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You may copy it, give it away or -re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included -with this eBook or online at www.gutenberg.org/license - - -Title: Histoire anecdotique du tribunal révolutionnaire - -Author: Charles Monselet - -Release Date: September 27, 2020 [EBook #63319] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE ANECDOTIQUE *** - - - - -Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed -Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was -produced from images generously made available by the -Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at -http://gallica.bnf.fr) - - - - - - - - - - - CHARLES MONSELET. - - HISTOIRE ANECDOTIQUE - DU - TRIBUNAL - RÉVOLUTIONNAIRE - - (17 août.-29 novembre 1792). - - AVIS. En raison de la nouvelle législation, relative à la propriété - littéraire, l'auteur se réserve le droit de traduction de cet ouvrage. - - PARIS - D. GIRAUD ET J. DAGNEAU, LIBRAIRES-ÉDITEURS, - 7, RUE VIVIENNE, AU PREMIER, 7. - - 1853 - - - - -PARIS.--IMPRIMERIE CENTRALE DE NAPOLÉON CHAIX ET Cie, RUE BERGÈRE, 20. - - - - -HISTOIRE - -DU - -TRIBUNAL RÉVOLUTIONNAIRE - - - - -INTRODUCTION. - - -I. - -Un poëte allemand a fait une ballade pleine d'aspects fantastiques et -terrifiants, sur la grande revue que l'empereur, mort, vient passer à -minuit dans les Champs-Elysées. C'est d'abord un tambour qui se lève de -terre et dont les baguettes, frappant sur une peau diaphane, vont -réveiller à la sourdine les soldats de la garde. Le _tractrac_ nocturne -retentit entre les arbres grêles et enveloppés de vapeur; il se -prolonge, s'éteint et revient plus impérieux, passant plusieurs fois par -les mêmes places. A cette voix de la guerre, des masses confuses -surgissent et s'ébranlent, des ombres se dégagent; on entrevoit, sous -les suaires déchirés, des épaulettes pâles, des galons d'argent terni, -des uniformes décolorés. Le vent passe avec effroi. Derrière lui, un -escadron vaguement éclairé par un rayon de la lune roule sa vague -blanchâtre; les plumets frissonnent, quelques épées reluisent comme un -courant d'eau aperçu par hasard; on entend un sourd piétinement de -chevaux; les crinières s'échevèlent et fouettent l'air glacé. Le tambour -bat toujours. Un son de trompette, clair et vibrant, traverse l'espace -et enlève quelques voiles à ce tableau étrange qui se meut dans le -brouillard du minuit d'automne. Sous les plis d'un glorieux haillon -tricolore, percé, frangé, surmonté d'un aigle d'or, s'avance une forêt -de bonnets d'ours, légion silencieuse, hommes graves et tristes, âmes -d'enfant auxquelles les turbulences d'une guerre continue ont épargné -les passions vulgaires. Ils s'avancent, ces géants aux yeux encore -endormis; ils ont cet air stoïque que donne seul le tête-à-tête -perpétuel avec le canon; sur la poitrine de quelques-uns étincelle -l'étoile de la Légion-d'Honneur. Devant eux marchent pesamment, la hache -à l'épaule, ces sapeurs en tablier de peau qui faisaient tomber les -portes des villes. - -Le ciel jette une clarté avare sur ce pêle-mêle, qui bientôt se -développe, s'accroît à l'infini et remplit, inonde les Champs-Elysées. -Rien n'est bien précis, mais tout est indiqué. Le noir des canons -s'accuse dans un des côtés nuageux de cette grande toile; la canne à -pomme du tambour-major trace en l'air des lignes bizarres mais -triomphantes;--on dirait du magicien de la victoire;--les croupes des -chevaux cabrés s'étalent à deux pouces du sol. Peu à peu, un -tressaillement général, semblable à une menace de tempête, circule à -travers les rangs noyés de cette foule militaire; un commandement -retentit: _Portez armes!_ et l'on entend une vaste secousse métallique, -un bruit pareil à celui que ferait un énorme sac d'argent tombant de -très haut. Puis, la vision s'immobilise. On sent qu'il va se passer -quelque chose de grand; les yeux, les oreilles, les esprits sont dans -l'attente; personne n'ose respirer. Tout à coup, du fond des -Champs-Elysées, là-bas où le regard se perd, naît une clameur faite de -mille voix, qui se rapproche, s'étend, court et galope,--escortant un -tourbillon de généraux empanachés et de mamelucks mystérieux, à la tête -desquels apparaît le fantôme impérial. Il ne fait que passer, rapide et -muet; et cette grande figure, un moment sortie du tombeau, illumine -cette sombre armée qui, comme une traînée de poudre, n'attendait que le -contact de la mèche pour éclater en flammes soudaines! - -Cette ballade célèbre, avec laquelle a lutté puissamment le crayon de -Raffet, ce ténébreux chef-d'oeuvre d'un étranger, cette page audacieuse -de l'histoire de la nuit et de la mort, suscite toujours en moi -inévitablement une autre ballade,--également fantastique, mais violente, -éplorée, terrible. Ce pendant de la grande revue des Champs-Elysées, -c'est la grande revue des trépassés de la place Louis XV, des victimes -du Tribunal révolutionnaire. - -Cela commence également par un tambour,--le tambour de Santerre. Il bat -le rappel sur la place déserte, que décore une statue grossière et mal -façonnée comme les idoles des peuples barbares: c'est la statue de la -Liberté, qui demeura si longtemps spectatrice des crimes commis en son -nom. Autour d'elle, comme dans une vase obscure, rampe, s'agite une -multitude d'hommes et de femmes; ce sont les habitués de la tragédie -nationale qui se joue tous les jours à cet endroit. Des guinguettes -installées dans des fossés, des cabarets en planches, des bouquetières -en jupes blanches à raies rouges, des marchands de chansons hissés sur -des chaises et vendant leurs couplets, des enfants que leurs bonnes ont -amenés là par curiosité, rompent la hideuse physionomie de cette place. -Il n'est pas encore nuit, il est cette heure crépusculaire du dix -thermidor, heure solennelle qui vit le dénouement de la Terreur; une -bande rouge brille à l'horizon. Après la statue de la Liberté, l'autre -monument de la place c'est l'échafaud.--L'échafaud et la Liberté! -L'échafaud, cet abominable et honteux argument des révolutionnaires; la -Liberté, cette chimère sublime! Tous les deux se rencontrant, comme pour -se nier l'un par l'autre. - -Sur la plate-forme de l'échafaud, attendent Sanson et ses aides. - -Alors, on voit arriver--lentement--cette procession de charrettes -fatales dont les roues ont si longtemps et si impunément tracé parmi -nous leur sillon d'épouvante. Elles arrivent une à une, au bruit du -tambour de Santerre, persistant comme un remords. Ce sont de lourdes et -ignobles charrettes traînées par des chevaux de somme crottés jusqu'au -poitrail, et escortées par des gendarmes, le sabre nu. Elles contiennent -chacune dix à douze victimes, garrottées, debout, la tête découverte, -figures sublimes et pâles, vieillards dont la poitrine étale encore des -lambeaux de dentelle, jeunes gens échevelés dont le regard semble -invoquer Dieu, hommes calmes qui pensent à la France. Toutes ces -victimes descendent à quelques pas de l'arbre de la liberté, beau -peuplier bruissant et doux qui répand la fraîcheur sur la foule, et -elles s'acheminent vers l'escalier rouge. Devant elles, marche le roi. -Puis viennent les généraux, cicatrisés, imposants, Luckner, Broglie, -Beauharnais, d'Estaing, Dillon. Ensuite, voici le tour des noms augustes -et révérés: l'octogénaire Fénelon, digne petit neveu de l'archevêque de -Cambrai; le jeune fils de Buffon, qui crie vainement au peuple le nom de -son père; l'illustre Malesherbes, qui sourit à la mort et dont les -cheveux blancs feront reculer le bourreau. Voici Lavoisier qui -n'achèvera pas son problème, parce que le pays n'a plus besoin de -savants; Cazotte et Sombreuil, ces deux pères que leurs filles n'ont pu -sauver qu'une fois; d'Espréménil et Linguet, deux hommes de talent, deux -antagonistes que le trépas va réconcilier. Voici Adam Lux, l'amoureux -d'une morte, et André Chénier dont la voix harmonieuse laisse échapper -un poétique regret! - -Ainsi se vident les charrettes. Il en vient par vingt, par cent. Le -défilé des femmes est ouvert par la reine; Madame Elisabeth l'accompagne -en priant. A leur suite, têtes charmantes ou fières, j'aperçois ces -créatures si dignes de pitié, dont le Tribunal révolutionnaire ne -respecta ni l'âge ni le sexe. Mme Lavergne qui, cachée dans l'auditoire -au moment de la condamnation de son mari, cria: _Vive le roi!_ pour -obtenir la permission de marcher avec lui au supplice; Mme de Gouges, -qui réclama pour les femmes le droit de monter à la tribune, -puisqu'elles avaient le droit de monter à l'échafaud; la jeune Cécile -Renault, qui n'était qu'une enfant et à qui l'on ne pardonna pas une -parole étourdie; les deux Sainte-Amaranthe, la mère et la fille, -coupables d'avoir vu, dans un souper, chanceler la raison du dictateur. -Celle-ci, dont les épaules blanches comme l'albâtre, se dégagent de la -chemise rouge des assassins dont on les a revêtues, c'est Mlle Corday -d'Armans, qui sent dans ses veines bouillonner le sang héroïque de -l'auteur du _Cid_;--cette femme si intéressante, c'est Lucile -Desmoulins; cette autre, si vénérable, c'est la maréchale de -Mouchy;--Mme Roland déploie une fermeté romaine que ne laissaient pas -soupçonner ses grâces un peu mignardes. Entendez-vous ces chants -religieux, presque célestes? Ce sont les carmélites de Royal-Lieu; elles -chantent le _Salve Regina_ avec la même tranquillité que si elles -étaient encore dans le couvent. En face de ce sublime concert, devant -ces têtes ascétiques et inspirées qui couronnent l'odieux tombereau, la -populace s'écarte avec un sentiment de respect... - -Le cortége monte à l'échafaud. Mais l'escalier infâme s'est transformé -en échelle de lumière; vainement ses pieds plongent dans la boue, au -milieu des convulsions et des hurlements d'une foule en délire,--les -échelons supérieurs percent le firmament assombri et vont s'appuyer sur -le trône du Très-Haut. C'est l'Echelle de Jacob tendue aux martyrs d'une -époque de rage populaire et de représailles amoncelées. Longue, -magnifique, triomphale est cette ascension! Le ciel, sillonné de raies -flamboyantes, laisse tomber comme une pluie mystique, par ses abîmes -entr'ouverts, les mille soupirs d'allégresse et d'amour éclos sur les -harpes des anges, tandis que d'une voix divine s'exhale l'évangélique -appel:--Venez à moi, vous tous, les opprimés et les martyrs! - - -II. - -On se souvient de ces mots d'un président au parlement, renouvelés de -Rabelais: «Si j'étais accusé d'avoir volé les tours de Notre-Dame, je ne -me fierais pas à la justice, et je prendrais la fuite.» Qu'eût-il dit et -pensé ce magistrat, s'il eût assisté aux débats du Tribunal -révolutionnaire? - -Assez d'autres jusqu'à présent ont dit au peuple: Tu es grand, tu es -magnanime, tu es généreux, tu as tous les nobles et tous les sublimes -instincts; tu es la voix de Dieu! Peut-être convient-il aujourd'hui plus -qu'à toute autre heure, de dire au peuple: Tu es injuste, tu es cruel, -tu es égaré, tu n'écoutes que ta haine ou ta misère, l'esprit de Dieu -s'est retiré de toi! - -Peut-être convient-il, surtout à cette époque où les révolutionnaires de -maintenant semblent vouloir imiter les révolutionnaires de jadis, de -remettre sous les yeux des fils le tableau des crimes de leurs pères, et -de tenir le langage suivant aux Pangloss démocratiques qui trouvent que -tout est pour le mieux dans la plus mauvaise des républiques -possibles:--Lorsque vous eûtes le pouvoir entre les mains, voici ce que -vous fîtes du pouvoir; voici les résultats de deux années de régime -populaire; voici par quels moyens vous prétendîtes faire refleurir -l'égalité et la fraternité, et comment, à la place de de ces deux fleurs -idéales, vous ne vîtes sortir de terre que l'ortie monstrueuse et -ensanglantée de l'anarchie! - -Le Tribunal révolutionnaire--oeuvre du peuple de ce temps-là--n'a pas eu -encore son historien. Si pourtant une institution se détache du fond -sinistre de la Révolution et se dresse terrible, n'est-ce pas celle-ci, -à coup sûr? Parodie de la justice, masque de l'iniquité!--De cette -histoire, on connaît à peine quelques épisodes, les principaux, les -vulgaires; on croit que c'est assez et que le reste importe peu, ou bien -que c'est toujours la même chose. On se trompe: ce qui n'est pas connu -est le plus effrayant. - -De bonnes âmes s'imaginent encore que le Tribunal n'a moissonné que des -nobles, des savants, des prêtres, c'est-à-dire le plus pur du sang -français. Qu'elles sont loin de la vérité! Le Tribunal, pour qui tout -était bon, a surtout répandu le sang du peuple, on ne saurait trop le -répéter. Des marchands, des boutiquiers, des ouvriers ont fourni leur -contingent énorme à cette immense hécatombe.--Au jour du 9 thermidor, -deux mille _paysans_ (deux mille!) attendaient dans les prisons leur -tour d'échafaud! - -«Rien n'est plus beau qu'un tribunal révolutionnaire! s'écriait le -montagnard Forestier; rien n'est plus majestueux que cette foule -d'accusés qui y passent en revue avec une rapidité incroyable, et que -ces jurés qui font _feu de file_. Un tribunal révolutionnaire est une -puissance bien au-dessus de la Convention.» - -Le montagnard Forestier avait raison,--car ce fut le Tribunal -révolutionnaire qui tua la Convention nationale; le Tribunal -révolutionnaire tua ceux-là mêmes qui l'avaient fondé; le Tribunal -révolutionnaire eût tué tout le monde, si on ne l'eût tué lui-même, à la -fin. - -Ce que nous allons entreprendre, c'est quelque chose d'assez semblable -au voyage de Dante Alighieri dans la spirale larmoyante de l'Enfer. Les -mêmes émotions, sinon les mêmes drames, nous attendent dans les cercles -que nous allons parcourir. Ce sont presque aussi les mêmes -personnages,--depuis Ugolin rongeant le crâne de ses enfants jusqu'à -Paolo et Francesca, ces deux beaux visages penchés sur un poëme, et dont -la mort a confondu les souffrances comme l'amour avait confondu les -félicités. Tous les réprouvés se ressemblent, qu'ils soient de Florence -ou de Paris; et les jurés du Tribunal révolutionnaire valent les damnés -du poëte. - -Le Tribunal représente les coulisses de la révolution. Nul héros de ce -théâtre ne peut sortir par un autre chemin: il faut inévitablement que, -sa tirade finie et ses crimes consommés, le traître rentre par ces -issues répugnantes et mystérieuses. Là, comme dans les coulisses -véritables, on assiste à ce dépouillement du prestige qui fait le -comédien, on voit le fard sur sa joue en sueur, on voit ses rides, on -voit ses faux cheveux,--et, comme il n'est plus sous les yeux du public, -on voit son ridicule, sa petitesse, sa colère, son égoïsme. Ainsi -verrons-nous successivement tous les tyrans découronnés et à bout de -leur rôle, venir étaler leur abattement et leur nullité sur les bancs -incessamment encombrés du Tribunal révolutionnaire. - -«Ne vas pas en Afrique pour chercher des monstres; contente-toi de -voyager chez un peuple en révolution», disent les vers dorés de -Pythagore.--O poétique philosophe! Jamais vérité plus vraie ne s'envola -de tes lèvres rêveuses. O sublime poursuivant de l'idéal, jamais ton -regard dessillé n'a plongé plus avant dans les gouffres de la réalité! -Toi qui prétendais lire dans la nature comme dans un livre ouvert, et -qui, plus puissant créateur qu'Homère, nous révéla un monde entier,--le -monde de la métempsycose!--Souvent je suis tenté d'embrasser ton autel, -ô Pythagore! et de croire, en effet, qu'une seule et même âme, froide, -perfide, atroce, a animé les corps de Catilina, de Cromwell et de -Robespierre! - -Pour voir des monstres--pour en voir beaucoup, et surtout pour les voir -bien en face,--il faut convenir que le Tribunal révolutionnaire est le -point de vue le plus favorable qu'on puisse adopter. De là, en effet, -nous découvrons tous les personnages actifs de cette ère -tragique--tous!--Nous assistons à leurs manoeuvres tortueuses, nous -pénétrons les rapports terribles qui lient les membres de la Convention -aux membres des comités, les membres des comités aux membres des clubs, -les membres des clubs aux juges et aux jurés du Tribunal. Nous tenons -les divers fils de cet écheveau, fait, comme le désirait Diderot, des -entrailles des prêtres et des grands. Nous voyons le doigt caché qui -ordonne et le bras public qui frappe, Néron et Narcisse, les volontés et -les instruments. Nous voyons les hypocrites de vertu et d'humanité -_broyer du rouge_, selon l'expression du peintre David; les prétendus -incorruptibles s'adoucir en présence de l'or, et les faux Scipions jeter -un regard de luxure--non de pitié--sur les jeunes femmes qui se roulent -à leurs genoux en demandant la grâce d'un père ou d'un mari. Devant nous -enfin se déroule le tableau de ce que les soi-disant sauveurs de la -patrie appelaient en soupirant des _nécessités_. - -Car c'est un des traits principaux du caractère de ces hommes--de s'être -cru nécessaires, indispensables, providentiels presque! - -Qu'étaient-ils donc sous Louis XVI, ces régénérateurs d'une société aux -abois, ces glorieux prédestinés, ces utopistes hautains, ces amants -fougueux de la liberté? Qu'étaient-ils, ces Catons cravatés de -mousseline, ces Brutus à la poitrine nue, ces révoltés sublimes, ces -assassins inspirés? Sans doute, alors que les bosquets de Trianon -s'emplissaient de musique et de danse, ils passaient dédaigneux et -fiers, n'osant regarder ce luxe en face, dans la crainte de sentir -arriver à leurs lèvres le charbon brûlant de la malédiction. Sans doute -qu'au milieu de tant de vices et de tant de sophismes, de tant d'amour -frivole et de tant d'esprit passionné, ils vivaient, ces philosophes -austères, à l'abri de quelque portique ignoré, tout entiers à l'étude et -à la réflexion. Ils ne pactisaient pas avec les gens de la cour et -portaient gravement sur leur front pâli le signe de leur domination -future? - -Sans doute aussi que leur jeunesse, comme celle de presque tous les -héros et de presque tous les bienfaiteurs du genre humain, avait été -prophétiquement sillonnée par ces actions d'éclat, par ces traits de -vertu, par ces héroïsmes prématurés, par ces éclairs de raison ou de -génie, qui sont l'aube des intelligences supérieures, destinées à -rayonner sur le monde. Sans doute qu'ils étaient entrés dans la -Révolution promise, avec tout un passé sérieux, pur, éclatant, digne -d'admiration ou tout au moins digne d'estime?... - -Erreur!--Voulez-vous les voir sous Louis XVI? voulez-vous connaître ce -qu'ils pensaient, ce qu'ils disaient, ce qu'ils faisaient sur le seuil -de cette Révolution, quelques jours seulement avant la prise de la -Bastille? - -L'un, le premier, le plus grand, celui qui, pendant quelques heures, a -tenu la France dans sa main crispée, est enfermé dans une chambre du -donjon de Vincennes. Il écrit. Ne vous penchez pas sur son épaule, ne -regardez pas les feuilles qu'il salit de ses caprices infâmes, car à -cette vue votre front s'empourprerait de honte et de terreur. Croyez -plutôt que cet homme est un fou. Le livre qu'il compose est _dédié à -monsieur Satan_, voilà tout ce qu'il est possible d'en dire; et ce livre -n'est pas le premier:--deux ou trois romans innommables sont déjà sortis -de cette plume de satyre; il les a jetés, comme une vengeance, du fond -de sa prison, sur la société corrompue de Paris. Sa vie n'est qu'un -tissu de folies criminelles; et ses passions démuselées ont semé la -rage,--c'est-à-dire la démoralisation,--partout où elles se sont -abattues. Il résume en lui l'ignominie et l'audace. C'est Mirabeau. -Mirabeau! ce grand remueur d'idées et de verres, ce faux gentilhomme et -ce faux marchand de draps, cet orateur dont toute l'éloquence enflammée -n'a point purifié l'âme, cet homme enfin à qui la France eût rougi de -devoir son salut. Regardez-le bien, dans ce donjon qu'il souille de ses -poëmes impudiques; voilà celui qui sera le Titan de la Révolution! - -Un autre, maigre, pâle, en lunettes vertes, cumule les fonctions de juge -au tribunal criminel de Saint-Vaast avec celles de membre de la société -poétique des _Rosati_. Il prononce des arrêts de mort et fait la cour à -Mlle Anaïs Deshorties, une riche héritière, qu'il chante sous le nom -d'Ophélie dans des madrigaux à l'eau de senteur. Il élève aussi des -oiseaux, car c'est un homme simple et sensible; on raconte dans le pays -mille traits touchants de son enfance, celui-ci, entre autres, que -j'extrais d'une brochure très-curieuse parue l'an dernier à Arras: «Ses -petites soeurs lui faisaient sans cesse la demande d'un de ses pigeons, -mais il ne voulait point entendre parler de cela, tant il craignait -qu'on les rendît malheureux, faute de soins nécessaires. Un jour -pourtant, un jour on redoubla d'instances, on supplia à mains jointes, -on alla même jusqu'aux larmes, et Maximilien, attendri, céda. Il leur -donna son pigeon favori, après toutefois leur avoir fait jurer -solennellement d'en avoir bien soin, de ne jamais le laisser manquer de -rien, surtout! Mais, hélas! ô douleur amère! Le pauvre pigeon, oublié -peu de temps après, dans un jardin, périt dans une nuit d'orage. -Maximilien apprend l'affreuse nouvelle; il court chez les petites -filles, les accable de ses reproches amers, et, le visage inondé de -pleurs, il fait serment de ne plus jamais rien leur confier, jamais!» -N'est-ce pas que cela est très-touchant? Cet enfant, ce poëte amoureux, -ce juge au tribunal criminel, (le seul révolutionnaire toutefois de qui -les antécédents soient à peu près irréprochables) vous l'avez déjà -deviné, c'est Robespierre. - -Celui-ci, qui fera de la politique par amputation, comme il fait de la -chirurgie, c'est le médecin des écuries du comte d'Artois. Il est alors -partisan de la cour, et estime que ceux qui le font vivre méritent de -vivre. Barbouilleur de volumes illisibles et remplis de morgue, il -s'attire une verte critique de Voltaire, où se trouve cette phrase: -«Quand on n'a rien de nouveau à dire, on ne doit pas prodiguer le mépris -pour les autres et l'estime pour soi-même à un point qui révolte tous -les lecteurs.» Ce personnage hargneux, qui sera tour à tour le Thersite -et l'Ajax de la Révolution, et à qui ne manquera aucun genre -d'humiliation ni aucun genre de triomphe, ce pamphlétaire de souterrain, -que sa mort fera comparer à Sénèque, et dont le plus élégant comédien du -dix-huitième siècle, Molé, reproduira les traits sur le théâtre; ce -médecin des chevaux, grossier et malpropre, c'est Jean-Paul Marat. -Passons vite. - -Cet autre est jeune et beau; il porte sa tête comme un Saint-Sacrement, -pour nous servir d'une célèbre et sacrilége expression. Son nom est fait -de deux mots significatifs: Saint-Just. En attendant que la Révolution -vienne le prendre et l'élever sur le beau pavois immonde, d'où il se -verra adoré, presque divinisé et comparé au Christ,--Saint-Just rime un -poëme impur, calqué sur la _Pucelle_, et dans lequel, à travers toutes -les obscénités du sujet, sont répandues mille insultes contre les -auteurs d'alors. Voilà à quelle oeuvre s'occupe l'adolescent candide -dont on a voulu faire un philosophe platonicien, l'ange de la rêverie et -de la mélancolie! - -Entrons dans un de ces tripots du boulevard où se pressent des hommes -sans titre et des femmes sans nom, écume du peuple et de la basse -bourgeoisie. Deux individus viennent d'arriver, se tenant par le bras; -leur figure enflammée trahit l'intempérance; l'un a les cheveux -ébouriffés et la voix rauque, le geste emporté, la démarche d'un _croc_; -l'autre, plus sombre, a une physionomie moins intelligente, mais tout -aussi laide. Ce sont deux hommes de loi ruinés. Ils s'asseyent à une -table et causent, entre deux verres de liqueur, de leurs plaisirs -dissolus, de leurs amours obscurs, des parties gastronomiques où ils se -sont trouvés. Bruyant et riant de tout, surtout de ses dettes, le -premier remplit le tripot des éclats de sa voix, tandis que le second -roule entre ses doigts un papier et promène autour de lui un regard -hésitant.--Parbleu! se décide-t-il à dire, il faut que je te lise des -vers que je viens de composer.--Des vers? de toi, Fouquier?--De -moi-même.--Sans doute en l'honneur d'Adeline ou de la friponne -Forest?--Non, en l'honneur de Louis XVI.--Voyons, dit le gros homme à -tête ébouriffée. - -Alors celui qui a nom Fouquier commence la lecture des très-authentiques -et très-médiocres vers que voici: - - D'une profonde paix nous goûtions les douceurs, - Même au milieu des fureurs de la guerre: - LOUIS sut en tout temps la donner à nos coeurs... - En l'accordant à la fière Angleterre, - LOUIS admet ses ennemis - Au rang de ses enfants chéris. - Sous l'autorité paternelle - De ce prince, ami de la paix, - _La France a pris une splendeur nouvelle - Et notre amour égale ses bienfaits!_ - ---Bravo! s'écrie le gros homme; il faut envoyer cela à quelque journal. - ---C'est ce que j'ai fait ce matin, répond Fouquier avec modestie; je les -ai adressés aux _Petites-Affiches_. - -Puis les deux amis recommencent à boire. Avez-vous reconnu, dans ces -deux débauchés, Georges Danton, le dieu de la canaille, et -Fouquier-Tinville, l'accusateur public du Tribunal révolutionnaire? - -Ouvrons maintenant les _Mémoires de Bachaumont_, au dix-septième volume, -et dans les quelques lignes suivantes cherchons les traits du -révolutionnaire fervent à qui l'on devra la proclamation improvisée de -la république: «Dimanche dernier, M. le prince de Condé et M. le duc de -Bourbon, escortés par la brigade de maréchaussée, arrivèrent à Rouen -vers le soir. Ils descendirent à l'archevêché où il y eut grand souper; -ensuite ils se rendirent à la Comédie, qui ne commença qu'à dix heures. -Une foule immense les attendait: on admira leur bonté, leur affabilité -et surtout leur patience d'entendre les plats éloges dont les régala le -sieur Collot-d'Herbois, premier acteur de ce spectacle. C'est un des -grands malheurs des princes que d'être obligés de faire bonne contenance -à toutes les fadeurs qu'on leur débite!»--Et n'est-ce pas aussi un des -grands malheurs des républiques que d'être gouvernées par ces histrions -vindicatifs qui rendent un coup de canon pour un coup de sifflet, et -dont le patriotisme n'est qu'une vengeance? - -Un autre encore, qui sera surnommé l'_Anacréon de la guillotine_ et qui, -les deux mains dans un manchon, votera la mort du roi,--c'est ce jeune -homme qui sollicite la faveur d'être présenté à madame de Genlis; c'est -cet enthousiaste et pastoral admirateur des _Veillées du Château_, ce -doux et sensible Pyrénéen. Il est auteur d'un excellent ouvrage -intitulé: _Eloge de Louis XII, père du peuple_, suivi de l'_Eloge du -gouvernement monarchique_.--Pourtant, c'est ce même homme qui projettera -de faire construire une guillotine à sept fenêtres, et qui, dans sa -voluptueuse petite maison de Clichy, entre la belle Demahy et l'élégante -Bonnefoi, au pétillement du Champagne dans le cristal, proférera ces -mots d'une voix nonchalante: «Le vaisseau de la révolution ne peut -arriver au port que sur une mer de sang.» C'est Barère, à qui le ciel -fera de longs jours et de longs remords. - -Voyez-vous, dans le jardin du Luxembourg, ce garçon à figure laide et -brune, qui se promène sentimentalement avec deux femmes, la mère et la -fille? Il est amoureux et ambitieux. On l'appelle Camille Desmoulins, il -se baptisera lui-même plus tard _procureur-général de la lanterne_. -«Camille Desmoulins venait me voir avant la révolution, a dit M. Beffroy -de Reigny; c'était alors un petit avocat traînant sa nullité dans les -ruisseaux de Paris. Il m'empruntait de l'argent qu'il ne me rendait -jamais, et me déchirait à belles dents quand je ne pouvais pas lui en -prêter.» Lui aussi, devant ses juges se comparera à Jésus; car tous ces -hommes de la Révolution ont la rage impie de s'assimiler à l'homme-Dieu! - -Faut-il descendre plus bas encore? Faut-il poursuivre cette nomenclature -d'obscènes aventuriers, d'hypocrites, de libertins, de charlatans? -Faut-il tirer de leur fange ces domestiques voleurs, ces bouchers -stupides, ces prêtres défroqués, ces ivrognes--qui seront les généraux, -les représentants, les chefs de la RÉPUBLIQUE IMMORTELLE!--Non, restons -dans le milieu supportable, avec les hommes possibles et raisonnants, -même les plus sanguinaires; ne nous arrêtons pas aux brutes qui -remplissent les marécages de la Terreur. - -Notre intention a été de faire connaître les antécédents des principaux -fondateurs de l'Etat populaire, le pire des Etats, selon l'expression du -grand Corneille. Eh bien! croit-on qu'il se trouvât alors un seul -républicain parmi tous ces gens, si bien occupés, les uns à flagorner le -roi ou la royauté, les autres à prendre leur part des dissipations de -l'époque? Nous ne le croyons pas; mais peut-être nous trompons-nous, car -rien n'est difficile à mettre en défaut comme un républicain; nous n'en -donnerons qu'un exemple. La Harpe, ainsi que tant d'autres, avait -adressé des vers à Louis XVI, lors de son avénement au trône; le crime -n'est pas grand sans doute, mais La Harpe avait compté sans la -République. Lorsque l'homme du _Cours de littérature_ fut devenu ce -triste sans-culotte que l'on sait, il chercha à expliquer dans le -_Mercure_ cette inadvertance poétique, et voici comment il s'y prit: -«Tout le bien que je demandais au roi était _évidemment_ la satire de -son prédécesseur.» La phrase est précieuse et mérite d'être conservée. - -Mais revenons au Tribunal révolutionnaire. - -Le Tribunal révolutionnaire fut le grand moyen des hommes de cette -époque. Il fut un instrument, même aux mains des plus petits,--car, à -partir de son installation, la dénonciation fut de toutes parts à -l'ordre du jour. Grâce à la dénonciation, les républicains les plus -infimes purent tremper dans la besogne générale et prendre, eux aussi, -leur part de vengeance et de crimes. L'échafaud eut ses pourvoyeurs -parmi les plus basses et les plus obscures créatures du royaume.--Ce -système de dénonciation, supérieurement organisé, et sur lequel était -basée la dépopulation presque totale de la France, nous a fourni un des -chapitres les plus importants de cet ouvrage. - -Dans cette période funeste où le temps s'est passé à user les -institutions et les hommes, le Tribunal révolutionnaire ne pouvait -manquer de finir par être, à son tour, répudié de tous les partis. La -réprobation que s'étaient renvoyée mutuellement les ouvriers de cette -oeuvre rejaillit sur l'oeuvre elle-même.--«Je demande pardon à Dieu et -aux hommes d'avoir fait instituer cet infâme Tribunal!» Ainsi s'exprima -Danton, accusé par Fouquier-Tinville, son compagnon de débauche et son -ami. - -Mais il n'y avait plus alors ni amitié, ni liens du sang. Il n'y avait -que la dénonciation à outrance. Marat dénonçait Barnave; la Convention -tout entière dénonçait Marat; Louvet dénonçait Robespierre; Robespierre -dénonçait Hébert; Saint-Just dénonçait Camille Desmoulins, Tallien -dénonçait Saint-Just. Ils se dénonçaient tous successivement, et chacun -d'eux portait sur les autres des jugements que la postérité ratifiera. -Mais comment s'arrangent donc avec la logique et avec leur conscience, -ceux qui les admirent en masse et qui les logent indistinctement dans le -même Panthéon? N'est-ce pas faire outrage à la mémoire de Robespierre, -par exemple, que de le placer à côté de Danton qu'il dévoua à la -mort,--et n'est-ce pas se moquer de Danton que de le vanter à l'égal de -Robespierre, qu'il regardait comme un coquin? - -Le Tribunal, qui avait vécu par la dénonciation, mourut par la -dénonciation. On retourna l'arme contre ceux qui l'avaient forgée. Et -ainsi s'exauça le voeu manifesté à la tribune par le jeune -Boyer-Fonfrède, lors du décret de formation:--«Puisse votre épouvantable -Tribunal, comme le taureau de Phalaris, être le supplice de ceux-là -mêmes qui le destinent aux autres!» - -Nous avons tâché d'écrire cette histoire d'un intérêt si douloureux; -nous l'avons écrite uniquement parce qu'elle ne l'avait pas encore été, -du moins sous la forme du livre. Toutefois, nous avons eu le soin d'en -retrancher ou d'en abréger considérablement les épisodes suffisamment -connus. Quant aux procès tout-à-fait célèbres, tels que ceux des -Girondins, nous avons cru devoir seulement les indiquer, la matière en -ayant été épuisée par tous les écrivains, nos prédécesseurs. - -L'Histoire du Tribunal révolutionnaire se divise naturellement en trois -parties: - -Le Tribunal criminel du 17 août 1792; - -Le Tribunal criminel extraordinaire du 10 mars 1793, ou _Tribunal -révolutionnaire_ proprement dit; - -Le Tribunal révolutionnaire, après le 9 thermidor. - -A ces trois parties se rattache étroitement, tout un côté épisodique, -ordonné par la philosophie de l'histoire et indispensable à la -compréhension des événements si rapides d'alors. C'est le tableau de -Paris à ces diverses dates, c'est la physionomie des prisons, ce sont -les fêtes populaires, c'est tout ce qui explique et commente. - - - - -PREMIÈRE PARTIE. - -TRIBUNAL CRIMINEL DU 17 AOUT. - - - - -CHAPITRE PREMIER. - - - - -I. - -LE PEUPLE AUX TUILERIES. - - -«Le mode de décollation sera uniforme dans tout l'empire. Le corps du -criminel sera couché sur le ventre entre deux poteaux barrés par le haut -d'une traverse, d'où l'on fera tomber sur le col une hache convexe, au -moyen d'une déclique; le dos de l'instrument sera assez fort et assez -lourd pour agir efficacement, comme le mouton qui sert à enfoncer les -pilotis et dont la force augmente en raison de la hauteur d'où il -tombe.» - -Cet arrêté fut rendu le 20 mars 1792, par l'Assemblée législative. - -La machine inventée, il ne s'agissait plus que de la faire aller. Les -révolutionnaires se chargèrent de cette besogne. Deux fois la populace -des faubourgs, dans cette année lugubre, envahit la demeure de nos rois. -La première fois,--c'était le 20 juin; la seconde fois,--c'était le 10 -août.--On sait que cette journée fut l'aurore de la République -française! - -Plus de quatre mille hommes perdirent la vie; les Tuileries furent -envahies, et le roi n'échappa à la mort qu'en venant se réfugier au -milieu de l'Assemblée législative,--où il entendit prononcer sa propre -déchéance, préface d'un supplice qui devait coûter à la France tant de -jours de sang, de déshonneur, de famine, de guerre au dehors et -d'anarchie au dedans. - -Les relations des faits généraux et particuliers qui se sont passés le -10 août ne manquent pas. Les organisateurs de cette journée, qui a été -appelée _sainte_, ont plusieurs fois déroulé eux-mêmes à la tribune le -plan de cette conjuration, destinée à abattre la monarchie. Comme -d'habitude, le peuple des faubourgs a été exalté pour son héroïsme et -pour sa grandeur;--c'est la règle, et il faudra s'accoutumer tout le -long de cet ouvrage à rencontrer un battement de mains derrière chaque -assassinat.--Quel était pourtant le courage du peuple en cette -circonstance? C'était le courage de cent mille brigands armés jusqu'aux -dents, organisés, commandés, instruits depuis plusieurs semaines, -traînant trente canons, contre une poignée de gardes-suisses, sans -munitions, sans ordres et sans chefs. - -Louis XVI, voulant _épargner au peuple un grand crime_, abandonna les -Tuileries, avant qu'un seul coup de fusil eût été échangé. Une fois la -famille royale partie et le château rempli seulement de femmes et de -vieux gentilshommes,--que voulait le peuple? Pourquoi tenait-il tant à -entrer dans ce château où il n'y avait plus pour lui de rôle à jouer? -Ici ses intentions commencent à n'être plus du ressort de la politique, -et l'amour de la patrie, qui n'est plus servi par aucun prétexte, va -s'effacer insensiblement du coeur des patriotes pour y céder la place à -l'amour du pillage. Si quelque chose, en effet, déconcerta le peuple, ce -fut le départ du roi, qui enlevait tout motif à l'attaque du château et -rendait inutile ce vaste déploiement de forces. A ce moment, une -hésitation visible se manifesta parmi les assaillants. Fallait-il s'en -aller? Fallait-il rester?--Pendant une demi-heure, on crut dans le -palais que tout était terminé et que les faubourgs allaient opérer leur -retraite. Il n'y avait plus aucun ordre dans la grande galerie, raconte -Peltier; chacun quittait son rang, on se promenait dans les salles, on -allait déjeuner; et les Suisses restaient pêle-mêle dans les -appartements et sur les escaliers, ce qui faisait ressembler le château -plutôt à un foyer de spectacle qu'à un corps-de-garde. - -Vint l'heure cependant où le peuple se décida. Il se décida à prendre le -château, sans prétexte, uniquement pour le prendre. Il enfonça d'abord -les portes de la cour royale. On le laissa faire. Mais lorsqu'il voulut -s'avancer au pied du grand escalier, il fut reçu par cette fameuse -décharge qui fait encore pousser des cris de douleur aux historiens -populaires. La place du Carrousel fut nettoyée en un clin d'oeil. - -On sait le reste. On sait quelle héroïque défense opposèrent, durant -trois heures, les gardes-suisses cernés de toutes parts:--sept cents -contre cent mille. Mais ce qu'on ne sait pas assez peut-être, ce sont -les épouvantables traitements qu'ils eurent à subir de la population -parisienne. Les assaillants les harponnaient à travers les grilles;--la -hampe de leurs piques tenait au bois par une douille ayant deux crochets -de fer;--ils lançaient ces piques contre les Suisses, les tiraient hors -des rangs et les égorgeaient à l'aise. Ces cruautés lassèrent un -canonnier, dont le nom est resté inconnu, et à qui l'on avait ôté la -mèche allumée qu'il tenait à la main. Il venait d'esquiver le crochet -d'une pique, ou tout au moins en avait été quitte pour un pan de chair -et d'uniforme arrachés. Indigné, il se jette sur l'affût de son canon, -il tire un briquet de sa poche, il le bat sur la lumière. La pièce part. -Il sera tué!... mais son coup a porté et fait tomber une foule de -scélérats. - -Le palais fut forcé entre midi et une heure; les insurgés,--ayant à leur -tête le bataillon des Marseillais, commandé par Fournier, dit -l'Américain,--se ruèrent sous le vestibule, où la première personne -qu'ils rencontrèrent fut le marquis de Chemetteau, qui reçut un coup de -maillet de fer dans la poitrine. En quelques instants, le grand -escalier, la chapelle, tous les corridors, la salle du trône, celle du -conseil furent inondés d'une multitude hurlante, qui assomma tous ceux -qu'elle trouva sur son passage: suisses, gentilshommes, domestiques. -«Des traits de générosité eussent été perdus pour _les âmes cadavéreuses -de la cour_, dit un historien du temps; il ne leur fallait que des -exemples de terreur; le peuple leur en donna: il ne fit grâce à aucun -des habitués du château.» - -Ceux qui, à la révolution de 1848, ont pénétré dans les Tuileries, -peuvent se former une idée de l'invasion du 10 août, et des dévastations -déshonorantes qui furent commises par les _vainqueurs_. On trouve folle -la colère de Xerxès faisant battre de verges la mer qui vient -d'engloutir ses vaisseaux; mais n'est-elle pas aussi folle, la conduite -de la populace, s'en prenant à l'art des torts réels ou supposés de la -monarchie, et sacrifiant à sa fureur les marbres admirés, les peintures -précieuses, les grands vases ciselés avec splendeur? Ainsi se -venge-t-elle pourtant; et c'est pitié de la voir fracasser avec les -crosses de ses fusils les hautes glaces vénitiennes, mettre ses -baïonnettes dans les tapisseries des Gobelins, percer de ses piques les -tableaux d'Italie, défoncer les meubles sculptés et plonger dedans ses -mains rouges pour en retirer du linge miraculeux, aussitôt mis en -lambeaux. Telle fut l'_attitude_ du peuple, alors qu'il eut pénétré dans -ce palais, au fronton duquel il devait inscrire en se retirant le -quolibet infâme: _Magasin de sire à frotter_. Il ravagea tout, brisa -hommes et choses. Il vola aussi, car la fête fut complète. Un de ceux -que nous retrouverons juge au Tribunal révolutionnaire, Jean-Marie -Villain d'Aubigni, s'empara pour sa part de cent mille livres, et s'en -alla tranquillement après. La Providence se chargea de la punition de -quelques autres: un homme et deux femmes qui avaient avalé des diamants -pour mieux les soustraire aux recherches (car il faut dire que la moitié -des voleurs fouillait l'autre), expirèrent dans la nuit, les entrailles -coupées. - -Théroigne de Méricourt, les mains teintes encore du sang du journaliste -Suleau, à l'assassinat duquel elle avait aidé le matin,--Théroigne de -Méricourt cette amazone étrange en qui semble se personnifier le génie -sanglant de la Révolution, exhortait le peuple au massacre des derniers -serviteurs de Louis XVI. Elle se cramponnait d'une main à la rampe de -l'escalier, et de l'autre brandissait au-dessus de sa tête un sabre d'où -pleuvaient des gouttes rouges. Une autre femme l'escortait: Angélique -Voyer, qui illustrera son nom dans les nuits de Septembre. Ces deux -furies mutilèrent plusieurs cadavres et ne cessèrent jusqu'au soir de -présider à ces scènes d'égorgement et de confusion.--Dans une autre -partie du château, une horde de poissardes dansait sur le corps des -Suisses, au son d'un violon que l'on avait trouvé et que raclait un -mauvais musicien de guinguette. Quelques-unes chantaient ce couplet -d'une dégoûtante chanson alors en vogue parmi la canaille: - - Nous te traiterons, gros Louis, - Biribi, - A la façon de Barbari, - Mon ami! - -Le vin que l'on avait découvert dans les corps-de-garde et dans les -caves du palais, ne fut pas épargné; il coula à l'égal du sang, ce qui -n'est pas peu dire. Puis, lorsqu'on eut bien tué et bien bu, on mit le -feu aux Tuileries, comme pour effacer toute trace de dégradations. On -mit le feu à la caserne des Suisses, le feu au logement de M. de -Choiseul, le feu à l'hôtel de M. de Laborde, le feu partout! Le -Carrousel entier était transformé en une fournaise ardente,--et c'est -miracle aujourd'hui si le palais de la monarchie, tant de fois menacé, -existe encore... Dieu ne veut pas qu'il disparaisse! - -Je ne voulais pas raconter cette journée si connue, et voilà que je me -surprends à en rappeler quelques épisodes. C'est que l'histoire emporte -et ne s'arrête jamais, pareille à ces coursiers qui ne s'apercevant plus -du mors, insensibles à l'éperon qui déchire leurs flancs, galopent -toujours droit devant eux, et finissent par oublier complètement le -cavalier qui les monte. - -Un trait cependant nous est indispensable pour achever ce récit et pour -y servir en même temps de moralité.--Un enfant naquit ce jour-là, au -milieu des balles, dans la nuée rouge du canon, alors que la mitraille, -ce balai sanglant, cherchait à repousser une tourbe criminelle. Cet -enfant, qui doit exister quelque part aujourd'hui, fut porté en triomphe -à la Commune de Paris, qui lui donna solennellement le nom de VICTOIRE -DU PEUPLE. - - - - -II. - -LE PEUPLE A L'ASSEMBLÉE - - -Barère, dans ses _Mémoires_ patelins, publiés en 1842, un an après sa -mort, emploie un terme curieux pour désigner les massacres dont nous -venons de remettre sous les yeux du lecteur une rapide esquisse. Il dit -«Les _mélancoliques_ événements du 10 août.» - -Le lendemain de ces _mélancoliques_ événements, qui était un samedi, un -membre de l'Assemblée législative, Lacroix, parut à la tribune. Ce -Lacroix était un homme de haute taille, large d'épaules et bien campé. -Lorsque, en 1793, sur la dénonciation de Saint-Just, il fut incarcéré au -Luxembourg avec Danton et Camille Desmoulins, il essuya une -mortification assez vive de la part d'un prisonnier, accouru comme les -autres pour voir quelle contenance sait garder un Montagnard abattu. Le -prisonnier en question était M. de Laroche du Maine.--Parbleu! -s'écria-t-il tout haut en désignant Lacroix, voilà de quoi faire un beau -cocher. - -Inutile de dire que nous désapprouvons ce mot dédaigneux. Voici -comment--pour en revenir au lendemain du 10 août--Lacroix parla à la -tribune: - -«Je demande, dit-il, qu'il soit formé dans le jour une Cour martiale -pour juger tous les Suisses encore vivants, quel que soit leur grade; -et, pour calmer les inquiétudes du peuple, en l'assurant que justice lui -sera faite, je demande que cette Cour martiale soit tenue de les juger -sans désemparer, et qu'elle soit nommée par le commandant-général -provisoire de la garde nationale.» - -Cette proposition fut adoptée. - -La journée du samedi se passa, puis celle du dimanche. Emportée dans le -tourbillon de cette séance permanente qui devait durer quarante jours, -l'Assemblée législative ne songeait déjà plus à la Cour martiale dont -elle avait autorisé la formation. Elle _décrétait, décrétait, -décrétait_. Mais la nouvelle Commune de Paris était là, derrière elle, -qui ramassait ses décrets et qui s'était chargée d'avoir de la mémoire -pour deux. - -En conséquence, la Commune de Paris jugea à propos d'envoyer, le lundi, -deux de ses commissaires à la barre de l'Assemblée. Ils rappelèrent aux -députés qu'on avait institué l'avant-veille une Cour martiale pour juger -les officiers et les soldats suisses.--Les députés s'entre-regardèrent -et convinrent du fait, après quelque hésitation.--Alors, joignant le -conseil à l'avertissement, les deux commissaires, qui étaient pourvus -d'insidieuses instructions, firent observer qu'il serait possible de -donner à ce tribunal une telle organisation, qu'il jugerait «tous ceux -qui voudraient coopérer à la guerre civile.» - -L'Assemblée fronça le sourcil. - -«On pourrait, ajoutèrent-ils, prendre pour le jury d'accusation -quarante-huit jurés dans les quarante-huit sections de Paris, et -quarante-huit autres jurés parmi les fédérés des départements. Il serait -pris autant de jurés pour le jury de jugement. Cette haute-cour serait -présidée par quatre grands jurés, pris dans l'Assemblée nationale, et -deux grands procurateurs y seraient pareillement pris.» - -La Commune de Paris avait, comme on le voit, son plan tracé à l'avance -et ses dispositions arrêtées. Elle voulait que le Tribunal fût son -oeuvre, elle le voulait fortement. C'était la pierre d'assise de son -édifice révolutionnaire.--L'Assemblée, qui se croyait encore -toute-puissante, n'eut pas l'air de comprendre; elle renvoya simplement -ce projet d'organisation à l'examen du Comité de sûreté générale, et -elle congédia sèchement les deux commissaires. - -Ce n'était pas l'affaire de la Commune, qui tenait à jouer le rôle de -l'épée de Brennus dans la balance. Pourtant, en cette première occasion, -elle insista avant de violenter; elle se fit tenace avant de se faire -impérieuse. Le lendemain mardi, à six heures et demie du soir, elle -dépêcha une députation qui vint demander «le mode d'après lequel la Cour -martiale devait juger les Suisses ET AUTRES COUPABLES du 10 août.» - -_Et autres coupables!_ C'était déjà un renchérissement sur le décret du -11, qui ne mettait en jugement que les Suisses. - -_Et autres coupables!_ La Commune ajoutait cela comme une chose -naturelle, sous-entendue, convenue... - -Pressée si vivement, l'Assemblée législative ordonna que la commission -extraordinaire présenterait,--séance tenante,--un projet de décret à cet -égard. On pouvait croire de la sorte que la Commune se tiendrait pour -satisfaite, du moins pendant quelques instants. Erreur! Tout était -soigneusement organisé, ce jour-là, pour déjouer les faux-fuyants et -empêcher les ambages.--A huit heures, plusieurs fédérés des -quatre-vingt-trois départements se présentèrent à leur tour et -«réclamèrent l'exécution du décret, ordonnant la formation d'une Cour -martiale pour venger le sang de leurs frères.» - -La Commune n'avait fait que _demander_; les fédérés _réclamaient_! - -La menace n'était pas loin. Elle arriva. Une heure ne s'était pas -écoulée qu'une seconde députation de la Commune était introduite à la -barre, et s'exprimait en ces termes arrogants et précis: - -«Le conseil-général de la Commune nous députe vers vous pour vous -demander le décret sur la Cour martiale; S'IL N'EST PAS RENDU, NOTRE -MISSION EST DE L'ATTENDRE.» - -Un murmure général couvrit ces paroles. Les députés ne purent contenir -l'expression de leur mécontentement. - -«--Les commissaires de la Commune, répondit M. Gaston, ignorent sans -doute les mesures que l'Assemblée a prises relativement à la formation -de cette Cour martiale. Les mots: _Notre mission est de l'attendre_ sont -une espèce d'ordre indirect. Les commissaires devraient mieux mesurer -leurs termes et se souvenir qu'ils parlent aux représentants d'une -grande nation.» - -Ce blâme infligé, l'Assemblée interrogea, au nom de la commission -extraordinaire, Hérault de Séchelles, chargé du rapport. - -Hérault de Séchelles, rappelons-le en quelques mots, était le neveu de -Mme la duchesse Jules de Polignac, par qui il avait été présenté peu -d'années auparavant à la reine Marie-Antoinette. C'était un fort bel -homme, connu par ses bonnes fortunes et par son luxe tout -aristocratique; c'était aussi un lettré: ses ennemis répétaient tout bas -de petits vers anti-républicains tombés jadis de sa poche dans les -allées de Versailles.--A l'époque dont nous parlons, il passait pour -être dans les bonnes grâces de Mme de Sainte-Amaranthe. - -Se conformant au ton de l'Assemblée législative, fort indisposée par les -tyrannies de la nouvelle Commune, Hérault de Séchelles répondit -évasivement que des difficultés nombreuses s'étaient élevées sur la -formation de cette Cour, et que, dans tous les cas, le rapport de la -commission ne pourrait être présenté avant le lendemain midi. - -Thuriot, prenant ensuite la parole, crut qu'il n'était pas nécessaire de -biaiser plus longtemps, et, profitant du mécontentement unanime, il -s'expliqua avec franchise: - -«--Cet objet, dit-il, ne regarde point une Cour martiale; c'est aux -tribunaux ordinaires qu'il faut le renvoyer; car, d'après le silence du -code pénal, la Cour martiale serait obligée ou d'absoudre ou de se -déclarer incompétente. _Je demande que vous rapportiez le décret pour la -formation d'une Cour martiale_, que vous renvoyiez l'affaire aux -tribunaux ordinaires; et, comme il y a plusieurs jurés qui n'ont pas la -confiance des citoyens, que vous autorisiez les sections à nommer -chacune deux jurés d'accusation et deux jurés de jugement.» - -Ces propositions furent adoptées. - -La Commune comprit qu'elle avait été trop loin, mais elle ne regarda pas -cependant la partie comme perdue. Elle se retira pour aviser de nouveau -aux moyens de forcer le vouloir de l'Assemblée législative. - - - - -III. - -ROBESPIERRE. - - -Il y avait alors au sein de la Commune un homme qui ne possédait ni -l'éloquence de Barnave, ni l'audace de Danton, ni l'esprit de Camille -Desmoulins, ni l'inflexibilité de Marat; «un homme d'un air commun, -d'une figure grise et inanimée, régulièrement coiffé, proprement habillé -comme le régisseur d'une bonne maison ou comme un notaire de village -soigneux de sa personne[1].» C'était Robespierre. Il imposait, par une -sorte de raison calculée et par une effronterie calme. On lui croyait -des idées, et il laissait croire: Cet homme, que ses qualités négatives -firent toujours porter en avant par ses collègues, et que son ambition -fit rester au premier poste, fut précisément celui sur lequel la Commune -jeta ses vues pour aller ébranler l'Assemblée législative. - - [1] _Mémoires d'Outre-Tombe_, par Châteaubriand. - -Robespierre, qui n'avait que la bravoure des serpents et qui s'était -prudemment tenu à l'écart pendant le combat du 10 août, consentit à -aller arracher une sentence de mort contre ces royalistes qu'il n'avait -pas osé coucher en joue. - -Le mercredi soir, il se mit en route, à la tête d'une députation de la -Commune. L'Assemblée venait d'être merveilleusement disposée à -l'entendre par une étrange motion de Duquesnoy, dont les dernières -paroles retentissaient encore: - -«--Je demande, avait dit ce représentant, que tous les particuliers -connus par leur incivisme soient mis en état d'arrestation et gardés -jusqu'à la fin de la guerre!» - -Robespierre entra au moment où l'Assemblée passait à l'ordre du jour. - -On devina tout de suite ce qui l'amenait. - -Il s'exprima ainsi: - -«--Si la tranquillité publique et surtout la liberté tiennent à la -punition des coupables, vous devez en désirer la promptitude, vous devez -en assurer les moyens. Depuis le 10, la juste vengeance du peuple n'a -pas encore été satisfaite. Je ne sais quels obstacles invincibles -semblent s'y opposer. Le décret que vous avez rendu nous semble -insuffisant; et m'arrêtant au préambule, je trouve qu'il ne contient -point, qu'il n'explique point la nature, l'étendue des crimes que le -peuple doit punir. Il n'y est parlé encore que des crimes commis dans la -journée du 10 août, et c'est trop restreindre la vengeance du peuple; -car ces crimes remontent bien au-delà. Les plus coupables des -conspirateurs n'ont point paru dans la journée du 10, et d'après la loi, -il serait impossible de les punir. Ces hommes qui se sont couverts du -masque du patriotisme pour tuer le patriotisme; ces hommes qui -affectaient le langage des lois pour renverser toutes les lois; ce -Lafayette, qui n'était peut-être pas à Paris, mais qui pouvait y être; -ils échapperaient donc à la vengeance nationale! Ne confondons plus les -temps. Voyons les principes, voyons la nécessité publique; voyons les -efforts que le peuple a faits pour être libre. Il faut au peuple un -gouvernement digne de lui; il lui faut de nouveaux juges, créés pour les -circonstances; car si vous redonniez les juges anciens, vous rétabliriez -des juges prévaricateurs, et nous rentrerions dans ce chaos qui a failli -perdre la nation. Le peuple vous environne de sa confiance. Conservez-la -cette confiance, et ne repoussez point la gloire de sauver la liberté -pour prolonger, sans fruit pour vous-mêmes, aux dépens de l'égalité, au -mépris de la justice, un état d'orgueil et d'iniquité. Le peuple se -repose, mais il ne dort pas. Il veut la punition des coupables, il a -raison. Vous ne devez pas lui donner des lois contraires à son voeu -unanime. Nous vous prions de nous débarrasser des autorités constituées -en qui nous n'avons point de confiance, d'effacer ce double degré de -juridiction, qui, en établissant des lenteurs, assure l'impunité; nous -demandons que les coupables soient jugés par des commissaires pris dans -chaque section, souverainement et en dernier ressort.» - -Il y eut quelques applaudissements à la fin de ce discours hardi; on ne -s'arrêta pas à ce que deux ou trois phrases pouvaient avoir -d'agressif;--surtout en passant par l'organe désagréable de -Robespierre;--et l'on admit la députation aux honneurs de la séance. - -Ensuite, sur la proposition de l'ex-capucin Chabot,--qui, en abjurant sa -religion, avait abjuré également toute humanité,--l'Assemblée décréta en -principe qu'une Cour populaire jugerait les coupables, et elle renvoya -pour le mode d'exécution à la Commission extraordinaire, en l'obligeant -à faire son rapport séance tenante. - -La Commune crut triompher cette fois. - -Il était une heure du matin lorsque Brissot parut à la tribune, tenant -en main le rapport attendu avec tant d'impatience. - -Robespierre souriait. - -Les représentants, subissant l'influence de l'heure avancée, ne -prêtaient plus qu'une attention confuse aux débats expirants. - -Mais quel ne fut pas l'étonnement universel lorsque Brissot, -méconnaissant le voeu de la députation et le décret de l'Assemblée -elle-même, exposa les inconvénients qui résulteraient de la création du -nouveau tribunal suprême demandé par les commissaires de la Commune. -Selon lui, le tribunal criminel ordinaire, à qui l'Assemblée nationale -avait renvoyé la connaissance du complot du 10 août, offrait toutes les -garanties désirables «et toute la célérité que des hommes justes peuvent -désirer.» Brissot résuma les motifs de ce rapport dans un projet -d'adresse aux citoyens de Paris qui devait contrebalancer les influences -des membres exaltés de la Commune, et dont la rédaction fait autant -d'honneur à son coeur qu'à son jugement. - -On y remarque ce passage, plein de modération et de bon sens: - -«Citoyens, vos ennemis sont vaincus: les uns ont expié leurs crimes, -d'autres sont dans les fers. Sans doute, il faut pour ceux-ci donner un -grand exemple de sévérité, mais encore le donner avec fruit. Il faut -bien se garder de les frapper avec le glaive du despotisme... Sans -doute, on aurait pu trouver des formes encore plus rapides, mais elles -appartiennent au despotisme seul; lui seul peut les employer, parce -qu'il ne craint pas de se déshonorer par des cruautés; mais un peuple -libre veut et doit être juste jusque dans ses vengeances. On vous dit -que les tyrans érigent des commissions et des chambres ardentes; et -c'est précisément parce qu'ils se conduisent ainsi que vous devez -abhorrer ces formes arbitraires.» - -Soit lassitude, soit conviction, l'Assemblée adopta unanimement ce -projet d'adresse,--au grand désappointement de Robespierre et de sa -cohorte, qui durent s'en tenir aux honneurs de la séance. Toutefois, -comme elle ne voulait pas les mécontenter absolument et qu'elle -reconnaissait d'ailleurs que plusieurs membres du tribunal criminel -ordinaire étaient suspects au peuple, elle décréta, avant de se séparer, -la formation d'un nouveau jury et ordonna que les sections nommeraient -chacune quatre jurés. - -Ainsi se termina, à deux heures du matin, cette séance haletante où -l'opiniâtreté de la Commune dut céder encore une fois devant les -scrupules réveillés de la partie honnête de l'Assemblée législative. - - - - -IV. - -THÉOPHILE MANDAR.--INTIMIDATION.--JOURNÉE DU 17.--LA COMMUNE L'EMPORTE. - - -L'adresse rédigée par Brissot fut imprimée le lendemain jeudi et -affichée immédiatement dans toutes les sections. Elle ne fit qu'irriter -ceux qui désiraient faire croire à l'effervescence du peuple, au -courroux du peuple, à sa soif de vengeance! Des émissaires de la Commune -se répandirent dans les principaux quartiers et firent courir le bruit -qu'on voulait acquitter les Suisses; ils déterminèrent de la sorte -quelques rumeurs isolées, dont on se promit de tirer parti.--Au nombre -de ces orateurs de carrefour, qui joignaient une exaltation brutale à -une grande vigueur de poumons, on remarquait Théophile Mandar, petit -homme de bizarre tournure, de bizarre figure et de bizarre esprit. A -ceux qui le plaisantaient sur l'exiguité de sa taille, il avait -l'habitude de répondre fièrement, et en se redressant: «Il n'y a rien de -si petit que l'étincelle!» Théophile Mandar exerçait beaucoup -d'influence sur les Jacobins des faubourgs par son énergique et -originale faconde; il était en outre vice-président de la section du -Temple. Toutes ces considérations le firent distinguer de la Commune; et -Robespierre ayant, par suite de son insuccès de la veille, refusé -nettement de se représenter à la barre, on décida de lui substituer -Théophile Mandar. C'était substituer la flamme à la fumée, le coup à la -menace. L'orateur populaire n'était ni un homme de demi-mesure, ni un -homme de demi-langage. Le vendredi, 17, à dix heures du matin, il -pénétra seul dans l'enceinte de l'Assemblée, vêtu plus pittoresquement -que proprement; et, de sa voix de tonnerre qu'on s'étonnait d'entendre -sortir d'un si faible corps, il proféra les paroles suivantes: - -«--Je viens vous annoncer que ce soir, à minuit, le tocsin sonnera, la -générale battra! Le peuple est las de n'être pas vengé. Craignez qu'il -ne se fasse justice lui-même! _Je demande_ que, sans désemparer, vous -décrétiez qu'il soit nommé un citoyen par chaque section pour former un -tribunal criminel. _Je demande_ qu'au château des Tuileries soit établi -ce tribunal.» - -Chacune de ces phrases, courte et hautaine, avait retenti comme un coup -de feu. Les représentants en demeurèrent troublés. Quand il eut fini, il -distribua gravement plusieurs copies de son discours; car j'ai oublié de -dire que Théophile Mandar était une manière d'homme de lettres;--et, -comme tous les hommes de lettres, il tenait beaucoup à ses phrases. - -Par exemple, il n'obtint pas les honneurs de la séance. - -Choudieu le réprimanda même très-dédaigneusement et -très-catégoriquement: - -«--Il y a une proclamation faite, dit-il; elle est suffisante. Tous ceux -qui viennent CRIER ici ne sont pas les amis du peuple. Si l'on ne veut -pas obéir aux décrets de l'Assemblée nationale, elle n'a pas besoin d'en -faire. _On veut établir un tribunal inquisitorial_; je m'y oppose de -toutes mes forces; je m'opposerai toujours à un tribunal qui disposerait -arbitrairement de la vie des citoyens!» - -La question se posait ouvertement. L'antagonisme entre l'Assemblée et la -Commune apparaissait à nu. Celle-ci voulait peser sur celle-là; elle -avait commencé par dire: _Je demande_; elle finissait par dire: _Je -veux!_ L'Assemblée laissa éclater sa colère et le ressentiment de son -amour-propre froissé grossièrement, et ce fut sur la tête de Théophile -Mandar que l'orale fondit tout entier. - -Thuriot monta à la tribune après Choudieu, et se montra plus explicite -encore: - -«--Il ne faut pas que quelques hommes viennent substituer ici leur -volonté particulière à la volonté générale. Puisque dans ce moment on -cherche à vous persuader qu'il se prépare un mouvement, une nouvelle -insurrection; puisque dans ce moment où l'on devrait sentir que le -besoin le plus pressant est celui de la réunion, on essaie encore -d'agiter le peuple, je demande que le corps législatif se montre décidé -à mourir plutôt qu'à souffrir la moindre atteinte à la loi, et décrète -qu'il sera envoyé des commissaires dans les sections pour les rappeler -au respect. Il ne faut pas de magistrats qui cèdent à la première -impulsion du peuple lorsqu'on le trompe. J'aime la liberté, j'aime la -Révolution; _mais s'il fallait un crime pour l'assurer, j'aimerais mieux -me poignarder!_ La Révolution n'est pas seulement pour la France, nous -en sommes comptables à l'humanité. Il faut qu'un jour tous les peuples -puissent bénir la Révolution française!» - -Ah! c'étaient là de belles dispositions! c'étaient là de nobles -principes! Les derniers efforts de ces hommes pour résister au courant -de sang qui va bientôt les entraîner, l'accent généreux et sincère de -quelques-uns, leur lutte désespérée, patiente, contre les Jacobins -grondants et croissants, leur répugnance et leur lenteur à punir, enfin -les sentiments d'ordre moral qui les animent encore, ont un caractère de -dignité qu'on ne peut pas méconnaître. On les excuse quelquefois, on les -plaint presque toujours. - -Aussi désappointé que Robespierre, et chargé plus que lui de -l'indignation des représentants, Théophile Mandar, le bouc émissaire, se -retira, ne rapportant qu'un échec de plus à ceux qui l'avaient envoyé. - -Pourtant, ses paroles germaient dans l'Assemblée; elles étaient la -preuve désolante des résolutions implacables de la Commune; et, aux -manifestations obstinées de ce nouveau pouvoir, d'autant plus despotique -qu'il s'autorisait du peuple, il était facile de prévoir qu'on ne -pourrait pas résister toujours. Ces réflexions absorbèrent une partie de -la séance et réagirent sur les travaux de la Commission extraordinaire. -Aussi lorsque, le même jour, une députation des citoyens nommés pour -former les jurys d'accusation et de jugement parut à la barre, -trouva-t-elle l'Assemblée fatalement disposée à l'écouter, comme de -guerre lasse. - -Voici en quels termes s'exprima le chef de cette nouvelle députation: - -«--Je suis envoyé par le jury d'accusation, dont je suis membre, pour -venir éclairer votre religion, car _vous paraissez être dans les -ténèbres_ sur ce qui se passe à Paris. Un très-petit nombre des juges du -tribunal criminel jouit de la confiance du peuple, et ceux-là ne sont -presque pas connus. Si _avant deux ou trois heures_ le directeur du jury -n'est pas nommé, si les jurés ne sont pas en état d'agir, _de grands -malheurs se promèneront dans Paris_. Nous vous invitons à ne pas vous -traîner sur les traces de l'ancienne jurisprudence. C'est à force de -ménagements que vous avez mis le peuple dans la nécessité de se lever, -car, législateurs, C'EST PAR SA SEULE ÉNERGIE que le peuple s'est sauvé. -Levez-vous, représentants, soyez grands comme le peuple pour mériter sa -confiance!» - -Il y a une variante de ce discours dans le _Patriote français_; nous la -donnons ici, pour montrer combien, dans ces temps de troubles, les -comptes-rendus des séances variaient selon l'esprit des journaux et la -conscience des rédacteurs: «Si le tyran eût été vainqueur, déjà DOUZE -CENTS échafauds auraient été dressés dans la capitale, et plus de trois -mille citoyens auraient payé de leurs têtes le crime énorme, aux yeux -des despotes, d'avoir osé devenir libres; et le peuple français, -victorieux de la plus horrible conspiration, vainqueur de la plus noire -trahison, n'est pas encore vengé! Les principes de la justice sont-ils -donc différents pour un peuple souverain et pour un peuple esclave? Nous -n'avons posé les armes que parce que vous nous avez promis justice; vous -nous la rendrez!» - -La progression était régulièrement observée, rigoureusement suivie. -Maintenant ce n'étaient plus les jurés qui étaient suspects, c'étaient -les juges qui gênaient. Ruse aisée à concevoir! prétexte insidieux! Sous -mille détours et mille déguisements, revenait sans cesse l'inexorable -question de l'établissement d'un tribunal spécial, extraordinaire, -suprême! - -A la fin, l'Assemblée se sentit au bout de son courage et de sa -volonté... - -Elle ne put tenir plus longtemps contre le flot envahissant de ces -pétitionnaires féroces. - -Elle annonça, en soupirant, que la députation allait être satisfaite; et -bientôt, en effet, la Commission extraordinaire,--poussée, elle aussi, -jusque dans ses derniers retranchements,--proposa, par l'organe -d'Hérault de Séchelles, un projet de décret dont voici les principales -bases: - -«Il sera procédé à la formation d'un corps électoral pour nommer les -membres d'un Tribunal criminel destiné à juger les crimes commis dans la -journée du 10 août courant, et autres crimes y relatifs, circonstances -et dépendances. - -»Ce tribunal, qui prononcera en dernier ressort, sans recours au -tribunal de cassation, sera divisé en deux sections composées chacune de -quatre juges, quatre suppléants, un accusateur public, deux greffiers, -quatre commis-greffiers et d'un commissaire national, nommé par le -pouvoir exécutif provisoire. - -»Les deux juges qui auront été élus les premiers, présideront chacun une -des sections. - -«Le costume et le traitement des membres composant le tribunal créé par -le présent décret seront les mêmes que ceux attribués aux membres du -Tribunal criminel du département de Paris, etc., etc.» - -Il n'y avait plus moyen d'éluder. - -L'Assemblée législative adopta ce projet de décret, sans discussion. -Thuriot lui-même, Thuriot qui s'en était montré l'adversaire le plus -chaleureux, demeura muet. Toute protestation eût été stérile en ce -moment; son silence confessa l'ascendant de la Commune. - -Quoi qu'il en soit, Robespierre ne lui pardonna jamais son opposition -d'un instant; et, après le 9 thermidor, on trouva dans ses papiers la -note suivante, écrite de sa main: «Thuriot ne fut jamais qu'un partisan -d'Orléans; son silence depuis la chute de Danton et depuis son expulsion -des Jacobins, contraste avec son bavardage éternel avant cette époque. -Il se borne à intriguer sourdement et à s'agiter beaucoup à la Montagne, -lorsque le Comité de salut public propose une mesure fatale aux -factions. C'est lui qui, le premier, fit une tentative pour arrêter le -mouvement révolutionnaire, en prêchant l'indulgence sous le nom de -morale, lorsqu'on porta les premiers coups à l'aristocratie.» - - - - -CHAPITRE II. - - - - -I. - -NUIT DU 17 AU 18.--ON NOMME LES MEMBRES DU TRIBUNAL.--ROBESPIERRE REFUSE -LA PRÉSIDENCE. - - -Il nous a paru nécessaire de débrouiller, un peu minutieusement -peut-être, l'origine de ce tribunal, de bien faire connaître ses -fondateurs, de porter la lumière dans les causes secrètes qui ont amené -sa création, de n'omettre aucune des instances barbares qui l'ont -déterminée. Les Suisses n'étaient qu'un prétexte, l'attentat du 10 août -n'était qu'un moyen.--Livrez-nous l'échafaud, donnez-nous la clef des -prisons! voilà ce que demandait la Commune en demandant l'établissement -d'un tribunal populaire. Les députés le savaient bien; aussi firent-ils -la sourde oreille autant que cela leur fut possible; puis à bout de -résistance, ils se lavèrent les mains, à la manière politique de Ponce -Pilate. - -A dater de ce jour vont commencer ces fatales proscriptions, ces -aveugles représailles, ces assouvissements populaires dont le récit -attend toujours et attendra longtemps un Tacite. De ce pouvoir tombé -dans la rue et cassé en miettes, les ignorants, les criminels, les -ambitieux, les sages et les fous, tout le monde enfin va se partager les -morceaux. Une moitié de Paris va dénoncer l'autre, enfermer l'autre, -tuer l'autre! - -La Commune ne perdit pas une seconde. A peine le décret de l'Assemblée -eut-il été rendu, que les quarante-huit sections désignèrent des -électeurs pour procéder au choix des membres du nouveau tribunal. Dans -la nuit du 17 au 18, ces électeurs se rassemblèrent à l'Hôtel-de-Ville -et nommèrent les juges et les quatre-vingt-seize jurés (deux par -section.) - -Le premier nom qui sortit fut celui de Robespierre. - -C'était justice! - -Voici les autres noms, dont le _Moniteur_ publia le lendemain la liste -incomplète et mal orthographiée: - -JUGES.--MM. Robespierre, Osselin, Mathieu, Pepin-Dégrouhette, Laveaux, -d'Aubigni, Coffinhal-Dubail. (Il manque un juge.) - -ACCUSATEURS PUBLICS.--Lullier, Réal. - -MEMBRES DU JURY D'ACCUSATION.--Leroi, Blandin, Bottot (et non Bolleaux), -Lohier, Loyseau, Caillère de l'Etang, Perdrix. - -SUPPLÉANTS.--Desvieux, Boucher-René, Jaillant, Maire, Dumouchel, Jurie, -Mulot (et non Multot), Andrieux. - -GREFFIERS.--Bruslé, Hardy (et non Gardy), Bourdon, Mollard. - -C'étaient tous des membres de la Commune, ou des gens dévoués corps et -âme au parti anarchiste. La plupart, tels que Lullier, Desvieux, Pépin, -Bourdon, etc., avaient même fait partie des députations envoyées à -l'Assemblée. On pouvait donc compter sur eux, à bon droit. - -Cette liste fut accueillie avec faveur par les sections, presque -entièrement jacobinisées. - -Ensuite le conseil-général de la Commune qui, depuis le 10 août, s'était -lui aussi déclaré en permanence, déclara que, la place du Carrousel -étant le lieu où _le crime_ avait été commis, la place du Carrousel -serait le théâtre de l'expiation. - -Sur la proposition de la section de Montreuil, une garde composée de -citoyens et de gendarmes fut affectée au nouveau tribunal[2]. - - [2] Voir les _Procès-Verbaux de la Commune de Paris_. - -On prit encore d'autres dispositions, et l'on se sépara, après avoir -décidé que l'installation aurait lieu le lendemain, 18 août, au -Palais-de-Justice. - -Dans cet intervalle, Robespierre se sentit atteint de scrupules -singuliers; il refusa l'honneur de la présidence auquel l'appelait cet -article du décret: «Les deux juges qui auront été élus les premiers -présideront chacun une des sections.» Ce rôle lui parut sans doute trop -subalterne; celui d'instigateur lui convenait mieux, quant à présent. Il -n'en voulait pas d'autre. - -Ce refus ayant été diversement interprété, il se vit obligé de publier -une lettre explicative. Nous la reproduisons: - -«Certaines personnes ont voulu jeter des nuages sur le refus que j'ai -fait de la place de président du tribunal destiné à juger les -conspirateurs. Je dois compte au public de mes motifs. - -»J'ai combattu, depuis l'origine de la Révolution, la plus grande partie -de ces criminels de lèse-nation; j'ai dénoncé la plupart d'entre eux; -j'ai prédit tous leurs attentats, lorsqu'on croyait encore à leur -civisme; je ne pouvais être le juge de ceux dont j'ai été l'adversaire, -et j'ai dû me souvenir que s'ils étaient les ennemis de la patrie, ils -s'étaient aussi déclarés les miens. Cette maxime, bonne dans toutes les -circonstances, est surtout applicable à celle-ci. La justice du peuple -doit porter un caractère digne de lui; il faut qu'elle soit imposante -autant que PROMPTE et TERRIBLE.» - -«L'exercice de ces nouvelles fonctions était incompatible avec celui de -représentant de la Commune, qui m'avait été confié; il fallait opter: je -suis resté au poste où j'étais, convaincu que c'était là où je devais -actuellement servir ma patrie. - -»Signé ROBESPIERRE.» - -La liste du _Moniteur_ se trouva dès lors modifiée. Cette liste, envoyée -à la hâte et où les noms sont presque tous estropiés (nous leur avons -restitué leur orthographe), est d'ailleurs, comme nous l'avons dit, -très-incomplète; entre autres, un nom des plus importants y est omis, -celui du directeur du jury d'accusation:--Fouquier-Tinville. - - - - -II. - -INSTALLATION AU PALAIS-DE-JUSTICE. - - -L'installation du _Tribunal criminel du dix-sept août_--ainsi fut-il -nommé du jour de sa création--se fit au Palais-de-Justice, dans la -grand'chambre du parlement, au milieu d'une foule assez considérable, -que l'on avait, la veille, prévenue et convoquée. Le grand escalier -était principalement couvert de ces agitateurs à gages, que nous -retrouverons partout dans le courant de cette histoire, au pied de -l'échafaud comme sur les degrés de l'autel de l'Etre-Suprême, dans -les tribunes de la Convention et dans la nef souillée de -Notre-Dame,--éternel ramas de ces hommes _perdus de dettes et de -crimes_, dont parle Corneille, qui poussent au char de toute révolution. -Dans l'affreuse langue d'alors, on appelait cette multitude: la -_huaille_. Son patriotisme ne se manifestait, en effet, que par des -huées; son enthousiasme procédait par vociférations. Elle se croyait le -peuple, comme se croit l'eau la vase qui monte des étangs battus. - -On voulait donner et l'on donna une certaine pompe à cette cérémonie; on -emprunta même des formes antiques. Chaque membre du Tribunal fut tenu de -monter sur une espèce d'estrade, et là, de proférer ces mots, en -s'adressant à la foule:--Peuple! je suis un tel, de telle section, -demeurant dans telle section, exerçant telle profession; avez-vous -quelque reproche à me faire? Jugez-moi avant que j'aie le droit de juger -les autres. - -Après une minute d'attente, si personne n'élevait la voix, il descendait -et faisait place à un autre. - -Il n'y eut de réclamation contre aucun membre. - -Etait-ce donc à dire que tous ces hommes fussent également purs, -également honorables? Leur passé était-il si complétement à l'abri de -tout reproche? Quoi! pas une objection, pas une observation partie du -sein de cet auditoire? Qui le stupéfiait de la sorte? Ah! c'était sans -doute l'impudence de quelques-uns de ces jurés, qui, banqueroutiers, -voleurs, intrigants, osaient faire retentir dans l'enceinte de la -justice leur nom flétri par la loi et dire en face au peuple:--Jugez-moi -avant que je juge les autres! - -Eh bien! ce que le peuple égaré ou tremblant n'eut pas le courage de -faire, nous le ferons, nous, et nous arracherons leur masque à ces -magistrats de hasard; nous dirons leurs titres à l'estime et au respect; -nous les ferons descendre, couverts de honte, de l'estrade où l'audace -les a hissés! - -Cette première formalité accomplie, les juges, les jurés, les -accusateurs publics prêtèrent, en présence des représentants de la -Commune, le serment d'être fidèles à la nation et de maintenir -l'exécution des lois ou de mourir à leur poste. - -A leur tour, les juges reçurent le même serment des commissaires -nationaux et des greffiers. - -Puis, on se mit à l'oeuvre. - -Les accusés ne manquaient pas, il n'y avait qu'à choisir. Les cachots -regorgeaient, grâce aux visites domiciliaires, aux mandats d'arrêt du -Comité de surveillance et aux dénonciations particulières. Des princes, -des princesses, des journalistes, des ouvriers, des prêtres, des -militaires! La moisson promettait d'être grasse, elle le fut. - -Lorsqu'on eut employé la plus grande partie de la journée à des -dispositions générales[3] indispensables, on convint d'instruire -l'affaire de M. Collenot d'Angremont, convaincu d'embauchage pour le -compte de Louis XVI. - - [3] «Le jury spécial d'accusation désirant apporter à ses opérations - toute la célérité dont ses fonctions se trouvent susceptibles, a - nommé pour demander en son nom dans les bureaux de la mairie et dans - ceux de la maison-commune tous les papiers et pièces dont il a - besoin pour accélérer l'importante mission dont il est chargé, MM. - Petit fils et Garnier. FAIT AU TRIBUNAL, SÉANCE TENANTE, l'an IVe de - la liberté et Ier de l'égalité.» (_Procès-verbaux de la Commune._) - -Mais avant de suivre le Tribunal du 17 août dans ses premiers travaux, -examinons, ainsi que nous l'avons promis, les antécédents des membres -qui le composent;--et, avant qu'ils ne la rendent aux autres, -rendons-leur à eux-mêmes la justice qui leur est due. - - - - -III. - -UN SYBARITE DE LA DÉMOCRATIE.--NICOLAS OSSELIN. - - -«Les augures, en s'envisageant les uns les autres, se riaient au nez. Il -devrait en être de même des hommes de loi; on peut m'en croire, car je -l'ai été longtemps.» Ainsi s'exprimait effrontément à la tribune, le 22 -septembre 1792, cet Osselin qui avait abandonné la place de président de -la première section du Tribunal pour celle de député à la Convention. - -Pourtant ce n'était pas un souvenir à venir évoquer. Nicolas Osselin -avait été un triste et honteux homme de loi avant la Révolution. Les -scandales de sa jeunesse l'avaient empêché, en 1783, d'être admis dans -la compagnie des notaires de Paris. Comme il avait traité d'une charge, -il plaida lui-même contre eux et perdit. C'était le fils d'un bourgeois -aisé; il possédait le ton de la bonne compagnie et joignait à un visage -agréable une grande élégance de costume et de manières. Il composait des -vers galants, et l'une de ses romances: _Te bien aimer, ô ma tendre -Zélie!_ qui fit longtemps les délices des boudoirs, est peut-être encore -vivante dans le souvenir de quelques octogénaires. On peut donc supposer -qu'il ne tenait pas extraordinairement à être notaire; cependant il -tenait à être quelque chose, et son ambition ne se trouvait pas -satisfaite par des succès de salon ou par des triomphes de coulisses. - -En 1789, il figura parmi les électeurs de Paris; puis devint membre de -la municipalité, dont Bailly était le maire. Osselin se conduisit avec -mesure dans les premières luttes de ce pouvoir nouveau contre les -exigences d'un peuple naissant à la liberté. Mais les événements, à -cette époque, emportaient les hommes ou les brisaient. Jeune, ardent, -Osselin bondit avec les flots du torrent et adopta sans réserve les -théories démocratiques; ennemi furieux de la cour, il combattit -néanmoins les excès populaires. Le propre de ces organisations extrêmes -est de se brouiller avec tous les partis. C'est ainsi que, lorsque La -Fayette voulut donner sa démission de commandant des gardes nationales, -Osselin, dans un élan d'enthousiasme, alla jusqu'à prier à genoux le -général de conserver son commandement,--démarche peu digne, que censura -Bailly lui-même, et dont Marat se servit plus tard pour dominer Osselin -et pour le pousser dans les exagérations déjà trop naturelles à ce -caractère faible et mobile[4]. - - [4] _Histoire des Prisons de l'Europe._ - -Bailleul, dans son _Almanach des Bizarreries humaines_ ou recueil -d'anecdotes sur la Révolution, dépeint Osselin comme «un pauvre homme, -un brouillon avec une activité de singe et toute l'intrigue d'un -révolutionnaire. Il avait néanmoins un peu de cette faculté qu'on -appelle de l'esprit à Paris, et qui consiste à donner à des riens une -tournure plaisante. Quand il avait attrapé un bon mot, ou ce qu'il -croyait en être un, il en riait le premier à gorge déployée et sans -fin.» - -Osselin était administrateur des domaines lorsque le voeu des électeurs -l'appela au nouveau tribunal criminel. Il avait activement figuré parmi -les moteurs de l'insurrection du 10 août et, précédemment, en juillet, -il avait pris la défense de Manuel et de Pétion, lors de leur -destitution successive. Tous ces services méritaient une récompense; le -refus de Robespierre le laissa président de la première section du -Tribunal,--poste qu'il ne conserva que pendant plusieurs semaines, -c'est-à-dire jusqu'au jour où il alla siéger à la Convention nationale. -Il avait alors trente-neuf ans, et il habitait un coquet appartement -dans une ancienne maison de la rue de Bourbon, au faubourg -Saint-Germain. - -Pendant son court passage au Tribunal du 17 août, Osselin,--tout le -monde s'accorde à le reconnaître,--fit preuve de modération et -s'acquitta de ses fonctions de président avec une conscience qui -mécontenta plusieurs fois la Commune et le peuple. C'est que ce n'était -pas au fond un méchant homme. Hélas! c'était pis, peut-être. Sous une -aveugle impétuosité, il cachait une faiblesse de caractère des plus -dangereuses... - - - - -IV. - -MATHIEU.--PEPIN-DÉGROUHETTE.--LAVEAUX.--D'AUBIGNI.--COFFINHAL-DUBAIL. - - -Ce Mathieu ne fit que passer à travers le Tribunal du 17 août, comme -Osselin. Au bout de quelques séances, on ne retrouve plus son nom. - -«Pierre-Athanase Pepin-Dégrouhette, espèce de cul-de-jatte, avait été -renfermé à Bicêtre pendant quatorze ans, puis valet à l'Hôtel-Dieu, puis -postulant aux justices subalternes de Montmartre et de La Villette. La -fille d'un portier l'avait recueilli; il l'avait épousée et associée à -sa misère.» Ces quelques lignes de biographie, dues à la plume bien -informée d'un contemporain (l'avocat Maton de La Varenne, qui refusa -d'être le défenseur de Fouquier-Tinville, après avoir été celui de tous -les voleurs du royaume), ne contiennent rien de chargé. -Pepin-Dégrouhette était un homme méprisable de tous points; il joignait -la corruption de l'âme à la bassesse du visage. _Son immoralité n'était -un problème pour personne_, selon l'expression d'un témoin dans le -procès des prisons. Après la cassation du Tribunal, où il avait remplacé -Osselin à la présidence de la première section, il fut arrêté comme -prévenu de s'être enrichi dans ses fonctions par des voies illicites; et -il n'échappa aux charges terribles qui pesaient sur lui qu'en -remplissant à Saint-Lazare le rôle odieux de _mouton_ ou -délateur,--ainsi que nous le verrons plus tard. - -A côté de cet être abject, nous sommes heureux de pouvoir reposer notre -vue sur un homme intelligent, le plus instruit du parti jacobin, un des -collaborateurs de Mirabeau dans son travail de la _Monarchie -prussienne_, le célèbre lexicographe Laveaux. Celui-là au moins n'a pas -de taches avilissantes sur son passé; c'est un révolutionnaire ardent, -mais agissant par conviction, rarement par intrigue. Ami de -Frédéric-le-Grand, qui lui avait donné une chaire de littérature -française à Berlin, Laveaux avait écrit une trentaine de volumes de -toute sorte, lorsque la Révolution française fit explosion. Il crut -qu'il devait ses lumières à son pays et il revint en France, où jusqu'au -mois de mai 1792 il rédigea le _Courrier de Strasbourg_, pour lequel il -essuya quelques persécutions. Il était à Paris lors de la journée du 10 -août; lié avec les principaux chefs de la démocratie, il ne fut pas -oublié par eux lors de la formation du nouveau Tribunal criminel. Il fut -nommé président de la deuxième section, et la sagesse de sa conduite -répondit à ce qu'on était en droit d'attendre de son savoir et de son -expérience. Laveaux avait quarante-trois ans; il avait pris, à Bâle, les -ordres dans l'église réformée. C'est l'auteur du grand dictionnaire qui -porte son nom. - -Nous retombons maintenant dans l'ignorance et dans la fange. D'Aubigni, -fils d'un ancien notaire de Blérancourt, dans le département de l'Aisne, -est un portrait qui répugne au pinceau autant que le portrait de -Pepin-Dégrouhette. - -Il n'appert pas, en effet, que Jean-Louis-Marie Vilain d'Aubigni fut un -homme d'une probité exacte, d'une réputation immaculée. Sa mémoire nous -arrive toute noircie à travers les nuages de la Révolution. Ancien -procureur au parlement de Paris, puis agent d'affaires, on le voit -poindre après la prise de la Bastille et aux événements des 5 et 6 -octobre, où il figure comme simple garde national. Un an plus tard, il -se fait recevoir membre de la société des _Amis de la Constitution_, -séant aux Jacobins de la rue Saint-Honoré. A partir de cette époque il -_joue un rôle_, selon une expression d'alors, et il apparaît comme un -des plus fougueux champions de la démocratie. - -La journée du 10 août le vit se multiplier aux alentours du château et -dans le château même. Il sentait l'or et le convoitait. Peltier veut -qu'il ait été un des instigateurs de la mort du journaliste Suleau, ce -jeune homme que sa belle mine, l'éclat de ses armes et la fraîcheur de -son uniforme avaient fait arrêter à huit heures et demie du matin sur la -terrasse des Feuillants. «Un factieux, nommé d'Aubigni, chassé depuis de -la municipalité nouvelle pour ses vols, accabla Suleau de reproches et -d'invectives; il le fit dépouiller de son bonnet de grenadier, de son -sabre et de sa giberne. Suleau protesta contre cette violence de la -manière la plus énergique. Sur ces entrefaites arrive Théroigne de -Méricourt; elle lui saute au collet et aide à l'entraîner; il se débat -comme un lion contre vingt furieux, mais vainement! Mis hors d'état de -défense, on le saisit, on le taille en pièces[5].» - - [5] _Dernier tableau de Paris ou Récit de la révolution du 10 août_, - par J. Peltier. - -Dans un mémoire justificatif qu'il répandit lors de sa déportation, -Vilain d'Aubigni a prétendu avoir sauvé la vie à une foule de personnes -dans la journée du 10 août, notamment à la compagnie colonnelle des -Suisses tout entière, ainsi qu'à l'état-major de ce régiment. Cette -assertion, qui ne repose sur aucune espèce de témoignage, me paraît -combattue par un passage d'un autre de ses mémoires, publié, celui-là, -en l'an II, et dans lequel Vilain d'Aubigni s'exprime d'une manière bien -différente: «Roland et ses complices, dit-il, ne peuvent me pardonner -d'avoir, dans la nuit et la matinée de l'immortelle journée du 10 août, -détruit leur espoir, en livrant à une MORT PROMPTE ET TERRIBLE les -principaux chefs qu'ils avaient chargés de l'exécution de leur -conjuration.» - -Quoiqu'il en soit, ce fut d'Aubigni qui, en sa qualité de commissaire de -la section des Tuileries, inventoria, après l'invasion du château, les -objets précieux qui s'y trouvaient. Cet inventaire fut long. Il fit -main-basse sur quelques sacs;--on a prétendu, on a même imprimé que sa -femme, craignant les perquisitions, avait, à son insu, rapporté à la -Commune cent mille livres dont il s'était emparé. D'Aubigni eut à subir -divers interrogatoires à cet égard, il se défendit mal; mais comme il -était l'ami de Danton et que Danton était tout-puissant à cette époque, -on ferma les yeux. Sur ces entrefaites, il fut appelé par les électeurs -à faire partie du Tribunal du 17 août.--Quel juge! - -Le dernier qui se présente sous notre plume, ce n'est pas un voleur, -c'est un bourreau, c'est Coffinhal. Une haute stature, des yeux noirs, -d'épais sourcils, un teint jaune, la voix d'un butor, tel est le -portrait de cet Auvergnat, d'abord médecin, ensuite procureur au -Chatelet, puis révolutionnaire par tempérament. Il avait ajouté à son -nom celui de Dubail, pour se distinguer de ses deux frères, Coffinhal et -Coffinhal Dunoyer. Il avait trente-huit ans. Il figure assez sur les -premiers plans de cette histoire pour que nous soyons dispensé d'en -parler davantage en ce moment. - - - - -V. - -LES DEUX ACCUSATEURS PUBLICS.--RÉAL, LULLIER. - - -«Il n'est personne qui ne se souvienne d'avoir remarqué dans le monde un -vieillard plus que septuagénaire, d'une taille moyenne, mais bien prise, -d'une toilette modeste, mais propre et soignée, d'une tournure encore -virile et quelque fois sémillante, qui ne rappelait en rien la caducité -de l'âge et les orages de la vie; d'une figure peu régulière, mais qui -avait été agréable, et qui l'était encore à force d'expression; coiffé -de beaux cheveux blancs qu'on envierait à vingt ans, et armé d'un regard -bleu, lucide et transparent où n'avait jamais cessé de briller le feu -d'une ardente jeunesse. - -»Quand le dîner tirait à sa fin, et que la conversation devenait -tout-à-coup générale autour d'une table splendidement servie, dont j'ai -vu faire les honneurs par une des plus aimables et des plus jolies -femmes de Paris (Mme Coste), une voix souple et ferme, sonore et bien -accentuée, s'élevait d'ordinaire, dominait toutes les autres, et -finissait par captiver l'attention des plus distraits. C'est ce que -n'était plus une causerie vague et souvent insipide pour ceux mêmes qui -en font les frais; c'était une narration spirituelle, animée, riche sans -digression, pleine sans verbiage, érudite sans pédantisme, et polie sans -afféterie, dont l'attrait paraissait d'autant plus piquant aux écouteurs -que l'historien avait presque toujours été un des principaux personnages -des scènes qu'il racontait. Or, ce n'était pas là de ces scènes -vulgaires auxquelles la vanité seule d'un homme prévenu de son -importance peut supposer quelque intérêt, parce qu'il imagine sottement -que le reflet de son nom couvrira la pauvreté de son récit. C'était du -grave, du grandiose, du terrible. Tous les acteurs imposants de la -Révolution y jouaient leur rôle, depuis les despotes sanguinaires -qu'avait faits la populace, jusqu'au grand homme que ses soldats avaient -fait empereur; et voilà pourquoi, lorsque cet homme avait fini de -parler, on gardait quelque temps le silence, comme pour l'entendre -encore. - -»Cet homme, ce vieillard, c'était le comte Réal.» - -En puisant dans ses souvenirs, Charles Nodier en a rapporté cette vive -peinture, que nos lecteurs nous remercieront sans doute d'avoir mise -sous leurs yeux. Nous ajouterons peu de chose à ces traits fermement et -spirituellement arrêtés. Réal, pour qui l'on devait créer un jour le -titre d'_Historiographe de la République française_, est, comme Laveaux, -un de ces hommes qu'on aime à rencontrer (justement parce qu'ils ne sont -pas à leur place) parmi les brutes et les scélérats qui débordent en -temps de révolution. Ils font un vilain métier, mais au moins ils ont -les mains nettes; et en dehors de la politique ce sont des gens -distingués, érudits, à demi-passionnés et à demi-habiles, de ceux-là qui -se sauvent toujours en suivant simplement le courant des affaires. Aussi -la fortune rapide de ce Pierre-François Réal, fils d'un garde-chasse, -ensuite petit procureur au Chatelet, puis accusateur public au Tribunal -du 17 août, et successivement substitut de Chaumette, commissaire du -gouvernement au département de Paris, conseiller d'Etat, préfet de -police sous l'Empire et comte par-dessus tout, cette fortune-là, -disons-nous, ne doit pas étonner. - -Son collègue Lullier, avec moins d'importance réelle, s'agita davantage, -mais il ne réussit qu'à être odieux. Favori de la Commune, il fut, en -décembre, le compétiteur de Chambon pour la place de maire de Paris. -Nous le verrons, dans les hideuses journées de septembre, continuer à la -Force le rôle qui lui avait été confié au Tribunal du 17 août et -désigner aux sabres des égorgeurs la tête blonde et charmante de la -princesse de Lamballe. - - - - -VI. - -LEROI.--BOTTOT.--LOHIER.--LOYSEAU.--CAILLÈRE DE -L'ÉTANG.--BOUCHER-RENÉ.--MAIRE, ETC. - - -Ceux-ci représentent le jury d'accusation et quelques suppléants. Le -premier est un ci-devant marquis,--le marquis de Montflabert,--maire de -Coulommiers. Il a renoncé à son titre et même à son nom pour s'affubler -du sobriquet de _Dix-Août_. On a trouvé d'autant plus piquant d'en faire -un juré qu'il est sourd, et par conséquent moins susceptible qu'un autre -de se laisser influencer par les dépositions des témoins.--Il mourra sur -l'échafaud. - -Bottot est jeune; il essaiera de provoquer l'acquittement de quelques -prévenus;--il sera destitué. - -L'épicier Lohier est un des serviles comparses de la Commune. On sera -content de lui au Tribunal du 17 août, on le conservera au Tribunal -révolutionnaire. - -Loyseau était chirurgien-barbier dans un village de la Beauce avant la -Révolution. Dans ses nouvelles attributions, il se montrera tellement -sévère qu'on le croira digne d'aller siéger parmi les juges de Louis -XVI, et qu'il se trouvera un département pour l'envoyer à la Convention -nationale. - -Caillère de l'Etang, avocat, homme instruit. - -Boucher-René exercera les fonctions de maire de Paris, par intérim, -après la démission de Pétion. - -Maire, de la section des Arcis, passera au tribunal du 10 mars et n'y -sera pas suivi par une réputation de clémence. - -Je laisse de côté plusieurs noms, tout-à-fait enfouis dans l'ombre, tels -que Jaillant, Jurie, Dumouchel (ne pas confondre avec l'ex-recteur de -l'Université, évêque constitutionnel, etc.), Blandin, Andrieux (non pas -le littérateur), et d'autres encore, pour qui l'oubli est un bienfait et -le dédain une grâce. - -Cette brigade d'accusation était commandée par l'homme oublié dans le -_Moniteur_, par Fouquier-Tinville, ancien procureur au Chatelet et -_assassin en première instance_. - - - - -VII. - -FOUQUIER-TINVILLE. - - -Mais alors Fouquier-Tinville n'en était qu'à ses premières armes. Il -débutait au Tribunal du 17 août. Que dis-je? C'était un nouvel époux; il -venait tout récemment de convoler en secondes noces avec une jeune fille -NOBLE, de petite taille, mais de très-jolie figure,--car l'accusateur -public était sensible aux charmes de la physionomie. Il aimait aussi la -bonne chère et il avait le mot pour rire à l'occasion. «Il avait -surtout, dit Desessarts, un goût de prédilection pour les danseuses de -spectacles, auxquelles il sacrifia sans réserve sa fortune.»--C'était du -temps de sa première femme que ce _goût de prédilection_ lui était venu; -cette femme se plaignait quelquefois de lui voir dissiper ainsi son -patrimoine. Cela donna du mécontentement à Fouquier-Tinville. Mais, par -bonheur, cette femme mourut bientôt, lui laissant sa liberté et trois -enfants. - -Ce fut alors que Fouquier-Tinville s'éprit de la petite aristocrate en -question. J'ignore si elle lui apporta de la fortune; il en avait -besoin; car, après avoir vendu sa charge, il ne lui était resté que des -dettes.--C'était la mode, chez quelques sans-culottes, d'épouser des -filles de famille noble; on ne sait pas pourquoi. Le plus fétide d'entre -tous, le capucin Chabot, ne se maria-t-il pas, en plein 93, avec une -Autrichienne riche de 700,000 livres? Déclamez donc contre les titres et -contre l'argent! - -Toutes les réhabilitations ont été tentées,--même celle de -Fouquier-Tinville. Empressons-nous toutefois de déclarer que ce n'est -pas parmi ses contemporains qu'il s'est trouvé un écrivain pour une -pareille tâche. Quelques-uns ont pu lui accorder l'habileté, la -connaissance profonde des affaires, le courage même,--mais aucun, aucun -entendez-vous, ne lui a accordé le coeur d'un homme. Ses complices se -reculaient souvent d'auprès de lui et le regardaient avec une admiration -effrayée. Le _dépopulateur_! ainsi l'appelait-on au Comité de salut -public; et Collot-d'Herbois,--Collot-d'Herbois que le sang ne devait pas -épouvanter, cependant!--l'a flétri par une monstrueuse et éloquente -parole, en disant de lui: IL A DÉMORALISÉ LE SUPPLICE! - -Le masque de Fouquier-Tinville est suffisamment connu par les gravures -qui en ont été faites, et mieux encore par le portrait _écrit_ de -Mercier, dans le _Nouveau Paris_ de l'an VI. Lorsqu'il fut nommé -directeur du jury d'accusation, Fouquier était âgé de quarante-cinq ans -à peu près. Il avait la tête ronde, les cheveux très-noirs et unis, le -front étroit, le visage plein et grêlé, quelque chose de dur et -d'effronté dans l'expression. Son regard, quand il le rendait fixe, -faisait baisser tous les yeux; au moment de parler, il plissait le front -et fronçait les sourcils,--qu'il avait néanmoins plus ouverts que ne le -veulent les mélodrames;--sa voix était haute, impérieuse. Simplement -retors et bourru au commencement de ses terribles fonctions, il devint -dans la suite expéditif et insolent. L'odeur du sang le grisa, comme -grise l'odeur de la poudre. Mais son ivresse était farouche, sans pitié; -il avait l'air de poursuivre une vengeance personnelle. Ainsi devait -être Tristan, le sinistre _compère_ de Louis XI. - -Fouquier-Tinville était grand et robuste. - -J'ai vu souvent son écriture;--elle est ferme, assurée, lisible, droite, -ni trop grasse ni trop maigre,--une écriture de procureur. - -Appartenant, ainsi que Coffinhal, à une famille nombreuse, il prit le -nom de Tinville, pour se distinguer aussi, lui, de ses frères, dont l'un -était fermier et l'autre avocat. Il était né à Hérouel, près -de Saint-Quentin. Un des parents de Fouquier-Tinville, M. -Fouquier-d'Hérouel, a fait partie dans ces derniers temps de l'Assemblée -législative.--Ajoutons, pour en terminer avec ces renseignements de -famille, que l'accusateur public était un peu parent de Camille -Desmoulins. - - - - -VIII. - -DISPOSITIONS. - - -A peine installé, le Tribunal se trouva arrêté par quelques difficultés -de détail. Il nomma une députation chargée d'aller solliciter auprès de -l'Assemblée la suppression d'une partie de ces formes «qui ne tendent -qu'à entraver la procédure sans la rendre plus lumineuse.»