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-The Project Gutenberg EBook of Histoire anecdotique du tribunal
-révolutionnaire, by Charles Monselet
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
-
-
-Title: Histoire anecdotique du tribunal révolutionnaire
-
-Author: Charles Monselet
-
-Release Date: September 27, 2020 [EBook #63319]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE ANECDOTIQUE ***
-
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-
-Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed
-Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was
-produced from images generously made available by the
-Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
-http://gallica.bnf.fr)
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- CHARLES MONSELET.
-
- HISTOIRE ANECDOTIQUE
- DU
- TRIBUNAL
- RÉVOLUTIONNAIRE
-
- (17 août.-29 novembre 1792).
-
- AVIS. En raison de la nouvelle législation, relative à la propriété
- littéraire, l'auteur se réserve le droit de traduction de cet ouvrage.
-
- PARIS
- D. GIRAUD ET J. DAGNEAU, LIBRAIRES-ÉDITEURS,
- 7, RUE VIVIENNE, AU PREMIER, 7.
-
- 1853
-
-
-
-
-PARIS.--IMPRIMERIE CENTRALE DE NAPOLÉON CHAIX ET Cie, RUE BERGÈRE, 20.
-
-
-
-
-HISTOIRE
-
-DU
-
-TRIBUNAL RÉVOLUTIONNAIRE
-
-
-
-
-INTRODUCTION.
-
-
-I.
-
-Un poëte allemand a fait une ballade pleine d'aspects fantastiques et
-terrifiants, sur la grande revue que l'empereur, mort, vient passer à
-minuit dans les Champs-Elysées. C'est d'abord un tambour qui se lève de
-terre et dont les baguettes, frappant sur une peau diaphane, vont
-réveiller à la sourdine les soldats de la garde. Le _tractrac_ nocturne
-retentit entre les arbres grêles et enveloppés de vapeur; il se
-prolonge, s'éteint et revient plus impérieux, passant plusieurs fois par
-les mêmes places. A cette voix de la guerre, des masses confuses
-surgissent et s'ébranlent, des ombres se dégagent; on entrevoit, sous
-les suaires déchirés, des épaulettes pâles, des galons d'argent terni,
-des uniformes décolorés. Le vent passe avec effroi. Derrière lui, un
-escadron vaguement éclairé par un rayon de la lune roule sa vague
-blanchâtre; les plumets frissonnent, quelques épées reluisent comme un
-courant d'eau aperçu par hasard; on entend un sourd piétinement de
-chevaux; les crinières s'échevèlent et fouettent l'air glacé. Le tambour
-bat toujours. Un son de trompette, clair et vibrant, traverse l'espace
-et enlève quelques voiles à ce tableau étrange qui se meut dans le
-brouillard du minuit d'automne. Sous les plis d'un glorieux haillon
-tricolore, percé, frangé, surmonté d'un aigle d'or, s'avance une forêt
-de bonnets d'ours, légion silencieuse, hommes graves et tristes, âmes
-d'enfant auxquelles les turbulences d'une guerre continue ont épargné
-les passions vulgaires. Ils s'avancent, ces géants aux yeux encore
-endormis; ils ont cet air stoïque que donne seul le tête-à-tête
-perpétuel avec le canon; sur la poitrine de quelques-uns étincelle
-l'étoile de la Légion-d'Honneur. Devant eux marchent pesamment, la hache
-à l'épaule, ces sapeurs en tablier de peau qui faisaient tomber les
-portes des villes.
-
-Le ciel jette une clarté avare sur ce pêle-mêle, qui bientôt se
-développe, s'accroît à l'infini et remplit, inonde les Champs-Elysées.
-Rien n'est bien précis, mais tout est indiqué. Le noir des canons
-s'accuse dans un des côtés nuageux de cette grande toile; la canne à
-pomme du tambour-major trace en l'air des lignes bizarres mais
-triomphantes;--on dirait du magicien de la victoire;--les croupes des
-chevaux cabrés s'étalent à deux pouces du sol. Peu à peu, un
-tressaillement général, semblable à une menace de tempête, circule à
-travers les rangs noyés de cette foule militaire; un commandement
-retentit: _Portez armes!_ et l'on entend une vaste secousse métallique,
-un bruit pareil à celui que ferait un énorme sac d'argent tombant de
-très haut. Puis, la vision s'immobilise. On sent qu'il va se passer
-quelque chose de grand; les yeux, les oreilles, les esprits sont dans
-l'attente; personne n'ose respirer. Tout à coup, du fond des
-Champs-Elysées, là-bas où le regard se perd, naît une clameur faite de
-mille voix, qui se rapproche, s'étend, court et galope,--escortant un
-tourbillon de généraux empanachés et de mamelucks mystérieux, à la tête
-desquels apparaît le fantôme impérial. Il ne fait que passer, rapide et
-muet; et cette grande figure, un moment sortie du tombeau, illumine
-cette sombre armée qui, comme une traînée de poudre, n'attendait que le
-contact de la mèche pour éclater en flammes soudaines!
-
-Cette ballade célèbre, avec laquelle a lutté puissamment le crayon de
-Raffet, ce ténébreux chef-d'oeuvre d'un étranger, cette page audacieuse
-de l'histoire de la nuit et de la mort, suscite toujours en moi
-inévitablement une autre ballade,--également fantastique, mais violente,
-éplorée, terrible. Ce pendant de la grande revue des Champs-Elysées,
-c'est la grande revue des trépassés de la place Louis XV, des victimes
-du Tribunal révolutionnaire.
-
-Cela commence également par un tambour,--le tambour de Santerre. Il bat
-le rappel sur la place déserte, que décore une statue grossière et mal
-façonnée comme les idoles des peuples barbares: c'est la statue de la
-Liberté, qui demeura si longtemps spectatrice des crimes commis en son
-nom. Autour d'elle, comme dans une vase obscure, rampe, s'agite une
-multitude d'hommes et de femmes; ce sont les habitués de la tragédie
-nationale qui se joue tous les jours à cet endroit. Des guinguettes
-installées dans des fossés, des cabarets en planches, des bouquetières
-en jupes blanches à raies rouges, des marchands de chansons hissés sur
-des chaises et vendant leurs couplets, des enfants que leurs bonnes ont
-amenés là par curiosité, rompent la hideuse physionomie de cette place.
-Il n'est pas encore nuit, il est cette heure crépusculaire du dix
-thermidor, heure solennelle qui vit le dénouement de la Terreur; une
-bande rouge brille à l'horizon. Après la statue de la Liberté, l'autre
-monument de la place c'est l'échafaud.--L'échafaud et la Liberté!
-L'échafaud, cet abominable et honteux argument des révolutionnaires; la
-Liberté, cette chimère sublime! Tous les deux se rencontrant, comme pour
-se nier l'un par l'autre.
-
-Sur la plate-forme de l'échafaud, attendent Sanson et ses aides.
-
-Alors, on voit arriver--lentement--cette procession de charrettes
-fatales dont les roues ont si longtemps et si impunément tracé parmi
-nous leur sillon d'épouvante. Elles arrivent une à une, au bruit du
-tambour de Santerre, persistant comme un remords. Ce sont de lourdes et
-ignobles charrettes traînées par des chevaux de somme crottés jusqu'au
-poitrail, et escortées par des gendarmes, le sabre nu. Elles contiennent
-chacune dix à douze victimes, garrottées, debout, la tête découverte,
-figures sublimes et pâles, vieillards dont la poitrine étale encore des
-lambeaux de dentelle, jeunes gens échevelés dont le regard semble
-invoquer Dieu, hommes calmes qui pensent à la France. Toutes ces
-victimes descendent à quelques pas de l'arbre de la liberté, beau
-peuplier bruissant et doux qui répand la fraîcheur sur la foule, et
-elles s'acheminent vers l'escalier rouge. Devant elles, marche le roi.
-Puis viennent les généraux, cicatrisés, imposants, Luckner, Broglie,
-Beauharnais, d'Estaing, Dillon. Ensuite, voici le tour des noms augustes
-et révérés: l'octogénaire Fénelon, digne petit neveu de l'archevêque de
-Cambrai; le jeune fils de Buffon, qui crie vainement au peuple le nom de
-son père; l'illustre Malesherbes, qui sourit à la mort et dont les
-cheveux blancs feront reculer le bourreau. Voici Lavoisier qui
-n'achèvera pas son problème, parce que le pays n'a plus besoin de
-savants; Cazotte et Sombreuil, ces deux pères que leurs filles n'ont pu
-sauver qu'une fois; d'Espréménil et Linguet, deux hommes de talent, deux
-antagonistes que le trépas va réconcilier. Voici Adam Lux, l'amoureux
-d'une morte, et André Chénier dont la voix harmonieuse laisse échapper
-un poétique regret!
-
-Ainsi se vident les charrettes. Il en vient par vingt, par cent. Le
-défilé des femmes est ouvert par la reine; Madame Elisabeth l'accompagne
-en priant. A leur suite, têtes charmantes ou fières, j'aperçois ces
-créatures si dignes de pitié, dont le Tribunal révolutionnaire ne
-respecta ni l'âge ni le sexe. Mme Lavergne qui, cachée dans l'auditoire
-au moment de la condamnation de son mari, cria: _Vive le roi!_ pour
-obtenir la permission de marcher avec lui au supplice; Mme de Gouges,
-qui réclama pour les femmes le droit de monter à la tribune,
-puisqu'elles avaient le droit de monter à l'échafaud; la jeune Cécile
-Renault, qui n'était qu'une enfant et à qui l'on ne pardonna pas une
-parole étourdie; les deux Sainte-Amaranthe, la mère et la fille,
-coupables d'avoir vu, dans un souper, chanceler la raison du dictateur.
-Celle-ci, dont les épaules blanches comme l'albâtre, se dégagent de la
-chemise rouge des assassins dont on les a revêtues, c'est Mlle Corday
-d'Armans, qui sent dans ses veines bouillonner le sang héroïque de
-l'auteur du _Cid_;--cette femme si intéressante, c'est Lucile
-Desmoulins; cette autre, si vénérable, c'est la maréchale de
-Mouchy;--Mme Roland déploie une fermeté romaine que ne laissaient pas
-soupçonner ses grâces un peu mignardes. Entendez-vous ces chants
-religieux, presque célestes? Ce sont les carmélites de Royal-Lieu; elles
-chantent le _Salve Regina_ avec la même tranquillité que si elles
-étaient encore dans le couvent. En face de ce sublime concert, devant
-ces têtes ascétiques et inspirées qui couronnent l'odieux tombereau, la
-populace s'écarte avec un sentiment de respect...
-
-Le cortége monte à l'échafaud. Mais l'escalier infâme s'est transformé
-en échelle de lumière; vainement ses pieds plongent dans la boue, au
-milieu des convulsions et des hurlements d'une foule en délire,--les
-échelons supérieurs percent le firmament assombri et vont s'appuyer sur
-le trône du Très-Haut. C'est l'Echelle de Jacob tendue aux martyrs d'une
-époque de rage populaire et de représailles amoncelées. Longue,
-magnifique, triomphale est cette ascension! Le ciel, sillonné de raies
-flamboyantes, laisse tomber comme une pluie mystique, par ses abîmes
-entr'ouverts, les mille soupirs d'allégresse et d'amour éclos sur les
-harpes des anges, tandis que d'une voix divine s'exhale l'évangélique
-appel:--Venez à moi, vous tous, les opprimés et les martyrs!
-
-
-II.
-
-On se souvient de ces mots d'un président au parlement, renouvelés de
-Rabelais: «Si j'étais accusé d'avoir volé les tours de Notre-Dame, je ne
-me fierais pas à la justice, et je prendrais la fuite.» Qu'eût-il dit et
-pensé ce magistrat, s'il eût assisté aux débats du Tribunal
-révolutionnaire?
-
-Assez d'autres jusqu'à présent ont dit au peuple: Tu es grand, tu es
-magnanime, tu es généreux, tu as tous les nobles et tous les sublimes
-instincts; tu es la voix de Dieu! Peut-être convient-il aujourd'hui plus
-qu'à toute autre heure, de dire au peuple: Tu es injuste, tu es cruel,
-tu es égaré, tu n'écoutes que ta haine ou ta misère, l'esprit de Dieu
-s'est retiré de toi!
-
-Peut-être convient-il, surtout à cette époque où les révolutionnaires de
-maintenant semblent vouloir imiter les révolutionnaires de jadis, de
-remettre sous les yeux des fils le tableau des crimes de leurs pères, et
-de tenir le langage suivant aux Pangloss démocratiques qui trouvent que
-tout est pour le mieux dans la plus mauvaise des républiques
-possibles:--Lorsque vous eûtes le pouvoir entre les mains, voici ce que
-vous fîtes du pouvoir; voici les résultats de deux années de régime
-populaire; voici par quels moyens vous prétendîtes faire refleurir
-l'égalité et la fraternité, et comment, à la place de de ces deux fleurs
-idéales, vous ne vîtes sortir de terre que l'ortie monstrueuse et
-ensanglantée de l'anarchie!
-
-Le Tribunal révolutionnaire--oeuvre du peuple de ce temps-là--n'a pas eu
-encore son historien. Si pourtant une institution se détache du fond
-sinistre de la Révolution et se dresse terrible, n'est-ce pas celle-ci,
-à coup sûr? Parodie de la justice, masque de l'iniquité!--De cette
-histoire, on connaît à peine quelques épisodes, les principaux, les
-vulgaires; on croit que c'est assez et que le reste importe peu, ou bien
-que c'est toujours la même chose. On se trompe: ce qui n'est pas connu
-est le plus effrayant.
-
-De bonnes âmes s'imaginent encore que le Tribunal n'a moissonné que des
-nobles, des savants, des prêtres, c'est-à-dire le plus pur du sang
-français. Qu'elles sont loin de la vérité! Le Tribunal, pour qui tout
-était bon, a surtout répandu le sang du peuple, on ne saurait trop le
-répéter. Des marchands, des boutiquiers, des ouvriers ont fourni leur
-contingent énorme à cette immense hécatombe.--Au jour du 9 thermidor,
-deux mille _paysans_ (deux mille!) attendaient dans les prisons leur
-tour d'échafaud!
-
-«Rien n'est plus beau qu'un tribunal révolutionnaire! s'écriait le
-montagnard Forestier; rien n'est plus majestueux que cette foule
-d'accusés qui y passent en revue avec une rapidité incroyable, et que
-ces jurés qui font _feu de file_. Un tribunal révolutionnaire est une
-puissance bien au-dessus de la Convention.»
-
-Le montagnard Forestier avait raison,--car ce fut le Tribunal
-révolutionnaire qui tua la Convention nationale; le Tribunal
-révolutionnaire tua ceux-là mêmes qui l'avaient fondé; le Tribunal
-révolutionnaire eût tué tout le monde, si on ne l'eût tué lui-même, à la
-fin.
-
-Ce que nous allons entreprendre, c'est quelque chose d'assez semblable
-au voyage de Dante Alighieri dans la spirale larmoyante de l'Enfer. Les
-mêmes émotions, sinon les mêmes drames, nous attendent dans les cercles
-que nous allons parcourir. Ce sont presque aussi les mêmes
-personnages,--depuis Ugolin rongeant le crâne de ses enfants jusqu'à
-Paolo et Francesca, ces deux beaux visages penchés sur un poëme, et dont
-la mort a confondu les souffrances comme l'amour avait confondu les
-félicités. Tous les réprouvés se ressemblent, qu'ils soient de Florence
-ou de Paris; et les jurés du Tribunal révolutionnaire valent les damnés
-du poëte.
-
-Le Tribunal représente les coulisses de la révolution. Nul héros de ce
-théâtre ne peut sortir par un autre chemin: il faut inévitablement que,
-sa tirade finie et ses crimes consommés, le traître rentre par ces
-issues répugnantes et mystérieuses. Là, comme dans les coulisses
-véritables, on assiste à ce dépouillement du prestige qui fait le
-comédien, on voit le fard sur sa joue en sueur, on voit ses rides, on
-voit ses faux cheveux,--et, comme il n'est plus sous les yeux du public,
-on voit son ridicule, sa petitesse, sa colère, son égoïsme. Ainsi
-verrons-nous successivement tous les tyrans découronnés et à bout de
-leur rôle, venir étaler leur abattement et leur nullité sur les bancs
-incessamment encombrés du Tribunal révolutionnaire.
-
-«Ne vas pas en Afrique pour chercher des monstres; contente-toi de
-voyager chez un peuple en révolution», disent les vers dorés de
-Pythagore.--O poétique philosophe! Jamais vérité plus vraie ne s'envola
-de tes lèvres rêveuses. O sublime poursuivant de l'idéal, jamais ton
-regard dessillé n'a plongé plus avant dans les gouffres de la réalité!
-Toi qui prétendais lire dans la nature comme dans un livre ouvert, et
-qui, plus puissant créateur qu'Homère, nous révéla un monde entier,--le
-monde de la métempsycose!--Souvent je suis tenté d'embrasser ton autel,
-ô Pythagore! et de croire, en effet, qu'une seule et même âme, froide,
-perfide, atroce, a animé les corps de Catilina, de Cromwell et de
-Robespierre!
-
-Pour voir des monstres--pour en voir beaucoup, et surtout pour les voir
-bien en face,--il faut convenir que le Tribunal révolutionnaire est le
-point de vue le plus favorable qu'on puisse adopter. De là, en effet,
-nous découvrons tous les personnages actifs de cette ère
-tragique--tous!--Nous assistons à leurs manoeuvres tortueuses, nous
-pénétrons les rapports terribles qui lient les membres de la Convention
-aux membres des comités, les membres des comités aux membres des clubs,
-les membres des clubs aux juges et aux jurés du Tribunal. Nous tenons
-les divers fils de cet écheveau, fait, comme le désirait Diderot, des
-entrailles des prêtres et des grands. Nous voyons le doigt caché qui
-ordonne et le bras public qui frappe, Néron et Narcisse, les volontés et
-les instruments. Nous voyons les hypocrites de vertu et d'humanité
-_broyer du rouge_, selon l'expression du peintre David; les prétendus
-incorruptibles s'adoucir en présence de l'or, et les faux Scipions jeter
-un regard de luxure--non de pitié--sur les jeunes femmes qui se roulent
-à leurs genoux en demandant la grâce d'un père ou d'un mari. Devant nous
-enfin se déroule le tableau de ce que les soi-disant sauveurs de la
-patrie appelaient en soupirant des _nécessités_.
-
-Car c'est un des traits principaux du caractère de ces hommes--de s'être
-cru nécessaires, indispensables, providentiels presque!
-
-Qu'étaient-ils donc sous Louis XVI, ces régénérateurs d'une société aux
-abois, ces glorieux prédestinés, ces utopistes hautains, ces amants
-fougueux de la liberté? Qu'étaient-ils, ces Catons cravatés de
-mousseline, ces Brutus à la poitrine nue, ces révoltés sublimes, ces
-assassins inspirés? Sans doute, alors que les bosquets de Trianon
-s'emplissaient de musique et de danse, ils passaient dédaigneux et
-fiers, n'osant regarder ce luxe en face, dans la crainte de sentir
-arriver à leurs lèvres le charbon brûlant de la malédiction. Sans doute
-qu'au milieu de tant de vices et de tant de sophismes, de tant d'amour
-frivole et de tant d'esprit passionné, ils vivaient, ces philosophes
-austères, à l'abri de quelque portique ignoré, tout entiers à l'étude et
-à la réflexion. Ils ne pactisaient pas avec les gens de la cour et
-portaient gravement sur leur front pâli le signe de leur domination
-future?
-
-Sans doute aussi que leur jeunesse, comme celle de presque tous les
-héros et de presque tous les bienfaiteurs du genre humain, avait été
-prophétiquement sillonnée par ces actions d'éclat, par ces traits de
-vertu, par ces héroïsmes prématurés, par ces éclairs de raison ou de
-génie, qui sont l'aube des intelligences supérieures, destinées à
-rayonner sur le monde. Sans doute qu'ils étaient entrés dans la
-Révolution promise, avec tout un passé sérieux, pur, éclatant, digne
-d'admiration ou tout au moins digne d'estime?...
-
-Erreur!--Voulez-vous les voir sous Louis XVI? voulez-vous connaître ce
-qu'ils pensaient, ce qu'ils disaient, ce qu'ils faisaient sur le seuil
-de cette Révolution, quelques jours seulement avant la prise de la
-Bastille?
-
-L'un, le premier, le plus grand, celui qui, pendant quelques heures, a
-tenu la France dans sa main crispée, est enfermé dans une chambre du
-donjon de Vincennes. Il écrit. Ne vous penchez pas sur son épaule, ne
-regardez pas les feuilles qu'il salit de ses caprices infâmes, car à
-cette vue votre front s'empourprerait de honte et de terreur. Croyez
-plutôt que cet homme est un fou. Le livre qu'il compose est _dédié à
-monsieur Satan_, voilà tout ce qu'il est possible d'en dire; et ce livre
-n'est pas le premier:--deux ou trois romans innommables sont déjà sortis
-de cette plume de satyre; il les a jetés, comme une vengeance, du fond
-de sa prison, sur la société corrompue de Paris. Sa vie n'est qu'un
-tissu de folies criminelles; et ses passions démuselées ont semé la
-rage,--c'est-à-dire la démoralisation,--partout où elles se sont
-abattues. Il résume en lui l'ignominie et l'audace. C'est Mirabeau.
-Mirabeau! ce grand remueur d'idées et de verres, ce faux gentilhomme et
-ce faux marchand de draps, cet orateur dont toute l'éloquence enflammée
-n'a point purifié l'âme, cet homme enfin à qui la France eût rougi de
-devoir son salut. Regardez-le bien, dans ce donjon qu'il souille de ses
-poëmes impudiques; voilà celui qui sera le Titan de la Révolution!
-
-Un autre, maigre, pâle, en lunettes vertes, cumule les fonctions de juge
-au tribunal criminel de Saint-Vaast avec celles de membre de la société
-poétique des _Rosati_. Il prononce des arrêts de mort et fait la cour à
-Mlle Anaïs Deshorties, une riche héritière, qu'il chante sous le nom
-d'Ophélie dans des madrigaux à l'eau de senteur. Il élève aussi des
-oiseaux, car c'est un homme simple et sensible; on raconte dans le pays
-mille traits touchants de son enfance, celui-ci, entre autres, que
-j'extrais d'une brochure très-curieuse parue l'an dernier à Arras: «Ses
-petites soeurs lui faisaient sans cesse la demande d'un de ses pigeons,
-mais il ne voulait point entendre parler de cela, tant il craignait
-qu'on les rendît malheureux, faute de soins nécessaires. Un jour
-pourtant, un jour on redoubla d'instances, on supplia à mains jointes,
-on alla même jusqu'aux larmes, et Maximilien, attendri, céda. Il leur
-donna son pigeon favori, après toutefois leur avoir fait jurer
-solennellement d'en avoir bien soin, de ne jamais le laisser manquer de
-rien, surtout! Mais, hélas! ô douleur amère! Le pauvre pigeon, oublié
-peu de temps après, dans un jardin, périt dans une nuit d'orage.
-Maximilien apprend l'affreuse nouvelle; il court chez les petites
-filles, les accable de ses reproches amers, et, le visage inondé de
-pleurs, il fait serment de ne plus jamais rien leur confier, jamais!»
-N'est-ce pas que cela est très-touchant? Cet enfant, ce poëte amoureux,
-ce juge au tribunal criminel, (le seul révolutionnaire toutefois de qui
-les antécédents soient à peu près irréprochables) vous l'avez déjà
-deviné, c'est Robespierre.
-
-Celui-ci, qui fera de la politique par amputation, comme il fait de la
-chirurgie, c'est le médecin des écuries du comte d'Artois. Il est alors
-partisan de la cour, et estime que ceux qui le font vivre méritent de
-vivre. Barbouilleur de volumes illisibles et remplis de morgue, il
-s'attire une verte critique de Voltaire, où se trouve cette phrase:
-«Quand on n'a rien de nouveau à dire, on ne doit pas prodiguer le mépris
-pour les autres et l'estime pour soi-même à un point qui révolte tous
-les lecteurs.» Ce personnage hargneux, qui sera tour à tour le Thersite
-et l'Ajax de la Révolution, et à qui ne manquera aucun genre
-d'humiliation ni aucun genre de triomphe, ce pamphlétaire de souterrain,
-que sa mort fera comparer à Sénèque, et dont le plus élégant comédien du
-dix-huitième siècle, Molé, reproduira les traits sur le théâtre; ce
-médecin des chevaux, grossier et malpropre, c'est Jean-Paul Marat.
-Passons vite.
-
-Cet autre est jeune et beau; il porte sa tête comme un Saint-Sacrement,
-pour nous servir d'une célèbre et sacrilége expression. Son nom est fait
-de deux mots significatifs: Saint-Just. En attendant que la Révolution
-vienne le prendre et l'élever sur le beau pavois immonde, d'où il se
-verra adoré, presque divinisé et comparé au Christ,--Saint-Just rime un
-poëme impur, calqué sur la _Pucelle_, et dans lequel, à travers toutes
-les obscénités du sujet, sont répandues mille insultes contre les
-auteurs d'alors. Voilà à quelle oeuvre s'occupe l'adolescent candide
-dont on a voulu faire un philosophe platonicien, l'ange de la rêverie et
-de la mélancolie!
-
-Entrons dans un de ces tripots du boulevard où se pressent des hommes
-sans titre et des femmes sans nom, écume du peuple et de la basse
-bourgeoisie. Deux individus viennent d'arriver, se tenant par le bras;
-leur figure enflammée trahit l'intempérance; l'un a les cheveux
-ébouriffés et la voix rauque, le geste emporté, la démarche d'un _croc_;
-l'autre, plus sombre, a une physionomie moins intelligente, mais tout
-aussi laide. Ce sont deux hommes de loi ruinés. Ils s'asseyent à une
-table et causent, entre deux verres de liqueur, de leurs plaisirs
-dissolus, de leurs amours obscurs, des parties gastronomiques où ils se
-sont trouvés. Bruyant et riant de tout, surtout de ses dettes, le
-premier remplit le tripot des éclats de sa voix, tandis que le second
-roule entre ses doigts un papier et promène autour de lui un regard
-hésitant.--Parbleu! se décide-t-il à dire, il faut que je te lise des
-vers que je viens de composer.--Des vers? de toi, Fouquier?--De
-moi-même.--Sans doute en l'honneur d'Adeline ou de la friponne
-Forest?--Non, en l'honneur de Louis XVI.--Voyons, dit le gros homme à
-tête ébouriffée.
-
-Alors celui qui a nom Fouquier commence la lecture des très-authentiques
-et très-médiocres vers que voici:
-
- D'une profonde paix nous goûtions les douceurs,
- Même au milieu des fureurs de la guerre:
- LOUIS sut en tout temps la donner à nos coeurs...
- En l'accordant à la fière Angleterre,
- LOUIS admet ses ennemis
- Au rang de ses enfants chéris.
- Sous l'autorité paternelle
- De ce prince, ami de la paix,
- _La France a pris une splendeur nouvelle
- Et notre amour égale ses bienfaits!_
-
---Bravo! s'écrie le gros homme; il faut envoyer cela à quelque journal.
-
---C'est ce que j'ai fait ce matin, répond Fouquier avec modestie; je les
-ai adressés aux _Petites-Affiches_.
-
-Puis les deux amis recommencent à boire. Avez-vous reconnu, dans ces
-deux débauchés, Georges Danton, le dieu de la canaille, et
-Fouquier-Tinville, l'accusateur public du Tribunal révolutionnaire?
-
-Ouvrons maintenant les _Mémoires de Bachaumont_, au dix-septième volume,
-et dans les quelques lignes suivantes cherchons les traits du
-révolutionnaire fervent à qui l'on devra la proclamation improvisée de
-la république: «Dimanche dernier, M. le prince de Condé et M. le duc de
-Bourbon, escortés par la brigade de maréchaussée, arrivèrent à Rouen
-vers le soir. Ils descendirent à l'archevêché où il y eut grand souper;
-ensuite ils se rendirent à la Comédie, qui ne commença qu'à dix heures.
-Une foule immense les attendait: on admira leur bonté, leur affabilité
-et surtout leur patience d'entendre les plats éloges dont les régala le
-sieur Collot-d'Herbois, premier acteur de ce spectacle. C'est un des
-grands malheurs des princes que d'être obligés de faire bonne contenance
-à toutes les fadeurs qu'on leur débite!»--Et n'est-ce pas aussi un des
-grands malheurs des républiques que d'être gouvernées par ces histrions
-vindicatifs qui rendent un coup de canon pour un coup de sifflet, et
-dont le patriotisme n'est qu'une vengeance?
-
-Un autre encore, qui sera surnommé l'_Anacréon de la guillotine_ et qui,
-les deux mains dans un manchon, votera la mort du roi,--c'est ce jeune
-homme qui sollicite la faveur d'être présenté à madame de Genlis; c'est
-cet enthousiaste et pastoral admirateur des _Veillées du Château_, ce
-doux et sensible Pyrénéen. Il est auteur d'un excellent ouvrage
-intitulé: _Eloge de Louis XII, père du peuple_, suivi de l'_Eloge du
-gouvernement monarchique_.--Pourtant, c'est ce même homme qui projettera
-de faire construire une guillotine à sept fenêtres, et qui, dans sa
-voluptueuse petite maison de Clichy, entre la belle Demahy et l'élégante
-Bonnefoi, au pétillement du Champagne dans le cristal, proférera ces
-mots d'une voix nonchalante: «Le vaisseau de la révolution ne peut
-arriver au port que sur une mer de sang.» C'est Barère, à qui le ciel
-fera de longs jours et de longs remords.
-
-Voyez-vous, dans le jardin du Luxembourg, ce garçon à figure laide et
-brune, qui se promène sentimentalement avec deux femmes, la mère et la
-fille? Il est amoureux et ambitieux. On l'appelle Camille Desmoulins, il
-se baptisera lui-même plus tard _procureur-général de la lanterne_.
-«Camille Desmoulins venait me voir avant la révolution, a dit M. Beffroy
-de Reigny; c'était alors un petit avocat traînant sa nullité dans les
-ruisseaux de Paris. Il m'empruntait de l'argent qu'il ne me rendait
-jamais, et me déchirait à belles dents quand je ne pouvais pas lui en
-prêter.» Lui aussi, devant ses juges se comparera à Jésus; car tous ces
-hommes de la Révolution ont la rage impie de s'assimiler à l'homme-Dieu!
-
-Faut-il descendre plus bas encore? Faut-il poursuivre cette nomenclature
-d'obscènes aventuriers, d'hypocrites, de libertins, de charlatans?
-Faut-il tirer de leur fange ces domestiques voleurs, ces bouchers
-stupides, ces prêtres défroqués, ces ivrognes--qui seront les généraux,
-les représentants, les chefs de la RÉPUBLIQUE IMMORTELLE!--Non, restons
-dans le milieu supportable, avec les hommes possibles et raisonnants,
-même les plus sanguinaires; ne nous arrêtons pas aux brutes qui
-remplissent les marécages de la Terreur.
-
-Notre intention a été de faire connaître les antécédents des principaux
-fondateurs de l'Etat populaire, le pire des Etats, selon l'expression du
-grand Corneille. Eh bien! croit-on qu'il se trouvât alors un seul
-républicain parmi tous ces gens, si bien occupés, les uns à flagorner le
-roi ou la royauté, les autres à prendre leur part des dissipations de
-l'époque? Nous ne le croyons pas; mais peut-être nous trompons-nous, car
-rien n'est difficile à mettre en défaut comme un républicain; nous n'en
-donnerons qu'un exemple. La Harpe, ainsi que tant d'autres, avait
-adressé des vers à Louis XVI, lors de son avénement au trône; le crime
-n'est pas grand sans doute, mais La Harpe avait compté sans la
-République. Lorsque l'homme du _Cours de littérature_ fut devenu ce
-triste sans-culotte que l'on sait, il chercha à expliquer dans le
-_Mercure_ cette inadvertance poétique, et voici comment il s'y prit:
-«Tout le bien que je demandais au roi était _évidemment_ la satire de
-son prédécesseur.» La phrase est précieuse et mérite d'être conservée.
-
-Mais revenons au Tribunal révolutionnaire.
-
-Le Tribunal révolutionnaire fut le grand moyen des hommes de cette
-époque. Il fut un instrument, même aux mains des plus petits,--car, à
-partir de son installation, la dénonciation fut de toutes parts à
-l'ordre du jour. Grâce à la dénonciation, les républicains les plus
-infimes purent tremper dans la besogne générale et prendre, eux aussi,
-leur part de vengeance et de crimes. L'échafaud eut ses pourvoyeurs
-parmi les plus basses et les plus obscures créatures du royaume.--Ce
-système de dénonciation, supérieurement organisé, et sur lequel était
-basée la dépopulation presque totale de la France, nous a fourni un des
-chapitres les plus importants de cet ouvrage.
-
-Dans cette période funeste où le temps s'est passé à user les
-institutions et les hommes, le Tribunal révolutionnaire ne pouvait
-manquer de finir par être, à son tour, répudié de tous les partis. La
-réprobation que s'étaient renvoyée mutuellement les ouvriers de cette
-oeuvre rejaillit sur l'oeuvre elle-même.--«Je demande pardon à Dieu et
-aux hommes d'avoir fait instituer cet infâme Tribunal!» Ainsi s'exprima
-Danton, accusé par Fouquier-Tinville, son compagnon de débauche et son
-ami.
-
-Mais il n'y avait plus alors ni amitié, ni liens du sang. Il n'y avait
-que la dénonciation à outrance. Marat dénonçait Barnave; la Convention
-tout entière dénonçait Marat; Louvet dénonçait Robespierre; Robespierre
-dénonçait Hébert; Saint-Just dénonçait Camille Desmoulins, Tallien
-dénonçait Saint-Just. Ils se dénonçaient tous successivement, et chacun
-d'eux portait sur les autres des jugements que la postérité ratifiera.
-Mais comment s'arrangent donc avec la logique et avec leur conscience,
-ceux qui les admirent en masse et qui les logent indistinctement dans le
-même Panthéon? N'est-ce pas faire outrage à la mémoire de Robespierre,
-par exemple, que de le placer à côté de Danton qu'il dévoua à la
-mort,--et n'est-ce pas se moquer de Danton que de le vanter à l'égal de
-Robespierre, qu'il regardait comme un coquin?
-
-Le Tribunal, qui avait vécu par la dénonciation, mourut par la
-dénonciation. On retourna l'arme contre ceux qui l'avaient forgée. Et
-ainsi s'exauça le voeu manifesté à la tribune par le jeune
-Boyer-Fonfrède, lors du décret de formation:--«Puisse votre épouvantable
-Tribunal, comme le taureau de Phalaris, être le supplice de ceux-là
-mêmes qui le destinent aux autres!»
-
-Nous avons tâché d'écrire cette histoire d'un intérêt si douloureux;
-nous l'avons écrite uniquement parce qu'elle ne l'avait pas encore été,
-du moins sous la forme du livre. Toutefois, nous avons eu le soin d'en
-retrancher ou d'en abréger considérablement les épisodes suffisamment
-connus. Quant aux procès tout-à-fait célèbres, tels que ceux des
-Girondins, nous avons cru devoir seulement les indiquer, la matière en
-ayant été épuisée par tous les écrivains, nos prédécesseurs.
-
-L'Histoire du Tribunal révolutionnaire se divise naturellement en trois
-parties:
-
-Le Tribunal criminel du 17 août 1792;
-
-Le Tribunal criminel extraordinaire du 10 mars 1793, ou _Tribunal
-révolutionnaire_ proprement dit;
-
-Le Tribunal révolutionnaire, après le 9 thermidor.
-
-A ces trois parties se rattache étroitement, tout un côté épisodique,
-ordonné par la philosophie de l'histoire et indispensable à la
-compréhension des événements si rapides d'alors. C'est le tableau de
-Paris à ces diverses dates, c'est la physionomie des prisons, ce sont
-les fêtes populaires, c'est tout ce qui explique et commente.
-
-
-
-
-PREMIÈRE PARTIE.
-
-TRIBUNAL CRIMINEL DU 17 AOUT.
-
-
-
-
-CHAPITRE PREMIER.
-
-
-
-
-I.
-
-LE PEUPLE AUX TUILERIES.
-
-
-«Le mode de décollation sera uniforme dans tout l'empire. Le corps du
-criminel sera couché sur le ventre entre deux poteaux barrés par le haut
-d'une traverse, d'où l'on fera tomber sur le col une hache convexe, au
-moyen d'une déclique; le dos de l'instrument sera assez fort et assez
-lourd pour agir efficacement, comme le mouton qui sert à enfoncer les
-pilotis et dont la force augmente en raison de la hauteur d'où il
-tombe.»
-
-Cet arrêté fut rendu le 20 mars 1792, par l'Assemblée législative.
-
-La machine inventée, il ne s'agissait plus que de la faire aller. Les
-révolutionnaires se chargèrent de cette besogne. Deux fois la populace
-des faubourgs, dans cette année lugubre, envahit la demeure de nos rois.
-La première fois,--c'était le 20 juin; la seconde fois,--c'était le 10
-août.--On sait que cette journée fut l'aurore de la République
-française!
-
-Plus de quatre mille hommes perdirent la vie; les Tuileries furent
-envahies, et le roi n'échappa à la mort qu'en venant se réfugier au
-milieu de l'Assemblée législative,--où il entendit prononcer sa propre
-déchéance, préface d'un supplice qui devait coûter à la France tant de
-jours de sang, de déshonneur, de famine, de guerre au dehors et
-d'anarchie au dedans.
-
-Les relations des faits généraux et particuliers qui se sont passés le
-10 août ne manquent pas. Les organisateurs de cette journée, qui a été
-appelée _sainte_, ont plusieurs fois déroulé eux-mêmes à la tribune le
-plan de cette conjuration, destinée à abattre la monarchie. Comme
-d'habitude, le peuple des faubourgs a été exalté pour son héroïsme et
-pour sa grandeur;--c'est la règle, et il faudra s'accoutumer tout le
-long de cet ouvrage à rencontrer un battement de mains derrière chaque
-assassinat.--Quel était pourtant le courage du peuple en cette
-circonstance? C'était le courage de cent mille brigands armés jusqu'aux
-dents, organisés, commandés, instruits depuis plusieurs semaines,
-traînant trente canons, contre une poignée de gardes-suisses, sans
-munitions, sans ordres et sans chefs.
-
-Louis XVI, voulant _épargner au peuple un grand crime_, abandonna les
-Tuileries, avant qu'un seul coup de fusil eût été échangé. Une fois la
-famille royale partie et le château rempli seulement de femmes et de
-vieux gentilshommes,--que voulait le peuple? Pourquoi tenait-il tant à
-entrer dans ce château où il n'y avait plus pour lui de rôle à jouer?
-Ici ses intentions commencent à n'être plus du ressort de la politique,
-et l'amour de la patrie, qui n'est plus servi par aucun prétexte, va
-s'effacer insensiblement du coeur des patriotes pour y céder la place à
-l'amour du pillage. Si quelque chose, en effet, déconcerta le peuple, ce
-fut le départ du roi, qui enlevait tout motif à l'attaque du château et
-rendait inutile ce vaste déploiement de forces. A ce moment, une
-hésitation visible se manifesta parmi les assaillants. Fallait-il s'en
-aller? Fallait-il rester?--Pendant une demi-heure, on crut dans le
-palais que tout était terminé et que les faubourgs allaient opérer leur
-retraite. Il n'y avait plus aucun ordre dans la grande galerie, raconte
-Peltier; chacun quittait son rang, on se promenait dans les salles, on
-allait déjeuner; et les Suisses restaient pêle-mêle dans les
-appartements et sur les escaliers, ce qui faisait ressembler le château
-plutôt à un foyer de spectacle qu'à un corps-de-garde.
-
-Vint l'heure cependant où le peuple se décida. Il se décida à prendre le
-château, sans prétexte, uniquement pour le prendre. Il enfonça d'abord
-les portes de la cour royale. On le laissa faire. Mais lorsqu'il voulut
-s'avancer au pied du grand escalier, il fut reçu par cette fameuse
-décharge qui fait encore pousser des cris de douleur aux historiens
-populaires. La place du Carrousel fut nettoyée en un clin d'oeil.
-
-On sait le reste. On sait quelle héroïque défense opposèrent, durant
-trois heures, les gardes-suisses cernés de toutes parts:--sept cents
-contre cent mille. Mais ce qu'on ne sait pas assez peut-être, ce sont
-les épouvantables traitements qu'ils eurent à subir de la population
-parisienne. Les assaillants les harponnaient à travers les grilles;--la
-hampe de leurs piques tenait au bois par une douille ayant deux crochets
-de fer;--ils lançaient ces piques contre les Suisses, les tiraient hors
-des rangs et les égorgeaient à l'aise. Ces cruautés lassèrent un
-canonnier, dont le nom est resté inconnu, et à qui l'on avait ôté la
-mèche allumée qu'il tenait à la main. Il venait d'esquiver le crochet
-d'une pique, ou tout au moins en avait été quitte pour un pan de chair
-et d'uniforme arrachés. Indigné, il se jette sur l'affût de son canon,
-il tire un briquet de sa poche, il le bat sur la lumière. La pièce part.
-Il sera tué!... mais son coup a porté et fait tomber une foule de
-scélérats.
-
-Le palais fut forcé entre midi et une heure; les insurgés,--ayant à leur
-tête le bataillon des Marseillais, commandé par Fournier, dit
-l'Américain,--se ruèrent sous le vestibule, où la première personne
-qu'ils rencontrèrent fut le marquis de Chemetteau, qui reçut un coup de
-maillet de fer dans la poitrine. En quelques instants, le grand
-escalier, la chapelle, tous les corridors, la salle du trône, celle du
-conseil furent inondés d'une multitude hurlante, qui assomma tous ceux
-qu'elle trouva sur son passage: suisses, gentilshommes, domestiques.
-«Des traits de générosité eussent été perdus pour _les âmes cadavéreuses
-de la cour_, dit un historien du temps; il ne leur fallait que des
-exemples de terreur; le peuple leur en donna: il ne fit grâce à aucun
-des habitués du château.»
-
-Ceux qui, à la révolution de 1848, ont pénétré dans les Tuileries,
-peuvent se former une idée de l'invasion du 10 août, et des dévastations
-déshonorantes qui furent commises par les _vainqueurs_. On trouve folle
-la colère de Xerxès faisant battre de verges la mer qui vient
-d'engloutir ses vaisseaux; mais n'est-elle pas aussi folle, la conduite
-de la populace, s'en prenant à l'art des torts réels ou supposés de la
-monarchie, et sacrifiant à sa fureur les marbres admirés, les peintures
-précieuses, les grands vases ciselés avec splendeur? Ainsi se
-venge-t-elle pourtant; et c'est pitié de la voir fracasser avec les
-crosses de ses fusils les hautes glaces vénitiennes, mettre ses
-baïonnettes dans les tapisseries des Gobelins, percer de ses piques les
-tableaux d'Italie, défoncer les meubles sculptés et plonger dedans ses
-mains rouges pour en retirer du linge miraculeux, aussitôt mis en
-lambeaux. Telle fut l'_attitude_ du peuple, alors qu'il eut pénétré dans
-ce palais, au fronton duquel il devait inscrire en se retirant le
-quolibet infâme: _Magasin de sire à frotter_. Il ravagea tout, brisa
-hommes et choses. Il vola aussi, car la fête fut complète. Un de ceux
-que nous retrouverons juge au Tribunal révolutionnaire, Jean-Marie
-Villain d'Aubigni, s'empara pour sa part de cent mille livres, et s'en
-alla tranquillement après. La Providence se chargea de la punition de
-quelques autres: un homme et deux femmes qui avaient avalé des diamants
-pour mieux les soustraire aux recherches (car il faut dire que la moitié
-des voleurs fouillait l'autre), expirèrent dans la nuit, les entrailles
-coupées.
-
-Théroigne de Méricourt, les mains teintes encore du sang du journaliste
-Suleau, à l'assassinat duquel elle avait aidé le matin,--Théroigne de
-Méricourt cette amazone étrange en qui semble se personnifier le génie
-sanglant de la Révolution, exhortait le peuple au massacre des derniers
-serviteurs de Louis XVI. Elle se cramponnait d'une main à la rampe de
-l'escalier, et de l'autre brandissait au-dessus de sa tête un sabre d'où
-pleuvaient des gouttes rouges. Une autre femme l'escortait: Angélique
-Voyer, qui illustrera son nom dans les nuits de Septembre. Ces deux
-furies mutilèrent plusieurs cadavres et ne cessèrent jusqu'au soir de
-présider à ces scènes d'égorgement et de confusion.--Dans une autre
-partie du château, une horde de poissardes dansait sur le corps des
-Suisses, au son d'un violon que l'on avait trouvé et que raclait un
-mauvais musicien de guinguette. Quelques-unes chantaient ce couplet
-d'une dégoûtante chanson alors en vogue parmi la canaille:
-
- Nous te traiterons, gros Louis,
- Biribi,
- A la façon de Barbari,
- Mon ami!
-
-Le vin que l'on avait découvert dans les corps-de-garde et dans les
-caves du palais, ne fut pas épargné; il coula à l'égal du sang, ce qui
-n'est pas peu dire. Puis, lorsqu'on eut bien tué et bien bu, on mit le
-feu aux Tuileries, comme pour effacer toute trace de dégradations. On
-mit le feu à la caserne des Suisses, le feu au logement de M. de
-Choiseul, le feu à l'hôtel de M. de Laborde, le feu partout! Le
-Carrousel entier était transformé en une fournaise ardente,--et c'est
-miracle aujourd'hui si le palais de la monarchie, tant de fois menacé,
-existe encore... Dieu ne veut pas qu'il disparaisse!
-
-Je ne voulais pas raconter cette journée si connue, et voilà que je me
-surprends à en rappeler quelques épisodes. C'est que l'histoire emporte
-et ne s'arrête jamais, pareille à ces coursiers qui ne s'apercevant plus
-du mors, insensibles à l'éperon qui déchire leurs flancs, galopent
-toujours droit devant eux, et finissent par oublier complètement le
-cavalier qui les monte.
-
-Un trait cependant nous est indispensable pour achever ce récit et pour
-y servir en même temps de moralité.--Un enfant naquit ce jour-là, au
-milieu des balles, dans la nuée rouge du canon, alors que la mitraille,
-ce balai sanglant, cherchait à repousser une tourbe criminelle. Cet
-enfant, qui doit exister quelque part aujourd'hui, fut porté en triomphe
-à la Commune de Paris, qui lui donna solennellement le nom de VICTOIRE
-DU PEUPLE.
-
-
-
-
-II.
-
-LE PEUPLE A L'ASSEMBLÉE
-
-
-Barère, dans ses _Mémoires_ patelins, publiés en 1842, un an après sa
-mort, emploie un terme curieux pour désigner les massacres dont nous
-venons de remettre sous les yeux du lecteur une rapide esquisse. Il dit
-«Les _mélancoliques_ événements du 10 août.»
-
-Le lendemain de ces _mélancoliques_ événements, qui était un samedi, un
-membre de l'Assemblée législative, Lacroix, parut à la tribune. Ce
-Lacroix était un homme de haute taille, large d'épaules et bien campé.
-Lorsque, en 1793, sur la dénonciation de Saint-Just, il fut incarcéré au
-Luxembourg avec Danton et Camille Desmoulins, il essuya une
-mortification assez vive de la part d'un prisonnier, accouru comme les
-autres pour voir quelle contenance sait garder un Montagnard abattu. Le
-prisonnier en question était M. de Laroche du Maine.--Parbleu!
-s'écria-t-il tout haut en désignant Lacroix, voilà de quoi faire un beau
-cocher.
-
-Inutile de dire que nous désapprouvons ce mot dédaigneux. Voici
-comment--pour en revenir au lendemain du 10 août--Lacroix parla à la
-tribune:
-
-«Je demande, dit-il, qu'il soit formé dans le jour une Cour martiale
-pour juger tous les Suisses encore vivants, quel que soit leur grade;
-et, pour calmer les inquiétudes du peuple, en l'assurant que justice lui
-sera faite, je demande que cette Cour martiale soit tenue de les juger
-sans désemparer, et qu'elle soit nommée par le commandant-général
-provisoire de la garde nationale.»
-
-Cette proposition fut adoptée.
-
-La journée du samedi se passa, puis celle du dimanche. Emportée dans le
-tourbillon de cette séance permanente qui devait durer quarante jours,
-l'Assemblée législative ne songeait déjà plus à la Cour martiale dont
-elle avait autorisé la formation. Elle _décrétait, décrétait,
-décrétait_. Mais la nouvelle Commune de Paris était là, derrière elle,
-qui ramassait ses décrets et qui s'était chargée d'avoir de la mémoire
-pour deux.
-
-En conséquence, la Commune de Paris jugea à propos d'envoyer, le lundi,
-deux de ses commissaires à la barre de l'Assemblée. Ils rappelèrent aux
-députés qu'on avait institué l'avant-veille une Cour martiale pour juger
-les officiers et les soldats suisses.--Les députés s'entre-regardèrent
-et convinrent du fait, après quelque hésitation.--Alors, joignant le
-conseil à l'avertissement, les deux commissaires, qui étaient pourvus
-d'insidieuses instructions, firent observer qu'il serait possible de
-donner à ce tribunal une telle organisation, qu'il jugerait «tous ceux
-qui voudraient coopérer à la guerre civile.»
-
-L'Assemblée fronça le sourcil.
-
-«On pourrait, ajoutèrent-ils, prendre pour le jury d'accusation
-quarante-huit jurés dans les quarante-huit sections de Paris, et
-quarante-huit autres jurés parmi les fédérés des départements. Il serait
-pris autant de jurés pour le jury de jugement. Cette haute-cour serait
-présidée par quatre grands jurés, pris dans l'Assemblée nationale, et
-deux grands procurateurs y seraient pareillement pris.»
-
-La Commune de Paris avait, comme on le voit, son plan tracé à l'avance
-et ses dispositions arrêtées. Elle voulait que le Tribunal fût son
-oeuvre, elle le voulait fortement. C'était la pierre d'assise de son
-édifice révolutionnaire.--L'Assemblée, qui se croyait encore
-toute-puissante, n'eut pas l'air de comprendre; elle renvoya simplement
-ce projet d'organisation à l'examen du Comité de sûreté générale, et
-elle congédia sèchement les deux commissaires.
-
-Ce n'était pas l'affaire de la Commune, qui tenait à jouer le rôle de
-l'épée de Brennus dans la balance. Pourtant, en cette première occasion,
-elle insista avant de violenter; elle se fit tenace avant de se faire
-impérieuse. Le lendemain mardi, à six heures et demie du soir, elle
-dépêcha une députation qui vint demander «le mode d'après lequel la Cour
-martiale devait juger les Suisses ET AUTRES COUPABLES du 10 août.»
-
-_Et autres coupables!_ C'était déjà un renchérissement sur le décret du
-11, qui ne mettait en jugement que les Suisses.
-
-_Et autres coupables!_ La Commune ajoutait cela comme une chose
-naturelle, sous-entendue, convenue...
-
-Pressée si vivement, l'Assemblée législative ordonna que la commission
-extraordinaire présenterait,--séance tenante,--un projet de décret à cet
-égard. On pouvait croire de la sorte que la Commune se tiendrait pour
-satisfaite, du moins pendant quelques instants. Erreur! Tout était
-soigneusement organisé, ce jour-là, pour déjouer les faux-fuyants et
-empêcher les ambages.--A huit heures, plusieurs fédérés des
-quatre-vingt-trois départements se présentèrent à leur tour et
-«réclamèrent l'exécution du décret, ordonnant la formation d'une Cour
-martiale pour venger le sang de leurs frères.»
-
-La Commune n'avait fait que _demander_; les fédérés _réclamaient_!
-
-La menace n'était pas loin. Elle arriva. Une heure ne s'était pas
-écoulée qu'une seconde députation de la Commune était introduite à la
-barre, et s'exprimait en ces termes arrogants et précis:
-
-«Le conseil-général de la Commune nous députe vers vous pour vous
-demander le décret sur la Cour martiale; S'IL N'EST PAS RENDU, NOTRE
-MISSION EST DE L'ATTENDRE.»
-
-Un murmure général couvrit ces paroles. Les députés ne purent contenir
-l'expression de leur mécontentement.
-
-«--Les commissaires de la Commune, répondit M. Gaston, ignorent sans
-doute les mesures que l'Assemblée a prises relativement à la formation
-de cette Cour martiale. Les mots: _Notre mission est de l'attendre_ sont
-une espèce d'ordre indirect. Les commissaires devraient mieux mesurer
-leurs termes et se souvenir qu'ils parlent aux représentants d'une
-grande nation.»
-
-Ce blâme infligé, l'Assemblée interrogea, au nom de la commission
-extraordinaire, Hérault de Séchelles, chargé du rapport.
-
-Hérault de Séchelles, rappelons-le en quelques mots, était le neveu de
-Mme la duchesse Jules de Polignac, par qui il avait été présenté peu
-d'années auparavant à la reine Marie-Antoinette. C'était un fort bel
-homme, connu par ses bonnes fortunes et par son luxe tout
-aristocratique; c'était aussi un lettré: ses ennemis répétaient tout bas
-de petits vers anti-républicains tombés jadis de sa poche dans les
-allées de Versailles.--A l'époque dont nous parlons, il passait pour
-être dans les bonnes grâces de Mme de Sainte-Amaranthe.
-
-Se conformant au ton de l'Assemblée législative, fort indisposée par les
-tyrannies de la nouvelle Commune, Hérault de Séchelles répondit
-évasivement que des difficultés nombreuses s'étaient élevées sur la
-formation de cette Cour, et que, dans tous les cas, le rapport de la
-commission ne pourrait être présenté avant le lendemain midi.
-
-Thuriot, prenant ensuite la parole, crut qu'il n'était pas nécessaire de
-biaiser plus longtemps, et, profitant du mécontentement unanime, il
-s'expliqua avec franchise:
-
-«--Cet objet, dit-il, ne regarde point une Cour martiale; c'est aux
-tribunaux ordinaires qu'il faut le renvoyer; car, d'après le silence du
-code pénal, la Cour martiale serait obligée ou d'absoudre ou de se
-déclarer incompétente. _Je demande que vous rapportiez le décret pour la
-formation d'une Cour martiale_, que vous renvoyiez l'affaire aux
-tribunaux ordinaires; et, comme il y a plusieurs jurés qui n'ont pas la
-confiance des citoyens, que vous autorisiez les sections à nommer
-chacune deux jurés d'accusation et deux jurés de jugement.»
-
-Ces propositions furent adoptées.
-
-La Commune comprit qu'elle avait été trop loin, mais elle ne regarda pas
-cependant la partie comme perdue. Elle se retira pour aviser de nouveau
-aux moyens de forcer le vouloir de l'Assemblée législative.
-
-
-
-
-III.
-
-ROBESPIERRE.
-
-
-Il y avait alors au sein de la Commune un homme qui ne possédait ni
-l'éloquence de Barnave, ni l'audace de Danton, ni l'esprit de Camille
-Desmoulins, ni l'inflexibilité de Marat; «un homme d'un air commun,
-d'une figure grise et inanimée, régulièrement coiffé, proprement habillé
-comme le régisseur d'une bonne maison ou comme un notaire de village
-soigneux de sa personne[1].» C'était Robespierre. Il imposait, par une
-sorte de raison calculée et par une effronterie calme. On lui croyait
-des idées, et il laissait croire: Cet homme, que ses qualités négatives
-firent toujours porter en avant par ses collègues, et que son ambition
-fit rester au premier poste, fut précisément celui sur lequel la Commune
-jeta ses vues pour aller ébranler l'Assemblée législative.
-
- [1] _Mémoires d'Outre-Tombe_, par Châteaubriand.
-
-Robespierre, qui n'avait que la bravoure des serpents et qui s'était
-prudemment tenu à l'écart pendant le combat du 10 août, consentit à
-aller arracher une sentence de mort contre ces royalistes qu'il n'avait
-pas osé coucher en joue.
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-Le mercredi soir, il se mit en route, à la tête d'une députation de la
-Commune. L'Assemblée venait d'être merveilleusement disposée à
-l'entendre par une étrange motion de Duquesnoy, dont les dernières
-paroles retentissaient encore:
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-«--Je demande, avait dit ce représentant, que tous les particuliers
-connus par leur incivisme soient mis en état d'arrestation et gardés
-jusqu'à la fin de la guerre!»
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-Robespierre entra au moment où l'Assemblée passait à l'ordre du jour.
-
-On devina tout de suite ce qui l'amenait.
-
-Il s'exprima ainsi:
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-«--Si la tranquillité publique et surtout la liberté tiennent à la
-punition des coupables, vous devez en désirer la promptitude, vous devez
-en assurer les moyens. Depuis le 10, la juste vengeance du peuple n'a
-pas encore été satisfaite. Je ne sais quels obstacles invincibles
-semblent s'y opposer. Le décret que vous avez rendu nous semble
-insuffisant; et m'arrêtant au préambule, je trouve qu'il ne contient
-point, qu'il n'explique point la nature, l'étendue des crimes que le
-peuple doit punir. Il n'y est parlé encore que des crimes commis dans la
-journée du 10 août, et c'est trop restreindre la vengeance du peuple;
-car ces crimes remontent bien au-delà. Les plus coupables des
-conspirateurs n'ont point paru dans la journée du 10, et d'après la loi,
-il serait impossible de les punir. Ces hommes qui se sont couverts du
-masque du patriotisme pour tuer le patriotisme; ces hommes qui
-affectaient le langage des lois pour renverser toutes les lois; ce
-Lafayette, qui n'était peut-être pas à Paris, mais qui pouvait y être;
-ils échapperaient donc à la vengeance nationale! Ne confondons plus les
-temps. Voyons les principes, voyons la nécessité publique; voyons les
-efforts que le peuple a faits pour être libre. Il faut au peuple un
-gouvernement digne de lui; il lui faut de nouveaux juges, créés pour les
-circonstances; car si vous redonniez les juges anciens, vous rétabliriez
-des juges prévaricateurs, et nous rentrerions dans ce chaos qui a failli
-perdre la nation. Le peuple vous environne de sa confiance. Conservez-la
-cette confiance, et ne repoussez point la gloire de sauver la liberté
-pour prolonger, sans fruit pour vous-mêmes, aux dépens de l'égalité, au
-mépris de la justice, un état d'orgueil et d'iniquité. Le peuple se
-repose, mais il ne dort pas. Il veut la punition des coupables, il a
-raison. Vous ne devez pas lui donner des lois contraires à son voeu
-unanime. Nous vous prions de nous débarrasser des autorités constituées
-en qui nous n'avons point de confiance, d'effacer ce double degré de
-juridiction, qui, en établissant des lenteurs, assure l'impunité; nous
-demandons que les coupables soient jugés par des commissaires pris dans
-chaque section, souverainement et en dernier ressort.»
-
-Il y eut quelques applaudissements à la fin de ce discours hardi; on ne
-s'arrêta pas à ce que deux ou trois phrases pouvaient avoir
-d'agressif;--surtout en passant par l'organe désagréable de
-Robespierre;--et l'on admit la députation aux honneurs de la séance.
-
-Ensuite, sur la proposition de l'ex-capucin Chabot,--qui, en abjurant sa
-religion, avait abjuré également toute humanité,--l'Assemblée décréta en
-principe qu'une Cour populaire jugerait les coupables, et elle renvoya
-pour le mode d'exécution à la Commission extraordinaire, en l'obligeant
-à faire son rapport séance tenante.
-
-La Commune crut triompher cette fois.
-
-Il était une heure du matin lorsque Brissot parut à la tribune, tenant
-en main le rapport attendu avec tant d'impatience.
-
-Robespierre souriait.
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-Les représentants, subissant l'influence de l'heure avancée, ne
-prêtaient plus qu'une attention confuse aux débats expirants.
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-Mais quel ne fut pas l'étonnement universel lorsque Brissot,
-méconnaissant le voeu de la députation et le décret de l'Assemblée
-elle-même, exposa les inconvénients qui résulteraient de la création du
-nouveau tribunal suprême demandé par les commissaires de la Commune.
-Selon lui, le tribunal criminel ordinaire, à qui l'Assemblée nationale
-avait renvoyé la connaissance du complot du 10 août, offrait toutes les
-garanties désirables «et toute la célérité que des hommes justes peuvent
-désirer.» Brissot résuma les motifs de ce rapport dans un projet
-d'adresse aux citoyens de Paris qui devait contrebalancer les influences
-des membres exaltés de la Commune, et dont la rédaction fait autant
-d'honneur à son coeur qu'à son jugement.
-
-On y remarque ce passage, plein de modération et de bon sens:
-
-«Citoyens, vos ennemis sont vaincus: les uns ont expié leurs crimes,
-d'autres sont dans les fers. Sans doute, il faut pour ceux-ci donner un
-grand exemple de sévérité, mais encore le donner avec fruit. Il faut
-bien se garder de les frapper avec le glaive du despotisme... Sans
-doute, on aurait pu trouver des formes encore plus rapides, mais elles
-appartiennent au despotisme seul; lui seul peut les employer, parce
-qu'il ne craint pas de se déshonorer par des cruautés; mais un peuple
-libre veut et doit être juste jusque dans ses vengeances. On vous dit
-que les tyrans érigent des commissions et des chambres ardentes; et
-c'est précisément parce qu'ils se conduisent ainsi que vous devez
-abhorrer ces formes arbitraires.»
-
-Soit lassitude, soit conviction, l'Assemblée adopta unanimement ce
-projet d'adresse,--au grand désappointement de Robespierre et de sa
-cohorte, qui durent s'en tenir aux honneurs de la séance. Toutefois,
-comme elle ne voulait pas les mécontenter absolument et qu'elle
-reconnaissait d'ailleurs que plusieurs membres du tribunal criminel
-ordinaire étaient suspects au peuple, elle décréta, avant de se séparer,
-la formation d'un nouveau jury et ordonna que les sections nommeraient
-chacune quatre jurés.
-
-Ainsi se termina, à deux heures du matin, cette séance haletante où
-l'opiniâtreté de la Commune dut céder encore une fois devant les
-scrupules réveillés de la partie honnête de l'Assemblée législative.
-
-
-
-
-IV.
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-THÉOPHILE MANDAR.--INTIMIDATION.--JOURNÉE DU 17.--LA COMMUNE L'EMPORTE.
-
-
-L'adresse rédigée par Brissot fut imprimée le lendemain jeudi et
-affichée immédiatement dans toutes les sections. Elle ne fit qu'irriter
-ceux qui désiraient faire croire à l'effervescence du peuple, au
-courroux du peuple, à sa soif de vengeance! Des émissaires de la Commune
-se répandirent dans les principaux quartiers et firent courir le bruit
-qu'on voulait acquitter les Suisses; ils déterminèrent de la sorte
-quelques rumeurs isolées, dont on se promit de tirer parti.--Au nombre
-de ces orateurs de carrefour, qui joignaient une exaltation brutale à
-une grande vigueur de poumons, on remarquait Théophile Mandar, petit
-homme de bizarre tournure, de bizarre figure et de bizarre esprit. A
-ceux qui le plaisantaient sur l'exiguité de sa taille, il avait
-l'habitude de répondre fièrement, et en se redressant: «Il n'y a rien de
-si petit que l'étincelle!» Théophile Mandar exerçait beaucoup
-d'influence sur les Jacobins des faubourgs par son énergique et
-originale faconde; il était en outre vice-président de la section du
-Temple. Toutes ces considérations le firent distinguer de la Commune; et
-Robespierre ayant, par suite de son insuccès de la veille, refusé
-nettement de se représenter à la barre, on décida de lui substituer
-Théophile Mandar. C'était substituer la flamme à la fumée, le coup à la
-menace. L'orateur populaire n'était ni un homme de demi-mesure, ni un
-homme de demi-langage. Le vendredi, 17, à dix heures du matin, il
-pénétra seul dans l'enceinte de l'Assemblée, vêtu plus pittoresquement
-que proprement; et, de sa voix de tonnerre qu'on s'étonnait d'entendre
-sortir d'un si faible corps, il proféra les paroles suivantes:
-
-«--Je viens vous annoncer que ce soir, à minuit, le tocsin sonnera, la
-générale battra! Le peuple est las de n'être pas vengé. Craignez qu'il
-ne se fasse justice lui-même! _Je demande_ que, sans désemparer, vous
-décrétiez qu'il soit nommé un citoyen par chaque section pour former un
-tribunal criminel. _Je demande_ qu'au château des Tuileries soit établi
-ce tribunal.»
-
-Chacune de ces phrases, courte et hautaine, avait retenti comme un coup
-de feu. Les représentants en demeurèrent troublés. Quand il eut fini, il
-distribua gravement plusieurs copies de son discours; car j'ai oublié de
-dire que Théophile Mandar était une manière d'homme de lettres;--et,
-comme tous les hommes de lettres, il tenait beaucoup à ses phrases.
-
-Par exemple, il n'obtint pas les honneurs de la séance.
-
-Choudieu le réprimanda même très-dédaigneusement et
-très-catégoriquement:
-
-«--Il y a une proclamation faite, dit-il; elle est suffisante. Tous ceux
-qui viennent CRIER ici ne sont pas les amis du peuple. Si l'on ne veut
-pas obéir aux décrets de l'Assemblée nationale, elle n'a pas besoin d'en
-faire. _On veut établir un tribunal inquisitorial_; je m'y oppose de
-toutes mes forces; je m'opposerai toujours à un tribunal qui disposerait
-arbitrairement de la vie des citoyens!»
-
-La question se posait ouvertement. L'antagonisme entre l'Assemblée et la
-Commune apparaissait à nu. Celle-ci voulait peser sur celle-là; elle
-avait commencé par dire: _Je demande_; elle finissait par dire: _Je
-veux!_ L'Assemblée laissa éclater sa colère et le ressentiment de son
-amour-propre froissé grossièrement, et ce fut sur la tête de Théophile
-Mandar que l'orale fondit tout entier.
-
-Thuriot monta à la tribune après Choudieu, et se montra plus explicite
-encore:
-
-«--Il ne faut pas que quelques hommes viennent substituer ici leur
-volonté particulière à la volonté générale. Puisque dans ce moment on
-cherche à vous persuader qu'il se prépare un mouvement, une nouvelle
-insurrection; puisque dans ce moment où l'on devrait sentir que le
-besoin le plus pressant est celui de la réunion, on essaie encore
-d'agiter le peuple, je demande que le corps législatif se montre décidé
-à mourir plutôt qu'à souffrir la moindre atteinte à la loi, et décrète
-qu'il sera envoyé des commissaires dans les sections pour les rappeler
-au respect. Il ne faut pas de magistrats qui cèdent à la première
-impulsion du peuple lorsqu'on le trompe. J'aime la liberté, j'aime la
-Révolution; _mais s'il fallait un crime pour l'assurer, j'aimerais mieux
-me poignarder!_ La Révolution n'est pas seulement pour la France, nous
-en sommes comptables à l'humanité. Il faut qu'un jour tous les peuples
-puissent bénir la Révolution française!»
-
-Ah! c'étaient là de belles dispositions! c'étaient là de nobles
-principes! Les derniers efforts de ces hommes pour résister au courant
-de sang qui va bientôt les entraîner, l'accent généreux et sincère de
-quelques-uns, leur lutte désespérée, patiente, contre les Jacobins
-grondants et croissants, leur répugnance et leur lenteur à punir, enfin
-les sentiments d'ordre moral qui les animent encore, ont un caractère de
-dignité qu'on ne peut pas méconnaître. On les excuse quelquefois, on les
-plaint presque toujours.
-
-Aussi désappointé que Robespierre, et chargé plus que lui de
-l'indignation des représentants, Théophile Mandar, le bouc émissaire, se
-retira, ne rapportant qu'un échec de plus à ceux qui l'avaient envoyé.
-
-Pourtant, ses paroles germaient dans l'Assemblée; elles étaient la
-preuve désolante des résolutions implacables de la Commune; et, aux
-manifestations obstinées de ce nouveau pouvoir, d'autant plus despotique
-qu'il s'autorisait du peuple, il était facile de prévoir qu'on ne
-pourrait pas résister toujours. Ces réflexions absorbèrent une partie de
-la séance et réagirent sur les travaux de la Commission extraordinaire.
-Aussi lorsque, le même jour, une députation des citoyens nommés pour
-former les jurys d'accusation et de jugement parut à la barre,
-trouva-t-elle l'Assemblée fatalement disposée à l'écouter, comme de
-guerre lasse.
-
-Voici en quels termes s'exprima le chef de cette nouvelle députation:
-
-«--Je suis envoyé par le jury d'accusation, dont je suis membre, pour
-venir éclairer votre religion, car _vous paraissez être dans les
-ténèbres_ sur ce qui se passe à Paris. Un très-petit nombre des juges du
-tribunal criminel jouit de la confiance du peuple, et ceux-là ne sont
-presque pas connus. Si _avant deux ou trois heures_ le directeur du jury
-n'est pas nommé, si les jurés ne sont pas en état d'agir, _de grands
-malheurs se promèneront dans Paris_. Nous vous invitons à ne pas vous
-traîner sur les traces de l'ancienne jurisprudence. C'est à force de
-ménagements que vous avez mis le peuple dans la nécessité de se lever,
-car, législateurs, C'EST PAR SA SEULE ÉNERGIE que le peuple s'est sauvé.
-Levez-vous, représentants, soyez grands comme le peuple pour mériter sa
-confiance!»
-
-Il y a une variante de ce discours dans le _Patriote français_; nous la
-donnons ici, pour montrer combien, dans ces temps de troubles, les
-comptes-rendus des séances variaient selon l'esprit des journaux et la
-conscience des rédacteurs: «Si le tyran eût été vainqueur, déjà DOUZE
-CENTS échafauds auraient été dressés dans la capitale, et plus de trois
-mille citoyens auraient payé de leurs têtes le crime énorme, aux yeux
-des despotes, d'avoir osé devenir libres; et le peuple français,
-victorieux de la plus horrible conspiration, vainqueur de la plus noire
-trahison, n'est pas encore vengé! Les principes de la justice sont-ils
-donc différents pour un peuple souverain et pour un peuple esclave? Nous
-n'avons posé les armes que parce que vous nous avez promis justice; vous
-nous la rendrez!»
-
-La progression était régulièrement observée, rigoureusement suivie.
-Maintenant ce n'étaient plus les jurés qui étaient suspects, c'étaient
-les juges qui gênaient. Ruse aisée à concevoir! prétexte insidieux! Sous
-mille détours et mille déguisements, revenait sans cesse l'inexorable
-question de l'établissement d'un tribunal spécial, extraordinaire,
-suprême!
-
-A la fin, l'Assemblée se sentit au bout de son courage et de sa
-volonté...
-
-Elle ne put tenir plus longtemps contre le flot envahissant de ces
-pétitionnaires féroces.
-
-Elle annonça, en soupirant, que la députation allait être satisfaite; et
-bientôt, en effet, la Commission extraordinaire,--poussée, elle aussi,
-jusque dans ses derniers retranchements,--proposa, par l'organe
-d'Hérault de Séchelles, un projet de décret dont voici les principales
-bases:
-
-«Il sera procédé à la formation d'un corps électoral pour nommer les
-membres d'un Tribunal criminel destiné à juger les crimes commis dans la
-journée du 10 août courant, et autres crimes y relatifs, circonstances
-et dépendances.
-
-»Ce tribunal, qui prononcera en dernier ressort, sans recours au
-tribunal de cassation, sera divisé en deux sections composées chacune de
-quatre juges, quatre suppléants, un accusateur public, deux greffiers,
-quatre commis-greffiers et d'un commissaire national, nommé par le
-pouvoir exécutif provisoire.
-
-»Les deux juges qui auront été élus les premiers, présideront chacun une
-des sections.
-
-«Le costume et le traitement des membres composant le tribunal créé par
-le présent décret seront les mêmes que ceux attribués aux membres du
-Tribunal criminel du département de Paris, etc., etc.»
-
-Il n'y avait plus moyen d'éluder.
-
-L'Assemblée législative adopta ce projet de décret, sans discussion.
-Thuriot lui-même, Thuriot qui s'en était montré l'adversaire le plus
-chaleureux, demeura muet. Toute protestation eût été stérile en ce
-moment; son silence confessa l'ascendant de la Commune.
-
-Quoi qu'il en soit, Robespierre ne lui pardonna jamais son opposition
-d'un instant; et, après le 9 thermidor, on trouva dans ses papiers la
-note suivante, écrite de sa main: «Thuriot ne fut jamais qu'un partisan
-d'Orléans; son silence depuis la chute de Danton et depuis son expulsion
-des Jacobins, contraste avec son bavardage éternel avant cette époque.
-Il se borne à intriguer sourdement et à s'agiter beaucoup à la Montagne,
-lorsque le Comité de salut public propose une mesure fatale aux
-factions. C'est lui qui, le premier, fit une tentative pour arrêter le
-mouvement révolutionnaire, en prêchant l'indulgence sous le nom de
-morale, lorsqu'on porta les premiers coups à l'aristocratie.»
-
-
-
-
-CHAPITRE II.
-
-
-
-
-I.
-
-NUIT DU 17 AU 18.--ON NOMME LES MEMBRES DU TRIBUNAL.--ROBESPIERRE REFUSE
-LA PRÉSIDENCE.
-
-
-Il nous a paru nécessaire de débrouiller, un peu minutieusement
-peut-être, l'origine de ce tribunal, de bien faire connaître ses
-fondateurs, de porter la lumière dans les causes secrètes qui ont amené
-sa création, de n'omettre aucune des instances barbares qui l'ont
-déterminée. Les Suisses n'étaient qu'un prétexte, l'attentat du 10 août
-n'était qu'un moyen.--Livrez-nous l'échafaud, donnez-nous la clef des
-prisons! voilà ce que demandait la Commune en demandant l'établissement
-d'un tribunal populaire. Les députés le savaient bien; aussi firent-ils
-la sourde oreille autant que cela leur fut possible; puis à bout de
-résistance, ils se lavèrent les mains, à la manière politique de Ponce
-Pilate.
-
-A dater de ce jour vont commencer ces fatales proscriptions, ces
-aveugles représailles, ces assouvissements populaires dont le récit
-attend toujours et attendra longtemps un Tacite. De ce pouvoir tombé
-dans la rue et cassé en miettes, les ignorants, les criminels, les
-ambitieux, les sages et les fous, tout le monde enfin va se partager les
-morceaux. Une moitié de Paris va dénoncer l'autre, enfermer l'autre,
-tuer l'autre!
-
-La Commune ne perdit pas une seconde. A peine le décret de l'Assemblée
-eut-il été rendu, que les quarante-huit sections désignèrent des
-électeurs pour procéder au choix des membres du nouveau tribunal. Dans
-la nuit du 17 au 18, ces électeurs se rassemblèrent à l'Hôtel-de-Ville
-et nommèrent les juges et les quatre-vingt-seize jurés (deux par
-section.)
-
-Le premier nom qui sortit fut celui de Robespierre.
-
-C'était justice!
-
-Voici les autres noms, dont le _Moniteur_ publia le lendemain la liste
-incomplète et mal orthographiée:
-
-JUGES.--MM. Robespierre, Osselin, Mathieu, Pepin-Dégrouhette, Laveaux,
-d'Aubigni, Coffinhal-Dubail. (Il manque un juge.)
-
-ACCUSATEURS PUBLICS.--Lullier, Réal.
-
-MEMBRES DU JURY D'ACCUSATION.--Leroi, Blandin, Bottot (et non Bolleaux),
-Lohier, Loyseau, Caillère de l'Etang, Perdrix.
-
-SUPPLÉANTS.--Desvieux, Boucher-René, Jaillant, Maire, Dumouchel, Jurie,
-Mulot (et non Multot), Andrieux.
-
-GREFFIERS.--Bruslé, Hardy (et non Gardy), Bourdon, Mollard.
-
-C'étaient tous des membres de la Commune, ou des gens dévoués corps et
-âme au parti anarchiste. La plupart, tels que Lullier, Desvieux, Pépin,
-Bourdon, etc., avaient même fait partie des députations envoyées à
-l'Assemblée. On pouvait donc compter sur eux, à bon droit.
-
-Cette liste fut accueillie avec faveur par les sections, presque
-entièrement jacobinisées.
-
-Ensuite le conseil-général de la Commune qui, depuis le 10 août, s'était
-lui aussi déclaré en permanence, déclara que, la place du Carrousel
-étant le lieu où _le crime_ avait été commis, la place du Carrousel
-serait le théâtre de l'expiation.
-
-Sur la proposition de la section de Montreuil, une garde composée de
-citoyens et de gendarmes fut affectée au nouveau tribunal[2].
-
- [2] Voir les _Procès-Verbaux de la Commune de Paris_.
-
-On prit encore d'autres dispositions, et l'on se sépara, après avoir
-décidé que l'installation aurait lieu le lendemain, 18 août, au
-Palais-de-Justice.
-
-Dans cet intervalle, Robespierre se sentit atteint de scrupules
-singuliers; il refusa l'honneur de la présidence auquel l'appelait cet
-article du décret: «Les deux juges qui auront été élus les premiers
-présideront chacun une des sections.» Ce rôle lui parut sans doute trop
-subalterne; celui d'instigateur lui convenait mieux, quant à présent. Il
-n'en voulait pas d'autre.
-
-Ce refus ayant été diversement interprété, il se vit obligé de publier
-une lettre explicative. Nous la reproduisons:
-
-«Certaines personnes ont voulu jeter des nuages sur le refus que j'ai
-fait de la place de président du tribunal destiné à juger les
-conspirateurs. Je dois compte au public de mes motifs.
-
-»J'ai combattu, depuis l'origine de la Révolution, la plus grande partie
-de ces criminels de lèse-nation; j'ai dénoncé la plupart d'entre eux;
-j'ai prédit tous leurs attentats, lorsqu'on croyait encore à leur
-civisme; je ne pouvais être le juge de ceux dont j'ai été l'adversaire,
-et j'ai dû me souvenir que s'ils étaient les ennemis de la patrie, ils
-s'étaient aussi déclarés les miens. Cette maxime, bonne dans toutes les
-circonstances, est surtout applicable à celle-ci. La justice du peuple
-doit porter un caractère digne de lui; il faut qu'elle soit imposante
-autant que PROMPTE et TERRIBLE.»
-
-«L'exercice de ces nouvelles fonctions était incompatible avec celui de
-représentant de la Commune, qui m'avait été confié; il fallait opter: je
-suis resté au poste où j'étais, convaincu que c'était là où je devais
-actuellement servir ma patrie.
-
-»Signé ROBESPIERRE.»
-
-La liste du _Moniteur_ se trouva dès lors modifiée. Cette liste, envoyée
-à la hâte et où les noms sont presque tous estropiés (nous leur avons
-restitué leur orthographe), est d'ailleurs, comme nous l'avons dit,
-très-incomplète; entre autres, un nom des plus importants y est omis,
-celui du directeur du jury d'accusation:--Fouquier-Tinville.
-
-
-
-
-II.
-
-INSTALLATION AU PALAIS-DE-JUSTICE.
-
-
-L'installation du _Tribunal criminel du dix-sept août_--ainsi fut-il
-nommé du jour de sa création--se fit au Palais-de-Justice, dans la
-grand'chambre du parlement, au milieu d'une foule assez considérable,
-que l'on avait, la veille, prévenue et convoquée. Le grand escalier
-était principalement couvert de ces agitateurs à gages, que nous
-retrouverons partout dans le courant de cette histoire, au pied de
-l'échafaud comme sur les degrés de l'autel de l'Etre-Suprême, dans
-les tribunes de la Convention et dans la nef souillée de
-Notre-Dame,--éternel ramas de ces hommes _perdus de dettes et de
-crimes_, dont parle Corneille, qui poussent au char de toute révolution.
-Dans l'affreuse langue d'alors, on appelait cette multitude: la
-_huaille_. Son patriotisme ne se manifestait, en effet, que par des
-huées; son enthousiasme procédait par vociférations. Elle se croyait le
-peuple, comme se croit l'eau la vase qui monte des étangs battus.
-
-On voulait donner et l'on donna une certaine pompe à cette cérémonie; on
-emprunta même des formes antiques. Chaque membre du Tribunal fut tenu de
-monter sur une espèce d'estrade, et là, de proférer ces mots, en
-s'adressant à la foule:--Peuple! je suis un tel, de telle section,
-demeurant dans telle section, exerçant telle profession; avez-vous
-quelque reproche à me faire? Jugez-moi avant que j'aie le droit de juger
-les autres.
-
-Après une minute d'attente, si personne n'élevait la voix, il descendait
-et faisait place à un autre.
-
-Il n'y eut de réclamation contre aucun membre.
-
-Etait-ce donc à dire que tous ces hommes fussent également purs,
-également honorables? Leur passé était-il si complétement à l'abri de
-tout reproche? Quoi! pas une objection, pas une observation partie du
-sein de cet auditoire? Qui le stupéfiait de la sorte? Ah! c'était sans
-doute l'impudence de quelques-uns de ces jurés, qui, banqueroutiers,
-voleurs, intrigants, osaient faire retentir dans l'enceinte de la
-justice leur nom flétri par la loi et dire en face au peuple:--Jugez-moi
-avant que je juge les autres!
-
-Eh bien! ce que le peuple égaré ou tremblant n'eut pas le courage de
-faire, nous le ferons, nous, et nous arracherons leur masque à ces
-magistrats de hasard; nous dirons leurs titres à l'estime et au respect;
-nous les ferons descendre, couverts de honte, de l'estrade où l'audace
-les a hissés!
-
-Cette première formalité accomplie, les juges, les jurés, les
-accusateurs publics prêtèrent, en présence des représentants de la
-Commune, le serment d'être fidèles à la nation et de maintenir
-l'exécution des lois ou de mourir à leur poste.
-
-A leur tour, les juges reçurent le même serment des commissaires
-nationaux et des greffiers.
-
-Puis, on se mit à l'oeuvre.
-
-Les accusés ne manquaient pas, il n'y avait qu'à choisir. Les cachots
-regorgeaient, grâce aux visites domiciliaires, aux mandats d'arrêt du
-Comité de surveillance et aux dénonciations particulières. Des princes,
-des princesses, des journalistes, des ouvriers, des prêtres, des
-militaires! La moisson promettait d'être grasse, elle le fut.
-
-Lorsqu'on eut employé la plus grande partie de la journée à des
-dispositions générales[3] indispensables, on convint d'instruire
-l'affaire de M. Collenot d'Angremont, convaincu d'embauchage pour le
-compte de Louis XVI.
-
- [3] «Le jury spécial d'accusation désirant apporter à ses opérations
- toute la célérité dont ses fonctions se trouvent susceptibles, a
- nommé pour demander en son nom dans les bureaux de la mairie et dans
- ceux de la maison-commune tous les papiers et pièces dont il a
- besoin pour accélérer l'importante mission dont il est chargé, MM.
- Petit fils et Garnier. FAIT AU TRIBUNAL, SÉANCE TENANTE, l'an IVe de
- la liberté et Ier de l'égalité.» (_Procès-verbaux de la Commune._)
-
-Mais avant de suivre le Tribunal du 17 août dans ses premiers travaux,
-examinons, ainsi que nous l'avons promis, les antécédents des membres
-qui le composent;--et, avant qu'ils ne la rendent aux autres,
-rendons-leur à eux-mêmes la justice qui leur est due.
-
-
-
-
-III.
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-UN SYBARITE DE LA DÉMOCRATIE.--NICOLAS OSSELIN.
-
-
-«Les augures, en s'envisageant les uns les autres, se riaient au nez. Il
-devrait en être de même des hommes de loi; on peut m'en croire, car je
-l'ai été longtemps.» Ainsi s'exprimait effrontément à la tribune, le 22
-septembre 1792, cet Osselin qui avait abandonné la place de président de
-la première section du Tribunal pour celle de député à la Convention.
-
-Pourtant ce n'était pas un souvenir à venir évoquer. Nicolas Osselin
-avait été un triste et honteux homme de loi avant la Révolution. Les
-scandales de sa jeunesse l'avaient empêché, en 1783, d'être admis dans
-la compagnie des notaires de Paris. Comme il avait traité d'une charge,
-il plaida lui-même contre eux et perdit. C'était le fils d'un bourgeois
-aisé; il possédait le ton de la bonne compagnie et joignait à un visage
-agréable une grande élégance de costume et de manières. Il composait des
-vers galants, et l'une de ses romances: _Te bien aimer, ô ma tendre
-Zélie!_ qui fit longtemps les délices des boudoirs, est peut-être encore
-vivante dans le souvenir de quelques octogénaires. On peut donc supposer
-qu'il ne tenait pas extraordinairement à être notaire; cependant il
-tenait à être quelque chose, et son ambition ne se trouvait pas
-satisfaite par des succès de salon ou par des triomphes de coulisses.
-
-En 1789, il figura parmi les électeurs de Paris; puis devint membre de
-la municipalité, dont Bailly était le maire. Osselin se conduisit avec
-mesure dans les premières luttes de ce pouvoir nouveau contre les
-exigences d'un peuple naissant à la liberté. Mais les événements, à
-cette époque, emportaient les hommes ou les brisaient. Jeune, ardent,
-Osselin bondit avec les flots du torrent et adopta sans réserve les
-théories démocratiques; ennemi furieux de la cour, il combattit
-néanmoins les excès populaires. Le propre de ces organisations extrêmes
-est de se brouiller avec tous les partis. C'est ainsi que, lorsque La
-Fayette voulut donner sa démission de commandant des gardes nationales,
-Osselin, dans un élan d'enthousiasme, alla jusqu'à prier à genoux le
-général de conserver son commandement,--démarche peu digne, que censura
-Bailly lui-même, et dont Marat se servit plus tard pour dominer Osselin
-et pour le pousser dans les exagérations déjà trop naturelles à ce
-caractère faible et mobile[4].
-
- [4] _Histoire des Prisons de l'Europe._
-
-Bailleul, dans son _Almanach des Bizarreries humaines_ ou recueil
-d'anecdotes sur la Révolution, dépeint Osselin comme «un pauvre homme,
-un brouillon avec une activité de singe et toute l'intrigue d'un
-révolutionnaire. Il avait néanmoins un peu de cette faculté qu'on
-appelle de l'esprit à Paris, et qui consiste à donner à des riens une
-tournure plaisante. Quand il avait attrapé un bon mot, ou ce qu'il
-croyait en être un, il en riait le premier à gorge déployée et sans
-fin.»
-
-Osselin était administrateur des domaines lorsque le voeu des électeurs
-l'appela au nouveau tribunal criminel. Il avait activement figuré parmi
-les moteurs de l'insurrection du 10 août et, précédemment, en juillet,
-il avait pris la défense de Manuel et de Pétion, lors de leur
-destitution successive. Tous ces services méritaient une récompense; le
-refus de Robespierre le laissa président de la première section du
-Tribunal,--poste qu'il ne conserva que pendant plusieurs semaines,
-c'est-à-dire jusqu'au jour où il alla siéger à la Convention nationale.
-Il avait alors trente-neuf ans, et il habitait un coquet appartement
-dans une ancienne maison de la rue de Bourbon, au faubourg
-Saint-Germain.
-
-Pendant son court passage au Tribunal du 17 août, Osselin,--tout le
-monde s'accorde à le reconnaître,--fit preuve de modération et
-s'acquitta de ses fonctions de président avec une conscience qui
-mécontenta plusieurs fois la Commune et le peuple. C'est que ce n'était
-pas au fond un méchant homme. Hélas! c'était pis, peut-être. Sous une
-aveugle impétuosité, il cachait une faiblesse de caractère des plus
-dangereuses...
-
-
-
-
-IV.
-
-MATHIEU.--PEPIN-DÉGROUHETTE.--LAVEAUX.--D'AUBIGNI.--COFFINHAL-DUBAIL.
-
-
-Ce Mathieu ne fit que passer à travers le Tribunal du 17 août, comme
-Osselin. Au bout de quelques séances, on ne retrouve plus son nom.
-
-«Pierre-Athanase Pepin-Dégrouhette, espèce de cul-de-jatte, avait été
-renfermé à Bicêtre pendant quatorze ans, puis valet à l'Hôtel-Dieu, puis
-postulant aux justices subalternes de Montmartre et de La Villette. La
-fille d'un portier l'avait recueilli; il l'avait épousée et associée à
-sa misère.» Ces quelques lignes de biographie, dues à la plume bien
-informée d'un contemporain (l'avocat Maton de La Varenne, qui refusa
-d'être le défenseur de Fouquier-Tinville, après avoir été celui de tous
-les voleurs du royaume), ne contiennent rien de chargé.
-Pepin-Dégrouhette était un homme méprisable de tous points; il joignait
-la corruption de l'âme à la bassesse du visage. _Son immoralité n'était
-un problème pour personne_, selon l'expression d'un témoin dans le
-procès des prisons. Après la cassation du Tribunal, où il avait remplacé
-Osselin à la présidence de la première section, il fut arrêté comme
-prévenu de s'être enrichi dans ses fonctions par des voies illicites; et
-il n'échappa aux charges terribles qui pesaient sur lui qu'en
-remplissant à Saint-Lazare le rôle odieux de _mouton_ ou
-délateur,--ainsi que nous le verrons plus tard.
-
-A côté de cet être abject, nous sommes heureux de pouvoir reposer notre
-vue sur un homme intelligent, le plus instruit du parti jacobin, un des
-collaborateurs de Mirabeau dans son travail de la _Monarchie
-prussienne_, le célèbre lexicographe Laveaux. Celui-là au moins n'a pas
-de taches avilissantes sur son passé; c'est un révolutionnaire ardent,
-mais agissant par conviction, rarement par intrigue. Ami de
-Frédéric-le-Grand, qui lui avait donné une chaire de littérature
-française à Berlin, Laveaux avait écrit une trentaine de volumes de
-toute sorte, lorsque la Révolution française fit explosion. Il crut
-qu'il devait ses lumières à son pays et il revint en France, où jusqu'au
-mois de mai 1792 il rédigea le _Courrier de Strasbourg_, pour lequel il
-essuya quelques persécutions. Il était à Paris lors de la journée du 10
-août; lié avec les principaux chefs de la démocratie, il ne fut pas
-oublié par eux lors de la formation du nouveau Tribunal criminel. Il fut
-nommé président de la deuxième section, et la sagesse de sa conduite
-répondit à ce qu'on était en droit d'attendre de son savoir et de son
-expérience. Laveaux avait quarante-trois ans; il avait pris, à Bâle, les
-ordres dans l'église réformée. C'est l'auteur du grand dictionnaire qui
-porte son nom.
-
-Nous retombons maintenant dans l'ignorance et dans la fange. D'Aubigni,
-fils d'un ancien notaire de Blérancourt, dans le département de l'Aisne,
-est un portrait qui répugne au pinceau autant que le portrait de
-Pepin-Dégrouhette.
-
-Il n'appert pas, en effet, que Jean-Louis-Marie Vilain d'Aubigni fut un
-homme d'une probité exacte, d'une réputation immaculée. Sa mémoire nous
-arrive toute noircie à travers les nuages de la Révolution. Ancien
-procureur au parlement de Paris, puis agent d'affaires, on le voit
-poindre après la prise de la Bastille et aux événements des 5 et 6
-octobre, où il figure comme simple garde national. Un an plus tard, il
-se fait recevoir membre de la société des _Amis de la Constitution_,
-séant aux Jacobins de la rue Saint-Honoré. A partir de cette époque il
-_joue un rôle_, selon une expression d'alors, et il apparaît comme un
-des plus fougueux champions de la démocratie.
-
-La journée du 10 août le vit se multiplier aux alentours du château et
-dans le château même. Il sentait l'or et le convoitait. Peltier veut
-qu'il ait été un des instigateurs de la mort du journaliste Suleau, ce
-jeune homme que sa belle mine, l'éclat de ses armes et la fraîcheur de
-son uniforme avaient fait arrêter à huit heures et demie du matin sur la
-terrasse des Feuillants. «Un factieux, nommé d'Aubigni, chassé depuis de
-la municipalité nouvelle pour ses vols, accabla Suleau de reproches et
-d'invectives; il le fit dépouiller de son bonnet de grenadier, de son
-sabre et de sa giberne. Suleau protesta contre cette violence de la
-manière la plus énergique. Sur ces entrefaites arrive Théroigne de
-Méricourt; elle lui saute au collet et aide à l'entraîner; il se débat
-comme un lion contre vingt furieux, mais vainement! Mis hors d'état de
-défense, on le saisit, on le taille en pièces[5].»
-
- [5] _Dernier tableau de Paris ou Récit de la révolution du 10 août_,
- par J. Peltier.
-
-Dans un mémoire justificatif qu'il répandit lors de sa déportation,
-Vilain d'Aubigni a prétendu avoir sauvé la vie à une foule de personnes
-dans la journée du 10 août, notamment à la compagnie colonnelle des
-Suisses tout entière, ainsi qu'à l'état-major de ce régiment. Cette
-assertion, qui ne repose sur aucune espèce de témoignage, me paraît
-combattue par un passage d'un autre de ses mémoires, publié, celui-là,
-en l'an II, et dans lequel Vilain d'Aubigni s'exprime d'une manière bien
-différente: «Roland et ses complices, dit-il, ne peuvent me pardonner
-d'avoir, dans la nuit et la matinée de l'immortelle journée du 10 août,
-détruit leur espoir, en livrant à une MORT PROMPTE ET TERRIBLE les
-principaux chefs qu'ils avaient chargés de l'exécution de leur
-conjuration.»
-
-Quoiqu'il en soit, ce fut d'Aubigni qui, en sa qualité de commissaire de
-la section des Tuileries, inventoria, après l'invasion du château, les
-objets précieux qui s'y trouvaient. Cet inventaire fut long. Il fit
-main-basse sur quelques sacs;--on a prétendu, on a même imprimé que sa
-femme, craignant les perquisitions, avait, à son insu, rapporté à la
-Commune cent mille livres dont il s'était emparé. D'Aubigni eut à subir
-divers interrogatoires à cet égard, il se défendit mal; mais comme il
-était l'ami de Danton et que Danton était tout-puissant à cette époque,
-on ferma les yeux. Sur ces entrefaites, il fut appelé par les électeurs
-à faire partie du Tribunal du 17 août.--Quel juge!
-
-Le dernier qui se présente sous notre plume, ce n'est pas un voleur,
-c'est un bourreau, c'est Coffinhal. Une haute stature, des yeux noirs,
-d'épais sourcils, un teint jaune, la voix d'un butor, tel est le
-portrait de cet Auvergnat, d'abord médecin, ensuite procureur au
-Chatelet, puis révolutionnaire par tempérament. Il avait ajouté à son
-nom celui de Dubail, pour se distinguer de ses deux frères, Coffinhal et
-Coffinhal Dunoyer. Il avait trente-huit ans. Il figure assez sur les
-premiers plans de cette histoire pour que nous soyons dispensé d'en
-parler davantage en ce moment.
-
-
-
-
-V.
-
-LES DEUX ACCUSATEURS PUBLICS.--RÉAL, LULLIER.
-
-
-«Il n'est personne qui ne se souvienne d'avoir remarqué dans le monde un
-vieillard plus que septuagénaire, d'une taille moyenne, mais bien prise,
-d'une toilette modeste, mais propre et soignée, d'une tournure encore
-virile et quelque fois sémillante, qui ne rappelait en rien la caducité
-de l'âge et les orages de la vie; d'une figure peu régulière, mais qui
-avait été agréable, et qui l'était encore à force d'expression; coiffé
-de beaux cheveux blancs qu'on envierait à vingt ans, et armé d'un regard
-bleu, lucide et transparent où n'avait jamais cessé de briller le feu
-d'une ardente jeunesse.
-
-»Quand le dîner tirait à sa fin, et que la conversation devenait
-tout-à-coup générale autour d'une table splendidement servie, dont j'ai
-vu faire les honneurs par une des plus aimables et des plus jolies
-femmes de Paris (Mme Coste), une voix souple et ferme, sonore et bien
-accentuée, s'élevait d'ordinaire, dominait toutes les autres, et
-finissait par captiver l'attention des plus distraits. C'est ce que
-n'était plus une causerie vague et souvent insipide pour ceux mêmes qui
-en font les frais; c'était une narration spirituelle, animée, riche sans
-digression, pleine sans verbiage, érudite sans pédantisme, et polie sans
-afféterie, dont l'attrait paraissait d'autant plus piquant aux écouteurs
-que l'historien avait presque toujours été un des principaux personnages
-des scènes qu'il racontait. Or, ce n'était pas là de ces scènes
-vulgaires auxquelles la vanité seule d'un homme prévenu de son
-importance peut supposer quelque intérêt, parce qu'il imagine sottement
-que le reflet de son nom couvrira la pauvreté de son récit. C'était du
-grave, du grandiose, du terrible. Tous les acteurs imposants de la
-Révolution y jouaient leur rôle, depuis les despotes sanguinaires
-qu'avait faits la populace, jusqu'au grand homme que ses soldats avaient
-fait empereur; et voilà pourquoi, lorsque cet homme avait fini de
-parler, on gardait quelque temps le silence, comme pour l'entendre
-encore.
-
-»Cet homme, ce vieillard, c'était le comte Réal.»
-
-En puisant dans ses souvenirs, Charles Nodier en a rapporté cette vive
-peinture, que nos lecteurs nous remercieront sans doute d'avoir mise
-sous leurs yeux. Nous ajouterons peu de chose à ces traits fermement et
-spirituellement arrêtés. Réal, pour qui l'on devait créer un jour le
-titre d'_Historiographe de la République française_, est, comme Laveaux,
-un de ces hommes qu'on aime à rencontrer (justement parce qu'ils ne sont
-pas à leur place) parmi les brutes et les scélérats qui débordent en
-temps de révolution. Ils font un vilain métier, mais au moins ils ont
-les mains nettes; et en dehors de la politique ce sont des gens
-distingués, érudits, à demi-passionnés et à demi-habiles, de ceux-là qui
-se sauvent toujours en suivant simplement le courant des affaires. Aussi
-la fortune rapide de ce Pierre-François Réal, fils d'un garde-chasse,
-ensuite petit procureur au Chatelet, puis accusateur public au Tribunal
-du 17 août, et successivement substitut de Chaumette, commissaire du
-gouvernement au département de Paris, conseiller d'Etat, préfet de
-police sous l'Empire et comte par-dessus tout, cette fortune-là,
-disons-nous, ne doit pas étonner.
-
-Son collègue Lullier, avec moins d'importance réelle, s'agita davantage,
-mais il ne réussit qu'à être odieux. Favori de la Commune, il fut, en
-décembre, le compétiteur de Chambon pour la place de maire de Paris.
-Nous le verrons, dans les hideuses journées de septembre, continuer à la
-Force le rôle qui lui avait été confié au Tribunal du 17 août et
-désigner aux sabres des égorgeurs la tête blonde et charmante de la
-princesse de Lamballe.
-
-
-
-
-VI.
-
-LEROI.--BOTTOT.--LOHIER.--LOYSEAU.--CAILLÈRE DE
-L'ÉTANG.--BOUCHER-RENÉ.--MAIRE, ETC.
-
-
-Ceux-ci représentent le jury d'accusation et quelques suppléants. Le
-premier est un ci-devant marquis,--le marquis de Montflabert,--maire de
-Coulommiers. Il a renoncé à son titre et même à son nom pour s'affubler
-du sobriquet de _Dix-Août_. On a trouvé d'autant plus piquant d'en faire
-un juré qu'il est sourd, et par conséquent moins susceptible qu'un autre
-de se laisser influencer par les dépositions des témoins.--Il mourra sur
-l'échafaud.
-
-Bottot est jeune; il essaiera de provoquer l'acquittement de quelques
-prévenus;--il sera destitué.
-
-L'épicier Lohier est un des serviles comparses de la Commune. On sera
-content de lui au Tribunal du 17 août, on le conservera au Tribunal
-révolutionnaire.
-
-Loyseau était chirurgien-barbier dans un village de la Beauce avant la
-Révolution. Dans ses nouvelles attributions, il se montrera tellement
-sévère qu'on le croira digne d'aller siéger parmi les juges de Louis
-XVI, et qu'il se trouvera un département pour l'envoyer à la Convention
-nationale.
-
-Caillère de l'Etang, avocat, homme instruit.
-
-Boucher-René exercera les fonctions de maire de Paris, par intérim,
-après la démission de Pétion.
-
-Maire, de la section des Arcis, passera au tribunal du 10 mars et n'y
-sera pas suivi par une réputation de clémence.
-
-Je laisse de côté plusieurs noms, tout-à-fait enfouis dans l'ombre, tels
-que Jaillant, Jurie, Dumouchel (ne pas confondre avec l'ex-recteur de
-l'Université, évêque constitutionnel, etc.), Blandin, Andrieux (non pas
-le littérateur), et d'autres encore, pour qui l'oubli est un bienfait et
-le dédain une grâce.
-
-Cette brigade d'accusation était commandée par l'homme oublié dans le
-_Moniteur_, par Fouquier-Tinville, ancien procureur au Chatelet et
-_assassin en première instance_.
-
-
-
-
-VII.
-
-FOUQUIER-TINVILLE.
-
-
-Mais alors Fouquier-Tinville n'en était qu'à ses premières armes. Il
-débutait au Tribunal du 17 août. Que dis-je? C'était un nouvel époux; il
-venait tout récemment de convoler en secondes noces avec une jeune fille
-NOBLE, de petite taille, mais de très-jolie figure,--car l'accusateur
-public était sensible aux charmes de la physionomie. Il aimait aussi la
-bonne chère et il avait le mot pour rire à l'occasion. «Il avait
-surtout, dit Desessarts, un goût de prédilection pour les danseuses de
-spectacles, auxquelles il sacrifia sans réserve sa fortune.»--C'était du
-temps de sa première femme que ce _goût de prédilection_ lui était venu;
-cette femme se plaignait quelquefois de lui voir dissiper ainsi son
-patrimoine. Cela donna du mécontentement à Fouquier-Tinville. Mais, par
-bonheur, cette femme mourut bientôt, lui laissant sa liberté et trois
-enfants.
-
-Ce fut alors que Fouquier-Tinville s'éprit de la petite aristocrate en
-question. J'ignore si elle lui apporta de la fortune; il en avait
-besoin; car, après avoir vendu sa charge, il ne lui était resté que des
-dettes.--C'était la mode, chez quelques sans-culottes, d'épouser des
-filles de famille noble; on ne sait pas pourquoi. Le plus fétide d'entre
-tous, le capucin Chabot, ne se maria-t-il pas, en plein 93, avec une
-Autrichienne riche de 700,000 livres? Déclamez donc contre les titres et
-contre l'argent!
-
-Toutes les réhabilitations ont été tentées,--même celle de
-Fouquier-Tinville. Empressons-nous toutefois de déclarer que ce n'est
-pas parmi ses contemporains qu'il s'est trouvé un écrivain pour une
-pareille tâche. Quelques-uns ont pu lui accorder l'habileté, la
-connaissance profonde des affaires, le courage même,--mais aucun, aucun
-entendez-vous, ne lui a accordé le coeur d'un homme. Ses complices se
-reculaient souvent d'auprès de lui et le regardaient avec une admiration
-effrayée. Le _dépopulateur_! ainsi l'appelait-on au Comité de salut
-public; et Collot-d'Herbois,--Collot-d'Herbois que le sang ne devait pas
-épouvanter, cependant!--l'a flétri par une monstrueuse et éloquente
-parole, en disant de lui: IL A DÉMORALISÉ LE SUPPLICE!
-
-Le masque de Fouquier-Tinville est suffisamment connu par les gravures
-qui en ont été faites, et mieux encore par le portrait _écrit_ de
-Mercier, dans le _Nouveau Paris_ de l'an VI. Lorsqu'il fut nommé
-directeur du jury d'accusation, Fouquier était âgé de quarante-cinq ans
-à peu près. Il avait la tête ronde, les cheveux très-noirs et unis, le
-front étroit, le visage plein et grêlé, quelque chose de dur et
-d'effronté dans l'expression. Son regard, quand il le rendait fixe,
-faisait baisser tous les yeux; au moment de parler, il plissait le front
-et fronçait les sourcils,--qu'il avait néanmoins plus ouverts que ne le
-veulent les mélodrames;--sa voix était haute, impérieuse. Simplement
-retors et bourru au commencement de ses terribles fonctions, il devint
-dans la suite expéditif et insolent. L'odeur du sang le grisa, comme
-grise l'odeur de la poudre. Mais son ivresse était farouche, sans pitié;
-il avait l'air de poursuivre une vengeance personnelle. Ainsi devait
-être Tristan, le sinistre _compère_ de Louis XI.
-
-Fouquier-Tinville était grand et robuste.
-
-J'ai vu souvent son écriture;--elle est ferme, assurée, lisible, droite,
-ni trop grasse ni trop maigre,--une écriture de procureur.
-
-Appartenant, ainsi que Coffinhal, à une famille nombreuse, il prit le
-nom de Tinville, pour se distinguer aussi, lui, de ses frères, dont l'un
-était fermier et l'autre avocat. Il était né à Hérouel, près
-de Saint-Quentin. Un des parents de Fouquier-Tinville, M.
-Fouquier-d'Hérouel, a fait partie dans ces derniers temps de l'Assemblée
-législative.--Ajoutons, pour en terminer avec ces renseignements de
-famille, que l'accusateur public était un peu parent de Camille
-Desmoulins.
-
-
-
-
-VIII.
-
-DISPOSITIONS.
-
-
-A peine installé, le Tribunal se trouva arrêté par quelques difficultés
-de détail. Il nomma une députation chargée d'aller solliciter auprès de
-l'Assemblée la suppression d'une partie de ces formes «qui ne tendent
-qu'à entraver la procédure sans la rendre plus lumineuse.»--Le 19 au
-matin, cette députation ayant été admise à la barre, sa demande fut
-immédiatement renvoyée à la commission extraordinaire et convertie en
-décret.
-
-Dès lors, la justice put avoir son cours.
-
-Dans cet intervalle, le jury d'accusation avait commencé son oeuvre. On
-avait bien songé, en premier lieu, à instruire le procès du prince de
-Poix; mais toutes les pièces nécessaires n'étant pas recueillies, on se
-rejeta sur un plus mince particulier, sur Collenot d'Angremont. Après
-avoir reçu les dépositions écrites des témoins et rédigé l'acte
-d'accusation, Fouquier-Tinville fit rassembler les huit citoyens formant
-le tableau du jury d'accusation, et en présence du commissaire national,
-il s'exprima dans les termes usités:
-
---Citoyens, vous jurez et promettez d'examiner avec attention les pièces
-et les témoins qui vous seront présentés et d'en garder le secret. Deux
-motifs principaux rendent ici le secret nécessaire: nous ne sommes point
-encore arrivés à cette partie publique de la procédure qui doit faire
-juger si l'accusé est coupable ou non; il ne s'agit, quant à présent,
-que de découvrir s'il y a lieu ou non à l'accusation. Le secret est donc
-nécessaire pour ne point avertir les complices de prendre la fuite, et
-pour que les parents et amis de l'accusé ne soient point informés des
-noms des témoins, qu'ils auraient intérêt à écarter ou à séduire avant
-qu'ils ne déposent par-devant le jury de jugement. Vous vous expliquerez
-avec loyauté sur l'acte d'accusation qui va vous être remis; vous ne
-suivrez ni les mouvements de la haine et de la méchanceté, ni ceux de la
-crainte et de l'affection.
-
---Je le jure! répondit chaque juré.
-
-Ces déclarations faites, les témoins furent introduits et déposèrent de
-nouveau, mais cette fois verbalement; puis les jurés, ayant en mains
-toutes les pièces, se retirèrent dans une chambre particulière, pour
-examiner l'acte d'accusation.
-
-Après une assez longue délibération, ils conclurent, à la majorité des
-voix, qu'il y avait lieu à accusation contre Collenot d'Angremont.
