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-The Project Gutenberg EBook of L'oeuvre du chevalier Andrea de Nerciat
-(1/2), by André-Robert Andréa de Nerciat and Guillaume Apollinaire
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
-the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have
-to check the laws of the country where you are located before using this ebook.
-
-Title: L'oeuvre du chevalier Andrea de Nerciat (1/2)
-
-Author: André-Robert Andréa de Nerciat
- Guillaume Apollinaire
-
-Release Date: September 26, 2020 [EBook #63305]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'OEUVRE DU ANDREA DE NERCIAT, VOL 1 ***
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-
-Produced by René Galluvot (This file was produced from
-images generously made available by The Internet
-Archive/American Libraries)
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- LES MAITRES DE L'AMOUR
-
- L'OEUVRE
- du Chevalier
- Andrea de Nerciat
-
- Le Doctorat impromptu
- Monrose, ou le Libertin de qualité.--Mon Noviciat
- Les Aphrodites.--Le Diable au corps, etc.
-
- Comprenant une OEuvre entière, des morceaux ignorés,
- avec des documents nouveaux
- et des pièces inédites concernant la vie d'Andrea de Nerciat
-
- INTRODUCTION, ESSAI BIBLIOGRAPHIQUE, ANALYSES ET NOTES
- PAR
- GUILLAUME APOLLINAIRE
-
- _Ouvrage orné d'un portrait d'Andrea de Nerciat hors texte_
-
- PARIS
- BIBLIOTHÈQUE DES CURIEUX
- 4, RUE DE FURSTENBERG, 4
-
- MCMXXVII
-
-
-
-
-Droits de reproduction réservés pour tous pays, y compris la Suède, la
-Norvège et le Danemark.
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-[Frontispice: ANDREA DE NERCIAT d'après la sanguine à Mr Br. de Paris]
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-L'OEUVRE
-
-DU
-
-CHEVALIER ANDREA DE NERCIAT
-
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-
-INTRODUCTION
-
-
-Le chevalier Andrea de Nerciat est un personnage presqu'encore inconnu.
-Ceux qui ont voulu s'occuper de sa vie ont été arrêtés jusqu'ici par
-l'absence des documents et n'ont fait en somme que reproduire l'article
-de Beuchot paru dans la _Biographie Michaud_. Ni M. Poulet-Malassis,
-rédacteur de la _Notice bio-bibliographique_ signée B.-X. et qui parut
-en tête de la réédition des _Contes nouveaux_ publiée par cet éditeur en
-1867, ni M. Ad. Van Bever dans la notice qu'il a consacrée à Nerciat
-dans la deuxième série des _Conteurs Libertins_ du XVIIIe siècle
-(Sansot, 1905), ni Vital-Puissant, auteur et éditeur, à Bruxelles, de la
-_Bibliographie anecdotique et raisonnée de tous les ouvrages d'Andrea de
-Nerciat, par M. de C..., bibliophile anglais..._ (1876), n'ont donné de
-détails nouveaux sur l'existence d'un auteur dont M. Van Bever dit qu'il
-est «un des plus singuliers, par contre un des moins notoires parmi les
-écrivains érotiques du XVIIIe siècle».
-
-Le même auteur déplore le «défaut d'anecdotes pour rappeler sa mémoire»
-et ajoute que «son bagage insuffisant à exprimer les traits de son
-caractère, mériterait d'éveiller la curiosité des historiens».
-
-A défaut d'anecdotes, Eugène Asse publia dans _Le Livre_ dirigé par M.
-Octave Uzanne un article très courageux où il exposait clairement tout
-ce que l'on connaissait de la vie du chevalier et faisait ressortir ses
-mérites d'écrivain. Enfin, M. Jean-Jacques Olivier[1] a donné des
-indications précieuses relativement à la représentation, à Cassel, d'un
-opéra-comique de Nerciat.
-
- [1] _La Cour du Landgrave Frédéric II de Hesse-Cassel_, Paris, MCMV.
-
-Il est juste d'ajouter qu'il doit exister, concernant le chevalier, des
-documents dont je n'ai pas pu trouver de traces; mais sans doute
-n'ont-ils pas été ignorés de Monselet qui, dans _Les galanteries du
-XVIIIe siècle_ (Paris, 1862) dit: «L'auteur de _Félicia_ est le
-chevalier de Nercyat (_sic_), de qui nous nous occuperons un jour».
-Cependant, s'il s'est étendu sur l'oeuvre du chevalier, Monselet ne
-s'est jamais, à ma connaissance, occupé de sa biographie.
-
-Ces documents ont été dans les mains de Poulet-Malassis, ou du moins on
-les lui avait promis.
-
-En 1864, Poulet-Malassis publie une réédition des _Aphrodites_ et insère
-à la fin du second volume une sorte de catalogue annonçant la
-publication des _OEuvres complètes d'Andrea de Nerciat_, et il ajoute:
-«Le dernier ouvrage de la série se composera d'une notice sur la vie
-d'Andrea de Nerciat, rédigée sur des documents entièrement nouveaux, et
-de correspondances inédites de Nerciat avec plusieurs femmes et divers
-gens de lettres, Beaumarchais, Rétif de la Bretonne, Grimod de la
-Reynière, Pelleport (auteur des _Bohémiens_), etc., le volume sera orné
-de fac-simile. On fait appel à l'obligeance des curieux qui
-connaîtraient des portraits de Nerciat et qui pourraient ajouter à
-l'ensemble déjà extraordinaire des pièces sus-mentionnées».
-
-Mais le volume annoncé ne parut pas. Dès 1867, le même éditeur, à la fin
-de la notice qu'il avait rédigée pour la réédition des _Contes
-nouveaux_, ne mentionne même plus les femmes et écrit simplement qu'«il
-existe des correspondances de plusieurs gens de lettres du XVIIIe
-siècle, Beaumarchais, Rétif de la Bretonne, Pelleport entre autres, avec
-Andrea de Nerciat.» Et Vital-Puissant[2], parlant de ces
-correspondances, dit: «Leur impression avait été annoncée vers 1866 ou
-1867, en pays étranger (Belgique), mais des renseignements certains nous
-ont appris que tout cela était resté à l'état de projet, pour être
-ensuite définitivement abandonné».
-
- [2] _Loc. cit._
-
-La famille d'Andrea de Nerciat était originaire de Naples. Un aïeul,
-chevalier de Saint-Jean de Jérusalem, le frère Antoine Andrea perdit la
-vie en Afrique où il combattait, le 17 août 1619. La maison était éparse
-à Naples, en Sicile, dans le Languedoc. Une branche s'était établie en
-Bourgogne. J'ai trouvé[3] un document concernant un certain Louis
-Nercia, sous-lieutenant au régiment de Bourgogne. C'est un reçu de la
-somme de 20 livres qui lui ont été données _par gratification_ et pour
-lui donner moyen de se rendre à sa charge. Le reçu est daté du 4 février
-1697 et signé Louis Nercia.
-
- [3] Bib. Nat. Mss. Pièces originales 2096.
-
- *
-
- * *
-
-L'auteur de _Félicia_ était le fils d'un trésorier au parlement de
-Bourgogne. M. Maurice Tourneux a transcrit à Dijon et m'a communiqué
-l'extrait baptistaire qui dissipe l'incertitude où l'on était touchant
-la date de naissance d'«André-Robert Andrea de Nerciat né à Dijon 17
-avril 1739, fils de Andrea, avocat au Parlement, et de Bernarde de
-Marlot. Parrain Claude André Andrea, avocat payeur des gages du
-Parlement, seigneur de Nerciat». Après avoir terminé ses études, et sans
-doute de bonnes études, car il était fort cultivé, le chevalier voyagea
-pour parfaire son instruction. Il parcourut l'Italie, l'Allemagne,
-apprenant l'italien, puis l'allemand, et la carrière des armes lui
-souriant, il alla prendre du service au Danemark.
-
-La preuve de ce fait se trouve à la fin de la Dédicace placée en tête de
-la comédie: _Dorimon ou le marquis de Clairville_ (Strasbourg, 1778). Le
-titre de cette pièce ne porte aucune indication d'auteur et cependant,
-c'est le premier et un des rares ouvrages que Nerciat ait signés. On lit
-après l'épître dédicatoire cette signature imprimée: _le Cher De
-Nerciat, ancien Capitaine d'Infanterie au service de Danemark et
-ci-devant gendarme de la Garde de S. M. T. C._
-
-A son retour en France, il resta militaire et entra dans la Maison du
-Roi. La compagnie de gendarmes de la garde dont il faisait partie fut
-comprise dans la réforme qu'opéra le comte de Saint-Germain par
-_Ordonnance du Roi pour réduire les deux compagnies des gendarmes et
-chevau-légers de la garde du 15 décembre 1775_. Nerciat se retira avec
-une pension et le grade de lieutenant-colonel, mais néanmoins il
-regretta beaucoup cette réduction. Ses regrets, il les mit en vers[4]:
-
- Dieu des combats, je suivais tes timbales;
- Aux bandes que l'on vit à Fontenoy fatales,
- Foudres de guerre, ornements de la paix,
- Je m'étais joint, mais un orage épais
- De projets destructeurs menaça notre tête...
- Sur nous fondit la première tempête...
- Au bien futur nous fûmes immolés...
- Quand du bien opéré l'on chômera la fête,
- Vrais citoyens nous serons consolés.
-
- [4] _Prologue de contes nouveaux_ (Liège, 1777).
-
-Et il ajoutait en note: «L'auteur servait dans les gendarmes de la
-garde, lorsqu'on réduisit cette compagnie et celle des chevau-légers au
-quart, et les deux compagnies de mousquetaires à rien».
-
-Nerciat a dû peindre Monrose, le principal héros de ses romans, avec
-quelques-unes des couleurs sous lesquelles l'auteur se voyait. Et par
-endroits, il y a de l'auto-biographie dans ses ouvrages: «Les êtres bien
-nés, dit-il, bien inspirés, se livrent volontiers avec enthousiasme à la
-profession qu'ils ont embrassée. Monrose, militaire, crut devoir épier
-les moindres occasions d'apprendre son métier, et chercher par toute la
-terre à s'y rendre recommandable». Et auparavant Nerciat dit que Monrose
-fit partie de la compagnie des mousquetaires noirs et qu'il ne la quitta
-que lors de leur suppression.
-
-Jusqu'au licenciement, Nerciat avait mené une vie assez mondaine et
-probablement assez dissipée, fréquentant aussi bien les mauvais lieux
-que certains salons où l'on devait apprécier ses talents de musicien et
-de poète compositeur de musique. Il allait chez le marquis de La Roche
-du Maine, ce Luchet dont les ouvrages avaient eu du succès, et dont la
-femme avait reçu une nombreuse compagnie jusqu'au jour où ils avaient dû
-partir ruinés par des mines dont s'occupait le marquis et déconsidérés à
-la suite des farces énormes des _mystificateurs_ qui avaient pris le
-salon de la marquise pour théâtre de leurs exploits.
-
-Nerciat avait dû pénétrer dans ce milieu brillant et bruyant, présenté
-par un de ses aînés, Jean-Louis Barbot de Luchet, chevalier de
-Saint-Louis, qui faisait partie des gendarmes de la garde depuis le 20
-octobre 1745 et y demeura jusqu'à la réforme. Selon toute vraisemblance,
-c'était un parent du marquis. Nerciat devait retrouver plus tard ce
-dernier.
-
-C'était une époque où l'amour était à la mode. Nous n'en avons plus idée
-aujourd'hui où l'on a tant parlé d'amour libre.
-
-L'amour, l'amour physique apparaissait partout. Les philosophes, les
-savants, les gens de lettres, tous les hommes, toutes les femmes s'en
-souciaient. Il n'était pas comme maintenant une statue de petit dieu nu
-et malade à l'arc débandé, un honteux objet de curiosité, un sujet
-d'observations médicales et rétrospectives. Il volait librement dans les
-parcs ombreux où le dieu des jardins prenait ses aises.
-
-Andrea de Nerciat aima l'amour et il en étudia passionnément le
-physique, pénétrant les mystères des sociétés d'amour, et les secrets de
-cette maçonnerie galante qui, sans savoir toujours qu'elle répandait en
-même temps le goût de la liberté, propageait le culte de la chair en
-Europe.
-
-Nerciat menait une vie voluptueuse et sobre. Quoique né à Dijon, il boit
-peu de vin. Ce contraste entre son goût et ses origines est si frappant
-qu'il le trouve digne d'être chanté et ce Bourguignon s'excuse auprès de
-Bacchus[5]:
-
- Dieu que Jupin fit jaillir de sa cuisse,
- Je te dois hommage féal,
- Et pourrais, étant ton vassal
- Près de toi trouver du service...
- De mon devoir je m'acquitterais mal;
- N'ayant pu me former en Allemagne, en Suisse,
- Souffre que du tendre Appollon
- Je préfère le violon
- A tes discordantes cymbales:
- Ce choix n'est ingrat, ni félon.
-
- [5] _Loc. cit._
-
-Le galant chevalier avait consacré, à écrire des ouvrages licencieux et
-brillants, les loisirs que lui laissaient son service, l'amour et ses
-occupations mondaines. Il avait écrit les _Aphrodites_ qui ne devaient
-paraître qu'en 1793, et le _Diable au corps_ qui ne devait paraître
-qu'en 1803, après sa mort, et dont on venait de lui dérober la première
-partie que l'on publia à son insu en Allemagne quelque temps après. On
-venait de faire paraître malgré lui, mais en respectant son anonymat, un
-ouvrage dont les premières éditions se sont vendues ouvertement et qui
-est son chef-d'oeuvre: _Félicia ou mes Fredaines_. Le succès en était
-très vif, mais l'édition était fort incorrecte, au dire de l'auteur que
-cela chagrinait infiniment.
-
-En outre, le chevalier avait fait recevoir par le théâtre de Versailles,
-une comédie[6] en prose (déjà mentionnée) _Dorimon, ou le marquis de
-Clairville_, qui fut jouée le 18 décembre 1775, trois jours après que le
-roi eût rendu la fatale ordonnance.
-
- [6] Elle était tirée d'une nouvelle, un roman, qu'il avait écrit «en
- pays étranger».
-
-L'effet de cette représentation n'ayant pas été celui qu'espérait
-Nerciat, il se remit à voyager pour compléter encore son instruction. Il
-alla en Suisse, retourna en Allemagne, écrivant des petits vers et
-composant de la musique légère pour se consoler du licenciement qui
-avait brisé sa carrière, de sa déconvenue théâtrale et des chagrins
-d'amour auxquels il fait allusion dans le _Prologue_ déjà cité:
-
- Brûler encens à Paphos, à Cythère,
- Fut l'office de mon printemps;
- Mais hélas! ne dure longtemps
- De prêtre de Vénus le galant ministère.
- Sage est celui qui n'attend de déplaire
- A la déesse et qui prend son congé;
- Elle ne veut dans son clergé
- Que jeunes clercs, et les novices
- Sont revêtus des meilleurs bénéfices...
- J'eus, dans mon temps, un bon archevêché...
- Par le destin jaloux il me fut arraché...
- En noirs cyprès mes myrtes se changèrent...
- Prieurés ne me consolèrent...
- Adieu Vénus, adieu, adieu charmant Amour
- Je suis de trop à votre aimable cour.
-
-Quelle était cette femme qu'il appelle indévotement _un bon archevêché_?
-Sans doute, celle qu'il a dépeinte sous les traits de Félicia, dont il
-fera plus tard la principale dignitaire de l'ordre des Aphrodites.
-
-Il faut ajouter que Nerciat dédia à une femme qu'il dissimulait sous les
-initiales: M. L. D. D. sa comédie, lorsqu'il la fit paraître, et qu'un
-des morceaux de ses _Contes nouveaux_ intitulé: _Vérité_ est dédié à
-_Mlle Angélique d'H..._
-
-Il erra ainsi pendant toute l'année 1776, ne trouvant où se fixer,
-triste et ne sachant que faire. C'est en vain qu'il se montre dans une
-allégorie[7] consolé par la visite de Momus, le dieu plaisant:
-
- [7] Prologue des Contes Nouveaux.
-
- Ainsi parlais quand figure comique,
- A l'oeil perçant, au sourire cynique,
- Brusquement s'offrit à mes yeux.
-
- Or, je lui dis: «Etranger si joyeux,
- Qui cherchez-vous? Est-ce moi?--C'est vous-même,
- Reconnaissez un dieu qui vous plaint et vous aime:
- Plus gai que vous, quoiqu'aussi réformé[8].
- --Qui? Momus!--Vous m'avez nommé.--
- --Certes, votre visite est un honneur extrême...
- --Sans compliment, mon cher, écoute-moi:
- Ne pense plus à ta Maison du Roi,
- Et quitte ce visage blême.»
- Du Dieu l'influence suprême
- Agit soudain; mon coeur est délivré,
- Et mon esprit follement enivré.
-
- [8] Il est vrai qu'on ne rit plus (note de Nerciat).
-
- Il ajouta: «Tu ne veux donc au Parnasse
- Te présenter? On n'y peut trouver place,
- Phoebus[9] en vain se laisse importuner;
- Je lui connais, aux hôtels de Mémoire,
- De Vrai Goût, d'Estime et de Gloire,
- Vastes logements à donner:
- En obtenir, c'est une mer à boire;
- A ce ne faudra t'obstiner.
-
- [9] Phoebus. Apollon s'entend; car le vrai Phoebus est de nos jours
- singulièrement accessible (note de Nerciat).
-
- Voici le fait: orner la double cime
- Où règne le dieu de la rime,
- Est cas soumis à de nouvelles lois,
- Au pied du mont tourne un immense abîme
- Que sur un pont l'on passait autrefois:
- Ce pont rompit sous trop pesante armée
- D'écrivains stériles et froids,
- Cohorte à jamais diffamée,
- On réparait: la foule envenimée
- Des envieux et des rivaux
- Ne laissait faire, abattait les travaux:
- Lors toute voie à ces gens fut fermée,
-
- Grand nombre se précipitaient,
- Dans le bourbier barbottaient, périssaient.
- Cependant élite estimée
- Pour vrais talents, et d'Apollon aimée,
- Visites de Pégase avait,
- Qui sur son dos, favoris recevait;
- Puis malgré l'effort du pygmée
- Invectivant d'une voix enrhumée,
- Pégase, fier, sous grand homme arrivai
- Au temple de la Renommée.
- L'usage plut; or, il est demeuré.
- Le pont jamais ne sera réparé,
- De l'avenir ne te mets donc en peine
- Sans cabaler, obéis à ta veine;
- Signale-toi: rien ne peut empêcher
- Que le père de l'Hippocrène[10],
- Où que tu sois, ne te vienne chercher:
- Franchir sans lui l'espace, est entreprise vaine,
- De temps en temps je viendrai t'inspirer,
- Non traits amers, qui pourraient t'attirer
- De l'univers le mépris et la haine,
- Comme à Rufus[11], à Défontaine[12],
- Insolents que Thémis fit bien de châtier;
- Non de ces traits que Fréron, Chevrier[13]
- Versaient, dans leur noire migraine,
- Sur un mercenaire papier;
- Mais traits plaisants, tel qu'au bon Lafontaine
- Je les triais dans Boccace et la Reine[14];
- Tels qu'en offrais au délicat Vergier[15].
- Causticité, de son impure haleine,
- Jamais ceux-ci n'osa souiller,
- Ni leur chefs-d'oeuvre barbouiller.
-
- [10] Pégase toujours (note de Nerciat).
-
- [11] _Rufus_. Rousseau, qui fut grand poète, grand brouillon:
- maintenant tout le monde est au fait de ses torts et des ses
- malheurs. La postérité ne connaîtra que ses talents vraiment
- admirables (note de Nerciat).
-
- [12] _Desfontaine_. Je me suis permis d'altérer, pour le besoin de la
- rime le nom d'un méchant qui a défiguré tant de réputations pour le
- seul besoin de faire du mal. Je renvoie, pour les détails qui le
- concernent, à son ami Voltaire (note de Nerciat).
-
- [13] _Fréron et Chevrier_. Loin de vouloir insulter à la mémoire de
- ces illustres morts, je crois au contraire aider à la justifier, en
- supposant que la haine et la médisance étaient chez eux plutôt une
- maladie que des vices (note de Nerciat).
-
- [14] Dans les contes de la reine de Navarre, dans l'Arioste et
- ailleurs (note de Nerciat).
-
- [15] _Vergier_, auteur, entre autres, du charmant conte _du Rossignol_
- (note de Nerciat).
-
- Mieux te plairaient les jeux de Melpomène,
- Ceux de Thalie et d'Erato[16]?
- Tu viens trop tard, la lice est pleine.
- D'Euterpe[17] tu voudrais au chant de la Syrène
- Mêler le brillant concerto?
- Un noble délire t'entraîne?...
- Prétends-tu disputer l'arène
- A Philidor, à Monsigny?...
- Redoute pour le moins, la lance de Grétry...
- Fais contes bleus, mon cher, ils donnent moins de peine.
- --Soit, dis-je au dieu des quolibets,
- Mais sur Alizons et Babets
- M'apprendrez-vous anecdotes certaines?
- --N'en faut douter: leurs piquantes fredaines,
- Et celles de Rabais-Coquets,
- Et celles d'Eventés Plumets,
- Dans mon recueil se trouvent par centaine;
- A côté de ces freluquets
- Figure aussi mainte dame hautaine,
- Du livre précieux je te fais abandon.
- Tiens, prends.--Ajoutez à ce don,
- Dieu généreux... (j'osais à peine)
- --Quoi?--Le burin du divin Lafontaine[18].
- --Hélas! mon cher, il me l'avait rendu;
- Mais, étourdi, je l'ai perdu:
- Sottise insigne et malheureuse,
- Puisqu'en dépit de travail assidu,
- Vulcain, ne retrouvant trempe si merveilleuse,
- S'est avoué, sur ce point, confondu,
- Butin de qualité douteuse
- Est celui qu'_un tel_ a reçu[19].
- Du défaut l'on s'est aperçu.
- Faute de mieux, celui-ci je te donne,
- S'il est chétif, seul n'as été déçu:
- Comme à plus d'un faudra qu'on te pardonne».
-
- [16] _Jeux de Melpomène, de Thalie, d'Erato_ tragédies, comédies,
- opéras. Pour peu que des contes soient passables, ils tombent aussi
- dans les mains de lecteurs qui n'ont pas toujours présents les
- départements des muses (note de Nerciat).
-
- [17] _D'Euterpe_, etc., _concerto_. Mettre des opéras en musique (note
- de Nerciat).
-
- [18] La Fontaine qui me paraît aussi divin dans son genre qu'Homère
- dans le sien (note de Nerciat).
-
- [19] _Qu'un tel a reçu_. J'avais en vue quelqu'un dont le nom
- m'empêchait de faire mon vers. Les inconvénients de mètre se font
- sentir dès les premiers pas (note de Nerciat).
-
-Ces mauvais vers sentent un peu le désenchantement. Nerciat se met au
-courant de la littérature allemande; Il goûte surtout les poètes de
-l'_Association anacréontique_: Gleim, Uz et particulièrement le major
-Christian Ewald de Kleist qui avait été tué en 1759, dont Uz avait
-chanté la mort et que le prince de Ligne invoquait en vers:
-
- Kleist, Horace des Germains
- Inspire-moi de l'Elysée,
- Puissent les vers qui passent par mes mains
- Se ressentir de ta tournure visée.
-
-Nerciat l'appelle: «Poète délicieux, un des plus beaux génies que
-l'Allemagne ait produits».