--Le 19 au -matin, cette députation ayant été admise à la barre, sa demande fut -immédiatement renvoyée à la commission extraordinaire et convertie en -décret. - -Dès lors, la justice put avoir son cours. - -Dans cet intervalle, le jury d'accusation avait commencé son oeuvre. On -avait bien songé, en premier lieu, à instruire le procès du prince de -Poix; mais toutes les pièces nécessaires n'étant pas recueillies, on se -rejeta sur un plus mince particulier, sur Collenot d'Angremont. Après -avoir reçu les dépositions écrites des témoins et rédigé l'acte -d'accusation, Fouquier-Tinville fit rassembler les huit citoyens formant -le tableau du jury d'accusation, et en présence du commissaire national, -il s'exprima dans les termes usités: - ---Citoyens, vous jurez et promettez d'examiner avec attention les pièces -et les témoins qui vous seront présentés et d'en garder le secret. Deux -motifs principaux rendent ici le secret nécessaire: nous ne sommes point -encore arrivés à cette partie publique de la procédure qui doit faire -juger si l'accusé est coupable ou non; il ne s'agit, quant à présent, -que de découvrir s'il y a lieu ou non à l'accusation. Le secret est donc -nécessaire pour ne point avertir les complices de prendre la fuite, et -pour que les parents et amis de l'accusé ne soient point informés des -noms des témoins, qu'ils auraient intérêt à écarter ou à séduire avant -qu'ils ne déposent par-devant le jury de jugement. Vous vous expliquerez -avec loyauté sur l'acte d'accusation qui va vous être remis; vous ne -suivrez ni les mouvements de la haine et de la méchanceté, ni ceux de la -crainte et de l'affection. - ---Je le jure! répondit chaque juré. - -Ces déclarations faites, les témoins furent introduits et déposèrent de -nouveau, mais cette fois verbalement; puis les jurés, ayant en mains -toutes les pièces, se retirèrent dans une chambre particulière, pour -examiner l'acte d'accusation. - -Après une assez longue délibération, ils conclurent, à la majorité des -voix, qu'il y avait lieu à accusation contre Collenot d'Angremont. - -Ces formalités,--qui constituent la tâche du jury d'accusation,--se -répétèrent pour tous les procès instruits par le Tribunal du 17 août. -Nous avons cru devoir les indiquer rapidement; nous n'y reviendrons -plus. - -Mais avant de faire pénétrer le lecteur dans la salle de jugement, il -convient de rétablir la liste du _Moniteur_, afin qu'elle ne fasse plus -autorité dans l'histoire. Pendant les trois jours écoulés depuis -l'installation du Tribunal jusqu'à sa première séance, c'est-à-dire -depuis le 18 août jusqu'au 21, il y avait eu des démissions, des -mutations, des nominations nouvelles. Tel membre du jury d'accusation -était devenu juge; tel autre avait été institué commissaire national. -C'était une physionomie toute différente. - -Enfin, au 20 août, le Tribunal était organisé de la manière suivante: - -PRÉSIDENT DE LA PREMIÈRE SECTION.--Charles-Nicolas Osselin. - -PRÉSIDENT DE LA SECONDE SECTION.--Jean-Charles-Thiébaut Laveaux. - -JUGES.--Mathieu, Pepin-Dégrouhette, Vilain-d'Aubigni, Coffinhal-Dubail, -Desvieux, Maire. - -COMMISSAIRE NATIONAL DE LA PREMIÈRE SECTION.--Bottot. - -COMMISSAIRE NATIONAL DE LA SECONDE SECTION.--Legagneur. - -ACCUSATEUR PUBLIC DE LA PREMIÈRE SECTION.--Lullier. - -ACCUSATEUR PUBLIC DE LA SECONDE SECTION.--Réal. - -MEMBRES DU JURY D'ACCUSATION.--Fouquier-Tinville, Leroi, Loyseau, -Caillère de l'Etang, Perdrix, Dobsen, Crevel, Lebois. - -GREFFIERS.--Bruslé, Hardy, Méchin, Georges. - -COMMIS GREFFIERS.--Vivier, Montessuit, Masson, Binet, Bocquené, Laisné, -Laplace, Neirot. - -HUISSIERS.--Trippier, Nicol, Doré, Heurtin, Tavernier l'aîné, Tavernier -le jeune, Nappier, Bissonnet. - - - - -CHAPITRE III. - -ÉPISODES DE LA VIE PRIVÉE D'ALORS. - - - - -I. - -LES ROSES DE FRAGONARD.--LA FILLE DE CAZOTTE. - - -En ce temps-là il y avait, dans un des appartements les plus tristes de -Paris,--rue Gît-le-Coeur, s'il m'en souvient,--un bonhomme de soixante -ans qui s'appelait Nicolas Fragonard et qui avait été jadis un peintre à -la mode, comme Boucher son maître. Il avait vu poser devant lui, et dans -le jour qui lui séyait le mieux, c'est-à-dire aux bougies, toute la -France galante, depuis la France de l'Opéra jusqu'à la France de -Trianon, les deux confins de la galanterie suprême. Il avait été peintre -de sourires exclusivement,--peintre de S. M. la Grâce, _plus belle -encore que la beauté_, selon le dire du poëte; et il avait fait courir -tout le long, le long, le long des boudoirs ces guirlandes de petits -amours vêtus à la mode de l'Olympe, qui gèlent et s'écaillent -aujourd'hui dans les vitrines du quai Voltaire. Il est vrai qu'alors -Nicolas Fragonard était jeune et joyeux; c'était surtout un garçon de -bonne mine, portant le taffetas rose comme les Léandre de la -Comédie-Italienne, plus galant que le dernier numéro des _Veillées -d'Apollon_, baisant le bout des doigts à la façon des abbés poupins et -pirouettant comme un militaire de paravent. - -Pendant trente ans et plus, Fragonard vécut de cette vie brillante et -douce que le règne de Louis XV faisait à tous les artistes mondains. Il -fut un grand peintre aussi lui, dans le sens que le dix-huitième siècle -attachait à ce mot, grand peintre à la manière de Baudouin, de Lancret, -de Watteau, enchanteurs de ruelles, qui ne regardaient ni aux rubans ni -aux fleurs lorsqu'il s'agissait de costumer la Vérité,--pléiade -ravissante, que l'on pourrait appeler les _mignons de l'Art_. Que -n'a-t-il pas dépensé de charme et d'esprit dans ce chemin de la faveur -qu'il parcourut d'un pied si léger! Combien de chefs-d'oeuvre naquirent -sous ce pinceau, fait sans doute de quelques brins arrachés aux ailes de -Cupidon! Tous les amateurs connaissent le _Chiffre d'amour_, le -_Sacrifice de la rose_, la _Fontaine_, sujets tendres, qui font à peine -rêver, qui font toujours sourire. Fragonard inventait cela, j'imagine, -dans les soupers galants où on le conviait; et les allégories lui -étaient fournies par ces Claudines d'hier, métamorphosées en Eliantes du -jour par un coup de la baguette dorée de quelques fermiers-généraux. - -Fragonard vit de la sorte arriver chez lui la gloire et la richesse, ces -deux courtisanes qui s'éprennent si rarement du même homme. Il vécut -avec elles en bonne intelligence jusqu'au jour néfaste où la Révolution -vint faire la part mauvaise à tous ceux qui vivaient de poésie peinte ou -écrite, sculptée ou chantée. La Révolution les fit remonter, ceux-là, -dans les mansardes d'où ils étaient descendus, en leur disant:--On n'a -que faire de vous maintenant; voici venir le temps des choses -politiques; restez là. Imprudent comme tous les beaux-fils prodigues, le -peintre n'écouta pas la Révolution. Il crut que les Nymphes et les Jeux -étaient éternels en France, à Paris, sous ce ciel d'un blanc de poudre -en été, dans ces hôtels gardés par de si beaux suisses à galons, dans -ces cercles où le tournebroche de l'esprit était incessamment monté, -dans ces bosquets toujours remplis d'amants, dans ces théâtres toujours -remplis d'oisifs. Il crut à l'immortalité du luxe et de l'art, son -compère. Que dire enfin? Il crut aussi un peu à lui-même et à son -talent; c'était une faiblesse bien pardonnable chez un homme qui avait -été aussi longtemps à la mode que Fragonard. Il continua donc à jeter de -tous les côtés ces petits tableaux coquets, ces dessins lavés au bistre, -ces scènes d'enchanteresse perdition où l'amour joue le principal -rôle;--amour qui badine et par qui on se laisse badiner, flamme d'un -quart d'heure qui s'éteindra au bout de cette svelte allée de peupliers, -soupirs qui voltigent sur les lèvres à la façon des papillons, jeux de -l'esprit et du coeur. O Fragonard! cette fois on passa auprès de vos -petits chefs-d'oeuvre, non-seulement sans les voir, mais même sans -vouloir les voir. - -Il s'obstina pourtant. Lorsque le peuple tirait le canon contre les -invalides de la Bastille, Fragonard encadrait un _aveu_ dans un boudoir -lilas, le dernier boudoir de ce temps. Lorsque le peuple massacrait les -gardes-du-corps de Versailles, aux journées des 5 et 6 octobre, -Fragonard chiffonnait la houppelande azurée d'un Tircis, dansant sur -l'herbe au son d'un fluet tambourin. Lutte courageuse, mais désespérée! -car nul ne pensait plus à Fragonard. Son monde de marquises et de -petits-maîtres, à présent tremblant et retiré, n'avait plus le coeur aux -fantaisies galantes de son pinceau. Les danseuses? Elles étaient passées -des bras de la noblesse aux bras du tiers-état, qui n'entendait que bien -peu de chose aux élégances. Fragonard avait donc l'air de revenir du -déluge avec ses tableaux d'un autre âge; peu s'en fallut même qu'on ne -le traitât de contre-révolutionnaire. - -Il se résigna, à la fin; et quand il se vit bien et dûment oublié, il -laissa de côté sa palette, comme font toutes les renommées chagrines qui -ne peuvent travailler qu'aux lueurs du triomphe. Là-dessus, la -Révolution,--qui n'a rien fait à demi,--lui prit sa fortune, comme elle -lui avait pris sa gloire! Au lieu de résister et de se faire emprisonner -pour la peine, il se retira, désolé et bourru, au milieu de quelques-uns -de ses tableaux, dont il se créa une compagnie, la seule qu'il pût -supporter. Ce fut ainsi que l'année 1792 surprit le vieux Fragonard dans -une maison refrognée de la rue Gît-le-Coeur, où il se laissait aller -solitairement à la mort et à l'oubli. - ---S'ils savaient seulement s'habiller! disait-il quelquefois, les jours -qu'il se hasardait à mettre les yeux à sa fenêtre; mais ils ont perdu le -grand secret de l'ajustement. Plus de soie, plus de brocart. Ils ont des -chapeaux américains, des lévites de drap sombre, des souliers sans rouge -au talon. A peine si quelques-uns se font poudrer encore. Les autres -vont les cheveux plats et sales. Et le peuple? Ah! le peuple! qui me -rendra mes petites grisettes montées sur des mules hautes de six pouces, -et le corsage fleuri comme une corbeille? Qu'elles étaient jolies, et -comme cela valait la peine alors d'être peintre! - -Fragonard se lamentait de la sorte ou à peu près, lorsque le 16 août, au -matin, comme il contemplait avec tristesse une très-jolie gravure faite -d'après son tableau du _Serment d'amour_, il entendit frapper à sa porte -d'un doigt timide. Il y avait bien longtemps que l'on n'avait frappé -ainsi à la porte de Fragonard. Le vieux peintre sentit aux battements de -son coeur que tout n'était pas complètement mort en lui. Il alla ouvrir -et vit entrer une jeune personne de seize à dix-sept ans environ; une -ample jupe en mousseline blanche, un mantelet noir attaché par un noeud -de rubans bleus, un autre noeud semblable dans ses cheveux, composaient -toute sa parure. Elle était suivie d'une négresse coiffée d'un -madras.--Monsieur Fragonard? demanda la jeune fille, qui parut un peu -surprise de l'aspect mélancolique de cette chambre.--C'est moi, -répondit-il, ébloui de cette apparition charmante; ou plutôt c'était -moi... Que voulez-vous à Fragonard, mon enfant, et qui êtes-vous pour -vous être souvenue de ce nom, au temps où nous sommes? - -La jeune fille détacha le mantelet qui couvrait ses épaules. Ainsi -dégagée, sa taille parut dans toute son idéale perfection. Son teint -jetait de la lumière, et sa figure, d'un bel ovale, avait une expression -ardente et douce à la fois.--Je suis la fille de Cazotte, dit-elle, et -je désire que vous fassiez mon portrait. - -Fragonard se ressouvint. Dans les spirituelles compagnies d'autrefois, -il lui était arrivé souvent de rencontrer le fantasque auteur du _Diable -amoureux_, cet enjoué Cazotte, dont le mérite n'est pas apprécié -suffisamment. Il avait causé plusieurs fois avec lui, sur le coin de la -cheminée, à l'heure où le poétique rêveur se plaisait à écarter de la -meilleure foi du monde un pan du voile de l'avenir. Cela avait suffi -pour établir entre eux une liaison, frivole sans doute, mais toutefois -durable dans sa frivolité. Fragonard ne pensait jamais à Cazotte sans -ressentir un petit frisson; cela venait de quelques prédictions -singulières que l'illuminé des salons avait faites au peintre des -boudoirs--tout en le regardant de ce grand oeil, bleu et ouvert, qui -était bien l'oeil d'un illuminé, en effet. - -Mais Fragonard ne connaissait pas la fille de Cazotte. En la voyant -entrer dans sa pauvre cellule, il avait été tenté de la prendre tout -d'abord pour le spectre adoré de Mme de Pompadour à quinze ans. Il la -fit asseoir, et lui dit d'un accent ému: - ---Soyez bien venue, vous, la fête de mes pauvres yeux; soyez bien venue, -vous qui me rapportez l'éclat et la suavité d'un temps que je pleure -tous les jours avec égoïsme. Ah! mademoiselle Cazotte, je ne vous -attendais pas! Je croyais toute espérance ensevelie pour moi. Savez-vous -que voilà deux années que je vis dans cette solitude de la rue -Gît-le-Coeur, la rue bien nommée! Soyez bénie, vous qui me revenez avec -mes rubans bleus sur votre tête, avec mes roses sur vos joues, avec mes -paillettes dans votre regard, avec tout mon bonheur et toute ma -renommée! Vous êtes la muse de Fragonard autant que la fille de Cazotte! - -Il pleurait de joie en disant cela; et, comme elle lui rappela qu'elle -était venue pour son portrait:--Votre portrait? ajouta-t-il, mais ne -l'ai-je pas déjà fait cent fois! Ne le voilà-t-il pas là et là, puis -encore là (il montrait ses toiles accrochées au mur): ici Colinette et -plus loin Cydalise; ici Hébé et à côté Léda? N'êtes-vous pas l'idéal que -j'ai toujours poursuivi et quelquefois atteint? Pourquoi voulez-vous que -je fasse votre portrait? le voilà tout fait, emportez-le, jamais je n'ai -fait mieux. - -Et Fragonard, monté sur une chaise, atteignait un merveilleux petit -tableau où une jeune fille était représentée attachant un billet doux au -cou d'un _chien fidèle_. - -Mlle Cazotte, souriant de son délire, essaya de lui faire comprendre -qu'elle désirait être peinte dans une attitude plus conforme à ses -projets, car c'était à son père qu'elle destinait ce portrait, à son -père de qui les événements politiques pouvaient un jour la séparer. -Fragonard comprit enfin. Mais alors son front s'assombrit et il secoua -douloureusement la tête. - ---Hélas! je ne sais plus peindre, murmura-t-il; c'est une mauvaise vie -pour un homme d'inspiration gracieuse et légère que cette vie de guerre -civile, allez! Toujours la fusillade qui vient ébranler les vitres de -vos fenêtres! toujours les fureurs de la multitude! Encore ces jours-ci, -n'ai-je pas eu la tête brisée par l'écho des mitraillades de la place du -Carrousel? Il y a bien longtemps, ma chère demoiselle, que j'ai oublié -mon métier; avec l'âge et avec la révolution, ma main est devenue -tremblante comme mon coeur. Je ne suis plus un peintre. - ---Monsieur Fragonard... dit la jeune fille, en insistant avec un -sourire. - ---Vous le voulez donc bien? - ---C'est pour mon père. - ---Eh bien! répondit-il avec effort, revenez demain; nous essaierons. - -Le lendemain, la fille de Cazotte revint dans l'atelier de Fragonard. Il -avait acheté une toile de petite dimension sur laquelle il commença à -tracer ses premières lignes. Mais tout en jetant les yeux sur son -adorable modèle, il s'aperçut que peu à peu ce visage, d'une expression -si brillante, s'obscurcissait sous l'empire d'une inquiétude secrète, -que ce front limpide s'altérait graduellement, que ce regard radieux se -couvrait d'un voile humide. Fragonard, surpris, lui demanda avec une -sollicitude que son âge autorisait, d'où venait cette préoccupation -chagrine. Mlle Cazotte lui apprit que son père était compromis dans les -événements du 10 août et que sa correspondance tout entière avait été -découverte dans les papiers du secrétaire de l'intendant de la -liste-civile. Heureusement que Cazotte était en ce moment éloigné de -Paris: il habitait auprès d'Epernay un petit village dont il était le -maire; peut-être y demeurerait-il inaperçu et à l'abri des -perquisitions. - ---Aussitôt mon portrait achevé, dit-elle, ma mère et moi, ainsi que -cette bonne négresse qui nous a accompagnées, nous retournerons le -rejoindre, car il doit être bien inquiet! - -Fragonard l'avait écoutée avec attention, et en frémissant. Il savait -que l'orage révolutionnaire franchirait les provinces et il craignait -que la justice du peuple ne regardât pas aux cheveux blancs avant de -s'abattre sur une tête proscrite. Néanmoins, il se garda bien de -communiquer ses craintes à la jeune fille; il essaya, au contraire, de -la rassurer.--Mais le portrait n'avança guère ce jour-là. - -Il n'avança guère non plus le 18. Mlle Cazotte, instruite du décret qui -ordonnait la formation d'un tribunal criminel, accourut épouvantée dans -la maison de la rue Gît-le-Coeur. Des pleurs coulaient sur ses joues; -elle essaya de poser cependant. La même désolation opprimait Fragonard. - ---Mademoiselle, disait-il, je n'ai jamais peint que la joie et le -plaisir; je ne sais pas, je n'ai jamais su peindre les pleurs. De grâce, -faites trève à votre chagrin. Voulez-vous encore des roses autour de -vous? j'en sèmerai autant qu'il vous plaira. Mais, par pitié! ne me -faites pas peindre ces pleurs! - -A travers ces souffrances partagées, le portrait s'acheva cependant. -Mlle Cazotte était représentée assise sous un berceau de roses. Les -roses avaient toujours enivré Fragonard. Lors de la dernière séance, -Mlle Cazotte vint chez lui, accompagnée de sa mère, une créole qui avait -été parfaitement jolie et qui l'était encore quoiqu'elle eût de grands -enfants. Elle avait cette grâce négligée des femmes de la Martinique, et -cet accent nonchalant d'enfance et de caresse. Quelque chose d'étranger -se remarquait aussi dans ses vêtements; sa tête était entourée d'une -mousseline des Indes, disposée avec un goût infini. La mère et la fille -remercièrent avec effusion le vieux peintre, qui ne s'était jamais senti -si ému; et, le soir même, elles reprenaient la route de la Champagne. - ---Pourvu qu'elles arrivent à temps! soupira Fragonard. - -Et serrant avec soin ses pinceaux dans la grande armoire, il ajouta d'un -ton de voix singulier: - ---Elles étaient bien rouges, les roses que j'ai amoncelées autour de -cette enfant! - - - - -II. - -LA MAISON DE CAZOTTE, A PIERRY.--CORRESPONDANCE.--ARRESTATIONS. - - -Jacques Cazotte était maire de Pierry, petit village de vignobles à une -demi-lieue d'Epernay. Il habitait une grande maison, composée d'un -rez-de-chaussée et de mansardes, et flanquée de deux ailes qui -n'existent plus. On entrait par une vaste cour entourée d'arbres et -coupée par de nombreuses plate-bandes toutes couvertes de plantes de la -Martinique apportées et multipliées par Mme Cazotte. En haut d'un perron -très élevé, un magnifique perroquet blanc se pavanait sur un -juchoir.--Tel était l'aspect extérieur de cette maison, devenue -aujourd'hui, après plusieurs possesseurs intermédiaires, la propriété de -M. Aubryet, père d'un de nos littérateurs les plus spirituels. Les -jardins et le parc qui en dépendent, quoique encore très beaux -assurément, n'ont plus l'énorme étendue d'autrefois. - -La maison de Cazotte donnait et donne toujours sur la rue principale de -Pierry. - -En attendant le retour de sa femme et de sa fille qu'il avait envoyées à -Paris pour s'enquérir de la réalité des périls qu'il courait, Jacques -Cazotte, resté seul avec son fils Scévole,--qui, je crois, existe encore -et est retiré à Versailles,--passait les jours dans la lecture des -livres saints. C'était alors un vieillard de soixante-douze ans, haut de -taille, le regard vif et bienveillant, les dents belles. Profondément -religieux, il savait, quand il le voulait, redevenir un homme du monde; -et son langage, trempé aux plus pures sources de l'esprit français, -charmait les gens de qualité et les gens de science qui le fréquentaient -d'habitude. Célèbre par ses visions, plus célèbre par ses romans, et -entre autres par le _Diable amoureux_, qui est vraiment un -chef-d'oeuvre, il ralliait autour de lui l'estime, la curiosité, la -tendresse, l'admiration, c'est-à-dire tout ce qu'un homme peut envier -pour couronner le déclin de ses ans. C'eût été un heureux vieillard, si, -en face des désastres de son pays, il eût pu conserver ce rare et -précieux sang-froid, ce calme souverain, qui, dans tous les cas, n'est -que le partage de l'égoïsme ou de la philosophie,--deux termes synonymes -en temps de révolution. Par malheur, ou plutôt par bonheur (c'est comme -on veut l'entendre), Cazotte avait une âme impressionnable, généralement -imbue de l'amour de la patrie, vibrant à toutes ses gloires et à toutes -ses douleurs. Quoique sur le bord de la tombe, il n'avait pu voir -s'avancer les faucheurs révolutionnaires sans essayer de les combattre; -et de sa plume colorée, toujours jeune, emportée et brillante, il avait -aidé au succès du journal de son ami Pouteau, intitulé: _les Folies du -mois, journal à deux liards_. Pouteau était secrétaire de M. Arnaud de -Laporte, intendant de la Liste-civile. Il recevait les articles que -Cazotte lui envoyait de Pierry. - -Cette collaboration, anonyme du reste, comme toutes les collaborations à -cette époque, n'aurait pas suffi à compromettre le maire de Pierry, si, -après la journée du 10 août, les papiers de la Liste-civile n'eussent -été inventoriés, et si la correspondance tout entière de Cazotte ne fût -tombée, comme nous l'avons dit plus haut, entre les mains de ses ennemis -politiques. Ces lettres, qu'il avait l'habitude de dicter à sa fille -Elisabeth,--lettres d'ailleurs excessivement remarquables par la forme -et dont quelques-unes ont été publiées dans les journaux -d'alors,--contenaient l'expression sans voile de ses sentiments -royalistes. «O Paris! s'écriait-il, Paris! vaux-tu bien la peine qu'on -pleure sur toi! On voit quelquefois, dans le marais le plus infect, des -portions de gaz fixé que le soleil dore des plus brillantes couleurs du -prisme. Voilà ton image.» Il appelait les Jacobins les _Jacoquins_ et -disait: «Nous ne serons malheureusement délivrés de cette vermine que -par la vapeur de la poudre à canon.» - -Cazotte ignorait cette importante et funeste découverte. Sa fille et sa -femme, lorsqu'elles furent de retour à Pierry, tâchèrent de la lui -cacher; mais à leurs embrassements mêlés de larmes, à leurs transes -continuelles, surtout à leurs instances pour l'engager à fuir, à -s'expatrier, comme faisaient désespérément les derniers serviteurs de la -royauté, il devina une partie du danger qui le menaçait. - -Mais lui, mû par cette obstination douce des vieillards, il résista à -toutes les prières, disant que s'il devait mourir, il voulait mourir en -France, à son poste comme un soldat, à son autel comme un prêtre. - -Un jour cependant que son fils Scévole s'était joint à sa fille et à sa -femme pour le supplier de se rendre à leurs voeux, il parut un instant -ébranlé. Ses yeux se promenèrent avec attendrissement sur ces trois -fronts baignés de larmes; ses bras entourèrent ces trois têtes levées -vers lui; son coeur se prit à battre comme à l'heure des grandes -décisions. Il allait céder peut-être, lorsque, tout à coup, s'arrachant -à leurs embrassements, il ouvrit le livre des Machabées, et, comme saisi -d'une inspiration sainte, il lut d'une voix assurée et haute ce passage -où le vieil Eléazar repousse les propositions de ceux de ses amis qui -veulent le soustraire à la mort:--«Mais lui, considérant ce que -demandaient de lui un âge et une vieillesse si vénérables, et ces -cheveux blancs qui accompagnaient la grandeur de coeur qui lui était si -naturelle, et la vie innocente et sans tache qu'il avait menée depuis sa -jeunesse, il répondit: En mourant avec courage, je paraîtrai plus digne -de la vieillesse où je suis, et je laisserai aux jeunes gens un exemple -de courage et de patience, au lieu de chercher à conserver un petit -nombre de jours qui ne valent plus la peine d'être préservés.»--La -famille de Cazotte baissa la tête, car il lui semblait être en présence -du vieil Eléazar lui-même; et à partir de ce jour, il ne fut plus -question de fuite entre ces quatre croyants, qui tiraient leur règle de -conduite des exemples de l'Ecriture. - -Mais la vie n'était pas heureuse à Pierry. Si petit que fût ce village, -si peu d'importance que lui accordassent les dictionnaires -géographiques, il renfermait néanmoins assez de mécontents et d'exaltés -pour fournir un contingent à la révolte populaire. Cazotte était -bienfaisant, mais il était riche ou du moins aisé; il était honnête -homme, mais il aimait le roi et il allait à la messe; ces torts -prévalurent aux yeux de ses administrés, on ne considéra ni son âge ni -les services qu'il avait rendus dans ce coin de terre, on ne considéra -que l'INTÉRÊT GÉNÉRAL, un des cinq ou six grands mots élastiques avec -lesquels se justifient toutes les ingratitudes et tous les forfaits. -Dénoncé à Paris, dénoncé à Pierry, Cazotte ne pouvait éviter son sort. -Il attendait le malheur, le malheur ne se fit pas attendre. - -Un agent de la Commune, gros homme dont le nom est resté inconnu, fut -envoyé à Pierry. Il arriva le matin, suivi de quelques gendarmes et d'un -commissaire d'Epernay. Il trouva une maison calme, en fleurs; le -perroquet était sur son bâton; la négresse travaillait auprès d'une -fenêtre;--un petit chien bichon était couché auprès d'elle. L'agent -pénétra jusque dans le salon où étaient réunis Jacques Cazotte, sa -femme, son fils et sa fille. - ---Reconnaissez-vous ces lettres? demanda-t-il au vieillard. - ---Oui, monsieur, répondit celui-ci. - -Et apercevant le commissaire d'Epernay, qui cherchait à dissimuler sa -présence derrière les gendarmes, il le salua d'un sourire. - ---C'est bien; vous allez nous suivre, voici le mandat d'arrêt. - ---Monsieur s'écria Elisabeth, c'était moi qui écrivais pour mon père! - ---Eh bien! repartit l'agent étonné, je vous arrête avec lui. - -C'était là tout ce que demandait la noble fille. La mère sollicita la -même faveur, elle lui fut refusée; l'agent de la Commune n'était pas -venu pour faire tant d'heureux! - -On parcourut la maison, on saisit tous les papiers. La cour était -encombrée de gens du village qui venaient avec une curiosité bête chez -les uns, cruelle chez les autres, assister à l'arrestation de leur -maire. - -Après que les scellés eurent été mis partout, Cazotte, qui avait réuni -Elisabeth, Scévole et sa femme dans une suprême et douloureuse étreinte, -ordonna à Jacques, son cocher, d'atteler tout de suite les chevaux à la -voiture. On partit de Pierry à midi environ, et l'on arriva le lendemain -à Paris par la barrière Saint-Martin. Conduits immédiatement à -l'Hôtel-de-Ville, où se tenaient les séances permanentes du comité de -surveillance, le père et la fille, après avoir subi un interrogatoire -préalable, furent envoyés à la prison de l'Abbaye-Saint-Germain, pour y -attendre que leur procès fût instruit. - -Ce n'était pas seulement à Pierry, dans la Champagne, que s'exerçaient -ces arrestations; c'était sur tous les points de la France. Nous avons -voulu, par cette scène détachée du livre de la vie intime, montrer -comment cela se passait ordinairement. Le comité de surveillance s'était -hâté d'envelopper Paris et la province dans un vaste réseau de -proscription. C'est ainsi que Beaumarchais avait été arraché à ses -filles, l'abbé Sicard à ses élèves; c'est ainsi que des émissaires -nombreux parcouraient les campagnes et _recrutaient_ pour le compte du -nouveau Tribunal. - - - - -CHAPITRE IV. - - - - -I. - -PREMIÈRE AUDIENCE.--PREMIÈRE CONDAMNATION A MORT.--PREMIÈRE EXÉCUTION. - - -L'affaire Collenot fut portée le 20 août au jury de jugement. -L'assemblée était nombreuse et impatiente. Osselin présidait; de ses -cheveux arrangés avec art, de son linge aristocratique, de toute sa -personne enfin s'exhalaient des parfums que les sans-culottes ne -sentaient pas d'un bon nez. - -L'entrée de Collenot d'Angremont fut signalée par les murmures de -l'auditoire. On s'attendait à ce qu'il serait condamné, quoiqu'on ne sût -pas bien au juste quel était son crime; on voulait sa mort quoiqu'on -ignorât ce qu'il avait fait pour la mériter. Mais il fallait au peuple -une victime, n'importe laquelle,--et il aurait fait beau voir que -d'Angremont n'eût pas été coupable! - -En résumé, voici ce dont on l'accusait: il avait obéi aux ordres et aux -instructions du ministre Terrier-Monciel, en levant une sorte d'escouade -de police, destinée à surveiller les réunions politiques et à prévenir -les mouvements révolutionnaires. Cette bande d'espions avait des marques -distinctives: tous portaient une cocarde à flocons de rubans pâles, -qu'ils avaient une manière convenue de placer sur leur chapeau ou à leur -bras; ils étaient armés d'un bâton de forme particulière, appelé entre -eux _constitution_. - -L'imbécile rédacteur des _Révolutions de Paris_, Prudhomme, dans ce -style emphatique et atroce qu'on lui connaît, s'exprime de la manière -suivante sur d'Angremont et sur ses affidés: «Collenot, dit d'Angremont, -était petit-fils d'un geôlier de Dijon; il devint l'ami, le confident de -Médicis (Médicis, c'est le surnom que Prudhomme a inventé pour -Marie-Antoinette); son ministère consistait à enrôler des scélérats -exercés au métier de _brigands_, D'ASSASSINS, D'INCENDIAIRES. On en a -trouvé une liste énorme dans ses papiers; ce fait a été constaté par le -jury d'accusation: cette bande de sicaires était distribuée en brigades, -et disséminée dans tous les quartiers de la capitale. Le jour, leur -consigne était d'assister, soit aux séances de l'Assemblée nationale, -soit à celles des Jacobins, soit à ces séances populaires qui se -trouvaient au milieu des places publiques, et qu'on qualifiait du nom de -groupes. Ils y prêchaient le royalisme et l'_idolâtrie_, ils y -déclamaient contre les patriotes; et lorsque quelqu'un émettait -librement son opinion, l'ordre était de lui susciter une querelle, -d'appeler la force publique, de le faire conduire au corps-de-garde, -d'où il était transféré au bureau central des juges de paix: là, les -soldats de d'Angremont se faisaient reconnaître à certains signaux; le -juge-de-paix les relâchait et le patriote _était précipité dans les -cachots_...--La nuit, ces mêmes scélérats avaient la permission _de -voler et d'assassiner_ en détail; la plupart des vols et des meurtres -qui ont été commis pendant l'hiver ne proviennent que d'eux; et s'ils -n'ont pas été punis, c'est que les juges de paix étaient payés pour les -soustraire à la loi.» - -Ces exagérations, bien qu'elles portent en elles-mêmes leur ridicule, -furent cependant produites au Tribunal;--mais de ces vols, de ces -meurtres, on ne fournit aucune preuve. - -D'Angremont ne chercha pas d'ailleurs à atténuer ce que sa situation -avait de fâcheux et de contre-révolutionnaire. Il convint qu'il était un -excellent et fidèle royaliste, et qu'il avait de bons motifs de l'être, -ayant toujours reçu des bienfaits de la cour. Il avait été maître de -langues de Marie-Antoinette lorsqu'elle n'était que dauphine[6]. Plus -tard, il fut employé dans les bureaux de l'Hôtel-de-Ville par Joly, -ex-ministre de la justice, alors administrateur; et ce fut sur ces -entrefaites que Terrier-Monciel le chargea d'organiser l'escouade en -question. - - [6] Il avait aussi composé une _Grammaire française_, dont l'Assemblée - constituante avait agréé l'hommage. - -J'avoue que je cherche en vain là-dedans matière à culpabilité. Si -toutefois la reconnaissance et le dévouement sont des crimes, certes, -Collenot d'Angremont était criminel, bien criminel! - -Les papiers trouvés chez lui prouvèrent qu'il se faisait rendre compte -tous les soirs, par ses agents, des événements de la journée, et qu'il -en rédigeait ensuite trois notes: une pour Louis XVI, une pour -Terrier-Monciel et la dernière pour M. de Lieutaud, lieutenant de la -garde du roi. Collenot d'Angremont était, sinon le chef, du moins -l'instituteur et le payeur de cette bande, divisée en dix brigades;--les -brigadiers recevaient 10 livres par jour; les sous-brigadiers, 5 livres; -chaque homme, 2 livres 10 sols. - -Un grand nombre de témoins furent entendus: ils déposèrent de faits -insignifiants. En somme, c'était une affaire de police particulière, à -laquelle on donnait l'importance d'un complot. - -La mauvaise foi de Prudhomme est insigne dans son exposé que nous avons -transcrit. Il attribue à la bande de d'Angremont «la plupart des vols et -des assassinats qui ont eu lieu pendant l'hiver.» Or, la bande de -d'Angremont n'existait pas pendant l'hiver, non, plus que pendant le -printemps; elle comptait à peine UNE SEMAINE D'EXISTENCE au 10 août. -Voici les termes précis de l'acte d'accusation: «Louis-David Collenot, -dit d'Angremont, ci-devant secrétaire de l'administration de la garde -nationale, à la maison commune, convaincu d'embauchage et d'avoir fait -une levée d'hommes soldés et formés par brigades, _depuis le premier -août jusqu'au huit_, sans ordre d'aucune autorité constituée; et d'avoir -eu l'intention de former un complot tendant à troubler l'Etat dans une -guerre civile, en armant les citoyens les uns contre les autres.» - -Il est difficile, on en conviendra, de croire à une grande quantité de -vols et de meurtres de la part de ces brigades, surtout dans le court -espace _du premier au huit août_. - -Mais le Tribunal avait son siége fait. - -La liste des témoins étant épuisée, le défenseur officieux de Collenot -d'Angremont eut la parole. Ce défenseur (M. Julienne), dont le journal -de Gorsas lui-même constata les efforts et «les grands talents,» se -retrancha judicieusement dans l'incompétence du Tribunal pour juger le -délit de son client, lequel, ayant été arrêté le 8 août, ne devait pas -et ne pouvait pas, dit-il, être jugé par un jury désigné pour se -prononcer sur les attentats du 10. On ne l'écouta pas. - -Après une séance de trente-deux heures, sans désemparer, le jury déclara -que Collenot d'Angremont était coupable de conspiration contre l'Etat. -Le commissaire appliqua la loi, et le Tribunal prononça la peine de -mort, conformément aux art. 2 et 3 de la sect. 2 du tit. 1er de la -seconde partie du Code pénal. - ---Victime de la loi, dit Osselin, après le prononcé du jugement, que ne -peux-tu scruter les coeurs de tes juges, tu les trouverais pénétrés. -Marche à la mort avec courage; un sincère repentir est tout ce que la -nation réclame. - -D'Angremont ne fit qu'un pas du tribunal à l'échafaud. Pendant le -trajet, le peuple le força d'ôter la redingote nationale dont il était -revêtu. L'exécution eut lieu le soir de l'arrêt, le 21 août à dix -heures, aux flambeaux sur la place du Carrousel, récemment baptisée -place de la Réunion. Ce spectacle fut sinistre et menaçant. La foule -était immense, mais muette. C'était la première fois qu'elle voyait -appliquer la guillotine aux châtiments politiques; à partir de cette -nuit-là, le couperet allait avoir une opinion. Le règne du bourreau -était inauguré. - -Afin de ne pas égarer notre reconnaissance, empressons-nous de dire que -c'est à Manuel que nous devons une partie de ces dispositions -sanguinaires. Après avoir installé le Tribunal criminel, il s'était -empressé, le jour même, d'aller installer la guillotine en face des -Tuileries. - -Pendant trois jours, le peuple avait pu voir l'effrayante machine, -debout, et attendant une victime. Lorsque la tête du pauvre Collenot -d'Angremont fut tombée, le bourreau,--Charles-Henri Sanson, un homme de -cinquante ans, grand, avec une physionomie souriante,--fit mine de -vouloir démolir et remporter son échafaud. Mais ce n'était pas le compte -de la Commune de Paris. Manuel, qui avait assisté à l'exécution, -congédia le bourreau d'un signe; la guillotine fut déclarée _en -permanence_, comme l'Assemblée nationale. - -Manuel trouvait sans doute qu'elle remplaçait avec avantage,--en tant -que monument,--les statues dont il avait, quelques jours auparavant, -ordonné la destruction. - -Cet acte avait, par malheur, une autre signification, plus atroce, plus -calculée. La guillotine en permanence, cela voulait dire aux membres du -Tribunal:--On compte sur vous! - - Ce Collenot est sans doute le même dont il est parlé dans le tome - XXIII des _Mémoires secrets_: «27 juin 1783. Tout devient ressource et - moyen de fortune entre les mains d'un intrigant. C'est ainsi qu'un - aventurier, nommé Collenot, fils d'un bourreau, après avoir été - recruteur, s'est transformé en homme de lettres, en instituteur de la - jeunesse, et, profitant de l'engouement général pour les _Musées_, a - tenté d'en établir un; puis, ne pouvant réussir, a voulu s'associer à - celui de Paris, dans l'espoir de s'y pousser au premier rang par ses - cabales, et de faire plus facilement des dupes. Il a d'abord été - soutenu dans ce projet par l'abbé Cordier de Saint-Firmin; mais cet - honnête agent ayant reconnu l'indignité du candidat, bien loin de - travailler à son admission, s'est efforcé de lui ôter toute envie de - réussir en le démasquant aux yeux de ses confrères. Le sieur Collenot, - furieux, a soutenu que c'était une diffamation, et a traduit en - justice et au criminel l'abbé Cordier de Saint-Firmin, etc., etc.» - (Voir pages 31, 32, 33.) - - - - -II. - -ARNAUD DE LAPORTE.--UNE FEMME ASSOMMÉE. - - -Il y avait un brave homme dans le royaume, un homme que les pauvres -bénissaient et que les Jacobins eux-mêmes étaient forcés d'estimer; sa -vie privée offrait l'exemple de toutes les vertus; sa vie publique était -à l'abri de tout reproche; il était probe, franc, serviable, digne. -C'était M. de Laporte. Il n'avait qu'un tort,--tort irrémissible aux -yeux du Tribunal,--il était intendant de la Liste-civile. On trouva que -cela était assez pour l'envoyer à la mort. - -Le 22, entre neuf et dix heures du matin, il fut amené devant les juges. -Interrogé par le président, il déclara se nommer Arnaud de Laporte et -demeurer au pavillon de l'Infante, dans le château des Tuileries. - -Il entendit ensuite la lecture de l'acte d'accusation, par lequel il -était convaincu «d'avoir abusé des sommes immenses qui lui étaient -confiées en les employant pour fomenter un germe de guerre civile, et -amener par là le retour du despotisme.» - -Ces _sommes immenses_ se résumèrent, dans l'instruction, à quelques -centaines de francs pour frais d'affiches; à la subvention des _Folies -du mois_, journal à deux liards, qui paraissait depuis six mois -seulement, et à l'impression de quelques pamphlets royalistes. Pas -davantage. - -M. de Laporte embarrassa beaucoup le Tribunal par la netteté et la -justesse de ses réponses. Son procès dura près de quarante heures. -N'était l'échafaud qu'on n'osait faire chômer, on l'eût renvoyé -certainement des fins de l'accusation. Il s'attacha surtout à détruire -la force des preuves contenues dans différentes lettres surprises chez -lui, en faisant observer qu'elles étaient adressées à son secrétaire, et -qu'il ne pouvait pas répondre des faits particuliers. «Cependant, les -mémoires d'impressions de différents libelles et la reconnaissance de -l'imprimeur Valade, pour les sommes qui lui ont été délivrées, ne -laissant aucun doute sur l'existence des CRIMES dont M. Laporte est -accusé, le jury de jugement déclare qu'il croit à l'existence d'une -conjuration.» - -Son défenseur officieux, M. Julienne, tenta vainement d'intéresser -l'auditoire en faveur d'une existence toute de vertus et de bienfaits. -L'auditoire resta inflexible, comme il l'était resté pour Collenot -d'Angremont. - -M. de Laporte parut très-ému en entendant prononcer l'arrêt qui le -condamnait à avoir la tête tranchée. Il avait espéré jusque là dans -l'équité de ces hommes. Lorsqu'il fut revenu un peu à lui, il se tourna -vers le peuple, et prononça, d'un accent pénétré, les paroles suivantes: - ---Citoyens, puisse ma mort ramener le calme dans ma patrie et mettre un -terme aux dissensions intestines! Puisse l'arrêt qui m'ôte la vie être -le dernier jugement de ce tribunal! - -Un murmure unanime et désapprobateur couvrit cette dernière phrase. - ---Monsieur Laporte, dit Osselin, le tribunal pardonne à votre situation; -il respecte le malheur; mais il croit devoir vous observer que votre -jugement est prononcé par des hommes justes, qui auraient voulu vous -absoudre. - -Des hommes justes, Pepin-Dégrouhette, d'Aubigni et Coffinhal!... - -De l'aveu de tous les journaux, M. de Laporte montra ensuite beaucoup de -fermeté jusqu'au moment de son supplice, qui eut lieu le 24, dans la -soirée. Il eut la douleur de voir _assommer_ une femme qui, comblée de -ses bienfaits, suivait la charrette en s'écriant:--Voilà le plus honnête -homme du monde! Il ne put contenir ses larmes. Ameuté contre lui, le -peuple criait, en le menaçant:--Toutes tes créatures périront de même! - -Arrivé au pied de la guillotine, où il avait été accompagné par le curé -de Saint-Eustache, il recueillit ses forces et monta, sans être soutenu, -le fatal escalier. Ses derniers regards se dirigèrent vers les -Tuileries. - -La nouvelle de cette mort affecta vivement Louis XVI et la Reine, qui -s'étaient habitués à considérer Laporte plutôt comme un ami que comme un -serviteur. Condorcet eut, dans son journal, quelques paroles de pitié -pour cette tête vénérable, et il essaya à cette occasion de tourner les -esprits vers la clémence.--Stériles efforts! - - - - -III. - -TROISIÈME EXÉCUTION.--LE JOURNALISTE DE ROZOY. - - -De Rozoy est le premier homme de lettres que l'on ait condamné à mort -pour ses écrits. Il ouvre la marche des nombreux journalistes bâillonnés -par un gouvernement soi-disant libre et qui voulait toutes les -libertés,--excepté cependant la liberté de la presse, la liberté de la -parole, la liberté de l'opinion et quelques autres libertés. - -De Rozoy, tour à tour rédacteur de l'_Ami du Roi_ et de la _Gazette de -Paris_, avait mérité le surnom de _Stentor de la royauté_. La véhémence -de son style, l'éclat ardent de sa conviction, la témérité de sa -polémique, avaient fait de lui le premier champion de la cour. Les -Jacobins le haïssaient et le redoutaient d'autant plus qu'il leur avait -dérobé leurs propres armes afin de mieux les combattre, c'est-à-dire -leurs formes acerbes, leurs propos violents et leur tactique de -déconsidération personnelle. Il attaquait corps à corps ses adversaires, -et, après une lutte sanglante, il ne leur laissait pas même un haillon -d'honneur ou de probité pour se couvrir. C'était un maître journaliste, -d'ailleurs, qui regardait la dignité comme frivole en ce temps de guerre -civile, et qui ne voulait pas laisser aux feuilles des sans-culottes le -privilége de l'impertinence. Il jugeait que l'heure des civilités de -Fontenoy était passée, et que, dans l'étroit défilé où s'était placée la -monarchie, le meilleur parti pour elle était de chercher à se frayer un -passage, l'épée à la main! - -Aussi la _Gazette de Paris_, surtout vers les derniers temps, était-elle -devenue d'une lecture très-irritante pour les _patriotes_, qui ne se -faisaient pas faute d'imputer au roi lui-même les paroles souvent -imprudentes--il faut en convenir--de De Rozoy. La verte façon avec -laquelle il traitait le peuple occasionnait des soubresauts au parti -révolutionnaire. «Oh! la vile race, s'écriait-il en parlant de la -population parisienne, que celle dont on peut tout faire en la -nourrissant de papier, en l'amusant avec une cocarde, en lui donnant des -fêtes où l'on crie: _Vivent les brigands!_» - -De Rozoy ne traitait guère mieux l'Assemblée; on en jugera par cette -fable d'un très-bel et d'un très-fier accent, où il parle des _scélérats -du Manége_: - - -L'AIGLE ET LES CHARBONS DE FEU. - - Un aigle, un jour, du haut des cieux, - Aperçoit sur l'autel du plus puissant des dieux - Maintes victimes Immolées; - Il s'élance, et de chairs déjà demi-brûlées, - Pour régaler ses petits jouvenceaux, - L'imprudent en son nid emporte des morceaux. - Mais, par hasard, une braise enflammée - Tient à l'un des débris, et son feu dévorant - Brûle le nid et la race emplumée: - Aigle et petits, tout meurt, et tous en expirant - Maudissent, mais trop tard, le larcin sacrilége. - - Tremblez, tremblez, scélérats du Manége! - Des biens dérobés au clergé - Je vois sortir un feu qui ne pourra s'éteindre; - Monstres, le ciel enfin sera vengé: - Sa foudre est prête à vous atteindre! - -Les premiers Paris de De Rozoy portent fréquemment ce titre: _Honneur -français_; il y règne un souffle chevaleresque très-élevé. On sent que -le publiciste tient haut la tête et qu'il est dévoué à sa cause corps et -âme. Il est franc jusqu'aux extrêmes limites. Il appelle ouvertement -l'étranger au secours de Louis XVI,--comme dans son numéro du 6 juin, où -il adresse à ses abonnés l'avis suivant: «Un nouvel ordre de choses va -bientôt commencer: des souverains quittent leur capitale pour venir -délivrer le monarque, réduit à se voir prisonnier dans la sienne. Vers -la fin de ce mois, les nouvelles vont donc être du plus grand intérêt. -Je suis autorisé à annoncer que, dès que l'armée des princes sera entrée -en campagne, je recevrai très-exactement le bulletin de toutes ses -opérations; quand elles seront d'un intérêt pressant, ce bulletin _sera -écrit sur culasse d'un canon_, plutôt que de faire languir mon -impatience, qui n'est que celle de mes lecteurs réfléchie sur moi.» - -La _Gazette de Paris_, en effet, _réfléchissait_ fidèlement les -espérances et les inquiétudes du parti royaliste. C'est pourquoi le -numéro du 9 août,--qui fut le dernier,--renfermait l'expression la plus -complète du désespoir et du découragement. - -Voici comment s'exprimait De Rozoy: - -«Au moment où j'écris, toutes les hordes, soit celles qui délibèrent, -soit celles qui égorgent, écrivent, discutent, calomnient, aiguisent des -poignards, distribuent des cartouches, donnent des consignes, se -heurtent, se croisent, augmentent le tarif des délations, des crimes, -des libelles et des poisons. J'entends quelques êtres, tourmentés par -cette petite curiosité qui s'alimente par des récits, me demander des -_nouvelles_. Hommes trop futiles, ne sentez-vous pas que les dangers du -roi doivent vous faire oublier toute autre chose! - -»Au moment où j'écris, le jacobite et fanatique Condorcet fait le -rapport sur la question de la déchéance. Si les factieux osent prononcer -la déchéance, ils oseront juger le roi, et s'ils le jugent, il est -mort!--Mort!--Hélas! qui me répond de mon roi?... Lâches et insouciants -Parisiens, c'était pour vous que le vainqueur de Coutras et d'Ivry -disait: Si nous gagnons, vous serez des nôtres.» - -Les dernières lignes du dernier numéro de la _Gazette de Paris_ étaient -celles-ci: «Quels forfaits nouveaux le jour qui va suivre doit-il -éclairer?» - -Ces forfaits, nous les connaissons; ce sont ces _mélancoliques -événements_ dont parle Barère. - -Aussitôt le triomphe du peuple assuré, une bande de garnements, conduits -par Gorsas et quelques autres journalistes démagogues, se rua vers les -bureaux de la _Gazette de Paris_. On brisa les presses, on saccagea la -maison. On eût tué le journaliste comme on venait de tuer le journal; -mais de Rozoy s'était réfugié à Auteuil. Gorsas et ses autres confrères, -mus par un esprit de concurrence bien plutôt que par un sentiment de -patriotisme, durent se contenter d'écraser la plume, n'ayant pu broyer -le bras. - -Mais de Rozoy ne devait pas leur échapper longtemps. Il fut arrêté peu -de jours après à Auteuil, dans la maison de campagne où il s'était -réfugié, et on l'envoya grossir le nombre des prisonniers de -l'Abbaye-Saint-Germain.--Jourgniac de Saint-Méard, dans son _Agonie de -trente-huit heures_, a donné quelques détails sur l'arrivée et le séjour -de De Rozoy dans cette prison: - -«Le 23 août, dit-il, vers cinq heures du soir, on nous donna pour -compagnon d'infortune M. de Rozoy, rédacteur de la _Gazette de Paris_. -Aussitôt qu'il m'entendit nommer, il me dit, après les compliments -d'usage:--Ah! monsieur, que je suis heureux de vous trouver!... je vous -connais de réputation depuis longtemps... Permettez à un malheureux, -dont la dernière heure s'avance, d'épancher son coeur dans le vôtre.--Je -l'embrassai. Il me fit ensuite lire une lettre qu'il venait de recevoir -et par laquelle une de ses amies lui mandait: «Mon ami, préparez-vous à -la mort; vous êtes condamné à l'avance... Je m'arrache l'âme, mais vous -savez ce que je vous ai promis. Adieu.» - -«Pendant la lecture de cette lettre, continue Saint-Méard, je vis couler -des larmes de ses yeux; il la baisa plusieurs fois et je lui entendis -dire à demi-voix:--Hélas! elle en souffrira bien plus que moi!--Il se -coucha ensuite sur son lit; et, dégoûtés de parler des moyens qu'on -avait employés pour nous accuser et pour nous arrêter, nous nous -endormîmes. Dès la pointe du jour, de Rozoy composa un mémoire pour sa -justification, qui, quoiqu'écrit avec énergie et fort de choses, ne -produisit cependant aucun effet favorable.» - -La _Chronique de Paris_ insinue que lorsqu'on vint le chercher pour le -conduire au tribunal, de Rozoy manifesta une frayeur qu'il ne put céler, -et, que pour ne pas être entendu des gendarmes, il fit en latin cette -question aux prisonniers qu'il quittait:--_Credis ne de morte agere?_ -(Croyez-vous que cette affaire pourra me mener à la mort?) «La réponse -ambiguë qu'il reçut, ajoute la _Chronique_, lui fit percer le nuage de -l'avenir. Laporte était mort avec fermeté; il voulut, sinon l'imiter, au -moins _singer ses derniers moments_.» - -Les principaux chefs d'accusation portés contre lui étaient--qu'il avait -tenu un registre sur lequel les personnes qui désiraient, comme lui, le -rétablissement de l'ancien régime pouvaient se faire inscrire à toute -heure;--qu'il avait provoqué une convocation armée tendant à immoler les -patriotes,--et qu'il avait publié la _Gazette de Paris_, journal connu -par ses opinions _liberticides_. - -Selon Gorsas, les débats furent longs, embarrassés et fastidieux: «Ne -pouvant éluder la loi qui lui avait été lue, de Rozoy chercha à y -échapper par ses réponses métaphysiques qui firent faire d'étranges -voyages au président, qui, par complaisance, paraissait disposé à le -suivre d'un pôle à l'autre, si l'un des juges ne l'eût circonscrit dans -une sphère plus étroite, et ne l'eût ramené au point des questions en -l'interpelant de répondre catégoriquement et sans détours par -l'affirmative ou la négative.» - -On fit ensuite lecture à de Rozoy de plusieurs lettres à lui adressées -et prouvant suffisamment ses relations avec les émigrés et les -contre-révolutionnaires; une entr'autres, signée par quelques habitants -de Rennes, le félicitait de son rare courage à défendre la bonne cause: -«--Continuez, y était-il dit, à tenir une liste exacte des factieux qui -bouleversent l'empire; il n'est pas loin ce jour où le soleil de la -justice doit luire sur la France; tenez aussi registre des opprimés qui -marchent toujours, guidés par le panache du bon Henri.» - -Interpelé par le président de s'expliquer sur l'existence de ces -registres:--Je ne suis point responsable, répondit de Rozoy, des -diverses présomptions dont se sont investis à mon égard tels ou tels -individus. Etant sur le point de perdre la vie, je n'ai rien à -dissimuler; et, si j'avais eu jamais une liste de proscription, je le -déclarerais avec franchise, ne voulant pas emporter en mourant la haine -de mes concitoyens. - -Convaincu toutefois qu'il n'y avait plus d'espoir pour lui, il -interrompit la lecture des pièces et demanda à prononcer un discours -qu'il avait tracé sur le papier. Sa voix était calme et haute. Il -s'adressa tout-à-tour au peuple, au tribunal et aux jurés. Après avoir -combattu les principaux chefs d'accusation, il termina ainsi: - ---Les uns veulent une monarchie, les autres la constitution anglaise, -d'autres la république. Il ne me convient pas, en ce moment que je -n'appartiens plus à la terre, de juger les opinions des différents -partis. Il me suffira de dire que, connaissant les dangers qui -pourraient résulter d'une autre forme de gouvernement, j'ai pris -l'olivier à la main afin de prévenir autant que possible l'effusion du -sang français... On m'accuse d'avoir provoqué une convocation armée pour -venir interposer son autorité conciliatrice. C'est vrai. Mais je l'ai -fait dans l'intention d'arrêter le cours de l'anarchie et d'étouffer les -haines. - -Après une courte et insultante réplique de l'accusateur, le défenseur de -De Rozoy fut entendu. - -Par une coïncidence singulière, ce défenseur s'appelait Leroi. - -Il parla avec beaucoup d'éloquence; mais à quoi sert l'éloquence contre -la conviction? Le moment terrible approcha. Le jury était aux -opinions... De Rozoy, malgré les divers sentiments qui l'agitaient, -conserva tout son sang-froid. Il entendit sans émotion l'arrêt qui le -condamnait à la peine de mort. Après avoir prononcé cet arrêt, le -président lui témoigna ses regrets qu'il n'eût pas employé ses talents -pour la cause de la liberté. Le commissaire national lui tint un langage -à peu près semblable. De Rozoy ne répondit rien. Seulement, en se -retirant, il salua le Tribunal. - -Lorsque le greffier se rendit à la Conciergerie pour lui lire sa -sentence, il l'écouta tranquillement. Ensuite, il écrivit deux lettres, -l'une au Tribunal où il s'offrait pour l'expérience de la transfusion du -sang, et demandait qu'on fît passer le sien dans les veines d'un -vieillard. «De cette façon, disait-il, mon trépas pourra être utile au -genre humain.» On comprend que cette proposition fut repoussée par les -juges. L'autre lettre, adressée à madame ***, celle qui l'avait averti -de la condamnation probable, se terminait par ces mots: «--Il eût été -beau, pour un royaliste comme moi, de mourir hier, le jour de la -Saint-Louis[7]!» - - [7] Cette dame ne survécut pas au trépas de De Rozoy; elle mourut de - douleur quelques jours après. - -Il fut conduit au supplice le 26 vers neuf heures du soir. Un journal a -prétendu qu'il était à demi-mort lorsqu'il reçut l'accolade de l'acier. -C'est une erreur. La vérité est qu'en sortant de prison, il trébucha et -se donna un coup si violent à la tête qu'il tomba en faiblesse. On fut -obligé de le monter dans la charrette. Mais, pendant le trajet, il -reprit ses sens, et, étant arrivé au pied de l'échafaud, il s'y élança -avec la plus grande rapidité. - -Les gazettes, contre lesquelles il s'était déchaîné pendant sa vie, se -déchaînèrent contre lui après sa mort. Mille outrages furent vomis sur -son tombeau. On fouilla son passé, sa jeunesse, même son enfance; on -l'accusa d'avoir volé une montre, de s'être fait le proxénète de quelque -hauts ecclésiastiques, et d'avoir emprunté jusqu'à son nom et son titre. -On railla même sa mort et on essaya sans pudeur de diminuer son -courage:--«_Courage factice, sans doute_, dit le _Moniteur_;»--«_fermeté -feinte_,» ajoute Gorsas. Tout ce qu'il y avait de rage et de basse -rancune contenues dans l'âme des journalistes s'exhala au pied de cet -échafaud, pour se mêler aux malédictions stupides d'un peuple égaré. - -Déjà trois victimes, mortes au nom de la liberté! - -Ah! qu'il avait bien raison, de Rozoy, de s'écrier quelques jours avant -sa mise en accusation: «Quoi! vous annoncez une liberté qui doit faire -le bonheur du monde, et, pour forcer d'y croire, vous êtes réduits à -forger des chaînes, à multiplier des cachots pour ceux à qui la -conscience, ce premier bienfait de la divinité, dit malgré vous que -cette liberté n'est qu'une illusion et peut-être qu'un poison funeste! -Vous m'annoncez _avant tout_ la liberté; et ce que je vois déjà, moi, -_avant tout_, ce sont des milliers de victimes entassées dans des -prisons, au nom de ce que vous nommez liberté. Ah! tigres, n'espérez pas -me séduire! Vous avez changé ma patrie, mais vous ne changerez pas mon -coeur; il est comme la nature: elle saura survivre aux ruines dont vous -l'avez couverte, comme survivront dans mon coeur tant d'objets ou sacrés -ou chéris, dont votre orgueil ou votre lâcheté ne pouvait pardonner, -soit au génie, soit à la bienfaisance, l'ensemble aussi durable que -glorieux!» - -De Rozoy était petit et marqué de la petite vérole. - - - - -IV. - -PREMIER ACQUITTEMENT. - - -Un juge avait manqué au procès de De Rozoy. Vilain d'Aubigni, qu'une -dénonciation récente venait de signaler comme un des dilapidateurs du -Garde-Meuble, s'était dérobé par la fuite à la clameur publique. Il fut -remplacé par le nommé Jaillant. - -Après avoir fait tomber trois têtes, le Tribunal crut avoir acquis le -droit de déployer un peu d'humanité. Le premier coquin qui lui fut -amené, il l'acquitta. - -Ce coquin était le sieur d'Ossonville, qui cumulait les fonctions de -limonadier avec celles d'officier de paix de la section de -Bonne-Nouvelle. Accusé de complicité avec Collenot d'Angremont, sur les -listes duquel son nom se trouvait inscrit en première ligne, et prévenu -d'enrôlements contre-révolutionnaires, il comparut le 26. Sa défense fut -marquée au sceau de la bassesse et de la duplicité. Il convint -qu'effectivement il avait eu communication verbale du plan de -d'Angremont, et qu'il l'avait cru d'abord utile au bien public, parce -qu'il pensait que ce plan émanait du maire et de la municipalité; mais -que, détrompé plus tard, il avait feint, en sa qualité d'officier de -paix, d'être tout entier à d'Angremont pour mieux pénétrer ses projets. - ---Mon intention, dit-il, n'était point de le servir réellement, mais -bien d'obtenir sa confiance par des services apparents, _afin de me -rendre son dénonciateur_. - -En présence d'un pareil drôle, les juges se trouvèrent à leur aise; ils -commençaient à se lasser de ne voir, depuis quelques jours, que des -hommes ouverts, distingués et justes. Ils se montrèrent remplis de -prévenance pour cet espion de bas étage, ils l'écoutèrent avec bonté, -l'approuvèrent en de certains moments, et l'excusèrent dans d'autres. -Evidemment il y avait eu méprise dans son arrestation; sa place n'était -pas parmi ceux dont on voulait se débarrasser,--l'erreur était -grossière, palpable! - -On l'acquitta avec empressement. - -Ce fut, à cette occasion, une fête dans l'auditoire et sur les bancs des -jurés. Le peuple se livra à d'enthousiastes démonstrations, et si ce -n'eût été l'heure avancée,--il était trois heures du matin,--on aurait -certainement promené d'Ossonville en triomphe dans les rues de Paris. - -La République utilisa plus tard les petits talents de cet honnête -citoyen; il devint agent _secret_ du comité de sûreté générale, et se -fit remarquer par d'importantes captures; il arrêta un peu tout le -monde, ses protecteurs comme ses ennemis: il mit la main sur le collet -d'Henriot, de Villate, de Babeuf, d'Amar, etc., jusqu'au jour où il fut -lui-même arrêté et incarcéré dans la prison qui lui convenait le -mieux--à la Bourbe. - -D'Ossonville s'est toujours montré fier du lustre éclatant répandu sur -son _innocence_ par le Tribunal criminel. Dans un mémoire justificatif, -adressé à _ses concitoyens_ et publié dans l'an IV, il évoque avec -orgueil ce souvenir: «Comme officier de paix au 10 août, écrit-il, j'ai -été traduit devant le tribunal institué à cette époque pour juger les -faits relatifs à cette journée; j'ai été acquitté _aux acclamations du -peuple_, et certes ce TRIBUNAL EN VALANT BIEN UN AUTRE![8]» - - [8] _D'Ossonville à ses concitoyens, en réponse aux mille et une - calomnies débitées et imprimées contre lui._ Imprimerie de Laurent - aîné, rue d'Argenteuil, 211. - -On nous permettra de ne pas être entièrement de l'avis de M. l'agent -secret. - -Du reste, d'Ossonville n'avait guère de motifs de se vanter de son -acquittement. Le premier enthousiasme évaporé, il y eut une sorte de -réaction contre lui, ce qui ne surprendra personne. Il avait semé la -délation, il ne récolta que le mépris. Deux mois après son procès, -quelques honnêtes gens--il y en avait encore--demandèrent son renvoi de -la section Bonne-Nouvelle, alléguant qu'il _affectait de se montrer dans -son café pour braver les patriotes_. Après une longue et mûre discussion -en assemblée générale, on arrêta à l'unanimité que d'Ossonville et sa -famille seraient tenus sous huit jours de sortir de la section, «afin -d'éviter les malheurs qui pourraient résulter de son odieuse conduite.» -Tels sont les termes du procès-verbal. - -Sénart, autre agent secret du Comité de sûreté générale, a consacré dans -ses _Mémoires_ posthumes un long panégyrique à Jean-Baptiste -d'Ossonville. Ce petit service de confrère à confrère paraîtra tout -naturel lorsqu'on saura que d'Ossonville avait été investi, par -testament, de la propriété des _Mémoires_ de Sénart. Il les vendit, en -1823, à M. Alexis Dumesnil, qui les publia l'année suivante. - - - - -V. - -ÉPISODE.--POMPE FUNÈBRE EN L'HONNEUR DES CITOYENS MORTS LE 10 AOUT. - - -Nous avons dit que le procès de d'Ossonville s'était terminé vers les -trois heures du matin. On était alors au dimanche 27, jour fixé pour la -pompe funèbre ordonnée en l'honneur des citoyens tués au château des -Tuileries. Le Tribunal criminel avait été convoqué pour cette solennité, -où il devait occuper la première place; en conséquence, il suspendit ses -travaux et se rendit à la Maison commune, d'où le cortége se mit en -route. - -Une gravure des _Révolutions de Paris_ (nº 164) a conservé la -physionomie de cette fête nationale, qui ne produisit pas l'impression -de terreur qu'on en attendait. Le sarcophage des victimes était traîné -lentement par des boeufs, à la manière antique, et suivi d'un groupe de -fédérés, tenant leurs sabres nus, entrelacés de branches de chêne. -Venait ensuite la statue de la loi, armée d'un glaive;--puis le Tribunal -du 17 août, en tête de tous les tribunaux, dont la bannière portait -cette inscription: _Si les tyrans ont des assassins, le peuple a des -lois vengeresses._ - -Une pyramide revêtue de serge noire couvrait le grand bassin des -Tuileries; des parfums brûlaient sur des trépieds. Une tribune aux -harangues était placée entre l'amphithéâtre, occupé par les députés et -les magistrats, et l'orchestre, rempli d'un grand nombre de musiciens -sous le commandement de Gossec. Après une marche funèbre, composition -belle et savante, Chénier monta à cette tribune et y prononça un -discours très-applaudi, dont le peuple lui-même vota immédiatement -l'impression. - -Néanmoins, les journaux ne furent pas contents de cette fête; ils ne -furent pas contents surtout de l'attitude du peuple: «Cette cérémonie -lugubre, et dont le sujet devait tour à tour inspirer le recueillement -de la tristesse et une sainte indignation contre les auteurs du massacre -dont on célébrait la commémoration, ne produisit pas généralement cet -effet sur la foule des spectateurs. Dans le cortége, le crêpe était à -tous les bras, mais le deuil n'était point sur tous les visages. Un air -de dissipation, et même une joie bruyante, contrastaient d'une manière -beaucoup trop marquée avec les symboles de la douleur et en détruisaient -l'illusion.» - -Pour compléter les documents relatifs à cette Pompe funèbre, nous devons -citer une pièce très-singulière, extraite des registres de la section -Poissonnière. Le curé de Saint-Laurent avait écrit à la section, en -l'invitant à un service qui devait être célébré pour le repos des âmes -des malheureux morts à la journée du 10 août. Voici la réponse que la -section fit au curé, par l'organe de son président: - -«Il a été fait lecture d'une lettre de M. le curé de Saint-Laurent, qui -invite l'assemblée à assister à un service pour nos frères morts le 10 -août dernier. L'assemblée, persuadée qu'il est temps enfin de parler le -langage de la raison, a arrêté qu'il lui serait fait la réponse -suivante: - -«Les martyrs de la liberté, nos braves frères morts pour la patrie le 10 -août, n'ont pas besoin, monsieur, d'être excusés ni recommandés auprès -d'un Dieu juste, bon et clément. Le sang qu'ils ont versé pour la patrie -efface toutes leurs fautes et leur donne _des droits_ aux bienfaits de -la Divinité. - -»Quoi! nous! nous irions prier Dieu de ne point condamner nos frères au -supplice du feu? Ce serait l'outrager, le calomnier; ce serait lui dire -qu'il est le plus féroce, le plus absurde, le plus ridicule de tous les -êtres. - -»Dieu est juste, monsieur; par conséquent, nos frères jouissent d'un -bonheur parfait, que rien ne pourra troubler. Les mauvais citoyens -peuvent seuls en douter. - -»Montrez-nous sur vos autels les glorieuses victimes de la liberté, -couronnées de fleurs, occupant la place de saint Crépin et de saint -Cucufin. Substituez les chants de la liberté aux _absurdes_ cantiques -attribués à ce féroce David, à ce monstre couronné, le Néron des -Hébreux, alors nous nous réunirons à vous, et nous célébrerons ensemble -le Dieu qui grava dans le coeur de l'homme l'instinct et l'amour de la -liberté. - -»DEV..., _président_. - -»TAB..., _secrétaire_.» - -L'abandon du culte suit toujours la dépravation du peuple. Ce que la -liberté a de plus pressé à faire, c'est de détruire la religion et de -mettre l'homme en demeure de n'obéir qu'à sa seule raison,--la raison -humaine! Cette lettre, écrite à côté d'un exemplaire du _Dictionnaire -philosophique_, n'est que le prélude des profanations de Notre-Dame et -de Saint-Etienne-du-Mont, des danses à l'église Saint-Eustache et des -dîners dans le choeur de St-Gervais. - - - - -VI. - -ENCORE VILAIN D'AUBIGNI.--PROCÈS DE M. DE MONTMORIN.--MURMURES DU -PEUPLE. - - -Rentrés au Palais-de-Justice, les membres du Tribunal apprirent que -Vilain d'Aubigni, ayant eu l'impudence de se montrer à Paris, en plein -jour, avait été arrêté et conduit immédiatement à la Force. Nous -reverrons plusieurs fois ce misérable, et toujours il se présentera à -nous chargé du poids de quelque nouvelle inculpation de vol. - -L'instruction du procès de M. de Montmorin, parent du ministre de ce -nom, commença le 28 et se termina le 31. M. de Montmorin, comme les -autres, était accusé d'avoir coopéré à la conjuration du 10 août; on -avait trouvé dans ses papiers un plan écrit entièrement de sa main. Il -parut devant la première section du Tribunal, présidée par Osselin, et -détourna avec une habileté extrême la plupart des charges qui pesaient -sur lui. C'était un homme de cour et un homme d'esprit. Il avait aussi -beaucoup de fortune, ce qui, d'après les bruits qui coururent, ne fut -pas tout-à-fait indifférent à quelques juges. - -Il importe, en effet, que l'on sache que la corruption ne resta pas -étrangère à ce procès, afin d'expliquer l'étrange indulgence dont se -sentit soudainement atteint le Tribunal pour un _ci-devant_ aussi -prononcé que M. de Montmorin. On a parlé de dix mille livres en or -comptées à Pepin-Dégrouhette. Le commissaire national Bottot,--ceci est -plus évident,--fut arrêté quelques jours après «sous la prévention -d'avoir influencé et provoqué le jugement qui a acquitté le sieur -Montmorin.» - -Les termes de ce jugement sont dérisoires et trahissent l'embarras des -fripons qui le rédigèrent: «Louis-Victoire-Hippolyte-Luce de Montmorin, -natif de Fontainebleau, âgé d'environ trente ans, prévenu d'avoir écrit -un projet de contre-révolution dont l'effet a éclaté le 10 août, -convaincu d'en être l'auteur, _mais de ne pas l'avoir fait méchamment et -à dessein de nuire_, est acquitté de l'accusation portée contre lui, -avec ordre d'être mis sur-le-champ en liberté, et son écrou rayé de tous -les registres où il se trouverait.» - -Pouvait-on montrer plus d'effronterie et de sottise! Convaincu d'avoir -conspiré, _mais de ne pas l'avoir fait méchamment et à dessein de -nuire_!... - -Cet arrêt fut rendu dans la nuit du 31 août. - -Le peuple, qui n'avait pas reçu d'argent, lui, ne comprit pas la -conduite du Tribunal, et fit entendre de violents murmures. - ---Vous l'acquittez aujourd'hui, s'écria un citoyen, et dans quinze jours -il nous fera égorger! - ---Oui! oui! - ---A mort le Montmorin! à mort! - -L'indignation était à son comble, et il en fût résulté de funestes -effets, si Osselin, prenant la parole, n'eût fait valoir l'empire des -lois. Il rétablit à peu près le calme en déclarant qu'il se chargeait de -conduire lui-même M. de Montmorin dans les prisons de la Conciergerie et -de le faire écrouer de nouveau, _au nom du peuple_, en attendant qu'on -vérifiât son procès. - -A cette condition seulement, le peuple consentait à se retirer. - -Mais le coup était frappé, et, à partir de ce jour, le tribunal du 17 -août ne fit plus que déchoir dans l'opinion publique. - -Un motif qui avait contribué puissamment à l'irritation du peuple, c'est -qu'au moment où l'on déchargeait M. de Montmorin de toute inculpation, -le bruit se répandait dans l'auditoire de l'évasion du prince de Poix, -évasion favorisée, disait-on, moyennant une forte somme, par les soins -de Marat et de Sergent. - -Pareillement, à la même heure, Manuel recevait de Beaumarchais une -rançon de trente mille livres, et celui-ci sortait de l'Abbaye, où il -avait été enfermé depuis quelques jours. - -Ainsi, de tous côtés, l'or domptait les républicains, relâchait leurs -principes, suspendait leurs haines. Quelques millions de plus, et l'on -aurait eu raison de la Terreur! Mais la France n'était pas assez riche -pour se racheter du fer des assassins. - - - - -VII. - -LE CHARRETIER DE VAUGIRARD. - - -Ce même Manuel, ouvrant une croisée de l'Hôtel-de-Ville, aperçut sur -l'échafaud dressé place de Grève un malheureux qui subissait la peine de -l'exposition. Cet homme que la foule invectivait, comme c'est -l'habitude, était condamné à douze ans de gêne, pour je ne sais quel -délit. Il était mal embouché: c'était un charretier de Vaugirard. -Exaspéré par les cris de la multitude, il répondit par des injures aux -injures qu'on lui adressait; il cria:--Vive le roi! vive la reine! vive -Lafayette! au diable la nation! - -Pierre Manuel vit un contre-révolutionnaire dans ce charretier. Il -accourut avec colère et en appela à la vindicte de la loi; il présenta -cet homme comme un émissaire du despotisme qui cherchait à fomenter une -sédition et à rallumer la guerre civile. Il le fit délier et il obtint -de le conduire lui-même à la Conciergerie; puis il fit prévenir le -Tribunal qu'il reviendrait à cinq heures pour lui dénoncer un _grand -attentat_. - -A cinq heures, en effet,--et pendant qu'on jugeait Backmann, le -major-général des Suisses,--Manuel arriva, suivi d'un grand concours de -peuple et assisté de plusieurs témoins. Il remit le charretier de -Vaugirard entre les mains des juges, en leur confiant le soin de le -punir. - -L'affaire ne fut pas longue. Le Tribunal, enchanté de pouvoir prendre -une revanche de sa mansuétude des jours précédents, condamna à mort, -séance tenante, le charretier Jean Julien.--Vous étiez condamné à un -esclavage de dix ans, lui dit Osselin; un esclavage de dix ans, pour un -Français, est une mort continuelle. Et le lendemain matin, 2 septembre, -le pauvre diable fut envoyé sur la place du Carrousel, où il expia son -prétendu crime. - -Un homme pour lequel je n'ai pas assez de boue quand je rencontre son -nom sous ma plume,--Prudhomme,--a essayé de rattacher cette exécution -aux massacres de septembre. Il _inventa_ une révélation de ce Jean -Julien, et expliqua de la sorte, à sa manière, les actes horribles de -souveraineté populaire qui ensanglantèrent pendant trois jours les -prisons. Nous donnons ce monument de folie stupide, qui fait lever les -épaules quand il ne soulève pas le coeur d'indignation. - -«Voici, dit Prudhomme, la conspiration que ce criminel, prêt à être -supplicié, révéla, comme pour se venger par des menaces qui n'étaient -que trop fondées. Vers le milieu de la nuit, à un signal convenu, toutes -les prisons de Paris _devaient s'ouvrir_ à la fois; les prévenus étaient -armés, en sortant, avec les fusils et autres instruments meurtriers que -nous avons laissé le temps aux aristocrates de cacher; les cachots de la -Force étaient garnis de munitions à cet effet. Le château de Bicêtre, -_aussi malfaisant que celui des Tuileries_, vomissait à la même heure -tout ce qu'il renferme dans ses galbanums de plus déterminés brigands. -On n'oubliait pas non plus de relaxer les prêtres, _presque tous chargés -d'or_, et déposés à Saint-Lazare, au séminaire de Saint-Firmin, à celui -de Saint-Sulpice, au couvent des Carmes-Déchaussés et ailleurs. - -»Ces _hordes de démons_ en liberté, grossies de tous les aristocrates -tapis au fond de leurs hôtels, commençaient par s'emparer des postes -principaux et de leurs canons, faisaient main-basse sur les sentinelles -et les patrouilles, et _mettaient le feu dans cinq à six quartiers à la -fois_, pour faire une diversion nécessaire au grand projet de délivrer -Louis XVI et sa famille. La Lamballe, la Tourzel, et autres femmes -incarcérées eussent été rendues aussitôt à leur bonne maîtresse. Une -armée de royalistes _qu'on aurait vus sortir de dessous les pavés_ eût -protégé l'évasion rapide du prince et sa jonction, à Verdun ou Longwy, -avec Brunswick, Frédéric et François.» - -L'esprit reste confondu en présence de telles énormités! - -L'ignoble pamphlétaire part ensuite de là pour expliquer et justifier la -conduite du peuple en ces circonstances; il le fait en lignes -blasphématrices que nous devons transcrire, malgré la juste répugnance -que nous en avons: «Le peuple, qui, comme Dieu, voit tout, est présent -partout, et _sans la permission duquel rien n'arrive ici-bas_, n'eut pas -plutôt connaissance de cette conspiration, qu'il prit le parti extrême, -MAIS SEUL CONVENABLE, de prévenir les horreurs qu'on lui préparait et de -se montrer sans miséricorde envers des gens qui n'en eussent point eu -pour lui.» - -Jean Julien condamné,--on revint au procès de Backmann, qui -s'instruisait devant la deuxième section du Tribunal. - - - - -VIII. - -BACKMANN, MAJOR-GÉNÉRAL DES SUISSES.--ON VOIT COMMENCER LES MASSACRES DE -SEPTEMBRE. - - -Il est à remarquer que ce Tribunal populaire, institué _surtout_ pour -juger les Suisses, n'en avait encore jugé aucun depuis son installation; -Backmann fut le premier qui vint s'asseoir sur ses bancs; ce fut aussi -le dernier; on trouva plus commode et plus expéditif d'égorger ceux qui -restaient,--dans ces épouvantables journées des 2, 3, 4 et 5 septembre -où nous allons entrer. - -Interrogé sur ses nom, prénoms, âge et lieu de domicile, il -répondit:--Je m'appelle Jacques-Joseph-Antoine Léger-Backmann; je suis -né en Suisse, dans le canton de Glaris; je suis âgé de cinquante-neuf -ans; je sers depuis mon jeune âge, et je demeure ordinairement à Paris, -rue Verte, faubourg Saint-Honoré. - -LE PRÉSIDENT.--Vous allez entendre la lecture de l'acte d'accusation -dressé contre vous. - -Réal se leva alors, et de cette voix un peu aigre qu'on lui connaissait, -il accusa Backmann d'avoir usé de son influence auprès de ses soldats -pour les engager à tirer sur le peuple, et particulièrement sur les -citoyens armés de piques. Il le représenta comme un homme ayant toujours -manifesté des principes contraires à la Révolution, et il ajouta,--car -l'accusation d'avoir repoussé la force par la force eût été -ridicule,--qu'on le _soupçonnait violemment_ (textuel) d'avoir ordonné -le feu qui avait été exécuté dans les escaliers du château. - -En terminant, Réal annonça que Backmann et les autres Suisses qui -étaient entre les mains de la justice, avaient fait une protestation par -laquelle ils déclinaient la juridiction du Tribunal, prétendant qu'ils -ne devaient être jugés que par leur nation.--Cette difficulté occupa les -juges pendant quelques instants.--Le commissaire national était d'avis -de passer outre; mais Julienne, défenseur officieux, fit observer avec -raison qu'il était de la loyauté du peuple français d'en référer à -l'Assemblée nationale, «attendu, dit-il, qu'en ce moment les Français -qui voyagent en Suisse sont peut-être retenus comme otages et le seront -sans doute jusqu'au moment où l'on aura appris le résultat de ce qui se -passe à Paris.» - -Le Tribunal se fût probablement rendu à cette excellente observation, -sans une lettre de Danton qui arriva sur ces entrefaites,--lettre -autocratique et portant en substance: «Qu'il y avait lieu de croire que -le peuple, dont les droits avaient été si longtemps méconnus, ne serait -plus dans le cas de se faire justice lui-même, devant l'attendre de ses -représentants et de ses juges.» C'était de la menace et de la -compression; cela voulait dire: Hâtez-vous, sinon nous ferons faire -votre besogne par le peuple! cela annonçait enfin les massacres de -septembre. - -Cette lettre décida le Tribunal, qui, pour la forme seulement, se retira -en la chambre du conseil pour délibérer, et conclut en se déclarant -compétent. - -L'interrogatoire fut insignifiant, et il ne fut pas difficile à Backmann -d'y répondre d'une manière précise et sensée. - ---Depuis quelque temps, dit le président, les Suisses, accoutumés -autrefois à une discipline exacte, paraissaient abandonnés à eux-mêmes; -ils fréquentaient les cabarets de la rue St-Nicaise et de la rue de -Rohan, se tenant ordinairement sous le bras et pris de boisson, au grand -scandale des citoyens voisins. - ---J'ai fait, répondit Backmann, tout ce qui dépendait de moi pour -maintenir l'ordre; il y avait des têtes qui n'étaient pas saines, ce -n'est pas ma faute. - -LE PRÉSIDENT.--N'avez-vous pas, dans la nuit du 9 au 10, fait verser de -la poudre à canon dans l'eau-de-vie qui fut distribuée à vos soldats? - -BACKMANN.--C'est une calomnie et une absurdité. - -Depuis quelques heures, un bruit inusité se faisait entendre autour du -Tribunal. Les juges n'en paraissaient pas émus. Ce bruit croissait à -chaque instant et laissait deviner une foule furieuse. Les juges -demeuraient assis sur leurs siéges; seul, l'auditoire avait vidé la -salle dès les premières rumeurs. Bientôt des cris déchirants partirent -de la cour et des prisons de la Conciergerie. Les juges devinrent un peu -plus pâles, mais l'interrogatoire continua; il continua pendant une -heure de cet horrible tumulte fait de supplications, de blasphêmes, de -portes enfoncées, de sanglots et de râles. Une telle scène ne manquait -pas de majesté sinistre. Tout-à-coup, un grand nombre de gens armés se -précipitent dans l'enceinte du Tribunal.--C'est le jour des vengeances -du peuple! s'écrient-ils; livrez-nous l'accusé! livrez-nous Backmann! - -C'était le jour des vengeances du peuple, en effet. Le peuple venait de -massacrer une vingtaine de détenus, dont les cadavres gisaient dans la -cour du Palais-de-Justice; maintenant, c'était dans la salle même du -tribunal qu'il venait réclamer sa proie. On a toujours supposé avec -raison que cette démarche avait été conseillée par les ordonnateurs de -Septembre, qui craignaient sans doute que les juges n'eussent pas le -courage de condamner Backmann. - -L'apparition de ces hommes inondés de sang jeta l'effroi dans l'âme des -soldats suisses, qu'on avait fait sortir de la Conciergerie pour déposer -dans le procès de leur major. Ils se tapirent dans tous les coins, se -blottirent sous les bancs, derrière les juges et les jurés. Backmann -seul conserva le plus grand sang-froid: aucune altération ne parut sur -son visage; il devait cependant être fatigué, car depuis trente-six -heures que durait l'audience il n'avait pris aucun repos. Il descendit -avec calme de son fauteuil et s'avança jusqu'à la barre, comme pour dire -aux assassins qui le réclamaient:--Me voilà! vous pouvez me frapper. Ce -courage les impressionna. Le président profita de ce moment d'hésitation -pour les exhorter à respecter la loi et l'accusé placé sous son glaive. -La foule l'écouta en silence, et lorsqu'il eut fini, elle sortit sans -insister[9]. - - [9] Voir à la fin du volume le récit de l'accusation Réal. - -Backmann remonta sur son fauteuil, les Suisses relevèrent la tête et -puis le corps, l'ordre se rétablit autant qu'il pouvait se rétablir. -Mais le major s'aperçut bientôt que cet incident avait eu l'effet qu'on -avait désiré, celui d'accélérer la procédure et de forcer par la terreur -le jury à sacrifier une nouvelle victime. Déclaré coupable sur tous les -points, Backmann entendit prononcer sa sentence au bruit des massacres -qui recommençaient au dehors. La charrette de l'exécuteur l'attendait à -la porte. Il ne sortit du Tribunal que pour aller à l'échafaud.--Ma mort -sera vengée! dit-il en s'adressant au peuple. Backmann était enveloppé -de son grand manteau rouge, brodé d'or. - -Cette hâtive besogne terminée, les membres du Tribunal se séparèrent en -désordre; leur office devenait tout à fait inutile, du moins pour le -moment. Il était petit jour, et c'était l'aurore du 3 septembre qui -venait de luire. D'ailleurs, aux guichets des principales prisons, -d'autres tribunaux venaient de s'installer, et ceux-ci s'appelaient les -_Tribunaux souverains du peuple_! - - - - -CHAPITRE V. - - - - -I. - -TRIBUNAUX SOUVERAINS DU PEUPLE. - - -Il est, dans notre histoire, cinq ou six dates effrayantes qui se -dressent, semblables à des poteaux, comme pour indiquer les -trébuchements de la civilisation et qui justifient presque les omissions -du père Loriquet. Les 2, 3 et 4 septembre 1792 appartiennent à ces dates -particulières devant lesquelles la peinture, le roman et le théâtre -reculent épouvantés. Tragédie ignoble, dont les actes ne se passent que -dans des cachots à peine éclairés par la torche et par l'acier, -l'_expédition des prisons_, comme on l'a appelée honnêtement, est, avec -la Saint-Barthélemy, une de nos plus grandes hontes nationales. -Vainement ceux qui placent la loi politique au-dessus de la loi morale -(et de ceux-là il n'en est que trop, par malheur!) ont plusieurs fois -tenté de présenter ces massacres sous un côté supportable, -compréhensible; il y a quelque chose en nous qui repousse jusqu'à la -simple atténuation de tels crimes. Là où l'humanité disparaît, le -patriotisme n'est plus qu'un exécrable mot. - -Nous avons moins à nous occuper de ces massacres que des tribunaux qui -les ordonnèrent et qui les sanctionnèrent. On sait que la prison de -l'Abbaye-Saint-Germain, située encore aujourd'hui rue Sainte-Marguerite, -fut la première par laquelle on commença. Après avoir égorgé--sans -jugement--dans la cour dite abbatiale une vingtaine de prêtres, la -multitude, prise d'un singulier scrupule, imagina d'établir au greffe de -l'Abbaye un _Tribunal du Peuple_, chargé de donner une apparence de -justice à ces sinistres représailles. L'ancien huissier Maillard fut élu -président par acclamation; il s'adjoignit douze individus pris au hasard -autour de lui. Deux d'entre eux étaient en tablier et en veste. -Quelques-uns des noms de ces juges ont été conservés: le fruitier -Rativeau, Bernier, l'aubergiste, Bouvier, compagnon chapelier, Poirier. -Ils s'assirent à une table sur laquelle on fit apporter, en outre du -registre d'écrou, quelques pipes, quelques bouteilles et un seul verre -pour tout le monde. C'était le 2 septembre au soir. - -Cent trente victimes environ furent livrées aux massacreurs par ce -tribunal dérisoire; quelques détenus furent réclamés par leur section; -d'autres surent exciter la compassion des juges ou réveiller en eux -quelques sentiments d'humanité. C'est à ces ressuscités que nous devons -de connaître la physionomie caverneuse du tribunal de l'Abbaye et les -semblants de formes judiciaires qui furent employées à l'égard de -quelques-uns.--M. Jourgniac de Saint-Méard, particulièrement, a tracé un -vif tableau de l'interrogatoire qu'il eut à subir; son _Agonie de -trente-huit heures_, qui a eu un nombre incalculable d'éditions, est -trop connue pour que nous en détachions quelques passages; il faut -d'ailleurs la lire tout entière en songeant qu'elle fut publiée peu de -temps après les journées de septembre, et qu'elle reçut l'approbation de -Marat. La relation de l'abbé Sicard et celle de la marquise de -Fausse-Lendry jettent également d'horribles lueurs sur ces événements. -Nous n'indiquons là et nous ne voulons indiquer que les récits des -témoins oculaires, car ce n'est qu'aux témoins oculaires qu'il convient -de se fier en ces monstrueuses circonstances. - -Pour ces motifs, nous donnerons accueil dans ces pages à une narration -très émouvante de Mme d'Hautefeuille (Anna-Marie) rédigée sur les -lettres de Mlle Cazotte elle-même. On se rappelle les détails de -l'arrestation de l'honnête et aimable vieillard. Sa fille avait obtenu -la permission d'être enfermée, non avec lui, mais dans la même prison; -elle le voyait plusieurs fois par jour. Lorsqu'arriva l'heure des -massacres et que le tribunal populaire se fut installé au greffe, elle -se mit aux aguets, écoutant avec anxiété retentir un à un les noms des -détenus. - -«Maillard venait de lire sur le registre d'écrou le nom de Jacques -Cazotte. - -»--Jacques Cazotte! - -»A ce cri répété deux fois par une voix de stentor, un cri terrible a -retenti dans les cloîtres supérieurs. - -»Une jeune fille descend précipitamment les marches de l'escalier, elle -traverse la foule comme un nageur intrépide fend les flots; elle pousse -les uns, elle glisse à travers les autres, se fraie un passage de gré, -de force ou d'adresse; elle arrive, pâle, échevelée, palpitante, au -moment où Maillard, après avoir rapidement parcouru l'écrou, venait de -dire froidement: - -»--A la Force! - -»On sait que c'était l'expression convenue pour désigner les victimes -aux assommeurs. - -»La porte s'ouvrait déjà. Deux assassins ont saisi Cazotte et vont -l'entraîner au dehors. - -»--Mon père! mon père! s'écria la jeune fille; c'est mon père! Vous -n'arriverez à lui qu'après m'avoir percé le coeur. - -»Et, se précipitant vers lui, de ses bras Elisabeth étreint le vieillard -et le tient embrassé, tandis que, sa belle tête tournée vers les -bourreaux, elle semble défier leur férocité par un élan sublime. - -»Ce mouvement imprévu avait rendu les bourreaux immobiles; ils -écoutaient avec surprise et curiosité. - -»--Voici du nouveau, dit une voix; et du dehors on s'approcha. - -»Le vieillard regardait sa fille avec un indicible amour, la serrait -dans ses bras, baisait ses longs cheveux répandus autour d'elle, et puis -levait ses yeux au ciel comme pour le remercier de lui avoir encore -permis d'embrasser sa noble fille. - -»--Ange, lui disait-il, charme de ma vieillesse, ange de mes derniers -jours, adieu! Vis pour consoler ta mère; va, va, _Zabeth_, laisse-moi. - -»--Non, non, je ne te quitte point, et je mourrai là, sur ton sein, si -je ne puis te sauver! - -»Et la jeune fille s'attachait plus étroitement encore à lui, cherchant -à le couvrir de son corps. - -»--C'est un aristocrate! cria Maillard d'une voix enrouée; emmenez-le. - -»--C'est un vieillard sans force et sans défense, reprit la jeune fille; -voyez ses cheveux blancs, vous ne pouvez pas lui faire du mal! Non, non, -c'est impossible, épargnez mon père, mon bon père! - -»Ici un homme au bonnet rouge baissa son sabre et s'appuya sur la -poignée en faisant ployer la lame; il semblait incertain. - -»Au dehors, les bourreaux s'étaient arrêtés, plusieurs même s'étaient -approchés de la porte; ils écoutaient cette enfant. Les accents de sa -voix remuaient leurs coeurs farouches; son appel à des sentiments qui -vivaient encore en eux à leur insu, les subjuguait. Quand elle eut fini -de parler, haletante, épuisée, l'un dit: - -»--Mais ça m'a l'air de braves gens, ça; pourquoi leur faire du mal? - -»Ces mots opérèrent une réaction. - -»--Le peuple français n'en veut qu'aux méchants et aux traîtres; il -respecte les braves gens! dit l'homme au bonnet rouge; citoyen Maillard, -un sauf-conduit pour ce bon vieux et pour sa fille. - -»--Mais j'ai lu l'écrou, criait toujours Maillard; ce sont des -aristocrates endiablés, vous dis-je! ce sont des conspirateurs! - -»--Allons donc! cette jeunesse, ça ne s'occupe pas des affaires; c'est -une brave fille qui aime bien son vieux père. - -»--Eh! non, s'écria Maillard; si on les écoutait tous, on n'en finirait -pas; faites-la remonter et conduisez son père _à la Force_. - -»--Non! non! - -»--Si! - -»Elisabeth se sentait mourir en voyant renouveler cette sanglante -discussion; elle se pressa de nouveau sur son père, qui lui disait: - -»--Va, va, laisse-moi mourir, retire-toi. - -»--Jamais! répondit-elle.» - -(Les lettres de Mlle Cazotte nous apprennent qu'il s'écoula plus de DEUX -HEURES dans ces terribles débats...) - -«Alors l'homme au bonnet rouge, qui désirait accorder les différents -avis: - -»--Ecoutez-moi, petite citoyenne; pour convaincre le citoyen Maillard du -civisme de vos sentiments, venez trinquer au salut de la nation et criez -avec moi: Vive la liberté! l'égalité ou la mort! - -»De sa main sanglante, il lui tendit un verre dans lequel les égorgeurs -se désaltéraient chacun à leur tour. - -»Elisabeth prit le verre: - -»--Oui, je vais boire, dit-elle en détournant les yeux. - -»Elle tendit sa main pour qu'on lui versât du vin, mais sans cesser -d'entourer son père avec son autre bras, car elle craignait que cette -proposition ne fût une ruse pour l'éloigner de lui. - -»--Allons, reprit l'homme, après avoir versé; vive la liberté, l'égalité -ou la mort! - -»--Vive la liberté, l'égalité ou la mort! répéta la pauvre enfant; et -portant le verre à ses lèvres, elle le vida d'un seul trait. - -»Il y eut une acclamation générale; les hommes qui l'environnaient -s'écrièrent: - -»--Il faut les porter en triomphe! Ils méritent les honneurs du -triomphe! - -»Alors tous les spectateurs, hommes et femmes, se mirent sur deux haies; -on apporta deux escabeaux sur lesquels on fit asseoir le père et la -fille, et l'on choisit quatre hommes pour les porter. Ceux-ci, les -élevant à la hauteur de leurs épaules, les emportèrent hors de la cour -de l'Abbaye, aux applaudissements unanimes. - -»--Place à la vieillesse et à la vertu! s'écriait l'un. - -»--Honneur à l'innocence et la beauté! - -»Un fiacre venait d'amener de nouveaux prisonniers; on y fait monter -Cazotte et sa fille; deux hommes montent avec eux et le cortége se met -en marche au trot de deux chevaux, suivi d'une foule qui criait sans -relâche: - -«--Vive la nation! à bas les aristocrates, les prêtres et les -conspirateurs!» - -Ce fut ainsi qu'on arriva rue Thévenot, où était venue loger Mme -Cazotte. Elisabeth, jusque là si courageuse et si forte, tomba évanouie -dans les bras de sa mère. - -D'affreuses convulsions succédèrent à cet évanouissement, et l'on dut -craindre pendant plusieurs jours pour sa vie... - -M. Michelet, dans l'étrange patois de son _Histoire de la Révolution -française_ (t. IV), a raconté différemment cette touchante aventure: «Il -y avait, dit-il, à l'Abbaye, une fille charmante, Mlle Cazotte, qui s'y -était enfermée avec son père. Cazotte, le spirituel visionnaire, auteur -d'opéras-comiques, _n'en était pas moins_ très-aristocrate, et il y -avait contre lui et ses fils des preuves écrites très-graves. Il n'y -avait pas beaucoup de chances qu'on pût le sauver. Maillard accorda à la -jeune demoiselle _la faveur d'assister au jugement et au massacre_ (la -faveur d'assister au massacre!), de circuler librement. Cette fille -courageuse en profita pour capter la faveur des meurtriers; elle les -gagna, les charma, _conquit leur coeur_, et quand son père parut, il ne -trouva plus personne qui voulût le tuer.» - -Cette manière lâchée de raconter un des plus beaux traits de notre -histoire, et cette mauvaise grâce à reconnaître l'héroïsme chez les -royalistes, se retrouvent à chaque ligne dans l'historien des écoles. - -Une autre jeune demoiselle, non moins dévouée et non moins courageuse -qu'Elisabeth Cazotte, obtint également la grâce de son père. C'était -Mlle de Sombreuil, fille du gouverneur des Invalides. On a prétendu que -les bourreaux avaient mis à leur clémence une abominable condition, en -la forçant de boire un verre de sang humain; on a même ajouté qu'il en -était resté à Mlle de Sombreuil un tremblement convulsif jusqu'à la fin -de ses jours. J'avoue que j'hésite à adopter cette fable monstrueuse, -que rien,--du moins à ma connaissance,--ne paraît justifier; et je -préfère à tous égards m'en rapporter à la version d'un contemporain -habituellement bien renseigné, qui a raconté dans ses plus grands -détails le dramatique épisode de Mlle de Sombreuil. Selon lui, c'est -autant au zèle d'un simple particulier qu'aux supplications de sa fille -que le gouverneur des Invalides dut d'avoir la vie sauve. Ce particulier -s'appelait Grappin; «et ce nom, dit Roussel, mérite de passer à la -postérité.» Ce n'était qu'un simple agriculteur de Bourgogne, marié et -père d'une nombreuse famille; une spéculation sur les vins l'avait -conduit à Paris, où il résidait depuis quelques mois seulement. - -M. Granier de Cassagnac, dans sa récente _Histoire du Directoire_, croit -devoir ranger Grappin parmi les juges du tribunal de l'Abbaye. «Grappin, -dit-il, domicilié dans la section des Postes, fut envoyé avec un homme -de coeur nommé Bachelard, à l'Abbaye, pendant les massacres, pour -réclamer deux prisonniers au nom de sa section. Arrivé à l'Abbaye, -Grappin s'installa auprès de Maillard et jugea avec lui les prisonniers, -ainsi que le constate un certificat délivré à Grappin par Maillard et -portant que Grappin l'avait aidé pendant soixante-trois heures à faire -justice au nom du peuple.» Ces lignes, empruntées par M. Granier de -Cassagnac à l'ouvrage de Maton de la Varenne, intitulé: _Histoire -particulière des événements qui se sont passés en France dans l'année -1792_, etc., ne me semblent pas porter le cachet de la vérité. Ainsi, il -me paraît évident que Maton de la Varenne a confondu Grappin avec les -scélérats de la horde de Maillard, tandis qu'au contraire il est prouvé -que ce brave homme a sauvé, à l'Abbaye, soixante à soixante-dix -personnes, parmi lesquelles M. Valroland, maréchal-de-camp, deux juges -de paix et douze femmes. Ensuite, il n'est pas du tout démontré que -Grappin ait siégé au Tribunal souverain du peuple; les douze juges -étaient installés et avaient déjà prononcé sur le sort de plusieurs -détenus lorsqu'il arriva à la prison. Laissons raconter le fait par -Alexis Roussel: «La section du _Contrat social_ avait nommé huit de ses -sectionnaires pour se transporter à l'Abbaye et réclamer deux -prisonniers. Grappin était un des huit députés. Arrivés à la prison, on -demande les deux détenus; on ne les connaît pas; on parcourt toutes les -chambres, tous les cachots; recherches inutiles! On les appelle par -leurs noms, personne ne répond. Cependant on est certain qu'ils ont été -conduits à l'Abbaye et qu'ils n'en ont pas été retirés. Grappin allait -partir avec la députation, lorsque le concierge lui dit de ne pas se -désespérer et le conduit dans une salle échappée à ses perquisitions. -Là, le concierge fait mettre tous les prisonniers en rang, et il -commençait l'appel, lorsqu'un jeune homme qui essayait de se sauver par -une cheminée tombe criblé de coups de fusil. Le bruit de cette fusillade -met tout en rumeur et fait fuir le concierge, qui ferme la porte sur lui -et laisse Grappin confondu avec les nombreux prisonniers voués à la -mort.» - -Ce jeune homme qui essayait de se sauver par une cheminée, c'était M. de -Maussabré, que l'on avait arrêté quelques jours auparavant chez Mme -Dubarry, où il s'était caché derrière un lit. En apprenant cette -tentative d'évasion, Maillard avait ordonné, comme une chose toute -naturelle, que l'on tirât sur lui quelques coups de pistolet ou que l'on -allumât de la paille. Cet incident était survenu pendant -l'interrogatoire de Jourgniac de Saint-Méard.--Voilà donc l'alibi de -Grappin parfaitement posé jusque-là. - -Bientôt son uniforme de garde national, sur lequel pendait son sabre, le -fit reconnaître du guichetier. Dès qu'il se vit libre, il s'inquiéta de -ses collègues de la section; mais ils étaient partis, emmenant avec eux -les deux individus qu'ils étaient enfin parvenus à retrouver. Grappin, -n'ayant plus rien à faire, allait quitter l'Abbaye lorsqu'il rencontra -les assommeurs qui conduisaient devant le tribunal M. le comte de -Sombreuil et sa fille. Il s'arrêta. L'aspect de cette jeune personne, -tenant son père enlacé et ne le quittant que pour s'humilier devant les -juges; la contenance digne du vieux militaire, tout cela l'émut -profondément. Il voulut rester spectateur de ce débat. - -L'interrogatoire fut court. Convaincu de conspiration, M. de Sombreuil -lut son arrêt dans les yeux de Rativeau, Bernier, Poirier et consorts. -Sur un signe de Maillard, on se disposa à l'entraîner hors de la _salle -d'audience_.--Prenez ma vie! s'écriait mademoiselle de Sombreuil, mais -sauvez mon père!--Les assommeurs faisaient la sourde oreille, et leurs -mains tachées de sang continuaient de s'imprimer sur le collet du -vieillard, lorsque Grappin s'avance près du tribunal et demande à -adresser une question à M. de Sombreuil; les juges s'étonnent, mais son -double caractère de garde national et de délégué de section leur impose; -ils accèdent à sa proposition.--Avez-vous quitté votre poste dans -la journée du 10 août? demande Grappin au gouverneur des -Invalides.