-
-Ces formalités,--qui constituent la tâche du jury d'accusation,--se
-répétèrent pour tous les procès instruits par le Tribunal du 17 août.
-Nous avons cru devoir les indiquer rapidement; nous n'y reviendrons
-plus.
-
-Mais avant de faire pénétrer le lecteur dans la salle de jugement, il
-convient de rétablir la liste du _Moniteur_, afin qu'elle ne fasse plus
-autorité dans l'histoire. Pendant les trois jours écoulés depuis
-l'installation du Tribunal jusqu'à sa première séance, c'est-à-dire
-depuis le 18 août jusqu'au 21, il y avait eu des démissions, des
-mutations, des nominations nouvelles. Tel membre du jury d'accusation
-était devenu juge; tel autre avait été institué commissaire national.
-C'était une physionomie toute différente.
-
-Enfin, au 20 août, le Tribunal était organisé de la manière suivante:
-
-PRÉSIDENT DE LA PREMIÈRE SECTION.--Charles-Nicolas Osselin.
-
-PRÉSIDENT DE LA SECONDE SECTION.--Jean-Charles-Thiébaut Laveaux.
-
-JUGES.--Mathieu, Pepin-Dégrouhette, Vilain-d'Aubigni, Coffinhal-Dubail,
-Desvieux, Maire.
-
-COMMISSAIRE NATIONAL DE LA PREMIÈRE SECTION.--Bottot.
-
-COMMISSAIRE NATIONAL DE LA SECONDE SECTION.--Legagneur.
-
-ACCUSATEUR PUBLIC DE LA PREMIÈRE SECTION.--Lullier.
-
-ACCUSATEUR PUBLIC DE LA SECONDE SECTION.--Réal.
-
-MEMBRES DU JURY D'ACCUSATION.--Fouquier-Tinville, Leroi, Loyseau,
-Caillère de l'Etang, Perdrix, Dobsen, Crevel, Lebois.
-
-GREFFIERS.--Bruslé, Hardy, Méchin, Georges.
-
-COMMIS GREFFIERS.--Vivier, Montessuit, Masson, Binet, Bocquené, Laisné,
-Laplace, Neirot.
-
-HUISSIERS.--Trippier, Nicol, Doré, Heurtin, Tavernier l'aîné, Tavernier
-le jeune, Nappier, Bissonnet.
-
-
-
-
-CHAPITRE III.
-
-ÉPISODES DE LA VIE PRIVÉE D'ALORS.
-
-
-
-
-I.
-
-LES ROSES DE FRAGONARD.--LA FILLE DE CAZOTTE.
-
-
-En ce temps-là il y avait, dans un des appartements les plus tristes de
-Paris,--rue Gît-le-Coeur, s'il m'en souvient,--un bonhomme de soixante
-ans qui s'appelait Nicolas Fragonard et qui avait été jadis un peintre à
-la mode, comme Boucher son maître. Il avait vu poser devant lui, et dans
-le jour qui lui séyait le mieux, c'est-à-dire aux bougies, toute la
-France galante, depuis la France de l'Opéra jusqu'à la France de
-Trianon, les deux confins de la galanterie suprême. Il avait été peintre
-de sourires exclusivement,--peintre de S. M. la Grâce, _plus belle
-encore que la beauté_, selon le dire du poëte; et il avait fait courir
-tout le long, le long, le long des boudoirs ces guirlandes de petits
-amours vêtus à la mode de l'Olympe, qui gèlent et s'écaillent
-aujourd'hui dans les vitrines du quai Voltaire. Il est vrai qu'alors
-Nicolas Fragonard était jeune et joyeux; c'était surtout un garçon de
-bonne mine, portant le taffetas rose comme les Léandre de la
-Comédie-Italienne, plus galant que le dernier numéro des _Veillées
-d'Apollon_, baisant le bout des doigts à la façon des abbés poupins et
-pirouettant comme un militaire de paravent.
-
-Pendant trente ans et plus, Fragonard vécut de cette vie brillante et
-douce que le règne de Louis XV faisait à tous les artistes mondains. Il
-fut un grand peintre aussi lui, dans le sens que le dix-huitième siècle
-attachait à ce mot, grand peintre à la manière de Baudouin, de Lancret,
-de Watteau, enchanteurs de ruelles, qui ne regardaient ni aux rubans ni
-aux fleurs lorsqu'il s'agissait de costumer la Vérité,--pléiade
-ravissante, que l'on pourrait appeler les _mignons de l'Art_. Que
-n'a-t-il pas dépensé de charme et d'esprit dans ce chemin de la faveur
-qu'il parcourut d'un pied si léger! Combien de chefs-d'oeuvre naquirent
-sous ce pinceau, fait sans doute de quelques brins arrachés aux ailes de
-Cupidon! Tous les amateurs connaissent le _Chiffre d'amour_, le
-_Sacrifice de la rose_, la _Fontaine_, sujets tendres, qui font à peine
-rêver, qui font toujours sourire. Fragonard inventait cela, j'imagine,
-dans les soupers galants où on le conviait; et les allégories lui
-étaient fournies par ces Claudines d'hier, métamorphosées en Eliantes du
-jour par un coup de la baguette dorée de quelques fermiers-généraux.
-
-Fragonard vit de la sorte arriver chez lui la gloire et la richesse, ces
-deux courtisanes qui s'éprennent si rarement du même homme. Il vécut
-avec elles en bonne intelligence jusqu'au jour néfaste où la Révolution
-vint faire la part mauvaise à tous ceux qui vivaient de poésie peinte ou
-écrite, sculptée ou chantée. La Révolution les fit remonter, ceux-là,
-dans les mansardes d'où ils étaient descendus, en leur disant:--On n'a
-que faire de vous maintenant; voici venir le temps des choses
-politiques; restez là. Imprudent comme tous les beaux-fils prodigues, le
-peintre n'écouta pas la Révolution. Il crut que les Nymphes et les Jeux
-étaient éternels en France, à Paris, sous ce ciel d'un blanc de poudre
-en été, dans ces hôtels gardés par de si beaux suisses à galons, dans
-ces cercles où le tournebroche de l'esprit était incessamment monté,
-dans ces bosquets toujours remplis d'amants, dans ces théâtres toujours
-remplis d'oisifs. Il crut à l'immortalité du luxe et de l'art, son
-compère. Que dire enfin? Il crut aussi un peu à lui-même et à son
-talent; c'était une faiblesse bien pardonnable chez un homme qui avait
-été aussi longtemps à la mode que Fragonard. Il continua donc à jeter de
-tous les côtés ces petits tableaux coquets, ces dessins lavés au bistre,
-ces scènes d'enchanteresse perdition où l'amour joue le principal
-rôle;--amour qui badine et par qui on se laisse badiner, flamme d'un
-quart d'heure qui s'éteindra au bout de cette svelte allée de peupliers,
-soupirs qui voltigent sur les lèvres à la façon des papillons, jeux de
-l'esprit et du coeur. O Fragonard! cette fois on passa auprès de vos
-petits chefs-d'oeuvre, non-seulement sans les voir, mais même sans
-vouloir les voir.
-
-Il s'obstina pourtant. Lorsque le peuple tirait le canon contre les
-invalides de la Bastille, Fragonard encadrait un _aveu_ dans un boudoir
-lilas, le dernier boudoir de ce temps. Lorsque le peuple massacrait les
-gardes-du-corps de Versailles, aux journées des 5 et 6 octobre,
-Fragonard chiffonnait la houppelande azurée d'un Tircis, dansant sur
-l'herbe au son d'un fluet tambourin. Lutte courageuse, mais désespérée!
-car nul ne pensait plus à Fragonard. Son monde de marquises et de
-petits-maîtres, à présent tremblant et retiré, n'avait plus le coeur aux
-fantaisies galantes de son pinceau. Les danseuses? Elles étaient passées
-des bras de la noblesse aux bras du tiers-état, qui n'entendait que bien
-peu de chose aux élégances. Fragonard avait donc l'air de revenir du
-déluge avec ses tableaux d'un autre âge; peu s'en fallut même qu'on ne
-le traitât de contre-révolutionnaire.
-
-Il se résigna, à la fin; et quand il se vit bien et dûment oublié, il
-laissa de côté sa palette, comme font toutes les renommées chagrines qui
-ne peuvent travailler qu'aux lueurs du triomphe. Là-dessus, la
-Révolution,--qui n'a rien fait à demi,--lui prit sa fortune, comme elle
-lui avait pris sa gloire! Au lieu de résister et de se faire emprisonner
-pour la peine, il se retira, désolé et bourru, au milieu de quelques-uns
-de ses tableaux, dont il se créa une compagnie, la seule qu'il pût
-supporter. Ce fut ainsi que l'année 1792 surprit le vieux Fragonard dans
-une maison refrognée de la rue Gît-le-Coeur, où il se laissait aller
-solitairement à la mort et à l'oubli.
-
---S'ils savaient seulement s'habiller! disait-il quelquefois, les jours
-qu'il se hasardait à mettre les yeux à sa fenêtre; mais ils ont perdu le
-grand secret de l'ajustement. Plus de soie, plus de brocart. Ils ont des
-chapeaux américains, des lévites de drap sombre, des souliers sans rouge
-au talon. A peine si quelques-uns se font poudrer encore. Les autres
-vont les cheveux plats et sales. Et le peuple? Ah! le peuple! qui me
-rendra mes petites grisettes montées sur des mules hautes de six pouces,
-et le corsage fleuri comme une corbeille? Qu'elles étaient jolies, et
-comme cela valait la peine alors d'être peintre!
-
-Fragonard se lamentait de la sorte ou à peu près, lorsque le 16 août, au
-matin, comme il contemplait avec tristesse une très-jolie gravure faite
-d'après son tableau du _Serment d'amour_, il entendit frapper à sa porte
-d'un doigt timide. Il y avait bien longtemps que l'on n'avait frappé
-ainsi à la porte de Fragonard. Le vieux peintre sentit aux battements de
-son coeur que tout n'était pas complètement mort en lui. Il alla ouvrir
-et vit entrer une jeune personne de seize à dix-sept ans environ; une
-ample jupe en mousseline blanche, un mantelet noir attaché par un noeud
-de rubans bleus, un autre noeud semblable dans ses cheveux, composaient
-toute sa parure. Elle était suivie d'une négresse coiffée d'un
-madras.--Monsieur Fragonard? demanda la jeune fille, qui parut un peu
-surprise de l'aspect mélancolique de cette chambre.--C'est moi,
-répondit-il, ébloui de cette apparition charmante; ou plutôt c'était
-moi... Que voulez-vous à Fragonard, mon enfant, et qui êtes-vous pour
-vous être souvenue de ce nom, au temps où nous sommes?
-
-La jeune fille détacha le mantelet qui couvrait ses épaules. Ainsi
-dégagée, sa taille parut dans toute son idéale perfection. Son teint
-jetait de la lumière, et sa figure, d'un bel ovale, avait une expression
-ardente et douce à la fois.--Je suis la fille de Cazotte, dit-elle, et
-je désire que vous fassiez mon portrait.
-
-Fragonard se ressouvint. Dans les spirituelles compagnies d'autrefois,
-il lui était arrivé souvent de rencontrer le fantasque auteur du _Diable
-amoureux_, cet enjoué Cazotte, dont le mérite n'est pas apprécié
-suffisamment. Il avait causé plusieurs fois avec lui, sur le coin de la
-cheminée, à l'heure où le poétique rêveur se plaisait à écarter de la
-meilleure foi du monde un pan du voile de l'avenir. Cela avait suffi
-pour établir entre eux une liaison, frivole sans doute, mais toutefois
-durable dans sa frivolité. Fragonard ne pensait jamais à Cazotte sans
-ressentir un petit frisson; cela venait de quelques prédictions
-singulières que l'illuminé des salons avait faites au peintre des
-boudoirs--tout en le regardant de ce grand oeil, bleu et ouvert, qui
-était bien l'oeil d'un illuminé, en effet.
-
-Mais Fragonard ne connaissait pas la fille de Cazotte. En la voyant
-entrer dans sa pauvre cellule, il avait été tenté de la prendre tout
-d'abord pour le spectre adoré de Mme de Pompadour à quinze ans. Il la
-fit asseoir, et lui dit d'un accent ému:
-
---Soyez bien venue, vous, la fête de mes pauvres yeux; soyez bien venue,
-vous qui me rapportez l'éclat et la suavité d'un temps que je pleure
-tous les jours avec égoïsme. Ah! mademoiselle Cazotte, je ne vous
-attendais pas! Je croyais toute espérance ensevelie pour moi. Savez-vous
-que voilà deux années que je vis dans cette solitude de la rue
-Gît-le-Coeur, la rue bien nommée! Soyez bénie, vous qui me revenez avec
-mes rubans bleus sur votre tête, avec mes roses sur vos joues, avec mes
-paillettes dans votre regard, avec tout mon bonheur et toute ma
-renommée! Vous êtes la muse de Fragonard autant que la fille de Cazotte!
-
-Il pleurait de joie en disant cela; et, comme elle lui rappela qu'elle
-était venue pour son portrait:--Votre portrait? ajouta-t-il, mais ne
-l'ai-je pas déjà fait cent fois! Ne le voilà-t-il pas là et là, puis
-encore là (il montrait ses toiles accrochées au mur): ici Colinette et
-plus loin Cydalise; ici Hébé et à côté Léda? N'êtes-vous pas l'idéal que
-j'ai toujours poursuivi et quelquefois atteint? Pourquoi voulez-vous que
-je fasse votre portrait? le voilà tout fait, emportez-le, jamais je n'ai
-fait mieux.
-
-Et Fragonard, monté sur une chaise, atteignait un merveilleux petit
-tableau où une jeune fille était représentée attachant un billet doux au
-cou d'un _chien fidèle_.
-
-Mlle Cazotte, souriant de son délire, essaya de lui faire comprendre
-qu'elle désirait être peinte dans une attitude plus conforme à ses
-projets, car c'était à son père qu'elle destinait ce portrait, à son
-père de qui les événements politiques pouvaient un jour la séparer.
-Fragonard comprit enfin. Mais alors son front s'assombrit et il secoua
-douloureusement la tête.
-
---Hélas! je ne sais plus peindre, murmura-t-il; c'est une mauvaise vie
-pour un homme d'inspiration gracieuse et légère que cette vie de guerre
-civile, allez! Toujours la fusillade qui vient ébranler les vitres de
-vos fenêtres! toujours les fureurs de la multitude! Encore ces jours-ci,
-n'ai-je pas eu la tête brisée par l'écho des mitraillades de la place du
-Carrousel? Il y a bien longtemps, ma chère demoiselle, que j'ai oublié
-mon métier; avec l'âge et avec la révolution, ma main est devenue
-tremblante comme mon coeur. Je ne suis plus un peintre.
-
---Monsieur Fragonard... dit la jeune fille, en insistant avec un
-sourire.
-
---Vous le voulez donc bien?
-
---C'est pour mon père.
-
---Eh bien! répondit-il avec effort, revenez demain; nous essaierons.
-
-Le lendemain, la fille de Cazotte revint dans l'atelier de Fragonard. Il
-avait acheté une toile de petite dimension sur laquelle il commença à
-tracer ses premières lignes. Mais tout en jetant les yeux sur son
-adorable modèle, il s'aperçut que peu à peu ce visage, d'une expression
-si brillante, s'obscurcissait sous l'empire d'une inquiétude secrète,
-que ce front limpide s'altérait graduellement, que ce regard radieux se
-couvrait d'un voile humide. Fragonard, surpris, lui demanda avec une
-sollicitude que son âge autorisait, d'où venait cette préoccupation
-chagrine. Mlle Cazotte lui apprit que son père était compromis dans les
-événements du 10 août et que sa correspondance tout entière avait été
-découverte dans les papiers du secrétaire de l'intendant de la
-liste-civile. Heureusement que Cazotte était en ce moment éloigné de
-Paris: il habitait auprès d'Epernay un petit village dont il était le
-maire; peut-être y demeurerait-il inaperçu et à l'abri des
-perquisitions.
-
---Aussitôt mon portrait achevé, dit-elle, ma mère et moi, ainsi que
-cette bonne négresse qui nous a accompagnées, nous retournerons le
-rejoindre, car il doit être bien inquiet!
-
-Fragonard l'avait écoutée avec attention, et en frémissant. Il savait
-que l'orage révolutionnaire franchirait les provinces et il craignait
-que la justice du peuple ne regardât pas aux cheveux blancs avant de
-s'abattre sur une tête proscrite. Néanmoins, il se garda bien de
-communiquer ses craintes à la jeune fille; il essaya, au contraire, de
-la rassurer.--Mais le portrait n'avança guère ce jour-là.
-
-Il n'avança guère non plus le 18. Mlle Cazotte, instruite du décret qui
-ordonnait la formation d'un tribunal criminel, accourut épouvantée dans
-la maison de la rue Gît-le-Coeur. Des pleurs coulaient sur ses joues;
-elle essaya de poser cependant. La même désolation opprimait Fragonard.
-
---Mademoiselle, disait-il, je n'ai jamais peint que la joie et le
-plaisir; je ne sais pas, je n'ai jamais su peindre les pleurs. De grâce,
-faites trève à votre chagrin. Voulez-vous encore des roses autour de
-vous? j'en sèmerai autant qu'il vous plaira. Mais, par pitié! ne me
-faites pas peindre ces pleurs!
-
-A travers ces souffrances partagées, le portrait s'acheva cependant.
-Mlle Cazotte était représentée assise sous un berceau de roses. Les
-roses avaient toujours enivré Fragonard. Lors de la dernière séance,
-Mlle Cazotte vint chez lui, accompagnée de sa mère, une créole qui avait
-été parfaitement jolie et qui l'était encore quoiqu'elle eût de grands
-enfants. Elle avait cette grâce négligée des femmes de la Martinique, et
-cet accent nonchalant d'enfance et de caresse. Quelque chose d'étranger
-se remarquait aussi dans ses vêtements; sa tête était entourée d'une
-mousseline des Indes, disposée avec un goût infini. La mère et la fille
-remercièrent avec effusion le vieux peintre, qui ne s'était jamais senti
-si ému; et, le soir même, elles reprenaient la route de la Champagne.
-
---Pourvu qu'elles arrivent à temps! soupira Fragonard.
-
-Et serrant avec soin ses pinceaux dans la grande armoire, il ajouta d'un
-ton de voix singulier:
-
---Elles étaient bien rouges, les roses que j'ai amoncelées autour de
-cette enfant!
-
-
-
-
-II.
-
-LA MAISON DE CAZOTTE, A PIERRY.--CORRESPONDANCE.--ARRESTATIONS.
-
-
-Jacques Cazotte était maire de Pierry, petit village de vignobles à une
-demi-lieue d'Epernay. Il habitait une grande maison, composée d'un
-rez-de-chaussée et de mansardes, et flanquée de deux ailes qui
-n'existent plus. On entrait par une vaste cour entourée d'arbres et
-coupée par de nombreuses plate-bandes toutes couvertes de plantes de la
-Martinique apportées et multipliées par Mme Cazotte. En haut d'un perron
-très élevé, un magnifique perroquet blanc se pavanait sur un
-juchoir.--Tel était l'aspect extérieur de cette maison, devenue
-aujourd'hui, après plusieurs possesseurs intermédiaires, la propriété de
-M. Aubryet, père d'un de nos littérateurs les plus spirituels. Les
-jardins et le parc qui en dépendent, quoique encore très beaux
-assurément, n'ont plus l'énorme étendue d'autrefois.
-
-La maison de Cazotte donnait et donne toujours sur la rue principale de
-Pierry.
-
-En attendant le retour de sa femme et de sa fille qu'il avait envoyées à
-Paris pour s'enquérir de la réalité des périls qu'il courait, Jacques
-Cazotte, resté seul avec son fils Scévole,--qui, je crois, existe encore
-et est retiré à Versailles,--passait les jours dans la lecture des
-livres saints. C'était alors un vieillard de soixante-douze ans, haut de
-taille, le regard vif et bienveillant, les dents belles. Profondément
-religieux, il savait, quand il le voulait, redevenir un homme du monde;
-et son langage, trempé aux plus pures sources de l'esprit français,
-charmait les gens de qualité et les gens de science qui le fréquentaient
-d'habitude. Célèbre par ses visions, plus célèbre par ses romans, et
-entre autres par le _Diable amoureux_, qui est vraiment un
-chef-d'oeuvre, il ralliait autour de lui l'estime, la curiosité, la
-tendresse, l'admiration, c'est-à-dire tout ce qu'un homme peut envier
-pour couronner le déclin de ses ans. C'eût été un heureux vieillard, si,
-en face des désastres de son pays, il eût pu conserver ce rare et
-précieux sang-froid, ce calme souverain, qui, dans tous les cas, n'est
-que le partage de l'égoïsme ou de la philosophie,--deux termes synonymes
-en temps de révolution. Par malheur, ou plutôt par bonheur (c'est comme
-on veut l'entendre), Cazotte avait une âme impressionnable, généralement
-imbue de l'amour de la patrie, vibrant à toutes ses gloires et à toutes
-ses douleurs. Quoique sur le bord de la tombe, il n'avait pu voir
-s'avancer les faucheurs révolutionnaires sans essayer de les combattre;
-et de sa plume colorée, toujours jeune, emportée et brillante, il avait
-aidé au succès du journal de son ami Pouteau, intitulé: _les Folies du
-mois, journal à deux liards_. Pouteau était secrétaire de M. Arnaud de
-Laporte, intendant de la Liste-civile. Il recevait les articles que
-Cazotte lui envoyait de Pierry.
-
-Cette collaboration, anonyme du reste, comme toutes les collaborations à
-cette époque, n'aurait pas suffi à compromettre le maire de Pierry, si,
-après la journée du 10 août, les papiers de la Liste-civile n'eussent
-été inventoriés, et si la correspondance tout entière de Cazotte ne fût
-tombée, comme nous l'avons dit plus haut, entre les mains de ses ennemis
-politiques. Ces lettres, qu'il avait l'habitude de dicter à sa fille
-Elisabeth,--lettres d'ailleurs excessivement remarquables par la forme
-et dont quelques-unes ont été publiées dans les journaux
-d'alors,--contenaient l'expression sans voile de ses sentiments
-royalistes. «O Paris! s'écriait-il, Paris! vaux-tu bien la peine qu'on
-pleure sur toi! On voit quelquefois, dans le marais le plus infect, des
-portions de gaz fixé que le soleil dore des plus brillantes couleurs du
-prisme. Voilà ton image.» Il appelait les Jacobins les _Jacoquins_ et
-disait: «Nous ne serons malheureusement délivrés de cette vermine que
-par la vapeur de la poudre à canon.»
-
-Cazotte ignorait cette importante et funeste découverte. Sa fille et sa
-femme, lorsqu'elles furent de retour à Pierry, tâchèrent de la lui
-cacher; mais à leurs embrassements mêlés de larmes, à leurs transes
-continuelles, surtout à leurs instances pour l'engager à fuir, à
-s'expatrier, comme faisaient désespérément les derniers serviteurs de la
-royauté, il devina une partie du danger qui le menaçait.
-
-Mais lui, mû par cette obstination douce des vieillards, il résista à
-toutes les prières, disant que s'il devait mourir, il voulait mourir en
-France, à son poste comme un soldat, à son autel comme un prêtre.
-
-Un jour cependant que son fils Scévole s'était joint à sa fille et à sa
-femme pour le supplier de se rendre à leurs voeux, il parut un instant
-ébranlé. Ses yeux se promenèrent avec attendrissement sur ces trois
-fronts baignés de larmes; ses bras entourèrent ces trois têtes levées
-vers lui; son coeur se prit à battre comme à l'heure des grandes
-décisions. Il allait céder peut-être, lorsque, tout à coup, s'arrachant
-à leurs embrassements, il ouvrit le livre des Machabées, et, comme saisi
-d'une inspiration sainte, il lut d'une voix assurée et haute ce passage
-où le vieil Eléazar repousse les propositions de ceux de ses amis qui
-veulent le soustraire à la mort:--«Mais lui, considérant ce que
-demandaient de lui un âge et une vieillesse si vénérables, et ces
-cheveux blancs qui accompagnaient la grandeur de coeur qui lui était si
-naturelle, et la vie innocente et sans tache qu'il avait menée depuis sa
-jeunesse, il répondit: En mourant avec courage, je paraîtrai plus digne
-de la vieillesse où je suis, et je laisserai aux jeunes gens un exemple
-de courage et de patience, au lieu de chercher à conserver un petit
-nombre de jours qui ne valent plus la peine d'être préservés.»--La
-famille de Cazotte baissa la tête, car il lui semblait être en présence
-du vieil Eléazar lui-même; et à partir de ce jour, il ne fut plus
-question de fuite entre ces quatre croyants, qui tiraient leur règle de
-conduite des exemples de l'Ecriture.
-
-Mais la vie n'était pas heureuse à Pierry. Si petit que fût ce village,
-si peu d'importance que lui accordassent les dictionnaires
-géographiques, il renfermait néanmoins assez de mécontents et d'exaltés
-pour fournir un contingent à la révolte populaire. Cazotte était
-bienfaisant, mais il était riche ou du moins aisé; il était honnête
-homme, mais il aimait le roi et il allait à la messe; ces torts
-prévalurent aux yeux de ses administrés, on ne considéra ni son âge ni
-les services qu'il avait rendus dans ce coin de terre, on ne considéra
-que l'INTÉRÊT GÉNÉRAL, un des cinq ou six grands mots élastiques avec
-lesquels se justifient toutes les ingratitudes et tous les forfaits.
-Dénoncé à Paris, dénoncé à Pierry, Cazotte ne pouvait éviter son sort.
-Il attendait le malheur, le malheur ne se fit pas attendre.
-
-Un agent de la Commune, gros homme dont le nom est resté inconnu, fut
-envoyé à Pierry. Il arriva le matin, suivi de quelques gendarmes et d'un
-commissaire d'Epernay. Il trouva une maison calme, en fleurs; le
-perroquet était sur son bâton; la négresse travaillait auprès d'une
-fenêtre;--un petit chien bichon était couché auprès d'elle. L'agent
-pénétra jusque dans le salon où étaient réunis Jacques Cazotte, sa
-femme, son fils et sa fille.
-
---Reconnaissez-vous ces lettres? demanda-t-il au vieillard.
-
---Oui, monsieur, répondit celui-ci.
-
-Et apercevant le commissaire d'Epernay, qui cherchait à dissimuler sa
-présence derrière les gendarmes, il le salua d'un sourire.
-
---C'est bien; vous allez nous suivre, voici le mandat d'arrêt.
-
---Monsieur s'écria Elisabeth, c'était moi qui écrivais pour mon père!
-
---Eh bien! repartit l'agent étonné, je vous arrête avec lui.
-
-C'était là tout ce que demandait la noble fille. La mère sollicita la
-même faveur, elle lui fut refusée; l'agent de la Commune n'était pas
-venu pour faire tant d'heureux!
-
-On parcourut la maison, on saisit tous les papiers. La cour était
-encombrée de gens du village qui venaient avec une curiosité bête chez
-les uns, cruelle chez les autres, assister à l'arrestation de leur
-maire.
-
-Après que les scellés eurent été mis partout, Cazotte, qui avait réuni
-Elisabeth, Scévole et sa femme dans une suprême et douloureuse étreinte,
-ordonna à Jacques, son cocher, d'atteler tout de suite les chevaux à la
-voiture. On partit de Pierry à midi environ, et l'on arriva le lendemain
-à Paris par la barrière Saint-Martin. Conduits immédiatement à
-l'Hôtel-de-Ville, où se tenaient les séances permanentes du comité de
-surveillance, le père et la fille, après avoir subi un interrogatoire
-préalable, furent envoyés à la prison de l'Abbaye-Saint-Germain, pour y
-attendre que leur procès fût instruit.
-
-Ce n'était pas seulement à Pierry, dans la Champagne, que s'exerçaient
-ces arrestations; c'était sur tous les points de la France. Nous avons
-voulu, par cette scène détachée du livre de la vie intime, montrer
-comment cela se passait ordinairement. Le comité de surveillance s'était
-hâté d'envelopper Paris et la province dans un vaste réseau de
-proscription. C'est ainsi que Beaumarchais avait été arraché à ses
-filles, l'abbé Sicard à ses élèves; c'est ainsi que des émissaires
-nombreux parcouraient les campagnes et _recrutaient_ pour le compte du
-nouveau Tribunal.
-
-
-
-
-CHAPITRE IV.
-
-
-
-
-I.
-
-PREMIÈRE AUDIENCE.--PREMIÈRE CONDAMNATION A MORT.--PREMIÈRE EXÉCUTION.
-
-
-L'affaire Collenot fut portée le 20 août au jury de jugement.
-L'assemblée était nombreuse et impatiente. Osselin présidait; de ses
-cheveux arrangés avec art, de son linge aristocratique, de toute sa
-personne enfin s'exhalaient des parfums que les sans-culottes ne
-sentaient pas d'un bon nez.
-
-L'entrée de Collenot d'Angremont fut signalée par les murmures de
-l'auditoire. On s'attendait à ce qu'il serait condamné, quoiqu'on ne sût
-pas bien au juste quel était son crime; on voulait sa mort quoiqu'on
-ignorât ce qu'il avait fait pour la mériter. Mais il fallait au peuple
-une victime, n'importe laquelle,--et il aurait fait beau voir que
-d'Angremont n'eût pas été coupable!
-
-En résumé, voici ce dont on l'accusait: il avait obéi aux ordres et aux
-instructions du ministre Terrier-Monciel, en levant une sorte d'escouade
-de police, destinée à surveiller les réunions politiques et à prévenir
-les mouvements révolutionnaires. Cette bande d'espions avait des marques
-distinctives: tous portaient une cocarde à flocons de rubans pâles,
-qu'ils avaient une manière convenue de placer sur leur chapeau ou à leur
-bras; ils étaient armés d'un bâton de forme particulière, appelé entre
-eux _constitution_.
-
-L'imbécile rédacteur des _Révolutions de Paris_, Prudhomme, dans ce
-style emphatique et atroce qu'on lui connaît, s'exprime de la manière
-suivante sur d'Angremont et sur ses affidés: «Collenot, dit d'Angremont,
-était petit-fils d'un geôlier de Dijon; il devint l'ami, le confident de
-Médicis (Médicis, c'est le surnom que Prudhomme a inventé pour
-Marie-Antoinette); son ministère consistait à enrôler des scélérats
-exercés au métier de _brigands_, D'ASSASSINS, D'INCENDIAIRES. On en a
-trouvé une liste énorme dans ses papiers; ce fait a été constaté par le
-jury d'accusation: cette bande de sicaires était distribuée en brigades,
-et disséminée dans tous les quartiers de la capitale. Le jour, leur
-consigne était d'assister, soit aux séances de l'Assemblée nationale,
-soit à celles des Jacobins, soit à ces séances populaires qui se
-trouvaient au milieu des places publiques, et qu'on qualifiait du nom de
-groupes. Ils y prêchaient le royalisme et l'_idolâtrie_, ils y
-déclamaient contre les patriotes; et lorsque quelqu'un émettait
-librement son opinion, l'ordre était de lui susciter une querelle,
-d'appeler la force publique, de le faire conduire au corps-de-garde,
-d'où il était transféré au bureau central des juges de paix: là, les
-soldats de d'Angremont se faisaient reconnaître à certains signaux; le
-juge-de-paix les relâchait et le patriote _était précipité dans les
-cachots_...--La nuit, ces mêmes scélérats avaient la permission _de
-voler et d'assassiner_ en détail; la plupart des vols et des meurtres
-qui ont été commis pendant l'hiver ne proviennent que d'eux; et s'ils
-n'ont pas été punis, c'est que les juges de paix étaient payés pour les
-soustraire à la loi.»
-
-Ces exagérations, bien qu'elles portent en elles-mêmes leur ridicule,
-furent cependant produites au Tribunal;--mais de ces vols, de ces
-meurtres, on ne fournit aucune preuve.
-
-D'Angremont ne chercha pas d'ailleurs à atténuer ce que sa situation
-avait de fâcheux et de contre-révolutionnaire. Il convint qu'il était un
-excellent et fidèle royaliste, et qu'il avait de bons motifs de l'être,
-ayant toujours reçu des bienfaits de la cour. Il avait été maître de
-langues de Marie-Antoinette lorsqu'elle n'était que dauphine[6]. Plus
-tard, il fut employé dans les bureaux de l'Hôtel-de-Ville par Joly,
-ex-ministre de la justice, alors administrateur; et ce fut sur ces
-entrefaites que Terrier-Monciel le chargea d'organiser l'escouade en
-question.
-
- [6] Il avait aussi composé une _Grammaire française_, dont l'Assemblée
- constituante avait agréé l'hommage.
-
-J'avoue que je cherche en vain là-dedans matière à culpabilité. Si
-toutefois la reconnaissance et le dévouement sont des crimes, certes,
-Collenot d'Angremont était criminel, bien criminel!
-
-Les papiers trouvés chez lui prouvèrent qu'il se faisait rendre compte
-tous les soirs, par ses agents, des événements de la journée, et qu'il
-en rédigeait ensuite trois notes: une pour Louis XVI, une pour
-Terrier-Monciel et la dernière pour M. de Lieutaud, lieutenant de la
-garde du roi. Collenot d'Angremont était, sinon le chef, du moins
-l'instituteur et le payeur de cette bande, divisée en dix brigades;--les
-brigadiers recevaient 10 livres par jour; les sous-brigadiers, 5 livres;
-chaque homme, 2 livres 10 sols.
-
-Un grand nombre de témoins furent entendus: ils déposèrent de faits
-insignifiants. En somme, c'était une affaire de police particulière, à
-laquelle on donnait l'importance d'un complot.
-
-La mauvaise foi de Prudhomme est insigne dans son exposé que nous avons
-transcrit. Il attribue à la bande de d'Angremont «la plupart des vols et
-des assassinats qui ont eu lieu pendant l'hiver.» Or, la bande de
-d'Angremont n'existait pas pendant l'hiver, non, plus que pendant le
-printemps; elle comptait à peine UNE SEMAINE D'EXISTENCE au 10 août.
-Voici les termes précis de l'acte d'accusation: «Louis-David Collenot,
-dit d'Angremont, ci-devant secrétaire de l'administration de la garde
-nationale, à la maison commune, convaincu d'embauchage et d'avoir fait
-une levée d'hommes soldés et formés par brigades, _depuis le premier
-août jusqu'au huit_, sans ordre d'aucune autorité constituée; et d'avoir
-eu l'intention de former un complot tendant à troubler l'Etat dans une
-guerre civile, en armant les citoyens les uns contre les autres.»
-
-Il est difficile, on en conviendra, de croire à une grande quantité de
-vols et de meurtres de la part de ces brigades, surtout dans le court
-espace _du premier au huit août_.
-
-Mais le Tribunal avait son siége fait.
-
-La liste des témoins étant épuisée, le défenseur officieux de Collenot
-d'Angremont eut la parole. Ce défenseur (M. Julienne), dont le journal
-de Gorsas lui-même constata les efforts et «les grands talents,» se
-retrancha judicieusement dans l'incompétence du Tribunal pour juger le
-délit de son client, lequel, ayant été arrêté le 8 août, ne devait pas
-et ne pouvait pas, dit-il, être jugé par un jury désigné pour se
-prononcer sur les attentats du 10. On ne l'écouta pas.
-
-Après une séance de trente-deux heures, sans désemparer, le jury déclara
-que Collenot d'Angremont était coupable de conspiration contre l'Etat.
-Le commissaire appliqua la loi, et le Tribunal prononça la peine de
-mort, conformément aux art. 2 et 3 de la sect. 2 du tit. 1er de la
-seconde partie du Code pénal.
-
---Victime de la loi, dit Osselin, après le prononcé du jugement, que ne
-peux-tu scruter les coeurs de tes juges, tu les trouverais pénétrés.
-Marche à la mort avec courage; un sincère repentir est tout ce que la
-nation réclame.
-
-D'Angremont ne fit qu'un pas du tribunal à l'échafaud. Pendant le
-trajet, le peuple le força d'ôter la redingote nationale dont il était
-revêtu. L'exécution eut lieu le soir de l'arrêt, le 21 août à dix
-heures, aux flambeaux sur la place du Carrousel, récemment baptisée
-place de la Réunion. Ce spectacle fut sinistre et menaçant. La foule
-était immense, mais muette. C'était la première fois qu'elle voyait
-appliquer la guillotine aux châtiments politiques; à partir de cette
-nuit-là, le couperet allait avoir une opinion. Le règne du bourreau
-était inauguré.
-
-Afin de ne pas égarer notre reconnaissance, empressons-nous de dire que
-c'est à Manuel que nous devons une partie de ces dispositions
-sanguinaires. Après avoir installé le Tribunal criminel, il s'était
-empressé, le jour même, d'aller installer la guillotine en face des
-Tuileries.
-
-Pendant trois jours, le peuple avait pu voir l'effrayante machine,
-debout, et attendant une victime. Lorsque la tête du pauvre Collenot
-d'Angremont fut tombée, le bourreau,--Charles-Henri Sanson, un homme de
-cinquante ans, grand, avec une physionomie souriante,--fit mine de
-vouloir démolir et remporter son échafaud. Mais ce n'était pas le compte
-de la Commune de Paris. Manuel, qui avait assisté à l'exécution,
-congédia le bourreau d'un signe; la guillotine fut déclarée _en
-permanence_, comme l'Assemblée nationale.
-
-Manuel trouvait sans doute qu'elle remplaçait avec avantage,--en tant
-que monument,--les statues dont il avait, quelques jours auparavant,
-ordonné la destruction.
-
-Cet acte avait, par malheur, une autre signification, plus atroce, plus
-calculée. La guillotine en permanence, cela voulait dire aux membres du
-Tribunal:--On compte sur vous!
-
- Ce Collenot est sans doute le même dont il est parlé dans le tome
- XXIII des _Mémoires secrets_: «27 juin 1783. Tout devient ressource et
- moyen de fortune entre les mains d'un intrigant. C'est ainsi qu'un
- aventurier, nommé Collenot, fils d'un bourreau, après avoir été
- recruteur, s'est transformé en homme de lettres, en instituteur de la
- jeunesse, et, profitant de l'engouement général pour les _Musées_, a
- tenté d'en établir un; puis, ne pouvant réussir, a voulu s'associer à
- celui de Paris, dans l'espoir de s'y pousser au premier rang par ses
- cabales, et de faire plus facilement des dupes. Il a d'abord été
- soutenu dans ce projet par l'abbé Cordier de Saint-Firmin; mais cet
- honnête agent ayant reconnu l'indignité du candidat, bien loin de
- travailler à son admission, s'est efforcé de lui ôter toute envie de
- réussir en le démasquant aux yeux de ses confrères. Le sieur Collenot,
- furieux, a soutenu que c'était une diffamation, et a traduit en
- justice et au criminel l'abbé Cordier de Saint-Firmin, etc., etc.»
- (Voir pages 31, 32, 33.)
-
-
-
-
-II.
-
-ARNAUD DE LAPORTE.--UNE FEMME ASSOMMÉE.
-
-
-Il y avait un brave homme dans le royaume, un homme que les pauvres
-bénissaient et que les Jacobins eux-mêmes étaient forcés d'estimer; sa
-vie privée offrait l'exemple de toutes les vertus; sa vie publique était
-à l'abri de tout reproche; il était probe, franc, serviable, digne.
-C'était M. de Laporte. Il n'avait qu'un tort,--tort irrémissible aux
-yeux du Tribunal,--il était intendant de la Liste-civile. On trouva que
-cela était assez pour l'envoyer à la mort.
-
-Le 22, entre neuf et dix heures du matin, il fut amené devant les juges.
-Interrogé par le président, il déclara se nommer Arnaud de Laporte et
-demeurer au pavillon de l'Infante, dans le château des Tuileries.
-
-Il entendit ensuite la lecture de l'acte d'accusation, par lequel il
-était convaincu «d'avoir abusé des sommes immenses qui lui étaient
-confiées en les employant pour fomenter un germe de guerre civile, et
-amener par là le retour du despotisme.»
-
-Ces _sommes immenses_ se résumèrent, dans l'instruction, à quelques
-centaines de francs pour frais d'affiches; à la subvention des _Folies
-du mois_, journal à deux liards, qui paraissait depuis six mois
-seulement, et à l'impression de quelques pamphlets royalistes. Pas
-davantage.
-
-M. de Laporte embarrassa beaucoup le Tribunal par la netteté et la
-justesse de ses réponses. Son procès dura près de quarante heures.
-N'était l'échafaud qu'on n'osait faire chômer, on l'eût renvoyé
-certainement des fins de l'accusation. Il s'attacha surtout à détruire
-la force des preuves contenues dans différentes lettres surprises chez
-lui, en faisant observer qu'elles étaient adressées à son secrétaire, et
-qu'il ne pouvait pas répondre des faits particuliers. «Cependant, les
-mémoires d'impressions de différents libelles et la reconnaissance de
-l'imprimeur Valade, pour les sommes qui lui ont été délivrées, ne
-laissant aucun doute sur l'existence des CRIMES dont M. Laporte est
-accusé, le jury de jugement déclare qu'il croit à l'existence d'une
-conjuration.»
-
-Son défenseur officieux, M. Julienne, tenta vainement d'intéresser
-l'auditoire en faveur d'une existence toute de vertus et de bienfaits.
-L'auditoire resta inflexible, comme il l'était resté pour Collenot
-d'Angremont.
-
-M. de Laporte parut très-ému en entendant prononcer l'arrêt qui le
-condamnait à avoir la tête tranchée. Il avait espéré jusque là dans
-l'équité de ces hommes. Lorsqu'il fut revenu un peu à lui, il se tourna
-vers le peuple, et prononça, d'un accent pénétré, les paroles suivantes:
-
---Citoyens, puisse ma mort ramener le calme dans ma patrie et mettre un
-terme aux dissensions intestines! Puisse l'arrêt qui m'ôte la vie être
-le dernier jugement de ce tribunal!
-
-Un murmure unanime et désapprobateur couvrit cette dernière phrase.
-
---Monsieur Laporte, dit Osselin, le tribunal pardonne à votre situation;
-il respecte le malheur; mais il croit devoir vous observer que votre
-jugement est prononcé par des hommes justes, qui auraient voulu vous
-absoudre.
-
-Des hommes justes, Pepin-Dégrouhette, d'Aubigni et Coffinhal!...
-
-De l'aveu de tous les journaux, M. de Laporte montra ensuite beaucoup de
-fermeté jusqu'au moment de son supplice, qui eut lieu le 24, dans la
-soirée. Il eut la douleur de voir _assommer_ une femme qui, comblée de
-ses bienfaits, suivait la charrette en s'écriant:--Voilà le plus honnête
-homme du monde! Il ne put contenir ses larmes. Ameuté contre lui, le
-peuple criait, en le menaçant:--Toutes tes créatures périront de même!
-
-Arrivé au pied de la guillotine, où il avait été accompagné par le curé
-de Saint-Eustache, il recueillit ses forces et monta, sans être soutenu,
-le fatal escalier. Ses derniers regards se dirigèrent vers les
-Tuileries.
-
-La nouvelle de cette mort affecta vivement Louis XVI et la Reine, qui
-s'étaient habitués à considérer Laporte plutôt comme un ami que comme un
-serviteur. Condorcet eut, dans son journal, quelques paroles de pitié
-pour cette tête vénérable, et il essaya à cette occasion de tourner les
-esprits vers la clémence.--Stériles efforts!
-
-
-
-
-III.
-
-TROISIÈME EXÉCUTION.--LE JOURNALISTE DE ROZOY.
-
-
-De Rozoy est le premier homme de lettres que l'on ait condamné à mort
-pour ses écrits. Il ouvre la marche des nombreux journalistes bâillonnés
-par un gouvernement soi-disant libre et qui voulait toutes les
-libertés,--excepté cependant la liberté de la presse, la liberté de la
-parole, la liberté de l'opinion et quelques autres libertés.
-
-De Rozoy, tour à tour rédacteur de l'_Ami du Roi_ et de la _Gazette de
-Paris_, avait mérité le surnom de _Stentor de la royauté_. La véhémence
-de son style, l'éclat ardent de sa conviction, la témérité de sa
-polémique, avaient fait de lui le premier champion de la cour. Les
-Jacobins le haïssaient et le redoutaient d'autant plus qu'il leur avait
-dérobé leurs propres armes afin de mieux les combattre, c'est-à-dire
-leurs formes acerbes, leurs propos violents et leur tactique de
-déconsidération personnelle. Il attaquait corps à corps ses adversaires,
-et, après une lutte sanglante, il ne leur laissait pas même un haillon
-d'honneur ou de probité pour se couvrir. C'était un maître journaliste,
-d'ailleurs, qui regardait la dignité comme frivole en ce temps de guerre
-civile, et qui ne voulait pas laisser aux feuilles des sans-culottes le
-privilége de l'impertinence. Il jugeait que l'heure des civilités de
-Fontenoy était passée, et que, dans l'étroit défilé où s'était placée la
-monarchie, le meilleur parti pour elle était de chercher à se frayer un
-passage, l'épée à la main!
-
-Aussi la _Gazette de Paris_, surtout vers les derniers temps, était-elle
-devenue d'une lecture très-irritante pour les _patriotes_, qui ne se
-faisaient pas faute d'imputer au roi lui-même les paroles souvent
-imprudentes--il faut en convenir--de De Rozoy. La verte façon avec
-laquelle il traitait le peuple occasionnait des soubresauts au parti
-révolutionnaire. «Oh! la vile race, s'écriait-il en parlant de la
-population parisienne, que celle dont on peut tout faire en la
-nourrissant de papier, en l'amusant avec une cocarde, en lui donnant des
-fêtes où l'on crie: _Vivent les brigands!_»
-
-De Rozoy ne traitait guère mieux l'Assemblée; on en jugera par cette
-fable d'un très-bel et d'un très-fier accent, où il parle des _scélérats
-du Manége_:
-
-
-L'AIGLE ET LES CHARBONS DE FEU.
-
- Un aigle, un jour, du haut des cieux,
- Aperçoit sur l'autel du plus puissant des dieux
- Maintes victimes Immolées;
- Il s'élance, et de chairs déjà demi-brûlées,
- Pour régaler ses petits jouvenceaux,
- L'imprudent en son nid emporte des morceaux.
- Mais, par hasard, une braise enflammée
- Tient à l'un des débris, et son feu dévorant
- Brûle le nid et la race emplumée:
- Aigle et petits, tout meurt, et tous en expirant
- Maudissent, mais trop tard, le larcin sacrilége.
-
- Tremblez, tremblez, scélérats du Manége!
- Des biens dérobés au clergé
- Je vois sortir un feu qui ne pourra s'éteindre;
- Monstres, le ciel enfin sera vengé:
- Sa foudre est prête à vous atteindre!
-
-Les premiers Paris de De Rozoy portent fréquemment ce titre: _Honneur
-français_; il y règne un souffle chevaleresque très-élevé. On sent que
-le publiciste tient haut la tête et qu'il est dévoué à sa cause corps et
-âme. Il est franc jusqu'aux extrêmes limites. Il appelle ouvertement
-l'étranger au secours de Louis XVI,--comme dans son numéro du 6 juin, où
-il adresse à ses abonnés l'avis suivant: «Un nouvel ordre de choses va
-bientôt commencer: des souverains quittent leur capitale pour venir
-délivrer le monarque, réduit à se voir prisonnier dans la sienne. Vers
-la fin de ce mois, les nouvelles vont donc être du plus grand intérêt.
-Je suis autorisé à annoncer que, dès que l'armée des princes sera entrée
-en campagne, je recevrai très-exactement le bulletin de toutes ses
-opérations; quand elles seront d'un intérêt pressant, ce bulletin _sera
-écrit sur culasse d'un canon_, plutôt que de faire languir mon
-impatience, qui n'est que celle de mes lecteurs réfléchie sur moi.»
-
-La _Gazette de Paris_, en effet, _réfléchissait_ fidèlement les
-espérances et les inquiétudes du parti royaliste. C'est pourquoi le
-numéro du 9 août,--qui fut le dernier,--renfermait l'expression la plus
-complète du désespoir et du découragement.
-
-Voici comment s'exprimait De Rozoy:
-
-«Au moment où j'écris, toutes les hordes, soit celles qui délibèrent,
-soit celles qui égorgent, écrivent, discutent, calomnient, aiguisent des
-poignards, distribuent des cartouches, donnent des consignes, se
-heurtent, se croisent, augmentent le tarif des délations, des crimes,
-des libelles et des poisons. J'entends quelques êtres, tourmentés par
-cette petite curiosité qui s'alimente par des récits, me demander des
-_nouvelles_. Hommes trop futiles, ne sentez-vous pas que les dangers du
-roi doivent vous faire oublier toute autre chose!
-
-»Au moment où j'écris, le jacobite et fanatique Condorcet fait le
-rapport sur la question de la déchéance. Si les factieux osent prononcer
-la déchéance, ils oseront juger le roi, et s'ils le jugent, il est
-mort!--Mort!--Hélas! qui me répond de mon roi?... Lâches et insouciants
-Parisiens, c'était pour vous que le vainqueur de Coutras et d'Ivry
-disait: Si nous gagnons, vous serez des nôtres.»
-
-Les dernières lignes du dernier numéro de la _Gazette de Paris_ étaient
-celles-ci: «Quels forfaits nouveaux le jour qui va suivre doit-il
-éclairer?»
-
-Ces forfaits, nous les connaissons; ce sont ces _mélancoliques
-événements_ dont parle Barère.
-
-Aussitôt le triomphe du peuple assuré, une bande de garnements, conduits
-par Gorsas et quelques autres journalistes démagogues, se rua vers les
-bureaux de la _Gazette de Paris_. On brisa les presses, on saccagea la
-maison. On eût tué le journaliste comme on venait de tuer le journal;
-mais de Rozoy s'était réfugié à Auteuil. Gorsas et ses autres confrères,
-mus par un esprit de concurrence bien plutôt que par un sentiment de
-patriotisme, durent se contenter d'écraser la plume, n'ayant pu broyer
-le bras.
-
-Mais de Rozoy ne devait pas leur échapper longtemps. Il fut arrêté peu
-de jours après à Auteuil, dans la maison de campagne où il s'était
-réfugié, et on l'envoya grossir le nombre des prisonniers de
-l'Abbaye-Saint-Germain.--Jourgniac de Saint-Méard, dans son _Agonie de
-trente-huit heures_, a donné quelques détails sur l'arrivée et le séjour
-de De Rozoy dans cette prison:
-
-«Le 23 août, dit-il, vers cinq heures du soir, on nous donna pour
-compagnon d'infortune M. de Rozoy, rédacteur de la _Gazette de Paris_.
-Aussitôt qu'il m'entendit nommer, il me dit, après les compliments
-d'usage:--Ah! monsieur, que je suis heureux de vous trouver!... je vous
-connais de réputation depuis longtemps... Permettez à un malheureux,
-dont la dernière heure s'avance, d'épancher son coeur dans le vôtre.--Je
-l'embrassai. Il me fit ensuite lire une lettre qu'il venait de recevoir
-et par laquelle une de ses amies lui mandait: «Mon ami, préparez-vous à
-la mort; vous êtes condamné à l'avance... Je m'arrache l'âme, mais vous
-savez ce que je vous ai promis. Adieu.»
-
-«Pendant la lecture de cette lettre, continue Saint-Méard, je vis couler
-des larmes de ses yeux; il la baisa plusieurs fois et je lui entendis
-dire à demi-voix:--Hélas! elle en souffrira bien plus que moi!--Il se
-coucha ensuite sur son lit; et, dégoûtés de parler des moyens qu'on
-avait employés pour nous accuser et pour nous arrêter, nous nous
-endormîmes. Dès la pointe du jour, de Rozoy composa un mémoire pour sa
-justification, qui, quoiqu'écrit avec énergie et fort de choses, ne
-produisit cependant aucun effet favorable.»
-
-La _Chronique de Paris_ insinue que lorsqu'on vint le chercher pour le
-conduire au tribunal, de Rozoy manifesta une frayeur qu'il ne put céler,
-et, que pour ne pas être entendu des gendarmes, il fit en latin cette
-question aux prisonniers qu'il quittait:--_Credis ne de morte agere?_
-(Croyez-vous que cette affaire pourra me mener à la mort?) «La réponse
-ambiguë qu'il reçut, ajoute la _Chronique_, lui fit percer le nuage de
-l'avenir. Laporte était mort avec fermeté; il voulut, sinon l'imiter, au
-moins _singer ses derniers moments_.»
-
-Les principaux chefs d'accusation portés contre lui étaient--qu'il avait
-tenu un registre sur lequel les personnes qui désiraient, comme lui, le
-rétablissement de l'ancien régime pouvaient se faire inscrire à toute
-heure;--qu'il avait provoqué une convocation armée tendant à immoler les
-patriotes,--et qu'il avait publié la _Gazette de Paris_, journal connu
-par ses opinions _liberticides_.
-
-Selon Gorsas, les débats furent longs, embarrassés et fastidieux: «Ne
-pouvant éluder la loi qui lui avait été lue, de Rozoy chercha à y
-échapper par ses réponses métaphysiques qui firent faire d'étranges
-voyages au président, qui, par complaisance, paraissait disposé à le
-suivre d'un pôle à l'autre, si l'un des juges ne l'eût circonscrit dans
-une sphère plus étroite, et ne l'eût ramené au point des questions en
-l'interpelant de répondre catégoriquement et sans détours par
-l'affirmative ou la négative.»
-
-On fit ensuite lecture à de Rozoy de plusieurs lettres à lui adressées
-et prouvant suffisamment ses relations avec les émigrés et les
-contre-révolutionnaires; une entr'autres, signée par quelques habitants
-de Rennes, le félicitait de son rare courage à défendre la bonne cause:
-«--Continuez, y était-il dit, à tenir une liste exacte des factieux qui
-bouleversent l'empire; il n'est pas loin ce jour où le soleil de la
-justice doit luire sur la France; tenez aussi registre des opprimés qui
-marchent toujours, guidés par le panache du bon Henri.»
-
-Interpelé par le président de s'expliquer sur l'existence de ces
-registres:--Je ne suis point responsable, répondit de Rozoy, des
-diverses présomptions dont se sont investis à mon égard tels ou tels
-individus. Etant sur le point de perdre la vie, je n'ai rien à
-dissimuler; et, si j'avais eu jamais une liste de proscription, je le
-déclarerais avec franchise, ne voulant pas emporter en mourant la haine
-de mes concitoyens.
-
-Convaincu toutefois qu'il n'y avait plus d'espoir pour lui, il
-interrompit la lecture des pièces et demanda à prononcer un discours
-qu'il avait tracé sur le papier. Sa voix était calme et haute. Il
-s'adressa tout-à-tour au peuple, au tribunal et aux jurés. Après avoir
-combattu les principaux chefs d'accusation, il termina ainsi:
-
---Les uns veulent une monarchie, les autres la constitution anglaise,
-d'autres la république. Il ne me convient pas, en ce moment que je
-n'appartiens plus à la terre, de juger les opinions des différents
-partis. Il me suffira de dire que, connaissant les dangers qui
-pourraient résulter d'une autre forme de gouvernement, j'ai pris
-l'olivier à la main afin de prévenir autant que possible l'effusion du
-sang français... On m'accuse d'avoir provoqué une convocation armée pour
-venir interposer son autorité conciliatrice. C'est vrai. Mais je l'ai
-fait dans l'intention d'arrêter le cours de l'anarchie et d'étouffer les
-haines.
-
-Après une courte et insultante réplique de l'accusateur, le défenseur de
-De Rozoy fut entendu.
-
-Par une coïncidence singulière, ce défenseur s'appelait Leroi.
-
-Il parla avec beaucoup d'éloquence; mais à quoi sert l'éloquence contre
-la conviction? Le moment terrible approcha. Le jury était aux
-opinions... De Rozoy, malgré les divers sentiments qui l'agitaient,
-conserva tout son sang-froid. Il entendit sans émotion l'arrêt qui le
-condamnait à la peine de mort. Après avoir prononcé cet arrêt, le
-président lui témoigna ses regrets qu'il n'eût pas employé ses talents
-pour la cause de la liberté. Le commissaire national lui tint un langage
-à peu près semblable. De Rozoy ne répondit rien. Seulement, en se
-retirant, il salua le Tribunal.
-
-Lorsque le greffier se rendit à la Conciergerie pour lui lire sa
-sentence, il l'écouta tranquillement. Ensuite, il écrivit deux lettres,
-l'une au Tribunal où il s'offrait pour l'expérience de la transfusion du
-sang, et demandait qu'on fît passer le sien dans les veines d'un
-vieillard. «De cette façon, disait-il, mon trépas pourra être utile au
-genre humain.» On comprend que cette proposition fut repoussée par les
-juges. L'autre lettre, adressée à madame ***, celle qui l'avait averti
-de la condamnation probable, se terminait par ces mots: «--Il eût été
-beau, pour un royaliste comme moi, de mourir hier, le jour de la
-Saint-Louis[7]!»
-
- [7] Cette dame ne survécut pas au trépas de De Rozoy; elle mourut de
- douleur quelques jours après.
-
-Il fut conduit au supplice le 26 vers neuf heures du soir. Un journal a
-prétendu qu'il était à demi-mort lorsqu'il reçut l'accolade de l'acier.
-C'est une erreur. La vérité est qu'en sortant de prison, il trébucha et
-se donna un coup si violent à la tête qu'il tomba en faiblesse. On fut
-obligé de le monter dans la charrette. Mais, pendant le trajet, il
-reprit ses sens, et, étant arrivé au pied de l'échafaud, il s'y élança
-avec la plus grande rapidité.
-
-Les gazettes, contre lesquelles il s'était déchaîné pendant sa vie, se
-déchaînèrent contre lui après sa mort. Mille outrages furent vomis sur
-son tombeau. On fouilla son passé, sa jeunesse, même son enfance; on
-l'accusa d'avoir volé une montre, de s'être fait le proxénète de quelque
-hauts ecclésiastiques, et d'avoir emprunté jusqu'à son nom et son titre.
-On railla même sa mort et on essaya sans pudeur de diminuer son
-courage:--«_Courage factice, sans doute_, dit le _Moniteur_;»--«_fermeté
-feinte_,» ajoute Gorsas. Tout ce qu'il y avait de rage et de basse
-rancune contenues dans l'âme des journalistes s'exhala au pied de cet
-échafaud, pour se mêler aux malédictions stupides d'un peuple égaré.
-
-Déjà trois victimes, mortes au nom de la liberté!
-
-Ah! qu'il avait bien raison, de Rozoy, de s'écrier quelques jours avant
-sa mise en accusation: «Quoi! vous annoncez une liberté qui doit faire
-le bonheur du monde, et, pour forcer d'y croire, vous êtes réduits à
-forger des chaînes, à multiplier des cachots pour ceux à qui la
-conscience, ce premier bienfait de la divinité, dit malgré vous que
-cette liberté n'est qu'une illusion et peut-être qu'un poison funeste!
-Vous m'annoncez _avant tout_ la liberté; et ce que je vois déjà, moi,
-_avant tout_, ce sont des milliers de victimes entassées dans des
-prisons, au nom de ce que vous nommez liberté. Ah! tigres, n'espérez pas
-me séduire! Vous avez changé ma patrie, mais vous ne changerez pas mon
-coeur; il est comme la nature: elle saura survivre aux ruines dont vous
-l'avez couverte, comme survivront dans mon coeur tant d'objets ou sacrés
-ou chéris, dont votre orgueil ou votre lâcheté ne pouvait pardonner,
-soit au génie, soit à la bienfaisance, l'ensemble aussi durable que
-glorieux!»
-
-De Rozoy était petit et marqué de la petite vérole.
-
-
-
-
-IV.
-
-PREMIER ACQUITTEMENT.
-
-
-Un juge avait manqué au procès de De Rozoy. Vilain d'Aubigni, qu'une
-dénonciation récente venait de signaler comme un des dilapidateurs du
-Garde-Meuble, s'était dérobé par la fuite à la clameur publique. Il fut
-remplacé par le nommé Jaillant.
-
-Après avoir fait tomber trois têtes, le Tribunal crut avoir acquis le
-droit de déployer un peu d'humanité. Le premier coquin qui lui fut
-amené, il l'acquitta.
-
-Ce coquin était le sieur d'Ossonville, qui cumulait les fonctions de
-limonadier avec celles d'officier de paix de la section de
-Bonne-Nouvelle. Accusé de complicité avec Collenot d'Angremont, sur les
-listes duquel son nom se trouvait inscrit en première ligne, et prévenu
-d'enrôlements contre-révolutionnaires, il comparut le 26. Sa défense fut
-marquée au sceau de la bassesse et de la duplicité. Il convint
-qu'effectivement il avait eu communication verbale du plan de
-d'Angremont, et qu'il l'avait cru d'abord utile au bien public, parce
-qu'il pensait que ce plan émanait du maire et de la municipalité; mais
-que, détrompé plus tard, il avait feint, en sa qualité d'officier de
-paix, d'être tout entier à d'Angremont pour mieux pénétrer ses projets.
-
---Mon intention, dit-il, n'était point de le servir réellement, mais
-bien d'obtenir sa confiance par des services apparents, _afin de me
-rendre son dénonciateur_.
-
-En présence d'un pareil drôle, les juges se trouvèrent à leur aise; ils
-commençaient à se lasser de ne voir, depuis quelques jours, que des
-hommes ouverts, distingués et justes. Ils se montrèrent remplis de
-prévenance pour cet espion de bas étage, ils l'écoutèrent avec bonté,
-l'approuvèrent en de certains moments, et l'excusèrent dans d'autres.
-Evidemment il y avait eu méprise dans son arrestation; sa place n'était
-pas parmi ceux dont on voulait se débarrasser,--l'erreur était
-grossière, palpable!
-
-On l'acquitta avec empressement.
-
-Ce fut, à cette occasion, une fête dans l'auditoire et sur les bancs des
-jurés. Le peuple se livra à d'enthousiastes démonstrations, et si ce
-n'eût été l'heure avancée,--il était trois heures du matin,--on aurait
-certainement promené d'Ossonville en triomphe dans les rues de Paris.
-
-La République utilisa plus tard les petits talents de cet honnête
-citoyen; il devint agent _secret_ du comité de sûreté générale, et se
-fit remarquer par d'importantes captures; il arrêta un peu tout le
-monde, ses protecteurs comme ses ennemis: il mit la main sur le collet
-d'Henriot, de Villate, de Babeuf, d'Amar, etc., jusqu'au jour où il fut
-lui-même arrêté et incarcéré dans la prison qui lui convenait le
-mieux--à la Bourbe.
-
-D'Ossonville s'est toujours montré fier du lustre éclatant répandu sur
-son _innocence_ par le Tribunal criminel. Dans un mémoire justificatif,
-adressé à _ses concitoyens_ et publié dans l'an IV, il évoque avec
-orgueil ce souvenir: «Comme officier de paix au 10 août, écrit-il, j'ai
-été traduit devant le tribunal institué à cette époque pour juger les
-faits relatifs à cette journée; j'ai été acquitté _aux acclamations du
-peuple_, et certes ce TRIBUNAL EN VALANT BIEN UN AUTRE![8]»
-
- [8] _D'Ossonville à ses concitoyens, en réponse aux mille et une
- calomnies débitées et imprimées contre lui._ Imprimerie de Laurent
- aîné, rue d'Argenteuil, 211.
-
-On nous permettra de ne pas être entièrement de l'avis de M. l'agent
-secret.
-
-Du reste, d'Ossonville n'avait guère de motifs de se vanter de son
-acquittement. Le premier enthousiasme évaporé, il y eut une sorte de
-réaction contre lui, ce qui ne surprendra personne. Il avait semé la
-délation, il ne récolta que le mépris. Deux mois après son procès,
-quelques honnêtes gens--il y en avait encore--demandèrent son renvoi de
-la section Bonne-Nouvelle, alléguant qu'il _affectait de se montrer dans
-son café pour braver les patriotes_. Après une longue et mûre discussion
-en assemblée générale, on arrêta à l'unanimité que d'Ossonville et sa
-famille seraient tenus sous huit jours de sortir de la section, «afin
-d'éviter les malheurs qui pourraient résulter de son odieuse conduite.»
-Tels sont les termes du procès-verbal.
-
-Sénart, autre agent secret du Comité de sûreté générale, a consacré dans
-ses _Mémoires_ posthumes un long panégyrique à Jean-Baptiste
-d'Ossonville. Ce petit service de confrère à confrère paraîtra tout
-naturel lorsqu'on saura que d'Ossonville avait été investi, par
-testament, de la propriété des _Mémoires_ de Sénart. Il les vendit, en
-1823, à M. Alexis Dumesnil, qui les publia l'année suivante.
-
-
-
-
-V.
-
-ÉPISODE.--POMPE FUNÈBRE EN L'HONNEUR DES CITOYENS MORTS LE 10 AOUT.
-
-
-Nous avons dit que le procès de d'Ossonville s'était terminé vers les
-trois heures du matin. On était alors au dimanche 27, jour fixé pour la
-pompe funèbre ordonnée en l'honneur des citoyens tués au château des
-Tuileries. Le Tribunal criminel avait été convoqué pour cette solennité,
-où il devait occuper la première place; en conséquence, il suspendit ses
-travaux et se rendit à la Maison commune, d'où le cortége se mit en
-route.
-
-Une gravure des _Révolutions de Paris_ (nº 164) a conservé la
-physionomie de cette fête nationale, qui ne produisit pas l'impression
-de terreur qu'on en attendait. Le sarcophage des victimes était traîné
-lentement par des boeufs, à la manière antique, et suivi d'un groupe de
-fédérés, tenant leurs sabres nus, entrelacés de branches de chêne.
-Venait ensuite la statue de la loi, armée d'un glaive;--puis le Tribunal
-du 17 août, en tête de tous les tribunaux, dont la bannière portait
-cette inscription: _Si les tyrans ont des assassins, le peuple a des
-lois vengeresses._
-
-Une pyramide revêtue de serge noire couvrait le grand bassin des
-Tuileries; des parfums brûlaient sur des trépieds. Une tribune aux
-harangues était placée entre l'amphithéâtre, occupé par les députés et
-les magistrats, et l'orchestre, rempli d'un grand nombre de musiciens
-sous le commandement de Gossec. Après une marche funèbre, composition
-belle et savante, Chénier monta à cette tribune et y prononça un
-discours très-applaudi, dont le peuple lui-même vota immédiatement
-l'impression.
-
-Néanmoins, les journaux ne furent pas contents de cette fête; ils ne
-furent pas contents surtout de l'attitude du peuple: «Cette cérémonie
-lugubre, et dont le sujet devait tour à tour inspirer le recueillement
-de la tristesse et une sainte indignation contre les auteurs du massacre
-dont on célébrait la commémoration, ne produisit pas généralement cet
-effet sur la foule des spectateurs. Dans le cortége, le crêpe était à
-tous les bras, mais le deuil n'était point sur tous les visages. Un air
-de dissipation, et même une joie bruyante, contrastaient d'une manière
-beaucoup trop marquée avec les symboles de la douleur et en détruisaient
-l'illusion.»
-
-Pour compléter les documents relatifs à cette Pompe funèbre, nous devons
-citer une pièce très-singulière, extraite des registres de la section
-Poissonnière. Le curé de Saint-Laurent avait écrit à la section, en
-l'invitant à un service qui devait être célébré pour le repos des âmes
-des malheureux morts à la journée du 10 août. Voici la réponse que la
-section fit au curé, par l'organe de son président:
-
-«Il a été fait lecture d'une lettre de M. le curé de Saint-Laurent, qui
-invite l'assemblée à assister à un service pour nos frères morts le 10
-août dernier. L'assemblée, persuadée qu'il est temps enfin de parler le
-langage de la raison, a arrêté qu'il lui serait fait la réponse
-suivante:
-
-«Les martyrs de la liberté, nos braves frères morts pour la patrie le 10
-août, n'ont pas besoin, monsieur, d'être excusés ni recommandés auprès
-d'un Dieu juste, bon et clément. Le sang qu'ils ont versé pour la patrie
-efface toutes leurs fautes et leur donne _des droits_ aux bienfaits de
-la Divinité.
-
-»Quoi! nous! nous irions prier Dieu de ne point condamner nos frères au
-supplice du feu? Ce serait l'outrager, le calomnier; ce serait lui dire
-qu'il est le plus féroce, le plus absurde, le plus ridicule de tous les
-êtres.
-
-»Dieu est juste, monsieur; par conséquent, nos frères jouissent d'un
-bonheur parfait, que rien ne pourra troubler. Les mauvais citoyens
-peuvent seuls en douter.
-
-»Montrez-nous sur vos autels les glorieuses victimes de la liberté,
-couronnées de fleurs, occupant la place de saint Crépin et de saint
-Cucufin. Substituez les chants de la liberté aux _absurdes_ cantiques
-attribués à ce féroce David, à ce monstre couronné, le Néron des
-Hébreux, alors nous nous réunirons à vous, et nous célébrerons ensemble
-le Dieu qui grava dans le coeur de l'homme l'instinct et l'amour de la
-liberté.
-
-»DEV..., _président_.
-
-»TAB..., _secrétaire_.»
-
-L'abandon du culte suit toujours la dépravation du peuple. Ce que la
-liberté a de plus pressé à faire, c'est de détruire la religion et de
-mettre l'homme en demeure de n'obéir qu'à sa seule raison,--la raison
-humaine! Cette lettre, écrite à côté d'un exemplaire du _Dictionnaire
-philosophique_, n'est que le prélude des profanations de Notre-Dame et
-de Saint-Etienne-du-Mont, des danses à l'église Saint-Eustache et des
-dîners dans le choeur de St-Gervais.
-
-
-
-
-VI.
-
-ENCORE VILAIN D'AUBIGNI.--PROCÈS DE M. DE MONTMORIN.--MURMURES DU
-PEUPLE.
-
-
-Rentrés au Palais-de-Justice, les membres du Tribunal apprirent que
-Vilain d'Aubigni, ayant eu l'impudence de se montrer à Paris, en plein
-jour, avait été arrêté et conduit immédiatement à la Force. Nous
-reverrons plusieurs fois ce misérable, et toujours il se présentera à
-nous chargé du poids de quelque nouvelle inculpation de vol.
-
-L'instruction du procès de M. de Montmorin, parent du ministre de ce
-nom, commença le 28 et se termina le 31. M. de Montmorin, comme les
-autres, était accusé d'avoir coopéré à la conjuration du 10 août; on
-avait trouvé dans ses papiers un plan écrit entièrement de sa main. Il
-parut devant la première section du Tribunal, présidée par Osselin, et
-détourna avec une habileté extrême la plupart des charges qui pesaient
-sur lui. C'était un homme de cour et un homme d'esprit. Il avait aussi
-beaucoup de fortune, ce qui, d'après les bruits qui coururent, ne fut
-pas tout-à-fait indifférent à quelques juges.
-
-Il importe, en effet, que l'on sache que la corruption ne resta pas
-étrangère à ce procès, afin d'expliquer l'étrange indulgence dont se
-sentit soudainement atteint le Tribunal pour un _ci-devant_ aussi
-prononcé que M. de Montmorin. On a parlé de dix mille livres en or
-comptées à Pepin-Dégrouhette. Le commissaire national Bottot,--ceci est
-plus évident,--fut arrêté quelques jours après «sous la prévention
-d'avoir influencé et provoqué le jugement qui a acquitté le sieur
-Montmorin.»
-
-Les termes de ce jugement sont dérisoires et trahissent l'embarras des
-fripons qui le rédigèrent: «Louis-Victoire-Hippolyte-Luce de Montmorin,
-natif de Fontainebleau, âgé d'environ trente ans, prévenu d'avoir écrit
-un projet de contre-révolution dont l'effet a éclaté le 10 août,
-convaincu d'en être l'auteur, _mais de ne pas l'avoir fait méchamment et
-à dessein de nuire_, est acquitté de l'accusation portée contre lui,
-avec ordre d'être mis sur-le-champ en liberté, et son écrou rayé de tous
-les registres où il se trouverait.»
-
-Pouvait-on montrer plus d'effronterie et de sottise! Convaincu d'avoir
-conspiré, _mais de ne pas l'avoir fait méchamment et à dessein de
-nuire_!...
-
-Cet arrêt fut rendu dans la nuit du 31 août.
-
-Le peuple, qui n'avait pas reçu d'argent, lui, ne comprit pas la
-conduite du Tribunal, et fit entendre de violents murmures.
-
---Vous l'acquittez aujourd'hui, s'écria un citoyen, et dans quinze jours
-il nous fera égorger!
-
---Oui! oui!
-
---A mort le Montmorin! à mort!
-
-L'indignation était à son comble, et il en fût résulté de funestes
-effets, si Osselin, prenant la parole, n'eût fait valoir l'empire des
-lois. Il rétablit à peu près le calme en déclarant qu'il se chargeait de
-conduire lui-même M. de Montmorin dans les prisons de la Conciergerie et
-de le faire écrouer de nouveau, _au nom du peuple_, en attendant qu'on
-vérifiât son procès.
-
-A cette condition seulement, le peuple consentait à se retirer.
-
-Mais le coup était frappé, et, à partir de ce jour, le tribunal du 17
-août ne fit plus que déchoir dans l'opinion publique.
-
-Un motif qui avait contribué puissamment à l'irritation du peuple, c'est
-qu'au moment où l'on déchargeait M. de Montmorin de toute inculpation,
-le bruit se répandait dans l'auditoire de l'évasion du prince de Poix,
-évasion favorisée, disait-on, moyennant une forte somme, par les soins
-de Marat et de Sergent.
-
-Pareillement, à la même heure, Manuel recevait de Beaumarchais une
-rançon de trente mille livres, et celui-ci sortait de l'Abbaye, où il
-avait été enfermé depuis quelques jours.
-
-Ainsi, de tous côtés, l'or domptait les républicains, relâchait leurs
-principes, suspendait leurs haines. Quelques millions de plus, et l'on
-aurait eu raison de la Terreur! Mais la France n'était pas assez riche
-pour se racheter du fer des assassins.
-
-
-
-
-VII.
-
-LE CHARRETIER DE VAUGIRARD.
-
-
-Ce même Manuel, ouvrant une croisée de l'Hôtel-de-Ville, aperçut sur
-l'échafaud dressé place de Grève un malheureux qui subissait la peine de
-l'exposition. Cet homme que la foule invectivait, comme c'est
-l'habitude, était condamné à douze ans de gêne, pour je ne sais quel
-délit. Il était mal embouché: c'était un charretier de Vaugirard.
-Exaspéré par les cris de la multitude, il répondit par des injures aux
-injures qu'on lui adressait; il cria:--Vive le roi! vive la reine! vive
-Lafayette! au diable la nation!
-
-Pierre Manuel vit un contre-révolutionnaire dans ce charretier. Il
-accourut avec colère et en appela à la vindicte de la loi; il présenta
-cet homme comme un émissaire du despotisme qui cherchait à fomenter une
-sédition et à rallumer la guerre civile. Il le fit délier et il obtint
-de le conduire lui-même à la Conciergerie; puis il fit prévenir le
-Tribunal qu'il reviendrait à cinq heures pour lui dénoncer un _grand
-attentat_.
-
-A cinq heures, en effet,--et pendant qu'on jugeait Backmann, le
-major-général des Suisses,--Manuel arriva, suivi d'un grand concours de
-peuple et assisté de plusieurs témoins. Il remit le charretier de
-Vaugirard entre les mains des juges, en leur confiant le soin de le
-punir.
-
-L'affaire ne fut pas longue. Le Tribunal, enchanté de pouvoir prendre
-une revanche de sa mansuétude des jours précédents, condamna à mort,
-séance tenante, le charretier Jean Julien.--Vous étiez condamné à un
-esclavage de dix ans, lui dit Osselin; un esclavage de dix ans, pour un
-Français, est une mort continuelle. Et le lendemain matin, 2 septembre,
-le pauvre diable fut envoyé sur la place du Carrousel, où il expia son
-prétendu crime.
-
-Un homme pour lequel je n'ai pas assez de boue quand je rencontre son
-nom sous ma plume,--Prudhomme,--a essayé de rattacher cette exécution
-aux massacres de septembre. Il _inventa_ une révélation de ce Jean
-Julien, et expliqua de la sorte, à sa manière, les actes horribles de
-souveraineté populaire qui ensanglantèrent pendant trois jours les
-prisons. Nous donnons ce monument de folie stupide, qui fait lever les
-épaules quand il ne soulève pas le coeur d'indignation.
-
-«Voici, dit Prudhomme, la conspiration que ce criminel, prêt à être
-supplicié, révéla, comme pour se venger par des menaces qui n'étaient
-que trop fondées. Vers le milieu de la nuit, à un signal convenu, toutes
-les prisons de Paris _devaient s'ouvrir_ à la fois; les prévenus étaient
-armés, en sortant, avec les fusils et autres instruments meurtriers que
-nous avons laissé le temps aux aristocrates de cacher; les cachots de la
-Force étaient garnis de munitions à cet effet. Le château de Bicêtre,
-_aussi malfaisant que celui des Tuileries_, vomissait à la même heure
-tout ce qu'il renferme dans ses galbanums de plus déterminés brigands.
-On n'oubliait pas non plus de relaxer les prêtres, _presque tous chargés
-d'or_, et déposés à Saint-Lazare, au séminaire de Saint-Firmin, à celui
-de Saint-Sulpice, au couvent des Carmes-Déchaussés et ailleurs.
-
-»Ces _hordes de démons_ en liberté, grossies de tous les aristocrates
-tapis au fond de leurs hôtels, commençaient par s'emparer des postes
-principaux et de leurs canons, faisaient main-basse sur les sentinelles
-et les patrouilles, et _mettaient le feu dans cinq à six quartiers à la
-fois_, pour faire une diversion nécessaire au grand projet de délivrer
-Louis XVI et sa famille. La Lamballe, la Tourzel, et autres femmes
-incarcérées eussent été rendues aussitôt à leur bonne maîtresse. Une
-armée de royalistes _qu'on aurait vus sortir de dessous les pavés_ eût
-protégé l'évasion rapide du prince et sa jonction, à Verdun ou Longwy,
-avec Brunswick, Frédéric et François.»
-
-L'esprit reste confondu en présence de telles énormités!
-
-L'ignoble pamphlétaire part ensuite de là pour expliquer et justifier la
-conduite du peuple en ces circonstances; il le fait en lignes
-blasphématrices que nous devons transcrire, malgré la juste répugnance
-que nous en avons: «Le peuple, qui, comme Dieu, voit tout, est présent
-partout, et _sans la permission duquel rien n'arrive ici-bas_, n'eut pas
-plutôt connaissance de cette conspiration, qu'il prit le parti extrême,
-MAIS SEUL CONVENABLE, de prévenir les horreurs qu'on lui préparait et de
-se montrer sans miséricorde envers des gens qui n'en eussent point eu
-pour lui.»
-
-Jean Julien condamné,--on revint au procès de Backmann, qui
-s'instruisait devant la deuxième section du Tribunal.
-
-
-
-
-VIII.
-
-BACKMANN, MAJOR-GÉNÉRAL DES SUISSES.--ON VOIT COMMENCER LES MASSACRES DE
-SEPTEMBRE.
-
-
-Il est à remarquer que ce Tribunal populaire, institué _surtout_ pour
-juger les Suisses, n'en avait encore jugé aucun depuis son installation;
-Backmann fut le premier qui vint s'asseoir sur ses bancs; ce fut aussi
-le dernier; on trouva plus commode et plus expéditif d'égorger ceux qui
-restaient,--dans ces épouvantables journées des 2, 3, 4 et 5 septembre
-où nous allons entrer.
-
-Interrogé sur ses nom, prénoms, âge et lieu de domicile, il
-répondit:--Je m'appelle Jacques-Joseph-Antoine Léger-Backmann; je suis
-né en Suisse, dans le canton de Glaris; je suis âgé de cinquante-neuf
-ans; je sers depuis mon jeune âge, et je demeure ordinairement à Paris,
-rue Verte, faubourg Saint-Honoré.
-
-LE PRÉSIDENT.--Vous allez entendre la lecture de l'acte d'accusation
-dressé contre vous.
-
-Réal se leva alors, et de cette voix un peu aigre qu'on lui connaissait,
-il accusa Backmann d'avoir usé de son influence auprès de ses soldats
-pour les engager à tirer sur le peuple, et particulièrement sur les
-citoyens armés de piques. Il le représenta comme un homme ayant toujours
-manifesté des principes contraires à la Révolution, et il ajouta,--car
-l'accusation d'avoir repoussé la force par la force eût été
-ridicule,--qu'on le _soupçonnait violemment_ (textuel) d'avoir ordonné
-le feu qui avait été exécuté dans les escaliers du château.
-
-En terminant, Réal annonça que Backmann et les autres Suisses qui
-étaient entre les mains de la justice, avaient fait une protestation par
-laquelle ils déclinaient la juridiction du Tribunal, prétendant qu'ils
-ne devaient être jugés que par leur nation.--Cette difficulté occupa les
-juges pendant quelques instants.--Le commissaire national était d'avis
-de passer outre; mais Julienne, défenseur officieux, fit observer avec
-raison qu'il était de la loyauté du peuple français d'en référer à
-l'Assemblée nationale, «attendu, dit-il, qu'en ce moment les Français
-qui voyagent en Suisse sont peut-être retenus comme otages et le seront
-sans doute jusqu'au moment où l'on aura appris le résultat de ce qui se
-passe à Paris.»
-
-Le Tribunal se fût probablement rendu à cette excellente observation,
-sans une lettre de Danton qui arriva sur ces entrefaites,--lettre
-autocratique et portant en substance: «Qu'il y avait lieu de croire que
-le peuple, dont les droits avaient été si longtemps méconnus, ne serait
-plus dans le cas de se faire justice lui-même, devant l'attendre de ses
-représentants et de ses juges.» C'était de la menace et de la
-compression; cela voulait dire: Hâtez-vous, sinon nous ferons faire
-votre besogne par le peuple! cela annonçait enfin les massacres de
-septembre.
-
-Cette lettre décida le Tribunal, qui, pour la forme seulement, se retira
-en la chambre du conseil pour délibérer, et conclut en se déclarant
-compétent.
-
-L'interrogatoire fut insignifiant, et il ne fut pas difficile à Backmann
-d'y répondre d'une manière précise et sensée.
-
---Depuis quelque temps, dit le président, les Suisses, accoutumés
-autrefois à une discipline exacte, paraissaient abandonnés à eux-mêmes;
-ils fréquentaient les cabarets de la rue St-Nicaise et de la rue de
-Rohan, se tenant ordinairement sous le bras et pris de boisson, au grand
-scandale des citoyens voisins.
-
---J'ai fait, répondit Backmann, tout ce qui dépendait de moi pour
-maintenir l'ordre; il y avait des têtes qui n'étaient pas saines, ce
-n'est pas ma faute.
-
-LE PRÉSIDENT.--N'avez-vous pas, dans la nuit du 9 au 10, fait verser de
-la poudre à canon dans l'eau-de-vie qui fut distribuée à vos soldats?
-
-BACKMANN.--C'est une calomnie et une absurdité.
-
-Depuis quelques heures, un bruit inusité se faisait entendre autour du
-Tribunal. Les juges n'en paraissaient pas émus. Ce bruit croissait à
-chaque instant et laissait deviner une foule furieuse. Les juges
-demeuraient assis sur leurs siéges; seul, l'auditoire avait vidé la
-salle dès les premières rumeurs. Bientôt des cris déchirants partirent
-de la cour et des prisons de la Conciergerie. Les juges devinrent un peu
-plus pâles, mais l'interrogatoire continua; il continua pendant une
-heure de cet horrible tumulte fait de supplications, de blasphêmes, de
-portes enfoncées, de sanglots et de râles. Une telle scène ne manquait
-pas de majesté sinistre. Tout-à-coup, un grand nombre de gens armés se
-précipitent dans l'enceinte du Tribunal.--C'est le jour des vengeances
-du peuple! s'écrient-ils; livrez-nous l'accusé! livrez-nous Backmann!
-
-C'était le jour des vengeances du peuple, en effet. Le peuple venait de
-massacrer une vingtaine de détenus, dont les cadavres gisaient dans la
-cour du Palais-de-Justice; maintenant, c'était dans la salle même du
-tribunal qu'il venait réclamer sa proie. On a toujours supposé avec
-raison que cette démarche avait été conseillée par les ordonnateurs de
-Septembre, qui craignaient sans doute que les juges n'eussent pas le
-courage de condamner Backmann.
-
-L'apparition de ces hommes inondés de sang jeta l'effroi dans l'âme des
-soldats suisses, qu'on avait fait sortir de la Conciergerie pour déposer
-dans le procès de leur major. Ils se tapirent dans tous les coins, se
-blottirent sous les bancs, derrière les juges et les jurés. Backmann
-seul conserva le plus grand sang-froid: aucune altération ne parut sur
-son visage; il devait cependant être fatigué, car depuis trente-six
-heures que durait l'audience il n'avait pris aucun repos. Il descendit
-avec calme de son fauteuil et s'avança jusqu'à la barre, comme pour dire
-aux assassins qui le réclamaient:--Me voilà! vous pouvez me frapper. Ce
-courage les impressionna. Le président profita de ce moment d'hésitation
-pour les exhorter à respecter la loi et l'accusé placé sous son glaive.
-La foule l'écouta en silence, et lorsqu'il eut fini, elle sortit sans
-insister[9].
-
- [9] Voir à la fin du volume le récit de l'accusation Réal.
-
-Backmann remonta sur son fauteuil, les Suisses relevèrent la tête et
-puis le corps, l'ordre se rétablit autant qu'il pouvait se rétablir.
-Mais le major s'aperçut bientôt que cet incident avait eu l'effet qu'on
-avait désiré, celui d'accélérer la procédure et de forcer par la terreur
-le jury à sacrifier une nouvelle victime. Déclaré coupable sur tous les
-points, Backmann entendit prononcer sa sentence au bruit des massacres
-qui recommençaient au dehors. La charrette de l'exécuteur l'attendait à
-la porte. Il ne sortit du Tribunal que pour aller à l'échafaud.--Ma mort
-sera vengée! dit-il en s'adressant au peuple. Backmann était enveloppé
-de son grand manteau rouge, brodé d'or.
-
-Cette hâtive besogne terminée, les membres du Tribunal se séparèrent en
-désordre; leur office devenait tout à fait inutile, du moins pour le
-moment. Il était petit jour, et c'était l'aurore du 3 septembre qui
-venait de luire. D'ailleurs, aux guichets des principales prisons,
-d'autres tribunaux venaient de s'installer, et ceux-ci s'appelaient les
-_Tribunaux souverains du peuple_!
-
-
-
-
-CHAPITRE V.
-
-
-
-
-I.
-
-TRIBUNAUX SOUVERAINS DU PEUPLE.
-
-
-Il est, dans notre histoire, cinq ou six dates effrayantes qui se
-dressent, semblables à des poteaux, comme pour indiquer les
-trébuchements de la civilisation et qui justifient presque les omissions
-du père Loriquet. Les 2, 3 et 4 septembre 1792 appartiennent à ces dates
-particulières devant lesquelles la peinture, le roman et le théâtre
-reculent épouvantés. Tragédie ignoble, dont les actes ne se passent que
-dans des cachots à peine éclairés par la torche et par l'acier,
-l'_expédition des prisons_, comme on l'a appelée honnêtement, est, avec
-la Saint-Barthélemy, une de nos plus grandes hontes nationales.
-Vainement ceux qui placent la loi politique au-dessus de la loi morale
-(et de ceux-là il n'en est que trop, par malheur!) ont plusieurs fois
-tenté de présenter ces massacres sous un côté supportable,
-compréhensible; il y a quelque chose en nous qui repousse jusqu'à la
-simple atténuation de tels crimes. Là où l'humanité disparaît, le
-patriotisme n'est plus qu'un exécrable mot.
-
-Nous avons moins à nous occuper de ces massacres que des tribunaux qui
-les ordonnèrent et qui les sanctionnèrent. On sait que la prison de
-l'Abbaye-Saint-Germain, située encore aujourd'hui rue Sainte-Marguerite,
-fut la première par laquelle on commença. Après avoir égorgé--sans
-jugement--dans la cour dite abbatiale une vingtaine de prêtres, la
-multitude, prise d'un singulier scrupule, imagina d'établir au greffe de
-l'Abbaye un _Tribunal du Peuple_, chargé de donner une apparence de
-justice à ces sinistres représailles. L'ancien huissier Maillard fut élu
-président par acclamation; il s'adjoignit douze individus pris au hasard
-autour de lui. Deux d'entre eux étaient en tablier et en veste.
-Quelques-uns des noms de ces juges ont été conservés: le fruitier
-Rativeau, Bernier, l'aubergiste, Bouvier, compagnon chapelier, Poirier.
-Ils s'assirent à une table sur laquelle on fit apporter, en outre du
-registre d'écrou, quelques pipes, quelques bouteilles et un seul verre
-pour tout le monde. C'était le 2 septembre au soir.
-
-Cent trente victimes environ furent livrées aux massacreurs par ce
-tribunal dérisoire; quelques détenus furent réclamés par leur section;
-d'autres surent exciter la compassion des juges ou réveiller en eux
-quelques sentiments d'humanité. C'est à ces ressuscités que nous devons
-de connaître la physionomie caverneuse du tribunal de l'Abbaye et les
-semblants de formes judiciaires qui furent employées à l'égard de
-quelques-uns.--M. Jourgniac de Saint-Méard, particulièrement, a tracé un
-vif tableau de l'interrogatoire qu'il eut à subir; son _Agonie de
-trente-huit heures_, qui a eu un nombre incalculable d'éditions, est
-trop connue pour que nous en détachions quelques passages; il faut
-d'ailleurs la lire tout entière en songeant qu'elle fut publiée peu de
-temps après les journées de septembre, et qu'elle reçut l'approbation de
-Marat. La relation de l'abbé Sicard et celle de la marquise de
-Fausse-Lendry jettent également d'horribles lueurs sur ces événements.
-Nous n'indiquons là et nous ne voulons indiquer que les récits des
-témoins oculaires, car ce n'est qu'aux témoins oculaires qu'il convient
-de se fier en ces monstrueuses circonstances.
-
-Pour ces motifs, nous donnerons accueil dans ces pages à une narration
-très émouvante de Mme d'Hautefeuille (Anna-Marie) rédigée sur les
-lettres de Mlle Cazotte elle-même. On se rappelle les détails de
-l'arrestation de l'honnête et aimable vieillard. Sa fille avait obtenu
-la permission d'être enfermée, non avec lui, mais dans la même prison;
-elle le voyait plusieurs fois par jour. Lorsqu'arriva l'heure des
-massacres et que le tribunal populaire se fut installé au greffe, elle
-se mit aux aguets, écoutant avec anxiété retentir un à un les noms des
-détenus.
-
-«Maillard venait de lire sur le registre d'écrou le nom de Jacques
-Cazotte.
-
-»--Jacques Cazotte!
-
-»A ce cri répété deux fois par une voix de stentor, un cri terrible a
-retenti dans les cloîtres supérieurs.
-
-»Une jeune fille descend précipitamment les marches de l'escalier, elle
-traverse la foule comme un nageur intrépide fend les flots; elle pousse
-les uns, elle glisse à travers les autres, se fraie un passage de gré,
-de force ou d'adresse; elle arrive, pâle, échevelée, palpitante, au
-moment où Maillard, après avoir rapidement parcouru l'écrou, venait de
-dire froidement:
-
-»--A la Force!
-
-»On sait que c'était l'expression convenue pour désigner les victimes
-aux assommeurs.
-
-»La porte s'ouvrait déjà. Deux assassins ont saisi Cazotte et vont
-l'entraîner au dehors.
-
-»--Mon père! mon père! s'écria la jeune fille; c'est mon père! Vous
-n'arriverez à lui qu'après m'avoir percé le coeur.
-
-»Et, se précipitant vers lui, de ses bras Elisabeth étreint le vieillard
-et le tient embrassé, tandis que, sa belle tête tournée vers les
-bourreaux, elle semble défier leur férocité par un élan sublime.
-
-»Ce mouvement imprévu avait rendu les bourreaux immobiles; ils
-écoutaient avec surprise et curiosité.
-
-»--Voici du nouveau, dit une voix; et du dehors on s'approcha.
-
-»Le vieillard regardait sa fille avec un indicible amour, la serrait
-dans ses bras, baisait ses longs cheveux répandus autour d'elle, et puis
-levait ses yeux au ciel comme pour le remercier de lui avoir encore
-permis d'embrasser sa noble fille.
-
-»--Ange, lui disait-il, charme de ma vieillesse, ange de mes derniers
-jours, adieu! Vis pour consoler ta mère; va, va, _Zabeth_, laisse-moi.
-
-»--Non, non, je ne te quitte point, et je mourrai là, sur ton sein, si
-je ne puis te sauver!
-
-»Et la jeune fille s'attachait plus étroitement encore à lui, cherchant
-à le couvrir de son corps.
-
-»--C'est un aristocrate! cria Maillard d'une voix enrouée; emmenez-le.
-
-»--C'est un vieillard sans force et sans défense, reprit la jeune fille;
-voyez ses cheveux blancs, vous ne pouvez pas lui faire du mal! Non, non,
-c'est impossible, épargnez mon père, mon bon père!
-
-»Ici un homme au bonnet rouge baissa son sabre et s'appuya sur la
-poignée en faisant ployer la lame; il semblait incertain.
-
-»Au dehors, les bourreaux s'étaient arrêtés, plusieurs même s'étaient
-approchés de la porte; ils écoutaient cette enfant. Les accents de sa
-voix remuaient leurs coeurs farouches; son appel à des sentiments qui
-vivaient encore en eux à leur insu, les subjuguait. Quand elle eut fini
-de parler, haletante, épuisée, l'un dit:
-
-»--Mais ça m'a l'air de braves gens, ça; pourquoi leur faire du mal?
-
-»Ces mots opérèrent une réaction.
-
-»--Le peuple français n'en veut qu'aux méchants et aux traîtres; il
-respecte les braves gens! dit l'homme au bonnet rouge; citoyen Maillard,
-un sauf-conduit pour ce bon vieux et pour sa fille.
-
-»--Mais j'ai lu l'écrou, criait toujours Maillard; ce sont des
-aristocrates endiablés, vous dis-je! ce sont des conspirateurs!
-
-»--Allons donc! cette jeunesse, ça ne s'occupe pas des affaires; c'est
-une brave fille qui aime bien son vieux père.
-
-»--Eh! non, s'écria Maillard; si on les écoutait tous, on n'en finirait
-pas; faites-la remonter et conduisez son père _à la Force_.
-
-»--Non! non!
-
-»--Si!
-
-»Elisabeth se sentait mourir en voyant renouveler cette sanglante
-discussion; elle se pressa de nouveau sur son père, qui lui disait:
-
-»--Va, va, laisse-moi mourir, retire-toi.
-
-»--Jamais! répondit-elle.»
-
-(Les lettres de Mlle Cazotte nous apprennent qu'il s'écoula plus de DEUX
-HEURES dans ces terribles débats...)
-
-«Alors l'homme au bonnet rouge, qui désirait accorder les différents
-avis:
-
-»--Ecoutez-moi, petite citoyenne; pour convaincre le citoyen Maillard du
-civisme de vos sentiments, venez trinquer au salut de la nation et criez
-avec moi: Vive la liberté! l'égalité ou la mort!
-
-»De sa main sanglante, il lui tendit un verre dans lequel les égorgeurs
-se désaltéraient chacun à leur tour.
-
-»Elisabeth prit le verre:
-
-»--Oui, je vais boire, dit-elle en détournant les yeux.
-
-»Elle tendit sa main pour qu'on lui versât du vin, mais sans cesser
-d'entourer son père avec son autre bras, car elle craignait que cette
-proposition ne fût une ruse pour l'éloigner de lui.
-
-»--Allons, reprit l'homme, après avoir versé; vive la liberté, l'égalité
-ou la mort!
-
-»--Vive la liberté, l'égalité ou la mort! répéta la pauvre enfant; et
-portant le verre à ses lèvres, elle le vida d'un seul trait.
-
-»Il y eut une acclamation générale; les hommes qui l'environnaient
-s'écrièrent:
-
-»--Il faut les porter en triomphe! Ils méritent les honneurs du
-triomphe!
-
-»Alors tous les spectateurs, hommes et femmes, se mirent sur deux haies;
-on apporta deux escabeaux sur lesquels on fit asseoir le père et la
-fille, et l'on choisit quatre hommes pour les porter. Ceux-ci, les
-élevant à la hauteur de leurs épaules, les emportèrent hors de la cour
-de l'Abbaye, aux applaudissements unanimes.
-
-»--Place à la vieillesse et à la vertu! s'écriait l'un.
-
-»--Honneur à l'innocence et la beauté!
-
-»Un fiacre venait d'amener de nouveaux prisonniers; on y fait monter
-Cazotte et sa fille; deux hommes montent avec eux et le cortége se met
-en marche au trot de deux chevaux, suivi d'une foule qui criait sans
-relâche:
-
-«--Vive la nation! à bas les aristocrates, les prêtres et les
-conspirateurs!»
-
-Ce fut ainsi qu'on arriva rue Thévenot, où était venue loger Mme
-Cazotte. Elisabeth, jusque là si courageuse et si forte, tomba évanouie
-dans les bras de sa mère.
-
-D'affreuses convulsions succédèrent à cet évanouissement, et l'on dut
-craindre pendant plusieurs jours pour sa vie...
-
-M. Michelet, dans l'étrange patois de son _Histoire de la Révolution
-française_ (t. IV), a raconté différemment cette touchante aventure: «Il
-y avait, dit-il, à l'Abbaye, une fille charmante, Mlle Cazotte, qui s'y
-était enfermée avec son père. Cazotte, le spirituel visionnaire, auteur
-d'opéras-comiques, _n'en était pas moins_ très-aristocrate, et il y
-avait contre lui et ses fils des preuves écrites très-graves. Il n'y
-avait pas beaucoup de chances qu'on pût le sauver. Maillard accorda à la
-jeune demoiselle _la faveur d'assister au jugement et au massacre_ (la
-faveur d'assister au massacre!), de circuler librement. Cette fille
-courageuse en profita pour capter la faveur des meurtriers; elle les
-gagna, les charma, _conquit leur coeur_, et quand son père parut, il ne
-trouva plus personne qui voulût le tuer.»
-
-Cette manière lâchée de raconter un des plus beaux traits de notre
-histoire, et cette mauvaise grâce à reconnaître l'héroïsme chez les
-royalistes, se retrouvent à chaque ligne dans l'historien des écoles.
-
-Une autre jeune demoiselle, non moins dévouée et non moins courageuse
-qu'Elisabeth Cazotte, obtint également la grâce de son père. C'était
-Mlle de Sombreuil, fille du gouverneur des Invalides. On a prétendu que
-les bourreaux avaient mis à leur clémence une abominable condition, en
-la forçant de boire un verre de sang humain; on a même ajouté qu'il en
-était resté à Mlle de Sombreuil un tremblement convulsif jusqu'à la fin
-de ses jours. J'avoue que j'hésite à adopter cette fable monstrueuse,
-que rien,--du moins à ma connaissance,--ne paraît justifier; et je
-préfère à tous égards m'en rapporter à la version d'un contemporain
-habituellement bien renseigné, qui a raconté dans ses plus grands
-détails le dramatique épisode de Mlle de Sombreuil. Selon lui, c'est
-autant au zèle d'un simple particulier qu'aux supplications de sa fille
-que le gouverneur des Invalides dut d'avoir la vie sauve. Ce particulier
-s'appelait Grappin; «et ce nom, dit Roussel, mérite de passer à la
-postérité.» Ce n'était qu'un simple agriculteur de Bourgogne, marié et
-père d'une nombreuse famille; une spéculation sur les vins l'avait
-conduit à Paris, où il résidait depuis quelques mois seulement.
-
-M. Granier de Cassagnac, dans sa récente _Histoire du Directoire_, croit
-devoir ranger Grappin parmi les juges du tribunal de l'Abbaye. «Grappin,
-dit-il, domicilié dans la section des Postes, fut envoyé avec un homme
-de coeur nommé Bachelard, à l'Abbaye, pendant les massacres, pour
-réclamer deux prisonniers au nom de sa section. Arrivé à l'Abbaye,
-Grappin s'installa auprès de Maillard et jugea avec lui les prisonniers,
-ainsi que le constate un certificat délivré à Grappin par Maillard et
-portant que Grappin l'avait aidé pendant soixante-trois heures à faire
-justice au nom du peuple.» Ces lignes, empruntées par M. Granier de
-Cassagnac à l'ouvrage de Maton de la Varenne, intitulé: _Histoire
-particulière des événements qui se sont passés en France dans l'année
-1792_, etc., ne me semblent pas porter le cachet de la vérité. Ainsi, il
-me paraît évident que Maton de la Varenne a confondu Grappin avec les
-scélérats de la horde de Maillard, tandis qu'au contraire il est prouvé
-que ce brave homme a sauvé, à l'Abbaye, soixante à soixante-dix
-personnes, parmi lesquelles M. Valroland, maréchal-de-camp, deux juges
-de paix et douze femmes. Ensuite, il n'est pas du tout démontré que
-Grappin ait siégé au Tribunal souverain du peuple; les douze juges
-étaient installés et avaient déjà prononcé sur le sort de plusieurs
-détenus lorsqu'il arriva à la prison. Laissons raconter le fait par
-Alexis Roussel: «La section du _Contrat social_ avait nommé huit de ses
-sectionnaires pour se transporter à l'Abbaye et réclamer deux
-prisonniers. Grappin était un des huit députés. Arrivés à la prison, on
-demande les deux détenus; on ne les connaît pas; on parcourt toutes les
-chambres, tous les cachots; recherches inutiles! On les appelle par
-leurs noms, personne ne répond. Cependant on est certain qu'ils ont été
-conduits à l'Abbaye et qu'ils n'en ont pas été retirés. Grappin allait
-partir avec la députation, lorsque le concierge lui dit de ne pas se
-désespérer et le conduit dans une salle échappée à ses perquisitions.
-Là, le concierge fait mettre tous les prisonniers en rang, et il
-commençait l'appel, lorsqu'un jeune homme qui essayait de se sauver par
-une cheminée tombe criblé de coups de fusil. Le bruit de cette fusillade
-met tout en rumeur et fait fuir le concierge, qui ferme la porte sur lui
-et laisse Grappin confondu avec les nombreux prisonniers voués à la
-mort.»
-
-Ce jeune homme qui essayait de se sauver par une cheminée, c'était M. de
-Maussabré, que l'on avait arrêté quelques jours auparavant chez Mme
-Dubarry, où il s'était caché derrière un lit. En apprenant cette
-tentative d'évasion, Maillard avait ordonné, comme une chose toute
-naturelle, que l'on tirât sur lui quelques coups de pistolet ou que l'on
-allumât de la paille. Cet incident était survenu pendant
-l'interrogatoire de Jourgniac de Saint-Méard.--Voilà donc l'alibi de
-Grappin parfaitement posé jusque-là.
-
-Bientôt son uniforme de garde national, sur lequel pendait son sabre, le
-fit reconnaître du guichetier. Dès qu'il se vit libre, il s'inquiéta de
-ses collègues de la section; mais ils étaient partis, emmenant avec eux
-les deux individus qu'ils étaient enfin parvenus à retrouver. Grappin,
-n'ayant plus rien à faire, allait quitter l'Abbaye lorsqu'il rencontra
-les assommeurs qui conduisaient devant le tribunal M. le comte de
-Sombreuil et sa fille. Il s'arrêta. L'aspect de cette jeune personne,
-tenant son père enlacé et ne le quittant que pour s'humilier devant les
-juges; la contenance digne du vieux militaire, tout cela l'émut
-profondément. Il voulut rester spectateur de ce débat.
-
-L'interrogatoire fut court. Convaincu de conspiration, M. de Sombreuil
-lut son arrêt dans les yeux de Rativeau, Bernier, Poirier et consorts.
-Sur un signe de Maillard, on se disposa à l'entraîner hors de la _salle
-d'audience_.--Prenez ma vie! s'écriait mademoiselle de Sombreuil, mais
-sauvez mon père!--Les assommeurs faisaient la sourde oreille, et leurs
-mains tachées de sang continuaient de s'imprimer sur le collet du
-vieillard, lorsque Grappin s'avance près du tribunal et demande à
-adresser une question à M. de Sombreuil; les juges s'étonnent, mais son
-double caractère de garde national et de délégué de section leur impose;
-ils accèdent à sa proposition.--Avez-vous quitté votre poste dans
-la journée du 10 août? demande Grappin au gouverneur des
-Invalides.--Pourquoi aurais-je déserté l'hôtel confié à ma garde? répond
-celui-ci en relevant la tête; hélas! je n'ai contre moi que des
-dénonciations surprises par mes ennemis à la crédulité d'un petit nombre
-d'invalides.
-
-Mlle de Sombreuil joignait ses mains vers Grappin comme vers un ange
-apparu soudainement.
-
---Il importe, dit-il en s'adressant au tribunal, que ces faits soient
-éclaircis; en conséquence, je demande que l'exécution soit suspendue et
-que des commissaires soient envoyés à l'hôtel des Invalides pour
-s'assurer de la vérité. Les juges consultent du regard le président.
-Maillard murmure; une quarantaine d'accusés ont déjà trouvé grâce devant
-lui pour divers motifs; les tueurs s'impatientent. Néanmoins, intimidé
-sans doute par le ferme accent de Grappin, il expédie l'ordre; on part.
-Pendant ce temps, M. de Sombreuil est enfermé avec sa fille dans un
-cabinet, sous la garde de quelques hommes du peuple. Les commissaires
-rapportent une lettre du major des invalides, qui confirme les
-déclarations du gouverneur; pourtant Maillard ne la trouve pas
-suffisante et déclare qu'il passe outre; déjà le mot fatal: _A la
-Force!_ a couru sur ses lèvres et sur celles des juges.--Non! s'écrie
-Grappin, vous ne prononcerez pas un jugement inique; les vieux
-défenseurs de la patrie sont incapables de trahir la vérité! Ordonnez,
-je pars avec quatre nouveaux commissaires que vous nommerez; nous irons
-aux Invalides et nous en rapporterons des témoignages dignes de
-croyance.
-
-Cette fois encore, le tribunal dut se rendre aux suggestions
-chaleureuses de ce brave citoyen. Grappin se met en route à trois heures
-et demie du matin; il arrive avec les quatre commissaires chez le major,
-qui était couché; il le réveille, il le force à se lever, il lui dit
-qu'une minute de retard peut compromettre les jours de M. de Sombreuil.
-Le major descend et fait battre le tambour; huit cents invalides sont
-sous les armes. C'est encore Grappin qui va les haranguer:--Amis! leur
-crie-t-il, que ceux qui ont des dénonciations à faire contre leur
-gouverneur passent de ce côté; que ceux qui n'ont rien à dire passent de
-l'autre. Dix à douze dénonciateurs s'ébranlent et en entraînent jusqu'à
-cent cinquante. Grappin frémit. Heureusement une dispute vient à
-s'élever entre les deux camps: ceux qui tiennent pour M. de Sombreuil
-conspuent les autres; Grappin rappelle avec vivacité les services rendus
-par le gouverneur, sa bravoure, sa loyauté, son attachement pour ses
-frères d'armes. Après avoir convaincu les bourreaux de l'Abbaye, il
-était impossible que Grappin échouât auprès de quelques vieux militaires
-abusés. Bientôt il a la satisfaction de voir le nombre des dénonciateurs
-diminuer à chaque minute:--résiste-t-on jamais à l'éloquence d'un
-honnête homme exalté par l'amour de la justice!--ceux qui restent
-n'articulent que des accusations vagues, des ouï-dire qui ne peuvent
-être d'aucun poids dans la balance du tribunal. Grappin remercie le
-major et retourne à la prison avec les quatre commissaires, dont le
-témoignage lui est acquis.