-
-Vers la fin de 1776, le chevalier parcourt Bruxelles, Namur, Louvain. Il
-compose ses _Contes nouveaux_, ouvrage faible dont tout l'intérêt réside
-dans les détails autobiographiques qui y sont consignés. Nerciat fait
-alors connaissance avec le prince de Ligne qui agréa la dédicace des
-_contes nouveaux_. Ils parurent l'année suivante, _A Liège_, lit-on sur
-le titre, et le nom de l'auteur se trouve à la signature de l'Epître
-dédicatoire. Ces contes n'étaient ni libres ni très spirituels, mais
-souvent trop longs et d'une lecture assez pénible. Nerciat avait perdu
-sa grâce et son charme, il s'ennuyait et ennuyait les autres. Son amitié
-avec le prince de Ligne dut être assez intime. Si l'on en croit une note
-des _Contes nouveaux_, Nerciat pouvait se vanter de connaître les
-secrets du Prince.
-
-Celui-ci, cependant, n'a jamais, à ma connaissance, cité nommément
-Nerciat, c'est tout au plus si dans cette oeuvre considérable, où les
-beautés ne manquent pas et qui parut en 24 volumes à partir de 1795,
-sous le titre de _Mélanges militaires, littéraires et sentimentaires_,
-j'ai trouvé une note qui pourrait se rapporter à Nerciat. Il s'agit de
-la _Noce interrompue_, comédie en trois actes, mêlée d'ariettes. Le
-prince de Ligne dit: «Je voudrais avoir la musique qui avait déjà été
-faite pour cette petite pièce: mais je ne sais ce qu'elle est devenue,
-pas plus que celui-ci qui l'avait composée. Ce que je sais, c'est que je
-n'ai pas eu le temps de la faire exécuter».
-
-Ensuite Nerciat se remet à voyager et sans doute devint-il à cette
-époque un agent secret comme Mirabeau, comme Dumouriez. On le retrouve
-en 1778 à Strasbourg où il fait paraître sa comédie de Versailles:
-_Dorimon ou le marquis de Clairville_. Il visite les bords du Rhin et
-fait réimprimer en Allemagne, pour sa satisfaction, _Félicia_, dont il
-n'existait pas d'édition correcte. Ensuite on perd sa trace jusqu'en
-1780.
-
- *
-
- * *
-
-En 1780, la cour du Landgrave de Hesse-Cassel brillait de son plus grand
-éclat. On n'y avait jamais connu une telle splendeur. Le _rococo_ y
-triomphait et à la vérité, ce faste n'allait pas sans mesquinerie; il
-sentait l'imitation. Il avait été importé de France et les bons Hessois
-ne voyaient pas tout ce luxe étranger d'un bon oeil. Le Landgrave
-Frédéric II était monté sur le trône, en 1760, succédant à son père
-Guillaume VIII. Frédéric avait prouvé sa valeur en combattant à la tête
-des troupes hessoises pendant la guerre de Succession d'Autriche.
-Pendant la guerre de Sept Ans il avait passé au service de la Prusse et
-en février 1759, le Roi dont il devait devenir un homonyme l'avait nommé
-général d'infanterie et vice-gouverneur de Magdebourg. Frédéric de
-Hesse-Cassel avait un caractère fantasque fait de mysticisme et de
-scepticisme. Son goût pour les pompes extérieures l'avait amené à se
-convertir au catholicisme et, pour rassurer son père alarmé par cette
-conversion, il signa sans difficulté l'_Acte d'assurance_ où il
-s'engageait à réserver aux protestants les fonctions de l'Etat et à
-n'accorder aux catholiques que le libre exercice de leur culte. Il était
-dévot à ses heures, mais l'on dit aussi qu'il n'avait passé dans
-l'Eglise Romaine que dans l'espoir d'obtenir la couronne de Pologne.
-
-A sa cour, on ne parlait que le français, on s'efforçait d'avoir une
-élégance française, on observait l'étiquette de Versailles, car le
-Landgrave méprisait tout ce qui était allemand et particulièrement la
-littérature allemande pour laquelle commençait alors l'époque des
-chefs-d'oeuvre. La beauté des troupes de Hesse était renommée. Frédéric
-II amassa un trésor de 60 millions de thalers en vendant des mercenaires
-à l'Angleterre pendant la guerre d'Amérique.
-
-Cette prospérité permit au landgrave de satisfaire ses goûts fastueux.
-Il fit venir de France un architecte, Simon-Louis Ry qui embellit
-Cassel, abattant les remparts, dessinant des jardins à la Lenôtre.
-Tischbein, peintre allemand, mais de talent si français qu'on l'a
-comparé à Nattier, fut chargé de la décoration des appartements
-princiers.
-
-Le landgrave entretint aussi une troupe dramatique et lyrique qui jouait
-les chefs-d'oeuvre classiques de la scène française, les opéras et les
-opéras-comiques français, car Frédéric, contre le sentiment de
-l'Allemagne du XVIIIe siècle, préférait la musique française à
-l'italienne, de même qu'il mettait avant toutes les autres la
-littérature française de son temps. La dévotion du Landgrave ne
-l'empêchait pas au demeurant de partager les idées des Encyclopédistes
-et d'honorer Voltaire avec lequel il correspondait.
-
-A cette époque, le philosophe de Ferney était fort embarrassé d'un de
-ses admirateurs qui se trouvait dans une mauvaise situation.
-
-Jean-Pierre-Louis Luchet, Marquis de La Roche du Maine, puis marquis de
-Luchet, était né à Saintes en 1774. Il avait pris du service dans un
-régiment de cavalerie et avait démissionné pour épouser une Genevoise. A
-Paris, il mena grand train et se tailla de beaux succès littéraires.
-Mais la marquise eut le tort d'admettre dans son salon les
-_mystificateurs_ fameux pour avoir _turlupiné_ ce bizarre et ridicule
-Poinsinet qui finit par se noyer dans le Guadalquivir, à Cordoue: «Notre
-langue lui doit, disent les _Mémoires secrets_, de s'être enrichie du
-terme de _mystification_, terme généralement adopté, quoi qu'en dise M.
-de Voltaire, qui voudrait le proscrire on ne sait pourquoi».
-
-Mais ces mystificateurs, parmi lesquels on comptait le comte d'Albanel,
-l'avocat Coqueley de Chaussepière, les acteurs Préville et Bellecour, de
-la Comédie-Française et un commis dans les fourrages qui était connu
-sous le nom de Lord Gor, firent d'autres victimes que Poinsinet et ils
-mystifièrent grossièrement différentes personnes. Sur la plainte d'une
-dame de qualité, la police intervint. Il y eut des menaces de prison.
-Cette affaire finit par s'arranger, mais tout le monde tourna le dos aux
-Luchet et toutes les portes se fermèrent devant eux.
-
-A cela vint s'ajouter la faillite du marquis qui s'occupait de mines. Il
-dut fuir et après un séjour chez Voltaire, il s'en alla à Lausanne où il
-fonda en 1775 les _Nouvelles de la République des Lettres_. Il engloutit
-ainsi ce qui lui restait de fortune. C'est alors que Voltaire le
-recommanda au landgrave de Hesse-Cassel qui l'accueillit.
-
-Luchet était un homme agréable et disert. Les Allemands, même ses
-ennemis, accordaient qu'il fût un «connaisseur en beautés théâtrales
-comme presque tous les Français de qualité». Sa réputation de
-littérateur était faite.
-
-Il plut beaucoup à Frédéric II qui dès le 1er juin 1776 écrivait à
-Voltaire: «Plus je connais M. de Luchet, plus je l'estime. Quel charme
-dans la conversation; quelles idées nettes! Il s'exprime avec la plus
-grande facilité et précision. Je l'ai fait directeur de mes spectacles
-et l'on dirait qu'il est fait exprès pour cette place». C'est pour
-Luchet l'époque des triomphes: il est successivement nommé conseiller
-privé, directeur du Théâtre-français, surintendant de l'orchestre de la
-cour, bibliothécaire du Muséum de Cassel, secrétaire perpétuel de la
-Société des Antiquités fondée à Cassel en 1777, historiographe du
-Landgrave, vice-président du cercle du commerce à Cassel. Il était déjà
-ou allait devenir membre de la Société d'Agriculture de Berne, des
-Académies de Marseille, de Turin, de Dijon, de Saint-Pétersbourg,
-d'Erfuhrt, de celle des Arcades, de la Société des Antiquaires de
-Londres, de la Société royale de Lunebourg, de l'Institut de Bologne,
-etc. Tout-puissant à la cour du Landgrave, il y introduit des
-compatriotes.
-
-Comme intendant de la musique et des spectacles de la cour, le marquis
-recrutait et dirigeait la troupe française, qui jouait à Cassel, et
-suivait la cour dans ses déplacements d'été, à Wabern, à Geismar, à
-Weissenstein. Dans ces résidences on jouait devant la cour seule.
-
-M. de Luchet s'occupait de la mise en scène et c'est lui qui désignait
-les pièces à représenter. Sachant que le Landgrave serait flatté que
-l'on jouât pour la première fois à Cassel des oeuvres d'auteurs
-français, Luchet recherchait les pièces nouvelles.
-
-Vers la fin de 1779 il reçut l'offre d'un opéra-comique. Celui qui
-l'offrait, et qui était l'auteur des paroles et de la musique,
-s'appelait le Chevalier Andrea de Nerciat. Le marquis de Luchet, qui
-l'avait connu à Paris, brillant officier de la maison du Roi, se dit que
-ce serait une bonne recrue pour la cour de Frédéric, que ce
-lieutenant-colonel français, auteur et musicien, et lui répond que
-l'opéra-comique est reçu et que si l'auteur se trouve sans situation, il
-n'a qu'à venir à Cassel où on lui en trouvera une.
-
-Le chevalier de Nerciat fut très flatté. Il pensa qu'on utiliserait ses
-talents comme sous-directeur des spectacles ou dans quelqu'autre
-fonction du même genre et se mit en route. Il arriva à Cassel dans les
-premiers jours de février 1780 et fut très bien reçu. Il se logea dans
-la haute ville neuve[20]. On le nomma aussitôt conseiller et
-sous-bibliothécaire de S. A. S. le landgrave Frédéric II. Nerciat
-n'entendait rien à cette fonction, mais il accepta le poste, en
-attendant mieux. Par reconnaissance, peu de jours après son arrivée, il
-donna lecture à la Société d'Antiquités d'un discours dans lequel il
-manifestait son étonnement devant les projets magnifiques d'un prince,
-un des plus grands pour la protection qu'il accordait aux sciences et
-aux arts, un des meilleurs pour le souci qu'il prenait du bien-être de
-ses sujets: c'était un Titus, un Auguste, etc. Le discours eut le succès
-qu'on en attendait et Nerciat devint un courtisan apprécié dans la cour
-frivole du landgrave.
-
- [20] Je pense qu'Andrea de Nerciat venait de se marier. Sa femme
- mourut probablement en couches en 1782. Quoi qu'il en soit, le
- chevalier se remaria en 1783.
-
-Le marquis de Luchet y tenait la première place. On l'appelait «le roi
-du pays». Il régnait véritablement, décidant de tout ce qui avait trait
-au goût, à l'élégance, à l'étiquette, et Frédéric l'écoutait avec
-déférence. Il y avait aussi le marquis de Trestondam, qui de 1772 à
-1780, figure sur les états de la cour comme «premier gentilhomme de
-vénerie». Il était glückiste et musicien de talent. Ses talents sur le
-violon étaient, paraît-il, incomparables, il y joignait ceux de danser
-le menuet à ravir et d'être redoutable dans ses fréquents duels. A
-partir de 1781, il seconda Luchet comme sous-intendant de la musique. On
-voyait aussi un _maestro_ nommé Fiorillo qui écrivait des Opéras légers,
-un chimiste du nom de Prizier qui coûtait cher au Landgrave, un français
-officier au service de la Hesse, le marquis de Préville, des savants
-comme Forster, Johann von Müller, Soemmering, Dohm, des artistes comme
-Böttner et Nahl, et le chevalier Andrea de Nerciat qui parmi tous ces
-courtisans dont les conservations roulaient sur l'art militaire,
-l'Encyclopédie, le magnétisme, la littérature ou la musique, racontait
-avec grâce ses voyages ou gravement _tenait des propos sur la
-philosophie française_. Ce dernier trait est rapporté par Lynker, un des
-rares auteurs qui mentionnent Nerciat; et c'est d'ailleurs tout ce qu'il
-en dit[21].
-
- [21] _Geschichte des Theaters und der Musik in Kassel bearbeitet von
- verstorbenen Hof-Theater-Sekretär W. Lynker_, etc. (Kassel, 1865).
-
-On représenta l'ouvrage du Chevalier, _Constance ou l'heureuse
-témérité_, opéra-comique en trois actes, au _Komoedienhaus_ de Cassel où
-le Théâtre-français donnait ses représentations.
-
-On peut supposer que le duc de Wurtemberg assistait au spectacle et que
-c'est sur sa demande que Nerciat lui envoya le manuscrit de la partition
-de _Constance_, qui est conservé à la bibliothèque de Stuttgart. La cour
-et la ville étaient réunies, le chef d'orchestre était un français nommé
-Finet et l'Opéra-comique eut un succès que n'encouragea pas le glückiste
-marquis de Trestondam. Le sujet de _Constance ou l'heureuse témérité_
-«n'offre rien de nouveau, dit M. Jean-Jacques Olivier[22]. C'est
-l'éternelle histoire de l'ingénue promise à un barbon ridicule et qui,
-secondée par une soubrette intrigante, parvient à force de ruses à
-épouser son jeune amant. Mais le livret est coupé avec adresse et les
-couplets sont joliment tournés.
-
- [22] _Loc. cit._
-
-«Pour la partition, si elle contient des maladresses et des négligences
-de style, qui dénotent un travail d'amateur, elle renferme un grand
-nombre de morceaux d'une heureuse inspiration, où ne manque ni la
-couleur, ni la vivacité.»
-
-Ces paroles de l'Air de _Finette_ donneront une idée du livret de
-_Constance_:
-
- Si je me donne un mari,
- Je ne le veux ni joli
- Ni galant, ni fait pour plaire,
- Un benêt, c'est mon affaire,
- Il en est tant Dieu merci.
- Pour époux, vive une bête,
- Madame fait à sa tête,
- Elle gouverne monsieur
- Et d'un maître sans malice
- Fait, au gré de son caprice,
- Son très humble serviteur.
-
-Et voici encore celles-ci, de l'Air de _Madame Armand_:
-
- Se faire craindre d'un époux
- Est un méprisable avantage.
- D'une femme sage
- L'empire est plus doux;
- Pour la paix du ménage,
- De la part d'un jaloux.
- Elle sait avec courage
- Souffrir un léger outrage
- Les caresses, la douceur
- Ramènent un mari volage,
- Il fuit l'humeur;
- Beauté qui veut être affable
- De l'homme le moins traitable
- Désarme enfin la rigueur.
-
-Certains livrets d'aujourd'hui ne valent pas celui de _l'heureuse
-témérité_.
-
-La même année, Nerciat fit paraître le texte de son opéra-comique, à
-Cassel, mais la musique resta inédite. Jusque-là le chevalier n'avait
-guère été dans cette bibliothèque dont il était le Sous-Bibliothécaire.
-Il n'avait pas eu le temps. Mais le Bibliothécaire en chef le rappela à
-ses devoirs. Le marquis de Luchet avait en effet trouvé en venant à
-Cassel que les livres de la Bibliothèque étaient mal classés. Un de ses
-amis lui avait fait une description de la Bibliothèque du comte de
-Clermont. Luchet s'enthousiasme pour le plan d'après lequel elle avait
-été conçue, et ayant adopté ce plan, il rédige un _Projet d'arrangement
-de la Bibliothèque dans le Muséum Fridericianum présenté à Son Altesse
-Sérénissime Mgr le Landgrave, par son premier Bibliothécaire à Cassel ce
-29 février 1779_. Tout était rangé sous cinq dénominations ou facultés:
-Théologie, Jurisprudence, Sciences et Arts, Belles-Lettres, Histoire. Le
-Landgrave adopte aussitôt le projet et le marquis fait diligence pour
-qu'il soit exécuté. Les livres sont envoyés au relieur et au fur et à
-mesure de leur retour, classés sur le nouveau plan dans le nouveau
-catalogue. A cette époque la direction intérieure du Muséum était
-confiée à un certain Schminke qui s'opposa à tout changement et préféra
-se démettre de son poste plutôt que de prêter la main aux fantaisies de
-Luchet. Outre les deux bibliothécaires, il y avait à la bibliothèque un
-_Bibliotheksskribent_. Luchet engage de nouveaux employés: un ancien
-comédien français, deux anciens valets, un inspecteur des lanternes
-révoqué et tombé dans la misère, un ci-devant négociant dont le négoce
-n'avait pas réussi, qui vivait d'écritures, tenait des livres et à
-l'occasion faisait des courses, et enfin un sous-officier du 1er
-bataillon de la garde. Tout ce monde changeait les étiquettes sous la
-direction du _Bibliotheksskribent_. Les savants de Cassel ne voyaient
-pas d'un bon oeil ces modifications et le _Bibliotheksskribent_, homme
-du métier, était le premier à protester dans la ville, disant que les
-précédents bibliothécaires étaient fondés dans leur science et
-n'auraient pas attendu messieurs de Luchet et Nerciat pour établir une
-classification nouvelle, utile aux savants et amateurs de lettres.
-Cependant il n'osait enfreindre les ordres du marquis tout-puissant et
-les exécutait, se promettant de prendre sa revanche. Ce
-_Bibliotheksskribent_ se nommait Friedrich Wilhelm Strieder. Il était né
-à Kinken le 12 mars 1739 et il mourut à Cassel le 13 octobre 1815. Il
-avait d'abord servi dans les troupes hessoises et était employé à la
-Bibliothèque depuis le 13 décembre 1765. Après la mort du Landgrave
-Frédéric II et le départ du marquis de Luchet, il fut nommé Premier
-Bibliothécaire. Il haïssait les Français et c'est lui qui nous a
-conservé le récit de ces petits événements[23].
-
- [23] _Grundlage zu einer Hessichen Gelehrten und Schriftsteller
- Geschichte seit der Reformation bis auf gegenwaertige Zeit..._
- (Cassel, 1788), tome 8.
-
-A vrai dire, Strieder ne nous dit pas le rôle qu'il a joué, mais qu'on
-devine.
-
-Inexperts, les nouveaux employés de la Bibliothèque multiplièrent les
-erreurs. Un jour, le marquis de Luchet vint au _Muséum_ et voulant
-donner un exemple sur la façon de classer les livres, inscrivit
-gravement dans le catalogue: _Commentaires de Saint-Paul sur quatre
-épîtres de saint Paul, Galates, Ephésiens, Philippiens, Colossiens,
-Genève 1548_. En réalité, il s'agissait des commentaires de Calvin sur
-les Epîtres de Saint-Paul.
-
-Le Chevalier de Nerciat vint aussi. Il apportait ses ouvrages imprimés
-pour en faire don à la Bibliothèque. Ils y figurent toujours. Ce sont:
-_Contes nouveaux_, _Dorimon ou le marquis de Clairville_, _Constance ou
-l'heureuse témérité_ et _Félicia ou mes fredaines_, édition de 1778,
-sans indication de lieu, en quatre volumes.
-
-Le chevalier de Nerciat ayant vu le buste du Landgrave qui se dressait
-dans la Bibliothèque, composa aussitôt ces vers:
-
- Frédéric à la gloire alliant les vertus,
- Du Sage et du Héros offre ici le modèle,
- Dans ce marbre animé par un ciseau fidèle
- Nous voyons Ptolémée, Auguste avec Titus.
-
-Le chevalier DE NERCIAT.
-
-Avec l'approbation du marquis de Luchet, ce quatrain et la signature
-furent gravés sur une plaque dorée que l'on plaça sous le buste du
-Landgrave.
-
-Strieder dit à propos de Nerciat: «Comme il a en qualité de
-Bibliothécaire beaucoup plus travaillé avec les pieds qu'avec la tête et
-les mains, il n'a pas fait beaucoup de bévues à réparer». Ce qui
-signifie sans doute que Nerciat se remuait beaucoup et ne faisait rien.
-Au demeurant, il inscrivit dans le _Catalogum Historiæ litterariæ_ une
-indication: _Friedr. Geo. August Loberthan. Versuch einer systematischen
-Entwickelung der gantzen Lehr von der Gerichtsbarkeits, der weltlichen
-sowohl als der kirchlichen, Halle 1775_, _8º relié neuf_. Son travail se
-borna là. A partir de cette époque Nerciat commence à devenir mécontent
-de son engagement, et un peu jaloux de son supérieur avec lequel il eût
-volontiers partagé la surintendance des spectacles.
-
-Luchet et le Landgrave tenaient pour la musique française, le marquis de
-Trestondam était glückiste et Nerciat n'aimait que la musique italienne.
-De là, des propos aigres-doux entre Nerciat et Trestondam. Celui-ci
-parvint à évincer le chevalier, et lorsqu'on nomma un sous-intendant de
-la musique, Trestondam obtint ce poste que le marquis de Luchet avait
-promis à Nerciat. Le chevalier manifesta son mécontentement, mais le
-marquis de Luchet, qui commençait à le trouver encombrant et trop
-exigeant, était assez fin pour le tenir à l'occasion dans les limites de
-la subordination, selon son engagement. Nerciat était hésitant:
-devait-il rester à Cassel comme _employé à la Bibliothèque_, ainsi qu'il
-disait, et attendre que le bon plaisir du landgrave ou plutôt celui de
-Luchet l'appelât à un poste plus en rapport avec ses goûts, ou devait-il
-chercher du service auprès d'un autre prince allemand?
-
-C'est à cette époque que parut dans la _Gothaer gel. Zeitung_ un article
-qui selon Strieder rendit célèbre en Allemagne le marquis de Luchet et
-la bibliothèque de Cassel. Au _Musæum_, dans les catalogues, les erreurs
-se multipliaient et Strieder se gardait bien de les redresser. Nul doute
-que ce soit lui qui ait rédigé l'article paru dans la feuille de
-_Gotha_. L'exploit _érostratique_ qui avait bouleversé une vieille
-bibliothèque allemande était sévèrement jugé:
-
- «J'ai encore vu la Bibliothèque de Cassel dans l'ordre où elle était
- primitivement. Tout y était bien. On pensa l'améliorer en y changeant
- tout et l'on présenta au Landgrave un plan sur lequel il paraîtrait
- qu'est arrangée en France, une bibliothèque qui m'est d'ailleurs
- inconnue.
-
- Le prince trouva le plan si bien exposé qu'il y donna son consentement
- en ajoutant une somme suffisante à l'achèvement d'un nouveau catalogue
- qui était devenu nécessaire. Aussitôt, on fit relier luxueusement en
- 20 volumes un grand nombre de rames de papier et on y fit inscrire les
- livres d'après l'ordre dans lequel on les avait mis. Les copistes
- chargés d'indiquer au catalogue, brièvement et clairement, les titres
- des ouvrages, n'avaient pas la moindre des connaissances nécessaires.
- Chaque volume du catalogue comporte encore des divisions par format et
- on y laisse des blancs en vue de l'accroissement de la Bibliothèque.
-
- Cependant, les livres dont elle est déjà pourvue sont inscrits à la
- suite les uns des autres, de telle façon qu'il ne serait pas possible
- d'y intercaler un volume à la place qui conviendrait, mais il faut
- porter à la suite toute nouvelle acquisition. D'après les
- renseignements que je vous donne sur le classement, vous pourrez
- raisonnablement juger que ce défaut dans ce catalogue a de graves
- inconvénients.
-
- Par exemple, à l'Histoire naturelle on trouve, et non pas, comme on
- pourrait le croire, reliés ensemble, les livres suivants: _Milii diss.
