se reposer sur l’idée de ne jamais perdre une
- amie.»
-
-
-Enfin, le 30 fructidor 1800, dans une lettre scellée de son cachet
-ordinaire, qui portait ces mots _La Vérité_, elle s’exprimait ainsi:
-
- «... Cher Mailla, tu me fais sur mon silence envers Mme de Coigny
- des reproches inouïs. Mon cœur est vis-à-vis d’elle au-dessus des
- faiblesses ordinaires, et certes, s’il n’y était pas, je ne t’aurais
- pas averti qu’un acquéreur se présentait pour la maison que tu
- désirais qu’elle habite; mais, si ces faiblesses ordinaires à presque
- toutes les femmes dans ma situation étaient dans mon cœur et dans
- ma conduite, devrais-tu les traiter avec cette sèche rigueur? Tu me
- demandes de t’écrire un mot chaque jour. Cher ami, c’est pour ne pas
- faire passer les impressions qui accablent ma santé dans ta vie que
- je ne t’écris pas tous les jours et retarde la douceur de te voir.
- Ingrat! L’amour étouffe dans ton cœur jusqu’à cette tendresse qui
- devait, disais-tu, être à l’abri de tout, et c’est le mien seul,
- que tu dépouilles successivement de tous les biens que tu lui avais
- donnés, qui te conserve la réalité de celui-là.»
-
-C’est dans l’année qui avait suivi cette séparation que Mme de
-Condorcet avait rencontré Fauriel. Elle reprit avec lui le rêve
-ébauché.
-
-On avait, au printemps de 1802, proposé à Fauriel de quitter la France
-pour aller occuper un poste diplomatique, il se hâta de refuser.
-
-Personne ne l’en blâma et, le 9 mai, de Vitteaux, Benjamin Constant lui
-écrivait: «Il y a une complication de destinée qu’il est impossible de
-débrouiller et avec laquelle on roule en souffrant sans jamais prendre
-terre pour regarder autour de soi. Peut-être au reste, le bonheur
-est-il presque impossible, du moins à moi, puisque je ne le trouve
-pas auprès de la meilleure et de la plus spirituelle des femmes[198].
-Je m’aperçois que le superlatif est malhonnête et je le rétracte pour
-l’habitante de la Maisonnette.
-
- [198] Mme de Charrière.
-
- «Je veux cesser mes tristes exclamations et vous parler de vous
- qui êtes heureux et qui, au milieu des nuages de toute espèce qui
- couvrent notre horizon, m’offrez un point de vue consolant et doux.
- Oh! soignez bien cette plante rare qu’on nomme le bonheur! C’est si
- difficile à acquérir et c’est peut-être impossible à retrouver!»
-
-L’hiver, à Paris, dans son appartement de la Grande Rue Verte[199],
-tout près de la maison de Lucien Bonaparte, Mme de Condorcet avait
-rouvert un salon plus intime que celui de l’hôtel des Monnaies ou de la
-rue de Lille, mais où les étrangers cependant se rencontraient avec le
-monde politique qui prenait son mot d’ordre au Tribunat ou à l’Institut.
-
- [199] La Grande Rue Verte est devenue, par ordonnance du 4
- novembre 1846, rue de Penthièvre, mais a repris son ancien
- nom de 1848 à 1852. En 1690, on l’appelait chemin des Marais;
- en 1734, il n’y avait encore aucune construction; en 1750,
- elle s’appelle rue du Chemin-Vert, puis Grande Rue Verte. La
- Petite Rue Verte est devenue rue de Matignon. Mme de Condorcet
- demeura quelque temps, en 1805, au nº 2 de cette rue, chez
- Mailla-Garat. Elle habita aussi rue de Marigny. Dans une lettre
- de 1806, elle donne cette adresse: Grande Rue Verte, près de
- la Caserne. Enfin, à l’_Annuaire du Commerce_ de 1812, je la
- vois inscrite: Grande Rue Verte, nº 30. Elle quitta le faubourg
- Saint-Honoré à la fin de sa vie, puisqu’elle mourut, 68, rue de
- Seine.
-
-C’est ainsi que Fauriel, au mois de décembre 1801, avait amené rue
-Verte le philologue Hase, qui allait donner à Sophie des leçons
-d’allemand[200]: «C’était le 18 frimaire 1801, écrit Hase à son ami
-Erdmann; cherche ce jour et marque-le, c’est un des plus importants
-dans la vie de ton ami. Car, je te l’avoue, le sens droit de cette
-admirable femme, sa joie des progrès tout-puissants que fait le
-génie de l’Humanité vers un beau but, sa connaissance des grands
-événements de la Révolution où elle a joué elle-même un rôle nullement
-insignifiant (la veille du 10 août, Condorcet, son mari, reçut chez lui
-quatre cents Marseillais et elle fut la reine de la fête), peut-être
-aussi son amabilité, toutes ces choses n’ont point manqué d’exercer
-leur influence sur moi.»
-
- [200] _Deutsche Rundschau_ de décembre 1881. Hase naquit
- en 1780, se fixa en France où il fut attaché d’abord à la
- Bibliothèque nationale, puis devint professeur de langues
- orientales et membre de l’Institut.
-
-Les idéologues avaient pris, eux aussi, l’habitude de se retrouver
-chez Mme de Condorcet, lorsqu’elle était à Paris. Et non seulement les
-philosophes d’Auteuil comme Garat, Tracy, Cabanis, Volney, Le Couteulx
-de Canteleu, tous compris dans la première liste des sénateurs, mais
-encore les amis de Mme de Staël, comme Benjamin Constant, qui, dans
-ses voyages en France, ne manquait jamais de venir saluer la veuve du
-philosophe. Vers novembre 1804, Constant écrivait[201]: «J’ai rencontré
-à dîner Gallois et O’Connor. Celui-ci est un esprit fin, ayant dans ses
-plaisanteries plus de légèreté que les étrangers n’en ont d’ordinaire
-et par cela même ayant un peu du défaut français de plaisanter sur ses
-propres opinions. Plus ambitieux qu’ami de la liberté, mais ami de la
-liberté parce que c’est le refuge des ambitieux sans succès. Je passe
-la soirée chez Mme de Condorcet.»
-
- [201] _Journal intime de Benjamin Constant et lettres à sa
- famille et à ses amis_, précédés d’une introduction par
- Melegari. Paris, Ollendorff, 1895, p. 93, 102 et 107.
-
-Et, à la même époque à peu près: «Je fais visite à Mme de Condorcet
-chez qui je rencontre Baggesen, avec qui j’entre en conversation.»
-
-Si les adversaires de Napoléon aimaient à se retrouver chez Mme de
-Condorcet, c’est qu’elle était restée fidèle aux opinions politiques
-de son mari. Le Premier Consul l’ignorait si peu que, lors de la
-publication du _Parallèle entre César, Cromwell et Bonaparte_, ayant
-eu au conseil d’Etat une discussion avec l’amiral Truguet, vieux
-républicain, Napoléon conclut ainsi: «Tout cela est bon à dire chez Mme
-de Condorcet ou chez Mailla-Garat[202].»
-
- [202] _Mémoires sur le Consulat_ (par Thibaudeau), p. 34.
-
-Sophie, quand elle voyait ses amis, effrayés et découragés, cherchait à
-les consoler, et c’est ainsi qu’elle écrivait à l’un d’eux[203]:
-
- «... Je désire vivement que tes nouvelles ne soient pas, comme
- ta dernière lettre, une suite d’impressions aussi extrêmes que
- douloureuses; car, quand il serait vrai que la chose publique irait
- aussi mal, c’est se mettre dans une mauvaise disposition pour la
- défendre que de se laisser aller à tant de lamentations, à tant
- d’abattement et surtout à l’idée absurde qu’un revers de la liberté
- en France anéantirait toute liberté sur notre globe...
-
- «... Adieu, mon Mail; tu m’as attristée par-dessus la tristesse de
- l’absence. Je t’embrasse de toute mon âme.»
-
- [203] Mailla-Garat. Lettre inédite, de la collection de
- l’auteur.
-
-Les Idéologues, cependant, avaient approuvé le 18 brumaire;
-quelques-uns, comme Cabanis, y avaient pris une part considérable. Tous
-avaient accepté des places au Sénat, au Tribunat ou au Conseil d’Etat;
-La Fayette, d’ailleurs, sans rien vouloir pour lui-même, y avait poussé
-les héritiers de la Gironde[204].
-
- [204] Les Mémoires du général La Fayette, et spécialement
- le Ve volume qui comprend (p. 148 et suivantes), une notice
- intitulée: _Mes rapports avec le Premier Consul_, sont à
- consulter avec fruit sur ce rôle unique joué par La Fayette
- dans l’opposition. Ses relations avec Cabanis y sont analysées
- avec finesse et bienveillance.
-
-Mais, ces amis incorrigibles de la liberté n’avaient pas tardé à
-s’apercevoir du sort réservé à leur idole; et ils n’avaient pas été
-plutôt installés dans leurs nouvelles fonctions qu’ils avaient commencé
-à conspirer.
-
-Bonaparte, il est vrai, n’était pas homme à rester inactif en face
-d’eux. Avec la promptitude du génie, il vit aussitôt quels étaient
-les plus dangereux de ses adversaires et, comme à l’armée, il frappa
-promptement et au bon endroit.
-
-Un jour, il s’écria devant ses intimes[205]: «Ils sont douze ou quinze
-métaphysiciens bons à jeter à l’eau; c’est une vermine que j’ai sur mes
-habits; mais je ne me laisserai pas traiter comme Louis XVI. Ils sont
-comme de petits chiens qui attaquent la citadelle de Strasbourg. Il
-n’est pas nécessaire d’avoir cent hommes pour discuter des lois faites
-par trente.»
-
- [205] _Mémoires sur le Consulat_ par Thibaudeau. Napoléon
- regardait tous les philosophes comme des _boudeurs d’Auteuil_
- (le mot est de lui), mûrs pour le Sénat, et il pensait
- volontiers, comme Chateaubriand, que l’Institut était une
- «tanière de philosophes».
-
-Le lendemain, vingt tribuns étaient éliminés; ils se nommaient
-Jean-Baptiste Say, Benjamin Constant, Andrieux, Daunou, Ginguené,
-Desrenaudes, Laromiguière, le moins bruyant des tribuns, Chénier,
-qui l’était le plus, Parent-Réal, Mailla-Garat[206], Isnard, «tous
-les restes encore vivaces des pouvoirs civils[207]». «Les autres,
-dit Thiers, moins connus, gens de lettres ou d’affaires, anciens
-conventionnels, anciens prêtres, n’avaient eu d’autre titre pour entrer
-au Tribunat que l’amitié de Sieyès et de son parti. Le même titre les
-en fit sortir.»
-
- [206] Il habitait Auteuil en 1796 et avait alors vingt-huit
- ans. Il était neveu de Dominique Garat. Lors de sa nomination
- au Tribunat, on avait dit:
-
- Pourquoi ce petit homme est-il au Tribunat?
- C’est que ce petit homme a son oncle au Sénat.
-
- Mailla-Garat fut, dans la suite, employé par Daunou, aux
- Archives; ami de Mme de Coigny, il demeurait chez elle.
-
- [207] Daunou.
-
-La classe des sciences morales et politiques à l’Institut, autre
-refuge de l’idéologie, était supprimée par prétérition lors de la
-réorganisation du 24 janvier 1803; ses anciens membres furent dispersés
-dans les autres classes.
-
-La mutilation du Tribunat et la suppression de la classe des sciences
-morales eurent leur contre-coup au Luxembourg et se traduisirent par la
-fameuse conspiration de 1802, appelée aussi complot du Sénat.
-
-Sous le Directoire, Garat, Cabanis, Tracy, Thurot, Gallois, Jacquemont,
-Le Breton, Laromiguière, Chénier, Andrieux, Ginguené, Benjamin
-Constant et Daunou se réunissaient, le tridi de chaque décade, chez un
-restaurateur de la rue du Bac sous prétexte d’y dîner; mais en réalité,
-pour y parler politique et philosophie[208]. Ces réunions s’étaient
-continuées pendant le Consulat. Naturellement, on y épargnait peu le
-Premier Consul. Jacquemont, parent de La Fayette, avait été éliminé du
-Tribunat, en même temps que Daunou, Ginguené, Chénier, etc. Il était
-chef du bureau des sciences au ministère de l’Intérieur et connaissait
-intimement Moreau, Pichegru et les chefs du parti royaliste. Daunou
-était souvent appelé au ministère sous prétexte d’affaires, mais, en
-réalité, pour s’entretenir du complot dont le but était le renversement
-de Bonaparte[209]. Bernadotte en était l’âme; Mmes de Staël et Récamier
-s’y trouvaient naturellement mêlées.
-
- [208] Taillandier p. 121-122.
-
- [209] Taillandier avoue ces entretiens. V. aussi les _Mémoires_
- de Rovigo, de Thibaudeau et de Fouché, l’_Histoire de France_
- de Bignon, _Dix ans d’exil_, par Mme de Staël, et les _Mémoires
- d’outre-tombe_.