-
-Forcé dans ses derniers retranchements, Maillard ne put refuser plus
-longtemps l'acquittement de M. de Sombreuil. Ce fut Grappin lui-même qui
-alla annoncer sa délivrance au vieillard, que les plus anxieuses
-incertitudes dévoraient depuis plusieurs heures, et qui confondait ses
-larmes avec celles de sa fille. Il les prit tous les deux par la main et
-leur fit franchir le guichet funèbre.--C'est un brave officier! C'est un
-bon père de famille! dit-il en les présentant à la populace.
-
-On pourrait croire qu'après cet acte de dévouement, Grappin se tint pour
-satisfait. Point du tout. Pendant le court espace de temps qu'il avait
-été par mégarde enfermé avec les prisonniers, il avait promis à huit
-d'entre eux d'aller engager leurs sections à les faire réclamer; il
-rentra à l'Abbaye pour prendre leurs lettres et, montant en voiture, il
-se rendit dans les sections indiquées. Partout il eut le bonheur de
-réussir; des commissaires furent immédiatement envoyés auprès de
-Maillard pour réclamer leurs sectionnaires. Il était temps: l'un d'eux,
-M. Cahier, se trouvait en présence du tribunal; il était si certain de
-sa mort qu'il avait donné déjà sa montre à l'un des juges, et qu'il
-s'écriait avec des sanglots:--Adieu, ma femme! Adieu, mes enfants!
-
-Nous ne voulons tenir compte que des faits principaux appartenant à
-l'histoire et appuyés du nom et du témoignage des personnes qui ont
-figuré dans ces lugubres scènes. Nougaret et Roussel citent beaucoup
-d'autres traits en faveur de Grappin; mais comme ces traits ne nous
-semblent pas revêtus d'un égal sceau d'authenticité, nous nous
-abstiendrons de les mettre sous les yeux de nos lecteurs. Nous estimons
-d'ailleurs sa part assez belle, et nous le tenons d'autant mieux pour un
-brave homme, qu'il ne connaissait aucun des individus qui lui durent la
-vie; l'humanité fut son unique mobile.--Il est assez difficile, après
-cela, de concilier toutes ces allées et venues avec les fonctions de
-juge que lui attribuent Maton de la Varenne et l'auteur de l'_Histoire
-du Directoire_. Venu à l'Abbaye bien après que Maillard eut fait choix
-de ses douze acolytes, pourquoi lui eût-on offert une place au tribunal;
-et d'un autre côté, de quel besoin eût été ce juge volant, toujours par
-monts et par vaux, tout à l'heure aux Invalides et maintenant dans les
-sections? De _ce qu'il a aidé Maillard à faire la justice_, selon les
-termes du certificat délivré par celui-ci, faut-il conclure qu'il s'est
-assis à ses côtés et a rendu des arrêts de mort? Le contraire a été
-démontré d'une façon victorieuse. Ranger Grappin parmi les juges de
-l'Abbaye, c'est donc commettre une erreur doublement criante.
-
-Il faut croire plutôt que, comme tant d'autres, il se fit délivrer cette
-attestation afin d'avoir entre les mains une preuve de civisme à opposer
-à ses ennemis. Les massacres de septembre avaient donné une grande
-importance à Maillard, et pendant longtemps, un grand nombre de
-personnes recherchèrent sa protection. Même il est permis de croire que
-le remords était entré dans l'âme de l'ex-huissier, car jusqu'à l'heure
-de sa fin, arrivée après la chute des chefs terroristes, il ne cessa
-d'entourer de sa sollicitude une des personnes échappées malgré lui aux
-mailles sanglantes de son tribunal, M. de Saint-Méard, dont le nom s'est
-déjà trouvé sous notre plume.--Quoi qu'il en soit, le certificat de
-Maillard n'empêcha pas Grappin, après la loi des suspects, d'être
-incarcéré à la Bourbe. La fatalité républicaine voulut qu'il y
-rencontrât Mlle de Sombreuil et son père; ils l'accueillirent avec les
-plus grandes marques de reconnaissance. M. de Sombreuil avait l'habitude
-de dire à sa fille en le désignant:--Si cet honnête homme n'était pas
-marié, je ne voudrais pas que tu eusses d'autre époux.
-
-Quittons le tribunal souverain de l'Abbaye pour le tribunal souverain de
-la Force. L'un valut l'autre. Dans la soirée du 2 septembre, Germain
-Truchon, surnommé dans les rues de Paris la _Grande-Barbe_, se présenta
-chez le concierge et organisa, avec quelques officiers municipaux,
-Michonis, Dangers, Monneuse, un tribunal en tout pareil à celui de
-l'Abbaye-Saint-Germain. Les mêmes formalités y furent suivies: on y
-employa les mêmes semblants d'humanité: à l'Abbaye on envoyait les gens
-_à la Force_; à la Force on les envoya _à l'Abbaye_, ce qui signifiait à
-la mort. Plus de cent cinquante personnes furent condamnées et
-massacrées; le sang coulait jusque dans la rue des Ballets. Au seuil de
-la grande porte de la prison, le pied sur la borne, le pinceau en main,
-on affirme que le célèbre David retraçait le dernier moment des victimes
-et s'applaudissait d'une occasion si précieuse de _surprendre à la
-nature son secret_.--Pétion essaya, dit-on, de faire cesser ce carnage:
-s'étant rendu à la Force, il arracha de leur siége deux membres de la
-Commune en écharpe; mais à peine fut-il sorti que ces scélérats
-rentrèrent et continuèrent leurs fonctions.
-
-Le 3, Hébert et Lullier vinrent se joindre aux complices de Truchon.
-Lullier, l'accusateur, n'avait plus rien à faire au tribunal du 17 août,
-il cherchait de l'occupation. Ce fut devant ces deux scélérats que
-comparut Mme de Lamballe. On sait à quels supplices ils dévouèrent cette
-femme courageuse, qui pouvait se sauver en faisant le serment de haïr le
-roi et la royauté, et qui aima mieux périr en criant: Vive Louis XVI!
-«Sur cette parole, raconte Rétif de la Bretonne, elle reçut d'un faux
-Marseillais (un Piémontais soldé par l'Autriche pour augmenter le
-désordre parmi nous) le premier coup de sabre dans le ventre, montée
-qu'elle était sur un _açervas_ de mourants et de morts; elle fut
-déchirée, _ex-viscérée_; sa tête fut sciée, lavée, frisée et portée,
-dit-on, au bout d'une pique, sous les fenêtres du Temple.»
-
-On se tromperait toutefois en supposant que personne n'échappa à cette
-boucherie. Naturellement, le voleur d'Aubigni fut un de ceux qui eurent
-la vie sauve. Le contraire eut étonné trop de monde. «J'étais à la Force
-lors de cette affreuse journée, dit-il dans le mémoire que nous avons
-cité déjà, et je devais être égorgé. Des ordres avaient été donnés _ad
-hoc_, et je ne dus mon salut qu'à l'adresse et à la prévoyance d'un
-gendarme. Les satellites qui devaient me massacrer tinrent le sabre
-levé, pendant huit heures, sur le sein de la dame Bauls, femme du
-concierge de cette prison.» Quelques jours auparavant, Marat était venu
-visiter d'Aubigni dans sa chambre et lui avait promis de s'intéresser à
-son sort.
-
-A Bicêtre, on se rendit avec sept canons traînés à bras qui furent
-rangés en batterie devant le château. Le libraire Louis-Ange Pitou, qui
-s'est trouvé mêlé à presque tous les événements de la révolution, et qui
-a laissé des notes souvent précieuses, donne les détails suivants sur
-cette expédition: «Le chef des égorgeurs, qui conduisit la troupe à
-Bicêtre, était un parricide natif d'Angers, nommé Musquinet de la Pagne;
-il avait été enfermé pendant plusieurs années dans les cachots
-souterrains de cette prison. Le concierge, qui l'avait connu, voulant
-faire une barrière de son corps aux prisonniers, fut la première victime
-de ce monstre.»
-
-Nous retrouverons plusieurs fois ce Musquinet, que l'on fera maire du
-Havre en récompense de ses exploits, et que le Tribunal révolutionnaire
-condamnera à mort en avril 1794.--A Bicêtre, comme à la Force et à
-l'Abbaye, le registre des écrous fut apporté, et un tribunal s'installa,
-au nom du peuple, dans la salle du greffe. Il y eut peu de graciés; on
-poussa la barbarie jusqu'à égorger une trentaine de petits malheureux
-enfermés par correction: des enfants! Tous les corps amoncelés dans un
-coin de la cour furent portés au cimetière par les exécuteurs eux-mêmes,
-et brûlés dans des lits de chaux vive.
-
-La Conciergerie eut également ses juges, parmi lesquels il faut ranger
-le journaliste Gorsas. On tua M. de Montmorin, qui en fut pour l'argent
-jeté à ses premiers juges; on tua aussi tout ce qui restait des Suisses,
-ce qui diminua considérablement la future besogne du Tribunal du 17
-août, et ce qui aurait dû même la rendre complétement inutile.
-
-On se contenta de l'appel nominal au couvent des Carmes de la rue de
-Vaugirard, où la boucherie fut dirigée par Maillard (pendant un
-entr'acte de l'Abbaye) et par un de ses affidés, Mamain. Il ne paraît
-point non plus qu'il y ait eu de juges au couvent Saint-Firmin, aux
-Bernardins du quai Saint-Bernard, à la Salpêtrière, etc.
-
-Que ceux qui désirent avoir une idée des horreurs commises dans ces
-derniers endroits, consultent l'édition originale de la _Semaine
-nocturne_, par Rétif de la Bretonne, appendice aux _Nuits de Paris_;
-plus tard, Rétif dut mettre des cartons à la _Semaine_, par ordre de
-l'autorité supérieure. Ce fut lors de l'expédition des Bernardins que
-cet auteur fut témoin auditif d'un trait «que j'ai sans doute seul
-remarqué,» écrit-il. La bande des massacreurs passait tumultueusement
-sous ses fenêtres en criant: Vive la nation! Un des tueurs, poussant
-l'enthousiasme du crime jusqu'au vertige, s'écria: _Vive la
-mort!_--Mieux que beaucoup de pages, ce mot affreux peint l'état des
-esprits dans les journées de septembre 1792.
-
-Les massacres durèrent quatre jours, au milieu de la première cité de
-l'Europe, «sans que ses autorités eussent cherché à y mettre le moindre
-obstacle, fait remarquer un écrivain. Pendant que des monstres à figures
-repoussantes, gorgés de vin et couverts de sang, faisaient une hécatombe
-d'une portion du genre humain, l'Assemblée Nationale rendait quelques
-lois insignifiantes, le corps électoral élisait ses députés à la
-Convention, les assemblées de sections enrôlaient pour l'armée, les
-tribunaux dictaient leurs jugements, les employés travaillaient dans
-leurs bureaux, les agioteurs étaient au Perron, les oisifs au café, les
-promeneurs aux Tuileries, les curieux partout. A la Chaussée-d'Antin, on
-parlait des scènes horribles qui se passaient dans les prisons, comme
-d'un événement qui aurait eu lieu à Constantinople ou à Moscou. Voilà
-Paris.»
-
-On a plusieurs fois, à la Convention nationale, agité cette question, à
-savoir si l'on ferait le procès aux septembriseurs ou si l'on passerait
-l'éponge sur leurs crimes. Il y eut des décrets pour et contre, selon
-que chaque faction était en force. «En 1793, raconte Ange Pitou, la
-Gironde ayant ordonné une enquête, un fédéré de Marseille, nommé Nevoc,
-pâle et tremblant la fièvre, monta à la tribune des Jacobins et tint ce
-discours, que j'ai copié dans le temps, sous la dictée de l'orateur:--On
-nous menace aujourd'hui pour avoir obéi aux ordres du peuple; _oui, j'en
-ai tué vingt, je ne le cache pas!_ Mais on m'a dit que je faisais bien;
-vous me l'avez ordonné et je réclame votre appui.--Il s'adressait en ce
-moment à Robespierre, à Billaud-Varenne, à Marat et à tous les
-administrateurs. La société se leva en masse et leur jura de les sauver
-tous ou de périr.» Ce ne fut pas tout; le 8 février, la société dite des
-_Défenseurs de la République_, composée en majeure partie des assassins
-des prisons, osa se présenter à la barre de la Convention, et par
-l'organe d'un de ses membres, eut l'impudence de faire l'apologie de ces
-meurtres. Après une faible opposition, on rapporta le décret qui
-ordonnait les poursuites.--L'enquête recommença en 1796, mais presque
-tous les inculpés furent absous.
-
-Une seule anecdote servira de conclusion à ce chapitre des _Tribunaux
-souverains du peuple_. On sait que la Convention tenait des séances le
-soir, qui se prolongeaient parfois très-avant dans la nuit. Dans une de
-ces séances, il advint que Danton fut interpellé et monta à la tribune.
-Il était deux heures du matin. Une partie de la salle se trouvait à peu
-près plongée dans les ténèbres, la lumière étant venue à manquer. Seul,
-éclairé par une lueur terne, Danton se démenait à la tribune, et les
-éclats de sa parole parvenaient à peine à secouer la somnolence qui
-s'était emparée de la majeure partie des députés. Il rappelait avec
-emphase les services qu'il avait rendus à la patrie, il énumérait
-longuement ses actes de justice et d'humanité; lorsque soudain, du point
-le plus obscur de la salle, une voix articula sourdement et lentement
-cet unique mot:--_Septembre!_ A la faveur de la clarté qui le frappait
-au visage, on vit Danton pâlir et se troubler. Un silence de mort se fit
-dans cette assemblée aux aspects si étranges et si lugubres; chacun,
-réveillé subitement, semblait se demander d'où sortait cette voix,
-funeste comme le remords. Danton essaya de balbutier encore quelques
-paroles, mais bientôt, attéré, il descendit de la tribune et regagna sa
-place en chancelant.
-
-
-
-
-II.
-
-LE TRIBUNAL DU 17 AOUT REPARAIT.
-
-
-Le Tribunal du 17 août reçut une telle secousse de ces événements, que,
-pendant quelque temps, il parut considérer son oeuvre comme achevée.
-
-Il ne recommença guère à donner signe de vie que le 11 septembre. Il
-paraît qu'on ne regardait pas alors les massacres des prisons comme tout
-à fait terminés, si du moins l'on en juge par cette note insérée au
-_Moniteur_ dans le bulletin du 19 septembre: «Les prisonniers de
-Sainte-Pélagie adressent à l'Assemblée une pétition pour la supplier, en
-attendant leur jugement, de veiller à leur sûreté. _Ils craignent à
-chaque moment d'être égorgés._»
-
-Néanmoins, le 11 septembre, le Tribunal se présenta à la barre de
-l'Assemblée, annonçant qu'un rassemblement considérable demandait le
-jugement prompt de deux particuliers prévenus d'avoir enlevé la caisse
-de leur régiment. Il offrit un projet qui, en garantissant la justice
-aux accusés, devait calmer l'irritation du peuple. Cette proposition du
-Tribunal fut convertie en motion et décrétée en ces termes:
-
-«L'Assemblée nationale, après avoir décrété l'urgence, décrète ce qui
-suit:
-
-»Le Tribunal criminel établi par la loi du 17 août dernier connaîtra
-provisoirement, jusqu'à ce qu'il ait été autrement ordonné, et dans les
-formes prescrites par la loi du 19 du même mois, de tous les crimes
-commis dans l'étendue du département de Paris.
-
-»Il sera nommé par chaque canton des districts du Bourg-de-l'Egalité et
-de Saint-Denis, deux jurés d'accusation et deux jurés de jugement, dont
-il sera formé une liste séparée, et ils ne seront convoqués que pour le
-jugement des délits commis dans l'étendue desdits districts.»
-
-De ce jour, les pouvoirs du Tribunal se trouvèrent considérablement
-agrandis, et il put parcourir, en dehors de la politique, tous les
-cercles de la criminalité. C'était ce qu'il désirait.
-
-Les deux voleurs qui lui avaient servi de prétexte furent acquittés le
-lendemain.
-
-Le 13, il jugea un culottier.
-
-Le 17, un garçon parfumeur qui avait soustrait des cuillers d'argent.
-
-Le 18 septembre, le Tribunal eut en pâture l'importante affaire des
-_Diamants de la couronne_; il s'en occupa si bien et si longtemps, qu'il
-en eut pour jusqu'au moment où on vint le supprimer, c'est-à-dire
-jusqu'au mois de décembre. Pendant près de trois mois, la première
-section ne s'occupa exclusivement que de ce procès scintillant, auquel
-nous allons consacrer un chapitre détaillé.
-
-L'autre section du Tribunal continua à instruire les _crimes_ politiques
-et civils, et aussi les délits correctionnels.
-
-
-
-
-CHAPITRE VI.
-
-
-
-
-I.
-
-LES DIAMANTS DE LA COURONNE.
-
-
-Les massacreurs de septembre, en exerçant leur fureur dans les prisons
-de Paris, avaient épargné toute la tourbe entraînée par la misère ou par
-la perversité. Les nobles et les prêtres ayant eu le terrible privilége
-d'assouvir la soif sanguinaire de ces bourreaux, on avait laissé passer
-entre les réseaux de l'accusation politique un grand nombre de détenus
-ordinaires, considérés par les patriotes comme du menu fretin. D'aucuns
-ont prétendu qu'ils avaient leur raison pour en agir de la sorte, car
-les aristocrates seuls possédaient, sous le satin de leurs doublures,
-des louis ou des montres.
-
-N'ayant plus le pain de la prison, et jouissant d'une liberté complète,
-tant la police était occupée alors à déjouer exclusivement les attentats
-contre-révolutionnaires, ces fils adoptifs de la potence cherchaient
-quelque grande occasion de signaler leur adresse et d'asseoir leur
-fortune. Sous le calme des verrous, plusieurs hommes d'un vrai mérite en
-ce genre s'étaient rencontrés et liés d'amitié. Rendus à des loisirs
-dangereux, ils discutèrent ensemble l'opportunité de diverses
-tentatives; ce groupe de malfaiteurs, protégé par le désordre politique,
-comptait parmi ses fortes têtes deux meneurs inventifs et résolus: l'un
-Joseph Douligny, originaire de Brescia (Italie), âgé de vingt-trois ans;
-l'autre Jean-Jacques Chambon, né à Saint-Germain-en-Laye, âgé de
-vingt-six ans et ancien valet de la maison Rohan-Rochefort.
-
-Un jour, ces deux amis bien dignes l'un de l'autre entendirent dans un
-café du faubourg Saint-Honoré une conversation qui leur fit naître la
-pensée d'un vol gigantesque.
-
---Je vous le répète, moi, disait un petit vieillard à deux habitués qui
-méditaient avec lui chaque ligne d'une gazette; ce ministre Roland est
-un pauvre homme, qui cache sous des dehors d'austérité un coeur
-accessible aux plus sottes faiblesses; il tolère dans sa maison de
-véritables scandales, et sous prétexte qu'il aime sa femme, il se croit
-forcé de protéger les gens dont elle s'entoure. Il n'y a pas un poste
-qui ne soit occupé par un des favoris de la citoyenne Roland; jusqu'à
-cette place de conservateur du Garde-Meuble qui vient d'être donnée à
-l'un de ces mendiants!
-
---Oh! oh! quelle colère! répondit l'un des causeurs en souriant; on voit
-bien que tu avais songé à demander pour toi-même cette petite position.
-
---Pour moi! reprit le vieillard mécontent; je n'ai jamais demandé aucune
-faveur, c'est pour cela que je suis indigné contre le conservateur du
-Garde-Meuble, un homme qui monte à cheval et qui apprend à danser! qui
-n'est jamais, ni jour ni nuit, occupé des devoirs de sa charge. Les
-trésors qui lui sont confiés peuvent devenir la proie de quelque filou
-entreprenant; on n'aurait qu'à escalader une fenêtre, et tout serait
-dit.
-
---Tout beau! mais les surveillants?
-
---Ils imitent leur chef, et vont s'enivrer aux barrières...
-
-Chambon et Douligny avaient écouté;--et simultanément la même cause
-avait produit chez eux le même effet; ils échangèrent un regard furtif,
-et ce regard contenait à lui seul tout un projet d'une audace extrême.
-Ils se levèrent tranquilles comme des bourgeois qui vont porter le reste
-de leur sucre à leurs enfants; mais à peine furent-ils dans la rue,
-qu'ils se frottèrent le nez. Les diplomates habiles entendent avant
-qu'on leur ait parlé, il en est de même des voleurs émérites: ils se
-dirigèrent immédiatement vers la place de la Révolution, afin de
-reconnaître le monument contre lequel ils méditaient une attaque.
-
-Particulièrement réservé aux richesses inhérentes à la couronne de
-France, telles que joyaux du vieux temps, cadeaux des nations
-étrangères, présents des seigneurs du royaume, le Garde-Meuble contenait
-des objets d'une valeur inappréciable; on les avait rangés dans trois
-salles et symétriquement enfermés dans des armoires; le public était
-admis à les visiter tous les mardis. On y voyait les armures des anciens
-rois et paladins, notamment celles de Henri II, de Henri IV, de Louis
-XIII, de Louis XIV, de Philippe de Valois, de Casimir de Pologne; et la
-plus admirable par le fini du travail, celle que François Ier portait à
-la bataille de Pavie.
-
-A côté de ces souvenirs presque vivants de l'ancienne splendeur royale,
-on remarquait, sombre et menaçant, l'espadon que le pape Paul V portait
-lorsqu'il fit la guerre aux Vénitiens; cette arme, longue de cinq pieds,
-se montrait, orgueilleuse, à côté de deux bonnes petites épées du grand
-Henri. Ainsi la fragile et grosse branche de sureau dépasse par la
-taille et le poids les solides pousses d'aubépine. Deux canons
-damasquinés en argent, montés sur leur affût, représentaient la vanité
-du roi de Siam.--Dépôt plus précieux encore, les diamants de la
-couronne, contenus dans différentes caisses, étaient placés dans les
-armoires du Garde-Meuble. _Le Régent_, _le Sanci_ et _le Hochet du
-Dauphin_, formaient les trois astres principaux de ce groupe d'étoiles.
-Des tapisseries, des chefs-d'oeuvre d'art en or et en argent disposés
-dans les salles représentaient également une valeur de plusieurs
-millions.
-
-Douligny et Chambon n'ignoraient pas ces détails: aussi furent-ils pris
-de fièvre en voyant qu'un tel vol n'était pas impossible. Les poteaux
-des lanternes s'élevaient assez près du mur et assez haut pour faciliter
-l'escalade par l'une des fenêtres; il n'y avait pas le moindre
-corps-de-garde duquel on eût à se méfier; seulement cette équipée
-nécessitait le concours de quelques amis. Le premier auquel ils firent
-part de leur audacieux projet fut un nommé Claude-Melchior Cottet, dit
-le _Petit-Chasseur_, qui les exhorta à réunir l'élite de la bande,
-c'est-à-dire neuf de leurs camarades connus pour leur adresse et leur
-courage.
-
-D'après l'interrogatoire de cet homme et d'après la déposition de
-plusieurs témoins au procès, il paraît démontré que le premier assaut
-tenté contre le Garde-Meuble, dans la nuit du 15 au 16 septembre, ne
-rapporta aux douze associés qu'une parfaite connaissance des lieux. Ils
-ne purent, vu leur petit nombre et le manque absolu de pinces et de
-lanternes, pénétrer par la voie qui leur avait semblé praticable; à
-peine leur fut-il permis de s'introduire dans un pauvre petit cabinet où
-ils dérobèrent des pierreries de faible valeur. La partie fut remise à
-la nuit suivante; mais cette fois Douligny et Chambon décidèrent qu'il
-fallait convoquer le ban et l'arrière-ban de leurs troupes. Afin de
-procéder par des ruses de haute école, quelques fausses patrouilles de
-gardes nationaux circulant autour du Garde-Meuble pendant que les
-assaillants se glisseraient vers le trésor, ne leur parurent pas d'une
-invention trop mesquine.
-
-Il fut en outre convenu entre les douze coquins qu'on s'adjoindrait
-vingt-cinq à trente filous du second ordre, auxquels on promettrait une
-part du butin; mais afin de ne pas être trahis, on convint de ne les
-instruire que lorsqu'on serait sur le terrain. On leur ordonna de
-s'habiller en gardes nationaux et de se pourvoir de fusils ou de sabres.
-Le rendez-vous était à l'entrée des Champs-Elysées; l'heure était celle
-de minuit; chacun fut exact.
-
-Chambon et Douligny arrivèrent sur la place, formèrent de ceux qui
-étaient revêtus de l'uniforme une patrouille, chargée de rôder le long
-des colonnades pour donner à croire aux passants que la police se
-faisait exactement. Ils placèrent ensuite à toutes les issues des
-surveillants qui devaient donner l'alarme au moindre danger. Comme les
-deux chefs traversaient la place après avoir pris toutes leurs
-dispositions, ils trouvèrent, près du piédestal sur lequel avait été la
-statue de Louis XV, un jeune homme de douze à quatorze ans, qui leur
-inspira de l'inquiétude. Ils l'abordèrent, l'interrogèrent, et le firent
-consentir à rester en sentinelle à cet endroit et à pousser des cris
-pour attirer vers lui les personnes qui lui paraîtraient suspectes. On
-lui promit une récompense, sans le mettre au fait de l'expédition.
-
-Après toutes ces précautions, Chambon grimpe le long des colonnades, en
-s'aidant de la corde du réverbère; Douligny le suit, ainsi que plusieurs
-autres. Avec un diamant, on coupe un carreau que l'on enlève et qui
-donne la facilité d'ouvrir la croisée par laquelle les voleurs
-s'introduisent dans les appartements du Garde-Meuble. Une lanterne
-sourde sert à les guider vers les armoires, que l'on ouvre avec les
-fausses clefs et les rossignols. On s'empare des boîtes, des coffres, on
-se les passe de main en main; ceux qui sont au pied de la colonnade
-reçoivent de ceux qui sont en haut. Tout-à-coup, le signal d'alerte se
-fait entendre. Les voleurs qui sont sur la place s'enfuient; ceux qui
-sont en haut se laissent glisser le long de la corde du réverbère.
-Douligny manque la corde, tombe lourdement sur le pavé et y reste
-étendu. Une véritable patrouille, qui avait aperçu la lumière que la
-lanterne sourde répandait dans les appartements, avait conçu des
-soupçons. En s'approchant, elle entend tomber quelque chose, elle court,
-trouve Douligny, le relève et s'assure de lui. Le commandant de la
-patrouille, après avoir laissé la moitié de son monde en dehors, frappe
-à la porte du Garde-Meuble, se fait ouvrir, et monte aux appartements
-avec ce qu'il a de soldats. Chambon est saisi au moment où il va
-s'esquiver; on le joint à son compagnon et l'on envoie chercher le
-commissaire.
-
-L'officier public interroge les voleurs, qui, se trouvant pris en
-flagrant délit et les poches pleines, avouent avec franchise, mais ne
-dénoncent aucun de leurs compagnons. Au même instant on ramasse sous la
-colonnade le beau vase d'or appelé _Présent de la ville de Paris_.
-
-La fausse patrouille, à laquelle la véritable cria _Qui vive?_ n'ayant
-pas le mot d'ordre, crut prudent d'y répondre par la fuite. Elle se
-dispersa dans les Champs-Elysées et dans les rues qui y aboutissent. Du
-nombre des voleurs qui avaient reçu des boîtes de diamants, deux se
-retirèrent dans l'allée des Veuves, firent une excavation au fond d'un
-fossé, y enfouirent leur larcin, le recouvrirent de terre et de
-feuilles, et se retirèrent tranquillement chez eux. Plusieurs autres
-allèrent déposer leur part chez des recéleurs. Le plus grand nombre se
-réunit sous le pont Louis XVI, et, après avoir posé un des leurs en
-sentinelle au dessus du pont, ils s'assirent en rond. Le plus important
-de la bande fit déposer au centre les coffres volés; il en ouvrit un, y
-prit un diamant qu'il donna à son voisin de droite, en prit un autre
-pour le suivant, et ainsi de suite. Il avait soin d'en mettre d'abord un
-dans sa poche pour lui, et, après avoir fait le tour du cercle, d'en
-déposer un autre pour le camarade qui était en sentinelle. Lorsqu'un
-coffre était vidé, on passait à un autre. Il était en train de faire la
-distribution du dernier, lorsque la sentinelle donna le signal de sauve
-qui peut. Le distributeur jeta dans la Seine le reste des diamants à
-distribuer, et chacun s'échappa. Plusieurs répandirent, en fuyant, des
-brillants qui furent trouvés et ramassés le lendemain par des
-particuliers.
-
-Averti des graves événements de la nuit, et comprenant quelles
-insinuations perfides ses ennemis en tireraient contre lui, le ministre
-Roland se rendit à l'Assemblée vers dix heures du matin et demanda la
-parole pour une communication urgente.--«Il a été commis, dit-il, cette
-nuit, un grand attentat. Ce n'est pas d'aujourd'hui qu'on s'en occupe.
-On a volé au Garde-Meuble les diamants et d'autres effets précieux. Deux
-personnes ont été arrêtées; leurs réponses dénotent des gens qui ont
-reçu de l'éducation et qui tenaient à ce qu'on appelait autrefois des
-personnes au-dessus du commun. J'ai donné des ordres relativement à ce
-vol.»
-
-Les députés frémirent d'indignation; la Montagne fit entendre les
-grondements de sa colère. Le ministre, en montrant derrière les
-brouillards de Coblentz l'armée royaliste attendant les trésors du
-Garde-Meuble pour s'habiller et se nourrir, évitait parfaitement qu'on
-songeât au défaut de précautions qui devait retomber sur lui. Quatre
-députés, Merlin, Thuriot, Laporte et Lapleigne, furent nommés pour être
-présents à l'information.
-
-La nouvelle de cet attentat remua tous les quartiers de Paris: le rappel
-fut battu; le ministre de l'intérieur, le maire et le commandant général
-se réunirent et prirent des mesures pour garder les barrières; jamais on
-n'avait fait tant d'honneur à de simples bandits; il est vrai que jamais
-on n'avait vu un vol si considérable. Certaines rues étaient
-littéralement semées de pierreries, de saphirs, d'émeraudes, de topazes,
-de perles fines. Quelques citoyens honnêtes rapportèrent leurs
-précieuses trouvailles; mais d'autres patriotes fougueux, qui avaient
-horreur de tout ce qui provenait de l'ancien tyran, enfouirent leur
-épave dans leur paillasse ou au fond de leur commode, afin que leurs
-yeux ne fussent pas souillés par la vue d'un métal impur.
-
-Un pauvre homme, passant dans le faubourg St-Martin pour se rendre à son
-travail, trouva un de ces diamants et se hâta d'aller le restituer aux
-employés du Garde-Meuble. Trois jeunes enfants furent admis à la barre
-de l'Assemblée pour y déposer des bijoux que le hasard avait
-pareillement mis entre leurs mains. L'Assemblée ordonna que leurs noms
-seraient inscrits au procès-verbal. Des cassettes furent encore
-retrouvées au Gros-Caillou, rue Nationale et rue Florentin. Mais de ces
-différents traits de probité le plus éclatant est évidemment celui-ci:
-un commissaire monte chez la maîtresse d'un des voleurs; sur sa cheminée
-se trouvait un gobelet rempli d'eau-forte, dans lequel elle avait mis un
-objet volé, afin d'en séparer l'alliage. Informée de l'arrivée du
-commissaire, n'ayant plus le temps de cacher le gobelet, elle le lance
-par la fenêtre. Une vieille mendiante passe quelques minutes après; ses
-yeux collés sur le pavé rencontrent de petites étoiles qui brillent dans
-la boue; elle ramasse par curiosité ces étincelles inexplicables pour
-elle, et, à quelques centaines de pas, elle entre chez un orfèvre, qui
-lui apprend que ce sont des diamants. Aussitôt elle se rend au comité de
-sa section, dépose sa trouvaille, demande un reçu et va mendier son
-pain.
-
-Joseph Douligny et Chambon, pris en flagrant délit et surabondamment
-nantis de pièces de conviction, n'essayèrent pas, comme nous l'avons
-dit, de nier leur culpabilité; les premiers interrogatoires que leur
-firent subir les juges sous l'inspiration des immenses conjectures du
-ministre Roland, durent singulièrement flatter ces coquins (un d'eux,
-Douligny, était marqué de la lettre V, voleur); pendant quelques jours
-ils espérèrent pouvoir se dire martyrs d'une opinion et victimes de leur
-courage. Il y a lieu de croire qu'ils eussent immédiatement nommé leurs
-complices s'ils n'avaient tenu à prolonger l'erreur de la justice. Le
-jugement rendu contre eux prouve jusqu'à quel point on avait admis les
-idées de connivence avec les royalistes; nous citons textuellement cet
-arrêt, qui fut rendu le 23 septembre, après une audience continue de
-quarante-cinq heures:
-
-«Vu la déclaration du jury de jugement, portant: 1º qu'il a existé un
-complot formé par les ennemis de la patrie, tendant à enlever de vive
-force et à main armée les bijoux, diamants et autres objets de prix
-déposés au Garde-Meuble, pour les faire servir à l'entretien et au
-secours des ennemis intérieurs et extérieurs conjurés contre elle; 2º
-que ce complot a été exécuté dans les journées et nuits des 15, 16 et 17
-septembre présent mois, et particulièrement dans la nuit du dimanche 16
-au lundi 17, par des hommes armés qui ont escaladé le balcon du
-rez-de-chaussée et premier étage du Garde-Meuble, en ont forcé les
-croisées, enfoncé les portes des appartements et fracturé les armoires,
-d'où ils ont enlevé et emporté tous les diamants, pierres fines et
-bijoux de prix qui y étaient déposés, tandis qu'une troupe de trente à
-quarante hommes, armés de sabres, poignards et pistolets, faisaient de
-fausses patrouilles autour dudit Garde-Meuble, pour protéger et
-faciliter lesdits vols et enlèvements, lesquels ne se sont dispersés,
-ainsi que ceux introduits dans l'intérieur, que lorsqu'ils ont aperçu
-une force publique considérable et que deux d'entre eux étaient arrêtés;
-3º que les nommés Joseph Douligny et J.-J. Chambon sont convaincus
-d'avoir été auteurs, fauteurs, complices, adhérents desdits complots et
-vols à main armée, et notamment d'avoir, dans la nuit du 16 au 17 de ce
-mois, sous la protection desdites fausses patrouilles, escaladé le
-balcon dudit Garde-Meuble, d'en avoir brisé et fracturé les croisées,
-portes et armoires, à l'aide de limes, marteaux, vilebrequins et autres
-outils, de s'être introduits dans les appartements et d'y avoir pris une
-grande quantité de bijoux d'or, de diamants et pierres précieuses dont
-ils ont été trouvés nantis au moment de l'arrestation; 4º et enfin que,
-méchamment et à dessein de nuire à la nation, lesdits J. Douligny et
-J.-J. Chambon se sont rendus coupables de tous lesdits délits, le
-Tribunal, après avoir entendu le commissaire national, condamne lesdits
-Douligny et Chambon à la peine de mort.»
-
-Sous le coup de cette sentence, leur caractère se produisit à nu:
-troublés, pales, ils déclarèrent qu'ils feraient des révélations
-complètes, si on voulait leur accorder la vie sauve pour récompense. Le
-Tribunal ne sut comment répondre à cette proposition; le président leur
-dit que la Convention seule pouvait statuer sur leur demande.
-
-Pendant ce temps, la police, aux aguets, était parvenue à retrouver,
-très-incomplètes encore, quelques traces des coupables qu'elle
-cherchait. Un citoyen du nom de Duplain avait déposé au comité de sa
-section que, le 16 septembre au soir, dans un café de la rue de Rohan,
-il avait entendu deux hommes se quereller au sujet d'un vol de diamants:
-l'un reprochait à l'autre sa pusillanimité qui les avait privés d'une
-capture importante; il se consolait néanmoins, espérant, la nuit
-suivante, réitérer leur prouesse de manière à n'avoir plus rien à
-désirer. A cette déclaration, le citoyen Duplain ajouta le signalement
-de l'un des deux hommes, celui qu'il avait pu le mieux voir. On mit des
-agents en embuscade dans la rue de Rohan, et, le quatrième jour, on y
-arrêta un personnage dont l'extérieur et la physionomie se rapportaient
-au signalement donné. Amené au comité de surveillance, cet homme déclara
-se nommer Badarel et être natif de Turin; il nia les propos qu'on lui
-imputait, se récriant sur des doutes aussi injurieux; mais ayant été
-fouillé, il fut trouvé détenteur de plusieurs pierres. Alors il avoua
-que le 15 septembre, deux individus, qu'il ne connaissait pas, l'avaient
-engagé à se rendre la nuit avec eux sur la place Louis XV, lui disant
-qu'il y allait de sa fortune; ils exigèrent simplement qu'il fît le guet
-pendant un quart d'heure. Ces messieurs étaient si honnêtes qu'il avait
-cru servir des amoureux et non des voleurs. Ils étaient bientôt revenus
-auprès de lui, et l'avaient accompagné jusque dans sa chambre, rue de la
-Mortellerie, près l'hôtel de Sens. Là, que s'était-il passé tandis qu'il
-avait été chercher des rafraîchissements, il l'ignorait; mais le
-lendemain quand il fut seul chez lui, il aperçut des diamants sur la
-cheminée, et il fut porté à croire qu'il avait été pendant quelques
-heures le compagnon de deux nababs déguisés.
-
-Cette histoire, richement brodée comme on voit, n'abusa pas un instant
-les juges instructeurs. Ils mirent Badarel en présence de Douligny et de
-Chambon; ceux-ci, désireux d'appuyer leur demande en grâce sur des
-faits, ne firent aucune difficulté de reconnaître Badarel.
-
---Mon pauvre vieux, dit Douligny, devant le président du Tribunal
-criminel il n'y a plus à vouloir rester blanc comme un agneau; nous
-sommes pris, nous n'avons d'espoir qu'en la clémence des magistrats, et
-cette clémence est subordonnée à nos aveux, à notre sincérité. Tu es
-dans un très-mauvais cas; veux-tu obtenir ta grâce d'avance? tu n'as
-qu'à te rendre avec le citoyen président sous cet arbre des
-Champs-Elysées au pied duquel tu as enfoui cette grande cassette. Dès
-que tu l'auras restituée, tu seras sûr de ne plus avoir affaire à des
-juges, mais à de vrais amis.
-
-Badarel essaya bien d'envoyer Douligny à tous les diables et de prouver
-qu'il ne le connaissait pas, mais sa résistance ne put être de longue
-durée. Douligny l'exhorta si bien, lui fit de telles promesses, qu'enfin
-ce malheureux consentit à se rendre aux Champs-Elysées avec le
-président.
-
-Ce transport de justice eut des résultats considérables; les fouilles
-opérées d'après les indications de Badarel firent découvrir 1,200,000
-francs de diamants. La procédure recommença avec plus d'acharnement; les
-dépositions de Douligny et de Chambon furent jugées si utiles pour
-éclairer les recherches et confondre les accusés, que le président du
-Tribunal criminel se rendit en personne à la barre de la Convention et y
-parla en ces termes:--Je crois de mon devoir de prévenir la Convention
-que, depuis vendredi, 21, la première section du Tribunal s'est occupée
-sans désemparer de l'interrogatoire de deux voleurs du Garde-Meuble.
-Pendant quarante-huit heures ils n'ont voulu donner aucun renseignement;
-mais hier, lorsque la peine de mort a été prononcée contre eux, ils
-m'ont fait dire qu'ils avaient à faire des déclarations importantes; ils
-m'ont demandé ma parole d'honneur que, pour prix de ces aveux, leur
-grâce leur serait accordée. Je n'ai pas cru devoir prendre sur moi une
-pareille promesse; mais je leur ai dit que s'ils me disaient la vérité,
-je porterais leur demande auprès de la Convention nationale; alors le
-nommé Douligny m'a révélé toute la trame du complot; il a été confronté
-avec un de ses co-accusés non jugé; il l'a forcé de déclarer l'endroit
-où étaient cachés plusieurs des effets volés. Je me suis transporté aux
-Champs-Elysées, dans l'allée des Veuves; là le co-accusé m'a découvert
-les endroits où il y avait des objets très précieux. N'est-il pas
-important de garder ces deux condamnés pour les confronter encore avec
-les autres complices? Mais le peuple demande leurs têtes. Que la
-Convention rende un décret, qu'elle le rende tout de suite; le peuple la
-respecte, il se tiendra toujours dans la plus complète soumission aux
-ordres de l'assemblée.»
-
-Ordonner la mort de Douligny et de Chambon, c'eût été tuer deux poules
-aux oeufs d'or; chacune de leurs déclarations ou plutôt de leurs
-dénonciations produisait quelques nouvelles découvertes. La Convention
-décida qu'il fallait garder ces deux voleurs pour traquer les autres.
-
-L'un des premiers complices dont ils révélèrent le nom fut le malheureux
-juif Louis Lyre; il n'avait pas aidé à commettre le vol, mais il avait
-acheté à vil prix une grande quantité de bijoux. Ce malheureux parlait
-un français mêlé d'italien qui fit beaucoup rire les juges. Ayant
-intégralement payé ses petites acquisitions, disait-il, il ne comprenait
-pas qu'on lui réclamât encore quelque chose. Après s'être égayé de son
-galimatias, le Tribunal le condamna à la peine de mort. On le conduisit
-au supplice le 13 octobre, à dix heures. Ne concevant pas qu'une
-spéculation heureuse fût considérée comme un crime, il marcha à la mort
-avec le courage que donne la paix de la conscience. Monté dans la
-voiture, seul avec l'exécuteur, il criait d'une voix très haute et très
-libre:--Fife la nazion! Il voulut parler au peuple; la cavalerie essaya
-de s'y opposer, mais alors la canaille qui accompagnait les victimes à
-l'échafaud était souveraine; elle accorda la parole au juif.
-
---Messious, dit-il, ze mours innozent, ze ne zouis point volour, ze
-pardonne à la loi et à mes zouzes.
-
-Mais vu qu'il se faisait tard, le bourreau le pria de se hâter.
-
-En mesurant leurs dénonciations, et en ne les faisant que peu à peu,
-Douligny et Chambon espérèrent échapper à la mort, protégés qu'ils
-étaient maintenant par la Convention. Conformément à ces calculs, ils
-jetèrent quelques jours après une nouvelle proie à la justice. Ce fut
-cette fois leur ami Claude-Melchior Cottet, dit le _Petit-Chasseur_.
-Arrêté et conduit à la Conciergerie, ce dernier fut convaincu d'avoir
-été le sergent recruteur des fausses patrouilles. Dans la nuit du 15 au
-16 septembre, il s'était rendu en costume de garde national chez le
-nommé Retour, chez Gallois, dit _Matelot_, et chez Meyran; il leur avait
-remis des pistolets destinés à protéger l'entreprise. On lui prouva, en
-outre, qu'il avait vendu pour 30,000 livres de perles fines. Un témoin,
-un nommé Joseph Picard, lequel ne tarda pas à changer son rôle de témoin
-contre celui d'accusé, vint déposer qu'étant encore au lit, un matin, le
-personnage connu sous le nom de _Petit-Chasseur_ s'était rendu chez lui,
-afin d'acheter une paire de bottes. Le marché conclu avec la femme
-Picard, l'acheteur l'avait engagée à aller chercher du vin et à lui
-rapporter en même temps pour six sous d'eau-forte. Cette commission
-faite, Picard avait vu le _Petit-Chasseur_ glisser quelque chose dans
-cette eau-forte; mais les commissaires venant au même instant pour
-l'arrêter, il jeta le tout dans la rue. Alors il fut facile de
-reconnaître que c'étaient des diamants.
-
-Ecrasé par les preuves et par les dépositions, Melchior Cottet fut
-condamné à la peine de mort. Voyant par quels moyens Douligny et Chambon
-avaient obtenu un sursis illimité, il imagina d'avoir recours aux mêmes
-ruses, et, en effet, il livra le nom de quelques complices. Mais on
-reconnut bientôt qu'il n'avait qu'un but: retarder le jour de son
-exécution. On refusa de prêter davantage l'oreille à ses déclarations
-interminables. Arrivé au lieu du supplice, il gagna encore deux heures
-par une dernière supercherie. Il demanda à se rendre au Garde-Meuble
-avec un magistrat, disant qu'il y allait de la fortune de la nation.
-Monté dans les salles, il y resta plus d'une heure et demie à parler de
-complots imaginaires dont il connaissait, disait-il, tous les secrets.
-Mais à la fin la foule impatientée refusa d'attendre plus longtemps le
-spectacle qui avait été promis à sa curiosité sanguinaire. En descendant
-du Garde-Meuble, le _Petit-Chasseur_ eut beau crier: «--Citoyens, je ne
-suis pas coupable; intercédez pour moi, intercédez pour moi!»--nul ne
-fut accessible à la pitié, et la loi reçut son application.
-
-Grâce aux renseignements fournis par Douligny et Chambon, on arrêta
-successivement leurs principaux complices, qui furent condamnés à la
-peine capitale; des femmes et même un enfant, Alexandre, dit le
-_Petit-Cardinal_, se virent impliqués dans cette affaire, qui prit peu à
-peu une telle dimension, que le député Thuriot, l'un des membres de la
-commission de surveillance, proposa à la Convention d'autoriser le
-déplacement du chef du jury afin que ce dernier allât dans les endroits
-de la France qu'il croirait nécessaires, décernât des mandats d'amener
-et fît des visites domiciliaires. Cette proposition fut rejetée, parce
-qu'elle n'assurait pas au procès une marche assez rapide.
-
-S'il faut en croire les révélations de Sergent, consignées dans une
-lettre datée de Nice-en-Piémont, du 5 juin 1834, et adressée à la _Revue
-rétrospective_, ce serait à lui qu'on devrait la découverte des
-principaux diamants de la couronne. Il raconte que pendant les débats du
-Tribunal criminel, alors qu'il était administrateur de la police, une
-mulâtresse, habituée de la tribune publique des Jacobins, vint le
-trouver dans son cabinet.--Que direz-vous, si je vous fais trouver les
-diamants? Je le puis, en amenant un homme qui a une révélation à vous
-faire. Je voulais le conduire au comité des recherches de l'assemblée
-législative, mais il ne veut faire qu'à vous sa déposition; car il vous
-a, dit-il, une grande obligation, et c'est par reconnaissance qu'il veut
-que ce soit à vous que la patrie doive d'être rentrée dans la possession
-de ces richesses.--Amenez-le très-promptement.
-
-Une heure après, on introduisit dans un des salons du maire, où Sergent
-se trouvait seul, un quidam vêtu proprement en garde national; il était
-conduit par la mulâtresse.--Voilà celui dont je vous ai parlé, dit-elle,
-et elle s'éloigna.--Monsieur l'administrateur, dit cet homme d'une voix
-basse, je puis vous faire reprendre tous les diamants de la couronne;
-mais il me faut votre parole que vous ne me perdrez pas.--Quoi! lorsque
-vous allez rendre un service aussi important, que devez-vous craindre?
-ne méritez-vous pas au contraire une récompense?--Je ne puis en avoir
-d'autre que celle de ma vie. Dans cette affaire, mon nom ne peut être
-prononcé sans risquer de la perdre.--Parlez, dit Sergent surpris, je
-vous promets toute ma discrétion.--Vous ne me reconnaissez pas,
-monsieur?--Non, je ne vous ai pas vu, je crois, avant cet
-entretien.--Ah! monsieur l'administrateur, donnez-moi votre parole de
-magistrat que vous ne me livrerez point!--Quel mystère! Révélez, si vous
-savez quelque chose de ce vol; seriez-vous complice? Je vous
-sauverai...--Non, monsieur, reprit cet homme, je suis ***, le prisonnier
-que vous avez visité à la Conciergerie vers la fin du mois d'août, et
-que vous avez eu la bonté de faire raser sur sa demande; vous savez que
-j'étais condamné à mort pour fabrication de faux assignats, et que
-j'attendais alors, quoique sans espoir, l'issue de mon pourvoi en
-cassation. Les juges populaires de septembre m'ont mis en liberté, mais
-le Tribunal peut me faire reprendre.--Eh bien! soyez tranquille, dit
-Sergent; voyons, que savez-vous des diamants?
-
-Le quidam entra dans les détails les plus étendus. Une nuit qu'il
-feignait de dormir, il avait entendu auprès de lui des gens s'entretenir
-en argot du vol fameux. Il ignorait leurs noms, mais il avait appris que
-les diamants étaient cachés dans deux mortaises d'une grosse poutre de
-la charpente du grenier d'une maison de la rue de ...--Envoyez-y
-promptement, ajouta-t-il; ils ne doivent pas être encore enlevés; mais,
-je vous supplie, ne parlez pas de moi dans vos bureaux.
-
-Le récit contenu dans la lettre de Sergent est plein de trouble et de
-confusion, surtout à l'endroit des dates; nous avons dû souvent
-l'élucider. A cette époque de 1834, Sergent, très-avancé en âge, ne
-commandait plus à sa mémoire; et d'ailleurs il n'était préoccupé, comme
-Barère, que du soin de sa réhabilitation. Cependant sa version coïncide
-tout-à-fait avec le rapport de Vouland, consigné dans le _Moniteur_ du
-11 décembre: «--Votre comité de sûreté générale, dit Vouland, ne cesse
-de faire des recherches sur les auteurs et complices du vol du
-Garde-Meuble; il a découvert hier le plus précieux des effets volés:
-c'est le diamant connu sous le nom de _Pitt_ ou _Régent_, qui, dans le
-dernier inventaire de 1791, fut apprécié douze millions. Pour le cacher,
-on avait pratiqué, dans une pièce de charpente d'un grenier, un trou
-d'un pouce et demi de diamètre. Le voleur et le réceleur sont arrêtés;
-le diamant, porté au Comité de sûreté générale, doit servir de pièce de
-conviction contre les voleurs. Je vous propose, au nom du comité, de
-décréter que ce diamant sera transporté à la trésorerie nationale, et
-que les commissaires de cet établissement seront tenus de le venir
-recevoir séance tenante.» Ces propositions furent décrétées. Quant à
-l'homme dont parle Sergent, il fut seulement présenté à Pétion, qui le
-fit partir pour l'armée, où, sur la recommandation du ministre de la
-guerre, il entra avec un grade dans un régiment de la ligne. Que
-devint-il? Nous l'ignorons. Seulement, plus tard, dans un compte-rendu
-du Tribunal en date du 26 mars 1795, ayant trait à un procès de faux
-assignats, on trouve parmi les accusés un nommé Durand, désigné comme
-étant celui aux indications duquel on doit la découverte du _Régent_.
-Est-ce l'homme de Sergent? On peut le supposer.
-
-Le sort de ce _Régent_ fut assez singulier: au mois d'avril 1796, on
-l'envoya en Prusse pour servir de cautionnement à un prêt de cinq
-millions. Retiré ensuite des mains des banquiers, il orna la garde de
-l'épée consulaire de Bonaparte.
-
-Mais retournons à la procédure du Tribunal criminel. Le ministre de
-l'intérieur s'occupa, lui aussi, avec une grande énergie de ce prétendu
-complot; il dut bientôt s'apercevoir que l'esprit politique y était
-complétement étranger, car il devenait de plus en plus évident que les
-acteurs de ce drame nocturne étaient presque tous des malfaiteurs
-d'antécédents connus, et qu'ils avaient immédiatement cherché à réaliser
-à leur profit leur part du vol. Le ministre recevait lui-même les
-citoyens qui avaient des communications à lui faire à ce sujet. Un
-joaillier du nom de Gervais vint lui apprendre qu'un homme d'allure
-suspecte lui avait offert de lui vendre une bonne partie de diamants. On
-comprend avec quel empressement M. Roland pria Gervais de ne pas
-effaroucher ce mystérieux client; une somme de 15,000 livres, prise sur
-les fonds secrets, fut remise au joaillier, afin qu'il alléchât par
-quelques avances le vendeur. Les prévisions se réalisèrent. Moyennant
-quelques centaines de louis, le voleur apporta pour plus de deux cent
-mille livres de joyaux. Le marchand se montra de plus en plus satisfait,
-jusqu'à l'heure où il n'eut plus rien à attendre de ce superbe filou;
-alors la comédie fut terminée et notre homme mis entre les mains de la
-justice. Grâce à l'habileté avec laquelle M. Roland avait dirigé cette
-opération par l'intermédiaire de Gervais, cette seule capture valut au
-trésor un remboursement qu'on évalua à 500,000 livres. Le jour que l'on
-vint dissoudre le Tribunal, c'est-à-dire le 29 novembre 1792, il
-s'occupait encore de juger un voleur du Garde-Meuble. On ne permit pas
-d'achever l'instruction. Le président fit venir les deux principaux
-coupables, Chambon et Douligny; et il leur annonça que le Tribunal
-cessant ses fonctions, il était à craindre pour eux que le sursis qu'ils
-avaient obtenu ne fût plus d'aucune force. Il leur conseilla de se
-pouvoir en cassation ou de s'adresser à la Convention nationale.
-Singulière preuve de la vérité de cet axiome: _Qui a terme ne doit
-rien!_ Joseph Douligny et Jean-Jacques Chambon, traduits devant de
-nouveaux juges, en furent quittes pour quelques années de fers. Encore
-a-t-on prétendu que dans un des mouvements de la révolution, ces
-misérables trouvèrent le moyen de s'échapper des prisons.
-
-Quelques jours avant la dissolution du Tribunal du 17 août, Thomas
-Payne, comparant Louis XVI à Chambon et à Douligny, s'était exprimé de
-la sorte au sein de la Convention:--«Il s'est formé entre les brigands
-couronnés de l'Europe une conspiration qui menace non-seulement la
-liberté française, mais encore celle de toutes les nations: tout porte à
-croire que Louis XVI fait partie de cette conspiration; vous avez cet
-homme en votre pouvoir, et c'est jusqu'à présent le _seul de sa bande_
-dont on se soit assuré. _Je considère Louis XVI sous le même point de
-vue que les deux premiers voleurs arrêtés dans l'affaire du
-Garde-Meuble_: leur procès vous a fait découvrir la troupe à laquelle
-ils appartenaient.»--Quelle impudence et quelle folie!
-
-Pendant longtemps on s'obstina encore à voir dans le vol des diamants un
-complot politique, à en juger par la teneur d'une sentence du Tribunal
-révolutionnaire, prononcée le 12 prairial, an II, qui condamne à mort le
-sieur Duvivier, âgé de soixante ans, ancien commis au bureau de
-l'extraordinaire, «pour avoir aidé ou facilité le vol fait, en 1792, au
-Garde-Meuble, afin de fournir des secours aux ennemis coalisés de la
-France[10].» Ce ne fut guère qu'en l'an V qu'on revint un peu de cette
-prévention. Par décision du conseil des Anciens, prise dans la séance du
-29 pluviôse, six mille livres d'indemnité furent accordées à la
-citoyenne Corbin, première dénonciatrice des voleurs du Garde-Meuble. Il
-y a tout lieu de supposer que cette femme Corbin est la mulâtresse dont
-il est question dans le récit de Sergent. «Les recherches de la
-commission, ajoute le _Moniteur_, ont mis à même de juger que, quoi
-qu'en ait dit autrefois le ministre Roland, le vol du Garde-Meuble
-n'était lié à aucune combinaison politique, et qu'il fut le résultat des
-méditations criminelles des scélérats à qui le 2 septembre rendit la
-liberté.» C'est ce que nous avons posé en commençant.
-
- [10] Cette procédure s'éternisa pendant tout le cours de la
- Révolution. La veille du jour où l'on arrêta Baboeuf, on avait
- condamné aux fers quatre voleurs du Garde-Meuble.
-
-Quoi qu'il en soit, à cette date, l'affaire de ce vol homérique était
-loin d'être terminée. Même aujourd'hui elle ne l'est pas encore. La
-soustraction des diamants a été évaluée à TRENTE-SIX MILLIONS. En 1814,
-il en fut restitué pour 5 millions; l'histoire de cette restitution est
-même des plus intéressantes. Il y avait autrefois au Garde-Meuble un
-employé subalterne du nom de Charlot, qui était chargé de nettoyer les
-bijoux. Après le vol de la nuit du 16 septembre, un de ses amis, un
-sans-culotte, vint lui remettre une boîte en le priant de la garder
-jusqu'à ce qu'il vînt la reprendre lui-même. Peu de temps après, Charlot
-fut renvoyé, ainsi que toutes les personnes qui faisaient partie de
-l'administration du Garde-Meuble sous l'ancienne cour. Il emporta le
-dépôt du sans-culotte, qui ne reparut plus. Lassé de l'attendre et
-finissant par concevoir des soupçons, il finit un jour par forcer la
-serrure du petit coffre. Un flot de lumière lui sauta aux yeux, et il
-reconnut plusieurs diamants de la couronne. L'embarras de ce pauvre
-diable fut aussi grand qu'on peut le concevoir; les rapporter,
-n'était-ce pas s'exposer à être pris lui-même pour le voleur, ou tout au
-moins n'était-ce pas risquer plusieurs mois, plusieurs années de prison
-préventive? Dans cette conjoncture, il ne décida rien, ou plutôt il
-décida qu'il attendrait les événements; il cacha les diamants et les
-garda.
-
-Charlot se retira à Abbeville, sa ville natale; ses moyens d'existence
-étaient si bornés, que Mme Cordonnier, sa soeur, marchande orfèvre près
-le marché au blé, lui donna asile; mais le déréglement de Charlot et son
-penchant à l'ivrognerie obligèrent sa soeur à le renvoyer. Il alla alors
-occuper une très petite chambre dans un grenier, où il vécut, pour ainsi
-dire, des secours que lui accordaient plusieurs personnes de sa
-connaissance. Parmi celles qui l'obligeaient le plus fréquemment était
-un M. Delattre-Dumontville, qui, quoique fort peu aisé lui-même, lui
-prêtait souvent de petites sommes. Charlot se trouvait donc dans le plus
-complet dénûment, bien qu'il fût riche comme pas un négociant
-d'Abbeville; et il souffrait les horreurs de la faim et du froid à côté
-d'une cassette renfermant cinq millions de diamants. Il est vrai que ces
-diamants, Charlot ne pouvait en trafiquer sans s'exposer à être reconnu
-comme un des spoliateurs du Garde-Meuble; d'un autre côté, les
-communications avec l'Angleterre étaient interdites.
-
-La profonde misère de ce millionnaire s'accrut au point qu'il en tomba
-mortellement malade. Sentant sa fin très-prochaine, il dit un jour à
-Dumontville, qui n'avait pas cessé de lui témoigner beaucoup
-d'intérêt:--Ouvre le tiroir de cette table; il y a dedans une petite
-boîte qui me fut confiée il y a bien longtemps; prends-la, et si je
-meurs fais-en l'usage que tu voudras. Dumontville s'en alla avec la
-boîte qui était fermée par un papier cacheté; le lendemain, lorsqu'il
-voulut monter au grenier de Charlot pour savoir de ses nouvelles, on lui
-apprit qu'il venait d'expirer. Rien n'empêchait plus Dumontville de
-briser le papier cacheté: il fut ébloui, aveuglé. Mais, aussi embarrassé
-que Charlot, il n'osa pendant longtemps parler à personne de son trésor;
-son seul plaisir était, dans un beau jour, après avoir verrouillé sa
-porte, de prendre les diamants dans sa main et de les mouvoir au soleil
-pour jouir de leur éclat. Il finit cependant, après bien des hésitations
-et des réticences, par s'ouvrir à un de ses parents, M. Delattre, ancien
-membre de l'Assemblée législative et qui avait été chargé autrefois de
-faire le recensement des objets volés au Garde-Meuble; il apprit de lui
-que les susdits diamants étaient la propriété de l'Etat. Effrayé de sa
-découverte, Dumontville jugea opportun de garder le silence, comme avait
-fait autrefois Charlot.
-
-Ce ne fut que lors de la Restauration qu'il se hasarda à solliciter une
-audience de M. le comte de Blacas, ministre de Louis XVIII, et à lui
-remettre la précieuse cassette. M. le comte de Blacas exalta vivement sa
-loyauté, sa fidélité et le patriotisme pur qui l'avait guidé à conserver
-intact ce trésor national pour ne le déposer qu'entre les mains de ses
-légitimes possesseurs. Quelques mois après cette entrevue, Dumontville
-(il n'était alors qu'un modeste employé des droits-réunis) reçut le
-titre de chevalier de la Légion-d'Honneur et le brevet d'une pension de
-six mille francs.
-
-Cette aventure, qui est racontée longuement par l'abbé de Montgaillard,
-représente, jusqu'à présent du moins, le dernier chapitre de cette
-procédure romanesque des Diamants de la Couronne. Je dis _jusqu'à
-présent_, car de nos jours plusieurs gens se bercent encore (le
-croirait-on?) de l'espoir de retrouver quelques-uns de ces cailloux
-miraculeux; bien des plongeons ont été faits dans la Seine sous le pont
-Louis XVI, à l'endroit où l'on assure que les voleurs ont jeté une
-partie de leur éblouissant butin; bien des poutres ont été dérangées
-dans les greniers des faubourgs. Mais ne peut-on pas comparer ces
-obstinés chercheurs d'or à ces pauvres croyants sans cesse préoccupés
-des millions de Nicolas Flamel, enterrés on ne sait où, ou bien encore à
-ces maniaques qui décousent les vieux fauteuils pour découvrir les
-trésors des émigrés?
-
-
-
-
-II.
-
-JUGEMENTS RENDUS PAR LA SECONDE SECTION.--NICOLAS ROUSSEL.
-
-
-Il faut maintenant revenir sur nos pas, c'est-à-dire nous reporter au
-lendemain du vol du Garde-Meuble, au 18 septembre. Ce jour-là, la
-seconde section du Tribunal criminel commença à instruire le procès de
-Nicolas Roussel, ancien contrôleur ambulant des barrières. Mais, avant
-l'ouverture de l'audience, le commissaire national donna lecture au
-peuple de la loi relative à la sûreté des prisonniers; cette lecture fut
-suivie d'un discours du président Laveaux, dans lequel il rappela les
-devoirs de l'humanité et invoqua éloquemment le respect dû à
-l'infortune. Le public, saisi d'un bon et beau mouvement, cria tout
-d'une voix:--Nous jurons de respecter les accusés!
-
-Après les désordres qui avaient signalé les procès de Montmorin et de
-Backmann, ce n'était pas une précaution inutile.
-
-Nicolas Roussel, un malheureux demeurant rue Mouffetard, comparut
-ensuite devant les jurés; il avoua qu'il avait fait partie
-pendant quelques jours des brigades contre-révolutionnaires de
-Collenot-d'Angremont et qu'il recevait cinquante sous par jour pour
-aller prêcher le royalisme dans les cafés et dans les groupes. Cela
-méritait bien la mort. Le 19 septembre, cet _apôtre du machiavélisme et
-de la tyrannie_, comme l'appelle un journal, fut conduit à la guillotine
-à deux heures de l'après-midi.
-
-Dans la même journée, l'Assemblée décréta que la Commune serait tenue de
-choisir pour les exécutions une autre place que celle qui allait devenir
-la place du palais de la Convention.
-
-Pour ne laisser échapper aucun des documents qui se rattachent à
-l'histoire du Tribunal du 17 août, citons un fait qui concerne
-directement un des ex-membres de ce tribunal. Voici ce qu'on lit dans le
-_Moniteur_ du 20 septembre: «Le ministre de l'intérieur adresse un
-reproche à l'Assemblée touchant le peu de force et le peu d'exactitude
-que l'on met à la préservation des biens nationaux; il se plaint qu'on
-répète avec scandale que le _voleur d'Aubigni_ aspire à être employé
-dans une commission; il assure qu'à l'avenir il ne signera aucune
-commission sans en connaître à fond le sujet.»
-
-
-
-
-CHAPITRE VII.
-
-CAZOTTE.--SON DERNIER MARTYRE.
-
-
-Encore Cazotte! Encore ce vieillard de soixante-quatorze ans, traqué
-pour un paquet de lettres confidentielles!--Eh quoi! la Commune cherche
-à détourner d'elle tout soupçon de participation aux crimes de
-Septembre, et voilà qu'elle se montre plus féroce cent fois que les
-égorgeurs eux-mêmes: elle fait arrêter de nouveau et emprisonner un
-septuagénaire devant lequel leurs haches rougies s'étaient abaissées. Le
-peuple avait acquitté Cazotte; la Commune le reprit, et le Tribunal du
-17 août le reçut des mains de la Commune, donnant ainsi
-l'exemple de la violation d'un principe respecté de tous les
-jurisconsultes.--Croyaient-ils donc, ces juges sans pitié, que les deux
-heures d'angoisse suprême subies par Jacques Cazotte devant l'abject
-tribunal de Maillard n'étaient pas suffisantes pour expier ses fautes
-réelles ou prétendues? Il y a dans cet acharnement après un homme en
-cheveux blancs quelque chose de honteusement cruel qui s'explique à
-peine; ces raffinements inutiles ne peuvent appartenir qu'à une nation
-débordée ayant totalement perdu le sens humain.
-
---Respect à la vieillesse et à l'innocence! s'étaient écriés, en
-présence de Cazotte et de sa fille, les tueurs de l'Abbaye. On pouvait
-croire que c'était aussi la devise de la Commune; lorsqu'un ordre signé
-Pétion, Panis et Sergent, expédié le 13 septembre, vint arrêter pour la
-seconde fois Jacques Cazotte, «mis hors de l'Abbaye, sans avoir subi son
-jugement.»
-
-Cazotte n'en montra point de surprise. Malgré sa récente délivrance
-(délivrance presque triomphale, on s'en souvient), il avait gardé un
-pressentiment de sa fin prochaine; témoin le trait suivant:
-
-Après sa sortie de l'Abbaye, ses amis vinrent le féliciter en foule; M.
-de Saint-Charles fut du nombre.
-
---Eh bien! vous voilà sauvé, dit-il en l'abordant.
-
---Je ne crois pas, répondit Cazotte.
-
---Comment cela?
-
---Je serai guillotiné sous très-peu de jours.
-
---Vous plaisantez, dit M. de Saint-Charles, surpris de l'air
-profondément affecté du vieillard.
-
---Non, mon ami; sous peu de jours, je mourrai sur l'échafaud.
-
-Et comme on le pressait de questions, il ajouta:
-
---Un moment avant votre arrivée, il m'a semblé voir un gendarme qui est
-venu me chercher de la part de Pétion; j'ai été obligé de le suivre.
-J'ai paru devant le maire, qui m'a fait conduire à la Conciergerie et de
-là au Tribunal. Mon heure est venue, mon ami, et j'en suis si convaincu,
-que j'ai mis ordre à mes affaires: voici des papiers importants pour ma
-femme; je vous charge de les lui faire tenir et de la consoler.
-
-Naturellement M. de Saint-Charles traita ces pressentiments de rêveries
-et ne voulut rien entendre. Il quitta Cazotte, persuadé que sa raison
-avait souffert par suite de l'impression des massacres. Mais lorsqu'il
-revint, quelques jours après, ce fut pour apprendre son arrestation.
-
-Cette fois encore, mais non sans peine, Elisabeth obtint de suivre son
-père jusqu'au Tribunal, qui commença son audience le matin du 24 pour ne
-la terminer que le lendemain au soir. Une multitude immense, composée en
-partie de femmes, remplissait l'espace réservé au public; on remarquait
-aussi quelques-uns des hommes du 2 septembre qui avaient appuyé auprès
-de Maillard et de ses acolytes la mise en liberté de Jacques Cazotte.
-Celui-ci avait pour défenseur le célèbre Julienne, que nous avons vu et
-que nous verrons figurer plusieurs fois dans nos récits. Julienne s'est
-fait beaucoup connaître sous la Révolution; d'importantes causes lui ont
-été confiées. «Ce n'est, dit l'auteur anonyme d'un petit dictionnaire
-biographique publié en 1807, ni le talent de Démosthènes, ni celui de
-Cicéron, ni même celui de Linguet, de Chauveau, de Belard: c'est le
-sien. Son style est quelquefois obscur, amphigourique, gigantesque, un
-peu _ivre_, si nous pouvons hasarder l'expression; son imagination le
-grise. N'importe; malgré ses défauts, qu'il fasse imprimer ce qu'il a
-dit pour arracher à la mort Kolli, Beauvoir et beaucoup d'autres, il
-obtiendra un rang distingué parmi les gens de lettres.»
-
---Du courage! dit Julienne à Cazotte au moment de l'ouverture de
-l'audience.
-
-Cazotte hocha la tête et répondit, mais de façon qu'Elisabeth ne pût
-l'entendre:
-
---Je m'attends à la mort, et je me suis confessé il y a trois jours. Je
-ne regrette pas la vie, je ne regrette que ma fille.
-
-On l'interrogea sur son nom, sur son âge et sur ses qualités. Après
-quoi, son défenseur déposa sur le bureau une protestation contre la
-compétence du Tribunal. Cette protestation était fondée sur ce que
-Jacques Cazotte ayant été acquitté et mis en liberté le 2 septembre par
-le peuple souverain, on ne pouvait sans porter atteinte à la
-souveraineté de ce même peuple procéder contre Jacques Cazotte à un
-jugement sur des faits pour lesquels il avait été arrêté et ensuite
-élargi. C'était de toute évidence. Il fallait respecter les arrêts des
-juges populaires ou poursuivre ces mêmes juges, si on ne voulait pas
-reconnaître leur autorité. «Peuple, tu fais ton devoir!» Ces paroles
-fameuses de Billaud-Varennes et la présence de tant de membres de la
-Commune dans les prisons au moment des massacres ne consacraient-elles
-pas les Tribunaux souverains? Cependant la Commune était la première
-aujourd'hui à infirmer les actes de ses représentants; et quels actes
-encore: les actes de clémence! Elle ne blâmait pas les bourreaux pour
-avoir tué, elle les blâmait pour avoir fait grâce.
-
-Le Tribunal crut devoir ne pas s'arrêter à cette protestation et ordonna
-qu'il serait passé à la lecture de l'acte d'accusation, daté du 1er
-septembre, dressé par Fouquier-Tinville et signé par Perdrix,
-commissaire national. Après l'acte d'accusation, il fut donné
-connaissance à haute voix de la correspondance intime de Cazotte. Chaque
-lettre était suivie d'un interrogatoire par le président Laveaux.
-
-Cazotte répondait avec simplicité et avec précision.
-
-La faiblesse de son organe ayant excité les réclamations des jurés et de
-l'accusateur public, le Tribunal ordonna que l'inspecteur de la salle
-ferait disposer un siége, afin que Cazotte pût être mieux entendu. Au
-bout d'un quart d'heure environ, il fut placé tout auprès des jurés,
-ayant à sa droite sa fille, et à sa gauche son défenseur.
-
-On le questionna beaucoup sur la secte des Illuminés, à laquelle il
-avait appartenu; ce fut pourquoi il demanda _si c'était comme
-visionnaire qu'on lui faisait son procès_. Quelques auteurs ont insinué
-que Laveaux, qui l'interrogeait, était lui-même un Illuminé de la secte
-des Martinistes, et que des signes d'intelligence avaient été échangés
-entre eux dès les premiers mots de l'interrogatoire. Cela ne paraît
-guère fondé; car Laveaux posa à Cazotte des questions tellement
-indiscrètes, qu'on ne comprend pas qu'elles puissent venir d'un frère
-d'ordre,--à moins toutefois qu'elles ne tendissent à dérouter les
-profanes. Mais encore une fois, cela me semble étrange. C'est ainsi
-qu'il lui demanda les noms de ceux qui l'avaient initié dans la secte
-des Martinistes.
-
---Ceux qui m'ont initié, répondit Cazotte, ne sont plus en France; ce
-sont des gens qui séjournent peu, étant continuellement en voyage pour
-faire les réceptions. Je sais seulement qu'un de ceux qui m'ont reçu
-était il y a cinq ans en Angleterre.
-
-Lorsqu'on arriva à la question religieuse, Cazotte établit qu'il allait
-régulièrement à la messe du curé constitutionnel de Pierry.
-
---Il est singulier, dit le président, que vous alliez à la messe d'un
-prêtre auquel vous ne croyez pas.
-
---Je le fais pour l'exemple, répondit Cazotte, et en ma qualité de maire
-de Pierry. Il est vrai que je ne reconnais pas le curé constitutionnel;
-mais Judas était à la suite de Jésus-Christ et faisait bien des miracles
-comme les autres apôtres.
-
-Un autre mot qui causa diverses sensations chez les auditeurs, ce fut
-celui-ci:
-
---Qu'entendez-vous, demanda le président, par ces mots: _fanatisme_ et
-_brigandages_, souvent répétés dans vos lettres?
-
---J'entends par fanatisme l'exaltation qui règne dans tous les partis.
-Il y a fanatisme dans la liberté quand on passe par-dessus toute
-considération humaine.
-
-Ces paroles valent un code.
-
-On lui demanda encore des choses singulières; par exemple, _ce qu'il
-pensait de Louis XVI pendant les travaux de la constitution?_
-
---Je le regarde, répondit-il, comme ayant été forcé dans tout ce qu'il a
-fait; mais je ne peux dire s'il a fait bien ou mal, attendu que je ne
-suis pas juge du roi.
-
---Il est bien évident, dit le président, que vous étiez en
-correspondance avec les ennemis du dehors, puisque vous assuriez que
-dans trente-quatre jours juste la France serait envahie. Pourriez vous
-dire quel était le nom de cet officier-général qui, entre autres, vous
-avait si bien instruit?
-
---Me croyez-vous assez lâche pour être le dénonciateur de quelqu'un?
-Dussé-je obtenir le prolongement de mes vieux jours, jamais je ne
-consentirai à une pareille infamie!
-
-Après quelques autres interrogations, Laveaux, qu'embarrassaient
-quelquefois les réponses du vieillard et qu'attendrissaient aussi les
-regards suppliants de la jeune fille, dit à Cazotte:
-
---Vous êtes peut-être fatigué; le Tribunal est prêt à vous accorder le
-temps nécessaire pour prendre du repos ou quelque rafraîchissement.
-
---Merci, répliqua Cazotte; je suis très-sensible à l'attention du
-Tribunal, mais je suis dans le cas de soutenir les débats, grâce à la
-fièvre qui me tient en ce moment. D'ailleurs, ajouta-t-il en souriant,
-plus tôt le procès sera terminé, plus tôt j'en serai quitte... ainsi que
-messieurs les jurés et les juges.
-
-Le procès continua donc.
-
-Une de ses parentes se trouvait désignée dans la correspondance avec
-Pouteau; le président l'interpella de déclarer le nom de cette parente.
-
---Dans l'état où je me trouve, répondit le vieillard, je serais bien
-fâché d'y entraîner ma famille.
-
---Dites-nous du moins ce que vous avez entendu par ces mots d'une de vos
-lettres: «Voilà une occasion que le roi doit saisir: il faut qu'il serre
-les pouces au maire Pétion et le force à découvrir les fabricants de
-piques et ceux qui les soldent»?
-
---Les lettres que je recevais m'informaient alors qu'il se fabriquait à
-Paris cent mille piques. Je ne vis là-dedans qu'un projet de tourner ces
-armes contre la garde nationale, qui suffisait pour le service et le
-maintien de la tranquillité publique; ces craintes m'étaient transmises
-par un ami dont les intentions ne m'étaient pas suspectes. Il se peut
-que j'aie été mal informé, mais ce n'est pas ma faute.
-
-Lorsque la liste des lettres fut épuisée,--il y en avait une
-trentaine,--et que les débats furent clos, l'accusateur Real se leva. Il
-parla longuement de la bonté, de la franchise et de l'énergie du peuple
-depuis la Révolution, des trahisons et des crimes de la cour, de la
-perfidie des grands. Il analysa les charges qui pesaient sur l'accusé,
-et, s'adressant à lui:--Pourquoi faut-il que j'aie à vous trouver
-coupable après soixante-douze années de loyauté et de vertu? Pourquoi
-faut-il que les deux années qui les ont suivies aient été employées à
-méditer des projets d'autant plus criminels qu'ils tendaient à rétablir
-le despotisme et la tyrannie, en renversant la liberté de votre pays? La
-vie que vous meniez à Pierry (il y avait trente-deux ans que Cazotte s'y
-était retiré) retraçait les moeurs patriarcales; chéri des habitants que
-vous aviez vus naître, vous vous occupiez de leur bonheur. Pourquoi
-faut-il que vous ayez conspiré contre la liberté de votre pays? Il ne
-suffit pas d'avoir été bon fils, bon époux et bon père, il faut surtout
-être bon citoyen.
-
-«Pendant ce discours, qui dura une heure entière, raconte Desessarts,
-les yeux de Cazotte ne cessèrent pas un instant d'être fixés sur
-l'accusateur public; mais on y cherchait en vain quelques signes
-d'agitation et de trouble: l'impassibilité la plus profonde y était
-peinte. Il n'en était pas ainsi de sa fille, dont les alarmes semblaient
-recevoir toutes les impressions du discours de Réal, et s'aggraver ou
-s'adoucir en proportion des sentiments qu'il exprimait; lorsqu'elle
-entendit ses conclusions terribles, des larmes abondantes coulèrent de
-ses yeux. Son père lui adressa quelques mots à voix basse qui parurent
-la calmer.»
-
-Ce fut alors que Julienne commença sa défense; il fut éloquent et
-sensible, il émut l'auditoire par l'exposé touchant de la vie privée de
-l'accusé; il retraça l'affreuse nuit du 2 septembre,--et il demanda si
-un homme à qui il ne restait plus que quelques jours à exister auprès de
-ses semblables, n'était pas digne de trouver grâce aux yeux de la
-justice après avoir passé par des épreuves si cruelles; si celui dont
-les cheveux blancs avaient pu fléchir des assassins ne devait pas
-trouver quelque indulgence auprès des magistrats qu'inspirait
-l'humanité?
-
-Cette plaidoirie tira des pleurs de toute l'assemblée; Jacques Cazotte
-fut peut-être le seul dont elle ne put réussir à entamer le sang-froid
-presque divin. Sa fille reprit quelque courage en s'apercevant de
-l'effet produit par les paroles de Julienne. Avant la délibération des
-jurés, le président demanda à Cazotte s'il n'avait rien à ajouter.
-Cazotte argua en peu de mots des mêmes moyens présentés par la
-défense:--_Non bis in idem!_ dit-il; on ne peut être jugé deux fois pour
-le même fait; j'ai été acquitté par jugement du peuple.
-
-C'était l'heure où le sort du malheureux vieillard allait être décidé.
-On fit retirer Elisabeth de la salle d'audience et on la conduisit dans
-une des chambres de la Conciergerie, en l'assurant que son père
-viendrait bientôt l'y rejoindre. Hélas! elle l'avait vu pour la dernière
-fois. Reconnu coupable sur la déclaration des jurés, après vingt-sept
-heures d'audience, Jacques Cazotte fut condamné à la peine de mort. En
-entendant cet arrêt qui prenait sa tête et confisquait ses biens
-(d'après la loi du 30 août), il se retourna machinalement comme pour
-bien s'assurer que sa fille n'était pas là;--ce fut le seul moment où
-l'on remarqua en lui quelque inquiétude;--mais ne la voyant point, la
-sérénité reparut sur son front.
-
---Je sais, murmura-t-il, que dans l'état des choses, je mérite la mort.
-La loi est sévère, mais je la trouve juste.
-
-La parole appartenait au président Laveaux; il en usa pour prononcer la
-plus étrange et la plus emphatique des exhortations. Jean-Jacques
-Rousseau, dans ses mauvaises heures, ne se fût pas exprimé autrement.
-
---Faible jouet de la vieillesse! s'écria-t-il, victime infortunée des
-préjugés, d'une vie passée dans l'esclavage! Toi dont le coeur ne fut
-pas assez grand pour sentir le prix d'une liberté sainte, mais qui as
-prouvé, par ta sécurité dans les débats, que tu savais sacrifier jusqu'à
-ton existence pour le soutien de ton opinion, écoute les dernières
-paroles de tes juges! puissent-elles verser dans ton âme le baume
-précieux des consolations; puissent-elles, en te déterminant à plaindre
-le sort de ceux qui viennent de te condamner, t'inspirer cette stoïcité
-qui doit présider à tes derniers instants, et te pénétrer du respect que
-la loi nous impose à nous-mêmes!... Tes pairs t'ont entendu, tes pairs
-t'ont condamné; mais au moins leur jugement fut pur comme leur
-conscience; au moins aucun intérêt personnel ne vint troubler leur
-décision par le souvenir déchirant du remords; va, reprends ton courage,
-rassemble tes forces; envisage sans crainte le trépas; songe qu'il n'a
-pas droit de t'étonner; ce n'est pas un instant qui doit effrayer un
-homme tel que toi.
-
-A ces mots: _Envisage sans crainte le trépas_, Cazotte, sur qui ce
-discours n'avait paru produire aucune impression, leva les mains vers le
-ciel et sourit avec béatitude.
-
-Laveaux continua:
-
---Mais, avant de te séparer de la vie, avant de payer à la loi le tribut
-de tes conspirations, regarde l'attitude imposante de la France, dans le
-sein de laquelle tu ne craignais pas d'appeler à grands cris l'ennemi...
-que dis-je?... l'esclave salarié. Vois ton ancienne patrie opposer aux
-attaques de ses vils détracteurs autant de courage que tu lui as supposé
-de lâcheté. Si la loi eût pu prévoir qu'elle aurait à prononcer contre
-un coupable tel que toi, par considération pour tes vieux ans, elle ne
-t'eût pas imposé d'autre peine; mais rassure-toi si elle est sévère
-quand elle poursuit, quand elle a prononcé le glaive tombe bientôt de
-ses mains. Elle gémit même sur la perte de ceux qui voulaient la
-déchirer. Ce qu'elle a fait pour les coupables en général, elle le fait
-particulièrement pour toi. Regarde-la verser des larmes sur ces cheveux
-blancs, qu'elle a cru devoir respecter jusqu'au moment de ta
-condamnation; que ce spectacle porte en toi le repentir; qu'il t'engage,
-vieillard malheureux, à profiter du moment qui te sépare encore de la
-mort, pour effacer jusqu'aux moindres traces de tes complots par un
-regret justement senti! Encore un mot: tu fus homme, chrétien,
-philosophe, _initié_; sache mourir en homme, sache mourir en chrétien;
-c'est tout ce que ton pays peut encore attendre de toi.»
-
-Cette allocution amphigourique et empreinte jusqu'à l'exagération du
-faux esprit sentimental du temps, laissa le public frappé de stupeur.
-
-On était dans la soirée du 25 septembre.
-
-Cazotte fut reconduit à la Conciergerie, où bientôt l'exécuteur se
-présenta pour lui couper les cheveux, qu'il avait abondants et
-flottants.--Je vous recommande, dit Cazotte, de les couper le plus près
-de la tête qu'il vous sera possible et de les remettre à ma fille.
-
-Ensuite il passa une heure avec un prêtre.
-
-Puis il demanda une plume et de l'encre, et il écrivit ces mots: «Ma
-femme, mes enfants, ne me pleurez pas, ne m'oubliez pas; mais
-souvenez-vous de ne jamais offenser Dieu.»
-
-Le _Moniteur_, qui rendit compte dans les plus grands détails (numéro du
-30 septembre) de l'exécution, commence son récit en ces termes
-officiellement indignés: «Le glaive vient encore d'abattre une tête
-conspiratrice. Un vieillard de soixante-quatorze ans tramait sur le bord
-de sa tombe la perte et l'asservissement de sa patrie. Le ciel était
-aussi du complot, si on veut l'en croire; c'est au nom du ciel et pour
-la cause du despotisme que Jacques Cazotte entretenait une
-correspondance avec les émigrés et des relations avec le secrétaire
-d'Arnaud de Laporte, intendant de la Liste civile!» Après cette froide
-raillerie, le journal-girouette est forcé d'ajouter que «l'inaltérable
-sang-froid qu'il a conservé jusque sur l'échafaud, ses cheveux blancs,
-et plus encore les larmes de sa fille qui ne l'a point quitté, ont
-intéressé la sensibilité de ceux qui les ont vus.»
-
-Il paraît que la voiture qui conduisait Cazotte s'arrêta deux fois avant
-de sortir du Palais; on raconte qu'il tournait ses regards vers le
-peuple dont elle était remplie, et qu'il semblait vouloir lui parler.
-Même à un certain moment, il se fit un grand silence, qui fut rompu tout
-à coup par ce seul cri unanime:--Vive la nation! «On ne peut guère que
-deviner les motifs de cette circonstance, écrit le _Moniteur_; peut-être
-que M. Cazotte, qui avait éprouvé combien la vieillesse et le respect
-qu'elle inspire ont de pouvoir sur la pitié du peuple, nourrissait
-l'espoir de l'intéresser de nouveau en sa faveur et de pouvoir échapper
-à la mort. Mais cette fois, le peuple partagea l'impassibilité de la loi
-et ne fit aucun mouvement pour arrêter l'exécution de l'arrêt qu'elle
-venait de prononcer.
-
-»Ajoutons qu'en marchant au supplice, Cazotte tint presque constamment
-ses yeux levés vers le ciel; toutefois on le vit sourire en apercevant
-l'échafaud, et c'est là sans doute ce qui fit penser à quelques
-personnes qu'il était tombé en enfance. Cette erreur n'a pas besoin
-d'être combattue: Cazotte conserva jusqu'au dernier moment son
-habituelle sérénité. Avant de livrer sa tête à l'exécuteur, il s'adressa
-à la foule de la place du Carrousel, et d'un ton de voix qu'il s'efforça
-d'élever: «--Je meurs comme j'ai vécu, cria-t-il, fidèle à Dieu et à mon
-roi!»
-
-Ainsi fut guillotiné, à sept heures du soir, celui que le _Patriote
-français_ devait appeler le _Marat du royalisme_,--horrible injure à
-laquelle ne s'attendait pas ce juste et ce martyr!
-
-Quelques mots sur sa fille sont devenus indispensables au complément de
-cette douloureuse trilogie dont nous avons déroulé les actes en
-Champagne, au fond des cachots et devant le Tribunal du 17 août, que
-cette seule condamnation suffirait pour flétrir éternellement. Elisabeth
-Cazotte, entraînée hors de la Conciergerie par des amis de son père,
-vécut longtemps dans les larmes et dans l'isolement.
-
-En 1800, elle épousa M. de Plas qu'elle avait autrefois connu à Epernay.
-Mais le bonheur ne devait pas longtemps couronner de son auréole le
-front de cette noble femme. Un an après ce mariage, elle mourut dans les
-douleurs de l'enfantement, laissant une mémoire bénie.
-
-
-
-
-CHAPITRE VIII.
-
-PIERRE BARDOL.
-
-
-La minute du jugement de Cazotte avait été signée par Coffinhal,
-Jaillant et Naulin. Ce Naulin, tout nouvellement entré dans le cadre des
-juges, était un des affidés de Robespierre.
-
-Du 26 septembre au 10 octobre, la seconde section du Tribunal
-n'instruisit que des procès insignifiants: vols d'effets, rixes de
-cabarets. Une seule condamnation à mort fut prononcée contre un tailleur
-convaincu d'assassinat. Trois inculpés politiques furent acquittés: le
-premier était le commissaire national Bottot, suspecté d'humanité dans
-l'affaire de M. de Montmorin[11]. Le second était M. Guérin de Sercilly,
-ci-devant lieutenant-criminel du bailliage de Melun, accusé d'avoir
-accompagné le roi à l'Assemblée législative, dans la journée du 10 août.
-Enfin, le troisième était M. de Louvatière, que l'on prétendait avoir vu
-ceint de l'écharpe municipale.--Echappé à la sévérité du Tribunal du 17
-août, Louvatière succomba plus tard sous la barbarie du Tribunal
-révolutionnaire.
-
- [11] A propos de cette affaire, il parut quelque temps après un décret
- qui supprima les commissaires nationaux, et un second qui attribua
- leurs fonctions aux accusateurs publics.
-
-Le 10 octobre, une dramatique affaire criminelle se produisit. Une
-semaine environ après les massacres de septembre, le cadavre d'un homme
-assassiné avait été trouvé au Cours-la-Reine. Ce cadavre était celui de
-l'abbé Baduel.
-
-L'abbé Antoine Baduel, ex-supérieur de la maison et communauté de
-Sainte-Barbe, brave prêtre, simple de caractère, n'ayant pas adopté la
-schismatique _constitution du clergé_, se trouvait exposé aux fureurs
-des révolutionnaires. Les crimes commis contre les nobles et les
-ecclésiastiques restés fidèles au roi ou au pape, mirent le comble à son
-dégoût. Il résolut de quitter Paris et de se réfugier auprès de Pie VI.
-
-Mais pour faire les premiers pas hors de la ville, il fallait un
-passeport, les routes étant infestées de commissaires et de gardes
-nationaux qui arrêtaient les diligences et fouillaient les voyageurs,
-comme s'ils eussent reçu des leçons de Cartouche ou de Mandrin, ces
-célèbres inspecteurs.
-
-Des amitiés puissantes, par exemple celles de sans-culottes connus de
-leur section pour avoir donné des preuves de patriotisme, soit en
-massacrant des royalistes, soit en dénonçant leurs complots, pouvaient
-seules obtenir le précieux sauf-conduit; mais Antoine Baduel n'avait
-aucune relation avec ces lugubres favoris de la Commune. Ses intimes
-étaient dispersés au souffle de l'ouragan politique ou déjà moissonnés
-par la faucille de Sanson. Il ne devait plus fonder d'espoir que sur
-deux personnages: son neveu Baduel, et son cousin par alliance Pierre
-Bardol.
-
-Le premier était clerc d'avoué. Il avait à peine vingt-cinq ans et
-tremblait sans cesse comme un octogénaire, car la peur de la guillotine
-lui faisait appréhender une mort très-prochaine. Quand un de ses
-camarades lui frappait sur l'épaule dans la rue, où il marchait les yeux
-collés sur le pavé, il poussait un hoquet en levant la tête et
-tressaillait de tout son corps. Cet inquiet personnage était arrivé de
-son pays juste au moment où éclatait la Révolution. Il n'osait pas s'en
-retourner, car sa fuite aurait pu le signaler comme indifférent, sinon
-comme hostile.
-
-Le second, roué campagnard dégrossi à Paris (on verra en quel sens), se
-disait marchand de grains; mais en réalité son commerce n'était qu'un
-prétexte à emprunts et à piperies. Cependant on le voyait affilié à des
-patriotes si redoutables que personne n'osait divulguer ses déloyautés.
-L'abbé Baduel n'ignorait pas sa jactance politique, et il n'avait pour
-lui qu'une médiocre estime: aussi fut-ce au clerc d'avoué qu'il
-s'adressa d'abord.
-
-Un soir, par une pluie battante, comme celui-ci lisait dans sa chambre
-les terribles nouvelles du jour, composées de quelques détails sur la
-marche de l'armée aux frontières et surtout d'une liste de gens arrêtés
-par le comité de surveillance, deux petits coups mystérieusement frappés
-à sa porte lui firent tomber sa feuille des mains. Il prit une cocarde
-aux couleurs nationales et se mit à la frotter pieusement, occupation à
-laquelle il se livrait toujours dès que quelqu'un venait le voir.
-
- * * * * *
-
-Un homme recouvert d'un manteau entra. C'était l'abbé Baduel. Le clerc
-faillit s'évanouir en le reconnaissant. Un prêtre non assermenté, mis
-hors la loi, se présenter à pareille heure chez un paisible citoyen,
-c'était vouer à l'échafaud deux victimes au lieu d'une! Le pauvre oncle
-attribua l'émotion du jeune Baduel à un tout autre sentiment.
-
---Tu me croyais mort, s'écria-t-il; non, mon cher enfant, les monstres
-n'ont pas encore bu mon sang! me voici, j'ai pu enfin parvenir jusqu'à
-toi.
-
---Plus bas, mon Dieu plus bas! je vous en supplie, ou nous sommes
-perdus!
-
-L'abbé raconta comment, depuis quinze jours, il couchait à la grâce de
-Dieu, tantôt dans une écurie, tantôt dans une église... Mais ce qui
-l'avait tourmenté le plus, c'était le désir de tranquilliser son neveu,
-dont il connaissait le caractère sensible et dévoué. Enfin, s'étant
-procuré à prix d'or des habits bourgeois, il s'aventurait ce soir-là
-dans les rues avant l'heure des patrouilles, et il accourait chez ce
-cher enfant, afin de le prier de lui rendre plusieurs services de la
-plus haute importance. D'abord il lui demandait asile.
-
-Le clerc d'avoué montra sa couchette, étroite comme un cercueil. Il
-l'avait ainsi achetée en prévision d'une telle importunité. Tenace dans
-ses idées, l'abbé déclara se contenter d'une chaise. Aux objections de
-rhume, de courbature et d'insomnie, il répondit que ces maux étaient des
-douceurs comparativement à ceux qu'il avait endurés depuis un mois.
-
-Du reste, Antoine Baduel ne comptait pas prolonger longtemps son séjour
-à Paris. Son départ dépendait de son neveu, car il le chargeait de lui
-avoir un passeport. A ce mot, il s'en fallut de peu que le jeune homme
-ne crût à une inconcevable raillerie. Lui qui n'osait pas approcher d'un
-bureau de diligences pour voir seulement arriver et partir les voitures
-de sa province, lui qui ne levait pas les yeux sur les passants afin de
-ne pas éprouver les glaciales sensations que lui causait un regard
-douteux, il irait solliciter un exploit de la municipalité, appeler sur
-lui l'attention de la police; autant valait se placer de suite dans la
-charrette du bourreau!
-
---Mon oncle, dit-il, je préfère vous avouer la vérité: moi aussi je suis
-enrayé par la vue du sang qui inonde les rues; moi aussi je désirerais
-abandonner cette ville, et j'accepterais un passeport avec joie, si je
-ne craignais que ce papier ne devînt une preuve de mon manque de
-confiance en ce gouvernement paternel!
-
-L'abbé était loin de s'attendre à un pareil langage, car son neveu
-n'avait aucun motif de crainte. Sa fortune, plus que modeste, ne pouvait
-tenter un dénonciateur, et sa profession n'était pas de celles qui
-soulevaient les haines du peuple. Reconnaissant une poltronnerie dont le
-raisonnement n'eût pas triomphé, il se tut, et, ouvrant sa valise, il en
-retira ses rasoirs et sa savonnette, afin de se faire la barbe.
-
-Mais des pas retentirent dans l'escalier. Baduel, sur un signe de son
-neveu, n'eut que le temps de se glisser derrière un rideau.--Bardol se
-présenta aux yeux égarés du jeune clerc.
-
-Mieux valait que ce fût lui qu'un étranger, mais cependant il était sage
-de lui cacher autant que possible la présence d'un prêtre banni sous ce
-toit déjà suspect.
-
-Bardol salua à peine son cousin, aveuglé qu'il fut par le scintillement
-d'un nécessaire en écaille, monté en or. Ce bijou dépendant du bagage de
-l'oncle, excita chez Bardol une admiration inquiétante. Il ne revenait
-pas de ce qu'un clerc d'avoué possédât un objet si merveilleusement
-travaillé. Il vit au fond une bourse assez ronde, pleine de louis, plus
-un portefeuille en satin blanc brodé d'or, passablement enflé
-d'assignats. L'examen minutieux de ces richesses lui inspira un soupçon
-qui prouvait jusqu'à un certain point sa mauvaise nature: il demanda à
-Baduel s'il n'était pas redevable de ce butin à quelque équipée contre
-un château. Puis, sur sa réponse tremblante et négative, remarquant la
-valise sous la table:
-
---Oh! fit-il, ça sent bien l'aristocrate ici!
-
-Sans songer qu'il s'exposait à compromettre son neveu, l'abbé Baduel
-laissa tomber le rideau et s'avança, disant d'une voix calme:
-
---Bonsoir, Bardol.
-
-Ce dernier sourit et tendit la main au prêtre, déclarant qu'il n'était
-nullement ce qu'on paraissait croire, et qu'on avait tort de se méfier
-de lui. Il n'allait au club de la section et ne se ménageait des
-connivences avec les plus forcenés patriotes qu'afin de mieux être à
-même de protéger ses amis et surtout ses parents. On s'était trop hâté
-de le juger; il demandait au moins qu'on lui donnât occasion d'agir: et
-pour commencer, si l'abbé, son cousin, avait besoin d'un homme de coeur,
-il se mettait entièrement à sa disposition.
-
-Dans la situation où il se trouvait, Baduel ne pouvait guère choisir ses
-protecteurs. Bardol était d'un caractère entreprenant; il ne paraissait
-pas épouvanté par la tourmente révolutionnaire; ses relations avec
-l'élite des sans-culottes laissaient présumer qu'il lui serait facile
-d'obtenir un passeport. Le bon prêtre accepta ces offres, et même il lui
-fit entendre que s'il avait un logement moins exigu que celui de son
-neveu, il en prendrait volontiers sa part. Bardol se montra comblé de
-joie par cette dernière preuve de confiance, et, après avoir vanté la
-largeur de son lit et le bon air de sa table, il pria Baduel d'achever
-promptement sa barbe.
-
-La tournure que prenait cette affaire rassura un peu le clerc d'avoué.
-Il commença à trembler moins fortement, et même enhardi par l'exemple de
-Bardol qui d'un seul coup gagnait dans l'esprit de l'oncle tout ce qu'il
-perdait, lui, il essaya de lutter de prévenance et d'audace, rappelant
-que c'était à lui d'abord que l'hospitalité avait été demandée et disant
-que quant au passeport, s'il ne pouvait rien tenter par son crédit
-personnel, il n'était pas impossible que son patron l'avoué ne hasardât
-une démarche.
-
-L'abbé se hâta de répondre qu'il ne repoussait pas la main de l'un parce
-qu'il prenait le bras de l'autre. Le neveu n'en demandait pas davantage;
-il tenait à n'être pas effacé complétement; car il songeait à une petite
-fortune qu'Antoine Baduel, un jour ou l'autre, ne saurait à qui laisser.
-
-Bardol emmena son hôte, toujours caché sous les plis du manteau et
-chargé de la valise. Il lui servit à souper et lui facilita un sommeil
-si tranquille que le bonhomme remercia Dieu d'avoir mis une oasis dans
-le désert de sa vie proscrite.
-
-Mais manger et dormir n'avançaient pas d'une ligne ses projets. Il fit
-voir à Bardol les louis groupés dans la bourse en soie verte et les
-assignats du portefeuille blanc, lui expliquant qu'il n'avait consenti à
-se charger de ces biens terrestres que pour se rendre à Rome, où il
-comptait servir la messe de sa sainteté Pie VI.
-
-Cet obligeant Bardol regardait la bourse et le portefeuille avec des
-yeux effrayants; peut-être était-il tellement imbu de principes
-républicains que l'or, ce fumier des aristocraties, soulevait de sourdes
-rumeurs en son âme austère.
-
-Enfin, après huit jours d'attente, il dit à l'abbé que le soir même il
-aurait sûrement un passeport; donc, Antoine Baduel partirait le
-lendemain. Le clerc d'avoué se trouvait là quand cette bonne nouvelle
-fut apportée. Ils sortirent tous trois afin d'aller arrêter une place
-aux voitures de Rouen; mais sur les sages objections de Bardol, ils le
-laissèrent entrer seul au bureau des messageries. Il revint en disant:
-
---Vous partez demain, à cinq heures du matin.
-
-Et il prit congé d'eux sous prétexte que ses affaires l'appelaient.
-
-L'abbé fit ses préparatifs avec bonheur. Son neveu, voulant reconquérir
-une amitié, compromise peut-être par des craintes égoïstes, se signala
-en ce moment décisif par des soins touchants. Il remplit auprès de lui
-l'office de perruquier et lui mit les cheveux en queue afin de
-dissimuler davantage sa qualité de prêtre. Après quoi il lui dit de
-dormir en parfaite tranquillité, se chargeant de revenir à quatre heures
-le réveiller, ainsi que Bardol, qui n'était pas encore de retour,
-quoique la soirée fût fort avancée.
-
-En effet, à l'heure dite, le neveu arriva, mais Bardol n'était pas
-rentré. Ils l'attendirent en proie à une impatience cruelle. Son
-insistance à demander un passeport l'avait-elle compromis? Etait-il
-arrêté et écroué déjà dans l'une de ces prisons d'où l'on ne sortait que
-pour aller à la mort? Le jour parut verdâtre aux fenêtres de la chambre.
-L'abbé priait, le clerc réfléchissait aux terribles conséquences que
-pouvait avoir l'arrestation de Bardol; on ne manquerait pas de le mêler
-à cette affaire, et il était fort possible qu'il payât de sa tête les
-faibles preuves de dévouement données à un prêtre.
-
-A dix heures, le cousin si anxieusement attendu se montra. Il avait,
-disait-il, passé la nuit en pourparlers et en démarches pour obtenir le
-passeport. Il était certain de l'avoir le lendemain, à trois heures du
-matin. Ce contretemps ne retardait que d'un jour le départ de l'abbé.
-Bardol s'engagea à obtenir des contrôleurs des messageries un transport
-au lendemain de la place arrêtée.
-
-Personne ne suspecta la véracité de ces détours. Seulement le clerc
-d'avoué se promit bien de se dégager le plus tôt possible de sa
-dangereuse situation. Cependant la physionomie de Bardol n'était pas
-celle d'un homme qui a couru toute la nuit: il s'en fallait de beaucoup.
-
-Il fut convenu que l'abbé et lui partiraient à pied, avant le jour, car
-il était prudent, disait-il, d'éviter les patrouilles et d'aller
-attendre la voiture en dehors de la ville. En traversant le quartier
-Montmartre, il devait frapper chez un de ses amis, grand citoyen, trop
-soucieux des affaires publiques pour dormir après deux heures du matin,
-et cependant assez complaisant pour aventurer un passeport moyennant une
-faible indemnité.
-
-Ces ruses et ces mensonges n'avaient qu'un but; décider l'abbé à se
-rendre de nuit dans les Champs-Elysées, où Bardol préméditait de
-l'assassiner. Il conseilla au neveu de renoncer au plaisir de les
-accompagner, sous prétexte qu'à pareille heure, par ces temps de
-méfiance extraordinaire, il fallait le moins possible troubler le
-silence des rues. Ce dernier ne demandait qu'un semblant de raison pour
-s'abstenir de cette sombre promenade; il embrassa l'abbé,--lequel
-l'engagea aussi à se résigner et lui donna naïvement deux assignats de
-cinq livres afin de le consoler d'une peine qu'il n'éprouvait certes
-pas.
-
-La nuit était noire, et les réverbères balancés au vent trouaient à
-peine la masse des ténèbres en répandant leur rougeâtre lueur. On ne
-rencontrait plus, comme autrefois, ces viveurs attardés qui, au sortir
-de chez les danseuses, s'en allaient cassant les vitres et rossant le
-guet. Les héros de ces joyeux scandales étaient la plupart couchés
-maintenant sur un grabat d'exil ou sur la paille des prisons. S'il s'en
-trouvait un seul dans ces mêmes rues, il se faufilait, pâle et déguisé
-en savetier peut-être, il cherchait la barrière, et ce n'était pas pour
-y surprendre Tonton ou Joujou endormie dans sa délicieuse folie de
-Boulogne; c'était afin d'échapper aux brigands philanthropes qui ne
-voulaient plus qu'on portât le rouge au talon, mais au cou.
-
-Bardol et l'abbé Baduel disparurent au sein de cet océan de ténèbres...
-
-Le lendemain, dès les premières clartés du jour, des ouvriers de la
-pompe à feu de Chaillot, se rendant à leur travail, aperçurent une masse
-noire étendue sur le bord d'un fossé, sous une contre-allée des
-Champs-Elysées, vis-à-vis le bac des Invalides.
-
-Ils s'approchèrent et reconnurent le cadavre d'un homme de cinquante
-ans, frappé de trois coups de couteau à la poitrine et, sans doute afin
-qu'il ne fût pas reconnu, la tête écrasée avec un marteau qu'on retrouva
-à quelque distance. Le meurtrier avait dû songer à enfouir son crime
-dans la Seine, ainsi que le prouvait une corde attachée aux pieds de la
-victime; mais troublé probablement par les voitures des maraîchers, il
-s'était enfui sans avoir pu prendre toutes ses précautions.
-
-Les commissaires de la section des Champs-Elysées ayant examiné cette
-tête meurtrie, déclarèrent que c'était celle d'un abbé, ainsi que
-l'attestaient des vestiges de tonsure. Bientôt des échos bavards
-s'emparèrent de la nouvelle et la promenèrent par les rues de Paris.
-
-Pierre Bardol sucrait son café au lait sur une charmante petite table
-d'acajou, dans la chambre de la citoyenne Eléonore, qui, en déshabillé
-blanc, donnait des gimblettes à son carlin. Il devisait joyeusement sur
-l'inconstance des femmes et sur la versatilité de toutes choses
-humaines. De la poche de son habit tomba un petit portefeuille en satin
-blanc brodé d'or, et ce petit portefeuille s'entr'ouvrant, il en sortit
-des assignats qui s'éparpillèrent comme un jeu de cartes sur le parquet.
-
---Oh! dit Eléonore, je ne vous connaissais pas un portefeuille si riche!
-
---Vous l'avez vu en ma possession il y a plus d'un an, ma chère.
-Seulement je ne m'en sers pas tous les jours, craignant de l'user. Il
-m'a été donné par une religieuse de mon pays, qui l'avait brodé à mon
-intention.
-
---Mais ce n'est pas elle qui l'a si abondamment garni d'assignats?
-
---Me prenez-vous pour un gueux? dit Bardol en retirant de sa poche une
-bourse en soie verte au fond de laquelle sonnèrent des louis; ne
-m'avez-vous jamais vu non plus sans ma belle bourse?
-
-En ce moment le jockey de Mlle Eléonore--cette demoiselle avait un
-jockey--entra pour demander s'il ne fallait pas promener le carlin.
-
---Dieu! s'écria le Crésus-Bardol, votre jockey est pitoyablement
-habillé! Qu'il vienne donc chez moi, je lui donnerai des nippes, à
-passer pour un ci-devant...
-
-Mlle Eléonore accepta pour son valet et son valet accepta pour lui-même
-avec empressement. Bardol acheva de savourer son café au lait, après
-quoi s'étant miré dans une glace afin d'arranger le noeud de sa cravate,
-il se récria sur le négligé de sa barbe. Cela ne l'empêcha point de
-baiser la main de la citoyenne, quand il sortit de chez elle avec le
-jockey, maigre personnage qui avait nom Louis Charmet.
-
-Passant rue Bourbon-Villeneuve devant la boutique d'un perruquier, il
-dit au jeune drôle d'y entrer avec lui.--Le barbier et son aide
-prodiguaient les grâces de leur savonnette à deux clients, tandis que
-d'autres attendaient leur tour en s'entretenant des nouvelles. C'étaient
-de bons commerçants du quartier, très-effrayés au fond de l'âme, car les
-affaires languissaient horriblement depuis que l'esprit révolutionnaire
-tourmentait la nation; mais ils s'efforçaient tous de paraître fort
-gais, afin que leur tristesse ne fût pas interprétée comme l'expression
-de leur pensée politique. On devenait si bien suspect alors pour s'être
-montré sans un sourire sur ses lèvres ou sans une parole de colère,
-suivant que les ennemis du peuple étaient écrasés ou épargnés! Ceux qui
-ne pouvaient s'adonner à une gaîté factice, en étaient réduits à une
-fausse fureur, continuellement excitée par les prétendues menées de la
-réaction. Annonçait-on que deux ou trois royalistes venaient d'être
-exécutés, ils juraient et levaient le poing en demandant pourquoi on
-n'en avait pas guillotiné soixante-douze; racontait-on les détails d'une
-victoire remportée par l'armée des frontières, les généraux étaient des
-scélérats qui trouvaient moyen de trahir, même en accomplissant tous
-leurs devoirs. Parmi ces pauvres bourgeois obligés de jouer le rôle de
-furieux, il y en avait chez qui l'habitude devenait si bien une seconde
-nature, que leur femme et leurs enfants étaient tout surpris de voir un
-beau jour cette comédie transformée en réalité. L'honnête homme, à force
-de hurler avec les loups, devenait loup lui-même, et il dévorait aussi
-férocement que les autres.