--Pourquoi aurais-je déserté l'hôtel confié à ma garde? répond -celui-ci en relevant la tête; hélas! je n'ai contre moi que des -dénonciations surprises par mes ennemis à la crédulité d'un petit nombre -d'invalides. - -Mlle de Sombreuil joignait ses mains vers Grappin comme vers un ange -apparu soudainement. - ---Il importe, dit-il en s'adressant au tribunal, que ces faits soient -éclaircis; en conséquence, je demande que l'exécution soit suspendue et -que des commissaires soient envoyés à l'hôtel des Invalides pour -s'assurer de la vérité. Les juges consultent du regard le président. -Maillard murmure; une quarantaine d'accusés ont déjà trouvé grâce devant -lui pour divers motifs; les tueurs s'impatientent. Néanmoins, intimidé -sans doute par le ferme accent de Grappin, il expédie l'ordre; on part. -Pendant ce temps, M. de Sombreuil est enfermé avec sa fille dans un -cabinet, sous la garde de quelques hommes du peuple. Les commissaires -rapportent une lettre du major des invalides, qui confirme les -déclarations du gouverneur; pourtant Maillard ne la trouve pas -suffisante et déclare qu'il passe outre; déjà le mot fatal: _A la -Force!_ a couru sur ses lèvres et sur celles des juges.--Non! s'écrie -Grappin, vous ne prononcerez pas un jugement inique; les vieux -défenseurs de la patrie sont incapables de trahir la vérité! Ordonnez, -je pars avec quatre nouveaux commissaires que vous nommerez; nous irons -aux Invalides et nous en rapporterons des témoignages dignes de -croyance. - -Cette fois encore, le tribunal dut se rendre aux suggestions -chaleureuses de ce brave citoyen. Grappin se met en route à trois heures -et demie du matin; il arrive avec les quatre commissaires chez le major, -qui était couché; il le réveille, il le force à se lever, il lui dit -qu'une minute de retard peut compromettre les jours de M. de Sombreuil. -Le major descend et fait battre le tambour; huit cents invalides sont -sous les armes. C'est encore Grappin qui va les haranguer:--Amis! leur -crie-t-il, que ceux qui ont des dénonciations à faire contre leur -gouverneur passent de ce côté; que ceux qui n'ont rien à dire passent de -l'autre. Dix à douze dénonciateurs s'ébranlent et en entraînent jusqu'à -cent cinquante. Grappin frémit. Heureusement une dispute vient à -s'élever entre les deux camps: ceux qui tiennent pour M. de Sombreuil -conspuent les autres; Grappin rappelle avec vivacité les services rendus -par le gouverneur, sa bravoure, sa loyauté, son attachement pour ses -frères d'armes. Après avoir convaincu les bourreaux de l'Abbaye, il -était impossible que Grappin échouât auprès de quelques vieux militaires -abusés. Bientôt il a la satisfaction de voir le nombre des dénonciateurs -diminuer à chaque minute:--résiste-t-on jamais à l'éloquence d'un -honnête homme exalté par l'amour de la justice!--ceux qui restent -n'articulent que des accusations vagues, des ouï-dire qui ne peuvent -être d'aucun poids dans la balance du tribunal. Grappin remercie le -major et retourne à la prison avec les quatre commissaires, dont le -témoignage lui est acquis. - -Forcé dans ses derniers retranchements, Maillard ne put refuser plus -longtemps l'acquittement de M. de Sombreuil. Ce fut Grappin lui-même qui -alla annoncer sa délivrance au vieillard, que les plus anxieuses -incertitudes dévoraient depuis plusieurs heures, et qui confondait ses -larmes avec celles de sa fille. Il les prit tous les deux par la main et -leur fit franchir le guichet funèbre.--C'est un brave officier! C'est un -bon père de famille! dit-il en les présentant à la populace. - -On pourrait croire qu'après cet acte de dévouement, Grappin se tint pour -satisfait. Point du tout. Pendant le court espace de temps qu'il avait -été par mégarde enfermé avec les prisonniers, il avait promis à huit -d'entre eux d'aller engager leurs sections à les faire réclamer; il -rentra à l'Abbaye pour prendre leurs lettres et, montant en voiture, il -se rendit dans les sections indiquées. Partout il eut le bonheur de -réussir; des commissaires furent immédiatement envoyés auprès de -Maillard pour réclamer leurs sectionnaires. Il était temps: l'un d'eux, -M. Cahier, se trouvait en présence du tribunal; il était si certain de -sa mort qu'il avait donné déjà sa montre à l'un des juges, et qu'il -s'écriait avec des sanglots:--Adieu, ma femme! Adieu, mes enfants! - -Nous ne voulons tenir compte que des faits principaux appartenant à -l'histoire et appuyés du nom et du témoignage des personnes qui ont -figuré dans ces lugubres scènes. Nougaret et Roussel citent beaucoup -d'autres traits en faveur de Grappin; mais comme ces traits ne nous -semblent pas revêtus d'un égal sceau d'authenticité, nous nous -abstiendrons de les mettre sous les yeux de nos lecteurs. Nous estimons -d'ailleurs sa part assez belle, et nous le tenons d'autant mieux pour un -brave homme, qu'il ne connaissait aucun des individus qui lui durent la -vie; l'humanité fut son unique mobile.--Il est assez difficile, après -cela, de concilier toutes ces allées et venues avec les fonctions de -juge que lui attribuent Maton de la Varenne et l'auteur de l'_Histoire -du Directoire_. Venu à l'Abbaye bien après que Maillard eut fait choix -de ses douze acolytes, pourquoi lui eût-on offert une place au tribunal; -et d'un autre côté, de quel besoin eût été ce juge volant, toujours par -monts et par vaux, tout à l'heure aux Invalides et maintenant dans les -sections? De _ce qu'il a aidé Maillard à faire la justice_, selon les -termes du certificat délivré par celui-ci, faut-il conclure qu'il s'est -assis à ses côtés et a rendu des arrêts de mort? Le contraire a été -démontré d'une façon victorieuse. Ranger Grappin parmi les juges de -l'Abbaye, c'est donc commettre une erreur doublement criante. - -Il faut croire plutôt que, comme tant d'autres, il se fit délivrer cette -attestation afin d'avoir entre les mains une preuve de civisme à opposer -à ses ennemis. Les massacres de septembre avaient donné une grande -importance à Maillard, et pendant longtemps, un grand nombre de -personnes recherchèrent sa protection. Même il est permis de croire que -le remords était entré dans l'âme de l'ex-huissier, car jusqu'à l'heure -de sa fin, arrivée après la chute des chefs terroristes, il ne cessa -d'entourer de sa sollicitude une des personnes échappées malgré lui aux -mailles sanglantes de son tribunal, M. de Saint-Méard, dont le nom s'est -déjà trouvé sous notre plume.--Quoi qu'il en soit, le certificat de -Maillard n'empêcha pas Grappin, après la loi des suspects, d'être -incarcéré à la Bourbe. La fatalité républicaine voulut qu'il y -rencontrât Mlle de Sombreuil et son père; ils l'accueillirent avec les -plus grandes marques de reconnaissance. M. de Sombreuil avait l'habitude -de dire à sa fille en le désignant:--Si cet honnête homme n'était pas -marié, je ne voudrais pas que tu eusses d'autre époux. - -Quittons le tribunal souverain de l'Abbaye pour le tribunal souverain de -la Force. L'un valut l'autre. Dans la soirée du 2 septembre, Germain -Truchon, surnommé dans les rues de Paris la _Grande-Barbe_, se présenta -chez le concierge et organisa, avec quelques officiers municipaux, -Michonis, Dangers, Monneuse, un tribunal en tout pareil à celui de -l'Abbaye-Saint-Germain. Les mêmes formalités y furent suivies: on y -employa les mêmes semblants d'humanité: à l'Abbaye on envoyait les gens -_à la Force_; à la Force on les envoya _à l'Abbaye_, ce qui signifiait à -la mort. Plus de cent cinquante personnes furent condamnées et -massacrées; le sang coulait jusque dans la rue des Ballets. Au seuil de -la grande porte de la prison, le pied sur la borne, le pinceau en main, -on affirme que le célèbre David retraçait le dernier moment des victimes -et s'applaudissait d'une occasion si précieuse de _surprendre à la -nature son secret_.--Pétion essaya, dit-on, de faire cesser ce carnage: -s'étant rendu à la Force, il arracha de leur siége deux membres de la -Commune en écharpe; mais à peine fut-il sorti que ces scélérats -rentrèrent et continuèrent leurs fonctions. - -Le 3, Hébert et Lullier vinrent se joindre aux complices de Truchon. -Lullier, l'accusateur, n'avait plus rien à faire au tribunal du 17 août, -il cherchait de l'occupation. Ce fut devant ces deux scélérats que -comparut Mme de Lamballe. On sait à quels supplices ils dévouèrent cette -femme courageuse, qui pouvait se sauver en faisant le serment de haïr le -roi et la royauté, et qui aima mieux périr en criant: Vive Louis XVI! -«Sur cette parole, raconte Rétif de la Bretonne, elle reçut d'un faux -Marseillais (un Piémontais soldé par l'Autriche pour augmenter le -désordre parmi nous) le premier coup de sabre dans le ventre, montée -qu'elle était sur un _açervas_ de mourants et de morts; elle fut -déchirée, _ex-viscérée_; sa tête fut sciée, lavée, frisée et portée, -dit-on, au bout d'une pique, sous les fenêtres du Temple.» - -On se tromperait toutefois en supposant que personne n'échappa à cette -boucherie. Naturellement, le voleur d'Aubigni fut un de ceux qui eurent -la vie sauve. Le contraire eut étonné trop de monde. «J'étais à la Force -lors de cette affreuse journée, dit-il dans le mémoire que nous avons -cité déjà, et je devais être égorgé. Des ordres avaient été donnés _ad -hoc_, et je ne dus mon salut qu'à l'adresse et à la prévoyance d'un -gendarme. Les satellites qui devaient me massacrer tinrent le sabre -levé, pendant huit heures, sur le sein de la dame Bauls, femme du -concierge de cette prison.» Quelques jours auparavant, Marat était venu -visiter d'Aubigni dans sa chambre et lui avait promis de s'intéresser à -son sort. - -A Bicêtre, on se rendit avec sept canons traînés à bras qui furent -rangés en batterie devant le château. Le libraire Louis-Ange Pitou, qui -s'est trouvé mêlé à presque tous les événements de la révolution, et qui -a laissé des notes souvent précieuses, donne les détails suivants sur -cette expédition: «Le chef des égorgeurs, qui conduisit la troupe à -Bicêtre, était un parricide natif d'Angers, nommé Musquinet de la Pagne; -il avait été enfermé pendant plusieurs années dans les cachots -souterrains de cette prison. Le concierge, qui l'avait connu, voulant -faire une barrière de son corps aux prisonniers, fut la première victime -de ce monstre.» - -Nous retrouverons plusieurs fois ce Musquinet, que l'on fera maire du -Havre en récompense de ses exploits, et que le Tribunal révolutionnaire -condamnera à mort en avril 1794.--A Bicêtre, comme à la Force et à -l'Abbaye, le registre des écrous fut apporté, et un tribunal s'installa, -au nom du peuple, dans la salle du greffe. Il y eut peu de graciés; on -poussa la barbarie jusqu'à égorger une trentaine de petits malheureux -enfermés par correction: des enfants! Tous les corps amoncelés dans un -coin de la cour furent portés au cimetière par les exécuteurs eux-mêmes, -et brûlés dans des lits de chaux vive. - -La Conciergerie eut également ses juges, parmi lesquels il faut ranger -le journaliste Gorsas. On tua M. de Montmorin, qui en fut pour l'argent -jeté à ses premiers juges; on tua aussi tout ce qui restait des Suisses, -ce qui diminua considérablement la future besogne du Tribunal du 17 -août, et ce qui aurait dû même la rendre complétement inutile. - -On se contenta de l'appel nominal au couvent des Carmes de la rue de -Vaugirard, où la boucherie fut dirigée par Maillard (pendant un -entr'acte de l'Abbaye) et par un de ses affidés, Mamain. Il ne paraît -point non plus qu'il y ait eu de juges au couvent Saint-Firmin, aux -Bernardins du quai Saint-Bernard, à la Salpêtrière, etc. - -Que ceux qui désirent avoir une idée des horreurs commises dans ces -derniers endroits, consultent l'édition originale de la _Semaine -nocturne_, par Rétif de la Bretonne, appendice aux _Nuits de Paris_; -plus tard, Rétif dut mettre des cartons à la _Semaine_, par ordre de -l'autorité supérieure. Ce fut lors de l'expédition des Bernardins que -cet auteur fut témoin auditif d'un trait «que j'ai sans doute seul -remarqué,» écrit-il. La bande des massacreurs passait tumultueusement -sous ses fenêtres en criant: Vive la nation! Un des tueurs, poussant -l'enthousiasme du crime jusqu'au vertige, s'écria: _Vive la -mort!_--Mieux que beaucoup de pages, ce mot affreux peint l'état des -esprits dans les journées de septembre 1792. - -Les massacres durèrent quatre jours, au milieu de la première cité de -l'Europe, «sans que ses autorités eussent cherché à y mettre le moindre -obstacle, fait remarquer un écrivain. Pendant que des monstres à figures -repoussantes, gorgés de vin et couverts de sang, faisaient une hécatombe -d'une portion du genre humain, l'Assemblée Nationale rendait quelques -lois insignifiantes, le corps électoral élisait ses députés à la -Convention, les assemblées de sections enrôlaient pour l'armée, les -tribunaux dictaient leurs jugements, les employés travaillaient dans -leurs bureaux, les agioteurs étaient au Perron, les oisifs au café, les -promeneurs aux Tuileries, les curieux partout. A la Chaussée-d'Antin, on -parlait des scènes horribles qui se passaient dans les prisons, comme -d'un événement qui aurait eu lieu à Constantinople ou à Moscou. Voilà -Paris.» - -On a plusieurs fois, à la Convention nationale, agité cette question, à -savoir si l'on ferait le procès aux septembriseurs ou si l'on passerait -l'éponge sur leurs crimes. Il y eut des décrets pour et contre, selon -que chaque faction était en force. «En 1793, raconte Ange Pitou, la -Gironde ayant ordonné une enquête, un fédéré de Marseille, nommé Nevoc, -pâle et tremblant la fièvre, monta à la tribune des Jacobins et tint ce -discours, que j'ai copié dans le temps, sous la dictée de l'orateur:--On -nous menace aujourd'hui pour avoir obéi aux ordres du peuple; _oui, j'en -ai tué vingt, je ne le cache pas!_ Mais on m'a dit que je faisais bien; -vous me l'avez ordonné et je réclame votre appui.--Il s'adressait en ce -moment à Robespierre, à Billaud-Varenne, à Marat et à tous les -administrateurs. La société se leva en masse et leur jura de les sauver -tous ou de périr.» Ce ne fut pas tout; le 8 février, la société dite des -_Défenseurs de la République_, composée en majeure partie des assassins -des prisons, osa se présenter à la barre de la Convention, et par -l'organe d'un de ses membres, eut l'impudence de faire l'apologie de ces -meurtres. Après une faible opposition, on rapporta le décret qui -ordonnait les poursuites.--L'enquête recommença en 1796, mais presque -tous les inculpés furent absous. - -Une seule anecdote servira de conclusion à ce chapitre des _Tribunaux -souverains du peuple_. On sait que la Convention tenait des séances le -soir, qui se prolongeaient parfois très-avant dans la nuit. Dans une de -ces séances, il advint que Danton fut interpellé et monta à la tribune. -Il était deux heures du matin. Une partie de la salle se trouvait à peu -près plongée dans les ténèbres, la lumière étant venue à manquer. Seul, -éclairé par une lueur terne, Danton se démenait à la tribune, et les -éclats de sa parole parvenaient à peine à secouer la somnolence qui -s'était emparée de la majeure partie des députés. Il rappelait avec -emphase les services qu'il avait rendus à la patrie, il énumérait -longuement ses actes de justice et d'humanité; lorsque soudain, du point -le plus obscur de la salle, une voix articula sourdement et lentement -cet unique mot:--_Septembre!_ A la faveur de la clarté qui le frappait -au visage, on vit Danton pâlir et se troubler. Un silence de mort se fit -dans cette assemblée aux aspects si étranges et si lugubres; chacun, -réveillé subitement, semblait se demander d'où sortait cette voix, -funeste comme le remords. Danton essaya de balbutier encore quelques -paroles, mais bientôt, attéré, il descendit de la tribune et regagna sa -place en chancelant. - - - - -II. - -LE TRIBUNAL DU 17 AOUT REPARAIT. - - -Le Tribunal du 17 août reçut une telle secousse de ces événements, que, -pendant quelque temps, il parut considérer son oeuvre comme achevée. - -Il ne recommença guère à donner signe de vie que le 11 septembre. Il -paraît qu'on ne regardait pas alors les massacres des prisons comme tout -à fait terminés, si du moins l'on en juge par cette note insérée au -_Moniteur_ dans le bulletin du 19 septembre: «Les prisonniers de -Sainte-Pélagie adressent à l'Assemblée une pétition pour la supplier, en -attendant leur jugement, de veiller à leur sûreté. _Ils craignent à -chaque moment d'être égorgés._» - -Néanmoins, le 11 septembre, le Tribunal se présenta à la barre de -l'Assemblée, annonçant qu'un rassemblement considérable demandait le -jugement prompt de deux particuliers prévenus d'avoir enlevé la caisse -de leur régiment. Il offrit un projet qui, en garantissant la justice -aux accusés, devait calmer l'irritation du peuple. Cette proposition du -Tribunal fut convertie en motion et décrétée en ces termes: - -«L'Assemblée nationale, après avoir décrété l'urgence, décrète ce qui -suit: - -»Le Tribunal criminel établi par la loi du 17 août dernier connaîtra -provisoirement, jusqu'à ce qu'il ait été autrement ordonné, et dans les -formes prescrites par la loi du 19 du même mois, de tous les crimes -commis dans l'étendue du département de Paris. - -»Il sera nommé par chaque canton des districts du Bourg-de-l'Egalité et -de Saint-Denis, deux jurés d'accusation et deux jurés de jugement, dont -il sera formé une liste séparée, et ils ne seront convoqués que pour le -jugement des délits commis dans l'étendue desdits districts.» - -De ce jour, les pouvoirs du Tribunal se trouvèrent considérablement -agrandis, et il put parcourir, en dehors de la politique, tous les -cercles de la criminalité. C'était ce qu'il désirait. - -Les deux voleurs qui lui avaient servi de prétexte furent acquittés le -lendemain. - -Le 13, il jugea un culottier. - -Le 17, un garçon parfumeur qui avait soustrait des cuillers d'argent. - -Le 18 septembre, le Tribunal eut en pâture l'importante affaire des -_Diamants de la couronne_; il s'en occupa si bien et si longtemps, qu'il -en eut pour jusqu'au moment où on vint le supprimer, c'est-à-dire -jusqu'au mois de décembre. Pendant près de trois mois, la première -section ne s'occupa exclusivement que de ce procès scintillant, auquel -nous allons consacrer un chapitre détaillé. - -L'autre section du Tribunal continua à instruire les _crimes_ politiques -et civils, et aussi les délits correctionnels. - - - - -CHAPITRE VI. - - - - -I. - -LES DIAMANTS DE LA COURONNE. - - -Les massacreurs de septembre, en exerçant leur fureur dans les prisons -de Paris, avaient épargné toute la tourbe entraînée par la misère ou par -la perversité. Les nobles et les prêtres ayant eu le terrible privilége -d'assouvir la soif sanguinaire de ces bourreaux, on avait laissé passer -entre les réseaux de l'accusation politique un grand nombre de détenus -ordinaires, considérés par les patriotes comme du menu fretin. D'aucuns -ont prétendu qu'ils avaient leur raison pour en agir de la sorte, car -les aristocrates seuls possédaient, sous le satin de leurs doublures, -des louis ou des montres. - -N'ayant plus le pain de la prison, et jouissant d'une liberté complète, -tant la police était occupée alors à déjouer exclusivement les attentats -contre-révolutionnaires, ces fils adoptifs de la potence cherchaient -quelque grande occasion de signaler leur adresse et d'asseoir leur -fortune. Sous le calme des verrous, plusieurs hommes d'un vrai mérite en -ce genre s'étaient rencontrés et liés d'amitié. Rendus à des loisirs -dangereux, ils discutèrent ensemble l'opportunité de diverses -tentatives; ce groupe de malfaiteurs, protégé par le désordre politique, -comptait parmi ses fortes têtes deux meneurs inventifs et résolus: l'un -Joseph Douligny, originaire de Brescia (Italie), âgé de vingt-trois ans; -l'autre Jean-Jacques Chambon, né à Saint-Germain-en-Laye, âgé de -vingt-six ans et ancien valet de la maison Rohan-Rochefort. - -Un jour, ces deux amis bien dignes l'un de l'autre entendirent dans un -café du faubourg Saint-Honoré une conversation qui leur fit naître la -pensée d'un vol gigantesque. - ---Je vous le répète, moi, disait un petit vieillard à deux habitués qui -méditaient avec lui chaque ligne d'une gazette; ce ministre Roland est -un pauvre homme, qui cache sous des dehors d'austérité un coeur -accessible aux plus sottes faiblesses; il tolère dans sa maison de -véritables scandales, et sous prétexte qu'il aime sa femme, il se croit -forcé de protéger les gens dont elle s'entoure. Il n'y a pas un poste -qui ne soit occupé par un des favoris de la citoyenne Roland; jusqu'à -cette place de conservateur du Garde-Meuble qui vient d'être donnée à -l'un de ces mendiants! - ---Oh! oh! quelle colère! répondit l'un des causeurs en souriant; on voit -bien que tu avais songé à demander pour toi-même cette petite position. - ---Pour moi! reprit le vieillard mécontent; je n'ai jamais demandé aucune -faveur, c'est pour cela que je suis indigné contre le conservateur du -Garde-Meuble, un homme qui monte à cheval et qui apprend à danser! qui -n'est jamais, ni jour ni nuit, occupé des devoirs de sa charge. Les -trésors qui lui sont confiés peuvent devenir la proie de quelque filou -entreprenant; on n'aurait qu'à escalader une fenêtre, et tout serait -dit. - ---Tout beau! mais les surveillants? - ---Ils imitent leur chef, et vont s'enivrer aux barrières... - -Chambon et Douligny avaient écouté;--et simultanément la même cause -avait produit chez eux le même effet; ils échangèrent un regard furtif, -et ce regard contenait à lui seul tout un projet d'une audace extrême. -Ils se levèrent tranquilles comme des bourgeois qui vont porter le reste -de leur sucre à leurs enfants; mais à peine furent-ils dans la rue, -qu'ils se frottèrent le nez. Les diplomates habiles entendent avant -qu'on leur ait parlé, il en est de même des voleurs émérites: ils se -dirigèrent immédiatement vers la place de la Révolution, afin de -reconnaître le monument contre lequel ils méditaient une attaque. - -Particulièrement réservé aux richesses inhérentes à la couronne de -France, telles que joyaux du vieux temps, cadeaux des nations -étrangères, présents des seigneurs du royaume, le Garde-Meuble contenait -des objets d'une valeur inappréciable; on les avait rangés dans trois -salles et symétriquement enfermés dans des armoires; le public était -admis à les visiter tous les mardis. On y voyait les armures des anciens -rois et paladins, notamment celles de Henri II, de Henri IV, de Louis -XIII, de Louis XIV, de Philippe de Valois, de Casimir de Pologne; et la -plus admirable par le fini du travail, celle que François Ier portait à -la bataille de Pavie. - -A côté de ces souvenirs presque vivants de l'ancienne splendeur royale, -on remarquait, sombre et menaçant, l'espadon que le pape Paul V portait -lorsqu'il fit la guerre aux Vénitiens; cette arme, longue de cinq pieds, -se montrait, orgueilleuse, à côté de deux bonnes petites épées du grand -Henri. Ainsi la fragile et grosse branche de sureau dépasse par la -taille et le poids les solides pousses d'aubépine. Deux canons -damasquinés en argent, montés sur leur affût, représentaient la vanité -du roi de Siam.--Dépôt plus précieux encore, les diamants de la -couronne, contenus dans différentes caisses, étaient placés dans les -armoires du Garde-Meuble. _Le Régent_, _le Sanci_ et _le Hochet du -Dauphin_, formaient les trois astres principaux de ce groupe d'étoiles. -Des tapisseries, des chefs-d'oeuvre d'art en or et en argent disposés -dans les salles représentaient également une valeur de plusieurs -millions. - -Douligny et Chambon n'ignoraient pas ces détails: aussi furent-ils pris -de fièvre en voyant qu'un tel vol n'était pas impossible. Les poteaux -des lanternes s'élevaient assez près du mur et assez haut pour faciliter -l'escalade par l'une des fenêtres; il n'y avait pas le moindre -corps-de-garde duquel on eût à se méfier; seulement cette équipée -nécessitait le concours de quelques amis. Le premier auquel ils firent -part de leur audacieux projet fut un nommé Claude-Melchior Cottet, dit -le _Petit-Chasseur_, qui les exhorta à réunir l'élite de la bande, -c'est-à-dire neuf de leurs camarades connus pour leur adresse et leur -courage. - -D'après l'interrogatoire de cet homme et d'après la déposition de -plusieurs témoins au procès, il paraît démontré que le premier assaut -tenté contre le Garde-Meuble, dans la nuit du 15 au 16 septembre, ne -rapporta aux douze associés qu'une parfaite connaissance des lieux. Ils -ne purent, vu leur petit nombre et le manque absolu de pinces et de -lanternes, pénétrer par la voie qui leur avait semblé praticable; à -peine leur fut-il permis de s'introduire dans un pauvre petit cabinet où -ils dérobèrent des pierreries de faible valeur. La partie fut remise à -la nuit suivante; mais cette fois Douligny et Chambon décidèrent qu'il -fallait convoquer le ban et l'arrière-ban de leurs troupes. Afin de -procéder par des ruses de haute école, quelques fausses patrouilles de -gardes nationaux circulant autour du Garde-Meuble pendant que les -assaillants se glisseraient vers le trésor, ne leur parurent pas d'une -invention trop mesquine. - -Il fut en outre convenu entre les douze coquins qu'on s'adjoindrait -vingt-cinq à trente filous du second ordre, auxquels on promettrait une -part du butin; mais afin de ne pas être trahis, on convint de ne les -instruire que lorsqu'on serait sur le terrain. On leur ordonna de -s'habiller en gardes nationaux et de se pourvoir de fusils ou de sabres. -Le rendez-vous était à l'entrée des Champs-Elysées; l'heure était celle -de minuit; chacun fut exact. - -Chambon et Douligny arrivèrent sur la place, formèrent de ceux qui -étaient revêtus de l'uniforme une patrouille, chargée de rôder le long -des colonnades pour donner à croire aux passants que la police se -faisait exactement. Ils placèrent ensuite à toutes les issues des -surveillants qui devaient donner l'alarme au moindre danger. Comme les -deux chefs traversaient la place après avoir pris toutes leurs -dispositions, ils trouvèrent, près du piédestal sur lequel avait été la -statue de Louis XV, un jeune homme de douze à quatorze ans, qui leur -inspira de l'inquiétude. Ils l'abordèrent, l'interrogèrent, et le firent -consentir à rester en sentinelle à cet endroit et à pousser des cris -pour attirer vers lui les personnes qui lui paraîtraient suspectes. On -lui promit une récompense, sans le mettre au fait de l'expédition. - -Après toutes ces précautions, Chambon grimpe le long des colonnades, en -s'aidant de la corde du réverbère; Douligny le suit, ainsi que plusieurs -autres. Avec un diamant, on coupe un carreau que l'on enlève et qui -donne la facilité d'ouvrir la croisée par laquelle les voleurs -s'introduisent dans les appartements du Garde-Meuble. Une lanterne -sourde sert à les guider vers les armoires, que l'on ouvre avec les -fausses clefs et les rossignols. On s'empare des boîtes, des coffres, on -se les passe de main en main; ceux qui sont au pied de la colonnade -reçoivent de ceux qui sont en haut. Tout-à-coup, le signal d'alerte se -fait entendre. Les voleurs qui sont sur la place s'enfuient; ceux qui -sont en haut se laissent glisser le long de la corde du réverbère. -Douligny manque la corde, tombe lourdement sur le pavé et y reste -étendu. Une véritable patrouille, qui avait aperçu la lumière que la -lanterne sourde répandait dans les appartements, avait conçu des -soupçons. En s'approchant, elle entend tomber quelque chose, elle court, -trouve Douligny, le relève et s'assure de lui. Le commandant de la -patrouille, après avoir laissé la moitié de son monde en dehors, frappe -à la porte du Garde-Meuble, se fait ouvrir, et monte aux appartements -avec ce qu'il a de soldats. Chambon est saisi au moment où il va -s'esquiver; on le joint à son compagnon et l'on envoie chercher le -commissaire. - -L'officier public interroge les voleurs, qui, se trouvant pris en -flagrant délit et les poches pleines, avouent avec franchise, mais ne -dénoncent aucun de leurs compagnons. Au même instant on ramasse sous la -colonnade le beau vase d'or appelé _Présent de la ville de Paris_. - -La fausse patrouille, à laquelle la véritable cria _Qui vive?_ n'ayant -pas le mot d'ordre, crut prudent d'y répondre par la fuite. Elle se -dispersa dans les Champs-Elysées et dans les rues qui y aboutissent. Du -nombre des voleurs qui avaient reçu des boîtes de diamants, deux se -retirèrent dans l'allée des Veuves, firent une excavation au fond d'un -fossé, y enfouirent leur larcin, le recouvrirent de terre et de -feuilles, et se retirèrent tranquillement chez eux. Plusieurs autres -allèrent déposer leur part chez des recéleurs. Le plus grand nombre se -réunit sous le pont Louis XVI, et, après avoir posé un des leurs en -sentinelle au dessus du pont, ils s'assirent en rond. Le plus important -de la bande fit déposer au centre les coffres volés; il en ouvrit un, y -prit un diamant qu'il donna à son voisin de droite, en prit un autre -pour le suivant, et ainsi de suite. Il avait soin d'en mettre d'abord un -dans sa poche pour lui, et, après avoir fait le tour du cercle, d'en -déposer un autre pour le camarade qui était en sentinelle. Lorsqu'un -coffre était vidé, on passait à un autre. Il était en train de faire la -distribution du dernier, lorsque la sentinelle donna le signal de sauve -qui peut. Le distributeur jeta dans la Seine le reste des diamants à -distribuer, et chacun s'échappa. Plusieurs répandirent, en fuyant, des -brillants qui furent trouvés et ramassés le lendemain par des -particuliers. - -Averti des graves événements de la nuit, et comprenant quelles -insinuations perfides ses ennemis en tireraient contre lui, le ministre -Roland se rendit à l'Assemblée vers dix heures du matin et demanda la -parole pour une communication urgente.--«Il a été commis, dit-il, cette -nuit, un grand attentat. Ce n'est pas d'aujourd'hui qu'on s'en occupe. -On a volé au Garde-Meuble les diamants et d'autres effets précieux. Deux -personnes ont été arrêtées; leurs réponses dénotent des gens qui ont -reçu de l'éducation et qui tenaient à ce qu'on appelait autrefois des -personnes au-dessus du commun. J'ai donné des ordres relativement à ce -vol.» - -Les députés frémirent d'indignation; la Montagne fit entendre les -grondements de sa colère. Le ministre, en montrant derrière les -brouillards de Coblentz l'armée royaliste attendant les trésors du -Garde-Meuble pour s'habiller et se nourrir, évitait parfaitement qu'on -songeât au défaut de précautions qui devait retomber sur lui. Quatre -députés, Merlin, Thuriot, Laporte et Lapleigne, furent nommés pour être -présents à l'information. - -La nouvelle de cet attentat remua tous les quartiers de Paris: le rappel -fut battu; le ministre de l'intérieur, le maire et le commandant général -se réunirent et prirent des mesures pour garder les barrières; jamais on -n'avait fait tant d'honneur à de simples bandits; il est vrai que jamais -on n'avait vu un vol si considérable. Certaines rues étaient -littéralement semées de pierreries, de saphirs, d'émeraudes, de topazes, -de perles fines. Quelques citoyens honnêtes rapportèrent leurs -précieuses trouvailles; mais d'autres patriotes fougueux, qui avaient -horreur de tout ce qui provenait de l'ancien tyran, enfouirent leur -épave dans leur paillasse ou au fond de leur commode, afin que leurs -yeux ne fussent pas souillés par la vue d'un métal impur. - -Un pauvre homme, passant dans le faubourg St-Martin pour se rendre à son -travail, trouva un de ces diamants et se hâta d'aller le restituer aux -employés du Garde-Meuble. Trois jeunes enfants furent admis à la barre -de l'Assemblée pour y déposer des bijoux que le hasard avait -pareillement mis entre leurs mains. L'Assemblée ordonna que leurs noms -seraient inscrits au procès-verbal. Des cassettes furent encore -retrouvées au Gros-Caillou, rue Nationale et rue Florentin. Mais de ces -différents traits de probité le plus éclatant est évidemment celui-ci: -un commissaire monte chez la maîtresse d'un des voleurs; sur sa cheminée -se trouvait un gobelet rempli d'eau-forte, dans lequel elle avait mis un -objet volé, afin d'en séparer l'alliage. Informée de l'arrivée du -commissaire, n'ayant plus le temps de cacher le gobelet, elle le lance -par la fenêtre. Une vieille mendiante passe quelques minutes après; ses -yeux collés sur le pavé rencontrent de petites étoiles qui brillent dans -la boue; elle ramasse par curiosité ces étincelles inexplicables pour -elle, et, à quelques centaines de pas, elle entre chez un orfèvre, qui -lui apprend que ce sont des diamants. Aussitôt elle se rend au comité de -sa section, dépose sa trouvaille, demande un reçu et va mendier son -pain. - -Joseph Douligny et Chambon, pris en flagrant délit et surabondamment -nantis de pièces de conviction, n'essayèrent pas, comme nous l'avons -dit, de nier leur culpabilité; les premiers interrogatoires que leur -firent subir les juges sous l'inspiration des immenses conjectures du -ministre Roland, durent singulièrement flatter ces coquins (un d'eux, -Douligny, était marqué de la lettre V, voleur); pendant quelques jours -ils espérèrent pouvoir se dire martyrs d'une opinion et victimes de leur -courage. Il y a lieu de croire qu'ils eussent immédiatement nommé leurs -complices s'ils n'avaient tenu à prolonger l'erreur de la justice. Le -jugement rendu contre eux prouve jusqu'à quel point on avait admis les -idées de connivence avec les royalistes; nous citons textuellement cet -arrêt, qui fut rendu le 23 septembre, après une audience continue de -quarante-cinq heures: - -«Vu la déclaration du jury de jugement, portant: 1º qu'il a existé un -complot formé par les ennemis de la patrie, tendant à enlever de vive -force et à main armée les bijoux, diamants et autres objets de prix -déposés au Garde-Meuble, pour les faire servir à l'entretien et au -secours des ennemis intérieurs et extérieurs conjurés contre elle; 2º -que ce complot a été exécuté dans les journées et nuits des 15, 16 et 17 -septembre présent mois, et particulièrement dans la nuit du dimanche 16 -au lundi 17, par des hommes armés qui ont escaladé le balcon du -rez-de-chaussée et premier étage du Garde-Meuble, en ont forcé les -croisées, enfoncé les portes des appartements et fracturé les armoires, -d'où ils ont enlevé et emporté tous les diamants, pierres fines et -bijoux de prix qui y étaient déposés, tandis qu'une troupe de trente à -quarante hommes, armés de sabres, poignards et pistolets, faisaient de -fausses patrouilles autour dudit Garde-Meuble, pour protéger et -faciliter lesdits vols et enlèvements, lesquels ne se sont dispersés, -ainsi que ceux introduits dans l'intérieur, que lorsqu'ils ont aperçu -une force publique considérable et que deux d'entre eux étaient arrêtés; -3º que les nommés Joseph Douligny et J.-J. Chambon sont convaincus -d'avoir été auteurs, fauteurs, complices, adhérents desdits complots et -vols à main armée, et notamment d'avoir, dans la nuit du 16 au 17 de ce -mois, sous la protection desdites fausses patrouilles, escaladé le -balcon dudit Garde-Meuble, d'en avoir brisé et fracturé les croisées, -portes et armoires, à l'aide de limes, marteaux, vilebrequins et autres -outils, de s'être introduits dans les appartements et d'y avoir pris une -grande quantité de bijoux d'or, de diamants et pierres précieuses dont -ils ont été trouvés nantis au moment de l'arrestation; 4º et enfin que, -méchamment et à dessein de nuire à la nation, lesdits J. Douligny et -J.-J. Chambon se sont rendus coupables de tous lesdits délits, le -Tribunal, après avoir entendu le commissaire national, condamne lesdits -Douligny et Chambon à la peine de mort.» - -Sous le coup de cette sentence, leur caractère se produisit à nu: -troublés, pales, ils déclarèrent qu'ils feraient des révélations -complètes, si on voulait leur accorder la vie sauve pour récompense. Le -Tribunal ne sut comment répondre à cette proposition; le président leur -dit que la Convention seule pouvait statuer sur leur demande. - -Pendant ce temps, la police, aux aguets, était parvenue à retrouver, -très-incomplètes encore, quelques traces des coupables qu'elle -cherchait. Un citoyen du nom de Duplain avait déposé au comité de sa -section que, le 16 septembre au soir, dans un café de la rue de Rohan, -il avait entendu deux hommes se quereller au sujet d'un vol de diamants: -l'un reprochait à l'autre sa pusillanimité qui les avait privés d'une -capture importante; il se consolait néanmoins, espérant, la nuit -suivante, réitérer leur prouesse de manière à n'avoir plus rien à -désirer. A cette déclaration, le citoyen Duplain ajouta le signalement -de l'un des deux hommes, celui qu'il avait pu le mieux voir. On mit des -agents en embuscade dans la rue de Rohan, et, le quatrième jour, on y -arrêta un personnage dont l'extérieur et la physionomie se rapportaient -au signalement donné. Amené au comité de surveillance, cet homme déclara -se nommer Badarel et être natif de Turin; il nia les propos qu'on lui -imputait, se récriant sur des doutes aussi injurieux; mais ayant été -fouillé, il fut trouvé détenteur de plusieurs pierres. Alors il avoua -que le 15 septembre, deux individus, qu'il ne connaissait pas, l'avaient -engagé à se rendre la nuit avec eux sur la place Louis XV, lui disant -qu'il y allait de sa fortune; ils exigèrent simplement qu'il fît le guet -pendant un quart d'heure. Ces messieurs étaient si honnêtes qu'il avait -cru servir des amoureux et non des voleurs. Ils étaient bientôt revenus -auprès de lui, et l'avaient accompagné jusque dans sa chambre, rue de la -Mortellerie, près l'hôtel de Sens. Là, que s'était-il passé tandis qu'il -avait été chercher des rafraîchissements, il l'ignorait; mais le -lendemain quand il fut seul chez lui, il aperçut des diamants sur la -cheminée, et il fut porté à croire qu'il avait été pendant quelques -heures le compagnon de deux nababs déguisés. - -Cette histoire, richement brodée comme on voit, n'abusa pas un instant -les juges instructeurs. Ils mirent Badarel en présence de Douligny et de -Chambon; ceux-ci, désireux d'appuyer leur demande en grâce sur des -faits, ne firent aucune difficulté de reconnaître Badarel. - ---Mon pauvre vieux, dit Douligny, devant le président du Tribunal -criminel il n'y a plus à vouloir rester blanc comme un agneau; nous -sommes pris, nous n'avons d'espoir qu'en la clémence des magistrats, et -cette clémence est subordonnée à nos aveux, à notre sincérité. Tu es -dans un très-mauvais cas; veux-tu obtenir ta grâce d'avance? tu n'as -qu'à te rendre avec le citoyen président sous cet arbre des -Champs-Elysées au pied duquel tu as enfoui cette grande cassette. Dès -que tu l'auras restituée, tu seras sûr de ne plus avoir affaire à des -juges, mais à de vrais amis. - -Badarel essaya bien d'envoyer Douligny à tous les diables et de prouver -qu'il ne le connaissait pas, mais sa résistance ne put être de longue -durée. Douligny l'exhorta si bien, lui fit de telles promesses, qu'enfin -ce malheureux consentit à se rendre aux Champs-Elysées avec le -président. - -Ce transport de justice eut des résultats considérables; les fouilles -opérées d'après les indications de Badarel firent découvrir 1,200,000 -francs de diamants. La procédure recommença avec plus d'acharnement; les -dépositions de Douligny et de Chambon furent jugées si utiles pour -éclairer les recherches et confondre les accusés, que le président du -Tribunal criminel se rendit en personne à la barre de la Convention et y -parla en ces termes:--Je crois de mon devoir de prévenir la Convention -que, depuis vendredi, 21, la première section du Tribunal s'est occupée -sans désemparer de l'interrogatoire de deux voleurs du Garde-Meuble. -Pendant quarante-huit heures ils n'ont voulu donner aucun renseignement; -mais hier, lorsque la peine de mort a été prononcée contre eux, ils -m'ont fait dire qu'ils avaient à faire des déclarations importantes; ils -m'ont demandé ma parole d'honneur que, pour prix de ces aveux, leur -grâce leur serait accordée. Je n'ai pas cru devoir prendre sur moi une -pareille promesse; mais je leur ai dit que s'ils me disaient la vérité, -je porterais leur demande auprès de la Convention nationale; alors le -nommé Douligny m'a révélé toute la trame du complot; il a été confronté -avec un de ses co-accusés non jugé; il l'a forcé de déclarer l'endroit -où étaient cachés plusieurs des effets volés. Je me suis transporté aux -Champs-Elysées, dans l'allée des Veuves; là le co-accusé m'a découvert -les endroits où il y avait des objets très précieux. N'est-il pas -important de garder ces deux condamnés pour les confronter encore avec -les autres complices? Mais le peuple demande leurs têtes. Que la -Convention rende un décret, qu'elle le rende tout de suite; le peuple la -respecte, il se tiendra toujours dans la plus complète soumission aux -ordres de l'assemblée.» - -Ordonner la mort de Douligny et de Chambon, c'eût été tuer deux poules -aux oeufs d'or; chacune de leurs déclarations ou plutôt de leurs -dénonciations produisait quelques nouvelles découvertes. La Convention -décida qu'il fallait garder ces deux voleurs pour traquer les autres. - -L'un des premiers complices dont ils révélèrent le nom fut le malheureux -juif Louis Lyre; il n'avait pas aidé à commettre le vol, mais il avait -acheté à vil prix une grande quantité de bijoux. Ce malheureux parlait -un français mêlé d'italien qui fit beaucoup rire les juges. Ayant -intégralement payé ses petites acquisitions, disait-il, il ne comprenait -pas qu'on lui réclamât encore quelque chose. Après s'être égayé de son -galimatias, le Tribunal le condamna à la peine de mort. On le conduisit -au supplice le 13 octobre, à dix heures. Ne concevant pas qu'une -spéculation heureuse fût considérée comme un crime, il marcha à la mort -avec le courage que donne la paix de la conscience. Monté dans la -voiture, seul avec l'exécuteur, il criait d'une voix très haute et très -libre:--Fife la nazion! Il voulut parler au peuple; la cavalerie essaya -de s'y opposer, mais alors la canaille qui accompagnait les victimes à -l'échafaud était souveraine; elle accorda la parole au juif. - ---Messious, dit-il, ze mours innozent, ze ne zouis point volour, ze -pardonne à la loi et à mes zouzes. - -Mais vu qu'il se faisait tard, le bourreau le pria de se hâter. - -En mesurant leurs dénonciations, et en ne les faisant que peu à peu, -Douligny et Chambon espérèrent échapper à la mort, protégés qu'ils -étaient maintenant par la Convention. Conformément à ces calculs, ils -jetèrent quelques jours après une nouvelle proie à la justice. Ce fut -cette fois leur ami Claude-Melchior Cottet, dit le _Petit-Chasseur_. -Arrêté et conduit à la Conciergerie, ce dernier fut convaincu d'avoir -été le sergent recruteur des fausses patrouilles. Dans la nuit du 15 au -16 septembre, il s'était rendu en costume de garde national chez le -nommé Retour, chez Gallois, dit _Matelot_, et chez Meyran; il leur avait -remis des pistolets destinés à protéger l'entreprise. On lui prouva, en -outre, qu'il avait vendu pour 30,000 livres de perles fines. Un témoin, -un nommé Joseph Picard, lequel ne tarda pas à changer son rôle de témoin -contre celui d'accusé, vint déposer qu'étant encore au lit, un matin, le -personnage connu sous le nom de _Petit-Chasseur_ s'était rendu chez lui, -afin d'acheter une paire de bottes. Le marché conclu avec la femme -Picard, l'acheteur l'avait engagée à aller chercher du vin et à lui -rapporter en même temps pour six sous d'eau-forte. Cette commission -faite, Picard avait vu le _Petit-Chasseur_ glisser quelque chose dans -cette eau-forte; mais les commissaires venant au même instant pour -l'arrêter, il jeta le tout dans la rue. Alors il fut facile de -reconnaître que c'étaient des diamants. - -Ecrasé par les preuves et par les dépositions, Melchior Cottet fut -condamné à la peine de mort. Voyant par quels moyens Douligny et Chambon -avaient obtenu un sursis illimité, il imagina d'avoir recours aux mêmes -ruses, et, en effet, il livra le nom de quelques complices. Mais on -reconnut bientôt qu'il n'avait qu'un but: retarder le jour de son -exécution. On refusa de prêter davantage l'oreille à ses déclarations -interminables. Arrivé au lieu du supplice, il gagna encore deux heures -par une dernière supercherie. Il demanda à se rendre au Garde-Meuble -avec un magistrat, disant qu'il y allait de la fortune de la nation. -Monté dans les salles, il y resta plus d'une heure et demie à parler de -complots imaginaires dont il connaissait, disait-il, tous les secrets. -Mais à la fin la foule impatientée refusa d'attendre plus longtemps le -spectacle qui avait été promis à sa curiosité sanguinaire. En descendant -du Garde-Meuble, le _Petit-Chasseur_ eut beau crier: «--Citoyens, je ne -suis pas coupable; intercédez pour moi, intercédez pour moi!»--nul ne -fut accessible à la pitié, et la loi reçut son application. - -Grâce aux renseignements fournis par Douligny et Chambon, on arrêta -successivement leurs principaux complices, qui furent condamnés à la -peine capitale; des femmes et même un enfant, Alexandre, dit le -_Petit-Cardinal_, se virent impliqués dans cette affaire, qui prit peu à -peu une telle dimension, que le député Thuriot, l'un des membres de la -commission de surveillance, proposa à la Convention d'autoriser le -déplacement du chef du jury afin que ce dernier allât dans les endroits -de la France qu'il croirait nécessaires, décernât des mandats d'amener -et fît des visites domiciliaires. Cette proposition fut rejetée, parce -qu'elle n'assurait pas au procès une marche assez rapide. - -S'il faut en croire les révélations de Sergent, consignées dans une -lettre datée de Nice-en-Piémont, du 5 juin 1834, et adressée à la _Revue -rétrospective_, ce serait à lui qu'on devrait la découverte des -principaux diamants de la couronne. Il raconte que pendant les débats du -Tribunal criminel, alors qu'il était administrateur de la police, une -mulâtresse, habituée de la tribune publique des Jacobins, vint le -trouver dans son cabinet.--Que direz-vous, si je vous fais trouver les -diamants? Je le puis, en amenant un homme qui a une révélation à vous -faire. Je voulais le conduire au comité des recherches de l'assemblée -législative, mais il ne veut faire qu'à vous sa déposition; car il vous -a, dit-il, une grande obligation, et c'est par reconnaissance qu'il veut -que ce soit à vous que la patrie doive d'être rentrée dans la possession -de ces richesses.--Amenez-le très-promptement. - -Une heure après, on introduisit dans un des salons du maire, où Sergent -se trouvait seul, un quidam vêtu proprement en garde national; il était -conduit par la mulâtresse.--Voilà celui dont je vous ai parlé, dit-elle, -et elle s'éloigna.--Monsieur l'administrateur, dit cet homme d'une voix -basse, je puis vous faire reprendre tous les diamants de la couronne; -mais il me faut votre parole que vous ne me perdrez pas.--Quoi! lorsque -vous allez rendre un service aussi important, que devez-vous craindre? -ne méritez-vous pas au contraire une récompense?--Je ne puis en avoir -d'autre que celle de ma vie. Dans cette affaire, mon nom ne peut être -prononcé sans risquer de la perdre.--Parlez, dit Sergent surpris, je -vous promets toute ma discrétion.--Vous ne me reconnaissez pas, -monsieur?--Non, je ne vous ai pas vu, je crois, avant cet -entretien.--Ah! monsieur l'administrateur, donnez-moi votre parole de -magistrat que vous ne me livrerez point!--Quel mystère! Révélez, si vous -savez quelque chose de ce vol; seriez-vous complice? Je vous -sauverai...--Non, monsieur, reprit cet homme, je suis ***, le prisonnier -que vous avez visité à la Conciergerie vers la fin du mois d'août, et -que vous avez eu la bonté de faire raser sur sa demande; vous savez que -j'étais condamné à mort pour fabrication de faux assignats, et que -j'attendais alors, quoique sans espoir, l'issue de mon pourvoi en -cassation. Les juges populaires de septembre m'ont mis en liberté, mais -le Tribunal peut me faire reprendre.--Eh bien! soyez tranquille, dit -Sergent; voyons, que savez-vous des diamants? - -Le quidam entra dans les détails les plus étendus. Une nuit qu'il -feignait de dormir, il avait entendu auprès de lui des gens s'entretenir -en argot du vol fameux. Il ignorait leurs noms, mais il avait appris que -les diamants étaient cachés dans deux mortaises d'une grosse poutre de -la charpente du grenier d'une maison de la rue de ...--Envoyez-y -promptement, ajouta-t-il; ils ne doivent pas être encore enlevés; mais, -je vous supplie, ne parlez pas de moi dans vos bureaux. - -Le récit contenu dans la lettre de Sergent est plein de trouble et de -confusion, surtout à l'endroit des dates; nous avons dû souvent -l'élucider. A cette époque de 1834, Sergent, très-avancé en âge, ne -commandait plus à sa mémoire; et d'ailleurs il n'était préoccupé, comme -Barère, que du soin de sa réhabilitation. Cependant sa version coïncide -tout-à-fait avec le rapport de Vouland, consigné dans le _Moniteur_ du -11 décembre: «--Votre comité de sûreté générale, dit Vouland, ne cesse -de faire des recherches sur les auteurs et complices du vol du -Garde-Meuble; il a découvert hier le plus précieux des effets volés: -c'est le diamant connu sous le nom de _Pitt_ ou _Régent_, qui, dans le -dernier inventaire de 1791, fut apprécié douze millions. Pour le cacher, -on avait pratiqué, dans une pièce de charpente d'un grenier, un trou -d'un pouce et demi de diamètre. Le voleur et le réceleur sont arrêtés; -le diamant, porté au Comité de sûreté générale, doit servir de pièce de -conviction contre les voleurs. Je vous propose, au nom du comité, de -décréter que ce diamant sera transporté à la trésorerie nationale, et -que les commissaires de cet établissement seront tenus de le venir -recevoir séance tenante.» Ces propositions furent décrétées. Quant à -l'homme dont parle Sergent, il fut seulement présenté à Pétion, qui le -fit partir pour l'armée, où, sur la recommandation du ministre de la -guerre, il entra avec un grade dans un régiment de la ligne. Que -devint-il? Nous l'ignorons. Seulement, plus tard, dans un compte-rendu -du Tribunal en date du 26 mars 1795, ayant trait à un procès de faux -assignats, on trouve parmi les accusés un nommé Durand, désigné comme -étant celui aux indications duquel on doit la découverte du _Régent_. -Est-ce l'homme de Sergent? On peut le supposer. - -Le sort de ce _Régent_ fut assez singulier: au mois d'avril 1796, on -l'envoya en Prusse pour servir de cautionnement à un prêt de cinq -millions. Retiré ensuite des mains des banquiers, il orna la garde de -l'épée consulaire de Bonaparte. - -Mais retournons à la procédure du Tribunal criminel. Le ministre de -l'intérieur s'occupa, lui aussi, avec une grande énergie de ce prétendu -complot; il dut bientôt s'apercevoir que l'esprit politique y était -complétement étranger, car il devenait de plus en plus évident que les -acteurs de ce drame nocturne étaient presque tous des malfaiteurs -d'antécédents connus, et qu'ils avaient immédiatement cherché à réaliser -à leur profit leur part du vol. Le ministre recevait lui-même les -citoyens qui avaient des communications à lui faire à ce sujet. Un -joaillier du nom de Gervais vint lui apprendre qu'un homme d'allure -suspecte lui avait offert de lui vendre une bonne partie de diamants. On -comprend avec quel empressement M. Roland pria Gervais de ne pas -effaroucher ce mystérieux client; une somme de 15,000 livres, prise sur -les fonds secrets, fut remise au joaillier, afin qu'il alléchât par -quelques avances le vendeur. Les prévisions se réalisèrent. Moyennant -quelques centaines de louis, le voleur apporta pour plus de deux cent -mille livres de joyaux. Le marchand se montra de plus en plus satisfait, -jusqu'à l'heure où il n'eut plus rien à attendre de ce superbe filou; -alors la comédie fut terminée et notre homme mis entre les mains de la -justice. Grâce à l'habileté avec laquelle M. Roland avait dirigé cette -opération par l'intermédiaire de Gervais, cette seule capture valut au -trésor un remboursement qu'on évalua à 500,000 livres. Le jour que l'on -vint dissoudre le Tribunal, c'est-à-dire le 29 novembre 1792, il -s'occupait encore de juger un voleur du Garde-Meuble. On ne permit pas -d'achever l'instruction. Le président fit venir les deux principaux -coupables, Chambon et Douligny; et il leur annonça que le Tribunal -cessant ses fonctions, il était à craindre pour eux que le sursis qu'ils -avaient obtenu ne fût plus d'aucune force. Il leur conseilla de se -pouvoir en cassation ou de s'adresser à la Convention nationale. -Singulière preuve de la vérité de cet axiome: _Qui a terme ne doit -rien!_ Joseph Douligny et Jean-Jacques Chambon, traduits devant de -nouveaux juges, en furent quittes pour quelques années de fers. Encore -a-t-on prétendu que dans un des mouvements de la révolution, ces -misérables trouvèrent le moyen de s'échapper des prisons. - -Quelques jours avant la dissolution du Tribunal du 17 août, Thomas -Payne, comparant Louis XVI à Chambon et à Douligny, s'était exprimé de -la sorte au sein de la Convention:--«Il s'est formé entre les brigands -couronnés de l'Europe une conspiration qui menace non-seulement la -liberté française, mais encore celle de toutes les nations: tout porte à -croire que Louis XVI fait partie de cette conspiration; vous avez cet -homme en votre pouvoir, et c'est jusqu'à présent le _seul de sa bande_ -dont on se soit assuré. _Je considère Louis XVI sous le même point de -vue que les deux premiers voleurs arrêtés dans l'affaire du -Garde-Meuble_: leur procès vous a fait découvrir la troupe à laquelle -ils appartenaient.»--Quelle impudence et quelle folie! - -Pendant longtemps on s'obstina encore à voir dans le vol des diamants un -complot politique, à en juger par la teneur d'une sentence du Tribunal -révolutionnaire, prononcée le 12 prairial, an II, qui condamne à mort le -sieur Duvivier, âgé de soixante ans, ancien commis au bureau de -l'extraordinaire, «pour avoir aidé ou facilité le vol fait, en 1792, au -Garde-Meuble, afin de fournir des secours aux ennemis coalisés de la -France[10].» Ce ne fut guère qu'en l'an V qu'on revint un peu de cette -prévention. Par décision du conseil des Anciens, prise dans la séance du -29 pluviôse, six mille livres d'indemnité furent accordées à la -citoyenne Corbin, première dénonciatrice des voleurs du Garde-Meuble. Il -y a tout lieu de supposer que cette femme Corbin est la mulâtresse dont -il est question dans le récit de Sergent. «Les recherches de la -commission, ajoute le _Moniteur_, ont mis à même de juger que, quoi -qu'en ait dit autrefois le ministre Roland, le vol du Garde-Meuble -n'était lié à aucune combinaison politique, et qu'il fut le résultat des -méditations criminelles des scélérats à qui le 2 septembre rendit la -liberté.» C'est ce que nous avons posé en commençant. - - [10] Cette procédure s'éternisa pendant tout le cours de la - Révolution. La veille du jour où l'on arrêta Baboeuf, on avait - condamné aux fers quatre voleurs du Garde-Meuble. - -Quoi qu'il en soit, à cette date, l'affaire de ce vol homérique était -loin d'être terminée. Même aujourd'hui elle ne l'est pas encore. La -soustraction des diamants a été évaluée à TRENTE-SIX MILLIONS. En 1814, -il en fut restitué pour 5 millions; l'histoire de cette restitution est -même des plus intéressantes. Il y avait autrefois au Garde-Meuble un -employé subalterne du nom de Charlot, qui était chargé de nettoyer les -bijoux. Après le vol de la nuit du 16 septembre, un de ses amis, un -sans-culotte, vint lui remettre une boîte en le priant de la garder -jusqu'à ce qu'il vînt la reprendre lui-même. Peu de temps après, Charlot -fut renvoyé, ainsi que toutes les personnes qui faisaient partie de -l'administration du Garde-Meuble sous l'ancienne cour. Il emporta le -dépôt du sans-culotte, qui ne reparut plus. Lassé de l'attendre et -finissant par concevoir des soupçons, il finit un jour par forcer la -serrure du petit coffre. Un flot de lumière lui sauta aux yeux, et il -reconnut plusieurs diamants de la couronne. L'embarras de ce pauvre -diable fut aussi grand qu'on peut le concevoir; les rapporter, -n'était-ce pas s'exposer à être pris lui-même pour le voleur, ou tout au -moins n'était-ce pas risquer plusieurs mois, plusieurs années de prison -préventive? Dans cette conjoncture, il ne décida rien, ou plutôt il -décida qu'il attendrait les événements; il cacha les diamants et les -garda. - -Charlot se retira à Abbeville, sa ville natale; ses moyens d'existence -étaient si bornés, que Mme Cordonnier, sa soeur, marchande orfèvre près -le marché au blé, lui donna asile; mais le déréglement de Charlot et son -penchant à l'ivrognerie obligèrent sa soeur à le renvoyer. Il alla alors -occuper une très petite chambre dans un grenier, où il vécut, pour ainsi -dire, des secours que lui accordaient plusieurs personnes de sa -connaissance. Parmi celles qui l'obligeaient le plus fréquemment était -un M. Delattre-Dumontville, qui, quoique fort peu aisé lui-même, lui -prêtait souvent de petites sommes. Charlot se trouvait donc dans le plus -complet dénûment, bien qu'il fût riche comme pas un négociant -d'Abbeville; et il souffrait les horreurs de la faim et du froid à côté -d'une cassette renfermant cinq millions de diamants. Il est vrai que ces -diamants, Charlot ne pouvait en trafiquer sans s'exposer à être reconnu -comme un des spoliateurs du Garde-Meuble; d'un autre côté, les -communications avec l'Angleterre étaient interdites. - -La profonde misère de ce millionnaire s'accrut au point qu'il en tomba -mortellement malade. Sentant sa fin très-prochaine, il dit un jour à -Dumontville, qui n'avait pas cessé de lui témoigner beaucoup -d'intérêt:--Ouvre le tiroir de cette table; il y a dedans une petite -boîte qui me fut confiée il y a bien longtemps; prends-la, et si je -meurs fais-en l'usage que tu voudras. Dumontville s'en alla avec la -boîte qui était fermée par un papier cacheté; le lendemain, lorsqu'il -voulut monter au grenier de Charlot pour savoir de ses nouvelles, on lui -apprit qu'il venait d'expirer. Rien n'empêchait plus Dumontville de -briser le papier cacheté: il fut ébloui, aveuglé. Mais, aussi embarrassé -que Charlot, il n'osa pendant longtemps parler à personne de son trésor; -son seul plaisir était, dans un beau jour, après avoir verrouillé sa -porte, de prendre les diamants dans sa main et de les mouvoir au soleil -pour jouir de leur éclat. Il finit cependant, après bien des hésitations -et des réticences, par s'ouvrir à un de ses parents, M. Delattre, ancien -membre de l'Assemblée législative et qui avait été chargé autrefois de -faire le recensement des objets volés au Garde-Meuble; il apprit de lui -que les susdits diamants étaient la propriété de l'Etat. Effrayé de sa -découverte, Dumontville jugea opportun de garder le silence, comme avait -fait autrefois Charlot. - -Ce ne fut que lors de la Restauration qu'il se hasarda à solliciter une -audience de M. le comte de Blacas, ministre de Louis XVIII, et à lui -remettre la précieuse cassette. M. le comte de Blacas exalta vivement sa -loyauté, sa fidélité et le patriotisme pur qui l'avait guidé à conserver -intact ce trésor national pour ne le déposer qu'entre les mains de ses -légitimes possesseurs. Quelques mois après cette entrevue, Dumontville -(il n'était alors qu'un modeste employé des droits-réunis) reçut le -titre de chevalier de la Légion-d'Honneur et le brevet d'une pension de -six mille francs. - -Cette aventure, qui est racontée longuement par l'abbé de Montgaillard, -représente, jusqu'à présent du moins, le dernier chapitre de cette -procédure romanesque des Diamants de la Couronne. Je dis _jusqu'à -présent_, car de nos jours plusieurs gens se bercent encore (le -croirait-on?) de l'espoir de retrouver quelques-uns de ces cailloux -miraculeux; bien des plongeons ont été faits dans la Seine sous le pont -Louis XVI, à l'endroit où l'on assure que les voleurs ont jeté une -partie de leur éblouissant butin; bien des poutres ont été dérangées -dans les greniers des faubourgs. Mais ne peut-on pas comparer ces -obstinés chercheurs d'or à ces pauvres croyants sans cesse préoccupés -des millions de Nicolas Flamel, enterrés on ne sait où, ou bien encore à -ces maniaques qui décousent les vieux fauteuils pour découvrir les -trésors des émigrés? - - - - -II. - -JUGEMENTS RENDUS PAR LA SECONDE SECTION.--NICOLAS ROUSSEL. - - -Il faut maintenant revenir sur nos pas, c'est-à-dire nous reporter au -lendemain du vol du Garde-Meuble, au 18 septembre. Ce jour-là, la -seconde section du Tribunal criminel commença à instruire le procès de -Nicolas Roussel, ancien contrôleur ambulant des barrières. Mais, avant -l'ouverture de l'audience, le commissaire national donna lecture au -peuple de la loi relative à la sûreté des prisonniers; cette lecture fut -suivie d'un discours du président Laveaux, dans lequel il rappela les -devoirs de l'humanité et invoqua éloquemment le respect dû à -l'infortune. Le public, saisi d'un bon et beau mouvement, cria tout -d'une voix:--Nous jurons de respecter les accusés! - -Après les désordres qui avaient signalé les procès de Montmorin et de -Backmann, ce n'était pas une précaution inutile. - -Nicolas Roussel, un malheureux demeurant rue Mouffetard, comparut -ensuite devant les jurés; il avoua qu'il avait fait partie -pendant quelques jours des brigades contre-révolutionnaires de -Collenot-d'Angremont et qu'il recevait cinquante sous par jour pour -aller prêcher le royalisme dans les cafés et dans les groupes. Cela -méritait bien la mort. Le 19 septembre, cet _apôtre du machiavélisme et -de la tyrannie_, comme l'appelle un journal, fut conduit à la guillotine -à deux heures de l'après-midi. - -Dans la même journée, l'Assemblée décréta que la Commune serait tenue de -choisir pour les exécutions une autre place que celle qui allait devenir -la place du palais de la Convention. - -Pour ne laisser échapper aucun des documents qui se rattachent à -l'histoire du Tribunal du 17 août, citons un fait qui concerne -directement un des ex-membres de ce tribunal. Voici ce qu'on lit dans le -_Moniteur_ du 20 septembre: «Le ministre de l'intérieur adresse un -reproche à l'Assemblée touchant le peu de force et le peu d'exactitude -que l'on met à la préservation des biens nationaux; il se plaint qu'on -répète avec scandale que le _voleur d'Aubigni_ aspire à être employé -dans une commission; il assure qu'à l'avenir il ne signera aucune -commission sans en connaître à fond le sujet.» - - - - -CHAPITRE VII. - -CAZOTTE.--SON DERNIER MARTYRE. - - -Encore Cazotte! Encore ce vieillard de soixante-quatorze ans, traqué -pour un paquet de lettres confidentielles!--Eh quoi! la Commune cherche -à détourner d'elle tout soupçon de participation aux crimes de -Septembre, et voilà qu'elle se montre plus féroce cent fois que les -égorgeurs eux-mêmes: elle fait arrêter de nouveau et emprisonner un -septuagénaire devant lequel leurs haches rougies s'étaient abaissées. Le -peuple avait acquitté Cazotte; la Commune le reprit, et le Tribunal du -17 août le reçut des mains de la Commune, donnant ainsi -l'exemple de la violation d'un principe respecté de tous les -jurisconsultes.--Croyaient-ils donc, ces juges sans pitié, que les deux -heures d'angoisse suprême subies par Jacques Cazotte devant l'abject -tribunal de Maillard n'étaient pas suffisantes pour expier ses fautes -réelles ou prétendues? Il y a dans cet acharnement après un homme en -cheveux blancs quelque chose de honteusement cruel qui s'explique à -peine; ces raffinements inutiles ne peuvent appartenir qu'à une nation -débordée ayant totalement perdu le sens humain. - ---Respect à la vieillesse et à l'innocence! s'étaient écriés, en -présence de Cazotte et de sa fille, les tueurs de l'Abbaye. On pouvait -croire que c'était aussi la devise de la Commune; lorsqu'un ordre signé -Pétion, Panis et Sergent, expédié le 13 septembre, vint arrêter pour la -seconde fois Jacques Cazotte, «mis hors de l'Abbaye, sans avoir subi son -jugement.» - -Cazotte n'en montra point de surprise. Malgré sa récente délivrance -(délivrance presque triomphale, on s'en souvient), il avait gardé un -pressentiment de sa fin prochaine; témoin le trait suivant: - -Après sa sortie de l'Abbaye, ses amis vinrent le féliciter en foule; M. -de Saint-Charles fut du nombre. - ---Eh bien! vous voilà sauvé, dit-il en l'abordant. - ---Je ne crois pas, répondit Cazotte. - ---Comment cela? - ---Je serai guillotiné sous très-peu de jours. - ---Vous plaisantez, dit M. de Saint-Charles, surpris de l'air -profondément affecté du vieillard. - ---Non, mon ami; sous peu de jours, je mourrai sur l'échafaud. - -Et comme on le pressait de questions, il ajouta: - ---Un moment avant votre arrivée, il m'a semblé voir un gendarme qui est -venu me chercher de la part de Pétion; j'ai été obligé de le suivre. -J'ai paru devant le maire, qui m'a fait conduire à la Conciergerie et de -là au Tribunal. Mon heure est venue, mon ami, et j'en suis si convaincu, -que j'ai mis ordre à mes affaires: voici des papiers importants pour ma -femme; je vous charge de les lui faire tenir et de la consoler. - -Naturellement M. de Saint-Charles traita ces pressentiments de rêveries -et ne voulut rien entendre. Il quitta Cazotte, persuadé que sa raison -avait souffert par suite de l'impression des massacres. Mais lorsqu'il -revint, quelques jours après, ce fut pour apprendre son arrestation. - -Cette fois encore, mais non sans peine, Elisabeth obtint de suivre son -père jusqu'au Tribunal, qui commença son audience le matin du 24 pour ne -la terminer que le lendemain au soir. Une multitude immense, composée en -partie de femmes, remplissait l'espace réservé au public; on remarquait -aussi quelques-uns des hommes du 2 septembre qui avaient appuyé auprès -de Maillard et de ses acolytes la mise en liberté de Jacques Cazotte. -Celui-ci avait pour défenseur le célèbre Julienne, que nous avons vu et -que nous verrons figurer plusieurs fois dans nos récits. Julienne s'est -fait beaucoup connaître sous la Révolution; d'importantes causes lui ont -été confiées. «Ce n'est, dit l'auteur anonyme d'un petit dictionnaire -biographique publié en 1807, ni le talent de Démosthènes, ni celui de -Cicéron, ni même celui de Linguet, de Chauveau, de Belard: c'est le -sien. Son style est quelquefois obscur, amphigourique, gigantesque, un -peu _ivre_, si nous pouvons hasarder l'expression; son imagination le -grise. N'importe; malgré ses défauts, qu'il fasse imprimer ce qu'il a -dit pour arracher à la mort Kolli, Beauvoir et beaucoup d'autres, il -obtiendra un rang distingué parmi les gens de lettres.» - ---Du courage! dit Julienne à Cazotte au moment de l'ouverture de -l'audience. - -Cazotte hocha la tête et répondit, mais de façon qu'Elisabeth ne pût -l'entendre: - ---Je m'attends à la mort, et je me suis confessé il y a trois jours. Je -ne regrette pas la vie, je ne regrette que ma fille. - -On l'interrogea sur son nom, sur son âge et sur ses qualités. Après -quoi, son défenseur déposa sur le bureau une protestation contre la -compétence du Tribunal. Cette protestation était fondée sur ce que -Jacques Cazotte ayant été acquitté et mis en liberté le 2 septembre par -le peuple souverain, on ne pouvait sans porter atteinte à la -souveraineté de ce même peuple procéder contre Jacques Cazotte à un -jugement sur des faits pour lesquels il avait été arrêté et ensuite -élargi. C'était de toute évidence. Il fallait respecter les arrêts des -juges populaires ou poursuivre ces mêmes juges, si on ne voulait pas -reconnaître leur autorité. «Peuple, tu fais ton devoir!» Ces paroles -fameuses de Billaud-Varennes et la présence de tant de membres de la -Commune dans les prisons au moment des massacres ne consacraient-elles -pas les Tribunaux souverains? Cependant la Commune était la première -aujourd'hui à infirmer les actes de ses représentants; et quels actes -encore: les actes de clémence! Elle ne blâmait pas les bourreaux pour -avoir tué, elle les blâmait pour avoir fait grâce. - -Le Tribunal crut devoir ne pas s'arrêter à cette protestation et ordonna -qu'il serait passé à la lecture de l'acte d'accusation, daté du 1er -septembre, dressé par Fouquier-Tinville et signé par Perdrix, -commissaire national. Après l'acte d'accusation, il fut donné -connaissance à haute voix de la correspondance intime de Cazotte. Chaque -lettre était suivie d'un interrogatoire par le président Laveaux. - -Cazotte répondait avec simplicité et avec précision. - -La faiblesse de son organe ayant excité les réclamations des jurés et de -l'accusateur public, le Tribunal ordonna que l'inspecteur de la salle -ferait disposer un siége, afin que Cazotte pût être mieux entendu. Au -bout d'un quart d'heure environ, il fut placé tout auprès des jurés, -ayant à sa droite sa fille, et à sa gauche son défenseur. - -On le questionna beaucoup sur la secte des Illuminés, à laquelle il -avait appartenu; ce fut pourquoi il demanda _si c'était comme -visionnaire qu'on lui faisait son procès_. Quelques auteurs ont insinué -que Laveaux, qui l'interrogeait, était lui-même un Illuminé de la secte -des Martinistes, et que des signes d'intelligence avaient été échangés -entre eux dès les premiers mots de l'interrogatoire. Cela ne paraît -guère fondé; car Laveaux posa à Cazotte des questions tellement -indiscrètes, qu'on ne comprend pas qu'elles puissent venir d'un frère -d'ordre,--à moins toutefois qu'elles ne tendissent à dérouter les -profanes. Mais encore une fois, cela me semble étrange. C'est ainsi -qu'il lui demanda les noms de ceux qui l'avaient initié dans la secte -des Martinistes. - ---Ceux qui m'ont initié, répondit Cazotte, ne sont plus en France; ce -sont des gens qui séjournent peu, étant continuellement en voyage pour -faire les réceptions. Je sais seulement qu'un de ceux qui m'ont reçu -était il y a cinq ans en Angleterre. - -Lorsqu'on arriva à la question religieuse, Cazotte établit qu'il allait -régulièrement à la messe du curé constitutionnel de Pierry. - ---Il est singulier, dit le président, que vous alliez à la messe d'un -prêtre auquel vous ne croyez pas. - ---Je le fais pour l'exemple, répondit Cazotte, et en ma qualité de maire -de Pierry. Il est vrai que je ne reconnais pas le curé constitutionnel; -mais Judas était à la suite de Jésus-Christ et faisait bien des miracles -comme les autres apôtres. - -Un autre mot qui causa diverses sensations chez les auditeurs, ce fut -celui-ci: - ---Qu'entendez-vous, demanda le président, par ces mots: _fanatisme_ et -_brigandages_, souvent répétés dans vos lettres? - ---J'entends par fanatisme l'exaltation qui règne dans tous les partis. -Il y a fanatisme dans la liberté quand on passe par-dessus toute -considération humaine. - -Ces paroles valent un code. - -On lui demanda encore des choses singulières; par exemple, _ce qu'il -pensait de Louis XVI pendant les travaux de la constitution?_ - ---Je le regarde, répondit-il, comme ayant été forcé dans tout ce qu'il a -fait; mais je ne peux dire s'il a fait bien ou mal, attendu que je ne -suis pas juge du roi. - ---Il est bien évident, dit le président, que vous étiez en -correspondance avec les ennemis du dehors, puisque vous assuriez que -dans trente-quatre jours juste la France serait envahie. Pourriez vous -dire quel était le nom de cet officier-général qui, entre autres, vous -avait si bien instruit? - ---Me croyez-vous assez lâche pour être le dénonciateur de quelqu'un? -Dussé-je obtenir le prolongement de mes vieux jours, jamais je ne -consentirai à une pareille infamie! - -Après quelques autres interrogations, Laveaux, qu'embarrassaient -quelquefois les réponses du vieillard et qu'attendrissaient aussi les -regards suppliants de la jeune fille, dit à Cazotte: - ---Vous êtes peut-être fatigué; le Tribunal est prêt à vous accorder le -temps nécessaire pour prendre du repos ou quelque rafraîchissement. - ---Merci, répliqua Cazotte; je suis très-sensible à l'attention du -Tribunal, mais je suis dans le cas de soutenir les débats, grâce à la -fièvre qui me tient en ce moment. D'ailleurs, ajouta-t-il en souriant, -plus tôt le procès sera terminé, plus tôt j'en serai quitte... ainsi que -messieurs les jurés et les juges. - -Le procès continua donc. - -Une de ses parentes se trouvait désignée dans la correspondance avec -Pouteau; le président l'interpella de déclarer le nom de cette parente. - ---Dans l'état où je me trouve, répondit le vieillard, je serais bien -fâché d'y entraîner ma famille. - ---Dites-nous du moins ce que vous avez entendu par ces mots d'une de vos -lettres: «Voilà une occasion que le roi doit saisir: il faut qu'il serre -les pouces au maire Pétion et le force à découvrir les fabricants de -piques et ceux qui les soldent»? - ---Les lettres que je recevais m'informaient alors qu'il se fabriquait à -Paris cent mille piques. Je ne vis là-dedans qu'un projet de tourner ces -armes contre la garde nationale, qui suffisait pour le service et le -maintien de la tranquillité publique; ces craintes m'étaient transmises -par un ami dont les intentions ne m'étaient pas suspectes. Il se peut -que j'aie été mal informé, mais ce n'est pas ma faute. - -Lorsque la liste des lettres fut épuisée,--il y en avait une -trentaine,--et que les débats furent clos, l'accusateur Real se leva. Il -parla longuement de la bonté, de la franchise et de l'énergie du peuple -depuis la Révolution, des trahisons et des crimes de la cour, de la -perfidie des grands. Il analysa les charges qui pesaient sur l'accusé, -et, s'adressant à lui:--Pourquoi faut-il que j'aie à vous trouver -coupable après soixante-douze années de loyauté et de vertu? Pourquoi -faut-il que les deux années qui les ont suivies aient été employées à -méditer des projets d'autant plus criminels qu'ils tendaient à rétablir -le despotisme et la tyrannie, en renversant la liberté de votre pays? La -vie que vous meniez à Pierry (il y avait trente-deux ans que Cazotte s'y -était retiré) retraçait les moeurs patriarcales; chéri des habitants que -vous aviez vus naître, vous vous occupiez de leur bonheur. Pourquoi -faut-il que vous ayez conspiré contre la liberté de votre pays? Il ne -suffit pas d'avoir été bon fils, bon époux et bon père, il faut surtout -être bon citoyen. - -«Pendant ce discours, qui dura une heure entière, raconte Desessarts, -les yeux de Cazotte ne cessèrent pas un instant d'être fixés sur -l'accusateur public; mais on y cherchait en vain quelques signes -d'agitation et de trouble: l'impassibilité la plus profonde y était -peinte. Il n'en était pas ainsi de sa fille, dont les alarmes semblaient -recevoir toutes les impressions du discours de Réal, et s'aggraver ou -s'adoucir en proportion des sentiments qu'il exprimait; lorsqu'elle -entendit ses conclusions terribles, des larmes abondantes coulèrent de -ses yeux. Son père lui adressa quelques mots à voix basse qui parurent -la calmer.» - -Ce fut alors que Julienne commença sa défense; il fut éloquent et -sensible, il émut l'auditoire par l'exposé touchant de la vie privée de -l'accusé; il retraça l'affreuse nuit du 2 septembre,--et il demanda si -un homme à qui il ne restait plus que quelques jours à exister auprès de -ses semblables, n'était pas digne de trouver grâce aux yeux de la -justice après avoir passé par des épreuves si cruelles; si celui dont -les cheveux blancs avaient pu fléchir des assassins ne devait pas -trouver quelque indulgence auprès des magistrats qu'inspirait -l'humanité? - -Cette plaidoirie tira des pleurs de toute l'assemblée; Jacques Cazotte -fut peut-être le seul dont elle ne put réussir à entamer le sang-froid -presque divin. Sa fille reprit quelque courage en s'apercevant de -l'effet produit par les paroles de Julienne. Avant la délibération des -jurés, le président demanda à Cazotte s'il n'avait rien à ajouter. -Cazotte argua en peu de mots des mêmes moyens présentés par la -défense:--_Non bis in idem!_ dit-il; on ne peut être jugé deux fois pour -le même fait; j'ai été acquitté par jugement du peuple. - -C'était l'heure où le sort du malheureux vieillard allait être décidé. -On fit retirer Elisabeth de la salle d'audience et on la conduisit dans -une des chambres de la Conciergerie, en l'assurant que son père -viendrait bientôt l'y rejoindre. Hélas! elle l'avait vu pour la dernière -fois. Reconnu coupable sur la déclaration des jurés, après vingt-sept -heures d'audience, Jacques Cazotte fut condamné à la peine de mort. En -entendant cet arrêt qui prenait sa tête et confisquait ses biens -(d'après la loi du 30 août), il se retourna machinalement comme pour -bien s'assurer que sa fille n'était pas là;--ce fut le seul moment où -l'on remarqua en lui quelque inquiétude;--mais ne la voyant point, la -sérénité reparut sur son front. - ---Je sais, murmura-t-il, que dans l'état des choses, je mérite la mort. -La loi est sévère, mais je la trouve juste. - -La parole appartenait au président Laveaux; il en usa pour prononcer la -plus étrange et la plus emphatique des exhortations. Jean-Jacques -Rousseau, dans ses mauvaises heures, ne se fût pas exprimé autrement. - ---Faible jouet de la vieillesse! s'écria-t-il, victime infortunée des -préjugés, d'une vie passée dans l'esclavage! Toi dont le coeur ne fut -pas assez grand pour sentir le prix d'une liberté sainte, mais qui as -prouvé, par ta sécurité dans les débats, que tu savais sacrifier jusqu'à -ton existence pour le soutien de ton opinion, écoute les dernières -paroles de tes juges! puissent-elles verser dans ton âme le baume -précieux des consolations; puissent-elles, en te déterminant à plaindre -le sort de ceux qui viennent de te condamner, t'inspirer cette stoïcité -qui doit présider à tes derniers instants, et te pénétrer du respect que -la loi nous impose à nous-mêmes!... Tes pairs t'ont entendu, tes pairs -t'ont condamné; mais au moins leur jugement fut pur comme leur -conscience; au moins aucun intérêt personnel ne vint troubler leur -décision par le souvenir déchirant du remords; va, reprends ton courage, -rassemble tes forces; envisage sans crainte le trépas; songe qu'il n'a -pas droit de t'étonner; ce n'est pas un instant qui doit effrayer un -homme tel que toi. - -A ces mots: _Envisage sans crainte le trépas_, Cazotte, sur qui ce -discours n'avait paru produire aucune impression, leva les mains vers le -ciel et sourit avec béatitude. - -Laveaux continua: - ---Mais, avant de te séparer de la vie, avant de payer à la loi le tribut -de tes conspirations, regarde l'attitude imposante de la France, dans le -sein de laquelle tu ne craignais pas d'appeler à grands cris l'ennemi... -que dis-je?... l'esclave salarié. Vois ton ancienne patrie opposer aux -attaques de ses vils détracteurs autant de courage que tu lui as supposé -de lâcheté. Si la loi eût pu prévoir qu'elle aurait à prononcer contre -un coupable tel que toi, par considération pour tes vieux ans, elle ne -t'eût pas imposé d'autre peine; mais rassure-toi si elle est sévère -quand elle poursuit, quand elle a prononcé le glaive tombe bientôt de -ses mains. Elle gémit même sur la perte de ceux qui voulaient la -déchirer. Ce qu'elle a fait pour les coupables en général, elle le fait -particulièrement pour toi. Regarde-la verser des larmes sur ces cheveux -blancs, qu'elle a cru devoir respecter jusqu'au moment de ta -condamnation; que ce spectacle porte en toi le repentir; qu'il t'engage, -vieillard malheureux, à profiter du moment qui te sépare encore de la -mort, pour effacer jusqu'aux moindres traces de tes complots par un -regret justement senti! Encore un mot: tu fus homme, chrétien, -philosophe, _initié_; sache mourir en homme, sache mourir en chrétien; -c'est tout ce que ton pays peut encore attendre de toi.» - -Cette allocution amphigourique et empreinte jusqu'à l'exagération du -faux esprit sentimental du temps, laissa le public frappé de stupeur. - -On était dans la soirée du 25 septembre. - -Cazotte fut reconduit à la Conciergerie, où bientôt l'exécuteur se -présenta pour lui couper les cheveux, qu'il avait abondants et -flottants.--Je vous recommande, dit Cazotte, de les couper le plus près -de la tête qu'il vous sera possible et de les remettre à ma fille. - -Ensuite il passa une heure avec un prêtre. - -Puis il demanda une plume et de l'encre, et il écrivit ces mots: «Ma -femme, mes enfants, ne me pleurez pas, ne m'oubliez pas; mais -souvenez-vous de ne jamais offenser Dieu.» - -Le _Moniteur_, qui rendit compte dans les plus grands détails (numéro du -30 septembre) de l'exécution, commence son récit en ces termes -officiellement indignés: «Le glaive vient encore d'abattre une tête -conspiratrice. Un vieillard de soixante-quatorze ans tramait sur le bord -de sa tombe la perte et l'asservissement de sa patrie. Le ciel était -aussi du complot, si on veut l'en croire; c'est au nom du ciel et pour -la cause du despotisme que Jacques Cazotte entretenait une -correspondance avec les émigrés et des relations avec le secrétaire -d'Arnaud de Laporte, intendant de la Liste civile!» Après cette froide -raillerie, le journal-girouette est forcé d'ajouter que «l'inaltérable -sang-froid qu'il a conservé jusque sur l'échafaud, ses cheveux blancs, -et plus encore les larmes de sa fille qui ne l'a point quitté, ont -intéressé la sensibilité de ceux qui les ont vus.» - -Il paraît que la voiture qui conduisait Cazotte s'arrêta deux fois avant -de sortir du Palais; on raconte qu'il tournait ses regards vers le -peuple dont elle était remplie, et qu'il semblait vouloir lui parler. -Même à un certain moment, il se fit un grand silence, qui fut rompu tout -à coup par ce seul cri unanime:--Vive la nation! «On ne peut guère que -deviner les motifs de cette circonstance, écrit le _Moniteur_; peut-être -que M. Cazotte, qui avait éprouvé combien la vieillesse et le respect -qu'elle inspire ont de pouvoir sur la pitié du peuple, nourrissait -l'espoir de l'intéresser de nouveau en sa faveur et de pouvoir échapper -à la mort. Mais cette fois, le peuple partagea l'impassibilité de la loi -et ne fit aucun mouvement pour arrêter l'exécution de l'arrêt qu'elle -venait de prononcer. - -»Ajoutons qu'en marchant au supplice, Cazotte tint presque constamment -ses yeux levés vers le ciel; toutefois on le vit sourire en apercevant -l'échafaud, et c'est là sans doute ce qui fit penser à quelques -personnes qu'il était tombé en enfance. Cette erreur n'a pas besoin -d'être combattue: Cazotte conserva jusqu'au dernier moment son -habituelle sérénité. Avant de livrer sa tête à l'exécuteur, il s'adressa -à la foule de la place du Carrousel, et d'un ton de voix qu'il s'efforça -d'élever: «--Je meurs comme j'ai vécu, cria-t-il, fidèle à Dieu et à mon -roi!» - -Ainsi fut guillotiné, à sept heures du soir, celui que le _Patriote -français_ devait appeler le _Marat du royalisme_,--horrible injure à -laquelle ne s'attendait pas ce juste et ce martyr! - -Quelques mots sur sa fille sont devenus indispensables au complément de -cette douloureuse trilogie dont nous avons déroulé les actes en -Champagne, au fond des cachots et devant le Tribunal du 17 août, que -cette seule condamnation suffirait pour flétrir éternellement. Elisabeth -Cazotte, entraînée hors de la Conciergerie par des amis de son père, -vécut longtemps dans les larmes et dans l'isolement. - -En 1800, elle épousa M. de Plas qu'elle avait autrefois connu à Epernay. -Mais le bonheur ne devait pas longtemps couronner de son auréole le -front de cette noble femme. Un an après ce mariage, elle mourut dans les -douleurs de l'enfantement, laissant une mémoire bénie. - - - - -CHAPITRE VIII. - -PIERRE BARDOL. - - -La minute du jugement de Cazotte avait été signée par Coffinhal, -Jaillant et Naulin. Ce Naulin, tout nouvellement entré dans le cadre des -juges, était un des affidés de Robespierre. - -Du 26 septembre au 10 octobre, la seconde section du Tribunal -n'instruisit que des procès insignifiants: vols d'effets, rixes de -cabarets. Une seule condamnation à mort fut prononcée contre un tailleur -convaincu d'assassinat. Trois inculpés politiques furent acquittés: le -premier était le commissaire national Bottot, suspecté d'humanité dans -l'affaire de M. de Montmorin[11]. Le second était M. Guérin de Sercilly, -ci-devant lieutenant-criminel du bailliage de Melun, accusé d'avoir -accompagné le roi à l'Assemblée législative, dans la journée du 10 août. -Enfin, le troisième était M. de Louvatière, que l'on prétendait avoir vu -ceint de l'écharpe municipale.--Echappé à la sévérité du Tribunal du 17 -août, Louvatière succomba plus tard sous la barbarie du Tribunal -révolutionnaire. - - [11] A propos de cette affaire, il parut quelque temps après un décret - qui supprima les commissaires nationaux, et un second qui attribua - leurs fonctions aux accusateurs publics. - -Le 10 octobre, une dramatique affaire criminelle se produisit. Une -semaine environ après les massacres de septembre, le cadavre d'un homme -assassiné avait été trouvé au Cours-la-Reine. Ce cadavre était celui de -l'abbé Baduel. - -L'abbé Antoine Baduel, ex-supérieur de la maison et communauté de -Sainte-Barbe, brave prêtre, simple de caractère, n'ayant pas adopté la -schismatique _constitution du clergé_, se trouvait exposé aux fureurs -des révolutionnaires. Les crimes commis contre les nobles et les -ecclésiastiques restés fidèles au roi ou au pape, mirent le comble à son -dégoût. Il résolut de quitter Paris et de se réfugier auprès de Pie VI. - -Mais pour faire les premiers pas hors de la ville, il fallait un -passeport, les routes étant infestées de commissaires et de gardes -nationaux qui arrêtaient les diligences et fouillaient les voyageurs, -comme s'ils eussent reçu des leçons de Cartouche ou de Mandrin, ces -célèbres inspecteurs. - -Des amitiés puissantes, par exemple celles de sans-culottes connus de -leur section pour avoir donné des preuves de patriotisme, soit en -massacrant des royalistes, soit en dénonçant leurs complots, pouvaient -seules obtenir le précieux sauf-conduit; mais Antoine Baduel n'avait -aucune relation avec ces lugubres favoris de la Commune. Ses intimes -étaient dispersés au souffle de l'ouragan politique ou déjà moissonnés -par la faucille de Sanson. Il ne devait plus fonder d'espoir que sur -deux personnages: son neveu Baduel, et son cousin par alliance Pierre -Bardol. - -Le premier était clerc d'avoué. Il avait à peine vingt-cinq ans et -tremblait sans cesse comme un octogénaire, car la peur de la guillotine -lui faisait appréhender une mort très-prochaine. Quand un de ses -camarades lui frappait sur l'épaule dans la rue, où il marchait les yeux -collés sur le pavé, il poussait un hoquet en levant la tête et -tressaillait de tout son corps. Cet inquiet personnage était arrivé de -son pays juste au moment où éclatait la Révolution. Il n'osait pas s'en -retourner, car sa fuite aurait pu le signaler comme indifférent, sinon -comme hostile. - -Le second, roué campagnard dégrossi à Paris (on verra en quel sens), se -disait marchand de grains; mais en réalité son commerce n'était qu'un -prétexte à emprunts et à piperies. Cependant on le voyait affilié à des -patriotes si redoutables que personne n'osait divulguer ses déloyautés. -L'abbé Baduel n'ignorait pas sa jactance politique, et il n'avait pour -lui qu'une médiocre estime: aussi fut-ce au clerc d'avoué qu'il -s'adressa d'abord. - -Un soir, par une pluie battante, comme celui-ci lisait dans sa chambre -les terribles nouvelles du jour, composées de quelques détails sur la -marche de l'armée aux frontières et surtout d'une liste de gens arrêtés -par le comité de surveillance, deux petits coups mystérieusement frappés -à sa porte lui firent tomber sa feuille des mains. Il prit une cocarde -aux couleurs nationales et se mit à la frotter pieusement, occupation à -laquelle il se livrait toujours dès que quelqu'un venait le voir. - - * * * * * - -Un homme recouvert d'un manteau entra. C'était l'abbé Baduel. Le clerc -faillit s'évanouir en le reconnaissant. Un prêtre non assermenté, mis -hors la loi, se présenter à pareille heure chez un paisible citoyen, -c'était vouer à l'échafaud deux victimes au lieu d'une! Le pauvre oncle -attribua l'émotion du jeune Baduel à un tout autre sentiment. - ---Tu me croyais mort, s'écria-t-il; non, mon cher enfant, les monstres -n'ont pas encore bu mon sang! me voici, j'ai pu enfin parvenir jusqu'à -toi. - ---Plus bas, mon Dieu plus bas! je vous en supplie, ou nous sommes -perdus! - -L'abbé raconta comment, depuis quinze jours, il couchait à la grâce de -Dieu, tantôt dans une écurie, tantôt dans une église... Mais ce qui -l'avait tourmenté le plus, c'était le désir de tranquilliser son neveu, -dont il connaissait le caractère sensible et dévoué. Enfin, s'étant -procuré à prix d'or des habits bourgeois, il s'aventurait ce soir-là -dans les rues avant l'heure des patrouilles, et il accourait chez ce -cher enfant, afin de le prier de lui rendre plusieurs services de la -plus haute importance. D'abord il lui demandait asile. - -Le clerc d'avoué montra sa couchette, étroite comme un cercueil. Il -l'avait ainsi achetée en prévision d'une telle importunité. Tenace dans -ses idées, l'abbé déclara se contenter d'une chaise. Aux objections de -rhume, de courbature et d'insomnie, il répondit que ces maux étaient des -douceurs comparativement à ceux qu'il avait endurés depuis un mois. - -Du reste, Antoine Baduel ne comptait pas prolonger longtemps son séjour -à Paris. Son départ dépendait de son neveu, car il le chargeait de lui -avoir un passeport. A ce mot, il s'en fallut de peu que le jeune homme -ne crût à une inconcevable raillerie. Lui qui n'osait pas approcher d'un -bureau de diligences pour voir seulement arriver et partir les voitures -de sa province, lui qui ne levait pas les yeux sur les passants afin de -ne pas éprouver les glaciales sensations que lui causait un regard -douteux, il irait solliciter un exploit de la municipalité, appeler sur -lui l'attention de la police; autant valait se placer de suite dans la -charrette du bourreau! - ---Mon oncle, dit-il, je préfère vous avouer la vérité: moi aussi je suis -enrayé par la vue du sang qui inonde les rues; moi aussi je désirerais -abandonner cette ville, et j'accepterais un passeport avec joie, si je -ne craignais que ce papier ne devînt une preuve de mon manque de -confiance en ce gouvernement paternel! - -L'abbé était loin de s'attendre à un pareil langage, car son neveu -n'avait aucun motif de crainte. Sa fortune, plus que modeste, ne pouvait -tenter un dénonciateur, et sa profession n'était pas de celles qui -soulevaient les haines du peuple. Reconnaissant une poltronnerie dont le -raisonnement n'eût pas triomphé, il se tut, et, ouvrant sa valise, il en -retira ses rasoirs et sa savonnette, afin de se faire la barbe. - -Mais des pas retentirent dans l'escalier. Baduel, sur un signe de son -neveu, n'eut que le temps de se glisser derrière un rideau.--Bardol se -présenta aux yeux égarés du jeune clerc. - -Mieux valait que ce fût lui qu'un étranger, mais cependant il était sage -de lui cacher autant que possible la présence d'un prêtre banni sous ce -toit déjà suspect. - -Bardol salua à peine son cousin, aveuglé qu'il fut par le scintillement -d'un nécessaire en écaille, monté en or. Ce bijou dépendant du bagage de -l'oncle, excita chez Bardol une admiration inquiétante. Il ne revenait -pas de ce qu'un clerc d'avoué possédât un objet si merveilleusement -travaillé. Il vit au fond une bourse assez ronde, pleine de louis, plus -un portefeuille en satin blanc brodé d'or, passablement enflé -d'assignats. L'examen minutieux de ces richesses lui inspira un soupçon -qui prouvait jusqu'à un certain point sa mauvaise nature: il demanda à -Baduel s'il n'était pas redevable de ce butin à quelque équipée contre -un château. Puis, sur sa réponse tremblante et négative, remarquant la -valise sous la table: - ---Oh! fit-il, ça sent bien l'aristocrate ici! - -Sans songer qu'il s'exposait à compromettre son neveu, l'abbé Baduel -laissa tomber le rideau et s'avança, disant d'une voix calme: - ---Bonsoir, Bardol. - -Ce dernier sourit et tendit la main au prêtre, déclarant qu'il n'était -nullement ce qu'on paraissait croire, et qu'on avait tort de se méfier -de lui. Il n'allait au club de la section et ne se ménageait des -connivences avec les plus forcenés patriotes qu'afin de mieux être à -même de protéger ses amis et surtout ses parents. On s'était trop hâté -de le juger; il demandait au moins qu'on lui donnât occasion d'agir: et -pour commencer, si l'abbé, son cousin, avait besoin d'un homme de coeur, -il se mettait entièrement à sa disposition. - -Dans la situation où il se trouvait, Baduel ne pouvait guère choisir ses -protecteurs. Bardol était d'un caractère entreprenant; il ne paraissait -pas épouvanté par la tourmente révolutionnaire; ses relations avec -l'élite des sans-culottes laissaient présumer qu'il lui serait facile -d'obtenir un passeport. Le bon prêtre accepta ces offres, et même il lui -fit entendre que s'il avait un logement moins exigu que celui de son -neveu, il en prendrait volontiers sa part. Bardol se montra comblé de -joie par cette dernière preuve de confiance, et, après avoir vanté la -largeur de son lit et le bon air de sa table, il pria Baduel d'achever -promptement sa barbe. - -La tournure que prenait cette affaire rassura un peu le clerc d'avoué. -Il commença à trembler moins fortement, et même enhardi par l'exemple de -Bardol qui d'un seul coup gagnait dans l'esprit de l'oncle tout ce qu'il -perdait, lui, il essaya de lutter de prévenance et d'audace, rappelant -que c'était à lui d'abord que l'hospitalité avait été demandée et disant -que quant au passeport, s'il ne pouvait rien tenter par son crédit -personnel, il n'était pas impossible que son patron l'avoué ne hasardât -une démarche. - -L'abbé se hâta de répondre qu'il ne repoussait pas la main de l'un parce -qu'il prenait le bras de l'autre. Le neveu n'en demandait pas davantage; -il tenait à n'être pas effacé complétement; car il songeait à une petite -fortune qu'Antoine Baduel, un jour ou l'autre, ne saurait à qui laisser. - -Bardol emmena son hôte, toujours caché sous les plis du manteau et -chargé de la valise. Il lui servit à souper et lui facilita un sommeil -si tranquille que le bonhomme remercia Dieu d'avoir mis une oasis dans -le désert de sa vie proscrite. - -Mais manger et dormir n'avançaient pas d'une ligne ses projets. Il fit -voir à Bardol les louis groupés dans la bourse en soie verte et les -assignats du portefeuille blanc, lui expliquant qu'il n'avait consenti à -se charger de ces biens terrestres que pour se rendre à Rome, où il -comptait servir la messe de sa sainteté Pie VI. - -Cet obligeant Bardol regardait la bourse et le portefeuille avec des -yeux effrayants; peut-être était-il tellement imbu de principes -républicains que l'or, ce fumier des aristocraties, soulevait de sourdes -rumeurs en son âme austère. - -Enfin, après huit jours d'attente, il dit à l'abbé que le soir même il -aurait sûrement un passeport; donc, Antoine Baduel partirait le -lendemain. Le clerc d'avoué se trouvait là quand cette bonne nouvelle -fut apportée. Ils sortirent tous trois afin d'aller arrêter une place -aux voitures de Rouen; mais sur les sages objections de Bardol, ils le -laissèrent entrer seul au bureau des messageries. Il revint en disant: - ---Vous partez demain, à cinq heures du matin. - -Et il prit congé d'eux sous prétexte que ses affaires l'appelaient. - -L'abbé fit ses préparatifs avec bonheur. Son neveu, voulant reconquérir -une amitié, compromise peut-être par des craintes égoïstes, se signala -en ce moment décisif par des soins touchants. Il remplit auprès de lui -l'office de perruquier et lui mit les cheveux en queue afin de -dissimuler davantage sa qualité de prêtre. Après quoi il lui dit de -dormir en parfaite tranquillité, se chargeant de revenir à quatre heures -le réveiller, ainsi que Bardol, qui n'était pas encore de retour, -quoique la soirée fût fort avancée. - -En effet, à l'heure dite, le neveu arriva, mais Bardol n'était pas -rentré. Ils l'attendirent en proie à une impatience cruelle. Son -insistance à demander un passeport l'avait-elle compromis? Etait-il -arrêté et écroué déjà dans l'une de ces prisons d'où l'on ne sortait que -pour aller à la mort? Le jour parut verdâtre aux fenêtres de la chambre. -L'abbé priait, le clerc réfléchissait aux terribles conséquences que -pouvait avoir l'arrestation de Bardol; on ne manquerait pas de le mêler -à cette affaire, et il était fort possible qu'il payât de sa tête les -faibles preuves de dévouement données à un prêtre. - -A dix heures, le cousin si anxieusement attendu se montra. Il avait, -disait-il, passé la nuit en pourparlers et en démarches pour obtenir le -passeport. Il était certain de l'avoir le lendemain, à trois heures du -matin. Ce contretemps ne retardait que d'un jour le départ de l'abbé. -Bardol s'engagea à obtenir des contrôleurs des messageries un transport -au lendemain de la place arrêtée. - -Personne ne suspecta la véracité de ces détours. Seulement le clerc -d'avoué se promit bien de se dégager le plus tôt possible de sa -dangereuse situation. Cependant la physionomie de Bardol n'était pas -celle d'un homme qui a couru toute la nuit: il s'en fallait de beaucoup. - -Il fut convenu que l'abbé et lui partiraient à pied, avant le jour, car -il était prudent, disait-il, d'éviter les patrouilles et d'aller -attendre la voiture en dehors de la ville. En traversant le quartier -Montmartre, il devait frapper chez un de ses amis, grand citoyen, trop -soucieux des affaires publiques pour dormir après deux heures du matin, -et cependant assez complaisant pour aventurer un passeport moyennant une -faible indemnité. - -Ces ruses et ces mensonges n'avaient qu'un but; décider l'abbé à se -rendre de nuit dans les Champs-Elysées, où Bardol préméditait de -l'assassiner. Il conseilla au neveu de renoncer au plaisir de les -accompagner, sous prétexte qu'à pareille heure, par ces temps de -méfiance extraordinaire, il fallait le moins possible troubler le -silence des rues. Ce dernier ne demandait qu'un semblant de raison pour -s'abstenir de cette sombre promenade; il embrassa l'abbé,--lequel -l'engagea aussi à se résigner et lui donna naïvement deux assignats de -cinq livres afin de le consoler d'une peine qu'il n'éprouvait certes -pas. - -La nuit était noire, et les réverbères balancés au vent trouaient à -peine la masse des ténèbres en répandant leur rougeâtre lueur. On ne -rencontrait plus, comme autrefois, ces viveurs attardés qui, au sortir -de chez les danseuses, s'en allaient cassant les vitres et rossant le -guet. Les héros de ces joyeux scandales étaient la plupart couchés -maintenant sur un grabat d'exil ou sur la paille des prisons. S'il s'en -trouvait un seul dans ces mêmes rues, il se faufilait, pâle et déguisé -en savetier peut-être, il cherchait la barrière, et ce n'était pas pour -y surprendre Tonton ou Joujou endormie dans sa délicieuse folie de -Boulogne; c'était afin d'échapper aux brigands philanthropes qui ne -voulaient plus qu'on portât le rouge au talon, mais au cou. - -Bardol et l'abbé Baduel disparurent au sein de cet océan de ténèbres... - -Le lendemain, dès les premières clartés du jour, des ouvriers de la -pompe à feu de Chaillot, se rendant à leur travail, aperçurent une masse -noire étendue sur le bord d'un fossé, sous une contre-allée des -Champs-Elysées, vis-à-vis le bac des Invalides. - -Ils s'approchèrent et reconnurent le cadavre d'un homme de cinquante -ans, frappé de trois coups de couteau à la poitrine et, sans doute afin -qu'il ne fût pas reconnu, la tête écrasée avec un marteau qu'on retrouva -à quelque distance. Le meurtrier avait dû songer à enfouir son crime -dans la Seine, ainsi que le prouvait une corde attachée aux pieds de la -victime; mais troublé probablement par les voitures des maraîchers, il -s'était enfui sans avoir pu prendre toutes ses précautions. - -Les commissaires de la section des Champs-Elysées ayant examiné cette -tête meurtrie, déclarèrent que c'était celle d'un abbé, ainsi que -l'attestaient des vestiges de tonsure. Bientôt des échos bavards -s'emparèrent de la nouvelle et la promenèrent par les rues de Paris. - -Pierre Bardol sucrait son café au lait sur une charmante petite table -d'acajou, dans la chambre de la citoyenne Eléonore, qui, en déshabillé -blanc, donnait des gimblettes à son carlin. Il devisait joyeusement sur -l'inconstance des femmes et sur la versatilité de toutes choses -humaines. De la poche de son habit tomba un petit portefeuille en satin -blanc brodé d'or, et ce petit portefeuille s'entr'ouvrant, il en sortit -des assignats qui s'éparpillèrent comme un jeu de cartes sur le parquet. - ---Oh! dit Eléonore, je ne vous connaissais pas un portefeuille si riche! - ---Vous l'avez vu en ma possession il y a plus d'un an, ma chère. -Seulement je ne m'en sers pas tous les jours, craignant de l'user. Il -m'a été donné par une religieuse de mon pays, qui l'avait brodé à mon -intention. - ---Mais ce n'est pas elle qui l'a si abondamment garni d'assignats? - ---Me prenez-vous pour un gueux? dit Bardol en retirant de sa poche une -bourse en soie verte au fond de laquelle sonnèrent des louis; ne -m'avez-vous jamais vu non plus sans ma belle bourse? - -En ce moment le jockey de Mlle Eléonore--cette demoiselle avait un -jockey--entra pour demander s'il ne fallait pas promener le carlin. - ---Dieu! s'écria le Crésus-Bardol, votre jockey est pitoyablement -habillé! Qu'il vienne donc chez moi, je lui donnerai des nippes, à -passer pour un ci-devant... - -Mlle Eléonore accepta pour son valet et son valet accepta pour lui-même -avec empressement. Bardol acheva de savourer son café au lait, après -quoi s'étant miré dans une glace afin d'arranger le noeud de sa cravate, -il se récria sur le négligé de sa barbe. Cela ne l'empêcha point de -baiser la main de la citoyenne, quand il sortit de chez elle avec le -jockey, maigre personnage qui avait nom Louis Charmet. - -Passant rue Bourbon-Villeneuve devant la boutique d'un perruquier, il -dit au jeune drôle d'y entrer avec lui.