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-The Project Gutenberg EBook of L'oeuvre du chevalier Andrea de Nerciat
-(1/2), by André-Robert Andréa de Nerciat and Guillaume Apollinaire
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
-the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
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-
-Title: L'oeuvre du chevalier Andrea de Nerciat (1/2)
-
-Author: André-Robert Andréa de Nerciat
- Guillaume Apollinaire
-
-Release Date: September 26, 2020 [EBook #63305]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'OEUVRE DU ANDREA DE NERCIAT, VOL 1 ***
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-
-Produced by René Galluvot (This file was produced from
-images generously made available by The Internet
-Archive/American Libraries)
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- LES MAITRES DE L'AMOUR
-
- L'OEUVRE
- du Chevalier
- Andrea de Nerciat
-
- Le Doctorat impromptu
- Monrose, ou le Libertin de qualité.--Mon Noviciat
- Les Aphrodites.--Le Diable au corps, etc.
-
- Comprenant une OEuvre entière, des morceaux ignorés,
- avec des documents nouveaux
- et des pièces inédites concernant la vie d'Andrea de Nerciat
-
- INTRODUCTION, ESSAI BIBLIOGRAPHIQUE, ANALYSES ET NOTES
- PAR
- GUILLAUME APOLLINAIRE
-
- _Ouvrage orné d'un portrait d'Andrea de Nerciat hors texte_
-
- PARIS
- BIBLIOTHÈQUE DES CURIEUX
- 4, RUE DE FURSTENBERG, 4
-
- MCMXXVII
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-
-
-
-Droits de reproduction réservés pour tous pays, y compris la Suède, la
-Norvège et le Danemark.
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-[Frontispice: ANDREA DE NERCIAT d'après la sanguine à Mr Br. de Paris]
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-
-L'OEUVRE
-
-DU
-
-CHEVALIER ANDREA DE NERCIAT
-
-
-
-
-INTRODUCTION
-
-
-Le chevalier Andrea de Nerciat est un personnage presqu'encore inconnu.
-Ceux qui ont voulu s'occuper de sa vie ont été arrêtés jusqu'ici par
-l'absence des documents et n'ont fait en somme que reproduire l'article
-de Beuchot paru dans la _Biographie Michaud_. Ni M. Poulet-Malassis,
-rédacteur de la _Notice bio-bibliographique_ signée B.-X. et qui parut
-en tête de la réédition des _Contes nouveaux_ publiée par cet éditeur en
-1867, ni M. Ad. Van Bever dans la notice qu'il a consacrée à Nerciat
-dans la deuxième série des _Conteurs Libertins_ du XVIIIe siècle
-(Sansot, 1905), ni Vital-Puissant, auteur et éditeur, à Bruxelles, de la
-_Bibliographie anecdotique et raisonnée de tous les ouvrages d'Andrea de
-Nerciat, par M. de C..., bibliophile anglais..._ (1876), n'ont donné de
-détails nouveaux sur l'existence d'un auteur dont M. Van Bever dit qu'il
-est «un des plus singuliers, par contre un des moins notoires parmi les
-écrivains érotiques du XVIIIe siècle».
-
-Le même auteur déplore le «défaut d'anecdotes pour rappeler sa mémoire»
-et ajoute que «son bagage insuffisant à exprimer les traits de son
-caractère, mériterait d'éveiller la curiosité des historiens».
-
-A défaut d'anecdotes, Eugène Asse publia dans _Le Livre_ dirigé par M.
-Octave Uzanne un article très courageux où il exposait clairement tout
-ce que l'on connaissait de la vie du chevalier et faisait ressortir ses
-mérites d'écrivain. Enfin, M. Jean-Jacques Olivier[1] a donné des
-indications précieuses relativement à la représentation, à Cassel, d'un
-opéra-comique de Nerciat.
-
- [1] _La Cour du Landgrave Frédéric II de Hesse-Cassel_, Paris, MCMV.
-
-Il est juste d'ajouter qu'il doit exister, concernant le chevalier, des
-documents dont je n'ai pas pu trouver de traces; mais sans doute
-n'ont-ils pas été ignorés de Monselet qui, dans _Les galanteries du
-XVIIIe siècle_ (Paris, 1862) dit: «L'auteur de _Félicia_ est le
-chevalier de Nercyat (_sic_), de qui nous nous occuperons un jour».
-Cependant, s'il s'est étendu sur l'oeuvre du chevalier, Monselet ne
-s'est jamais, à ma connaissance, occupé de sa biographie.
-
-Ces documents ont été dans les mains de Poulet-Malassis, ou du moins on
-les lui avait promis.
-
-En 1864, Poulet-Malassis publie une réédition des _Aphrodites_ et insère
-à la fin du second volume une sorte de catalogue annonçant la
-publication des _OEuvres complètes d'Andrea de Nerciat_, et il ajoute:
-«Le dernier ouvrage de la série se composera d'une notice sur la vie
-d'Andrea de Nerciat, rédigée sur des documents entièrement nouveaux, et
-de correspondances inédites de Nerciat avec plusieurs femmes et divers
-gens de lettres, Beaumarchais, Rétif de la Bretonne, Grimod de la
-Reynière, Pelleport (auteur des _Bohémiens_), etc., le volume sera orné
-de fac-simile. On fait appel à l'obligeance des curieux qui
-connaîtraient des portraits de Nerciat et qui pourraient ajouter à
-l'ensemble déjà extraordinaire des pièces sus-mentionnées».
-
-Mais le volume annoncé ne parut pas. Dès 1867, le même éditeur, à la fin
-de la notice qu'il avait rédigée pour la réédition des _Contes
-nouveaux_, ne mentionne même plus les femmes et écrit simplement qu'«il
-existe des correspondances de plusieurs gens de lettres du XVIIIe
-siècle, Beaumarchais, Rétif de la Bretonne, Pelleport entre autres, avec
-Andrea de Nerciat.» Et Vital-Puissant[2], parlant de ces
-correspondances, dit: «Leur impression avait été annoncée vers 1866 ou
-1867, en pays étranger (Belgique), mais des renseignements certains nous
-ont appris que tout cela était resté à l'état de projet, pour être
-ensuite définitivement abandonné».
-
- [2] _Loc. cit._
-
-La famille d'Andrea de Nerciat était originaire de Naples. Un aïeul,
-chevalier de Saint-Jean de Jérusalem, le frère Antoine Andrea perdit la
-vie en Afrique où il combattait, le 17 août 1619. La maison était éparse
-à Naples, en Sicile, dans le Languedoc. Une branche s'était établie en
-Bourgogne. J'ai trouvé[3] un document concernant un certain Louis
-Nercia, sous-lieutenant au régiment de Bourgogne. C'est un reçu de la
-somme de 20 livres qui lui ont été données _par gratification_ et pour
-lui donner moyen de se rendre à sa charge. Le reçu est daté du 4 février
-1697 et signé Louis Nercia.
-
- [3] Bib. Nat. Mss. Pièces originales 2096.
-
- *
-
- * *
-
-L'auteur de _Félicia_ était le fils d'un trésorier au parlement de
-Bourgogne. M. Maurice Tourneux a transcrit à Dijon et m'a communiqué
-l'extrait baptistaire qui dissipe l'incertitude où l'on était touchant
-la date de naissance d'«André-Robert Andrea de Nerciat né à Dijon 17
-avril 1739, fils de Andrea, avocat au Parlement, et de Bernarde de
-Marlot. Parrain Claude André Andrea, avocat payeur des gages du
-Parlement, seigneur de Nerciat». Après avoir terminé ses études, et sans
-doute de bonnes études, car il était fort cultivé, le chevalier voyagea
-pour parfaire son instruction. Il parcourut l'Italie, l'Allemagne,
-apprenant l'italien, puis l'allemand, et la carrière des armes lui
-souriant, il alla prendre du service au Danemark.
-
-La preuve de ce fait se trouve à la fin de la Dédicace placée en tête de
-la comédie: _Dorimon ou le marquis de Clairville_ (Strasbourg, 1778). Le
-titre de cette pièce ne porte aucune indication d'auteur et cependant,
-c'est le premier et un des rares ouvrages que Nerciat ait signés. On lit
-après l'épître dédicatoire cette signature imprimée: _le Cher De
-Nerciat, ancien Capitaine d'Infanterie au service de Danemark et
-ci-devant gendarme de la Garde de S. M. T. C._
-
-A son retour en France, il resta militaire et entra dans la Maison du
-Roi. La compagnie de gendarmes de la garde dont il faisait partie fut
-comprise dans la réforme qu'opéra le comte de Saint-Germain par
-_Ordonnance du Roi pour réduire les deux compagnies des gendarmes et
-chevau-légers de la garde du 15 décembre 1775_. Nerciat se retira avec
-une pension et le grade de lieutenant-colonel, mais néanmoins il
-regretta beaucoup cette réduction. Ses regrets, il les mit en vers[4]:
-
- Dieu des combats, je suivais tes timbales;
- Aux bandes que l'on vit à Fontenoy fatales,
- Foudres de guerre, ornements de la paix,
- Je m'étais joint, mais un orage épais
- De projets destructeurs menaça notre tête...
- Sur nous fondit la première tempête...
- Au bien futur nous fûmes immolés...
- Quand du bien opéré l'on chômera la fête,
- Vrais citoyens nous serons consolés.
-
- [4] _Prologue de contes nouveaux_ (Liège, 1777).
-
-Et il ajoutait en note: «L'auteur servait dans les gendarmes de la
-garde, lorsqu'on réduisit cette compagnie et celle des chevau-légers au
-quart, et les deux compagnies de mousquetaires à rien».
-
-Nerciat a dû peindre Monrose, le principal héros de ses romans, avec
-quelques-unes des couleurs sous lesquelles l'auteur se voyait. Et par
-endroits, il y a de l'auto-biographie dans ses ouvrages: «Les êtres bien
-nés, dit-il, bien inspirés, se livrent volontiers avec enthousiasme à la
-profession qu'ils ont embrassée. Monrose, militaire, crut devoir épier
-les moindres occasions d'apprendre son métier, et chercher par toute la
-terre à s'y rendre recommandable». Et auparavant Nerciat dit que Monrose
-fit partie de la compagnie des mousquetaires noirs et qu'il ne la quitta
-que lors de leur suppression.
-
-Jusqu'au licenciement, Nerciat avait mené une vie assez mondaine et
-probablement assez dissipée, fréquentant aussi bien les mauvais lieux
-que certains salons où l'on devait apprécier ses talents de musicien et
-de poète compositeur de musique. Il allait chez le marquis de La Roche
-du Maine, ce Luchet dont les ouvrages avaient eu du succès, et dont la
-femme avait reçu une nombreuse compagnie jusqu'au jour où ils avaient dû
-partir ruinés par des mines dont s'occupait le marquis et déconsidérés à
-la suite des farces énormes des _mystificateurs_ qui avaient pris le
-salon de la marquise pour théâtre de leurs exploits.
-
-Nerciat avait dû pénétrer dans ce milieu brillant et bruyant, présenté
-par un de ses aînés, Jean-Louis Barbot de Luchet, chevalier de
-Saint-Louis, qui faisait partie des gendarmes de la garde depuis le 20
-octobre 1745 et y demeura jusqu'à la réforme. Selon toute vraisemblance,
-c'était un parent du marquis. Nerciat devait retrouver plus tard ce
-dernier.
-
-C'était une époque où l'amour était à la mode. Nous n'en avons plus idée
-aujourd'hui où l'on a tant parlé d'amour libre.
-
-L'amour, l'amour physique apparaissait partout. Les philosophes, les
-savants, les gens de lettres, tous les hommes, toutes les femmes s'en
-souciaient. Il n'était pas comme maintenant une statue de petit dieu nu
-et malade à l'arc débandé, un honteux objet de curiosité, un sujet
-d'observations médicales et rétrospectives. Il volait librement dans les
-parcs ombreux où le dieu des jardins prenait ses aises.
-
-Andrea de Nerciat aima l'amour et il en étudia passionnément le
-physique, pénétrant les mystères des sociétés d'amour, et les secrets de
-cette maçonnerie galante qui, sans savoir toujours qu'elle répandait en
-même temps le goût de la liberté, propageait le culte de la chair en
-Europe.
-
-Nerciat menait une vie voluptueuse et sobre. Quoique né à Dijon, il boit
-peu de vin. Ce contraste entre son goût et ses origines est si frappant
-qu'il le trouve digne d'être chanté et ce Bourguignon s'excuse auprès de
-Bacchus[5]:
-
- Dieu que Jupin fit jaillir de sa cuisse,
- Je te dois hommage féal,
- Et pourrais, étant ton vassal
- Près de toi trouver du service...
- De mon devoir je m'acquitterais mal;
- N'ayant pu me former en Allemagne, en Suisse,
- Souffre que du tendre Appollon
- Je préfère le violon
- A tes discordantes cymbales:
- Ce choix n'est ingrat, ni félon.
-
- [5] _Loc. cit._
-
-Le galant chevalier avait consacré, à écrire des ouvrages licencieux et
-brillants, les loisirs que lui laissaient son service, l'amour et ses
-occupations mondaines. Il avait écrit les _Aphrodites_ qui ne devaient
-paraître qu'en 1793, et le _Diable au corps_ qui ne devait paraître
-qu'en 1803, après sa mort, et dont on venait de lui dérober la première
-partie que l'on publia à son insu en Allemagne quelque temps après. On
-venait de faire paraître malgré lui, mais en respectant son anonymat, un
-ouvrage dont les premières éditions se sont vendues ouvertement et qui
-est son chef-d'oeuvre: _Félicia ou mes Fredaines_. Le succès en était
-très vif, mais l'édition était fort incorrecte, au dire de l'auteur que
-cela chagrinait infiniment.
-
-En outre, le chevalier avait fait recevoir par le théâtre de Versailles,
-une comédie[6] en prose (déjà mentionnée) _Dorimon, ou le marquis de
-Clairville_, qui fut jouée le 18 décembre 1775, trois jours après que le
-roi eût rendu la fatale ordonnance.
-
- [6] Elle était tirée d'une nouvelle, un roman, qu'il avait écrit «en
- pays étranger».
-
-L'effet de cette représentation n'ayant pas été celui qu'espérait
-Nerciat, il se remit à voyager pour compléter encore son instruction. Il
-alla en Suisse, retourna en Allemagne, écrivant des petits vers et
-composant de la musique légère pour se consoler du licenciement qui
-avait brisé sa carrière, de sa déconvenue théâtrale et des chagrins
-d'amour auxquels il fait allusion dans le _Prologue_ déjà cité:
-
- Brûler encens à Paphos, à Cythère,
- Fut l'office de mon printemps;
- Mais hélas! ne dure longtemps
- De prêtre de Vénus le galant ministère.
- Sage est celui qui n'attend de déplaire
- A la déesse et qui prend son congé;
- Elle ne veut dans son clergé
- Que jeunes clercs, et les novices
- Sont revêtus des meilleurs bénéfices...
- J'eus, dans mon temps, un bon archevêché...
- Par le destin jaloux il me fut arraché...
- En noirs cyprès mes myrtes se changèrent...
- Prieurés ne me consolèrent...
- Adieu Vénus, adieu, adieu charmant Amour
- Je suis de trop à votre aimable cour.
-
-Quelle était cette femme qu'il appelle indévotement _un bon archevêché_?
-Sans doute, celle qu'il a dépeinte sous les traits de Félicia, dont il
-fera plus tard la principale dignitaire de l'ordre des Aphrodites.
-
-Il faut ajouter que Nerciat dédia à une femme qu'il dissimulait sous les
-initiales: M. L. D. D. sa comédie, lorsqu'il la fit paraître, et qu'un
-des morceaux de ses _Contes nouveaux_ intitulé: _Vérité_ est dédié à
-_Mlle Angélique d'H..._
-
-Il erra ainsi pendant toute l'année 1776, ne trouvant où se fixer,
-triste et ne sachant que faire. C'est en vain qu'il se montre dans une
-allégorie[7] consolé par la visite de Momus, le dieu plaisant:
-
- [7] Prologue des Contes Nouveaux.
-
- Ainsi parlais quand figure comique,
- A l'oeil perçant, au sourire cynique,
- Brusquement s'offrit à mes yeux.
-
- Or, je lui dis: «Etranger si joyeux,
- Qui cherchez-vous? Est-ce moi?--C'est vous-même,
- Reconnaissez un dieu qui vous plaint et vous aime:
- Plus gai que vous, quoiqu'aussi réformé[8].
- --Qui? Momus!--Vous m'avez nommé.--
- --Certes, votre visite est un honneur extrême...
- --Sans compliment, mon cher, écoute-moi:
- Ne pense plus à ta Maison du Roi,
- Et quitte ce visage blême.»
- Du Dieu l'influence suprême
- Agit soudain; mon coeur est délivré,
- Et mon esprit follement enivré.
-
- [8] Il est vrai qu'on ne rit plus (note de Nerciat).
-
- Il ajouta: «Tu ne veux donc au Parnasse
- Te présenter? On n'y peut trouver place,
- Phoebus[9] en vain se laisse importuner;
- Je lui connais, aux hôtels de Mémoire,
- De Vrai Goût, d'Estime et de Gloire,
- Vastes logements à donner:
- En obtenir, c'est une mer à boire;
- A ce ne faudra t'obstiner.
-
- [9] Phoebus. Apollon s'entend; car le vrai Phoebus est de nos jours
- singulièrement accessible (note de Nerciat).
-
- Voici le fait: orner la double cime
- Où règne le dieu de la rime,
- Est cas soumis à de nouvelles lois,
- Au pied du mont tourne un immense abîme
- Que sur un pont l'on passait autrefois:
- Ce pont rompit sous trop pesante armée
- D'écrivains stériles et froids,
- Cohorte à jamais diffamée,
- On réparait: la foule envenimée
- Des envieux et des rivaux
- Ne laissait faire, abattait les travaux:
- Lors toute voie à ces gens fut fermée,
-
- Grand nombre se précipitaient,
- Dans le bourbier barbottaient, périssaient.
- Cependant élite estimée
- Pour vrais talents, et d'Apollon aimée,
- Visites de Pégase avait,
- Qui sur son dos, favoris recevait;
- Puis malgré l'effort du pygmée
- Invectivant d'une voix enrhumée,
- Pégase, fier, sous grand homme arrivai
- Au temple de la Renommée.
- L'usage plut; or, il est demeuré.
- Le pont jamais ne sera réparé,
- De l'avenir ne te mets donc en peine
- Sans cabaler, obéis à ta veine;
- Signale-toi: rien ne peut empêcher
- Que le père de l'Hippocrène[10],
- Où que tu sois, ne te vienne chercher:
- Franchir sans lui l'espace, est entreprise vaine,
- De temps en temps je viendrai t'inspirer,
- Non traits amers, qui pourraient t'attirer
- De l'univers le mépris et la haine,
- Comme à Rufus[11], à Défontaine[12],
- Insolents que Thémis fit bien de châtier;
- Non de ces traits que Fréron, Chevrier[13]
- Versaient, dans leur noire migraine,
- Sur un mercenaire papier;
- Mais traits plaisants, tel qu'au bon Lafontaine
- Je les triais dans Boccace et la Reine[14];
- Tels qu'en offrais au délicat Vergier[15].
- Causticité, de son impure haleine,
- Jamais ceux-ci n'osa souiller,
- Ni leur chefs-d'oeuvre barbouiller.
-
- [10] Pégase toujours (note de Nerciat).
-
- [11] _Rufus_. Rousseau, qui fut grand poète, grand brouillon:
- maintenant tout le monde est au fait de ses torts et des ses
- malheurs. La postérité ne connaîtra que ses talents vraiment
- admirables (note de Nerciat).
-
- [12] _Desfontaine_. Je me suis permis d'altérer, pour le besoin de la
- rime le nom d'un méchant qui a défiguré tant de réputations pour le
- seul besoin de faire du mal. Je renvoie, pour les détails qui le
- concernent, à son ami Voltaire (note de Nerciat).
-
- [13] _Fréron et Chevrier_. Loin de vouloir insulter à la mémoire de
- ces illustres morts, je crois au contraire aider à la justifier, en
- supposant que la haine et la médisance étaient chez eux plutôt une
- maladie que des vices (note de Nerciat).
-
- [14] Dans les contes de la reine de Navarre, dans l'Arioste et
- ailleurs (note de Nerciat).
-
- [15] _Vergier_, auteur, entre autres, du charmant conte _du Rossignol_
- (note de Nerciat).
-
- Mieux te plairaient les jeux de Melpomène,
- Ceux de Thalie et d'Erato[16]?
- Tu viens trop tard, la lice est pleine.
- D'Euterpe[17] tu voudrais au chant de la Syrène
- Mêler le brillant concerto?
- Un noble délire t'entraîne?...
- Prétends-tu disputer l'arène
- A Philidor, à Monsigny?...
- Redoute pour le moins, la lance de Grétry...
- Fais contes bleus, mon cher, ils donnent moins de peine.
- --Soit, dis-je au dieu des quolibets,
- Mais sur Alizons et Babets
- M'apprendrez-vous anecdotes certaines?
- --N'en faut douter: leurs piquantes fredaines,
- Et celles de Rabais-Coquets,
- Et celles d'Eventés Plumets,
- Dans mon recueil se trouvent par centaine;
- A côté de ces freluquets
- Figure aussi mainte dame hautaine,
- Du livre précieux je te fais abandon.
- Tiens, prends.--Ajoutez à ce don,
- Dieu généreux... (j'osais à peine)
- --Quoi?--Le burin du divin Lafontaine[18].
- --Hélas! mon cher, il me l'avait rendu;
- Mais, étourdi, je l'ai perdu:
- Sottise insigne et malheureuse,
- Puisqu'en dépit de travail assidu,
- Vulcain, ne retrouvant trempe si merveilleuse,
- S'est avoué, sur ce point, confondu,
- Butin de qualité douteuse
- Est celui qu'_un tel_ a reçu[19].
- Du défaut l'on s'est aperçu.
- Faute de mieux, celui-ci je te donne,
- S'il est chétif, seul n'as été déçu:
- Comme à plus d'un faudra qu'on te pardonne».
-
- [16] _Jeux de Melpomène, de Thalie, d'Erato_ tragédies, comédies,
- opéras. Pour peu que des contes soient passables, ils tombent aussi
- dans les mains de lecteurs qui n'ont pas toujours présents les
- départements des muses (note de Nerciat).
-
- [17] _D'Euterpe_, etc., _concerto_. Mettre des opéras en musique (note
- de Nerciat).
-
- [18] La Fontaine qui me paraît aussi divin dans son genre qu'Homère
- dans le sien (note de Nerciat).
-
- [19] _Qu'un tel a reçu_. J'avais en vue quelqu'un dont le nom
- m'empêchait de faire mon vers. Les inconvénients de mètre se font
- sentir dès les premiers pas (note de Nerciat).
-
-Ces mauvais vers sentent un peu le désenchantement. Nerciat se met au
-courant de la littérature allemande; Il goûte surtout les poètes de
-l'_Association anacréontique_: Gleim, Uz et particulièrement le major
-Christian Ewald de Kleist qui avait été tué en 1759, dont Uz avait
-chanté la mort et que le prince de Ligne invoquait en vers:
-
- Kleist, Horace des Germains
- Inspire-moi de l'Elysée,
- Puissent les vers qui passent par mes mains
- Se ressentir de ta tournure visée.
-
-Nerciat l'appelle: «Poète délicieux, un des plus beaux génies que
-l'Allemagne ait produits».
-
-Vers la fin de 1776, le chevalier parcourt Bruxelles, Namur, Louvain. Il
-compose ses _Contes nouveaux_, ouvrage faible dont tout l'intérêt réside
-dans les détails autobiographiques qui y sont consignés. Nerciat fait
-alors connaissance avec le prince de Ligne qui agréa la dédicace des
-_contes nouveaux_. Ils parurent l'année suivante, _A Liège_, lit-on sur
-le titre, et le nom de l'auteur se trouve à la signature de l'Epître
-dédicatoire. Ces contes n'étaient ni libres ni très spirituels, mais
-souvent trop longs et d'une lecture assez pénible. Nerciat avait perdu
-sa grâce et son charme, il s'ennuyait et ennuyait les autres. Son amitié
-avec le prince de Ligne dut être assez intime. Si l'on en croit une note
-des _Contes nouveaux_, Nerciat pouvait se vanter de connaître les
-secrets du Prince.
-
-Celui-ci, cependant, n'a jamais, à ma connaissance, cité nommément
-Nerciat, c'est tout au plus si dans cette oeuvre considérable, où les
-beautés ne manquent pas et qui parut en 24 volumes à partir de 1795,
-sous le titre de _Mélanges militaires, littéraires et sentimentaires_,
-j'ai trouvé une note qui pourrait se rapporter à Nerciat. Il s'agit de
-la _Noce interrompue_, comédie en trois actes, mêlée d'ariettes. Le
-prince de Ligne dit: «Je voudrais avoir la musique qui avait déjà été
-faite pour cette petite pièce: mais je ne sais ce qu'elle est devenue,
-pas plus que celui-ci qui l'avait composée. Ce que je sais, c'est que je
-n'ai pas eu le temps de la faire exécuter».
-
-Ensuite Nerciat se remet à voyager et sans doute devint-il à cette
-époque un agent secret comme Mirabeau, comme Dumouriez. On le retrouve
-en 1778 à Strasbourg où il fait paraître sa comédie de Versailles:
-_Dorimon ou le marquis de Clairville_. Il visite les bords du Rhin et
-fait réimprimer en Allemagne, pour sa satisfaction, _Félicia_, dont il
-n'existait pas d'édition correcte. Ensuite on perd sa trace jusqu'en
-1780.
-
- *
-
- * *
-
-En 1780, la cour du Landgrave de Hesse-Cassel brillait de son plus grand
-éclat. On n'y avait jamais connu une telle splendeur. Le _rococo_ y
-triomphait et à la vérité, ce faste n'allait pas sans mesquinerie; il
-sentait l'imitation. Il avait été importé de France et les bons Hessois
-ne voyaient pas tout ce luxe étranger d'un bon oeil. Le Landgrave
-Frédéric II était monté sur le trône, en 1760, succédant à son père
-Guillaume VIII. Frédéric avait prouvé sa valeur en combattant à la tête
-des troupes hessoises pendant la guerre de Succession d'Autriche.
-Pendant la guerre de Sept Ans il avait passé au service de la Prusse et
-en février 1759, le Roi dont il devait devenir un homonyme l'avait nommé
-général d'infanterie et vice-gouverneur de Magdebourg. Frédéric de
-Hesse-Cassel avait un caractère fantasque fait de mysticisme et de
-scepticisme. Son goût pour les pompes extérieures l'avait amené à se
-convertir au catholicisme et, pour rassurer son père alarmé par cette
-conversion, il signa sans difficulté l'_Acte d'assurance_ où il
-s'engageait à réserver aux protestants les fonctions de l'Etat et à
-n'accorder aux catholiques que le libre exercice de leur culte. Il était
-dévot à ses heures, mais l'on dit aussi qu'il n'avait passé dans
-l'Eglise Romaine que dans l'espoir d'obtenir la couronne de Pologne.
-
-A sa cour, on ne parlait que le français, on s'efforçait d'avoir une
-élégance française, on observait l'étiquette de Versailles, car le
-Landgrave méprisait tout ce qui était allemand et particulièrement la
-littérature allemande pour laquelle commençait alors l'époque des
-chefs-d'oeuvre. La beauté des troupes de Hesse était renommée. Frédéric
-II amassa un trésor de 60 millions de thalers en vendant des mercenaires
-à l'Angleterre pendant la guerre d'Amérique.
-
-Cette prospérité permit au landgrave de satisfaire ses goûts fastueux.
-Il fit venir de France un architecte, Simon-Louis Ry qui embellit
-Cassel, abattant les remparts, dessinant des jardins à la Lenôtre.
-Tischbein, peintre allemand, mais de talent si français qu'on l'a
-comparé à Nattier, fut chargé de la décoration des appartements
-princiers.
-
-Le landgrave entretint aussi une troupe dramatique et lyrique qui jouait
-les chefs-d'oeuvre classiques de la scène française, les opéras et les
-opéras-comiques français, car Frédéric, contre le sentiment de
-l'Allemagne du XVIIIe siècle, préférait la musique française à
-l'italienne, de même qu'il mettait avant toutes les autres la
-littérature française de son temps. La dévotion du Landgrave ne
-l'empêchait pas au demeurant de partager les idées des Encyclopédistes
-et d'honorer Voltaire avec lequel il correspondait.
-
-A cette époque, le philosophe de Ferney était fort embarrassé d'un de
-ses admirateurs qui se trouvait dans une mauvaise situation.
-
-Jean-Pierre-Louis Luchet, Marquis de La Roche du Maine, puis marquis de
-Luchet, était né à Saintes en 1774. Il avait pris du service dans un
-régiment de cavalerie et avait démissionné pour épouser une Genevoise. A
-Paris, il mena grand train et se tailla de beaux succès littéraires.
-Mais la marquise eut le tort d'admettre dans son salon les
-_mystificateurs_ fameux pour avoir _turlupiné_ ce bizarre et ridicule
-Poinsinet qui finit par se noyer dans le Guadalquivir, à Cordoue: «Notre
-langue lui doit, disent les _Mémoires secrets_, de s'être enrichie du
-terme de _mystification_, terme généralement adopté, quoi qu'en dise M.
-de Voltaire, qui voudrait le proscrire on ne sait pourquoi».
-
-Mais ces mystificateurs, parmi lesquels on comptait le comte d'Albanel,
-l'avocat Coqueley de Chaussepière, les acteurs Préville et Bellecour, de
-la Comédie-Française et un commis dans les fourrages qui était connu
-sous le nom de Lord Gor, firent d'autres victimes que Poinsinet et ils
-mystifièrent grossièrement différentes personnes. Sur la plainte d'une
-dame de qualité, la police intervint. Il y eut des menaces de prison.
-Cette affaire finit par s'arranger, mais tout le monde tourna le dos aux
-Luchet et toutes les portes se fermèrent devant eux.
-
-A cela vint s'ajouter la faillite du marquis qui s'occupait de mines. Il
-dut fuir et après un séjour chez Voltaire, il s'en alla à Lausanne où il
-fonda en 1775 les _Nouvelles de la République des Lettres_. Il engloutit
-ainsi ce qui lui restait de fortune. C'est alors que Voltaire le
-recommanda au landgrave de Hesse-Cassel qui l'accueillit.
-
-Luchet était un homme agréable et disert. Les Allemands, même ses
-ennemis, accordaient qu'il fût un «connaisseur en beautés théâtrales
-comme presque tous les Français de qualité». Sa réputation de
-littérateur était faite.
-
-Il plut beaucoup à Frédéric II qui dès le 1er juin 1776 écrivait à
-Voltaire: «Plus je connais M. de Luchet, plus je l'estime. Quel charme
-dans la conversation; quelles idées nettes! Il s'exprime avec la plus
-grande facilité et précision. Je l'ai fait directeur de mes spectacles
-et l'on dirait qu'il est fait exprès pour cette place». C'est pour
-Luchet l'époque des triomphes: il est successivement nommé conseiller
-privé, directeur du Théâtre-français, surintendant de l'orchestre de la
-cour, bibliothécaire du Muséum de Cassel, secrétaire perpétuel de la
-Société des Antiquités fondée à Cassel en 1777, historiographe du
-Landgrave, vice-président du cercle du commerce à Cassel. Il était déjà
-ou allait devenir membre de la Société d'Agriculture de Berne, des
-Académies de Marseille, de Turin, de Dijon, de Saint-Pétersbourg,
-d'Erfuhrt, de celle des Arcades, de la Société des Antiquaires de
-Londres, de la Société royale de Lunebourg, de l'Institut de Bologne,
-etc. Tout-puissant à la cour du Landgrave, il y introduit des
-compatriotes.
-
-Comme intendant de la musique et des spectacles de la cour, le marquis
-recrutait et dirigeait la troupe française, qui jouait à Cassel, et
-suivait la cour dans ses déplacements d'été, à Wabern, à Geismar, à
-Weissenstein. Dans ces résidences on jouait devant la cour seule.
-
-M. de Luchet s'occupait de la mise en scène et c'est lui qui désignait
-les pièces à représenter. Sachant que le Landgrave serait flatté que
-l'on jouât pour la première fois à Cassel des oeuvres d'auteurs
-français, Luchet recherchait les pièces nouvelles.
-
-Vers la fin de 1779 il reçut l'offre d'un opéra-comique. Celui qui
-l'offrait, et qui était l'auteur des paroles et de la musique,
-s'appelait le Chevalier Andrea de Nerciat. Le marquis de Luchet, qui
-l'avait connu à Paris, brillant officier de la maison du Roi, se dit que
-ce serait une bonne recrue pour la cour de Frédéric, que ce
-lieutenant-colonel français, auteur et musicien, et lui répond que
-l'opéra-comique est reçu et que si l'auteur se trouve sans situation, il
-n'a qu'à venir à Cassel où on lui en trouvera une.
-
-Le chevalier de Nerciat fut très flatté. Il pensa qu'on utiliserait ses
-talents comme sous-directeur des spectacles ou dans quelqu'autre
-fonction du même genre et se mit en route. Il arriva à Cassel dans les
-premiers jours de février 1780 et fut très bien reçu. Il se logea dans
-la haute ville neuve[20]. On le nomma aussitôt conseiller et
-sous-bibliothécaire de S. A. S. le landgrave Frédéric II. Nerciat
-n'entendait rien à cette fonction, mais il accepta le poste, en
-attendant mieux. Par reconnaissance, peu de jours après son arrivée, il
-donna lecture à la Société d'Antiquités d'un discours dans lequel il
-manifestait son étonnement devant les projets magnifiques d'un prince,
-un des plus grands pour la protection qu'il accordait aux sciences et
-aux arts, un des meilleurs pour le souci qu'il prenait du bien-être de
-ses sujets: c'était un Titus, un Auguste, etc. Le discours eut le succès
-qu'on en attendait et Nerciat devint un courtisan apprécié dans la cour
-frivole du landgrave.
-
- [20] Je pense qu'Andrea de Nerciat venait de se marier. Sa femme
- mourut probablement en couches en 1782. Quoi qu'il en soit, le
- chevalier se remaria en 1783.
-
-Le marquis de Luchet y tenait la première place. On l'appelait «le roi
-du pays». Il régnait véritablement, décidant de tout ce qui avait trait
-au goût, à l'élégance, à l'étiquette, et Frédéric l'écoutait avec
-déférence. Il y avait aussi le marquis de Trestondam, qui de 1772 à
-1780, figure sur les états de la cour comme «premier gentilhomme de
-vénerie». Il était glückiste et musicien de talent. Ses talents sur le
-violon étaient, paraît-il, incomparables, il y joignait ceux de danser
-le menuet à ravir et d'être redoutable dans ses fréquents duels. A
-partir de 1781, il seconda Luchet comme sous-intendant de la musique. On
-voyait aussi un _maestro_ nommé Fiorillo qui écrivait des Opéras légers,
-un chimiste du nom de Prizier qui coûtait cher au Landgrave, un français
-officier au service de la Hesse, le marquis de Préville, des savants
-comme Forster, Johann von Müller, Soemmering, Dohm, des artistes comme
-Böttner et Nahl, et le chevalier Andrea de Nerciat qui parmi tous ces
-courtisans dont les conservations roulaient sur l'art militaire,
-l'Encyclopédie, le magnétisme, la littérature ou la musique, racontait
-avec grâce ses voyages ou gravement _tenait des propos sur la
-philosophie française_. Ce dernier trait est rapporté par Lynker, un des
-rares auteurs qui mentionnent Nerciat; et c'est d'ailleurs tout ce qu'il
-en dit[21].
-
- [21] _Geschichte des Theaters und der Musik in Kassel bearbeitet von
- verstorbenen Hof-Theater-Sekretär W. Lynker_, etc. (Kassel, 1865).
-
-On représenta l'ouvrage du Chevalier, _Constance ou l'heureuse
-témérité_, opéra-comique en trois actes, au _Komoedienhaus_ de Cassel où
-le Théâtre-français donnait ses représentations.
-
-On peut supposer que le duc de Wurtemberg assistait au spectacle et que
-c'est sur sa demande que Nerciat lui envoya le manuscrit de la partition
-de _Constance_, qui est conservé à la bibliothèque de Stuttgart. La cour
-et la ville étaient réunies, le chef d'orchestre était un français nommé
-Finet et l'Opéra-comique eut un succès que n'encouragea pas le glückiste
-marquis de Trestondam. Le sujet de _Constance ou l'heureuse témérité_
-«n'offre rien de nouveau, dit M. Jean-Jacques Olivier[22]. C'est
-l'éternelle histoire de l'ingénue promise à un barbon ridicule et qui,
-secondée par une soubrette intrigante, parvient à force de ruses à
-épouser son jeune amant. Mais le livret est coupé avec adresse et les
-couplets sont joliment tournés.
-
- [22] _Loc. cit._
-
-«Pour la partition, si elle contient des maladresses et des négligences
-de style, qui dénotent un travail d'amateur, elle renferme un grand
-nombre de morceaux d'une heureuse inspiration, où ne manque ni la
-couleur, ni la vivacité.»
-
-Ces paroles de l'Air de _Finette_ donneront une idée du livret de
-_Constance_:
-
- Si je me donne un mari,
- Je ne le veux ni joli
- Ni galant, ni fait pour plaire,
- Un benêt, c'est mon affaire,
- Il en est tant Dieu merci.
- Pour époux, vive une bête,
- Madame fait à sa tête,
- Elle gouverne monsieur
- Et d'un maître sans malice
- Fait, au gré de son caprice,
- Son très humble serviteur.
-
-Et voici encore celles-ci, de l'Air de _Madame Armand_:
-
- Se faire craindre d'un époux
- Est un méprisable avantage.
- D'une femme sage
- L'empire est plus doux;
- Pour la paix du ménage,
- De la part d'un jaloux.
- Elle sait avec courage
- Souffrir un léger outrage
- Les caresses, la douceur
- Ramènent un mari volage,
- Il fuit l'humeur;
- Beauté qui veut être affable
- De l'homme le moins traitable
- Désarme enfin la rigueur.
-
-Certains livrets d'aujourd'hui ne valent pas celui de _l'heureuse
-témérité_.
-
-La même année, Nerciat fit paraître le texte de son opéra-comique, à
-Cassel, mais la musique resta inédite. Jusque-là le chevalier n'avait
-guère été dans cette bibliothèque dont il était le Sous-Bibliothécaire.
-Il n'avait pas eu le temps. Mais le Bibliothécaire en chef le rappela à
-ses devoirs. Le marquis de Luchet avait en effet trouvé en venant à
-Cassel que les livres de la Bibliothèque étaient mal classés. Un de ses
-amis lui avait fait une description de la Bibliothèque du comte de
-Clermont. Luchet s'enthousiasme pour le plan d'après lequel elle avait
-été conçue, et ayant adopté ce plan, il rédige un _Projet d'arrangement
-de la Bibliothèque dans le Muséum Fridericianum présenté à Son Altesse
-Sérénissime Mgr le Landgrave, par son premier Bibliothécaire à Cassel ce
-29 février 1779_. Tout était rangé sous cinq dénominations ou facultés:
-Théologie, Jurisprudence, Sciences et Arts, Belles-Lettres, Histoire. Le
-Landgrave adopte aussitôt le projet et le marquis fait diligence pour
-qu'il soit exécuté. Les livres sont envoyés au relieur et au fur et à
-mesure de leur retour, classés sur le nouveau plan dans le nouveau
-catalogue. A cette époque la direction intérieure du Muséum était
-confiée à un certain Schminke qui s'opposa à tout changement et préféra
-se démettre de son poste plutôt que de prêter la main aux fantaisies de
-Luchet. Outre les deux bibliothécaires, il y avait à la bibliothèque un
-_Bibliotheksskribent_. Luchet engage de nouveaux employés: un ancien
-comédien français, deux anciens valets, un inspecteur des lanternes
-révoqué et tombé dans la misère, un ci-devant négociant dont le négoce
-n'avait pas réussi, qui vivait d'écritures, tenait des livres et à
-l'occasion faisait des courses, et enfin un sous-officier du 1er
-bataillon de la garde. Tout ce monde changeait les étiquettes sous la
-direction du _Bibliotheksskribent_. Les savants de Cassel ne voyaient
-pas d'un bon oeil ces modifications et le _Bibliotheksskribent_, homme
-du métier, était le premier à protester dans la ville, disant que les
-précédents bibliothécaires étaient fondés dans leur science et
-n'auraient pas attendu messieurs de Luchet et Nerciat pour établir une
-classification nouvelle, utile aux savants et amateurs de lettres.
-Cependant il n'osait enfreindre les ordres du marquis tout-puissant et
-les exécutait, se promettant de prendre sa revanche. Ce
-_Bibliotheksskribent_ se nommait Friedrich Wilhelm Strieder. Il était né
-à Kinken le 12 mars 1739 et il mourut à Cassel le 13 octobre 1815. Il
-avait d'abord servi dans les troupes hessoises et était employé à la
-Bibliothèque depuis le 13 décembre 1765. Après la mort du Landgrave
-Frédéric II et le départ du marquis de Luchet, il fut nommé Premier
-Bibliothécaire. Il haïssait les Français et c'est lui qui nous a
-conservé le récit de ces petits événements[23].
-
- [23] _Grundlage zu einer Hessichen Gelehrten und Schriftsteller
- Geschichte seit der Reformation bis auf gegenwaertige Zeit..._
- (Cassel, 1788), tome 8.
-
-A vrai dire, Strieder ne nous dit pas le rôle qu'il a joué, mais qu'on
-devine.
-
-Inexperts, les nouveaux employés de la Bibliothèque multiplièrent les
-erreurs. Un jour, le marquis de Luchet vint au _Muséum_ et voulant
-donner un exemple sur la façon de classer les livres, inscrivit
-gravement dans le catalogue: _Commentaires de Saint-Paul sur quatre
-épîtres de saint Paul, Galates, Ephésiens, Philippiens, Colossiens,
-Genève 1548_. En réalité, il s'agissait des commentaires de Calvin sur
-les Epîtres de Saint-Paul.
-
-Le Chevalier de Nerciat vint aussi. Il apportait ses ouvrages imprimés
-pour en faire don à la Bibliothèque. Ils y figurent toujours. Ce sont:
-_Contes nouveaux_, _Dorimon ou le marquis de Clairville_, _Constance ou
-l'heureuse témérité_ et _Félicia ou mes fredaines_, édition de 1778,
-sans indication de lieu, en quatre volumes.
-
-Le chevalier de Nerciat ayant vu le buste du Landgrave qui se dressait
-dans la Bibliothèque, composa aussitôt ces vers:
-
- Frédéric à la gloire alliant les vertus,
- Du Sage et du Héros offre ici le modèle,
- Dans ce marbre animé par un ciseau fidèle
- Nous voyons Ptolémée, Auguste avec Titus.
-
-Le chevalier DE NERCIAT.
-
-Avec l'approbation du marquis de Luchet, ce quatrain et la signature
-furent gravés sur une plaque dorée que l'on plaça sous le buste du
-Landgrave.
-
-Strieder dit à propos de Nerciat: «Comme il a en qualité de
-Bibliothécaire beaucoup plus travaillé avec les pieds qu'avec la tête et
-les mains, il n'a pas fait beaucoup de bévues à réparer». Ce qui
-signifie sans doute que Nerciat se remuait beaucoup et ne faisait rien.
-Au demeurant, il inscrivit dans le _Catalogum Historiæ litterariæ_ une
-indication: _Friedr. Geo. August Loberthan. Versuch einer systematischen
-Entwickelung der gantzen Lehr von der Gerichtsbarkeits, der weltlichen
-sowohl als der kirchlichen, Halle 1775_, _8º relié neuf_. Son travail se
-borna là. A partir de cette époque Nerciat commence à devenir mécontent
-de son engagement, et un peu jaloux de son supérieur avec lequel il eût
-volontiers partagé la surintendance des spectacles.
-
-Luchet et le Landgrave tenaient pour la musique française, le marquis de
-Trestondam était glückiste et Nerciat n'aimait que la musique italienne.
-De là, des propos aigres-doux entre Nerciat et Trestondam. Celui-ci
-parvint à évincer le chevalier, et lorsqu'on nomma un sous-intendant de
-la musique, Trestondam obtint ce poste que le marquis de Luchet avait
-promis à Nerciat. Le chevalier manifesta son mécontentement, mais le
-marquis de Luchet, qui commençait à le trouver encombrant et trop
-exigeant, était assez fin pour le tenir à l'occasion dans les limites de
-la subordination, selon son engagement. Nerciat était hésitant:
-devait-il rester à Cassel comme _employé à la Bibliothèque_, ainsi qu'il
-disait, et attendre que le bon plaisir du landgrave ou plutôt celui de
-Luchet l'appelât à un poste plus en rapport avec ses goûts, ou devait-il
-chercher du service auprès d'un autre prince allemand?
-
-C'est à cette époque que parut dans la _Gothaer gel. Zeitung_ un article
-qui selon Strieder rendit célèbre en Allemagne le marquis de Luchet et
-la bibliothèque de Cassel. Au _Musæum_, dans les catalogues, les erreurs
-se multipliaient et Strieder se gardait bien de les redresser. Nul doute
-que ce soit lui qui ait rédigé l'article paru dans la feuille de
-_Gotha_. L'exploit _érostratique_ qui avait bouleversé une vieille
-bibliothèque allemande était sévèrement jugé:
-
- «J'ai encore vu la Bibliothèque de Cassel dans l'ordre où elle était
- primitivement. Tout y était bien. On pensa l'améliorer en y changeant
- tout et l'on présenta au Landgrave un plan sur lequel il paraîtrait
- qu'est arrangée en France, une bibliothèque qui m'est d'ailleurs
- inconnue.
-
- Le prince trouva le plan si bien exposé qu'il y donna son consentement
- en ajoutant une somme suffisante à l'achèvement d'un nouveau catalogue
- qui était devenu nécessaire. Aussitôt, on fit relier luxueusement en
- 20 volumes un grand nombre de rames de papier et on y fit inscrire les
- livres d'après l'ordre dans lequel on les avait mis. Les copistes
- chargés d'indiquer au catalogue, brièvement et clairement, les titres
- des ouvrages, n'avaient pas la moindre des connaissances nécessaires.
- Chaque volume du catalogue comporte encore des divisions par format et
- on y laisse des blancs en vue de l'accroissement de la Bibliothèque.
-
- Cependant, les livres dont elle est déjà pourvue sont inscrits à la
- suite les uns des autres, de telle façon qu'il ne serait pas possible
- d'y intercaler un volume à la place qui conviendrait, mais il faut
- porter à la suite toute nouvelle acquisition. D'après les
- renseignements que je vous donne sur le classement, vous pourrez
- raisonnablement juger que ce défaut dans ce catalogue a de graves
- inconvénients.
-
- Par exemple, à l'Histoire naturelle on trouve, et non pas, comme on
- pourrait le croire, reliés ensemble, les livres suivants: _Milii diss.
- de origine animalium, Genevæ 1705_, et _La vie du Père Paul de l'ordre
- des Serviteurs de la Vierge, etc., Amsterdam, 1663, in-12_. A la
- Généalogie et la Diplomatique on trouve côte à côte: _Constitution,
- hist., lois, charges, etc., acceptées des Francs-Maçons, trad. de
- l'Anglais par J. Kuessen à la Haye, 1763, 4º_ et _Idea de el Buon
- Pastor por Numez de Cepada en Léon 1682 4º_. Une histoire orientale
- est perdue parmi les livres relatifs à la Hollande. Les _Ambassadeurs_
- par Wiquefort et les _Droits des gens_ par Vattel se trouvent dans les
- Sciences Economiques. _Le Médecin du Cheval_ (Rossartz) par Winter a
- été rangé parmi les ouvrages sur l'Art. A peine le croirait-on! Les
- cartouches et les pupitres, sur lesquels sont marquées les différentes
- classes indiquées par des lettres, donnent aussi la preuve des
- connaissances qui ont présidé à cette installation. J'ai copié
- quelques-unes de ces indications. _Historia Europæana_, _Historia
- Exeuropæana_, _Litteræ Diarii_, _Theologia Sermon..._»
-
-C'était l'époque où Schloezer était dans tout l'éclat de sa renommée.
-August Ludwig Schloezer né à Jaggdstad dans le Wurtemberg le 5 juillet
-1738, mourut le 9 septembre 1809. Il s'immortalisa en liant l'Histoire
-aux Sciences Politiques. Il professa à Saint-Pétersbourg et ensuite à
-Goettingue: On a dit de lui qu'il avait mis la science en contact avec
-la vie, qu'il avait été un journaliste d'avant les journaux, un voyageur
-d'avant les voyages, un historien de la civilisation avant l'existence
-d'une opposition politique. Il fonda les _Staatsanzeigen_.
-
-En 1781, il faisait paraître le _Briefwechsel_. Il y releva l'histoire
-de la _Gothaer gel. Zeitung_ sous le titre de _Bibliothèque de Cassel_:
-
- «Cassel, depuis longtemps l'ornement de toute notre patrie allemande,
- progressera encore d'année en année grâce à la sollicitude de son
- Altesse. La bibliothèque fameuse depuis le temps d'Arkenholz s'est
- sans cesse accrue et compte 40.000 volumes. Elle est une des plus
- importantes de l'Allemagne. Elle est conservée dans un édifice qui
- manifeste un faste princier. Le choix des nouvelles acquisitions
- témoigne des grandes connaissances du Prince. Mais dans le _Gothaer
- gel. Zeitung_ du 20 janvier 1781, il y a des nouvelles étonnantes au
- sujet de l'agencement intérieur de cette Bibliothèque, ce qui
- naturellement est l'affaire de MM. les Bibliothécaires... [_Ici
- Schloezer cite les bévues mentionnées par la feuille de Gotha_].
-
- «On ressent quelque chose de pénible à apprendre tout cela et à penser
- que le Prince protège les Arts et les Sciences et paye très cher ses
- serviteurs. Il est tout à l'honneur de M. le Conseiller Schminke, que
- peu satisfait de pareilles installations, il ait abandonné la
- direction de la Bibliothèque.
-
- «Voilà des nouvelles incroyables, mais elles sont imprimées dans la
- _Gothaïschen Gelerten Zeitung_ qui notoirement est lue loin à la
- ronde. On demande patriotiquement: 1º, au cas où ces informations ne
- seraient pas vraies, une prompte rectification, afin que la calomnie
- ne se répande pas et ne passe pas la frontière allemande, ou 2º, au
- cas où tout cela serait vrai, on exige les noms de ces messieurs qui
- ont proposé et exécuté les dits nouveaux agencements. Car ce serait
- toujours consolant pour nous autres Allemands, si comme la légende en
- court, ce n'étaient pas des Allemands, mais des étrangers ignorants
- [_ou_ manquant d'érudition: _ungelehrt_] ceux qui ont provoqué des
- plaisanteries publiques sur une capitale allemande qui possède, tout
- le monde le sait, un grand nombre d'Allemands érudits, auprès desquels
- ces étrangers pourraient apprendre à décliner et plus encore.»
-
-La _Goth. gel. Zeitung_ répliqua aussitôt:
-
- M. le professeur Schloezer a publié avec quelques commentaires dans le
- cahier 44 de son _Briefwechsel_ quelques passages relatifs à
- l'agencement et arrangement intérieur de la Bibliothèque du Landgrave
- à Cassel. Il se pose, en quelque sorte, en juge et avec un souci
- patriotique de l'honneur des Allemands il exige: 1º qu'au cas où ces
- informations ne seraient pas vraies, etc... [_Le rédacteur de Gotha
- cite ici l'article de Schloezer_].
-
- Le premier point est pour l'auteur de la lettre le plus intéressant et
- l'amène à certifier qu'il n'a pas forgé ces informations d'après les
- récits d'un tiers, mais les a tirés à la source même. Quelques heures
- qu'il passa dans la Bibliothèque, il les employa seulement à se faire
- une idée de l'arrangement auquel il entendait quelque chose. Il nota
- ensuite dans une société assez nombreuse, tout ce qui avait trait à la
- Bibliothèque. On peut présumer que M. le professeur Schloezer a
- lui-même une connaissance assez précise de cet arrangement de la
- Bibliothèque et qu'il a quelque idée des auteurs, car pour ce qui
- concerne ceux-ci, il se réfère à un bruit qui court, que ce ne sont
- pas des Allemands, mais des étrangers ignorants qui doivent porter le
- poids des moindres bévues commises non seulement dans l'agencement,
- mais aussi dans les inscriptions que l'on a laissé mettre sur les
- cartouches de la Bibliothèque. La lettre suivante qui nous a été
- envoyée par un des bibliothécaires pour être rendue publique est une
- preuve que nous ne disons rien qui soit ignoré. C'eût été l'occasion
- d'un démenti que nous n'aurions pas supprimé. Aucune syllabe de cette
- lettre ne réfute les informations que nous avons données. Elle répond
- aussi, pour ceux qui connaissent le personnel de la Bibliothèque de
- Cassel, à la 2e question de M. le professeur Schloezer: _que sont ces
- messieurs qui ont proposé et exécuté ces nouveaux agencements?_ Pour
- ce qui est de l'exécution, l'auteur de la lettre[24] suivante s'y
- reconnaît expressément:
-
- [24] En français.
-
- «La manière dont Vous Vous êtes expliqué dans une de vos feuilles au
- sujet de la Bibliothèque de Cassel a mis le rédacteur du journal
- littéraire de Goettingue dans le cas de commettre une injustice que
- Vous voudrez bien sans doute réparer. Il qualifie collectivement
- d'ignorants étrangers les Bibliothécaires de Cassel, comme si deux ou
- plusieurs étrangers ignorants étaient les auteurs solidaires des
- bévues que Vous aviez indiquées, et que relève la correspondance de
- Goettingue avec des réflexions peu flatteuses pour les étrangers
- assimilés.
-
- «Deux Français à la vérité sont rattachés à la Bibliothèque de Cassel,
- mais l'un est un chef, une espèce de Primat des Sciences, lettres et
- Arts. Ce chef a seul _imaginé_ la distribution actuelle; _divisé_ les
- matières; placé les livres, et _composé les légendes latines_ qui
- indiquent leur arrangement. Tout cela était conçu avant que l'autre
- Français eût mis le pied dans le nouveau Musée, où il n'a accepté une
- place très surbordonnée qu'afin de ne pas manquer une occasion
- précieuse de s'attacher à un Prince éclairé, bienfaisant, qui à cette
- époque n'avait pas besoin du nouvel étranger pour les choses
- auxquelles celui-ci pouvait être propre.
-
- «Je suis ce Français et je vous proteste, Monsieur, qu'employé à la
- Bibliothèque de façon à ne pas partager la gloire de mon Supérieur
- s'il en avait acquis, je ne veux pas plus partager ses disgrâces. Bien
- ou mal, j'ai fait avec une muette subordination, mais avec toute la
- diligence possible, ce qu'on m'a commandé.
-
- «Si Vous aviez su ces particularités, Monsieur, Vous m'auriez sans
- doute mis à part dans Vos remarques et le journaliste de Goettingue
- qui Vous a copié m'aurait aussi tiré du pair. Vous êtes trop
- équitable, Monsieur, pour ne pas faire usage pour ma justification de
- la lettre que j'ai l'honneur de Vous écrire, et à laquelle je Vous
- prie de donner place dans Vos feuilles. J'ai l'honneur d'être, etc...
-
- Le Chev. de NERCIAT
-
- à Cassel
-
- le 6 mars 1781.»
-
-L'article de la _Goth. gelerte Zeitung_ et la lettre de Nerciat
-n'étaient pas tendres pour Luchet. Quelques jours auparavant, le 22
-février, le chevalier avait adressé à Schloezer la lettre[25] que voici:
-
- [25] En français.
-
- «Monsieur,
-
- «Un article du 44e cahier de Votre journal de cette année copiant mot
- à mot un article de celui de Gotha contre certaines bévues commises
- dans le nouvel arrangement de la Bibliothèque de Cassel finit par une
- tirade très patriotique où, traitant d'ignorants les sujets auxquels
- Monseigneur le Landgrave a confié les livres de Son Muséum, Vous
- témoignez le désir de connaître ces Etrangers, apparemment pour leur
- faire le procès comme criminels de Lèse littérature.
-
- «Eh bien, Monsieur! Je suis l'un des coupables, que vous citez à votre
- tribunal, je n'attends pas qu'on me dénonce, et j'ose vous présenter
- ma courte justification que je me flatte de voir bientôt insérée dans
- vos feuilles, ne doutant pas plus de votre équité, que d'une franchise
- dont votre diatribe me fournit la preuve la moins équivoque.
-
- «Celui qui a l'honneur de Vous écrire, Monsieur, est très persuadé
- que, pour être un Bibliothécaire passable, il faut avoir passé une
- partie de sa vie parmi les livres, et s'être fait du moins une routine
- qui dans une Bibliothèque peut tenir lieu de savoir, ce qu'il serait
- possible de prouver, mais une simple lettre ne doit pas être le cadre
- d'une discussion.
-
- «Celui donc qui vous écrit, Monsieur, français à la vérité, sans que
- ce soit un préjugé contre son état d'homme de lettres, militaire
- pendant 20 ans, sous-bibliothécaire par hasard et sans vocation, sans
- prétentions dans une partie pour laquelle il ne s'était pas offert, le
- chevalier de Nerciat enfin, pourrait n'avoir pas les qualités
- nécessaires à un Bibliothécaire, sans être pour cela dans le cas de
- recevoir avec docilité la qualification d'ignare que vous avez la
- bonté de lui décerner. Avant sa métamorphose imprévue, il avait
- produit quelques ouvrages d'imagination en vers et en prose, ses
- pièces et sa musique avaient avantageusement occupé quelques théâtres.
- Comme _non omnia possumus omnes_, ce qu'il cite lui suffit pour
- réclamer contre le titre qu'il obtient sur parole dans Votre Journal.
- Si vous voulez bien considérer outre cela, Monsieur, qu'un
- sous-bibliothécaire qui se trouve sans trop savoir comment sous la
- discipline d'un Supérieur, se borne à l'exécution servile de ce que ce
- Supérieur prescrit, vous conviendrez que vos coups ne devraient point
- frapper l'innocent instrument des erreurs émanées de l'autorité; c'est
- ce dont auraient dû vous prévenir les zélés qui vous ont si
- minutieusement détaillé les bévues de la Bibliothèque. Cette
- distinction aurait été d'autant plus juste que, selon les dispositions
- du nouvel établissement, la gloire et l'utilité du succès devant
- retourner en entier au Supérieur, sans que le subalterne y eût aucune
- part, celui-ci peut renoncer au bénéfice des satires et vous prier,
- Monsieur, de mettre désormais au singulier certaines épithètes, s'il
- vous plaît d'honorer encore de votre attention les sujets inégaux que
- Mgr le landgrave emploie au service de sa Bibliothèque. J'ai l'honneur
- d'être avec un très humble respect, Monsieur,
-
- Votre affectionné Serviteur
-
- le chevalier de Nerciat.»
-
-Immédiatement, le professeur Schloezer envoya la lettre[26] suivante au
-susceptible Sous-Bibliothécaire:
-
- [26] En allemand.
-
- «Très noble Monsieur,
-
- «Monsieur le très honorable conseiller, je n'hésiterais pas un instant
- à insérer mot à mot dans ma Correspondance, conformément à votre
- demande, l'écrit dont vous m'avez honoré le 22 courant, si d'une part
- il n'était pas à craindre que cette lettre imprimée mot pour mot ne
- causât à Cassel une trop grande sensation, désagréable pour vous-même;
- d'autre part, il règne dans cet écrit un malentendu au sujet d'un mot
- allemand qui vous a conduit à d'injustes conséquences.
-
- «_Ungelehrt_ ne signifie pas _ignorant_ ni _ignare_, mais il désigne
- le manque de _ces_ connaissances _littéraires_ qui sont indispensables
- aux Savants de profession, par exemple: connaissance de la langue
- latine, de la bibliographie, etc. Un capitaine, un _Banquier_ peut ne
- pas savoir décliner _mensa_, mais plaise au ciel qu'on ne l'appelle
- pas pour cela un _ignorant_. Seulement, lorsque ces connaissances
- littéraires manquent dans une charge qui suppose nécessairement un
- _homme de lettres_, alors ce défaut deviendra blâmable. Un _homme de
- lettres_ n'a pas besoin de connaître l'équitation et personne ne le
- blâmera à cause de cela, comme on ferait s'il était écuyer.
-
- «L'affaire ayant été portée par la _Goth. gel. Zeitung_ devant le seul
- tribunal qui lui convînt, le tribunal du public (car devant quel
- tribunal de Cassel aurait-on pu la plaider?) deux cas seulement se
- présentent.
-
- «Ou bien, les dénonciations de la _Gothaer Zeitung_ ne sont pas
- vraies. En ce cas, je demanderais seulement une attestation de l'un de
- Messieurs les Bibliothécaires; elle serait aussitôt imprimée et les
- calomniateurs seraient entièrement confondus.
-
- «Ou bien, elle est vraie. Et il est alors prouvé que l'artisan de cet
- agencement n'entend pas le latin, n'a pas de connaissances
- bibliographiques et que par conséquent il n'aurait pas dû s'occuper
- d'une bibliothèque publique qui reçoit chaque semaine tant de
- voyageurs.
-
- «En conséquence, je vous conseillerais de provoquer le silence sur ce
- qui tombe le plus sous les yeux, sur ce qui attire l'attention des
- connaisseurs et de m'envoyer, en vue de la publication, à moi ou à
- tout autre rédacteur d'une feuille mensuelle, un avis manuscrit qui
- nous informerait que:
-
- «Sur les cartouches on ne lit point _Europæana_ mais _Europæa_, ni
- _Exeuropæana_ mais _Asiat. Afric. Americ._ et ainsi de suite;
-
- «Que Mosheim ne se trouve pas parmi les Pères de l'Eglise mais là ou
- là, etc.
-
- «Ainsi tout serait bien fait. Chaque voyageur pourrait ensuite
- contrôler lui-même cet avis et l'odieuse enquête pour retrouver le
- premier auteur cesserait.
-
- «Vous ne m'avez point demandé en quoi cette affaire me regardait, ni
- pourquoi j'ai fait reproduire l'article de la _Gothaer Zeitung_, et
- cette question certes, vous ne me la ferez pas. Vous êtes un Français
- et l'une des plus nobles et des plus fréquentes vertus nationales de
- cet aimable peuple, c'est le patriotisme.
-
- «Lorsqu'il y a de cela six mois vous parliez presque chaque jour avec
- un voyageur qui venait de Paris et vous racontait avec des rires
- l'érection, en public, d'une statue qui contre toutes les règles de
- l'Art--à Paris où l'on connaît cet Art--due au ciseau d'un Allemand,
- avait été ornée d'inscriptions françaises telles que le grand
- Duguesclin ne les aurait certes pas écrites, votre patriotisme n'en
- fut-il pas excité et réchauffé?
-
- «Cassel est en petit, pour nous Allemands, ce qu'est en grand Paris
- pour les Français. Cassel est notre orgueil. De plus, nous, habitants
- de Goettingue, avons un intérêt tout spécial à cela. Cassel et
- Goettingue se servent mutuellement, et maint illustre voyageur ne
- viendrait pas dans notre région, si les deux villes n'étaient d'aussi
- proches voisines.
-
- «Pour les deux ouvrages imprimés que vous avez bien voulu m'envoyer
- comme cadeau, je vous présente mes remerciements les plus obligés.
- L'examen de ces deux ouvrages m'a confirmé dans la haute idée que j'ai
- de vos talents dans ce beau compartiment de l'érudition et desquels la
- renommée avait déjà fait impression sur moi.
-
- «Pardonnez-moi si j'écris en allemand. A la vérité, j'entends le
- français, mais je ne m'aventure pas à l'écrire parce que je cours le
- danger de faire à chaque ligne une _Exeuropæana_.