-
-Cabanis et Tracy furent-ils gagnés à cette cause qui était celle des
-Bourbons? On l’a dit, sans en fournir aucune preuve. Fauriel, dans
-les _Derniers jours du Consulat_[210], prétend que Fouché, aidé par
-ce triste intrigant qui s’appelait Méhée de la Touche, eut l’idée de
-compromettre, dans la conspiration de Moreau, les quelques membres
-du Sénat qui s’étaient fait remarquer par leur opposition au Premier
-Consul. Mais aucun ne prêta l’oreille aux insinuations du ministre de
-la Police: «Soit qu’ils eussent, ajoute Fauriel, des informations qui
-les fissent se tenir en garde, soit qu’ils fussent résolus à s’abstenir
-de toute détermination qui eût exigé de leur part du dévouement et
-du courage, ils écartèrent les émissaires de Fouché et restèrent
-paisibles.» Fauriel, qui n’avait pas destiné ces pages à la publicité,
-parlait de ses meilleurs amis avec un ton qui montre bien quelle était
-la fausseté instinctive de son caractère; mais, du moins, en découvrant
-le rôle provocateur de Fouché, dont il fut l’ami et le secrétaire, il
-se garde d’avouer la culpabilité des sénateurs. Que Ginguené et Daunou
-soient entrés dans la conjuration, que Volney, dont le dévouement aux
-Bourbons est hors de doute, y ait trempé aussi, que Garat, qui l’a
-avoué[211], ait pris part au complot, la chose est certaine. Mais les
-sentiments républicains de Cabanis et de Tracy auraient dû suffire à
-les protéger contre cette imputation calomnieuse.
-
- [210] Nous employons ce titre très ingénieux donné par M.
- Lalanne et non par Fauriel au curieux manuscrit trouvé dans les
- archives de l’Institut.
-
- [211] Garat, avec sa belle inconscience, écrivait dans son
- ouvrage sur Moreau: «A cette époque, il fallait tout le courage
- des conspirations pour oser seulement se communiquer ses
- pensées. Moreau, que je ne connaissais guère que par sa gloire,
- et moi qui ne lui étais connu que par quelques lignes écrites,
- _garantie si peu sûre des vrais sentiments d’un homme_, nous
- ouvrîmes nos âmes tout entières l’un à l’autre. Sans cesse
- occupés de la chose publique, nous avions sans cesse le besoin
- de nous voir. Nous nous réunissions à l’une des barrières
- de Paris, chez un ami commun, dans un appartement à la fois
- chambre à coucher, bibliothèque et salon d’un homme de lettres.
- C’est là que, seul, couvert d’une redingote et à pied, se
- rendait le vainqueur de Hohenlinden.»
-
-Quoi qu’il en soit, Fouché fit savoir que le complot était découvert; à
-partir de ce jour, les dîners du Tridi cessèrent et les Idéologues ne
-se virent plus que chez Cabanis ou chez Mme de Condorcet, tandis que
-les royalistes que Daunou accompagnait[212] retournèrent chez Mathieu
-de Montmorency et chez Mme de Staël.
-
- [212] Taillandier, p. 117 et 118.
-
-C’est qu’en effet les deux oppositions ne se ressemblaient guère, ni
-dans leur personnel, ni dans leurs moyens d’action, ni dans le but
-poursuivi.
-
-Celle qui se groupait autour de Mme de Staël était plutôt
-internationale et royaliste; on le vit bien en 1814. Elle comptait,
-dans ses rangs, des préfets comme MM. de Barante, de Castellane et
-Rougier de la Bergerie.
-
-L’autre, celle qui avait son centre chez Mme de Condorcet, était
-composée des débris vaincus de la Révolution, elle était philosophique,
-mais purement française. On y voyait d’anciens conventionnels, comme
-Riouffe[213] ou comme Jean Debry, préfet du Jura, qui ne se servait
-de son influence que pour protéger des littérateurs comme Charles
-Nodier ou pour placer des amis de Sophie et de Mme Vernet. «Au souvenir
-des derniers jours de M. de Condorcet se trouve tellement joint le
-vôtre, lui écrivait en 1811[214] Mme de Condorcet, que je viens vous
-recommander un ami de Mme Vernet, Emeric. Pourriez-vous le placer dans
-votre département ou le recommander à Quinette.»
-
- [213] Préfet, légionnaire et baron, Honoré Riouffe, dit
- Toussaint, était né à Rouen, le 1er avril 1764. Il avait
- fréquenté, autrefois, chez Julie Talma et avait même
- correspondu avec elle, à l’époque où il était acteur au Théâtre
- de la République à Rouen.
-
- [214] Je dois communication de cette lettre à M. le professeur
- Pingaud dont les travaux sur la Révolution sont si remarqués.
- Dans les papiers de Jean Debry, il a trouvé quatre lettres de
- Mme de Condorcet: celle que nous venons de donner en partie;
- deux autres lettres de 1811, toujours relatives à Emeric;
- et une lettre datée de Meulan, an VII, dans laquelle Mme
- de Condorcet félicite Jean Debry du mariage de sa fille et
- l’invite à venir la voir dans sa nouvelle propriété.
-
-Quant à Gérando, il avait traversé le monde d’Auteuil; il s’y était
-heurté aux idées antireligieuses des Idéologues et, voulant rester
-dans l’opposition était passé dans le camp de Mme de Staël.
-
-En dehors de ces hommes politiques, Mme de Condorcet et Fauriel
-recevaient encore des amis de Cabanis, médecins comme lui, quelques-uns
-savants distingués, tous gens d’esprit et littérateurs qui savaient
-causer et plaire, quel que fût leur auditoire.
-
-Ils se nommaient Pinel, Boyer, Alibert, Richerand, Roussel et avaient
-pour interprète le plus éloquent, après Cabanis, cet excellent Pariset
-qui, en 1803, dans une lettre à Fauriel, traçait la ligne de conduite
-à suivre dans les circonstances que l’on traversait[215]. Il y parlait
-de cette doctrine secrète qu’il faut réserver pour soi et pour le
-petit nombre, viatique nécessaire qui aide à passer la vie sans jamais
-sacrifier l’honneur ni la vérité.
-
- [215] Cette lettre, véritable profession de foi, a été donnée
- dans le _Salon de Mme Helvétius_, p. 180, 181 et 182.
-
-La dernière intervention des amis de Mme de Condorcet, dans le domaine
-de la politique active, s’exerça au moment du procès de Moreau[216];
-quelques jours après, l’Empire était proclamé.
-
- [216] Sur le procès de Moreau et le rôle qu’y jouèrent les
- Idéologues, voir l’ouvrage cité dans la note précédente aux
- pages 186 et 187.
-
-Mais la veuve du philosophe était trop intelligente pour se contenter
-d’une opposition stérile et bavarde; elle n’y donnait pour ainsi dire
-que ses loisirs et consacrait la plus importante partie de sa vie à la
-lecture et aux travaux de l’esprit.
-
-C’était l’époque où Cabanis publiait son livre sur les _Rapports du
-physique et du moral de l’homme_. Il y travaillait, depuis plusieurs
-années, sous les yeux bienveillants, mais attentifs de sa belle-sœur.
-Cet ouvrage eut un immense succès. Benjamin Constant en disait à
-Fauriel[217]: «Je lis, autant que mon impuissance de méditation me le
-permet, le livre de Cabanis et j’en suis enchanté. Il y a une netteté
-dans les idées, une clarté dans les expressions, une fierté contenue
-dans le style, un calme dans la marche de l’ouvrage qui en font, selon
-moi, une des plus belles productions du siècle. Le fond du système
-a toujours été ce qui m’a paru le plus probable, mais j’avoue que
-je n’ai pas une grande envie que cela me soit démontré. J’ai besoin
-d’en appeler à l’avenir contre le présent et surtout à une époque
-où toutes les pensées qui sont recueillies dans les têtes éclairées
-n’osent en sortir, je répugne à croire que le monde étant brisé tout
-ce qu’il contient serait détruit. Je pense avec Cabanis qu’on ne peut
-rien faire des idées de ce genre comme institutions. Je ne les crois
-pas même nécessaires à la morale. Je suis convaincu que ceux qui s’en
-servent sont le plus souvent des fourbes et que ceux qui ne sont pas
-des fourbes jouent le jeu de ces derniers et préparent leur triomphe.
-Mais il y a une partie mystérieuse de la nature que j’aime à conserver
-comme le domaine de mes conjectures, de mes espérances et même de mes
-imprécations contre quelques hommes.»
-
- [217] Genève, 3 frimaire an XI.
-
-Le livre souleva des tempêtes. Mais, dans tous les camps, on se plut
-à reconnaître l’élégance du style, l’imagination riche et féconde, la
-raison supérieure qui faisaient de Cabanis le premier des écrivains de
-son époque.
-
-A cette date de 1802, on trouve dans les papiers de Mme de
-Condorcet[218] quelques pensées détachées qui rappellent bien l’auteur
-des _Lettres sur la Sympathie_.
-
- [218] Archives du Paty de Clam. De 1801 à 1804, Mme de
- Condorcet s’occupe aussi, avec Cabanis et Garat, de la
- publication des œuvres complètes de son mari.
-
-«Le génie et la naïveté parlent la même langue,» disait-elle.
-
-Ou bien:
-
- «Les véritables auteurs sont ceux qu’on peut méditer. Fort loin de
- là, il en est beaucoup aujourd’hui qu’on ne peut que chercher à
- comprendre.»
-
-Et encore, cette règle de conduite:
-
- «N’avoir d’autre caractère que son âme.»
-
-Cette habitude d’écrire ainsi ses pensées était devenue pour bien
-des jeunes filles et des jeunes femmes, une mode à laquelle elles
-sacrifiaient. Témoin Mlle de Meulan, et aussi Eulalie Roucher, mariée
-depuis quelques années, avec un collègue de Fauriel dans les bureaux
-de Fouché[219]. Mme de Condorcet avait connu Eulalie à Villette et à
-Auteuil; plus âgée qu’elle de dix ans, elle s’était souvent occupée
-de la fille du poète avec cette délicatesse qui est, dans la première
-jeunesse, comme le prélude de ce sentiment qui sera un jour l’amour
-maternel. Jeunes femmes, toutes deux s’étaient retrouvées au cours
-de botanique de Desfontaines et aux excursions dans la campagne de
-Gentilly.
-
- [219] Marc-François Guillois, rédacteur au _Moniteur_, connu
- par des travaux littéraires, dont quelques-uns furent entrepris
- en collaboration avec le père de Paul de Saint-Victor.
-
-Eulalie qui, à seize ans, parlait et écrivait l’italien, l’anglais et
-le latin, avec une pureté qui émerveillait les amis de son père[220],
-était digne par l’esprit comme par le cœur de Mme de Condorcet;
-l’ancienne amitié avait bien vite reconquis tous ses droits, et Eulalie
-était reçue à Auteuil ou à la Maisonnette, comme la meilleure et la
-plus aimée des compagnes.
-
- [220] V. _Pendant la Terreur: Le poète Roucher_.
-
-Cabanis avait envoyé à Eulalie un exemplaire de son livre, et comme
-celle-ci l’en avait remercié en rappelant l’ancienne liaison de
-Roucher et de Cabanis, le médecin-philosophe lui répondait[221]:
-
- «Oui, Madame, le souvenir de votre père me sera toujours cher!
- Ses grands talents, ses malheurs, l’amitié dont il m’avait honoré
- autrefois, me feront toujours prendre un vif intérêt à tout ce qui
- lui a appartenu et je n’oublierai jamais les années de votre enfance
- où j’ai eu l’avantage d’observer les premières lueurs de cet esprit
- si distingué que vous avez déployé depuis. Votre suffrage, madame, et
- celui de vos amis, est une digne récompense de travaux entrepris pour
- éclairer les hommes.»
-
- [221] A Mme Guillois, Auteuil, 11 germinal an XIII.
-
-Dans ces charmantes réunions de deux femmes si bien faites pour se
-comprendre, Eulalie avait soumis à son amie quelques-unes de ses
-pensées et Mme de Condorcet s’en était montrée enchantée. C’est que,
-sous bien des rapports, leur destinée, d’abord heureuse, puis traversée
-par d’affreux malheurs, se ressemblait.
-
-Il y avait quelque chose des désillusions que toutes deux avaient
-éprouvées dans cette pensée d’Eulalie[222]:
-
- «L’âme, après de longs chagrins ou de grandes passions ressemble à
- un vase rempli d’une eau trouble. Parvient-on à l’éclaircir, il faut
- bien prendre garde de la remuer et de l’agiter encore. Le bonheur de
- notre vie peut dépendre de cette précaution.»
-
- [222] Papiers de famille de l’auteur.--Voici encore
- quelques-unes de ces pensées d’Eulalie: «Je ne connais point
- de remède au défaut de tact. C’est un vice de l’organisation
- du cœur. Si ce premier avertissement plus prompt que la pensée
- ne la devance pas, tout est dit.»--«Quel dommage qu’il y ait
- pour l’homme que son génie inspire des lendemains comme pour le
- vulgaire. Un aujourd’hui de plusieurs jours ferait naître des
- chefs-d’œuvre que sa vie ne produira jamais. L’âme et l’esprit
- ont leurs crises comme la nature. Tous les grands mouvements
- sont rares; leur fait est d’enfanter toujours quelque chose
- d’extraordinaire.»--«Enthousiasme, confiance, bonté exquise,
- délicatesse de cœur, vivacité de tout, beau idéal, fraîcheur de
- sentiments, tous fruits impossibles à conserver sur un arbre
- que les orages du monde ont battu et souvent renversé pour
- toujours.»--N’est-ce pas la pensée et presque la phrase de
- Sophie sur «la coupe enchantée que la main du temps renverse
- pour la femme au milieu de sa carrière»?
