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You may copy it, give it away or -re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included -with this eBook or online at www.gutenberg.org/license - - -Title: Histoire anecdotique du tribunal révolutionnaire - -Author: Charles Monselet - -Release Date: September 27, 2020 [EBook #63319] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE ANECDOTIQUE *** - - - - -Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed -Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was -produced from images generously made available by the -Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at -http://gallica.bnf.fr) - - - - - - - - - - - CHARLES MONSELET. - - HISTOIRE ANECDOTIQUE - DU - TRIBUNAL - RÉVOLUTIONNAIRE - - (17 août.-29 novembre 1792). - - AVIS. En raison de la nouvelle législation, relative à la propriété - littéraire, l'auteur se réserve le droit de traduction de cet ouvrage. - - PARIS - D. GIRAUD ET J. DAGNEAU, LIBRAIRES-ÉDITEURS, - 7, RUE VIVIENNE, AU PREMIER, 7. - - 1853 - - - - -PARIS.--IMPRIMERIE CENTRALE DE NAPOLÉON CHAIX ET Cie, RUE BERGÈRE, 20. - - - - -HISTOIRE - -DU - -TRIBUNAL RÉVOLUTIONNAIRE - - - - -INTRODUCTION. - - -I. - -Un poëte allemand a fait une ballade pleine d'aspects fantastiques et -terrifiants, sur la grande revue que l'empereur, mort, vient passer à -minuit dans les Champs-Elysées. C'est d'abord un tambour qui se lève de -terre et dont les baguettes, frappant sur une peau diaphane, vont -réveiller à la sourdine les soldats de la garde. Le _tractrac_ nocturne -retentit entre les arbres grêles et enveloppés de vapeur; il se -prolonge, s'éteint et revient plus impérieux, passant plusieurs fois par -les mêmes places. A cette voix de la guerre, des masses confuses -surgissent et s'ébranlent, des ombres se dégagent; on entrevoit, sous -les suaires déchirés, des épaulettes pâles, des galons d'argent terni, -des uniformes décolorés. Le vent passe avec effroi. Derrière lui, un -escadron vaguement éclairé par un rayon de la lune roule sa vague -blanchâtre; les plumets frissonnent, quelques épées reluisent comme un -courant d'eau aperçu par hasard; on entend un sourd piétinement de -chevaux; les crinières s'échevèlent et fouettent l'air glacé. Le tambour -bat toujours. Un son de trompette, clair et vibrant, traverse l'espace -et enlève quelques voiles à ce tableau étrange qui se meut dans le -brouillard du minuit d'automne. Sous les plis d'un glorieux haillon -tricolore, percé, frangé, surmonté d'un aigle d'or, s'avance une forêt -de bonnets d'ours, légion silencieuse, hommes graves et tristes, âmes -d'enfant auxquelles les turbulences d'une guerre continue ont épargné -les passions vulgaires. Ils s'avancent, ces géants aux yeux encore -endormis; ils ont cet air stoïque que donne seul le tête-à-tête -perpétuel avec le canon; sur la poitrine de quelques-uns étincelle -l'étoile de la Légion-d'Honneur. Devant eux marchent pesamment, la hache -à l'épaule, ces sapeurs en tablier de peau qui faisaient tomber les -portes des villes. - -Le ciel jette une clarté avare sur ce pêle-mêle, qui bientôt se -développe, s'accroît à l'infini et remplit, inonde les Champs-Elysées. -Rien n'est bien précis, mais tout est indiqué. Le noir des canons -s'accuse dans un des côtés nuageux de cette grande toile; la canne à -pomme du tambour-major trace en l'air des lignes bizarres mais -triomphantes;--on dirait du magicien de la victoire;--les croupes des -chevaux cabrés s'étalent à deux pouces du sol. Peu à peu, un -tressaillement général, semblable à une menace de tempête, circule à -travers les rangs noyés de cette foule militaire; un commandement -retentit: _Portez armes!_ et l'on entend une vaste secousse métallique, -un bruit pareil à celui que ferait un énorme sac d'argent tombant de -très haut. Puis, la vision s'immobilise. On sent qu'il va se passer -quelque chose de grand; les yeux, les oreilles, les esprits sont dans -l'attente; personne n'ose respirer. Tout à coup, du fond des -Champs-Elysées, là-bas où le regard se perd, naît une clameur faite de -mille voix, qui se rapproche, s'étend, court et galope,--escortant un -tourbillon de généraux empanachés et de mamelucks mystérieux, à la tête -desquels apparaît le fantôme impérial. Il ne fait que passer, rapide et -muet; et cette grande figure, un moment sortie du tombeau, illumine -cette sombre armée qui, comme une traînée de poudre, n'attendait que le -contact de la mèche pour éclater en flammes soudaines! - -Cette ballade célèbre, avec laquelle a lutté puissamment le crayon de -Raffet, ce ténébreux chef-d'oeuvre d'un étranger, cette page audacieuse -de l'histoire de la nuit et de la mort, suscite toujours en moi -inévitablement une autre ballade,--également fantastique, mais violente, -éplorée, terrible. Ce pendant de la grande revue des Champs-Elysées, -c'est la grande revue des trépassés de la place Louis XV, des victimes -du Tribunal révolutionnaire. - -Cela commence également par un tambour,--le tambour de Santerre. Il bat -le rappel sur la place déserte, que décore une statue grossière et mal -façonnée comme les idoles des peuples barbares: c'est la statue de la -Liberté, qui demeura si longtemps spectatrice des crimes commis en son -nom. Autour d'elle, comme dans une vase obscure, rampe, s'agite une -multitude d'hommes et de femmes; ce sont les habitués de la tragédie -nationale qui se joue tous les jours à cet endroit. Des guinguettes -installées dans des fossés, des cabarets en planches, des bouquetières -en jupes blanches à raies rouges, des marchands de chansons hissés sur -des chaises et vendant leurs couplets, des enfants que leurs bonnes ont -amenés là par curiosité, rompent la hideuse physionomie de cette place. -Il n'est pas encore nuit, il est cette heure crépusculaire du dix -thermidor, heure solennelle qui vit le dénouement de la Terreur; une -bande rouge brille à l'horizon. Après la statue de la Liberté, l'autre -monument de la place c'est l'échafaud.--L'échafaud et la Liberté! -L'échafaud, cet abominable et honteux argument des révolutionnaires; la -Liberté, cette chimère sublime! Tous les deux se rencontrant, comme pour -se nier l'un par l'autre. - -Sur la plate-forme de l'échafaud, attendent Sanson et ses aides. - -Alors, on voit arriver--lentement--cette procession de charrettes -fatales dont les roues ont si longtemps et si impunément tracé parmi -nous leur sillon d'épouvante. Elles arrivent une à une, au bruit du -tambour de Santerre, persistant comme un remords. Ce sont de lourdes et -ignobles charrettes traînées par des chevaux de somme crottés jusqu'au -poitrail, et escortées par des gendarmes, le sabre nu. Elles contiennent -chacune dix à douze victimes, garrottées, debout, la tête découverte, -figures sublimes et pâles, vieillards dont la poitrine étale encore des -lambeaux de dentelle, jeunes gens échevelés dont le regard semble -invoquer Dieu, hommes calmes qui pensent à la France. Toutes ces -victimes descendent à quelques pas de l'arbre de la liberté, beau -peuplier bruissant et doux qui répand la fraîcheur sur la foule, et -elles s'acheminent vers l'escalier rouge. Devant elles, marche le roi. -Puis viennent les généraux, cicatrisés, imposants, Luckner, Broglie, -Beauharnais, d'Estaing, Dillon. Ensuite, voici le tour des noms augustes -et révérés: l'octogénaire Fénelon, digne petit neveu de l'archevêque de -Cambrai; le jeune fils de Buffon, qui crie vainement au peuple le nom de -son père; l'illustre Malesherbes, qui sourit à la mort et dont les -cheveux blancs feront reculer le bourreau. Voici Lavoisier qui -n'achèvera pas son problème, parce que le pays n'a plus besoin de -savants; Cazotte et Sombreuil, ces deux pères que leurs filles n'ont pu -sauver qu'une fois; d'Espréménil et Linguet, deux hommes de talent, deux -antagonistes que le trépas va réconcilier. Voici Adam Lux, l'amoureux -d'une morte, et André Chénier dont la voix harmonieuse laisse échapper -un poétique regret! - -Ainsi se vident les charrettes. Il en vient par vingt, par cent. Le -défilé des femmes est ouvert par la reine; Madame Elisabeth l'accompagne -en priant. A leur suite, têtes charmantes ou fières, j'aperçois ces -créatures si dignes de pitié, dont le Tribunal révolutionnaire ne -respecta ni l'âge ni le sexe. Mme Lavergne qui, cachée dans l'auditoire -au moment de la condamnation de son mari, cria: _Vive le roi!_ pour -obtenir la permission de marcher avec lui au supplice; Mme de Gouges, -qui réclama pour les femmes le droit de monter à la tribune, -puisqu'elles avaient le droit de monter à l'échafaud; la jeune Cécile -Renault, qui n'était qu'une enfant et à qui l'on ne pardonna pas une -parole étourdie; les deux Sainte-Amaranthe, la mère et la fille, -coupables d'avoir vu, dans un souper, chanceler la raison du dictateur. -Celle-ci, dont les épaules blanches comme l'albâtre, se dégagent de la -chemise rouge des assassins dont on les a revêtues, c'est Mlle Corday -d'Armans, qui sent dans ses veines bouillonner le sang héroïque de -l'auteur du _Cid_;--cette femme si intéressante, c'est Lucile -Desmoulins; cette autre, si vénérable, c'est la maréchale de -Mouchy;--Mme Roland déploie une fermeté romaine que ne laissaient pas -soupçonner ses grâces un peu mignardes. Entendez-vous ces chants -religieux, presque célestes? Ce sont les carmélites de Royal-Lieu; elles -chantent le _Salve Regina_ avec la même tranquillité que si elles -étaient encore dans le couvent. En face de ce sublime concert, devant -ces têtes ascétiques et inspirées qui couronnent l'odieux tombereau, la -populace s'écarte avec un sentiment de respect... - -Le cortége monte à l'échafaud. Mais l'escalier infâme s'est transformé -en échelle de lumière; vainement ses pieds plongent dans la boue, au -milieu des convulsions et des hurlements d'une foule en délire,--les -échelons supérieurs percent le firmament assombri et vont s'appuyer sur -le trône du Très-Haut. C'est l'Echelle de Jacob tendue aux martyrs d'une -époque de rage populaire et de représailles amoncelées. Longue, -magnifique, triomphale est cette ascension! Le ciel, sillonné de raies -flamboyantes, laisse tomber comme une pluie mystique, par ses abîmes -entr'ouverts, les mille soupirs d'allégresse et d'amour éclos sur les -harpes des anges, tandis que d'une voix divine s'exhale l'évangélique -appel:--Venez à moi, vous tous, les opprimés et les martyrs! - - -II. - -On se souvient de ces mots d'un président au parlement, renouvelés de -Rabelais: «Si j'étais accusé d'avoir volé les tours de Notre-Dame, je ne -me fierais pas à la justice, et je prendrais la fuite.» Qu'eût-il dit et -pensé ce magistrat, s'il eût assisté aux débats du Tribunal -révolutionnaire? - -Assez d'autres jusqu'à présent ont dit au peuple: Tu es grand, tu es -magnanime, tu es généreux, tu as tous les nobles et tous les sublimes -instincts; tu es la voix de Dieu! Peut-être convient-il aujourd'hui plus -qu'à toute autre heure, de dire au peuple: Tu es injuste, tu es cruel, -tu es égaré, tu n'écoutes que ta haine ou ta misère, l'esprit de Dieu -s'est retiré de toi! - -Peut-être convient-il, surtout à cette époque où les révolutionnaires de -maintenant semblent vouloir imiter les révolutionnaires de jadis, de -remettre sous les yeux des fils le tableau des crimes de leurs pères, et -de tenir le langage suivant aux Pangloss démocratiques qui trouvent que -tout est pour le mieux dans la plus mauvaise des républiques -possibles:--Lorsque vous eûtes le pouvoir entre les mains, voici ce que -vous fîtes du pouvoir; voici les résultats de deux années de régime -populaire; voici par quels moyens vous prétendîtes faire refleurir -l'égalité et la fraternité, et comment, à la place de de ces deux fleurs -idéales, vous ne vîtes sortir de terre que l'ortie monstrueuse et -ensanglantée de l'anarchie! - -Le Tribunal révolutionnaire--oeuvre du peuple de ce temps-là--n'a pas eu -encore son historien. Si pourtant une institution se détache du fond -sinistre de la Révolution et se dresse terrible, n'est-ce pas celle-ci, -à coup sûr? Parodie de la justice, masque de l'iniquité!--De cette -histoire, on connaît à peine quelques épisodes, les principaux, les -vulgaires; on croit que c'est assez et que le reste importe peu, ou bien -que c'est toujours la même chose. On se trompe: ce qui n'est pas connu -est le plus effrayant. - -De bonnes âmes s'imaginent encore que le Tribunal n'a moissonné que des -nobles, des savants, des prêtres, c'est-à-dire le plus pur du sang -français. Qu'elles sont loin de la vérité! Le Tribunal, pour qui tout -était bon, a surtout répandu le sang du peuple, on ne saurait trop le -répéter. Des marchands, des boutiquiers, des ouvriers ont fourni leur -contingent énorme à cette immense hécatombe.--Au jour du 9 thermidor, -deux mille _paysans_ (deux mille!) attendaient dans les prisons leur -tour d'échafaud! - -«Rien n'est plus beau qu'un tribunal révolutionnaire! s'écriait le -montagnard Forestier; rien n'est plus majestueux que cette foule -d'accusés qui y passent en revue avec une rapidité incroyable, et que -ces jurés qui font _feu de file_. Un tribunal révolutionnaire est une -puissance bien au-dessus de la Convention.» - -Le montagnard Forestier avait raison,--car ce fut le Tribunal -révolutionnaire qui tua la Convention nationale; le Tribunal -révolutionnaire tua ceux-là mêmes qui l'avaient fondé; le Tribunal -révolutionnaire eût tué tout le monde, si on ne l'eût tué lui-même, à la -fin. - -Ce que nous allons entreprendre, c'est quelque chose d'assez semblable -au voyage de Dante Alighieri dans la spirale larmoyante de l'Enfer. Les -mêmes émotions, sinon les mêmes drames, nous attendent dans les cercles -que nous allons parcourir. Ce sont presque aussi les mêmes -personnages,--depuis Ugolin rongeant le crâne de ses enfants jusqu'à -Paolo et Francesca, ces deux beaux visages penchés sur un poëme, et dont -la mort a confondu les souffrances comme l'amour avait confondu les -félicités. Tous les réprouvés se ressemblent, qu'ils soient de Florence -ou de Paris; et les jurés du Tribunal révolutionnaire valent les damnés -du poëte. - -Le Tribunal représente les coulisses de la révolution. Nul héros de ce -théâtre ne peut sortir par un autre chemin: il faut inévitablement que, -sa tirade finie et ses crimes consommés, le traître rentre par ces -issues répugnantes et mystérieuses. Là, comme dans les coulisses -véritables, on assiste à ce dépouillement du prestige qui fait le -comédien, on voit le fard sur sa joue en sueur, on voit ses rides, on -voit ses faux cheveux,--et, comme il n'est plus sous les yeux du public, -on voit son ridicule, sa petitesse, sa colère, son égoïsme. Ainsi -verrons-nous successivement tous les tyrans découronnés et à bout de -leur rôle, venir étaler leur abattement et leur nullité sur les bancs -incessamment encombrés du Tribunal révolutionnaire. - -«Ne vas pas en Afrique pour chercher des monstres; contente-toi de -voyager chez un peuple en révolution», disent les vers dorés de -Pythagore.--O poétique philosophe! Jamais vérité plus vraie ne s'envola -de tes lèvres rêveuses. O sublime poursuivant de l'idéal, jamais ton -regard dessillé n'a plongé plus avant dans les gouffres de la réalité! -Toi qui prétendais lire dans la nature comme dans un livre ouvert, et -qui, plus puissant créateur qu'Homère, nous révéla un monde entier,--le -monde de la métempsycose!--Souvent je suis tenté d'embrasser ton autel, -ô Pythagore! et de croire, en effet, qu'une seule et même âme, froide, -perfide, atroce, a animé les corps de Catilina, de Cromwell et de -Robespierre! - -Pour voir des monstres--pour en voir beaucoup, et surtout pour les voir -bien en face,--il faut convenir que le Tribunal révolutionnaire est le -point de vue le plus favorable qu'on puisse adopter. De là, en effet, -nous découvrons tous les personnages actifs de cette ère -tragique--tous!--Nous assistons à leurs manoeuvres tortueuses, nous -pénétrons les rapports terribles qui lient les membres de la Convention -aux membres des comités, les membres des comités aux membres des clubs, -les membres des clubs aux juges et aux jurés du Tribunal. Nous tenons -les divers fils de cet écheveau, fait, comme le désirait Diderot, des -entrailles des prêtres et des grands. Nous voyons le doigt caché qui -ordonne et le bras public qui frappe, Néron et Narcisse, les volontés et -les instruments. Nous voyons les hypocrites de vertu et d'humanité -_broyer du rouge_, selon l'expression du peintre David; les prétendus -incorruptibles s'adoucir en présence de l'or, et les faux Scipions jeter -un regard de luxure--non de pitié--sur les jeunes femmes qui se roulent -à leurs genoux en demandant la grâce d'un père ou d'un mari. Devant nous -enfin se déroule le tableau de ce que les soi-disant sauveurs de la -patrie appelaient en soupirant des _nécessités_. - -Car c'est un des traits principaux du caractère de ces hommes--de s'être -cru nécessaires, indispensables, providentiels presque! - -Qu'étaient-ils donc sous Louis XVI, ces régénérateurs d'une société aux -abois, ces glorieux prédestinés, ces utopistes hautains, ces amants -fougueux de la liberté? Qu'étaient-ils, ces Catons cravatés de -mousseline, ces Brutus à la poitrine nue, ces révoltés sublimes, ces -assassins inspirés? Sans doute, alors que les bosquets de Trianon -s'emplissaient de musique et de danse, ils passaient dédaigneux et -fiers, n'osant regarder ce luxe en face, dans la crainte de sentir -arriver à leurs lèvres le charbon brûlant de la malédiction. Sans doute -qu'au milieu de tant de vices et de tant de sophismes, de tant d'amour -frivole et de tant d'esprit passionné, ils vivaient, ces philosophes -austères, à l'abri de quelque portique ignoré, tout entiers à l'étude et -à la réflexion. Ils ne pactisaient pas avec les gens de la cour et -portaient gravement sur leur front pâli le signe de leur domination -future? - -Sans doute aussi que leur jeunesse, comme celle de presque tous les -héros et de presque tous les bienfaiteurs du genre humain, avait été -prophétiquement sillonnée par ces actions d'éclat, par ces traits de -vertu, par ces héroïsmes prématurés, par ces éclairs de raison ou de -génie, qui sont l'aube des intelligences supérieures, destinées à -rayonner sur le monde. Sans doute qu'ils étaient entrés dans la -Révolution promise, avec tout un passé sérieux, pur, éclatant, digne -d'admiration ou tout au moins digne d'estime?... - -Erreur!--Voulez-vous les voir sous Louis XVI? voulez-vous connaître ce -qu'ils pensaient, ce qu'ils disaient, ce qu'ils faisaient sur le seuil -de cette Révolution, quelques jours seulement avant la prise de la -Bastille? - -L'un, le premier, le plus grand, celui qui, pendant quelques heures, a -tenu la France dans sa main crispée, est enfermé dans une chambre du -donjon de Vincennes. Il écrit. Ne vous penchez pas sur son épaule, ne -regardez pas les feuilles qu'il salit de ses caprices infâmes, car à -cette vue votre front s'empourprerait de honte et de terreur. Croyez -plutôt que cet homme est un fou. Le livre qu'il compose est _dédié à -monsieur Satan_, voilà tout ce qu'il est possible d'en dire; et ce livre -n'est pas le premier:--deux ou trois romans innommables sont déjà sortis -de cette plume de satyre; il les a jetés, comme une vengeance, du fond -de sa prison, sur la société corrompue de Paris. Sa vie n'est qu'un -tissu de folies criminelles; et ses passions démuselées ont semé la -rage,--c'est-à-dire la démoralisation,--partout où elles se sont -abattues. Il résume en lui l'ignominie et l'audace. C'est Mirabeau. -Mirabeau! ce grand remueur d'idées et de verres, ce faux gentilhomme et -ce faux marchand de draps, cet orateur dont toute l'éloquence enflammée -n'a point purifié l'âme, cet homme enfin à qui la France eût rougi de -devoir son salut. Regardez-le bien, dans ce donjon qu'il souille de ses -poëmes impudiques; voilà celui qui sera le Titan de la Révolution! - -Un autre, maigre, pâle, en lunettes vertes, cumule les fonctions de juge -au tribunal criminel de Saint-Vaast avec celles de membre de la société -poétique des _Rosati_. Il prononce des arrêts de mort et fait la cour à -Mlle Anaïs Deshorties, une riche héritière, qu'il chante sous le nom -d'Ophélie dans des madrigaux à l'eau de senteur. Il élève aussi des -oiseaux, car c'est un homme simple et sensible; on raconte dans le pays -mille traits touchants de son enfance, celui-ci, entre autres, que -j'extrais d'une brochure très-curieuse parue l'an dernier à Arras: «Ses -petites soeurs lui faisaient sans cesse la demande d'un de ses pigeons, -mais il ne voulait point entendre parler de cela, tant il craignait -qu'on les rendît malheureux, faute de soins nécessaires. Un jour -pourtant, un jour on redoubla d'instances, on supplia à mains jointes, -on alla même jusqu'aux larmes, et Maximilien, attendri, céda. Il leur -donna son pigeon favori, après toutefois leur avoir fait jurer -solennellement d'en avoir bien soin, de ne jamais le laisser manquer de -rien, surtout! Mais, hélas! ô douleur amère! Le pauvre pigeon, oublié -peu de temps après, dans un jardin, périt dans une nuit d'orage. -Maximilien apprend l'affreuse nouvelle; il court chez les petites -filles, les accable de ses reproches amers, et, le visage inondé de -pleurs, il fait serment de ne plus jamais rien leur confier, jamais!» -N'est-ce pas que cela est très-touchant? Cet enfant, ce poëte amoureux, -ce juge au tribunal criminel, (le seul révolutionnaire toutefois de qui -les antécédents soient à peu près irréprochables) vous l'avez déjà -deviné, c'est Robespierre. - -Celui-ci, qui fera de la politique par amputation, comme il fait de la -chirurgie, c'est le médecin des écuries du comte d'Artois. Il est alors -partisan de la cour, et estime que ceux qui le font vivre méritent de -vivre. Barbouilleur de volumes illisibles et remplis de morgue, il -s'attire une verte critique de Voltaire, où se trouve cette phrase: -«Quand on n'a rien de nouveau à dire, on ne doit pas prodiguer le mépris -pour les autres et l'estime pour soi-même à un point qui révolte tous -les lecteurs.» Ce personnage hargneux, qui sera tour à tour le Thersite -et l'Ajax de la Révolution, et à qui ne manquera aucun genre -d'humiliation ni aucun genre de triomphe, ce pamphlétaire de souterrain, -que sa mort fera comparer à Sénèque, et dont le plus élégant comédien du -dix-huitième siècle, Molé, reproduira les traits sur le théâtre; ce -médecin des chevaux, grossier et malpropre, c'est Jean-Paul Marat. -Passons vite. - -Cet autre est jeune et beau; il porte sa tête comme un Saint-Sacrement, -pour nous servir d'une célèbre et sacrilége expression. Son nom est fait -de deux mots significatifs: Saint-Just. En attendant que la Révolution -vienne le prendre et l'élever sur le beau pavois immonde, d'où il se -verra adoré, presque divinisé et comparé au Christ,--Saint-Just rime un -poëme impur, calqué sur la _Pucelle_, et dans lequel, à travers toutes -les obscénités du sujet, sont répandues mille insultes contre les -auteurs d'alors. Voilà à quelle oeuvre s'occupe l'adolescent candide -dont on a voulu faire un philosophe platonicien, l'ange de la rêverie et -de la mélancolie! - -Entrons dans un de ces tripots du boulevard où se pressent des hommes -sans titre et des femmes sans nom, écume du peuple et de la basse -bourgeoisie. Deux individus viennent d'arriver, se tenant par le bras; -leur figure enflammée trahit l'intempérance; l'un a les cheveux -ébouriffés et la voix rauque, le geste emporté, la démarche d'un _croc_; -l'autre, plus sombre, a une physionomie moins intelligente, mais tout -aussi laide. Ce sont deux hommes de loi ruinés. Ils s'asseyent à une -table et causent, entre deux verres de liqueur, de leurs plaisirs -dissolus, de leurs amours obscurs, des parties gastronomiques où ils se -sont trouvés. Bruyant et riant de tout, surtout de ses dettes, le -premier remplit le tripot des éclats de sa voix, tandis que le second -roule entre ses doigts un papier et promène autour de lui un regard -hésitant.--Parbleu! se décide-t-il à dire, il faut que je te lise des -vers que je viens de composer.--Des vers? de toi, Fouquier?--De -moi-même.--Sans doute en l'honneur d'Adeline ou de la friponne -Forest?--Non, en l'honneur de Louis XVI.--Voyons, dit le gros homme à -tête ébouriffée. - -Alors celui qui a nom Fouquier commence la lecture des très-authentiques -et très-médiocres vers que voici: - - D'une profonde paix nous goûtions les douceurs, - Même au milieu des fureurs de la guerre: - LOUIS sut en tout temps la donner à nos coeurs... - En l'accordant à la fière Angleterre, - LOUIS admet ses ennemis - Au rang de ses enfants chéris. - Sous l'autorité paternelle - De ce prince, ami de la paix, - _La France a pris une splendeur nouvelle - Et notre amour égale ses bienfaits!_ - ---Bravo! s'écrie le gros homme; il faut envoyer cela à quelque journal. - ---C'est ce que j'ai fait ce matin, répond Fouquier avec modestie; je les -ai adressés aux _Petites-Affiches_. - -Puis les deux amis recommencent à boire. Avez-vous reconnu, dans ces -deux débauchés, Georges Danton, le dieu de la canaille, et -Fouquier-Tinville, l'accusateur public du Tribunal révolutionnaire? - -Ouvrons maintenant les _Mémoires de Bachaumont_, au dix-septième volume, -et dans les quelques lignes suivantes cherchons les traits du -révolutionnaire fervent à qui l'on devra la proclamation improvisée de -la république: «Dimanche dernier, M. le prince de Condé et M. le duc de -Bourbon, escortés par la brigade de maréchaussée, arrivèrent à Rouen -vers le soir. Ils descendirent à l'archevêché où il y eut grand souper; -ensuite ils se rendirent à la Comédie, qui ne commença qu'à dix heures. -Une foule immense les attendait: on admira leur bonté, leur affabilité -et surtout leur patience d'entendre les plats éloges dont les régala le -sieur Collot-d'Herbois, premier acteur de ce spectacle. C'est un des -grands malheurs des princes que d'être obligés de faire bonne contenance -à toutes les fadeurs qu'on leur débite!»--Et n'est-ce pas aussi un des -grands malheurs des républiques que d'être gouvernées par ces histrions -vindicatifs qui rendent un coup de canon pour un coup de sifflet, et -dont le patriotisme n'est qu'une vengeance? - -Un autre encore, qui sera surnommé l'_Anacréon de la guillotine_ et qui, -les deux mains dans un manchon, votera la mort du roi,--c'est ce jeune -homme qui sollicite la faveur d'être présenté à madame de Genlis; c'est -cet enthousiaste et pastoral admirateur des _Veillées du Château_, ce -doux et sensible Pyrénéen. Il est auteur d'un excellent ouvrage -intitulé: _Eloge de Louis XII, père du peuple_, suivi de l'_Eloge du -gouvernement monarchique_.--Pourtant, c'est ce même homme qui projettera -de faire construire une guillotine à sept fenêtres, et qui, dans sa -voluptueuse petite maison de Clichy, entre la belle Demahy et l'élégante -Bonnefoi, au pétillement du Champagne dans le cristal, proférera ces -mots d'une voix nonchalante: «Le vaisseau de la révolution ne peut -arriver au port que sur une mer de sang.» C'est Barère, à qui le ciel -fera de longs jours et de longs remords. - -Voyez-vous, dans le jardin du Luxembourg, ce garçon à figure laide et -brune, qui se promène sentimentalement avec deux femmes, la mère et la -fille? Il est amoureux et ambitieux. On l'appelle Camille Desmoulins, il -se baptisera lui-même plus tard _procureur-général de la lanterne_. -«Camille Desmoulins venait me voir avant la révolution, a dit M. Beffroy -de Reigny; c'était alors un petit avocat traînant sa nullité dans les -ruisseaux de Paris. Il m'empruntait de l'argent qu'il ne me rendait -jamais, et me déchirait à belles dents quand je ne pouvais pas lui en -prêter.» Lui aussi, devant ses juges se comparera à Jésus; car tous ces -hommes de la Révolution ont la rage impie de s'assimiler à l'homme-Dieu! - -Faut-il descendre plus bas encore? Faut-il poursuivre cette nomenclature -d'obscènes aventuriers, d'hypocrites, de libertins, de charlatans? -Faut-il tirer de leur fange ces domestiques voleurs, ces bouchers -stupides, ces prêtres défroqués, ces ivrognes--qui seront les généraux, -les représentants, les chefs de la RÉPUBLIQUE IMMORTELLE!--Non, restons -dans le milieu supportable, avec les hommes possibles et raisonnants, -même les plus sanguinaires; ne nous arrêtons pas aux brutes qui -remplissent les marécages de la Terreur. - -Notre intention a été de faire connaître les antécédents des principaux -fondateurs de l'Etat populaire, le pire des Etats, selon l'expression du -grand Corneille. Eh bien! croit-on qu'il se trouvât alors un seul -républicain parmi tous ces gens, si bien occupés, les uns à flagorner le -roi ou la royauté, les autres à prendre leur part des dissipations de -l'époque? Nous ne le croyons pas; mais peut-être nous trompons-nous, car -rien n'est difficile à mettre en défaut comme un républicain; nous n'en -donnerons qu'un exemple. La Harpe, ainsi que tant d'autres, avait -adressé des vers à Louis XVI, lors de son avénement au trône; le crime -n'est pas grand sans doute, mais La Harpe avait compté sans la -République. Lorsque l'homme du _Cours de littérature_ fut devenu ce -triste sans-culotte que l'on sait, il chercha à expliquer dans le -_Mercure_ cette inadvertance poétique, et voici comment il s'y prit: -«Tout le bien que je demandais au roi était _évidemment_ la satire de -son prédécesseur.» La phrase est précieuse et mérite d'être conservée. - -Mais revenons au Tribunal révolutionnaire. - -Le Tribunal révolutionnaire fut le grand moyen des hommes de cette -époque. Il fut un instrument, même aux mains des plus petits,--car, à -partir de son installation, la dénonciation fut de toutes parts à -l'ordre du jour. Grâce à la dénonciation, les républicains les plus -infimes purent tremper dans la besogne générale et prendre, eux aussi, -leur part de vengeance et de crimes. L'échafaud eut ses pourvoyeurs -parmi les plus basses et les plus obscures créatures du royaume.--Ce -système de dénonciation, supérieurement organisé, et sur lequel était -basée la dépopulation presque totale de la France, nous a fourni un des -chapitres les plus importants de cet ouvrage. - -Dans cette période funeste où le temps s'est passé à user les -institutions et les hommes, le Tribunal révolutionnaire ne pouvait -manquer de finir par être, à son tour, répudié de tous les partis. La -réprobation que s'étaient renvoyée mutuellement les ouvriers de cette -oeuvre rejaillit sur l'oeuvre elle-même.--«Je demande pardon à Dieu et -aux hommes d'avoir fait instituer cet infâme Tribunal!» Ainsi s'exprima -Danton, accusé par Fouquier-Tinville, son compagnon de débauche et son -ami. - -Mais il n'y avait plus alors ni amitié, ni liens du sang. Il n'y avait -que la dénonciation à outrance. Marat dénonçait Barnave; la Convention -tout entière dénonçait Marat; Louvet dénonçait Robespierre; Robespierre -dénonçait Hébert; Saint-Just dénonçait Camille Desmoulins, Tallien -dénonçait Saint-Just. Ils se dénonçaient tous successivement, et chacun -d'eux portait sur les autres des jugements que la postérité ratifiera. -Mais comment s'arrangent donc avec la logique et avec leur conscience, -ceux qui les admirent en masse et qui les logent indistinctement dans le -même Panthéon? N'est-ce pas faire outrage à la mémoire de Robespierre, -par exemple, que de le placer à côté de Danton qu'il dévoua à la -mort,--et n'est-ce pas se moquer de Danton que de le vanter à l'égal de -Robespierre, qu'il regardait comme un coquin? - -Le Tribunal, qui avait vécu par la dénonciation, mourut par la -dénonciation. On retourna l'arme contre ceux qui l'avaient forgée. Et -ainsi s'exauça le voeu manifesté à la tribune par le jeune -Boyer-Fonfrède, lors du décret de formation:--«Puisse votre épouvantable -Tribunal, comme le taureau de Phalaris, être le supplice de ceux-là -mêmes qui le destinent aux autres!» - -Nous avons tâché d'écrire cette histoire d'un intérêt si douloureux; -nous l'avons écrite uniquement parce qu'elle ne l'avait pas encore été, -du moins sous la forme du livre. Toutefois, nous avons eu le soin d'en -retrancher ou d'en abréger considérablement les épisodes suffisamment -connus. Quant aux procès tout-à-fait célèbres, tels que ceux des -Girondins, nous avons cru devoir seulement les indiquer, la matière en -ayant été épuisée par tous les écrivains, nos prédécesseurs. - -L'Histoire du Tribunal révolutionnaire se divise naturellement en trois -parties: - -Le Tribunal criminel du 17 août 1792; - -Le Tribunal criminel extraordinaire du 10 mars 1793, ou _Tribunal -révolutionnaire_ proprement dit; - -Le Tribunal révolutionnaire, après le 9 thermidor. - -A ces trois parties se rattache étroitement, tout un côté épisodique, -ordonné par la philosophie de l'histoire et indispensable à la -compréhension des événements si rapides d'alors. C'est le tableau de -Paris à ces diverses dates, c'est la physionomie des prisons, ce sont -les fêtes populaires, c'est tout ce qui explique et commente. - - - - -PREMIÈRE PARTIE. - -TRIBUNAL CRIMINEL DU 17 AOUT. - - - - -CHAPITRE PREMIER. - - - - -I. - -LE PEUPLE AUX TUILERIES. - - -«Le mode de décollation sera uniforme dans tout l'empire. Le corps du -criminel sera couché sur le ventre entre deux poteaux barrés par le haut -d'une traverse, d'où l'on fera tomber sur le col une hache convexe, au -moyen d'une déclique; le dos de l'instrument sera assez fort et assez -lourd pour agir efficacement, comme le mouton qui sert à enfoncer les -pilotis et dont la force augmente en raison de la hauteur d'où il -tombe.» - -Cet arrêté fut rendu le 20 mars 1792, par l'Assemblée législative. - -La machine inventée, il ne s'agissait plus que de la faire aller. Les -révolutionnaires se chargèrent de cette besogne. Deux fois la populace -des faubourgs, dans cette année lugubre, envahit la demeure de nos rois. -La première fois,--c'était le 20 juin; la seconde fois,--c'était le 10 -août.--On sait que cette journée fut l'aurore de la République -française! - -Plus de quatre mille hommes perdirent la vie; les Tuileries furent -envahies, et le roi n'échappa à la mort qu'en venant se réfugier au -milieu de l'Assemblée législative,--où il entendit prononcer sa propre -déchéance, préface d'un supplice qui devait coûter à la France tant de -jours de sang, de déshonneur, de famine, de guerre au dehors et -d'anarchie au dedans. - -Les relations des faits généraux et particuliers qui se sont passés le -10 août ne manquent pas. Les organisateurs de cette journée, qui a été -appelée _sainte_, ont plusieurs fois déroulé eux-mêmes à la tribune le -plan de cette conjuration, destinée à abattre la monarchie. Comme -d'habitude, le peuple des faubourgs a été exalté pour son héroïsme et -pour sa grandeur;--c'est la règle, et il faudra s'accoutumer tout le -long de cet ouvrage à rencontrer un battement de mains derrière chaque -assassinat.--Quel était pourtant le courage du peuple en cette -circonstance? C'était le courage de cent mille brigands armés jusqu'aux -dents, organisés, commandés, instruits depuis plusieurs semaines, -traînant trente canons, contre une poignée de gardes-suisses, sans -munitions, sans ordres et sans chefs. - -Louis XVI, voulant _épargner au peuple un grand crime_, abandonna les -Tuileries, avant qu'un seul coup de fusil eût été échangé. Une fois la -famille royale partie et le château rempli seulement de femmes et de -vieux gentilshommes,--que voulait le peuple? Pourquoi tenait-il tant à -entrer dans ce château où il n'y avait plus pour lui de rôle à jouer? -Ici ses intentions commencent à n'être plus du ressort de la politique, -et l'amour de la patrie, qui n'est plus servi par aucun prétexte, va -s'effacer insensiblement du coeur des patriotes pour y céder la place à -l'amour du pillage. Si quelque chose, en effet, déconcerta le peuple, ce -fut le départ du roi, qui enlevait tout motif à l'attaque du château et -rendait inutile ce vaste déploiement de forces. A ce moment, une -hésitation visible se manifesta parmi les assaillants. Fallait-il s'en -aller? Fallait-il rester?--Pendant une demi-heure, on crut dans le -palais que tout était terminé et que les faubourgs allaient opérer leur -retraite. Il n'y avait plus aucun ordre dans la grande galerie, raconte -Peltier; chacun quittait son rang, on se promenait dans les salles, on -allait déjeuner; et les Suisses restaient pêle-mêle dans les -appartements et sur les escaliers, ce qui faisait ressembler le château -plutôt à un foyer de spectacle qu'à un corps-de-garde. - -Vint l'heure cependant où le peuple se décida. Il se décida à prendre le -château, sans prétexte, uniquement pour le prendre. Il enfonça d'abord -les portes de la cour royale. On le laissa faire. Mais lorsqu'il voulut -s'avancer au pied du grand escalier, il fut reçu par cette fameuse -décharge qui fait encore pousser des cris de douleur aux historiens -populaires. La place du Carrousel fut nettoyée en un clin d'oeil. - -On sait le reste. On sait quelle héroïque défense opposèrent, durant -trois heures, les gardes-suisses cernés de toutes parts:--sept cents -contre cent mille. Mais ce qu'on ne sait pas assez peut-être, ce sont -les épouvantables traitements qu'ils eurent à subir de la population -parisienne. Les assaillants les harponnaient à travers les grilles;--la -hampe de leurs piques tenait au bois par une douille ayant deux crochets -de fer;--ils lançaient ces piques contre les Suisses, les tiraient hors -des rangs et les égorgeaient à l'aise. Ces cruautés lassèrent un -canonnier, dont le nom est resté inconnu, et à qui l'on avait ôté la -mèche allumée qu'il tenait à la main. Il venait d'esquiver le crochet -d'une pique, ou tout au moins en avait été quitte pour un pan de chair -et d'uniforme arrachés. Indigné, il se jette sur l'affût de son canon, -il tire un briquet de sa poche, il le bat sur la lumière. La pièce part. -Il sera tué!... mais son coup a porté et fait tomber une foule de -scélérats. - -Le palais fut forcé entre midi et une heure; les insurgés,--ayant à leur -tête le bataillon des Marseillais, commandé par Fournier, dit -l'Américain,--se ruèrent sous le vestibule, où la première personne -qu'ils rencontrèrent fut le marquis de Chemetteau, qui reçut un coup de -maillet de fer dans la poitrine. En quelques instants, le grand -escalier, la chapelle, tous les corridors, la salle du trône, celle du -conseil furent inondés d'une multitude hurlante, qui assomma tous ceux -qu'elle trouva sur son passage: suisses, gentilshommes, domestiques. -«Des traits de générosité eussent été perdus pour _les âmes cadavéreuses -de la cour_, dit un historien du temps; il ne leur fallait que des -exemples de terreur; le peuple leur en donna: il ne fit grâce à aucun -des habitués du château.» - -Ceux qui, à la révolution de 1848, ont pénétré dans les Tuileries, -peuvent se former une idée de l'invasion du 10 août, et des dévastations -déshonorantes qui furent commises par les _vainqueurs_. On trouve folle -la colère de Xerxès faisant battre de verges la mer qui vient -d'engloutir ses vaisseaux; mais n'est-elle pas aussi folle, la conduite -de la populace, s'en prenant à l'art des torts réels ou supposés de la -monarchie, et sacrifiant à sa fureur les marbres admirés, les peintures -précieuses, les grands vases ciselés avec splendeur? Ainsi se -venge-t-elle pourtant; et c'est pitié de la voir fracasser avec les -crosses de ses fusils les hautes glaces vénitiennes, mettre ses -baïonnettes dans les tapisseries des Gobelins, percer de ses piques les -tableaux d'Italie, défoncer les meubles sculptés et plonger dedans ses -mains rouges pour en retirer du linge miraculeux, aussitôt mis en -lambeaux. Telle fut l'_attitude_ du peuple, alors qu'il eut pénétré dans -ce palais, au fronton duquel il devait inscrire en se retirant le -quolibet infâme: _Magasin de sire à frotter_. Il ravagea tout, brisa -hommes et choses. Il vola aussi, car la fête fut complète. Un de ceux -que nous retrouverons juge au Tribunal révolutionnaire, Jean-Marie -Villain d'Aubigni, s'empara pour sa part de cent mille livres, et s'en -alla tranquillement après. La Providence se chargea de la punition de -quelques autres: un homme et deux femmes qui avaient avalé des diamants -pour mieux les soustraire aux recherches (car il faut dire que la moitié -des voleurs fouillait l'autre), expirèrent dans la nuit, les entrailles -coupées. - -Théroigne de Méricourt, les mains teintes encore du sang du journaliste -Suleau, à l'assassinat duquel elle avait aidé le matin,--Théroigne de -Méricourt cette amazone étrange en qui semble se personnifier le génie -sanglant de la Révolution, exhortait le peuple au massacre des derniers -serviteurs de Louis XVI. Elle se cramponnait d'une main à la rampe de -l'escalier, et de l'autre brandissait au-dessus de sa tête un sabre d'où -pleuvaient des gouttes rouges. Une autre femme l'escortait: Angélique -Voyer, qui illustrera son nom dans les nuits de Septembre. Ces deux -furies mutilèrent plusieurs cadavres et ne cessèrent jusqu'au soir de -présider à ces scènes d'égorgement et de confusion.--Dans une autre -partie du château, une horde de poissardes dansait sur le corps des -Suisses, au son d'un violon que l'on avait trouvé et que raclait un -mauvais musicien de guinguette. Quelques-unes chantaient ce couplet -d'une dégoûtante chanson alors en vogue parmi la canaille: - - Nous te traiterons, gros Louis, - Biribi, - A la façon de Barbari, - Mon ami! - -Le vin que l'on avait découvert dans les corps-de-garde et dans les -caves du palais, ne fut pas épargné; il coula à l'égal du sang, ce qui -n'est pas peu dire. Puis, lorsqu'on eut bien tué et bien bu, on mit le -feu aux Tuileries, comme pour effacer toute trace de dégradations. On -mit le feu à la caserne des Suisses, le feu au logement de M. de -Choiseul, le feu à l'hôtel de M. de Laborde, le feu partout! Le -Carrousel entier était transformé en une fournaise ardente,--et c'est -miracle aujourd'hui si le palais de la monarchie, tant de fois menacé, -existe encore... Dieu ne veut pas qu'il disparaisse! - -Je ne voulais pas raconter cette journée si connue, et voilà que je me -surprends à en rappeler quelques épisodes. C'est que l'histoire emporte -et ne s'arrête jamais, pareille à ces coursiers qui ne s'apercevant plus -du mors, insensibles à l'éperon qui déchire leurs flancs, galopent -toujours droit devant eux, et finissent par oublier complètement le -cavalier qui les monte. - -Un trait cependant nous est indispensable pour achever ce récit et pour -y servir en même temps de moralité.--Un enfant naquit ce jour-là, au -milieu des balles, dans la nuée rouge du canon, alors que la mitraille, -ce balai sanglant, cherchait à repousser une tourbe criminelle. Cet -enfant, qui doit exister quelque part aujourd'hui, fut porté en triomphe -à la Commune de Paris, qui lui donna solennellement le nom de VICTOIRE -DU PEUPLE. - - - - -II. - -LE PEUPLE A L'ASSEMBLÉE - - -Barère, dans ses _Mémoires_ patelins, publiés en 1842, un an après sa -mort, emploie un terme curieux pour désigner les massacres dont nous -venons de remettre sous les yeux du lecteur une rapide esquisse. Il dit -«Les _mélancoliques_ événements du 10 août.» - -Le lendemain de ces _mélancoliques_ événements, qui était un samedi, un -membre de l'Assemblée législative, Lacroix, parut à la tribune. Ce -Lacroix était un homme de haute taille, large d'épaules et bien campé. -Lorsque, en 1793, sur la dénonciation de Saint-Just, il fut incarcéré au -Luxembourg avec Danton et Camille Desmoulins, il essuya une -mortification assez vive de la part d'un prisonnier, accouru comme les -autres pour voir quelle contenance sait garder un Montagnard abattu. Le -prisonnier en question était M. de Laroche du Maine.--Parbleu! -s'écria-t-il tout haut en désignant Lacroix, voilà de quoi faire un beau -cocher. - -Inutile de dire que nous désapprouvons ce mot dédaigneux. Voici -comment--pour en revenir au lendemain du 10 août--Lacroix parla à la -tribune: - -«Je demande, dit-il, qu'il soit formé dans le jour une Cour martiale -pour juger tous les Suisses encore vivants, quel que soit leur grade; -et, pour calmer les inquiétudes du peuple, en l'assurant que justice lui -sera faite, je demande que cette Cour martiale soit tenue de les juger -sans désemparer, et qu'elle soit nommée par le commandant-général -provisoire de la garde nationale.» - -Cette proposition fut adoptée. - -La journée du samedi se passa, puis celle du dimanche. Emportée dans le -tourbillon de cette séance permanente qui devait durer quarante jours, -l'Assemblée législative ne songeait déjà plus à la Cour martiale dont -elle avait autorisé la formation. Elle _décrétait, décrétait, -décrétait_. Mais la nouvelle Commune de Paris était là, derrière elle, -qui ramassait ses décrets et qui s'était chargée d'avoir de la mémoire -pour deux. - -En conséquence, la Commune de Paris jugea à propos d'envoyer, le lundi, -deux de ses commissaires à la barre de l'Assemblée. Ils rappelèrent aux -députés qu'on avait institué l'avant-veille une Cour martiale pour juger -les officiers et les soldats suisses.--Les députés s'entre-regardèrent -et convinrent du fait, après quelque hésitation.--Alors, joignant le -conseil à l'avertissement, les deux commissaires, qui étaient pourvus -d'insidieuses instructions, firent observer qu'il serait possible de -donner à ce tribunal une telle organisation, qu'il jugerait «tous ceux -qui voudraient coopérer à la guerre civile.» - -L'Assemblée fronça le sourcil. - -«On pourrait, ajoutèrent-ils, prendre pour le jury d'accusation -quarante-huit jurés dans les quarante-huit sections de Paris, et -quarante-huit autres jurés parmi les fédérés des départements. Il serait -pris autant de jurés pour le jury de jugement. Cette haute-cour serait -présidée par quatre grands jurés, pris dans l'Assemblée nationale, et -deux grands procurateurs y seraient pareillement pris.» - -La Commune de Paris avait, comme on le voit, son plan tracé à l'avance -et ses dispositions arrêtées. Elle voulait que le Tribunal fût son -oeuvre, elle le voulait fortement. C'était la pierre d'assise de son -édifice révolutionnaire.--L'Assemblée, qui se croyait encore -toute-puissante, n'eut pas l'air de comprendre; elle renvoya simplement -ce projet d'organisation à l'examen du Comité de sûreté générale, et -elle congédia sèchement les deux commissaires. - -Ce n'était pas l'affaire de la Commune, qui tenait à jouer le rôle de -l'épée de Brennus dans la balance. Pourtant, en cette première occasion, -elle insista avant de violenter; elle se fit tenace avant de se faire -impérieuse. Le lendemain mardi, à six heures et demie du soir, elle -dépêcha une députation qui vint demander «le mode d'après lequel la Cour -martiale devait juger les Suisses ET AUTRES COUPABLES du 10 août.» - -_Et autres coupables!_ C'était déjà un renchérissement sur le décret du -11, qui ne mettait en jugement que les Suisses. - -_Et autres coupables!_ La Commune ajoutait cela comme une chose -naturelle, sous-entendue, convenue... - -Pressée si vivement, l'Assemblée législative ordonna que la commission -extraordinaire présenterait,--séance tenante,--un projet de décret à cet -égard. On pouvait croire de la sorte que la Commune se tiendrait pour -satisfaite, du moins pendant quelques instants. Erreur! Tout était -soigneusement organisé, ce jour-là, pour déjouer les faux-fuyants et -empêcher les ambages.