-
- «Dans l'avenir, je saisirai avidement chaque occasion de vous donner
- des preuves effectives de la considération très distinguée avec
- laquelle j'ai l'honneur d'être votre très obéissant serviteur.
-
- SCHLOEZER.
-
- «Goettingue, le 26 février 1781.»
-
-La politesse et l'ironie de cette réponse ne découragèrent point Nerciat
-et l'on a lu la lettre que, sans craindre le scandale, il écrivit
-ensuite au rédacteur de la _Goth. gel. Zeitung_.
-
-Le marquis de Luchet fit semblant de ne rien savoir. Il écarta tout
-doucement Nerciat de la cour et le confina dans ses misérables fonctions
-d'employé à la Bibliothèque, mais le chevalier se garda bien depuis lors
-de collaborer en quoi que ce fût au fameux catalogue.
-
-Nerciat resta un an encore à Cassel. Son nom figure en 1781 et en 1782
-dans le _Hochfuerstl. Hessen-Casselischen Staats- und Adress-Calender_
-et il s'y trouve indiqué comme il suit: «Rath und _Sous_-Bibliothecar,
-Herr chevalier de Nerciat.»
-
-Cependant, Nerciat cherchait à se procurer une autre position. Il quitta
-son poste de sous-bibliothécaire à Cassel en juin 1782 et entra au
-service du Prince de Hesse-Rheinfels-Rotenburg, qui en fit son
-_Baudirector_, c'est-à-dire son directeur ou intendant des bâtiments.
-Nerciat avait laissé à Cassel sa femme qui était enceinte.
-
-Parmi les manuscrits conservés à la _Landesbibliotek_ de Cassel on en
-trouve un sous la cote: _Mscr. Hass. fol. 450_ qui contient un grand
-nombre de renseignements de toutes sortes, rassemblés par Rudolf de
-Butlar, et concernant les familles nobles de la Hesse ou ayant séjourné
-dans ce pays. Une page contient l'indication suivante:
-
- Monsieur le chevalier de Nerciat, Hesse-Rotenburg Oberbaudirektor
-
- Georg
- Philipp
- August
- Get. Oberneust.
- fr. Gem.
- 9--15
- 10
- 1782
-
-Ce qui signifie qu'un fils de M. le chevalier de Nerciat, surintendant
-des bâtiments de la Hesse-Rotenburg, naquit à Cassel, le 9 octobre 1782,
-et qu'il fut baptisé le 15 octobre, à la paroisse française de la haute
-ville neuve de Cassel, sous les noms de Georges-Philippe-Auguste.
-
-Le chevalier de Nerciat eut deux fils qui furent boursiers de
-l'Egalité. Dans les palmarès on trouve, l'An VI: «Louis-Philippe
-Nerciat, né à Paris, accessit de version latine». Et l'An VII:
-«Auguste-Georges-Philippe Andrea, né à Hesse-Cassel, accessit de langues
-anciennes et d'histoire naturelle». Auguste de Nerciat entra dans la
-carrière diplomatique. J'ai trouvé dans le tome 2e du _Recueil de
-voyages et de mémoires publié par la Société de Géographie_ (Paris,
-1825) un _Extrait de la traduction faite par M. le baron de Nerciat d'un
-mémoire de M. de Hammer, sur la Perse..._
-
-Plusieurs des notes ajoutées à ce travail par le traducteur sont
-signées: A. de N.
-
-Le chevalier Andrea de Nerciat ne se plaisait pas beaucoup dans son
-nouveau poste d'_Oberbaudirektor_. Sa femme venait sans doute de mourir
-en couches à Cassel. Le chevalier revint à Paris en 1783 et se remaria
-la même année en l'église Saint-Eustache comme cela a été noté
-par Ravenel[27]: «Nerciat (André-Robert Andrea de) épouse
-Marie-Anne-Angélique Condamin de Chaussan. Reg. Saint-Eustache 1783». Il
-conserva des rapports avec toutes les petites cours allemandes où il
-avait des amis; il publiait de la musique et l'on trouve de lui une
-_Romance_ (paroles et musique) parue en 1784 dans le _Choix de Musique
-dédié à S. A. S. Monseigneur le duc des Deux-Ponts_:
-
- [27] Notes Ravenel: Bib. Nat. mss. fr. n. a. 5859.
-
- Tircis dont l'âme délicate
- Fut tendre au comble du malheur
- Près de mourir pour une ingrate
- Nous peignait ainsi sa douleur.
-
- De deux beaux yeux connaissez-vous le prix?
- Venez admirer ceux d'Ismène,
- Mais craignez-vous les maux d'un coeur épris?
- Fuyez, fuyez mon inhumaine.
- Vous brûleriez de mille feux
- Si par malheur, cette beauté cruelle
- Dardait sur vous une étincelle
- De ses beaux yeux.
-
- Tremblez pour vous! Je défiais l'amour
- De ranimer un coeur de glace
- Je vis Ismène, hélas! depuis ce jour
- Je suis puni de mon audace.
- Il me sembla d'abord si doux
- Ce sentiment que soudain elle inspire;
- Bientôt, il devint un martyre.
- Tremblez pour vous!
-
- Plaignez mon sort, je me consume en vain
- Le roc est plus tendre qu'Ismène,
- Aucun espoir, je sens que le chagrin
- Lentement au tombeau me traîne.
- Viens me guérir, affreuse mort
- Et vous, amis qui savez ce qu'endure
- L'amant qui meurt de sa blessure,
- Plaignez mon sort.
-
-Le chevalier de Nerciat avait quitté l'Allemagne sans regret, mais non
-sans émotion. «Les Allemands, a-t-il écrit dans _Monrose_, m'ont
-passablement ennuyé, tout en me forçant à les beaucoup estimer.»
-
-Il ne songea pas avant son départ à revoir le marquis de Luchet dont les
-projets étaient devenus grandioses.
-
-Il s'était fait imprimeur et libraire, rêvant de faire de Cassel un
-centre où la littérature française et l'allemande se rencontreraient
-pour se vivifier mutuellement. On devait y traduire en français des
-livres allemands et en allemand les succès de la librairie française.
-Ces idées commerciales ne laissaient pas de choquer un peu les habitants
-de Cassel et l'on se moquait ouvertement du favori qui trouva un matin
-attaché à une persienne de sa maison une feuille de papier sur laquelle
-on avait écrit en français: «Monsieur le marquis de Luchet, Imprimeur,
-Libraire, conseiller intime de S. A. S. Mgr de Landgrave, vend toutes
-sortes de livres».
-
-La librairie du marquis de Luchet dura du 18 novembre 1783 au 11
-novembre 1785. Au commencement de 1785, la _Krieg und Domainen Kasse_
-demanda au Landgrave la suppression des comédiens français qui coûtaient
-cher à la couronne.
-
-Frédéric II allait se séparer à regret de sa chère troupe française,
-lorsqu'en bon courtisan, Luchet prit à son compte, jusqu'en 1788,
-l'entreprise du Théâtre-Français, moyennant une subvention de 3.000 écus
-la première année et 4.000 les suivantes, plus les dédits à payer aux
-artistes renvoyés ayant la fin de leur engagement. A Cassel, le
-Landgrave devait avoir une loge à sa disposition et dans les Résidences,
-la troupe devait jouer devant la cour seule.
-
-Frédéric II mourut le 31 octobre 1785, et presque aussitôt après
-l'avènement du landgrave Guillaume IX, on conseilla au marquis de Luchet
-d'abandonner les postes qu'il occupait et de quitter la Hesse.
-
-Il se démit de ses fonctions le 10 février 1786 et quitta Cassel le 3
-avril à 5 heures du matin.
-
-La troupe française fut congédiée et la population de Cassel approuva
-par des manifestations le départ des _sauteurs_ français, c'est ainsi
-que le peuple hessois appelait ces comédiens. Ceux dont l'engagement
-n'était pas terminé reçurent six mois de gages.
-
-M. de Luchet passa au service du prince Henri de Prusse. Un roman du
-marquis avait à ce moment un véritable succès. Il s'agit du _Vicomte de
-Barjac ou Mémoires pour servir à l'histoire de ce siècle_, que l'on a
-quelquefois attribué à Choderlos de Laclos.
-
-Il n'y a pas lieu d'insister ici sur le reste de la carrière du Marquis
-de Luchet, qui est connue.
-
- *
-
- * *
-
-A son retour en France, le chevalier Andrea de Nerciat reprit le métier
-des armes qui masquait sans doute celui d'agent secret. Il fit partie
-des officiers qu'en 1787, le Roi envoya soutenir les patriotes
-hollandais, insurgés contre le Stadhouder. Déguisé en bourgeois, Nerciat
-arriva secrètement par Gorcum à Utrecht.
-
-Il revint bientôt et il semble qu'il fut chargé la même année d'une
-mystérieuse mission diplomatique en Autriche. Il alla aussi en Bohême,
-et fit imprimer à Prague deux comédies-proverbes: _Les rendez-vous
-nocturnes ou l'aventure comique_ et _Les amants singuliers ou le mariage
-par stratagème_. Il reçut en 1788 la croix de Saint-Louis et fit
-paraître la même année les _Galanteries du jeune chevalier de Faublas_.
-
-Le roman de Louvet de Couvray venait de voir le jour et Nerciat voulut
-profiter de la vogue d'un ouvrage où il reconnaissait l'influence de
-_Félicia_. En 1788, il fit encore paraître _Le Doctorat impromptu_ dont
-Monselet dit qu'il est «écrit avec légèreté».
-
-En 1789 parurent ses _Contes saugrenus_, en 1792 _Mon noviciat_ et
-_Monrose_ dont il ne faut pas douter malgré Wolff[28] que ce soit un
-ouvrage de Nerciat. Il semble que pendant la Révolution, Nerciat joua un
-rôle assez louche, demeurant comme agent secret aux gages de la
-République qu'il détestait et trahissait peut-être.
-
- [28] _Allgemeine geschichte des Romans..._ (Iéna, 1850).
-
-Quoi qu'il en soit, il se préoccupait toujours de ses livres. Il laissa
-paraître en 1793 les _Aphrodites_ et vendit le manuscrit du _Diable au
-corps_ qui ne devait paraître qu'en 1803, à Mézières, après la mort de
-l'auteur.
-
-Cependant, le métier d'écrivain ne remplissait pas tous ses loisirs, et
-tandis que ses fils étaient boursiers de l'Egalité, le citoyen Nerciat
-exerçait la profession équivoque de policier.
-
-Sabatier de Castres le mentionne dans sa lettre, au général
-Bonaparte[29] datée de Leipzig, 19 mai 1797:
-
- [29] _Catalogue... de deux cabinets connus_, 19 décembre 1871, nº 95
- (vendu 44 fr.).
-
- Cette lettre (moins ce passage et quelques autres) a été imprimée
- dans _Lettres critiques, morales et politiques sur l'esprit, les
- erreurs et les travers de notre temps_. _Erfurt_, pet. in-12, VI-28
- p.
-
-«L'agent chargé de surveiller Mme de Buonaparte est le baron de Nerciat
-(Nercia) qui se donne tantôt pour italien et tantôt pour français et qui
-est auteur de quelques romans orduriers très mal écrits».
-
-On retrouve ensuite Nerciat à Naples où il fut envoyé, sans doute sur sa
-demande et la même année, à cause de sa connaissance de l'allemand et de
-l'italien, pour surveiller la cour. Il se présenta comme un émigré qui
-n'avait quitté son pays que pour venir dans celui d'où sa famille était
-originaire. Il fut bien accueilli et la reine lui accorda une pension.
-Il est toujours agent secret aux gages de la France, mais ses
-préférences qu'il ne parvient pas à dissimuler le portent à passer au
-service de Naples[30]. Paris est bientôt informé de cette trahison et le
-13 nivôse, an VI, Trouvé, chargé d'affaires à Naples, écrit à
-Talleyrand: «Le citoyen Nerciat auquel j'ai envoyé celle par laquelle
-vous lui annoncez qu'il n'est plus porté sur vos états comme agent
-secret est venu me remettre deux tableaux de chiffres nºs 5 et 6 (Italie
-germinal, an V) et m'a aussi apporté la lettre que vous trouverez
-ci-jointe». On peut supposer qu'à partir de ce moment Nerciat rompit
-définitivement avec la République. Il avait gagné la confiance royale et
-en 1798, Marie Caroline le chargea d'une mission secrète, auprès du
-Pape. Le chevalier de Nerciat arriva à Rome en février, au moment où les
-troupes françaises commandées par le général Berthier s'emparaient de la
-ville.
-
- [30] M. Maurice Tourneux pense que Nerciat joua un rôle important
- comme agent au service de Naples, sous le nom supposé de M. de
- Bressac. Ce Bressac a été mentionné par quelques historiens. Il se
- trouvait à Berlin en 1798 et il est question de lui dans plusieurs
- rapports conservés aux Archives des Affaires étrangères. Gaillard
- écrit de Berlin le 2 ventôse, an VI: «J'ai remis, il y a quelques
- jours, au cabinet de Berlin, la note concernant les décorations de
- l'ancien régime. Leur suppression totale ne souffrira aucune
- difficulté, mais le ministère tient à ce que l'ordre qui émane du
- roi à ce sujet, ne porte que sur ses propres sujets et sur les
- étrangers qui sont à son service ou qui jouissent dans ses Etats du
- droit d'asile sans qu'il puisse concerner en aucune manière les
- étrangers... Je vous prie de faire décider la cour de Naples le plus
- promptement qu'il sera possible et de demander qu'elle donne
- immédiatement l'ordre de se conformer à cette mesure, à un certain
- M. de Bressac ou Pressac qui se trouve à Berlin depuis quelque
- temps. C'est un Français qui dit qu'il est depuis très longtemps au
- service de Naples où il est chambellan du Roi. Il porte la croix de
- Saint Louis. On se rappelle de l'avoir déjà vu ici autrefois, et on
- lui suppose des intentions, quoique je ne le voie en aucune autre
- liaison qu'avec les émigrés, ce qui est assurément sans conséquence.
- Je le regarde comme un de ces agents secrets qui aura intrigué à
- Naples pour se faire donner une mission quelconque à l'étranger et
- surtout de l'argent. Au reste il pourrait arriver qu'il reçût de
- Naples l'ordre de quitter la croix et qu'il le dissimulât. C'est un
- cas à prévoir et à prévenir et il faudrait pour cela que le ministre
- de Berlin pût avoir une connaissance officielle de l'ordre général
- que S. M. Sicilienne donnera à ce sujet.»
-
- Une lettre de Parandier portant la même date confirme le rapport de
- Caillard en exagérant l'importance de Bressac.
-
- «Il est arrivé ici depuis quelque temps un fameux aventurier nommé
- Bressac. Cet homme si connu à Naples par son immoralité, par ses
- basses intrigues en politique, par ses liaisons avec la reine, par
- son intimité avec son favori et par toutes sortes d'infamies, se dit
- actuellement brouillé avec Acton, et obligé de voyager tant que son
- ennemi sera en faveur. Il est reçu à la cour et dans les principales
- maisons avec une distinction particulière et affecte un luxe
- ridicule dans un pays où les fortunes bornées ne permettent pas de
- s'y livrer. Faufilé partout, d'une activité inconcevable, ses
- jactances, ses manières intrigantes, décèlent le but de son séjour
- ici. Quoi qu'il ne soit qu'un intrigant subalterne et le preneur
- débouté de la coalition, cependant son séjour ici ne laisse pas que
- de faire beaucoup de mal. Dans un pays où nous ne sommes pas aimés,
- où toute espèce de rapprochement n'est amené que par la peur de la
- puissance républicaine... tout ce qui tend à réveiller les passions,
- les haines, à entretenir les soupçons et les défiances ne saurait
- trop être écarté.»
-
- Le 19 ventôse an VI, Talleyrand répond à Gaillard:
-
- «... J'ai fait écrire à Naples relativement à M. de Bressac, qui se
- montre à Berlin avec la croix de Saint-Louis. Je suppose que c'est
- l'aventurier dont il est fait mention peu honorable dans les
- mémoires de Gorani. Quand je serai instruit des effets des démarches
- qui auront lieu à Naples, je vous en instruirai.»
-
- Enfin, le 18 germinal an VI, Trouvé écrit à Talleyrand:
-
- «J'ai reçu vos deux lettres 5 et 6 en date du 18 ventôse, relatives
- aux démarches touchant les décorations de l'ancien régime. Vous m'en
- prescrivez une relativement à M. de Bressac, je vais m'en acquitter
- avec d'autant plus d'empressement, que ce Bressac a dans toutes les
- occasions, déployé l'animosité la moins équivoque envers les
- Français.»
-
- Toutefois, ces extraits ne paraissent point démontrer que Nerciat et
- ce Bressac, n'aient été qu'une seule personne. Au contraire, il y a
- lieu de croire qu'au moment où M. de Bressac se pavanait à Berlin,
- Nerciat se faisait arrêter à Rome, et qu'à la date où Trouvé
- protestait à Naples contre la décoration de Bressac, Nerciat était
- déjà enfermé dans un cachot du castel Saint-Ange.
-
-Nerciat fut aussitôt arrêté et incarcéré au château Saint-Ange. On n'a
-encore mis au jour aucun renseignement relatif à l'emprisonnement du
-chevalier de Nerciat, et son nom même a échappé à M. Rodocanachi qui a
-consacré (Hachette, 1909 in-4º) un important ouvrage à la vieille
-citadelle romaine. La détention du chevalier se prolongea au delà de
-l'évacuation de Rome par les Français.
-
-Il fut élargi dans les premiers jours de l'année 1800. Il était tombé
-gravement malade dans son cachot et avait perdu tous ses papiers parmi
-lesquels se trouvaient, paraît-il, les manuscrits de quelques ouvrages.
-Aussitôt libre, tout malade qu'il était, il revint à Naples où il mourut
-presqu'aussitôt, dans les derniers jours du mois de janvier.
-
-Psychologue subtil et raffiné, esprit dégagé de tous les préjugés,
-écrivain délicieux, aux néologismes presque toujours heureux, personnage
-équivoque et séduisant, le charmant auteur de _Félicia_ finissait en
-même temps que le XVIIIe siècle dont il est l'expression la plus
-délicate et la plus voluptueuse[31].
-
-G. A.
-
- [31] Je tiens à remercier ici le savant M. Maurice Tourneux qui m'a
- fait le don précieux de ses notes sur le chevalier de Nerciat. M. le
- docteur Lohmeyer, directeur de la _Landesbibliothek_ de Cassel et M.
- le docteur Sceffler, bibliothécaire à la _Landesbibliothek_ de
- Stuttgart, ont également part à ma reconnaissance.
-
-
-
-
-ESSAI BIBLIOGRAPHIQUE SUR LES OEUVRES D'ANDREA DE NERCIAT
-
-
-_Félicia, ou mes Fredaines_ avec l'épigraphe: _La faute en est aux Dieux
-qui me firent si folle_. _Londres_, 1775.--4 vol. in-18; 12 gravures
-libres par Borel (non signées)[32]. D'après ce qu'en dit Nerciat dans
-_Monrose_, cette édition aurait paru en Belgique.
-
- [32] _Félicia_ a été traduit en anglais et publié dans le tome II, de
- _The Exquisite_. A collection of tales, histories and fancy essays,
- London, M. Smith.--s. d. (1842-1844) 3 vol. gr. in-4º, 45 numéros,
- avec figures. Magazine hebdomadaire dont chaque numéro se vendait
- d'abord 4 pences et plus tard 6 pences. Les figures sont assez
- libres. La plupart des ouvrages qu'on y trouve sont traduits du
- français.
-
-_Félicia, ou mes Fredaines_, etc., 1776. 4 vol. in-18; 12 gravures.
-
-_Félicia, ou mes Fredaines_, etc. _A Londres MDCCLXXVI_. 4 tomes in-18
-souvent reliés en 1 vol.
-
-_Félicia, ou mes Fredaines_, etc., Londres, 1778.--4 vol. in-18, 12
-grav. cette édition est celle que Nerciat donna à la Bibliothèque de
-Cassel où il était Sous-Bibliothécaire. Et dans l'_Extrait_ placé en
-tête de _Monrose_, l'auteur dit à propos de _Félicia_ que «la moins
-mauvaise édition est celle en deux volumes, chacun de deux parties, et
-divisée en chapitres, qui est sortie en 1778 d'une presse d'Allemagne.
-On la reconnaît au titre gravé et placé dans un ovale de feuillage».
-
-_Félicia, ou mes Fredaines_, etc. Londres, 1782.--4 vol. in-18; 12 fig.
-par Borel d'après Eisen (non signées). Onze fig. sont libres.
-
-_Félicia, ou mes Fredaines_; etc., MDCCLXXXIV.--(sans lieu
-d'impression), Paris, Cazin, 4 vol. in-18 avec 24 fig. par Borel d'après
-Eisen (non signées). Onze sont libres.
-
-_Félicia, ou mes Fredaines_, etc., MDCCDXXXIV.--4 vol., petit in-18 avec
-les figures d'après Eisen. Les figures sont retournées, sauf le
-frontispice; et la huitième (avec le clair de lune) est couverte.
-
-_Félicia, ou mes Fredaines, orné de figures en taille-douce_, etc., _A
-Londres_.--(s. d.) 4 parties reliées souvent en 4 vol. in-18. Vignette
-sur le titre (panier fleuri) (Figures libres).
-
-_Félicia, ou mes Fredaines_, etc., Amsterdam, 1780.--2 vol. pet. in-8º.
-
-_Félicia, ou mes Fredaines_, etc., _A Amsterdam_.--4 parties en 2 tomes
-souvent reliés en 1 vol. in-8º. 2 ff. liminaires, 216. pp. et 2 ff.
-liminaires, 256 pp.
-
-_Félicia, ou mes Fredaines_, etc., _A Amsterdam, MDCCLXXXV_.--Deux tomes
-en 2 vol., in-18, 2 frontispices.
-
-Les vers
-
- Voici mon très cher ouvrage
- etc.
-
-se lisent au verso du titre du tome deuxième.
-
-Contrefaçon des éditions Cazin.
-
-_Félicia, ou mes Fredaines_, etc., _Amsterdam_, 1786, 2 tomes pet.
-in-8º.
-
-_Félicia, ou mes Fredaines_, etc., _Amsterdam_, 1792.--2 tomes pet.
-in-8º.
-
-_Félicia, ou mes Fredaines_, etc., _A Amsterdam_, 1793.--2 tomes petit
-in-8º.
-
-_Félicia, ou mes Fredaines_, etc. _A Amsterdam, Aux dépens de la Société
-Typographique_, 1794, 4 parties en 2 vol. in-18.
-
-_Félicia, ou mes Fredaines_, etc. _Amsterdam_, 1795. 2 tomes pet. in-8º.
-
-_Félicia, ou mes Fredaines avec figures_. _Paris chez les marchands de
-nouveautés_, 1795.--4 vol. Pet. in-12 avec les fig. d'après Eisen.
-
-_Félicia, ou mes Fredaines_, etc., _Paris, an III_.--(1795) 4 vol. in-18
-avec les fig. d'après Eisen.
-
-_Félicia, ou mes Fredaines_, etc., _Paris_, 1797.--4 vol. in-18 avec les
-fig. d'après Eisen.
-
-_Félicia, ou mes Fredaines_, etc., _Paris_, 1798.--4 vol. in-18 avec les
-fig. d'après Eisen.
-
-_Félicia, ou mes Fredaines_, etc., _Londres_, 1812.--(Bruxelles) 4 vol.
-in-18 avec 24 fig. d'après Eisen.
-
-_Félicia, ou mes Fredaines_, etc., _Londres_, 1834.--(Bruxelles), 4 vol.
-in-18 de 162, 179, 198 et 179 pp.
-
-_Félicia, ou mes Fredaines par Andrea de Nerciat_, _Londres_,
-1869.--(Bruxelles), Alphonse, Lécrivain et Briard qui imprimait, 4 tomes
-en 2 vol. in-12, avec 24 figures, d'après Eisen.
-
-_Félicia, ou mes Fredaines_, etc., (s. l.), 1869.--(Bruxelles)
-Vital-Puissant (?) 4 vol. in-18; 24 fig. libres d'après celles d'Eisen.
-
-_Félicia, ou mes Fredaines_, etc.--(Bruxelles, Kistemaeckers, 1890), 2
-vol. in-16, 4 fig. dans le texte.
-
-_Monrose, ou le libertin par fatalité, suite de Félicia_ [s. l.],
-1792.--4 vol. in-18 et parfois in-8º[33].
-
- [33] _The Exquisite_ (voir la note au 1er article de _Félicia_)
- renferme au tome III un abrégé de _Monrose_.
-
-_Monrose ou suite de Félicia par le même auteur_ [s. l.] 1795.--4 vol.
-in-18 avec 24 gravures libres attribuées par Cohen à Quéverdo.
-
-_Monrose, ou suite de Félicia par le même auteur_, _à Paris, an V_
-(1797).--4 tomes in-12 avec les 24 grav. libres. Le 1er tome ou
-_Première Partie_ comprend 1 feuillet préliminaire X-179 pages et 1
-feuillet pour la table; la _deuxième partie_ 1 feuillet prél. 202 p. et
-1 f. pour la table.
-
-Le titre répété en tête du 1er chapitre de chaque partie porte: _Monrose
-ou le libertin par fatalité_.
-
-_Monrose, ou suite de Félicia par le même auteur_, _Paris, an
-huitième_.--vol. in-18 avec les fig. libres.
-
-_Monrose, ou suite de Félicia par le même auteur_, _à Paris_ chez le
-Prieur, libraire quai Voltaire, nº 12 an IX.--4 vol. in-16, 4 fig. non
-signées.
-
-_Monrose, ou le libertin par fatalité, par Andrea de Nerciat_,
-1792-1871.--(Bruxelles, Lécrivain et Briard, imprimé par Briard) 4 vol.
-in-18, avec les grav. copiées sur celles attribuées à Quéverdo.
-
-_Les galanteries du jeune chevalier de Faublas ou les Folies
-parisiennes_, par l'auteur de _Félicia_, Paris, 1788.--4 vol. in-12. Le
-_Faublas_ de Louvet de Couvray sort manifestement de _Félicia_. Quoi
-d'étonnant si Nerciat a voulu revendiquer un peu de cette paternité en
-essayant de profiter d'une vogue où il avait part? Les sept premières
-parties des _Amours de Faublas_ venaient de paraître en 1787-1788. Je
-n'ai point eu entre les mains l'ouvrage de Nerciat, je ne sais donc
-point si c'est comme l'insinue Vital-Puissant, une imitation de
-l'ouvrage de Louvet, mais c'est peu probable. Nerciat a dû, peut-être
-même à l'instigation de son libraire, changer pour celui du chevalier de
-Faublas, le nom du héros d'un ouvrage déjà terminé et prêt à être
-publié.
-
-_Mon noviciat ou les joies de Lolotte_ [avec épigraphe].
-
- _Pour être heureux, ô Lubriques mortels!
- Faut-il, hélas, un trône et des autels!_
-
-_Foutromanie, Chant I_
-
-[s. l.] 1792.--(Berlin), 2 vol. in-18, avec 2 grav. libres[34].
-
- [34] Ce roman a été traduit en allemand:
-
- _Mein Noviziat_ [qui forme le 3e vol.] _III Band des Priapische
- Romane Rom. bei Seraph Calszovulva_ 1791-97.--(Berlin).
-
- _Mein Noviziat_, etc.--Réimpression des Priapische Romane faite à
- Leipzig vers 1810. Voici le titre complet d'une réimpression faite à
- Leipzig vers 1860:
-
- _Priapische Romane III Band Dritte Abtheilung Boston Bei Reginald
- Chesterfield_ [avec une vignette représentant deux amours,
- remouleurs dont l'un repasse un... tandis que l'autre fait pipi sur
- la meule, un deuxième titre porte] _Mein Noviziat III Band Erste
- Abtheilung_. [Les autres vol. des _Priapische Romane_ contiennent le
- 1er une adaptation du _Fanny Hill_ et le 2e une adaptation du
- Meursius.] _Mon Noviciat_ a aussi servi, paraît-il, pour deux
- ouvrages anglais en lettres; _How to raise love or mutual amatory
- secret London 1848_--(Amérique) in-18 fig.
-
- _How to make love, or the Art of making love in more ways than one,
- exemplified in a series of most luscious adventures between two
- cousins, translated from the french_.--(s. l. n. d.) en 12 f. Il y a
- au moins une réédition in-12 récente (vers 1860).
-
-_Mon noviciat, ou les joies de Lolotte par Andrea de Nerciat_,
-1792-1864.--Avec l'épigraphe (Bruxelles, 1886, Poulet-Malassis) 2
-parties en 2 vol. in-18, 2 f. libres. A la fin du premier vol. on trouve
-cette note: «OEuvre d'Andrea de Nerciat avec figures sur acier (même
-format et même typographie que _mon Noviciat_). Sous presse, _Le
-Doctorat impromptu_, 1 vol. 2 fig. _Les Aphrodites_, 4 vol. 8 fig. En
-préparation, _Le Diable au corps_, _Félicia, ou mes Fredaines_, _Monrose
-ou suite de Félicia_, etc. Le dernier ouvrage sera précédé d'une notice
-sur la vie d'Andrea de Nerciat rédigée sur des documents nouveaux et des
-correspondances inachevées de la plus grande curiosité». Cette notice
-n'a pas paru. Il y a quelques exemplaires sur Chine avec deux états
-(noir et bistre) des figures.
-
-_Mon noviciat ou les joies de Lolotte par Andrea de Nerciat_, _Paris.
-Aux dépens de la compagnie_, 1890.--(Sans l'épigraphe, titre en rouge et
-noir) 2 tomes en 2 vol. in-8º 174-178 pp. (grav. libres).
-
-_Les Aphrodites ou Fragments thali-priapiques pour servir à l'histoire
-du plaisir_. _Lampsaque_, 1793, 8 part. petit in-8º de 80 pp. 1 planche
-chacune. Ces 8 parties se reliaient en 1 ou 2 vol. Les fig. sont libres.
-Cohen les attribue à Freudenberg. L'ouvrage est bien imprimé. Jusqu'ici
-il n'a été signalé que trois exemplaires de cette édition originale. Le
-1er a appartenu à M. Bégis. La 6e figure qui manquait avait été
-reproduite de l'original par le procédé Pilinski; le deuxième exemplaire
-était complet, il a appartenu à M. Frédéric Henkey, anglais résidant à
-Paris; un troisième exemplaire était en Angleterre, il a été vendu à
-Paris en 1860. Cette édition aurait été imprimée à l'étranger pendant la
-Révolution[35].
-
- [35] _The Exquisite_ (voir la note au 1er article de _Félicia_)
- renferme la traduction du 1er numéro des _Aphrodites_.
-
-_Les Aphrodites ou Fragments thali-priapiques pour servir à l'histoire
-du plaisir_. _Réimpression textuelle de l'édition unique et rarissime de
-Lampsaque_, 1793. _Bâle, imprimerie de Steuben frères_, 1864.--Avec
-l'indication: «tirage: 200 exemplaires numérotés de 1 à 200», et un
-_Avis de l'éditeur_ intéressant. 2 vol. in-12 (Bruxelles, Jules Gay,
-imprimé par Mertens) avec la reproduction des grav. originales. Ouvrage
-recherché. Vital-Puissant, éditeur belge fort médiocre et qui ne vivait
-qu'en contrefaisant les éditions de Gay et de Poulet-Malassis, rapporte
-dans une note où l'injustice se mêle à des détails sans doute
-véridiques: «Cette édition est tellement mauvaise qu'à la suite de
-nombreux reproches reçus de quantité d'amateurs à ce sujet, Jules Gay
-fut obligé de la jeter en quelque sorte au panier. A cet effet, il
-vendit les 80 ou 90 exemplaires qui restaient sur 200 au sieur
-Jean-Pierre Blanche, son compatriote, Parisien, réfugié à Bruxelles, où
-il avait établi une petite librairie d'occasion en chambre, rue
-Saint-Jean. Cette vente fut effectuée au prix de quatre-vingts centimes
-l'exemplaire, Jules Gay ayant préalablement enlevé les titres et la
-préface de l'ouvrage. Il va sans dire que J.-P. Blanche, l'acquéreur,
-s'empressa de faire réimprimer une préface quelconque et les titres
-enlevés et qu'ainsi, il parvint peu à peu à écouler entièrement les
-exemplaires en sa possession. Nous tenons ces renseignements certains
-d'un libraire qui fut témoin oculaire de cette affaire[36]».
-
- [36] _Bibliographie anecdotique et raisonnée de tous les ouvrages
- d'Andrea de Nerciat par M. de C... bibliophile anglais, édition
- ornée du portrait inédit de Nerciat gravé d'après l'original
- appartenant à M. B... de Paris_, _Londres, Job-Alex. Hoogs,
- éditeur-libraire Burlington Arcade et se trouve à Paris, à Bruxelles
- et à Stuttgart_ 1876. In-8º de 63 pp. et 1 p. de table des matières
- tiré paraît-il à 150 exemplaires. Au verso du faux-titre on lit:
- _Printed By Edward Cox 314 Old Kest Road_ et à la fin du livre: _Hic
- liver impressus est in civitate londoniensi and expesas Vitalis
- potentis, belgici civis in urbe Lutetiæ manentis. Anno Domini
- MDCCCLXXVI_. En réalité ce livre a été imprimé à Bruxelles pour le
- compte de Vital-Puissant qui n'est pas seulement l'éditeur de cet
- ouvrage, véritable pamphlet catalogue où il attaque des concurrents
- et vante ses produits--mais l'auteur même. Les dernières pages du
- livre sont occupées par des notices sur des réimpressions faites
- pour le compte de Vital-Puissant. En frontispice, se trouve le
- portrait sur chine d'_Andrea de Nerciat d'après la sanguine à M. Br.
- de Paris_. Ce portrait imprimé en rouge a été tiré sur la planche
- qui a servi pour le même portrait, qui se trouve en tête des _Contes
- nouveaux_ d'Andrea de Nerciat, édition de Poulet-Malassis (Voir ce
- qui est dit de cet ouvrage). Et sans doute cette _Bibliographie_ de
- Vital-Puissant n'est-elle qu'une nouvelle édition augmentée de
- l'ouvrage suivant publié par le même Vital-Puissant:
- _Eclaircissements historiques sur les Aphrodites et le Diable au
- corps du chevalier Andrea de Nerciat et sur leur auteur_, 1871
- in-18.
-
-Ces exemplaires sont peut-être ceux qui portent ce titre: _Les
-Aphrodites_, etc., _Bruxelles, Schmidt_.
-
-_Les Aphrodites_, etc., _par Andrea de Nerciat_ [avec cette épigraphe].
-_Priape, soutiens mon haleine. Piron, ode à Priape_, 1793-1864.--8
-numéros en 4 vol. in-18, 8 fig. libres gravées sur acier d'après celles
-de l'édition originale, et 1 frontispice de Rops; j'en ai vu un
-exemplaire avec 2 frontispices de Rops. (Bruxelles. Auguste
-Poulet-Malassis, imprimé par Briard.) A la fin du nº 4, c'est-à-dire du
-2e volume on trouve un catalogue annonçant la publication des _OEuvres
-complètes d'Andrea de Nerciat avec figures gravées sur acier_. SOUS
-PRESSE. _Le Diable au corps_, 4 vol. avec gravures d'après douze beaux
-dessins attribués à Monnet, qui ornent un manuscrit de ce livre célèbre
-appartenant au duc d'A... Ce manuscrit en 2 volumes in-4º, daté de 1798,
-et, par conséquent postérieur d'une dizaine d'années à la date
-d'achèvement du livre que Nerciat avait terminé suivant toute
-probabilité avant 1788, est conforme, à quelques variantes près, à
-l'édition originale de 1803. Les dessins de Monnet présentent cette
-particularité que sans souci de l'anachronisme, cet artiste les a
-composés avec les costumes et le mobilier du temps où on les lui a
-demandés. Les amateurs apprécieront d'autant plus cette particularité
-que les gravures de l'édition originale du _Diable au corps_, publiée
-après la mort de Nerciat, sont informes, et qu'il n'existe pas de livres
-érotiques bien exécutés dont les figures représentent les modes du
-Directoire. EN PRÉPARATION. _Le Doctorat impromptu_.--_La matinée
-libertine_.--_Félicia ou mes Fredaines_.--_Monrose ou suite de Félicia_,
-etc., etc.--Le dernier ouvrage de la série se composera d'une notice sur
-la vie d'Andrea de Nerciat rédigée sur des documents entièrement
-nouveaux, et de correspondances inédites de Nerciat avec plusieurs
-femmes et divers gens de lettres, Beaumarchais, Rétif de la Bretonne,
-Grimod de la Reynière, Pelleport (auteur des _Bohémiens_), etc., le
-volume sera orné de fac-simile. On fait appel à l'obligeance des curieux
-qui connaîtraient des portraits de Nerciat--et qui pourraient ajouter à
-l'ensemble déjà extraordinaire de pièces sus-mentionnées». Ce recueil
-n'a jamais paru. Il y a quelques exemplaires sur chine avec deux états
-(noir et bistre) des figures.
-
-_Les Aphrodites_, etc., _Lampsaque_ 1793.--(Belgique, vers 1872), 2 vol.
-in-18, 360-376 pp. précédés d'une notice historico-bibliographique. 8
-fig. d'après celles de l'éd. orig. et 2 frontispices de Rops. C'est
-probablement une contrefaçon de l'éd. de Poulet-Malassis, contrefaçon
-exécutée pour le compte de Vital-Puissant. Il paraît qu'il n'en a été
-tiré que 50 exemplaires.
-
-_Le Diable au corps..._ 1798.--Manuscrit en 2 vol. in-4º. Il a appartenu
-au duc d'Aumale. On y trouve quelques variantes avec le texte de
-l'édition originale (1803). Il contient douze dessins libres attribués à
-Monnet. Ce manuscrit et ces dessins ont servi à Poulet-Malassis pour son
-édition de 1864 (Voir ce qui est dit à l'article des _Aphrodites_). Je
-ne sais où est à présent ce manuscrit. Est-il écrit de la main de
-Nerciat? C'est peu probable. Le chevalier, d'après ce qu'il dit dans sa
-préface, aurait écrit son ouvrage «bien longtemps avant le lever
-éclatant de _Figaro_». _Le Barbier de Séville_ fut joué en 1775 et _le
-Mariage de Figaro_ en 1784. Plus loin le chevalier précise en indiquant
-que le _Diable au corps_ était écrit avant 1776. Ces éclaircissements,
-Nerciat les donne en manière de plainte contre «des imprimeurs français
-établis en Allemagne pour y faire une espèce de contrebande littéraire»,
-qui avaient publié la première partie du _Diable au corps_ sous ce
-titre:
-
-_Les écarts du tempérament ou le catéchisme de Figaro; esquisse
-dramatique._
-
-[Avec cette épigraphe:]
-
- _Et flon flon, ture lure, lure
- Chacun a son tour et son allure_
-
-_A Londres_ 1785.--In-18º avec 4 grav. libres assez mal faites. Nerciat
-dit que c'est «une brochure négligée, pleine d'absurdités,
-inintelligible en plusieurs endroits». Il ajoute: «Je ne conçois pas
-trop bien quelle avait pu n'être la spéculation des éditeurs, mais il
-est clair qu'ils n'ont pas su lire, ou qu'ils se sont fait une tâche de
-tout gâter. Pas le moindre écart, pas la moindre addition, le moindre
-retranchement qui ne soit un contre-sens, une platitude, ou du moins une
-faute contre le goût, sans parler des innombrables difformités purement
-typographiques». Quoi qu'il en soit, cette première partie lui fut
-dérobée vraisemblablement en 1770 et c'est vers cette époque que Nerciat
-termina son ouvrage. Cette édition fautive, mal intitulée, volée à
-l'auteur, fut contrefaite dans le pays même où elle avait été publiée,
-et Nerciat ne parut pas avoir eu connaissance de cette contrefaçon dont
-le titre était modifié. On s'était enfin aperçu que _Figaro_ n'avait pas
-affaire dans cette fantaisie:
-
-_Les écarts du libertinage et du tempérament, ou vie licencieuse de la
-comtesse de Motte-en-feu, du Vicomte de Molengin, du Valet Pine-fort, de
-la Conbanal, d'un âne et de plusieurs autres personnages_, _nouvelle
-édition_. _A Conculix, chez l'abbé Boujarron, bon bretteur_,
-1793.--in-18 de 132 p. figures.
-
-_Le Diable au corps, oeuvre posthume du très recommandable
-Docteur Cazzoné, membre extraordinaire de la joyeuse Faculté
-Phallo-coiro-pygo-glottonomique_ 1803.--3 vol. in-8º, 20 figures libres
-avant la lettre et encadrées, les figures sont bien exécutées. Il en fut
-tiré 500 exemplaires de ce format et 500 exemplaires en format in-18,
-mais en 6 volumes et les figures ne sont pas encadrées. Elles portent
-sur le titre et avant la date _avec figures_. Quelques exemplaires in-18
-présentent encore quelques différences et notamment la date est indiquée
-ainsi: _MDCCCIII_. Cette édition avait été préparée par Nerciat, il en
-écrivit l'_Avertissement nécessaire_ en 1789. La Révolution dérangea ces
-projets et l'ouvrage ne parut qu'en 1803, après la mort de son auteur.
-L'imprimeur fut, paraît-il, Frémont, à Mézières (Ardennes). La plus
-grande partie de l'édition fut saisie lors de son entrée à Paris, ce qui
-explique que les exemplaires en soient si rares. On recherche surtout
-les exemplaires in-8º. La Bibliothèque Nationale en possède un. On en a
-signalé un autre qui appartenait à M. Frédéric Henkey, bibliophile
-établi à Paris, l'un des auteurs, dit-on, du charmant ouvrage libre:
-_L'école des biches_, et le même qui possédait un des trois exemplaires
-connus de l'éd. orig. des _Aphrodites_. L'exemplaire du _Diable au
-corps_ de M. Henkey était parfait et contenait de plus de 20 dessins
-exécutés par un artiste inconnu, mais moins beaux que ceux de Monnet. Le
-catalogue nº 2 (1909) de la librairie Chrétien offre un exemplaire à
-toutes marges dans un état parfait au prix de 700 fr.
-
-_Le Diable au corps_, etc... 1842.--(Allemagne--Stuttgart?) 6 vol. in-32
-de XII 208, 204, 188, 194, 259 et 216 pp. avec tirage nouveau des
-anciennes planches de l'éd. originale. Mauvaise réimpression.
-
-_Le Diable au corps_, etc., 1864 (Bruxelles, publié par A. Poulet dit
-Malassis associé avec A. Lécrivain et Briard qui imprimait) 3 vol. in-12
-avec 12 fig. d'après 12 dessins attribués à Monnet faisant partie d'un
-manuscrit appartenant au duc d'Aumale et reproduit dans cette édition.
-Il présente quelques différences d'avec celle de 1803. Les dessins
-représentent les costumes et le mobilier du temps où on les a commandés
-(V. plus haut ce qui concerne l'édition Poulet et Malassis des
-_Aphrodites_ et les précédents articles sur _Le Diable au corps_). Outre
-la reproduction des douze dessins, cette édition contient en outre 4
-frontispices par Félicien Rops. Il y aurait eu 5 exemplaires in-4º sur
-papier vergé fort de Hollande.
-
-_Le Diable au corps_, etc., _Cazonné_ (_Andrea de Nerciat_), _membre_,
-etc., Genève (Bruxelles, Christiaens, vers 1865) 3 vol. petit in-12, 12
-planches libres et mauvaises.
-
-_Le Diable au corps_, etc., _Cazonné_ (_Andrea de Nerciat_), _membre_,
-etc., Genève 1786.--(Bruxelles, vers 1872) 4 vol. in-18, 32 fig.
-gravées.
-
-_Le Diable au corps_, etc., _Cazonné_ (_Andrea de Nerciat_), _Membre_,
-etc., Genève 1786.--(1873, contrefaçon allemande ou hollandaise de l'éd.
-précédente) 4 vol. avec 36 mauvaises planches souvent coloriées
-donnaient des indications erronées relativement à leur placement, 32
-fig. dont les contrefaçons lithographiées des figures de l'édition
-précédente et 4 qui servent de frontispice sont de mauvaises
-_diableries_ exécutées à la détrempe et qui ont déjà servi dans des
-albums de charges obscènes.
-
-_Le Diable au corps_, etc., _Mézières chez Frémont imprimeur-libraire_
-1813-1876. (Bruxelles, Vital-Puissant). 4 vol. plus 1 vol. contenant la
-bibliographie des ouvrages de Nerciat (c'est la _Bibliographie
-anecdotique et raisonnée_ qui a été décrite plus haut, en note). En tout
-5 vol. petit in-8º contenant 34 grav. sur chine, fac-simile des 20
-gravures de l'édition originale, 12 gravures d'après les dessins de
-Monnet et double épreuve (1 rouge, 1 noire) du portrait de Nerciat
-(c'est celui qui est en tête des _contes nouveaux_, éd. Poulet-Malassis
-et que Vital-Puissant avait reproduit en tête de la _Bibliographie
-anecdotique et raisonnée_. Voir les articles concernant ces deux
-ouvrages.)
-
-_Le Diable au corps_, etc., Cazonné (_Andrea de Nerciat_), membre, etc.,
-orné de gravures, Genève 1786.--(Bruxelles, 1890). Le titre est imprimé
-en rouge et noir. 4 tomes in-8º en 4 vol. indiqués _tome premier_, etc.,
-VIII, 152, 148, 177 et 248 pp. orné de 36 fig. plus 4 frontispices
-lithographiés.
-
-_Le Doctorat impromptu_, 1788.--In-32, 120 pages avec 2 jolies gravures
-libres. Livre rare. Lemonnyer dit que c'est «un Cazin du meilleur
-temps».
-
-_Le Doctorat impromptu_, Londres 1788-1866.--(Bruxelles,
-Poulet-Malassis) in-12 IV, 98 pages avec 2 gravures d'après celles de
-l'édition originale. Papier vergé.
-
-_Le Doctorat impromptu..._--(Vers 1870) avec les deux gravures. Papier
-vélin.
-
-_Le Doctorat impromptu..._--(Bruxelles, Kistemaeckers, 1880), in-16, 2
-fig. libres grav. sur acier, texte encadré, tiré à 64 exemplaires.
-
-_Contes saugrenus, Bassora_ [Il y en aurait deux éditions] 1787 [et]
-1789.--Lemonnyer doit les confondre ou peut-être en a-t-il vu une, in-8º
-de 176 pages avec une fig. libre. L'édition dont il parle ne doit pas
-contenir des contes de Nerciat, mais a sans doute paru sous le même
-titre que l'ouvrage du chevalier. Peut-être ce recueil est-il de Sylvain
-Maréchal à qui on l'a attribué. D'après Lemonnyer, il contient «neuf
-contes en prose, assez spirituels, indévots et licencieux», que
-Viollet-Leduc trouvait peu piquants: Voici le titre de ces contes:
-_L'araignée, ou la boîte en diamant_.--_Le Déluge ou le niveau
-Nisach_.--_Rhodope_.--_Le mouvement perpétuel_.--_Druyda, ou la Vertu
-des femmes_.--_La Résurrection_.--_Lison et Annette_.--_La Pyramide_,
-conte égyptien.--_Rocoschen et Loulou_. Le nombre de ces contes et leurs
-titres ne répondent en rien à ceux d'une réimpression qui contient bien
-des contes de Nerciat destinés à animer et expliquer les gravures libres
-qu'ils accompagnaient. Sans doute Lemonnyer qui dit que «l'attribution
-de ces contes à Nerciat est de pure fantaisie» a-t-il eu entre les mains
-l'édition de 1787. Ouvrages rares, surtout celui qui contient les contes
-de Nerciat.
-
-_Contes polissons_ (contes saugrenus) par Andrea de Nerciat. Ouvrage
-orné de 6 jolies illustrations. Paris 1890.--Grand in-8º carré, 88
-pages, couverture imprimée. Réimpression conforme comme texte et
-gravures à l'édition originale de 1789 (Voir l'article précédent). Ces
-contes paraissent bien être de Nerciat, ils ont été écrits d'après les
-figures qu'ils accompagnent et ces figures sont fines. On reconnaît
-l'auteur de _Félicia_ à de certaines grâces de style qui lui sont
-particulières et à d'heureux néologismes. Voici les titres de ces
-contes: _Le mouvement de curiosité_.--_Le témoin ridicule_.--_La petite
-académicienne_.--_Les amours modernes_.--_Les Violateurs_.--_Les folies
-amoureuses_. Cette édition aurait été tirée à 300 exemplaires. Elle a
-été imprimée à Paris, rue de Seine, pour le compte d'un libraire, nommé
-Dur...e. Elle est bien exécutée. Elle a été publiée, je crois, à 25
-francs, mais comme elle ne se vendait pas facilement, ce prix fut porté
-dans le catalogue publié par l'éditeur en 1900 à 9 francs. Il ajoute que
-«cet ouvrage presqu'inconnu des amateurs, donne une idée bien exacte des
-débordements de la haute société du siècle dernier». Ce livre doit
-maintenant être devenu rare, cependant les exemplaires sans les gravures
-ne se payent pas plus de 6 francs. Les exemplaires avec les gravures ne
-se rencontrent pas souvent: 25 francs dans le catalogue Lemallier (avril
-1904) qui indique: «La 1re édition de cet ouvrage est introuvable et
-même inconnue des bibliographes».
-
-_Contes nouveaux_ [avec l'épigraphe].
-
- _Sine me, liber, ibis in urbem, ovidius_.
-
-_A Liège MDCCLXXXII_.--in-8º ce recueil contient: _Epître dédicatoire au
-prince de Ligne_.--_La veillée des Procureurs_.--_Le feu d'hymen_.--_La
-rancune posthume_.--_Les amours modernes_.--_Le Superflu du
-régime_.--_La Duchesse_.--_Les preuves sans réplique_.--_L'âme en
-peine_.--_L'incertitude et la Barbe_.--_L'oracle imaginaire_.--_Le
-manchot_.--_Les Bas_.--_Céphise_.--_Le souhait_.--_La femme accomplie_,
-etc.
-
-_Contes nouveaux par Andrea de Nerciat précédés d'une notice
-bio-bibliographique ornés d'un portrait inédit de l'auteur_.--_Liège
-MDCCLXXVII.--MDCCCLXVII_.--(Bruxelles, Poulet-Malassis 1867) in-12 de
-VI, 118 pages. La notice est signée: _B.-X_, ce qui signifie Beuchot et
-X. Cet X est Poulet-Malassis qui a reproduit la vie de Nerciat par
-Beuchot dans la biographie Michaud et y a ajouté quelques renseignements
-surtout bibliographiques. Le portrait de Nerciat est _d'après la
-sanguine à M. Br. de Paris_. Ce portrait est de pure fantaisie, il a été
-exécuté par M. Bracquemond.
-
-_Les conteurs libertins du XVIIIe siècle, recueil publié avec une
-préface et des notices bio-bibliographiques par Ad. Van Bever_
-(_Deuxième série_). _E. Sansot_ et Cie. _MCMV_.--On a reproduit dans ce
-recueil un conte extrait des _Contes nouveaux_: _Le Manchot_, et Van
-Bever indique qu'«on trouve deux autres versions fort plaisantes de ce
-conte dans les _Anecdotes européennes_, 1785, t. II, p. 46: _Sire
-Albonnet_ et p. 276 à _La Comparaison naïve_».
-
-_Dorimon, ou le marquis de Clairville, Comédie, jouée pour la première
-fois à Versailles, le 18 décembre 1775, et terminée d'après l'effet de
-cette représentation_ [Avec l'épigraphe].
-
- _Forsan miseros meliora sequuntur... Virg._
-
-A Strasbourg de l'imprimerie de Levrault, imprimeur de l'Intendance. Et
-se vend chez Gay, Libraire sous les grandes Arcades. M. DCC. LXXVIII.
-Avec permission.--in-8º de 96 pages. La dédicace est signée par le
-chevalier de Nerciat.
-
-_Les rendez-vous nocturnes_, ou l'aventure comique, comédie-proverbe,
-par le chevalier de N...t, Prague, Jean-Ferdinand Le Noble de Schönfeld
-1787.--in-8º.
-
-_Les amants singuliers_, ou le mariage par stratagème, comédie-proverbe,
-par le chevalier de N...t, Prague, Jean-Ferdinand Le Noble de Schönfeld
-1787. in-8º.
-
-_Constance ou l'Heureuse témérité, comédie en trois actes mêlée
-d'ariettes, scène et musique de M. le chevalier de Nerciat_. _Cassel, P.
-O. Hampe_ 1780.--pet. in-4º de 87 pages.
-
-_Partition de Constance ou l'Heureuse Témérité, Comédie mêlée
-d'Ariettes_. _Sujet, Dialogue et Musique de la composition de M. le
-Chevalier de Nerciat, édition de 1781. Exemplaire offert à son Altesse
-Sérénissime, Monseigneur le duc de Wurtemberg par son très respectueux
-serviteur l'auteur_. Manuscrit de 183 pages; il se trouve à la
-_Königliche Landesbibliothek_ de Stuttgart (_Cod._ mus. _fol._ 6. 2.
-R.). Il n'est pas absolument certain que le manuscrit ait été écrit par
-Nerciat lui-même. Il se peut qu'il soit de la main d'un copiste. Les
-manuscrits de Nerciat sont très rares, et comme on n'a pas trace des
-correspondances signalées par Poulet-Malassis, il serait peut-être
-intéressant de comparer l'écriture du manuscrit de Stuttgart avec celle
-du manuscrit du _Diable au corps_ datée de 1798 (?) et ayant appartenu
-au duc d'Aumale, si toutefois, ce manuscrit existe encore. Si l'écriture
-des deux manuscrits était la même, il serait à peu près certain qu'ils
-fussent de la main de Nerciat.
-
-M. Jean-Jacques Olivier à la fin de son ouvrage:--_Les comédiens
-français dans les cours d'Allemagne au XVIIIe siècle, quatrième
-série.--La cour du Landgrave Frédéric II de Hesse-Cassel,... Paris...,
-MCMV_ a donné (paroles et musique) d'après le manuscrit de Stuttgart,
-des _Fragments de Constance ou l'heureuse témérité, comédie mêlée
-d'Ariettes, sujet, dialogue et musique de la composition de M. le
-chevalier de Nerciat_. Ce sont l'ouverture, les deux ariettes et le
-quatuor.
-
-_La surprise de l'amour_, ariette avec accompagnement de deux violons,
-alto et basse.--Il ne faudrait pas confondre cette ariette de Nerciat
-avec la comédie de Marivaux, qui porte le même titre.
-
-_Les Invalides de l'Amour_, ariette.--Le grand dictionnaire Larousse en
-cite ces vers:
-
- Amis, il neige sur nos têtes;
- À notre âge, plus de conquêtes
- Renonçons aux tendres désirs;
- Abandonnés d'un dieu volage,
- Quittons Cythère avec courage
- Et cherchons ailleurs des plaisirs.
-
- Choisissons un bonheur durable;
- Jamais ingrat, toujours affable,
- Bacchus nous invite à sa cour.
- Enrôlons-nous dans sa milice,
- Ce dieu reçoit à son service
- Les invalides de l'amour.
-
-_Choix de musique dédié S. A. S. Monseigneur le duc des
-Deux-Ponts_.--in-4º. La publication de ce recueil a commencé le 15
-juillet 1783. Cette année se compose de 10 fascicules numérotés de I à X
-comprenant 34 morceaux de musique numérotés de 1 à 34. L'année 1784
-comprend les fascicules XI à XXIV comprenant 41 morceaux numérotés de 35
-à 75. On y trouve des morceaux de: Adam, Andreozzi, F.-H. Barthelmont,
-Beaumesnil, Bianci, Blin de la Codre (2 morceaux), Clémenti, Couperin,
-Fr. Devienne, Dezaides (Dezède), J. Fr. Edelman (2 morceaux), Mlle
-Edelmann, Adélaïde Eichner, Ch. Gabr. Foignet, Fontaine de Fontenet, Fr.
-G. Gossec, Grétry (2 morceaux), A. J. Gros, Jos. Hemerlein, M. George
-Karr, Aut. Lachnith l'aîné (2 morceaux), Le noble, Martini, Christ.
-Mayer, L. Mayer, Mengozzi, de Nerciat, Nittel, G. Paisiello, M. Piccini
-(4 morceaux), Mlle Pouillard, Pouteau, H. J. Rigel (3 morceaux), L'abbé
-Rose, Mlle Roy, le baron Sigmund von Rumling (2 morceaux), Sacchini (2
-morceaux), Pompéo, Sales, Sivol, J. Fr. Tapray (2 morceaux), Toeschi,
-Vogler (3 morceaux), William (2 morceaux) et 6 morceaux anonymes. _La
-Romance_ de Nerciat _pour chant et Basse_ se trouve dans le fascicule
-_nº XVIII_ (année 1784) elle forme le nº 63 du recueil et comprend 4
-pages en 2 feuillets. Au bas de la quatrième page se trouve
-l'indication: _Par M. de Nerciat_. Cette _Romance_ est placée à la fin
-du fascicule où l'on trouve aussi un _Andante pour clavecin par M.
-Edelmann, une Romance chant et Clavecin par M. Blin de la Codre, un
-minuetto pour violon et clavecin par M. Tapray_[37].
-
- [37] Il existe aussi plusieurs quatuors pour instruments à cordes,
- composés par Andrea de Nerciat.
-
- * * * * *
-
-On a attribué et l'on attribue parfois encore au chevalier de Nerciat
-les ouvrages suivants.
-
-_La matinée libertine ou les moments bien employés_, Cythère
-1787.--in-18 de 144 pages. Il y a des exemplaires avec 3 gravures en
-couleurs et des exemplaires avec 5 figures (un frontispice et les
-gravures libres aux pages 37, 42, 94 et 132). Ces dialogues érotiques
-sont certainement de Nerciat, cependant comme ils se trouvent sous leur
-forme définitive au tome 1er des _OEuvres de la marquise de Palmarèze_,
-on les attribue généralement à Mérard de Saint-Just qui a changé les
-noms et le titre. Il est aujourd'hui démontré que Mérard de Saint-Just
-était un plagiaire. _La matinée libertine_ allongée et devenue _La
-petite maison_ se trouve aussi au tome II du _Théâtre Gaillard_ (éd. de
-1865).
-
-_La matinée libertine_, etc.--(Bruxelles, 1867) in-16 de 114 pages avec
-trois figures libres. Vital-Puissant dit de cette édition dont le titre
-reproduit le texte de celui de l'originale: «La réimpression de la
-_matinée_ est l'oeuvre de feu Jean-Pierre Blanche (ex-contremaître de la
-fabrique de M. Collas de Paris), réfugié français qui avait établi à
-Bruxelles une petite librairie d'occasion. L'imprimeur est le sieur J.
-Briard».
-
-_La matinée libertine_, etc. [s. d.] _Paris, chez les marchands de
-nouveautés_.--(Bruxelles, Brancard, 1883). In-12 de 96 pages. Cette
-édition porte en tête: _OEuvres érotiques d'Andrea de Nerciat, La
-matinée libertine_, etc.--(Bruxelles, Kistemaeckers), in-32 de 78 pages,
-2 fig. libres, édition minuscule tirée à 64 exemplaires, faisant partie
-de la collection des: _Documents pour servir à l'histoire de nos
-moeurs_.
-
-_L'Odalisque_, ou Histoire des amours de l'Eunuque Zulphicara, ouvrage
-traduit du turc par Voltaire. Constantinople, chez Ibrahim Bectas, impr.
-du Grand Vizir, 1779, petit in-8º de 85 pages.
-
-Ce petit ouvrage peu intéressant a été attribué à Andrea de Nerciat,
-sans doute à cause du titre de la 2e édition (voir plus loin), mais
-peut-être en avait-on d'autres preuves, car les biographes n'avaient
-point signalé cette édition, ce qu'ils n'eussent point manqué de faire
-s'ils l'avaient connue. On sait que Du Croisy (cité par Barbier)
-attribue ce roman à Pigeon de Sainte-Paterne, bibliothécaire de l'abbaye
-de Saint-Victor. Pour ce qui est du nom de Voltaire mis en tête de cette
-production, on n'a pas besoin de montrer qu'il n'y est que par
-supercherie. A cet égard, l'_Avis de l'éditeur_ est assez amusant:
-
- «Voltaire a composé cet ouvrage à quatre-vingt-deux ans. Le manuscrit
- nous a été remis par son secrétaire intime, ce qui nous autorise à
- assurer l'authenticité de ce que nous annonçons. On verra qu'il nous
- aurait été facile de faire disparaître quelques expressions
- énergiques, mais une froide périphrase n'aurait pas aussi bien rendu
- l'expression du personnage. Au surplus nous pensons qu'il nous faut
- respecter un grand homme jusque dans les écarts de son imagination».
-
-La spéculation sur le nom de Voltaire paraît avoir réussi, puisque cette
-faible élucubration a été plusieurs fois réimprimée. Par bonheur il n'y
-a pas d'apparence que quelqu'un s'y soit laissé tromper. «Il est
-impossible, dit Monselet dans _Les Galanteries du XVIIIe siècle_, de se
-laisser prendre à ce piège vulgaire: l'_Odalisque_ est un récit
-absolument dépourvu d'intérêt. Zéni est une petite fille que l'on élève
-pour la couche du Sultan; un eunuque nommé Zulphicara, devient amoureux
-d'elle; de là, des descriptions de sérail, des scènes de jalousie. Ce
-n'est pas autre chose que cela».
-
-Sur la page du titre, au milieu d'un cadre de fleurs et d'oiseaux, un J,
-un F et M majuscules sont entrelacés. Ce chiffre nous fait supposer que
-l'éditeur de l'_Odalisque_ pourrait bien être Jean-François Mayeur
-«assez coutumier de ces indignes supercheries».
-
-Goy n'était pas de cet avis: «Quant à l'opinion de M. Charles Monselet,
-écrivait-il dans la 2e édition de sa _Bibliographie_, qui attribue cet
-ouvrage à Mayeur de Saint-Paul, elle est peu admissible; car Mayeur en
-1779, n'avait que vingt et un ans, et il était bien jeune pour commettre
-une telle supercherie». Goy s'est trompé; en 1779 Mayeur écrivait déjà
-et collaborait depuis longtemps aux _Mémoires secrets_.
-
-Il n'est pas donc impossible qu'il ait écrit l'_Odalisque_. Au reste, on
-sait que les supercheries ne lui déplaisaient point. D'autre part,
-Monselet avance seulement que Mayeur pourrait bien être l'éditeur de
-l'_Odalisque_.
-
-_L'Odalisque_, ouvrage érotique, lubrique et comique, traduit du
-turc, par un membre extraordinaire de la joyeuse faculté
-phallo-coïro-pygo-glottonomique à Stamboul, 1787.--In-12. C'est la
-deuxième édition, elle parut, paraît-il, en Allemagne. Faisant allusion
-à ce titre modifié et copié en partie sur le titre du _Diable au corps_,
-Vital-Puissant avance sans élégance: «Nerciat aurait presque levé le
-voile qui cachait sa paternité». On pourrait expliquer cela
-différemment. Cette seconde édition a sans doute été publiée par les
-mêmes imprimeurs qui avaient publié en 1785 la 1re partie du _Diable au
-corps_, dérobée à Nerciat. Ils l'avaient intitulée: _Les écarts du
-tempérament ou le catéchisme de Figaro_: quoi d'étonnant que continuant
-leur contrebande littéraire, ils aient modifié le titre de
-l'_Odalisque_, l'amalgamant avec celui du _Diable au corps_ dont ils ne
-s'étaient pas servis!