--Le barbier et son aide -prodiguaient les grâces de leur savonnette à deux clients, tandis que -d'autres attendaient leur tour en s'entretenant des nouvelles. C'étaient -de bons commerçants du quartier, très-effrayés au fond de l'âme, car les -affaires languissaient horriblement depuis que l'esprit révolutionnaire -tourmentait la nation; mais ils s'efforçaient tous de paraître fort -gais, afin que leur tristesse ne fût pas interprétée comme l'expression -de leur pensée politique. On devenait si bien suspect alors pour s'être -montré sans un sourire sur ses lèvres ou sans une parole de colère, -suivant que les ennemis du peuple étaient écrasés ou épargnés! Ceux qui -ne pouvaient s'adonner à une gaîté factice, en étaient réduits à une -fausse fureur, continuellement excitée par les prétendues menées de la -réaction. Annonçait-on que deux ou trois royalistes venaient d'être -exécutés, ils juraient et levaient le poing en demandant pourquoi on -n'en avait pas guillotiné soixante-douze; racontait-on les détails d'une -victoire remportée par l'armée des frontières, les généraux étaient des -scélérats qui trouvaient moyen de trahir, même en accomplissant tous -leurs devoirs. Parmi ces pauvres bourgeois obligés de jouer le rôle de -furieux, il y en avait chez qui l'habitude devenait si bien une seconde -nature, que leur femme et leurs enfants étaient tout surpris de voir un -beau jour cette comédie transformée en réalité. L'honnête homme, à force -de hurler avec les loups, devenait loup lui-même, et il dévorait aussi -férocement que les autres. - -De ces fausses fureurs opposées à de faux contentements naissaient -souvent des querelles qui ensanglantaient les rues et les boutiques. En -ce moment, c'étaient des rieurs qui bavardaient chez le perruquier. - ---Avez-vous entendu raconter, disait un grand benêt à tête de veau, la -pénurie de la famille Capet au Temple? - ---Elle est dans la pénurie; oh! c'est très-bien! c'est très-drôle! -firent deux ou trois voix. - ---Ces gens-là, n'ayant pas eu le temps de faire leurs paquets aux -Tuileries, ne possèdent ni linge ni souliers; et, d'après ce qu'on dit, -le tyran a la même chemise depuis quinze jours, encore n'est-ce pas à -lui. - ---Ah! ah! hi! hi! - -On eût juré un troupeau de dindons se mettant à glousser en choeur. -Bardol et le diaphane Louis Charmet ne manquaient point de faire leur -partie dans ce concert. - -Puis, comme cela devenait fade, on se mit à parler des mines piteuses -des derniers condamnés à mort. Tandis que cette agréable causerie -égayait la boutique, les barbes à faire succédaient aux barbes faites. -Le tour de Bardol étant arrivé, il se plaça sur le fauteuil et livra son -menton à l'inondation préalable d'une mousse blanche. - -Un nouveau bavard ayant pris rang dans le cercle, se frotta les mains en -disant d'un air guilleret: - ---On a assassiné un abbé cette nuit, un abbé déguisé; bien certainement -c'était un _insermenté_. - ---Oh! qu'on a bien fait d'éviter cette besogne à Sanson, dit un boucher -au tablier sanglant. - ---Mais on l'a assassiné pour le voler, on a reconnu qu'il avait été -fouillé; ses poches étaient retournées à l'envers, et sur le sable se -trouvait l'empreinte d'une valise. - -Le boucher n'osa pas dire ce qu'il pensait peut-être: que tuer un -conspirateur pour le voler ensuite, c'était agir selon les bons -principes. - -Bardol, qui avait entendu des deux oreilles, fit un mouvement sur son -fauteuil et pria le barbier de ne pas appuyer la main sur sa gorge, car -il suffoquait. - ---En quel endroit a-t-on commis ce meurtre? demanda le garçon de -boutique. - -Aux Champs-Elysées, répondit le colporteur de nouvelles en se frottant -toujours les mains. - ---Et aucune patrouille n'est accourue aux cris de l'abbé? - ---Les patrouilles ont à surveiller l'intérieur de la ville; elles ne -vont pas jusqu'aux promenades désertes. Néanmoins, on est sur les traces -de l'assassin. - -Ces derniers mots firent tressaillir Bardol comme si on lui eût mis de -la glace dans le dos. - ---Qu'as-tu donc, citoyen? lui demanda le barbier, impatienté. - ---Ta serviette m'étrangle, tu l'as trop serrée autour de mon cou. - ---Allons... tiens... ça va-t-il mieux? respire donc! on dirait que tu -t'évanouis! - ---Ta serviette me gêne moins; rase-moi. - -Le perruquier poursuivit son oeuvre, mais arrêté à tout moment par -l'agitation de Bardol, il s'écria en ricanant: - ---Ah! comme on te coupera le cou avant qu'il soit peu! - ---A moi! fit celui-ci, devenant livide. - ---Oui, à toi. - ---Mais pourquoi? - ---Dam! parce que, quand on te rase, tu remues sans cesse. Oh! oh! voyez -donc comme je lui ai fait peur au moyen de ma petite allusion! ajouta le -barbier en riant aux éclats. - ---Apprends que je n'ai jamais eu peur, dit Bardol. - ---C'est pour cela que tu trembles; enfin, laisse-moi au moins achever ta -joue gauche. - -Ce ne fut pas sans attaquer légèrement l'épiderme qu'il put terminer son -opération. - -Les clients parlaient toujours de l'abbé assassiné, et, si cette -conversation mettait Bardol à la torture, elle intéressait le jeune -jockey Louis Charmet. En ce temps-là, on était tellement accoutumé à -entendre raconter des crimes politiques, qu'un assassinat commis la nuit -sur la personne d'un abbé déguisé offrait une diversion d'un puissant -intérêt. Enfin, Bardol s'élança hors de cette maudite boutique, et Louis -Charmet le suivit. - -Le grand air dissipa son émotion si complétement, qu'il se prit à rire -de ses frayeurs, se disant que, malgré les bavardages qu'il venait -d'entendre, personne ne savait ni le nom du prêtre, ni celui de son -meurtrier. Il lui avait écrasé le visage de façon à le défigurer, et, du -reste, un très-petit nombre de citoyens de Paris connaissaient -l'ex-supérieur de la communauté de Sainte-Barbe. La police n'avait aucun -intérêt à rechercher l'identité de la victime; un prêtre non assermenté -(le déguisement de celui-ci indiquait sa situation vis-à-vis de la loi) -était voué naturellement au massacre. Bardol se rassura donc, subissant -à son insu cette loi providentielle qui veut que le criminel se confie à -une fausse sécurité, comme le serpent repu s'endort sur le bord du -chemin. Mais sa sérénité ne fut pas de longue durée. - -Rentrant chez lui avec le jockey de Mlle Eléonore, il dit à ce jeune -homme de s'asseoir, tandis qu'il faisait un paquet de vieilles hardes. -Ce Louis Charmet, curieux comme un chien de race, examinait tout dans la -chambre. Il aperçut une valise sous un rideau; il s'en approcha. - ---Vous avez une valise, vous, comme l'abbé assassiné, fit-il observer. - -Bardol, troublé, feignit de n'avoir pas entendu. Louis Charmet regarda -cet objet, le tourna et le retourna, jusqu'à ce que Bardol lui dît -enfin: - ---Ne te gêne pas, mon garçon, tu es sans doute chez toi, ici? - ---C'est que je remarquais des grains de sable sur votre valise. - ---Tu es un bélître, tu ne sais ce que tu dis, murmura Bardol en se -détournant. - -Louis Charmet n'avait encore aucun soupçon; mais il se formait dans son -intelligence de vagues conjectures, qu'un rien pouvait changer en -certitudes. - -En ce moment le cousin, clerc d'avoué, entra discrètement et sans voir -le jockey, qui avait fini par s'asseoir humblement dans un coin obscur: - ---Eh bien! Bardol, dit-il à voix basse, avez-vous trouvé la voiture à la -barrière, cette nuit? - -Le diable se plaisait à inquiéter ce coquin. Etait-ce le feu infernal -qui le brûlait déjà? A chaque instant on lui causait des sensations de -damné. Il ne put imposer silence au clerc, car le regard du jockey -pesait sur lui. - ---Tout s'est fort bien passé, hasarda-t-il, espérant en finir par ce -mot. - ---La valise pesait beaucoup, n'est-ce pas? elle a dû te fatiguer -énormément? - ---Pas tant... que tu crois... balbutia-t-il. - ---Il est vrai qu'en passant dans les Champs-Elysées, vous avez pu vous -reposer tous deux. Il ne s'y trouvait personne à pareille heure? - -Le clerc remarqua enfin le bouleversement de Bardol, dont les yeux -demeuraient fixés sur le coin de la chambre où stationnaient deux -oreilles étrangères. Machinalement il dirigea son regard timide vers le -point indiqué. En apercevant le jockey, il eut un frémissement, comme -s'il eût vu la guillotine tendant vers lui ses bras rouges. Ce -frémissement fut interprété par Louis Charmet dans le sens des faits et -des paroles qui venaient de le frapper. Il crut, à compter de ce moment, -que Bardol était l'assassin de l'abbé, d'autant qu'il était certain que -la valise découverte sous un rideau avait été portée aux Champs-Elysées -pendant la nuit. - -Le jeune Baduel attribua à sa légèreté l'effroi de Bardol. Il crut avoir -dénoncé son oncle, son cousin, s'être livré lui-même. La terre lui -manquait sous les pieds. - ---Tiens! Voici tes hardes, va-t'en; dit Bardol à Louis Charmet en lui -jetant un paquet. - -Le jockey, après l'avoir remercié, mit les objets sous son bras et -partit. Mais afin de s'acquitter immédiatement, sans doute, il parla au -concierge et lui adressa plusieurs questions très-précises, auxquelles -ce dernier répondit, d'une manière satisfaisante, il faut croire, car -Louis Charmet s'esquiva promptement pour aller raconter ses grandes -découvertes à la citoyenne Eléonore... - ---Ah! Seigneur, qu'ai-je fait? Je suis donc sourd et aveugle! Quoi, je -ne m'apercevais pas de tes signes, mon cher Bardol! nous sommes perdus, -n'est-ce pas? ce petit scélérat va nous dénoncer comme ayant protégé une -évasion nocturne; mon oncle, toi et moi, nous allons être condamnés à -mort. Oh! je savais bien que mes jours finiraient ainsi! - -Telles étaient les lamentations de Baduel neveu, resté seul avec Bardol. - ---Tu es une brute! Il lui répondit ce dernier. - ---Je serai cause de votre malheur et du mien. J'en suis au désespoir. -Mais aussi, pourquoi introduire chez toi des gens de cette espèce, sans -me prévenir, sans me les montrer? Je suis myope, tu sais bien que je -suis myope!--Tiens! Bardol, notre oncle a donc oublié sa tabatière en -or!... la voici sur cette table. - ---Oh! fit Bardol, c'est vrai; ce pauvre homme, comment a-t-il pu -l'oublier? - ---Et ces ciseaux? Ce sont ceux avec lesquels il se faisait les ongles. -Il les a laissés sur la cheminée. - ---C'est bien extraordinaire, dit Bardol, ramassant ces objets et se -mordant les lèvres. - ---Encore ses lunettes? s'écria le clerc, étonné... Mais que signifie?... - ---Il était si inquiet... Il n'avait pas la tête à lui quand nous avons -quitté cette chambre. - ---Cette valise n'est-elle pas la sienne? dit le clerc d'avoué, -continuant ses perquisitions. Bardol, explique-moi ce mystère. Notre -oncle est-il parti, oui ou non? - ---Il est parti, certainement; mais il m'a prié de lui garder ses -bagages, que je dois lui expédier par une prochaine occasion. - -Ces étranges explications, faites d'une voix mal assurée, plongèrent -Baduel dans un océan de doutes. Réduit à des suppositions, il s'y perdit -complétement; et son épouvante, déjà grande, atteignit bientôt une force -incommensurable. Il demeura muet pendant un instant; puis, sans dire un -mot d'adieu à son cousin, il partit, espérant par une fuite prompte -échapper aux vertiges qui s'emparaient de lui.--Dans la rue, il entendit -crier les nouvelles; des gosiers fêlés, avinés, rauques, hurlaient à -assourdir les passant: «Voici les détails d'un assassinat commis cette -nuit aux Champs-Elysées sur la personne d'un abbé!» Ces paroles -répétées, commentées par des groupes d'oisifs et de beaux parleurs, lui -laissèrent entrevoir la vérité sanglante. Il courait ahuri, chancelant, -comme s'il eût été coupable de ce crime. - -Cependant Louis Charmet ayant communiqué ses impressions à la citoyenne -Eléonore, celle-ci en fit part à un des agents de police avec lesquels -elle était en relation. Aussitôt on se transporta au domicile de Pierre -Bardol et on l'arrêta. Il eut beau dire aux commissaires qu'ils étaient -les instruments innocents d'une trame royaliste dirigée contre lui; il -eut beau invoquer sa vie de commerçant irréprochable et l'amitié des -patriotes les plus ardents de sa section, on l'écroua à la Conciergerie. - -La justice eut bientôt instruit son affaire; il s'assit sur le terrible -banc le 10 octobre. - -Le Tribunal, sans se l'avouer, était heureux d'avoir à juger un -véritable criminel. L'accusateur public et le président avaient déjeuné -avec plus d'appétit ce jour-là. Et ils marmottaient certain bon discours -qu'ils brûlaient de prononcer depuis un mois, et qu'ils avaient retenu -captif au fond de leur mémoire, faute d'une occasion. Enfin on pouvait -le hasarder en cette circonstance. - -Bardol parut vert et jaune, tant il ressentait vivement la puissance de -ses ennemis politiques en ce moment. Son cousin Baduel,--cité en qualité -de témoin, ainsi que la citoyenne Eléonore, Louis Charmet et -d'autres,--avait une mine tout aussi pendable, car la peur rongeait son -âme innocente, et nul ne ressemble autant à un coupable que l'homme qui -craint d'être interrogé. - -L'acte d'accusation, formulé absolument comme notre récit, sauf nos -observations personnelles, souleva à la fois le mépris et l'indignation -de Bardol. Il demanda la parole, afin que les juges connussent bien -l'homme qu'on avait l'audace de traîner devant eux. Nous citons -textuellement:--«Je suis un citoyen des plus irréprochables, -s'écria-t-il avec animation, et l'un des plus chauds partisans de la -Révolution. Mes antécédents sont dignes d'éloges; j'ai pour amis et pour -protecteurs des sommités politiques prêtes à répondre de ma vie et de -mes opinions. Plusieurs fois M. de Lafayette, pendant son séjour à -Saint-Flour, où je demeurais alors, m'a fait l'honneur de s'asseoir à ma -table. En 1790, j'ai été délégué par mes concitoyens à la fête de la -fédération. A Paris, comme en Auvergne, M. de Lafayette m'invita à -manger sa soupe très-souvent. Et savez-vous comment il me recevait, ce -ci-devant général? Il quittait tout le monde, il interrompait sa -conversation avec des ministres, afin de venir me prendre la main. Et il -n'y avait pas que lui qui m'estimât, à sa table. Je fis connaissance de -M. l'abbé Fauchet et de M. l'abbé Verron, le député. Le premier, quand -il fut nommé évêque du Calvados, n'ayant pas un rouge liard pour se -rendre à son poste, m'emprunta deux mille écus; le second me doit six -cents livres, et encore je ne compte ni à l'un ni à l'autre les -intérêts! Voilà qui je suis, citoyens. Et c'est moi qu'on a chargé d'un -crime abominable. Cette odieuse imputation ne vous prouvera que l'audace -de mes ennemis, qui me persécutent parce que je ne transige pas avec le -royalisme et la contre-révolution. Qu'ils se présentent, les scélérats; -ce sont eux que vous condamnerez!...» - -Le commissaire national interrompit ce discours en disant qu'il fallait -écouter l'accusation avant la défense. Bardol, essoufflé, reprit place -sur son banc. - -L'infortuné clerc, Baduel, fut interrogé le premier. Il s'évanouit deux -fois. On attribua sa faiblesse à son attachement pour son oncle et à -l'horreur que lui inspirait le crime. Le président en prit occasion de -lui dire en langage à fleurs: «Continue, jeune homme, à fermer ton âme -aux mauvais penchants et à frémir de terreur dès que le génie du mal -accomplit ses forfaits, même loin de toi!» Les deux assignats de cinq -livres que lui avait donnés son oncle furent confrontés avec ceux que -contenait le portefeuille en satin blanc saisi sur Bardol. On reconnut -par leur numéro et leur lettre qu'ils étaient de la même série. Quant à -la tabatière en or et aux autres objets, Pierre Bardol persista à dire -que l'abbé les avait oubliés chez lui. - -Louis Charmet et la citoyenne Eléonore n'éclairèrent pas moins la -religion des juges. Mais ce furent les témoins à décharge, cités à la -requête de Bardol, qui finirent de l'accabler très-involontairement. - -Un certain Goutier, homme de loi,--le bourreau se disait homme de loi, -alors,--éleva la voix afin de vanter les vertus et le civisme de son ami -Bardol. Le commissaire national, convaincu de la mauvaise foi de ce -panégyriste, requit qu'il fût transféré en la chambre du conseil, afin -d'y être fouillé en présence du citoyen Dubail-Coffinhal, l'un des juges -du tribunal, et du citoyen Gobert, le défenseur. - -Cette inspection, minutieusement opérée, procura la saisie de diverses -lettres écrites de la main de l'accusé; et adressées à ses témoins, afin -de leur apprendre en quels termes ils devaient déposer. - -Une dernière circonstance asséna le dernier coup sur la tête encore -audacieuse de ce malheureux. Une montre en or, portant le nom de -Sauvage, horloger, avait été trouvée sur lui; on supposa qu'elle -appartenait à l'abbé Baduel. Il jura l'avoir achetée depuis deux ans à -un juif étranger. Mais le registre de Sauvage ayant été vérifié, on y -lut, à une date peu reculée, la mention de vente de cette montre au -directeur de Sainte-Barbe. - -Il n'eut plus la force de parler; ses lèvres n'articulaient pas; une -pâleur livide lui couvrait le visage. - -L'accusateur public se leva, et de sa voix la plus retentissante, il -résuma tous les témoignages, toutes les preuves. Il termina son -réquisitoire par ces mots: - -«--S'il est des hommes qui ne veulent pas croire à une Providence, -qu'ils viennent à la terrible école qui s'ouvre ici sous nos yeux, -qu'ils étudient tous les faits de cette affaire, qu'ils voient tous les -ressorts de l'esprit humain tendus pour consommer le crime, le coupable -réussir, et se déclarer ensuite par les indices les plus grossiers. A -peine l'assassinat est-il commis, en effet, que l'assassin agité, -poursuivi par les remords, sentant pour ainsi dire son supplice -commencer, l'oeil inquiet, l'esprit bourrelé, ne fait plus qu'enfanter -mille projets qui se croisent, qui se détruisent (ô faconde insipide!); -il ne peut obtenir de repos; ce signe de réprobation qui marqua le -premier coupable semble empreint sur son front, comme l'agitation et -l'égarement sont dans son coeur. Ce bruit qui se répand dans la ville, -cette nouvelle du meurtre qui le poursuit partout, qui retentit sans -cesse à ses oreilles, lui donne un esprit de vertige; un enfant -l'accompagne, il ne fait que lui parler de cet homme assassiné qui a les -pieds liés d'une corde; il en parle sans cesse, la consternation est -peinte sur son visage, etc., etc.» - -Les questions ayant été posées, et les jurés ayant déclaré Bardol -convaincu d'avoir assassiné Baduel, le Tribunal le condamna à la peine -de mort. - -En proie à un affaissement horrible, haletant comme un moribond, il -n'échappa point au pathos du président. - -«--Homme (_homme_ est superbe!) désormais effacé par la loi du nombre -des vivants, chez un peuple libre, dont la loyauté fut toujours le -partage, même avant qu'il eût brisé ses fers, tu as oublié les douceurs -de l'hospitalité, tu as méprisé les liens du sang, tu as méconnu les -droits sacrés de l'amitié; que dis-je?... tu as donné la mort à ton -allié, à l'être faible qui s'était mis sous ta protection. Ecoute sans -pâlir la peine de ton crime; veux-tu mériter _les regrets_ de tes pairs -qui t'ont jugé, de la loi qui t'a condamné? Veux-tu exciter la -compassion dans l'âme de tes juges? _Couronne ton trépas_ par une action -noble et généreuse. Tu ne penses pas, sans doute, que l'opinion publique -te croie seul l'auteur et l'instrument de la mort du sieur Baduel; eh -bien! _élève-toi à la hauteur du républicain_: rends avant de mourir un -dernier service à ta patrie, fais-lui connaître tes complices. En -emportant leurs noms au tombeau, tu laisses à ton pays des monstres -qu'il doit vomir; en faisant une dénonciation salutaire, tu marqueras ta -mort par un acte de patriotisme; ton âme, dégagée d'un poids qui doit -l'accabler, s'élèvera à sa véritable hauteur; elle ne s'occupera plus, à -l'instant de se séparer de ton corps, de l'appareil du supplice, mais -elle se confondra _dans les douces jouissances du bonheur qui suit -toujours un acte de vertu_!» - -Ses complices?... Bardol ne sut ce qu'on voulait lui dire; il regarda -stupidement ses juges et ne répondit rien. Quelques heures après, revêtu -de la chemise rouge des assassins, on le conduisit à l'échafaud, et là, -_un vent d'acier lui sépara l'âme du corps_, selon l'énergique -expression d'un vieux chroniqueur. - - - - -CHAPITRE IX. - -ÉPISODE DES TREIZE ÉMIGRÉS. - -UNE COMMISSION MILITAIRE.--LA TRIPLE ALLIANCE.--COSTUME DU BOURREAU. - - -L'épisode des treize émigrés offre des côtés tout-à-fait touchants, et -l'on se demande le motif d'un tel déploiement de barbarie envers des -jeunes gens dont quelques-uns avaient à peine vingt années. Ce motif, il -faut le chercher dans la nécessité où l'on se croyait être de frapper -l'esprit public par des images de répression nationale. Les treize -émigrés dont nous parlons avaient été pris sur les frontières, les armes -à la main; la loi était formelle: ils auraient dû être fusillés à -l'endroit même de leur arrestation.--Néanmoins on les dirigea sur Paris, -où ils arrivèrent le 19 octobre, un vendredi. On affecta de les -transférer en plein jour à la Conciergerie, au milieu d'un nombreux et -inutile cortége d'écharpes municipales. Voulait-on renouveler la scène -des fiacres du Pont-Neuf, qui avait commencé les massacres des prisons? -Nous serions tenté de le croire. Une certaine agitation se manifesta, en -effet, parmi le peuple qui, pendant toute la journée et même pendant une -partie de la nuit, ne cessa d'entourer la Conciergerie, en réclamant la -prompte mise en jugement des prisonniers, au nombre desquels on faisait -perfidement circuler le nom du prince de Lambesc. Ces ruses n'eurent pas -toutefois les résultats qu'on en attendait. Un décret de la Convention -nationale du lendemain nomma une commission chargée de prononcer -immédiatement à l'égard des treize prévenus d'émigration. - -Cette commission militaire, composée de cinq membres et présidée par le -général Berruyer, commandant de toutes les troupes du département de -Paris, s'assembla en audience publique au Palais-de-justice, dans la -salle du jury d'accusation. Il n'y eut aucun murmure de la part des -spectateurs lorsque furent amenés les treize émigrés.--C'étaient comme -nous l'avons dit, de très-jeunes gens, d'heureuse physionomie, presque -tous gentilshommes et revêtus encore de l'uniforme sous lequel ils -avaient été arrêtés. L'instruction a révélé qu'ils s'étaient rendus sans -résistance, et que quelques-uns d'entre eux s'étaient même jetés -volontairement dans les postes français. Le premier que l'on interrogea, -Dammartin-Fontenoy, répondit avec une grande douceur aux questions -souvent bizarres qui lui furent posées par le général Berruyer: - ---Quel âge avez-vous? - ---Près de vingt-cinq ans. - ---Où serviez-vous avant de quitter la France? - ---Dans un régiment provincial que j'ai quitté en 1783; puis dans un -régiment d'infanterie que j'ai quitté en 1785. - ---Pourquoi avez-vous abandonné votre patrie dans un moment où vous -pouviez la servir utilement? - ---Je n'étais plus dans le service depuis sept ans; il y en avait trois -que je voyageais: j'étais allé en Allemagne, où je comptais m'établir, -et j'y étais effectivement fixé depuis deux ans. - ---Vous saviez qu'il y avait eu une révolution en France? - ---Je le savais, mais je ne la connaissais pas; _d'ailleurs, il y en a eu -quatre_. - -Ce mot ne parut pas produire une impression favorable sur les cinq -commissaires, parmi lesquels figuraient un gendarme et un canonnier, -Antoine Marly et Claude Sableau. - -Le président continua avec humeur: - ---Quelles armes aviez-vous lorsque vous avez été arrêté? - ---Aucune, répondit Dammartin; quand j'ai vu la vedette à dix pas de moi, -j'ai jeté mon sabre. - ---Quel grade aviez-vous? - ---Je n'en avais aucun; j'étais simple hussard. Notre corps marchait sans -hostilité parce que tout Français sous les ordres des princes ne devait -pas agir. - -L'interrogatoire se poursuivit de la sorte, sans d'autre particularité -qu'une apostrophe au moins singulière du commandant Berruyer. Impatienté -de l'air calme du jeune Dammartin et de la précision de ses réponses, le -général-président s'écria tout à coup: - ---Parlez haut! vous êtes ici devant la République, _car le peuple de -Paris forme TOUTE la république_! - -Dammartin ne répliqua pas. Après une courte délibération, les cinq -commissaires prononcèrent contre lui la peine de mort. Il écouta sa -sentence avec cette attention d'un homme qui écoute une chose qui le -concerne peu ou point. - -Celui qui lui succéda, un ci-devant capitaine au régiment d'Esterhazy, -âgé de vingt-sept ans, ne fit pas moins bonne contenance. Il convint -qu'il était sorti de France au mois de juin dernier, mais il ajouta pour -sa justification qu'il y avait été provoqué par son père, lequel l'avait -appelé sur la terre autrichienne sous prétexte de lui rendre compte des -biens de sa mère. «--Là, dit-il, mon père qui occupe un haut rang dans -l'armée étrangère, me força, le pistolet sur la gorge, à quitter la -cocarde. Je résistai; il me fit transférer à Luxembourg et jeter dans -une prison, d'où je ne sortis qu'après avoir donné ma parole de -m'attacher au régiment de Berchiny. Je n'ai jamais servi que comme -volontaire, et je n'ai assisté ni à la prise de Longwy, ni à celle de -Verdun. J'ai continuellement cherché tous les moyens de m'échapper, -jusqu'au jour où, de mon propre mouvement, je me suis rendu, avec un -domestique et un camarade, à un brigadier de chasseurs.» - -Bien que raconté avec un accent de sincérité qui ne pouvait être -suspect, ce drame de famille, dont les guerres politiques ont offert de -nombreux exemples, laissa froide la Commission militaire. - ---Citoyens, dit le général Berruyer, d'après les moyens de défense et -les réponses aux interrogatoires faits à Joseph-Alexandre Dumesnil, -accusé d'émigration; et aussi d'après l'art. 3 du titre Ier de la -seconde partie du Code pénal; et l'art. 1er du décret de la Convention -nationale en date du 9 de ce mois, mon opinion est que ledit Dumesnil -soit puni de mort. - -Alexandre Dumesnil fit place à un tout jeune homme, presque un enfant, -doux, résigné, qui déclara s'appeler Miranbel de Saint-Remy, et être âgé -de dix-neuf ans seulement. Il avait quitté son pays par suite des -menaces de ses voisins, qui voulaient incendier sa maison,--mais la -Commission ne regarda pas cela comme une excuse,--et depuis deux mois il -était garde du corps de MONSIEUR. Remarquons à ce sujet une facétie que -crut devoir se permettre le président: - ---Vous avez, dit-il à l'accusé, gardé MONSIEUR; il aurait bien mieux -valu nous l'amener. - -On conviendra que le moment était mal choisi pour se permettre un jeu de -mots, quelque soldatesque qu'il fût. Le jeune Miranbel crut un instant -que c'était là un pronostic de clémence; il se trompait: lorsque le -général et les quatre commissaires eurent suffisamment ri de leur -spirituel à-propos, ils le condamnèrent à la mort d'une voix unanime. -L'enfant, comme ses deux prédécesseurs, entendit son arrêt avec -courage.--Un autre de vingt-un ans, Maurice Santon; un autre encore de -vingt ans et demi, Jean Béon; les deux frères Godefroy, l'un -garde-du-corps, et l'autre officier de marine; le sieur Gauthier de la -Touche, conseiller au parlement de Bordeaux, et enfin le sieur -Saint-Hillier subirent le même sort. Ils montrèrent tous une assurance -digne des serviteurs du roi. - -L'interrogatoire de Saint-Hillier fut signalé par un quiproquo qui -aurait été plaisant en toute autre circonstance, et que l'adresse de -l'accusé fit ressortir. On avait trouvé sur lui un mémoire portant ce -titre: _Compte payé par la triple alliance_, et dans lequel on avait -naturellement vu une pièce de conviction. La triple alliance! cela était -évident, ce ne pouvait être que l'alliance du duc de Brunswick, de -Frédéric et de François. Les juges triomphaient. Mais Saint-Hillier, qui -avait souri pendant cette explication, essaya de les désabuser par un -récit que le tour aisé de son langage sut rendre intéressant: - ---J'étais à Versailles, dit-il, lors des événements du 6 octobre 1789, -quand le peuple, conduit par une bande de femmes, vint y chercher son -roi, pour le ramener en triomphe à Paris. Je me trouvais à l'infirmerie -des gardes-du-corps, lorsqu'on m'avertit des dangers qui nous -menaçaient; quoique souffrant, je m'évadai par dessus les murs, en -compagnie de deux de mes camarades, malades comme moi; nous courûmes les -plus grands périls et nous risquâmes de perdre vingt fois la vie dans le -hasardeux chemin que nous avions adopté. Enfin, nous descendîmes dans un -couvent de religieuses; ces courageuses filles s'empressèrent de nous -offrir une hospitalité dont nous avions doublement besoin, à titre de -fuyards d'abord et à titre de malades ensuite. Nous demeurâmes deux -jours dans cette sainte maison, au bout desquels nous résolûmes de -gagner Paris. Mes deux compagnons de voyage n'avaient point d'argent, -mais on conçoit que l'aventure dont nous venions d'être les héros avait -resserré les liens de notre connaissance. Conséquemment je m'instituai -le banquier de la compagnie, et ce fut moi qui subvins aux dépenses de -la route ainsi qu'au séjour dans la capitale. Toutefois, par un -sentiment de délicatesse, mes deux amis exigèrent que je tinsse une note -exacte de ces dépenses; voilà l'origine et l'histoire de ce papier -trouvé sur moi, et intitulé: _Compte payé par la triple alliance_,--la -triple alliance était un sobriquet dont, en badinant, nous avions -affublé notre association. - -Les membres de la Commission militaire avaient écouté Saint-Hillier avec -une incrédulité visible. Si ingénieuse que fût cette narration, rien ne -leur en garantissait la véracité. Ils tournèrent et retournèrent encore -entre leurs mains le mémoire soupçonné, puis ils finirent par condamner -Saint-Hillier comme ils avaient condamné les autres.--Sur ces treize -émigrés, on en acquitta cependant quatre. Il est vrai que c'étaient -quatre domestiques. Ces pauvres diables avouèrent qu'ils n'avaient suivi -leurs maîtres à Coblentz que dans l'espoir d'être payés des gages qui -leur étaient dus. Ces domestiques devaient être de la famille de -Sganarelle qui s'écriait en voyant l'enfer engloutir Don Juan:--Ah! mes -gages! mes gages! Ainsi durent-ils s'écrier à leur tour, en voyant les -neuf émigrés monter à l'échafaud. - -L'exécution se fit sur la place de Grève, le mardi de bon matin, en face -de la grande porte de l'Hôtel-de-Ville, au-dessus de laquelle flottait -l'immense drapeau orné de cette inscription: _Citoyens, la patrie est en -danger_. Les neuf jeunes gens montèrent et se rangèrent à la fois sur -l'échafaud; ils conservèrent le même calme que pendant les débats et -leurs regards se portèrent avec curiosité sur les croisées d'alentour. -Neuf fois, le panier-cercueil disparut dans la trappe pratiquée sur un -des côtés de la plate-forme.--Une gravure, qui retrace cette scène, nous -montre le costume de l'exécuteur et de ses aides, costume encore décent: -chapeau rond, habit et culotte courte. Bientôt, on les verra adopter les -modes du peuple: le bonnet rouge à large cocarde, la carmagnole et le -pantalon rayé. - - - - -CHAPITRE X. - - - - -I. - -ÉMEUTE DE LA PLACE DE GRÈVE.--DÉLIVRANCE D'UN CONDAMNÉ. - - -Sur cette même place de Grève, deux jours après l'exécution des neuf -émigrés, le Tribunal du 17 août envoyait un jeune gendarme de vingt-huit -ans, condamné à dix années de fers et à quatre heures de carcan. Dotel -avait été convaincu de meurtre sur un soldat caserné à la Courtille, -mais Dotel avait été provoqué, injurié; la fureur seule arma son bras, -et il fut homicide sans être assassin. Une foule nombreuse assistait à -son exposition; c'était pour la plupart les habitués de la salle -d'audience, en qui s'était éveillée quelque compassion. On trouvait -généralement l'arrêt du Tribunal trop rigoureux; on s'empressait autour -de Dotel et on le plaignait d'autant plus que sa figure contractée -exprimait une vive douleur. Au bout de trois heures, il appela un -gendarme et lui demanda à être détaché pour quelques besoins (texte du -_Moniteur_). Le gendarme fit la sourde oreille, ce qui excita les -murmures de plusieurs hommes du peuple. Dotel insista. - ---Bah! lui répondit le gendarme, vous n'avez pas plus de trois quarts -d'heures à rester exposé. - -Cependant le motif de ses supplications se répandait parmi les -assistants, qui s'apitoyaient sur ce pauvre diable et s'irritaient de la -dureté des gendarmes. Il était évident que Dotel se trouvait en proie -aux plus atroces souffrances. - ---Détachez-le! détachez-le! disait-on de toutes parts. - -Les gardes ne bougèrent pas. - -Alors, il se fit un mouvement dans la foule. Un gros d'hommes, les uns -en bourgeois et les autres en uniforme, se dirigea vers l'échafaud, en -criant: - ---Sa liberté! sa liberté! Nous l'aurons de force! - -Au milieu du tumulte, un gendarme lança son cheval au galop pour aller -requérir du renfort au corps-de-garde de la réserve. Pendant ce -temps-là, on était monté sur l'échafaud. - ---Des couteaux pour couper les cordes! nous n'avons pas le temps de les -dénouer, disait un dragon d'environ cinq pieds six pouces, couvert de -son casque et vêtu d'un habit vert à boutons à la hussarde. - -Un autre militaire, qui est resté inconnu, s'exprimait chaleureusement -en ces termes: - ---Si Dotel était un voleur, je ne m'opposerais pas à son châtiment; mais -c'est un brave garçon, je le connais, et il faut qu'il soit délivré! - -La présence de ces soldats a fait croire à un coup de main prémédité. -C'est possible; toutefois on n'en a jamais eu d'autres preuves. - -On ne résiste pas à la foule. Après avoir reçu quelques horions, les -gendarmes comprirent que ce qu'ils avaient de mieux à faire, c'était de -se retirer au secrétariat de la Maison Commune et d'y dresser leur -déclaration. Immédiatement après leur départ, la potence fut ébranlée, -le tabouret jeté à bas, l'écriteau déchiré, et Dotel emmené par le -peuple au bruit des cris accoutumés de: Vive la nation! - -Cette audacieuse infraction aux lois fit quelque sensation dans Paris. -Le corps municipal chargea le procureur de la commune de poursuivre -devant les tribunaux la réparation de ce délit, et arrêta que la -Convention nationale serait tenue au courant des démarches opérées à ce -sujet. - -Je ne sache pas cependant que Dotel soit jamais retombé sous les serres -de la justice; il est supposable qu'il aura réussi à gagner la -frontière. On n'a jamais pareillement entendu reparler de ses prétendus -complices. - - - - -II. - -LE VALET DE CHAMBRE DU ROI ET LA SENTINELLE DU TEMPLE.--DOUBLE -ARRESTATION. - - -Personne n'ignore le dévouement du valet de chambre Cléry et les soins -affectueux dont il environna Louis XVI pendant sa détention dans -l'ignoble prison du Temple. Son _Journal_, publié à Londres et répandu à -un nombre infini d'éditions, figure au premier rang dans toutes les -bibliothèques révolutionnaires. - -Un soir, vers les six heures,--c'était le 5 octobre,--Cléry, après avoir -accompagné la reine dans son appartement, remontait chez le roi avec -deux officiers municipaux, lorsque la sentinelle placée à la porte du -grand corps-de-garde, l'arrêta tout-à-coup par le bras. - ---Comment vous portez-vous, monsieur Cléry? lui demanda-t-elle. - -Cléry, un peu surpris, s'inclina poliment et fit mine de passer outre. - ---J'aurais bien désiré vous entretenir quelques minutes, ajouta -mystérieusement la sentinelle. - ---Monsieur, parlez haut, dit Cléry effrayé; il ne m'est pas permis de -parler bas à personne. - ---On m'a assuré qu'on avait mis le roi au cachot depuis quelques jours -et que vous étiez avec lui. - ---Vous voyez bien le contraire, répliqua Cléry. - -Et il s'empressa de quitter l'importune sentinelle, car chaque jour de -nouveaux imprudents semblaient prendre à tâche de compromettre la sûreté -de la famille royale par une indiscrète sollicitude. En outre de cette -considération, Cléry se tenait perpétuellement sur ses gardes, craignant -avec raison qu'on ne lui tendît des piéges. - -Un des municipaux qui l'escortaient prêta l'oreille à ces quelques mots, -mais il n'y trouva rien qui dût éveiller ses inquiétudes. Le second, au -contraire, soutint qu'il avait entendu le froissement d'un billet. Cléry -et le factionnaire, confrontés le lendemain, nièrent le fait, et l'on se -contenta pour le moment de condamner ce dernier à vingt-quatre heures de -prison. - -Cependant cet épisode, rapporté à la municipalité, y produisit quelque -agitation; on y voulut voir les traces d'un complot, et l'on déféra -Alexandre-François Breton,--qui était le factionnaire en question,--au -Tribunal du 17 août, afin que son procès y fût instruit. C'était un -jeune homme de vingt-six ans, qui fut reconnu pour avoir appartenu à la -reine, alors qu'elle habitait Versailles, ce qui parut de bon augure aux -dénicheurs de conspirations. - -Quant à Cléry, il ignorait tous ces détails, et il croyait cet incident -vidé depuis longtemps, lorsque, le 26 octobre, pendant le dîner de la -famille royale, on vint l'arrêter au Temple, en grand appareil, pour le -conduire devant le Tribunal. Il sortit entre six gendarmes qui avaient -le sabre à la main, et suivi d'un municipal, d'un greffier et d'un -huissier, tous trois en costume. «Je passai, raconte Cléry, à côté du -roi et de sa famille, qui étaient debout et consternés de la manière -dont on m'enlevait. La populace rassemblée dans la cour du Temple -m'accabla d'injures, en demandant ma tête. Un officier de la garde -nationale dit qu'il était nécessaire de me conserver la vie, jusqu'à ce -que j'eusse révélé les secrets dont j'étais seul dépositaire; et les -mêmes vociférations se firent entendre pendant ma route.» - -Arrivé au palais de justice, Cléry fut mis au secret, et il y resta -plusieurs heures occupé, mais en vain, à rechercher quels pouvaient être -les motifs de son arrestation. Enfin, à huit heures, il parut devant ses -juges. Tout lui fut expliqué lorsqu'il aperçut sur le fauteuil des -accusés le jeune factionnaire soupçonné de lui avoir remis une lettre -trois semaines auparavant. Les débats furent assez obscurs. Cléry -objecta avec justesse que, puisqu'on avait cru entendre le froissement -d'un papier, il était tout naturel de le fouiller sur-le-champ, au lieu -d'attendre dix-huit heures pour le dénoncer au conseil du Temple. -Alexandre Breton abonda dans ce sens. Vu le manque de preuves, ils -furent tous les deux acquittés. - -Le président chargea quatre municipaux, présents au jugement, de -reconduire Cléry au Temple. Il était minuit. On arriva au moment où -Louis XVI venait de se coucher. Néanmoins, il fut permis au zélé valet -de chambre de lui annoncer cet heureux retour. - - - - -III. - -DÉCADENCE DU TRIBUNAL.--IL CHERCHE A SE JUSTIFIER. - - -Vers cette époque, le tribunal commença à baisser ostensiblement dans -l'opinion publique. Il avait été trouvé trop doux avant les journées de -septembre; il fut trouvé trop cruel après. Dans la séance du 26 octobre, -un membre de la Convention nationale, dont le nom est en blanc au -_Moniteur_, demanda hardiment la suppression du Tribunal du 17 août, -qu'il qualifia de _tribunal de sang_, en se fondant sur ce que les juges -avaient récemment condamné à mort une femme prévenue de complicité dans -l'affaire du Garde-Meuble, bien que le Code pénal ne portât pas cette -peine pour les vols et les recels. La proposition fut ajournée au -lendemain; mais le lendemain, le Tribunal criminel se rendit en corps à -la barre de la Convention, où il s'exprima de la sorte, par la bouche de -son président Mathieu: - ---Le Tribunal criminel a eu connaissance de la proposition qui a été -faite hier à son égard; ce n'est point la suppression qui l'affecte, car -_il sait que les causes qui ont déterminé sa création n'existant plus_, -la Convention pourrait l'ordonner; mais ce sont les motifs qui ont -appuyé cette demande. - -On interrompit M. Mathieu, et plusieurs membres réclamèrent l'ordre du -jour, qui fut adopté. M. Mathieu ne se découragea pas; il revint le 28 -et réitéra ses plaintes, auxquelles le président de la Convention -répondit par ces mots: - ---Le plus grand malheur dont puissent être accablés les hommes chargés -de prononcer sur la vie de leurs semblables, est sans doute le soupçon -d'arbitraire et de prévarication. La Convention examinera votre -pétition. En attendant, elle vous accorde les honneurs de la séance. - -Les honneurs de la séance étaient devenus chose bien banale et bien -insignifiante. - ---Cependant, objecta Lanjuinais, il ne me paraît pas que le Tribunal ait -répondu à l'inculpation qui lui a été faite par un de nos collègues -d'avoir condamné à mort pour recèlement. - -Ces insinuations ébranlèrent beaucoup le crédit du Tribunal. Mal écouté -à la Convention, il porta ses récriminations au club des Jacobins. -Lullier fut l'orateur. - ---Citoyens, dit-il, depuis longtemps le zèle du Tribunal criminel -déplaît à une espèce d'hommes ennemis de la république; depuis longtemps -on le calomnie; on l'a traité de _tribunal de sang_. Ce matin, nous nous -sommes encore présentés à la Convention; je ne sais par quelle fatalité -le président a pu se méprendre, _mais il est aussi scélérat que celui -qui nous a calomniés hier_! Il a dit à la Convention:--«Le Tribunal -criminel, inquiet sur sa position et craignant d'être destitué, propose -d'être entendu.» On voit toute la perfidie de ces expressions. Le -Tribunal ne sollicite pas sa conservation; mais il veut, en descendant -du siége, rester et paraître aussi pur que lorsqu'il y est monté par le -voeu du peuple» (Applaudissements). - -Néanmoins, les hommes du 17 août avaient reçu un coup dont ils ne -devaient pas se relever. Après avoir inutilement fatigué la Convention, -ils publièrent des mémoires qu'ils répandirent à foison dans le public. -Les membres du jury d'accusation se justifièrent, en particulier, dans -une brochure de seize pages, devenue excessivement rare, et que nous -avons pu nous procurer. «Le Tribunal du 17 août, disent-ils dans cette -brochure, n'a calculé ni ses dangers, ni la courte durée de son -existence; il n'a vu que les droits du peuple et les moyens de maintenir -sa liberté par des exemples de juste sévérité. Il a fait ce qu'il a pu, -il l'a fait avec un zèle aussi infatigable que désintéressé. Quoi qu'on -puisse dire contre le Tribunal du 17 août, on ne lui enlèvera pas le -mérite d'avoir CALMÉ PARIS (c'est une prétention singulière!), vengé les -atteintes portées à la liberté, et d'y avoir employé tous les moments de -chaque jour et une grande partie des nuits. Il s'est tellement livré à -cette partie du service public, qu'il serait impossible aux plus fortes -santés de soutenir plus d'un petit nombre d'années le pénible effort -d'un pareil travail.» - -Une des autres objections dont on se servait pour attaquer le Tribunal, -c'était, ainsi que nous l'avons vu, d'avoir prononcé la peine de mort -contre les principaux voleurs du Garde-Meuble. La réponse est -insuffisante et embarrassée: «On se plaint de ce que le Tribunal a -condamné à la mort des hommes contre lesquels la loi ne prononce que -vingt ans de fers; le tribunal _a dû regarder_ les voleurs du -Garde-Meuble comme des instruments de conspiration; il _a dû penser_ que -les ennemis de notre Révolution avaient convoité cette ressource pour -les soulager dans leur détresse. Ils ont vu, en outre, dans -l'attroupement de ces voleurs et de leurs complices, réunis en forme de -patrouille armée et en uniforme, avec le mot d'ordre de la garde -nationale, une circonstance tellement aggravante, qu'elle a -nécessairement changé la nature du délit. Ces caractères de conspiration -et d'usurpation de la force publique ont dû déterminer l'application -d'une peine au-dessus de celle du vol fait avec effraction. Nous étions -au centre des mouvements de la plus grande révolution que nous ayons -faite; il fallait proportionner les peines aux circonstances dont nous -étions environnés, et au besoin que nous avions de remonter aux causes -de ce vol, si extraordinaire, que l'on disait qu'il devait être suivi du -vol du Trésor national et de l'enlèvement des bijoux, vases et effets -précieux des églises de Reims et Saint-Denis.» - - * * * * * - -Au fond, le Tribunal a été dans ce procès plus sévère qu'il ne fallait -l'être. Il se disculpe mal et cherche à s'appuyer sur la raison -politique, qui ne le regardait pas. Il n'est pas mieux inspiré lorsqu'il -s'excuse de s'être attribué la police correctionnelle. «Personne ne s'en -occupait, dit-il; où donc est la prévarication à avoir fait ce dont -personne ne voulait se charger, et à l'avoir fait non-seulement d'une -manière irréprochable, mais encore avec un esprit de justice et -d'intérêt public digne d'un meilleur traitement?» Voilà des arguments au -moins bizarres. - -Cette brochure est signée: Loyseau, Fouquier-Tinville, Dobsen, Caillère -de Létang, Crevel, Lebois, Guillaume Sermaize, _ci-devant Leroi_[12] et -Perdrix. - - [12] Leroi,--le marquis de Montflabert,--Dix août--et Guillaume - Sermaize ne sont qu'une même personne et qu'un seul coquin. Après la - suppression du Tribunal, et le 2 décembre, lorsque la Municipalité - du 10 août fut remplacée par une autre sous le nom de Municipalité - provisoire, Sermaize fit partie des nouveaux commissaires chargés de - surveiller ou plutôt de tyranniser les augustes prisonniers du - Temple. Il s'acquitta de cet emploi à la satisfaction des - sans-culottes. Entre autres devoirs, il mit scrupuleusement à - exécution l'arrêté de la Commune qui ordonnait d'enlever à Louis XVI - tous les instruments tranchants qui se trouveraient en sa - possession. Après une première perquisition opérée par ses - collègues, Sermaize voulut en opérer lui-même une seconde, plus - minutieuse: il se fit conduire dans l'appartement de Sa Majesté. Le - roi était assis près de la cheminée, les pincettes à la main; - Sermaize lui demanda, de la part du Conseil, à voir ce qui restait - dans son nécessaire; le roi le tira de sa poche et l'ouvrit: il y - avait un tournevis, un tire-bourre et un petit briquet. Sermaize se - les fit remettre.--«Et ces pincettes que je tiens en main, ne - sont-elles pas aussi un instrument tranchant?» lui dit le roi en lui - tournant le dos. - - - - -IV. - -LE TRIBUNAL REDOUTABLE. - - -Il y avait alors, dans la rue Culture-Sainte-Catherine, un théâtre -obscur ayant nom: Théâtre du Marais, et dans l'entreprise duquel -Beaumarchais était, dit-on, fortement intéressé. Le théâtre du Marais, -bien que le fond de son répertoire reposât sur les pièces de -Beaumarchais lui-même, faisait cependant quelquefois des excursions dans -le domaine de l'actualité politique: il avait déjà donné une tragédie de -Souriguière, intitulée: _Artémidor ou le roi citoyen_, tragédie -franchement monarchique, où Louis XVI était peint sous les plus -favorables couleurs. Il crut pouvoir persévérer dans cette voie et, -quelque temps après, il représenta, sous le titre du _Tribunal -redoutable_, ou _suite de Robert, chef de brigands_, un drame qui eut le -pouvoir de mettre en rumeur le ban et l'arrière-ban des sans-culottes. - -«On attribue cette pièce à Lamartellière, mais les principes n'en -peuvent appartenir qu'à Beaumarchais,» disent les _Révolutions de -Paris_. - -Au premier acte, le rideau se levait sur une séance du tribunal, présidé -par le brigand Robert; premier grief, allusion irritante, sinon mal -fondée. Au troisième acte, on voyait une tour dessinée sur le modèle de -celle du Temple, et dans laquelle gémissait une intéressante princesse. -Du reste, la contexture de la pièce n'avait pas d'autre rapport que cela -avec les événements à l'ordre du jour; ce qui n'empêcha pas Prudhomme de -dénoncer le _Tribunal redoutable_ comme anti-révolutionnaire et -constitutionnel dans toute la force du terme. Les expressions dont il se -sert sont trop réjouissantes pour que je veuille en priver mes lecteurs: -«Cet ouvrage, dit-il, est bardé de maximes sur les vertus d'un bon roi; -il n'est pas de sentences sur le bonheur de posséder un monarque -vertueux qui ne soient pillées dans le ci-devant beau livre de -_Télémaque_; aujourd'hui si vieilli, depuis que la journée du 10 août a -prouvé que tous les rois, indistinctement, sont des fléaux sur la -terre.» Je ne sais quelle rancune garde le citoyen Prudhomme à l'auteur -du _Mariage de Figaro_, mais son nom seul le fait entrer en convulsions; -il est furieux de ses succès, il est particulièrement jaloux de sa -fortune; _sangsue gorgée_, _spéculateur vorace_, _vampire_, telles sont -les moindres épithètes dont il l'accable. Plus tard, quand il apprend -que Beaumarchais est décrété d'accusation, il laisse exhaler des cris de -joie et ne regrette qu'une chose, c'est que la Convention ait peut-être -manqué de prudence en n'envoyant pas sur-le-champ un gendarme s'assurer -de sa personne. Enfin, il pousse l'odieux jusque dans ses dernières -limites, lorsqu'après avoir annoncé qu'il ne s'en était fallu que de six -heures que Beaumarchais ne subît à l'Abbaye le sort de tant de victimes, -il s'écrie: «Que de gens se réconcilieraient avec une providence -présidant aux choses de ce bas monde, s'ils voyaient Caron de -Beaumarchais n'échapper à la justice du peuple que pour tomber sous le -glaive de la loi!» - -Vous êtes trop libraire, monsieur Prudhomme. - -Mais revenons au _Tribunal redoutable_. A la troisième représentation de -cette pièce, Gonchon, cet excentrique orateur du faubourg Saint-Antoine, -se leva du milieu du parterre et interpella vivement les acteurs, selon -ses habitudes. Hué par les spectateurs en masse, il s'écria en homme du -10 août:--Le premier qui m'attaque trouvera la mort! Il se rendit -ensuite auprès du directeur et lui signifia, dans des termes qui jamais -ne souillèrent la bouche des Gracques, que s'il redonnait ce drame, il -se faisait fort, lui, Gonchon, d'amener le _faubourg de Gloire_ tout -entier, pour briser les banquettes du théâtre. L'affaire alla jusqu'au -club des Jacobins; et le comité de surveillance fit à son tour mander le -directeur pour l'avertir qu'il aurait à répondre des événements s'il se -hasardait à rejouer le _Tribunal redoutable_,--ce qui équivalait à une -interdiction absolue. - -Ce n'était pas chose aisée que de faire plier Beaumarchais, l'homme qui -avait le mieux tenu tête à la noblesse et au Parlement. Placé devant -l'ultimatum du peuple, il ne se soumit qu'à moitié. Le _Tribunal -redoutable_ disparut bien, mais ce fut pour faire place, trois ou quatre -jours ensuite, à _Robert le républicain_, qui était absolument la même -pièce, à quelques changements près. La rage de Prudhomme s'exhala sur -tous les tons. «Le théâtre du Marais, dit-il, vient de donner un exemple -de ce que la cupidité et l'opiniâtreté ont de plus frappant. Le lecteur -se rappelle sans doute ce que nous avons dit sur le _Tribunal -redoutable_; eh bien! malgré nos réclamations et celles d'un parterre -intègre, ce théâtre n'a pas voulu perdre ses frais de costumes et de -décorations. Renonçant au système liberticide qui avait présidé à la -conception de cet ouvrage, il a fait refaire à neuf tout l'édifice, ou -pour mieux dire l'a replâtré. L'auteur, pour justifier le titre de -républicain donné à son Robert, lui fait fonder une république dont il -est le chef; comme si pour changer de titre, l'Etat n'en était pas moins -régi par le pouvoir toujours arbitraire d'un seul.» - -Quoi qu'il en soit, chef de brigand ou républicain, _Robert_, malgré les -fureurs des journaux, n'en attira pas moins le public;--et le courroux -de Gonchon, satisfait par cette concession apparente, s'apaisa, comme -sous une tiède brise du Midi s'apaise une mer agitée. - - - - -V. - -M. DE SAINTE-FOY.--BARÈRE, TÉMOIN. - - -Un procès sur lequel les papiers du temps restent muets et qui ne se -trouve pas consigné dans le _Bulletin_ de R. J. B. Clément, non plus que -dans son _Répertoire_ (abrégé du _Bulletin_), c'est le procès de M. de -Sainte-Foy, vieillard accusé d'avoir trempé dans les conspirations de la -cour. M. de Sainte-Foy comparut devant le Tribunal criminel dans la -dernière quinzaine de novembre et ne sauva sa vie qu'avec beaucoup de -peine; sa correspondance avec le général Dumouriez le justifiait de -point en point, mais cette correspondance n'était point entre les mains -des jurés: elle avait été envoyée par Dumouriez lui-même au président de -la Convention,--c'était alors Barère,--qui l'avait égarée. M. de -Sainte-Foy, à bout de protestations et de moyens de défense, dut -invoquer le témoignage de Barère, qui reçut une assignation pour aller -déposer devant les juges. - -«Je me fis remplacer, raconte-t-il, au fauteuil de président, en -annonçant à la Convention le motif légitime de mon absence; elle y -applaudit et j'arrivai au Palais-de-Justice à midi. Le jugement de M. de -Sainte-Foy était déjà commencé; chaque jour on appelait et on entendait -des témoins. Je fus interrogé par le président, M. Paré; après les -premières formules usitées, il me demanda si je connaissais l'accusé. Je -me retourne et je le vois pour la première fois. C'était un vieillard -d'une belle figure; sa physionomie fine et grave était imposante, son -front chauve; l'assurance de l'homme innocent était dans sa pose. Je -répondis:--Je viens de le voir pour la première fois.--Que savez-vous -relativement à la part que l'accusé a pu prendre aux événements du 10 -août?--Tout ce que je sais se réduit à la connaissance que mes fonctions -de président de la Convention nationale m'ont donnée de quelques -lettres.» - -Barère rapporta, autant que sa mémoire très-bonne put le servir, le -contenu de ces lettres, lesquelles prouvaient péremptoirement la -parfaite innocence de M. de Sainte-Foy. - -«Quand j'eus établi, ajoute-t-il, l'existence et le contenu de cette -correspondance, je fus interrogé de nouveau par deux jurés qui -semblaient faire naître des doutes et des présomptions sur ce que -j'avais pu lire et que je venais de leur rapporter. Il paraît cependant -que mes réponses parurent les satisfaire, et je sortis de l'audience. -L'accusé, reconnaissant, me remercia d'une manière si sensible et si -noble, que je ne l'oublierai jamais. «_Oh! que la sensibilité d'un -innocent accusé qui se voit appuyé et défendu est touchante!_»--C'est un -spectacle que Barère aurait pu se procurer plus souvent. - -M. de Sainte-Foy fut acquitté. - -Paré, dont le nom vient d'être écrit, était avant la Révolution, premier -clerc de Danton; il suivit son maître dans sa fortune. D'abord employé -comme commissaire dans le département de la Seine, il devint ensuite -secrétaire du conseil exécutif provisoire; puis, lorsque Danton fut -appelé au ministère de la justice, Paré se trouva porté tout -naturellement au nouveau Tribunal criminel.--Un an plus tard, il devait -remplacer pendant quelque temps Garat à l'intérieur.--C'était un bel -homme, doux, et dont la physionomie annonçait l'honnêteté. - - - - -VI. - -SUPPRESSION DU TRIBUNAL CRIMINEL DU 17 AOUT. - - -Une fois la perte du Tribunal résolue, on lança un décret qui déclara -ses jugements sujets à cassation. De plus, le ministre de la justice -demanda que ledit Tribunal fût tenu de laisser dans le libre exercice de -ses fonctions le Tribunal de police correctionnelle, des pouvoirs duquel -il s'était momentanément emparé. Les juges firent la sourde oreille et -continuèrent à instruire des procès de toute espèce. - -Un de leurs derniers jugements condamna à douze ans de fer et à six -heures d'exposition un ex-commissaire de la butte des Moulins, Stévenot, -convaincu d'avoir procédé à d'illégales visites domiciliaires dans le -but de s'approprier des valeurs d'argent. Cet adroit fripon, arguant -d'ordres prétendus, requérait la force armée pour commettre des -arrestations arbitraires. - -Il importe peu de signaler les autres arrêts qui n'atteignirent que des -voleurs ordinaires ou des individus coupables d'avoir tenu -d'_incendiaires_ propos. De vrais criminels politiques, il n'en est -aucune trace; et je me demande ce que sont devenus, après la dissolution -de ce Tribunal, les détenus _sérieux_, tels que ce brigand dont le -journal de Gorsas fait mention à la date du 9 novembre: «P. Laroche, -natif de Saint-Flour, détenu avant le 10 août, vient d'être arrêté comme -prévenu de s'être transporté il y a deux jours à la Force. Là, après -avoir mis en évidence un gros bâton qui lui avait servi, dit-il, les 2, -3, 4, et 5 septembre, il ajouta qu'il lui servirait encore, car il -fallait recommencer de plus belle. Il prévint ensuite un guichetier, -nommé P. Sciffron, de se méfier, qu'on devait assassiner sous peu tous -les concierges des prisons et les prisonniers; mais qu'il pouvait être -tranquille, et qu'il se chargeait de lui et même de l'installer -concierge. Le directeur du jury d'accusation est chargé, d'après les -pièces, de poursuivre cette affaire.» - -C'eût été embarrasser singulièrement Lullier que de le forcer à charger -un semblable bandit, son collègue dans les nuits de massacre. Et le -Tribunal du 17 août s'occupait des délits de police correctionnelle afin -de n'avoir pas à s'occuper des assassinats de septembre. Là-dedans aussi -faut-il peut-être chercher une autre cause à sa suppression. - -Toutefois est-il que, malgré le voeu presque unanime des députés, son -agonie se prolongea encore une semaine; en voici le bulletin: - -Le 23, décret qui ajourne la proposition de supprimer le Tribunal -criminel; - -Le 24, décret qui ajourne au lendemain le rapport sur le Tribunal -criminel; - -Enfin, rapport par Garan de Coulon, suivi d'un décret à la date du 29, -portant suppression du Tribunal pour le lendemain 1er décembre. - -Immédiatement, c'est-à-dire le 29, vers onze heures du matin, le -ministre envoya au Tribunal une expédition de ce décret. On essaya bien -de demander une prorogation, sous le prétexte d'une cause intéressante -dont les débats devaient commencer le 30 et qui était susceptible de -durer peut-être quarante-huit ou cinquante heures. A cet effet, -Desvieux, accompagné de plusieurs gendarmes, «jaloux, dit le _Bulletin_ -de Clément, de témoigner leur gratitude et leur civisme,» fut député -vers la Convention. Mais la Convention, impatientée, passa à l'ordre du -jour. Desvieux revint au Palais-de-Justice avec ses gendarmes -consternés. Il était huit heures du soir. Sur-le-champ, le Tribunal -criminel du 17 août déclara que ses fonctions étaient finies. Toutefois, -il ne voulut pas se séparer sans protester un peu amèrement contre le -décret de suppression; et Lullier, demandant la parole, prononça le -discours suivant: - -«Citoyens, nommé par le peuple, ce Tribunal en a eu la force et -l'énergie. - -»Toutes les autorités ont paru devant nous, sans aucune acception -particulière, parce que nous n'avons connu que l'égalité. Mais un -caractère de justice aussi prononcé, en nous faisant redouter de cette -classe d'hommes farouches qui tendent sans cesse à la suprématie et qui -n'usent de la puissance du peuple que pour l'asservir; ce caractère, -dis-je, devait faire de tous ces hommes des ennemis cruels pour le -Tribunal. En effet, vous avez vu la calomnie verser sur nous ses poisons -subtils et dangereux; mais vous étiez là; vous avez applaudi à nos -travaux, et, fiers de vos suffrages, nous avons méprisé la calomnie. - -»Aujourd'hui, citoyens, le Tribunal est supprimé; mais, toujours dignes -de vous, toujours dignes de nous-mêmes, nous dédaignons de regarder en -arrière la main qui nous a frappés. La loi a parlé, nous suspendons nos -fonctions; c'est à vous de juger de quelle manière nous les avons -remplies[13].» - - [13] Voici un portrait de Lullier, qui fut publié au moment de sa - candidature à la mairie: «Lullier a été cordonnier, établi rue du - Petit-Lion. Sa qualité ne serait pas à considérer, mais elle indique - l'habitude du travail des mains et l'éloignement de celui de - l'esprit; il est sans éducation, il n'a fait aucune étude; il est - ignorant, vindicatif, violent, emporté à l'excès. Après des - égarements de jeunesse, il s'est fait homme de loi en 1789. Dans les - mois de juillet et d'août, il s'est donné de grands mouvements dans - la section du Bon-Conseil, et il a été nommé accusateur public d'une - section du Tribunal du 17 août; il suffit de l'entendre parler pour - juger de son ignorance. Il paraît s'abandonner au vin... Voilà le - maire proposé par Robespierre aux Jacobins; ce sera Robespierre qui - sera maire pour Lullier.» - - (_Patriote français._) - - * * * * * - -Ainsi tomba, après un exercice de trois mois, ce Tribunal érigé par -Robespierre et par la Commune; il servit à préparer le véritable -Tribunal révolutionnaire, le Tribunal du 10 mars; il servit à essayer -les hommes sur lesquels pouvaient compter les terroristes; et ses actes, -encore masqués d'un semblant de justice, furent le prélude du grand -système de représailles révolutionnaires qui devait, quatre mois plus -tard, commencer à embrasser la France tout entière. - - -FIN. - - - - -NOTES - -DOCUMENTS JUSTIFICATIFS ET ERRATA. - - -INTRODUCTION. Page 6. _Cazotte et Sombreuil, ces deux pères que leurs -filles n'ont pu sauver qu'une fois._ Ce n'est pas sur la place de la -Révolution, c'est sur la place de la Réunion (du Carrousel) que Cazotte -a été exécuté. Le désir de grouper les victimes les plus fameuses dans -ce tableau-vision m'a fait commettre volontairement cette erreur, qui -n'existe pas du reste dans le récit circonstancié que j'ai fait de la -mort de Cazotte. Voir page 236 et suivantes. - - -Page 10. _Les Révolutionnaires de maintenant semblent vouloir imiter les -Révolutionnaires de jadis._ Cette introduction et une partie de -l'_Histoire du Tribunal révolutionnaire_ ont été écrites et imprimées -avant le 2 décembre 1851. Destiné à se produire dans des circonstances -difficiles, ce livre se ressent peut-être, en de certains passages, de -la passion alors courageuse qui l'a inspiré. - - -Page 16. _Une brochure très curieuse parue l'an dernier à Arras._ C'est -une Notice sur la vie et les écrits de Robespierre, par M. J. Lodieu, -ancien sous-commissaire national en 1848. - - -Page 52. Théophile Mandar est mort à Paris, le 2 mai 1823. Il avait été -revêtu, en 1793, du titre de commissaire national du Conseil exécutif de -la République française. La Convention lui accorda une gratification de -1,500 francs. Malgré son exaltation, cet homme n'était pas entièrement -dépourvu de bon sens et d'humanité. On trouve à la suite de son poëme en -prose intitulé _le Génie des siècles_, un discours prononcé en septembre -1792 contre les journées des 2, 3 et 4. - -Théophile Mandar a laissé en manuscrit deux ouvrages: _la Gloire et son -Frère_, et _le Phare des Rois_, poëme en seize chants; c'est dans _le -Phare des Rois_ que se trouve le chant du _Crime_, qui en fit défendre -l'impression en 1809. M. A. Maliol parle ainsi de cet ouvrage: -«Quelqu'un qui en a entendu lire des fragments, assure qu'on y remarque -parfois des pensées fortes, exprimées avec concision, mais qu'on y -trouve aussi de l'incohérence et des incorrections fréquentes. On -prétend que Napoléon, ayant lu des passages de ce poëme, désira voir -l'auteur et finit par lui témoigner qu'il ne reconnaissait pas en lui -l'_homme du manuscrit_.» Cela n'aurait guère été poli de la part de -Napoléon. - -En 1814, l'empereur Alexandre, qui alors accueillait volontiers les -hommes que leurs opinions libérales avait rendus ennemis du gouvernement -napoléonien, permit que l'auteur du _Phare des Rois_ lui fût présenté. - -Sur la fin de ses jours, Théophile Mandar était tombé dans l'indigence. - -Je trouve dans un pamphlet, publié en l'an VIII et attribué à Rosny (de -Versailles) ce portrait assez dur: «Voilà un de ces hommes qui ont le -plus à se plaindre de l'ingratitude de leur siècle; de ces aigles qui, -tandis qu'ils planent dans les nues, ne songent pas que leur pourpoint -est troué, que leurs souliers sont déchirés, leur chemise sale, que leur -femme souffre et que leurs enfants meurent de faim. Théophile Mandar fut -un des trois premiers membres du Comité religieux, un des trois -fondateurs de la secte théo-philanthropique, avec les citoyens Haüy et -Chemin le libraire. Ce fervent apôtre d'une religion naturelle et -tolérante a donné la _Théorie des insurrections_, ouvrage qui, dans les -circonstances où il a paru (1793), eût pu faire beaucoup de mal, s'il -eût été aperçu et si les insurrecteurs savaient lire. Joignons à cet -ouvrage _le Lendemain des Conquêtes_ et _de la Souveraineté du Peuple_.» -Ce dernier ouvrage n'est qu'une traduction de l'anglais. - - -Page 57. _Vous nous avez promis justice, vous nous la rendrez._ Une -autre version vient s'ajouter à celle du _Patriote Français_ et à celle -du _Moniteur_. Suivant l'_Auditeur national_ (numéro du samedi, 18 août, -page 4), l'orateur aurait dit, en s'adressant à l'_Assemblée_: «Vous -étiez assis quand le peuple était debout, et il semble que vous vous -soyez bornés à considérer son attitude. Ressouvenez-vous de cette -vérité: quand l'écolier est plus grand que le maître, tant pis pour le -maître!» - - -Page 58. _Les costumes des membres du Tribunal seront les mêmes_ que -ceux des autres membres des Tribunaux. C'est ce costume _à la général_ -sur lequel s'égaie Fournel dans son _Histoire du Barreau de Paris -pendant la Révolution_, et dont s'étaient tant moqués les _Actes des -Apôtres_, deux ans auparavant. Les juges avaient un grand chapeau à -panache, ce qui donna lieu aux vers suivants: - - Du mot panache, chenapan - Est l'exact anagramme. - Tout vieux qu'est ce mot gallican, - Comme il fait épigramme! - Que les panaches de ce temps - Ressemblent bien aux chenapans! - -(_Actes des Apôtres_, t. 16, p. 81, édit. in-12.) - - -Page 73. _Ce Mathieu ne fit que passer à travers le Tribunal; au bout de -quelques séances on ne retrouve plus son nom._ Il y a ici une erreur. -Nous reverrons M. Mathieu plusieurs fois, et surtout dans les dernières -séances de novembre. - - -Page 74. Quelques extraits de l'_Histoire du Tribunal révolutionnaire_ -ayant paru dans les journaux, il m'est arrivé une réclamation de M. -Maton de la Varenne, fils de l'historien de ce nom. M. Maton de la -Varenne redoutant pour la mémoire de son père les interprétations que -l'on pouvait faire de cette qualification d'_avocat des voleurs_, je me -suis empressé de déclarer à M. de la Varenne, dont je comprenais les -justes susceptibilités, que j'avais voulu simplement désigner par cette -expression un de nos plus excellents criminalistes, honnête homme au -premier degré et auteur d'écrits anti-révolutionnaires fort estimés, -fort consultés surtout. - -Cette circonstance m'a mis à même d'apprendre que M. Maton de la Varenne -père a laissé de précieux et volumineux manuscrits. L'_Histoire -particulière des événements qui se sont passés dans l'année 1792_, etc., -ne serait qu'un fragment échappé à cette collection. La Bibliothèque -royale est impardonnable de ne pas avoir acquis depuis longtemps ces -pièces importantes, amassées par le courageux avocat au péril de ses -jours, et dont la plupart comblent bien des lacunes indiquées par -Deschiens. - - -Page 78. Des deux frères de Coffinhal, l'un devint procureur du roi; -l'autre fut fait baron de l'Empire, maître des requêtes et conseiller à -la Cour de cassation. Louis XVIII l'autorisa à ne porter que le nom de -M. le baron Dunoyer. - - -Page 89. Il faut remarquer, en passant, que les mots les plus -caractéristiques de la Révolution partent tous de Collot-d'Herbois. Je -m'occupe depuis longtemps d'une étude assez vaste sur ce personnage. - - -Page 92. _La demande fut renvoyée à la Commission et convertie en -décret._ Voici la teneur de ce décret, proposé par Hérault et adopté -immédiatement: - -«1º L'accusé aura pendant douze heures seulement en communication la -liste des témoins. - -»2º L'interrogatoire secret est supprimé; l'accusé paraîtra seulement -devant le président, ou le juge commis par lui, en présence de -l'accusateur public et du greffier, pour déclarer s'il a fait choix d'un -conseil ou en recevoir un d'office. - -»3º L'accusé conférera avec son conseil à l'instant même où il aura été -entendu. - -»4º La loi relative aux récusations motivées ou non motivées aura lieu -dans son intégrité; mais les récusations ne pourront avoir lieu que dans -le délai de trois heures. - -»5º Les membres du jury qui ont fait leur service dans une affaire, ne -pourront être employés dans la suivante; leurs noms ne seront placés -dans l'urne que pour le tirage subséquent. - -»6º Le délai de trois jours entre le jugement et l'exécution n'étant -accordé que pour donner le temps au condamné de se pourvoir en -cassation, et cette faculté étant supprimée par la loi du 17 août, le -délai entre le jugement et l'exécution n'aura pas lieu.» - -En outre, le surlendemain, et sur la demande du Tribunal, le Conseil -général de la Commune décida que les défenseurs officieux des criminels -de lèse-nation ne pourraient être admis qu'avec un certificat de probité -délivré par leur section, et que les conférences entre l'accusé et le -défenseur seraient publiques.--De quoi se mêlait le Conseil général de -la Commune? - -Cet arrêté fut affiché et envoyé aux prisonniers. - - -Page 121. _La guillotine fut déclarée en permanence._ Cependant on -retirait le couteau tous les soirs. - - -Page 150. A l'Assemblée nationale, des citoyens vinrent réclamer contre -le jugement qui acquittait M. de Montmorin. Ils furent renvoyés au -ministre de la justice. «Ils se rendirent chez lui, raconte le _Courrier -des 85 départements_; M. Danton leur remit un ordre provisoire pour ne -point relaxer M. de Montmorin; munis de cette pièce, ils revinrent au -greffe. Enfin, un d'eux, dont on ne peut faire trop l'éloge, est monté -sur un banc dans le couloir du Tribunal; il a rendu compte à ses -concitoyens de ce qui avait été fait, et après avoir lu la note du -ministre de la justice dont ils connaissaient le patriotisme, il les a -invités, au milieu des plus vifs applaudissements, à attendre dans le -calme une décision légale. Son voeu a obtenu le succès qu'il méritait.» -(Tome XII, page 8.) - -Quoi qu'il en soit, le lendemain encore, le peuple n'était pas bien -remis de son émotion: il se porta à la Conciergerie, et parut croire à -une évasion de M. de Montmorin. Il fallut que des commissaires, -autorisés par le Tribunal, vinssent rassurer la foule, pour qu'elle se -retirât paisiblement. C'était le 1er septembre. - - -Page 160. _Voir à la fin du volume le récit de l'accusation Réal._ (Note -au bas de la page.) D'abord, c'est _l'accusateur_ et non _l'accusation_ -qu'il faut lire. - -En 1795, Réal fit paraître un journal qu'il intitula: _Journal de -l'opposition_; le deuxième numéro contient un long article à propos de -l'organisation du Tribunal révolutionnaire. Sur la question des -délibérations à haute voix, il cite les faits relatifs au procès de -Backmann: - -«J'étais accusateur public au Tribunal du 17 août; c'est le premier -Tribunal révolutionnaire qui ait été établi. Le 2 septembre 1792, -_excidat!_ j'étais sur le siége; Mathieu présidait. Le Tribunal jugeait -Backmann, major des Suisses. L'instruction durait depuis trois jours et -deux nuits. Un coup de canon fait tressaillir tout l'auditoire: c'était -le canon d'alarme. Nous continuons tranquillement l'instruction. Elle -était terminée; les jurés se rendaient dans la chambre des -délibérations, lorsque des cris affreux, etc., etc. - -»Backmann se réfugie au fond de la salle; nous le couvrons de nos corps. -Nous voulons parler à ces furieux; c'est en vain que nous approchons -d'eux; les cris: «A bas!» nous empêchent d'entendre. _Nous remontons_ -avec précipitation sur nos siéges; là, debout, couverts, la main tendue, -nous renouvelons le serment de mourir à notre poste. Ce mouvement, cette -action nous obtiennent le silence de l'étonnement; nous en profitons -pour faire entendre à ces furieux que les jurés délibèrent dans ce -moment sur le sort de l'accusé, qu'ils doivent attendre avec respect -leur décision, et que dans tous les cas, nous périrons plutôt que de -souffrir qu'il soit fait la moindre violence à l'accusé. Chose étrange! -on nous écoute... - -»Les jurés disent qu'ils sont prêts à donner leur déclaration. Ils sont -obligés d'aller aux voix en présence les uns des autres, dans la salle -des délibérations qui restait libre. Déjà une boule blanche était en -faveur de l'accusé; trois sur douze pouvaient l'acquitter. Un autre juré -se présente, et, après avoir déclaré le fait constant, saisit une boule -blanche pour prononcer sur la question intentionnelle. Quelques-uns des -jures frémissent.--Que faites-vous? lui dit-on; quand même un troisième -juré serait de votre avis, vous ne sauveriez pas l'accusé; il serait mis -en pièces, et vous feriez égorger avec lui les juges et les jurés! - -«Les réflexions, les bruits affreux qu'on répandait, les hurlements -qu'on entendait, le firent hésiter un instant; mais bientôt:--Je n'ai -qu'une conscience, dit-il, et je sais mourir. Puis, après avoir mis la -boule blanche:--S'il s'en trouve un troisième, ajouta-t-il avec émotion, -soyez tranquilles, j'irai déclarer au peuple que c'est moi qui ai sauvé -l'accusé! - -»J'aurais bien quelque envie de dire ici comment le Tribunal empêcha les -septembriseurs de sabrer le condamné; comment Backmann remerciait bien -naïvement, bien sincèrement le Tribunal de ce qu'il le faisait -guillotiner; mais tout cela me mènerait trop loin.» - - -Page 179. Le lendemain des massacres de Septembre, on écrivit sur la -porte de l'Abbaye la strophe suivante: - - Toi que l'avenir fera naître, - Fille du Temps, Postérité, - Toi qui seule un jour dois connaître - L'impartiale vérité; - A ton tribunal redoutable - Tu démasqueras le coupable, - Tu feras briller la vertu. - Mais quand tu verras tant de crimes, - Tant de bourreaux, tant de victimes, - Postérité, que diras-tu? - -L'auteur de ces vers était un pauvre cordonnier, nommé François. - -(_Arabesques populaires._ Paris, 1832.) - - -Page 171. _J'avoue que j'hésite à adopter cette version monstrueuse._ -Une lettre, datée de Saint-Germain et signée de M. le baron de -Saint-Pregnan, insiste sur la triste épisode du verre de sang bu par -Mlle de Sombreuil, épisode que pour l'honneur de l'humanité j'avais -essayé de révoquer en doute. M. de Saint-Pregnan a eu l'obligeance de me -transmettre sur cette horrible scène des détails qui devront faire -autorité. «Vous semblez douter, écrit M. de Saint-Pregnan, que Mlle de -Sombreuil ait bu du sang, au 2 septembre, pour racheter la vie de son -digne père des mains des bourreaux. J'ai beaucoup connu Mlle de -Sombreuil, alors qu'elle était mariée à M. le comte de Villelume. Après -le baptême du duc de Bordeaux où j'étais député, je partis avec elle -pour Avignon, où M. de Villelume commandait l'Hôtel des Invalides; au -moment où nous changions de chevaux dans une petite ville de Bourgogne, -le sous-préfet du lieu se présente à notre voiture, et, après le -compliment d'usage, il offre à Mme de Villelume, qu'il connaissait, -trois ou quatre bouteilles de vin blanc. A peine en route, je lui fais -cette demande:--Pourquoi ne vous a-t-on offert que du vin blanc dans un -pays où le vin rouge est si bon?--C'est, me répondit-elle, parce que -quand je fus forcée de boire du sang pour sauver mon père, il était mêlé -avec du vin rouge, et que depuis lors je ne puis en boire.--Cette -réponse me parut si simple qu'il ne fut plus question de ce fait le -reste du voyage, ni dans aucune occasion pendant que j'ai été de la -société habituelle de Mme la comtesse de Villelume-Sombreuil.» - -Le respectable signataire de cette lettre, qui fixe un point historique -jusqu'à présent incertain, a été maire d'Avignon sous l'Empire, sous la -Restauration et sous Louis-Philippe. Il en remplissait encore les -fonctions en 1835. - -La poésie a célébré sous plusieurs formes le dévouement de Mlle de -Sombreuil.--Citons un beau vers de Legouvé: - - Faut-il qu'au meurtre, en vain, son père ait échappé? - _Des brigands l'ont absous, des juges l'ont frappé!_ - -Mais soit qu'il ne crût point au verre de sang, soit qu'il désespérât de -rendre une pareille image en termes supportables, Legouvé se tait sur -cette circonstance.--Dans ses premières odes, M. Victor Hugo n'a pas -reculé devant cette difficulté: - - S'élançant au travers des armes: - Mes amis, respectez ses jours! - --Crois-tu nous fléchir par tes larmes? - --Oh! je vous bénirai toujours! - C'est sa fille qui vous implore; - Rendez-le moi qu'il vive encore! - --Vois-tu le fer déjà levé? - Crains d'irriter notre colère; - Et, si tu veux sauver ton père, - Bois ce sang...--Mon père est sauvé! - -Rendue à la liberté après le 9 thermidor, Mlle de Sombreuil reçut de la -Convention nationale un faible secours de mille francs. Plus tard, elle -quitta la France et épousa à l'étranger M. le comte de Villelume à qui -sa main avait été promise par son père. Mme de Villelume-Sombreuil a -terminé ses jours à Avignon, en 1823, laissant un fils capitaine dans -les chasseurs de la garde. - - -Page 238. Au nombre des lettres que j'ai reçues et qui me sont -précieuses à plusieurs titres, j'en dois mentionner une de M. Cazotte -fils. Cette lettre se termine par ces mots: - -«En conservant au vénérable Cazotte et à son héroïque fille leur -touchant caractère, M. Monselet s'est acquis des droits à la gratitude -du fils aîné de Jacques et des enfants dont sa vieillesse est entourée. -_Signé_: Jacques-Scévole Cazotte, rue du Cherche-Midi, 44.» - -De tels témoignages sont la meilleure récompense de l'écrivain, auquel -ils apportent la confirmation d'un travail accompli avec conscience; et -c'est pour lui un grand bonheur que de se voir rendre par les fils la -sympathie qu'il a vouée aux pères. - - -IMPRIMERIE CENTRALE DE NAPOLÉON CHAIX ET Cie, RUE BERGÈRE, 20. - - - - -TABLE. - - - PAGES. - INTRODUCTION 1 - - Chap. 1er. - I. Le peuple aux Tuileries 29 - II. Le peuple à l'Assemblée 37 - III. Robespierre 45 - IV. Théophile Mandar.--Intimidation. Journée du 17.--La - Commune l'emporte 51 - - Chap. 2. - I. Nuit du 17 au 18.--On nomme les membres du - Tribunal.--Robespierre refuse la présidence 59 - II. Installation au Palais de justice 65 - III. Un sybarite de la démocratie.--Nicolas Osselin 69 - IV. Mathieu.--Pepin Dégrouhette.--Laveaux.--D'Aubigni. - --Coffinhal.--Dubail 73 - V. Les deux accusateurs publics.--Réal, Lullier 79 - VI. Leroi.--Bottot.--Lohier.--Loyseau.--Caillère de - l'Etang.--Boucher-René.--Maire, etc. 83 - VII. Fouquier-Tinville 87 - VIII. Dispositions 91 - - Chap. 3. Episodes de la vie privée d'alors - I. Les roses de Fragonard.--La fille de Cazotte 95 - II. La maison de Cazotte, à Pierry.--Correspondance. - --Arrestations 107 - - Chap. 4. - I. Première audience.--Première condamnation à mort. - --Première exécution 115 - II. Arnaud de Laporte.--Une femme assommée 123 - III. Troisième exécution.--Le journaliste de Rozoy 127 - IV. Premier acquittement 139 - V. Episode.--Pompe funèbre en l'honneur des citoyens morts - le 10 août 144 - VI. Encore Vilain d'Aubigni.--Procès de M. de Montmorin. - --Murmures du peuple 148 - VII. Le charretier de Vaugirard 152 - VIII. Backmann, major général des Suisses.--On voit commencer - les massacres de Septembre 156 - - Chap. 5. - I. Tribunaux souverains du peuple 162 - II. Le Tribunal du 17 août reparaît 186 - - Chap. 6. - I. Les diamants de la couronne 189 - II. Jugements rendus par la seconde section.--Nicolas Roussel 219 - - Chap. 7. Cazotte.--Son dernier martyre 223 - - Chap. 8. Pierre Bardol 239 - - Chap. 9. Episode des treize émigrés.--Une commission - militaire.--La triple alliance.--Costume du bourreau 269 - - Chap. 10. - I. Emeute de la place de Grève.--Délivrance d'un condamné 279 - II.--Le valet de chambre du roi et la sentinelle du Temple. - --Double arrestation 283 - III. Décadence du Tribunal.--Il cherche à se justifier 286 - IV.--Le _Tribunal redoutable_ 293 - V. M. de Sainte-Foy.--Barère, témoin 299 - VI. Suppression du Tribunal criminel du 17 août 303 - - NOTES, DOCUMENTS JUSTIFICATIFS ET ERRATA 309 - - -FIN. - - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Histoire anecdotique du tribunal -révolutionnaire, by Charles Monselet - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE ANECDOTIQUE *** - -***** This file should be named 63319-8.txt or 63319-8.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/6/3/3/1/63319/ - -Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed -Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was -produced from images generously made available by the -Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at -http://gallica.bnf.fr) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions -will be renamed. - -Creating the works from public domain print editions means that no -one owns a United States copyright in these works, so the Foundation -(and you!) can copy and distribute it in the United States without -permission and without paying copyright royalties. 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You may copy it, give it away or -re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included -with this eBook or online at www.gutenberg.org/license - - -Title: Histoire anecdotique du tribunal révolutionnaire - -Author: Charles Monselet - -Release Date: September 27, 2020 [EBook #63319] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE ANECDOTIQUE *** - - - - -Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed -Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was -produced from images generously made available by the -Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at -http://gallica.bnf.fr) - - - - - - -</pre> - -<p class="c large"><b class="sans-serif">CHARLES MONSELET.</b></p> - -<h1>HISTOIRE ANECDOTIQUE<br /> -<span class="xsmall">DU</span><br /> -<span class="large">TRIBUNAL</span><br /> -RÉVOLUTIONNAIRE</h1> - -<p class="c">(17 août.–29 novembre 1792).</p> - -<p class="c small"><span class="sc">Avis.</span> En raison de la nouvelle législation, relative à la propriété -littéraire, l'auteur se réserve le droit de traduction de cet ouvrage.</p> - -<p class="c gap"><span class="large">PARIS</span><br /> -D. GIRAUD ET J. DAGNEAU, LIBRAIRES-ÉDITEURS,<br /> -7, <span class="small">RUE VIVIENNE</span>, <span class="small">AU PREMIER</span>, 7.</p> - -<p class="c">1853</p> - -<div class="break"></div> - -<p class="c top4em small">PARIS.—IMPRIMERIE CENTRALE DE NAPOLÉON CHAIX ET C<sup>ie</sup>, -RUE BERGÈRE, 20.</p> - -<div class="break"></div> - -<p class="c large">HISTOIRE<br /> -<span class="xsmall">DU</span><br /> -<span class="large">TRIBUNAL RÉVOLUTIONNAIRE</span></p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch0">INTRODUCTION.</h2> - - -<h3>I.</h3> - -<p>Un poëte allemand a fait une ballade pleine d'aspects -fantastiques et terrifiants, sur la grande revue -que l'empereur, mort, vient passer à minuit dans -les Champs-Elysées. C'est d'abord un tambour -qui se lève de terre et dont les baguettes, frappant -sur une peau diaphane, vont réveiller à la -sourdine les soldats de la garde. Le <i>tractrac</i> nocturne -retentit entre les arbres grêles et enveloppés -de vapeur; il se prolonge, s'éteint et revient -plus impérieux, passant plusieurs fois par les mêmes -places. A cette voix de la guerre, des masses -confuses surgissent et s'ébranlent, des ombres se -dégagent; on entrevoit, sous les suaires déchirés, -des épaulettes pâles, des galons d'argent terni, des -uniformes décolorés. Le vent passe avec effroi. -Derrière lui, un escadron vaguement éclairé par -un rayon de la lune roule sa vague blanchâtre; -les plumets frissonnent, quelques épées reluisent -comme un courant d'eau aperçu par hasard; on -entend un sourd piétinement de chevaux; les crinières -s'échevèlent et fouettent l'air glacé. Le tambour -bat toujours. Un son de trompette, clair et -vibrant, traverse l'espace et enlève quelques voiles à -ce tableau étrange qui se meut dans le brouillard du -minuit d'automne. Sous les plis d'un glorieux haillon -tricolore, percé, frangé, surmonté d'un aigle d'or, -s'avance une forêt de bonnets d'ours, légion silencieuse, -hommes graves et tristes, âmes d'enfant -auxquelles les turbulences d'une guerre continue ont -épargné les passions vulgaires. Ils s'avancent, ces -géants aux yeux encore endormis; ils ont cet air -stoïque que donne seul le tête-à-tête perpétuel -avec le canon; sur la poitrine de quelques-uns -étincelle l'étoile de la Légion-d'Honneur. Devant -eux marchent pesamment, la hache à l'épaule, ces -sapeurs en tablier de peau qui faisaient tomber les -portes des villes.</p> - -<p>Le ciel jette une clarté avare sur ce pêle-mêle, -qui bientôt se développe, s'accroît à l'infini et remplit, -inonde les Champs-Elysées. Rien n'est bien -précis, mais tout est indiqué. Le noir des canons -s'accuse dans un des côtés nuageux de cette grande -toile; la canne à pomme du tambour-major trace -en l'air des lignes bizarres mais triomphantes;—on -dirait du magicien de la victoire;—les croupes -des chevaux cabrés s'étalent à deux pouces du -sol. Peu à peu, un tressaillement général, semblable -à une menace de tempête, circule à travers -les rangs noyés de cette foule militaire; -un commandement retentit: <i>Portez armes!</i> et -l'on entend une vaste secousse métallique, un -bruit pareil à celui que ferait un énorme sac d'argent -tombant de très haut. Puis, la vision s'immobilise. -On sent qu'il va se passer quelque chose de -grand; les yeux, les oreilles, les esprits sont dans -l'attente; personne n'ose respirer. Tout à coup, du -fond des Champs-Elysées, là-bas où le regard se -perd, naît une clameur faite de mille voix, qui se -rapproche, s'étend, court et galope,—escortant un -tourbillon de généraux empanachés et de mamelucks -mystérieux, à la tête desquels apparaît le fantôme -impérial. Il ne fait que passer, rapide et muet; -et cette grande figure, un moment sortie du tombeau, -illumine cette sombre armée qui, comme une -traînée de poudre, n'attendait que le contact de la -mèche pour éclater en flammes soudaines!</p> - -<p>Cette ballade célèbre, avec laquelle a lutté puissamment -le crayon de Raffet, ce ténébreux chef-d'œuvre -d'un étranger, cette page audacieuse de -l'histoire de la nuit et de la mort, suscite toujours -en moi inévitablement une autre ballade,—également -fantastique, mais violente, éplorée, terrible. Ce -pendant de la grande revue des Champs-Elysées, -c'est la grande revue des trépassés de la place -Louis XV, des victimes du Tribunal révolutionnaire.</p> - -<p>Cela commence également par un tambour,—le -tambour de Santerre. Il bat le rappel sur la place déserte, -que décore une statue grossière et mal façonnée -comme les idoles des peuples barbares: c'est la -statue de la Liberté, qui demeura si longtemps spectatrice -des crimes commis en son nom. Autour d'elle, -comme dans une vase obscure, rampe, s'agite une -multitude d'hommes et de femmes; ce sont les habitués -de la tragédie nationale qui se joue tous les jours -à cet endroit. Des guinguettes installées dans des -fossés, des cabarets en planches, des bouquetières en -jupes blanches à raies rouges, des marchands de -chansons hissés sur des chaises et vendant leurs couplets, -des enfants que leurs bonnes ont amenés là par -curiosité, rompent la hideuse physionomie de cette -place. Il n'est pas encore nuit, il est cette heure crépusculaire -du dix thermidor, heure solennelle qui vit -le dénouement de la Terreur; une bande rouge brille -à l'horizon. Après la statue de la Liberté, l'autre -monument de la place c'est l'échafaud.—L'échafaud -et la Liberté! L'échafaud, cet abominable et -honteux argument des révolutionnaires; la Liberté, -cette chimère sublime! Tous les deux se rencontrant, -comme pour se nier l'un par l'autre.</p> - -<p>Sur la plate-forme de l'échafaud, attendent Sanson -et ses aides.</p> - -<p>Alors, on voit arriver—lentement—cette procession -de charrettes fatales dont les roues ont si -longtemps et si impunément tracé parmi nous leur -sillon d'épouvante. Elles arrivent une à une, au -bruit du tambour de Santerre, persistant comme -un remords. Ce sont de lourdes et ignobles charrettes -traînées par des chevaux de somme crottés jusqu'au -poitrail, et escortées par des gendarmes, le -sabre nu. Elles contiennent chacune dix à douze -victimes, garrottées, debout, la tête découverte, figures -sublimes et pâles, vieillards dont la poitrine -étale encore des lambeaux de dentelle, jeunes gens -échevelés dont le regard semble invoquer Dieu, -hommes calmes qui pensent à la France. Toutes -ces victimes descendent à quelques pas de l'arbre -de la liberté, beau peuplier bruissant et -doux qui répand la fraîcheur sur la foule, et -elles s'acheminent vers l'escalier rouge. Devant -elles, marche le roi. Puis viennent les généraux, -cicatrisés, imposants, Luckner, Broglie, -Beauharnais, d'Estaing, Dillon. Ensuite, voici le -tour des noms augustes et révérés: l'octogénaire -Fénelon, digne petit neveu de l'archevêque de Cambrai; -le jeune fils de Buffon, qui crie vainement au -peuple le nom de son père; l'illustre Malesherbes, -qui sourit à la mort et dont les cheveux blancs feront -reculer le bourreau. Voici Lavoisier qui n'achèvera -pas son problème, parce que le pays n'a -plus besoin de savants; <a name="n1" id="n1"></a>Cazotte et Sombreuil, ces -deux pères que leurs filles n'ont pu sauver qu'une -fois; d'Espréménil et Linguet, deux hommes de talent, -deux antagonistes que le trépas va réconcilier. -Voici Adam Lux, l'amoureux d'une morte, et André -Chénier dont la voix harmonieuse laisse échapper -un poétique regret!</p> - -<p>Ainsi se vident les charrettes. Il en vient par -vingt, par cent. Le défilé des femmes est ouvert -par la reine; Madame Elisabeth l'accompagne en -priant. A leur suite, têtes charmantes ou fières, j'aperçois -ces créatures si dignes de pitié, dont le Tribunal -révolutionnaire ne respecta ni l'âge ni le sexe. -Mme Lavergne qui, cachée dans l'auditoire au moment -de la condamnation de son mari, cria: <i>Vive -le roi!</i> pour obtenir la permission de marcher avec -lui au supplice; Mme de Gouges, qui réclama pour -les femmes le droit de monter à la tribune, puisqu'elles -avaient le droit de monter à l'échafaud; la -jeune Cécile Renault, qui n'était qu'une enfant -et à qui l'on ne pardonna pas une parole étourdie; -les deux Sainte-Amaranthe, la mère et la fille, -coupables d'avoir vu, dans un souper, chanceler la -raison du dictateur. Celle-ci, dont les épaules blanches -comme l'albâtre, se dégagent de la chemise -rouge des assassins dont on les a revêtues, c'est -Mlle Corday d'Armans, qui sent dans ses veines -bouillonner le sang héroïque de l'auteur du <i>Cid</i>;—cette -femme si intéressante, c'est Lucile Desmoulins; -cette autre, si vénérable, c'est la maréchale de -Mouchy;—Mme Roland déploie une fermeté romaine -que ne laissaient pas soupçonner ses grâces -un peu mignardes. Entendez-vous ces chants religieux, -presque célestes? Ce sont les carmélites de -Royal-Lieu; elles chantent le <i lang="la" xml:lang="la">Salve Regina</i> avec la -même tranquillité que si elles étaient encore dans le -couvent. En face de ce sublime concert, devant ces -têtes ascétiques et inspirées qui couronnent l'odieux -tombereau, la populace s'écarte avec un sentiment -de respect…</p> - -<p>Le cortége monte à l'échafaud. Mais l'escalier infâme -s'est transformé en échelle de lumière; vainement -ses pieds plongent dans la boue, au milieu des -convulsions et des hurlements d'une foule en délire,—les -échelons supérieurs percent le firmament assombri -et vont s'appuyer sur le trône du Très-Haut. -C'est l'Echelle de Jacob tendue aux martyrs d'une -époque de rage populaire et de représailles amoncelées. -Longue, magnifique, triomphale est cette ascension! -Le ciel, sillonné de raies flamboyantes, laisse -tomber comme une pluie mystique, par ses abîmes -entr'ouverts, les mille soupirs d'allégresse et d'amour -éclos sur les harpes des anges, tandis que -d'une voix divine s'exhale l'évangélique appel:—Venez -à moi, vous tous, les opprimés et les martyrs!</p> - - -<h3>II.</h3> - -<p>On se souvient de ces mots d'un président au parlement, -renouvelés de Rabelais: «Si j'étais accusé -d'avoir volé les tours de Notre-Dame, je ne me fierais -pas à la justice, et je prendrais la fuite.» -Qu'eût-il dit et pensé ce magistrat, s'il eût assisté -aux débats du Tribunal révolutionnaire?</p> - -<p>Assez d'autres jusqu'à présent ont dit au peuple: -Tu es grand, tu es magnanime, tu es généreux, -tu as tous les nobles et tous les sublimes instincts; -tu es la voix de Dieu! Peut-être convient-il aujourd'hui -plus qu'à toute autre heure, de dire au -peuple: Tu es injuste, tu es cruel, tu es égaré, tu -n'écoutes que ta haine ou ta misère, l'esprit de Dieu -s'est retiré de toi!