--A huit heures, plusieurs fédérés des -quatre-vingt-trois départements se présentèrent à leur tour et -«réclamèrent l'exécution du décret, ordonnant la formation d'une Cour -martiale pour venger le sang de leurs frères.» - -La Commune n'avait fait que _demander_; les fédérés _réclamaient_! - -La menace n'était pas loin. Elle arriva. Une heure ne s'était pas -écoulée qu'une seconde députation de la Commune était introduite à la -barre, et s'exprimait en ces termes arrogants et précis: - -«Le conseil-général de la Commune nous députe vers vous pour vous -demander le décret sur la Cour martiale; S'IL N'EST PAS RENDU, NOTRE -MISSION EST DE L'ATTENDRE.» - -Un murmure général couvrit ces paroles. Les députés ne purent contenir -l'expression de leur mécontentement. - -«--Les commissaires de la Commune, répondit M. Gaston, ignorent sans -doute les mesures que l'Assemblée a prises relativement à la formation -de cette Cour martiale. Les mots: _Notre mission est de l'attendre_ sont -une espèce d'ordre indirect. Les commissaires devraient mieux mesurer -leurs termes et se souvenir qu'ils parlent aux représentants d'une -grande nation.» - -Ce blâme infligé, l'Assemblée interrogea, au nom de la commission -extraordinaire, Hérault de Séchelles, chargé du rapport. - -Hérault de Séchelles, rappelons-le en quelques mots, était le neveu de -Mme la duchesse Jules de Polignac, par qui il avait été présenté peu -d'années auparavant à la reine Marie-Antoinette. C'était un fort bel -homme, connu par ses bonnes fortunes et par son luxe tout -aristocratique; c'était aussi un lettré: ses ennemis répétaient tout bas -de petits vers anti-républicains tombés jadis de sa poche dans les -allées de Versailles.--A l'époque dont nous parlons, il passait pour -être dans les bonnes grâces de Mme de Sainte-Amaranthe. - -Se conformant au ton de l'Assemblée législative, fort indisposée par les -tyrannies de la nouvelle Commune, Hérault de Séchelles répondit -évasivement que des difficultés nombreuses s'étaient élevées sur la -formation de cette Cour, et que, dans tous les cas, le rapport de la -commission ne pourrait être présenté avant le lendemain midi. - -Thuriot, prenant ensuite la parole, crut qu'il n'était pas nécessaire de -biaiser plus longtemps, et, profitant du mécontentement unanime, il -s'expliqua avec franchise: - -«--Cet objet, dit-il, ne regarde point une Cour martiale; c'est aux -tribunaux ordinaires qu'il faut le renvoyer; car, d'après le silence du -code pénal, la Cour martiale serait obligée ou d'absoudre ou de se -déclarer incompétente. _Je demande que vous rapportiez le décret pour la -formation d'une Cour martiale_, que vous renvoyiez l'affaire aux -tribunaux ordinaires; et, comme il y a plusieurs jurés qui n'ont pas la -confiance des citoyens, que vous autorisiez les sections à nommer -chacune deux jurés d'accusation et deux jurés de jugement.» - -Ces propositions furent adoptées. - -La Commune comprit qu'elle avait été trop loin, mais elle ne regarda pas -cependant la partie comme perdue. Elle se retira pour aviser de nouveau -aux moyens de forcer le vouloir de l'Assemblée législative. - - - - -III. - -ROBESPIERRE. - - -Il y avait alors au sein de la Commune un homme qui ne possédait ni -l'éloquence de Barnave, ni l'audace de Danton, ni l'esprit de Camille -Desmoulins, ni l'inflexibilité de Marat; «un homme d'un air commun, -d'une figure grise et inanimée, régulièrement coiffé, proprement habillé -comme le régisseur d'une bonne maison ou comme un notaire de village -soigneux de sa personne[1].» C'était Robespierre. Il imposait, par une -sorte de raison calculée et par une effronterie calme. On lui croyait -des idées, et il laissait croire: Cet homme, que ses qualités négatives -firent toujours porter en avant par ses collègues, et que son ambition -fit rester au premier poste, fut précisément celui sur lequel la Commune -jeta ses vues pour aller ébranler l'Assemblée législative. - - [1] _Mémoires d'Outre-Tombe_, par Châteaubriand. - -Robespierre, qui n'avait que la bravoure des serpents et qui s'était -prudemment tenu à l'écart pendant le combat du 10 août, consentit à -aller arracher une sentence de mort contre ces royalistes qu'il n'avait -pas osé coucher en joue. - -Le mercredi soir, il se mit en route, à la tête d'une députation de la -Commune. L'Assemblée venait d'être merveilleusement disposée à -l'entendre par une étrange motion de Duquesnoy, dont les dernières -paroles retentissaient encore: - -«--Je demande, avait dit ce représentant, que tous les particuliers -connus par leur incivisme soient mis en état d'arrestation et gardés -jusqu'à la fin de la guerre!» - -Robespierre entra au moment où l'Assemblée passait à l'ordre du jour. - -On devina tout de suite ce qui l'amenait. - -Il s'exprima ainsi: - -«--Si la tranquillité publique et surtout la liberté tiennent à la -punition des coupables, vous devez en désirer la promptitude, vous devez -en assurer les moyens. Depuis le 10, la juste vengeance du peuple n'a -pas encore été satisfaite. Je ne sais quels obstacles invincibles -semblent s'y opposer. Le décret que vous avez rendu nous semble -insuffisant; et m'arrêtant au préambule, je trouve qu'il ne contient -point, qu'il n'explique point la nature, l'étendue des crimes que le -peuple doit punir. Il n'y est parlé encore que des crimes commis dans la -journée du 10 août, et c'est trop restreindre la vengeance du peuple; -car ces crimes remontent bien au-delà. Les plus coupables des -conspirateurs n'ont point paru dans la journée du 10, et d'après la loi, -il serait impossible de les punir. Ces hommes qui se sont couverts du -masque du patriotisme pour tuer le patriotisme; ces hommes qui -affectaient le langage des lois pour renverser toutes les lois; ce -Lafayette, qui n'était peut-être pas à Paris, mais qui pouvait y être; -ils échapperaient donc à la vengeance nationale! Ne confondons plus les -temps. Voyons les principes, voyons la nécessité publique; voyons les -efforts que le peuple a faits pour être libre. Il faut au peuple un -gouvernement digne de lui; il lui faut de nouveaux juges, créés pour les -circonstances; car si vous redonniez les juges anciens, vous rétabliriez -des juges prévaricateurs, et nous rentrerions dans ce chaos qui a failli -perdre la nation. Le peuple vous environne de sa confiance. Conservez-la -cette confiance, et ne repoussez point la gloire de sauver la liberté -pour prolonger, sans fruit pour vous-mêmes, aux dépens de l'égalité, au -mépris de la justice, un état d'orgueil et d'iniquité. Le peuple se -repose, mais il ne dort pas. Il veut la punition des coupables, il a -raison. Vous ne devez pas lui donner des lois contraires à son voeu -unanime. Nous vous prions de nous débarrasser des autorités constituées -en qui nous n'avons point de confiance, d'effacer ce double degré de -juridiction, qui, en établissant des lenteurs, assure l'impunité; nous -demandons que les coupables soient jugés par des commissaires pris dans -chaque section, souverainement et en dernier ressort.» - -Il y eut quelques applaudissements à la fin de ce discours hardi; on ne -s'arrêta pas à ce que deux ou trois phrases pouvaient avoir -d'agressif;--surtout en passant par l'organe désagréable de -Robespierre;--et l'on admit la députation aux honneurs de la séance. - -Ensuite, sur la proposition de l'ex-capucin Chabot,--qui, en abjurant sa -religion, avait abjuré également toute humanité,--l'Assemblée décréta en -principe qu'une Cour populaire jugerait les coupables, et elle renvoya -pour le mode d'exécution à la Commission extraordinaire, en l'obligeant -à faire son rapport séance tenante. - -La Commune crut triompher cette fois. - -Il était une heure du matin lorsque Brissot parut à la tribune, tenant -en main le rapport attendu avec tant d'impatience. - -Robespierre souriait. - -Les représentants, subissant l'influence de l'heure avancée, ne -prêtaient plus qu'une attention confuse aux débats expirants. - -Mais quel ne fut pas l'étonnement universel lorsque Brissot, -méconnaissant le voeu de la députation et le décret de l'Assemblée -elle-même, exposa les inconvénients qui résulteraient de la création du -nouveau tribunal suprême demandé par les commissaires de la Commune. -Selon lui, le tribunal criminel ordinaire, à qui l'Assemblée nationale -avait renvoyé la connaissance du complot du 10 août, offrait toutes les -garanties désirables «et toute la célérité que des hommes justes peuvent -désirer.» Brissot résuma les motifs de ce rapport dans un projet -d'adresse aux citoyens de Paris qui devait contrebalancer les influences -des membres exaltés de la Commune, et dont la rédaction fait autant -d'honneur à son coeur qu'à son jugement. - -On y remarque ce passage, plein de modération et de bon sens: - -«Citoyens, vos ennemis sont vaincus: les uns ont expié leurs crimes, -d'autres sont dans les fers. Sans doute, il faut pour ceux-ci donner un -grand exemple de sévérité, mais encore le donner avec fruit. Il faut -bien se garder de les frapper avec le glaive du despotisme... Sans -doute, on aurait pu trouver des formes encore plus rapides, mais elles -appartiennent au despotisme seul; lui seul peut les employer, parce -qu'il ne craint pas de se déshonorer par des cruautés; mais un peuple -libre veut et doit être juste jusque dans ses vengeances. On vous dit -que les tyrans érigent des commissions et des chambres ardentes; et -c'est précisément parce qu'ils se conduisent ainsi que vous devez -abhorrer ces formes arbitraires.» - -Soit lassitude, soit conviction, l'Assemblée adopta unanimement ce -projet d'adresse,--au grand désappointement de Robespierre et de sa -cohorte, qui durent s'en tenir aux honneurs de la séance. Toutefois, -comme elle ne voulait pas les mécontenter absolument et qu'elle -reconnaissait d'ailleurs que plusieurs membres du tribunal criminel -ordinaire étaient suspects au peuple, elle décréta, avant de se séparer, -la formation d'un nouveau jury et ordonna que les sections nommeraient -chacune quatre jurés. - -Ainsi se termina, à deux heures du matin, cette séance haletante où -l'opiniâtreté de la Commune dut céder encore une fois devant les -scrupules réveillés de la partie honnête de l'Assemblée législative. - - - - -IV. - -THÉOPHILE MANDAR.--INTIMIDATION.--JOURNÉE DU 17.--LA COMMUNE L'EMPORTE. - - -L'adresse rédigée par Brissot fut imprimée le lendemain jeudi et -affichée immédiatement dans toutes les sections. Elle ne fit qu'irriter -ceux qui désiraient faire croire à l'effervescence du peuple, au -courroux du peuple, à sa soif de vengeance! Des émissaires de la Commune -se répandirent dans les principaux quartiers et firent courir le bruit -qu'on voulait acquitter les Suisses; ils déterminèrent de la sorte -quelques rumeurs isolées, dont on se promit de tirer parti.--Au nombre -de ces orateurs de carrefour, qui joignaient une exaltation brutale à -une grande vigueur de poumons, on remarquait Théophile Mandar, petit -homme de bizarre tournure, de bizarre figure et de bizarre esprit. A -ceux qui le plaisantaient sur l'exiguité de sa taille, il avait -l'habitude de répondre fièrement, et en se redressant: «Il n'y a rien de -si petit que l'étincelle!» Théophile Mandar exerçait beaucoup -d'influence sur les Jacobins des faubourgs par son énergique et -originale faconde; il était en outre vice-président de la section du -Temple. Toutes ces considérations le firent distinguer de la Commune; et -Robespierre ayant, par suite de son insuccès de la veille, refusé -nettement de se représenter à la barre, on décida de lui substituer -Théophile Mandar. C'était substituer la flamme à la fumée, le coup à la -menace. L'orateur populaire n'était ni un homme de demi-mesure, ni un -homme de demi-langage. Le vendredi, 17, à dix heures du matin, il -pénétra seul dans l'enceinte de l'Assemblée, vêtu plus pittoresquement -que proprement; et, de sa voix de tonnerre qu'on s'étonnait d'entendre -sortir d'un si faible corps, il proféra les paroles suivantes: - -«--Je viens vous annoncer que ce soir, à minuit, le tocsin sonnera, la -générale battra! Le peuple est las de n'être pas vengé. Craignez qu'il -ne se fasse justice lui-même! _Je demande_ que, sans désemparer, vous -décrétiez qu'il soit nommé un citoyen par chaque section pour former un -tribunal criminel. _Je demande_ qu'au château des Tuileries soit établi -ce tribunal.» - -Chacune de ces phrases, courte et hautaine, avait retenti comme un coup -de feu. Les représentants en demeurèrent troublés. Quand il eut fini, il -distribua gravement plusieurs copies de son discours; car j'ai oublié de -dire que Théophile Mandar était une manière d'homme de lettres;--et, -comme tous les hommes de lettres, il tenait beaucoup à ses phrases. - -Par exemple, il n'obtint pas les honneurs de la séance. - -Choudieu le réprimanda même très-dédaigneusement et -très-catégoriquement: - -«--Il y a une proclamation faite, dit-il; elle est suffisante. Tous ceux -qui viennent CRIER ici ne sont pas les amis du peuple. Si l'on ne veut -pas obéir aux décrets de l'Assemblée nationale, elle n'a pas besoin d'en -faire. _On veut établir un tribunal inquisitorial_; je m'y oppose de -toutes mes forces; je m'opposerai toujours à un tribunal qui disposerait -arbitrairement de la vie des citoyens!» - -La question se posait ouvertement. L'antagonisme entre l'Assemblée et la -Commune apparaissait à nu. Celle-ci voulait peser sur celle-là; elle -avait commencé par dire: _Je demande_; elle finissait par dire: _Je -veux!_ L'Assemblée laissa éclater sa colère et le ressentiment de son -amour-propre froissé grossièrement, et ce fut sur la tête de Théophile -Mandar que l'orale fondit tout entier. - -Thuriot monta à la tribune après Choudieu, et se montra plus explicite -encore: - -«--Il ne faut pas que quelques hommes viennent substituer ici leur -volonté particulière à la volonté générale. Puisque dans ce moment on -cherche à vous persuader qu'il se prépare un mouvement, une nouvelle -insurrection; puisque dans ce moment où l'on devrait sentir que le -besoin le plus pressant est celui de la réunion, on essaie encore -d'agiter le peuple, je demande que le corps législatif se montre décidé -à mourir plutôt qu'à souffrir la moindre atteinte à la loi, et décrète -qu'il sera envoyé des commissaires dans les sections pour les rappeler -au respect. Il ne faut pas de magistrats qui cèdent à la première -impulsion du peuple lorsqu'on le trompe. J'aime la liberté, j'aime la -Révolution; _mais s'il fallait un crime pour l'assurer, j'aimerais mieux -me poignarder!_ La Révolution n'est pas seulement pour la France, nous -en sommes comptables à l'humanité. Il faut qu'un jour tous les peuples -puissent bénir la Révolution française!» - -Ah! c'étaient là de belles dispositions! c'étaient là de nobles -principes! Les derniers efforts de ces hommes pour résister au courant -de sang qui va bientôt les entraîner, l'accent généreux et sincère de -quelques-uns, leur lutte désespérée, patiente, contre les Jacobins -grondants et croissants, leur répugnance et leur lenteur à punir, enfin -les sentiments d'ordre moral qui les animent encore, ont un caractère de -dignité qu'on ne peut pas méconnaître. On les excuse quelquefois, on les -plaint presque toujours. - -Aussi désappointé que Robespierre, et chargé plus que lui de -l'indignation des représentants, Théophile Mandar, le bouc émissaire, se -retira, ne rapportant qu'un échec de plus à ceux qui l'avaient envoyé. - -Pourtant, ses paroles germaient dans l'Assemblée; elles étaient la -preuve désolante des résolutions implacables de la Commune; et, aux -manifestations obstinées de ce nouveau pouvoir, d'autant plus despotique -qu'il s'autorisait du peuple, il était facile de prévoir qu'on ne -pourrait pas résister toujours. Ces réflexions absorbèrent une partie de -la séance et réagirent sur les travaux de la Commission extraordinaire. -Aussi lorsque, le même jour, une députation des citoyens nommés pour -former les jurys d'accusation et de jugement parut à la barre, -trouva-t-elle l'Assemblée fatalement disposée à l'écouter, comme de -guerre lasse. - -Voici en quels termes s'exprima le chef de cette nouvelle députation: - -«--Je suis envoyé par le jury d'accusation, dont je suis membre, pour -venir éclairer votre religion, car _vous paraissez être dans les -ténèbres_ sur ce qui se passe à Paris. Un très-petit nombre des juges du -tribunal criminel jouit de la confiance du peuple, et ceux-là ne sont -presque pas connus. Si _avant deux ou trois heures_ le directeur du jury -n'est pas nommé, si les jurés ne sont pas en état d'agir, _de grands -malheurs se promèneront dans Paris_. Nous vous invitons à ne pas vous -traîner sur les traces de l'ancienne jurisprudence. C'est à force de -ménagements que vous avez mis le peuple dans la nécessité de se lever, -car, législateurs, C'EST PAR SA SEULE ÉNERGIE que le peuple s'est sauvé. -Levez-vous, représentants, soyez grands comme le peuple pour mériter sa -confiance!» - -Il y a une variante de ce discours dans le _Patriote français_; nous la -donnons ici, pour montrer combien, dans ces temps de troubles, les -comptes-rendus des séances variaient selon l'esprit des journaux et la -conscience des rédacteurs: «Si le tyran eût été vainqueur, déjà DOUZE -CENTS échafauds auraient été dressés dans la capitale, et plus de trois -mille citoyens auraient payé de leurs têtes le crime énorme, aux yeux -des despotes, d'avoir osé devenir libres; et le peuple français, -victorieux de la plus horrible conspiration, vainqueur de la plus noire -trahison, n'est pas encore vengé! Les principes de la justice sont-ils -donc différents pour un peuple souverain et pour un peuple esclave? Nous -n'avons posé les armes que parce que vous nous avez promis justice; vous -nous la rendrez!» - -La progression était régulièrement observée, rigoureusement suivie. -Maintenant ce n'étaient plus les jurés qui étaient suspects, c'étaient -les juges qui gênaient. Ruse aisée à concevoir! prétexte insidieux! Sous -mille détours et mille déguisements, revenait sans cesse l'inexorable -question de l'établissement d'un tribunal spécial, extraordinaire, -suprême! - -A la fin, l'Assemblée se sentit au bout de son courage et de sa -volonté... - -Elle ne put tenir plus longtemps contre le flot envahissant de ces -pétitionnaires féroces. - -Elle annonça, en soupirant, que la députation allait être satisfaite; et -bientôt, en effet, la Commission extraordinaire,--poussée, elle aussi, -jusque dans ses derniers retranchements,--proposa, par l'organe -d'Hérault de Séchelles, un projet de décret dont voici les principales -bases: - -«Il sera procédé à la formation d'un corps électoral pour nommer les -membres d'un Tribunal criminel destiné à juger les crimes commis dans la -journée du 10 août courant, et autres crimes y relatifs, circonstances -et dépendances. - -»Ce tribunal, qui prononcera en dernier ressort, sans recours au -tribunal de cassation, sera divisé en deux sections composées chacune de -quatre juges, quatre suppléants, un accusateur public, deux greffiers, -quatre commis-greffiers et d'un commissaire national, nommé par le -pouvoir exécutif provisoire. - -»Les deux juges qui auront été élus les premiers, présideront chacun une -des sections. - -«Le costume et le traitement des membres composant le tribunal créé par -le présent décret seront les mêmes que ceux attribués aux membres du -Tribunal criminel du département de Paris, etc., etc.» - -Il n'y avait plus moyen d'éluder. - -L'Assemblée législative adopta ce projet de décret, sans discussion. -Thuriot lui-même, Thuriot qui s'en était montré l'adversaire le plus -chaleureux, demeura muet. Toute protestation eût été stérile en ce -moment; son silence confessa l'ascendant de la Commune. - -Quoi qu'il en soit, Robespierre ne lui pardonna jamais son opposition -d'un instant; et, après le 9 thermidor, on trouva dans ses papiers la -note suivante, écrite de sa main: «Thuriot ne fut jamais qu'un partisan -d'Orléans; son silence depuis la chute de Danton et depuis son expulsion -des Jacobins, contraste avec son bavardage éternel avant cette époque. -Il se borne à intriguer sourdement et à s'agiter beaucoup à la Montagne, -lorsque le Comité de salut public propose une mesure fatale aux -factions. C'est lui qui, le premier, fit une tentative pour arrêter le -mouvement révolutionnaire, en prêchant l'indulgence sous le nom de -morale, lorsqu'on porta les premiers coups à l'aristocratie.» - - - - -CHAPITRE II. - - - - -I. - -NUIT DU 17 AU 18.--ON NOMME LES MEMBRES DU TRIBUNAL.--ROBESPIERRE REFUSE -LA PRÉSIDENCE. - - -Il nous a paru nécessaire de débrouiller, un peu minutieusement -peut-être, l'origine de ce tribunal, de bien faire connaître ses -fondateurs, de porter la lumière dans les causes secrètes qui ont amené -sa création, de n'omettre aucune des instances barbares qui l'ont -déterminée. Les Suisses n'étaient qu'un prétexte, l'attentat du 10 août -n'était qu'un moyen.--Livrez-nous l'échafaud, donnez-nous la clef des -prisons! voilà ce que demandait la Commune en demandant l'établissement -d'un tribunal populaire. Les députés le savaient bien; aussi firent-ils -la sourde oreille autant que cela leur fut possible; puis à bout de -résistance, ils se lavèrent les mains, à la manière politique de Ponce -Pilate. - -A dater de ce jour vont commencer ces fatales proscriptions, ces -aveugles représailles, ces assouvissements populaires dont le récit -attend toujours et attendra longtemps un Tacite. De ce pouvoir tombé -dans la rue et cassé en miettes, les ignorants, les criminels, les -ambitieux, les sages et les fous, tout le monde enfin va se partager les -morceaux. Une moitié de Paris va dénoncer l'autre, enfermer l'autre, -tuer l'autre! - -La Commune ne perdit pas une seconde. A peine le décret de l'Assemblée -eut-il été rendu, que les quarante-huit sections désignèrent des -électeurs pour procéder au choix des membres du nouveau tribunal. Dans -la nuit du 17 au 18, ces électeurs se rassemblèrent à l'Hôtel-de-Ville -et nommèrent les juges et les quatre-vingt-seize jurés (deux par -section.) - -Le premier nom qui sortit fut celui de Robespierre. - -C'était justice! - -Voici les autres noms, dont le _Moniteur_ publia le lendemain la liste -incomplète et mal orthographiée: - -JUGES.--MM. Robespierre, Osselin, Mathieu, Pepin-Dégrouhette, Laveaux, -d'Aubigni, Coffinhal-Dubail. (Il manque un juge.) - -ACCUSATEURS PUBLICS.--Lullier, Réal. - -MEMBRES DU JURY D'ACCUSATION.--Leroi, Blandin, Bottot (et non Bolleaux), -Lohier, Loyseau, Caillère de l'Etang, Perdrix. - -SUPPLÉANTS.--Desvieux, Boucher-René, Jaillant, Maire, Dumouchel, Jurie, -Mulot (et non Multot), Andrieux. - -GREFFIERS.--Bruslé, Hardy (et non Gardy), Bourdon, Mollard. - -C'étaient tous des membres de la Commune, ou des gens dévoués corps et -âme au parti anarchiste. La plupart, tels que Lullier, Desvieux, Pépin, -Bourdon, etc., avaient même fait partie des députations envoyées à -l'Assemblée. On pouvait donc compter sur eux, à bon droit. - -Cette liste fut accueillie avec faveur par les sections, presque -entièrement jacobinisées. - -Ensuite le conseil-général de la Commune qui, depuis le 10 août, s'était -lui aussi déclaré en permanence, déclara que, la place du Carrousel -étant le lieu où _le crime_ avait été commis, la place du Carrousel -serait le théâtre de l'expiation. - -Sur la proposition de la section de Montreuil, une garde composée de -citoyens et de gendarmes fut affectée au nouveau tribunal[2]. - - [2] Voir les _Procès-Verbaux de la Commune de Paris_. - -On prit encore d'autres dispositions, et l'on se sépara, après avoir -décidé que l'installation aurait lieu le lendemain, 18 août, au -Palais-de-Justice. - -Dans cet intervalle, Robespierre se sentit atteint de scrupules -singuliers; il refusa l'honneur de la présidence auquel l'appelait cet -article du décret: «Les deux juges qui auront été élus les premiers -présideront chacun une des sections.» Ce rôle lui parut sans doute trop -subalterne; celui d'instigateur lui convenait mieux, quant à présent. Il -n'en voulait pas d'autre. - -Ce refus ayant été diversement interprété, il se vit obligé de publier -une lettre explicative. Nous la reproduisons: - -«Certaines personnes ont voulu jeter des nuages sur le refus que j'ai -fait de la place de président du tribunal destiné à juger les -conspirateurs. Je dois compte au public de mes motifs. - -»J'ai combattu, depuis l'origine de la Révolution, la plus grande partie -de ces criminels de lèse-nation; j'ai dénoncé la plupart d'entre eux; -j'ai prédit tous leurs attentats, lorsqu'on croyait encore à leur -civisme; je ne pouvais être le juge de ceux dont j'ai été l'adversaire, -et j'ai dû me souvenir que s'ils étaient les ennemis de la patrie, ils -s'étaient aussi déclarés les miens. Cette maxime, bonne dans toutes les -circonstances, est surtout applicable à celle-ci. La justice du peuple -doit porter un caractère digne de lui; il faut qu'elle soit imposante -autant que PROMPTE et TERRIBLE.» - -«L'exercice de ces nouvelles fonctions était incompatible avec celui de -représentant de la Commune, qui m'avait été confié; il fallait opter: je -suis resté au poste où j'étais, convaincu que c'était là où je devais -actuellement servir ma patrie. - -»Signé ROBESPIERRE.» - -La liste du _Moniteur_ se trouva dès lors modifiée. Cette liste, envoyée -à la hâte et où les noms sont presque tous estropiés (nous leur avons -restitué leur orthographe), est d'ailleurs, comme nous l'avons dit, -très-incomplète; entre autres, un nom des plus importants y est omis, -celui du directeur du jury d'accusation:--Fouquier-Tinville. - - - - -II. - -INSTALLATION AU PALAIS-DE-JUSTICE. - - -L'installation du _Tribunal criminel du dix-sept août_--ainsi fut-il -nommé du jour de sa création--se fit au Palais-de-Justice, dans la -grand'chambre du parlement, au milieu d'une foule assez considérable, -que l'on avait, la veille, prévenue et convoquée. Le grand escalier -était principalement couvert de ces agitateurs à gages, que nous -retrouverons partout dans le courant de cette histoire, au pied de -l'échafaud comme sur les degrés de l'autel de l'Etre-Suprême, dans -les tribunes de la Convention et dans la nef souillée de -Notre-Dame,--éternel ramas de ces hommes _perdus de dettes et de -crimes_, dont parle Corneille, qui poussent au char de toute révolution. -Dans l'affreuse langue d'alors, on appelait cette multitude: la -_huaille_. Son patriotisme ne se manifestait, en effet, que par des -huées; son enthousiasme procédait par vociférations. Elle se croyait le -peuple, comme se croit l'eau la vase qui monte des étangs battus. - -On voulait donner et l'on donna une certaine pompe à cette cérémonie; on -emprunta même des formes antiques. Chaque membre du Tribunal fut tenu de -monter sur une espèce d'estrade, et là, de proférer ces mots, en -s'adressant à la foule:--Peuple! je suis un tel, de telle section, -demeurant dans telle section, exerçant telle profession; avez-vous -quelque reproche à me faire? Jugez-moi avant que j'aie le droit de juger -les autres. - -Après une minute d'attente, si personne n'élevait la voix, il descendait -et faisait place à un autre. - -Il n'y eut de réclamation contre aucun membre. - -Etait-ce donc à dire que tous ces hommes fussent également purs, -également honorables? Leur passé était-il si complétement à l'abri de -tout reproche? Quoi! pas une objection, pas une observation partie du -sein de cet auditoire? Qui le stupéfiait de la sorte? Ah! c'était sans -doute l'impudence de quelques-uns de ces jurés, qui, banqueroutiers, -voleurs, intrigants, osaient faire retentir dans l'enceinte de la -justice leur nom flétri par la loi et dire en face au peuple:--Jugez-moi -avant que je juge les autres! - -Eh bien! ce que le peuple égaré ou tremblant n'eut pas le courage de -faire, nous le ferons, nous, et nous arracherons leur masque à ces -magistrats de hasard; nous dirons leurs titres à l'estime et au respect; -nous les ferons descendre, couverts de honte, de l'estrade où l'audace -les a hissés! - -Cette première formalité accomplie, les juges, les jurés, les -accusateurs publics prêtèrent, en présence des représentants de la -Commune, le serment d'être fidèles à la nation et de maintenir -l'exécution des lois ou de mourir à leur poste. - -A leur tour, les juges reçurent le même serment des commissaires -nationaux et des greffiers. - -Puis, on se mit à l'oeuvre. - -Les accusés ne manquaient pas, il n'y avait qu'à choisir. Les cachots -regorgeaient, grâce aux visites domiciliaires, aux mandats d'arrêt du -Comité de surveillance et aux dénonciations particulières. Des princes, -des princesses, des journalistes, des ouvriers, des prêtres, des -militaires! La moisson promettait d'être grasse, elle le fut. - -Lorsqu'on eut employé la plus grande partie de la journée à des -dispositions générales[3] indispensables, on convint d'instruire -l'affaire de M. Collenot d'Angremont, convaincu d'embauchage pour le -compte de Louis XVI. - - [3] «Le jury spécial d'accusation désirant apporter à ses opérations - toute la célérité dont ses fonctions se trouvent susceptibles, a - nommé pour demander en son nom dans les bureaux de la mairie et dans - ceux de la maison-commune tous les papiers et pièces dont il a - besoin pour accélérer l'importante mission dont il est chargé, MM. - Petit fils et Garnier. FAIT AU TRIBUNAL, SÉANCE TENANTE, l'an IVe de - la liberté et Ier de l'égalité.» (_Procès-verbaux de la Commune._) - -Mais avant de suivre le Tribunal du 17 août dans ses premiers travaux, -examinons, ainsi que nous l'avons promis, les antécédents des membres -qui le composent;--et, avant qu'ils ne la rendent aux autres, -rendons-leur à eux-mêmes la justice qui leur est due. - - - - -III. - -UN SYBARITE DE LA DÉMOCRATIE.--NICOLAS OSSELIN. - - -«Les augures, en s'envisageant les uns les autres, se riaient au nez. Il -devrait en être de même des hommes de loi; on peut m'en croire, car je -l'ai été longtemps.» Ainsi s'exprimait effrontément à la tribune, le 22 -septembre 1792, cet Osselin qui avait abandonné la place de président de -la première section du Tribunal pour celle de député à la Convention. - -Pourtant ce n'était pas un souvenir à venir évoquer. Nicolas Osselin -avait été un triste et honteux homme de loi avant la Révolution. Les -scandales de sa jeunesse l'avaient empêché, en 1783, d'être admis dans -la compagnie des notaires de Paris. Comme il avait traité d'une charge, -il plaida lui-même contre eux et perdit. C'était le fils d'un bourgeois -aisé; il possédait le ton de la bonne compagnie et joignait à un visage -agréable une grande élégance de costume et de manières. Il composait des -vers galants, et l'une de ses romances: _Te bien aimer, ô ma tendre -Zélie!_ qui fit longtemps les délices des boudoirs, est peut-être encore -vivante dans le souvenir de quelques octogénaires. On peut donc supposer -qu'il ne tenait pas extraordinairement à être notaire; cependant il -tenait à être quelque chose, et son ambition ne se trouvait pas -satisfaite par des succès de salon ou par des triomphes de coulisses. - -En 1789, il figura parmi les électeurs de Paris; puis devint membre de -la municipalité, dont Bailly était le maire. Osselin se conduisit avec -mesure dans les premières luttes de ce pouvoir nouveau contre les -exigences d'un peuple naissant à la liberté. Mais les événements, à -cette époque, emportaient les hommes ou les brisaient. Jeune, ardent, -Osselin bondit avec les flots du torrent et adopta sans réserve les -théories démocratiques; ennemi furieux de la cour, il combattit -néanmoins les excès populaires. Le propre de ces organisations extrêmes -est de se brouiller avec tous les partis. C'est ainsi que, lorsque La -Fayette voulut donner sa démission de commandant des gardes nationales, -Osselin, dans un élan d'enthousiasme, alla jusqu'à prier à genoux le -général de conserver son commandement,--démarche peu digne, que censura -Bailly lui-même, et dont Marat se servit plus tard pour dominer Osselin -et pour le pousser dans les exagérations déjà trop naturelles à ce -caractère faible et mobile[4]. - - [4] _Histoire des Prisons de l'Europe._ - -Bailleul, dans son _Almanach des Bizarreries humaines_ ou recueil -d'anecdotes sur la Révolution, dépeint Osselin comme «un pauvre homme, -un brouillon avec une activité de singe et toute l'intrigue d'un -révolutionnaire. Il avait néanmoins un peu de cette faculté qu'on -appelle de l'esprit à Paris, et qui consiste à donner à des riens une -tournure plaisante. Quand il avait attrapé un bon mot, ou ce qu'il -croyait en être un, il en riait le premier à gorge déployée et sans -fin.» - -Osselin était administrateur des domaines lorsque le voeu des électeurs -l'appela au nouveau tribunal criminel. Il avait activement figuré parmi -les moteurs de l'insurrection du 10 août et, précédemment, en juillet, -il avait pris la défense de Manuel et de Pétion, lors de leur -destitution successive. Tous ces services méritaient une récompense; le -refus de Robespierre le laissa président de la première section du -Tribunal,--poste qu'il ne conserva que pendant plusieurs semaines, -c'est-à-dire jusqu'au jour où il alla siéger à la Convention nationale. -Il avait alors trente-neuf ans, et il habitait un coquet appartement -dans une ancienne maison de la rue de Bourbon, au faubourg -Saint-Germain. - -Pendant son court passage au Tribunal du 17 août, Osselin,--tout le -monde s'accorde à le reconnaître,--fit preuve de modération et -s'acquitta de ses fonctions de président avec une conscience qui -mécontenta plusieurs fois la Commune et le peuple. C'est que ce n'était -pas au fond un méchant homme. Hélas! c'était pis, peut-être. Sous une -aveugle impétuosité, il cachait une faiblesse de caractère des plus -dangereuses... - - - - -IV. - -MATHIEU.--PEPIN-DÉGROUHETTE.--LAVEAUX.--D'AUBIGNI.--COFFINHAL-DUBAIL. - - -Ce Mathieu ne fit que passer à travers le Tribunal du 17 août, comme -Osselin. Au bout de quelques séances, on ne retrouve plus son nom. - -«Pierre-Athanase Pepin-Dégrouhette, espèce de cul-de-jatte, avait été -renfermé à Bicêtre pendant quatorze ans, puis valet à l'Hôtel-Dieu, puis -postulant aux justices subalternes de Montmartre et de La Villette. La -fille d'un portier l'avait recueilli; il l'avait épousée et associée à -sa misère.» Ces quelques lignes de biographie, dues à la plume bien -informée d'un contemporain (l'avocat Maton de La Varenne, qui refusa -d'être le défenseur de Fouquier-Tinville, après avoir été celui de tous -les voleurs du royaume), ne contiennent rien de chargé. -Pepin-Dégrouhette était un homme méprisable de tous points; il joignait -la corruption de l'âme à la bassesse du visage. _Son immoralité n'était -un problème pour personne_, selon l'expression d'un témoin dans le -procès des prisons. Après la cassation du Tribunal, où il avait remplacé -Osselin à la présidence de la première section, il fut arrêté comme -prévenu de s'être enrichi dans ses fonctions par des voies illicites; et -il n'échappa aux charges terribles qui pesaient sur lui qu'en -remplissant à Saint-Lazare le rôle odieux de _mouton_ ou -délateur,--ainsi que nous le verrons plus tard. - -A côté de cet être abject, nous sommes heureux de pouvoir reposer notre -vue sur un homme intelligent, le plus instruit du parti jacobin, un des -collaborateurs de Mirabeau dans son travail de la _Monarchie -prussienne_, le célèbre lexicographe Laveaux. Celui-là au moins n'a pas -de taches avilissantes sur son passé; c'est un révolutionnaire ardent, -mais agissant par conviction, rarement par intrigue. Ami de -Frédéric-le-Grand, qui lui avait donné une chaire de littérature -française à Berlin, Laveaux avait écrit une trentaine de volumes de -toute sorte, lorsque la Révolution française fit explosion. Il crut -qu'il devait ses lumières à son pays et il revint en France, où jusqu'au -mois de mai 1792 il rédigea le _Courrier de Strasbourg_, pour lequel il -essuya quelques persécutions. Il était à Paris lors de la journée du 10 -août; lié avec les principaux chefs de la démocratie, il ne fut pas -oublié par eux lors de la formation du nouveau Tribunal criminel. Il fut -nommé président de la deuxième section, et la sagesse de sa conduite -répondit à ce qu'on était en droit d'attendre de son savoir et de son -expérience. Laveaux avait quarante-trois ans; il avait pris, à Bâle, les -ordres dans l'église réformée. C'est l'auteur du grand dictionnaire qui -porte son nom. - -Nous retombons maintenant dans l'ignorance et dans la fange. D'Aubigni, -fils d'un ancien notaire de Blérancourt, dans le département de l'Aisne, -est un portrait qui répugne au pinceau autant que le portrait de -Pepin-Dégrouhette. - -Il n'appert pas, en effet, que Jean-Louis-Marie Vilain d'Aubigni fut un -homme d'une probité exacte, d'une réputation immaculée. Sa mémoire nous -arrive toute noircie à travers les nuages de la Révolution. Ancien -procureur au parlement de Paris, puis agent d'affaires, on le voit -poindre après la prise de la Bastille et aux événements des 5 et 6 -octobre, où il figure comme simple garde national. Un an plus tard, il -se fait recevoir membre de la société des _Amis de la Constitution_, -séant aux Jacobins de la rue Saint-Honoré. A partir de cette époque il -_joue un rôle_, selon une expression d'alors, et il apparaît comme un -des plus fougueux champions de la démocratie. - -La journée du 10 août le vit se multiplier aux alentours du château et -dans le château même. Il sentait l'or et le convoitait. Peltier veut -qu'il ait été un des instigateurs de la mort du journaliste Suleau, ce -jeune homme que sa belle mine, l'éclat de ses armes et la fraîcheur de -son uniforme avaient fait arrêter à huit heures et demie du matin sur la -terrasse des Feuillants. «Un factieux, nommé d'Aubigni, chassé depuis de -la municipalité nouvelle pour ses vols, accabla Suleau de reproches et -d'invectives; il le fit dépouiller de son bonnet de grenadier, de son -sabre et de sa giberne. Suleau protesta contre cette violence de la -manière la plus énergique. Sur ces entrefaites arrive Théroigne de -Méricourt; elle lui saute au collet et aide à l'entraîner; il se débat -comme un lion contre vingt furieux, mais vainement! Mis hors d'état de -défense, on le saisit, on le taille en pièces[5].» - - [5] _Dernier tableau de Paris ou Récit de la révolution du 10 août_, - par J. Peltier. - -Dans un mémoire justificatif qu'il répandit lors de sa déportation, -Vilain d'Aubigni a prétendu avoir sauvé la vie à une foule de personnes -dans la journée du 10 août, notamment à la compagnie colonnelle des -Suisses tout entière, ainsi qu'à l'état-major de ce régiment. Cette -assertion, qui ne repose sur aucune espèce de témoignage, me paraît -combattue par un passage d'un autre de ses mémoires, publié, celui-là, -en l'an II, et dans lequel Vilain d'Aubigni s'exprime d'une manière bien -différente: «Roland et ses complices, dit-il, ne peuvent me pardonner -d'avoir, dans la nuit et la matinée de l'immortelle journée du 10 août, -détruit leur espoir, en livrant à une MORT PROMPTE ET TERRIBLE les -principaux chefs qu'ils avaient chargés de l'exécution de leur -conjuration.» - -Quoiqu'il en soit, ce fut d'Aubigni qui, en sa qualité de commissaire de -la section des Tuileries, inventoria, après l'invasion du château, les -objets précieux qui s'y trouvaient. Cet inventaire fut long. Il fit -main-basse sur quelques sacs;--on a prétendu, on a même imprimé que sa -femme, craignant les perquisitions, avait, à son insu, rapporté à la -Commune cent mille livres dont il s'était emparé. D'Aubigni eut à subir -divers interrogatoires à cet égard, il se défendit mal; mais comme il -était l'ami de Danton et que Danton était tout-puissant à cette époque, -on ferma les yeux. Sur ces entrefaites, il fut appelé par les électeurs -à faire partie du Tribunal du 17 août.--Quel juge! - -Le dernier qui se présente sous notre plume, ce n'est pas un voleur, -c'est un bourreau, c'est Coffinhal. Une haute stature, des yeux noirs, -d'épais sourcils, un teint jaune, la voix d'un butor, tel est le -portrait de cet Auvergnat, d'abord médecin, ensuite procureur au -Chatelet, puis révolutionnaire par tempérament. Il avait ajouté à son -nom celui de Dubail, pour se distinguer de ses deux frères, Coffinhal et -Coffinhal Dunoyer. Il avait trente-huit ans. Il figure assez sur les -premiers plans de cette histoire pour que nous soyons dispensé d'en -parler davantage en ce moment. - - - - -V. - -LES DEUX ACCUSATEURS PUBLICS.--RÉAL, LULLIER. - - -«Il n'est personne qui ne se souvienne d'avoir remarqué dans le monde un -vieillard plus que septuagénaire, d'une taille moyenne, mais bien prise, -d'une toilette modeste, mais propre et soignée, d'une tournure encore -virile et quelque fois sémillante, qui ne rappelait en rien la caducité -de l'âge et les orages de la vie; d'une figure peu régulière, mais qui -avait été agréable, et qui l'était encore à force d'expression; coiffé -de beaux cheveux blancs qu'on envierait à vingt ans, et armé d'un regard -bleu, lucide et transparent où n'avait jamais cessé de briller le feu -d'une ardente jeunesse. - -»Quand le dîner tirait à sa fin, et que la conversation devenait -tout-à-coup générale autour d'une table splendidement servie, dont j'ai -vu faire les honneurs par une des plus aimables et des plus jolies -femmes de Paris (Mme Coste), une voix souple et ferme, sonore et bien -accentuée, s'élevait d'ordinaire, dominait toutes les autres, et -finissait par captiver l'attention des plus distraits. C'est ce que -n'était plus une causerie vague et souvent insipide pour ceux mêmes qui -en font les frais; c'était une narration spirituelle, animée, riche sans -digression, pleine sans verbiage, érudite sans pédantisme, et polie sans -afféterie, dont l'attrait paraissait d'autant plus piquant aux écouteurs -que l'historien avait presque toujours été un des principaux personnages -des scènes qu'il racontait. Or, ce n'était pas là de ces scènes -vulgaires auxquelles la vanité seule d'un homme prévenu de son -importance peut supposer quelque intérêt, parce qu'il imagine sottement -que le reflet de son nom couvrira la pauvreté de son récit. C'était du -grave, du grandiose, du terrible. Tous les acteurs imposants de la -Révolution y jouaient leur rôle, depuis les despotes sanguinaires -qu'avait faits la populace, jusqu'au grand homme que ses soldats avaient -fait empereur; et voilà pourquoi, lorsque cet homme avait fini de -parler, on gardait quelque temps le silence, comme pour l'entendre -encore. - -»Cet homme, ce vieillard, c'était le comte Réal.» - -En puisant dans ses souvenirs, Charles Nodier en a rapporté cette vive -peinture, que nos lecteurs nous remercieront sans doute d'avoir mise -sous leurs yeux. Nous ajouterons peu de chose à ces traits fermement et -spirituellement arrêtés. Réal, pour qui l'on devait créer un jour le -titre d'_Historiographe de la République française_, est, comme Laveaux, -un de ces hommes qu'on aime à rencontrer (justement parce qu'ils ne sont -pas à leur place) parmi les brutes et les scélérats qui débordent en -temps de révolution. Ils font un vilain métier, mais au moins ils ont -les mains nettes; et en dehors de la politique ce sont des gens -distingués, érudits, à demi-passionnés et à demi-habiles, de ceux-là qui -se sauvent toujours en suivant simplement le courant des affaires. Aussi -la fortune rapide de ce Pierre-François Réal, fils d'un garde-chasse, -ensuite petit procureur au Chatelet, puis accusateur public au Tribunal -du 17 août, et successivement substitut de Chaumette, commissaire du -gouvernement au département de Paris, conseiller d'Etat, préfet de -police sous l'Empire et comte par-dessus tout, cette fortune-là, -disons-nous, ne doit pas étonner. - -Son collègue Lullier, avec moins d'importance réelle, s'agita davantage, -mais il ne réussit qu'à être odieux. Favori de la Commune, il fut, en -décembre, le compétiteur de Chambon pour la place de maire de Paris. -Nous le verrons, dans les hideuses journées de septembre, continuer à la -Force le rôle qui lui avait été confié au Tribunal du 17 août et -désigner aux sabres des égorgeurs la tête blonde et charmante de la -princesse de Lamballe. - - - - -VI. - -LEROI.--BOTTOT.--LOHIER.--LOYSEAU.--CAILLÈRE DE -L'ÉTANG.--BOUCHER-RENÉ.--MAIRE, ETC. - - -Ceux-ci représentent le jury d'accusation et quelques suppléants. Le -premier est un ci-devant marquis,--le marquis de Montflabert,--maire de -Coulommiers. Il a renoncé à son titre et même à son nom pour s'affubler -du sobriquet de _Dix-Août_. On a trouvé d'autant plus piquant d'en faire -un juré qu'il est sourd, et par conséquent moins susceptible qu'un autre -de se laisser influencer par les dépositions des témoins.--Il mourra sur -l'échafaud. - -Bottot est jeune; il essaiera de provoquer l'acquittement de quelques -prévenus;--il sera destitué. - -L'épicier Lohier est un des serviles comparses de la Commune. On sera -content de lui au Tribunal du 17 août, on le conservera au Tribunal -révolutionnaire. - -Loyseau était chirurgien-barbier dans un village de la Beauce avant la -Révolution. Dans ses nouvelles attributions, il se montrera tellement -sévère qu'on le croira digne d'aller siéger parmi les juges de Louis -XVI, et qu'il se trouvera un département pour l'envoyer à la Convention -nationale. - -Caillère de l'Etang, avocat, homme instruit. - -Boucher-René exercera les fonctions de maire de Paris, par intérim, -après la démission de Pétion. - -Maire, de la section des Arcis, passera au tribunal du 10 mars et n'y -sera pas suivi par une réputation de clémence. - -Je laisse de côté plusieurs noms, tout-à-fait enfouis dans l'ombre, tels -que Jaillant, Jurie, Dumouchel (ne pas confondre avec l'ex-recteur de -l'Université, évêque constitutionnel, etc.), Blandin, Andrieux (non pas -le littérateur), et d'autres encore, pour qui l'oubli est un bienfait et -le dédain une grâce. - -Cette brigade d'accusation était commandée par l'homme oublié dans le -_Moniteur_, par Fouquier-Tinville, ancien procureur au Chatelet et -_assassin en première instance_. - - - - -VII. - -FOUQUIER-TINVILLE. - - -Mais alors Fouquier-Tinville n'en était qu'à ses premières armes. Il -débutait au Tribunal du 17 août. Que dis-je? C'était un nouvel époux; il -venait tout récemment de convoler en secondes noces avec une jeune fille -NOBLE, de petite taille, mais de très-jolie figure,--car l'accusateur -public était sensible aux charmes de la physionomie. Il aimait aussi la -bonne chère et il avait le mot pour rire à l'occasion. «Il avait -surtout, dit Desessarts, un goût de prédilection pour les danseuses de -spectacles, auxquelles il sacrifia sans réserve sa fortune.»--C'était du -temps de sa première femme que ce _goût de prédilection_ lui était venu; -cette femme se plaignait quelquefois de lui voir dissiper ainsi son -patrimoine. Cela donna du mécontentement à Fouquier-Tinville. Mais, par -bonheur, cette femme mourut bientôt, lui laissant sa liberté et trois -enfants. - -Ce fut alors que Fouquier-Tinville s'éprit de la petite aristocrate en -question. J'ignore si elle lui apporta de la fortune; il en avait -besoin; car, après avoir vendu sa charge, il ne lui était resté que des -dettes.