-
-Et comme ici on reconnaît bien la jeune femme, élevée, avec Sophie, à
-l’école du XVIIIe siècle:
-
- «La mémoire du cœur est assurément la moins périssable puisqu’elle
- s’exerce par nos sensations. Une odeur, un souffle, un aspect
- ramènent la vivacité des événements passés avec une force
- inconcevable qui ne pouvait se retrouver que là et peut-être une
- seule fois dans la vie. C’était le dépôt de ce souvenir.»
-
-
-Mais il ne faudrait pas croire que les soucis de la politique ou les
-spéculations plus hautes de la pensée aient détourné Sophie de ce
-qu’elle regardait, dans le fond de son âme, comme le plus doux et le
-plus précieux des devoirs.
-
-Jamais Mme de Condorcet n’avait quitté sa fille, ni confié à personne
-le soin de son éducation. Après avoir assuré le sort matériel d’Elisa,
-elle n’avait plus eu qu’un seul but: élever Mlle de Condorcet de
-manière à la rendre digne de son nom et telle que son père l’aurait
-voulu voir s’il avait vécu.
-
-Depuis longtemps, elle connaissait et recevait chez elle un Irlandais
-réfugié en France, le général O’Connor. C’était un des meilleurs amis
-de Cabanis, estimé de tous ceux qui le connaissaient[223]; il avait mis
-son épée à la disposition de la France et de l’Empereur, croyant par
-là servir la liberté. A la fin de 1804, il commandait une division à
-l’armée de Brest où Cabanis lui écrivait[224]:
-
- [223] On a vu, plus haut, ce que pensait de lui
- Benjamin Constant.
-
- [224] Auteuil, 21 brumaire an XIII. Bibliothèque de l’Institut.
-
- «On croit ici, généralement, que l’expédition va partir et que vous
- allez, enfin, en Irlande.
-
- «Vous savez combien j’ai à cœur le succès de cette entreprise,
- indépendamment de la gloire des armées françaises dont il est bien
- naturel que je sois très jaloux. Combien n’ai-je pas besoin de vous
- voir mettre à fin le noble plan de liberté de votre pays auquel vous
- avez consacré toute votre vie et toutes vos facultés!...
-
- «Adieu, mon excellent et digne ami, ma femme et tous nos amis communs
- vous font mille tendres compliments et quant à moi vous savez que je
- vous suis dévoué pour toujours, c’est-à-dire pour la vie.»
-
-En 1807, rentré à Paris et ayant définitivement quitté l’armée,
-O’Connor demanda et obtint la main de Mlle de Condorcet. Le mariage
-eut lieu au mois de juillet. Elisa n’avait que dix-sept ans; mais la
-maturité précoce de son esprit la rapprochait de l’homme distingué
-qu’elle allait épouser. Sa physionomie et ses allures évoquaient
-invinciblement le souvenir de son père; elle était dans toute la
-fraîcheur de la jeunesse, mais rien dans sa personne et dans sa
-figure un peu masculine ne rappelait l’admirable beauté de Mme de
-Condorcet[225].
-
- [225] Mme O’Connor eut cinq garçons qu’elle allaita tous; les
- trois premiers moururent jeunes. Elle mourut subitement en
- 1859; son mari était mort le 26 avril 1852. Il fut inhumé dans
- le parc du Bignon.--Une lettre d’O’Connor à Parent-Réal, en
- juillet 1810 (collection Frédéric Masson), dans laquelle le
- général s’occupe des intérêts de Mme Lachèze, est écrite sur
- le papier des armées républicaines et orné du bonnet phrygien.
- Tout O’Connor est dans ce détail.--Je dois aux recherches si
- heureuses de M. le vicomte de Grouchy la communication de
- diverses pièces concernant les intérêts d’Elisa: 6 brumaire an
- VI (27 octobre 1797): Mme de Condorcet, agissant comme tutrice,
- demande à vendre des biens dans l’Aisne, près de Saint-Quentin,
- pour 25.000 francs.--12 thermidor an VI: Mme de Condorcet
- demande qu’on fixe le montant de l’éducation de sa fille.
- Le revenu net des terres situées dans l’Aisne, dans l’Orne
- et à Ribemont, déduction faite d’une rente de 3.800 francs,
- étant de 9.900 francs, la dépense de la mineure Condorcet est
- fixée à 4.000 francs.--28 mai 1803, nomination d’une tutrice
- (Mme de Condorcet) et d’un subrogé tuteur (Larroque, homme de
- lois); membres du conseil de famille: des Forges de Beaussé,
- messager d’État; Lachèze, juge au tribunal de cassation;
- Grouchy, général de division et Laromiguière.--26 juillet
- 1806 (Archives nationales, AA, 45, nº 1349). Lettre de Mme de
- Condorcet, relativement à des biens dans l’Orne qui lui ont été
- repris et qui, d’après les intentions de l’Empereur, doivent
- être échangés contre d’autres domaines et non pas contre de
- l’argent.
-
-Le jeune ménage s’établit d’abord à Auteuil dans l’ancienne maison de
-Mme Helvétius; mais, il ne tarda pas à quitter le village et partagea
-désormais son temps entre la Maisonnette, Villette et les propriétés du
-général.
-
-Par une véritable et cruelle fatalité, jamais un événement heureux ne
-se produisit dans la vie de Mme de Condorcet sans qu’il fût presque
-aussitôt suivi d’une revanche du sort.
-
-Depuis longtemps, la faible santé de Cabanis préoccupait les siens.
-Lui-même savait que les heures lui étaient comptées; aussi se hâtait-il
-d’écrire à Fauriel cette _Lettre sur les causes premières_, qu’il ne
-voulait plus retarder, disait-il à Ginguené[226] «parce qu’il sentait
-qu’il n’avait plus un moment à perdre».
-
- [226] 23 janvier 1807.
-
-Cette dernière œuvre marquait un retour sensible aux doctrines
-spiritualistes; Cabanis y admettait «dans les forces actives de
-l’Univers une intelligence et une volonté»; il parlait d’un
-«ordonnateur suprême» et prêchait, avec Platon, la confiance dans la
-mort «qui ne peut rien apporter que d’heureux». Les stoïciens avaient
-en lui un adversaire respectueux, mais convaincu; nul philosophe n’a
-mieux que lui mis en lumière les contradictions de leur cœur et de
-leur esprit: «Si la douleur n’était point un mal, disait-il, elle ne
-le serait pas plus pour les autres que pour nous-mêmes. Nous devrions
-la compter pour rien dans eux comme dans nous... O Caton! Pourquoi te
-vois-je quitter ta monture, y placer ton familier malade et poursuivre
-à pied, sous le soleil ardent de la Sicile, une route longue et
-montueuse? O Brutus! pourquoi, dans les rigueurs d’une nuit glaciale,
-sous la toile d’une tente mal fermée, dépouilles-tu le manteau qui te
-garantit à peine du froid pour couvrir ton esclave frissonnant de la
-fièvre à tes côtés? Ames sublimes et adorables, vos vertus elles-mêmes
-démentent ces opinions exagérées, contraires à la nature, à cet ordre
-éternel que vous avez toujours regardé comme la source de toutes les
-idées saines, comme l’oracle de l’homme sage et vertueux, le guide sûr
-de toutes nos actions.»
-
-Le mercredi, 22 avril 1807, Cabanis se promenait dans son jardin
-d’Auteuil, avec Richerand, lorsqu’il fut pris subitement d’une
-congestion cérébrale. Il ne tarda pas à reprendre connaissance; mais il
-fallait quitter, au plus vite, le voisinage de Paris et, après un court
-séjour à la Maisonnette, puis à Villette, il alla se fixer tout près
-de là, à Rueil, sur le territoire de la commune de Seraincourt[227].
-Restant ainsi dans le centre de ses affections et auprès des pauvres
-qu’il aimait et qu’il connaissait tous, il put encore faire quelques
-sorties. Cependant, il dépérissait et s’entretenait de sa fin avec une
-parfaite sérénité, répétant cette sentence d’Hoffmann que «l’apoplexie
-nerveuse est la récompense accordée par la nature aux longs travaux de
-l’esprit».
-
- [227] Le marquis de Grouchy était très âgé et lui-même
- gravement malade. Cabanis craignit de le fatiguer par sa
- présence; de là, son établissement à Rueil. M. de Grouchy,
- d’ailleurs, ne tarda pas à mourir; il s’éteignit, le 23 avril
- 1808, à 8 heures du matin, âgé de quatre-vingt-treize ans et
- demi.
-
-Au mois de novembre 1807, Ginguené se rendit à Rueil pour y passer
-quelques jours auprès de son ami. Il a raconté, lui-même, dans son
-journal intime[228], cette visite:
-
- [228] Dont quelques extraits ont été donnés, pour la première
- fois, par l’auteur dans le _Salon de Mme Helvétius_.
-
- «Cabanis était hors d’état de travailler. Obligé de vivre de régime,
- il y mettait surtout son esprit; c’est ce qu’il y a de plus pénible
- pour quelqu’un qui fait un si grand et un si bon usage du sien...
- Je trouvai Cabanis mieux que je ne m’y attendais, mangeant de bon
- appétit, dormant paisiblement, chassant tous les jours pendant
- quelques heures, causant comme à son ordinaire, pourvu que la
- conversation ne devînt pas trop animée, ce que ses amis avaient
- soin d’éviter; mais ne pouvant écrire même une lettre, sans fatigue
- et sans étourdissements. Sa femme était un ange de vigilance, de
- patience et de tendresse; son neveu Georges Montagu en était un
- autre. La petite Annette mettait, au milieu de ce tableau, du
- mouvement et de la gaieté: Aminthe était à Paris, en pension. Mme de
- Condorcet et Fauriel étaient à la Maisonnette, près Meulan. Rueil est
- à une lieue dans les terres. Ils y venaient souvent. Cela formait
- une société pleine d’intérêt et de charme, dont Cabanis était l’âme,
- tout malade qu’il était. Je fus reçu à bras ouverts et m’établis là
- pour six jours, comme si c’eût été pour la vie. Ils passèrent bien
- rapidement. Le matin, levé de bonne heure, je travaillais jusqu’au
- déjeuner. La causerie, la promenade et une ou deux heures de travail
- remplissaient le reste de la matinée; le soir, on me faisait lire des
- fables et elles reçurent des approbations et des encouragements bien
- faits pour me donner quelque confiance.
-
- «Je quittai Rueil avec beaucoup de regret et de tristesse. Je
- sentis un grand serrement de cœur en embrassant mon cher Cabanis.
- Je l’embrassais pour la dernière fois. J’allai coucher le soir à la
- Maisonnette pour partir de Meulan le lendemain matin de bonne heure.
- Je revins avec la bonne Mme Vernet, cette généreuse provençale, qui
- s’est immortalisée en donnant, pendant plusieurs mois, l’hospitalité
- au malheureux Condorcet. Je l’avais trouvée à la Maisonnette. Mme de
- Condorcet continue de lui témoigner toute la reconnaissance et tous
- les égards qu’elle mérite. Elle était avec son triste visage qui ne
- la quitte point. Je la reconduisis chez elle en voiture, rue des
- Fossoyeurs. Je l’ai revue quelquefois depuis avec plaisir. C’est tout
- le feu, toute la franchise et toute la cordialité provençales.»
-
-Au printemps de 1808, un nouveau mieux se produisit; Cabanis se reprit
-à la vie et écrivit ou plutôt dicta, le 22 février, cette lettre
-touchante pour son ami Ginguené[229]:
-
- [229] Papiers de famille de l’auteur.
-
- «Qu’il y a de temps, mon cher et excellent ami, que nous n’avons reçu
- de vos nouvelles et que nous avons de reproches à nous faire d’avoir
- pu être si longtemps sans vous en demander, ainsi que de celles de
- Mme Ginguené, que nous comprenons toujours sous ce mot vous. Nous
- avons su que vous aviez été incommodé, mais nous espérons que cela
- n’est rien. Les articles que vous mettez dans le _Mercure_ sont d’un
- homme bien portant, et vous paraissez d’autant plus vigoureux que
- d’autres morceaux, placés à côté, ont des caractères maladifs assez
- remarquables. Dites-nous pourtant au vrai ce qu’il en est.
-
- «Voilà de bien beaux jours; quoique froids encore, ils annoncent
- déjà le printemps, et cette annonce m’est doublement et triplement
- précieuse, en ce qu’elle nous donne l’espoir prochain de vous revoir
- à Rueil. Vous nous l’avez promis, et vous n’êtes pas homme à ne pas
- tenir votre promesse. Commencez donc, je vous prie, à faire sur cela
- vos projets et vos calculs d’amitié; tous nos vœux seraient remplis,
- si Mme Ginguené voulait bien être de moitié dans cette partie.