- de origine animalium, Genevæ 1705_, et _La vie du Père Paul de l'ordre
- des Serviteurs de la Vierge, etc., Amsterdam, 1663, in-12_. A la
- Généalogie et la Diplomatique on trouve côte à côte: _Constitution,
- hist., lois, charges, etc., acceptées des Francs-Maçons, trad. de
- l'Anglais par J. Kuessen à la Haye, 1763, 4º_ et _Idea de el Buon
- Pastor por Numez de Cepada en Léon 1682 4º_. Une histoire orientale
- est perdue parmi les livres relatifs à la Hollande. Les _Ambassadeurs_
- par Wiquefort et les _Droits des gens_ par Vattel se trouvent dans les
- Sciences Economiques. _Le Médecin du Cheval_ (Rossartz) par Winter a
- été rangé parmi les ouvrages sur l'Art. A peine le croirait-on! Les
- cartouches et les pupitres, sur lesquels sont marquées les différentes
- classes indiquées par des lettres, donnent aussi la preuve des
- connaissances qui ont présidé à cette installation. J'ai copié
- quelques-unes de ces indications. _Historia Europæana_, _Historia
- Exeuropæana_, _Litteræ Diarii_, _Theologia Sermon..._»
-
-C'était l'époque où Schloezer était dans tout l'éclat de sa renommée.
-August Ludwig Schloezer né à Jaggdstad dans le Wurtemberg le 5 juillet
-1738, mourut le 9 septembre 1809. Il s'immortalisa en liant l'Histoire
-aux Sciences Politiques. Il professa à Saint-Pétersbourg et ensuite à
-Goettingue: On a dit de lui qu'il avait mis la science en contact avec
-la vie, qu'il avait été un journaliste d'avant les journaux, un voyageur
-d'avant les voyages, un historien de la civilisation avant l'existence
-d'une opposition politique. Il fonda les _Staatsanzeigen_.
-
-En 1781, il faisait paraître le _Briefwechsel_. Il y releva l'histoire
-de la _Gothaer gel. Zeitung_ sous le titre de _Bibliothèque de Cassel_:
-
- «Cassel, depuis longtemps l'ornement de toute notre patrie allemande,
- progressera encore d'année en année grâce à la sollicitude de son
- Altesse. La bibliothèque fameuse depuis le temps d'Arkenholz s'est
- sans cesse accrue et compte 40.000 volumes. Elle est une des plus
- importantes de l'Allemagne. Elle est conservée dans un édifice qui
- manifeste un faste princier. Le choix des nouvelles acquisitions
- témoigne des grandes connaissances du Prince. Mais dans le _Gothaer
- gel. Zeitung_ du 20 janvier 1781, il y a des nouvelles étonnantes au
- sujet de l'agencement intérieur de cette Bibliothèque, ce qui
- naturellement est l'affaire de MM. les Bibliothécaires... [_Ici
- Schloezer cite les bévues mentionnées par la feuille de Gotha_].
-
- «On ressent quelque chose de pénible à apprendre tout cela et à penser
- que le Prince protège les Arts et les Sciences et paye très cher ses
- serviteurs. Il est tout à l'honneur de M. le Conseiller Schminke, que
- peu satisfait de pareilles installations, il ait abandonné la
- direction de la Bibliothèque.
-
- «Voilà des nouvelles incroyables, mais elles sont imprimées dans la
- _Gothaïschen Gelerten Zeitung_ qui notoirement est lue loin à la
- ronde. On demande patriotiquement: 1º, au cas où ces informations ne
- seraient pas vraies, une prompte rectification, afin que la calomnie
- ne se répande pas et ne passe pas la frontière allemande, ou 2º, au
- cas où tout cela serait vrai, on exige les noms de ces messieurs qui
- ont proposé et exécuté les dits nouveaux agencements. Car ce serait
- toujours consolant pour nous autres Allemands, si comme la légende en
- court, ce n'étaient pas des Allemands, mais des étrangers ignorants
- [_ou_ manquant d'érudition: _ungelehrt_] ceux qui ont provoqué des
- plaisanteries publiques sur une capitale allemande qui possède, tout
- le monde le sait, un grand nombre d'Allemands érudits, auprès desquels
- ces étrangers pourraient apprendre à décliner et plus encore.»
-
-La _Goth. gel. Zeitung_ répliqua aussitôt:
-
- M. le professeur Schloezer a publié avec quelques commentaires dans le
- cahier 44 de son _Briefwechsel_ quelques passages relatifs à
- l'agencement et arrangement intérieur de la Bibliothèque du Landgrave
- à Cassel. Il se pose, en quelque sorte, en juge et avec un souci
- patriotique de l'honneur des Allemands il exige: 1º qu'au cas où ces
- informations ne seraient pas vraies, etc... [_Le rédacteur de Gotha
- cite ici l'article de Schloezer_].
-
- Le premier point est pour l'auteur de la lettre le plus intéressant et
- l'amène à certifier qu'il n'a pas forgé ces informations d'après les
- récits d'un tiers, mais les a tirés à la source même. Quelques heures
- qu'il passa dans la Bibliothèque, il les employa seulement à se faire
- une idée de l'arrangement auquel il entendait quelque chose. Il nota
- ensuite dans une société assez nombreuse, tout ce qui avait trait à la
- Bibliothèque. On peut présumer que M. le professeur Schloezer a
- lui-même une connaissance assez précise de cet arrangement de la
- Bibliothèque et qu'il a quelque idée des auteurs, car pour ce qui
- concerne ceux-ci, il se réfère à un bruit qui court, que ce ne sont
- pas des Allemands, mais des étrangers ignorants qui doivent porter le
- poids des moindres bévues commises non seulement dans l'agencement,
- mais aussi dans les inscriptions que l'on a laissé mettre sur les
- cartouches de la Bibliothèque. La lettre suivante qui nous a été
- envoyée par un des bibliothécaires pour être rendue publique est une
- preuve que nous ne disons rien qui soit ignoré. C'eût été l'occasion
- d'un démenti que nous n'aurions pas supprimé. Aucune syllabe de cette
- lettre ne réfute les informations que nous avons données. Elle répond
- aussi, pour ceux qui connaissent le personnel de la Bibliothèque de
- Cassel, à la 2e question de M. le professeur Schloezer: _que sont ces
- messieurs qui ont proposé et exécuté ces nouveaux agencements?_ Pour
- ce qui est de l'exécution, l'auteur de la lettre[24] suivante s'y
- reconnaît expressément:
-
- [24] En français.
-
- «La manière dont Vous Vous êtes expliqué dans une de vos feuilles au
- sujet de la Bibliothèque de Cassel a mis le rédacteur du journal
- littéraire de Goettingue dans le cas de commettre une injustice que
- Vous voudrez bien sans doute réparer. Il qualifie collectivement
- d'ignorants étrangers les Bibliothécaires de Cassel, comme si deux ou
- plusieurs étrangers ignorants étaient les auteurs solidaires des
- bévues que Vous aviez indiquées, et que relève la correspondance de
- Goettingue avec des réflexions peu flatteuses pour les étrangers
- assimilés.
-
- «Deux Français à la vérité sont rattachés à la Bibliothèque de Cassel,
- mais l'un est un chef, une espèce de Primat des Sciences, lettres et
- Arts. Ce chef a seul _imaginé_ la distribution actuelle; _divisé_ les
- matières; placé les livres, et _composé les légendes latines_ qui
- indiquent leur arrangement. Tout cela était conçu avant que l'autre
- Français eût mis le pied dans le nouveau Musée, où il n'a accepté une
- place très surbordonnée qu'afin de ne pas manquer une occasion
- précieuse de s'attacher à un Prince éclairé, bienfaisant, qui à cette
- époque n'avait pas besoin du nouvel étranger pour les choses
- auxquelles celui-ci pouvait être propre.
-
- «Je suis ce Français et je vous proteste, Monsieur, qu'employé à la
- Bibliothèque de façon à ne pas partager la gloire de mon Supérieur
- s'il en avait acquis, je ne veux pas plus partager ses disgrâces. Bien
- ou mal, j'ai fait avec une muette subordination, mais avec toute la
- diligence possible, ce qu'on m'a commandé.
-
- «Si Vous aviez su ces particularités, Monsieur, Vous m'auriez sans
- doute mis à part dans Vos remarques et le journaliste de Goettingue
- qui Vous a copié m'aurait aussi tiré du pair. Vous êtes trop
- équitable, Monsieur, pour ne pas faire usage pour ma justification de
- la lettre que j'ai l'honneur de Vous écrire, et à laquelle je Vous
- prie de donner place dans Vos feuilles. J'ai l'honneur d'être, etc...
-
- Le Chev. de NERCIAT
-
- à Cassel
-
- le 6 mars 1781.»
-
-L'article de la _Goth. gelerte Zeitung_ et la lettre de Nerciat
-n'étaient pas tendres pour Luchet. Quelques jours auparavant, le 22
-février, le chevalier avait adressé à Schloezer la lettre[25] que voici:
-
- [25] En français.
-
- «Monsieur,
-
- «Un article du 44e cahier de Votre journal de cette année copiant mot
- à mot un article de celui de Gotha contre certaines bévues commises
- dans le nouvel arrangement de la Bibliothèque de Cassel finit par une
- tirade très patriotique où, traitant d'ignorants les sujets auxquels
- Monseigneur le Landgrave a confié les livres de Son Muséum, Vous
- témoignez le désir de connaître ces Etrangers, apparemment pour leur
- faire le procès comme criminels de Lèse littérature.
-
- «Eh bien, Monsieur! Je suis l'un des coupables, que vous citez à votre
- tribunal, je n'attends pas qu'on me dénonce, et j'ose vous présenter
- ma courte justification que je me flatte de voir bientôt insérée dans
- vos feuilles, ne doutant pas plus de votre équité, que d'une franchise
- dont votre diatribe me fournit la preuve la moins équivoque.
-
- «Celui qui a l'honneur de Vous écrire, Monsieur, est très persuadé
- que, pour être un Bibliothécaire passable, il faut avoir passé une
- partie de sa vie parmi les livres, et s'être fait du moins une routine
- qui dans une Bibliothèque peut tenir lieu de savoir, ce qu'il serait
- possible de prouver, mais une simple lettre ne doit pas être le cadre
- d'une discussion.
-
- «Celui donc qui vous écrit, Monsieur, français à la vérité, sans que
- ce soit un préjugé contre son état d'homme de lettres, militaire
- pendant 20 ans, sous-bibliothécaire par hasard et sans vocation, sans
- prétentions dans une partie pour laquelle il ne s'était pas offert, le
- chevalier de Nerciat enfin, pourrait n'avoir pas les qualités
- nécessaires à un Bibliothécaire, sans être pour cela dans le cas de
- recevoir avec docilité la qualification d'ignare que vous avez la
- bonté de lui décerner. Avant sa métamorphose imprévue, il avait
- produit quelques ouvrages d'imagination en vers et en prose, ses
- pièces et sa musique avaient avantageusement occupé quelques théâtres.
- Comme _non omnia possumus omnes_, ce qu'il cite lui suffit pour
- réclamer contre le titre qu'il obtient sur parole dans Votre Journal.
- Si vous voulez bien considérer outre cela, Monsieur, qu'un
- sous-bibliothécaire qui se trouve sans trop savoir comment sous la
- discipline d'un Supérieur, se borne à l'exécution servile de ce que ce
- Supérieur prescrit, vous conviendrez que vos coups ne devraient point
- frapper l'innocent instrument des erreurs émanées de l'autorité; c'est
- ce dont auraient dû vous prévenir les zélés qui vous ont si
- minutieusement détaillé les bévues de la Bibliothèque. Cette
- distinction aurait été d'autant plus juste que, selon les dispositions
- du nouvel établissement, la gloire et l'utilité du succès devant
- retourner en entier au Supérieur, sans que le subalterne y eût aucune
- part, celui-ci peut renoncer au bénéfice des satires et vous prier,
- Monsieur, de mettre désormais au singulier certaines épithètes, s'il
- vous plaît d'honorer encore de votre attention les sujets inégaux que
- Mgr le landgrave emploie au service de sa Bibliothèque. J'ai l'honneur
- d'être avec un très humble respect, Monsieur,
-
- Votre affectionné Serviteur
-
- le chevalier de Nerciat.»
-
-Immédiatement, le professeur Schloezer envoya la lettre[26] suivante au
-susceptible Sous-Bibliothécaire:
-
- [26] En allemand.
-
- «Très noble Monsieur,
-
- «Monsieur le très honorable conseiller, je n'hésiterais pas un instant
- à insérer mot à mot dans ma Correspondance, conformément à votre
- demande, l'écrit dont vous m'avez honoré le 22 courant, si d'une part
- il n'était pas à craindre que cette lettre imprimée mot pour mot ne
- causât à Cassel une trop grande sensation, désagréable pour vous-même;
- d'autre part, il règne dans cet écrit un malentendu au sujet d'un mot
- allemand qui vous a conduit à d'injustes conséquences.
-
- «_Ungelehrt_ ne signifie pas _ignorant_ ni _ignare_, mais il désigne
- le manque de _ces_ connaissances _littéraires_ qui sont indispensables
- aux Savants de profession, par exemple: connaissance de la langue
- latine, de la bibliographie, etc. Un capitaine, un _Banquier_ peut ne
- pas savoir décliner _mensa_, mais plaise au ciel qu'on ne l'appelle
- pas pour cela un _ignorant_. Seulement, lorsque ces connaissances
- littéraires manquent dans une charge qui suppose nécessairement un
- _homme de lettres_, alors ce défaut deviendra blâmable. Un _homme de
- lettres_ n'a pas besoin de connaître l'équitation et personne ne le
- blâmera à cause de cela, comme on ferait s'il était écuyer.
-
- «L'affaire ayant été portée par la _Goth. gel. Zeitung_ devant le seul
- tribunal qui lui convînt, le tribunal du public (car devant quel
- tribunal de Cassel aurait-on pu la plaider?) deux cas seulement se
- présentent.
-
- «Ou bien, les dénonciations de la _Gothaer Zeitung_ ne sont pas
- vraies. En ce cas, je demanderais seulement une attestation de l'un de
- Messieurs les Bibliothécaires; elle serait aussitôt imprimée et les
- calomniateurs seraient entièrement confondus.
-
- «Ou bien, elle est vraie. Et il est alors prouvé que l'artisan de cet
- agencement n'entend pas le latin, n'a pas de connaissances
- bibliographiques et que par conséquent il n'aurait pas dû s'occuper
- d'une bibliothèque publique qui reçoit chaque semaine tant de
- voyageurs.
-
- «En conséquence, je vous conseillerais de provoquer le silence sur ce
- qui tombe le plus sous les yeux, sur ce qui attire l'attention des
- connaisseurs et de m'envoyer, en vue de la publication, à moi ou à
- tout autre rédacteur d'une feuille mensuelle, un avis manuscrit qui
- nous informerait que:
-
- «Sur les cartouches on ne lit point _Europæana_ mais _Europæa_, ni
- _Exeuropæana_ mais _Asiat. Afric. Americ._ et ainsi de suite;
-
- «Que Mosheim ne se trouve pas parmi les Pères de l'Eglise mais là ou
- là, etc.
-
- «Ainsi tout serait bien fait. Chaque voyageur pourrait ensuite
- contrôler lui-même cet avis et l'odieuse enquête pour retrouver le
- premier auteur cesserait.
-
- «Vous ne m'avez point demandé en quoi cette affaire me regardait, ni
- pourquoi j'ai fait reproduire l'article de la _Gothaer Zeitung_, et
- cette question certes, vous ne me la ferez pas. Vous êtes un Français
- et l'une des plus nobles et des plus fréquentes vertus nationales de
- cet aimable peuple, c'est le patriotisme.
-
- «Lorsqu'il y a de cela six mois vous parliez presque chaque jour avec
- un voyageur qui venait de Paris et vous racontait avec des rires
- l'érection, en public, d'une statue qui contre toutes les règles de
- l'Art--à Paris où l'on connaît cet Art--due au ciseau d'un Allemand,
- avait été ornée d'inscriptions françaises telles que le grand
- Duguesclin ne les aurait certes pas écrites, votre patriotisme n'en
- fut-il pas excité et réchauffé?
-
- «Cassel est en petit, pour nous Allemands, ce qu'est en grand Paris
- pour les Français. Cassel est notre orgueil. De plus, nous, habitants
- de Goettingue, avons un intérêt tout spécial à cela. Cassel et
- Goettingue se servent mutuellement, et maint illustre voyageur ne
- viendrait pas dans notre région, si les deux villes n'étaient d'aussi
- proches voisines.
-
- «Pour les deux ouvrages imprimés que vous avez bien voulu m'envoyer
- comme cadeau, je vous présente mes remerciements les plus obligés.
- L'examen de ces deux ouvrages m'a confirmé dans la haute idée que j'ai
- de vos talents dans ce beau compartiment de l'érudition et desquels la
- renommée avait déjà fait impression sur moi.
-
- «Pardonnez-moi si j'écris en allemand. A la vérité, j'entends le
- français, mais je ne m'aventure pas à l'écrire parce que je cours le
- danger de faire à chaque ligne une _Exeuropæana_.
-
- «Dans l'avenir, je saisirai avidement chaque occasion de vous donner
- des preuves effectives de la considération très distinguée avec
- laquelle j'ai l'honneur d'être votre très obéissant serviteur.
-
- SCHLOEZER.
-
- «Goettingue, le 26 février 1781.»
-
-La politesse et l'ironie de cette réponse ne découragèrent point Nerciat
-et l'on a lu la lettre que, sans craindre le scandale, il écrivit
-ensuite au rédacteur de la _Goth. gel. Zeitung_.
-
-Le marquis de Luchet fit semblant de ne rien savoir. Il écarta tout
-doucement Nerciat de la cour et le confina dans ses misérables fonctions
-d'employé à la Bibliothèque, mais le chevalier se garda bien depuis lors
-de collaborer en quoi que ce fût au fameux catalogue.
-
-Nerciat resta un an encore à Cassel. Son nom figure en 1781 et en 1782
-dans le _Hochfuerstl. Hessen-Casselischen Staats- und Adress-Calender_
-et il s'y trouve indiqué comme il suit: «Rath und _Sous_-Bibliothecar,
-Herr chevalier de Nerciat.»
-
-Cependant, Nerciat cherchait à se procurer une autre position. Il quitta
-son poste de sous-bibliothécaire à Cassel en juin 1782 et entra au
-service du Prince de Hesse-Rheinfels-Rotenburg, qui en fit son
-_Baudirector_, c'est-à-dire son directeur ou intendant des bâtiments.
-Nerciat avait laissé à Cassel sa femme qui était enceinte.
-
-Parmi les manuscrits conservés à la _Landesbibliotek_ de Cassel on en
-trouve un sous la cote: _Mscr. Hass. fol. 450_ qui contient un grand
-nombre de renseignements de toutes sortes, rassemblés par Rudolf de
-Butlar, et concernant les familles nobles de la Hesse ou ayant séjourné
-dans ce pays. Une page contient l'indication suivante:
-
- Monsieur le chevalier de Nerciat, Hesse-Rotenburg Oberbaudirektor
-
- Georg
- Philipp
- August
- Get. Oberneust.
- fr. Gem.
- 9--15
- 10
- 1782
-
-Ce qui signifie qu'un fils de M. le chevalier de Nerciat, surintendant
-des bâtiments de la Hesse-Rotenburg, naquit à Cassel, le 9 octobre 1782,
-et qu'il fut baptisé le 15 octobre, à la paroisse française de la haute
-ville neuve de Cassel, sous les noms de Georges-Philippe-Auguste.
-
-Le chevalier de Nerciat eut deux fils qui furent boursiers de
-l'Egalité. Dans les palmarès on trouve, l'An VI: «Louis-Philippe
-Nerciat, né à Paris, accessit de version latine». Et l'An VII:
-«Auguste-Georges-Philippe Andrea, né à Hesse-Cassel, accessit de langues
-anciennes et d'histoire naturelle». Auguste de Nerciat entra dans la
-carrière diplomatique. J'ai trouvé dans le tome 2e du _Recueil de
-voyages et de mémoires publié par la Société de Géographie_ (Paris,
-1825) un _Extrait de la traduction faite par M. le baron de Nerciat d'un
-mémoire de M. de Hammer, sur la Perse..._
-
-Plusieurs des notes ajoutées à ce travail par le traducteur sont
-signées: A. de N.
-
-Le chevalier Andrea de Nerciat ne se plaisait pas beaucoup dans son
-nouveau poste d'_Oberbaudirektor_. Sa femme venait sans doute de mourir
-en couches à Cassel. Le chevalier revint à Paris en 1783 et se remaria
-la même année en l'église Saint-Eustache comme cela a été noté
-par Ravenel[27]: «Nerciat (André-Robert Andrea de) épouse
-Marie-Anne-Angélique Condamin de Chaussan. Reg. Saint-Eustache 1783». Il
-conserva des rapports avec toutes les petites cours allemandes où il
-avait des amis; il publiait de la musique et l'on trouve de lui une
-_Romance_ (paroles et musique) parue en 1784 dans le _Choix de Musique
-dédié à S. A. S. Monseigneur le duc des Deux-Ponts_:
-
- [27] Notes Ravenel: Bib. Nat. mss. fr. n. a. 5859.
-
- Tircis dont l'âme délicate
- Fut tendre au comble du malheur
- Près de mourir pour une ingrate
- Nous peignait ainsi sa douleur.
-
- De deux beaux yeux connaissez-vous le prix?
- Venez admirer ceux d'Ismène,
- Mais craignez-vous les maux d'un coeur épris?
- Fuyez, fuyez mon inhumaine.
- Vous brûleriez de mille feux
- Si par malheur, cette beauté cruelle
- Dardait sur vous une étincelle
- De ses beaux yeux.
-
- Tremblez pour vous! Je défiais l'amour
- De ranimer un coeur de glace
- Je vis Ismène, hélas! depuis ce jour
- Je suis puni de mon audace.
- Il me sembla d'abord si doux
- Ce sentiment que soudain elle inspire;
- Bientôt, il devint un martyre.
- Tremblez pour vous!
-
- Plaignez mon sort, je me consume en vain
- Le roc est plus tendre qu'Ismène,
- Aucun espoir, je sens que le chagrin
- Lentement au tombeau me traîne.
- Viens me guérir, affreuse mort
- Et vous, amis qui savez ce qu'endure
- L'amant qui meurt de sa blessure,
- Plaignez mon sort.
-
-Le chevalier de Nerciat avait quitté l'Allemagne sans regret, mais non
-sans émotion. «Les Allemands, a-t-il écrit dans _Monrose_, m'ont
-passablement ennuyé, tout en me forçant à les beaucoup estimer.»
-
-Il ne songea pas avant son départ à revoir le marquis de Luchet dont les
-projets étaient devenus grandioses.
-
-Il s'était fait imprimeur et libraire, rêvant de faire de Cassel un
-centre où la littérature française et l'allemande se rencontreraient
-pour se vivifier mutuellement. On devait y traduire en français des
-livres allemands et en allemand les succès de la librairie française.
-Ces idées commerciales ne laissaient pas de choquer un peu les habitants
-de Cassel et l'on se moquait ouvertement du favori qui trouva un matin
-attaché à une persienne de sa maison une feuille de papier sur laquelle
-on avait écrit en français: «Monsieur le marquis de Luchet, Imprimeur,
-Libraire, conseiller intime de S. A. S. Mgr de Landgrave, vend toutes
-sortes de livres».
-
-La librairie du marquis de Luchet dura du 18 novembre 1783 au 11
-novembre 1785. Au commencement de 1785, la _Krieg und Domainen Kasse_
-demanda au Landgrave la suppression des comédiens français qui coûtaient
-cher à la couronne.