--C'était la mode, chez quelques sans-culottes, d'épouser des -filles de famille noble; on ne sait pas pourquoi. Le plus fétide d'entre -tous, le capucin Chabot, ne se maria-t-il pas, en plein 93, avec une -Autrichienne riche de 700,000 livres? Déclamez donc contre les titres et -contre l'argent! - -Toutes les réhabilitations ont été tentées,--même celle de -Fouquier-Tinville. Empressons-nous toutefois de déclarer que ce n'est -pas parmi ses contemporains qu'il s'est trouvé un écrivain pour une -pareille tâche. Quelques-uns ont pu lui accorder l'habileté, la -connaissance profonde des affaires, le courage même,--mais aucun, aucun -entendez-vous, ne lui a accordé le coeur d'un homme. Ses complices se -reculaient souvent d'auprès de lui et le regardaient avec une admiration -effrayée. Le _dépopulateur_! ainsi l'appelait-on au Comité de salut -public; et Collot-d'Herbois,--Collot-d'Herbois que le sang ne devait pas -épouvanter, cependant!--l'a flétri par une monstrueuse et éloquente -parole, en disant de lui: IL A DÉMORALISÉ LE SUPPLICE! - -Le masque de Fouquier-Tinville est suffisamment connu par les gravures -qui en ont été faites, et mieux encore par le portrait _écrit_ de -Mercier, dans le _Nouveau Paris_ de l'an VI. Lorsqu'il fut nommé -directeur du jury d'accusation, Fouquier était âgé de quarante-cinq ans -à peu près. Il avait la tête ronde, les cheveux très-noirs et unis, le -front étroit, le visage plein et grêlé, quelque chose de dur et -d'effronté dans l'expression. Son regard, quand il le rendait fixe, -faisait baisser tous les yeux; au moment de parler, il plissait le front -et fronçait les sourcils,--qu'il avait néanmoins plus ouverts que ne le -veulent les mélodrames;--sa voix était haute, impérieuse. Simplement -retors et bourru au commencement de ses terribles fonctions, il devint -dans la suite expéditif et insolent. L'odeur du sang le grisa, comme -grise l'odeur de la poudre. Mais son ivresse était farouche, sans pitié; -il avait l'air de poursuivre une vengeance personnelle. Ainsi devait -être Tristan, le sinistre _compère_ de Louis XI. - -Fouquier-Tinville était grand et robuste. - -J'ai vu souvent son écriture;--elle est ferme, assurée, lisible, droite, -ni trop grasse ni trop maigre,--une écriture de procureur. - -Appartenant, ainsi que Coffinhal, à une famille nombreuse, il prit le -nom de Tinville, pour se distinguer aussi, lui, de ses frères, dont l'un -était fermier et l'autre avocat. Il était né à Hérouel, près -de Saint-Quentin. Un des parents de Fouquier-Tinville, M. -Fouquier-d'Hérouel, a fait partie dans ces derniers temps de l'Assemblée -législative.--Ajoutons, pour en terminer avec ces renseignements de -famille, que l'accusateur public était un peu parent de Camille -Desmoulins. - - - - -VIII. - -DISPOSITIONS. - - -A peine installé, le Tribunal se trouva arrêté par quelques difficultés -de détail. Il nomma une députation chargée d'aller solliciter auprès de -l'Assemblée la suppression d'une partie de ces formes «qui ne tendent -qu'à entraver la procédure sans la rendre plus lumineuse.»--Le 19 au -matin, cette députation ayant été admise à la barre, sa demande fut -immédiatement renvoyée à la commission extraordinaire et convertie en -décret. - -Dès lors, la justice put avoir son cours. - -Dans cet intervalle, le jury d'accusation avait commencé son oeuvre. On -avait bien songé, en premier lieu, à instruire le procès du prince de -Poix; mais toutes les pièces nécessaires n'étant pas recueillies, on se -rejeta sur un plus mince particulier, sur Collenot d'Angremont. Après -avoir reçu les dépositions écrites des témoins et rédigé l'acte -d'accusation, Fouquier-Tinville fit rassembler les huit citoyens formant -le tableau du jury d'accusation, et en présence du commissaire national, -il s'exprima dans les termes usités: - ---Citoyens, vous jurez et promettez d'examiner avec attention les pièces -et les témoins qui vous seront présentés et d'en garder le secret. Deux -motifs principaux rendent ici le secret nécessaire: nous ne sommes point -encore arrivés à cette partie publique de la procédure qui doit faire -juger si l'accusé est coupable ou non; il ne s'agit, quant à présent, -que de découvrir s'il y a lieu ou non à l'accusation. Le secret est donc -nécessaire pour ne point avertir les complices de prendre la fuite, et -pour que les parents et amis de l'accusé ne soient point informés des -noms des témoins, qu'ils auraient intérêt à écarter ou à séduire avant -qu'ils ne déposent par-devant le jury de jugement. Vous vous expliquerez -avec loyauté sur l'acte d'accusation qui va vous être remis; vous ne -suivrez ni les mouvements de la haine et de la méchanceté, ni ceux de la -crainte et de l'affection. - ---Je le jure! répondit chaque juré. - -Ces déclarations faites, les témoins furent introduits et déposèrent de -nouveau, mais cette fois verbalement; puis les jurés, ayant en mains -toutes les pièces, se retirèrent dans une chambre particulière, pour -examiner l'acte d'accusation. - -Après une assez longue délibération, ils conclurent, à la majorité des -voix, qu'il y avait lieu à accusation contre Collenot d'Angremont. - -Ces formalités,--qui constituent la tâche du jury d'accusation,--se -répétèrent pour tous les procès instruits par le Tribunal du 17 août. -Nous avons cru devoir les indiquer rapidement; nous n'y reviendrons -plus. - -Mais avant de faire pénétrer le lecteur dans la salle de jugement, il -convient de rétablir la liste du _Moniteur_, afin qu'elle ne fasse plus -autorité dans l'histoire. Pendant les trois jours écoulés depuis -l'installation du Tribunal jusqu'à sa première séance, c'est-à-dire -depuis le 18 août jusqu'au 21, il y avait eu des démissions, des -mutations, des nominations nouvelles. Tel membre du jury d'accusation -était devenu juge; tel autre avait été institué commissaire national. -C'était une physionomie toute différente. - -Enfin, au 20 août, le Tribunal était organisé de la manière suivante: - -PRÉSIDENT DE LA PREMIÈRE SECTION.--Charles-Nicolas Osselin. - -PRÉSIDENT DE LA SECONDE SECTION.--Jean-Charles-Thiébaut Laveaux. - -JUGES.--Mathieu, Pepin-Dégrouhette, Vilain-d'Aubigni, Coffinhal-Dubail, -Desvieux, Maire. - -COMMISSAIRE NATIONAL DE LA PREMIÈRE SECTION.--Bottot. - -COMMISSAIRE NATIONAL DE LA SECONDE SECTION.--Legagneur. - -ACCUSATEUR PUBLIC DE LA PREMIÈRE SECTION.--Lullier. - -ACCUSATEUR PUBLIC DE LA SECONDE SECTION.--Réal. - -MEMBRES DU JURY D'ACCUSATION.--Fouquier-Tinville, Leroi, Loyseau, -Caillère de l'Etang, Perdrix, Dobsen, Crevel, Lebois. - -GREFFIERS.--Bruslé, Hardy, Méchin, Georges. - -COMMIS GREFFIERS.--Vivier, Montessuit, Masson, Binet, Bocquené, Laisné, -Laplace, Neirot. - -HUISSIERS.--Trippier, Nicol, Doré, Heurtin, Tavernier l'aîné, Tavernier -le jeune, Nappier, Bissonnet. - - - - -CHAPITRE III. - -ÉPISODES DE LA VIE PRIVÉE D'ALORS. - - - - -I. - -LES ROSES DE FRAGONARD.--LA FILLE DE CAZOTTE. - - -En ce temps-là il y avait, dans un des appartements les plus tristes de -Paris,--rue Gît-le-Coeur, s'il m'en souvient,--un bonhomme de soixante -ans qui s'appelait Nicolas Fragonard et qui avait été jadis un peintre à -la mode, comme Boucher son maître. Il avait vu poser devant lui, et dans -le jour qui lui séyait le mieux, c'est-à-dire aux bougies, toute la -France galante, depuis la France de l'Opéra jusqu'à la France de -Trianon, les deux confins de la galanterie suprême. Il avait été peintre -de sourires exclusivement,--peintre de S. M. la Grâce, _plus belle -encore que la beauté_, selon le dire du poëte; et il avait fait courir -tout le long, le long, le long des boudoirs ces guirlandes de petits -amours vêtus à la mode de l'Olympe, qui gèlent et s'écaillent -aujourd'hui dans les vitrines du quai Voltaire. Il est vrai qu'alors -Nicolas Fragonard était jeune et joyeux; c'était surtout un garçon de -bonne mine, portant le taffetas rose comme les Léandre de la -Comédie-Italienne, plus galant que le dernier numéro des _Veillées -d'Apollon_, baisant le bout des doigts à la façon des abbés poupins et -pirouettant comme un militaire de paravent. - -Pendant trente ans et plus, Fragonard vécut de cette vie brillante et -douce que le règne de Louis XV faisait à tous les artistes mondains. Il -fut un grand peintre aussi lui, dans le sens que le dix-huitième siècle -attachait à ce mot, grand peintre à la manière de Baudouin, de Lancret, -de Watteau, enchanteurs de ruelles, qui ne regardaient ni aux rubans ni -aux fleurs lorsqu'il s'agissait de costumer la Vérité,--pléiade -ravissante, que l'on pourrait appeler les _mignons de l'Art_. Que -n'a-t-il pas dépensé de charme et d'esprit dans ce chemin de la faveur -qu'il parcourut d'un pied si léger! Combien de chefs-d'oeuvre naquirent -sous ce pinceau, fait sans doute de quelques brins arrachés aux ailes de -Cupidon! Tous les amateurs connaissent le _Chiffre d'amour_, le -_Sacrifice de la rose_, la _Fontaine_, sujets tendres, qui font à peine -rêver, qui font toujours sourire. Fragonard inventait cela, j'imagine, -dans les soupers galants où on le conviait; et les allégories lui -étaient fournies par ces Claudines d'hier, métamorphosées en Eliantes du -jour par un coup de la baguette dorée de quelques fermiers-généraux. - -Fragonard vit de la sorte arriver chez lui la gloire et la richesse, ces -deux courtisanes qui s'éprennent si rarement du même homme. Il vécut -avec elles en bonne intelligence jusqu'au jour néfaste où la Révolution -vint faire la part mauvaise à tous ceux qui vivaient de poésie peinte ou -écrite, sculptée ou chantée. La Révolution les fit remonter, ceux-là, -dans les mansardes d'où ils étaient descendus, en leur disant:--On n'a -que faire de vous maintenant; voici venir le temps des choses -politiques; restez là. Imprudent comme tous les beaux-fils prodigues, le -peintre n'écouta pas la Révolution. Il crut que les Nymphes et les Jeux -étaient éternels en France, à Paris, sous ce ciel d'un blanc de poudre -en été, dans ces hôtels gardés par de si beaux suisses à galons, dans -ces cercles où le tournebroche de l'esprit était incessamment monté, -dans ces bosquets toujours remplis d'amants, dans ces théâtres toujours -remplis d'oisifs. Il crut à l'immortalité du luxe et de l'art, son -compère. Que dire enfin? Il crut aussi un peu à lui-même et à son -talent; c'était une faiblesse bien pardonnable chez un homme qui avait -été aussi longtemps à la mode que Fragonard. Il continua donc à jeter de -tous les côtés ces petits tableaux coquets, ces dessins lavés au bistre, -ces scènes d'enchanteresse perdition où l'amour joue le principal -rôle;--amour qui badine et par qui on se laisse badiner, flamme d'un -quart d'heure qui s'éteindra au bout de cette svelte allée de peupliers, -soupirs qui voltigent sur les lèvres à la façon des papillons, jeux de -l'esprit et du coeur. O Fragonard! cette fois on passa auprès de vos -petits chefs-d'oeuvre, non-seulement sans les voir, mais même sans -vouloir les voir. - -Il s'obstina pourtant. Lorsque le peuple tirait le canon contre les -invalides de la Bastille, Fragonard encadrait un _aveu_ dans un boudoir -lilas, le dernier boudoir de ce temps. Lorsque le peuple massacrait les -gardes-du-corps de Versailles, aux journées des 5 et 6 octobre, -Fragonard chiffonnait la houppelande azurée d'un Tircis, dansant sur -l'herbe au son d'un fluet tambourin. Lutte courageuse, mais désespérée! -car nul ne pensait plus à Fragonard. Son monde de marquises et de -petits-maîtres, à présent tremblant et retiré, n'avait plus le coeur aux -fantaisies galantes de son pinceau. Les danseuses? Elles étaient passées -des bras de la noblesse aux bras du tiers-état, qui n'entendait que bien -peu de chose aux élégances. Fragonard avait donc l'air de revenir du -déluge avec ses tableaux d'un autre âge; peu s'en fallut même qu'on ne -le traitât de contre-révolutionnaire. - -Il se résigna, à la fin; et quand il se vit bien et dûment oublié, il -laissa de côté sa palette, comme font toutes les renommées chagrines qui -ne peuvent travailler qu'aux lueurs du triomphe. Là-dessus, la -Révolution,--qui n'a rien fait à demi,--lui prit sa fortune, comme elle -lui avait pris sa gloire! Au lieu de résister et de se faire emprisonner -pour la peine, il se retira, désolé et bourru, au milieu de quelques-uns -de ses tableaux, dont il se créa une compagnie, la seule qu'il pût -supporter. Ce fut ainsi que l'année 1792 surprit le vieux Fragonard dans -une maison refrognée de la rue Gît-le-Coeur, où il se laissait aller -solitairement à la mort et à l'oubli. - ---S'ils savaient seulement s'habiller! disait-il quelquefois, les jours -qu'il se hasardait à mettre les yeux à sa fenêtre; mais ils ont perdu le -grand secret de l'ajustement. Plus de soie, plus de brocart. Ils ont des -chapeaux américains, des lévites de drap sombre, des souliers sans rouge -au talon. A peine si quelques-uns se font poudrer encore. Les autres -vont les cheveux plats et sales. Et le peuple? Ah! le peuple! qui me -rendra mes petites grisettes montées sur des mules hautes de six pouces, -et le corsage fleuri comme une corbeille? Qu'elles étaient jolies, et -comme cela valait la peine alors d'être peintre! - -Fragonard se lamentait de la sorte ou à peu près, lorsque le 16 août, au -matin, comme il contemplait avec tristesse une très-jolie gravure faite -d'après son tableau du _Serment d'amour_, il entendit frapper à sa porte -d'un doigt timide. Il y avait bien longtemps que l'on n'avait frappé -ainsi à la porte de Fragonard. Le vieux peintre sentit aux battements de -son coeur que tout n'était pas complètement mort en lui. Il alla ouvrir -et vit entrer une jeune personne de seize à dix-sept ans environ; une -ample jupe en mousseline blanche, un mantelet noir attaché par un noeud -de rubans bleus, un autre noeud semblable dans ses cheveux, composaient -toute sa parure. Elle était suivie d'une négresse coiffée d'un -madras.--Monsieur Fragonard? demanda la jeune fille, qui parut un peu -surprise de l'aspect mélancolique de cette chambre.--C'est moi, -répondit-il, ébloui de cette apparition charmante; ou plutôt c'était -moi... Que voulez-vous à Fragonard, mon enfant, et qui êtes-vous pour -vous être souvenue de ce nom, au temps où nous sommes? - -La jeune fille détacha le mantelet qui couvrait ses épaules. Ainsi -dégagée, sa taille parut dans toute son idéale perfection. Son teint -jetait de la lumière, et sa figure, d'un bel ovale, avait une expression -ardente et douce à la fois.--Je suis la fille de Cazotte, dit-elle, et -je désire que vous fassiez mon portrait. - -Fragonard se ressouvint. Dans les spirituelles compagnies d'autrefois, -il lui était arrivé souvent de rencontrer le fantasque auteur du _Diable -amoureux_, cet enjoué Cazotte, dont le mérite n'est pas apprécié -suffisamment. Il avait causé plusieurs fois avec lui, sur le coin de la -cheminée, à l'heure où le poétique rêveur se plaisait à écarter de la -meilleure foi du monde un pan du voile de l'avenir. Cela avait suffi -pour établir entre eux une liaison, frivole sans doute, mais toutefois -durable dans sa frivolité. Fragonard ne pensait jamais à Cazotte sans -ressentir un petit frisson; cela venait de quelques prédictions -singulières que l'illuminé des salons avait faites au peintre des -boudoirs--tout en le regardant de ce grand oeil, bleu et ouvert, qui -était bien l'oeil d'un illuminé, en effet. - -Mais Fragonard ne connaissait pas la fille de Cazotte. En la voyant -entrer dans sa pauvre cellule, il avait été tenté de la prendre tout -d'abord pour le spectre adoré de Mme de Pompadour à quinze ans. Il la -fit asseoir, et lui dit d'un accent ému: - ---Soyez bien venue, vous, la fête de mes pauvres yeux; soyez bien venue, -vous qui me rapportez l'éclat et la suavité d'un temps que je pleure -tous les jours avec égoïsme. Ah! mademoiselle Cazotte, je ne vous -attendais pas! Je croyais toute espérance ensevelie pour moi. Savez-vous -que voilà deux années que je vis dans cette solitude de la rue -Gît-le-Coeur, la rue bien nommée! Soyez bénie, vous qui me revenez avec -mes rubans bleus sur votre tête, avec mes roses sur vos joues, avec mes -paillettes dans votre regard, avec tout mon bonheur et toute ma -renommée! Vous êtes la muse de Fragonard autant que la fille de Cazotte! - -Il pleurait de joie en disant cela; et, comme elle lui rappela qu'elle -était venue pour son portrait:--Votre portrait? ajouta-t-il, mais ne -l'ai-je pas déjà fait cent fois! Ne le voilà-t-il pas là et là, puis -encore là (il montrait ses toiles accrochées au mur): ici Colinette et -plus loin Cydalise; ici Hébé et à côté Léda? N'êtes-vous pas l'idéal que -j'ai toujours poursuivi et quelquefois atteint? Pourquoi voulez-vous que -je fasse votre portrait? le voilà tout fait, emportez-le, jamais je n'ai -fait mieux. - -Et Fragonard, monté sur une chaise, atteignait un merveilleux petit -tableau où une jeune fille était représentée attachant un billet doux au -cou d'un _chien fidèle_. - -Mlle Cazotte, souriant de son délire, essaya de lui faire comprendre -qu'elle désirait être peinte dans une attitude plus conforme à ses -projets, car c'était à son père qu'elle destinait ce portrait, à son -père de qui les événements politiques pouvaient un jour la séparer. -Fragonard comprit enfin. Mais alors son front s'assombrit et il secoua -douloureusement la tête. - ---Hélas! je ne sais plus peindre, murmura-t-il; c'est une mauvaise vie -pour un homme d'inspiration gracieuse et légère que cette vie de guerre -civile, allez! Toujours la fusillade qui vient ébranler les vitres de -vos fenêtres! toujours les fureurs de la multitude! Encore ces jours-ci, -n'ai-je pas eu la tête brisée par l'écho des mitraillades de la place du -Carrousel? Il y a bien longtemps, ma chère demoiselle, que j'ai oublié -mon métier; avec l'âge et avec la révolution, ma main est devenue -tremblante comme mon coeur. Je ne suis plus un peintre. - ---Monsieur Fragonard... dit la jeune fille, en insistant avec un -sourire. - ---Vous le voulez donc bien? - ---C'est pour mon père. - ---Eh bien! répondit-il avec effort, revenez demain; nous essaierons. - -Le lendemain, la fille de Cazotte revint dans l'atelier de Fragonard. Il -avait acheté une toile de petite dimension sur laquelle il commença à -tracer ses premières lignes. Mais tout en jetant les yeux sur son -adorable modèle, il s'aperçut que peu à peu ce visage, d'une expression -si brillante, s'obscurcissait sous l'empire d'une inquiétude secrète, -que ce front limpide s'altérait graduellement, que ce regard radieux se -couvrait d'un voile humide. Fragonard, surpris, lui demanda avec une -sollicitude que son âge autorisait, d'où venait cette préoccupation -chagrine. Mlle Cazotte lui apprit que son père était compromis dans les -événements du 10 août et que sa correspondance tout entière avait été -découverte dans les papiers du secrétaire de l'intendant de la -liste-civile. Heureusement que Cazotte était en ce moment éloigné de -Paris: il habitait auprès d'Epernay un petit village dont il était le -maire; peut-être y demeurerait-il inaperçu et à l'abri des -perquisitions. - ---Aussitôt mon portrait achevé, dit-elle, ma mère et moi, ainsi que -cette bonne négresse qui nous a accompagnées, nous retournerons le -rejoindre, car il doit être bien inquiet! - -Fragonard l'avait écoutée avec attention, et en frémissant. Il savait -que l'orage révolutionnaire franchirait les provinces et il craignait -que la justice du peuple ne regardât pas aux cheveux blancs avant de -s'abattre sur une tête proscrite. Néanmoins, il se garda bien de -communiquer ses craintes à la jeune fille; il essaya, au contraire, de -la rassurer.--Mais le portrait n'avança guère ce jour-là. - -Il n'avança guère non plus le 18. Mlle Cazotte, instruite du décret qui -ordonnait la formation d'un tribunal criminel, accourut épouvantée dans -la maison de la rue Gît-le-Coeur. Des pleurs coulaient sur ses joues; -elle essaya de poser cependant. La même désolation opprimait Fragonard. - ---Mademoiselle, disait-il, je n'ai jamais peint que la joie et le -plaisir; je ne sais pas, je n'ai jamais su peindre les pleurs. De grâce, -faites trève à votre chagrin. Voulez-vous encore des roses autour de -vous? j'en sèmerai autant qu'il vous plaira. Mais, par pitié! ne me -faites pas peindre ces pleurs! - -A travers ces souffrances partagées, le portrait s'acheva cependant. -Mlle Cazotte était représentée assise sous un berceau de roses. Les -roses avaient toujours enivré Fragonard. Lors de la dernière séance, -Mlle Cazotte vint chez lui, accompagnée de sa mère, une créole qui avait -été parfaitement jolie et qui l'était encore quoiqu'elle eût de grands -enfants. Elle avait cette grâce négligée des femmes de la Martinique, et -cet accent nonchalant d'enfance et de caresse. Quelque chose d'étranger -se remarquait aussi dans ses vêtements; sa tête était entourée d'une -mousseline des Indes, disposée avec un goût infini. La mère et la fille -remercièrent avec effusion le vieux peintre, qui ne s'était jamais senti -si ému; et, le soir même, elles reprenaient la route de la Champagne. - ---Pourvu qu'elles arrivent à temps! soupira Fragonard. - -Et serrant avec soin ses pinceaux dans la grande armoire, il ajouta d'un -ton de voix singulier: - ---Elles étaient bien rouges, les roses que j'ai amoncelées autour de -cette enfant! - - - - -II. - -LA MAISON DE CAZOTTE, A PIERRY.--CORRESPONDANCE.--ARRESTATIONS. - - -Jacques Cazotte était maire de Pierry, petit village de vignobles à une -demi-lieue d'Epernay. Il habitait une grande maison, composée d'un -rez-de-chaussée et de mansardes, et flanquée de deux ailes qui -n'existent plus. On entrait par une vaste cour entourée d'arbres et -coupée par de nombreuses plate-bandes toutes couvertes de plantes de la -Martinique apportées et multipliées par Mme Cazotte. En haut d'un perron -très élevé, un magnifique perroquet blanc se pavanait sur un -juchoir.--Tel était l'aspect extérieur de cette maison, devenue -aujourd'hui, après plusieurs possesseurs intermédiaires, la propriété de -M. Aubryet, père d'un de nos littérateurs les plus spirituels. Les -jardins et le parc qui en dépendent, quoique encore très beaux -assurément, n'ont plus l'énorme étendue d'autrefois. - -La maison de Cazotte donnait et donne toujours sur la rue principale de -Pierry. - -En attendant le retour de sa femme et de sa fille qu'il avait envoyées à -Paris pour s'enquérir de la réalité des périls qu'il courait, Jacques -Cazotte, resté seul avec son fils Scévole,--qui, je crois, existe encore -et est retiré à Versailles,--passait les jours dans la lecture des -livres saints. C'était alors un vieillard de soixante-douze ans, haut de -taille, le regard vif et bienveillant, les dents belles. Profondément -religieux, il savait, quand il le voulait, redevenir un homme du monde; -et son langage, trempé aux plus pures sources de l'esprit français, -charmait les gens de qualité et les gens de science qui le fréquentaient -d'habitude. Célèbre par ses visions, plus célèbre par ses romans, et -entre autres par le _Diable amoureux_, qui est vraiment un -chef-d'oeuvre, il ralliait autour de lui l'estime, la curiosité, la -tendresse, l'admiration, c'est-à-dire tout ce qu'un homme peut envier -pour couronner le déclin de ses ans. C'eût été un heureux vieillard, si, -en face des désastres de son pays, il eût pu conserver ce rare et -précieux sang-froid, ce calme souverain, qui, dans tous les cas, n'est -que le partage de l'égoïsme ou de la philosophie,--deux termes synonymes -en temps de révolution. Par malheur, ou plutôt par bonheur (c'est comme -on veut l'entendre), Cazotte avait une âme impressionnable, généralement -imbue de l'amour de la patrie, vibrant à toutes ses gloires et à toutes -ses douleurs. Quoique sur le bord de la tombe, il n'avait pu voir -s'avancer les faucheurs révolutionnaires sans essayer de les combattre; -et de sa plume colorée, toujours jeune, emportée et brillante, il avait -aidé au succès du journal de son ami Pouteau, intitulé: _les Folies du -mois, journal à deux liards_. Pouteau était secrétaire de M. Arnaud de -Laporte, intendant de la Liste-civile. Il recevait les articles que -Cazotte lui envoyait de Pierry. - -Cette collaboration, anonyme du reste, comme toutes les collaborations à -cette époque, n'aurait pas suffi à compromettre le maire de Pierry, si, -après la journée du 10 août, les papiers de la Liste-civile n'eussent -été inventoriés, et si la correspondance tout entière de Cazotte ne fût -tombée, comme nous l'avons dit plus haut, entre les mains de ses ennemis -politiques. Ces lettres, qu'il avait l'habitude de dicter à sa fille -Elisabeth,--lettres d'ailleurs excessivement remarquables par la forme -et dont quelques-unes ont été publiées dans les journaux -d'alors,--contenaient l'expression sans voile de ses sentiments -royalistes. «O Paris! s'écriait-il, Paris! vaux-tu bien la peine qu'on -pleure sur toi! On voit quelquefois, dans le marais le plus infect, des -portions de gaz fixé que le soleil dore des plus brillantes couleurs du -prisme. Voilà ton image.» Il appelait les Jacobins les _Jacoquins_ et -disait: «Nous ne serons malheureusement délivrés de cette vermine que -par la vapeur de la poudre à canon.» - -Cazotte ignorait cette importante et funeste découverte. Sa fille et sa -femme, lorsqu'elles furent de retour à Pierry, tâchèrent de la lui -cacher; mais à leurs embrassements mêlés de larmes, à leurs transes -continuelles, surtout à leurs instances pour l'engager à fuir, à -s'expatrier, comme faisaient désespérément les derniers serviteurs de la -royauté, il devina une partie du danger qui le menaçait. - -Mais lui, mû par cette obstination douce des vieillards, il résista à -toutes les prières, disant que s'il devait mourir, il voulait mourir en -France, à son poste comme un soldat, à son autel comme un prêtre. - -Un jour cependant que son fils Scévole s'était joint à sa fille et à sa -femme pour le supplier de se rendre à leurs voeux, il parut un instant -ébranlé. Ses yeux se promenèrent avec attendrissement sur ces trois -fronts baignés de larmes; ses bras entourèrent ces trois têtes levées -vers lui; son coeur se prit à battre comme à l'heure des grandes -décisions. Il allait céder peut-être, lorsque, tout à coup, s'arrachant -à leurs embrassements, il ouvrit le livre des Machabées, et, comme saisi -d'une inspiration sainte, il lut d'une voix assurée et haute ce passage -où le vieil Eléazar repousse les propositions de ceux de ses amis qui -veulent le soustraire à la mort:--«Mais lui, considérant ce que -demandaient de lui un âge et une vieillesse si vénérables, et ces -cheveux blancs qui accompagnaient la grandeur de coeur qui lui était si -naturelle, et la vie innocente et sans tache qu'il avait menée depuis sa -jeunesse, il répondit: En mourant avec courage, je paraîtrai plus digne -de la vieillesse où je suis, et je laisserai aux jeunes gens un exemple -de courage et de patience, au lieu de chercher à conserver un petit -nombre de jours qui ne valent plus la peine d'être préservés.»--La -famille de Cazotte baissa la tête, car il lui semblait être en présence -du vieil Eléazar lui-même; et à partir de ce jour, il ne fut plus -question de fuite entre ces quatre croyants, qui tiraient leur règle de -conduite des exemples de l'Ecriture. - -Mais la vie n'était pas heureuse à Pierry. Si petit que fût ce village, -si peu d'importance que lui accordassent les dictionnaires -géographiques, il renfermait néanmoins assez de mécontents et d'exaltés -pour fournir un contingent à la révolte populaire. Cazotte était -bienfaisant, mais il était riche ou du moins aisé; il était honnête -homme, mais il aimait le roi et il allait à la messe; ces torts -prévalurent aux yeux de ses administrés, on ne considéra ni son âge ni -les services qu'il avait rendus dans ce coin de terre, on ne considéra -que l'INTÉRÊT GÉNÉRAL, un des cinq ou six grands mots élastiques avec -lesquels se justifient toutes les ingratitudes et tous les forfaits. -Dénoncé à Paris, dénoncé à Pierry, Cazotte ne pouvait éviter son sort. -Il attendait le malheur, le malheur ne se fit pas attendre. - -Un agent de la Commune, gros homme dont le nom est resté inconnu, fut -envoyé à Pierry. Il arriva le matin, suivi de quelques gendarmes et d'un -commissaire d'Epernay. Il trouva une maison calme, en fleurs; le -perroquet était sur son bâton; la négresse travaillait auprès d'une -fenêtre;--un petit chien bichon était couché auprès d'elle. L'agent -pénétra jusque dans le salon où étaient réunis Jacques Cazotte, sa -femme, son fils et sa fille. - ---Reconnaissez-vous ces lettres? demanda-t-il au vieillard. - ---Oui, monsieur, répondit celui-ci. - -Et apercevant le commissaire d'Epernay, qui cherchait à dissimuler sa -présence derrière les gendarmes, il le salua d'un sourire. - ---C'est bien; vous allez nous suivre, voici le mandat d'arrêt. - ---Monsieur s'écria Elisabeth, c'était moi qui écrivais pour mon père! - ---Eh bien! repartit l'agent étonné, je vous arrête avec lui. - -C'était là tout ce que demandait la noble fille. La mère sollicita la -même faveur, elle lui fut refusée; l'agent de la Commune n'était pas -venu pour faire tant d'heureux! - -On parcourut la maison, on saisit tous les papiers. La cour était -encombrée de gens du village qui venaient avec une curiosité bête chez -les uns, cruelle chez les autres, assister à l'arrestation de leur -maire. - -Après que les scellés eurent été mis partout, Cazotte, qui avait réuni -Elisabeth, Scévole et sa femme dans une suprême et douloureuse étreinte, -ordonna à Jacques, son cocher, d'atteler tout de suite les chevaux à la -voiture. On partit de Pierry à midi environ, et l'on arriva le lendemain -à Paris par la barrière Saint-Martin. Conduits immédiatement à -l'Hôtel-de-Ville, où se tenaient les séances permanentes du comité de -surveillance, le père et la fille, après avoir subi un interrogatoire -préalable, furent envoyés à la prison de l'Abbaye-Saint-Germain, pour y -attendre que leur procès fût instruit. - -Ce n'était pas seulement à Pierry, dans la Champagne, que s'exerçaient -ces arrestations; c'était sur tous les points de la France. Nous avons -voulu, par cette scène détachée du livre de la vie intime, montrer -comment cela se passait ordinairement. Le comité de surveillance s'était -hâté d'envelopper Paris et la province dans un vaste réseau de -proscription. C'est ainsi que Beaumarchais avait été arraché à ses -filles, l'abbé Sicard à ses élèves; c'est ainsi que des émissaires -nombreux parcouraient les campagnes et _recrutaient_ pour le compte du -nouveau Tribunal. - - - - -CHAPITRE IV. - - - - -I. - -PREMIÈRE AUDIENCE.--PREMIÈRE CONDAMNATION A MORT.--PREMIÈRE EXÉCUTION. - - -L'affaire Collenot fut portée le 20 août au jury de jugement. -L'assemblée était nombreuse et impatiente. Osselin présidait; de ses -cheveux arrangés avec art, de son linge aristocratique, de toute sa -personne enfin s'exhalaient des parfums que les sans-culottes ne -sentaient pas d'un bon nez. - -L'entrée de Collenot d'Angremont fut signalée par les murmures de -l'auditoire. On s'attendait à ce qu'il serait condamné, quoiqu'on ne sût -pas bien au juste quel était son crime; on voulait sa mort quoiqu'on -ignorât ce qu'il avait fait pour la mériter. Mais il fallait au peuple -une victime, n'importe laquelle,--et il aurait fait beau voir que -d'Angremont n'eût pas été coupable! - -En résumé, voici ce dont on l'accusait: il avait obéi aux ordres et aux -instructions du ministre Terrier-Monciel, en levant une sorte d'escouade -de police, destinée à surveiller les réunions politiques et à prévenir -les mouvements révolutionnaires. Cette bande d'espions avait des marques -distinctives: tous portaient une cocarde à flocons de rubans pâles, -qu'ils avaient une manière convenue de placer sur leur chapeau ou à leur -bras; ils étaient armés d'un bâton de forme particulière, appelé entre -eux _constitution_. - -L'imbécile rédacteur des _Révolutions de Paris_, Prudhomme, dans ce -style emphatique et atroce qu'on lui connaît, s'exprime de la manière -suivante sur d'Angremont et sur ses affidés: «Collenot, dit d'Angremont, -était petit-fils d'un geôlier de Dijon; il devint l'ami, le confident de -Médicis (Médicis, c'est le surnom que Prudhomme a inventé pour -Marie-Antoinette); son ministère consistait à enrôler des scélérats -exercés au métier de _brigands_, D'ASSASSINS, D'INCENDIAIRES. On en a -trouvé une liste énorme dans ses papiers; ce fait a été constaté par le -jury d'accusation: cette bande de sicaires était distribuée en brigades, -et disséminée dans tous les quartiers de la capitale. Le jour, leur -consigne était d'assister, soit aux séances de l'Assemblée nationale, -soit à celles des Jacobins, soit à ces séances populaires qui se -trouvaient au milieu des places publiques, et qu'on qualifiait du nom de -groupes. Ils y prêchaient le royalisme et l'_idolâtrie_, ils y -déclamaient contre les patriotes; et lorsque quelqu'un émettait -librement son opinion, l'ordre était de lui susciter une querelle, -d'appeler la force publique, de le faire conduire au corps-de-garde, -d'où il était transféré au bureau central des juges de paix: là, les -soldats de d'Angremont se faisaient reconnaître à certains signaux; le -juge-de-paix les relâchait et le patriote _était précipité dans les -cachots_...--La nuit, ces mêmes scélérats avaient la permission _de -voler et d'assassiner_ en détail; la plupart des vols et des meurtres -qui ont été commis pendant l'hiver ne proviennent que d'eux; et s'ils -n'ont pas été punis, c'est que les juges de paix étaient payés pour les -soustraire à la loi.» - -Ces exagérations, bien qu'elles portent en elles-mêmes leur ridicule, -furent cependant produites au Tribunal;--mais de ces vols, de ces -meurtres, on ne fournit aucune preuve. - -D'Angremont ne chercha pas d'ailleurs à atténuer ce que sa situation -avait de fâcheux et de contre-révolutionnaire. Il convint qu'il était un -excellent et fidèle royaliste, et qu'il avait de bons motifs de l'être, -ayant toujours reçu des bienfaits de la cour. Il avait été maître de -langues de Marie-Antoinette lorsqu'elle n'était que dauphine[6]. Plus -tard, il fut employé dans les bureaux de l'Hôtel-de-Ville par Joly, -ex-ministre de la justice, alors administrateur; et ce fut sur ces -entrefaites que Terrier-Monciel le chargea d'organiser l'escouade en -question. - - [6] Il avait aussi composé une _Grammaire française_, dont l'Assemblée - constituante avait agréé l'hommage. - -J'avoue que je cherche en vain là-dedans matière à culpabilité. Si -toutefois la reconnaissance et le dévouement sont des crimes, certes, -Collenot d'Angremont était criminel, bien criminel! - -Les papiers trouvés chez lui prouvèrent qu'il se faisait rendre compte -tous les soirs, par ses agents, des événements de la journée, et qu'il -en rédigeait ensuite trois notes: une pour Louis XVI, une pour -Terrier-Monciel et la dernière pour M. de Lieutaud, lieutenant de la -garde du roi. Collenot d'Angremont était, sinon le chef, du moins -l'instituteur et le payeur de cette bande, divisée en dix brigades;--les -brigadiers recevaient 10 livres par jour; les sous-brigadiers, 5 livres; -chaque homme, 2 livres 10 sols. - -Un grand nombre de témoins furent entendus: ils déposèrent de faits -insignifiants. En somme, c'était une affaire de police particulière, à -laquelle on donnait l'importance d'un complot. - -La mauvaise foi de Prudhomme est insigne dans son exposé que nous avons -transcrit. Il attribue à la bande de d'Angremont «la plupart des vols et -des assassinats qui ont eu lieu pendant l'hiver.» Or, la bande de -d'Angremont n'existait pas pendant l'hiver, non, plus que pendant le -printemps; elle comptait à peine UNE SEMAINE D'EXISTENCE au 10 août. -Voici les termes précis de l'acte d'accusation: «Louis-David Collenot, -dit d'Angremont, ci-devant secrétaire de l'administration de la garde -nationale, à la maison commune, convaincu d'embauchage et d'avoir fait -une levée d'hommes soldés et formés par brigades, _depuis le premier -août jusqu'au huit_, sans ordre d'aucune autorité constituée; et d'avoir -eu l'intention de former un complot tendant à troubler l'Etat dans une -guerre civile, en armant les citoyens les uns contre les autres.» - -Il est difficile, on en conviendra, de croire à une grande quantité de -vols et de meurtres de la part de ces brigades, surtout dans le court -espace _du premier au huit août_. - -Mais le Tribunal avait son siége fait. - -La liste des témoins étant épuisée, le défenseur officieux de Collenot -d'Angremont eut la parole. Ce défenseur (M. Julienne), dont le journal -de Gorsas lui-même constata les efforts et «les grands talents,» se -retrancha judicieusement dans l'incompétence du Tribunal pour juger le -délit de son client, lequel, ayant été arrêté le 8 août, ne devait pas -et ne pouvait pas, dit-il, être jugé par un jury désigné pour se -prononcer sur les attentats du 10. On ne l'écouta pas. - -Après une séance de trente-deux heures, sans désemparer, le jury déclara -que Collenot d'Angremont était coupable de conspiration contre l'Etat. -Le commissaire appliqua la loi, et le Tribunal prononça la peine de -mort, conformément aux art. 2 et 3 de la sect. 2 du tit. 1er de la -seconde partie du Code pénal. - ---Victime de la loi, dit Osselin, après le prononcé du jugement, que ne -peux-tu scruter les coeurs de tes juges, tu les trouverais pénétrés. -Marche à la mort avec courage; un sincère repentir est tout ce que la -nation réclame. - -D'Angremont ne fit qu'un pas du tribunal à l'échafaud. Pendant le -trajet, le peuple le força d'ôter la redingote nationale dont il était -revêtu. L'exécution eut lieu le soir de l'arrêt, le 21 août à dix -heures, aux flambeaux sur la place du Carrousel, récemment baptisée -place de la Réunion. Ce spectacle fut sinistre et menaçant. La foule -était immense, mais muette. C'était la première fois qu'elle voyait -appliquer la guillotine aux châtiments politiques; à partir de cette -nuit-là, le couperet allait avoir une opinion. Le règne du bourreau -était inauguré. - -Afin de ne pas égarer notre reconnaissance, empressons-nous de dire que -c'est à Manuel que nous devons une partie de ces dispositions -sanguinaires. Après avoir installé le Tribunal criminel, il s'était -empressé, le jour même, d'aller installer la guillotine en face des -Tuileries. - -Pendant trois jours, le peuple avait pu voir l'effrayante machine, -debout, et attendant une victime. Lorsque la tête du pauvre Collenot -d'Angremont fut tombée, le bourreau,--Charles-Henri Sanson, un homme de -cinquante ans, grand, avec une physionomie souriante,--fit mine de -vouloir démolir et remporter son échafaud. Mais ce n'était pas le compte -de la Commune de Paris. Manuel, qui avait assisté à l'exécution, -congédia le bourreau d'un signe; la guillotine fut déclarée _en -permanence_, comme l'Assemblée nationale. - -Manuel trouvait sans doute qu'elle remplaçait avec avantage,--en tant -que monument,--les statues dont il avait, quelques jours auparavant, -ordonné la destruction. - -Cet acte avait, par malheur, une autre signification, plus atroce, plus -calculée. La guillotine en permanence, cela voulait dire aux membres du -Tribunal:--On compte sur vous! - - Ce Collenot est sans doute le même dont il est parlé dans le tome - XXIII des _Mémoires secrets_: «27 juin 1783. Tout devient ressource et - moyen de fortune entre les mains d'un intrigant. C'est ainsi qu'un - aventurier, nommé Collenot, fils d'un bourreau, après avoir été - recruteur, s'est transformé en homme de lettres, en instituteur de la - jeunesse, et, profitant de l'engouement général pour les _Musées_, a - tenté d'en établir un; puis, ne pouvant réussir, a voulu s'associer à - celui de Paris, dans l'espoir de s'y pousser au premier rang par ses - cabales, et de faire plus facilement des dupes. Il a d'abord été - soutenu dans ce projet par l'abbé Cordier de Saint-Firmin; mais cet - honnête agent ayant reconnu l'indignité du candidat, bien loin de - travailler à son admission, s'est efforcé de lui ôter toute envie de - réussir en le démasquant aux yeux de ses confrères. Le sieur Collenot, - furieux, a soutenu que c'était une diffamation, et a traduit en - justice et au criminel l'abbé Cordier de Saint-Firmin, etc., etc.» - (Voir pages 31, 32, 33.) - - - - -II. - -ARNAUD DE LAPORTE.--UNE FEMME ASSOMMÉE. - - -Il y avait un brave homme dans le royaume, un homme que les pauvres -bénissaient et que les Jacobins eux-mêmes étaient forcés d'estimer; sa -vie privée offrait l'exemple de toutes les vertus; sa vie publique était -à l'abri de tout reproche; il était probe, franc, serviable, digne. -C'était M. de Laporte. Il n'avait qu'un tort,--tort irrémissible aux -yeux du Tribunal,--il était intendant de la Liste-civile. On trouva que -cela était assez pour l'envoyer à la mort. - -Le 22, entre neuf et dix heures du matin, il fut amené devant les juges. -Interrogé par le président, il déclara se nommer Arnaud de Laporte et -demeurer au pavillon de l'Infante, dans le château des Tuileries. - -Il entendit ensuite la lecture de l'acte d'accusation, par lequel il -était convaincu «d'avoir abusé des sommes immenses qui lui étaient -confiées en les employant pour fomenter un germe de guerre civile, et -amener par là le retour du despotisme.» - -Ces _sommes immenses_ se résumèrent, dans l'instruction, à quelques -centaines de francs pour frais d'affiches; à la subvention des _Folies -du mois_, journal à deux liards, qui paraissait depuis six mois -seulement, et à l'impression de quelques pamphlets royalistes. Pas -davantage. - -M. de Laporte embarrassa beaucoup le Tribunal par la netteté et la -justesse de ses réponses. Son procès dura près de quarante heures. -N'était l'échafaud qu'on n'osait faire chômer, on l'eût renvoyé -certainement des fins de l'accusation. Il s'attacha surtout à détruire -la force des preuves contenues dans différentes lettres surprises chez -lui, en faisant observer qu'elles étaient adressées à son secrétaire, et -qu'il ne pouvait pas répondre des faits particuliers. «Cependant, les -mémoires d'impressions de différents libelles et la reconnaissance de -l'imprimeur Valade, pour les sommes qui lui ont été délivrées, ne -laissant aucun doute sur l'existence des CRIMES dont M. Laporte est -accusé, le jury de jugement déclare qu'il croit à l'existence d'une -conjuration.» - -Son défenseur officieux, M. Julienne, tenta vainement d'intéresser -l'auditoire en faveur d'une existence toute de vertus et de bienfaits. -L'auditoire resta inflexible, comme il l'était resté pour Collenot -d'Angremont. - -M. de Laporte parut très-ému en entendant prononcer l'arrêt qui le -condamnait à avoir la tête tranchée. Il avait espéré jusque là dans -l'équité de ces hommes. Lorsqu'il fut revenu un peu à lui, il se tourna -vers le peuple, et prononça, d'un accent pénétré, les paroles suivantes: - ---Citoyens, puisse ma mort ramener le calme dans ma patrie et mettre un -terme aux dissensions intestines! Puisse l'arrêt qui m'ôte la vie être -le dernier jugement de ce tribunal! - -Un murmure unanime et désapprobateur couvrit cette dernière phrase. - ---Monsieur Laporte, dit Osselin, le tribunal pardonne à votre situation; -il respecte le malheur; mais il croit devoir vous observer que votre -jugement est prononcé par des hommes justes, qui auraient voulu vous -absoudre. - -Des hommes justes, Pepin-Dégrouhette, d'Aubigni et Coffinhal!... - -De l'aveu de tous les journaux, M. de Laporte montra ensuite beaucoup de -fermeté jusqu'au moment de son supplice, qui eut lieu le 24, dans la -soirée. Il eut la douleur de voir _assommer_ une femme qui, comblée de -ses bienfaits, suivait la charrette en s'écriant:--Voilà le plus honnête -homme du monde! Il ne put contenir ses larmes. Ameuté contre lui, le -peuple criait, en le menaçant:--Toutes tes créatures périront de même! - -Arrivé au pied de la guillotine, où il avait été accompagné par le curé -de Saint-Eustache, il recueillit ses forces et monta, sans être soutenu, -le fatal escalier. Ses derniers regards se dirigèrent vers les -Tuileries. - -La nouvelle de cette mort affecta vivement Louis XVI et la Reine, qui -s'étaient habitués à considérer Laporte plutôt comme un ami que comme un -serviteur. Condorcet eut, dans son journal, quelques paroles de pitié -pour cette tête vénérable, et il essaya à cette occasion de tourner les -esprits vers la clémence.--Stériles efforts! - - - - -III. - -TROISIÈME EXÉCUTION.--LE JOURNALISTE DE ROZOY. - - -De Rozoy est le premier homme de lettres que l'on ait condamné à mort -pour ses écrits. Il ouvre la marche des nombreux journalistes bâillonnés -par un gouvernement soi-disant libre et qui voulait toutes les -libertés,--excepté cependant la liberté de la presse, la liberté de la -parole, la liberté de l'opinion et quelques autres libertés. - -De Rozoy, tour à tour rédacteur de l'_Ami du Roi_ et de la _Gazette de -Paris_, avait mérité le surnom de _Stentor de la royauté_. La véhémence -de son style, l'éclat ardent de sa conviction, la témérité de sa -polémique, avaient fait de lui le premier champion de la cour. Les -Jacobins le haïssaient et le redoutaient d'autant plus qu'il leur avait -dérobé leurs propres armes afin de mieux les combattre, c'est-à-dire -leurs formes acerbes, leurs propos violents et leur tactique de -déconsidération personnelle. Il attaquait corps à corps ses adversaires, -et, après une lutte sanglante, il ne leur laissait pas même un haillon -d'honneur ou de probité pour se couvrir. C'était un maître journaliste, -d'ailleurs, qui regardait la dignité comme frivole en ce temps de guerre -civile, et qui ne voulait pas laisser aux feuilles des sans-culottes le -privilége de l'impertinence. Il jugeait que l'heure des civilités de -Fontenoy était passée, et que, dans l'étroit défilé où s'était placée la -monarchie, le meilleur parti pour elle était de chercher à se frayer un -passage, l'épée à la main! - -Aussi la _Gazette de Paris_, surtout vers les derniers temps, était-elle -devenue d'une lecture très-irritante pour les _patriotes_, qui ne se -faisaient pas faute d'imputer au roi lui-même les paroles souvent -imprudentes--il faut en convenir--de De Rozoy. La verte façon avec -laquelle il traitait le peuple occasionnait des soubresauts au parti -révolutionnaire. «Oh! la vile race, s'écriait-il en parlant de la -population parisienne, que celle dont on peut tout faire en la -nourrissant de papier, en l'amusant avec une cocarde, en lui donnant des -fêtes où l'on crie: _Vivent les brigands!