-
- «Je compte, d’ici à peu de temps, faire une petite course à Auteuil,
- et vous devez être bien sûr que je n’oublierai pas la rue du
- Cherche-Midi, et surtout les excellents amis qui l’habitent. Mais
- cette course sera extrêmement courte et elle ne sera que pour mes
- amis les plus intimes; car je me trouve trop bien du séjour de la
- campagne pour ne pas vouloir en compléter les effets; je reviendrai
- aussitôt retrouver notre bon air et nos eaux parfaites. Si vous
- étiez homme à me suivre, vous seriez bien aimable.
-
- «Mme de Condorcet et Fauriel viennent de passer avec nous une partie
- assez considérable de l’hiver; ils nous l’ont rendu extrêmement
- agréable. Mme de Condorcet a pourtant été et elle est encore assez
- incommodée d’une bouffée rhumatismale qui s’est terminée par une
- éruption très démangeante. Nous avons parlé bien souvent de vous
- ainsi que de Mme Ginguené. Vos charmantes fables et l’espoir de
- les voir bientôt publiées ont été plus d’une fois le sujet de ces
- entretiens...
-
- «Je ne vous dis pas, mon bon ami, tout ce que ma femme me charge de
- vous dire. Sachez uniquement que tout Rueil vous est dévoué de cœur,
- moi en particulier qui vous aime, comme je vous estime, c’est-à-dire
- du fond de mon âme. Parlez de nous, je vous en prie, à Mme Ginguené.
- Dites pour moi un mot d’amitié à Garat. Adieu, mon cher et bon ami,
- je suis tout à vous pour la vie et par delà, s’il y a un par-delà.»
-
-Le 5 mai, après une promenade avec sa femme, Cabanis se mit
-tranquillement au lit, dormit quelques heures et fut saisi, vers
-minuit, d’une nouvelle attaque qui l’emporta, malgré les secours les
-plus prompts.
-
-Une cérémonie religieuse eut lieu à Auteuil, le 14 mai, puis le
-corps du grand médecin fut transporté au Panthéon, en présence des
-députations du Sénat, de l’Institut et de l’Ecole de médecine. Les
-pompes de la douleur officielle ne furent rien à côté du chagrin de sa
-famille, de ses amis et des pauvres d’Auteuil et de Villette, qui le
-pleurèrent comme un père tendrement aimé.
-
-Le cœur de Cabanis manque sous les tristes voûtes du Panthéon; il
-repose à Auteuil, dans un coin de verdure, auprès du corps de Mme
-Cabanis et tout à côté des restes de Mme Helvétius.
-
-Après cette mort, les dernières années silencieuses de l’Empire ne
-furent guère marquées pour Mme de Condorcet que par les visites, rares
-mais choisies, qu’elle recevait à la Maisonnette.
-
-Tantôt, c’était Manzoni qui venait avec sa mère, fille de Beccaria,
-passer plusieurs étés chez la veuve du philosophe. Alors, dans les
-promenades sur la terrasse ou le long du coteau de Sainte-Avoie,
-Manzoni célébrait devant ses hôtes les immortelles beautés de la
-poésie et de l’art, ou bien, il leur déclamait, avant de les écrire,
-ses beaux vers sur la mort d’Imbonati. Il y avait cependant un terrain
-où le poète ne pouvait pas s’entendre avec ses amis; c’était quand la
-conversation tombait sur le maître de l’Europe pour lequel Manzoni
-n’avait pas assez d’admiration[230].
-
- [230] Chateaubriand, dans les _Mémoires d’outre-tombe_, a cité
- un fragment d’une des belles pièces de Manzoni sur Napoléon:
- «Il éprouva tout: la gloire plus grande après le péril, la
- fuite et la victoire, la royauté et le triste exil, deux fois
- dans la poudre, deux fois sur l’autel. Il se nomma. Deux
- siècles, l’un contre l’autre armés, se tournèrent vers lui,
- comme attendant leur sort. Il fit silence et s’établit arbitre
- entre eux.»
-
-Après son mariage, en 1808, il vint revoir la Maisonnette et demanda à
-Fauriel d’être le parrain de son premier enfant[231].
-
- [231] Ce fut une fille, Juliette-Claudine, du nom de Fauriel
- qui s’appelait Claude.
-
-Tantôt, Fauriel introduisait chez son amie Baggesen, ce Danois à
-l’esprit si original, au cœur toujours inquiet des moindres choses de
-la vie. L’auteur de la _Parthénéide_ s’était logé près de Marly et il
-avait baptisé son habitation du nom de _Violette_; les lettres de ses
-correspondants ne lui parvenaient pas et il s’en plaignait à Fauriel:
-
- «Le nom de Violette n’y fait rien; c’est Marly-la-Machine qui décide,
- qui depuis longtemps ne s’appelle plus Marly-le-Roi et qui n’est
- pas encore appelé Marly-l’Empereur. Continuez toutefois d’omettre
- la Violette pour l’avenir; ce n’était naturellement qu’un badinage
- de ma part de vous donner cette adresse, une mauvaise plaisanterie,
- si vous voulez, en pensant à Villette, d’où je m’imaginais que vous
- pourriez, de temps en temps, dater vos lettres... Pour ce qui
- regarde ma Violette, j’y renonce dès à présent dans tous les actes
- publics, mais rien au monde ne m’y fera renoncer dans les cas privés.
- Je dirai là-dessus comme disait certain évêque: «En public, Madame,
- vous serez obligée de m’appeler Monsieur, mais, en particulier,
- vous pouvez m’appeler Monseigneur.» N’ai-je pas fait planter une
- quantité innombrable de violettes au pied de la butte que je viens de
- faire moi-même dans le jardin, uniquement pour justifier ce nom? Et
- n’ai-je pas daté toutes les lettres que j’ai écrites depuis un mois
- de Violette par cette même raison? Il est vrai que, jusqu’à présent,
- il n’y a que vous, Mme de Condorcet, ma femme et moi qui sachions
- ce nom; mais mes trois fils grandissent et le sauront un jour, mon
- meilleur ami M... le saura et puis la postérité. C’est tout ce qu’il
- me faut. Les violettes craignent le grand jour; c’est au sein de
- l’amour, de l’amitié et de la poésie qu’elles se cachent.»
-
-Une autre fois, c’était Guizot qui venait à la Maisonnette pour y
-travailler sans distractions et qui, à chacun de ses voyages, apportait
-avec lui six ou sept cents volumes[232].
-
- [232] Il y passa tout l’été et l’automne de 1820, pendant que
- Mme de Condorcet était retenue à Paris par sa santé.
-
-Puis, Sismondi qu’une communauté de goûts et d’études amenait en 1813
-chez Fauriel et chez Guizot.
-
-Enfin, un autre commensal, Benjamin Constant venait à la Maisonnette
-à chacun de ses voyages en France; c’était l’une des plus vieilles
-relations de Mme de Condorcet; il avait suivi auprès d’elle les cours
-du Lycée, fréquenté chez Suard et chez Mme Necker et conspiré avec
-Bernadotte, dans les environs du 18 brumaire.
-
-En 1806, Mme de Staël était à Acosta, chez les Castellane; elle
-terminait _Corinne_ et cherchait à régler des affaires d’intérêt assez
-embrouillées. Elle appela auprès d’elle pour l’y aider Fauriel et
-Benjamin; le premier arriva de la Maisonnette qui était toute proche:
-on se rappela les entretiens d’autrefois, mais le charme était rompu
-et la séparation fut sans amertume. Le second avait traversé toute
-la France; un orage de cœur éclata et l’ancien ami de Mme de Staël
-ne trouva autre chose à faire que de se sauver. Rentré à Paris, il
-écrivait[233]: «Je passe une soirée _très douce_ chez Mme de Condorcet
-avec Cabanis et Fauriel.»
-
- [233] _Journal intime_ de Benjamin Constant. Ollendorff, 1895,
- p. 118. Le lendemain, il se rencontre encore avec Fauriel chez
- Mme Récamier.
-
-En 1809, Sophie vint passer quelques jours à Paris. Elle quittait
-rarement Fauriel; les deux lettres qu’elle lui écrivit dans cette
-circonstance méritent donc d’être données[234]:
-
- [234] En manuscrit à la bibliothèque de l’Institut. Ces deux
- billets sont écrits sur un papier dans le filigrane duquel
- on voit le profil de Napoléon, empereur des Français et roi
- d’Italie.
-
- «Je suis arrivée ici accompagnée par le soleil et j’y ai trouvé
- le feu bien établi en bas et dans ma chambre. Du reste, des soins
- simples pour moi qui m’y laissent presque aussi libre que si j’étais
- seule. Ma belle-sœur venait de recevoir une lettre de mon frère (le
- général de Grouchy) d’Als, du 19; Alphonse (fils du général), pris
- par Châtelet, s’est échappé au bout de dix jours et a rejoint le
- général Zusca qui l’a envoyé à l’Empereur lui rendre compte de l’Etat
- du Tyrol. L’Empereur l’a bien reçu et lui a dit qu’il n’avait pas
- son père avec lui parce qu’il se confiait plus à lui qu’à personne
- pour mener sa cavalerie et qu’il n’en savait pas moins qu’il avait
- pris un bidet de poste pour arriver à temps à la bataille de Piave,
- etc., etc... Mon frère ajoute: «On s’occupe à prendre Raab, place
- fortifiée qui nécessiterait des pièces de siège dont nous manquons.
- Les affaires avancent peu. La sanglante et glorieuse bataille du 14
- n’a pas eu autant de résultats qu’il eût été à désirer. Enfin, ce
- n’est que dans un avenir terriblement éloigné qu’on peut entrevoir
- la fin de cette guerre, à moins que les Russes n’y prennent une part
- active.»
-
- «J’ai trouvé le cabinet occupé par de la musique et du dessin, le
- tout assez passable pour me mettre en train, si j’avais la force de
- l’être. L’air d’ici me semble bon, mais un affreux bouillon m’a fait
- passer une affreuse nuit.
-
- «Adieu. Désirer de te voir vient si fort après désirer qu’il ne te
- coûte pas un moment de gêne que je te répète: Ne viens pas. Mille
- choses à nos amis.»
-
-Et une autre fois:
-
- «Bon sommeil et néanmoins douleurs cruelles pour quatre lignes. J’ai
- envoyé les clefs hier. A jeudi, _Nâfsi_[235], et n’oublie pas de
- faire envoyer une paire de draps bons jeudi...--_P.-S._ Salut, douce
- retraite, parfum des fleurs, aimables ombrages, paix pour le travail
- et tout ce dont il double le charme.»
-
- [235] Mot arabe qui signifie: _ma chère âme ou mon cher cœur_.
- Fauriel avait appris quelques mots de cette langue à Mme de
- Condorcet.
-
-Paris, on le voit, ne lui faisait pas oublier la maison bénie où, dans
-l’amour et l’étude, elle avait presque retrouvé le calme heureux de son
-enfance.
-
-L’affaire Malet, en 1812, fut un premier coup de tonnerre dans le ciel,
-déjà chargé d’orage, de l’Empire. Napoléon, dans un discours fameux,
-reprocha aux amis de Mme de Condorcet une conspiration à laquelle ils
-n’avaient certainement pas pris part[236].
-
- [236] Voir cette sortie contre l’Idéologie dans le _Moniteur_
- du 21 décembre 1812 ou dans la _Correspondance de Napoléon_,
- XXIV, p.398-399.
-
-Ils n’en restèrent pas moins patriotes et français au moment des
-désastres. Mais la Restauration ne leur en sut aucun gré. Les restes
-déjà décimés des Idéologues furent les premières victimes des Bourbons;
-on les chassa de l’Institut, de l’Université[237]; tous ceux qui
-tenaient une plume indépendante furent condamnés à l’exil.
-
- [237] Ou du conseil d’État, comme Guizot.
-
-Eulalie se rendit chez le préfet de police Anglès pour demander la
-grâce de son mari qui subvenait aux besoins de cinq enfants en bas
-âge et comme le fonctionnaire lui répondait: «Pas de pitié pour lui,
-madame.»--«Oh! monsieur, s’écria la fille de Roucher, vous me faites
-frémir. Je crois entendre encore les assassins de mon père!»
-
-Mme de Condorcet et sa sœur furent dénoncées, traquées par la
-police. On représentait Mme Cabanis comme «une jacobine déterminée
-qui détestait et tournait en ridicule le roi et la famille royale».
-On voulut la priver de la pension qu’elle touchait comme veuve de
-sénateur[238].
-
- [238] Archives nationales. F. 7. 6788. 20 octobre 1815.
- «Le sieur Bontemps est arrêté pour loger chez lui la sœur
- du général Grouchy. Bontemps, employé au ministère de la
- marine, rue des Vieilles-Tuileries, ayant loué partie de sa
- maison à la dame Cabanis, sœur du général Grouchy, qui reçoit
- habituellement chez elle sa belle-sœur. Cette dernière a avoué
- à un sieur Boutard, demeurant en face, qu’elle était inquiète
- de son mari jusqu’à ce qu’il fût arrivé à destination. Il y a
- huit ans que Mme Cabanis demeure rue des Vieilles-Tuileries,
- nº 47. La somme de 6.000 livres de sa pension pourrait être
- mieux employée. La rue des Vieilles-Tuileries, faubourg
- Saint-Germain, est extrêmement mal habitée. Tous les soirs, on
- chante des horreurs contre la famille de Bourbon.»
-
-Mais ce fut sur le maréchal de Grouchy que retomba toute la haine du
-nouveau gouvernement.