</p> - -<p id="n2">Peut-être convient-il, surtout à cette époque où -les révolutionnaires de maintenant semblent vouloir -imiter les révolutionnaires de jadis, de remettre -sous les yeux des fils le tableau des crimes de leurs -pères, et de tenir le langage suivant aux Pangloss -démocratiques qui trouvent que tout est pour le -mieux dans la plus mauvaise des républiques possibles:—Lorsque -vous eûtes le pouvoir entre les -mains, voici ce que vous fîtes du pouvoir; voici les -résultats de deux années de régime populaire; voici -par quels moyens vous prétendîtes faire refleurir -l'égalité et la fraternité, et comment, à la place de -de ces deux fleurs idéales, vous ne vîtes sortir de -terre que l'ortie monstrueuse et ensanglantée de -l'anarchie!</p> - -<p>Le Tribunal révolutionnaire—œuvre du peuple -de ce temps-là—n'a pas eu encore son historien. Si -pourtant une institution se détache du fond sinistre -de la Révolution et se dresse terrible, n'est-ce pas -celle-ci, à coup sûr? Parodie de la justice, masque -de l'iniquité!—De cette histoire, on connaît à peine -quelques épisodes, les principaux, les vulgaires; -on croit que c'est assez et que le reste importe peu, -ou bien que c'est toujours la même chose. On se -trompe: ce qui n'est pas connu est le plus effrayant.</p> - -<p>De bonnes âmes s'imaginent encore que le Tribunal -n'a moissonné que des nobles, des savants, des -prêtres, c'est-à-dire le plus pur du sang français. -Qu'elles sont loin de la vérité! Le Tribunal, pour -qui tout était bon, a surtout répandu le sang du -peuple, on ne saurait trop le répéter. Des marchands, -des boutiquiers, des ouvriers ont fourni -leur contingent énorme à cette immense hécatombe.—Au -jour du 9 thermidor, deux mille <i>paysans</i> -(deux mille!) attendaient dans les prisons leur -tour d'échafaud!</p> - -<p>«Rien n'est plus beau qu'un tribunal révolutionnaire! -s'écriait le montagnard Forestier; rien n'est -plus majestueux que cette foule d'accusés qui y -passent en revue avec une rapidité incroyable, et -que ces jurés qui font <i>feu de file</i>. Un tribunal révolutionnaire -est une puissance bien au-dessus de la -Convention.»</p> - -<p>Le montagnard Forestier avait raison,—car ce -fut le Tribunal révolutionnaire qui tua la Convention -nationale; le Tribunal révolutionnaire tua ceux-là -mêmes qui l'avaient fondé; le Tribunal révolutionnaire -eût tué tout le monde, si on ne l'eût tué lui-même, -à la fin.</p> - -<p>Ce que nous allons entreprendre, c'est quelque -chose d'assez semblable au voyage de Dante Alighieri -dans la spirale larmoyante de l'Enfer. Les -mêmes émotions, sinon les mêmes drames, nous attendent -dans les cercles que nous allons parcourir. -Ce sont presque aussi les mêmes personnages,—depuis -Ugolin rongeant le crâne de ses enfants jusqu'à -Paolo et Francesca, ces deux beaux visages -penchés sur un poëme, et dont la mort a confondu -les souffrances comme l'amour avait confondu les -félicités. Tous les réprouvés se ressemblent, qu'ils -soient de Florence ou de Paris; et les jurés du Tribunal -révolutionnaire valent les damnés du poëte.</p> - -<p>Le Tribunal représente les coulisses de la révolution. -Nul héros de ce théâtre ne peut sortir par un -autre chemin: il faut inévitablement que, sa tirade -finie et ses crimes consommés, le traître rentre par -ces issues répugnantes et mystérieuses. Là, comme -dans les coulisses véritables, on assiste à ce dépouillement -du prestige qui fait le comédien, on voit le -fard sur sa joue en sueur, on voit ses rides, on voit -ses faux cheveux,—et, comme il n'est plus sous les -yeux du public, on voit son ridicule, sa petitesse, -sa colère, son égoïsme. Ainsi verrons-nous successivement -tous les tyrans découronnés et à bout -de leur rôle, venir étaler leur abattement et leur -nullité sur les bancs incessamment encombrés du -Tribunal révolutionnaire.</p> - -<p>«Ne vas pas en Afrique pour chercher des monstres; -contente-toi de voyager chez un peuple en révolution», -disent les vers dorés de Pythagore.—O -poétique philosophe! Jamais vérité plus vraie -ne s'envola de tes lèvres rêveuses. O sublime poursuivant -de l'idéal, jamais ton regard dessillé n'a -plongé plus avant dans les gouffres de la réalité! -Toi qui prétendais lire dans la nature comme dans -un livre ouvert, et qui, plus puissant créateur -qu'Homère, nous révéla un monde entier,—le monde -de la métempsycose!—Souvent je suis tenté -d'embrasser ton autel, ô Pythagore! et de croire, -en effet, qu'une seule et même âme, froide, perfide, -atroce, a animé les corps de Catilina, de Cromwell et -de Robespierre!</p> - -<p>Pour voir des monstres—pour en voir beaucoup, -et surtout pour les voir bien en face,—il faut convenir -que le Tribunal révolutionnaire est le point de -vue le plus favorable qu'on puisse adopter. De là, -en effet, nous découvrons tous les personnages actifs -de cette ère tragique—tous!—Nous assistons à -leurs manœuvres tortueuses, nous pénétrons les -rapports terribles qui lient les membres de la Convention -aux membres des comités, les membres des -comités aux membres des clubs, les membres des -clubs aux juges et aux jurés du Tribunal. Nous tenons -les divers fils de cet écheveau, fait, comme le -désirait Diderot, des entrailles des prêtres et des -grands. Nous voyons le doigt caché qui ordonne et -le bras public qui frappe, Néron et Narcisse, les volontés -et les instruments. Nous voyons les hypocrites -de vertu et d'humanité <i>broyer du rouge</i>, selon -l'expression du peintre David; les prétendus incorruptibles -s'adoucir en présence de l'or, et les faux -Scipions jeter un regard de luxure—non de pitié—sur -les jeunes femmes qui se roulent à leurs genoux -en demandant la grâce d'un père ou d'un mari. -Devant nous enfin se déroule le tableau de ce que -les soi-disant sauveurs de la patrie appelaient en soupirant -des <i>nécessités</i>.</p> - -<p>Car c'est un des traits principaux du caractère -de ces hommes—de s'être cru nécessaires, indispensables, -providentiels presque!</p> - -<p>Qu'étaient-ils donc sous Louis XVI, ces régénérateurs -d'une société aux abois, ces glorieux prédestinés, -ces utopistes hautains, ces amants fougueux -de la liberté? Qu'étaient-ils, ces Catons cravatés de -mousseline, ces Brutus à la poitrine nue, ces révoltés -sublimes, ces assassins inspirés? Sans doute, -alors que les bosquets de Trianon s'emplissaient de -musique et de danse, ils passaient dédaigneux et -fiers, n'osant regarder ce luxe en face, dans la -crainte de sentir arriver à leurs lèvres le charbon -brûlant de la malédiction. Sans doute qu'au milieu -de tant de vices et de tant de sophismes, de tant -d'amour frivole et de tant d'esprit passionné, ils vivaient, -ces philosophes austères, à l'abri de quelque -portique ignoré, tout entiers à l'étude et à la réflexion. -Ils ne pactisaient pas avec les gens de la -cour et portaient gravement sur leur front pâli le -signe de leur domination future?</p> - -<p>Sans doute aussi que leur jeunesse, comme celle -de presque tous les héros et de presque tous les -bienfaiteurs du genre humain, avait été prophétiquement -sillonnée par ces actions d'éclat, par ces -traits de vertu, par ces héroïsmes prématurés, par -ces éclairs de raison ou de génie, qui sont l'aube -des intelligences supérieures, destinées à rayonner -sur le monde. Sans doute qu'ils étaient entrés dans -la Révolution promise, avec tout un passé sérieux, -pur, éclatant, digne d'admiration ou tout au moins -digne d'estime?…</p> - -<p>Erreur!—Voulez-vous les voir sous Louis XVI? -voulez-vous connaître ce qu'ils pensaient, ce qu'ils -disaient, ce qu'ils faisaient sur le seuil de cette Révolution, -quelques jours seulement avant la prise de -la Bastille?</p> - -<p>L'un, le premier, le plus grand, celui qui, pendant -quelques heures, a tenu la France dans sa main -crispée, est enfermé dans une chambre du donjon -de Vincennes. Il écrit. Ne vous penchez pas sur son -épaule, ne regardez pas les feuilles qu'il salit de ses -caprices infâmes, car à cette vue votre front s'empourprerait -de honte et de terreur. Croyez plutôt -que cet homme est un fou. Le livre qu'il compose est -<i>dédié à monsieur Satan</i>, voilà tout ce qu'il est possible -d'en dire; et ce livre n'est pas le premier:—deux -ou trois romans innommables sont déjà sortis de -cette plume de satyre; il les a jetés, comme une -vengeance, du fond de sa prison, sur la société corrompue -de Paris. Sa vie n'est qu'un tissu de folies -criminelles; et ses passions démuselées ont semé la -rage,—c'est-à-dire la démoralisation,—partout -où elles se sont abattues. Il résume en lui l'ignominie -et l'audace. C'est Mirabeau. Mirabeau! ce grand -remueur d'idées et de verres, ce faux gentilhomme -et ce faux marchand de draps, cet orateur dont -toute l'éloquence enflammée n'a point purifié l'âme, -cet homme enfin à qui la France eût rougi de devoir -son salut. Regardez-le bien, dans ce donjon -qu'il souille de ses poëmes impudiques; voilà celui -qui sera le Titan de la Révolution!</p> - -<p>Un autre, maigre, pâle, en lunettes vertes, cumule -les fonctions de juge au tribunal criminel de -Saint-Vaast avec celles de membre de la société -poétique des <i>Rosati</i>. Il prononce des arrêts de mort -et fait la cour à Mlle Anaïs Deshorties, une riche -héritière, qu'il chante sous le nom d'Ophélie dans -des madrigaux à l'eau de senteur. Il élève aussi des -oiseaux, car c'est un homme simple et sensible; on -raconte dans le pays mille traits touchants de son -enfance, celui-ci, entre autres, que j'extrais <a name="n3" id="n3"></a>d'une -brochure très-curieuse parue l'an dernier à Arras: -«Ses petites sœurs lui faisaient sans cesse la demande -d'un de ses pigeons, mais il ne voulait point entendre -parler de cela, tant il craignait qu'on les rendît -malheureux, faute de soins nécessaires. Un jour pourtant, -un jour on redoubla d'instances, on supplia à -mains jointes, on alla même jusqu'aux larmes, et -Maximilien, attendri, céda. Il leur donna son pigeon -favori, après toutefois leur avoir fait jurer solennellement -d'en avoir bien soin, de ne jamais le laisser -manquer de rien, surtout! Mais, hélas! ô douleur -amère! Le pauvre pigeon, oublié peu de temps -après, dans un jardin, périt dans une nuit d'orage. -Maximilien apprend l'affreuse nouvelle; il court -chez les petites filles, les accable de ses reproches -amers, et, le visage inondé de pleurs, il fait serment -de ne plus jamais rien leur confier, jamais!» N'est-ce -pas que cela est très-touchant? Cet enfant, ce -poëte amoureux, ce juge au tribunal criminel, (le -seul révolutionnaire toutefois de qui les antécédents -soient à peu près irréprochables) vous l'avez déjà -deviné, c'est Robespierre.</p> - -<p>Celui-ci, qui fera de la politique par amputation, -comme il fait de la chirurgie, c'est le médecin des -écuries du comte d'Artois. Il est alors partisan de la -cour, et estime que ceux qui le font vivre méritent -de vivre. Barbouilleur de volumes illisibles et -remplis de morgue, il s'attire une verte critique de -Voltaire, où se trouve cette phrase: «Quand on n'a -rien de nouveau à dire, on ne doit pas prodiguer le -mépris pour les autres et l'estime pour soi-même à -un point qui révolte tous les lecteurs.» Ce personnage -hargneux, qui sera tour à tour le Thersite et -l'Ajax de la Révolution, et à qui ne manquera aucun -genre d'humiliation ni aucun genre de triomphe, -ce pamphlétaire de souterrain, que sa mort -fera comparer à Sénèque, et dont le plus élégant -comédien du dix-huitième siècle, Molé, reproduira -les traits sur le théâtre; ce médecin des chevaux, -grossier et malpropre, c'est Jean-Paul Marat. Passons -vite.</p> - -<p>Cet autre est jeune et beau; il porte sa tête comme -un Saint-Sacrement, pour nous servir d'une célèbre -et sacrilége expression. Son nom est fait de -deux mots significatifs: Saint-Just. En attendant -que la Révolution vienne le prendre et l'élever sur -le beau pavois immonde, d'où il se verra adoré, -presque divinisé et comparé au Christ,—Saint-Just -rime un poëme impur, calqué sur la <i>Pucelle</i>, et -dans lequel, à travers toutes les obscénités du sujet, -sont répandues mille insultes contre les auteurs -d'alors. Voilà à quelle œuvre s'occupe l'adolescent -candide dont on a voulu faire un philosophe platonicien, -l'ange de la rêverie et de la mélancolie!</p> - -<p>Entrons dans un de ces tripots du boulevard où -se pressent des hommes sans titre et des femmes -sans nom, écume du peuple et de la basse bourgeoisie. -Deux individus viennent d'arriver, se tenant par -le bras; leur figure enflammée trahit l'intempérance; -l'un a les cheveux ébouriffés et la voix rauque, -le geste emporté, la démarche d'un <i>croc</i>; l'autre, -plus sombre, a une physionomie moins intelligente, -mais tout aussi laide. Ce sont deux hommes -de loi ruinés. Ils s'asseyent à une table et causent, -entre deux verres de liqueur, de leurs plaisirs dissolus, -de leurs amours obscurs, des parties gastronomiques -où ils se sont trouvés. Bruyant et riant de -tout, surtout de ses dettes, le premier remplit le tripot -des éclats de sa voix, tandis que le second roule -entre ses doigts un papier et promène autour de lui -un regard hésitant.—Parbleu! se décide-t-il à dire, -il faut que je te lise des vers que je viens de composer.—Des -vers? de toi, Fouquier?—De moi-même.—Sans -doute en l'honneur d'Adeline ou de la friponne -Forest?—Non, en l'honneur de Louis XVI.—Voyons, -dit le gros homme à tête ébouriffée.</p> - -<p>Alors celui qui a nom Fouquier commence la -lecture des très-authentiques et très-médiocres vers -que voici:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">D'une profonde paix nous goûtions les douceurs,</div> -<div class="verse i2">Même au milieu des fureurs de la guerre:</div> -<div class="verse"><span class="sc">Louis</span> sut en tout temps la donner à nos cœurs…</div> -<div class="verse i2">En l'accordant à la fière Angleterre,</div> -<div class="verse i4"><span class="sc">Louis</span> admet ses ennemis</div> -<div class="verse i4">Au rang de ses enfants chéris.</div> -<div class="verse i4">Sous l'autorité paternelle</div> -<div class="verse i4">De ce prince, ami de la paix,</div> -<div class="verse i2"><i>La France a pris une splendeur nouvelle</i></div> -<div class="verse i2"><i>Et notre amour égale ses bienfaits!</i></div> -</div> - -<p>—Bravo! s'écrie le gros homme; il faut envoyer -cela à quelque journal.</p> - -<p>—C'est ce que j'ai fait ce matin, répond Fouquier -avec modestie; je les ai adressés aux <i>Petites-Affiches</i>.</p> - -<p>Puis les deux amis recommencent à boire. Avez-vous -reconnu, dans ces deux débauchés, Georges -Danton, le dieu de la canaille, et Fouquier-Tinville, -l'accusateur public du Tribunal révolutionnaire?</p> - -<p>Ouvrons maintenant les <i>Mémoires de Bachaumont</i>, -au dix-septième volume, et dans les quelques lignes -suivantes cherchons les traits du révolutionnaire -fervent à qui l'on devra la proclamation improvisée -de la république: «Dimanche dernier, M. le prince -de Condé et M. le duc de Bourbon, escortés par la -brigade de maréchaussée, arrivèrent à Rouen vers -le soir. Ils descendirent à l'archevêché où il y eut -grand souper; ensuite ils se rendirent à la Comédie, -qui ne commença qu'à dix heures. Une foule immense -les attendait: on admira leur bonté, leur affabilité -et surtout leur patience d'entendre les plats -éloges dont les régala le sieur Collot-d'Herbois, premier -acteur de ce spectacle. C'est un des grands -malheurs des princes que d'être obligés de faire -bonne contenance à toutes les fadeurs qu'on leur -débite!»—Et n'est-ce pas aussi un des grands -malheurs des républiques que d'être gouvernées -par ces histrions vindicatifs qui rendent un coup de -canon pour un coup de sifflet, et dont le patriotisme -n'est qu'une vengeance?</p> - -<p>Un autre encore, qui sera surnommé l'<i>Anacréon -de la guillotine</i> et qui, les deux mains dans un manchon, -votera la mort du roi,—c'est ce jeune homme -qui sollicite la faveur d'être présenté à madame de -Genlis; c'est cet enthousiaste et pastoral admirateur -des <i>Veillées du Château</i>, ce doux et sensible Pyrénéen. -Il est auteur d'un excellent ouvrage intitulé: -<i>Eloge de Louis XII, père du peuple</i>, suivi de -l'<i>Eloge du gouvernement monarchique</i>.—Pourtant, -c'est ce même homme qui projettera de faire construire -une guillotine à sept fenêtres, et qui, dans sa -voluptueuse petite maison de Clichy, entre la belle -Demahy et l'élégante Bonnefoi, au pétillement du -Champagne dans le cristal, proférera ces mots d'une -voix nonchalante: «Le vaisseau de la révolution -ne peut arriver au port que sur une mer de sang.» -C'est Barère, à qui le ciel fera de longs jours et de -longs remords.</p> - -<p>Voyez-vous, dans le jardin du Luxembourg, ce -garçon à figure laide et brune, qui se promène sentimentalement -avec deux femmes, la mère et la -fille? Il est amoureux et ambitieux. On l'appelle -Camille Desmoulins, il se baptisera lui-même plus -tard <i>procureur-général de la lanterne</i>. «Camille Desmoulins -venait me voir avant la révolution, a dit -M. Beffroy de Reigny; c'était alors un petit avocat -traînant sa nullité dans les ruisseaux de Paris. Il -m'empruntait de l'argent qu'il ne me rendait jamais, -et me déchirait à belles dents quand je ne pouvais -pas lui en prêter.» Lui aussi, devant ses juges se -comparera à Jésus; car tous ces hommes de la Révolution -ont la rage impie de s'assimiler à l'homme-Dieu!</p> - -<p>Faut-il descendre plus bas encore? Faut-il poursuivre -cette nomenclature d'obscènes aventuriers, -d'hypocrites, de libertins, de charlatans? Faut-il -tirer de leur fange ces domestiques voleurs, ces -bouchers stupides, ces prêtres défroqués, ces ivrognes—qui -seront les généraux, les représentants, -les chefs de la <span class="small">RÉPUBLIQUE IMMORTELLE</span>!—Non, restons -dans le milieu supportable, avec les hommes -possibles et raisonnants, même les plus sanguinaires; -ne nous arrêtons pas aux brutes qui remplissent -les marécages de la Terreur.</p> - -<p>Notre intention a été de faire connaître les antécédents -des principaux fondateurs de l'Etat populaire, -le pire des Etats, selon l'expression du grand -Corneille. Eh bien! croit-on qu'il se trouvât alors -un seul républicain parmi tous ces gens, si bien occupés, -les uns à flagorner le roi ou la royauté, les -autres à prendre leur part des dissipations de l'époque? -Nous ne le croyons pas; mais peut-être nous -trompons-nous, car rien n'est difficile à mettre en -défaut comme un républicain; nous n'en donnerons -qu'un exemple. La Harpe, ainsi que tant d'autres, -avait adressé des vers à Louis XVI, lors de son avénement -au trône; le crime n'est pas grand sans doute, -mais La Harpe avait compté sans la République. -Lorsque l'homme du <i>Cours de littérature</i> fut devenu -ce triste sans-culotte que l'on sait, il chercha à expliquer -dans le <i>Mercure</i> cette inadvertance poétique, -et voici comment il s'y prit: «Tout le bien -que je demandais au roi était <i>évidemment</i> la satire -de son prédécesseur.» La phrase est précieuse et -mérite d'être conservée.</p> - -<p>Mais revenons au Tribunal révolutionnaire.</p> - -<p>Le Tribunal révolutionnaire fut le grand moyen -des hommes de cette époque. Il fut un instrument, -même aux mains des plus petits,—car, à partir de -son installation, la dénonciation fut de toutes parts -à l'ordre du jour. Grâce à la dénonciation, les républicains -les plus infimes purent tremper dans la besogne -générale et prendre, eux aussi, leur part de -vengeance et de crimes. L'échafaud eut ses pourvoyeurs -parmi les plus basses et les plus obscures -créatures du royaume.—Ce système de dénonciation, -supérieurement organisé, et sur lequel était -basée la dépopulation presque totale de la France, -nous a fourni un des chapitres les plus importants -de cet ouvrage.</p> - -<p>Dans cette période funeste où le temps s'est passé -à user les institutions et les hommes, le Tribunal révolutionnaire -ne pouvait manquer de finir par être, -à son tour, répudié de tous les partis. La réprobation -que s'étaient renvoyée mutuellement les ouvriers -de cette œuvre rejaillit sur l'œuvre elle-même.—«Je -demande pardon à Dieu et aux hommes -d'avoir fait instituer cet infâme Tribunal!» Ainsi -s'exprima Danton, accusé par Fouquier-Tinville, -son compagnon de débauche et son ami.</p> - -<p>Mais il n'y avait plus alors ni amitié, ni liens du -sang. Il n'y avait que la dénonciation à outrance. -Marat dénonçait Barnave; la Convention tout entière -dénonçait Marat; Louvet dénonçait Robespierre; -Robespierre dénonçait Hébert; Saint-Just -dénonçait Camille Desmoulins, Tallien dénonçait -Saint-Just. Ils se dénonçaient tous successivement, -et chacun d'eux portait sur les autres des jugements -que la postérité ratifiera. Mais comment -s'arrangent donc avec la logique et avec leur conscience, -ceux qui les admirent en masse et qui les -logent indistinctement dans le même Panthéon? -N'est-ce pas faire outrage à la mémoire de Robespierre, -par exemple, que de le placer à côté de Danton -qu'il dévoua à la mort,—et n'est-ce pas se moquer -de Danton que de le vanter à l'égal de Robespierre, -qu'il regardait comme un coquin?</p> - -<p>Le Tribunal, qui avait vécu par la dénonciation, -mourut par la dénonciation. On retourna l'arme -contre ceux qui l'avaient forgée. Et ainsi s'exauça le -vœu manifesté à la tribune par le jeune Boyer-Fonfrède, -lors du décret de formation:—«Puisse -votre épouvantable Tribunal, comme le taureau de -Phalaris, être le supplice de ceux-là mêmes qui le -destinent aux autres!»</p> - -<p>Nous avons tâché d'écrire cette histoire d'un intérêt -si douloureux; nous l'avons écrite uniquement -parce qu'elle ne l'avait pas encore été, du moins -sous la forme du livre. Toutefois, nous avons eu -le soin d'en retrancher ou d'en abréger considérablement -les épisodes suffisamment connus. Quant aux -procès tout-à-fait célèbres, tels que ceux des Girondins, -nous avons cru devoir seulement les indiquer, -la matière en ayant été épuisée par tous les -écrivains, nos prédécesseurs.</p> - -<p>L'Histoire du Tribunal révolutionnaire se divise -naturellement en trois parties:</p> - -<p>Le Tribunal criminel du 17 août 1792;</p> - -<p>Le Tribunal criminel extraordinaire du 10 mars -1793, ou <i>Tribunal révolutionnaire</i> proprement dit;</p> - -<p>Le Tribunal révolutionnaire, après le 9 thermidor.</p> - -<p>A ces trois parties se rattache étroitement, tout -un côté épisodique, ordonné par la philosophie -de l'histoire et indispensable à la compréhension des -événements si rapides d'alors. C'est le tableau de -Paris à ces diverses dates, c'est la physionomie des -prisons, ce sont les fêtes populaires, c'est tout ce -qui explique et commente.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<p class="c top4em">PREMIÈRE PARTIE.</p> - -<p class="c">TRIBUNAL CRIMINEL DU 17 AOUT.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch1">CHAPITRE PREMIER.</h2> - - - - -<h3>I.<br /> -LE PEUPLE AUX TUILERIES.</h3> - - -<p>«Le mode de décollation sera uniforme dans tout -l'empire. Le corps du criminel sera couché sur le -ventre entre deux poteaux barrés par le haut -d'une traverse, d'où l'on fera tomber sur le col -une hache convexe, au moyen d'une déclique; le -dos de l'instrument sera assez fort et assez lourd -pour agir efficacement, comme le mouton qui sert -à enfoncer les pilotis et dont la force augmente -en raison de la hauteur d'où il tombe.»</p> - -<p>Cet arrêté fut rendu le 20 mars 1792, par l'Assemblée -législative.</p> - -<p>La machine inventée, il ne s'agissait plus que de -la faire aller. Les révolutionnaires se chargèrent de -cette besogne. Deux fois la populace des faubourgs, -dans cette année lugubre, envahit la demeure de -nos rois. La première fois,—c'était le 20 juin; la -seconde fois,—c'était le 10 août.—On sait que -cette journée fut l'aurore de la République française!</p> - -<p>Plus de quatre mille hommes perdirent la vie; -les Tuileries furent envahies, et le roi n'échappa à -la mort qu'en venant se réfugier au milieu de l'Assemblée -législative,—où il entendit prononcer sa -propre déchéance, préface d'un supplice qui devait -coûter à la France tant de jours de sang, de déshonneur, -de famine, de guerre au dehors et d'anarchie -au dedans.</p> - -<p>Les relations des faits généraux et particuliers qui -se sont passés le 10 août ne manquent pas. Les organisateurs -de cette journée, qui a été appelée -<i>sainte</i>, ont plusieurs fois déroulé eux-mêmes à la -tribune le plan de cette conjuration, destinée à abattre -la monarchie. Comme d'habitude, le peuple des -faubourgs a été exalté pour son héroïsme et pour -sa grandeur;—c'est la règle, et il faudra s'accoutumer -tout le long de cet ouvrage à rencontrer un -battement de mains derrière chaque assassinat.—Quel -était pourtant le courage du peuple en cette -circonstance? C'était le courage de cent mille brigands -armés jusqu'aux dents, organisés, commandés, -instruits depuis plusieurs semaines, traînant -trente canons, contre une poignée de gardes-suisses, -sans munitions, sans ordres et sans chefs.</p> - -<p>Louis XVI, voulant <i>épargner au peuple un grand -crime</i>, abandonna les Tuileries, avant qu'un seul -coup de fusil eût été échangé. Une fois la famille -royale partie et le château rempli seulement de -femmes et de vieux gentilshommes,—que voulait -le peuple? Pourquoi tenait-il tant à entrer dans ce -château où il n'y avait plus pour lui de rôle à jouer? -Ici ses intentions commencent à n'être plus du ressort -de la politique, et l'amour de la patrie, qui n'est -plus servi par aucun prétexte, va s'effacer insensiblement -du cœur des patriotes pour y céder la place -à l'amour du pillage. Si quelque chose, en effet, déconcerta -le peuple, ce fut le départ du roi, qui enlevait -tout motif à l'attaque du château et rendait -inutile ce vaste déploiement de forces. A ce moment, -une hésitation visible se manifesta parmi les assaillants. -Fallait-il s'en aller? Fallait-il rester?—Pendant -une demi-heure, on crut dans le palais que -tout était terminé et que les faubourgs allaient opérer -leur retraite. Il n'y avait plus aucun ordre dans -la grande galerie, raconte Peltier; chacun quittait -son rang, on se promenait dans les salles, on allait -déjeuner; et les Suisses restaient pêle-mêle dans les -appartements et sur les escaliers, ce qui faisait ressembler -le château plutôt à un foyer de spectacle -qu'à un corps-de-garde.</p> - -<p>Vint l'heure cependant où le peuple se décida. Il -se décida à prendre le château, sans prétexte, uniquement -pour le prendre. Il enfonça d'abord les -portes de la cour royale. On le laissa faire. Mais -lorsqu'il voulut s'avancer au pied du grand escalier, -il fut reçu par cette fameuse décharge qui fait -encore pousser des cris de douleur aux historiens -populaires. La place du Carrousel fut nettoyée en -un clin d'œil.</p> - -<p>On sait le reste. On sait quelle héroïque défense -opposèrent, durant trois heures, les gardes-suisses -cernés de toutes parts:—sept cents contre cent mille. -Mais ce qu'on ne sait pas assez peut-être, ce sont -les épouvantables traitements qu'ils eurent à subir -de la population parisienne. Les assaillants les harponnaient -à travers les grilles;—la hampe de leurs -piques tenait au bois par une douille ayant deux -crochets de fer;—ils lançaient ces piques contre -les Suisses, les tiraient hors des rangs et les égorgeaient -à l'aise. Ces cruautés lassèrent un canonnier, -dont le nom est resté inconnu, et à qui l'on -avait ôté la mèche allumée qu'il tenait à la main. Il -venait d'esquiver le crochet d'une pique, ou tout -au moins en avait été quitte pour un pan de chair -et d'uniforme arrachés. Indigné, il se jette sur l'affût -de son canon, il tire un briquet de sa poche, il le -bat sur la lumière. La pièce part. Il sera tué!… -mais son coup a porté et fait tomber une foule de -scélérats.</p> - -<p>Le palais fut forcé entre midi et une heure; les -insurgés,—ayant à leur tête le bataillon des Marseillais, -commandé par Fournier, dit l'Américain,—se -ruèrent sous le vestibule, où la première personne -qu'ils rencontrèrent fut le marquis de Chemetteau, -qui reçut un coup de maillet de fer dans -la poitrine. En quelques instants, le grand escalier, -la chapelle, tous les corridors, la salle du trône, -celle du conseil furent inondés d'une multitude -hurlante, qui assomma tous ceux qu'elle trouva sur -son passage: suisses, gentilshommes, domestiques. -«Des traits de générosité eussent été perdus pour -<i>les âmes cadavéreuses de la cour</i>, dit un historien du -temps; il ne leur fallait que des exemples de terreur; -le peuple leur en donna: il ne fit grâce à aucun -des habitués du château.»</p> - -<p>Ceux qui, à la révolution de 1848, ont pénétré -dans les Tuileries, peuvent se former une idée de -l'invasion du 10 août, et des dévastations déshonorantes -qui furent commises par les <i>vainqueurs</i>. On -trouve folle la colère de Xerxès faisant battre de verges -la mer qui vient d'engloutir ses vaisseaux; mais -n'est-elle pas aussi folle, la conduite de la populace, -s'en prenant à l'art des torts réels ou supposés de la -monarchie, et sacrifiant à sa fureur les marbres admirés, -les peintures précieuses, les grands vases ciselés -avec splendeur? Ainsi se venge-t-elle pourtant; -et c'est pitié de la voir fracasser avec les crosses de -ses fusils les hautes glaces vénitiennes, mettre ses -baïonnettes dans les tapisseries des Gobelins, percer -de ses piques les tableaux d'Italie, défoncer les meubles -sculptés et plonger dedans ses mains rouges -pour en retirer du linge miraculeux, aussitôt mis -en lambeaux. Telle fut l'<i>attitude</i> du peuple, alors -qu'il eut pénétré dans ce palais, au fronton duquel -il devait inscrire en se retirant le quolibet infâme: -<i>Magasin de sire à frotter</i>. Il ravagea tout, brisa hommes -et choses. Il vola aussi, car la fête fut complète. -Un de ceux que nous retrouverons juge au -Tribunal révolutionnaire, Jean-Marie Villain d'Aubigni, -s'empara pour sa part de cent mille livres, et -s'en alla tranquillement après. La Providence se -chargea de la punition de quelques autres: un -homme et deux femmes qui avaient avalé des -diamants pour mieux les soustraire aux recherches -(car il faut dire que la moitié des voleurs fouillait -l'autre), expirèrent dans la nuit, les entrailles coupées.</p> - -<p>Théroigne de Méricourt, les mains teintes encore -du sang du journaliste Suleau, à l'assassinat duquel -elle avait aidé le matin,—Théroigne de Méricourt -cette amazone étrange en qui semble se personnifier -le génie sanglant de la Révolution, exhortait le peuple -au massacre des derniers serviteurs de Louis XVI. -Elle se cramponnait d'une main à la rampe de l'escalier, -et de l'autre brandissait au-dessus de sa tête -un sabre d'où pleuvaient des gouttes rouges. Une -autre femme l'escortait: Angélique Voyer, qui illustrera -son nom dans les nuits de Septembre. Ces -deux furies mutilèrent plusieurs cadavres et ne cessèrent -jusqu'au soir de présider à ces scènes d'égorgement -et de confusion.—Dans une autre partie du -château, une horde de poissardes dansait sur le -corps des Suisses, au son d'un violon que l'on avait -trouvé et que raclait un mauvais musicien de guinguette. -Quelques-unes chantaient ce couplet d'une -dégoûtante chanson alors en vogue parmi la canaille:</p> - -<blockquote> -<p class="c">Nous te traiterons, gros Louis,<br /> -Biribi,<br /> -A la façon de Barbari,<br /> -Mon ami!</p> -</blockquote> - -<p>Le vin que l'on avait découvert dans les corps-de-garde -et dans les caves du palais, ne fut pas épargné; -il coula à l'égal du sang, ce qui n'est pas peu -dire. Puis, lorsqu'on eut bien tué et bien bu, on mit -le feu aux Tuileries, comme pour effacer toute trace -de dégradations. On mit le feu à la caserne des -Suisses, le feu au logement de M. de Choiseul, le -feu à l'hôtel de M. de Laborde, le feu partout! Le -Carrousel entier était transformé en une fournaise -ardente,—et c'est miracle aujourd'hui si le palais -de la monarchie, tant de fois menacé, existe encore… -Dieu ne veut pas qu'il disparaisse!</p> - -<p>Je ne voulais pas raconter cette journée si connue, -et voilà que je me surprends à en rappeler -quelques épisodes. C'est que l'histoire emporte et -ne s'arrête jamais, pareille à ces coursiers qui ne -s'apercevant plus du mors, insensibles à l'éperon -qui déchire leurs flancs, galopent toujours droit -devant eux, et finissent par oublier complètement -le cavalier qui les monte.</p> - -<p>Un trait cependant nous est indispensable pour -achever ce récit et pour y servir en même temps de -moralité.—Un enfant naquit ce jour-là, au milieu -des balles, dans la nuée rouge du canon, alors que -la mitraille, ce balai sanglant, cherchait à repousser -une tourbe criminelle. Cet enfant, qui doit exister -quelque part aujourd'hui, fut porté en triomphe à -la Commune de Paris, qui lui donna solennellement -le nom de <span class="small">VICTOIRE DU PEUPLE</span>.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="ch1p2">II.<br /> -LE PEUPLE A L'ASSEMBLÉE</h3> - - -<p>Barère, dans ses <i>Mémoires</i> patelins, publiés en -1842, un an après sa mort, emploie un terme curieux -pour désigner les massacres dont nous venons -de remettre sous les yeux du lecteur une rapide esquisse. -Il dit «Les <i>mélancoliques</i> événements du 10 -août.»</p> - -<p>Le lendemain de ces <i>mélancoliques</i> événements, -qui était un samedi, un membre de l'Assemblée législative, -Lacroix, parut à la tribune. Ce Lacroix -était un homme de haute taille, large d'épaules et -bien campé. Lorsque, en 1793, sur la dénonciation -de Saint-Just, il fut incarcéré au Luxembourg avec -Danton et Camille Desmoulins, il essuya une mortification -assez vive de la part d'un prisonnier, accouru -comme les autres pour voir quelle contenance -sait garder un Montagnard abattu. Le prisonnier -en question était M. de Laroche du Maine.—Parbleu! -s'écria-t-il tout haut en désignant Lacroix, -voilà de quoi faire un beau cocher.</p> - -<p>Inutile de dire que nous désapprouvons ce mot -dédaigneux. Voici comment—pour en revenir au -lendemain du 10 août—Lacroix parla à la tribune:</p> - -<p>«Je demande, dit-il, qu'il soit formé dans le -jour une Cour martiale pour juger tous les Suisses -encore vivants, quel que soit leur grade; et, pour -calmer les inquiétudes du peuple, en l'assurant que -justice lui sera faite, je demande que cette Cour -martiale soit tenue de les juger sans désemparer, et -qu'elle soit nommée par le commandant-général -provisoire de la garde nationale.»</p> - -<p>Cette proposition fut adoptée.</p> - -<p>La journée du samedi se passa, puis celle du dimanche. -Emportée dans le tourbillon de cette séance -permanente qui devait durer quarante jours, l'Assemblée -législative ne songeait déjà plus à la Cour -martiale dont elle avait autorisé la formation. Elle -<i>décrétait, décrétait, décrétait</i>. Mais la nouvelle Commune -de Paris était là, derrière elle, qui ramassait -ses décrets et qui s'était chargée d'avoir de la mémoire -pour deux.</p> - -<p>En conséquence, la Commune de Paris jugea à -propos d'envoyer, le lundi, deux de ses commissaires -à la barre de l'Assemblée. Ils rappelèrent aux -députés qu'on avait institué l'avant-veille une Cour -martiale pour juger les officiers et les soldats suisses.—Les -députés s'entre-regardèrent et convinrent -du fait, après quelque hésitation.—Alors, joignant -le conseil à l'avertissement, les deux commissaires, -qui étaient pourvus d'insidieuses instructions, firent -observer qu'il serait possible de donner à ce tribunal -une telle organisation, qu'il jugerait «tous ceux qui -voudraient coopérer à la guerre civile.»</p> - -<p>L'Assemblée fronça le sourcil.</p> - -<p>«On pourrait, ajoutèrent-ils, prendre pour le -jury d'accusation quarante-huit jurés dans les quarante-huit -sections de Paris, et quarante-huit autres -jurés parmi les fédérés des départements. Il serait -pris autant de jurés pour le jury de jugement. -Cette haute-cour serait présidée par quatre grands -jurés, pris dans l'Assemblée nationale, et deux -grands procurateurs y seraient pareillement pris.»</p> - -<p>La Commune de Paris avait, comme on le voit, -son plan tracé à l'avance et ses dispositions arrêtées. -Elle voulait que le Tribunal fût son œuvre, -elle le voulait fortement. C'était la pierre d'assise de -son édifice révolutionnaire.—L'Assemblée, qui se -croyait encore toute-puissante, n'eut pas l'air de -comprendre; elle renvoya simplement ce projet -d'organisation à l'examen du Comité de sûreté générale, -et elle congédia sèchement les deux commissaires.</p> - -<p>Ce n'était pas l'affaire de la Commune, qui tenait -à jouer le rôle de l'épée de Brennus dans la balance. -Pourtant, en cette première occasion, elle insista -avant de violenter; elle se fit tenace avant de se faire -impérieuse. Le lendemain mardi, à six heures et -demie du soir, elle dépêcha une députation qui vint -demander «le mode d'après lequel la Cour martiale -devait juger les Suisses <span class="small">ET AUTRES COUPABLES</span> du 10 -août.»</p> - -<p><i>Et autres coupables!</i> C'était déjà un renchérissement -sur le décret du 11, qui ne mettait en jugement -que les Suisses.</p> - -<p><i>Et autres coupables!</i> La Commune ajoutait cela -comme une chose naturelle, sous-entendue, convenue…</p> - -<p>Pressée si vivement, l'Assemblée législative ordonna -que la commission extraordinaire présenterait,—séance -tenante,—un projet de décret à cet -égard. On pouvait croire de la sorte que la Commune -se tiendrait pour satisfaite, du moins pendant -quelques instants. Erreur! Tout était soigneusement -organisé, ce jour-là, pour déjouer les faux-fuyants -et empêcher les ambages.—A huit heures, -plusieurs fédérés des quatre-vingt-trois départements -se présentèrent à leur tour et «réclamèrent -l'exécution du décret, ordonnant la formation d'une -Cour martiale pour venger le sang de leurs frères.»</p> - -<p>La Commune n'avait fait que <i>demander</i>; les fédérés -<i>réclamaient</i>!</p> - -<p>La menace n'était pas loin. Elle arriva. Une heure -ne s'était pas écoulée qu'une seconde députation -de la Commune était introduite à la barre, et s'exprimait -en ces termes arrogants et précis:</p> - -<p>«Le conseil-général de la Commune nous députe -vers vous pour vous demander le décret sur la Cour -martiale; <span class="small">S'IL N'EST PAS RENDU, NOTRE MISSION EST DE -L'ATTENDRE</span>.»</p> - -<p>Un murmure général couvrit ces paroles. Les -députés ne purent contenir l'expression de leur mécontentement.</p> - -<p>«—Les commissaires de la Commune, répondit -M. Gaston, ignorent sans doute les mesures que -l'Assemblée a prises relativement à la formation de -cette Cour martiale. Les mots: <i>Notre mission est de -l'attendre</i> sont une espèce d'ordre indirect. Les commissaires -devraient mieux mesurer leurs termes et -se souvenir qu'ils parlent aux représentants d'une -grande nation.»</p> - -<p>Ce blâme infligé, l'Assemblée interrogea, au nom -de la commission extraordinaire, Hérault de Séchelles, -chargé du rapport.</p> - -<p>Hérault de Séchelles, rappelons-le en quelques -mots, était le neveu de Mme la duchesse Jules de -Polignac, par qui il avait été présenté peu d'années -auparavant à la reine Marie-Antoinette. C'était un -fort bel homme, connu par ses bonnes fortunes et -par son luxe tout aristocratique; c'était aussi un -lettré: ses ennemis répétaient tout bas de petits -vers anti-républicains tombés jadis de sa poche dans -les allées de Versailles.—A l'époque dont nous -parlons, il passait pour être dans les bonnes grâces -de Mme de Sainte-Amaranthe.</p> - -<p>Se conformant au ton de l'Assemblée législative, -fort indisposée par les tyrannies de la nouvelle Commune, -Hérault de Séchelles répondit évasivement -que des difficultés nombreuses s'étaient élevées sur -la formation de cette Cour, et que, dans tous les -cas, le rapport de la commission ne pourrait être -présenté avant le lendemain midi.</p> - -<p>Thuriot, prenant ensuite la parole, crut qu'il n'était -pas nécessaire de biaiser plus longtemps, et, -profitant du mécontentement unanime, il s'expliqua -avec franchise:</p> - -<p>«—Cet objet, dit-il, ne regarde point une Cour -martiale; c'est aux tribunaux ordinaires qu'il faut -le renvoyer; car, d'après le silence du code pénal, -la Cour martiale serait obligée ou d'absoudre ou de -se déclarer incompétente. <i>Je demande que vous rapportiez -le décret pour la formation d'une Cour martiale</i>, -que vous renvoyiez l'affaire aux tribunaux -ordinaires; et, comme il y a plusieurs jurés qui -n'ont pas la confiance des citoyens, que vous autorisiez -les sections à nommer chacune deux jurés -d'accusation et deux jurés de jugement.»</p> - -<p>Ces propositions furent adoptées.</p> - -<p>La Commune comprit qu'elle avait été trop loin, -mais elle ne regarda pas cependant la partie comme -perdue. Elle se retira pour aviser de nouveau aux -moyens de forcer le vouloir de l'Assemblée législative.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="ch1p3">III.<br /> -ROBESPIERRE.</h3> - - -<p>Il y avait alors au sein de la Commune un homme -qui ne possédait ni l'éloquence de Barnave, ni l'audace -de Danton, ni l'esprit de Camille Desmoulins, -ni l'inflexibilité de Marat; «un homme d'un air -commun, d'une figure grise et inanimée, régulièrement -coiffé, proprement habillé comme le régisseur -d'une bonne maison ou comme un notaire de -village soigneux de sa personne<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>.» C'était Robespierre. -Il imposait, par une sorte de raison calculée -et par une effronterie calme. On lui croyait -des idées, et il laissait croire: Cet homme, que ses -qualités négatives firent toujours porter en avant -par ses collègues, et que son ambition fit rester au -premier poste, fut précisément celui sur lequel la -Commune jeta ses vues pour aller ébranler l'Assemblée -législative.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> <i>Mémoires d'Outre-Tombe</i>, par Châteaubriand.</p> -</div> -<p>Robespierre, qui n'avait que la bravoure des serpents -et qui s'était prudemment tenu à l'écart pendant -le combat du 10 août, consentit à aller arracher -une sentence de mort contre ces royalistes -qu'il n'avait pas osé coucher en joue.</p> - -<p>Le mercredi soir, il se mit en route, à la tête d'une -députation de la Commune. L'Assemblée venait -d'être merveilleusement disposée à l'entendre par une -étrange motion de Duquesnoy, dont les dernières -paroles retentissaient encore:</p> - -<p>«—Je demande, avait dit ce représentant, que -tous les particuliers connus par leur incivisme soient -mis en état d'arrestation et gardés jusqu'à la fin de -la guerre!»</p> - -<p>Robespierre entra au moment où l'Assemblée passait -à l'ordre du jour.</p> - -<p>On devina tout de suite ce qui l'amenait.</p> - -<p>Il s'exprima ainsi:</p> - -<p>«—Si la tranquillité publique et surtout la liberté -tiennent à la punition des coupables, vous devez -en désirer la promptitude, vous devez en assurer -les moyens. Depuis le 10, la juste vengeance du -peuple n'a pas encore été satisfaite. Je ne sais -quels obstacles invincibles semblent s'y opposer. -Le décret que vous avez rendu nous semble insuffisant; -et m'arrêtant au préambule, je trouve qu'il -ne contient point, qu'il n'explique point la nature, -l'étendue des crimes que le peuple doit punir. Il -n'y est parlé encore que des crimes commis dans -la journée du 10 août, et c'est trop restreindre la -vengeance du peuple; car ces crimes remontent -bien au-delà. Les plus coupables des conspirateurs -n'ont point paru dans la journée du 10, et -d'après la loi, il serait impossible de les punir. Ces -hommes qui se sont couverts du masque du patriotisme -pour tuer le patriotisme; ces hommes -qui affectaient le langage des lois pour renverser -toutes les lois; ce Lafayette, qui n'était peut-être -pas à Paris, mais qui pouvait y être; ils échapperaient -donc à la vengeance nationale! Ne confondons -plus les temps. Voyons les principes, voyons -la nécessité publique; voyons les efforts que le -peuple a faits pour être libre. Il faut au peuple -un gouvernement digne de lui; il lui faut de -nouveaux juges, créés pour les circonstances; car -si vous redonniez les juges anciens, vous rétabliriez -des juges prévaricateurs, et nous rentrerions -dans ce chaos qui a failli perdre la nation. Le peuple -vous environne de sa confiance. Conservez-la -cette confiance, et ne repoussez point la gloire de -sauver la liberté pour prolonger, sans fruit pour -vous-mêmes, aux dépens de l'égalité, au mépris -de la justice, un état d'orgueil et d'iniquité. Le -peuple se repose, mais il ne dort pas. Il veut la -punition des coupables, il a raison. Vous ne devez -pas lui donner des lois contraires à son vœu unanime. -Nous vous prions de nous débarrasser des -autorités constituées en qui nous n'avons point de -confiance, d'effacer ce double degré de juridiction, -qui, en établissant des lenteurs, assure l'impunité; -nous demandons que les coupables soient jugés -par des commissaires pris dans chaque section, -souverainement et en dernier ressort.»</p> - -<p>Il y eut quelques applaudissements à la fin de ce -discours hardi; on ne s'arrêta pas à ce que deux ou -trois phrases pouvaient avoir d'agressif;—surtout -en passant par l'organe désagréable de Robespierre;—et -l'on admit la députation aux honneurs de la -séance.</p> - -<p>Ensuite, sur la proposition de l'ex-capucin Chabot,—qui, -en abjurant sa religion, avait abjuré -également toute humanité,—l'Assemblée décréta -en principe qu'une Cour populaire jugerait les coupables, -et elle renvoya pour le mode d'exécution à -la Commission extraordinaire, en l'obligeant à faire -son rapport séance tenante.</p> - -<p>La Commune crut triompher cette fois.</p> - -<p>Il était une heure du matin lorsque Brissot parut -à la tribune, tenant en main le rapport attendu avec -tant d'impatience.</p> - -<p>Robespierre souriait.</p> - -<p>Les représentants, subissant l'influence de l'heure -avancée, ne prêtaient plus qu'une attention confuse -aux débats expirants.</p> - -<p>Mais quel ne fut pas l'étonnement universel lorsque -Brissot, méconnaissant le vœu de la députation -et le décret de l'Assemblée elle-même, exposa les -inconvénients qui résulteraient de la création du -nouveau tribunal suprême demandé par les commissaires -de la Commune. Selon lui, le tribunal criminel -ordinaire, à qui l'Assemblée nationale avait -renvoyé la connaissance du complot du 10 août, -offrait toutes les garanties désirables «et toute la -célérité que des hommes justes peuvent désirer.» -Brissot résuma les motifs de ce rapport dans un -projet d'adresse aux citoyens de Paris qui devait -contrebalancer les influences des membres exaltés -de la Commune, et dont la rédaction fait autant -d'honneur à son cœur qu'à son jugement.</p> - -<p>On y remarque ce passage, plein de modération -et de bon sens:</p> - -<p>«Citoyens, vos ennemis sont vaincus: les uns -ont expié leurs crimes, d'autres sont dans les -fers. Sans doute, il faut pour ceux-ci donner un -grand exemple de sévérité, mais encore le donner -avec fruit. Il faut bien se garder de les -frapper avec le glaive du despotisme… Sans doute, -on aurait pu trouver des formes encore plus rapides, -mais elles appartiennent au despotisme seul; -lui seul peut les employer, parce qu'il ne craint -pas de se déshonorer par des cruautés; mais un -peuple libre veut et doit être juste jusque dans ses -vengeances. On vous dit que les tyrans érigent des -commissions et des chambres ardentes; et c'est -précisément parce qu'ils se conduisent ainsi que -vous devez abhorrer ces formes arbitraires.»</p> - -<p>Soit lassitude, soit conviction, l'Assemblée adopta -unanimement ce projet d'adresse,—au grand désappointement -de Robespierre et de sa cohorte, qui -durent s'en tenir aux honneurs de la séance. Toutefois, -comme elle ne voulait pas les mécontenter absolument -et qu'elle reconnaissait d'ailleurs que plusieurs -membres du tribunal criminel ordinaire étaient suspects -au peuple, elle décréta, avant de se séparer, -la formation d'un nouveau jury et ordonna que les -sections nommeraient chacune quatre jurés.</p> - -<p>Ainsi se termina, à deux heures du matin, cette -séance haletante où l'opiniâtreté de la Commune -dut céder encore une fois devant les scrupules réveillés -de la partie honnête de l'Assemblée législative.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="ch1p4">IV.<br /> -THÉOPHILE MANDAR.—INTIMIDATION.—JOURNÉE -DU 17.—LA COMMUNE L'EMPORTE.</h3> - - -<p>L'adresse rédigée par Brissot fut imprimée le lendemain -jeudi et affichée immédiatement dans toutes -les sections. Elle ne fit qu'irriter ceux qui désiraient -faire croire à l'effervescence du peuple, au -courroux du peuple, à sa soif de vengeance! Des -émissaires de la Commune se répandirent dans les -principaux quartiers et firent courir le bruit qu'on -voulait acquitter les Suisses; ils déterminèrent de la -sorte quelques rumeurs isolées, dont on se promit de -tirer parti.—Au nombre de ces orateurs de carrefour, -qui joignaient une exaltation brutale à une -grande vigueur de poumons, on remarquait <a name="n4" id="n4"></a>Théophile -Mandar, petit homme de bizarre tournure, de -bizarre figure et de bizarre esprit. A ceux qui le -plaisantaient sur l'exiguité de sa taille, il avait l'habitude -de répondre fièrement, et en se redressant: -«Il n'y a rien de si petit que l'étincelle!» -Théophile Mandar exerçait beaucoup d'influence -sur les Jacobins des faubourgs par son énergique -et originale faconde; il était en outre vice-président -de la section du Temple. Toutes ces considérations -le firent distinguer de la Commune; et Robespierre -ayant, par suite de son insuccès de la -veille, refusé nettement de se représenter à la barre, -on décida de lui substituer Théophile Mandar. C'était -substituer la flamme à la fumée, le coup à la -menace. L'orateur populaire n'était ni un homme -de demi-mesure, ni un homme de demi-langage. -Le vendredi, 17, à dix heures du matin, il pénétra -seul dans l'enceinte de l'Assemblée, vêtu plus pittoresquement -que proprement; et, de sa voix de tonnerre -qu'on s'étonnait d'entendre sortir d'un si faible -corps, il proféra les paroles suivantes:</p> - -<p>«—Je viens vous annoncer que ce soir, à minuit, -le tocsin sonnera, la générale battra! Le peuple -est las de n'être pas vengé. Craignez qu'il ne se fasse -justice lui-même! <i>Je demande</i> que, sans désemparer, -vous décrétiez qu'il soit nommé un citoyen par -chaque section pour former un tribunal criminel. -<i>Je demande</i> qu'au château des Tuileries soit établi -ce tribunal.»</p> - -<p>Chacune de ces phrases, courte et hautaine, avait -retenti comme un coup de feu. Les représentants -en demeurèrent troublés. Quand il eut fini, il distribua -gravement plusieurs copies de son discours; -car j'ai oublié de dire que Théophile Mandar était -une manière d'homme de lettres;—et, comme tous -les hommes de lettres, il tenait beaucoup à ses -phrases.</p> - -<p>Par exemple, il n'obtint pas les honneurs de la -séance.</p> - -<p>Choudieu le réprimanda même très-dédaigneusement -et très-catégoriquement:</p> - -<p>«—Il y a une proclamation faite, dit-il; elle est -suffisante. Tous ceux qui viennent <span class="small">CRIER</span> ici ne sont -pas les amis du peuple. Si l'on ne veut pas obéir aux -décrets de l'Assemblée nationale, elle n'a pas besoin -d'en faire. <i>On veut établir un tribunal inquisitorial</i>; -je m'y oppose de toutes mes forces; je m'opposerai -toujours à un tribunal qui disposerait arbitrairement -de la vie des citoyens!»</p> - -<p>La question se posait ouvertement. L'antagonisme -entre l'Assemblée et la Commune apparaissait à nu. -Celle-ci voulait peser sur celle-là; elle avait commencé -par dire: <i>Je demande</i>; elle finissait par dire: -<i>Je veux!</i> L'Assemblée laissa éclater sa colère et le -ressentiment de son amour-propre froissé grossièrement, -et ce fut sur la tête de Théophile Mandar que -l'orale fondit tout entier.</p> - -<p>Thuriot monta à la tribune après Choudieu, et se -montra plus explicite encore:</p> - -<p>«—Il ne faut pas que quelques hommes viennent -substituer ici leur volonté particulière à la volonté -générale. Puisque dans ce moment on cherche à -vous persuader qu'il se prépare un mouvement, une -nouvelle insurrection; puisque dans ce moment où -l'on devrait sentir que le besoin le plus pressant est -celui de la réunion, on essaie encore d'agiter le peuple, -je demande que le corps législatif se montre décidé -à mourir plutôt qu'à souffrir la moindre atteinte -à la loi, et décrète qu'il sera envoyé des commissaires -dans les sections pour les rappeler au respect. Il ne -faut pas de magistrats qui cèdent à la première impulsion -du peuple lorsqu'on le trompe. J'aime la liberté, -j'aime la Révolution; <i>mais s'il fallait un crime -pour l'assurer, j'aimerais mieux me poignarder!</i> La -Révolution n'est pas seulement pour la France, nous -en sommes comptables à l'humanité. Il faut qu'un -jour tous les peuples puissent bénir la Révolution -française!»</p> - -<p>Ah! c'étaient là de belles dispositions! c'étaient -là de nobles principes! Les derniers efforts de ces -hommes pour résister au courant de sang qui va -bientôt les entraîner, l'accent généreux et sincère -de quelques-uns, leur lutte désespérée, patiente, -contre les Jacobins grondants et croissants, leur -répugnance et leur lenteur à punir, enfin les sentiments -d'ordre moral qui les animent encore, ont un -caractère de dignité qu'on ne peut pas méconnaître. -On les excuse quelquefois, on les plaint presque -toujours.</p> - -<p>Aussi désappointé que Robespierre, et chargé -plus que lui de l'indignation des représentants, -Théophile Mandar, le bouc émissaire, se retira, ne -rapportant qu'un échec de plus à ceux qui l'avaient -envoyé.</p> - -<p>Pourtant, ses paroles germaient dans l'Assemblée; -elles étaient la preuve désolante des résolutions -implacables de la Commune; et, aux manifestations -obstinées de ce nouveau pouvoir, d'autant -plus despotique qu'il s'autorisait du peuple, il -était facile de prévoir qu'on ne pourrait pas résister -toujours. Ces réflexions absorbèrent une partie de -la séance et réagirent sur les travaux de la Commission -extraordinaire. Aussi lorsque, le même -jour, une députation des citoyens nommés pour former -les jurys d'accusation et de jugement parut à la -barre, trouva-t-elle l'Assemblée fatalement disposée -à l'écouter, comme de guerre lasse.</p> - -<p>Voici en quels termes s'exprima le chef de cette -nouvelle députation:</p> - -<p>«—Je suis envoyé par le jury d'accusation, dont -je suis membre, pour venir éclairer votre religion, -car <i>vous paraissez être dans les ténèbres</i> sur ce qui se -passe à Paris. Un très-petit nombre des juges du -tribunal criminel jouit de la confiance du peuple, et -ceux-là ne sont presque pas connus. Si <i>avant deux -ou trois heures</i> le directeur du jury n'est pas nommé, -si les jurés ne sont pas en état d'agir, <i>de grands -malheurs se promèneront dans Paris</i>. Nous vous invitons -à ne pas vous traîner sur les traces de l'ancienne -jurisprudence. C'est à force de ménagements -que vous avez mis le peuple dans la nécessité de se -lever, car, législateurs, <span class="small">C'EST PAR SA SEULE ÉNERGIE</span> -que le peuple s'est sauvé. Levez-vous, représentants, -soyez grands comme le peuple pour mériter -sa confiance!»</p> - -<p>Il y a une variante de ce discours dans le <i>Patriote -français</i>; nous la donnons ici, pour montrer combien, -dans ces temps de troubles, les comptes-rendus -des séances variaient selon l'esprit des journaux et la -conscience des rédacteurs: «Si le tyran eût été -vainqueur, déjà <span class="small">DOUZE CENTS</span> échafauds auraient été -dressés dans la capitale, et plus de trois mille citoyens -auraient payé de leurs têtes le crime énorme, -aux yeux des despotes, d'avoir osé devenir libres; -et le peuple français, victorieux de la plus horrible -conspiration, vainqueur de la plus noire trahison, -n'est pas encore vengé! Les principes de la justice -sont-ils donc différents pour un peuple souverain -et pour un peuple esclave? Nous n'avons posé les -armes que parce que <a name="n5" id="n5"></a>vous nous avez promis justice; -vous nous la rendrez!»</p> - -<p>La progression était régulièrement observée, rigoureusement -suivie. Maintenant ce n'étaient plus -les jurés qui étaient suspects, c'étaient les juges qui -gênaient. Ruse aisée à concevoir! prétexte insidieux! -Sous mille détours et mille déguisements, -revenait sans cesse l'inexorable question de l'établissement -d'un tribunal spécial, extraordinaire, -suprême!</p> - -<p>A la fin, l'Assemblée se sentit au bout de son courage -et de sa volonté…</p> - -<p>Elle ne put tenir plus longtemps contre le flot envahissant -de ces pétitionnaires féroces.</p> - -<p>Elle annonça, en soupirant, que la députation allait -être satisfaite; et bientôt, en effet, la Commission -extraordinaire,—poussée, elle aussi, jusque -dans ses derniers retranchements,—proposa, par -l'organe d'Hérault de Séchelles, un projet de décret -dont voici les principales bases:</p> - -<p>«Il sera procédé à la formation d'un corps électoral -pour nommer les membres d'un Tribunal criminel -destiné à juger les crimes commis dans la journée -du 10 août courant, et autres crimes y relatifs, -circonstances et dépendances.</p> - -<p>»Ce tribunal, qui prononcera en dernier ressort, -sans recours au tribunal de cassation, sera divisé en -deux sections composées chacune de quatre juges, -quatre suppléants, un accusateur public, deux greffiers, -quatre commis-greffiers et d'un commissaire -national, nommé par le pouvoir exécutif provisoire.</p> - -<p>»Les deux juges qui auront été élus les premiers, -présideront chacun une des sections.</p> - -<p id="n6">«Le costume et le traitement des membres composant -le tribunal créé par le présent décret seront -les mêmes que ceux attribués aux membres du Tribunal -criminel du département de Paris, etc., etc.»</p> - -<p>Il n'y avait plus moyen d'éluder.</p> - -<p>L'Assemblée législative adopta ce projet de décret, -sans discussion. Thuriot lui-même, Thuriot qui s'en -était montré l'adversaire le plus chaleureux, demeura -muet. Toute protestation eût été stérile en ce moment; -son silence confessa l'ascendant de la Commune.</p> - -<p>Quoi qu'il en soit, Robespierre ne lui pardonna jamais -son opposition d'un instant; et, après le 9 thermidor, -on trouva dans ses papiers la note suivante, -écrite de sa main: «Thuriot ne fut jamais qu'un -partisan d'Orléans; son silence depuis la chute de -Danton et depuis son expulsion des Jacobins, contraste -avec son bavardage éternel avant cette époque. -Il se borne à intriguer sourdement et à s'agiter -beaucoup à la Montagne, lorsque le Comité de salut -public propose une mesure fatale aux factions. -C'est lui qui, le premier, fit une tentative pour arrêter -le mouvement révolutionnaire, en prêchant -l'indulgence sous le nom de morale, lorsqu'on porta -les premiers coups à l'aristocratie.»</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch2">CHAPITRE II.</h2> - - - - -<h3>I.<br /> -NUIT DU 17 AU 18.—ON NOMME LES MEMBRES -DU TRIBUNAL.—ROBESPIERRE REFUSE LA -PRÉSIDENCE.</h3> - - -<p>Il nous a paru nécessaire de débrouiller, un peu -minutieusement peut-être, l'origine de ce tribunal, -de bien faire connaître ses fondateurs, de porter la -lumière dans les causes secrètes qui ont amené sa -création, de n'omettre aucune des instances barbares -qui l'ont déterminée. Les Suisses n'étaient qu'un -prétexte, l'attentat du 10 août n'était qu'un moyen.—Livrez-nous -l'échafaud, donnez-nous la clef des -prisons! voilà ce que demandait la Commune en demandant -l'établissement d'un tribunal populaire. -Les députés le savaient bien; aussi firent-ils la -sourde oreille autant que cela leur fut possible; puis -à bout de résistance, ils se lavèrent les mains, à la -manière politique de Ponce Pilate.</p> - -<p>A dater de ce jour vont commencer ces fatales -proscriptions, ces aveugles représailles, ces assouvissements -populaires dont le récit attend toujours -et attendra longtemps un Tacite. De ce pouvoir -tombé dans la rue et cassé en miettes, les ignorants, -les criminels, les ambitieux, les sages et les fous, -tout le monde enfin va se partager les morceaux. -Une moitié de Paris va dénoncer l'autre, enfermer -l'autre, tuer l'autre!</p> - -<p>La Commune ne perdit pas une seconde. A peine -le décret de l'Assemblée eut-il été rendu, que les -quarante-huit sections désignèrent des électeurs -pour procéder au choix des membres du nouveau -tribunal. Dans la nuit du 17 au 18, ces électeurs se -rassemblèrent à l'Hôtel-de-Ville et nommèrent les -juges et les quatre-vingt-seize jurés (deux par section.)</p> - -<p>Le premier nom qui sortit fut celui de Robespierre.</p> - -<p>C'était justice!</p> - -<p>Voici les autres noms, dont le <i>Moniteur</i> publia le -lendemain la liste incomplète et mal orthographiée:</p> - -<p><span class="small">JUGES.</span>—MM. Robespierre, Osselin, Mathieu, Pepin-Dégrouhette, -Laveaux, d'Aubigni, Coffinhal-Dubail. -(Il manque un juge.)</p> - -<p><span class="small">ACCUSATEURS PUBLICS.</span>—Lullier, Réal.</p> - -<p><span class="small">MEMBRES DU JURY D'ACCUSATION.</span>—Leroi, Blandin, -Bottot (et non Bolleaux), Lohier, Loyseau, Caillère -de l'Etang, Perdrix.</p> - -<p><span class="small">SUPPLÉANTS.</span>—Desvieux, Boucher-René, Jaillant, -Maire, Dumouchel, Jurie, Mulot (et non Multot), -Andrieux.</p> - -<p><span class="small">GREFFIERS.</span>—Bruslé, Hardy (et non Gardy), Bourdon, -Mollard.</p> - -<p>C'étaient tous des membres de la Commune, ou -des gens dévoués corps et âme au parti anarchiste. -La plupart, tels que Lullier, Desvieux, Pépin, Bourdon, -etc., avaient même fait partie des députations -envoyées à l'Assemblée. On pouvait donc compter -sur eux, à bon droit.</p> - -<p>Cette liste fut accueillie avec faveur par les sections, -presque entièrement jacobinisées.</p> - -<p>Ensuite le conseil-général de la Commune qui, -depuis le 10 août, s'était lui aussi déclaré en permanence, -déclara que, la place du Carrousel étant le -lieu où <i>le crime</i> avait été commis, la place du Carrousel -serait le théâtre de l'expiation.</p> - -<p>Sur la proposition de la section de Montreuil, une -garde composée de citoyens et de gendarmes fut -affectée au nouveau tribunal<a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> Voir les <i>Procès-Verbaux de la Commune de Paris</i>.</p> -</div> -<p>On prit encore d'autres dispositions, et l'on se sépara, -après avoir décidé que l'installation aurait -lieu le lendemain, 18 août, au Palais-de-Justice.</p> - -<p>Dans cet intervalle, Robespierre se sentit atteint -de scrupules singuliers; il refusa l'honneur de la -présidence auquel l'appelait cet article du décret: -«Les deux juges qui auront été élus les premiers -présideront chacun une des sections.» Ce rôle lui -parut sans doute trop subalterne; celui d'instigateur -lui convenait mieux, quant à présent. Il n'en voulait -pas d'autre.</p> - -<p>Ce refus ayant été diversement interprété, il se -vit obligé de publier une lettre explicative. Nous la -reproduisons:</p> - -<p>«Certaines personnes ont voulu jeter des nuages -sur le refus que j'ai fait de la place de président du -tribunal destiné à juger les conspirateurs. Je dois -compte au public de mes motifs.</p> - -<p>»J'ai combattu, depuis l'origine de la Révolution, -la plus grande partie de ces criminels de lèse-nation; -j'ai dénoncé la plupart d'entre eux; j'ai prédit -tous leurs attentats, lorsqu'on croyait encore à -leur civisme; je ne pouvais être le juge de ceux -dont j'ai été l'adversaire, et j'ai dû me souvenir que -s'ils étaient les ennemis de la patrie, ils s'étaient -aussi déclarés les miens. Cette maxime, bonne dans -toutes les circonstances, est surtout applicable à -celle-ci. La justice du peuple doit porter un caractère -digne de lui; il faut qu'elle soit imposante -autant que <span class="small">PROMPTE</span> et TERRIBLE.»</p> - -<p>«L'exercice de ces nouvelles fonctions était incompatible -avec celui de représentant de la Commune, -qui m'avait été confié; il fallait opter: je suis -resté au poste où j'étais, convaincu que c'était là -où je devais actuellement servir ma patrie.</p> - -<p class="sign">»Signé <span class="small">ROBESPIERRE</span>.»</p> - -<p>La liste du <i>Moniteur</i> se trouva dès lors modifiée. -Cette liste, envoyée à la hâte et où les noms sont -presque tous estropiés (nous leur avons restitué leur -orthographe), est d'ailleurs, comme nous l'avons -dit, très-incomplète; entre autres, un nom des plus -importants y est omis, celui du directeur du jury -d'accusation:—Fouquier-Tinville.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="ch2p2">II.<br /> -INSTALLATION AU PALAIS-DE-JUSTICE.</h3> - - -<p>L'installation du <i>Tribunal criminel du dix-sept -août</i>—ainsi fut-il nommé du jour de sa création—se -fit au Palais-de-Justice, dans la grand'chambre -du parlement, au milieu d'une foule assez considérable, -que l'on avait, la veille, prévenue et convoquée. -Le grand escalier était principalement couvert -de ces agitateurs à gages, que nous retrouverons -partout dans le courant de cette histoire, au -pied de l'échafaud comme sur les degrés de l'autel -de l'Etre-Suprême, dans les tribunes de la Convention -et dans la nef souillée de Notre-Dame,—éternel -ramas de ces hommes <i>perdus de dettes et de crimes</i>, -dont parle Corneille, qui poussent au char de -toute révolution. Dans l'affreuse langue d'alors, on -appelait cette multitude: la <i>huaille</i>. Son patriotisme -ne se manifestait, en effet, que par des huées; son -enthousiasme procédait par vociférations. Elle se -croyait le peuple, comme se croit l'eau la vase qui -monte des étangs battus.</p> - -<p>On voulait donner et l'on donna une certaine pompe -à cette cérémonie; on emprunta même des formes -antiques. Chaque membre du Tribunal fut tenu -de monter sur une espèce d'estrade, et là, de proférer -ces mots, en s'adressant à la foule:—Peuple! -je suis un tel, de telle section, demeurant dans telle -section, exerçant telle profession; avez-vous quelque -reproche à me faire? Jugez-moi avant que j'aie -le droit de juger les autres.</p> - -<p>Après une minute d'attente, si personne n'élevait -la voix, il descendait et faisait place à un autre.</p> - -<p>Il n'y eut de réclamation contre aucun membre.</p> - -<p>Etait-ce donc à dire que tous ces hommes fussent -également purs, également honorables? Leur passé -était-il si complétement à l'abri de tout reproche? -Quoi! pas une objection, pas une observation partie -du sein de cet auditoire? Qui le stupéfiait de la sorte? -Ah! c'était sans doute l'impudence de quelques-uns -de ces jurés, qui, banqueroutiers, voleurs, intrigants, -osaient faire retentir dans l'enceinte de la -justice leur nom flétri par la loi et dire en face au -peuple:—Jugez-moi avant que je juge les autres!</p> - -<p>Eh bien! ce que le peuple égaré ou tremblant -n'eut pas le courage de faire, nous le ferons, nous, -et nous arracherons leur masque à ces magistrats -de hasard; nous dirons leurs titres à l'estime et au -respect; nous les ferons descendre, couverts de honte, -de l'estrade où l'audace les a hissés!</p> - -<p>Cette première formalité accomplie, les juges, les -jurés, les accusateurs publics prêtèrent, en présence -des représentants de la Commune, le serment d'être -fidèles à la nation et de maintenir l'exécution des -lois ou de mourir à leur poste.</p> - -<p>A leur tour, les juges reçurent le même serment -des commissaires nationaux et des greffiers.</p> - -<p>Puis, on se mit à l'œuvre.</p> - -<p>Les accusés ne manquaient pas, il n'y avait qu'à -choisir. Les cachots regorgeaient, grâce aux visites -domiciliaires, aux mandats d'arrêt du Comité de -surveillance et aux dénonciations particulières. Des -princes, des princesses, des journalistes, des ouvriers, -des prêtres, des militaires! La moisson promettait -d'être grasse, elle le fut.</p> - -<p>Lorsqu'on eut employé la plus grande partie de la -journée à des dispositions générales<a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a> indispensables, -on convint d'instruire l'affaire de M. Collenot -d'Angremont, convaincu d'embauchage pour le -compte de Louis XVI.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> «Le jury spécial d'accusation désirant apporter à ses -opérations toute la célérité dont ses fonctions se trouvent -susceptibles, a nommé pour demander en son nom dans -les bureaux de la mairie et dans ceux de la maison-commune -tous les papiers et pièces dont il a besoin pour accélérer -l'importante mission dont il est chargé, MM. Petit -fils et Garnier. <b class="small">FAIT AU TRIBUNAL, SÉANCE TENANTE</b>, l'an -IV<sup>e</sup> de la liberté et I<sup>er</sup> de l'égalité.» (<i>Procès-verbaux de la -Commune.</i>)</p> -</div> -<p>Mais avant de suivre le Tribunal du 17 août dans -ses premiers travaux, examinons, ainsi que nous -l'avons promis, les antécédents des membres qui le -composent;—et, avant qu'ils ne la rendent aux -autres, rendons-leur à eux-mêmes la justice qui leur -est due.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="ch2p3">III.<br /> -UN SYBARITE DE LA DÉMOCRATIE.—NICOLAS -OSSELIN.</h3> - - -<p>«Les augures, en s'envisageant les uns les autres, -se riaient au nez. Il devrait en être de même -des hommes de loi; on peut m'en croire, car je -l'ai été longtemps.» Ainsi s'exprimait effrontément -à la tribune, le 22 septembre 1792, cet Osselin qui -avait abandonné la place de président de la première -section du Tribunal pour celle de député à la -Convention.</p> - -<p>Pourtant ce n'était pas un souvenir à venir évoquer. -Nicolas Osselin avait été un triste et honteux -homme de loi avant la Révolution. Les scandales de -sa jeunesse l'avaient empêché, en 1783, d'être admis -dans la compagnie des notaires de Paris. Comme il -avait traité d'une charge, il plaida lui-même contre -eux et perdit. C'était le fils d'un bourgeois aisé; il -possédait le ton de la bonne compagnie et joignait à -un visage agréable une grande élégance de costume -et de manières. Il composait des vers galants, -et l'une de ses romances: <i>Te bien aimer, ô ma tendre -Zélie!</i> qui fit longtemps les délices des boudoirs, -est peut-être encore vivante dans le souvenir de -quelques octogénaires. On peut donc supposer qu'il -ne tenait pas extraordinairement à être notaire; cependant -il tenait à être quelque chose, et son ambition -ne se trouvait pas satisfaite par des succès de -salon ou par des triomphes de coulisses.</p> - -<p>En 1789, il figura parmi les électeurs de Paris; -puis devint membre de la municipalité, dont Bailly -était le maire. Osselin se conduisit avec mesure -dans les premières luttes de ce pouvoir nouveau -contre les exigences d'un peuple naissant à la liberté. -Mais les événements, à cette époque, emportaient -les hommes ou les brisaient. Jeune, ardent, -Osselin bondit avec les flots du torrent et adopta -sans réserve les théories démocratiques; ennemi furieux -de la cour, il combattit néanmoins les excès -populaires. Le propre de ces organisations extrêmes -est de se brouiller avec tous les partis. C'est ainsi -que, lorsque La Fayette voulut donner sa démission -de commandant des gardes nationales, Osselin, -dans un élan d'enthousiasme, alla jusqu'à prier -à genoux le général de conserver son commandement,—démarche -peu digne, que censura Bailly -lui-même, et dont Marat se servit plus tard pour -dominer Osselin et pour le pousser dans les exagérations -déjà trop naturelles à ce caractère faible et -mobile<a id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> <i>Histoire des Prisons de l'Europe.</i></p> -</div> -<p>Bailleul, dans son <i>Almanach des Bizarreries humaines</i> -ou recueil d'anecdotes sur la Révolution, dépeint -Osselin comme «un pauvre homme, un brouillon -avec une activité de singe et toute l'intrigue d'un -révolutionnaire. Il avait néanmoins un peu de cette -faculté qu'on appelle de l'esprit à Paris, et qui consiste -à donner à des riens une tournure plaisante. -Quand il avait attrapé un bon mot, ou ce qu'il -croyait en être un, il en riait le premier à gorge -déployée et sans fin.»</p> - -<p>Osselin était administrateur des domaines lorsque -le vœu des électeurs l'appela au nouveau tribunal -criminel. Il avait activement figuré parmi les moteurs -de l'insurrection du 10 août et, précédemment, en -juillet, il avait pris la défense de Manuel et de Pétion, -lors de leur destitution successive. Tous ces -services méritaient une récompense; le refus de -Robespierre le laissa président de la première section -du Tribunal,—poste qu'il ne conserva que pendant -plusieurs semaines, c'est-à-dire jusqu'au jour -où il alla siéger à la Convention nationale. Il avait -alors trente-neuf ans, et il habitait un coquet appartement -dans une ancienne maison de la rue de -Bourbon, au faubourg Saint-Germain.</p> - -<p>Pendant son court passage au Tribunal du 17 -août, Osselin,—tout le monde s'accorde à le reconnaître,—fit -preuve de modération et s'acquitta -de ses fonctions de président avec une conscience -qui mécontenta plusieurs fois la Commune et le -peuple. C'est que ce n'était pas au fond un méchant -homme. Hélas! c'était pis, peut-être. Sous une -aveugle impétuosité, il cachait une faiblesse de caractère -des plus dangereuses…</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="ch2p4">IV.<br /> -MATHIEU.—PEPIN-DÉGROUHETTE.—LAVEAUX.—D'AUBIGNI.—COFFINHAL-DUBAIL.</h3> - - -<p id="n7">Ce Mathieu ne fit que passer à travers le Tribunal -du 17 août, comme Osselin. Au bout de quelques -séances, on ne retrouve plus son nom.</p> - -<p id="n8">«Pierre-Athanase Pepin-Dégrouhette, espèce de -cul-de-jatte, avait été renfermé à Bicêtre pendant -quatorze ans, puis valet à l'Hôtel-Dieu, puis postulant -aux justices subalternes de Montmartre et de -La Villette. La fille d'un portier l'avait recueilli; il -l'avait épousée et associée à sa misère.» Ces quelques -lignes de biographie, dues à la plume bien informée -d'un contemporain (l'avocat Maton de La -Varenne, qui refusa d'être le défenseur de Fouquier-Tinville, -après avoir été celui de tous les voleurs du -royaume), ne contiennent rien de chargé. Pepin-Dégrouhette -était un homme méprisable de tous -points; il joignait la corruption de l'âme à la bassesse -du visage. <i>Son immoralité n'était un problème -pour personne</i>, selon l'expression d'un témoin dans -le procès des prisons. Après la cassation du Tribunal, -où il avait remplacé Osselin à la présidence de la -première section, il fut arrêté comme prévenu de -s'être enrichi dans ses fonctions par des voies illicites; -et il n'échappa aux charges terribles qui pesaient -sur lui qu'en remplissant à Saint-Lazare le -rôle odieux de <i>mouton</i> ou délateur,—ainsi que nous -le verrons plus tard.</p> - -<p>A côté de cet être abject, nous sommes heureux -de pouvoir reposer notre vue sur un homme intelligent, -le plus instruit du parti jacobin, un des collaborateurs -de Mirabeau dans son travail de la <i>Monarchie prussienne</i>, -le célèbre lexicographe Laveaux. -Celui-là au moins n'a pas de taches avilissantes sur -son passé; c'est un révolutionnaire ardent, mais -agissant par conviction, rarement par intrigue. Ami -de Frédéric-le-Grand, qui lui avait donné une chaire -de littérature française à Berlin, Laveaux avait écrit -une trentaine de volumes de toute sorte, lorsque la -Révolution française fit explosion. Il crut qu'il devait -ses lumières à son pays et il revint en France, -où jusqu'au mois de mai 1792 il rédigea le <i>Courrier -de Strasbourg</i>, pour lequel il essuya quelques -persécutions. Il était à Paris lors de la journée du 10 -août; lié avec les principaux chefs de la démocratie, -il ne fut pas oublié par eux lors de la formation -du nouveau Tribunal criminel. Il fut nommé président -de la deuxième section, et la sagesse de sa conduite -répondit à ce qu'on était en droit d'attendre de -son savoir et de son expérience. Laveaux avait -quarante-trois ans; il avait pris, à Bâle, les ordres -dans l'église réformée. C'est l'auteur du grand dictionnaire -qui porte son nom.</p> - -<p>Nous retombons maintenant dans l'ignorance et -dans la fange. D'Aubigni, fils d'un ancien notaire -de Blérancourt, dans le département de l'Aisne, est -un portrait qui répugne au pinceau autant que -le portrait de Pepin-Dégrouhette.</p> - -<p>Il n'appert pas, en effet, que Jean-Louis-Marie Vilain -d'Aubigni fut un homme d'une probité exacte, -d'une réputation immaculée. Sa mémoire nous arrive -toute noircie à travers les nuages de la Révolution. -Ancien procureur au parlement de Paris, -puis agent d'affaires, on le voit poindre après la -prise de la Bastille et aux événements des 5 et 6 octobre, -où il figure comme simple garde national. Un -an plus tard, il se fait recevoir membre de la société -des <i>Amis de la Constitution</i>, séant aux Jacobins de -la rue Saint-Honoré. A partir de cette époque il -<i>joue un rôle</i>, selon une expression d'alors, et il apparaît -comme un des plus fougueux champions de la -démocratie.</p> - -<p>La journée du 10 août le vit se multiplier aux -alentours du château et dans le château même. Il -sentait l'or et le convoitait. Peltier veut qu'il ait été -un des instigateurs de la mort du journaliste Suleau, -ce jeune homme que sa belle mine, l'éclat de ses -armes et la fraîcheur de son uniforme avaient fait -arrêter à huit heures et demie du matin sur la terrasse -des Feuillants. «Un factieux, nommé d'Aubigni, -chassé depuis de la municipalité nouvelle pour -ses vols, accabla Suleau de reproches et d'invectives; -il le fit dépouiller de son bonnet de grenadier, de -son sabre et de sa giberne. Suleau protesta contre -cette violence de la manière la plus énergique. Sur -ces entrefaites arrive Théroigne de Méricourt; elle -lui saute au collet et aide à l'entraîner; il se débat -comme un lion contre vingt furieux, mais vainement! -Mis hors d'état de défense, on le saisit, on le -taille en pièces<a id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a>.»</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> <i>Dernier tableau de Paris ou Récit de la révolution du -10 août</i>, par J. Peltier.</p> -</div> -<p>Dans un mémoire justificatif qu'il répandit lors de -sa déportation, Vilain d'Aubigni a prétendu avoir -sauvé la vie à une foule de personnes dans la journée -du 10 août, notamment à la compagnie -colonnelle des Suisses tout entière, ainsi qu'à l'état-major -de ce régiment. Cette assertion, qui ne -repose sur aucune espèce de témoignage, me paraît -combattue par un passage d'un autre de ses mémoires, -publié, celui-là, en l'an <small>II</small>, et dans lequel -Vilain d'Aubigni s'exprime d'une manière bien différente: -«Roland et ses complices, dit-il, ne peuvent -me pardonner d'avoir, dans la nuit et la matinée -de l'immortelle journée du 10 août, détruit -leur espoir, en livrant à une <span class="small">MORT PROMPTE ET TERRIBLE</span> -les principaux chefs qu'ils avaient chargés de -l'exécution de leur conjuration.»</p> - -<p>Quoiqu'il en soit, ce fut d'Aubigni qui, en sa qualité -de commissaire de la section des Tuileries, inventoria, -après l'invasion du château, les objets -précieux qui s'y trouvaient. Cet inventaire fut long. -Il fit main-basse sur quelques sacs;—on a prétendu, -on a même imprimé que sa femme, craignant les -perquisitions, avait, à son insu, rapporté à la Commune -cent mille livres dont il s'était emparé. D'Aubigni -eut à subir divers interrogatoires à cet égard, -il se défendit mal; mais comme il était l'ami de -Danton et que Danton était tout-puissant à cette -époque, on ferma les yeux. Sur ces entrefaites, il -fut appelé par les électeurs à faire partie du Tribunal -du 17 août.—Quel juge!</p> - -<p id="n9">Le dernier qui se présente sous notre plume, ce -n'est pas un voleur, c'est un bourreau, c'est Coffinhal. -Une haute stature, des yeux noirs, d'épais -sourcils, un teint jaune, la voix d'un butor, -tel est le portrait de cet Auvergnat, d'abord -médecin, ensuite procureur au Chatelet, puis -révolutionnaire par tempérament. Il avait ajouté -à son nom celui de Dubail, pour se distinguer de -ses deux frères, Coffinhal et Coffinhal Dunoyer. -Il avait trente-huit ans. Il figure assez sur les -premiers plans de cette histoire pour que nous -soyons dispensé d'en parler davantage en ce -moment.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="ch2p5">V.<br /> -LES DEUX ACCUSATEURS PUBLICS.—RÉAL, -LULLIER.</h3> - - -<p>«Il n'est personne qui ne se souvienne d'avoir -remarqué dans le monde un vieillard plus que septuagénaire, -d'une taille moyenne, mais bien prise, -d'une toilette modeste, mais propre et soignée, d'une -tournure encore virile et quelque fois sémillante, -qui ne rappelait en rien la caducité de l'âge et les -orages de la vie; d'une figure peu régulière, mais -qui avait été agréable, et qui l'était encore à force -d'expression; coiffé de beaux cheveux blancs qu'on -envierait à vingt ans, et armé d'un regard bleu, -lucide et transparent où n'avait jamais cessé de -briller le feu d'une ardente jeunesse.</p> - -<p>»Quand le dîner tirait à sa fin, et que la conversation -devenait tout-à-coup générale autour d'une -table splendidement servie, dont j'ai vu faire les -honneurs par une des plus aimables et des plus jolies -femmes de Paris (Mme Coste), une voix souple -et ferme, sonore et bien accentuée, s'élevait d'ordinaire, -dominait toutes les autres, et finissait par -captiver l'attention des plus distraits. C'est ce que -n'était plus une causerie vague et souvent insipide -pour ceux mêmes qui en font les frais; c'était -une narration spirituelle, animée, riche sans digression, -pleine sans verbiage, érudite sans pédantisme, -et polie sans afféterie, dont l'attrait paraissait d'autant -plus piquant aux écouteurs que l'historien avait -presque toujours été un des principaux personnages -des scènes qu'il racontait. Or, ce n'était pas là -de ces scènes vulgaires auxquelles la vanité seule -d'un homme prévenu de son importance peut supposer -quelque intérêt, parce qu'il imagine sottement -que le reflet de son nom couvrira la pauvreté -de son récit. C'était du grave, du grandiose, du -terrible. Tous les acteurs imposants de la Révolution -y jouaient leur rôle, depuis les despotes sanguinaires -qu'avait faits la populace, jusqu'au grand -homme que ses soldats avaient fait empereur; et -voilà pourquoi, lorsque cet homme avait fini de -parler, on gardait quelque temps le silence, comme -pour l'entendre encore.</p> - -<p>»Cet homme, ce vieillard, c'était le comte -Réal.»</p> - -<p>En puisant dans ses souvenirs, Charles Nodier en -a rapporté cette vive peinture, que nos lecteurs -nous remercieront sans doute d'avoir mise sous leurs -yeux. Nous ajouterons peu de chose à ces traits -fermement et spirituellement arrêtés. Réal, pour -qui l'on devait créer un jour le titre d'<i>Historiographe -de la République française</i>, est, comme Laveaux, -un de ces hommes qu'on aime à rencontrer (justement -parce qu'ils ne sont pas à leur place) parmi les -brutes et les scélérats qui débordent en temps de révolution. -Ils font un vilain métier, mais au moins -ils ont les mains nettes; et en dehors de la politique -ce sont des gens distingués, érudits, à demi-passionnés -et à demi-habiles, de ceux-là qui se sauvent -toujours en suivant simplement le courant -des affaires. Aussi la fortune rapide de ce Pierre-François -Réal, fils d'un garde-chasse, ensuite petit -procureur au Chatelet, puis accusateur public au -Tribunal du 17 août, et successivement substitut de -Chaumette, commissaire du gouvernement au département -de Paris, conseiller d'Etat, préfet de police -sous l'Empire et comte par-dessus tout, cette -fortune-là, disons-nous, ne doit pas étonner.</p> - -<p>Son collègue Lullier, avec moins d'importance -réelle, s'agita davantage, mais il ne réussit qu'à -être odieux. Favori de la Commune, il fut, en décembre, -le compétiteur de Chambon pour la place -de maire de Paris. Nous le verrons, dans les hideuses -journées de septembre, continuer à la Force le -rôle qui lui avait été confié au Tribunal du 17 août -et désigner aux sabres des égorgeurs la tête blonde -et charmante de la princesse de Lamballe.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="ch2p6">VI.<br /> -LEROI.—BOTTOT.—LOHIER.—LOYSEAU.—CAILLÈRE -DE L'ÉTANG.—BOUCHER-RENÉ.—MAIRE, -ETC.</h3> - - -<p>Ceux-ci représentent le jury d'accusation et -quelques suppléants. Le premier est un ci-devant -marquis,—le marquis de Montflabert,—maire de -Coulommiers. Il a renoncé à son titre et même à -son nom pour s'affubler du sobriquet de <i>Dix-Août</i>. -On a trouvé d'autant plus piquant d'en faire un juré -qu'il est sourd, et par conséquent moins susceptible -qu'un autre de se laisser influencer par les dépositions -des témoins.—Il mourra sur l'échafaud.</p> - -<p>Bottot est jeune; il essaiera de provoquer l'acquittement -de quelques prévenus;—il sera destitué.</p> - -<p>L'épicier Lohier est un des serviles comparses de -la Commune. On sera content de lui au Tribunal du -17 août, on le conservera au Tribunal révolutionnaire.</p> - -<p>Loyseau était chirurgien-barbier dans un village -de la Beauce avant la Révolution. Dans ses nouvelles -attributions, il se montrera tellement sévère -qu'on le croira digne d'aller siéger parmi les juges -de Louis XVI, et qu'il se trouvera un département -pour l'envoyer à la Convention nationale.</p> - -<p>Caillère de l'Etang, avocat, homme instruit.</p> - -<p>Boucher-René exercera les fonctions de maire de -Paris, par intérim, après la démission de Pétion.</p> - -<p>Maire, de la section des Arcis, passera au tribunal -du 10 mars et n'y sera pas suivi par une réputation -de clémence.</p> - -<p>Je laisse de côté plusieurs noms, tout-à-fait enfouis -dans l'ombre, tels que Jaillant, Jurie, Dumouchel -(ne pas confondre avec l'ex-recteur de l'Université, -évêque constitutionnel, etc.), Blandin, Andrieux -(non pas le littérateur), et d'autres encore, -pour qui l'oubli est un bienfait et le dédain une -grâce.</p> - -<p>Cette brigade d'accusation était commandée par -l'homme oublié dans le <i>Moniteur</i>, par Fouquier-Tinville, -ancien procureur au Chatelet et <i>assassin -en première instance</i>.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="ch2p7">VII.<br /> -FOUQUIER-TINVILLE.</h3> - - -<p>Mais alors Fouquier-Tinville n'en était qu'à ses -premières armes. Il débutait au Tribunal du 17 août. -Que dis-je? C'était un nouvel époux; il venait tout -récemment de convoler en secondes noces avec une -jeune fille <span class="small">NOBLE</span>, de petite taille, mais de très-jolie -figure,—car l'accusateur public était sensible aux -charmes de la physionomie. Il aimait aussi la bonne -chère et il avait le mot pour rire à l'occasion. «Il -avait surtout, dit Desessarts, un goût de prédilection -pour les danseuses de spectacles, auxquelles il sacrifia -sans réserve sa fortune.»—C'était du temps -de sa première femme que ce <i>goût de prédilection</i> -lui était venu; cette femme se plaignait quelquefois -de lui voir dissiper ainsi son patrimoine. Cela donna -du mécontentement à Fouquier-Tinville. Mais, par -bonheur, cette femme mourut bientôt, lui laissant -sa liberté et trois enfants.</p> - -<p>Ce fut alors que Fouquier-Tinville s'éprit de la -petite aristocrate en question. J'ignore si elle lui -apporta de la fortune; il en avait besoin; car, après -avoir vendu sa charge, il ne lui était resté que des -dettes.—C'était la mode, chez quelques sans-culottes, -d'épouser des filles de famille noble; on ne -sait pas pourquoi. Le plus fétide d'entre tous, le capucin -Chabot, ne se maria-t-il pas, en plein 93, -avec une Autrichienne riche de 700,000 livres? Déclamez -donc contre les titres et contre l'argent!</p> - -<p>Toutes les réhabilitations ont été tentées,—même -celle de Fouquier-Tinville. Empressons-nous toutefois -de déclarer que ce n'est pas parmi ses contemporains -qu'il s'est trouvé un écrivain pour une pareille -tâche. Quelques-uns ont pu lui accorder l'habileté, -la connaissance profonde des affaires, le courage -même,—mais aucun, aucun entendez-vous, -ne lui a accordé le cœur d'un homme. Ses complices -se reculaient souvent d'auprès de lui et le regardaient -avec une admiration effrayée. Le <i>dépopulateur</i>! -ainsi l'appelait-on au Comité de salut public; -et Collot-d'Herbois,—Collot-d'Herbois que le sang -ne devait pas épouvanter, cependant!—l'a flétri -par une monstrueuse et éloquente parole, en disant -de lui: <span class="small" id="n10">IL A DÉMORALISÉ LE SUPPLICE</span>!</p> - -<p>Le masque de Fouquier-Tinville est suffisamment -connu par les gravures qui en ont été faites, et -mieux encore par le portrait <i>écrit</i> de Mercier, dans -le <i>Nouveau Paris</i> de l'an <small>VI</small>. Lorsqu'il fut nommé -directeur du jury d'accusation, Fouquier était âgé -de quarante-cinq ans à peu près. Il avait la tête -ronde, les cheveux très-noirs et unis, le front étroit, -le visage plein et grêlé, quelque chose de dur et -d'effronté dans l'expression. Son regard, quand il le -rendait fixe, faisait baisser tous les yeux; au moment -de parler, il plissait le front et fronçait les sourcils,—qu'il -avait néanmoins plus ouverts que ne le veulent -les mélodrames;—sa voix était haute, impérieuse. -Simplement retors et bourru au commencement de -ses terribles fonctions, il devint dans la suite expéditif -et insolent. L'odeur du sang le grisa, comme -grise l'odeur de la poudre. Mais son ivresse était -farouche, sans pitié; il avait l'air de poursuivre une -vengeance personnelle. Ainsi devait être Tristan, le -sinistre <i>compère</i> de Louis XI.</p> - -<p>Fouquier-Tinville était grand et robuste.</p> - -<p>J'ai vu souvent son écriture;—elle est ferme, -assurée, lisible, droite, ni trop grasse ni trop maigre,—une -écriture de procureur.</p> - -<p>Appartenant, ainsi que Coffinhal, à une famille -nombreuse, il prit le nom de Tinville, pour se distinguer -aussi, lui, de ses frères, dont l'un était fermier -et l'autre avocat. Il était né à Hérouel, près de -Saint-Quentin. Un des parents de Fouquier-Tinville, -M. Fouquier-d'Hérouel, a fait partie dans ces derniers -temps de l'Assemblée législative.—Ajoutons, -pour en terminer avec ces renseignements de famille, -que l'accusateur public était un peu parent de Camille -Desmoulins.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="ch2p8">VIII.<br /> -DISPOSITIONS.</h3> - - -<p>A peine installé, le Tribunal se trouva arrêté par -quelques difficultés de détail. Il nomma une députation -chargée d'aller solliciter auprès de l'Assemblée -la suppression d'une partie de ces formes «qui -ne tendent qu'à entraver la procédure sans la rendre -plus lumineuse.»—<a name="n11" id="n11"></a>Le 19 au matin, cette députation -ayant été admise à la barre, sa demande -fut immédiatement renvoyée à la commission extraordinaire -et convertie en décret.</p> - -<p>Dès lors, la justice put avoir son cours.</p> - -<p>Dans cet intervalle, le jury d'accusation avait -commencé son œuvre. On avait bien songé, en -premier lieu, à instruire le procès du prince de -Poix; mais toutes les pièces nécessaires n'étant pas -recueillies, on se rejeta sur un plus mince particulier, -sur Collenot d'Angremont. Après avoir reçu les -dépositions écrites des témoins et rédigé l'acte d'accusation, -Fouquier-Tinville fit rassembler les huit -citoyens formant le tableau du jury d'accusation, -et en présence du commissaire national, il s'exprima -dans les termes usités:</p> - -<p>—Citoyens, vous jurez et promettez d'examiner -avec attention les pièces et les témoins qui vous seront -présentés et d'en garder le secret. Deux motifs -principaux rendent ici le secret nécessaire: nous -ne sommes point encore arrivés à cette partie publique -de la procédure qui doit faire juger si l'accusé -est coupable ou non; il ne s'agit, quant à présent, -que de découvrir s'il y a lieu ou non à l'accusation. -Le secret est donc nécessaire pour ne point avertir -les complices de prendre la fuite, et pour que les parents -et amis de l'accusé ne soient point informés -des noms des témoins, qu'ils auraient intérêt à écarter -ou à séduire avant qu'ils ne déposent par-devant -le jury de jugement. Vous vous expliquerez avec -loyauté sur l'acte d'accusation qui va vous être remis; -vous ne suivrez ni les mouvements de la haine -et de la méchanceté, ni ceux de la crainte et de l'affection.</p> - -<p>—Je le jure! répondit chaque juré.</p> - -<p>Ces déclarations faites, les témoins furent introduits -et déposèrent de nouveau, mais cette fois verbalement; -puis les jurés, ayant en mains toutes les -pièces, se retirèrent dans une chambre particulière, -pour examiner l'acte d'accusation.</p> - -<p>Après une assez longue délibération, ils conclurent, -à la majorité des voix, qu'il y avait lieu à accusation -contre Collenot d'Angremont.</p> - -<p>Ces formalités,—qui constituent la tâche du -jury d'accusation,—se répétèrent pour tous les -procès instruits par le Tribunal du 17 août. Nous -avons cru devoir les indiquer rapidement; nous n'y -reviendrons plus.</p> - -<p>Mais avant de faire pénétrer le lecteur dans la -salle de jugement, il convient de rétablir la liste du -<i>Moniteur</i>, afin qu'elle ne fasse plus autorité dans -l'histoire. Pendant les trois jours écoulés depuis l'installation -du Tribunal jusqu'à sa première séance, -c'est-à-dire depuis le 18 août jusqu'au 21, il y avait -eu des démissions, des mutations, des nominations -nouvelles. Tel membre du jury d'accusation était -devenu juge; tel autre avait été institué commissaire -national. C'était une physionomie toute différente.</p> - -<p>Enfin, au 20 août, le Tribunal était organisé de la -manière suivante:</p> - -<p><span class="small">PRÉSIDENT DE LA PREMIÈRE SECTION.</span>—Charles-Nicolas -Osselin.</p> - -<p><span class="small">PRÉSIDENT DE LA SECONDE SECTION.</span>—Jean-Charles-Thiébaut -Laveaux.</p> - -<p><span class="small">JUGES.</span>—Mathieu, Pepin-Dégrouhette, Vilain-d'Aubigni, -Coffinhal-Dubail, Desvieux, Maire.</p> - -<p><span class="small">COMMISSAIRE NATIONAL DE LA PREMIÈRE SECTION.</span>—Bottot.</p> - -<p><span class="small">COMMISSAIRE NATIONAL DE LA SECONDE SECTION.</span>—Legagneur.</p> - -<p><span class="small">ACCUSATEUR PUBLIC DE LA PREMIÈRE SECTION.</span>—Lullier.</p> - -<p><span class="small">ACCUSATEUR PUBLIC DE LA SECONDE SECTION.</span>—Réal.</p> - -<p><span class="small">MEMBRES DU JURY D'ACCUSATION.</span>—Fouquier-Tinville, -Leroi, Loyseau, Caillère de l'Etang, Perdrix, -Dobsen, Crevel, Lebois.</p> - -<p><span class="small">GREFFIERS.</span>—Bruslé, Hardy, Méchin, Georges.</p> - -<p><span class="small">COMMIS GREFFIERS.</span>—Vivier, Montessuit, Masson, -Binet, Bocquené, Laisné, Laplace, Neirot.</p> - -<p><span class="small">HUISSIERS.</span>—Trippier, Nicol, Doré, Heurtin, Tavernier -l'aîné, Tavernier le jeune, Nappier, Bissonnet.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch3">CHAPITRE III.<br /> -ÉPISODES DE LA VIE PRIVÉE D'ALORS.</h2> - - - - -<h3>I.<br /> -LES ROSES DE FRAGONARD.—LA FILLE DE -CAZOTTE.</h3> - - -<p>En ce temps-là il y avait, dans un des appartements -les plus tristes de Paris,—rue Gît-le-Cœur, -s'il m'en souvient,—un bonhomme de soixante -ans qui s'appelait Nicolas Fragonard et qui avait été -jadis un peintre à la mode, comme Boucher son maître. -Il avait vu poser devant lui, et dans le jour qui -lui séyait le mieux, c'est-à-dire aux bougies, toute -la France galante, depuis la France de l'Opéra jusqu'à -la France de Trianon, les deux confins de la -galanterie suprême. Il avait été peintre de sourires -exclusivement,—peintre de S. M. la Grâce, <i>plus -belle encore que la beauté</i>, selon le dire du poëte; et il -avait fait courir tout le long, le long, le long des -boudoirs ces guirlandes de petits amours vêtus à la -mode de l'Olympe, qui gèlent et s'écaillent aujourd'hui -dans les vitrines du quai Voltaire. Il est vrai -qu'alors Nicolas Fragonard était jeune et joyeux; -c'était surtout un garçon de bonne mine, portant le -taffetas rose comme les Léandre de la Comédie-Italienne, -plus galant que le dernier numéro des <i>Veillées -d'Apollon</i>, baisant le bout des doigts à la façon -des abbés poupins et pirouettant comme un militaire -de paravent.</p> - -<p>Pendant trente ans et plus, Fragonard vécut de -cette vie brillante et douce que le règne de Louis XV -faisait à tous les artistes mondains. Il fut un grand -peintre aussi lui, dans le sens que le dix-huitième -siècle attachait à ce mot, grand peintre à la manière -de Baudouin, de Lancret, de Watteau, enchanteurs -de ruelles, qui ne regardaient ni aux rubans -ni aux fleurs lorsqu'il s'agissait de costumer la -Vérité,—pléiade ravissante, que l'on pourrait appeler -les <i>mignons de l'Art</i>. Que n'a-t-il pas dépensé -de charme et d'esprit dans ce chemin de la faveur -qu'il parcourut d'un pied si léger! Combien de -chefs-d'œuvre naquirent sous ce pinceau, fait sans -doute de quelques brins arrachés aux ailes de Cupidon! -Tous les amateurs connaissent le <i>Chiffre -d'amour</i>, le <i>Sacrifice de la rose</i>, la <i>Fontaine</i>, sujets -tendres, qui font à peine rêver, qui font toujours -sourire. Fragonard inventait cela, j'imagine, dans -les soupers galants où on le conviait; et les allégories -lui étaient fournies par ces Claudines d'hier, -métamorphosées en Eliantes du jour par un coup de -la baguette dorée de quelques fermiers-généraux.