-
-Frédéric II allait se séparer à regret de sa chère troupe française,
-lorsqu'en bon courtisan, Luchet prit à son compte, jusqu'en 1788,
-l'entreprise du Théâtre-Français, moyennant une subvention de 3.000 écus
-la première année et 4.000 les suivantes, plus les dédits à payer aux
-artistes renvoyés ayant la fin de leur engagement. A Cassel, le
-Landgrave devait avoir une loge à sa disposition et dans les Résidences,
-la troupe devait jouer devant la cour seule.
-
-Frédéric II mourut le 31 octobre 1785, et presque aussitôt après
-l'avènement du landgrave Guillaume IX, on conseilla au marquis de Luchet
-d'abandonner les postes qu'il occupait et de quitter la Hesse.
-
-Il se démit de ses fonctions le 10 février 1786 et quitta Cassel le 3
-avril à 5 heures du matin.
-
-La troupe française fut congédiée et la population de Cassel approuva
-par des manifestations le départ des _sauteurs_ français, c'est ainsi
-que le peuple hessois appelait ces comédiens. Ceux dont l'engagement
-n'était pas terminé reçurent six mois de gages.
-
-M. de Luchet passa au service du prince Henri de Prusse. Un roman du
-marquis avait à ce moment un véritable succès. Il s'agit du _Vicomte de
-Barjac ou Mémoires pour servir à l'histoire de ce siècle_, que l'on a
-quelquefois attribué à Choderlos de Laclos.
-
-Il n'y a pas lieu d'insister ici sur le reste de la carrière du Marquis
-de Luchet, qui est connue.
-
- *
-
- * *
-
-A son retour en France, le chevalier Andrea de Nerciat reprit le métier
-des armes qui masquait sans doute celui d'agent secret. Il fit partie
-des officiers qu'en 1787, le Roi envoya soutenir les patriotes
-hollandais, insurgés contre le Stadhouder. Déguisé en bourgeois, Nerciat
-arriva secrètement par Gorcum à Utrecht.
-
-Il revint bientôt et il semble qu'il fut chargé la même année d'une
-mystérieuse mission diplomatique en Autriche. Il alla aussi en Bohême,
-et fit imprimer à Prague deux comédies-proverbes: _Les rendez-vous
-nocturnes ou l'aventure comique_ et _Les amants singuliers ou le mariage
-par stratagème_. Il reçut en 1788 la croix de Saint-Louis et fit
-paraître la même année les _Galanteries du jeune chevalier de Faublas_.
-
-Le roman de Louvet de Couvray venait de voir le jour et Nerciat voulut
-profiter de la vogue d'un ouvrage où il reconnaissait l'influence de
-_Félicia_. En 1788, il fit encore paraître _Le Doctorat impromptu_ dont
-Monselet dit qu'il est «écrit avec légèreté».
-
-En 1789 parurent ses _Contes saugrenus_, en 1792 _Mon noviciat_ et
-_Monrose_ dont il ne faut pas douter malgré Wolff[28] que ce soit un
-ouvrage de Nerciat. Il semble que pendant la Révolution, Nerciat joua un
-rôle assez louche, demeurant comme agent secret aux gages de la
-République qu'il détestait et trahissait peut-être.
-
- [28] _Allgemeine geschichte des Romans..._ (Iéna, 1850).
-
-Quoi qu'il en soit, il se préoccupait toujours de ses livres. Il laissa
-paraître en 1793 les _Aphrodites_ et vendit le manuscrit du _Diable au
-corps_ qui ne devait paraître qu'en 1803, à Mézières, après la mort de
-l'auteur.
-
-Cependant, le métier d'écrivain ne remplissait pas tous ses loisirs, et
-tandis que ses fils étaient boursiers de l'Egalité, le citoyen Nerciat
-exerçait la profession équivoque de policier.
-
-Sabatier de Castres le mentionne dans sa lettre, au général
-Bonaparte[29] datée de Leipzig, 19 mai 1797:
-
- [29] _Catalogue... de deux cabinets connus_, 19 décembre 1871, nº 95
- (vendu 44 fr.).
-
- Cette lettre (moins ce passage et quelques autres) a été imprimée
- dans _Lettres critiques, morales et politiques sur l'esprit, les
- erreurs et les travers de notre temps_. _Erfurt_, pet. in-12, VI-28
- p.
-
-«L'agent chargé de surveiller Mme de Buonaparte est le baron de Nerciat
-(Nercia) qui se donne tantôt pour italien et tantôt pour français et qui
-est auteur de quelques romans orduriers très mal écrits».
-
-On retrouve ensuite Nerciat à Naples où il fut envoyé, sans doute sur sa
-demande et la même année, à cause de sa connaissance de l'allemand et de
-l'italien, pour surveiller la cour. Il se présenta comme un émigré qui
-n'avait quitté son pays que pour venir dans celui d'où sa famille était
-originaire. Il fut bien accueilli et la reine lui accorda une pension.
-Il est toujours agent secret aux gages de la France, mais ses
-préférences qu'il ne parvient pas à dissimuler le portent à passer au
-service de Naples[30]. Paris est bientôt informé de cette trahison et le
-13 nivôse, an VI, Trouvé, chargé d'affaires à Naples, écrit à
-Talleyrand: «Le citoyen Nerciat auquel j'ai envoyé celle par laquelle
-vous lui annoncez qu'il n'est plus porté sur vos états comme agent
-secret est venu me remettre deux tableaux de chiffres nºs 5 et 6 (Italie
-germinal, an V) et m'a aussi apporté la lettre que vous trouverez
-ci-jointe». On peut supposer qu'à partir de ce moment Nerciat rompit
-définitivement avec la République. Il avait gagné la confiance royale et
-en 1798, Marie Caroline le chargea d'une mission secrète, auprès du
-Pape. Le chevalier de Nerciat arriva à Rome en février, au moment où les
-troupes françaises commandées par le général Berthier s'emparaient de la
-ville.
-
- [30] M. Maurice Tourneux pense que Nerciat joua un rôle important
- comme agent au service de Naples, sous le nom supposé de M. de
- Bressac. Ce Bressac a été mentionné par quelques historiens. Il se
- trouvait à Berlin en 1798 et il est question de lui dans plusieurs
- rapports conservés aux Archives des Affaires étrangères. Gaillard
- écrit de Berlin le 2 ventôse, an VI: «J'ai remis, il y a quelques
- jours, au cabinet de Berlin, la note concernant les décorations de
- l'ancien régime. Leur suppression totale ne souffrira aucune
- difficulté, mais le ministère tient à ce que l'ordre qui émane du
- roi à ce sujet, ne porte que sur ses propres sujets et sur les
- étrangers qui sont à son service ou qui jouissent dans ses Etats du
- droit d'asile sans qu'il puisse concerner en aucune manière les
- étrangers... Je vous prie de faire décider la cour de Naples le plus
- promptement qu'il sera possible et de demander qu'elle donne
- immédiatement l'ordre de se conformer à cette mesure, à un certain
- M. de Bressac ou Pressac qui se trouve à Berlin depuis quelque
- temps. C'est un Français qui dit qu'il est depuis très longtemps au
- service de Naples où il est chambellan du Roi. Il porte la croix de
- Saint Louis. On se rappelle de l'avoir déjà vu ici autrefois, et on
- lui suppose des intentions, quoique je ne le voie en aucune autre
- liaison qu'avec les émigrés, ce qui est assurément sans conséquence.
- Je le regarde comme un de ces agents secrets qui aura intrigué à
- Naples pour se faire donner une mission quelconque à l'étranger et
- surtout de l'argent. Au reste il pourrait arriver qu'il reçût de
- Naples l'ordre de quitter la croix et qu'il le dissimulât. C'est un
- cas à prévoir et à prévenir et il faudrait pour cela que le ministre
- de Berlin pût avoir une connaissance officielle de l'ordre général
- que S. M. Sicilienne donnera à ce sujet.»
-
- Une lettre de Parandier portant la même date confirme le rapport de
- Caillard en exagérant l'importance de Bressac.
-
- «Il est arrivé ici depuis quelque temps un fameux aventurier nommé
- Bressac. Cet homme si connu à Naples par son immoralité, par ses
- basses intrigues en politique, par ses liaisons avec la reine, par
- son intimité avec son favori et par toutes sortes d'infamies, se dit
- actuellement brouillé avec Acton, et obligé de voyager tant que son
- ennemi sera en faveur. Il est reçu à la cour et dans les principales
- maisons avec une distinction particulière et affecte un luxe
- ridicule dans un pays où les fortunes bornées ne permettent pas de
- s'y livrer. Faufilé partout, d'une activité inconcevable, ses
- jactances, ses manières intrigantes, décèlent le but de son séjour
- ici. Quoi qu'il ne soit qu'un intrigant subalterne et le preneur
- débouté de la coalition, cependant son séjour ici ne laisse pas que
- de faire beaucoup de mal. Dans un pays où nous ne sommes pas aimés,
- où toute espèce de rapprochement n'est amené que par la peur de la
- puissance républicaine... tout ce qui tend à réveiller les passions,
- les haines, à entretenir les soupçons et les défiances ne saurait
- trop être écarté.»
-
- Le 19 ventôse an VI, Talleyrand répond à Gaillard:
-
- «... J'ai fait écrire à Naples relativement à M. de Bressac, qui se
- montre à Berlin avec la croix de Saint-Louis. Je suppose que c'est
- l'aventurier dont il est fait mention peu honorable dans les
- mémoires de Gorani. Quand je serai instruit des effets des démarches
- qui auront lieu à Naples, je vous en instruirai.»
-
- Enfin, le 18 germinal an VI, Trouvé écrit à Talleyrand:
-
- «J'ai reçu vos deux lettres 5 et 6 en date du 18 ventôse, relatives
- aux démarches touchant les décorations de l'ancien régime. Vous m'en
- prescrivez une relativement à M. de Bressac, je vais m'en acquitter
- avec d'autant plus d'empressement, que ce Bressac a dans toutes les
- occasions, déployé l'animosité la moins équivoque envers les
- Français.»
-
- Toutefois, ces extraits ne paraissent point démontrer que Nerciat et
- ce Bressac, n'aient été qu'une seule personne. Au contraire, il y a
- lieu de croire qu'au moment où M. de Bressac se pavanait à Berlin,
- Nerciat se faisait arrêter à Rome, et qu'à la date où Trouvé
- protestait à Naples contre la décoration de Bressac, Nerciat était
- déjà enfermé dans un cachot du castel Saint-Ange.
-
-Nerciat fut aussitôt arrêté et incarcéré au château Saint-Ange. On n'a
-encore mis au jour aucun renseignement relatif à l'emprisonnement du
-chevalier de Nerciat, et son nom même a échappé à M. Rodocanachi qui a
-consacré (Hachette, 1909 in-4º) un important ouvrage à la vieille
-citadelle romaine. La détention du chevalier se prolongea au delà de
-l'évacuation de Rome par les Français.
-
-Il fut élargi dans les premiers jours de l'année 1800. Il était tombé
-gravement malade dans son cachot et avait perdu tous ses papiers parmi
-lesquels se trouvaient, paraît-il, les manuscrits de quelques ouvrages.
-Aussitôt libre, tout malade qu'il était, il revint à Naples où il mourut
-presqu'aussitôt, dans les derniers jours du mois de janvier.
-
-Psychologue subtil et raffiné, esprit dégagé de tous les préjugés,
-écrivain délicieux, aux néologismes presque toujours heureux, personnage
-équivoque et séduisant, le charmant auteur de _Félicia_ finissait en
-même temps que le XVIIIe siècle dont il est l'expression la plus
-délicate et la plus voluptueuse[31].
-
-G. A.
-
- [31] Je tiens à remercier ici le savant M. Maurice Tourneux qui m'a
- fait le don précieux de ses notes sur le chevalier de Nerciat. M. le
- docteur Lohmeyer, directeur de la _Landesbibliothek_ de Cassel et M.
- le docteur Sceffler, bibliothécaire à la _Landesbibliothek_ de
- Stuttgart, ont également part à ma reconnaissance.
-
-
-
-
-ESSAI BIBLIOGRAPHIQUE SUR LES OEUVRES D'ANDREA DE NERCIAT
-
-
-_Félicia, ou mes Fredaines_ avec l'épigraphe: _La faute en est aux Dieux
-qui me firent si folle_. _Londres_, 1775.--4 vol. in-18; 12 gravures
-libres par Borel (non signées)[32]. D'après ce qu'en dit Nerciat dans
-_Monrose_, cette édition aurait paru en Belgique.
-
- [32] _Félicia_ a été traduit en anglais et publié dans le tome II, de
- _The Exquisite_. A collection of tales, histories and fancy essays,
- London, M. Smith.--s. d. (1842-1844) 3 vol. gr. in-4º, 45 numéros,
- avec figures. Magazine hebdomadaire dont chaque numéro se vendait
- d'abord 4 pences et plus tard 6 pences. Les figures sont assez
- libres. La plupart des ouvrages qu'on y trouve sont traduits du
- français.
-
-_Félicia, ou mes Fredaines_, etc., 1776. 4 vol. in-18; 12 gravures.
-
-_Félicia, ou mes Fredaines_, etc. _A Londres MDCCLXXVI_. 4 tomes in-18
-souvent reliés en 1 vol.
-
-_Félicia, ou mes Fredaines_, etc., Londres, 1778.--4 vol. in-18, 12
-grav. cette édition est celle que Nerciat donna à la Bibliothèque de
-Cassel où il était Sous-Bibliothécaire. Et dans l'_Extrait_ placé en
-tête de _Monrose_, l'auteur dit à propos de _Félicia_ que «la moins
-mauvaise édition est celle en deux volumes, chacun de deux parties, et
-divisée en chapitres, qui est sortie en 1778 d'une presse d'Allemagne.
-On la reconnaît au titre gravé et placé dans un ovale de feuillage».
-
-_Félicia, ou mes Fredaines_, etc. Londres, 1782.--4 vol. in-18; 12 fig.
-par Borel d'après Eisen (non signées). Onze fig. sont libres.
-
-_Félicia, ou mes Fredaines_; etc., MDCCLXXXIV.--(sans lieu
-d'impression), Paris, Cazin, 4 vol. in-18 avec 24 fig. par Borel d'après
-Eisen (non signées). Onze sont libres.
-
-_Félicia, ou mes Fredaines_, etc., MDCCDXXXIV.--4 vol., petit in-18 avec
-les figures d'après Eisen. Les figures sont retournées, sauf le
-frontispice; et la huitième (avec le clair de lune) est couverte.
-
-_Félicia, ou mes Fredaines, orné de figures en taille-douce_, etc., _A
-Londres_.--(s. d.) 4 parties reliées souvent en 4 vol. in-18. Vignette
-sur le titre (panier fleuri) (Figures libres).
-
-_Félicia, ou mes Fredaines_, etc., Amsterdam, 1780.--2 vol. pet. in-8º.
-
-_Félicia, ou mes Fredaines_, etc., _A Amsterdam_.--4 parties en 2 tomes
-souvent reliés en 1 vol. in-8º. 2 ff. liminaires, 216. pp. et 2 ff.
-liminaires, 256 pp.
-
-_Félicia, ou mes Fredaines_, etc., _A Amsterdam, MDCCLXXXV_.--Deux tomes
-en 2 vol., in-18, 2 frontispices.
-
-Les vers
-
- Voici mon très cher ouvrage
- etc.
-
-se lisent au verso du titre du tome deuxième.
-
-Contrefaçon des éditions Cazin.
-
-_Félicia, ou mes Fredaines_, etc., _Amsterdam_, 1786, 2 tomes pet.
-in-8º.
-
-_Félicia, ou mes Fredaines_, etc., _Amsterdam_, 1792.--2 tomes pet.
-in-8º.
-
-_Félicia, ou mes Fredaines_, etc., _A Amsterdam_, 1793.--2 tomes petit
-in-8º.
-
-_Félicia, ou mes Fredaines_, etc. _A Amsterdam, Aux dépens de la Société
-Typographique_, 1794, 4 parties en 2 vol. in-18.
-
-_Félicia, ou mes Fredaines_, etc. _Amsterdam_, 1795. 2 tomes pet. in-8º.
-
-_Félicia, ou mes Fredaines avec figures_. _Paris chez les marchands de
-nouveautés_, 1795.--4 vol. Pet. in-12 avec les fig. d'après Eisen.
-
-_Félicia, ou mes Fredaines_, etc., _Paris, an III_.--(1795) 4 vol. in-18
-avec les fig. d'après Eisen.
-
-_Félicia, ou mes Fredaines_, etc., _Paris_, 1797.--4 vol. in-18 avec les
-fig. d'après Eisen.
-
-_Félicia, ou mes Fredaines_, etc., _Paris_, 1798.--4 vol. in-18 avec les
-fig. d'après Eisen.
-
-_Félicia, ou mes Fredaines_, etc., _Londres_, 1812.--(Bruxelles) 4 vol.
-in-18 avec 24 fig. d'après Eisen.
-
-_Félicia, ou mes Fredaines_, etc., _Londres_, 1834.--(Bruxelles), 4 vol.
-in-18 de 162, 179, 198 et 179 pp.
-
-_Félicia, ou mes Fredaines par Andrea de Nerciat_, _Londres_,
-1869.--(Bruxelles), Alphonse, Lécrivain et Briard qui imprimait, 4 tomes
-en 2 vol. in-12, avec 24 figures, d'après Eisen.
-
-_Félicia, ou mes Fredaines_, etc., (s. l.), 1869.--(Bruxelles)
-Vital-Puissant (?) 4 vol. in-18; 24 fig. libres d'après celles d'Eisen.
-
-_Félicia, ou mes Fredaines_, etc.--(Bruxelles, Kistemaeckers, 1890), 2
-vol. in-16, 4 fig. dans le texte.
-
-_Monrose, ou le libertin par fatalité, suite de Félicia_ [s. l.],
-1792.--4 vol. in-18 et parfois in-8º[33].
-
- [33] _The Exquisite_ (voir la note au 1er article de _Félicia_)
- renferme au tome III un abrégé de _Monrose_.
-
-_Monrose ou suite de Félicia par le même auteur_ [s. l.] 1795.--4 vol.
-in-18 avec 24 gravures libres attribuées par Cohen à Quéverdo.
-
-_Monrose, ou suite de Félicia par le même auteur_, _à Paris, an V_
-(1797).--4 tomes in-12 avec les 24 grav. libres. Le 1er tome ou
-_Première Partie_ comprend 1 feuillet préliminaire X-179 pages et 1
-feuillet pour la table; la _deuxième partie_ 1 feuillet prél. 202 p. et
-1 f. pour la table.
-
-Le titre répété en tête du 1er chapitre de chaque partie porte: _Monrose
-ou le libertin par fatalité_.
-
-_Monrose, ou suite de Félicia par le même auteur_, _Paris, an
-huitième_.--vol. in-18 avec les fig. libres.
-
-_Monrose, ou suite de Félicia par le même auteur_, _à Paris_ chez le
-Prieur, libraire quai Voltaire, nº 12 an IX.--4 vol. in-16, 4 fig. non
-signées.
-
-_Monrose, ou le libertin par fatalité, par Andrea de Nerciat_,
-1792-1871.--(Bruxelles, Lécrivain et Briard, imprimé par Briard) 4 vol.
-in-18, avec les grav. copiées sur celles attribuées à Quéverdo.
-
-_Les galanteries du jeune chevalier de Faublas ou les Folies
-parisiennes_, par l'auteur de _Félicia_, Paris, 1788.--4 vol. in-12. Le
-_Faublas_ de Louvet de Couvray sort manifestement de _Félicia_. Quoi
-d'étonnant si Nerciat a voulu revendiquer un peu de cette paternité en
-essayant de profiter d'une vogue où il avait part? Les sept premières
-parties des _Amours de Faublas_ venaient de paraître en 1787-1788. Je
-n'ai point eu entre les mains l'ouvrage de Nerciat, je ne sais donc
-point si c'est comme l'insinue Vital-Puissant, une imitation de
-l'ouvrage de Louvet, mais c'est peu probable. Nerciat a dû, peut-être
-même à l'instigation de son libraire, changer pour celui du chevalier de
-Faublas, le nom du héros d'un ouvrage déjà terminé et prêt à être
-publié.
-
-_Mon noviciat ou les joies de Lolotte_ [avec épigraphe].
-
- _Pour être heureux, ô Lubriques mortels!
- Faut-il, hélas, un trône et des autels!_
-
-_Foutromanie, Chant I_
-
-[s. l.] 1792.--(Berlin), 2 vol. in-18, avec 2 grav. libres[34].
-
- [34] Ce roman a été traduit en allemand:
-
- _Mein Noviziat_ [qui forme le 3e vol.] _III Band des Priapische
- Romane Rom. bei Seraph Calszovulva_ 1791-97.--(Berlin).
-
- _Mein Noviziat_, etc.--Réimpression des Priapische Romane faite à
- Leipzig vers 1810. Voici le titre complet d'une réimpression faite à
- Leipzig vers 1860:
-
- _Priapische Romane III Band Dritte Abtheilung Boston Bei Reginald
- Chesterfield_ [avec une vignette représentant deux amours,
- remouleurs dont l'un repasse un... tandis que l'autre fait pipi sur
- la meule, un deuxième titre porte] _Mein Noviziat III Band Erste
- Abtheilung_. [Les autres vol. des _Priapische Romane_ contiennent le
- 1er une adaptation du _Fanny Hill_ et le 2e une adaptation du
- Meursius.] _Mon Noviciat_ a aussi servi, paraît-il, pour deux
- ouvrages anglais en lettres; _How to raise love or mutual amatory
- secret London 1848_--(Amérique) in-18 fig.
-
- _How to make love, or the Art of making love in more ways than one,
- exemplified in a series of most luscious adventures between two
- cousins, translated from the french_.--(s. l. n. d.) en 12 f. Il y a
- au moins une réédition in-12 récente (vers 1860).
-
-_Mon noviciat, ou les joies de Lolotte par Andrea de Nerciat_,
-1792-1864.--Avec l'épigraphe (Bruxelles, 1886, Poulet-Malassis) 2
-parties en 2 vol. in-18, 2 f. libres. A la fin du premier vol. on trouve
-cette note: «OEuvre d'Andrea de Nerciat avec figures sur acier (même
-format et même typographie que _mon Noviciat_). Sous presse, _Le
-Doctorat impromptu_, 1 vol. 2 fig. _Les Aphrodites_, 4 vol. 8 fig. En
-préparation, _Le Diable au corps_, _Félicia, ou mes Fredaines_, _Monrose
-ou suite de Félicia_, etc. Le dernier ouvrage sera précédé d'une notice
-sur la vie d'Andrea de Nerciat rédigée sur des documents nouveaux et des
-correspondances inachevées de la plus grande curiosité». Cette notice
-n'a pas paru. Il y a quelques exemplaires sur Chine avec deux états
-(noir et bistre) des figures.
-
-_Mon noviciat ou les joies de Lolotte par Andrea de Nerciat_, _Paris.
-Aux dépens de la compagnie_, 1890.--(Sans l'épigraphe, titre en rouge et
-noir) 2 tomes en 2 vol. in-8º 174-178 pp. (grav. libres).
-
-_Les Aphrodites ou Fragments thali-priapiques pour servir à l'histoire
-du plaisir_. _Lampsaque_, 1793, 8 part. petit in-8º de 80 pp. 1 planche
-chacune. Ces 8 parties se reliaient en 1 ou 2 vol. Les fig. sont libres.