-
-La cause principale qui détermina la mise du nom de Grouchy sur la
-liste de proscription et de mort du 24 juillet 1815 fut sa nomination
-de maréchal à la suite de la capture du duc d’Angoulême[239].
-
- [239] Voir aux pièces annexes l’explication donnée par Grouchy
- de sa conduite dans ces circonstances.
-
-Traduit, le 19 octobre 1816, devant le premier conseil de guerre de
-la première division militaire, sous l’inculpation de trahison, crime
-qui entraînait la mort, Grouchy, en fuite, fut déclaré contumace. On
-procéda néanmoins au jugement. A l’audience assistaient Mme de Grouchy,
-le colonel et le vicomte de Grouchy, ses deux fils, Mme la marquise de
-Condorcet, sa sœur.
-
-Le colonel défendit son père en ces termes[240]:
-
- [240] _Mémoires du maréchal de Grouchy_, t. V, p. 14 et seq.
-
- «A qui fera-t-on croire que, pour prétendre à cette récompense (le
- grade de maréchal de France), il eut besoin de nouveaux titres, celui
- qui, maréchal de camp en 1792, lieutenant général en 1793, général
- en chef en 1795, a, pendant vingt-cinq ans, commandé des divisions,
- des corps d’armée et, dans quelques campagnes, l’arme entière de
- la cavalerie; celui qui s’est trouvé à soixante batailles, à plus
- de cent combats où la victoire fut, dans presque tous, arrosée de
- son sang; celui qui disait au chef du gouvernement, fatigué de ses
- réclamations en faveur des émigrés: «Je ne vous ai pas encore demandé
- autant de radiations que j’ai reçu de blessures pour la patrie et
- vous me faites souvenir que j’en compte vingt et une.»
-
- «Quand mon père gémit sous le poids d’une accusation terrible,
- interdirait-on à la piété filiale de lui rendre une justice que
- lui rendra l’équitable postérité? Elle dira de lui, messieurs,
- qu’étranger à toute faction, uniquement dévoué à sa patrie, la
- seule prérogative qu’il réclama jamais fut celle de se présenter le
- premier sur tous les champs de bataille et qu’au milieu des souvenirs
- honorables qu’il emporte dans son exil, le plus cher à son cœur fut
- d’avoir ramené des bords de la Dyle, à travers 200.000 ennemis,
- 40.000 Français invaincus jusque sous les murs de la capitale.»
-
-Après ces paroles, il fut donné lecture d’une consultation que Mme de
-Condorcet avait obtenue de MM. Chaix d’Est-Ange, Delavigne, Billecocq
-et Tripier et qui concluait à l’incompétence du conseil de guerre, le
-maréchal de Grouchy, en sa qualité de colonel général des chasseurs,
-étant devenu grand-officier d’Empire et, dès lors, justiciable de la
-Chambre des Pairs.
-
-L’incompétence fut prononcée; mais le lendemain, 20 octobre 1816, le
-capitaine rapporteur remplissant les fonctions de procureur du roi se
-pourvut devant un conseil de revision qui renvoya Grouchy devant un
-nouveau conseil de guerre. Celui-ci se déclara incompétent à son tour.
-
-Dès le début de 1816, le maréchal était passé en Amérique; c’est de là
-qu’il donna l’ordre de vendre Villette et ses dépendances. Mais, tandis
-que Mme de Condorcet ne cessait de s’occuper de lui, en retour Grouchy
-écrivait des lettres pleines du nom de Sophie et du souvenir le plus
-touchant pour cette sœur dévouée[241].
-
- [241] _Mémoires du maréchal de Grouchy_, t. V, p. 46 et _circà_.
-
-A partir de 1817, Mme de Condorcet vécut très retirée et ne s’occupa
-plus que d’œuvres de bienfaisance et de charité. Elle ne faisait plus à
-la Maisonnette que de courtes apparitions et s’était établie à Paris au
-nº 68 de la rue de Seine.
-
-Les douleurs aiguës et presque continuelles d’une névralgie qui avait
-son siège dans la tête n’avaient atteint ni sa beauté, ni son esprit,
-et Firmin Didot, comme aux beaux jours du Consulat, lui offrait un
-volume des _Bucoliques_ sur lequel il avait écrit ces vers[242]:
-
- De la main d’un pasteur accepte avec bonté
- Ce fruit de son jardin peut-être un peu sauvage.
- Il ne te vit jamais sans songer à l’hommage
- Qu’un pasteur autrefois offrit à la beauté.
-
- [242] Manuscrit à la bibliothèque de l’Institut.
-
-Mme de Condorcet avait eu la joie de revoir son frère le maréchal
-dont l’exil avait cessé. Mais un nouveau chagrin avait suivi ce court
-bonheur; elle en faisait part, en ces termes, à son neveu Ernest de
-Grouchy, alors élève à la pension Hix[243]:
-
- «Mardi, 29 janvier 1822.
-
- «La nuit du départ de mon frère, le feu a pris au bâtiment de la
- Ferrière[244], à 2 heures du matin et à 4 il ne restait plus que les
- murs. Meubles, linge, bibliothèque, papiers relatifs à ses campagnes,
- tout son ménage d’Amérique, tout ce qu’il avait rapporté d’effets
- curieux ou précieux des quatre coins de l’Europe où il a fait la
- guerre, ses habits, ses armes, tout a été consumé.
-
- «Dis-le à M. Hix et prends le temps d’écrire à ce sujet à ton oncle
- ce que ton cœur t’inspirera, où se trouvera sûrement le regret de
- n’avoir aucun sacrifice à lui offrir.
-
- «Je t’embrasse, cher enfant.»
-
- [243] Lettre communiquée par M. le vicomte de Grouchy. La
- pension Hix, alors située 10, rue de Matignon, et plus tard, 5,
- rue de Berri, avait une réputation considérable; en dehors des
- jeunes de Grouchy, elle compta comme élèves Alfred de Vigny et
- les enfants de Barante, de Ségur, de Wagram, de Valmy, Tascher
- de la Pagerie, etc. Cette pension suivait les cours du collège
- Bonaparte, aujourd’hui Lycée Condorcet. Ernest de Grouchy,
- ancien préfet, ancien député, officier de la Légion d’honneur,
- est mort en 1879. Il était le beau-père du général de Miribel.
-
- [244] Propriété du maréchal de Grouchy, en Normandie. On voit,
- par la suite de cette lettre, que Mme de Condorcet continuait à
- exercer son influence douce, mais pénétrante et très réelle sur
- tous ceux qui l’approchaient.
-
-Dans les premiers jours de septembre 1822, la maladie prit un
-caractère des plus graves; au milieu de ses cruelles souffrances, Mme
-de Condorcet ne retrouvait quelque force que pour s’entretenir des
-besoins et du sort futur de ceux qu’elle avait coutume de secourir, et
-lorsque sa langue devint embarrassée, ce furent encore les noms de ces
-personnes qu’elle prononça le mieux et qu’elle répéta le plus souvent.
-
-Le 8 septembre, elle s’éteignit, après avoir demandé pour ses
-funérailles la plus grande simplicité.
-
-Quelques jours après, Mme Ginguené écrivait sur le cahier où elle
-notait ses pensées[245]:
-
- «La veuve de l’illustre Condorcet vient de mourir. Toutes les
- ressources de l’art le plus habile n’ont pu que prolonger de quelques
- moments cette existence précieuse à ceux qui l’ont connue. Mme de
- Condorcet fut peut-être la plus belle femme de son époque; elle fut
- certainement une des plus spirituelles et des meilleures de son
- temps. Elle eut toutes les vertus sans un seul préjugé.
-
- «Mme de Condorcet est morte le dimanche 8 septembre. Elle demanda à
- être enterrée avec les pauvres et sans cérémonie religieuse. Huit ou
- dix parents et amis ont accompagné les restes de cette excellente
- femme au Père-Lachaise. Sa tombe est près l’avenue où repose mon
- pauvre ami[246].»
-
- [245] Sur Mme Ginguené, en dehors de ce qui a été dit d’elle,
- soit dans ce volume, soit dans le _Salon de Mme Helvétius_, je
- signalerai l’ouvrage de Lady Morgan, intitulé France, 1817,
- au t. II, p. 276 à 282, il est longuement question de Nancy
- Ginguené; signalons toutefois l’erreur qui place à Eaubonne une
- propriété qui, effectivement, était située à Saint-Prix. A part
- ce détail, la description est parfaitement exacte.
-
- [246] Ginguené était mort le 16 novembre 1816; sa femme
- mourut le 14 octobre 1832. La tombe de Mme de Condorcet est
- des plus simples: «Ici repose Marie-Louise-Sophie Grouchy,
- veuve Condorcet, décédée à Paris, le 8 septembre 1822.»
- Elle est placée tout près de Nicolo, Cherubini, Bellini,
- Boïeldieu, Chopin, Lakanal, Lesueur, Denon, Regnault de
- Saint-Jean-d’Angély, Delille, Target, Saint-Lambert, Elzéar de
- Sabran et Suard!
-
-Guizot, le 12 septembre, écrivait à Fauriel[247]:
-
- «Mon pauvre ami, je n’ai su qu’hier soir le coup qui vous a frappé;
- je vous ai cherché chez vous. J’étais loin de m’attendre à ce
- malheur; depuis quelques jours au contraire, j’étais tranquille.
- Aussi, n’envoyions-nous plus, tous les matins, savoir des
- nouvelles... Ma femme partage tous mes sentiments et veut que je vous
- le répète bien. Adieu, mon pauvre ami, je vous embrasse, le cœur bien
- serré.»
-
- [247] Préface par M. Lud. Lalanne des _Derniers jours du
- Consulat_, p. v.
-
-De son côté, Emmanuel de Grouchy, de Fribourg, le 6 octobre 1822,
-s’adressait au même correspondant[248]:
-
- «Quelque douloureuse que dût être notre entrevue, je la désirais
- vivement; quelque amères qu’eussent été les larmes que nous
- aurions versées ensemble, j’aurais souhaité avoir l’occasion de
- vous témoigner tous mes sentiments d’estime et d’affection. C’est
- en obéissant religieusement aux vœux constants de l’amie dont la
- perte est irréparable pour nous, vœux toujours partagés par vous
- et qui tendaient à ce que je devinsse un homme digne de ce nom que
- je tâcherai de vous prouver ces sentiments et qu’en même temps je
- mériterai votre intérêt que je réclame au nom et en la mémoire
- de notre amie. Le neveu et l’objet constant des soins de Mme de
- Condorcet ne saurait vous être indifférent.»
-
- [248] Manuscrit à la bibliothèque de l’Institut. Emmanuel de
- Grouchy, chargé d’affaires de France à Turin, officier de la
- Légion d’honneur, est mort en 1839. Il était le père de M. le
- vicomte de Grouchy.
-
-Immense fut la douleur de Mme O’Connor qui consacra à la mémoire de sa
-mère quelques pages touchantes.
-
-Quant à Mme Cabanis, elle écrivait le 3 septembre 1823, à son frère
-Henri, que nous avons connu chevalier de Malte avant 1789[249]: «Le 8
-de ce mois, il y aura un an que nous avons perdu cette chère Sophie de
-Condorcet; je la regrette sans cesse. Après mon mari et mes enfants,
-elle était ce que j’aimais le plus au monde. Elle aurait, ainsi que mon
-mari, bien aimé le mariage qu’Annette vient de faire...»
-
- [249] Lettre communiquée par Mme la générale de Miribel,
- petite-nièce de Mme de Condorcet. Cette lettre annonce le
- mariage d’Annette Cabanis avec son cousin Charles Dupaty, le
- sculpteur, membre de l’Institut. Henri de Grouchy demeurait, à
- cette époque, à Vigny, près de Meulan: toujours le même joli
- coin!
-
-Faut-il ajouter, hélas! que Fauriel, qui avait dû à Sophie le bonheur
-et l’aisance de la vie, fut le moins affligé de tous ceux qui l’avaient
-connue. Son testament, en date du 19 octobre 1823[250], montre qu’il
-n’avait pas attendu longtemps pour se consoler. Pas un souvenir
-n’était laissé, pas un mot n’était dit pour la fille ou pour les
-petits-enfants de Mme de Condorcet[251].
-
- [250] En manuscrit à la bibliothèque de l’Institut. Il ne
- mourut qu’en 1844.
-
- [251] Et cependant, Mme O’Connor jeune fille s’intéressait
- aux moindres indispositions de Fauriel qu’elle appelait le
- _Gentleman_; plus tard et jusqu’en 1822, les enfants O’Connor
- écrivaient à Fauriel comme au plus aimé des grands-pères. Les
- lettres manuscrites qui sont à l’Institut en font foi.
-
-Il semble même qu’on l’importunait en lui rappelant des souvenirs qui
-auraient dû lui être bien chers. Le 30 mars 1842, Mme Cabanis, qui,
-elle, n’oubliait pas, lui renvoyait des objets qui avaient appartenu à
-Sophie et lui écrivait:
-
- «Mon ami, voici encore une restitution que je vous fais. Des livres
- à vous qui remplissent ce panier et d’autres livres, encore à vous,
- qui sont en liasse. Quoique ces envois réveillent dans votre âme des
- souvenirs qui ont un côté douloureux, ils y remuent aussi, _j’en suis
- sûre_, une masse de tendresse imperturbable et qui doit être profonde
- et douce jusqu’à votre dernier jour.»