-
-De ces fausses fureurs opposées à de faux contentements naissaient
-souvent des querelles qui ensanglantaient les rues et les boutiques. En
-ce moment, c'étaient des rieurs qui bavardaient chez le perruquier.
-
---Avez-vous entendu raconter, disait un grand benêt à tête de veau, la
-pénurie de la famille Capet au Temple?
-
---Elle est dans la pénurie; oh! c'est très-bien! c'est très-drôle!
-firent deux ou trois voix.
-
---Ces gens-là, n'ayant pas eu le temps de faire leurs paquets aux
-Tuileries, ne possèdent ni linge ni souliers; et, d'après ce qu'on dit,
-le tyran a la même chemise depuis quinze jours, encore n'est-ce pas à
-lui.
-
---Ah! ah! hi! hi!
-
-On eût juré un troupeau de dindons se mettant à glousser en choeur.
-Bardol et le diaphane Louis Charmet ne manquaient point de faire leur
-partie dans ce concert.
-
-Puis, comme cela devenait fade, on se mit à parler des mines piteuses
-des derniers condamnés à mort. Tandis que cette agréable causerie
-égayait la boutique, les barbes à faire succédaient aux barbes faites.
-Le tour de Bardol étant arrivé, il se plaça sur le fauteuil et livra son
-menton à l'inondation préalable d'une mousse blanche.
-
-Un nouveau bavard ayant pris rang dans le cercle, se frotta les mains en
-disant d'un air guilleret:
-
---On a assassiné un abbé cette nuit, un abbé déguisé; bien certainement
-c'était un _insermenté_.
-
---Oh! qu'on a bien fait d'éviter cette besogne à Sanson, dit un boucher
-au tablier sanglant.
-
---Mais on l'a assassiné pour le voler, on a reconnu qu'il avait été
-fouillé; ses poches étaient retournées à l'envers, et sur le sable se
-trouvait l'empreinte d'une valise.
-
-Le boucher n'osa pas dire ce qu'il pensait peut-être: que tuer un
-conspirateur pour le voler ensuite, c'était agir selon les bons
-principes.
-
-Bardol, qui avait entendu des deux oreilles, fit un mouvement sur son
-fauteuil et pria le barbier de ne pas appuyer la main sur sa gorge, car
-il suffoquait.
-
---En quel endroit a-t-on commis ce meurtre? demanda le garçon de
-boutique.
-
-Aux Champs-Elysées, répondit le colporteur de nouvelles en se frottant
-toujours les mains.
-
---Et aucune patrouille n'est accourue aux cris de l'abbé?
-
---Les patrouilles ont à surveiller l'intérieur de la ville; elles ne
-vont pas jusqu'aux promenades désertes. Néanmoins, on est sur les traces
-de l'assassin.
-
-Ces derniers mots firent tressaillir Bardol comme si on lui eût mis de
-la glace dans le dos.
-
---Qu'as-tu donc, citoyen? lui demanda le barbier, impatienté.
-
---Ta serviette m'étrangle, tu l'as trop serrée autour de mon cou.
-
---Allons... tiens... ça va-t-il mieux? respire donc! on dirait que tu
-t'évanouis!
-
---Ta serviette me gêne moins; rase-moi.
-
-Le perruquier poursuivit son oeuvre, mais arrêté à tout moment par
-l'agitation de Bardol, il s'écria en ricanant:
-
---Ah! comme on te coupera le cou avant qu'il soit peu!
-
---A moi! fit celui-ci, devenant livide.
-
---Oui, à toi.
-
---Mais pourquoi?
-
---Dam! parce que, quand on te rase, tu remues sans cesse. Oh! oh! voyez
-donc comme je lui ai fait peur au moyen de ma petite allusion! ajouta le
-barbier en riant aux éclats.
-
---Apprends que je n'ai jamais eu peur, dit Bardol.
-
---C'est pour cela que tu trembles; enfin, laisse-moi au moins achever ta
-joue gauche.
-
-Ce ne fut pas sans attaquer légèrement l'épiderme qu'il put terminer son
-opération.
-
-Les clients parlaient toujours de l'abbé assassiné, et, si cette
-conversation mettait Bardol à la torture, elle intéressait le jeune
-jockey Louis Charmet. En ce temps-là, on était tellement accoutumé à
-entendre raconter des crimes politiques, qu'un assassinat commis la nuit
-sur la personne d'un abbé déguisé offrait une diversion d'un puissant
-intérêt. Enfin, Bardol s'élança hors de cette maudite boutique, et Louis
-Charmet le suivit.
-
-Le grand air dissipa son émotion si complétement, qu'il se prit à rire
-de ses frayeurs, se disant que, malgré les bavardages qu'il venait
-d'entendre, personne ne savait ni le nom du prêtre, ni celui de son
-meurtrier. Il lui avait écrasé le visage de façon à le défigurer, et, du
-reste, un très-petit nombre de citoyens de Paris connaissaient
-l'ex-supérieur de la communauté de Sainte-Barbe. La police n'avait aucun
-intérêt à rechercher l'identité de la victime; un prêtre non assermenté
-(le déguisement de celui-ci indiquait sa situation vis-à-vis de la loi)
-était voué naturellement au massacre. Bardol se rassura donc, subissant
-à son insu cette loi providentielle qui veut que le criminel se confie à
-une fausse sécurité, comme le serpent repu s'endort sur le bord du
-chemin. Mais sa sérénité ne fut pas de longue durée.
-
-Rentrant chez lui avec le jockey de Mlle Eléonore, il dit à ce jeune
-homme de s'asseoir, tandis qu'il faisait un paquet de vieilles hardes.
-Ce Louis Charmet, curieux comme un chien de race, examinait tout dans la
-chambre. Il aperçut une valise sous un rideau; il s'en approcha.
-
---Vous avez une valise, vous, comme l'abbé assassiné, fit-il observer.
-
-Bardol, troublé, feignit de n'avoir pas entendu. Louis Charmet regarda
-cet objet, le tourna et le retourna, jusqu'à ce que Bardol lui dît
-enfin:
-
---Ne te gêne pas, mon garçon, tu es sans doute chez toi, ici?
-
---C'est que je remarquais des grains de sable sur votre valise.
-
---Tu es un bélître, tu ne sais ce que tu dis, murmura Bardol en se
-détournant.
-
-Louis Charmet n'avait encore aucun soupçon; mais il se formait dans son
-intelligence de vagues conjectures, qu'un rien pouvait changer en
-certitudes.
-
-En ce moment le cousin, clerc d'avoué, entra discrètement et sans voir
-le jockey, qui avait fini par s'asseoir humblement dans un coin obscur:
-
---Eh bien! Bardol, dit-il à voix basse, avez-vous trouvé la voiture à la
-barrière, cette nuit?
-
-Le diable se plaisait à inquiéter ce coquin. Etait-ce le feu infernal
-qui le brûlait déjà? A chaque instant on lui causait des sensations de
-damné. Il ne put imposer silence au clerc, car le regard du jockey
-pesait sur lui.
-
---Tout s'est fort bien passé, hasarda-t-il, espérant en finir par ce
-mot.
-
---La valise pesait beaucoup, n'est-ce pas? elle a dû te fatiguer
-énormément?
-
---Pas tant... que tu crois... balbutia-t-il.
-
---Il est vrai qu'en passant dans les Champs-Elysées, vous avez pu vous
-reposer tous deux. Il ne s'y trouvait personne à pareille heure?
-
-Le clerc remarqua enfin le bouleversement de Bardol, dont les yeux
-demeuraient fixés sur le coin de la chambre où stationnaient deux
-oreilles étrangères. Machinalement il dirigea son regard timide vers le
-point indiqué. En apercevant le jockey, il eut un frémissement, comme
-s'il eût vu la guillotine tendant vers lui ses bras rouges. Ce
-frémissement fut interprété par Louis Charmet dans le sens des faits et
-des paroles qui venaient de le frapper. Il crut, à compter de ce moment,
-que Bardol était l'assassin de l'abbé, d'autant qu'il était certain que
-la valise découverte sous un rideau avait été portée aux Champs-Elysées
-pendant la nuit.
-
-Le jeune Baduel attribua à sa légèreté l'effroi de Bardol. Il crut avoir
-dénoncé son oncle, son cousin, s'être livré lui-même. La terre lui
-manquait sous les pieds.
-
---Tiens! Voici tes hardes, va-t'en; dit Bardol à Louis Charmet en lui
-jetant un paquet.
-
-Le jockey, après l'avoir remercié, mit les objets sous son bras et
-partit. Mais afin de s'acquitter immédiatement, sans doute, il parla au
-concierge et lui adressa plusieurs questions très-précises, auxquelles
-ce dernier répondit, d'une manière satisfaisante, il faut croire, car
-Louis Charmet s'esquiva promptement pour aller raconter ses grandes
-découvertes à la citoyenne Eléonore...
-
---Ah! Seigneur, qu'ai-je fait? Je suis donc sourd et aveugle! Quoi, je
-ne m'apercevais pas de tes signes, mon cher Bardol! nous sommes perdus,
-n'est-ce pas? ce petit scélérat va nous dénoncer comme ayant protégé une
-évasion nocturne; mon oncle, toi et moi, nous allons être condamnés à
-mort. Oh! je savais bien que mes jours finiraient ainsi!
-
-Telles étaient les lamentations de Baduel neveu, resté seul avec Bardol.
-
---Tu es une brute! Il lui répondit ce dernier.
-
---Je serai cause de votre malheur et du mien. J'en suis au désespoir.
-Mais aussi, pourquoi introduire chez toi des gens de cette espèce, sans
-me prévenir, sans me les montrer? Je suis myope, tu sais bien que je
-suis myope!--Tiens! Bardol, notre oncle a donc oublié sa tabatière en
-or!... la voici sur cette table.
-
---Oh! fit Bardol, c'est vrai; ce pauvre homme, comment a-t-il pu
-l'oublier?
-
---Et ces ciseaux? Ce sont ceux avec lesquels il se faisait les ongles.
-Il les a laissés sur la cheminée.
-
---C'est bien extraordinaire, dit Bardol, ramassant ces objets et se
-mordant les lèvres.
-
---Encore ses lunettes? s'écria le clerc, étonné... Mais que signifie?...
-
---Il était si inquiet... Il n'avait pas la tête à lui quand nous avons
-quitté cette chambre.
-
---Cette valise n'est-elle pas la sienne? dit le clerc d'avoué,
-continuant ses perquisitions. Bardol, explique-moi ce mystère. Notre
-oncle est-il parti, oui ou non?
-
---Il est parti, certainement; mais il m'a prié de lui garder ses
-bagages, que je dois lui expédier par une prochaine occasion.
-
-Ces étranges explications, faites d'une voix mal assurée, plongèrent
-Baduel dans un océan de doutes. Réduit à des suppositions, il s'y perdit
-complétement; et son épouvante, déjà grande, atteignit bientôt une force
-incommensurable. Il demeura muet pendant un instant; puis, sans dire un
-mot d'adieu à son cousin, il partit, espérant par une fuite prompte
-échapper aux vertiges qui s'emparaient de lui.--Dans la rue, il entendit
-crier les nouvelles; des gosiers fêlés, avinés, rauques, hurlaient à
-assourdir les passant: «Voici les détails d'un assassinat commis cette
-nuit aux Champs-Elysées sur la personne d'un abbé!» Ces paroles
-répétées, commentées par des groupes d'oisifs et de beaux parleurs, lui
-laissèrent entrevoir la vérité sanglante. Il courait ahuri, chancelant,
-comme s'il eût été coupable de ce crime.
-
-Cependant Louis Charmet ayant communiqué ses impressions à la citoyenne
-Eléonore, celle-ci en fit part à un des agents de police avec lesquels
-elle était en relation. Aussitôt on se transporta au domicile de Pierre
-Bardol et on l'arrêta. Il eut beau dire aux commissaires qu'ils étaient
-les instruments innocents d'une trame royaliste dirigée contre lui; il
-eut beau invoquer sa vie de commerçant irréprochable et l'amitié des
-patriotes les plus ardents de sa section, on l'écroua à la Conciergerie.
-
-La justice eut bientôt instruit son affaire; il s'assit sur le terrible
-banc le 10 octobre.
-
-Le Tribunal, sans se l'avouer, était heureux d'avoir à juger un
-véritable criminel. L'accusateur public et le président avaient déjeuné
-avec plus d'appétit ce jour-là. Et ils marmottaient certain bon discours
-qu'ils brûlaient de prononcer depuis un mois, et qu'ils avaient retenu
-captif au fond de leur mémoire, faute d'une occasion. Enfin on pouvait
-le hasarder en cette circonstance.
-
-Bardol parut vert et jaune, tant il ressentait vivement la puissance de
-ses ennemis politiques en ce moment. Son cousin Baduel,--cité en qualité
-de témoin, ainsi que la citoyenne Eléonore, Louis Charmet et
-d'autres,--avait une mine tout aussi pendable, car la peur rongeait son
-âme innocente, et nul ne ressemble autant à un coupable que l'homme qui
-craint d'être interrogé.
-
-L'acte d'accusation, formulé absolument comme notre récit, sauf nos
-observations personnelles, souleva à la fois le mépris et l'indignation
-de Bardol. Il demanda la parole, afin que les juges connussent bien
-l'homme qu'on avait l'audace de traîner devant eux. Nous citons
-textuellement:--«Je suis un citoyen des plus irréprochables,
-s'écria-t-il avec animation, et l'un des plus chauds partisans de la
-Révolution. Mes antécédents sont dignes d'éloges; j'ai pour amis et pour
-protecteurs des sommités politiques prêtes à répondre de ma vie et de
-mes opinions. Plusieurs fois M. de Lafayette, pendant son séjour à
-Saint-Flour, où je demeurais alors, m'a fait l'honneur de s'asseoir à ma
-table. En 1790, j'ai été délégué par mes concitoyens à la fête de la
-fédération. A Paris, comme en Auvergne, M. de Lafayette m'invita à
-manger sa soupe très-souvent. Et savez-vous comment il me recevait, ce
-ci-devant général? Il quittait tout le monde, il interrompait sa
-conversation avec des ministres, afin de venir me prendre la main. Et il
-n'y avait pas que lui qui m'estimât, à sa table. Je fis connaissance de
-M. l'abbé Fauchet et de M. l'abbé Verron, le député. Le premier, quand
-il fut nommé évêque du Calvados, n'ayant pas un rouge liard pour se
-rendre à son poste, m'emprunta deux mille écus; le second me doit six
-cents livres, et encore je ne compte ni à l'un ni à l'autre les
-intérêts! Voilà qui je suis, citoyens. Et c'est moi qu'on a chargé d'un
-crime abominable. Cette odieuse imputation ne vous prouvera que l'audace
-de mes ennemis, qui me persécutent parce que je ne transige pas avec le
-royalisme et la contre-révolution. Qu'ils se présentent, les scélérats;
-ce sont eux que vous condamnerez!...»
-
-Le commissaire national interrompit ce discours en disant qu'il fallait
-écouter l'accusation avant la défense. Bardol, essoufflé, reprit place
-sur son banc.
-
-L'infortuné clerc, Baduel, fut interrogé le premier. Il s'évanouit deux
-fois. On attribua sa faiblesse à son attachement pour son oncle et à
-l'horreur que lui inspirait le crime. Le président en prit occasion de
-lui dire en langage à fleurs: «Continue, jeune homme, à fermer ton âme
-aux mauvais penchants et à frémir de terreur dès que le génie du mal
-accomplit ses forfaits, même loin de toi!» Les deux assignats de cinq
-livres que lui avait donnés son oncle furent confrontés avec ceux que
-contenait le portefeuille en satin blanc saisi sur Bardol. On reconnut
-par leur numéro et leur lettre qu'ils étaient de la même série. Quant à
-la tabatière en or et aux autres objets, Pierre Bardol persista à dire
-que l'abbé les avait oubliés chez lui.
-
-Louis Charmet et la citoyenne Eléonore n'éclairèrent pas moins la
-religion des juges. Mais ce furent les témoins à décharge, cités à la
-requête de Bardol, qui finirent de l'accabler très-involontairement.
-
-Un certain Goutier, homme de loi,--le bourreau se disait homme de loi,
-alors,--éleva la voix afin de vanter les vertus et le civisme de son ami
-Bardol. Le commissaire national, convaincu de la mauvaise foi de ce
-panégyriste, requit qu'il fût transféré en la chambre du conseil, afin
-d'y être fouillé en présence du citoyen Dubail-Coffinhal, l'un des juges
-du tribunal, et du citoyen Gobert, le défenseur.
-
-Cette inspection, minutieusement opérée, procura la saisie de diverses
-lettres écrites de la main de l'accusé; et adressées à ses témoins, afin
-de leur apprendre en quels termes ils devaient déposer.
-
-Une dernière circonstance asséna le dernier coup sur la tête encore
-audacieuse de ce malheureux. Une montre en or, portant le nom de
-Sauvage, horloger, avait été trouvée sur lui; on supposa qu'elle
-appartenait à l'abbé Baduel. Il jura l'avoir achetée depuis deux ans à
-un juif étranger. Mais le registre de Sauvage ayant été vérifié, on y
-lut, à une date peu reculée, la mention de vente de cette montre au
-directeur de Sainte-Barbe.
-
-Il n'eut plus la force de parler; ses lèvres n'articulaient pas; une
-pâleur livide lui couvrait le visage.
-
-L'accusateur public se leva, et de sa voix la plus retentissante, il
-résuma tous les témoignages, toutes les preuves. Il termina son
-réquisitoire par ces mots:
-
-«--S'il est des hommes qui ne veulent pas croire à une Providence,
-qu'ils viennent à la terrible école qui s'ouvre ici sous nos yeux,
-qu'ils étudient tous les faits de cette affaire, qu'ils voient tous les
-ressorts de l'esprit humain tendus pour consommer le crime, le coupable
-réussir, et se déclarer ensuite par les indices les plus grossiers. A
-peine l'assassinat est-il commis, en effet, que l'assassin agité,
-poursuivi par les remords, sentant pour ainsi dire son supplice
-commencer, l'oeil inquiet, l'esprit bourrelé, ne fait plus qu'enfanter
-mille projets qui se croisent, qui se détruisent (ô faconde insipide!);
-il ne peut obtenir de repos; ce signe de réprobation qui marqua le
-premier coupable semble empreint sur son front, comme l'agitation et
-l'égarement sont dans son coeur. Ce bruit qui se répand dans la ville,
-cette nouvelle du meurtre qui le poursuit partout, qui retentit sans
-cesse à ses oreilles, lui donne un esprit de vertige; un enfant
-l'accompagne, il ne fait que lui parler de cet homme assassiné qui a les
-pieds liés d'une corde; il en parle sans cesse, la consternation est
-peinte sur son visage, etc., etc.»
-
-Les questions ayant été posées, et les jurés ayant déclaré Bardol
-convaincu d'avoir assassiné Baduel, le Tribunal le condamna à la peine
-de mort.
-
-En proie à un affaissement horrible, haletant comme un moribond, il
-n'échappa point au pathos du président.
-
-«--Homme (_homme_ est superbe!) désormais effacé par la loi du nombre
-des vivants, chez un peuple libre, dont la loyauté fut toujours le
-partage, même avant qu'il eût brisé ses fers, tu as oublié les douceurs
-de l'hospitalité, tu as méprisé les liens du sang, tu as méconnu les
-droits sacrés de l'amitié; que dis-je?... tu as donné la mort à ton
-allié, à l'être faible qui s'était mis sous ta protection. Ecoute sans
-pâlir la peine de ton crime; veux-tu mériter _les regrets_ de tes pairs
-qui t'ont jugé, de la loi qui t'a condamné? Veux-tu exciter la
-compassion dans l'âme de tes juges? _Couronne ton trépas_ par une action
-noble et généreuse. Tu ne penses pas, sans doute, que l'opinion publique
-te croie seul l'auteur et l'instrument de la mort du sieur Baduel; eh
-bien! _élève-toi à la hauteur du républicain_: rends avant de mourir un
-dernier service à ta patrie, fais-lui connaître tes complices. En
-emportant leurs noms au tombeau, tu laisses à ton pays des monstres
-qu'il doit vomir; en faisant une dénonciation salutaire, tu marqueras ta
-mort par un acte de patriotisme; ton âme, dégagée d'un poids qui doit
-l'accabler, s'élèvera à sa véritable hauteur; elle ne s'occupera plus, à
-l'instant de se séparer de ton corps, de l'appareil du supplice, mais
-elle se confondra _dans les douces jouissances du bonheur qui suit
-toujours un acte de vertu_!»
-
-Ses complices?... Bardol ne sut ce qu'on voulait lui dire; il regarda
-stupidement ses juges et ne répondit rien. Quelques heures après, revêtu
-de la chemise rouge des assassins, on le conduisit à l'échafaud, et là,
-_un vent d'acier lui sépara l'âme du corps_, selon l'énergique
-expression d'un vieux chroniqueur.
-
-
-
-
-CHAPITRE IX.
-
-ÉPISODE DES TREIZE ÉMIGRÉS.
-
-UNE COMMISSION MILITAIRE.--LA TRIPLE ALLIANCE.--COSTUME DU BOURREAU.
-
-
-L'épisode des treize émigrés offre des côtés tout-à-fait touchants, et
-l'on se demande le motif d'un tel déploiement de barbarie envers des
-jeunes gens dont quelques-uns avaient à peine vingt années. Ce motif, il
-faut le chercher dans la nécessité où l'on se croyait être de frapper
-l'esprit public par des images de répression nationale. Les treize
-émigrés dont nous parlons avaient été pris sur les frontières, les armes
-à la main; la loi était formelle: ils auraient dû être fusillés à
-l'endroit même de leur arrestation.--Néanmoins on les dirigea sur Paris,
-où ils arrivèrent le 19 octobre, un vendredi. On affecta de les
-transférer en plein jour à la Conciergerie, au milieu d'un nombreux et
-inutile cortége d'écharpes municipales. Voulait-on renouveler la scène
-des fiacres du Pont-Neuf, qui avait commencé les massacres des prisons?
-Nous serions tenté de le croire. Une certaine agitation se manifesta, en
-effet, parmi le peuple qui, pendant toute la journée et même pendant une
-partie de la nuit, ne cessa d'entourer la Conciergerie, en réclamant la
-prompte mise en jugement des prisonniers, au nombre desquels on faisait
-perfidement circuler le nom du prince de Lambesc. Ces ruses n'eurent pas
-toutefois les résultats qu'on en attendait. Un décret de la Convention
-nationale du lendemain nomma une commission chargée de prononcer
-immédiatement à l'égard des treize prévenus d'émigration.
-
-Cette commission militaire, composée de cinq membres et présidée par le
-général Berruyer, commandant de toutes les troupes du département de
-Paris, s'assembla en audience publique au Palais-de-justice, dans la
-salle du jury d'accusation. Il n'y eut aucun murmure de la part des
-spectateurs lorsque furent amenés les treize émigrés.--C'étaient comme
-nous l'avons dit, de très-jeunes gens, d'heureuse physionomie, presque
-tous gentilshommes et revêtus encore de l'uniforme sous lequel ils
-avaient été arrêtés. L'instruction a révélé qu'ils s'étaient rendus sans
-résistance, et que quelques-uns d'entre eux s'étaient même jetés
-volontairement dans les postes français. Le premier que l'on interrogea,
-Dammartin-Fontenoy, répondit avec une grande douceur aux questions
-souvent bizarres qui lui furent posées par le général Berruyer:
-
---Quel âge avez-vous?
-
---Près de vingt-cinq ans.
-
---Où serviez-vous avant de quitter la France?
-
---Dans un régiment provincial que j'ai quitté en 1783; puis dans un
-régiment d'infanterie que j'ai quitté en 1785.
-
---Pourquoi avez-vous abandonné votre patrie dans un moment où vous
-pouviez la servir utilement?
-
---Je n'étais plus dans le service depuis sept ans; il y en avait trois
-que je voyageais: j'étais allé en Allemagne, où je comptais m'établir,
-et j'y étais effectivement fixé depuis deux ans.
-
---Vous saviez qu'il y avait eu une révolution en France?
-
---Je le savais, mais je ne la connaissais pas; _d'ailleurs, il y en a eu
-quatre_.
-
-Ce mot ne parut pas produire une impression favorable sur les cinq
-commissaires, parmi lesquels figuraient un gendarme et un canonnier,
-Antoine Marly et Claude Sableau.
-
-Le président continua avec humeur:
-
---Quelles armes aviez-vous lorsque vous avez été arrêté?
-
---Aucune, répondit Dammartin; quand j'ai vu la vedette à dix pas de moi,
-j'ai jeté mon sabre.
-
---Quel grade aviez-vous?
-
---Je n'en avais aucun; j'étais simple hussard. Notre corps marchait sans
-hostilité parce que tout Français sous les ordres des princes ne devait
-pas agir.
-
-L'interrogatoire se poursuivit de la sorte, sans d'autre particularité
-qu'une apostrophe au moins singulière du commandant Berruyer. Impatienté
-de l'air calme du jeune Dammartin et de la précision de ses réponses, le
-général-président s'écria tout à coup:
-
---Parlez haut! vous êtes ici devant la République, _car le peuple de
-Paris forme TOUTE la république_!
-
-Dammartin ne répliqua pas. Après une courte délibération, les cinq
-commissaires prononcèrent contre lui la peine de mort. Il écouta sa
-sentence avec cette attention d'un homme qui écoute une chose qui le
-concerne peu ou point.
-
-Celui qui lui succéda, un ci-devant capitaine au régiment d'Esterhazy,
-âgé de vingt-sept ans, ne fit pas moins bonne contenance. Il convint
-qu'il était sorti de France au mois de juin dernier, mais il ajouta pour
-sa justification qu'il y avait été provoqué par son père, lequel l'avait
-appelé sur la terre autrichienne sous prétexte de lui rendre compte des
-biens de sa mère. «--Là, dit-il, mon père qui occupe un haut rang dans
-l'armée étrangère, me força, le pistolet sur la gorge, à quitter la
-cocarde. Je résistai; il me fit transférer à Luxembourg et jeter dans
-une prison, d'où je ne sortis qu'après avoir donné ma parole de
-m'attacher au régiment de Berchiny. Je n'ai jamais servi que comme
-volontaire, et je n'ai assisté ni à la prise de Longwy, ni à celle de
-Verdun. J'ai continuellement cherché tous les moyens de m'échapper,
-jusqu'au jour où, de mon propre mouvement, je me suis rendu, avec un
-domestique et un camarade, à un brigadier de chasseurs.»
-
-Bien que raconté avec un accent de sincérité qui ne pouvait être
-suspect, ce drame de famille, dont les guerres politiques ont offert de
-nombreux exemples, laissa froide la Commission militaire.
-
---Citoyens, dit le général Berruyer, d'après les moyens de défense et
-les réponses aux interrogatoires faits à Joseph-Alexandre Dumesnil,
-accusé d'émigration; et aussi d'après l'art. 3 du titre Ier de la
-seconde partie du Code pénal; et l'art. 1er du décret de la Convention
-nationale en date du 9 de ce mois, mon opinion est que ledit Dumesnil
-soit puni de mort.
-
-Alexandre Dumesnil fit place à un tout jeune homme, presque un enfant,
-doux, résigné, qui déclara s'appeler Miranbel de Saint-Remy, et être âgé
-de dix-neuf ans seulement. Il avait quitté son pays par suite des
-menaces de ses voisins, qui voulaient incendier sa maison,--mais la
-Commission ne regarda pas cela comme une excuse,--et depuis deux mois il
-était garde du corps de MONSIEUR. Remarquons à ce sujet une facétie que
-crut devoir se permettre le président:
-
---Vous avez, dit-il à l'accusé, gardé MONSIEUR; il aurait bien mieux
-valu nous l'amener.
-
-On conviendra que le moment était mal choisi pour se permettre un jeu de
-mots, quelque soldatesque qu'il fût. Le jeune Miranbel crut un instant
-que c'était là un pronostic de clémence; il se trompait: lorsque le
-général et les quatre commissaires eurent suffisamment ri de leur
-spirituel à-propos, ils le condamnèrent à la mort d'une voix unanime.
-L'enfant, comme ses deux prédécesseurs, entendit son arrêt avec
-courage.--Un autre de vingt-un ans, Maurice Santon; un autre encore de
-vingt ans et demi, Jean Béon; les deux frères Godefroy, l'un
-garde-du-corps, et l'autre officier de marine; le sieur Gauthier de la
-Touche, conseiller au parlement de Bordeaux, et enfin le sieur
-Saint-Hillier subirent le même sort. Ils montrèrent tous une assurance
-digne des serviteurs du roi.
-
-L'interrogatoire de Saint-Hillier fut signalé par un quiproquo qui
-aurait été plaisant en toute autre circonstance, et que l'adresse de
-l'accusé fit ressortir. On avait trouvé sur lui un mémoire portant ce
-titre: _Compte payé par la triple alliance_, et dans lequel on avait
-naturellement vu une pièce de conviction. La triple alliance! cela était
-évident, ce ne pouvait être que l'alliance du duc de Brunswick, de
-Frédéric et de François. Les juges triomphaient. Mais Saint-Hillier, qui
-avait souri pendant cette explication, essaya de les désabuser par un
-récit que le tour aisé de son langage sut rendre intéressant:
-
---J'étais à Versailles, dit-il, lors des événements du 6 octobre 1789,
-quand le peuple, conduit par une bande de femmes, vint y chercher son
-roi, pour le ramener en triomphe à Paris. Je me trouvais à l'infirmerie
-des gardes-du-corps, lorsqu'on m'avertit des dangers qui nous
-menaçaient; quoique souffrant, je m'évadai par dessus les murs, en
-compagnie de deux de mes camarades, malades comme moi; nous courûmes les
-plus grands périls et nous risquâmes de perdre vingt fois la vie dans le
-hasardeux chemin que nous avions adopté. Enfin, nous descendîmes dans un
-couvent de religieuses; ces courageuses filles s'empressèrent de nous
-offrir une hospitalité dont nous avions doublement besoin, à titre de
-fuyards d'abord et à titre de malades ensuite. Nous demeurâmes deux
-jours dans cette sainte maison, au bout desquels nous résolûmes de
-gagner Paris. Mes deux compagnons de voyage n'avaient point d'argent,
-mais on conçoit que l'aventure dont nous venions d'être les héros avait
-resserré les liens de notre connaissance. Conséquemment je m'instituai
-le banquier de la compagnie, et ce fut moi qui subvins aux dépenses de
-la route ainsi qu'au séjour dans la capitale. Toutefois, par un
-sentiment de délicatesse, mes deux amis exigèrent que je tinsse une note
-exacte de ces dépenses; voilà l'origine et l'histoire de ce papier
-trouvé sur moi, et intitulé: _Compte payé par la triple alliance_,--la
-triple alliance était un sobriquet dont, en badinant, nous avions
-affublé notre association.
-
-Les membres de la Commission militaire avaient écouté Saint-Hillier avec
-une incrédulité visible. Si ingénieuse que fût cette narration, rien ne
-leur en garantissait la véracité. Ils tournèrent et retournèrent encore
-entre leurs mains le mémoire soupçonné, puis ils finirent par condamner
-Saint-Hillier comme ils avaient condamné les autres.--Sur ces treize
-émigrés, on en acquitta cependant quatre. Il est vrai que c'étaient
-quatre domestiques. Ces pauvres diables avouèrent qu'ils n'avaient suivi
-leurs maîtres à Coblentz que dans l'espoir d'être payés des gages qui
-leur étaient dus. Ces domestiques devaient être de la famille de
-Sganarelle qui s'écriait en voyant l'enfer engloutir Don Juan:--Ah! mes
-gages! mes gages! Ainsi durent-ils s'écrier à leur tour, en voyant les
-neuf émigrés monter à l'échafaud.
-
-L'exécution se fit sur la place de Grève, le mardi de bon matin, en face
-de la grande porte de l'Hôtel-de-Ville, au-dessus de laquelle flottait
-l'immense drapeau orné de cette inscription: _Citoyens, la patrie est en
-danger_. Les neuf jeunes gens montèrent et se rangèrent à la fois sur
-l'échafaud; ils conservèrent le même calme que pendant les débats et
-leurs regards se portèrent avec curiosité sur les croisées d'alentour.
-Neuf fois, le panier-cercueil disparut dans la trappe pratiquée sur un
-des côtés de la plate-forme.--Une gravure, qui retrace cette scène, nous
-montre le costume de l'exécuteur et de ses aides, costume encore décent:
-chapeau rond, habit et culotte courte. Bientôt, on les verra adopter les
-modes du peuple: le bonnet rouge à large cocarde, la carmagnole et le
-pantalon rayé.
-
-
-
-
-CHAPITRE X.
-
-
-
-
-I.
-
-ÉMEUTE DE LA PLACE DE GRÈVE.--DÉLIVRANCE D'UN CONDAMNÉ.
-
-
-Sur cette même place de Grève, deux jours après l'exécution des neuf
-émigrés, le Tribunal du 17 août envoyait un jeune gendarme de vingt-huit
-ans, condamné à dix années de fers et à quatre heures de carcan. Dotel
-avait été convaincu de meurtre sur un soldat caserné à la Courtille,
-mais Dotel avait été provoqué, injurié; la fureur seule arma son bras,
-et il fut homicide sans être assassin. Une foule nombreuse assistait à
-son exposition; c'était pour la plupart les habitués de la salle
-d'audience, en qui s'était éveillée quelque compassion. On trouvait
-généralement l'arrêt du Tribunal trop rigoureux; on s'empressait autour
-de Dotel et on le plaignait d'autant plus que sa figure contractée
-exprimait une vive douleur. Au bout de trois heures, il appela un
-gendarme et lui demanda à être détaché pour quelques besoins (texte du
-_Moniteur_). Le gendarme fit la sourde oreille, ce qui excita les
-murmures de plusieurs hommes du peuple. Dotel insista.
-
---Bah! lui répondit le gendarme, vous n'avez pas plus de trois quarts
-d'heures à rester exposé.
-
-Cependant le motif de ses supplications se répandait parmi les
-assistants, qui s'apitoyaient sur ce pauvre diable et s'irritaient de la
-dureté des gendarmes. Il était évident que Dotel se trouvait en proie
-aux plus atroces souffrances.
-
---Détachez-le! détachez-le! disait-on de toutes parts.
-
-Les gardes ne bougèrent pas.
-
-Alors, il se fit un mouvement dans la foule. Un gros d'hommes, les uns
-en bourgeois et les autres en uniforme, se dirigea vers l'échafaud, en
-criant:
-
---Sa liberté! sa liberté! Nous l'aurons de force!
-
-Au milieu du tumulte, un gendarme lança son cheval au galop pour aller
-requérir du renfort au corps-de-garde de la réserve. Pendant ce
-temps-là, on était monté sur l'échafaud.
-
---Des couteaux pour couper les cordes! nous n'avons pas le temps de les
-dénouer, disait un dragon d'environ cinq pieds six pouces, couvert de
-son casque et vêtu d'un habit vert à boutons à la hussarde.
-
-Un autre militaire, qui est resté inconnu, s'exprimait chaleureusement
-en ces termes:
-
---Si Dotel était un voleur, je ne m'opposerais pas à son châtiment; mais
-c'est un brave garçon, je le connais, et il faut qu'il soit délivré!
-
-La présence de ces soldats a fait croire à un coup de main prémédité.
-C'est possible; toutefois on n'en a jamais eu d'autres preuves.
-
-On ne résiste pas à la foule. Après avoir reçu quelques horions, les
-gendarmes comprirent que ce qu'ils avaient de mieux à faire, c'était de
-se retirer au secrétariat de la Maison Commune et d'y dresser leur
-déclaration. Immédiatement après leur départ, la potence fut ébranlée,
-le tabouret jeté à bas, l'écriteau déchiré, et Dotel emmené par le
-peuple au bruit des cris accoutumés de: Vive la nation!
-
-Cette audacieuse infraction aux lois fit quelque sensation dans Paris.
-Le corps municipal chargea le procureur de la commune de poursuivre
-devant les tribunaux la réparation de ce délit, et arrêta que la
-Convention nationale serait tenue au courant des démarches opérées à ce
-sujet.
-
-Je ne sache pas cependant que Dotel soit jamais retombé sous les serres
-de la justice; il est supposable qu'il aura réussi à gagner la
-frontière. On n'a jamais pareillement entendu reparler de ses prétendus
-complices.
-
-
-
-
-II.
-
-LE VALET DE CHAMBRE DU ROI ET LA SENTINELLE DU TEMPLE.--DOUBLE
-ARRESTATION.
-
-
-Personne n'ignore le dévouement du valet de chambre Cléry et les soins
-affectueux dont il environna Louis XVI pendant sa détention dans
-l'ignoble prison du Temple. Son _Journal_, publié à Londres et répandu à
-un nombre infini d'éditions, figure au premier rang dans toutes les
-bibliothèques révolutionnaires.
-
-Un soir, vers les six heures,--c'était le 5 octobre,--Cléry, après avoir
-accompagné la reine dans son appartement, remontait chez le roi avec
-deux officiers municipaux, lorsque la sentinelle placée à la porte du
-grand corps-de-garde, l'arrêta tout-à-coup par le bras.
-
---Comment vous portez-vous, monsieur Cléry? lui demanda-t-elle.
-
-Cléry, un peu surpris, s'inclina poliment et fit mine de passer outre.
-
---J'aurais bien désiré vous entretenir quelques minutes, ajouta
-mystérieusement la sentinelle.
-
---Monsieur, parlez haut, dit Cléry effrayé; il ne m'est pas permis de
-parler bas à personne.
-
---On m'a assuré qu'on avait mis le roi au cachot depuis quelques jours
-et que vous étiez avec lui.
-
---Vous voyez bien le contraire, répliqua Cléry.
-
-Et il s'empressa de quitter l'importune sentinelle, car chaque jour de
-nouveaux imprudents semblaient prendre à tâche de compromettre la sûreté
-de la famille royale par une indiscrète sollicitude. En outre de cette
-considération, Cléry se tenait perpétuellement sur ses gardes, craignant
-avec raison qu'on ne lui tendît des piéges.
-
-Un des municipaux qui l'escortaient prêta l'oreille à ces quelques mots,
-mais il n'y trouva rien qui dût éveiller ses inquiétudes. Le second, au
-contraire, soutint qu'il avait entendu le froissement d'un billet. Cléry
-et le factionnaire, confrontés le lendemain, nièrent le fait, et l'on se
-contenta pour le moment de condamner ce dernier à vingt-quatre heures de
-prison.
-
-Cependant cet épisode, rapporté à la municipalité, y produisit quelque
-agitation; on y voulut voir les traces d'un complot, et l'on déféra
-Alexandre-François Breton,--qui était le factionnaire en question,--au
-Tribunal du 17 août, afin que son procès y fût instruit. C'était un
-jeune homme de vingt-six ans, qui fut reconnu pour avoir appartenu à la
-reine, alors qu'elle habitait Versailles, ce qui parut de bon augure aux
-dénicheurs de conspirations.
-
-Quant à Cléry, il ignorait tous ces détails, et il croyait cet incident
-vidé depuis longtemps, lorsque, le 26 octobre, pendant le dîner de la
-famille royale, on vint l'arrêter au Temple, en grand appareil, pour le
-conduire devant le Tribunal. Il sortit entre six gendarmes qui avaient
-le sabre à la main, et suivi d'un municipal, d'un greffier et d'un
-huissier, tous trois en costume. «Je passai, raconte Cléry, à côté du
-roi et de sa famille, qui étaient debout et consternés de la manière
-dont on m'enlevait. La populace rassemblée dans la cour du Temple
-m'accabla d'injures, en demandant ma tête. Un officier de la garde
-nationale dit qu'il était nécessaire de me conserver la vie, jusqu'à ce
-que j'eusse révélé les secrets dont j'étais seul dépositaire; et les
-mêmes vociférations se firent entendre pendant ma route.»
-
-Arrivé au palais de justice, Cléry fut mis au secret, et il y resta
-plusieurs heures occupé, mais en vain, à rechercher quels pouvaient être
-les motifs de son arrestation. Enfin, à huit heures, il parut devant ses
-juges. Tout lui fut expliqué lorsqu'il aperçut sur le fauteuil des
-accusés le jeune factionnaire soupçonné de lui avoir remis une lettre
-trois semaines auparavant. Les débats furent assez obscurs. Cléry
-objecta avec justesse que, puisqu'on avait cru entendre le froissement
-d'un papier, il était tout naturel de le fouiller sur-le-champ, au lieu
-d'attendre dix-huit heures pour le dénoncer au conseil du Temple.
-Alexandre Breton abonda dans ce sens. Vu le manque de preuves, ils
-furent tous les deux acquittés.
-
-Le président chargea quatre municipaux, présents au jugement, de
-reconduire Cléry au Temple. Il était minuit. On arriva au moment où
-Louis XVI venait de se coucher. Néanmoins, il fut permis au zélé valet
-de chambre de lui annoncer cet heureux retour.
-
-
-
-
-III.
-
-DÉCADENCE DU TRIBUNAL.--IL CHERCHE A SE JUSTIFIER.
-
-
-Vers cette époque, le tribunal commença à baisser ostensiblement dans
-l'opinion publique. Il avait été trouvé trop doux avant les journées de
-septembre; il fut trouvé trop cruel après. Dans la séance du 26 octobre,
-un membre de la Convention nationale, dont le nom est en blanc au
-_Moniteur_, demanda hardiment la suppression du Tribunal du 17 août,
-qu'il qualifia de _tribunal de sang_, en se fondant sur ce que les juges
-avaient récemment condamné à mort une femme prévenue de complicité dans
-l'affaire du Garde-Meuble, bien que le Code pénal ne portât pas cette
-peine pour les vols et les recels. La proposition fut ajournée au
-lendemain; mais le lendemain, le Tribunal criminel se rendit en corps à
-la barre de la Convention, où il s'exprima de la sorte, par la bouche de
-son président Mathieu:
-
---Le Tribunal criminel a eu connaissance de la proposition qui a été
-faite hier à son égard; ce n'est point la suppression qui l'affecte, car
-_il sait que les causes qui ont déterminé sa création n'existant plus_,
-la Convention pourrait l'ordonner; mais ce sont les motifs qui ont
-appuyé cette demande.
-
-On interrompit M. Mathieu, et plusieurs membres réclamèrent l'ordre du
-jour, qui fut adopté. M. Mathieu ne se découragea pas; il revint le 28
-et réitéra ses plaintes, auxquelles le président de la Convention
-répondit par ces mots:
-
---Le plus grand malheur dont puissent être accablés les hommes chargés
-de prononcer sur la vie de leurs semblables, est sans doute le soupçon
-d'arbitraire et de prévarication. La Convention examinera votre
-pétition. En attendant, elle vous accorde les honneurs de la séance.
-
-Les honneurs de la séance étaient devenus chose bien banale et bien
-insignifiante.
-
---Cependant, objecta Lanjuinais, il ne me paraît pas que le Tribunal ait
-répondu à l'inculpation qui lui a été faite par un de nos collègues
-d'avoir condamné à mort pour recèlement.
-
-Ces insinuations ébranlèrent beaucoup le crédit du Tribunal. Mal écouté
-à la Convention, il porta ses récriminations au club des Jacobins.
-Lullier fut l'orateur.
-
---Citoyens, dit-il, depuis longtemps le zèle du Tribunal criminel
-déplaît à une espèce d'hommes ennemis de la république; depuis longtemps
-on le calomnie; on l'a traité de _tribunal de sang_. Ce matin, nous nous
-sommes encore présentés à la Convention; je ne sais par quelle fatalité
-le président a pu se méprendre, _mais il est aussi scélérat que celui
-qui nous a calomniés hier_! Il a dit à la Convention:--«Le Tribunal
-criminel, inquiet sur sa position et craignant d'être destitué, propose
-d'être entendu.» On voit toute la perfidie de ces expressions. Le
-Tribunal ne sollicite pas sa conservation; mais il veut, en descendant
-du siége, rester et paraître aussi pur que lorsqu'il y est monté par le
-voeu du peuple» (Applaudissements).
-
-Néanmoins, les hommes du 17 août avaient reçu un coup dont ils ne
-devaient pas se relever. Après avoir inutilement fatigué la Convention,
-ils publièrent des mémoires qu'ils répandirent à foison dans le public.
-Les membres du jury d'accusation se justifièrent, en particulier, dans
-une brochure de seize pages, devenue excessivement rare, et que nous
-avons pu nous procurer. «Le Tribunal du 17 août, disent-ils dans cette
-brochure, n'a calculé ni ses dangers, ni la courte durée de son
-existence; il n'a vu que les droits du peuple et les moyens de maintenir
-sa liberté par des exemples de juste sévérité. Il a fait ce qu'il a pu,
-il l'a fait avec un zèle aussi infatigable que désintéressé. Quoi qu'on
-puisse dire contre le Tribunal du 17 août, on ne lui enlèvera pas le
-mérite d'avoir CALMÉ PARIS (c'est une prétention singulière!), vengé les
-atteintes portées à la liberté, et d'y avoir employé tous les moments de
-chaque jour et une grande partie des nuits. Il s'est tellement livré à
-cette partie du service public, qu'il serait impossible aux plus fortes
-santés de soutenir plus d'un petit nombre d'années le pénible effort
-d'un pareil travail.»
-
-Une des autres objections dont on se servait pour attaquer le Tribunal,
-c'était, ainsi que nous l'avons vu, d'avoir prononcé la peine de mort
-contre les principaux voleurs du Garde-Meuble. La réponse est
-insuffisante et embarrassée: «On se plaint de ce que le Tribunal a
-condamné à la mort des hommes contre lesquels la loi ne prononce que
-vingt ans de fers; le tribunal _a dû regarder_ les voleurs du
-Garde-Meuble comme des instruments de conspiration; il _a dû penser_ que
-les ennemis de notre Révolution avaient convoité cette ressource pour
-les soulager dans leur détresse. Ils ont vu, en outre, dans
-l'attroupement de ces voleurs et de leurs complices, réunis en forme de
-patrouille armée et en uniforme, avec le mot d'ordre de la garde
-nationale, une circonstance tellement aggravante, qu'elle a
-nécessairement changé la nature du délit. Ces caractères de conspiration
-et d'usurpation de la force publique ont dû déterminer l'application
-d'une peine au-dessus de celle du vol fait avec effraction. Nous étions
-au centre des mouvements de la plus grande révolution que nous ayons
-faite; il fallait proportionner les peines aux circonstances dont nous
-étions environnés, et au besoin que nous avions de remonter aux causes
-de ce vol, si extraordinaire, que l'on disait qu'il devait être suivi du
-vol du Trésor national et de l'enlèvement des bijoux, vases et effets
-précieux des églises de Reims et Saint-Denis.»
-
- * * * * *
-
-Au fond, le Tribunal a été dans ce procès plus sévère qu'il ne fallait
-l'être. Il se disculpe mal et cherche à s'appuyer sur la raison
-politique, qui ne le regardait pas. Il n'est pas mieux inspiré lorsqu'il
-s'excuse de s'être attribué la police correctionnelle. «Personne ne s'en
-occupait, dit-il; où donc est la prévarication à avoir fait ce dont
-personne ne voulait se charger, et à l'avoir fait non-seulement d'une
-manière irréprochable, mais encore avec un esprit de justice et
-d'intérêt public digne d'un meilleur traitement?» Voilà des arguments au
-moins bizarres.
-
-Cette brochure est signée: Loyseau, Fouquier-Tinville, Dobsen, Caillère
-de Létang, Crevel, Lebois, Guillaume Sermaize, _ci-devant Leroi_[12] et
-Perdrix.
-
- [12] Leroi,--le marquis de Montflabert,--Dix août--et Guillaume
- Sermaize ne sont qu'une même personne et qu'un seul coquin. Après la
- suppression du Tribunal, et le 2 décembre, lorsque la Municipalité
- du 10 août fut remplacée par une autre sous le nom de Municipalité
- provisoire, Sermaize fit partie des nouveaux commissaires chargés de
- surveiller ou plutôt de tyranniser les augustes prisonniers du
- Temple. Il s'acquitta de cet emploi à la satisfaction des
- sans-culottes. Entre autres devoirs, il mit scrupuleusement à
- exécution l'arrêté de la Commune qui ordonnait d'enlever à Louis XVI
- tous les instruments tranchants qui se trouveraient en sa
- possession. Après une première perquisition opérée par ses
- collègues, Sermaize voulut en opérer lui-même une seconde, plus
- minutieuse: il se fit conduire dans l'appartement de Sa Majesté. Le
- roi était assis près de la cheminée, les pincettes à la main;
- Sermaize lui demanda, de la part du Conseil, à voir ce qui restait
- dans son nécessaire; le roi le tira de sa poche et l'ouvrit: il y
- avait un tournevis, un tire-bourre et un petit briquet. Sermaize se
- les fit remettre.--«Et ces pincettes que je tiens en main, ne
- sont-elles pas aussi un instrument tranchant?» lui dit le roi en lui
- tournant le dos.
-
-
-
-
-IV.
-
-LE TRIBUNAL REDOUTABLE.
-
-
-Il y avait alors, dans la rue Culture-Sainte-Catherine, un théâtre
-obscur ayant nom: Théâtre du Marais, et dans l'entreprise duquel
-Beaumarchais était, dit-on, fortement intéressé. Le théâtre du Marais,
-bien que le fond de son répertoire reposât sur les pièces de
-Beaumarchais lui-même, faisait cependant quelquefois des excursions dans
-le domaine de l'actualité politique: il avait déjà donné une tragédie de
-Souriguière, intitulée: _Artémidor ou le roi citoyen_, tragédie
-franchement monarchique, où Louis XVI était peint sous les plus
-favorables couleurs. Il crut pouvoir persévérer dans cette voie et,
-quelque temps après, il représenta, sous le titre du _Tribunal
-redoutable_, ou _suite de Robert, chef de brigands_, un drame qui eut le
-pouvoir de mettre en rumeur le ban et l'arrière-ban des sans-culottes.
-
-«On attribue cette pièce à Lamartellière, mais les principes n'en
-peuvent appartenir qu'à Beaumarchais,» disent les _Révolutions de
-Paris_.
-
-Au premier acte, le rideau se levait sur une séance du tribunal, présidé
-par le brigand Robert; premier grief, allusion irritante, sinon mal
-fondée. Au troisième acte, on voyait une tour dessinée sur le modèle de
-celle du Temple, et dans laquelle gémissait une intéressante princesse.
-Du reste, la contexture de la pièce n'avait pas d'autre rapport que cela
-avec les événements à l'ordre du jour; ce qui n'empêcha pas Prudhomme de
-dénoncer le _Tribunal redoutable_ comme anti-révolutionnaire et
-constitutionnel dans toute la force du terme. Les expressions dont il se
-sert sont trop réjouissantes pour que je veuille en priver mes lecteurs:
-«Cet ouvrage, dit-il, est bardé de maximes sur les vertus d'un bon roi;
-il n'est pas de sentences sur le bonheur de posséder un monarque
-vertueux qui ne soient pillées dans le ci-devant beau livre de
-_Télémaque_; aujourd'hui si vieilli, depuis que la journée du 10 août a
-prouvé que tous les rois, indistinctement, sont des fléaux sur la
-terre.» Je ne sais quelle rancune garde le citoyen Prudhomme à l'auteur
-du _Mariage de Figaro_, mais son nom seul le fait entrer en convulsions;
-il est furieux de ses succès, il est particulièrement jaloux de sa
-fortune; _sangsue gorgée_, _spéculateur vorace_, _vampire_, telles sont
-les moindres épithètes dont il l'accable. Plus tard, quand il apprend
-que Beaumarchais est décrété d'accusation, il laisse exhaler des cris de
-joie et ne regrette qu'une chose, c'est que la Convention ait peut-être
-manqué de prudence en n'envoyant pas sur-le-champ un gendarme s'assurer
-de sa personne. Enfin, il pousse l'odieux jusque dans ses dernières
-limites, lorsqu'après avoir annoncé qu'il ne s'en était fallu que de six
-heures que Beaumarchais ne subît à l'Abbaye le sort de tant de victimes,
-il s'écrie: «Que de gens se réconcilieraient avec une providence
-présidant aux choses de ce bas monde, s'ils voyaient Caron de
-Beaumarchais n'échapper à la justice du peuple que pour tomber sous le
-glaive de la loi!»
-
-Vous êtes trop libraire, monsieur Prudhomme.
-
-Mais revenons au _Tribunal redoutable_. A la troisième représentation de
-cette pièce, Gonchon, cet excentrique orateur du faubourg Saint-Antoine,
-se leva du milieu du parterre et interpella vivement les acteurs, selon
-ses habitudes. Hué par les spectateurs en masse, il s'écria en homme du
-10 août:--Le premier qui m'attaque trouvera la mort! Il se rendit
-ensuite auprès du directeur et lui signifia, dans des termes qui jamais
-ne souillèrent la bouche des Gracques, que s'il redonnait ce drame, il
-se faisait fort, lui, Gonchon, d'amener le _faubourg de Gloire_ tout
-entier, pour briser les banquettes du théâtre. L'affaire alla jusqu'au
-club des Jacobins; et le comité de surveillance fit à son tour mander le
-directeur pour l'avertir qu'il aurait à répondre des événements s'il se
-hasardait à rejouer le _Tribunal redoutable_,--ce qui équivalait à une
-interdiction absolue.
-
-Ce n'était pas chose aisée que de faire plier Beaumarchais, l'homme qui
-avait le mieux tenu tête à la noblesse et au Parlement. Placé devant
-l'ultimatum du peuple, il ne se soumit qu'à moitié. Le _Tribunal
-redoutable_ disparut bien, mais ce fut pour faire place, trois ou quatre
-jours ensuite, à _Robert le républicain_, qui était absolument la même
-pièce, à quelques changements près. La rage de Prudhomme s'exhala sur
-tous les tons. «Le théâtre du Marais, dit-il, vient de donner un exemple
-de ce que la cupidité et l'opiniâtreté ont de plus frappant. Le lecteur
-se rappelle sans doute ce que nous avons dit sur le _Tribunal
-redoutable_; eh bien! malgré nos réclamations et celles d'un parterre
-intègre, ce théâtre n'a pas voulu perdre ses frais de costumes et de
-décorations. Renonçant au système liberticide qui avait présidé à la
-conception de cet ouvrage, il a fait refaire à neuf tout l'édifice, ou
-pour mieux dire l'a replâtré. L'auteur, pour justifier le titre de
-républicain donné à son Robert, lui fait fonder une république dont il
-est le chef; comme si pour changer de titre, l'Etat n'en était pas moins
-régi par le pouvoir toujours arbitraire d'un seul.»
-
-Quoi qu'il en soit, chef de brigand ou républicain, _Robert_, malgré les
-fureurs des journaux, n'en attira pas moins le public;--et le courroux
-de Gonchon, satisfait par cette concession apparente, s'apaisa, comme
-sous une tiède brise du Midi s'apaise une mer agitée.
-
-
-
-
-V.
-
-M. DE SAINTE-FOY.--BARÈRE, TÉMOIN.
-
-
-Un procès sur lequel les papiers du temps restent muets et qui ne se
-trouve pas consigné dans le _Bulletin_ de R. J. B. Clément, non plus que
-dans son _Répertoire_ (abrégé du _Bulletin_), c'est le procès de M. de
-Sainte-Foy, vieillard accusé d'avoir trempé dans les conspirations de la
-cour. M. de Sainte-Foy comparut devant le Tribunal criminel dans la
-dernière quinzaine de novembre et ne sauva sa vie qu'avec beaucoup de
-peine; sa correspondance avec le général Dumouriez le justifiait de
-point en point, mais cette correspondance n'était point entre les mains
-des jurés: elle avait été envoyée par Dumouriez lui-même au président de
-la Convention,--c'était alors Barère,--qui l'avait égarée. M. de
-Sainte-Foy, à bout de protestations et de moyens de défense, dut
-invoquer le témoignage de Barère, qui reçut une assignation pour aller
-déposer devant les juges.
-
-«Je me fis remplacer, raconte-t-il, au fauteuil de président, en
-annonçant à la Convention le motif légitime de mon absence; elle y
-applaudit et j'arrivai au Palais-de-Justice à midi. Le jugement de M. de
-Sainte-Foy était déjà commencé; chaque jour on appelait et on entendait
-des témoins. Je fus interrogé par le président, M. Paré; après les
-premières formules usitées, il me demanda si je connaissais l'accusé. Je
-me retourne et je le vois pour la première fois. C'était un vieillard
-d'une belle figure; sa physionomie fine et grave était imposante, son
-front chauve; l'assurance de l'homme innocent était dans sa pose. Je
-répondis:--Je viens de le voir pour la première fois.--Que savez-vous
-relativement à la part que l'accusé a pu prendre aux événements du 10
-août?--Tout ce que je sais se réduit à la connaissance que mes fonctions
-de président de la Convention nationale m'ont donnée de quelques
-lettres.»
-
-Barère rapporta, autant que sa mémoire très-bonne put le servir, le
-contenu de ces lettres, lesquelles prouvaient péremptoirement la
-parfaite innocence de M. de Sainte-Foy.
-
-«Quand j'eus établi, ajoute-t-il, l'existence et le contenu de cette
-correspondance, je fus interrogé de nouveau par deux jurés qui
-semblaient faire naître des doutes et des présomptions sur ce que
-j'avais pu lire et que je venais de leur rapporter. Il paraît cependant
-que mes réponses parurent les satisfaire, et je sortis de l'audience.
-L'accusé, reconnaissant, me remercia d'une manière si sensible et si
-noble, que je ne l'oublierai jamais. «_Oh! que la sensibilité d'un
-innocent accusé qui se voit appuyé et défendu est touchante!_»--C'est un
-spectacle que Barère aurait pu se procurer plus souvent.
-
-M. de Sainte-Foy fut acquitté.
-
-Paré, dont le nom vient d'être écrit, était avant la Révolution, premier
-clerc de Danton; il suivit son maître dans sa fortune. D'abord employé
-comme commissaire dans le département de la Seine, il devint ensuite
-secrétaire du conseil exécutif provisoire; puis, lorsque Danton fut
-appelé au ministère de la justice, Paré se trouva porté tout
-naturellement au nouveau Tribunal criminel.--Un an plus tard, il devait
-remplacer pendant quelque temps Garat à l'intérieur.--C'était un bel
-homme, doux, et dont la physionomie annonçait l'honnêteté.
-
-
-
-
-VI.
-
-SUPPRESSION DU TRIBUNAL CRIMINEL DU 17 AOUT.
-
-
-Une fois la perte du Tribunal résolue, on lança un décret qui déclara
-ses jugements sujets à cassation. De plus, le ministre de la justice
-demanda que ledit Tribunal fût tenu de laisser dans le libre exercice de
-ses fonctions le Tribunal de police correctionnelle, des pouvoirs duquel
-il s'était momentanément emparé. Les juges firent la sourde oreille et
-continuèrent à instruire des procès de toute espèce.
-
-Un de leurs derniers jugements condamna à douze ans de fer et à six
-heures d'exposition un ex-commissaire de la butte des Moulins, Stévenot,
-convaincu d'avoir procédé à d'illégales visites domiciliaires dans le
-but de s'approprier des valeurs d'argent. Cet adroit fripon, arguant
-d'ordres prétendus, requérait la force armée pour commettre des
-arrestations arbitraires.
-
-Il importe peu de signaler les autres arrêts qui n'atteignirent que des
-voleurs ordinaires ou des individus coupables d'avoir tenu
-d'_incendiaires_ propos. De vrais criminels politiques, il n'en est
-aucune trace; et je me demande ce que sont devenus, après la dissolution
-de ce Tribunal, les détenus _sérieux_, tels que ce brigand dont le
-journal de Gorsas fait mention à la date du 9 novembre: «P. Laroche,
-natif de Saint-Flour, détenu avant le 10 août, vient d'être arrêté comme
-prévenu de s'être transporté il y a deux jours à la Force. Là, après
-avoir mis en évidence un gros bâton qui lui avait servi, dit-il, les 2,
-3, 4, et 5 septembre, il ajouta qu'il lui servirait encore, car il
-fallait recommencer de plus belle. Il prévint ensuite un guichetier,
-nommé P. Sciffron, de se méfier, qu'on devait assassiner sous peu tous
-les concierges des prisons et les prisonniers; mais qu'il pouvait être
-tranquille, et qu'il se chargeait de lui et même de l'installer
-concierge. Le directeur du jury d'accusation est chargé, d'après les
-pièces, de poursuivre cette affaire.»
-
-C'eût été embarrasser singulièrement Lullier que de le forcer à charger
-un semblable bandit, son collègue dans les nuits de massacre. Et le
-Tribunal du 17 août s'occupait des délits de police correctionnelle afin
-de n'avoir pas à s'occuper des assassinats de septembre. Là-dedans aussi
-faut-il peut-être chercher une autre cause à sa suppression.
-
-Toutefois est-il que, malgré le voeu presque unanime des députés, son
-agonie se prolongea encore une semaine; en voici le bulletin:
-
-Le 23, décret qui ajourne la proposition de supprimer le Tribunal
-criminel;
-
-Le 24, décret qui ajourne au lendemain le rapport sur le Tribunal
-criminel;
-
-Enfin, rapport par Garan de Coulon, suivi d'un décret à la date du 29,
-portant suppression du Tribunal pour le lendemain 1er décembre.
-
-Immédiatement, c'est-à-dire le 29, vers onze heures du matin, le
-ministre envoya au Tribunal une expédition de ce décret. On essaya bien
-de demander une prorogation, sous le prétexte d'une cause intéressante
-dont les débats devaient commencer le 30 et qui était susceptible de
-durer peut-être quarante-huit ou cinquante heures. A cet effet,
-Desvieux, accompagné de plusieurs gendarmes, «jaloux, dit le _Bulletin_
-de Clément, de témoigner leur gratitude et leur civisme,» fut député
-vers la Convention. Mais la Convention, impatientée, passa à l'ordre du
-jour. Desvieux revint au Palais-de-Justice avec ses gendarmes
-consternés. Il était huit heures du soir. Sur-le-champ, le Tribunal
-criminel du 17 août déclara que ses fonctions étaient finies. Toutefois,
-il ne voulut pas se séparer sans protester un peu amèrement contre le
-décret de suppression; et Lullier, demandant la parole, prononça le
-discours suivant:
-
-«Citoyens, nommé par le peuple, ce Tribunal en a eu la force et
-l'énergie.
-
-»Toutes les autorités ont paru devant nous, sans aucune acception
-particulière, parce que nous n'avons connu que l'égalité. Mais un
-caractère de justice aussi prononcé, en nous faisant redouter de cette
-classe d'hommes farouches qui tendent sans cesse à la suprématie et qui
-n'usent de la puissance du peuple que pour l'asservir; ce caractère,
-dis-je, devait faire de tous ces hommes des ennemis cruels pour le
-Tribunal. En effet, vous avez vu la calomnie verser sur nous ses poisons
-subtils et dangereux; mais vous étiez là; vous avez applaudi à nos
-travaux, et, fiers de vos suffrages, nous avons méprisé la calomnie.
-
-»Aujourd'hui, citoyens, le Tribunal est supprimé; mais, toujours dignes
-de vous, toujours dignes de nous-mêmes, nous dédaignons de regarder en
-arrière la main qui nous a frappés. La loi a parlé, nous suspendons nos
-fonctions; c'est à vous de juger de quelle manière nous les avons
-remplies[13].»
-
- [13] Voici un portrait de Lullier, qui fut publié au moment de sa
- candidature à la mairie: «Lullier a été cordonnier, établi rue du
- Petit-Lion. Sa qualité ne serait pas à considérer, mais elle indique
- l'habitude du travail des mains et l'éloignement de celui de
- l'esprit; il est sans éducation, il n'a fait aucune étude; il est
- ignorant, vindicatif, violent, emporté à l'excès. Après des
- égarements de jeunesse, il s'est fait homme de loi en 1789. Dans les
- mois de juillet et d'août, il s'est donné de grands mouvements dans
- la section du Bon-Conseil, et il a été nommé accusateur public d'une
- section du Tribunal du 17 août; il suffit de l'entendre parler pour
- juger de son ignorance. Il paraît s'abandonner au vin... Voilà le
- maire proposé par Robespierre aux Jacobins; ce sera Robespierre qui
- sera maire pour Lullier.»
-
- (_Patriote français._)
-
- * * * * *
-
-Ainsi tomba, après un exercice de trois mois, ce Tribunal érigé par
-Robespierre et par la Commune; il servit à préparer le véritable
-Tribunal révolutionnaire, le Tribunal du 10 mars; il servit à essayer
-les hommes sur lesquels pouvaient compter les terroristes; et ses actes,
-encore masqués d'un semblant de justice, furent le prélude du grand
-système de représailles révolutionnaires qui devait, quatre mois plus
-tard, commencer à embrasser la France tout entière.
-
-
-FIN.
-
-
-
-
-NOTES
-
-DOCUMENTS JUSTIFICATIFS ET ERRATA.
-
-
-INTRODUCTION. Page 6. _Cazotte et Sombreuil, ces deux pères que leurs
-filles n'ont pu sauver qu'une fois._ Ce n'est pas sur la place de la
-Révolution, c'est sur la place de la Réunion (du Carrousel) que Cazotte
-a été exécuté. Le désir de grouper les victimes les plus fameuses dans
-ce tableau-vision m'a fait commettre volontairement cette erreur, qui
-n'existe pas du reste dans le récit circonstancié que j'ai fait de la
-mort de Cazotte. Voir page 236 et suivantes.
-
-
-Page 10. _Les Révolutionnaires de maintenant semblent vouloir imiter les
-Révolutionnaires de jadis._ Cette introduction et une partie de
-l'_Histoire du Tribunal révolutionnaire_ ont été écrites et imprimées
-avant le 2 décembre 1851. Destiné à se produire dans des circonstances
-difficiles, ce livre se ressent peut-être, en de certains passages, de
-la passion alors courageuse qui l'a inspiré.
-
-
-Page 16. _Une brochure très curieuse parue l'an dernier à Arras._ C'est
-une Notice sur la vie et les écrits de Robespierre, par M. J. Lodieu,
-ancien sous-commissaire national en 1848.
-
-
-Page 52. Théophile Mandar est mort à Paris, le 2 mai 1823. Il avait été
-revêtu, en 1793, du titre de commissaire national du Conseil exécutif de
-la République française. La Convention lui accorda une gratification de
-1,500 francs. Malgré son exaltation, cet homme n'était pas entièrement
-dépourvu de bon sens et d'humanité. On trouve à la suite de son poëme en
-prose intitulé _le Génie des siècles_, un discours prononcé en septembre
-1792 contre les journées des 2, 3 et 4.
-
-Théophile Mandar a laissé en manuscrit deux ouvrages: _la Gloire et son
-Frère_, et _le Phare des Rois_, poëme en seize chants; c'est dans _le
-Phare des Rois_ que se trouve le chant du _Crime_, qui en fit défendre
-l'impression en 1809. M. A. Maliol parle ainsi de cet ouvrage:
-«Quelqu'un qui en a entendu lire des fragments, assure qu'on y remarque
-parfois des pensées fortes, exprimées avec concision, mais qu'on y
-trouve aussi de l'incohérence et des incorrections fréquentes. On
-prétend que Napoléon, ayant lu des passages de ce poëme, désira voir
-l'auteur et finit par lui témoigner qu'il ne reconnaissait pas en lui
-l'_homme du manuscrit_.» Cela n'aurait guère été poli de la part de
-Napoléon.
-
-En 1814, l'empereur Alexandre, qui alors accueillait volontiers les
-hommes que leurs opinions libérales avait rendus ennemis du gouvernement
-napoléonien, permit que l'auteur du _Phare des Rois_ lui fût présenté.
-
-Sur la fin de ses jours, Théophile Mandar était tombé dans l'indigence.
-
-Je trouve dans un pamphlet, publié en l'an VIII et attribué à Rosny (de
-Versailles) ce portrait assez dur: «Voilà un de ces hommes qui ont le
-plus à se plaindre de l'ingratitude de leur siècle; de ces aigles qui,
-tandis qu'ils planent dans les nues, ne songent pas que leur pourpoint
-est troué, que leurs souliers sont déchirés, leur chemise sale, que leur
-femme souffre et que leurs enfants meurent de faim. Théophile Mandar fut
-un des trois premiers membres du Comité religieux, un des trois
-fondateurs de la secte théo-philanthropique, avec les citoyens Haüy et
-Chemin le libraire. Ce fervent apôtre d'une religion naturelle et
-tolérante a donné la _Théorie des insurrections_, ouvrage qui, dans les
-circonstances où il a paru (1793), eût pu faire beaucoup de mal, s'il
-eût été aperçu et si les insurrecteurs savaient lire. Joignons à cet
-ouvrage _le Lendemain des Conquêtes_ et _de la Souveraineté du Peuple_.»
-Ce dernier ouvrage n'est qu'une traduction de l'anglais.
-
-
-Page 57. _Vous nous avez promis justice, vous nous la rendrez._ Une
-autre version vient s'ajouter à celle du _Patriote Français_ et à celle
-du _Moniteur_. Suivant l'_Auditeur national_ (numéro du samedi, 18 août,
-page 4), l'orateur aurait dit, en s'adressant à l'_Assemblée_: «Vous
-étiez assis quand le peuple était debout, et il semble que vous vous
-soyez bornés à considérer son attitude. Ressouvenez-vous de cette
-vérité: quand l'écolier est plus grand que le maître, tant pis pour le
-maître!»
-
-
-Page 58. _Les costumes des membres du Tribunal seront les mêmes_ que
-ceux des autres membres des Tribunaux. C'est ce costume _à la général_
-sur lequel s'égaie Fournel dans son _Histoire du Barreau de Paris
-pendant la Révolution_, et dont s'étaient tant moqués les _Actes des
-Apôtres_, deux ans auparavant. Les juges avaient un grand chapeau à
-panache, ce qui donna lieu aux vers suivants:
-
- Du mot panache, chenapan
- Est l'exact anagramme.
- Tout vieux qu'est ce mot gallican,
- Comme il fait épigramme!
- Que les panaches de ce temps
- Ressemblent bien aux chenapans!
-
-(_Actes des Apôtres_, t. 16, p. 81, édit. in-12.)
-
-
-Page 73. _Ce Mathieu ne fit que passer à travers le Tribunal; au bout de
-quelques séances on ne retrouve plus son nom._ Il y a ici une erreur.
-Nous reverrons M. Mathieu plusieurs fois, et surtout dans les dernières
-séances de novembre.
-
-
-Page 74. Quelques extraits de l'_Histoire du Tribunal révolutionnaire_
-ayant paru dans les journaux, il m'est arrivé une réclamation de M.
-Maton de la Varenne, fils de l'historien de ce nom. M. Maton de la
-Varenne redoutant pour la mémoire de son père les interprétations que
-l'on pouvait faire de cette qualification d'_avocat des voleurs_, je me
-suis empressé de déclarer à M. de la Varenne, dont je comprenais les
-justes susceptibilités, que j'avais voulu simplement désigner par cette
-expression un de nos plus excellents criminalistes, honnête homme au
-premier degré et auteur d'écrits anti-révolutionnaires fort estimés,
-fort consultés surtout.
-
-Cette circonstance m'a mis à même d'apprendre que M. Maton de la Varenne
-père a laissé de précieux et volumineux manuscrits. L'_Histoire
-particulière des événements qui se sont passés dans l'année 1792_, etc.,
-ne serait qu'un fragment échappé à cette collection. La Bibliothèque
-royale est impardonnable de ne pas avoir acquis depuis longtemps ces
-pièces importantes, amassées par le courageux avocat au péril de ses
-jours, et dont la plupart comblent bien des lacunes indiquées par
-Deschiens.
-
-
-Page 78. Des deux frères de Coffinhal, l'un devint procureur du roi;
-l'autre fut fait baron de l'Empire, maître des requêtes et conseiller à
-la Cour de cassation. Louis XVIII l'autorisa à ne porter que le nom de
-M. le baron Dunoyer.
-
-
-Page 89. Il faut remarquer, en passant, que les mots les plus
-caractéristiques de la Révolution partent tous de Collot-d'Herbois. Je
-m'occupe depuis longtemps d'une étude assez vaste sur ce personnage.
-
-
-Page 92. _La demande fut renvoyée à la Commission et convertie en
-décret._ Voici la teneur de ce décret, proposé par Hérault et adopté
-immédiatement:
-
-«1º L'accusé aura pendant douze heures seulement en communication la
-liste des témoins.
-
-»2º L'interrogatoire secret est supprimé; l'accusé paraîtra seulement
-devant le président, ou le juge commis par lui, en présence de
-l'accusateur public et du greffier, pour déclarer s'il a fait choix d'un
-conseil ou en recevoir un d'office.
-
-»3º L'accusé conférera avec son conseil à l'instant même où il aura été
-entendu.
-
-»4º La loi relative aux récusations motivées ou non motivées aura lieu
-dans son intégrité; mais les récusations ne pourront avoir lieu que dans
-le délai de trois heures.
-
-»5º Les membres du jury qui ont fait leur service dans une affaire, ne
-pourront être employés dans la suivante; leurs noms ne seront placés
-dans l'urne que pour le tirage subséquent.
-
-»6º Le délai de trois jours entre le jugement et l'exécution n'étant
-accordé que pour donner le temps au condamné de se pourvoir en
-cassation, et cette faculté étant supprimée par la loi du 17 août, le
-délai entre le jugement et l'exécution n'aura pas lieu.»
-
-En outre, le surlendemain, et sur la demande du Tribunal, le Conseil
-général de la Commune décida que les défenseurs officieux des criminels
-de lèse-nation ne pourraient être admis qu'avec un certificat de probité
-délivré par leur section, et que les conférences entre l'accusé et le
-défenseur seraient publiques.--De quoi se mêlait le Conseil général de
-la Commune?
-
-Cet arrêté fut affiché et envoyé aux prisonniers.
-
-
-Page 121. _La guillotine fut déclarée en permanence._ Cependant on
-retirait le couteau tous les soirs.
-
-
-Page 150. A l'Assemblée nationale, des citoyens vinrent réclamer contre
-le jugement qui acquittait M. de Montmorin. Ils furent renvoyés au
-ministre de la justice. «Ils se rendirent chez lui, raconte le _Courrier
-des 85 départements_; M. Danton leur remit un ordre provisoire pour ne
-point relaxer M. de Montmorin; munis de cette pièce, ils revinrent au
-greffe. Enfin, un d'eux, dont on ne peut faire trop l'éloge, est monté
-sur un banc dans le couloir du Tribunal; il a rendu compte à ses
-concitoyens de ce qui avait été fait, et après avoir lu la note du
-ministre de la justice dont ils connaissaient le patriotisme, il les a
-invités, au milieu des plus vifs applaudissements, à attendre dans le
-calme une décision légale. Son voeu a obtenu le succès qu'il méritait.»
-(Tome XII, page 8.)
-
-Quoi qu'il en soit, le lendemain encore, le peuple n'était pas bien
-remis de son émotion: il se porta à la Conciergerie, et parut croire à
-une évasion de M. de Montmorin. Il fallut que des commissaires,
-autorisés par le Tribunal, vinssent rassurer la foule, pour qu'elle se
-retirât paisiblement. C'était le 1er septembre.
-
-
-Page 160. _Voir à la fin du volume le récit de l'accusation Réal._ (Note
-au bas de la page.) D'abord, c'est _l'accusateur_ et non _l'accusation_
-qu'il faut lire.
-
-En 1795, Réal fit paraître un journal qu'il intitula: _Journal de
-l'opposition_; le deuxième numéro contient un long article à propos de
-l'organisation du Tribunal révolutionnaire. Sur la question des
-délibérations à haute voix, il cite les faits relatifs au procès de
-Backmann:
-
-«J'étais accusateur public au Tribunal du 17 août; c'est le premier
-Tribunal révolutionnaire qui ait été établi. Le 2 septembre 1792,
-_excidat!_ j'étais sur le siége; Mathieu présidait. Le Tribunal jugeait
-Backmann, major des Suisses. L'instruction durait depuis trois jours et
-deux nuits. Un coup de canon fait tressaillir tout l'auditoire: c'était
-le canon d'alarme. Nous continuons tranquillement l'instruction. Elle
-était terminée; les jurés se rendaient dans la chambre des
-délibérations, lorsque des cris affreux, etc., etc.
-
-»Backmann se réfugie au fond de la salle; nous le couvrons de nos corps.
-Nous voulons parler à ces furieux; c'est en vain que nous approchons
-d'eux; les cris: «A bas!» nous empêchent d'entendre. _Nous remontons_
-avec précipitation sur nos siéges; là, debout, couverts, la main tendue,
-nous renouvelons le serment de mourir à notre poste. Ce mouvement, cette
-action nous obtiennent le silence de l'étonnement; nous en profitons
-pour faire entendre à ces furieux que les jurés délibèrent dans ce
-moment sur le sort de l'accusé, qu'ils doivent attendre avec respect
-leur décision, et que dans tous les cas, nous périrons plutôt que de
-souffrir qu'il soit fait la moindre violence à l'accusé. Chose étrange!
-on nous écoute...
-
-»Les jurés disent qu'ils sont prêts à donner leur déclaration. Ils sont
-obligés d'aller aux voix en présence les uns des autres, dans la salle
-des délibérations qui restait libre. Déjà une boule blanche était en
-faveur de l'accusé; trois sur douze pouvaient l'acquitter. Un autre juré
-se présente, et, après avoir déclaré le fait constant, saisit une boule
-blanche pour prononcer sur la question intentionnelle. Quelques-uns des
-jures frémissent.--Que faites-vous? lui dit-on; quand même un troisième
-juré serait de votre avis, vous ne sauveriez pas l'accusé; il serait mis
-en pièces, et vous feriez égorger avec lui les juges et les jurés!
-
-«Les réflexions, les bruits affreux qu'on répandait, les hurlements
-qu'on entendait, le firent hésiter un instant; mais bientôt:--Je n'ai
-qu'une conscience, dit-il, et je sais mourir. Puis, après avoir mis la
-boule blanche:--S'il s'en trouve un troisième, ajouta-t-il avec émotion,
-soyez tranquilles, j'irai déclarer au peuple que c'est moi qui ai sauvé
-l'accusé!
-
-»J'aurais bien quelque envie de dire ici comment le Tribunal empêcha les
-septembriseurs de sabrer le condamné; comment Backmann remerciait bien
-naïvement, bien sincèrement le Tribunal de ce qu'il le faisait
-guillotiner; mais tout cela me mènerait trop loin.»
-
-
-Page 179. Le lendemain des massacres de Septembre, on écrivit sur la
-porte de l'Abbaye la strophe suivante:
-
- Toi que l'avenir fera naître,
- Fille du Temps, Postérité,
- Toi qui seule un jour dois connaître
- L'impartiale vérité;
- A ton tribunal redoutable
- Tu démasqueras le coupable,
- Tu feras briller la vertu.
- Mais quand tu verras tant de crimes,
- Tant de bourreaux, tant de victimes,
- Postérité, que diras-tu?
-
-L'auteur de ces vers était un pauvre cordonnier, nommé François.
-
-(_Arabesques populaires._ Paris, 1832.)
-
-
-Page 171. _J'avoue que j'hésite à adopter cette version monstrueuse._
-Une lettre, datée de Saint-Germain et signée de M. le baron de
-Saint-Pregnan, insiste sur la triste épisode du verre de sang bu par
-Mlle de Sombreuil, épisode que pour l'honneur de l'humanité j'avais
-essayé de révoquer en doute. M. de Saint-Pregnan a eu l'obligeance de me
-transmettre sur cette horrible scène des détails qui devront faire
-autorité. «Vous semblez douter, écrit M. de Saint-Pregnan, que Mlle de
-Sombreuil ait bu du sang, au 2 septembre, pour racheter la vie de son
-digne père des mains des bourreaux. J'ai beaucoup connu Mlle de
-Sombreuil, alors qu'elle était mariée à M. le comte de Villelume. Après
-le baptême du duc de Bordeaux où j'étais député, je partis avec elle
-pour Avignon, où M. de Villelume commandait l'Hôtel des Invalides; au
-moment où nous changions de chevaux dans une petite ville de Bourgogne,
-le sous-préfet du lieu se présente à notre voiture, et, après le
-compliment d'usage, il offre à Mme de Villelume, qu'il connaissait,
-trois ou quatre bouteilles de vin blanc. A peine en route, je lui fais
-cette demande:--Pourquoi ne vous a-t-on offert que du vin blanc dans un
-pays où le vin rouge est si bon?--C'est, me répondit-elle, parce que
-quand je fus forcée de boire du sang pour sauver mon père, il était mêlé
-avec du vin rouge, et que depuis lors je ne puis en boire.--Cette
-réponse me parut si simple qu'il ne fut plus question de ce fait le
-reste du voyage, ni dans aucune occasion pendant que j'ai été de la
-société habituelle de Mme la comtesse de Villelume-Sombreuil.»
-
-Le respectable signataire de cette lettre, qui fixe un point historique
-jusqu'à présent incertain, a été maire d'Avignon sous l'Empire, sous la
-Restauration et sous Louis-Philippe. Il en remplissait encore les
-fonctions en 1835.
-
-La poésie a célébré sous plusieurs formes le dévouement de Mlle de
-Sombreuil.--Citons un beau vers de Legouvé:
-
- Faut-il qu'au meurtre, en vain, son père ait échappé?
- _Des brigands l'ont absous, des juges l'ont frappé!_
-
-Mais soit qu'il ne crût point au verre de sang, soit qu'il désespérât de
-rendre une pareille image en termes supportables, Legouvé se tait sur
-cette circonstance.--Dans ses premières odes, M. Victor Hugo n'a pas
-reculé devant cette difficulté:
-
- S'élançant au travers des armes:
- Mes amis, respectez ses jours!
- --Crois-tu nous fléchir par tes larmes?
- --Oh! je vous bénirai toujours!
- C'est sa fille qui vous implore;
- Rendez-le moi qu'il vive encore!
- --Vois-tu le fer déjà levé?
- Crains d'irriter notre colère;
- Et, si tu veux sauver ton père,
- Bois ce sang...--Mon père est sauvé!
-
-Rendue à la liberté après le 9 thermidor, Mlle de Sombreuil reçut de la
-Convention nationale un faible secours de mille francs. Plus tard, elle
-quitta la France et épousa à l'étranger M. le comte de Villelume à qui
-sa main avait été promise par son père. Mme de Villelume-Sombreuil a
-terminé ses jours à Avignon, en 1823, laissant un fils capitaine dans
-les chasseurs de la garde.
-
-
-Page 238. Au nombre des lettres que j'ai reçues et qui me sont
-précieuses à plusieurs titres, j'en dois mentionner une de M. Cazotte
-fils. Cette lettre se termine par ces mots:
-
-«En conservant au vénérable Cazotte et à son héroïque fille leur
-touchant caractère, M. Monselet s'est acquis des droits à la gratitude
-du fils aîné de Jacques et des enfants dont sa vieillesse est entourée.
-_Signé_: Jacques-Scévole Cazotte, rue du Cherche-Midi, 44.»
-
-De tels témoignages sont la meilleure récompense de l'écrivain, auquel
-ils apportent la confirmation d'un travail accompli avec conscience; et
-c'est pour lui un grand bonheur que de se voir rendre par les fils la
-sympathie qu'il a vouée aux pères.
-
-
-IMPRIMERIE CENTRALE DE NAPOLÉON CHAIX ET Cie, RUE BERGÈRE, 20.
-
-
-
-
-TABLE.
-
-
- PAGES.
- INTRODUCTION 1
-
- Chap. 1er.
- I. Le peuple aux Tuileries 29
- II. Le peuple à l'Assemblée 37
- III. Robespierre 45
- IV. Théophile Mandar.--Intimidation. Journée du 17.--La
- Commune l'emporte 51
-
- Chap. 2.
- I. Nuit du 17 au 18.--On nomme les membres du
- Tribunal.--Robespierre refuse la présidence 59
- II. Installation au Palais de justice 65
- III. Un sybarite de la démocratie.--Nicolas Osselin 69
- IV. Mathieu.--Pepin Dégrouhette.--Laveaux.--D'Aubigni.
- --Coffinhal.--Dubail 73
- V. Les deux accusateurs publics.--Réal, Lullier 79
- VI. Leroi.--Bottot.--Lohier.--Loyseau.--Caillère de
- l'Etang.--Boucher-René.--Maire, etc. 83
- VII. Fouquier-Tinville 87
- VIII. Dispositions 91
-
- Chap. 3. Episodes de la vie privée d'alors
- I. Les roses de Fragonard.--La fille de Cazotte 95
- II. La maison de Cazotte, à Pierry.--Correspondance.
- --Arrestations 107
-
- Chap. 4.
- I. Première audience.--Première condamnation à mort.
- --Première exécution 115
- II. Arnaud de Laporte.--Une femme assommée 123
- III. Troisième exécution.--Le journaliste de Rozoy 127
- IV. Premier acquittement 139
- V. Episode.--Pompe funèbre en l'honneur des citoyens morts
- le 10 août 144
- VI. Encore Vilain d'Aubigni.--Procès de M. de Montmorin.
- --Murmures du peuple 148
- VII. Le charretier de Vaugirard 152
- VIII. Backmann, major général des Suisses.--On voit commencer
- les massacres de Septembre 156
-
- Chap. 5.
- I. Tribunaux souverains du peuple 162
- II. Le Tribunal du 17 août reparaît 186
-
- Chap. 6.
- I. Les diamants de la couronne 189
- II. Jugements rendus par la seconde section.--Nicolas Roussel 219
-
- Chap. 7. Cazotte.--Son dernier martyre 223
-
- Chap. 8. Pierre Bardol 239
-
- Chap. 9. Episode des treize émigrés.--Une commission
- militaire.--La triple alliance.--Costume du bourreau 269
-
- Chap. 10.
- I. Emeute de la place de Grève.--Délivrance d'un condamné 279
- II.--Le valet de chambre du roi et la sentinelle du Temple.
- --Double arrestation 283
- III. Décadence du Tribunal.--Il cherche à se justifier 286
- IV.--Le _Tribunal redoutable_ 293
- V. M. de Sainte-Foy.--Barère, témoin 299
- VI. Suppression du Tribunal criminel du 17 août 303
-
- NOTES, DOCUMENTS JUSTIFICATIFS ET ERRATA 309
-
-
-FIN.
-
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Histoire anecdotique du tribunal
-révolutionnaire, by Charles Monselet
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE ANECDOTIQUE ***
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-1.E.9.
-
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- The Project Gutenberg eBook of Histoire anecdotique du tribunal révolutionnaire, by Charles Monselet.
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-<pre>
-
-The Project Gutenberg EBook of Histoire anecdotique du tribunal
-révolutionnaire, by Charles Monselet
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
-
-
-Title: Histoire anecdotique du tribunal révolutionnaire
-
-Author: Charles Monselet
-
-Release Date: September 27, 2020 [EBook #63319]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE ANECDOTIQUE ***
-
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-
-
-Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed
-Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was
-produced from images generously made available by the
-Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
-http://gallica.bnf.fr)
-
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-
-</pre>
-
-<p class="c large"><b class="sans-serif">CHARLES MONSELET.</b></p>
-
-<h1>HISTOIRE ANECDOTIQUE<br />
-<span class="xsmall">DU</span><br />
-<span class="large">TRIBUNAL</span><br />
-RÉVOLUTIONNAIRE</h1>
-
-<p class="c">(17 août.&ndash;29 novembre 1792).</p>
-
-<p class="c small"><span class="sc">Avis.</span> En raison de la nouvelle législation, relative à la propriété
-littéraire, l'auteur se réserve le droit de traduction de cet ouvrage.</p>
-
-<p class="c gap"><span class="large">PARIS</span><br />
-D. GIRAUD ET J. DAGNEAU, LIBRAIRES-ÉDITEURS,<br />
-7, <span class="small">RUE VIVIENNE</span>, <span class="small">AU PREMIER</span>, 7.</p>
-
-<p class="c">1853</p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c top4em small">PARIS.&mdash;IMPRIMERIE CENTRALE DE NAPOLÉON CHAIX ET C<sup>ie</sup>,
-RUE BERGÈRE, 20.</p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c large">HISTOIRE<br />
-<span class="xsmall">DU</span><br />
-<span class="large">TRIBUNAL RÉVOLUTIONNAIRE</span></p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch0">INTRODUCTION.</h2>
-
-
-<h3>I.</h3>
-
-<p>Un poëte allemand a fait une ballade pleine d'aspects
-fantastiques et terrifiants, sur la grande revue
-que l'empereur, mort, vient passer à minuit dans
-les Champs-Elysées. C'est d'abord un tambour
-qui se lève de terre et dont les baguettes, frappant
-sur une peau diaphane, vont réveiller à la
-sourdine les soldats de la garde. Le <i>tractrac</i> nocturne
-retentit entre les arbres grêles et enveloppés
-de vapeur; il se prolonge, s'éteint et revient
-plus impérieux, passant plusieurs fois par les mêmes
-places. A cette voix de la guerre, des masses
-confuses surgissent et s'ébranlent, des ombres se
-dégagent; on entrevoit, sous les suaires déchirés,
-des épaulettes pâles, des galons d'argent terni, des
-uniformes décolorés. Le vent passe avec effroi.
-Derrière lui, un escadron vaguement éclairé par
-un rayon de la lune roule sa vague blanchâtre;
-les plumets frissonnent, quelques épées reluisent
-comme un courant d'eau aperçu par hasard; on
-entend un sourd piétinement de chevaux; les crinières
-s'échevèlent et fouettent l'air glacé. Le tambour
-bat toujours. Un son de trompette, clair et
-vibrant, traverse l'espace et enlève quelques voiles à
-ce tableau étrange qui se meut dans le brouillard du
-minuit d'automne. Sous les plis d'un glorieux haillon
-tricolore, percé, frangé, surmonté d'un aigle d'or,
-s'avance une forêt de bonnets d'ours, légion silencieuse,
-hommes graves et tristes, âmes d'enfant
-auxquelles les turbulences d'une guerre continue ont
-épargné les passions vulgaires. Ils s'avancent, ces
-géants aux yeux encore endormis; ils ont cet air
-stoïque que donne seul le tête-à-tête perpétuel
-avec le canon; sur la poitrine de quelques-uns
-étincelle l'étoile de la Légion-d'Honneur. Devant
-eux marchent pesamment, la hache à l'épaule, ces
-sapeurs en tablier de peau qui faisaient tomber les
-portes des villes.</p>
-
-<p>Le ciel jette une clarté avare sur ce pêle-mêle,
-qui bientôt se développe, s'accroît à l'infini et remplit,
-inonde les Champs-Elysées. Rien n'est bien
-précis, mais tout est indiqué. Le noir des canons
-s'accuse dans un des côtés nuageux de cette grande
-toile; la canne à pomme du tambour-major trace
-en l'air des lignes bizarres mais triomphantes;&mdash;on
-dirait du magicien de la victoire;&mdash;les croupes
-des chevaux cabrés s'étalent à deux pouces du
-sol. Peu à peu, un tressaillement général, semblable
-à une menace de tempête, circule à travers
-les rangs noyés de cette foule militaire;
-un commandement retentit: <i>Portez armes!</i> et
-l'on entend une vaste secousse métallique, un
-bruit pareil à celui que ferait un énorme sac d'argent
-tombant de très haut. Puis, la vision s'immobilise.
-On sent qu'il va se passer quelque chose de
-grand; les yeux, les oreilles, les esprits sont dans
-l'attente; personne n'ose respirer. Tout à coup, du
-fond des Champs-Elysées, là-bas où le regard se
-perd, naît une clameur faite de mille voix, qui se
-rapproche, s'étend, court et galope,&mdash;escortant un
-tourbillon de généraux empanachés et de mamelucks
-mystérieux, à la tête desquels apparaît le fantôme
-impérial. Il ne fait que passer, rapide et muet;
-et cette grande figure, un moment sortie du tombeau,
-illumine cette sombre armée qui, comme une
-traînée de poudre, n'attendait que le contact de la
-mèche pour éclater en flammes soudaines!</p>
-
-<p>Cette ballade célèbre, avec laquelle a lutté puissamment
-le crayon de Raffet, ce ténébreux chef-d'&oelig;uvre
-d'un étranger, cette page audacieuse de
-l'histoire de la nuit et de la mort, suscite toujours
-en moi inévitablement une autre ballade,&mdash;également
-fantastique, mais violente, éplorée, terrible. Ce
-pendant de la grande revue des Champs-Elysées,
-c'est la grande revue des trépassés de la place
-Louis XV, des victimes du Tribunal révolutionnaire.</p>
-
-<p>Cela commence également par un tambour,&mdash;le
-tambour de Santerre. Il bat le rappel sur la place déserte,
-que décore une statue grossière et mal façonnée
-comme les idoles des peuples barbares: c'est la
-statue de la Liberté, qui demeura si longtemps spectatrice
-des crimes commis en son nom. Autour d'elle,
-comme dans une vase obscure, rampe, s'agite une
-multitude d'hommes et de femmes; ce sont les habitués
-de la tragédie nationale qui se joue tous les jours
-à cet endroit. Des guinguettes installées dans des
-fossés, des cabarets en planches, des bouquetières en
-jupes blanches à raies rouges, des marchands de
-chansons hissés sur des chaises et vendant leurs couplets,
-des enfants que leurs bonnes ont amenés là par
-curiosité, rompent la hideuse physionomie de cette
-place. Il n'est pas encore nuit, il est cette heure crépusculaire
-du dix thermidor, heure solennelle qui vit
-le dénouement de la Terreur; une bande rouge brille
-à l'horizon. Après la statue de la Liberté, l'autre
-monument de la place c'est l'échafaud.&mdash;L'échafaud
-et la Liberté! L'échafaud, cet abominable et
-honteux argument des révolutionnaires; la Liberté,
-cette chimère sublime! Tous les deux se rencontrant,
-comme pour se nier l'un par l'autre.</p>
-
-<p>Sur la plate-forme de l'échafaud, attendent Sanson
-et ses aides.</p>
-
-<p>Alors, on voit arriver&mdash;lentement&mdash;cette procession
-de charrettes fatales dont les roues ont si
-longtemps et si impunément tracé parmi nous leur
-sillon d'épouvante. Elles arrivent une à une, au
-bruit du tambour de Santerre, persistant comme
-un remords. Ce sont de lourdes et ignobles charrettes
-traînées par des chevaux de somme crottés jusqu'au
-poitrail, et escortées par des gendarmes, le
-sabre nu. Elles contiennent chacune dix à douze
-victimes, garrottées, debout, la tête découverte, figures
-sublimes et pâles, vieillards dont la poitrine
-étale encore des lambeaux de dentelle, jeunes gens
-échevelés dont le regard semble invoquer Dieu,
-hommes calmes qui pensent à la France. Toutes
-ces victimes descendent à quelques pas de l'arbre
-de la liberté, beau peuplier bruissant et
-doux qui répand la fraîcheur sur la foule, et
-elles s'acheminent vers l'escalier rouge. Devant
-elles, marche le roi. Puis viennent les généraux,
-cicatrisés, imposants, Luckner, Broglie,
-Beauharnais, d'Estaing, Dillon. Ensuite, voici le
-tour des noms augustes et révérés: l'octogénaire
-Fénelon, digne petit neveu de l'archevêque de Cambrai;
-le jeune fils de Buffon, qui crie vainement au
-peuple le nom de son père; l'illustre Malesherbes,
-qui sourit à la mort et dont les cheveux blancs feront
-reculer le bourreau. Voici Lavoisier qui n'achèvera
-pas son problème, parce que le pays n'a
-plus besoin de savants; <a name="n1" id="n1"></a>Cazotte et Sombreuil, ces
-deux pères que leurs filles n'ont pu sauver qu'une
-fois; d'Espréménil et Linguet, deux hommes de talent,
-deux antagonistes que le trépas va réconcilier.
-Voici Adam Lux, l'amoureux d'une morte, et André
-Chénier dont la voix harmonieuse laisse échapper
-un poétique regret!</p>
-
-<p>Ainsi se vident les charrettes. Il en vient par
-vingt, par cent. Le défilé des femmes est ouvert
-par la reine; Madame Elisabeth l'accompagne en
-priant. A leur suite, têtes charmantes ou fières, j'aperçois
-ces créatures si dignes de pitié, dont le Tribunal
-révolutionnaire ne respecta ni l'âge ni le sexe.
-Mme Lavergne qui, cachée dans l'auditoire au moment
-de la condamnation de son mari, cria: <i>Vive
-le roi!</i> pour obtenir la permission de marcher avec
-lui au supplice; Mme de Gouges, qui réclama pour
-les femmes le droit de monter à la tribune, puisqu'elles
-avaient le droit de monter à l'échafaud; la
-jeune Cécile Renault, qui n'était qu'une enfant
-et à qui l'on ne pardonna pas une parole étourdie;
-les deux Sainte-Amaranthe, la mère et la fille,
-coupables d'avoir vu, dans un souper, chanceler la
-raison du dictateur. Celle-ci, dont les épaules blanches
-comme l'albâtre, se dégagent de la chemise
-rouge des assassins dont on les a revêtues, c'est
-Mlle Corday d'Armans, qui sent dans ses veines
-bouillonner le sang héroïque de l'auteur du <i>Cid</i>;&mdash;cette
-femme si intéressante, c'est Lucile Desmoulins;
-cette autre, si vénérable, c'est la maréchale de
-Mouchy;&mdash;Mme Roland déploie une fermeté romaine
-que ne laissaient pas soupçonner ses grâces
-un peu mignardes. Entendez-vous ces chants religieux,
-presque célestes? Ce sont les carmélites de
-Royal-Lieu; elles chantent le <i lang="la" xml:lang="la">Salve Regina</i> avec la
-même tranquillité que si elles étaient encore dans le
-couvent. En face de ce sublime concert, devant ces
-têtes ascétiques et inspirées qui couronnent l'odieux
-tombereau, la populace s'écarte avec un sentiment
-de respect&hellip;</p>
-
-<p>Le cortége monte à l'échafaud. Mais l'escalier infâme
-s'est transformé en échelle de lumière; vainement
-ses pieds plongent dans la boue, au milieu des
-convulsions et des hurlements d'une foule en délire,&mdash;les
-échelons supérieurs percent le firmament assombri
-et vont s'appuyer sur le trône du Très-Haut.
-C'est l'Echelle de Jacob tendue aux martyrs d'une
-époque de rage populaire et de représailles amoncelées.
-Longue, magnifique, triomphale est cette ascension!
-Le ciel, sillonné de raies flamboyantes, laisse
-tomber comme une pluie mystique, par ses abîmes
-entr'ouverts, les mille soupirs d'allégresse et d'amour
-éclos sur les harpes des anges, tandis que
-d'une voix divine s'exhale l'évangélique appel:&mdash;Venez
-à moi, vous tous, les opprimés et les martyrs!</p>
-
-
-<h3>II.</h3>
-
-<p>On se souvient de ces mots d'un président au parlement,
-renouvelés de Rabelais: «Si j'étais accusé
-d'avoir volé les tours de Notre-Dame, je ne me fierais
-pas à la justice, et je prendrais la fuite.»
-Qu'eût-il dit et pensé ce magistrat, s'il eût assisté
-aux débats du Tribunal révolutionnaire?</p>
-
-<p>Assez d'autres jusqu'à présent ont dit au peuple:
-Tu es grand, tu es magnanime, tu es généreux,
-tu as tous les nobles et tous les sublimes instincts;
-tu es la voix de Dieu! Peut-être convient-il aujourd'hui
-plus qu'à toute autre heure, de dire au
-peuple: Tu es injuste, tu es cruel, tu es égaré, tu
-n'écoutes que ta haine ou ta misère, l'esprit de Dieu
-s'est retiré de toi!</p>
-
-<p id="n2">Peut-être convient-il, surtout à cette époque où
-les révolutionnaires de maintenant semblent vouloir
-imiter les révolutionnaires de jadis, de remettre
-sous les yeux des fils le tableau des crimes de leurs
-pères, et de tenir le langage suivant aux Pangloss
-démocratiques qui trouvent que tout est pour le
-mieux dans la plus mauvaise des républiques possibles:&mdash;Lorsque
-vous eûtes le pouvoir entre les
-mains, voici ce que vous fîtes du pouvoir; voici les
-résultats de deux années de régime populaire; voici
-par quels moyens vous prétendîtes faire refleurir
-l'égalité et la fraternité, et comment, à la place de
-de ces deux fleurs idéales, vous ne vîtes sortir de
-terre que l'ortie monstrueuse et ensanglantée de
-l'anarchie!</p>
-
-<p>Le Tribunal révolutionnaire&mdash;&oelig;uvre du peuple
-de ce temps-là&mdash;n'a pas eu encore son historien. Si
-pourtant une institution se détache du fond sinistre
-de la Révolution et se dresse terrible, n'est-ce pas
-celle-ci, à coup sûr? Parodie de la justice, masque
-de l'iniquité!&mdash;De cette histoire, on connaît à peine
-quelques épisodes, les principaux, les vulgaires;
-on croit que c'est assez et que le reste importe peu,
-ou bien que c'est toujours la même chose. On se
-trompe: ce qui n'est pas connu est le plus effrayant.</p>
-
-<p>De bonnes âmes s'imaginent encore que le Tribunal
-n'a moissonné que des nobles, des savants, des
-prêtres, c'est-à-dire le plus pur du sang français.
-Qu'elles sont loin de la vérité! Le Tribunal, pour
-qui tout était bon, a surtout répandu le sang du
-peuple, on ne saurait trop le répéter. Des marchands,
-des boutiquiers, des ouvriers ont fourni
-leur contingent énorme à cette immense hécatombe.&mdash;Au
-jour du 9 thermidor, deux mille <i>paysans</i>
-(deux mille!) attendaient dans les prisons leur
-tour d'échafaud!</p>
-
-<p>«Rien n'est plus beau qu'un tribunal révolutionnaire!
-s'écriait le montagnard Forestier; rien n'est
-plus majestueux que cette foule d'accusés qui y
-passent en revue avec une rapidité incroyable, et
-que ces jurés qui font <i>feu de file</i>. Un tribunal révolutionnaire
-est une puissance bien au-dessus de la
-Convention.»</p>
-
-<p>Le montagnard Forestier avait raison,&mdash;car ce
-fut le Tribunal révolutionnaire qui tua la Convention
-nationale; le Tribunal révolutionnaire tua ceux-là
-mêmes qui l'avaient fondé; le Tribunal révolutionnaire
-eût tué tout le monde, si on ne l'eût tué lui-même,
-à la fin.</p>
-
-<p>Ce que nous allons entreprendre, c'est quelque
-chose d'assez semblable au voyage de Dante Alighieri
-dans la spirale larmoyante de l'Enfer. Les
-mêmes émotions, sinon les mêmes drames, nous attendent
-dans les cercles que nous allons parcourir.
-Ce sont presque aussi les mêmes personnages,&mdash;depuis
-Ugolin rongeant le crâne de ses enfants jusqu'à
-Paolo et Francesca, ces deux beaux visages
-penchés sur un poëme, et dont la mort a confondu
-les souffrances comme l'amour avait confondu les
-félicités. Tous les réprouvés se ressemblent, qu'ils
-soient de Florence ou de Paris; et les jurés du Tribunal
-révolutionnaire valent les damnés du poëte.</p>
-
-<p>Le Tribunal représente les coulisses de la révolution.
-Nul héros de ce théâtre ne peut sortir par un
-autre chemin: il faut inévitablement que, sa tirade
-finie et ses crimes consommés, le traître rentre par
-ces issues répugnantes et mystérieuses. Là, comme
-dans les coulisses véritables, on assiste à ce dépouillement
-du prestige qui fait le comédien, on voit le
-fard sur sa joue en sueur, on voit ses rides, on voit
-ses faux cheveux,&mdash;et, comme il n'est plus sous les
-yeux du public, on voit son ridicule, sa petitesse,
-sa colère, son égoïsme. Ainsi verrons-nous successivement
-tous les tyrans découronnés et à bout
-de leur rôle, venir étaler leur abattement et leur
-nullité sur les bancs incessamment encombrés du
-Tribunal révolutionnaire.</p>
-
-<p>«Ne vas pas en Afrique pour chercher des monstres;
-contente-toi de voyager chez un peuple en révolution»,
-disent les vers dorés de Pythagore.&mdash;O
-poétique philosophe! Jamais vérité plus vraie
-ne s'envola de tes lèvres rêveuses. O sublime poursuivant
-de l'idéal, jamais ton regard dessillé n'a
-plongé plus avant dans les gouffres de la réalité!
-Toi qui prétendais lire dans la nature comme dans
-un livre ouvert, et qui, plus puissant créateur
-qu'Homère, nous révéla un monde entier,&mdash;le monde
-de la métempsycose!&mdash;Souvent je suis tenté
-d'embrasser ton autel, ô Pythagore! et de croire,
-en effet, qu'une seule et même âme, froide, perfide,
-atroce, a animé les corps de Catilina, de Cromwell et
-de Robespierre!</p>
-
-<p>Pour voir des monstres&mdash;pour en voir beaucoup,
-et surtout pour les voir bien en face,&mdash;il faut convenir
-que le Tribunal révolutionnaire est le point de
-vue le plus favorable qu'on puisse adopter. De là,
-en effet, nous découvrons tous les personnages actifs
-de cette ère tragique&mdash;tous!&mdash;Nous assistons à
-leurs man&oelig;uvres tortueuses, nous pénétrons les
-rapports terribles qui lient les membres de la Convention
-aux membres des comités, les membres des
-comités aux membres des clubs, les membres des
-clubs aux juges et aux jurés du Tribunal. Nous tenons
-les divers fils de cet écheveau, fait, comme le
-désirait Diderot, des entrailles des prêtres et des
-grands. Nous voyons le doigt caché qui ordonne et
-le bras public qui frappe, Néron et Narcisse, les volontés
-et les instruments. Nous voyons les hypocrites
-de vertu et d'humanité <i>broyer du rouge</i>, selon
-l'expression du peintre David; les prétendus incorruptibles
-s'adoucir en présence de l'or, et les faux
-Scipions jeter un regard de luxure&mdash;non de pitié&mdash;sur
-les jeunes femmes qui se roulent à leurs genoux
-en demandant la grâce d'un père ou d'un mari.
-Devant nous enfin se déroule le tableau de ce que
-les soi-disant sauveurs de la patrie appelaient en soupirant
-des <i>nécessités</i>.</p>
-
-<p>Car c'est un des traits principaux du caractère
-de ces hommes&mdash;de s'être cru nécessaires, indispensables,
-providentiels presque!</p>
-
-<p>Qu'étaient-ils donc sous Louis XVI, ces régénérateurs
-d'une société aux abois, ces glorieux prédestinés,
-ces utopistes hautains, ces amants fougueux
-de la liberté? Qu'étaient-ils, ces Catons cravatés de
-mousseline, ces Brutus à la poitrine nue, ces révoltés
-sublimes, ces assassins inspirés? Sans doute,
-alors que les bosquets de Trianon s'emplissaient de
-musique et de danse, ils passaient dédaigneux et
-fiers, n'osant regarder ce luxe en face, dans la
-crainte de sentir arriver à leurs lèvres le charbon
-brûlant de la malédiction. Sans doute qu'au milieu
-de tant de vices et de tant de sophismes, de tant
-d'amour frivole et de tant d'esprit passionné, ils vivaient,
-ces philosophes austères, à l'abri de quelque
-portique ignoré, tout entiers à l'étude et à la réflexion.