-Cohen les attribue à Freudenberg. L'ouvrage est bien imprimé. Jusqu'ici
-il n'a été signalé que trois exemplaires de cette édition originale. Le
-1er a appartenu à M. Bégis. La 6e figure qui manquait avait été
-reproduite de l'original par le procédé Pilinski; le deuxième exemplaire
-était complet, il a appartenu à M. Frédéric Henkey, anglais résidant à
-Paris; un troisième exemplaire était en Angleterre, il a été vendu à
-Paris en 1860. Cette édition aurait été imprimée à l'étranger pendant la
-Révolution[35].
-
- [35] _The Exquisite_ (voir la note au 1er article de _Félicia_)
- renferme la traduction du 1er numéro des _Aphrodites_.
-
-_Les Aphrodites ou Fragments thali-priapiques pour servir à l'histoire
-du plaisir_. _Réimpression textuelle de l'édition unique et rarissime de
-Lampsaque_, 1793. _Bâle, imprimerie de Steuben frères_, 1864.--Avec
-l'indication: «tirage: 200 exemplaires numérotés de 1 à 200», et un
-_Avis de l'éditeur_ intéressant. 2 vol. in-12 (Bruxelles, Jules Gay,
-imprimé par Mertens) avec la reproduction des grav. originales. Ouvrage
-recherché. Vital-Puissant, éditeur belge fort médiocre et qui ne vivait
-qu'en contrefaisant les éditions de Gay et de Poulet-Malassis, rapporte
-dans une note où l'injustice se mêle à des détails sans doute
-véridiques: «Cette édition est tellement mauvaise qu'à la suite de
-nombreux reproches reçus de quantité d'amateurs à ce sujet, Jules Gay
-fut obligé de la jeter en quelque sorte au panier. A cet effet, il
-vendit les 80 ou 90 exemplaires qui restaient sur 200 au sieur
-Jean-Pierre Blanche, son compatriote, Parisien, réfugié à Bruxelles, où
-il avait établi une petite librairie d'occasion en chambre, rue
-Saint-Jean. Cette vente fut effectuée au prix de quatre-vingts centimes
-l'exemplaire, Jules Gay ayant préalablement enlevé les titres et la
-préface de l'ouvrage. Il va sans dire que J.-P. Blanche, l'acquéreur,
-s'empressa de faire réimprimer une préface quelconque et les titres
-enlevés et qu'ainsi, il parvint peu à peu à écouler entièrement les
-exemplaires en sa possession. Nous tenons ces renseignements certains
-d'un libraire qui fut témoin oculaire de cette affaire[36]».
-
- [36] _Bibliographie anecdotique et raisonnée de tous les ouvrages
- d'Andrea de Nerciat par M. de C... bibliophile anglais, édition
- ornée du portrait inédit de Nerciat gravé d'après l'original
- appartenant à M. B... de Paris_, _Londres, Job-Alex. Hoogs,
- éditeur-libraire Burlington Arcade et se trouve à Paris, à Bruxelles
- et à Stuttgart_ 1876. In-8º de 63 pp. et 1 p. de table des matières
- tiré paraît-il à 150 exemplaires. Au verso du faux-titre on lit:
- _Printed By Edward Cox 314 Old Kest Road_ et à la fin du livre: _Hic
- liver impressus est in civitate londoniensi and expesas Vitalis
- potentis, belgici civis in urbe Lutetiæ manentis. Anno Domini
- MDCCCLXXVI_. En réalité ce livre a été imprimé à Bruxelles pour le
- compte de Vital-Puissant qui n'est pas seulement l'éditeur de cet
- ouvrage, véritable pamphlet catalogue où il attaque des concurrents
- et vante ses produits--mais l'auteur même. Les dernières pages du
- livre sont occupées par des notices sur des réimpressions faites
- pour le compte de Vital-Puissant. En frontispice, se trouve le
- portrait sur chine d'_Andrea de Nerciat d'après la sanguine à M. Br.
- de Paris_. Ce portrait imprimé en rouge a été tiré sur la planche
- qui a servi pour le même portrait, qui se trouve en tête des _Contes
- nouveaux_ d'Andrea de Nerciat, édition de Poulet-Malassis (Voir ce
- qui est dit de cet ouvrage). Et sans doute cette _Bibliographie_ de
- Vital-Puissant n'est-elle qu'une nouvelle édition augmentée de
- l'ouvrage suivant publié par le même Vital-Puissant:
- _Eclaircissements historiques sur les Aphrodites et le Diable au
- corps du chevalier Andrea de Nerciat et sur leur auteur_, 1871
- in-18.
-
-Ces exemplaires sont peut-être ceux qui portent ce titre: _Les
-Aphrodites_, etc., _Bruxelles, Schmidt_.
-
-_Les Aphrodites_, etc., _par Andrea de Nerciat_ [avec cette épigraphe].
-_Priape, soutiens mon haleine. Piron, ode à Priape_, 1793-1864.--8
-numéros en 4 vol. in-18, 8 fig. libres gravées sur acier d'après celles
-de l'édition originale, et 1 frontispice de Rops; j'en ai vu un
-exemplaire avec 2 frontispices de Rops. (Bruxelles. Auguste
-Poulet-Malassis, imprimé par Briard.) A la fin du nº 4, c'est-à-dire du
-2e volume on trouve un catalogue annonçant la publication des _OEuvres
-complètes d'Andrea de Nerciat avec figures gravées sur acier_. SOUS
-PRESSE. _Le Diable au corps_, 4 vol. avec gravures d'après douze beaux
-dessins attribués à Monnet, qui ornent un manuscrit de ce livre célèbre
-appartenant au duc d'A... Ce manuscrit en 2 volumes in-4º, daté de 1798,
-et, par conséquent postérieur d'une dizaine d'années à la date
-d'achèvement du livre que Nerciat avait terminé suivant toute
-probabilité avant 1788, est conforme, à quelques variantes près, à
-l'édition originale de 1803. Les dessins de Monnet présentent cette
-particularité que sans souci de l'anachronisme, cet artiste les a
-composés avec les costumes et le mobilier du temps où on les lui a
-demandés. Les amateurs apprécieront d'autant plus cette particularité
-que les gravures de l'édition originale du _Diable au corps_, publiée
-après la mort de Nerciat, sont informes, et qu'il n'existe pas de livres
-érotiques bien exécutés dont les figures représentent les modes du
-Directoire. EN PRÉPARATION. _Le Doctorat impromptu_.--_La matinée
-libertine_.--_Félicia ou mes Fredaines_.--_Monrose ou suite de Félicia_,
-etc., etc.--Le dernier ouvrage de la série se composera d'une notice sur
-la vie d'Andrea de Nerciat rédigée sur des documents entièrement
-nouveaux, et de correspondances inédites de Nerciat avec plusieurs
-femmes et divers gens de lettres, Beaumarchais, Rétif de la Bretonne,
-Grimod de la Reynière, Pelleport (auteur des _Bohémiens_), etc., le
-volume sera orné de fac-simile. On fait appel à l'obligeance des curieux
-qui connaîtraient des portraits de Nerciat--et qui pourraient ajouter à
-l'ensemble déjà extraordinaire de pièces sus-mentionnées». Ce recueil
-n'a jamais paru. Il y a quelques exemplaires sur chine avec deux états
-(noir et bistre) des figures.
-
-_Les Aphrodites_, etc., _Lampsaque_ 1793.--(Belgique, vers 1872), 2 vol.
-in-18, 360-376 pp. précédés d'une notice historico-bibliographique. 8
-fig. d'après celles de l'éd. orig. et 2 frontispices de Rops. C'est
-probablement une contrefaçon de l'éd. de Poulet-Malassis, contrefaçon
-exécutée pour le compte de Vital-Puissant. Il paraît qu'il n'en a été
-tiré que 50 exemplaires.
-
-_Le Diable au corps..._ 1798.--Manuscrit en 2 vol. in-4º. Il a appartenu
-au duc d'Aumale. On y trouve quelques variantes avec le texte de
-l'édition originale (1803). Il contient douze dessins libres attribués à
-Monnet. Ce manuscrit et ces dessins ont servi à Poulet-Malassis pour son
-édition de 1864 (Voir ce qui est dit à l'article des _Aphrodites_). Je
-ne sais où est à présent ce manuscrit. Est-il écrit de la main de
-Nerciat? C'est peu probable. Le chevalier, d'après ce qu'il dit dans sa
-préface, aurait écrit son ouvrage «bien longtemps avant le lever
-éclatant de _Figaro_». _Le Barbier de Séville_ fut joué en 1775 et _le
-Mariage de Figaro_ en 1784. Plus loin le chevalier précise en indiquant
-que le _Diable au corps_ était écrit avant 1776. Ces éclaircissements,
-Nerciat les donne en manière de plainte contre «des imprimeurs français
-établis en Allemagne pour y faire une espèce de contrebande littéraire»,
-qui avaient publié la première partie du _Diable au corps_ sous ce
-titre:
-
-_Les écarts du tempérament ou le catéchisme de Figaro; esquisse
-dramatique._
-
-[Avec cette épigraphe:]
-
- _Et flon flon, ture lure, lure
- Chacun a son tour et son allure_
-
-_A Londres_ 1785.--In-18º avec 4 grav. libres assez mal faites. Nerciat
-dit que c'est «une brochure négligée, pleine d'absurdités,
-inintelligible en plusieurs endroits». Il ajoute: «Je ne conçois pas
-trop bien quelle avait pu n'être la spéculation des éditeurs, mais il
-est clair qu'ils n'ont pas su lire, ou qu'ils se sont fait une tâche de
-tout gâter. Pas le moindre écart, pas la moindre addition, le moindre
-retranchement qui ne soit un contre-sens, une platitude, ou du moins une
-faute contre le goût, sans parler des innombrables difformités purement
-typographiques». Quoi qu'il en soit, cette première partie lui fut
-dérobée vraisemblablement en 1770 et c'est vers cette époque que Nerciat
-termina son ouvrage. Cette édition fautive, mal intitulée, volée à
-l'auteur, fut contrefaite dans le pays même où elle avait été publiée,
-et Nerciat ne parut pas avoir eu connaissance de cette contrefaçon dont
-le titre était modifié. On s'était enfin aperçu que _Figaro_ n'avait pas
-affaire dans cette fantaisie:
-
-_Les écarts du libertinage et du tempérament, ou vie licencieuse de la
-comtesse de Motte-en-feu, du Vicomte de Molengin, du Valet Pine-fort, de
-la Conbanal, d'un âne et de plusieurs autres personnages_, _nouvelle
-édition_. _A Conculix, chez l'abbé Boujarron, bon bretteur_,
-1793.--in-18 de 132 p. figures.
-
-_Le Diable au corps, oeuvre posthume du très recommandable
-Docteur Cazzoné, membre extraordinaire de la joyeuse Faculté
-Phallo-coiro-pygo-glottonomique_ 1803.--3 vol. in-8º, 20 figures libres
-avant la lettre et encadrées, les figures sont bien exécutées. Il en fut
-tiré 500 exemplaires de ce format et 500 exemplaires en format in-18,
-mais en 6 volumes et les figures ne sont pas encadrées. Elles portent
-sur le titre et avant la date _avec figures_. Quelques exemplaires in-18
-présentent encore quelques différences et notamment la date est indiquée
-ainsi: _MDCCCIII_. Cette édition avait été préparée par Nerciat, il en
-écrivit l'_Avertissement nécessaire_ en 1789. La Révolution dérangea ces
-projets et l'ouvrage ne parut qu'en 1803, après la mort de son auteur.
-L'imprimeur fut, paraît-il, Frémont, à Mézières (Ardennes). La plus
-grande partie de l'édition fut saisie lors de son entrée à Paris, ce qui
-explique que les exemplaires en soient si rares. On recherche surtout
-les exemplaires in-8º. La Bibliothèque Nationale en possède un. On en a
-signalé un autre qui appartenait à M. Frédéric Henkey, bibliophile
-établi à Paris, l'un des auteurs, dit-on, du charmant ouvrage libre:
-_L'école des biches_, et le même qui possédait un des trois exemplaires
-connus de l'éd. orig. des _Aphrodites_. L'exemplaire du _Diable au
-corps_ de M. Henkey était parfait et contenait de plus de 20 dessins
-exécutés par un artiste inconnu, mais moins beaux que ceux de Monnet. Le
-catalogue nº 2 (1909) de la librairie Chrétien offre un exemplaire à
-toutes marges dans un état parfait au prix de 700 fr.
-
-_Le Diable au corps_, etc... 1842.--(Allemagne--Stuttgart?) 6 vol. in-32
-de XII 208, 204, 188, 194, 259 et 216 pp. avec tirage nouveau des
-anciennes planches de l'éd. originale. Mauvaise réimpression.
-
-_Le Diable au corps_, etc., 1864 (Bruxelles, publié par A. Poulet dit
-Malassis associé avec A. Lécrivain et Briard qui imprimait) 3 vol. in-12
-avec 12 fig. d'après 12 dessins attribués à Monnet faisant partie d'un
-manuscrit appartenant au duc d'Aumale et reproduit dans cette édition.
-Il présente quelques différences d'avec celle de 1803. Les dessins
-représentent les costumes et le mobilier du temps où on les a commandés
-(V. plus haut ce qui concerne l'édition Poulet et Malassis des
-_Aphrodites_ et les précédents articles sur _Le Diable au corps_). Outre
-la reproduction des douze dessins, cette édition contient en outre 4
-frontispices par Félicien Rops. Il y aurait eu 5 exemplaires in-4º sur
-papier vergé fort de Hollande.
-
-_Le Diable au corps_, etc., _Cazonné_ (_Andrea de Nerciat_), _membre_,
-etc., Genève (Bruxelles, Christiaens, vers 1865) 3 vol. petit in-12, 12
-planches libres et mauvaises.
-
-_Le Diable au corps_, etc., _Cazonné_ (_Andrea de Nerciat_), _membre_,
-etc., Genève 1786.--(Bruxelles, vers 1872) 4 vol. in-18, 32 fig.
-gravées.
-
-_Le Diable au corps_, etc., _Cazonné_ (_Andrea de Nerciat_), _Membre_,
-etc., Genève 1786.--(1873, contrefaçon allemande ou hollandaise de l'éd.
-précédente) 4 vol. avec 36 mauvaises planches souvent coloriées
-donnaient des indications erronées relativement à leur placement, 32
-fig. dont les contrefaçons lithographiées des figures de l'édition
-précédente et 4 qui servent de frontispice sont de mauvaises
-_diableries_ exécutées à la détrempe et qui ont déjà servi dans des
-albums de charges obscènes.
-
-_Le Diable au corps_, etc., _Mézières chez Frémont imprimeur-libraire_
-1813-1876. (Bruxelles, Vital-Puissant). 4 vol. plus 1 vol. contenant la
-bibliographie des ouvrages de Nerciat (c'est la _Bibliographie
-anecdotique et raisonnée_ qui a été décrite plus haut, en note). En tout
-5 vol. petit in-8º contenant 34 grav. sur chine, fac-simile des 20
-gravures de l'édition originale, 12 gravures d'après les dessins de
-Monnet et double épreuve (1 rouge, 1 noire) du portrait de Nerciat
-(c'est celui qui est en tête des _contes nouveaux_, éd. Poulet-Malassis
-et que Vital-Puissant avait reproduit en tête de la _Bibliographie
-anecdotique et raisonnée_. Voir les articles concernant ces deux
-ouvrages.)
-
-_Le Diable au corps_, etc., Cazonné (_Andrea de Nerciat_), membre, etc.,
-orné de gravures, Genève 1786.--(Bruxelles, 1890). Le titre est imprimé
-en rouge et noir. 4 tomes in-8º en 4 vol. indiqués _tome premier_, etc.,
-VIII, 152, 148, 177 et 248 pp. orné de 36 fig. plus 4 frontispices
-lithographiés.
-
-_Le Doctorat impromptu_, 1788.--In-32, 120 pages avec 2 jolies gravures
-libres. Livre rare. Lemonnyer dit que c'est «un Cazin du meilleur
-temps».
-
-_Le Doctorat impromptu_, Londres 1788-1866.--(Bruxelles,
-Poulet-Malassis) in-12 IV, 98 pages avec 2 gravures d'après celles de
-l'édition originale. Papier vergé.
-
-_Le Doctorat impromptu..._--(Vers 1870) avec les deux gravures. Papier
-vélin.
-
-_Le Doctorat impromptu..._--(Bruxelles, Kistemaeckers, 1880), in-16, 2
-fig. libres grav. sur acier, texte encadré, tiré à 64 exemplaires.
-
-_Contes saugrenus, Bassora_ [Il y en aurait deux éditions] 1787 [et]
-1789.--Lemonnyer doit les confondre ou peut-être en a-t-il vu une, in-8º
-de 176 pages avec une fig. libre. L'édition dont il parle ne doit pas
-contenir des contes de Nerciat, mais a sans doute paru sous le même
-titre que l'ouvrage du chevalier. Peut-être ce recueil est-il de Sylvain
-Maréchal à qui on l'a attribué. D'après Lemonnyer, il contient «neuf
-contes en prose, assez spirituels, indévots et licencieux», que
-Viollet-Leduc trouvait peu piquants: Voici le titre de ces contes:
-_L'araignée, ou la boîte en diamant_.--_Le Déluge ou le niveau
-Nisach_.--_Rhodope_.--_Le mouvement perpétuel_.--_Druyda, ou la Vertu
-des femmes_.--_La Résurrection_.--_Lison et Annette_.--_La Pyramide_,
-conte égyptien.--_Rocoschen et Loulou_. Le nombre de ces contes et leurs
-titres ne répondent en rien à ceux d'une réimpression qui contient bien
-des contes de Nerciat destinés à animer et expliquer les gravures libres
-qu'ils accompagnaient. Sans doute Lemonnyer qui dit que «l'attribution
-de ces contes à Nerciat est de pure fantaisie» a-t-il eu entre les mains
-l'édition de 1787. Ouvrages rares, surtout celui qui contient les contes
-de Nerciat.
-
-_Contes polissons_ (contes saugrenus) par Andrea de Nerciat. Ouvrage
-orné de 6 jolies illustrations. Paris 1890.--Grand in-8º carré, 88
-pages, couverture imprimée. Réimpression conforme comme texte et
-gravures à l'édition originale de 1789 (Voir l'article précédent). Ces
-contes paraissent bien être de Nerciat, ils ont été écrits d'après les
-figures qu'ils accompagnent et ces figures sont fines. On reconnaît
-l'auteur de _Félicia_ à de certaines grâces de style qui lui sont
-particulières et à d'heureux néologismes. Voici les titres de ces
-contes: _Le mouvement de curiosité_.--_Le témoin ridicule_.--_La petite
-académicienne_.--_Les amours modernes_.--_Les Violateurs_.--_Les folies
-amoureuses_. Cette édition aurait été tirée à 300 exemplaires. Elle a
-été imprimée à Paris, rue de Seine, pour le compte d'un libraire, nommé
-Dur...e. Elle est bien exécutée. Elle a été publiée, je crois, à 25
-francs, mais comme elle ne se vendait pas facilement, ce prix fut porté
-dans le catalogue publié par l'éditeur en 1900 à 9 francs. Il ajoute que
-«cet ouvrage presqu'inconnu des amateurs, donne une idée bien exacte des
-débordements de la haute société du siècle dernier». Ce livre doit
-maintenant être devenu rare, cependant les exemplaires sans les gravures
-ne se payent pas plus de 6 francs. Les exemplaires avec les gravures ne
-se rencontrent pas souvent: 25 francs dans le catalogue Lemallier (avril
-1904) qui indique: «La 1re édition de cet ouvrage est introuvable et
-même inconnue des bibliographes».
-
-_Contes nouveaux_ [avec l'épigraphe].
-
- _Sine me, liber, ibis in urbem, ovidius_.
-
-_A Liège MDCCLXXXII_.--in-8º ce recueil contient: _Epître dédicatoire au
-prince de Ligne_.--_La veillée des Procureurs_.--_Le feu d'hymen_.--_La
-rancune posthume_.--_Les amours modernes_.--_Le Superflu du
-régime_.--_La Duchesse_.--_Les preuves sans réplique_.--_L'âme en
-peine_.--_L'incertitude et la Barbe_.--_L'oracle imaginaire_.--_Le
-manchot_.--_Les Bas_.--_Céphise_.--_Le souhait_.--_La femme accomplie_,
-etc.
-
-_Contes nouveaux par Andrea de Nerciat précédés d'une notice
-bio-bibliographique ornés d'un portrait inédit de l'auteur_.--_Liège
-MDCCLXXVII.--MDCCCLXVII_.--(Bruxelles, Poulet-Malassis 1867) in-12 de
-VI, 118 pages. La notice est signée: _B.-X_, ce qui signifie Beuchot et
-X. Cet X est Poulet-Malassis qui a reproduit la vie de Nerciat par
-Beuchot dans la biographie Michaud et y a ajouté quelques renseignements
-surtout bibliographiques. Le portrait de Nerciat est _d'après la
-sanguine à M. Br. de Paris_. Ce portrait est de pure fantaisie, il a été
-exécuté par M. Bracquemond.
-
-_Les conteurs libertins du XVIIIe siècle, recueil publié avec une
-préface et des notices bio-bibliographiques par Ad. Van Bever_
-(_Deuxième série_). _E. Sansot_ et Cie. _MCMV_.--On a reproduit dans ce
-recueil un conte extrait des _Contes nouveaux_: _Le Manchot_, et Van
-Bever indique qu'«on trouve deux autres versions fort plaisantes de ce
-conte dans les _Anecdotes européennes_, 1785, t. II, p. 46: _Sire
-Albonnet_ et p. 276 à _La Comparaison naïve_».
-
-_Dorimon, ou le marquis de Clairville, Comédie, jouée pour la première
-fois à Versailles, le 18 décembre 1775, et terminée d'après l'effet de
-cette représentation_ [Avec l'épigraphe].
-
- _Forsan miseros meliora sequuntur... Virg._
-
-A Strasbourg de l'imprimerie de Levrault, imprimeur de l'Intendance. Et
-se vend chez Gay, Libraire sous les grandes Arcades. M. DCC. LXXVIII.
-Avec permission.--in-8º de 96 pages. La dédicace est signée par le
-chevalier de Nerciat.
-
-_Les rendez-vous nocturnes_, ou l'aventure comique, comédie-proverbe,
-par le chevalier de N...t, Prague, Jean-Ferdinand Le Noble de Schönfeld
-1787.--in-8º.
-
-_Les amants singuliers_, ou le mariage par stratagème, comédie-proverbe,
-par le chevalier de N...t, Prague, Jean-Ferdinand Le Noble de Schönfeld
-1787. in-8º.
-
-_Constance ou l'Heureuse témérité, comédie en trois actes mêlée
-d'ariettes, scène et musique de M. le chevalier de Nerciat_. _Cassel, P.
-O. Hampe_ 1780.--pet. in-4º de 87 pages.
-
-_Partition de Constance ou l'Heureuse Témérité, Comédie mêlée
-d'Ariettes_. _Sujet, Dialogue et Musique de la composition de M. le
-Chevalier de Nerciat, édition de 1781. Exemplaire offert à son Altesse
-Sérénissime, Monseigneur le duc de Wurtemberg par son très respectueux
-serviteur l'auteur_. Manuscrit de 183 pages; il se trouve à la
-_Königliche Landesbibliothek_ de Stuttgart (_Cod._ mus. _fol._ 6. 2.
-R.). Il n'est pas absolument certain que le manuscrit ait été écrit par
-Nerciat lui-même. Il se peut qu'il soit de la main d'un copiste. Les
-manuscrits de Nerciat sont très rares, et comme on n'a pas trace des
-correspondances signalées par Poulet-Malassis, il serait peut-être
-intéressant de comparer l'écriture du manuscrit de Stuttgart avec celle
-du manuscrit du _Diable au corps_ datée de 1798 (?) et ayant appartenu
-au duc d'Aumale, si toutefois, ce manuscrit existe encore. Si l'écriture
-des deux manuscrits était la même, il serait à peu près certain qu'ils
-fussent de la main de Nerciat.