-
-_L'Odalisque, ouvrage traduit du turc par Voltaire, à Constantinople
-chez Ibrahim Bectas, imprimeur du grand Vizir, auprès de la Mosquée de
-Sainte-Sophie avec privilège de sa Hautesse et du Muphti_, 1796, in-8º
-de 75 pages, avec 4 gravures libres aux pages 46, 57, 67 et 74. Sur le
-verso du faux-titre on lit: «On trouve des exemplaires de cet ouvrage, à
-Paris chez le libraire cour Mandar, nº 9.» Je n'ai pas vu l'édition de
-1779 de l'_Odalisque_, mais j'ai un exemplaire de celle-ci entre les
-mains. On y remarque sur le titre la vignette avec les J. F. M.
-entrelacées qui ont compromis, et peut-être avec raison, Mayeur dans
-cette affaire. Mais peut-être ces initiales ne se trouvent-elles pas sur
-la première édition, mais seulement sur celle-ci.
-
-_L'Odalisque..._ Constantinople, 1796.--In-32 de 75 pages avec 4
-gravures libres.
-
-_L'Odalisque..._ Paris, 1797--In-18 de 108 pages, avec 2 gravures libres
-grossièrement exécutées.
-
-La même année, une partie du même ouvrage reparut sous le titre suivant.
-
-_Zulphicara, histoire turque..._ Paris, 1797.--In-18 de 32 pages, avec
-des figures libres.
-
-_L'Odalisque_, etc.--(Allemagne vers 1850), cette réimpression reproduit
-le titre de la deuxième édition et porte la même date: 1787.
-
-_L'Odalisque..._ (Bruxelles, Poulet-Malassis, 1863), in-18 de 92 pages
-avec 4 figures libres gravées sur acier.
-
-_L'Odalisque..._ Constantinople, 1797.--(Bruxelles, vers 1865), in-18 de
-80 pages.
-
-_L'Odalisque_ ou Histoire des amours de l'eunuque Zulphicara; ouvrage
-traduit du turc par Voltaire, Constantinople, chez Ibrahim Bectas,
-imprimeur du grand Vizir, 1796 (Bruxelles 1868), in-18 de 94 pages avec
-4 figures libres. Vital-Puissant dit: «Cette édition bien imprimée, sur
-papier vergé, a, sur toutes celles qui l'ont précédée, l'avantage d'être
-ornée de 4 gravures inédites, qui sont d'un drôlatique plein d'humour.
-Elle fut imprimée par le sieur G. Briard à Bruxelles, pour le compte
-d'un certain J. F. Deblaesere que l'on a vu exercer quantité de métiers;
-il fut, en effet, successivement, soldat, agent de police, bouquiniste,
-voyageur de commerce, courtier pour guanos, marchand de tableaux,
-directeur de rentes, marchand de légumes, agent d'émigration pour le
-Kansas (Amérique), racoleur d'hommes pour les Indes Néerlandaises, et
-enfin agent d'affaires quelconques, métier qu'il exerçait encore en l'an
-de grâce 1876».
-
-_L'Odalisque_, ou les Mémoires de l'eunuque Zulphicara. Pièce libre
-attribuée à Voltaire (Bruxelles). Brochure in-12, avec 4 gravures
-libres.
-
-_Le Vademecum des f...eurs_, par le Docteur Cazonné, membre de
-l'Académie Lampsaque, au temple de Priape, 1775, in-12 ou in-8º de 36
-pages avec un frontispice libre. Ce petit ouvrage en vers est attribué à
-Nerciat par Vital-Puissant qui mentionne aussi une autre édition in-32
-ou in-64 qu'on lui avait signalée, mais qu'il n'a point vue.
-
-_Le Vademecum_, etc.--(Bruxelles, Vital-Puissant, 1871), in-18 avec un
-frontispice d'après celui de la 1re édition, tiré à 150 exemplaires.
-
-_L'urne de Zoroastre ou la clef de la science des mages..._--in-8º. Cet
-ouvrage qui n'est pas mentionné par les bibliographies est attribué à
-Nerciat par la _Biographie Didot_. On le trouve une fois, mentionné dans
-un catalogue belge, mais il n'est accompagné d'aucune description. En
-somme, c'est un livre inconnu. Vital-Puissant dit dans son jargon:
-«Est-ce une pièce de théâtre? Est-ce un roman? Aucune bibliographie ne
-l'indique. Ce livre presqu'inconnu doit être très rare. Peut-être est-il
-une satire sur Mesmer ou Cagliostro, très célèbres à l'époque de
-Nerciat, par leur charlatanisme et leurs découvertes prétendûment
-scientifiques».
-
- * * * * *
-
-On a en outre attribué à Nerciat des ouvrages dont manifestement il
-n'est point l'auteur.
-
-_L'Etourdi_, roman. Lampsaque 1784. Réimprimé depuis et qui a été
-attribué, faussement aussi d'ailleurs, au marquis de Sade. Peut-être
-est-il du chevalier de Neufville-Montador qui, alors, serait aussi
-l'auteur de:
-
-_L'Almanach de nuit_, à l'instar de celui de la marquise D. N. N. C.
-contenant des anecdotes nocturnes... Aux Etoiles, chez Vesper, rue du
-Croissant, à la Lune.--Nerciat n'est certainement pas l'auteur, et celui
-de l'_Etourdi_ dit dans ce roman avoir publié un petit livre qu'on ne
-trouve nulle part: _L'Almanach de nuit_, année 1776.
-
-
-
-
-LE DOCTORAT IMPROMPTU
-
-
-N.-B.--_Toutes les notes qui se trouvent dans l'oeuvre du chevalier
-Andrea de Nerciat sont suivies d'un (N.) lorsqu'elles sont de Nerciat
-lui-même._
-
-
-AVIS DES ÉDITEURS[38]
-
- [38] Cet _Avis_ se trouve déjà dans la 1re édition du _Doctorat_, en
- 1788.
-
-Un valet d'auberge, chargé de jeter dans la boîte la première de ces
-lettres, et supposant, d'après le volume, qu'elle pouvait contenir
-quelque chose de mystérieux, la porta chez un jeune homme attaché, en
-sous ordre, à l'un des bureaux ministériels, et qui logeait dans
-l'hôtel. Ce commis, abusant de la circonstance, ouvrit le parquet; mais
-au lieu de secrets d'Etat il n'y trouva que des folies, qu'il
-transcrivit pour son amusement. Cette copie, qui a circulé, nous est
-parvenue, et c'est d'après elle que nous avons imprimé.
-
-Le lecteur nous pardonnera la liberté que nous avons prise de jeter
-par-ci par-là quelques notes. Celles qui tendent à l'instruire étaient
-du moins nécessaires, et ce n'est pas sans quelque peine que nous nous
-en sommes procuré les sujets. Quant à nos réflexions, si elles
-préviennent celles du public, c'est que, premiers lecteurs, nous avons
-dû avoir avant lui les idées qui lui viendront, sans doute, en lisant
-cette étrange anecdote.
-
-Il nous reste à rendre compte de ce qu'a d'équivoque la première
-planche, qui montre un abbé dont il n'est nullement fait mention dans la
-peinture du moment auquel cette estampe est appliquée. Mais qu'on lise
-tout: on saura que des amants qui se croyaient seuls au monde à
-l'instant de leur bonheur étaient vus.
-
-
-LETTRE D'ÉROSIE A JULIETTE[39]
-
- [39] Juliette était une jeune dame qui vivait au couvent, en attendant
- l'issue d'un procès qu'on lui avait fait intenter à son mari pour
- cause d'impuissance. (N.)
-
-«Quand nous nous sommes séparées, ma chère Juliette, je t'ai promis, et
-de bien bonne foi, de ne te cacher ni mes faiblesses, ni la moindre de
-leurs circonstances, si par malheur, je venais à me _pervertir_. C'est
-ainsi que je nommais très sérieusement le parti d'abjurer peut-être
-certain système _anti-masculin_ que tu m'as connu, dont j'étais
-orgueilleuse et dont tu ne cessais de me railler. La haine active que
-j'avais conçue contre un sexe... selon moi si perfide, puisque trois de
-ses individus m'avaient offensée, cette haine, que je croyais immortelle
-dans mon coeur, contrastant avec les délices dont me faisaient jouir nos
-tendresses féminines, je me persuadais que jamais _animal au menton
-barbu_ ne viendrait à bout de m'arracher la moindre faveur... Que
-j'étais folle! Trompe-t-on ainsi la nature!
-
-Hélas Juliette, j'ai violé mon serment. J'ai cessé de brûler de cette
-flamme que je nommais pure, parce qu'aucun _homme_ ne l'alimentait. J'ai
-cessé d'être, comme nous disions, une _vestale mitigée_[40]; et non
-seulement _l'homme_, enfin, a profané mes _vierges appas_, mais du même
-saut dont je franchissais la barrière qu'il m'avait plu d'opposer à mes
-mâles désirs, j'ai fait une culbute effrayante dans le gouffre du plus
-blâmable dérèglement...
-
- [40] Plaisantes vestales que des femmes qui, pour se passer d'hommes,
- ne laissent pas de donner le plus vif essor à leurs feux libertins!
- Mais il faut excuser de jeunes folles qui se sont exaltées dans un
- système faux, et qui autant qu'elles peuvent, décrient le travers
- par lequel elles croient se rendre heureuses. (N.)
-
-«Je crois te voir sourire avec malice et de mon cas fâcheux et du ton
-d'élégie sur lequel je t'en parle? Ris, mon enfant, tu fais bien:
-moi-même, quand j'y pense, je suis tentée de rire aussi de ma
-déconvenue; du moins, je ne saurais m'en affliger.
-
-«Tu conviendras que si quelque femme est excusable de penser faux, à
-vingt ans, en matière de galanterie et de volupté, c'est sans contredit
-celle qui, née, comme moi, avec le germe des passions lascives, et douée
-d'organes assez perfectionnés, qui brûlant dès les plus tendres ans d'un
-feu secret, dont notre menteuse éducation prévient et détourne même la
-connaissance, qui, en un mot, malheureuse trois fois de suite, par trois
-amants mal choisis, attribuait au _genre masculin_ tout entier le mal
-que quelques espèces lui avaient occasionné seules. Le sémillant
-chevalier de Bruyancour (me disais-je), à qui j'avais voué les prémices
-de ma sensibilité morale, m'a trahie lâchement; je le surpris un jour
-dans les bras de ma mère, et l'entendis plaisanter avec elle du goût
-trop vif qu'il avait su m'inspirer. Cette affreuse découverte m'avait
-guérie; le besoin d'être amoureusement occupée me pressait de distinguer
-un jeune suppôt de Thémis qui se désolait, et dont je craignais de faire
-le malheur... C'est lui qui m'a tyrannisée. Hérissé de fausses vertus;
-imbu de la tristesse d'Young, des sophismes de Jean-Jacques; embrumé des
-sombres productions de d'Arnaud; admirateur studieux de tous les romans
-et drames déclamateurs, larmoyants ou sanguinaires; jaloux, moins en
-amant passionné qu'en mentor despotique, M. de Mélambert m'a fait
-bientôt regretter de n'avoir pas plutôt été la dupe de son éventé
-prédécesseur que sa propre victime. Assiégée enfin par l'adroit et
-diabolique abbé Des Ecarts, j'ai eu le courage de rompre avec le
-magistrat; et, dès lors, adoptant une morale tout à fait opposée, j'ai
-mis sous les pieds tous les préjugés, même ceux de rigueur. Dûment
-dégoûtée pour lors, et des _agréables_ qui se partagent et se font des
-trophées à nos dépens, et des _docteurs en sentiments_, dont l'aride
-galanterie tend à coaguler le sang de la bouillante adolescence, me
-voici toute à mon petit maître calotin... Mais le plus imprévu, le plus
-sanglant des outrages m'attend où je crois trouver enfin le parfait
-bonheur! Quand tout obstacle est aplani; quand je suis résignée; quand
-je brûle de perdre toute espèce de droits au respect de mon amant... M.
-l'abbé se trouve en défaut! Apparemment frappé de quelque coup d'un sort
-ennemi, cet intrépide fileur d'intrigues manque d'haleine au plus beau
-moment de son rôle! J'en suis, moi, pour mes frais de scène, et la toile
-est tombée sans qu'il y ait eu de dénouement[41]. Dans quelle âme, chère
-Juliette, trois aventures consécutives aussi malheureuses
-n'eussent-elles pas jeté le trouble, la défiance et le dégoût!
-
- [41] Avec raison on trouverait invraisemblable qu'une jeune et jolie
- personne entièrement livrée à l'homme qu'elle chérit et qui a tâché
- de la séduire, ne lui eût rien inspiré au moment de devenir heureux.
- Le fait est que M. l'abbé, dans ce temps-là même, était cruellement
- incommodé du bien qu'avait daigné lui faire l'une de ses plus
- agréables connaissances. Un faible reste de probité s'était opposé à
- ce qu'il empoisonnât, pour un instant de plaisir, la confiante et
- tendre Erosie.--Comment avons-nous su cela?--C'est que tout se sait
- à Paris, aussi bien que dans le plus petit bourg de province. (N.)
-
-«Par une suite bien naturelle de tant de disgrâces, je prends pour le
-_monde_ une simple aversion; à cor et à cri, je demande le cloître; à
-force d'importunités, j'obtiens enfin d'y être confinée. Là, d'abord
-dévote presque extatique, mais peu à peu, moins sublime; bientôt,
-désabusée du ciel, et me rabaissant vers la terre, assez près pour
-observer que, même dans la solitude des couvents, le plaisir a des
-autels, je me hâte de figurer avec ces _mondaines guimpées_ qui savent,
-en dépit de la règle et des voeux, se procurer à peu près l'équivalent
-des jouissances du siècle...
-
-«Mais à quoi bon, ma Juliette, te rappeler tous ces faits! Ne t'ai-je
-pas mille et mille fois raconté ce que tu n'avais point vu de mon roman
-bizarre? Et tout le reste, n'en as-tu pas été la principale héroïne,
-jusqu'au triste moment de notre séparation? Quel plaisir n'ai-je pas à
-me rappeler que, pendant les trois ans qui nous ont cachées sous le même
-dôme, nous n'avons eu qu'une âme, qu'un secret, qu'un bonheur!
-Tendrement aimée, ardemment désirée de ton Erosie, toi seule as rempli
-complètement le vide que mes infortunes galantes avaient ouvert dans mon
-coeur. Tu étais mon bon génie; tu me consolais; tu m'enchantais... Tu le
-pourras encore, lorsqu'à ton tour dégagée de tes fers momentanés[42], tu
-reparaîtras sur le théâtre du monde, où tes charmes et tes admirables
-qualités te présagent la plus belle carrière... Mais alors, seras-tu la
-même pour moi? Ton coeur ne sera-t-il pas de glace pour l'infidèle
-Erosie? Ne me mépriseras-tu pas d'avoir pu si brusquement devenir
-inconséquente à mes plans et parjure aux serments qui nous avaient
-liées? Non; tu seras indulgente. Ton âme est douce; tes sentiments,
-modérés en tout, ne te rendent pas, comme moi, susceptible de passer
-inopinément d'un point extrême à l'extrême opposé. Je me souviens avec
-plaisir que lorsqu'il était question entre nous de l'excellence d'un
-système, dont tu suivais assez volontiers la pratique, sans être fort
-engouée de sa théorie, tu me disais avec une touchante ingénuité: «Je
-crois ma chère, que dans notre position, ce que nous nous permettons est
-pour le mieux; mais, dans tout autre, pour mon compte du moins, je ne
-répondrais de rien. Les simulacres sont assez agréables où manque la
-réalité; mais où l'on peut la trouver, peut-être, ce qui la représente
-le mieux, n'a-t-il que bien peu de mérite.»
-
- [42] Le procès de Juliette allait être jugé. Il n'avait été suspendu
- pendant si longtemps, que parce qu'elle avait négligé de faire ce
- qui rend tout procès imperdable pour une jolie femme. (N.)
-
-«Quant à moi, ma chère amie, je n'ose prononcer. Il me convient de
-flotter quelque temps encore entre mon ancienne erreur (si mon système
-en fut une) et la nouvelle (si c'en est une encore que de m'être
-réconciliée avec _l'homme_). Eh que sais-je, violente comme je suis dans
-toutes mes affections, si, bientôt, je ne me jetterai pas à corps perdu
-dans le travers d'aimer, autant que je le haïssais, un sexe dangereux,
-aux atteintes duquel je me croyais à jamais inaccessible!... Lis mon
-récit, et juge-moi.
-
-«Puisqu'il ne suffit pas ici-bas d'être jolie, grande, faite à peindre;
-d'avoir de la naissance, de l'éducation, des talents; d'être de plus
-douée de ce caractère _harmonique_ qui peut contribuer au bonheur de ce
-qui nous entoure; et puisqu'avec tous ces attributs, sans richesse, on
-peut fort bien se trouver en butte à toutes sortes de disgrâces, il
-était raisonnable que je me décidasse à prendre un mari, quand un homme
-honnête et riche se présentait avec le désir de m'avoir pour épouse. Tu
-sais, parfaite amie, quels profonds et sages raisonnements je fis,
-lorsque mon tuteur me proposa le plus que quadragénaire baron de
-Roqueval. Tu me vis docile aux volontés supérieures[43], en dépit d'un
-portrait qui, bien que flatté, comme le sont toutes ces effigies, ne
-m'annonçait qu'un homme laid et passablement dépourvu de tournure...--Eh
-bien! te dis-je, il est du moins estimable et riche; et son état
-_d'homme de mer_ abrégera de neuf ou dix mois par an l'ennui de lui
-faire face dans sa gentilhommière; il m'offre de notables avantages, un
-douaire décent... j'épouserai.--Mais il faudra traiter M. le baron en
-mari!--Pourquoi pas! Dès que le coeur ne sera pour rien dans toute cette
-affaire, à quoi va se réduire ma corvée?... à remplir de temps en temps
-une espèce de formalité... que d'ailleurs il dépend toujours à peu près
-d'une femme de rendre insipide pour l'agent, et par conséquent de plus
-en plus rare! Non, l'hommage d'un mannequin tout à fait étranger à notre
-âme, est zéro sur le registre du plaisir. Ainsi donc, mon mariage ne
-rompra point mes voeux féminins; et pour tolérer des services absolument
-sans importance, je ne me croirai nullement infidèle à ma bien-aimée
-Juliette.
-
- [43] Erosie, par une clause assez bizarre du testament d'un de ses
- parents, ne devait hériter qu'à condition qu'elle serait, à 20 ans,
- mariée à quelqu'un d'agréé par le tuteur. (N.)
-
-«Tu le sais, je vis tout cela comme il le fallait voir, et, sans faire
-la renchérie, je promis à l'empressé baron l'honneur de ma main. Les
-cadeaux parurent; le moment de quitter ma retraite (chère à cause de toi
-seule, mais, à tous autres égards, fort maussade) arriva: je partis bien
-affligée, non pas à cause de ce que j'allais trouver, mais à cause de ce
-que je quittais. En un mot, je pris d'assez bonne grâce le chemin de la
-capitale.
-
-«Pourquoi ce pauvre diable de baron ne se trouva-t-il point pour m'y
-recevoir? On ne croit pas universellement à la fatalité Cependant il est
-très vrai que certains événements sont écrits mille ans d'avance dans le
-livre des destinées et que toute l'adresse humaine ne viendrait pas à
-bout d'effacer le moindre de ces décrets... Encore une fois, pauvre
-baron, pourquoi n'étiez-vous point chez vous lorsque j'y suis arrivée?
-Pourquoi votre mauvais génie, afin que vous manquassiez de quarante
-heures l'instant où j'aurais pu vous joindre, avait-il arrangé je ne
-sais quel incident qui, vous appelant à Brest, tandis que je cheminais
-vers Paris, me ménageait l'occasion et tout le temps nécessaire pour que
-vous reçussiez d'avance... (ah bien innocemment de la part de mon coeur)
-l'échec le plus redouté par l'espèce épousante!... Voici, ma Juliette,
-comment tout cela s'est passé.
-
-«J'étais partie comme tu sais, sous la garde de cette fausse prude de
-Béatrix, mon ancienne gouvernante (devenue ma complaisante de bien des
-manières au couvent), et de plus escortée par le brave Rud'homme, ancien
-serviteur et compagnon des guerres de feu mon père. Voyageant ainsi, je
-ne pouvais qu'être bien tranquille et quant à ma sûreté personnelle, et
-quant aux soins qui rendent plus supportable la fatigue d'une longue
-route. J'étais prévenue, par plus d'une lettre, que mon galant prétendu
-viendrait au-devant de moi, de sa terre jusqu'à Fontainebleau, où pour
-lors la cour se trouvait.
-
-«Point du tout. A une demi-lieue de là, je vois s'avancer contre la
-portière de ma diligence un ecclésiastique à cheval, qui venait de
-parler à Rud'homme, équitant en avant.--Mademoiselle de... (mon nom, me
-dit cet homme, avec assez de respect) voudra bien permettre que son très
-humble serviteur l'abbé Cudard lui présente l'hommage de M. le baron de
-Roqueval, malheureusement absent par ordre et pour des devoirs
-indispensables. Je suis chargé de l'agréable commission de le suppléer
-auprès de mademoiselle, jusqu'à son prochain retour.
-
-«Me voilà fort embarrassée.--Mais, monsieur l'abbé (balbutiai-je), je
-suis fort sensible... Il faut bien... puisque je suis privée du plaisir
-de trouver ici M. de Roqueval lui-même, que je me conforme... Je ne
-savais que dire, en vérité, car je n'étais pas moins embarrassée du
-contre-temps qui me livrait à cet être absolument étranger, que de
-l'avide et gênante curiosité avec laquelle l'émissaire tonsuré (toujours
-chapeau bas et penché sur l'encolure de son cheval) parcourait, étudiait
-ma physionomie, et semblait vouloir marquer que ce rigoureux examen
-faisait partie du devoir de son ambassade.
-
-«Je crus qu'il était honnête de proposer au personnage de descendre de
-cheval et d'entrer dans ma voiture. Il accepta l'offre avec
-transport[44]. Béatrix lui céda sa place de fond; il faillit s'y mettre;
-cependant, par réflexion, il préféra le devant; bref, me voilà face à
-face de l'ambassadeur, nos jambes mêlées, et lui, s'inclinant assez,
-soit impolitesse, soit effronterie, pour que son nez soit presque fourré
-sous la dentelle de mon ample chapeau. Rud'homme conduit le cheval
-délaissé, nous cheminons au petit trot vers le gîte.
-
- [44] Défaut d'usage de part et d'autre; mais on sait que la voyageuse
- est une provinciale, et M. l'abbé n'avait, comme on verra, nulle
- connaissance des belles manières. (N).
-
-«Naturellement, je devais être curieuse de savoir ce que M. l'abbé
-pouvait être de plus que l'émissaire de mon honnête futur. Pendant le
-trajet, cette curiosité fut satisfaite. M. l'abbé Cudard venait
-d'achever l'éducation scolastique du jeune fils d'un intime ami de M. de
-Roqueval. Le maître et l'élève sortaient d'un collège de Paris. Conduire
-l'adolescent à Fontainebleau, où le baron devait le présenter au
-ministre de la guerre, à l'occasion d'un emploi récemment accordé, était
-le dernier devoir que M. Cudard remplissait; et, déjà, gratifié d'un
-bénéfice, il n'attendait plus que le retour de mon baron pour se retirer
-d'auprès du jeune vicomte de Solange.
-
-«Je faillis demander pourquoi celui-ci n'était point venu. N'est-ce pas,
-Juliette, que c'eût été bien indiscret à moi? Aussi me souvins-je à
-propos que j'étais fort indifférente sur le compte de tout être
-masculin; et je me dis _qu'il devait m'être égal, qu'un blanc-bec eût ou
-n'eût pas accompagné son pédagogue pour venir à ma rencontre_. D'après
-cette réflexion, je n'aurais dû tout imaginé de me faire instruire de ce
-qui pouvait regarder le petit vicomte; mais il plut à M. Cudard, sujet à
-babiller, et (je m'en étais aperçue dès son début) fort entrant, de me
-parler uniquement de son élève.
-
---En vérité, Mademoiselle, il est charmant; sans doute, vous voudrez
-bien permettre que j'aie l'honneur de vous le présenter ce soir?
-Autrement, le pauvre petit aurait le chagrin de souper seul dans sa
-chambre.
-
---Comment donc, Monsieur l'abbé! Certes, je ne souffrirais pas qu'à
-cause de moi...
-
---Vous le verrez, Mademoiselle. C'est un petit amour. Il est fait pour
-avoir dans le grand monde les succès les plus distingués. Qu'il me
-tardait de le voir sortir de ces maudits collèges! J'y languissais par
-intérêt pour lui. On croit faire merveille en claquemurant de la sorte
-ses enfants dans ces écoles, où l'on suppose que l'instruction est
-excellente et que les moeurs sont à l'abri de toute corruption! Eh bien!
-Mademoiselle, c'est une erreur. D'abord, on n'y devient pas fort savant;
-d'ailleurs, à quoi bon, pour un militaire, savoir le latin et le grec!
-Mais, ce n'est pas tout: le grand inconvénient de ces maisons, c'est
-qu'il y règne des abus! C'est qu'il s'y passe des choses!... Pour peu,
-voyez-vous, qu'un enfant ait de bonne heure des dispositions à se
-sentir... pour peu que la nature ait poussé son premier cri... et mon
-élève est bien précoce...
-
---Mais, Monsieur l'abbé, ces détails sont assez indifférents, ce me
-semble, à l'objet de mon voyage?
-
---Vous avez raison, Mademoiselle, et je vous supplie de m'excuser. Mais,
-c'est que chacun est toujours si rempli de son objet! et j'aime mon
-petit bonhomme, je l'aime! Suffit, il était temps qu'on nous fît changer
-de théâtre. Le monde, Mademoiselle, le monde est l'élément où doit
-respirer, avant la naissance des passions, un gentilhomme qu'on a
-dessein de pousser dans le militaire et de lancer à la cour. Un an de
-plus de notre contagieuse solitude, et le plus aimable enfant...
-peut-être se perdait.
-
-«A travers ces extraordinaires confidences, qui avaient fait hausser
-plus d'une fois les épaules à la maligne Béatrix, nous entrâmes enfin
-dans notre auberge.
-
-«J'avais à peine pris possession d'un appartement, assez commode et
-presque élégant, que mon futur avait pris soin de m'y faire préparer,
-qu'on entendit, dans le corridor, le bruit de quelqu'un qui courait en
-folâtrant avec des chiens.
-
---Le voici, le voici (s'écrie aussitôt l'abbé, marquant le plus vif
-intérêt)! c'est M. le vicomte avec ses danois. Il a voulu voir la chasse
-du roi: je n'ai pas cru devoir lui refuser cette petite satisfaction
-pendant que mon obéissance aux ordres de M. de Roqueval m'appelait
-ailleurs.
-
-«En même temps une voix encore enfantine, mais intéressante, disait très
-haut à quelqu'un:
-
---Eh bien! a-t-on des nouvelles de M. Cudard! A-t-il trouvé?
-
-«Comme soudain nous n'entendîmes plus rien, je compris qu'on répondait
-tout bas à ses questions. Pour lors, après s'être une seconde fois
-assuré de mon consentement, le mentor ouvre, et dit d'un ton magistral:
-
---Venez, venez, monsieur le vicomte; la respectable personne qui doit
-faire le bonheur de votre digne patron, veut bien vous permettre de la
-saluer. Allons, moins de timidité, venez, vous dis-je.
-
-«Figure-toi, chère Juliette, l'excès de mon étonnement, lorsqu'au lieu
-d'un morveux tel que je me l'étais imaginé et qu'annonçait peut-être
-l'invitation de Cudard, je vis s'avancer avec grâce un jouvenceau de la
-meilleure tournure, très grand pour son âge, svelte, à la physionomie
-noble, et beau!... ma chère, beau comme Adonis. J'ai peut-être le
-malheur d'avoir quelque chose d'un peu repoussant pour les gens qui ne
-me connaissent point, et c'est pourquoi sans doute le sourire du vicomte
-fut coupé sur-le-champ par l'air le plus composé; je vis ses longs et
-beaux yeux noirs s'abaisser vers la terre. Il fit un temps d'arrêt,
-rougit et devint céleste... Ce ne fut qu'une minute plus tard qu'il put,
-en hésitant, me faire un compliment, d'ailleurs fort honnête. Cudard,
-déjà très familier, et qui avait le ton de l'ascendant, prit alors la
-parole avec assurance et me dit:
-
---Il faut nous excuser, Mademoiselle. Nous sommes écolier; nous n'avons
-rien vu encore; ainsi, notre embarras est bien pardonnable.
-
---Pédant (manquai-je de lui répliquer)! tu serais moins audacieux et
-bien embarrassé toi-même si tu pouvais sentir le ridicule de ton rôle;
-va, ta médiation est ici bien inutile.
-
-«En effet, le trouble du bel adolescent, sa gêne respectueuse, les
-grâces que cette louable timidité prêtait à sa charmante figure, avaient
-bien plus d'éloquence que les sottes excuses de l'abbé! Je ne pus
-m'empêcher de couvrir celui-ci d'un regard peu flatteur pour sa vanité,
-s'il eût été saisi; mais cet homme, plus histrion qu'observateur, allait
-de l'avant et parlait comme se croyant inaccessible à la critique.
-
-«Comme je n'étais pas assez fatiguée pour ne pouvoir trouver de plaisir
-à me promener, je témoignai l'envie de parcourir les jardins du château.
-Nous nous y rendîmes donc aussitôt que mes nouveaux compagnons eurent
-quitté leur attirail de cheval, et que j'eus fait moi-même un peu de
-toilette.
-
-«Pendant cette promenade, je fus aussi parfaitement contente du petit
-vicomte, que mécontente de l'excédant abbé. Ce présomptueux ne
-s'était-il pas donné les airs de me questionner de mille manières,
-toujours en me priant beaucoup d'excuser!
-
-«Mais (disait-il) on ne peut voir mademoiselle sans prendre à tout ce
-qui la concerne le plus vif intérêt. Oui (essayant de me prendre
-affectueusement la main), je voudrais avoir le bonheur de vous connaître
-à fond, afin de pouvoir... vous devenir peut-être fort utile. (Ma mine
-aurait dû l'embarrasser: il osa poursuivre.) Une jeune personne qui
-prend pour époux un homme âgé doit,... sur bien des articles, être de
-bonne heure préparée.
-
---Je ne vous entends pas, Monsieur l'abbé.
-
---C'est que... dans l'état que vous allez embrasser, tout n'est pas
-roses; il s'en faut beaucoup.
-
---J'avais imaginé que les gens du vôtre avaient assez peu de
-connaissance de ce qui regarde l'ordre où je vais entrer?
-
---Préjugé que cela, Mademoiselle. Les gens de mon état ont des rapports
-avec toutes les classes de la société: nous tenons à tout. Nous sommes
-si accoutumés à voir!... et à bien voir!... (Et le sot ne voyait pas que
-je le portais sur les épaules!)
-
---Monsieur (lui ripostai-je), j'ai beaucoup de penchant à vous croire
-homme très capable, mais, toute ma vie, j'ai pris assez volontiers
-conseil des circonstances... du moment, si vous voulez; et sans me
-préparer à jamais rien, j'ai communément le bonheur de choisir avec
-assez d'adresse le parti convenable... Je crus voir alors mon Cudard
-sourire avec épigramme, et combiner quelque idée qui lui serait venue
-sur-le-champ...
-
-«Pendant tout ce beau colloque, le pauvre petit vicomte n'avait pas dit
-une parole. Il avait rêvé, Dieu sait à quoi; mais il y eut un moment de
-silence, ce qui rendit très remarquable un profond soupir que le pauvre
-enfant exhala.--Bonté divine (s'écria l'ex-gouverneur)! à qui donc en
-avez-vous avec cette suffocation soudaine!--Moi! riposta Solange, je ne
-suis point suffoqué... Je me trouve... parfaitement et n'ai été mieux de
-ma vie.--Monsieur (interrompis-je), est peut-être fatigué? (Je le
-regarde avec amitié). La promenade le gêne? On peut rentrer.--Oh! non,
-non, Mademoiselle, demeurons, de grâce: ce jardin est délicieux! et la
-soirée si belle! Ah! quels yeux, quels yeux, Juliette, il avait en
-exprimant ainsi son admiration! et je crus sentir en même temps que le
-bras dont j'enlaçais le sien, se trouvait pressé contre son flanc... Je
-devinai qu'il étouffait pour le coup quelque nouveau soupir, ne voulant
-pas donner plus de prise aux sottes annotations du pédagogue. Moi... (tu
-peux m'en croire) sans coquetterie, mais... par espièglerie peut-être,
-et pour savoir si je pouvais avoir quelque part à l'agitation que
-montrait mon petit promeneur, je fis la faute de lui sourire, avec un
-mouvement involontaire de la main, qui, peut-être, serra tant soit peu
-l'une des siennes... Ah j'eus bientôt lieu de me repentir de ces
-apparences d'agaceries. Ne voilà-t-il pas à l'instant mon Adonis qui
-fixe sur mes yeux les siens brillants comme du phosphore! Il est sur le
-point de s'arrêter tout court. Je me vois menacée... Je ne sais si ce
-n'est point peut-être d'être embrassée à la vue de cent personnes, ou
-Dieu sait quelle autre imprudence de jeune homme. Heureusement, M.
-Cudard venait de s'arrêter pour ramasser un papier fort sale qu'il avait
-pris pour une trouvaille de conséquence. Je le rappelai bien vite.
-
-«Cependant le coeur me battait! les veines du pauvre petit étaient
-gonflées! on les voyait serpenter sur son front enluminé... Je le
-sentais tremblant, brûlant... Je fus obligée (comme s'il y eût déjà de
-l'intelligence entre nous) de lui faire, au moment où l'abbé nous
-rejoignait, un _chu_ imposant.
-
-«Et voilà comment, en dépit qu'on en ait, peuvent naître des
-malentendus. Qui, dans ce moment, nous voyant ainsi troublés, n'aurait
-pas imaginé qu'il y avait de part et d'autre un commencement de
-galanterie?
-
-«Je me plaignis de la fraîcheur du soir et voulus retourner chez moi
-tout de suite. Le doux et tendre adolescent nous suivit sans murmure.
-L'abbé goûtait d'autant mieux ma résolution subite, qu'avant de quitter
-l'auberge, il avait oublié de demander le bulletin du souper; il se
-reprochait cette négligence en homme qui affichait une gourmandise...
-d'abbé, c'est tout dire.
-
-«Je redoutais fort l'instant où cet inspecteur, visitant la cuisine, me
-laisserait probablement seule avec mon trop inflammable élève. Par
-bonheur, Béatrix, qui se trouva devant la porte et que je fis monter
-avec moi, me sauva le dangereux tête-à-tête. Je renvoyai promptement mon
-jeune homme, sous prétexte que je voulais me déshabiller; cependant ce
-besoin n'était pas le principal objet qui me faisait désirer d'être
-seule. Je fus invisible jusqu'au moment de nous mettre à
-table.--Victoire! future baronne (dit, en entrant, avec le souper,
-l'emphatique et toujours bruyant Cudard: il tenait à la main deux
-lettres). Voici pour le coup des nouvelles positives et dont vous allez
-être enchantée. M. le baron m'écrit, et voilà, Mademoiselle, ce que j'ai
-trouvé de joint pour vous à son épître. Ma foi! vive la sympathie! Ce
-galant homme a su calculer à la minute votre voyage et celui de notre
-paquet, afin que tout arrivât ensemble.--Je lus, sans partager à certain
-point l'extase du sot commissionnaire. M. de Roqueval, après un début de
-lieux communs galants, dont je ne me sentais nullement touchée, et
-d'excuses à propos d'une absence que je m'étais déjà résignée à souffrir
-très patiemment, s'annonçait pour le lendemain ou le surlendemain au
-plus tard. Je fis, comme le petit vicomte, un gros soupir, que
-l'examinateur Cudard ne manqua pas de prendre, avec tout le discernement
-possible, pour l'expression frappante du désir que j'aurais déjà
-d'embrasser mon cher prétendu.
-
-«Pendant le court intervalle de temps que le petit amoureux avait passé
-sans me voir, ses traits avaient déjà souffert de l'altération, il avait
-perdu la moitié de ses brillantes couleurs. Quand il fut à table,
-quoiqu'à mon côté, je lui vis l'air sombre et distrait: il ne me
-regardait presque point. J'étais impatientée de cette conduite, et comme
-je ne doutais pas qu'instruit avant moi-même du rapprochement de M. de
-Roqueval, Solange ne fût, à cause de cela, si tourmenté, je fus piquée
-de l'air que semblait se donner un étourdi de compter d'avance sur assez
-d'intérêt de ma part pour qu'il se crût en droit de se faire des chances
-personnelles de ce qui pouvait me concerner. Dans ces dispositions, je
-fis l'essai d'une manoeuvre qui me réussit pourtant assez mal. Je crus,
-en persiflant le petit boudeur, le réveiller et mettre fin à ma
-maussaderie; mais, il avait un assez bon caractère pour me sourire, et
-me dire même des choses assez agréables, tandis que je le harcelais; il
-n'en avait pas moins le _coeur gros_, et des larmes qu'il ne pouvait
-retenir s'échappèrent tout à coup avec tant d'abondance, que Cudard les
-eût infailliblement remarquées, s'il n'eût pas été profondément occupé à
-dévorer une volaille succulente, unique objet de sa gloutonne
-attention... Cet accès d'appétit nous épargna ce que le mentor n'aurait
-pas manqué de dire au sujet des vapeurs de l'élève... Je fus enchantée
-de ce que l'abbé ne voyait d'un trouble dont enfin il aurait aussi bien
-que moi deviné la véritable cause.
-
-«Ce moment, ma chère Juliette, était le premier où, depuis mes malheurs,
-j'avais, en faveur d'un homme, éprouvé quelque mouvement de
-compassion... disons plutôt d'attendrissement... Je ne sais, mais si
-j'avais été tête à tête avec mon petit affligé quand ses pleurs se
-firent jour, je me serais peut-être mise en grands frais pour lui donner
-des consolations. Mes yeux apparemment lui en dirent quelque chose; car
-après y avoir fixé quelques instants les siens, il reprit visiblement sa
-sérénité naturelle, sa charmante humeur; et le plus attrayant coloris
-reparut sur son visage.
-
-«Pendant ce temps-là, Cudard goinfrait, et buvait comme un Suisse:
-bourgogne, bordeaux, champagne, il appela de tout; sous ces beaux noms,
-on lui présenta les drogues qu'on voulut; il les huma sensuellement et
-en telle quantité, que le sage gouverneur était ivre quand nous
-quittâmes la salle. La paix était faite à la sourdine entre l'élève et
-moi; Cudard eut l'insolence de me voler un quart de baiser; je lui
-aurais arraché les yeux, si je n'avais imaginé soudain que cette
-vivacité m'autorisait sans doute à donner à mon tour un baiser tout
-entier, et de la bien bonne espèce au petit témoin. Là-dessus, nous
-allâmes tous essayer de dormir...
-
-«Je vais aussi, ma chère, te laisser respirer un moment et combiner
-comment je pourrai te peindre (sans trop effaroucher ta pudeur) le reste
-un peu bien fort de ma singulière aventure...
-
-«Je poursuis. On supposerait volontiers qu'une jeune personne qui
-pendant cinq jours de suite a été cahotée et n'a pas eu de très bons
-gîtes, va s'endormir, lorsqu'enfin, à peu près parvenue à sa destination
-et passablement contente, elle se trouve étendue dans un excellent lit.
-Cependant, je ne fus pas assez heureuse pour que les pavots de Morphée
-vinssent à souhait engourdir mes paupières. Une chaleur dévorante
-précipitait la circulation de mon sang; aucune attitude ne me semblait
-commode; sans rhume, j'éprouvais une oppression...
-
-«Après m'être longtemps agitée dans mes draps, ta pensée (que j'avais,
-je te l'avoue, un peu repoussée, comme si j'eusse eu honte de me voir
-citée par elle au tribunal de la fidélité), ta chère pensée, qui
-m'obsédait, eut enfin audience.
-
-«J'avais de la lumière: je me levai pour courir à certaine cassette, où
-tu sais que je conserve avec le plus tendre soin les trésors de notre
-amour. J'apportai près de mon lit ce meuble, et j'en tirai tes
-lettres... dignes de Sapho: je les relus avec une tendresse... avec un
-désir!... Je portai tes beaux cheveux à ma bouche... Je mis autour de
-mes hanches cette galante ceinture, à laquelle il te souvient qui pend
-un médaillon précieux où, derrière ton portait, sont enchâssées
-certaines dépouilles... cher trophée de mon bonheur claustral. Oh! bien
-sincèrement et sans cajolerie, ma Juliette, je puis t'affirmer que ce
-talisman de plaisir ne toucha point en vain au champ où les traces de
-ton amoureuse moisson sont encore récentes. Mille délicieux souvenirs
-m'enivraient, et, sans qu'il fût besoin de recourir à cette effigie
-grossière[45] que j'ai voulu conserver, qui tant de fois nous servit
-tour à tour à pulvériser dans le mortier de Cythère _le désir de
-l'homme_ que nous y voulions exterminer; ta céleste image, aidée du plus
-léger attouchement, me fit deux fois oublier mon être dans le sein du
-parfait bonheur. C'était cette réparation de mes torts envers toi, cette
-amende honorable qu'attendait Vénus, protectrice de tes intérêts, pour
-me permettre de fermer l'oeil.
-
- [45] N'en déplaise à la sublime Erosie, l'usage de ce qu'elle indique
- ici dément un peu sa prétention aux _vierges appas_. Une demoiselle,
- après avoir vécu du régime dont elle nous fait l'aveu, peut valoir
- une veuve, au dire des connaisseurs. Les malins vont plus loin: ils
- donneraient volontiers, à deux amies aussi délicates, aussi fières
- de _n'avoir jamais connu l'homme_, des brevets de catins. (N.)
-
-«J'eus une nuit délicieuse.--A mon réveil (il était déjà grand jour), je
-me mis à méditer sur tout ce qui s'était passé le jour précédent... On
-m'avait fait du feu. Quelque peu de fumée rendait nécessaire la
-précaution d'aérer ma chambre! mais la croisée était trop près du lit
-pour qu'on pût l'ouvrir sans m'incommoder; on préféra donc laisser ma
-porte entr'ouverte. Béatrix allait être occupée chez elle à mettre en
-état les chiffons que j'avais choisis pour ce jour-là. Calme et livrée
-ainsi à moi-même, je me sentais exister bien agréablement.
-
-«Que j'étais folle (me disais-je avec gaieté)! J'ai failli, pour un
-enfant, déroger à mes principes!... car enfin... il m'avait intéressée,
-je ne puis le nier... C'est qu'en effet, il est bien beau! bien
-aimable!... Quels traits! quelle tournure... et les grâces qu'il a dans
-son langage! dans ses manières! dans ses moindres mouvements!... Mais
-cela n'a que seize ans.--En même temps, mes regards se trouvaient, par
-hasard, dirigés sur l'outil auxiliaire que tu connais, et qui avait le
-nez hors de ma cassette... Devine l'idée bouffonne qui me survint...
-C'est qu'il devait y avoir bien de la différence entre cette figure
-étoffée et le joujou naissant dont ce pauvre Solange devait être pourvu.
-Le ridicule de l'échantillon animé, placé par mon imagination à côté de
-l'effigie, me fit sourire; et pour mieux m'amuser du parallèle, je
-saisis l'objet qui se trouvait à ma portée, au défaut de celui qui n'y
-était pas... Ce que je tenais me parut plus fort qu'à l'ordinaire...
-impraticable même, quoique nous l'ayons si souvent employé... Comme si
-j'avais doute que ce fût le même, je fis l'enfance de l'approcher du
-seuil de son domaine... et je me dis: Un Solange figurerait là beaucoup
-moins bien... D'ailleurs, il est homme; il n'aura jamais l'honneur d'en
-approcher.
-
-«Etourdie j'avais totalement oublié que ma porte était ouverte! Bornée
-par mon seul rideau, j'agissais comme si j'avais été seule au monde;
-gênée par mes couvertures, j'étais sortie tout à fait de mes toiles. Un
-écart lascif préparait l'accès au joujou chéri!... Dieux! mon baldaquin
-s'entr'ouvre! C'est Solange, un gros bouquet à la main, et qui, léger
-comme l'ombre, s'était avancé jusque-là!
-
-«Un coup de foudre ne m'aurait pas mieux atterrée. Je fais un cri sourd
-et me hâte de cacher ma turpitude, en m'enfonçant dans mon lit.
-L'indiscret non moins frappé, tombe la face sur moi... Nous gardons
-d'abord un morne silence, je le romps enfin, furieuse, et, me retournant
-avec brusquerie vers le téméraire visiteur:
-
---Osez-vous, monsieur, lui dis-je, vous arrêter ici quand vous venez de
-me causer une frayeur...
-
---Pardon, mille fois pardon, mademoiselle.
-
---Entra-t-on jamais chez une personne de mon sexe!...
-
---Hélas je vous supposais endormie... Je me flattais de vous voir un
-instant à votre insu, et de pouvoir poser sur votre lit ces fleurs, qui,
-lors de votre réveil, vous auraient appris...
-
---Quoi?
-
---Que la première pensée du tendre Solange avait été pour vous; car, à
-quel autre que moi auriez-vous pu imputer cette légère marque
-d'attention?
-
---Sous toute autre forme, monsieur (répliquais-je plus d'à moitié
-radoucie), votre attention m'aurait infiniment touchée; mais...
-
-«Que pouvais-je ajouter de raisonnable, Juliette? J'aurais eu bonne
-grâce à faire la méchante! à quereller! J'allais être, ma foi! la plus
-embarrassée, si l'aimable enfant, tombant à mes genoux et portant à sa
-bouche ma main dont il demeurait emparé, ne s'était mis éloquemment en
-frais de justification. Peine inutile, car j'étais bien éloignée de lui
-vouloir du mal, mais j'avais besoin qu'il entrât en scène, afin que je
-fusse dispensée de pousser plus loin un rôle que je sentais ne pouvoir
-soutenir avec vérité... Le prétendu criminel dit tout ce qu'il voulut;
-je me tirai d'affaire avec un air de demi-colère que je n'avais point de
-peine à laisser dégénérer par degrés en indulgence. Ma position exigeait
-ce petit manège. Quelque coupable que pût être, dans le fait, celui que
-son intention et surtout son amour justifiaient si bien, sa cause
-n'était pas à beaucoup près la plus mauvaise. Sans ma faute, quelle eût
-été la sienne! il s'agissait donc de détruire l'impression que ce
-qu'avait vu Solange (eut-il été plus enfant encore) ne pouvait manquer
-de faire naître dans son esprit.
-
-«Cependant, au lieu de se prévaloir de sa découverte et de la prise
-qu'elle lui donnait sur moi, le pauvre petit, toujours contrit, toujours
-suppliant, couvrait ma main de baisers.
-
---Belle, mais perfide main (disait-il), je te caresse, et j'y ai bien du
-plaisir... tu n'es pourtant que mon ennemie (ceci m'étonna).
-
---Que voulez-vous dire, Monsieur!
-
---Cruelle! eh! n'ai-je donc pas vu...
-
---Vous devenez fou, mon cher Solange.
-
---Vous flatteriez-vous d'abuser de votre ascendant au point!...
-
---Quoi! tout à l'heure, cette main adorable n'était-elle pas armée d'un
-formidable instrument et ne le dirigeait-elle pas?...
-
---Achevez de dire quelque impertinence!
-
---Je me tais, mais... je sais trop ce que l'exercice égoïste où je vous
-ai surprise a de fatal pour un amant[46].
-
- [46] Si l'on continue de lire, on cessera d'être étonné de voir notre
- enfant de seize ans parler et même agir comme l'homme le plus formé!
- Solange n'en était pas (comme le fait le prouve) tout à fait à sa
- première aventure. En dépit du collège et de l'abbé, son éducation
- amoureuse était déjà bien avancée. Paris est un séjour où les jeunes
- gens sont si précoces! et pour peu qu'ils aient des dispositions à
- saisir les principes mondains, il y a de si bons professeurs! (N.)
-
-«Je commençais à n'être plus à mon aise.
-
---Parlons un peu raison (dis-je, lui retirant ma main et m'élevant
-assise contre mes oreillers). En supposant qu'il y ait quelque chose de
-répréhensible à ce dont votre indiscrétion, peu civile, vous a fait
-témoin, quel droit auriez-vous, s'il vous plaît, à vous en formaliser?
-
---Aucun sans doute, mais si vous aviez un peu...
-
---De prudence, voulez-vous dire apparemment... ma porte aurait été
-fermée, et vous n'auriez pas maintenant la cruelle satisfaction de
-m'humilier.
-
---Vous humilier! moi, qui vous adore! moi qui suis votre esclave! oh!
-non, non; je pourrais plutôt me croire infiniment heureux d'avoir vu ce
-qui s'est passé!... mais il aurait fallu pour cela... ou plutôt vous ne
-l'auriez pas fait si... (Il fixait ses regards sur les miens sans
-continuer).
-
---Poursuivez; faites-vous mieux comprendre.
-
---Une femme un peu susceptible de compassion et qui aurait daigné
-réfléchir à l'état violent où je suis depuis que j'ai le bonheur ou le
-malheur de vous connaître... si d'ailleurs elle n'eût pas éprouvé pour
-moi quelque répugnance insurmontable, et que ses sens l'eussent
-tourmentée... (Au travers tout son petit tortillage, je le voyais très
-bien venir: à dessein donc de l'aider un peu).
-
---Cette femme! eh... bien!
-
---M'eût donné la préférence.
-
-Et voilà mon pauvre petit tout confus, repentant peut-être d'avoir
-laissé échapper cet aveu cavalier. Cependant, au lieu de me fâcher,
-comme pour la décence j'aurais peut-être dû le faire, je fais la folie
-de rire aux éclats.
-
---Comment (ripostai-je d'un ton railleur), à seize ans! mais, mais, mon
-ami, voilà de ces propositions... qu'on ose tout au plus faire quand,
-décidément libertin, on a sous la main quelque femme d'une dissolution
-connue... car, avant tout autre, il n'y a qu'une longue habitude ou des
-sentiments réciproques bien avoués qui puissent relever l'homme le plus
-épris du respect qu'il doit à notre sexe.
-
---Ah! oui, je n'ai qu'à me conformer à ces belles maximes! Une longue
-habitude! des sentiments réciproques! Avons-nous le temps de voir se
-former tout cela! Vous en parlez bien à votre aise! Indifférente,
-bravant l'amour, et devant vous marier après-demain vous ne vous souciez
-guère de ce que va devenir le malheureux Solange. Ce M. de Roqueval, qui
-revient pour votre bonheur, fera mon supplice, il me comblera, si vous
-voulez, d'amitié, à cause de mon père; il me conduira chez le ministre,
-voilà qui est fort bien; mais après cela, le bourreau qu'il est me fera
-témoin de son funeste mariage; le lendemain il me renverra dans ma
-famille... Et cependant vous serez à jamais perdue pour le malheureux
-que vous avez ensorcelé... Ah! j'en mourrai... Non, non, Mademoiselle;
-je ne survivrai point au moment affreux qui m'arrachera d'auprès de
-vous!
-
-«Et voilà les plus beaux yeux du monde changés en deux ruisseaux de
-larmes... Mes mains en sont trempées. J'allais peut-être dire quelque
-chose de trop, quand le bel enfant continua. Si vous étiez de ces femmes
-austères, sauvages, qui méconnaissent le charme de la volupté! Mais
-après ce que j'ai vu!... barbare!... Pourquoi pas plutôt moi! Pourquoi
-pas, au lieu d'une idole difforme, un être vivant qui se consume pour
-vous?... Conçois-tu, ma chère Juliette, qu'on puisse raisonner plus
-juste? Et crois-tu qu'il m'eût été décent de faire la bégueule avec le
-clairvoyant témoin de ma luxurieuse manoeuvre!
-
---Mais, Solange (lui dis-je, me prêtant à l'effort qu'il faisait pour
-prendre un baiser), quand je serais assez faible... tu vois, mon bel
-ami, que je le suis peut-être plus que tu ne l'imaginais... Oui, je te
-l'avoue, je n'ai pas un instant douté de t'avoir donné de l'amour. Tout
-ce que tu m'as laissé voir de tendre, d'impétueux m'a flattée. Ton
-imprudence même d'être venu ce matin, je t'en sais gré, je crois, en un
-mot, que, pour faire une joyeuse folie, on ne pourrait choisir un être
-plus charmant et moins capable que toi de donner des sujets de repentir.
-Mais, avec tout cela, mon cher, si je me livrais à ton penchant, au
-mien; si nous venions à perdre la tête, à quoi cela me mènerait-il?
-
---Au bonheur, céleste amie, au parfait bonheur.
-
---Parfait bonheur immédiatement suivi de peines cruelles. Tu me le
-faisais observer à l'instant. N'aurai-je pas dans vingt-quatre heures un
-souverain maître, des devoirs sacrés?
-
---C'est donc à nous de reculer de vingt-quatre heures un malheur
-inévitable qui commence dès maintenant, si nous raisonnons en sophistes,
-quand tout nous invite à jouir en amants.
-
-«Ah Juliette! c'est mon étoile qui, pour confondre ma trop présomptueuse
-confiance en moi-même, me suscitait cette étrange aventure et voulait,
-afin que je fusse complètement humiliée, qu'un enfant triomphât de ma
-haine factice contre tout le sexe masculin. Ne trouves-tu pas que mon
-énorme préjugé, vaincu d'emblée par Solange, rappelle ce fanfaron de
-Goliath que le petit David terrasse du premier coup?
-
-«Mais laissons ces puérilités.
-
---Tu dois être impatiente de voir comment va se terminer notre
-singulière argumentation. Puisse, hélas! le dénouement ne pas te
-déplaire, mon coeur. Voici l'instant où, comme souveraine de mes
-inclinations, tu vas être mortellement offensée; mais j'aurai mon tour,
-et tu peux d'avance compter sur le même pardon, que tu ne me refuseras
-pas sans doute.
-
-Qui l'eût cru d'un enfant! Au reste ce qu'il va faire est moins
-difficile à l'âge le plus tendre, que ces tours de force d'un esprit
-prématuré par lesquels mon petit séducteur m'a déterminée enfin à
-combler ses amoureux désirs.
-
-«Un baiser, de ceux qui signifient tout, qui donnent carte blanche pour
-tout, mit fin à notre débat sentimental. Tandis que nos bouches étaient
-collées, nos langues enlacées, des mains prévoyantes arrachaient ma
-triple enveloppe. Déjà, mes plus attrayantes richesses étaient saisies,
-incendiées, et souffraient un doux pillage. Quel écolier, grands dieux!
-Quel parti ne sut-il pas tirer de ses premiers succès. Avec quelle
-adresse n'escamota-t-il pas si bien les apprêts du triomphe décisif, que
-je croyais le vainqueur bien loin encore de faire son entrée, lorsque je
-reconnus qu'il était déjà maître absolu de la forteresse... Mais, que
-dis-je? Tandis que ma tête roulait peut-être encore quelque sot projet
-de résistance, ah! sans doute, tout le reste de mon individu était
-d'intelligence avec l'ennemi pour que je fusse complètement subjuguée;
-car lorsque après un moment (de ceux qu'aucune plume ne peut décrire, de
-ceux que peu d'heureux peut-être peuvent obtenir et qu'il faut avoir
-connus pour pouvoir s'en faire une juste idée)... lors, dis-je, que je
-revins à moi, je reconnus que, de tous mes membres, j'avais saisi,
-étreint, enchaîné le bel enfant, comme si j'avais essayé de le faire
-passer tout entier au-dedans de moi... Nous nous renvoyions
-réciproquement nos âmes du fond de nos poitrines, avec nos brûlantes
-haleines... O sexe trop fait pour nous, trop nécessaire à notre bonheur,
-comme Solange te vengeait par la conversion d'Erosie et la défaite de ta
-plus intrépide antagoniste!
-
-«Cependant chère Juliette, comme j'ignore si j'aurai le temps, avant
-l'arrivée du baron, de finir la tâche de ma confession dont tu ne sais
-pas encore ce qui m'a rendue le plus coupable, je vais à bon compte
-t'expédier ce que j'ai griffonné. Trouve bon qu'en finissant je te
-demande humblement pardon, et t'assure que si les vapeurs de ma tête
-exaltée peuvent, en se dissipant, entraîner aussi la passion chimérique
-que tu m'avais inspirée, du moins mon attachement parfait et réfléchi
-conservera dans mon coeur plus sage une existence inaltérable. Adieu,
-Juliette, ton Erosie te couvre de baisers.»
-
-A Fontainebleau, le 3 novembre 17**
-
-
-SECONDE LETTRE D'ÉROSIE A JULIETTE
-
-«Je venais, chère et tendre amie, d'envoyer à la poste le premier volume
-de mes sottises, quand une seconde missive, adressée pour le coup
-directement à moi, m'a fait savoir qu'encore deux jours se passeraient
-sans que je visse arriver M. de Roqueval! Ainsi soit-il!
-
-«Qu'ai-je besoin (me suis-je dit) de me trouver, même aussitôt, en face
-d'un _homme_ à qui j'ai _manqué_ (car il faut bien en convenir, à moins
-de prétendre à me mettre au-dessus de toutes les idées reçues)... avec
-un homme, enfin, devant lequel je ferai peut-être l'enfance (à vingt
-ans!) de rougir, comme si j'avais lieu de craindre qu'à son arrivée il
-ne lise sur ma physionomie que d'avance j'ai décoré son front!...
-Cependant, Juliette, il faudra bien qu'il soit sorcier s'il devine
-tout... et je le donnerais en cent... à toi-même, qui sais déjà la bonne
-moitié de ma galante équipée. En vérité, mon coeur, si je n'avais qu'une
-turpitude abominable à te raconter, je te ferais grâce du reste de mon
-aventure, mais quelques détails, selon moi, si bons à savoir, se mêlent
-à ma propre scène, que, de nouveau, je vais victimer mon amour-propre en
-faveur de ce goût décidé que je te connais pour toute peinture lascive.
-
-«Après m'être volontairement et bien délicieusement donnée à mon petit
-séducteur, un retour vers la bégueulerie eût été quelque chose de fort
-ridicule; l'éprouver ne m'était pas possible; le feindre?... à quoi bon!
-Cette plate fausseté m'aurait assez mal réussi sans doute. Heureuse,
-parfaitement heureuse; pressant contre mon coeur l'être charmant avec
-lequel je venais de m'unir; donnant, recevant mille et mille baisers, et
-tous deux inaccessibles au souvenir de notre porte pleinement ouverte,
-nous jasions avec l'abondance et l'ivresse du contentement absolu...
-
---Comment, petit démon (dis-je à mon enfant gâté), se peut-il qu'à ton
-âge, et sortant d'un triste collège, tu aies pu former un plan de _bonne
-fortune_ si rusé, si bien combiné?
-
---Hélas ma chère vie, je n'ai point de ruse; je n'avais rien prévu: tu
-es infiniment belle; tu m'as rendu amoureux; un désir violent agit vite
-et profite de tout; une occasion s'est offerte; je l'ai saisie;
-l'instinct du plaisir suffirait pour tout cela. Notre sympathie a fait
-le reste...
-
---Il n'y a pas, à ce que je vois, de novices parmi vous autres hommes,
-et l'on a grand tort de plaisanter aux dépens de ces prétendus _timides_
-qu'on croit ne savoir comment déclarer une première passion, et que les
-femmes, dit-on, quelquefois sont obligées de provoquer, pour qu'ils
-aillent un peu vite au _but_, quand elles le connaissent elles-mêmes et
-qu'elles ont résolu de les y pousser.
-
---Pardonne-moi, mon coeur; ces timides-là sont en grand nombre; on
-commence presque toujours par cette _gaucherie_ que tu viens de décrire,
-et tout comme un autre, j'ai payé ce tribut. Mais on est plus ou moins
-chanceux dans la rencontre de la première belle à qui l'on adresse son
-voluptueux hommage, ou qui se fait un plaisir de nous le dérober... Je
-te dirais bien, dans ce genre, quelque chose d'assez piquant, et qui
-m'est relatif... mais près de toi, je ne saurais m'occuper que de toi
-seule... les moments sont courts... laisse-moi...
-
-Il voulait...
-
---Non, non (lui dis-je), modère un instant ce transport, qui me flatte,
-mais auquel je ne veux répondre qu'après que tu m'auras fait confidence
-de ce que tu viens d'annoncer. Dis, dis-moi, cher toutou, qui fut, avant
-ce jour, l'heureuse friponne qui te donna les excellentes leçons dont tu
-as si bien profité?
-
---La nommer serait un crime[47]; mais sous le nom... de _Lindane_, si tu
-veux, je vais te crayonner le portrait d'une femme qui a si bien voulu
-se charger du tendre soin d'éclairer mon inexpérience, et de me donner
-les doux préceptes dont je viens de faire une si heureuse application.
-Cependant, ma divine, il faudra me permettre de remonter un peu plus
-haut, au risque de t'ennuyer; autrement j'aurais peine à te faire
-comprendre à propos de quoi cette fée bienfaisante m'apparut et voulut
-bien prendre à moi quelque intérêt.
-
- [47] Solange a était fait pour trouver dans son propre coeur ce
- sentiment de justice et de reconnaissance; mais, outre cela,
- l'institutrice aimable (qu'il fera bientôt connaître vaguement) lui
- avait recommandé pour toujours la discrétion comme l'une des vertus
- les plus utiles aux galants et comme l'un des moyens les plus sûrs
- pour qu'ils aient beaucoup de femmes. En effet, celui qui n'a jamais
- cité ses bonnes fortunes, inspire la confiance; on hésite moins à le
- rendre heureux; il obtient des faveurs qu'on ne regrette point et
- qu'on ne regrettera jamais; et quand cette douce chaîne vient à se
- rompre, il conserve encore l'estime et l'attachement de celles qui
- n'ont plus d'amour, tandis que le fat, décrié, méprisé, trouve dans
- ses maîtresses désenchantées autant d'ennemies qui souvent font pis
- que de lui rendre difficiles de nouvelles intrigues. Que ne peut-on
- persuader de cette vérité l'essaim de ces avantageux, fatals aux
- amours, qui ne se plaisent qu'à diffamer celles qu'ils ont pu
- séduire! (N.)
-
-«C'est maintenant l'ingénu Solange qui va t'entretenir, ma chère
-Juliette; et pour ne point l'interrompre, je te fais grâce des questions
-éparses que j'ai pu lui faire pendant son récit.
-
---Dès l'âge de treize ans, je sus (je ne me rappelle pas précisément à
-propos de quoi) qu'il existe entre ton sexe et le mien une différence de
-conformation. Certaines estampes immodestes que possédaient, dans le
-plus grand secret, quelques-uns de mes condisciples les plus formés, et
-qu'ils eurent l'imprudence de me montrer, occasionnèrent de ma part
-mille questions auxquelles ils se firent un plaisir de répondre. Dès
-lors, ces aimables instituteurs devinrent les objets de ma fervente
-amitié. J'appris d'eux tout ce qu'ils savaient eux-mêmes, c'est-à-dire
-bien plus (et j'en rougis) que ce qui concerne les vrais rapports de
-notre sexe avec le tien. Ils connaissaient, ces pervers! des pratiques
-palliatives de plus d'un genre. La première, qui me fut enseignée au
-bout de très peu de temps, me sembla bien douce et bien commode. Plus
-les sensations qu'elle procure sont nouvelles, plus elles sont
-ravissantes. Pendant près d'un an, j'en fis, quoique avec modération,
-mes uniques délices; mais je devenais grand garçon; on me crut digne
-enfin de recevoir un grade de plus: on me pressentit avec la bonne
-volonté de m'initier... j'en étais à peu près là quand il arriva ce que
-je vais dire.