</p> - -<p>Fragonard vit de la sorte arriver chez lui la gloire -et la richesse, ces deux courtisanes qui s'éprennent -si rarement du même homme. Il vécut avec elles en -bonne intelligence jusqu'au jour néfaste où la Révolution -vint faire la part mauvaise à tous ceux qui -vivaient de poésie peinte ou écrite, sculptée ou chantée. -La Révolution les fit remonter, ceux-là, dans -les mansardes d'où ils étaient descendus, en leur disant:—On -n'a que faire de vous maintenant; voici -venir le temps des choses politiques; restez là. Imprudent -comme tous les beaux-fils prodigues, le -peintre n'écouta pas la Révolution. Il crut que les -Nymphes et les Jeux étaient éternels en France, à -Paris, sous ce ciel d'un blanc de poudre en été, dans -ces hôtels gardés par de si beaux suisses à galons, -dans ces cercles où le tournebroche de l'esprit était -incessamment monté, dans ces bosquets toujours -remplis d'amants, dans ces théâtres toujours remplis -d'oisifs. Il crut à l'immortalité du luxe et de -l'art, son compère. Que dire enfin? Il crut aussi un -peu à lui-même et à son talent; c'était une faiblesse -bien pardonnable chez un homme qui avait été aussi -longtemps à la mode que Fragonard. Il continua -donc à jeter de tous les côtés ces petits tableaux coquets, -ces dessins lavés au bistre, ces scènes d'enchanteresse -perdition où l'amour joue le principal -rôle;—amour qui badine et par qui on se laisse badiner, -flamme d'un quart d'heure qui s'éteindra au -bout de cette svelte allée de peupliers, soupirs qui -voltigent sur les lèvres à la façon des papillons, -jeux de l'esprit et du cœur. O Fragonard! cette fois -on passa auprès de vos petits chefs-d'œuvre, non-seulement -sans les voir, mais même sans vouloir les -voir.</p> - -<p>Il s'obstina pourtant. Lorsque le peuple tirait le -canon contre les invalides de la Bastille, Fragonard -encadrait un <i>aveu</i> dans un boudoir lilas, le dernier -boudoir de ce temps. Lorsque le peuple massacrait -les gardes-du-corps de Versailles, aux journées des -5 et 6 octobre, Fragonard chiffonnait la houppelande -azurée d'un Tircis, dansant sur l'herbe au son -d'un fluet tambourin. Lutte courageuse, mais désespérée! -car nul ne pensait plus à Fragonard. Son -monde de marquises et de petits-maîtres, à présent -tremblant et retiré, n'avait plus le cœur aux fantaisies -galantes de son pinceau. Les danseuses? -Elles étaient passées des bras de la noblesse aux -bras du tiers-état, qui n'entendait que bien peu de -chose aux élégances. Fragonard avait donc l'air -de revenir du déluge avec ses tableaux d'un autre -âge; peu s'en fallut même qu'on ne le traitât de -contre-révolutionnaire.</p> - -<p>Il se résigna, à la fin; et quand il se vit bien et -dûment oublié, il laissa de côté sa palette, comme -font toutes les renommées chagrines qui ne peuvent -travailler qu'aux lueurs du triomphe. Là-dessus, la -Révolution,—qui n'a rien fait à demi,—lui prit sa -fortune, comme elle lui avait pris sa gloire! Au lieu -de résister et de se faire emprisonner pour la peine, -il se retira, désolé et bourru, au milieu de quelques-uns -de ses tableaux, dont il se créa une compagnie, -la seule qu'il pût supporter. Ce fut ainsi que l'année -1792 surprit le vieux Fragonard dans une maison -refrognée de la rue Gît-le-Cœur, où il se laissait -aller solitairement à la mort et à l'oubli.</p> - -<p>—S'ils savaient seulement s'habiller! disait-il -quelquefois, les jours qu'il se hasardait à mettre les -yeux à sa fenêtre; mais ils ont perdu le grand secret -de l'ajustement. Plus de soie, plus de brocart. Ils -ont des chapeaux américains, des lévites de drap -sombre, des souliers sans rouge au talon. A peine si -quelques-uns se font poudrer encore. Les autres -vont les cheveux plats et sales. Et le peuple? Ah! le -peuple! qui me rendra mes petites grisettes -montées sur des mules hautes de six pouces, -et le corsage fleuri comme une corbeille? Qu'elles -étaient jolies, et comme cela valait la peine alors -d'être peintre!</p> - -<p>Fragonard se lamentait de la sorte ou à peu près, -lorsque le 16 août, au matin, comme il contemplait -avec tristesse une très-jolie gravure faite d'après -son tableau du <i>Serment d'amour</i>, il entendit frapper -à sa porte d'un doigt timide. Il y avait bien longtemps -que l'on n'avait frappé ainsi à la porte de Fragonard. -Le vieux peintre sentit aux battements de -son cœur que tout n'était pas complètement mort -en lui. Il alla ouvrir et vit entrer une jeune personne -de seize à dix-sept ans environ; une ample jupe -en mousseline blanche, un mantelet noir attaché -par un nœud de rubans bleus, un autre nœud semblable -dans ses cheveux, composaient toute sa parure. -Elle était suivie d'une négresse coiffée d'un -madras.—Monsieur Fragonard? demanda la jeune -fille, qui parut un peu surprise de l'aspect mélancolique -de cette chambre.—C'est moi, répondit-il, -ébloui de cette apparition charmante; ou plutôt c'était -moi… Que voulez-vous à Fragonard, mon enfant, -et qui êtes-vous pour vous être souvenue de ce -nom, au temps où nous sommes?</p> - -<p>La jeune fille détacha le mantelet qui couvrait ses -épaules. Ainsi dégagée, sa taille parut dans toute -son idéale perfection. Son teint jetait de la lumière, -et sa figure, d'un bel ovale, avait une expression ardente -et douce à la fois.—Je suis la fille de Cazotte, -dit-elle, et je désire que vous fassiez mon portrait.</p> - -<p>Fragonard se ressouvint. Dans les spirituelles -compagnies d'autrefois, il lui était arrivé souvent -de rencontrer le fantasque auteur du <i>Diable amoureux</i>, -cet enjoué Cazotte, dont le mérite n'est pas -apprécié suffisamment. Il avait causé plusieurs fois -avec lui, sur le coin de la cheminée, à l'heure où le -poétique rêveur se plaisait à écarter de la meilleure -foi du monde un pan du voile de l'avenir. Cela -avait suffi pour établir entre eux une liaison, frivole -sans doute, mais toutefois durable dans sa frivolité. -Fragonard ne pensait jamais à Cazotte sans -ressentir un petit frisson; cela venait de quelques -prédictions singulières que l'illuminé des salons avait -faites au peintre des boudoirs—tout en le regardant -de ce grand œil, bleu et ouvert, qui était bien -l'œil d'un illuminé, en effet.</p> - -<p>Mais Fragonard ne connaissait pas la fille de -Cazotte. En la voyant entrer dans sa pauvre -cellule, il avait été tenté de la prendre tout d'abord -pour le spectre adoré de Mme de Pompadour -à quinze ans. Il la fit asseoir, et lui dit d'un accent -ému:</p> - -<p>—Soyez bien venue, vous, la fête de mes pauvres -yeux; soyez bien venue, vous qui me rapportez l'éclat -et la suavité d'un temps que je pleure tous les -jours avec égoïsme. Ah! mademoiselle Cazotte, je -ne vous attendais pas! Je croyais toute espérance -ensevelie pour moi. Savez-vous que voilà deux années -que je vis dans cette solitude de la rue Gît-le-Cœur, -la rue bien nommée! Soyez bénie, vous qui -me revenez avec mes rubans bleus sur votre tête, -avec mes roses sur vos joues, avec mes paillettes -dans votre regard, avec tout mon bonheur et toute -ma renommée! Vous êtes la muse de Fragonard -autant que la fille de Cazotte!</p> - -<p>Il pleurait de joie en disant cela; et, comme elle -lui rappela qu'elle était venue pour son portrait:—Votre -portrait? ajouta-t-il, mais ne l'ai-je pas déjà -fait cent fois! Ne le voilà-t-il pas là et là, puis encore -là (il montrait ses toiles accrochées au mur): -ici Colinette et plus loin Cydalise; ici Hébé et à côté -Léda? N'êtes-vous pas l'idéal que j'ai toujours poursuivi -et quelquefois atteint? Pourquoi voulez-vous -que je fasse votre portrait? le voilà tout fait, emportez-le, -jamais je n'ai fait mieux.</p> - -<p>Et Fragonard, monté sur une chaise, atteignait -un merveilleux petit tableau où une jeune fille était -représentée attachant un billet doux au cou d'un -<i>chien fidèle</i>.</p> - -<p>Mlle Cazotte, souriant de son délire, essaya de lui -faire comprendre qu'elle désirait être peinte dans -une attitude plus conforme à ses projets, car c'était -à son père qu'elle destinait ce portrait, à son père -de qui les événements politiques pouvaient un jour -la séparer. Fragonard comprit enfin. Mais alors son -front s'assombrit et il secoua douloureusement la -tête.</p> - -<p>—Hélas! je ne sais plus peindre, murmura-t-il; -c'est une mauvaise vie pour un homme d'inspiration -gracieuse et légère que cette vie de guerre civile, -allez! Toujours la fusillade qui vient ébranler les -vitres de vos fenêtres! toujours les fureurs de la -multitude! Encore ces jours-ci, n'ai-je pas eu la tête -brisée par l'écho des mitraillades de la place du Carrousel? -Il y a bien longtemps, ma chère demoiselle, -que j'ai oublié mon métier; avec l'âge et avec la -révolution, ma main est devenue tremblante comme -mon cœur. Je ne suis plus un peintre.</p> - -<p>—Monsieur Fragonard… dit la jeune fille, en insistant -avec un sourire.</p> - -<p>—Vous le voulez donc bien?</p> - -<p>—C'est pour mon père.</p> - -<p>—Eh bien! répondit-il avec effort, revenez demain; -nous essaierons.</p> - -<p>Le lendemain, la fille de Cazotte revint dans l'atelier -de Fragonard. Il avait acheté une toile de petite -dimension sur laquelle il commença à tracer ses -premières lignes. Mais tout en jetant les yeux sur -son adorable modèle, il s'aperçut que peu à peu ce -visage, d'une expression si brillante, s'obscurcissait -sous l'empire d'une inquiétude secrète, que ce front -limpide s'altérait graduellement, que ce regard radieux -se couvrait d'un voile humide. Fragonard, -surpris, lui demanda avec une sollicitude que son -âge autorisait, d'où venait cette préoccupation chagrine. -Mlle Cazotte lui apprit que son père était compromis -dans les événements du 10 août et que sa -correspondance tout entière avait été découverte -dans les papiers du secrétaire de l'intendant de la -liste-civile. Heureusement que Cazotte était en ce -moment éloigné de Paris: il habitait auprès d'Epernay -un petit village dont il était le maire; peut-être -y demeurerait-il inaperçu et à l'abri des perquisitions.</p> - -<p>—Aussitôt mon portrait achevé, dit-elle, ma -mère et moi, ainsi que cette bonne négresse qui -nous a accompagnées, nous retournerons le rejoindre, -car il doit être bien inquiet!</p> - -<p>Fragonard l'avait écoutée avec attention, et en -frémissant. Il savait que l'orage révolutionnaire -franchirait les provinces et il craignait que la justice -du peuple ne regardât pas aux cheveux blancs -avant de s'abattre sur une tête proscrite. Néanmoins, -il se garda bien de communiquer ses craintes -à la jeune fille; il essaya, au contraire, de la rassurer.—Mais -le portrait n'avança guère ce jour-là.</p> - -<p>Il n'avança guère non plus le 18. Mlle Cazotte, -instruite du décret qui ordonnait la formation d'un -tribunal criminel, accourut épouvantée dans la maison -de la rue Gît-le-Cœur. Des pleurs coulaient sur -ses joues; elle essaya de poser cependant. La même -désolation opprimait Fragonard.</p> - -<p>—Mademoiselle, disait-il, je n'ai jamais peint que -la joie et le plaisir; je ne sais pas, je n'ai jamais su -peindre les pleurs. De grâce, faites trève à votre -chagrin. Voulez-vous encore des roses autour de -vous? j'en sèmerai autant qu'il vous plaira. Mais, -par pitié! ne me faites pas peindre ces pleurs!</p> - -<p>A travers ces souffrances partagées, le portrait -s'acheva cependant. Mlle Cazotte était représentée -assise sous un berceau de roses. Les roses avaient -toujours enivré Fragonard. Lors de la dernière -séance, Mlle Cazotte vint chez lui, accompagnée de -sa mère, une créole qui avait été parfaitement jolie -et qui l'était encore quoiqu'elle eût de grands enfants. -Elle avait cette grâce négligée des femmes -de la Martinique, et cet accent nonchalant d'enfance -et de caresse. Quelque chose d'étranger se remarquait -aussi dans ses vêtements; sa tête était entourée -d'une mousseline des Indes, disposée avec un -goût infini. La mère et la fille remercièrent avec effusion -le vieux peintre, qui ne s'était jamais senti si -ému; et, le soir même, elles reprenaient la route de -la Champagne.</p> - -<p>—Pourvu qu'elles arrivent à temps! soupira Fragonard.</p> - -<p>Et serrant avec soin ses pinceaux dans la grande -armoire, il ajouta d'un ton de voix singulier:</p> - -<p>—Elles étaient bien rouges, les roses que j'ai -amoncelées autour de cette enfant!</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="ch3p2">II.<br /> -LA MAISON DE CAZOTTE, A PIERRY.—CORRESPONDANCE.—ARRESTATIONS.</h3> - - -<p>Jacques Cazotte était maire de Pierry, petit village -de vignobles à une demi-lieue d'Epernay. Il -habitait une grande maison, composée d'un rez-de-chaussée -et de mansardes, et flanquée de deux ailes -qui n'existent plus. On entrait par une vaste cour -entourée d'arbres et coupée par de nombreuses plate-bandes -toutes couvertes de plantes de la Martinique -apportées et multipliées par Mme Cazotte. En -haut d'un perron très élevé, un magnifique perroquet -blanc se pavanait sur un juchoir.—Tel était -l'aspect extérieur de cette maison, devenue aujourd'hui, -après plusieurs possesseurs intermédiaires, -la propriété de M. Aubryet, père d'un de -nos littérateurs les plus spirituels. Les jardins et le -parc qui en dépendent, quoique encore très beaux -assurément, n'ont plus l'énorme étendue d'autrefois.</p> - -<p>La maison de Cazotte donnait et donne toujours -sur la rue principale de Pierry.</p> - -<p>En attendant le retour de sa femme et de sa fille -qu'il avait envoyées à Paris pour s'enquérir de la -réalité des périls qu'il courait, Jacques Cazotte, resté -seul avec son fils Scévole,—qui, je crois, existe -encore et est retiré à Versailles,—passait les jours -dans la lecture des livres saints. C'était alors un -vieillard de soixante-douze ans, haut de taille, le regard -vif et bienveillant, les dents belles. Profondément -religieux, il savait, quand il le voulait, redevenir -un homme du monde; et son langage, trempé -aux plus pures sources de l'esprit français, charmait -les gens de qualité et les gens de science qui -le fréquentaient d'habitude. Célèbre par ses visions, -plus célèbre par ses romans, et entre autres par le -<i>Diable amoureux</i>, qui est vraiment un chef-d'œuvre, -il ralliait autour de lui l'estime, la curiosité, la tendresse, -l'admiration, c'est-à-dire tout ce qu'un -homme peut envier pour couronner le déclin de ses -ans. C'eût été un heureux vieillard, si, en face des -désastres de son pays, il eût pu conserver ce rare et -précieux sang-froid, ce calme souverain, qui, dans -tous les cas, n'est que le partage de l'égoïsme ou de -la philosophie,—deux termes synonymes en temps de -révolution. Par malheur, ou plutôt par bonheur (c'est -comme on veut l'entendre), Cazotte avait une âme -impressionnable, généralement imbue de l'amour de -la patrie, vibrant à toutes ses gloires et à toutes -ses douleurs. Quoique sur le bord de la tombe, il -n'avait pu voir s'avancer les faucheurs révolutionnaires -sans essayer de les combattre; et de sa -plume colorée, toujours jeune, emportée et brillante, -il avait aidé au succès du journal de son ami -Pouteau, intitulé: <i>les Folies du mois, journal à deux -liards</i>. Pouteau était secrétaire de M. Arnaud de -Laporte, intendant de la Liste-civile. Il recevait les -articles que Cazotte lui envoyait de Pierry.</p> - -<p>Cette collaboration, anonyme du reste, comme -toutes les collaborations à cette époque, n'aurait -pas suffi à compromettre le maire de Pierry, si, -après la journée du 10 août, les papiers de la Liste-civile -n'eussent été inventoriés, et si la correspondance -tout entière de Cazotte ne fût tombée, comme -nous l'avons dit plus haut, entre les mains de ses -ennemis politiques. Ces lettres, qu'il avait l'habitude -de dicter à sa fille Elisabeth,—lettres d'ailleurs -excessivement remarquables par la forme et dont -quelques-unes ont été publiées dans les journaux -d'alors,—contenaient l'expression sans voile de ses -sentiments royalistes. «O Paris! s'écriait-il, Paris! -vaux-tu bien la peine qu'on pleure sur toi! On voit -quelquefois, dans le marais le plus infect, des portions -de gaz fixé que le soleil dore des plus brillantes -couleurs du prisme. Voilà ton image.» Il appelait -les Jacobins les <i>Jacoquins</i> et disait: «Nous ne -serons malheureusement délivrés de cette vermine -que par la vapeur de la poudre à canon.»</p> - -<p>Cazotte ignorait cette importante et funeste découverte. -Sa fille et sa femme, lorsqu'elles furent -de retour à Pierry, tâchèrent de la lui cacher; mais -à leurs embrassements mêlés de larmes, à leurs -transes continuelles, surtout à leurs instances pour -l'engager à fuir, à s'expatrier, comme faisaient -désespérément les derniers serviteurs de la royauté, -il devina une partie du danger qui le menaçait.</p> - -<p>Mais lui, mû par cette obstination douce des -vieillards, il résista à toutes les prières, disant que -s'il devait mourir, il voulait mourir en France, à -son poste comme un soldat, à son autel comme un -prêtre.</p> - -<p>Un jour cependant que son fils Scévole s'était -joint à sa fille et à sa femme pour le supplier de se -rendre à leurs vœux, il parut un instant ébranlé. -Ses yeux se promenèrent avec attendrissement sur -ces trois fronts baignés de larmes; ses bras entourèrent -ces trois têtes levées vers lui; son cœur se -prit à battre comme à l'heure des grandes décisions. -Il allait céder peut-être, lorsque, tout à coup, -s'arrachant à leurs embrassements, il ouvrit le -livre des Machabées, et, comme saisi d'une inspiration -sainte, il lut d'une voix assurée et haute ce passage -où le vieil Eléazar repousse les propositions de -ceux de ses amis qui veulent le soustraire à la -mort:—«Mais lui, considérant ce que demandaient -de lui un âge et une vieillesse si vénérables, -et ces cheveux blancs qui accompagnaient la grandeur -de cœur qui lui était si naturelle, et la vie innocente -et sans tache qu'il avait menée depuis sa -jeunesse, il répondit: En mourant avec courage, je -paraîtrai plus digne de la vieillesse où je suis, et je -laisserai aux jeunes gens un exemple de courage et -de patience, au lieu de chercher à conserver un petit -nombre de jours qui ne valent plus la peine d'être -préservés.»—La famille de Cazotte baissa la tête, -car il lui semblait être en présence du vieil Eléazar -lui-même; et à partir de ce jour, il ne fut plus -question de fuite entre ces quatre croyants, qui tiraient -leur règle de conduite des exemples de l'Ecriture.</p> - -<p>Mais la vie n'était pas heureuse à Pierry. Si petit -que fût ce village, si peu d'importance que lui accordassent -les dictionnaires géographiques, il renfermait -néanmoins assez de mécontents et d'exaltés -pour fournir un contingent à la révolte populaire. -Cazotte était bienfaisant, mais il était riche ou du -moins aisé; il était honnête homme, mais il aimait -le roi et il allait à la messe; ces torts prévalurent -aux yeux de ses administrés, on ne considéra ni son -âge ni les services qu'il avait rendus dans ce coin de -terre, on ne considéra que l'<span class="small">INTÉRÊT GÉNÉRAL</span>, un des -cinq ou six grands mots élastiques avec lesquels se -justifient toutes les ingratitudes et tous les forfaits. -Dénoncé à Paris, dénoncé à Pierry, Cazotte ne pouvait -éviter son sort. Il attendait le malheur, le malheur -ne se fit pas attendre.</p> - -<p>Un agent de la Commune, gros homme dont le -nom est resté inconnu, fut envoyé à Pierry. Il arriva -le matin, suivi de quelques gendarmes et d'un -commissaire d'Epernay. Il trouva une maison calme, -en fleurs; le perroquet était sur son bâton; la négresse -travaillait auprès d'une fenêtre;—un petit -chien bichon était couché auprès d'elle. L'agent pénétra -jusque dans le salon où étaient réunis Jacques -Cazotte, sa femme, son fils et sa fille.</p> - -<p>—Reconnaissez-vous ces lettres? demanda-t-il -au vieillard.</p> - -<p>—Oui, monsieur, répondit celui-ci.</p> - -<p>Et apercevant le commissaire d'Epernay, qui -cherchait à dissimuler sa présence derrière les gendarmes, -il le salua d'un sourire.</p> - -<p>—C'est bien; vous allez nous suivre, voici le -mandat d'arrêt.</p> - -<p>—Monsieur s'écria Elisabeth, c'était moi qui -écrivais pour mon père!</p> - -<p>—Eh bien! repartit l'agent étonné, je vous arrête -avec lui.</p> - -<p>C'était là tout ce que demandait la noble fille. La -mère sollicita la même faveur, elle lui fut refusée; -l'agent de la Commune n'était pas venu pour faire -tant d'heureux!</p> - -<p>On parcourut la maison, on saisit tous les papiers. -La cour était encombrée de gens du village -qui venaient avec une curiosité bête chez les uns, -cruelle chez les autres, assister à l'arrestation de -leur maire.</p> - -<p>Après que les scellés eurent été mis partout, Cazotte, -qui avait réuni Elisabeth, Scévole et sa femme -dans une suprême et douloureuse étreinte, ordonna -à Jacques, son cocher, d'atteler tout de suite -les chevaux à la voiture. On partit de Pierry à midi -environ, et l'on arriva le lendemain à Paris par la -barrière Saint-Martin. Conduits immédiatement à -l'Hôtel-de-Ville, où se tenaient les séances permanentes -du comité de surveillance, le père et la fille, -après avoir subi un interrogatoire préalable, furent -envoyés à la prison de l'Abbaye-Saint-Germain, -pour y attendre que leur procès fût instruit.</p> - -<p>Ce n'était pas seulement à Pierry, dans la Champagne, -que s'exerçaient ces arrestations; c'était sur -tous les points de la France. Nous avons voulu, -par cette scène détachée du livre de la vie intime, -montrer comment cela se passait ordinairement. -Le comité de surveillance s'était hâté d'envelopper -Paris et la province dans un vaste réseau -de proscription. C'est ainsi que Beaumarchais avait -été arraché à ses filles, l'abbé Sicard à ses élèves; -c'est ainsi que des émissaires nombreux parcouraient -les campagnes et <i>recrutaient</i> pour le compte -du nouveau Tribunal.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch4">CHAPITRE IV.</h2> - - - - -<h3>I.<br /> -PREMIÈRE AUDIENCE.—PREMIÈRE CONDAMNATION -A MORT.—PREMIÈRE EXÉCUTION.</h3> - - -<p>L'affaire Collenot fut portée le 20 août au jury de -jugement. L'assemblée était nombreuse et impatiente. -Osselin présidait; de ses cheveux arrangés -avec art, de son linge aristocratique, de toute sa -personne enfin s'exhalaient des parfums que les -sans-culottes ne sentaient pas d'un bon nez.</p> - -<p>L'entrée de Collenot d'Angremont fut signalée par -les murmures de l'auditoire. On s'attendait à ce -qu'il serait condamné, quoiqu'on ne sût pas bien -au juste quel était son crime; on voulait sa mort -quoiqu'on ignorât ce qu'il avait fait pour la mériter. -Mais il fallait au peuple une victime, n'importe -laquelle,—et il aurait fait beau voir que d'Angremont -n'eût pas été coupable!</p> - -<p>En résumé, voici ce dont on l'accusait: il avait -obéi aux ordres et aux instructions du ministre Terrier-Monciel, -en levant une sorte d'escouade de police, -destinée à surveiller les réunions politiques et -à prévenir les mouvements révolutionnaires. Cette -bande d'espions avait des marques distinctives: -tous portaient une cocarde à flocons de rubans pâles, -qu'ils avaient une manière convenue de placer -sur leur chapeau ou à leur bras; ils étaient armés -d'un bâton de forme particulière, appelé entre eux -<i>constitution</i>.</p> - -<p>L'imbécile rédacteur des <i>Révolutions de Paris</i>, -Prudhomme, dans ce style emphatique et atroce -qu'on lui connaît, s'exprime de la manière suivante -sur d'Angremont et sur ses affidés: «Collenot, dit -d'Angremont, était petit-fils d'un geôlier de Dijon; -il devint l'ami, le confident de Médicis (Médicis, c'est -le surnom que Prudhomme a inventé pour Marie-Antoinette); -son ministère consistait à enrôler des -scélérats exercés au métier de <i>brigands</i>, <span class="small">D'ASSASSINS</span>, -D'INCENDIAIRES. On en a trouvé une liste énorme -dans ses papiers; ce fait a été constaté par le jury -d'accusation: cette bande de sicaires était distribuée -en brigades, et disséminée dans tous les quartiers -de la capitale. Le jour, leur consigne était -d'assister, soit aux séances de l'Assemblée nationale, -soit à celles des Jacobins, soit à ces séances -populaires qui se trouvaient au milieu des places -publiques, et qu'on qualifiait du nom de groupes. -Ils y prêchaient le royalisme et l'<i>idolâtrie</i>, ils y -déclamaient contre les patriotes; et lorsque quelqu'un -émettait librement son opinion, l'ordre était de lui -susciter une querelle, d'appeler la force publique, -de le faire conduire au corps-de-garde, d'où il -était transféré au bureau central des juges de paix: -là, les soldats de d'Angremont se faisaient reconnaître -à certains signaux; le juge-de-paix les relâchait -et le patriote <i>était précipité dans les cachots</i>…—La -nuit, ces mêmes scélérats avaient la permission -<i>de voler et d'assassiner</i> en détail; la plupart des -vols et des meurtres qui ont été commis pendant -l'hiver ne proviennent que d'eux; et s'ils n'ont pas -été punis, c'est que les juges de paix étaient payés -pour les soustraire à la loi.»</p> - -<p>Ces exagérations, bien qu'elles portent en elles-mêmes -leur ridicule, furent cependant produites au -Tribunal;—mais de ces vols, de ces meurtres, on -ne fournit aucune preuve.</p> - -<p>D'Angremont ne chercha pas d'ailleurs à atténuer -ce que sa situation avait de fâcheux et de contre-révolutionnaire. -Il convint qu'il était un excellent et -fidèle royaliste, et qu'il avait de bons motifs de l'être, -ayant toujours reçu des bienfaits de la cour. Il -avait été maître de langues de Marie-Antoinette -lorsqu'elle n'était que dauphine<a id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a>. Plus tard, il fut -employé dans les bureaux de l'Hôtel-de-Ville par -Joly, ex-ministre de la justice, alors administrateur; -et ce fut sur ces entrefaites que Terrier-Monciel -le chargea d'organiser l'escouade en question.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_6" href="#FNanchor_6"><span class="label">[6]</span></a> Il avait aussi composé une <i>Grammaire française</i>, dont -l'Assemblée constituante avait agréé l'hommage.</p> -</div> -<p>J'avoue que je cherche en vain là-dedans matière -à culpabilité. Si toutefois la reconnaissance et le dévouement -sont des crimes, certes, Collenot d'Angremont -était criminel, bien criminel!</p> - -<p>Les papiers trouvés chez lui prouvèrent qu'il se -faisait rendre compte tous les soirs, par ses agents, -des événements de la journée, et qu'il en rédigeait -ensuite trois notes: une pour Louis XVI, une pour -Terrier-Monciel et la dernière pour M. de Lieutaud, -lieutenant de la garde du roi. Collenot d'Angremont -était, sinon le chef, du moins l'instituteur et le -payeur de cette bande, divisée en dix brigades;—les -brigadiers recevaient 10 livres par jour; les sous-brigadiers, -5 livres; chaque homme, 2 livres 10 sols.</p> - -<p>Un grand nombre de témoins furent entendus: -ils déposèrent de faits insignifiants. En somme, c'était -une affaire de police particulière, à laquelle on -donnait l'importance d'un complot.</p> - -<p>La mauvaise foi de Prudhomme est insigne dans -son exposé que nous avons transcrit. Il attribue à la -bande de d'Angremont «la plupart des vols et des -assassinats qui ont eu lieu pendant l'hiver.» Or, la -bande de d'Angremont n'existait pas pendant l'hiver, -non, plus que pendant le printemps; elle comptait -à peine <span class="small">UNE SEMAINE D'EXISTENCE</span> au 10 août. Voici -les termes précis de l'acte d'accusation: «Louis-David -Collenot, dit d'Angremont, ci-devant secrétaire -de l'administration de la garde nationale, à la -maison commune, convaincu d'embauchage et -d'avoir fait une levée d'hommes soldés et formés par -brigades, <i>depuis le premier août jusqu'au huit</i>, -sans ordre d'aucune autorité constituée; et d'avoir -eu l'intention de former un complot tendant à troubler -l'Etat dans une guerre civile, en armant les -citoyens les uns contre les autres.»</p> - -<p>Il est difficile, on en conviendra, de croire à une -grande quantité de vols et de meurtres de la part -de ces brigades, surtout dans le court espace <i>du -premier au huit août</i>.</p> - -<p>Mais le Tribunal avait son siége fait.</p> - -<p>La liste des témoins étant épuisée, le défenseur -officieux de Collenot d'Angremont eut la parole. Ce -défenseur (M. Julienne), dont le journal de Gorsas lui-même -constata les efforts et «les grands talents,» -se retrancha judicieusement dans l'incompétence du -Tribunal pour juger le délit de son client, lequel, -ayant été arrêté le 8 août, ne devait pas et ne pouvait -pas, dit-il, être jugé par un jury désigné pour se prononcer -sur les attentats du 10. On ne l'écouta pas.</p> - -<p>Après une séance de trente-deux heures, sans -désemparer, le jury déclara que Collenot d'Angremont -était coupable de conspiration contre l'Etat. -Le commissaire appliqua la loi, et le Tribunal prononça -la peine de mort, conformément aux art. 2 et -3 de la sect. 2 du tit. 1<sup>er</sup> de la seconde partie du Code -pénal.</p> - -<p>—Victime de la loi, dit Osselin, après le prononcé -du jugement, que ne peux-tu scruter les cœurs de -tes juges, tu les trouverais pénétrés. Marche à la -mort avec courage; un sincère repentir est tout ce -que la nation réclame.</p> - -<p>D'Angremont ne fit qu'un pas du tribunal à -l'échafaud. Pendant le trajet, le peuple le força -d'ôter la redingote nationale dont il était revêtu. -L'exécution eut lieu le soir de l'arrêt, le 21 août -à dix heures, aux flambeaux sur la place du -Carrousel, récemment baptisée place de la Réunion. -Ce spectacle fut sinistre et menaçant. La foule était -immense, mais muette. C'était la première fois -qu'elle voyait appliquer la guillotine aux châtiments -politiques; à partir de cette nuit-là, le couperet allait -avoir une opinion. Le règne du bourreau était -inauguré.</p> - -<p>Afin de ne pas égarer notre reconnaissance, -empressons-nous de dire que c'est à Manuel que -nous devons une partie de ces dispositions sanguinaires. -Après avoir installé le Tribunal criminel, il -s'était empressé, le jour même, d'aller installer la -guillotine en face des Tuileries.</p> - -<p id="n12">Pendant trois jours, le peuple avait pu voir l'effrayante -machine, debout, et attendant une victime. -Lorsque la tête du pauvre Collenot d'Angremont -fut tombée, le bourreau,—Charles-Henri -Sanson, un homme de cinquante ans, grand, avec -une physionomie souriante,—fit mine de vouloir -démolir et remporter son échafaud. Mais ce n'était -pas le compte de la Commune de Paris. Manuel, -qui avait assisté à l'exécution, congédia le bourreau -d'un signe; la guillotine fut déclarée <i>en permanence</i>, -comme l'Assemblée nationale.</p> - -<p>Manuel trouvait sans doute qu'elle remplaçait -avec avantage,—en tant que monument,—les -statues dont il avait, quelques jours auparavant, -ordonné la destruction.</p> - -<p>Cet acte avait, par malheur, une autre signification, -plus atroce, plus calculée. La guillotine en -permanence, cela voulait dire aux membres du Tribunal:—On -compte sur vous!</p> - -<blockquote> -<p class="small">Ce Collenot est sans doute le même dont il est parlé dans le -tome XXIII des <i>Mémoires secrets</i>: «27 juin 1783. Tout devient -ressource et moyen de fortune entre les mains d'un intrigant. C'est -ainsi qu'un aventurier, nommé Collenot, fils d'un bourreau, après -avoir été recruteur, s'est transformé en homme de lettres, en instituteur -de la jeunesse, et, profitant de l'engouement général pour -les <i>Musées</i>, a tenté d'en établir un; puis, ne pouvant réussir, a -voulu s'associer à celui de Paris, dans l'espoir de s'y pousser au -premier rang par ses cabales, et de faire plus facilement des dupes. -Il a d'abord été soutenu dans ce projet par l'abbé Cordier de Saint-Firmin; -mais cet honnête agent ayant reconnu l'indignité du candidat, -bien loin de travailler à son admission, s'est efforcé de lui -ôter toute envie de réussir en le démasquant aux yeux de ses confrères. -Le sieur Collenot, furieux, a soutenu que c'était une diffamation, -et a traduit en justice et au criminel l'abbé Cordier de -Saint-Firmin, etc., etc.» (Voir pages 31, 32, 33.)</p> -</blockquote> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="ch4p2">II.<br /> -ARNAUD DE LAPORTE.—UNE FEMME -ASSOMMÉE.</h3> - - -<p>Il y avait un brave homme dans le royaume, un -homme que les pauvres bénissaient et que les Jacobins -eux-mêmes étaient forcés d'estimer; sa vie privée -offrait l'exemple de toutes les vertus; sa vie -publique était à l'abri de tout reproche; il était -probe, franc, serviable, digne. C'était M. de Laporte. -Il n'avait qu'un tort,—tort irrémissible aux -yeux du Tribunal,—il était intendant de la Liste-civile. -On trouva que cela était assez pour l'envoyer -à la mort.</p> - -<p>Le 22, entre neuf et dix heures du matin, il fut -amené devant les juges. Interrogé par le président, -il déclara se nommer Arnaud de Laporte et demeurer -au pavillon de l'Infante, dans le château des -Tuileries.</p> - -<p>Il entendit ensuite la lecture de l'acte d'accusation, -par lequel il était convaincu «d'avoir abusé -des sommes immenses qui lui étaient confiées en les -employant pour fomenter un germe de guerre civile, -et amener par là le retour du despotisme.»</p> - -<p>Ces <i>sommes immenses</i> se résumèrent, dans l'instruction, -à quelques centaines de francs pour frais -d'affiches; à la subvention des <i>Folies du mois</i>, -journal à deux liards, qui paraissait depuis six mois -seulement, et à l'impression de quelques pamphlets -royalistes. Pas davantage.</p> - -<p>M. de Laporte embarrassa beaucoup le Tribunal -par la netteté et la justesse de ses réponses. Son procès -dura près de quarante heures. N'était l'échafaud -qu'on n'osait faire chômer, on l'eût renvoyé -certainement des fins de l'accusation. Il s'attacha -surtout à détruire la force des preuves contenues -dans différentes lettres surprises chez lui, en faisant -observer qu'elles étaient adressées à son secrétaire, -et qu'il ne pouvait pas répondre des faits particuliers. -«Cependant, les mémoires d'impressions de -différents libelles et la reconnaissance de l'imprimeur -Valade, pour les sommes qui lui ont été délivrées, -ne laissant aucun doute sur l'existence des <span class="small">CRIMES</span> -dont M. Laporte est accusé, le jury de jugement déclare -qu'il croit à l'existence d'une conjuration.»</p> - -<p>Son défenseur officieux, M. Julienne, tenta vainement -d'intéresser l'auditoire en faveur d'une existence -toute de vertus et de bienfaits. L'auditoire -resta inflexible, comme il l'était resté pour Collenot -d'Angremont.</p> - -<p>M. de Laporte parut très-ému en entendant prononcer -l'arrêt qui le condamnait à avoir la tête -tranchée. Il avait espéré jusque là dans l'équité de -ces hommes. Lorsqu'il fut revenu un peu à lui, il se -tourna vers le peuple, et prononça, d'un accent pénétré, -les paroles suivantes:</p> - -<p>—Citoyens, puisse ma mort ramener le calme -dans ma patrie et mettre un terme aux dissensions -intestines! Puisse l'arrêt qui m'ôte la vie être le dernier -jugement de ce tribunal!</p> - -<p>Un murmure unanime et désapprobateur couvrit -cette dernière phrase.</p> - -<p>—Monsieur Laporte, dit Osselin, le tribunal pardonne -à votre situation; il respecte le malheur; mais -il croit devoir vous observer que votre jugement est -prononcé par des hommes justes, qui auraient voulu -vous absoudre.</p> - -<p>Des hommes justes, Pepin-Dégrouhette, d'Aubigni -et Coffinhal!…</p> - -<p>De l'aveu de tous les journaux, M. de Laporte -montra ensuite beaucoup de fermeté jusqu'au moment -de son supplice, qui eut lieu le 24, dans la soirée. -Il eut la douleur de voir <i>assommer</i> une femme -qui, comblée de ses bienfaits, suivait la charrette -en s'écriant:—Voilà le plus honnête homme du -monde! Il ne put contenir ses larmes. Ameuté contre -lui, le peuple criait, en le menaçant:—Toutes -tes créatures périront de même!</p> - -<p>Arrivé au pied de la guillotine, où il avait été accompagné -par le curé de Saint-Eustache, il recueillit -ses forces et monta, sans être soutenu, le fatal escalier. -Ses derniers regards se dirigèrent vers les -Tuileries.</p> - -<p>La nouvelle de cette mort affecta vivement -Louis XVI et la Reine, qui s'étaient habitués à considérer -Laporte plutôt comme un ami que comme un -serviteur. Condorcet eut, dans son journal, quelques -paroles de pitié pour cette tête vénérable, et il essaya -à cette occasion de tourner les esprits vers la -clémence.—Stériles efforts!</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="ch4p3">III.<br /> -TROISIÈME EXÉCUTION.—LE JOURNALISTE -DE ROZOY.</h3> - - -<p>De Rozoy est le premier homme de lettres que -l'on ait condamné à mort pour ses écrits. Il ouvre la -marche des nombreux journalistes bâillonnés par -un gouvernement soi-disant libre et qui voulait toutes -les libertés,—excepté cependant la liberté de -la presse, la liberté de la parole, la liberté de l'opinion -et quelques autres libertés.</p> - -<p>De Rozoy, tour à tour rédacteur de l'<i>Ami du Roi</i> -et de la <i>Gazette de Paris</i>, avait mérité le surnom de -<i>Stentor de la royauté</i>. La véhémence de son style, -l'éclat ardent de sa conviction, la témérité de sa polémique, -avaient fait de lui le premier champion de -la cour. Les Jacobins le haïssaient et le redoutaient -d'autant plus qu'il leur avait dérobé leurs propres -armes afin de mieux les combattre, c'est-à-dire -leurs formes acerbes, leurs propos violents et leur -tactique de déconsidération personnelle. Il attaquait -corps à corps ses adversaires, et, après une lutte -sanglante, il ne leur laissait pas même un haillon -d'honneur ou de probité pour se couvrir. C'était un -maître journaliste, d'ailleurs, qui regardait la dignité -comme frivole en ce temps de guerre civile, -et qui ne voulait pas laisser aux feuilles des sans-culottes -le privilége de l'impertinence. Il jugeait -que l'heure des civilités de Fontenoy était passée, -et que, dans l'étroit défilé où s'était placée la -monarchie, le meilleur parti pour elle était de chercher -à se frayer un passage, l'épée à la main!</p> - -<p>Aussi la <i>Gazette de Paris</i>, surtout vers les derniers -temps, était-elle devenue d'une lecture très-irritante -pour les <i>patriotes</i>, qui ne se faisaient pas -faute d'imputer au roi lui-même les paroles souvent -imprudentes—il faut en convenir—de De Rozoy. -La verte façon avec laquelle il traitait le peuple -occasionnait des soubresauts au parti révolutionnaire. -«Oh! la vile race, s'écriait-il en parlant de -la population parisienne, que celle dont on peut -tout faire en la nourrissant de papier, en l'amusant -avec une cocarde, en lui donnant des fêtes où l'on -crie: <i>Vivent les brigands!</i>»</p> - -<p>De Rozoy ne traitait guère mieux l'Assemblée; -on en jugera par cette fable d'un très-bel et d'un -très-fier accent, où il parle des <i>scélérats du Manége</i>:</p> - - -<p class="c">L'AIGLE ET LES CHARBONS DE FEU.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i2">Un aigle, un jour, du haut des cieux,</div> -<div class="verse">Aperçoit sur l'autel du plus puissant des dieux</div> -<div class="verse i2">Maintes victimes Immolées;</div> -<div class="verse">Il s'élance, et de chairs déjà demi-brûlées,</div> -<div class="verse i1">Pour régaler ses petits jouvenceaux,</div> -<div class="verse">L'imprudent en son nid emporte des morceaux.</div> -<div class="verse i1">Mais, par hasard, une braise enflammée</div> -<div class="verse">Tient à l'un des débris, et son feu dévorant</div> -<div class="verse i1">Brûle le nid et la race emplumée:</div> -<div class="verse">Aigle et petits, tout meurt, et tous en expirant</div> -<div class="verse">Maudissent, mais trop tard, le larcin sacrilége.</div> - -<div class="verse i1 stanza">Tremblez, tremblez, scélérats du Manége!</div> -<div class="verse i2">Des biens dérobés au clergé</div> -<div class="verse">Je vois sortir un feu qui ne pourra s'éteindre;</div> -<div class="verse i1">Monstres, le ciel enfin sera vengé:</div> -<div class="verse i2">Sa foudre est prête à vous atteindre!</div> -</div> - -<p>Les premiers Paris de De Rozoy portent fréquemment -ce titre: <i>Honneur français</i>; il y règne un souffle -chevaleresque très-élevé. On sent que le publiciste -tient haut la tête et qu'il est dévoué à sa cause -corps et âme. Il est franc jusqu'aux extrêmes limites. -Il appelle ouvertement l'étranger au secours de -Louis XVI,—comme dans son numéro du 6 juin, -où il adresse à ses abonnés l'avis suivant: «Un -nouvel ordre de choses va bientôt commencer: des -souverains quittent leur capitale pour venir délivrer -le monarque, réduit à se voir prisonnier dans la -sienne. Vers la fin de ce mois, les nouvelles vont -donc être du plus grand intérêt. Je suis autorisé à -annoncer que, dès que l'armée des princes sera entrée -en campagne, je recevrai très-exactement le -bulletin de toutes ses opérations; quand elles seront -d'un intérêt pressant, ce bulletin <i>sera écrit sur -culasse d'un canon</i>, plutôt que de faire languir mon -impatience, qui n'est que celle de mes lecteurs réfléchie -sur moi.»</p> - -<p>La <i>Gazette de Paris</i>, en effet, <i>réfléchissait</i> fidèlement -les espérances et les inquiétudes du parti royaliste. -C'est pourquoi le numéro du 9 août,—qui fut -le dernier,—renfermait l'expression la plus complète -du désespoir et du découragement.</p> - -<p>Voici comment s'exprimait De Rozoy:</p> - -<p>«Au moment où j'écris, toutes les hordes, soit -celles qui délibèrent, soit celles qui égorgent, écrivent, -discutent, calomnient, aiguisent des poignards, -distribuent des cartouches, donnent des consignes, -se heurtent, se croisent, augmentent le tarif des délations, -des crimes, des libelles et des poisons. J'entends -quelques êtres, tourmentés par cette petite -curiosité qui s'alimente par des récits, me demander -des <i>nouvelles</i>. Hommes trop futiles, ne sentez-vous -pas que les dangers du roi doivent vous faire oublier -toute autre chose!</p> - -<p>»Au moment où j'écris, le jacobite et fanatique -Condorcet fait le rapport sur la question de la déchéance. -Si les factieux osent prononcer la déchéance, -ils oseront juger le roi, et s'ils le jugent, -il est mort!—Mort!—Hélas! qui me répond de -mon roi?… Lâches et insouciants Parisiens, c'était -pour vous que le vainqueur de Coutras et d'Ivry disait: -Si nous gagnons, vous serez des nôtres.»</p> - -<p>Les dernières lignes du dernier numéro de la <i>Gazette -de Paris</i> étaient celles-ci: «Quels forfaits nouveaux -le jour qui va suivre doit-il éclairer?»</p> - -<p>Ces forfaits, nous les connaissons; ce sont ces <i>mélancoliques -événements</i> dont parle Barère.</p> - -<p>Aussitôt le triomphe du peuple assuré, une bande -de garnements, conduits par Gorsas et quelques -autres journalistes démagogues, se rua vers les bureaux -de la <i>Gazette de Paris</i>. On brisa les presses, -on saccagea la maison. On eût tué le journaliste -comme on venait de tuer le journal; mais de Rozoy -s'était réfugié à Auteuil. Gorsas et ses autres confrères, -mus par un esprit de concurrence bien plutôt -que par un sentiment de patriotisme, durent se -contenter d'écraser la plume, n'ayant pu broyer le -bras.</p> - -<p>Mais de Rozoy ne devait pas leur échapper longtemps. -Il fut arrêté peu de jours après à Auteuil, -dans la maison de campagne où il s'était réfugié, -et on l'envoya grossir le nombre des prisonniers de -l'Abbaye-Saint-Germain.—Jourgniac de Saint-Méard, -dans son <i>Agonie de trente-huit heures</i>, a donné -quelques détails sur l'arrivée et le séjour de De -Rozoy dans cette prison:</p> - -<p>«Le 23 août, dit-il, vers cinq heures du soir, on -nous donna pour compagnon d'infortune M. de Rozoy, -rédacteur de la <i>Gazette de Paris</i>. Aussitôt qu'il -m'entendit nommer, il me dit, après les compliments -d'usage:—Ah! monsieur, que je suis heureux -de vous trouver!… je vous connais de réputation -depuis longtemps… Permettez à un malheureux, -dont la dernière heure s'avance, d'épancher -son cœur dans le vôtre.—Je l'embrassai. Il me fit -ensuite lire une lettre qu'il venait de recevoir et par -laquelle une de ses amies lui mandait: «Mon ami, -préparez-vous à la mort; vous êtes condamné à -l'avance… Je m'arrache l'âme, mais vous savez -ce que je vous ai promis. Adieu.»</p> - -<p>«Pendant la lecture de cette lettre, continue -Saint-Méard, je vis couler des larmes de ses yeux; -il la baisa plusieurs fois et je lui entendis dire à demi-voix:—Hélas! -elle en souffrira bien plus que -moi!—Il se coucha ensuite sur son lit; et, dégoûtés -de parler des moyens qu'on avait employés pour -nous accuser et pour nous arrêter, nous nous endormîmes. -Dès la pointe du jour, de Rozoy composa -un mémoire pour sa justification, qui, quoiqu'écrit -avec énergie et fort de choses, ne produisit cependant -aucun effet favorable.»</p> - -<p>La <i>Chronique de Paris</i> insinue que lorsqu'on vint -le chercher pour le conduire au tribunal, de Rozoy -manifesta une frayeur qu'il ne put céler, et, que -pour ne pas être entendu des gendarmes, il fit en -latin cette question aux prisonniers qu'il quittait:—<i lang="la" xml:lang="la">Credis -ne de morte agere?</i> (Croyez-vous que cette -affaire pourra me mener à la mort?) «La réponse -ambiguë qu'il reçut, ajoute la <i>Chronique</i>, lui fit percer -le nuage de l'avenir. Laporte était mort avec -fermeté; il voulut, sinon l'imiter, au moins <i>singer -ses derniers moments</i>.»</p> - -<p>Les principaux chefs d'accusation portés contre -lui étaient—qu'il avait tenu un registre sur lequel -les personnes qui désiraient, comme lui, le rétablissement -de l'ancien régime pouvaient se faire inscrire -à toute heure;—qu'il avait provoqué une convocation -armée tendant à immoler les patriotes,—et -qu'il avait publié la <i>Gazette de Paris</i>, journal -connu par ses opinions <i>liberticides</i>.</p> - -<p>Selon Gorsas, les débats furent longs, embarrassés -et fastidieux: «Ne pouvant éluder la loi qui lui -avait été lue, de Rozoy chercha à y échapper par -ses réponses métaphysiques qui firent faire d'étranges -voyages au président, qui, par complaisance, -paraissait disposé à le suivre d'un pôle à l'autre, si -l'un des juges ne l'eût circonscrit dans une sphère -plus étroite, et ne l'eût ramené au point des questions -en l'interpelant de répondre catégoriquement -et sans détours par l'affirmative ou la négative.»</p> - -<p>On fit ensuite lecture à de Rozoy de plusieurs lettres -à lui adressées et prouvant suffisamment ses -relations avec les émigrés et les contre-révolutionnaires; -une entr'autres, signée par quelques habitants -de Rennes, le félicitait de son rare courage à -défendre la bonne cause: «—Continuez, y était-il -dit, à tenir une liste exacte des factieux qui bouleversent -l'empire; il n'est pas loin ce jour où le soleil -de la justice doit luire sur la France; tenez aussi -registre des opprimés qui marchent toujours, guidés -par le panache du bon Henri.»</p> - -<p>Interpelé par le président de s'expliquer sur -l'existence de ces registres:—Je ne suis point -responsable, répondit de Rozoy, des diverses présomptions -dont se sont investis à mon égard tels ou -tels individus. Etant sur le point de perdre la vie, -je n'ai rien à dissimuler; et, si j'avais eu jamais une -liste de proscription, je le déclarerais avec franchise, -ne voulant pas emporter en mourant la haine de -mes concitoyens.</p> - -<p>Convaincu toutefois qu'il n'y avait plus d'espoir -pour lui, il interrompit la lecture des pièces et demanda -à prononcer un discours qu'il avait tracé -sur le papier. Sa voix était calme et haute. Il s'adressa -tout-à-tour au peuple, au tribunal et aux jurés. -Après avoir combattu les principaux chefs d'accusation, -il termina ainsi:</p> - -<p>—Les uns veulent une monarchie, les autres la -constitution anglaise, d'autres la république. Il ne -me convient pas, en ce moment que je n'appartiens -plus à la terre, de juger les opinions des différents -partis. Il me suffira de dire que, connaissant les -dangers qui pourraient résulter d'une autre forme -de gouvernement, j'ai pris l'olivier à la main afin -de prévenir autant que possible l'effusion du sang -français… On m'accuse d'avoir provoqué une convocation -armée pour venir interposer son autorité -conciliatrice. C'est vrai. Mais je l'ai fait dans l'intention -d'arrêter le cours de l'anarchie et d'étouffer les -haines.</p> - -<p>Après une courte et insultante réplique de l'accusateur, -le défenseur de De Rozoy fut entendu.</p> - -<p>Par une coïncidence singulière, ce défenseur s'appelait -Leroi.</p> - -<p>Il parla avec beaucoup d'éloquence; mais à quoi -sert l'éloquence contre la conviction? Le moment -terrible approcha. Le jury était aux opinions… De -Rozoy, malgré les divers sentiments qui l'agitaient, -conserva tout son sang-froid. Il entendit sans émotion -l'arrêt qui le condamnait à la peine de mort. -Après avoir prononcé cet arrêt, le président lui témoigna -ses regrets qu'il n'eût pas employé ses talents -pour la cause de la liberté. Le commissaire -national lui tint un langage à peu près semblable. -De Rozoy ne répondit rien. Seulement, en se retirant, -il salua le Tribunal.</p> - -<p>Lorsque le greffier se rendit à la Conciergerie -pour lui lire sa sentence, il l'écouta tranquillement. -Ensuite, il écrivit deux lettres, l'une au Tribunal où -il s'offrait pour l'expérience de la transfusion du -sang, et demandait qu'on fît passer le sien dans les -veines d'un vieillard. «De cette façon, disait-il, mon -trépas pourra être utile au genre humain.» On comprend -que cette proposition fut repoussée par les -juges. L'autre lettre, adressée à madame ***, celle -qui l'avait averti de la condamnation probable, se -terminait par ces mots: «—Il eût été beau, pour -un royaliste comme moi, de mourir hier, le jour de -la Saint-Louis<a id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a>!»</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_7" href="#FNanchor_7"><span class="label">[7]</span></a> Cette dame ne survécut pas au trépas de De Rozoy; -elle mourut de douleur quelques jours après.</p> -</div> -<p>Il fut conduit au supplice le 26 vers neuf heures -du soir. Un journal a prétendu qu'il était à demi-mort -lorsqu'il reçut l'accolade de l'acier. C'est une -erreur. La vérité est qu'en sortant de prison, il trébucha -et se donna un coup si violent à la tête qu'il -tomba en faiblesse. On fut obligé de le monter dans -la charrette. Mais, pendant le trajet, il reprit ses -sens, et, étant arrivé au pied de l'échafaud, il s'y -élança avec la plus grande rapidité.</p> - -<p>Les gazettes, contre lesquelles il s'était déchaîné -pendant sa vie, se déchaînèrent contre lui après sa -mort. Mille outrages furent vomis sur son tombeau. -On fouilla son passé, sa jeunesse, même son enfance; -on l'accusa d'avoir volé une montre, de s'être fait -le proxénète de quelque hauts ecclésiastiques, et d'avoir -emprunté jusqu'à son nom et son titre. On railla -même sa mort et on essaya sans pudeur de diminuer -son courage:—«<i>Courage factice, sans doute</i>, -dit le <i>Moniteur</i>;»—«<i>fermeté feinte</i>,» ajoute Gorsas. -Tout ce qu'il y avait de rage et de basse rancune -contenues dans l'âme des journalistes s'exhala -au pied de cet échafaud, pour se mêler aux malédictions -stupides d'un peuple égaré.</p> - -<p>Déjà trois victimes, mortes au nom de la liberté!</p> - -<p>Ah! qu'il avait bien raison, de Rozoy, de s'écrier -quelques jours avant sa mise en accusation: «Quoi! -vous annoncez une liberté qui doit faire le bonheur -du monde, et, pour forcer d'y croire, vous êtes réduits -à forger des chaînes, à multiplier des cachots -pour ceux à qui la conscience, ce premier bienfait -de la divinité, dit malgré vous que cette liberté n'est -qu'une illusion et peut-être qu'un poison funeste! -Vous m'annoncez <i>avant tout</i> la liberté; et ce que -je vois déjà, moi, <i>avant tout</i>, ce sont des milliers -de victimes entassées dans des prisons, au nom -de ce que vous nommez liberté. Ah! tigres, -n'espérez pas me séduire! Vous avez changé ma -patrie, mais vous ne changerez pas mon cœur; -il est comme la nature: elle saura survivre aux ruines -dont vous l'avez couverte, comme survivront -dans mon cœur tant d'objets ou sacrés ou chéris, -dont votre orgueil ou votre lâcheté ne pouvait pardonner, -soit au génie, soit à la bienfaisance, l'ensemble -aussi durable que glorieux!»</p> - -<p>De Rozoy était petit et marqué de la petite vérole.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="ch4p4">IV.<br /> -PREMIER ACQUITTEMENT.</h3> - - -<p>Un juge avait manqué au procès de De Rozoy. Vilain -d'Aubigni, qu'une dénonciation récente venait -de signaler comme un des dilapidateurs du Garde-Meuble, -s'était dérobé par la fuite à la clameur publique. -Il fut remplacé par le nommé Jaillant.</p> - -<p>Après avoir fait tomber trois têtes, le Tribunal -crut avoir acquis le droit de déployer un peu d'humanité. -Le premier coquin qui lui fut amené, il l'acquitta.</p> - -<p>Ce coquin était le sieur d'Ossonville, qui cumulait -les fonctions de limonadier avec celles d'officier de -paix de la section de Bonne-Nouvelle. Accusé de -complicité avec Collenot d'Angremont, sur les listes -duquel son nom se trouvait inscrit en première ligne, -et prévenu d'enrôlements contre-révolutionnaires, -il comparut le 26. Sa défense fut marquée au sceau -de la bassesse et de la duplicité. Il convint qu'effectivement -il avait eu communication verbale du plan -de d'Angremont, et qu'il l'avait cru d'abord utile -au bien public, parce qu'il pensait que ce plan émanait -du maire et de la municipalité; mais que, détrompé -plus tard, il avait feint, en sa qualité d'officier -de paix, d'être tout entier à d'Angremont pour -mieux pénétrer ses projets.</p> - -<p>—Mon intention, dit-il, n'était point de le servir -réellement, mais bien d'obtenir sa confiance par des -services apparents, <i>afin de me rendre son dénonciateur</i>.</p> - -<p>En présence d'un pareil drôle, les juges se trouvèrent -à leur aise; ils commençaient à se lasser de -ne voir, depuis quelques jours, que des hommes ouverts, -distingués et justes. Ils se montrèrent remplis -de prévenance pour cet espion de bas étage, ils -l'écoutèrent avec bonté, l'approuvèrent en de certains -moments, et l'excusèrent dans d'autres. Evidemment -il y avait eu méprise dans son arrestation; -sa place n'était pas parmi ceux dont on voulait -se débarrasser,—l'erreur était grossière, palpable!</p> - -<p>On l'acquitta avec empressement.</p> - -<p>Ce fut, à cette occasion, une fête dans l'auditoire -et sur les bancs des jurés. Le peuple se livra à d'enthousiastes -démonstrations, et si ce n'eût été l'heure -avancée,—il était trois heures du matin,—on aurait -certainement promené d'Ossonville en triomphe -dans les rues de Paris.</p> - -<p>La République utilisa plus tard les petits talents -de cet honnête citoyen; il devint agent <i>secret</i> du comité -de sûreté générale, et se fit remarquer par -d'importantes captures; il arrêta un peu tout le -monde, ses protecteurs comme ses ennemis: il mit -la main sur le collet d'Henriot, de Villate, de Babeuf, -d'Amar, etc., jusqu'au jour où il fut lui-même -arrêté et incarcéré dans la prison qui lui convenait -le mieux—à la Bourbe.</p> - -<p>D'Ossonville s'est toujours montré fier du lustre -éclatant répandu sur son <i>innocence</i> par le Tribunal -criminel. Dans un mémoire justificatif, adressé à -<i>ses concitoyens</i> et publié dans l'an <small>IV</small>, il évoque avec -orgueil ce souvenir: «Comme officier de paix au 10 -août, écrit-il, j'ai été traduit devant le tribunal -institué à cette époque pour juger les faits relatifs à -cette journée; j'ai été acquitté <i>aux acclamations du -peuple</i>, et certes ce <span class="small">TRIBUNAL EN VALANT BIEN UN AUTRE</span>!<a id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a>»</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_8" href="#FNanchor_8"><span class="label">[8]</span></a> <i>D'Ossonville à ses concitoyens, en réponse aux mille et -une calomnies débitées et imprimées contre lui.</i> Imprimerie -de Laurent aîné, rue d'Argenteuil, 211.</p> -</div> -<p>On nous permettra de ne pas être entièrement de -l'avis de M. l'agent secret.</p> - -<p>Du reste, d'Ossonville n'avait guère de motifs de -se vanter de son acquittement. Le premier enthousiasme -évaporé, il y eut une sorte de réaction contre -lui, ce qui ne surprendra personne. Il avait semé la -délation, il ne récolta que le mépris. Deux mois -après son procès, quelques honnêtes gens—il y en -avait encore—demandèrent son renvoi de la section -Bonne-Nouvelle, alléguant qu'il <i>affectait de se montrer -dans son café pour braver les patriotes</i>. Après -une longue et mûre discussion en assemblée générale, -on arrêta à l'unanimité que d'Ossonville et sa -famille seraient tenus sous huit jours de sortir de la -section, «afin d'éviter les malheurs qui pourraient -résulter de son odieuse conduite.» Tels sont les termes -du procès-verbal.</p> - -<p>Sénart, autre agent secret du Comité de sûreté -générale, a consacré dans ses <i>Mémoires</i> posthumes -un long panégyrique à Jean-Baptiste d'Ossonville. -Ce petit service de confrère à confrère paraîtra tout -naturel lorsqu'on saura que d'Ossonville avait été -investi, par testament, de la propriété des <i>Mémoires</i> -de Sénart. Il les vendit, en 1823, à M. Alexis Dumesnil, -qui les publia l'année suivante.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="ch4p5">V.<br /> -ÉPISODE.—POMPE FUNÈBRE EN L'HONNEUR -DES CITOYENS MORTS LE 10 AOUT.</h3> - - -<p>Nous avons dit que le procès de d'Ossonville s'était -terminé vers les trois heures du matin. On était -alors au dimanche 27, jour fixé pour la pompe funèbre -ordonnée en l'honneur des citoyens tués au -château des Tuileries. Le Tribunal criminel avait -été convoqué pour cette solennité, où il devait occuper -la première place; en conséquence, il suspendit -ses travaux et se rendit à la Maison commune, d'où -le cortége se mit en route.</p> - -<p>Une gravure des <i>Révolutions de Paris</i> (n<sup>o</sup> 164) a -conservé la physionomie de cette fête nationale, -qui ne produisit pas l'impression de terreur qu'on -en attendait. Le sarcophage des victimes était traîné -lentement par des bœufs, à la manière antique, et -suivi d'un groupe de fédérés, tenant leurs sabres -nus, entrelacés de branches de chêne. Venait ensuite -la statue de la loi, armée d'un glaive;—puis le -Tribunal du 17 août, en tête de tous les tribunaux, -dont la bannière portait cette inscription: -<i>Si les tyrans ont des assassins, le peuple a des lois -vengeresses.</i></p> - -<p>Une pyramide revêtue de serge noire couvrait le -grand bassin des Tuileries; des parfums brûlaient -sur des trépieds. Une tribune aux harangues était -placée entre l'amphithéâtre, occupé par les députés -et les magistrats, et l'orchestre, rempli d'un grand -nombre de musiciens sous le commandement de -Gossec. Après une marche funèbre, composition -belle et savante, Chénier monta à cette tribune et y -prononça un discours très-applaudi, dont le peuple -lui-même vota immédiatement l'impression.</p> - -<p>Néanmoins, les journaux ne furent pas contents de -cette fête; ils ne furent pas contents surtout de l'attitude -du peuple: «Cette cérémonie lugubre, et dont -le sujet devait tour à tour inspirer le recueillement de -la tristesse et une sainte indignation contre les auteurs -du massacre dont on célébrait la commémoration, -ne produisit pas généralement cet effet sur -la foule des spectateurs. Dans le cortége, le crêpe -était à tous les bras, mais le deuil n'était point sur -tous les visages. Un air de dissipation, et même une -joie bruyante, contrastaient d'une manière beaucoup -trop marquée avec les symboles de la douleur -et en détruisaient l'illusion.»</p> - -<p>Pour compléter les documents relatifs à cette -Pompe funèbre, nous devons citer une pièce très-singulière, -extraite des registres de la section Poissonnière. -Le curé de Saint-Laurent avait écrit à la section, -en l'invitant à un service qui devait être célébré -pour le repos des âmes des malheureux morts -à la journée du 10 août. Voici la réponse que la section -fit au curé, par l'organe de son président:</p> - -<p>«Il a été fait lecture d'une lettre de M. le curé de -Saint-Laurent, qui invite l'assemblée à assister à un -service pour nos frères morts le 10 août dernier. -L'assemblée, persuadée qu'il est temps enfin de parler -le langage de la raison, a arrêté qu'il lui serait -fait la réponse suivante:</p> - -<p>«Les martyrs de la liberté, nos braves frères -morts pour la patrie le 10 août, n'ont pas besoin, -monsieur, d'être excusés ni recommandés auprès -d'un Dieu juste, bon et clément. Le sang qu'ils ont -versé pour la patrie efface toutes leurs fautes et -leur donne <i>des droits</i> aux bienfaits de la Divinité.</p> - -<p>»Quoi! nous! nous irions prier Dieu de ne point -condamner nos frères au supplice du feu? Ce serait -l'outrager, le calomnier; ce serait lui dire qu'il est -le plus féroce, le plus absurde, le plus ridicule de -tous les êtres.</p> - -<p>»Dieu est juste, monsieur; par conséquent, nos -frères jouissent d'un bonheur parfait, que rien ne -pourra troubler. Les mauvais citoyens peuvent -seuls en douter.</p> - -<p>»Montrez-nous sur vos autels les glorieuses victimes -de la liberté, couronnées de fleurs, occupant -la place de saint Crépin et de saint Cucufin. Substituez -les chants de la liberté aux <i>absurdes</i> cantiques -attribués à ce féroce David, à ce monstre couronné, -le Néron des Hébreux, alors nous nous réunirons -à vous, et nous célébrerons ensemble le Dieu -qui grava dans le cœur de l'homme l'instinct et l'amour -de la liberté.</p> - -<p class="sign">»<span class="sc">Dev</span>…, <i>président</i>.</p> - -<p class="sign">»<span class="sc">Tab</span>…, <i>secrétaire</i>.»</p> - -<p>L'abandon du culte suit toujours la dépravation -du peuple. Ce que la liberté a de plus pressé à faire, -c'est de détruire la religion et de mettre l'homme -en demeure de n'obéir qu'à sa seule raison,—la raison -humaine! Cette lettre, écrite à côté d'un -exemplaire du <i>Dictionnaire philosophique</i>, n'est que -le prélude des profanations de Notre-Dame et de -Saint-Etienne-du-Mont, des danses à l'église Saint-Eustache -et des dîners dans le chœur de St-Gervais.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="ch4p6">VI.<br /> -ENCORE VILAIN D'AUBIGNI.—PROCÈS DE -M. DE MONTMORIN.—MURMURES DU -PEUPLE.</h3> - - -<p>Rentrés au Palais-de-Justice, les membres du -Tribunal apprirent que Vilain d'Aubigni, ayant eu -l'impudence de se montrer à Paris, en plein jour, -avait été arrêté et conduit immédiatement à la -Force. Nous reverrons plusieurs fois ce misérable, et -toujours il se présentera à nous chargé du poids de -quelque nouvelle inculpation de vol.</p> - -<p>L'instruction du procès de M. de Montmorin, parent -du ministre de ce nom, commença le 28 -et se termina le 31. M. de Montmorin, comme -les autres, était accusé d'avoir coopéré à la conjuration -du 10 août; on avait trouvé dans ses papiers -un plan écrit entièrement de sa main. Il parut devant -la première section du Tribunal, présidée par -Osselin, et détourna avec une habileté extrême la -plupart des charges qui pesaient sur lui. C'était un -homme de cour et un homme d'esprit. Il avait aussi -beaucoup de fortune, ce qui, d'après les bruits qui -coururent, ne fut pas tout-à-fait indifférent à quelques -juges.</p> - -<p>Il importe, en effet, que l'on sache que la corruption -ne resta pas étrangère à ce procès, afin d'expliquer -l'étrange indulgence dont se sentit soudainement -atteint le Tribunal pour un <i>ci-devant</i> aussi -prononcé que M. de Montmorin. On a parlé de dix -mille livres en or comptées à Pepin-Dégrouhette. -Le commissaire national Bottot,—ceci est plus -évident,—fut arrêté quelques jours après «sous la -prévention d'avoir influencé et provoqué le jugement -qui a acquitté le sieur Montmorin.»</p> - -<p id="n13">Les termes de ce jugement sont dérisoires et -trahissent l'embarras des fripons qui le rédigèrent: -«Louis-Victoire-Hippolyte-Luce de Montmorin, natif -de Fontainebleau, âgé d'environ trente ans, prévenu -d'avoir écrit un projet de contre-révolution -dont l'effet a éclaté le 10 août, convaincu d'en être -l'auteur, <i>mais de ne pas l'avoir fait méchamment et à -dessein de nuire</i>, est acquitté de l'accusation portée -contre lui, avec ordre d'être mis sur-le-champ en liberté, -et son écrou rayé de tous les registres où il se -trouverait.»</p> - -<p>Pouvait-on montrer plus d'effronterie et de sottise! -Convaincu d'avoir conspiré, <i>mais de ne pas -l'avoir fait méchamment et à dessein de nuire</i>!…</p> - -<p>Cet arrêt fut rendu dans la nuit du 31 août.</p> - -<p>Le peuple, qui n'avait pas reçu d'argent, lui, ne -comprit pas la conduite du Tribunal, et fit entendre -de violents murmures.</p> - -<p>—Vous l'acquittez aujourd'hui, s'écria un citoyen, -et dans quinze jours il nous fera égorger!</p> - -<p>—Oui! oui!</p> - -<p>—A mort le Montmorin! à mort!</p> - -<p>L'indignation était à son comble, et il en fût résulté -de funestes effets, si Osselin, prenant la parole, -n'eût fait valoir l'empire des lois. Il rétablit à -peu près le calme en déclarant qu'il se chargeait de -conduire lui-même M. de Montmorin dans les prisons -de la Conciergerie et de le faire écrouer de nouveau, -<i>au nom du peuple</i>, en attendant qu'on vérifiât -son procès.</p> - -<p>A cette condition seulement, le peuple consentait -à se retirer.</p> - -<p>Mais le coup était frappé, et, à partir de ce jour, -le tribunal du 17 août ne fit plus que déchoir dans -l'opinion publique.</p> - -<p>Un motif qui avait contribué puissamment à l'irritation -du peuple, c'est qu'au moment où l'on déchargeait -M. de Montmorin de toute inculpation, le -bruit se répandait dans l'auditoire de l'évasion du -prince de Poix, évasion favorisée, disait-on, moyennant -une forte somme, par les soins de Marat et de -Sergent.</p> - -<p>Pareillement, à la même heure, Manuel recevait -de Beaumarchais une rançon de trente mille livres, -et celui-ci sortait de l'Abbaye, où il avait été enfermé -depuis quelques jours.</p> - -<p>Ainsi, de tous côtés, l'or domptait les républicains, -relâchait leurs principes, suspendait leurs haines. -Quelques millions de plus, et l'on aurait eu raison de -la Terreur! Mais la France n'était pas assez riche -pour se racheter du fer des assassins.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="ch4p7">VII.<br /> -LE CHARRETIER DE VAUGIRARD.</h3> - - -<p>Ce même Manuel, ouvrant une croisée de l'Hôtel-de-Ville, -aperçut sur l'échafaud dressé place de -Grève un malheureux qui subissait la peine de l'exposition. -Cet homme que la foule invectivait, -comme c'est l'habitude, était condamné à douze ans -de gêne, pour je ne sais quel délit. Il était mal embouché: -c'était un charretier de Vaugirard. Exaspéré -par les cris de la multitude, il répondit par des -injures aux injures qu'on lui adressait; il cria:—Vive -le roi! vive la reine! vive Lafayette! au diable -la nation!</p> - -<p>Pierre Manuel vit un contre-révolutionnaire dans -ce charretier. Il accourut avec colère et en appela -à la vindicte de la loi; il présenta cet -homme comme un émissaire du despotisme qui -cherchait à fomenter une sédition et à rallumer la -guerre civile. Il le fit délier et il obtint de le conduire -lui-même à la Conciergerie; puis il fit prévenir -le Tribunal qu'il reviendrait à cinq heures pour -lui dénoncer un <i>grand attentat</i>.</p> - -<p>A cinq heures, en effet,—et pendant qu'on jugeait -Backmann, le major-général des Suisses,—Manuel -arriva, suivi d'un grand concours de peuple -et assisté de plusieurs témoins. Il remit le charretier -de Vaugirard entre les mains des juges, en leur -confiant le soin de le punir.</p> - -<p>L'affaire ne fut pas longue. Le Tribunal, enchanté -de pouvoir prendre une revanche de sa mansuétude -des jours précédents, condamna à mort, séance tenante, -le charretier Jean Julien.—Vous étiez -condamné à un esclavage de dix ans, lui dit Osselin; -un esclavage de dix ans, pour un Français, est une -mort continuelle. Et le lendemain matin, 2 septembre, -le pauvre diable fut envoyé sur la place du -Carrousel, où il expia son prétendu crime.</p> - -<p>Un homme pour lequel je n'ai pas assez de boue -quand je rencontre son nom sous ma plume,—Prudhomme,—a -essayé de rattacher cette exécution -aux massacres de septembre. Il <i>inventa</i> une révélation -de ce Jean Julien, et expliqua de la sorte, -à sa manière, les actes horribles de souveraineté populaire -qui ensanglantèrent pendant trois jours les -prisons. Nous donnons ce monument de folie stupide, -qui fait lever les épaules quand il ne soulève -pas le cœur d'indignation.</p> - -<p>«Voici, dit Prudhomme, la conspiration que ce -criminel, prêt à être supplicié, révéla, comme pour -se venger par des menaces qui n'étaient que trop -fondées. Vers le milieu de la nuit, à un signal convenu, -toutes les prisons de Paris <i>devaient s'ouvrir</i> à -la fois; les prévenus étaient armés, en sortant, avec -les fusils et autres instruments meurtriers que nous -avons laissé le temps aux aristocrates de cacher; les -cachots de la Force étaient garnis de munitions à -cet effet. Le château de Bicêtre, <i>aussi malfaisant -que celui des Tuileries</i>, vomissait à la même heure -tout ce qu'il renferme dans ses galbanums de plus -déterminés brigands. On n'oubliait pas non plus de -relaxer les prêtres, <i>presque tous chargés d'or</i>, et déposés -à Saint-Lazare, au séminaire de Saint-Firmin, -à celui de Saint-Sulpice, au couvent des Carmes-Déchaussés -et ailleurs.</p> - -<p>»Ces <i>hordes de démons</i> en liberté, grossies de tous -les aristocrates tapis au fond de leurs hôtels, commençaient -par s'emparer des postes principaux et -de leurs canons, faisaient main-basse sur les sentinelles -et les patrouilles, et <i>mettaient le feu dans cinq -à six quartiers à la fois</i>, pour faire une diversion nécessaire -au grand projet de délivrer Louis XVI et sa -famille. La Lamballe, la Tourzel, et autres femmes -incarcérées eussent été rendues aussitôt à leur bonne -maîtresse. Une armée de royalistes <i>qu'on aurait vus -sortir de dessous les pavés</i> eût protégé l'évasion rapide -du prince et sa jonction, à Verdun ou Longwy, -avec Brunswick, Frédéric et François.»</p> - -<p>L'esprit reste confondu en présence de telles énormités!</p> - -<p>L'ignoble pamphlétaire part ensuite de là pour -expliquer et justifier la conduite du peuple en ces -circonstances; il le fait en lignes blasphématrices -que nous devons transcrire, malgré la juste répugnance -que nous en avons: «Le peuple, qui, comme -Dieu, voit tout, est présent partout, et <i>sans la -permission duquel rien n'arrive ici-bas</i>, n'eut pas -plutôt connaissance de cette conspiration, qu'il prit -le parti extrême, <span class="small">MAIS SEUL CONVENABLE</span>, de prévenir -les horreurs qu'on lui préparait et de se montrer -sans miséricorde envers des gens qui n'en eussent -point eu pour lui.»</p> - -<p>Jean Julien condamné,—on revint au procès de -Backmann, qui s'instruisait devant la deuxième section -du Tribunal.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="ch4p8">VIII.<br /> -BACKMANN, MAJOR-GÉNÉRAL DES SUISSES.—ON -VOIT COMMENCER LES MASSACRES DE -SEPTEMBRE.</h3> - - -<p>Il est à remarquer que ce Tribunal populaire, institué -<i>surtout</i> pour juger les Suisses, n'en avait encore -jugé aucun depuis son installation; Backmann -fut le premier qui vint s'asseoir sur ses bancs; ce -fut aussi le dernier; on trouva plus commode et plus -expéditif d'égorger ceux qui restaient,—dans ces -épouvantables journées des 2, 3, 4 et 5 septembre où -nous allons entrer.</p> - -<p>Interrogé sur ses nom, prénoms, âge et lieu de -domicile, il répondit:—Je m'appelle Jacques-Joseph-Antoine -Léger-Backmann; je suis né en Suisse, -dans le canton de Glaris; je suis âgé de cinquante-neuf -ans; je sers depuis mon jeune âge, et je demeure -ordinairement à Paris, rue Verte, faubourg -Saint-Honoré.</p> - -<p><span class="small">LE PRÉSIDENT.</span>—Vous allez entendre la lecture de -l'acte d'accusation dressé contre vous.</p> - -<p>Réal se leva alors, et de cette voix un peu aigre -qu'on lui connaissait, il accusa Backmann d'avoir -usé de son influence auprès de ses soldats pour les -engager à tirer sur le peuple, et particulièrement -sur les citoyens armés de piques. Il le représenta -comme un homme ayant toujours manifesté des -principes contraires à la Révolution, et il ajouta,—car -l'accusation d'avoir repoussé la force par la force -eût été ridicule,—qu'on le <i>soupçonnait violemment</i> -(textuel) d'avoir ordonné le feu qui avait été exécuté -dans les escaliers du château.</p> - -<p>En terminant, Réal annonça que Backmann et -les autres Suisses qui étaient entre les mains de la -justice, avaient fait une protestation par laquelle ils -déclinaient la juridiction du Tribunal, prétendant -qu'ils ne devaient être jugés que par leur nation.—Cette -difficulté occupa les juges pendant quelques -instants.—Le commissaire national était d'avis de -passer outre; mais Julienne, défenseur officieux, fit -observer avec raison qu'il était de la loyauté du peuple -français d'en référer à l'Assemblée nationale, -«attendu, dit-il, qu'en ce moment les Français qui -voyagent en Suisse sont peut-être retenus comme -otages et le seront sans doute jusqu'au moment où -l'on aura appris le résultat de ce qui se passe à -Paris.»</p> - -<p>Le Tribunal se fût probablement rendu à cette excellente -observation, sans une lettre de Danton qui -arriva sur ces entrefaites,—lettre autocratique et -portant en substance: «Qu'il y avait lieu de croire -que le peuple, dont les droits avaient été si longtemps -méconnus, ne serait plus dans le cas de se -faire justice lui-même, devant l'attendre de ses représentants -et de ses juges.» C'était de la menace -et de la compression; cela voulait dire: Hâtez-vous, -sinon nous ferons faire votre besogne par le peuple! -cela annonçait enfin les massacres de septembre.</p> - -<p>Cette lettre décida le Tribunal, qui, pour la forme -seulement, se retira en la chambre du conseil pour -délibérer, et conclut en se déclarant compétent.</p> - -<p>L'interrogatoire fut insignifiant, et il ne fut pas -difficile à Backmann d'y répondre d'une manière -précise et sensée.</p> - -<p>—Depuis quelque temps, dit le président, les -Suisses, accoutumés autrefois à une discipline exacte, -paraissaient abandonnés à eux-mêmes; ils fréquentaient -les cabarets de la rue St-Nicaise et de -la rue de Rohan, se tenant ordinairement sous le -bras et pris de boisson, au grand scandale des citoyens -voisins.</p> - -<p>—J'ai fait, répondit Backmann, tout ce qui dépendait -de moi pour maintenir l'ordre; il y avait des -têtes qui n'étaient pas saines, ce n'est pas ma faute.</p> - -<p><span class="small">LE PRÉSIDENT.</span>—N'avez-vous pas, dans la nuit du -9 au 10, fait verser de la poudre à canon dans l'eau-de-vie -qui fut distribuée à vos soldats?</p> - -<p><span class="small">BACKMANN.</span>—C'est une calomnie et une absurdité.</p> - -<p>Depuis quelques heures, un bruit inusité se faisait -entendre autour du Tribunal. Les juges n'en -paraissaient pas émus. Ce bruit croissait à chaque -instant et laissait deviner une foule furieuse. Les -juges demeuraient assis sur leurs siéges; seul, l'auditoire -avait vidé la salle dès les premières rumeurs. -Bientôt des cris déchirants partirent de la cour et -des prisons de la Conciergerie. Les juges devinrent -un peu plus pâles, mais l'interrogatoire continua; -il continua pendant une heure de cet horrible tumulte -fait de supplications, de blasphêmes, de portes -enfoncées, de sanglots et de râles. Une telle scène -ne manquait pas de majesté sinistre. Tout-à-coup, -un grand nombre de gens armés se précipitent dans -l'enceinte du Tribunal.—C'est le jour des vengeances -du peuple! s'écrient-ils; livrez-nous l'accusé! -livrez-nous Backmann!</p> - -<p>C'était le jour des vengeances du peuple, en effet. -Le peuple venait de massacrer une vingtaine de -détenus, dont les cadavres gisaient dans la cour du -Palais-de-Justice; maintenant, c'était dans la salle -même du tribunal qu'il venait réclamer sa proie. On -a toujours supposé avec raison que cette démarche -avait été conseillée par les ordonnateurs de Septembre, -qui craignaient sans doute que les juges n'eussent -pas le courage de condamner Backmann.</p> - -<p>L'apparition de ces hommes inondés de sang jeta -l'effroi dans l'âme des soldats suisses, qu'on avait -fait sortir de la Conciergerie pour déposer dans le -procès de leur major. Ils se tapirent dans tous les -coins, se blottirent sous les bancs, derrière les juges -et les jurés. Backmann seul conserva le plus grand -sang-froid: aucune altération ne parut sur son visage; -il devait cependant être fatigué, car depuis -trente-six heures que durait l'audience il n'avait pris -aucun repos. Il descendit avec calme de son fauteuil -et s'avança jusqu'à la barre, comme pour dire aux -assassins qui le réclamaient:—Me voilà! vous pouvez -me frapper. Ce courage les impressionna. Le -président profita de ce moment d'hésitation pour les -exhorter à respecter la loi et l'accusé placé sous son -glaive. La foule l'écouta en silence, et lorsqu'il eut -fini, elle sortit sans insister<a id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor">[9]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_9" href="#FNanchor_9"><span class="label">[9]</span></a> Voir <a href="#recit" id="n14">à la fin du volume</a> le récit de l'accusation Réal.</p> -</div> -<p>Backmann remonta sur son fauteuil, les Suisses -relevèrent la tête et puis le corps, l'ordre se rétablit -autant qu'il pouvait se rétablir. Mais le major s'aperçut -bientôt que cet incident avait eu l'effet qu'on -avait désiré, celui d'accélérer la procédure et de -forcer par la terreur le jury à sacrifier une nouvelle -victime. Déclaré coupable sur tous les points, -Backmann entendit prononcer sa sentence au bruit -des massacres qui recommençaient au dehors. La -charrette de l'exécuteur l'attendait à la porte. Il ne -sortit du Tribunal que pour aller à l'échafaud.—Ma -mort sera vengée! dit-il en s'adressant au peuple. -Backmann était enveloppé de son grand manteau -rouge, brodé d'or.</p> - -<p>Cette hâtive besogne terminée, les membres du -Tribunal se séparèrent en désordre; leur office devenait -tout à fait inutile, du moins pour le moment. -Il était petit jour, et c'était l'aurore du 3 septembre -qui venait de luire. D'ailleurs, aux guichets des -principales prisons, d'autres tribunaux venaient de -s'installer, et ceux-ci s'appelaient les <i>Tribunaux -souverains du peuple</i>!</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch5">CHAPITRE V.</h2> - - - - -<h3>I.<br /> -TRIBUNAUX SOUVERAINS DU PEUPLE.</h3> - - -<p>Il est, dans notre histoire, cinq ou six dates effrayantes -qui se dressent, semblables à des poteaux, -comme pour indiquer les trébuchements de la civilisation -et qui justifient presque les omissions du -père Loriquet. Les 2, 3 et 4 septembre 1792 appartiennent -à ces dates particulières devant lesquelles -la peinture, le roman et le théâtre reculent épouvantés. -Tragédie ignoble, dont les actes ne se passent -que dans des cachots à peine éclairés par la torche -et par l'acier, l'<i>expédition des prisons</i>, comme -on l'a appelée honnêtement, est, avec la Saint-Barthélemy, -une de nos plus grandes hontes nationales. -Vainement ceux qui placent la loi politique au-dessus -de la loi morale (et de ceux-là il n'en est que -trop, par malheur!) ont plusieurs fois tenté de présenter -ces massacres sous un côté supportable, -compréhensible; il y a quelque chose en nous qui -repousse jusqu'à la simple atténuation de tels crimes. -Là où l'humanité disparaît, le patriotisme n'est -plus qu'un exécrable mot.</p> - -<p>Nous avons moins à nous occuper de ces massacres -que des tribunaux qui les ordonnèrent et qui -les sanctionnèrent. On sait que la prison de l'Abbaye-Saint-Germain, -située encore aujourd'hui rue -Sainte-Marguerite, fut la première par laquelle on -commença. Après avoir égorgé—sans jugement—dans -la cour dite abbatiale une vingtaine de prêtres, -la multitude, prise d'un singulier scrupule, -imagina d'établir au greffe de l'Abbaye un <i>Tribunal -du Peuple</i>, chargé de donner une apparence de -justice à ces sinistres représailles. L'ancien huissier -Maillard fut élu président par acclamation; il s'adjoignit -douze individus pris au hasard autour de -lui. Deux d'entre eux étaient en tablier et en veste. -Quelques-uns des noms de ces juges ont été conservés: -le fruitier Rativeau, Bernier, l'aubergiste, -Bouvier, compagnon chapelier, Poirier. Ils s'assirent -à une table sur laquelle on fit apporter, en outre -du registre d'écrou, quelques pipes, quelques -bouteilles et un seul verre pour tout le monde. C'était -le 2 septembre au soir.</p> - -<p>Cent trente victimes environ furent livrées aux -massacreurs par ce tribunal dérisoire; quelques détenus -furent réclamés par leur section; d'autres surent -exciter la compassion des juges ou réveiller en -eux quelques sentiments d'humanité. C'est à ces -ressuscités que nous devons de connaître la physionomie -caverneuse du tribunal de l'Abbaye et les -semblants de formes judiciaires qui furent employées -à l'égard de quelques-uns.—M. Jourgniac de Saint-Méard, -particulièrement, a tracé un vif tableau de -l'interrogatoire qu'il eut à subir; son <i>Agonie de trente-huit -heures</i>, qui a eu un nombre incalculable d'éditions, -est trop connue pour que nous en détachions -quelques passages; il faut d'ailleurs la lire tout entière -en songeant qu'elle fut publiée peu de temps -après les journées de septembre, et qu'elle reçut -l'approbation de Marat. La relation de l'abbé Sicard -et celle de la marquise de Fausse-Lendry jettent -également d'horribles lueurs sur ces événements. -Nous n'indiquons là et nous ne voulons indiquer -que les récits des témoins oculaires, car ce -n'est qu'aux témoins oculaires qu'il convient de se -fier en ces monstrueuses circonstances.</p> - -<p>Pour ces motifs, nous donnerons accueil dans ces -pages à une narration très émouvante de Mme d'Hautefeuille -(Anna-Marie) rédigée sur les lettres de Mlle -Cazotte elle-même. On se rappelle les détails de l'arrestation -de l'honnête et aimable vieillard. Sa fille -avait obtenu la permission d'être enfermée, non avec -lui, mais dans la même prison; elle le voyait plusieurs -fois par jour. Lorsqu'arriva l'heure des -massacres et que le tribunal populaire se fut installé -au greffe, elle se mit aux aguets, écoutant avec -anxiété retentir un à un les noms des détenus.</p> - -<p>«Maillard venait de lire sur le registre d'écrou le -nom de Jacques Cazotte.</p> - -<p>»—Jacques Cazotte!</p> - -<p>»A ce cri répété deux fois par une voix de stentor, -un cri terrible a retenti dans les cloîtres supérieurs.</p> - -<p>»Une jeune fille descend précipitamment les marches -de l'escalier, elle traverse la foule comme un nageur -intrépide fend les flots; elle pousse les uns, elle -glisse à travers les autres, se fraie un passage de -gré, de force ou d'adresse; elle arrive, pâle, échevelée, -palpitante, au moment où Maillard, après -avoir rapidement parcouru l'écrou, venait de dire -froidement:</p> - -<p>»—A la Force!</p> - -<p>»On sait que c'était l'expression convenue pour -désigner les victimes aux assommeurs.</p> - -<p>»La porte s'ouvrait déjà. Deux assassins ont saisi -Cazotte et vont l'entraîner au dehors.</p> - -<p>»—Mon père! mon père! s'écria la jeune fille; -c'est mon père! Vous n'arriverez à lui qu'après m'avoir -percé le cœur.</p> - -<p>»Et, se précipitant vers lui, de ses bras Elisabeth -étreint le vieillard et le tient embrassé, tandis que, -sa belle tête tournée vers les bourreaux, elle semble -défier leur férocité par un élan sublime.</p> - -<p>»Ce mouvement imprévu avait rendu les bourreaux -immobiles; ils écoutaient avec surprise et curiosité.</p> - -<p>»—Voici du nouveau, dit une voix; et du dehors -on s'approcha.</p> - -<p>»Le vieillard regardait sa fille avec un indicible -amour, la serrait dans ses bras, baisait ses longs -cheveux répandus autour d'elle, et puis levait ses -yeux au ciel comme pour le remercier de lui avoir -encore permis d'embrasser sa noble fille.</p> - -<p>»—Ange, lui disait-il, charme de ma vieillesse, -ange de mes derniers jours, adieu! Vis pour consoler -ta mère; va, va, <i>Zabeth</i>, laisse-moi.</p> - -<p>»—Non, non, je ne te quitte point, et je mourrai -là, sur ton sein, si je ne puis te sauver!</p> - -<p>»Et la jeune fille s'attachait plus étroitement encore -à lui, cherchant à le couvrir de son corps.</p> - -<p>»—C'est un aristocrate! cria Maillard d'une voix -enrouée; emmenez-le.</p> - -<p>»—C'est un vieillard sans force et sans défense, -reprit la jeune fille; voyez ses cheveux blancs, vous -ne pouvez pas lui faire du mal! Non, non, c'est impossible, -épargnez mon père, mon bon père!</p> - -<p>»Ici un homme au bonnet rouge baissa son sabre -et s'appuya sur la poignée en faisant ployer la lame; -il semblait incertain.</p> - -<p>»Au dehors, les bourreaux s'étaient arrêtés, plusieurs -même s'étaient approchés de la porte; ils -écoutaient cette enfant. Les accents de sa voix remuaient -leurs cœurs farouches; son appel à des -sentiments qui vivaient encore en eux à leur insu, -les subjuguait. Quand elle eut fini de parler, haletante, -épuisée, l'un dit:</p> - -<p>»—Mais ça m'a l'air de braves gens, ça; pourquoi -leur faire du mal?</p> - -<p>»Ces mots opérèrent une réaction.</p> - -<p>»—Le peuple français n'en veut qu'aux méchants -et aux traîtres; il respecte les braves gens! -dit l'homme au bonnet rouge; citoyen Maillard, un -sauf-conduit pour ce bon vieux et pour sa fille.</p> - -<p>»—Mais j'ai lu l'écrou, criait toujours Maillard; -ce sont des aristocrates endiablés, vous dis-je! ce -sont des conspirateurs!</p> - -<p>»—Allons donc! cette jeunesse, ça ne s'occupe -pas des affaires; c'est une brave fille qui aime bien -son vieux père.</p> - -<p>»—Eh! non, s'écria Maillard; si on les écoutait -tous, on n'en finirait pas; faites-la remonter et conduisez -son père <i>à la Force</i>.</p> - -<p>»—Non! non!</p> - -<p>»—Si!</p> - -<p>»Elisabeth se sentait mourir en voyant renouveler -cette sanglante discussion; elle se pressa de nouveau -sur son père, qui lui disait:</p> - -<p>»—Va, va, laisse-moi mourir, retire-toi.</p> - -<p>»—Jamais! répondit-elle.»</p> - -<p>(Les lettres de Mlle Cazotte nous apprennent qu'il -s'écoula plus de DEUX HEURES dans ces terribles -débats…)</p> - -<p>«Alors l'homme au bonnet rouge, qui désirait -accorder les différents avis:</p> - -<p>»—Ecoutez-moi, petite citoyenne; pour convaincre -le citoyen Maillard du civisme de vos sentiments, -venez trinquer au salut de la nation et criez -avec moi: Vive la liberté! l'égalité ou la mort!</p> - -<p>»De sa main sanglante, il lui tendit un verre dans -lequel les égorgeurs se désaltéraient chacun à leur -tour.</p> - -<p>»Elisabeth prit le verre:</p> - -<p>»—Oui, je vais boire, dit-elle en détournant les -yeux.</p> - -<p>»Elle tendit sa main pour qu'on lui versât du vin, -mais sans cesser d'entourer son père avec son autre -bras, car elle craignait que cette proposition ne fût -une ruse pour l'éloigner de lui.</p> - -<p>»—Allons, reprit l'homme, après avoir versé; -vive la liberté, l'égalité ou la mort!</p> - -<p>»—Vive la liberté, l'égalité ou la mort! répéta -la pauvre enfant; et portant le verre à ses lèvres, -elle le vida d'un seul trait.</p> - -<p>»Il y eut une acclamation générale; les hommes -qui l'environnaient s'écrièrent:</p> - -<p>»—Il faut les porter en triomphe! Ils méritent -les honneurs du triomphe!</p> - -<p>»Alors tous les spectateurs, hommes et femmes, -se mirent sur deux haies; on apporta deux escabeaux -sur lesquels on fit asseoir le père et la fille, -et l'on choisit quatre hommes pour les porter. Ceux-ci, -les élevant à la hauteur de leurs épaules, les emportèrent -hors de la cour de l'Abbaye, aux applaudissements -unanimes.</p> - -<p>»—Place à la vieillesse et à la vertu! s'écriait l'un.</p> - -<p>»—Honneur à l'innocence et la beauté!</p> - -<p>»Un fiacre venait d'amener de nouveaux prisonniers; -on y fait monter Cazotte et sa fille; deux -hommes montent avec eux et le cortége se met en -marche au trot de deux chevaux, suivi d'une foule -qui criait sans relâche:</p> - -<p>«—Vive la nation! à bas les aristocrates, les -prêtres et les conspirateurs!»</p> - -<p>Ce fut ainsi qu'on arriva rue Thévenot, où était -venue loger Mme Cazotte. Elisabeth, jusque là si -courageuse et si forte, tomba évanouie dans les bras -de sa mère.</p> - -<p>D'affreuses convulsions succédèrent à cet évanouissement, -et l'on dut craindre pendant plusieurs jours -pour sa vie…</p> - -<p>M. Michelet, dans l'étrange patois de son <i>Histoire -de la Révolution française</i> (t. IV), a raconté différemment -cette touchante aventure: «Il y avait, -dit-il, à l'Abbaye, une fille charmante, Mlle Cazotte, -qui s'y était enfermée avec son père. Cazotte, le spirituel -visionnaire, auteur d'opéras-comiques, <i>n'en -était pas moins</i> très-aristocrate, et il y avait contre -lui et ses fils des preuves écrites très-graves. Il n'y -avait pas beaucoup de chances qu'on pût le sauver. -Maillard accorda à la jeune demoiselle <i>la faveur -d'assister au jugement et au massacre</i> (la faveur -d'assister au massacre!), de circuler librement. Cette -fille courageuse en profita pour capter la faveur des -meurtriers; elle les gagna, les charma, <i>conquit leur -cœur</i>, et quand son père parut, il ne trouva plus -personne qui voulût le tuer.»</p> - -<p>Cette manière lâchée de raconter un des plus -beaux traits de notre histoire, et cette mauvaise -grâce à reconnaître l'héroïsme chez les royalistes, -se retrouvent à chaque ligne dans l'historien des -écoles.</p> - -<p>Une autre jeune demoiselle, non moins dévouée -et non moins courageuse qu'Elisabeth Cazotte, obtint -également la grâce de son père. C'était Mlle de -Sombreuil, fille du gouverneur des Invalides. On a -prétendu que les bourreaux avaient mis à leur clémence -une abominable condition, en la forçant de -boire un verre de sang humain; on a même ajouté -qu'il en était resté à Mlle de Sombreuil un tremblement -convulsif jusqu'à la fin de ses jours. <a name="n16" id="n16"></a>J'avoue -que j'hésite à adopter cette fable monstrueuse, que -rien,—du moins à ma connaissance,—ne paraît -justifier; et je préfère à tous égards m'en rapporter -à la version d'un contemporain habituellement bien -renseigné, qui a raconté dans ses plus grands détails -le dramatique épisode de Mlle de Sombreuil. Selon -lui, c'est autant au zèle d'un simple particulier -qu'aux supplications de sa fille que le gouverneur -des Invalides dut d'avoir la vie sauve. Ce particulier -s'appelait Grappin; «et ce nom, dit Roussel, -mérite de passer à la postérité.» Ce n'était qu'un -simple agriculteur de Bourgogne, marié et père -d'une nombreuse famille; une spéculation sur les -vins l'avait conduit à Paris, où il résidait depuis quelques -mois seulement.</p> - -<p>M. Granier de Cassagnac, dans sa récente <i>Histoire du Directoire</i>, -croit devoir ranger Grappin parmi -les juges du tribunal de l'Abbaye. «Grappin, dit-il, -domicilié dans la section des Postes, fut envoyé -avec un homme de cœur nommé Bachelard, à l'Abbaye, -pendant les massacres, pour réclamer deux -prisonniers au nom de sa section. Arrivé à l'Abbaye, -Grappin s'installa auprès de Maillard et jugea avec -lui les prisonniers, ainsi que le constate un certificat -délivré à Grappin par Maillard et portant que Grappin -l'avait aidé pendant soixante-trois heures à faire -justice au nom du peuple.» Ces lignes, empruntées -par M. Granier de Cassagnac à l'ouvrage de Maton -de la Varenne, intitulé: <i>Histoire particulière des -événements qui se sont passés en France dans l'année -1792</i>, etc., ne me semblent pas porter le cachet de -la vérité. Ainsi, il me paraît évident que Maton de -la Varenne a confondu Grappin avec les scélérats de -la horde de Maillard, tandis qu'au contraire il est -prouvé que ce brave homme a sauvé, à l'Abbaye, -soixante à soixante-dix personnes, parmi lesquelles -M. Valroland, maréchal-de-camp, deux juges de -paix et douze femmes. Ensuite, il n'est pas du tout -démontré que Grappin ait siégé au Tribunal souverain -du peuple; les douze juges étaient installés et -avaient déjà prononcé sur le sort de plusieurs détenus -lorsqu'il arriva à la prison. Laissons raconter le fait -par Alexis Roussel: «La section du <i>Contrat social</i> -avait nommé huit de ses sectionnaires pour se -transporter à l'Abbaye et réclamer deux prisonniers. -Grappin était un des huit députés. Arrivés à -la prison, on demande les deux détenus; on ne les -connaît pas; on parcourt toutes les chambres, tous -les cachots; recherches inutiles! On les appelle par -leurs noms, personne ne répond. Cependant on est -certain qu'ils ont été conduits à l'Abbaye et qu'ils -n'en ont pas été retirés. Grappin allait partir avec -la députation, lorsque le concierge lui dit de ne pas -se désespérer et le conduit dans une salle échappée à -ses perquisitions. Là, le concierge fait mettre tous -les prisonniers en rang, et il commençait l'appel, -lorsqu'un jeune homme qui essayait de se sauver -par une cheminée tombe criblé de coups de fusil. -Le bruit de cette fusillade met tout en rumeur et -fait fuir le concierge, qui ferme la porte sur lui et -laisse Grappin confondu avec les nombreux prisonniers -voués à la mort.»</p> - -<p>Ce jeune homme qui essayait de se sauver par -une cheminée, c'était M. de Maussabré, que l'on -avait arrêté quelques jours auparavant chez Mme Dubarry, -où il s'était caché derrière un lit. En apprenant -cette tentative d'évasion, Maillard avait ordonné, -comme une chose toute naturelle, que l'on -tirât sur lui quelques coups de pistolet ou que l'on -allumât de la paille. Cet incident était survenu pendant -l'interrogatoire de Jourgniac de Saint-Méard.—Voilà -donc l'alibi de Grappin parfaitement posé -jusque-là.</p> - -<p>Bientôt son uniforme de garde national, sur lequel -pendait son sabre, le fit reconnaître du guichetier. -Dès qu'il se vit libre, il s'inquiéta de ses collègues de -la section; mais ils étaient partis, emmenant avec -eux les deux individus qu'ils étaient enfin parvenus -à retrouver. Grappin, n'ayant plus rien à faire, allait -quitter l'Abbaye lorsqu'il rencontra les assommeurs -qui conduisaient devant le tribunal M. le -comte de Sombreuil et sa fille. Il s'arrêta. L'aspect -de cette jeune personne, tenant son père enlacé et -ne le quittant que pour s'humilier devant les juges; -la contenance digne du vieux militaire, tout cela -l'émut profondément. Il voulut rester spectateur de -ce débat.</p> - -<p>L'interrogatoire fut court. Convaincu de conspiration, -M. de Sombreuil lut son arrêt dans les yeux -de Rativeau, Bernier, Poirier et consorts. Sur un -signe de Maillard, on se disposa à l'entraîner hors de -la <i>salle d'audience</i>.—Prenez ma vie! s'écriait mademoiselle -de Sombreuil, mais sauvez mon père!—Les -assommeurs faisaient la sourde oreille, et leurs -mains tachées de sang continuaient de s'imprimer -sur le collet du vieillard, lorsque Grappin s'avance -près du tribunal et demande à adresser une question -à M. de Sombreuil; les juges s'étonnent, mais -son double caractère de garde national et de délégué -de section leur impose; ils accèdent à sa proposition.—Avez-vous -quitté votre poste dans la journée -du 10 août? demande Grappin au gouverneur -des Invalides.—Pourquoi aurais-je déserté l'hôtel -confié à ma garde? répond celui-ci en relevant la -tête; hélas! je n'ai contre moi que des dénonciations -surprises par mes ennemis à la crédulité d'un petit -nombre d'invalides.</p> - -<p>Mlle de Sombreuil joignait ses mains vers Grappin -comme vers un ange apparu soudainement.</p> - -<p>—Il importe, dit-il en s'adressant au tribunal, -que ces faits soient éclaircis; en conséquence, je demande -que l'exécution soit suspendue et que des -commissaires soient envoyés à l'hôtel des Invalides -pour s'assurer de la vérité. Les juges consultent du -regard le président. Maillard murmure; une quarantaine -d'accusés ont déjà trouvé grâce devant lui -pour divers motifs; les tueurs s'impatientent. Néanmoins, -intimidé sans doute par le ferme accent de -Grappin, il expédie l'ordre; on part. Pendant ce -temps, M. de Sombreuil est enfermé avec sa fille -dans un cabinet, sous la garde de quelques hommes -du peuple. Les commissaires rapportent une lettre -du major des invalides, qui confirme les déclarations -du gouverneur; pourtant Maillard ne la trouve pas -suffisante et déclare qu'il passe outre; déjà le mot -fatal: <i>A la Force!</i> a couru sur ses lèvres et sur celles -des juges.—Non! s'écrie Grappin, vous ne prononcerez -pas un jugement inique; les vieux défenseurs -de la patrie sont incapables de trahir la vérité! Ordonnez, -je pars avec quatre nouveaux commissaires -que vous nommerez; nous irons aux Invalides et -nous en rapporterons des témoignages dignes de -croyance.</p> - -<p>Cette fois encore, le tribunal dut se rendre aux -suggestions chaleureuses de ce brave citoyen. Grappin -se met en route à trois heures et demie du matin; -il arrive avec les quatre commissaires chez le -major, qui était couché; il le réveille, il le force à -se lever, il lui dit qu'une minute de retard peut -compromettre les jours de M. de Sombreuil. Le major -descend et fait battre le tambour; huit cents invalides -sont sous les armes. C'est encore Grappin -qui va les haranguer:—Amis! leur crie-t-il, que -ceux qui ont des dénonciations à faire contre leur -gouverneur passent de ce côté; que ceux qui n'ont -rien à dire passent de l'autre. Dix à douze dénonciateurs -s'ébranlent et en entraînent jusqu'à cent cinquante. -Grappin frémit. Heureusement une dispute -vient à s'élever entre les deux camps: ceux qui tiennent -pour M. de Sombreuil conspuent les autres; Grappin -rappelle avec vivacité les services rendus par le -gouverneur, sa bravoure, sa loyauté, son attachement -pour ses frères d'armes. Après avoir convaincu les -bourreaux de l'Abbaye, il était impossible que Grappin -échouât auprès de quelques vieux militaires -abusés. Bientôt il a la satisfaction de voir le nombre -des dénonciateurs diminuer à chaque minute:—résiste-t-on -jamais à l'éloquence d'un honnête homme -exalté par l'amour de la justice!