_» - -De Rozoy ne traitait guère mieux l'Assemblée; on en jugera par cette -fable d'un très-bel et d'un très-fier accent, où il parle des _scélérats -du Manége_: - - -L'AIGLE ET LES CHARBONS DE FEU. - - Un aigle, un jour, du haut des cieux, - Aperçoit sur l'autel du plus puissant des dieux - Maintes victimes Immolées; - Il s'élance, et de chairs déjà demi-brûlées, - Pour régaler ses petits jouvenceaux, - L'imprudent en son nid emporte des morceaux. - Mais, par hasard, une braise enflammée - Tient à l'un des débris, et son feu dévorant - Brûle le nid et la race emplumée: - Aigle et petits, tout meurt, et tous en expirant - Maudissent, mais trop tard, le larcin sacrilége. - - Tremblez, tremblez, scélérats du Manége! - Des biens dérobés au clergé - Je vois sortir un feu qui ne pourra s'éteindre; - Monstres, le ciel enfin sera vengé: - Sa foudre est prête à vous atteindre! - -Les premiers Paris de De Rozoy portent fréquemment ce titre: _Honneur -français_; il y règne un souffle chevaleresque très-élevé. On sent que -le publiciste tient haut la tête et qu'il est dévoué à sa cause corps et -âme. Il est franc jusqu'aux extrêmes limites. Il appelle ouvertement -l'étranger au secours de Louis XVI,--comme dans son numéro du 6 juin, où -il adresse à ses abonnés l'avis suivant: «Un nouvel ordre de choses va -bientôt commencer: des souverains quittent leur capitale pour venir -délivrer le monarque, réduit à se voir prisonnier dans la sienne. Vers -la fin de ce mois, les nouvelles vont donc être du plus grand intérêt. -Je suis autorisé à annoncer que, dès que l'armée des princes sera entrée -en campagne, je recevrai très-exactement le bulletin de toutes ses -opérations; quand elles seront d'un intérêt pressant, ce bulletin _sera -écrit sur culasse d'un canon_, plutôt que de faire languir mon -impatience, qui n'est que celle de mes lecteurs réfléchie sur moi.» - -La _Gazette de Paris_, en effet, _réfléchissait_ fidèlement les -espérances et les inquiétudes du parti royaliste. C'est pourquoi le -numéro du 9 août,--qui fut le dernier,--renfermait l'expression la plus -complète du désespoir et du découragement. - -Voici comment s'exprimait De Rozoy: - -«Au moment où j'écris, toutes les hordes, soit celles qui délibèrent, -soit celles qui égorgent, écrivent, discutent, calomnient, aiguisent des -poignards, distribuent des cartouches, donnent des consignes, se -heurtent, se croisent, augmentent le tarif des délations, des crimes, -des libelles et des poisons. J'entends quelques êtres, tourmentés par -cette petite curiosité qui s'alimente par des récits, me demander des -_nouvelles_. Hommes trop futiles, ne sentez-vous pas que les dangers du -roi doivent vous faire oublier toute autre chose! - -»Au moment où j'écris, le jacobite et fanatique Condorcet fait le -rapport sur la question de la déchéance. Si les factieux osent prononcer -la déchéance, ils oseront juger le roi, et s'ils le jugent, il est -mort!--Mort!--Hélas! qui me répond de mon roi?... Lâches et insouciants -Parisiens, c'était pour vous que le vainqueur de Coutras et d'Ivry -disait: Si nous gagnons, vous serez des nôtres.» - -Les dernières lignes du dernier numéro de la _Gazette de Paris_ étaient -celles-ci: «Quels forfaits nouveaux le jour qui va suivre doit-il -éclairer?» - -Ces forfaits, nous les connaissons; ce sont ces _mélancoliques -événements_ dont parle Barère. - -Aussitôt le triomphe du peuple assuré, une bande de garnements, conduits -par Gorsas et quelques autres journalistes démagogues, se rua vers les -bureaux de la _Gazette de Paris_. On brisa les presses, on saccagea la -maison. On eût tué le journaliste comme on venait de tuer le journal; -mais de Rozoy s'était réfugié à Auteuil. Gorsas et ses autres confrères, -mus par un esprit de concurrence bien plutôt que par un sentiment de -patriotisme, durent se contenter d'écraser la plume, n'ayant pu broyer -le bras. - -Mais de Rozoy ne devait pas leur échapper longtemps. Il fut arrêté peu -de jours après à Auteuil, dans la maison de campagne où il s'était -réfugié, et on l'envoya grossir le nombre des prisonniers de -l'Abbaye-Saint-Germain.--Jourgniac de Saint-Méard, dans son _Agonie de -trente-huit heures_, a donné quelques détails sur l'arrivée et le séjour -de De Rozoy dans cette prison: - -«Le 23 août, dit-il, vers cinq heures du soir, on nous donna pour -compagnon d'infortune M. de Rozoy, rédacteur de la _Gazette de Paris_. -Aussitôt qu'il m'entendit nommer, il me dit, après les compliments -d'usage:--Ah! monsieur, que je suis heureux de vous trouver!... je vous -connais de réputation depuis longtemps... Permettez à un malheureux, -dont la dernière heure s'avance, d'épancher son coeur dans le vôtre.--Je -l'embrassai. Il me fit ensuite lire une lettre qu'il venait de recevoir -et par laquelle une de ses amies lui mandait: «Mon ami, préparez-vous à -la mort; vous êtes condamné à l'avance... Je m'arrache l'âme, mais vous -savez ce que je vous ai promis. Adieu.» - -«Pendant la lecture de cette lettre, continue Saint-Méard, je vis couler -des larmes de ses yeux; il la baisa plusieurs fois et je lui entendis -dire à demi-voix:--Hélas! elle en souffrira bien plus que moi!--Il se -coucha ensuite sur son lit; et, dégoûtés de parler des moyens qu'on -avait employés pour nous accuser et pour nous arrêter, nous nous -endormîmes. Dès la pointe du jour, de Rozoy composa un mémoire pour sa -justification, qui, quoiqu'écrit avec énergie et fort de choses, ne -produisit cependant aucun effet favorable.» - -La _Chronique de Paris_ insinue que lorsqu'on vint le chercher pour le -conduire au tribunal, de Rozoy manifesta une frayeur qu'il ne put céler, -et, que pour ne pas être entendu des gendarmes, il fit en latin cette -question aux prisonniers qu'il quittait:--_Credis ne de morte agere?_ -(Croyez-vous que cette affaire pourra me mener à la mort?) «La réponse -ambiguë qu'il reçut, ajoute la _Chronique_, lui fit percer le nuage de -l'avenir. Laporte était mort avec fermeté; il voulut, sinon l'imiter, au -moins _singer ses derniers moments_.» - -Les principaux chefs d'accusation portés contre lui étaient--qu'il avait -tenu un registre sur lequel les personnes qui désiraient, comme lui, le -rétablissement de l'ancien régime pouvaient se faire inscrire à toute -heure;--qu'il avait provoqué une convocation armée tendant à immoler les -patriotes,--et qu'il avait publié la _Gazette de Paris_, journal connu -par ses opinions _liberticides_. - -Selon Gorsas, les débats furent longs, embarrassés et fastidieux: «Ne -pouvant éluder la loi qui lui avait été lue, de Rozoy chercha à y -échapper par ses réponses métaphysiques qui firent faire d'étranges -voyages au président, qui, par complaisance, paraissait disposé à le -suivre d'un pôle à l'autre, si l'un des juges ne l'eût circonscrit dans -une sphère plus étroite, et ne l'eût ramené au point des questions en -l'interpelant de répondre catégoriquement et sans détours par -l'affirmative ou la négative.» - -On fit ensuite lecture à de Rozoy de plusieurs lettres à lui adressées -et prouvant suffisamment ses relations avec les émigrés et les -contre-révolutionnaires; une entr'autres, signée par quelques habitants -de Rennes, le félicitait de son rare courage à défendre la bonne cause: -«--Continuez, y était-il dit, à tenir une liste exacte des factieux qui -bouleversent l'empire; il n'est pas loin ce jour où le soleil de la -justice doit luire sur la France; tenez aussi registre des opprimés qui -marchent toujours, guidés par le panache du bon Henri.» - -Interpelé par le président de s'expliquer sur l'existence de ces -registres:--Je ne suis point responsable, répondit de Rozoy, des -diverses présomptions dont se sont investis à mon égard tels ou tels -individus. Etant sur le point de perdre la vie, je n'ai rien à -dissimuler; et, si j'avais eu jamais une liste de proscription, je le -déclarerais avec franchise, ne voulant pas emporter en mourant la haine -de mes concitoyens. - -Convaincu toutefois qu'il n'y avait plus d'espoir pour lui, il -interrompit la lecture des pièces et demanda à prononcer un discours -qu'il avait tracé sur le papier. Sa voix était calme et haute. Il -s'adressa tout-à-tour au peuple, au tribunal et aux jurés. Après avoir -combattu les principaux chefs d'accusation, il termina ainsi: - ---Les uns veulent une monarchie, les autres la constitution anglaise, -d'autres la république. Il ne me convient pas, en ce moment que je -n'appartiens plus à la terre, de juger les opinions des différents -partis. Il me suffira de dire que, connaissant les dangers qui -pourraient résulter d'une autre forme de gouvernement, j'ai pris -l'olivier à la main afin de prévenir autant que possible l'effusion du -sang français... On m'accuse d'avoir provoqué une convocation armée pour -venir interposer son autorité conciliatrice. C'est vrai. Mais je l'ai -fait dans l'intention d'arrêter le cours de l'anarchie et d'étouffer les -haines. - -Après une courte et insultante réplique de l'accusateur, le défenseur de -De Rozoy fut entendu. - -Par une coïncidence singulière, ce défenseur s'appelait Leroi. - -Il parla avec beaucoup d'éloquence; mais à quoi sert l'éloquence contre -la conviction? Le moment terrible approcha. Le jury était aux -opinions... De Rozoy, malgré les divers sentiments qui l'agitaient, -conserva tout son sang-froid. Il entendit sans émotion l'arrêt qui le -condamnait à la peine de mort. Après avoir prononcé cet arrêt, le -président lui témoigna ses regrets qu'il n'eût pas employé ses talents -pour la cause de la liberté. Le commissaire national lui tint un langage -à peu près semblable. De Rozoy ne répondit rien. Seulement, en se -retirant, il salua le Tribunal. - -Lorsque le greffier se rendit à la Conciergerie pour lui lire sa -sentence, il l'écouta tranquillement. Ensuite, il écrivit deux lettres, -l'une au Tribunal où il s'offrait pour l'expérience de la transfusion du -sang, et demandait qu'on fît passer le sien dans les veines d'un -vieillard. «De cette façon, disait-il, mon trépas pourra être utile au -genre humain.» On comprend que cette proposition fut repoussée par les -juges. L'autre lettre, adressée à madame ***, celle qui l'avait averti -de la condamnation probable, se terminait par ces mots: «--Il eût été -beau, pour un royaliste comme moi, de mourir hier, le jour de la -Saint-Louis[7]!» - - [7] Cette dame ne survécut pas au trépas de De Rozoy; elle mourut de - douleur quelques jours après. - -Il fut conduit au supplice le 26 vers neuf heures du soir. Un journal a -prétendu qu'il était à demi-mort lorsqu'il reçut l'accolade de l'acier. -C'est une erreur. La vérité est qu'en sortant de prison, il trébucha et -se donna un coup si violent à la tête qu'il tomba en faiblesse. On fut -obligé de le monter dans la charrette. Mais, pendant le trajet, il -reprit ses sens, et, étant arrivé au pied de l'échafaud, il s'y élança -avec la plus grande rapidité. - -Les gazettes, contre lesquelles il s'était déchaîné pendant sa vie, se -déchaînèrent contre lui après sa mort. Mille outrages furent vomis sur -son tombeau. On fouilla son passé, sa jeunesse, même son enfance; on -l'accusa d'avoir volé une montre, de s'être fait le proxénète de quelque -hauts ecclésiastiques, et d'avoir emprunté jusqu'à son nom et son titre. -On railla même sa mort et on essaya sans pudeur de diminuer son -courage:--«_Courage factice, sans doute_, dit le _Moniteur_;»--«_fermeté -feinte_,» ajoute Gorsas. Tout ce qu'il y avait de rage et de basse -rancune contenues dans l'âme des journalistes s'exhala au pied de cet -échafaud, pour se mêler aux malédictions stupides d'un peuple égaré. - -Déjà trois victimes, mortes au nom de la liberté! - -Ah! qu'il avait bien raison, de Rozoy, de s'écrier quelques jours avant -sa mise en accusation: «Quoi! vous annoncez une liberté qui doit faire -le bonheur du monde, et, pour forcer d'y croire, vous êtes réduits à -forger des chaînes, à multiplier des cachots pour ceux à qui la -conscience, ce premier bienfait de la divinité, dit malgré vous que -cette liberté n'est qu'une illusion et peut-être qu'un poison funeste! -Vous m'annoncez _avant tout_ la liberté; et ce que je vois déjà, moi, -_avant tout_, ce sont des milliers de victimes entassées dans des -prisons, au nom de ce que vous nommez liberté. Ah! tigres, n'espérez pas -me séduire! Vous avez changé ma patrie, mais vous ne changerez pas mon -coeur; il est comme la nature: elle saura survivre aux ruines dont vous -l'avez couverte, comme survivront dans mon coeur tant d'objets ou sacrés -ou chéris, dont votre orgueil ou votre lâcheté ne pouvait pardonner, -soit au génie, soit à la bienfaisance, l'ensemble aussi durable que -glorieux!» - -De Rozoy était petit et marqué de la petite vérole. - - - - -IV. - -PREMIER ACQUITTEMENT. - - -Un juge avait manqué au procès de De Rozoy. Vilain d'Aubigni, qu'une -dénonciation récente venait de signaler comme un des dilapidateurs du -Garde-Meuble, s'était dérobé par la fuite à la clameur publique. Il fut -remplacé par le nommé Jaillant. - -Après avoir fait tomber trois têtes, le Tribunal crut avoir acquis le -droit de déployer un peu d'humanité. Le premier coquin qui lui fut -amené, il l'acquitta. - -Ce coquin était le sieur d'Ossonville, qui cumulait les fonctions de -limonadier avec celles d'officier de paix de la section de -Bonne-Nouvelle. Accusé de complicité avec Collenot d'Angremont, sur les -listes duquel son nom se trouvait inscrit en première ligne, et prévenu -d'enrôlements contre-révolutionnaires, il comparut le 26. Sa défense fut -marquée au sceau de la bassesse et de la duplicité. Il convint -qu'effectivement il avait eu communication verbale du plan de -d'Angremont, et qu'il l'avait cru d'abord utile au bien public, parce -qu'il pensait que ce plan émanait du maire et de la municipalité; mais -que, détrompé plus tard, il avait feint, en sa qualité d'officier de -paix, d'être tout entier à d'Angremont pour mieux pénétrer ses projets. - ---Mon intention, dit-il, n'était point de le servir réellement, mais -bien d'obtenir sa confiance par des services apparents, _afin de me -rendre son dénonciateur_. - -En présence d'un pareil drôle, les juges se trouvèrent à leur aise; ils -commençaient à se lasser de ne voir, depuis quelques jours, que des -hommes ouverts, distingués et justes. Ils se montrèrent remplis de -prévenance pour cet espion de bas étage, ils l'écoutèrent avec bonté, -l'approuvèrent en de certains moments, et l'excusèrent dans d'autres. -Evidemment il y avait eu méprise dans son arrestation; sa place n'était -pas parmi ceux dont on voulait se débarrasser,--l'erreur était -grossière, palpable! - -On l'acquitta avec empressement. - -Ce fut, à cette occasion, une fête dans l'auditoire et sur les bancs des -jurés. Le peuple se livra à d'enthousiastes démonstrations, et si ce -n'eût été l'heure avancée,--il était trois heures du matin,--on aurait -certainement promené d'Ossonville en triomphe dans les rues de Paris. - -La République utilisa plus tard les petits talents de cet honnête -citoyen; il devint agent _secret_ du comité de sûreté générale, et se -fit remarquer par d'importantes captures; il arrêta un peu tout le -monde, ses protecteurs comme ses ennemis: il mit la main sur le collet -d'Henriot, de Villate, de Babeuf, d'Amar, etc., jusqu'au jour où il fut -lui-même arrêté et incarcéré dans la prison qui lui convenait le -mieux--à la Bourbe. - -D'Ossonville s'est toujours montré fier du lustre éclatant répandu sur -son _innocence_ par le Tribunal criminel. Dans un mémoire justificatif, -adressé à _ses concitoyens_ et publié dans l'an IV, il évoque avec -orgueil ce souvenir: «Comme officier de paix au 10 août, écrit-il, j'ai -été traduit devant le tribunal institué à cette époque pour juger les -faits relatifs à cette journée; j'ai été acquitté _aux acclamations du -peuple_, et certes ce TRIBUNAL EN VALANT BIEN UN AUTRE![8]» - - [8] _D'Ossonville à ses concitoyens, en réponse aux mille et une - calomnies débitées et imprimées contre lui._ Imprimerie de Laurent - aîné, rue d'Argenteuil, 211. - -On nous permettra de ne pas être entièrement de l'avis de M. l'agent -secret. - -Du reste, d'Ossonville n'avait guère de motifs de se vanter de son -acquittement. Le premier enthousiasme évaporé, il y eut une sorte de -réaction contre lui, ce qui ne surprendra personne. Il avait semé la -délation, il ne récolta que le mépris. Deux mois après son procès, -quelques honnêtes gens--il y en avait encore--demandèrent son renvoi de -la section Bonne-Nouvelle, alléguant qu'il _affectait de se montrer dans -son café pour braver les patriotes_. Après une longue et mûre discussion -en assemblée générale, on arrêta à l'unanimité que d'Ossonville et sa -famille seraient tenus sous huit jours de sortir de la section, «afin -d'éviter les malheurs qui pourraient résulter de son odieuse conduite.» -Tels sont les termes du procès-verbal. - -Sénart, autre agent secret du Comité de sûreté générale, a consacré dans -ses _Mémoires_ posthumes un long panégyrique à Jean-Baptiste -d'Ossonville. Ce petit service de confrère à confrère paraîtra tout -naturel lorsqu'on saura que d'Ossonville avait été investi, par -testament, de la propriété des _Mémoires_ de Sénart. Il les vendit, en -1823, à M. Alexis Dumesnil, qui les publia l'année suivante. - - - - -V. - -ÉPISODE.--POMPE FUNÈBRE EN L'HONNEUR DES CITOYENS MORTS LE 10 AOUT. - - -Nous avons dit que le procès de d'Ossonville s'était terminé vers les -trois heures du matin. On était alors au dimanche 27, jour fixé pour la -pompe funèbre ordonnée en l'honneur des citoyens tués au château des -Tuileries. Le Tribunal criminel avait été convoqué pour cette solennité, -où il devait occuper la première place; en conséquence, il suspendit ses -travaux et se rendit à la Maison commune, d'où le cortége se mit en -route. - -Une gravure des _Révolutions de Paris_ (nº 164) a conservé la -physionomie de cette fête nationale, qui ne produisit pas l'impression -de terreur qu'on en attendait. Le sarcophage des victimes était traîné -lentement par des boeufs, à la manière antique, et suivi d'un groupe de -fédérés, tenant leurs sabres nus, entrelacés de branches de chêne. -Venait ensuite la statue de la loi, armée d'un glaive;--puis le Tribunal -du 17 août, en tête de tous les tribunaux, dont la bannière portait -cette inscription: _Si les tyrans ont des assassins, le peuple a des -lois vengeresses._ - -Une pyramide revêtue de serge noire couvrait le grand bassin des -Tuileries; des parfums brûlaient sur des trépieds. Une tribune aux -harangues était placée entre l'amphithéâtre, occupé par les députés et -les magistrats, et l'orchestre, rempli d'un grand nombre de musiciens -sous le commandement de Gossec. Après une marche funèbre, composition -belle et savante, Chénier monta à cette tribune et y prononça un -discours très-applaudi, dont le peuple lui-même vota immédiatement -l'impression. - -Néanmoins, les journaux ne furent pas contents de cette fête; ils ne -furent pas contents surtout de l'attitude du peuple: «Cette cérémonie -lugubre, et dont le sujet devait tour à tour inspirer le recueillement -de la tristesse et une sainte indignation contre les auteurs du massacre -dont on célébrait la commémoration, ne produisit pas généralement cet -effet sur la foule des spectateurs. Dans le cortége, le crêpe était à -tous les bras, mais le deuil n'était point sur tous les visages. Un air -de dissipation, et même une joie bruyante, contrastaient d'une manière -beaucoup trop marquée avec les symboles de la douleur et en détruisaient -l'illusion.» - -Pour compléter les documents relatifs à cette Pompe funèbre, nous devons -citer une pièce très-singulière, extraite des registres de la section -Poissonnière. Le curé de Saint-Laurent avait écrit à la section, en -l'invitant à un service qui devait être célébré pour le repos des âmes -des malheureux morts à la journée du 10 août. Voici la réponse que la -section fit au curé, par l'organe de son président: - -«Il a été fait lecture d'une lettre de M. le curé de Saint-Laurent, qui -invite l'assemblée à assister à un service pour nos frères morts le 10 -août dernier. L'assemblée, persuadée qu'il est temps enfin de parler le -langage de la raison, a arrêté qu'il lui serait fait la réponse -suivante: - -«Les martyrs de la liberté, nos braves frères morts pour la patrie le 10 -août, n'ont pas besoin, monsieur, d'être excusés ni recommandés auprès -d'un Dieu juste, bon et clément. Le sang qu'ils ont versé pour la patrie -efface toutes leurs fautes et leur donne _des droits_ aux bienfaits de -la Divinité. - -»Quoi! nous! nous irions prier Dieu de ne point condamner nos frères au -supplice du feu? Ce serait l'outrager, le calomnier; ce serait lui dire -qu'il est le plus féroce, le plus absurde, le plus ridicule de tous les -êtres. - -»Dieu est juste, monsieur; par conséquent, nos frères jouissent d'un -bonheur parfait, que rien ne pourra troubler. Les mauvais citoyens -peuvent seuls en douter. - -»Montrez-nous sur vos autels les glorieuses victimes de la liberté, -couronnées de fleurs, occupant la place de saint Crépin et de saint -Cucufin. Substituez les chants de la liberté aux _absurdes_ cantiques -attribués à ce féroce David, à ce monstre couronné, le Néron des -Hébreux, alors nous nous réunirons à vous, et nous célébrerons ensemble -le Dieu qui grava dans le coeur de l'homme l'instinct et l'amour de la -liberté. - -»DEV..., _président_. - -»TAB..., _secrétaire_.» - -L'abandon du culte suit toujours la dépravation du peuple. Ce que la -liberté a de plus pressé à faire, c'est de détruire la religion et de -mettre l'homme en demeure de n'obéir qu'à sa seule raison,--la raison -humaine! Cette lettre, écrite à côté d'un exemplaire du _Dictionnaire -philosophique_, n'est que le prélude des profanations de Notre-Dame et -de Saint-Etienne-du-Mont, des danses à l'église Saint-Eustache et des -dîners dans le choeur de St-Gervais. - - - - -VI. - -ENCORE VILAIN D'AUBIGNI.--PROCÈS DE M. DE MONTMORIN.--MURMURES DU -PEUPLE. - - -Rentrés au Palais-de-Justice, les membres du Tribunal apprirent que -Vilain d'Aubigni, ayant eu l'impudence de se montrer à Paris, en plein -jour, avait été arrêté et conduit immédiatement à la Force. Nous -reverrons plusieurs fois ce misérable, et toujours il se présentera à -nous chargé du poids de quelque nouvelle inculpation de vol. - -L'instruction du procès de M. de Montmorin, parent du ministre de ce -nom, commença le 28 et se termina le 31. M. de Montmorin, comme les -autres, était accusé d'avoir coopéré à la conjuration du 10 août; on -avait trouvé dans ses papiers un plan écrit entièrement de sa main. Il -parut devant la première section du Tribunal, présidée par Osselin, et -détourna avec une habileté extrême la plupart des charges qui pesaient -sur lui. C'était un homme de cour et un homme d'esprit. Il avait aussi -beaucoup de fortune, ce qui, d'après les bruits qui coururent, ne fut -pas tout-à-fait indifférent à quelques juges. - -Il importe, en effet, que l'on sache que la corruption ne resta pas -étrangère à ce procès, afin d'expliquer l'étrange indulgence dont se -sentit soudainement atteint le Tribunal pour un _ci-devant_ aussi -prononcé que M. de Montmorin. On a parlé de dix mille livres en or -comptées à Pepin-Dégrouhette. Le commissaire national Bottot,--ceci est -plus évident,--fut arrêté quelques jours après «sous la prévention -d'avoir influencé et provoqué le jugement qui a acquitté le sieur -Montmorin.» - -Les termes de ce jugement sont dérisoires et trahissent l'embarras des -fripons qui le rédigèrent: «Louis-Victoire-Hippolyte-Luce de Montmorin, -natif de Fontainebleau, âgé d'environ trente ans, prévenu d'avoir écrit -un projet de contre-révolution dont l'effet a éclaté le 10 août, -convaincu d'en être l'auteur, _mais de ne pas l'avoir fait méchamment et -à dessein de nuire_, est acquitté de l'accusation portée contre lui, -avec ordre d'être mis sur-le-champ en liberté, et son écrou rayé de tous -les registres où il se trouverait.» - -Pouvait-on montrer plus d'effronterie et de sottise! Convaincu d'avoir -conspiré, _mais de ne pas l'avoir fait méchamment et à dessein de -nuire_!... - -Cet arrêt fut rendu dans la nuit du 31 août. - -Le peuple, qui n'avait pas reçu d'argent, lui, ne comprit pas la -conduite du Tribunal, et fit entendre de violents murmures. - ---Vous l'acquittez aujourd'hui, s'écria un citoyen, et dans quinze jours -il nous fera égorger! - ---Oui! oui! - ---A mort le Montmorin! à mort! - -L'indignation était à son comble, et il en fût résulté de funestes -effets, si Osselin, prenant la parole, n'eût fait valoir l'empire des -lois. Il rétablit à peu près le calme en déclarant qu'il se chargeait de -conduire lui-même M. de Montmorin dans les prisons de la Conciergerie et -de le faire écrouer de nouveau, _au nom du peuple_, en attendant qu'on -vérifiât son procès. - -A cette condition seulement, le peuple consentait à se retirer. - -Mais le coup était frappé, et, à partir de ce jour, le tribunal du 17 -août ne fit plus que déchoir dans l'opinion publique. - -Un motif qui avait contribué puissamment à l'irritation du peuple, c'est -qu'au moment où l'on déchargeait M. de Montmorin de toute inculpation, -le bruit se répandait dans l'auditoire de l'évasion du prince de Poix, -évasion favorisée, disait-on, moyennant une forte somme, par les soins -de Marat et de Sergent. - -Pareillement, à la même heure, Manuel recevait de Beaumarchais une -rançon de trente mille livres, et celui-ci sortait de l'Abbaye, où il -avait été enfermé depuis quelques jours. - -Ainsi, de tous côtés, l'or domptait les républicains, relâchait leurs -principes, suspendait leurs haines. Quelques millions de plus, et l'on -aurait eu raison de la Terreur! Mais la France n'était pas assez riche -pour se racheter du fer des assassins. - - - - -VII. - -LE CHARRETIER DE VAUGIRARD. - - -Ce même Manuel, ouvrant une croisée de l'Hôtel-de-Ville, aperçut sur -l'échafaud dressé place de Grève un malheureux qui subissait la peine de -l'exposition. Cet homme que la foule invectivait, comme c'est -l'habitude, était condamné à douze ans de gêne, pour je ne sais quel -délit. Il était mal embouché: c'était un charretier de Vaugirard. -Exaspéré par les cris de la multitude, il répondit par des injures aux -injures qu'on lui adressait; il cria:--Vive le roi! vive la reine! vive -Lafayette! au diable la nation! - -Pierre Manuel vit un contre-révolutionnaire dans ce charretier. Il -accourut avec colère et en appela à la vindicte de la loi; il présenta -cet homme comme un émissaire du despotisme qui cherchait à fomenter une -sédition et à rallumer la guerre civile. Il le fit délier et il obtint -de le conduire lui-même à la Conciergerie; puis il fit prévenir le -Tribunal qu'il reviendrait à cinq heures pour lui dénoncer un _grand -attentat_. - -A cinq heures, en effet,--et pendant qu'on jugeait Backmann, le -major-général des Suisses,--Manuel arriva, suivi d'un grand concours de -peuple et assisté de plusieurs témoins. Il remit le charretier de -Vaugirard entre les mains des juges, en leur confiant le soin de le -punir. - -L'affaire ne fut pas longue. Le Tribunal, enchanté de pouvoir prendre -une revanche de sa mansuétude des jours précédents, condamna à mort, -séance tenante, le charretier Jean Julien.--Vous étiez condamné à un -esclavage de dix ans, lui dit Osselin; un esclavage de dix ans, pour un -Français, est une mort continuelle. Et le lendemain matin, 2 septembre, -le pauvre diable fut envoyé sur la place du Carrousel, où il expia son -prétendu crime. - -Un homme pour lequel je n'ai pas assez de boue quand je rencontre son -nom sous ma plume,--Prudhomme,--a essayé de rattacher cette exécution -aux massacres de septembre. Il _inventa_ une révélation de ce Jean -Julien, et expliqua de la sorte, à sa manière, les actes horribles de -souveraineté populaire qui ensanglantèrent pendant trois jours les -prisons. Nous donnons ce monument de folie stupide, qui fait lever les -épaules quand il ne soulève pas le coeur d'indignation. - -«Voici, dit Prudhomme, la conspiration que ce criminel, prêt à être -supplicié, révéla, comme pour se venger par des menaces qui n'étaient -que trop fondées. Vers le milieu de la nuit, à un signal convenu, toutes -les prisons de Paris _devaient s'ouvrir_ à la fois; les prévenus étaient -armés, en sortant, avec les fusils et autres instruments meurtriers que -nous avons laissé le temps aux aristocrates de cacher; les cachots de la -Force étaient garnis de munitions à cet effet. Le château de Bicêtre, -_aussi malfaisant que celui des Tuileries_, vomissait à la même heure -tout ce qu'il renferme dans ses galbanums de plus déterminés brigands. -On n'oubliait pas non plus de relaxer les prêtres, _presque tous chargés -d'or_, et déposés à Saint-Lazare, au séminaire de Saint-Firmin, à celui -de Saint-Sulpice, au couvent des Carmes-Déchaussés et ailleurs. - -»Ces _hordes de démons_ en liberté, grossies de tous les aristocrates -tapis au fond de leurs hôtels, commençaient par s'emparer des postes -principaux et de leurs canons, faisaient main-basse sur les sentinelles -et les patrouilles, et _mettaient le feu dans cinq à six quartiers à la -fois_, pour faire une diversion nécessaire au grand projet de délivrer -Louis XVI et sa famille. La Lamballe, la Tourzel, et autres femmes -incarcérées eussent été rendues aussitôt à leur bonne maîtresse. Une -armée de royalistes _qu'on aurait vus sortir de dessous les pavés_ eût -protégé l'évasion rapide du prince et sa jonction, à Verdun ou Longwy, -avec Brunswick, Frédéric et François.» - -L'esprit reste confondu en présence de telles énormités! - -L'ignoble pamphlétaire part ensuite de là pour expliquer et justifier la -conduite du peuple en ces circonstances; il le fait en lignes -blasphématrices que nous devons transcrire, malgré la juste répugnance -que nous en avons: «Le peuple, qui, comme Dieu, voit tout, est présent -partout, et _sans la permission duquel rien n'arrive ici-bas_, n'eut pas -plutôt connaissance de cette conspiration, qu'il prit le parti extrême, -MAIS SEUL CONVENABLE, de prévenir les horreurs qu'on lui préparait et de -se montrer sans miséricorde envers des gens qui n'en eussent point eu -pour lui.» - -Jean Julien condamné,--on revint au procès de Backmann, qui -s'instruisait devant la deuxième section du Tribunal. - - - - -VIII. - -BACKMANN, MAJOR-GÉNÉRAL DES SUISSES.--ON VOIT COMMENCER LES MASSACRES DE -SEPTEMBRE. - - -Il est à remarquer que ce Tribunal populaire, institué _surtout_ pour -juger les Suisses, n'en avait encore jugé aucun depuis son installation; -Backmann fut le premier qui vint s'asseoir sur ses bancs; ce fut aussi -le dernier; on trouva plus commode et plus expéditif d'égorger ceux qui -restaient,--dans ces épouvantables journées des 2, 3, 4 et 5 septembre -où nous allons entrer. - -Interrogé sur ses nom, prénoms, âge et lieu de domicile, il -répondit:--Je m'appelle Jacques-Joseph-Antoine Léger-Backmann; je suis -né en Suisse, dans le canton de Glaris; je suis âgé de cinquante-neuf -ans; je sers depuis mon jeune âge, et je demeure ordinairement à Paris, -rue Verte, faubourg Saint-Honoré. - -LE PRÉSIDENT.--Vous allez entendre la lecture de l'acte d'accusation -dressé contre vous. - -Réal se leva alors, et de cette voix un peu aigre qu'on lui connaissait, -il accusa Backmann d'avoir usé de son influence auprès de ses soldats -pour les engager à tirer sur le peuple, et particulièrement sur les -citoyens armés de piques. Il le représenta comme un homme ayant toujours -manifesté des principes contraires à la Révolution, et il ajouta,--car -l'accusation d'avoir repoussé la force par la force eût été -ridicule,--qu'on le _soupçonnait violemment_ (textuel) d'avoir ordonné -le feu qui avait été exécuté dans les escaliers du château. - -En terminant, Réal annonça que Backmann et les autres Suisses qui -étaient entre les mains de la justice, avaient fait une protestation par -laquelle ils déclinaient la juridiction du Tribunal, prétendant qu'ils -ne devaient être jugés que par leur nation.--Cette difficulté occupa les -juges pendant quelques instants.--Le commissaire national était d'avis -de passer outre; mais Julienne, défenseur officieux, fit observer avec -raison qu'il était de la loyauté du peuple français d'en référer à -l'Assemblée nationale, «attendu, dit-il, qu'en ce moment les Français -qui voyagent en Suisse sont peut-être retenus comme otages et le seront -sans doute jusqu'au moment où l'on aura appris le résultat de ce qui se -passe à Paris.» - -Le Tribunal se fût probablement rendu à cette excellente observation, -sans une lettre de Danton qui arriva sur ces entrefaites,--lettre -autocratique et portant en substance: «Qu'il y avait lieu de croire que -le peuple, dont les droits avaient été si longtemps méconnus, ne serait -plus dans le cas de se faire justice lui-même, devant l'attendre de ses -représentants et de ses juges.» C'était de la menace et de la -compression; cela voulait dire: Hâtez-vous, sinon nous ferons faire -votre besogne par le peuple! cela annonçait enfin les massacres de -septembre. - -Cette lettre décida le Tribunal, qui, pour la forme seulement, se retira -en la chambre du conseil pour délibérer, et conclut en se déclarant -compétent. - -L'interrogatoire fut insignifiant, et il ne fut pas difficile à Backmann -d'y répondre d'une manière précise et sensée. - ---Depuis quelque temps, dit le président, les Suisses, accoutumés -autrefois à une discipline exacte, paraissaient abandonnés à eux-mêmes; -ils fréquentaient les cabarets de la rue St-Nicaise et de la rue de -Rohan, se tenant ordinairement sous le bras et pris de boisson, au grand -scandale des citoyens voisins. - ---J'ai fait, répondit Backmann, tout ce qui dépendait de moi pour -maintenir l'ordre; il y avait des têtes qui n'étaient pas saines, ce -n'est pas ma faute. - -LE PRÉSIDENT.--N'avez-vous pas, dans la nuit du 9 au 10, fait verser de -la poudre à canon dans l'eau-de-vie qui fut distribuée à vos soldats? - -BACKMANN.--C'est une calomnie et une absurdité. - -Depuis quelques heures, un bruit inusité se faisait entendre autour du -Tribunal. Les juges n'en paraissaient pas émus. Ce bruit croissait à -chaque instant et laissait deviner une foule furieuse. Les juges -demeuraient assis sur leurs siéges; seul, l'auditoire avait vidé la -salle dès les premières rumeurs. Bientôt des cris déchirants partirent -de la cour et des prisons de la Conciergerie. Les juges devinrent un peu -plus pâles, mais l'interrogatoire continua; il continua pendant une -heure de cet horrible tumulte fait de supplications, de blasphêmes, de -portes enfoncées, de sanglots et de râles. Une telle scène ne manquait -pas de majesté sinistre. Tout-à-coup, un grand nombre de gens armés se -précipitent dans l'enceinte du Tribunal.--C'est le jour des vengeances -du peuple! s'écrient-ils; livrez-nous l'accusé! livrez-nous Backmann! - -C'était le jour des vengeances du peuple, en effet. Le peuple venait de -massacrer une vingtaine de détenus, dont les cadavres gisaient dans la -cour du Palais-de-Justice; maintenant, c'était dans la salle même du -tribunal qu'il venait réclamer sa proie. On a toujours supposé avec -raison que cette démarche avait été conseillée par les ordonnateurs de -Septembre, qui craignaient sans doute que les juges n'eussent pas le -courage de condamner Backmann. - -L'apparition de ces hommes inondés de sang jeta l'effroi dans l'âme des -soldats suisses, qu'on avait fait sortir de la Conciergerie pour déposer -dans le procès de leur major. Ils se tapirent dans tous les coins, se -blottirent sous les bancs, derrière les juges et les jurés. Backmann -seul conserva le plus grand sang-froid: aucune altération ne parut sur -son visage; il devait cependant être fatigué, car depuis trente-six -heures que durait l'audience il n'avait pris aucun repos. Il descendit -avec calme de son fauteuil et s'avança jusqu'à la barre, comme pour dire -aux assassins qui le réclamaient:--Me voilà! vous pouvez me frapper. Ce -courage les impressionna. Le président profita de ce moment d'hésitation -pour les exhorter à respecter la loi et l'accusé placé sous son glaive. -La foule l'écouta en silence, et lorsqu'il eut fini, elle sortit sans -insister[9]. - - [9] Voir à la fin du volume le récit de l'accusation Réal. - -Backmann remonta sur son fauteuil, les Suisses relevèrent la tête et -puis le corps, l'ordre se rétablit autant qu'il pouvait se rétablir. -Mais le major s'aperçut bientôt que cet incident avait eu l'effet qu'on -avait désiré, celui d'accélérer la procédure et de forcer par la terreur -le jury à sacrifier une nouvelle victime. Déclaré coupable sur tous les -points, Backmann entendit prononcer sa sentence au bruit des massacres -qui recommençaient au dehors. La charrette de l'exécuteur l'attendait à -la porte. Il ne sortit du Tribunal que pour aller à l'échafaud.--Ma mort -sera vengée! dit-il en s'adressant au peuple. Backmann était enveloppé -de son grand manteau rouge, brodé d'or. - -Cette hâtive besogne terminée, les membres du Tribunal se séparèrent en -désordre; leur office devenait tout à fait inutile, du moins pour le -moment. Il était petit jour, et c'était l'aurore du 3 septembre qui -venait de luire. D'ailleurs, aux guichets des principales prisons, -d'autres tribunaux venaient de s'installer, et ceux-ci s'appelaient les -_Tribunaux souverains du peuple_! - - - - -CHAPITRE V. - - - - -I. - -TRIBUNAUX SOUVERAINS DU PEUPLE. - - -Il est, dans notre histoire, cinq ou six dates effrayantes qui se -dressent, semblables à des poteaux, comme pour indiquer les -trébuchements de la civilisation et qui justifient presque les omissions -du père Loriquet. Les 2, 3 et 4 septembre 1792 appartiennent à ces dates -particulières devant lesquelles la peinture, le roman et le théâtre -reculent épouvantés. Tragédie ignoble, dont les actes ne se passent que -dans des cachots à peine éclairés par la torche et par l'acier, -l'_expédition des prisons_, comme on l'a appelée honnêtement, est, avec -la Saint-Barthélemy, une de nos plus grandes hontes nationales. -Vainement ceux qui placent la loi politique au-dessus de la loi morale -(et de ceux-là il n'en est que trop, par malheur!) ont plusieurs fois -tenté de présenter ces massacres sous un côté supportable, -compréhensible; il y a quelque chose en nous qui repousse jusqu'à la -simple atténuation de tels crimes. Là où l'humanité disparaît, le -patriotisme n'est plus qu'un exécrable mot. - -Nous avons moins à nous occuper de ces massacres que des tribunaux qui -les ordonnèrent et qui les sanctionnèrent. On sait que la prison de -l'Abbaye-Saint-Germain, située encore aujourd'hui rue Sainte-Marguerite, -fut la première par laquelle on commença. Après avoir égorgé--sans -jugement--dans la cour dite abbatiale une vingtaine de prêtres, la -multitude, prise d'un singulier scrupule, imagina d'établir au greffe de -l'Abbaye un _Tribunal du Peuple_, chargé de donner une apparence de -justice à ces sinistres représailles. L'ancien huissier Maillard fut élu -président par acclamation; il s'adjoignit douze individus pris au hasard -autour de lui. Deux d'entre eux étaient en tablier et en veste. -Quelques-uns des noms de ces juges ont été conservés: le fruitier -Rativeau, Bernier, l'aubergiste, Bouvier, compagnon chapelier, Poirier. -Ils s'assirent à une table sur laquelle on fit apporter, en outre du -registre d'écrou, quelques pipes, quelques bouteilles et un seul verre -pour tout le monde. C'était le 2 septembre au soir. - -Cent trente victimes environ furent livrées aux massacreurs par ce -tribunal dérisoire; quelques détenus furent réclamés par leur section; -d'autres surent exciter la compassion des juges ou réveiller en eux -quelques sentiments d'humanité. C'est à ces ressuscités que nous devons -de connaître la physionomie caverneuse du tribunal de l'Abbaye et les -semblants de formes judiciaires qui furent employées à l'égard de -quelques-uns.--M. Jourgniac de Saint-Méard, particulièrement, a tracé un -vif tableau de l'interrogatoire qu'il eut à subir; son _Agonie de -trente-huit heures_, qui a eu un nombre incalculable d'éditions, est -trop connue pour que nous en détachions quelques passages; il faut -d'ailleurs la lire tout entière en songeant qu'elle fut publiée peu de -temps après les journées de septembre, et qu'elle reçut l'approbation de -Marat. La relation de l'abbé Sicard et celle de la marquise de -Fausse-Lendry jettent également d'horribles lueurs sur ces événements. -Nous n'indiquons là et nous ne voulons indiquer que les récits des -témoins oculaires, car ce n'est qu'aux témoins oculaires qu'il convient -de se fier en ces monstrueuses circonstances. - -Pour ces motifs, nous donnerons accueil dans ces pages à une narration -très émouvante de Mme d'Hautefeuille (Anna-Marie) rédigée sur les -lettres de Mlle Cazotte elle-même. On se rappelle les détails de -l'arrestation de l'honnête et aimable vieillard. Sa fille avait obtenu -la permission d'être enfermée, non avec lui, mais dans la même prison; -elle le voyait plusieurs fois par jour. Lorsqu'arriva l'heure des -massacres et que le tribunal populaire se fut installé au greffe, elle -se mit aux aguets, écoutant avec anxiété retentir un à un les noms des -détenus. - -«Maillard venait de lire sur le registre d'écrou le nom de Jacques -Cazotte. - -»--Jacques Cazotte! - -»A ce cri répété deux fois par une voix de stentor, un cri terrible a -retenti dans les cloîtres supérieurs. - -»Une jeune fille descend précipitamment les marches de l'escalier, elle -traverse la foule comme un nageur intrépide fend les flots; elle pousse -les uns, elle glisse à travers les autres, se fraie un passage de gré, -de force ou d'adresse; elle arrive, pâle, échevelée, palpitante, au -moment où Maillard, après avoir rapidement parcouru l'écrou, venait de -dire froidement: - -»--A la Force! - -»On sait que c'était l'expression convenue pour désigner les victimes -aux assommeurs. - -»La porte s'ouvrait déjà. Deux assassins ont saisi Cazotte et vont -l'entraîner au dehors. - -»--Mon père! mon père! s'écria la jeune fille; c'est mon père! Vous -n'arriverez à lui qu'après m'avoir percé le coeur. - -»Et, se précipitant vers lui, de ses bras Elisabeth étreint le vieillard -et le tient embrassé, tandis que, sa belle tête tournée vers les -bourreaux, elle semble défier leur férocité par un élan sublime. - -»Ce mouvement imprévu avait rendu les bourreaux immobiles; ils -écoutaient avec surprise et curiosité. - -»--Voici du nouveau, dit une voix; et du dehors on s'approcha. - -»Le vieillard regardait sa fille avec un indicible amour, la serrait -dans ses bras, baisait ses longs cheveux répandus autour d'elle, et puis -levait ses yeux au ciel comme pour le remercier de lui avoir encore -permis d'embrasser sa noble fille. - -»--Ange, lui disait-il, charme de ma vieillesse, ange de mes derniers -jours, adieu! Vis pour consoler ta mère; va, va, _Zabeth_, laisse-moi. - -»--Non, non, je ne te quitte point, et je mourrai là, sur ton sein, si -je ne puis te sauver! - -»Et la jeune fille s'attachait plus étroitement encore à lui, cherchant -à le couvrir de son corps. - -»--C'est un aristocrate! cria Maillard d'une voix enrouée; emmenez-le. - -»--C'est un vieillard sans force et sans défense, reprit la jeune fille; -voyez ses cheveux blancs, vous ne pouvez pas lui faire du mal! Non, non, -c'est impossible, épargnez mon père, mon bon père! - -»Ici un homme au bonnet rouge baissa son sabre et s'appuya sur la -poignée en faisant ployer la lame; il semblait incertain. - -»Au dehors, les bourreaux s'étaient arrêtés, plusieurs même s'étaient -approchés de la porte; ils écoutaient cette enfant. Les accents de sa -voix remuaient leurs coeurs farouches; son appel à des sentiments qui -vivaient encore en eux à leur insu, les subjuguait. Quand elle eut fini -de parler, haletante, épuisée, l'un dit: - -»--Mais ça m'a l'air de braves gens, ça; pourquoi leur faire du mal? - -»Ces mots opérèrent une réaction. - -»--Le peuple français n'en veut qu'aux méchants et aux traîtres; il -respecte les braves gens! dit l'homme au bonnet rouge; citoyen Maillard, -un sauf-conduit pour ce bon vieux et pour sa fille. - -»--Mais j'ai lu l'écrou, criait toujours Maillard; ce sont des -aristocrates endiablés, vous dis-je! ce sont des conspirateurs! - -»--Allons donc! cette jeunesse, ça ne s'occupe pas des affaires; c'est -une brave fille qui aime bien son vieux père. - -»--Eh! non, s'écria Maillard; si on les écoutait tous, on n'en finirait -pas; faites-la remonter et conduisez son père _à la Force_. - -»--Non! non! - -»--Si! - -»Elisabeth se sentait mourir en voyant renouveler cette sanglante -discussion; elle se pressa de nouveau sur son père, qui lui disait: - -»--Va, va, laisse-moi mourir, retire-toi. - -»--Jamais! répondit-elle.» - -(Les lettres de Mlle Cazotte nous apprennent qu'il s'écoula plus de DEUX -HEURES dans ces terribles débats...) - -«Alors l'homme au bonnet rouge, qui désirait accorder les différents -avis: - -»--Ecoutez-moi, petite citoyenne; pour convaincre le citoyen Maillard du -civisme de vos sentiments, venez trinquer au salut de la nation et criez -avec moi: Vive la liberté! l'égalité ou la mort! - -»De sa main sanglante, il lui tendit un verre dans lequel les égorgeurs -se désaltéraient chacun à leur tour. - -»Elisabeth prit le verre: - -»--Oui, je vais boire, dit-elle en détournant les yeux. - -»Elle tendit sa main pour qu'on lui versât du vin, mais sans cesser -d'entourer son père avec son autre bras, car elle craignait que cette -proposition ne fût une ruse pour l'éloigner de lui. - -»--Allons, reprit l'homme, après avoir versé; vive la liberté, l'égalité -ou la mort! - -»--Vive la liberté, l'égalité ou la mort! répéta la pauvre enfant; et -portant le verre à ses lèvres, elle le vida d'un seul trait. - -»Il y eut une acclamation générale; les hommes qui l'environnaient -s'écrièrent: - -»--Il faut les porter en triomphe! Ils méritent les honneurs du -triomphe! - -»Alors tous les spectateurs, hommes et femmes, se mirent sur deux haies; -on apporta deux escabeaux sur lesquels on fit asseoir le père et la -fille, et l'on choisit quatre hommes pour les porter. Ceux-ci, les -élevant à la hauteur de leurs épaules, les emportèrent hors de la cour -de l'Abbaye, aux applaudissements unanimes. - -»--Place à la vieillesse et à la vertu! s'écriait l'un. - -»--Honneur à l'innocence et la beauté! - -»Un fiacre venait d'amener de nouveaux prisonniers; on y fait monter -Cazotte et sa fille; deux hommes montent avec eux et le cortége se met -en marche au trot de deux chevaux, suivi d'une foule qui criait sans -relâche: - -«--Vive la nation! à bas les aristocrates, les prêtres et les -conspirateurs!» - -Ce fut ainsi qu'on arriva rue Thévenot, où était venue loger Mme -Cazotte. Elisabeth, jusque là si courageuse et si forte, tomba évanouie -dans les bras de sa mère. - -D'affreuses convulsions succédèrent à cet évanouissement, et l'on dut -craindre pendant plusieurs jours pour sa vie... - -M. Michelet, dans l'étrange patois de son _Histoire de la Révolution -française_ (t. IV), a raconté différemment cette touchante aventure: «Il -y avait, dit-il, à l'Abbaye, une fille charmante, Mlle Cazotte, qui s'y -était enfermée avec son père. Cazotte, le spirituel visionnaire, auteur -d'opéras-comiques, _n'en était pas moins_ très-aristocrate, et il y -avait contre lui et ses fils des preuves écrites très-graves. Il n'y -avait pas beaucoup de chances qu'on pût le sauver. Maillard accorda à la -jeune demoiselle _la faveur d'assister au jugement et au massacre_ (la -faveur d'assister au massacre!), de circuler librement. Cette fille -courageuse en profita pour capter la faveur des meurtriers; elle les -gagna, les charma, _conquit leur coeur_, et quand son père parut, il ne -trouva plus personne qui voulût le tuer.» - -Cette manière lâchée de raconter un des plus beaux traits de notre -histoire, et cette mauvaise grâce à reconnaître l'héroïsme chez les -royalistes, se retrouvent à chaque ligne dans l'historien des écoles. - -Une autre jeune demoiselle, non moins dévouée et non moins courageuse -qu'Elisabeth Cazotte, obtint également la grâce de son père. C'était -Mlle de Sombreuil, fille du gouverneur des Invalides. On a prétendu que -les bourreaux avaient mis à leur clémence une abominable condition, en -la forçant de boire un verre de sang humain; on a même ajouté qu'il en -était resté à Mlle de Sombreuil un tremblement convulsif jusqu'à la fin -de ses jours. J'avoue que j'hésite à adopter cette fable monstrueuse, -que rien,--du moins à ma connaissance,--ne paraît justifier; et je -préfère à tous égards m'en rapporter à la version d'un contemporain -habituellement bien renseigné, qui a raconté dans ses plus grands -détails le dramatique épisode de Mlle de Sombreuil. Selon lui, c'est -autant au zèle d'un simple particulier qu'aux supplications de sa fille -que le gouverneur des Invalides dut d'avoir la vie sauve. Ce particulier -s'appelait Grappin; «et ce nom, dit Roussel, mérite de passer à la -postérité.» Ce n'était qu'un simple agriculteur de Bourgogne, marié et -père d'une nombreuse famille; une spéculation sur les vins l'avait -conduit à Paris, où il résidait depuis quelques mois seulement. - -M. Granier de Cassagnac, dans sa récente _Histoire du Directoire_, croit -devoir ranger Grappin parmi les juges du tribunal de l'Abbaye. «Grappin, -dit-il, domicilié dans la section des Postes, fut envoyé avec un homme -de coeur nommé Bachelard, à l'Abbaye, pendant les massacres, pour -réclamer deux prisonniers au nom de sa section. Arrivé à l'Abbaye, -Grappin s'installa auprès de Maillard et jugea avec lui les prisonniers, -ainsi que le constate un certificat délivré à Grappin par Maillard et -portant que Grappin l'avait aidé pendant soixante-trois heures à faire -justice au nom du peuple.» Ces lignes, empruntées par M. Granier de -Cassagnac à l'ouvrage de Maton de la Varenne, intitulé: _Histoire -particulière des événements qui se sont passés en France dans l'année -1792_, etc., ne me semblent pas porter le cachet de la vérité. Ainsi, il -me paraît évident que Maton de la Varenne a confondu Grappin avec les -scélérats de la horde de Maillard, tandis qu'au contraire il est prouvé -que ce brave homme a sauvé, à l'Abbaye, soixante à soixante-dix -personnes, parmi lesquelles M. Valroland, maréchal-de-camp, deux juges -de paix et douze femmes. Ensuite, il n'est pas du tout démontré que -Grappin ait siégé au Tribunal souverain du peuple; les douze juges -étaient installés et avaient déjà prononcé sur le sort de plusieurs -détenus lorsqu'il arriva à la prison. Laissons raconter le fait par -Alexis Roussel: «La section du _Contrat social_ avait nommé huit de ses -sectionnaires pour se transporter à l'Abbaye et réclamer deux -prisonniers. Grappin était un des huit députés. Arrivés à la prison, on -demande les deux détenus; on ne les connaît pas; on parcourt toutes les -chambres, tous les cachots; recherches inutiles! On les appelle par -leurs noms, personne ne répond. Cependant on est certain qu'ils ont été -conduits à l'Abbaye et qu'ils n'en ont pas été retirés. Grappin allait -partir avec la députation, lorsque le concierge lui dit de ne pas se -désespérer et le conduit dans une salle échappée à ses perquisitions. -Là, le concierge fait mettre tous les prisonniers en rang, et il -commençait l'appel, lorsqu'un jeune homme qui essayait de se sauver par -une cheminée tombe criblé de coups de fusil. Le bruit de cette fusillade -met tout en rumeur et fait fuir le concierge, qui ferme la porte sur lui -et laisse Grappin confondu avec les nombreux prisonniers voués à la -mort.» - -Ce jeune homme qui essayait de se sauver par une cheminée, c'était M. de -Maussabré, que l'on avait arrêté quelques jours auparavant chez Mme -Dubarry, où il s'était caché derrière un lit. En apprenant cette -tentative d'évasion, Maillard avait ordonné, comme une chose toute -naturelle, que l'on tirât sur lui quelques coups de pistolet ou que l'on -allumât de la paille. Cet incident était survenu pendant -l'interrogatoire de Jourgniac de Saint-Méard.