-
-Déjà, le 20 octobre 1838, elle lui disait: «Quelques relations avec
-vous m’auraient conservé quelques parcelles de ces richesses dont,
-autrefois, mon âme et mon esprit se sont nourris.»
-
-L’ingratitude de Fauriel, triste exemple de la faiblesse humaine, est
-restée unique; elle ne peut atteindre que lui.
-
-Le souvenir aimé de Mme de Condorcet, gardé comme un culte par tous
-ceux qui l’ont approchée, vivra au contraire.
-
-C’est que, à l’éternelle beauté dont elle fut l’un des types les plus
-parfaits, elle sut joindre la douceur qui charme, l’esprit qui pénètre
-et la charité qui purifie.
-
-
-
-
-PIÈCES ANNEXES
-
-JUSTIFICATION DE LA CONDUITE DU MARÉCHAL DE GROUCHY EN MARS 1815[252]
-
- [252] Cette pièce et la suivante ont été communiquées à
- l’auteur par M. le vicomte de Grouchy.
-
-
-I.--AU MARÉCHAL GOUVION-SAINT-CYR
-
- Mon cher Maréchal,
-
-J’apprends avec bien du plaisir votre nomination: elle m’est un sûr
-garant que le sort de chacun de nous sera le moins défavorable possible.
-
-Jusques à ce moment, j’ai pensé qu’il ne convenait point que je
-fisse de démarches directes près de S. M. Maintenant, je réclame de
-l’attachement que vous m’avez toujours témoigné de me guider à cet
-égard.
-
-Voici un exposé de ma conduite depuis le mois de mars dernier. Je vous
-demande instamment d’engager le Roi à y jeter les yeux: il y verra que
-mon expédition du Midi m’a donné l’apparence de torts qui, dans leur
-réalité, sont moins graves qu’on ne l’imagine. Il y verra aussi comme
-je me suis conduit, dans ces dernières circonstances.
-
-Si on doit licencier l’armée, je ne saurais croire que S. M. laisse
-sans traitement celui qui, entré au service en 1779, est arrivé au
-premier grade militaire, sans avoir acquis d’autre fortune que son état.
-
-Si on conserve l’armée, je vous demande de me faire confirmer dans
-mon grade par S. M. Les sentiments que j’ai partagés avec le reste
-ou, du moins, la majorité de l’armée, ne sauraient, ce me semble, me
-dépouiller des titres que j’ai acquis par tant de campagnes et de
-blessures.
-
-Comme je présume qu’on ne m’emploiera pas, dans ces premiers moments,
-je me retirerai à la campagne, pendant quelques mois. Quoi qu’il en
-soit, mon cher Maréchal, comme j’ai bien à cœur de causer avec vous,
-sur ma position, et cela, en particulier, faites-moi dire par mon aide
-de camp si vous pouvez me recevoir, un de ces soirs, et si vous trouvez
-bon que j’aille chez vous, en frac.
-
-Agréez, mon cher Maréchal, le renouvellement de mes affectueux
-sentiments.
-
- Le Maréchal Comte DE GROUCHY,
- rue Ville-Lévêque, nº 26.
-
- Le 10 juillet 1815.
-
-
-II.--EXPOSÉ DE LA CONDUITE QUE J’AI TENUE DEPUIS LE MOIS DE MARS DERNIER
-
-J’étais à soixante lieues de Paris lors du débarquement de Napoléon:
-aussitôt que j’en fus informé, je me rendis en poste dans la capitale,
-et j’allai prendre les ordres de M. le duc de Berri qui commandait
-l’armée. Il me reprocha publiquement, dans les termes les plus durs,
-d’avoir tardé à venir, et m’annonça qu’il n’avait point de fonctions à
-me donner.
-
-J’écrivis à S. M. pour me plaindre des reproches injustes que me
-faisait M. le duc de Berri et pour demander à être employé: ma lettre
-resta sans réponse. Alors, je me déterminai à voir Monsieur en audience
-particulière; je lui témoignai combien j’étais douloureusement affecté
-de l’injure gratuite que m’avait faite M. le duc de Berri, mais
-j’ajoutai que je n’en étais pas moins désireux de servir la cause du
-Roi.
-
-Cette dernière démarche fut encore inutile; on me laissa sans ordres et
-sans fonctions à Paris.
-
-Napoléon y arriva. Je n’avais point été au-devant de lui: il m’envoya
-chercher, me demanda si je ne partageais pas l’opinion du reste de
-l’armée, et m’engagea à ne pas me séparer de mes compagnons d’armes. Le
-Roi avait quitté la France, renvoyé les généraux qui l’accompagnaient,
-licencié sa maison. La nation paraissait, comme l’armée, prononcée dans
-le vœu de reconnaître Napoléon; il n’existait d’autre gouvernement que
-le sien; je n’avais jamais été employé par le Roi; il ne m’avait confié
-ni commandement de troupes, ni celui d’aucune province; je n’avais
-prêté d’autre serment depuis son retour que celui pour la Croix de
-Saint-Louis; mes demandes de servir récidivées à diverses époques et
-au moment même du départ du Roi, avaient été rejetées: j’ai donc pu me
-croire libre, et j’ai suivi l’impulsion générale.
-
-Des troubles éclatèrent dans le Midi: Napoléon me donna ordre de m’y
-rendre pour les apaiser et y faire déployer les couleurs arborées
-alors dans le reste de la France. Je témoignai de la répugnance à me
-charger de cette mission, sachant que M. le duc d’Angoulême était
-encore dans cette partie du royaume.
-
-Napoléon exigea que je partisse; je ne le fis que lorsqu’il m’eût
-donné l’assurance que si le sort des armes mettait à même d’empêcher
-M. le duc d’Angoulême de s’embarquer, il le renverrait; et qu’il m’eût
-dit que son intention était de faire contraster la générosité de sa
-conduite envers ce prince avec le sort que les alliés annonçaient
-vouloir lui réserver. Il ajouta seulement que peut-être il le garderait
-comme gage du retour de l’impératrice Marie-Louise. Je partis le cœur
-navré, mais il fallait ou renoncer à mon état ou obéir.
-
-Les ordres successifs que m’adressa Napoléon réitéraient tous
-l’injonction d’empêcher le prince de sortir de France, et il envoya
-près de moi un de ses aides de camp pour assurer l’exécution de ses
-ordres, si je balançais à y obtempérer.
-
-Le lieutenant général Gilly ayant conclu sans ma participation avec
-M. le duc d’Angoulême la capitulation de la Pallud, j’en fus informé
-en entrant au village de la Douzère, distant de trois lieues de la
-Pallud. Mes instructions ne me permettant pas de ratifier la principale
-clause de cette capitulation qui était le départ du prince, je me
-vis obligé de me rendre au Saint-Esprit où il devait passer, afin de
-m’opposer à son départ. Mais, au lieu d’y aller directement par terre,
-je m’embarquai sur le Rhône, avec un vent contraire, afin que le prince
-eût le temps de partir pour Cette avant que je fusse au Saint-Esprit.
-J’arrivai dans cette ville dix heures plus tard que je n’aurais dû
-y être, malheureusement le prince avait tardé à se mettre en marche:
-il était encore à la Pallud quand j’arrivai au Saint-Esprit; j’étais
-accompagné de l’aide de camp de Napoléon qui ne me quittait pas et
-qui eût rompu la capitulation si je l’eusse ratifiée. Je fus donc,
-malgré moi, forcé de retenir le prince jusqu’à ce que j’eusse reçu
-l’autorisation de le laisser aller, autorisation que je demandai avec
-instance et en rappelant ce qui m’avait été dit à cet égard. En outre,
-je donnai à M. de Damas, aide de camp du prince, la positive assurance
-que si, contre toutes les apparences, la politique de Napoléon pouvait
-être changée, je ferais moi-même évader le prince et j’ajoutai que je
-dévouerais ma tête pour sauver la sienne. M. de Damas, avec lequel
-je m’abouchai tous les jours pendant le temps que je passai au
-Saint-Esprit, fut témoin de ce que je souffrais, fut dépositaire de mes
-résolutions et connut tous mes sentiments. J’invoque avec confiance son
-témoignage.
-
-Je quittai le Saint-Esprit pour marcher contre Marseille. Pendant la
-durée de ma mission dans le Midi, pas une arrestation ne fut faite par
-mes ordres, pas une goutte de sang ne fut versée. Napoléon, en rendant
-compte des événements, mutila ou altéra mes rapports, me prêta des
-expressions injurieuses que je ne m’étais pas permises et me donna des
-torts que je n’ai pas eus.
-
-Rappelé du Midi, j’ai d’abord commandé l’armée des Alpes; à Fleurus,
-l’aile droite de l’armée du Nord et, depuis, j’ai été placé à la tête
-de cette armée. Des ouvertures m’ont été faites à Soissons pour lui
-faire prendre la cocarde blanche; j’ai répondu que la disposition des
-esprits ne permettait pas de penser que le chef de l’armée pût lui
-faire quitter les couleurs nationales.
-
-Arrivé sous Paris après une retraite glorieuse, je me suis hâté de
-résigner le commandement, afin de donner l’exemple de la soumission
-et pour n’avoir point à me reprocher d’avoir coopéré à des événements
-dont le résultat pouvait être que le Roi ne rentrât dans la capitale
-que sur des monceaux de cadavres et après une bataille dont l’issue
-eût probablement amené l’incendie et le sac de Paris. Mon abandon du
-commandement est un des mobiles de l’état actuel des choses; j’ai fait
-tout ce qu’il était en mon pouvoir de faire pour que l’autorité royale
-fût reconnue de l’armée, en lui faisant envisager que le salut de la
-France se trouvait dépendre maintenant du retour de S. M. MM. Fouché,
-de Vitrolles, Oudinot ont connaissance de ces faits et les déclareront
-s’ils sont interpellés à cet égard.
-
-Ayant commandé les armées françaises comme Maréchal, n’étant point un
-des fauteurs du retour de Napoléon, ne pouvant être grevé d’aucune
-culpabilité quant à l’expédition du Midi, suite inévitable de la
-position dans laquelle j’étais et qui m’a été commune avec la plupart
-des chefs de l’armée, j’ose espérer que Sa Majesté me laissera le titre
-que trente-cinq années de services m’ont fait obtenir, qu’elle me
-conservera mon état qui est ma seule fortune et, si la France est dans
-le cas de combattre pour son indépendance, je forme le vœu d’être placé
-de nouveau à la tête des armées; j’y servirai avec autant de fidélité
-que de zèle. Dans ce premier moment, je crois devoir donner une marque
-de déférence en me retirant à la campagne et je réitère ici au Roi les
-assurances de la soumission la plus absolue et du plus profond respect.
-
- Le Maréchal Comte DE GROUCHY.
-
- Le 12 juillet 1815.
-
-
-
-
-INDEX ALPHABÉTIQUE
-
-
- Albany (comtesse d’), 76.
- Alembert (d’), 8, 62, 65, 74, 77, 162.
- Alfieri, 76.
- Alibert, 204.
- Amiable (M. Louis), 130.
- Andlau (Mme d’), née Helvétius, 96.
- Andrieux, 199, 200.
- Anglès, 225.
- Angoulême (duc d’), 226, 240, 241.
- Anne d’Autriche, 186.
- Anville (duchesse d’), 24, 66, 70.
- Arago (François), 69 à 71, 135, 145.
- Arbouville (marquis d’), 7, 24, 68.
- Arbouville (Félicité-Fréteau, marquise d’), 7, 24, 68.
- Arçon (le général d’), 179.
- Armenonville (d’), 100.
- Arnault, 113.
- Artois (comte d’), 90.
- Aspasie, 92.
- Aubert-Vitry, 117.
- Audibert, 113.
-
- Bache-Franklin, 78, 142.
- Baggesen, 196, 220, 221.
- Bailleul, 163.
- Bailly, 104, 105.
- Bancal des Issarts, 111.
- Barante (de), 203.
- Barante (famille de), 229.
- Barras, 171.
- Barre (le chevalier de la), 63.
- Baudelaire (J.-F.), 158, 165.
- Beaumarchais, 8, 57, 59, 60, 74.
- Beaurepaire (Mme Marie-Gabrielle de), 34, 35.
- Beauvais (Mme), 36, 43, 147.
- Beccaria, 77, 219.
- Belleville, 118.
- Bellini, 231.
- Benoît, 148.
- Benoît (saint), 33.
- Bentabolle, 115.
- Bernadotte, 200, 222.
- Bernardin de Saint-Pierre, 105.
- Bernis (le cardinal de), 34, 61.
- Berquin, 105.
- Berry (duc de), 239.
- Berthier, 100.
- Billecocq, 228.
- Bled (M. Victor du), 114.
- Boïeldieu, 231.
- Bonaparte, 112, 145, 171, 172, 180, 200.
- Bontemps, 225, 226.
- Boufflers (Mmes de), 165, 179.
- Bourbon (famille de), 201, 225, 226.
- Bourgoing (famille de), 179, 180.
- Boutard, 226.
- Boyer, 134, 204.
- Bradier, 68.
- Breuil (la chanoinesse du), 35.
- Brillon (Mme), 98.
- Brissot, 151.
- Brissot (Mme), 161.
- Buffévant (la chanoinesse de), 35, 36, 44, 47.