-
-«Il y avait dans notre collège un garçon de seize à dix-sept ans, sorti,
-je crois, des Enfants Trouvés, et domestique dans notre pédantesque
-solitude[48]. Ce balourd avait reçu de la nature un embonpoint frais et
-normal; sa tête ronde, moutonne, ornée d'une forêt de cheveux du plus
-joli blond, n'aurait pas mal été sur les épaules d'une grosse dondon de
-la basse classe du peuple. Claudin (c'est ainsi qu'on le nommait),
-simple, sot, pourtant babillard, était familier et si dominé par
-l'intérêt et l'appétit, que, pour le moindre argent, ou pour quelque
-friandise, on pouvait exiger de lui les choses les plus déraisonnables.
-Tous nos pédagogues, tous nos humanismes, philosophes, et, bien entendu,
-M. Cudard aussi, faisaient grand cas du maniable Claudin. Il visait au
-bouffon, cela faisait grand effet dans un séjour dénué d'amusements, et
-puis encore le petit rustre croyait bêtement, ou feignait de croire que,
-dans un collège, on se rend recommandable en affichant le désir de
-s'endoctriner. En conséquence, il paraissait épier avec soin les
-occasions où pendant nos récréations et d'autres moments de loisir assez
-rares le premier venu de nos pédants pouvait le faire lire, écrire ou
-répéter quelques tirades de livres classiques qu'il faisait semblant de
-savoir par coeur, bien qu'il n'y comprît pas une syllabe. Avec toute
-l'_enfance_ de la maison, Claudin jouait un autre rôle. Pour quelques
-sous, pour une pomme, il endurait des _mystifications_, grimaçait, ou
-faisait de gauches contorsions du corps qu'il nommait ses _tours de
-force_. J'étais espiègle et gai: Claudin me faisait rire; et comme, pour
-sa gourmandise et son avarice, j'étais un de ses plus utiles chalands,
-il m'honorait d'un attachement particulier, je le traitais aussi comme
-un espèce de camarade.
-
- [48] Le tableau qui suit, au défaut du coloris de la vraie volupté,
- que ne peuvent avoir les objets qu'il représentera, a du moins celui
- d'une confiance naïve qui peut mériter aussi bien l'indulgence du
- lecteur. D'ailleurs, tout ce que va raconter le petit vicomte est de
- nature à fournir de sérieuses réflexions aux parents qui confient
- leurs enfants à l'éducation vicieuse de certains collèges. En
- considération du _but moral_ que nous avons cru démêler à travers
- l'incongruité de ces détails épisodiques, toutes réflexions faites,
- nous avons pris le parti de ne rien retrancher. On conviendra sans
- doute qu'en fait d'_érotisme_, les bornes entre le bon et le mauvais
- goût ne sont point encore fixées? (N.)
-
-«Pourtant un jour:
-
---Claudin (lui dis-je avec quelque défiance), en vérité, je ne conçois
-pas pourquoi tu t'enfermes si souvent avec mon vilain abbé Cudard. Je
-crains bien que ce ne soit pour lui faire sur mon compte des paquets...
-Prends-y garde! si...
-
---Moi, Monsieur! Ah bien! c'est joliment moi qui fais des paquets à
-Messieurs vos précepteurs! Ah! dame! quand j'ai l'honneur d'aller vers
-eux, ils songent bien à me parler de leurs disciples, ma foi!
-
---Eh de quoi diantre peut te parler... par exemple, un Cudard, qui fait
-profession de ne s'occuper que de moi? Il est insoutenable...
-
---Oh bien! il y a pourtant des moments où il n'y pense guère.
-
-«Bref de fil en aiguille, et moyennant un écu (grosse somme pour un
-Claudin), j'arrachai par lambeaux, l'aveu complet d'une intimité... qui
-me sembla d'abord incompréhensible, mais qu'à force de questions et de
-réponses, je fus enfin en état de supposer praticable. Je ne te cacherai
-pas, ma bonne amie (c'est toujours l'écolier qui parle, et tu nous
-écoutes, Juliette?), je ne te cacherai pas qu'il s'était passé parfois,
-entre l'obligeant Claudin et moi, fort complaisamment aussi, de légères
-scènes de polissonneries réciproques; mais, en honneur, j'étais à mille
-lieues de l'infâme Cudard, jusqu'à cet instant, je n'en avais pas eu la
-moindre idée. Claudin venait de m'expliquer tout cela de la manière la
-moins équivoque. Pour un écu de plus il ne tint qu'à moi de passer des
-connaissances de la théorie à celles de la pratique. Mais, soit pudeur,
-soit dignité, soit aussi la crainte d'être trahi auprès de Cudard, je
-refusai net les bontés qui m'étaient offertes.
-
-«Cependant ces singulières ouvertures m'avaient frappé, des images
-imparfaites se retraçaient sans cesse à ma vive imagination; un désir
-curieux m'obsédait.
-
-«J'avais pour ami particulier le jeune... disons de _Saint-Elme_,
-toujours pour ne désigner personne par son véritable nom[49]; cet ami,
-de deux ans plus âgé que moi, cadet de trois enfants d'un père assez dur
-qui venait de se remarier, et tonsuré pour jouir déjà du revenu de
-quelques chapelles, Saint-Elme, dis-je, n'aurait eu aucunes dispositions
-pour être d'Eglise, si tout de bon il était indispensable qu'un
-ecclésiastique fût chaste, doux, sobre, sans ambition, etc. Saint-Elme,
-au rebours, était le plus dissolu de mes camarades; sans cesse il se
-faisait quelque querelle par un excès de pétulance qui offusquait en lui
-le meilleur naturel. Quant à l'orgueil et au désir des richesses, ces
-défauts s'étaient développés dans son coeur dès la plus tendre enfance.
-Aussi Saint-Elme portait-il fort gaiement son petit collet, parce qu'il
-avait très bien saisi qu'étant d'une maison assez considérée et neveu
-d'un prélat en crédit, il ne pouvait manquer d'être quelque jour évêque
-ou gros abbé commendataire.
-
- [49] Solange, enfant léger et ne pensant nullement, dans la position
- où nous le savons, à faire un discours académique, il faut qu'on lui
- pardonne son bavardage et ses enjambements, d'épisode en épisode.
- Ceci n'est point un roman fait à plaisir, mais une copie d'originaux
- auxquels nous aurions mauvaise grâce à changer la moindre chose,
- l'ouvrage dût-il y gagner quelques degrés de perfection quant à sa
- forme. (N.)
-
-«Ce qui résulta des consultations secrètes que je préférai de prendre
-auprès de Saint-Elme, sur les matières que Claudin m'avait dégrossies,
-n'est pas fait pour se mêler, dans l'imagination d'une amante adorable,
-aux récentes impressions de vraie volupté qu'elle vient de recevoir.
-Regarde donc, chère âme, la prétérition des conférences mystérieuses que
-j'avoue d'avoir eues avec le débauché Saint-Elme comme l'humiliante
-expression du plus sincère repentir que j'ai de me les être permises...»
-
-Je commençais, ma Juliette, à m'impatienter un peu, ne concevant pas
-comment un Claudin, un Saint-Elme, tout à fait étranger à la méthode qui
-venait de si bien réussir à Solange auprès de moi, pourraient m'amener
-cette Lindane que je brûlais de connaître. J'en fis la question.
-
---Deux mots encore et nous en sommes à elle, répondit le petit conteur,
-puis il continua:
-
---L'extrême amitié que nous affichions, Saint-Elme et moi, devient
-bientôt l'objet de l'animadversion de tout l'aréopage scolastique. Nous
-étions un peu pâles, nous maigrissions, M. Cudard, qui devinait, ou,
-plus vraisemblablement, à qui le sieur Claudin avait dit ce qu'il
-pouvait savoir de mes progrès dans la carrière du libertinage, le zélé
-Cudard trouva bon de m'observer... Un jour il me surprit composant avec
-mes désirs: il partit de là pour redoubler de vigilance et de sévérité.
-Ce ne fut pas assez de m'obséder le jour, il étendit jusque dans le
-loisir des ténèbres la rigoureuse observance de ses devoirs, et me
-signifia bientôt qu'avec l'agrément des supérieurs, il partagerait
-dorénavant ma couche. Le trait était atterrant; car la nuit du moins je
-me vengeais un peu de la contrainte du jour. Je ne me fiais plus au
-vénal Claudin, et Saint-Elme, non par refroidissement, mais par égoïsme
-et de peur de se trouver englobé dans mes disgrâces, ne familiarisait
-plus que furtivement avec moi; les occasions en étaient des plus rares.
-La nuit donc je me retraçais de charmants souvenirs; ils m'agitaient et
-je ne manquais guère d'apporter à ce voluptueux tourment un peu de
-remède... Cudard, de moitié de mon lit, allait me réduire au désespoir.
-
-«Oh! le mauvais coucheur! ma tendre amie. Odeur fétide, ronflement
-importun, position en zig-zag qui ne me laissait presque point d'espace
-dans un lit d'ailleurs assez étroit!... Mais, ce maudit homme qui
-m'avait si vivement chapitré sur mon petit vice impur, dont il avait
-sans doute raison de chercher à me corriger, croiras-tu bien qu'il
-n'était pas plus sage que moi! que, dès qu'il se croyait pleinement
-assuré de mon sommeil, il se livrait à la même turpitude! En un mot, que
-plus d'une fois il prit lui-même le soin d'exciter chez moi, croyant le
-faire à mon insu, les dangereuses sensations que proscrivait son austère
-morale!
-
-«Ce qui pourtant passait un peu trop les bornes, c'est qu'une nuit,
-comme je dormais pour le coup tout de bon et bien fort, je me sentis
-réveillé par une atteinte criminelle qui ne tendait à rien moins qu'à me
-déshonorer[50] en me déchirant! Si dans quelques autres occasions
-j'avais avec succès joué le dormeur pour ce qui pouvait m'être agréable,
-cette fois-ci, m'éveillant avec douleur et surprise, je ne songeai pas à
-rien ménager:--Ouf! doucement donc, monsieur Cudard! dis-je, en
-changeant brusquement d'attitude; quel rêve pénible faites-vous donc là!
-Vous me pressiez à m'estropier! Lui, pas un mot. Mais, ma chère,
-peins-toi ma disgrâce et l'excès de colère où je me mis! La main que
-j'opposais en parlant se trouve à l'instant, ainsi que la moitié de ma
-place, souillée d'un flux visqueux, à peine connu, et dont j'ignorais
-surtout qu'aucun degré de plaisir pût faire couler une telle abondance.
-J'étais furieux. Mon coquin cependant n'eut pas l'air d'y faire la
-moindre attention, et feignant à son tour un sommeil léthargique, il se
-mit à ronfler avec une telle maladresse et un bruit si outré qu'ils ne
-pouvaient faire illusion à personne.
-
- [50] Ici le jeune homme raisonne avec délicatesse et discernement;
- mais ne lui en déplaise, pourquoi cette idée décente ne lui
- vint-elle pas à l'esprit la première fois que son ami Saint-Elme
- essaya de lui communiquer ses connaissances de pratique? (N.)
-
-«Le lendemain je roulais dans ma tête comment je pourrais, sans me
-compromettre à certain point, mettre sur le tapis mon aventure nocturne,
-et bien employer, pour nuire à Cudard, les dangereuses armes qu'il
-venait de me donner contre lui. Mais, le même jour, des nouvelles
-intéressantes, que reçut le cher Saint-Elme, et qui me concernaient en
-partie, firent diversion en m'occupant de projets beaucoup plus
-agréables à mon imagination que celui de confondre et faire chasser mon
-luxurieux gouverneur.
-
-«C'était au commencement du mois d'août dernier; la belle-mère de
-Saint-Elme, pour faire un peu la cour à son vieux mari, s'était proposé
-de réunir auprès d'eux à la campagne, pendant le reste de la belle
-saison, les trois enfants du premier lit. Mais l'aîné, qui servait dans
-un régiment de cavalerie, refusait net; une soeur, qu'il conseillait,
-refusait de même; le seul Saint-Elme, qui n'avait pas de raisons de
-fortune pour haïr provisoirement sa belle-mère, et qui, d'ailleurs,
-s'ennuyait mortellement au collège, avait accepté de grand coeur
-l'invitation. Lindane (c'est mon institutrice, nous allons enfin en
-parler!) Lindane savait à Saint-Elme tout le gré possible d'une
-complaisance qui faisait le procès à la conduite désobligeante du
-capitaine et de sa soeur. Pour mieux marquer à l'abbé toute sa
-satisfaction, Lindane ajoutait à ses remerciements l'offre de bien
-accueillir quelqu'un de ses camarades, que, pour qu'il s'amusât mieux à
-la campagne, elle le priait d'amener avec lui. Le choix de mon plus cher
-ami pouvait-il ne pas tomber sur moi?
-
-«Saint-Elme achevait sa philosophie; du collège, il était décidé qu'on
-le transplanterait tout de suite au séminaire de Saint-Sulpice: on ne
-pouvait donc s'opposer à son départ. Quant à moi, l'accompagner, surtout
-avant la vacance des classes, était quelque chose de fort difficile à
-obtenir; mais de prudentes mesures ayant été prises avec le plus
-impénétrable secret, Saint-Elme fit que Lindane écrivit à mon père, qui
-consentit. Cudard, que ce déplacement devait aussi soulager tant soit
-peu de la gêne de notre clôture, fut enchanté, quand, à l'improviste,
-l'ordre paternel lui parvint pour qu'il me suivît chez les parents de
-Saint-Elme. En dépit du danger qu'il y avait à me rapprocher trop de cet
-ami, prétexte de tant de soins et de défiance, Cudard fut le premier à
-presser les préparatifs du voyage. On partit.
-
-«Cependant les geôliers farouches auxquels nous échappions, nous
-ménageaient clandestinement de quoi troubler beaucoup nos champêtres
-jouissances. Si Lindane, entre les mains de qui tomba, par bonheur,
-certaine lettre adressée à son mari, n'eût pas été la femme la plus
-prudente et du meilleur naturel, mille dégoûts nous eussent assaillis
-dans un séjour où nous étions venus chercher des dissipations et du
-plaisir. Ces infernaux pédants n'avaient-ils pas eu l'indignité d'écrire
-que les émigrants étaient de petits vauriens corrompus, épris follement
-l'un de l'autre, et plus que soupçonnés d'entretenir ensemble un infâme
-commerce! Cudard avait sa petite note aussi. L'écrit de ces messieurs le
-désignait comme un adroit débauché sur lequel il convenait d'avoir
-l'oeil. Claudin apparemment l'avait un peu terni et fait passer pour...
-tel que nous avons eu l'honneur de le connaître.
-
-«Mais l'admirable conduite de Lindane prouva que de semblables libelles
-sont sans effet, quand ils ne provoquent au mal que des coeurs honnêtes
-et des esprits justes. Cette dame, il est vrai, ne dédaigna pas
-absolument l'avis des noirs délateurs; mais ce fut pour nous sauver (au
-lieu de nous perdre, comme ils en marquaient l'envie) que Lindane y eut
-égard.
-
-«La terre du marquis, père de Saint-Elme, était un délicieux séjour.
-Nous y vîmes, l'abbé et moi, tous deux pour la première fois, Lindane,
-petite personne, régulièrement jolie, mince, parfaitement bien faite,
-d'une élégance recherchée; poupée accomplie, en un mot, et qui cachait,
-sans beaucoup d'efforts, trente ans bien comptés, sous des dehors
-tellement enfantins que même à bout portant elle paraissait à peine
-l'aînée de Saint-Elme. Beaux cheveux blonds, sourcils plus foncés
-au-dessus de deux grands yeux, blancheur éblouissante, bouche de rose...
-des pieds, des mains en miniature[51], un son de voix aigu, mais plein
-de douceur... tout cela donnait l'air de la plus fraîche jeunesse, et
-personne ne saurait aussi bien que Lindane en tirer davantage. De
-qualité, veuve d'un mari dissipateur qui l'avait, au surplus, rendue
-fort heureuse, elle s'était remariée par raison au marquis sexagénaire,
-nullement agréable, mais heureusement sans prétention, qui se prévalait
-on ne peut moins de ses droits d'époux, et qui semblait avoir à coeur de
-trouver dans sa femme plutôt une agréable compagne qu'une obéissante
-esclave. Au bout de deux jours nous étions au fait de tous ces détails,
-et cela parce qu'aussitôt arrivé, l'attrayant Saint-Elme avait été
-frappé par une égrillarde de femme de chambre, aussi babillarde que
-catin et parce que encore, moi-même _entrepris_, pour mon bien, par la
-très singulière Lindane, j'avais fait rapidement, et sans rien y mettre
-du mien, d'inconcevables progrès dans sa confiance.
-
- [51] Si parfois le petit conteur parle en homme formé, nous trouvions
- ici que se montre l'enfant manquant d'usage. Qui, comme lui, dans
- les bras d'une jolie femme, ferait (avec un peu plus d'expérience)
- la bévue d'en louer une autre! (N.)
-
-«Prévenue par nos cuistres de collège que le beau-fils et le petit
-camarade étaient deux grivois fort inflammables, elle avait
-judicieusement conçu que notre honteux _mignonisme_[52] était uniquement
-l'erreur d'un désir extrême et prématuré qui, ne pouvant, dans un
-collège, suivre sa véritable direction, s'en frayait une quelconque,
-telle que les circonstances pouvaient le permettre. Lindane (je l'ai su
-depuis) avait été galante et l'était encore; mais aussi réservée dans sa
-conduite que prudente, ou peut-être heureuse dans ses choix, jamais sa
-réputation n'avait souffert le moindre échec: on la citait, au
-contraire, comme un modèle de décence ainsi que d'amabilité. Son mari
-chassait tout le jour, buvait toute la soirée et dormait toute la nuit.
-Aucun parisien, pas même quelque voisin à tournure supportable, n'avait
-des habitudes au château...
-
- [52] Ce mot est forgé sans doute: mais sommes forcés de le laisser, ne
- lui connaissant point de décent synonyme. (N.)
-
-Pourquoi n'aurait-on pas essayé, dans des conjonctures aussi stériles,
-ce que pouvait valoir un marmot ingénu, tout neuf, pour le beau sexe, et
-qui passait déjà pour être de l'étoffe dont se font les _hommes de
-plaisir_! Lindane avait donc résolu, dès mon arrivée, de me _convertir_,
-et cela lui fut bien facile.
-
-«La troisième soirée de notre séjour à la campagne, nous nous promenions
-deux à deux dans le jardin, moi posément aux côtés de Lindane, et l'abbé
-batifolant avec la luronne de soubrette. Il faut l'avouer, ma chère, je
-lorgnais de l'oeil la petite marquise et la trouvais bien à mon gré; je
-soupirais même, à ce que je crois[53]. De temps en temps elle avait
-l'air de sourire, sans presque me parler. Nous allions d'un bon pas.
-Elle ouvre la grille du parc; nous y sommes. C'est un bois vaste, frais,
-délicieux. Nous y perdons bientôt de vue mademoiselle Victoire,
-pourchassée dans un détour par le petit égipan l'abbé...
-
- [53] Tous ces détails ne devaient guère amuser Erosie, et nous
- supposons qu'ils ont contribué beaucoup à ce que le goût très vif
- qu'elle avait pour le petit Solange ait, comme nous l'avons su, fort
- peu duré. (N.)
-
-«(Mais mes doigts fatigués ont peine à soutenir la plume, chère
-Juliette, permets que je la quitte un moment, laissant Solange et
-Lindane trotter le long d'une allée terminée par un cabinet rustique, à
-la porte duquel je viendrai bientôt les reprendre).
-
-«--Entrons ici, dit Lindane, je ne serai pas fâchée de me reposer un
-moment, d'ailleurs... j'ai quelque chose d'intéressant à vous
-communiquer... Ouvrez, s'il vous plaît, le volet de cette petite fenêtre
-et refermez-la... Bon, poussez la porte... Ecoutez-moi bien, mon petit
-ami; surtout gardez-vous de m'interrompre[54]...--Oh! par ma foi! je n'y
-tiens plus; c'est assez babillé! dit, en se montrant dans la chambre...
-qui? le scélérat d'abbé Cudard! et ce monstre aussitôt s'enferme avec
-nous, empoche la clef et s'avance! Mon trouble, mon indignation, ma
-fureur ne se décrivent point, non plus que la stupeur, l'effroi de mon
-petit complice. J'avoue qu'en écoutant celui-ci, j'étais demeurée hors
-du lit, me prêtant beaucoup aux distractions amusantes d'une jolie main
-qui badinait avec le plus amoureux de mes charmes. Ainsi mon attitude
-était comme exprès choisie pour que l'insolent Cudard pût tout voir.
-Pour comble de disgrâce, Solange, couché tout de son long en face de
-moi, m'empêchait de rentrer vite, sous les couvertures; je ne pus que
-jeter sur mon visage ma chemise, remontée si haut et si bien engagée
-sous mes reins, qu'en la rabattant elle n'avait pu couvrir la honteuse
-lice de nos récentes prouesses...
-
- [54] Nous sommes fâchés de ce que le récit de Solange, qui commençait
- à promettre quelque chose d'intéressant, se trouve si bien
- interrompu, que le reste de la lettre ne dit plus un seul mot de
- Lindane. Mais, par les soins que nous nous sommes donnés, la suite
- du discours de cette dame nous est parvenue, avec celle des
- aventures d'Erosie et de Solange; nous ne tarderons pas à publier ce
- supplément. (N.)
-
-«Solange, après un court moment de silence, allait s'emporter.--Là, là!
-mon fils, lui dit presque gaîment le funeste pédagogue, ne vous dérangez
-pas. Comme en même temps le mauvais plaisant hasardait un geste grivois
-qui tendait à pousser Solange contre moi, de ma part, un vigoureux
-soufflet, de celle de Solange, un terrible coup de pied je ne sais où,
-nous firent soudain raison de cette audace.--Oui! dit alors Cudard
-presque en colère, c'est ainsi qu'on me traite quand on ne saurait user
-avec moi de trop de ménagements! Eh bien! eh bien! c'est bon; mes braves
-enfants: M. de Roqueval va tout savoir, et...--Dieux! que dites-vous,
-barbare! interrompit Solange, frappé de la cruelle idée de mon malheur;
-et voilà le pauvre petit, les maintes jointes, assis sur le lit, mais
-toujours posté de façon qu'il était fort difficile pour moi d'y rentrer.
-Au même instant, un serrement de coeur m'avait saisie. Je me serais
-trouvée mal infailliblement, si des larmes abondantes ne s'étaient fait
-jour.--Ecoutez-moi, dit alors d'un ton assez radouci le redoutable
-auteur de nos disgrâces; vous n'avez qu'à me lier la langue. Il faut
-d'abord vous dire que depuis une demi-heure, je vous vois et vous
-écoute. Oui, belle demoiselle; j'étais là[55]... j'ai tout vu, très bien
-vu; grâce à la complaisance que vous avez eue de laisser cette porte
-ouverte, j'ai joui complètement du plaisir de vous voir rendre heureux
-ce petit garnement. Pesez, d'après cela, son intérêt, le vôtre, le mien
-aussi, j'ose en parler, et jugez si de mauvaises manières peuvent être
-le moyen de me porter à l'indulgence!--Vous l'entendez, mademoiselle! me
-dit avec indignation le stupéfait élève. Il frémissait de rage, mais
-était-il bien en état d'en imposer à l'atroce gouverneur?--Crois,
-malheureux, ajouta Solange se retournant brusquement vers l'insolent, et
-lui mettant sous le nez un poing dont on ne parut pas fort effrayé,
-crois que tu périras de cette main, si jamais un seul mot...--Brrr,
-belle menace, ma foi! Point d'extravagance, mon cher vicomte; eh! quel
-mal, s'il vous plaît, est-il en votre pouvoir de me faire! Vous êtes là,
-sans armes; avant que vous ne soyez descendu du lit et rajusté, j'aurais
-déjà crié, rassemblé tout le monde: j'ouvre; je dis ce que je sais; je
-vous montre _in statu quo_. L'on m'applaudit d'avoir fait mon devoir en
-épiant votre entreprise libertine.
-
- [55] Revoyez la planche de la première lettre. (N.)
-
---On trouvera, j'en conviens, que vous aurez fait votre métier; mais
-mademoiselle sera déshonorée.
-
-«Cette dernière réflexion rendit muet le sensible adolescent, qui pour
-toute réplique, fixa les yeux sur les miens, découverts depuis qu'enfin
-j'étais venue à bout de me glisser dans le lit.--Que je suis
-malheureuse! m'écriai-je avec un mouvement assez vif pour que Solange
-craignît que je ne songeasse à quelque acte de violence contre
-moi-même.--Chut, chut! faisait Cudard avec un geste de la main, point
-d'éclat, mes enfants.--Et voilà mon coquin incliné sur le lit, les deux
-poings sous le menton, consultant nos visages et balançant la
-tête:--Ecoutez-moi. S'il est _avec lé ciel des accommodements_[56] à
-plus forte raison doit-on être sûr qu'on en fait aisément avec les
-hommes (C'est à moi que ce qui suit s'adressait.). Lequel est le pire ou
-de porter pendant toute sa vie la cicatrice infâme d'une blessure faite
-à l'honneur, ou de se soumettre un moment à l'application du remède qui
-peut opérer que cette blessure, aussitôt guérie que faite, ne laisse
-aucune trace! (Prévoyant à peu près à quoi cet insolent début pourrait
-aboutir, je sentis le feu du courroux me monter au visage; Solange
-allait aussi s'emporter.) Paix, paix, mes enfants... mais paix donc,
-encore une fois! Vous ne me faites nullement peur, et moi je peux vous
-faire beaucoup de mal. Entre nous, monsieur Solange, vous avez très bien
-fait. Oh! ce ne sera pas moi certainement qui vous jetterai la première
-pierre; mais je ne ferai qu'en approvisionner le public, pour qu'il vous
-en assomme, si je n'obtiens pas que mon petit compte se trouve aussi
-dans toute cette aventure. Comme je n'ai que des propositions aimables à
-vous faire, mes bons amis, je me flatte que vous ne vous y refuserez
-pas. (Se tournant vers moi.) Il s'agit tout uniment, charmante
-demoiselle, de me lier tant soit peu à vos fredaines, afin qu'en
-conscience je sois réduit à n'en pas parler. (Solange alors:)--Comment
-malheureuse! en ma présence, tu pourrais oser!... C'est à mademoiselle
-que j'ai l'honneur d'adresser la parole.--Laissons-le dire,
-interrompis-je, afin que cet infernal garnement nous développe jusqu'au
-bout toute la scélératesse de son âme.--Ce ne sont pas là des douceurs,
-je pense... mais comme j'ai l'esprit mieux fait qu'on le suppose,
-passons, passons... Je disais que...--Si tu profères un mot de plus
-(Solange en même temps veut se précipiter à bas du lit. Cudard le
-retient seulement, sans rudesse, et poursuit:) Je disais donc que dans
-une conjoncture scabreuse, comme celle-ci, c'est de celui qui ne perd
-pas la tête qu'il est à propos de prendre conseil. Mademoiselle, cinq
-minutes de raison et de douceur peuvent vous assurer un repos toute
-votre vie; cinq minutes de bégueulerie et d'humeur livrent à la honte et
-au regret pour le reste de vos jours...
-
- [56] Rien d'étonnant à voir un _tartuffe_ citer un trait de la morale
- d'un cordon-bleu de sa clique. (V. la com., act. 4). (N.)
-
-«Il semblait, Juliette, que la feinte ou véritable tranquillité du
-maudit homme nous en imposât: nous commencions à l'écouter.
-
-«L'élève fut apostrophé à son tour.--Monsieur, lui dit Cudard en
-souriant, vous avez bien médit de moi: je vous le pardonne cependant,
-quel reproche avez-vous à me faire? Petit ingrat! est-ce donc de vous
-avoir trop aimé? Quant au reste, ai-je été brutal à votre égard? ai-je
-négligé ce qui dépendait de mes soins? avez-vous, en un mot, été
-persécuté par moi, comme le sont, d'où nous sortons, la plupart de vos
-camarades?
-
-«Le pauvre Solange a le coeur si bon, que cette tendre plainte de l'abbé
-faillit lui arracher des larmes.--Eh bien mon ami, continua le galant
-orateur, chacun, ici-bas, a ses petites faiblesses. Si j'ai pu
-découvrir, l'un des premiers, que chez vous les passions s'allumaient,
-que déjà la nature demandait et voulait donner, suis-je donc un monstre
-d'avoir désiré de jouer un rôle dans ce nouvel ordre de choses? Pourquoi
-n'aurais-je pas été aussi heureux que le petit Saint-Elme!... Je vous
-entends: mon âge... le sérieux de nos rapports... Oui, je vois que vous
-me contemplez, comme voulant et n'osant me dire: Ce visage étique! cette
-barbe!... Eh! mon ami, tout cela pouvait-il vous choquer, lorsque dans
-les ténèbres, j'essayais...--Cessez, monsieur l'abbé, de me rappeler des
-horreurs...--Ma foi! mon cher, je n'en parle que parce que tout à
-l'heure vous me prouviez qu'elles n'étaient pas tout à fait sorties de
-votre mémoire. Bref, revenons à nos moutons. Vous avez escamoté fort
-habilement les bontés de mademoiselle, et je vous en loue; mais, lui
-plaira-t-il de faire maintenant en ma faveur, afin que je me taise? Car,
-enfin, il faut bien qu'avant que nous nous séparions, un important
-secret soit acheté et payé (Moi pour lors:)--Puisque vous êtes assez peu
-délicat, monsieur, pour mettre votre silence à prix, je vous sacrifie
-volontiers tout ce que je possède: il y a dans ma bourse... à peu près
-cent louis; je suis fâchée de n'être pas plus riche; prenez-les, je puis
-encore vous offrir quelques nippes de certaine valeur... tout, tout est
-à vous!--Oui, belle conduite ma foi? M. de Roqueval va se donner, à ce
-que je vois, une petite femme bien économe, qui jette ainsi l'argent par
-les fenêtres à propos de rien! Allons, allons, charmante, vous n'y
-pensez pas! Suis-je un corsaire donc? Vous me connaissez mal, j'aime
-beaucoup l'argent... parce qu'il en faut; mais, à Dieu ne plaise qu'il
-vous en coûte un écu pour acheter ma discrétion. Je vous l'accorde
-_gratis_ mais, en revanche, vous allez m'honorer d'une petite faveur,
-peu difficile, douce peut-être à donner; sinon, déesse (en grossissant
-la voix, et le sourcil froncé), sinon dussé-je être honni, lapidé,
-moulu, tout se saura... Oh! tout, sans vous faire grâce de la moindre
-circonstance; j'en jure par le ciel et l'enfer!
-
-«Eh bien, Juliette, que penses-tu de la méchanceté de cet indigne homme,
-et te figures-tu l'excès de ma détresse, après avoir entendu prononcer
-ce serment affreux?
-
-«J'étais si profondément abîmée dans mes craintes, mes remords et ma
-confusion, que je n'avais pas trop pris garde à Solange pendant toute
-cette harangue. Du moins il ne l'avait point interrompue. Il se taisait
-encore; je me taisais comme lui... Cudard, qui pour n'être qu'un pédant,
-ne manquait pas d'adresse (et l'on en a toujours, par instinct, pour
-venir à bout de ce qu'on désire avec passion [57]), Cudard entama
-sur-le-champ une ouverture qui nous pénétra d'étonnement.--Il est tout
-simple, dit-il, que dans ce moment vous trembliez l'un et l'autre de me
-voir exiger de vous quelque sacrifice cruel? Point du tout. (A moi:) Mon
-élève vous adore. (A Solange:) Vous êtes adoré de mademoiselle: eh bien!
-mes enfants, soyez heureux. Que je sois même le témoin fortuné des
-nouvelles preuves qu'il convient que vous vous donniez d'une ardeur
-aussi belle que parfaitement assortie... Ce que je dis vous surprend!...
-Je ne plaisante point. Oui, vous allez recommencer, mes tendres amis.
-Pauvre petit! il croyait, peut-être, en vérité, que je songeais à le
-faire cocu, à doubler l'injure de ce parfait honnête homme de Roqueval!
-(Ici je faillis m'évanouir de saisissement et de honte: il poursuivit.)
-Oh! non, non: _est modus in rebus_; je sais me mettre à ma place,
-moi!... (Pour le coup, son discours devenait pour nous incompréhensible.
-Solange, la bouche béante, pourtant un peu soulagé, prêtait une oreille
-attentive). Ecoutez bien, continua Cudard, osant me prendre une main,
-vous avez entendu ce petit vaurien vous raconter ses espiègleries de
-collège? Sa première maîtresse a, comme vous savez, été le charmant abbé
-de Saint-Elme (Baisant ses doigts avec transport): _Proh! Deum hominum
-que decus_. Il eût, parbleu! bien été la mienne aussi, si la chose eût
-été praticable. Eh bien! belle demoiselle (il roulait et fixait sur moi
-des yeux de basilic; sa main tremblait en serrant la mienne)... vous en
-coûterait-il donc beaucoup? (Ce peu de mots suffit pour me pénétrer
-d'horreur. Moi, soupçonnée de souscrire à pareille infamie! car j'en
-voyais la proposition sur les lèvres du diabolique abbé... Cependant il
-ne convenait pas qu'une personne de mon sexe eût sur ce point l'air
-d'entendre à demi-mot).--Achevez, monsieur, que voulez-vous dire?--Vous
-coupez, en vérité, la parole aux gens, avec votre air digne et
-courroucé! Mais n'importe, il s'agit, mademoiselle, ou de me traiter
-sur-le-champ comme vous venez de traiter le cher vicomte (et je
-l'exigerai sans quartier, si vous m'irritez à mon tour), ou, par
-accommodement, et pour ne point traverser votre union amoureuse... il
-s'agit...--Eh bien! De faire, s'il vous plaît, un moment avec moi le
-petit Saint-Elme (j'étais furieuse, il ne me laisse pas le temps
-d'éclater). Par bonté, par justice! ce que ces charmants étourdis ont
-été l'un pour l'autre, daignez l'être un moment pour moi. Ce que
-l'aimable échanson des dieux fut, par tendresse pour le grand Jupiter,
-soyez-le, par terreur du moins, et pensez que, dans cette conjoncture,
-je suis pour vous le grand Jupiter même, armé de sa foudre vengeresse,
-dont il ne tient qu'à lui de vous écraser... Imprudents! ne sentez-vous
-donc pas que je puis vous perdre l'un et l'autre!--Le ton et le geste
-s'accordant pour lors à cette déclamation terrible, Cudard devenait
-d'une laideur effroyable. Je ne pus soutenir sa face de Gorgone; je me
-jetai dans les bras de Solange; nous nous embrassâmes en sanglotant.--Un
-moyen encore, ajouta fort tranquillement le monstrueux abbé; vous? ou
-lui?...
-
- [57] Il nous paraît évident que, déjà de plus loin, Mlle Erosie fait
- de son mieux pour capter l'indulgence de son amie, et peut-être se
- ménager à elle-même la consolation d'imaginer que sa faute devient à
- peu près graciable d'après les biais heureux qui en pallient la
- difformité. (N.)
-
-En même temps le drôle eut l'adresse de marcher vers la porte, comme
-voulant nous dire:--Je ne vous laisse qu'une minute pour vous décider.
-Refusez-vous? Je fais un éclat et vous couvre d'ignominie. Il
-ouvrait:--Arrêtez! m'écriai-je, nous n'avons pas encore dit _non_!
-Crois, Juliette, que cela m'était échappé bien involontairement, et sans
-doute par fatalité... Il se rapprocha. J'eus beau le sermonner, lui
-remontrer pathétiquement l'atrocité de son projet, l'imprudence effrénée
-de son vice, digne du feu...--D'accord, répondait-il de sang-froid, et
-secouant négativement la tête; j'avoue que je ne suis pas un modèle de
-moeurs... Chacun a ses petits caprices. Au surplus, les dames nous
-valent bien à cet égard. Si, dans les retraites même de la continence et
-de la dévotion, elles n'égalent pas nos excès, c'est que _ceci_ leur
-manque!... (Devine le geste, et ce qu'il eut l'infamie de produire?)
-Mais, ajouta-t-il en me mettant à deux doigts des yeux _l'outil_, qui
-depuis l'entrée de Solange était errant sur le lit, avec _cela_
-seulement elles savent faire d'assez belles sottises...
-
-Cette satire était d'autant plus accablante pour moi, qu'elle me
-rappelait de honteux essais dont il te souvient aussi sans doute? et
-dans lesquels[58], à travers nos gaietés, nous cherchions à connaître,
-au moyen du claustral consolateur, quel attrait pouvait faire consentir
-les hommes à jouer le mauvais rôle dans ce désordre grossier, qui fait
-pendant à celui, si délicat, dont nous faisions nos délices... Hélas
-Juliette, il faut en convenir, le cri de ma conscience m'imposait la loi
-de me taire; et, quand j'étais sur le point d'invectiver le plus
-démasqué des pervers, ma raison me disait:--Que te demande-t-il, fille
-perdue? Rien que ce dont, sans aucun à-propos, sans l'intervention de
-quelque séducteur, mais bien par la seule corruption de ton imagination
-obscène, tu voulus plus d'une fois goûter le simulacre!
-
- [58] Il faut demeurer enfin bien convaincu que Mlle Erosie se moquait
- des gens quand elle parlait de ses _vierges appas_. Quelle vierge!
- (N.)
-
-Ce _vous ou lui_ n'avait pas moins accablé le pauvre Solange, qui
-n'avait aussi qu'un peu de répugnance peut-être à opposer. Le faire,
-c'eût été choquer l'amour-propre d'un vainqueur... car l'abbé l'était,
-en effet; victimes de notre mauvaise fortune, nous étions ses
-prisonniers de guerre, et nous nous trouvions à la merci de sa fureur ou
-de sa générosité.
-
-«Te l'avouerai-je, ma chère? un sentiment jaloux me fit craindre que,
-pour me racheter, le plus tendre des amants ne voulût, comme il s'y
-disposait, s'exécuter avec l'intraitable pédagogue. Non! m'écriai-je,
-aussi courageuse que le petit, non! cela ne sera pas; ta personne
-angélique ne sera point souillée par l'infamie de cet enragé! Qu'il
-assouvisse sur une infortunée, proscrite par le sort, sa luxure
-dénaturée!... Viens, scélérat! j'en mourrai, mais...--Bast! interrompit
-en riant le serein et triomphant despote, meurt-on de cela donc, enfant!
-Vous n'en mourrez pas plus que de la représentation; pas plus que
-Claudin et M. de Saint-Elme, et M. de Solange, et un million d'autres ne
-sont morts de la réalité... Et puis ne sait-on pas ce qu'on fait!
-ignore-t-on ce qu'on doit aux dames de ménagements particuliers! Ne
-craignez rien; je dis plus: que je sois le plus infâme Jean f...arine de
-l'univers, si, pour peu que vous fassiez les choses de bonne grâce, vous
-n'y trouvez pas vous-même un certain plaisir!...
-
-«Mais c'est trop déployer à ta vive imagination, ma chère Juliette, les
-détails affreux de cette capitulation funeste. Quelquefois sans doute on
-t'a parlé de quelque vilain crapaud qui, du pied d'un arbre, attire de
-tendres rossignols, et, du plus haut du feuillage, fait descendre les
-malheureux oiseaux dans sa gueule venimeuse. Eh bien! de même,
-enchantés, sans doute, nous voilà, Solange et moi, préparés à tout ce
-qui convient au monstrueux Cudard. Il lui plaît que nous nous
-arrangions, Solange sur le dos et moi par-dessus, dans l'attitude d'un
-amant qui va moissonner des faveurs; et l'infernal demeure par derrière,
-à genoux, se faisant de mes charmes neutres[59] une espèce d'oratoire...
-
- [59] Neutres veut apparemment dire ici, _qui ne sont ni masculins ni
- féminins ou qui sont communs à l'un et l'autre sexe_. (N.)
-
-«Tout le reste se brouilla pour moi... Ce fut, je crois, la propre main
-du damnable abbé qui guida vers le vrai séjour du plaisir l'aiguillon
-brûlant de l'amoureux élève... La magie _de la volupté frappant à la
-fois à toutes les portes_, noya subitement toutes mes tristesses; j'eus
-un de ces rares moments... que les dévots fanatiques cherchent et
-croient avoir trouvés quelquefois dans leurs contemplations célestes.
-Ah! la mienne, infernale peut-être, avait bien plus de réalité.
-
-«Ce fut probablement à travers cette tempête de sensations extrêmes que
-Cudard fut heureux à sa manière. Solange aussi fut assez heureux pour ne
-plus songer à la honte d'un partage. Mais que les degrés de ravissement
-furent inégaux pendant cette mémorable orgie! Je commençais à me
-reconnaître, quoique encore agitée des plus vives sensations de plaisir,
-quand je m'aperçus que Solange, éteint, avait perdu son poste et tout
-moyen de s'y rétablir... Que sommes-nous donc, nous autres femmes! Où
-peut nous égarer l'emportement de ces _sens_, si dédaignés dans les
-paisibles calculs de notre pudique philosophie, et auxquels nous avons
-la présomption de croire que notre raison peut commander! Ah! Juliette,
-quel soufflet tu vas me voir donner au sublime platonisme[60]. Plus
-piquée encore qu'affligée de la désertion du petit invalide; assez
-injuste pour me figurer qu'un enfant doit être tout au moins à mon
-unisson, je m'agite... Je m'emporte, je baise, je mords, j'excite...
-inutilement! J'ai la noirceur enfin de lui reprocher sa très pardonnable
-faillite!
-
- [60] C'est un peu plus tard sans doute qu'Erosie s'aperçoit qu'elle le
- maltraite. (N.)
-
-«Cudard, plus en règle, me victimait encore; mais mes soubresauts
-convulsifs me dérobent... O mon coeur! quel oubli de toute pudeur! de
-toute délicatesse!
-
-«_Et l'autre aussi!_ m'écriai-je, comme une folle. Ah! sans doute, ainsi
-que chez une autre sybille, un démon parlait ici pour moi. Jamais
-autrement, avec ma honteuse exclamation, ne se fût échappé certain mot
-énergique que je n'avais proféré de ma vie... Pas même dans tes bras. A
-qui la faute, après cela, si le plus corrompu des hommes a l'audace de
-méditer de nouvelles horreurs! A peine le _cri de guerre_ a-t-il frappé
-l'oreille de l'impudent, qu'il se croit en droit de diriger son javelot
-immonde vers un but auquel il me semblait comme engagé par ses propres
-conventions à ne point faire insulte... Il l'ose pourtant: je le sens...
-je le souffre! Une avantageuse différence, en fixant un instant ma
-curiosité, me fait perdre celui qui pourrait me dérober à la plus lâche
-surprise... Que dis-je! un je ne sais quoi ravissant me sollicite et
-promet à ma brûlante soif un soulagement infaillible. Hélas! je suis
-muette; je cède, je seconde... et Solange est trahi.
-
-«Nous ne nous arrêtons guère en chemin, ma chère, quand une impulsion
-violente nous a lancées sur le rapide escarpement des erreurs. C'est peu
-de faire à mon jeune ami le plus sanglant outrage: pour ne pas avoir
-horreur de moi-même, je veux me persuader que malgré le nouveau triomphe
-de Cudard, tous mes voeux n'ont pas encore cessé d'être pour l'adorable
-Solange. Je crois _sentimental_ et _pur_ le feu que je souffle dans ma
-poitrine, et cependant je sens en même temps très bien qu'un feu
-détestable, détesté se glisse dans mes entrailles et y cause un schisme
-de bonheur. Telle, autrefois, l'indiscrète Pasiphaé ne pensait guère
-sans doute à terminer avec son amant cornu, quand, agitée peut-être de
-quelque passion dont l'heureux objet manquait à ses voeux, elle fit la
-faute de s'exposer à quelque semblant d'accolade qui d'encore ou encore
-devint une réalité monstrueuse.
-
-«Bref, tu vois que je payais cher ma curiosité, chère Juliette. Jusqu'au
-bout je subis tout ce qu'il plut au garnement de me faire. Ah! mon âme,
-crois-moi, n'y prit aucune part. Oui, toute ma tendresse demeurait bien
-véritablement à l'aimable Solange. Le mécanisme avait seul favorisé le
-détestable usurpateur.
-
-«Mais avoue donc que mon inimaginable aventure a bien de quoi mettre en
-défaut tout système sur la cause et les effets de l'amour et de la
-volupté! Qui m'eût dit, lorsque je reçus ton dernier baiser, il y a si
-peu de temps, que presque aussitôt je serais radicalement guérie de mon
-antipathie contre le sexe masculin, et, bien pis, que, sans s'amuser à
-prendre graduellement mes licences, par un fatal concours d'incidents je
-me trouverais _impromptu_ coiffée du bonnet de docteur.
-
-«Bast! il faut se consoler de tout ici-bas. Oui, je veux rire de mon
-aventure au lieu de m'en affliger; et si ma bégueule de raison veut
-m'ennuyer de ses tristes reproches, que me répondra-t-elle quand je lui
-répliquerai: _Sottise, à la bonne heure, mais j'ai bien eu du plaisir._
-
-«O ciel! un affreux tintamarre de fouets! une chaise! un uniforme bleu.
-C'est lui! c'est M. de Roqueval! cachons vite tout ceci... Beaucoup
-d'indulgence, ma Juliette, et toujours un peu d'amour.
-
-«Adieu».
-
-A Fontainebleau, le 3 novembre 1788.
-
-
-
-
-MONROSE OU LE LIBERTIN PAR FATALITÉ
-
-
-_Monrose_ n'est que la suite du roman de _Félicia_ et encore une fois,
-ainsi que le dit le titre du premier chapitre: _c'est Félicia qui
-parle._ Ce qu'elle dit, l'auteur le pensait lui-même, et ce chapitre est
-fort intéressant puisqu'il fait connaître le caractère et quelques
-opinions du chevalier Andrea de Nerciat au retour de ses voyages. Ce
-chapitre, le voici.
-
-Je reviens à vous, chers lecteurs, puisque vous voulûtes bien m'écouter
-avec autant d'indulgence la première fois que je m'avisai de vous
-entretenir. Mais malgré l'espèce d'engagement que j'avais pris avec
-moi-même de vous donner les suites de _mes Fredaines_, ce ne sera pas
-cependant de moi que je vous parlerai. Trouvez bon de ne me plus voir
-sur la scène qu'en qualité d'accessoire: Monrose (dont vous vous
-souvenez sans doute) va maintenant y jouer le rôle principal.
-
-Au surplus, ne vous imaginez pas que ce soit faute de matériaux qu'il me
-convienne de laisser un autre lier son monument aux pierres d'attente du
-mien, au contraire, bien plutôt, mes chers amis, serais-je dans le cas
-de m'appliquer ce mauvais vers:
-
- Pour avoir trop à dire... je me tais.
-
-Mais pendant plus de dix ans qui se sont écoulés depuis que j'ai cessé
-d'écrire, tout ce que j'ai pu me permettre d'agréables folies ressemble
-si bien à ce que vous connaissez déjà, que j'ai cru devoir vous épargner
-des redites. J'ai beaucoup voyagé; mais que fait un nouvel auteur du
-voyage? Répéter, s'il est véridique, ce qu'un autre, aussi bon
-observateur, aura dit avant lui, mieux ou plus mal, des mêmes objets
-remarquables. J'ai lu aussi dans les coeurs plus à fond que du temps où
-j'écrivais pour la première fois, mais mes notes n'ayant pas été toutes
-gaies et à l'avantage de l'espèce humaine, et mon esprit n'étant
-d'ailleurs nullement enclin à la satire, j'ai fait voeu de ne rien
-peindre de ce qui exigerait que je mêlasse une trop forte dose de noir à
-mes couleurs. Pourquoi, sans vocation, et je crois, sans moyen, pour la
-médisance, m'élèverais-je comme exprès: afin de vous donner de l'humeur
-contre une infinité de choses qui souvent ont excité la mienne!
-
-Les Français ont cessé de me plaire depuis que, de gaieté de coeur, ils
-ont renoncé à être d'amusants originaux, pour devenir de sottes copies.
-Les Anglais m'ont envaporée; les Allemands m'ont passablement ennuyée,
-tout en me forçant de les beaucoup estimer; les Italiens m'ont excédée
-de leurs grimaces et de leur multiforme agitation. C'est pour ne pas
-délayer tous ces travers sur mon papier: c'est en un mot, pour n'être
-méchante sur le compte de personne, en particulier, que je renonce à
-vous parler de moi. Le petit nombre d'amis choisis avec lesquels je
-passe doucement ma vie, ne mérite que des éloges. Or, l'éloge n'est
-point ce qu'on lit avec le plus d'appétit, non plus que la description
-monotone d'un petit bonheur exempt de ces traverses romanesques, de ces
-oppositions délicieuses pour le spectateur qui, pourvu qu'il ait du
-plaisir, ne s'embarrasse guère de ce qu'ont à souffrir les héros de la
-scène.
-
- * * * * *
-
-Le deuxième chapitre intitulé _Eclaircissements nécessaires_, n'est pas
-moins intéressant. Félicia raconte ce que fit Monrose pendant le temps
-où elle l'avait perdu de vue.
-
- * * * * *
-
-Monrose n'est point mon frère, quoique l'aient ainsi consacré de
-nombreuses éditions qu'on a faites de _mes Fredaines_. Si la première
-qu'on fabriqua chez les Belges à mon insu, et que toutes les autres ont
-plus ou moins incorrectement copiée, n'avait par elle-même été toute
-autre chose que ce que j'avais écrit, on saurait que Monrose, mon neveu
-seulement, est le fils de Zeïla, devenue Mme de Kerlandec et depuis
-encore, devenue Milady Sydney ma soeur, et nullement ma mère. Au surplus
-l'occasion naîtra de rectifier, chemin faisant, des erreurs
-généalogiques, qui, dans le fond, sont de peu de conséquence pour le
-lecteur. Mais il est à propos de lui dire, s'il n'a pas sous la main
-quelque exemplaire de _mes Fredaines_, que ce fut moi qui lançai dans le
-monde le charmant Monrose, et qui lui donnai les premières leçons de
-bonheur; qu'on lui fit faire ensuite un voyage en Angleterre; qu'il en
-revint à l'occasion du débrouillement de nos intérêts de famille,
-qu'alors il fut inscrit dans la compagnie des Mousquetaires noirs, et
-qu'à leur suppression, Monrose à peine âgé de 16 ans, mais grand, et
-assez formé pour qu'on pût supposer qu'il en avait deux de plus, fut
-pourvu d'une réforme de cavalerie.
-
-Les êtres bien nés, bien inspirés, se livrent volontiers avec
-enthousiasme à la profession qu'ils ont embrassée. Monrose, militaire,
-crut devoir épier les moindres occasions d'apprendre son métier, et
-chercher par toute la terre à s'y rendre recommandable. Il prit donc de
-lui-même le parti d'aller servir en Amérique où la France prodiguait son
-or et ses soldats pour le soutien de cette _insurrection_ prétendue
-philosophique, dont l'exemple est devenu funeste à plus d'une contrée de
-l'Europe et de laquelle certains politiques jugent que nous aurions
-mieux fait de ne point nous mêler.
-
-Quoi qu'il en soit, comme une discussion de ce genre est absolument
-étrangère à mon sujet, il me suffit de dire qu'utile ou préjudiciable à
-l'Etat, cette émigration militaire fournit à Monrose l'occasion d'une
-heureuse _caravane_. Il partit comme volontaire déterminé par des
-convenances avantageuses, et assuré de l'intérêt particulier que
-prendrait à lui certain officier général.
-
-Il servit là-bas, comme il se pique de tout faire, c'est-à-dire à
-merveille. Trop de zèle pourtant lui fit outrepasser parfois les bornes
-du devoir; un coup de baïonnette et une forte contusion dont on
-l'apostropha justement à deux échauffourées auxquelles il n'était
-nullement obligé de se trouver, le punirent de cette ardeur hors de
-saison; mais, comme il ne lui est resté de ces honorables blessures que
-des cicatrices qu'on ne voit point, et qui n'ont pas privé son adorable
-figure du moindre de ses agréments, il est aujourd'hui démontré que mon
-intrépide neveu fut très bien inspiré lorsqu'il s'exposa de la sorte.
-
-Peut-être avec le temps fût-il devenu célèbre par ses exploits
-belliqueux, mais la paix enchaîna son courage. Il revint en France, où
-les myrtes du plaisir devaient bientôt succéder sur son front aux
-lauriers de la gloire. C'est cette douce transition qui me vaut
-aujourd'hui l'honneur d'être l'historien de mon enfant gâté; car
-n'entendant rien à chanter des prouesses martiales, je me sens, au
-contraire, autant de facilité que de vocation à célébrer celles qui sont
-de mon ressort.
-
-Est-il nécessaire, cher lecteur, de vous dire que Monrose revint de
-là-bas avec un petit aigle d'émail pendant au bout d'un ruban bleu de
-ciel, liseré de blanc!... Pourquoi non? Bien que cette décoration
-militaire soit absolument étrangère aux attributs galants d'un homme à
-bonnes fortunes, disons tout de suite, pour n'être plus dans le cas de
-reparler des trophées de la guerre, que notre héros était parti
-d'Amérique avec des dépêches secrètes qu'on lui avait confiées, bien
-moins vu leur importance officielle, qu'afin de le faire mieux
-accueillir à Versailles; qu'il y fut accueilli par les ministres avec
-cet engouement dont les plus graves personnages sont susceptibles dès
-qu'ils sont nés français; qu'on joignit aux éloges un bienfait
-considérable, avec le grade de colonel, et qu'on fit le fortuné Monrose
-chevalier de Saint-Louis, à cause de ses actions d'éclat et de ses
-blessures. Il avait vingt-deux ans alors.
-
- * * * * *
-
-«De nouveaux personnages ajoutés à ceux que nous connaissons, dit
-Monselet, recommencent une série d'orgies, pourvue du même genre
-d'attrait que la première. L'abbé de Saint-Lubin, la baronne de
-Liesseval, Mimi, Mme de Flakbach, Armande, Floricourt, Senneville,
-placés pour ainsi dire sous le commandement de Félicia et de Monrose,
-vont passer la saison d'été dans une délicieuse terre située à quelques
-lieues de Paris; ils n'y couronnent point de rosières, comme on le pense
-bien; ils se contentent de jouer la comédie.--_Les fausses infidélités_,
-par exemple,--et de chasser tout le jour dans les bois, souvent même le
-soir.» Monrose raconte aussi à Félicia une série d'aventures galantes
-dont la plus piquante est sans contredit la suivante. Ce récit est de
-Monrose; il est interrompu parfois par Félicia qui rapporte les
-réflexions par lesquelles elle interrompait le récit de Monrose, c'est
-donc une sorte de dialogue où le principal rôle est tenu par Monrose. On
-a commencé un chapitre intitulé:
-
-
-NOUVELLES AVENTURES.--HERMAPHRODITE
-
-Le lendemain était un samedi. Ponctuel autant qu'amoureux je vole de
-bonheur à Versailles, à l'auberge indiquée. Arrivé le premier, je vois
-bientôt survenir Mme de Moisimont elle-même, _in fiocchi_, sans hommes,
-accompagnée de la seule demoiselle Nicette; leur dessein était
-d'accrocher à l'issue du conseil, celle-ci le ministre de Paris;
-celle-là le ministre des finances, leurs protecteurs respectifs. Elles y
-réussirent. Vers minuit, je les revis au Juste, où je m'étais ennuyé
-comme un mort à les attendre.
-
---Nos affaires sont faites et parfaites (me dit Mme de Moisimont avec
-son enjouement ordinaire), ainsi nous pouvons souper sans souci; nous
-veillerons ensuite à notre aise, car je n'ai guère envie d'assister au
-brouhaha de demain...
-
-«A mesure qu'elle parlait, Mlle Nicette pâlissait, et l'on voyait le
-voile du chagrin se déployer sur ce pittoresque visage. En effet, Mimi
-n'avait pas dit tout cela sans dessein, et l'Italienne s'en trouvait
-fort contrariée. Cette étrangère qui venait pour la première fois à
-Versailles, n'avait cessé de répéter dans la voiture, comme elle aurait
-de plaisir à voir le lendemain le spectacle du lever, et à entendre la
-musique de la messe, curiosité bien naturelle, surtout chez une
-virtuose. Il y avait lieu de présumer que Nicette jalouse, comme toutes
-les femmes, de se montrer avantageusement dans une occasion aussi
-solennelle, craindrait de compromettre sa fraîcheur dans une veillée. Il
-s'agissait donc de l'envoyer coucher de bonne heure, nous ménageant
-ainsi non seulement le reste de la nuit, mais les heures encore que la
-curieuse irait passer le matin à la galerie. Mais Nicette, qui ne
-pensait pas sur toutes choses en femme, regimbait _in petto_ contre
-l'ouverture faite par notre amie. Nous soupons.
-
-«Malgré le succès de l'audience du soir et quoique Mimi, non moins
-pétillante que le Champagne, ait déjà fait voler au plafond les bouchons
-des deux bouteilles, Nicette ne peut être distraite d'un sérieux
-réfléchi. Nous lui demandons des vers, elle en improvise de très fous
-dans la bouche d'une femme, et qui n'ont aucunement l'air analogues à la
-situation, ils ont cependant un sens, et bientôt, je vais, chère
-comtesse[61], vous donner le mot de l'énigme.
-
- [61] Félicia était comtesse.
-
-«Au sortir de table, on passe quelque part où les dames se rendent
-volontiers ensemble et sans suite. Au bout d'un temps un peu long pour
-semblable cérémonie, j'entends mes convives revenir fort vite, faisant
-assez de bruit. La porte s'ouvre:--A mon secours, chevalier (me crie
-fort gaiement Mimi, que Nicette, bien éloignée d'être gaie, s'efforçait
-de ramener en arrière), comment me mêler de leur dispute?
-
-«On rentre cependant: Nicette ferme la porte d'un air boudeur; Mme de
-Moisimont s'approchant de moi continue:--Je viens, ma foi, de l'échapper
-belle. Cette Sapho voulait me donner du fil à retordre. Tubleu, comme il
-va! Cette plainte amphibie, loin de m'instruire, contribuait à
-m'embarrasser.--Eh bien, oui, madame (repart avec feu l'égarée Nicette),
-je l'avouerai donc, puisque vous venez de le trahir, cet amour que vous
-devez être fière d'inspirer à notre sexe!--Notre sexe, Nicette! il y
-a bien quelque chose à redire là-dessus (Comme tout cela
-m'étonnait!)--Vous êtes bien française, madame, riposte l'agresseur. Une
-Italienne à qui j'en aurais dit autant qu'à vous, me ménagerait et ne me
-ferait pas rougir devant un étranger.--Un étranger, encore vous n'avez
-pas le sens commun, Nicette, le chevalier est mon amant, nous nous
-aimons à la folie.
-
-«Je ne sais qui, de Nicette ou de moi, fut le plus assommé de cette
-indiscrétion gratuite. La virtuose furieuse frappe du pied, étend avec
-bruit ses bras élevés contre la muraille, et s'y colle la face.
-L'instant d'après, elle veut sortir brusquement, je m'y oppose,
-craignant que, dans un premier mouvement, elle ne fasse la folie de
-retourner à Paris, compromettre auprès de M. Moisimont son épouse
-étourdie. Je saisis Nicette avec les ménagements qu'on doit à ses amies;
-nous lui parlons raison, enfin elle paraît entendre.
-
-«Vous êtes bien bons, tous deux (dit-elle plus maîtresse d'elle-même et
-nous serrant les mains). Hélas; voilà comme je suis, je ne sens rien à
-demi, la nature en m'accordant deux sexes, m'a départi double dose d'âme
-et trop de passion. Homme ou femme, j'en aurais trop de la moitié. Quand
-un climat ardent m'a vu naître, quand je ne jouis de l'existence qu'à de
-bien extraordinaires conditions, il serait cruel d'exiger de moi que je
-fusse à l'unisson de vos affections superficielles et vos badins
-usages.--Chevalier (interrompt pour lors la folle Mimi), d'après son
-propre aveu j'opine qu'on peut bien te mettre un peu plus dans la
-confidence! Approche et juge par tes sens du prodige que tout à l'heure
-on m'a fait voir.--S'il me touche... (coupe tragiquement Nicette avec
-une expression menaçante).
-
-«Je n'avais garde de me faire arracher les yeux.--Oh! bien (répartit
-Mimi dont le rôle était différent du mien), si le chevalier est un homme
-délicat à l'excès, je suis femme; et veux voir les choses de plus près à
-mes risques et périls. En même temps, elle se jette bon jeu, bon argent,
-aux jupes de Nicette. Soit amour, faiblesse, ou secret contentement
-après une faible résistance, cette créature équivoque laisse parvenir au
-but une main, à qui dès lors il est permis de fourrager.
-
---«Ce n'est point une plaisanterie! (me dit après deux minutes
-l'intrépide visiteuse) elle a tout!--Tant mieux pour elle (répondis-je
-assez tranquillement). Peu content d'ailleurs d'une diversion qui me
-semblait occuper trop mon amante, et retarder du moins l'heureux moment
-où je devais partager son lit.--Eh bien, ma chère Nicette (continue ma
-beauté) s'il est vrai que j'aie sur toi quelque empire et que tu
-participes à la galanterie du sexe dont je ne suis pas, j'ai le droit de
-te commander. A ton obéissance, on te reconnaîtra. J'exige que tu fasses
-voir au Chevalier ce que je viens de toucher. Songe que si tu refuses,
-je tiens désormais pour le plus insolent outrage cette exhibition de
-pièces que tu t'es permise au cabinet.
-
-«L'essentielle qualité de Nicette n'était point la pudeur, l'occasion
-était belle de faire preuve d'amour. Elle se lève donc et livre sans
-scrupule à mes regards, une conformation bizarre, de nature en effet à
-dérouter un observateur. Cette amphibie, fort exercée sans doute à
-produire avantageusement des singularités qui n'étaient pas le moins
-adroit moyen de sa charlatanerie, serrait les cuisses avec quelque
-affectation, cette pression donnait à certain hochet à peu près imberbe
-et sans grelots, l'air de sortir d'un bourrelet dont les lèvres écartées
-du haut, vu le volume du cylindre, se réunissaient par le bas figurant
-(comme à l'attribut naturel du beau sexe) le seuil magique du centre des
-voluptés.
-
-«J'espère qu'il va m'être permis de toucher, mais non; Mimi seule aura
-ce privilège. On lui prend ce doigt qui chez les neuf dixièmes des
-femmes est particulièrement au fait de semblable local. Nicette promène
-à mes yeux ce doigt connaisseur, du haut en bas du sillon, et le fait
-heurter avec quelque prétention contre l'angle inférieur. En même temps
-l'autre caractère, quoique d'une consistance alors douteuse, exprime par
-quelques soulèvements masculins, la part qu'il prend lui-même à
-l'honneur de cette visite.
-
-
-EXCÈS DE FRANCHISE DE LA PART DU CONTEUR.