—ceux qui -restent n'articulent que des accusations vagues, des -ouï-dire qui ne peuvent être d'aucun poids dans la -balance du tribunal. Grappin remercie le major et -retourne à la prison avec les quatre commissaires, -dont le témoignage lui est acquis.</p> - -<p>Forcé dans ses derniers retranchements, Maillard -ne put refuser plus longtemps l'acquittement de -M. de Sombreuil. Ce fut Grappin lui-même qui alla -annoncer sa délivrance au vieillard, que les plus -anxieuses incertitudes dévoraient depuis plusieurs -heures, et qui confondait ses larmes avec celles de -sa fille. Il les prit tous les deux par la main et leur -fit franchir le guichet funèbre.—C'est un brave officier! -C'est un bon père de famille! dit-il en les présentant -à la populace.</p> - -<p>On pourrait croire qu'après cet acte de dévouement, -Grappin se tint pour satisfait. Point du tout. -Pendant le court espace de temps qu'il avait été par -mégarde enfermé avec les prisonniers, il avait promis -à huit d'entre eux d'aller engager leurs sections -à les faire réclamer; il rentra à l'Abbaye pour prendre -leurs lettres et, montant en voiture, il se rendit -dans les sections indiquées. Partout il eut le bonheur -de réussir; des commissaires furent immédiatement -envoyés auprès de Maillard pour réclamer -leurs sectionnaires. Il était temps: l'un d'eux, M. Cahier, -se trouvait en présence du tribunal; il était si -certain de sa mort qu'il avait donné déjà sa montre -à l'un des juges, et qu'il s'écriait avec des sanglots:—Adieu, -ma femme! Adieu, mes enfants!</p> - -<p>Nous ne voulons tenir compte que des faits principaux -appartenant à l'histoire et appuyés du nom et -du témoignage des personnes qui ont figuré dans -ces lugubres scènes. Nougaret et Roussel citent -beaucoup d'autres traits en faveur de Grappin; mais -comme ces traits ne nous semblent pas revêtus d'un -égal sceau d'authenticité, nous nous abstiendrons -de les mettre sous les yeux de nos lecteurs. Nous -estimons d'ailleurs sa part assez belle, et nous le tenons -d'autant mieux pour un brave homme, qu'il ne -connaissait aucun des individus qui lui durent la -vie; l'humanité fut son unique mobile.—Il est assez -difficile, après cela, de concilier toutes ces allées -et venues avec les fonctions de juge que lui attribuent -Maton de la Varenne et l'auteur de l'<i>Histoire -du Directoire</i>. Venu à l'Abbaye bien après que Maillard -eut fait choix de ses douze acolytes, pourquoi -lui eût-on offert une place au tribunal; et -d'un autre côté, de quel besoin eût été ce juge volant, -toujours par monts et par vaux, tout à l'heure -aux Invalides et maintenant dans les sections? De -<i>ce qu'il a aidé Maillard à faire la justice</i>, selon les -termes du certificat délivré par celui-ci, faut-il -conclure qu'il s'est assis à ses côtés et a rendu des -arrêts de mort? Le contraire a été démontré d'une -façon victorieuse. Ranger Grappin parmi les juges -de l'Abbaye, c'est donc commettre une erreur doublement -criante.</p> - -<p>Il faut croire plutôt que, comme tant d'autres, il -se fit délivrer cette attestation afin d'avoir entre les -mains une preuve de civisme à opposer à ses ennemis. -Les massacres de septembre avaient donné une -grande importance à Maillard, et pendant longtemps, -un grand nombre de personnes recherchèrent -sa protection. Même il est permis de croire que -le remords était entré dans l'âme de l'ex-huissier, -car jusqu'à l'heure de sa fin, arrivée après la chute -des chefs terroristes, il ne cessa d'entourer de sa -sollicitude une des personnes échappées malgré lui -aux mailles sanglantes de son tribunal, M. de Saint-Méard, -dont le nom s'est déjà trouvé sous notre -plume.—Quoi qu'il en soit, le certificat de Maillard -n'empêcha pas Grappin, après la loi des suspects, -d'être incarcéré à la Bourbe. La fatalité républicaine -voulut qu'il y rencontrât Mlle de Sombreuil -et son père; ils l'accueillirent avec les plus -grandes marques de reconnaissance. M. de Sombreuil -avait l'habitude de dire à sa fille en le désignant:—Si -cet honnête homme n'était pas marié, -je ne voudrais pas que tu eusses d'autre époux.</p> - -<p id="n15">Quittons le tribunal souverain de l'Abbaye pour -le tribunal souverain de la Force. L'un valut l'autre. -Dans la soirée du 2 septembre, Germain Truchon, -surnommé dans les rues de Paris la <i>Grande-Barbe</i>, -se présenta chez le concierge et organisa, -avec quelques officiers municipaux, Michonis, Dangers, -Monneuse, un tribunal en tout pareil à celui -de l'Abbaye-Saint-Germain. Les mêmes formalités y -furent suivies: on y employa les mêmes semblants -d'humanité: à l'Abbaye on envoyait les gens <i>à la -Force</i>; à la Force on les envoya <i>à l'Abbaye</i>, ce qui -signifiait à la mort. Plus de cent cinquante personnes -furent condamnées et massacrées; le sang coulait -jusque dans la rue des Ballets. Au seuil de la -grande porte de la prison, le pied sur la borne, le -pinceau en main, on affirme que le célèbre David -retraçait le dernier moment des victimes et s'applaudissait -d'une occasion si précieuse de <i>surprendre -à la nature son secret</i>.—Pétion essaya, dit-on, de -faire cesser ce carnage: s'étant rendu à la Force, il -arracha de leur siége deux membres de la Commune -en écharpe; mais à peine fut-il sorti que ces -scélérats rentrèrent et continuèrent leurs fonctions.</p> - -<p>Le 3, Hébert et Lullier vinrent se joindre aux -complices de Truchon. Lullier, l'accusateur, n'avait -plus rien à faire au tribunal du 17 août, il cherchait -de l'occupation. Ce fut devant ces deux scélérats -que comparut Mme de Lamballe. On sait à -quels supplices ils dévouèrent cette femme courageuse, -qui pouvait se sauver en faisant le serment -de haïr le roi et la royauté, et qui aima mieux périr -en criant: Vive Louis XVI! «Sur cette parole, raconte -Rétif de la Bretonne, elle reçut d'un faux Marseillais -(un Piémontais soldé par l'Autriche pour augmenter -le désordre parmi nous) le premier coup de -sabre dans le ventre, montée qu'elle était sur un -<i>açervas</i> de mourants et de morts; elle fut déchirée, -<i>ex-viscérée</i>; sa tête fut sciée, lavée, frisée et portée, -dit-on, au bout d'une pique, sous les fenêtres du -Temple.»</p> - -<p>On se tromperait toutefois en supposant que personne -n'échappa à cette boucherie. Naturellement, -le voleur d'Aubigni fut un de ceux qui eurent la vie -sauve. Le contraire eut étonné trop de monde. -«J'étais à la Force lors de cette affreuse journée, -dit-il dans le mémoire que nous avons cité déjà, et -je devais être égorgé. Des ordres avaient été donnés -<i lang="la" xml:lang="la">ad hoc</i>, et je ne dus mon salut qu'à l'adresse et à la -prévoyance d'un gendarme. Les satellites qui devaient -me massacrer tinrent le sabre levé, pendant -huit heures, sur le sein de la dame Bauls, femme du -concierge de cette prison.» Quelques jours auparavant, -Marat était venu visiter d'Aubigni dans sa -chambre et lui avait promis de s'intéresser à son -sort.</p> - -<p>A Bicêtre, on se rendit avec sept canons traînés à -bras qui furent rangés en batterie devant le château. -Le libraire Louis-Ange Pitou, qui s'est trouvé -mêlé à presque tous les événements de la révolution, -et qui a laissé des notes souvent précieuses, donne -les détails suivants sur cette expédition: «Le chef -des égorgeurs, qui conduisit la troupe à Bicêtre, -était un parricide natif d'Angers, nommé Musquinet -de la Pagne; il avait été enfermé pendant plusieurs -années dans les cachots souterrains de cette -prison. Le concierge, qui l'avait connu, voulant -faire une barrière de son corps aux prisonniers, fut -la première victime de ce monstre.»</p> - -<p>Nous retrouverons plusieurs fois ce Musquinet, -que l'on fera maire du Havre en récompense de ses -exploits, et que le Tribunal révolutionnaire condamnera -à mort en avril 1794.—A Bicêtre, comme -à la Force et à l'Abbaye, le registre des écrous -fut apporté, et un tribunal s'installa, au nom du -peuple, dans la salle du greffe. Il y eut peu de graciés; -on poussa la barbarie jusqu'à égorger une -trentaine de petits malheureux enfermés par correction: -des enfants! Tous les corps amoncelés dans un -coin de la cour furent portés au cimetière par les -exécuteurs eux-mêmes, et brûlés dans des lits de -chaux vive.</p> - -<p>La Conciergerie eut également ses juges, parmi -lesquels il faut ranger le journaliste Gorsas. On tua -M. de Montmorin, qui en fut pour l'argent jeté à ses -premiers juges; on tua aussi tout ce qui restait des -Suisses, ce qui diminua considérablement la future -besogne du Tribunal du 17 août, et ce qui aurait dû -même la rendre complétement inutile.</p> - -<p>On se contenta de l'appel nominal au couvent -des Carmes de la rue de Vaugirard, où la boucherie -fut dirigée par Maillard (pendant un entr'acte de -l'Abbaye) et par un de ses affidés, Mamain. Il ne paraît -point non plus qu'il y ait eu de juges au couvent -Saint-Firmin, aux Bernardins du quai Saint-Bernard, -à la Salpêtrière, etc.</p> - -<p>Que ceux qui désirent avoir une idée des horreurs -commises dans ces derniers endroits, consultent l'édition -originale de la <i>Semaine nocturne</i>, par Rétif de -la Bretonne, appendice aux <i>Nuits de Paris</i>; plus -tard, Rétif dut mettre des cartons à la <i>Semaine</i>, par -ordre de l'autorité supérieure. Ce fut lors de l'expédition -des Bernardins que cet auteur fut témoin auditif -d'un trait «que j'ai sans doute seul remarqué,» -écrit-il. La bande des massacreurs passait tumultueusement -sous ses fenêtres en criant: Vive la nation! -Un des tueurs, poussant l'enthousiasme du -crime jusqu'au vertige, s'écria: <i>Vive la mort!</i>—Mieux -que beaucoup de pages, ce mot affreux peint -l'état des esprits dans les journées de septembre -1792.</p> - -<p>Les massacres durèrent quatre jours, au milieu -de la première cité de l'Europe, «sans que ses autorités -eussent cherché à y mettre le moindre obstacle, -fait remarquer un écrivain. Pendant que des -monstres à figures repoussantes, gorgés de vin et -couverts de sang, faisaient une hécatombe d'une -portion du genre humain, l'Assemblée Nationale -rendait quelques lois insignifiantes, le corps électoral -élisait ses députés à la Convention, les assemblées -de sections enrôlaient pour l'armée, les tribunaux -dictaient leurs jugements, les employés travaillaient -dans leurs bureaux, les agioteurs étaient -au Perron, les oisifs au café, les promeneurs aux -Tuileries, les curieux partout. A la Chaussée-d'Antin, -on parlait des scènes horribles qui se passaient -dans les prisons, comme d'un événement qui aurait -eu lieu à Constantinople ou à Moscou. Voilà Paris.»</p> - -<p>On a plusieurs fois, à la Convention nationale, -agité cette question, à savoir si l'on ferait le procès -aux septembriseurs ou si l'on passerait l'éponge sur -leurs crimes. Il y eut des décrets pour et contre, -selon que chaque faction était en force. «En 1793, -raconte Ange Pitou, la Gironde ayant ordonné une -enquête, un fédéré de Marseille, nommé Nevoc, -pâle et tremblant la fièvre, monta à la tribune des -Jacobins et tint ce discours, que j'ai copié dans le -temps, sous la dictée de l'orateur:—On nous -menace aujourd'hui pour avoir obéi aux ordres du -peuple; <i>oui, j'en ai tué vingt, je ne le cache pas!</i> Mais -on m'a dit que je faisais bien; vous me l'avez ordonné -et je réclame votre appui.—Il s'adressait -en ce moment à Robespierre, à Billaud-Varenne, -à Marat et à tous les administrateurs. La société -se leva en masse et leur jura de les sauver tous -ou de périr.» Ce ne fut pas tout; le 8 février, -la société dite des <i>Défenseurs de la République</i>, composée -en majeure partie des assassins des prisons, -osa se présenter à la barre de la Convention, et -par l'organe d'un de ses membres, eut l'impudence -de faire l'apologie de ces meurtres. Après une -faible opposition, on rapporta le décret qui ordonnait -les poursuites.—L'enquête recommença en -1796, mais presque tous les inculpés furent absous.</p> - -<p>Une seule anecdote servira de conclusion à ce -chapitre des <i>Tribunaux souverains du peuple</i>. On -sait que la Convention tenait des séances le soir, -qui se prolongeaient parfois très-avant dans la nuit. -Dans une de ces séances, il advint que Danton fut -interpellé et monta à la tribune. Il était deux heures -du matin. Une partie de la salle se trouvait à -peu près plongée dans les ténèbres, la lumière étant -venue à manquer. Seul, éclairé par une lueur terne, -Danton se démenait à la tribune, et les éclats de sa -parole parvenaient à peine à secouer la somnolence -qui s'était emparée de la majeure partie des députés. -Il rappelait avec emphase les services qu'il avait -rendus à la patrie, il énumérait longuement ses -actes de justice et d'humanité; lorsque soudain, du -point le plus obscur de la salle, une voix articula -sourdement et lentement cet unique mot:—<i>Septembre!</i> -A la faveur de la clarté qui le frappait au -visage, on vit Danton pâlir et se troubler. Un silence -de mort se fit dans cette assemblée aux aspects -si étranges et si lugubres; chacun, réveillé -subitement, semblait se demander d'où sortait cette -voix, funeste comme le remords. Danton essaya de -balbutier encore quelques paroles, mais bientôt, attéré, -il descendit de la tribune et regagna sa place -en chancelant.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="ch5p2">II.<br /> -LE TRIBUNAL DU 17 AOUT REPARAIT.</h3> - - -<p>Le Tribunal du 17 août reçut une telle secousse -de ces événements, que, pendant quelque temps, il -parut considérer son œuvre comme achevée.</p> - -<p>Il ne recommença guère à donner signe de vie que -le 11 septembre. Il paraît qu'on ne regardait pas alors -les massacres des prisons comme tout à fait terminés, -si du moins l'on en juge par cette note -insérée au <i>Moniteur</i> dans le bulletin du 19 septembre: -«Les prisonniers de Sainte-Pélagie adressent -à l'Assemblée une pétition pour la supplier, en -attendant leur jugement, de veiller à leur sûreté. -<i>Ils craignent à chaque moment d'être égorgés.</i>»</p> - -<p>Néanmoins, le 11 septembre, le Tribunal se présenta -à la barre de l'Assemblée, annonçant qu'un -rassemblement considérable demandait le jugement -prompt de deux particuliers prévenus d'avoir enlevé -la caisse de leur régiment. Il offrit un projet -qui, en garantissant la justice aux accusés, devait -calmer l'irritation du peuple. Cette proposition du -Tribunal fut convertie en motion et décrétée en ces -termes:</p> - -<p>«L'Assemblée nationale, après avoir décrété l'urgence, -décrète ce qui suit:</p> - -<p>»Le Tribunal criminel établi par la loi du 17 août -dernier connaîtra provisoirement, jusqu'à ce qu'il -ait été autrement ordonné, et dans les formes prescrites -par la loi du 19 du même mois, de tous les -crimes commis dans l'étendue du département de Paris.</p> - -<p>»Il sera nommé par chaque canton des districts du -Bourg-de-l'Egalité et de Saint-Denis, deux jurés -d'accusation et deux jurés de jugement, dont il sera -formé une liste séparée, et ils ne seront convoqués -que pour le jugement des délits commis dans l'étendue -desdits districts.»</p> - -<p>De ce jour, les pouvoirs du Tribunal se trouvèrent -considérablement agrandis, et il put parcourir, -en dehors de la politique, tous les cercles de la criminalité. -C'était ce qu'il désirait.</p> - -<p>Les deux voleurs qui lui avaient servi de prétexte -furent acquittés le lendemain.</p> - -<p>Le 13, il jugea un culottier.</p> - -<p>Le 17, un garçon parfumeur qui avait soustrait -des cuillers d'argent.</p> - -<p>Le 18 septembre, le Tribunal eut en pâture l'importante -affaire des <i>Diamants de la couronne</i>; il s'en -occupa si bien et si longtemps, qu'il en eut pour -jusqu'au moment où on vint le supprimer, c'est-à-dire -jusqu'au mois de décembre. Pendant près de -trois mois, la première section ne s'occupa exclusivement -que de ce procès scintillant, auquel nous -allons consacrer un chapitre détaillé.</p> - -<p>L'autre section du Tribunal continua à instruire -les <i>crimes</i> politiques et civils, et aussi les délits correctionnels.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch6">CHAPITRE VI.</h2> - - - - -<h3>I.<br /> -LES DIAMANTS DE LA COURONNE.</h3> - - -<p>Les massacreurs de septembre, en exerçant leur -fureur dans les prisons de Paris, avaient épargné -toute la tourbe entraînée par la misère ou par la -perversité. Les nobles et les prêtres ayant eu le -terrible privilége d'assouvir la soif sanguinaire de -ces bourreaux, on avait laissé passer entre les réseaux -de l'accusation politique un grand nombre de -détenus ordinaires, considérés par les patriotes comme -du menu fretin. D'aucuns ont prétendu qu'ils -avaient leur raison pour en agir de la sorte, car les -aristocrates seuls possédaient, sous le satin de leurs -doublures, des louis ou des montres.</p> - -<p>N'ayant plus le pain de la prison, et jouissant d'une -liberté complète, tant la police était occupée alors -à déjouer exclusivement les attentats contre-révolutionnaires, -ces fils adoptifs de la potence cherchaient -quelque grande occasion de signaler leur -adresse et d'asseoir leur fortune. Sous le calme des -verrous, plusieurs hommes d'un vrai mérite en ce -genre s'étaient rencontrés et liés d'amitié. Rendus à -des loisirs dangereux, ils discutèrent ensemble l'opportunité -de diverses tentatives; ce groupe de malfaiteurs, -protégé par le désordre politique, comptait -parmi ses fortes têtes deux meneurs inventifs et résolus: -l'un Joseph Douligny, originaire de Brescia -(Italie), âgé de vingt-trois ans; l'autre Jean-Jacques -Chambon, né à Saint-Germain-en-Laye, âgé de -vingt-six ans et ancien valet de la maison Rohan-Rochefort.</p> - -<p>Un jour, ces deux amis bien dignes l'un de l'autre -entendirent dans un café du faubourg Saint-Honoré -une conversation qui leur fit naître la pensée -d'un vol gigantesque.</p> - -<p>—Je vous le répète, moi, disait un petit vieillard -à deux habitués qui méditaient avec lui chaque ligne -d'une gazette; ce ministre Roland est un pauvre -homme, qui cache sous des dehors d'austérité -un cœur accessible aux plus sottes faiblesses; il tolère -dans sa maison de véritables scandales, et sous -prétexte qu'il aime sa femme, il se croit forcé de -protéger les gens dont elle s'entoure. Il n'y a pas un -poste qui ne soit occupé par un des favoris de la -citoyenne Roland; jusqu'à cette place de conservateur -du Garde-Meuble qui vient d'être donnée à l'un -de ces mendiants!</p> - -<p>—Oh! oh! quelle colère! répondit l'un des causeurs -en souriant; on voit bien que tu avais songé à -demander pour toi-même cette petite position.</p> - -<p>—Pour moi! reprit le vieillard mécontent; je n'ai -jamais demandé aucune faveur, c'est pour cela que -je suis indigné contre le conservateur du Garde-Meuble, -un homme qui monte à cheval et qui apprend -à danser! qui n'est jamais, ni jour ni nuit, -occupé des devoirs de sa charge. Les trésors qui lui -sont confiés peuvent devenir la proie de quelque filou -entreprenant; on n'aurait qu'à escalader une fenêtre, -et tout serait dit.</p> - -<p>—Tout beau! mais les surveillants?</p> - -<p>—Ils imitent leur chef, et vont s'enivrer aux -barrières…</p> - -<p>Chambon et Douligny avaient écouté;—et simultanément -la même cause avait produit chez -eux le même effet; ils échangèrent un regard furtif, -et ce regard contenait à lui seul tout un projet -d'une audace extrême. Ils se levèrent tranquilles -comme des bourgeois qui vont porter le reste de -leur sucre à leurs enfants; mais à peine furent-ils -dans la rue, qu'ils se frottèrent le nez. Les diplomates -habiles entendent avant qu'on leur ait parlé, il -en est de même des voleurs émérites: ils se dirigèrent -immédiatement vers la place de la Révolution, -afin de reconnaître le monument contre lequel -ils méditaient une attaque.</p> - -<p>Particulièrement réservé aux richesses inhérentes -à la couronne de France, telles que joyaux du -vieux temps, cadeaux des nations étrangères, présents -des seigneurs du royaume, le Garde-Meuble -contenait des objets d'une valeur inappréciable; on -les avait rangés dans trois salles et symétriquement -enfermés dans des armoires; le public était admis à -les visiter tous les mardis. On y voyait les armures -des anciens rois et paladins, notamment celles de -Henri II, de Henri IV, de Louis XIII, de Louis XIV, -de Philippe de Valois, de Casimir de Pologne; et -la plus admirable par le fini du travail, celle que -François I<sup>er</sup> portait à la bataille de Pavie.</p> - -<p>A côté de ces souvenirs presque vivants de l'ancienne -splendeur royale, on remarquait, sombre et -menaçant, l'espadon que le pape Paul V portait -lorsqu'il fit la guerre aux Vénitiens; cette arme, -longue de cinq pieds, se montrait, orgueilleuse, à -côté de deux bonnes petites épées du grand Henri. -Ainsi la fragile et grosse branche de sureau dépasse -par la taille et le poids les solides pousses d'aubépine. -Deux canons damasquinés en argent, montés -sur leur affût, représentaient la vanité du roi de -Siam.—Dépôt plus précieux encore, les diamants -de la couronne, contenus dans différentes caisses, -étaient placés dans les armoires du Garde-Meuble. -<i>Le Régent</i>, <i>le Sanci</i> et <i>le Hochet du Dauphin</i>, formaient -les trois astres principaux de ce groupe d'étoiles. -Des tapisseries, des chefs-d'œuvre d'art en or -et en argent disposés dans les salles représentaient -également une valeur de plusieurs millions.</p> - -<p>Douligny et Chambon n'ignoraient pas ces détails: -aussi furent-ils pris de fièvre en voyant qu'un -tel vol n'était pas impossible. Les poteaux des lanternes -s'élevaient assez près du mur et assez haut -pour faciliter l'escalade par l'une des fenêtres; il -n'y avait pas le moindre corps-de-garde duquel on -eût à se méfier; seulement cette équipée nécessitait -le concours de quelques amis. Le premier auquel ils -firent part de leur audacieux projet fut un nommé -Claude-Melchior Cottet, dit le <i>Petit-Chasseur</i>, qui -les exhorta à réunir l'élite de la bande, c'est-à-dire -neuf de leurs camarades connus pour leur adresse -et leur courage.</p> - -<p>D'après l'interrogatoire de cet homme et d'après -la déposition de plusieurs témoins au procès, il paraît -démontré que le premier assaut tenté contre le -Garde-Meuble, dans la nuit du 15 au 16 septembre, -ne rapporta aux douze associés qu'une parfaite connaissance -des lieux. Ils ne purent, vu leur petit -nombre et le manque absolu de pinces et de lanternes, -pénétrer par la voie qui leur avait semblé -praticable; à peine leur fut-il permis de s'introduire -dans un pauvre petit cabinet où ils dérobèrent des -pierreries de faible valeur. La partie fut remise à la -nuit suivante; mais cette fois Douligny et Chambon -décidèrent qu'il fallait convoquer le ban et l'arrière-ban -de leurs troupes. Afin de procéder par -des ruses de haute école, quelques fausses patrouilles -de gardes nationaux circulant autour du Garde-Meuble -pendant que les assaillants se glisseraient -vers le trésor, ne leur parurent pas d'une invention -trop mesquine.</p> - -<p>Il fut en outre convenu entre les douze coquins -qu'on s'adjoindrait vingt-cinq à trente filous du second -ordre, auxquels on promettrait une part du -butin; mais afin de ne pas être trahis, on convint -de ne les instruire que lorsqu'on serait sur le terrain. -On leur ordonna de s'habiller en gardes nationaux -et de se pourvoir de fusils ou de sabres. Le rendez-vous -était à l'entrée des Champs-Elysées; l'heure -était celle de minuit; chacun fut exact.</p> - -<p>Chambon et Douligny arrivèrent sur la place, -formèrent de ceux qui étaient revêtus de l'uniforme -une patrouille, chargée de rôder le long des colonnades -pour donner à croire aux passants que la police -se faisait exactement. Ils placèrent ensuite à toutes -les issues des surveillants qui devaient donner l'alarme -au moindre danger. Comme les deux chefs -traversaient la place après avoir pris toutes leurs -dispositions, ils trouvèrent, près du piédestal sur lequel -avait été la statue de Louis XV, un jeune homme -de douze à quatorze ans, qui leur inspira de -l'inquiétude. Ils l'abordèrent, l'interrogèrent, et le -firent consentir à rester en sentinelle à cet endroit et -à pousser des cris pour attirer vers lui les personnes -qui lui paraîtraient suspectes. On lui promit une -récompense, sans le mettre au fait de l'expédition.</p> - -<p>Après toutes ces précautions, Chambon grimpe -le long des colonnades, en s'aidant de la corde du -réverbère; Douligny le suit, ainsi que plusieurs -autres. Avec un diamant, on coupe un carreau que -l'on enlève et qui donne la facilité d'ouvrir la croisée -par laquelle les voleurs s'introduisent dans les appartements -du Garde-Meuble. Une lanterne sourde -sert à les guider vers les armoires, que l'on ouvre -avec les fausses clefs et les rossignols. On s'empare -des boîtes, des coffres, on se les passe de main en -main; ceux qui sont au pied de la colonnade reçoivent -de ceux qui sont en haut. Tout-à-coup, le signal -d'alerte se fait entendre. Les voleurs qui sont -sur la place s'enfuient; ceux qui sont en haut se -laissent glisser le long de la corde du réverbère. -Douligny manque la corde, tombe lourdement sur le -pavé et y reste étendu. Une véritable patrouille, -qui avait aperçu la lumière que la lanterne sourde -répandait dans les appartements, avait conçu des -soupçons. En s'approchant, elle entend tomber quelque -chose, elle court, trouve Douligny, le relève et -s'assure de lui. Le commandant de la patrouille, -après avoir laissé la moitié de son monde en dehors, -frappe à la porte du Garde-Meuble, se fait ouvrir, -et monte aux appartements avec ce qu'il a de soldats. -Chambon est saisi au moment où il va s'esquiver; -on le joint à son compagnon et l'on envoie -chercher le commissaire.</p> - -<p>L'officier public interroge les voleurs, qui, se trouvant -pris en flagrant délit et les poches pleines, -avouent avec franchise, mais ne dénoncent aucun -de leurs compagnons. Au même instant on ramasse -sous la colonnade le beau vase d'or appelé <i>Présent de -la ville de Paris</i>.</p> - -<p>La fausse patrouille, à laquelle la véritable cria -<i>Qui vive?</i> n'ayant pas le mot d'ordre, crut prudent -d'y répondre par la fuite. Elle se dispersa dans les -Champs-Elysées et dans les rues qui y aboutissent. -Du nombre des voleurs qui avaient reçu des boîtes -de diamants, deux se retirèrent dans l'allée des Veuves, -firent une excavation au fond d'un fossé, y enfouirent -leur larcin, le recouvrirent de terre et de -feuilles, et se retirèrent tranquillement chez eux. -Plusieurs autres allèrent déposer leur part chez des -recéleurs. Le plus grand nombre se réunit sous le -pont Louis XVI, et, après avoir posé un des leurs en -sentinelle au dessus du pont, ils s'assirent en rond. -Le plus important de la bande fit déposer au centre -les coffres volés; il en ouvrit un, y prit un diamant -qu'il donna à son voisin de droite, en prit un autre -pour le suivant, et ainsi de suite. Il avait soin d'en -mettre d'abord un dans sa poche pour lui, et, après -avoir fait le tour du cercle, d'en déposer un autre -pour le camarade qui était en sentinelle. Lorsqu'un -coffre était vidé, on passait à un autre. Il était en -train de faire la distribution du dernier, lorsque la -sentinelle donna le signal de sauve qui peut. Le distributeur -jeta dans la Seine le reste des diamants à -distribuer, et chacun s'échappa. Plusieurs répandirent, -en fuyant, des brillants qui furent trouvés -et ramassés le lendemain par des particuliers.</p> - -<p>Averti des graves événements de la nuit, et comprenant -quelles insinuations perfides ses ennemis en -tireraient contre lui, le ministre Roland se rendit -à l'Assemblée vers dix heures du matin et demanda -la parole pour une communication urgente.—«Il -a été commis, dit-il, cette nuit, un grand attentat. -Ce n'est pas d'aujourd'hui qu'on s'en occupe. On a -volé au Garde-Meuble les diamants et d'autres effets -précieux. Deux personnes ont été arrêtées; -leurs réponses dénotent des gens qui ont reçu de -l'éducation et qui tenaient à ce qu'on appelait autrefois -des personnes au-dessus du commun. J'ai -donné des ordres relativement à ce vol.»</p> - -<p>Les députés frémirent d'indignation; la Montagne -fit entendre les grondements de sa colère. Le ministre, -en montrant derrière les brouillards de Coblentz -l'armée royaliste attendant les trésors du Garde-Meuble -pour s'habiller et se nourrir, évitait parfaitement -qu'on songeât au défaut de précautions qui -devait retomber sur lui. Quatre députés, Merlin, -Thuriot, Laporte et Lapleigne, furent nommés pour -être présents à l'information.</p> - -<p>La nouvelle de cet attentat remua tous les quartiers -de Paris: le rappel fut battu; le ministre de -l'intérieur, le maire et le commandant général se -réunirent et prirent des mesures pour garder les -barrières; jamais on n'avait fait tant d'honneur à -de simples bandits; il est vrai que jamais on n'avait -vu un vol si considérable. Certaines rues étaient littéralement -semées de pierreries, de saphirs, d'émeraudes, -de topazes, de perles fines. Quelques citoyens -honnêtes rapportèrent leurs précieuses trouvailles; -mais d'autres patriotes fougueux, qui avaient -horreur de tout ce qui provenait de l'ancien tyran, -enfouirent leur épave dans leur paillasse ou au fond -de leur commode, afin que leurs yeux ne fussent pas -souillés par la vue d'un métal impur.</p> - -<p>Un pauvre homme, passant dans le faubourg St-Martin -pour se rendre à son travail, trouva un de -ces diamants et se hâta d'aller le restituer aux employés -du Garde-Meuble. Trois jeunes enfants furent -admis à la barre de l'Assemblée pour y déposer -des bijoux que le hasard avait pareillement mis entre -leurs mains. L'Assemblée ordonna que leurs noms -seraient inscrits au procès-verbal. Des cassettes furent -encore retrouvées au Gros-Caillou, rue Nationale et -rue Florentin. Mais de ces différents traits de probité -le plus éclatant est évidemment celui-ci: un -commissaire monte chez la maîtresse d'un des voleurs; -sur sa cheminée se trouvait un gobelet rempli -d'eau-forte, dans lequel elle avait mis un objet -volé, afin d'en séparer l'alliage. Informée de l'arrivée -du commissaire, n'ayant plus le temps de cacher -le gobelet, elle le lance par la fenêtre. Une -vieille mendiante passe quelques minutes après; ses -yeux collés sur le pavé rencontrent de petites étoiles -qui brillent dans la boue; elle ramasse par curiosité -ces étincelles inexplicables pour elle, et, à quelques -centaines de pas, elle entre chez un orfèvre, qui lui -apprend que ce sont des diamants. Aussitôt elle -se rend au comité de sa section, dépose sa trouvaille, -demande un reçu et va mendier son pain.</p> - -<p>Joseph Douligny et Chambon, pris en flagrant délit -et surabondamment nantis de pièces de conviction, -n'essayèrent pas, comme nous l'avons dit, de -nier leur culpabilité; les premiers interrogatoires -que leur firent subir les juges sous l'inspiration des -immenses conjectures du ministre Roland, durent -singulièrement flatter ces coquins (un d'eux, Douligny, -était marqué de la lettre V, voleur); pendant -quelques jours ils espérèrent pouvoir se dire martyrs -d'une opinion et victimes de leur courage. Il y a -lieu de croire qu'ils eussent immédiatement nommé -leurs complices s'ils n'avaient tenu à prolonger l'erreur -de la justice. Le jugement rendu contre eux -prouve jusqu'à quel point on avait admis les idées de -connivence avec les royalistes; nous citons textuellement -cet arrêt, qui fut rendu le 23 septembre, après -une audience continue de quarante-cinq heures:</p> - -<p>«Vu la déclaration du jury de jugement, portant: -1<sup>o</sup> qu'il a existé un complot formé par les ennemis -de la patrie, tendant à enlever de vive force et à -main armée les bijoux, diamants et autres objets de -prix déposés au Garde-Meuble, pour les faire servir -à l'entretien et au secours des ennemis intérieurs et -extérieurs conjurés contre elle; 2<sup>o</sup> que ce complot -a été exécuté dans les journées et nuits des 15, 16 -et 17 septembre présent mois, et particulièrement -dans la nuit du dimanche 16 au lundi 17, par des -hommes armés qui ont escaladé le balcon du rez-de-chaussée -et premier étage du Garde-Meuble, en ont -forcé les croisées, enfoncé les portes des appartements -et fracturé les armoires, d'où ils ont enlevé -et emporté tous les diamants, pierres fines et bijoux -de prix qui y étaient déposés, tandis qu'une troupe -de trente à quarante hommes, armés de sabres, poignards -et pistolets, faisaient de fausses patrouilles -autour dudit Garde-Meuble, pour protéger et faciliter -lesdits vols et enlèvements, lesquels ne se sont -dispersés, ainsi que ceux introduits dans l'intérieur, -que lorsqu'ils ont aperçu une force publique considérable -et que deux d'entre eux étaient arrêtés; -3<sup>o</sup> que les nommés Joseph Douligny et J.-J. Chambon -sont convaincus d'avoir été auteurs, fauteurs, complices, -adhérents desdits complots et vols à main -armée, et notamment d'avoir, dans la nuit du 16 au -17 de ce mois, sous la protection desdites fausses -patrouilles, escaladé le balcon dudit Garde-Meuble, -d'en avoir brisé et fracturé les croisées, portes et -armoires, à l'aide de limes, marteaux, vilebrequins -et autres outils, de s'être introduits dans les appartements -et d'y avoir pris une grande quantité de bijoux -d'or, de diamants et pierres précieuses dont ils -ont été trouvés nantis au moment de l'arrestation; -4<sup>o</sup> et enfin que, méchamment et à dessein de nuire -à la nation, lesdits J. Douligny et J.-J. Chambon se -sont rendus coupables de tous lesdits délits, le Tribunal, -après avoir entendu le commissaire national, -condamne lesdits Douligny et Chambon à la peine -de mort.»</p> - -<p>Sous le coup de cette sentence, leur caractère se -produisit à nu: troublés, pales, ils déclarèrent qu'ils -feraient des révélations complètes, si on voulait leur -accorder la vie sauve pour récompense. Le Tribunal -ne sut comment répondre à cette proposition; le -président leur dit que la Convention seule pouvait -statuer sur leur demande.</p> - -<p>Pendant ce temps, la police, aux aguets, était -parvenue à retrouver, très-incomplètes encore, -quelques traces des coupables qu'elle cherchait. Un -citoyen du nom de Duplain avait déposé au comité -de sa section que, le 16 septembre au soir, -dans un café de la rue de Rohan, il avait entendu -deux hommes se quereller au sujet d'un vol de diamants: -l'un reprochait à l'autre sa pusillanimité -qui les avait privés d'une capture importante; il se -consolait néanmoins, espérant, la nuit suivante, -réitérer leur prouesse de manière à n'avoir plus rien -à désirer. A cette déclaration, le citoyen Duplain -ajouta le signalement de l'un des deux hommes, -celui qu'il avait pu le mieux voir. On mit des agents -en embuscade dans la rue de Rohan, et, le quatrième -jour, on y arrêta un personnage dont l'extérieur -et la physionomie se rapportaient au signalement -donné. Amené au comité de surveillance, cet homme -déclara se nommer Badarel et être natif de Turin; -il nia les propos qu'on lui imputait, se récriant sur -des doutes aussi injurieux; mais ayant été fouillé, il -fut trouvé détenteur de plusieurs pierres. Alors il -avoua que le 15 septembre, deux individus, qu'il ne -connaissait pas, l'avaient engagé à se rendre la nuit -avec eux sur la place Louis XV, lui disant qu'il y -allait de sa fortune; ils exigèrent simplement qu'il -fît le guet pendant un quart d'heure. Ces messieurs -étaient si honnêtes qu'il avait cru servir des amoureux -et non des voleurs. Ils étaient bientôt revenus -auprès de lui, et l'avaient accompagné jusque dans sa -chambre, rue de la Mortellerie, près l'hôtel de Sens. -Là, que s'était-il passé tandis qu'il avait été chercher -des rafraîchissements, il l'ignorait; mais le lendemain -quand il fut seul chez lui, il aperçut des diamants -sur la cheminée, et il fut porté à croire qu'il -avait été pendant quelques heures le compagnon de -deux nababs déguisés.</p> - -<p>Cette histoire, richement brodée comme on voit, -n'abusa pas un instant les juges instructeurs. Ils -mirent Badarel en présence de Douligny et de -Chambon; ceux-ci, désireux d'appuyer leur demande -en grâce sur des faits, ne firent aucune difficulté de -reconnaître Badarel.</p> - -<p>—Mon pauvre vieux, dit Douligny, devant le -président du Tribunal criminel il n'y a plus à vouloir -rester blanc comme un agneau; nous sommes -pris, nous n'avons d'espoir qu'en la clémence des -magistrats, et cette clémence est subordonnée à -nos aveux, à notre sincérité. Tu es dans un très-mauvais -cas; veux-tu obtenir ta grâce d'avance? -tu n'as qu'à te rendre avec le citoyen président sous -cet arbre des Champs-Elysées au pied duquel tu as -enfoui cette grande cassette. Dès que tu l'auras restituée, -tu seras sûr de ne plus avoir affaire à des -juges, mais à de vrais amis.</p> - -<p>Badarel essaya bien d'envoyer Douligny à tous -les diables et de prouver qu'il ne le connaissait pas, -mais sa résistance ne put être de longue durée. Douligny -l'exhorta si bien, lui fit de telles promesses, -qu'enfin ce malheureux consentit à se rendre aux -Champs-Elysées avec le président.</p> - -<p>Ce transport de justice eut des résultats considérables; -les fouilles opérées d'après les indications de -Badarel firent découvrir 1,200,000 francs de diamants. -La procédure recommença avec plus d'acharnement; -les dépositions de Douligny et de -Chambon furent jugées si utiles pour éclairer les recherches -et confondre les accusés, que le président -du Tribunal criminel se rendit en personne à la barre -de la Convention et y parla en ces termes:—Je -crois de mon devoir de prévenir la Convention que, -depuis vendredi, 21, la première section du Tribunal -s'est occupée sans désemparer de l'interrogatoire -de deux voleurs du Garde-Meuble. Pendant quarante-huit -heures ils n'ont voulu donner aucun renseignement; -mais hier, lorsque la peine de mort a -été prononcée contre eux, ils m'ont fait dire qu'ils -avaient à faire des déclarations importantes; ils -m'ont demandé ma parole d'honneur que, pour prix -de ces aveux, leur grâce leur serait accordée. Je -n'ai pas cru devoir prendre sur moi une pareille -promesse; mais je leur ai dit que s'ils me disaient -la vérité, je porterais leur demande auprès de la -Convention nationale; alors le nommé Douligny -m'a révélé toute la trame du complot; il a été -confronté avec un de ses co-accusés non jugé; -il l'a forcé de déclarer l'endroit où étaient cachés -plusieurs des effets volés. Je me suis transporté -aux Champs-Elysées, dans l'allée des Veuves; là -le co-accusé m'a découvert les endroits où il y avait -des objets très précieux. N'est-il pas important de -garder ces deux condamnés pour les confronter encore -avec les autres complices? Mais le peuple demande -leurs têtes. Que la Convention rende un décret, -qu'elle le rende tout de suite; le peuple la -respecte, il se tiendra toujours dans la plus complète -soumission aux ordres de l'assemblée.»</p> - -<p>Ordonner la mort de Douligny et de Chambon, -c'eût été tuer deux poules aux œufs d'or; chacune -de leurs déclarations ou plutôt de leurs dénonciations -produisait quelques nouvelles découvertes. La -Convention décida qu'il fallait garder ces deux voleurs -pour traquer les autres.</p> - -<p>L'un des premiers complices dont ils révélèrent le -nom fut le malheureux juif Louis Lyre; il n'avait -pas aidé à commettre le vol, mais il avait acheté à -vil prix une grande quantité de bijoux. Ce malheureux -parlait un français mêlé d'italien qui fit beaucoup -rire les juges. Ayant intégralement payé ses -petites acquisitions, disait-il, il ne comprenait pas -qu'on lui réclamât encore quelque chose. Après -s'être égayé de son galimatias, le Tribunal le condamna -à la peine de mort. On le conduisit au supplice -le 13 octobre, à dix heures. Ne concevant -pas qu'une spéculation heureuse fût considérée -comme un crime, il marcha à la mort avec le -courage que donne la paix de la conscience. -Monté dans la voiture, seul avec l'exécuteur, il -criait d'une voix très haute et très libre:—Fife la -nazion! Il voulut parler au peuple; la cavalerie essaya -de s'y opposer, mais alors la canaille qui accompagnait -les victimes à l'échafaud était souveraine; -elle accorda la parole au juif.</p> - -<p>—Messious, dit-il, ze mours innozent, ze ne zouis -point volour, ze pardonne à la loi et à mes zouzes.</p> - -<p>Mais vu qu'il se faisait tard, le bourreau le pria -de se hâter.</p> - -<p>En mesurant leurs dénonciations, et en ne les faisant -que peu à peu, Douligny et Chambon espérèrent -échapper à la mort, protégés qu'ils étaient -maintenant par la Convention. Conformément à ces -calculs, ils jetèrent quelques jours après une nouvelle -proie à la justice. Ce fut cette fois leur ami -Claude-Melchior Cottet, dit le <i>Petit-Chasseur</i>. Arrêté -et conduit à la Conciergerie, ce dernier fut -convaincu d'avoir été le sergent recruteur des fausses -patrouilles. Dans la nuit du 15 au 16 septembre, -il s'était rendu en costume de garde national chez -le nommé Retour, chez Gallois, dit <i>Matelot</i>, et chez -Meyran; il leur avait remis des pistolets destinés à -protéger l'entreprise. On lui prouva, en outre, qu'il -avait vendu pour 30,000 livres de perles fines. Un -témoin, un nommé Joseph Picard, lequel ne tarda -pas à changer son rôle de témoin contre celui d'accusé, -vint déposer qu'étant encore au lit, un matin, -le personnage connu sous le nom de <i>Petit-Chasseur</i> -s'était rendu chez lui, afin d'acheter une paire de -bottes. Le marché conclu avec la femme Picard, -l'acheteur l'avait engagée à aller chercher du vin -et à lui rapporter en même temps pour six sous -d'eau-forte. Cette commission faite, Picard avait -vu le <i>Petit-Chasseur</i> glisser quelque chose dans -cette eau-forte; mais les commissaires venant au -même instant pour l'arrêter, il jeta le tout dans la -rue. Alors il fut facile de reconnaître que c'étaient -des diamants.</p> - -<p>Ecrasé par les preuves et par les dépositions, Melchior -Cottet fut condamné à la peine de mort. -Voyant par quels moyens Douligny et Chambon -avaient obtenu un sursis illimité, il imagina d'avoir -recours aux mêmes ruses, et, en effet, il livra le -nom de quelques complices. Mais on reconnut bientôt -qu'il n'avait qu'un but: retarder le jour de son -exécution. On refusa de prêter davantage l'oreille -à ses déclarations interminables. Arrivé au lieu du -supplice, il gagna encore deux heures par une dernière -supercherie. Il demanda à se rendre au Garde-Meuble -avec un magistrat, disant qu'il y allait de -la fortune de la nation. Monté dans les salles, il y -resta plus d'une heure et demie à parler de complots -imaginaires dont il connaissait, disait-il, tous -les secrets. Mais à la fin la foule impatientée refusa -d'attendre plus longtemps le spectacle qui avait été -promis à sa curiosité sanguinaire. En descendant -du Garde-Meuble, le <i>Petit-Chasseur</i> eut beau crier: -«—Citoyens, je ne suis pas coupable; intercédez -pour moi, intercédez pour moi!»—nul ne fut accessible -à la pitié, et la loi reçut son application.</p> - -<p>Grâce aux renseignements fournis par Douligny -et Chambon, on arrêta successivement leurs principaux -complices, qui furent condamnés à la peine -capitale; des femmes et même un enfant, Alexandre, -dit le <i>Petit-Cardinal</i>, se virent impliqués dans -cette affaire, qui prit peu à peu une telle dimension, -que le député Thuriot, l'un des membres de la commission -de surveillance, proposa à la Convention -d'autoriser le déplacement du chef du jury afin que -ce dernier allât dans les endroits de la France qu'il -croirait nécessaires, décernât des mandats d'amener -et fît des visites domiciliaires. Cette proposition fut -rejetée, parce qu'elle n'assurait pas au procès une -marche assez rapide.</p> - -<p>S'il faut en croire les révélations de Sergent, consignées -dans une lettre datée de Nice-en-Piémont, -du 5 juin 1834, et adressée à la <i>Revue rétrospective</i>, -ce serait à lui qu'on devrait la découverte des principaux -diamants de la couronne. Il raconte que -pendant les débats du Tribunal criminel, alors qu'il -était administrateur de la police, une mulâtresse, -habituée de la tribune publique des Jacobins, vint -le trouver dans son cabinet.—Que direz-vous, si -je vous fais trouver les diamants? Je le puis, en -amenant un homme qui a une révélation à vous -faire. Je voulais le conduire au comité des recherches -de l'assemblée législative, mais il ne veut faire -qu'à vous sa déposition; car il vous a, dit-il, une -grande obligation, et c'est par reconnaissance qu'il -veut que ce soit à vous que la patrie doive d'être -rentrée dans la possession de ces richesses.—Amenez-le -très-promptement.</p> - -<p>Une heure après, on introduisit dans un des salons -du maire, où Sergent se trouvait seul, un quidam -vêtu proprement en garde national; il était -conduit par la mulâtresse.—Voilà celui dont je -vous ai parlé, dit-elle, et elle s'éloigna.—Monsieur -l'administrateur, dit cet homme d'une voix basse, -je puis vous faire reprendre tous les diamants de la -couronne; mais il me faut votre parole que vous -ne me perdrez pas.—Quoi! lorsque vous allez rendre -un service aussi important, que devez-vous craindre? -ne méritez-vous pas au contraire une récompense?—Je -ne puis en avoir d'autre que -celle de ma vie. Dans cette affaire, mon nom -ne peut être prononcé sans risquer de la perdre.—Parlez, -dit Sergent surpris, je vous promets -toute ma discrétion.—Vous ne me reconnaissez -pas, monsieur?—Non, je ne vous ai pas vu, -je crois, avant cet entretien.—Ah! monsieur l'administrateur, -donnez-moi votre parole de magistrat -que vous ne me livrerez point!—Quel mystère! -Révélez, si vous savez quelque chose de ce vol; seriez-vous -complice? Je vous sauverai…—Non, -monsieur, reprit cet homme, je suis ***, le prisonnier -que vous avez visité à la Conciergerie vers la -fin du mois d'août, et que vous avez eu la -bonté de faire raser sur sa demande; vous -savez que j'étais condamné à mort pour fabrication -de faux assignats, et que j'attendais alors, quoique -sans espoir, l'issue de mon pourvoi en cassation. -Les juges populaires de septembre m'ont mis en liberté, -mais le Tribunal peut me faire reprendre.—Eh -bien! soyez tranquille, dit Sergent; voyons, que -savez-vous des diamants?</p> - -<p>Le quidam entra dans les détails les plus étendus. -Une nuit qu'il feignait de dormir, il avait entendu -auprès de lui des gens s'entretenir en argot du vol -fameux. Il ignorait leurs noms, mais il avait appris -que les diamants étaient cachés dans deux mortaises -d'une grosse poutre de la charpente du grenier -d'une maison de la rue de …—Envoyez-y promptement, -ajouta-t-il; ils ne doivent pas être encore -enlevés; mais, je vous supplie, ne parlez pas de -moi dans vos bureaux.</p> - -<p>Le récit contenu dans la lettre de Sergent est plein -de trouble et de confusion, surtout à l'endroit des dates; -nous avons dû souvent l'élucider. A cette époque -de 1834, Sergent, très-avancé en âge, ne commandait -plus à sa mémoire; et d'ailleurs il n'était -préoccupé, comme Barère, que du soin de sa réhabilitation. -Cependant sa version coïncide tout-à-fait -avec le rapport de Vouland, consigné dans le -<i>Moniteur</i> du 11 décembre: «—Votre comité de -sûreté générale, dit Vouland, ne cesse de faire des -recherches sur les auteurs et complices du vol du -Garde-Meuble; il a découvert hier le plus précieux -des effets volés: c'est le diamant connu sous le -nom de <i>Pitt</i> ou <i>Régent</i>, qui, dans le dernier inventaire -de 1791, fut apprécié douze millions. Pour le -cacher, on avait pratiqué, dans une pièce de charpente -d'un grenier, un trou d'un pouce et demi de -diamètre. Le voleur et le réceleur sont arrêtés; le -diamant, porté au Comité de sûreté générale, doit -servir de pièce de conviction contre les voleurs. Je -vous propose, au nom du comité, de décréter que ce -diamant sera transporté à la trésorerie nationale, et -que les commissaires de cet établissement seront tenus -de le venir recevoir séance tenante.» Ces propositions -furent décrétées. Quant à l'homme dont -parle Sergent, il fut seulement présenté à Pétion, -qui le fit partir pour l'armée, où, sur la recommandation -du ministre de la guerre, il entra avec un -grade dans un régiment de la ligne. Que devint-il? -Nous l'ignorons. Seulement, plus tard, dans un -compte-rendu du Tribunal en date du 26 mars 1795, -ayant trait à un procès de faux assignats, on trouve -parmi les accusés un nommé Durand, désigné comme -étant celui aux indications duquel on doit la -découverte du <i>Régent</i>. Est-ce l'homme de Sergent? -On peut le supposer.</p> - -<p>Le sort de ce <i>Régent</i> fut assez singulier: au mois -d'avril 1796, on l'envoya en Prusse pour servir de -cautionnement à un prêt de cinq millions. Retiré -ensuite des mains des banquiers, il orna la garde -de l'épée consulaire de Bonaparte.</p> - -<p>Mais retournons à la procédure du Tribunal criminel. -Le ministre de l'intérieur s'occupa, lui aussi, -avec une grande énergie de ce prétendu complot; -il dut bientôt s'apercevoir que l'esprit politique y -était complétement étranger, car il devenait de plus -en plus évident que les acteurs de ce drame -nocturne étaient presque tous des malfaiteurs d'antécédents -connus, et qu'ils avaient immédiatement -cherché à réaliser à leur profit leur part du vol. -Le ministre recevait lui-même les citoyens qui -avaient des communications à lui faire à ce sujet. -Un joaillier du nom de Gervais vint lui apprendre -qu'un homme d'allure suspecte lui avait offert de -lui vendre une bonne partie de diamants. On comprend -avec quel empressement M. Roland pria -Gervais de ne pas effaroucher ce mystérieux -client; une somme de 15,000 livres, prise sur -les fonds secrets, fut remise au joaillier, afin qu'il -alléchât par quelques avances le vendeur. Les -prévisions se réalisèrent. Moyennant quelques centaines -de louis, le voleur apporta pour plus de -deux cent mille livres de joyaux. Le marchand -se montra de plus en plus satisfait, jusqu'à l'heure -où il n'eut plus rien à attendre de ce superbe -filou; alors la comédie fut terminée et notre -homme mis entre les mains de la justice. Grâce à -l'habileté avec laquelle M. Roland avait dirigé cette -opération par l'intermédiaire de Gervais, cette seule -capture valut au trésor un remboursement qu'on -évalua à 500,000 livres. -Le jour que l'on vint dissoudre le Tribunal, c'est-à-dire -le 29 novembre 1792, il s'occupait encore de -juger un voleur du Garde-Meuble. On ne permit pas -d'achever l'instruction. Le président fit venir les -deux principaux coupables, Chambon et Douligny; -et il leur annonça que le Tribunal cessant ses fonctions, -il était à craindre pour eux que le sursis qu'ils -avaient obtenu ne fût plus d'aucune force. Il leur -conseilla de se pouvoir en cassation ou de s'adresser -à la Convention nationale. Singulière preuve de la -vérité de cet axiome: <i>Qui a terme ne doit rien!</i> Joseph -Douligny et Jean-Jacques Chambon, traduits devant -de nouveaux juges, en furent quittes pour quelques -années de fers. Encore a-t-on prétendu que dans -un des mouvements de la révolution, ces misérables -trouvèrent le moyen de s'échapper des prisons.</p> - -<p>Quelques jours avant la dissolution du Tribunal -du 17 août, Thomas Payne, comparant Louis XVI -à Chambon et à Douligny, s'était exprimé de la -sorte au sein de la Convention:—«Il s'est formé -entre les brigands couronnés de l'Europe une conspiration -qui menace non-seulement la liberté française, -mais encore celle de toutes les nations: tout -porte à croire que Louis XVI fait partie de cette -conspiration; vous avez cet homme en votre pouvoir, -et c'est jusqu'à présent le <i>seul de sa bande</i> dont -on se soit assuré. <i>Je considère Louis XVI sous le -même point de vue que les deux premiers voleurs arrêtés -dans l'affaire du Garde-Meuble</i>: leur procès -vous a fait découvrir la troupe à laquelle ils appartenaient.»—Quelle -impudence et quelle folie!</p> - -<p>Pendant longtemps on s'obstina encore à voir -dans le vol des diamants un complot politique, à en -juger par la teneur d'une sentence du Tribunal révolutionnaire, -prononcée le 12 prairial, an <small>II</small>, qui -condamne à mort le sieur Duvivier, âgé de soixante -ans, ancien commis au bureau de l'extraordinaire, -«pour avoir aidé ou facilité le vol fait, en 1792, au -Garde-Meuble, afin de fournir des secours aux ennemis -coalisés de la France<a id="FNanchor_10" href="#Footnote_10" class="fnanchor">[10]</a>.» Ce ne fut guère -qu'en l'an <small>V</small> qu'on revint un peu de cette prévention. -Par décision du conseil des Anciens, prise dans -la séance du 29 pluviôse, six mille livres d'indemnité -furent accordées à la citoyenne Corbin, première -dénonciatrice des voleurs du Garde-Meuble. -Il y a tout lieu de supposer que cette femme Corbin -est la mulâtresse dont il est question dans le -récit de Sergent. «Les recherches de la commission, -ajoute le <i>Moniteur</i>, ont mis à même de juger -que, quoi qu'en ait dit autrefois le ministre Roland, -le vol du Garde-Meuble n'était lié à aucune -combinaison politique, et qu'il fut le résultat des -méditations criminelles des scélérats à qui le 2 septembre -rendit la liberté.» C'est ce que nous avons -posé en commençant.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_10" href="#FNanchor_10"><span class="label">[10]</span></a> Cette procédure s'éternisa pendant tout le cours de -la Révolution. La veille du jour où l'on arrêta Babœuf, on -avait condamné aux fers quatre voleurs du Garde-Meuble.</p> -</div> -<p>Quoi qu'il en soit, à cette date, l'affaire de ce vol -homérique était loin d'être terminée. Même aujourd'hui -elle ne l'est pas encore. La soustraction des -diamants a été évaluée à <span class="small">TRENTE-SIX MILLIONS</span>. En -1814, il en fut restitué pour 5 millions; l'histoire de -cette restitution est même des plus intéressantes. Il y -avait autrefois au Garde-Meuble un employé subalterne -du nom de Charlot, qui était chargé de -nettoyer les bijoux. Après le vol de la nuit du 16 -septembre, un de ses amis, un sans-culotte, vint -lui remettre une boîte en le priant de la garder jusqu'à -ce qu'il vînt la reprendre lui-même. Peu de -temps après, Charlot fut renvoyé, ainsi que toutes -les personnes qui faisaient partie de l'administration -du Garde-Meuble sous l'ancienne cour. Il emporta -le dépôt du sans-culotte, qui ne reparut plus. Lassé -de l'attendre et finissant par concevoir des soupçons, -il finit un jour par forcer la serrure du petit coffre. -Un flot de lumière lui sauta aux yeux, et il reconnut -plusieurs diamants de la couronne. L'embarras -de ce pauvre diable fut aussi grand qu'on -peut le concevoir; les rapporter, n'était-ce pas s'exposer -à être pris lui-même pour le voleur, ou tout -au moins n'était-ce pas risquer plusieurs mois, plusieurs -années de prison préventive? Dans cette conjoncture, -il ne décida rien, ou plutôt il décida qu'il -attendrait les événements; il cacha les diamants et -les garda.</p> - -<p>Charlot se retira à Abbeville, sa ville natale; ses -moyens d'existence étaient si bornés, que Mme Cordonnier, -sa sœur, marchande orfèvre près le marché -au blé, lui donna asile; mais le déréglement de -Charlot et son penchant à l'ivrognerie obligèrent -sa sœur à le renvoyer. Il alla alors occuper une très -petite chambre dans un grenier, où il vécut, pour -ainsi dire, des secours que lui accordaient plusieurs -personnes de sa connaissance. Parmi celles qui l'obligeaient -le plus fréquemment était un M. Delattre-Dumontville, -qui, quoique fort peu aisé lui-même, -lui prêtait souvent de petites sommes. Charlot se -trouvait donc dans le plus complet dénûment, bien -qu'il fût riche comme pas un négociant d'Abbeville; -et il souffrait les horreurs de la faim et du froid à -côté d'une cassette renfermant cinq millions de diamants. -Il est vrai que ces diamants, Charlot ne pouvait -en trafiquer sans s'exposer à être reconnu comme -un des spoliateurs du Garde-Meuble; d'un autre -côté, les communications avec l'Angleterre -étaient interdites.</p> - -<p>La profonde misère de ce millionnaire s'accrut au -point qu'il en tomba mortellement malade. Sentant -sa fin très-prochaine, il dit un jour à Dumontville, -qui n'avait pas cessé de lui témoigner beaucoup -d'intérêt:—Ouvre le tiroir de cette table; il y a -dedans une petite boîte qui me fut confiée il y a bien -longtemps; prends-la, et si je meurs fais-en l'usage -que tu voudras. Dumontville s'en alla avec la -boîte qui était fermée par un papier cacheté; le -lendemain, lorsqu'il voulut monter au grenier de -Charlot pour savoir de ses nouvelles, on lui apprit -qu'il venait d'expirer. Rien n'empêchait plus Dumontville -de briser le papier cacheté: il fut ébloui, -aveuglé. Mais, aussi embarrassé que Charlot, il n'osa -pendant longtemps parler à personne de son trésor; -son seul plaisir était, dans un beau jour, après avoir -verrouillé sa porte, de prendre les diamants dans sa -main et de les mouvoir au soleil pour jouir de leur -éclat. Il finit cependant, après bien des hésitations -et des réticences, par s'ouvrir à un de ses parents, -M. Delattre, ancien membre de l'Assemblée législative -et qui avait été chargé autrefois de faire le recensement -des objets volés au Garde-Meuble; il apprit -de lui que les susdits diamants étaient la propriété -de l'Etat. Effrayé de sa découverte, Dumontville -jugea opportun de garder le silence, -comme avait fait autrefois Charlot.</p> - -<p>Ce ne fut que lors de la Restauration qu'il se hasarda -à solliciter une audience de M. le comte de -Blacas, ministre de Louis XVIII, et à lui remettre -la précieuse cassette. M. le comte de Blacas exalta -vivement sa loyauté, sa fidélité et le patriotisme pur -qui l'avait guidé à conserver intact ce trésor national -pour ne le déposer qu'entre les mains de ses légitimes -possesseurs. Quelques mois après cette entrevue, -Dumontville (il n'était alors qu'un modeste -employé des droits-réunis) reçut le titre de chevalier -de la Légion-d'Honneur et le brevet d'une pension -de six mille francs.</p> - -<p>Cette aventure, qui est racontée longuement par -l'abbé de Montgaillard, représente, jusqu'à présent -du moins, le dernier chapitre de cette procédure -romanesque des Diamants de la Couronne. Je dis -<i>jusqu'à présent</i>, car de nos jours plusieurs gens se -bercent encore (le croirait-on?) de l'espoir de retrouver -quelques-uns de ces cailloux miraculeux; bien -des plongeons ont été faits dans la Seine sous le pont -Louis XVI, à l'endroit où l'on assure que les voleurs -ont jeté une partie de leur éblouissant butin; bien -des poutres ont été dérangées dans les greniers des -faubourgs. Mais ne peut-on pas comparer ces obstinés -chercheurs d'or à ces pauvres croyants sans -cesse préoccupés des millions de Nicolas Flamel, enterrés -on ne sait où, ou bien encore à ces maniaques -qui décousent les vieux fauteuils pour découvrir les -trésors des émigrés?</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="ch6p2">II.<br /> -JUGEMENTS RENDUS PAR LA SECONDE -SECTION.—NICOLAS ROUSSEL.</h3> - - -<p>Il faut maintenant revenir sur nos pas, c'est-à-dire -nous reporter au lendemain du vol du Garde-Meuble, -au 18 septembre. Ce jour-là, la seconde -section du Tribunal criminel commença à instruire -le procès de Nicolas Roussel, ancien contrôleur ambulant -des barrières. Mais, avant l'ouverture de -l'audience, le commissaire national donna lecture -au peuple de la loi relative à la sûreté des prisonniers; -cette lecture fut suivie d'un discours du président -Laveaux, dans lequel il rappela les devoirs -de l'humanité et invoqua éloquemment le respect -dû à l'infortune. Le public, saisi d'un bon et beau -mouvement, cria tout d'une voix:—Nous jurons -de respecter les accusés!</p> - -<p>Après les désordres qui avaient signalé les procès -de Montmorin et de Backmann, ce n'était pas -une précaution inutile.</p> - -<p>Nicolas Roussel, un malheureux demeurant rue -Mouffetard, comparut ensuite devant les jurés; il -avoua qu'il avait fait partie pendant quelques jours -des brigades contre-révolutionnaires de Collenot-d'Angremont -et qu'il recevait cinquante sous par -jour pour aller prêcher le royalisme dans les cafés -et dans les groupes. Cela méritait bien la mort. Le -19 septembre, cet <i>apôtre du machiavélisme et de la -tyrannie</i>, comme l'appelle un journal, fut conduit à -la guillotine à deux heures de l'après-midi.</p> - -<p>Dans la même journée, l'Assemblée décréta que la -Commune serait tenue de choisir pour les exécutions -une autre place que celle qui allait devenir la -place du palais de la Convention.</p> - -<p>Pour ne laisser échapper aucun des documents -qui se rattachent à l'histoire du Tribunal du 17 août, -citons un fait qui concerne directement un des ex-membres -de ce tribunal. Voici ce qu'on lit dans le -<i>Moniteur</i> du 20 septembre: «Le ministre de l'intérieur -adresse un reproche à l'Assemblée touchant le -peu de force et le peu d'exactitude que l'on met à la -préservation des biens nationaux; il se plaint qu'on -répète avec scandale que le <i>voleur d'Aubigni</i> aspire -à être employé dans une commission; il assure qu'à -l'avenir il ne signera aucune commission sans en -connaître à fond le sujet.»</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch7">CHAPITRE VII.<br /> -CAZOTTE.—SON DERNIER MARTYRE.</h2> - - -<p>Encore Cazotte! Encore ce vieillard de soixante-quatorze -ans, traqué pour un paquet de lettres confidentielles!—Eh -quoi! la Commune cherche à détourner -d'elle tout soupçon de participation aux crimes -de Septembre, et voilà qu'elle se montre plus -féroce cent fois que les égorgeurs eux-mêmes: elle -fait arrêter de nouveau et emprisonner un septuagénaire -devant lequel leurs haches rougies s'étaient -abaissées. Le peuple avait acquitté Cazotte; la Commune -le reprit, et le Tribunal du 17 août le reçut -des mains de la Commune, donnant ainsi l'exemple -de la violation d'un principe respecté de tous les jurisconsultes.—Croyaient-ils -donc, ces juges sans -pitié, que les deux heures d'angoisse suprême subies -par Jacques Cazotte devant l'abject tribunal de -Maillard n'étaient pas suffisantes pour expier ses -fautes réelles ou prétendues? Il y a dans cet acharnement -après un homme en cheveux blancs quelque -chose de honteusement cruel qui s'explique à -peine; ces raffinements inutiles ne peuvent appartenir -qu'à une nation débordée ayant totalement -perdu le sens humain.</p> - -<p>—Respect à la vieillesse et à l'innocence! s'étaient -écriés, en présence de Cazotte et de sa fille, les tueurs -de l'Abbaye. On pouvait croire que c'était aussi la -devise de la Commune; lorsqu'un ordre signé Pétion, -Panis et Sergent, expédié le 13 septembre, -vint arrêter pour la seconde fois Jacques Cazotte, -«mis hors de l'Abbaye, sans avoir subi son jugement.»</p> - -<p>Cazotte n'en montra point de surprise. Malgré sa -récente délivrance (délivrance presque triomphale, -on s'en souvient), il avait gardé un pressentiment de -sa fin prochaine; témoin le trait suivant:</p> - -<p>Après sa sortie de l'Abbaye, ses amis vinrent le -féliciter en foule; M. de Saint-Charles fut du -nombre.</p> - -<p>—Eh bien! vous voilà sauvé, dit-il en l'abordant.</p> - -<p>—Je ne crois pas, répondit Cazotte.</p> - -<p>—Comment cela?</p> - -<p>—Je serai guillotiné sous très-peu de jours.</p> - -<p>—Vous plaisantez, dit M. de Saint-Charles, surpris -de l'air profondément affecté du vieillard.</p> - -<p>—Non, mon ami; sous peu de jours, je mourrai -sur l'échafaud.</p> - -<p>Et comme on le pressait de questions, il ajouta:</p> - -<p>—Un moment avant votre arrivée, il m'a semblé -voir un gendarme qui est venu me chercher de la -part de Pétion; j'ai été obligé de le suivre. J'ai paru -devant le maire, qui m'a fait conduire à la Conciergerie -et de là au Tribunal. Mon heure est venue, -mon ami, et j'en suis si convaincu, que j'ai mis ordre -à mes affaires: voici des papiers importants -pour ma femme; je vous charge de les lui faire tenir -et de la consoler.</p> - -<p>Naturellement M. de Saint-Charles traita ces pressentiments -de rêveries et ne voulut rien entendre. Il -quitta Cazotte, persuadé que sa raison avait souffert -par suite de l'impression des massacres. Mais -lorsqu'il revint, quelques jours après, ce fut pour -apprendre son arrestation.</p> - -<p>Cette fois encore, mais non sans peine, Elisabeth -obtint de suivre son père jusqu'au Tribunal, qui -commença son audience le matin du 24 pour ne la -terminer que le lendemain au soir. Une multitude -immense, composée en partie de femmes, remplissait -l'espace réservé au public; on remarquait aussi -quelques-uns des hommes du 2 septembre qui avaient -appuyé auprès de Maillard et de ses acolytes la -mise en liberté de Jacques Cazotte. Celui-ci avait -pour défenseur le célèbre Julienne, que nous avons -vu et que nous verrons figurer plusieurs fois dans -nos récits. Julienne s'est fait beaucoup connaître -sous la Révolution; d'importantes causes lui ont été -confiées. «Ce n'est, dit l'auteur anonyme d'un petit -dictionnaire biographique publié en 1807, ni le -talent de Démosthènes, ni celui de Cicéron, ni même -celui de Linguet, de Chauveau, de Belard: c'est -le sien. Son style est quelquefois obscur, amphigourique, -gigantesque, un peu <i>ivre</i>, si nous pouvons -hasarder l'expression; son imagination le grise. -N'importe; malgré ses défauts, qu'il fasse imprimer -ce qu'il a dit pour arracher à la mort Kolli, Beauvoir -et beaucoup d'autres, il obtiendra un rang distingué -parmi les gens de lettres.»</p> - -<p>—Du courage! dit Julienne à Cazotte au moment -de l'ouverture de l'audience.</p> - -<p>Cazotte hocha la tête et répondit, mais de façon -qu'Elisabeth ne pût l'entendre:</p> - -<p>—Je m'attends à la mort, et je me suis confessé -il y a trois jours. Je ne regrette pas la vie, je ne regrette -que ma fille.</p> - -<p>On l'interrogea sur son nom, sur son âge et sur -ses qualités. Après quoi, son défenseur déposa sur le -bureau une protestation contre la compétence du -Tribunal. Cette protestation était fondée sur ce que -Jacques Cazotte ayant été acquitté et mis en liberté -le 2 septembre par le peuple souverain, on ne pouvait -sans porter atteinte à la souveraineté de ce -même peuple procéder contre Jacques Cazotte à un -jugement sur des faits pour lesquels il avait été arrêté -et ensuite élargi. C'était de toute évidence. -Il fallait respecter les arrêts des juges populaires ou -poursuivre ces mêmes juges, si on ne voulait pas -reconnaître leur autorité. «Peuple, tu fais ton devoir!» -Ces paroles fameuses de Billaud-Varennes -et la présence de tant de membres de la Commune -dans les prisons au moment des massacres ne consacraient-elles -pas les Tribunaux souverains? Cependant -la Commune était la première aujourd'hui -à infirmer les actes de ses représentants; et quels -actes encore: les actes de clémence! Elle ne blâmait -pas les bourreaux pour avoir tué, elle les blâmait -pour avoir fait grâce.</p> - -<p>Le Tribunal crut devoir ne pas s'arrêter à cette -protestation et ordonna qu'il serait passé à la lecture -de l'acte d'accusation, daté du 1<sup>er</sup> septembre, -dressé par Fouquier-Tinville et signé par Perdrix, -commissaire national. Après l'acte d'accusation, il -fut donné connaissance à haute voix de la correspondance -intime de Cazotte. Chaque lettre était -suivie d'un interrogatoire par le président Laveaux.</p> - -<p>Cazotte répondait avec simplicité et avec précision.</p> - -<p>La faiblesse de son organe ayant excité les réclamations -des jurés et de l'accusateur public, le Tribunal -ordonna que l'inspecteur de la salle ferait -disposer un siége, afin que Cazotte pût être mieux -entendu. Au bout d'un quart d'heure environ, il fut -placé tout auprès des jurés, ayant à sa droite sa -fille, et à sa gauche son défenseur.</p> - -<p>On le questionna beaucoup sur la secte des Illuminés, -à laquelle il avait appartenu; ce fut pourquoi il -demanda <i>si c'était comme visionnaire qu'on lui faisait -son procès</i>. Quelques auteurs ont insinué que Laveaux, -qui l'interrogeait, était lui-même un Illuminé -de la secte des Martinistes, et que des signes -d'intelligence avaient été échangés entre eux dès -les premiers mots de l'interrogatoire. Cela ne paraît -guère fondé; car Laveaux posa à Cazotte des -questions tellement indiscrètes, qu'on ne comprend -pas qu'elles puissent venir d'un frère d'ordre,—à -moins toutefois qu'elles ne tendissent à dérouter -les profanes. Mais encore une fois, cela me semble -étrange. C'est ainsi qu'il lui demanda les noms -de ceux qui l'avaient initié dans la secte des Martinistes.</p> - -<p>—Ceux qui m'ont initié, répondit Cazotte, ne -sont plus en France; ce sont des gens qui séjournent -peu, étant continuellement en voyage pour faire -les réceptions. Je sais seulement qu'un de ceux qui -m'ont reçu était il y a cinq ans en Angleterre.</p> - -<p>Lorsqu'on arriva à la question religieuse, Cazotte -établit qu'il allait régulièrement à la messe du curé -constitutionnel de Pierry.</p> - -<p>—Il est singulier, dit le président, que vous alliez -à la messe d'un prêtre auquel vous ne croyez pas.</p> - -<p>—Je le fais pour l'exemple, répondit Cazotte, et -en ma qualité de maire de Pierry. Il est vrai que je -ne reconnais pas le curé constitutionnel; mais Judas -était à la suite de Jésus-Christ et faisait bien des -miracles comme les autres apôtres.</p> - -<p>Un autre mot qui causa diverses sensations chez -les auditeurs, ce fut celui-ci:</p> - -<p>—Qu'entendez-vous, demanda le président, par -ces mots: <i>fanatisme</i> et <i>brigandages</i>, souvent répétés -dans vos lettres?</p> - -<p>—J'entends par fanatisme l'exaltation qui règne -dans tous les partis. Il y a fanatisme dans la liberté -quand on passe par-dessus toute considération humaine.</p> - -<p>Ces paroles valent un code.</p> - -<p>On lui demanda encore des choses singulières; -par exemple, <i>ce qu'il pensait de Louis XVI pendant -les travaux de la constitution?</i></p> - -<p>—Je le regarde, répondit-il, comme ayant été -forcé dans tout ce qu'il a fait; mais je ne peux dire -s'il a fait bien ou mal, attendu que je ne suis pas juge -du roi.</p> - -<p>—Il est bien évident, dit le président, que vous -étiez en correspondance avec les ennemis du dehors, -puisque vous assuriez que dans trente-quatre jours -juste la France serait envahie. Pourriez~vous dire -quel était le nom de cet officier-général qui, entre -autres, vous avait si bien instruit?</p> - -<p>—Me croyez-vous assez lâche pour être le dénonciateur -de quelqu'un? Dussé-je obtenir le prolongement -de mes vieux jours, jamais je ne consentirai -à une pareille infamie!</p> - -<p>Après quelques autres interrogations, Laveaux, -qu'embarrassaient quelquefois les réponses du vieillard -et qu'attendrissaient aussi les regards suppliants -de la jeune fille, dit à Cazotte:</p> - -<p>—Vous êtes peut-être fatigué; le Tribunal est -prêt à vous accorder le temps nécessaire pour prendre -du repos ou quelque rafraîchissement.</p> - -<p>—Merci, répliqua Cazotte; je suis très-sensible à -l'attention du Tribunal, mais je suis dans le cas de -soutenir les débats, grâce à la fièvre qui me tient en -ce moment. D'ailleurs, ajouta-t-il en souriant, plus -tôt le procès sera terminé, plus tôt j'en serai -quitte… ainsi que messieurs les jurés et les juges.</p> - -<p>Le procès continua donc.</p> - -<p>Une de ses parentes se trouvait désignée dans la -correspondance avec Pouteau; le président l'interpella -de déclarer le nom de cette parente.</p> - -<p>—Dans l'état où je me trouve, répondit le vieillard, -je serais bien fâché d'y entraîner ma famille.</p> - -<p>—Dites-nous du moins ce que vous avez entendu -par ces mots d'une de vos lettres: «Voilà une occasion -que le roi doit saisir: il faut qu'il serre les pouces -au maire Pétion et le force à découvrir les fabricants -de piques et ceux qui les soldent»?</p> - -<p>—Les lettres que je recevais m'informaient alors -qu'il se fabriquait à Paris cent mille piques. Je ne -vis là-dedans qu'un projet de tourner ces armes -contre la garde nationale, qui suffisait pour le service -et le maintien de la tranquillité publique; ces -craintes m'étaient transmises par un ami dont les -intentions ne m'étaient pas suspectes. Il se peut que -j'aie été mal informé, mais ce n'est pas ma faute.</p> - -<p>Lorsque la liste des lettres fut épuisée,—il y en -avait une trentaine,—et que les débats furent clos, -l'accusateur Real se leva. Il parla longuement de -la bonté, de la franchise et de l'énergie du peuple -depuis la Révolution, des trahisons et des crimes de -la cour, de la perfidie des grands. Il analysa les -charges qui pesaient sur l'accusé, et, s'adressant à -lui:—Pourquoi faut-il que j'aie à vous trouver -coupable après soixante-douze années de loyauté -et de vertu? Pourquoi faut-il que les deux années -qui les ont suivies aient été employées à méditer des -projets d'autant plus criminels qu'ils tendaient à -rétablir le despotisme et la tyrannie, en renversant -la liberté de votre pays? La vie que vous -meniez à Pierry (il y avait trente-deux ans que Cazotte -s'y était retiré) retraçait les mœurs patriarcales; -chéri des habitants que vous aviez vus naître, -vous vous occupiez de leur bonheur. Pourquoi -faut-il que vous ayez conspiré contre la liberté de -votre pays? Il ne suffit pas d'avoir été bon fils, -bon époux et bon père, il faut surtout être bon -citoyen.</p> - -<p>«Pendant ce discours, qui dura une heure entière, -raconte Desessarts, les yeux de Cazotte ne cessèrent -pas un instant d'être fixés sur l'accusateur public; -mais on y cherchait en vain quelques signes -d'agitation et de trouble: l'impassibilité la plus profonde -y était peinte. Il n'en était pas ainsi de sa fille, -dont les alarmes semblaient recevoir toutes les impressions -du discours de Réal, et s'aggraver ou s'adoucir -en proportion des sentiments qu'il exprimait; -lorsqu'elle entendit ses conclusions terribles, des larmes -abondantes coulèrent de ses yeux. Son père lui -adressa quelques mots à voix basse qui parurent la -calmer.»</p> - -<p>Ce fut alors que Julienne commença sa défense; -il fut éloquent et sensible, il émut l'auditoire par -l'exposé touchant de la vie privée de l'accusé; il retraça -l'affreuse nuit du 2 septembre,—et il demanda -si un homme à qui il ne restait plus que -quelques jours à exister auprès de ses semblables, -n'était pas digne de trouver grâce aux yeux de la -justice après avoir passé par des épreuves si cruelles; -si celui dont les cheveux blancs avaient pu fléchir -des assassins ne devait pas trouver quelque indulgence -auprès des magistrats qu'inspirait l'humanité?</p> - -<p>Cette plaidoirie tira des pleurs de toute l'assemblée; -Jacques Cazotte fut peut-être le seul dont elle -ne put réussir à entamer le sang-froid presque divin. -Sa fille reprit quelque courage en s'apercevant -de l'effet produit par les paroles de Julienne. -Avant la délibération des jurés, le président demanda -à Cazotte s'il n'avait rien à ajouter. Cazotte -argua en peu de mots des mêmes moyens présentés -par la défense:—<i lang="la" xml:lang="la">Non bis in idem!</i> dit-il; on -ne peut être jugé deux fois pour le même fait; j'ai -été acquitté par jugement du peuple.</p> - -<p>C'était l'heure où le sort du malheureux vieillard -allait être décidé. On fit retirer Elisabeth de la salle -d'audience et on la conduisit dans une des chambres -de la Conciergerie, en l'assurant que son père viendrait -bientôt l'y rejoindre. Hélas! elle l'avait vu -pour la dernière fois. Reconnu coupable sur la déclaration -des jurés, après vingt-sept heures d'audience, -Jacques Cazotte fut condamné à la peine de -mort. En entendant cet arrêt qui prenait sa tête et -confisquait ses biens (d'après la loi du 30 août), il se -retourna machinalement comme pour bien s'assurer -que sa fille n'était pas là;—ce fut le seul moment -où l'on remarqua en lui quelque inquiétude;—mais -ne la voyant point, la sérénité reparut sur son front.</p> - -<p>—Je sais, murmura-t-il, que dans l'état des choses, -je mérite la mort. La loi est sévère, mais je la -trouve juste.</p> - -<p>La parole appartenait au président Laveaux; il -en usa pour prononcer la plus étrange et la plus -emphatique des exhortations. Jean-Jacques Rousseau, -dans ses mauvaises heures, ne se fût pas exprimé -autrement.</p> - -<p>—Faible jouet de la vieillesse! s'écria-t-il, victime -infortunée des préjugés, d'une vie passée dans -l'esclavage! Toi dont le cœur ne fut pas assez -grand pour sentir le prix d'une liberté sainte, mais -qui as prouvé, par ta sécurité dans les débats, que -tu savais sacrifier jusqu'à ton existence pour le -soutien de ton opinion, écoute les dernières paroles -de tes juges! puissent-elles verser dans ton âme le -baume précieux des consolations; puissent-elles, -en te déterminant à plaindre le sort de ceux qui -viennent de te condamner, t'inspirer cette stoïcité -qui doit présider à tes derniers instants, et te pénétrer -du respect que la loi nous impose à nous-mêmes!… -Tes pairs t'ont entendu, tes pairs t'ont condamné; -mais au moins leur jugement fut pur comme -leur conscience; au moins aucun intérêt personnel -ne vint troubler leur décision par le souvenir -déchirant du remords; va, reprends ton courage, -rassemble tes forces; envisage sans crainte le trépas; -songe qu'il n'a pas droit de t'étonner; ce n'est -pas un instant qui doit effrayer un homme tel que -toi.</p> - -<p>A ces mots: <i>Envisage sans crainte le trépas</i>, Cazotte, -sur qui ce discours n'avait paru produire aucune -impression, leva les mains vers le ciel et sourit -avec béatitude.</p> - -<p>Laveaux continua:</p> - -<p>—Mais, avant de te séparer de la vie, avant de -payer à la loi le tribut de tes conspirations, regarde -l'attitude imposante de la France, dans le sein de -laquelle tu ne craignais pas d'appeler à grands cris -l'ennemi… que dis-je?… l'esclave salarié. Vois ton -ancienne patrie opposer aux attaques de ses vils -détracteurs autant de courage que tu lui as supposé -de lâcheté. Si la loi eût pu prévoir qu'elle aurait -à prononcer contre un coupable tel que toi, par -considération pour tes vieux ans, elle ne t'eût pas -imposé d'autre peine; mais rassure-toi si elle est -sévère quand elle poursuit, quand elle a prononcé -le glaive tombe bientôt de ses mains. Elle gémit -même sur la perte de ceux qui voulaient la déchirer. -Ce qu'elle a fait pour les coupables en général, elle -le fait particulièrement pour toi. Regarde-la verser -des larmes sur ces cheveux blancs, qu'elle a cru devoir -respecter jusqu'au moment de ta condamnation; -que ce spectacle porte en toi le repentir; qu'il -t'engage, vieillard malheureux, à profiter du moment -qui te sépare encore de la mort, pour effacer -jusqu'aux moindres traces de tes complots par un -regret justement senti! Encore un mot: tu fus -homme, chrétien, philosophe, <i>initié</i>; sache mourir -en homme, sache mourir en chrétien; c'est tout ce -que ton pays peut encore attendre de toi.»</p> - -<p>Cette allocution amphigourique et empreinte jusqu'à -l'exagération du faux esprit sentimental du -temps, laissa le public frappé de stupeur.</p> - -<p>On était dans la soirée du 25 septembre.</p> - -<p id="cazotte">Cazotte fut reconduit à la Conciergerie, où bientôt -l'exécuteur se présenta pour lui couper les cheveux, -qu'il avait abondants et flottants.—Je vous -recommande, dit Cazotte, de les couper le plus près -de la tête qu'il vous sera possible et de les remettre -à ma fille.</p> - -<p>Ensuite il passa une heure avec un prêtre.</p> - -<p>Puis il demanda une plume et de l'encre, et il -écrivit ces mots: «Ma femme, mes enfants, ne me -pleurez pas, ne m'oubliez pas; mais souvenez-vous -de ne jamais offenser Dieu.»</p> - -<p>Le <i>Moniteur</i>, qui rendit compte dans les plus -grands détails (numéro du 30 septembre) de l'exécution, -commence son récit en ces termes officiellement -indignés: «Le glaive vient encore d'abattre -une tête conspiratrice. Un vieillard de soixante-quatorze -ans tramait sur le bord de sa tombe la -perte et l'asservissement de sa patrie. Le ciel était -aussi du complot, si on veut l'en croire; c'est au -nom du ciel et pour la cause du despotisme que -Jacques Cazotte entretenait une correspondance -avec les émigrés et des relations avec le secrétaire -d'Arnaud de Laporte, intendant de la Liste civile!» -Après cette froide raillerie, le journal-girouette est -forcé d'ajouter que «l'inaltérable sang-froid qu'il a -conservé jusque sur l'échafaud, ses cheveux blancs, -et plus encore les larmes de sa fille qui ne l'a point -quitté, ont intéressé la sensibilité de ceux qui les -ont vus.»</p> - -<p>Il paraît que la voiture qui conduisait Cazotte -s'arrêta deux fois avant de sortir du Palais; on raconte -qu'il tournait ses regards vers le peuple dont -elle était remplie, et qu'il semblait vouloir lui parler. -Même à un certain moment, il se fit un grand -silence, qui fut rompu tout à coup par ce seul cri -unanime:—Vive la nation! «On ne peut guère -que deviner les motifs de cette circonstance, écrit -le <i>Moniteur</i>; peut-être que M. Cazotte, qui avait -éprouvé combien la vieillesse et le respect qu'elle -inspire ont de pouvoir sur la pitié du peuple, nourrissait -l'espoir de l'intéresser de nouveau en sa faveur -et de pouvoir échapper à la mort. Mais cette -fois, le peuple partagea l'impassibilité de la loi et -ne fit aucun mouvement pour arrêter l'exécution -de l'arrêt qu'elle venait de prononcer.</p> - -<p id="n17">»Ajoutons qu'en marchant au supplice, Cazotte -tint presque constamment ses yeux levés vers le -ciel; toutefois on le vit sourire en apercevant l'échafaud, -et c'est là sans doute ce qui fit penser à -quelques personnes qu'il était tombé en enfance. -Cette erreur n'a pas besoin d'être combattue: Cazotte -conserva jusqu'au dernier moment son habituelle -sérénité. Avant de livrer sa tête à l'exécuteur, -il s'adressa à la foule de la place du Carrousel, et -d'un ton de voix qu'il s'efforça d'élever: «—Je meurs -comme j'ai vécu, cria-t-il, fidèle à Dieu et à mon -roi!»</p> - -<p>Ainsi fut guillotiné, à sept heures du soir, celui -que le <i>Patriote français</i> devait appeler le <i>Marat du -royalisme</i>,—horrible injure à laquelle ne s'attendait -pas ce juste et ce martyr!</p> - -<p>Quelques mots sur sa fille sont devenus indispensables -au complément de cette douloureuse trilogie -dont nous avons déroulé les actes en Champagne, -au fond des cachots et devant le Tribunal du 17 -août, que cette seule condamnation suffirait pour -flétrir éternellement. Elisabeth Cazotte, entraînée -hors de la Conciergerie par des amis de son père, -vécut longtemps dans les larmes et dans l'isolement.</p> - -<p>En 1800, elle épousa M. de Plas qu'elle avait autrefois -connu à Epernay. Mais le bonheur ne devait -pas longtemps couronner de son auréole le -front de cette noble femme. Un an après ce mariage, -elle mourut dans les douleurs de l'enfantement, -laissant une mémoire bénie.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch8">CHAPITRE VIII.<br /> -PIERRE BARDOL.</h2> - - -<p>La minute du jugement de Cazotte avait été signée -par Coffinhal, Jaillant et Naulin. Ce Naulin, -tout nouvellement entré dans le cadre des juges, -était un des affidés de Robespierre.</p> - -<p>Du 26 septembre au 10 octobre, la seconde section -du Tribunal n'instruisit que des procès insignifiants: -vols d'effets, rixes de cabarets. Une seule -condamnation à mort fut prononcée contre un tailleur -convaincu d'assassinat. Trois inculpés politiques -furent acquittés: le premier était le commissaire -national Bottot, suspecté d'humanité dans l'affaire -de M. de Montmorin<a id="FNanchor_11" href="#Footnote_11" class="fnanchor">[11]</a>. Le second était M. Guérin -de Sercilly, ci-devant lieutenant-criminel du -bailliage de Melun, accusé d'avoir accompagné le -roi à l'Assemblée législative, dans la journée du 10 -août. Enfin, le troisième était M. de Louvatière, que -l'on prétendait avoir vu ceint de l'écharpe municipale.—Echappé -à la sévérité du Tribunal du 17 août, -Louvatière succomba plus tard sous la barbarie du -Tribunal révolutionnaire.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_11" href="#FNanchor_11"><span class="label">[11]</span></a> A propos de cette affaire, il parut quelque temps après un décret -qui supprima les commissaires nationaux, et un second qui -attribua leurs fonctions aux accusateurs publics.</p> -</div> -<p>Le 10 octobre, une dramatique affaire criminelle -se produisit. Une semaine environ après les massacres -de septembre, le cadavre d'un homme assassiné -avait été trouvé au Cours-la-Reine. Ce cadavre -était celui de l'abbé Baduel.</p> - -<p>L'abbé Antoine Baduel, ex-supérieur de la maison -et communauté de Sainte-Barbe, brave prêtre, -simple de caractère, n'ayant pas adopté la schismatique -<i>constitution du clergé</i>, se trouvait exposé -aux fureurs des révolutionnaires. Les crimes commis -contre les nobles et les ecclésiastiques restés fidèles -au roi ou au pape, mirent le comble à son dégoût. -Il résolut de quitter Paris et de se réfugier auprès -de Pie VI.</p> - -<p>Mais pour faire les premiers pas hors de la ville, -il fallait un passeport, les routes étant infestées de -commissaires et de gardes nationaux qui arrêtaient -les diligences et fouillaient les voyageurs, comme -s'ils eussent reçu des leçons de Cartouche ou de -Mandrin, ces célèbres inspecteurs.</p> - -<p>Des amitiés puissantes, par exemple celles de sans-culottes -connus de leur section pour avoir donné -des preuves de patriotisme, soit en massacrant des -royalistes, soit en dénonçant leurs complots, pouvaient -seules obtenir le précieux sauf-conduit; mais -Antoine Baduel n'avait aucune relation avec ces lugubres -favoris de la Commune. Ses intimes étaient -dispersés au souffle de l'ouragan politique ou déjà -moissonnés par la faucille de Sanson. Il ne devait -plus fonder d'espoir que sur deux personnages: son -neveu Baduel, et son cousin par alliance Pierre -Bardol.</p> - -<p>Le premier était clerc d'avoué. Il avait à peine -vingt-cinq ans et tremblait sans cesse comme un -octogénaire, car la peur de la guillotine lui faisait -appréhender une mort très-prochaine. Quand un -de ses camarades lui frappait sur l'épaule dans la -rue, où il marchait les yeux collés sur le pavé, il -poussait un hoquet en levant la tête et tressaillait -de tout son corps. Cet inquiet personnage était arrivé -de son pays juste au moment où éclatait la Révolution. -Il n'osait pas s'en retourner, car sa fuite -aurait pu le signaler comme indifférent, sinon comme -hostile.</p> - -<p>Le second, roué campagnard dégrossi à Paris -(on verra en quel sens), se disait marchand de -grains; mais en réalité son commerce n'était qu'un -prétexte à emprunts et à piperies. Cependant on -le voyait affilié à des patriotes si redoutables que -personne n'osait divulguer ses déloyautés. L'abbé -Baduel n'ignorait pas sa jactance politique, et il -n'avait pour lui qu'une médiocre estime: aussi fut-ce -au clerc d'avoué qu'il s'adressa d'abord.</p> - -<p>Un soir, par une pluie battante, comme celui-ci -lisait dans sa chambre les terribles nouvelles du -jour, composées de quelques détails sur la marche -de l'armée aux frontières et surtout d'une liste de -gens arrêtés par le comité de surveillance, deux -petits coups mystérieusement frappés à sa porte lui -firent tomber sa feuille des mains. Il prit une cocarde -aux couleurs nationales et se mit à la frotter -pieusement, occupation à laquelle il se livrait toujours -dès que quelqu'un venait le voir.</p> - -<hr /> - - -<p>Un homme recouvert d'un manteau entra. C'était -l'abbé Baduel. Le clerc faillit s'évanouir en -le reconnaissant. Un prêtre non assermenté, mis -hors la loi, se présenter à pareille heure chez un -paisible citoyen, c'était vouer à l'échafaud deux -victimes au lieu d'une! Le pauvre oncle attribua -l'émotion du jeune Baduel à un tout autre sentiment.</p> - -<p>—Tu me croyais mort, s'écria-t-il; non, mon -cher enfant, les monstres n'ont pas encore bu mon -sang! me voici, j'ai pu enfin parvenir jusqu'à toi.</p> - -<p>—Plus bas, mon Dieu plus bas! je vous en supplie, -ou nous sommes perdus!</p> - -<p>L'abbé raconta comment, depuis quinze jours, il -couchait à la grâce de Dieu, tantôt dans une écurie, -tantôt dans une église… Mais ce qui l'avait -tourmenté le plus, c'était le désir de tranquilliser -son neveu, dont il connaissait le caractère sensible -et dévoué. Enfin, s'étant procuré à prix d'or des -habits bourgeois, il s'aventurait ce soir-là dans les -rues avant l'heure des patrouilles, et il accourait -chez ce cher enfant, afin de le prier de lui rendre -plusieurs services de la plus haute importance. -D'abord il lui demandait asile.</p> - -<p>Le clerc d'avoué montra sa couchette, étroite -comme un cercueil. Il l'avait ainsi achetée en prévision -d'une telle importunité. Tenace dans ses -idées, l'abbé déclara se contenter d'une chaise. -Aux objections de rhume, de courbature et d'insomnie, -il répondit que ces maux étaient des douceurs -comparativement à ceux qu'il avait endurés -depuis un mois.</p> - -<p>Du reste, Antoine Baduel ne comptait pas prolonger -longtemps son séjour à Paris. Son départ -dépendait de son neveu, car il le chargeait de lui -avoir un passeport. A ce mot, il s'en fallut de peu -que le jeune homme ne crût à une inconcevable -raillerie. Lui qui n'osait pas approcher d'un bureau -de diligences pour voir seulement arriver et partir -les voitures de sa province, lui qui ne levait pas les -yeux sur les passants afin de ne pas éprouver les -glaciales sensations que lui causait un regard douteux, -il irait solliciter un exploit de la municipalité, -appeler sur lui l'attention de la police; autant valait -se placer de suite dans la charrette du bourreau!</p> - -<p>—Mon oncle, dit-il, je préfère vous avouer la -vérité: moi aussi je suis enrayé par la vue du sang -qui inonde les rues; moi aussi je désirerais abandonner -cette ville, et j'accepterais un passeport avec -joie, si je ne craignais que ce papier ne devînt une -preuve de mon manque de confiance en ce gouvernement -paternel!</p> - -<p>L'abbé était loin de s'attendre à un pareil langage, -car son neveu n'avait aucun motif de crainte. -Sa fortune, plus que modeste, ne pouvait tenter un -dénonciateur, et sa profession n'était pas de celles -qui soulevaient les haines du peuple. Reconnaissant -une poltronnerie dont le raisonnement n'eût pas -triomphé, il se tut, et, ouvrant sa valise, il en retira -ses rasoirs et sa savonnette, afin de se faire la barbe.</p> - -<p>Mais des pas retentirent dans l'escalier. Baduel, -sur un signe de son neveu, n'eut que le temps de -se glisser derrière un rideau.—Bardol se présenta -aux yeux égarés du jeune clerc.</p> - -<p>Mieux valait que ce fût lui qu'un étranger, mais -cependant il était sage de lui cacher autant que -possible la présence d'un prêtre banni sous ce toit -déjà suspect.</p> - -<p>Bardol salua à peine son cousin, aveuglé qu'il fut -par le scintillement d'un nécessaire en écaille, -monté en or. Ce bijou dépendant du bagage de -l'oncle, excita chez Bardol une admiration inquiétante. -Il ne revenait pas de ce qu'un clerc d'avoué -possédât un objet si merveilleusement travaillé. -Il vit au fond une bourse assez ronde, pleine de -louis, plus un portefeuille en satin blanc brodé d'or, -passablement enflé d'assignats. L'examen minutieux -de ces richesses lui inspira un soupçon qui prouvait -jusqu'à un certain point sa mauvaise nature: il demanda -à Baduel s'il n'était pas redevable de ce butin -à quelque équipée contre un château. Puis, sur -sa réponse tremblante et négative, remarquant la -valise sous la table:</p> - -<p>—Oh! fit-il, ça sent bien l'aristocrate ici!</p> - -<p>Sans songer qu'il s'exposait à compromettre son -neveu, l'abbé Baduel laissa tomber le rideau et -s'avança, disant d'une voix calme:</p> - -<p>—Bonsoir, Bardol.</p> - -<p>Ce dernier sourit et tendit la main au prêtre, déclarant -qu'il n'était nullement ce qu'on paraissait -croire, et qu'on avait tort de se méfier de lui. Il -n'allait au club de la section et ne se ménageait -des connivences avec les plus forcenés patriotes -qu'afin de mieux être à même de protéger ses amis -et surtout ses parents. On s'était trop hâté de le juger; -il demandait au moins qu'on lui donnât occasion -d'agir: et pour commencer, si l'abbé, son cousin, -avait besoin d'un homme de cœur, il se mettait -entièrement à sa disposition.</p> - -<p>Dans la situation où il se trouvait, Baduel ne -pouvait guère choisir ses protecteurs. Bardol était -d'un caractère entreprenant; il ne paraissait pas -épouvanté par la tourmente révolutionnaire; ses -relations avec l'élite des sans-culottes laissaient -présumer qu'il lui serait facile d'obtenir un passeport. -Le bon prêtre accepta ces offres, et même il -lui fit entendre que s'il avait un logement moins -exigu que celui de son neveu, il en prendrait volontiers -sa part. Bardol se montra comblé de joie par -cette dernière preuve de confiance, et, après avoir -vanté la largeur de son lit et le bon air de sa table, -il pria Baduel d'achever promptement sa barbe.</p> - -<p>La tournure que prenait cette affaire rassura un -peu le clerc d'avoué. Il commença à trembler moins -fortement, et même enhardi par l'exemple de Bardol -qui d'un seul coup gagnait dans l'esprit de l'oncle -tout ce qu'il perdait, lui, il essaya de lutter de prévenance -et d'audace, rappelant que c'était à lui d'abord -que l'hospitalité avait été demandée et disant -que quant au passeport, s'il ne pouvait rien tenter -par son crédit personnel, il n'était pas impossible -que son patron l'avoué ne hasardât une démarche.</p> - -<p>L'abbé se hâta de répondre qu'il ne repoussait -pas la main de l'un parce qu'il prenait le bras de -l'autre. Le neveu n'en demandait pas davantage; il -tenait à n'être pas effacé complétement; car il songeait -à une petite fortune qu'Antoine Baduel, un -jour ou l'autre, ne saurait à qui laisser.</p> - -<p>Bardol emmena son hôte, toujours caché sous les -plis du manteau et chargé de la valise. Il lui servit -à souper et lui facilita un sommeil si tranquille que -le bonhomme remercia Dieu d'avoir mis une oasis -dans le désert de sa vie proscrite.</p> - -<p>Mais manger et dormir n'avançaient pas d'une -ligne ses projets. Il fit voir à Bardol les louis groupés -dans la bourse en soie verte et les assignats du -portefeuille blanc, lui expliquant qu'il n'avait consenti -à se charger de ces biens terrestres que pour -se rendre à Rome, où il comptait servir la messe de -sa sainteté Pie VI.</p> - -<p>Cet obligeant Bardol regardait la bourse et le -portefeuille avec des yeux effrayants; peut-être -était-il tellement imbu de principes républicains que -l'or, ce fumier des aristocraties, soulevait de sourdes -rumeurs en son âme austère.</p> - -<p>Enfin, après huit jours d'attente, il dit à l'abbé -que le soir même il aurait sûrement un passeport; -donc, Antoine Baduel partirait le lendemain. Le -clerc d'avoué se trouvait là quand cette bonne nouvelle -fut apportée. Ils sortirent tous trois afin d'aller -arrêter une place aux voitures de Rouen; mais -sur les sages objections de Bardol, ils le laissèrent -entrer seul au bureau des messageries. Il revint en -disant:</p> - -<p>—Vous partez demain, à cinq heures du matin.</p> - -<p>Et il prit congé d'eux sous prétexte que ses affaires -l'appelaient.</p> - -<p>L'abbé fit ses préparatifs avec bonheur. Son neveu, -voulant reconquérir une amitié, compromise -peut-être par des craintes égoïstes, se signala en ce -moment décisif par des soins touchants. Il remplit -auprès de lui l'office de perruquier et lui mit les -cheveux en queue afin de dissimuler davantage sa -qualité de prêtre. Après quoi il lui dit de dormir en -parfaite tranquillité, se chargeant de revenir à quatre -heures le réveiller, ainsi que Bardol, qui n'était -pas encore de retour, quoique la soirée fût fort avancée.</p> - -<p>En effet, à l'heure dite, le neveu arriva, mais -Bardol n'était pas rentré. Ils l'attendirent en proie -à une impatience cruelle. Son insistance à demander -un passeport l'avait-elle compromis? Etait-il -arrêté et écroué déjà dans l'une de ces prisons d'où -l'on ne sortait que pour aller à la mort? Le jour parut -verdâtre aux fenêtres de la chambre. L'abbé -priait, le clerc réfléchissait aux terribles conséquences -que pouvait avoir l'arrestation de Bardol; -on ne manquerait pas de le mêler à cette affaire, et -il était fort possible qu'il payât de sa tête les faibles -preuves de dévouement données à un prêtre.</p> - -<p>A dix heures, le cousin si anxieusement attendu -se montra. Il avait, disait-il, passé la nuit en pourparlers -et en démarches pour obtenir le passeport. Il -était certain de l'avoir le lendemain, à trois heures -du matin. Ce contretemps ne retardait que d'un -jour le départ de l'abbé. Bardol s'engagea à obtenir -des contrôleurs des messageries un transport au lendemain -de la place arrêtée.