-
-M. Jean-Jacques Olivier à la fin de son ouvrage:--_Les comédiens
-français dans les cours d'Allemagne au XVIIIe siècle, quatrième
-série.--La cour du Landgrave Frédéric II de Hesse-Cassel,... Paris...,
-MCMV_ a donné (paroles et musique) d'après le manuscrit de Stuttgart,
-des _Fragments de Constance ou l'heureuse témérité, comédie mêlée
-d'Ariettes, sujet, dialogue et musique de la composition de M. le
-chevalier de Nerciat_. Ce sont l'ouverture, les deux ariettes et le
-quatuor.
-
-_La surprise de l'amour_, ariette avec accompagnement de deux violons,
-alto et basse.--Il ne faudrait pas confondre cette ariette de Nerciat
-avec la comédie de Marivaux, qui porte le même titre.
-
-_Les Invalides de l'Amour_, ariette.--Le grand dictionnaire Larousse en
-cite ces vers:
-
- Amis, il neige sur nos têtes;
- À notre âge, plus de conquêtes
- Renonçons aux tendres désirs;
- Abandonnés d'un dieu volage,
- Quittons Cythère avec courage
- Et cherchons ailleurs des plaisirs.
-
- Choisissons un bonheur durable;
- Jamais ingrat, toujours affable,
- Bacchus nous invite à sa cour.
- Enrôlons-nous dans sa milice,
- Ce dieu reçoit à son service
- Les invalides de l'amour.
-
-_Choix de musique dédié S. A. S. Monseigneur le duc des
-Deux-Ponts_.--in-4º. La publication de ce recueil a commencé le 15
-juillet 1783. Cette année se compose de 10 fascicules numérotés de I à X
-comprenant 34 morceaux de musique numérotés de 1 à 34. L'année 1784
-comprend les fascicules XI à XXIV comprenant 41 morceaux numérotés de 35
-à 75. On y trouve des morceaux de: Adam, Andreozzi, F.-H. Barthelmont,
-Beaumesnil, Bianci, Blin de la Codre (2 morceaux), Clémenti, Couperin,
-Fr. Devienne, Dezaides (Dezède), J. Fr. Edelman (2 morceaux), Mlle
-Edelmann, Adélaïde Eichner, Ch. Gabr. Foignet, Fontaine de Fontenet, Fr.
-G. Gossec, Grétry (2 morceaux), A. J. Gros, Jos. Hemerlein, M. George
-Karr, Aut. Lachnith l'aîné (2 morceaux), Le noble, Martini, Christ.
-Mayer, L. Mayer, Mengozzi, de Nerciat, Nittel, G. Paisiello, M. Piccini
-(4 morceaux), Mlle Pouillard, Pouteau, H. J. Rigel (3 morceaux), L'abbé
-Rose, Mlle Roy, le baron Sigmund von Rumling (2 morceaux), Sacchini (2
-morceaux), Pompéo, Sales, Sivol, J. Fr. Tapray (2 morceaux), Toeschi,
-Vogler (3 morceaux), William (2 morceaux) et 6 morceaux anonymes. _La
-Romance_ de Nerciat _pour chant et Basse_ se trouve dans le fascicule
-_nº XVIII_ (année 1784) elle forme le nº 63 du recueil et comprend 4
-pages en 2 feuillets. Au bas de la quatrième page se trouve
-l'indication: _Par M. de Nerciat_. Cette _Romance_ est placée à la fin
-du fascicule où l'on trouve aussi un _Andante pour clavecin par M.
-Edelmann, une Romance chant et Clavecin par M. Blin de la Codre, un
-minuetto pour violon et clavecin par M. Tapray_[37].
-
- [37] Il existe aussi plusieurs quatuors pour instruments à cordes,
- composés par Andrea de Nerciat.
-
- * * * * *
-
-On a attribué et l'on attribue parfois encore au chevalier de Nerciat
-les ouvrages suivants.
-
-_La matinée libertine ou les moments bien employés_, Cythère
-1787.--in-18 de 144 pages. Il y a des exemplaires avec 3 gravures en
-couleurs et des exemplaires avec 5 figures (un frontispice et les
-gravures libres aux pages 37, 42, 94 et 132). Ces dialogues érotiques
-sont certainement de Nerciat, cependant comme ils se trouvent sous leur
-forme définitive au tome 1er des _OEuvres de la marquise de Palmarèze_,
-on les attribue généralement à Mérard de Saint-Just qui a changé les
-noms et le titre. Il est aujourd'hui démontré que Mérard de Saint-Just
-était un plagiaire. _La matinée libertine_ allongée et devenue _La
-petite maison_ se trouve aussi au tome II du _Théâtre Gaillard_ (éd. de
-1865).
-
-_La matinée libertine_, etc.--(Bruxelles, 1867) in-16 de 114 pages avec
-trois figures libres. Vital-Puissant dit de cette édition dont le titre
-reproduit le texte de celui de l'originale: «La réimpression de la
-_matinée_ est l'oeuvre de feu Jean-Pierre Blanche (ex-contremaître de la
-fabrique de M. Collas de Paris), réfugié français qui avait établi à
-Bruxelles une petite librairie d'occasion. L'imprimeur est le sieur J.
-Briard».
-
-_La matinée libertine_, etc. [s. d.] _Paris, chez les marchands de
-nouveautés_.--(Bruxelles, Brancard, 1883). In-12 de 96 pages. Cette
-édition porte en tête: _OEuvres érotiques d'Andrea de Nerciat, La
-matinée libertine_, etc.--(Bruxelles, Kistemaeckers), in-32 de 78 pages,
-2 fig. libres, édition minuscule tirée à 64 exemplaires, faisant partie
-de la collection des: _Documents pour servir à l'histoire de nos
-moeurs_.
-
-_L'Odalisque_, ou Histoire des amours de l'Eunuque Zulphicara, ouvrage
-traduit du turc par Voltaire. Constantinople, chez Ibrahim Bectas, impr.
-du Grand Vizir, 1779, petit in-8º de 85 pages.
-
-Ce petit ouvrage peu intéressant a été attribué à Andrea de Nerciat,
-sans doute à cause du titre de la 2e édition (voir plus loin), mais
-peut-être en avait-on d'autres preuves, car les biographes n'avaient
-point signalé cette édition, ce qu'ils n'eussent point manqué de faire
-s'ils l'avaient connue. On sait que Du Croisy (cité par Barbier)
-attribue ce roman à Pigeon de Sainte-Paterne, bibliothécaire de l'abbaye
-de Saint-Victor. Pour ce qui est du nom de Voltaire mis en tête de cette
-production, on n'a pas besoin de montrer qu'il n'y est que par
-supercherie. A cet égard, l'_Avis de l'éditeur_ est assez amusant:
-
- «Voltaire a composé cet ouvrage à quatre-vingt-deux ans. Le manuscrit
- nous a été remis par son secrétaire intime, ce qui nous autorise à
- assurer l'authenticité de ce que nous annonçons. On verra qu'il nous
- aurait été facile de faire disparaître quelques expressions
- énergiques, mais une froide périphrase n'aurait pas aussi bien rendu
- l'expression du personnage. Au surplus nous pensons qu'il nous faut
- respecter un grand homme jusque dans les écarts de son imagination».
-
-La spéculation sur le nom de Voltaire paraît avoir réussi, puisque cette
-faible élucubration a été plusieurs fois réimprimée. Par bonheur il n'y
-a pas d'apparence que quelqu'un s'y soit laissé tromper. «Il est
-impossible, dit Monselet dans _Les Galanteries du XVIIIe siècle_, de se
-laisser prendre à ce piège vulgaire: l'_Odalisque_ est un récit
-absolument dépourvu d'intérêt. Zéni est une petite fille que l'on élève
-pour la couche du Sultan; un eunuque nommé Zulphicara, devient amoureux
-d'elle; de là, des descriptions de sérail, des scènes de jalousie. Ce
-n'est pas autre chose que cela».
-
-Sur la page du titre, au milieu d'un cadre de fleurs et d'oiseaux, un J,
-un F et M majuscules sont entrelacés. Ce chiffre nous fait supposer que
-l'éditeur de l'_Odalisque_ pourrait bien être Jean-François Mayeur
-«assez coutumier de ces indignes supercheries».
-
-Goy n'était pas de cet avis: «Quant à l'opinion de M. Charles Monselet,
-écrivait-il dans la 2e édition de sa _Bibliographie_, qui attribue cet
-ouvrage à Mayeur de Saint-Paul, elle est peu admissible; car Mayeur en
-1779, n'avait que vingt et un ans, et il était bien jeune pour commettre
-une telle supercherie». Goy s'est trompé; en 1779 Mayeur écrivait déjà
-et collaborait depuis longtemps aux _Mémoires secrets_.
-
-Il n'est pas donc impossible qu'il ait écrit l'_Odalisque_. Au reste, on
-sait que les supercheries ne lui déplaisaient point. D'autre part,
-Monselet avance seulement que Mayeur pourrait bien être l'éditeur de
-l'_Odalisque_.
-
-_L'Odalisque_, ouvrage érotique, lubrique et comique, traduit du
-turc, par un membre extraordinaire de la joyeuse faculté
-phallo-coïro-pygo-glottonomique à Stamboul, 1787.--In-12. C'est la
-deuxième édition, elle parut, paraît-il, en Allemagne. Faisant allusion
-à ce titre modifié et copié en partie sur le titre du _Diable au corps_,
-Vital-Puissant avance sans élégance: «Nerciat aurait presque levé le
-voile qui cachait sa paternité». On pourrait expliquer cela
-différemment. Cette seconde édition a sans doute été publiée par les
-mêmes imprimeurs qui avaient publié en 1785 la 1re partie du _Diable au
-corps_, dérobée à Nerciat. Ils l'avaient intitulée: _Les écarts du
-tempérament ou le catéchisme de Figaro_: quoi d'étonnant que continuant
-leur contrebande littéraire, ils aient modifié le titre de
-l'_Odalisque_, l'amalgamant avec celui du _Diable au corps_ dont ils ne
-s'étaient pas servis!
-
-_L'Odalisque, ouvrage traduit du turc par Voltaire, à Constantinople
-chez Ibrahim Bectas, imprimeur du grand Vizir, auprès de la Mosquée de
-Sainte-Sophie avec privilège de sa Hautesse et du Muphti_, 1796, in-8º
-de 75 pages, avec 4 gravures libres aux pages 46, 57, 67 et 74. Sur le
-verso du faux-titre on lit: «On trouve des exemplaires de cet ouvrage, à
-Paris chez le libraire cour Mandar, nº 9.» Je n'ai pas vu l'édition de
-1779 de l'_Odalisque_, mais j'ai un exemplaire de celle-ci entre les
-mains. On y remarque sur le titre la vignette avec les J. F. M.
-entrelacées qui ont compromis, et peut-être avec raison, Mayeur dans
-cette affaire. Mais peut-être ces initiales ne se trouvent-elles pas sur
-la première édition, mais seulement sur celle-ci.
-
-_L'Odalisque..._ Constantinople, 1796.--In-32 de 75 pages avec 4
-gravures libres.
-
-_L'Odalisque..._ Paris, 1797--In-18 de 108 pages, avec 2 gravures libres
-grossièrement exécutées.
-
-La même année, une partie du même ouvrage reparut sous le titre suivant.
-
-_Zulphicara, histoire turque..._ Paris, 1797.--In-18 de 32 pages, avec
-des figures libres.
-
-_L'Odalisque_, etc.--(Allemagne vers 1850), cette réimpression reproduit
-le titre de la deuxième édition et porte la même date: 1787.
-
-_L'Odalisque..._ (Bruxelles, Poulet-Malassis, 1863), in-18 de 92 pages
-avec 4 figures libres gravées sur acier.
-
-_L'Odalisque..._ Constantinople, 1797.--(Bruxelles, vers 1865), in-18 de
-80 pages.
-
-_L'Odalisque_ ou Histoire des amours de l'eunuque Zulphicara; ouvrage
-traduit du turc par Voltaire, Constantinople, chez Ibrahim Bectas,
-imprimeur du grand Vizir, 1796 (Bruxelles 1868), in-18 de 94 pages avec
-4 figures libres. Vital-Puissant dit: «Cette édition bien imprimée, sur
-papier vergé, a, sur toutes celles qui l'ont précédée, l'avantage d'être
-ornée de 4 gravures inédites, qui sont d'un drôlatique plein d'humour.
-Elle fut imprimée par le sieur G. Briard à Bruxelles, pour le compte
-d'un certain J. F. Deblaesere que l'on a vu exercer quantité de métiers;
-il fut, en effet, successivement, soldat, agent de police, bouquiniste,
-voyageur de commerce, courtier pour guanos, marchand de tableaux,
-directeur de rentes, marchand de légumes, agent d'émigration pour le
-Kansas (Amérique), racoleur d'hommes pour les Indes Néerlandaises, et
-enfin agent d'affaires quelconques, métier qu'il exerçait encore en l'an
-de grâce 1876».
-
-_L'Odalisque_, ou les Mémoires de l'eunuque Zulphicara. Pièce libre
-attribuée à Voltaire (Bruxelles). Brochure in-12, avec 4 gravures
-libres.
-
-_Le Vademecum des f...eurs_, par le Docteur Cazonné, membre de
-l'Académie Lampsaque, au temple de Priape, 1775, in-12 ou in-8º de 36
-pages avec un frontispice libre. Ce petit ouvrage en vers est attribué à
-Nerciat par Vital-Puissant qui mentionne aussi une autre édition in-32
-ou in-64 qu'on lui avait signalée, mais qu'il n'a point vue.
-
-_Le Vademecum_, etc.--(Bruxelles, Vital-Puissant, 1871), in-18 avec un
-frontispice d'après celui de la 1re édition, tiré à 150 exemplaires.
-
-_L'urne de Zoroastre ou la clef de la science des mages..._--in-8º. Cet
-ouvrage qui n'est pas mentionné par les bibliographies est attribué à
-Nerciat par la _Biographie Didot_. On le trouve une fois, mentionné dans
-un catalogue belge, mais il n'est accompagné d'aucune description. En
-somme, c'est un livre inconnu. Vital-Puissant dit dans son jargon:
-«Est-ce une pièce de théâtre? Est-ce un roman? Aucune bibliographie ne
-l'indique. Ce livre presqu'inconnu doit être très rare. Peut-être est-il
-une satire sur Mesmer ou Cagliostro, très célèbres à l'époque de
-Nerciat, par leur charlatanisme et leurs découvertes prétendûment
-scientifiques».
-
- * * * * *
-
-On a en outre attribué à Nerciat des ouvrages dont manifestement il
-n'est point l'auteur.
-
-_L'Etourdi_, roman. Lampsaque 1784. Réimprimé depuis et qui a été
-attribué, faussement aussi d'ailleurs, au marquis de Sade. Peut-être
-est-il du chevalier de Neufville-Montador qui, alors, serait aussi
-l'auteur de:
-
-_L'Almanach de nuit_, à l'instar de celui de la marquise D. N. N. C.
-contenant des anecdotes nocturnes... Aux Etoiles, chez Vesper, rue du
-Croissant, à la Lune.--Nerciat n'est certainement pas l'auteur, et celui
-de l'_Etourdi_ dit dans ce roman avoir publié un petit livre qu'on ne
-trouve nulle part: _L'Almanach de nuit_, année 1776.
-
-
-
-
-LE DOCTORAT IMPROMPTU
-
-
-N.-B.--_Toutes les notes qui se trouvent dans l'oeuvre du chevalier
-Andrea de Nerciat sont suivies d'un (N.) lorsqu'elles sont de Nerciat
-lui-même._
-
-
-AVIS DES ÉDITEURS[38]
-
- [38] Cet _Avis_ se trouve déjà dans la 1re édition du _Doctorat_, en
- 1788.
-
-Un valet d'auberge, chargé de jeter dans la boîte la première de ces
-lettres, et supposant, d'après le volume, qu'elle pouvait contenir
-quelque chose de mystérieux, la porta chez un jeune homme attaché, en
-sous ordre, à l'un des bureaux ministériels, et qui logeait dans
-l'hôtel. Ce commis, abusant de la circonstance, ouvrit le parquet; mais
-au lieu de secrets d'Etat il n'y trouva que des folies, qu'il
-transcrivit pour son amusement. Cette copie, qui a circulé, nous est
-parvenue, et c'est d'après elle que nous avons imprimé.
-
-Le lecteur nous pardonnera la liberté que nous avons prise de jeter
-par-ci par-là quelques notes. Celles qui tendent à l'instruire étaient
-du moins nécessaires, et ce n'est pas sans quelque peine que nous nous
-en sommes procuré les sujets. Quant à nos réflexions, si elles
-préviennent celles du public, c'est que, premiers lecteurs, nous avons
-dû avoir avant lui les idées qui lui viendront, sans doute, en lisant
-cette étrange anecdote.
-
-Il nous reste à rendre compte de ce qu'a d'équivoque la première
-planche, qui montre un abbé dont il n'est nullement fait mention dans la
-peinture du moment auquel cette estampe est appliquée. Mais qu'on lise
-tout: on saura que des amants qui se croyaient seuls au monde à
-l'instant de leur bonheur étaient vus.
-
-
-LETTRE D'ÉROSIE A JULIETTE[39]
-
- [39] Juliette était une jeune dame qui vivait au couvent, en attendant
- l'issue d'un procès qu'on lui avait fait intenter à son mari pour
- cause d'impuissance. (N.)
-
-«Quand nous nous sommes séparées, ma chère Juliette, je t'ai promis, et
-de bien bonne foi, de ne te cacher ni mes faiblesses, ni la moindre de
-leurs circonstances, si par malheur, je venais à me _pervertir_. C'est
-ainsi que je nommais très sérieusement le parti d'abjurer peut-être
-certain système _anti-masculin_ que tu m'as connu, dont j'étais
-orgueilleuse et dont tu ne cessais de me railler. La haine active que
-j'avais conçue contre un sexe... selon moi si perfide, puisque trois de
-ses individus m'avaient offensée, cette haine, que je croyais immortelle
-dans mon coeur, contrastant avec les délices dont me faisaient jouir nos
-tendresses féminines, je me persuadais que jamais _animal au menton
-barbu_ ne viendrait à bout de m'arracher la moindre faveur... Que
-j'étais folle! Trompe-t-on ainsi la nature!
-
-Hélas Juliette, j'ai violé mon serment. J'ai cessé de brûler de cette
-flamme que je nommais pure, parce qu'aucun _homme_ ne l'alimentait. J'ai
-cessé d'être, comme nous disions, une _vestale mitigée_[40]; et non
-seulement _l'homme_, enfin, a profané mes _vierges appas_, mais du même
-saut dont je franchissais la barrière qu'il m'avait plu d'opposer à mes
-mâles désirs, j'ai fait une culbute effrayante dans le gouffre du plus
-blâmable dérèglement...
-
- [40] Plaisantes vestales que des femmes qui, pour se passer d'hommes,
- ne laissent pas de donner le plus vif essor à leurs feux libertins!
- Mais il faut excuser de jeunes folles qui se sont exaltées dans un
- système faux, et qui autant qu'elles peuvent, décrient le travers
- par lequel elles croient se rendre heureuses. (N.)
-
-«Je crois te voir sourire avec malice et de mon cas fâcheux et du ton
-d'élégie sur lequel je t'en parle? Ris, mon enfant, tu fais bien:
-moi-même, quand j'y pense, je suis tentée de rire aussi de ma
-déconvenue; du moins, je ne saurais m'en affliger.
-
-«Tu conviendras que si quelque femme est excusable de penser faux, à
-vingt ans, en matière de galanterie et de volupté, c'est sans contredit
-celle qui, née, comme moi, avec le germe des passions lascives, et douée
-d'organes assez perfectionnés, qui brûlant dès les plus tendres ans d'un
-feu secret, dont notre menteuse éducation prévient et détourne même la
-connaissance, qui, en un mot, malheureuse trois fois de suite, par trois
-amants mal choisis, attribuait au _genre masculin_ tout entier le mal
-que quelques espèces lui avaient occasionné seules. Le sémillant
-chevalier de Bruyancour (me disais-je), à qui j'avais voué les prémices
-de ma sensibilité morale, m'a trahie lâchement; je le surpris un jour
-dans les bras de ma mère, et l'entendis plaisanter avec elle du goût
-trop vif qu'il avait su m'inspirer. Cette affreuse découverte m'avait
-guérie; le besoin d'être amoureusement occupée me pressait de distinguer
-un jeune suppôt de Thémis qui se désolait, et dont je craignais de faire
-le malheur... C'est lui qui m'a tyrannisée. Hérissé de fausses vertus;
-imbu de la tristesse d'Young, des sophismes de Jean-Jacques; embrumé des
-sombres productions de d'Arnaud; admirateur studieux de tous les romans
-et drames déclamateurs, larmoyants ou sanguinaires; jaloux, moins en
-amant passionné qu'en mentor despotique, M. de Mélambert m'a fait
-bientôt regretter de n'avoir pas plutôt été la dupe de son éventé
-prédécesseur que sa propre victime. Assiégée enfin par l'adroit et
-diabolique abbé Des Ecarts, j'ai eu le courage de rompre avec le
-magistrat; et, dès lors, adoptant une morale tout à fait opposée, j'ai
-mis sous les pieds tous les préjugés, même ceux de rigueur. Dûment
-dégoûtée pour lors, et des _agréables_ qui se partagent et se font des
-trophées à nos dépens, et des _docteurs en sentiments_, dont l'aride
-galanterie tend à coaguler le sang de la bouillante adolescence, me
-voici toute à mon petit maître calotin... Mais le plus imprévu, le plus
-sanglant des outrages m'attend où je crois trouver enfin le parfait
-bonheur! Quand tout obstacle est aplani; quand je suis résignée; quand
-je brûle de perdre toute espèce de droits au respect de mon amant... M.
-l'abbé se trouve en défaut! Apparemment frappé de quelque coup d'un sort
-ennemi, cet intrépide fileur d'intrigues manque d'haleine au plus beau
-moment de son rôle! J'en suis, moi, pour mes frais de scène, et la toile
-est tombée sans qu'il y ait eu de dénouement[41]. Dans quelle âme, chère
-Juliette, trois aventures consécutives aussi malheureuses
-n'eussent-elles pas jeté le trouble, la défiance et le dégoût!
-
- [41] Avec raison on trouverait invraisemblable qu'une jeune et jolie
- personne entièrement livrée à l'homme qu'elle chérit et qui a tâché
- de la séduire, ne lui eût rien inspiré au moment de devenir heureux.
- Le fait est que M. l'abbé, dans ce temps-là même, était cruellement
- incommodé du bien qu'avait daigné lui faire l'une de ses plus
- agréables connaissances. Un faible reste de probité s'était opposé à
- ce qu'il empoisonnât, pour un instant de plaisir, la confiante et
- tendre Erosie.--Comment avons-nous su cela?--C'est que tout se sait
- à Paris, aussi bien que dans le plus petit bourg de province. (N.)
-
-«Par une suite bien naturelle de tant de disgrâces, je prends pour le
-_monde_ une simple aversion; à cor et à cri, je demande le cloître; à
-force d'importunités, j'obtiens enfin d'y être confinée. Là, d'abord
-dévote presque extatique, mais peu à peu, moins sublime; bientôt,
-désabusée du ciel, et me rabaissant vers la terre, assez près pour
-observer que, même dans la solitude des couvents, le plaisir a des
-autels, je me hâte de figurer avec ces _mondaines guimpées_ qui savent,
-en dépit de la règle et des voeux, se procurer à peu près l'équivalent
-des jouissances du siècle...