--Voilà donc l'alibi de -Grappin parfaitement posé jusque-là. - -Bientôt son uniforme de garde national, sur lequel pendait son sabre, le -fit reconnaître du guichetier. Dès qu'il se vit libre, il s'inquiéta de -ses collègues de la section; mais ils étaient partis, emmenant avec eux -les deux individus qu'ils étaient enfin parvenus à retrouver. Grappin, -n'ayant plus rien à faire, allait quitter l'Abbaye lorsqu'il rencontra -les assommeurs qui conduisaient devant le tribunal M. le comte de -Sombreuil et sa fille. Il s'arrêta. L'aspect de cette jeune personne, -tenant son père enlacé et ne le quittant que pour s'humilier devant les -juges; la contenance digne du vieux militaire, tout cela l'émut -profondément. Il voulut rester spectateur de ce débat. - -L'interrogatoire fut court. Convaincu de conspiration, M. de Sombreuil -lut son arrêt dans les yeux de Rativeau, Bernier, Poirier et consorts. -Sur un signe de Maillard, on se disposa à l'entraîner hors de la _salle -d'audience_.--Prenez ma vie! s'écriait mademoiselle de Sombreuil, mais -sauvez mon père!--Les assommeurs faisaient la sourde oreille, et leurs -mains tachées de sang continuaient de s'imprimer sur le collet du -vieillard, lorsque Grappin s'avance près du tribunal et demande à -adresser une question à M. de Sombreuil; les juges s'étonnent, mais son -double caractère de garde national et de délégué de section leur impose; -ils accèdent à sa proposition.--Avez-vous quitté votre poste dans -la journée du 10 août? demande Grappin au gouverneur des -Invalides.--Pourquoi aurais-je déserté l'hôtel confié à ma garde? répond -celui-ci en relevant la tête; hélas! je n'ai contre moi que des -dénonciations surprises par mes ennemis à la crédulité d'un petit nombre -d'invalides. - -Mlle de Sombreuil joignait ses mains vers Grappin comme vers un ange -apparu soudainement. - ---Il importe, dit-il en s'adressant au tribunal, que ces faits soient -éclaircis; en conséquence, je demande que l'exécution soit suspendue et -que des commissaires soient envoyés à l'hôtel des Invalides pour -s'assurer de la vérité. Les juges consultent du regard le président. -Maillard murmure; une quarantaine d'accusés ont déjà trouvé grâce devant -lui pour divers motifs; les tueurs s'impatientent. Néanmoins, intimidé -sans doute par le ferme accent de Grappin, il expédie l'ordre; on part. -Pendant ce temps, M. de Sombreuil est enfermé avec sa fille dans un -cabinet, sous la garde de quelques hommes du peuple. Les commissaires -rapportent une lettre du major des invalides, qui confirme les -déclarations du gouverneur; pourtant Maillard ne la trouve pas -suffisante et déclare qu'il passe outre; déjà le mot fatal: _A la -Force!_ a couru sur ses lèvres et sur celles des juges.--Non! s'écrie -Grappin, vous ne prononcerez pas un jugement inique; les vieux -défenseurs de la patrie sont incapables de trahir la vérité! Ordonnez, -je pars avec quatre nouveaux commissaires que vous nommerez; nous irons -aux Invalides et nous en rapporterons des témoignages dignes de -croyance. - -Cette fois encore, le tribunal dut se rendre aux suggestions -chaleureuses de ce brave citoyen. Grappin se met en route à trois heures -et demie du matin; il arrive avec les quatre commissaires chez le major, -qui était couché; il le réveille, il le force à se lever, il lui dit -qu'une minute de retard peut compromettre les jours de M. de Sombreuil. -Le major descend et fait battre le tambour; huit cents invalides sont -sous les armes. C'est encore Grappin qui va les haranguer:--Amis! leur -crie-t-il, que ceux qui ont des dénonciations à faire contre leur -gouverneur passent de ce côté; que ceux qui n'ont rien à dire passent de -l'autre. Dix à douze dénonciateurs s'ébranlent et en entraînent jusqu'à -cent cinquante. Grappin frémit. Heureusement une dispute vient à -s'élever entre les deux camps: ceux qui tiennent pour M. de Sombreuil -conspuent les autres; Grappin rappelle avec vivacité les services rendus -par le gouverneur, sa bravoure, sa loyauté, son attachement pour ses -frères d'armes. Après avoir convaincu les bourreaux de l'Abbaye, il -était impossible que Grappin échouât auprès de quelques vieux militaires -abusés. Bientôt il a la satisfaction de voir le nombre des dénonciateurs -diminuer à chaque minute:--résiste-t-on jamais à l'éloquence d'un -honnête homme exalté par l'amour de la justice!--ceux qui restent -n'articulent que des accusations vagues, des ouï-dire qui ne peuvent -être d'aucun poids dans la balance du tribunal. Grappin remercie le -major et retourne à la prison avec les quatre commissaires, dont le -témoignage lui est acquis. - -Forcé dans ses derniers retranchements, Maillard ne put refuser plus -longtemps l'acquittement de M. de Sombreuil. Ce fut Grappin lui-même qui -alla annoncer sa délivrance au vieillard, que les plus anxieuses -incertitudes dévoraient depuis plusieurs heures, et qui confondait ses -larmes avec celles de sa fille. Il les prit tous les deux par la main et -leur fit franchir le guichet funèbre.--C'est un brave officier! C'est un -bon père de famille! dit-il en les présentant à la populace. - -On pourrait croire qu'après cet acte de dévouement, Grappin se tint pour -satisfait. Point du tout. Pendant le court espace de temps qu'il avait -été par mégarde enfermé avec les prisonniers, il avait promis à huit -d'entre eux d'aller engager leurs sections à les faire réclamer; il -rentra à l'Abbaye pour prendre leurs lettres et, montant en voiture, il -se rendit dans les sections indiquées. Partout il eut le bonheur de -réussir; des commissaires furent immédiatement envoyés auprès de -Maillard pour réclamer leurs sectionnaires. Il était temps: l'un d'eux, -M. Cahier, se trouvait en présence du tribunal; il était si certain de -sa mort qu'il avait donné déjà sa montre à l'un des juges, et qu'il -s'écriait avec des sanglots:--Adieu, ma femme! Adieu, mes enfants! - -Nous ne voulons tenir compte que des faits principaux appartenant à -l'histoire et appuyés du nom et du témoignage des personnes qui ont -figuré dans ces lugubres scènes. Nougaret et Roussel citent beaucoup -d'autres traits en faveur de Grappin; mais comme ces traits ne nous -semblent pas revêtus d'un égal sceau d'authenticité, nous nous -abstiendrons de les mettre sous les yeux de nos lecteurs. Nous estimons -d'ailleurs sa part assez belle, et nous le tenons d'autant mieux pour un -brave homme, qu'il ne connaissait aucun des individus qui lui durent la -vie; l'humanité fut son unique mobile.--Il est assez difficile, après -cela, de concilier toutes ces allées et venues avec les fonctions de -juge que lui attribuent Maton de la Varenne et l'auteur de l'_Histoire -du Directoire_. Venu à l'Abbaye bien après que Maillard eut fait choix -de ses douze acolytes, pourquoi lui eût-on offert une place au tribunal; -et d'un autre côté, de quel besoin eût été ce juge volant, toujours par -monts et par vaux, tout à l'heure aux Invalides et maintenant dans les -sections? De _ce qu'il a aidé Maillard à faire la justice_, selon les -termes du certificat délivré par celui-ci, faut-il conclure qu'il s'est -assis à ses côtés et a rendu des arrêts de mort? Le contraire a été -démontré d'une façon victorieuse. Ranger Grappin parmi les juges de -l'Abbaye, c'est donc commettre une erreur doublement criante. - -Il faut croire plutôt que, comme tant d'autres, il se fit délivrer cette -attestation afin d'avoir entre les mains une preuve de civisme à opposer -à ses ennemis. Les massacres de septembre avaient donné une grande -importance à Maillard, et pendant longtemps, un grand nombre de -personnes recherchèrent sa protection. Même il est permis de croire que -le remords était entré dans l'âme de l'ex-huissier, car jusqu'à l'heure -de sa fin, arrivée après la chute des chefs terroristes, il ne cessa -d'entourer de sa sollicitude une des personnes échappées malgré lui aux -mailles sanglantes de son tribunal, M. de Saint-Méard, dont le nom s'est -déjà trouvé sous notre plume.--Quoi qu'il en soit, le certificat de -Maillard n'empêcha pas Grappin, après la loi des suspects, d'être -incarcéré à la Bourbe. La fatalité républicaine voulut qu'il y -rencontrât Mlle de Sombreuil et son père; ils l'accueillirent avec les -plus grandes marques de reconnaissance. M. de Sombreuil avait l'habitude -de dire à sa fille en le désignant:--Si cet honnête homme n'était pas -marié, je ne voudrais pas que tu eusses d'autre époux. - -Quittons le tribunal souverain de l'Abbaye pour le tribunal souverain de -la Force. L'un valut l'autre. Dans la soirée du 2 septembre, Germain -Truchon, surnommé dans les rues de Paris la _Grande-Barbe_, se présenta -chez le concierge et organisa, avec quelques officiers municipaux, -Michonis, Dangers, Monneuse, un tribunal en tout pareil à celui de -l'Abbaye-Saint-Germain. Les mêmes formalités y furent suivies: on y -employa les mêmes semblants d'humanité: à l'Abbaye on envoyait les gens -_à la Force_; à la Force on les envoya _à l'Abbaye_, ce qui signifiait à -la mort. Plus de cent cinquante personnes furent condamnées et -massacrées; le sang coulait jusque dans la rue des Ballets. Au seuil de -la grande porte de la prison, le pied sur la borne, le pinceau en main, -on affirme que le célèbre David retraçait le dernier moment des victimes -et s'applaudissait d'une occasion si précieuse de _surprendre à la -nature son secret_.--Pétion essaya, dit-on, de faire cesser ce carnage: -s'étant rendu à la Force, il arracha de leur siége deux membres de la -Commune en écharpe; mais à peine fut-il sorti que ces scélérats -rentrèrent et continuèrent leurs fonctions. - -Le 3, Hébert et Lullier vinrent se joindre aux complices de Truchon. -Lullier, l'accusateur, n'avait plus rien à faire au tribunal du 17 août, -il cherchait de l'occupation. Ce fut devant ces deux scélérats que -comparut Mme de Lamballe. On sait à quels supplices ils dévouèrent cette -femme courageuse, qui pouvait se sauver en faisant le serment de haïr le -roi et la royauté, et qui aima mieux périr en criant: Vive Louis XVI! -«Sur cette parole, raconte Rétif de la Bretonne, elle reçut d'un faux -Marseillais (un Piémontais soldé par l'Autriche pour augmenter le -désordre parmi nous) le premier coup de sabre dans le ventre, montée -qu'elle était sur un _açervas_ de mourants et de morts; elle fut -déchirée, _ex-viscérée_; sa tête fut sciée, lavée, frisée et portée, -dit-on, au bout d'une pique, sous les fenêtres du Temple.» - -On se tromperait toutefois en supposant que personne n'échappa à cette -boucherie. Naturellement, le voleur d'Aubigni fut un de ceux qui eurent -la vie sauve. Le contraire eut étonné trop de monde. «J'étais à la Force -lors de cette affreuse journée, dit-il dans le mémoire que nous avons -cité déjà, et je devais être égorgé. Des ordres avaient été donnés _ad -hoc_, et je ne dus mon salut qu'à l'adresse et à la prévoyance d'un -gendarme. Les satellites qui devaient me massacrer tinrent le sabre -levé, pendant huit heures, sur le sein de la dame Bauls, femme du -concierge de cette prison.» Quelques jours auparavant, Marat était venu -visiter d'Aubigni dans sa chambre et lui avait promis de s'intéresser à -son sort. - -A Bicêtre, on se rendit avec sept canons traînés à bras qui furent -rangés en batterie devant le château. Le libraire Louis-Ange Pitou, qui -s'est trouvé mêlé à presque tous les événements de la révolution, et qui -a laissé des notes souvent précieuses, donne les détails suivants sur -cette expédition: «Le chef des égorgeurs, qui conduisit la troupe à -Bicêtre, était un parricide natif d'Angers, nommé Musquinet de la Pagne; -il avait été enfermé pendant plusieurs années dans les cachots -souterrains de cette prison. Le concierge, qui l'avait connu, voulant -faire une barrière de son corps aux prisonniers, fut la première victime -de ce monstre.» - -Nous retrouverons plusieurs fois ce Musquinet, que l'on fera maire du -Havre en récompense de ses exploits, et que le Tribunal révolutionnaire -condamnera à mort en avril 1794.--A Bicêtre, comme à la Force et à -l'Abbaye, le registre des écrous fut apporté, et un tribunal s'installa, -au nom du peuple, dans la salle du greffe. Il y eut peu de graciés; on -poussa la barbarie jusqu'à égorger une trentaine de petits malheureux -enfermés par correction: des enfants! Tous les corps amoncelés dans un -coin de la cour furent portés au cimetière par les exécuteurs eux-mêmes, -et brûlés dans des lits de chaux vive. - -La Conciergerie eut également ses juges, parmi lesquels il faut ranger -le journaliste Gorsas. On tua M. de Montmorin, qui en fut pour l'argent -jeté à ses premiers juges; on tua aussi tout ce qui restait des Suisses, -ce qui diminua considérablement la future besogne du Tribunal du 17 -août, et ce qui aurait dû même la rendre complétement inutile. - -On se contenta de l'appel nominal au couvent des Carmes de la rue de -Vaugirard, où la boucherie fut dirigée par Maillard (pendant un -entr'acte de l'Abbaye) et par un de ses affidés, Mamain. Il ne paraît -point non plus qu'il y ait eu de juges au couvent Saint-Firmin, aux -Bernardins du quai Saint-Bernard, à la Salpêtrière, etc. - -Que ceux qui désirent avoir une idée des horreurs commises dans ces -derniers endroits, consultent l'édition originale de la _Semaine -nocturne_, par Rétif de la Bretonne, appendice aux _Nuits de Paris_; -plus tard, Rétif dut mettre des cartons à la _Semaine_, par ordre de -l'autorité supérieure. Ce fut lors de l'expédition des Bernardins que -cet auteur fut témoin auditif d'un trait «que j'ai sans doute seul -remarqué,» écrit-il. La bande des massacreurs passait tumultueusement -sous ses fenêtres en criant: Vive la nation! Un des tueurs, poussant -l'enthousiasme du crime jusqu'au vertige, s'écria: _Vive la -mort!_--Mieux que beaucoup de pages, ce mot affreux peint l'état des -esprits dans les journées de septembre 1792. - -Les massacres durèrent quatre jours, au milieu de la première cité de -l'Europe, «sans que ses autorités eussent cherché à y mettre le moindre -obstacle, fait remarquer un écrivain. Pendant que des monstres à figures -repoussantes, gorgés de vin et couverts de sang, faisaient une hécatombe -d'une portion du genre humain, l'Assemblée Nationale rendait quelques -lois insignifiantes, le corps électoral élisait ses députés à la -Convention, les assemblées de sections enrôlaient pour l'armée, les -tribunaux dictaient leurs jugements, les employés travaillaient dans -leurs bureaux, les agioteurs étaient au Perron, les oisifs au café, les -promeneurs aux Tuileries, les curieux partout. A la Chaussée-d'Antin, on -parlait des scènes horribles qui se passaient dans les prisons, comme -d'un événement qui aurait eu lieu à Constantinople ou à Moscou. Voilà -Paris.» - -On a plusieurs fois, à la Convention nationale, agité cette question, à -savoir si l'on ferait le procès aux septembriseurs ou si l'on passerait -l'éponge sur leurs crimes. Il y eut des décrets pour et contre, selon -que chaque faction était en force. «En 1793, raconte Ange Pitou, la -Gironde ayant ordonné une enquête, un fédéré de Marseille, nommé Nevoc, -pâle et tremblant la fièvre, monta à la tribune des Jacobins et tint ce -discours, que j'ai copié dans le temps, sous la dictée de l'orateur:--On -nous menace aujourd'hui pour avoir obéi aux ordres du peuple; _oui, j'en -ai tué vingt, je ne le cache pas!_ Mais on m'a dit que je faisais bien; -vous me l'avez ordonné et je réclame votre appui.--Il s'adressait en ce -moment à Robespierre, à Billaud-Varenne, à Marat et à tous les -administrateurs. La société se leva en masse et leur jura de les sauver -tous ou de périr.» Ce ne fut pas tout; le 8 février, la société dite des -_Défenseurs de la République_, composée en majeure partie des assassins -des prisons, osa se présenter à la barre de la Convention, et par -l'organe d'un de ses membres, eut l'impudence de faire l'apologie de ces -meurtres. Après une faible opposition, on rapporta le décret qui -ordonnait les poursuites.--L'enquête recommença en 1796, mais presque -tous les inculpés furent absous. - -Une seule anecdote servira de conclusion à ce chapitre des _Tribunaux -souverains du peuple_. On sait que la Convention tenait des séances le -soir, qui se prolongeaient parfois très-avant dans la nuit. Dans une de -ces séances, il advint que Danton fut interpellé et monta à la tribune. -Il était deux heures du matin. Une partie de la salle se trouvait à peu -près plongée dans les ténèbres, la lumière étant venue à manquer. Seul, -éclairé par une lueur terne, Danton se démenait à la tribune, et les -éclats de sa parole parvenaient à peine à secouer la somnolence qui -s'était emparée de la majeure partie des députés. Il rappelait avec -emphase les services qu'il avait rendus à la patrie, il énumérait -longuement ses actes de justice et d'humanité; lorsque soudain, du point -le plus obscur de la salle, une voix articula sourdement et lentement -cet unique mot:--_Septembre!_ A la faveur de la clarté qui le frappait -au visage, on vit Danton pâlir et se troubler. Un silence de mort se fit -dans cette assemblée aux aspects si étranges et si lugubres; chacun, -réveillé subitement, semblait se demander d'où sortait cette voix, -funeste comme le remords. Danton essaya de balbutier encore quelques -paroles, mais bientôt, attéré, il descendit de la tribune et regagna sa -place en chancelant. - - - - -II. - -LE TRIBUNAL DU 17 AOUT REPARAIT. - - -Le Tribunal du 17 août reçut une telle secousse de ces événements, que, -pendant quelque temps, il parut considérer son oeuvre comme achevée. - -Il ne recommença guère à donner signe de vie que le 11 septembre. Il -paraît qu'on ne regardait pas alors les massacres des prisons comme tout -à fait terminés, si du moins l'on en juge par cette note insérée au -_Moniteur_ dans le bulletin du 19 septembre: «Les prisonniers de -Sainte-Pélagie adressent à l'Assemblée une pétition pour la supplier, en -attendant leur jugement, de veiller à leur sûreté. _Ils craignent à -chaque moment d'être égorgés._» - -Néanmoins, le 11 septembre, le Tribunal se présenta à la barre de -l'Assemblée, annonçant qu'un rassemblement considérable demandait le -jugement prompt de deux particuliers prévenus d'avoir enlevé la caisse -de leur régiment. Il offrit un projet qui, en garantissant la justice -aux accusés, devait calmer l'irritation du peuple. Cette proposition du -Tribunal fut convertie en motion et décrétée en ces termes: - -«L'Assemblée nationale, après avoir décrété l'urgence, décrète ce qui -suit: - -»Le Tribunal criminel établi par la loi du 17 août dernier connaîtra -provisoirement, jusqu'à ce qu'il ait été autrement ordonné, et dans les -formes prescrites par la loi du 19 du même mois, de tous les crimes -commis dans l'étendue du département de Paris. - -»Il sera nommé par chaque canton des districts du Bourg-de-l'Egalité et -de Saint-Denis, deux jurés d'accusation et deux jurés de jugement, dont -il sera formé une liste séparée, et ils ne seront convoqués que pour le -jugement des délits commis dans l'étendue desdits districts.» - -De ce jour, les pouvoirs du Tribunal se trouvèrent considérablement -agrandis, et il put parcourir, en dehors de la politique, tous les -cercles de la criminalité. C'était ce qu'il désirait. - -Les deux voleurs qui lui avaient servi de prétexte furent acquittés le -lendemain. - -Le 13, il jugea un culottier. - -Le 17, un garçon parfumeur qui avait soustrait des cuillers d'argent. - -Le 18 septembre, le Tribunal eut en pâture l'importante affaire des -_Diamants de la couronne_; il s'en occupa si bien et si longtemps, qu'il -en eut pour jusqu'au moment où on vint le supprimer, c'est-à-dire -jusqu'au mois de décembre. Pendant près de trois mois, la première -section ne s'occupa exclusivement que de ce procès scintillant, auquel -nous allons consacrer un chapitre détaillé. - -L'autre section du Tribunal continua à instruire les _crimes_ politiques -et civils, et aussi les délits correctionnels. - - - - -CHAPITRE VI. - - - - -I. - -LES DIAMANTS DE LA COURONNE. - - -Les massacreurs de septembre, en exerçant leur fureur dans les prisons -de Paris, avaient épargné toute la tourbe entraînée par la misère ou par -la perversité. Les nobles et les prêtres ayant eu le terrible privilége -d'assouvir la soif sanguinaire de ces bourreaux, on avait laissé passer -entre les réseaux de l'accusation politique un grand nombre de détenus -ordinaires, considérés par les patriotes comme du menu fretin. D'aucuns -ont prétendu qu'ils avaient leur raison pour en agir de la sorte, car -les aristocrates seuls possédaient, sous le satin de leurs doublures, -des louis ou des montres. - -N'ayant plus le pain de la prison, et jouissant d'une liberté complète, -tant la police était occupée alors à déjouer exclusivement les attentats -contre-révolutionnaires, ces fils adoptifs de la potence cherchaient -quelque grande occasion de signaler leur adresse et d'asseoir leur -fortune. Sous le calme des verrous, plusieurs hommes d'un vrai mérite en -ce genre s'étaient rencontrés et liés d'amitié. Rendus à des loisirs -dangereux, ils discutèrent ensemble l'opportunité de diverses -tentatives; ce groupe de malfaiteurs, protégé par le désordre politique, -comptait parmi ses fortes têtes deux meneurs inventifs et résolus: l'un -Joseph Douligny, originaire de Brescia (Italie), âgé de vingt-trois ans; -l'autre Jean-Jacques Chambon, né à Saint-Germain-en-Laye, âgé de -vingt-six ans et ancien valet de la maison Rohan-Rochefort. - -Un jour, ces deux amis bien dignes l'un de l'autre entendirent dans un -café du faubourg Saint-Honoré une conversation qui leur fit naître la -pensée d'un vol gigantesque. - ---Je vous le répète, moi, disait un petit vieillard à deux habitués qui -méditaient avec lui chaque ligne d'une gazette; ce ministre Roland est -un pauvre homme, qui cache sous des dehors d'austérité un coeur -accessible aux plus sottes faiblesses; il tolère dans sa maison de -véritables scandales, et sous prétexte qu'il aime sa femme, il se croit -forcé de protéger les gens dont elle s'entoure. Il n'y a pas un poste -qui ne soit occupé par un des favoris de la citoyenne Roland; jusqu'à -cette place de conservateur du Garde-Meuble qui vient d'être donnée à -l'un de ces mendiants! - ---Oh! oh! quelle colère! répondit l'un des causeurs en souriant; on voit -bien que tu avais songé à demander pour toi-même cette petite position. - ---Pour moi! reprit le vieillard mécontent; je n'ai jamais demandé aucune -faveur, c'est pour cela que je suis indigné contre le conservateur du -Garde-Meuble, un homme qui monte à cheval et qui apprend à danser! qui -n'est jamais, ni jour ni nuit, occupé des devoirs de sa charge. Les -trésors qui lui sont confiés peuvent devenir la proie de quelque filou -entreprenant; on n'aurait qu'à escalader une fenêtre, et tout serait -dit. - ---Tout beau! mais les surveillants? - ---Ils imitent leur chef, et vont s'enivrer aux barrières... - -Chambon et Douligny avaient écouté;--et simultanément la même cause -avait produit chez eux le même effet; ils échangèrent un regard furtif, -et ce regard contenait à lui seul tout un projet d'une audace extrême. -Ils se levèrent tranquilles comme des bourgeois qui vont porter le reste -de leur sucre à leurs enfants; mais à peine furent-ils dans la rue, -qu'ils se frottèrent le nez. Les diplomates habiles entendent avant -qu'on leur ait parlé, il en est de même des voleurs émérites: ils se -dirigèrent immédiatement vers la place de la Révolution, afin de -reconnaître le monument contre lequel ils méditaient une attaque. - -Particulièrement réservé aux richesses inhérentes à la couronne de -France, telles que joyaux du vieux temps, cadeaux des nations -étrangères, présents des seigneurs du royaume, le Garde-Meuble contenait -des objets d'une valeur inappréciable; on les avait rangés dans trois -salles et symétriquement enfermés dans des armoires; le public était -admis à les visiter tous les mardis. On y voyait les armures des anciens -rois et paladins, notamment celles de Henri II, de Henri IV, de Louis -XIII, de Louis XIV, de Philippe de Valois, de Casimir de Pologne; et la -plus admirable par le fini du travail, celle que François Ier portait à -la bataille de Pavie. - -A côté de ces souvenirs presque vivants de l'ancienne splendeur royale, -on remarquait, sombre et menaçant, l'espadon que le pape Paul V portait -lorsqu'il fit la guerre aux Vénitiens; cette arme, longue de cinq pieds, -se montrait, orgueilleuse, à côté de deux bonnes petites épées du grand -Henri. Ainsi la fragile et grosse branche de sureau dépasse par la -taille et le poids les solides pousses d'aubépine. Deux canons -damasquinés en argent, montés sur leur affût, représentaient la vanité -du roi de Siam.--Dépôt plus précieux encore, les diamants de la -couronne, contenus dans différentes caisses, étaient placés dans les -armoires du Garde-Meuble. _Le Régent_, _le Sanci_ et _le Hochet du -Dauphin_, formaient les trois astres principaux de ce groupe d'étoiles. -Des tapisseries, des chefs-d'oeuvre d'art en or et en argent disposés -dans les salles représentaient également une valeur de plusieurs -millions. - -Douligny et Chambon n'ignoraient pas ces détails: aussi furent-ils pris -de fièvre en voyant qu'un tel vol n'était pas impossible. Les poteaux -des lanternes s'élevaient assez près du mur et assez haut pour faciliter -l'escalade par l'une des fenêtres; il n'y avait pas le moindre -corps-de-garde duquel on eût à se méfier; seulement cette équipée -nécessitait le concours de quelques amis. Le premier auquel ils firent -part de leur audacieux projet fut un nommé Claude-Melchior Cottet, dit -le _Petit-Chasseur_, qui les exhorta à réunir l'élite de la bande, -c'est-à-dire neuf de leurs camarades connus pour leur adresse et leur -courage. - -D'après l'interrogatoire de cet homme et d'après la déposition de -plusieurs témoins au procès, il paraît démontré que le premier assaut -tenté contre le Garde-Meuble, dans la nuit du 15 au 16 septembre, ne -rapporta aux douze associés qu'une parfaite connaissance des lieux. Ils -ne purent, vu leur petit nombre et le manque absolu de pinces et de -lanternes, pénétrer par la voie qui leur avait semblé praticable; à -peine leur fut-il permis de s'introduire dans un pauvre petit cabinet où -ils dérobèrent des pierreries de faible valeur. La partie fut remise à -la nuit suivante; mais cette fois Douligny et Chambon décidèrent qu'il -fallait convoquer le ban et l'arrière-ban de leurs troupes. Afin de -procéder par des ruses de haute école, quelques fausses patrouilles de -gardes nationaux circulant autour du Garde-Meuble pendant que les -assaillants se glisseraient vers le trésor, ne leur parurent pas d'une -invention trop mesquine. - -Il fut en outre convenu entre les douze coquins qu'on s'adjoindrait -vingt-cinq à trente filous du second ordre, auxquels on promettrait une -part du butin; mais afin de ne pas être trahis, on convint de ne les -instruire que lorsqu'on serait sur le terrain. On leur ordonna de -s'habiller en gardes nationaux et de se pourvoir de fusils ou de sabres. -Le rendez-vous était à l'entrée des Champs-Elysées; l'heure était celle -de minuit; chacun fut exact. - -Chambon et Douligny arrivèrent sur la place, formèrent de ceux qui -étaient revêtus de l'uniforme une patrouille, chargée de rôder le long -des colonnades pour donner à croire aux passants que la police se -faisait exactement. Ils placèrent ensuite à toutes les issues des -surveillants qui devaient donner l'alarme au moindre danger. Comme les -deux chefs traversaient la place après avoir pris toutes leurs -dispositions, ils trouvèrent, près du piédestal sur lequel avait été la -statue de Louis XV, un jeune homme de douze à quatorze ans, qui leur -inspira de l'inquiétude. Ils l'abordèrent, l'interrogèrent, et le firent -consentir à rester en sentinelle à cet endroit et à pousser des cris -pour attirer vers lui les personnes qui lui paraîtraient suspectes. On -lui promit une récompense, sans le mettre au fait de l'expédition. - -Après toutes ces précautions, Chambon grimpe le long des colonnades, en -s'aidant de la corde du réverbère; Douligny le suit, ainsi que plusieurs -autres. Avec un diamant, on coupe un carreau que l'on enlève et qui -donne la facilité d'ouvrir la croisée par laquelle les voleurs -s'introduisent dans les appartements du Garde-Meuble. Une lanterne -sourde sert à les guider vers les armoires, que l'on ouvre avec les -fausses clefs et les rossignols. On s'empare des boîtes, des coffres, on -se les passe de main en main; ceux qui sont au pied de la colonnade -reçoivent de ceux qui sont en haut. Tout-à-coup, le signal d'alerte se -fait entendre. Les voleurs qui sont sur la place s'enfuient; ceux qui -sont en haut se laissent glisser le long de la corde du réverbère. -Douligny manque la corde, tombe lourdement sur le pavé et y reste -étendu. Une véritable patrouille, qui avait aperçu la lumière que la -lanterne sourde répandait dans les appartements, avait conçu des -soupçons. En s'approchant, elle entend tomber quelque chose, elle court, -trouve Douligny, le relève et s'assure de lui. Le commandant de la -patrouille, après avoir laissé la moitié de son monde en dehors, frappe -à la porte du Garde-Meuble, se fait ouvrir, et monte aux appartements -avec ce qu'il a de soldats. Chambon est saisi au moment où il va -s'esquiver; on le joint à son compagnon et l'on envoie chercher le -commissaire. - -L'officier public interroge les voleurs, qui, se trouvant pris en -flagrant délit et les poches pleines, avouent avec franchise, mais ne -dénoncent aucun de leurs compagnons. Au même instant on ramasse sous la -colonnade le beau vase d'or appelé _Présent de la ville de Paris_. - -La fausse patrouille, à laquelle la véritable cria _Qui vive?_ n'ayant -pas le mot d'ordre, crut prudent d'y répondre par la fuite. Elle se -dispersa dans les Champs-Elysées et dans les rues qui y aboutissent. Du -nombre des voleurs qui avaient reçu des boîtes de diamants, deux se -retirèrent dans l'allée des Veuves, firent une excavation au fond d'un -fossé, y enfouirent leur larcin, le recouvrirent de terre et de -feuilles, et se retirèrent tranquillement chez eux. Plusieurs autres -allèrent déposer leur part chez des recéleurs. Le plus grand nombre se -réunit sous le pont Louis XVI, et, après avoir posé un des leurs en -sentinelle au dessus du pont, ils s'assirent en rond. Le plus important -de la bande fit déposer au centre les coffres volés; il en ouvrit un, y -prit un diamant qu'il donna à son voisin de droite, en prit un autre -pour le suivant, et ainsi de suite. Il avait soin d'en mettre d'abord un -dans sa poche pour lui, et, après avoir fait le tour du cercle, d'en -déposer un autre pour le camarade qui était en sentinelle. Lorsqu'un -coffre était vidé, on passait à un autre. Il était en train de faire la -distribution du dernier, lorsque la sentinelle donna le signal de sauve -qui peut. Le distributeur jeta dans la Seine le reste des diamants à -distribuer, et chacun s'échappa. Plusieurs répandirent, en fuyant, des -brillants qui furent trouvés et ramassés le lendemain par des -particuliers. - -Averti des graves événements de la nuit, et comprenant quelles -insinuations perfides ses ennemis en tireraient contre lui, le ministre -Roland se rendit à l'Assemblée vers dix heures du matin et demanda la -parole pour une communication urgente.--«Il a été commis, dit-il, cette -nuit, un grand attentat. Ce n'est pas d'aujourd'hui qu'on s'en occupe. -On a volé au Garde-Meuble les diamants et d'autres effets précieux. Deux -personnes ont été arrêtées; leurs réponses dénotent des gens qui ont -reçu de l'éducation et qui tenaient à ce qu'on appelait autrefois des -personnes au-dessus du commun. J'ai donné des ordres relativement à ce -vol.» - -Les députés frémirent d'indignation; la Montagne fit entendre les -grondements de sa colère. Le ministre, en montrant derrière les -brouillards de Coblentz l'armée royaliste attendant les trésors du -Garde-Meuble pour s'habiller et se nourrir, évitait parfaitement qu'on -songeât au défaut de précautions qui devait retomber sur lui. Quatre -députés, Merlin, Thuriot, Laporte et Lapleigne, furent nommés pour être -présents à l'information. - -La nouvelle de cet attentat remua tous les quartiers de Paris: le rappel -fut battu; le ministre de l'intérieur, le maire et le commandant général -se réunirent et prirent des mesures pour garder les barrières; jamais on -n'avait fait tant d'honneur à de simples bandits; il est vrai que jamais -on n'avait vu un vol si considérable. Certaines rues étaient -littéralement semées de pierreries, de saphirs, d'émeraudes, de topazes, -de perles fines. Quelques citoyens honnêtes rapportèrent leurs -précieuses trouvailles; mais d'autres patriotes fougueux, qui avaient -horreur de tout ce qui provenait de l'ancien tyran, enfouirent leur -épave dans leur paillasse ou au fond de leur commode, afin que leurs -yeux ne fussent pas souillés par la vue d'un métal impur. - -Un pauvre homme, passant dans le faubourg St-Martin pour se rendre à son -travail, trouva un de ces diamants et se hâta d'aller le restituer aux -employés du Garde-Meuble. Trois jeunes enfants furent admis à la barre -de l'Assemblée pour y déposer des bijoux que le hasard avait -pareillement mis entre leurs mains. L'Assemblée ordonna que leurs noms -seraient inscrits au procès-verbal. Des cassettes furent encore -retrouvées au Gros-Caillou, rue Nationale et rue Florentin. Mais de ces -différents traits de probité le plus éclatant est évidemment celui-ci: -un commissaire monte chez la maîtresse d'un des voleurs; sur sa cheminée -se trouvait un gobelet rempli d'eau-forte, dans lequel elle avait mis un -objet volé, afin d'en séparer l'alliage. Informée de l'arrivée du -commissaire, n'ayant plus le temps de cacher le gobelet, elle le lance -par la fenêtre. Une vieille mendiante passe quelques minutes après; ses -yeux collés sur le pavé rencontrent de petites étoiles qui brillent dans -la boue; elle ramasse par curiosité ces étincelles inexplicables pour -elle, et, à quelques centaines de pas, elle entre chez un orfèvre, qui -lui apprend que ce sont des diamants. Aussitôt elle se rend au comité de -sa section, dépose sa trouvaille, demande un reçu et va mendier son -pain. - -Joseph Douligny et Chambon, pris en flagrant délit et surabondamment -nantis de pièces de conviction, n'essayèrent pas, comme nous l'avons -dit, de nier leur culpabilité; les premiers interrogatoires que leur -firent subir les juges sous l'inspiration des immenses conjectures du -ministre Roland, durent singulièrement flatter ces coquins (un d'eux, -Douligny, était marqué de la lettre V, voleur); pendant quelques jours -ils espérèrent pouvoir se dire martyrs d'une opinion et victimes de leur -courage. Il y a lieu de croire qu'ils eussent immédiatement nommé leurs -complices s'ils n'avaient tenu à prolonger l'erreur de la justice. Le -jugement rendu contre eux prouve jusqu'à quel point on avait admis les -idées de connivence avec les royalistes; nous citons textuellement cet -arrêt, qui fut rendu le 23 septembre, après une audience continue de -quarante-cinq heures: - -«Vu la déclaration du jury de jugement, portant: 1º qu'il a existé un -complot formé par les ennemis de la patrie, tendant à enlever de vive -force et à main armée les bijoux, diamants et autres objets de prix -déposés au Garde-Meuble, pour les faire servir à l'entretien et au -secours des ennemis intérieurs et extérieurs conjurés contre elle; 2º -que ce complot a été exécuté dans les journées et nuits des 15, 16 et 17 -septembre présent mois, et particulièrement dans la nuit du dimanche 16 -au lundi 17, par des hommes armés qui ont escaladé le balcon du -rez-de-chaussée et premier étage du Garde-Meuble, en ont forcé les -croisées, enfoncé les portes des appartements et fracturé les armoires, -d'où ils ont enlevé et emporté tous les diamants, pierres fines et -bijoux de prix qui y étaient déposés, tandis qu'une troupe de trente à -quarante hommes, armés de sabres, poignards et pistolets, faisaient de -fausses patrouilles autour dudit Garde-Meuble, pour protéger et -faciliter lesdits vols et enlèvements, lesquels ne se sont dispersés, -ainsi que ceux introduits dans l'intérieur, que lorsqu'ils ont aperçu -une force publique considérable et que deux d'entre eux étaient arrêtés; -3º que les nommés Joseph Douligny et J.-J. Chambon sont convaincus -d'avoir été auteurs, fauteurs, complices, adhérents desdits complots et -vols à main armée, et notamment d'avoir, dans la nuit du 16 au 17 de ce -mois, sous la protection desdites fausses patrouilles, escaladé le -balcon dudit Garde-Meuble, d'en avoir brisé et fracturé les croisées, -portes et armoires, à l'aide de limes, marteaux, vilebrequins et autres -outils, de s'être introduits dans les appartements et d'y avoir pris une -grande quantité de bijoux d'or, de diamants et pierres précieuses dont -ils ont été trouvés nantis au moment de l'arrestation; 4º et enfin que, -méchamment et à dessein de nuire à la nation, lesdits J. Douligny et -J.-J. Chambon se sont rendus coupables de tous lesdits délits, le -Tribunal, après avoir entendu le commissaire national, condamne lesdits -Douligny et Chambon à la peine de mort.» - -Sous le coup de cette sentence, leur caractère se produisit à nu: -troublés, pales, ils déclarèrent qu'ils feraient des révélations -complètes, si on voulait leur accorder la vie sauve pour récompense. Le -Tribunal ne sut comment répondre à cette proposition; le président leur -dit que la Convention seule pouvait statuer sur leur demande. - -Pendant ce temps, la police, aux aguets, était parvenue à retrouver, -très-incomplètes encore, quelques traces des coupables qu'elle -cherchait. Un citoyen du nom de Duplain avait déposé au comité de sa -section que, le 16 septembre au soir, dans un café de la rue de Rohan, -il avait entendu deux hommes se quereller au sujet d'un vol de diamants: -l'un reprochait à l'autre sa pusillanimité qui les avait privés d'une -capture importante; il se consolait néanmoins, espérant, la nuit -suivante, réitérer leur prouesse de manière à n'avoir plus rien à -désirer. A cette déclaration, le citoyen Duplain ajouta le signalement -de l'un des deux hommes, celui qu'il avait pu le mieux voir. On mit des -agents en embuscade dans la rue de Rohan, et, le quatrième jour, on y -arrêta un personnage dont l'extérieur et la physionomie se rapportaient -au signalement donné. Amené au comité de surveillance, cet homme déclara -se nommer Badarel et être natif de Turin; il nia les propos qu'on lui -imputait, se récriant sur des doutes aussi injurieux; mais ayant été -fouillé, il fut trouvé détenteur de plusieurs pierres. Alors il avoua -que le 15 septembre, deux individus, qu'il ne connaissait pas, l'avaient -engagé à se rendre la nuit avec eux sur la place Louis XV, lui disant -qu'il y allait de sa fortune; ils exigèrent simplement qu'il fît le guet -pendant un quart d'heure. Ces messieurs étaient si honnêtes qu'il avait -cru servir des amoureux et non des voleurs. Ils étaient bientôt revenus -auprès de lui, et l'avaient accompagné jusque dans sa chambre, rue de la -Mortellerie, près l'hôtel de Sens. Là, que s'était-il passé tandis qu'il -avait été chercher des rafraîchissements, il l'ignorait; mais le -lendemain quand il fut seul chez lui, il aperçut des diamants sur la -cheminée, et il fut porté à croire qu'il avait été pendant quelques -heures le compagnon de deux nababs déguisés. - -Cette histoire, richement brodée comme on voit, n'abusa pas un instant -les juges instructeurs. Ils mirent Badarel en présence de Douligny et de -Chambon; ceux-ci, désireux d'appuyer leur demande en grâce sur des -faits, ne firent aucune difficulté de reconnaître Badarel. - ---Mon pauvre vieux, dit Douligny, devant le président du Tribunal -criminel il n'y a plus à vouloir rester blanc comme un agneau; nous -sommes pris, nous n'avons d'espoir qu'en la clémence des magistrats, et -cette clémence est subordonnée à nos aveux, à notre sincérité. Tu es -dans un très-mauvais cas; veux-tu obtenir ta grâce d'avance? tu n'as -qu'à te rendre avec le citoyen président sous cet arbre des -Champs-Elysées au pied duquel tu as enfoui cette grande cassette. Dès -que tu l'auras restituée, tu seras sûr de ne plus avoir affaire à des -juges, mais à de vrais amis. - -Badarel essaya bien d'envoyer Douligny à tous les diables et de prouver -qu'il ne le connaissait pas, mais sa résistance ne put être de longue -durée. Douligny l'exhorta si bien, lui fit de telles promesses, qu'enfin -ce malheureux consentit à se rendre aux Champs-Elysées avec le -président. - -Ce transport de justice eut des résultats considérables; les fouilles -opérées d'après les indications de Badarel firent découvrir 1,200,000 -francs de diamants. La procédure recommença avec plus d'acharnement; les -dépositions de Douligny et de Chambon furent jugées si utiles pour -éclairer les recherches et confondre les accusés, que le président du -Tribunal criminel se rendit en personne à la barre de la Convention et y -parla en ces termes:--Je crois de mon devoir de prévenir la Convention -que, depuis vendredi, 21, la première section du Tribunal s'est occupée -sans désemparer de l'interrogatoire de deux voleurs du Garde-Meuble. -Pendant quarante-huit heures ils n'ont voulu donner aucun renseignement; -mais hier, lorsque la peine de mort a été prononcée contre eux, ils -m'ont fait dire qu'ils avaient à faire des déclarations importantes; ils -m'ont demandé ma parole d'honneur que, pour prix de ces aveux, leur -grâce leur serait accordée. Je n'ai pas cru devoir prendre sur moi une -pareille promesse; mais je leur ai dit que s'ils me disaient la vérité, -je porterais leur demande auprès de la Convention nationale; alors le -nommé Douligny m'a révélé toute la trame du complot; il a été confronté -avec un de ses co-accusés non jugé; il l'a forcé de déclarer l'endroit -où étaient cachés plusieurs des effets volés. Je me suis transporté aux -Champs-Elysées, dans l'allée des Veuves; là le co-accusé m'a découvert -les endroits où il y avait des objets très précieux. N'est-il pas -important de garder ces deux condamnés pour les confronter encore avec -les autres complices? Mais le peuple demande leurs têtes. Que la -Convention rende un décret, qu'elle le rende tout de suite; le peuple la -respecte, il se tiendra toujours dans la plus complète soumission aux -ordres de l'assemblée.» - -Ordonner la mort de Douligny et de Chambon, c'eût été tuer deux poules -aux oeufs d'or; chacune de leurs déclarations ou plutôt de leurs -dénonciations produisait quelques nouvelles découvertes. La Convention -décida qu'il fallait garder ces deux voleurs pour traquer les autres. - -L'un des premiers complices dont ils révélèrent le nom fut le malheureux -juif Louis Lyre; il n'avait pas aidé à commettre le vol, mais il avait -acheté à vil prix une grande quantité de bijoux. Ce malheureux parlait -un français mêlé d'italien qui fit beaucoup rire les juges. Ayant -intégralement payé ses petites acquisitions, disait-il, il ne comprenait -pas qu'on lui réclamât encore quelque chose. Après s'être égayé de son -galimatias, le Tribunal le condamna à la peine de mort. On le conduisit -au supplice le 13 octobre, à dix heures. Ne concevant pas qu'une -spéculation heureuse fût considérée comme un crime, il marcha à la mort -avec le courage que donne la paix de la conscience. Monté dans la -voiture, seul avec l'exécuteur, il criait d'une voix très haute et très -libre:--Fife la nazion! Il voulut parler au peuple; la cavalerie essaya -de s'y opposer, mais alors la canaille qui accompagnait les victimes à -l'échafaud était souveraine; elle accorda la parole au juif. - ---Messious, dit-il, ze mours innozent, ze ne zouis point volour, ze -pardonne à la loi et à mes zouzes. - -Mais vu qu'il se faisait tard, le bourreau le pria de se hâter. - -En mesurant leurs dénonciations, et en ne les faisant que peu à peu, -Douligny et Chambon espérèrent échapper à la mort, protégés qu'ils -étaient maintenant par la Convention. Conformément à ces calculs, ils -jetèrent quelques jours après une nouvelle proie à la justice. Ce fut -cette fois leur ami Claude-Melchior Cottet, dit le _Petit-Chasseur_. -Arrêté et conduit à la Conciergerie, ce dernier fut convaincu d'avoir -été le sergent recruteur des fausses patrouilles. Dans la nuit du 15 au -16 septembre, il s'était rendu en costume de garde national chez le -nommé Retour, chez Gallois, dit _Matelot_, et chez Meyran; il leur avait -remis des pistolets destinés à protéger l'entreprise. On lui prouva, en -outre, qu'il avait vendu pour 30,000 livres de perles fines. Un témoin, -un nommé Joseph Picard, lequel ne tarda pas à changer son rôle de témoin -contre celui d'accusé, vint déposer qu'étant encore au lit, un matin, le -personnage connu sous le nom de _Petit-Chasseur_ s'était rendu chez lui, -afin d'acheter une paire de bottes. Le marché conclu avec la femme -Picard, l'acheteur l'avait engagée à aller chercher du vin et à lui -rapporter en même temps pour six sous d'eau-forte. Cette commission -faite, Picard avait vu le _Petit-Chasseur_ glisser quelque chose dans -cette eau-forte; mais les commissaires venant au même instant pour -l'arrêter, il jeta le tout dans la rue. Alors il fut facile de -reconnaître que c'étaient des diamants. - -Ecrasé par les preuves et par les dépositions, Melchior Cottet fut -condamné à la peine de mort. Voyant par quels moyens Douligny et Chambon -avaient obtenu un sursis illimité, il imagina d'avoir recours aux mêmes -ruses, et, en effet, il livra le nom de quelques complices. Mais on -reconnut bientôt qu'il n'avait qu'un but: retarder le jour de son -exécution. On refusa de prêter davantage l'oreille à ses déclarations -interminables. Arrivé au lieu du supplice, il gagna encore deux heures -par une dernière supercherie. Il demanda à se rendre au Garde-Meuble -avec un magistrat, disant qu'il y allait de la fortune de la nation. -Monté dans les salles, il y resta plus d'une heure et demie à parler de -complots imaginaires dont il connaissait, disait-il, tous les secrets. -Mais à la fin la foule impatientée refusa d'attendre plus longtemps le -spectacle qui avait été promis à sa curiosité sanguinaire. En descendant -du Garde-Meuble, le _Petit-Chasseur_ eut beau crier: «--Citoyens, je ne -suis pas coupable; intercédez pour moi, intercédez pour moi!»