-Ils ne pactisaient pas avec les gens de la
-cour et portaient gravement sur leur front pâli le
-signe de leur domination future?</p>
-
-<p>Sans doute aussi que leur jeunesse, comme celle
-de presque tous les héros et de presque tous les
-bienfaiteurs du genre humain, avait été prophétiquement
-sillonnée par ces actions d'éclat, par ces
-traits de vertu, par ces héroïsmes prématurés, par
-ces éclairs de raison ou de génie, qui sont l'aube
-des intelligences supérieures, destinées à rayonner
-sur le monde. Sans doute qu'ils étaient entrés dans
-la Révolution promise, avec tout un passé sérieux,
-pur, éclatant, digne d'admiration ou tout au moins
-digne d'estime?&hellip;</p>
-
-<p>Erreur!&mdash;Voulez-vous les voir sous Louis XVI?
-voulez-vous connaître ce qu'ils pensaient, ce qu'ils
-disaient, ce qu'ils faisaient sur le seuil de cette Révolution,
-quelques jours seulement avant la prise de
-la Bastille?</p>
-
-<p>L'un, le premier, le plus grand, celui qui, pendant
-quelques heures, a tenu la France dans sa main
-crispée, est enfermé dans une chambre du donjon
-de Vincennes. Il écrit. Ne vous penchez pas sur son
-épaule, ne regardez pas les feuilles qu'il salit de ses
-caprices infâmes, car à cette vue votre front s'empourprerait
-de honte et de terreur. Croyez plutôt
-que cet homme est un fou. Le livre qu'il compose est
-<i>dédié à monsieur Satan</i>, voilà tout ce qu'il est possible
-d'en dire; et ce livre n'est pas le premier:&mdash;deux
-ou trois romans innommables sont déjà sortis de
-cette plume de satyre; il les a jetés, comme une
-vengeance, du fond de sa prison, sur la société corrompue
-de Paris. Sa vie n'est qu'un tissu de folies
-criminelles; et ses passions démuselées ont semé la
-rage,&mdash;c'est-à-dire la démoralisation,&mdash;partout
-où elles se sont abattues. Il résume en lui l'ignominie
-et l'audace. C'est Mirabeau. Mirabeau! ce grand
-remueur d'idées et de verres, ce faux gentilhomme
-et ce faux marchand de draps, cet orateur dont
-toute l'éloquence enflammée n'a point purifié l'âme,
-cet homme enfin à qui la France eût rougi de devoir
-son salut. Regardez-le bien, dans ce donjon
-qu'il souille de ses poëmes impudiques; voilà celui
-qui sera le Titan de la Révolution!</p>
-
-<p>Un autre, maigre, pâle, en lunettes vertes, cumule
-les fonctions de juge au tribunal criminel de
-Saint-Vaast avec celles de membre de la société
-poétique des <i>Rosati</i>. Il prononce des arrêts de mort
-et fait la cour à Mlle Anaïs Deshorties, une riche
-héritière, qu'il chante sous le nom d'Ophélie dans
-des madrigaux à l'eau de senteur. Il élève aussi des
-oiseaux, car c'est un homme simple et sensible; on
-raconte dans le pays mille traits touchants de son
-enfance, celui-ci, entre autres, que j'extrais <a name="n3" id="n3"></a>d'une
-brochure très-curieuse parue l'an dernier à Arras:
-«Ses petites s&oelig;urs lui faisaient sans cesse la demande
-d'un de ses pigeons, mais il ne voulait point entendre
-parler de cela, tant il craignait qu'on les rendît
-malheureux, faute de soins nécessaires. Un jour pourtant,
-un jour on redoubla d'instances, on supplia à
-mains jointes, on alla même jusqu'aux larmes, et
-Maximilien, attendri, céda. Il leur donna son pigeon
-favori, après toutefois leur avoir fait jurer solennellement
-d'en avoir bien soin, de ne jamais le laisser
-manquer de rien, surtout! Mais, hélas! ô douleur
-amère! Le pauvre pigeon, oublié peu de temps
-après, dans un jardin, périt dans une nuit d'orage.
-Maximilien apprend l'affreuse nouvelle; il court
-chez les petites filles, les accable de ses reproches
-amers, et, le visage inondé de pleurs, il fait serment
-de ne plus jamais rien leur confier, jamais!» N'est-ce
-pas que cela est très-touchant? Cet enfant, ce
-poëte amoureux, ce juge au tribunal criminel, (le
-seul révolutionnaire toutefois de qui les antécédents
-soient à peu près irréprochables) vous l'avez déjà
-deviné, c'est Robespierre.</p>
-
-<p>Celui-ci, qui fera de la politique par amputation,
-comme il fait de la chirurgie, c'est le médecin des
-écuries du comte d'Artois. Il est alors partisan de la
-cour, et estime que ceux qui le font vivre méritent
-de vivre. Barbouilleur de volumes illisibles et
-remplis de morgue, il s'attire une verte critique de
-Voltaire, où se trouve cette phrase: «Quand on n'a
-rien de nouveau à dire, on ne doit pas prodiguer le
-mépris pour les autres et l'estime pour soi-même à
-un point qui révolte tous les lecteurs.» Ce personnage
-hargneux, qui sera tour à tour le Thersite et
-l'Ajax de la Révolution, et à qui ne manquera aucun
-genre d'humiliation ni aucun genre de triomphe,
-ce pamphlétaire de souterrain, que sa mort
-fera comparer à Sénèque, et dont le plus élégant
-comédien du dix-huitième siècle, Molé, reproduira
-les traits sur le théâtre; ce médecin des chevaux,
-grossier et malpropre, c'est Jean-Paul Marat. Passons
-vite.</p>
-
-<p>Cet autre est jeune et beau; il porte sa tête comme
-un Saint-Sacrement, pour nous servir d'une célèbre
-et sacrilége expression. Son nom est fait de
-deux mots significatifs: Saint-Just. En attendant
-que la Révolution vienne le prendre et l'élever sur
-le beau pavois immonde, d'où il se verra adoré,
-presque divinisé et comparé au Christ,&mdash;Saint-Just
-rime un poëme impur, calqué sur la <i>Pucelle</i>, et
-dans lequel, à travers toutes les obscénités du sujet,
-sont répandues mille insultes contre les auteurs
-d'alors. Voilà à quelle &oelig;uvre s'occupe l'adolescent
-candide dont on a voulu faire un philosophe platonicien,
-l'ange de la rêverie et de la mélancolie!</p>
-
-<p>Entrons dans un de ces tripots du boulevard où
-se pressent des hommes sans titre et des femmes
-sans nom, écume du peuple et de la basse bourgeoisie.
-Deux individus viennent d'arriver, se tenant par
-le bras; leur figure enflammée trahit l'intempérance;
-l'un a les cheveux ébouriffés et la voix rauque,
-le geste emporté, la démarche d'un <i>croc</i>; l'autre,
-plus sombre, a une physionomie moins intelligente,
-mais tout aussi laide. Ce sont deux hommes
-de loi ruinés. Ils s'asseyent à une table et causent,
-entre deux verres de liqueur, de leurs plaisirs dissolus,
-de leurs amours obscurs, des parties gastronomiques
-où ils se sont trouvés. Bruyant et riant de
-tout, surtout de ses dettes, le premier remplit le tripot
-des éclats de sa voix, tandis que le second roule
-entre ses doigts un papier et promène autour de lui
-un regard hésitant.&mdash;Parbleu! se décide-t-il à dire,
-il faut que je te lise des vers que je viens de composer.&mdash;Des
-vers? de toi, Fouquier?&mdash;De moi-même.&mdash;Sans
-doute en l'honneur d'Adeline ou de la friponne
-Forest?&mdash;Non, en l'honneur de Louis XVI.&mdash;Voyons,
-dit le gros homme à tête ébouriffée.</p>
-
-<p>Alors celui qui a nom Fouquier commence la
-lecture des très-authentiques et très-médiocres vers
-que voici:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">D'une profonde paix nous goûtions les douceurs,</div>
-<div class="verse i2">Même au milieu des fureurs de la guerre:</div>
-<div class="verse"><span class="sc">Louis</span> sut en tout temps la donner à nos c&oelig;urs&hellip;</div>
-<div class="verse i2">En l'accordant à la fière Angleterre,</div>
-<div class="verse i4"><span class="sc">Louis</span> admet ses ennemis</div>
-<div class="verse i4">Au rang de ses enfants chéris.</div>
-<div class="verse i4">Sous l'autorité paternelle</div>
-<div class="verse i4">De ce prince, ami de la paix,</div>
-<div class="verse i2"><i>La France a pris une splendeur nouvelle</i></div>
-<div class="verse i2"><i>Et notre amour égale ses bienfaits!</i></div>
-</div>
-
-<p>&mdash;Bravo! s'écrie le gros homme; il faut envoyer
-cela à quelque journal.</p>
-
-<p>&mdash;C'est ce que j'ai fait ce matin, répond Fouquier
-avec modestie; je les ai adressés aux <i>Petites-Affiches</i>.</p>
-
-<p>Puis les deux amis recommencent à boire. Avez-vous
-reconnu, dans ces deux débauchés, Georges
-Danton, le dieu de la canaille, et Fouquier-Tinville,
-l'accusateur public du Tribunal révolutionnaire?</p>
-
-<p>Ouvrons maintenant les <i>Mémoires de Bachaumont</i>,
-au dix-septième volume, et dans les quelques lignes
-suivantes cherchons les traits du révolutionnaire
-fervent à qui l'on devra la proclamation improvisée
-de la république: «Dimanche dernier, M. le prince
-de Condé et M. le duc de Bourbon, escortés par la
-brigade de maréchaussée, arrivèrent à Rouen vers
-le soir. Ils descendirent à l'archevêché où il y eut
-grand souper; ensuite ils se rendirent à la Comédie,
-qui ne commença qu'à dix heures. Une foule immense
-les attendait: on admira leur bonté, leur affabilité
-et surtout leur patience d'entendre les plats
-éloges dont les régala le sieur Collot-d'Herbois, premier
-acteur de ce spectacle. C'est un des grands
-malheurs des princes que d'être obligés de faire
-bonne contenance à toutes les fadeurs qu'on leur
-débite!»&mdash;Et n'est-ce pas aussi un des grands
-malheurs des républiques que d'être gouvernées
-par ces histrions vindicatifs qui rendent un coup de
-canon pour un coup de sifflet, et dont le patriotisme
-n'est qu'une vengeance?</p>
-
-<p>Un autre encore, qui sera surnommé l'<i>Anacréon
-de la guillotine</i> et qui, les deux mains dans un manchon,
-votera la mort du roi,&mdash;c'est ce jeune homme
-qui sollicite la faveur d'être présenté à madame de
-Genlis; c'est cet enthousiaste et pastoral admirateur
-des <i>Veillées du Château</i>, ce doux et sensible Pyrénéen.
-Il est auteur d'un excellent ouvrage intitulé:
-<i>Eloge de Louis XII, père du peuple</i>, suivi de
-l'<i>Eloge du gouvernement monarchique</i>.&mdash;Pourtant,
-c'est ce même homme qui projettera de faire construire
-une guillotine à sept fenêtres, et qui, dans sa
-voluptueuse petite maison de Clichy, entre la belle
-Demahy et l'élégante Bonnefoi, au pétillement du
-Champagne dans le cristal, proférera ces mots d'une
-voix nonchalante: «Le vaisseau de la révolution
-ne peut arriver au port que sur une mer de sang.»
-C'est Barère, à qui le ciel fera de longs jours et de
-longs remords.</p>
-
-<p>Voyez-vous, dans le jardin du Luxembourg, ce
-garçon à figure laide et brune, qui se promène sentimentalement
-avec deux femmes, la mère et la
-fille? Il est amoureux et ambitieux. On l'appelle
-Camille Desmoulins, il se baptisera lui-même plus
-tard <i>procureur-général de la lanterne</i>. «Camille Desmoulins
-venait me voir avant la révolution, a dit
-M. Beffroy de Reigny; c'était alors un petit avocat
-traînant sa nullité dans les ruisseaux de Paris. Il
-m'empruntait de l'argent qu'il ne me rendait jamais,
-et me déchirait à belles dents quand je ne pouvais
-pas lui en prêter.» Lui aussi, devant ses juges se
-comparera à Jésus; car tous ces hommes de la Révolution
-ont la rage impie de s'assimiler à l'homme-Dieu!</p>
-
-<p>Faut-il descendre plus bas encore? Faut-il poursuivre
-cette nomenclature d'obscènes aventuriers,
-d'hypocrites, de libertins, de charlatans? Faut-il
-tirer de leur fange ces domestiques voleurs, ces
-bouchers stupides, ces prêtres défroqués, ces ivrognes&mdash;qui
-seront les généraux, les représentants,
-les chefs de la <span class="small">RÉPUBLIQUE IMMORTELLE</span>!&mdash;Non, restons
-dans le milieu supportable, avec les hommes
-possibles et raisonnants, même les plus sanguinaires;
-ne nous arrêtons pas aux brutes qui remplissent
-les marécages de la Terreur.</p>
-
-<p>Notre intention a été de faire connaître les antécédents
-des principaux fondateurs de l'Etat populaire,
-le pire des Etats, selon l'expression du grand
-Corneille. Eh bien! croit-on qu'il se trouvât alors
-un seul républicain parmi tous ces gens, si bien occupés,
-les uns à flagorner le roi ou la royauté, les
-autres à prendre leur part des dissipations de l'époque?
-Nous ne le croyons pas; mais peut-être nous
-trompons-nous, car rien n'est difficile à mettre en
-défaut comme un républicain; nous n'en donnerons
-qu'un exemple. La Harpe, ainsi que tant d'autres,
-avait adressé des vers à Louis XVI, lors de son avénement
-au trône; le crime n'est pas grand sans doute,
-mais La Harpe avait compté sans la République.
-Lorsque l'homme du <i>Cours de littérature</i> fut devenu
-ce triste sans-culotte que l'on sait, il chercha à expliquer
-dans le <i>Mercure</i> cette inadvertance poétique,
-et voici comment il s'y prit: «Tout le bien
-que je demandais au roi était <i>évidemment</i> la satire
-de son prédécesseur.» La phrase est précieuse et
-mérite d'être conservée.</p>
-
-<p>Mais revenons au Tribunal révolutionnaire.</p>
-
-<p>Le Tribunal révolutionnaire fut le grand moyen
-des hommes de cette époque. Il fut un instrument,
-même aux mains des plus petits,&mdash;car, à partir de
-son installation, la dénonciation fut de toutes parts
-à l'ordre du jour. Grâce à la dénonciation, les républicains
-les plus infimes purent tremper dans la besogne
-générale et prendre, eux aussi, leur part de
-vengeance et de crimes. L'échafaud eut ses pourvoyeurs
-parmi les plus basses et les plus obscures
-créatures du royaume.&mdash;Ce système de dénonciation,
-supérieurement organisé, et sur lequel était
-basée la dépopulation presque totale de la France,
-nous a fourni un des chapitres les plus importants
-de cet ouvrage.</p>
-
-<p>Dans cette période funeste où le temps s'est passé
-à user les institutions et les hommes, le Tribunal révolutionnaire
-ne pouvait manquer de finir par être,
-à son tour, répudié de tous les partis. La réprobation
-que s'étaient renvoyée mutuellement les ouvriers
-de cette &oelig;uvre rejaillit sur l'&oelig;uvre elle-même.&mdash;«Je
-demande pardon à Dieu et aux hommes
-d'avoir fait instituer cet infâme Tribunal!» Ainsi
-s'exprima Danton, accusé par Fouquier-Tinville,
-son compagnon de débauche et son ami.</p>
-
-<p>Mais il n'y avait plus alors ni amitié, ni liens du
-sang. Il n'y avait que la dénonciation à outrance.
-Marat dénonçait Barnave; la Convention tout entière
-dénonçait Marat; Louvet dénonçait Robespierre;
-Robespierre dénonçait Hébert; Saint-Just
-dénonçait Camille Desmoulins, Tallien dénonçait
-Saint-Just. Ils se dénonçaient tous successivement,
-et chacun d'eux portait sur les autres des jugements
-que la postérité ratifiera. Mais comment
-s'arrangent donc avec la logique et avec leur conscience,
-ceux qui les admirent en masse et qui les
-logent indistinctement dans le même Panthéon?
-N'est-ce pas faire outrage à la mémoire de Robespierre,
-par exemple, que de le placer à côté de Danton
-qu'il dévoua à la mort,&mdash;et n'est-ce pas se moquer
-de Danton que de le vanter à l'égal de Robespierre,
-qu'il regardait comme un coquin?</p>
-
-<p>Le Tribunal, qui avait vécu par la dénonciation,
-mourut par la dénonciation. On retourna l'arme
-contre ceux qui l'avaient forgée. Et ainsi s'exauça le
-v&oelig;u manifesté à la tribune par le jeune Boyer-Fonfrède,
-lors du décret de formation:&mdash;«Puisse
-votre épouvantable Tribunal, comme le taureau de
-Phalaris, être le supplice de ceux-là mêmes qui le
-destinent aux autres!»</p>
-
-<p>Nous avons tâché d'écrire cette histoire d'un intérêt
-si douloureux; nous l'avons écrite uniquement
-parce qu'elle ne l'avait pas encore été, du moins
-sous la forme du livre. Toutefois, nous avons eu
-le soin d'en retrancher ou d'en abréger considérablement
-les épisodes suffisamment connus. Quant aux
-procès tout-à-fait célèbres, tels que ceux des Girondins,
-nous avons cru devoir seulement les indiquer,
-la matière en ayant été épuisée par tous les
-écrivains, nos prédécesseurs.</p>
-
-<p>L'Histoire du Tribunal révolutionnaire se divise
-naturellement en trois parties:</p>
-
-<p>Le Tribunal criminel du 17 août 1792;</p>
-
-<p>Le Tribunal criminel extraordinaire du 10 mars
-1793, ou <i>Tribunal révolutionnaire</i> proprement dit;</p>
-
-<p>Le Tribunal révolutionnaire, après le 9 thermidor.</p>
-
-<p>A ces trois parties se rattache étroitement, tout
-un côté épisodique, ordonné par la philosophie
-de l'histoire et indispensable à la compréhension des
-événements si rapides d'alors. C'est le tableau de
-Paris à ces diverses dates, c'est la physionomie des
-prisons, ce sont les fêtes populaires, c'est tout ce
-qui explique et commente.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<p class="c top4em">PREMIÈRE PARTIE.</p>
-
-<p class="c">TRIBUNAL CRIMINEL DU 17 AOUT.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch1">CHAPITRE PREMIER.</h2>
-
-
-
-
-<h3>I.<br />
-LE PEUPLE AUX TUILERIES.</h3>
-
-
-<p>«Le mode de décollation sera uniforme dans tout
-l'empire. Le corps du criminel sera couché sur le
-ventre entre deux poteaux barrés par le haut
-d'une traverse, d'où l'on fera tomber sur le col
-une hache convexe, au moyen d'une déclique; le
-dos de l'instrument sera assez fort et assez lourd
-pour agir efficacement, comme le mouton qui sert
-à enfoncer les pilotis et dont la force augmente
-en raison de la hauteur d'où il tombe.»</p>
-
-<p>Cet arrêté fut rendu le 20 mars 1792, par l'Assemblée
-législative.</p>
-
-<p>La machine inventée, il ne s'agissait plus que de
-la faire aller. Les révolutionnaires se chargèrent de
-cette besogne. Deux fois la populace des faubourgs,
-dans cette année lugubre, envahit la demeure de
-nos rois. La première fois,&mdash;c'était le 20 juin; la
-seconde fois,&mdash;c'était le 10 août.&mdash;On sait que
-cette journée fut l'aurore de la République française!</p>
-
-<p>Plus de quatre mille hommes perdirent la vie;
-les Tuileries furent envahies, et le roi n'échappa à
-la mort qu'en venant se réfugier au milieu de l'Assemblée
-législative,&mdash;où il entendit prononcer sa
-propre déchéance, préface d'un supplice qui devait
-coûter à la France tant de jours de sang, de déshonneur,
-de famine, de guerre au dehors et d'anarchie
-au dedans.</p>
-
-<p>Les relations des faits généraux et particuliers qui
-se sont passés le 10 août ne manquent pas. Les organisateurs
-de cette journée, qui a été appelée
-<i>sainte</i>, ont plusieurs fois déroulé eux-mêmes à la
-tribune le plan de cette conjuration, destinée à abattre
-la monarchie. Comme d'habitude, le peuple des
-faubourgs a été exalté pour son héroïsme et pour
-sa grandeur;&mdash;c'est la règle, et il faudra s'accoutumer
-tout le long de cet ouvrage à rencontrer un
-battement de mains derrière chaque assassinat.&mdash;Quel
-était pourtant le courage du peuple en cette
-circonstance? C'était le courage de cent mille brigands
-armés jusqu'aux dents, organisés, commandés,
-instruits depuis plusieurs semaines, traînant
-trente canons, contre une poignée de gardes-suisses,
-sans munitions, sans ordres et sans chefs.</p>
-
-<p>Louis XVI, voulant <i>épargner au peuple un grand
-crime</i>, abandonna les Tuileries, avant qu'un seul
-coup de fusil eût été échangé. Une fois la famille
-royale partie et le château rempli seulement de
-femmes et de vieux gentilshommes,&mdash;que voulait
-le peuple? Pourquoi tenait-il tant à entrer dans ce
-château où il n'y avait plus pour lui de rôle à jouer?
-Ici ses intentions commencent à n'être plus du ressort
-de la politique, et l'amour de la patrie, qui n'est
-plus servi par aucun prétexte, va s'effacer insensiblement
-du c&oelig;ur des patriotes pour y céder la place
-à l'amour du pillage. Si quelque chose, en effet, déconcerta
-le peuple, ce fut le départ du roi, qui enlevait
-tout motif à l'attaque du château et rendait
-inutile ce vaste déploiement de forces. A ce moment,
-une hésitation visible se manifesta parmi les assaillants.
-Fallait-il s'en aller? Fallait-il rester?&mdash;Pendant
-une demi-heure, on crut dans le palais que
-tout était terminé et que les faubourgs allaient opérer
-leur retraite. Il n'y avait plus aucun ordre dans
-la grande galerie, raconte Peltier; chacun quittait
-son rang, on se promenait dans les salles, on allait
-déjeuner; et les Suisses restaient pêle-mêle dans les
-appartements et sur les escaliers, ce qui faisait ressembler
-le château plutôt à un foyer de spectacle
-qu'à un corps-de-garde.</p>
-
-<p>Vint l'heure cependant où le peuple se décida. Il
-se décida à prendre le château, sans prétexte, uniquement
-pour le prendre. Il enfonça d'abord les
-portes de la cour royale. On le laissa faire. Mais
-lorsqu'il voulut s'avancer au pied du grand escalier,
-il fut reçu par cette fameuse décharge qui fait
-encore pousser des cris de douleur aux historiens
-populaires. La place du Carrousel fut nettoyée en
-un clin d'&oelig;il.</p>
-
-<p>On sait le reste. On sait quelle héroïque défense
-opposèrent, durant trois heures, les gardes-suisses
-cernés de toutes parts:&mdash;sept cents contre cent mille.
-Mais ce qu'on ne sait pas assez peut-être, ce sont
-les épouvantables traitements qu'ils eurent à subir
-de la population parisienne. Les assaillants les harponnaient
-à travers les grilles;&mdash;la hampe de leurs
-piques tenait au bois par une douille ayant deux
-crochets de fer;&mdash;ils lançaient ces piques contre
-les Suisses, les tiraient hors des rangs et les égorgeaient
-à l'aise. Ces cruautés lassèrent un canonnier,
-dont le nom est resté inconnu, et à qui l'on
-avait ôté la mèche allumée qu'il tenait à la main. Il
-venait d'esquiver le crochet d'une pique, ou tout
-au moins en avait été quitte pour un pan de chair
-et d'uniforme arrachés. Indigné, il se jette sur l'affût
-de son canon, il tire un briquet de sa poche, il le
-bat sur la lumière. La pièce part. Il sera tué!&hellip;
-mais son coup a porté et fait tomber une foule de
-scélérats.</p>
-
-<p>Le palais fut forcé entre midi et une heure; les
-insurgés,&mdash;ayant à leur tête le bataillon des Marseillais,
-commandé par Fournier, dit l'Américain,&mdash;se
-ruèrent sous le vestibule, où la première personne
-qu'ils rencontrèrent fut le marquis de Chemetteau,
-qui reçut un coup de maillet de fer dans
-la poitrine. En quelques instants, le grand escalier,
-la chapelle, tous les corridors, la salle du trône,
-celle du conseil furent inondés d'une multitude
-hurlante, qui assomma tous ceux qu'elle trouva sur
-son passage: suisses, gentilshommes, domestiques.
-«Des traits de générosité eussent été perdus pour
-<i>les âmes cadavéreuses de la cour</i>, dit un historien du
-temps; il ne leur fallait que des exemples de terreur;
-le peuple leur en donna: il ne fit grâce à aucun
-des habitués du château.»</p>
-
-<p>Ceux qui, à la révolution de 1848, ont pénétré
-dans les Tuileries, peuvent se former une idée de
-l'invasion du 10 août, et des dévastations déshonorantes
-qui furent commises par les <i>vainqueurs</i>. On
-trouve folle la colère de Xerxès faisant battre de verges
-la mer qui vient d'engloutir ses vaisseaux; mais
-n'est-elle pas aussi folle, la conduite de la populace,
-s'en prenant à l'art des torts réels ou supposés de la
-monarchie, et sacrifiant à sa fureur les marbres admirés,
-les peintures précieuses, les grands vases ciselés
-avec splendeur? Ainsi se venge-t-elle pourtant;
-et c'est pitié de la voir fracasser avec les crosses de
-ses fusils les hautes glaces vénitiennes, mettre ses
-baïonnettes dans les tapisseries des Gobelins, percer
-de ses piques les tableaux d'Italie, défoncer les meubles
-sculptés et plonger dedans ses mains rouges
-pour en retirer du linge miraculeux, aussitôt mis
-en lambeaux. Telle fut l'<i>attitude</i> du peuple, alors
-qu'il eut pénétré dans ce palais, au fronton duquel
-il devait inscrire en se retirant le quolibet infâme:
-<i>Magasin de sire à frotter</i>. Il ravagea tout, brisa hommes
-et choses. Il vola aussi, car la fête fut complète.
-Un de ceux que nous retrouverons juge au
-Tribunal révolutionnaire, Jean-Marie Villain d'Aubigni,
-s'empara pour sa part de cent mille livres, et
-s'en alla tranquillement après. La Providence se
-chargea de la punition de quelques autres: un
-homme et deux femmes qui avaient avalé des
-diamants pour mieux les soustraire aux recherches
-(car il faut dire que la moitié des voleurs fouillait
-l'autre), expirèrent dans la nuit, les entrailles coupées.</p>
-
-<p>Théroigne de Méricourt, les mains teintes encore
-du sang du journaliste Suleau, à l'assassinat duquel
-elle avait aidé le matin,&mdash;Théroigne de Méricourt
-cette amazone étrange en qui semble se personnifier
-le génie sanglant de la Révolution, exhortait le peuple
-au massacre des derniers serviteurs de Louis XVI.
-Elle se cramponnait d'une main à la rampe de l'escalier,
-et de l'autre brandissait au-dessus de sa tête
-un sabre d'où pleuvaient des gouttes rouges. Une
-autre femme l'escortait: Angélique Voyer, qui illustrera
-son nom dans les nuits de Septembre. Ces
-deux furies mutilèrent plusieurs cadavres et ne cessèrent
-jusqu'au soir de présider à ces scènes d'égorgement
-et de confusion.&mdash;Dans une autre partie du
-château, une horde de poissardes dansait sur le
-corps des Suisses, au son d'un violon que l'on avait
-trouvé et que raclait un mauvais musicien de guinguette.
-Quelques-unes chantaient ce couplet d'une
-dégoûtante chanson alors en vogue parmi la canaille:</p>
-
-<blockquote>
-<p class="c">Nous te traiterons, gros Louis,<br />
-Biribi,<br />
-A la façon de Barbari,<br />
-Mon ami!</p>
-</blockquote>
-
-<p>Le vin que l'on avait découvert dans les corps-de-garde
-et dans les caves du palais, ne fut pas épargné;
-il coula à l'égal du sang, ce qui n'est pas peu
-dire. Puis, lorsqu'on eut bien tué et bien bu, on mit
-le feu aux Tuileries, comme pour effacer toute trace
-de dégradations. On mit le feu à la caserne des
-Suisses, le feu au logement de M. de Choiseul, le
-feu à l'hôtel de M. de Laborde, le feu partout! Le
-Carrousel entier était transformé en une fournaise
-ardente,&mdash;et c'est miracle aujourd'hui si le palais
-de la monarchie, tant de fois menacé, existe encore&hellip;
-Dieu ne veut pas qu'il disparaisse!</p>
-
-<p>Je ne voulais pas raconter cette journée si connue,
-et voilà que je me surprends à en rappeler
-quelques épisodes. C'est que l'histoire emporte et
-ne s'arrête jamais, pareille à ces coursiers qui ne
-s'apercevant plus du mors, insensibles à l'éperon
-qui déchire leurs flancs, galopent toujours droit
-devant eux, et finissent par oublier complètement
-le cavalier qui les monte.</p>
-
-<p>Un trait cependant nous est indispensable pour
-achever ce récit et pour y servir en même temps de
-moralité.&mdash;Un enfant naquit ce jour-là, au milieu
-des balles, dans la nuée rouge du canon, alors que
-la mitraille, ce balai sanglant, cherchait à repousser
-une tourbe criminelle. Cet enfant, qui doit exister
-quelque part aujourd'hui, fut porté en triomphe à
-la Commune de Paris, qui lui donna solennellement
-le nom de <span class="small">VICTOIRE DU PEUPLE</span>.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="ch1p2">II.<br />
-LE PEUPLE A L'ASSEMBLÉE</h3>
-
-
-<p>Barère, dans ses <i>Mémoires</i> patelins, publiés en
-1842, un an après sa mort, emploie un terme curieux
-pour désigner les massacres dont nous venons
-de remettre sous les yeux du lecteur une rapide esquisse.
-Il dit «Les <i>mélancoliques</i> événements du 10
-août.»</p>
-
-<p>Le lendemain de ces <i>mélancoliques</i> événements,
-qui était un samedi, un membre de l'Assemblée législative,
-Lacroix, parut à la tribune. Ce Lacroix
-était un homme de haute taille, large d'épaules et
-bien campé. Lorsque, en 1793, sur la dénonciation
-de Saint-Just, il fut incarcéré au Luxembourg avec
-Danton et Camille Desmoulins, il essuya une mortification
-assez vive de la part d'un prisonnier, accouru
-comme les autres pour voir quelle contenance
-sait garder un Montagnard abattu. Le prisonnier
-en question était M. de Laroche du Maine.&mdash;Parbleu!
-s'écria-t-il tout haut en désignant Lacroix,
-voilà de quoi faire un beau cocher.</p>
-
-<p>Inutile de dire que nous désapprouvons ce mot
-dédaigneux. Voici comment&mdash;pour en revenir au
-lendemain du 10 août&mdash;Lacroix parla à la tribune:</p>
-
-<p>«Je demande, dit-il, qu'il soit formé dans le
-jour une Cour martiale pour juger tous les Suisses
-encore vivants, quel que soit leur grade; et, pour
-calmer les inquiétudes du peuple, en l'assurant que
-justice lui sera faite, je demande que cette Cour
-martiale soit tenue de les juger sans désemparer, et
-qu'elle soit nommée par le commandant-général
-provisoire de la garde nationale.»</p>
-
-<p>Cette proposition fut adoptée.</p>
-
-<p>La journée du samedi se passa, puis celle du dimanche.
-Emportée dans le tourbillon de cette séance
-permanente qui devait durer quarante jours, l'Assemblée
-législative ne songeait déjà plus à la Cour
-martiale dont elle avait autorisé la formation. Elle
-<i>décrétait, décrétait, décrétait</i>. Mais la nouvelle Commune
-de Paris était là, derrière elle, qui ramassait
-ses décrets et qui s'était chargée d'avoir de la mémoire
-pour deux.</p>
-
-<p>En conséquence, la Commune de Paris jugea à
-propos d'envoyer, le lundi, deux de ses commissaires
-à la barre de l'Assemblée. Ils rappelèrent aux
-députés qu'on avait institué l'avant-veille une Cour
-martiale pour juger les officiers et les soldats suisses.&mdash;Les
-députés s'entre-regardèrent et convinrent
-du fait, après quelque hésitation.&mdash;Alors, joignant
-le conseil à l'avertissement, les deux commissaires,
-qui étaient pourvus d'insidieuses instructions, firent
-observer qu'il serait possible de donner à ce tribunal
-une telle organisation, qu'il jugerait «tous ceux qui
-voudraient coopérer à la guerre civile.»</p>
-
-<p>L'Assemblée fronça le sourcil.</p>
-
-<p>«On pourrait, ajoutèrent-ils, prendre pour le
-jury d'accusation quarante-huit jurés dans les quarante-huit
-sections de Paris, et quarante-huit autres
-jurés parmi les fédérés des départements. Il serait
-pris autant de jurés pour le jury de jugement.
-Cette haute-cour serait présidée par quatre grands
-jurés, pris dans l'Assemblée nationale, et deux
-grands procurateurs y seraient pareillement pris.»</p>
-
-<p>La Commune de Paris avait, comme on le voit,
-son plan tracé à l'avance et ses dispositions arrêtées.
-Elle voulait que le Tribunal fût son &oelig;uvre,
-elle le voulait fortement. C'était la pierre d'assise de
-son édifice révolutionnaire.&mdash;L'Assemblée, qui se
-croyait encore toute-puissante, n'eut pas l'air de
-comprendre; elle renvoya simplement ce projet
-d'organisation à l'examen du Comité de sûreté générale,
-et elle congédia sèchement les deux commissaires.</p>
-
-<p>Ce n'était pas l'affaire de la Commune, qui tenait
-à jouer le rôle de l'épée de Brennus dans la balance.
-Pourtant, en cette première occasion, elle insista
-avant de violenter; elle se fit tenace avant de se faire
-impérieuse. Le lendemain mardi, à six heures et
-demie du soir, elle dépêcha une députation qui vint
-demander «le mode d'après lequel la Cour martiale
-devait juger les Suisses <span class="small">ET AUTRES COUPABLES</span> du 10
-août.»</p>
-
-<p><i>Et autres coupables!</i> C'était déjà un renchérissement
-sur le décret du 11, qui ne mettait en jugement
-que les Suisses.</p>
-
-<p><i>Et autres coupables!</i> La Commune ajoutait cela
-comme une chose naturelle, sous-entendue, convenue&hellip;</p>
-
-<p>Pressée si vivement, l'Assemblée législative ordonna
-que la commission extraordinaire présenterait,&mdash;séance
-tenante,&mdash;un projet de décret à cet
-égard. On pouvait croire de la sorte que la Commune
-se tiendrait pour satisfaite, du moins pendant
-quelques instants. Erreur! Tout était soigneusement
-organisé, ce jour-là, pour déjouer les faux-fuyants
-et empêcher les ambages.&mdash;A huit heures,
-plusieurs fédérés des quatre-vingt-trois départements
-se présentèrent à leur tour et «réclamèrent
-l'exécution du décret, ordonnant la formation d'une
-Cour martiale pour venger le sang de leurs frères.»</p>
-
-<p>La Commune n'avait fait que <i>demander</i>; les fédérés
-<i>réclamaient</i>!</p>
-
-<p>La menace n'était pas loin. Elle arriva. Une heure
-ne s'était pas écoulée qu'une seconde députation
-de la Commune était introduite à la barre, et s'exprimait
-en ces termes arrogants et précis:</p>
-
-<p>«Le conseil-général de la Commune nous députe
-vers vous pour vous demander le décret sur la Cour
-martiale; <span class="small">S'IL N'EST PAS RENDU, NOTRE MISSION EST DE
-L'ATTENDRE</span>.»</p>
-
-<p>Un murmure général couvrit ces paroles. Les
-députés ne purent contenir l'expression de leur mécontentement.</p>
-
-<p>«&mdash;Les commissaires de la Commune, répondit
-M. Gaston, ignorent sans doute les mesures que
-l'Assemblée a prises relativement à la formation de
-cette Cour martiale. Les mots: <i>Notre mission est de
-l'attendre</i> sont une espèce d'ordre indirect. Les commissaires
-devraient mieux mesurer leurs termes et
-se souvenir qu'ils parlent aux représentants d'une
-grande nation.»</p>
-
-<p>Ce blâme infligé, l'Assemblée interrogea, au nom
-de la commission extraordinaire, Hérault de Séchelles,
-chargé du rapport.</p>
-
-<p>Hérault de Séchelles, rappelons-le en quelques
-mots, était le neveu de Mme la duchesse Jules de
-Polignac, par qui il avait été présenté peu d'années
-auparavant à la reine Marie-Antoinette. C'était un
-fort bel homme, connu par ses bonnes fortunes et
-par son luxe tout aristocratique; c'était aussi un
-lettré: ses ennemis répétaient tout bas de petits
-vers anti-républicains tombés jadis de sa poche dans
-les allées de Versailles.&mdash;A l'époque dont nous
-parlons, il passait pour être dans les bonnes grâces
-de Mme de Sainte-Amaranthe.</p>
-
-<p>Se conformant au ton de l'Assemblée législative,
-fort indisposée par les tyrannies de la nouvelle Commune,
-Hérault de Séchelles répondit évasivement
-que des difficultés nombreuses s'étaient élevées sur
-la formation de cette Cour, et que, dans tous les
-cas, le rapport de la commission ne pourrait être
-présenté avant le lendemain midi.</p>
-
-<p>Thuriot, prenant ensuite la parole, crut qu'il n'était
-pas nécessaire de biaiser plus longtemps, et,
-profitant du mécontentement unanime, il s'expliqua
-avec franchise:</p>
-
-<p>«&mdash;Cet objet, dit-il, ne regarde point une Cour
-martiale; c'est aux tribunaux ordinaires qu'il faut
-le renvoyer; car, d'après le silence du code pénal,
-la Cour martiale serait obligée ou d'absoudre ou de
-se déclarer incompétente. <i>Je demande que vous rapportiez
-le décret pour la formation d'une Cour martiale</i>,
-que vous renvoyiez l'affaire aux tribunaux
-ordinaires; et, comme il y a plusieurs jurés qui
-n'ont pas la confiance des citoyens, que vous autorisiez
-les sections à nommer chacune deux jurés
-d'accusation et deux jurés de jugement.»</p>
-
-<p>Ces propositions furent adoptées.</p>
-
-<p>La Commune comprit qu'elle avait été trop loin,
-mais elle ne regarda pas cependant la partie comme
-perdue. Elle se retira pour aviser de nouveau aux
-moyens de forcer le vouloir de l'Assemblée législative.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="ch1p3">III.<br />
-ROBESPIERRE.</h3>
-
-
-<p>Il y avait alors au sein de la Commune un homme
-qui ne possédait ni l'éloquence de Barnave, ni l'audace
-de Danton, ni l'esprit de Camille Desmoulins,
-ni l'inflexibilité de Marat; «un homme d'un air
-commun, d'une figure grise et inanimée, régulièrement
-coiffé, proprement habillé comme le régisseur
-d'une bonne maison ou comme un notaire de
-village soigneux de sa personne<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>.» C'était Robespierre.
-Il imposait, par une sorte de raison calculée
-et par une effronterie calme. On lui croyait
-des idées, et il laissait croire: Cet homme, que ses
-qualités négatives firent toujours porter en avant
-par ses collègues, et que son ambition fit rester au
-premier poste, fut précisément celui sur lequel la
-Commune jeta ses vues pour aller ébranler l'Assemblée
-législative.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> <i>Mémoires d'Outre-Tombe</i>, par Châteaubriand.</p>
-</div>
-<p>Robespierre, qui n'avait que la bravoure des serpents
-et qui s'était prudemment tenu à l'écart pendant
-le combat du 10 août, consentit à aller arracher
-une sentence de mort contre ces royalistes
-qu'il n'avait pas osé coucher en joue.</p>
-
-<p>Le mercredi soir, il se mit en route, à la tête d'une
-députation de la Commune. L'Assemblée venait
-d'être merveilleusement disposée à l'entendre par une
-étrange motion de Duquesnoy, dont les dernières
-paroles retentissaient encore:</p>
-
-<p>«&mdash;Je demande, avait dit ce représentant, que
-tous les particuliers connus par leur incivisme soient
-mis en état d'arrestation et gardés jusqu'à la fin de
-la guerre!»</p>
-
-<p>Robespierre entra au moment où l'Assemblée passait
-à l'ordre du jour.</p>
-
-<p>On devina tout de suite ce qui l'amenait.</p>
-
-<p>Il s'exprima ainsi:</p>
-
-<p>«&mdash;Si la tranquillité publique et surtout la liberté
-tiennent à la punition des coupables, vous devez
-en désirer la promptitude, vous devez en assurer
-les moyens. Depuis le 10, la juste vengeance du
-peuple n'a pas encore été satisfaite. Je ne sais
-quels obstacles invincibles semblent s'y opposer.
-Le décret que vous avez rendu nous semble insuffisant;
-et m'arrêtant au préambule, je trouve qu'il
-ne contient point, qu'il n'explique point la nature,
-l'étendue des crimes que le peuple doit punir. Il
-n'y est parlé encore que des crimes commis dans
-la journée du 10 août, et c'est trop restreindre la
-vengeance du peuple; car ces crimes remontent
-bien au-delà. Les plus coupables des conspirateurs
-n'ont point paru dans la journée du 10, et
-d'après la loi, il serait impossible de les punir. Ces
-hommes qui se sont couverts du masque du patriotisme
-pour tuer le patriotisme; ces hommes
-qui affectaient le langage des lois pour renverser
-toutes les lois; ce Lafayette, qui n'était peut-être
-pas à Paris, mais qui pouvait y être; ils échapperaient
-donc à la vengeance nationale! Ne confondons
-plus les temps. Voyons les principes, voyons
-la nécessité publique; voyons les efforts que le
-peuple a faits pour être libre. Il faut au peuple
-un gouvernement digne de lui; il lui faut de
-nouveaux juges, créés pour les circonstances; car
-si vous redonniez les juges anciens, vous rétabliriez
-des juges prévaricateurs, et nous rentrerions
-dans ce chaos qui a failli perdre la nation. Le peuple
-vous environne de sa confiance. Conservez-la
-cette confiance, et ne repoussez point la gloire de
-sauver la liberté pour prolonger, sans fruit pour
-vous-mêmes, aux dépens de l'égalité, au mépris
-de la justice, un état d'orgueil et d'iniquité. Le
-peuple se repose, mais il ne dort pas. Il veut la
-punition des coupables, il a raison. Vous ne devez
-pas lui donner des lois contraires à son v&oelig;u unanime.
-Nous vous prions de nous débarrasser des
-autorités constituées en qui nous n'avons point de
-confiance, d'effacer ce double degré de juridiction,
-qui, en établissant des lenteurs, assure l'impunité;
-nous demandons que les coupables soient jugés
-par des commissaires pris dans chaque section,
-souverainement et en dernier ressort.»</p>
-
-<p>Il y eut quelques applaudissements à la fin de ce
-discours hardi; on ne s'arrêta pas à ce que deux ou
-trois phrases pouvaient avoir d'agressif;&mdash;surtout
-en passant par l'organe désagréable de Robespierre;&mdash;et
-l'on admit la députation aux honneurs de la
-séance.</p>
-
-<p>Ensuite, sur la proposition de l'ex-capucin Chabot,&mdash;qui,
-en abjurant sa religion, avait abjuré
-également toute humanité,&mdash;l'Assemblée décréta
-en principe qu'une Cour populaire jugerait les coupables,
-et elle renvoya pour le mode d'exécution à
-la Commission extraordinaire, en l'obligeant à faire
-son rapport séance tenante.</p>
-
-<p>La Commune crut triompher cette fois.</p>
-
-<p>Il était une heure du matin lorsque Brissot parut
-à la tribune, tenant en main le rapport attendu avec
-tant d'impatience.</p>
-
-<p>Robespierre souriait.</p>
-
-<p>Les représentants, subissant l'influence de l'heure
-avancée, ne prêtaient plus qu'une attention confuse
-aux débats expirants.</p>
-
-<p>Mais quel ne fut pas l'étonnement universel lorsque
-Brissot, méconnaissant le v&oelig;u de la députation
-et le décret de l'Assemblée elle-même, exposa les
-inconvénients qui résulteraient de la création du
-nouveau tribunal suprême demandé par les commissaires
-de la Commune. Selon lui, le tribunal criminel
-ordinaire, à qui l'Assemblée nationale avait
-renvoyé la connaissance du complot du 10 août,
-offrait toutes les garanties désirables «et toute la
-célérité que des hommes justes peuvent désirer.»
-Brissot résuma les motifs de ce rapport dans un
-projet d'adresse aux citoyens de Paris qui devait
-contrebalancer les influences des membres exaltés
-de la Commune, et dont la rédaction fait autant
-d'honneur à son c&oelig;ur qu'à son jugement.</p>
-
-<p>On y remarque ce passage, plein de modération
-et de bon sens:</p>
-
-<p>«Citoyens, vos ennemis sont vaincus: les uns
-ont expié leurs crimes, d'autres sont dans les
-fers. Sans doute, il faut pour ceux-ci donner un
-grand exemple de sévérité, mais encore le donner
-avec fruit. Il faut bien se garder de les
-frapper avec le glaive du despotisme&hellip; Sans doute,
-on aurait pu trouver des formes encore plus rapides,
-mais elles appartiennent au despotisme seul;
-lui seul peut les employer, parce qu'il ne craint
-pas de se déshonorer par des cruautés; mais un
-peuple libre veut et doit être juste jusque dans ses
-vengeances. On vous dit que les tyrans érigent des
-commissions et des chambres ardentes; et c'est
-précisément parce qu'ils se conduisent ainsi que
-vous devez abhorrer ces formes arbitraires.»</p>
-
-<p>Soit lassitude, soit conviction, l'Assemblée adopta
-unanimement ce projet d'adresse,&mdash;au grand désappointement
-de Robespierre et de sa cohorte, qui
-durent s'en tenir aux honneurs de la séance. Toutefois,
-comme elle ne voulait pas les mécontenter absolument
-et qu'elle reconnaissait d'ailleurs que plusieurs
-membres du tribunal criminel ordinaire étaient suspects
-au peuple, elle décréta, avant de se séparer,
-la formation d'un nouveau jury et ordonna que les
-sections nommeraient chacune quatre jurés.</p>
-
-<p>Ainsi se termina, à deux heures du matin, cette
-séance haletante où l'opiniâtreté de la Commune
-dut céder encore une fois devant les scrupules réveillés
-de la partie honnête de l'Assemblée législative.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="ch1p4">IV.<br />
-THÉOPHILE MANDAR.&mdash;INTIMIDATION.&mdash;JOURNÉE
-DU 17.&mdash;LA COMMUNE L'EMPORTE.</h3>
-
-
-<p>L'adresse rédigée par Brissot fut imprimée le lendemain
-jeudi et affichée immédiatement dans toutes
-les sections. Elle ne fit qu'irriter ceux qui désiraient
-faire croire à l'effervescence du peuple, au
-courroux du peuple, à sa soif de vengeance! Des
-émissaires de la Commune se répandirent dans les
-principaux quartiers et firent courir le bruit qu'on
-voulait acquitter les Suisses; ils déterminèrent de la
-sorte quelques rumeurs isolées, dont on se promit de
-tirer parti.&mdash;Au nombre de ces orateurs de carrefour,
-qui joignaient une exaltation brutale à une
-grande vigueur de poumons, on remarquait <a name="n4" id="n4"></a>Théophile
-Mandar, petit homme de bizarre tournure, de
-bizarre figure et de bizarre esprit. A ceux qui le
-plaisantaient sur l'exiguité de sa taille, il avait l'habitude
-de répondre fièrement, et en se redressant:
-«Il n'y a rien de si petit que l'étincelle!»
-Théophile Mandar exerçait beaucoup d'influence
-sur les Jacobins des faubourgs par son énergique
-et originale faconde; il était en outre vice-président
-de la section du Temple. Toutes ces considérations
-le firent distinguer de la Commune; et Robespierre
-ayant, par suite de son insuccès de la
-veille, refusé nettement de se représenter à la barre,
-on décida de lui substituer Théophile Mandar. C'était
-substituer la flamme à la fumée, le coup à la
-menace. L'orateur populaire n'était ni un homme
-de demi-mesure, ni un homme de demi-langage.
-Le vendredi, 17, à dix heures du matin, il pénétra
-seul dans l'enceinte de l'Assemblée, vêtu plus pittoresquement
-que proprement; et, de sa voix de tonnerre
-qu'on s'étonnait d'entendre sortir d'un si faible
-corps, il proféra les paroles suivantes:</p>
-
-<p>«&mdash;Je viens vous annoncer que ce soir, à minuit,
-le tocsin sonnera, la générale battra! Le peuple
-est las de n'être pas vengé. Craignez qu'il ne se fasse
-justice lui-même! <i>Je demande</i> que, sans désemparer,
-vous décrétiez qu'il soit nommé un citoyen par
-chaque section pour former un tribunal criminel.
-<i>Je demande</i> qu'au château des Tuileries soit établi
-ce tribunal.»</p>
-
-<p>Chacune de ces phrases, courte et hautaine, avait
-retenti comme un coup de feu. Les représentants
-en demeurèrent troublés. Quand il eut fini, il distribua
-gravement plusieurs copies de son discours;
-car j'ai oublié de dire que Théophile Mandar était
-une manière d'homme de lettres;&mdash;et, comme tous
-les hommes de lettres, il tenait beaucoup à ses
-phrases.</p>
-
-<p>Par exemple, il n'obtint pas les honneurs de la
-séance.</p>
-
-<p>Choudieu le réprimanda même très-dédaigneusement
-et très-catégoriquement:</p>
-
-<p>«&mdash;Il y a une proclamation faite, dit-il; elle est
-suffisante. Tous ceux qui viennent <span class="small">CRIER</span> ici ne sont
-pas les amis du peuple. Si l'on ne veut pas obéir aux
-décrets de l'Assemblée nationale, elle n'a pas besoin
-d'en faire. <i>On veut établir un tribunal inquisitorial</i>;
-je m'y oppose de toutes mes forces; je m'opposerai
-toujours à un tribunal qui disposerait arbitrairement
-de la vie des citoyens!»</p>
-
-<p>La question se posait ouvertement. L'antagonisme
-entre l'Assemblée et la Commune apparaissait à nu.
-Celle-ci voulait peser sur celle-là; elle avait commencé
-par dire: <i>Je demande</i>; elle finissait par dire:
-<i>Je veux!</i> L'Assemblée laissa éclater sa colère et le
-ressentiment de son amour-propre froissé grossièrement,
-et ce fut sur la tête de Théophile Mandar que
-l'orale fondit tout entier.</p>
-
-<p>Thuriot monta à la tribune après Choudieu, et se
-montra plus explicite encore:</p>
-
-<p>«&mdash;Il ne faut pas que quelques hommes viennent
-substituer ici leur volonté particulière à la volonté
-générale. Puisque dans ce moment on cherche à
-vous persuader qu'il se prépare un mouvement, une
-nouvelle insurrection; puisque dans ce moment où
-l'on devrait sentir que le besoin le plus pressant est
-celui de la réunion, on essaie encore d'agiter le peuple,
-je demande que le corps législatif se montre décidé
-à mourir plutôt qu'à souffrir la moindre atteinte
-à la loi, et décrète qu'il sera envoyé des commissaires
-dans les sections pour les rappeler au respect. Il ne
-faut pas de magistrats qui cèdent à la première impulsion
-du peuple lorsqu'on le trompe. J'aime la liberté,
-j'aime la Révolution; <i>mais s'il fallait un crime
-pour l'assurer, j'aimerais mieux me poignarder!</i> La
-Révolution n'est pas seulement pour la France, nous
-en sommes comptables à l'humanité. Il faut qu'un
-jour tous les peuples puissent bénir la Révolution
-française!»</p>
-
-<p>Ah! c'étaient là de belles dispositions! c'étaient
-là de nobles principes! Les derniers efforts de ces
-hommes pour résister au courant de sang qui va
-bientôt les entraîner, l'accent généreux et sincère
-de quelques-uns, leur lutte désespérée, patiente,
-contre les Jacobins grondants et croissants, leur
-répugnance et leur lenteur à punir, enfin les sentiments
-d'ordre moral qui les animent encore, ont un
-caractère de dignité qu'on ne peut pas méconnaître.
-On les excuse quelquefois, on les plaint presque
-toujours.</p>
-
-<p>Aussi désappointé que Robespierre, et chargé
-plus que lui de l'indignation des représentants,
-Théophile Mandar, le bouc émissaire, se retira, ne
-rapportant qu'un échec de plus à ceux qui l'avaient
-envoyé.</p>
-
-<p>Pourtant, ses paroles germaient dans l'Assemblée;
-elles étaient la preuve désolante des résolutions
-implacables de la Commune; et, aux manifestations
-obstinées de ce nouveau pouvoir, d'autant
-plus despotique qu'il s'autorisait du peuple, il
-était facile de prévoir qu'on ne pourrait pas résister
-toujours. Ces réflexions absorbèrent une partie de
-la séance et réagirent sur les travaux de la Commission
-extraordinaire. Aussi lorsque, le même
-jour, une députation des citoyens nommés pour former
-les jurys d'accusation et de jugement parut à la
-barre, trouva-t-elle l'Assemblée fatalement disposée
-à l'écouter, comme de guerre lasse.</p>
-
-<p>Voici en quels termes s'exprima le chef de cette
-nouvelle députation:</p>
-
-<p>«&mdash;Je suis envoyé par le jury d'accusation, dont
-je suis membre, pour venir éclairer votre religion,
-car <i>vous paraissez être dans les ténèbres</i> sur ce qui se
-passe à Paris. Un très-petit nombre des juges du
-tribunal criminel jouit de la confiance du peuple, et
-ceux-là ne sont presque pas connus. Si <i>avant deux
-ou trois heures</i> le directeur du jury n'est pas nommé,
-si les jurés ne sont pas en état d'agir, <i>de grands
-malheurs se promèneront dans Paris</i>. Nous vous invitons
-à ne pas vous traîner sur les traces de l'ancienne
-jurisprudence. C'est à force de ménagements
-que vous avez mis le peuple dans la nécessité de se
-lever, car, législateurs, <span class="small">C'EST PAR SA SEULE ÉNERGIE</span>
-que le peuple s'est sauvé. Levez-vous, représentants,
-soyez grands comme le peuple pour mériter
-sa confiance!»</p>
-
-<p>Il y a une variante de ce discours dans le <i>Patriote
-français</i>; nous la donnons ici, pour montrer combien,
-dans ces temps de troubles, les comptes-rendus
-des séances variaient selon l'esprit des journaux et la
-conscience des rédacteurs: «Si le tyran eût été
-vainqueur, déjà <span class="small">DOUZE CENTS</span> échafauds auraient été
-dressés dans la capitale, et plus de trois mille citoyens
-auraient payé de leurs têtes le crime énorme,
-aux yeux des despotes, d'avoir osé devenir libres;
-et le peuple français, victorieux de la plus horrible
-conspiration, vainqueur de la plus noire trahison,
-n'est pas encore vengé! Les principes de la justice
-sont-ils donc différents pour un peuple souverain
-et pour un peuple esclave? Nous n'avons posé les
-armes que parce que <a name="n5" id="n5"></a>vous nous avez promis justice;
-vous nous la rendrez!»</p>
-
-<p>La progression était régulièrement observée, rigoureusement
-suivie. Maintenant ce n'étaient plus
-les jurés qui étaient suspects, c'étaient les juges qui
-gênaient. Ruse aisée à concevoir! prétexte insidieux!
-Sous mille détours et mille déguisements,
-revenait sans cesse l'inexorable question de l'établissement
-d'un tribunal spécial, extraordinaire,
-suprême!</p>
-
-<p>A la fin, l'Assemblée se sentit au bout de son courage
-et de sa volonté&hellip;</p>
-
-<p>Elle ne put tenir plus longtemps contre le flot envahissant
-de ces pétitionnaires féroces.</p>
-
-<p>Elle annonça, en soupirant, que la députation allait
-être satisfaite; et bientôt, en effet, la Commission
-extraordinaire,&mdash;poussée, elle aussi, jusque
-dans ses derniers retranchements,&mdash;proposa, par
-l'organe d'Hérault de Séchelles, un projet de décret
-dont voici les principales bases:</p>
-
-<p>«Il sera procédé à la formation d'un corps électoral
-pour nommer les membres d'un Tribunal criminel
-destiné à juger les crimes commis dans la journée
-du 10 août courant, et autres crimes y relatifs,
-circonstances et dépendances.</p>
-
-<p>»Ce tribunal, qui prononcera en dernier ressort,
-sans recours au tribunal de cassation, sera divisé en
-deux sections composées chacune de quatre juges,
-quatre suppléants, un accusateur public, deux greffiers,
-quatre commis-greffiers et d'un commissaire
-national, nommé par le pouvoir exécutif provisoire.</p>
-
-<p>»Les deux juges qui auront été élus les premiers,
-présideront chacun une des sections.</p>
-
-<p id="n6">«Le costume et le traitement des membres composant
-le tribunal créé par le présent décret seront
-les mêmes que ceux attribués aux membres du Tribunal
-criminel du département de Paris, etc., etc.»</p>
-
-<p>Il n'y avait plus moyen d'éluder.</p>
-
-<p>L'Assemblée législative adopta ce projet de décret,
-sans discussion. Thuriot lui-même, Thuriot qui s'en
-était montré l'adversaire le plus chaleureux, demeura
-muet. Toute protestation eût été stérile en ce moment;
-son silence confessa l'ascendant de la Commune.</p>
-
-<p>Quoi qu'il en soit, Robespierre ne lui pardonna jamais
-son opposition d'un instant; et, après le 9 thermidor,
-on trouva dans ses papiers la note suivante,
-écrite de sa main: «Thuriot ne fut jamais qu'un
-partisan d'Orléans; son silence depuis la chute de
-Danton et depuis son expulsion des Jacobins, contraste
-avec son bavardage éternel avant cette époque.
-Il se borne à intriguer sourdement et à s'agiter
-beaucoup à la Montagne, lorsque le Comité de salut
-public propose une mesure fatale aux factions.
-C'est lui qui, le premier, fit une tentative pour arrêter
-le mouvement révolutionnaire, en prêchant
-l'indulgence sous le nom de morale, lorsqu'on porta
-les premiers coups à l'aristocratie.»</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch2">CHAPITRE II.</h2>
-
-
-
-
-<h3>I.<br />
-NUIT DU 17 AU 18.&mdash;ON NOMME LES MEMBRES
-DU TRIBUNAL.&mdash;ROBESPIERRE REFUSE LA
-PRÉSIDENCE.</h3>
-
-
-<p>Il nous a paru nécessaire de débrouiller, un peu
-minutieusement peut-être, l'origine de ce tribunal,
-de bien faire connaître ses fondateurs, de porter la
-lumière dans les causes secrètes qui ont amené sa
-création, de n'omettre aucune des instances barbares
-qui l'ont déterminée. Les Suisses n'étaient qu'un
-prétexte, l'attentat du 10 août n'était qu'un moyen.&mdash;Livrez-nous
-l'échafaud, donnez-nous la clef des
-prisons! voilà ce que demandait la Commune en demandant
-l'établissement d'un tribunal populaire.
-Les députés le savaient bien; aussi firent-ils la
-sourde oreille autant que cela leur fut possible; puis
-à bout de résistance, ils se lavèrent les mains, à la
-manière politique de Ponce Pilate.</p>
-
-<p>A dater de ce jour vont commencer ces fatales
-proscriptions, ces aveugles représailles, ces assouvissements
-populaires dont le récit attend toujours
-et attendra longtemps un Tacite. De ce pouvoir
-tombé dans la rue et cassé en miettes, les ignorants,
-les criminels, les ambitieux, les sages et les fous,
-tout le monde enfin va se partager les morceaux.
-Une moitié de Paris va dénoncer l'autre, enfermer
-l'autre, tuer l'autre!</p>
-
-<p>La Commune ne perdit pas une seconde. A peine
-le décret de l'Assemblée eut-il été rendu, que les
-quarante-huit sections désignèrent des électeurs
-pour procéder au choix des membres du nouveau
-tribunal. Dans la nuit du 17 au 18, ces électeurs se
-rassemblèrent à l'Hôtel-de-Ville et nommèrent les
-juges et les quatre-vingt-seize jurés (deux par section.)</p>
-
-<p>Le premier nom qui sortit fut celui de Robespierre.</p>
-
-<p>C'était justice!</p>
-
-<p>Voici les autres noms, dont le <i>Moniteur</i> publia le
-lendemain la liste incomplète et mal orthographiée:</p>
-
-<p><span class="small">JUGES.</span>&mdash;MM. Robespierre, Osselin, Mathieu, Pepin-Dégrouhette,
-Laveaux, d'Aubigni, Coffinhal-Dubail.
-(Il manque un juge.)</p>
-
-<p><span class="small">ACCUSATEURS PUBLICS.</span>&mdash;Lullier, Réal.</p>
-
-<p><span class="small">MEMBRES DU JURY D'ACCUSATION.</span>&mdash;Leroi, Blandin,
-Bottot (et non Bolleaux), Lohier, Loyseau, Caillère
-de l'Etang, Perdrix.</p>
-
-<p><span class="small">SUPPLÉANTS.</span>&mdash;Desvieux, Boucher-René, Jaillant,
-Maire, Dumouchel, Jurie, Mulot (et non Multot),
-Andrieux.</p>
-
-<p><span class="small">GREFFIERS.</span>&mdash;Bruslé, Hardy (et non Gardy), Bourdon,
-Mollard.</p>
-
-<p>C'étaient tous des membres de la Commune, ou
-des gens dévoués corps et âme au parti anarchiste.
-La plupart, tels que Lullier, Desvieux, Pépin, Bourdon,
-etc., avaient même fait partie des députations
-envoyées à l'Assemblée. On pouvait donc compter
-sur eux, à bon droit.</p>
-
-<p>Cette liste fut accueillie avec faveur par les sections,
-presque entièrement jacobinisées.</p>
-
-<p>Ensuite le conseil-général de la Commune qui,
-depuis le 10 août, s'était lui aussi déclaré en permanence,
-déclara que, la place du Carrousel étant le
-lieu où <i>le crime</i> avait été commis, la place du Carrousel
-serait le théâtre de l'expiation.</p>
-
-<p>Sur la proposition de la section de Montreuil, une
-garde composée de citoyens et de gendarmes fut
-affectée au nouveau tribunal<a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> Voir les <i>Procès-Verbaux de la Commune de Paris</i>.</p>
-</div>
-<p>On prit encore d'autres dispositions, et l'on se sépara,
-après avoir décidé que l'installation aurait
-lieu le lendemain, 18 août, au Palais-de-Justice.</p>
-
-<p>Dans cet intervalle, Robespierre se sentit atteint
-de scrupules singuliers; il refusa l'honneur de la
-présidence auquel l'appelait cet article du décret:
-«Les deux juges qui auront été élus les premiers
-présideront chacun une des sections.» Ce rôle lui
-parut sans doute trop subalterne; celui d'instigateur
-lui convenait mieux, quant à présent. Il n'en voulait
-pas d'autre.</p>
-
-<p>Ce refus ayant été diversement interprété, il se
-vit obligé de publier une lettre explicative. Nous la
-reproduisons:</p>
-
-<p>«Certaines personnes ont voulu jeter des nuages
-sur le refus que j'ai fait de la place de président du
-tribunal destiné à juger les conspirateurs. Je dois
-compte au public de mes motifs.</p>
-
-<p>»J'ai combattu, depuis l'origine de la Révolution,
-la plus grande partie de ces criminels de lèse-nation;
-j'ai dénoncé la plupart d'entre eux; j'ai prédit
-tous leurs attentats, lorsqu'on croyait encore à
-leur civisme; je ne pouvais être le juge de ceux
-dont j'ai été l'adversaire, et j'ai dû me souvenir que
-s'ils étaient les ennemis de la patrie, ils s'étaient
-aussi déclarés les miens. Cette maxime, bonne dans
-toutes les circonstances, est surtout applicable à
-celle-ci. La justice du peuple doit porter un caractère
-digne de lui; il faut qu'elle soit imposante
-autant que <span class="small">PROMPTE</span> et TERRIBLE.»</p>
-
-<p>«L'exercice de ces nouvelles fonctions était incompatible
-avec celui de représentant de la Commune,
-qui m'avait été confié; il fallait opter: je suis
-resté au poste où j'étais, convaincu que c'était là
-où je devais actuellement servir ma patrie.</p>
-
-<p class="sign">»Signé <span class="small">ROBESPIERRE</span>.»</p>
-
-<p>La liste du <i>Moniteur</i> se trouva dès lors modifiée.
-Cette liste, envoyée à la hâte et où les noms sont
-presque tous estropiés (nous leur avons restitué leur
-orthographe), est d'ailleurs, comme nous l'avons
-dit, très-incomplète; entre autres, un nom des plus
-importants y est omis, celui du directeur du jury
-d'accusation:&mdash;Fouquier-Tinville.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="ch2p2">II.<br />
-INSTALLATION AU PALAIS-DE-JUSTICE.</h3>
-
-
-<p>L'installation du <i>Tribunal criminel du dix-sept
-août</i>&mdash;ainsi fut-il nommé du jour de sa création&mdash;se
-fit au Palais-de-Justice, dans la grand'chambre
-du parlement, au milieu d'une foule assez considérable,
-que l'on avait, la veille, prévenue et convoquée.
-Le grand escalier était principalement couvert
-de ces agitateurs à gages, que nous retrouverons
-partout dans le courant de cette histoire, au
-pied de l'échafaud comme sur les degrés de l'autel
-de l'Etre-Suprême, dans les tribunes de la Convention
-et dans la nef souillée de Notre-Dame,&mdash;éternel
-ramas de ces hommes <i>perdus de dettes et de crimes</i>,
-dont parle Corneille, qui poussent au char de
-toute révolution. Dans l'affreuse langue d'alors, on
-appelait cette multitude: la <i>huaille</i>. Son patriotisme
-ne se manifestait, en effet, que par des huées; son
-enthousiasme procédait par vociférations. Elle se
-croyait le peuple, comme se croit l'eau la vase qui
-monte des étangs battus.</p>
-
-<p>On voulait donner et l'on donna une certaine pompe
-à cette cérémonie; on emprunta même des formes
-antiques. Chaque membre du Tribunal fut tenu
-de monter sur une espèce d'estrade, et là, de proférer
-ces mots, en s'adressant à la foule:&mdash;Peuple!
-je suis un tel, de telle section, demeurant dans telle
-section, exerçant telle profession; avez-vous quelque
-reproche à me faire? Jugez-moi avant que j'aie
-le droit de juger les autres.</p>
-
-<p>Après une minute d'attente, si personne n'élevait
-la voix, il descendait et faisait place à un autre.</p>
-
-<p>Il n'y eut de réclamation contre aucun membre.</p>
-
-<p>Etait-ce donc à dire que tous ces hommes fussent
-également purs, également honorables? Leur passé
-était-il si complétement à l'abri de tout reproche?
-Quoi! pas une objection, pas une observation partie
-du sein de cet auditoire? Qui le stupéfiait de la sorte?
-Ah! c'était sans doute l'impudence de quelques-uns
-de ces jurés, qui, banqueroutiers, voleurs, intrigants,
-osaient faire retentir dans l'enceinte de la
-justice leur nom flétri par la loi et dire en face au
-peuple:&mdash;Jugez-moi avant que je juge les autres!</p>
-
-<p>Eh bien! ce que le peuple égaré ou tremblant
-n'eut pas le courage de faire, nous le ferons, nous,
-et nous arracherons leur masque à ces magistrats
-de hasard; nous dirons leurs titres à l'estime et au
-respect; nous les ferons descendre, couverts de honte,
-de l'estrade où l'audace les a hissés!</p>
-
-<p>Cette première formalité accomplie, les juges, les
-jurés, les accusateurs publics prêtèrent, en présence
-des représentants de la Commune, le serment d'être
-fidèles à la nation et de maintenir l'exécution des
-lois ou de mourir à leur poste.</p>
-
-<p>A leur tour, les juges reçurent le même serment
-des commissaires nationaux et des greffiers.</p>
-
-<p>Puis, on se mit à l'&oelig;uvre.</p>
-
-<p>Les accusés ne manquaient pas, il n'y avait qu'à
-choisir. Les cachots regorgeaient, grâce aux visites
-domiciliaires, aux mandats d'arrêt du Comité de
-surveillance et aux dénonciations particulières. Des
-princes, des princesses, des journalistes, des ouvriers,
-des prêtres, des militaires! La moisson promettait
-d'être grasse, elle le fut.</p>
-
-<p>Lorsqu'on eut employé la plus grande partie de la
-journée à des dispositions générales<a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a> indispensables,
-on convint d'instruire l'affaire de M. Collenot
-d'Angremont, convaincu d'embauchage pour le
-compte de Louis XVI.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> «Le jury spécial d'accusation désirant apporter à ses
-opérations toute la célérité dont ses fonctions se trouvent
-susceptibles, a nommé pour demander en son nom dans
-les bureaux de la mairie et dans ceux de la maison-commune
-tous les papiers et pièces dont il a besoin pour accélérer
-l'importante mission dont il est chargé, MM. Petit
-fils et Garnier. <b class="small">FAIT AU TRIBUNAL, SÉANCE TENANTE</b>, l'an
-IV<sup>e</sup> de la liberté et I<sup>er</sup> de l'égalité.» (<i>Procès-verbaux de la
-Commune.</i>)</p>
-</div>
-<p>Mais avant de suivre le Tribunal du 17 août dans
-ses premiers travaux, examinons, ainsi que nous
-l'avons promis, les antécédents des membres qui le
-composent;&mdash;et, avant qu'ils ne la rendent aux
-autres, rendons-leur à eux-mêmes la justice qui leur
-est due.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="ch2p3">III.<br />
-UN SYBARITE DE LA DÉMOCRATIE.&mdash;NICOLAS
-OSSELIN.</h3>
-
-
-<p>«Les augures, en s'envisageant les uns les autres,
-se riaient au nez. Il devrait en être de même
-des hommes de loi; on peut m'en croire, car je
-l'ai été longtemps.» Ainsi s'exprimait effrontément
-à la tribune, le 22 septembre 1792, cet Osselin qui
-avait abandonné la place de président de la première
-section du Tribunal pour celle de député à la
-Convention.</p>
-
-<p>Pourtant ce n'était pas un souvenir à venir évoquer.
-Nicolas Osselin avait été un triste et honteux
-homme de loi avant la Révolution. Les scandales de
-sa jeunesse l'avaient empêché, en 1783, d'être admis
-dans la compagnie des notaires de Paris. Comme il
-avait traité d'une charge, il plaida lui-même contre
-eux et perdit. C'était le fils d'un bourgeois aisé; il
-possédait le ton de la bonne compagnie et joignait à
-un visage agréable une grande élégance de costume
-et de manières. Il composait des vers galants,
-et l'une de ses romances: <i>Te bien aimer, ô ma tendre
-Zélie!</i> qui fit longtemps les délices des boudoirs,
-est peut-être encore vivante dans le souvenir de
-quelques octogénaires. On peut donc supposer qu'il
-ne tenait pas extraordinairement à être notaire; cependant
-il tenait à être quelque chose, et son ambition
-ne se trouvait pas satisfaite par des succès de
-salon ou par des triomphes de coulisses.</p>
-
-<p>En 1789, il figura parmi les électeurs de Paris;
-puis devint membre de la municipalité, dont Bailly
-était le maire. Osselin se conduisit avec mesure
-dans les premières luttes de ce pouvoir nouveau
-contre les exigences d'un peuple naissant à la liberté.
-Mais les événements, à cette époque, emportaient
-les hommes ou les brisaient. Jeune, ardent,
-Osselin bondit avec les flots du torrent et adopta
-sans réserve les théories démocratiques; ennemi furieux
-de la cour, il combattit néanmoins les excès
-populaires. Le propre de ces organisations extrêmes
-est de se brouiller avec tous les partis. C'est ainsi
-que, lorsque La Fayette voulut donner sa démission
-de commandant des gardes nationales, Osselin,
-dans un élan d'enthousiasme, alla jusqu'à prier
-à genoux le général de conserver son commandement,&mdash;démarche
-peu digne, que censura Bailly
-lui-même, et dont Marat se servit plus tard pour
-dominer Osselin et pour le pousser dans les exagérations
-déjà trop naturelles à ce caractère faible et
-mobile<a id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> <i>Histoire des Prisons de l'Europe.</i></p>
-</div>
-<p>Bailleul, dans son <i>Almanach des Bizarreries humaines</i>
-ou recueil d'anecdotes sur la Révolution, dépeint
-Osselin comme «un pauvre homme, un brouillon
-avec une activité de singe et toute l'intrigue d'un
-révolutionnaire. Il avait néanmoins un peu de cette
-faculté qu'on appelle de l'esprit à Paris, et qui consiste
-à donner à des riens une tournure plaisante.
-Quand il avait attrapé un bon mot, ou ce qu'il
-croyait en être un, il en riait le premier à gorge
-déployée et sans fin.»</p>
-
-<p>Osselin était administrateur des domaines lorsque
-le v&oelig;u des électeurs l'appela au nouveau tribunal
-criminel. Il avait activement figuré parmi les moteurs
-de l'insurrection du 10 août et, précédemment, en
-juillet, il avait pris la défense de Manuel et de Pétion,
-lors de leur destitution successive. Tous ces
-services méritaient une récompense; le refus de
-Robespierre le laissa président de la première section
-du Tribunal,&mdash;poste qu'il ne conserva que pendant
-plusieurs semaines, c'est-à-dire jusqu'au jour
-où il alla siéger à la Convention nationale. Il avait
-alors trente-neuf ans, et il habitait un coquet appartement
-dans une ancienne maison de la rue de
-Bourbon, au faubourg Saint-Germain.</p>
-
-<p>Pendant son court passage au Tribunal du 17
-août, Osselin,&mdash;tout le monde s'accorde à le reconnaître,&mdash;fit
-preuve de modération et s'acquitta
-de ses fonctions de président avec une conscience
-qui mécontenta plusieurs fois la Commune et le
-peuple. C'est que ce n'était pas au fond un méchant
-homme. Hélas! c'était pis, peut-être. Sous une
-aveugle impétuosité, il cachait une faiblesse de caractère
-des plus dangereuses&hellip;</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="ch2p4">IV.<br />
-MATHIEU.&mdash;PEPIN-DÉGROUHETTE.&mdash;LAVEAUX.&mdash;D'AUBIGNI.&mdash;COFFINHAL-DUBAIL.</h3>
-
-
-<p id="n7">Ce Mathieu ne fit que passer à travers le Tribunal
-du 17 août, comme Osselin. Au bout de quelques
-séances, on ne retrouve plus son nom.</p>
-
-<p id="n8">«Pierre-Athanase Pepin-Dégrouhette, espèce de
-cul-de-jatte, avait été renfermé à Bicêtre pendant
-quatorze ans, puis valet à l'Hôtel-Dieu, puis postulant
-aux justices subalternes de Montmartre et de
-La Villette. La fille d'un portier l'avait recueilli; il
-l'avait épousée et associée à sa misère.» Ces quelques
-lignes de biographie, dues à la plume bien informée
-d'un contemporain (l'avocat Maton de La
-Varenne, qui refusa d'être le défenseur de Fouquier-Tinville,
-après avoir été celui de tous les voleurs du
-royaume), ne contiennent rien de chargé. Pepin-Dégrouhette
-était un homme méprisable de tous
-points; il joignait la corruption de l'âme à la bassesse
-du visage. <i>Son immoralité n'était un problème
-pour personne</i>, selon l'expression d'un témoin dans
-le procès des prisons. Après la cassation du Tribunal,
-où il avait remplacé Osselin à la présidence de la
-première section, il fut arrêté comme prévenu de
-s'être enrichi dans ses fonctions par des voies illicites;
-et il n'échappa aux charges terribles qui pesaient
-sur lui qu'en remplissant à Saint-Lazare le
-rôle odieux de <i>mouton</i> ou délateur,&mdash;ainsi que nous
-le verrons plus tard.</p>
-
-<p>A côté de cet être abject, nous sommes heureux
-de pouvoir reposer notre vue sur un homme intelligent,
-le plus instruit du parti jacobin, un des collaborateurs
-de Mirabeau dans son travail de la <i>Monarchie prussienne</i>,
-le célèbre lexicographe Laveaux.
-Celui-là au moins n'a pas de taches avilissantes sur
-son passé; c'est un révolutionnaire ardent, mais
-agissant par conviction, rarement par intrigue. Ami
-de Frédéric-le-Grand, qui lui avait donné une chaire
-de littérature française à Berlin, Laveaux avait écrit
-une trentaine de volumes de toute sorte, lorsque la
-Révolution française fit explosion. Il crut qu'il devait
-ses lumières à son pays et il revint en France,
-où jusqu'au mois de mai 1792 il rédigea le <i>Courrier
-de Strasbourg</i>, pour lequel il essuya quelques
-persécutions. Il était à Paris lors de la journée du 10
-août; lié avec les principaux chefs de la démocratie,
-il ne fut pas oublié par eux lors de la formation
-du nouveau Tribunal criminel. Il fut nommé président
-de la deuxième section, et la sagesse de sa conduite
-répondit à ce qu'on était en droit d'attendre de
-son savoir et de son expérience. Laveaux avait
-quarante-trois ans; il avait pris, à Bâle, les ordres
-dans l'église réformée. C'est l'auteur du grand dictionnaire
-qui porte son nom.</p>
-
-<p>Nous retombons maintenant dans l'ignorance et
-dans la fange. D'Aubigni, fils d'un ancien notaire
-de Blérancourt, dans le département de l'Aisne, est
-un portrait qui répugne au pinceau autant que
-le portrait de Pepin-Dégrouhette.</p>
-
-<p>Il n'appert pas, en effet, que Jean-Louis-Marie Vilain
-d'Aubigni fut un homme d'une probité exacte,
-d'une réputation immaculée. Sa mémoire nous arrive
-toute noircie à travers les nuages de la Révolution.
-Ancien procureur au parlement de Paris,
-puis agent d'affaires, on le voit poindre après la
-prise de la Bastille et aux événements des 5 et 6 octobre,
-où il figure comme simple garde national. Un
-an plus tard, il se fait recevoir membre de la société
-des <i>Amis de la Constitution</i>, séant aux Jacobins de
-la rue Saint-Honoré. A partir de cette époque il
-<i>joue un rôle</i>, selon une expression d'alors, et il apparaît
-comme un des plus fougueux champions de la
-démocratie.</p>
-
-<p>La journée du 10 août le vit se multiplier aux
-alentours du château et dans le château même. Il
-sentait l'or et le convoitait. Peltier veut qu'il ait été
-un des instigateurs de la mort du journaliste Suleau,
-ce jeune homme que sa belle mine, l'éclat de ses
-armes et la fraîcheur de son uniforme avaient fait
-arrêter à huit heures et demie du matin sur la terrasse
-des Feuillants. «Un factieux, nommé d'Aubigni,
-chassé depuis de la municipalité nouvelle pour
-ses vols, accabla Suleau de reproches et d'invectives;
-il le fit dépouiller de son bonnet de grenadier, de
-son sabre et de sa giberne. Suleau protesta contre
-cette violence de la manière la plus énergique. Sur
-ces entrefaites arrive Théroigne de Méricourt; elle
-lui saute au collet et aide à l'entraîner; il se débat
-comme un lion contre vingt furieux, mais vainement!
-Mis hors d'état de défense, on le saisit, on le
-taille en pièces<a id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a>.»</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> <i>Dernier tableau de Paris ou Récit de la révolution du
-10 août</i>, par J. Peltier.</p>
-</div>
-<p>Dans un mémoire justificatif qu'il répandit lors de
-sa déportation, Vilain d'Aubigni a prétendu avoir
-sauvé la vie à une foule de personnes dans la journée
-du 10 août, notamment à la compagnie
-colonnelle des Suisses tout entière, ainsi qu'à l'état-major
-de ce régiment. Cette assertion, qui ne
-repose sur aucune espèce de témoignage, me paraît
-combattue par un passage d'un autre de ses mémoires,
-publié, celui-là, en l'an <small>II</small>, et dans lequel
-Vilain d'Aubigni s'exprime d'une manière bien différente:
-«Roland et ses complices, dit-il, ne peuvent
-me pardonner d'avoir, dans la nuit et la matinée
-de l'immortelle journée du 10 août, détruit
-leur espoir, en livrant à une <span class="small">MORT PROMPTE ET TERRIBLE</span>
-les principaux chefs qu'ils avaient chargés de
-l'exécution de leur conjuration.»</p>
-
-<p>Quoiqu'il en soit, ce fut d'Aubigni qui, en sa qualité
-de commissaire de la section des Tuileries, inventoria,
-après l'invasion du château, les objets
-précieux qui s'y trouvaient. Cet inventaire fut long.
-Il fit main-basse sur quelques sacs;&mdash;on a prétendu,
-on a même imprimé que sa femme, craignant les
-perquisitions, avait, à son insu, rapporté à la Commune
-cent mille livres dont il s'était emparé. D'Aubigni
-eut à subir divers interrogatoires à cet égard,
-il se défendit mal; mais comme il était l'ami de
-Danton et que Danton était tout-puissant à cette
-époque, on ferma les yeux. Sur ces entrefaites, il
-fut appelé par les électeurs à faire partie du Tribunal
-du 17 août.&mdash;Quel juge!</p>
-
-<p id="n9">Le dernier qui se présente sous notre plume, ce
-n'est pas un voleur, c'est un bourreau, c'est Coffinhal.
-Une haute stature, des yeux noirs, d'épais
-sourcils, un teint jaune, la voix d'un butor,
-tel est le portrait de cet Auvergnat, d'abord
-médecin, ensuite procureur au Chatelet, puis
-révolutionnaire par tempérament. Il avait ajouté
-à son nom celui de Dubail, pour se distinguer de
-ses deux frères, Coffinhal et Coffinhal Dunoyer.
-Il avait trente-huit ans. Il figure assez sur les
-premiers plans de cette histoire pour que nous
-soyons dispensé d'en parler davantage en ce
-moment.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="ch2p5">V.<br />
-LES DEUX ACCUSATEURS PUBLICS.&mdash;RÉAL,
-LULLIER.</h3>
-
-
-<p>«Il n'est personne qui ne se souvienne d'avoir
-remarqué dans le monde un vieillard plus que septuagénaire,
-d'une taille moyenne, mais bien prise,
-d'une toilette modeste, mais propre et soignée, d'une
-tournure encore virile et quelque fois sémillante,
-qui ne rappelait en rien la caducité de l'âge et les
-orages de la vie; d'une figure peu régulière, mais
-qui avait été agréable, et qui l'était encore à force
-d'expression; coiffé de beaux cheveux blancs qu'on
-envierait à vingt ans, et armé d'un regard bleu,
-lucide et transparent où n'avait jamais cessé de
-briller le feu d'une ardente jeunesse.</p>
-
-<p>»Quand le dîner tirait à sa fin, et que la conversation
-devenait tout-à-coup générale autour d'une
-table splendidement servie, dont j'ai vu faire les
-honneurs par une des plus aimables et des plus jolies
-femmes de Paris (Mme Coste), une voix souple
-et ferme, sonore et bien accentuée, s'élevait d'ordinaire,
-dominait toutes les autres, et finissait par
-captiver l'attention des plus distraits. C'est ce que
-n'était plus une causerie vague et souvent insipide
-pour ceux mêmes qui en font les frais; c'était
-une narration spirituelle, animée, riche sans digression,
-pleine sans verbiage, érudite sans pédantisme,
-et polie sans afféterie, dont l'attrait paraissait d'autant
-plus piquant aux écouteurs que l'historien avait
-presque toujours été un des principaux personnages
-des scènes qu'il racontait. Or, ce n'était pas là
-de ces scènes vulgaires auxquelles la vanité seule
-d'un homme prévenu de son importance peut supposer
-quelque intérêt, parce qu'il imagine sottement
-que le reflet de son nom couvrira la pauvreté
-de son récit. C'était du grave, du grandiose, du
-terrible. Tous les acteurs imposants de la Révolution
-y jouaient leur rôle, depuis les despotes sanguinaires
-qu'avait faits la populace, jusqu'au grand
-homme que ses soldats avaient fait empereur; et
-voilà pourquoi, lorsque cet homme avait fini de
-parler, on gardait quelque temps le silence, comme
-pour l'entendre encore.</p>
-
-<p>»Cet homme, ce vieillard, c'était le comte
-Réal.»</p>
-
-<p>En puisant dans ses souvenirs, Charles Nodier en
-a rapporté cette vive peinture, que nos lecteurs
-nous remercieront sans doute d'avoir mise sous leurs
-yeux. Nous ajouterons peu de chose à ces traits
-fermement et spirituellement arrêtés. Réal, pour
-qui l'on devait créer un jour le titre d'<i>Historiographe
-de la République française</i>, est, comme Laveaux,
-un de ces hommes qu'on aime à rencontrer (justement
-parce qu'ils ne sont pas à leur place) parmi les
-brutes et les scélérats qui débordent en temps de révolution.
-Ils font un vilain métier, mais au moins
-ils ont les mains nettes; et en dehors de la politique
-ce sont des gens distingués, érudits, à demi-passionnés
-et à demi-habiles, de ceux-là qui se sauvent
-toujours en suivant simplement le courant
-des affaires. Aussi la fortune rapide de ce Pierre-François
-Réal, fils d'un garde-chasse, ensuite petit
-procureur au Chatelet, puis accusateur public au
-Tribunal du 17 août, et successivement substitut de
-Chaumette, commissaire du gouvernement au département
-de Paris, conseiller d'Etat, préfet de police
-sous l'Empire et comte par-dessus tout, cette
-fortune-là, disons-nous, ne doit pas étonner.</p>
-
-<p>Son collègue Lullier, avec moins d'importance
-réelle, s'agita davantage, mais il ne réussit qu'à
-être odieux. Favori de la Commune, il fut, en décembre,
-le compétiteur de Chambon pour la place
-de maire de Paris. Nous le verrons, dans les hideuses
-journées de septembre, continuer à la Force le
-rôle qui lui avait été confié au Tribunal du 17 août
-et désigner aux sabres des égorgeurs la tête blonde
-et charmante de la princesse de Lamballe.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="ch2p6">VI.<br />
-LEROI.&mdash;BOTTOT.&mdash;LOHIER.&mdash;LOYSEAU.&mdash;CAILLÈRE
-DE L'ÉTANG.&mdash;BOUCHER-RENÉ.&mdash;MAIRE,
-ETC.</h3>
-
-
-<p>Ceux-ci représentent le jury d'accusation et
-quelques suppléants. Le premier est un ci-devant
-marquis,&mdash;le marquis de Montflabert,&mdash;maire de
-Coulommiers. Il a renoncé à son titre et même à
-son nom pour s'affubler du sobriquet de <i>Dix-Août</i>.
-On a trouvé d'autant plus piquant d'en faire un juré
-qu'il est sourd, et par conséquent moins susceptible
-qu'un autre de se laisser influencer par les dépositions
-des témoins.&mdash;Il mourra sur l'échafaud.</p>
-
-<p>Bottot est jeune; il essaiera de provoquer l'acquittement
-de quelques prévenus;&mdash;il sera destitué.</p>
-
-<p>L'épicier Lohier est un des serviles comparses de
-la Commune. On sera content de lui au Tribunal du
-17 août, on le conservera au Tribunal révolutionnaire.</p>
-
-<p>Loyseau était chirurgien-barbier dans un village
-de la Beauce avant la Révolution. Dans ses nouvelles
-attributions, il se montrera tellement sévère
-qu'on le croira digne d'aller siéger parmi les juges
-de Louis XVI, et qu'il se trouvera un département
-pour l'envoyer à la Convention nationale.</p>
-
-<p>Caillère de l'Etang, avocat, homme instruit.</p>
-
-<p>Boucher-René exercera les fonctions de maire de
-Paris, par intérim, après la démission de Pétion.</p>
-
-<p>Maire, de la section des Arcis, passera au tribunal
-du 10 mars et n'y sera pas suivi par une réputation
-de clémence.</p>
-
-<p>Je laisse de côté plusieurs noms, tout-à-fait enfouis
-dans l'ombre, tels que Jaillant, Jurie, Dumouchel
-(ne pas confondre avec l'ex-recteur de l'Université,
-évêque constitutionnel, etc.), Blandin, Andrieux
-(non pas le littérateur), et d'autres encore,
-pour qui l'oubli est un bienfait et le dédain une
-grâce.</p>
-
-<p>Cette brigade d'accusation était commandée par
-l'homme oublié dans le <i>Moniteur</i>, par Fouquier-Tinville,
-ancien procureur au Chatelet et <i>assassin
-en première instance</i>.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="ch2p7">VII.<br />
-FOUQUIER-TINVILLE.</h3>
-
-
-<p>Mais alors Fouquier-Tinville n'en était qu'à ses
-premières armes. Il débutait au Tribunal du 17 août.
-Que dis-je? C'était un nouvel époux; il venait tout
-récemment de convoler en secondes noces avec une
-jeune fille <span class="small">NOBLE</span>, de petite taille, mais de très-jolie
-figure,&mdash;car l'accusateur public était sensible aux
-charmes de la physionomie. Il aimait aussi la bonne
-chère et il avait le mot pour rire à l'occasion. «Il
-avait surtout, dit Desessarts, un goût de prédilection
-pour les danseuses de spectacles, auxquelles il sacrifia
-sans réserve sa fortune.»&mdash;C'était du temps
-de sa première femme que ce <i>goût de prédilection</i>
-lui était venu; cette femme se plaignait quelquefois
-de lui voir dissiper ainsi son patrimoine. Cela donna
-du mécontentement à Fouquier-Tinville. Mais, par
-bonheur, cette femme mourut bientôt, lui laissant
-sa liberté et trois enfants.</p>
-
-<p>Ce fut alors que Fouquier-Tinville s'éprit de la
-petite aristocrate en question. J'ignore si elle lui
-apporta de la fortune; il en avait besoin; car, après
-avoir vendu sa charge, il ne lui était resté que des
-dettes.&mdash;C'était la mode, chez quelques sans-culottes,
-d'épouser des filles de famille noble; on ne
-sait pas pourquoi. Le plus fétide d'entre tous, le capucin
-Chabot, ne se maria-t-il pas, en plein 93,
-avec une Autrichienne riche de 700,000 livres? Déclamez
-donc contre les titres et contre l'argent!</p>
-
-<p>Toutes les réhabilitations ont été tentées,&mdash;même
-celle de Fouquier-Tinville. Empressons-nous toutefois
-de déclarer que ce n'est pas parmi ses contemporains
-qu'il s'est trouvé un écrivain pour une pareille
-tâche. Quelques-uns ont pu lui accorder l'habileté,
-la connaissance profonde des affaires, le courage
-même,&mdash;mais aucun, aucun entendez-vous,
-ne lui a accordé le c&oelig;ur d'un homme. Ses complices
-se reculaient souvent d'auprès de lui et le regardaient
-avec une admiration effrayée. Le <i>dépopulateur</i>!
-ainsi l'appelait-on au Comité de salut public;
-et Collot-d'Herbois,&mdash;Collot-d'Herbois que le sang
-ne devait pas épouvanter, cependant!&mdash;l'a flétri
-par une monstrueuse et éloquente parole, en disant
-de lui: <span class="small" id="n10">IL A DÉMORALISÉ LE SUPPLICE</span>!</p>
-
-<p>Le masque de Fouquier-Tinville est suffisamment
-connu par les gravures qui en ont été faites, et
-mieux encore par le portrait <i>écrit</i> de Mercier, dans
-le <i>Nouveau Paris</i> de l'an <small>VI</small>. Lorsqu'il fut nommé
-directeur du jury d'accusation, Fouquier était âgé
-de quarante-cinq ans à peu près. Il avait la tête
-ronde, les cheveux très-noirs et unis, le front étroit,
-le visage plein et grêlé, quelque chose de dur et
-d'effronté dans l'expression. Son regard, quand il le
-rendait fixe, faisait baisser tous les yeux; au moment
-de parler, il plissait le front et fronçait les sourcils,&mdash;qu'il
-avait néanmoins plus ouverts que ne le veulent
-les mélodrames;&mdash;sa voix était haute, impérieuse.
-Simplement retors et bourru au commencement de
-ses terribles fonctions, il devint dans la suite expéditif
-et insolent. L'odeur du sang le grisa, comme
-grise l'odeur de la poudre. Mais son ivresse était
-farouche, sans pitié; il avait l'air de poursuivre une
-vengeance personnelle. Ainsi devait être Tristan, le
-sinistre <i>compère</i> de Louis XI.</p>
-
-<p>Fouquier-Tinville était grand et robuste.</p>
-
-<p>J'ai vu souvent son écriture;&mdash;elle est ferme,
-assurée, lisible, droite, ni trop grasse ni trop maigre,&mdash;une
-écriture de procureur.</p>
-
-<p>Appartenant, ainsi que Coffinhal, à une famille
-nombreuse, il prit le nom de Tinville, pour se distinguer
-aussi, lui, de ses frères, dont l'un était fermier
-et l'autre avocat. Il était né à Hérouel, près de
-Saint-Quentin. Un des parents de Fouquier-Tinville,
-M. Fouquier-d'Hérouel, a fait partie dans ces derniers
-temps de l'Assemblée législative.&mdash;Ajoutons,
-pour en terminer avec ces renseignements de famille,
-que l'accusateur public était un peu parent de Camille
-Desmoulins.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="ch2p8">VIII.<br />
-DISPOSITIONS.</h3>
-
-
-<p>A peine installé, le Tribunal se trouva arrêté par
-quelques difficultés de détail. Il nomma une députation
-chargée d'aller solliciter auprès de l'Assemblée
-la suppression d'une partie de ces formes «qui
-ne tendent qu'à entraver la procédure sans la rendre
-plus lumineuse.»&mdash;<a name="n11" id="n11"></a>Le 19 au matin, cette députation
-ayant été admise à la barre, sa demande
-fut immédiatement renvoyée à la commission extraordinaire
-et convertie en décret.</p>
-
-<p>Dès lors, la justice put avoir son cours.</p>
-
-<p>Dans cet intervalle, le jury d'accusation avait
-commencé son &oelig;uvre. On avait bien songé, en
-premier lieu, à instruire le procès du prince de
-Poix; mais toutes les pièces nécessaires n'étant pas
-recueillies, on se rejeta sur un plus mince particulier,
-sur Collenot d'Angremont. Après avoir reçu les
-dépositions écrites des témoins et rédigé l'acte d'accusation,
-Fouquier-Tinville fit rassembler les huit
-citoyens formant le tableau du jury d'accusation,
-et en présence du commissaire national, il s'exprima
-dans les termes usités:</p>
-
-<p>&mdash;Citoyens, vous jurez et promettez d'examiner
-avec attention les pièces et les témoins qui vous seront
-présentés et d'en garder le secret. Deux motifs
-principaux rendent ici le secret nécessaire: nous
-ne sommes point encore arrivés à cette partie publique
-de la procédure qui doit faire juger si l'accusé
-est coupable ou non; il ne s'agit, quant à présent,
-que de découvrir s'il y a lieu ou non à l'accusation.
-Le secret est donc nécessaire pour ne point avertir
-les complices de prendre la fuite, et pour que les parents
-et amis de l'accusé ne soient point informés
-des noms des témoins, qu'ils auraient intérêt à écarter
-ou à séduire avant qu'ils ne déposent par-devant
-le jury de jugement. Vous vous expliquerez avec
-loyauté sur l'acte d'accusation qui va vous être remis;
-vous ne suivrez ni les mouvements de la haine
-et de la méchanceté, ni ceux de la crainte et de l'affection.</p>
-
-<p>&mdash;Je le jure! répondit chaque juré.</p>
-
-<p>Ces déclarations faites, les témoins furent introduits
-et déposèrent de nouveau, mais cette fois verbalement;
-puis les jurés, ayant en mains toutes les
-pièces, se retirèrent dans une chambre particulière,
-pour examiner l'acte d'accusation.</p>
-
-<p>Après une assez longue délibération, ils conclurent,
-à la majorité des voix, qu'il y avait lieu à accusation
-contre Collenot d'Angremont.</p>
-
-<p>Ces formalités,&mdash;qui constituent la tâche du
-jury d'accusation,&mdash;se répétèrent pour tous les
-procès instruits par le Tribunal du 17 août. Nous
-avons cru devoir les indiquer rapidement; nous n'y
-reviendrons plus.</p>
-
-<p>Mais avant de faire pénétrer le lecteur dans la
-salle de jugement, il convient de rétablir la liste du
-<i>Moniteur</i>, afin qu'elle ne fasse plus autorité dans
-l'histoire. Pendant les trois jours écoulés depuis l'installation
-du Tribunal jusqu'à sa première séance,
-c'est-à-dire depuis le 18 août jusqu'au 21, il y avait
-eu des démissions, des mutations, des nominations
-nouvelles. Tel membre du jury d'accusation était
-devenu juge; tel autre avait été institué commissaire
-national. C'était une physionomie toute différente.</p>
-
-<p>Enfin, au 20 août, le Tribunal était organisé de la
-manière suivante:</p>
-
-<p><span class="small">PRÉSIDENT DE LA PREMIÈRE SECTION.</span>&mdash;Charles-Nicolas
-Osselin.</p>
-
-<p><span class="small">PRÉSIDENT DE LA SECONDE SECTION.</span>&mdash;Jean-Charles-Thiébaut
-Laveaux.</p>
-
-<p><span class="small">JUGES.</span>&mdash;Mathieu, Pepin-Dégrouhette, Vilain-d'Aubigni,
-Coffinhal-Dubail, Desvieux, Maire.</p>
-
-<p><span class="small">COMMISSAIRE NATIONAL DE LA PREMIÈRE SECTION.</span>&mdash;Bottot.</p>
-
-<p><span class="small">COMMISSAIRE NATIONAL DE LA SECONDE SECTION.</span>&mdash;Legagneur.</p>
-
-<p><span class="small">ACCUSATEUR PUBLIC DE LA PREMIÈRE SECTION.</span>&mdash;Lullier.</p>
-
-<p><span class="small">ACCUSATEUR PUBLIC DE LA SECONDE SECTION.</span>&mdash;Réal.</p>
-
-<p><span class="small">MEMBRES DU JURY D'ACCUSATION.</span>&mdash;Fouquier-Tinville,
-Leroi, Loyseau, Caillère de l'Etang, Perdrix,
-Dobsen, Crevel, Lebois.</p>
-
-<p><span class="small">GREFFIERS.</span>&mdash;Bruslé, Hardy, Méchin, Georges.</p>
-
-<p><span class="small">COMMIS GREFFIERS.</span>&mdash;Vivier, Montessuit, Masson,
-Binet, Bocquené, Laisné, Laplace, Neirot.</p>
-
-<p><span class="small">HUISSIERS.</span>&mdash;Trippier, Nicol, Doré, Heurtin, Tavernier
-l'aîné, Tavernier le jeune, Nappier, Bissonnet.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch3">CHAPITRE III.<br />
-ÉPISODES DE LA VIE PRIVÉE D'ALORS.</h2>
-
-
-
-
-<h3>I.<br />
-LES ROSES DE FRAGONARD.&mdash;LA FILLE DE
-CAZOTTE.</h3>
-
-
-<p>En ce temps-là il y avait, dans un des appartements
-les plus tristes de Paris,&mdash;rue Gît-le-C&oelig;ur,
-s'il m'en souvient,&mdash;un bonhomme de soixante
-ans qui s'appelait Nicolas Fragonard et qui avait été
-jadis un peintre à la mode, comme Boucher son maître.
-Il avait vu poser devant lui, et dans le jour qui
-lui séyait le mieux, c'est-à-dire aux bougies, toute
-la France galante, depuis la France de l'Opéra jusqu'à
-la France de Trianon, les deux confins de la
-galanterie suprême. Il avait été peintre de sourires
-exclusivement,&mdash;peintre de S. M. la Grâce, <i>plus
-belle encore que la beauté</i>, selon le dire du poëte; et il
-avait fait courir tout le long, le long, le long des
-boudoirs ces guirlandes de petits amours vêtus à la
-mode de l'Olympe, qui gèlent et s'écaillent aujourd'hui
-dans les vitrines du quai Voltaire. Il est vrai
-qu'alors Nicolas Fragonard était jeune et joyeux;
-c'était surtout un garçon de bonne mine, portant le
-taffetas rose comme les Léandre de la Comédie-Italienne,
-plus galant que le dernier numéro des <i>Veillées
-d'Apollon</i>, baisant le bout des doigts à la façon
-des abbés poupins et pirouettant comme un militaire
-de paravent.</p>
-
-<p>Pendant trente ans et plus, Fragonard vécut de
-cette vie brillante et douce que le règne de Louis XV
-faisait à tous les artistes mondains. Il fut un grand
-peintre aussi lui, dans le sens que le dix-huitième
-siècle attachait à ce mot, grand peintre à la manière
-de Baudouin, de Lancret, de Watteau, enchanteurs
-de ruelles, qui ne regardaient ni aux rubans
-ni aux fleurs lorsqu'il s'agissait de costumer la
-Vérité,&mdash;pléiade ravissante, que l'on pourrait appeler
-les <i>mignons de l'Art</i>. Que n'a-t-il pas dépensé
-de charme et d'esprit dans ce chemin de la faveur
-qu'il parcourut d'un pied si léger! Combien de
-chefs-d'&oelig;uvre naquirent sous ce pinceau, fait sans
-doute de quelques brins arrachés aux ailes de Cupidon!
-Tous les amateurs connaissent le <i>Chiffre
-d'amour</i>, le <i>Sacrifice de la rose</i>, la <i>Fontaine</i>, sujets
-tendres, qui font à peine rêver, qui font toujours
-sourire. Fragonard inventait cela, j'imagine, dans
-les soupers galants où on le conviait; et les allégories
-lui étaient fournies par ces Claudines d'hier,
-métamorphosées en Eliantes du jour par un coup de
-la baguette dorée de quelques fermiers-généraux.</p>
-
-<p>Fragonard vit de la sorte arriver chez lui la gloire
-et la richesse, ces deux courtisanes qui s'éprennent
-si rarement du même homme. Il vécut avec elles en
-bonne intelligence jusqu'au jour néfaste où la Révolution
-vint faire la part mauvaise à tous ceux qui
-vivaient de poésie peinte ou écrite, sculptée ou chantée.
-La Révolution les fit remonter, ceux-là, dans
-les mansardes d'où ils étaient descendus, en leur disant:&mdash;On
-n'a que faire de vous maintenant; voici
-venir le temps des choses politiques; restez là. Imprudent
-comme tous les beaux-fils prodigues, le
-peintre n'écouta pas la Révolution. Il crut que les
-Nymphes et les Jeux étaient éternels en France, à
-Paris, sous ce ciel d'un blanc de poudre en été, dans
-ces hôtels gardés par de si beaux suisses à galons,
-dans ces cercles où le tournebroche de l'esprit était
-incessamment monté, dans ces bosquets toujours
-remplis d'amants, dans ces théâtres toujours remplis
-d'oisifs. Il crut à l'immortalité du luxe et de
-l'art, son compère. Que dire enfin? Il crut aussi un
-peu à lui-même et à son talent; c'était une faiblesse
-bien pardonnable chez un homme qui avait été aussi
-longtemps à la mode que Fragonard. Il continua
-donc à jeter de tous les côtés ces petits tableaux coquets,
-ces dessins lavés au bistre, ces scènes d'enchanteresse
-perdition où l'amour joue le principal
-rôle;&mdash;amour qui badine et par qui on se laisse badiner,
-flamme d'un quart d'heure qui s'éteindra au
-bout de cette svelte allée de peupliers, soupirs qui
-voltigent sur les lèvres à la façon des papillons,
-jeux de l'esprit et du c&oelig;ur. O Fragonard! cette fois
-on passa auprès de vos petits chefs-d'&oelig;uvre, non-seulement
-sans les voir, mais même sans vouloir les
-voir.</p>
-
-<p>Il s'obstina pourtant. Lorsque le peuple tirait le
-canon contre les invalides de la Bastille, Fragonard
-encadrait un <i>aveu</i> dans un boudoir lilas, le dernier
-boudoir de ce temps. Lorsque le peuple massacrait
-les gardes-du-corps de Versailles, aux journées des
-5 et 6 octobre, Fragonard chiffonnait la houppelande
-azurée d'un Tircis, dansant sur l'herbe au son
-d'un fluet tambourin. Lutte courageuse, mais désespérée!
-car nul ne pensait plus à Fragonard. Son
-monde de marquises et de petits-maîtres, à présent
-tremblant et retiré, n'avait plus le c&oelig;ur aux fantaisies
-galantes de son pinceau. Les danseuses?
-Elles étaient passées des bras de la noblesse aux
-bras du tiers-état, qui n'entendait que bien peu de
-chose aux élégances. Fragonard avait donc l'air
-de revenir du déluge avec ses tableaux d'un autre
-âge; peu s'en fallut même qu'on ne le traitât de
-contre-révolutionnaire.</p>
-
-<p>Il se résigna, à la fin; et quand il se vit bien et
-dûment oublié, il laissa de côté sa palette, comme
-font toutes les renommées chagrines qui ne peuvent
-travailler qu'aux lueurs du triomphe. Là-dessus, la
-Révolution,&mdash;qui n'a rien fait à demi,&mdash;lui prit sa
-fortune, comme elle lui avait pris sa gloire! Au lieu
-de résister et de se faire emprisonner pour la peine,
-il se retira, désolé et bourru, au milieu de quelques-uns
-de ses tableaux, dont il se créa une compagnie,
-la seule qu'il pût supporter. Ce fut ainsi que l'année
-1792 surprit le vieux Fragonard dans une maison
-refrognée de la rue Gît-le-C&oelig;ur, où il se laissait
-aller solitairement à la mort et à l'oubli.</p>
-
-<p>&mdash;S'ils savaient seulement s'habiller! disait-il
-quelquefois, les jours qu'il se hasardait à mettre les
-yeux à sa fenêtre; mais ils ont perdu le grand secret
-de l'ajustement. Plus de soie, plus de brocart. Ils
-ont des chapeaux américains, des lévites de drap
-sombre, des souliers sans rouge au talon. A peine si
-quelques-uns se font poudrer encore. Les autres
-vont les cheveux plats et sales. Et le peuple? Ah! le
-peuple! qui me rendra mes petites grisettes
-montées sur des mules hautes de six pouces,
-et le corsage fleuri comme une corbeille? Qu'elles
-étaient jolies, et comme cela valait la peine alors
-d'être peintre!</p>
-
-<p>Fragonard se lamentait de la sorte ou à peu près,
-lorsque le 16 août, au matin, comme il contemplait
-avec tristesse une très-jolie gravure faite d'après
-son tableau du <i>Serment d'amour</i>, il entendit frapper
-à sa porte d'un doigt timide. Il y avait bien longtemps
-que l'on n'avait frappé ainsi à la porte de Fragonard.
-Le vieux peintre sentit aux battements de
-son c&oelig;ur que tout n'était pas complètement mort
-en lui. Il alla ouvrir et vit entrer une jeune personne
-de seize à dix-sept ans environ; une ample jupe
-en mousseline blanche, un mantelet noir attaché
-par un n&oelig;ud de rubans bleus, un autre n&oelig;ud semblable
-dans ses cheveux, composaient toute sa parure.