-
-HOROSCOPE ACCOMPLI
-
-Cher lecteur! vous avez, je gage, la même pensée que j'eus dans le
-temps! Ne vous semble-t-il pas que Monrose, oubliant qu'il doit se
-confesser seulement, improvise, pour s'amuser, une invraisemblable
-folie? Patience; ne soyez pas trop léger à fixer votre jugement, et
-daignez suivre avec moi le fil de cette véritable histoire. Voici ce que
-Monrose y ajouta:
-
-«Croiriez-vous bien, chère comtesse, que je n'en suis pas encore au plus
-étonnant de mon aventure? Il était écrit que toutes mes passions, non
-moins sentimentales que fougueuses dans leur origine, dégénéreraient
-subitement, et toujours par la faute des femmes... Vous souriez?... Oui,
-comtesse, je parle ici même de vous, qui, si vous ne m'aviez en quelque
-façon chassé quand je voulais de si bonne foi...--Vous me cajolez,
-fripon; je vois d'ici que vous allez avoir à faire passer quelque chose
-de difficile et que vous vous recommandez à mon amour-propre! L'hameçon
-est découvert, ainsi tenez-vous ferme, et renoncez surtout à mettre si
-cavalièrement sur le compte des femmes les vicissitudes convulsives de
-vos inclinations. Cette guerre de housard que vous n'avez pas cessé de
-faire au beau sexe, vous plaisait fort, et je vous aurais bien attrapé,
-si j'avais été femme à passer bail avec vous. Mais oubliez-moi dans ce
-moment et parlons de vos sollicitudes de Versailles. Il poursuivit:
-
-«Nul doute que sans Nicette Mme de Moisimont ne m'eût donné, selon sa
-première intention, une nuit franche et complète: mais un second aimant
-commençait à l'attiser, et combattait un peu l'effet du mien. Si les
-premières dispositions avaient pu s'accomplir, Nicette renvoyée, à moins
-qu'elle ne se fût retirée de son propre mouvement, aurait occupé la
-chambre qui lui était destinée, j'aurais fait semblant de me retirer
-dans la mienne, d'où je serais bientôt revenu me jeter dans les bras de
-l'adorable Mimi; mais les trois quarts de ce mystère étaient inutiles
-quand notre liaison venait d'être imprudemment affichée. Si l'on
-m'aimait à la folie, on était bien tant soit peu sensible à la
-déclaration qui s'était faite dans le fatal cabinet. A quoi bon
-maltraiter un être bien épris, piquant par beaucoup de singularité,
-désirable et mis étourdiment en possession d'un dangereux secret?
-faudra-t-il lui donner le crèvecoeur de méditer dans une triste chambre
-d'auberge, tout le bonheur dont une femme adorée allait combler sans
-doute un rival avec lequel il y avait des moyens d'accommodement? Non:
-Mimi, coquette et brûlante, n'était pas capable d'un trait de dureté qui
-n'aurait abouti qu'à retrancher quelque chose à ses propres jouissances.
-Que dis-je! Il devrait entrer dans les idées de cette femme extravagante
-que _mettre en commun l'aubaine d'une Nicette convenable à tous deux_,
-c'était faire en faveur de moi-même preuve de générosité.
-
-«Voilà, ma chère comtesse, tout ce qu'il me fallut extraire des propos
-et de la conduite que tenait ma chère, inconstante et folle Mimi depuis
-l'explosion des feux de Nicette, jusqu'à l'instant du coucher, qui se
-fit... comme vous le prévoyez déjà, dans un même lit, heureusement assez
-vaste pour comporter notre singulier assemblage.
-
-«J'avoue qu'un peu piqué de certaines privautés, que ces dames s'étaient
-préalablement permises, je résolus en secret de me venger à ma manière,
-et de faire si bien les choses en faveur de Nicette elle-même, que Mme
-de Moisimont eût peut-être quelque dépit de m'avoir partagé. Quant à la
-passion de Nicette, ne la battais-je pas à plate couture avec une seule
-moitié de mes moyens?
-
-«J'ai dit comment avait calculé Mimi, comment je calculais à mon tour;
-plus tard je ferai connaître quels étaient aussi les calculs de Nicette.
-
-«A peine l'avide Mimi se trouve-t-elle entre nous deux, que de droite et
-de gauche, elle procède à l'inventaire de ses richesses. Ensuite,
-prenant à l'hermaphrodite une main qu'elle attire chez moi... sur ce que
-je ne puis mieux désigner qu'en ne le nommant pas...--En conscience,
-dit-elle, le tien aurait beau, comme nouveau venu, prétendre à l'honneur
-du pas, tu conviendras que celui-ci n'est pas fait pour le lui céder.
-Mimi parlait encore, que l'Italienne, rebelle à cette décision, proteste
-par le fait, s'élance et... peu s'en faut qu'on ne me frustre!... Ce
-transport, flatteur sans doute pour celle qui en est l'objet, est trop à
-mon désavantage pour que je ne me hâte pas d'en empêcher la réussite.
-Par bonheur, Mimi, si vivement disputée, penche un peu pour moi: se
-dérobant avec souplesse, elle met l'entreprenante Nicette en défaut; je
-repousse avec ménagement cette tenace concurrence, le champ de bataille
-me reste; je m'y établis en vainqueur et savoure à longs traits les
-délices du triomphe.
-
-«Dieux! quelle femme que cette Moisimont! quel inconcevable alliage de
-tendresse, de fougue, d'abandon et de délire! Les moments heureux de la
-veille ne m'avaient donné qu'un léger avant-goût de tant de voluptés.
-Maintenant Mimi se livre sans réserve; elle donne l'essor à tous ses
-feux; elle déploie toute la perfection de sa manière: ma fortune n'a
-plus rien de terrestre, je plane dans l'élément du plaisir.
-
-«Mille glaives se plongeant dans mon sein n'auraient pu me faire sentir
-les aiguillons de la douleur, à plus forte raison, hélas! une trahison,
-revêtissant la livrée du badinage, pouvait-elle m'assaillir sans que je
-fusse à temps sur mes gardes. Un accessoire, si peu nécessaire qu'il
-faisait à peine pour moi l'effet d'une bougie allumée, quand le soleil
-de midi, un beau jour d'été, darde ses rayons avec fureur, un... je ne
-savais quel travail qui me semblait être de la part de Nicette plutôt un
-procédé galant qu'un sournois attentat...
-
---Quoi! m'écriai-je! l'interrompant, cette fille, cette amante éperdue
-qu'outrage votre bonheur, elle... Serait-il bien possible que j'eusse
-deviné?...
-
---Vous pouvez tout conjoncturer. Oui, ma chère comtesse, pourquoi n'en
-pas retrancher l'humiliant aveu! Cette fleur idéale que ni Carvel, ni le
-père principal, ni le lord Kingston, ne purent m'arracher, une femme, ou
-plutôt un démon ose essayer de la surprendre, et mon frénétique bonheur,
-mon délire extatique lui permettrait d'y réussir, si le seul hasard de
-ma conformation n'y mettait un invincible obstacle! C'est ainsi que la
-perfide Nicette méditait de se venger à la fois, et de celle qui me
-préfère et de moi qu'elle voit préféré. Quelle humiliation intérieure,
-lorsqu'enfin je réfléchis! Que je me hais surtout lorsque je dois
-m'avouer, que de peur de perdre la moindre douceur du crépuscule de ma
-jouissance, je n'avais pas la vertu d'écarter l'infâme Nicette, et
-demeurais sa conquête assez longtemps pour que Mme de Moisimont eût
-enfin le temps de s'apercevoir d'un travail qui pouvait aboutir à me
-déshonorer.
-
-
-DE MAL EN PIS.--ORAGE.--SENTIMENTS CONFUS
-
-S'il pouvait y avoir quelque chose au monde de plus ridicule, que ce que
-venait de confesser mon cher neveu, ce serait le ton de Jérémie et les
-réflexions morales dont il avait bigarré son récit. La tête plongée dans
-ses mains, il se taisait, j'eus pitié de lui. Sans doute, lui-dis-je, il
-est louable, en pareil cas, de se rappeler qu'un brave militaire est
-taché, s'il fut exposé par derrière aux coups de l'ennemi; mais ici je
-ne vois qu'une surprise, votre honneur pouvait d'autant moins souffrir
-de l'outrage, qu'il venait de la part d'une femme...
-
---Et! plût à Dieu, s'écrie-t-il, mais n'anticipons point; souffrez,
-chère comtesse, que nous marchions à grands pas vers l'issue du dédale
-de la honte où ma franchise inconsidérée m'a fait conduire votre
-curiosité.
-
-«Oh la vilaine! ne put s'empêcher de dire, quoiqu'en riant, la folle
-Mimi. Certes, mademoiselle Nicette, vous me donnez une belle preuve de
-votre amour prétendu! C'était bien la peine d'en faire tant d'étalage
-dans ce cabinet! et je suis singulièrement payée d'y avoir pris un peu
-d'intérêt. Quant à moi, je n'avais qu'un moyen de laver mon injure. Je
-songeais à l'employer lorsque Mimi elle-même m'y excite. Elle est
-doublement intéressée à me voir occuper la terrible Nicette, qui déjà se
-disposait à me succéder. Je pare le coup encore une fois. Ce démon qu'on
-nomme Nicette est jeté dans l'attitude qui convient à ma vengeance...
-Alors ma rusée créature, avec de bonnes raisons pour ne pas s'abandonner
-tout à fait à ma discrétion, s'empare du trait, et se rend maîtresse de
-le diriger. Elle est sur le dos, se ployant en demi-cercle, les genoux
-élevés jusqu'à la hauteur du menton: je n'ai pas de peine à supposer
-qu'apparemment la singularité de sa conformation exige cette position
-gênante. Je me résigne; l'idée d'avoir une hermaphrodite m'exalte: le
-piquant de notre double rapport, un art qui pour être différent de celui
-de l'adorable Mimi, ne laisse pas d'avoir certain mérite; le désir
-encore de ramener complètement à moi la capricieuse amphibie qui, tandis
-que je la serre avec ardeur, recherche les baisers de sa rivale, et
-l'occupe encore d'une autre façon, tout cela souffle mes feux, et me
-vaut de faire à Vénus le plus fastueux sacrifice.
-
-Mais quel froid mortel me saisit, lorsque m'occupant de ce qu'a pu
-devenir chez Nicette un sexe oisif tandis que je tenais l'autre en
-activité, je reconnais que je suis dupe encore, et que ma revanche est
-une méprise abominable! je saute à bas du lit, je prends un flambeau,
-j'accours... Déjà l'enragée Nicette est dans les bras de mon infidèle
-amante. Je les découvre du haut en bas; je visite; elles vont leur
-train, comme si elles étaient seules au monde. J'ai tout le temps
-d'enrager et de m'assurer qu'au lieu d'être des deux sexes, la perfide
-Nicette n'est d'aucun; que cette jolie femme n'est qu'un joli homme
-dégradé, que le sillon qui ci-devant m'avait trompé n'est qu'un
-_impasse_ factice, bizarre, mais effrayant vestige d'une amputation,
-m'en voilà convaincu: en un mot, je n'ai fait que restituer à Nicette
-une réalité pour un semblant: le voyage eût été le même si un terrain
-vierge ne se fût invinciblement refusé chez moi à ce qu'avait permis
-sans résistance chez Nicette, une route... hélas! si frayée, que je ne
-pouvais me dissimuler qu'elle fût publique.
-
-«Cependant, tandis que je me désespère, ma volage amante subit avec
-recueillement les transports du monstre; celui-ci tout à sa nouvelle
-besogne, s'embarrasse peu de mes recherches curieuses: tous deux m'ont
-totalement oublié. J'ai trop d'indignation pour qu'il me soit possible
-de rentrer dans ce lit, théâtre du parjure et de la dépravation. Je
-rallume le feu, je prends quelques vêtements, et, plongé dans une
-bergère, je médite sur ma honte compliquée. On me donne tout le temps
-d'en savourer l'amertume, il semble qu'exprès les impudiques aient juré
-de ne jamais cesser... Au bout d'une demi-heure enfin, c'est Mimi, qui
-d'une voix faible, demande quartier.--Ote-toi, dit-elle, je n'en puis
-plus. Presqu'en même temps elle m'appelle... Chevalier?... Chevalier?...
-Je ne réponds point. Elle détourne le rideau, me voit (Une troisième
-fois et du ton de l'inquiétude). Chevalier.--Eh bien, madame, que me
-voulez-vous? La sécheresse de mon ton l'alarme, elle s'élance: accourant
-où je suis, elle se précipite dans mes bras qui la repoussent... Est-ce
-bien le même Monrose, dit-elle, toi dur et presque brutal avec la tendre
-Mimi! (Je me lève furieux.) Il est fou! la remarque m'irrite encore
-davantage. Je la couvre d'un regard foudroyant; cependant une larme
-trahit ma faiblesse. Je me sens avec dépit une bien singulière espèce
-d'attendrissement, puisque je bouillais en même temps de rage. Je veux
-sortir de cette chambre funeste; Mimi, à genoux, s'efforce de me
-retenir... Mes pas l'entraînent sur le tapis; elle est en larmes à son
-tour. Mon coeur se brise: je me fais des reproches. Mimi gagna son
-procès; je ne vois plus en elle qu'une folle capricieuse, mais tendre,
-de qui les lubriques erreurs ne doivent point faire penser que son coeur
-n'est capable d'aucun bon sentiment. Je la relève tremblante,
-presqu'évanouie: hélas, le peu de force qui lui reste est pour me
-presser contre son coeur; elle mouille de ses larmes une joue sur
-laquelle elle vient de coller la sienne, craignant avec raison que ma
-bouche ne refusât ses baisers. Je la porte au lit; je l'y couche; ses
-bras me retiennent, nos pleurs se mêlent, mon coeur palpite vivement
-sous la main qui le consulte, tandis qu'un sein oppressé me marque par
-un soulèvement précipité, que l'âme éprouve la plus violente agitation
-quand la bouche se condamne au silence...
-
-
-RETRAITE DE NICETTE.--ÉTONNANTE MORALE DE MIMI
-
-Nicette avait trop de pénétration pour ne pas saisir le sens de cette
-singulière scène.--Que n'ai-je pu me douter de tant d'amour, dit-elle
-avec quelque dépit, vous n'auriez eu ni l'un ni l'autre à vous plaindre
-de moi. En même temps, elle se lève. Mimi me faisait face; mais, avertie
-par le mouvement de Nicette, sans la regarder, elle lui tend une main;
-Nicette répond avec transport à cette intention, en baisant cette main
-qu'elle a saisie, et qui, par une douce pression, semble lui dire: _Ne
-nous quittons pas avec inimitié_. Trois fois Mimi la rassure, et
-témoigne qu'elle est elle-même un peu rassurée.--Et vous, Monsieur? (Ose
-aussi me dire la funeste Nicette en me tendant sa main libre.) Je lui
-vois dans ce moment des yeux si doux, si magnétiques, un prestige si
-complètement féminin, qu'oubliant tout ce que j'ai appris aux endroits
-décisifs, je goûte encore l'illusion de la vue d'une femme charmante. Je
-ne baise point à la vérité la main du joli monstre; mais je lui exprime
-du moins sans équivoque que je ne puis le détester...--Demain, dit notre
-fatale compagne, demain, si vous êtes juste, vous pourrez me revoir; je
-ne me ferai pas presser pour me rendre à vos ordres... soyez heureux...
-(ses larmes coulent alors) et ne haïssez pas la malheureuse Nicette. A
-ces mots, prononcés avec sentiment, elle passe dans l'autre pièce et
-nous laisse...
-
-«--On est bien fou quand on aime! dit après un long silence Mme de
-Moisimont, près de qui je ne m'étais point encore recouché.--Madame,
-répliquai-je, je serais bien malheureux si cette réflexion me regardait
-seul.--C'est à moi, par malheur que je parlais, cruel... Eh bien? quand
-finirez-vous de bouder, et qu'attendez-vous pour reprendre votre place?
-ou bien songez-vous aussi à m'abandonner? J'étais bien contrarié, je
-l'avoue. Non seulement je me sentais assez faible pour être tout prêt à
-rentrer dans cette lice de déshonneur; mais il me semblait qu'on était
-bien bonne de m'y inviter, que j'avais tenu dans toute cette aventure,
-une conduite ridicule et cruelle; enfin, que j'avais peut-être moi-même
-autant de tort avec Mimi, qu'elle pouvait en avoir avec moi. Cependant,
-je quittais bien lentement ma robe de chambre. La passionnée Mimi se
-hâte de m'en délivrer; si je la laissais faire, elle arracherait ce qui
-fixe le vêtement que l'amour déteste le plus. Séduit enfin, réenchanté
-par cette tendre impatience, je m'y conforme: derechef me voilà dans ce
-lit dont la jalousie et l'humeur m'avaient exilé. J'y suis saisi,
-pressé, accolé, dévoré.--Ah! (me dit-on alors à travers mille baisers)
-que Mimi soit pulvérisée par la foudre, si elle a cru un moment
-t'offenser! quelle importance peux-tu donc attacher aux formes purement
-matérielles de l'amour? qu'est-ce donc pour toi ce sentiment, ou cette
-fièvre, ou cette démence? Est-ce de l'amour à ta manière que tu as pensé
-m'exprimer en me déchirant le coeur? C'était trop de questions à la
-fois, pour que je pusse répondre; on continua.
-
---Je crains, mon bon ami, de t'avoir fait trop d'honneur en supposant
-que je pouvais m'abandonner à toi sans nous être étudiés davantage. Mais
-écoute: connais-moi tout entière; tu sais ce que je vaux pour le
-plaisir? Eh bien, apprends que je me pique de valoir bien plus encore
-par mes sentiments. Je n'avais rien aimé jusqu'au moment de te voir. Mes
-sots adorateurs de province: un histrion, que je méprisais en me servant
-de lui comme d'un ustensile commode pour les besoins de mes sens, mais
-nullement cher ni précieux; un Moisimont que je n'ai préféré pour m'unir
-à lui, que parce qu'il avait encore plus de sottise et moins de
-caractère que ses compétiteurs; rien de tout cela ne m'avait fait sentir
-si j'avais une âme. L'histrion, l'époux, le premier venu... toi-même, ne
-t'en déplaise, tout charmant qu'on te voit, vous seriez tous également
-bons pour moi, quant à l'objet physique; mais je devais t'aimer. Cette
-chance seule, et non la supériorité de tes agréments, t'a tiré pour moi
-du pair, et me fait être avec toi... ce qui m'a paru surpasser ton
-attente. Il faut te l'avouer, Monrose, dès ce fameux soir où je te vis à
-la Chaussée d'Antin, tu me plus... mais je dis à l'excès; oui tu me
-tournas subitement la tête. C'était à toi que je buvais coup sur coup
-des rasades de Champagne.
-
-Ce fut à toi que je projetai d'élever mon âme dans cette passade, où je
-n'entraînai si cruellement ce bélître de Rosimont, qu'afin de me
-procurer à la fois la jouissance d'empoisonner un traître et de sceller
-d'un voluptueux sacrifice le voeu mental que je te faisais de mon
-premier sentiment, premier véritable essor de mon âme. Mon état cruel,
-la faveur où je te voyais dès le premier instant, auprès de ces
-coquettes qui nous recevaient, ne laissaient pas de m'alarmer. Mais
-bientôt j'appris ton accident; j'en bénis le ciel; je vis que ta course
-dans la carrière du bonheur n'allait pas être moins retardée que la
-mienne; que nous allions nous traîner du même pas, et que j'arriverais
-au but à peu près en même temps que toi. J'aurais dressé volontiers un
-autel à l'empoisonneuse Flakbach, comme en maints lieux, on sacrifie
-dévotement au mauvais principe...
-
-
-SUITE, OÙ MONROSE CONTINUE DE LAISSER PARLER MIMI.
-
-Heureusement, poursuivit-elle, j'ai plus d'une passion. Non moins
-ambitieuse que tendre et lascive, je saisis l'occasion qui s'offrait de
-connaître plusieurs gens en place: mes _remèdes_ ne m'interdisaient pas
-absolument de sortir. Mille soins d'intrigue firent une propice
-diversion à l'amour qui, s'il m'avait exclusivement occupé, me serait
-infailliblement devenu funeste. J'eus bientôt pris la mesure de
-quelques-uns de ces colosses qui se partagent le pouvoir et la
-distribution des faveurs de la fortune, je démêlais qu'ils n'avaient
-eux-mêmes guère plus de hauteur réelle que leurs représentants en
-sous-ordre, qui s'efforcent de paraître des géants à leur tour.
-J'observai que presque tous ces êtres si respectés, si redoutés des
-sots, étaient _à mener par le nez_, tout comme le vulgaire, qu'ayant la
-plupart, un ou plusieurs vices favoris, que certains les ayant tous, il
-ne s'agissait, pour pêcher ces énormes poissons, que d'amorcer, pour
-chacun, la ligne d'une manière convenable. Sûre, grâce à toi, de ne plus
-prendre de _l'amour_ pour personne, et de porter désormais
-imperturbablement _mon coeur dans ma tête_, je me dis: _Poursuivons avec
-acharnement la richesse et les honneurs._ Je jurai de t'aimer, je me
-flattai que tôt ou tard je t'attacherais à moi, je me réservai de goûter
-avec toi seul les voluptés de l'âme; quant à celles des sens isolés, il
-me semble que je pourrais fort bien les convertir en _monnaie courante_
-pour acheter du crédit, des protections, de l'accès et des réussites.
-Oui, mon cher, telle est ma philosophie, que je crois ce système très
-compatible avec une véritable et complète préférence du coeur; car enfin
-les bases uniques d'un pacte entre gens qui s'aiment, font la sympathie,
-l'union d'intérêt, la sûre et brûlante amitié, qui n'ont rien de commun
-avec quelques _gestes_ absolument insignifiants, quand ils se passent
-entre deux automates, si rien n'est comparable à leur magie, quand ils
-résultent de la sublime inspiration de deux amants...
-
-Monrose respirait.--Voilà la première fois, lui dis-je, que j'ai vu
-l'amour marcher comme le mène votre incompréhensible Moisimont. Elle
-débute dans le monde par un libertinage tout cru, qu'ensuite elle
-débrutalise un peu par quelque hypocrisie: de là son mariage. Puis elle
-devient insensible, mais c'est pour se réserver tout de suite la
-commodité d'être sans reproche, à l'univers! Au reste, elle ne prétend à
-rien moins qu'à convaincre son amant, que son lot suprême diffère
-infiniment de celui de ses rivaux, parce que ceux-ci, bien que puisant à
-discrétion, tout comme lui, dans la caisse des revenus, n'ont toutefois
-aucune part à la propriété du capital! L'étonnant, le merveilleux
-par-dessus tout cela, c'est la métaphysique, ou, pour entrer dans le
-sens de la belle dame, c'est l'_épuré platonisme de sa banalité_. Voilà,
-je le répète, un caractère des plus neufs, et de nature à mettre en
-défaut la science des gens qui se croient habiles à disséquer le coeur
-humain. Voyons pourtant à quoi doit aboutir cette éruption d'originale
-philosophie. Monrose sourit et continua de faire pérorer l'étrange
-métaphysicienne.
-
-«Chevalier, ajouta Mimi, c'est d'après mes bizarres idées, que dès notre
-premier _bec-à-bec_, je t'ai jeté mes faveurs à la tête, comme l'aurait
-pu faire une fille publique; c'est d'après mes idées, que rien ne
-m'étonnait hier chez notre grand chanoine, n'y voyant que des actes
-d'ivresse et des besoins satisfaits, en un mot, de l'argent jeté par les
-fenêtres; or, ne vaut-il pas mieux l'employer, cet argent, à quelque
-chose d'utile? Moi-même, je me proposais bien de me permettre quelques
-jours de gaspillage avec toi: c'est sur ce pied que, renvoyant à mettre
-plus tard un peu d'ordre dans nos affaires de coeur, je ne me suis fait
-aucun scrupule d'associer Nicette à notre petit carnaval. D'honneur, je
-t'ai vu, sans l'ombre de jalousie... N'achevez pas, interrompis-je d'un
-baiser, ne me retracez pas ma funeste aventure.--Tu déraisonnes, mon
-cher. _Funeste!_ elle est charmante. Ne sois pas ingrat: ne t'ai-je pas
-vu jouir? n'étais-je pas moi-même heureuse de tes plaisirs? Oui, fripon,
-je les partageais quand tu me voyais raccrocher, sur les lèvres de
-Nicette, ton âme dont tu lui faisais part avec tant de vigueur. Il n'eût
-tenu qu'à toi, plus juste, moins rigoriste, d'éprouver à ton tour que
-ces ricochets de volupté ne sont pas sans douceur. Il eût fallu pour
-cela supporter, comme je venais de le faire à ton égard, le nouveau
-succès de Nicette, la voir sans humeur dans mes bras, et rendre ainsi sa
-peu signifiante manoeuvre délicieuse pour moi, dès qu'embrasée de tes
-baisers, j'aurais englouti deux âmes à la fois: mais ton caprice jaloux
-a tout gâté, mon cher. Avoue cependant que nos imaginations du moins ont
-eu une hermaphrodite... que ce n'est pas une chose ordinaire, et qu'il y
-aurait bien de la sottise à nous affliger de notre délicieux quiproquo?
-
-«J'aurais dû vous dire, ma chère comtesse, qu'à travers des ébats trop
-longs pour que Mimi n'eût pas le temps de réfléchir, elle s'était mise
-au fait de la conformation de notre hermaphrodite, pour qu'elle sût
-enfin tout aussi bien que moi que Nicette n'était qu'un charmant giton.
-Après s'être justifiée pour son compte, ou croyant du moins l'avoir
-fait, voici ce qu'elle ajouta pour tâcher de me remettre bien avec
-moi-même:--Que les hommes sont fous de se forger gratis de chimériques
-anxiétés! Où diable est-on allé placer un tarif d'honneur, de vertu, de
-honte, de repentir! Un être singulièrement conformé te fait une sottise
-dans un moment où tu ne pouvais t'y opposer, mais n'y réussit point. Si
-cet être était femme, il n'y aurait qu'à rire de cette gaieté; ce n'est
-pas une femme? tu l'ignorais: cependant dès que tu l'apprends, la
-crainte d'un déshonneur commence d'exister! Mais tandis que durait
-encore ton erreur, tu serres à ton tour dans tes bras l'être charmant, à
-titre de femme, l'illusion complète a pour toi mille délices. Un maudit
-scrupule te fait vérifier, après coup, qu'il y a dans ton calcul
-quelques lignes d'erreur. Ici naît une prétendue flétrissure, et tu te
-crois dans le cas du désespoir! Détestable subtilité, mon ami; funeste
-abus du raisonnement. Pour moi, je trouve ton accident fort graciable.
-Dût l'univers te huer, Mimi du moins t'absout de toute son âme. Viens,
-mon adorable chevalier, mes intentions sont bien franches; mais j'espère
-te former assez pour que tu ne te désespères point, si jamais il pouvait
-aussi me prendre la capricieuse envie de t'attraper.
-
-«Déjà Mimi s'évertuait à me donner une preuve brûlante du parfait retour
-de sa faveur mal entendue: querelle, épisode, tout était réciproquement
-oublié. C'était la céleste Mimi de l'entresol toute entière dont
-j'occupais pleinement et l'âme et les sens. Chez moi, le sentiment
-d'être réellement aimé, chez elle, la satisfaction d'avoir avec succès
-déclaré le secret de sa tendresse, tout concourait à combler notre
-bonheur. Le reste de cette mémorable nuit fut pour nous un tissu serré
-des plus inexprimables délices.»
-
-
-IDÉES DONT ON JUGERA.--CROQUIS DE L'HISTOIRE DE NICETTE
-
-Je me serais bien gardée, cher lecteur, de vous rendre avec tout ce
-détail l'étrange confidence de Monrose, si la manière dont elle
-m'affecta moi-même dans le temps ne m'avait pas avisée que cette
-aventure jette une grande lumière sur l'incertitude que mille fables
-diverses nous laissent au sujet des hermaphrodites. On ne peut nier sans
-doute qu'il dépendit du créateur de jeter par ci, par là, sur la terre,
-des individus gratifiés des deux natures; mais cette singularité ne
-pouvant avoir aucun but qui ne fût contraire au système général de la
-création, nous devons supposer que le grand être n'a dû jamais se
-permettre d'opérer, comme exprès pour se démentir, un inutile prodige...
-Il y a beaucoup à parier, au contraire, que dans tous les temps, les
-hommes, sujets aux mêmes passions, aux mêmes caprices, ont été avides de
-la beauté sous quelle forme qu'elle s'offrît, et n'ont pas mieux demandé
-que de tomber sans y regarder de si près, dans le piège des Nicettes.
-Croyons que mille individus chantés, célébrés en tant de lieux, et dont
-quelques-uns ont obtenu l'honneur de l'apothéose n'ont été de leur temps
-ou que des victimes de cet art cruel qui conserve à l'adolescence
-quelques formes féminines au prix de la virilité, ou que de tolérants
-jouvenceaux qui, soit plies par l'esclavage, soit façonnées par la
-dépravation de leur siècle, se sont rendus habiles à recevoir, comme la
-nature les avait destinés à donner; croyons que l'amour amphibie qui
-convoite ces êtres équivoques, leur a partout élevé plus ou moins
-furtivement des autels, et que de la _nécessité_ du _désir_ de justifier
-des _affections_, un culte partout proscrit par les lois, est née la
-palliative chimère de l'hermaphrodisme.
-
-Par la suite, j'ai voulu voir cette même Nicette, dont il serait temps
-sans doute de s'occuper moins; mais j'aurai bientôt fait, cher lecteur,
-de te répéter ce qu'elle m'a conté de l'origine de sa double
-_représentation_.
-
-Né d'une célèbre cantatrice de Rome, et d'un monsignor, Nicetti, beau
-comme un ange, avait atteint l'âge de douze ans. Dès lors précoce en
-tout genre, il était également dominé par la passion des vers, de la
-musique et des femmes. A Venise, un jour, le directeur de l'Opéra le
-surprend à dévirginer de bon courage un enfant de neuf ans, sa fille
-unique, petit chef-d'oeuvre de beauté dans son genre et dont les
-prémices n'étaient assurément pas destinés au gaspillage qu'exerçait sur
-elle l'amoureux Nicetti. L'homme atroce approche, saisit par derrière,
-et tord avec fureur de pauvres petites amulettes, hélas! bien
-innocentes, car elles n'étaient pas encore assez mûres pour mettre du
-leur au crime qui se commettait: elles en deviennent les victimes.
-
-Le petit malade est longtemps entre la vie et la mort. En vain malgré
-l'intérêt d'en faire un virtuose, a-t-on essayé de lui conserver, s'il
-est possible, ce qui fait nos plus chères joies; chaque jour le ravage
-de l'inflammation exige le sacrifice de quelque parcelle. La macération
-était générale; l'enveloppe elle-même ne pouvait être sauvée. Cependant
-au bout de trois mois, l'habile homme qui dirigeait le plus difficile
-pansement, observe que les chairs supérieures se disposent enfin à la
-cicatrisation; mais trop prudent, il craindrait en la favorisant trop
-tôt, de renfermer peut-être quelque principe destructeur: il retarde
-donc; et jusqu'à ce qu'il soit absolument sûr de son fait, il
-entretient, au moyen d'un anneau d'or de forme ovale allongée,
-l'ouverture de l'ulcère fatal. Il résulte de ce soin une double
-cicatrisation: l'intérieur qui met le sceau à la guérison de l'infortuné
-Nicetti, et l'extérieur qui convertit en un bourrelet, modelé sur
-l'anneau d'or les longs bourrelets de la balafre. De là cette parfaite
-apparence d'une nature féminine au-dessous de la masculine. Celle-ci,
-grâce, soit à l'âge de l'opéré, soit à quelque reste furtif de ce qui
-recèle l'élément de la vie, conserve du moins après cette cure, la
-précieuse faculté de croître avec le reste du corps, et le bien plus
-cher privilège de cette intéressante variation... Mais il est des choses
-qu'on ne peut entièrement définir. Bref, la maturité, l'exercice et
-surtout l'excessive lubricité de l'individu perfectionnent par la suite
-un don sauvé par miracle. La nature, cette admirable mère, dédommage par
-des affections particulières l'être charmant qu'on a si traîtreusement
-dégradé. Elle veut qu'il attire les deux sexes, comme il en est attiré
-lui-même. Mille aventures qui ne sont pas de notre sujet, enrichissent
-les premières années du délectable Nicetti, jusqu'à ce qu'enfin il lui
-convienne d'être Nicette, afin d'échapper, sous l'habit féminin et de
-s'expatrier sans péril, lorsqu'au bout de six ans de malédictions
-secrètes contre l'auteur de ses pertes, survient enfin la jouissance,
-délicieuse pour un Italien, de faire tomber le directeur féroce sous
-trois coups de poignard.
-
-Mais revenons à Monrose. Il était si honteux à la suite du plus
-humiliant chapitre de sa confession, que je crus charitable de me mettre
-en grands frais pour le consoler et le convaincre que le danger de ce
-qu'il regardait scrupuleusement comme une tache, ne lui avait rien fait
-perdre de mon estime. Parfaitement, et non moins agréablement rassuré,
-l'aimable ami ne me fit pas languir après la continuation de son
-histoire.
-
-
-PROJET DE MADAME DE MOISIMONT.--RETOUR A PARIS
-
-Le lendemain, poursuivit-il, le déjeuner nous réunit. Les passions
-étaient respectivement amorties; nous pûmes causer sans humeur et sans
-dissimulation de tout ce qui s'était passé la nuit.
-
-«Nicette nous avoua qu'en général, elle n'avait que des fantaisies du
-moment, mais toujours ardentes, et qui la martyrisaient à la moindre
-contrariété. Comme _demi-homme_ toute femme pourvue de quelques
-agréments allumait chez elle un prompt désir; comme vêtissant le costume
-féminin, elle se faisait un point d'honneur d'intéresser tout homme à
-peu près aimable. Telle était devenue la routine de ses sens qu'homme ou
-femme, et soit jouant le premier rôle ou le second elle avait toujours
-un plaisir _physique_ (Je cite la figure dont elle se servit) _dans la
-proportion du brillant d'un beau clair de lune, comparé à la lumière du
-soleil_. Quant à la faculté de multiplier les jouissances, son
-organisation, son habitude et sa sensibilité permettaient qu'elle n'y
-mît aucune borne.
-
-«Vers l'heure du public, Nicette fut prête pour aller satisfaire son
-avide curiosité. La toilette achevée, nous la vîmes complètement belle,
-et séduisante à nous étonner. Nicette avait su dérober au beau sexe tout
-son art à relever d'élégance et de grâce, les charmes naturels.
-Moi-même, j'en conviens, je me pardonnais dans ce moment toutes mes
-fautes, et regrettais qu'il manquât à notre Conculix (si différent de
-celui de la Pucelle), une réalité qui m'aurait à l'instant décidé à ne
-pas me priver d'une seule manière de l'avoir. Mimi riait sous cape,
-s'apercevant très bien de certain symptôme plus qu'indulgent en faveur
-de Nicette, et qui trahissait ma mentale infidélité.--Fripon! (dit-elle
-dès que nous fûmes seuls) ce sera, s'il vous plaît, pour moi que Nicette
-aura mis les fers au feu. Elle exigea tout de suite une réparation: je
-la fis de grand courage; et comme je doublais:
-
---A la bonne heure, dit-elle, mais il faut donc que tu te reconnaisses
-bien coupable!
-
-«Elle m'apprit ensuite que son projet était de convertir en fermier
-général, ou tout au moins en gros bonnet de la finance, son petit
-président aux comptes de mari; leur fortune leur permettait de faire en
-partie les fonds d'un cautionnement considérable. Quant au crédit pour
-ce qui ne serait pas en leur pouvoir, on sait comment elle projetait de
-se le procurer. En une seule semaine, elle avait accaparé, et paya sans
-doute, la voix de l'intendant de la ferme générale, et de cinq des plus
-importants de la compagnie. Peu s'en était fallu que la veille elle
-n'eût aussi lié le ministre.--Mais il m'a tout promis, dit-elle, et je
-le connais trop galant pour craindre qu'il me manque de parole.
-J'objectai que je le voyais bien obsédé de femmes, et qu'il faudrait
-qu'il y eût bien des places à donner, pour que toutes ces dames fussent
-satisfaites.--Bon! répliqua-t-elle, la plupart n'ont pas de plans, ou
-n'en ont pas de raisonnables. Beaucoup n'aspirent qu'à des bienfaits
-passagers, à des pensions, à des sommes une fois payées, qu'elles
-sollicitent de façon qu'on ne peut guère les leur refuser sans
-ingratitude. D'autres n'entourent le ministre que par coquetterie; il en
-est, mais celles-ci sont bien dupes, qui ambitionnent de le captiver
-avant d'y rien mettre du leur. Trop roué pour ne pas les voir venir de
-dix lieues, il fait volontiers ce qu'il faut pour qu'elles s'élancent
-avec confiance dans la face du ridicule. Je ne l'ai vu que deux fois en
-particulier, et déjà nous avons plaisanté de ces petites orgueilleuses.
-Ne rien faire pour elles, est tout au moins la vengeance qu'il se croit
-permis d'exercer contre ces insidieuses beautés si sûres du pouvoir de
-leurs charmes, et si jalouses de pouvoir mener quelque jour, au gré de
-leur ambitieux caprice, un homme léger qu'on sait n'aimer rien au monde
-que son égoïste liberté.
-
-«Nicette reparut enivrée de ses succès, enchantée de tout ce qu'elle
-venait de voir et d'entendre. Nous dînâmes à la hâte, Mimi jugea que
-nous pouvions fort bien, comme gens qui s'étaient rencontrés à
-Versailles, ne faire pour le retour qu'une seule voiture. Il fallut donc
-absolument que je montasse dans celle des dames, déplaçant la femme de
-chambre dont se chargeait Lebrun, conducteur héréditaire de mon
-cabriolet.
-
- * * * * *
-
-A la fin de ces récits tout pleins d'un charmant libertinage et où le
-drame intervient parfois, où passent les personnages les plus divers de
-toutes les nationalités européennes, où l'on pénètre dans l'intimité
-même de la vie du XVIIe siècle, à la veille de la Révolution, Monrose
-finit par épouser la fille de lord Sydney. Cette jeune anglaise s'est
-fait faire un enfant par le marquis d'Aiglemont, le premier amant de
-Félicia et à cause de cela se fait scrupule d'épouser Monrose. Cet
-épisode qui se trouve à la fin du roman donne bien le ton de la
-philosophie indulgente de Nerciat et des doctrines de son époque en fait
-de libertinage.
-
- * * * * *
-
-A la fin, d'Aiglemont, toujours singulier dans ses idées, résolut
-d'essayer un quitte ou double; il n'y avait plus aucun moyen raisonnable
-à tenter pour arracher à miss Charlotte une sage résolution.
-
---Madame (vint-il lui dire très sérieusement un beau matin) notre bon
-pays de France n'est pas du tout le théâtre où peuvent être applaudis
-des honnêtes gens ces partis romanesques, qui sont en grand prédicament
-dans votre île philosophique, du moins si l'on en croit vos romans, que
-les extravagants seuls prennent ici ici pour modèles. Trop de
-perfections vous distinguent, vous tenez à trop de personnes
-considérables par leur état et par leur fortune, et particulièrement,
-vous avez un oncle d'un trop grand mérite, pour qu'il vous soit possible
-de soutenir, sans vous avilir, la gageure de ne point vous marier. J'ai
-eu la fortune de vous faire un enfant! Eh bien, le cher Monrose en a
-fait un à Mme d'Aiglemont, partant quitte. Un jour doit venir où vous
-saurez encore mieux combien il y a d'_alliances_ entre tant de personnes
-que vous voyez former notre aimable, et j'ose dire, heureuse société:
-vous serez alors très aise de vous remettre à notre unisson. Votre
-amant, celui dont il convient absolument que vous fassiez un époux, a
-contracté d'innombrables dettes; il est de votre honneur de les
-acquitter. Voyez au surplus à quoi tiennent vos scrupules. En même temps
-il ouvre la porte d'un boudoir... Tandis que Charlotte est stupéfaite de
-voir l'heureux Monrose dans les bras de Mme d'Aiglemont, le Marquis la
-surprend elle-même, et... la façon d'une oreille est plus qu'à moitié
-faite avant que la belle Anglaise ait pu seulement respirer. Cependant
-notre héros et la Marquise lui sourient et lui font ainsi comprendre que
-le crime dont on la rend complice n'est pas de nature à faire tourner le
-ciel.
-
---Eh bien, belle Charlotte, lui dit avec toute sa grâce, Flore encore
-embellie par le plaisir, épousez du moins à demi le cher Monrose, afin
-de ne pas me voler tout net ce que vous usurpez maintenant... Cette
-folie fut le coup de marteau sous lequel devait se briser le dur noyau
-du préjugé de Charlotte, l'amande n'en était point amère, c'était la
-_tolérance_ sous un bon épiderme du _goût du plaisir_... Elle sourit:
-l'oreille achevée, l'Anglaise vola dans les bras de sa ci-devant rivale,
-lui jurant de s'assurer par un prompt hymen d'imprescriptibles droits à
-sa précieuse amitié mise à des conditions si douces...
-
- * * * * *
-
-Cette analyse et ces extraits donneront une juste idée du singulier
-ouvrage que l'auteur apprécie en ces termes:
-
- * * * * *
-
-Je conviens avec vous, cher lecteur, que la marche de toutes ces
-aventures n'est pas ordinaire.
-
-Ce mélange singulier de vertu, de faiblesse, de sentiment, de caprice,
-ces brusques transitions de la tristesse au plaisir, du plaisir au
-remords, du courroux à l'attendrissement, tout cela est de nature à vous
-ballotter peut-être désagréablement, si vous avez l'habitude et le goût
-de ces scènes uniformes où chaque acteur conserve son premier masque
-d'un bout à l'autre de son rôle. La plupart de mes personnages sont à
-moitié purs et à moitié atteints d'une corruption dont il est bien
-difficile de se garantir au sein des capitales, quand on y apporte des
-passions et d'assez grands moyens de les satisfaire. De là, tant de
-disparates. L'histoire de mes acteurs est celle des trois quarts des
-mondains de tous les pays de l'Europe.
-
- * * * * *
-
-Nerciat a été souvent pillé. Dans son autobiographie intitulée:
-_Illyrine ou recueil de l'inexpérience_ (Paris, an VII) la Morency a
-inséré des passages qu'elle empruntait à _Monrose_ et sans prévenir le
-lecteur. On trouvera notamment dans la lettre CXXI (Julie à Lise) un
-morceau pris dans la première partie de _Monrose_, au chapitre VI.
-
-Monselet fait remarquer dans _Monrose_ «un individu italien qui pourrait
-bien avoir servi de modèle à Balzac pour son ou sa _Zambinella_, dans le
-petit roman de _Sarrazine_».
-
-
-
-
-MON NOVICIAT OU LES JOIES DE LOLOTTE
-
-
-Ce roman n'est pas excellent. Le titre donne assez bien l'idée du sujet.
-Il s'agit des premiers pas d'une jeune personne dans le libertinage. Le
-premier extrait comprend le passage le plus intéressant d'un récit des
-aventures de Félicité que celle-ci, femme de chambre de Lolotte, raconte
-à sa maîtresse.
-
-
-AVENTURES DE FÉLICITÉ
-
-»La suite de mon roman jusqu'au moment où j'eus l'honneur de connaître
-Mme de Pinange n'a rien de fort intéressant.
-
-»La Florinière était le fils d'un anobli dont le père avait fait dans le
-commerce maritime une fortune considérable, que ce fils avait commencé
-de gaspiller et que le petit-fils surtout avait de merveilleuses
-dispositions à rendre en très peu de temps nulle. Celui-ci était simple
-et confiant jusqu'à la prodigalité, brave sans émulation, car, officier,
-il n'avait pu soutenir plus d'un an le régime des garnisons, après
-s'être mis en frais d'estropier deux ou trois vaniteux lieutenants qui
-avaient fait des façons pour le regarder comme leur camarade, à cause de
-sa presque roture. Sans beaucoup d'esprit, détestant l'étude, n'ayant
-dans la tête ni histoire, ni fable, ni poésie, ni théâtre, et n'étant
-même jamais que très imparfaitement au courant des intérêts journaliers;
-s'énonçant d'une manière commune, mais joli garçon; le meilleur enfant
-du monde, sans humeur, sans caprices, toujours assez gai, plus caressant
-encore. La Florinière, qui n'avait rien de piquant, ne pouvait en somme
-ni me plaire beaucoup par ce qu'il avait de bon, ni prendre de
-l'ascendant sur moi, parce que j'étais dès lors plus fine que lui, et
-que dès la première occasion où je vins à bout de lui faire faire mes
-volontés au lieu des siennes, mon grossier empire fut irrévocablement
-décidé.
-
-»Disons qu'avec l'habit de femme, j'endossai sur-le-champ la ruse et
-l'esprit de domination.
-
-»Nous menions une joyeuse vie, assidus à tous les petits spectacles (de
-meilleurs ne m'auraient point alors intéressée): La Florinière abhorrait
-la tragédie; la comédie, à moins qu'elle ne fût bouffonne, le faisait
-bâiller. Audinot et Nicolet surtout faisaient ses délices. Fidèles à
-tous les Waux-halls, aux foires, enfin à toute fête publique; logés
-chèrement, car dès le lendemain de l'aventure d'Alidor nous avions
-déménagé et le même jour La Florinière avait touché trente mille livres;
-regorgeant de liberté, d'aisance et de facilités à nous divertir, nous
-vécûmes ainsi plus de six mois, pendant lesquels mon nigaud eut la
-sottise de me faire faire connaissance avec la plus mauvaise compagnie
-en hommes qu'il soit possible d'imaginer, avec des militaires à
-expédients, des agioteurs, des pupilles à affaires, des abbés parasites
-(celui de Mlle de La Motte fut à son tour du nombre; je vous en parlerai
-tout à l'heure), avec des joueurs sybarites, de faux marquis, comtes,
-chevaliers qui ne venaient jamais au logis, il est vrai, sans m'apporter
-des bonbons ou des fleurs, mais qui n'en sortaient jamais sans avoir
-puisé quelques louis dans la bourse de mon extrait de Jourdain[62];
-telles étaient nos plus intimes ou plutôt nos seules connaissances.
-
- [62] Qui ne connaît le héros de la comédie du _Bourgeois gentilhomme_.
- (N.)
-
-»En un mot, ma chère maîtresse, le maladroit La Florinière prit comme
-exprès tant de soins à me distraire de lui-même qu'un beau jour je le
-fis cocu avec mon maître à danser, une autre fois avec un fringant garde
-du corps; une autre fois avec un marquis de bouillotte, toujours en
-rapprochant les dates; puis avec un prieur, faiseur de vers libertins et
-de nouvelles érotiques; avec celui-ci qui me lisait chaque jour sa
-besogne du matin, je ne manquais jamais d'essayer ce qu'il avait écrit:
-il m'apprit vraiment de jolies choses! Bientôt, sans beaucoup de goût
-pour ceux qui m'arrachaient des faveurs, bientôt par besoin du
-tempérament, puis par caprice, puis pour narguer en quelque façon mon
-aveugle amant, et plus d'une fois, lui présent mais trompant habilement
-ses regards, je fus ainsi tour à tour en moins d'un an, la conquête
-d'une quarantaine de godeluraux, qu'au fond je méprisais si fort, que
-j'osais à peine les saluer en public, et que j'avais la sueur froide
-quand, au spectacle ou ailleurs j'en voyais deux ensemble les yeux fixés
-sur moi, tant je craignais leurs confidences et les scènes qui pouvaient
-en résulter.
-
-»A travers cette banalité, nous nous trouvâmes enfin, mon cher
-entreteneur et moi, poivrés d'importance. Il s'était bien lui-même rendu
-par-ci par-là coupable de quelque petite infidélité, mais il y avait
-cent à parier contre un que j'avais tous les torts de notre mutuelle
-infortune. Au surplus, il aurait mis sa main au feu de mon innocence à
-toute épreuve, et tandis que je tremblais de me voir mise brusquement à
-la porte, à coups de pied au cul, j'eus un beau soir la surprise de voir
-mon jocrisse à mes pieds, s'accusant, se maudissant, se frappant la
-poitrine, _mettant entre mes mains sa vie_, etc.
-
-»Après avoir longtemps feint de ne rien comprendre à son désespoir, et
-me l'être fait bien humblement expliquer, je me montrai généreuse. Le
-pardon ne tenait à rien; en veut-on _à ce qu'on idolâtre_! Il fallait
-bien qu'il se crût idolâtré, tout au moins. Je pardonnai donc avec toute
-la dignité convenable.
-
-»J'ai dit qu'il était à mes pieds; je le relève, mais une assez grosse
-bourse restait à terre, je l'avertis de cet oubli.» Ne m'outrage pas,
-chère Félicité! s'écrie-t-il avec une reprise de suffocation; ne me fais
-pas rougir de la modicité du dédommagement que je t'offre. Plus économe,
-j'aurais expié par un plus digne sacrifice l'irréparable outrage dont je
-suis coupable envers toi. Pardon! me pardonnes-tu?--En peux-tu
-douter?... Mais là, sincèrement?
-
-»De toute mon âme!--Eh bien! (il me serre la main et me verse un torrent
-de larmes) adieu, adieu, Félicité! Maintenant je pars moins
-malheureux...--Tu me quittes!--Oui, pour quelques mois. Rétablis ta
-santé. Je ne pourrais près de toi mettre ordre à la mienne; nous nous
-écrirons. J'apprenais alors, et commençais à pouvoir tracer quelques
-lignes, bien entendu sans un mot d'orthographe. Je promis de
-correspondre.
-
-»Je parlais encore quand La Florinière s'évada fermant et emportant la
-clef, sans doute de peur que, courant après lui, je n'ébranlasse sa
-résolution courageuse; mais hélas! j'avoue que je me sentais résignée à
-supporter notre théâtrale séparation, cependant je m'acquitte du
-cérémonial convenable, je trépigne des pieds et des poings contre
-l'obstacle qui m'arrête. En même temps j'entends derrière moi rire
-quelqu'un à gorge déployée.
-
-»Je me retourne... C'est ce garnement d'abbé, le greluchon de la coquine
-de La Motte et l'un de nos plus assidus piqueurs d'assiette. La
-Florinière l'avait caché dans ma garde-robe pour être témoin de nos
-adieux, voulant, disait-il qu'après son départ quelqu'un pût le purger
-dans notre société du soupçon d'inconstance et de perfidie. Il ne
-pouvait guère s'adresser plus mal pour choisir un juge en fait de
-procédés. L'abbé, la plus vile de toutes les créatures de l'univers, les
-ignorait et n'était pas homme à remplir le moindre devoir d'amitié ou de
-reconnaissance. Il est bon de vous dire que reçu un peu tard parmi nous
-et n'ayant peut-être pas fait dans le temps grande attention à ma
-figure, il ne m'avait jamais reconnue pour avoir été le témoin de sa
-bonne fortune et de sa basse escroquerie. Au contraire, aux petits soins
-avec moi, plus d'une fois il m'avait aidée à satisfaire quelques
-caprices, et j'avais eu l'avantage de le payer pour ses commissions.
-
-»Il savait donc combien peu d'importance j'attachais à conserver ou
-perdre un amant tel que La Florinière; il devait par conséquent trouver
-complètement ridicule la tragi-comédie qui venait de se passer. Aussi se
-mit-il à la parodier d'une manière très bouffonne dont je ne pus
-m'empêcher de rire.
-
-»Me serais-je doutée qu'encouragé par cet instant de familiarité, le
-drôle eût osé me saisir à bras le corps à l'improviste et me jeter sur
-le pied du lit avec autant d'effronterie que si j'eusse été la
-raccrocheuse de La Motte!
-
-»_Qui quitte sa place la perd_, dit l'insolent, déjà maître de celle
-dont La Florinière avait eu jusqu'alors la putative propriété. Je m'arme
-d'un sérieux foudroyant! «Qu'osez-vous, monsieur?...
-
-»Te consoler, mon chou... C'est ainsi qu'à Paris on sèche les pleurs des
-veuves.» C'est moins l'insulte, que la tournure qui m'indigna contre ce
-calotin, et me fit concevoir sur l'heure l'idée d'une vengeance aussi
-mémorable que raffinée, je veux dire d'empoisonner du moins l'audacieux,
-si je n'ai pas sous la main un pistolet, un poignard pour lui arracher
-la vie... Ah! ah! Félicité, m'écriai-je, je tremble d'être forcée à vous
-haïr quand vous m'aurez achevé votre horrible récit.--Je suis vraie, je
-n'en retrancherai pas une syllabe.» Il n'y avait déjà plus qu'à laisser
-entrer ce vil fameux. Le premier que j'eusse vu de ma vie.» Est-ce tout
-de bon? ai-je la méchanceté de lui dire. Oubliez-vous ce qui s'est dit
-entre La Florinière et moi? Pouvez-vous ignorer en quel état...--Eh!
-foutre! qu'est-ce que cela me fait à moi! Je crains peu la vérole avec
-mon eau de Préval.--Soit! Il y est.
-
-»Dès lors, je le travaille, Dieu sait comment! Tant de talent l'étonne,
-l'enflamme. Il f..., réf... tant que la nature s'y prête; plutôt fatigué
-que rassasié de ma jouissance, il invoque les secours de l'art. J'ai,
-lui dis-je, d'admirables _diabolini_, mais je vous avoue que si je
-prends la peine d'en aller chercher, je me ferai payer cher
-l'intérêt.--Ah! de ma vie, s'il le faut! A la bonne heure. J'apporte le
-stimulant fatal, j'en donne une bonne dose, le ribaud gobe le tout avec
-avidité. En attendant l'effet, je suis passionnément caressée; tout cela
-me convient et tend à mon but. On y arrive enfin; j'use, j'abuse du
-bienfait des diabolini, je mets mon homme sur les dents; enfin il
-demande grâce... Revenu de son ivresse, il éprouve un froid, un
-tremblement, un accablement mortel.
-
-»Pendant que tout cela se passait, le portier, conformément à l'ordre de
-La Florinière, était venu me défermer, mais sans prendre la liberté de
-paraître. Je sonne et demande un fiacre.--Quoi! vous me renvoyez!--Sans
-doute; à quoi seriez-vous bon? A me gêner.--Mais si tard! dans l'état où
-je suis!--Je vous conseille de vous plaindre.»
-
-Je prends un livre en attendant le retour du pauvre diable de
-domestique, qui n'a point trouvé de fiacre et grogne de loin contre les
-abbés qui veillent si longtemps chez sa maîtresse. Pour le coup, le trop
-heureux calotin compte bien sur mon bon coeur; l'hospitalité ne peut lui
-être refusée. Point du tout, sans quartier, je le congédie, il lui
-convient donc de s'en retourner à pied, par la pluie, à l'autre
-extrémité de la ville. Il m'appelle _cruelle_; je lui ris au nez, et lui
-reproche sa cruauté, aussi avérée que son ingratitude envers un candide
-ami qui l'a comblé de biens. J'ai la malice d'ajouter: va, gredin! je
-doute que ton eau de Préval puisse te garantir de la multiforme vérole
-que j'ai mis tant d'importance et d'art à te donner. Et puisse ton
-funeste exemple effrayer tous les ingrats de la sorte!»
-
-Pétrifié, le malheureux n'osa proférer une parole et passa la porte.
-N'oubliez pas, monsieur l'abbé, lui criai-je, de chanter dans
-l'escalier: _Ah! je triom...om...omphe de son coeur!_...
-
-Ce dernier outrage déchira pour lui le voile...
-
-Quoi! vous, Félix?... Et il voulait rentrer... Moi qui ne voulais point
-d'explications, je me renferme, en ordonnant au domestique de ne quitter
-mon homme que lorsqu'il serait dans la rue.
-
-Voilà, dis-je à Félicité qui reprenait haleine, voilà, ne vous en
-déplaise, une horrible aventure; mais c'est un assassinat dans toutes
-les règles! Judith amputant le chef de l'hostile Holopherne n'eut pas le
-coeur plus dur et plus perfide que vous.--Bon, un rebut de la calotte!
-Qu'allait-il faire dans cette galère?--Et dis-moi, l'eut-il?--Ah! je
-vous en réponds! soit qu'il comptât trop sur son merveilleux spécifique,
-soit qu'il ne manquât de moyens pour se faire guérir, il laissa les
-choses au point où je les avais mises. Je sus peu de temps après que
-tous les accidents sans exceptions étaient survenus à sa partie
-peccante, et de plus un chancre au palais, dont certain nazillement et
-une prononciation ridicule sont à coup sûr l'indélébile certificat.
-Bicêtre fut trop tard le refuge du malheureux; on n'y ménage pas les
-martyrs de la vérole; dès les premiers jours une opération déplorable
-défigura ce fier modèle des boute-joies. Il fut même agité si on
-n'abattrait pas un de ses ornements symétriques. J'appris tous ces
-détails d'un officier _frater_ détaché pour me prier d'aider de ma
-bourse un insolent dont j'étais trop vengée. En faveur de l'honnêteté du
-messager, je donnai quelques louis, mais en exigeant que pour le moment
-il n'accusât au calotin qu'une aumône de douze livres.
-
-»Je reviens sur mes pas pour vous dire que dès le lendemain de cette
-prouesse, j'entrai chez un parfait honnête homme de chirurgien, à qui je
-donnai carte blanche pour travailler au rétablissement de ma santé; nous
-convînmes de cinquantes louis; je les déposai chez un notaire,
-l'Esculape devant n'en toucher que la moitié quand il déclarerait la
-cure achevée, et le reste trois mois après que je serais convaincue de
-ma parfaite guérison, s'en rapportant à moi du soin de ne pas le voler
-en m'exposant derechef à l'horrible maladie.
-
-»La bourse que m'avait laissée mon généreux ami contenait deux cents
-louis en or, et dans la queue était roulée une lettre de change de la
-même somme, sur l'un des plus solides négociants de Nantes. L'échéance
-n'était pas fort éloignée. Sur ce pied, à l'abri du besoin, et désirant
-d'employer le temps de ma retraite à m'instruire, car je voulais effacer
-jusqu'à la trace de mon ignorance savoyarde, je suppliai qu'on ne
-brusquât point les remèdes, et que surtout on garantît des atteintes du
-mercure, mes dents, dont la beauté était vantée par-dessus tout ce que
-je puis avoir de charmes.»
-
-»Que Dieu vous garde, ma chère maîtresse, d'être jamais dans le cas de
-passer par la casserole de Saint-Côme!
-
-»Comme la plus belle femme cesse alors d'être l'image d'une divinité!
-Quelle humiliation! quelle différence d'étaler ses charmes aux yeux d'un
-f... plein d'ivresse ou bien à ceux d'un inanimé docteur qui ne voit
-dans tout cela qu'une machine immonde, détraquée, qu'il s'agit de
-purifier et réparer! Quelle barbare nomenclature au lieu de ces jolis ou
-joyeux noms qui dans le plaisir sont prodigués aux attrayants objets de
-mille folies!
-
-»Trois mois à peu près s'écoulèrent pour moi dans un affreux et honteux
-état de pénitence, de jeûne, de régime, qui toutefois s'adoucissait
-graduellement.
-
-»Au bout de ce temps, le chirurgien, dont j'avais fait un véritable ami,
-me pressa d'aller passer la belle saison à la campagne, chez une soeur
-d'assez bonne société, avec laquelle j'avais fait connaissance pendant
-ma maladie. Elle faisait sa demeure à sept heures de Paris. L'avis du
-docteur avait bien un peu pour but de s'assurer de ma sagesse pendant la
-seconde période de mon rétablissement, en m'écartant ainsi de la
-capitale. Quoi qu'il en soit, je fis très bien de suivre son conseil.
-Dans ce champêtre séjour, où je me rendis encore faible et flétrie, je
-retrouvai bientôt les forces, l'appétit, le sommeil et les couleurs; mes
-chairs dont l'affaissement me causait de vives alarmes se remplirent
-derechef, et recouvrèrent leur agaçante fermeté. Je reconnus enfin que
-j'étais complètement régénérée. Mais avec cette belle santé, mes
-facultés physiques et mes goûts lascifs étaient aussi de retour.
-
-»Un jeune homme de fort bonne mine, un brave enfant de la nature, fils
-d'un noble casanier qui vivait sans ambition dans ce village,
-fréquentait chez nous; il n'avait pas manqué de me rendre justice; il
-était amoureux à perdre la tête. Le premier objet plaît là où il n'y a
-rien de mieux. Je pris aussi du goût pour ce médecin adorateur. Il était
-complaisant, assez instruit pour un campagnard; il me faisait lire,
-écrire, et corrigeait l'orthographe des lettres par lesquelles je
-répondais aux siennes; commerce uniquement imaginé pour mon instruction,
-car nous avions la liberté de nous voir sans cesse, et ce qui se disait
-réciproquement avançait beaucoup mieux les affaires que ce qui était
-écrit.
-
-»Il fallait conclure enfin quelque chose. J'étais obsédée par mon
-jouvenceau, je mourais aussi du besoin de rentrer dans la jouissance de
-mes droits de nature. Cependant, ayant promis à mon Esculape d'être
-sage, jusqu'à ce que je l'eusse entièrement satisfait, et comme j'ai du
-caractère, je tenais ferme et reculais de tout mon pouvoir l'époque d'un
-complet abandon. Mais je ne me refusais pas à de petites caresses, et
-même pour mater les fougueux désirs dont on me faisait hommage, souvent
-ma main avait une complaisance qui ne fut, au surplus, jamais trop de
-mon goût: c'est, ce me semble, assassiner le plaisir que de rendre aux
-hommes cet humiliant service. Bientôt j'imaginai le biais de me donner
-sans tromper le confiant docteur, et, non moins par vanité que par
-caprice, j'abandonnai sans réserve à l'ardent Saint-Amand (ainsi se
-nommait le jeune homme) mes arrière-charmes, sur lesquels il me semblait
-que l'embargo de la Faculté ne s'était point étendu. Cette fortune était
-trop délicieuse pour que le docile Saint-Amand osât désormais paraître
-refuser de s'y borner.
-
-De là, ma chère maîtresse, l'habitude familière que j'ai contractée de
-favoriser à la mode de Berlin ceux de mes galants qui peuvent avoir
-cette fantaisie, et comme à peu de chose près, j'y trouve aussi mon
-compte, ce qui n'est peut-être pas général chez les femmes qui se
-permettent de semblables revirements, j'avoue que, comme vous savez[63]
-
- Il ne m'importe guère
- Que Pascal soit devant ou Pascal soit derrière.
-
- [63] Citation de Dom Japhet d'Arménie de Scarron. (N.)
-
-»En un mot, je me trouve à cet égard dans le cas de mille femmes qui,
-n'ayant jamais eu ou n'ayant plus de sensations extrêmes à faire la
-chose ordinaire, y trouvent néanmoins un plaisir de fantaisie, de
-caprice, d'habitude, qui fait qu'elles ne sauraient s'en passer sur ce
-pied. Ganymède aussi longtemps qu'il plut au docteur de retarder le
-paiement du reste de son salaire, dès que je fus complètement acquittée,
-je mis enfin le comble aux voeux de Saint-Amand. Dès la première fois,
-le traître ou le maladroit, me fit un enfant, malheur dont sur-le-champ,
-l'absence de certain état que j'attendais, et dont je croyais avoir déjà
-senti les avant-coureurs, me donna la funeste certitude.
-
-»Il n'y a pas grand mal à cela, Mademoiselle, me dit avec un grand air
-de bonne foi l'auteur de ma disgrâce, je suis honnête homme, je vais
-vous épouser». Fort bien, mais mineur, ayant un vilain père, vaniteux,
-brutal, avare peu riche et qui avait d'autres enfants, l'exécution du
-projet de Saint-Amand n'était pas facile. Au premier mot qui fut dit,
-dans la gentilhommière, _d'un enfant fait et d'une envie d'épouser_, il
-y eut un tracas d'enfer; un curé bonasse qui voulut bien se mêler de
-cette affaire, y perdit son latin. Mon épouseur fut mis _à la tour_,
-c'est-à-dire au premier étage d'un colombier, qui donnait un air de
-château à la bicoque seigneuriale. Bientôt je vis se préparer pour
-moi-même une petite persécution; je n'étais qu'accidentellement férue:
-il ne s'agissait pas pour moi d'une fortune; j'avais les moyens de
-m'éloigner, je le fis, et vins à Paris pour me fixer chez une marchande
-de modes.
-
-»Cette commère, comme la plupart de celles de son état, indépendamment
-de son commerce, gagnait beaucoup en faisant de sa maison, bien pourvue
-de jolies ouvrières, un honnête bordel. J'y eus quelques aventures, ou
-lucratives, ou de pur agrément; cette vogue ne dura que les quatre
-premiers mois de ma grossesse peu sensible. Quand je devins plus ronde,
-mes actions tombèrent à plat; force fut de me rabattre philosophiquement
-sur le travail des doigts et l'étude dont j'avais réellement contracté
-le goût à la campagne. Vers le milieu de mon neuvième mois, je vins
-reprendre chez l'honnête chirurgien mon ancien domicile.