--nul ne -fut accessible à la pitié, et la loi reçut son application. - -Grâce aux renseignements fournis par Douligny et Chambon, on arrêta -successivement leurs principaux complices, qui furent condamnés à la -peine capitale; des femmes et même un enfant, Alexandre, dit le -_Petit-Cardinal_, se virent impliqués dans cette affaire, qui prit peu à -peu une telle dimension, que le député Thuriot, l'un des membres de la -commission de surveillance, proposa à la Convention d'autoriser le -déplacement du chef du jury afin que ce dernier allât dans les endroits -de la France qu'il croirait nécessaires, décernât des mandats d'amener -et fît des visites domiciliaires. Cette proposition fut rejetée, parce -qu'elle n'assurait pas au procès une marche assez rapide. - -S'il faut en croire les révélations de Sergent, consignées dans une -lettre datée de Nice-en-Piémont, du 5 juin 1834, et adressée à la _Revue -rétrospective_, ce serait à lui qu'on devrait la découverte des -principaux diamants de la couronne. Il raconte que pendant les débats du -Tribunal criminel, alors qu'il était administrateur de la police, une -mulâtresse, habituée de la tribune publique des Jacobins, vint le -trouver dans son cabinet.--Que direz-vous, si je vous fais trouver les -diamants? Je le puis, en amenant un homme qui a une révélation à vous -faire. Je voulais le conduire au comité des recherches de l'assemblée -législative, mais il ne veut faire qu'à vous sa déposition; car il vous -a, dit-il, une grande obligation, et c'est par reconnaissance qu'il veut -que ce soit à vous que la patrie doive d'être rentrée dans la possession -de ces richesses.--Amenez-le très-promptement. - -Une heure après, on introduisit dans un des salons du maire, où Sergent -se trouvait seul, un quidam vêtu proprement en garde national; il était -conduit par la mulâtresse.--Voilà celui dont je vous ai parlé, dit-elle, -et elle s'éloigna.--Monsieur l'administrateur, dit cet homme d'une voix -basse, je puis vous faire reprendre tous les diamants de la couronne; -mais il me faut votre parole que vous ne me perdrez pas.--Quoi! lorsque -vous allez rendre un service aussi important, que devez-vous craindre? -ne méritez-vous pas au contraire une récompense?--Je ne puis en avoir -d'autre que celle de ma vie. Dans cette affaire, mon nom ne peut être -prononcé sans risquer de la perdre.--Parlez, dit Sergent surpris, je -vous promets toute ma discrétion.--Vous ne me reconnaissez pas, -monsieur?--Non, je ne vous ai pas vu, je crois, avant cet -entretien.--Ah! monsieur l'administrateur, donnez-moi votre parole de -magistrat que vous ne me livrerez point!--Quel mystère! Révélez, si vous -savez quelque chose de ce vol; seriez-vous complice? Je vous -sauverai...--Non, monsieur, reprit cet homme, je suis ***, le prisonnier -que vous avez visité à la Conciergerie vers la fin du mois d'août, et -que vous avez eu la bonté de faire raser sur sa demande; vous savez que -j'étais condamné à mort pour fabrication de faux assignats, et que -j'attendais alors, quoique sans espoir, l'issue de mon pourvoi en -cassation. Les juges populaires de septembre m'ont mis en liberté, mais -le Tribunal peut me faire reprendre.--Eh bien! soyez tranquille, dit -Sergent; voyons, que savez-vous des diamants? - -Le quidam entra dans les détails les plus étendus. Une nuit qu'il -feignait de dormir, il avait entendu auprès de lui des gens s'entretenir -en argot du vol fameux. Il ignorait leurs noms, mais il avait appris que -les diamants étaient cachés dans deux mortaises d'une grosse poutre de -la charpente du grenier d'une maison de la rue de ...--Envoyez-y -promptement, ajouta-t-il; ils ne doivent pas être encore enlevés; mais, -je vous supplie, ne parlez pas de moi dans vos bureaux. - -Le récit contenu dans la lettre de Sergent est plein de trouble et de -confusion, surtout à l'endroit des dates; nous avons dû souvent -l'élucider. A cette époque de 1834, Sergent, très-avancé en âge, ne -commandait plus à sa mémoire; et d'ailleurs il n'était préoccupé, comme -Barère, que du soin de sa réhabilitation. Cependant sa version coïncide -tout-à-fait avec le rapport de Vouland, consigné dans le _Moniteur_ du -11 décembre: «--Votre comité de sûreté générale, dit Vouland, ne cesse -de faire des recherches sur les auteurs et complices du vol du -Garde-Meuble; il a découvert hier le plus précieux des effets volés: -c'est le diamant connu sous le nom de _Pitt_ ou _Régent_, qui, dans le -dernier inventaire de 1791, fut apprécié douze millions. Pour le cacher, -on avait pratiqué, dans une pièce de charpente d'un grenier, un trou -d'un pouce et demi de diamètre. Le voleur et le réceleur sont arrêtés; -le diamant, porté au Comité de sûreté générale, doit servir de pièce de -conviction contre les voleurs. Je vous propose, au nom du comité, de -décréter que ce diamant sera transporté à la trésorerie nationale, et -que les commissaires de cet établissement seront tenus de le venir -recevoir séance tenante.» Ces propositions furent décrétées. Quant à -l'homme dont parle Sergent, il fut seulement présenté à Pétion, qui le -fit partir pour l'armée, où, sur la recommandation du ministre de la -guerre, il entra avec un grade dans un régiment de la ligne. Que -devint-il? Nous l'ignorons. Seulement, plus tard, dans un compte-rendu -du Tribunal en date du 26 mars 1795, ayant trait à un procès de faux -assignats, on trouve parmi les accusés un nommé Durand, désigné comme -étant celui aux indications duquel on doit la découverte du _Régent_. -Est-ce l'homme de Sergent? On peut le supposer. - -Le sort de ce _Régent_ fut assez singulier: au mois d'avril 1796, on -l'envoya en Prusse pour servir de cautionnement à un prêt de cinq -millions. Retiré ensuite des mains des banquiers, il orna la garde de -l'épée consulaire de Bonaparte. - -Mais retournons à la procédure du Tribunal criminel. Le ministre de -l'intérieur s'occupa, lui aussi, avec une grande énergie de ce prétendu -complot; il dut bientôt s'apercevoir que l'esprit politique y était -complétement étranger, car il devenait de plus en plus évident que les -acteurs de ce drame nocturne étaient presque tous des malfaiteurs -d'antécédents connus, et qu'ils avaient immédiatement cherché à réaliser -à leur profit leur part du vol. Le ministre recevait lui-même les -citoyens qui avaient des communications à lui faire à ce sujet. Un -joaillier du nom de Gervais vint lui apprendre qu'un homme d'allure -suspecte lui avait offert de lui vendre une bonne partie de diamants. On -comprend avec quel empressement M. Roland pria Gervais de ne pas -effaroucher ce mystérieux client; une somme de 15,000 livres, prise sur -les fonds secrets, fut remise au joaillier, afin qu'il alléchât par -quelques avances le vendeur. Les prévisions se réalisèrent. Moyennant -quelques centaines de louis, le voleur apporta pour plus de deux cent -mille livres de joyaux. Le marchand se montra de plus en plus satisfait, -jusqu'à l'heure où il n'eut plus rien à attendre de ce superbe filou; -alors la comédie fut terminée et notre homme mis entre les mains de la -justice. Grâce à l'habileté avec laquelle M. Roland avait dirigé cette -opération par l'intermédiaire de Gervais, cette seule capture valut au -trésor un remboursement qu'on évalua à 500,000 livres. Le jour que l'on -vint dissoudre le Tribunal, c'est-à-dire le 29 novembre 1792, il -s'occupait encore de juger un voleur du Garde-Meuble. On ne permit pas -d'achever l'instruction. Le président fit venir les deux principaux -coupables, Chambon et Douligny; et il leur annonça que le Tribunal -cessant ses fonctions, il était à craindre pour eux que le sursis qu'ils -avaient obtenu ne fût plus d'aucune force. Il leur conseilla de se -pouvoir en cassation ou de s'adresser à la Convention nationale. -Singulière preuve de la vérité de cet axiome: _Qui a terme ne doit -rien!_ Joseph Douligny et Jean-Jacques Chambon, traduits devant de -nouveaux juges, en furent quittes pour quelques années de fers. Encore -a-t-on prétendu que dans un des mouvements de la révolution, ces -misérables trouvèrent le moyen de s'échapper des prisons. - -Quelques jours avant la dissolution du Tribunal du 17 août, Thomas -Payne, comparant Louis XVI à Chambon et à Douligny, s'était exprimé de -la sorte au sein de la Convention:--«Il s'est formé entre les brigands -couronnés de l'Europe une conspiration qui menace non-seulement la -liberté française, mais encore celle de toutes les nations: tout porte à -croire que Louis XVI fait partie de cette conspiration; vous avez cet -homme en votre pouvoir, et c'est jusqu'à présent le _seul de sa bande_ -dont on se soit assuré. _Je considère Louis XVI sous le même point de -vue que les deux premiers voleurs arrêtés dans l'affaire du -Garde-Meuble_: leur procès vous a fait découvrir la troupe à laquelle -ils appartenaient.»--Quelle impudence et quelle folie! - -Pendant longtemps on s'obstina encore à voir dans le vol des diamants un -complot politique, à en juger par la teneur d'une sentence du Tribunal -révolutionnaire, prononcée le 12 prairial, an II, qui condamne à mort le -sieur Duvivier, âgé de soixante ans, ancien commis au bureau de -l'extraordinaire, «pour avoir aidé ou facilité le vol fait, en 1792, au -Garde-Meuble, afin de fournir des secours aux ennemis coalisés de la -France[10].» Ce ne fut guère qu'en l'an V qu'on revint un peu de cette -prévention. Par décision du conseil des Anciens, prise dans la séance du -29 pluviôse, six mille livres d'indemnité furent accordées à la -citoyenne Corbin, première dénonciatrice des voleurs du Garde-Meuble. Il -y a tout lieu de supposer que cette femme Corbin est la mulâtresse dont -il est question dans le récit de Sergent. «Les recherches de la -commission, ajoute le _Moniteur_, ont mis à même de juger que, quoi -qu'en ait dit autrefois le ministre Roland, le vol du Garde-Meuble -n'était lié à aucune combinaison politique, et qu'il fut le résultat des -méditations criminelles des scélérats à qui le 2 septembre rendit la -liberté.» C'est ce que nous avons posé en commençant. - - [10] Cette procédure s'éternisa pendant tout le cours de la - Révolution. La veille du jour où l'on arrêta Baboeuf, on avait - condamné aux fers quatre voleurs du Garde-Meuble. - -Quoi qu'il en soit, à cette date, l'affaire de ce vol homérique était -loin d'être terminée. Même aujourd'hui elle ne l'est pas encore. La -soustraction des diamants a été évaluée à TRENTE-SIX MILLIONS. En 1814, -il en fut restitué pour 5 millions; l'histoire de cette restitution est -même des plus intéressantes. Il y avait autrefois au Garde-Meuble un -employé subalterne du nom de Charlot, qui était chargé de nettoyer les -bijoux. Après le vol de la nuit du 16 septembre, un de ses amis, un -sans-culotte, vint lui remettre une boîte en le priant de la garder -jusqu'à ce qu'il vînt la reprendre lui-même. Peu de temps après, Charlot -fut renvoyé, ainsi que toutes les personnes qui faisaient partie de -l'administration du Garde-Meuble sous l'ancienne cour. Il emporta le -dépôt du sans-culotte, qui ne reparut plus. Lassé de l'attendre et -finissant par concevoir des soupçons, il finit un jour par forcer la -serrure du petit coffre. Un flot de lumière lui sauta aux yeux, et il -reconnut plusieurs diamants de la couronne. L'embarras de ce pauvre -diable fut aussi grand qu'on peut le concevoir; les rapporter, -n'était-ce pas s'exposer à être pris lui-même pour le voleur, ou tout au -moins n'était-ce pas risquer plusieurs mois, plusieurs années de prison -préventive? Dans cette conjoncture, il ne décida rien, ou plutôt il -décida qu'il attendrait les événements; il cacha les diamants et les -garda. - -Charlot se retira à Abbeville, sa ville natale; ses moyens d'existence -étaient si bornés, que Mme Cordonnier, sa soeur, marchande orfèvre près -le marché au blé, lui donna asile; mais le déréglement de Charlot et son -penchant à l'ivrognerie obligèrent sa soeur à le renvoyer. Il alla alors -occuper une très petite chambre dans un grenier, où il vécut, pour ainsi -dire, des secours que lui accordaient plusieurs personnes de sa -connaissance. Parmi celles qui l'obligeaient le plus fréquemment était -un M. Delattre-Dumontville, qui, quoique fort peu aisé lui-même, lui -prêtait souvent de petites sommes. Charlot se trouvait donc dans le plus -complet dénûment, bien qu'il fût riche comme pas un négociant -d'Abbeville; et il souffrait les horreurs de la faim et du froid à côté -d'une cassette renfermant cinq millions de diamants. Il est vrai que ces -diamants, Charlot ne pouvait en trafiquer sans s'exposer à être reconnu -comme un des spoliateurs du Garde-Meuble; d'un autre côté, les -communications avec l'Angleterre étaient interdites. - -La profonde misère de ce millionnaire s'accrut au point qu'il en tomba -mortellement malade. Sentant sa fin très-prochaine, il dit un jour à -Dumontville, qui n'avait pas cessé de lui témoigner beaucoup -d'intérêt:--Ouvre le tiroir de cette table; il y a dedans une petite -boîte qui me fut confiée il y a bien longtemps; prends-la, et si je -meurs fais-en l'usage que tu voudras. Dumontville s'en alla avec la -boîte qui était fermée par un papier cacheté; le lendemain, lorsqu'il -voulut monter au grenier de Charlot pour savoir de ses nouvelles, on lui -apprit qu'il venait d'expirer. Rien n'empêchait plus Dumontville de -briser le papier cacheté: il fut ébloui, aveuglé. Mais, aussi embarrassé -que Charlot, il n'osa pendant longtemps parler à personne de son trésor; -son seul plaisir était, dans un beau jour, après avoir verrouillé sa -porte, de prendre les diamants dans sa main et de les mouvoir au soleil -pour jouir de leur éclat. Il finit cependant, après bien des hésitations -et des réticences, par s'ouvrir à un de ses parents, M. Delattre, ancien -membre de l'Assemblée législative et qui avait été chargé autrefois de -faire le recensement des objets volés au Garde-Meuble; il apprit de lui -que les susdits diamants étaient la propriété de l'Etat. Effrayé de sa -découverte, Dumontville jugea opportun de garder le silence, comme avait -fait autrefois Charlot. - -Ce ne fut que lors de la Restauration qu'il se hasarda à solliciter une -audience de M. le comte de Blacas, ministre de Louis XVIII, et à lui -remettre la précieuse cassette. M. le comte de Blacas exalta vivement sa -loyauté, sa fidélité et le patriotisme pur qui l'avait guidé à conserver -intact ce trésor national pour ne le déposer qu'entre les mains de ses -légitimes possesseurs. Quelques mois après cette entrevue, Dumontville -(il n'était alors qu'un modeste employé des droits-réunis) reçut le -titre de chevalier de la Légion-d'Honneur et le brevet d'une pension de -six mille francs. - -Cette aventure, qui est racontée longuement par l'abbé de Montgaillard, -représente, jusqu'à présent du moins, le dernier chapitre de cette -procédure romanesque des Diamants de la Couronne. Je dis _jusqu'à -présent_, car de nos jours plusieurs gens se bercent encore (le -croirait-on?) de l'espoir de retrouver quelques-uns de ces cailloux -miraculeux; bien des plongeons ont été faits dans la Seine sous le pont -Louis XVI, à l'endroit où l'on assure que les voleurs ont jeté une -partie de leur éblouissant butin; bien des poutres ont été dérangées -dans les greniers des faubourgs. Mais ne peut-on pas comparer ces -obstinés chercheurs d'or à ces pauvres croyants sans cesse préoccupés -des millions de Nicolas Flamel, enterrés on ne sait où, ou bien encore à -ces maniaques qui décousent les vieux fauteuils pour découvrir les -trésors des émigrés? - - - - -II. - -JUGEMENTS RENDUS PAR LA SECONDE SECTION.--NICOLAS ROUSSEL. - - -Il faut maintenant revenir sur nos pas, c'est-à-dire nous reporter au -lendemain du vol du Garde-Meuble, au 18 septembre. Ce jour-là, la -seconde section du Tribunal criminel commença à instruire le procès de -Nicolas Roussel, ancien contrôleur ambulant des barrières. Mais, avant -l'ouverture de l'audience, le commissaire national donna lecture au -peuple de la loi relative à la sûreté des prisonniers; cette lecture fut -suivie d'un discours du président Laveaux, dans lequel il rappela les -devoirs de l'humanité et invoqua éloquemment le respect dû à -l'infortune. Le public, saisi d'un bon et beau mouvement, cria tout -d'une voix:--Nous jurons de respecter les accusés! - -Après les désordres qui avaient signalé les procès de Montmorin et de -Backmann, ce n'était pas une précaution inutile. - -Nicolas Roussel, un malheureux demeurant rue Mouffetard, comparut -ensuite devant les jurés; il avoua qu'il avait fait partie -pendant quelques jours des brigades contre-révolutionnaires de -Collenot-d'Angremont et qu'il recevait cinquante sous par jour pour -aller prêcher le royalisme dans les cafés et dans les groupes. Cela -méritait bien la mort. Le 19 septembre, cet _apôtre du machiavélisme et -de la tyrannie_, comme l'appelle un journal, fut conduit à la guillotine -à deux heures de l'après-midi. - -Dans la même journée, l'Assemblée décréta que la Commune serait tenue de -choisir pour les exécutions une autre place que celle qui allait devenir -la place du palais de la Convention. - -Pour ne laisser échapper aucun des documents qui se rattachent à -l'histoire du Tribunal du 17 août, citons un fait qui concerne -directement un des ex-membres de ce tribunal. Voici ce qu'on lit dans le -_Moniteur_ du 20 septembre: «Le ministre de l'intérieur adresse un -reproche à l'Assemblée touchant le peu de force et le peu d'exactitude -que l'on met à la préservation des biens nationaux; il se plaint qu'on -répète avec scandale que le _voleur d'Aubigni_ aspire à être employé -dans une commission; il assure qu'à l'avenir il ne signera aucune -commission sans en connaître à fond le sujet.» - - - - -CHAPITRE VII. - -CAZOTTE.--SON DERNIER MARTYRE. - - -Encore Cazotte! Encore ce vieillard de soixante-quatorze ans, traqué -pour un paquet de lettres confidentielles!--Eh quoi! la Commune cherche -à détourner d'elle tout soupçon de participation aux crimes de -Septembre, et voilà qu'elle se montre plus féroce cent fois que les -égorgeurs eux-mêmes: elle fait arrêter de nouveau et emprisonner un -septuagénaire devant lequel leurs haches rougies s'étaient abaissées. Le -peuple avait acquitté Cazotte; la Commune le reprit, et le Tribunal du -17 août le reçut des mains de la Commune, donnant ainsi -l'exemple de la violation d'un principe respecté de tous les -jurisconsultes.--Croyaient-ils donc, ces juges sans pitié, que les deux -heures d'angoisse suprême subies par Jacques Cazotte devant l'abject -tribunal de Maillard n'étaient pas suffisantes pour expier ses fautes -réelles ou prétendues? Il y a dans cet acharnement après un homme en -cheveux blancs quelque chose de honteusement cruel qui s'explique à -peine; ces raffinements inutiles ne peuvent appartenir qu'à une nation -débordée ayant totalement perdu le sens humain. - ---Respect à la vieillesse et à l'innocence! s'étaient écriés, en -présence de Cazotte et de sa fille, les tueurs de l'Abbaye. On pouvait -croire que c'était aussi la devise de la Commune; lorsqu'un ordre signé -Pétion, Panis et Sergent, expédié le 13 septembre, vint arrêter pour la -seconde fois Jacques Cazotte, «mis hors de l'Abbaye, sans avoir subi son -jugement.» - -Cazotte n'en montra point de surprise. Malgré sa récente délivrance -(délivrance presque triomphale, on s'en souvient), il avait gardé un -pressentiment de sa fin prochaine; témoin le trait suivant: - -Après sa sortie de l'Abbaye, ses amis vinrent le féliciter en foule; M. -de Saint-Charles fut du nombre. - ---Eh bien! vous voilà sauvé, dit-il en l'abordant. - ---Je ne crois pas, répondit Cazotte. - ---Comment cela? - ---Je serai guillotiné sous très-peu de jours. - ---Vous plaisantez, dit M. de Saint-Charles, surpris de l'air -profondément affecté du vieillard. - ---Non, mon ami; sous peu de jours, je mourrai sur l'échafaud. - -Et comme on le pressait de questions, il ajouta: - ---Un moment avant votre arrivée, il m'a semblé voir un gendarme qui est -venu me chercher de la part de Pétion; j'ai été obligé de le suivre. -J'ai paru devant le maire, qui m'a fait conduire à la Conciergerie et de -là au Tribunal. Mon heure est venue, mon ami, et j'en suis si convaincu, -que j'ai mis ordre à mes affaires: voici des papiers importants pour ma -femme; je vous charge de les lui faire tenir et de la consoler. - -Naturellement M. de Saint-Charles traita ces pressentiments de rêveries -et ne voulut rien entendre. Il quitta Cazotte, persuadé que sa raison -avait souffert par suite de l'impression des massacres. Mais lorsqu'il -revint, quelques jours après, ce fut pour apprendre son arrestation. - -Cette fois encore, mais non sans peine, Elisabeth obtint de suivre son -père jusqu'au Tribunal, qui commença son audience le matin du 24 pour ne -la terminer que le lendemain au soir. Une multitude immense, composée en -partie de femmes, remplissait l'espace réservé au public; on remarquait -aussi quelques-uns des hommes du 2 septembre qui avaient appuyé auprès -de Maillard et de ses acolytes la mise en liberté de Jacques Cazotte. -Celui-ci avait pour défenseur le célèbre Julienne, que nous avons vu et -que nous verrons figurer plusieurs fois dans nos récits. Julienne s'est -fait beaucoup connaître sous la Révolution; d'importantes causes lui ont -été confiées. «Ce n'est, dit l'auteur anonyme d'un petit dictionnaire -biographique publié en 1807, ni le talent de Démosthènes, ni celui de -Cicéron, ni même celui de Linguet, de Chauveau, de Belard: c'est le -sien. Son style est quelquefois obscur, amphigourique, gigantesque, un -peu _ivre_, si nous pouvons hasarder l'expression; son imagination le -grise. N'importe; malgré ses défauts, qu'il fasse imprimer ce qu'il a -dit pour arracher à la mort Kolli, Beauvoir et beaucoup d'autres, il -obtiendra un rang distingué parmi les gens de lettres.» - ---Du courage! dit Julienne à Cazotte au moment de l'ouverture de -l'audience. - -Cazotte hocha la tête et répondit, mais de façon qu'Elisabeth ne pût -l'entendre: - ---Je m'attends à la mort, et je me suis confessé il y a trois jours. Je -ne regrette pas la vie, je ne regrette que ma fille. - -On l'interrogea sur son nom, sur son âge et sur ses qualités. Après -quoi, son défenseur déposa sur le bureau une protestation contre la -compétence du Tribunal. Cette protestation était fondée sur ce que -Jacques Cazotte ayant été acquitté et mis en liberté le 2 septembre par -le peuple souverain, on ne pouvait sans porter atteinte à la -souveraineté de ce même peuple procéder contre Jacques Cazotte à un -jugement sur des faits pour lesquels il avait été arrêté et ensuite -élargi. C'était de toute évidence. Il fallait respecter les arrêts des -juges populaires ou poursuivre ces mêmes juges, si on ne voulait pas -reconnaître leur autorité. «Peuple, tu fais ton devoir!» Ces paroles -fameuses de Billaud-Varennes et la présence de tant de membres de la -Commune dans les prisons au moment des massacres ne consacraient-elles -pas les Tribunaux souverains? Cependant la Commune était la première -aujourd'hui à infirmer les actes de ses représentants; et quels actes -encore: les actes de clémence! Elle ne blâmait pas les bourreaux pour -avoir tué, elle les blâmait pour avoir fait grâce. - -Le Tribunal crut devoir ne pas s'arrêter à cette protestation et ordonna -qu'il serait passé à la lecture de l'acte d'accusation, daté du 1er -septembre, dressé par Fouquier-Tinville et signé par Perdrix, -commissaire national. Après l'acte d'accusation, il fut donné -connaissance à haute voix de la correspondance intime de Cazotte. Chaque -lettre était suivie d'un interrogatoire par le président Laveaux. - -Cazotte répondait avec simplicité et avec précision. - -La faiblesse de son organe ayant excité les réclamations des jurés et de -l'accusateur public, le Tribunal ordonna que l'inspecteur de la salle -ferait disposer un siége, afin que Cazotte pût être mieux entendu. Au -bout d'un quart d'heure environ, il fut placé tout auprès des jurés, -ayant à sa droite sa fille, et à sa gauche son défenseur. - -On le questionna beaucoup sur la secte des Illuminés, à laquelle il -avait appartenu; ce fut pourquoi il demanda _si c'était comme -visionnaire qu'on lui faisait son procès_. Quelques auteurs ont insinué -que Laveaux, qui l'interrogeait, était lui-même un Illuminé de la secte -des Martinistes, et que des signes d'intelligence avaient été échangés -entre eux dès les premiers mots de l'interrogatoire. Cela ne paraît -guère fondé; car Laveaux posa à Cazotte des questions tellement -indiscrètes, qu'on ne comprend pas qu'elles puissent venir d'un frère -d'ordre,--à moins toutefois qu'elles ne tendissent à dérouter les -profanes. Mais encore une fois, cela me semble étrange. C'est ainsi -qu'il lui demanda les noms de ceux qui l'avaient initié dans la secte -des Martinistes. - ---Ceux qui m'ont initié, répondit Cazotte, ne sont plus en France; ce -sont des gens qui séjournent peu, étant continuellement en voyage pour -faire les réceptions. Je sais seulement qu'un de ceux qui m'ont reçu -était il y a cinq ans en Angleterre. - -Lorsqu'on arriva à la question religieuse, Cazotte établit qu'il allait -régulièrement à la messe du curé constitutionnel de Pierry. - ---Il est singulier, dit le président, que vous alliez à la messe d'un -prêtre auquel vous ne croyez pas. - ---Je le fais pour l'exemple, répondit Cazotte, et en ma qualité de maire -de Pierry. Il est vrai que je ne reconnais pas le curé constitutionnel; -mais Judas était à la suite de Jésus-Christ et faisait bien des miracles -comme les autres apôtres. - -Un autre mot qui causa diverses sensations chez les auditeurs, ce fut -celui-ci: - ---Qu'entendez-vous, demanda le président, par ces mots: _fanatisme_ et -_brigandages_, souvent répétés dans vos lettres? - ---J'entends par fanatisme l'exaltation qui règne dans tous les partis. -Il y a fanatisme dans la liberté quand on passe par-dessus toute -considération humaine. - -Ces paroles valent un code. - -On lui demanda encore des choses singulières; par exemple, _ce qu'il -pensait de Louis XVI pendant les travaux de la constitution?_ - ---Je le regarde, répondit-il, comme ayant été forcé dans tout ce qu'il a -fait; mais je ne peux dire s'il a fait bien ou mal, attendu que je ne -suis pas juge du roi. - ---Il est bien évident, dit le président, que vous étiez en -correspondance avec les ennemis du dehors, puisque vous assuriez que -dans trente-quatre jours juste la France serait envahie. Pourriez vous -dire quel était le nom de cet officier-général qui, entre autres, vous -avait si bien instruit? - ---Me croyez-vous assez lâche pour être le dénonciateur de quelqu'un? -Dussé-je obtenir le prolongement de mes vieux jours, jamais je ne -consentirai à une pareille infamie! - -Après quelques autres interrogations, Laveaux, qu'embarrassaient -quelquefois les réponses du vieillard et qu'attendrissaient aussi les -regards suppliants de la jeune fille, dit à Cazotte: - ---Vous êtes peut-être fatigué; le Tribunal est prêt à vous accorder le -temps nécessaire pour prendre du repos ou quelque rafraîchissement. - ---Merci, répliqua Cazotte; je suis très-sensible à l'attention du -Tribunal, mais je suis dans le cas de soutenir les débats, grâce à la -fièvre qui me tient en ce moment. D'ailleurs, ajouta-t-il en souriant, -plus tôt le procès sera terminé, plus tôt j'en serai quitte... ainsi que -messieurs les jurés et les juges. - -Le procès continua donc. - -Une de ses parentes se trouvait désignée dans la correspondance avec -Pouteau; le président l'interpella de déclarer le nom de cette parente. - ---Dans l'état où je me trouve, répondit le vieillard, je serais bien -fâché d'y entraîner ma famille. - ---Dites-nous du moins ce que vous avez entendu par ces mots d'une de vos -lettres: «Voilà une occasion que le roi doit saisir: il faut qu'il serre -les pouces au maire Pétion et le force à découvrir les fabricants de -piques et ceux qui les soldent»? - ---Les lettres que je recevais m'informaient alors qu'il se fabriquait à -Paris cent mille piques. Je ne vis là-dedans qu'un projet de tourner ces -armes contre la garde nationale, qui suffisait pour le service et le -maintien de la tranquillité publique; ces craintes m'étaient transmises -par un ami dont les intentions ne m'étaient pas suspectes. Il se peut -que j'aie été mal informé, mais ce n'est pas ma faute. - -Lorsque la liste des lettres fut épuisée,--il y en avait une -trentaine,--et que les débats furent clos, l'accusateur Real se leva. Il -parla longuement de la bonté, de la franchise et de l'énergie du peuple -depuis la Révolution, des trahisons et des crimes de la cour, de la -perfidie des grands. Il analysa les charges qui pesaient sur l'accusé, -et, s'adressant à lui:--Pourquoi faut-il que j'aie à vous trouver -coupable après soixante-douze années de loyauté et de vertu? Pourquoi -faut-il que les deux années qui les ont suivies aient été employées à -méditer des projets d'autant plus criminels qu'ils tendaient à rétablir -le despotisme et la tyrannie, en renversant la liberté de votre pays? La -vie que vous meniez à Pierry (il y avait trente-deux ans que Cazotte s'y -était retiré) retraçait les moeurs patriarcales; chéri des habitants que -vous aviez vus naître, vous vous occupiez de leur bonheur. Pourquoi -faut-il que vous ayez conspiré contre la liberté de votre pays? Il ne -suffit pas d'avoir été bon fils, bon époux et bon père, il faut surtout -être bon citoyen. - -«Pendant ce discours, qui dura une heure entière, raconte Desessarts, -les yeux de Cazotte ne cessèrent pas un instant d'être fixés sur -l'accusateur public; mais on y cherchait en vain quelques signes -d'agitation et de trouble: l'impassibilité la plus profonde y était -peinte. Il n'en était pas ainsi de sa fille, dont les alarmes semblaient -recevoir toutes les impressions du discours de Réal, et s'aggraver ou -s'adoucir en proportion des sentiments qu'il exprimait; lorsqu'elle -entendit ses conclusions terribles, des larmes abondantes coulèrent de -ses yeux. Son père lui adressa quelques mots à voix basse qui parurent -la calmer.» - -Ce fut alors que Julienne commença sa défense; il fut éloquent et -sensible, il émut l'auditoire par l'exposé touchant de la vie privée de -l'accusé; il retraça l'affreuse nuit du 2 septembre,--et il demanda si -un homme à qui il ne restait plus que quelques jours à exister auprès de -ses semblables, n'était pas digne de trouver grâce aux yeux de la -justice après avoir passé par des épreuves si cruelles; si celui dont -les cheveux blancs avaient pu fléchir des assassins ne devait pas -trouver quelque indulgence auprès des magistrats qu'inspirait -l'humanité? - -Cette plaidoirie tira des pleurs de toute l'assemblée; Jacques Cazotte -fut peut-être le seul dont elle ne put réussir à entamer le sang-froid -presque divin. Sa fille reprit quelque courage en s'apercevant de -l'effet produit par les paroles de Julienne. Avant la délibération des -jurés, le président demanda à Cazotte s'il n'avait rien à ajouter. -Cazotte argua en peu de mots des mêmes moyens présentés par la -défense:--_Non bis in idem!_ dit-il; on ne peut être jugé deux fois pour -le même fait; j'ai été acquitté par jugement du peuple. - -C'était l'heure où le sort du malheureux vieillard allait être décidé. -On fit retirer Elisabeth de la salle d'audience et on la conduisit dans -une des chambres de la Conciergerie, en l'assurant que son père -viendrait bientôt l'y rejoindre. Hélas! elle l'avait vu pour la dernière -fois. Reconnu coupable sur la déclaration des jurés, après vingt-sept -heures d'audience, Jacques Cazotte fut condamné à la peine de mort. En -entendant cet arrêt qui prenait sa tête et confisquait ses biens -(d'après la loi du 30 août), il se retourna machinalement comme pour -bien s'assurer que sa fille n'était pas là;--ce fut le seul moment où -l'on remarqua en lui quelque inquiétude;--mais ne la voyant point, la -sérénité reparut sur son front. - ---Je sais, murmura-t-il, que dans l'état des choses, je mérite la mort. -La loi est sévère, mais je la trouve juste. - -La parole appartenait au président Laveaux; il en usa pour prononcer la -plus étrange et la plus emphatique des exhortations. Jean-Jacques -Rousseau, dans ses mauvaises heures, ne se fût pas exprimé autrement. - ---Faible jouet de la vieillesse! s'écria-t-il, victime infortunée des -préjugés, d'une vie passée dans l'esclavage! Toi dont le coeur ne fut -pas assez grand pour sentir le prix d'une liberté sainte, mais qui as -prouvé, par ta sécurité dans les débats, que tu savais sacrifier jusqu'à -ton existence pour le soutien de ton opinion, écoute les dernières -paroles de tes juges! puissent-elles verser dans ton âme le baume -précieux des consolations; puissent-elles, en te déterminant à plaindre -le sort de ceux qui viennent de te condamner, t'inspirer cette stoïcité -qui doit présider à tes derniers instants, et te pénétrer du respect que -la loi nous impose à nous-mêmes!... Tes pairs t'ont entendu, tes pairs -t'ont condamné; mais au moins leur jugement fut pur comme leur -conscience; au moins aucun intérêt personnel ne vint troubler leur -décision par le souvenir déchirant du remords; va, reprends ton courage, -rassemble tes forces; envisage sans crainte le trépas; songe qu'il n'a -pas droit de t'étonner; ce n'est pas un instant qui doit effrayer un -homme tel que toi. - -A ces mots: _Envisage sans crainte le trépas_, Cazotte, sur qui ce -discours n'avait paru produire aucune impression, leva les mains vers le -ciel et sourit avec béatitude. - -Laveaux continua: - ---Mais, avant de te séparer de la vie, avant de payer à la loi le tribut -de tes conspirations, regarde l'attitude imposante de la France, dans le -sein de laquelle tu ne craignais pas d'appeler à grands cris l'ennemi... -que dis-je?... l'esclave salarié. Vois ton ancienne patrie opposer aux -attaques de ses vils détracteurs autant de courage que tu lui as supposé -de lâcheté. Si la loi eût pu prévoir qu'elle aurait à prononcer contre -un coupable tel que toi, par considération pour tes vieux ans, elle ne -t'eût pas imposé d'autre peine; mais rassure-toi si elle est sévère -quand elle poursuit, quand elle a prononcé le glaive tombe bientôt de -ses mains. Elle gémit même sur la perte de ceux qui voulaient la -déchirer. Ce qu'elle a fait pour les coupables en général, elle le fait -particulièrement pour toi. Regarde-la verser des larmes sur ces cheveux -blancs, qu'elle a cru devoir respecter jusqu'au moment de ta -condamnation; que ce spectacle porte en toi le repentir; qu'il t'engage, -vieillard malheureux, à profiter du moment qui te sépare encore de la -mort, pour effacer jusqu'aux moindres traces de tes complots par un -regret justement senti! Encore un mot: tu fus homme, chrétien, -philosophe, _initié_; sache mourir en homme, sache mourir en chrétien; -c'est tout ce que ton pays peut encore attendre de toi.» - -Cette allocution amphigourique et empreinte jusqu'à l'exagération du -faux esprit sentimental du temps, laissa le public frappé de stupeur. - -On était dans la soirée du 25 septembre. - -Cazotte fut reconduit à la Conciergerie, où bientôt l'exécuteur se -présenta pour lui couper les cheveux, qu'il avait abondants et -flottants.--Je vous recommande, dit Cazotte, de les couper le plus près -de la tête qu'il vous sera possible et de les remettre à ma fille. - -Ensuite il passa une heure avec un prêtre. - -Puis il demanda une plume et de l'encre, et il écrivit ces mots: «Ma -femme, mes enfants, ne me pleurez pas, ne m'oubliez pas; mais -souvenez-vous de ne jamais offenser Dieu.» - -Le _Moniteur_, qui rendit compte dans les plus grands détails (numéro du -30 septembre) de l'exécution, commence son récit en ces termes -officiellement indignés: «Le glaive vient encore d'abattre une tête -conspiratrice. Un vieillard de soixante-quatorze ans tramait sur le bord -de sa tombe la perte et l'asservissement de sa patrie. Le ciel était -aussi du complot, si on veut l'en croire; c'est au nom du ciel et pour -la cause du despotisme que Jacques Cazotte entretenait une -correspondance avec les émigrés et des relations avec le secrétaire -d'Arnaud de Laporte, intendant de la Liste civile!» Après cette froide -raillerie, le journal-girouette est forcé d'ajouter que «l'inaltérable -sang-froid qu'il a conservé jusque sur l'échafaud, ses cheveux blancs, -et plus encore les larmes de sa fille qui ne l'a point quitté, ont -intéressé la sensibilité de ceux qui les ont vus.» - -Il paraît que la voiture qui conduisait Cazotte s'arrêta deux fois avant -de sortir du Palais; on raconte qu'il tournait ses regards vers le -peuple dont elle était remplie, et qu'il semblait vouloir lui parler. -Même à un certain moment, il se fit un grand silence, qui fut rompu tout -à coup par ce seul cri unanime:--Vive la nation! «On ne peut guère que -deviner les motifs de cette circonstance, écrit le _Moniteur_; peut-être -que M. Cazotte, qui avait éprouvé combien la vieillesse et le respect -qu'elle inspire ont de pouvoir sur la pitié du peuple, nourrissait -l'espoir de l'intéresser de nouveau en sa faveur et de pouvoir échapper -à la mort. Mais cette fois, le peuple partagea l'impassibilité de la loi -et ne fit aucun mouvement pour arrêter l'exécution de l'arrêt qu'elle -venait de prononcer. - -»Ajoutons qu'en marchant au supplice, Cazotte tint presque constamment -ses yeux levés vers le ciel; toutefois on le vit sourire en apercevant -l'échafaud, et c'est là sans doute ce qui fit penser à quelques -personnes qu'il était tombé en enfance. Cette erreur n'a pas besoin -d'être combattue: Cazotte conserva jusqu'au dernier moment son -habituelle sérénité. Avant de livrer sa tête à l'exécuteur, il s'adressa -à la foule de la place du Carrousel, et d'un ton de voix qu'il s'efforça -d'élever: «--Je meurs comme j'ai vécu, cria-t-il, fidèle à Dieu et à mon -roi!» - -Ainsi fut guillotiné, à sept heures du soir, celui que le _Patriote -français_ devait appeler le _Marat du royalisme_,--horrible injure à -laquelle ne s'attendait pas ce juste et ce martyr! - -Quelques mots sur sa fille sont devenus indispensables au complément de -cette douloureuse trilogie dont nous avons déroulé les actes en -Champagne, au fond des cachots et devant le Tribunal du 17 août, que -cette seule condamnation suffirait pour flétrir éternellement. Elisabeth -Cazotte, entraînée hors de la Conciergerie par des amis de son père, -vécut longtemps dans les larmes et dans l'isolement. - -En 1800, elle épousa M. de Plas qu'elle avait autrefois connu à Epernay. -Mais le bonheur ne devait pas longtemps couronner de son auréole le -front de cette noble femme. Un an après ce mariage, elle mourut dans les -douleurs de l'enfantement, laissant une mémoire bénie. - - - - -CHAPITRE VIII. - -PIERRE BARDOL. - - -La minute du jugement de Cazotte avait été signée par Coffinhal, -Jaillant et Naulin. Ce Naulin, tout nouvellement entré dans le cadre des -juges, était un des affidés de Robespierre. - -Du 26 septembre au 10 octobre, la seconde section du Tribunal -n'instruisit que des procès insignifiants: vols d'effets, rixes de -cabarets. Une seule condamnation à mort fut prononcée contre un tailleur -convaincu d'assassinat. Trois inculpés politiques furent acquittés: le -premier était le commissaire national Bottot, suspecté d'humanité dans -l'affaire de M. de Montmorin[11]. Le second était M. Guérin de Sercilly, -ci-devant lieutenant-criminel du bailliage de Melun, accusé d'avoir -accompagné le roi à l'Assemblée législative, dans la journée du 10 août. -Enfin, le troisième était M. de Louvatière, que l'on prétendait avoir vu -ceint de l'écharpe municipale.--Echappé à la sévérité du Tribunal du 17 -août, Louvatière succomba plus tard sous la barbarie du Tribunal -révolutionnaire. - - [11] A propos de cette affaire, il parut quelque temps après un décret - qui supprima les commissaires nationaux, et un second qui attribua - leurs fonctions aux accusateurs publics. - -Le 10 octobre, une dramatique affaire criminelle se produisit. Une -semaine environ après les massacres de septembre, le cadavre d'un homme -assassiné avait été trouvé au Cours-la-Reine. Ce cadavre était celui de -l'abbé Baduel. - -L'abbé Antoine Baduel, ex-supérieur de la maison et communauté de -Sainte-Barbe, brave prêtre, simple de caractère, n'ayant pas adopté la -schismatique _constitution du clergé_, se trouvait exposé aux fureurs -des révolutionnaires. Les crimes commis contre les nobles et les -ecclésiastiques restés fidèles au roi ou au pape, mirent le comble à son -dégoût. Il résolut de quitter Paris et de se réfugier auprès de Pie VI. - -Mais pour faire les premiers pas hors de la ville, il fallait un -passeport, les routes étant infestées de commissaires et de gardes -nationaux qui arrêtaient les diligences et fouillaient les voyageurs, -comme s'ils eussent reçu des leçons de Cartouche ou de Mandrin, ces -célèbres inspecteurs. - -Des amitiés puissantes, par exemple celles de sans-culottes connus de -leur section pour avoir donné des preuves de patriotisme, soit en -massacrant des royalistes, soit en dénonçant leurs complots, pouvaient -seules obtenir le précieux sauf-conduit; mais Antoine Baduel n'avait -aucune relation avec ces lugubres favoris de la Commune. Ses intimes -étaient dispersés au souffle de l'ouragan politique ou déjà moissonnés -par la faucille de Sanson. Il ne devait plus fonder d'espoir que sur -deux personnages: son neveu Baduel, et son cousin par alliance Pierre -Bardol. - -Le premier était clerc d'avoué. Il avait à peine vingt-cinq ans et -tremblait sans cesse comme un octogénaire, car la peur de la guillotine -lui faisait appréhender une mort très-prochaine. Quand un de ses -camarades lui frappait sur l'épaule dans la rue, où il marchait les yeux -collés sur le pavé, il poussait un hoquet en levant la tête et -tressaillait de tout son corps. Cet inquiet personnage était arrivé de -son pays juste au moment où éclatait la Révolution. Il n'osait pas s'en -retourner, car sa fuite aurait pu le signaler comme indifférent, sinon -comme hostile. - -Le second, roué campagnard dégrossi à Paris (on verra en quel sens), se -disait marchand de grains; mais en réalité son commerce n'était qu'un -prétexte à emprunts et à piperies. Cependant on le voyait affilié à des -patriotes si redoutables que personne n'osait divulguer ses déloyautés. -L'abbé Baduel n'ignorait pas sa jactance politique, et il n'avait pour -lui qu'une médiocre estime: aussi fut-ce au clerc d'avoué qu'il -s'adressa d'abord. - -Un soir, par une pluie battante, comme celui-ci lisait dans sa chambre -les terribles nouvelles du jour, composées de quelques détails sur la -marche de l'armée aux frontières et surtout d'une liste de gens arrêtés -par le comité de surveillance, deux petits coups mystérieusement frappés -à sa porte lui firent tomber sa feuille des mains. Il prit une cocarde -aux couleurs nationales et se mit à la frotter pieusement, occupation à -laquelle il se livrait toujours dès que quelqu'un venait le voir. - - * * * * * - -Un homme recouvert d'un manteau entra. C'était l'abbé Baduel. Le clerc -faillit s'évanouir en le reconnaissant. Un prêtre non assermenté, mis -hors la loi, se présenter à pareille heure chez un paisible citoyen, -c'était vouer à l'échafaud deux victimes au lieu d'une! Le pauvre oncle -attribua l'émotion du jeune Baduel à un tout autre sentiment. - ---Tu me croyais mort, s'écria-t-il; non, mon cher enfant, les monstres -n'ont pas encore bu mon sang! me voici, j'ai pu enfin parvenir jusqu'à -toi. - ---Plus bas, mon Dieu plus bas! je vous en supplie, ou nous sommes -perdus! - -L'abbé raconta comment, depuis quinze jours, il couchait à la grâce de -Dieu, tantôt dans une écurie, tantôt dans une église... Mais ce qui -l'avait tourmenté le plus, c'était le désir de tranquilliser son neveu, -dont il connaissait le caractère sensible et dévoué. Enfin, s'étant -procuré à prix d'or des habits bourgeois, il s'aventurait ce soir-là -dans les rues avant l'heure des patrouilles, et il accourait chez ce -cher enfant, afin de le prier de lui rendre plusieurs services de la -plus haute importance. D'abord il lui demandait asile. - -Le clerc d'avoué montra sa couchette, étroite comme un cercueil. Il -l'avait ainsi achetée en prévision d'une telle importunité. Tenace dans -ses idées, l'abbé déclara se contenter d'une chaise. Aux objections de -rhume, de courbature et d'insomnie, il répondit que ces maux étaient des -douceurs comparativement à ceux qu'il avait endurés depuis un mois. - -Du reste, Antoine Baduel ne comptait pas prolonger longtemps son séjour -à Paris. Son départ dépendait de son neveu, car il le chargeait de lui -avoir un passeport. A ce mot, il s'en fallut de peu que le jeune homme -ne crût à une inconcevable raillerie. Lui qui n'osait pas approcher d'un -bureau de diligences pour voir seulement arriver et partir les voitures -de sa province, lui qui ne levait pas les yeux sur les passants afin de -ne pas éprouver les glaciales sensations que lui causait un regard -douteux, il irait solliciter un exploit de la municipalité, appeler sur -lui l'attention de la police; autant valait se placer de suite dans la -charrette du bourreau! - ---Mon oncle, dit-il, je préfère vous avouer la vérité: moi aussi je suis -enrayé par la vue du sang qui inonde les rues; moi aussi je désirerais -abandonner cette ville, et j'accepterais un passeport avec joie, si je -ne craignais que ce papier ne devînt une preuve de mon manque de -confiance en ce gouvernement paternel! - -L'abbé était loin de s'attendre à un pareil langage, car son neveu -n'avait aucun motif de crainte. Sa fortune, plus que modeste, ne pouvait -tenter un dénonciateur, et sa profession n'était pas de celles qui -soulevaient les haines du peuple. Reconnaissant une poltronnerie dont le -raisonnement n'eût pas triomphé, il se tut, et, ouvrant sa valise, il en -retira ses rasoirs et sa savonnette, afin de se faire la barbe. - -Mais des pas retentirent dans l'escalier. Baduel, sur un signe de son -neveu, n'eut que le temps de se glisser derrière un rideau.