-Elle était suivie d'une négresse coiffée d'un
-madras.&mdash;Monsieur Fragonard? demanda la jeune
-fille, qui parut un peu surprise de l'aspect mélancolique
-de cette chambre.&mdash;C'est moi, répondit-il,
-ébloui de cette apparition charmante; ou plutôt c'était
-moi&hellip; Que voulez-vous à Fragonard, mon enfant,
-et qui êtes-vous pour vous être souvenue de ce
-nom, au temps où nous sommes?</p>
-
-<p>La jeune fille détacha le mantelet qui couvrait ses
-épaules. Ainsi dégagée, sa taille parut dans toute
-son idéale perfection. Son teint jetait de la lumière,
-et sa figure, d'un bel ovale, avait une expression ardente
-et douce à la fois.&mdash;Je suis la fille de Cazotte,
-dit-elle, et je désire que vous fassiez mon portrait.</p>
-
-<p>Fragonard se ressouvint. Dans les spirituelles
-compagnies d'autrefois, il lui était arrivé souvent
-de rencontrer le fantasque auteur du <i>Diable amoureux</i>,
-cet enjoué Cazotte, dont le mérite n'est pas
-apprécié suffisamment. Il avait causé plusieurs fois
-avec lui, sur le coin de la cheminée, à l'heure où le
-poétique rêveur se plaisait à écarter de la meilleure
-foi du monde un pan du voile de l'avenir. Cela
-avait suffi pour établir entre eux une liaison, frivole
-sans doute, mais toutefois durable dans sa frivolité.
-Fragonard ne pensait jamais à Cazotte sans
-ressentir un petit frisson; cela venait de quelques
-prédictions singulières que l'illuminé des salons avait
-faites au peintre des boudoirs&mdash;tout en le regardant
-de ce grand &oelig;il, bleu et ouvert, qui était bien
-l'&oelig;il d'un illuminé, en effet.</p>
-
-<p>Mais Fragonard ne connaissait pas la fille de
-Cazotte. En la voyant entrer dans sa pauvre
-cellule, il avait été tenté de la prendre tout d'abord
-pour le spectre adoré de Mme de Pompadour
-à quinze ans. Il la fit asseoir, et lui dit d'un accent
-ému:</p>
-
-<p>&mdash;Soyez bien venue, vous, la fête de mes pauvres
-yeux; soyez bien venue, vous qui me rapportez l'éclat
-et la suavité d'un temps que je pleure tous les
-jours avec égoïsme. Ah! mademoiselle Cazotte, je
-ne vous attendais pas! Je croyais toute espérance
-ensevelie pour moi. Savez-vous que voilà deux années
-que je vis dans cette solitude de la rue Gît-le-C&oelig;ur,
-la rue bien nommée! Soyez bénie, vous qui
-me revenez avec mes rubans bleus sur votre tête,
-avec mes roses sur vos joues, avec mes paillettes
-dans votre regard, avec tout mon bonheur et toute
-ma renommée! Vous êtes la muse de Fragonard
-autant que la fille de Cazotte!</p>
-
-<p>Il pleurait de joie en disant cela; et, comme elle
-lui rappela qu'elle était venue pour son portrait:&mdash;Votre
-portrait? ajouta-t-il, mais ne l'ai-je pas déjà
-fait cent fois! Ne le voilà-t-il pas là et là, puis encore
-là (il montrait ses toiles accrochées au mur):
-ici Colinette et plus loin Cydalise; ici Hébé et à côté
-Léda? N'êtes-vous pas l'idéal que j'ai toujours poursuivi
-et quelquefois atteint? Pourquoi voulez-vous
-que je fasse votre portrait? le voilà tout fait, emportez-le,
-jamais je n'ai fait mieux.</p>
-
-<p>Et Fragonard, monté sur une chaise, atteignait
-un merveilleux petit tableau où une jeune fille était
-représentée attachant un billet doux au cou d'un
-<i>chien fidèle</i>.</p>
-
-<p>Mlle Cazotte, souriant de son délire, essaya de lui
-faire comprendre qu'elle désirait être peinte dans
-une attitude plus conforme à ses projets, car c'était
-à son père qu'elle destinait ce portrait, à son père
-de qui les événements politiques pouvaient un jour
-la séparer. Fragonard comprit enfin. Mais alors son
-front s'assombrit et il secoua douloureusement la
-tête.</p>
-
-<p>&mdash;Hélas! je ne sais plus peindre, murmura-t-il;
-c'est une mauvaise vie pour un homme d'inspiration
-gracieuse et légère que cette vie de guerre civile,
-allez! Toujours la fusillade qui vient ébranler les
-vitres de vos fenêtres! toujours les fureurs de la
-multitude! Encore ces jours-ci, n'ai-je pas eu la tête
-brisée par l'écho des mitraillades de la place du Carrousel?
-Il y a bien longtemps, ma chère demoiselle,
-que j'ai oublié mon métier; avec l'âge et avec la
-révolution, ma main est devenue tremblante comme
-mon c&oelig;ur. Je ne suis plus un peintre.</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur Fragonard&hellip; dit la jeune fille, en insistant
-avec un sourire.</p>
-
-<p>&mdash;Vous le voulez donc bien?</p>
-
-<p>&mdash;C'est pour mon père.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! répondit-il avec effort, revenez demain;
-nous essaierons.</p>
-
-<p>Le lendemain, la fille de Cazotte revint dans l'atelier
-de Fragonard. Il avait acheté une toile de petite
-dimension sur laquelle il commença à tracer ses
-premières lignes. Mais tout en jetant les yeux sur
-son adorable modèle, il s'aperçut que peu à peu ce
-visage, d'une expression si brillante, s'obscurcissait
-sous l'empire d'une inquiétude secrète, que ce front
-limpide s'altérait graduellement, que ce regard radieux
-se couvrait d'un voile humide. Fragonard,
-surpris, lui demanda avec une sollicitude que son
-âge autorisait, d'où venait cette préoccupation chagrine.
-Mlle Cazotte lui apprit que son père était compromis
-dans les événements du 10 août et que sa
-correspondance tout entière avait été découverte
-dans les papiers du secrétaire de l'intendant de la
-liste-civile. Heureusement que Cazotte était en ce
-moment éloigné de Paris: il habitait auprès d'Epernay
-un petit village dont il était le maire; peut-être
-y demeurerait-il inaperçu et à l'abri des perquisitions.</p>
-
-<p>&mdash;Aussitôt mon portrait achevé, dit-elle, ma
-mère et moi, ainsi que cette bonne négresse qui
-nous a accompagnées, nous retournerons le rejoindre,
-car il doit être bien inquiet!</p>
-
-<p>Fragonard l'avait écoutée avec attention, et en
-frémissant. Il savait que l'orage révolutionnaire
-franchirait les provinces et il craignait que la justice
-du peuple ne regardât pas aux cheveux blancs
-avant de s'abattre sur une tête proscrite. Néanmoins,
-il se garda bien de communiquer ses craintes
-à la jeune fille; il essaya, au contraire, de la rassurer.&mdash;Mais
-le portrait n'avança guère ce jour-là.</p>
-
-<p>Il n'avança guère non plus le 18. Mlle Cazotte,
-instruite du décret qui ordonnait la formation d'un
-tribunal criminel, accourut épouvantée dans la maison
-de la rue Gît-le-C&oelig;ur. Des pleurs coulaient sur
-ses joues; elle essaya de poser cependant. La même
-désolation opprimait Fragonard.</p>
-
-<p>&mdash;Mademoiselle, disait-il, je n'ai jamais peint que
-la joie et le plaisir; je ne sais pas, je n'ai jamais su
-peindre les pleurs. De grâce, faites trève à votre
-chagrin. Voulez-vous encore des roses autour de
-vous? j'en sèmerai autant qu'il vous plaira. Mais,
-par pitié! ne me faites pas peindre ces pleurs!</p>
-
-<p>A travers ces souffrances partagées, le portrait
-s'acheva cependant. Mlle Cazotte était représentée
-assise sous un berceau de roses. Les roses avaient
-toujours enivré Fragonard. Lors de la dernière
-séance, Mlle Cazotte vint chez lui, accompagnée de
-sa mère, une créole qui avait été parfaitement jolie
-et qui l'était encore quoiqu'elle eût de grands enfants.
-Elle avait cette grâce négligée des femmes
-de la Martinique, et cet accent nonchalant d'enfance
-et de caresse. Quelque chose d'étranger se remarquait
-aussi dans ses vêtements; sa tête était entourée
-d'une mousseline des Indes, disposée avec un
-goût infini. La mère et la fille remercièrent avec effusion
-le vieux peintre, qui ne s'était jamais senti si
-ému; et, le soir même, elles reprenaient la route de
-la Champagne.</p>
-
-<p>&mdash;Pourvu qu'elles arrivent à temps! soupira Fragonard.</p>
-
-<p>Et serrant avec soin ses pinceaux dans la grande
-armoire, il ajouta d'un ton de voix singulier:</p>
-
-<p>&mdash;Elles étaient bien rouges, les roses que j'ai
-amoncelées autour de cette enfant!</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="ch3p2">II.<br />
-LA MAISON DE CAZOTTE, A PIERRY.&mdash;CORRESPONDANCE.&mdash;ARRESTATIONS.</h3>
-
-
-<p>Jacques Cazotte était maire de Pierry, petit village
-de vignobles à une demi-lieue d'Epernay. Il
-habitait une grande maison, composée d'un rez-de-chaussée
-et de mansardes, et flanquée de deux ailes
-qui n'existent plus. On entrait par une vaste cour
-entourée d'arbres et coupée par de nombreuses plate-bandes
-toutes couvertes de plantes de la Martinique
-apportées et multipliées par Mme Cazotte. En
-haut d'un perron très élevé, un magnifique perroquet
-blanc se pavanait sur un juchoir.&mdash;Tel était
-l'aspect extérieur de cette maison, devenue aujourd'hui,
-après plusieurs possesseurs intermédiaires,
-la propriété de M. Aubryet, père d'un de
-nos littérateurs les plus spirituels. Les jardins et le
-parc qui en dépendent, quoique encore très beaux
-assurément, n'ont plus l'énorme étendue d'autrefois.</p>
-
-<p>La maison de Cazotte donnait et donne toujours
-sur la rue principale de Pierry.</p>
-
-<p>En attendant le retour de sa femme et de sa fille
-qu'il avait envoyées à Paris pour s'enquérir de la
-réalité des périls qu'il courait, Jacques Cazotte, resté
-seul avec son fils Scévole,&mdash;qui, je crois, existe
-encore et est retiré à Versailles,&mdash;passait les jours
-dans la lecture des livres saints. C'était alors un
-vieillard de soixante-douze ans, haut de taille, le regard
-vif et bienveillant, les dents belles. Profondément
-religieux, il savait, quand il le voulait, redevenir
-un homme du monde; et son langage, trempé
-aux plus pures sources de l'esprit français, charmait
-les gens de qualité et les gens de science qui
-le fréquentaient d'habitude. Célèbre par ses visions,
-plus célèbre par ses romans, et entre autres par le
-<i>Diable amoureux</i>, qui est vraiment un chef-d'&oelig;uvre,
-il ralliait autour de lui l'estime, la curiosité, la tendresse,
-l'admiration, c'est-à-dire tout ce qu'un
-homme peut envier pour couronner le déclin de ses
-ans. C'eût été un heureux vieillard, si, en face des
-désastres de son pays, il eût pu conserver ce rare et
-précieux sang-froid, ce calme souverain, qui, dans
-tous les cas, n'est que le partage de l'égoïsme ou de
-la philosophie,&mdash;deux termes synonymes en temps de
-révolution. Par malheur, ou plutôt par bonheur (c'est
-comme on veut l'entendre), Cazotte avait une âme
-impressionnable, généralement imbue de l'amour de
-la patrie, vibrant à toutes ses gloires et à toutes
-ses douleurs. Quoique sur le bord de la tombe, il
-n'avait pu voir s'avancer les faucheurs révolutionnaires
-sans essayer de les combattre; et de sa
-plume colorée, toujours jeune, emportée et brillante,
-il avait aidé au succès du journal de son ami
-Pouteau, intitulé: <i>les Folies du mois, journal à deux
-liards</i>. Pouteau était secrétaire de M. Arnaud de
-Laporte, intendant de la Liste-civile. Il recevait les
-articles que Cazotte lui envoyait de Pierry.</p>
-
-<p>Cette collaboration, anonyme du reste, comme
-toutes les collaborations à cette époque, n'aurait
-pas suffi à compromettre le maire de Pierry, si,
-après la journée du 10 août, les papiers de la Liste-civile
-n'eussent été inventoriés, et si la correspondance
-tout entière de Cazotte ne fût tombée, comme
-nous l'avons dit plus haut, entre les mains de ses
-ennemis politiques. Ces lettres, qu'il avait l'habitude
-de dicter à sa fille Elisabeth,&mdash;lettres d'ailleurs
-excessivement remarquables par la forme et dont
-quelques-unes ont été publiées dans les journaux
-d'alors,&mdash;contenaient l'expression sans voile de ses
-sentiments royalistes. «O Paris! s'écriait-il, Paris!
-vaux-tu bien la peine qu'on pleure sur toi! On voit
-quelquefois, dans le marais le plus infect, des portions
-de gaz fixé que le soleil dore des plus brillantes
-couleurs du prisme. Voilà ton image.» Il appelait
-les Jacobins les <i>Jacoquins</i> et disait: «Nous ne
-serons malheureusement délivrés de cette vermine
-que par la vapeur de la poudre à canon.»</p>
-
-<p>Cazotte ignorait cette importante et funeste découverte.
-Sa fille et sa femme, lorsqu'elles furent
-de retour à Pierry, tâchèrent de la lui cacher; mais
-à leurs embrassements mêlés de larmes, à leurs
-transes continuelles, surtout à leurs instances pour
-l'engager à fuir, à s'expatrier, comme faisaient
-désespérément les derniers serviteurs de la royauté,
-il devina une partie du danger qui le menaçait.</p>
-
-<p>Mais lui, mû par cette obstination douce des
-vieillards, il résista à toutes les prières, disant que
-s'il devait mourir, il voulait mourir en France, à
-son poste comme un soldat, à son autel comme un
-prêtre.</p>
-
-<p>Un jour cependant que son fils Scévole s'était
-joint à sa fille et à sa femme pour le supplier de se
-rendre à leurs v&oelig;ux, il parut un instant ébranlé.
-Ses yeux se promenèrent avec attendrissement sur
-ces trois fronts baignés de larmes; ses bras entourèrent
-ces trois têtes levées vers lui; son c&oelig;ur se
-prit à battre comme à l'heure des grandes décisions.
-Il allait céder peut-être, lorsque, tout à coup,
-s'arrachant à leurs embrassements, il ouvrit le
-livre des Machabées, et, comme saisi d'une inspiration
-sainte, il lut d'une voix assurée et haute ce passage
-où le vieil Eléazar repousse les propositions de
-ceux de ses amis qui veulent le soustraire à la
-mort:&mdash;«Mais lui, considérant ce que demandaient
-de lui un âge et une vieillesse si vénérables,
-et ces cheveux blancs qui accompagnaient la grandeur
-de c&oelig;ur qui lui était si naturelle, et la vie innocente
-et sans tache qu'il avait menée depuis sa
-jeunesse, il répondit: En mourant avec courage, je
-paraîtrai plus digne de la vieillesse où je suis, et je
-laisserai aux jeunes gens un exemple de courage et
-de patience, au lieu de chercher à conserver un petit
-nombre de jours qui ne valent plus la peine d'être
-préservés.»&mdash;La famille de Cazotte baissa la tête,
-car il lui semblait être en présence du vieil Eléazar
-lui-même; et à partir de ce jour, il ne fut plus
-question de fuite entre ces quatre croyants, qui tiraient
-leur règle de conduite des exemples de l'Ecriture.</p>
-
-<p>Mais la vie n'était pas heureuse à Pierry. Si petit
-que fût ce village, si peu d'importance que lui accordassent
-les dictionnaires géographiques, il renfermait
-néanmoins assez de mécontents et d'exaltés
-pour fournir un contingent à la révolte populaire.
-Cazotte était bienfaisant, mais il était riche ou du
-moins aisé; il était honnête homme, mais il aimait
-le roi et il allait à la messe; ces torts prévalurent
-aux yeux de ses administrés, on ne considéra ni son
-âge ni les services qu'il avait rendus dans ce coin de
-terre, on ne considéra que l'<span class="small">INTÉRÊT GÉNÉRAL</span>, un des
-cinq ou six grands mots élastiques avec lesquels se
-justifient toutes les ingratitudes et tous les forfaits.
-Dénoncé à Paris, dénoncé à Pierry, Cazotte ne pouvait
-éviter son sort. Il attendait le malheur, le malheur
-ne se fit pas attendre.</p>
-
-<p>Un agent de la Commune, gros homme dont le
-nom est resté inconnu, fut envoyé à Pierry. Il arriva
-le matin, suivi de quelques gendarmes et d'un
-commissaire d'Epernay. Il trouva une maison calme,
-en fleurs; le perroquet était sur son bâton; la négresse
-travaillait auprès d'une fenêtre;&mdash;un petit
-chien bichon était couché auprès d'elle. L'agent pénétra
-jusque dans le salon où étaient réunis Jacques
-Cazotte, sa femme, son fils et sa fille.</p>
-
-<p>&mdash;Reconnaissez-vous ces lettres? demanda-t-il
-au vieillard.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, monsieur, répondit celui-ci.</p>
-
-<p>Et apercevant le commissaire d'Epernay, qui
-cherchait à dissimuler sa présence derrière les gendarmes,
-il le salua d'un sourire.</p>
-
-<p>&mdash;C'est bien; vous allez nous suivre, voici le
-mandat d'arrêt.</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur s'écria Elisabeth, c'était moi qui
-écrivais pour mon père!</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! repartit l'agent étonné, je vous arrête
-avec lui.</p>
-
-<p>C'était là tout ce que demandait la noble fille. La
-mère sollicita la même faveur, elle lui fut refusée;
-l'agent de la Commune n'était pas venu pour faire
-tant d'heureux!</p>
-
-<p>On parcourut la maison, on saisit tous les papiers.
-La cour était encombrée de gens du village
-qui venaient avec une curiosité bête chez les uns,
-cruelle chez les autres, assister à l'arrestation de
-leur maire.</p>
-
-<p>Après que les scellés eurent été mis partout, Cazotte,
-qui avait réuni Elisabeth, Scévole et sa femme
-dans une suprême et douloureuse étreinte, ordonna
-à Jacques, son cocher, d'atteler tout de suite
-les chevaux à la voiture. On partit de Pierry à midi
-environ, et l'on arriva le lendemain à Paris par la
-barrière Saint-Martin. Conduits immédiatement à
-l'Hôtel-de-Ville, où se tenaient les séances permanentes
-du comité de surveillance, le père et la fille,
-après avoir subi un interrogatoire préalable, furent
-envoyés à la prison de l'Abbaye-Saint-Germain,
-pour y attendre que leur procès fût instruit.</p>
-
-<p>Ce n'était pas seulement à Pierry, dans la Champagne,
-que s'exerçaient ces arrestations; c'était sur
-tous les points de la France. Nous avons voulu,
-par cette scène détachée du livre de la vie intime,
-montrer comment cela se passait ordinairement.
-Le comité de surveillance s'était hâté d'envelopper
-Paris et la province dans un vaste réseau
-de proscription. C'est ainsi que Beaumarchais avait
-été arraché à ses filles, l'abbé Sicard à ses élèves;
-c'est ainsi que des émissaires nombreux parcouraient
-les campagnes et <i>recrutaient</i> pour le compte
-du nouveau Tribunal.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch4">CHAPITRE IV.</h2>
-
-
-
-
-<h3>I.<br />
-PREMIÈRE AUDIENCE.&mdash;PREMIÈRE CONDAMNATION
-A MORT.&mdash;PREMIÈRE EXÉCUTION.</h3>
-
-
-<p>L'affaire Collenot fut portée le 20 août au jury de
-jugement. L'assemblée était nombreuse et impatiente.
-Osselin présidait; de ses cheveux arrangés
-avec art, de son linge aristocratique, de toute sa
-personne enfin s'exhalaient des parfums que les
-sans-culottes ne sentaient pas d'un bon nez.</p>
-
-<p>L'entrée de Collenot d'Angremont fut signalée par
-les murmures de l'auditoire. On s'attendait à ce
-qu'il serait condamné, quoiqu'on ne sût pas bien
-au juste quel était son crime; on voulait sa mort
-quoiqu'on ignorât ce qu'il avait fait pour la mériter.
-Mais il fallait au peuple une victime, n'importe
-laquelle,&mdash;et il aurait fait beau voir que d'Angremont
-n'eût pas été coupable!</p>
-
-<p>En résumé, voici ce dont on l'accusait: il avait
-obéi aux ordres et aux instructions du ministre Terrier-Monciel,
-en levant une sorte d'escouade de police,
-destinée à surveiller les réunions politiques et
-à prévenir les mouvements révolutionnaires. Cette
-bande d'espions avait des marques distinctives:
-tous portaient une cocarde à flocons de rubans pâles,
-qu'ils avaient une manière convenue de placer
-sur leur chapeau ou à leur bras; ils étaient armés
-d'un bâton de forme particulière, appelé entre eux
-<i>constitution</i>.</p>
-
-<p>L'imbécile rédacteur des <i>Révolutions de Paris</i>,
-Prudhomme, dans ce style emphatique et atroce
-qu'on lui connaît, s'exprime de la manière suivante
-sur d'Angremont et sur ses affidés: «Collenot, dit
-d'Angremont, était petit-fils d'un geôlier de Dijon;
-il devint l'ami, le confident de Médicis (Médicis, c'est
-le surnom que Prudhomme a inventé pour Marie-Antoinette);
-son ministère consistait à enrôler des
-scélérats exercés au métier de <i>brigands</i>, <span class="small">D'ASSASSINS</span>,
-D'INCENDIAIRES. On en a trouvé une liste énorme
-dans ses papiers; ce fait a été constaté par le jury
-d'accusation: cette bande de sicaires était distribuée
-en brigades, et disséminée dans tous les quartiers
-de la capitale. Le jour, leur consigne était
-d'assister, soit aux séances de l'Assemblée nationale,
-soit à celles des Jacobins, soit à ces séances
-populaires qui se trouvaient au milieu des places
-publiques, et qu'on qualifiait du nom de groupes.
-Ils y prêchaient le royalisme et l'<i>idolâtrie</i>, ils y
-déclamaient contre les patriotes; et lorsque quelqu'un
-émettait librement son opinion, l'ordre était de lui
-susciter une querelle, d'appeler la force publique,
-de le faire conduire au corps-de-garde, d'où il
-était transféré au bureau central des juges de paix:
-là, les soldats de d'Angremont se faisaient reconnaître
-à certains signaux; le juge-de-paix les relâchait
-et le patriote <i>était précipité dans les cachots</i>&hellip;&mdash;La
-nuit, ces mêmes scélérats avaient la permission
-<i>de voler et d'assassiner</i> en détail; la plupart des
-vols et des meurtres qui ont été commis pendant
-l'hiver ne proviennent que d'eux; et s'ils n'ont pas
-été punis, c'est que les juges de paix étaient payés
-pour les soustraire à la loi.»</p>
-
-<p>Ces exagérations, bien qu'elles portent en elles-mêmes
-leur ridicule, furent cependant produites au
-Tribunal;&mdash;mais de ces vols, de ces meurtres, on
-ne fournit aucune preuve.</p>
-
-<p>D'Angremont ne chercha pas d'ailleurs à atténuer
-ce que sa situation avait de fâcheux et de contre-révolutionnaire.
-Il convint qu'il était un excellent et
-fidèle royaliste, et qu'il avait de bons motifs de l'être,
-ayant toujours reçu des bienfaits de la cour. Il
-avait été maître de langues de Marie-Antoinette
-lorsqu'elle n'était que dauphine<a id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a>. Plus tard, il fut
-employé dans les bureaux de l'Hôtel-de-Ville par
-Joly, ex-ministre de la justice, alors administrateur;
-et ce fut sur ces entrefaites que Terrier-Monciel
-le chargea d'organiser l'escouade en question.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_6" href="#FNanchor_6"><span class="label">[6]</span></a> Il avait aussi composé une <i>Grammaire française</i>, dont
-l'Assemblée constituante avait agréé l'hommage.</p>
-</div>
-<p>J'avoue que je cherche en vain là-dedans matière
-à culpabilité. Si toutefois la reconnaissance et le dévouement
-sont des crimes, certes, Collenot d'Angremont
-était criminel, bien criminel!</p>
-
-<p>Les papiers trouvés chez lui prouvèrent qu'il se
-faisait rendre compte tous les soirs, par ses agents,
-des événements de la journée, et qu'il en rédigeait
-ensuite trois notes: une pour Louis XVI, une pour
-Terrier-Monciel et la dernière pour M. de Lieutaud,
-lieutenant de la garde du roi. Collenot d'Angremont
-était, sinon le chef, du moins l'instituteur et le
-payeur de cette bande, divisée en dix brigades;&mdash;les
-brigadiers recevaient 10 livres par jour; les sous-brigadiers,
-5 livres; chaque homme, 2 livres 10 sols.</p>
-
-<p>Un grand nombre de témoins furent entendus:
-ils déposèrent de faits insignifiants. En somme, c'était
-une affaire de police particulière, à laquelle on
-donnait l'importance d'un complot.</p>
-
-<p>La mauvaise foi de Prudhomme est insigne dans
-son exposé que nous avons transcrit. Il attribue à la
-bande de d'Angremont «la plupart des vols et des
-assassinats qui ont eu lieu pendant l'hiver.» Or, la
-bande de d'Angremont n'existait pas pendant l'hiver,
-non, plus que pendant le printemps; elle comptait
-à peine <span class="small">UNE SEMAINE D'EXISTENCE</span> au 10 août. Voici
-les termes précis de l'acte d'accusation: «Louis-David
-Collenot, dit d'Angremont, ci-devant secrétaire
-de l'administration de la garde nationale, à la
-maison commune, convaincu d'embauchage et
-d'avoir fait une levée d'hommes soldés et formés par
-brigades, <i>depuis le premier août jusqu'au huit</i>,
-sans ordre d'aucune autorité constituée; et d'avoir
-eu l'intention de former un complot tendant à troubler
-l'Etat dans une guerre civile, en armant les
-citoyens les uns contre les autres.»</p>
-
-<p>Il est difficile, on en conviendra, de croire à une
-grande quantité de vols et de meurtres de la part
-de ces brigades, surtout dans le court espace <i>du
-premier au huit août</i>.</p>
-
-<p>Mais le Tribunal avait son siége fait.</p>
-
-<p>La liste des témoins étant épuisée, le défenseur
-officieux de Collenot d'Angremont eut la parole. Ce
-défenseur (M. Julienne), dont le journal de Gorsas lui-même
-constata les efforts et «les grands talents,»
-se retrancha judicieusement dans l'incompétence du
-Tribunal pour juger le délit de son client, lequel,
-ayant été arrêté le 8 août, ne devait pas et ne pouvait
-pas, dit-il, être jugé par un jury désigné pour se prononcer
-sur les attentats du 10. On ne l'écouta pas.</p>
-
-<p>Après une séance de trente-deux heures, sans
-désemparer, le jury déclara que Collenot d'Angremont
-était coupable de conspiration contre l'Etat.
-Le commissaire appliqua la loi, et le Tribunal prononça
-la peine de mort, conformément aux art. 2 et
-3 de la sect. 2 du tit. 1<sup>er</sup> de la seconde partie du Code
-pénal.</p>
-
-<p>&mdash;Victime de la loi, dit Osselin, après le prononcé
-du jugement, que ne peux-tu scruter les c&oelig;urs de
-tes juges, tu les trouverais pénétrés. Marche à la
-mort avec courage; un sincère repentir est tout ce
-que la nation réclame.</p>
-
-<p>D'Angremont ne fit qu'un pas du tribunal à
-l'échafaud. Pendant le trajet, le peuple le força
-d'ôter la redingote nationale dont il était revêtu.
-L'exécution eut lieu le soir de l'arrêt, le 21 août
-à dix heures, aux flambeaux sur la place du
-Carrousel, récemment baptisée place de la Réunion.
-Ce spectacle fut sinistre et menaçant. La foule était
-immense, mais muette. C'était la première fois
-qu'elle voyait appliquer la guillotine aux châtiments
-politiques; à partir de cette nuit-là, le couperet allait
-avoir une opinion. Le règne du bourreau était
-inauguré.</p>
-
-<p>Afin de ne pas égarer notre reconnaissance,
-empressons-nous de dire que c'est à Manuel que
-nous devons une partie de ces dispositions sanguinaires.
-Après avoir installé le Tribunal criminel, il
-s'était empressé, le jour même, d'aller installer la
-guillotine en face des Tuileries.</p>
-
-<p id="n12">Pendant trois jours, le peuple avait pu voir l'effrayante
-machine, debout, et attendant une victime.
-Lorsque la tête du pauvre Collenot d'Angremont
-fut tombée, le bourreau,&mdash;Charles-Henri
-Sanson, un homme de cinquante ans, grand, avec
-une physionomie souriante,&mdash;fit mine de vouloir
-démolir et remporter son échafaud. Mais ce n'était
-pas le compte de la Commune de Paris. Manuel,
-qui avait assisté à l'exécution, congédia le bourreau
-d'un signe; la guillotine fut déclarée <i>en permanence</i>,
-comme l'Assemblée nationale.</p>
-
-<p>Manuel trouvait sans doute qu'elle remplaçait
-avec avantage,&mdash;en tant que monument,&mdash;les
-statues dont il avait, quelques jours auparavant,
-ordonné la destruction.</p>
-
-<p>Cet acte avait, par malheur, une autre signification,
-plus atroce, plus calculée. La guillotine en
-permanence, cela voulait dire aux membres du Tribunal:&mdash;On
-compte sur vous!</p>
-
-<blockquote>
-<p class="small">Ce Collenot est sans doute le même dont il est parlé dans le
-tome XXIII des <i>Mémoires secrets</i>: «27 juin 1783. Tout devient
-ressource et moyen de fortune entre les mains d'un intrigant. C'est
-ainsi qu'un aventurier, nommé Collenot, fils d'un bourreau, après
-avoir été recruteur, s'est transformé en homme de lettres, en instituteur
-de la jeunesse, et, profitant de l'engouement général pour
-les <i>Musées</i>, a tenté d'en établir un; puis, ne pouvant réussir, a
-voulu s'associer à celui de Paris, dans l'espoir de s'y pousser au
-premier rang par ses cabales, et de faire plus facilement des dupes.
-Il a d'abord été soutenu dans ce projet par l'abbé Cordier de Saint-Firmin;
-mais cet honnête agent ayant reconnu l'indignité du candidat,
-bien loin de travailler à son admission, s'est efforcé de lui
-ôter toute envie de réussir en le démasquant aux yeux de ses confrères.
-Le sieur Collenot, furieux, a soutenu que c'était une diffamation,
-et a traduit en justice et au criminel l'abbé Cordier de
-Saint-Firmin, etc., etc.» (Voir pages 31, 32, 33.)</p>
-</blockquote>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="ch4p2">II.<br />
-ARNAUD DE LAPORTE.&mdash;UNE FEMME
-ASSOMMÉE.</h3>
-
-
-<p>Il y avait un brave homme dans le royaume, un
-homme que les pauvres bénissaient et que les Jacobins
-eux-mêmes étaient forcés d'estimer; sa vie privée
-offrait l'exemple de toutes les vertus; sa vie
-publique était à l'abri de tout reproche; il était
-probe, franc, serviable, digne. C'était M. de Laporte.
-Il n'avait qu'un tort,&mdash;tort irrémissible aux
-yeux du Tribunal,&mdash;il était intendant de la Liste-civile.
-On trouva que cela était assez pour l'envoyer
-à la mort.</p>
-
-<p>Le 22, entre neuf et dix heures du matin, il fut
-amené devant les juges. Interrogé par le président,
-il déclara se nommer Arnaud de Laporte et demeurer
-au pavillon de l'Infante, dans le château des
-Tuileries.</p>
-
-<p>Il entendit ensuite la lecture de l'acte d'accusation,
-par lequel il était convaincu «d'avoir abusé
-des sommes immenses qui lui étaient confiées en les
-employant pour fomenter un germe de guerre civile,
-et amener par là le retour du despotisme.»</p>
-
-<p>Ces <i>sommes immenses</i> se résumèrent, dans l'instruction,
-à quelques centaines de francs pour frais
-d'affiches; à la subvention des <i>Folies du mois</i>,
-journal à deux liards, qui paraissait depuis six mois
-seulement, et à l'impression de quelques pamphlets
-royalistes. Pas davantage.</p>
-
-<p>M. de Laporte embarrassa beaucoup le Tribunal
-par la netteté et la justesse de ses réponses. Son procès
-dura près de quarante heures. N'était l'échafaud
-qu'on n'osait faire chômer, on l'eût renvoyé
-certainement des fins de l'accusation. Il s'attacha
-surtout à détruire la force des preuves contenues
-dans différentes lettres surprises chez lui, en faisant
-observer qu'elles étaient adressées à son secrétaire,
-et qu'il ne pouvait pas répondre des faits particuliers.
-«Cependant, les mémoires d'impressions de
-différents libelles et la reconnaissance de l'imprimeur
-Valade, pour les sommes qui lui ont été délivrées,
-ne laissant aucun doute sur l'existence des <span class="small">CRIMES</span>
-dont M. Laporte est accusé, le jury de jugement déclare
-qu'il croit à l'existence d'une conjuration.»</p>
-
-<p>Son défenseur officieux, M. Julienne, tenta vainement
-d'intéresser l'auditoire en faveur d'une existence
-toute de vertus et de bienfaits. L'auditoire
-resta inflexible, comme il l'était resté pour Collenot
-d'Angremont.</p>
-
-<p>M. de Laporte parut très-ému en entendant prononcer
-l'arrêt qui le condamnait à avoir la tête
-tranchée. Il avait espéré jusque là dans l'équité de
-ces hommes. Lorsqu'il fut revenu un peu à lui, il se
-tourna vers le peuple, et prononça, d'un accent pénétré,
-les paroles suivantes:</p>
-
-<p>&mdash;Citoyens, puisse ma mort ramener le calme
-dans ma patrie et mettre un terme aux dissensions
-intestines! Puisse l'arrêt qui m'ôte la vie être le dernier
-jugement de ce tribunal!</p>
-
-<p>Un murmure unanime et désapprobateur couvrit
-cette dernière phrase.</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur Laporte, dit Osselin, le tribunal pardonne
-à votre situation; il respecte le malheur; mais
-il croit devoir vous observer que votre jugement est
-prononcé par des hommes justes, qui auraient voulu
-vous absoudre.</p>
-
-<p>Des hommes justes, Pepin-Dégrouhette, d'Aubigni
-et Coffinhal!&hellip;</p>
-
-<p>De l'aveu de tous les journaux, M. de Laporte
-montra ensuite beaucoup de fermeté jusqu'au moment
-de son supplice, qui eut lieu le 24, dans la soirée.
-Il eut la douleur de voir <i>assommer</i> une femme
-qui, comblée de ses bienfaits, suivait la charrette
-en s'écriant:&mdash;Voilà le plus honnête homme du
-monde! Il ne put contenir ses larmes. Ameuté contre
-lui, le peuple criait, en le menaçant:&mdash;Toutes
-tes créatures périront de même!</p>
-
-<p>Arrivé au pied de la guillotine, où il avait été accompagné
-par le curé de Saint-Eustache, il recueillit
-ses forces et monta, sans être soutenu, le fatal escalier.
-Ses derniers regards se dirigèrent vers les
-Tuileries.</p>
-
-<p>La nouvelle de cette mort affecta vivement
-Louis XVI et la Reine, qui s'étaient habitués à considérer
-Laporte plutôt comme un ami que comme un
-serviteur. Condorcet eut, dans son journal, quelques
-paroles de pitié pour cette tête vénérable, et il essaya
-à cette occasion de tourner les esprits vers la
-clémence.&mdash;Stériles efforts!</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="ch4p3">III.<br />
-TROISIÈME EXÉCUTION.&mdash;LE JOURNALISTE
-DE ROZOY.</h3>
-
-
-<p>De Rozoy est le premier homme de lettres que
-l'on ait condamné à mort pour ses écrits. Il ouvre la
-marche des nombreux journalistes bâillonnés par
-un gouvernement soi-disant libre et qui voulait toutes
-les libertés,&mdash;excepté cependant la liberté de
-la presse, la liberté de la parole, la liberté de l'opinion
-et quelques autres libertés.</p>
-
-<p>De Rozoy, tour à tour rédacteur de l'<i>Ami du Roi</i>
-et de la <i>Gazette de Paris</i>, avait mérité le surnom de
-<i>Stentor de la royauté</i>. La véhémence de son style,
-l'éclat ardent de sa conviction, la témérité de sa polémique,
-avaient fait de lui le premier champion de
-la cour. Les Jacobins le haïssaient et le redoutaient
-d'autant plus qu'il leur avait dérobé leurs propres
-armes afin de mieux les combattre, c'est-à-dire
-leurs formes acerbes, leurs propos violents et leur
-tactique de déconsidération personnelle. Il attaquait
-corps à corps ses adversaires, et, après une lutte
-sanglante, il ne leur laissait pas même un haillon
-d'honneur ou de probité pour se couvrir. C'était un
-maître journaliste, d'ailleurs, qui regardait la dignité
-comme frivole en ce temps de guerre civile,
-et qui ne voulait pas laisser aux feuilles des sans-culottes
-le privilége de l'impertinence. Il jugeait
-que l'heure des civilités de Fontenoy était passée,
-et que, dans l'étroit défilé où s'était placée la
-monarchie, le meilleur parti pour elle était de chercher
-à se frayer un passage, l'épée à la main!</p>
-
-<p>Aussi la <i>Gazette de Paris</i>, surtout vers les derniers
-temps, était-elle devenue d'une lecture très-irritante
-pour les <i>patriotes</i>, qui ne se faisaient pas
-faute d'imputer au roi lui-même les paroles souvent
-imprudentes&mdash;il faut en convenir&mdash;de De Rozoy.
-La verte façon avec laquelle il traitait le peuple
-occasionnait des soubresauts au parti révolutionnaire.
-«Oh! la vile race, s'écriait-il en parlant de
-la population parisienne, que celle dont on peut
-tout faire en la nourrissant de papier, en l'amusant
-avec une cocarde, en lui donnant des fêtes où l'on
-crie: <i>Vivent les brigands!</i>»</p>
-
-<p>De Rozoy ne traitait guère mieux l'Assemblée;
-on en jugera par cette fable d'un très-bel et d'un
-très-fier accent, où il parle des <i>scélérats du Manége</i>:</p>
-
-
-<p class="c">L'AIGLE ET LES CHARBONS DE FEU.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">Un aigle, un jour, du haut des cieux,</div>
-<div class="verse">Aperçoit sur l'autel du plus puissant des dieux</div>
-<div class="verse i2">Maintes victimes Immolées;</div>
-<div class="verse">Il s'élance, et de chairs déjà demi-brûlées,</div>
-<div class="verse i1">Pour régaler ses petits jouvenceaux,</div>
-<div class="verse">L'imprudent en son nid emporte des morceaux.</div>
-<div class="verse i1">Mais, par hasard, une braise enflammée</div>
-<div class="verse">Tient à l'un des débris, et son feu dévorant</div>
-<div class="verse i1">Brûle le nid et la race emplumée:</div>
-<div class="verse">Aigle et petits, tout meurt, et tous en expirant</div>
-<div class="verse">Maudissent, mais trop tard, le larcin sacrilége.</div>
-
-<div class="verse i1 stanza">Tremblez, tremblez, scélérats du Manége!</div>
-<div class="verse i2">Des biens dérobés au clergé</div>
-<div class="verse">Je vois sortir un feu qui ne pourra s'éteindre;</div>
-<div class="verse i1">Monstres, le ciel enfin sera vengé:</div>
-<div class="verse i2">Sa foudre est prête à vous atteindre!</div>
-</div>
-
-<p>Les premiers Paris de De Rozoy portent fréquemment
-ce titre: <i>Honneur français</i>; il y règne un souffle
-chevaleresque très-élevé. On sent que le publiciste
-tient haut la tête et qu'il est dévoué à sa cause
-corps et âme. Il est franc jusqu'aux extrêmes limites.
-Il appelle ouvertement l'étranger au secours de
-Louis XVI,&mdash;comme dans son numéro du 6 juin,
-où il adresse à ses abonnés l'avis suivant: «Un
-nouvel ordre de choses va bientôt commencer: des
-souverains quittent leur capitale pour venir délivrer
-le monarque, réduit à se voir prisonnier dans la
-sienne. Vers la fin de ce mois, les nouvelles vont
-donc être du plus grand intérêt. Je suis autorisé à
-annoncer que, dès que l'armée des princes sera entrée
-en campagne, je recevrai très-exactement le
-bulletin de toutes ses opérations; quand elles seront
-d'un intérêt pressant, ce bulletin <i>sera écrit sur
-culasse d'un canon</i>, plutôt que de faire languir mon
-impatience, qui n'est que celle de mes lecteurs réfléchie
-sur moi.»</p>
-
-<p>La <i>Gazette de Paris</i>, en effet, <i>réfléchissait</i> fidèlement
-les espérances et les inquiétudes du parti royaliste.
-C'est pourquoi le numéro du 9 août,&mdash;qui fut
-le dernier,&mdash;renfermait l'expression la plus complète
-du désespoir et du découragement.</p>
-
-<p>Voici comment s'exprimait De Rozoy:</p>
-
-<p>«Au moment où j'écris, toutes les hordes, soit
-celles qui délibèrent, soit celles qui égorgent, écrivent,
-discutent, calomnient, aiguisent des poignards,
-distribuent des cartouches, donnent des consignes,
-se heurtent, se croisent, augmentent le tarif des délations,
-des crimes, des libelles et des poisons. J'entends
-quelques êtres, tourmentés par cette petite
-curiosité qui s'alimente par des récits, me demander
-des <i>nouvelles</i>. Hommes trop futiles, ne sentez-vous
-pas que les dangers du roi doivent vous faire oublier
-toute autre chose!</p>
-
-<p>»Au moment où j'écris, le jacobite et fanatique
-Condorcet fait le rapport sur la question de la déchéance.
-Si les factieux osent prononcer la déchéance,
-ils oseront juger le roi, et s'ils le jugent,
-il est mort!&mdash;Mort!&mdash;Hélas! qui me répond de
-mon roi?&hellip; Lâches et insouciants Parisiens, c'était
-pour vous que le vainqueur de Coutras et d'Ivry disait:
-Si nous gagnons, vous serez des nôtres.»</p>
-
-<p>Les dernières lignes du dernier numéro de la <i>Gazette
-de Paris</i> étaient celles-ci: «Quels forfaits nouveaux
-le jour qui va suivre doit-il éclairer?»</p>
-
-<p>Ces forfaits, nous les connaissons; ce sont ces <i>mélancoliques
-événements</i> dont parle Barère.</p>
-
-<p>Aussitôt le triomphe du peuple assuré, une bande
-de garnements, conduits par Gorsas et quelques
-autres journalistes démagogues, se rua vers les bureaux
-de la <i>Gazette de Paris</i>. On brisa les presses,
-on saccagea la maison. On eût tué le journaliste
-comme on venait de tuer le journal; mais de Rozoy
-s'était réfugié à Auteuil. Gorsas et ses autres confrères,
-mus par un esprit de concurrence bien plutôt
-que par un sentiment de patriotisme, durent se
-contenter d'écraser la plume, n'ayant pu broyer le
-bras.</p>
-
-<p>Mais de Rozoy ne devait pas leur échapper longtemps.
-Il fut arrêté peu de jours après à Auteuil,
-dans la maison de campagne où il s'était réfugié,
-et on l'envoya grossir le nombre des prisonniers de
-l'Abbaye-Saint-Germain.&mdash;Jourgniac de Saint-Méard,
-dans son <i>Agonie de trente-huit heures</i>, a donné
-quelques détails sur l'arrivée et le séjour de De
-Rozoy dans cette prison:</p>
-
-<p>«Le 23 août, dit-il, vers cinq heures du soir, on
-nous donna pour compagnon d'infortune M. de Rozoy,
-rédacteur de la <i>Gazette de Paris</i>. Aussitôt qu'il
-m'entendit nommer, il me dit, après les compliments
-d'usage:&mdash;Ah! monsieur, que je suis heureux
-de vous trouver!&hellip; je vous connais de réputation
-depuis longtemps&hellip; Permettez à un malheureux,
-dont la dernière heure s'avance, d'épancher
-son c&oelig;ur dans le vôtre.&mdash;Je l'embrassai. Il me fit
-ensuite lire une lettre qu'il venait de recevoir et par
-laquelle une de ses amies lui mandait: «Mon ami,
-préparez-vous à la mort; vous êtes condamné à
-l'avance&hellip; Je m'arrache l'âme, mais vous savez
-ce que je vous ai promis. Adieu.»</p>
-
-<p>«Pendant la lecture de cette lettre, continue
-Saint-Méard, je vis couler des larmes de ses yeux;
-il la baisa plusieurs fois et je lui entendis dire à demi-voix:&mdash;Hélas!
-elle en souffrira bien plus que
-moi!&mdash;Il se coucha ensuite sur son lit; et, dégoûtés
-de parler des moyens qu'on avait employés pour
-nous accuser et pour nous arrêter, nous nous endormîmes.
-Dès la pointe du jour, de Rozoy composa
-un mémoire pour sa justification, qui, quoiqu'écrit
-avec énergie et fort de choses, ne produisit cependant
-aucun effet favorable.»</p>
-
-<p>La <i>Chronique de Paris</i> insinue que lorsqu'on vint
-le chercher pour le conduire au tribunal, de Rozoy
-manifesta une frayeur qu'il ne put céler, et, que
-pour ne pas être entendu des gendarmes, il fit en
-latin cette question aux prisonniers qu'il quittait:&mdash;<i lang="la" xml:lang="la">Credis
-ne de morte agere?</i> (Croyez-vous que cette
-affaire pourra me mener à la mort?) «La réponse
-ambiguë qu'il reçut, ajoute la <i>Chronique</i>, lui fit percer
-le nuage de l'avenir. Laporte était mort avec
-fermeté; il voulut, sinon l'imiter, au moins <i>singer
-ses derniers moments</i>.»</p>
-
-<p>Les principaux chefs d'accusation portés contre
-lui étaient&mdash;qu'il avait tenu un registre sur lequel
-les personnes qui désiraient, comme lui, le rétablissement
-de l'ancien régime pouvaient se faire inscrire
-à toute heure;&mdash;qu'il avait provoqué une convocation
-armée tendant à immoler les patriotes,&mdash;et
-qu'il avait publié la <i>Gazette de Paris</i>, journal
-connu par ses opinions <i>liberticides</i>.</p>
-
-<p>Selon Gorsas, les débats furent longs, embarrassés
-et fastidieux: «Ne pouvant éluder la loi qui lui
-avait été lue, de Rozoy chercha à y échapper par
-ses réponses métaphysiques qui firent faire d'étranges
-voyages au président, qui, par complaisance,
-paraissait disposé à le suivre d'un pôle à l'autre, si
-l'un des juges ne l'eût circonscrit dans une sphère
-plus étroite, et ne l'eût ramené au point des questions
-en l'interpelant de répondre catégoriquement
-et sans détours par l'affirmative ou la négative.»</p>
-
-<p>On fit ensuite lecture à de Rozoy de plusieurs lettres
-à lui adressées et prouvant suffisamment ses
-relations avec les émigrés et les contre-révolutionnaires;
-une entr'autres, signée par quelques habitants
-de Rennes, le félicitait de son rare courage à
-défendre la bonne cause: «&mdash;Continuez, y était-il
-dit, à tenir une liste exacte des factieux qui bouleversent
-l'empire; il n'est pas loin ce jour où le soleil
-de la justice doit luire sur la France; tenez aussi
-registre des opprimés qui marchent toujours, guidés
-par le panache du bon Henri.»</p>
-
-<p>Interpelé par le président de s'expliquer sur
-l'existence de ces registres:&mdash;Je ne suis point
-responsable, répondit de Rozoy, des diverses présomptions
-dont se sont investis à mon égard tels ou
-tels individus. Etant sur le point de perdre la vie,
-je n'ai rien à dissimuler; et, si j'avais eu jamais une
-liste de proscription, je le déclarerais avec franchise,
-ne voulant pas emporter en mourant la haine de
-mes concitoyens.</p>
-
-<p>Convaincu toutefois qu'il n'y avait plus d'espoir
-pour lui, il interrompit la lecture des pièces et demanda
-à prononcer un discours qu'il avait tracé
-sur le papier. Sa voix était calme et haute. Il s'adressa
-tout-à-tour au peuple, au tribunal et aux jurés.
-Après avoir combattu les principaux chefs d'accusation,
-il termina ainsi:</p>
-
-<p>&mdash;Les uns veulent une monarchie, les autres la
-constitution anglaise, d'autres la république. Il ne
-me convient pas, en ce moment que je n'appartiens
-plus à la terre, de juger les opinions des différents
-partis. Il me suffira de dire que, connaissant les
-dangers qui pourraient résulter d'une autre forme
-de gouvernement, j'ai pris l'olivier à la main afin
-de prévenir autant que possible l'effusion du sang
-français&hellip; On m'accuse d'avoir provoqué une convocation
-armée pour venir interposer son autorité
-conciliatrice. C'est vrai. Mais je l'ai fait dans l'intention
-d'arrêter le cours de l'anarchie et d'étouffer les
-haines.</p>
-
-<p>Après une courte et insultante réplique de l'accusateur,
-le défenseur de De Rozoy fut entendu.</p>
-
-<p>Par une coïncidence singulière, ce défenseur s'appelait
-Leroi.</p>
-
-<p>Il parla avec beaucoup d'éloquence; mais à quoi
-sert l'éloquence contre la conviction? Le moment
-terrible approcha. Le jury était aux opinions&hellip; De
-Rozoy, malgré les divers sentiments qui l'agitaient,
-conserva tout son sang-froid. Il entendit sans émotion
-l'arrêt qui le condamnait à la peine de mort.
-Après avoir prononcé cet arrêt, le président lui témoigna
-ses regrets qu'il n'eût pas employé ses talents
-pour la cause de la liberté. Le commissaire
-national lui tint un langage à peu près semblable.
-De Rozoy ne répondit rien. Seulement, en se retirant,
-il salua le Tribunal.</p>
-
-<p>Lorsque le greffier se rendit à la Conciergerie
-pour lui lire sa sentence, il l'écouta tranquillement.
-Ensuite, il écrivit deux lettres, l'une au Tribunal où
-il s'offrait pour l'expérience de la transfusion du
-sang, et demandait qu'on fît passer le sien dans les
-veines d'un vieillard. «De cette façon, disait-il, mon
-trépas pourra être utile au genre humain.» On comprend
-que cette proposition fut repoussée par les
-juges. L'autre lettre, adressée à madame ***, celle
-qui l'avait averti de la condamnation probable, se
-terminait par ces mots: «&mdash;Il eût été beau, pour
-un royaliste comme moi, de mourir hier, le jour de
-la Saint-Louis<a id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a>!»</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_7" href="#FNanchor_7"><span class="label">[7]</span></a> Cette dame ne survécut pas au trépas de De Rozoy;
-elle mourut de douleur quelques jours après.</p>
-</div>
-<p>Il fut conduit au supplice le 26 vers neuf heures
-du soir. Un journal a prétendu qu'il était à demi-mort
-lorsqu'il reçut l'accolade de l'acier. C'est une
-erreur. La vérité est qu'en sortant de prison, il trébucha
-et se donna un coup si violent à la tête qu'il
-tomba en faiblesse. On fut obligé de le monter dans
-la charrette. Mais, pendant le trajet, il reprit ses
-sens, et, étant arrivé au pied de l'échafaud, il s'y
-élança avec la plus grande rapidité.</p>
-
-<p>Les gazettes, contre lesquelles il s'était déchaîné
-pendant sa vie, se déchaînèrent contre lui après sa
-mort. Mille outrages furent vomis sur son tombeau.
-On fouilla son passé, sa jeunesse, même son enfance;
-on l'accusa d'avoir volé une montre, de s'être fait
-le proxénète de quelque hauts ecclésiastiques, et d'avoir
-emprunté jusqu'à son nom et son titre. On railla
-même sa mort et on essaya sans pudeur de diminuer
-son courage:&mdash;«<i>Courage factice, sans doute</i>,
-dit le <i>Moniteur</i>;»&mdash;«<i>fermeté feinte</i>,» ajoute Gorsas.
-Tout ce qu'il y avait de rage et de basse rancune
-contenues dans l'âme des journalistes s'exhala
-au pied de cet échafaud, pour se mêler aux malédictions
-stupides d'un peuple égaré.</p>
-
-<p>Déjà trois victimes, mortes au nom de la liberté!</p>
-
-<p>Ah! qu'il avait bien raison, de Rozoy, de s'écrier
-quelques jours avant sa mise en accusation: «Quoi!
-vous annoncez une liberté qui doit faire le bonheur
-du monde, et, pour forcer d'y croire, vous êtes réduits
-à forger des chaînes, à multiplier des cachots
-pour ceux à qui la conscience, ce premier bienfait
-de la divinité, dit malgré vous que cette liberté n'est
-qu'une illusion et peut-être qu'un poison funeste!
-Vous m'annoncez <i>avant tout</i> la liberté; et ce que
-je vois déjà, moi, <i>avant tout</i>, ce sont des milliers
-de victimes entassées dans des prisons, au nom
-de ce que vous nommez liberté. Ah! tigres,
-n'espérez pas me séduire! Vous avez changé ma
-patrie, mais vous ne changerez pas mon c&oelig;ur;
-il est comme la nature: elle saura survivre aux ruines
-dont vous l'avez couverte, comme survivront
-dans mon c&oelig;ur tant d'objets ou sacrés ou chéris,
-dont votre orgueil ou votre lâcheté ne pouvait pardonner,
-soit au génie, soit à la bienfaisance, l'ensemble
-aussi durable que glorieux!»</p>
-
-<p>De Rozoy était petit et marqué de la petite vérole.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="ch4p4">IV.<br />
-PREMIER ACQUITTEMENT.</h3>
-
-
-<p>Un juge avait manqué au procès de De Rozoy. Vilain
-d'Aubigni, qu'une dénonciation récente venait
-de signaler comme un des dilapidateurs du Garde-Meuble,
-s'était dérobé par la fuite à la clameur publique.
-Il fut remplacé par le nommé Jaillant.</p>
-
-<p>Après avoir fait tomber trois têtes, le Tribunal
-crut avoir acquis le droit de déployer un peu d'humanité.
-Le premier coquin qui lui fut amené, il l'acquitta.</p>
-
-<p>Ce coquin était le sieur d'Ossonville, qui cumulait
-les fonctions de limonadier avec celles d'officier de
-paix de la section de Bonne-Nouvelle. Accusé de
-complicité avec Collenot d'Angremont, sur les listes
-duquel son nom se trouvait inscrit en première ligne,
-et prévenu d'enrôlements contre-révolutionnaires,
-il comparut le 26. Sa défense fut marquée au sceau
-de la bassesse et de la duplicité. Il convint qu'effectivement
-il avait eu communication verbale du plan
-de d'Angremont, et qu'il l'avait cru d'abord utile
-au bien public, parce qu'il pensait que ce plan émanait
-du maire et de la municipalité; mais que, détrompé
-plus tard, il avait feint, en sa qualité d'officier
-de paix, d'être tout entier à d'Angremont pour
-mieux pénétrer ses projets.</p>
-
-<p>&mdash;Mon intention, dit-il, n'était point de le servir
-réellement, mais bien d'obtenir sa confiance par des
-services apparents, <i>afin de me rendre son dénonciateur</i>.</p>
-
-<p>En présence d'un pareil drôle, les juges se trouvèrent
-à leur aise; ils commençaient à se lasser de
-ne voir, depuis quelques jours, que des hommes ouverts,
-distingués et justes. Ils se montrèrent remplis
-de prévenance pour cet espion de bas étage, ils
-l'écoutèrent avec bonté, l'approuvèrent en de certains
-moments, et l'excusèrent dans d'autres. Evidemment
-il y avait eu méprise dans son arrestation;
-sa place n'était pas parmi ceux dont on voulait
-se débarrasser,&mdash;l'erreur était grossière, palpable!</p>
-
-<p>On l'acquitta avec empressement.</p>
-
-<p>Ce fut, à cette occasion, une fête dans l'auditoire
-et sur les bancs des jurés. Le peuple se livra à d'enthousiastes
-démonstrations, et si ce n'eût été l'heure
-avancée,&mdash;il était trois heures du matin,&mdash;on aurait
-certainement promené d'Ossonville en triomphe
-dans les rues de Paris.</p>
-
-<p>La République utilisa plus tard les petits talents
-de cet honnête citoyen; il devint agent <i>secret</i> du comité
-de sûreté générale, et se fit remarquer par
-d'importantes captures; il arrêta un peu tout le
-monde, ses protecteurs comme ses ennemis: il mit
-la main sur le collet d'Henriot, de Villate, de Babeuf,
-d'Amar, etc., jusqu'au jour où il fut lui-même
-arrêté et incarcéré dans la prison qui lui convenait
-le mieux&mdash;à la Bourbe.</p>
-
-<p>D'Ossonville s'est toujours montré fier du lustre
-éclatant répandu sur son <i>innocence</i> par le Tribunal
-criminel. Dans un mémoire justificatif, adressé à
-<i>ses concitoyens</i> et publié dans l'an <small>IV</small>, il évoque avec
-orgueil ce souvenir: «Comme officier de paix au 10
-août, écrit-il, j'ai été traduit devant le tribunal
-institué à cette époque pour juger les faits relatifs à
-cette journée; j'ai été acquitté <i>aux acclamations du
-peuple</i>, et certes ce <span class="small">TRIBUNAL EN VALANT BIEN UN AUTRE</span>!<a id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a>»</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_8" href="#FNanchor_8"><span class="label">[8]</span></a> <i>D'Ossonville à ses concitoyens, en réponse aux mille et
-une calomnies débitées et imprimées contre lui.</i> Imprimerie
-de Laurent aîné, rue d'Argenteuil, 211.</p>
-</div>
-<p>On nous permettra de ne pas être entièrement de
-l'avis de M. l'agent secret.</p>
-
-<p>Du reste, d'Ossonville n'avait guère de motifs de
-se vanter de son acquittement. Le premier enthousiasme
-évaporé, il y eut une sorte de réaction contre
-lui, ce qui ne surprendra personne. Il avait semé la
-délation, il ne récolta que le mépris. Deux mois
-après son procès, quelques honnêtes gens&mdash;il y en
-avait encore&mdash;demandèrent son renvoi de la section
-Bonne-Nouvelle, alléguant qu'il <i>affectait de se montrer
-dans son café pour braver les patriotes</i>. Après
-une longue et mûre discussion en assemblée générale,
-on arrêta à l'unanimité que d'Ossonville et sa
-famille seraient tenus sous huit jours de sortir de la
-section, «afin d'éviter les malheurs qui pourraient
-résulter de son odieuse conduite.» Tels sont les termes
-du procès-verbal.</p>
-
-<p>Sénart, autre agent secret du Comité de sûreté
-générale, a consacré dans ses <i>Mémoires</i> posthumes
-un long panégyrique à Jean-Baptiste d'Ossonville.
-Ce petit service de confrère à confrère paraîtra tout
-naturel lorsqu'on saura que d'Ossonville avait été
-investi, par testament, de la propriété des <i>Mémoires</i>
-de Sénart. Il les vendit, en 1823, à M. Alexis Dumesnil,
-qui les publia l'année suivante.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="ch4p5">V.<br />
-ÉPISODE.&mdash;POMPE FUNÈBRE EN L'HONNEUR
-DES CITOYENS MORTS LE 10 AOUT.</h3>
-
-
-<p>Nous avons dit que le procès de d'Ossonville s'était
-terminé vers les trois heures du matin. On était
-alors au dimanche 27, jour fixé pour la pompe funèbre
-ordonnée en l'honneur des citoyens tués au
-château des Tuileries. Le Tribunal criminel avait
-été convoqué pour cette solennité, où il devait occuper
-la première place; en conséquence, il suspendit
-ses travaux et se rendit à la Maison commune, d'où
-le cortége se mit en route.</p>
-
-<p>Une gravure des <i>Révolutions de Paris</i> (n<sup>o</sup> 164) a
-conservé la physionomie de cette fête nationale,
-qui ne produisit pas l'impression de terreur qu'on
-en attendait. Le sarcophage des victimes était traîné
-lentement par des b&oelig;ufs, à la manière antique, et
-suivi d'un groupe de fédérés, tenant leurs sabres
-nus, entrelacés de branches de chêne. Venait ensuite
-la statue de la loi, armée d'un glaive;&mdash;puis le
-Tribunal du 17 août, en tête de tous les tribunaux,
-dont la bannière portait cette inscription:
-<i>Si les tyrans ont des assassins, le peuple a des lois
-vengeresses.</i></p>
-
-<p>Une pyramide revêtue de serge noire couvrait le
-grand bassin des Tuileries; des parfums brûlaient
-sur des trépieds. Une tribune aux harangues était
-placée entre l'amphithéâtre, occupé par les députés
-et les magistrats, et l'orchestre, rempli d'un grand
-nombre de musiciens sous le commandement de
-Gossec. Après une marche funèbre, composition
-belle et savante, Chénier monta à cette tribune et y
-prononça un discours très-applaudi, dont le peuple
-lui-même vota immédiatement l'impression.</p>
-
-<p>Néanmoins, les journaux ne furent pas contents de
-cette fête; ils ne furent pas contents surtout de l'attitude
-du peuple: «Cette cérémonie lugubre, et dont
-le sujet devait tour à tour inspirer le recueillement de
-la tristesse et une sainte indignation contre les auteurs
-du massacre dont on célébrait la commémoration,
-ne produisit pas généralement cet effet sur
-la foule des spectateurs. Dans le cortége, le crêpe
-était à tous les bras, mais le deuil n'était point sur
-tous les visages. Un air de dissipation, et même une
-joie bruyante, contrastaient d'une manière beaucoup
-trop marquée avec les symboles de la douleur
-et en détruisaient l'illusion.»</p>
-
-<p>Pour compléter les documents relatifs à cette
-Pompe funèbre, nous devons citer une pièce très-singulière,
-extraite des registres de la section Poissonnière.
-Le curé de Saint-Laurent avait écrit à la section,
-en l'invitant à un service qui devait être célébré
-pour le repos des âmes des malheureux morts
-à la journée du 10 août. Voici la réponse que la section
-fit au curé, par l'organe de son président:</p>
-
-<p>«Il a été fait lecture d'une lettre de M. le curé de
-Saint-Laurent, qui invite l'assemblée à assister à un
-service pour nos frères morts le 10 août dernier.
-L'assemblée, persuadée qu'il est temps enfin de parler
-le langage de la raison, a arrêté qu'il lui serait
-fait la réponse suivante:</p>
-
-<p>«Les martyrs de la liberté, nos braves frères
-morts pour la patrie le 10 août, n'ont pas besoin,
-monsieur, d'être excusés ni recommandés auprès
-d'un Dieu juste, bon et clément. Le sang qu'ils ont
-versé pour la patrie efface toutes leurs fautes et
-leur donne <i>des droits</i> aux bienfaits de la Divinité.</p>
-
-<p>»Quoi! nous! nous irions prier Dieu de ne point
-condamner nos frères au supplice du feu? Ce serait
-l'outrager, le calomnier; ce serait lui dire qu'il est
-le plus féroce, le plus absurde, le plus ridicule de
-tous les êtres.</p>
-
-<p>»Dieu est juste, monsieur; par conséquent, nos
-frères jouissent d'un bonheur parfait, que rien ne
-pourra troubler. Les mauvais citoyens peuvent
-seuls en douter.</p>
-
-<p>»Montrez-nous sur vos autels les glorieuses victimes
-de la liberté, couronnées de fleurs, occupant
-la place de saint Crépin et de saint Cucufin. Substituez
-les chants de la liberté aux <i>absurdes</i> cantiques
-attribués à ce féroce David, à ce monstre couronné,
-le Néron des Hébreux, alors nous nous réunirons
-à vous, et nous célébrerons ensemble le Dieu
-qui grava dans le c&oelig;ur de l'homme l'instinct et l'amour
-de la liberté.</p>
-
-<p class="sign">»<span class="sc">Dev</span>&hellip;, <i>président</i>.</p>
-
-<p class="sign">»<span class="sc">Tab</span>&hellip;, <i>secrétaire</i>.»</p>
-
-<p>L'abandon du culte suit toujours la dépravation
-du peuple. Ce que la liberté a de plus pressé à faire,
-c'est de détruire la religion et de mettre l'homme
-en demeure de n'obéir qu'à sa seule raison,&mdash;la raison
-humaine! Cette lettre, écrite à côté d'un
-exemplaire du <i>Dictionnaire philosophique</i>, n'est que
-le prélude des profanations de Notre-Dame et de
-Saint-Etienne-du-Mont, des danses à l'église Saint-Eustache
-et des dîners dans le ch&oelig;ur de St-Gervais.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="ch4p6">VI.<br />
-ENCORE VILAIN D'AUBIGNI.&mdash;PROCÈS DE
-M. DE MONTMORIN.&mdash;MURMURES DU
-PEUPLE.</h3>
-
-
-<p>Rentrés au Palais-de-Justice, les membres du
-Tribunal apprirent que Vilain d'Aubigni, ayant eu
-l'impudence de se montrer à Paris, en plein jour,
-avait été arrêté et conduit immédiatement à la
-Force. Nous reverrons plusieurs fois ce misérable, et
-toujours il se présentera à nous chargé du poids de
-quelque nouvelle inculpation de vol.</p>
-
-<p>L'instruction du procès de M. de Montmorin, parent
-du ministre de ce nom, commença le 28
-et se termina le 31. M. de Montmorin, comme
-les autres, était accusé d'avoir coopéré à la conjuration
-du 10 août; on avait trouvé dans ses papiers
-un plan écrit entièrement de sa main. Il parut devant
-la première section du Tribunal, présidée par
-Osselin, et détourna avec une habileté extrême la
-plupart des charges qui pesaient sur lui. C'était un
-homme de cour et un homme d'esprit. Il avait aussi
-beaucoup de fortune, ce qui, d'après les bruits qui
-coururent, ne fut pas tout-à-fait indifférent à quelques
-juges.</p>
-
-<p>Il importe, en effet, que l'on sache que la corruption
-ne resta pas étrangère à ce procès, afin d'expliquer
-l'étrange indulgence dont se sentit soudainement
-atteint le Tribunal pour un <i>ci-devant</i> aussi
-prononcé que M. de Montmorin. On a parlé de dix
-mille livres en or comptées à Pepin-Dégrouhette.
-Le commissaire national Bottot,&mdash;ceci est plus
-évident,&mdash;fut arrêté quelques jours après «sous la
-prévention d'avoir influencé et provoqué le jugement
-qui a acquitté le sieur Montmorin.»</p>
-
-<p id="n13">Les termes de ce jugement sont dérisoires et
-trahissent l'embarras des fripons qui le rédigèrent:
-«Louis-Victoire-Hippolyte-Luce de Montmorin, natif
-de Fontainebleau, âgé d'environ trente ans, prévenu
-d'avoir écrit un projet de contre-révolution
-dont l'effet a éclaté le 10 août, convaincu d'en être
-l'auteur, <i>mais de ne pas l'avoir fait méchamment et à
-dessein de nuire</i>, est acquitté de l'accusation portée
-contre lui, avec ordre d'être mis sur-le-champ en liberté,
-et son écrou rayé de tous les registres où il se
-trouverait.»</p>
-
-<p>Pouvait-on montrer plus d'effronterie et de sottise!
-Convaincu d'avoir conspiré, <i>mais de ne pas
-l'avoir fait méchamment et à dessein de nuire</i>!&hellip;</p>
-
-<p>Cet arrêt fut rendu dans la nuit du 31 août.</p>
-
-<p>Le peuple, qui n'avait pas reçu d'argent, lui, ne
-comprit pas la conduite du Tribunal, et fit entendre
-de violents murmures.</p>
-
-<p>&mdash;Vous l'acquittez aujourd'hui, s'écria un citoyen,
-et dans quinze jours il nous fera égorger!</p>
-
-<p>&mdash;Oui! oui!</p>
-
-<p>&mdash;A mort le Montmorin! à mort!</p>
-
-<p>L'indignation était à son comble, et il en fût résulté
-de funestes effets, si Osselin, prenant la parole,
-n'eût fait valoir l'empire des lois. Il rétablit à
-peu près le calme en déclarant qu'il se chargeait de
-conduire lui-même M. de Montmorin dans les prisons
-de la Conciergerie et de le faire écrouer de nouveau,
-<i>au nom du peuple</i>, en attendant qu'on vérifiât
-son procès.</p>
-
-<p>A cette condition seulement, le peuple consentait
-à se retirer.</p>
-
-<p>Mais le coup était frappé, et, à partir de ce jour,
-le tribunal du 17 août ne fit plus que déchoir dans
-l'opinion publique.</p>
-
-<p>Un motif qui avait contribué puissamment à l'irritation
-du peuple, c'est qu'au moment où l'on déchargeait
-M. de Montmorin de toute inculpation, le
-bruit se répandait dans l'auditoire de l'évasion du
-prince de Poix, évasion favorisée, disait-on, moyennant
-une forte somme, par les soins de Marat et de
-Sergent.</p>
-
-<p>Pareillement, à la même heure, Manuel recevait
-de Beaumarchais une rançon de trente mille livres,
-et celui-ci sortait de l'Abbaye, où il avait été enfermé
-depuis quelques jours.</p>
-
-<p>Ainsi, de tous côtés, l'or domptait les républicains,
-relâchait leurs principes, suspendait leurs haines.
-Quelques millions de plus, et l'on aurait eu raison de
-la Terreur! Mais la France n'était pas assez riche
-pour se racheter du fer des assassins.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="ch4p7">VII.<br />
-LE CHARRETIER DE VAUGIRARD.</h3>
-
-
-<p>Ce même Manuel, ouvrant une croisée de l'Hôtel-de-Ville,
-aperçut sur l'échafaud dressé place de
-Grève un malheureux qui subissait la peine de l'exposition.
-Cet homme que la foule invectivait,
-comme c'est l'habitude, était condamné à douze ans
-de gêne, pour je ne sais quel délit. Il était mal embouché:
-c'était un charretier de Vaugirard. Exaspéré
-par les cris de la multitude, il répondit par des
-injures aux injures qu'on lui adressait; il cria:&mdash;Vive
-le roi! vive la reine! vive Lafayette! au diable
-la nation!</p>
-
-<p>Pierre Manuel vit un contre-révolutionnaire dans
-ce charretier. Il accourut avec colère et en appela
-à la vindicte de la loi; il présenta cet
-homme comme un émissaire du despotisme qui
-cherchait à fomenter une sédition et à rallumer la
-guerre civile. Il le fit délier et il obtint de le conduire
-lui-même à la Conciergerie; puis il fit prévenir
-le Tribunal qu'il reviendrait à cinq heures pour
-lui dénoncer un <i>grand attentat</i>.</p>
-
-<p>A cinq heures, en effet,&mdash;et pendant qu'on jugeait
-Backmann, le major-général des Suisses,&mdash;Manuel
-arriva, suivi d'un grand concours de peuple
-et assisté de plusieurs témoins. Il remit le charretier
-de Vaugirard entre les mains des juges, en leur
-confiant le soin de le punir.</p>
-
-<p>L'affaire ne fut pas longue. Le Tribunal, enchanté
-de pouvoir prendre une revanche de sa mansuétude
-des jours précédents, condamna à mort, séance tenante,
-le charretier Jean Julien.&mdash;Vous étiez
-condamné à un esclavage de dix ans, lui dit Osselin;
-un esclavage de dix ans, pour un Français, est une
-mort continuelle. Et le lendemain matin, 2 septembre,
-le pauvre diable fut envoyé sur la place du
-Carrousel, où il expia son prétendu crime.</p>
-
-<p>Un homme pour lequel je n'ai pas assez de boue
-quand je rencontre son nom sous ma plume,&mdash;Prudhomme,&mdash;a
-essayé de rattacher cette exécution
-aux massacres de septembre. Il <i>inventa</i> une révélation
-de ce Jean Julien, et expliqua de la sorte,
-à sa manière, les actes horribles de souveraineté populaire
-qui ensanglantèrent pendant trois jours les
-prisons. Nous donnons ce monument de folie stupide,
-qui fait lever les épaules quand il ne soulève
-pas le c&oelig;ur d'indignation.</p>
-
-<p>«Voici, dit Prudhomme, la conspiration que ce
-criminel, prêt à être supplicié, révéla, comme pour
-se venger par des menaces qui n'étaient que trop
-fondées. Vers le milieu de la nuit, à un signal convenu,
-toutes les prisons de Paris <i>devaient s'ouvrir</i> à
-la fois; les prévenus étaient armés, en sortant, avec
-les fusils et autres instruments meurtriers que nous
-avons laissé le temps aux aristocrates de cacher; les
-cachots de la Force étaient garnis de munitions à
-cet effet. Le château de Bicêtre, <i>aussi malfaisant
-que celui des Tuileries</i>, vomissait à la même heure
-tout ce qu'il renferme dans ses galbanums de plus
-déterminés brigands. On n'oubliait pas non plus de
-relaxer les prêtres, <i>presque tous chargés d'or</i>, et déposés
-à Saint-Lazare, au séminaire de Saint-Firmin,
-à celui de Saint-Sulpice, au couvent des Carmes-Déchaussés
-et ailleurs.</p>
-
-<p>»Ces <i>hordes de démons</i> en liberté, grossies de tous
-les aristocrates tapis au fond de leurs hôtels, commençaient
-par s'emparer des postes principaux et
-de leurs canons, faisaient main-basse sur les sentinelles
-et les patrouilles, et <i>mettaient le feu dans cinq
-à six quartiers à la fois</i>, pour faire une diversion nécessaire
-au grand projet de délivrer Louis XVI et sa
-famille. La Lamballe, la Tourzel, et autres femmes
-incarcérées eussent été rendues aussitôt à leur bonne
-maîtresse. Une armée de royalistes <i>qu'on aurait vus
-sortir de dessous les pavés</i> eût protégé l'évasion rapide
-du prince et sa jonction, à Verdun ou Longwy,
-avec Brunswick, Frédéric et François.»</p>
-
-<p>L'esprit reste confondu en présence de telles énormités!</p>
-
-<p>L'ignoble pamphlétaire part ensuite de là pour
-expliquer et justifier la conduite du peuple en ces
-circonstances; il le fait en lignes blasphématrices
-que nous devons transcrire, malgré la juste répugnance
-que nous en avons: «Le peuple, qui, comme
-Dieu, voit tout, est présent partout, et <i>sans la
-permission duquel rien n'arrive ici-bas</i>, n'eut pas
-plutôt connaissance de cette conspiration, qu'il prit
-le parti extrême, <span class="small">MAIS SEUL CONVENABLE</span>, de prévenir
-les horreurs qu'on lui préparait et de se montrer
-sans miséricorde envers des gens qui n'en eussent
-point eu pour lui.»</p>
-
-<p>Jean Julien condamné,&mdash;on revint au procès de
-Backmann, qui s'instruisait devant la deuxième section
-du Tribunal.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="ch4p8">VIII.<br />
-BACKMANN, MAJOR-GÉNÉRAL DES SUISSES.&mdash;ON
-VOIT COMMENCER LES MASSACRES DE
-SEPTEMBRE.</h3>
-
-
-<p>Il est à remarquer que ce Tribunal populaire, institué
-<i>surtout</i> pour juger les Suisses, n'en avait encore
-jugé aucun depuis son installation; Backmann
-fut le premier qui vint s'asseoir sur ses bancs; ce
-fut aussi le dernier; on trouva plus commode et plus
-expéditif d'égorger ceux qui restaient,&mdash;dans ces
-épouvantables journées des 2, 3, 4 et 5 septembre où
-nous allons entrer.</p>
-
-<p>Interrogé sur ses nom, prénoms, âge et lieu de
-domicile, il répondit:&mdash;Je m'appelle Jacques-Joseph-Antoine
-Léger-Backmann; je suis né en Suisse,
-dans le canton de Glaris; je suis âgé de cinquante-neuf
-ans; je sers depuis mon jeune âge, et je demeure
-ordinairement à Paris, rue Verte, faubourg
-Saint-Honoré.</p>
-
-<p><span class="small">LE PRÉSIDENT.</span>&mdash;Vous allez entendre la lecture de
-l'acte d'accusation dressé contre vous.</p>
-
-<p>Réal se leva alors, et de cette voix un peu aigre
-qu'on lui connaissait, il accusa Backmann d'avoir
-usé de son influence auprès de ses soldats pour les
-engager à tirer sur le peuple, et particulièrement
-sur les citoyens armés de piques. Il le représenta
-comme un homme ayant toujours manifesté des
-principes contraires à la Révolution, et il ajouta,&mdash;car
-l'accusation d'avoir repoussé la force par la force
-eût été ridicule,&mdash;qu'on le <i>soupçonnait violemment</i>
-(textuel) d'avoir ordonné le feu qui avait été exécuté
-dans les escaliers du château.</p>
-
-<p>En terminant, Réal annonça que Backmann et
-les autres Suisses qui étaient entre les mains de la
-justice, avaient fait une protestation par laquelle ils
-déclinaient la juridiction du Tribunal, prétendant
-qu'ils ne devaient être jugés que par leur nation.&mdash;Cette
-difficulté occupa les juges pendant quelques
-instants.&mdash;Le commissaire national était d'avis de
-passer outre; mais Julienne, défenseur officieux, fit
-observer avec raison qu'il était de la loyauté du peuple
-français d'en référer à l'Assemblée nationale,
-«attendu, dit-il, qu'en ce moment les Français qui
-voyagent en Suisse sont peut-être retenus comme
-otages et le seront sans doute jusqu'au moment où
-l'on aura appris le résultat de ce qui se passe à
-Paris.»</p>
-
-<p>Le Tribunal se fût probablement rendu à cette excellente
-observation, sans une lettre de Danton qui
-arriva sur ces entrefaites,&mdash;lettre autocratique et
-portant en substance: «Qu'il y avait lieu de croire
-que le peuple, dont les droits avaient été si longtemps
-méconnus, ne serait plus dans le cas de se
-faire justice lui-même, devant l'attendre de ses représentants
-et de ses juges.» C'était de la menace
-et de la compression; cela voulait dire: Hâtez-vous,
-sinon nous ferons faire votre besogne par le peuple!
-cela annonçait enfin les massacres de septembre.</p>
-
-<p>Cette lettre décida le Tribunal, qui, pour la forme
-seulement, se retira en la chambre du conseil pour
-délibérer, et conclut en se déclarant compétent.</p>
-
-<p>L'interrogatoire fut insignifiant, et il ne fut pas
-difficile à Backmann d'y répondre d'une manière
-précise et sensée.</p>
-
-<p>&mdash;Depuis quelque temps, dit le président, les
-Suisses, accoutumés autrefois à une discipline exacte,
-paraissaient abandonnés à eux-mêmes; ils fréquentaient
-les cabarets de la rue St-Nicaise et de
-la rue de Rohan, se tenant ordinairement sous le
-bras et pris de boisson, au grand scandale des citoyens
-voisins.</p>
-
-<p>&mdash;J'ai fait, répondit Backmann, tout ce qui dépendait
-de moi pour maintenir l'ordre; il y avait des
-têtes qui n'étaient pas saines, ce n'est pas ma faute.</p>
-
-<p><span class="small">LE PRÉSIDENT.</span>&mdash;N'avez-vous pas, dans la nuit du
-9 au 10, fait verser de la poudre à canon dans l'eau-de-vie
-qui fut distribuée à vos soldats?</p>
-
-<p><span class="small">BACKMANN.</span>&mdash;C'est une calomnie et une absurdité.</p>
-
-<p>Depuis quelques heures, un bruit inusité se faisait
-entendre autour du Tribunal. Les juges n'en
-paraissaient pas émus. Ce bruit croissait à chaque
-instant et laissait deviner une foule furieuse. Les
-juges demeuraient assis sur leurs siéges; seul, l'auditoire
-avait vidé la salle dès les premières rumeurs.
-Bientôt des cris déchirants partirent de la cour et
-des prisons de la Conciergerie. Les juges devinrent
-un peu plus pâles, mais l'interrogatoire continua;
-il continua pendant une heure de cet horrible tumulte
-fait de supplications, de blasphêmes, de portes
-enfoncées, de sanglots et de râles. Une telle scène
-ne manquait pas de majesté sinistre. Tout-à-coup,
-un grand nombre de gens armés se précipitent dans
-l'enceinte du Tribunal.&mdash;C'est le jour des vengeances
-du peuple! s'écrient-ils; livrez-nous l'accusé!
-livrez-nous Backmann!</p>
-
-<p>C'était le jour des vengeances du peuple, en effet.
-Le peuple venait de massacrer une vingtaine de
-détenus, dont les cadavres gisaient dans la cour du
-Palais-de-Justice; maintenant, c'était dans la salle
-même du tribunal qu'il venait réclamer sa proie. On
-a toujours supposé avec raison que cette démarche
-avait été conseillée par les ordonnateurs de Septembre,
-qui craignaient sans doute que les juges n'eussent
-pas le courage de condamner Backmann.</p>
-
-<p>L'apparition de ces hommes inondés de sang jeta
-l'effroi dans l'âme des soldats suisses, qu'on avait
-fait sortir de la Conciergerie pour déposer dans le
-procès de leur major. Ils se tapirent dans tous les
-coins, se blottirent sous les bancs, derrière les juges
-et les jurés. Backmann seul conserva le plus grand
-sang-froid: aucune altération ne parut sur son visage;
-il devait cependant être fatigué, car depuis
-trente-six heures que durait l'audience il n'avait pris
-aucun repos. Il descendit avec calme de son fauteuil
-et s'avança jusqu'à la barre, comme pour dire aux
-assassins qui le réclamaient:&mdash;Me voilà! vous pouvez
-me frapper. Ce courage les impressionna. Le
-président profita de ce moment d'hésitation pour les
-exhorter à respecter la loi et l'accusé placé sous son
-glaive. La foule l'écouta en silence, et lorsqu'il eut
-fini, elle sortit sans insister<a id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor">[9]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_9" href="#FNanchor_9"><span class="label">[9]</span></a> Voir <a href="#recit" id="n14">à la fin du volume</a> le récit de l'accusation Réal.</p>
-</div>
-<p>Backmann remonta sur son fauteuil, les Suisses
-relevèrent la tête et puis le corps, l'ordre se rétablit
-autant qu'il pouvait se rétablir. Mais le major s'aperçut
-bientôt que cet incident avait eu l'effet qu'on
-avait désiré, celui d'accélérer la procédure et de
-forcer par la terreur le jury à sacrifier une nouvelle
-victime. Déclaré coupable sur tous les points,
-Backmann entendit prononcer sa sentence au bruit
-des massacres qui recommençaient au dehors. La
-charrette de l'exécuteur l'attendait à la porte. Il ne
-sortit du Tribunal que pour aller à l'échafaud.&mdash;Ma
-mort sera vengée! dit-il en s'adressant au peuple.
-Backmann était enveloppé de son grand manteau
-rouge, brodé d'or.</p>
-
-<p>Cette hâtive besogne terminée, les membres du
-Tribunal se séparèrent en désordre; leur office devenait
-tout à fait inutile, du moins pour le moment.
-Il était petit jour, et c'était l'aurore du 3 septembre
-qui venait de luire. D'ailleurs, aux guichets des
-principales prisons, d'autres tribunaux venaient de
-s'installer, et ceux-ci s'appelaient les <i>Tribunaux
-souverains du peuple</i>!</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch5">CHAPITRE V.</h2>
-
-
-
-
-<h3>I.<br />
-TRIBUNAUX SOUVERAINS DU PEUPLE.</h3>
-
-
-<p>Il est, dans notre histoire, cinq ou six dates effrayantes
-qui se dressent, semblables à des poteaux,
-comme pour indiquer les trébuchements de la civilisation
-et qui justifient presque les omissions du
-père Loriquet. Les 2, 3 et 4 septembre 1792 appartiennent
-à ces dates particulières devant lesquelles
-la peinture, le roman et le théâtre reculent épouvantés.
-Tragédie ignoble, dont les actes ne se passent
-que dans des cachots à peine éclairés par la torche
-et par l'acier, l'<i>expédition des prisons</i>, comme
-on l'a appelée honnêtement, est, avec la Saint-Barthélemy,
-une de nos plus grandes hontes nationales.
-Vainement ceux qui placent la loi politique au-dessus
-de la loi morale (et de ceux-là il n'en est que
-trop, par malheur!) ont plusieurs fois tenté de présenter
-ces massacres sous un côté supportable,
-compréhensible; il y a quelque chose en nous qui
-repousse jusqu'à la simple atténuation de tels crimes.
-Là où l'humanité disparaît, le patriotisme n'est
-plus qu'un exécrable mot.</p>
-
-<p>Nous avons moins à nous occuper de ces massacres
-que des tribunaux qui les ordonnèrent et qui
-les sanctionnèrent. On sait que la prison de l'Abbaye-Saint-Germain,
-située encore aujourd'hui rue
-Sainte-Marguerite, fut la première par laquelle on
-commença. Après avoir égorgé&mdash;sans jugement&mdash;dans
-la cour dite abbatiale une vingtaine de prêtres,
-la multitude, prise d'un singulier scrupule,
-imagina d'établir au greffe de l'Abbaye un <i>Tribunal
-du Peuple</i>, chargé de donner une apparence de
-justice à ces sinistres représailles. L'ancien huissier
-Maillard fut élu président par acclamation; il s'adjoignit
-douze individus pris au hasard autour de
-lui. Deux d'entre eux étaient en tablier et en veste.
-Quelques-uns des noms de ces juges ont été conservés:
-le fruitier Rativeau, Bernier, l'aubergiste,
-Bouvier, compagnon chapelier, Poirier. Ils s'assirent
-à une table sur laquelle on fit apporter, en outre
-du registre d'écrou, quelques pipes, quelques
-bouteilles et un seul verre pour tout le monde. C'était
-le 2 septembre au soir.</p>
-
-<p>Cent trente victimes environ furent livrées aux
-massacreurs par ce tribunal dérisoire; quelques détenus
-furent réclamés par leur section; d'autres surent
-exciter la compassion des juges ou réveiller en
-eux quelques sentiments d'humanité. C'est à ces
-ressuscités que nous devons de connaître la physionomie
-caverneuse du tribunal de l'Abbaye et les
-semblants de formes judiciaires qui furent employées
-à l'égard de quelques-uns.&mdash;M. Jourgniac de Saint-Méard,
-particulièrement, a tracé un vif tableau de
-l'interrogatoire qu'il eut à subir; son <i>Agonie de trente-huit
-heures</i>, qui a eu un nombre incalculable d'éditions,
-est trop connue pour que nous en détachions
-quelques passages; il faut d'ailleurs la lire tout entière
-en songeant qu'elle fut publiée peu de temps
-après les journées de septembre, et qu'elle reçut
-l'approbation de Marat. La relation de l'abbé Sicard
-et celle de la marquise de Fausse-Lendry jettent
-également d'horribles lueurs sur ces événements.
-Nous n'indiquons là et nous ne voulons indiquer
-que les récits des témoins oculaires, car ce
-n'est qu'aux témoins oculaires qu'il convient de se
-fier en ces monstrueuses circonstances.</p>
-
-<p>Pour ces motifs, nous donnerons accueil dans ces
-pages à une narration très émouvante de Mme d'Hautefeuille
-(Anna-Marie) rédigée sur les lettres de Mlle
-Cazotte elle-même. On se rappelle les détails de l'arrestation
-de l'honnête et aimable vieillard. Sa fille
-avait obtenu la permission d'être enfermée, non avec
-lui, mais dans la même prison; elle le voyait plusieurs
-fois par jour. Lorsqu'arriva l'heure des
-massacres et que le tribunal populaire se fut installé
-au greffe, elle se mit aux aguets, écoutant avec
-anxiété retentir un à un les noms des détenus.</p>
-
-<p>«Maillard venait de lire sur le registre d'écrou le
-nom de Jacques Cazotte.</p>
-
-<p>»&mdash;Jacques Cazotte!</p>
-
-<p>»A ce cri répété deux fois par une voix de stentor,
-un cri terrible a retenti dans les cloîtres supérieurs.</p>
-
-<p>»Une jeune fille descend précipitamment les marches
-de l'escalier, elle traverse la foule comme un nageur
-intrépide fend les flots; elle pousse les uns, elle
-glisse à travers les autres, se fraie un passage de
-gré, de force ou d'adresse; elle arrive, pâle, échevelée,
-palpitante, au moment où Maillard, après
-avoir rapidement parcouru l'écrou, venait de dire
-froidement:</p>
-
-<p>»&mdash;A la Force!</p>
-
-<p>»On sait que c'était l'expression convenue pour
-désigner les victimes aux assommeurs.</p>
-
-<p>»La porte s'ouvrait déjà. Deux assassins ont saisi
-Cazotte et vont l'entraîner au dehors.</p>
-
-<p>»&mdash;Mon père! mon père! s'écria la jeune fille;
-c'est mon père! Vous n'arriverez à lui qu'après m'avoir
-percé le c&oelig;ur.</p>
-
-<p>»Et, se précipitant vers lui, de ses bras Elisabeth
-étreint le vieillard et le tient embrassé, tandis que,
-sa belle tête tournée vers les bourreaux, elle semble
-défier leur férocité par un élan sublime.</p>
-
-<p>»Ce mouvement imprévu avait rendu les bourreaux
-immobiles; ils écoutaient avec surprise et curiosité.</p>
-
-<p>»&mdash;Voici du nouveau, dit une voix; et du dehors
-on s'approcha.</p>
-
-<p>»Le vieillard regardait sa fille avec un indicible
-amour, la serrait dans ses bras, baisait ses longs
-cheveux répandus autour d'elle, et puis levait ses
-yeux au ciel comme pour le remercier de lui avoir
-encore permis d'embrasser sa noble fille.</p>
-
-<p>»&mdash;Ange, lui disait-il, charme de ma vieillesse,
-ange de mes derniers jours, adieu! Vis pour consoler
-ta mère; va, va, <i>Zabeth</i>, laisse-moi.</p>
-
-<p>»&mdash;Non, non, je ne te quitte point, et je mourrai
-là, sur ton sein, si je ne puis te sauver!</p>
-
-<p>»Et la jeune fille s'attachait plus étroitement encore
-à lui, cherchant à le couvrir de son corps.</p>
-
-<p>»&mdash;C'est un aristocrate! cria Maillard d'une voix
-enrouée; emmenez-le.</p>
-
-<p>»&mdash;C'est un vieillard sans force et sans défense,
-reprit la jeune fille; voyez ses cheveux blancs, vous
-ne pouvez pas lui faire du mal! Non, non, c'est impossible,
-épargnez mon père, mon bon père!</p>
-
-<p>»Ici un homme au bonnet rouge baissa son sabre
-et s'appuya sur la poignée en faisant ployer la lame;
-il semblait incertain.</p>
-
-<p>»Au dehors, les bourreaux s'étaient arrêtés, plusieurs
-même s'étaient approchés de la porte; ils
-écoutaient cette enfant. Les accents de sa voix remuaient
-leurs c&oelig;urs farouches; son appel à des
-sentiments qui vivaient encore en eux à leur insu,
-les subjuguait. Quand elle eut fini de parler, haletante,
-épuisée, l'un dit:</p>
-
-<p>»&mdash;Mais ça m'a l'air de braves gens, ça; pourquoi
-leur faire du mal?</p>
-
-<p>»Ces mots opérèrent une réaction.</p>
-
-<p>»&mdash;Le peuple français n'en veut qu'aux méchants
-et aux traîtres; il respecte les braves gens!
-dit l'homme au bonnet rouge; citoyen Maillard, un
-sauf-conduit pour ce bon vieux et pour sa fille.</p>
-
-<p>»&mdash;Mais j'ai lu l'écrou, criait toujours Maillard;
-ce sont des aristocrates endiablés, vous dis-je! ce
-sont des conspirateurs!</p>
-
-<p>»&mdash;Allons donc! cette jeunesse, ça ne s'occupe
-pas des affaires; c'est une brave fille qui aime bien
-son vieux père.</p>
-
-<p>»&mdash;Eh! non, s'écria Maillard; si on les écoutait
-tous, on n'en finirait pas; faites-la remonter et conduisez
-son père <i>à la Force</i>.</p>
-
-<p>»&mdash;Non! non!</p>
-
-<p>»&mdash;Si!</p>
-
-<p>»Elisabeth se sentait mourir en voyant renouveler
-cette sanglante discussion; elle se pressa de nouveau
-sur son père, qui lui disait:</p>
-
-<p>»&mdash;Va, va, laisse-moi mourir, retire-toi.</p>
-
-<p>»&mdash;Jamais! répondit-elle.»</p>
-
-<p>(Les lettres de Mlle Cazotte nous apprennent qu'il
-s'écoula plus de DEUX HEURES dans ces terribles
-débats&hellip;)</p>
-
-<p>«Alors l'homme au bonnet rouge, qui désirait
-accorder les différents avis:</p>
-
-<p>»&mdash;Ecoutez-moi, petite citoyenne; pour convaincre
-le citoyen Maillard du civisme de vos sentiments,
-venez trinquer au salut de la nation et criez
-avec moi: Vive la liberté! l'égalité ou la mort!</p>
-
-<p>»De sa main sanglante, il lui tendit un verre dans
-lequel les égorgeurs se désaltéraient chacun à leur
-tour.</p>
-
-<p>»Elisabeth prit le verre:</p>
-
-<p>»&mdash;Oui, je vais boire, dit-elle en détournant les
-yeux.</p>
-
-<p>»Elle tendit sa main pour qu'on lui versât du vin,
-mais sans cesser d'entourer son père avec son autre
-bras, car elle craignait que cette proposition ne fût
-une ruse pour l'éloigner de lui.</p>
-
-<p>»&mdash;Allons, reprit l'homme, après avoir versé;
-vive la liberté, l'égalité ou la mort!</p>
-
-<p>»&mdash;Vive la liberté, l'égalité ou la mort! répéta
-la pauvre enfant; et portant le verre à ses lèvres,
-elle le vida d'un seul trait.</p>
-
-<p>»Il y eut une acclamation générale; les hommes
-qui l'environnaient s'écrièrent:</p>
-
-<p>»&mdash;Il faut les porter en triomphe! Ils méritent
-les honneurs du triomphe!</p>
-
-<p>»Alors tous les spectateurs, hommes et femmes,
-se mirent sur deux haies; on apporta deux escabeaux
-sur lesquels on fit asseoir le père et la fille,
-et l'on choisit quatre hommes pour les porter. Ceux-ci,
-les élevant à la hauteur de leurs épaules, les emportèrent
-hors de la cour de l'Abbaye, aux applaudissements
-unanimes.</p>
-
-<p>»&mdash;Place à la vieillesse et à la vertu! s'écriait l'un.</p>
-
-<p>»&mdash;Honneur à l'innocence et la beauté!</p>
-
-<p>»Un fiacre venait d'amener de nouveaux prisonniers;
-on y fait monter Cazotte et sa fille; deux
-hommes montent avec eux et le cortége se met en
-marche au trot de deux chevaux, suivi d'une foule
-qui criait sans relâche:</p>
-
-<p>«&mdash;Vive la nation! à bas les aristocrates, les
-prêtres et les conspirateurs!»</p>
-
-<p>Ce fut ainsi qu'on arriva rue Thévenot, où était
-venue loger Mme Cazotte. Elisabeth, jusque là si
-courageuse et si forte, tomba évanouie dans les bras
-de sa mère.</p>
-
-<p>D'affreuses convulsions succédèrent à cet évanouissement,
-et l'on dut craindre pendant plusieurs jours
-pour sa vie&hellip;</p>
-
-<p>M. Michelet, dans l'étrange patois de son <i>Histoire
-de la Révolution française</i> (t. IV), a raconté différemment
-cette touchante aventure: «Il y avait,
-dit-il, à l'Abbaye, une fille charmante, Mlle Cazotte,
-qui s'y était enfermée avec son père. Cazotte, le spirituel
-visionnaire, auteur d'opéras-comiques, <i>n'en
-était pas moins</i> très-aristocrate, et il y avait contre
-lui et ses fils des preuves écrites très-graves. Il n'y
-avait pas beaucoup de chances qu'on pût le sauver.
-Maillard accorda à la jeune demoiselle <i>la faveur
-d'assister au jugement et au massacre</i> (la faveur
-d'assister au massacre!), de circuler librement. Cette
-fille courageuse en profita pour capter la faveur des
-meurtriers; elle les gagna, les charma, <i>conquit leur
-c&oelig;ur</i>, et quand son père parut, il ne trouva plus
-personne qui voulût le tuer.»</p>
-
-<p>Cette manière lâchée de raconter un des plus
-beaux traits de notre histoire, et cette mauvaise
-grâce à reconnaître l'héroïsme chez les royalistes,
-se retrouvent à chaque ligne dans l'historien des
-écoles.</p>
-
-<p>Une autre jeune demoiselle, non moins dévouée
-et non moins courageuse qu'Elisabeth Cazotte, obtint
-également la grâce de son père. C'était Mlle de
-Sombreuil, fille du gouverneur des Invalides. On a
-prétendu que les bourreaux avaient mis à leur clémence
-une abominable condition, en la forçant de
-boire un verre de sang humain; on a même ajouté
-qu'il en était resté à Mlle de Sombreuil un tremblement
-convulsif jusqu'à la fin de ses jours. <a name="n16" id="n16"></a>J'avoue
-que j'hésite à adopter cette fable monstrueuse, que
-rien,&mdash;du moins à ma connaissance,&mdash;ne paraît
-justifier; et je préfère à tous égards m'en rapporter
-à la version d'un contemporain habituellement bien
-renseigné, qui a raconté dans ses plus grands détails
-le dramatique épisode de Mlle de Sombreuil. Selon
-lui, c'est autant au zèle d'un simple particulier
-qu'aux supplications de sa fille que le gouverneur
-des Invalides dut d'avoir la vie sauve. Ce particulier
-s'appelait Grappin; «et ce nom, dit Roussel,
-mérite de passer à la postérité.» Ce n'était qu'un
-simple agriculteur de Bourgogne, marié et père
-d'une nombreuse famille; une spéculation sur les
-vins l'avait conduit à Paris, où il résidait depuis quelques
-mois seulement.</p>
-
-<p>M. Granier de Cassagnac, dans sa récente <i>Histoire du Directoire</i>,
-croit devoir ranger Grappin parmi
-les juges du tribunal de l'Abbaye. «Grappin, dit-il,
-domicilié dans la section des Postes, fut envoyé
-avec un homme de c&oelig;ur nommé Bachelard, à l'Abbaye,
-pendant les massacres, pour réclamer deux
-prisonniers au nom de sa section. Arrivé à l'Abbaye,
-Grappin s'installa auprès de Maillard et jugea avec
-lui les prisonniers, ainsi que le constate un certificat
-délivré à Grappin par Maillard et portant que Grappin
-l'avait aidé pendant soixante-trois heures à faire
-justice au nom du peuple.» Ces lignes, empruntées
-par M. Granier de Cassagnac à l'ouvrage de Maton
-de la Varenne, intitulé: <i>Histoire particulière des
-événements qui se sont passés en France dans l'année
-1792</i>, etc., ne me semblent pas porter le cachet de
-la vérité. Ainsi, il me paraît évident que Maton de
-la Varenne a confondu Grappin avec les scélérats de
-la horde de Maillard, tandis qu'au contraire il est
-prouvé que ce brave homme a sauvé, à l'Abbaye,
-soixante à soixante-dix personnes, parmi lesquelles
-M. Valroland, maréchal-de-camp, deux juges de
-paix et douze femmes. Ensuite, il n'est pas du tout
-démontré que Grappin ait siégé au Tribunal souverain
-du peuple; les douze juges étaient installés et
-avaient déjà prononcé sur le sort de plusieurs détenus
-lorsqu'il arriva à la prison. Laissons raconter le fait
-par Alexis Roussel: «La section du <i>Contrat social</i>
-avait nommé huit de ses sectionnaires pour se
-transporter à l'Abbaye et réclamer deux prisonniers.
-Grappin était un des huit députés. Arrivés à
-la prison, on demande les deux détenus; on ne les
-connaît pas; on parcourt toutes les chambres, tous
-les cachots; recherches inutiles! On les appelle par
-leurs noms, personne ne répond. Cependant on est
-certain qu'ils ont été conduits à l'Abbaye et qu'ils
-n'en ont pas été retirés. Grappin allait partir avec
-la députation, lorsque le concierge lui dit de ne pas
-se désespérer et le conduit dans une salle échappée à
-ses perquisitions. Là, le concierge fait mettre tous
-les prisonniers en rang, et il commençait l'appel,
-lorsqu'un jeune homme qui essayait de se sauver
-par une cheminée tombe criblé de coups de fusil.
-Le bruit de cette fusillade met tout en rumeur et
-fait fuir le concierge, qui ferme la porte sur lui et
-laisse Grappin confondu avec les nombreux prisonniers
-voués à la mort.»</p>
-
-<p>Ce jeune homme qui essayait de se sauver par
-une cheminée, c'était M. de Maussabré, que l'on
-avait arrêté quelques jours auparavant chez Mme Dubarry,
-où il s'était caché derrière un lit. En apprenant
-cette tentative d'évasion, Maillard avait ordonné,
-comme une chose toute naturelle, que l'on
-tirât sur lui quelques coups de pistolet ou que l'on
-allumât de la paille. Cet incident était survenu pendant
-l'interrogatoire de Jourgniac de Saint-Méard.&mdash;Voilà
-donc l'alibi de Grappin parfaitement posé
-jusque-là.</p>
-
-<p>Bientôt son uniforme de garde national, sur lequel
-pendait son sabre, le fit reconnaître du guichetier.
-Dès qu'il se vit libre, il s'inquiéta de ses collègues de
-la section; mais ils étaient partis, emmenant avec
-eux les deux individus qu'ils étaient enfin parvenus
-à retrouver. Grappin, n'ayant plus rien à faire, allait
-quitter l'Abbaye lorsqu'il rencontra les assommeurs
-qui conduisaient devant le tribunal M. le
-comte de Sombreuil et sa fille. Il s'arrêta. L'aspect
-de cette jeune personne, tenant son père enlacé et
-ne le quittant que pour s'humilier devant les juges;
-la contenance digne du vieux militaire, tout cela
-l'émut profondément. Il voulut rester spectateur de
-ce débat.</p>
-
-<p>L'interrogatoire fut court. Convaincu de conspiration,
-M. de Sombreuil lut son arrêt dans les yeux
-de Rativeau, Bernier, Poirier et consorts. Sur un
-signe de Maillard, on se disposa à l'entraîner hors de
-la <i>salle d'audience</i>.&mdash;Prenez ma vie! s'écriait mademoiselle
-de Sombreuil, mais sauvez mon père!&mdash;Les
-assommeurs faisaient la sourde oreille, et leurs
-mains tachées de sang continuaient de s'imprimer
-sur le collet du vieillard, lorsque Grappin s'avance
-près du tribunal et demande à adresser une question
-à M. de Sombreuil; les juges s'étonnent, mais
-son double caractère de garde national et de délégué
-de section leur impose; ils accèdent à sa proposition.&mdash;Avez-vous
-quitté votre poste dans la journée
-du 10 août? demande Grappin au gouverneur
-des Invalides.&mdash;Pourquoi aurais-je déserté l'hôtel
-confié à ma garde? répond celui-ci en relevant la
-tête; hélas! je n'ai contre moi que des dénonciations
-surprises par mes ennemis à la crédulité d'un petit
-nombre d'invalides.</p>
-
-<p>Mlle de Sombreuil joignait ses mains vers Grappin
-comme vers un ange apparu soudainement.</p>
-
-<p>&mdash;Il importe, dit-il en s'adressant au tribunal,
-que ces faits soient éclaircis; en conséquence, je demande
-que l'exécution soit suspendue et que des
-commissaires soient envoyés à l'hôtel des Invalides
-pour s'assurer de la vérité. Les juges consultent du
-regard le président. Maillard murmure; une quarantaine
-d'accusés ont déjà trouvé grâce devant lui
-pour divers motifs; les tueurs s'impatientent. Néanmoins,
-intimidé sans doute par le ferme accent de
-Grappin, il expédie l'ordre; on part. Pendant ce
-temps, M. de Sombreuil est enfermé avec sa fille
-dans un cabinet, sous la garde de quelques hommes
-du peuple. Les commissaires rapportent une lettre
-du major des invalides, qui confirme les déclarations
-du gouverneur; pourtant Maillard ne la trouve pas
-suffisante et déclare qu'il passe outre; déjà le mot
-fatal: <i>A la Force!</i> a couru sur ses lèvres et sur celles
-des juges.&mdash;Non! s'écrie Grappin, vous ne prononcerez
-pas un jugement inique; les vieux défenseurs
-de la patrie sont incapables de trahir la vérité! Ordonnez,
-je pars avec quatre nouveaux commissaires
-que vous nommerez; nous irons aux Invalides et
-nous en rapporterons des témoignages dignes de
-croyance.</p>
-
-<p>Cette fois encore, le tribunal dut se rendre aux
-suggestions chaleureuses de ce brave citoyen. Grappin
-se met en route à trois heures et demie du matin;
-il arrive avec les quatre commissaires chez le
-major, qui était couché; il le réveille, il le force à
-se lever, il lui dit qu'une minute de retard peut
-compromettre les jours de M. de Sombreuil. Le major
-descend et fait battre le tambour; huit cents invalides
-sont sous les armes. C'est encore Grappin
-qui va les haranguer:&mdash;Amis! leur crie-t-il, que
-ceux qui ont des dénonciations à faire contre leur
-gouverneur passent de ce côté; que ceux qui n'ont
-rien à dire passent de l'autre. Dix à douze dénonciateurs
-s'ébranlent et en entraînent jusqu'à cent cinquante.
-Grappin frémit. Heureusement une dispute
-vient à s'élever entre les deux camps: ceux qui tiennent
-pour M. de Sombreuil conspuent les autres; Grappin
-rappelle avec vivacité les services rendus par le
-gouverneur, sa bravoure, sa loyauté, son attachement
-pour ses frères d'armes. Après avoir convaincu les
-bourreaux de l'Abbaye, il était impossible que Grappin
-échouât auprès de quelques vieux militaires
-abusés. Bientôt il a la satisfaction de voir le nombre
-des dénonciateurs diminuer à chaque minute:&mdash;résiste-t-on
-jamais à l'éloquence d'un honnête homme
-exalté par l'amour de la justice!&mdash;ceux qui
-restent n'articulent que des accusations vagues, des
-ouï-dire qui ne peuvent être d'aucun poids dans la
-balance du tribunal. Grappin remercie le major et
-retourne à la prison avec les quatre commissaires,
-dont le témoignage lui est acquis.</p>
-
-<p>Forcé dans ses derniers retranchements, Maillard
-ne put refuser plus longtemps l'acquittement de
-M. de Sombreuil. Ce fut Grappin lui-même qui alla
-annoncer sa délivrance au vieillard, que les plus
-anxieuses incertitudes dévoraient depuis plusieurs
-heures, et qui confondait ses larmes avec celles de
-sa fille. Il les prit tous les deux par la main et leur
-fit franchir le guichet funèbre.&mdash;C'est un brave officier!
-C'est un bon père de famille! dit-il en les présentant
-à la populace.</p>
-
-<p>On pourrait croire qu'après cet acte de dévouement,
-Grappin se tint pour satisfait. Point du tout.