-
-»J'accouchai au temps convenable, mais à travers tant de douleurs et de
-dangers, que dès lors, je pris pour le respectable état de mère une
-horreur insurmontable. En dépit du talent et de l'humanité du docteur,
-mon enfant, qui était une fille, périt dans les difficultés de ma
-délivrance. Heureusement, l'accoucheur n'était pas de ces faux
-raisonneurs qui, pour assurer la vie d'une créature à peine ébauchée que
-mille chances peuvent empêcher d'arriver à sa maturité, sont prêts à
-sacrifier sans scrupule celle que la nature a conduite avec bien de la
-peine à son point de perfection. Je dois encore à ce bienfaisant mortel
-tous les petits soins qui sauvent aux femmes les accidents et la
-difformité.
-
-»Je veux, disait-il, que vous sortiez de mes mains sans la moindre trace
-de cette première campagne; mais pour Dieu! ne faites pas la folie de
-recommencer: à chaque enfant il peut y aller de votre vie.» Il tint
-mieux sa parole que, du moins pour les précautions, je n'ai tenu la
-mienne. Mais grâce au ciel, jamais depuis l'on ne m'a fait d'enfant.
-
-»Cependant mon argent s'écoulait, car je m'étais abondamment équipée et
-j'avais bien vécu, je voulus négocier ma lettre de change; par malheur,
-le solide négociant de Nantes venait de faire banqueroute. Effrayée de
-l'instabilité des jouissances humaines, et pouvant, avec de l'économie,
-me soutenir encore quelque temps, j'achevai d'apprendre à coiffer, à
-chiffonner, et pris aussi quelque teinture du talent d'ouvrière en
-robes. Je n'avais plus entendu parler de Saint-Amand que pour apprendre
-qu'on l'envoyait à l'île Bourbon, pour faire le triste métier de
-lieutenant d'infanterie. Je pris dès lors le parti de ne plus aimer
-rien, puisque cela rendait si malheureux, et je ne favorisai plus que
-ceux qu'un caprice du moment, ou quelque vue d'intérêt qui en valût la
-peine, ou le besoin de mes sens, me dictait d'agréer. De cette manière,
-je fus encore passablement heureuse, et ne fis pas mal mes affaires. M.
-de Pinange, votre père...--Ah! oui; _mon amant!_ interrompis-je avec
-transport: _dis mon tout, mon Dieu!_ (Elle haussait les épaules et
-levait les yeux au ciel) Eh bien! mon père?--Votre père se prit comme un
-autre, dans mes filets, ou je tombai dans les siens, nous nous
-arrangeâmes. Bientôt il imagina qu'il serait plus commode pour tous deux
-de nous réunir dans un hôtel que d'être en bonne fortune à mon troisième
-étage, il trouva moyen de me faire entrer au service de madame.
-
-Le meilleur moyen pour se dégoûter bien vite, c'est d'avoir à tout
-moment sous la main les facilités d'être ensemble. Notre intrigue,
-brûlante dans mon taudis, devint à l'hôtel de Pinange d'une tiédeur
-affadissante. M. le Marquis me négligea. Fanfare sut en profiter...
-Quelle chute! Allez-vous vous écrier; un domestique succéder à ce
-sylphe, à cet enchanteur (Je soupirais à l'unisson de son éloge). Oui,
-Fanfare! il succéda délicieusement pour votre servante à son
-incomparable maître, Fanfare! vous en conviendrez, est charmant, et n'a
-rien de commun avec ses semblables qui, surtout ceux qu'on emploie tout
-de bon à la chasse, sont ordinairement des ivrognes et des rustres; mais
-si votre diabolique prévention en faveur de M. le Marquis vous rendait
-trop injuste envers son successeur, j'en appellerais à Mme la Marquise,
-non moins connaisseuse que vous sans doute, et qui sait à fond tout ce
-que Fanfare peut valoir.»
-
-Je ne revenais pas de ma surprise. Quoi, Mme de Pinange aussi? Ma mère
-donnait dans la domesticité!--A plein collier, mademoiselle. Eh! Mon
-Dieu, c'est le ton maintenant, depuis que les seigneurs, les cavaliers,
-les militaires, en un mot tout ce qui se piquait jadis de courtoisie, de
-galanterie, de soins et de probité surtout, ont quitté les manières,
-l'élégance, et se dispensent de tous ces procédés auxquels notre sexe
-est si sensible. Le domestique presque toujours bien de figure, seigneur
-de sa personne, enorgueilli de l'attention qu'on peut lui témoigner,
-vaut bien mieux pour le plaisir, est plus sûr et expose, soit pendant,
-soit après une liaison, à bien moins de disgrâces. En un mot, Fanfare
-avait encore Mme la Marquise quand je me le donnai. Ce sont, au surplus,
-de petits intérêts de famille sur lesquels je vous demande le secret.»
-Je le promis. «Voilà, ma chère maîtresse, continua-t-elle, ma
-confession... humble, pas trop, mais sincère et entière, après laquelle
-il ne me reste de contrition que pour avoir fait sottement un enfant et
-pour avoir eu la vérole.»
-
-
-
-
-LE DIABLE AU CORPS
-
-OEUVRE POSTHUME
-
-DU TRÈS RECOMMANDABLE DOCTEUR
-
-CAZZONE
-
-MEMBRE EXTRAORDINAIRE
-
-DE LA JOYEUSE FACULTÉ
-
-PHALLO-COIRO-PYGO-GLOTTONOMIQUE
-
-
-_Le Diable au corps_ est un tableau des moeurs parisiennes un peu avant
-la Révolution et ce tableau, Nerciat l'a complété par un autre: _les
-Aphrodites_, qui a lieu une quinzaine d'années plus tard, pendant les
-premières convulsions révolutionnaires.
-
-C'est sans aucun doute à propos du _Diable au corps_ et des _Aphrodites_
-que Baudelaire écrivit cette note qu'il avait l'intention de développer
-«... La Révolution a été faite par des voluptueux».
-
- NERCIAT (utilité de ses livres).
-
- Au moment où la Révolution française éclata, la noblesse française
- était une race physiquement diminuée (de Maistre).
-
- Les livres libertins commentent et expliquent la Révolution.
-
- --Ne disons pas: _Autres moeurs que les nôtres_, disons: _Moeurs plus
- en honneur qu'aujourd'hui_.
-
- Est-ce que la morale s'est relevée? non, c'est que l'énergie du mal a
- baissé.--Et la niaiserie a pris la place de l'esprit.
-
- La fouterie et la gloire de la fouterie étaient-elles plus immorales
- que cette manière moderne d'_adorer_ et de mêler le saint au profane?
-
- On se donnait alors beaucoup de mal pour ce qu'on avouait être
- bagatelle et on ne se damnait pas plus qu'aujourd'hui.
-
- Mais on se damnait moins bêtement, on ne se pipait pas (_Charles
- Baudelaire, OEuvres Posthumes, Paris, Mercure de France, 1908_).
-
-La plupart des personnages du _Diable au corps_ font partie de la secte
-des _Aphrodites_ et plusieurs reparaissent dans l'ouvrage de ce nom.
-Dans la _Préface_, Nerciat suppose qu'un docteur en Phallurgie, le
-fameux Cazzone, est mort en lui laissant le soin de revoir et de publier
-ce _singulier roman dramatique_.
-
-Les acteurs sont: La marquise, _une superbe brune_, La comtesse de
-Mottenfeu, _laideron piquante_, Philippine, _charmante blonde, soubrette
-matoise_, Bricon, _colporteur-espion_, l'abbé Boujaron, _prêtre
-napolitain, traits mâles, physionomie de réprouvé, vigueur monacale;
-vices de toutes les nations, de tous les états, vernis de mondanité
-parisienne_.
-
-Le Tréfoncier, _prélat allemand, traits agréables, un peu féminin, goûts
-bizarres, libertinage d'officier, caprices de prélat_.
-
-Hector, _être privilégié que la nature a composé de tout ce qui plaît
-dans l'un et l'autre sexe. Adonis par devant, Ganymède par derrière_; et
-bien d'autres parmi lesquels figure même un âne. Durant l'action du
-_Diable au corps_, la marquise, qui est le principal de ces personnages,
-devient veuve, et l'on peut imaginer que son libertinage augmente à
-proportion de sa liberté.
-
-L'action d'ailleurs est assez peu suivie, et il serait sans intérêt de
-la résumer. Mais les extraits fort divertissants qui suivent montrent
-bien combien Nerciat possédait l'art du dialogue.
-
-Je ne dis rien du style qui est attrayant au possible.
-
-
-RÉVEIL
-
-Il n'est pas encore jour chez la marquise; elle s'éveille et détourne
-son rideau. Médore, son bichon, lui fait fête; elle se découvre et se
-fait gamahucher un moment par l'intelligent animal, puis elle sonne.
-
-PHILIPPINE.--Eh! bon Dieu! madame. Quel démon vous réveille aujourd'hui
-si matin? Il est à peine dix heures.
-
-LA MARQUISE, _bâillant_.--Bonjour, Philippine... j'ai très mal dormi, je
-vais être toute la journée d'une laideur affreuse et d'une humeur à
-désespérer les gens.
-
-PHILIPPINE.--Ah! pour l'humeur, tant pis, madame. Quant à la laideur, je
-suis caution du contraire: vous êtes déjà belle à ravir.
-
-LA MARQUISE.--J'ai cependant très mal reposé.
-
-PHILIPPINE.--Je me l'imagine, et c'est pour cela que madame doit avoir
-passé une très bonne nuit.
-
-LA MARQUISE.--Oh! ne m'en parle pas, Philippine; tu me vois furieuse.
-Mon aventure est la chose du monde la plus maussade.
-
-PHILIPPINE.--Comment donc? ce beau cavalier que je n'avais point encore
-vu céans, et que vous ramenâtes hier soir triomphante...
-
-LA MARQUISE, _froidement_.--Quel temps fait-il?
-
-PHILIPPINE.--Froid, mais le plus beau du monde.
-
-LA MARQUISE.--Tant mieux: j'ai des courses à faire dans le voisinage du
-Palais-Royal et je craignais de ne pouvoir y faire quelques tours
-d'allée.
-
-PHILIPPINE.--Voici, madame, plusieurs billets et une corbeille assez
-lourde, de la part de M. Patineau, avec une épître en grand papier.
-
-LA MARQUISE.--De la part de Patineau! ceci devient intéressant.
-Voyons... (_souriant_) c'est de l'or, Philippine: je le reconnais au
-poids.
-
-PHILIPPINE.--De l'or, madame! les charmants amis que ces fermiers
-généraux!
-
-LA MARQUISE.--Celui-ci ne sait pas donner à ses cadeaux des formes bien
-galantes, mais il est tout rondement libéral: c'est un bonhomme.
-
-PHILIPPINE, _à part_.--Oui une bonne dupe... (_Haut._) Défaisons ces
-chiffons... (_Elle y travaille._) Cela est emmaillotté comme le trésor
-d'un pèlerin.
-
-LA MARQUISE, _ayant lu_.--La lettre annonce trois cents louis, mais une
-mortelle visite pour l'après-midi. Il faudra bien l'endurer... (_On
-gratte à la porte_). Voyez ce que c'est.
-
-PHILIPPINE.--C'est un de vos gens pour vous faire du feu.
-
-LA MARQUISE.--Qu'il entre et se dépêche.
-
-_(Il y a du feu. Le domestique s'est retiré. La marquise et Philippine
-sont seules)._
-
-LA MARQUISE.--Où sont les autres billets?
-
-PHILIPPINE.--Sur votre lit, madame.
-
-LA MARQUISE.--C'est bon.
-
-PHILIPPINE, _étalant les louis_.--Voyez, madame, la belle collection de
-médailles!
-
-LA MARQUISE, _avec dédain_.--Ote cela; compte, et serre la somme dans
-mon bonheur-du-jour. Attends, il faudra que je porte soixante louis à
-Dupeville; mets-les à part; quarante encore, pour des emplettes que je
-me propose de faire chez la Couplet.
-
-PHILIPPINE, _comptant_.--A propos, elle vint hier en personne; vous
-l'ai-je dit, madame? Il s'agissait d'une affaire qu'elle prétendait être
-de la plus grande conséquence pour vous, et je l'envoyai.
-
-LA MARQUISE.--Oui, elle me déterra chez le grand mousquetaire, et je lui
-donnai parole pour demain. Cependant si j'avais pu prévoir que le bon
-génie de Patineau me serait aussi propice, je n'aurais eu garde
-d'accepter une partie qui pourra me compromettre.
-
-PHILIPPINE, _toujours comptant_.--Il n'y a qu'à rompre, madame; j'irai
-de votre part...
-
-LA MARQUISE.--Il faut encore y réfléchir, car il s'agit d'un jeune
-prince étranger... S'il est jeune, Philippine... (_Elle sourit._)
-
-PHILIPPINE, _comptant_.--Et peut-être joli, par-dessus le marché.
-J'entends ce demi-mot, madame; oui, laissez à tout hasard les choses
-comme elles sont. Il manque dix louis.
-
-LA MARQUISE.--J'entends aussi à demi-mot, Philippine: cachez cet argent.
-Un billet de Limefort! M. le chevalier, vous avez tort d'écrire; ne
-parlez même pas; il faut vous en tenir à la pantomine, car c'est où vous
-excellez! tout le reste vous sied mal... Ah! voici du Molengin (_Sans
-ouvrir le billet_). Sais-tu, ma fille, que malgré le mal infini qu'on
-dit de ce pauvre vicomte, j'ai la singularité d'en être un peu férue, et
-qu'au premier jour il me fera faire quelque sottise?
-
-PHILIPPINE, _froidement_.--Je n'en crois rien, madame.
-
-LA MARQUISE.--Pourquoi donc? Molengin, intime ami du marquis, a chez moi
-l'accès le plus facile. Il est beau, fait à peindre, caressant, fort
-amusant. Les occasions naissent à tout moment pour lui...
-
-PHILIPPINE.--Il n'en profitera pas, madame, je vous le garantis.
-
-LA MARQUISE. Je n'y conçois rien! tout le monde semble s'accorder à le
-juger nul. Cela pique ma curiosité, je veux être éclaircie...
-
-PHILIPPINE.--M. de Molengin, madame, mérite bien sa réputation; vous
-pouvez m'en croire... et pour cause.
-
-LA MARQUISE, _avec intérêt_.--Ah! ah! tu me parais au fait. Mais avoue
-qu'à juger de Molengin par les yeux, il est tout fait pour plaire.
-
-PHILIPPINE, _avec dépit_.--Mais il rate, madame, et c'est une infamie.
-
-LA MARQUISE, _gaiement_.--Le dépit de Philippine est délicieux! il t'a
-ratée, n'est-ce pas? Conte, conte-moi ton aventure. Eh bien! il faut
-qu'il me rate aussi; cela ne m'est jamais arrivé, je veux essayer une
-fois de cette nouveauté.
-
-PHILIPPINE.--Vous en serez dégoûtée pour la vie, madame. Mais nous
-perdons du temps à dire des balivernes. J'ai cependant des choses de la
-plus grande importance à vous communiquer et je vous prie de les
-entendre.
-
-LA MARQUISE.--De quoi s'agit-il?
-
-PHILIPPINE.--Ce M. de Molengin dont nous nous occupons, n'a-t-il pas
-ramené cette nuit M. le Marquis? celui-ci bien ivre; l'autre n'était que
-passablement aviné.
-
-LA MARQUISE.--C'est monsieur mon mari qui gâte comme cela les gens les
-moins faits pour partager ses excès. Eh bien!
-
-PHILIPPINE.--Eh bien! madame, ces messieurs venaient tout droit à votre
-appartement; et vous qui n'étiez pas seule...
-
-LA MARQUISE.--Tu me fais trembler.
-
-PHILIPPINE.--J'ai bien eu plus peur que vous, ma foi! Monsieur avait le
-plus beau transport d'amour possible. Il voulait absolument coucher avec
-vous. J'étais heureusement à mon poste. J'ai bataillé comme il fallait.
-M. de Molengin, dont je n'ai pas très bien conçu les motifs, trouvait
-que l'empressement de M. le Marquis était la chose du monde la plus
-juste. Je soutenais, moi, qu'il était bien mal à monsieur de venir
-troubler votre premier sommeil et de se montrer dans un état aussi peu
-ragoûtant... car ils puaient le vin, et monsieur laissait de temps en
-temps échapper...
-
-LA MARQUISE.--Fi! la description seule me fait mal au coeur!
-
-PHILIPPINE.--Bref, je les ai détournés de leur projet... mais il m'en a
-coûté bon.
-
-LA MARQUISE.--Comment cela, ma bonne amie?
-
-PHILIPPINE.--M. le marquis disait, en jurant, qu'il ne coucherait pas
-seul. Son ami disait, à son tour, qu'il ne se sentait pas le courage de
-s'en retourner à l'autre extrémité de Paris.
-
-LA MARQUISE.--Ah! Ah! ces messieurs m'auraient apparemment fait la
-galanterie de coucher tous les deux avec moi?
-
-PHILIPPINE.--C'est, je crois, ce dont vous étiez menacée. M. le Marquis
-sait à quel point son cher vicomte est sans conséquence. D'ailleurs,
-ivre comme il l'était, il n'aurait pu s'opposer à rien. Vous les auriez
-eus probablement à vos côtés ou bien vous auriez été forcée de leur
-céder la place.
-
-LA MARQUISE.--C'est ce qui ne serait pas arrivé! Une femme comme moi se
-déplacer pour deux ivrognes? Mon lit est énorme: on se serait arrangé
-comme on aurait pu; mais enfin un autre y était... Après?
-
-PHILIPPINE.--Si bien donc, madame, que ne pouvant pénétrer chez vous, M.
-le marquis a dit à M. le vicomte: «Prenons notre parti, mon cher, et
-couchons tous deux avec Philippine». M. de Molengin aussitôt de se jeter
-au cou de Monsieur, qui lui a presque vomi sur la face.
-
-LA MARQUISE.--Cette scène de tendresse est touchante en vérité!
-
-PHILIPPINE.--Quant à moi, je me trouve alors dans un tel embarras, vous
-m'aviez ordonné d'entrer chez vous à cinq heures précises afin de
-conduire votre heureux coucheur, il n'était que trois heures et quelques
-minutes: Si je vais avec ces messieurs, me disais-je à moi-même, je peux
-manquer l'heure; ils ne seront plus ivres, ils me retiendront, ou me
-suivront.
-
-LA MARQUISE.--Très bien combiné. Comment t'es-tu tirée de ce pas
-difficile?
-
-PHILIPPINE.--Ma foi! madame, j'ai pris mon parti galamment, et me suis
-laissé suivre chez moi, n'ayant plus rien à faire chez vous jusqu'à
-l'heure indiquée. Après quelques petites façons que je croyais devoir à
-la bienséance, j'ai permis à ces messieurs de se coucher à mes côtés.
-
-LA MARQUISE.--Peste! quelle résignation!
-
-PHILIPPINE.--Ecoutez jusqu'au bout, madame. Vous allez convenir que je
-n'ai pas tiré grand parti d'une aussi favorable conjoncture.
-
-De la discrétion, mon cher Molengin, a dit monsieur en poussant un
-dernier hoquet. Puis il a tourné le derrière, et bientôt a ronflé comme
-une pédale d'orgue.
-
-
-SUITE DU REVEIL
-
-PHILIPPINE.--Daignerez-vous me raconter, madame, où vous avez péché ce
-nouvel adorateur?
-
-LA MARQUISE.--Par le plus étrange hasard chez cette baronne allemande
-qui donne à jouer.
-
-PHILIPPINE.--Ah! je sais ce que vous voulez dire.
-
-LA MARQUISE.--Je vais depuis quelque temps assez régulièrement dans ce
-tripot, et j'ai tort, car j'y perds l'impossible. Hier, entre autres,
-j'ai joué d'un guignon si constant quoique à petit jeu, que cent louis,
-dont je m'étais munie, n'ont duré qu'une heure, et que j'aurais quitté
-la partie avec des dettes, sans Dupeville, qui gagnant contre son
-ordinaire m'a glissé soixante louis. Je me suis acquittée autour du
-tapis, et le peu qui me restait n'a fait que paraître.
-
-PHILIPPINE.--Heureux en amours, malheureux au jeu, vous reconnaissez la
-vérité du proverbe?
-
-LA MARQUISE.--On sortait de table, et le pharaon recommençait. Ma
-voiture n'était point arrivée. J'ai vu près du feu la grosse présidente
-de Combanal qui causait avec un inconnu. Comme je suis fort au fait des
-moeurs de la dame, et qu'on la connaît pour ne s'entretenir jamais de
-suite que d'une seule chose, je me tenais un peu à l'écart, mais
-l'extravagante m'a forcé d'approcher, en me disant: Venez, marquise,
-venez donc, je suis en contestation avec monsieur sur un point qui est
-de votre compétence. Puis s'adressant à son interlocuteur, elle a ajouté
-tout bas: Nous pouvons traiter librement la question devant la marquise,
-elle est des nôtres: c'est la Fougère...
-
-PHILIPPINE.--Des nôtres! la Fougère! qu'est-ce que cela pouvait
-signifier, madame?
-
-LA MARQUISE.--Je te l'apprendrai quelque jour. En attendant, tu peux
-savoir que la Fougère est mon nom dans certaine confrérie[64].
-
- [64] Je me rappelle parfaitement qu'autrefois j'entendis dire au
- docteur Cazzone qu'il existait sous le nom d'Aphrodites, une société
- de voluptueux des deux sexes voués au culte de Priape, et qui
- renouvelaient dans leurs secrètes orgies toutes les débauches
- antiques dont nous avons une légère connaissance par les écrits et
- les monuments qui se sont conservés jusqu'à nous. Mais ce dont je me
- souviens aussi, c'est que les véritables Aphrodites, en assez petit
- nombre, tiraient tous leurs noms du règne minéral, tandis que les
- affiliés, c'est-à-dire, des membres beaucoup plus nombreux qu'on
- admettait aux pratiques sans qu'on leur donnât la parfaite
- connaissance des mystères et sans qu'ils prêtassent le grand
- serment, tiraient leurs noms du règne végétal. Ainsi la marquise et
- d'autres qu'on verra figurer dans cet ouvrage n'étaient qu'affiliés
- et ne pouvaient proposer des sujets que pour l'affiliation. Quand la
- faveur devenait trop multipliée, ou que certains indiscrets avaient
- occasionné quelque événement nuisible au repos de l'ordre et qui
- pouvait entraîner sa destruction, le grand comité, par quelque
- changement de local, ou quelque suspension de pratiques, venait
- aisément à bout de congédier tous ces intrus, en leur persuadant que
- l'ordre était en effet détruit. C'est de quoi l'on verra la marquise
- se désoler plus loin avec une amie qui n'en savait pas plus qu'elle.
- Le docteur ne m'en a jamais appris davantage, quelque pressant que
- je me fusse rendu près de lui au sujet de son ordre. Il y portait le
- nom de Chrysolite. On a voulu me persuader que maintenant encore,
- les Aphrodites, confondus parmi les Maçons, ont dans Paris même un
- temple et des assemblées. (N.) Lorsqu'il écrivait cette note,
- Nerciat ne savait pas qu'un jour il écrirait les _Aphrodites_.
-
-Oh! je ne voudrais pas, pour tout l'or du monde, n'en point être;
-l'esprit humain n'imagina jamais rien d'aussi délicieux... Va, bientôt
-je t'en ferai recevoir et tu m'en auras d'éternelles obligations.
-
-PHILIPPINE.--Quoi! madame, une pauvre fille de chambre comme moi, vous
-la feriez recevoir d'une confrérie dont vous êtes?
-
-LA MARQUISE.--Tu n'y penses pas! il s'agit bien parmi nous autres...
-Mais non, je ne nommerai rien devant une petite profane.
-
-PHILIPPINE.--Le beau mystère! je vois que vous êtes Maçonne.
-
-LA MARQUISE.--Qui ne l'est pas? Mais il s'agit bien d'autres travaux, ma
-foi! Contente-toi cependant de savoir que les charmes seuls et les
-talents en amour déterminent le rang parmi les membres de notre heureuse
-société. Je ne serais point étonnée que toi, que j'aurais proposée, tu
-fusses peut-être en bien peu de temps, plus avancée que moi. Cette
-tournure, cette fraîcheur unique...
-
-PHILIPPINE, _un peu confuse_.--Ne vous moquez donc pas de moi, ma chère
-maîtresse.
-
-LA MARQUISE.--Je te jure que je ne connais rien au monde d'aussi
-piquant, d'aussi dangereux... Tu le sais bien, friponne! Combien
-d'infidélités ne m'as-tu pas fait faire à mes amis dans le plus fort de
-mon goût pour eux! Va, tu es bien heureuse que je sois anéantie ce
-matin; autrement je te rappellerais parbleu bien que tu es en droit de
-me faire parfois tourner la tête... (_Elle met une main sous le fichu de
-Philippine et va de l'autre lui lever les jupes._)
-
-PHILIPPINE, _les baissant_.--Là! là! Madame, pour un autre moment; nous
-avons bien d'autres choses à traiter.
-
-LA MARQUISE, _la laissant_.--J'ai d'abord mon histoire à t'achever. Tu
-comprends donc que la présidente, son causeur et moi, nous nous
-trouvions être tous trois confrères?
-
-PHILIPPINE.--Fort bien, et, par conséquent, ce monsieur vous était
-connu. Pourtant vous avez dit d'abord...
-
-LA MARQUISE.--Eh! non, se connaît-on? a-t-on seulement envie de se
-connaître? On est peut-être... mille... répandus dans la France, ou
-ailleurs. Il faut s'être fait des signes, avoir travaillé ensemble,
-s'être trouvé aux mêmes assemblées.
-
-PHILIPPINE.--C'est comme la Maçonnerie, n'en conveniez-vous pas d'abord?
-
-LA MARQUISE.--Tais-toi; toute ta petite curiosité ne viendra point à
-bout de me faire révéler ici des secrets... que je promets, pourtant, de
-te faire connaître en temps et lieu. Dès qu'un geste significatif m'eut
-assurée de la fraternité de l'inconnu, je demandai à la présidente
-quelle était donc cette importante discussion dans laquelle on pouvait
-avoir besoin de mon avis. «Je prétends, a-t-elle répondu, qu'il n'y a
-plus de Tircis.»
-
-PHILIPPINE.--Qu'est-ce que cela voulait dire, madame?
-
-LA MARQUISE.--J'ai fait la même question que toi, et croyant qu'on
-voulait donner à entendre par là que l'amour pastoral était de nos jours
-en grand discrédit, je me suis rangée du côté de la présidente. Elle m'a
-ri au nez, et le monsieur en a presque fait autant!
-
-PHILIPPINE.--Cela n'était pas honnête, par exemple.
-
-LA MARQUISE.--J'étais leur dupe; ils me faisaient un mauvais calembour.
-«Elle n'y est pas, a donc repris l'effrontée, Tire-six, entendez-vous,
-marquise, esprit bouché? Croyez-vous qu'il y en ait beaucoup?» J'opinai
-encore en faveur de la présidente, lorsque notre homme avec un accent
-gascon, a répliqué: «Sandis? Mesdames, je ne prends point la liberté dé
-vous démentir sur le fait dé vos bésogneurs dé Paris, mais je puis vous
-donner ma parole d'honneur que le plus petit gentilhomme dé mon pays est
-un tiré-six, sept, huit, neuf!...»
-
-PHILIPPINE.--Peste! que sont donc les grands seigneurs de Gascogne?
-
-LA MARQUISE.--Il y en a peu. Cela nous a d'abord assommées. Nous allions
-faire nos objections, quand un des joueurs, avec qui la présidente avait
-mis quelques louis en société, l'a appelée pour partager le produit
-d'une taille heureuse. Je suis donc restée tête à tête avec le fanfaron.
-«Si nous n'étions pas confrères, lui ai-je dit en feignant un peu
-d'embarras, je vous supplierais, monsieur le chevalier, de mettre la
-conversation sur quelque autre chapitre.»
-
-PHILIPPINE.--Il était pourtant assez de votre goût, celui-là.
-
-LA MARQUISE.--Sans doute. Mais devant des gens qu'on a jamais vus!
-Retiens cette leçon, Philippine: quelque catin que soit une femme, il
-faut qu'elle sache se faire respecter, jusqu'à ce qu'il lui plaise de
-lever sa jupe.
-
-PHILIPPINE.--Je pense de même.
-
-LA MARQUISE.--Revenons à mon causeur. Après quelques raisonnements de
-part et d'autre, je me suis opiniâtrement retranchée dans l'avis par
-lequel je croyais pouvoir constater et fâcher mon Gascon; en un mot,
-j'ai dit tout net que je croyais à peine à l'existence de tire-six,
-moins encore à celle des tire-sept, huit, neuf et plus, fussent-ils
-voisins de la Garonne. Sandis! Madame, a riposté mon pétulant
-antagoniste, avec un mouvement violent qui m'a presque effrayée, vos
-doutes offensent mon honneur, et me prévalant, né vous en déplaise, dé
-mes droits dé confrère je vous somme dé me mettre à l'épreuve.
-
-PHILIPPINE.--Voilà, certes, une impertinence à se faire jeter par les
-fenêtres.
-
-LA MARQUISE.--Point du tout. Un de nos statuts principaux autorise
-formellement ces sortes de défis.
-
-PHILIPPINE.--Je n'ai plus rien à dire. Peut-on savoir comment vous avez
-répondu?
-
-LA MARQUISE.--Négativement d'abord.
-
-PHILIPPINE.--Ce monsieur avait donc le malheur de vous déplaire?
-
-LA MARQUISE.--Pas absolument.
-
-PHILIPPINE.--Et vous êtes peu contente de lui. Sachons donc comment il a
-pu démériter?
-
-LA MARQUISE.--«Madame, a-t-il dit avec une assurance qui m'en a beaucoup
-imposé, quoique Gascon, je né suis point un hâbleur, et je né veux pas
-vous engager dans une démarche qui puisse être entièrement à mon
-avantage, même dans le cas où je vous aurais trompée. Souffrez donc que
-notre essai soit une gageure. Il y a dans cette bourse cent louis: je
-viens dé les gagner; je vous les sacrifié, à ces conditions. Mme la
-marquise aura la complaisance de m'accorder une nuit dé six ou sept
-heures seulement. Après la première faveur que j'aurai obtenue dé
-madame, j'aurai perdu cinquante louis. Suis bien ce calcul, Philippine.
-
-PHILIPPINE.--Ne vous embarrassez pas, madame, je retiendrai à merveille:
-cinquante louis la première faveur, c'est-à-dire...
-
-LA MARQUISE.--Le premier coup.
-
-PHILIPPINE.--Bon.
-
-LA MARQUISE.--«Après la deuxième, madame aura gagné trente louis dé
-plus.
-
-PHILIPPINE.--Fort bien. Voilà déjà quatre-vingts louis.
-
-LA MARQUISE.--Juste. Après le troisième, madame aura gagné vingt louis
-dé plus.
-
-PHILIPPINE.--Les cent louis sont donc à vous maintenant.
-
-LA MARQUISE.--C'est cela même. Après le quatrième, madame n'aura rien
-gagné dé plus.
-
-PHILIPPINE.--Gratis; mais les cent louis sont encore à madame?
-
-LA MARQUISE.--Sans doute. Après le cinquième, c'est toujours lui qui
-parle, j'aurai regagné vingt louis.
-
-PHILIPPINE.--Ah! ah! madame, vous n'avez plus que quatre-vingts louis!
-
-LA MARQUISE.--Bien compté. Après le sixième, j'aurai regagné trente
-louis dé plus.
-
-PHILIPPINE, _étonnée_.--Eh bien! reste à cinquante, madame.
-
-LA MARQUISE.--Pas davantage. Après le septième, votre serviteur aura
-regagné cinquante louis dé plus; c'est-à-dire que nous serons quittes.
-
-PHILIPPINE.--Quittes?
-
-LA MARQUISE.--Cela est clair.
-
-PHILIPPINE.--Eh bien! madame?
-
-LA MARQUISE.--Eh bien! maltraitée au jeu, endettée, je me suis laissé
-éblouir par cette diable de bourse... Le jeune homme est d'ailleurs
-assez bien fait.
-
-PHILIPPINE.--Il m'a paru tel.
-
-LA MARQUISE.--J'avais remarqué qu'il a la jambe belle, certain air de
-santé...
-
-PHILIPPINE.--Les épaules carrées, l'oreille rouge; là, tout ce qu'il
-faut.
-
-LA MARQUISE.--Ma foi! j'ai hasardé, sans grimaces, l'événement d'une
-gageure où je pouvais gagner gros sans risquer de perdre.
-
-PHILIPPINE.--C'est un marché d'or.
-
-LA MARQUISE.--La présidente nous a rejoints. Nous l'avons instruite. Ne
-voulait-elle pas que je la misse de moitié?
-
-PHILIPPINE.--On lui en garde, ma foi!
-
-LA MARQUISE.--Bientôt on m'a annoncé mon carrosse, je suis rentrée,
-amenant mon parieur, et, comme tu l'as vu, nous nous sommes mis au lit.
-
-PHILIPPINE.--J'ai cru voir aussi que c'était avec beaucoup d'émulation
-des deux parts?
-
-LA MARQUISE--Je n'en disconviens pas. Oh! j'ai gagné quatre-vingts
-louis, en moins de rien, mais bien loyalement gagné.
-
-PHILIPPINE.--J'en crois votre parole.
-
-LA MARQUISE.--A peine avions-nous causé dix minutes, que les cent louis
-ont achevé de m'appartenir.
-
-PHILIPPINE.--Peste! comme il y va, ce monsieur le Gascon!
-
-LA MARQUISE.--Il faut convenir que de longtemps je n'avais été si bien
-tapée. Mon grivois n'a pas les allures bien galantes, il n'est pas très
-voluptueux, sa manière est un peu bourgeoise, mais tudieu! c'est un gars
-expérimenté, léger, adroit, point incommode, sans sueur, sans odeur,
-brûlant...
-
-PHILIPPINE _avec feu_.--Divin!... Non, madame, vous ne viendrez jamais à
-bout de me faire penser mal de cet homme-là.
-
-LA MARQUISE.--A la bonne heure! Nous avons travaillé avec tout le zèle
-et l'accord imaginables à la quatrième opération...
-
-PHILIPPINE.--La bonne aubaine! madame.
-
-LA MARQUISE.--Je me suis prêtée, comme il convenait, au cinquième coup,
-et j'en ai pris pour mes vingt louis: pas l'ombre de tricherie de part
-ni d'autre. Quant au sixième, je ne m'en suis pas aussi bien trouvée.
-
-PHILIPPINE.--Vous étiez déjà lasse?
-
-LA MARQUISE.--Non: je ne me lasse pas pour si peu, mais, comme il n'y
-avait guère que deux heures et demie que nous avions commencé, j'avais
-déjà l'inquiétude de sentir que mon pari ne valait rien. Cependant, il
-ne fallait pas faire une vilenie. Prenant donc mon parti galamment, je
-vous ai travaillé mon homme d'une manière...
-
-PHILIPPINE.--Comme je berce... Daignez poursuivre.
-
-LA MARQUISE.--Tout autre aurait été mis, de cette fougue, sur les dents:
-deux fois je l'ai fait dégaîner par mes haut-le-corps mais inutilement:
-il n'y avait pas un temps de perdu. Au retour, il y était, et bien que
-les choses en allassent plus mal, il semblait, au contraire, que ces
-contretemps donnassent à mon drille un surcroît de vigueur.
-
-PHILIPPINE.--Vous trichiez, pour le coup! cela n'est pas bien.
-
-LA MARQUISE.--D'accord. Voilà donc trente louis de perdus. Dieu sait si
-j'ai fait et fait faire ablution à la place! «Or, ça! mon cher Tire-six,
-ai-je dit en me recouchant, je demande quartier: je suis exténuée,
-moulue. J'étais une impudente quand j'ai douté de ce dont tu n'étais que
-trop sûr. Dormons, tu ne me dois rien; tu pourrais être incommodé d'un
-excès: je ne me le pardonnerais de ma vie.»
-
-PHILIPPINE.--D'où vous venait cette générosité, madame?
-
-LA MARQUISE.--Ne vois-tu pas, petite imbécile, que c'était le moyen de
-stimuler celle du Gascon? Il pouvait prendre la balle au bond et me dire
-galamment: Belle marquise, je me trouve trop bien de vos précieuses
-faveurs pour que je veuille risquer de m'en priver en abusant de mes
-forces. Je perds cinquante louis avec le plus grand plaisir du monde.
-Enfin, quelque chose d'approchant. Point du tout; comme si ce maudit
-infatigable avait craint que je me refusasse à la septième accolade
-après que j'aurais dormi, pas pour un diable, il a voulu regagner la
-somme entière avant de me laisser fermer l'oeil!
-
-PHILIPPINE.--Et force à vous d'en passer par là?
-
-LA MARQUISE.--Il l'a bien fallu. Mais, pour le coup, je l'ai favorisé le
-plus maussadement du monde; je me suis plainte, j'ai fait des soupirs
-comme de douleurs, je lui ai dit avec le ton de l'anéantissement: Vous
-me tuez, mon cher... Je suis martyre de votre ambition et de l'extrême
-crainte que vous avez de perdre... Vous ne me devez rien... Encore une
-fois, retirez-vous... Je vais vous donner cinquante louis à mon tour,
-pour que vous me laissiez tranquille... Et d'autres propos aussi
-ragoûtants.
-
-PHILIPPINE.--Holà! madame, voilà de l'imprudence: s'il vous eût prise au
-mot: un Gascon!
-
-LA MARQUISE.--J'avais à peine dit, que déjà je me repentais. C'était
-comme si j'avais frappé contre un rocher. Il allait son train comme un
-cheval de poste, et sans que je l'aie secondé le moins du monde, même
-dans le moment où son vigoureux culetage faisait sur mes sens la plus
-vive impression, il a consommé sa septième prouesse...
-
-PHILIPPINE.--Da! sans tricherie?
-
-LA MARQUISE.--Bon Dieu! non! Pour que je ne puisse pas faire semblant
-d'en douter, cette fois avec bien plus d'affectation que les autres, il
-a eu soin de faire filer à mes yeux le superflu de son offrande.
-
-PHILIPPINE.--Cet homme ne manque à rien. Si bien que madame n'a rien
-gagné!
-
-LA MARQUISE, _avec humeur_.--Pas une obole.
-
-PHILIPPINE.--Et... Madame se propose-t-elle de demander sa revanche?
-
-LA MARQUISE.--Non certes. Pourquoi cette question?
-
-PHILIPPINE.--C'est que peut-être serait-il sage de ne pas se tenir comme
-battue: les armes sont journalières... et... (_Elle baisse les yeux._)
-Si Madame répugnait absolument à s'exposer de nouveau, je lui suis assez
-dévouée pour m'offrir... si toutefois Madame m'en trouve digne?
-
-LA MARQUISE, _l'embrassant_.--Bravo! Philippine. A ce noble courage je
-reconnais mon élève, et je te prédis que tu te feras un bonheur infini
-dans notre délicieuse confrérie.
-
-PHILIPPINE.--Je ne sais pas encore au juste ce qu'il faudra pour cet
-effet; mais il suffirait que Madame eût daigné répondre de moi, pour que
-je me crusse obligée à monter le plus grand zèle.
-
-LA MARQUISE.--On n'exigera de toi rien de difficile. Je t'avais
-déchiffrée d'abord. Tu es née pour nos plaisirs. Tes bégueules de
-tantes, de chez lesquelles il a fallu tant de peine pour t'arracher,
-auraient, avec leur bigoterie et leur sotte pudeur, gâté le plus heureux
-naturel. Faire de toi une vestale, ou du moins l'obscure épouse de
-quelque malotru d'artisan, c'était un beau projet, ma foi! Laissons ces
-vertueux métiers aux laides, aux maussades; mais une jolie femme, dans
-quelque état que le sort l'ait fait naître, se doit aux voluptés. Toute
-à tous! Voilà quel doit être notre cri de guerre: c'est ma devise au
-moins. Je veux qu'elle soit aussi la tienne. Tu te trouves bien sans
-doute des douces habitudes que je t'ai fait contracter? Quant à moi, je
-suis, par mon système, la puis heureuse des femmes. Nargue des préjugés,
-et donnons-nous en tant et plus!
-
-PHILIPPINE.--Charmante morale, madame! Je crains fort cependant que
-votre système, tout attrayant qu'il soit, ne vous mène aussi par trop
-loin. Vous vous livrez trop, excusez la liberté que je prends, madame,
-vous vous livrez trop à vos caprices libertins. Quelque robuste que soit
-votre tempérament, quelque solide que soit votre beauté, vous risquez de
-vous user bien vite. D'ailleurs, vous n'êtes pas toujours prudente, et
-je tremble qu'enfin M. le Marquis...
-
-LA MARQUISE.--Mon mari! ce polisson[65] de quel droit trouvera-t-il à
-redire à ma conduite? Elle est cent fois meilleure que la sienne. Ma
-naissance vaut mieux aussi. Je suis riche: il mourait de faim sur le
-pavé de Paris quand je fis la sottise de m'engoncer de sa jolie figure.
-Je voulus me le donner, il abusa de ma confiance, et par un vil calcul
-d'intérêt, il me fit un enfant: on fut obligé de nous marier. Que
-n'a-t-il su me fixer? Pourquoi m'a-t-il entourée de la plus mauvaise
-compagnie? Pourquoi, m'enseignant les plus extrêmes raffinements du
-libertinage et me mêlant avec l'essaim des complices de ses orgies, m'en
-a-t-il aussi lui-même donné le goût? Ce n'est pas au surplus, ce dont je
-le blâme. S'il n'eût fait que cela, sans doute il ne m'en eût été que
-plus cher... mais ses scènes publiquement scandaleuses, ses prodigalités
-sourdes, le discrédit où cet homme sans sentiments s'est laissé
-tomber... Ne me parle pas de lui, je t'en prie.
-
- [65] Quoique ce livre ne soit nullement un cadre convenable pour de la
- bonne morale, celle que renferme cette tirade valant cependant la
- peine d'être remarquée par le lecteur, j'ai trouvé bon de ne point
- l'en retrancher, quoique ce hors-d'oeuvre fasse longueur. (N.)
-
-PHILIPPINE.--Il est bon cependant de vous rappeler quelquefois que par
-malheur, il a sur vous une autorité dont il pourrait abuser, si vous
-affectiez trop de le compter pour rien dans le monde.
-
-LA MARQUISE.--Tu raisonnes fort juste, et je te sais gré du motif. Je
-fus bien folle aussi! Ah! monsieur le marquis, si j'avais pu prévoir que
-j'aurais sitôt le malheur de perdre mes parents, je n'aurais certes
-jamais été votre femme. Epouse-t-on tout ce qu'on désire, tout ce qu'on
-s'est donné! Ma soeur la chanoinesse n'a-t-elle pas bien su faire deux
-enfants le plus secrètement du monde? et celle-ci? et celle-là? et tant
-d'autres qui se sont très bien mariées par convenance, après s'être très
-sensément appliqué les objets de leurs inclinations!
-
-PHILIPPINE.--Savez-vous bien, Madame, que M. le marquis a toujours la
-fantaisie de me donner des meubles et trente louis par mois?
-
-LA MARQUISE.--Si je le connaissais galant homme, je te dirais:
-«Accepte»; mais tu serais à coup sûr malheureuse. Agit-il bien avec qui
-que ce soit?
-
-PHILIPPINE.--Une bien plus forte considération pour rejeter ses offres,
-c'est que ses libéralités ne pouvaient avoir lieu qu'aux dépens de ma
-chère maîtresse... Mais n'entends-je pas du bruit dehors?
-
-LA MARQUISE.--Va voir ce que c'est.
-
-PHILIPPINE, _après avoir passé un moment dans la pièce
-voisine_.--Madame, c'est un marchand de fleurs qui dit avoir reçu ordre,
-de vous-même, de se rendre ici ce matin.
-
-LA MARQUISE.--C'est la vérité; mais il vient de bonne heure. La petite
-comtesse de Mottenfeu me fit remarquer ce garçon à la porte du
-Vaux-Hall: elle le dit très amusant. Qu'il entre.
-
-PHILIPPINE.--Et me retirerai-je, madame?
-
-LA MARQUISE.--Quelle folie! non assurément: il convient même que tu
-restes.
-
-PHILIPPINE, _gracieusement_.--Entrez, entrez, monsieur.
-
-UN LAQUAIS, _précédant le marchand_.--Monsieur Bricon, madame. (_Il
-sourit._)
-
-LA MARQUISE.--Voyez un peu ce grand nigaud. Il y a bien de quoi rire...
-(_Le laquais reste pour voir l'entrée de Bricon, ayant l'air de mettre
-quelque chose en ordre._) Eh bien! que faites-vous là?... (_Le laquais
-se retire. A Philippine._) Il faut que je réforme ce grand sot. Je suis
-bien la servante de sa superbe figure, mais il est trop bête aussi.
-
-
-L'ABBÉ BOUJARON
-
-PHILIPPINE, _avec un billet_.--Tenez, madame. Je n'ai pas eu la peine de
-courir bien loin. Voici un mot d'écrit de la part de votre marchand de
-ce matin. On demande réponse sur-le-champ.
-
-LA MARQUISE, _avec trouble_.--Bon Dieu! que vais-je apprendre? (_Elle va
-vers la croisée, lire la lettre._)
-
-LA COMTESSE, _à mi-voix, pendant que son amie est occupée_.--Savez-vous
-Philippine, que vous êtes jolie comme l'amour, et fraîche comme un
-bouton de rose.
-
-PHILIPPINE.--Vous êtes bien honnête, madame.
-
-LA COMTESSE.--D'honneur! si j'étais garçon, je voudrais passer un
-caprice avec vous.
-
-PHILIPPINE, _avec grâce_.--Et moi, si vous étiez garçon, je n'aurais pas
-le courage de vous résister.
-
-LA COMTESSE, _encore plus bas, faisant un léger mouvement de la main
-vers l'objet de son désir_.--Viens donc me voir quelquefois.
-
-PHILIPPINE, _répondant à cette agacerie en pressant sur cet endroit la
-main de la comtesse_.--Mais, par malheur, vous n'êtes pas garçon.
-
-LA COMTESSE, _en feu_.--Viens toujours!
-
-PHILIPPINE, _avec un regard bien lubrique et l'accent le plus
-tendre_.--Oh! oui! j'irai vous voir... (_Elle jette en même temps, avec
-beaucoup de finesse, un regard du côté de la marquise; ce qui
-signifie... qu'elle prie la comtesse de lui garder le secret._)
-
-LA COMTESSE, _très bas_.--Sois tranquille (_Elles se serrent
-mutuellement la main_). Demain.
-
-PHILIPPINE, _très bas_.--Demain.
-
-LA MARQUISE, _ayant fini de lire_.--Allez à mon tiroir, Philippine, et
-donnez cinquante louis au porteur (_Elle donne la clef, Philippine
-sort._)
-
-LA MARQUISE, _agitée_.--Ecoutez ceci, comtesse, c'est votre Bricon qui
-m'écrit.
-
-LA COMTESSE.--Il est bien un peu le vôtre aussi. J'écoute.
-
-LA MARQUISE, _lisant_.--«Madame, au sortir de chez vous, M. l'abbé,
-malgré ce que vous savez, est allé dire sa messe. Dieu l'a bien puni de
-cet horrible sacrilège...»
-
-LA COMTESSE.--Peste! M. Bricon a de la religion!
-
-LA MARQUISE.--Suivez sa lettre (_Elle lit_). «Par malheur, il a pris un
-goût subit pour le petit garçon qui l'avait servie, et, dans la
-sacristie, moitié gré, moitié force, il l'a enfin exploité.» Vous
-remarquerez, comtesse, qu'il avait joué trois fois avant de sortir
-d'ici.
-
-LA COMTESSE.--Ce n'est pas ce qui me donnera mauvaise opinion de lui...
-
-LA MARQUISE.--Mais après une nuit pareille, à moins d'avoir le diable au
-corps, peut-on être tourmenté de cette force?
-
-LA COMTESSE.--Qu'est-ce que trois fois, pour certaines gens! Voyons la
-suite.
-
-LA MARQUISE, _lit_.--«Il était déjà tard, l'église est peu fréquentée,
-il s'y croyait absolument seul. Cependant, une bigote qu'on n'avait
-point aperçue, sentant sa conscience inquiétée de quelque peccadille, a
-cru trouver une belle occasion de se purifier, en prenant au bond le
-prêtre qui venait de célébrer... Elle est donc venue, comme un chat,
-vers la sacristie: on était au fort de la besogne...»
-
-LA COMTESSE.--Belle vision pour une béate.
-
-LA MARQUISE, _lisant_.--«A l'instant M. Boujaron, furieux, a voulu se
-ruer sur la dévote et la mettre à mal aussi, pour s'assurer du secret;
-mais elle a jeté les hauts cris; le petit bonhomme s'est enfui, sa
-culotte encore rabattue; un bedeau, qui survenait, l'a arrêté. Il a tout
-déclaré. Deux passants appelés, et le bedeau se jetant dans la
-sacristie, ont surpris M. l'abbé qui (_la tête perdue apparemment_)
-jetait au cou de la dévote les cordons du vêtement sacerdotal. On l'a
-délivrée de ses mains. L'abbé, porteur de deux pistolets, a voulu se
-faire ouvrir la sacristie que le bedeau fermait à la clef... De ses deux
-coups, il a manqué les deux hommes avec lesquels il restait...»
-
-LA COMTESSE.--Voilà, certes, un joli petit monsieur!
-
-LA MARQUISE, _lisant_.--«Le troisième personnage allait pendant ce
-temps-là chercher main forte. Bref, M. l'abbé a été saisi, lié et jeté
-dans un fiacre pour être conduit en prison. Je me trouvais par hasard
-dans le quartier, tandis que tout cela se passait. Je m'étais donc mêlé
-parmi la foule, et j'avais tout appris. Comme j'entendais dire que le
-prisonnier était tombé dans une espèce de délire et vomisssait, avec
-mille imprécations, des atrocités qui pouvaient compromettre nombre
-d'honnêtes gens, j'ai profité des relations que je me trouve avoir avec
-quelques-uns de ceux qui le conduisaient, et j'ai suivi...»
-
-LA COMTESSE, _interrompant_.--M. Bricon est bien faufilé, ce me semble!
-
-LA MARQUISE, _lisant_.--«M. Boujaron s'est enfin évanoui dans le fiacre;
-cet état ayant rendu nécessaire qu'on lui fît boire quelque chose, je me
-suis mêlé, avec beaucoup d'autres, de ce service, et pour en rendre un
-bien plus important à tous les intéressés aussi bien qu'au criminel
-lui-même, j'ai mis subtilement une drogue dans sa boisson. Il vient
-d'expirer. Comme ce breuvage a passé par plusieurs mains, je ne pense
-pas qu'on me soupçonne plutôt qu'un autre, ni même qu'on recherche
-l'auteur de ce salutaire attentat; mais, comme tout peut se découvrir,
-je crois nécessaire, madame, de m'éloigner pour quelque temps; et pour
-cela, je vous prie de m'aider de votre secours, auquel j'ai d'autant
-plus de droit que le nom de M. le Marquis et le vôtre ont été le signal
-du juste ressentiment qui m'a fait violer les droits sacrés de la
-nature, et de l'amitié. Vous allez me sauver ou me perdre... _Craignez
-de mal choisir_... J'ai, etc.» Craignez de mal choisir! cela est
-souligné! une menace! Que pensez-vous de tout cela?
-
-LA COMTESSE.--En premier lieu, qu'il est très heureux pour tout le monde
-que le monstrueux Napolitain ne vive plus... Ensuite...
-
-LA MARQUISE.--Que M. Bricon ne lui cède guère en scélératesse?
-
-LA COMTESSE.--Je ne sais s'il ne le surpasse pas encore. L'abbé n'était
-qu'un effréné, perdu de luxure, sans politique, méritant mieux, avant
-son dernier excès, Bicêtre que l'échafaud. Mais Bricon! c'est un grand
-faiseur, au moins...
-
-LA MARQUISE.--Tout cela est horrible! Je suis glacée d'effroi.
-
-LA COMTESSE.--C'est l'affaire du moment. Au fond, nous gagnons toutes
-deux beaucoup à cette catastrophe. Où nous aurait pu mener par la suite
-la fréquentation de ces deux scélérats?
-
-LA MARQUISE.--Dorénavant, je vais éplucher mes connaissances.
-
-
-LE DOMESTIQUE-COIFFEUR
-
-La Marquise est dans son boudoir, la pièce la plus reculée d'un fort bel
-appartement; le Tréfoncier, un prélat allemand, survient: c'est avec lui
-qu'elle a l'entretien suivant:
-
-LA MARQUISE, _entendant frapper_.--Qui va là?
-
-LE TRÉFONCIER, _d'une voix aiguë et factice_.--Ami.
-
-LA MARQUISE, _en dedans_.--Je n'y suis pour personne. (_D'un ton
-fâché._) Qui êtes-vous?
-
-LE TRÉFONCIER, _de sa voix factice_.--Un ami de coeur, vous dit-on.
-
-LA MARQUISE, _avec plus d'humeur_.--Eh bien! je me suis expliquée: je
-n'y suis pour personne au monde. Mais, c'est que cela est du dernier
-singulier! J'avais expressément défendu...
-
-LE TRÉFONCIER, _de sa même voix_.--Paix, paix, mauvaise! _Dieu vous
-apaise_[66]. Il n'y a point de consigne qui tienne contre un
-empressement tel que le mien. Porte, cour, antichambre, appartement,
-tout est franchi; me voici, je veux entrer, j'entrerai.
-
- [66] Citation d'une mauvaise chanson, et les mêmes mots dont Bazile
- (qui la connaissait apparemment) se sert dans _Les noces de Figaro_.
-
-LA MARQUISE, _d'un ton plus doux_.--Faites-vous du moins connaître.
-
-LE TRÉFONCIER, _de sa voix factice_.--Ouvrez.
-
-LA MARQUISE, _presque gaîment_.--Jamais pareille voix de chat n'eut le
-privilège de pénétrer dans cette solitude... Si nous nous connaissons,
-vous savez...
-
-LE TRÉFONCIER, _de sa voix naturelle_.--Nous nous y sommes cependant
-réunis quelques fois.
-
-LA MARQUISE.--Ah! j'y suis, pour le coup. A quoi bon tout ce mystère?
-Mais cela est très mal, mon cher comte[67], très mal en vérité; et pour
-vous punir, vous n'entrerez point.
-
- [67] C'est aussi le titre de ces messieurs. (N.)
-
-LE TRÉFONCIER, _gaîment_.--De par toutes vos grâces! j'entrerai.
-
-LA MARQUISE, _gaîment_.--De par tout ce qu'il vous plaira, vous
-n'entrerez point. Impossible d'ouvrir, je suis dans un état...
-
-LE TRÉFONCIER.--Eh! c'est le cas d'ouvrir.
-
-LA MARQUISE.--Je n'en ferai rien; vous savez que j'ai une volonté?
-
-LE TRÉFONCIER.--Ouvrez toujours; j'amène quelqu'un.
-
-LA MARQUISE, _avec humeur_.--Encore mieux! vous moquez-vous des gens!
-vous n'êtes pas seul?
-
-LE TRÉFONCIER, _impatient avec gaieté_.--Oh mais! c'est qu'il faut
-d'abord être ensemble; ensuite vous verrez... que vous serez bien aise.
-
-LA MARQUISE, _avec intérêt_.--Attendez du moins un moment. Envoyez-moi
-quelqu'un... On ne paraît pas comme je suis faite...
-
-LE TRÉFONCIER.--Débraillée? chiffonnée? nue comme la vérité? Eh bien!
-tant mieux; c'est pour votre bien que...
-
-LA MARQUISE, _interrompant_.--Que?...
-
-LE TRÉFONCIER.--Quand vous aurez ouvert.
-
-LA MARQUISE.--Entrerez-vous seul?
-
-LE TRÉFONCIER.--Si vous l'exigez absolument.
-
-LA MARQUISE.--Un moment. (_Le comte gratte. Elle, impatiente_). Un
-moment donc! (_Elle cache, à la hâte, quelques livres libertins dont
-elle s'amusait, en s'amusant encore autrement. Elle ouvre._) En vérité,
-monsieur le Comte, vous êtes le plus maussade entêté que je connaisse!
-
-LE TRÉFONCIER.--Dites-moi des injures! Eh bien! je m'en retourne et
-j'emmène mon homme?
-
-LA MARQUISE.--Quel homme?
-
-LE TRÉFONCIER, _souriant_.--L'homme en question.
-
-LA MARQUISE.--Oh! parlez plus clairement.
-
-LE TRÉFONCIER.--Là... celui que je vous avais dit, qui...
-
-LA MARQUISE, _d'un ton dédaigneux_.--Ah! Ah! ce domestique! quelle
-pompeuse préparation pour...
-
-LE TRÉFONCIER.--J'aime fort ce dédain. Dix-huit ans! Narcisse!
-l'Amour... (_Il baise ses doigts._) Un demi-dieu!
-
-LA MARQUISE, _ironiquement_.--Voyons donc ce chef-d'oeuvre de la
-nature... Il écoute peut-être?
-
-LE TRÉFONCIER.--Oh! non; nous avons de la discrétion, il attend à trois
-pièces d'ici... Je vais l'appeler?...
-
-LA MARQUISE.--Faites.
-
-Tandis que le Tréfoncier s'éloigne, elle se dépêche de donner un bon
-tour à ses cheveux et de la grâce à son fichu. Le prélat reparaît tenant
-par la main le jeune homme, qui salue avec assez de grâce d'usage.
-
-LE TRÉFONCIER, _avec un rire malin_.--Bravo! pas un moment de perdu
-(_C'est qu'il a remarqué le soin coquet qu'a pris la marquise; il
-poursuit_). Ainsi, madame, j'ai l'avantage de vous présenter mon
-Hector... (_Avec charge_). Bien plus Hector que celui...
-(_Naturellement._) Ma foi! qu'il achève: c'est à lui à se faire valoir.
-
-LA MARQUISE, _d'un ton sec_.--Vous perdez l'esprit, monsieur le Comte
-(_A Hector_). Qu'êtes-vous, mon ami?
-
-HECTOR.--Domestique-coiffeur, pour vous servir, madame.
-
-LE TRÉFONCIER, _appuyant_.--_Pour vous servir._ Voilà le mot, c'est pour
-cela que je vous le propose: entendez-vous bien, marquise? _pour vous
-servir._
-
-LA MARQUISE.--Mais je ne vous reconnais pas aujourd'hui! Devenez-vous
-fou?
-
-LE TRÉFONCIER.--Jamais je ne fus plus sage, au contraire. Ecoutez,
-Hector. Si madame vous fait la grâce de vous prendre à son service,
-comme je le lui conseille, vous serez bien payé, bien vêtu, bien nippé,
-cela s'entend. Au surplus, ce sera comme chez madame... (_Il lui nomme,
-à mi-voix, quatre ou cinq femmes dont la marquise connaît fort bien les
-moeurs et la réputation._)
-
-LA MARQUISE, _en colère_.--Savez-vous bien, monsieur le Comte, que voilà
-de très mauvais propos! Avec quelles horreurs de femmes vous plaît-il de
-n'assimiler? Je vous trouve bien plaisant...
-
-LE TRÉFONCIER, _gaîment_.--De la colère! Des grosses paroles! Rien de
-fait, madame. Plions bagage. Hector, madame ne veut point être une
-_horreur_ (_Il a chargé ce mot_). Des horreurs, des femmes adorables!
-J'en fais juge Hector?
-
-HECTOR.--Assurément, madame... ces dames sont bien respectables, en
-vérité. J'ai eu l'honneur de les servir toutes, et j'ose protester à
-madame...
-
-LE TRÉFONCIER, _interrompant_.--_De les servir toutes._ Vous l'entendez?
-C'est pour _servir_ que ce garçon-là sert; il n'a pas d'autre métier,
-lui. Mais on est des horreurs! Allons, Hector; madame est aujourd'hui
-tout à fait l'opposé de ces horreurs-là, nous ne sommes point son
-fait... Sortons. (_Il fait semblant de vouloir emmener Hector._)
-
-LA MARQUISE, _souriant à Hector_.--Un moment. Si je ne connaissais pas
-monsieur le Comte pour un mauvais farceur, il faudrait se quereller.
-
-LE TRÉFONCIER.--Ah! c'est moi, maintenant! Je suis peut-être une horreur
-aussi!
-
-LA MARQUISE, _lui sautant vivement au cou et l'embrassant_.--Oui,
-monstre!
-
-LE TRÉFONCIER.--On s'entend, enfin (_A Hector_). Ecoute derechef, mon
-ami. Tu fus un fortuné maraud: les plus délicieuses coquines du grand et
-joyeux monde t'ont mis dans le secret de leur tempérament et de leurs
-caprices; mais sache, trop heureux Hector, que tu n'as encore rien vu,
-rien goûté; qu'on n'a pas autant de charmes... Tiens, admire... (_En
-même temps il lève brusquement, et aussi haut qu'il peut, les jupes de
-la marquise._)
-
-LA MARQUISE.--Voilà bien la plus fière insolence, par exemple!
-
-LE TRÉFONCIER.--Ne prenez pas garde, madame. Il faut bien instruire un
-nouveau serviteur (_A Hector_): C'est le feu, vois-tu, c'est la
-foudre... Il ne s'agira pas ici, comme chez la princesse... de souffler
-des cendres chaudes qui ne donnent jamais une étincelle; ni comme chez
-l'illustre baronne... là-bas, tu m'entends? de battre à froid une
-vieille laine qui a perdu tout son ressort; ni comme... etc., etc. Enfin
-tu vas, trop heureux impur, trouver la sensibilité perfectionnée... Un
-regard, une posture... un rien...: crac! cela part... Oh! quand il
-s'agira d'en découdre... ce sera pour le coup... Ma foi! tire-t'en comme
-tu pourras...
-
-Hector, pendant toute cette tirade, a eu la contenance la plus modeste
-et les yeux baissés avec un respectueux embarras.
-
-LA MARQUISE, _au Tréfoncier_.--J'ai montré, je crois, assez de patience.
-Au surplus, ce n'est pas de moi que tout ceci donnera la plus mauvaise
-opinion à votre protégé.
-
-LE TRÉFONCIER.--Que gagneriez-vous à prendre en mauvaise part le bien
-infini que j'ai dit de vous?
-
-LA MARQUISE, _souriant_.--Et tout celui que vous paraissez me vouloir.
-Eh bien! il est clair que nous ne valons pas mieux l'un que l'autre: il
-n'est donc plus à propos de faire des simagrées, Hector?
-
-HECTOR.--Madame?
-
-LA MARQUISE.--Quelle était votre dernière condition?
-
-HECTOR.--Madame la présidente de Conbanal, chez qui je remplaçais Chenu,
-le même qui avait eu l'honneur de vous servir[68]...
-
- [68] Chenu avait quitté à la mort du marquis. (N.)
-
-LA MARQUISE, _un peu confuse_.--Ah! ce garçon-là. Et pourquoi avez-vous
-quitté la présidente?
-
-HECTOR.--Parce qu'il y a trois, jours qu'elle est morte, madame[69].
-
- [69] Nerciat fera remourir cette dame dans _Les Aphrodites_ dont
- l'action est cependant postérieure à celle du _Diable au corps_.
- Peut-être s'agit-il d'une proche parente de la Conbanal des
- _Aphrodites_!
-
-LE TRÉFONCIER.--Ils vous l'ont tuée; c'est un fait.
-
-LA MARQUISE.--Ne plaisantons point (_A Hector_). J'ai connu la
-présidente un peu Messaline, il est vrai, mais bonne femme au fond.
-
-LE TRÉFONCIER, _regardant Hector_.--La chronique disait _sans fond_?