-
-«Mais à quoi bon, ma Juliette, te rappeler tous ces faits! Ne t'ai-je
-pas mille et mille fois raconté ce que tu n'avais point vu de mon roman
-bizarre? Et tout le reste, n'en as-tu pas été la principale héroïne,
-jusqu'au triste moment de notre séparation? Quel plaisir n'ai-je pas à
-me rappeler que, pendant les trois ans qui nous ont cachées sous le même
-dôme, nous n'avons eu qu'une âme, qu'un secret, qu'un bonheur!
-Tendrement aimée, ardemment désirée de ton Erosie, toi seule as rempli
-complètement le vide que mes infortunes galantes avaient ouvert dans mon
-coeur. Tu étais mon bon génie; tu me consolais; tu m'enchantais... Tu le
-pourras encore, lorsqu'à ton tour dégagée de tes fers momentanés[42], tu
-reparaîtras sur le théâtre du monde, où tes charmes et tes admirables
-qualités te présagent la plus belle carrière... Mais alors, seras-tu la
-même pour moi? Ton coeur ne sera-t-il pas de glace pour l'infidèle
-Erosie? Ne me mépriseras-tu pas d'avoir pu si brusquement devenir
-inconséquente à mes plans et parjure aux serments qui nous avaient
-liées? Non; tu seras indulgente. Ton âme est douce; tes sentiments,
-modérés en tout, ne te rendent pas, comme moi, susceptible de passer
-inopinément d'un point extrême à l'extrême opposé. Je me souviens avec
-plaisir que lorsqu'il était question entre nous de l'excellence d'un
-système, dont tu suivais assez volontiers la pratique, sans être fort
-engouée de sa théorie, tu me disais avec une touchante ingénuité: «Je
-crois ma chère, que dans notre position, ce que nous nous permettons est
-pour le mieux; mais, dans tout autre, pour mon compte du moins, je ne
-répondrais de rien. Les simulacres sont assez agréables où manque la
-réalité; mais où l'on peut la trouver, peut-être, ce qui la représente
-le mieux, n'a-t-il que bien peu de mérite.»
-
- [42] Le procès de Juliette allait être jugé. Il n'avait été suspendu
- pendant si longtemps, que parce qu'elle avait négligé de faire ce
- qui rend tout procès imperdable pour une jolie femme. (N.)
-
-«Quant à moi, ma chère amie, je n'ose prononcer. Il me convient de
-flotter quelque temps encore entre mon ancienne erreur (si mon système
-en fut une) et la nouvelle (si c'en est une encore que de m'être
-réconciliée avec _l'homme_). Eh que sais-je, violente comme je suis dans
-toutes mes affections, si, bientôt, je ne me jetterai pas à corps perdu
-dans le travers d'aimer, autant que je le haïssais, un sexe dangereux,
-aux atteintes duquel je me croyais à jamais inaccessible!... Lis mon
-récit, et juge-moi.
-
-«Puisqu'il ne suffit pas ici-bas d'être jolie, grande, faite à peindre;
-d'avoir de la naissance, de l'éducation, des talents; d'être de plus
-douée de ce caractère _harmonique_ qui peut contribuer au bonheur de ce
-qui nous entoure; et puisqu'avec tous ces attributs, sans richesse, on
-peut fort bien se trouver en butte à toutes sortes de disgrâces, il
-était raisonnable que je me décidasse à prendre un mari, quand un homme
-honnête et riche se présentait avec le désir de m'avoir pour épouse. Tu
-sais, parfaite amie, quels profonds et sages raisonnements je fis,
-lorsque mon tuteur me proposa le plus que quadragénaire baron de
-Roqueval. Tu me vis docile aux volontés supérieures[43], en dépit d'un
-portrait qui, bien que flatté, comme le sont toutes ces effigies, ne
-m'annonçait qu'un homme laid et passablement dépourvu de tournure...--Eh
-bien! te dis-je, il est du moins estimable et riche; et son état
-_d'homme de mer_ abrégera de neuf ou dix mois par an l'ennui de lui
-faire face dans sa gentilhommière; il m'offre de notables avantages, un
-douaire décent... j'épouserai.--Mais il faudra traiter M. le baron en
-mari!--Pourquoi pas! Dès que le coeur ne sera pour rien dans toute cette
-affaire, à quoi va se réduire ma corvée?... à remplir de temps en temps
-une espèce de formalité... que d'ailleurs il dépend toujours à peu près
-d'une femme de rendre insipide pour l'agent, et par conséquent de plus
-en plus rare! Non, l'hommage d'un mannequin tout à fait étranger à notre
-âme, est zéro sur le registre du plaisir. Ainsi donc, mon mariage ne
-rompra point mes voeux féminins; et pour tolérer des services absolument
-sans importance, je ne me croirai nullement infidèle à ma bien-aimée
-Juliette.
-
- [43] Erosie, par une clause assez bizarre du testament d'un de ses
- parents, ne devait hériter qu'à condition qu'elle serait, à 20 ans,
- mariée à quelqu'un d'agréé par le tuteur. (N.)
-
-«Tu le sais, je vis tout cela comme il le fallait voir, et, sans faire
-la renchérie, je promis à l'empressé baron l'honneur de ma main. Les
-cadeaux parurent; le moment de quitter ma retraite (chère à cause de toi
-seule, mais, à tous autres égards, fort maussade) arriva: je partis bien
-affligée, non pas à cause de ce que j'allais trouver, mais à cause de ce
-que je quittais. En un mot, je pris d'assez bonne grâce le chemin de la
-capitale.
-
-«Pourquoi ce pauvre diable de baron ne se trouva-t-il point pour m'y
-recevoir? On ne croit pas universellement à la fatalité Cependant il est
-très vrai que certains événements sont écrits mille ans d'avance dans le
-livre des destinées et que toute l'adresse humaine ne viendrait pas à
-bout d'effacer le moindre de ces décrets... Encore une fois, pauvre
-baron, pourquoi n'étiez-vous point chez vous lorsque j'y suis arrivée?
-Pourquoi votre mauvais génie, afin que vous manquassiez de quarante
-heures l'instant où j'aurais pu vous joindre, avait-il arrangé je ne
-sais quel incident qui, vous appelant à Brest, tandis que je cheminais
-vers Paris, me ménageait l'occasion et tout le temps nécessaire pour que
-vous reçussiez d'avance... (ah bien innocemment de la part de mon coeur)
-l'échec le plus redouté par l'espèce épousante!... Voici, ma Juliette,
-comment tout cela s'est passé.
-
-«J'étais partie comme tu sais, sous la garde de cette fausse prude de
-Béatrix, mon ancienne gouvernante (devenue ma complaisante de bien des
-manières au couvent), et de plus escortée par le brave Rud'homme, ancien
-serviteur et compagnon des guerres de feu mon père. Voyageant ainsi, je
-ne pouvais qu'être bien tranquille et quant à ma sûreté personnelle, et
-quant aux soins qui rendent plus supportable la fatigue d'une longue
-route. J'étais prévenue, par plus d'une lettre, que mon galant prétendu
-viendrait au-devant de moi, de sa terre jusqu'à Fontainebleau, où pour
-lors la cour se trouvait.
-
-«Point du tout. A une demi-lieue de là, je vois s'avancer contre la
-portière de ma diligence un ecclésiastique à cheval, qui venait de
-parler à Rud'homme, équitant en avant.--Mademoiselle de... (mon nom, me
-dit cet homme, avec assez de respect) voudra bien permettre que son très
-humble serviteur l'abbé Cudard lui présente l'hommage de M. le baron de
-Roqueval, malheureusement absent par ordre et pour des devoirs
-indispensables. Je suis chargé de l'agréable commission de le suppléer
-auprès de mademoiselle, jusqu'à son prochain retour.
-
-«Me voilà fort embarrassée.--Mais, monsieur l'abbé (balbutiai-je), je
-suis fort sensible... Il faut bien... puisque je suis privée du plaisir
-de trouver ici M. de Roqueval lui-même, que je me conforme... Je ne
-savais que dire, en vérité, car je n'étais pas moins embarrassée du
-contre-temps qui me livrait à cet être absolument étranger, que de
-l'avide et gênante curiosité avec laquelle l'émissaire tonsuré (toujours
-chapeau bas et penché sur l'encolure de son cheval) parcourait, étudiait
-ma physionomie, et semblait vouloir marquer que ce rigoureux examen
-faisait partie du devoir de son ambassade.
-
-«Je crus qu'il était honnête de proposer au personnage de descendre de
-cheval et d'entrer dans ma voiture. Il accepta l'offre avec
-transport[44]. Béatrix lui céda sa place de fond; il faillit s'y mettre;
-cependant, par réflexion, il préféra le devant; bref, me voilà face à
-face de l'ambassadeur, nos jambes mêlées, et lui, s'inclinant assez,
-soit impolitesse, soit effronterie, pour que son nez soit presque fourré
-sous la dentelle de mon ample chapeau. Rud'homme conduit le cheval
-délaissé, nous cheminons au petit trot vers le gîte.
-
- [44] Défaut d'usage de part et d'autre; mais on sait que la voyageuse
- est une provinciale, et M. l'abbé n'avait, comme on verra, nulle
- connaissance des belles manières. (N).
-
-«Naturellement, je devais être curieuse de savoir ce que M. l'abbé
-pouvait être de plus que l'émissaire de mon honnête futur. Pendant le
-trajet, cette curiosité fut satisfaite. M. l'abbé Cudard venait
-d'achever l'éducation scolastique du jeune fils d'un intime ami de M. de
-Roqueval. Le maître et l'élève sortaient d'un collège de Paris. Conduire
-l'adolescent à Fontainebleau, où le baron devait le présenter au
-ministre de la guerre, à l'occasion d'un emploi récemment accordé, était
-le dernier devoir que M. Cudard remplissait; et, déjà, gratifié d'un
-bénéfice, il n'attendait plus que le retour de mon baron pour se retirer
-d'auprès du jeune vicomte de Solange.
-
-«Je faillis demander pourquoi celui-ci n'était point venu. N'est-ce pas,
-Juliette, que c'eût été bien indiscret à moi? Aussi me souvins-je à
-propos que j'étais fort indifférente sur le compte de tout être
-masculin; et je me dis _qu'il devait m'être égal, qu'un blanc-bec eût ou
-n'eût pas accompagné son pédagogue pour venir à ma rencontre_. D'après
-cette réflexion, je n'aurais dû tout imaginé de me faire instruire de ce
-qui pouvait regarder le petit vicomte; mais il plut à M. Cudard, sujet à
-babiller, et (je m'en étais aperçue dès son début) fort entrant, de me
-parler uniquement de son élève.
-
---En vérité, Mademoiselle, il est charmant; sans doute, vous voudrez
-bien permettre que j'aie l'honneur de vous le présenter ce soir?
-Autrement, le pauvre petit aurait le chagrin de souper seul dans sa
-chambre.
-
---Comment donc, Monsieur l'abbé! Certes, je ne souffrirais pas qu'à
-cause de moi...
-
---Vous le verrez, Mademoiselle. C'est un petit amour. Il est fait pour
-avoir dans le grand monde les succès les plus distingués. Qu'il me
-tardait de le voir sortir de ces maudits collèges! J'y languissais par
-intérêt pour lui. On croit faire merveille en claquemurant de la sorte
-ses enfants dans ces écoles, où l'on suppose que l'instruction est
-excellente et que les moeurs sont à l'abri de toute corruption! Eh bien!
-Mademoiselle, c'est une erreur. D'abord, on n'y devient pas fort savant;
-d'ailleurs, à quoi bon, pour un militaire, savoir le latin et le grec!
-Mais, ce n'est pas tout: le grand inconvénient de ces maisons, c'est
-qu'il y règne des abus! C'est qu'il s'y passe des choses!... Pour peu,
-voyez-vous, qu'un enfant ait de bonne heure des dispositions à se
-sentir... pour peu que la nature ait poussé son premier cri... et mon
-élève est bien précoce...
-
---Mais, Monsieur l'abbé, ces détails sont assez indifférents, ce me
-semble, à l'objet de mon voyage?
-
---Vous avez raison, Mademoiselle, et je vous supplie de m'excuser. Mais,
-c'est que chacun est toujours si rempli de son objet! et j'aime mon
-petit bonhomme, je l'aime! Suffit, il était temps qu'on nous fît changer
-de théâtre. Le monde, Mademoiselle, le monde est l'élément où doit
-respirer, avant la naissance des passions, un gentilhomme qu'on a
-dessein de pousser dans le militaire et de lancer à la cour. Un an de
-plus de notre contagieuse solitude, et le plus aimable enfant...
-peut-être se perdait.
-
-«A travers ces extraordinaires confidences, qui avaient fait hausser
-plus d'une fois les épaules à la maligne Béatrix, nous entrâmes enfin
-dans notre auberge.
-
-«J'avais à peine pris possession d'un appartement, assez commode et
-presque élégant, que mon futur avait pris soin de m'y faire préparer,
-qu'on entendit, dans le corridor, le bruit de quelqu'un qui courait en
-folâtrant avec des chiens.
-
---Le voici, le voici (s'écrie aussitôt l'abbé, marquant le plus vif
-intérêt)! c'est M. le vicomte avec ses danois. Il a voulu voir la chasse
-du roi: je n'ai pas cru devoir lui refuser cette petite satisfaction
-pendant que mon obéissance aux ordres de M. de Roqueval m'appelait
-ailleurs.
-
-«En même temps une voix encore enfantine, mais intéressante, disait très
-haut à quelqu'un:
-
---Eh bien! a-t-on des nouvelles de M. Cudard! A-t-il trouvé?
-
-«Comme soudain nous n'entendîmes plus rien, je compris qu'on répondait
-tout bas à ses questions. Pour lors, après s'être une seconde fois
-assuré de mon consentement, le mentor ouvre, et dit d'un ton magistral:
-
---Venez, venez, monsieur le vicomte; la respectable personne qui doit
-faire le bonheur de votre digne patron, veut bien vous permettre de la
-saluer. Allons, moins de timidité, venez, vous dis-je.
-
-«Figure-toi, chère Juliette, l'excès de mon étonnement, lorsqu'au lieu
-d'un morveux tel que je me l'étais imaginé et qu'annonçait peut-être
-l'invitation de Cudard, je vis s'avancer avec grâce un jouvenceau de la
-meilleure tournure, très grand pour son âge, svelte, à la physionomie
-noble, et beau!... ma chère, beau comme Adonis. J'ai peut-être le
-malheur d'avoir quelque chose d'un peu repoussant pour les gens qui ne
-me connaissent point, et c'est pourquoi sans doute le sourire du vicomte
-fut coupé sur-le-champ par l'air le plus composé; je vis ses longs et
-beaux yeux noirs s'abaisser vers la terre. Il fit un temps d'arrêt,
-rougit et devint céleste... Ce ne fut qu'une minute plus tard qu'il put,
-en hésitant, me faire un compliment, d'ailleurs fort honnête. Cudard,
-déjà très familier, et qui avait le ton de l'ascendant, prit alors la
-parole avec assurance et me dit:
-
---Il faut nous excuser, Mademoiselle. Nous sommes écolier; nous n'avons
-rien vu encore; ainsi, notre embarras est bien pardonnable.
-
---Pédant (manquai-je de lui répliquer)! tu serais moins audacieux et
-bien embarrassé toi-même si tu pouvais sentir le ridicule de ton rôle;
-va, ta médiation est ici bien inutile.
-
-«En effet, le trouble du bel adolescent, sa gêne respectueuse, les
-grâces que cette louable timidité prêtait à sa charmante figure, avaient
-bien plus d'éloquence que les sottes excuses de l'abbé! Je ne pus
-m'empêcher de couvrir celui-ci d'un regard peu flatteur pour sa vanité,
-s'il eût été saisi; mais cet homme, plus histrion qu'observateur, allait
-de l'avant et parlait comme se croyant inaccessible à la critique.
-
-«Comme je n'étais pas assez fatiguée pour ne pouvoir trouver de plaisir
-à me promener, je témoignai l'envie de parcourir les jardins du château.
-Nous nous y rendîmes donc aussitôt que mes nouveaux compagnons eurent
-quitté leur attirail de cheval, et que j'eus fait moi-même un peu de
-toilette.
-
-«Pendant cette promenade, je fus aussi parfaitement contente du petit
-vicomte, que mécontente de l'excédant abbé. Ce présomptueux ne
-s'était-il pas donné les airs de me questionner de mille manières,
-toujours en me priant beaucoup d'excuser!
-
-«Mais (disait-il) on ne peut voir mademoiselle sans prendre à tout ce
-qui la concerne le plus vif intérêt. Oui (essayant de me prendre
-affectueusement la main), je voudrais avoir le bonheur de vous connaître
-à fond, afin de pouvoir... vous devenir peut-être fort utile. (Ma mine
-aurait dû l'embarrasser: il osa poursuivre.) Une jeune personne qui
-prend pour époux un homme âgé doit,... sur bien des articles, être de
-bonne heure préparée.
-
---Je ne vous entends pas, Monsieur l'abbé.
-
---C'est que... dans l'état que vous allez embrasser, tout n'est pas
-roses; il s'en faut beaucoup.
-
---J'avais imaginé que les gens du vôtre avaient assez peu de
-connaissance de ce qui regarde l'ordre où je vais entrer?
-
---Préjugé que cela, Mademoiselle. Les gens de mon état ont des rapports
-avec toutes les classes de la société: nous tenons à tout. Nous sommes
-si accoutumés à voir!... et à bien voir!... (Et le sot ne voyait pas que
-je le portais sur les épaules!)
-
---Monsieur (lui ripostai-je), j'ai beaucoup de penchant à vous croire
-homme très capable, mais, toute ma vie, j'ai pris assez volontiers
-conseil des circonstances... du moment, si vous voulez; et sans me
-préparer à jamais rien, j'ai communément le bonheur de choisir avec
-assez d'adresse le parti convenable... Je crus voir alors mon Cudard
-sourire avec épigramme, et combiner quelque idée qui lui serait venue
-sur-le-champ...
-
-«Pendant tout ce beau colloque, le pauvre petit vicomte n'avait pas dit
-une parole. Il avait rêvé, Dieu sait à quoi; mais il y eut un moment de
-silence, ce qui rendit très remarquable un profond soupir que le pauvre
-enfant exhala.--Bonté divine (s'écria l'ex-gouverneur)! à qui donc en
-avez-vous avec cette suffocation soudaine!--Moi! riposta Solange, je ne
-suis point suffoqué... Je me trouve... parfaitement et n'ai été mieux de
-ma vie.--Monsieur (interrompis-je), est peut-être fatigué? (Je le
-regarde avec amitié). La promenade le gêne? On peut rentrer.--Oh! non,
-non, Mademoiselle, demeurons, de grâce: ce jardin est délicieux! et la
-soirée si belle! Ah! quels yeux, quels yeux, Juliette, il avait en
-exprimant ainsi son admiration! et je crus sentir en même temps que le
-bras dont j'enlaçais le sien, se trouvait pressé contre son flanc... Je
-devinai qu'il étouffait pour le coup quelque nouveau soupir, ne voulant
-pas donner plus de prise aux sottes annotations du pédagogue. Moi... (tu
-peux m'en croire) sans coquetterie, mais... par espièglerie peut-être,
-et pour savoir si je pouvais avoir quelque part à l'agitation que
-montrait mon petit promeneur, je fis la faute de lui sourire, avec un
-mouvement involontaire de la main, qui, peut-être, serra tant soit peu
-l'une des siennes... Ah j'eus bientôt lieu de me repentir de ces
-apparences d'agaceries. Ne voilà-t-il pas à l'instant mon Adonis qui
-fixe sur mes yeux les siens brillants comme du phosphore! Il est sur le
-point de s'arrêter tout court. Je me vois menacée... Je ne sais si ce
-n'est point peut-être d'être embrassée à la vue de cent personnes, ou
-Dieu sait quelle autre imprudence de jeune homme. Heureusement, M.
-Cudard venait de s'arrêter pour ramasser un papier fort sale qu'il avait
-pris pour une trouvaille de conséquence. Je le rappelai bien vite.
-
-«Cependant le coeur me battait! les veines du pauvre petit étaient
-gonflées! on les voyait serpenter sur son front enluminé... Je le
-sentais tremblant, brûlant... Je fus obligée (comme s'il y eût déjà de
-l'intelligence entre nous) de lui faire, au moment où l'abbé nous
-rejoignait, un _chu_ imposant.
-
-«Et voilà comment, en dépit qu'on en ait, peuvent naître des
-malentendus. Qui, dans ce moment, nous voyant ainsi troublés, n'aurait
-pas imaginé qu'il y avait de part et d'autre un commencement de
-galanterie?
-
-«Je me plaignis de la fraîcheur du soir et voulus retourner chez moi
-tout de suite. Le doux et tendre adolescent nous suivit sans murmure.
-L'abbé goûtait d'autant mieux ma résolution subite, qu'avant de quitter
-l'auberge, il avait oublié de demander le bulletin du souper; il se
-reprochait cette négligence en homme qui affichait une gourmandise...
-d'abbé, c'est tout dire.
-
-«Je redoutais fort l'instant où cet inspecteur, visitant la cuisine, me
-laisserait probablement seule avec mon trop inflammable élève. Par
-bonheur, Béatrix, qui se trouva devant la porte et que je fis monter
-avec moi, me sauva le dangereux tête-à-tête. Je renvoyai promptement mon
-jeune homme, sous prétexte que je voulais me déshabiller; cependant ce
-besoin n'était pas le principal objet qui me faisait désirer d'être
-seule. Je fus invisible jusqu'au moment de nous mettre à
-table.--Victoire! future baronne (dit, en entrant, avec le souper,
-l'emphatique et toujours bruyant Cudard: il tenait à la main deux
-lettres). Voici pour le coup des nouvelles positives et dont vous allez
-être enchantée. M. le baron m'écrit, et voilà, Mademoiselle, ce que j'ai
-trouvé de joint pour vous à son épître. Ma foi! vive la sympathie! Ce
-galant homme a su calculer à la minute votre voyage et celui de notre
-paquet, afin que tout arrivât ensemble.--Je lus, sans partager à certain
-point l'extase du sot commissionnaire. M. de Roqueval, après un début de
-lieux communs galants, dont je ne me sentais nullement touchée, et
-d'excuses à propos d'une absence que je m'étais déjà résignée à souffrir
-très patiemment, s'annonçait pour le lendemain ou le surlendemain au
-plus tard. Je fis, comme le petit vicomte, un gros soupir, que
-l'examinateur Cudard ne manqua pas de prendre, avec tout le discernement
-possible, pour l'expression frappante du désir que j'aurais déjà
-d'embrasser mon cher prétendu.
-
-«Pendant le court intervalle de temps que le petit amoureux avait passé
-sans me voir, ses traits avaient déjà souffert de l'altération, il avait
-perdu la moitié de ses brillantes couleurs. Quand il fut à table,
-quoiqu'à mon côté, je lui vis l'air sombre et distrait: il ne me
-regardait presque point. J'étais impatientée de cette conduite, et comme
-je ne doutais pas qu'instruit avant moi-même du rapprochement de M. de
-Roqueval, Solange ne fût, à cause de cela, si tourmenté, je fus piquée
-de l'air que semblait se donner un étourdi de compter d'avance sur assez
-d'intérêt de ma part pour qu'il se crût en droit de se faire des chances
-personnelles de ce qui pouvait me concerner. Dans ces dispositions, je
-fis l'essai d'une manoeuvre qui me réussit pourtant assez mal. Je crus,
-en persiflant le petit boudeur, le réveiller et mettre fin à ma
-maussaderie; mais, il avait un assez bon caractère pour me sourire, et
-me dire même des choses assez agréables, tandis que je le harcelais; il
-n'en avait pas moins le _coeur gros_, et des larmes qu'il ne pouvait
-retenir s'échappèrent tout à coup avec tant d'abondance, que Cudard les
-eût infailliblement remarquées, s'il n'eût pas été profondément occupé à
-dévorer une volaille succulente, unique objet de sa gloutonne
-attention... Cet accès d'appétit nous épargna ce que le mentor n'aurait
-pas manqué de dire au sujet des vapeurs de l'élève... Je fus enchantée
-de ce que l'abbé ne voyait d'un trouble dont enfin il aurait aussi bien
-que moi deviné la véritable cause.