--Bardol se -présenta aux yeux égarés du jeune clerc. - -Mieux valait que ce fût lui qu'un étranger, mais cependant il était sage -de lui cacher autant que possible la présence d'un prêtre banni sous ce -toit déjà suspect. - -Bardol salua à peine son cousin, aveuglé qu'il fut par le scintillement -d'un nécessaire en écaille, monté en or. Ce bijou dépendant du bagage de -l'oncle, excita chez Bardol une admiration inquiétante. Il ne revenait -pas de ce qu'un clerc d'avoué possédât un objet si merveilleusement -travaillé. Il vit au fond une bourse assez ronde, pleine de louis, plus -un portefeuille en satin blanc brodé d'or, passablement enflé -d'assignats. L'examen minutieux de ces richesses lui inspira un soupçon -qui prouvait jusqu'à un certain point sa mauvaise nature: il demanda à -Baduel s'il n'était pas redevable de ce butin à quelque équipée contre -un château. Puis, sur sa réponse tremblante et négative, remarquant la -valise sous la table: - ---Oh! fit-il, ça sent bien l'aristocrate ici! - -Sans songer qu'il s'exposait à compromettre son neveu, l'abbé Baduel -laissa tomber le rideau et s'avança, disant d'une voix calme: - ---Bonsoir, Bardol. - -Ce dernier sourit et tendit la main au prêtre, déclarant qu'il n'était -nullement ce qu'on paraissait croire, et qu'on avait tort de se méfier -de lui. Il n'allait au club de la section et ne se ménageait des -connivences avec les plus forcenés patriotes qu'afin de mieux être à -même de protéger ses amis et surtout ses parents. On s'était trop hâté -de le juger; il demandait au moins qu'on lui donnât occasion d'agir: et -pour commencer, si l'abbé, son cousin, avait besoin d'un homme de coeur, -il se mettait entièrement à sa disposition. - -Dans la situation où il se trouvait, Baduel ne pouvait guère choisir ses -protecteurs. Bardol était d'un caractère entreprenant; il ne paraissait -pas épouvanté par la tourmente révolutionnaire; ses relations avec -l'élite des sans-culottes laissaient présumer qu'il lui serait facile -d'obtenir un passeport. Le bon prêtre accepta ces offres, et même il lui -fit entendre que s'il avait un logement moins exigu que celui de son -neveu, il en prendrait volontiers sa part. Bardol se montra comblé de -joie par cette dernière preuve de confiance, et, après avoir vanté la -largeur de son lit et le bon air de sa table, il pria Baduel d'achever -promptement sa barbe. - -La tournure que prenait cette affaire rassura un peu le clerc d'avoué. -Il commença à trembler moins fortement, et même enhardi par l'exemple de -Bardol qui d'un seul coup gagnait dans l'esprit de l'oncle tout ce qu'il -perdait, lui, il essaya de lutter de prévenance et d'audace, rappelant -que c'était à lui d'abord que l'hospitalité avait été demandée et disant -que quant au passeport, s'il ne pouvait rien tenter par son crédit -personnel, il n'était pas impossible que son patron l'avoué ne hasardât -une démarche. - -L'abbé se hâta de répondre qu'il ne repoussait pas la main de l'un parce -qu'il prenait le bras de l'autre. Le neveu n'en demandait pas davantage; -il tenait à n'être pas effacé complétement; car il songeait à une petite -fortune qu'Antoine Baduel, un jour ou l'autre, ne saurait à qui laisser. - -Bardol emmena son hôte, toujours caché sous les plis du manteau et -chargé de la valise. Il lui servit à souper et lui facilita un sommeil -si tranquille que le bonhomme remercia Dieu d'avoir mis une oasis dans -le désert de sa vie proscrite. - -Mais manger et dormir n'avançaient pas d'une ligne ses projets. Il fit -voir à Bardol les louis groupés dans la bourse en soie verte et les -assignats du portefeuille blanc, lui expliquant qu'il n'avait consenti à -se charger de ces biens terrestres que pour se rendre à Rome, où il -comptait servir la messe de sa sainteté Pie VI. - -Cet obligeant Bardol regardait la bourse et le portefeuille avec des -yeux effrayants; peut-être était-il tellement imbu de principes -républicains que l'or, ce fumier des aristocraties, soulevait de sourdes -rumeurs en son âme austère. - -Enfin, après huit jours d'attente, il dit à l'abbé que le soir même il -aurait sûrement un passeport; donc, Antoine Baduel partirait le -lendemain. Le clerc d'avoué se trouvait là quand cette bonne nouvelle -fut apportée. Ils sortirent tous trois afin d'aller arrêter une place -aux voitures de Rouen; mais sur les sages objections de Bardol, ils le -laissèrent entrer seul au bureau des messageries. Il revint en disant: - ---Vous partez demain, à cinq heures du matin. - -Et il prit congé d'eux sous prétexte que ses affaires l'appelaient. - -L'abbé fit ses préparatifs avec bonheur. Son neveu, voulant reconquérir -une amitié, compromise peut-être par des craintes égoïstes, se signala -en ce moment décisif par des soins touchants. Il remplit auprès de lui -l'office de perruquier et lui mit les cheveux en queue afin de -dissimuler davantage sa qualité de prêtre. Après quoi il lui dit de -dormir en parfaite tranquillité, se chargeant de revenir à quatre heures -le réveiller, ainsi que Bardol, qui n'était pas encore de retour, -quoique la soirée fût fort avancée. - -En effet, à l'heure dite, le neveu arriva, mais Bardol n'était pas -rentré. Ils l'attendirent en proie à une impatience cruelle. Son -insistance à demander un passeport l'avait-elle compromis? Etait-il -arrêté et écroué déjà dans l'une de ces prisons d'où l'on ne sortait que -pour aller à la mort? Le jour parut verdâtre aux fenêtres de la chambre. -L'abbé priait, le clerc réfléchissait aux terribles conséquences que -pouvait avoir l'arrestation de Bardol; on ne manquerait pas de le mêler -à cette affaire, et il était fort possible qu'il payât de sa tête les -faibles preuves de dévouement données à un prêtre. - -A dix heures, le cousin si anxieusement attendu se montra. Il avait, -disait-il, passé la nuit en pourparlers et en démarches pour obtenir le -passeport. Il était certain de l'avoir le lendemain, à trois heures du -matin. Ce contretemps ne retardait que d'un jour le départ de l'abbé. -Bardol s'engagea à obtenir des contrôleurs des messageries un transport -au lendemain de la place arrêtée. - -Personne ne suspecta la véracité de ces détours. Seulement le clerc -d'avoué se promit bien de se dégager le plus tôt possible de sa -dangereuse situation. Cependant la physionomie de Bardol n'était pas -celle d'un homme qui a couru toute la nuit: il s'en fallait de beaucoup. - -Il fut convenu que l'abbé et lui partiraient à pied, avant le jour, car -il était prudent, disait-il, d'éviter les patrouilles et d'aller -attendre la voiture en dehors de la ville. En traversant le quartier -Montmartre, il devait frapper chez un de ses amis, grand citoyen, trop -soucieux des affaires publiques pour dormir après deux heures du matin, -et cependant assez complaisant pour aventurer un passeport moyennant une -faible indemnité. - -Ces ruses et ces mensonges n'avaient qu'un but; décider l'abbé à se -rendre de nuit dans les Champs-Elysées, où Bardol préméditait de -l'assassiner. Il conseilla au neveu de renoncer au plaisir de les -accompagner, sous prétexte qu'à pareille heure, par ces temps de -méfiance extraordinaire, il fallait le moins possible troubler le -silence des rues. Ce dernier ne demandait qu'un semblant de raison pour -s'abstenir de cette sombre promenade; il embrassa l'abbé,--lequel -l'engagea aussi à se résigner et lui donna naïvement deux assignats de -cinq livres afin de le consoler d'une peine qu'il n'éprouvait certes -pas. - -La nuit était noire, et les réverbères balancés au vent trouaient à -peine la masse des ténèbres en répandant leur rougeâtre lueur. On ne -rencontrait plus, comme autrefois, ces viveurs attardés qui, au sortir -de chez les danseuses, s'en allaient cassant les vitres et rossant le -guet. Les héros de ces joyeux scandales étaient la plupart couchés -maintenant sur un grabat d'exil ou sur la paille des prisons. S'il s'en -trouvait un seul dans ces mêmes rues, il se faufilait, pâle et déguisé -en savetier peut-être, il cherchait la barrière, et ce n'était pas pour -y surprendre Tonton ou Joujou endormie dans sa délicieuse folie de -Boulogne; c'était afin d'échapper aux brigands philanthropes qui ne -voulaient plus qu'on portât le rouge au talon, mais au cou. - -Bardol et l'abbé Baduel disparurent au sein de cet océan de ténèbres... - -Le lendemain, dès les premières clartés du jour, des ouvriers de la -pompe à feu de Chaillot, se rendant à leur travail, aperçurent une masse -noire étendue sur le bord d'un fossé, sous une contre-allée des -Champs-Elysées, vis-à-vis le bac des Invalides. - -Ils s'approchèrent et reconnurent le cadavre d'un homme de cinquante -ans, frappé de trois coups de couteau à la poitrine et, sans doute afin -qu'il ne fût pas reconnu, la tête écrasée avec un marteau qu'on retrouva -à quelque distance. Le meurtrier avait dû songer à enfouir son crime -dans la Seine, ainsi que le prouvait une corde attachée aux pieds de la -victime; mais troublé probablement par les voitures des maraîchers, il -s'était enfui sans avoir pu prendre toutes ses précautions. - -Les commissaires de la section des Champs-Elysées ayant examiné cette -tête meurtrie, déclarèrent que c'était celle d'un abbé, ainsi que -l'attestaient des vestiges de tonsure. Bientôt des échos bavards -s'emparèrent de la nouvelle et la promenèrent par les rues de Paris. - -Pierre Bardol sucrait son café au lait sur une charmante petite table -d'acajou, dans la chambre de la citoyenne Eléonore, qui, en déshabillé -blanc, donnait des gimblettes à son carlin. Il devisait joyeusement sur -l'inconstance des femmes et sur la versatilité de toutes choses -humaines. De la poche de son habit tomba un petit portefeuille en satin -blanc brodé d'or, et ce petit portefeuille s'entr'ouvrant, il en sortit -des assignats qui s'éparpillèrent comme un jeu de cartes sur le parquet. - ---Oh! dit Eléonore, je ne vous connaissais pas un portefeuille si riche! - ---Vous l'avez vu en ma possession il y a plus d'un an, ma chère. -Seulement je ne m'en sers pas tous les jours, craignant de l'user. Il -m'a été donné par une religieuse de mon pays, qui l'avait brodé à mon -intention. - ---Mais ce n'est pas elle qui l'a si abondamment garni d'assignats? - ---Me prenez-vous pour un gueux? dit Bardol en retirant de sa poche une -bourse en soie verte au fond de laquelle sonnèrent des louis; ne -m'avez-vous jamais vu non plus sans ma belle bourse? - -En ce moment le jockey de Mlle Eléonore--cette demoiselle avait un -jockey--entra pour demander s'il ne fallait pas promener le carlin. - ---Dieu! s'écria le Crésus-Bardol, votre jockey est pitoyablement -habillé! Qu'il vienne donc chez moi, je lui donnerai des nippes, à -passer pour un ci-devant... - -Mlle Eléonore accepta pour son valet et son valet accepta pour lui-même -avec empressement. Bardol acheva de savourer son café au lait, après -quoi s'étant miré dans une glace afin d'arranger le noeud de sa cravate, -il se récria sur le négligé de sa barbe. Cela ne l'empêcha point de -baiser la main de la citoyenne, quand il sortit de chez elle avec le -jockey, maigre personnage qui avait nom Louis Charmet. - -Passant rue Bourbon-Villeneuve devant la boutique d'un perruquier, il -dit au jeune drôle d'y entrer avec lui.--Le barbier et son aide -prodiguaient les grâces de leur savonnette à deux clients, tandis que -d'autres attendaient leur tour en s'entretenant des nouvelles. C'étaient -de bons commerçants du quartier, très-effrayés au fond de l'âme, car les -affaires languissaient horriblement depuis que l'esprit révolutionnaire -tourmentait la nation; mais ils s'efforçaient tous de paraître fort -gais, afin que leur tristesse ne fût pas interprétée comme l'expression -de leur pensée politique. On devenait si bien suspect alors pour s'être -montré sans un sourire sur ses lèvres ou sans une parole de colère, -suivant que les ennemis du peuple étaient écrasés ou épargnés! Ceux qui -ne pouvaient s'adonner à une gaîté factice, en étaient réduits à une -fausse fureur, continuellement excitée par les prétendues menées de la -réaction. Annonçait-on que deux ou trois royalistes venaient d'être -exécutés, ils juraient et levaient le poing en demandant pourquoi on -n'en avait pas guillotiné soixante-douze; racontait-on les détails d'une -victoire remportée par l'armée des frontières, les généraux étaient des -scélérats qui trouvaient moyen de trahir, même en accomplissant tous -leurs devoirs. Parmi ces pauvres bourgeois obligés de jouer le rôle de -furieux, il y en avait chez qui l'habitude devenait si bien une seconde -nature, que leur femme et leurs enfants étaient tout surpris de voir un -beau jour cette comédie transformée en réalité. L'honnête homme, à force -de hurler avec les loups, devenait loup lui-même, et il dévorait aussi -férocement que les autres. - -De ces fausses fureurs opposées à de faux contentements naissaient -souvent des querelles qui ensanglantaient les rues et les boutiques. En -ce moment, c'étaient des rieurs qui bavardaient chez le perruquier. - ---Avez-vous entendu raconter, disait un grand benêt à tête de veau, la -pénurie de la famille Capet au Temple? - ---Elle est dans la pénurie; oh! c'est très-bien! c'est très-drôle! -firent deux ou trois voix. - ---Ces gens-là, n'ayant pas eu le temps de faire leurs paquets aux -Tuileries, ne possèdent ni linge ni souliers; et, d'après ce qu'on dit, -le tyran a la même chemise depuis quinze jours, encore n'est-ce pas à -lui. - ---Ah! ah! hi! hi! - -On eût juré un troupeau de dindons se mettant à glousser en choeur. -Bardol et le diaphane Louis Charmet ne manquaient point de faire leur -partie dans ce concert. - -Puis, comme cela devenait fade, on se mit à parler des mines piteuses -des derniers condamnés à mort. Tandis que cette agréable causerie -égayait la boutique, les barbes à faire succédaient aux barbes faites. -Le tour de Bardol étant arrivé, il se plaça sur le fauteuil et livra son -menton à l'inondation préalable d'une mousse blanche. - -Un nouveau bavard ayant pris rang dans le cercle, se frotta les mains en -disant d'un air guilleret: - ---On a assassiné un abbé cette nuit, un abbé déguisé; bien certainement -c'était un _insermenté_. - ---Oh! qu'on a bien fait d'éviter cette besogne à Sanson, dit un boucher -au tablier sanglant. - ---Mais on l'a assassiné pour le voler, on a reconnu qu'il avait été -fouillé; ses poches étaient retournées à l'envers, et sur le sable se -trouvait l'empreinte d'une valise. - -Le boucher n'osa pas dire ce qu'il pensait peut-être: que tuer un -conspirateur pour le voler ensuite, c'était agir selon les bons -principes. - -Bardol, qui avait entendu des deux oreilles, fit un mouvement sur son -fauteuil et pria le barbier de ne pas appuyer la main sur sa gorge, car -il suffoquait. - ---En quel endroit a-t-on commis ce meurtre? demanda le garçon de -boutique. - -Aux Champs-Elysées, répondit le colporteur de nouvelles en se frottant -toujours les mains. - ---Et aucune patrouille n'est accourue aux cris de l'abbé? - ---Les patrouilles ont à surveiller l'intérieur de la ville; elles ne -vont pas jusqu'aux promenades désertes. Néanmoins, on est sur les traces -de l'assassin. - -Ces derniers mots firent tressaillir Bardol comme si on lui eût mis de -la glace dans le dos. - ---Qu'as-tu donc, citoyen? lui demanda le barbier, impatienté. - ---Ta serviette m'étrangle, tu l'as trop serrée autour de mon cou. - ---Allons... tiens... ça va-t-il mieux? respire donc! on dirait que tu -t'évanouis! - ---Ta serviette me gêne moins; rase-moi. - -Le perruquier poursuivit son oeuvre, mais arrêté à tout moment par -l'agitation de Bardol, il s'écria en ricanant: - ---Ah! comme on te coupera le cou avant qu'il soit peu! - ---A moi! fit celui-ci, devenant livide. - ---Oui, à toi. - ---Mais pourquoi? - ---Dam! parce que, quand on te rase, tu remues sans cesse. Oh! oh! voyez -donc comme je lui ai fait peur au moyen de ma petite allusion! ajouta le -barbier en riant aux éclats. - ---Apprends que je n'ai jamais eu peur, dit Bardol. - ---C'est pour cela que tu trembles; enfin, laisse-moi au moins achever ta -joue gauche. - -Ce ne fut pas sans attaquer légèrement l'épiderme qu'il put terminer son -opération. - -Les clients parlaient toujours de l'abbé assassiné, et, si cette -conversation mettait Bardol à la torture, elle intéressait le jeune -jockey Louis Charmet. En ce temps-là, on était tellement accoutumé à -entendre raconter des crimes politiques, qu'un assassinat commis la nuit -sur la personne d'un abbé déguisé offrait une diversion d'un puissant -intérêt. Enfin, Bardol s'élança hors de cette maudite boutique, et Louis -Charmet le suivit. - -Le grand air dissipa son émotion si complétement, qu'il se prit à rire -de ses frayeurs, se disant que, malgré les bavardages qu'il venait -d'entendre, personne ne savait ni le nom du prêtre, ni celui de son -meurtrier. Il lui avait écrasé le visage de façon à le défigurer, et, du -reste, un très-petit nombre de citoyens de Paris connaissaient -l'ex-supérieur de la communauté de Sainte-Barbe. La police n'avait aucun -intérêt à rechercher l'identité de la victime; un prêtre non assermenté -(le déguisement de celui-ci indiquait sa situation vis-à-vis de la loi) -était voué naturellement au massacre. Bardol se rassura donc, subissant -à son insu cette loi providentielle qui veut que le criminel se confie à -une fausse sécurité, comme le serpent repu s'endort sur le bord du -chemin. Mais sa sérénité ne fut pas de longue durée. - -Rentrant chez lui avec le jockey de Mlle Eléonore, il dit à ce jeune -homme de s'asseoir, tandis qu'il faisait un paquet de vieilles hardes. -Ce Louis Charmet, curieux comme un chien de race, examinait tout dans la -chambre. Il aperçut une valise sous un rideau; il s'en approcha. - ---Vous avez une valise, vous, comme l'abbé assassiné, fit-il observer. - -Bardol, troublé, feignit de n'avoir pas entendu. Louis Charmet regarda -cet objet, le tourna et le retourna, jusqu'à ce que Bardol lui dît -enfin: - ---Ne te gêne pas, mon garçon, tu es sans doute chez toi, ici? - ---C'est que je remarquais des grains de sable sur votre valise. - ---Tu es un bélître, tu ne sais ce que tu dis, murmura Bardol en se -détournant. - -Louis Charmet n'avait encore aucun soupçon; mais il se formait dans son -intelligence de vagues conjectures, qu'un rien pouvait changer en -certitudes. - -En ce moment le cousin, clerc d'avoué, entra discrètement et sans voir -le jockey, qui avait fini par s'asseoir humblement dans un coin obscur: - ---Eh bien! Bardol, dit-il à voix basse, avez-vous trouvé la voiture à la -barrière, cette nuit? - -Le diable se plaisait à inquiéter ce coquin. Etait-ce le feu infernal -qui le brûlait déjà? A chaque instant on lui causait des sensations de -damné. Il ne put imposer silence au clerc, car le regard du jockey -pesait sur lui. - ---Tout s'est fort bien passé, hasarda-t-il, espérant en finir par ce -mot. - ---La valise pesait beaucoup, n'est-ce pas? elle a dû te fatiguer -énormément? - ---Pas tant... que tu crois... balbutia-t-il. - ---Il est vrai qu'en passant dans les Champs-Elysées, vous avez pu vous -reposer tous deux. Il ne s'y trouvait personne à pareille heure? - -Le clerc remarqua enfin le bouleversement de Bardol, dont les yeux -demeuraient fixés sur le coin de la chambre où stationnaient deux -oreilles étrangères. Machinalement il dirigea son regard timide vers le -point indiqué. En apercevant le jockey, il eut un frémissement, comme -s'il eût vu la guillotine tendant vers lui ses bras rouges. Ce -frémissement fut interprété par Louis Charmet dans le sens des faits et -des paroles qui venaient de le frapper. Il crut, à compter de ce moment, -que Bardol était l'assassin de l'abbé, d'autant qu'il était certain que -la valise découverte sous un rideau avait été portée aux Champs-Elysées -pendant la nuit. - -Le jeune Baduel attribua à sa légèreté l'effroi de Bardol. Il crut avoir -dénoncé son oncle, son cousin, s'être livré lui-même. La terre lui -manquait sous les pieds. - ---Tiens! Voici tes hardes, va-t'en; dit Bardol à Louis Charmet en lui -jetant un paquet. - -Le jockey, après l'avoir remercié, mit les objets sous son bras et -partit. Mais afin de s'acquitter immédiatement, sans doute, il parla au -concierge et lui adressa plusieurs questions très-précises, auxquelles -ce dernier répondit, d'une manière satisfaisante, il faut croire, car -Louis Charmet s'esquiva promptement pour aller raconter ses grandes -découvertes à la citoyenne Eléonore... - ---Ah! Seigneur, qu'ai-je fait? Je suis donc sourd et aveugle! Quoi, je -ne m'apercevais pas de tes signes, mon cher Bardol! nous sommes perdus, -n'est-ce pas? ce petit scélérat va nous dénoncer comme ayant protégé une -évasion nocturne; mon oncle, toi et moi, nous allons être condamnés à -mort. Oh! je savais bien que mes jours finiraient ainsi! - -Telles étaient les lamentations de Baduel neveu, resté seul avec Bardol. - ---Tu es une brute! Il lui répondit ce dernier. - ---Je serai cause de votre malheur et du mien. J'en suis au désespoir. -Mais aussi, pourquoi introduire chez toi des gens de cette espèce, sans -me prévenir, sans me les montrer? Je suis myope, tu sais bien que je -suis myope!--Tiens! Bardol, notre oncle a donc oublié sa tabatière en -or!... la voici sur cette table. - ---Oh! fit Bardol, c'est vrai; ce pauvre homme, comment a-t-il pu -l'oublier? - ---Et ces ciseaux? Ce sont ceux avec lesquels il se faisait les ongles. -Il les a laissés sur la cheminée. - ---C'est bien extraordinaire, dit Bardol, ramassant ces objets et se -mordant les lèvres. - ---Encore ses lunettes? s'écria le clerc, étonné... Mais que signifie?... - ---Il était si inquiet... Il n'avait pas la tête à lui quand nous avons -quitté cette chambre. - ---Cette valise n'est-elle pas la sienne? dit le clerc d'avoué, -continuant ses perquisitions. Bardol, explique-moi ce mystère. Notre -oncle est-il parti, oui ou non? - ---Il est parti, certainement; mais il m'a prié de lui garder ses -bagages, que je dois lui expédier par une prochaine occasion. - -Ces étranges explications, faites d'une voix mal assurée, plongèrent -Baduel dans un océan de doutes. Réduit à des suppositions, il s'y perdit -complétement; et son épouvante, déjà grande, atteignit bientôt une force -incommensurable. Il demeura muet pendant un instant; puis, sans dire un -mot d'adieu à son cousin, il partit, espérant par une fuite prompte -échapper aux vertiges qui s'emparaient de lui.--Dans la rue, il entendit -crier les nouvelles; des gosiers fêlés, avinés, rauques, hurlaient à -assourdir les passant: «Voici les détails d'un assassinat commis cette -nuit aux Champs-Elysées sur la personne d'un abbé!» Ces paroles -répétées, commentées par des groupes d'oisifs et de beaux parleurs, lui -laissèrent entrevoir la vérité sanglante. Il courait ahuri, chancelant, -comme s'il eût été coupable de ce crime. - -Cependant Louis Charmet ayant communiqué ses impressions à la citoyenne -Eléonore, celle-ci en fit part à un des agents de police avec lesquels -elle était en relation. Aussitôt on se transporta au domicile de Pierre -Bardol et on l'arrêta. Il eut beau dire aux commissaires qu'ils étaient -les instruments innocents d'une trame royaliste dirigée contre lui; il -eut beau invoquer sa vie de commerçant irréprochable et l'amitié des -patriotes les plus ardents de sa section, on l'écroua à la Conciergerie. - -La justice eut bientôt instruit son affaire; il s'assit sur le terrible -banc le 10 octobre. - -Le Tribunal, sans se l'avouer, était heureux d'avoir à juger un -véritable criminel. L'accusateur public et le président avaient déjeuné -avec plus d'appétit ce jour-là. Et ils marmottaient certain bon discours -qu'ils brûlaient de prononcer depuis un mois, et qu'ils avaient retenu -captif au fond de leur mémoire, faute d'une occasion. Enfin on pouvait -le hasarder en cette circonstance. - -Bardol parut vert et jaune, tant il ressentait vivement la puissance de -ses ennemis politiques en ce moment. Son cousin Baduel,--cité en qualité -de témoin, ainsi que la citoyenne Eléonore, Louis Charmet et -d'autres,--avait une mine tout aussi pendable, car la peur rongeait son -âme innocente, et nul ne ressemble autant à un coupable que l'homme qui -craint d'être interrogé. - -L'acte d'accusation, formulé absolument comme notre récit, sauf nos -observations personnelles, souleva à la fois le mépris et l'indignation -de Bardol. Il demanda la parole, afin que les juges connussent bien -l'homme qu'on avait l'audace de traîner devant eux. Nous citons -textuellement:--«Je suis un citoyen des plus irréprochables, -s'écria-t-il avec animation, et l'un des plus chauds partisans de la -Révolution. Mes antécédents sont dignes d'éloges; j'ai pour amis et pour -protecteurs des sommités politiques prêtes à répondre de ma vie et de -mes opinions. Plusieurs fois M. de Lafayette, pendant son séjour à -Saint-Flour, où je demeurais alors, m'a fait l'honneur de s'asseoir à ma -table. En 1790, j'ai été délégué par mes concitoyens à la fête de la -fédération. A Paris, comme en Auvergne, M. de Lafayette m'invita à -manger sa soupe très-souvent. Et savez-vous comment il me recevait, ce -ci-devant général? Il quittait tout le monde, il interrompait sa -conversation avec des ministres, afin de venir me prendre la main. Et il -n'y avait pas que lui qui m'estimât, à sa table. Je fis connaissance de -M. l'abbé Fauchet et de M. l'abbé Verron, le député. Le premier, quand -il fut nommé évêque du Calvados, n'ayant pas un rouge liard pour se -rendre à son poste, m'emprunta deux mille écus; le second me doit six -cents livres, et encore je ne compte ni à l'un ni à l'autre les -intérêts! Voilà qui je suis, citoyens. Et c'est moi qu'on a chargé d'un -crime abominable. Cette odieuse imputation ne vous prouvera que l'audace -de mes ennemis, qui me persécutent parce que je ne transige pas avec le -royalisme et la contre-révolution. Qu'ils se présentent, les scélérats; -ce sont eux que vous condamnerez!...» - -Le commissaire national interrompit ce discours en disant qu'il fallait -écouter l'accusation avant la défense. Bardol, essoufflé, reprit place -sur son banc. - -L'infortuné clerc, Baduel, fut interrogé le premier. Il s'évanouit deux -fois. On attribua sa faiblesse à son attachement pour son oncle et à -l'horreur que lui inspirait le crime. Le président en prit occasion de -lui dire en langage à fleurs: «Continue, jeune homme, à fermer ton âme -aux mauvais penchants et à frémir de terreur dès que le génie du mal -accomplit ses forfaits, même loin de toi!» Les deux assignats de cinq -livres que lui avait donnés son oncle furent confrontés avec ceux que -contenait le portefeuille en satin blanc saisi sur Bardol. On reconnut -par leur numéro et leur lettre qu'ils étaient de la même série. Quant à -la tabatière en or et aux autres objets, Pierre Bardol persista à dire -que l'abbé les avait oubliés chez lui. - -Louis Charmet et la citoyenne Eléonore n'éclairèrent pas moins la -religion des juges. Mais ce furent les témoins à décharge, cités à la -requête de Bardol, qui finirent de l'accabler très-involontairement. - -Un certain Goutier, homme de loi,--le bourreau se disait homme de loi, -alors,--éleva la voix afin de vanter les vertus et le civisme de son ami -Bardol. Le commissaire national, convaincu de la mauvaise foi de ce -panégyriste, requit qu'il fût transféré en la chambre du conseil, afin -d'y être fouillé en présence du citoyen Dubail-Coffinhal, l'un des juges -du tribunal, et du citoyen Gobert, le défenseur. - -Cette inspection, minutieusement opérée, procura la saisie de diverses -lettres écrites de la main de l'accusé; et adressées à ses témoins, afin -de leur apprendre en quels termes ils devaient déposer. - -Une dernière circonstance asséna le dernier coup sur la tête encore -audacieuse de ce malheureux. Une montre en or, portant le nom de -Sauvage, horloger, avait été trouvée sur lui; on supposa qu'elle -appartenait à l'abbé Baduel. Il jura l'avoir achetée depuis deux ans à -un juif étranger. Mais le registre de Sauvage ayant été vérifié, on y -lut, à une date peu reculée, la mention de vente de cette montre au -directeur de Sainte-Barbe. - -Il n'eut plus la force de parler; ses lèvres n'articulaient pas; une -pâleur livide lui couvrait le visage. - -L'accusateur public se leva, et de sa voix la plus retentissante, il -résuma tous les témoignages, toutes les preuves. Il termina son -réquisitoire par ces mots: - -«--S'il est des hommes qui ne veulent pas croire à une Providence, -qu'ils viennent à la terrible école qui s'ouvre ici sous nos yeux, -qu'ils étudient tous les faits de cette affaire, qu'ils voient tous les -ressorts de l'esprit humain tendus pour consommer le crime, le coupable -réussir, et se déclarer ensuite par les indices les plus grossiers. A -peine l'assassinat est-il commis, en effet, que l'assassin agité, -poursuivi par les remords, sentant pour ainsi dire son supplice -commencer, l'oeil inquiet, l'esprit bourrelé, ne fait plus qu'enfanter -mille projets qui se croisent, qui se détruisent (ô faconde insipide!); -il ne peut obtenir de repos; ce signe de réprobation qui marqua le -premier coupable semble empreint sur son front, comme l'agitation et -l'égarement sont dans son coeur. Ce bruit qui se répand dans la ville, -cette nouvelle du meurtre qui le poursuit partout, qui retentit sans -cesse à ses oreilles, lui donne un esprit de vertige; un enfant -l'accompagne, il ne fait que lui parler de cet homme assassiné qui a les -pieds liés d'une corde; il en parle sans cesse, la consternation est -peinte sur son visage, etc., etc.» - -Les questions ayant été posées, et les jurés ayant déclaré Bardol -convaincu d'avoir assassiné Baduel, le Tribunal le condamna à la peine -de mort. - -En proie à un affaissement horrible, haletant comme un moribond, il -n'échappa point au pathos du président. - -«--Homme (_homme_ est superbe!) désormais effacé par la loi du nombre -des vivants, chez un peuple libre, dont la loyauté fut toujours le -partage, même avant qu'il eût brisé ses fers, tu as oublié les douceurs -de l'hospitalité, tu as méprisé les liens du sang, tu as méconnu les -droits sacrés de l'amitié; que dis-je?... tu as donné la mort à ton -allié, à l'être faible qui s'était mis sous ta protection. Ecoute sans -pâlir la peine de ton crime; veux-tu mériter _les regrets_ de tes pairs -qui t'ont jugé, de la loi qui t'a condamné? Veux-tu exciter la -compassion dans l'âme de tes juges? _Couronne ton trépas_ par une action -noble et généreuse. Tu ne penses pas, sans doute, que l'opinion publique -te croie seul l'auteur et l'instrument de la mort du sieur Baduel; eh -bien! _élève-toi à la hauteur du républicain_: rends avant de mourir un -dernier service à ta patrie, fais-lui connaître tes complices. En -emportant leurs noms au tombeau, tu laisses à ton pays des monstres -qu'il doit vomir; en faisant une dénonciation salutaire, tu marqueras ta -mort par un acte de patriotisme; ton âme, dégagée d'un poids qui doit -l'accabler, s'élèvera à sa véritable hauteur; elle ne s'occupera plus, à -l'instant de se séparer de ton corps, de l'appareil du supplice, mais -elle se confondra _dans les douces jouissances du bonheur qui suit -toujours un acte de vertu_!» - -Ses complices?... Bardol ne sut ce qu'on voulait lui dire; il regarda -stupidement ses juges et ne répondit rien. Quelques heures après, revêtu -de la chemise rouge des assassins, on le conduisit à l'échafaud, et là, -_un vent d'acier lui sépara l'âme du corps_, selon l'énergique -expression d'un vieux chroniqueur. - - - - -CHAPITRE IX. - -ÉPISODE DES TREIZE ÉMIGRÉS. - -UNE COMMISSION MILITAIRE.--LA TRIPLE ALLIANCE.--COSTUME DU BOURREAU. - - -L'épisode des treize émigrés offre des côtés tout-à-fait touchants, et -l'on se demande le motif d'un tel déploiement de barbarie envers des -jeunes gens dont quelques-uns avaient à peine vingt années. Ce motif, il -faut le chercher dans la nécessité où l'on se croyait être de frapper -l'esprit public par des images de répression nationale. Les treize -émigrés dont nous parlons avaient été pris sur les frontières, les armes -à la main; la loi était formelle: ils auraient dû être fusillés à -l'endroit même de leur arrestation.--Néanmoins on les dirigea sur Paris, -où ils arrivèrent le 19 octobre, un vendredi. On affecta de les -transférer en plein jour à la Conciergerie, au milieu d'un nombreux et -inutile cortége d'écharpes municipales. Voulait-on renouveler la scène -des fiacres du Pont-Neuf, qui avait commencé les massacres des prisons? -Nous serions tenté de le croire. Une certaine agitation se manifesta, en -effet, parmi le peuple qui, pendant toute la journée et même pendant une -partie de la nuit, ne cessa d'entourer la Conciergerie, en réclamant la -prompte mise en jugement des prisonniers, au nombre desquels on faisait -perfidement circuler le nom du prince de Lambesc. Ces ruses n'eurent pas -toutefois les résultats qu'on en attendait. Un décret de la Convention -nationale du lendemain nomma une commission chargée de prononcer -immédiatement à l'égard des treize prévenus d'émigration. - -Cette commission militaire, composée de cinq membres et présidée par le -général Berruyer, commandant de toutes les troupes du département de -Paris, s'assembla en audience publique au Palais-de-justice, dans la -salle du jury d'accusation. Il n'y eut aucun murmure de la part des -spectateurs lorsque furent amenés les treize émigrés.--C'étaient comme -nous l'avons dit, de très-jeunes gens, d'heureuse physionomie, presque -tous gentilshommes et revêtus encore de l'uniforme sous lequel ils -avaient été arrêtés. L'instruction a révélé qu'ils s'étaient rendus sans -résistance, et que quelques-uns d'entre eux s'étaient même jetés -volontairement dans les postes français. Le premier que l'on interrogea, -Dammartin-Fontenoy, répondit avec une grande douceur aux questions -souvent bizarres qui lui furent posées par le général Berruyer: - ---Quel âge avez-vous? - ---Près de vingt-cinq ans. - ---Où serviez-vous avant de quitter la France? - ---Dans un régiment provincial que j'ai quitté en 1783; puis dans un -régiment d'infanterie que j'ai quitté en 1785. - ---Pourquoi avez-vous abandonné votre patrie dans un moment où vous -pouviez la servir utilement? - ---Je n'étais plus dans le service depuis sept ans; il y en avait trois -que je voyageais: j'étais allé en Allemagne, où je comptais m'établir, -et j'y étais effectivement fixé depuis deux ans. - ---Vous saviez qu'il y avait eu une révolution en France? - ---Je le savais, mais je ne la connaissais pas; _d'ailleurs, il y en a eu -quatre_. - -Ce mot ne parut pas produire une impression favorable sur les cinq -commissaires, parmi lesquels figuraient un gendarme et un canonnier, -Antoine Marly et Claude Sableau. - -Le président continua avec humeur: - ---Quelles armes aviez-vous lorsque vous avez été arrêté? - ---Aucune, répondit Dammartin; quand j'ai vu la vedette à dix pas de moi, -j'ai jeté mon sabre. - ---Quel grade aviez-vous? - ---Je n'en avais aucun; j'étais simple hussard. Notre corps marchait sans -hostilité parce que tout Français sous les ordres des princes ne devait -pas agir. - -L'interrogatoire se poursuivit de la sorte, sans d'autre particularité -qu'une apostrophe au moins singulière du commandant Berruyer. Impatienté -de l'air calme du jeune Dammartin et de la précision de ses réponses, le -général-président s'écria tout à coup: - ---Parlez haut! vous êtes ici devant la République, _car le peuple de -Paris forme TOUTE la république_! - -Dammartin ne répliqua pas. Après une courte délibération, les cinq -commissaires prononcèrent contre lui la peine de mort. Il écouta sa -sentence avec cette attention d'un homme qui écoute une chose qui le -concerne peu ou point. - -Celui qui lui succéda, un ci-devant capitaine au régiment d'Esterhazy, -âgé de vingt-sept ans, ne fit pas moins bonne contenance. Il convint -qu'il était sorti de France au mois de juin dernier, mais il ajouta pour -sa justification qu'il y avait été provoqué par son père, lequel l'avait -appelé sur la terre autrichienne sous prétexte de lui rendre compte des -biens de sa mère. «--Là, dit-il, mon père qui occupe un haut rang dans -l'armée étrangère, me força, le pistolet sur la gorge, à quitter la -cocarde. Je résistai; il me fit transférer à Luxembourg et jeter dans -une prison, d'où je ne sortis qu'après avoir donné ma parole de -m'attacher au régiment de Berchiny. Je n'ai jamais servi que comme -volontaire, et je n'ai assisté ni à la prise de Longwy, ni à celle de -Verdun. J'ai continuellement cherché tous les moyens de m'échapper, -jusqu'au jour où, de mon propre mouvement, je me suis rendu, avec un -domestique et un camarade, à un brigadier de chasseurs.» - -Bien que raconté avec un accent de sincérité qui ne pouvait être -suspect, ce drame de famille, dont les guerres politiques ont offert de -nombreux exemples, laissa froide la Commission militaire. - ---Citoyens, dit le général Berruyer, d'après les moyens de défense et -les réponses aux interrogatoires faits à Joseph-Alexandre Dumesnil, -accusé d'émigration; et aussi d'après l'art. 3 du titre Ier de la -seconde partie du Code pénal; et l'art. 1er du décret de la Convention -nationale en date du 9 de ce mois, mon opinion est que ledit Dumesnil -soit puni de mort. - -Alexandre Dumesnil fit place à un tout jeune homme, presque un enfant, -doux, résigné, qui déclara s'appeler Miranbel de Saint-Remy, et être âgé -de dix-neuf ans seulement. Il avait quitté son pays par suite des -menaces de ses voisins, qui voulaient incendier sa maison,--mais la -Commission ne regarda pas cela comme une excuse,--et depuis deux mois il -était garde du corps de MONSIEUR. Remarquons à ce sujet une facétie que -crut devoir se permettre le président: - ---Vous avez, dit-il à l'accusé, gardé MONSIEUR; il aurait bien mieux -valu nous l'amener. - -On conviendra que le moment était mal choisi pour se permettre un jeu de -mots, quelque soldatesque qu'il fût. Le jeune Miranbel crut un instant -que c'était là un pronostic de clémence; il se trompait: lorsque le -général et les quatre commissaires eurent suffisamment ri de leur -spirituel à-propos, ils le condamnèrent à la mort d'une voix unanime. -L'enfant, comme ses deux prédécesseurs, entendit son arrêt avec -courage.--Un autre de vingt-un ans, Maurice Santon; un autre encore de -vingt ans et demi, Jean Béon; les deux frères Godefroy, l'un -garde-du-corps, et l'autre officier de marine; le sieur Gauthier de la -Touche, conseiller au parlement de Bordeaux, et enfin le sieur -Saint-Hillier subirent le même sort. Ils montrèrent tous une assurance -digne des serviteurs du roi. - -L'interrogatoire de Saint-Hillier fut signalé par un quiproquo qui -aurait été plaisant en toute autre circonstance, et que l'adresse de -l'accusé fit ressortir. On avait trouvé sur lui un mémoire portant ce -titre: _Compte payé par la triple alliance_, et dans lequel on avait -naturellement vu une pièce de conviction. La triple alliance! cela était -évident, ce ne pouvait être que l'alliance du duc de Brunswick, de -Frédéric et de François. Les juges triomphaient. Mais Saint-Hillier, qui -avait souri pendant cette explication, essaya de les désabuser par un -récit que le tour aisé de son langage sut rendre intéressant: - ---J'étais à Versailles, dit-il, lors des événements du 6 octobre 1789, -quand le peuple, conduit par une bande de femmes, vint y chercher son -roi, pour le ramener en triomphe à Paris. Je me trouvais à l'infirmerie -des gardes-du-corps, lorsqu'on m'avertit des dangers qui nous -menaçaient; quoique souffrant, je m'évadai par dessus les murs, en -compagnie de deux de mes camarades, malades comme moi; nous courûmes les -plus grands périls et nous risquâmes de perdre vingt fois la vie dans le -hasardeux chemin que nous avions adopté. Enfin, nous descendîmes dans un -couvent de religieuses; ces courageuses filles s'empressèrent de nous -offrir une hospitalité dont nous avions doublement besoin, à titre de -fuyards d'abord et à titre de malades ensuite. Nous demeurâmes deux -jours dans cette sainte maison, au bout desquels nous résolûmes de -gagner Paris. Mes deux compagnons de voyage n'avaient point d'argent, -mais on conçoit que l'aventure dont nous venions d'être les héros avait -resserré les liens de notre connaissance. Conséquemment je m'instituai -le banquier de la compagnie, et ce fut moi qui subvins aux dépenses de -la route ainsi qu'au séjour dans la capitale. Toutefois, par un -sentiment de délicatesse, mes deux amis exigèrent que je tinsse une note -exacte de ces dépenses; voilà l'origine et l'histoire de ce papier -trouvé sur moi, et intitulé: _Compte payé par la triple alliance_,--la -triple alliance était un sobriquet dont, en badinant, nous avions -affublé notre association. - -Les membres de la Commission militaire avaient écouté Saint-Hillier avec -une incrédulité visible. Si ingénieuse que fût cette narration, rien ne -leur en garantissait la véracité. Ils tournèrent et retournèrent encore -entre leurs mains le mémoire soupçonné, puis ils finirent par condamner -Saint-Hillier comme ils avaient condamné les autres.--Sur ces treize -émigrés, on en acquitta cependant quatre. Il est vrai que c'étaient -quatre domestiques. Ces pauvres diables avouèrent qu'ils n'avaient suivi -leurs maîtres à Coblentz que dans l'espoir d'être payés des gages qui -leur étaient dus. Ces domestiques devaient être de la famille de -Sganarelle qui s'écriait en voyant l'enfer engloutir Don Juan:--Ah! mes -gages! mes gages! Ainsi durent-ils s'écrier à leur tour, en voyant les -neuf émigrés monter à l'échafaud. - -L'exécution se fit sur la place de Grève, le mardi de bon matin, en face -de la grande porte de l'Hôtel-de-Ville, au-dessus de laquelle flottait -l'immense drapeau orné de cette inscription: _Citoyens, la patrie est en -danger_. Les neuf jeunes gens montèrent et se rangèrent à la fois sur -l'échafaud; ils conservèrent le même calme que pendant les débats et -leurs regards se portèrent avec curiosité sur les croisées d'alentour. -Neuf fois, le panier-cercueil disparut dans la trappe pratiquée sur un -des côtés de la plate-forme.--Une gravure, qui retrace cette scène, nous -montre le costume de l'exécuteur et de ses aides, costume encore décent: -chapeau rond, habit et culotte courte. Bientôt, on les verra adopter les -modes du peuple: le bonnet rouge à large cocarde, la carmagnole et le -pantalon rayé. - - - - -CHAPITRE X. - - - - -I. - -ÉMEUTE DE LA PLACE DE GRÈVE.--DÉLIVRANCE D'UN CONDAMNÉ. - - -Sur cette même place de Grève, deux jours après l'exécution des neuf -émigrés, le Tribunal du 17 août envoyait un jeune gendarme de vingt-huit -ans, condamné à dix années de fers et à quatre heures de carcan. Dotel -avait été convaincu de meurtre sur un soldat caserné à la Courtille, -mais Dotel avait été provoqué, injurié; la fureur seule arma son bras, -et il fut homicide sans être assassin. Une foule nombreuse assistait à -son exposition; c'était pour la plupart les habitués de la salle -d'audience, en qui s'était éveillée quelque compassion. On trouvait -généralement l'arrêt du Tribunal trop rigoureux; on s'empressait autour -de Dotel et on le plaignait d'autant plus que sa figure contractée -exprimait une vive douleur. Au bout de trois heures, il appela un -gendarme et lui demanda à être détaché pour quelques besoins (texte du -_Moniteur_). Le gendarme fit la sourde oreille, ce qui excita les -murmures de plusieurs hommes du peuple. Dotel insista. - ---Bah! lui répondit le gendarme, vous n'avez pas plus de trois quarts -d'heures à rester exposé. - -Cependant le motif de ses supplications se répandait parmi les -assistants, qui s'apitoyaient sur ce pauvre diable et s'irritaient de la -dureté des gendarmes. Il était évident que Dotel se trouvait en proie -aux plus atroces souffrances. - ---Détachez-le! détachez-le! disait-on de toutes parts. - -Les gardes ne bougèrent pas. - -Alors, il se fit un mouvement dans la foule. Un gros d'hommes, les uns -en bourgeois et les autres en uniforme, se dirigea vers l'échafaud, en -criant: - ---Sa liberté! sa liberté! Nous l'aurons de force! - -Au milieu du tumulte, un gendarme lança son cheval au galop pour aller -requérir du renfort au corps-de-garde de la réserve. Pendant ce -temps-là, on était monté sur l'échafaud. - ---Des couteaux pour couper les cordes! nous n'avons pas le temps de les -dénouer, disait un dragon d'environ cinq pieds six pouces, couvert de -son casque et vêtu d'un habit vert à boutons à la hussarde. - -Un autre militaire, qui est resté inconnu, s'exprimait chaleureusement -en ces termes: - ---Si Dotel était un voleur, je ne m'opposerais pas à son châtiment; mais -c'est un brave garçon, je le connais, et il faut qu'il soit délivré! - -La présence de ces soldats a fait croire à un coup de main prémédité. -C'est possible; toutefois on n'en a jamais eu d'autres preuves. - -On ne résiste pas à la foule. Après avoir reçu quelques horions, les -gendarmes comprirent que ce qu'ils avaient de mieux à faire, c'était de -se retirer au secrétariat de la Maison Commune et d'y dresser leur -déclaration. Immédiatement après leur départ, la potence fut ébranlée, -le tabouret jeté à bas, l'écriteau déchiré, et Dotel emmené par le -peuple au bruit des cris accoutumés de: Vive la nation! - -Cette audacieuse infraction aux lois fit quelque sensation dans Paris. -Le corps municipal chargea le procureur de la commune de poursuivre -devant les tribunaux la réparation de ce délit, et arrêta que la -Convention nationale serait tenue au courant des démarches opérées à ce -sujet. - -Je ne sache pas cependant que Dotel soit jamais retombé sous les serres -de la justice; il est supposable qu'il aura réussi à gagner la -frontière. On n'a jamais pareillement entendu reparler de ses prétendus -complices. - - - - -II. - -LE VALET DE CHAMBRE DU ROI ET LA SENTINELLE DU TEMPLE.