-Mais que je n'interrompe point...
-
-LA MARQUISE.--Je vous donnerai, mon ami, ce que vous aviez chez la
-présidente, cela vous conviendra-t-il? voyez...
-
-HECTOR.--Madame est bien bonne (_regardant le Comte_). D'après ce que je
-vois, et ce que monsieur le comte m'a fait l'honneur de me dire,
-j'aurais volontiers celui de servir madame à moitié moins.
-
-LE TRÉFONCIER, _à la marquise_.--Est-ce être honnête, cela?
-
-LA MARQUISE.--J'aime ses sentiments: il m'intéresse.
-
-LE TRÉFONCIER.--J'en étais sûr. Oh! peste! je ne me charge pas, moi, de
-produire du véreux: Hector était né pour être de qualité.
-
-LA MARQUISE.--Fi donc! Voudriez-vous qu'il pensât comme...
-
-LE TRÉFONCIER.--Chut, chut, vous allez médire! J'en sais, là-dessus,
-plus que vous ne pourriez m'en apprendre. Je vous ai pourtant vu
-raffoler de nos petits apprentis seigneurs.
-
-LA MARQUISE.--Je l'avoue, à ma honte; mais la très juste opinion qui me
-reste d'eux, c'est qu'ils sont fort avantageux, fort libertins, et
-souvent fort à charge.
-
-LE TRÉFONCIER.--J'imaginais, moi, que leur plus grand défaut, aux yeux
-de certaines de mes connaissances... (_Regard malin_) était de faire
-parfois... là... ce qu'en terme vulgaire on nomme _rater_?
-
-LA MARQUISE, _avec dignité_.--En vérité, monsieur le Comte, vos idées
-sont quelquefois d'un ignoble! On me ferait peut-être, à moi, des
-affronts de cette espèce (_A Hector_). Je vous retiens, mon ami; voilà
-des arrhes... (_Elle lui jette une bourse_).
-
-HECTOR, _la retenant adroitement, et la laissant sur un siège dans son
-chapeau_.--Je tombe à vos pieds, Madame, non pas à l'occasion de cet or
-que vous me prodiguez avec trop de générosité, mais pour...
-
-
-UNE FÊTE PROJETÉE
-
-Au retour de cette agréable promenade, le Tréfoncier se souvient d'une
-lettre qu'il avait mise en poche, deux heures auparavant, sans la
-lire.--«Ah! Ah! dit-il en l'ouvrant, c'est l'illustre maman Couplet qui
-m'écrit! que peut-elle me vouloir?--Voyons, voyons, dit impatiemment la
-petite Comtesse».
-
-LE COMTE, _lit ce qui suit_:--«Monseigneur, seriez-vous curieux d'être
-aussi d'une fête d'un genre... peut-être tout à fait neuf, que, Dieu
-aidant, je donnerai après-demain vendredi dans le pavillon que vous
-savez près de Choisy, et qui sera honorée de la présence de plusieurs
-brillants amateurs, actuellement les coryphées de mes nombreuses
-pratiques? Si le coeur vous en dit, Monseigneur, ayez la bonté de me le
-faire savoir demain, au plus tard à midi, et de joindre un mandant de
-vingt louis à votre réponse. Je vous vois d'ici reculer en vous écriant:
-«Vingt louis! la chère Couplet se moque du monde». Vingt louis,
-Monseigneur, tout autant, et, si vous souscrivez, vous avouerez, après,
-que vous aurez eu du plaisir pour mille. Rapportez-vous en sur ce point
-à la scrupuleuse probité de celle qui ne vous trompa jamais, et qui
-prend la liberté de se dire avec un profond respect, monseigneur,
-votre... etc.» Qu'en pensez-vous, mes belles amies?
-
-LA MARQUISE.--Qu'avant de financer, il conviendrait de savoir quel est
-le dessein de cette fête; avec quelles gens il s'agit de vous faire
-rencontrer.
-
-LE COMTE.--Vous avez raison: en pareil cas, il serait à propos que
-chaque souscripteur eût sous les yeux une manière de _prospectus_. Pour
-ne pas risquer d'acheter chat en poche... (_Il sonne._) Je vais à Paris
-(_Un domestique paraît_). Dites à mes gens que je veux ma voiture avant
-dix minutes. (_Le domestique se retire._) Je confesserai la Couplet, et
-demain, si vous voulez me donner à dîner, je vous rendrai bon compte de
-ce dont on me fait ici l'ouverture.
-
-LA MARQUISE.--Vous serez ici impatiemment attendu.
-
-LA COMTESSE.--Songez, mon très cher, que s'il s'agit de grandes
-prouesses, comme ceci m'en a tout l'air, je veux en être, moi. Quant à
-la Marquise, il n'y faut plus penser: elle se réforme (_Elle sourit_).
-
-LA MARQUISE.--Madame persifle...
-
-La voiture du prélat fut bientôt prête. Il ordonna d'aller le plus grand
-train et d'arrêter rue des Déchargeurs. C'était celle où demeurait la
-Couplet. Le lendemain, le Comte, très exact, fut de retour à deux
-heures. En abordant ces dames:
-
-LE COMTE, _avec vivacité_.--Vive l'admirable, la sublime,
-l'inappréciable Couplet! Par ma foi! l'aperçu de sa fête est un éclair
-de génie, et pour la seule idée qu'elle a eue de m'en mettre, je lui
-aurais volontiers donné dix louis de plus!
-
-LA COMTESSE.--Contez, contez-nous cela, délicieux ami!
-
-LE COMTE.--Oh! non, sur la plupart des objets je ne pourrais vous
-instruire qu'en gros. Il convient, que vous ayez le plaisir de la
-surprise.
-
-LA MARQUISE, _avec feu_.--Nous en sommes donc?
-
-LE COMTE.--Si vous daignez y consentir!
-
-LA COMTESSE.--Je respire. Sa question me fait espérer qu'elle tient
-encore au plaisir.
-
-LE COMTE.--Vendredi nous en aurons de plus fortes preuves...
-
-LA MARQUISE.--La fête, la fête, qu'est-ce que c'est?
-
-LE COMTE.--Local enchanteur, que je connais: vingt cavaliers, vingt
-dames; deux à deux, quatre à quatre, en nombre pair, enfin, comme au
-château de Cutendre. Promenade en attendant que tout le monde soit
-réuni; concert ensuite et feu d'artifice; souper exquis et magnifique:
-toute la nuit, danse, jeux et folies; au point du jour chacun à petit
-bruit défilera...
-
-LA MARQUISE.--Voilà qui est à merveille, mais la société?
-
-LE COMTE.--J'ai vu la liste. Les hommes sont presque tous des étrangers
-de marque, ou du moins décents et riches. Les dames, j'en connais une
-demi-douzaine; tout cela convient pour la circonstance, et, d'après la
-parole que Couplet m'a donnée, je crois que le reste ne gâtera rien;
-ainsi nous pouvons ne point appréhender de nous trouver absolument en
-mauvaise compagnie. Quant à notre entrée là-bas, comme il nous faut être
-pairs, j'ai pris d'avance la liberté d'arranger la chose. L'une de vous
-paraîtra sous l'escorte du palatin Morawiski, le meilleur ami que j'eus
-en Italie et que je viens de retrouver, grâce à la liste; l'autre voudra
-bien se laisser mener par votre très humble serviteur.
-
-LA COMTESSE.--Cher Comte, ce sera moi. Je n'ai pas l'avantage de
-connaître votre palatin. Donnons ce chaperon à la marquise et soyez le
-mien.
-
-LE COMTE.--Votre lot ne sera pas le meilleur, ma chère comtesse.
-Morawiski, je vous le jure, est l'un des plus beaux et des plus aimables
-cavaliers que nous ait fourni sa nation, dont vous savez que la noblesse
-jouit à juste titre d'une haute réputation de politesse, de galanterie
-et de magnificence; au surplus, il ne s'agit que d'avoir mis le pied
-dans l'Eden: dès qu'on y sera, chacun sera libre de se faufiler à son
-gré, car... j'outrepasse ici les bornes de la discrétion qui m'était
-recommandée, mais vous ne jaserez point?
-
-LA COMTESSE.--Nous saurons nous taire.
-
-LE COMTE.--Eh bien! le fin mot de la partie est que chaque dame sera
-_toute à tous_; chaque homme, _tout à toutes_.
-
-LA COMTESSE, _avec exaltation_.--_Toute à tous!_ J'aime ce noble cri de
-guerre! Ah! oui! j'y serai fidèle! Qu'un affreux prodige mure chez moi
-toutes les portes du plaisir, si je déroge à la loi; ou mon peu de
-charmes et la vivacité de mes agaceries manqueront leur succès, ou je ne
-quitterai point la lice sans que chaque champion ait fait tout au moins
-un coup de lance avec moi!
-
-LA MARQUISE.--Comme elle y va? Tout doux, l'amie, et les autres donc?
-(_Au comte_). Madame suppose apparemment qu'il ne doit y en avoir que
-pour elle!
-
-LE COMTE, _baisant la main de la marquise_.--Charmant souci! il est pour
-demain d'un bienheureux présage! Mais si nous nous dépêchions de dîner?
-car il est indispensable d'aller coucher tous à Paris, où notre présence
-sera nécessaire pour différents préparatifs: (_La marquise sonne et
-ordonne qu'on hâte le dîner. Le comte continue._) A propos, j'oubliais
-de vous faire part d'un accident fâcheux arrivé à quelqu'un que je crois
-être ou du moins avoir été de notre connaissance.
-
-LA COMTESSE.--Si vous le nommiez...
-
-LE COMTE.--Le Vicomte de Molengin, garçon d'esprit fort aimable.
-
-LA MARQUISE.--Nous le connaissons... comme cela.
-
-LE COMTE.--Mélomane outré, et disait-on, le plus mauvais tendeur du
-royaume...
-
-LA COMTESSE.--Nous en savons quelque chose (_Haussant les épaules_). Et
-vous qualifiez cela d'homme aimable?
-
-LA MARQUISE.--Au surplus qu'a-t-il fait?
-
-LE COMTE.--Il est mort.
-
-LA MARQUISE.--Mort?
-
-LA COMTESSE, _souriant_.--Il est mort en entier?
-
-LE COMTE.--Voici son histoire.--Cet équivoque personnage, ennuyé de ne
-pouvoir employer agréablement l'un des plus distingués boute-joie que la
-nature ait jamais fabriqués, avait mis sa confiance dans un docteur
-italien, fieffé charlatan, dit-on, mais qui, d'abord, avait si bien
-ressuscité le vicomte, que celui-ci se flattait tout de bon d'avoir
-enfin retrouvé ce qui lui manquait depuis si longtemps. Devenu presque
-vigoureux par artifice, le pauvre diable a bientôt abusé de cet état
-heureux. Malgré les _piano_ perpétuels de l'esculape ultra-mondain,
-c'était chaque jour quelque nouvelle aventure galante mise tellement
-vivement à fin. Bref, avant-hier... _Que diable allait-il faire dans
-cette galère!_ il s'était donné le régal d'une nymphe subalterne des
-coulisses italiennes... il a rendu l'âme avec la seconde bordée de son
-fluide génital.
-
-LA COMTESSE.--Peste! le bel effort qu'il avait fait! deux fois! (_Elle
-hausse les épaules._)
-
-
-LES INVITÉS A LA FÊTE LIBERTINE
-
-Le moment impatiemment attendu de se rendre à cette campagne où l'on
-devait si bien s'amuser était sur le point d'arriver. Le palatin
-Morawiski, présenté chez la Marquise par le prélat, y avait dîné. Ce
-polonais, homme superbe à la vérité, mais ayant un certain air de
-gravité fière et de recueillement, qui décelait plus de penchant à
-l'ambition qu'aux folies voluptueuses, ne produisait pas sur l'âme et
-les sens de la Marquise l'impression que l'introducteur s'était promise.
-A peine au moment du champagne l'étranger parut-il s'humaniser, et pour
-lors, la transition fut si brusque, si affectée, qu'il sauta aux yeux
-des trois convives que cet homme venait de se dire: «Il convient
-cependant que je sois enfin sémillant et gai». La petite comtesse, à
-côté du prélat, lui serrait de temps en temps la main par dessous la
-nappe, pour lui faire comprendre combien elle le préférait pour menin, à
-son peu naturel ami. Au surplus, celui-ci n'avait rien dit ni fait qui
-ne fût marqué au coin des plus nobles manières et du savoir-vivre le
-plus raffiné. La fin du repas n'eût pas été bien amusante, si le comte,
-qui depuis le matin avait en poche la liste des acteurs de la future
-fête, enrichie de notes rapides qu'y avait jetées l'officieuse Couplet,
-n'eût tiré ce papier de sa poche et proposé d'en faire lecture. Ces
-dames témoignèrent que cela leur ferait grand plaisir. Le Tréfoncier se
-mit donc à lire ce qui suit:
-
-«Les messieurs et les dames qui honoreront ce soir de leur présence ma
-petite fête, ayant bien voulu consentir à s'y rendre sans fracas en
-nombre pair, je me suis assurée d'avance de l'ordre que cet arrangement
-produira. Il en résulte que l'on verra se réunir à... les personnes
-ci-après désignées.
-
-»Premier couple. Monsieur le comte...»
-
-(_Parlé._) C'est moi (_Lu._) «Avec Madame la Comtesse de Mottenfeu.».
-(_Parlé._) On nous a dispensés de notes. (_Lu._) «Deuxième couple:
-Monsieur le palatin Morawiski; Madame la marquise...
-
-LA MARQUISE.--C'est nous; sans notes apparemment!
-
-LE COMTE.--Sans notes (_Il continue de lire_). «Troisième couple: Le
-comte Chiavaculi; lady Où veut-on.» (_Parlé_). Il y a certainement ici
-quelque faute d'orthographe. Je gagerais que le nom de cette Anglaise
-s'écrit autrement. Voyez.
-
-Il montre ce nom comme il est imprimé plus haut: nous ignorons comment
-il s'écrivait en anglais.
-
-LA COMTESSE.--les notes?
-
-LE COMTE, _lit_.--«Le comte Chiavaculi est un seigneur napolitain,
-auquel il manque la moitié de chaque jambe; on aura le plaisir
-d'apprendre de bouche à monseigneur l'histoire de cet accident[70]. Cet
-italien a l'infamie d'abhorrer ce que les dames ont de plus attrayant,
-et n'aime de leur sexe que ce qu'il a de commun avec le masculin, dont,
-en revanche, il est idolâtre. Je ne sais comment suffire aux prodigieux
-besoins et caprices de cet original. Au surplus, il est opulent et
-prodigue, et je l'ai d'autant plus volontiers inscrit au nombre de mes
-acteurs de ce soir, qu'il doit donner pour son compte, à la compagnie,
-la moitié d'un bien étrange spectacle. Lady, qui peut-être l'est un peu
-de contrebande, est du moins une dame fort riche. Elle se dit malade
-quoiqu'elle fasse à tort et à travers des excès qui supposent celui de
-la santé. Elle surpasse en luxure et en complaisance mes plastrons les
-plus infatigables. Elle veille, boit, jure, se bat au besoin avec ses
-amants et ses domestiques...»
-
- [70] Comme ce détail ne se trouvait nulle part dans l'ouvrage du
- docteur, on s'est informé de ce comte Chiavaculi, et voici ce qu'on
- a recueilli concernant cet infortuné personnage. Beau comme un ange
- à l'âge de vingt ans, il eut le malheur de s'amouracher d'une
- bégueule. N'ayant pu séduire ce dragon de vertu, l'ardent jeune
- homme imagina la réussite du viol, et pour cela, certaine soubrette
- achetée avait laissé complaisamment entr'ouverte une fenêtre de la
- chambre à coucher. A l'heure où le Tarquin présomptif suppose sa
- cruelle bien endormie, il tente l'assaut: mais elle s'éveille au
- léger bruit, s'élance hors du lit; voit un homme sur le point
- d'enjamber chez elle, se trouble, s'irrite, le repousse si
- malheureusement pour lui que, renversé avec son échelle il y demeure
- engagé par les deux jambes, qui se brisent au-dessous des mollets.
- Avant que, d'après l'alarme donnée au dedans, on ait été voir dehors
- ce qui pouvait s'y passer, surviennent deux coquins; ceux-ci
- trébuchant, trouvent un homme évanoui, le dégagent, non pour lui
- donner du secours, mais pour pouvoir le dépouiller plus à l'aise
- dans un cul-de-sac peu distant. C'est là que le pauvre diable
- abandonné sans vêtements, et devant y passer une nuit longue et
- froide, a tout le temps de déplorer sa passion funeste et de maudire
- avec sa barbare amante, tout le sexe qui donne de l'amour. Il sent
- que sa vie est en danger, et fait voeu s'il échappe à la mort, de
- n'avoir de ses jours rien à démêler avec les femmes. Le jour lui
- procure enfin des soulagements, mais trop tardifs; on ne peut le
- sauver à moins qu'il ne consente au sacrifice de ses jambes
- incurables. Le Comte, guéri, devient dévot outré. Au bout de deux
- ans, la nature trop longtemps réprimée se révolte, prend le dessus.
- Du respect qu'on a pour le voeu cité naît le goût palliatif des
- gitons.
-
- On s'y livre; il croît; il devient une passion, une rage enfin. Tous
- les pareils du comte n'ont pas à donner d'aussi bonnes excuses de
- leur dépravation. (N.)
-
-LA MARQUISE.--Voilà une jolie petite personne et de bien bonne
-compagnie, en vérité! Faites-nous grâce du reste de son article.
-
-LE COMTE, _lit_.--«Quatrième couple: sir John Kindlowe; Mlle d'Angemain.
-Note. Sir John, frère de lady, est un marin des plus bruts, mais beau
-comme le dieu Mars: dans l'Inde, où les femmes sont très précoces, il a
-pris la manie des enfants; à Paris, il lui en faut de onze à treize au
-plus, et, ce qui me fait enrager, c'est qu'il est assez connaisseur en
-pucelages; je suis aux expédients pour lui en fournir de véritables. Au
-surplus, il s'accommode de tout. Cet Anglais sera le second acteur
-principal du spectacle dont j'ai déjà parlé. Mlle d'Angemain est une
-fille de condition pauvre; mais parfaitement élevée, un peu passée,
-quoique jeune; elle fait peu d'heureux; mais pour les apprêts du
-bonheur, elle a des talents si rares que mes infirmes les plus
-désespérés ne passent jamais par ses mains sans se trouver en état de
-faire _gagner l'avoine_ à quelqu'une de mes filles...»
-
-LA COMTESSE.--Il me vient une idée, Comte, c'est d'arranger cette
-magicienne avec l'ami Dupeville: l'oeuvre serait méritoire. C'est
-dommage de laisser ce talent au bordel.
-
-LE COMTE.--J'aime qu'on se souvienne ainsi de ses amis...
-
-LA MARQUISE.--Elle a raison. Dupeville a besoin d'une compagne. Elle a
-le coeur excellent. Nous ferons la fortune de cette demoiselle. Après?
-
-LE COMTE, _lit_.--«Cinquième couple: le baron Immer-Steiff; la
-Vicomtesse de Chaudpertuis (_Parlé_). Sans notes; mais je les connais
-tous deux; le baron est grand, gros et gras Bavarois, bon buveur, bon
-fouteur. (_Pardon, cela m'est échappé._) Mais, pardieu! la chère
-vicomtesse, à qui j'ai eu l'honneur de rendre quelques hommages, aura
-bientôt fait d'ajouter une lettre au nom du pauvre diable[71].
-
- [71] Immer-Steiff en allemand signifie toujours roide. En ajoutant un
- N à Immer, c'est Nimmer qui signifie jamais. (N.)
-
-LA COMTESSE.--Cela nous passe: allez.
-
-LE COMTE, _lit_.--Sixième couple: M. Lecker (_Parlé_). Je le connais
-aussi; c'est le fils d'un riche banquier de Dresde (_Il lit_). «Et Mme
-de Condouillet. Note. Elle fait l'étroite et prétend n'admettre aucun
-homme de forte proportion à l'abordage. Mais, dix heures du jour sur le
-dos, elle lasse à la caresser trois chiens, son laquais, son coiffeur et
-son maître de musique.»
-
-LA MARQUISE.--La Couplet se moque des gens, quand elle veut nous mêler
-avec ce monde-là.
-
-LA COMTESSE.--Point d'humeur, madame. De quoi s'agit-il enfin? de
-libertiner: nous faut-il pour cet objet la compagnie de vestales, de
-bégueules prétendant aux moeurs! Laissez-la dire, Comte, et poursuivez.
-
-LE COMTE.--Peste! Voici du grand!! (_Il lit._) «Septième couple: le
-prince de Lowenkrafft; la princesse de Stolzinskoff. Note. Le prince est
-un seigneur danois, diplomatisé à Vienne, gourmé comme le comte de
-Tufière[72] bravache sur le chapitre de la vigueur; mais, comme à titre
-d'homme d'importance et d'allié d'Hercule, il a voulu se frotter à la
-princesse en question, cet homme, trop infatué de ses avantages, est
-tombé comme une mauvaise épître... D'arrogant vainqueur, il est devenu
-un ridicule esclave, humilié dix fois par jour par le service non secret
-de trois géants domestiques, dont l'insatiable princesse fait son
-amusement journalier. Cette dame au surplus est unique pour la haute
-stature, la perfection des formes, la blancheur et la finesse de la
-peau; mais elle a contre elle une fierté dédaigneuse si superlative, et
-son tempérament égoïste est si mal en proportion avec les ressources
-ordinaires que fournit notre bon pays, qu'elle est repoussante pour tous
-nos amateurs et n'en peut attacher un seul à son char.»
-
- [72] Le héros du _Glorieux_ de Destouches.
-
-LA MARQUISE.--Eh bien! Comtesse, celle-ci vous dégote, ma fille.
-
-LA COMTESSE.--Je ne me pique pas d'être un môle de luxure contre lequel
-doivent se briser tous les désirs. J'aime à les faire naître, à les
-fomenter, à les satisfaire, à les ressusciter. J'en fais gloire.
-Personne ne sortit jamais humilié de mes bras, ni méditant le projet
-ingrat de n'y plus revenir. Sur ce pied, j'ose me préférer à celle qu'on
-m'oppose. Au reste, je la verrai ce soir, je prendrai sa mesure, et
-n'hésiterai pas à la défier si je la trouve digne de ma colère; on saura
-qui de nous deux a plus de talent et d'intrépidité.
-
-LE COMTE.--Magnanime dévouement! ma chère Comtesse; d'avance je parie
-pour vous...
-
-LA MARQUISE, _à la comtesse_.--Je suis enchantée d'avoir pu te piquer,
-puisque cela nous vaut d'avoir vu dans tout son jour la portée de ton
-insigne émulation...
-
-LE COMTE, _interrompant_.--Voilà qui est fort bien, mais si nous nous
-jetons ainsi dans les égarées, notre lecture ne finira jamais.
-
-LA MARQUISE.--Nous écoutons.
-
-LE COMTE, _lit_.--«Huitième couple! le marquis Dietrini; Mlle de
-Nimmernein. Note. Le marquis, beau, jeune et riche, Florentin, serviteur
-des dames _a posteriori_, sans cependant les négliger sur le pied
-courant. Mlle de Nimmernein...» (_Parlé._) Celle-ci je la connais à
-fond. Voyons ce qu'en dit la note. (_Lu._) Blonde parfaite, à qui
-l'horreur d'épouser un vieillard puant et bossu fit déserter
-l'Allemagne» (_Parlé._) Le fait est véritable (_Il lit._) «Elle est
-douce comme un agneau, se pâme dès qu'on la touche, se laisse violer
-tant qu'on veut; devient par une suite de sa constitution physique et
-morale, la victime de tous les caprices. Fille d'esprit, instruite,
-ayant des talents: tout lui convient comme elle convient à tout le
-monde. Avec les gens froids, elle raisonne, avec les enjoués, elle rit,
-boit avec les buveurs; jure et fait tapage avec les militaires; en un
-mot, joue, veille, hausse et baisse tous les tons, selon que l'exige la
-scène dans laquelle elle se trouve chargée d'un rôle.» (_Parlé_). Ce
-portrait est parfaitement ressemblant; toutefois, comme dans les moments
-décisifs, elle ne se mêle de rien et ne partage point la besogne, bien
-des gens pourraient ne pas goûter son indolente jouissance. J'ai eu le
-premier, à Paris, ce chef-d'oeuvre germanique. Tête-à-tête avec Mlle de
-Nimmernein dans ma petite maison des boulevards, je la mets nue... Oh!
-sans hyperbole je crois voir respirer Galathée après le dernier coup de
-ciseau de Pygmalion. Ivre de désir, je la renverse à moitié sur le bord
-d'un grand lit, à mon approche, elle devient rose de la tête aux pieds:
-immobile, elle m'attend, me reçoit, me laisse faire sans se donner autre
-peine que celle de déployer en crucifix deux bras de proportion divine
-et de soupirer en murmurant: _Herr Jesus! mein Gott!_ Ses entrailles
-frémissent. Je me sens à la nage et voilà deux grands yeux bleus fermés,
-ma nymphe morte, distillant après ma retraite l'humeur bouillante où je
-venais d'être noyé...
-
-Cependant je me rappelle qu'une lettre d'affaire très importante exige
-de ma part une prompte réponse: j'écris trois pages et reviens à ma
-beauté. Elle n'a pas changé d'attitude: un baiser profond à travers deux
-rangs de perles lui fait pousser un soupir. «Que d'attraits!»
-m'écriai-je, pénétré d'admiration et semant partout mes brûlantes
-caresses. «Mais quoi! ne pourrais-je donc pas jouir de l'aspect
-enchanteur de ce que me dérobe votre pose actuelle?» Je n'ai pas achevé
-que déjà la charmante Nimmernein s'est roulée sur le ventre, les jambes
-pendantes, le râble horizontal et les fesses en valeur. Nouveau prodige
-de perfection! Je me sens renaître mille fois plus épris. Je baise et
-presse les superbes cheveux, je rends hommage à la chute des reins...
-miraculeuse...
-
-«_Sodann!_ se contente-t-on de me dire, d'une voix douce comme un
-flageolet, «_mach urtig, mein herz; es thut mir weh!_»
-
-LA COMTESSE.--Ce qui signifiait?
-
-LE COMTE.--Oui-dà! fais vite, mon coeur: cela me fait mal.
-
-LA MARQUISE, _souriant_.--Voilà qui est à merveille. Mais si nous nous
-jetons comme cela dans les égarées, jamais la lecture ne finira.
-
-LE COMTE, _lui baisant la main_.--J'ai tort. (_Il lit._) «Neuvième
-couple: M. le bailli de Fousept; Mme la Comtesse d'Ogreval. Note. Le
-bailli, à la vérité quoique approchant la cinquantaine, va bien quand il
-s'y met; mais cela ne lui arrive qu'une fois par semaine: c'est
-aujourd'hui son jour. Mme d'Ogreval, qu'il entretient, n'observe pas le
-même régime; le jour de travail de son ami est un de repos pour elle.
-Ils se mettent réciproquement la bride sur le cou pour cette nuit, où
-probablement Mme d'Ogreval fera des siennes.
-
-»Dixième couple: le chevalier de Saint-Bernard; Mme Durut. Note. Cousin
-et cousine. Le cavalier, entre nous, est un moine en dignité qui garde
-l'incognito, sa parente, le chef-d'oeuvre de l'embonpoint, est une
-délicieuse bourgeoise, veuve d'un négociant avare et millionnaire. Comme
-elle fait en tout l'opposé de son mari, elle met actuellement autant
-d'activité à dissiper le trésor que l'harpagon en mit à l'amasser. Sa
-fureur, est de faire la grande dame et la protectrice des talents. Elle
-soudoie deux abbés, beaux esprits, un violon de l'Opéra, un peintre en
-galanteries, et, sous main, elle soutient bon an mal an, dans Paris,
-quatre ou cinq gardes du corps[73].
-
- [73] Mme Durut devait plus tard jouer un rôle important dans l'Ordre
- des _Aphrodites_.
-
-LA MARQUISE.--Cette femme pourra bien mourir à l'hôpital.
-
-LE COMTE, _lit_.--«Onzième couple: M. Cazzoforté; Mme de Brisamants.
-Note. C'est un arrangement fait d'hier. L'Italien a les vertus et les
-allures d'un crocheteur; je lui ai lâché cette bacchante pour
-l'assouplir.»
-
-LA COMTESSE.--On pourra lui donner ce soir une petite leçon.
-
-LE COMTE, _lit_.--«Douzième couple: le commandeur Pottamico; Mlle de
-Pinamour. Note. Nouvel arrangement encore. Gens délicats; petits
-besoins, petits plaisirs, filés et rares...»
-
-LA MARQUISE.--Ces gens là seront bien déplacés ce soir! Ils
-m'affadissent! Passez.
-
-LE COMTE, _lit_.--«Treizième couple: V. Vanhuren; Mme de Foutencour.»
-(_Parlé_) Encore une de mes connaissances. Note. Vanhuren est un laid et
-lourd Hollandais qu'ont enrichi trois grosses banqueroutes; par goût, il
-n'aime que le dernier ordre des coquines, mais comme il s'est mis en
-tête de faire agréer par notre gouvernement je ne sais quel plan de
-manufacture, il a désiré de connaître quelque intrigante, capable
-d'appuyer son projet. A cet effet, je l'ai arrangé avec cette brûlante
-haridelle de Foutencour, aux grands airs, à la langue dorée, et qui,
-pour avoir violé, par-ci, par-là quelques jeunes présentés, croit tenir
-à tout. Son véritable crédit pourtant, porte sur les sous-ordres et
-valets de Versailles, dont il n'est aucun qui ne le sache par coeur,
-l'ayant, eue à leurs trousses depuis dix ans, pour mille sollicitations,
-sur le succès desquelles elle ne refusera jamais des acomptes, sauf à
-faire des ingrats et à tromper l'espoir de ses commettants...»
-
-LA MARQUISE.--Ah! Ah! Mme Couplet s'amuse à médire. C'est passer un peu
-les bornes de la simple instruction.
-
-LE COMTE, _souriant_.--La lecture ne finira jamais. (_Il lit._)
-«Quatorzième couple: M. de Boutafond; Mme de Forgésy. Note. Boutafond,
-gentilhomme de province, à prétentions auprès des femmes à tempérament.
-Celles à qui je l'ai fourni s'en louent assez; il cherche à gagner
-quelque place ou à faire un mariage. Mme de Forgésy, jolie veuve,
-passablement riche, lui conviendrait. Mais elle m'a dit, en confidence,
-qu'elle compte l'essayer pendant six mois, afin de pouvoir être bien
-sûre de ne pas faire un pas de clerc, en épousant un homme dont les
-soins pourraient manquer de suite.»
-
-LA COMTESSE.--Peste! Quelle prévoyance!
-
-LE COMTE, _lit_.--«Quinzième couple: le vicomte de Phallardi; la baronne
-Matevits.» (_Parlé._) Encore une des miennes! (_Lu._) «Note. Le vicomte,
-j'en suis bien sûr, a fourbi, depuis douze ans, plus de quatre mille
-créatures humaines. Jamais il ne voit la même deux fois, il en change
-tous les jours, et en voit plutôt deux qu'une. Jouant à ce jeu dangereux
-avec un bonheur incroyable, jamais il n'eut la moindre menace de mal
-vénérien...»
-
-LA COMTESSE, _interrompant_.--On dit qu'il y a des êtres inaccessibles à
-la contagion. (_Montrant la Marquise._) Elle, moi, bien d'autres en sont
-des exemples.
-
-LE COMTE, _avec un soupir_.--Ah! que ne puis-je aussi me citer! mais...
-loin d'ici, souvenirs funestes! Voyons le reste du vicomte. (_Il lit._)
-«Cet enragé, depuis que l'eau d'un certain médecin[74] a pris faveur,
-s'est jeté dans la plus vile classe des malheureuses. La halle au blé,
-la rue Saint-Honoré, le boulevard même, il a tout écumé. Ce qu'il y a
-d'étonnant c'est que, dès qu'il rentre en bonne compagnie, cet homme est
-charmant. On n'a pas plus de politesse, plus d'égards pour les femmes
-honnêtes, plus de ce qui sait entraîner tous les suffrages. La Matevits,
-que je lui prête, et qu'il ne se piquera pas de baiser plus d'une fois,
-c'est une brune de cinq pieds trois pouces, qui met sa gloire à
-_momiser_[75] ses pratiques. Je n'ose l'employer avec des gens à petite
-santé, car je craindrais de commettre des assassinats. Elle aime aussi
-les femmes.
-
- [74] L'eau de Préval.
-
- [75] Dessécher, réduire à l'état de momie, c'est apparemment ce qu'a
- voulu dire la Couplet. (N.)
-
-LA COMTESSE.--Bonne connaissance; je veux lui faire amitié.
-
-LE COMTE, _lit_.--«Seizième couple: le chevalier de Pinefière; Mlle des
-Ecarts. Note. Le chevalier ne finit jamais. Sa compagne, fille _du grand
-genre_ susceptible de passions outrées, ardente comme un volcan, compte,
-dans son roman, vrai quoiqu'à peine croyable, six enlèvements et trois
-lettres de cachet. Deux fois elle s'est échappée par séduction; la
-troisième elle a mis en douceur le feu au couvent, et s'est tirée
-d'affaire à travers ce désastre. Elle a coûté la vie à trois adorateurs,
-mécontents de ses mauvais procédés, et que des rivaux plus heureux ont
-mis sur le carreau. Certain infidèle a reçu de l'héroïne elle-même un
-grand coup d'épée, en duel. Mlle des Ecarts enfin, majeure, sans famille
-et jouissant d'une fortune honnête, vit sans éclat, et l'on ne pense
-plus à ses folies.»
-
-LA MARQUISE.--Je ne sais plus, en vérité, si j'ose être de cette partie.
-Quel choix de gens.
-
-LA COMTESSE.--Va te faire lanlaire avec tes scrupules. Comte, ne lui
-laissez pas le temps de nous dire des pauvretés, allez.
-
-LE COMTE, _lit_.--«Dix-septième couple: le vidame de Pillemotte; Mme de
-l'Enginière. Note. Un Gascon des mieux faits, des plus amusants, des
-plus vains et des plus gueux. Mme de l'Enginière l'entretient...»
-(_Parlé_). Je connais encore cette bretteuse-là. Sortant une nuit, avec
-elle, d'une maison de jeu, et n'ayant pas ma voiture, j'acceptai l'offre
-que madame de l'Enginière me faisait de me ramener: mais comme son
-équipage était, à dessein, je crois, une _désobligeante_[76] dans le
-fond de laquelle on me fit asseoir, force me fut d'avoir la dame sur mes
-genoux; elle avait eu la précaution de se trousser jusqu'aux hanches. Un
-instant après elle trouva que mes breloques la blessaient. Pour s'en
-délivrer elle eut la distraction de me déboutonner complètement: je
-compris, en homme du monde, ce que cela voulait dire et... je
-m'exécutai. La chose se passait tout au mieux: on m'avait fourré là,
-nous ne cessions point de parler de la société que nous quittions, des
-événements du jeu, des nouvelles du jour. Pourtant, lorsque Mme de
-l'Enginière, au delà des ponts, comprit que nous approchions de mon
-hôtel: «Il est temps de penser à nous, dit-elle, et voilà ma diablesse à
-se trémousser sur moi de manière à me faire craindre que la voiture ne
-se défonçât. L'ardeur brûlante de cette Messaline m'entraînait; je
-réalisai: Ça! me souffla-t-elle dans l'oreille comme on arrêtait pour me
-descendre, ne rentrez pas à la vue de votre livrée, sans vous bien
-envelopper de votre redingote.--Je ne savais d'abord ce que pouvait
-signifier ce conseil. Mais après l'avoir, à tout hasard, suivi, je fus
-au fait, lorsqu'aux lumières je me vis souillé du haut en bas, d'un
-déluge menstruel. Je n'y songe point encore sans effroi, moi l'ennemi
-juré de cette saloperie et qui suis bien _dans mon état_ quant à
-l'horreur que me cause du sang ainsi versé.
-
- [76] Voiture à une seule place. Il y en a peu. (N.)
-
-LA MARQUISE.--Voilà, sans contredit, la plus impudente coquine.
-
-LE COMTE.--D'autant mieux qu'elle riait aux larmes en me quittant... N'y
-pensons plus... (_Il lit._) «Dix-huitième couple: dom Plantados; Mme de
-Curival. Note. Cette dame est la femme d'un vieux colonel suisse chez
-lequel dom Plantados, grand personnage fier et poltron, quoique
-Portugais, est trop circonspect pour mettre le pied: on ne se voit que
-chez moi. Je soupçonne Mme de Curival, qui n'est plus de la première
-nouveauté, de ne s'attacher le flegmatique et hautain Plantados qu'au
-moyen de quelque goût honteux qu'il aurait, et que je connais à son amie
-bien du penchant à contenter. Il est vrai que le ravage des couches a
-furieusement gâté les charmes antérieurs, et que les autres sont, au
-contraire, d'une beauté surprenante. Cette femme-là me fait gagner
-beaucoup d'argent. L'époux ombrageux est pour quelques jours à
-Versailles, ce qui donne de la marge pour ce soir.»
-
-LA MARQUISE.--Ces pauvres maris, comme on les dupe!
-
-LE COMTE, _lit_.--«Dix-neuvième couple: M. Eselsgunst[77]; Mme de
-Caverny».
-
- [77] Eselsgunst signifie, en allemand, bel attribut de l'âme.
-
-LA COMTESSE.--Quels diables de noms!
-
-LE COMTE.--«Note. Eselsgunst est un Allemand qui tient par je ne sais
-quel fil au corps diplomatique.» (_Parlé_). C'est le chargé d'affaires
-de deux ou trois de nos petits souverains germaniques. (_Il lit_). «Mme
-de Caverny, femme des plus jolies, penchant vers le sentiment, et, qui,
-malgré cela, n'a pas laissé de distribuer, chez moi, ses largesses à
-plus de cent personnes. Il faut du pain, Eselsgunst l'entretient
-mesquinement, mais au défaut de l'utile, on trouve chez lui l'agréable;
-c'est à quoi la sensible Caverny tient encore plus qu'à l'argent. Un
-rapport de conformation assez rare fait que ces deux êtres s'aiment
-beaucoup, et la dame ne s'est pas très volontiers décidée à se trouver
-là ce soir. Mais à l'argument sans réplique _que son amant veut y
-recueillir de quoi mander quelque chose à sa cour par le courrier
-prochain_, elle s'est rendue, et c'est ce qui vous procurera le plaisir
-de la voir.»
-
-LA MARQUISE.--Ces détails commencent à me fatiguer. Est-ce tout?
-
-LE COMTE.--Encore un article (_Il lit._) «Vingtième couple: le chevalier
-de Pasimou; Mme des Clapiers.» (_Parlé._) Je les ai furetés tous deux,
-ces clapiers-là. J'en connais peu d'aussi logeables.
-
-LA MARQUISE.--Vaurien, taisez-vous. (_A la Comtesse._) Il va nous faire
-encore quelque commentaire saugrenu.
-
-LE COMTE.--Vous m'attaquez! Eh bien! pour vous faire enrager, j'ajoute
-avec fondement, que je crois avoir aussi pratiqué ce Pasimou, tandis
-qu'il portait la soutane. Voyons la note. (_Il lit._) «Le plus beau
-jeune homme qu'on puisse voir, et peut-être le plus aimable. Ci-devant
-abbé.» (_Parlé._) Tout juste, c'est le même. (_Il lit._) «C'est
-maintenant un excellent officier.» (_Parlé._) J'en suis fort aise (_Il
-lit._) «Il a quelques défauts.» (_Parlé._) Je lui ai connu celui d'être
-bardache, mais tant d'honnêtes gens le sont! (_Il lit._) «Les femmes ont
-soin de lui.» (_Parlé._) Les hommes, quand cela lui plaira, seront fort
-à son service.
-
-LA MARQUISE.--Insupportable homme, finirez-vous!
-
-LE COMTE.--Là, là, je promets de ne plus y mettre un mot du mien (_Il
-lit._) «Les femmes ont soin de lui, mais il est si galant, si
-complaisant, et fait tant d'honneur à leur libéralité, qu'aucune n'est
-mécontente. C'est en un mot, le phénix des hommes à bonnes fortunes.»
-(_Parlé._) C'est tout.
-
-LA MARQUISE.--J'aime ce Pasimou à la folie. Voilà comment il eût fallu
-que fussent tous nos cavaliers de ce soir.
-
-MORAWISKI.--Et toutes nos dames comme vous (_Il prend en même temps et
-baise amoureusement la main de la marquise._)
-
-LE COMTE (_pariodant avec la comtesse_).--Ou comme elle.
-
-LA COMTESSE, _souriant_.--Peste! j'en suis aussi! (_A Morawiski._)
-Ecoutez donc, mon cher palatin, vous avez bien fait de dire enfin
-quelque chose, car je vous croyais en léthargie.
-
-MORAWISKI.--Daignez m'excuser, mais de si grands et de si chers intérêts
-viennent quelquefois me distraire de ce qui m'attache le plus, que je
-fais alors la sottise d'envoyer mon âme en Pologne, tandis que ma
-personne matérielle demeure où l'on me voit.
-
-LA COMTESSE.--A la bonne heure, mais comme votre langue en fait partie,
-et qu'elle doit savoir dire de jolies choses, gardez-la-nous, s'il vous
-plaît.
-
-LA MARQUISE.--Pendant que nous nous amusons de balivernes, le temps se
-passe. (_Elle regarde à sa montre._) Plus de cinq heures! et j'ai je ne
-sais combien de petites choses à faire avant de partir! (_Au comte._) Y
-pensez-vous donc, méchant homme, de nous avoir ainsi mises en retard
-avec votre scandaleuse gazette!
-
-Elle se lève et va s'occuper des petits soins qu'elle vient d'annoncer.
-La comtesse et les deux cavaliers vont, en attendant, prendre l'air sur
-une terrasse. Bientôt après on monte dans un carrosse à six chevaux et
-l'on vole au rendez-vous du pique-nique.
-
-
-
-
-LES APHRODITES
-
-OU
-
-FRAGMENTS THALIPRIAPIQUES POUR SERVIR A L'HISTOIRE DU PLAISIR
-
-
-Cet ouvrage est brodé par Nerciat sur les aventures probables des
-membres d'une société secrète d'Amour qui exista réellement.
-
-La lettre connue adressée à M. de Schonen par le marquis de
-Château-Giron donne un détail précis sur cette compagnie. Cette lettre
-accompagnait l'envoi d'un exemplaire de l'_Alcibiade fanciullo_ de
-Ferrante Pallavicini: «J'y joins, disait le marquis de Château-Giron,
-les _Aphrodites_ dont je vous ai parlé; cet ouvrage du chevalier de
-Nerciat est presqu'inconnu à Paris, ayant été supprimé à l'étranger
-pendant la Révolution. Il est assez remarquable, comme historique, car
-il peint, dit-on, au naturel une société qui s'est formée aux environs
-de Paris, du côté de la vallée de Montmorency, et dont un certain
-marquis de Persan était président. Cette association, à laquelle chacun
-des initiés concourait dans une proportion convenue, n'avait d'autre but
-que le libertinage.»
-
-Nerciat donne aussi des renseignements historiques sur la société dans
-un préambule nécessaire qu'on lira plus loin.
-
-«Les _Aphrodites_, dit Monselet, sont une association de personnes des
-deux sexes, association qui n'a d'autre but que le plaisir. Des femmes
-de la cour, des abbés, des princes, de riches étrangers, des ex-nonnes,
-paradent dans une série de tableaux dont la nature trop exclusive
-restreindra nécessairement nos citations. Nous le regrettons, au point
-de vue de l'esprit et du style, deux qualités que M. de Nerciat possède
-à un rare degré; que ne les a-t-il déployées dans des livres avouables!
-Il a surtout une science et une aisance de dialogue on ne peut plus
-remarquables, et qui ne se sont jamais manifestés plus abondamment que
-dans les _Aphrodites_. Il jargonne comme les petits maîtres de
-Marivaux.»
-
-Au début, l'Ordre avait fait du libertinage une sorte de culte
-religieux, mais telle que la décrit Nerciat l'institution s'est
-débarrassée de toute pratique superstitieuse. L'admission parmi les
-Aphrodites ou Morosophes est difficile et très coûteuse, mais pour les
-hommes seulement, les dames ne payent rien. L'association se réunissait
-aux environs de Paris, du côté de Montmorency dans une propriété
-merveilleusement agencée, comprenant de beaux jardins, des bâtiments
-magnifiques, aux chambres commodes, aux salles spacieuses et disposées
-pour les grandes fêtes que donnaient parfois les Aphrodites. Cette
-propriété appelée l'Hospice, est administrée par Mme Durut,
-surintendante des menus. Elle est aidée par une belle blonde nommée
-Célestine, par une jolie brune appelée Fringante et au-dessous d'elles,
-on trouve encore Zoé, une négrillonne de 14 ans, enlevée à l'Afrique. On
-y trouve encore, selon la mode du temps où le livre a été écrit, des
-jockeys charmants et beaucoup de jeunes domestiques des deux sexes qu'on
-désigne sous les dénominations de _Camillons_ et de _Camillonnes_.
-
-«_Camilli et Camillae_, dit Nerciat, _ita dicebantur ministri et
-ministrae impuberes in sacris._»
-
-L'Ordre comprenait environ deux cents adeptes, en comptant les deux
-sexes et recrutés parmi les gens de qualité, l'armée, le haut et le
-petit clergé, etc., personnages ardents et pourvus des vices les plus
-agréables et les moins avouables. Outre les adeptes appelés _intimes_,
-on admet dans l'Ordre, des _auxiliaires_ qui ne sont pas mis au courant
-des secrets de l'Association. Les uni-sexuels ne sont pas favorisés par
-les règlements des Aphrodites. Les initiations donnent lieu à de
-somptueuses orgies, à de voluptueux banquets. L'association fut dissoute
-aux premiers troubles de la Révolution et reconstituée hors de France.
-
-Nerciat est très explicite sur ce point dans la Postface de son ouvrage
-que l'on trouvera à la fin des extraits.
-
-«Il y a dans les _Aphrodites_, ajoute Monselet, quelques parties
-dramatiques et même fantasmagoriques;--l'histoire d'un baronnet qui se
-fait suivre partout de l'image de sa défunte maîtresse, en cire, de
-grandeur naturelle;--les jalousies, les fureurs sentimentales et la mort
-d'un comte de Schimpfreich;--mais ce sont des parties faibles et hors
-leur place. En outre, M. de Nerciat ne perd jamais l'occasion de donner
-son coup de griffe aux événements et aux hommes de la Révolution.»
-
-Nerciat a fait de _Félicia_ la principale dignitaire de l'Ordre des
-_Aphrodites_. Plusieurs sociétés de ce genre ont existé au XVIIIe
-siècle. Elles avaient chacune leur vocabulaire, et leurs adeptes y
-prenaient des noms de guerre. C'est ainsi que le vocabulaire de l'ordre
-de la _Félicité_ était emprunté à la marine, tandis que les _Aphrodites_
-choisissaient des noms dans le règne minéral, pour les hommes et dans le
-règne végétal, pour les femmes.
-
-
-PRÉAMBULE NÉCESSAIRE
-
-L'ordre, ou la fraternité des _Aphrodites_, aussi nommés
-_Morosophes_[78], se forma dès la régence du fameux duc d'Orléans, tout
-ensemble homme d'Etat et homme de plaisir, au surplus bien différent de
-son arrière-petit-fils, qui s'est aussi fait une réputation dans l'une
-et l'autre carrière.
-
- [78] De deux mots grecs dont l'un signifie _folie_ et l'autre
- _sagesse_. Ainsi les _Morosophes_ sont des gens dont la sagesse est
- d'être fous à leur manière: _Insanire juvat_. (N.)
-
-Soit qu'un inviolable secret ait constamment garanti les anciens
-Aphrodites de l'animadversion de l'autorité publique (si sévère, comme
-on sait, contre le libertinage porté à certains excès), soit que dans le
-nombre de ses fidèles associés il y en eût plusieurs d'assez puissants
-pour rendre vaine la rigueur des lois qui auraient pu les disperser et
-les punir, jamais avant la Révolution leur société n'avait souffert
-d'échec de quelque conséquence; mais ce récent événement a frappé plus
-des trois quarts des frères et soeurs; les plus solides colonnes de
-l'ordre ont été brisées; le local même, qui était dans Paris, a été
-abandonné.
-
-Des débris de l'ancienne institution s'est formée celle dont ces
-feuilles donneront une idée, on y verra se développer progressivement le
-lubrique système et les capricieuses habitudes des Aphrodites, gens fort
-répréhensibles peut-être, mais qui du moins ne sont pas dangereux, et
-qui, fort contents de leur Constitution, ne songent nullement à
-constituer l'univers.
-
-Ci-devant il n'y avait pas eu d'exemple qu'un seul statut, un seul usage
-des Aphrodites eût été divulgué; mais ce n'est pas quand un nouvel ordre
-de choses existe, quand mille petites récréations (criminelles du temps
-de l'ancien régime), comme la calomnie, les délations, les exécutions
-impromptues, sont, sinon encouragées, du moins tolérées, qu'ont à
-craindre de se livrer sans beaucoup de mystère aux leurs, des citoyens
-infiniment actifs qui, d'accord avec la nation, reconnaissent la
-liberté, l'égalité, pour bases de leur bonheur; qui, comme elle,
-méprisent toutes distinctions de naissance, de rang et de fortune; qui
-savent tirer la vraie quintessence des droits de l'homme, si
-heureusement dévoilés de nos jours, et ne font rien en un mot, qui n'ait
-pour but la paix, l'union, la concorde, suivies (surtout pour eux) du
-calme et de la tranquillité.
-
-C'est au peu d'intérêt qu'ont les Aphrodites modernes à cacher ce qui se
-passe dans leur sanctuaire, que nous devons les scènes fidèles dont sera
-composé ce joyeux recueil.
-
-
-C'EST TOI! C'EST MOI!
-
-1º Le mélange du dialogue au récit nous a paru plus propre que l'une ou
-l'autre exclusivement à prendre dans ce genre-ci.--2º Comme le simple
-nom d'un personnage qu'on introduit sur la scène n'apprend rien au
-lecteur, afin que l'imagination n'ait aucune peine et ne se mette pas en
-frais de fausses idées, nous définirons exactement chaque acteur au
-moment où il sera fait mention de lui.
-
-Le Chevalier[79], à peu de distance de Paris, à cheval et seul,
-reconnaît un local à portée duquel il se trouve pour celui que lui
-désigne une adresse qu'il vient de lire; alors il met pied à terre,
-laisse son cheval au domestique, se détourne, et suivant le sentier,
-ainsi que le tout lui est prescrit, vient contre une maison de peu
-d'apparence, des deux côtés de laquelle s'étendent de longues murailles
-qui annoncent un grand emplacement. Il frappe; un portier aveugle vient
-lui répondre.
-
- [79] Le Chevalier, vingt ans: charmant jeune homme fait à ravir; une
- de ces physionomies si rares qui allient à la noblesse la douceur,
- l'expression et la vivacité. Il revient de Malte ayant fait ses
- caravanes. Absent de France depuis quelques années, il a tout le
- savoir-vivre, toute la candeur dont ses pareils, surtout ceux de la
- défunte cour, ont eu, depuis ce temps à peu près, l'affectation de
- se dispenser. (N.)
-
-LE PORTIER, _en dedans et porte close_.--A qui en voulez-vous?
-
-LE CHEVALIER, _en dehors_.--A Mme Durut.
-
-LE PORTIER.--C'est ici. Etes-vous seul? à pied? à cheval? en voiture?
-
-LE CHEVALIER.--Je suis seul, mes chevaux m'attendent plus loin; je suis
-à pied.
-
-LE PORTIER, _courant_.--C'est bon! entrez. (_Le Chevalier entre, la
-porte se referme aussitôt; une grille borne le passage du côté de la
-cour._) On va vous ouvrir la grille. Il est inutile de parler à l'autre
-portier. Sourd, il ne vous entendrait pas; muet, il ne pourrait vous
-répondre. Vous irez à droite, le long du portique, jusqu'à l'angle de la
-cour.
-
-Le sourd, qui a vu le Chevalier, vient ouvrir la grille. Dès qu'il a
-passé, cet homme referme, tandis que le Chevalier va du côté qu'on lui a
-indiqué[80]. On entend un coup de sifflet très bruyant.
-
- [80] Cette combinaison de deux portiers, dont chacun est privé d'un
- sens fort nécessaire, fut imaginée par les anciens Aphrodites, et
- les vieux serviteurs ont été conservés. La plupart des choses qu'on
- voudrait tenir secrètes sont ébruitées par les valets, s'il y en a
- dans la confidence. Comment pourrait-il transpirer au dehors que
- madame une telle, monsieur un tel sont venus, si, de deux personnes
- nécessaires à leur introduction, la première ne voit point, et si la
- seconde, fixée dans l'intérieur, ne peut recevoir ni faire aucun
- rapport (N.)?
-
-MADAME DURUT[81], _avertie par le sifflet, déjà sur la porte et ouvrant
-ses bras avec une surprise mêlée de plaisir_.--Jour de Dieu! qui s'y
-serait attendu! Te voilà donc de retour, mon beau bijou? Est-ce bien
-toi, mon fils? (_Ils se sont joints et s'embrassent avec la plus vive
-amitié._)
-
- [81] Mme Durut, trente-six ans, brune, blanche, dodue, irrégulièrement
- jolie, très bien conservée et fort piquante encore; fille d'une
- femme de charge, elle fut nourrie dans la maison du père du
- Chevalier. Non seulement elle a soigné l'enfant, mais elle s'est
- fait son précepteur d'amour; quand il a eu seize ans elle lui a ravi
- ses désirables prémices. Mme Durut est bonne, vive, étonnamment
- active, non moins intriguante, et dominée par un indomptable
- tempérament, qui a décidé de sa vocation quand elle a brigué le
- pénible mais amusant et lucratif emploi de concierge de l'hospice
- des Aphrodites. (N.)
-
-LE CHEVALIER.--Oui, maman, arrivé d'hier soir, et bien pressé de vous
-revoir!
-
-MADAME DURUT.--Ah! point de vous, je t'en prie. Comme le voilà grand et
-beau, ce cher enfant! (_Le prenant par la main._) Viens, mon toutou.
-(_Elle lui fait traverser la cour et le conduit à un pavillon du
-meilleur style._) Sais-tu bien qu'il y a quatre mortelles années que je
-n'ai vu mon cher Alfonse ni reçu de lui la moindre nouvelle!
-
-LE CHEVALIER.--Tout autant, je l'avoue, mais il n'y a pas eu de ma
-faute, je te le jure. (_Il s'est interrompu frappé de l'élégance et du
-bon goût d'un appartement qu'on lui fait traverser pour l'amener enfin à
-un délicieux boudoir._) Mais dis-moi, ma bonne, as-tu fait fortune
-depuis mon départ? ce séjour diffère étrangement du modeste hôtel garni
-que tu tenais il y a quatre ans.
-
-MADAME DURUT, souriant.--Il s'est fait quelque heureux changement dans
-mes petites affaires; nous aurons tout le temps d'en causer ensemble.
-(_Lui sautant au cou._) Mais comme il a tourné ce polisson-là! Eh bien!
-n'avais-je pas raison de dire à ton imbécile de père... Oh! mais ce
-n'est pas ce grand dadais-là qui t'a fait, je l'ai toujours soutenu à ta
-maman.
-
-LE CHEVALIER.--Ne va pas m'apprendre qu'elle ait pu en convenir. (_Il
-l'embrasse._)
-
-MADAME DURUT.--Je leur soutenais donc, quand ils se plaignaient de ta
-figure longtemps équivoque, que tu serais un jour le plus joli cavalier
-de Paris... C'est pourtant moi, Fanfan, qui ai eu la gloire de t'avoir
-mis dans le monde, ce fut moi qui t'appris... hein? tu souris, fripon!
-
-LE CHEVALIER, _caressant_.--Cette gloire est bien peu de chose pour toi,
-ma chère Durut: c'est à moi de m'enorgueillir d'avoir eu, en fait de
-galanterie, le plus admirable précepteur.
-
-MADAME DURUT, _le prenant dans ses bras_.--Ce cher enfant, qui ne
-l'aimerait à la folie!
-
-LE CHEVALIER.--Je suis venu tout exprès, maman, pour me faire redire que
-tu m'aimes toujours un peu.
-
-MADAME DURUT.--Un peu, petit ingrat! que ne peut-on, sans se donner un
-complet ridicule, te prouver à quel point on t'aimerait encore! Mais
-parlons d'autre chose.
-
-LE CHEVALIER, _avec feu_.--Non, non, chère Agathe!
-
-MADAME DURUT, _lui serrant la main_.--Bon cela, tu viens de me rajeunir
-de dix ans en me donnant mon nom de fille. (_Elle soupire._) Ah! le bon
-temps, mon coeur!... Mais pour aujourd'hui, c'est assez. J'ai sur toi
-des vues qui me prescrivent de te ménager. (_On entend trois coups de
-sifflet très vifs._) Pour le coup, il faut que je te quitte.
-
-LE CHEVALIER.--Que vais-je devenir?
-
-MADAME DURUT, _sonne et ouvre une porte déguisée_.--Passe là-dedans, tu
-trouveras du chocolat et quelqu'un dont tu as besoin: on aura soin de
-toi. Nous dînons ensemble. Songe que tu es mon prisonnier pour tout le
-jour, sans adieu. (_Elle sort._)
-
-
-TANT PIS TANT MIEUX
-
-LA DUCHESSE[82], MADAME DURUT
-
- [82] La duchesse de l'Enginière, très grande femme, proportions
- fortes, sans épaisseur et sans mollesse. Traits et caractère de
- Junon. Grands airs, principes hardis, conduite imprudente. Belle
- peau, belles dents, superbes cheveux châtain-brun. Tempérament moins
- ardent qu'exigeant et capricieux. En tout une femme infiniment
- agréable pour ses favoris et pour les femmes dont le goût est de
- s'inscrire sur la liste de ses amants; mais peu goûtée des hommes
- qu'elle traite moins bien, et cordialement détestée de tout le reste
- de son sexe. L'âge? A peu près vingt-trois ans, dont on avoue
- dix-neuf. (N.)
-
-LA DUCHESSE, _dans le déshabillé le plus négligé, mais le plus coquet,
-et avec beaucoup d'agitation_.--Je vous avoue, ma chère Durut, que vous
-m'étonnez à l'excès en m'apprenant que le comte n'est point encore
-arrivé.
-
-MADAME DURUT.--D'après son billet d'hier, madame la duchesse, il devrait
-être ici depuis une heure.
-
-LA DUCHESSE.--Et... à défaut de sa présence, pas un mot aujourd'hui!...
-Je ne suis pas une femme ridicule, je conçois qu'on peut être retardé,
-tout à fait empêché même par quelque fâcheux contretemps, mais du moins
-on a des égards, on fait un message, et l'on n'expose pas une femme de
-ma sorte à se trouver au dépourvu pendant peut-être tout un jour.
-
-MADAME DURUT.--Ici, madame, vous ne devez pas avoir cette crainte.
-
-LA DUCHESSE.--A la bonne heure, mais je pouvais consacrer cette journée
-à des occupations qui, certes, m'auraient bien valu ce qu'à le mettre au
-plus haut prix M. le comte pourra me procurer d'agrément.
-
-MADAME DURUT.--Que voulez-vous que je vous dise, madame? Il est galant
-homme, et je lui connais pour vous des sentiments...
-
-LA DUCHESSE, _avec feu_.--Oh! je suis bien la très humble servante de
-ses sentiments; on ne me paye point avec cette monnaie. Je veux du plus
-solide. Il y a quelque chose là-dessous, ma bonne; ceci m'a tout l'air
-d'un tour, et je le trouverais très mauvais, je vous jure. (_Elle a
-changé dix fois de place pendant cette conversation; elle secoue sa
-badine avec plus que de l'humeur._) Vite, un de vos gens à cheval; qu'on
-coure chez le comte; qu'on y prenne langue; si l'on ne peut me le
-trouver sur-le-champ, qu'il soit lancé tout le jour de place en place,
-autant qu'on pourra se mettre, au fait de sa marche, et qu'enfin on me
-l'amène mort ou vif!
-
-MADAME DURUT.--Charmante vivacité! qu'il est heureux, ce cher comte,
-d'exciter une aussi flatteuse inquiétude!
-
-LA DUCHESSE, _brusquement_.--Trêve aux flatteries; je ne suis pas de la
-meilleure humeur... et...
-
-MADAME DURUT.--Là, là, madame la Duchesse, épargnez-moi. Il est agréable
-de vous louer, mais on peut sans effort vous obéir, quand vous exigez
-qu'on ménage votre modestie.
-
-LA DUCHESSE, _allant et venant_.--M. le comte, M. le comte!... (_A Mme
-Durut._) Mais vous m'avez entendue et vous êtes là encore! Allez donc!
-ordonnez donc! on veut me faire devenir folle aujourd'hui! En vérité,
-madame Durut, vous remplissez très mal, je dis très mal, les devoirs du
-poste que vous occupez ici.
-
-Madame Durut, qui par malice ne s'était pas pressée, va enfin servir
-l'impatience de cette femme altière, mais en s'éloignant elle fait une
-mine d'irrévérence et presque de mépris, que, par bonheur, la Duchesse,
-occupée de se regarder dans une glace, ne peut apercevoir.
-
-LA DUCHESSE, _seule, toujours agitée, se lève, s'assied, fredonne un
-air, soupire avec oppression, et tire enfin avec vivacité le cordon
-d'une sonnette. Un jockey paraît._
-
-LE JOCKEY[83].--Qu'y a-t-il pour le service de Madame?
-
- [83] Le jockey--ébauche d'un joli subalterne, timidité, petits
- moyens.--Chez Mme Durut, quiconque fait le service domestique est
- tenu à d'autres complaisances encore. On en avertit une fois pour
- toutes le lecteur afin qu'il accorde à ces êtres en sous-ordres un
- peu d'intérêt. (N.)
-
-LA DUCHESSE, _avec colère_.--Ce qu'il y a pour mon service? Un bain, et
-un autre que toi pour m'y servir. La Durut? Qu'elle rentre et me parle à
-l'instant (_Seule._) Oh! tout ceci va mal; l'établissement dégénère à
-faire pitié!
-
-MADAME DURUT, _accourant_.--Me voici. On va partir; votre comte se
-retrouvera sans doute; mais, pour Dieu! Madame la Duchesse un peu de
-sang-froid, et ne tourmentez pas, à propos de rien, des gens qui vous
-sont dévoués de toute leur âme. Voilà mon pauvre Loulou[84] que vous
-avez rudoyé, je gage, et qui s'en va le coeur gros, versant des larmes.
-
- [84] Mme Durut prend à ce Loulou un intérêt particulier, et, le
- gardant pour elle jusqu'à nouvel ordre, elle n'a garde de s'offenser
- des reproches que va lui faire la duchesse, d'avoir un balourd qui
- ne devine pas les caprices des belles dames à demi-mot. (N.)
-
-LA DUCHESSE.--Ah! c'est que j'ai aussi sur le coeur sa bêtise de l'autre
-jour.
-
-MADAME DURUT.--Qu'a-t-il donc fait?
-
-LA DUCHESSE.--L'animal me sert au bain, tremble comme si j'étais
-apparemment un tigre, un crocodile! Je daigne lui faire nombre de
-questions, il ne sait y répondre. J'ai un caprice, il ne sait le
-deviner; je le lui explique aux trois quarts, il ne comprend rien, et
-mon butor me quitte après mes avances humiliantes! Mais vous ne savez
-pas, madame Durut, mettre à la porte des balourds de cette espèce!
-
-MADAME DURUT.--C'est un bon petit diable; il a craint de vous offenser.