</p> - -<p>Personne ne suspecta la véracité de ces détours. -Seulement le clerc d'avoué se promit bien de se dégager -le plus tôt possible de sa dangereuse situation. -Cependant la physionomie de Bardol n'était -pas celle d'un homme qui a couru toute la nuit: il -s'en fallait de beaucoup.</p> - -<p>Il fut convenu que l'abbé et lui partiraient à pied, -avant le jour, car il était prudent, disait-il, d'éviter -les patrouilles et d'aller attendre la voiture en dehors -de la ville. En traversant le quartier Montmartre, -il devait frapper chez un de ses amis, grand -citoyen, trop soucieux des affaires publiques pour -dormir après deux heures du matin, et cependant -assez complaisant pour aventurer un passeport -moyennant une faible indemnité.</p> - -<p>Ces ruses et ces mensonges n'avaient qu'un but; -décider l'abbé à se rendre de nuit dans les Champs-Elysées, -où Bardol préméditait de l'assassiner. Il -conseilla au neveu de renoncer au plaisir de les accompagner, -sous prétexte qu'à pareille heure, par -ces temps de méfiance extraordinaire, il fallait le -moins possible troubler le silence des rues. Ce dernier -ne demandait qu'un semblant de raison pour -s'abstenir de cette sombre promenade; il embrassa -l'abbé,—lequel l'engagea aussi à se résigner et lui -donna naïvement deux assignats de cinq livres afin -de le consoler d'une peine qu'il n'éprouvait certes -pas.</p> - -<p>La nuit était noire, et les réverbères balancés au -vent trouaient à peine la masse des ténèbres en répandant -leur rougeâtre lueur. On ne rencontrait -plus, comme autrefois, ces viveurs attardés qui, au -sortir de chez les danseuses, s'en allaient cassant les -vitres et rossant le guet. Les héros de ces joyeux -scandales étaient la plupart couchés maintenant sur -un grabat d'exil ou sur la paille des prisons. S'il s'en -trouvait un seul dans ces mêmes rues, il se faufilait, -pâle et déguisé en savetier peut-être, il cherchait -la barrière, et ce n'était pas pour y surprendre -Tonton ou Joujou endormie dans sa délicieuse -folie de Boulogne; c'était afin d'échapper aux brigands -philanthropes qui ne voulaient plus qu'on -portât le rouge au talon, mais au cou.</p> - -<p>Bardol et l'abbé Baduel disparurent au sein de cet -océan de ténèbres…</p> - -<p>Le lendemain, dès les premières clartés du jour, -des ouvriers de la pompe à feu de Chaillot, se rendant -à leur travail, aperçurent une masse noire -étendue sur le bord d'un fossé, sous une contre-allée -des Champs-Elysées, vis-à-vis le bac des Invalides.</p> - -<p>Ils s'approchèrent et reconnurent le cadavre d'un -homme de cinquante ans, frappé de trois coups -de couteau à la poitrine et, sans doute afin qu'il -ne fût pas reconnu, la tête écrasée avec un marteau -qu'on retrouva à quelque distance. Le meurtrier -avait dû songer à enfouir son crime dans -la Seine, ainsi que le prouvait une corde attachée -aux pieds de la victime; mais troublé probablement -par les voitures des maraîchers, il s'était enfui sans -avoir pu prendre toutes ses précautions.</p> - -<p>Les commissaires de la section des Champs-Elysées -ayant examiné cette tête meurtrie, déclarèrent -que c'était celle d'un abbé, ainsi que l'attestaient -des vestiges de tonsure. Bientôt des échos bavards -s'emparèrent de la nouvelle et la promenèrent -par les rues de Paris.</p> - -<p>Pierre Bardol sucrait son café au lait sur une -charmante petite table d'acajou, dans la chambre de -la citoyenne Eléonore, qui, en déshabillé blanc, donnait -des gimblettes à son carlin. Il devisait joyeusement -sur l'inconstance des femmes et sur la versatilité -de toutes choses humaines. De la poche de son -habit tomba un petit portefeuille en satin blanc -brodé d'or, et ce petit portefeuille s'entr'ouvrant, il -en sortit des assignats qui s'éparpillèrent comme -un jeu de cartes sur le parquet.</p> - -<p>—Oh! dit Eléonore, je ne vous connaissais pas -un portefeuille si riche!</p> - -<p>—Vous l'avez vu en ma possession il y a plus -d'un an, ma chère. Seulement je ne m'en sers pas -tous les jours, craignant de l'user. Il m'a été donné -par une religieuse de mon pays, qui l'avait brodé -à mon intention.</p> - -<p>—Mais ce n'est pas elle qui l'a si abondamment -garni d'assignats?</p> - -<p>—Me prenez-vous pour un gueux? dit Bardol en -retirant de sa poche une bourse en soie verte au -fond de laquelle sonnèrent des louis; ne m'avez-vous -jamais vu non plus sans ma belle bourse?</p> - -<p>En ce moment le jockey de Mlle Eléonore—cette -demoiselle avait un jockey—entra pour demander -s'il ne fallait pas promener le carlin.</p> - -<p>—Dieu! s'écria le Crésus-Bardol, votre jockey est -pitoyablement habillé! Qu'il vienne donc chez moi, -je lui donnerai des nippes, à passer pour un ci-devant…</p> - -<p>Mlle Eléonore accepta pour son valet et son valet -accepta pour lui-même avec empressement. Bardol -acheva de savourer son café au lait, après quoi -s'étant miré dans une glace afin d'arranger le nœud -de sa cravate, il se récria sur le négligé de sa -barbe. Cela ne l'empêcha point de baiser la main de -la citoyenne, quand il sortit de chez elle avec le -jockey, maigre personnage qui avait nom Louis -Charmet.</p> - -<p>Passant rue Bourbon-Villeneuve devant la boutique -d'un perruquier, il dit au jeune drôle d'y entrer -avec lui.—Le barbier et son aide prodiguaient les -grâces de leur savonnette à deux clients, tandis que -d'autres attendaient leur tour en s'entretenant des -nouvelles. C'étaient de bons commerçants du -quartier, très-effrayés au fond de l'âme, car les -affaires languissaient horriblement depuis que l'esprit -révolutionnaire tourmentait la nation; mais ils -s'efforçaient tous de paraître fort gais, afin que -leur tristesse ne fût pas interprétée comme l'expression -de leur pensée politique. On devenait si -bien suspect alors pour s'être montré sans un sourire -sur ses lèvres ou sans une parole de colère, -suivant que les ennemis du peuple étaient écrasés -ou épargnés! Ceux qui ne pouvaient s'adonner à -une gaîté factice, en étaient réduits à une fausse -fureur, continuellement excitée par les prétendues -menées de la réaction. Annonçait-on que deux ou -trois royalistes venaient d'être exécutés, ils juraient -et levaient le poing en demandant pourquoi -on n'en avait pas guillotiné soixante-douze; racontait-on -les détails d'une victoire remportée par -l'armée des frontières, les généraux étaient des -scélérats qui trouvaient moyen de trahir, même -en accomplissant tous leurs devoirs. Parmi ces -pauvres bourgeois obligés de jouer le rôle de furieux, -il y en avait chez qui l'habitude devenait si -bien une seconde nature, que leur femme et leurs -enfants étaient tout surpris de voir un beau jour -cette comédie transformée en réalité. L'honnête -homme, à force de hurler avec les loups, devenait -loup lui-même, et il dévorait aussi férocement -que les autres.</p> - -<p>De ces fausses fureurs opposées à de faux contentements -naissaient souvent des querelles qui -ensanglantaient les rues et les boutiques. En ce -moment, c'étaient des rieurs qui bavardaient chez -le perruquier.</p> - -<p>—Avez-vous entendu raconter, disait un grand -benêt à tête de veau, la pénurie de la famille Capet -au Temple?</p> - -<p>—Elle est dans la pénurie; oh! c'est très-bien! -c'est très-drôle! firent deux ou trois voix.</p> - -<p>—Ces gens-là, n'ayant pas eu le temps de faire -leurs paquets aux Tuileries, ne possèdent ni linge -ni souliers; et, d'après ce qu'on dit, le tyran a la -même chemise depuis quinze jours, encore n'est-ce -pas à lui.</p> - -<p>—Ah! ah! hi! hi!</p> - -<p>On eût juré un troupeau de dindons se mettant à -glousser en chœur. Bardol et le diaphane Louis -Charmet ne manquaient point de faire leur partie -dans ce concert.</p> - -<p>Puis, comme cela devenait fade, on se mit à -parler des mines piteuses des derniers condamnés -à mort. Tandis que cette agréable causerie égayait -la boutique, les barbes à faire succédaient aux -barbes faites. Le tour de Bardol étant arrivé, il se -plaça sur le fauteuil et livra son menton à l'inondation -préalable d'une mousse blanche.</p> - -<p>Un nouveau bavard ayant pris rang dans le -cercle, se frotta les mains en disant d'un air guilleret:</p> - -<p>—On a assassiné un abbé cette nuit, un abbé -déguisé; bien certainement c'était un <i>insermenté</i>.</p> - -<p>—Oh! qu'on a bien fait d'éviter cette besogne -à Sanson, dit un boucher au tablier sanglant.</p> - -<p>—Mais on l'a assassiné pour le voler, on a reconnu -qu'il avait été fouillé; ses poches étaient -retournées à l'envers, et sur le sable se trouvait -l'empreinte d'une valise.</p> - -<p>Le boucher n'osa pas dire ce qu'il pensait peut-être: -que tuer un conspirateur pour le voler ensuite, -c'était agir selon les bons principes.</p> - -<p>Bardol, qui avait entendu des deux oreilles, fit -un mouvement sur son fauteuil et pria le barbier -de ne pas appuyer la main sur sa gorge, car il suffoquait.</p> - -<p>—En quel endroit a-t-on commis ce meurtre? -demanda le garçon de boutique.</p> - -<p>Aux Champs-Elysées, répondit le colporteur -de nouvelles en se frottant toujours les mains.</p> - -<p>—Et aucune patrouille n'est accourue aux cris -de l'abbé?</p> - -<p>—Les patrouilles ont à surveiller l'intérieur de -la ville; elles ne vont pas jusqu'aux promenades -désertes. Néanmoins, on est sur les traces de l'assassin.</p> - -<p>Ces derniers mots firent tressaillir Bardol -comme si on lui eût mis de la glace dans le dos.</p> - -<p>—Qu'as-tu donc, citoyen? lui demanda le barbier, -impatienté.</p> - -<p>—Ta serviette m'étrangle, tu l'as trop serrée -autour de mon cou.</p> - -<p>—Allons… tiens… ça va-t-il mieux? respire -donc! on dirait que tu t'évanouis!</p> - -<p>—Ta serviette me gêne moins; rase-moi.</p> - -<p>Le perruquier poursuivit son œuvre, mais arrêté -à tout moment par l'agitation de Bardol, il -s'écria en ricanant:</p> - -<p>—Ah! comme on te coupera le cou avant qu'il -soit peu!</p> - -<p>—A moi! fit celui-ci, devenant livide.</p> - -<p>—Oui, à toi.</p> - -<p>—Mais pourquoi?</p> - -<p>—Dam! parce que, quand on te rase, tu remues -sans cesse. Oh! oh! voyez donc comme je -lui ai fait peur au moyen de ma petite allusion! -ajouta le barbier en riant aux éclats.</p> - -<p>—Apprends que je n'ai jamais eu peur, dit -Bardol.</p> - -<p>—C'est pour cela que tu trembles; enfin, laisse-moi -au moins achever ta joue gauche.</p> - -<p>Ce ne fut pas sans attaquer légèrement l'épiderme -qu'il put terminer son opération.</p> - -<p>Les clients parlaient toujours de l'abbé assassiné, -et, si cette conversation mettait Bardol à la -torture, elle intéressait le jeune jockey Louis -Charmet. En ce temps-là, on était tellement accoutumé -à entendre raconter des crimes politiques, -qu'un assassinat commis la nuit sur la personne -d'un abbé déguisé offrait une diversion -d'un puissant intérêt. Enfin, Bardol s'élança hors -de cette maudite boutique, et Louis Charmet le -suivit.</p> - -<p>Le grand air dissipa son émotion si complétement, -qu'il se prit à rire de ses frayeurs, se disant -que, malgré les bavardages qu'il venait d'entendre, -personne ne savait ni le nom du prêtre, ni -celui de son meurtrier. Il lui avait écrasé le visage -de façon à le défigurer, et, du reste, un très-petit -nombre de citoyens de Paris connaissaient l'ex-supérieur -de la communauté de Sainte-Barbe. La -police n'avait aucun intérêt à rechercher l'identité -de la victime; un prêtre non assermenté (le déguisement -de celui-ci indiquait sa situation vis-à-vis de -la loi) était voué naturellement au massacre. -Bardol se rassura donc, subissant à son insu cette -loi providentielle qui veut que le criminel se confie -à une fausse sécurité, comme le serpent repu s'endort -sur le bord du chemin. Mais sa sérénité ne -fut pas de longue durée.</p> - -<p>Rentrant chez lui avec le jockey de Mlle Eléonore, -il dit à ce jeune homme de s'asseoir, tandis -qu'il faisait un paquet de vieilles hardes. Ce Louis -Charmet, curieux comme un chien de race, examinait -tout dans la chambre. Il aperçut une valise -sous un rideau; il s'en approcha.</p> - -<p>—Vous avez une valise, vous, comme l'abbé -assassiné, fit-il observer.</p> - -<p>Bardol, troublé, feignit de n'avoir pas entendu. -Louis Charmet regarda cet objet, le tourna et le -retourna, jusqu'à ce que Bardol lui dît enfin:</p> - -<p>—Ne te gêne pas, mon garçon, tu es sans -doute chez toi, ici?</p> - -<p>—C'est que je remarquais des grains de sable -sur votre valise.</p> - -<p>—Tu es un bélître, tu ne sais ce que tu dis, -murmura Bardol en se détournant.</p> - -<p>Louis Charmet n'avait encore aucun soupçon; -mais il se formait dans son intelligence de vagues -conjectures, qu'un rien pouvait changer en certitudes.</p> - -<p>En ce moment le cousin, clerc d'avoué, entra -discrètement et sans voir le jockey, qui avait -fini par s'asseoir humblement dans un coin obscur:</p> - -<p>—Eh bien! Bardol, dit-il à voix basse, avez-vous -trouvé la voiture à la barrière, cette nuit?</p> - -<p>Le diable se plaisait à inquiéter ce coquin. -Etait-ce le feu infernal qui le brûlait déjà? A chaque -instant on lui causait des sensations de damné. -Il ne put imposer silence au clerc, car le regard -du jockey pesait sur lui.</p> - -<p>—Tout s'est fort bien passé, hasarda-t-il, espérant -en finir par ce mot.</p> - -<p>—La valise pesait beaucoup, n'est-ce pas? elle -a dû te fatiguer énormément?</p> - -<p>—Pas tant… que tu crois… balbutia-t-il.</p> - -<p>—Il est vrai qu'en passant dans les Champs-Elysées, -vous avez pu vous reposer tous deux. Il -ne s'y trouvait personne à pareille heure?</p> - -<p>Le clerc remarqua enfin le bouleversement de -Bardol, dont les yeux demeuraient fixés sur le coin -de la chambre où stationnaient deux oreilles étrangères. -Machinalement il dirigea son regard timide -vers le point indiqué. En apercevant le jockey, il -eut un frémissement, comme s'il eût vu la guillotine -tendant vers lui ses bras rouges. Ce frémissement -fut interprété par Louis Charmet dans le -sens des faits et des paroles qui venaient de le -frapper. Il crut, à compter de ce moment, que -Bardol était l'assassin de l'abbé, d'autant qu'il -était certain que la valise découverte sous un rideau -avait été portée aux Champs-Elysées pendant -la nuit.</p> - -<p>Le jeune Baduel attribua à sa légèreté l'effroi de -Bardol. Il crut avoir dénoncé son oncle, son cousin, -s'être livré lui-même. La terre lui manquait sous -les pieds.</p> - -<p>—Tiens! Voici tes hardes, va-t'en; dit Bardol à -Louis Charmet en lui jetant un paquet.</p> - -<p>Le jockey, après l'avoir remercié, mit les objets -sous son bras et partit. Mais afin de s'acquitter immédiatement, -sans doute, il parla au concierge et -lui adressa plusieurs questions très-précises, auxquelles -ce dernier répondit, d'une manière satisfaisante, -il faut croire, car Louis Charmet s'esquiva -promptement pour aller raconter ses grandes découvertes -à la citoyenne Eléonore…</p> - -<p>—Ah! Seigneur, qu'ai-je fait? Je suis donc -sourd et aveugle! Quoi, je ne m'apercevais pas de -tes signes, mon cher Bardol! nous sommes perdus, -n'est-ce pas? ce petit scélérat va nous dénoncer -comme ayant protégé une évasion nocturne; -mon oncle, toi et moi, nous allons être condamnés -à mort. Oh! je savais bien que mes jours finiraient -ainsi!</p> - -<p>Telles étaient les lamentations de Baduel neveu, -resté seul avec Bardol.</p> - -<p>—Tu es une brute! Il lui répondit ce dernier.</p> - -<p>—Je serai cause de votre malheur et du mien. -J'en suis au désespoir. Mais aussi, pourquoi -introduire chez toi des gens de cette espèce, sans -me prévenir, sans me les montrer? Je suis myope, -tu sais bien que je suis myope!—Tiens! Bardol, -notre oncle a donc oublié sa tabatière en or!… la -voici sur cette table.</p> - -<p>—Oh! fit Bardol, c'est vrai; ce pauvre homme, -comment a-t-il pu l'oublier?</p> - -<p>—Et ces ciseaux? Ce sont ceux avec lesquels -il se faisait les ongles. Il les a laissés sur la cheminée.</p> - -<p>—C'est bien extraordinaire, dit Bardol, ramassant -ces objets et se mordant les lèvres.</p> - -<p>—Encore ses lunettes? s'écria le clerc, étonné… -Mais que signifie?…</p> - -<p>—Il était si inquiet… Il n'avait pas la tête à lui -quand nous avons quitté cette chambre.</p> - -<p>—Cette valise n'est-elle pas la sienne? dit le -clerc d'avoué, continuant ses perquisitions. Bardol, -explique-moi ce mystère. Notre oncle est-il parti, -oui ou non?</p> - -<p>—Il est parti, certainement; mais il m'a prié de -lui garder ses bagages, que je dois lui expédier par -une prochaine occasion.</p> - -<p>Ces étranges explications, faites d'une voix mal -assurée, plongèrent Baduel dans un océan de doutes. -Réduit à des suppositions, il s'y perdit complétement; -et son épouvante, déjà grande, atteignit -bientôt une force incommensurable. Il demeura -muet pendant un instant; puis, sans dire un mot -d'adieu à son cousin, il partit, espérant par une -fuite prompte échapper aux vertiges qui s'emparaient -de lui.—Dans la rue, il entendit crier les -nouvelles; des gosiers fêlés, avinés, rauques, hurlaient -à assourdir les passant: «Voici les détails -d'un assassinat commis cette nuit aux Champs-Elysées -sur la personne d'un abbé!» Ces paroles -répétées, commentées par des groupes d'oisifs et -de beaux parleurs, lui laissèrent entrevoir la vérité -sanglante. Il courait ahuri, chancelant, comme s'il -eût été coupable de ce crime.</p> - -<p>Cependant Louis Charmet ayant communiqué -ses impressions à la citoyenne Eléonore, celle-ci en -fit part à un des agents de police avec lesquels -elle était en relation. Aussitôt on se transporta au -domicile de Pierre Bardol et on l'arrêta. Il eut beau -dire aux commissaires qu'ils étaient les instruments -innocents d'une trame royaliste dirigée -contre lui; il eut beau invoquer sa vie de commerçant -irréprochable et l'amitié des patriotes les -plus ardents de sa section, on l'écroua à la Conciergerie.</p> - -<p>La justice eut bientôt instruit son affaire; il s'assit -sur le terrible banc le 10 octobre.</p> - -<p>Le Tribunal, sans se l'avouer, était heureux d'avoir -à juger un véritable criminel. L'accusateur -public et le président avaient déjeuné avec plus -d'appétit ce jour-là. Et ils marmottaient certain -bon discours qu'ils brûlaient de prononcer depuis -un mois, et qu'ils avaient retenu captif au fond de -leur mémoire, faute d'une occasion. Enfin on pouvait -le hasarder en cette circonstance.</p> - -<p>Bardol parut vert et jaune, tant il ressentait vivement -la puissance de ses ennemis politiques en -ce moment. Son cousin Baduel,—cité en qualité de -témoin, ainsi que la citoyenne Eléonore, Louis -Charmet et d'autres,—avait une mine tout aussi -pendable, car la peur rongeait son âme innocente, -et nul ne ressemble autant à un coupable que -l'homme qui craint d'être interrogé.</p> - -<p>L'acte d'accusation, formulé absolument comme -notre récit, sauf nos observations personnelles, -souleva à la fois le mépris et l'indignation de Bardol. -Il demanda la parole, afin que les juges connussent -bien l'homme qu'on avait l'audace de traîner -devant eux. Nous citons textuellement:—«Je -suis un citoyen des plus irréprochables, s'écria-t-il -avec animation, et l'un des plus chauds partisans -de la Révolution. Mes antécédents sont dignes d'éloges; -j'ai pour amis et pour protecteurs des sommités -politiques prêtes à répondre de ma vie et de -mes opinions. Plusieurs fois M. de Lafayette, pendant -son séjour à Saint-Flour, où je demeurais -alors, m'a fait l'honneur de s'asseoir à ma table. -En 1790, j'ai été délégué par mes concitoyens à la -fête de la fédération. A Paris, comme en Auvergne, -M. de Lafayette m'invita à manger sa soupe très-souvent. -Et savez-vous comment il me recevait, ce -ci-devant général? Il quittait tout le monde, il interrompait -sa conversation avec des ministres, afin -de venir me prendre la main. Et il n'y avait pas -que lui qui m'estimât, à sa table. Je fis connaissance -de M. l'abbé Fauchet et de M. l'abbé Verron, -le député. Le premier, quand il fut nommé évêque -du Calvados, n'ayant pas un rouge liard pour se -rendre à son poste, m'emprunta deux mille écus; -le second me doit six cents livres, et encore je ne -compte ni à l'un ni à l'autre les intérêts! Voilà qui -je suis, citoyens. Et c'est moi qu'on a chargé d'un -crime abominable. Cette odieuse imputation ne -vous prouvera que l'audace de mes ennemis, qui -me persécutent parce que je ne transige pas avec -le royalisme et la contre-révolution. Qu'ils se présentent, -les scélérats; ce sont eux que vous condamnerez!…»</p> - -<p>Le commissaire national interrompit ce discours -en disant qu'il fallait écouter l'accusation avant -la défense. Bardol, essoufflé, reprit place sur son -banc.</p> - -<p>L'infortuné clerc, Baduel, fut interrogé le premier. -Il s'évanouit deux fois. On attribua sa faiblesse -à son attachement pour son oncle et à l'horreur -que lui inspirait le crime. Le président en prit -occasion de lui dire en langage à fleurs: «Continue, -jeune homme, à fermer ton âme aux mauvais -penchants et à frémir de terreur dès que le génie -du mal accomplit ses forfaits, même loin de toi!» -Les deux assignats de cinq livres que lui avait -donnés son oncle furent confrontés avec ceux que -contenait le portefeuille en satin blanc saisi -sur Bardol. On reconnut par leur numéro et leur -lettre qu'ils étaient de la même série. Quant à la -tabatière en or et aux autres objets, Pierre Bardol -persista à dire que l'abbé les avait oubliés chez -lui.</p> - -<p>Louis Charmet et la citoyenne Eléonore n'éclairèrent -pas moins la religion des juges. Mais ce furent -les témoins à décharge, cités à la requête de -Bardol, qui finirent de l'accabler très-involontairement.</p> - -<p>Un certain Goutier, homme de loi,—le bourreau -se disait homme de loi, alors,—éleva la voix afin -de vanter les vertus et le civisme de son ami Bardol. -Le commissaire national, convaincu de la mauvaise -foi de ce panégyriste, requit qu'il fût transféré -en la chambre du conseil, afin d'y être fouillé -en présence du citoyen Dubail-Coffinhal, l'un des -juges du tribunal, et du citoyen Gobert, le défenseur.</p> - -<p>Cette inspection, minutieusement opérée, procura -la saisie de diverses lettres écrites de la main -de l'accusé; et adressées à ses témoins, afin de -leur apprendre en quels termes ils devaient déposer.</p> - -<p>Une dernière circonstance asséna le dernier coup -sur la tête encore audacieuse de ce malheureux. -Une montre en or, portant le nom de Sauvage, horloger, -avait été trouvée sur lui; on supposa qu'elle -appartenait à l'abbé Baduel. Il jura l'avoir achetée -depuis deux ans à un juif étranger. Mais le registre -de Sauvage ayant été vérifié, on y lut, à une date -peu reculée, la mention de vente de cette montre -au directeur de Sainte-Barbe.</p> - -<p>Il n'eut plus la force de parler; ses lèvres n'articulaient -pas; une pâleur livide lui couvrait le visage.</p> - -<p>L'accusateur public se leva, et de sa voix la plus -retentissante, il résuma tous les témoignages, toutes -les preuves. Il termina son réquisitoire par ces -mots:</p> - -<p>«—S'il est des hommes qui ne veulent pas -croire à une Providence, qu'ils viennent à la terrible -école qui s'ouvre ici sous nos yeux, qu'ils étudient -tous les faits de cette affaire, qu'ils voient tous les -ressorts de l'esprit humain tendus pour consommer -le crime, le coupable réussir, et se déclarer ensuite -par les indices les plus grossiers. A peine l'assassinat -est-il commis, en effet, que l'assassin agité, -poursuivi par les remords, sentant pour ainsi dire -son supplice commencer, l'œil inquiet, l'esprit bourrelé, -ne fait plus qu'enfanter mille projets qui se -croisent, qui se détruisent (ô faconde insipide!); il -ne peut obtenir de repos; ce signe de réprobation -qui marqua le premier coupable semble empreint -sur son front, comme l'agitation et l'égarement -sont dans son cœur. Ce bruit qui se répand dans -la ville, cette nouvelle du meurtre qui le poursuit -partout, qui retentit sans cesse à ses oreilles, lui -donne un esprit de vertige; un enfant l'accompagne, -il ne fait que lui parler de cet homme assassiné -qui a les pieds liés d'une corde; il en parle -sans cesse, la consternation est peinte sur son visage, -etc., etc.»</p> - -<p>Les questions ayant été posées, et les jurés ayant -déclaré Bardol convaincu d'avoir assassiné Baduel, -le Tribunal le condamna à la peine de mort.</p> - -<p>En proie à un affaissement horrible, haletant -comme un moribond, il n'échappa point au pathos -du président.</p> - -<p>«—Homme (<i>homme</i> est superbe!) désormais -effacé par la loi du nombre des vivants, chez un -peuple libre, dont la loyauté fut toujours le partage, -même avant qu'il eût brisé ses fers, tu as oublié les -douceurs de l'hospitalité, tu as méprisé les liens du -sang, tu as méconnu les droits sacrés de l'amitié; -que dis-je?… tu as donné la mort à ton allié, à l'être -faible qui s'était mis sous ta protection. Ecoute -sans pâlir la peine de ton crime; veux-tu mériter -<i>les regrets</i> de tes pairs qui t'ont jugé, de la loi -qui t'a condamné? Veux-tu exciter la compassion -dans l'âme de tes juges? <i>Couronne ton trépas</i> par -une action noble et généreuse. Tu ne penses pas, -sans doute, que l'opinion publique te croie seul -l'auteur et l'instrument de la mort du sieur Baduel; -eh bien! <i>élève-toi à la hauteur du républicain</i>: -rends avant de mourir un dernier service à ta patrie, -fais-lui connaître tes complices. En emportant -leurs noms au tombeau, tu laisses à ton pays des -monstres qu'il doit vomir; en faisant une dénonciation -salutaire, tu marqueras ta mort par un acte de -patriotisme; ton âme, dégagée d'un poids qui doit -l'accabler, s'élèvera à sa véritable hauteur; elle ne -s'occupera plus, à l'instant de se séparer de ton -corps, de l'appareil du supplice, mais elle se confondra -<i>dans les douces jouissances du bonheur qui -suit toujours un acte de vertu</i>!»</p> - -<p>Ses complices?… Bardol ne sut ce qu'on voulait -lui dire; il regarda stupidement ses juges et ne -répondit rien. Quelques heures après, revêtu de -la chemise rouge des assassins, on le conduisit à -l'échafaud, et là, <i>un vent d'acier lui sépara l'âme -du corps</i>, selon l'énergique expression d'un vieux -chroniqueur.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch9">CHAPITRE IX.<br /> -ÉPISODE DES TREIZE ÉMIGRÉS.<br /> -UNE COMMISSION MILITAIRE.—LA TRIPLE ALLIANCE.—COSTUME -DU BOURREAU.</h2> - - -<p>L'épisode des treize émigrés offre des côtés tout-à-fait -touchants, et l'on se demande le motif d'un -tel déploiement de barbarie envers des jeunes gens -dont quelques-uns avaient à peine vingt années. -Ce motif, il faut le chercher dans la nécessité où -l'on se croyait être de frapper l'esprit public par -des images de répression nationale. Les treize émigrés -dont nous parlons avaient été pris sur les frontières, -les armes à la main; la loi était formelle: ils -auraient dû être fusillés à l'endroit même de leur arrestation.—Néanmoins -on les dirigea sur Paris, où -ils arrivèrent le 19 octobre, un vendredi. On affecta -de les transférer en plein jour à la Conciergerie, au -milieu d'un nombreux et inutile cortége d'écharpes -municipales. Voulait-on renouveler la scène des -fiacres du Pont-Neuf, qui avait commencé les massacres -des prisons? Nous serions tenté de le croire. -Une certaine agitation se manifesta, en effet, parmi -le peuple qui, pendant toute la journée et même -pendant une partie de la nuit, ne cessa d'entourer -la Conciergerie, en réclamant la prompte mise en -jugement des prisonniers, au nombre desquels on -faisait perfidement circuler le nom du prince de -Lambesc. Ces ruses n'eurent pas toutefois les résultats -qu'on en attendait. Un décret de la Convention -nationale du lendemain nomma une commission -chargée de prononcer immédiatement à -l'égard des treize prévenus d'émigration.</p> - -<p>Cette commission militaire, composée de cinq -membres et présidée par le général Berruyer, commandant -de toutes les troupes du département de -Paris, s'assembla en audience publique au Palais-de-justice, -dans la salle du jury d'accusation. Il -n'y eut aucun murmure de la part des spectateurs -lorsque furent amenés les treize émigrés.—C'étaient -comme nous l'avons dit, de très-jeunes -gens, d'heureuse physionomie, presque tous gentilshommes -et revêtus encore de l'uniforme sous lequel -ils avaient été arrêtés. L'instruction a révélé qu'ils -s'étaient rendus sans résistance, et que quelques-uns -d'entre eux s'étaient même jetés volontairement -dans les postes français. Le premier que l'on interrogea, -Dammartin-Fontenoy, répondit avec une -grande douceur aux questions souvent bizarres qui -lui furent posées par le général Berruyer:</p> - -<p>—Quel âge avez-vous?</p> - -<p>—Près de vingt-cinq ans.</p> - -<p>—Où serviez-vous avant de quitter la France?</p> - -<p>—Dans un régiment provincial que j'ai quitté en -1783; puis dans un régiment d'infanterie que j'ai -quitté en 1785.</p> - -<p>—Pourquoi avez-vous abandonné votre patrie -dans un moment où vous pouviez la servir utilement?</p> - -<p>—Je n'étais plus dans le service depuis sept -ans; il y en avait trois que je voyageais: j'étais -allé en Allemagne, où je comptais m'établir, et j'y -étais effectivement fixé depuis deux ans.</p> - -<p>—Vous saviez qu'il y avait eu une révolution en -France?</p> - -<p>—Je le savais, mais je ne la connaissais pas; -<i>d'ailleurs, il y en a eu quatre</i>.</p> - -<p>Ce mot ne parut pas produire une impression -favorable sur les cinq commissaires, parmi lesquels -figuraient un gendarme et un canonnier, Antoine -Marly et Claude Sableau.</p> - -<p>Le président continua avec humeur:</p> - -<p>—Quelles armes aviez-vous lorsque vous avez -été arrêté?</p> - -<p>—Aucune, répondit Dammartin; quand j'ai -vu la vedette à dix pas de moi, j'ai jeté mon sabre.</p> - -<p>—Quel grade aviez-vous?</p> - -<p>—Je n'en avais aucun; j'étais simple hussard. -Notre corps marchait sans hostilité parce que -tout Français sous les ordres des princes ne devait -pas agir.</p> - -<p>L'interrogatoire se poursuivit de la sorte, sans -d'autre particularité qu'une apostrophe au moins -singulière du commandant Berruyer. Impatienté -de l'air calme du jeune Dammartin et de la précision -de ses réponses, le général-président s'écria tout à -coup:</p> - -<p>—Parlez haut! vous êtes ici devant la République, -<i>car le peuple de Paris forme TOUTE la république</i>!</p> - -<p>Dammartin ne répliqua pas. Après une courte -délibération, les cinq commissaires prononcèrent -contre lui la peine de mort. Il écouta sa sentence -avec cette attention d'un homme qui écoute une -chose qui le concerne peu ou point.</p> - -<p>Celui qui lui succéda, un ci-devant capitaine au -régiment d'Esterhazy, âgé de vingt-sept ans, ne -fit pas moins bonne contenance. Il convint qu'il -était sorti de France au mois de juin dernier, mais -il ajouta pour sa justification qu'il y avait été provoqué -par son père, lequel l'avait appelé sur la -terre autrichienne sous prétexte de lui rendre -compte des biens de sa mère. «—Là, dit-il, mon -père qui occupe un haut rang dans l'armée étrangère, -me força, le pistolet sur la gorge, à quitter la -cocarde. Je résistai; il me fit transférer à Luxembourg -et jeter dans une prison, d'où je ne sortis -qu'après avoir donné ma parole de m'attacher au -régiment de Berchiny. Je n'ai jamais servi que -comme volontaire, et je n'ai assisté ni à la prise de -Longwy, ni à celle de Verdun. J'ai continuellement -cherché tous les moyens de m'échapper, jusqu'au -jour où, de mon propre mouvement, je me suis -rendu, avec un domestique et un camarade, à un -brigadier de chasseurs.»</p> - -<p>Bien que raconté avec un accent de sincérité qui -ne pouvait être suspect, ce drame de famille, dont -les guerres politiques ont offert de nombreux -exemples, laissa froide la Commission militaire.</p> - -<p>—Citoyens, dit le général Berruyer, d'après les -moyens de défense et les réponses aux interrogatoires -faits à Joseph-Alexandre Dumesnil, accusé -d'émigration; et aussi d'après l'art. 3 du titre I<sup>er</sup> -de la seconde partie du Code pénal; et l'art. 1<sup>er</sup> du -décret de la Convention nationale en date du 9 de -ce mois, mon opinion est que ledit Dumesnil soit -puni de mort.</p> - -<p>Alexandre Dumesnil fit place à un tout jeune -homme, presque un enfant, doux, résigné, qui déclara -s'appeler Miranbel de Saint-Remy, et être -âgé de dix-neuf ans seulement. Il avait quitté son -pays par suite des menaces de ses voisins, qui -voulaient incendier sa maison,—mais la Commission -ne regarda pas cela comme une excuse,—et -depuis deux mois il était garde du corps de <span class="sc">Monsieur</span>. -Remarquons à ce sujet une facétie que crut -devoir se permettre le président:</p> - -<p>—Vous avez, dit-il à l'accusé, gardé <span class="sc">Monsieur</span>; -il aurait bien mieux valu nous l'amener.</p> - -<p>On conviendra que le moment était mal choisi -pour se permettre un jeu de mots, quelque soldatesque -qu'il fût. Le jeune Miranbel crut un instant -que c'était là un pronostic de clémence; il se trompait: -lorsque le général et les quatre commissaires -eurent suffisamment ri de leur spirituel à-propos, -ils le condamnèrent à la mort d'une voix unanime. -L'enfant, comme ses deux prédécesseurs, entendit -son arrêt avec courage.—Un autre de vingt-un -ans, Maurice Santon; un autre encore de vingt ans -et demi, Jean Béon; les deux frères Godefroy, l'un -garde-du-corps, et l'autre officier de marine; le -sieur Gauthier de la Touche, conseiller au parlement -de Bordeaux, et enfin le sieur Saint-Hillier -subirent le même sort. Ils montrèrent tous une assurance -digne des serviteurs du roi.</p> - -<p>L'interrogatoire de Saint-Hillier fut signalé par -un quiproquo qui aurait été plaisant en toute autre -circonstance, et que l'adresse de l'accusé fit ressortir. -On avait trouvé sur lui un mémoire portant -ce titre: <i>Compte payé par la triple alliance</i>, et dans -lequel on avait naturellement vu une pièce de conviction. -La triple alliance! cela était évident, ce -ne pouvait être que l'alliance du duc de Brunswick, -de Frédéric et de François. Les juges triomphaient. -Mais Saint-Hillier, qui avait souri pendant cette -explication, essaya de les désabuser par un récit -que le tour aisé de son langage sut rendre intéressant:</p> - -<p>—J'étais à Versailles, dit-il, lors des événements -du 6 octobre 1789, quand le peuple, conduit par -une bande de femmes, vint y chercher son roi, pour -le ramener en triomphe à Paris. Je me trouvais à -l'infirmerie des gardes-du-corps, lorsqu'on m'avertit -des dangers qui nous menaçaient; quoique souffrant, -je m'évadai par dessus les murs, en compagnie -de deux de mes camarades, malades comme -moi; nous courûmes les plus grands périls et nous -risquâmes de perdre vingt fois la vie dans le hasardeux -chemin que nous avions adopté. Enfin, -nous descendîmes dans un couvent de religieuses; -ces courageuses filles s'empressèrent de nous offrir -une hospitalité dont nous avions doublement besoin, -à titre de fuyards d'abord et à titre de malades -ensuite. Nous demeurâmes deux jours dans -cette sainte maison, au bout desquels nous résolûmes -de gagner Paris. Mes deux compagnons de -voyage n'avaient point d'argent, mais on conçoit -que l'aventure dont nous venions d'être les héros -avait resserré les liens de notre connaissance. Conséquemment -je m'instituai le banquier de la compagnie, -et ce fut moi qui subvins aux dépenses de -la route ainsi qu'au séjour dans la capitale. Toutefois, -par un sentiment de délicatesse, mes deux -amis exigèrent que je tinsse une note exacte de ces -dépenses; voilà l'origine et l'histoire de ce papier -trouvé sur moi, et intitulé: <i>Compte payé par la -triple alliance</i>,—la triple alliance était un sobriquet -dont, en badinant, nous avions affublé notre -association.</p> - -<p>Les membres de la Commission militaire avaient -écouté Saint-Hillier avec une incrédulité visible. -Si ingénieuse que fût cette narration, rien ne leur -en garantissait la véracité. Ils tournèrent et retournèrent -encore entre leurs mains le mémoire soupçonné, -puis ils finirent par condamner Saint-Hillier -comme ils avaient condamné les autres.—Sur ces -treize émigrés, on en acquitta cependant quatre. -Il est vrai que c'étaient quatre domestiques. Ces -pauvres diables avouèrent qu'ils n'avaient suivi -leurs maîtres à Coblentz que dans l'espoir d'être -payés des gages qui leur étaient dus. Ces domestiques -devaient être de la famille de Sganarelle qui -s'écriait en voyant l'enfer engloutir Don Juan:—Ah! -mes gages! mes gages! Ainsi durent-ils -s'écrier à leur tour, en voyant les neuf émigrés -monter à l'échafaud.</p> - -<p>L'exécution se fit sur la place de Grève, le mardi -de bon matin, en face de la grande porte de l'Hôtel-de-Ville, -au-dessus de laquelle flottait l'immense -drapeau orné de cette inscription: <i>Citoyens, -la patrie est en danger</i>. Les neuf jeunes gens montèrent -et se rangèrent à la fois sur l'échafaud; ils -conservèrent le même calme que pendant les débats -et leurs regards se portèrent avec curiosité sur -les croisées d'alentour. Neuf fois, le panier-cercueil -disparut dans la trappe pratiquée sur un des -côtés de la plate-forme.—Une gravure, qui retrace -cette scène, nous montre le costume de l'exécuteur -et de ses aides, costume encore décent: chapeau -rond, habit et culotte courte. Bientôt, on les -verra adopter les modes du peuple: le bonnet rouge -à large cocarde, la carmagnole et le pantalon rayé.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch10">CHAPITRE X.</h2> - - - - -<h3>I.<br /> -ÉMEUTE DE LA PLACE DE GRÈVE.—DÉLIVRANCE -D'UN CONDAMNÉ.</h3> - - -<p>Sur cette même place de Grève, deux jours après -l'exécution des neuf émigrés, le Tribunal du -17 août envoyait un jeune gendarme de vingt-huit -ans, condamné à dix années de fers et à quatre heures -de carcan. Dotel avait été convaincu de meurtre -sur un soldat caserné à la Courtille, mais Dotel -avait été provoqué, injurié; la fureur seule arma -son bras, et il fut homicide sans être assassin. Une -foule nombreuse assistait à son exposition; c'était -pour la plupart les habitués de la salle d'audience, -en qui s'était éveillée quelque compassion. On trouvait -généralement l'arrêt du Tribunal trop rigoureux; -on s'empressait autour de Dotel et on le -plaignait d'autant plus que sa figure contractée exprimait -une vive douleur. Au bout de trois heures, -il appela un gendarme et lui demanda à être détaché -pour quelques besoins (texte du <i>Moniteur</i>). Le -gendarme fit la sourde oreille, ce qui excita les -murmures de plusieurs hommes du peuple. Dotel -insista.</p> - -<p>—Bah! lui répondit le gendarme, vous n'avez -pas plus de trois quarts d'heures à rester exposé.</p> - -<p>Cependant le motif de ses supplications se répandait -parmi les assistants, qui s'apitoyaient -sur ce pauvre diable et s'irritaient de la dureté -des gendarmes. Il était évident que Dotel se trouvait -en proie aux plus atroces souffrances.</p> - -<p>—Détachez-le! détachez-le! disait-on de toutes -parts.</p> - -<p>Les gardes ne bougèrent pas.</p> - -<p>Alors, il se fit un mouvement dans la foule. Un -gros d'hommes, les uns en bourgeois et les autres -en uniforme, se dirigea vers l'échafaud, en -criant:</p> - -<p>—Sa liberté! sa liberté! Nous l'aurons de -force!</p> - -<p>Au milieu du tumulte, un gendarme lança son -cheval au galop pour aller requérir du renfort au -corps-de-garde de la réserve. Pendant ce temps-là, -on était monté sur l'échafaud.</p> - -<p>—Des couteaux pour couper les cordes! nous -n'avons pas le temps de les dénouer, disait un -dragon d'environ cinq pieds six pouces, couvert -de son casque et vêtu d'un habit vert à boutons à -la hussarde.</p> - -<p>Un autre militaire, qui est resté inconnu, s'exprimait -chaleureusement en ces termes:</p> - -<p>—Si Dotel était un voleur, je ne m'opposerais -pas à son châtiment; mais c'est un brave garçon, -je le connais, et il faut qu'il soit délivré!</p> - -<p>La présence de ces soldats a fait croire à un coup -de main prémédité. C'est possible; toutefois on -n'en a jamais eu d'autres preuves.</p> - -<p>On ne résiste pas à la foule. Après avoir reçu -quelques horions, les gendarmes comprirent que -ce qu'ils avaient de mieux à faire, c'était de se -retirer au secrétariat de la Maison Commune et -d'y dresser leur déclaration. Immédiatement après -leur départ, la potence fut ébranlée, le tabouret -jeté à bas, l'écriteau déchiré, et Dotel emmené par -le peuple au bruit des cris accoutumés de: Vive la -nation!</p> - -<p>Cette audacieuse infraction aux lois fit quelque -sensation dans Paris. Le corps municipal chargea -le procureur de la commune de poursuivre devant -les tribunaux la réparation de ce délit, et arrêta -que la Convention nationale serait tenue au courant -des démarches opérées à ce sujet.</p> - -<p>Je ne sache pas cependant que Dotel soit jamais -retombé sous les serres de la justice; il est supposable -qu'il aura réussi à gagner la frontière. On -n'a jamais pareillement entendu reparler de ses -prétendus complices.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="ch10p2">II.<br /> -LE VALET DE CHAMBRE DU ROI ET LA SENTINELLE -DU TEMPLE.—DOUBLE ARRESTATION.</h3> - - -<p>Personne n'ignore le dévouement du valet de -chambre Cléry et les soins affectueux dont il environna -Louis XVI pendant sa détention dans l'ignoble -prison du Temple. Son <i>Journal</i>, publié à Londres -et répandu à un nombre infini d'éditions, -figure au premier rang dans toutes les bibliothèques -révolutionnaires.</p> - -<p>Un soir, vers les six heures,—c'était le 5 octobre,—Cléry, -après avoir accompagné la reine -dans son appartement, remontait chez le roi avec -deux officiers municipaux, lorsque la sentinelle -placée à la porte du grand corps-de-garde, l'arrêta -tout-à-coup par le bras.</p> - -<p>—Comment vous portez-vous, monsieur Cléry? -lui demanda-t-elle.</p> - -<p>Cléry, un peu surpris, s'inclina poliment et fit -mine de passer outre.</p> - -<p>—J'aurais bien désiré vous entretenir quelques -minutes, ajouta mystérieusement la sentinelle.</p> - -<p>—Monsieur, parlez haut, dit Cléry effrayé; il -ne m'est pas permis de parler bas à personne.</p> - -<p>—On m'a assuré qu'on avait mis le roi au cachot -depuis quelques jours et que vous étiez avec -lui.</p> - -<p>—Vous voyez bien le contraire, répliqua Cléry.</p> - -<p>Et il s'empressa de quitter l'importune sentinelle, -car chaque jour de nouveaux imprudents -semblaient prendre à tâche de compromettre la -sûreté de la famille royale par une indiscrète -sollicitude. En outre de cette considération, Cléry -se tenait perpétuellement sur ses gardes, craignant -avec raison qu'on ne lui tendît des piéges.</p> - -<p>Un des municipaux qui l'escortaient prêta l'oreille -à ces quelques mots, mais il n'y trouva rien -qui dût éveiller ses inquiétudes. Le second, au -contraire, soutint qu'il avait entendu le froissement -d'un billet. Cléry et le factionnaire, confrontés -le lendemain, nièrent le fait, et l'on se -contenta pour le moment de condamner ce dernier -à vingt-quatre heures de prison.</p> - -<p>Cependant cet épisode, rapporté à la municipalité, -y produisit quelque agitation; on y voulut -voir les traces d'un complot, et l'on déféra Alexandre-François -Breton,—qui était le factionnaire -en question,—au Tribunal du 17 août, afin que -son procès y fût instruit. C'était un jeune homme -de vingt-six ans, qui fut reconnu pour avoir appartenu -à la reine, alors qu'elle habitait Versailles, -ce qui parut de bon augure aux dénicheurs de -conspirations.</p> - -<p>Quant à Cléry, il ignorait tous ces détails, et il -croyait cet incident vidé depuis longtemps, lorsque, -le 26 octobre, pendant le dîner de la famille -royale, on vint l'arrêter au Temple, en grand appareil, -pour le conduire devant le Tribunal. Il -sortit entre six gendarmes qui avaient le sabre à la -main, et suivi d'un municipal, d'un greffier et -d'un huissier, tous trois en costume. «Je passai, -raconte Cléry, à côté du roi et de sa famille, qui -étaient debout et consternés de la manière dont on -m'enlevait. La populace rassemblée dans la cour -du Temple m'accabla d'injures, en demandant ma -tête. Un officier de la garde nationale dit qu'il -était nécessaire de me conserver la vie, jusqu'à ce -que j'eusse révélé les secrets dont j'étais seul dépositaire; -et les mêmes vociférations se firent entendre -pendant ma route.»</p> - -<p>Arrivé au palais de justice, Cléry fut mis au secret, -et il y resta plusieurs heures occupé, mais en -vain, à rechercher quels pouvaient être les motifs -de son arrestation. Enfin, à huit heures, il parut -devant ses juges. Tout lui fut expliqué lorsqu'il -aperçut sur le fauteuil des accusés le jeune factionnaire -soupçonné de lui avoir remis une lettre -trois semaines auparavant. Les débats furent assez -obscurs. Cléry objecta avec justesse que, puisqu'on -avait cru entendre le froissement d'un papier, il -était tout naturel de le fouiller sur-le-champ, au -lieu d'attendre dix-huit heures pour le dénoncer -au conseil du Temple. Alexandre Breton abonda -dans ce sens. Vu le manque de preuves, ils furent -tous les deux acquittés.</p> - -<p>Le président chargea quatre municipaux, présents -au jugement, de reconduire Cléry au Temple. -Il était minuit. On arriva au moment où Louis XVI -venait de se coucher. Néanmoins, il fut permis au -zélé valet de chambre de lui annoncer cet heureux -retour.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="ch10p3">III.<br /> -DÉCADENCE DU TRIBUNAL.—IL CHERCHE A -SE JUSTIFIER.</h3> - - -<p>Vers cette époque, le tribunal commença à baisser -ostensiblement dans l'opinion publique. Il avait -été trouvé trop doux avant les journées de septembre; -il fut trouvé trop cruel après. Dans la séance -du 26 octobre, un membre de la Convention nationale, -dont le nom est en blanc au <i>Moniteur</i>, demanda -hardiment la suppression du Tribunal du -17 août, qu'il qualifia de <i>tribunal de sang</i>, en se -fondant sur ce que les juges avaient récemment -condamné à mort une femme prévenue de complicité -dans l'affaire du Garde-Meuble, bien que le -Code pénal ne portât pas cette peine pour les vols -et les recels. La proposition fut ajournée au lendemain; -mais le lendemain, le Tribunal criminel se -rendit en corps à la barre de la Convention, où il -s'exprima de la sorte, par la bouche de son président -Mathieu:</p> - -<p>—Le Tribunal criminel a eu connaissance de la -proposition qui a été faite hier à son égard; ce -n'est point la suppression qui l'affecte, car <i>il sait -que les causes qui ont déterminé sa création n'existant -plus</i>, la Convention pourrait l'ordonner; mais -ce sont les motifs qui ont appuyé cette demande.</p> - -<p>On interrompit M. Mathieu, et plusieurs membres -réclamèrent l'ordre du jour, qui fut adopté. -M. Mathieu ne se découragea pas; il revint le -28 et réitéra ses plaintes, auxquelles le président -de la Convention répondit par ces mots:</p> - -<p>—Le plus grand malheur dont puissent être -accablés les hommes chargés de prononcer sur la -vie de leurs semblables, est sans doute le soupçon -d'arbitraire et de prévarication. La Convention -examinera votre pétition. En attendant, elle vous -accorde les honneurs de la séance.</p> - -<p>Les honneurs de la séance étaient devenus chose -bien banale et bien insignifiante.</p> - -<p>—Cependant, objecta Lanjuinais, il ne me paraît -pas que le Tribunal ait répondu à l'inculpation qui -lui a été faite par un de nos collègues d'avoir condamné -à mort pour recèlement.</p> - -<p>Ces insinuations ébranlèrent beaucoup le crédit -du Tribunal. Mal écouté à la Convention, il porta -ses récriminations au club des Jacobins. Lullier fut -l'orateur.</p> - -<p>—Citoyens, dit-il, depuis longtemps le zèle du -Tribunal criminel déplaît à une espèce d'hommes -ennemis de la république; depuis longtemps on le -calomnie; on l'a traité de <i>tribunal de sang</i>. Ce matin, -nous nous sommes encore présentés à la Convention; -je ne sais par quelle fatalité le président -a pu se méprendre, <i>mais il est aussi scélérat que -celui qui nous a calomniés hier</i>! Il a dit à la Convention:—«Le -Tribunal criminel, inquiet sur sa -position et craignant d'être destitué, propose d'être -entendu.» On voit toute la perfidie de ces expressions. -Le Tribunal ne sollicite pas sa conservation; -mais il veut, en descendant du siége, rester et -paraître aussi pur que lorsqu'il y est monté par le -vœu du peuple» (Applaudissements).</p> - -<p>Néanmoins, les hommes du 17 août avaient reçu -un coup dont ils ne devaient pas se relever. Après -avoir inutilement fatigué la Convention, ils publièrent -des mémoires qu'ils répandirent à foison dans -le public. Les membres du jury d'accusation se -justifièrent, en particulier, dans une brochure de -seize pages, devenue excessivement rare, et que -nous avons pu nous procurer. «Le Tribunal du -17 août, disent-ils dans cette brochure, n'a calculé -ni ses dangers, ni la courte durée de son -existence; il n'a vu que les droits du peuple et les -moyens de maintenir sa liberté par des exemples -de juste sévérité. Il a fait ce qu'il a pu, il l'a fait -avec un zèle aussi infatigable que désintéressé. -Quoi qu'on puisse dire contre le Tribunal du -17 août, on ne lui enlèvera pas le mérite d'avoir -<span class="sc">calmé Paris</span> (c'est une prétention singulière!), -vengé les atteintes portées à la liberté, et d'y avoir -employé tous les moments de chaque jour et une -grande partie des nuits. Il s'est tellement livré -à cette partie du service public, qu'il serait impossible -aux plus fortes santés de soutenir plus -d'un petit nombre d'années le pénible effort d'un -pareil travail.»</p> - -<p>Une des autres objections dont on se servait -pour attaquer le Tribunal, c'était, ainsi que nous -l'avons vu, d'avoir prononcé la peine de mort -contre les principaux voleurs du Garde-Meuble. -La réponse est insuffisante et embarrassée: «On -se plaint de ce que le Tribunal a condamné à la -mort des hommes contre lesquels la loi ne prononce -que vingt ans de fers; le tribunal <i>a dû regarder</i> -les voleurs du Garde-Meuble comme des -instruments de conspiration; il <i>a dû penser</i> que les -ennemis de notre Révolution avaient convoité cette -ressource pour les soulager dans leur détresse. Ils -ont vu, en outre, dans l'attroupement de ces voleurs -et de leurs complices, réunis en forme de -patrouille armée et en uniforme, avec le mot d'ordre -de la garde nationale, une circonstance tellement -aggravante, qu'elle a nécessairement changé -la nature du délit. Ces caractères de conspiration -et d'usurpation de la force publique ont dû déterminer -l'application d'une peine au-dessus de celle -du vol fait avec effraction. Nous étions au centre des -mouvements de la plus grande révolution que -nous ayons faite; il fallait proportionner les peines -aux circonstances dont nous étions environnés, -et au besoin que nous avions de remonter aux causes -de ce vol, si extraordinaire, que l'on disait qu'il -devait être suivi du vol du Trésor national et de -l'enlèvement des bijoux, vases et effets précieux des -églises de Reims et Saint-Denis.»</p> - -<hr /> - - -<p>Au fond, le Tribunal a été dans ce procès plus -sévère qu'il ne fallait l'être. Il se disculpe mal et cherche -à s'appuyer sur la raison politique, qui ne le -regardait pas. Il n'est pas mieux inspiré lorsqu'il -s'excuse de s'être attribué la police correctionnelle. -«Personne ne s'en occupait, dit-il; où donc est la -prévarication à avoir fait ce dont personne ne voulait -se charger, et à l'avoir fait non-seulement d'une -manière irréprochable, mais encore avec un esprit -de justice et d'intérêt public digne d'un meilleur -traitement?» Voilà des arguments au moins bizarres.</p> - -<p>Cette brochure est signée: Loyseau, Fouquier-Tinville, -Dobsen, Caillère de Létang, Crevel, Lebois, -Guillaume Sermaize, <i>ci-devant Leroi</i><a id="FNanchor_12" href="#Footnote_12" class="fnanchor">[12]</a> et -Perdrix.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_12" href="#FNanchor_12"><span class="label">[12]</span></a> Leroi,—le marquis de Montflabert,—Dix août—et -Guillaume Sermaize ne sont qu'une même personne et -qu'un seul coquin. Après la suppression du Tribunal, et -le 2 décembre, lorsque la Municipalité du 10 août fut -remplacée par une autre sous le nom de Municipalité provisoire, -Sermaize fit partie des nouveaux commissaires -chargés de surveiller ou plutôt de tyranniser les augustes -prisonniers du Temple. Il s'acquitta de cet emploi à la -satisfaction des sans-culottes. Entre autres devoirs, il mit -scrupuleusement à exécution l'arrêté de la Commune -qui ordonnait d'enlever à Louis XVI tous les instruments -tranchants qui se trouveraient en sa possession. Après -une première perquisition opérée par ses collègues, Sermaize -voulut en opérer lui-même une seconde, plus minutieuse: -il se fit conduire dans l'appartement de Sa Majesté. -Le roi était assis près de la cheminée, les pincettes -à la main; Sermaize lui demanda, de la part du Conseil, -à voir ce qui restait dans son nécessaire; le roi le tira de -sa poche et l'ouvrit: il y avait un tournevis, un tire-bourre -et un petit briquet. Sermaize se les fit remettre.—«Et -ces pincettes que je tiens en main, ne sont-elles pas aussi -un instrument tranchant?» lui dit le roi en lui tournant -le dos.</p> -</div> -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="ch10p4">IV.<br /> -LE TRIBUNAL REDOUTABLE.</h3> - - -<p>Il y avait alors, dans la rue Culture-Sainte-Catherine, -un théâtre obscur ayant nom: Théâtre -du Marais, et dans l'entreprise duquel Beaumarchais -était, dit-on, fortement intéressé. Le théâtre -du Marais, bien que le fond de son répertoire reposât -sur les pièces de Beaumarchais lui-même, faisait -cependant quelquefois des excursions dans le -domaine de l'actualité politique: il avait déjà -donné une tragédie de Souriguière, intitulée: <i>Artémidor -ou le roi citoyen</i>, tragédie franchement monarchique, -où Louis XVI était peint sous les plus -favorables couleurs. Il crut pouvoir persévérer -dans cette voie et, quelque temps après, il représenta, -sous le titre du <i>Tribunal redoutable</i>, ou -<i>suite de Robert, chef de brigands</i>, un drame qui eut -le pouvoir de mettre en rumeur le ban et l'arrière-ban -des sans-culottes.</p> - -<p>«On attribue cette pièce à Lamartellière, mais -les principes n'en peuvent appartenir qu'à Beaumarchais,» -disent les <i>Révolutions de Paris</i>.</p> - -<p>Au premier acte, le rideau se levait sur une -séance du tribunal, présidé par le brigand Robert; -premier grief, allusion irritante, sinon mal fondée. -Au troisième acte, on voyait une tour dessinée sur le -modèle de celle du Temple, et dans laquelle gémissait -une intéressante princesse. Du reste, la -contexture de la pièce n'avait pas d'autre rapport -que cela avec les événements à l'ordre du jour; ce -qui n'empêcha pas Prudhomme de dénoncer le -<i>Tribunal redoutable</i> comme anti-révolutionnaire -et constitutionnel dans toute la force du terme. -Les expressions dont il se sert sont trop réjouissantes -pour que je veuille en priver mes lecteurs: -«Cet ouvrage, dit-il, est bardé de maximes sur -les vertus d'un bon roi; il n'est pas de sentences -sur le bonheur de posséder un monarque vertueux -qui ne soient pillées dans le ci-devant -beau livre de <i>Télémaque</i>; aujourd'hui si vieilli, -depuis que la journée du 10 août a prouvé que -tous les rois, indistinctement, sont des fléaux -sur la terre.» Je ne sais quelle rancune garde -le citoyen Prudhomme à l'auteur du <i>Mariage de -Figaro</i>, mais son nom seul le fait entrer en convulsions; -il est furieux de ses succès, il est particulièrement -jaloux de sa fortune; <i>sangsue gorgée</i>, -<i>spéculateur vorace</i>, <i>vampire</i>, telles sont les moindres -épithètes dont il l'accable. Plus tard, quand -il apprend que Beaumarchais est décrété d'accusation, -il laisse exhaler des cris de joie et ne regrette -qu'une chose, c'est que la Convention ait -peut-être manqué de prudence en n'envoyant pas -sur-le-champ un gendarme s'assurer de sa personne. -Enfin, il pousse l'odieux jusque dans ses dernières -limites, lorsqu'après avoir annoncé qu'il ne s'en -était fallu que de six heures que Beaumarchais ne -subît à l'Abbaye le sort de tant de victimes, il -s'écrie: «Que de gens se réconcilieraient avec une -providence présidant aux choses de ce bas -monde, s'ils voyaient Caron de Beaumarchais -n'échapper à la justice du peuple que pour -tomber sous le glaive de la loi!»</p> - -<p>Vous êtes trop libraire, monsieur Prudhomme.</p> - -<p>Mais revenons au <i>Tribunal redoutable</i>. A la troisième -représentation de cette pièce, Gonchon, cet -excentrique orateur du faubourg Saint-Antoine, -se leva du milieu du parterre et interpella vivement -les acteurs, selon ses habitudes. Hué par -les spectateurs en masse, il s'écria en homme du -10 août:—Le premier qui m'attaque trouvera la -mort! Il se rendit ensuite auprès du directeur et -lui signifia, dans des termes qui jamais ne souillèrent -la bouche des Gracques, que s'il redonnait -ce drame, il se faisait fort, lui, Gonchon, d'amener -le <i>faubourg de Gloire</i> tout entier, pour briser les -banquettes du théâtre. L'affaire alla jusqu'au club -des Jacobins; et le comité de surveillance fit à son -tour mander le directeur pour l'avertir qu'il aurait -à répondre des événements s'il se hasardait à rejouer -le <i>Tribunal redoutable</i>,—ce qui équivalait -à une interdiction absolue.</p> - -<p>Ce n'était pas chose aisée que de faire plier -Beaumarchais, l'homme qui avait le mieux tenu -tête à la noblesse et au Parlement. Placé devant -l'ultimatum du peuple, il ne se soumit qu'à moitié. -Le <i>Tribunal redoutable</i> disparut bien, mais ce fut -pour faire place, trois ou quatre jours ensuite, à -<i>Robert le républicain</i>, qui était absolument la même -pièce, à quelques changements près. La rage de -Prudhomme s'exhala sur tous les tons. «Le théâtre -du Marais, dit-il, vient de donner un exemple -de ce que la cupidité et l'opiniâtreté ont de plus -frappant. Le lecteur se rappelle sans doute ce que -nous avons dit sur le <i>Tribunal redoutable</i>; eh bien! -malgré nos réclamations et celles d'un parterre -intègre, ce théâtre n'a pas voulu perdre ses frais -de costumes et de décorations. Renonçant au système -liberticide qui avait présidé à la conception -de cet ouvrage, il a fait refaire à neuf tout l'édifice, -ou pour mieux dire l'a replâtré. L'auteur, pour -justifier le titre de républicain donné à son Robert, -lui fait fonder une république dont il est le chef; -comme si pour changer de titre, l'Etat n'en était -pas moins régi par le pouvoir toujours arbitraire -d'un seul.»</p> - -<p>Quoi qu'il en soit, chef de brigand ou républicain, -<i>Robert</i>, malgré les fureurs des journaux, n'en -attira pas moins le public;—et le courroux de -Gonchon, satisfait par cette concession apparente, -s'apaisa, comme sous une tiède brise du Midi s'apaise -une mer agitée.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="ch10p5">V.<br /> -M. DE SAINTE-FOY.—BARÈRE, TÉMOIN.</h3> - - -<p>Un procès sur lequel les papiers du temps restent -muets et qui ne se trouve pas consigné dans le <i>Bulletin</i> -de R. J. B. Clément, non plus que dans son -<i>Répertoire</i> (abrégé du <i>Bulletin</i>), c'est le procès de -M. de Sainte-Foy, vieillard accusé d'avoir trempé -dans les conspirations de la cour. M. de Sainte-Foy -comparut devant le Tribunal criminel dans la dernière -quinzaine de novembre et ne sauva sa vie -qu'avec beaucoup de peine; sa correspondance -avec le général Dumouriez le justifiait de point en -point, mais cette correspondance n'était point entre -les mains des jurés: elle avait été envoyée par -Dumouriez lui-même au président de la Convention,—c'était -alors Barère,—qui l'avait égarée. -M. de Sainte-Foy, à bout de protestations et de -moyens de défense, dut invoquer le témoignage de -Barère, qui reçut une assignation pour aller déposer -devant les juges.</p> - -<p>«Je me fis remplacer, raconte-t-il, au fauteuil de -président, en annonçant à la Convention le motif -légitime de mon absence; elle y applaudit et j'arrivai -au Palais-de-Justice à midi. Le jugement de -M. de Sainte-Foy était déjà commencé; chaque -jour on appelait et on entendait des témoins. Je -fus interrogé par le président, M. Paré; après les -premières formules usitées, il me demanda si je -connaissais l'accusé. Je me retourne et je le vois -pour la première fois. C'était un vieillard d'une -belle figure; sa physionomie fine et grave était imposante, -son front chauve; l'assurance de l'homme -innocent était dans sa pose. Je répondis:—Je -viens de le voir pour la première fois.—Que savez-vous -relativement à la part que l'accusé a pu -prendre aux événements du 10 août?—Tout ce -que je sais se réduit à la connaissance que mes -fonctions de président de la Convention nationale -m'ont donnée de quelques lettres.»</p> - -<p>Barère rapporta, autant que sa mémoire très-bonne -put le servir, le contenu de ces lettres, lesquelles -prouvaient péremptoirement la parfaite innocence -de M. de Sainte-Foy.</p> - -<p>«Quand j'eus établi, ajoute-t-il, l'existence et le -contenu de cette correspondance, je fus interrogé -de nouveau par deux jurés qui semblaient faire naître -des doutes et des présomptions sur ce que j'avais -pu lire et que je venais de leur rapporter. Il paraît -cependant que mes réponses parurent les satisfaire, -et je sortis de l'audience. L'accusé, reconnaissant, -me remercia d'une manière si sensible et -si noble, que je ne l'oublierai jamais. «<i>Oh! que la -sensibilité d'un innocent accusé qui se voit -appuyé et défendu est touchante!</i>»—C'est -un spectacle que Barère aurait pu se procurer -plus souvent.</p> - -<p>M. de Sainte-Foy fut acquitté.</p> - -<p>Paré, dont le nom vient d'être écrit, était avant -la Révolution, premier clerc de Danton; il suivit son -maître dans sa fortune. D'abord employé comme -commissaire dans le département de la Seine, il -devint ensuite secrétaire du conseil exécutif provisoire; -puis, lorsque Danton fut appelé au ministère -de la justice, Paré se trouva porté tout naturellement -au nouveau Tribunal criminel.—Un an -plus tard, il devait remplacer pendant quelque -temps Garat à l'intérieur.—C'était un bel -homme, doux, et dont la physionomie annonçait -l'honnêteté.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="ch10p6">VI.<br /> -SUPPRESSION DU TRIBUNAL CRIMINEL -DU 17 AOUT.</h3> - - -<p>Une fois la perte du Tribunal résolue, on lança -un décret qui déclara ses jugements sujets à cassation. -De plus, le ministre de la justice demanda -que ledit Tribunal fût tenu de laisser dans le libre -exercice de ses fonctions le Tribunal de police correctionnelle, -des pouvoirs duquel il s'était momentanément -emparé. Les juges firent la sourde oreille -et continuèrent à instruire des procès de toute -espèce.</p> - -<p>Un de leurs derniers jugements condamna à -douze ans de fer et à six heures d'exposition un -ex-commissaire de la butte des Moulins, Stévenot, -convaincu d'avoir procédé à d'illégales visites -domiciliaires dans le but de s'approprier des -valeurs d'argent. Cet adroit fripon, arguant -d'ordres prétendus, requérait la force armée pour -commettre des arrestations arbitraires.</p> - -<p>Il importe peu de signaler les autres arrêts qui -n'atteignirent que des voleurs ordinaires ou des -individus coupables d'avoir tenu d'<i>incendiaires</i> -propos. De vrais criminels politiques, il n'en est -aucune trace; et je me demande ce que sont devenus, -après la dissolution de ce Tribunal, les détenus -<i>sérieux</i>, tels que ce brigand dont le journal -de Gorsas fait mention à la date du 9 novembre: -«P. Laroche, natif de Saint-Flour, détenu avant -le 10 août, vient d'être arrêté comme prévenu de -s'être transporté il y a deux jours à la Force. Là, -après avoir mis en évidence un gros bâton qui lui -avait servi, dit-il, les 2, 3, 4, et 5 septembre, il -ajouta qu'il lui servirait encore, car il fallait recommencer -de plus belle. Il prévint ensuite un guichetier, -nommé P. Sciffron, de se méfier, qu'on devait -assassiner sous peu tous les concierges des -prisons et les prisonniers; mais qu'il pouvait être -tranquille, et qu'il se chargeait de lui et même de -l'installer concierge. Le directeur du jury d'accusation -est chargé, d'après les pièces, de poursuivre -cette affaire.»</p> - -<p>C'eût été embarrasser singulièrement Lullier que -de le forcer à charger un semblable bandit, son -collègue dans les nuits de massacre. Et le Tribunal -du 17 août s'occupait des délits de police correctionnelle -afin de n'avoir pas à s'occuper des assassinats -de septembre. Là-dedans aussi faut-il peut-être -chercher une autre cause à sa suppression.</p> - -<p>Toutefois est-il que, malgré le vœu presque -unanime des députés, son agonie se prolongea encore -une semaine; en voici le bulletin:</p> - -<p>Le 23, décret qui ajourne la proposition de -supprimer le Tribunal criminel;</p> - -<p>Le 24, décret qui ajourne au lendemain le -rapport sur le Tribunal criminel;</p> - -<p>Enfin, rapport par Garan de Coulon, suivi -d'un décret à la date du 29, portant suppression -du Tribunal pour le lendemain 1<sup>er</sup> décembre.</p> - -<p>Immédiatement, c'est-à-dire le 29, vers onze -heures du matin, le ministre envoya au Tribunal -une expédition de ce décret. On essaya bien de -demander une prorogation, sous le prétexte d'une -cause intéressante dont les débats devaient commencer -le 30 et qui était susceptible de durer -peut-être quarante-huit ou cinquante heures. A -cet effet, Desvieux, accompagné de plusieurs -gendarmes, «jaloux, dit le <i>Bulletin</i> de Clément, -de témoigner leur gratitude et leur civisme,» fut -député vers la Convention. Mais la Convention, -impatientée, passa à l'ordre du jour. Desvieux -revint au Palais-de-Justice avec ses gendarmes -consternés. Il était huit heures du soir. Sur-le-champ, -le Tribunal criminel du 17 août déclara -que ses fonctions étaient finies. Toutefois, il ne -voulut pas se séparer sans protester un peu amèrement -contre le décret de suppression; et Lullier, -demandant la parole, prononça le discours -suivant:</p> - -<p>«Citoyens, nommé par le peuple, ce Tribunal -en a eu la force et l'énergie.</p> - -<p>»Toutes les autorités ont paru devant nous, -sans aucune acception particulière, parce que -nous n'avons connu que l'égalité. Mais un caractère -de justice aussi prononcé, en nous faisant -redouter de cette classe d'hommes farouches qui -tendent sans cesse à la suprématie et qui n'usent -de la puissance du peuple que pour l'asservir; ce -caractère, dis-je, devait faire de tous ces hommes -des ennemis cruels pour le Tribunal. En effet, -vous avez vu la calomnie verser sur nous ses -poisons subtils et dangereux; mais vous étiez là; -vous avez applaudi à nos travaux, et, fiers de vos -suffrages, nous avons méprisé la calomnie.</p> - -<p>»Aujourd'hui, citoyens, le Tribunal est supprimé; -mais, toujours dignes de vous, toujours -dignes de nous-mêmes, nous dédaignons de regarder -en arrière la main qui nous a frappés. La -loi a parlé, nous suspendons nos fonctions; c'est -à vous de juger de quelle manière nous les avons -remplies<a id="FNanchor_13" href="#Footnote_13" class="fnanchor">[13]</a>.»</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_13" href="#FNanchor_13"><span class="label">[13]</span></a> Voici un portrait de Lullier, qui fut publié au moment -de sa candidature à la mairie: «Lullier a été cordonnier, -établi rue du Petit-Lion. Sa qualité ne serait pas -à considérer, mais elle indique l'habitude du travail des -mains et l'éloignement de celui de l'esprit; il est sans -éducation, il n'a fait aucune étude; il est ignorant, vindicatif, -violent, emporté à l'excès. Après des égarements de -jeunesse, il s'est fait homme de loi en 1789. Dans les mois -de juillet et d'août, il s'est donné de grands mouvements -dans la section du Bon-Conseil, et il a été nommé accusateur -public d'une section du Tribunal du 17 août; il -suffit de l'entendre parler pour juger de son ignorance. -Il paraît s'abandonner au vin… Voilà le maire proposé par -Robespierre aux Jacobins; ce sera Robespierre qui sera -maire pour Lullier.»</p> - -<p class="sign">(<i>Patriote français.</i>)</p> -</div> -<hr /> - - -<p>Ainsi tomba, après un exercice de trois mois, ce -Tribunal érigé par Robespierre et par la Commune; -il servit à préparer le véritable Tribunal révolutionnaire, -le Tribunal du 10 mars; il servit à -essayer les hommes sur lesquels pouvaient -compter les terroristes; et ses actes, encore masqués -d'un semblant de justice, furent le prélude -du grand système de représailles révolutionnaires -qui devait, quatre mois plus tard, commencer à -embrasser la France tout entière.</p> - - -<p class="c gap small">FIN.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch11"><span class="large">NOTES</span><br /> -DOCUMENTS JUSTIFICATIFS ET ERRATA.</h2> - - -<p><span class="sc">Introduction.</span> <a href="#n1">Page 6.</a> <i>Cazotte et Sombreuil, ces deux -pères que leurs filles n'ont pu sauver qu'une fois.</i> Ce n'est pas -sur la place de la Révolution, c'est sur la place de la Réunion -(du Carrousel) que Cazotte a été exécuté. Le désir de -grouper les victimes les plus fameuses dans ce tableau-vision -m'a fait commettre volontairement cette erreur, qui -n'existe pas du reste dans le récit circonstancié que j'ai -fait de la mort de Cazotte. Voir <a href="#cazotte">page 236</a> et suivantes.</p> - - -<p class="gap"><a href="#n2">Page 10.</a> <i>Les Révolutionnaires de maintenant semblent -vouloir imiter les Révolutionnaires de jadis.</i> Cette introduction -et une partie de l'<i>Histoire du Tribunal révolutionnaire</i> -ont été écrites et imprimées avant le 2 décembre 1851. -Destiné à se produire dans des circonstances difficiles, ce -livre se ressent peut-être, en de certains passages, de la -passion alors courageuse qui l'a inspiré.</p> - - -<p class="gap"><a href="#n3">Page 16.</a> <i>Une brochure très curieuse parue l'an dernier à -Arras.</i> C'est une Notice sur la vie et les écrits de Robespierre, -par M. J. Lodieu, ancien sous-commissaire national -en 1848.</p> - - -<p class="gap"><a href="#n4">Page 52.</a> Théophile Mandar est mort à Paris, le 2 mai 1823. -Il avait été revêtu, en 1793, du titre de commissaire national -du Conseil exécutif de la République française. La Convention -lui accorda une gratification de 1,500 francs. -Malgré son exaltation, cet homme n'était pas entièrement -dépourvu de bon sens et d'humanité. On trouve à la suite de -son poëme en prose intitulé <i>le Génie des siècles</i>, un discours -prononcé en septembre 1792 contre les journées des 2, 3 -et 4.</p> - -<p>Théophile Mandar a laissé en manuscrit deux ouvrages: -<i>la Gloire et son Frère</i>, et <i>le Phare des Rois</i>, poëme en seize -chants; c'est dans <i>le Phare des Rois</i> que se trouve le chant -du <i>Crime</i>, qui en fit défendre l'impression en 1809. M. A. -Maliol parle ainsi de cet ouvrage: «Quelqu'un qui en a entendu -lire des fragments, assure qu'on y remarque parfois -des pensées fortes, exprimées avec concision, mais qu'on y -trouve aussi de l'incohérence et des incorrections fréquentes. -On prétend que Napoléon, ayant lu des passages de ce -poëme, désira voir l'auteur et finit par lui témoigner qu'il -ne reconnaissait pas en lui l'<i>homme du manuscrit</i>.» Cela -n'aurait guère été poli de la part de Napoléon.</p> - -<p>En 1814, l'empereur Alexandre, qui alors accueillait volontiers -les hommes que leurs opinions libérales avait rendus -ennemis du gouvernement napoléonien, permit que l'auteur -du <i>Phare des Rois</i> lui fût présenté.</p> - -<p>Sur la fin de ses jours, Théophile Mandar était tombé -dans l'indigence.</p> - -<p>Je trouve dans un pamphlet, publié en l'an <small>VIII</small> et attribué -à Rosny (de Versailles) ce portrait assez dur: «Voilà un de -ces hommes qui ont le plus à se plaindre de l'ingratitude -de leur siècle; de ces aigles qui, tandis qu'ils planent dans -les nues, ne songent pas que leur pourpoint est troué, que -leurs souliers sont déchirés, leur chemise sale, que leur -femme souffre et que leurs enfants meurent de faim. Théophile -Mandar fut un des trois premiers membres du Comité -religieux, un des trois fondateurs de la secte théo-philanthropique, -avec les citoyens Haüy et Chemin le libraire. Ce fervent -apôtre d'une religion naturelle et tolérante a donné la -<i>Théorie des insurrections</i>, ouvrage qui, dans les circonstances -où il a paru (1793), eût pu faire beaucoup de mal, s'il eût -été aperçu et si les insurrecteurs savaient lire. Joignons à -cet ouvrage <i>le Lendemain des Conquêtes</i> et <i>de la Souveraineté -du Peuple</i>.» Ce dernier ouvrage n'est qu'une traduction de -l'anglais.</p> - - -<p class="gap"><a href="#n5">Page 57.</a> <i>Vous nous avez promis justice, vous nous la rendrez.</i> -Une autre version vient s'ajouter à celle du <i>Patriote -Français</i> et à celle du <i>Moniteur</i>. Suivant l'<i>Auditeur national</i> -(numéro du samedi, 18 août, page 4), l'orateur aurait -dit, en s'adressant à l'<i>Assemblée</i>: «Vous étiez assis quand -le peuple était debout, et il semble que vous vous soyez -bornés à considérer son attitude. Ressouvenez-vous de cette -vérité: quand l'écolier est plus grand que le maître, tant pis -pour le maître!»</p> - - -<p class="gap"><a href="#n6">Page 58.</a> <i>Les costumes des membres du Tribunal seront -les mêmes</i> que ceux des autres membres des Tribunaux. -C'est ce costume <i>à la général</i> sur lequel s'égaie Fournel dans -son <i>Histoire du Barreau de Paris pendant la Révolution</i>, et -dont s'étaient tant moqués les <i>Actes des Apôtres</i>, deux ans -auparavant. Les juges avaient un grand chapeau à panache, -ce qui donna lieu aux vers suivants:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Du mot panache, chenapan</div> -<div class="verse i1">Est l'exact anagramme.</div> -<div class="verse">Tout vieux qu'est ce mot gallican,</div> -<div class="verse i1">Comme il fait épigramme!</div> -<div class="verse">Que les panaches de ce temps</div> -<div class="verse">Ressemblent bien aux chenapans!</div> -</div> - -<p class="sign">(<i>Actes des Apôtres</i>, t. 16, p. 81, édit. in-12.)</p> - - -<p class="gap"><a href="#n7">Page 73.</a> <i>Ce Mathieu ne fit que passer à travers le Tribunal; -au bout de quelques séances on ne retrouve plus son -nom.</i> Il y a ici une erreur. Nous reverrons M. Mathieu plusieurs -fois, et surtout dans les dernières séances de novembre.</p> - - -<p class="gap"><a href="#n8">Page 74.</a> Quelques extraits de l'<i>Histoire du Tribunal révolutionnaire</i> -ayant paru dans les journaux, il m'est arrivé -une réclamation de M. Maton de la Varenne, fils de l'historien -de ce nom. M. Maton de la Varenne redoutant pour la -mémoire de son père les interprétations que l'on pouvait -faire de cette qualification d'<i>avocat des voleurs</i>, je me suis -empressé de déclarer à M. de la Varenne, dont je comprenais -les justes susceptibilités, que j'avais voulu simplement désigner -par cette expression un de nos plus excellents criminalistes, -honnête homme au premier degré et auteur d'écrits -anti-révolutionnaires fort estimés, fort consultés surtout.</p> - -<p>Cette circonstance m'a mis à même d'apprendre que -M. Maton de la Varenne père a laissé de précieux et volumineux -manuscrits. L'<i>Histoire particulière des événements -qui se sont passés dans l'année 1792</i>, etc., ne serait qu'un -fragment échappé à cette collection. La Bibliothèque royale -est impardonnable de ne pas avoir acquis depuis longtemps -ces pièces importantes, amassées par le courageux -avocat au péril de ses jours, et dont la plupart comblent -bien des lacunes indiquées par Deschiens.</p> - - -<p class="gap"><a href="#n9">Page 78.</a> Des deux frères de Coffinhal, l'un devint procureur -du roi; l'autre fut fait baron de l'Empire, maître des -requêtes et conseiller à la Cour de cassation. Louis XVIII -l'autorisa à ne porter que le nom de M. le baron Dunoyer.</p> - - -<p class="gap"><a href="#n10">Page 89.</a> Il faut remarquer, en passant, que les mots les -plus caractéristiques de la Révolution partent tous de Collot-d'Herbois. -Je m'occupe depuis longtemps d'une étude assez -vaste sur ce personnage.</p> - - -<p class="gap"><a href="#n11">Page 92.</a> <i>La demande fut renvoyée à la Commission et -convertie en décret.</i> Voici la teneur de ce décret, proposé -par Hérault et adopté immédiatement:</p> - -<p>«1<sup>o</sup> L'accusé aura pendant douze heures seulement en -communication la liste des témoins.</p> - -<p>»2<sup>o</sup> L'interrogatoire secret est supprimé; l'accusé paraîtra -seulement devant le président, ou le juge commis par -lui, en présence de l'accusateur public et du greffier, pour -déclarer s'il a fait choix d'un conseil ou en recevoir un d'office.</p> - -<p>»3<sup>o</sup> L'accusé conférera avec son conseil à l'instant même -où il aura été entendu.</p> - -<p>»4<sup>o</sup> La loi relative aux récusations motivées ou non motivées -aura lieu dans son intégrité; mais les récusations ne -pourront avoir lieu que dans le délai de trois heures.</p> - -<p>»5<sup>o</sup> Les membres du jury qui ont fait leur service dans -une affaire, ne pourront être employés dans la suivante; -leurs noms ne seront placés dans l'urne que pour le tirage -subséquent.</p> - -<p>»6<sup>o</sup> Le délai de trois jours entre le jugement et l'exécution -n'étant accordé que pour donner le temps au condamné de -se pourvoir en cassation, et cette faculté étant supprimée -par la loi du 17 août, le délai entre le jugement et l'exécution -n'aura pas lieu.»</p> - -<p>En outre, le surlendemain, et sur la demande du Tribunal, -le Conseil général de la Commune décida que les défenseurs -officieux des criminels de lèse-nation ne pourraient être -admis qu'avec un certificat de probité délivré par leur section, -et que les conférences entre l'accusé et le défenseur -seraient publiques.—De quoi se mêlait le Conseil général -de la Commune?</p> - -<p>Cet arrêté fut affiché et envoyé aux prisonniers.</p> - - -<p class="gap"><a href="#n12">Page 121.</a> <i>La guillotine fut déclarée en permanence.</i> Cependant -on retirait le couteau tous les soirs.</p> - - -<p class="gap"><a href="#n13">Page 150.</a> A l'Assemblée nationale, des citoyens vinrent -réclamer contre le jugement qui acquittait M. de Montmorin. -Ils furent renvoyés au ministre de la justice. «Ils se -rendirent chez lui, raconte le <i>Courrier des 85 départements</i>; -M. Danton leur remit un ordre provisoire pour ne point relaxer -M. de Montmorin; munis de cette pièce, ils revinrent -au greffe. Enfin, un d'eux, dont on ne peut faire trop -l'éloge, est monté sur un banc dans le couloir du Tribunal; -il a rendu compte à ses concitoyens de ce qui avait été fait, -et après avoir lu la note du ministre de la justice dont ils -connaissaient le patriotisme, il les a invités, au milieu des -plus vifs applaudissements, à attendre dans le calme une décision -légale. Son vœu a obtenu le succès qu'il méritait.» -(Tome XII, page 8.)</p> - -<p>Quoi qu'il en soit, le lendemain encore, le peuple n'était -pas bien remis de son émotion: il se porta à la Conciergerie, -et parut croire à une évasion de M. de Montmorin. Il fallut -que des commissaires, autorisés par le Tribunal, vinssent -rassurer la foule, pour qu'elle se retirât paisiblement. -C'était le 1<sup>er</sup> septembre.</p> - - -<p class="gap"><a href="#n14">Page 160.</a> <i>Voir à la fin du volume le récit de l'accusation -Réal.</i> (Note au bas de la page.) D'abord, c'est <i>l'accusateur</i> -et non <i>l'accusation</i> qu'il faut lire.</p> - -<p id="recit">En 1795, Réal fit paraître un journal qu'il intitula: <i>Journal -de l'opposition</i>; le deuxième numéro contient un long -article à propos de l'organisation du Tribunal révolutionnaire. -Sur la question des délibérations à haute voix, il cite -les faits relatifs au procès de Backmann:</p> - -<p>«J'étais accusateur public au Tribunal du 17 août; c'est -le premier Tribunal révolutionnaire qui ait été établi. Le -2 septembre 1792, <i>excidat!</i> j'étais sur le siége; Mathieu -présidait. Le Tribunal jugeait Backmann, major des Suisses. -L'instruction durait depuis trois jours et deux nuits. Un -coup de canon fait tressaillir tout l'auditoire: c'était le canon -d'alarme. Nous continuons tranquillement l'instruction. -Elle était terminée; les jurés se rendaient dans la chambre -des délibérations, lorsque des cris affreux, etc., etc.</p> - -<p>»Backmann se réfugie au fond de la salle; nous le couvrons -de nos corps. Nous voulons parler à ces furieux; c'est -en vain que nous approchons d'eux; les cris: «A bas!» -nous empêchent d'entendre. <i>Nous remontons</i> avec précipitation -sur nos siéges; là, debout, couverts, la main tendue, -nous renouvelons le serment de mourir à notre poste. Ce -mouvement, cette action nous obtiennent le silence de l'étonnement; -nous en profitons pour faire entendre à ces furieux -que les jurés délibèrent dans ce moment sur le sort -de l'accusé, qu'ils doivent attendre avec respect leur décision, -et que dans tous les cas, nous périrons plutôt que de -souffrir qu'il soit fait la moindre violence à l'accusé. Chose -étrange! on nous écoute…</p> - -<p>»Les jurés disent qu'ils sont prêts à donner leur déclaration. -Ils sont obligés d'aller aux voix en présence les uns -des autres, dans la salle des délibérations qui restait libre. -Déjà une boule blanche était en faveur de l'accusé; trois sur -douze pouvaient l'acquitter. Un autre juré se présente, et, -après avoir déclaré le fait constant, saisit une boule blanche -pour prononcer sur la question intentionnelle. Quelques-uns -des jures frémissent.—Que faites-vous? lui dit-on; quand -même un troisième juré serait de votre avis, vous ne sauveriez -pas l'accusé; il serait mis en pièces, et vous feriez égorger -avec lui les juges et les jurés!</p> - -<p>«Les réflexions, les bruits affreux qu'on répandait, les -hurlements qu'on entendait, le firent hésiter un instant; -mais bientôt:—Je n'ai qu'une conscience, dit-il, et je sais -mourir. Puis, après avoir mis la boule blanche:—S'il s'en -trouve un troisième, ajouta-t-il avec émotion, soyez tranquilles, -j'irai déclarer au peuple que c'est moi qui ai sauvé -l'accusé!</p> - -<p>»J'aurais bien quelque envie de dire ici comment le Tribunal -empêcha les septembriseurs de sabrer le condamné; -comment Backmann remerciait bien naïvement, bien sincèrement -le Tribunal de ce qu'il le faisait guillotiner; mais -tout cela me mènerait trop loin.»</p> - - -<p class="gap"><a href="#n15">Page 179.</a> Le lendemain des massacres de Septembre, on -écrivit sur la porte de l'Abbaye la strophe suivante:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Toi que l'avenir fera naître,</div> -<div class="verse">Fille du Temps, Postérité,</div> -<div class="verse">Toi qui seule un jour dois connaître</div> -<div class="verse">L'impartiale vérité;</div> -<div class="verse">A ton tribunal redoutable</div> -<div class="verse">Tu démasqueras le coupable,</div> -<div class="verse">Tu feras briller la vertu.</div> -<div class="verse">Mais quand tu verras tant de crimes,</div> -<div class="verse">Tant de bourreaux, tant de victimes,</div> -<div class="verse">Postérité, que diras-tu?</div> -</div> - -<p>L'auteur de ces vers était un pauvre cordonnier, nommé -François.</p> - -<p class="sign">(<i>Arabesques populaires.</i> Paris, 1832.)</p> - - -<p class="gap"><a href="#n16">Page 171.</a> <i>J'avoue que j'hésite à adopter cette version -monstrueuse.</i> Une lettre, datée de Saint-Germain et signée -de M. le baron de Saint-Pregnan, insiste sur la triste épisode -du verre de sang bu par Mlle de Sombreuil, épisode que -pour l'honneur de l'humanité j'avais essayé de révoquer -en doute. M. de Saint-Pregnan a eu l'obligeance de me -transmettre sur cette horrible scène des détails qui devront -faire autorité. «Vous semblez douter, écrit M. de Saint-Pregnan, -que Mlle de Sombreuil ait bu du sang, au 2 septembre, -pour racheter la vie de son digne père des mains -des bourreaux. J'ai beaucoup connu Mlle de Sombreuil, -alors qu'elle était mariée à M. le comte de Villelume. -Après le baptême du duc de Bordeaux où j'étais député, je -partis avec elle pour Avignon, où M. de Villelume commandait -l'Hôtel des Invalides; au moment où nous changions -de chevaux dans une petite ville de Bourgogne, le sous-préfet -du lieu se présente à notre voiture, et, après le compliment -d'usage, il offre à Mme de Villelume, qu'il connaissait, -trois ou quatre bouteilles de vin blanc. A peine en route, je -lui fais cette demande:—Pourquoi ne vous a-t-on offert -que du vin blanc dans un pays où le vin rouge est si bon?—C'est, -me répondit-elle, parce que quand je fus forcée de -boire du sang pour sauver mon père, il était mêlé avec du -vin rouge, et que depuis lors je ne puis en boire.—Cette -réponse me parut si simple qu'il ne fut plus question de ce -fait le reste du voyage, ni dans aucune occasion pendant que -j'ai été de la société habituelle de Mme la comtesse de Villelume-Sombreuil.»</p> - -<p>Le respectable signataire de cette lettre, qui fixe un point -historique jusqu'à présent incertain, a été maire d'Avignon -sous l'Empire, sous la Restauration et sous Louis-Philippe. -Il en remplissait encore les fonctions en 1835.</p> - -<p>La poésie a célébré sous plusieurs formes le dévouement -de Mlle de Sombreuil.—Citons un beau vers de Legouvé:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Faut-il qu'au meurtre, en vain, son père ait échappé?</div> -<div class="verse"><i>Des brigands l'ont absous, des juges l'ont frappé!</i></div> -</div> - -<p>Mais soit qu'il ne crût point au verre de sang, soit qu'il -désespérât de rendre une pareille image en termes supportables, -Legouvé se tait sur cette circonstance.—Dans ses -premières odes, M. Victor Hugo n'a pas reculé devant cette -difficulté:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">S'élançant au travers des armes:</div> -<div class="verse">Mes amis, respectez ses jours!</div> -<div class="verse">—Crois-tu nous fléchir par tes larmes?</div> -<div class="verse">—Oh! je vous bénirai toujours!</div> -<div class="verse">C'est sa fille qui vous implore;</div> -<div class="verse">Rendez-le moi qu'il vive encore!</div> -<div class="verse">—Vois-tu le fer déjà levé?</div> -<div class="verse">Crains d'irriter notre colère;</div> -<div class="verse">Et, si tu veux sauver ton père,</div> -<div class="verse">Bois ce sang…—Mon père est sauvé!</div> -</div> - -<p>Rendue à la liberté après le 9 thermidor, Mlle de Sombreuil -reçut de la Convention nationale un faible secours de -mille francs. Plus tard, elle quitta la France et épousa à l'étranger -M. le comte de Villelume à qui sa main avait été -promise par son père. Mme de Villelume-Sombreuil a terminé -ses jours à Avignon, en 1823, laissant un fils capitaine dans -les chasseurs de la garde.</p> - - -<p class="gap"><a href="#n17">Page 238.</a> Au nombre des lettres que j'ai reçues et qui me -sont précieuses à plusieurs titres, j'en dois mentionner une -de M. Cazotte fils. Cette lettre se termine par ces mots:</p> - -<p>«En conservant au vénérable Cazotte et à son héroïque -fille leur touchant caractère, M. Monselet s'est acquis des -droits à la gratitude du fils aîné de Jacques et des enfants -dont sa vieillesse est entourée. <i>Signé</i>: Jacques-Scévole Cazotte, -rue du Cherche-Midi, 44.»</p> - -<p>De tels témoignages sont la meilleure récompense de l'écrivain, -auquel ils apportent la confirmation d'un travail accompli -avec conscience; et c'est pour lui un grand bonheur -que de se voir rendre par les fils la sympathie qu'il a vouée -aux pères.</p> - - -<p class="c small gap">IMPRIMERIE CENTRALE DE NAPOLÉON CHAIX ET C<sup>ie</sup>, RUE BERGÈRE, 20.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">TABLE.</h2> - - -<table summary=""> -<tr><td colspan="2"> </td> <td class="small">PAGES.</td></tr> -<tr><td colspan="2" class="small">INTRODUCTION</td> -<td class="num"><a href="#ch0">1</a></td></tr> -<tr><td colspan="2" class="drap2"><span class="sc">Chap.</span> 1<sup>er</sup>. I. Le peuple aux Tuileries</td> -<td class="num"><a href="#ch1">29</a></td></tr> -<tr><td rowspan="3" class="w4"> </td> -<td class="drap">II. Le peuple à l'Assemblée</td> -<td class="num"><a href="#ch1p2">37</a></td></tr> -<tr><td class="drap">III. Robespierre</td> -<td class="num"><a href="#ch1p3">45</a></td></tr> -<tr><td class="drap">IV. Théophile Mandar.—Intimidation. -Journée du 17.—La Commune l'emporte</td> -<td class="num"><a href="#ch1p4">51</a></td></tr> -<tr><td colspan="2" class="drap2"><span class="sc">Chap. 2.</span> -I. Nuit du 17 au 18.—On nomme les membres du -Tribunal.—Robespierre refuse la présidence</td> -<td class="num"><a href="#ch2">59</a></td></tr> -<tr><td rowspan="7" class="w4"> </td> -<td class="drap">II. Installation au Palais de justice</td> -<td class="num"><a href="#ch2p2">65</a></td></tr> -<tr><td class="drap">III. Un sybarite de la démocratie.—Nicolas -Osselin</td> -<td class="num"><a href="#ch2p3">69</a></td></tr> -<tr><td class="drap">IV. Mathieu.—Pepin Dégrouhette.—Laveaux.—D'Aubigni.—Coffinhal—Dubail</td> -<td class="num"><a href="#ch2p4">73</a></td></tr> -<tr><td class="drap">V. Les deux accusateurs publics.—Réal, -Lullier</td> -<td class="num"><a href="#ch2p5">79</a></td></tr> -<tr><td class="drap">VI. Leroi.—Bottot.—Lohier.—Loyseau.—Caillère de l'Etang.—Boucher-René.—Maire, -etc.</td> -<td class="num"><a href="#ch2p6">83</a></td></tr> -<tr><td class="drap">VII. Fouquier-Tinville</td> -<td class="num"><a href="#ch2p7">87</a></td></tr> -<tr><td class="drap">VIII. Dispositions</td> -<td class="num"><a href="#ch2p8">91</a></td></tr> -<tr><td colspan="2" class="drap2"><span class="sc">Chap. 3.</span> Episodes de la vie privée d'alors</td> <td> </td></tr> -<tr><td rowspan="2" class="w4"> </td> -<td class="drap">I. Les roses de Fragonard.—La fille de -Cazotte</td> -<td class="num"><a href="#ch3">95</a></td></tr> -<tr><td class="drap">II. La maison de Cazotte, à Pierry.—Correspondance.—Arrestations</td> -<td class="num"><a href="#ch3p2">107</a></td></tr> - -<tr><td colspan="2" class="drap2"><span class="sc">Chap. 4.</span> -I. Première audience.—Première condamnation -à mort.—Première exécution</td> -<td class="num"><a href="#ch4">115</a></td></tr> -<tr><td rowspan="7" class="w4"> </td> -<td class="drap">II. Arnaud de Laporte.—Une femme -assommée</td> -<td class="num"><a href="#ch4p2">123</a></td></tr> -<tr><td class="drap">III. Troisième exécution.—Le journaliste de Rozoy</td> -<td class="num"><a href="#ch4p3">127</a></td></tr> -<tr><td class="drap">IV. Premier acquittement</td> -<td class="num"><a href="#ch4p4">139</a></td></tr> -<tr><td class="drap">V. Episode.—Pompe funèbre en l'honneur des citoyens morts le 10 août</td> -<td class="num"><a href="#ch4p5">144</a></td></tr> -<tr><td class="drap">VI. Encore Vilain d'Aubigni.—Procès de M. de Montmorin.—Murmures -du peuple</td> -<td class="num"><a href="#ch4p6">148</a></td></tr> -<tr><td class="drap">VII. Le charretier de Vaugirard</td> -<td class="num"><a href="#ch4p7">152</a></td></tr> -<tr><td class="drap">VIII. Backmann, major général des Suisses.—On -voit commencer les massacres de Septembre</td> -<td class="num"><a href="#ch4p8">156</a></td></tr> - -<tr><td colspan="2" class="drap2"><span class="sc">Chap. 5.</span> -I. Tribunaux souverains du peuple</td> -<td class="num"><a href="#ch5">162</a></td></tr> -<tr><td class="w4"> </td> <td class="drap">II. Le Tribunal du 17 août reparaît</td> -<td class="num"><a href="#ch5p2">186</a></td></tr> - -<tr><td colspan="2" class="drap2"><span class="sc">Chap. 6.</span> -I. Les diamants de la couronne</td> -<td class="num"><a href="#ch6">189</a></td></tr> -<tr><td class="w4"> </td> <td class="drap">II. Jugements rendus par la seconde -section.—Nicolas Roussel</td> -<td class="num"><a href="#ch6p2">219</a></td></tr> - -<tr><td colspan="2" class="drap2"><span class="sc">Chap. 7.</span> Cazotte.—Son dernier martyre</td> -<td class="num"><a href="#ch7">223</a></td></tr> -<tr><td colspan="2" class="drap2"><span class="sc">Chap. 8.</span> Pierre Bardol</td> -<td class="num"><a href="#ch8">239</a></td></tr> -<tr><td colspan="2" class="drap2"><span class="sc">Chap. 9.</span> Episode des treize émigrés.—Une commission -militaire.—La triple alliance.—Costume -du bourreau</td> -<td class="num"><a href="#ch9">269</a></td></tr> -<tr><td colspan="2" class="drap2"><span class="sc">Chap. 10.</span> I. Emeute de la place de Grève.—Délivrance -d'un condamné</td> -<td class="num"><a href="#ch10">279</a></td></tr> -<tr><td rowspan="5" class="w4"> </td> <td class="drap">II. Le valet de chambre du roi et la -sentinelle du Temple.—Double arrestation</td> -<td class="num"><a href="#ch10p2">283</a></td></tr> -<tr><td class="drap">III. Décadence du Tribunal.—Il cherche -à se justifier</td> -<td class="num"><a href="#ch10p3">286</a></td></tr> -<tr><td class="drap">IV. Le <i>Tribunal redoutable</i></td> -<td class="num"><a href="#ch10p4">293</a></td></tr> -<tr><td class="drap">V. M. de Sainte-Foy.—Barère, témoin</td> -<td class="num"><a href="#ch10p5">299</a></td></tr> -<tr><td class="drap">VI. Suppression du Tribunal criminel du -17 août</td> -<td class="num"><a href="#ch10p6">303</a></td></tr> - -<tr><td colspan="2" class="small">NOTES, DOCUMENTS JUSTIFICATIFS ET ERRATA</td> -<td class="num"><a href="#ch11">309</a></td></tr> -</table> - -<p class="c small gap">FIN.</p> - - - - - - - - - -<pre> - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Histoire anecdotique du tribunal -révolutionnaire, by Charles Monselet - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE ANECDOTIQUE *** - -***** This file should be named 63319-h.htm or 63319-h.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/6/3/3/1/63319/ - -Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed -Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was -produced from images generously made available by the -Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at -http://gallica.bnf.fr) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions -will be renamed. - -Creating the works from public domain print editions means that no -one owns a United States copyright in these works, so the Foundation -(and you!) can copy and distribute it in the United States without -permission and without paying copyright royalties. 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Redistribution is -subject to the trademark license, especially commercial -redistribution. - - - -*** START: FULL LICENSE *** - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project -Gutenberg-tm License (available with this file or online at -http://gutenberg.org/license). - - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm -electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. 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Information about the Project Gutenberg Literary Archive -Foundation - -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at -http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent -permitted by U.S. federal laws and your state's laws. - -The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. -Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered -throughout numerous locations. Its business office is located at -809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email -business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact -information can be found at the Foundation's web site and official -page at http://pglaf.org - -For additional contact information: - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. We do not solicit donations in locations -where we have not received written confirmation of compliance. To -SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any -particular state visit http://pglaf.org - -While we cannot and do not solicit contributions from states where we -have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition -against accepting unsolicited donations from donors in such states who -approach us with offers to donate. - -International donations are gratefully accepted, but we cannot make -any statements concerning tax treatment of donations received from -outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. - -Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation -methods and addresses. Donations are accepted in a number of other -ways including checks, online payments and credit card donations. -To donate, please visit: http://pglaf.org/donate - - -Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic -works. - -Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm -concept of a library of electronic works that could be freely shared -with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project -Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. - - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. -unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily -keep eBooks in compliance with any particular paper edition. - - -Most people start at our Web site which has the main PG search facility: - - http://www.gutenberg.org - -This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. - - -</pre> - -</body> -</html> diff --git a/old/63319-h/images/cover.jpg b/old/63319-h/images/cover.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index a869f3b..0000000 --- a/old/63319-h/images/cover.jpg +++ /dev/null |