- Buzot (Mme), 161.
-
- Cabanis, préf., 59, 75, 96, 98, 103, 106, 118 à 123, 126, 129, 134,
- 139, 144 à 146, 148, 150, 155, 156, 158, 165, 166, 170, 171, 172,
- 174 à 177, 179, 183 à 185, 196, 198, 200 à 202, 204 à 208, 210,
- 212 à 219, 222.
- Cabanis (Félicité-Charlotte de Grouchy, Mme), 10 à 12, 16, 17, 20,
- 24, 25, 30, 39, 40, 44, 49, 52, 58, 66, 67, 72, 73, 79, 110, 111,
- 130, 147, 170, 171, 176, 179, 183, 185, 219, 225, 226, 233, 234.
- Candeille (Mlle), 114.
- Cardot (Louis), 68, 73, 161.
- Cardot (Auguste), 147.
- Carra (Mme), 161.
- Carrel (M. l’abbé P.), 32.
- Cassagnac (A. G. de), 107.
- Castelbajac (de Thermes, comtesse de), 3.
- Castellane (de), 203, 222.
- Catherine (sainte), 33.
- Catherine (impératrice), 100.
- Caton, 213.
- César, 113.
- Chabanon (de), 39.
- Chabot, 131.
- Chaix d’Est-Ange, 228.
- Chamfort, 74, 98, 113, 151.
- Chamillart, 100.
- Charbonnier-Crangeac (Marie-Gabrielle-Josèphe de), 34.
- Charrière (Mme de), 194.
- Chastenay-Lenty (Marie-Louise-Charlotte de), 34.
- Chastenay (la chanoinesse Victorine de), 36, 37.
- Chateaubriand, 183, 186, 198, 220.
- Chateaubriand (Lucile de), 29.
- Châtelet (marquise du), 100.
- Châtelet, 223.
- Chazeron (la chanoinesse de), 35.
- Chénier (André), 75, 151, 154, 192.
- Chénier (Marie-Joseph), 92, 113, 163, 166, 168, 172, 180, 199, 200.
- Cherubini, 231.
- Chevigné (la chanoinesse de), 35.
- Chévremont, 186.
- Childebrand, 93.
- Chopin de Seraincourt, 59.
- Chopin, 231.
- Choudieu, 116.
- Christian VII, 76.
- Claye (de), 47 à 49.
- Clayette (la chanoinesse de la), 35.
- Clootz (Anacharsis), 72, 77, 92.
- Coigny (Mme de), 116, 192, 193, 199.
- Colin de Plancy (Mme), 159.
- Condillac, 40.
- Condorcet (famille de), 61, 68, 73.
- Condorcet (Antoine de Caritat, marquis de), préf., 8, 47, 54, 60,
- 61 à 87, 91, 92, 94, 98, 99, 100, 102 à 113, 117 à 119, 130, 131,
- 134 à 146, 148, 149, 150, 155, 158, 159, 162, 166, 168 à 171, 174,
- 178 à 180, 195, 203, 206, 211, 216, 231.
- Condorcet (Sophie de Grouchy, marquise de).--Le présent livre
- étant entièrement consacré à Mme de Condorcet, son nom se trouve
- mentionné à toutes les pages du volume.
- Constant (Benjamin), 113, 114, 194, 196, 199, 200, 205, 210, 222.
- Constant (Charles de), 75.
- Créquy (Mme de), 102.
-
- Damas (la chanoinesse de), 35.
- Damas (de), 241.
- Danton, 109.
- Daunou, 150, 167, 168, 179, 199 à 202.
- David (le roi), 93.
- David (le peintre), 113.
- Dear (Mylord), 78.
- Debry (Jean), 110, 119, 131, 135, 145, 165, 166, 170, 203.
- Delavigne, 228.
- Delille, 231.
- Démosthène, 57.
- Denon, 231.
- Desfontaines, 207.
- Desrenaudes, 199.
- Destutt de Tracy, 155, 164, 167, 178, 179, 183, 196, 200 à 202.
- Diderot, 74, 77.
- Didot (Firmin), 229.
- Dionis du Séjour, 66.
- Dubuisson, 115.
- Ducis, 105.
- Ducos, 113, 149.
- Dudon (le chevalier), 60.
- Dugazon, 115.
- Dumas (Mme Mathieu), 112.
- Dumont, 77.
- Dumouriez, 114 à 116.
- Dunois, 93.
- Dupaty (le président), 2, 5, 7 à 12, 15, 16, 17, 20, 22, 24, 25, 38
- à 45, 47, 48, 50 à 61, 63, 64, 68, 69, 74, 78 à 90, 94, 96.
- Dupaty (Adélaïde Fréteau, présidente), 2, 6, 7, 9, 10, 13, 20, 22,
- 24, 25, 38 à 43, 46 à 48, 50, 51, 55, 57 à 59, 67, 68, 72, 74, 80
- à 82, 85 à 90, 117.
- Dupaty (Charles, fils des précédents), 54 à 57, 59 à 61, 63, 64,
- 79, 80, 170, 233.
- Dupont (Nancy), 151.
- Durfort (la chanoinesse de), 35.
- Dussaulx, 7, 24.
-
- Elie de Beaumont (Eléonore Dupaty, Mme Armand), 86 à 88, 165.
- Elie de Beaumont (M.), 165.
- Elisabeth d’Angleterre, 100.
- Emeric, 203.
- Erdmann, 195.
- Etang (de l’), 51.
- Expilly (d’), 27.
- Eymar (d’), 172.
-
- Farges, 24.
- Fauchet (l’abbé), 72.
- Fauriel, 173 à 177, 193 à 195, 201, 204, 205, 207, 212, 215, 218,
- 220, 222 à 224, 231 à 234.
- Fayolle, 145.
- Fénelon, 26, 53, 120.
- Fénelon (le vicomte de), 39.
- Fénelon (les chanoinesses de), 35, 39.
- Feuillet, 70, 146.
- Filleul de Fosse (Clémentine de Grouchy, Mme), 158.
- Fleurieu (de), 105.
- Fontanes, 183.
- Fontenoy (la chanoinesse de), 35.
- Forbin (la chanoinesse de), 35.
- Forges de Beaussé (des), 212.
- Fouché, 171, 201, 202, 207, 242.
- Foudras (Mme de), 35.
- Fourcroy, 91.
- Franklin, 77, 94, 96 à 98.
- Fréteau de Saint-Just, conseiller maître des comptes, 6, 9.
- Fréteau de Saint-Just (née Lambert, Mme), 7.
- Fréteau, conseiller au Parlement de Paris, 4, 6, 7, 15, 17, 18, 21,
- 25, 61, 63, 64, 68, 75, 78, 80 à 85, 118, 129, 130, 156 à 158.
- Fréteau (née Colin de Plancy, Mme), 5, 21, 63, 68, 78, 101, 118,
- 119, 129, 156 à 161, 163.
- Fréteau (Emmanuel), 118, 119, 129 à 133, 150, 158, 159, 161, 163.
- Fréteau de Pény (M. l’abbé), 18.
- Fréteau de Pény (M. le baron), préf.
-
- Gallois, 183, 196, 200.
- Garat, 74, 91, 92, 132, 144 à 146, 150, 163, 168, 171, 172, 196,
- 199, 200, 202, 206, 218.
- Gardien (Mme), 161.
- Geoffrin (Mme), 76.
- Gérando (de), 184, 203.
- Gerle (Don), 116.
- Gilly, 240.
- Ginguené, 92, 151 à 155, 164, 166, 199, 200, 201, 212, 214 à 218,
- 231.
- Ginguené (Marie-Anne Poulet, Mme Nancy), 151 à 155, 165, 166, 216 à
- 218, 231.
- Glajeux (M. des), 18.
- Gleichen (le baron de), 76.
- Gobel (l’évêque), 136.
- Goëry (saint), 37.
- Gorsas (Mme), 161.
- Gouvion-Saint-Cyr (le maréchal), 237, 238.
- Graffigny (Mme de), 76, 94, 95.
- Grimm, 62, 76, 91, 92.
- Grouchy (famille de), 3, 4, 35, 43, 79, 185, 226, 229.
- Grouchy (François-Jacques, marquis de), préf., 2 à 9, 11, 14, 16,
- 23, 26, 35, 48, 50, 51, 53, 57, 58, 60, 61, 64, 66, 68, 100, 119,
- 130, 131, 146, 174 à 176, 214.
- Grouchy (Marie-Gilberte-Henriette Fréteau, marquise de), 2, 4 à 9,
- 11 à 17, 20 à 26, 39, 43, 46, 48 à 54, 59 à 61, 64, 68, 88 à 90,
- 110, 119, 128 à 130.
- Grouchy (le maréchal de), 3, 4, 8, 10 à 12, 16 à 20, 22, 26, 49,
- 50, 52, 55, 58, 67, 101, 119, 130, 131, 146, 161, 168, 192, 212,
- 223, 225 à 229, 237 à 243.
- Grouchy (de Pontécoulant, maréchale de), 49 à 52, 58, 223, 226.
- Grouchy (le chevalier de), 16 à 20, 24, 55, 233.
- Grouchy (Alphonse de), 223, 226.
- Grouchy (Ernest de), 229, 230.
- Grouchy (Emmanuel de), 232.
- Grouchy (M. le vicomte de), Déd. Préf. 4, 101, 211, 229, 232, 237.
- Guadet, 113, 166.
- Guadet (Mme), 166.
- Guillin (l’abbé), 67.
- Guillois (Eulalie Roucher, Mme), 95, 96, 150, 207 à 209, 225.
- Guillois (F.-M.), 207, 225.
- Guizot, 187, 221, 222, 225, 231.
- Gustave IV, 179.
- Guyomard, 163.
-
- Hase, 195.
- Hébert, 149.
- Helvétius, 74, 95, 109.
- Helvétius (Mme), 76, 94 à 98, 103, 110, 118, 132, 145, 164, 165,
- 171, 172, 179, 183 à 185, 212, 219.
- Hix, 229, 230.
- Hoffmann, 214.
- Homère, 2, 93, 176.
- Horace, 144, 146.
-
- Imbonati, 219.
- Isabey, 165.
- Isambert, 8, 19, 71, 119.
- Isnard, 166, 199.
-
- Jacquemont, 200.
- Jefferson, 78, 142.
- Joubert (le général), 168.
- Joubert (le philosophe), 183.
- Joubert (Annette Cabanis, en premières noces Mme Ch. Dupaty, et en
- deuxièmes Mme), 156, 183, 215, 233.
-
- La Brousse (Mlle), 116.
- Lacépède, 105.
- La Chèze, 117, 118, 212.
- La Chèze (Mme), 118, 211.
- Lacombe (Mlle), 112.
- Lacombe-Guadet (Mme), 166.
- Lacretelle, 105.
- Lacroix, 91, 150.
- La Fayette (le général de), 68, 72, 75, 104, 105, 148, 198, 200.
- La Fayette (Mme de), 148.
- Lagrange, 65.
- Laharpe, 91.
- Lakanal, 231.
- Lalande, 61, 130.
- Lalanne (M. Lud.), 135.
- Lally-Tollendal, 63.
- Lamartine, 69, 107.
- Lamballe (la princesse de), 105.
- Lambert (Mme de), 100.
- Lambert (l’abbé), 136.
- Lameth (Mme de), 111.
- Laplace, 150.
- La Revellière-Lépeaux, 166, 171.
- Lardoise, 68.
- Larivière, 166.
- Laromiguière, 199, 200, 212.
- Larroque, 212.
- Lasource, 114.
- Laugier (Mme), 135.
- Lauraguais (comte de), 57.
- Lavoisier, 98, 113.
- Le Breton, 200.
- Le Couteulx de Canteleu, 196.
- Lefebvre de la Roche (l’abbé), 95, 96, 103, 131, 150, 155, 164,
- 183, 184.
- Lemercier, 92.
- Lemor, 161.
- Le Ray de Chaumont, 98.
- Le Sueur, 231.
- Letourneur, 168.
- Le Veillard, 98.
- Lévis-Mirepoix (la chanoinesse de), 35.
- Libert, 158.
- Loiselet, 186.
- Loménie de Brienne, archevêque de Toulouse, 79.
- Longin, 93, 176.
- Lope, 7, 24.
- Louis XV, 18, 33, 36, 107.
- Louis XVI, 92, 101, 103, 105, 110, 117, 198.
- Louis XVII, 105, 106.
- Louis XVIII, 237 à 243.
- Louvet, 163, 166.
- Lucien Bonaparte, 194, 195.
-
- Mackintosh, 77.
- Mademoiselle (la Grande), 31.
- Mailla-Garat, 165, 171, 188 à 193, 197, 199.
- Malesherbes (de), 96, 105, 106, 150.
- Malet, 224.
- Mallet du Pan, 163.
- Manon, domestique de Mme Vernet, 136, 144.
- Manzoni (Beccaria, Mme), 219.
- Manzoni, Préf. 219, 220.
- Manzoni (Mlle), 220.
- Marat, 91, 107, 114, 115, 149.
- Marc-Aurèle, 26, 53.
- Marcoz, 135, 136.
- Marie-Antoinette, 24, 136.
- Marie-Louise (l’Impératrice), 240.
- Marie-Thérèse, 100.
- Marmontel, 91.