-Pendant le court espace de temps qu'il avait été par
-mégarde enfermé avec les prisonniers, il avait promis
-à huit d'entre eux d'aller engager leurs sections
-à les faire réclamer; il rentra à l'Abbaye pour prendre
-leurs lettres et, montant en voiture, il se rendit
-dans les sections indiquées. Partout il eut le bonheur
-de réussir; des commissaires furent immédiatement
-envoyés auprès de Maillard pour réclamer
-leurs sectionnaires. Il était temps: l'un d'eux, M. Cahier,
-se trouvait en présence du tribunal; il était si
-certain de sa mort qu'il avait donné déjà sa montre
-à l'un des juges, et qu'il s'écriait avec des sanglots:&mdash;Adieu,
-ma femme! Adieu, mes enfants!</p>
-
-<p>Nous ne voulons tenir compte que des faits principaux
-appartenant à l'histoire et appuyés du nom et
-du témoignage des personnes qui ont figuré dans
-ces lugubres scènes. Nougaret et Roussel citent
-beaucoup d'autres traits en faveur de Grappin; mais
-comme ces traits ne nous semblent pas revêtus d'un
-égal sceau d'authenticité, nous nous abstiendrons
-de les mettre sous les yeux de nos lecteurs. Nous
-estimons d'ailleurs sa part assez belle, et nous le tenons
-d'autant mieux pour un brave homme, qu'il ne
-connaissait aucun des individus qui lui durent la
-vie; l'humanité fut son unique mobile.&mdash;Il est assez
-difficile, après cela, de concilier toutes ces allées
-et venues avec les fonctions de juge que lui attribuent
-Maton de la Varenne et l'auteur de l'<i>Histoire
-du Directoire</i>. Venu à l'Abbaye bien après que Maillard
-eut fait choix de ses douze acolytes, pourquoi
-lui eût-on offert une place au tribunal; et
-d'un autre côté, de quel besoin eût été ce juge volant,
-toujours par monts et par vaux, tout à l'heure
-aux Invalides et maintenant dans les sections? De
-<i>ce qu'il a aidé Maillard à faire la justice</i>, selon les
-termes du certificat délivré par celui-ci, faut-il
-conclure qu'il s'est assis à ses côtés et a rendu des
-arrêts de mort? Le contraire a été démontré d'une
-façon victorieuse. Ranger Grappin parmi les juges
-de l'Abbaye, c'est donc commettre une erreur doublement
-criante.</p>
-
-<p>Il faut croire plutôt que, comme tant d'autres, il
-se fit délivrer cette attestation afin d'avoir entre les
-mains une preuve de civisme à opposer à ses ennemis.
-Les massacres de septembre avaient donné une
-grande importance à Maillard, et pendant longtemps,
-un grand nombre de personnes recherchèrent
-sa protection. Même il est permis de croire que
-le remords était entré dans l'âme de l'ex-huissier,
-car jusqu'à l'heure de sa fin, arrivée après la chute
-des chefs terroristes, il ne cessa d'entourer de sa
-sollicitude une des personnes échappées malgré lui
-aux mailles sanglantes de son tribunal, M. de Saint-Méard,
-dont le nom s'est déjà trouvé sous notre
-plume.&mdash;Quoi qu'il en soit, le certificat de Maillard
-n'empêcha pas Grappin, après la loi des suspects,
-d'être incarcéré à la Bourbe. La fatalité républicaine
-voulut qu'il y rencontrât Mlle de Sombreuil
-et son père; ils l'accueillirent avec les plus
-grandes marques de reconnaissance. M. de Sombreuil
-avait l'habitude de dire à sa fille en le désignant:&mdash;Si
-cet honnête homme n'était pas marié,
-je ne voudrais pas que tu eusses d'autre époux.</p>
-
-<p id="n15">Quittons le tribunal souverain de l'Abbaye pour
-le tribunal souverain de la Force. L'un valut l'autre.
-Dans la soirée du 2 septembre, Germain Truchon,
-surnommé dans les rues de Paris la <i>Grande-Barbe</i>,
-se présenta chez le concierge et organisa,
-avec quelques officiers municipaux, Michonis, Dangers,
-Monneuse, un tribunal en tout pareil à celui
-de l'Abbaye-Saint-Germain. Les mêmes formalités y
-furent suivies: on y employa les mêmes semblants
-d'humanité: à l'Abbaye on envoyait les gens <i>à la
-Force</i>; à la Force on les envoya <i>à l'Abbaye</i>, ce qui
-signifiait à la mort. Plus de cent cinquante personnes
-furent condamnées et massacrées; le sang coulait
-jusque dans la rue des Ballets. Au seuil de la
-grande porte de la prison, le pied sur la borne, le
-pinceau en main, on affirme que le célèbre David
-retraçait le dernier moment des victimes et s'applaudissait
-d'une occasion si précieuse de <i>surprendre
-à la nature son secret</i>.&mdash;Pétion essaya, dit-on, de
-faire cesser ce carnage: s'étant rendu à la Force, il
-arracha de leur siége deux membres de la Commune
-en écharpe; mais à peine fut-il sorti que ces
-scélérats rentrèrent et continuèrent leurs fonctions.</p>
-
-<p>Le 3, Hébert et Lullier vinrent se joindre aux
-complices de Truchon. Lullier, l'accusateur, n'avait
-plus rien à faire au tribunal du 17 août, il cherchait
-de l'occupation. Ce fut devant ces deux scélérats
-que comparut Mme de Lamballe. On sait à
-quels supplices ils dévouèrent cette femme courageuse,
-qui pouvait se sauver en faisant le serment
-de haïr le roi et la royauté, et qui aima mieux périr
-en criant: Vive Louis XVI! «Sur cette parole, raconte
-Rétif de la Bretonne, elle reçut d'un faux Marseillais
-(un Piémontais soldé par l'Autriche pour augmenter
-le désordre parmi nous) le premier coup de
-sabre dans le ventre, montée qu'elle était sur un
-<i>açervas</i> de mourants et de morts; elle fut déchirée,
-<i>ex-viscérée</i>; sa tête fut sciée, lavée, frisée et portée,
-dit-on, au bout d'une pique, sous les fenêtres du
-Temple.»</p>
-
-<p>On se tromperait toutefois en supposant que personne
-n'échappa à cette boucherie. Naturellement,
-le voleur d'Aubigni fut un de ceux qui eurent la vie
-sauve. Le contraire eut étonné trop de monde.
-«J'étais à la Force lors de cette affreuse journée,
-dit-il dans le mémoire que nous avons cité déjà, et
-je devais être égorgé. Des ordres avaient été donnés
-<i lang="la" xml:lang="la">ad hoc</i>, et je ne dus mon salut qu'à l'adresse et à la
-prévoyance d'un gendarme. Les satellites qui devaient
-me massacrer tinrent le sabre levé, pendant
-huit heures, sur le sein de la dame Bauls, femme du
-concierge de cette prison.» Quelques jours auparavant,
-Marat était venu visiter d'Aubigni dans sa
-chambre et lui avait promis de s'intéresser à son
-sort.</p>
-
-<p>A Bicêtre, on se rendit avec sept canons traînés à
-bras qui furent rangés en batterie devant le château.
-Le libraire Louis-Ange Pitou, qui s'est trouvé
-mêlé à presque tous les événements de la révolution,
-et qui a laissé des notes souvent précieuses, donne
-les détails suivants sur cette expédition: «Le chef
-des égorgeurs, qui conduisit la troupe à Bicêtre,
-était un parricide natif d'Angers, nommé Musquinet
-de la Pagne; il avait été enfermé pendant plusieurs
-années dans les cachots souterrains de cette
-prison. Le concierge, qui l'avait connu, voulant
-faire une barrière de son corps aux prisonniers, fut
-la première victime de ce monstre.»</p>
-
-<p>Nous retrouverons plusieurs fois ce Musquinet,
-que l'on fera maire du Havre en récompense de ses
-exploits, et que le Tribunal révolutionnaire condamnera
-à mort en avril 1794.&mdash;A Bicêtre, comme
-à la Force et à l'Abbaye, le registre des écrous
-fut apporté, et un tribunal s'installa, au nom du
-peuple, dans la salle du greffe. Il y eut peu de graciés;
-on poussa la barbarie jusqu'à égorger une
-trentaine de petits malheureux enfermés par correction:
-des enfants! Tous les corps amoncelés dans un
-coin de la cour furent portés au cimetière par les
-exécuteurs eux-mêmes, et brûlés dans des lits de
-chaux vive.</p>
-
-<p>La Conciergerie eut également ses juges, parmi
-lesquels il faut ranger le journaliste Gorsas. On tua
-M. de Montmorin, qui en fut pour l'argent jeté à ses
-premiers juges; on tua aussi tout ce qui restait des
-Suisses, ce qui diminua considérablement la future
-besogne du Tribunal du 17 août, et ce qui aurait dû
-même la rendre complétement inutile.</p>
-
-<p>On se contenta de l'appel nominal au couvent
-des Carmes de la rue de Vaugirard, où la boucherie
-fut dirigée par Maillard (pendant un entr'acte de
-l'Abbaye) et par un de ses affidés, Mamain. Il ne paraît
-point non plus qu'il y ait eu de juges au couvent
-Saint-Firmin, aux Bernardins du quai Saint-Bernard,
-à la Salpêtrière, etc.</p>
-
-<p>Que ceux qui désirent avoir une idée des horreurs
-commises dans ces derniers endroits, consultent l'édition
-originale de la <i>Semaine nocturne</i>, par Rétif de
-la Bretonne, appendice aux <i>Nuits de Paris</i>; plus
-tard, Rétif dut mettre des cartons à la <i>Semaine</i>, par
-ordre de l'autorité supérieure. Ce fut lors de l'expédition
-des Bernardins que cet auteur fut témoin auditif
-d'un trait «que j'ai sans doute seul remarqué,»
-écrit-il. La bande des massacreurs passait tumultueusement
-sous ses fenêtres en criant: Vive la nation!
-Un des tueurs, poussant l'enthousiasme du
-crime jusqu'au vertige, s'écria: <i>Vive la mort!</i>&mdash;Mieux
-que beaucoup de pages, ce mot affreux peint
-l'état des esprits dans les journées de septembre
-1792.</p>
-
-<p>Les massacres durèrent quatre jours, au milieu
-de la première cité de l'Europe, «sans que ses autorités
-eussent cherché à y mettre le moindre obstacle,
-fait remarquer un écrivain. Pendant que des
-monstres à figures repoussantes, gorgés de vin et
-couverts de sang, faisaient une hécatombe d'une
-portion du genre humain, l'Assemblée Nationale
-rendait quelques lois insignifiantes, le corps électoral
-élisait ses députés à la Convention, les assemblées
-de sections enrôlaient pour l'armée, les tribunaux
-dictaient leurs jugements, les employés travaillaient
-dans leurs bureaux, les agioteurs étaient
-au Perron, les oisifs au café, les promeneurs aux
-Tuileries, les curieux partout. A la Chaussée-d'Antin,
-on parlait des scènes horribles qui se passaient
-dans les prisons, comme d'un événement qui aurait
-eu lieu à Constantinople ou à Moscou. Voilà Paris.»</p>
-
-<p>On a plusieurs fois, à la Convention nationale,
-agité cette question, à savoir si l'on ferait le procès
-aux septembriseurs ou si l'on passerait l'éponge sur
-leurs crimes. Il y eut des décrets pour et contre,
-selon que chaque faction était en force. «En 1793,
-raconte Ange Pitou, la Gironde ayant ordonné une
-enquête, un fédéré de Marseille, nommé Nevoc,
-pâle et tremblant la fièvre, monta à la tribune des
-Jacobins et tint ce discours, que j'ai copié dans le
-temps, sous la dictée de l'orateur:&mdash;On nous
-menace aujourd'hui pour avoir obéi aux ordres du
-peuple; <i>oui, j'en ai tué vingt, je ne le cache pas!</i> Mais
-on m'a dit que je faisais bien; vous me l'avez ordonné
-et je réclame votre appui.&mdash;Il s'adressait
-en ce moment à Robespierre, à Billaud-Varenne,
-à Marat et à tous les administrateurs. La société
-se leva en masse et leur jura de les sauver tous
-ou de périr.» Ce ne fut pas tout; le 8 février,
-la société dite des <i>Défenseurs de la République</i>, composée
-en majeure partie des assassins des prisons,
-osa se présenter à la barre de la Convention, et
-par l'organe d'un de ses membres, eut l'impudence
-de faire l'apologie de ces meurtres. Après une
-faible opposition, on rapporta le décret qui ordonnait
-les poursuites.&mdash;L'enquête recommença en
-1796, mais presque tous les inculpés furent absous.</p>
-
-<p>Une seule anecdote servira de conclusion à ce
-chapitre des <i>Tribunaux souverains du peuple</i>. On
-sait que la Convention tenait des séances le soir,
-qui se prolongeaient parfois très-avant dans la nuit.
-Dans une de ces séances, il advint que Danton fut
-interpellé et monta à la tribune. Il était deux heures
-du matin. Une partie de la salle se trouvait à
-peu près plongée dans les ténèbres, la lumière étant
-venue à manquer. Seul, éclairé par une lueur terne,
-Danton se démenait à la tribune, et les éclats de sa
-parole parvenaient à peine à secouer la somnolence
-qui s'était emparée de la majeure partie des députés.
-Il rappelait avec emphase les services qu'il avait
-rendus à la patrie, il énumérait longuement ses
-actes de justice et d'humanité; lorsque soudain, du
-point le plus obscur de la salle, une voix articula
-sourdement et lentement cet unique mot:&mdash;<i>Septembre!</i>
-A la faveur de la clarté qui le frappait au
-visage, on vit Danton pâlir et se troubler. Un silence
-de mort se fit dans cette assemblée aux aspects
-si étranges et si lugubres; chacun, réveillé
-subitement, semblait se demander d'où sortait cette
-voix, funeste comme le remords. Danton essaya de
-balbutier encore quelques paroles, mais bientôt, attéré,
-il descendit de la tribune et regagna sa place
-en chancelant.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="ch5p2">II.<br />
-LE TRIBUNAL DU 17 AOUT REPARAIT.</h3>
-
-
-<p>Le Tribunal du 17 août reçut une telle secousse
-de ces événements, que, pendant quelque temps, il
-parut considérer son &oelig;uvre comme achevée.</p>
-
-<p>Il ne recommença guère à donner signe de vie que
-le 11 septembre. Il paraît qu'on ne regardait pas alors
-les massacres des prisons comme tout à fait terminés,
-si du moins l'on en juge par cette note
-insérée au <i>Moniteur</i> dans le bulletin du 19 septembre:
-«Les prisonniers de Sainte-Pélagie adressent
-à l'Assemblée une pétition pour la supplier, en
-attendant leur jugement, de veiller à leur sûreté.
-<i>Ils craignent à chaque moment d'être égorgés.</i>»</p>
-
-<p>Néanmoins, le 11 septembre, le Tribunal se présenta
-à la barre de l'Assemblée, annonçant qu'un
-rassemblement considérable demandait le jugement
-prompt de deux particuliers prévenus d'avoir enlevé
-la caisse de leur régiment. Il offrit un projet
-qui, en garantissant la justice aux accusés, devait
-calmer l'irritation du peuple. Cette proposition du
-Tribunal fut convertie en motion et décrétée en ces
-termes:</p>
-
-<p>«L'Assemblée nationale, après avoir décrété l'urgence,
-décrète ce qui suit:</p>
-
-<p>»Le Tribunal criminel établi par la loi du 17 août
-dernier connaîtra provisoirement, jusqu'à ce qu'il
-ait été autrement ordonné, et dans les formes prescrites
-par la loi du 19 du même mois, de tous les
-crimes commis dans l'étendue du département de Paris.</p>
-
-<p>»Il sera nommé par chaque canton des districts du
-Bourg-de-l'Egalité et de Saint-Denis, deux jurés
-d'accusation et deux jurés de jugement, dont il sera
-formé une liste séparée, et ils ne seront convoqués
-que pour le jugement des délits commis dans l'étendue
-desdits districts.»</p>
-
-<p>De ce jour, les pouvoirs du Tribunal se trouvèrent
-considérablement agrandis, et il put parcourir,
-en dehors de la politique, tous les cercles de la criminalité.
-C'était ce qu'il désirait.</p>
-
-<p>Les deux voleurs qui lui avaient servi de prétexte
-furent acquittés le lendemain.</p>
-
-<p>Le 13, il jugea un culottier.</p>
-
-<p>Le 17, un garçon parfumeur qui avait soustrait
-des cuillers d'argent.</p>
-
-<p>Le 18 septembre, le Tribunal eut en pâture l'importante
-affaire des <i>Diamants de la couronne</i>; il s'en
-occupa si bien et si longtemps, qu'il en eut pour
-jusqu'au moment où on vint le supprimer, c'est-à-dire
-jusqu'au mois de décembre. Pendant près de
-trois mois, la première section ne s'occupa exclusivement
-que de ce procès scintillant, auquel nous
-allons consacrer un chapitre détaillé.</p>
-
-<p>L'autre section du Tribunal continua à instruire
-les <i>crimes</i> politiques et civils, et aussi les délits correctionnels.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch6">CHAPITRE VI.</h2>
-
-
-
-
-<h3>I.<br />
-LES DIAMANTS DE LA COURONNE.</h3>
-
-
-<p>Les massacreurs de septembre, en exerçant leur
-fureur dans les prisons de Paris, avaient épargné
-toute la tourbe entraînée par la misère ou par la
-perversité. Les nobles et les prêtres ayant eu le
-terrible privilége d'assouvir la soif sanguinaire de
-ces bourreaux, on avait laissé passer entre les réseaux
-de l'accusation politique un grand nombre de
-détenus ordinaires, considérés par les patriotes comme
-du menu fretin. D'aucuns ont prétendu qu'ils
-avaient leur raison pour en agir de la sorte, car les
-aristocrates seuls possédaient, sous le satin de leurs
-doublures, des louis ou des montres.</p>
-
-<p>N'ayant plus le pain de la prison, et jouissant d'une
-liberté complète, tant la police était occupée alors
-à déjouer exclusivement les attentats contre-révolutionnaires,
-ces fils adoptifs de la potence cherchaient
-quelque grande occasion de signaler leur
-adresse et d'asseoir leur fortune. Sous le calme des
-verrous, plusieurs hommes d'un vrai mérite en ce
-genre s'étaient rencontrés et liés d'amitié. Rendus à
-des loisirs dangereux, ils discutèrent ensemble l'opportunité
-de diverses tentatives; ce groupe de malfaiteurs,
-protégé par le désordre politique, comptait
-parmi ses fortes têtes deux meneurs inventifs et résolus:
-l'un Joseph Douligny, originaire de Brescia
-(Italie), âgé de vingt-trois ans; l'autre Jean-Jacques
-Chambon, né à Saint-Germain-en-Laye, âgé de
-vingt-six ans et ancien valet de la maison Rohan-Rochefort.</p>
-
-<p>Un jour, ces deux amis bien dignes l'un de l'autre
-entendirent dans un café du faubourg Saint-Honoré
-une conversation qui leur fit naître la pensée
-d'un vol gigantesque.</p>
-
-<p>&mdash;Je vous le répète, moi, disait un petit vieillard
-à deux habitués qui méditaient avec lui chaque ligne
-d'une gazette; ce ministre Roland est un pauvre
-homme, qui cache sous des dehors d'austérité
-un c&oelig;ur accessible aux plus sottes faiblesses; il tolère
-dans sa maison de véritables scandales, et sous
-prétexte qu'il aime sa femme, il se croit forcé de
-protéger les gens dont elle s'entoure. Il n'y a pas un
-poste qui ne soit occupé par un des favoris de la
-citoyenne Roland; jusqu'à cette place de conservateur
-du Garde-Meuble qui vient d'être donnée à l'un
-de ces mendiants!</p>
-
-<p>&mdash;Oh! oh! quelle colère! répondit l'un des causeurs
-en souriant; on voit bien que tu avais songé à
-demander pour toi-même cette petite position.</p>
-
-<p>&mdash;Pour moi! reprit le vieillard mécontent; je n'ai
-jamais demandé aucune faveur, c'est pour cela que
-je suis indigné contre le conservateur du Garde-Meuble,
-un homme qui monte à cheval et qui apprend
-à danser! qui n'est jamais, ni jour ni nuit,
-occupé des devoirs de sa charge. Les trésors qui lui
-sont confiés peuvent devenir la proie de quelque filou
-entreprenant; on n'aurait qu'à escalader une fenêtre,
-et tout serait dit.</p>
-
-<p>&mdash;Tout beau! mais les surveillants?</p>
-
-<p>&mdash;Ils imitent leur chef, et vont s'enivrer aux
-barrières&hellip;</p>
-
-<p>Chambon et Douligny avaient écouté;&mdash;et simultanément
-la même cause avait produit chez
-eux le même effet; ils échangèrent un regard furtif,
-et ce regard contenait à lui seul tout un projet
-d'une audace extrême. Ils se levèrent tranquilles
-comme des bourgeois qui vont porter le reste de
-leur sucre à leurs enfants; mais à peine furent-ils
-dans la rue, qu'ils se frottèrent le nez. Les diplomates
-habiles entendent avant qu'on leur ait parlé, il
-en est de même des voleurs émérites: ils se dirigèrent
-immédiatement vers la place de la Révolution,
-afin de reconnaître le monument contre lequel
-ils méditaient une attaque.</p>
-
-<p>Particulièrement réservé aux richesses inhérentes
-à la couronne de France, telles que joyaux du
-vieux temps, cadeaux des nations étrangères, présents
-des seigneurs du royaume, le Garde-Meuble
-contenait des objets d'une valeur inappréciable; on
-les avait rangés dans trois salles et symétriquement
-enfermés dans des armoires; le public était admis à
-les visiter tous les mardis. On y voyait les armures
-des anciens rois et paladins, notamment celles de
-Henri II, de Henri IV, de Louis XIII, de Louis XIV,
-de Philippe de Valois, de Casimir de Pologne; et
-la plus admirable par le fini du travail, celle que
-François I<sup>er</sup> portait à la bataille de Pavie.</p>
-
-<p>A côté de ces souvenirs presque vivants de l'ancienne
-splendeur royale, on remarquait, sombre et
-menaçant, l'espadon que le pape Paul V portait
-lorsqu'il fit la guerre aux Vénitiens; cette arme,
-longue de cinq pieds, se montrait, orgueilleuse, à
-côté de deux bonnes petites épées du grand Henri.
-Ainsi la fragile et grosse branche de sureau dépasse
-par la taille et le poids les solides pousses d'aubépine.
-Deux canons damasquinés en argent, montés
-sur leur affût, représentaient la vanité du roi de
-Siam.&mdash;Dépôt plus précieux encore, les diamants
-de la couronne, contenus dans différentes caisses,
-étaient placés dans les armoires du Garde-Meuble.
-<i>Le Régent</i>, <i>le Sanci</i> et <i>le Hochet du Dauphin</i>, formaient
-les trois astres principaux de ce groupe d'étoiles.
-Des tapisseries, des chefs-d'&oelig;uvre d'art en or
-et en argent disposés dans les salles représentaient
-également une valeur de plusieurs millions.</p>
-
-<p>Douligny et Chambon n'ignoraient pas ces détails:
-aussi furent-ils pris de fièvre en voyant qu'un
-tel vol n'était pas impossible. Les poteaux des lanternes
-s'élevaient assez près du mur et assez haut
-pour faciliter l'escalade par l'une des fenêtres; il
-n'y avait pas le moindre corps-de-garde duquel on
-eût à se méfier; seulement cette équipée nécessitait
-le concours de quelques amis. Le premier auquel ils
-firent part de leur audacieux projet fut un nommé
-Claude-Melchior Cottet, dit le <i>Petit-Chasseur</i>, qui
-les exhorta à réunir l'élite de la bande, c'est-à-dire
-neuf de leurs camarades connus pour leur adresse
-et leur courage.</p>
-
-<p>D'après l'interrogatoire de cet homme et d'après
-la déposition de plusieurs témoins au procès, il paraît
-démontré que le premier assaut tenté contre le
-Garde-Meuble, dans la nuit du 15 au 16 septembre,
-ne rapporta aux douze associés qu'une parfaite connaissance
-des lieux. Ils ne purent, vu leur petit
-nombre et le manque absolu de pinces et de lanternes,
-pénétrer par la voie qui leur avait semblé
-praticable; à peine leur fut-il permis de s'introduire
-dans un pauvre petit cabinet où ils dérobèrent des
-pierreries de faible valeur. La partie fut remise à la
-nuit suivante; mais cette fois Douligny et Chambon
-décidèrent qu'il fallait convoquer le ban et l'arrière-ban
-de leurs troupes. Afin de procéder par
-des ruses de haute école, quelques fausses patrouilles
-de gardes nationaux circulant autour du Garde-Meuble
-pendant que les assaillants se glisseraient
-vers le trésor, ne leur parurent pas d'une invention
-trop mesquine.</p>
-
-<p>Il fut en outre convenu entre les douze coquins
-qu'on s'adjoindrait vingt-cinq à trente filous du second
-ordre, auxquels on promettrait une part du
-butin; mais afin de ne pas être trahis, on convint
-de ne les instruire que lorsqu'on serait sur le terrain.
-On leur ordonna de s'habiller en gardes nationaux
-et de se pourvoir de fusils ou de sabres. Le rendez-vous
-était à l'entrée des Champs-Elysées; l'heure
-était celle de minuit; chacun fut exact.</p>
-
-<p>Chambon et Douligny arrivèrent sur la place,
-formèrent de ceux qui étaient revêtus de l'uniforme
-une patrouille, chargée de rôder le long des colonnades
-pour donner à croire aux passants que la police
-se faisait exactement. Ils placèrent ensuite à toutes
-les issues des surveillants qui devaient donner l'alarme
-au moindre danger. Comme les deux chefs
-traversaient la place après avoir pris toutes leurs
-dispositions, ils trouvèrent, près du piédestal sur lequel
-avait été la statue de Louis XV, un jeune homme
-de douze à quatorze ans, qui leur inspira de
-l'inquiétude. Ils l'abordèrent, l'interrogèrent, et le
-firent consentir à rester en sentinelle à cet endroit et
-à pousser des cris pour attirer vers lui les personnes
-qui lui paraîtraient suspectes. On lui promit une
-récompense, sans le mettre au fait de l'expédition.</p>
-
-<p>Après toutes ces précautions, Chambon grimpe
-le long des colonnades, en s'aidant de la corde du
-réverbère; Douligny le suit, ainsi que plusieurs
-autres. Avec un diamant, on coupe un carreau que
-l'on enlève et qui donne la facilité d'ouvrir la croisée
-par laquelle les voleurs s'introduisent dans les appartements
-du Garde-Meuble. Une lanterne sourde
-sert à les guider vers les armoires, que l'on ouvre
-avec les fausses clefs et les rossignols. On s'empare
-des boîtes, des coffres, on se les passe de main en
-main; ceux qui sont au pied de la colonnade reçoivent
-de ceux qui sont en haut. Tout-à-coup, le signal
-d'alerte se fait entendre. Les voleurs qui sont
-sur la place s'enfuient; ceux qui sont en haut se
-laissent glisser le long de la corde du réverbère.
-Douligny manque la corde, tombe lourdement sur le
-pavé et y reste étendu. Une véritable patrouille,
-qui avait aperçu la lumière que la lanterne sourde
-répandait dans les appartements, avait conçu des
-soupçons. En s'approchant, elle entend tomber quelque
-chose, elle court, trouve Douligny, le relève et
-s'assure de lui. Le commandant de la patrouille,
-après avoir laissé la moitié de son monde en dehors,
-frappe à la porte du Garde-Meuble, se fait ouvrir,
-et monte aux appartements avec ce qu'il a de soldats.
-Chambon est saisi au moment où il va s'esquiver;
-on le joint à son compagnon et l'on envoie
-chercher le commissaire.</p>
-
-<p>L'officier public interroge les voleurs, qui, se trouvant
-pris en flagrant délit et les poches pleines,
-avouent avec franchise, mais ne dénoncent aucun
-de leurs compagnons. Au même instant on ramasse
-sous la colonnade le beau vase d'or appelé <i>Présent de
-la ville de Paris</i>.</p>
-
-<p>La fausse patrouille, à laquelle la véritable cria
-<i>Qui vive?</i> n'ayant pas le mot d'ordre, crut prudent
-d'y répondre par la fuite. Elle se dispersa dans les
-Champs-Elysées et dans les rues qui y aboutissent.
-Du nombre des voleurs qui avaient reçu des boîtes
-de diamants, deux se retirèrent dans l'allée des Veuves,
-firent une excavation au fond d'un fossé, y enfouirent
-leur larcin, le recouvrirent de terre et de
-feuilles, et se retirèrent tranquillement chez eux.
-Plusieurs autres allèrent déposer leur part chez des
-recéleurs. Le plus grand nombre se réunit sous le
-pont Louis XVI, et, après avoir posé un des leurs en
-sentinelle au dessus du pont, ils s'assirent en rond.
-Le plus important de la bande fit déposer au centre
-les coffres volés; il en ouvrit un, y prit un diamant
-qu'il donna à son voisin de droite, en prit un autre
-pour le suivant, et ainsi de suite. Il avait soin d'en
-mettre d'abord un dans sa poche pour lui, et, après
-avoir fait le tour du cercle, d'en déposer un autre
-pour le camarade qui était en sentinelle. Lorsqu'un
-coffre était vidé, on passait à un autre. Il était en
-train de faire la distribution du dernier, lorsque la
-sentinelle donna le signal de sauve qui peut. Le distributeur
-jeta dans la Seine le reste des diamants à
-distribuer, et chacun s'échappa. Plusieurs répandirent,
-en fuyant, des brillants qui furent trouvés
-et ramassés le lendemain par des particuliers.</p>
-
-<p>Averti des graves événements de la nuit, et comprenant
-quelles insinuations perfides ses ennemis en
-tireraient contre lui, le ministre Roland se rendit
-à l'Assemblée vers dix heures du matin et demanda
-la parole pour une communication urgente.&mdash;«Il
-a été commis, dit-il, cette nuit, un grand attentat.
-Ce n'est pas d'aujourd'hui qu'on s'en occupe. On a
-volé au Garde-Meuble les diamants et d'autres effets
-précieux. Deux personnes ont été arrêtées;
-leurs réponses dénotent des gens qui ont reçu de
-l'éducation et qui tenaient à ce qu'on appelait autrefois
-des personnes au-dessus du commun. J'ai
-donné des ordres relativement à ce vol.»</p>
-
-<p>Les députés frémirent d'indignation; la Montagne
-fit entendre les grondements de sa colère. Le ministre,
-en montrant derrière les brouillards de Coblentz
-l'armée royaliste attendant les trésors du Garde-Meuble
-pour s'habiller et se nourrir, évitait parfaitement
-qu'on songeât au défaut de précautions qui
-devait retomber sur lui. Quatre députés, Merlin,
-Thuriot, Laporte et Lapleigne, furent nommés pour
-être présents à l'information.</p>
-
-<p>La nouvelle de cet attentat remua tous les quartiers
-de Paris: le rappel fut battu; le ministre de
-l'intérieur, le maire et le commandant général se
-réunirent et prirent des mesures pour garder les
-barrières; jamais on n'avait fait tant d'honneur à
-de simples bandits; il est vrai que jamais on n'avait
-vu un vol si considérable. Certaines rues étaient littéralement
-semées de pierreries, de saphirs, d'émeraudes,
-de topazes, de perles fines. Quelques citoyens
-honnêtes rapportèrent leurs précieuses trouvailles;
-mais d'autres patriotes fougueux, qui avaient
-horreur de tout ce qui provenait de l'ancien tyran,
-enfouirent leur épave dans leur paillasse ou au fond
-de leur commode, afin que leurs yeux ne fussent pas
-souillés par la vue d'un métal impur.</p>
-
-<p>Un pauvre homme, passant dans le faubourg St-Martin
-pour se rendre à son travail, trouva un de
-ces diamants et se hâta d'aller le restituer aux employés
-du Garde-Meuble. Trois jeunes enfants furent
-admis à la barre de l'Assemblée pour y déposer
-des bijoux que le hasard avait pareillement mis entre
-leurs mains. L'Assemblée ordonna que leurs noms
-seraient inscrits au procès-verbal. Des cassettes furent
-encore retrouvées au Gros-Caillou, rue Nationale et
-rue Florentin. Mais de ces différents traits de probité
-le plus éclatant est évidemment celui-ci: un
-commissaire monte chez la maîtresse d'un des voleurs;
-sur sa cheminée se trouvait un gobelet rempli
-d'eau-forte, dans lequel elle avait mis un objet
-volé, afin d'en séparer l'alliage. Informée de l'arrivée
-du commissaire, n'ayant plus le temps de cacher
-le gobelet, elle le lance par la fenêtre. Une
-vieille mendiante passe quelques minutes après; ses
-yeux collés sur le pavé rencontrent de petites étoiles
-qui brillent dans la boue; elle ramasse par curiosité
-ces étincelles inexplicables pour elle, et, à quelques
-centaines de pas, elle entre chez un orfèvre, qui lui
-apprend que ce sont des diamants. Aussitôt elle
-se rend au comité de sa section, dépose sa trouvaille,
-demande un reçu et va mendier son pain.</p>
-
-<p>Joseph Douligny et Chambon, pris en flagrant délit
-et surabondamment nantis de pièces de conviction,
-n'essayèrent pas, comme nous l'avons dit, de
-nier leur culpabilité; les premiers interrogatoires
-que leur firent subir les juges sous l'inspiration des
-immenses conjectures du ministre Roland, durent
-singulièrement flatter ces coquins (un d'eux, Douligny,
-était marqué de la lettre V, voleur); pendant
-quelques jours ils espérèrent pouvoir se dire martyrs
-d'une opinion et victimes de leur courage. Il y a
-lieu de croire qu'ils eussent immédiatement nommé
-leurs complices s'ils n'avaient tenu à prolonger l'erreur
-de la justice. Le jugement rendu contre eux
-prouve jusqu'à quel point on avait admis les idées de
-connivence avec les royalistes; nous citons textuellement
-cet arrêt, qui fut rendu le 23 septembre, après
-une audience continue de quarante-cinq heures:</p>
-
-<p>«Vu la déclaration du jury de jugement, portant:
-1<sup>o</sup> qu'il a existé un complot formé par les ennemis
-de la patrie, tendant à enlever de vive force et à
-main armée les bijoux, diamants et autres objets de
-prix déposés au Garde-Meuble, pour les faire servir
-à l'entretien et au secours des ennemis intérieurs et
-extérieurs conjurés contre elle; 2<sup>o</sup> que ce complot
-a été exécuté dans les journées et nuits des 15, 16
-et 17 septembre présent mois, et particulièrement
-dans la nuit du dimanche 16 au lundi 17, par des
-hommes armés qui ont escaladé le balcon du rez-de-chaussée
-et premier étage du Garde-Meuble, en ont
-forcé les croisées, enfoncé les portes des appartements
-et fracturé les armoires, d'où ils ont enlevé
-et emporté tous les diamants, pierres fines et bijoux
-de prix qui y étaient déposés, tandis qu'une troupe
-de trente à quarante hommes, armés de sabres, poignards
-et pistolets, faisaient de fausses patrouilles
-autour dudit Garde-Meuble, pour protéger et faciliter
-lesdits vols et enlèvements, lesquels ne se sont
-dispersés, ainsi que ceux introduits dans l'intérieur,
-que lorsqu'ils ont aperçu une force publique considérable
-et que deux d'entre eux étaient arrêtés;
-3<sup>o</sup> que les nommés Joseph Douligny et J.-J. Chambon
-sont convaincus d'avoir été auteurs, fauteurs, complices,
-adhérents desdits complots et vols à main
-armée, et notamment d'avoir, dans la nuit du 16 au
-17 de ce mois, sous la protection desdites fausses
-patrouilles, escaladé le balcon dudit Garde-Meuble,
-d'en avoir brisé et fracturé les croisées, portes et
-armoires, à l'aide de limes, marteaux, vilebrequins
-et autres outils, de s'être introduits dans les appartements
-et d'y avoir pris une grande quantité de bijoux
-d'or, de diamants et pierres précieuses dont ils
-ont été trouvés nantis au moment de l'arrestation;
-4<sup>o</sup> et enfin que, méchamment et à dessein de nuire
-à la nation, lesdits J. Douligny et J.-J. Chambon se
-sont rendus coupables de tous lesdits délits, le Tribunal,
-après avoir entendu le commissaire national,
-condamne lesdits Douligny et Chambon à la peine
-de mort.»</p>
-
-<p>Sous le coup de cette sentence, leur caractère se
-produisit à nu: troublés, pales, ils déclarèrent qu'ils
-feraient des révélations complètes, si on voulait leur
-accorder la vie sauve pour récompense. Le Tribunal
-ne sut comment répondre à cette proposition; le
-président leur dit que la Convention seule pouvait
-statuer sur leur demande.</p>
-
-<p>Pendant ce temps, la police, aux aguets, était
-parvenue à retrouver, très-incomplètes encore,
-quelques traces des coupables qu'elle cherchait. Un
-citoyen du nom de Duplain avait déposé au comité
-de sa section que, le 16 septembre au soir,
-dans un café de la rue de Rohan, il avait entendu
-deux hommes se quereller au sujet d'un vol de diamants:
-l'un reprochait à l'autre sa pusillanimité
-qui les avait privés d'une capture importante; il se
-consolait néanmoins, espérant, la nuit suivante,
-réitérer leur prouesse de manière à n'avoir plus rien
-à désirer. A cette déclaration, le citoyen Duplain
-ajouta le signalement de l'un des deux hommes,
-celui qu'il avait pu le mieux voir. On mit des agents
-en embuscade dans la rue de Rohan, et, le quatrième
-jour, on y arrêta un personnage dont l'extérieur
-et la physionomie se rapportaient au signalement
-donné. Amené au comité de surveillance, cet homme
-déclara se nommer Badarel et être natif de Turin;
-il nia les propos qu'on lui imputait, se récriant sur
-des doutes aussi injurieux; mais ayant été fouillé, il
-fut trouvé détenteur de plusieurs pierres. Alors il
-avoua que le 15 septembre, deux individus, qu'il ne
-connaissait pas, l'avaient engagé à se rendre la nuit
-avec eux sur la place Louis XV, lui disant qu'il y
-allait de sa fortune; ils exigèrent simplement qu'il
-fît le guet pendant un quart d'heure. Ces messieurs
-étaient si honnêtes qu'il avait cru servir des amoureux
-et non des voleurs. Ils étaient bientôt revenus
-auprès de lui, et l'avaient accompagné jusque dans sa
-chambre, rue de la Mortellerie, près l'hôtel de Sens.
-Là, que s'était-il passé tandis qu'il avait été chercher
-des rafraîchissements, il l'ignorait; mais le lendemain
-quand il fut seul chez lui, il aperçut des diamants
-sur la cheminée, et il fut porté à croire qu'il
-avait été pendant quelques heures le compagnon de
-deux nababs déguisés.</p>
-
-<p>Cette histoire, richement brodée comme on voit,
-n'abusa pas un instant les juges instructeurs. Ils
-mirent Badarel en présence de Douligny et de
-Chambon; ceux-ci, désireux d'appuyer leur demande
-en grâce sur des faits, ne firent aucune difficulté de
-reconnaître Badarel.</p>
-
-<p>&mdash;Mon pauvre vieux, dit Douligny, devant le
-président du Tribunal criminel il n'y a plus à vouloir
-rester blanc comme un agneau; nous sommes
-pris, nous n'avons d'espoir qu'en la clémence des
-magistrats, et cette clémence est subordonnée à
-nos aveux, à notre sincérité. Tu es dans un très-mauvais
-cas; veux-tu obtenir ta grâce d'avance?
-tu n'as qu'à te rendre avec le citoyen président sous
-cet arbre des Champs-Elysées au pied duquel tu as
-enfoui cette grande cassette. Dès que tu l'auras restituée,
-tu seras sûr de ne plus avoir affaire à des
-juges, mais à de vrais amis.</p>
-
-<p>Badarel essaya bien d'envoyer Douligny à tous
-les diables et de prouver qu'il ne le connaissait pas,
-mais sa résistance ne put être de longue durée. Douligny
-l'exhorta si bien, lui fit de telles promesses,
-qu'enfin ce malheureux consentit à se rendre aux
-Champs-Elysées avec le président.</p>
-
-<p>Ce transport de justice eut des résultats considérables;
-les fouilles opérées d'après les indications de
-Badarel firent découvrir 1,200,000 francs de diamants.
-La procédure recommença avec plus d'acharnement;
-les dépositions de Douligny et de
-Chambon furent jugées si utiles pour éclairer les recherches
-et confondre les accusés, que le président
-du Tribunal criminel se rendit en personne à la barre
-de la Convention et y parla en ces termes:&mdash;Je
-crois de mon devoir de prévenir la Convention que,
-depuis vendredi, 21, la première section du Tribunal
-s'est occupée sans désemparer de l'interrogatoire
-de deux voleurs du Garde-Meuble. Pendant quarante-huit
-heures ils n'ont voulu donner aucun renseignement;
-mais hier, lorsque la peine de mort a
-été prononcée contre eux, ils m'ont fait dire qu'ils
-avaient à faire des déclarations importantes; ils
-m'ont demandé ma parole d'honneur que, pour prix
-de ces aveux, leur grâce leur serait accordée. Je
-n'ai pas cru devoir prendre sur moi une pareille
-promesse; mais je leur ai dit que s'ils me disaient
-la vérité, je porterais leur demande auprès de la
-Convention nationale; alors le nommé Douligny
-m'a révélé toute la trame du complot; il a été
-confronté avec un de ses co-accusés non jugé;
-il l'a forcé de déclarer l'endroit où étaient cachés
-plusieurs des effets volés. Je me suis transporté
-aux Champs-Elysées, dans l'allée des Veuves; là
-le co-accusé m'a découvert les endroits où il y avait
-des objets très précieux. N'est-il pas important de
-garder ces deux condamnés pour les confronter encore
-avec les autres complices? Mais le peuple demande
-leurs têtes. Que la Convention rende un décret,
-qu'elle le rende tout de suite; le peuple la
-respecte, il se tiendra toujours dans la plus complète
-soumission aux ordres de l'assemblée.»</p>
-
-<p>Ordonner la mort de Douligny et de Chambon,
-c'eût été tuer deux poules aux &oelig;ufs d'or; chacune
-de leurs déclarations ou plutôt de leurs dénonciations
-produisait quelques nouvelles découvertes. La
-Convention décida qu'il fallait garder ces deux voleurs
-pour traquer les autres.</p>
-
-<p>L'un des premiers complices dont ils révélèrent le
-nom fut le malheureux juif Louis Lyre; il n'avait
-pas aidé à commettre le vol, mais il avait acheté à
-vil prix une grande quantité de bijoux. Ce malheureux
-parlait un français mêlé d'italien qui fit beaucoup
-rire les juges. Ayant intégralement payé ses
-petites acquisitions, disait-il, il ne comprenait pas
-qu'on lui réclamât encore quelque chose. Après
-s'être égayé de son galimatias, le Tribunal le condamna
-à la peine de mort. On le conduisit au supplice
-le 13 octobre, à dix heures. Ne concevant
-pas qu'une spéculation heureuse fût considérée
-comme un crime, il marcha à la mort avec le
-courage que donne la paix de la conscience.
-Monté dans la voiture, seul avec l'exécuteur, il
-criait d'une voix très haute et très libre:&mdash;Fife la
-nazion! Il voulut parler au peuple; la cavalerie essaya
-de s'y opposer, mais alors la canaille qui accompagnait
-les victimes à l'échafaud était souveraine;
-elle accorda la parole au juif.</p>
-
-<p>&mdash;Messious, dit-il, ze mours innozent, ze ne zouis
-point volour, ze pardonne à la loi et à mes zouzes.</p>
-
-<p>Mais vu qu'il se faisait tard, le bourreau le pria
-de se hâter.</p>
-
-<p>En mesurant leurs dénonciations, et en ne les faisant
-que peu à peu, Douligny et Chambon espérèrent
-échapper à la mort, protégés qu'ils étaient
-maintenant par la Convention. Conformément à ces
-calculs, ils jetèrent quelques jours après une nouvelle
-proie à la justice. Ce fut cette fois leur ami
-Claude-Melchior Cottet, dit le <i>Petit-Chasseur</i>. Arrêté
-et conduit à la Conciergerie, ce dernier fut
-convaincu d'avoir été le sergent recruteur des fausses
-patrouilles. Dans la nuit du 15 au 16 septembre,
-il s'était rendu en costume de garde national chez
-le nommé Retour, chez Gallois, dit <i>Matelot</i>, et chez
-Meyran; il leur avait remis des pistolets destinés à
-protéger l'entreprise. On lui prouva, en outre, qu'il
-avait vendu pour 30,000 livres de perles fines. Un
-témoin, un nommé Joseph Picard, lequel ne tarda
-pas à changer son rôle de témoin contre celui d'accusé,
-vint déposer qu'étant encore au lit, un matin,
-le personnage connu sous le nom de <i>Petit-Chasseur</i>
-s'était rendu chez lui, afin d'acheter une paire de
-bottes. Le marché conclu avec la femme Picard,
-l'acheteur l'avait engagée à aller chercher du vin
-et à lui rapporter en même temps pour six sous
-d'eau-forte. Cette commission faite, Picard avait
-vu le <i>Petit-Chasseur</i> glisser quelque chose dans
-cette eau-forte; mais les commissaires venant au
-même instant pour l'arrêter, il jeta le tout dans la
-rue. Alors il fut facile de reconnaître que c'étaient
-des diamants.</p>
-
-<p>Ecrasé par les preuves et par les dépositions, Melchior
-Cottet fut condamné à la peine de mort.
-Voyant par quels moyens Douligny et Chambon
-avaient obtenu un sursis illimité, il imagina d'avoir
-recours aux mêmes ruses, et, en effet, il livra le
-nom de quelques complices. Mais on reconnut bientôt
-qu'il n'avait qu'un but: retarder le jour de son
-exécution. On refusa de prêter davantage l'oreille
-à ses déclarations interminables. Arrivé au lieu du
-supplice, il gagna encore deux heures par une dernière
-supercherie. Il demanda à se rendre au Garde-Meuble
-avec un magistrat, disant qu'il y allait de
-la fortune de la nation. Monté dans les salles, il y
-resta plus d'une heure et demie à parler de complots
-imaginaires dont il connaissait, disait-il, tous
-les secrets. Mais à la fin la foule impatientée refusa
-d'attendre plus longtemps le spectacle qui avait été
-promis à sa curiosité sanguinaire. En descendant
-du Garde-Meuble, le <i>Petit-Chasseur</i> eut beau crier:
-«&mdash;Citoyens, je ne suis pas coupable; intercédez
-pour moi, intercédez pour moi!»&mdash;nul ne fut accessible
-à la pitié, et la loi reçut son application.</p>
-
-<p>Grâce aux renseignements fournis par Douligny
-et Chambon, on arrêta successivement leurs principaux
-complices, qui furent condamnés à la peine
-capitale; des femmes et même un enfant, Alexandre,
-dit le <i>Petit-Cardinal</i>, se virent impliqués dans
-cette affaire, qui prit peu à peu une telle dimension,
-que le député Thuriot, l'un des membres de la commission
-de surveillance, proposa à la Convention
-d'autoriser le déplacement du chef du jury afin que
-ce dernier allât dans les endroits de la France qu'il
-croirait nécessaires, décernât des mandats d'amener
-et fît des visites domiciliaires. Cette proposition fut
-rejetée, parce qu'elle n'assurait pas au procès une
-marche assez rapide.</p>
-
-<p>S'il faut en croire les révélations de Sergent, consignées
-dans une lettre datée de Nice-en-Piémont,
-du 5 juin 1834, et adressée à la <i>Revue rétrospective</i>,
-ce serait à lui qu'on devrait la découverte des principaux
-diamants de la couronne. Il raconte que
-pendant les débats du Tribunal criminel, alors qu'il
-était administrateur de la police, une mulâtresse,
-habituée de la tribune publique des Jacobins, vint
-le trouver dans son cabinet.&mdash;Que direz-vous, si
-je vous fais trouver les diamants? Je le puis, en
-amenant un homme qui a une révélation à vous
-faire. Je voulais le conduire au comité des recherches
-de l'assemblée législative, mais il ne veut faire
-qu'à vous sa déposition; car il vous a, dit-il, une
-grande obligation, et c'est par reconnaissance qu'il
-veut que ce soit à vous que la patrie doive d'être
-rentrée dans la possession de ces richesses.&mdash;Amenez-le
-très-promptement.</p>
-
-<p>Une heure après, on introduisit dans un des salons
-du maire, où Sergent se trouvait seul, un quidam
-vêtu proprement en garde national; il était
-conduit par la mulâtresse.&mdash;Voilà celui dont je
-vous ai parlé, dit-elle, et elle s'éloigna.&mdash;Monsieur
-l'administrateur, dit cet homme d'une voix basse,
-je puis vous faire reprendre tous les diamants de la
-couronne; mais il me faut votre parole que vous
-ne me perdrez pas.&mdash;Quoi! lorsque vous allez rendre
-un service aussi important, que devez-vous craindre?
-ne méritez-vous pas au contraire une récompense?&mdash;Je
-ne puis en avoir d'autre que
-celle de ma vie. Dans cette affaire, mon nom
-ne peut être prononcé sans risquer de la perdre.&mdash;Parlez,
-dit Sergent surpris, je vous promets
-toute ma discrétion.&mdash;Vous ne me reconnaissez
-pas, monsieur?&mdash;Non, je ne vous ai pas vu,
-je crois, avant cet entretien.&mdash;Ah! monsieur l'administrateur,
-donnez-moi votre parole de magistrat
-que vous ne me livrerez point!&mdash;Quel mystère!
-Révélez, si vous savez quelque chose de ce vol; seriez-vous
-complice? Je vous sauverai&hellip;&mdash;Non,
-monsieur, reprit cet homme, je suis ***, le prisonnier
-que vous avez visité à la Conciergerie vers la
-fin du mois d'août, et que vous avez eu la
-bonté de faire raser sur sa demande; vous
-savez que j'étais condamné à mort pour fabrication
-de faux assignats, et que j'attendais alors, quoique
-sans espoir, l'issue de mon pourvoi en cassation.
-Les juges populaires de septembre m'ont mis en liberté,
-mais le Tribunal peut me faire reprendre.&mdash;Eh
-bien! soyez tranquille, dit Sergent; voyons, que
-savez-vous des diamants?</p>
-
-<p>Le quidam entra dans les détails les plus étendus.
-Une nuit qu'il feignait de dormir, il avait entendu
-auprès de lui des gens s'entretenir en argot du vol
-fameux. Il ignorait leurs noms, mais il avait appris
-que les diamants étaient cachés dans deux mortaises
-d'une grosse poutre de la charpente du grenier
-d'une maison de la rue de &hellip;&mdash;Envoyez-y promptement,
-ajouta-t-il; ils ne doivent pas être encore
-enlevés; mais, je vous supplie, ne parlez pas de
-moi dans vos bureaux.</p>
-
-<p>Le récit contenu dans la lettre de Sergent est plein
-de trouble et de confusion, surtout à l'endroit des dates;
-nous avons dû souvent l'élucider. A cette époque
-de 1834, Sergent, très-avancé en âge, ne commandait
-plus à sa mémoire; et d'ailleurs il n'était
-préoccupé, comme Barère, que du soin de sa réhabilitation.
-Cependant sa version coïncide tout-à-fait
-avec le rapport de Vouland, consigné dans le
-<i>Moniteur</i> du 11 décembre: «&mdash;Votre comité de
-sûreté générale, dit Vouland, ne cesse de faire des
-recherches sur les auteurs et complices du vol du
-Garde-Meuble; il a découvert hier le plus précieux
-des effets volés: c'est le diamant connu sous le
-nom de <i>Pitt</i> ou <i>Régent</i>, qui, dans le dernier inventaire
-de 1791, fut apprécié douze millions. Pour le
-cacher, on avait pratiqué, dans une pièce de charpente
-d'un grenier, un trou d'un pouce et demi de
-diamètre. Le voleur et le réceleur sont arrêtés; le
-diamant, porté au Comité de sûreté générale, doit
-servir de pièce de conviction contre les voleurs. Je
-vous propose, au nom du comité, de décréter que ce
-diamant sera transporté à la trésorerie nationale, et
-que les commissaires de cet établissement seront tenus
-de le venir recevoir séance tenante.» Ces propositions
-furent décrétées. Quant à l'homme dont
-parle Sergent, il fut seulement présenté à Pétion,
-qui le fit partir pour l'armée, où, sur la recommandation
-du ministre de la guerre, il entra avec un
-grade dans un régiment de la ligne. Que devint-il?
-Nous l'ignorons. Seulement, plus tard, dans un
-compte-rendu du Tribunal en date du 26 mars 1795,
-ayant trait à un procès de faux assignats, on trouve
-parmi les accusés un nommé Durand, désigné comme
-étant celui aux indications duquel on doit la
-découverte du <i>Régent</i>. Est-ce l'homme de Sergent?
-On peut le supposer.</p>
-
-<p>Le sort de ce <i>Régent</i> fut assez singulier: au mois
-d'avril 1796, on l'envoya en Prusse pour servir de
-cautionnement à un prêt de cinq millions. Retiré
-ensuite des mains des banquiers, il orna la garde
-de l'épée consulaire de Bonaparte.</p>
-
-<p>Mais retournons à la procédure du Tribunal criminel.
-Le ministre de l'intérieur s'occupa, lui aussi,
-avec une grande énergie de ce prétendu complot;
-il dut bientôt s'apercevoir que l'esprit politique y
-était complétement étranger, car il devenait de plus
-en plus évident que les acteurs de ce drame
-nocturne étaient presque tous des malfaiteurs d'antécédents
-connus, et qu'ils avaient immédiatement
-cherché à réaliser à leur profit leur part du vol.
-Le ministre recevait lui-même les citoyens qui
-avaient des communications à lui faire à ce sujet.
-Un joaillier du nom de Gervais vint lui apprendre
-qu'un homme d'allure suspecte lui avait offert de
-lui vendre une bonne partie de diamants. On comprend
-avec quel empressement M. Roland pria
-Gervais de ne pas effaroucher ce mystérieux
-client; une somme de 15,000 livres, prise sur
-les fonds secrets, fut remise au joaillier, afin qu'il
-alléchât par quelques avances le vendeur. Les
-prévisions se réalisèrent. Moyennant quelques centaines
-de louis, le voleur apporta pour plus de
-deux cent mille livres de joyaux. Le marchand
-se montra de plus en plus satisfait, jusqu'à l'heure
-où il n'eut plus rien à attendre de ce superbe
-filou; alors la comédie fut terminée et notre
-homme mis entre les mains de la justice. Grâce à
-l'habileté avec laquelle M. Roland avait dirigé cette
-opération par l'intermédiaire de Gervais, cette seule
-capture valut au trésor un remboursement qu'on
-évalua à 500,000 livres.
-Le jour que l'on vint dissoudre le Tribunal, c'est-à-dire
-le 29 novembre 1792, il s'occupait encore de
-juger un voleur du Garde-Meuble. On ne permit pas
-d'achever l'instruction. Le président fit venir les
-deux principaux coupables, Chambon et Douligny;
-et il leur annonça que le Tribunal cessant ses fonctions,
-il était à craindre pour eux que le sursis qu'ils
-avaient obtenu ne fût plus d'aucune force. Il leur
-conseilla de se pouvoir en cassation ou de s'adresser
-à la Convention nationale. Singulière preuve de la
-vérité de cet axiome: <i>Qui a terme ne doit rien!</i> Joseph
-Douligny et Jean-Jacques Chambon, traduits devant
-de nouveaux juges, en furent quittes pour quelques
-années de fers. Encore a-t-on prétendu que dans
-un des mouvements de la révolution, ces misérables
-trouvèrent le moyen de s'échapper des prisons.</p>
-
-<p>Quelques jours avant la dissolution du Tribunal
-du 17 août, Thomas Payne, comparant Louis XVI
-à Chambon et à Douligny, s'était exprimé de la
-sorte au sein de la Convention:&mdash;«Il s'est formé
-entre les brigands couronnés de l'Europe une conspiration
-qui menace non-seulement la liberté française,
-mais encore celle de toutes les nations: tout
-porte à croire que Louis XVI fait partie de cette
-conspiration; vous avez cet homme en votre pouvoir,
-et c'est jusqu'à présent le <i>seul de sa bande</i> dont
-on se soit assuré. <i>Je considère Louis XVI sous le
-même point de vue que les deux premiers voleurs arrêtés
-dans l'affaire du Garde-Meuble</i>: leur procès
-vous a fait découvrir la troupe à laquelle ils appartenaient.»&mdash;Quelle
-impudence et quelle folie!</p>
-
-<p>Pendant longtemps on s'obstina encore à voir
-dans le vol des diamants un complot politique, à en
-juger par la teneur d'une sentence du Tribunal révolutionnaire,
-prononcée le 12 prairial, an <small>II</small>, qui
-condamne à mort le sieur Duvivier, âgé de soixante
-ans, ancien commis au bureau de l'extraordinaire,
-«pour avoir aidé ou facilité le vol fait, en 1792, au
-Garde-Meuble, afin de fournir des secours aux ennemis
-coalisés de la France<a id="FNanchor_10" href="#Footnote_10" class="fnanchor">[10]</a>.» Ce ne fut guère
-qu'en l'an <small>V</small> qu'on revint un peu de cette prévention.
-Par décision du conseil des Anciens, prise dans
-la séance du 29 pluviôse, six mille livres d'indemnité
-furent accordées à la citoyenne Corbin, première
-dénonciatrice des voleurs du Garde-Meuble.
-Il y a tout lieu de supposer que cette femme Corbin
-est la mulâtresse dont il est question dans le
-récit de Sergent. «Les recherches de la commission,
-ajoute le <i>Moniteur</i>, ont mis à même de juger
-que, quoi qu'en ait dit autrefois le ministre Roland,
-le vol du Garde-Meuble n'était lié à aucune
-combinaison politique, et qu'il fut le résultat des
-méditations criminelles des scélérats à qui le 2 septembre
-rendit la liberté.» C'est ce que nous avons
-posé en commençant.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_10" href="#FNanchor_10"><span class="label">[10]</span></a> Cette procédure s'éternisa pendant tout le cours de
-la Révolution. La veille du jour où l'on arrêta Bab&oelig;uf, on
-avait condamné aux fers quatre voleurs du Garde-Meuble.</p>
-</div>
-<p>Quoi qu'il en soit, à cette date, l'affaire de ce vol
-homérique était loin d'être terminée. Même aujourd'hui
-elle ne l'est pas encore. La soustraction des
-diamants a été évaluée à <span class="small">TRENTE-SIX MILLIONS</span>. En
-1814, il en fut restitué pour 5 millions; l'histoire de
-cette restitution est même des plus intéressantes. Il y
-avait autrefois au Garde-Meuble un employé subalterne
-du nom de Charlot, qui était chargé de
-nettoyer les bijoux. Après le vol de la nuit du 16
-septembre, un de ses amis, un sans-culotte, vint
-lui remettre une boîte en le priant de la garder jusqu'à
-ce qu'il vînt la reprendre lui-même. Peu de
-temps après, Charlot fut renvoyé, ainsi que toutes
-les personnes qui faisaient partie de l'administration
-du Garde-Meuble sous l'ancienne cour. Il emporta
-le dépôt du sans-culotte, qui ne reparut plus. Lassé
-de l'attendre et finissant par concevoir des soupçons,
-il finit un jour par forcer la serrure du petit coffre.
-Un flot de lumière lui sauta aux yeux, et il reconnut
-plusieurs diamants de la couronne. L'embarras
-de ce pauvre diable fut aussi grand qu'on
-peut le concevoir; les rapporter, n'était-ce pas s'exposer
-à être pris lui-même pour le voleur, ou tout
-au moins n'était-ce pas risquer plusieurs mois, plusieurs
-années de prison préventive? Dans cette conjoncture,
-il ne décida rien, ou plutôt il décida qu'il
-attendrait les événements; il cacha les diamants et
-les garda.</p>
-
-<p>Charlot se retira à Abbeville, sa ville natale; ses
-moyens d'existence étaient si bornés, que Mme Cordonnier,
-sa s&oelig;ur, marchande orfèvre près le marché
-au blé, lui donna asile; mais le déréglement de
-Charlot et son penchant à l'ivrognerie obligèrent
-sa s&oelig;ur à le renvoyer. Il alla alors occuper une très
-petite chambre dans un grenier, où il vécut, pour
-ainsi dire, des secours que lui accordaient plusieurs
-personnes de sa connaissance. Parmi celles qui l'obligeaient
-le plus fréquemment était un M. Delattre-Dumontville,
-qui, quoique fort peu aisé lui-même,
-lui prêtait souvent de petites sommes. Charlot se
-trouvait donc dans le plus complet dénûment, bien
-qu'il fût riche comme pas un négociant d'Abbeville;
-et il souffrait les horreurs de la faim et du froid à
-côté d'une cassette renfermant cinq millions de diamants.
-Il est vrai que ces diamants, Charlot ne pouvait
-en trafiquer sans s'exposer à être reconnu comme
-un des spoliateurs du Garde-Meuble; d'un autre
-côté, les communications avec l'Angleterre
-étaient interdites.</p>
-
-<p>La profonde misère de ce millionnaire s'accrut au
-point qu'il en tomba mortellement malade. Sentant
-sa fin très-prochaine, il dit un jour à Dumontville,
-qui n'avait pas cessé de lui témoigner beaucoup
-d'intérêt:&mdash;Ouvre le tiroir de cette table; il y a
-dedans une petite boîte qui me fut confiée il y a bien
-longtemps; prends-la, et si je meurs fais-en l'usage
-que tu voudras. Dumontville s'en alla avec la
-boîte qui était fermée par un papier cacheté; le
-lendemain, lorsqu'il voulut monter au grenier de
-Charlot pour savoir de ses nouvelles, on lui apprit
-qu'il venait d'expirer. Rien n'empêchait plus Dumontville
-de briser le papier cacheté: il fut ébloui,
-aveuglé. Mais, aussi embarrassé que Charlot, il n'osa
-pendant longtemps parler à personne de son trésor;
-son seul plaisir était, dans un beau jour, après avoir
-verrouillé sa porte, de prendre les diamants dans sa
-main et de les mouvoir au soleil pour jouir de leur
-éclat. Il finit cependant, après bien des hésitations
-et des réticences, par s'ouvrir à un de ses parents,
-M. Delattre, ancien membre de l'Assemblée législative
-et qui avait été chargé autrefois de faire le recensement
-des objets volés au Garde-Meuble; il apprit
-de lui que les susdits diamants étaient la propriété
-de l'Etat. Effrayé de sa découverte, Dumontville
-jugea opportun de garder le silence,
-comme avait fait autrefois Charlot.</p>
-
-<p>Ce ne fut que lors de la Restauration qu'il se hasarda
-à solliciter une audience de M. le comte de
-Blacas, ministre de Louis XVIII, et à lui remettre
-la précieuse cassette. M. le comte de Blacas exalta
-vivement sa loyauté, sa fidélité et le patriotisme pur
-qui l'avait guidé à conserver intact ce trésor national
-pour ne le déposer qu'entre les mains de ses légitimes
-possesseurs. Quelques mois après cette entrevue,
-Dumontville (il n'était alors qu'un modeste
-employé des droits-réunis) reçut le titre de chevalier
-de la Légion-d'Honneur et le brevet d'une pension
-de six mille francs.</p>
-
-<p>Cette aventure, qui est racontée longuement par
-l'abbé de Montgaillard, représente, jusqu'à présent
-du moins, le dernier chapitre de cette procédure
-romanesque des Diamants de la Couronne. Je dis
-<i>jusqu'à présent</i>, car de nos jours plusieurs gens se
-bercent encore (le croirait-on?) de l'espoir de retrouver
-quelques-uns de ces cailloux miraculeux; bien
-des plongeons ont été faits dans la Seine sous le pont
-Louis XVI, à l'endroit où l'on assure que les voleurs
-ont jeté une partie de leur éblouissant butin; bien
-des poutres ont été dérangées dans les greniers des
-faubourgs. Mais ne peut-on pas comparer ces obstinés
-chercheurs d'or à ces pauvres croyants sans
-cesse préoccupés des millions de Nicolas Flamel, enterrés
-on ne sait où, ou bien encore à ces maniaques
-qui décousent les vieux fauteuils pour découvrir les
-trésors des émigrés?</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="ch6p2">II.<br />
-JUGEMENTS RENDUS PAR LA SECONDE
-SECTION.&mdash;NICOLAS ROUSSEL.</h3>
-
-
-<p>Il faut maintenant revenir sur nos pas, c'est-à-dire
-nous reporter au lendemain du vol du Garde-Meuble,
-au 18 septembre. Ce jour-là, la seconde
-section du Tribunal criminel commença à instruire
-le procès de Nicolas Roussel, ancien contrôleur ambulant
-des barrières. Mais, avant l'ouverture de
-l'audience, le commissaire national donna lecture
-au peuple de la loi relative à la sûreté des prisonniers;
-cette lecture fut suivie d'un discours du président
-Laveaux, dans lequel il rappela les devoirs
-de l'humanité et invoqua éloquemment le respect
-dû à l'infortune. Le public, saisi d'un bon et beau
-mouvement, cria tout d'une voix:&mdash;Nous jurons
-de respecter les accusés!</p>
-
-<p>Après les désordres qui avaient signalé les procès
-de Montmorin et de Backmann, ce n'était pas
-une précaution inutile.</p>
-
-<p>Nicolas Roussel, un malheureux demeurant rue
-Mouffetard, comparut ensuite devant les jurés; il
-avoua qu'il avait fait partie pendant quelques jours
-des brigades contre-révolutionnaires de Collenot-d'Angremont
-et qu'il recevait cinquante sous par
-jour pour aller prêcher le royalisme dans les cafés
-et dans les groupes. Cela méritait bien la mort. Le
-19 septembre, cet <i>apôtre du machiavélisme et de la
-tyrannie</i>, comme l'appelle un journal, fut conduit à
-la guillotine à deux heures de l'après-midi.</p>
-
-<p>Dans la même journée, l'Assemblée décréta que la
-Commune serait tenue de choisir pour les exécutions
-une autre place que celle qui allait devenir la
-place du palais de la Convention.</p>
-
-<p>Pour ne laisser échapper aucun des documents
-qui se rattachent à l'histoire du Tribunal du 17 août,
-citons un fait qui concerne directement un des ex-membres
-de ce tribunal. Voici ce qu'on lit dans le
-<i>Moniteur</i> du 20 septembre: «Le ministre de l'intérieur
-adresse un reproche à l'Assemblée touchant le
-peu de force et le peu d'exactitude que l'on met à la
-préservation des biens nationaux; il se plaint qu'on
-répète avec scandale que le <i>voleur d'Aubigni</i> aspire
-à être employé dans une commission; il assure qu'à
-l'avenir il ne signera aucune commission sans en
-connaître à fond le sujet.»</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch7">CHAPITRE VII.<br />
-CAZOTTE.&mdash;SON DERNIER MARTYRE.</h2>
-
-
-<p>Encore Cazotte! Encore ce vieillard de soixante-quatorze
-ans, traqué pour un paquet de lettres confidentielles!&mdash;Eh
-quoi! la Commune cherche à détourner
-d'elle tout soupçon de participation aux crimes
-de Septembre, et voilà qu'elle se montre plus
-féroce cent fois que les égorgeurs eux-mêmes: elle
-fait arrêter de nouveau et emprisonner un septuagénaire
-devant lequel leurs haches rougies s'étaient
-abaissées. Le peuple avait acquitté Cazotte; la Commune
-le reprit, et le Tribunal du 17 août le reçut
-des mains de la Commune, donnant ainsi l'exemple
-de la violation d'un principe respecté de tous les jurisconsultes.&mdash;Croyaient-ils
-donc, ces juges sans
-pitié, que les deux heures d'angoisse suprême subies
-par Jacques Cazotte devant l'abject tribunal de
-Maillard n'étaient pas suffisantes pour expier ses
-fautes réelles ou prétendues? Il y a dans cet acharnement
-après un homme en cheveux blancs quelque
-chose de honteusement cruel qui s'explique à
-peine; ces raffinements inutiles ne peuvent appartenir
-qu'à une nation débordée ayant totalement
-perdu le sens humain.</p>
-
-<p>&mdash;Respect à la vieillesse et à l'innocence! s'étaient
-écriés, en présence de Cazotte et de sa fille, les tueurs
-de l'Abbaye. On pouvait croire que c'était aussi la
-devise de la Commune; lorsqu'un ordre signé Pétion,
-Panis et Sergent, expédié le 13 septembre,
-vint arrêter pour la seconde fois Jacques Cazotte,
-«mis hors de l'Abbaye, sans avoir subi son jugement.»</p>
-
-<p>Cazotte n'en montra point de surprise. Malgré sa
-récente délivrance (délivrance presque triomphale,
-on s'en souvient), il avait gardé un pressentiment de
-sa fin prochaine; témoin le trait suivant:</p>
-
-<p>Après sa sortie de l'Abbaye, ses amis vinrent le
-féliciter en foule; M. de Saint-Charles fut du
-nombre.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! vous voilà sauvé, dit-il en l'abordant.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne crois pas, répondit Cazotte.</p>
-
-<p>&mdash;Comment cela?</p>
-
-<p>&mdash;Je serai guillotiné sous très-peu de jours.</p>
-
-<p>&mdash;Vous plaisantez, dit M. de Saint-Charles, surpris
-de l'air profondément affecté du vieillard.</p>
-
-<p>&mdash;Non, mon ami; sous peu de jours, je mourrai
-sur l'échafaud.</p>
-
-<p>Et comme on le pressait de questions, il ajouta:</p>
-
-<p>&mdash;Un moment avant votre arrivée, il m'a semblé
-voir un gendarme qui est venu me chercher de la
-part de Pétion; j'ai été obligé de le suivre. J'ai paru
-devant le maire, qui m'a fait conduire à la Conciergerie
-et de là au Tribunal. Mon heure est venue,
-mon ami, et j'en suis si convaincu, que j'ai mis ordre
-à mes affaires: voici des papiers importants
-pour ma femme; je vous charge de les lui faire tenir
-et de la consoler.</p>
-
-<p>Naturellement M. de Saint-Charles traita ces pressentiments
-de rêveries et ne voulut rien entendre. Il
-quitta Cazotte, persuadé que sa raison avait souffert
-par suite de l'impression des massacres. Mais
-lorsqu'il revint, quelques jours après, ce fut pour
-apprendre son arrestation.</p>
-
-<p>Cette fois encore, mais non sans peine, Elisabeth
-obtint de suivre son père jusqu'au Tribunal, qui
-commença son audience le matin du 24 pour ne la
-terminer que le lendemain au soir. Une multitude
-immense, composée en partie de femmes, remplissait
-l'espace réservé au public; on remarquait aussi
-quelques-uns des hommes du 2 septembre qui avaient
-appuyé auprès de Maillard et de ses acolytes la
-mise en liberté de Jacques Cazotte. Celui-ci avait
-pour défenseur le célèbre Julienne, que nous avons
-vu et que nous verrons figurer plusieurs fois dans
-nos récits. Julienne s'est fait beaucoup connaître
-sous la Révolution; d'importantes causes lui ont été
-confiées. «Ce n'est, dit l'auteur anonyme d'un petit
-dictionnaire biographique publié en 1807, ni le
-talent de Démosthènes, ni celui de Cicéron, ni même
-celui de Linguet, de Chauveau, de Belard: c'est
-le sien. Son style est quelquefois obscur, amphigourique,
-gigantesque, un peu <i>ivre</i>, si nous pouvons
-hasarder l'expression; son imagination le grise.
-N'importe; malgré ses défauts, qu'il fasse imprimer
-ce qu'il a dit pour arracher à la mort Kolli, Beauvoir
-et beaucoup d'autres, il obtiendra un rang distingué
-parmi les gens de lettres.»</p>
-
-<p>&mdash;Du courage! dit Julienne à Cazotte au moment
-de l'ouverture de l'audience.</p>
-
-<p>Cazotte hocha la tête et répondit, mais de façon
-qu'Elisabeth ne pût l'entendre:</p>
-
-<p>&mdash;Je m'attends à la mort, et je me suis confessé
-il y a trois jours. Je ne regrette pas la vie, je ne regrette
-que ma fille.</p>
-
-<p>On l'interrogea sur son nom, sur son âge et sur
-ses qualités. Après quoi, son défenseur déposa sur le
-bureau une protestation contre la compétence du
-Tribunal. Cette protestation était fondée sur ce que
-Jacques Cazotte ayant été acquitté et mis en liberté
-le 2 septembre par le peuple souverain, on ne pouvait
-sans porter atteinte à la souveraineté de ce
-même peuple procéder contre Jacques Cazotte à un
-jugement sur des faits pour lesquels il avait été arrêté
-et ensuite élargi. C'était de toute évidence.
-Il fallait respecter les arrêts des juges populaires ou
-poursuivre ces mêmes juges, si on ne voulait pas
-reconnaître leur autorité. «Peuple, tu fais ton devoir!»
-Ces paroles fameuses de Billaud-Varennes
-et la présence de tant de membres de la Commune
-dans les prisons au moment des massacres ne consacraient-elles
-pas les Tribunaux souverains? Cependant
-la Commune était la première aujourd'hui
-à infirmer les actes de ses représentants; et quels
-actes encore: les actes de clémence! Elle ne blâmait
-pas les bourreaux pour avoir tué, elle les blâmait
-pour avoir fait grâce.</p>
-
-<p>Le Tribunal crut devoir ne pas s'arrêter à cette
-protestation et ordonna qu'il serait passé à la lecture
-de l'acte d'accusation, daté du 1<sup>er</sup> septembre,
-dressé par Fouquier-Tinville et signé par Perdrix,
-commissaire national. Après l'acte d'accusation, il
-fut donné connaissance à haute voix de la correspondance
-intime de Cazotte. Chaque lettre était
-suivie d'un interrogatoire par le président Laveaux.</p>
-
-<p>Cazotte répondait avec simplicité et avec précision.</p>
-
-<p>La faiblesse de son organe ayant excité les réclamations
-des jurés et de l'accusateur public, le Tribunal
-ordonna que l'inspecteur de la salle ferait
-disposer un siége, afin que Cazotte pût être mieux
-entendu. Au bout d'un quart d'heure environ, il fut
-placé tout auprès des jurés, ayant à sa droite sa
-fille, et à sa gauche son défenseur.</p>
-
-<p>On le questionna beaucoup sur la secte des Illuminés,
-à laquelle il avait appartenu; ce fut pourquoi il
-demanda <i>si c'était comme visionnaire qu'on lui faisait
-son procès</i>. Quelques auteurs ont insinué que Laveaux,
-qui l'interrogeait, était lui-même un Illuminé
-de la secte des Martinistes, et que des signes
-d'intelligence avaient été échangés entre eux dès
-les premiers mots de l'interrogatoire. Cela ne paraît
-guère fondé; car Laveaux posa à Cazotte des
-questions tellement indiscrètes, qu'on ne comprend
-pas qu'elles puissent venir d'un frère d'ordre,&mdash;à
-moins toutefois qu'elles ne tendissent à dérouter
-les profanes. Mais encore une fois, cela me semble
-étrange. C'est ainsi qu'il lui demanda les noms
-de ceux qui l'avaient initié dans la secte des Martinistes.</p>
-
-<p>&mdash;Ceux qui m'ont initié, répondit Cazotte, ne
-sont plus en France; ce sont des gens qui séjournent
-peu, étant continuellement en voyage pour faire
-les réceptions. Je sais seulement qu'un de ceux qui
-m'ont reçu était il y a cinq ans en Angleterre.</p>
-
-<p>Lorsqu'on arriva à la question religieuse, Cazotte
-établit qu'il allait régulièrement à la messe du curé
-constitutionnel de Pierry.</p>
-
-<p>&mdash;Il est singulier, dit le président, que vous alliez
-à la messe d'un prêtre auquel vous ne croyez pas.</p>
-
-<p>&mdash;Je le fais pour l'exemple, répondit Cazotte, et
-en ma qualité de maire de Pierry. Il est vrai que je
-ne reconnais pas le curé constitutionnel; mais Judas
-était à la suite de Jésus-Christ et faisait bien des
-miracles comme les autres apôtres.</p>
-
-<p>Un autre mot qui causa diverses sensations chez
-les auditeurs, ce fut celui-ci:</p>
-
-<p>&mdash;Qu'entendez-vous, demanda le président, par
-ces mots: <i>fanatisme</i> et <i>brigandages</i>, souvent répétés
-dans vos lettres?</p>
-
-<p>&mdash;J'entends par fanatisme l'exaltation qui règne
-dans tous les partis. Il y a fanatisme dans la liberté
-quand on passe par-dessus toute considération humaine.</p>
-
-<p>Ces paroles valent un code.</p>
-
-<p>On lui demanda encore des choses singulières;
-par exemple, <i>ce qu'il pensait de Louis XVI pendant
-les travaux de la constitution?</i></p>
-
-<p>&mdash;Je le regarde, répondit-il, comme ayant été
-forcé dans tout ce qu'il a fait; mais je ne peux dire
-s'il a fait bien ou mal, attendu que je ne suis pas juge
-du roi.</p>
-
-<p>&mdash;Il est bien évident, dit le président, que vous
-étiez en correspondance avec les ennemis du dehors,
-puisque vous assuriez que dans trente-quatre jours
-juste la France serait envahie. Pourriez~vous dire
-quel était le nom de cet officier-général qui, entre
-autres, vous avait si bien instruit?</p>
-
-<p>&mdash;Me croyez-vous assez lâche pour être le dénonciateur
-de quelqu'un? Dussé-je obtenir le prolongement
-de mes vieux jours, jamais je ne consentirai
-à une pareille infamie!</p>
-
-<p>Après quelques autres interrogations, Laveaux,
-qu'embarrassaient quelquefois les réponses du vieillard
-et qu'attendrissaient aussi les regards suppliants
-de la jeune fille, dit à Cazotte:</p>
-
-<p>&mdash;Vous êtes peut-être fatigué; le Tribunal est
-prêt à vous accorder le temps nécessaire pour prendre
-du repos ou quelque rafraîchissement.</p>
-
-<p>&mdash;Merci, répliqua Cazotte; je suis très-sensible à
-l'attention du Tribunal, mais je suis dans le cas de
-soutenir les débats, grâce à la fièvre qui me tient en
-ce moment. D'ailleurs, ajouta-t-il en souriant, plus
-tôt le procès sera terminé, plus tôt j'en serai
-quitte&hellip; ainsi que messieurs les jurés et les juges.</p>
-
-<p>Le procès continua donc.</p>
-
-<p>Une de ses parentes se trouvait désignée dans la
-correspondance avec Pouteau; le président l'interpella
-de déclarer le nom de cette parente.</p>
-
-<p>&mdash;Dans l'état où je me trouve, répondit le vieillard,
-je serais bien fâché d'y entraîner ma famille.</p>
-
-<p>&mdash;Dites-nous du moins ce que vous avez entendu
-par ces mots d'une de vos lettres: «Voilà une occasion
-que le roi doit saisir: il faut qu'il serre les pouces
-au maire Pétion et le force à découvrir les fabricants
-de piques et ceux qui les soldent»?</p>
-
-<p>&mdash;Les lettres que je recevais m'informaient alors
-qu'il se fabriquait à Paris cent mille piques. Je ne
-vis là-dedans qu'un projet de tourner ces armes
-contre la garde nationale, qui suffisait pour le service
-et le maintien de la tranquillité publique; ces
-craintes m'étaient transmises par un ami dont les
-intentions ne m'étaient pas suspectes. Il se peut que
-j'aie été mal informé, mais ce n'est pas ma faute.</p>
-
-<p>Lorsque la liste des lettres fut épuisée,&mdash;il y en
-avait une trentaine,&mdash;et que les débats furent clos,
-l'accusateur Real se leva. Il parla longuement de
-la bonté, de la franchise et de l'énergie du peuple
-depuis la Révolution, des trahisons et des crimes de
-la cour, de la perfidie des grands. Il analysa les
-charges qui pesaient sur l'accusé, et, s'adressant à
-lui:&mdash;Pourquoi faut-il que j'aie à vous trouver
-coupable après soixante-douze années de loyauté
-et de vertu? Pourquoi faut-il que les deux années
-qui les ont suivies aient été employées à méditer des
-projets d'autant plus criminels qu'ils tendaient à
-rétablir le despotisme et la tyrannie, en renversant
-la liberté de votre pays? La vie que vous
-meniez à Pierry (il y avait trente-deux ans que Cazotte
-s'y était retiré) retraçait les m&oelig;urs patriarcales;
-chéri des habitants que vous aviez vus naître,
-vous vous occupiez de leur bonheur. Pourquoi
-faut-il que vous ayez conspiré contre la liberté de
-votre pays? Il ne suffit pas d'avoir été bon fils,
-bon époux et bon père, il faut surtout être bon
-citoyen.</p>
-
-<p>«Pendant ce discours, qui dura une heure entière,
-raconte Desessarts, les yeux de Cazotte ne cessèrent
-pas un instant d'être fixés sur l'accusateur public;
-mais on y cherchait en vain quelques signes
-d'agitation et de trouble: l'impassibilité la plus profonde
-y était peinte. Il n'en était pas ainsi de sa fille,
-dont les alarmes semblaient recevoir toutes les impressions
-du discours de Réal, et s'aggraver ou s'adoucir
-en proportion des sentiments qu'il exprimait;
-lorsqu'elle entendit ses conclusions terribles, des larmes
-abondantes coulèrent de ses yeux. Son père lui
-adressa quelques mots à voix basse qui parurent la
-calmer.»</p>
-
-<p>Ce fut alors que Julienne commença sa défense;
-il fut éloquent et sensible, il émut l'auditoire par
-l'exposé touchant de la vie privée de l'accusé; il retraça
-l'affreuse nuit du 2 septembre,&mdash;et il demanda
-si un homme à qui il ne restait plus que
-quelques jours à exister auprès de ses semblables,
-n'était pas digne de trouver grâce aux yeux de la
-justice après avoir passé par des épreuves si cruelles;
-si celui dont les cheveux blancs avaient pu fléchir
-des assassins ne devait pas trouver quelque indulgence
-auprès des magistrats qu'inspirait l'humanité?</p>
-
-<p>Cette plaidoirie tira des pleurs de toute l'assemblée;
-Jacques Cazotte fut peut-être le seul dont elle
-ne put réussir à entamer le sang-froid presque divin.
-Sa fille reprit quelque courage en s'apercevant
-de l'effet produit par les paroles de Julienne.
-Avant la délibération des jurés, le président demanda
-à Cazotte s'il n'avait rien à ajouter. Cazotte
-argua en peu de mots des mêmes moyens présentés
-par la défense:&mdash;<i lang="la" xml:lang="la">Non bis in idem!</i> dit-il; on
-ne peut être jugé deux fois pour le même fait; j'ai
-été acquitté par jugement du peuple.</p>
-
-<p>C'était l'heure où le sort du malheureux vieillard
-allait être décidé. On fit retirer Elisabeth de la salle
-d'audience et on la conduisit dans une des chambres
-de la Conciergerie, en l'assurant que son père viendrait
-bientôt l'y rejoindre. Hélas! elle l'avait vu
-pour la dernière fois. Reconnu coupable sur la déclaration
-des jurés, après vingt-sept heures d'audience,
-Jacques Cazotte fut condamné à la peine de
-mort. En entendant cet arrêt qui prenait sa tête et
-confisquait ses biens (d'après la loi du 30 août), il se
-retourna machinalement comme pour bien s'assurer
-que sa fille n'était pas là;&mdash;ce fut le seul moment
-où l'on remarqua en lui quelque inquiétude;&mdash;mais
-ne la voyant point, la sérénité reparut sur son front.</p>
-
-<p>&mdash;Je sais, murmura-t-il, que dans l'état des choses,
-je mérite la mort. La loi est sévère, mais je la
-trouve juste.</p>
-
-<p>La parole appartenait au président Laveaux; il
-en usa pour prononcer la plus étrange et la plus
-emphatique des exhortations. Jean-Jacques Rousseau,
-dans ses mauvaises heures, ne se fût pas exprimé
-autrement.</p>
-
-<p>&mdash;Faible jouet de la vieillesse! s'écria-t-il, victime
-infortunée des préjugés, d'une vie passée dans
-l'esclavage! Toi dont le c&oelig;ur ne fut pas assez
-grand pour sentir le prix d'une liberté sainte, mais
-qui as prouvé, par ta sécurité dans les débats, que
-tu savais sacrifier jusqu'à ton existence pour le
-soutien de ton opinion, écoute les dernières paroles
-de tes juges! puissent-elles verser dans ton âme le
-baume précieux des consolations; puissent-elles,
-en te déterminant à plaindre le sort de ceux qui
-viennent de te condamner, t'inspirer cette stoïcité
-qui doit présider à tes derniers instants, et te pénétrer
-du respect que la loi nous impose à nous-mêmes!&hellip;
-Tes pairs t'ont entendu, tes pairs t'ont condamné;
-mais au moins leur jugement fut pur comme
-leur conscience; au moins aucun intérêt personnel
-ne vint troubler leur décision par le souvenir
-déchirant du remords; va, reprends ton courage,
-rassemble tes forces; envisage sans crainte le trépas;
-songe qu'il n'a pas droit de t'étonner; ce n'est
-pas un instant qui doit effrayer un homme tel que
-toi.</p>
-
-<p>A ces mots: <i>Envisage sans crainte le trépas</i>, Cazotte,
-sur qui ce discours n'avait paru produire aucune
-impression, leva les mains vers le ciel et sourit
-avec béatitude.</p>
-
-<p>Laveaux continua:</p>
-
-<p>&mdash;Mais, avant de te séparer de la vie, avant de
-payer à la loi le tribut de tes conspirations, regarde
-l'attitude imposante de la France, dans le sein de
-laquelle tu ne craignais pas d'appeler à grands cris
-l'ennemi&hellip; que dis-je?&hellip; l'esclave salarié. Vois ton
-ancienne patrie opposer aux attaques de ses vils
-détracteurs autant de courage que tu lui as supposé
-de lâcheté. Si la loi eût pu prévoir qu'elle aurait
-à prononcer contre un coupable tel que toi, par
-considération pour tes vieux ans, elle ne t'eût pas
-imposé d'autre peine; mais rassure-toi si elle est
-sévère quand elle poursuit, quand elle a prononcé
-le glaive tombe bientôt de ses mains. Elle gémit
-même sur la perte de ceux qui voulaient la déchirer.
-Ce qu'elle a fait pour les coupables en général, elle
-le fait particulièrement pour toi. Regarde-la verser
-des larmes sur ces cheveux blancs, qu'elle a cru devoir
-respecter jusqu'au moment de ta condamnation;
-que ce spectacle porte en toi le repentir; qu'il
-t'engage, vieillard malheureux, à profiter du moment
-qui te sépare encore de la mort, pour effacer
-jusqu'aux moindres traces de tes complots par un
-regret justement senti! Encore un mot: tu fus
-homme, chrétien, philosophe, <i>initié</i>; sache mourir
-en homme, sache mourir en chrétien; c'est tout ce
-que ton pays peut encore attendre de toi.»</p>
-
-<p>Cette allocution amphigourique et empreinte jusqu'à
-l'exagération du faux esprit sentimental du
-temps, laissa le public frappé de stupeur.</p>
-
-<p>On était dans la soirée du 25 septembre.</p>
-
-<p id="cazotte">Cazotte fut reconduit à la Conciergerie, où bientôt
-l'exécuteur se présenta pour lui couper les cheveux,
-qu'il avait abondants et flottants.&mdash;Je vous
-recommande, dit Cazotte, de les couper le plus près
-de la tête qu'il vous sera possible et de les remettre
-à ma fille.</p>
-
-<p>Ensuite il passa une heure avec un prêtre.</p>
-
-<p>Puis il demanda une plume et de l'encre, et il
-écrivit ces mots: «Ma femme, mes enfants, ne me
-pleurez pas, ne m'oubliez pas; mais souvenez-vous
-de ne jamais offenser Dieu.»</p>
-
-<p>Le <i>Moniteur</i>, qui rendit compte dans les plus
-grands détails (numéro du 30 septembre) de l'exécution,
-commence son récit en ces termes officiellement
-indignés: «Le glaive vient encore d'abattre
-une tête conspiratrice. Un vieillard de soixante-quatorze
-ans tramait sur le bord de sa tombe la
-perte et l'asservissement de sa patrie. Le ciel était
-aussi du complot, si on veut l'en croire; c'est au
-nom du ciel et pour la cause du despotisme que
-Jacques Cazotte entretenait une correspondance
-avec les émigrés et des relations avec le secrétaire
-d'Arnaud de Laporte, intendant de la Liste civile!»
-Après cette froide raillerie, le journal-girouette est
-forcé d'ajouter que «l'inaltérable sang-froid qu'il a
-conservé jusque sur l'échafaud, ses cheveux blancs,
-et plus encore les larmes de sa fille qui ne l'a point
-quitté, ont intéressé la sensibilité de ceux qui les
-ont vus.»</p>
-
-<p>Il paraît que la voiture qui conduisait Cazotte
-s'arrêta deux fois avant de sortir du Palais; on raconte
-qu'il tournait ses regards vers le peuple dont
-elle était remplie, et qu'il semblait vouloir lui parler.
-Même à un certain moment, il se fit un grand
-silence, qui fut rompu tout à coup par ce seul cri
-unanime:&mdash;Vive la nation! «On ne peut guère
-que deviner les motifs de cette circonstance, écrit
-le <i>Moniteur</i>; peut-être que M. Cazotte, qui avait
-éprouvé combien la vieillesse et le respect qu'elle
-inspire ont de pouvoir sur la pitié du peuple, nourrissait
-l'espoir de l'intéresser de nouveau en sa faveur
-et de pouvoir échapper à la mort. Mais cette
-fois, le peuple partagea l'impassibilité de la loi et
-ne fit aucun mouvement pour arrêter l'exécution
-de l'arrêt qu'elle venait de prononcer.</p>
-
-<p id="n17">»Ajoutons qu'en marchant au supplice, Cazotte
-tint presque constamment ses yeux levés vers le
-ciel; toutefois on le vit sourire en apercevant l'échafaud,
-et c'est là sans doute ce qui fit penser à
-quelques personnes qu'il était tombé en enfance.
-Cette erreur n'a pas besoin d'être combattue: Cazotte
-conserva jusqu'au dernier moment son habituelle
-sérénité. Avant de livrer sa tête à l'exécuteur,
-il s'adressa à la foule de la place du Carrousel, et
-d'un ton de voix qu'il s'efforça d'élever: «&mdash;Je meurs
-comme j'ai vécu, cria-t-il, fidèle à Dieu et à mon
-roi!»</p>
-
-<p>Ainsi fut guillotiné, à sept heures du soir, celui
-que le <i>Patriote français</i> devait appeler le <i>Marat du
-royalisme</i>,&mdash;horrible injure à laquelle ne s'attendait
-pas ce juste et ce martyr!</p>
-
-<p>Quelques mots sur sa fille sont devenus indispensables
-au complément de cette douloureuse trilogie
-dont nous avons déroulé les actes en Champagne,
-au fond des cachots et devant le Tribunal du 17
-août, que cette seule condamnation suffirait pour
-flétrir éternellement. Elisabeth Cazotte, entraînée
-hors de la Conciergerie par des amis de son père,
-vécut longtemps dans les larmes et dans l'isolement.</p>
-
-<p>En 1800, elle épousa M. de Plas qu'elle avait autrefois
-connu à Epernay. Mais le bonheur ne devait
-pas longtemps couronner de son auréole le
-front de cette noble femme. Un an après ce mariage,
-elle mourut dans les douleurs de l'enfantement,
-laissant une mémoire bénie.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch8">CHAPITRE VIII.<br />
-PIERRE BARDOL.</h2>
-
-
-<p>La minute du jugement de Cazotte avait été signée
-par Coffinhal, Jaillant et Naulin. Ce Naulin,
-tout nouvellement entré dans le cadre des juges,
-était un des affidés de Robespierre.</p>
-
-<p>Du 26 septembre au 10 octobre, la seconde section
-du Tribunal n'instruisit que des procès insignifiants:
-vols d'effets, rixes de cabarets. Une seule
-condamnation à mort fut prononcée contre un tailleur
-convaincu d'assassinat. Trois inculpés politiques
-furent acquittés: le premier était le commissaire
-national Bottot, suspecté d'humanité dans l'affaire
-de M. de Montmorin<a id="FNanchor_11" href="#Footnote_11" class="fnanchor">[11]</a>. Le second était M. Guérin
-de Sercilly, ci-devant lieutenant-criminel du
-bailliage de Melun, accusé d'avoir accompagné le
-roi à l'Assemblée législative, dans la journée du 10
-août. Enfin, le troisième était M. de Louvatière, que
-l'on prétendait avoir vu ceint de l'écharpe municipale.&mdash;Echappé
-à la sévérité du Tribunal du 17 août,
-Louvatière succomba plus tard sous la barbarie du
-Tribunal révolutionnaire.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_11" href="#FNanchor_11"><span class="label">[11]</span></a> A propos de cette affaire, il parut quelque temps après un décret
-qui supprima les commissaires nationaux, et un second qui
-attribua leurs fonctions aux accusateurs publics.</p>
-</div>
-<p>Le 10 octobre, une dramatique affaire criminelle
-se produisit. Une semaine environ après les massacres
-de septembre, le cadavre d'un homme assassiné
-avait été trouvé au Cours-la-Reine. Ce cadavre
-était celui de l'abbé Baduel.</p>
-
-<p>L'abbé Antoine Baduel, ex-supérieur de la maison
-et communauté de Sainte-Barbe, brave prêtre,
-simple de caractère, n'ayant pas adopté la schismatique
-<i>constitution du clergé</i>, se trouvait exposé
-aux fureurs des révolutionnaires. Les crimes commis
-contre les nobles et les ecclésiastiques restés fidèles
-au roi ou au pape, mirent le comble à son dégoût.
-Il résolut de quitter Paris et de se réfugier auprès
-de Pie VI.</p>
-
-<p>Mais pour faire les premiers pas hors de la ville,
-il fallait un passeport, les routes étant infestées de
-commissaires et de gardes nationaux qui arrêtaient
-les diligences et fouillaient les voyageurs, comme
-s'ils eussent reçu des leçons de Cartouche ou de
-Mandrin, ces célèbres inspecteurs.</p>
-
-<p>Des amitiés puissantes, par exemple celles de sans-culottes
-connus de leur section pour avoir donné
-des preuves de patriotisme, soit en massacrant des
-royalistes, soit en dénonçant leurs complots, pouvaient
-seules obtenir le précieux sauf-conduit; mais
-Antoine Baduel n'avait aucune relation avec ces lugubres
-favoris de la Commune. Ses intimes étaient
-dispersés au souffle de l'ouragan politique ou déjà
-moissonnés par la faucille de Sanson. Il ne devait
-plus fonder d'espoir que sur deux personnages: son
-neveu Baduel, et son cousin par alliance Pierre
-Bardol.</p>
-
-<p>Le premier était clerc d'avoué. Il avait à peine
-vingt-cinq ans et tremblait sans cesse comme un
-octogénaire, car la peur de la guillotine lui faisait
-appréhender une mort très-prochaine. Quand un
-de ses camarades lui frappait sur l'épaule dans la
-rue, où il marchait les yeux collés sur le pavé, il
-poussait un hoquet en levant la tête et tressaillait
-de tout son corps. Cet inquiet personnage était arrivé
-de son pays juste au moment où éclatait la Révolution.
-Il n'osait pas s'en retourner, car sa fuite
-aurait pu le signaler comme indifférent, sinon comme
-hostile.</p>
-
-<p>Le second, roué campagnard dégrossi à Paris
-(on verra en quel sens), se disait marchand de
-grains; mais en réalité son commerce n'était qu'un
-prétexte à emprunts et à piperies. Cependant on
-le voyait affilié à des patriotes si redoutables que
-personne n'osait divulguer ses déloyautés. L'abbé
-Baduel n'ignorait pas sa jactance politique, et il
-n'avait pour lui qu'une médiocre estime: aussi fut-ce
-au clerc d'avoué qu'il s'adressa d'abord.</p>
-
-<p>Un soir, par une pluie battante, comme celui-ci
-lisait dans sa chambre les terribles nouvelles du
-jour, composées de quelques détails sur la marche
-de l'armée aux frontières et surtout d'une liste de
-gens arrêtés par le comité de surveillance, deux
-petits coups mystérieusement frappés à sa porte lui
-firent tomber sa feuille des mains. Il prit une cocarde
-aux couleurs nationales et se mit à la frotter
-pieusement, occupation à laquelle il se livrait toujours
-dès que quelqu'un venait le voir.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Un homme recouvert d'un manteau entra. C'était
-l'abbé Baduel. Le clerc faillit s'évanouir en
-le reconnaissant. Un prêtre non assermenté, mis
-hors la loi, se présenter à pareille heure chez un
-paisible citoyen, c'était vouer à l'échafaud deux
-victimes au lieu d'une! Le pauvre oncle attribua
-l'émotion du jeune Baduel à un tout autre sentiment.</p>
-
-<p>&mdash;Tu me croyais mort, s'écria-t-il; non, mon
-cher enfant, les monstres n'ont pas encore bu mon
-sang! me voici, j'ai pu enfin parvenir jusqu'à toi.</p>
-
-<p>&mdash;Plus bas, mon Dieu plus bas! je vous en supplie,
-ou nous sommes perdus!</p>
-
-<p>L'abbé raconta comment, depuis quinze jours, il
-couchait à la grâce de Dieu, tantôt dans une écurie,
-tantôt dans une église&hellip; Mais ce qui l'avait
-tourmenté le plus, c'était le désir de tranquilliser
-son neveu, dont il connaissait le caractère sensible
-et dévoué. Enfin, s'étant procuré à prix d'or des
-habits bourgeois, il s'aventurait ce soir-là dans les
-rues avant l'heure des patrouilles, et il accourait
-chez ce cher enfant, afin de le prier de lui rendre
-plusieurs services de la plus haute importance.
-D'abord il lui demandait asile.</p>
-
-<p>Le clerc d'avoué montra sa couchette, étroite
-comme un cercueil. Il l'avait ainsi achetée en prévision
-d'une telle importunité. Tenace dans ses
-idées, l'abbé déclara se contenter d'une chaise.
-Aux objections de rhume, de courbature et d'insomnie,
-il répondit que ces maux étaient des douceurs
-comparativement à ceux qu'il avait endurés
-depuis un mois.</p>
-
-<p>Du reste, Antoine Baduel ne comptait pas prolonger
-longtemps son séjour à Paris. Son départ
-dépendait de son neveu, car il le chargeait de lui
-avoir un passeport. A ce mot, il s'en fallut de peu
-que le jeune homme ne crût à une inconcevable
-raillerie. Lui qui n'osait pas approcher d'un bureau
-de diligences pour voir seulement arriver et partir
-les voitures de sa province, lui qui ne levait pas les
-yeux sur les passants afin de ne pas éprouver les
-glaciales sensations que lui causait un regard douteux,
-il irait solliciter un exploit de la municipalité,
-appeler sur lui l'attention de la police; autant valait
-se placer de suite dans la charrette du bourreau!</p>
-
-<p>&mdash;Mon oncle, dit-il, je préfère vous avouer la
-vérité: moi aussi je suis enrayé par la vue du sang
-qui inonde les rues; moi aussi je désirerais abandonner
-cette ville, et j'accepterais un passeport avec
-joie, si je ne craignais que ce papier ne devînt une
-preuve de mon manque de confiance en ce gouvernement
-paternel!</p>
-
-<p>L'abbé était loin de s'attendre à un pareil langage,
-car son neveu n'avait aucun motif de crainte.
-Sa fortune, plus que modeste, ne pouvait tenter un
-dénonciateur, et sa profession n'était pas de celles
-qui soulevaient les haines du peuple. Reconnaissant
-une poltronnerie dont le raisonnement n'eût pas
-triomphé, il se tut, et, ouvrant sa valise, il en retira
-ses rasoirs et sa savonnette, afin de se faire la barbe.</p>
-
-<p>Mais des pas retentirent dans l'escalier. Baduel,
-sur un signe de son neveu, n'eut que le temps de
-se glisser derrière un rideau.&mdash;Bardol se présenta
-aux yeux égarés du jeune clerc.</p>
-
-<p>Mieux valait que ce fût lui qu'un étranger, mais
-cependant il était sage de lui cacher autant que
-possible la présence d'un prêtre banni sous ce toit
-déjà suspect.</p>
-
-<p>Bardol salua à peine son cousin, aveuglé qu'il fut
-par le scintillement d'un nécessaire en écaille,
-monté en or. Ce bijou dépendant du bagage de
-l'oncle, excita chez Bardol une admiration inquiétante.
-Il ne revenait pas de ce qu'un clerc d'avoué
-possédât un objet si merveilleusement travaillé.
-Il vit au fond une bourse assez ronde, pleine de
-louis, plus un portefeuille en satin blanc brodé d'or,
-passablement enflé d'assignats. L'examen minutieux
-de ces richesses lui inspira un soupçon qui prouvait
-jusqu'à un certain point sa mauvaise nature: il demanda
-à Baduel s'il n'était pas redevable de ce butin
-à quelque équipée contre un château. Puis, sur
-sa réponse tremblante et négative, remarquant la
-valise sous la table:</p>
-
-<p>&mdash;Oh! fit-il, ça sent bien l'aristocrate ici!</p>
-
-<p>Sans songer qu'il s'exposait à compromettre son
-neveu, l'abbé Baduel laissa tomber le rideau et
-s'avança, disant d'une voix calme:</p>
-
-<p>&mdash;Bonsoir, Bardol.</p>
-
-<p>Ce dernier sourit et tendit la main au prêtre, déclarant
-qu'il n'était nullement ce qu'on paraissait
-croire, et qu'on avait tort de se méfier de lui. Il
-n'allait au club de la section et ne se ménageait
-des connivences avec les plus forcenés patriotes
-qu'afin de mieux être à même de protéger ses amis
-et surtout ses parents. On s'était trop hâté de le juger;
-il demandait au moins qu'on lui donnât occasion
-d'agir: et pour commencer, si l'abbé, son cousin,
-avait besoin d'un homme de c&oelig;ur, il se mettait
-entièrement à sa disposition.</p>
-
-<p>Dans la situation où il se trouvait, Baduel ne
-pouvait guère choisir ses protecteurs. Bardol était
-d'un caractère entreprenant; il ne paraissait pas
-épouvanté par la tourmente révolutionnaire; ses
-relations avec l'élite des sans-culottes laissaient
-présumer qu'il lui serait facile d'obtenir un passeport.
-Le bon prêtre accepta ces offres, et même il
-lui fit entendre que s'il avait un logement moins
-exigu que celui de son neveu, il en prendrait volontiers
-sa part. Bardol se montra comblé de joie par
-cette dernière preuve de confiance, et, après avoir
-vanté la largeur de son lit et le bon air de sa table,
-il pria Baduel d'achever promptement sa barbe.</p>
-
-<p>La tournure que prenait cette affaire rassura un
-peu le clerc d'avoué. Il commença à trembler moins
-fortement, et même enhardi par l'exemple de Bardol
-qui d'un seul coup gagnait dans l'esprit de l'oncle
-tout ce qu'il perdait, lui, il essaya de lutter de prévenance
-et d'audace, rappelant que c'était à lui d'abord
-que l'hospitalité avait été demandée et disant
-que quant au passeport, s'il ne pouvait rien tenter
-par son crédit personnel, il n'était pas impossible
-que son patron l'avoué ne hasardât une démarche.</p>
-
-<p>L'abbé se hâta de répondre qu'il ne repoussait
-pas la main de l'un parce qu'il prenait le bras de
-l'autre. Le neveu n'en demandait pas davantage; il
-tenait à n'être pas effacé complétement; car il songeait
-à une petite fortune qu'Antoine Baduel, un
-jour ou l'autre, ne saurait à qui laisser.</p>
-
-<p>Bardol emmena son hôte, toujours caché sous les
-plis du manteau et chargé de la valise. Il lui servit
-à souper et lui facilita un sommeil si tranquille que
-le bonhomme remercia Dieu d'avoir mis une oasis
-dans le désert de sa vie proscrite.</p>
-
-<p>Mais manger et dormir n'avançaient pas d'une
-ligne ses projets. Il fit voir à Bardol les louis groupés
-dans la bourse en soie verte et les assignats du
-portefeuille blanc, lui expliquant qu'il n'avait consenti
-à se charger de ces biens terrestres que pour
-se rendre à Rome, où il comptait servir la messe de
-sa sainteté Pie VI.</p>
-
-<p>Cet obligeant Bardol regardait la bourse et le
-portefeuille avec des yeux effrayants; peut-être
-était-il tellement imbu de principes républicains que
-l'or, ce fumier des aristocraties, soulevait de sourdes
-rumeurs en son âme austère.</p>
-
-<p>Enfin, après huit jours d'attente, il dit à l'abbé
-que le soir même il aurait sûrement un passeport;
-donc, Antoine Baduel partirait le lendemain. Le
-clerc d'avoué se trouvait là quand cette bonne nouvelle
-fut apportée. Ils sortirent tous trois afin d'aller
-arrêter une place aux voitures de Rouen; mais
-sur les sages objections de Bardol, ils le laissèrent
-entrer seul au bureau des messageries. Il revint en
-disant:</p>
-
-<p>&mdash;Vous partez demain, à cinq heures du matin.</p>
-
-<p>Et il prit congé d'eux sous prétexte que ses affaires
-l'appelaient.</p>
-
-<p>L'abbé fit ses préparatifs avec bonheur. Son neveu,
-voulant reconquérir une amitié, compromise
-peut-être par des craintes égoïstes, se signala en ce
-moment décisif par des soins touchants. Il remplit
-auprès de lui l'office de perruquier et lui mit les
-cheveux en queue afin de dissimuler davantage sa
-qualité de prêtre. Après quoi il lui dit de dormir en
-parfaite tranquillité, se chargeant de revenir à quatre
-heures le réveiller, ainsi que Bardol, qui n'était
-pas encore de retour, quoique la soirée fût fort avancée.</p>
-
-<p>En effet, à l'heure dite, le neveu arriva, mais
-Bardol n'était pas rentré. Ils l'attendirent en proie
-à une impatience cruelle. Son insistance à demander
-un passeport l'avait-elle compromis? Etait-il
-arrêté et écroué déjà dans l'une de ces prisons d'où
-l'on ne sortait que pour aller à la mort? Le jour parut
-verdâtre aux fenêtres de la chambre. L'abbé
-priait, le clerc réfléchissait aux terribles conséquences
-que pouvait avoir l'arrestation de Bardol;
-on ne manquerait pas de le mêler à cette affaire, et
-il était fort possible qu'il payât de sa tête les faibles
-preuves de dévouement données à un prêtre.</p>
-
-<p>A dix heures, le cousin si anxieusement attendu
-se montra. Il avait, disait-il, passé la nuit en pourparlers
-et en démarches pour obtenir le passeport. Il
-était certain de l'avoir le lendemain, à trois heures
-du matin. Ce contretemps ne retardait que d'un
-jour le départ de l'abbé. Bardol s'engagea à obtenir
-des contrôleurs des messageries un transport au lendemain
-de la place arrêtée.</p>
-
-<p>Personne ne suspecta la véracité de ces détours.
-Seulement le clerc d'avoué se promit bien de se dégager
-le plus tôt possible de sa dangereuse situation.