-
-LA DUCHESSE.--Eh! morbleu! que n'avez-vous plutôt des insolents qu'on
-puisse souffleter pour ce qu'ils oseraient de trop, que ces timides
-inutiles, qui vous servent ric-à-ric avec un sot respect! (_Elle hausse
-les les épaules._) Mon bain est-il commandé?
-
-MADAME DURUT.--Oui, sûrement.
-
-LA DUCHESSE.--Je mangerai un morceau, des drogues, ce qui se trouvera;
-comme me voilà désorientée à crever de dépit, j'attendrai ici l'heure de
-la seconde pièce des Italiens.
-
-Le Jockey reparaît pour avertir que le bain est prêt. Comme la Duchesse
-marche du côté de la porte...
-
-MADAME DURUT, _avec un peu de mystère, l'arrête et lui dit à voix
-basse_.--Si madame voulait permettre, je lui offrirais pour aujourd'hui
-le service d'un nouveau venu...
-
-LA DUCHESSE.--De quel sot encore?
-
-MADAME DURUT, _saluant_.--C'est mon neveu; il est tout neuf, à la
-vérité, peu au fait du service des bains; j'ose cependant me flatter
-qu'il contenterait madame.
-
-LA DUCHESSE.--Cela a-t-il un peu de figure, de tournure?
-
-MADAME DURUT.--Il n'est pas mal. Au reste, il arrive de province ce
-matin, et la fatigue du voyage fait un peu de tort à ses agréments
-naturels... mais...
-
-LA DUCHESSE, _avec impatience_.--En voilà dix fois de trop! (_Avec
-ironie._) Les agréments naturels du neveu de Mme Durut, voilà de
-l'intéressant au moins! Pauvre petit enfant gâté! Monsieur votre neveu,
-délicieux personnage, a fait une longue course? Il est fatigué? Eh bien!
-Madame Durut, qu'il se délasse, et recouvre à loisir ses agréments
-naturels.
-
-MADAME DURUT.--Fort bien, je n'avais garde d'interrompre cette tirade
-d'orgueil et d'humeur d'une dame de cour à qui l'on manque de parole.
-
-LA DUCHESSE, _interrompant avec courroux_.--Si l'on me manque de parole,
-songez à ne pas me manquer de respect!...
-
-MADAME DURUT.--Ma foi! madame la duchesse, si nous voulions, le décret
-du 19 juin nous dispenserait de bien des formes[85]; mais à Dieu ne
-plaise que j'oublie mon devoir. D'ailleurs vous connaissez le faible que
-j'eus toujours pour vous. Je veux la paix, et pour cela j'insiste pour
-que vous daigniez voir mon Alfonse.
-
- [85] 1790. Ce fut la nuit de ce fameux jour qu'une poignée d'ivrognes
- biffa sans retour toute la noblesse passée, présente et à venir!
- Quel immortel service! (N.)
-
-LA DUCHESSE, _avec aigreur_.--Ah! c'est _mon Alfonse_! Ces gens ont la
-fureur de se donner des noms... Eh! madame Durut, pourquoi votre neveu
-ne se nomme-t-il pas tout uniment Nicolas, Claude, François? Voilà ce
-qui convient tout à fait à des gens de votre étoffe.
-
-MADAME DURUT, _un peu piquée_.--Vous verrez que je ferai débaptiser mon
-neveu pour entourer ses patrons au gré de votre vanité! quoi qu'il en
-soit, voyez-le; qu'il se nomme Alfonse ou Nicolas, c'est un charmant
-garçon; je n'en rabattrais pas une épingle. Souffrez que j'aie l'honneur
-de vous servir au déshabiller, et qu'ensuite...
-
-La duchesse, sans dire oui ni non, va du côté de son bain; Mme Durut
-suit et la déshabille; tout cela se passe en silence.
-
-LA DUCHESSE.--Quelque livre...
-
-MADAME DURUT.--De quel genre, madame?
-
-LA DUCHESSE, _avec humeur_.--Autre bêtise! Du genre que j'aime
-apparemment.
-
-MADAME DURUT.--Ah! j'entends. (_Elle disparaît un instant, et revient
-deux volumes à la main._) Voici _Ma conversion_, du célèbre Mirabeau et
-le _Petit-fils d'Hercule_.
-
-LA DUCHESSE.--Quant au premier ouvrage, je l'aimais assez avant cette
-exécrable révolution, à laquelle l'auteur a tant pris de part, mais un
-renégat destructeur de la noblesse et des titres ne mérite plus que ses
-victimes daignent sourire à ses gaîtés. Donnez-moi le _Petit-fils
-d'Hercule_.
-
-MADAME DURUT.--Le voilà... Par exemple, ce serait le cas... Mon neveu
-lit comme un ange.
-
-LA DUCHESSE.--Elle a le diable au corps avec son neveu! J'aurais bien
-plutôt fait de céder à cette présentation que de chercher à m'y
-soustraire. Allons, voyons donc M. Alfonse; que j'aie le rare avantage
-de faire connaissance avec M. Alfonse Durut!
-
-Dès que la duchesse a eu cette velléité de consentir, Mme Durut s'est
-mise à écrire sur une carte ce qui suit:
-
- «Viens, mon cher Alfonse, mettre à fin une délicieuse aventure: c'est
- avec une duchesse, que je te donnerai pour une actrice de province.
-
- «Toi, je te fais mon neveu. C'est une faiblesse que j'ai: il faut en
- passer là. Point de bottes, le ruban noir en poche; un peu de
- niaiserie... accours[86].»
-
- [86] Il est bon de rappeler aux minutieux que maintenant les affaires
- de plaisir se traitent en très petits caractères, tracés avec des
- plumes de corbeaux: ainsi l'avis de Mme Durut a pu tenir tout entier
- sur une carte. (N.)
-
-Mme Durut sonne, parle bas au jockey, qui disparaît avec la carte; en
-même temps, la duchesse, qui a parcouru les estampes du _Petit-fils
-d'Hercule_, continue:--Gravures détestables. Les artistes qui se mêlent
-de décorer ces sortes d'ouvrages ne devraient-ils pas avoir autant
-d'esprit et d'usage que les auteurs eux-mêmes!... je veux dire que ceux
-qui en ont comme celui-ci, qui paraît terriblement bien connaître et nos
-goûts et nos caprices. Voyez, Durut. (_Elle lui montre la planche d'une
-duchesse sollicitant à genoux les complaisances du héros._) Ici, par
-exemple, on a voulu représenter une de nous; ce n'est pas la posture ni
-l'intention que je blâme, nous sommes bien capables de tout cela, mais,
-comme ce bélître de dessinateur a pensé le grand habit! Cette femme
-n'a-t-elle pas plutôt l'air d'une reine de Saba que d'une dame du
-palais?... C'est à faire pitié! (_Elle jette le livre au loin avec
-mépris.--En même temps le chevalier vient montrer sa jolie mine à
-travers la porte, qu'il entr'ouvre avec une feinte timidité._)
-
-LE CHEVALIER, _à Mme Durut_.--On dit, ma tante, que vous me demandez?
-
-LA DUCHESSE, _avec étonnement_.--Quoi! c'est là votre neveu?
-
-MADAME DURUT.--Lui-même. (_Souriant._) Peut-il entrer?
-
-LA DUCHESSE.--Assurément. (_Au chevalier, d'un ton amical._) Entrez,
-monsieur. (_Le chevalier entre. Bas à Mme Durut._) On n'a pas une plus
-charmante figure.
-
-MADAME DURUT, _au chevalier_.--Fais tes remerciements à madame, à qui je
-viens de parler de ta vocation pour le théâtre, et qui veut bien
-s'intéresser en ta faveur auprès du directeur d'une troupe dont elle est
-la première actrice. (_La duchesse agréablement surprise du tour qu'a
-choisi Mme Durut, sourit, et lui serre la main en signe d'approbation._)
-
-LE CHEVALIER, _saluant la duchesse_.--Ah! madame que de bonté!
-
-LA DUCHESSE.--Je n'aurai pas grand mérite à seconder vos vues, monsieur.
-Je prétends, au contraire, me faire de ma négociation un droit à la
-reconnaissance de celui de qui votre adoption va dépendre. (_Elle attire
-à elle Mme Durut pour lui parler à l'oreille._) Mais c'est un ange que
-ce neveu-là! (_Le chevalier s'est écarté pour feindre la discrétion._)
-
-MADAME DURUT, _bas_.--Je ne voulais pas vous en faire tout de suite un
-grand éloge.
-
-LA DUCHESSE, _bas_.--J'étais bien devant mon jour, je l'avoue, quand je
-me défendais de le voir: je suis femme à raffoler de lui. (_Haut._)
-Monsieur Alfonse, ayez la complaisance de relever ce livre et de me le
-rapporter... (_Il obéit; pour recevoir le livre de ses mains, la
-duchesse a la coquetterie d'écarter si bien la toile dont sa baignoire
-est enveloppée, que rien n'empêche le chevalier d'y voir complètement
-cette belle en état de pure nature. Aussi ne manque-t-il pas de plonger
-un regard furtif sur tant d'appas. En même temps la duchesse fixe avec
-méditation sur lui des regards qui par degrés s'animent de tous les feux
-du désir: leurs yeux venant enfin à se rencontrer, ils rougissent l'un
-et l'autre. La duchesse continue:_) Vous me trouvez un peu curieuse?
-C'est que j'ai pour principe qu'on peut saisir à certain point, dans une
-physionomie, les indices du caractère; je cherchais donc à démêler dans
-le vôtre à quel emploi, pour la comédie, vous pouviez être plus propre.
-Il me semble que celui de jeune premier est le seul qui vous convienne.
-
-MADAME DURUT, _au Chevalier_.--C'est celui qu'on nomme dans le monde les
-_Amoureux_. (_A la duchesse._) Il n'est pas au fait; il faut lui
-expliquer les choses. (_Au chevalier._) Te sens-tu des dispositions, là,
-franchement?
-
-LE CHEVALIER, _vivement_.--Oh! oui, ma tante, d'infinies (_baissant les
-yeux..._) surtout s'il s'agit d'entrer dans une troupe où madame...
-
-LA DUCHESSE, _interrompant_.--Je crois vous entendre. (_A Mme Durut._)
-Il n'est pas sans esprit.
-
-MADAME DURUT, _un peu bas_.--Je m'en suis toujours doutée, et je suis
-sûre que, si vous aviez la bonté de lui communiquer un peu du vôtre, il
-ferait en peu de temps des progrès admirables.
-
-LA DUCHESSE, _moins bas_.--Soyez assurée, ma chère Durut, qu'il n'y a
-rien que je ne suis capable de faire pour votre neveu... Il rougit!
-
-Il est divin!
-
-Cette rougeur, très vraie, provient de l'impression plus que douce que
-fait sur le très impressionnable jeune homme la fréquentation de ses
-yeux sur une infinité de charmes. On siffle pour Mme Durut.
-
-MADAME DURUT, _souriant_.--Excusez-moi, mes enfants. (_Elle sort._)
-
-LA DUCHESSE, _à Mme Durut, comme pour la rappeler_.--Eh bien! eh bien!
-(_Au chevalier._) Votre tante est la meilleure femme de l'univers, mais,
-entre nous, elle perd l'esprit. Y a-t-il du sens à s'en aller sans me
-laisser personne qui puisse m'aider à sortir du bain?
-
-LE CHEVALIER.--Je croyais, Madame, que vous y étiez depuis bien peu de
-temps. Mais, quand il vous plaira d'en sortir, j'aurai soin de vous
-procurer tout ce qui pourra vous être nécessaire.
-
-LA DUCHESSE.--C'est parler raisonnablement. Mais votre tante est
-vraiment folle, comme je vous le disais: n'imaginerait-elle pas que
-j'allais me servir de vous-même!
-
-LE CHEVALIER.--Permettez, madame, que je sois neutre dans cette
-occasion. Si, de peur de vous déplaire, je n'oserais vous contredire, il
-n'en est pas moins vrai que ma tante pensant à me procurer tant de
-bonheur, je ne puis aussi la blâmer.
-
-LA DUCHESSE, _gaîment_.--Cela est clair, je suis condamnée.
-
-LE CHEVALIER.--Il serait heureux pour moi que de vous-même vous
-voulussiez bien avoir tort.
-
-LA DUCHESSE, _finement_.--Monsieur Alfonse, vous n'êtes pas tout à fait
-aussi neuf qu'on a voulu me le persuader... Eh bien, je souscris à votre
-arrêt, et vous allez être chargé seul de tous les petits soins d'usage.
-L'effet que j'espérais de ce bain est absolument manqué... Je ne sais...
-au lieu de me rafraîchir il m'a mise dans une agitation!... (_Elle se
-met debout dans sa baignoire._) Je n'y peux plus tenir! (_Faisant face
-au chevalier, elle expose ainsi dans tous leurs avantages ses plus
-attrayants appas. Alfonse, malgré son inexpérience, fait tout ce qui
-convient avec une adresse infinie. Ses larcins même ont une grâce qui
-donne de lui la plus favorable opinion. Les détails de cette toilette
-vont jusqu'à une espèce de pillage galant, pour lequel au surplus la
-duchesse, sûre de son triomphe, affecte de donner les plus engageantes
-facilités._)
-
-Bref, la duchesse est... violée. La loi d'une guerre de siège est que le
-vainqueur ne fasse aucun quartier quand la place succombe à l'assaut;
-aussi notre adorable conquérant fait des siennes à toute outrance, darde
-sa rosée de vie sans le moindre ménagement. Le peu de part que semble
-prendre l'assiégée à la joie de ce triomphe ne veut pas dire qu'elle y
-soit tout à fait insensible. Elle a goûté, peut-être en dépit
-d'elle-même, le plus vif des plaisirs, mais à peine cet orage de bonheur
-a-t-il fini pour elle, qu'elle laisse échapper de désobligeantes
-expressions de repentir et de ressentiment. Nous n'en rapporterons que
-ce qui est indispensablement nécessaire à la solution de l'énigme.
-
---Monstre! dit-elle dans un délire de fureur, tu te crois heureux!
-
-Eh bien! si je suis grosse de ta façon, vil petit bourgeois, tu m'auras
-assassinée, car je me brûlerai la cervelle!
-
-Sans doute le lecteur ne s'attendait pas à ce dénouement, qui n'est pas
-du tout analogue à l'imbroglio de la scène! Il faut le mettre au fait.
-La Duchesse, par un de ces travers dont rien ne peut rendre compte, a
-conservé de son origine allemande et de l'éducation qu'elle a reçue, le
-préjugé de croire qu'une femme de haut rang se doit de ne mettre au
-monde que de vrais gentilshommes. En conséquence, mariée depuis trois
-ans, il lui est assez égal que les enfants qu'elle pourra donner à son
-époux soient de lui ou du plus fécond des aide-maris qu'elle favorise:
-le point essentiel est qu'aucun levain roturier ne puisse fermenter dans
-ses nobles entrailles; elle a donc fait et tenu jusqu'alors le serment
-de ne se livrer selon la nature qu'à des nobles. Or, elle est persuadée,
-dans cette occurrence, que le bel Alfonse est le neveu d'une femme dont
-la naissance est non seulement obscure, mais abjecte. Elle a du
-caractère, nous l'avons dit en traçant son portrait, aussi, quelque
-charmante qu'ait été pour elle la naissance de sa tentation, elle est au
-désespoir d'avoir été entraînée. Elle avait tout autre projet: d'abord
-celui de satisfaire un désir curieux, la vue d'un corps qu'elle
-soupçonnait être admirable, lui promettait un grand plaisir. Pourquoi ne
-pas le goûter en entier? Pourquoi se priver, par un peu de fausse honte,
-de savoir si ce qui fait l'homme répondait chez Alfonse au reste de ses
-perfections? De là le caprice de proposer le bain, d'aider à
-déshabiller, d'exiger la chute du caleçon, etc... D'ailleurs, elle
-supposait Alfonse novice, docile, capable de s'arrêter où elle le lui
-prescrirait. Ensuite, la duchesse, par exemple, aime à la fureur, qu'une
-langue complaisante et vive l'électrise et lui fasse oublier son être.
-C'était à ce seul badinage qu'elle se proposait d'employer son beau
-protégé. Mais point du tout! Le voilà qui a pris le mors aux dents et le
-reste! Quel bonheur pour cette femme bizarre quand elle sera détrompée.
-Quelle bonne scène ridicule pour le Chevalier, qui sent tout l'embarras
-que se donne la duchesse, en sortant soudain de son rôle de femme de
-théâtre pour outrer la hauteur d'une femme de cour!
-
-Oublions-les pendant quelques moments, et voyons un peu ce qui se passe
-ailleurs.
-
-
-A BON CHAT BON RAT
-
-A peine la duchesse est-elle au bain, que le comte (rencontré tout près
-de l'hospice par l'émissaire) est arrivé. C'est à cette occasion qu'on
-avait sifflé pour Mme Durut quand elle a si brusquement laissé seule la
-Duchesse et le neveu supposé.
-
-Mme Durut introduit le comte dans le même pavillon où elle avait d'abord
-conduit le chevalier.
-
-LE COMTE[87]. C'est qu'aussi la chère duchesse extravague; exiger de
-moi, dans ma position, des entrevues de jour, c'est manquer totalement
-de bon sens.
-
- [87] Le comte: ce que cet homme a de plus remarquable est son extrême
- suffisance; il n'est d'ailleurs ni bien, ni mal; mais il était
- ci-devant à la cour, et d'une liste dans laquelle les femmes telles
- que la duchesse choisissent volontiers leurs amis de boudoir. (N.)
-
-MADAME DURUT.--Vous savez que, la nuit, elle ne peut ni sortir, ni vous
-recevoir chez elle.
-
-LE COMTE.--Jeter ensuite feu et flammes, parce que je ne suis pas à la
-minute au rendez-vous où elle n'a rien de mieux à faire que de se
-trouver même avant l'heure, c'est me tyranniser!
-
-MADAME DURUT, _ironiquement_.--Je vous conseille de vous plaindre.
-
-LE COMTE.--Où est-elle enfin?
-
-MADAME DURUT.--Au bain.
-
-LE COMTE.--Je vole auprès d'elle...
-
-MADAME DURUT.--Non pas, s'il vous plaît (_On devine la véritable raison
-de Mme Durut. Voici celle qu'elle donne:_) L'objet du bain est de calmer
-le sang: or, nécessairement, l'explication que vous auriez ensemble
-agiterait cette belle dame. Vous aurez donc la complaisance d'attendre
-que j'aie pris ses ordres à votre sujet et rapporté sa réponse.
-
-LE COMTE.--Vous avez raison, ma chère Durut; du caractère que nous lui
-connaissons, elle ne manquerait pas de faire une scène: il faut
-l'éviter. Mais je meurs de besoin! cloué, dès dix heures du matin, sur
-les bancs de ce maudit Manège, d'où je me suis échappé comme un voleur,
-sans attendre la fin de cette intéressante discussion... (_Quoique le
-comte n'ait dit tout cela qu'en vue de faire l'important, Mme Durut,
-sachant absolument très bien qu'il est absolument nul à l'Assemblée, et
-se plaisant à faire des épigrammes à sa manière, coupe cette tirade:_)
-
-MADAME DURUT.--Que prendrez-vous, monsieur le comte?
-
-LE COMTE.--Une croûte grillée, avec un peu de vin d'Espagne.
-
-MADAME DURUT.--On va vous servir à l'instant. (_Elle disparaît. Un
-moment après le déjeuner du comte est apporté par Célestine[88], une
-charmante fille qui passe pour être soeur de mère de Mme Durut._)
-
- [88] Célestine: à peine 20 ans, grande et belle blonde au plus frais
- embonpoint, richement pourvue de toutes les rondeurs et potelures
- que peuvent désirer tous les genres d'amateurs. Célestine a de
- grands yeux bleus plus animés que ne le sont habituellement ceux de
- cette couleur, et qui semblent demander à tout le monde l'amoureux
- merci. Sa bouche riante, ses lèvres légèrement humides ont le
- mouvement habituel du baiser. Cette fille est, parmi les femmes, ce
- qu'est, parmi les fruits une belle poire de doyenné, tendre et
- fondante. Célestine, désirée de tout le monde, aime tout le monde;
- aussi jamais cette bienfaisante créature ne put répondre non à
- quelque proposition qu'on ait eu le caprice de lui faire. Elle a de
- plus la gloire d'avoir remporté au concours la place de première
- essayeuse. On rendra compte en temps et lieu des fonctions et
- prérogatives de cet important emploi. (N.)
-
-
-LE COMTE, CÉLESTINE
-
-LE COMTE, _allant au devant_.--Quoi! C'est vous-même, belle Célestine,
-qui prenez la peine...
-
-CÉLESTINE.--Pourquoi pas, Monsieur le comte? On a toujours plaisir à
-servir quelqu'un d'aimable.
-
-LE COMTE, _avec un mouvement modeste_.--Ah! ce joli compliment met le
-comble à vos attentions. (_Il la débarrasse du plateau._) Si vous
-vouliez, charmante Célestine, que ce déjeuner devînt délicieux pour moi,
-vous mouilleriez ce verre de vos lèvres de rose, et, buvant après vous,
-je croirais recevoir un baiser.
-
-CÉLESTINE.--Voilà qui est d'une galanterie bien quintessenciée! Pourquoi
-demander de ma part un baiser par ricochet, quand je puis vous en donner
-plutôt deux qu'un directement?...
-
-LE COMTE, _la prenant avec transport_.--Est-on aimable? En vérité,
-Célestine, vous surpassez tout ce qui vient ici...
-
-CÉLESTINE, _interrompant gaiement_.--Chut! chut! songez que nous avons
-quelque part certaine duchesse, et...
-
-LE COMTE.--Bon! elle est au bain, si loin, si loin de nous!...
-
-CÉLESTINE, _avec finesse_.--Mais si près, si près de votre coeur! (_Il
-ne laisse pas d'entraîner Célestine jusque vers un fauteuil où il se
-jette la tenant entre ses jambes._) Allons, Monsieur le Comte, de la
-bonne foi dans les traités; vous n'êtes point ici pour moi.
-
-LE COMTE.--Laissons, mon coeur, ces subtilités de délicatesse. Il y
-aurait moyen de bien mieux employer les instants. (_Il chiffonne le
-fichu._) Si vous m'aimiez un peu...
-
-CÉLESTINE, _défendant faiblement sa gorge_.--Nous ne nous connaissons
-point, pourquoi vous aimerais-je?... Vous êtes joli cavalier, pourquoi
-ne vous aimerais-je pas?
-
-LE COMTE, _s'animant_.--Elle est divine! Il y a un siècle, belle enfant,
-que tu me trottes en cervelle; mais tu as précisément une de ces
-sorcières de mines qu'il faut chasser de son imagination comme la peste,
-si l'on ne veut pas s'enfiévrer.
-
-CÉLESTINE.--Pourquoi, s'il vous plaît, me chasser si fort! Sachez que
-j'aime beaucoup, moi, qu'on se passionne un peu pour mon petit mérite...
-Mais voyez donc comme il m'accommode! (_Les tétons sont au pillage._)
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-(_On supprime ici d'inutiles lambeaux de dialogue._)
-
-CÉLESTINE[89] _acceptant l'assignat après quelques façons_.--Ne croyez
-pas cependant que je veuille employer ce chiffon à réparer une sottise.
-On dit qu'avant peu ce beau papier de votre fabrique ne sera plus bon
-qu'à cet usage, mais en attendant, je vais bel et bien le convertir en
-écus.
-
- [89] Le Comte donne à Célestine un assignat de 300 livres.
-
-LE COMTE.--Tu me bats avec mes armes, friponne! Cela n'est pas
-généreux...
-
-Pour l'apaiser Célestine, se jetant à son cou, lui donne un de ces
-baisers qu'elle a le talent de rendre si doux, et échappe à l'instant.
-Il est bon d'avertir le lecteur que cette si complaisante Célestine
-avait été députée au comte par Mme Durut, afin qu'il fût occupé tout le
-temps qu'il faudrait à la duchesse pour s'arranger avec le charmant
-Alfonse. On voit que Célestine ne pouvait s'acquitter mieux de son
-agréable commission. Le Comte se purifie, aidé, comme l'a été le
-Chevalier, par la jolie négrillonne. Ensuite, il déjeune, et attend, en
-lisant quelques feuilles du jour, qu'on vienne enfin lui donner des
-nouvelles de la Duchesse.
-
-
-VIVE LE VIN! VIVE L'AMOUR!
-
-LE COMTE, _au Chevalier, se levant brusquement_.--Je connais trop la
-façon de penser de Mme la Duchesse pour pouvoir douter que vous soyez un
-homme comme il faut; ainsi, monsieur, nous n'aurons probablement
-ensemble qu'une explication très décente sur le hasard qui vous fait
-recueillir le fruit d'un rendez-vous donné pour moi. Cependant, si par
-malheur je me trouvais encore plus lésé que je ne suppose l'être...
-
-LE CHEVALIER, _avec fierté_.--Qu'en serait-il, monsieur?
-
-LE COMTE, _fièrement à son tour_.--C'est ce que je vous ferai savoir,
-monsieur.
-
-LE CHEVALIER, _se soulevant_.--Je n'aime pas à différer ces sortes
-d'éclaircissements... (_Il s'échappe du lit et suit nu le comte, qui
-vient de passer dans la salle de bain, où sont aussi les habits du
-Chevalier._)
-
-MADAME DURUT, _leur courant après_.--Holà! mes beaux champions! ce lieu
-n'est pas du tout celui des scènes tragiques.
-
-LA DUCHESSE, _accourant aussi, à Mme Durut_.--Arrêtez-les! ma bonne. Si
-j'ai quelque empire sur vous, messieurs...
-
-En même temps, Mme Durut a fermé la pièce à clef. Le Chevalier s'habille
-en grande hâte. Mme Durut sert la Duchesse, qui en fait autant, marquant
-par des mouvements presque convulsifs qu'elle éprouve quelque chose de
-bien pénible...
-
-LE COMTE.--Quel est ce jeune homme, madame Durut?
-
-LA DUCHESSE, _vivement_.--Son neveu[90].
-
- [90] Ce mensonge a pour but à la fois et de vexer le Comte et de
- prévenir une affaire d'honneur. (N.)
-
-LE COMTE, _feignant de se calmer, et d'un ton ironique_.--Digne choix,
-en vérité! Je n'ai plus rien à dire. (_A Mme Durut._) Ouvrez-moi.
-
-LE CHEVALIER.--On vous trompe, monsieur. Dans un moment je retourne à
-Paris; si vous n'avez rien de mieux à faire que de m'y suivre, nous
-pourrons causer en chemin et déterminer à quel point chacun de nous
-offense son rival.
-
-LE COMTE.--Je suis à vos ordres.
-
-MADAME DURUT.--Cela vous plaît à dire: vous êtes tous deux aux miens.
-Mais voyez donc un peu ces mutins! Sachez, mes beaux messieurs, que,
-toute taquinerie cessante, vous ne sortirez pas d'ici que je le veuille
-bien. Oh! vous êtes, en dépit de vos bouillants courages, tout à fait en
-mon pouvoir.
-
-La Duchesse ne sort des mains de Mme Durut que pour aller tomber
-pesamment dans une bergère, où elle joue assez bien la défaillante.
-
-LA DUCHESSE, _avec les mines convenables_.--Je me sens mal... Durut, de
-l'eau de Cologne... des sels... de l'éther... Je n'en puis plus...
-J'étouffe... je me meurs... (_Elle est pour lors immobile, dans
-l'attitude la plus théâtrale, l'oeil fermé, mais sans que les roses des
-joues et des lèvres aient pâli de la moindre nuance._)
-
-LE CHEVALIER, _aux pieds de la Duchesse_.--Oh! ciel! quel malheur!
-
-MADAME DURUT, _assez calme et donnant du secours_.--Là! là! ne vous
-désespérez pas, cela n'aura pas de suites...
-
-En effet, à peine a-t-on mis des sels d'Angleterre sous le nez de la
-Duchesse, qu'un long soupir annonce la clôture de son évanouissement.
-
-MADAME DURUT, _au Comte_.--Voilà pourtant, vilain homme, la belle
-besogne que vous êtes venu faire ici! Que je déteste ces vaniteux! Tout
-irait si bien, si l'on voulait ne mettre que de la folie à ce qui est
-uniquement affaire de plaisir.
-
-LE COMTE.--Vous verrez que c'est moi qui ai tort!
-
-MADAME DURUT.--Assurément, et en tout point. Vous vous êtes conduit en
-homme qui n'a pas le sens commun. Vous arrivez trop tard; premier tort,
-d'autant plus inexcusable, qu'il est absolument volontaire; vous vous
-montrez ici avec l'assurance et la brusquerie dont on blâmerait même un
-mari: second tort; vous nous rompez tous en visière; plus grand tort qui
-vous donne en même temps beaucoup de ridicule; la preuve en est à ce
-qu'il vous a été forcé de voir et d'endurer. Répondez à tout cela. Eh!
-morbleu! puisque, vous aviez assez joliment passé votre temps là-bas,
-que n'y restiez-vous? Célestine aurait bien eu la complaisance de vous y
-tenir plus longtemps compagnie.
-
-LA DUCHESSE, _avec intérêt_.--Célestine!... Ils ont été ensemble?
-
-MADAME DURUT.--Assurément et de la meilleure intelligence encore.
-
-
-LES MÊMES, CÉLESTINE.
-
-CÉLESTINE, _en dehors et frappant_.--J'entends qu'on parle de moi,
-veut-on bien m'ouvrir?
-
-Mme Durut ouvre et lui conte rapidement la querelle de ces messieurs.
-
-CÉLESTINE, _gaîment_.--Fort bien! (_Au Comte._) Voilà donc, petit
-perfide, comme je puis me fier à vos belles protestations! (_Avec une
-menace badine._) Si j'étais babillarde, comme vous seriez grondé!
-Allons, la paix, mes bons amis. (_Au Comte en lui montrant le
-chevalier._) Voyez donc comme il est joli! Vous auriez la barbarie de
-l'embrocher en face?
-
-Les esprits sont déjà considérablement apaisés, la Duchesse et Mme Durut
-souriant à l'épigrammatique plaisanterie de Célestine.
-
-LA DUCHESSE, _au Comte d'un ton piqué_.--Il paraît, monsieur, que nous
-ne sommes pas en reste l'un avec l'autre... (_D'un ton moins sec._) Que
-tout ceci finisse donc convenablement. (_Elle lui tend la main._) Je
-vous pardonne l'aimable Célestine; faites-vous de même une bonne raison
-au sujet du charmant Chevalier... Touchez là.
-
-LE COMTE, _obéissant_.--Vous avez tant d'ascendant sur moi... qu'il faut
-bien en passer par ce que vous voulez. Allons, madame, qu'il n'en soit
-plus parlé.
-
-CÉLESTINE, _avec espièglerie_.--Oui dà! Cela est fort aisé à dire. Je ne
-prends pas, moi, la chose aussi indifféremment. J'avais fait une
-conquête; on m'avait juré les plus belles choses du monde; il faut que
-mon compte se trouve à tout ceci. Je déclare donc que je m'empare de
-monsieur (_du Chevalier_)... sauf à le restituer à qui il appartiendra
-lorsque je croirai m'être suffisamment vengée.
-
-MADAME DURUT.--La matoise! tout en riant, elle le fera comme elle le
-dit, ou le diable m'emporte! Oh! je la connais! Mais pensons enfin au
-solide; il faut dîner; qu'en pensez-vous, mes enfants?
-
-LA DUCHESSE.--Je meurs d'appétit.
-
-MADAME DURUT.--Eh bien! allons. Nos jeunes braves videront leur querelle
-à table, et se battront à l'aise le verre à la main. (_Elle prend au
-Comte une main; à Alphonse:_) La vôtre? approchez. (_Le Chevalier
-approche. Elle réunit leurs mains._) La paix, au nom du plaisir!
-
-LE COMTE.--De tout mon coeur. (_Ils s'embrassent._)
-
-MADAME DURUT.--Je ne demande pas à madame la Duchesse si elle trouve bon
-que nous ne nous séparions pas. Si sa conversion est sincère...
-
-LA DUCHESSE, _interrompant_.--Très sincère, je te jure, ma chère Durut.
-Il faut que Célestine et toi soyez des nôtres; je l'aurais exigé si tu
-ne m'avais pas prévenue...
-
-MADAME DURUT.--C'est parler, cela. Allons, je commence à espérer
-qu'enfin on pourra faire quelque chose de vous. (_Mme Durut s'en va._)
-
-Peu d'instant après, un des jockeys, qu'on connaît déjà, vient annoncer
-qu'on a servi et conduit les convives à une pièce délicieuse. Elle
-représente un bosquet dont le feuillage, peint de main de maître, se
-recourbe en coupole jusque vers une ouverture ménagée en haut et d'où
-vient le jour, à travers une toile légèrement azurée qui complète
-l'illusion. On voit, sur le fond transparent, les extrémités des
-feuilles et quelques jets élancés se découper avec une vérité frappante.
-Tout autour de la pièce, aux troncs des arbres régulièrement espacés, on
-voit attachée une draperie blanche bordée de crépines d'or, qui est
-censée cacher tous les intervalles au-dessous du feuillage. Le bas est
-une balustrade du meilleur style, peinte en marbre blanc et qui paraît
-se détacher. Le tapis est un gazon factice parfaitement imité. A peine
-s'est-on réuni dans cet agréable lieu qu'il y survient le dîner le plus
-sensuel.
-
-Le Duchesse, le Comte, le Chevalier, Célestine et Mme Durut sont à table
-et mangent.
-
-MADAME DURUT.--Vous ne paraissez pas penser à me remercier, cependant
-vous avez l'étrenne de cette jolie salle, qui n'est achevée que depuis
-quelques jours, et où je n'ai permis à qui ce soit d'entrer tandis qu'on
-y travaillait.
-
-LE CHEVALIER.--On ne pouvait penser rien de plus agréable, et
-l'exécution en est parfaite.
-
-LE COMTE.--L'architecte a un peu écouté aux portes. Je connais la
-pareille salle, je dis absolument pareille, chez le marquis de[91]...
-
- [91] Le Comte a raison. Cette salle existe en original chez une dame
- fort célèbre, que les deux sexes déchirent également, les femmes,
- par hypocrisie, car elles ont son amour et lui prodiguent le leur,
- les hommes par un sot amour-propre, car près d'elle ils sont
- rarement heureux. Mais qui peut juger sans passion cette Sapho
- moderne ne peut s'empêcher de l'admirer et de l'aimer, et s'étonne
- de lui voir concilier de la manière la plus naturelle les goûts et
- les habitudes de la femme à la fois la plus légère et la plus
- frivole et la plus essentielle, la plus capricieuse en fait de
- plaisir, et la plus invariable en fait de sentiments. (N.)
-
-MADAME DURUT, _interrompant_.--Je connais, je connais! assurément vous
-pouvez connaître. Une chose n'a-t-elle donc de prix qu'autant qu'elle
-soit unique? A boire! je passe ma vie à entendre d'insoutenables gens
-comparer, épiloguer, au lieu de jouir...
-
-CÉLESTINE, _interrompant_.--Et ma bouillante soeur se fâcher au lieu de
-manger! cela ne revient-il pas au même?
-
-LA DUCHESSE.--Célestine a raison, et je suis enchantée, Durut, qu'elle
-vous ait prise sur le fait. Savez-vous que vous devenez d'une humeur...
-
-MADAME DURUT, _avec surprise_.--Et vous aussi? A votre tour, messieurs,
-grondez-moi. J'ai donc de l'humeur? Eh bien! il faut la noyer dans le
-bourgogne. (_Elle s'en fait donner une bouteille et se verse une
-rasade._) A vos santés...
-
-LE COMTE.--. J'aime mieux cela que de la morale.
-
-On boit à la ronde. Ils mangent tous du meilleur appétit et boivent à
-proportion. Avec le second service on a apporté des vins délicieux. Les
-entremets sont ingrédientés de manière à ne pas permettre que de tels
-convives conservent longtemps leur sang-froid et demeurent à table sans
-s'agacer. Quoique le Chevalier ait fait passablement des siennes, il se
-sent déjà des velléités pour cette friponne de Célestine, dont il est
-voisin, et qui joue avec lui de la prunelle, à faire sauter le bouchon.
-La vue de plus de la moitié de ses merveilleux tétons (_qu'elle découvre
-sous prétexte d'y pourchasser un peu de pain qui la blesse_) achève de
-mettre en rut l'inflammable jouvenceau. Cependant il s'observe assez
-bien pour ne pas se mettre dans le cas d'offenser la Duchesse, qui le
-guette du coin de l'oeil. De son côté le Comte croit de son honneur
-qu'avant qu'on se quitte, la Duchesse ait fait aussi quelque chose pour
-lui. Durut, qui ne perd rien de tout ce manège, rit sous cape, et déjà
-se doute de ce qui va suivre. Au dessert, les gens renvoyés, la
-conversation s'anime par degrés et devient des plus polissonnes. En
-voici un léger échantillon:
-
-MADAME DURUT.--A propos, madame la Duchesse, il y a longtemps que vous
-n'êtes venue par ici avec ce grand lévrier... cet étranger si blond, si
-pomponné!...
-
-LA DUCHESSE.--Elle me divertit avec son lévrier, c'est justement un
-Danois... l'Opéra me l'a enlevé...
-
-CÉLESTINE.--L'Opéra ne vous a pas enlevé grand chose. Cet homme est bien
-le plus glacial bande-à-l'aise! (_Gaîment._) Nous sommes tous garçons
-ici?
-
-LA DUCHESSE, _souriant_.--Il a donc l'avantage de vous connaître?
-
-CÉLESTINE.--Oh! ne m'en parlez pas. J'eus un jour, je ne sais par quel
-caprice d'avoir quelqu'un d'encore plus blond que moi, le malheur de
-m'aventurer avec ce beau monsieur; cela fut d'un nul!... Il est vrai
-qu'il resta sur le champ de bataille un diamant, mais vivent les gens
-qui savent les faire gagner!
-
-LA DUCHESSE, _sentant une atteinte_.--Comte, j'ai des cors, je vous en
-avertis. (_Elle sourit._)
-
-MADAME DURUT.--Oh! je le reconnais au langage des pieds. Chez moi,
-certain soir qu'il s'agissait d'enivrer un provincial et de lui souffler
-sa jolie femme, ne voilà-t-il pas mon maladroit qui, à table, en face du
-couple, se trompe et croyant faire une gentille à madame, nous appuie
-amoureusement un pied sur l'orteil goutteux du mari. Celui-ci de jeter
-le cri de quelqu'un qu'on mettrait à la broche et de retirer les jambes
-si promptement, si fort et si haut qu'il soulève la table et renverse
-tout ce qui la couvrait. Figurez-vous le baccanal, le tracas, la
-consternation d'une femme peu faite, alors, à de pareils événements!...
-Il est vrai que, depuis, nous en avons fait une rude lame... Comte, vous
-pouvez certifier ce que je dis.
-
-LE COMTE, _froidement_.--Qu'en faites-vous?
-
-MADAME DURUT.--C'est du véreux maintenant. Elle vient encore dans ma
-maison de Paris, pour les moines.
-
-LA DUCHESSE.--Fi!
-
-LE COMTE,--Quant à moi, je l'ai totalement perdue de vue, il y a bien
-six mois, depuis qu'elle m'a débauché mon valet de chambre.
-
-CÉLESTINE.--Ce fut surtout pour vous un grand crèvecoeur que de perdre
-ainsi deux maîtresses à la fois?
-
-MADAME DURUT.--Pourquoi pas trois? car la dame ne se faisait pas
-beaucoup prier pour faire le thème en deux façons.
-
-LE COMTE.--De la méchanceté! Il est assez plaisant qu'on gronde ici des
-sortes de caprices, tandis qu'on veut bien les laisser en paix dans la
-société. Vous voilà trois femmes: laquelle de vous osera jurer de
-n'avoir jamais varié la manière de faire des heureux?
-
-CÉLESTINE.--Monsieur le comte voudrait nous confesser apparemment! Quant
-à moi, je ne suis pas pressée de m'accuser de péchés dont il est très
-possible que je n'aie aucun repentir.
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-Un excellent café, suivi des liqueurs les plus fines, termine ce
-voluptueux dîner.
-
-Le Comte très pressé (_ou qui feint de l'être_) d'assister à l'auguste
-pétaudière, part tout de suite dans son rapide cabriolet. La Duchesse
-reste. L'adroite et complaisante Célestine prête son ministère pour la
-mettre en état de paraître au spectacle. Le Chevalier dont on a renvoyé
-les chevaux, et qui n'a rien de mieux à faire que de se reposer, suit
-aux Italiens son équivoque conquête, qui l'enlève dans un vis-à-vis
-d'une élégance achevée, attelé de deux anglais sans prix pour la vitesse
-et la beauté.
-
-
-L'OEIL DU MAITRE
-
-MADAME DURUT, CÉLESTINE
-
-Elles sont dans le logement de la première et sont occupées de compter.
-Chacune a sous les yeux un livre de dépense, dont elle vérifie les
-articles.
-
-MADAME DURUT.--J'ai fait.
-
-CÉLESTINE.--Et moi aussi, bien juste en même temps que toi.
-
-MADAME DURUT.--A combien, d'après ton addition, se monte la dépense du
-mois?
-
-CÉLESTINE.--A neuf mille six cent quatre-vingt-quatre livres douze sols.
-
-MADAME DURUT.--Barême ne serait pas plus correct que nous; j'ai le même
-total à six deniers près.
-
-CÉLESTINE.--Tu as raison; six deniers: je les oubliais à cette colonne.
-
-MADAME DURUT.--La recette?
-
-CÉLESTINE.--Dix mille huit cent quatre-vingt-seize livres huit sols...
-sans deniers pour le coup.
-
-MADAME DURUT.--On ne peut mieux. Eh bien! Célestine, quel est le métier,
-le commerce soi-disant honnête qui produirait par mois, à raison de nos
-fonds, un bénéfice net de douze cent douze livres cinq sols six deniers,
-tous frais et bien des petites fantaisies satisfaites, dont le prix se
-trouve englobé dans la masse des dépenses?
-
-CÉLESTINE.--L'observation est juste. Encore ce mois-ci n'a-t-il pas
-beaucoup donné.
-
-MADAME DURUT.--Sans compter que j'ai réduit de près de mille écus les
-mémoires des bâtiments depuis l'approbation des comptes.
-
-CÉLESTINE.--Tout doux, s'il vous plaît, ma chère soeur; j'ai réduit est
-bientôt dit! Oubliez-vous, que ce rabais, c'est à moi qu'on en a
-l'obligation, puisque j'ai fait ce qu'il fallait pour que M. du Bossage
-y souscrivît?
-
-MADAME DURUT.--Tu cries, Mademoiselle, avant qu'on écorche! Tiens,
-regarde, lis: «Trois cents livres de gratification à Mlle Célestine pour
-le dixième d'une épargne de trois mille livres qu'elle a procurée à
-l'établissement». Et cela sans préjudice de ta part d'associée.
-
-CÉLESTINE.--C'est parler, cela, et j'aurais d'autant plus mauvaise grâce
-à me faire trop valoir, que ce petit pince-sans-rire d'artiste s'est
-donné les airs de me le mettre[92] sept fois pendant la nuit qui fut le
-pot-au-vin de votre arrangement.
-
- [92] Entre soeurs on ne se gêne pas. (N.)
-
-MADAME DURUT.--Sept fois! mon coeur; oh! sur ce pied, ce sera moi, ne
-t'en déplaise, qui lui compterai, le 30, les mille livres qu'il doit
-recevoir. Je ne me prévaudrai nullement des dix jours de grâce, et
-j'espère bien qu'en faveur de mon exactitude à payer, il daignera me
-faire tâter de son savoir-faire.
-
-CÉLESTINE.--Rien de plus assuré, car il m'a dit plus de trois fois, à
-travers les beaux transports qu'il me témoignait, que tu devais être une
-excellente jouissance...
-
-MADAME DURUT, _interrompant_.--Je m'en pique...
-
-CÉLESTINE _interrompant_.--Mais que tu lui en imposais.
-
-MADAME DURUT.--Le pauvre garçon! Il est bien trop bon d'avoir peur de
-moi! Qu'il vienne! je lui ferai connaître qu'on m'apprivoise assez
-facilement, et que les gens qui parlent par sept, ont le plus grand
-droit de tout oser avec leur très humble servante. Mais poursuivons
-notre besogne: combien d'abonnements reste-t-il encore à faire payer?
-
-CÉLESTINE.--D'abord... celui du commandeur de Palaigu.
-
-MADAME DURUT.--Qui? ce grand _jeudi_[93] qu'on dit malade d'un
-satyriasis incurable? Après? (_On reprend le travail._)
-
- [93] Chez les Aphrodites on nomme _jeudis_ ces messieurs qui, tout au
- moins partagés entre l'oeillet et la boutonnière, avaient pour jour
- de solennité le jeudi, en l'honneur de Jupiter, le Villette de
- l'Olympe comme tout le monde sait. Les femmes qui avaient la
- complaisance de se prêter au goût de messieurs les jeudis sont
- connues sous le nom de _Jannettes_ (de Janus), à cause de leur
- double manière de faire des heureux. Les amateurs de ces sortes de
- femmes se nommaient, en conséquence _Janicoles_. Les _Andrins_, en
- petit nombre, étaient ceux qui, ne faisant cas d'aucun charme
- féminin, ne fêtaient que des Ganymèdes.
-
-CÉLESTINE.--Ici viennent quelques articles véreux. Plusieurs
-aristocrates émigrants avaient écrit pour que leur abonnement continuât,
-ils en doivent le montant, et ils sont notés pour leur part des dépenses
-casuelles. Sans doute ils se flattaient de n'être pas aussi longtemps
-atteints, mais n'ayant point assisté, peut-être refuseront-ils d'entrer
-en compte?
-
-MADAME DURUT.--Fi donc! Quel horrible soupçon! Ils paieront, Célestine.
-C'est de l'or en barre. Oh! s'il s'agissait de quelque dette d'un autre
-genre, comme pour habits, voitures, fournitures de domestiques, il y
-aurait peut-être à batailler pour le paiement; mais quand il est
-question pour ces messieurs de demeurer Aphrodites, de n'être pas rayés
-avec ignominie de la plus heureuse liste, crois qu'ils y regarderont de
-plus près[94].
-
- [94] Un statut de la dernière rigueur supprimait les mauvais payeurs.
- Les délais étaient très courts.
-
-CÉLESTINE.--Peut-être?
-
-MADAME DURUT.--Je te dis que leur dette envers l'établissement est
-sacrée, et qu'ils sont bien trop avisés pour manquer d'y faire honneur.
-
-CÉLESTINE.--Soit. J'admire, en effet, comment, tandis que tout le monde
-a l'air de mourir de faim, nous voyons venir ici nos habitués les poches
-pleines.
-
-MADAME DURUT.--Tu serais bien plus surprise encore de voir les joueurs,
-quand nous aurons une partie, ils regorgent d'or. Ce n'est pas que les
-espèces manquent, mais on n'ose en laisser voir, et plus on se refuse,
-par hypocrisie, pour de vrais besoins, ou pour un luxe extérieur que
-maintenant il est dangereux d'afficher, plus, en revanche, on est en
-état de faire des sacrifices pour de secrets plaisirs. Après?
-
-CÉLESTINE.--Rien de plus en souffrance, quant aux abonnements; mais
-voici quelques non-valeurs d'un autre genre: «Prêté à Mme de Braiseval,
-quinze louis». Elle devait les rembourser au bout de huit jours, le mois
-est près de finir.
-
-MADAME DURUT.--Passons: le lendemain du prêt, je me suis fait rendre ces
-quinze louis par un vieil oncle de Mme de Braiseval, assez sot pour être
-amoureux, gratis, de sa banale nièce. Si le pauvre diable savait à quel
-usage elle avait employé cet argent, il se repentirait bien, ma foi,
-d'en avoir fait le sacrifice. C'était pour récompenser le solide service
-d'un sauteur de chez Nicollet, qu'elle venait de distinguer, mais non
-pas comme Mlle Célestine distingue le commandeur.
-
-CÉLESTINE.--Si l'on jette des pierres dans mon jardin, gare la revanche!
-Au fait: quand Mme de Braiseval parlera de payer, il faudra lui donner
-quittance?
-
-MADAME DURUT.--Etourdie! que dis-tu? Il faudra recevoir[95].
-
- [95] Elle est un peu friponne, cette Mme Durut. (N.)
-
-CÉLESTINE.--Et si l'oncle a par hasard avec elle un éclaircissement!
-
-MADAME DURUT.--Il l'aura probablement. Où sont les hommes assez généreux
-pour obliger incognito? Mais, pour lors, tu n'auras pas su, j'aurai
-négligé d'enregistrer cette recette et ne t'aurai prévenue de rien. Tu
-me renverras la dame, que je menacerai auprès de mon mari, de quelques
-confidences de ma part qui n'iraient à rien moins qu'à la faire coffrer
-pour le reste de sa vie. (_Avec un air de mystère._) N'ai-je pas fourni
-à cette Messaline jusqu'à trois cents suisses en un jour!
-
-CÉLESTINE, _soupirant_.--Grand bien lui fasse! Avance à la vicomtesse de
-Chatouilly, neuf cent soixante livres en différents articles.»
-
-MADAME DURUT.--Cela sera bien payé. En attendant, cet argent n'est pas
-sorti de la maison. Il s'est répandu en petits salaires sur toute la
-marmaille mâle et femelle que je puis enrôler, Mme la Vicomtesse a le
-talent d'occuper ici cette espèce pendant des matinées entières à se
-faire dorlotter, manioter, tripoter, baisoter, suçoter, peloter à six
-francs par heure pour chaque individu.
-
-CÉLESTINE.--Voilà, par exemple, une bizarre fantaisie!
-
-MADAME DURUT.--D'autant plus bizarre que si, par malheur, quelqu'un de
-ces petits êtres avait l'ombre d'un poil follet où tu sais, la dame
-furieuse le mettrait brutalement à la porte et me laverait la tête
-d'importance. Mais est-on bien ras, bien scrupuleusement imberbe, ce
-sont de sa part des transports! un délire! Après cela, c'est son tour de
-fêter tous ces petits engins, toutes ces petites moniches. C'est à
-mourir de rire, en vérité.
-
-CÉLESTINE.--Et c'est là tout ce qu'elle fait?
-
-MADAME DURUT.--Le plus souvent, il faut bien qu'elle s'y borne;
-quelquefois pourtant un marmot précoce se trouve de douze à treize ans,
-bon à quelque chose.
-
-
-NOTE DU CENSEUR
-
-MAITRE DE LA SOCIÉTÉ DES ANTIQUITÉS DE C...
-
-On ne sait souvent où une langue va puiser ses richesses. J'ai vu des
-Français se creuser la tête pour trouver l'origine du mot gamahucher, et
-dire ensuite qu'il était de pure fantaisie.--Point du tout, messieurs;
-il existe au fond de l'Egypte une secte de bonnes gens qui rendent un
-culte à l'ami de Priape. Je ne cite ni l'ouvrage où j'ai trouvé ce
-renseignement important, ni l'auteur trop grave et trop national pour ne
-pas se courroucer s'il se voyait nommer dans des écrits bouffons qui
-décèlent évidemment la futilité d'un esprit aristocratique. Je prie donc
-le lecteur de m'en croire sur ma parole, comme j'ai cru le voyageur sur
-la sienne... Or, il me semble que le mot _Quadmousié_, apporté d'Egypte
-en France, peut fort bien s'être altéré pendant la traversée.
-L'essentiel est que le culte lui-même se soit exactement transmis et
-sans doute perfectionné parmi nous. Quant à la racine de l'expression,
-elle peut bien être adoptée sans difficulté par une nation qui de
-Rawensberg[96] a fait Ratisbonne; Liège, de Luik; La Haye, de
-S'Gravenhaag, etc., et qui, d'après ses conventions alphabétiques, nomme
-Shakespear le génie que nos voisins, d'après les leurs, nomment
-Chekspir. Il convient, dis-je que cette nation reconnaisse cette savante
-étymologie. Je réclame de plus contre l'innovation de l'ignare abbé
-Suçonnet[97], qui ne fait dériver son terme que du grec, tandis que les
-Grecs auxquels il fait l'honneur de l'invention même, pourraient fort
-bien n'avoir fait qu'emprunter des Orientaux une pratique qui ne
-pouvait, au surplus, être connue nulle part sans y être adoptée et
-maintenue avec ferveur.
-
- [96] Nerciat se trompe: c'est de Regensburg que l'on a fait en
- français Ratisbonne.
-
- [97] L'abbé Suçonnet, dont Célestine parle ailleurs, remplace
- _gamahuchage_ par _glottinade_. «M. Suçonnet, qui est docteur,
- prétend que rien n'est plus significatif, et qu'il convient
- absolument d'emprunter du grec le nom d'une volupté dont les Grecs
- nous ont transmis l'usage».
-
-
-POST-FACE DES ÉDITEURS
-
-Dès la fin de 1791, les Aphrodites de Paris et de la province se
-préparaient à se dissoudre. Quantité d'individus des deux sexes
-s'étaient d'avance expatriés. De ce nombre le prince Edmond, que des
-circonstances infiniment heureuses avaient rappelé dans son pays, et la
-nouvelle grande-maîtresse Eulalie, qui, par des circonstances inutiles à
-déduire se trouvait dans le cas d'accepter enfin, sans manquer à la
-délicatesse, le riche legs que le malheureux comte de Scheimpfreich lui
-avait destiné; cette dame, disons-nous, et le prince s'étaient
-passionnément occupés de préparer à ceux des Aphrodites qui étaient
-dignes de survivre à la fraternité de Paris, un asile en pays étranger
-et les moyens de placer avec avantage ce que l'Ordre conserverait encore
-de richesses, après que tous les confrères (soit volontairement dégagés,
-soit congédiés) seraient remboursés. Les comptes scrupuleusement ajourés
-par des frères financiers d'une probité à toute épreuve, l'Ordre
-survivant se trouva riche encore de 4.558.923 livres que des frères
-banquiers trouvèrent moyen de faire sortir adroitement du royaume.
-L'industrieux M. du Bossage s'était chargé, de plus loin, de dénaturer
-en fait de constructions tout ce qui caractérisait l'Ordre et ses divers
-objets, de même que de faire parvenir à sa nouvelle destination tous les
-détails transportables de décoration et d'ornement. Comme presque rien
-n'était réel, que les machines, surtout difficiles à renouveler en pays
-étranger, l'entreprise du transport était moins difficile que
-minutieuse; son utilité infinie l'emportait d'ailleurs sur toute espèce
-de considération. Mme Durut, Célestine, Fringante et quelques camillons
-des deux sexes suivirent à la file les fréquents envois, où Ribaudin
-signala dans la conduite secrète de cette partie de l'opération, son
-excellente tête, sa présence d'esprit, sa vigueur de caractère, et
-justifia parfaitement l'honneur imprévu qu'on lui avait fait en se
-rangeant unanimement sous sa loi. Quand tout l'ordre fut écoulé, corps
-et biens, sa feue Révérence sortit la dernière; elle porte aujourd'hui
-le nom de Martinfort, et continue à prouver qu'on peut être de très
-nouvelle noblesse, avoir porté par système un uniforme odieux, avoir
-même précédemment été moine, sans être, comme certains dédaigneux le
-pensent, un homme vil, parce que l'on n'aurait pas été fait pour monter
-dans les carrosses du Roi.
-
-La journée funeste du 10 août 1792 suivit de bien près le départ de
-l'héroïque Martinfort. Plusieurs Aphrodites réformés périrent dans cette
-bagarre; un plus grand nombre d'eux encore, dont même quelques dames,
-subirent les horreurs du 3 septembre suivant; mais, par bonheur, nul
-frère, nulle soeur de ceux et celles que nos cahiers ont fait connaître,
-ne furent du nombre des victimes. En général, aucun de nos acteurs n'a
-mal tourné, sinon le pauvre Trottignac, son mauvais ton, quelques propos
-indiscrets en faveur de cette liberté qui promet tant aux gens sans
-élévation d'âme et sans fortune, ayant déplu, sur les bords du Rhin, à
-quelques fougueux émigrés, curieux d'ailleurs du sort d'un pied plat,
-étalon de quatre jolies femmes, ces messieurs, disons-nous, se
-persuadèrent que l'écuyer Trottignac était un _propagant_. En
-conséquence ils le jetèrent, pour le laver, dans le fleuve: il s'y noya:
-On les blâma fort. Tant de zèle était diamétralement au rebours des vues
-d'union et d'humanité qu'avaient les chefs de l'émigration, et dont ils
-n'ont cessé de recommander l'observation à leurs nobles cohortes. Mais
-il y avait bien d'autres abus, on n'y remédiait point, et Trottignac, à
-bon compte, était _ad patres_ pour la plus grande gloire de la
-contre-révolution.
-
-Les Aphrodites rénovés ont maintenant, dans un pays que nous ne pouvons
-nommer, un asile délicieux, des statuts épurés et des sujets d'élite. On
-nous a flatté d'une prochaine concession de matériaux pour la suite de
-notre histoire, ou plutôt pour une histoire tout à fait nouvelle. Nous
-comptons d'autant plus sur la solidité de cet engagement, que M. Visard,
-notre ami particulier, conserve, en partage avec un homme de lettres du
-pays, aussi de nos amis, son précieux emploi d'historiographe.
-
-
-
-
-TABLE DES MATIÈRES
-
-
- Introduction 1
- Essai bibliographique 37
-
- LE DOCTORAT IMPROMPTU 57
- MONROSE OU LE LIBERTIN PAR FATALITÉ 105
- MON NOVICIAT OU LES JOIES DE LOLOTTE 135
- LE DIABLE AU CORPS 151
-
- Réveil 155
- L'abbé Boujaron 172
- Le domestique coiffeur 176
- Une fête projetée 183
- Les invités à la fête libertine 188
-
- LES APHRODITES 203
-
- C'est toi! c'est moi! 208
- Tant pis tant mieux 212
- Vive le vin! vive l'amour! 225
- L'oeil du maître 233
- Note du censeur 238
-
-
-
-
-BIBLIOTHEQUE DES CURIEUX
-
-EXTRAIT DU CATALOGUE
-
-
-POÉSIES COMPLÈTES DE BRANTOME
-
-RECUEIL D'AULCUNES RYMES DE MES JEUNES AMOURS
-
-Première édition intégrale augmentée des autres poésies de l'auteur.
-Publiée avec préface, dépouillement du manuscrit, notes, variantes et
-glossaire, par Louis PERCEAU.--Un vol. in-8º carré de 307 pages... 25
-fr.
-
-Il a été tiré quelques exemplaires sur Arches au prix de... 75 fr.
-l'exemplaire.
-
-Les poésies de Brantôme sont en partie inédites. Elles le sont même en
-très grande partie, pourrait-on dire, puisque l'édition fort défectueuse
-qui en fut faite en 1881 est aujourd'hui très rare. Elle était
-d'ailleurs incomplète, un sentiment exagéré de pruderie ayant incité
-l'éditeur à passer sous silence les pièces écrites avec cette liberté
-d'expression qui a rendu célèbre le «conteur» des _Dames Galantes_.
-Toutes les jeunes amours de Brantôme défilent dans ces vers galants
-adressés à ces «belles et honnestes dames» de l'escadron volant de
-Catherine de Médicis, dont les faits et gestes alimentaient la chronique
-scandaleuse du temps. Des notes, en grande partie tirées du _Recueil des
-Dames_ et d'autres mémoires de l'époque, ajoutent un commentaire piquant
-à ces _Rymes_ amoureuses et galantes. Ajoutons que M. Louis Perceau a
-établi le texte des poésies avec un soin particulier, et qu'il s'est
-livré à un dépouillement complet du manuscrit de Brantôme, fait précieux
-pour l'histoire littéraire. Le _Recueil d'aulcunes Rymes_ est un ouvrage
-parfait qui séduira à la fois les érudits, les bibliophiles et les
-curieux de notre histoire poétique et galante.
-
-
-L'HISTOIRE GALANTE DU XVIIIe SIÈCLE
-
-par Jean HERVEZ
-
-Dans les quatre volumes de _L'Histoire Galante du XVIIIe siècle_, Jean
-Hervez a voulu établir, avec la sincérité de l'interviewer, la «manière»
-dont aima le XVIIIe siècle qui, on peut le dire, fut essentiellement
-amoureux de l'amour. C'est aux chroniqueurs légers, aux conteurs malins,
-aux chansonniers alertes, voire même aux folliculaires ou pamphlétaires
-indiscrets, qu'il a demandé les secrets du coeur, les secrets
-d'alcôve--c'est un peu la même chose en un monde passionné--des
-Souverains et de leurs favorites, des abbés et des grandes dames, des
-grands seigneurs et des vendeuses d'amour.
-
-L'illustration, toute documentaire, est empruntée aux maîtres du pinceau
-de l'époque, les Fragonard, les Boucher, etc.
-
-Chacun des quatre volumes de _L'Histoire Galante_ forme un tout complet
-et se vend séparément. Chaque volume du format in-12 carré, orné de
-quatre belles illustrations hors-texte, est présenté sous une élégante
-couverture illustrée. Les quatre tomes de l'ouvrage sont parus:
-
- I.--LA RÉGENCE GALANTE (Le Régent, ses Filles, ses Maîtresses).
- II.--LES MAITRESSES DE LOUIS XV, LE BIEN-AIMÉ.
- III.--LE PARC AUX CERFS ET LES PETITES MAISONS D'AMOUR.
- IV.--LE PORTEFEUILLE D'UN TALON ROUGE.
-
-Chaque volume, illustré... 18 fr. (Port en plus: France, 1 fr.;
-Étranger, 3 fr.)
-
-Les quatre volumes ensemble... 70 fr. (Port en plus: France, 5 fr.;
-Étranger, 10 fr.)
-
-
-LE LIVRE DU BOUDOIR
-
-Nouvelle collection de petits ouvrages galants des XVIIe, XVIIIe et XIXe
-siècles, présentés sous un aspect élégant, typographie, ornements,
-papier, couverture justifient le titre de «Livre du Boudoir» et
-correspondent à cette littérature voluptueuse où se retrouvent les
-secrets de l'Art d'aimer, de badiner et de plaire.
-
-MÉMOIRES DE L'ABBÉ DE CHOISY, Habillé en Femme.
-
-LE CHEVEU, par Simon COIFFIER DE MORET.
-
-CONTES SAUGRENUS, par Sylvain MARÉCHAL.
-
-LE DIVAN D'AMOUR DU CHÉRIF SOLIMAN. Traduit de l'Arabe par
-ISKANDAR-AL-MAGHRIBI.
-
-Chaque volume, format 13 × 16 1/2... 15 fr.
-
-
-L'HISTOIRE ROMANESQUE
-
-Guillaume APOLLINAIRE.--LA ROME DES BORGIA.
-
-Edmond CAZAL.--HISTOIRE ANECDOTIQUE DE L'INQUISITION D'ESPAGNE.
-
-Edmond CAZAL.--HISTOIRE ANECDOTIQUE DE L'INQUISITION EN ITALIE ET EN
-FRANCE.
-
-Dr Ludovico HERNANDEZ.--LE PROCÈS INQUISITORIAL DE GILLES DE RAIS,
-Maréchal de France.
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-Chaque volume, illustré... 18 fr.
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-
-LES PROCÈS DE L'HYSTÉRIE AU MOYEN-AGE
-
-Par le Dr LUDOVICO HERNANDEZ
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-LES PROCÈS DE BESTIALITÉ
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-LES PROCÈS DE SODOMIE
-
-(D'APRÈS LES DOCUMENTS JUDICIAIRES)
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-Prix: 15 fr.
-
-
-SAINT-AMAND (CHER).--IMPRIMERIE BUSSIÈRES.
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of L'oeuvre du chevalier Andrea de
-Nerciat (1/2), by André-Robert Andréa de Nerciat and Guillaume Apollinaire
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'OEUVRE DU ANDREA DE NERCIAT, VOL 1 ***
-
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-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
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