- Marsy (M. le comte de), 4.
- Masson (M. Frédéric), 34, 118, 146, 211.
- Maubourg (de), 148.
- Mazancourt (Félicité Fréteau, vicomtesse de), 129 à 131, 133, 156,
- 159 à 161.
- Méhée de la Touche, 201.
- Menthon (Mme de), 35.
- Meulan (Mlle de), 207.
- Michelet, 69, 71, 72, 107, 120.
- Midy d’Andé, 78.
- Mirabeau, 77, 103, 113.
- Miribel (le général de), 229.
- Miribel (Mme de), 233.
- Molière, 57.
- Monestay (la chanoinesse de), 35.
- Monsieur (plus tard Louis XVIII), 90, 106.
- Montagu, 215.
- Monteau, 115.
- Montesquieu, 44.
- Montesquiou-Fezensac (famille de), 77.
- Montesquiou (de), 90.
- Montmorency (Mathieu de), 202.
- Montmorin (de), 90.
- Moreau (le général), 168, 200 à 202, 204.
- Morellet, 75, 95 à 97, 118, 149.
- Moriceau, 63.
- Mun (Helvétius, comtesse de), 96.
-
- Napoléon, 146, 196 à 198, 210, 212, 220, 223 à 225, 238 à 242.
- Narbonne (de), 113.
- Necker, 178 à 181.
- Necker (Mme), 116, 222.
- Newton, 93, 105.
- Nicolo, 231.
- Noailles (Pauline Le Couteulx de Canteleu, vicomtesse de), 165.
- Nodier (Charles), 203.
- Nuitter (M. Ch.), 112.
-
- O’Connor (le général), 8, 62, 71, 118, 196, 210 à 212.
- O’Connor (Elisa de Condorcet, Mme), 8, 12, 16, 54, 61, 62, 70, 71,
- 103 à 106, 110, 118, 119, 135, 139 à 142, 144, 145, 147, 148, 156
- à 160, 165, 166, 176, 179, 186, 210 à 212, 233.
- Orléans (le duc d’), 112, 136.
- Orsay (le comte d’), 107.
- Orval (Aminthe Cabanis, Mme d’), 215.
- Orval (M. Fernand Hecquet d’), Préf.
- Oudinot, 242.
-
- Parcieux (de), 91.
- Parent-Réal, 118, 199, 211.
- Pariset, 204.
- Parry (M.), 151.
- Parry (James), 151.
- Paty de Clam (M. le marquis du), Préf.
- Payne (Thomas), 77.
- Pétion (Mme), 161.
- Petitval (famille de), 24.
- Pichegru, 200.
- Pignon (Mme), 110.
- Pinel, 134, 204.
- Pingaud (M.), 203.
- Platon, 151, 213.
- Polignac (Mme de), 35.
- Pompée, 93.
- Pontécoulant (famille de), 49 à 52, 58, 68.
- Pontécoulant (le conventionnel de), 166.
- Portail, 129.
- Proly, 115.
- Puisié (abbé de), 17 à 19, 23.
- Puy-Montbrun (la chanoinesse Julie du), 34.
- Puy-Montbrun (marquis du), 68.
-
- Quinette, 203.
-
- Récamier (Mme), 200, 222.
- Regnault de Saint-Jean-d’Angély, 231.
- Rémusat (M. et Mme de), 185.
- Richerand, 204, 213.
- Ringuet, 63.
- Riouffe, 203.
- Ris (l’abbé de), 24.
- Rivière (Mme de la), 35.
- Robert (de Kéralio, Mme), 112.
- Robespierre, 105, 147.
- Robinet (M. le docteur), 8, 19, 134.
- Rochefoucauld (duc de la), 69 à 72, 98, 106.
- Roger (M.), 186.
- Rohan (duchesse de), 24.
- Roland (Mme), 62, 77, 104, 111, 116.
- Romain (saint), 32.
- Roucher, 7, 24, 25, 74, 75, 94 à 96, 98, 105, 106, 130, 150, 151,
- 154, 207, 208, 225.
- Rougier de la Bergerie, 203.
- Rouillé, 100.
- Rousseau (J.-Jacques), 39, 53, 74, 76, 77, 109, 122, 126, 127, 151,
- 173.
- Roussel, 183, 204.
-
- Sabatier (l’abbé), 8.
- Sabatier (le chirurgien), 60.
- Sabran (Elzéar de), 231.
- Sainte-Beuve, 91.
- Saint-Lambert, 231.
- Saint-Phalle (Mme de), 35.
- Saint-Victor (Paul de), 207.
- Salle (Mme), 161.
- Sarret (J.-B.), 135, 137 à 139, 143, 144.
- Saunière (M.), 134.
- Saxe de Lusace (la chanoinesse de), 35.
- Say (J.-B.), 199.
- Ségur (de), 113.
- Ségur (famille de), 229.
- Sévigné (Mme de), 23, 43.
- Sèze (de), 85.
- Sidney, 141.
- Sieyès, 105, 117, 163, 172, 199.
- Simon (Pierre), 144, 146.
- Sismondi (de), 221.
- Smith (Adam), 76, 121, 168, 181.
- Socrate, 141.
- Staël (Mme de), 73, 99, 116, 177 à 182, 196, 200, 202, 204, 222.
- Stanhope (lord), 78, 142.
- Stormon (lord), 78.
- Suard, 75, 144, 145, 222, 231.
- Suard (Mme), 47, 75, 76, 119, 144.
-
- Tacite, 176.
- Taine, 37.
- Talleyrand, 179, 180.
- Tallien, 163.
- Tallien (Mme), 165.
- Talma, 112, 113, 115, 163, 164.
- Talma (Julie Carreau, Mme), 112 à 114, 155, 163, 164, 203.
- Target, 62, 231.
- Tascher de la Pagerie (famille), 229.
- Tasse (Le), 38.
- Théroigne de Méricourt (Mlle), 112, 116.
- Thiers, 114, 199.
- Thurot, 200.
- Tilly, 117, 118.
- Tour (Quentin de la), 95.
- Tripier, 228.
- Trudaine (les frères), 75.
- Truguet (l’amiral), 197.
- Turgot, 8, 63, 76, 94 à 96, 178, 180.
-
- Ursins (princesse des), 100.
-
- Valazé (Mme), 161.
- Valmy (famille de), 229.
- Varenne (la chanoinesse de), 35.
- Varlet, 91.
- Vatel, 166.
- Vergniaud, 113, 114, 166.
- Vernet (Rose-Marie Brichet, Mme), 134 à 137, 141 à 145, 203, 216.
- Vigny (Alfred de), 229.
- Vincent de Paul (saint), 31.
- Virgile, 176.
- Vitrolles (de), 242.
- Vollet (M. le pasteur E.-H.), 28, 33.
- Volney, 75, 150, 171, 172, 196, 201.
- Voltaire, 39, 53, 74, 91, 109, 122, 126, 127, 178.
-
- Wagram (famille de), 229.
- Williams (David), 77.
-
- Young, 38.
- Yse de Saléon (Mgr d’), 61.
- Yvan (le baron), 146.
-
- Zusca, 223.
-
-
-
-
-TABLE DES MATIÈRES
-
-
- A M. le vicomte de Grouchy I
-
- PRÉFACE III
-
- LIVRE PREMIER
- LA CHANOINESSE
-
- CHAPITRE PREMIER
- ENFANCE DE SOPHIE DE GROUCHY
-
- Le château de Villette.--Les Grouchy.--Le marquis
- et sa femme.--Vie patriarcale à la campagne.--Les
- hôtes littéraires à Paris.--Rue Gaillon et rue Royale.--Les
- Fréteau, Dupaty et d’Arbouville.--Enfance de Sophie.--Son
- frère Emmanuel.--Sa sœur Charlotte.--Le chevalier
- de Grouchy.--Grave maladie en 1775.--Lectures
- et travaux de Sophie. 1
-
- CHAPITRE II
- LA CHANOINESSE DE NEUVILLE
-
- Les chapitres nobles de Dames.--Le prieuré de
- Neuville-en-Bresse.--Sophie y est envoyée.--Ses occupations.
- --Sa correspondance.--Sophie reçoit la visite du président
- Dupaty.--Son retour à Paris et à Villette.--On cherche
- à la marier.--Rencontre du marquis de Condorcet, chez
- Dupaty. 27
-
- LIVRE II
- LE SALON DE L’HÔTEL DES MONNAIES
-
- CHAPITRE PREMIER
- PREMIÈRES ANNÉES DU MARIAGE DE CONDORCET
-
- Le mariage.--Les calomnies de Lamartine et de Michelet.
- --Installation à l’Hôtel des Monnaies.--Revenus
- de Condorcet.--Les hôtes du Salon.--Mort de Dupaty.--Le
- Président laisse ses papiers à Sophie.--Fondation
- du _Lycée_.--Condorcet y professe les mathématiques.--Sophie
- assiste aux leçons.--La maison de Mme Helvétius
- à Auteuil. 65
-
- CHAPITRE II
- LE SALON DE SOPHIE AU DÉBUT DE LA RÉVOLUTION
-
- Le foyer de la République.--Condorcet et sa femme se
- séparent de leurs anciens amis.--Naissance d’une fille.
- --Pamphlets contre le marquis et sa femme.--Les
- Girondins chez Condorcet et chez Julie Talma.--Etablissement
- à Auteuil avec Jean Debry auprès de Cabanis.--_Lettres
- sur la sympathie._--Mort de la marquise de Grouchy
- chez Condorcet.--Mise en arrestation de Condorcet. 99
-
- LIVRE III
- LES ANNÉES DOULOUREUSES
-
- CHAPITRE PREMIER
- PROSCRIPTION ET MORT DE CONDORCET.--RUINE DE SOPHIE
-
- La maison de la rue Servandoni.--Mme Vernet.--Derniers
- jours de Condorcet.--Visites de Sophie au proscrit.
- --Testament du philosophe et conseils à sa fille.--Mort
- de Condorcet.--Sophie fait des portraits et vend de
- la lingerie.--Ses biens confisqués.--Elle élève sa fille
- et soutient sa sœur.--Belle lettre à propos de la mort de
- Fréteau.--Sophie traduit la _théorie des sentiments moraux_
- d’Adam Smith et publie ses _lettres sur la sympathie_
- ainsi que les œuvres de son mari.--Union de Charlotte
- de Grouchy avec Cabanis. 133
-
- CHAPITRE II
- LA MAISONNETTE ET PARIS.--MORT DE LA MARQUISE DE CONDORCET
-
- Mme de Condorcet recouvre ses biens.--Le muséum.--Rencontre
- de Fauriel.--La Maisonnette.--Le Consulat
- et l’Empire.--L’opposition se donne rendez-vous chez
- Mme de Condorcet.--Mariage d’Elisa de Condorcet avec
- le général O’Connor.--Mort de Cabanis.--Les hôtes de
- la Maisonnette: Benjamin Constant, Manzoni, Ginguené,
- Guizot.--Le procès du maréchal de Grouchy en 1816:
- rôle de sa sœur.--La marquise de Condorcet se retire du
- monde.--Rentrée à Paris.--Ses bonnes œuvres.--Sa
- mort. 173
-
- PIÈCES ANNEXES. 237
-
- INDEX ALPHABÉTIQUE. 245
-
-
-ÉVREUX, IMPRIMERIE DE CHARLES HÉRISSEY
-
-
- * * * * *
-
-
- Corrections.
-
- Page 47: «tout-puis-puissant» remplacé par «tout-puissant» (Il sera
- tout-puissant si vous le faites valoir).
- Page 89: «ce ce» remplacé par «ce» (ici, ce trop malheureux ami).
- Page 92: «cet» remplacé par «cette» (à cette florissante époque de
- Louis XVI).
- Page 93: «Popée» remplacé par «Poppée» (Voilà David, voici Poppée ).
- Page 118: «Pétersboug» remplacé par «Pétersbourg» (de Berlin et de
- Pétersbourg ).
- Page 119: «ne ne» remplacé par «ne» (m’ont toujours dit qu’il ne
- voulut jamais en entendre parler).
- Page 162: «réintégée» remplacé par «réintégrée» (Sophie est
- réintégrée dans ses biens).
- Page 195: «de» remplacé par «des» (celui de l’hôtel des Monnaies).
- Page 241: «demanda» remplacé par «demandai» (autorisation que je
- demandai avec instance).
- Page 253: «partriarcale» remplacé par «patriarcale» (Vie
- patriarcale à la campagne).
-
-
-
-
-
-
-
-
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-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA MARQUISE DE CONDORCET ***
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-The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the
-mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its
-volunteers and employees are scattered throughout numerous
-locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt
-Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to
-date contact information can be found at the Foundation's web site and
-official page at www.gutenberg.org/contact
-
-For additional contact information:
-
- Dr. Gregory B. Newby
- Chief Executive and Director
- gbnewby@pglaf.org
-
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
-
-Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
-spread public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
-DONATIONS or determine the status of compliance for any particular
-state visit www.gutenberg.org/donate
-
-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
-
-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
-
-Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations. To
-donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
-
-Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works.
-
-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
-Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be
-freely shared with anyone. For forty years, he produced and
-distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of
-volunteer support.
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-Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
-the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
-necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
-edition.
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-Most people start at our Web site which has the main PG search
-facility: www.gutenberg.org
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-This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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