-Cependant la physionomie de Bardol n'était
-pas celle d'un homme qui a couru toute la nuit: il
-s'en fallait de beaucoup.</p>
-
-<p>Il fut convenu que l'abbé et lui partiraient à pied,
-avant le jour, car il était prudent, disait-il, d'éviter
-les patrouilles et d'aller attendre la voiture en dehors
-de la ville. En traversant le quartier Montmartre,
-il devait frapper chez un de ses amis, grand
-citoyen, trop soucieux des affaires publiques pour
-dormir après deux heures du matin, et cependant
-assez complaisant pour aventurer un passeport
-moyennant une faible indemnité.</p>
-
-<p>Ces ruses et ces mensonges n'avaient qu'un but;
-décider l'abbé à se rendre de nuit dans les Champs-Elysées,
-où Bardol préméditait de l'assassiner. Il
-conseilla au neveu de renoncer au plaisir de les accompagner,
-sous prétexte qu'à pareille heure, par
-ces temps de méfiance extraordinaire, il fallait le
-moins possible troubler le silence des rues. Ce dernier
-ne demandait qu'un semblant de raison pour
-s'abstenir de cette sombre promenade; il embrassa
-l'abbé,&mdash;lequel l'engagea aussi à se résigner et lui
-donna naïvement deux assignats de cinq livres afin
-de le consoler d'une peine qu'il n'éprouvait certes
-pas.</p>
-
-<p>La nuit était noire, et les réverbères balancés au
-vent trouaient à peine la masse des ténèbres en répandant
-leur rougeâtre lueur. On ne rencontrait
-plus, comme autrefois, ces viveurs attardés qui, au
-sortir de chez les danseuses, s'en allaient cassant les
-vitres et rossant le guet. Les héros de ces joyeux
-scandales étaient la plupart couchés maintenant sur
-un grabat d'exil ou sur la paille des prisons. S'il s'en
-trouvait un seul dans ces mêmes rues, il se faufilait,
-pâle et déguisé en savetier peut-être, il cherchait
-la barrière, et ce n'était pas pour y surprendre
-Tonton ou Joujou endormie dans sa délicieuse
-folie de Boulogne; c'était afin d'échapper aux brigands
-philanthropes qui ne voulaient plus qu'on
-portât le rouge au talon, mais au cou.</p>
-
-<p>Bardol et l'abbé Baduel disparurent au sein de cet
-océan de ténèbres&hellip;</p>
-
-<p>Le lendemain, dès les premières clartés du jour,
-des ouvriers de la pompe à feu de Chaillot, se rendant
-à leur travail, aperçurent une masse noire
-étendue sur le bord d'un fossé, sous une contre-allée
-des Champs-Elysées, vis-à-vis le bac des Invalides.</p>
-
-<p>Ils s'approchèrent et reconnurent le cadavre d'un
-homme de cinquante ans, frappé de trois coups
-de couteau à la poitrine et, sans doute afin qu'il
-ne fût pas reconnu, la tête écrasée avec un marteau
-qu'on retrouva à quelque distance. Le meurtrier
-avait dû songer à enfouir son crime dans
-la Seine, ainsi que le prouvait une corde attachée
-aux pieds de la victime; mais troublé probablement
-par les voitures des maraîchers, il s'était enfui sans
-avoir pu prendre toutes ses précautions.</p>
-
-<p>Les commissaires de la section des Champs-Elysées
-ayant examiné cette tête meurtrie, déclarèrent
-que c'était celle d'un abbé, ainsi que l'attestaient
-des vestiges de tonsure. Bientôt des échos bavards
-s'emparèrent de la nouvelle et la promenèrent
-par les rues de Paris.</p>
-
-<p>Pierre Bardol sucrait son café au lait sur une
-charmante petite table d'acajou, dans la chambre de
-la citoyenne Eléonore, qui, en déshabillé blanc, donnait
-des gimblettes à son carlin. Il devisait joyeusement
-sur l'inconstance des femmes et sur la versatilité
-de toutes choses humaines. De la poche de son
-habit tomba un petit portefeuille en satin blanc
-brodé d'or, et ce petit portefeuille s'entr'ouvrant, il
-en sortit des assignats qui s'éparpillèrent comme
-un jeu de cartes sur le parquet.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! dit Eléonore, je ne vous connaissais pas
-un portefeuille si riche!</p>
-
-<p>&mdash;Vous l'avez vu en ma possession il y a plus
-d'un an, ma chère. Seulement je ne m'en sers pas
-tous les jours, craignant de l'user. Il m'a été donné
-par une religieuse de mon pays, qui l'avait brodé
-à mon intention.</p>
-
-<p>&mdash;Mais ce n'est pas elle qui l'a si abondamment
-garni d'assignats?</p>
-
-<p>&mdash;Me prenez-vous pour un gueux? dit Bardol en
-retirant de sa poche une bourse en soie verte au
-fond de laquelle sonnèrent des louis; ne m'avez-vous
-jamais vu non plus sans ma belle bourse?</p>
-
-<p>En ce moment le jockey de Mlle Eléonore&mdash;cette
-demoiselle avait un jockey&mdash;entra pour demander
-s'il ne fallait pas promener le carlin.</p>
-
-<p>&mdash;Dieu! s'écria le Crésus-Bardol, votre jockey est
-pitoyablement habillé! Qu'il vienne donc chez moi,
-je lui donnerai des nippes, à passer pour un ci-devant&hellip;</p>
-
-<p>Mlle Eléonore accepta pour son valet et son valet
-accepta pour lui-même avec empressement. Bardol
-acheva de savourer son café au lait, après quoi
-s'étant miré dans une glace afin d'arranger le n&oelig;ud
-de sa cravate, il se récria sur le négligé de sa
-barbe. Cela ne l'empêcha point de baiser la main de
-la citoyenne, quand il sortit de chez elle avec le
-jockey, maigre personnage qui avait nom Louis
-Charmet.</p>
-
-<p>Passant rue Bourbon-Villeneuve devant la boutique
-d'un perruquier, il dit au jeune drôle d'y entrer
-avec lui.&mdash;Le barbier et son aide prodiguaient les
-grâces de leur savonnette à deux clients, tandis que
-d'autres attendaient leur tour en s'entretenant des
-nouvelles. C'étaient de bons commerçants du
-quartier, très-effrayés au fond de l'âme, car les
-affaires languissaient horriblement depuis que l'esprit
-révolutionnaire tourmentait la nation; mais ils
-s'efforçaient tous de paraître fort gais, afin que
-leur tristesse ne fût pas interprétée comme l'expression
-de leur pensée politique. On devenait si
-bien suspect alors pour s'être montré sans un sourire
-sur ses lèvres ou sans une parole de colère,
-suivant que les ennemis du peuple étaient écrasés
-ou épargnés! Ceux qui ne pouvaient s'adonner à
-une gaîté factice, en étaient réduits à une fausse
-fureur, continuellement excitée par les prétendues
-menées de la réaction. Annonçait-on que deux ou
-trois royalistes venaient d'être exécutés, ils juraient
-et levaient le poing en demandant pourquoi
-on n'en avait pas guillotiné soixante-douze; racontait-on
-les détails d'une victoire remportée par
-l'armée des frontières, les généraux étaient des
-scélérats qui trouvaient moyen de trahir, même
-en accomplissant tous leurs devoirs. Parmi ces
-pauvres bourgeois obligés de jouer le rôle de furieux,
-il y en avait chez qui l'habitude devenait si
-bien une seconde nature, que leur femme et leurs
-enfants étaient tout surpris de voir un beau jour
-cette comédie transformée en réalité. L'honnête
-homme, à force de hurler avec les loups, devenait
-loup lui-même, et il dévorait aussi férocement
-que les autres.</p>
-
-<p>De ces fausses fureurs opposées à de faux contentements
-naissaient souvent des querelles qui
-ensanglantaient les rues et les boutiques. En ce
-moment, c'étaient des rieurs qui bavardaient chez
-le perruquier.</p>
-
-<p>&mdash;Avez-vous entendu raconter, disait un grand
-benêt à tête de veau, la pénurie de la famille Capet
-au Temple?</p>
-
-<p>&mdash;Elle est dans la pénurie; oh! c'est très-bien!
-c'est très-drôle! firent deux ou trois voix.</p>
-
-<p>&mdash;Ces gens-là, n'ayant pas eu le temps de faire
-leurs paquets aux Tuileries, ne possèdent ni linge
-ni souliers; et, d'après ce qu'on dit, le tyran a la
-même chemise depuis quinze jours, encore n'est-ce
-pas à lui.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! ah! hi! hi!</p>
-
-<p>On eût juré un troupeau de dindons se mettant à
-glousser en ch&oelig;ur. Bardol et le diaphane Louis
-Charmet ne manquaient point de faire leur partie
-dans ce concert.</p>
-
-<p>Puis, comme cela devenait fade, on se mit à
-parler des mines piteuses des derniers condamnés
-à mort. Tandis que cette agréable causerie égayait
-la boutique, les barbes à faire succédaient aux
-barbes faites. Le tour de Bardol étant arrivé, il se
-plaça sur le fauteuil et livra son menton à l'inondation
-préalable d'une mousse blanche.</p>
-
-<p>Un nouveau bavard ayant pris rang dans le
-cercle, se frotta les mains en disant d'un air guilleret:</p>
-
-<p>&mdash;On a assassiné un abbé cette nuit, un abbé
-déguisé; bien certainement c'était un <i>insermenté</i>.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! qu'on a bien fait d'éviter cette besogne
-à Sanson, dit un boucher au tablier sanglant.</p>
-
-<p>&mdash;Mais on l'a assassiné pour le voler, on a reconnu
-qu'il avait été fouillé; ses poches étaient
-retournées à l'envers, et sur le sable se trouvait
-l'empreinte d'une valise.</p>
-
-<p>Le boucher n'osa pas dire ce qu'il pensait peut-être:
-que tuer un conspirateur pour le voler ensuite,
-c'était agir selon les bons principes.</p>
-
-<p>Bardol, qui avait entendu des deux oreilles, fit
-un mouvement sur son fauteuil et pria le barbier
-de ne pas appuyer la main sur sa gorge, car il suffoquait.</p>
-
-<p>&mdash;En quel endroit a-t-on commis ce meurtre?
-demanda le garçon de boutique.</p>
-
-<p>Aux Champs-Elysées, répondit le colporteur
-de nouvelles en se frottant toujours les mains.</p>
-
-<p>&mdash;Et aucune patrouille n'est accourue aux cris
-de l'abbé?</p>
-
-<p>&mdash;Les patrouilles ont à surveiller l'intérieur de
-la ville; elles ne vont pas jusqu'aux promenades
-désertes. Néanmoins, on est sur les traces de l'assassin.</p>
-
-<p>Ces derniers mots firent tressaillir Bardol
-comme si on lui eût mis de la glace dans le dos.</p>
-
-<p>&mdash;Qu'as-tu donc, citoyen? lui demanda le barbier,
-impatienté.</p>
-
-<p>&mdash;Ta serviette m'étrangle, tu l'as trop serrée
-autour de mon cou.</p>
-
-<p>&mdash;Allons&hellip; tiens&hellip; ça va-t-il mieux? respire
-donc! on dirait que tu t'évanouis!</p>
-
-<p>&mdash;Ta serviette me gêne moins; rase-moi.</p>
-
-<p>Le perruquier poursuivit son &oelig;uvre, mais arrêté
-à tout moment par l'agitation de Bardol, il
-s'écria en ricanant:</p>
-
-<p>&mdash;Ah! comme on te coupera le cou avant qu'il
-soit peu!</p>
-
-<p>&mdash;A moi! fit celui-ci, devenant livide.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, à toi.</p>
-
-<p>&mdash;Mais pourquoi?</p>
-
-<p>&mdash;Dam! parce que, quand on te rase, tu remues
-sans cesse. Oh! oh! voyez donc comme je
-lui ai fait peur au moyen de ma petite allusion!
-ajouta le barbier en riant aux éclats.</p>
-
-<p>&mdash;Apprends que je n'ai jamais eu peur, dit
-Bardol.</p>
-
-<p>&mdash;C'est pour cela que tu trembles; enfin, laisse-moi
-au moins achever ta joue gauche.</p>
-
-<p>Ce ne fut pas sans attaquer légèrement l'épiderme
-qu'il put terminer son opération.</p>
-
-<p>Les clients parlaient toujours de l'abbé assassiné,
-et, si cette conversation mettait Bardol à la
-torture, elle intéressait le jeune jockey Louis
-Charmet. En ce temps-là, on était tellement accoutumé
-à entendre raconter des crimes politiques,
-qu'un assassinat commis la nuit sur la personne
-d'un abbé déguisé offrait une diversion
-d'un puissant intérêt. Enfin, Bardol s'élança hors
-de cette maudite boutique, et Louis Charmet le
-suivit.</p>
-
-<p>Le grand air dissipa son émotion si complétement,
-qu'il se prit à rire de ses frayeurs, se disant
-que, malgré les bavardages qu'il venait d'entendre,
-personne ne savait ni le nom du prêtre, ni
-celui de son meurtrier. Il lui avait écrasé le visage
-de façon à le défigurer, et, du reste, un très-petit
-nombre de citoyens de Paris connaissaient l'ex-supérieur
-de la communauté de Sainte-Barbe. La
-police n'avait aucun intérêt à rechercher l'identité
-de la victime; un prêtre non assermenté (le déguisement
-de celui-ci indiquait sa situation vis-à-vis de
-la loi) était voué naturellement au massacre.
-Bardol se rassura donc, subissant à son insu cette
-loi providentielle qui veut que le criminel se confie
-à une fausse sécurité, comme le serpent repu s'endort
-sur le bord du chemin. Mais sa sérénité ne
-fut pas de longue durée.</p>
-
-<p>Rentrant chez lui avec le jockey de Mlle Eléonore,
-il dit à ce jeune homme de s'asseoir, tandis
-qu'il faisait un paquet de vieilles hardes. Ce Louis
-Charmet, curieux comme un chien de race, examinait
-tout dans la chambre. Il aperçut une valise
-sous un rideau; il s'en approcha.</p>
-
-<p>&mdash;Vous avez une valise, vous, comme l'abbé
-assassiné, fit-il observer.</p>
-
-<p>Bardol, troublé, feignit de n'avoir pas entendu.
-Louis Charmet regarda cet objet, le tourna et le
-retourna, jusqu'à ce que Bardol lui dît enfin:</p>
-
-<p>&mdash;Ne te gêne pas, mon garçon, tu es sans
-doute chez toi, ici?</p>
-
-<p>&mdash;C'est que je remarquais des grains de sable
-sur votre valise.</p>
-
-<p>&mdash;Tu es un bélître, tu ne sais ce que tu dis,
-murmura Bardol en se détournant.</p>
-
-<p>Louis Charmet n'avait encore aucun soupçon;
-mais il se formait dans son intelligence de vagues
-conjectures, qu'un rien pouvait changer en certitudes.</p>
-
-<p>En ce moment le cousin, clerc d'avoué, entra
-discrètement et sans voir le jockey, qui avait
-fini par s'asseoir humblement dans un coin obscur:</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! Bardol, dit-il à voix basse, avez-vous
-trouvé la voiture à la barrière, cette nuit?</p>
-
-<p>Le diable se plaisait à inquiéter ce coquin.
-Etait-ce le feu infernal qui le brûlait déjà? A chaque
-instant on lui causait des sensations de damné.
-Il ne put imposer silence au clerc, car le regard
-du jockey pesait sur lui.</p>
-
-<p>&mdash;Tout s'est fort bien passé, hasarda-t-il, espérant
-en finir par ce mot.</p>
-
-<p>&mdash;La valise pesait beaucoup, n'est-ce pas? elle
-a dû te fatiguer énormément?</p>
-
-<p>&mdash;Pas tant&hellip; que tu crois&hellip; balbutia-t-il.</p>
-
-<p>&mdash;Il est vrai qu'en passant dans les Champs-Elysées,
-vous avez pu vous reposer tous deux. Il
-ne s'y trouvait personne à pareille heure?</p>
-
-<p>Le clerc remarqua enfin le bouleversement de
-Bardol, dont les yeux demeuraient fixés sur le coin
-de la chambre où stationnaient deux oreilles étrangères.
-Machinalement il dirigea son regard timide
-vers le point indiqué. En apercevant le jockey, il
-eut un frémissement, comme s'il eût vu la guillotine
-tendant vers lui ses bras rouges. Ce frémissement
-fut interprété par Louis Charmet dans le
-sens des faits et des paroles qui venaient de le
-frapper. Il crut, à compter de ce moment, que
-Bardol était l'assassin de l'abbé, d'autant qu'il
-était certain que la valise découverte sous un rideau
-avait été portée aux Champs-Elysées pendant
-la nuit.</p>
-
-<p>Le jeune Baduel attribua à sa légèreté l'effroi de
-Bardol. Il crut avoir dénoncé son oncle, son cousin,
-s'être livré lui-même. La terre lui manquait sous
-les pieds.</p>
-
-<p>&mdash;Tiens! Voici tes hardes, va-t'en; dit Bardol à
-Louis Charmet en lui jetant un paquet.</p>
-
-<p>Le jockey, après l'avoir remercié, mit les objets
-sous son bras et partit. Mais afin de s'acquitter immédiatement,
-sans doute, il parla au concierge et
-lui adressa plusieurs questions très-précises, auxquelles
-ce dernier répondit, d'une manière satisfaisante,
-il faut croire, car Louis Charmet s'esquiva
-promptement pour aller raconter ses grandes découvertes
-à la citoyenne Eléonore&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Ah! Seigneur, qu'ai-je fait? Je suis donc
-sourd et aveugle! Quoi, je ne m'apercevais pas de
-tes signes, mon cher Bardol! nous sommes perdus,
-n'est-ce pas? ce petit scélérat va nous dénoncer
-comme ayant protégé une évasion nocturne;
-mon oncle, toi et moi, nous allons être condamnés
-à mort. Oh! je savais bien que mes jours finiraient
-ainsi!</p>
-
-<p>Telles étaient les lamentations de Baduel neveu,
-resté seul avec Bardol.</p>
-
-<p>&mdash;Tu es une brute! Il lui répondit ce dernier.</p>
-
-<p>&mdash;Je serai cause de votre malheur et du mien.
-J'en suis au désespoir. Mais aussi, pourquoi
-introduire chez toi des gens de cette espèce, sans
-me prévenir, sans me les montrer? Je suis myope,
-tu sais bien que je suis myope!&mdash;Tiens! Bardol,
-notre oncle a donc oublié sa tabatière en or!&hellip; la
-voici sur cette table.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! fit Bardol, c'est vrai; ce pauvre homme,
-comment a-t-il pu l'oublier?</p>
-
-<p>&mdash;Et ces ciseaux? Ce sont ceux avec lesquels
-il se faisait les ongles. Il les a laissés sur la cheminée.</p>
-
-<p>&mdash;C'est bien extraordinaire, dit Bardol, ramassant
-ces objets et se mordant les lèvres.</p>
-
-<p>&mdash;Encore ses lunettes? s'écria le clerc, étonné&hellip;
-Mais que signifie?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Il était si inquiet&hellip; Il n'avait pas la tête à lui
-quand nous avons quitté cette chambre.</p>
-
-<p>&mdash;Cette valise n'est-elle pas la sienne? dit le
-clerc d'avoué, continuant ses perquisitions. Bardol,
-explique-moi ce mystère. Notre oncle est-il parti,
-oui ou non?</p>
-
-<p>&mdash;Il est parti, certainement; mais il m'a prié de
-lui garder ses bagages, que je dois lui expédier par
-une prochaine occasion.</p>
-
-<p>Ces étranges explications, faites d'une voix mal
-assurée, plongèrent Baduel dans un océan de doutes.
-Réduit à des suppositions, il s'y perdit complétement;
-et son épouvante, déjà grande, atteignit
-bientôt une force incommensurable. Il demeura
-muet pendant un instant; puis, sans dire un mot
-d'adieu à son cousin, il partit, espérant par une
-fuite prompte échapper aux vertiges qui s'emparaient
-de lui.&mdash;Dans la rue, il entendit crier les
-nouvelles; des gosiers fêlés, avinés, rauques, hurlaient
-à assourdir les passant: «Voici les détails
-d'un assassinat commis cette nuit aux Champs-Elysées
-sur la personne d'un abbé!» Ces paroles
-répétées, commentées par des groupes d'oisifs et
-de beaux parleurs, lui laissèrent entrevoir la vérité
-sanglante. Il courait ahuri, chancelant, comme s'il
-eût été coupable de ce crime.</p>
-
-<p>Cependant Louis Charmet ayant communiqué
-ses impressions à la citoyenne Eléonore, celle-ci en
-fit part à un des agents de police avec lesquels
-elle était en relation. Aussitôt on se transporta au
-domicile de Pierre Bardol et on l'arrêta. Il eut beau
-dire aux commissaires qu'ils étaient les instruments
-innocents d'une trame royaliste dirigée
-contre lui; il eut beau invoquer sa vie de commerçant
-irréprochable et l'amitié des patriotes les
-plus ardents de sa section, on l'écroua à la Conciergerie.</p>
-
-<p>La justice eut bientôt instruit son affaire; il s'assit
-sur le terrible banc le 10 octobre.</p>
-
-<p>Le Tribunal, sans se l'avouer, était heureux d'avoir
-à juger un véritable criminel. L'accusateur
-public et le président avaient déjeuné avec plus
-d'appétit ce jour-là. Et ils marmottaient certain
-bon discours qu'ils brûlaient de prononcer depuis
-un mois, et qu'ils avaient retenu captif au fond de
-leur mémoire, faute d'une occasion. Enfin on pouvait
-le hasarder en cette circonstance.</p>
-
-<p>Bardol parut vert et jaune, tant il ressentait vivement
-la puissance de ses ennemis politiques en
-ce moment. Son cousin Baduel,&mdash;cité en qualité de
-témoin, ainsi que la citoyenne Eléonore, Louis
-Charmet et d'autres,&mdash;avait une mine tout aussi
-pendable, car la peur rongeait son âme innocente,
-et nul ne ressemble autant à un coupable que
-l'homme qui craint d'être interrogé.</p>
-
-<p>L'acte d'accusation, formulé absolument comme
-notre récit, sauf nos observations personnelles,
-souleva à la fois le mépris et l'indignation de Bardol.
-Il demanda la parole, afin que les juges connussent
-bien l'homme qu'on avait l'audace de traîner
-devant eux. Nous citons textuellement:&mdash;«Je
-suis un citoyen des plus irréprochables, s'écria-t-il
-avec animation, et l'un des plus chauds partisans
-de la Révolution. Mes antécédents sont dignes d'éloges;
-j'ai pour amis et pour protecteurs des sommités
-politiques prêtes à répondre de ma vie et de
-mes opinions. Plusieurs fois M. de Lafayette, pendant
-son séjour à Saint-Flour, où je demeurais
-alors, m'a fait l'honneur de s'asseoir à ma table.
-En 1790, j'ai été délégué par mes concitoyens à la
-fête de la fédération. A Paris, comme en Auvergne,
-M. de Lafayette m'invita à manger sa soupe très-souvent.
-Et savez-vous comment il me recevait, ce
-ci-devant général? Il quittait tout le monde, il interrompait
-sa conversation avec des ministres, afin
-de venir me prendre la main. Et il n'y avait pas
-que lui qui m'estimât, à sa table. Je fis connaissance
-de M. l'abbé Fauchet et de M. l'abbé Verron,
-le député. Le premier, quand il fut nommé évêque
-du Calvados, n'ayant pas un rouge liard pour se
-rendre à son poste, m'emprunta deux mille écus;
-le second me doit six cents livres, et encore je ne
-compte ni à l'un ni à l'autre les intérêts! Voilà qui
-je suis, citoyens. Et c'est moi qu'on a chargé d'un
-crime abominable. Cette odieuse imputation ne
-vous prouvera que l'audace de mes ennemis, qui
-me persécutent parce que je ne transige pas avec
-le royalisme et la contre-révolution. Qu'ils se présentent,
-les scélérats; ce sont eux que vous condamnerez!&hellip;»</p>
-
-<p>Le commissaire national interrompit ce discours
-en disant qu'il fallait écouter l'accusation avant
-la défense. Bardol, essoufflé, reprit place sur son
-banc.</p>
-
-<p>L'infortuné clerc, Baduel, fut interrogé le premier.
-Il s'évanouit deux fois. On attribua sa faiblesse
-à son attachement pour son oncle et à l'horreur
-que lui inspirait le crime. Le président en prit
-occasion de lui dire en langage à fleurs: «Continue,
-jeune homme, à fermer ton âme aux mauvais
-penchants et à frémir de terreur dès que le génie
-du mal accomplit ses forfaits, même loin de toi!»
-Les deux assignats de cinq livres que lui avait
-donnés son oncle furent confrontés avec ceux que
-contenait le portefeuille en satin blanc saisi
-sur Bardol. On reconnut par leur numéro et leur
-lettre qu'ils étaient de la même série. Quant à la
-tabatière en or et aux autres objets, Pierre Bardol
-persista à dire que l'abbé les avait oubliés chez
-lui.</p>
-
-<p>Louis Charmet et la citoyenne Eléonore n'éclairèrent
-pas moins la religion des juges. Mais ce furent
-les témoins à décharge, cités à la requête de
-Bardol, qui finirent de l'accabler très-involontairement.</p>
-
-<p>Un certain Goutier, homme de loi,&mdash;le bourreau
-se disait homme de loi, alors,&mdash;éleva la voix afin
-de vanter les vertus et le civisme de son ami Bardol.
-Le commissaire national, convaincu de la mauvaise
-foi de ce panégyriste, requit qu'il fût transféré
-en la chambre du conseil, afin d'y être fouillé
-en présence du citoyen Dubail-Coffinhal, l'un des
-juges du tribunal, et du citoyen Gobert, le défenseur.</p>
-
-<p>Cette inspection, minutieusement opérée, procura
-la saisie de diverses lettres écrites de la main
-de l'accusé; et adressées à ses témoins, afin de
-leur apprendre en quels termes ils devaient déposer.</p>
-
-<p>Une dernière circonstance asséna le dernier coup
-sur la tête encore audacieuse de ce malheureux.
-Une montre en or, portant le nom de Sauvage, horloger,
-avait été trouvée sur lui; on supposa qu'elle
-appartenait à l'abbé Baduel. Il jura l'avoir achetée
-depuis deux ans à un juif étranger. Mais le registre
-de Sauvage ayant été vérifié, on y lut, à une date
-peu reculée, la mention de vente de cette montre
-au directeur de Sainte-Barbe.</p>
-
-<p>Il n'eut plus la force de parler; ses lèvres n'articulaient
-pas; une pâleur livide lui couvrait le visage.</p>
-
-<p>L'accusateur public se leva, et de sa voix la plus
-retentissante, il résuma tous les témoignages, toutes
-les preuves. Il termina son réquisitoire par ces
-mots:</p>
-
-<p>«&mdash;S'il est des hommes qui ne veulent pas
-croire à une Providence, qu'ils viennent à la terrible
-école qui s'ouvre ici sous nos yeux, qu'ils étudient
-tous les faits de cette affaire, qu'ils voient tous les
-ressorts de l'esprit humain tendus pour consommer
-le crime, le coupable réussir, et se déclarer ensuite
-par les indices les plus grossiers. A peine l'assassinat
-est-il commis, en effet, que l'assassin agité,
-poursuivi par les remords, sentant pour ainsi dire
-son supplice commencer, l'&oelig;il inquiet, l'esprit bourrelé,
-ne fait plus qu'enfanter mille projets qui se
-croisent, qui se détruisent (ô faconde insipide!); il
-ne peut obtenir de repos; ce signe de réprobation
-qui marqua le premier coupable semble empreint
-sur son front, comme l'agitation et l'égarement
-sont dans son c&oelig;ur. Ce bruit qui se répand dans
-la ville, cette nouvelle du meurtre qui le poursuit
-partout, qui retentit sans cesse à ses oreilles, lui
-donne un esprit de vertige; un enfant l'accompagne,
-il ne fait que lui parler de cet homme assassiné
-qui a les pieds liés d'une corde; il en parle
-sans cesse, la consternation est peinte sur son visage,
-etc., etc.»</p>
-
-<p>Les questions ayant été posées, et les jurés ayant
-déclaré Bardol convaincu d'avoir assassiné Baduel,
-le Tribunal le condamna à la peine de mort.</p>
-
-<p>En proie à un affaissement horrible, haletant
-comme un moribond, il n'échappa point au pathos
-du président.</p>
-
-<p>«&mdash;Homme (<i>homme</i> est superbe!) désormais
-effacé par la loi du nombre des vivants, chez un
-peuple libre, dont la loyauté fut toujours le partage,
-même avant qu'il eût brisé ses fers, tu as oublié les
-douceurs de l'hospitalité, tu as méprisé les liens du
-sang, tu as méconnu les droits sacrés de l'amitié;
-que dis-je?&hellip; tu as donné la mort à ton allié, à l'être
-faible qui s'était mis sous ta protection. Ecoute
-sans pâlir la peine de ton crime; veux-tu mériter
-<i>les regrets</i> de tes pairs qui t'ont jugé, de la loi
-qui t'a condamné? Veux-tu exciter la compassion
-dans l'âme de tes juges? <i>Couronne ton trépas</i> par
-une action noble et généreuse. Tu ne penses pas,
-sans doute, que l'opinion publique te croie seul
-l'auteur et l'instrument de la mort du sieur Baduel;
-eh bien! <i>élève-toi à la hauteur du républicain</i>:
-rends avant de mourir un dernier service à ta patrie,
-fais-lui connaître tes complices. En emportant
-leurs noms au tombeau, tu laisses à ton pays des
-monstres qu'il doit vomir; en faisant une dénonciation
-salutaire, tu marqueras ta mort par un acte de
-patriotisme; ton âme, dégagée d'un poids qui doit
-l'accabler, s'élèvera à sa véritable hauteur; elle ne
-s'occupera plus, à l'instant de se séparer de ton
-corps, de l'appareil du supplice, mais elle se confondra
-<i>dans les douces jouissances du bonheur qui
-suit toujours un acte de vertu</i>!»</p>
-
-<p>Ses complices?&hellip; Bardol ne sut ce qu'on voulait
-lui dire; il regarda stupidement ses juges et ne
-répondit rien. Quelques heures après, revêtu de
-la chemise rouge des assassins, on le conduisit à
-l'échafaud, et là, <i>un vent d'acier lui sépara l'âme
-du corps</i>, selon l'énergique expression d'un vieux
-chroniqueur.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch9">CHAPITRE IX.<br />
-ÉPISODE DES TREIZE ÉMIGRÉS.<br />
-UNE COMMISSION MILITAIRE.&mdash;LA TRIPLE ALLIANCE.&mdash;COSTUME
-DU BOURREAU.</h2>
-
-
-<p>L'épisode des treize émigrés offre des côtés tout-à-fait
-touchants, et l'on se demande le motif d'un
-tel déploiement de barbarie envers des jeunes gens
-dont quelques-uns avaient à peine vingt années.
-Ce motif, il faut le chercher dans la nécessité où
-l'on se croyait être de frapper l'esprit public par
-des images de répression nationale. Les treize émigrés
-dont nous parlons avaient été pris sur les frontières,
-les armes à la main; la loi était formelle: ils
-auraient dû être fusillés à l'endroit même de leur arrestation.&mdash;Néanmoins
-on les dirigea sur Paris, où
-ils arrivèrent le 19 octobre, un vendredi. On affecta
-de les transférer en plein jour à la Conciergerie, au
-milieu d'un nombreux et inutile cortége d'écharpes
-municipales. Voulait-on renouveler la scène des
-fiacres du Pont-Neuf, qui avait commencé les massacres
-des prisons? Nous serions tenté de le croire.
-Une certaine agitation se manifesta, en effet, parmi
-le peuple qui, pendant toute la journée et même
-pendant une partie de la nuit, ne cessa d'entourer
-la Conciergerie, en réclamant la prompte mise en
-jugement des prisonniers, au nombre desquels on
-faisait perfidement circuler le nom du prince de
-Lambesc. Ces ruses n'eurent pas toutefois les résultats
-qu'on en attendait. Un décret de la Convention
-nationale du lendemain nomma une commission
-chargée de prononcer immédiatement à
-l'égard des treize prévenus d'émigration.</p>
-
-<p>Cette commission militaire, composée de cinq
-membres et présidée par le général Berruyer, commandant
-de toutes les troupes du département de
-Paris, s'assembla en audience publique au Palais-de-justice,
-dans la salle du jury d'accusation. Il
-n'y eut aucun murmure de la part des spectateurs
-lorsque furent amenés les treize émigrés.&mdash;C'étaient
-comme nous l'avons dit, de très-jeunes
-gens, d'heureuse physionomie, presque tous gentilshommes
-et revêtus encore de l'uniforme sous lequel
-ils avaient été arrêtés. L'instruction a révélé qu'ils
-s'étaient rendus sans résistance, et que quelques-uns
-d'entre eux s'étaient même jetés volontairement
-dans les postes français. Le premier que l'on interrogea,
-Dammartin-Fontenoy, répondit avec une
-grande douceur aux questions souvent bizarres qui
-lui furent posées par le général Berruyer:</p>
-
-<p>&mdash;Quel âge avez-vous?</p>
-
-<p>&mdash;Près de vingt-cinq ans.</p>
-
-<p>&mdash;Où serviez-vous avant de quitter la France?</p>
-
-<p>&mdash;Dans un régiment provincial que j'ai quitté en
-1783; puis dans un régiment d'infanterie que j'ai
-quitté en 1785.</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi avez-vous abandonné votre patrie
-dans un moment où vous pouviez la servir utilement?</p>
-
-<p>&mdash;Je n'étais plus dans le service depuis sept
-ans; il y en avait trois que je voyageais: j'étais
-allé en Allemagne, où je comptais m'établir, et j'y
-étais effectivement fixé depuis deux ans.</p>
-
-<p>&mdash;Vous saviez qu'il y avait eu une révolution en
-France?</p>
-
-<p>&mdash;Je le savais, mais je ne la connaissais pas;
-<i>d'ailleurs, il y en a eu quatre</i>.</p>
-
-<p>Ce mot ne parut pas produire une impression
-favorable sur les cinq commissaires, parmi lesquels
-figuraient un gendarme et un canonnier, Antoine
-Marly et Claude Sableau.</p>
-
-<p>Le président continua avec humeur:</p>
-
-<p>&mdash;Quelles armes aviez-vous lorsque vous avez
-été arrêté?</p>
-
-<p>&mdash;Aucune, répondit Dammartin; quand j'ai
-vu la vedette à dix pas de moi, j'ai jeté mon sabre.</p>
-
-<p>&mdash;Quel grade aviez-vous?</p>
-
-<p>&mdash;Je n'en avais aucun; j'étais simple hussard.
-Notre corps marchait sans hostilité parce que
-tout Français sous les ordres des princes ne devait
-pas agir.</p>
-
-<p>L'interrogatoire se poursuivit de la sorte, sans
-d'autre particularité qu'une apostrophe au moins
-singulière du commandant Berruyer. Impatienté
-de l'air calme du jeune Dammartin et de la précision
-de ses réponses, le général-président s'écria tout à
-coup:</p>
-
-<p>&mdash;Parlez haut! vous êtes ici devant la République,
-<i>car le peuple de Paris forme TOUTE la république</i>!</p>
-
-<p>Dammartin ne répliqua pas. Après une courte
-délibération, les cinq commissaires prononcèrent
-contre lui la peine de mort. Il écouta sa sentence
-avec cette attention d'un homme qui écoute une
-chose qui le concerne peu ou point.</p>
-
-<p>Celui qui lui succéda, un ci-devant capitaine au
-régiment d'Esterhazy, âgé de vingt-sept ans, ne
-fit pas moins bonne contenance. Il convint qu'il
-était sorti de France au mois de juin dernier, mais
-il ajouta pour sa justification qu'il y avait été provoqué
-par son père, lequel l'avait appelé sur la
-terre autrichienne sous prétexte de lui rendre
-compte des biens de sa mère. «&mdash;Là, dit-il, mon
-père qui occupe un haut rang dans l'armée étrangère,
-me força, le pistolet sur la gorge, à quitter la
-cocarde. Je résistai; il me fit transférer à Luxembourg
-et jeter dans une prison, d'où je ne sortis
-qu'après avoir donné ma parole de m'attacher au
-régiment de Berchiny. Je n'ai jamais servi que
-comme volontaire, et je n'ai assisté ni à la prise de
-Longwy, ni à celle de Verdun. J'ai continuellement
-cherché tous les moyens de m'échapper, jusqu'au
-jour où, de mon propre mouvement, je me suis
-rendu, avec un domestique et un camarade, à un
-brigadier de chasseurs.»</p>
-
-<p>Bien que raconté avec un accent de sincérité qui
-ne pouvait être suspect, ce drame de famille, dont
-les guerres politiques ont offert de nombreux
-exemples, laissa froide la Commission militaire.</p>
-
-<p>&mdash;Citoyens, dit le général Berruyer, d'après les
-moyens de défense et les réponses aux interrogatoires
-faits à Joseph-Alexandre Dumesnil, accusé
-d'émigration; et aussi d'après l'art. 3 du titre I<sup>er</sup>
-de la seconde partie du Code pénal; et l'art. 1<sup>er</sup> du
-décret de la Convention nationale en date du 9 de
-ce mois, mon opinion est que ledit Dumesnil soit
-puni de mort.</p>
-
-<p>Alexandre Dumesnil fit place à un tout jeune
-homme, presque un enfant, doux, résigné, qui déclara
-s'appeler Miranbel de Saint-Remy, et être
-âgé de dix-neuf ans seulement. Il avait quitté son
-pays par suite des menaces de ses voisins, qui
-voulaient incendier sa maison,&mdash;mais la Commission
-ne regarda pas cela comme une excuse,&mdash;et
-depuis deux mois il était garde du corps de <span class="sc">Monsieur</span>.
-Remarquons à ce sujet une facétie que crut
-devoir se permettre le président:</p>
-
-<p>&mdash;Vous avez, dit-il à l'accusé, gardé <span class="sc">Monsieur</span>;
-il aurait bien mieux valu nous l'amener.</p>
-
-<p>On conviendra que le moment était mal choisi
-pour se permettre un jeu de mots, quelque soldatesque
-qu'il fût. Le jeune Miranbel crut un instant
-que c'était là un pronostic de clémence; il se trompait:
-lorsque le général et les quatre commissaires
-eurent suffisamment ri de leur spirituel à-propos,
-ils le condamnèrent à la mort d'une voix unanime.
-L'enfant, comme ses deux prédécesseurs, entendit
-son arrêt avec courage.&mdash;Un autre de vingt-un
-ans, Maurice Santon; un autre encore de vingt ans
-et demi, Jean Béon; les deux frères Godefroy, l'un
-garde-du-corps, et l'autre officier de marine; le
-sieur Gauthier de la Touche, conseiller au parlement
-de Bordeaux, et enfin le sieur Saint-Hillier
-subirent le même sort. Ils montrèrent tous une assurance
-digne des serviteurs du roi.</p>
-
-<p>L'interrogatoire de Saint-Hillier fut signalé par
-un quiproquo qui aurait été plaisant en toute autre
-circonstance, et que l'adresse de l'accusé fit ressortir.
-On avait trouvé sur lui un mémoire portant
-ce titre: <i>Compte payé par la triple alliance</i>, et dans
-lequel on avait naturellement vu une pièce de conviction.
-La triple alliance! cela était évident, ce
-ne pouvait être que l'alliance du duc de Brunswick,
-de Frédéric et de François. Les juges triomphaient.
-Mais Saint-Hillier, qui avait souri pendant cette
-explication, essaya de les désabuser par un récit
-que le tour aisé de son langage sut rendre intéressant:</p>
-
-<p>&mdash;J'étais à Versailles, dit-il, lors des événements
-du 6 octobre 1789, quand le peuple, conduit par
-une bande de femmes, vint y chercher son roi, pour
-le ramener en triomphe à Paris. Je me trouvais à
-l'infirmerie des gardes-du-corps, lorsqu'on m'avertit
-des dangers qui nous menaçaient; quoique souffrant,
-je m'évadai par dessus les murs, en compagnie
-de deux de mes camarades, malades comme
-moi; nous courûmes les plus grands périls et nous
-risquâmes de perdre vingt fois la vie dans le hasardeux
-chemin que nous avions adopté. Enfin,
-nous descendîmes dans un couvent de religieuses;
-ces courageuses filles s'empressèrent de nous offrir
-une hospitalité dont nous avions doublement besoin,
-à titre de fuyards d'abord et à titre de malades
-ensuite. Nous demeurâmes deux jours dans
-cette sainte maison, au bout desquels nous résolûmes
-de gagner Paris. Mes deux compagnons de
-voyage n'avaient point d'argent, mais on conçoit
-que l'aventure dont nous venions d'être les héros
-avait resserré les liens de notre connaissance. Conséquemment
-je m'instituai le banquier de la compagnie,
-et ce fut moi qui subvins aux dépenses de
-la route ainsi qu'au séjour dans la capitale. Toutefois,
-par un sentiment de délicatesse, mes deux
-amis exigèrent que je tinsse une note exacte de ces
-dépenses; voilà l'origine et l'histoire de ce papier
-trouvé sur moi, et intitulé: <i>Compte payé par la
-triple alliance</i>,&mdash;la triple alliance était un sobriquet
-dont, en badinant, nous avions affublé notre
-association.</p>
-
-<p>Les membres de la Commission militaire avaient
-écouté Saint-Hillier avec une incrédulité visible.
-Si ingénieuse que fût cette narration, rien ne leur
-en garantissait la véracité. Ils tournèrent et retournèrent
-encore entre leurs mains le mémoire soupçonné,
-puis ils finirent par condamner Saint-Hillier
-comme ils avaient condamné les autres.&mdash;Sur ces
-treize émigrés, on en acquitta cependant quatre.
-Il est vrai que c'étaient quatre domestiques. Ces
-pauvres diables avouèrent qu'ils n'avaient suivi
-leurs maîtres à Coblentz que dans l'espoir d'être
-payés des gages qui leur étaient dus. Ces domestiques
-devaient être de la famille de Sganarelle qui
-s'écriait en voyant l'enfer engloutir Don Juan:&mdash;Ah!
-mes gages! mes gages! Ainsi durent-ils
-s'écrier à leur tour, en voyant les neuf émigrés
-monter à l'échafaud.</p>
-
-<p>L'exécution se fit sur la place de Grève, le mardi
-de bon matin, en face de la grande porte de l'Hôtel-de-Ville,
-au-dessus de laquelle flottait l'immense
-drapeau orné de cette inscription: <i>Citoyens,
-la patrie est en danger</i>. Les neuf jeunes gens montèrent
-et se rangèrent à la fois sur l'échafaud; ils
-conservèrent le même calme que pendant les débats
-et leurs regards se portèrent avec curiosité sur
-les croisées d'alentour. Neuf fois, le panier-cercueil
-disparut dans la trappe pratiquée sur un des
-côtés de la plate-forme.&mdash;Une gravure, qui retrace
-cette scène, nous montre le costume de l'exécuteur
-et de ses aides, costume encore décent: chapeau
-rond, habit et culotte courte. Bientôt, on les
-verra adopter les modes du peuple: le bonnet rouge
-à large cocarde, la carmagnole et le pantalon rayé.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch10">CHAPITRE X.</h2>
-
-
-
-
-<h3>I.<br />
-ÉMEUTE DE LA PLACE DE GRÈVE.&mdash;DÉLIVRANCE
-D'UN CONDAMNÉ.</h3>
-
-
-<p>Sur cette même place de Grève, deux jours après
-l'exécution des neuf émigrés, le Tribunal du
-17 août envoyait un jeune gendarme de vingt-huit
-ans, condamné à dix années de fers et à quatre heures
-de carcan. Dotel avait été convaincu de meurtre
-sur un soldat caserné à la Courtille, mais Dotel
-avait été provoqué, injurié; la fureur seule arma
-son bras, et il fut homicide sans être assassin. Une
-foule nombreuse assistait à son exposition; c'était
-pour la plupart les habitués de la salle d'audience,
-en qui s'était éveillée quelque compassion. On trouvait
-généralement l'arrêt du Tribunal trop rigoureux;
-on s'empressait autour de Dotel et on le
-plaignait d'autant plus que sa figure contractée exprimait
-une vive douleur. Au bout de trois heures,
-il appela un gendarme et lui demanda à être détaché
-pour quelques besoins (texte du <i>Moniteur</i>). Le
-gendarme fit la sourde oreille, ce qui excita les
-murmures de plusieurs hommes du peuple. Dotel
-insista.</p>
-
-<p>&mdash;Bah! lui répondit le gendarme, vous n'avez
-pas plus de trois quarts d'heures à rester exposé.</p>
-
-<p>Cependant le motif de ses supplications se répandait
-parmi les assistants, qui s'apitoyaient
-sur ce pauvre diable et s'irritaient de la dureté
-des gendarmes. Il était évident que Dotel se trouvait
-en proie aux plus atroces souffrances.</p>
-
-<p>&mdash;Détachez-le! détachez-le! disait-on de toutes
-parts.</p>
-
-<p>Les gardes ne bougèrent pas.</p>
-
-<p>Alors, il se fit un mouvement dans la foule. Un
-gros d'hommes, les uns en bourgeois et les autres
-en uniforme, se dirigea vers l'échafaud, en
-criant:</p>
-
-<p>&mdash;Sa liberté! sa liberté! Nous l'aurons de
-force!</p>
-
-<p>Au milieu du tumulte, un gendarme lança son
-cheval au galop pour aller requérir du renfort au
-corps-de-garde de la réserve. Pendant ce temps-là,
-on était monté sur l'échafaud.</p>
-
-<p>&mdash;Des couteaux pour couper les cordes! nous
-n'avons pas le temps de les dénouer, disait un
-dragon d'environ cinq pieds six pouces, couvert
-de son casque et vêtu d'un habit vert à boutons à
-la hussarde.</p>
-
-<p>Un autre militaire, qui est resté inconnu, s'exprimait
-chaleureusement en ces termes:</p>
-
-<p>&mdash;Si Dotel était un voleur, je ne m'opposerais
-pas à son châtiment; mais c'est un brave garçon,
-je le connais, et il faut qu'il soit délivré!</p>
-
-<p>La présence de ces soldats a fait croire à un coup
-de main prémédité. C'est possible; toutefois on
-n'en a jamais eu d'autres preuves.</p>
-
-<p>On ne résiste pas à la foule. Après avoir reçu
-quelques horions, les gendarmes comprirent que
-ce qu'ils avaient de mieux à faire, c'était de se
-retirer au secrétariat de la Maison Commune et
-d'y dresser leur déclaration. Immédiatement après
-leur départ, la potence fut ébranlée, le tabouret
-jeté à bas, l'écriteau déchiré, et Dotel emmené par
-le peuple au bruit des cris accoutumés de: Vive la
-nation!</p>
-
-<p>Cette audacieuse infraction aux lois fit quelque
-sensation dans Paris. Le corps municipal chargea
-le procureur de la commune de poursuivre devant
-les tribunaux la réparation de ce délit, et arrêta
-que la Convention nationale serait tenue au courant
-des démarches opérées à ce sujet.</p>
-
-<p>Je ne sache pas cependant que Dotel soit jamais
-retombé sous les serres de la justice; il est supposable
-qu'il aura réussi à gagner la frontière. On
-n'a jamais pareillement entendu reparler de ses
-prétendus complices.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="ch10p2">II.<br />
-LE VALET DE CHAMBRE DU ROI ET LA SENTINELLE
-DU TEMPLE.&mdash;DOUBLE ARRESTATION.</h3>
-
-
-<p>Personne n'ignore le dévouement du valet de
-chambre Cléry et les soins affectueux dont il environna
-Louis XVI pendant sa détention dans l'ignoble
-prison du Temple. Son <i>Journal</i>, publié à Londres
-et répandu à un nombre infini d'éditions,
-figure au premier rang dans toutes les bibliothèques
-révolutionnaires.</p>
-
-<p>Un soir, vers les six heures,&mdash;c'était le 5 octobre,&mdash;Cléry,
-après avoir accompagné la reine
-dans son appartement, remontait chez le roi avec
-deux officiers municipaux, lorsque la sentinelle
-placée à la porte du grand corps-de-garde, l'arrêta
-tout-à-coup par le bras.</p>
-
-<p>&mdash;Comment vous portez-vous, monsieur Cléry?
-lui demanda-t-elle.</p>
-
-<p>Cléry, un peu surpris, s'inclina poliment et fit
-mine de passer outre.</p>
-
-<p>&mdash;J'aurais bien désiré vous entretenir quelques
-minutes, ajouta mystérieusement la sentinelle.</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur, parlez haut, dit Cléry effrayé; il
-ne m'est pas permis de parler bas à personne.</p>
-
-<p>&mdash;On m'a assuré qu'on avait mis le roi au cachot
-depuis quelques jours et que vous étiez avec
-lui.</p>
-
-<p>&mdash;Vous voyez bien le contraire, répliqua Cléry.</p>
-
-<p>Et il s'empressa de quitter l'importune sentinelle,
-car chaque jour de nouveaux imprudents
-semblaient prendre à tâche de compromettre la
-sûreté de la famille royale par une indiscrète
-sollicitude. En outre de cette considération, Cléry
-se tenait perpétuellement sur ses gardes, craignant
-avec raison qu'on ne lui tendît des piéges.</p>
-
-<p>Un des municipaux qui l'escortaient prêta l'oreille
-à ces quelques mots, mais il n'y trouva rien
-qui dût éveiller ses inquiétudes. Le second, au
-contraire, soutint qu'il avait entendu le froissement
-d'un billet. Cléry et le factionnaire, confrontés
-le lendemain, nièrent le fait, et l'on se
-contenta pour le moment de condamner ce dernier
-à vingt-quatre heures de prison.</p>
-
-<p>Cependant cet épisode, rapporté à la municipalité,
-y produisit quelque agitation; on y voulut
-voir les traces d'un complot, et l'on déféra Alexandre-François
-Breton,&mdash;qui était le factionnaire
-en question,&mdash;au Tribunal du 17 août, afin que
-son procès y fût instruit. C'était un jeune homme
-de vingt-six ans, qui fut reconnu pour avoir appartenu
-à la reine, alors qu'elle habitait Versailles,
-ce qui parut de bon augure aux dénicheurs de
-conspirations.</p>
-
-<p>Quant à Cléry, il ignorait tous ces détails, et il
-croyait cet incident vidé depuis longtemps, lorsque,
-le 26 octobre, pendant le dîner de la famille
-royale, on vint l'arrêter au Temple, en grand appareil,
-pour le conduire devant le Tribunal. Il
-sortit entre six gendarmes qui avaient le sabre à la
-main, et suivi d'un municipal, d'un greffier et
-d'un huissier, tous trois en costume. «Je passai,
-raconte Cléry, à côté du roi et de sa famille, qui
-étaient debout et consternés de la manière dont on
-m'enlevait. La populace rassemblée dans la cour
-du Temple m'accabla d'injures, en demandant ma
-tête. Un officier de la garde nationale dit qu'il
-était nécessaire de me conserver la vie, jusqu'à ce
-que j'eusse révélé les secrets dont j'étais seul dépositaire;
-et les mêmes vociférations se firent entendre
-pendant ma route.»</p>
-
-<p>Arrivé au palais de justice, Cléry fut mis au secret,
-et il y resta plusieurs heures occupé, mais en
-vain, à rechercher quels pouvaient être les motifs
-de son arrestation. Enfin, à huit heures, il parut
-devant ses juges. Tout lui fut expliqué lorsqu'il
-aperçut sur le fauteuil des accusés le jeune factionnaire
-soupçonné de lui avoir remis une lettre
-trois semaines auparavant. Les débats furent assez
-obscurs. Cléry objecta avec justesse que, puisqu'on
-avait cru entendre le froissement d'un papier, il
-était tout naturel de le fouiller sur-le-champ, au
-lieu d'attendre dix-huit heures pour le dénoncer
-au conseil du Temple. Alexandre Breton abonda
-dans ce sens. Vu le manque de preuves, ils furent
-tous les deux acquittés.</p>
-
-<p>Le président chargea quatre municipaux, présents
-au jugement, de reconduire Cléry au Temple.
-Il était minuit. On arriva au moment où Louis XVI
-venait de se coucher. Néanmoins, il fut permis au
-zélé valet de chambre de lui annoncer cet heureux
-retour.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="ch10p3">III.<br />
-DÉCADENCE DU TRIBUNAL.&mdash;IL CHERCHE A
-SE JUSTIFIER.</h3>
-
-
-<p>Vers cette époque, le tribunal commença à baisser
-ostensiblement dans l'opinion publique. Il avait
-été trouvé trop doux avant les journées de septembre;
-il fut trouvé trop cruel après. Dans la séance
-du 26 octobre, un membre de la Convention nationale,
-dont le nom est en blanc au <i>Moniteur</i>, demanda
-hardiment la suppression du Tribunal du
-17 août, qu'il qualifia de <i>tribunal de sang</i>, en se
-fondant sur ce que les juges avaient récemment
-condamné à mort une femme prévenue de complicité
-dans l'affaire du Garde-Meuble, bien que le
-Code pénal ne portât pas cette peine pour les vols
-et les recels. La proposition fut ajournée au lendemain;
-mais le lendemain, le Tribunal criminel se
-rendit en corps à la barre de la Convention, où il
-s'exprima de la sorte, par la bouche de son président
-Mathieu:</p>
-
-<p>&mdash;Le Tribunal criminel a eu connaissance de la
-proposition qui a été faite hier à son égard; ce
-n'est point la suppression qui l'affecte, car <i>il sait
-que les causes qui ont déterminé sa création n'existant
-plus</i>, la Convention pourrait l'ordonner; mais
-ce sont les motifs qui ont appuyé cette demande.</p>
-
-<p>On interrompit M. Mathieu, et plusieurs membres
-réclamèrent l'ordre du jour, qui fut adopté.
-M. Mathieu ne se découragea pas; il revint le
-28 et réitéra ses plaintes, auxquelles le président
-de la Convention répondit par ces mots:</p>
-
-<p>&mdash;Le plus grand malheur dont puissent être
-accablés les hommes chargés de prononcer sur la
-vie de leurs semblables, est sans doute le soupçon
-d'arbitraire et de prévarication. La Convention
-examinera votre pétition. En attendant, elle vous
-accorde les honneurs de la séance.</p>
-
-<p>Les honneurs de la séance étaient devenus chose
-bien banale et bien insignifiante.</p>
-
-<p>&mdash;Cependant, objecta Lanjuinais, il ne me paraît
-pas que le Tribunal ait répondu à l'inculpation qui
-lui a été faite par un de nos collègues d'avoir condamné
-à mort pour recèlement.</p>
-
-<p>Ces insinuations ébranlèrent beaucoup le crédit
-du Tribunal. Mal écouté à la Convention, il porta
-ses récriminations au club des Jacobins. Lullier fut
-l'orateur.</p>
-
-<p>&mdash;Citoyens, dit-il, depuis longtemps le zèle du
-Tribunal criminel déplaît à une espèce d'hommes
-ennemis de la république; depuis longtemps on le
-calomnie; on l'a traité de <i>tribunal de sang</i>. Ce matin,
-nous nous sommes encore présentés à la Convention;
-je ne sais par quelle fatalité le président
-a pu se méprendre, <i>mais il est aussi scélérat que
-celui qui nous a calomniés hier</i>! Il a dit à la Convention:&mdash;«Le
-Tribunal criminel, inquiet sur sa
-position et craignant d'être destitué, propose d'être
-entendu.» On voit toute la perfidie de ces expressions.
-Le Tribunal ne sollicite pas sa conservation;
-mais il veut, en descendant du siége, rester et
-paraître aussi pur que lorsqu'il y est monté par le
-v&oelig;u du peuple» (Applaudissements).</p>
-
-<p>Néanmoins, les hommes du 17 août avaient reçu
-un coup dont ils ne devaient pas se relever. Après
-avoir inutilement fatigué la Convention, ils publièrent
-des mémoires qu'ils répandirent à foison dans
-le public. Les membres du jury d'accusation se
-justifièrent, en particulier, dans une brochure de
-seize pages, devenue excessivement rare, et que
-nous avons pu nous procurer. «Le Tribunal du
-17 août, disent-ils dans cette brochure, n'a calculé
-ni ses dangers, ni la courte durée de son
-existence; il n'a vu que les droits du peuple et les
-moyens de maintenir sa liberté par des exemples
-de juste sévérité. Il a fait ce qu'il a pu, il l'a fait
-avec un zèle aussi infatigable que désintéressé.
-Quoi qu'on puisse dire contre le Tribunal du
-17 août, on ne lui enlèvera pas le mérite d'avoir
-<span class="sc">calmé Paris</span> (c'est une prétention singulière!),
-vengé les atteintes portées à la liberté, et d'y avoir
-employé tous les moments de chaque jour et une
-grande partie des nuits. Il s'est tellement livré
-à cette partie du service public, qu'il serait impossible
-aux plus fortes santés de soutenir plus
-d'un petit nombre d'années le pénible effort d'un
-pareil travail.»</p>
-
-<p>Une des autres objections dont on se servait
-pour attaquer le Tribunal, c'était, ainsi que nous
-l'avons vu, d'avoir prononcé la peine de mort
-contre les principaux voleurs du Garde-Meuble.
-La réponse est insuffisante et embarrassée: «On
-se plaint de ce que le Tribunal a condamné à la
-mort des hommes contre lesquels la loi ne prononce
-que vingt ans de fers; le tribunal <i>a dû regarder</i>
-les voleurs du Garde-Meuble comme des
-instruments de conspiration; il <i>a dû penser</i> que les
-ennemis de notre Révolution avaient convoité cette
-ressource pour les soulager dans leur détresse. Ils
-ont vu, en outre, dans l'attroupement de ces voleurs
-et de leurs complices, réunis en forme de
-patrouille armée et en uniforme, avec le mot d'ordre
-de la garde nationale, une circonstance tellement
-aggravante, qu'elle a nécessairement changé
-la nature du délit. Ces caractères de conspiration
-et d'usurpation de la force publique ont dû déterminer
-l'application d'une peine au-dessus de celle
-du vol fait avec effraction. Nous étions au centre des
-mouvements de la plus grande révolution que
-nous ayons faite; il fallait proportionner les peines
-aux circonstances dont nous étions environnés,
-et au besoin que nous avions de remonter aux causes
-de ce vol, si extraordinaire, que l'on disait qu'il
-devait être suivi du vol du Trésor national et de
-l'enlèvement des bijoux, vases et effets précieux des
-églises de Reims et Saint-Denis.»</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Au fond, le Tribunal a été dans ce procès plus
-sévère qu'il ne fallait l'être. Il se disculpe mal et cherche
-à s'appuyer sur la raison politique, qui ne le
-regardait pas. Il n'est pas mieux inspiré lorsqu'il
-s'excuse de s'être attribué la police correctionnelle.
-«Personne ne s'en occupait, dit-il; où donc est la
-prévarication à avoir fait ce dont personne ne voulait
-se charger, et à l'avoir fait non-seulement d'une
-manière irréprochable, mais encore avec un esprit
-de justice et d'intérêt public digne d'un meilleur
-traitement?» Voilà des arguments au moins bizarres.</p>
-
-<p>Cette brochure est signée: Loyseau, Fouquier-Tinville,
-Dobsen, Caillère de Létang, Crevel, Lebois,
-Guillaume Sermaize, <i>ci-devant Leroi</i><a id="FNanchor_12" href="#Footnote_12" class="fnanchor">[12]</a> et
-Perdrix.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_12" href="#FNanchor_12"><span class="label">[12]</span></a> Leroi,&mdash;le marquis de Montflabert,&mdash;Dix août&mdash;et
-Guillaume Sermaize ne sont qu'une même personne et
-qu'un seul coquin. Après la suppression du Tribunal, et
-le 2 décembre, lorsque la Municipalité du 10 août fut
-remplacée par une autre sous le nom de Municipalité provisoire,
-Sermaize fit partie des nouveaux commissaires
-chargés de surveiller ou plutôt de tyranniser les augustes
-prisonniers du Temple. Il s'acquitta de cet emploi à la
-satisfaction des sans-culottes. Entre autres devoirs, il mit
-scrupuleusement à exécution l'arrêté de la Commune
-qui ordonnait d'enlever à Louis XVI tous les instruments
-tranchants qui se trouveraient en sa possession. Après
-une première perquisition opérée par ses collègues, Sermaize
-voulut en opérer lui-même une seconde, plus minutieuse:
-il se fit conduire dans l'appartement de Sa Majesté.
-Le roi était assis près de la cheminée, les pincettes
-à la main; Sermaize lui demanda, de la part du Conseil,
-à voir ce qui restait dans son nécessaire; le roi le tira de
-sa poche et l'ouvrit: il y avait un tournevis, un tire-bourre
-et un petit briquet. Sermaize se les fit remettre.&mdash;«Et
-ces pincettes que je tiens en main, ne sont-elles pas aussi
-un instrument tranchant?» lui dit le roi en lui tournant
-le dos.</p>
-</div>
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="ch10p4">IV.<br />
-LE TRIBUNAL REDOUTABLE.</h3>
-
-
-<p>Il y avait alors, dans la rue Culture-Sainte-Catherine,
-un théâtre obscur ayant nom: Théâtre
-du Marais, et dans l'entreprise duquel Beaumarchais
-était, dit-on, fortement intéressé. Le théâtre
-du Marais, bien que le fond de son répertoire reposât
-sur les pièces de Beaumarchais lui-même, faisait
-cependant quelquefois des excursions dans le
-domaine de l'actualité politique: il avait déjà
-donné une tragédie de Souriguière, intitulée: <i>Artémidor
-ou le roi citoyen</i>, tragédie franchement monarchique,
-où Louis XVI était peint sous les plus
-favorables couleurs. Il crut pouvoir persévérer
-dans cette voie et, quelque temps après, il représenta,
-sous le titre du <i>Tribunal redoutable</i>, ou
-<i>suite de Robert, chef de brigands</i>, un drame qui eut
-le pouvoir de mettre en rumeur le ban et l'arrière-ban
-des sans-culottes.</p>
-
-<p>«On attribue cette pièce à Lamartellière, mais
-les principes n'en peuvent appartenir qu'à Beaumarchais,»
-disent les <i>Révolutions de Paris</i>.</p>
-
-<p>Au premier acte, le rideau se levait sur une
-séance du tribunal, présidé par le brigand Robert;
-premier grief, allusion irritante, sinon mal fondée.
-Au troisième acte, on voyait une tour dessinée sur le
-modèle de celle du Temple, et dans laquelle gémissait
-une intéressante princesse. Du reste, la
-contexture de la pièce n'avait pas d'autre rapport
-que cela avec les événements à l'ordre du jour; ce
-qui n'empêcha pas Prudhomme de dénoncer le
-<i>Tribunal redoutable</i> comme anti-révolutionnaire
-et constitutionnel dans toute la force du terme.
-Les expressions dont il se sert sont trop réjouissantes
-pour que je veuille en priver mes lecteurs:
-«Cet ouvrage, dit-il, est bardé de maximes sur
-les vertus d'un bon roi; il n'est pas de sentences
-sur le bonheur de posséder un monarque vertueux
-qui ne soient pillées dans le ci-devant
-beau livre de <i>Télémaque</i>; aujourd'hui si vieilli,
-depuis que la journée du 10 août a prouvé que
-tous les rois, indistinctement, sont des fléaux
-sur la terre.» Je ne sais quelle rancune garde
-le citoyen Prudhomme à l'auteur du <i>Mariage de
-Figaro</i>, mais son nom seul le fait entrer en convulsions;
-il est furieux de ses succès, il est particulièrement
-jaloux de sa fortune; <i>sangsue gorgée</i>,
-<i>spéculateur vorace</i>, <i>vampire</i>, telles sont les moindres
-épithètes dont il l'accable. Plus tard, quand
-il apprend que Beaumarchais est décrété d'accusation,
-il laisse exhaler des cris de joie et ne regrette
-qu'une chose, c'est que la Convention ait
-peut-être manqué de prudence en n'envoyant pas
-sur-le-champ un gendarme s'assurer de sa personne.
-Enfin, il pousse l'odieux jusque dans ses dernières
-limites, lorsqu'après avoir annoncé qu'il ne s'en
-était fallu que de six heures que Beaumarchais ne
-subît à l'Abbaye le sort de tant de victimes, il
-s'écrie: «Que de gens se réconcilieraient avec une
-providence présidant aux choses de ce bas
-monde, s'ils voyaient Caron de Beaumarchais
-n'échapper à la justice du peuple que pour
-tomber sous le glaive de la loi!»</p>
-
-<p>Vous êtes trop libraire, monsieur Prudhomme.</p>
-
-<p>Mais revenons au <i>Tribunal redoutable</i>. A la troisième
-représentation de cette pièce, Gonchon, cet
-excentrique orateur du faubourg Saint-Antoine,
-se leva du milieu du parterre et interpella vivement
-les acteurs, selon ses habitudes. Hué par
-les spectateurs en masse, il s'écria en homme du
-10 août:&mdash;Le premier qui m'attaque trouvera la
-mort! Il se rendit ensuite auprès du directeur et
-lui signifia, dans des termes qui jamais ne souillèrent
-la bouche des Gracques, que s'il redonnait
-ce drame, il se faisait fort, lui, Gonchon, d'amener
-le <i>faubourg de Gloire</i> tout entier, pour briser les
-banquettes du théâtre. L'affaire alla jusqu'au club
-des Jacobins; et le comité de surveillance fit à son
-tour mander le directeur pour l'avertir qu'il aurait
-à répondre des événements s'il se hasardait à rejouer
-le <i>Tribunal redoutable</i>,&mdash;ce qui équivalait
-à une interdiction absolue.</p>
-
-<p>Ce n'était pas chose aisée que de faire plier
-Beaumarchais, l'homme qui avait le mieux tenu
-tête à la noblesse et au Parlement. Placé devant
-l'ultimatum du peuple, il ne se soumit qu'à moitié.
-Le <i>Tribunal redoutable</i> disparut bien, mais ce fut
-pour faire place, trois ou quatre jours ensuite, à
-<i>Robert le républicain</i>, qui était absolument la même
-pièce, à quelques changements près. La rage de
-Prudhomme s'exhala sur tous les tons. «Le théâtre
-du Marais, dit-il, vient de donner un exemple
-de ce que la cupidité et l'opiniâtreté ont de plus
-frappant. Le lecteur se rappelle sans doute ce que
-nous avons dit sur le <i>Tribunal redoutable</i>; eh bien!
-malgré nos réclamations et celles d'un parterre
-intègre, ce théâtre n'a pas voulu perdre ses frais
-de costumes et de décorations. Renonçant au système
-liberticide qui avait présidé à la conception
-de cet ouvrage, il a fait refaire à neuf tout l'édifice,
-ou pour mieux dire l'a replâtré. L'auteur, pour
-justifier le titre de républicain donné à son Robert,
-lui fait fonder une république dont il est le chef;
-comme si pour changer de titre, l'Etat n'en était
-pas moins régi par le pouvoir toujours arbitraire
-d'un seul.»</p>
-
-<p>Quoi qu'il en soit, chef de brigand ou républicain,
-<i>Robert</i>, malgré les fureurs des journaux, n'en
-attira pas moins le public;&mdash;et le courroux de
-Gonchon, satisfait par cette concession apparente,
-s'apaisa, comme sous une tiède brise du Midi s'apaise
-une mer agitée.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="ch10p5">V.<br />
-M. DE SAINTE-FOY.&mdash;BARÈRE, TÉMOIN.</h3>
-
-
-<p>Un procès sur lequel les papiers du temps restent
-muets et qui ne se trouve pas consigné dans le <i>Bulletin</i>
-de R. J. B. Clément, non plus que dans son
-<i>Répertoire</i> (abrégé du <i>Bulletin</i>), c'est le procès de
-M. de Sainte-Foy, vieillard accusé d'avoir trempé
-dans les conspirations de la cour. M. de Sainte-Foy
-comparut devant le Tribunal criminel dans la dernière
-quinzaine de novembre et ne sauva sa vie
-qu'avec beaucoup de peine; sa correspondance
-avec le général Dumouriez le justifiait de point en
-point, mais cette correspondance n'était point entre
-les mains des jurés: elle avait été envoyée par
-Dumouriez lui-même au président de la Convention,&mdash;c'était
-alors Barère,&mdash;qui l'avait égarée.
-M. de Sainte-Foy, à bout de protestations et de
-moyens de défense, dut invoquer le témoignage de
-Barère, qui reçut une assignation pour aller déposer
-devant les juges.</p>
-
-<p>«Je me fis remplacer, raconte-t-il, au fauteuil de
-président, en annonçant à la Convention le motif
-légitime de mon absence; elle y applaudit et j'arrivai
-au Palais-de-Justice à midi. Le jugement de
-M. de Sainte-Foy était déjà commencé; chaque
-jour on appelait et on entendait des témoins. Je
-fus interrogé par le président, M. Paré; après les
-premières formules usitées, il me demanda si je
-connaissais l'accusé. Je me retourne et je le vois
-pour la première fois. C'était un vieillard d'une
-belle figure; sa physionomie fine et grave était imposante,
-son front chauve; l'assurance de l'homme
-innocent était dans sa pose. Je répondis:&mdash;Je
-viens de le voir pour la première fois.&mdash;Que savez-vous
-relativement à la part que l'accusé a pu
-prendre aux événements du 10 août?&mdash;Tout ce
-que je sais se réduit à la connaissance que mes
-fonctions de président de la Convention nationale
-m'ont donnée de quelques lettres.»</p>
-
-<p>Barère rapporta, autant que sa mémoire très-bonne
-put le servir, le contenu de ces lettres, lesquelles
-prouvaient péremptoirement la parfaite innocence
-de M. de Sainte-Foy.</p>
-
-<p>«Quand j'eus établi, ajoute-t-il, l'existence et le
-contenu de cette correspondance, je fus interrogé
-de nouveau par deux jurés qui semblaient faire naître
-des doutes et des présomptions sur ce que j'avais
-pu lire et que je venais de leur rapporter. Il paraît
-cependant que mes réponses parurent les satisfaire,
-et je sortis de l'audience. L'accusé, reconnaissant,
-me remercia d'une manière si sensible et
-si noble, que je ne l'oublierai jamais. «<i>Oh! que la
-sensibilité d'un innocent accusé qui se voit
-appuyé et défendu est touchante!</i>»&mdash;C'est
-un spectacle que Barère aurait pu se procurer
-plus souvent.</p>
-
-<p>M. de Sainte-Foy fut acquitté.</p>
-
-<p>Paré, dont le nom vient d'être écrit, était avant
-la Révolution, premier clerc de Danton; il suivit son
-maître dans sa fortune. D'abord employé comme
-commissaire dans le département de la Seine, il
-devint ensuite secrétaire du conseil exécutif provisoire;
-puis, lorsque Danton fut appelé au ministère
-de la justice, Paré se trouva porté tout naturellement
-au nouveau Tribunal criminel.&mdash;Un an
-plus tard, il devait remplacer pendant quelque
-temps Garat à l'intérieur.&mdash;C'était un bel
-homme, doux, et dont la physionomie annonçait
-l'honnêteté.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="ch10p6">VI.<br />
-SUPPRESSION DU TRIBUNAL CRIMINEL
-DU 17 AOUT.</h3>
-
-
-<p>Une fois la perte du Tribunal résolue, on lança
-un décret qui déclara ses jugements sujets à cassation.
-De plus, le ministre de la justice demanda
-que ledit Tribunal fût tenu de laisser dans le libre
-exercice de ses fonctions le Tribunal de police correctionnelle,
-des pouvoirs duquel il s'était momentanément
-emparé. Les juges firent la sourde oreille
-et continuèrent à instruire des procès de toute
-espèce.</p>
-
-<p>Un de leurs derniers jugements condamna à
-douze ans de fer et à six heures d'exposition un
-ex-commissaire de la butte des Moulins, Stévenot,
-convaincu d'avoir procédé à d'illégales visites
-domiciliaires dans le but de s'approprier des
-valeurs d'argent. Cet adroit fripon, arguant
-d'ordres prétendus, requérait la force armée pour
-commettre des arrestations arbitraires.</p>
-
-<p>Il importe peu de signaler les autres arrêts qui
-n'atteignirent que des voleurs ordinaires ou des
-individus coupables d'avoir tenu d'<i>incendiaires</i>
-propos. De vrais criminels politiques, il n'en est
-aucune trace; et je me demande ce que sont devenus,
-après la dissolution de ce Tribunal, les détenus
-<i>sérieux</i>, tels que ce brigand dont le journal
-de Gorsas fait mention à la date du 9 novembre:
-«P. Laroche, natif de Saint-Flour, détenu avant
-le 10 août, vient d'être arrêté comme prévenu de
-s'être transporté il y a deux jours à la Force. Là,
-après avoir mis en évidence un gros bâton qui lui
-avait servi, dit-il, les 2, 3, 4, et 5 septembre, il
-ajouta qu'il lui servirait encore, car il fallait recommencer
-de plus belle. Il prévint ensuite un guichetier,
-nommé P. Sciffron, de se méfier, qu'on devait
-assassiner sous peu tous les concierges des
-prisons et les prisonniers; mais qu'il pouvait être
-tranquille, et qu'il se chargeait de lui et même de
-l'installer concierge. Le directeur du jury d'accusation
-est chargé, d'après les pièces, de poursuivre
-cette affaire.»</p>
-
-<p>C'eût été embarrasser singulièrement Lullier que
-de le forcer à charger un semblable bandit, son
-collègue dans les nuits de massacre. Et le Tribunal
-du 17 août s'occupait des délits de police correctionnelle
-afin de n'avoir pas à s'occuper des assassinats
-de septembre. Là-dedans aussi faut-il peut-être
-chercher une autre cause à sa suppression.</p>
-
-<p>Toutefois est-il que, malgré le v&oelig;u presque
-unanime des députés, son agonie se prolongea encore
-une semaine; en voici le bulletin:</p>
-
-<p>Le 23, décret qui ajourne la proposition de
-supprimer le Tribunal criminel;</p>
-
-<p>Le 24, décret qui ajourne au lendemain le
-rapport sur le Tribunal criminel;</p>
-
-<p>Enfin, rapport par Garan de Coulon, suivi
-d'un décret à la date du 29, portant suppression
-du Tribunal pour le lendemain 1<sup>er</sup> décembre.</p>
-
-<p>Immédiatement, c'est-à-dire le 29, vers onze
-heures du matin, le ministre envoya au Tribunal
-une expédition de ce décret. On essaya bien de
-demander une prorogation, sous le prétexte d'une
-cause intéressante dont les débats devaient commencer
-le 30 et qui était susceptible de durer
-peut-être quarante-huit ou cinquante heures. A
-cet effet, Desvieux, accompagné de plusieurs
-gendarmes, «jaloux, dit le <i>Bulletin</i> de Clément,
-de témoigner leur gratitude et leur civisme,» fut
-député vers la Convention. Mais la Convention,
-impatientée, passa à l'ordre du jour. Desvieux
-revint au Palais-de-Justice avec ses gendarmes
-consternés. Il était huit heures du soir. Sur-le-champ,
-le Tribunal criminel du 17 août déclara
-que ses fonctions étaient finies. Toutefois, il ne
-voulut pas se séparer sans protester un peu amèrement
-contre le décret de suppression; et Lullier,
-demandant la parole, prononça le discours
-suivant:</p>
-
-<p>«Citoyens, nommé par le peuple, ce Tribunal
-en a eu la force et l'énergie.</p>
-
-<p>»Toutes les autorités ont paru devant nous,
-sans aucune acception particulière, parce que
-nous n'avons connu que l'égalité. Mais un caractère
-de justice aussi prononcé, en nous faisant
-redouter de cette classe d'hommes farouches qui
-tendent sans cesse à la suprématie et qui n'usent
-de la puissance du peuple que pour l'asservir; ce
-caractère, dis-je, devait faire de tous ces hommes
-des ennemis cruels pour le Tribunal. En effet,
-vous avez vu la calomnie verser sur nous ses
-poisons subtils et dangereux; mais vous étiez là;
-vous avez applaudi à nos travaux, et, fiers de vos
-suffrages, nous avons méprisé la calomnie.</p>
-
-<p>»Aujourd'hui, citoyens, le Tribunal est supprimé;
-mais, toujours dignes de vous, toujours
-dignes de nous-mêmes, nous dédaignons de regarder
-en arrière la main qui nous a frappés. La
-loi a parlé, nous suspendons nos fonctions; c'est
-à vous de juger de quelle manière nous les avons
-remplies<a id="FNanchor_13" href="#Footnote_13" class="fnanchor">[13]</a>.»</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_13" href="#FNanchor_13"><span class="label">[13]</span></a> Voici un portrait de Lullier, qui fut publié au moment
-de sa candidature à la mairie: «Lullier a été cordonnier,
-établi rue du Petit-Lion. Sa qualité ne serait pas
-à considérer, mais elle indique l'habitude du travail des
-mains et l'éloignement de celui de l'esprit; il est sans
-éducation, il n'a fait aucune étude; il est ignorant, vindicatif,
-violent, emporté à l'excès. Après des égarements de
-jeunesse, il s'est fait homme de loi en 1789. Dans les mois
-de juillet et d'août, il s'est donné de grands mouvements
-dans la section du Bon-Conseil, et il a été nommé accusateur
-public d'une section du Tribunal du 17 août; il
-suffit de l'entendre parler pour juger de son ignorance.
-Il paraît s'abandonner au vin&hellip; Voilà le maire proposé par
-Robespierre aux Jacobins; ce sera Robespierre qui sera
-maire pour Lullier.»</p>
-
-<p class="sign">(<i>Patriote français.</i>)</p>
-</div>
-<hr />
-
-
-<p>Ainsi tomba, après un exercice de trois mois, ce
-Tribunal érigé par Robespierre et par la Commune;
-il servit à préparer le véritable Tribunal révolutionnaire,
-le Tribunal du 10 mars; il servit à
-essayer les hommes sur lesquels pouvaient
-compter les terroristes; et ses actes, encore masqués
-d'un semblant de justice, furent le prélude
-du grand système de représailles révolutionnaires
-qui devait, quatre mois plus tard, commencer à
-embrasser la France tout entière.</p>
-
-
-<p class="c gap small">FIN.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch11"><span class="large">NOTES</span><br />
-DOCUMENTS JUSTIFICATIFS ET ERRATA.</h2>
-
-
-<p><span class="sc">Introduction.</span> <a href="#n1">Page 6.</a> <i>Cazotte et Sombreuil, ces deux
-pères que leurs filles n'ont pu sauver qu'une fois.</i> Ce n'est pas
-sur la place de la Révolution, c'est sur la place de la Réunion
-(du Carrousel) que Cazotte a été exécuté. Le désir de
-grouper les victimes les plus fameuses dans ce tableau-vision
-m'a fait commettre volontairement cette erreur, qui
-n'existe pas du reste dans le récit circonstancié que j'ai
-fait de la mort de Cazotte. Voir <a href="#cazotte">page 236</a> et suivantes.</p>
-
-
-<p class="gap"><a href="#n2">Page 10.</a> <i>Les Révolutionnaires de maintenant semblent
-vouloir imiter les Révolutionnaires de jadis.</i> Cette introduction
-et une partie de l'<i>Histoire du Tribunal révolutionnaire</i>
-ont été écrites et imprimées avant le 2 décembre 1851.
-Destiné à se produire dans des circonstances difficiles, ce
-livre se ressent peut-être, en de certains passages, de la
-passion alors courageuse qui l'a inspiré.</p>
-
-
-<p class="gap"><a href="#n3">Page 16.</a> <i>Une brochure très curieuse parue l'an dernier à
-Arras.</i> C'est une Notice sur la vie et les écrits de Robespierre,
-par M. J. Lodieu, ancien sous-commissaire national
-en 1848.</p>
-
-
-<p class="gap"><a href="#n4">Page 52.</a> Théophile Mandar est mort à Paris, le 2 mai 1823.
-Il avait été revêtu, en 1793, du titre de commissaire national
-du Conseil exécutif de la République française. La Convention
-lui accorda une gratification de 1,500 francs.
-Malgré son exaltation, cet homme n'était pas entièrement
-dépourvu de bon sens et d'humanité. On trouve à la suite de
-son poëme en prose intitulé <i>le Génie des siècles</i>, un discours
-prononcé en septembre 1792 contre les journées des 2, 3
-et 4.</p>
-
-<p>Théophile Mandar a laissé en manuscrit deux ouvrages:
-<i>la Gloire et son Frère</i>, et <i>le Phare des Rois</i>, poëme en seize
-chants; c'est dans <i>le Phare des Rois</i> que se trouve le chant
-du <i>Crime</i>, qui en fit défendre l'impression en 1809. M. A.
-Maliol parle ainsi de cet ouvrage: «Quelqu'un qui en a entendu
-lire des fragments, assure qu'on y remarque parfois
-des pensées fortes, exprimées avec concision, mais qu'on y
-trouve aussi de l'incohérence et des incorrections fréquentes.
-On prétend que Napoléon, ayant lu des passages de ce
-poëme, désira voir l'auteur et finit par lui témoigner qu'il
-ne reconnaissait pas en lui l'<i>homme du manuscrit</i>.» Cela
-n'aurait guère été poli de la part de Napoléon.</p>
-
-<p>En 1814, l'empereur Alexandre, qui alors accueillait volontiers
-les hommes que leurs opinions libérales avait rendus
-ennemis du gouvernement napoléonien, permit que l'auteur
-du <i>Phare des Rois</i> lui fût présenté.</p>
-
-<p>Sur la fin de ses jours, Théophile Mandar était tombé
-dans l'indigence.</p>
-
-<p>Je trouve dans un pamphlet, publié en l'an <small>VIII</small> et attribué
-à Rosny (de Versailles) ce portrait assez dur: «Voilà un de
-ces hommes qui ont le plus à se plaindre de l'ingratitude
-de leur siècle; de ces aigles qui, tandis qu'ils planent dans
-les nues, ne songent pas que leur pourpoint est troué, que
-leurs souliers sont déchirés, leur chemise sale, que leur
-femme souffre et que leurs enfants meurent de faim. Théophile
-Mandar fut un des trois premiers membres du Comité
-religieux, un des trois fondateurs de la secte théo-philanthropique,
-avec les citoyens Haüy et Chemin le libraire. Ce fervent
-apôtre d'une religion naturelle et tolérante a donné la
-<i>Théorie des insurrections</i>, ouvrage qui, dans les circonstances
-où il a paru (1793), eût pu faire beaucoup de mal, s'il eût
-été aperçu et si les insurrecteurs savaient lire. Joignons à
-cet ouvrage <i>le Lendemain des Conquêtes</i> et <i>de la Souveraineté
-du Peuple</i>.» Ce dernier ouvrage n'est qu'une traduction de
-l'anglais.</p>
-
-
-<p class="gap"><a href="#n5">Page 57.</a> <i>Vous nous avez promis justice, vous nous la rendrez.</i>
-Une autre version vient s'ajouter à celle du <i>Patriote
-Français</i> et à celle du <i>Moniteur</i>. Suivant l'<i>Auditeur national</i>
-(numéro du samedi, 18 août, page 4), l'orateur aurait
-dit, en s'adressant à l'<i>Assemblée</i>: «Vous étiez assis quand
-le peuple était debout, et il semble que vous vous soyez
-bornés à considérer son attitude. Ressouvenez-vous de cette
-vérité: quand l'écolier est plus grand que le maître, tant pis
-pour le maître!»</p>
-
-
-<p class="gap"><a href="#n6">Page 58.</a> <i>Les costumes des membres du Tribunal seront
-les mêmes</i> que ceux des autres membres des Tribunaux.
-C'est ce costume <i>à la général</i> sur lequel s'égaie Fournel dans
-son <i>Histoire du Barreau de Paris pendant la Révolution</i>, et
-dont s'étaient tant moqués les <i>Actes des Apôtres</i>, deux ans
-auparavant. Les juges avaient un grand chapeau à panache,
-ce qui donna lieu aux vers suivants:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Du mot panache, chenapan</div>
-<div class="verse i1">Est l'exact anagramme.</div>
-<div class="verse">Tout vieux qu'est ce mot gallican,</div>
-<div class="verse i1">Comme il fait épigramme!</div>
-<div class="verse">Que les panaches de ce temps</div>
-<div class="verse">Ressemblent bien aux chenapans!</div>
-</div>
-
-<p class="sign">(<i>Actes des Apôtres</i>, t. 16, p. 81, édit. in-12.)</p>
-
-
-<p class="gap"><a href="#n7">Page 73.</a> <i>Ce Mathieu ne fit que passer à travers le Tribunal;
-au bout de quelques séances on ne retrouve plus son
-nom.</i> Il y a ici une erreur. Nous reverrons M. Mathieu plusieurs
-fois, et surtout dans les dernières séances de novembre.</p>
-
-
-<p class="gap"><a href="#n8">Page 74.</a> Quelques extraits de l'<i>Histoire du Tribunal révolutionnaire</i>
-ayant paru dans les journaux, il m'est arrivé
-une réclamation de M. Maton de la Varenne, fils de l'historien
-de ce nom. M. Maton de la Varenne redoutant pour la
-mémoire de son père les interprétations que l'on pouvait
-faire de cette qualification d'<i>avocat des voleurs</i>, je me suis
-empressé de déclarer à M. de la Varenne, dont je comprenais
-les justes susceptibilités, que j'avais voulu simplement désigner
-par cette expression un de nos plus excellents criminalistes,
-honnête homme au premier degré et auteur d'écrits
-anti-révolutionnaires fort estimés, fort consultés surtout.</p>
-
-<p>Cette circonstance m'a mis à même d'apprendre que
-M. Maton de la Varenne père a laissé de précieux et volumineux
-manuscrits. L'<i>Histoire particulière des événements
-qui se sont passés dans l'année 1792</i>, etc., ne serait qu'un
-fragment échappé à cette collection. La Bibliothèque royale
-est impardonnable de ne pas avoir acquis depuis longtemps
-ces pièces importantes, amassées par le courageux
-avocat au péril de ses jours, et dont la plupart comblent
-bien des lacunes indiquées par Deschiens.</p>
-
-
-<p class="gap"><a href="#n9">Page 78.</a> Des deux frères de Coffinhal, l'un devint procureur
-du roi; l'autre fut fait baron de l'Empire, maître des
-requêtes et conseiller à la Cour de cassation. Louis XVIII
-l'autorisa à ne porter que le nom de M. le baron Dunoyer.</p>
-
-
-<p class="gap"><a href="#n10">Page 89.</a> Il faut remarquer, en passant, que les mots les
-plus caractéristiques de la Révolution partent tous de Collot-d'Herbois.
-Je m'occupe depuis longtemps d'une étude assez
-vaste sur ce personnage.</p>
-
-
-<p class="gap"><a href="#n11">Page 92.</a> <i>La demande fut renvoyée à la Commission et
-convertie en décret.</i> Voici la teneur de ce décret, proposé
-par Hérault et adopté immédiatement:</p>
-
-<p>«1<sup>o</sup> L'accusé aura pendant douze heures seulement en
-communication la liste des témoins.</p>
-
-<p>»2<sup>o</sup> L'interrogatoire secret est supprimé; l'accusé paraîtra
-seulement devant le président, ou le juge commis par
-lui, en présence de l'accusateur public et du greffier, pour
-déclarer s'il a fait choix d'un conseil ou en recevoir un d'office.</p>
-
-<p>»3<sup>o</sup> L'accusé conférera avec son conseil à l'instant même
-où il aura été entendu.</p>
-
-<p>»4<sup>o</sup> La loi relative aux récusations motivées ou non motivées
-aura lieu dans son intégrité; mais les récusations ne
-pourront avoir lieu que dans le délai de trois heures.</p>
-
-<p>»5<sup>o</sup> Les membres du jury qui ont fait leur service dans
-une affaire, ne pourront être employés dans la suivante;
-leurs noms ne seront placés dans l'urne que pour le tirage
-subséquent.</p>
-
-<p>»6<sup>o</sup> Le délai de trois jours entre le jugement et l'exécution
-n'étant accordé que pour donner le temps au condamné de
-se pourvoir en cassation, et cette faculté étant supprimée
-par la loi du 17 août, le délai entre le jugement et l'exécution
-n'aura pas lieu.»</p>
-
-<p>En outre, le surlendemain, et sur la demande du Tribunal,
-le Conseil général de la Commune décida que les défenseurs
-officieux des criminels de lèse-nation ne pourraient être
-admis qu'avec un certificat de probité délivré par leur section,
-et que les conférences entre l'accusé et le défenseur
-seraient publiques.&mdash;De quoi se mêlait le Conseil général
-de la Commune?</p>
-
-<p>Cet arrêté fut affiché et envoyé aux prisonniers.</p>
-
-
-<p class="gap"><a href="#n12">Page 121.</a> <i>La guillotine fut déclarée en permanence.</i> Cependant
-on retirait le couteau tous les soirs.</p>
-
-
-<p class="gap"><a href="#n13">Page 150.</a> A l'Assemblée nationale, des citoyens vinrent
-réclamer contre le jugement qui acquittait M. de Montmorin.
-Ils furent renvoyés au ministre de la justice. «Ils se
-rendirent chez lui, raconte le <i>Courrier des 85 départements</i>;
-M. Danton leur remit un ordre provisoire pour ne point relaxer
-M. de Montmorin; munis de cette pièce, ils revinrent
-au greffe. Enfin, un d'eux, dont on ne peut faire trop
-l'éloge, est monté sur un banc dans le couloir du Tribunal;
-il a rendu compte à ses concitoyens de ce qui avait été fait,
-et après avoir lu la note du ministre de la justice dont ils
-connaissaient le patriotisme, il les a invités, au milieu des
-plus vifs applaudissements, à attendre dans le calme une décision
-légale. Son v&oelig;u a obtenu le succès qu'il méritait.»
-(Tome XII, page 8.)</p>
-
-<p>Quoi qu'il en soit, le lendemain encore, le peuple n'était
-pas bien remis de son émotion: il se porta à la Conciergerie,
-et parut croire à une évasion de M. de Montmorin. Il fallut
-que des commissaires, autorisés par le Tribunal, vinssent
-rassurer la foule, pour qu'elle se retirât paisiblement.
-C'était le 1<sup>er</sup> septembre.</p>
-
-
-<p class="gap"><a href="#n14">Page 160.</a> <i>Voir à la fin du volume le récit de l'accusation
-Réal.</i> (Note au bas de la page.) D'abord, c'est <i>l'accusateur</i>
-et non <i>l'accusation</i> qu'il faut lire.</p>
-
-<p id="recit">En 1795, Réal fit paraître un journal qu'il intitula: <i>Journal
-de l'opposition</i>; le deuxième numéro contient un long
-article à propos de l'organisation du Tribunal révolutionnaire.
-Sur la question des délibérations à haute voix, il cite
-les faits relatifs au procès de Backmann:</p>
-
-<p>«J'étais accusateur public au Tribunal du 17 août; c'est
-le premier Tribunal révolutionnaire qui ait été établi. Le
-2 septembre 1792, <i>excidat!</i> j'étais sur le siége; Mathieu
-présidait. Le Tribunal jugeait Backmann, major des Suisses.
-L'instruction durait depuis trois jours et deux nuits. Un
-coup de canon fait tressaillir tout l'auditoire: c'était le canon
-d'alarme. Nous continuons tranquillement l'instruction.
-Elle était terminée; les jurés se rendaient dans la chambre
-des délibérations, lorsque des cris affreux, etc., etc.</p>
-
-<p>»Backmann se réfugie au fond de la salle; nous le couvrons
-de nos corps. Nous voulons parler à ces furieux; c'est
-en vain que nous approchons d'eux; les cris: «A bas!»
-nous empêchent d'entendre. <i>Nous remontons</i> avec précipitation
-sur nos siéges; là, debout, couverts, la main tendue,
-nous renouvelons le serment de mourir à notre poste. Ce
-mouvement, cette action nous obtiennent le silence de l'étonnement;
-nous en profitons pour faire entendre à ces furieux
-que les jurés délibèrent dans ce moment sur le sort
-de l'accusé, qu'ils doivent attendre avec respect leur décision,
-et que dans tous les cas, nous périrons plutôt que de
-souffrir qu'il soit fait la moindre violence à l'accusé. Chose
-étrange! on nous écoute&hellip;</p>
-
-<p>»Les jurés disent qu'ils sont prêts à donner leur déclaration.
-Ils sont obligés d'aller aux voix en présence les uns
-des autres, dans la salle des délibérations qui restait libre.
-Déjà une boule blanche était en faveur de l'accusé; trois sur
-douze pouvaient l'acquitter. Un autre juré se présente, et,
-après avoir déclaré le fait constant, saisit une boule blanche
-pour prononcer sur la question intentionnelle. Quelques-uns
-des jures frémissent.&mdash;Que faites-vous? lui dit-on; quand
-même un troisième juré serait de votre avis, vous ne sauveriez
-pas l'accusé; il serait mis en pièces, et vous feriez égorger
-avec lui les juges et les jurés!</p>
-
-<p>«Les réflexions, les bruits affreux qu'on répandait, les
-hurlements qu'on entendait, le firent hésiter un instant;
-mais bientôt:&mdash;Je n'ai qu'une conscience, dit-il, et je sais
-mourir. Puis, après avoir mis la boule blanche:&mdash;S'il s'en
-trouve un troisième, ajouta-t-il avec émotion, soyez tranquilles,
-j'irai déclarer au peuple que c'est moi qui ai sauvé
-l'accusé!</p>
-
-<p>»J'aurais bien quelque envie de dire ici comment le Tribunal
-empêcha les septembriseurs de sabrer le condamné;
-comment Backmann remerciait bien naïvement, bien sincèrement
-le Tribunal de ce qu'il le faisait guillotiner; mais
-tout cela me mènerait trop loin.»</p>
-
-
-<p class="gap"><a href="#n15">Page 179.</a> Le lendemain des massacres de Septembre, on
-écrivit sur la porte de l'Abbaye la strophe suivante:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Toi que l'avenir fera naître,</div>
-<div class="verse">Fille du Temps, Postérité,</div>
-<div class="verse">Toi qui seule un jour dois connaître</div>
-<div class="verse">L'impartiale vérité;</div>
-<div class="verse">A ton tribunal redoutable</div>
-<div class="verse">Tu démasqueras le coupable,</div>
-<div class="verse">Tu feras briller la vertu.</div>
-<div class="verse">Mais quand tu verras tant de crimes,</div>
-<div class="verse">Tant de bourreaux, tant de victimes,</div>
-<div class="verse">Postérité, que diras-tu?</div>
-</div>
-
-<p>L'auteur de ces vers était un pauvre cordonnier, nommé
-François.</p>
-
-<p class="sign">(<i>Arabesques populaires.</i> Paris, 1832.)</p>
-
-
-<p class="gap"><a href="#n16">Page 171.</a> <i>J'avoue que j'hésite à adopter cette version
-monstrueuse.</i> Une lettre, datée de Saint-Germain et signée
-de M. le baron de Saint-Pregnan, insiste sur la triste épisode
-du verre de sang bu par Mlle de Sombreuil, épisode que
-pour l'honneur de l'humanité j'avais essayé de révoquer
-en doute. M. de Saint-Pregnan a eu l'obligeance de me
-transmettre sur cette horrible scène des détails qui devront
-faire autorité. «Vous semblez douter, écrit M. de Saint-Pregnan,
-que Mlle de Sombreuil ait bu du sang, au 2 septembre,
-pour racheter la vie de son digne père des mains
-des bourreaux. J'ai beaucoup connu Mlle de Sombreuil,
-alors qu'elle était mariée à M. le comte de Villelume.
-Après le baptême du duc de Bordeaux où j'étais député, je
-partis avec elle pour Avignon, où M. de Villelume commandait
-l'Hôtel des Invalides; au moment où nous changions
-de chevaux dans une petite ville de Bourgogne, le sous-préfet
-du lieu se présente à notre voiture, et, après le compliment
-d'usage, il offre à Mme de Villelume, qu'il connaissait,
-trois ou quatre bouteilles de vin blanc. A peine en route, je
-lui fais cette demande:&mdash;Pourquoi ne vous a-t-on offert
-que du vin blanc dans un pays où le vin rouge est si bon?&mdash;C'est,
-me répondit-elle, parce que quand je fus forcée de
-boire du sang pour sauver mon père, il était mêlé avec du
-vin rouge, et que depuis lors je ne puis en boire.&mdash;Cette
-réponse me parut si simple qu'il ne fut plus question de ce
-fait le reste du voyage, ni dans aucune occasion pendant que
-j'ai été de la société habituelle de Mme la comtesse de Villelume-Sombreuil.»</p>
-
-<p>Le respectable signataire de cette lettre, qui fixe un point
-historique jusqu'à présent incertain, a été maire d'Avignon
-sous l'Empire, sous la Restauration et sous Louis-Philippe.
-Il en remplissait encore les fonctions en 1835.</p>
-
-<p>La poésie a célébré sous plusieurs formes le dévouement
-de Mlle de Sombreuil.&mdash;Citons un beau vers de Legouvé:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Faut-il qu'au meurtre, en vain, son père ait échappé?</div>
-<div class="verse"><i>Des brigands l'ont absous, des juges l'ont frappé!</i></div>
-</div>
-
-<p>Mais soit qu'il ne crût point au verre de sang, soit qu'il
-désespérât de rendre une pareille image en termes supportables,
-Legouvé se tait sur cette circonstance.&mdash;Dans ses
-premières odes, M. Victor Hugo n'a pas reculé devant cette
-difficulté:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">S'élançant au travers des armes:</div>
-<div class="verse">Mes amis, respectez ses jours!</div>
-<div class="verse">&mdash;Crois-tu nous fléchir par tes larmes?</div>
-<div class="verse">&mdash;Oh! je vous bénirai toujours!</div>
-<div class="verse">C'est sa fille qui vous implore;</div>
-<div class="verse">Rendez-le moi qu'il vive encore!</div>
-<div class="verse">&mdash;Vois-tu le fer déjà levé?</div>
-<div class="verse">Crains d'irriter notre colère;</div>
-<div class="verse">Et, si tu veux sauver ton père,</div>
-<div class="verse">Bois ce sang&hellip;&mdash;Mon père est sauvé!</div>
-</div>
-
-<p>Rendue à la liberté après le 9 thermidor, Mlle de Sombreuil
-reçut de la Convention nationale un faible secours de
-mille francs. Plus tard, elle quitta la France et épousa à l'étranger
-M. le comte de Villelume à qui sa main avait été
-promise par son père. Mme de Villelume-Sombreuil a terminé
-ses jours à Avignon, en 1823, laissant un fils capitaine dans
-les chasseurs de la garde.</p>
-
-
-<p class="gap"><a href="#n17">Page 238.</a> Au nombre des lettres que j'ai reçues et qui me
-sont précieuses à plusieurs titres, j'en dois mentionner une
-de M. Cazotte fils. Cette lettre se termine par ces mots:</p>
-
-<p>«En conservant au vénérable Cazotte et à son héroïque
-fille leur touchant caractère, M. Monselet s'est acquis des
-droits à la gratitude du fils aîné de Jacques et des enfants
-dont sa vieillesse est entourée. <i>Signé</i>: Jacques-Scévole Cazotte,
-rue du Cherche-Midi, 44.»</p>
-
-<p>De tels témoignages sont la meilleure récompense de l'écrivain,
-auquel ils apportent la confirmation d'un travail accompli
-avec conscience; et c'est pour lui un grand bonheur
-que de se voir rendre par les fils la sympathie qu'il a vouée
-aux pères.</p>
-
-
-<p class="c small gap">IMPRIMERIE CENTRALE DE NAPOLÉON CHAIX ET C<sup>ie</sup>, RUE BERGÈRE, 20.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">TABLE.</h2>
-
-
-<table summary="">
-<tr><td colspan="2">&nbsp;</td> <td class="small">PAGES.</td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="small">INTRODUCTION</td>
-<td class="num"><a href="#ch0">1</a></td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="drap2"><span class="sc">Chap.</span> 1<sup>er</sup>. I. Le peuple aux Tuileries</td>
-<td class="num"><a href="#ch1">29</a></td></tr>
-<tr><td rowspan="3" class="w4">&nbsp;</td>
-<td class="drap">II. Le peuple à l'Assemblée</td>
-<td class="num"><a href="#ch1p2">37</a></td></tr>
-<tr><td class="drap">III. Robespierre</td>
-<td class="num"><a href="#ch1p3">45</a></td></tr>
-<tr><td class="drap">IV. Théophile Mandar.&mdash;Intimidation.
-Journée du 17.&mdash;La Commune l'emporte</td>
-<td class="num"><a href="#ch1p4">51</a></td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="drap2"><span class="sc">Chap. 2.</span>
-I. Nuit du 17 au 18.&mdash;On nomme les membres du
-Tribunal.&mdash;Robespierre refuse la présidence</td>
-<td class="num"><a href="#ch2">59</a></td></tr>
-<tr><td rowspan="7" class="w4">&nbsp;</td>
-<td class="drap">II. Installation au Palais de justice</td>
-<td class="num"><a href="#ch2p2">65</a></td></tr>
-<tr><td class="drap">III. Un sybarite de la démocratie.&mdash;Nicolas
-Osselin</td>
-<td class="num"><a href="#ch2p3">69</a></td></tr>
-<tr><td class="drap">IV. Mathieu.&mdash;Pepin Dégrouhette.&mdash;Laveaux.&mdash;D'Aubigni.&mdash;Coffinhal&mdash;Dubail</td>
-<td class="num"><a href="#ch2p4">73</a></td></tr>
-<tr><td class="drap">V. Les deux accusateurs publics.&mdash;Réal,
-Lullier</td>
-<td class="num"><a href="#ch2p5">79</a></td></tr>
-<tr><td class="drap">VI. Leroi.&mdash;Bottot.&mdash;Lohier.&mdash;Loyseau.&mdash;Caillère de l'Etang.&mdash;Boucher-René.&mdash;Maire,
-etc.</td>
-<td class="num"><a href="#ch2p6">83</a></td></tr>
-<tr><td class="drap">VII. Fouquier-Tinville</td>
-<td class="num"><a href="#ch2p7">87</a></td></tr>
-<tr><td class="drap">VIII. Dispositions</td>
-<td class="num"><a href="#ch2p8">91</a></td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="drap2"><span class="sc">Chap. 3.</span> Episodes de la vie privée d'alors</td> <td>&nbsp;</td></tr>
-<tr><td rowspan="2" class="w4">&nbsp;</td>
-<td class="drap">I. Les roses de Fragonard.&mdash;La fille de
-Cazotte</td>
-<td class="num"><a href="#ch3">95</a></td></tr>
-<tr><td class="drap">II. La maison de Cazotte, à Pierry.&mdash;Correspondance.&mdash;Arrestations</td>
-<td class="num"><a href="#ch3p2">107</a></td></tr>
-
-<tr><td colspan="2" class="drap2"><span class="sc">Chap. 4.</span>
-I. Première audience.&mdash;Première condamnation
-à mort.&mdash;Première exécution</td>
-<td class="num"><a href="#ch4">115</a></td></tr>
-<tr><td rowspan="7" class="w4">&nbsp;</td>
-<td class="drap">II. Arnaud de Laporte.&mdash;Une femme
-assommée</td>
-<td class="num"><a href="#ch4p2">123</a></td></tr>
-<tr><td class="drap">III. Troisième exécution.&mdash;Le journaliste de Rozoy</td>
-<td class="num"><a href="#ch4p3">127</a></td></tr>
-<tr><td class="drap">IV. Premier acquittement</td>
-<td class="num"><a href="#ch4p4">139</a></td></tr>
-<tr><td class="drap">V. Episode.&mdash;Pompe funèbre en l'honneur des citoyens morts le 10 août</td>
-<td class="num"><a href="#ch4p5">144</a></td></tr>
-<tr><td class="drap">VI. Encore Vilain d'Aubigni.&mdash;Procès de M. de Montmorin.&mdash;Murmures
-du peuple</td>
-<td class="num"><a href="#ch4p6">148</a></td></tr>
-<tr><td class="drap">VII. Le charretier de Vaugirard</td>
-<td class="num"><a href="#ch4p7">152</a></td></tr>
-<tr><td class="drap">VIII. Backmann, major général des Suisses.&mdash;On
-voit commencer les massacres de Septembre</td>
-<td class="num"><a href="#ch4p8">156</a></td></tr>
-
-<tr><td colspan="2" class="drap2"><span class="sc">Chap. 5.</span>
-I. Tribunaux souverains du peuple</td>
-<td class="num"><a href="#ch5">162</a></td></tr>
-<tr><td class="w4">&nbsp;</td> <td class="drap">II. Le Tribunal du 17 août reparaît</td>
-<td class="num"><a href="#ch5p2">186</a></td></tr>
-
-<tr><td colspan="2" class="drap2"><span class="sc">Chap. 6.</span>
-I. Les diamants de la couronne</td>
-<td class="num"><a href="#ch6">189</a></td></tr>
-<tr><td class="w4">&nbsp;</td> <td class="drap">II. Jugements rendus par la seconde
-section.&mdash;Nicolas Roussel</td>
-<td class="num"><a href="#ch6p2">219</a></td></tr>
-
-<tr><td colspan="2" class="drap2"><span class="sc">Chap. 7.</span> Cazotte.&mdash;Son dernier martyre</td>
-<td class="num"><a href="#ch7">223</a></td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="drap2"><span class="sc">Chap. 8.</span> Pierre Bardol</td>
-<td class="num"><a href="#ch8">239</a></td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="drap2"><span class="sc">Chap. 9.</span> Episode des treize émigrés.&mdash;Une commission
-militaire.&mdash;La triple alliance.&mdash;Costume
-du bourreau</td>
-<td class="num"><a href="#ch9">269</a></td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="drap2"><span class="sc">Chap. 10.</span> I. Emeute de la place de Grève.&mdash;Délivrance
-d'un condamné</td>
-<td class="num"><a href="#ch10">279</a></td></tr>
-<tr><td rowspan="5" class="w4">&nbsp;</td> <td class="drap">II. Le valet de chambre du roi et la
-sentinelle du Temple.&mdash;Double arrestation</td>
-<td class="num"><a href="#ch10p2">283</a></td></tr>
-<tr><td class="drap">III. Décadence du Tribunal.&mdash;Il cherche
-à se justifier</td>
-<td class="num"><a href="#ch10p3">286</a></td></tr>
-<tr><td class="drap">IV. Le <i>Tribunal redoutable</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch10p4">293</a></td></tr>
-<tr><td class="drap">V. M. de Sainte-Foy.&mdash;Barère, témoin</td>
-<td class="num"><a href="#ch10p5">299</a></td></tr>
-<tr><td class="drap">VI. Suppression du Tribunal criminel du
-17 août</td>
-<td class="num"><a href="#ch10p6">303</a></td></tr>
-
-<tr><td colspan="2" class="small">NOTES, DOCUMENTS JUSTIFICATIFS ET ERRATA</td>
-<td class="num"><a href="#ch11">309</a></td></tr>
-</table>
-
-<p class="c small gap">FIN.</p>
-
-
-
-
-
-
-
-
-
-<pre>
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Histoire anecdotique du tribunal
-révolutionnaire, by Charles Monselet
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE ANECDOTIQUE ***
-
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-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
-
-Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
-electronic works in formats readable by the widest variety of computers
-including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
-because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
-people in all walks of life.
-
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
-goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
-To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
-and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
-
-
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
-Foundation
-
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
-http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
-permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
-
-The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
-Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
-throughout numerous locations. Its business office is located at
-809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
-business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
-information can be found at the Foundation's web site and official
-page at http://pglaf.org
-
-For additional contact information:
- Dr. Gregory B. Newby
- Chief Executive and Director
- gbnewby@pglaf.org
-
-
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
-
-Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
-spread public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To
-SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
-particular state visit http://pglaf.org
-
-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
-
-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
-
-Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations.
-To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
-
-
-Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
-works.
-
-Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
-concept of a library of electronic works that could be freely shared
-with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
-Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
-
-
-Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
-unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
-keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
-
-
-Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
-
- http://www.gutenberg.org
-
-This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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