--DOUBLE -ARRESTATION. - - -Personne n'ignore le dévouement du valet de chambre Cléry et les soins -affectueux dont il environna Louis XVI pendant sa détention dans -l'ignoble prison du Temple. Son _Journal_, publié à Londres et répandu à -un nombre infini d'éditions, figure au premier rang dans toutes les -bibliothèques révolutionnaires. - -Un soir, vers les six heures,--c'était le 5 octobre,--Cléry, après avoir -accompagné la reine dans son appartement, remontait chez le roi avec -deux officiers municipaux, lorsque la sentinelle placée à la porte du -grand corps-de-garde, l'arrêta tout-à-coup par le bras. - ---Comment vous portez-vous, monsieur Cléry? lui demanda-t-elle. - -Cléry, un peu surpris, s'inclina poliment et fit mine de passer outre. - ---J'aurais bien désiré vous entretenir quelques minutes, ajouta -mystérieusement la sentinelle. - ---Monsieur, parlez haut, dit Cléry effrayé; il ne m'est pas permis de -parler bas à personne. - ---On m'a assuré qu'on avait mis le roi au cachot depuis quelques jours -et que vous étiez avec lui. - ---Vous voyez bien le contraire, répliqua Cléry. - -Et il s'empressa de quitter l'importune sentinelle, car chaque jour de -nouveaux imprudents semblaient prendre à tâche de compromettre la sûreté -de la famille royale par une indiscrète sollicitude. En outre de cette -considération, Cléry se tenait perpétuellement sur ses gardes, craignant -avec raison qu'on ne lui tendît des piéges. - -Un des municipaux qui l'escortaient prêta l'oreille à ces quelques mots, -mais il n'y trouva rien qui dût éveiller ses inquiétudes. Le second, au -contraire, soutint qu'il avait entendu le froissement d'un billet. Cléry -et le factionnaire, confrontés le lendemain, nièrent le fait, et l'on se -contenta pour le moment de condamner ce dernier à vingt-quatre heures de -prison. - -Cependant cet épisode, rapporté à la municipalité, y produisit quelque -agitation; on y voulut voir les traces d'un complot, et l'on déféra -Alexandre-François Breton,--qui était le factionnaire en question,--au -Tribunal du 17 août, afin que son procès y fût instruit. C'était un -jeune homme de vingt-six ans, qui fut reconnu pour avoir appartenu à la -reine, alors qu'elle habitait Versailles, ce qui parut de bon augure aux -dénicheurs de conspirations. - -Quant à Cléry, il ignorait tous ces détails, et il croyait cet incident -vidé depuis longtemps, lorsque, le 26 octobre, pendant le dîner de la -famille royale, on vint l'arrêter au Temple, en grand appareil, pour le -conduire devant le Tribunal. Il sortit entre six gendarmes qui avaient -le sabre à la main, et suivi d'un municipal, d'un greffier et d'un -huissier, tous trois en costume. «Je passai, raconte Cléry, à côté du -roi et de sa famille, qui étaient debout et consternés de la manière -dont on m'enlevait. La populace rassemblée dans la cour du Temple -m'accabla d'injures, en demandant ma tête. Un officier de la garde -nationale dit qu'il était nécessaire de me conserver la vie, jusqu'à ce -que j'eusse révélé les secrets dont j'étais seul dépositaire; et les -mêmes vociférations se firent entendre pendant ma route.» - -Arrivé au palais de justice, Cléry fut mis au secret, et il y resta -plusieurs heures occupé, mais en vain, à rechercher quels pouvaient être -les motifs de son arrestation. Enfin, à huit heures, il parut devant ses -juges. Tout lui fut expliqué lorsqu'il aperçut sur le fauteuil des -accusés le jeune factionnaire soupçonné de lui avoir remis une lettre -trois semaines auparavant. Les débats furent assez obscurs. Cléry -objecta avec justesse que, puisqu'on avait cru entendre le froissement -d'un papier, il était tout naturel de le fouiller sur-le-champ, au lieu -d'attendre dix-huit heures pour le dénoncer au conseil du Temple. -Alexandre Breton abonda dans ce sens. Vu le manque de preuves, ils -furent tous les deux acquittés. - -Le président chargea quatre municipaux, présents au jugement, de -reconduire Cléry au Temple. Il était minuit. On arriva au moment où -Louis XVI venait de se coucher. Néanmoins, il fut permis au zélé valet -de chambre de lui annoncer cet heureux retour. - - - - -III. - -DÉCADENCE DU TRIBUNAL.--IL CHERCHE A SE JUSTIFIER. - - -Vers cette époque, le tribunal commença à baisser ostensiblement dans -l'opinion publique. Il avait été trouvé trop doux avant les journées de -septembre; il fut trouvé trop cruel après. Dans la séance du 26 octobre, -un membre de la Convention nationale, dont le nom est en blanc au -_Moniteur_, demanda hardiment la suppression du Tribunal du 17 août, -qu'il qualifia de _tribunal de sang_, en se fondant sur ce que les juges -avaient récemment condamné à mort une femme prévenue de complicité dans -l'affaire du Garde-Meuble, bien que le Code pénal ne portât pas cette -peine pour les vols et les recels. La proposition fut ajournée au -lendemain; mais le lendemain, le Tribunal criminel se rendit en corps à -la barre de la Convention, où il s'exprima de la sorte, par la bouche de -son président Mathieu: - ---Le Tribunal criminel a eu connaissance de la proposition qui a été -faite hier à son égard; ce n'est point la suppression qui l'affecte, car -_il sait que les causes qui ont déterminé sa création n'existant plus_, -la Convention pourrait l'ordonner; mais ce sont les motifs qui ont -appuyé cette demande. - -On interrompit M. Mathieu, et plusieurs membres réclamèrent l'ordre du -jour, qui fut adopté. M. Mathieu ne se découragea pas; il revint le 28 -et réitéra ses plaintes, auxquelles le président de la Convention -répondit par ces mots: - ---Le plus grand malheur dont puissent être accablés les hommes chargés -de prononcer sur la vie de leurs semblables, est sans doute le soupçon -d'arbitraire et de prévarication. La Convention examinera votre -pétition. En attendant, elle vous accorde les honneurs de la séance. - -Les honneurs de la séance étaient devenus chose bien banale et bien -insignifiante. - ---Cependant, objecta Lanjuinais, il ne me paraît pas que le Tribunal ait -répondu à l'inculpation qui lui a été faite par un de nos collègues -d'avoir condamné à mort pour recèlement. - -Ces insinuations ébranlèrent beaucoup le crédit du Tribunal. Mal écouté -à la Convention, il porta ses récriminations au club des Jacobins. -Lullier fut l'orateur. - ---Citoyens, dit-il, depuis longtemps le zèle du Tribunal criminel -déplaît à une espèce d'hommes ennemis de la république; depuis longtemps -on le calomnie; on l'a traité de _tribunal de sang_. Ce matin, nous nous -sommes encore présentés à la Convention; je ne sais par quelle fatalité -le président a pu se méprendre, _mais il est aussi scélérat que celui -qui nous a calomniés hier_! Il a dit à la Convention:--«Le Tribunal -criminel, inquiet sur sa position et craignant d'être destitué, propose -d'être entendu.» On voit toute la perfidie de ces expressions. Le -Tribunal ne sollicite pas sa conservation; mais il veut, en descendant -du siége, rester et paraître aussi pur que lorsqu'il y est monté par le -voeu du peuple» (Applaudissements). - -Néanmoins, les hommes du 17 août avaient reçu un coup dont ils ne -devaient pas se relever. Après avoir inutilement fatigué la Convention, -ils publièrent des mémoires qu'ils répandirent à foison dans le public. -Les membres du jury d'accusation se justifièrent, en particulier, dans -une brochure de seize pages, devenue excessivement rare, et que nous -avons pu nous procurer. «Le Tribunal du 17 août, disent-ils dans cette -brochure, n'a calculé ni ses dangers, ni la courte durée de son -existence; il n'a vu que les droits du peuple et les moyens de maintenir -sa liberté par des exemples de juste sévérité. Il a fait ce qu'il a pu, -il l'a fait avec un zèle aussi infatigable que désintéressé. Quoi qu'on -puisse dire contre le Tribunal du 17 août, on ne lui enlèvera pas le -mérite d'avoir CALMÉ PARIS (c'est une prétention singulière!), vengé les -atteintes portées à la liberté, et d'y avoir employé tous les moments de -chaque jour et une grande partie des nuits. Il s'est tellement livré à -cette partie du service public, qu'il serait impossible aux plus fortes -santés de soutenir plus d'un petit nombre d'années le pénible effort -d'un pareil travail.» - -Une des autres objections dont on se servait pour attaquer le Tribunal, -c'était, ainsi que nous l'avons vu, d'avoir prononcé la peine de mort -contre les principaux voleurs du Garde-Meuble. La réponse est -insuffisante et embarrassée: «On se plaint de ce que le Tribunal a -condamné à la mort des hommes contre lesquels la loi ne prononce que -vingt ans de fers; le tribunal _a dû regarder_ les voleurs du -Garde-Meuble comme des instruments de conspiration; il _a dû penser_ que -les ennemis de notre Révolution avaient convoité cette ressource pour -les soulager dans leur détresse. Ils ont vu, en outre, dans -l'attroupement de ces voleurs et de leurs complices, réunis en forme de -patrouille armée et en uniforme, avec le mot d'ordre de la garde -nationale, une circonstance tellement aggravante, qu'elle a -nécessairement changé la nature du délit. Ces caractères de conspiration -et d'usurpation de la force publique ont dû déterminer l'application -d'une peine au-dessus de celle du vol fait avec effraction. Nous étions -au centre des mouvements de la plus grande révolution que nous ayons -faite; il fallait proportionner les peines aux circonstances dont nous -étions environnés, et au besoin que nous avions de remonter aux causes -de ce vol, si extraordinaire, que l'on disait qu'il devait être suivi du -vol du Trésor national et de l'enlèvement des bijoux, vases et effets -précieux des églises de Reims et Saint-Denis.» - - * * * * * - -Au fond, le Tribunal a été dans ce procès plus sévère qu'il ne fallait -l'être. Il se disculpe mal et cherche à s'appuyer sur la raison -politique, qui ne le regardait pas. Il n'est pas mieux inspiré lorsqu'il -s'excuse de s'être attribué la police correctionnelle. «Personne ne s'en -occupait, dit-il; où donc est la prévarication à avoir fait ce dont -personne ne voulait se charger, et à l'avoir fait non-seulement d'une -manière irréprochable, mais encore avec un esprit de justice et -d'intérêt public digne d'un meilleur traitement?» Voilà des arguments au -moins bizarres. - -Cette brochure est signée: Loyseau, Fouquier-Tinville, Dobsen, Caillère -de Létang, Crevel, Lebois, Guillaume Sermaize, _ci-devant Leroi_[12] et -Perdrix. - - [12] Leroi,--le marquis de Montflabert,--Dix août--et Guillaume - Sermaize ne sont qu'une même personne et qu'un seul coquin. Après la - suppression du Tribunal, et le 2 décembre, lorsque la Municipalité - du 10 août fut remplacée par une autre sous le nom de Municipalité - provisoire, Sermaize fit partie des nouveaux commissaires chargés de - surveiller ou plutôt de tyranniser les augustes prisonniers du - Temple. Il s'acquitta de cet emploi à la satisfaction des - sans-culottes. Entre autres devoirs, il mit scrupuleusement à - exécution l'arrêté de la Commune qui ordonnait d'enlever à Louis XVI - tous les instruments tranchants qui se trouveraient en sa - possession. Après une première perquisition opérée par ses - collègues, Sermaize voulut en opérer lui-même une seconde, plus - minutieuse: il se fit conduire dans l'appartement de Sa Majesté. Le - roi était assis près de la cheminée, les pincettes à la main; - Sermaize lui demanda, de la part du Conseil, à voir ce qui restait - dans son nécessaire; le roi le tira de sa poche et l'ouvrit: il y - avait un tournevis, un tire-bourre et un petit briquet. Sermaize se - les fit remettre.--«Et ces pincettes que je tiens en main, ne - sont-elles pas aussi un instrument tranchant?» lui dit le roi en lui - tournant le dos. - - - - -IV. - -LE TRIBUNAL REDOUTABLE. - - -Il y avait alors, dans la rue Culture-Sainte-Catherine, un théâtre -obscur ayant nom: Théâtre du Marais, et dans l'entreprise duquel -Beaumarchais était, dit-on, fortement intéressé. Le théâtre du Marais, -bien que le fond de son répertoire reposât sur les pièces de -Beaumarchais lui-même, faisait cependant quelquefois des excursions dans -le domaine de l'actualité politique: il avait déjà donné une tragédie de -Souriguière, intitulée: _Artémidor ou le roi citoyen_, tragédie -franchement monarchique, où Louis XVI était peint sous les plus -favorables couleurs. Il crut pouvoir persévérer dans cette voie et, -quelque temps après, il représenta, sous le titre du _Tribunal -redoutable_, ou _suite de Robert, chef de brigands_, un drame qui eut le -pouvoir de mettre en rumeur le ban et l'arrière-ban des sans-culottes. - -«On attribue cette pièce à Lamartellière, mais les principes n'en -peuvent appartenir qu'à Beaumarchais,» disent les _Révolutions de -Paris_. - -Au premier acte, le rideau se levait sur une séance du tribunal, présidé -par le brigand Robert; premier grief, allusion irritante, sinon mal -fondée. Au troisième acte, on voyait une tour dessinée sur le modèle de -celle du Temple, et dans laquelle gémissait une intéressante princesse. -Du reste, la contexture de la pièce n'avait pas d'autre rapport que cela -avec les événements à l'ordre du jour; ce qui n'empêcha pas Prudhomme de -dénoncer le _Tribunal redoutable_ comme anti-révolutionnaire et -constitutionnel dans toute la force du terme. Les expressions dont il se -sert sont trop réjouissantes pour que je veuille en priver mes lecteurs: -«Cet ouvrage, dit-il, est bardé de maximes sur les vertus d'un bon roi; -il n'est pas de sentences sur le bonheur de posséder un monarque -vertueux qui ne soient pillées dans le ci-devant beau livre de -_Télémaque_; aujourd'hui si vieilli, depuis que la journée du 10 août a -prouvé que tous les rois, indistinctement, sont des fléaux sur la -terre.» Je ne sais quelle rancune garde le citoyen Prudhomme à l'auteur -du _Mariage de Figaro_, mais son nom seul le fait entrer en convulsions; -il est furieux de ses succès, il est particulièrement jaloux de sa -fortune; _sangsue gorgée_, _spéculateur vorace_, _vampire_, telles sont -les moindres épithètes dont il l'accable. Plus tard, quand il apprend -que Beaumarchais est décrété d'accusation, il laisse exhaler des cris de -joie et ne regrette qu'une chose, c'est que la Convention ait peut-être -manqué de prudence en n'envoyant pas sur-le-champ un gendarme s'assurer -de sa personne. Enfin, il pousse l'odieux jusque dans ses dernières -limites, lorsqu'après avoir annoncé qu'il ne s'en était fallu que de six -heures que Beaumarchais ne subît à l'Abbaye le sort de tant de victimes, -il s'écrie: «Que de gens se réconcilieraient avec une providence -présidant aux choses de ce bas monde, s'ils voyaient Caron de -Beaumarchais n'échapper à la justice du peuple que pour tomber sous le -glaive de la loi!» - -Vous êtes trop libraire, monsieur Prudhomme. - -Mais revenons au _Tribunal redoutable_. A la troisième représentation de -cette pièce, Gonchon, cet excentrique orateur du faubourg Saint-Antoine, -se leva du milieu du parterre et interpella vivement les acteurs, selon -ses habitudes. Hué par les spectateurs en masse, il s'écria en homme du -10 août:--Le premier qui m'attaque trouvera la mort! Il se rendit -ensuite auprès du directeur et lui signifia, dans des termes qui jamais -ne souillèrent la bouche des Gracques, que s'il redonnait ce drame, il -se faisait fort, lui, Gonchon, d'amener le _faubourg de Gloire_ tout -entier, pour briser les banquettes du théâtre. L'affaire alla jusqu'au -club des Jacobins; et le comité de surveillance fit à son tour mander le -directeur pour l'avertir qu'il aurait à répondre des événements s'il se -hasardait à rejouer le _Tribunal redoutable_,--ce qui équivalait à une -interdiction absolue. - -Ce n'était pas chose aisée que de faire plier Beaumarchais, l'homme qui -avait le mieux tenu tête à la noblesse et au Parlement. Placé devant -l'ultimatum du peuple, il ne se soumit qu'à moitié. Le _Tribunal -redoutable_ disparut bien, mais ce fut pour faire place, trois ou quatre -jours ensuite, à _Robert le républicain_, qui était absolument la même -pièce, à quelques changements près. La rage de Prudhomme s'exhala sur -tous les tons. «Le théâtre du Marais, dit-il, vient de donner un exemple -de ce que la cupidité et l'opiniâtreté ont de plus frappant. Le lecteur -se rappelle sans doute ce que nous avons dit sur le _Tribunal -redoutable_; eh bien! malgré nos réclamations et celles d'un parterre -intègre, ce théâtre n'a pas voulu perdre ses frais de costumes et de -décorations. Renonçant au système liberticide qui avait présidé à la -conception de cet ouvrage, il a fait refaire à neuf tout l'édifice, ou -pour mieux dire l'a replâtré. L'auteur, pour justifier le titre de -républicain donné à son Robert, lui fait fonder une république dont il -est le chef; comme si pour changer de titre, l'Etat n'en était pas moins -régi par le pouvoir toujours arbitraire d'un seul.» - -Quoi qu'il en soit, chef de brigand ou républicain, _Robert_, malgré les -fureurs des journaux, n'en attira pas moins le public;--et le courroux -de Gonchon, satisfait par cette concession apparente, s'apaisa, comme -sous une tiède brise du Midi s'apaise une mer agitée. - - - - -V. - -M. DE SAINTE-FOY.--BARÈRE, TÉMOIN. - - -Un procès sur lequel les papiers du temps restent muets et qui ne se -trouve pas consigné dans le _Bulletin_ de R. J. B. Clément, non plus que -dans son _Répertoire_ (abrégé du _Bulletin_), c'est le procès de M. de -Sainte-Foy, vieillard accusé d'avoir trempé dans les conspirations de la -cour. M. de Sainte-Foy comparut devant le Tribunal criminel dans la -dernière quinzaine de novembre et ne sauva sa vie qu'avec beaucoup de -peine; sa correspondance avec le général Dumouriez le justifiait de -point en point, mais cette correspondance n'était point entre les mains -des jurés: elle avait été envoyée par Dumouriez lui-même au président de -la Convention,--c'était alors Barère,--qui l'avait égarée. M. de -Sainte-Foy, à bout de protestations et de moyens de défense, dut -invoquer le témoignage de Barère, qui reçut une assignation pour aller -déposer devant les juges. - -«Je me fis remplacer, raconte-t-il, au fauteuil de président, en -annonçant à la Convention le motif légitime de mon absence; elle y -applaudit et j'arrivai au Palais-de-Justice à midi. Le jugement de M. de -Sainte-Foy était déjà commencé; chaque jour on appelait et on entendait -des témoins. Je fus interrogé par le président, M. Paré; après les -premières formules usitées, il me demanda si je connaissais l'accusé. Je -me retourne et je le vois pour la première fois. C'était un vieillard -d'une belle figure; sa physionomie fine et grave était imposante, son -front chauve; l'assurance de l'homme innocent était dans sa pose. Je -répondis:--Je viens de le voir pour la première fois.--Que savez-vous -relativement à la part que l'accusé a pu prendre aux événements du 10 -août?--Tout ce que je sais se réduit à la connaissance que mes fonctions -de président de la Convention nationale m'ont donnée de quelques -lettres.» - -Barère rapporta, autant que sa mémoire très-bonne put le servir, le -contenu de ces lettres, lesquelles prouvaient péremptoirement la -parfaite innocence de M. de Sainte-Foy. - -«Quand j'eus établi, ajoute-t-il, l'existence et le contenu de cette -correspondance, je fus interrogé de nouveau par deux jurés qui -semblaient faire naître des doutes et des présomptions sur ce que -j'avais pu lire et que je venais de leur rapporter. Il paraît cependant -que mes réponses parurent les satisfaire, et je sortis de l'audience. -L'accusé, reconnaissant, me remercia d'une manière si sensible et si -noble, que je ne l'oublierai jamais. «_Oh! que la sensibilité d'un -innocent accusé qui se voit appuyé et défendu est touchante!_»--C'est un -spectacle que Barère aurait pu se procurer plus souvent. - -M. de Sainte-Foy fut acquitté. - -Paré, dont le nom vient d'être écrit, était avant la Révolution, premier -clerc de Danton; il suivit son maître dans sa fortune. D'abord employé -comme commissaire dans le département de la Seine, il devint ensuite -secrétaire du conseil exécutif provisoire; puis, lorsque Danton fut -appelé au ministère de la justice, Paré se trouva porté tout -naturellement au nouveau Tribunal criminel.--Un an plus tard, il devait -remplacer pendant quelque temps Garat à l'intérieur.--C'était un bel -homme, doux, et dont la physionomie annonçait l'honnêteté. - - - - -VI. - -SUPPRESSION DU TRIBUNAL CRIMINEL DU 17 AOUT. - - -Une fois la perte du Tribunal résolue, on lança un décret qui déclara -ses jugements sujets à cassation. De plus, le ministre de la justice -demanda que ledit Tribunal fût tenu de laisser dans le libre exercice de -ses fonctions le Tribunal de police correctionnelle, des pouvoirs duquel -il s'était momentanément emparé. Les juges firent la sourde oreille et -continuèrent à instruire des procès de toute espèce. - -Un de leurs derniers jugements condamna à douze ans de fer et à six -heures d'exposition un ex-commissaire de la butte des Moulins, Stévenot, -convaincu d'avoir procédé à d'illégales visites domiciliaires dans le -but de s'approprier des valeurs d'argent. Cet adroit fripon, arguant -d'ordres prétendus, requérait la force armée pour commettre des -arrestations arbitraires. - -Il importe peu de signaler les autres arrêts qui n'atteignirent que des -voleurs ordinaires ou des individus coupables d'avoir tenu -d'_incendiaires_ propos. De vrais criminels politiques, il n'en est -aucune trace; et je me demande ce que sont devenus, après la dissolution -de ce Tribunal, les détenus _sérieux_, tels que ce brigand dont le -journal de Gorsas fait mention à la date du 9 novembre: «P. Laroche, -natif de Saint-Flour, détenu avant le 10 août, vient d'être arrêté comme -prévenu de s'être transporté il y a deux jours à la Force. Là, après -avoir mis en évidence un gros bâton qui lui avait servi, dit-il, les 2, -3, 4, et 5 septembre, il ajouta qu'il lui servirait encore, car il -fallait recommencer de plus belle. Il prévint ensuite un guichetier, -nommé P. Sciffron, de se méfier, qu'on devait assassiner sous peu tous -les concierges des prisons et les prisonniers; mais qu'il pouvait être -tranquille, et qu'il se chargeait de lui et même de l'installer -concierge. Le directeur du jury d'accusation est chargé, d'après les -pièces, de poursuivre cette affaire.» - -C'eût été embarrasser singulièrement Lullier que de le forcer à charger -un semblable bandit, son collègue dans les nuits de massacre. Et le -Tribunal du 17 août s'occupait des délits de police correctionnelle afin -de n'avoir pas à s'occuper des assassinats de septembre. Là-dedans aussi -faut-il peut-être chercher une autre cause à sa suppression. - -Toutefois est-il que, malgré le voeu presque unanime des députés, son -agonie se prolongea encore une semaine; en voici le bulletin: - -Le 23, décret qui ajourne la proposition de supprimer le Tribunal -criminel; - -Le 24, décret qui ajourne au lendemain le rapport sur le Tribunal -criminel; - -Enfin, rapport par Garan de Coulon, suivi d'un décret à la date du 29, -portant suppression du Tribunal pour le lendemain 1er décembre. - -Immédiatement, c'est-à-dire le 29, vers onze heures du matin, le -ministre envoya au Tribunal une expédition de ce décret. On essaya bien -de demander une prorogation, sous le prétexte d'une cause intéressante -dont les débats devaient commencer le 30 et qui était susceptible de -durer peut-être quarante-huit ou cinquante heures. A cet effet, -Desvieux, accompagné de plusieurs gendarmes, «jaloux, dit le _Bulletin_ -de Clément, de témoigner leur gratitude et leur civisme,» fut député -vers la Convention. Mais la Convention, impatientée, passa à l'ordre du -jour. Desvieux revint au Palais-de-Justice avec ses gendarmes -consternés. Il était huit heures du soir. Sur-le-champ, le Tribunal -criminel du 17 août déclara que ses fonctions étaient finies. Toutefois, -il ne voulut pas se séparer sans protester un peu amèrement contre le -décret de suppression; et Lullier, demandant la parole, prononça le -discours suivant: - -«Citoyens, nommé par le peuple, ce Tribunal en a eu la force et -l'énergie. - -»Toutes les autorités ont paru devant nous, sans aucune acception -particulière, parce que nous n'avons connu que l'égalité. Mais un -caractère de justice aussi prononcé, en nous faisant redouter de cette -classe d'hommes farouches qui tendent sans cesse à la suprématie et qui -n'usent de la puissance du peuple que pour l'asservir; ce caractère, -dis-je, devait faire de tous ces hommes des ennemis cruels pour le -Tribunal. En effet, vous avez vu la calomnie verser sur nous ses poisons -subtils et dangereux; mais vous étiez là; vous avez applaudi à nos -travaux, et, fiers de vos suffrages, nous avons méprisé la calomnie. - -»Aujourd'hui, citoyens, le Tribunal est supprimé; mais, toujours dignes -de vous, toujours dignes de nous-mêmes, nous dédaignons de regarder en -arrière la main qui nous a frappés. La loi a parlé, nous suspendons nos -fonctions; c'est à vous de juger de quelle manière nous les avons -remplies[13].» - - [13] Voici un portrait de Lullier, qui fut publié au moment de sa - candidature à la mairie: «Lullier a été cordonnier, établi rue du - Petit-Lion. Sa qualité ne serait pas à considérer, mais elle indique - l'habitude du travail des mains et l'éloignement de celui de - l'esprit; il est sans éducation, il n'a fait aucune étude; il est - ignorant, vindicatif, violent, emporté à l'excès. Après des - égarements de jeunesse, il s'est fait homme de loi en 1789. Dans les - mois de juillet et d'août, il s'est donné de grands mouvements dans - la section du Bon-Conseil, et il a été nommé accusateur public d'une - section du Tribunal du 17 août; il suffit de l'entendre parler pour - juger de son ignorance. Il paraît s'abandonner au vin... Voilà le - maire proposé par Robespierre aux Jacobins; ce sera Robespierre qui - sera maire pour Lullier.» - - (_Patriote français._) - - * * * * * - -Ainsi tomba, après un exercice de trois mois, ce Tribunal érigé par -Robespierre et par la Commune; il servit à préparer le véritable -Tribunal révolutionnaire, le Tribunal du 10 mars; il servit à essayer -les hommes sur lesquels pouvaient compter les terroristes; et ses actes, -encore masqués d'un semblant de justice, furent le prélude du grand -système de représailles révolutionnaires qui devait, quatre mois plus -tard, commencer à embrasser la France tout entière. - - -FIN. - - - - -NOTES - -DOCUMENTS JUSTIFICATIFS ET ERRATA. - - -INTRODUCTION. Page 6. _Cazotte et Sombreuil, ces deux pères que leurs -filles n'ont pu sauver qu'une fois._ Ce n'est pas sur la place de la -Révolution, c'est sur la place de la Réunion (du Carrousel) que Cazotte -a été exécuté. Le désir de grouper les victimes les plus fameuses dans -ce tableau-vision m'a fait commettre volontairement cette erreur, qui -n'existe pas du reste dans le récit circonstancié que j'ai fait de la -mort de Cazotte. Voir page 236 et suivantes. - - -Page 10. _Les Révolutionnaires de maintenant semblent vouloir imiter les -Révolutionnaires de jadis._ Cette introduction et une partie de -l'_Histoire du Tribunal révolutionnaire_ ont été écrites et imprimées -avant le 2 décembre 1851. Destiné à se produire dans des circonstances -difficiles, ce livre se ressent peut-être, en de certains passages, de -la passion alors courageuse qui l'a inspiré. - - -Page 16. _Une brochure très curieuse parue l'an dernier à Arras._ C'est -une Notice sur la vie et les écrits de Robespierre, par M. J. Lodieu, -ancien sous-commissaire national en 1848. - - -Page 52. Théophile Mandar est mort à Paris, le 2 mai 1823. Il avait été -revêtu, en 1793, du titre de commissaire national du Conseil exécutif de -la République française. La Convention lui accorda une gratification de -1,500 francs. Malgré son exaltation, cet homme n'était pas entièrement -dépourvu de bon sens et d'humanité. On trouve à la suite de son poëme en -prose intitulé _le Génie des siècles_, un discours prononcé en septembre -1792 contre les journées des 2, 3 et 4. - -Théophile Mandar a laissé en manuscrit deux ouvrages: _la Gloire et son -Frère_, et _le Phare des Rois_, poëme en seize chants; c'est dans _le -Phare des Rois_ que se trouve le chant du _Crime_, qui en fit défendre -l'impression en 1809. M. A. Maliol parle ainsi de cet ouvrage: -«Quelqu'un qui en a entendu lire des fragments, assure qu'on y remarque -parfois des pensées fortes, exprimées avec concision, mais qu'on y -trouve aussi de l'incohérence et des incorrections fréquentes. On -prétend que Napoléon, ayant lu des passages de ce poëme, désira voir -l'auteur et finit par lui témoigner qu'il ne reconnaissait pas en lui -l'_homme du manuscrit_.» Cela n'aurait guère été poli de la part de -Napoléon. - -En 1814, l'empereur Alexandre, qui alors accueillait volontiers les -hommes que leurs opinions libérales avait rendus ennemis du gouvernement -napoléonien, permit que l'auteur du _Phare des Rois_ lui fût présenté. - -Sur la fin de ses jours, Théophile Mandar était tombé dans l'indigence. - -Je trouve dans un pamphlet, publié en l'an VIII et attribué à Rosny (de -Versailles) ce portrait assez dur: «Voilà un de ces hommes qui ont le -plus à se plaindre de l'ingratitude de leur siècle; de ces aigles qui, -tandis qu'ils planent dans les nues, ne songent pas que leur pourpoint -est troué, que leurs souliers sont déchirés, leur chemise sale, que leur -femme souffre et que leurs enfants meurent de faim. Théophile Mandar fut -un des trois premiers membres du Comité religieux, un des trois -fondateurs de la secte théo-philanthropique, avec les citoyens Haüy et -Chemin le libraire. Ce fervent apôtre d'une religion naturelle et -tolérante a donné la _Théorie des insurrections_, ouvrage qui, dans les -circonstances où il a paru (1793), eût pu faire beaucoup de mal, s'il -eût été aperçu et si les insurrecteurs savaient lire. Joignons à cet -ouvrage _le Lendemain des Conquêtes_ et _de la Souveraineté du Peuple_.» -Ce dernier ouvrage n'est qu'une traduction de l'anglais. - - -Page 57. _Vous nous avez promis justice, vous nous la rendrez._ Une -autre version vient s'ajouter à celle du _Patriote Français_ et à celle -du _Moniteur_. Suivant l'_Auditeur national_ (numéro du samedi, 18 août, -page 4), l'orateur aurait dit, en s'adressant à l'_Assemblée_: «Vous -étiez assis quand le peuple était debout, et il semble que vous vous -soyez bornés à considérer son attitude. Ressouvenez-vous de cette -vérité: quand l'écolier est plus grand que le maître, tant pis pour le -maître!» - - -Page 58. _Les costumes des membres du Tribunal seront les mêmes_ que -ceux des autres membres des Tribunaux. C'est ce costume _à la général_ -sur lequel s'égaie Fournel dans son _Histoire du Barreau de Paris -pendant la Révolution_, et dont s'étaient tant moqués les _Actes des -Apôtres_, deux ans auparavant. Les juges avaient un grand chapeau à -panache, ce qui donna lieu aux vers suivants: - - Du mot panache, chenapan - Est l'exact anagramme. - Tout vieux qu'est ce mot gallican, - Comme il fait épigramme! - Que les panaches de ce temps - Ressemblent bien aux chenapans! - -(_Actes des Apôtres_, t. 16, p. 81, édit. in-12.) - - -Page 73. _Ce Mathieu ne fit que passer à travers le Tribunal; au bout de -quelques séances on ne retrouve plus son nom._ Il y a ici une erreur. -Nous reverrons M. Mathieu plusieurs fois, et surtout dans les dernières -séances de novembre. - - -Page 74. Quelques extraits de l'_Histoire du Tribunal révolutionnaire_ -ayant paru dans les journaux, il m'est arrivé une réclamation de M. -Maton de la Varenne, fils de l'historien de ce nom. M. Maton de la -Varenne redoutant pour la mémoire de son père les interprétations que -l'on pouvait faire de cette qualification d'_avocat des voleurs_, je me -suis empressé de déclarer à M. de la Varenne, dont je comprenais les -justes susceptibilités, que j'avais voulu simplement désigner par cette -expression un de nos plus excellents criminalistes, honnête homme au -premier degré et auteur d'écrits anti-révolutionnaires fort estimés, -fort consultés surtout. - -Cette circonstance m'a mis à même d'apprendre que M. Maton de la Varenne -père a laissé de précieux et volumineux manuscrits. L'_Histoire -particulière des événements qui se sont passés dans l'année 1792_, etc., -ne serait qu'un fragment échappé à cette collection. La Bibliothèque -royale est impardonnable de ne pas avoir acquis depuis longtemps ces -pièces importantes, amassées par le courageux avocat au péril de ses -jours, et dont la plupart comblent bien des lacunes indiquées par -Deschiens. - - -Page 78. Des deux frères de Coffinhal, l'un devint procureur du roi; -l'autre fut fait baron de l'Empire, maître des requêtes et conseiller à -la Cour de cassation. Louis XVIII l'autorisa à ne porter que le nom de -M. le baron Dunoyer. - - -Page 89. Il faut remarquer, en passant, que les mots les plus -caractéristiques de la Révolution partent tous de Collot-d'Herbois. Je -m'occupe depuis longtemps d'une étude assez vaste sur ce personnage. - - -Page 92. _La demande fut renvoyée à la Commission et convertie en -décret._ Voici la teneur de ce décret, proposé par Hérault et adopté -immédiatement: - -«1º L'accusé aura pendant douze heures seulement en communication la -liste des témoins. - -»2º L'interrogatoire secret est supprimé; l'accusé paraîtra seulement -devant le président, ou le juge commis par lui, en présence de -l'accusateur public et du greffier, pour déclarer s'il a fait choix d'un -conseil ou en recevoir un d'office. - -»3º L'accusé conférera avec son conseil à l'instant même où il aura été -entendu. - -»4º La loi relative aux récusations motivées ou non motivées aura lieu -dans son intégrité; mais les récusations ne pourront avoir lieu que dans -le délai de trois heures. - -»5º Les membres du jury qui ont fait leur service dans une affaire, ne -pourront être employés dans la suivante; leurs noms ne seront placés -dans l'urne que pour le tirage subséquent. - -»6º Le délai de trois jours entre le jugement et l'exécution n'étant -accordé que pour donner le temps au condamné de se pourvoir en -cassation, et cette faculté étant supprimée par la loi du 17 août, le -délai entre le jugement et l'exécution n'aura pas lieu.» - -En outre, le surlendemain, et sur la demande du Tribunal, le Conseil -général de la Commune décida que les défenseurs officieux des criminels -de lèse-nation ne pourraient être admis qu'avec un certificat de probité -délivré par leur section, et que les conférences entre l'accusé et le -défenseur seraient publiques.--De quoi se mêlait le Conseil général de -la Commune? - -Cet arrêté fut affiché et envoyé aux prisonniers. - - -Page 121. _La guillotine fut déclarée en permanence._ Cependant on -retirait le couteau tous les soirs. - - -Page 150. A l'Assemblée nationale, des citoyens vinrent réclamer contre -le jugement qui acquittait M. de Montmorin. Ils furent renvoyés au -ministre de la justice. «Ils se rendirent chez lui, raconte le _Courrier -des 85 départements_; M. Danton leur remit un ordre provisoire pour ne -point relaxer M. de Montmorin; munis de cette pièce, ils revinrent au -greffe. Enfin, un d'eux, dont on ne peut faire trop l'éloge, est monté -sur un banc dans le couloir du Tribunal; il a rendu compte à ses -concitoyens de ce qui avait été fait, et après avoir lu la note du -ministre de la justice dont ils connaissaient le patriotisme, il les a -invités, au milieu des plus vifs applaudissements, à attendre dans le -calme une décision légale. Son voeu a obtenu le succès qu'il méritait.» -(Tome XII, page 8.) - -Quoi qu'il en soit, le lendemain encore, le peuple n'était pas bien -remis de son émotion: il se porta à la Conciergerie, et parut croire à -une évasion de M. de Montmorin. Il fallut que des commissaires, -autorisés par le Tribunal, vinssent rassurer la foule, pour qu'elle se -retirât paisiblement. C'était le 1er septembre. - - -Page 160. _Voir à la fin du volume le récit de l'accusation Réal._ (Note -au bas de la page.) D'abord, c'est _l'accusateur_ et non _l'accusation_ -qu'il faut lire. - -En 1795, Réal fit paraître un journal qu'il intitula: _Journal de -l'opposition_; le deuxième numéro contient un long article à propos de -l'organisation du Tribunal révolutionnaire. Sur la question des -délibérations à haute voix, il cite les faits relatifs au procès de -Backmann: - -«J'étais accusateur public au Tribunal du 17 août; c'est le premier -Tribunal révolutionnaire qui ait été établi. Le 2 septembre 1792, -_excidat!_ j'étais sur le siége; Mathieu présidait. Le Tribunal jugeait -Backmann, major des Suisses. L'instruction durait depuis trois jours et -deux nuits. Un coup de canon fait tressaillir tout l'auditoire: c'était -le canon d'alarme. Nous continuons tranquillement l'instruction. Elle -était terminée; les jurés se rendaient dans la chambre des -délibérations, lorsque des cris affreux, etc., etc. - -»Backmann se réfugie au fond de la salle; nous le couvrons de nos corps. -Nous voulons parler à ces furieux; c'est en vain que nous approchons -d'eux; les cris: «A bas!» nous empêchent d'entendre. _Nous remontons_ -avec précipitation sur nos siéges; là, debout, couverts, la main tendue, -nous renouvelons le serment de mourir à notre poste. Ce mouvement, cette -action nous obtiennent le silence de l'étonnement; nous en profitons -pour faire entendre à ces furieux que les jurés délibèrent dans ce -moment sur le sort de l'accusé, qu'ils doivent attendre avec respect -leur décision, et que dans tous les cas, nous périrons plutôt que de -souffrir qu'il soit fait la moindre violence à l'accusé. Chose étrange! -on nous écoute... - -»Les jurés disent qu'ils sont prêts à donner leur déclaration. Ils sont -obligés d'aller aux voix en présence les uns des autres, dans la salle -des délibérations qui restait libre. Déjà une boule blanche était en -faveur de l'accusé; trois sur douze pouvaient l'acquitter. Un autre juré -se présente, et, après avoir déclaré le fait constant, saisit une boule -blanche pour prononcer sur la question intentionnelle. Quelques-uns des -jures frémissent.--Que faites-vous? lui dit-on; quand même un troisième -juré serait de votre avis, vous ne sauveriez pas l'accusé; il serait mis -en pièces, et vous feriez égorger avec lui les juges et les jurés! - -«Les réflexions, les bruits affreux qu'on répandait, les hurlements -qu'on entendait, le firent hésiter un instant; mais bientôt:--Je n'ai -qu'une conscience, dit-il, et je sais mourir. Puis, après avoir mis la -boule blanche:--S'il s'en trouve un troisième, ajouta-t-il avec émotion, -soyez tranquilles, j'irai déclarer au peuple que c'est moi qui ai sauvé -l'accusé! - -»J'aurais bien quelque envie de dire ici comment le Tribunal empêcha les -septembriseurs de sabrer le condamné; comment Backmann remerciait bien -naïvement, bien sincèrement le Tribunal de ce qu'il le faisait -guillotiner; mais tout cela me mènerait trop loin.» - - -Page 179. Le lendemain des massacres de Septembre, on écrivit sur la -porte de l'Abbaye la strophe suivante: - - Toi que l'avenir fera naître, - Fille du Temps, Postérité, - Toi qui seule un jour dois connaître - L'impartiale vérité; - A ton tribunal redoutable - Tu démasqueras le coupable, - Tu feras briller la vertu. - Mais quand tu verras tant de crimes, - Tant de bourreaux, tant de victimes, - Postérité, que diras-tu? - -L'auteur de ces vers était un pauvre cordonnier, nommé François. - -(_Arabesques populaires._ Paris, 1832.) - - -Page 171. _J'avoue que j'hésite à adopter cette version monstrueuse._ -Une lettre, datée de Saint-Germain et signée de M. le baron de -Saint-Pregnan, insiste sur la triste épisode du verre de sang bu par -Mlle de Sombreuil, épisode que pour l'honneur de l'humanité j'avais -essayé de révoquer en doute. M. de Saint-Pregnan a eu l'obligeance de me -transmettre sur cette horrible scène des détails qui devront faire -autorité. «Vous semblez douter, écrit M. de Saint-Pregnan, que Mlle de -Sombreuil ait bu du sang, au 2 septembre, pour racheter la vie de son -digne père des mains des bourreaux. J'ai beaucoup connu Mlle de -Sombreuil, alors qu'elle était mariée à M. le comte de Villelume. Après -le baptême du duc de Bordeaux où j'étais député, je partis avec elle -pour Avignon, où M. de Villelume commandait l'Hôtel des Invalides; au -moment où nous changions de chevaux dans une petite ville de Bourgogne, -le sous-préfet du lieu se présente à notre voiture, et, après le -compliment d'usage, il offre à Mme de Villelume, qu'il connaissait, -trois ou quatre bouteilles de vin blanc. A peine en route, je lui fais -cette demande:--Pourquoi ne vous a-t-on offert que du vin blanc dans un -pays où le vin rouge est si bon?--C'est, me répondit-elle, parce que -quand je fus forcée de boire du sang pour sauver mon père, il était mêlé -avec du vin rouge, et que depuis lors je ne puis en boire.--Cette -réponse me parut si simple qu'il ne fut plus question de ce fait le -reste du voyage, ni dans aucune occasion pendant que j'ai été de la -société habituelle de Mme la comtesse de Villelume-Sombreuil.» - -Le respectable signataire de cette lettre, qui fixe un point historique -jusqu'à présent incertain, a été maire d'Avignon sous l'Empire, sous la -Restauration et sous Louis-Philippe. Il en remplissait encore les -fonctions en 1835. - -La poésie a célébré sous plusieurs formes le dévouement de Mlle de -Sombreuil.--Citons un beau vers de Legouvé: - - Faut-il qu'au meurtre, en vain, son père ait échappé? - _Des brigands l'ont absous, des juges l'ont frappé!_ - -Mais soit qu'il ne crût point au verre de sang, soit qu'il désespérât de -rendre une pareille image en termes supportables, Legouvé se tait sur -cette circonstance.--Dans ses premières odes, M. Victor Hugo n'a pas -reculé devant cette difficulté: - - S'élançant au travers des armes: - Mes amis, respectez ses jours! - --Crois-tu nous fléchir par tes larmes? - --Oh! je vous bénirai toujours! - C'est sa fille qui vous implore; - Rendez-le moi qu'il vive encore! - --Vois-tu le fer déjà levé? - Crains d'irriter notre colère; - Et, si tu veux sauver ton père, - Bois ce sang...--Mon père est sauvé! - -Rendue à la liberté après le 9 thermidor, Mlle de Sombreuil reçut de la -Convention nationale un faible secours de mille francs. Plus tard, elle -quitta la France et épousa à l'étranger M. le comte de Villelume à qui -sa main avait été promise par son père. Mme de Villelume-Sombreuil a -terminé ses jours à Avignon, en 1823, laissant un fils capitaine dans -les chasseurs de la garde. - - -Page 238. Au nombre des lettres que j'ai reçues et qui me sont -précieuses à plusieurs titres, j'en dois mentionner une de M. Cazotte -fils. Cette lettre se termine par ces mots: - -«En conservant au vénérable Cazotte et à son héroïque fille leur -touchant caractère, M. Monselet s'est acquis des droits à la gratitude -du fils aîné de Jacques et des enfants dont sa vieillesse est entourée. -_Signé_: Jacques-Scévole Cazotte, rue du Cherche-Midi, 44.» - -De tels témoignages sont la meilleure récompense de l'écrivain, auquel -ils apportent la confirmation d'un travail accompli avec conscience; et -c'est pour lui un grand bonheur que de se voir rendre par les fils la -sympathie qu'il a vouée aux pères. - - -IMPRIMERIE CENTRALE DE NAPOLÉON CHAIX ET Cie, RUE BERGÈRE, 20. - - - - -TABLE. - - - PAGES. - INTRODUCTION 1 - - Chap. 1er. - I. Le peuple aux Tuileries 29 - II. Le peuple à l'Assemblée 37 - III. Robespierre 45 - IV. Théophile Mandar.--Intimidation. Journée du 17.--La - Commune l'emporte 51 - - Chap. 2. - I. Nuit du 17 au 18.--On nomme les membres du - Tribunal.--Robespierre refuse la présidence 59 - II. Installation au Palais de justice 65 - III. Un sybarite de la démocratie.--Nicolas Osselin 69 - IV. Mathieu.--Pepin Dégrouhette.--Laveaux.--D'Aubigni. - --Coffinhal.--Dubail 73 - V. Les deux accusateurs publics.--Réal, Lullier 79 - VI. Leroi.--Bottot.--Lohier.--Loyseau.--Caillère de - l'Etang.--Boucher-René.--Maire, etc. 83 - VII. Fouquier-Tinville 87 - VIII. Dispositions 91 - - Chap. 3. Episodes de la vie privée d'alors - I. Les roses de Fragonard.--La fille de Cazotte 95 - II. La maison de Cazotte, à Pierry.--Correspondance. - --Arrestations 107 - - Chap. 4. - I. Première audience.--Première condamnation à mort. - --Première exécution 115 - II. Arnaud de Laporte.--Une femme assommée 123 - III. Troisième exécution.--Le journaliste de Rozoy 127 - IV. Premier acquittement 139 - V. Episode.--Pompe funèbre en l'honneur des citoyens morts - le 10 août 144 - VI. Encore Vilain d'Aubigni.--Procès de M. de Montmorin. - --Murmures du peuple 148 - VII. Le charretier de Vaugirard 152 - VIII. Backmann, major général des Suisses.--On voit commencer - les massacres de Septembre 156 - - Chap. 5. - I. Tribunaux souverains du peuple 162 - II. Le Tribunal du 17 août reparaît 186 - - Chap. 6. - I. Les diamants de la couronne 189 - II. Jugements rendus par la seconde section.--Nicolas Roussel 219 - - Chap. 7. Cazotte.--Son dernier martyre 223 - - Chap. 8. Pierre Bardol 239 - - Chap. 9. Episode des treize émigrés.--Une commission - militaire.--La triple alliance.--Costume du bourreau 269 - - Chap. 10. - I. Emeute de la place de Grève.--Délivrance d'un condamné 279 - II.--Le valet de chambre du roi et la sentinelle du Temple. - --Double arrestation 283 - III. Décadence du Tribunal.--Il cherche à se justifier 286 - IV.--Le _Tribunal redoutable_ 293 - V. M. de Sainte-Foy.--Barère, témoin 299 - VI. Suppression du Tribunal criminel du 17 août 303 - - NOTES, DOCUMENTS JUSTIFICATIFS ET ERRATA 309 - - -FIN. - - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Histoire anecdotique du tribunal -révolutionnaire, by Charles Monselet - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE ANECDOTIQUE *** - -***** This file should be named 63319-8.txt or 63319-8.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/6/3/3/1/63319/ - -Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed -Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was -produced from images generously made available by the -Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at -http://gallica.bnf.fr) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions -will be renamed. - -Creating the works from public domain print editions means that no -one owns a United States copyright in these works, so the Foundation -(and you!) can copy and distribute it in the United States without -permission and without paying copyright royalties. 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It exists -because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from -people in all walks of life. - -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's -goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. -To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 -and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. - - -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive -Foundation - -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at -http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent -permitted by U.S. federal laws and your state's laws. - -The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. -Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered -throughout numerous locations. Its business office is located at -809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email -business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact -information can be found at the Foundation's web site and official -page at http://pglaf.org - -For additional contact information: - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. 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