-
-«Ce moment, ma chère Juliette, était le premier où, depuis mes malheurs,
-j'avais, en faveur d'un homme, éprouvé quelque mouvement de
-compassion... disons plutôt d'attendrissement... Je ne sais, mais si
-j'avais été tête à tête avec mon petit affligé quand ses pleurs se
-firent jour, je me serais peut-être mise en grands frais pour lui donner
-des consolations. Mes yeux apparemment lui en dirent quelque chose; car
-après y avoir fixé quelques instants les siens, il reprit visiblement sa
-sérénité naturelle, sa charmante humeur; et le plus attrayant coloris
-reparut sur son visage.
-
-«Pendant ce temps-là, Cudard goinfrait, et buvait comme un Suisse:
-bourgogne, bordeaux, champagne, il appela de tout; sous ces beaux noms,
-on lui présenta les drogues qu'on voulut; il les huma sensuellement et
-en telle quantité, que le sage gouverneur était ivre quand nous
-quittâmes la salle. La paix était faite à la sourdine entre l'élève et
-moi; Cudard eut l'insolence de me voler un quart de baiser; je lui
-aurais arraché les yeux, si je n'avais imaginé soudain que cette
-vivacité m'autorisait sans doute à donner à mon tour un baiser tout
-entier, et de la bien bonne espèce au petit témoin. Là-dessus, nous
-allâmes tous essayer de dormir...
-
-«Je vais aussi, ma chère, te laisser respirer un moment et combiner
-comment je pourrai te peindre (sans trop effaroucher ta pudeur) le reste
-un peu bien fort de ma singulière aventure...
-
-«Je poursuis. On supposerait volontiers qu'une jeune personne qui
-pendant cinq jours de suite a été cahotée et n'a pas eu de très bons
-gîtes, va s'endormir, lorsqu'enfin, à peu près parvenue à sa destination
-et passablement contente, elle se trouve étendue dans un excellent lit.
-Cependant, je ne fus pas assez heureuse pour que les pavots de Morphée
-vinssent à souhait engourdir mes paupières. Une chaleur dévorante
-précipitait la circulation de mon sang; aucune attitude ne me semblait
-commode; sans rhume, j'éprouvais une oppression...
-
-«Après m'être longtemps agitée dans mes draps, ta pensée (que j'avais,
-je te l'avoue, un peu repoussée, comme si j'eusse eu honte de me voir
-citée par elle au tribunal de la fidélité), ta chère pensée, qui
-m'obsédait, eut enfin audience.
-
-«J'avais de la lumière: je me levai pour courir à certaine cassette, où
-tu sais que je conserve avec le plus tendre soin les trésors de notre
-amour. J'apportai près de mon lit ce meuble, et j'en tirai tes
-lettres... dignes de Sapho: je les relus avec une tendresse... avec un
-désir!... Je portai tes beaux cheveux à ma bouche... Je mis autour de
-mes hanches cette galante ceinture, à laquelle il te souvient qui pend
-un médaillon précieux où, derrière ton portait, sont enchâssées
-certaines dépouilles... cher trophée de mon bonheur claustral. Oh! bien
-sincèrement et sans cajolerie, ma Juliette, je puis t'affirmer que ce
-talisman de plaisir ne toucha point en vain au champ où les traces de
-ton amoureuse moisson sont encore récentes. Mille délicieux souvenirs
-m'enivraient, et, sans qu'il fût besoin de recourir à cette effigie
-grossière[45] que j'ai voulu conserver, qui tant de fois nous servit
-tour à tour à pulvériser dans le mortier de Cythère _le désir de
-l'homme_ que nous y voulions exterminer; ta céleste image, aidée du plus
-léger attouchement, me fit deux fois oublier mon être dans le sein du
-parfait bonheur. C'était cette réparation de mes torts envers toi, cette
-amende honorable qu'attendait Vénus, protectrice de tes intérêts, pour
-me permettre de fermer l'oeil.
-
- [45] N'en déplaise à la sublime Erosie, l'usage de ce qu'elle indique
- ici dément un peu sa prétention aux _vierges appas_. Une demoiselle,
- après avoir vécu du régime dont elle nous fait l'aveu, peut valoir
- une veuve, au dire des connaisseurs. Les malins vont plus loin: ils
- donneraient volontiers, à deux amies aussi délicates, aussi fières
- de _n'avoir jamais connu l'homme_, des brevets de catins. (N.)
-
-«J'eus une nuit délicieuse.--A mon réveil (il était déjà grand jour), je
-me mis à méditer sur tout ce qui s'était passé le jour précédent... On
-m'avait fait du feu. Quelque peu de fumée rendait nécessaire la
-précaution d'aérer ma chambre! mais la croisée était trop près du lit
-pour qu'on pût l'ouvrir sans m'incommoder; on préféra donc laisser ma
-porte entr'ouverte. Béatrix allait être occupée chez elle à mettre en
-état les chiffons que j'avais choisis pour ce jour-là. Calme et livrée
-ainsi à moi-même, je me sentais exister bien agréablement.
-
-«Que j'étais folle (me disais-je avec gaieté)! J'ai failli, pour un
-enfant, déroger à mes principes!... car enfin... il m'avait intéressée,
-je ne puis le nier... C'est qu'en effet, il est bien beau! bien
-aimable!... Quels traits! quelle tournure... et les grâces qu'il a dans
-son langage! dans ses manières! dans ses moindres mouvements!... Mais
-cela n'a que seize ans.--En même temps, mes regards se trouvaient, par
-hasard, dirigés sur l'outil auxiliaire que tu connais, et qui avait le
-nez hors de ma cassette... Devine l'idée bouffonne qui me survint...
-C'est qu'il devait y avoir bien de la différence entre cette figure
-étoffée et le joujou naissant dont ce pauvre Solange devait être pourvu.
-Le ridicule de l'échantillon animé, placé par mon imagination à côté de
-l'effigie, me fit sourire; et pour mieux m'amuser du parallèle, je
-saisis l'objet qui se trouvait à ma portée, au défaut de celui qui n'y
-était pas... Ce que je tenais me parut plus fort qu'à l'ordinaire...
-impraticable même, quoique nous l'ayons si souvent employé... Comme si
-j'avais doute que ce fût le même, je fis l'enfance de l'approcher du
-seuil de son domaine... et je me dis: Un Solange figurerait là beaucoup
-moins bien... D'ailleurs, il est homme; il n'aura jamais l'honneur d'en
-approcher.
-
-«Etourdie j'avais totalement oublié que ma porte était ouverte! Bornée
-par mon seul rideau, j'agissais comme si j'avais été seule au monde;
-gênée par mes couvertures, j'étais sortie tout à fait de mes toiles. Un
-écart lascif préparait l'accès au joujou chéri!... Dieux! mon baldaquin
-s'entr'ouvre! C'est Solange, un gros bouquet à la main, et qui, léger
-comme l'ombre, s'était avancé jusque-là!
-
-«Un coup de foudre ne m'aurait pas mieux atterrée. Je fais un cri sourd
-et me hâte de cacher ma turpitude, en m'enfonçant dans mon lit.
-L'indiscret non moins frappé, tombe la face sur moi... Nous gardons
-d'abord un morne silence, je le romps enfin, furieuse, et, me retournant
-avec brusquerie vers le téméraire visiteur:
-
---Osez-vous, monsieur, lui dis-je, vous arrêter ici quand vous venez de
-me causer une frayeur...
-
---Pardon, mille fois pardon, mademoiselle.
-
---Entra-t-on jamais chez une personne de mon sexe!...
-
---Hélas je vous supposais endormie... Je me flattais de vous voir un
-instant à votre insu, et de pouvoir poser sur votre lit ces fleurs, qui,
-lors de votre réveil, vous auraient appris...
-
---Quoi?
-
---Que la première pensée du tendre Solange avait été pour vous; car, à
-quel autre que moi auriez-vous pu imputer cette légère marque
-d'attention?
-
---Sous toute autre forme, monsieur (répliquais-je plus d'à moitié
-radoucie), votre attention m'aurait infiniment touchée; mais...
-
-«Que pouvais-je ajouter de raisonnable, Juliette? J'aurais eu bonne
-grâce à faire la méchante! à quereller! J'allais être, ma foi! la plus
-embarrassée, si l'aimable enfant, tombant à mes genoux et portant à sa
-bouche ma main dont il demeurait emparé, ne s'était mis éloquemment en
-frais de justification. Peine inutile, car j'étais bien éloignée de lui
-vouloir du mal, mais j'avais besoin qu'il entrât en scène, afin que je
-fusse dispensée de pousser plus loin un rôle que je sentais ne pouvoir
-soutenir avec vérité... Le prétendu criminel dit tout ce qu'il voulut;
-je me tirai d'affaire avec un air de demi-colère que je n'avais point de
-peine à laisser dégénérer par degrés en indulgence. Ma position exigeait
-ce petit manège. Quelque coupable que pût être, dans le fait, celui que
-son intention et surtout son amour justifiaient si bien, sa cause
-n'était pas à beaucoup près la plus mauvaise. Sans ma faute, quelle eût
-été la sienne! il s'agissait donc de détruire l'impression que ce
-qu'avait vu Solange (eut-il été plus enfant encore) ne pouvait manquer
-de faire naître dans son esprit.
-
-«Cependant, au lieu de se prévaloir de sa découverte et de la prise
-qu'elle lui donnait sur moi, le pauvre petit, toujours contrit, toujours
-suppliant, couvrait ma main de baisers.
-
---Belle, mais perfide main (disait-il), je te caresse, et j'y ai bien du
-plaisir... tu n'es pourtant que mon ennemie (ceci m'étonna).
-
---Que voulez-vous dire, Monsieur!
-
---Cruelle! eh! n'ai-je donc pas vu...
-
---Vous devenez fou, mon cher Solange.
-
---Vous flatteriez-vous d'abuser de votre ascendant au point!...
-
---Quoi! tout à l'heure, cette main adorable n'était-elle pas armée d'un
-formidable instrument et ne le dirigeait-elle pas?...
-
---Achevez de dire quelque impertinence!
-
---Je me tais, mais... je sais trop ce que l'exercice égoïste où je vous
-ai surprise a de fatal pour un amant[46].
-
- [46] Si l'on continue de lire, on cessera d'être étonné de voir notre
- enfant de seize ans parler et même agir comme l'homme le plus formé!
- Solange n'en était pas (comme le fait le prouve) tout à fait à sa
- première aventure. En dépit du collège et de l'abbé, son éducation
- amoureuse était déjà bien avancée. Paris est un séjour où les jeunes
- gens sont si précoces! et pour peu qu'ils aient des dispositions à
- saisir les principes mondains, il y a de si bons professeurs! (N.)
-
-«Je commençais à n'être plus à mon aise.
-
---Parlons un peu raison (dis-je, lui retirant ma main et m'élevant
-assise contre mes oreillers). En supposant qu'il y ait quelque chose de
-répréhensible à ce dont votre indiscrétion, peu civile, vous a fait
-témoin, quel droit auriez-vous, s'il vous plaît, à vous en formaliser?
-
---Aucun sans doute, mais si vous aviez un peu...
-
---De prudence, voulez-vous dire apparemment... ma porte aurait été
-fermée, et vous n'auriez pas maintenant la cruelle satisfaction de
-m'humilier.
-
---Vous humilier! moi, qui vous adore! moi qui suis votre esclave! oh!
-non, non; je pourrais plutôt me croire infiniment heureux d'avoir vu ce
-qui s'est passé!... mais il aurait fallu pour cela... ou plutôt vous ne
-l'auriez pas fait si... (Il fixait ses regards sur les miens sans
-continuer).
-
---Poursuivez; faites-vous mieux comprendre.
-
---Une femme un peu susceptible de compassion et qui aurait daigné
-réfléchir à l'état violent où je suis depuis que j'ai le bonheur ou le
-malheur de vous connaître... si d'ailleurs elle n'eût pas éprouvé pour
-moi quelque répugnance insurmontable, et que ses sens l'eussent
-tourmentée... (Au travers tout son petit tortillage, je le voyais très
-bien venir: à dessein donc de l'aider un peu).
-
---Cette femme! eh... bien!
-
---M'eût donné la préférence.
-
-Et voilà mon pauvre petit tout confus, repentant peut-être d'avoir
-laissé échapper cet aveu cavalier. Cependant, au lieu de me fâcher,
-comme pour la décence j'aurais peut-être dû le faire, je fais la folie
-de rire aux éclats.
-
---Comment (ripostai-je d'un ton railleur), à seize ans! mais, mais, mon
-ami, voilà de ces propositions... qu'on ose tout au plus faire quand,
-décidément libertin, on a sous la main quelque femme d'une dissolution
-connue... car, avant tout autre, il n'y a qu'une longue habitude ou des
-sentiments réciproques bien avoués qui puissent relever l'homme le plus
-épris du respect qu'il doit à notre sexe.
-
---Ah! oui, je n'ai qu'à me conformer à ces belles maximes! Une longue
-habitude! des sentiments réciproques! Avons-nous le temps de voir se
-former tout cela! Vous en parlez bien à votre aise! Indifférente,
-bravant l'amour, et devant vous marier après-demain vous ne vous souciez
-guère de ce que va devenir le malheureux Solange. Ce M. de Roqueval, qui
-revient pour votre bonheur, fera mon supplice, il me comblera, si vous
-voulez, d'amitié, à cause de mon père; il me conduira chez le ministre,
-voilà qui est fort bien; mais après cela, le bourreau qu'il est me fera
-témoin de son funeste mariage; le lendemain il me renverra dans ma
-famille... Et cependant vous serez à jamais perdue pour le malheureux
-que vous avez ensorcelé... Ah! j'en mourrai... Non, non, Mademoiselle;
-je ne survivrai point au moment affreux qui m'arrachera d'auprès de
-vous!
-
-«Et voilà les plus beaux yeux du monde changés en deux ruisseaux de
-larmes... Mes mains en sont trempées. J'allais peut-être dire quelque
-chose de trop, quand le bel enfant continua. Si vous étiez de ces femmes
-austères, sauvages, qui méconnaissent le charme de la volupté! Mais
-après ce que j'ai vu!... barbare!... Pourquoi pas plutôt moi! Pourquoi
-pas, au lieu d'une idole difforme, un être vivant qui se consume pour
-vous?... Conçois-tu, ma chère Juliette, qu'on puisse raisonner plus
-juste? Et crois-tu qu'il m'eût été décent de faire la bégueule avec le
-clairvoyant témoin de ma luxurieuse manoeuvre!
-
---Mais, Solange (lui dis-je, me prêtant à l'effort qu'il faisait pour
-prendre un baiser), quand je serais assez faible... tu vois, mon bel
-ami, que je le suis peut-être plus que tu ne l'imaginais... Oui, je te
-l'avoue, je n'ai pas un instant douté de t'avoir donné de l'amour. Tout
-ce que tu m'as laissé voir de tendre, d'impétueux m'a flattée. Ton
-imprudence même d'être venu ce matin, je t'en sais gré, je crois, en un
-mot, que, pour faire une joyeuse folie, on ne pourrait choisir un être
-plus charmant et moins capable que toi de donner des sujets de repentir.
-Mais, avec tout cela, mon cher, si je me livrais à ton penchant, au
-mien; si nous venions à perdre la tête, à quoi cela me mènerait-il?
-
---Au bonheur, céleste amie, au parfait bonheur.
-
---Parfait bonheur immédiatement suivi de peines cruelles. Tu me le
-faisais observer à l'instant. N'aurai-je pas dans vingt-quatre heures un
-souverain maître, des devoirs sacrés?
-
---C'est donc à nous de reculer de vingt-quatre heures un malheur
-inévitable qui commence dès maintenant, si nous raisonnons en sophistes,
-quand tout nous invite à jouir en amants.
-
-«Ah Juliette! c'est mon étoile qui, pour confondre ma trop présomptueuse
-confiance en moi-même, me suscitait cette étrange aventure et voulait,
-afin que je fusse complètement humiliée, qu'un enfant triomphât de ma
-haine factice contre tout le sexe masculin. Ne trouves-tu pas que mon
-énorme préjugé, vaincu d'emblée par Solange, rappelle ce fanfaron de
-Goliath que le petit David terrasse du premier coup?
-
-«Mais laissons ces puérilités.
-
---Tu dois être impatiente de voir comment va se terminer notre
-singulière argumentation. Puisse, hélas! le dénouement ne pas te
-déplaire, mon coeur. Voici l'instant où, comme souveraine de mes
-inclinations, tu vas être mortellement offensée; mais j'aurai mon tour,
-et tu peux d'avance compter sur le même pardon, que tu ne me refuseras
-pas sans doute.
-
-Qui l'eût cru d'un enfant! Au reste ce qu'il va faire est moins
-difficile à l'âge le plus tendre, que ces tours de force d'un esprit
-prématuré par lesquels mon petit séducteur m'a déterminée enfin à
-combler ses amoureux désirs.
-
-«Un baiser, de ceux qui signifient tout, qui donnent carte blanche pour
-tout, mit fin à notre débat sentimental. Tandis que nos bouches étaient
-collées, nos langues enlacées, des mains prévoyantes arrachaient ma
-triple enveloppe. Déjà, mes plus attrayantes richesses étaient saisies,
-incendiées, et souffraient un doux pillage. Quel écolier, grands dieux!
-Quel parti ne sut-il pas tirer de ses premiers succès. Avec quelle
-adresse n'escamota-t-il pas si bien les apprêts du triomphe décisif, que
-je croyais le vainqueur bien loin encore de faire son entrée, lorsque je
-reconnus qu'il était déjà maître absolu de la forteresse... Mais, que
-dis-je? Tandis que ma tête roulait peut-être encore quelque sot projet
-de résistance, ah! sans doute, tout le reste de mon individu était
-d'intelligence avec l'ennemi pour que je fusse complètement subjuguée;
-car lorsque après un moment (de ceux qu'aucune plume ne peut décrire, de
-ceux que peu d'heureux peut-être peuvent obtenir et qu'il faut avoir
-connus pour pouvoir s'en faire une juste idée)... lors, dis-je, que je
-revins à moi, je reconnus que, de tous mes membres, j'avais saisi,
-étreint, enchaîné le bel enfant, comme si j'avais essayé de le faire
-passer tout entier au-dedans de moi... Nous nous renvoyions
-réciproquement nos âmes du fond de nos poitrines, avec nos brûlantes
-haleines... O sexe trop fait pour nous, trop nécessaire à notre bonheur,
-comme Solange te vengeait par la conversion d'Erosie et la défaite de ta
-plus intrépide antagoniste!
-
-«Cependant chère Juliette, comme j'ignore si j'aurai le temps, avant
-l'arrivée du baron, de finir la tâche de ma confession dont tu ne sais
-pas encore ce qui m'a rendue le plus coupable, je vais à bon compte
-t'expédier ce que j'ai griffonné. Trouve bon qu'en finissant je te
-demande humblement pardon, et t'assure que si les vapeurs de ma tête
-exaltée peuvent, en se dissipant, entraîner aussi la passion chimérique
-que tu m'avais inspirée, du moins mon attachement parfait et réfléchi
-conservera dans mon coeur plus sage une existence inaltérable. Adieu,
-Juliette, ton Erosie te couvre de baisers.»
-
-A Fontainebleau, le 3 novembre 17**
-
-
-SECONDE LETTRE D'ÉROSIE A JULIETTE
-
-«Je venais, chère et tendre amie, d'envoyer à la poste le premier volume
-de mes sottises, quand une seconde missive, adressée pour le coup
-directement à moi, m'a fait savoir qu'encore deux jours se passeraient
-sans que je visse arriver M. de Roqueval! Ainsi soit-il!
-
-«Qu'ai-je besoin (me suis-je dit) de me trouver, même aussitôt, en face
-d'un _homme_ à qui j'ai _manqué_ (car il faut bien en convenir, à moins
-de prétendre à me mettre au-dessus de toutes les idées reçues)... avec
-un homme, enfin, devant lequel je ferai peut-être l'enfance (à vingt
-ans!) de rougir, comme si j'avais lieu de craindre qu'à son arrivée il
-ne lise sur ma physionomie que d'avance j'ai décoré son front!...
-Cependant, Juliette, il faudra bien qu'il soit sorcier s'il devine
-tout... et je le donnerais en cent... à toi-même, qui sais déjà la bonne
-moitié de ma galante équipée. En vérité, mon coeur, si je n'avais qu'une
-turpitude abominable à te raconter, je te ferais grâce du reste de mon
-aventure, mais quelques détails, selon moi, si bons à savoir, se mêlent
-à ma propre scène, que, de nouveau, je vais victimer mon amour-propre en
-faveur de ce goût décidé que je te connais pour toute peinture lascive.
-
-«Après m'être volontairement et bien délicieusement donnée à mon petit
-séducteur, un retour vers la bégueulerie eût été quelque chose de fort
-ridicule; l'éprouver ne m'était pas possible; le feindre?... à quoi bon!
-Cette plate fausseté m'aurait assez mal réussi sans doute. Heureuse,
-parfaitement heureuse; pressant contre mon coeur l'être charmant avec
-lequel je venais de m'unir; donnant, recevant mille et mille baisers, et
-tous deux inaccessibles au souvenir de notre porte pleinement ouverte,
-nous jasions avec l'abondance et l'ivresse du contentement absolu...
-
---Comment, petit démon (dis-je à mon enfant gâté), se peut-il qu'à ton
-âge, et sortant d'un triste collège, tu aies pu former un plan de _bonne
-fortune_ si rusé, si bien combiné?
-
---Hélas ma chère vie, je n'ai point de ruse; je n'avais rien prévu: tu
-es infiniment belle; tu m'as rendu amoureux; un désir violent agit vite
-et profite de tout; une occasion s'est offerte; je l'ai saisie;
-l'instinct du plaisir suffirait pour tout cela. Notre sympathie a fait
-le reste...
-
---Il n'y a pas, à ce que je vois, de novices parmi vous autres hommes,
-et l'on a grand tort de plaisanter aux dépens de ces prétendus _timides_
-qu'on croit ne savoir comment déclarer une première passion, et que les
-femmes, dit-on, quelquefois sont obligées de provoquer, pour qu'ils
-aillent un peu vite au _but_, quand elles le connaissent elles-mêmes et
-qu'elles ont résolu de les y pousser.
-
---Pardonne-moi, mon coeur; ces timides-là sont en grand nombre; on
-commence presque toujours par cette _gaucherie_ que tu viens de décrire,
-et tout comme un autre, j'ai payé ce tribut. Mais on est plus ou moins
-chanceux dans la rencontre de la première belle à qui l'on adresse son
-voluptueux hommage, ou qui se fait un plaisir de nous le dérober... Je
-te dirais bien, dans ce genre, quelque chose d'assez piquant, et qui
-m'est relatif... mais près de toi, je ne saurais m'occuper que de toi
-seule... les moments sont courts... laisse-moi...
-
-Il voulait...
-
---Non, non (lui dis-je), modère un instant ce transport, qui me flatte,
-mais auquel je ne veux répondre qu'après que tu m'auras fait confidence
-de ce que tu viens d'annoncer. Dis, dis-moi, cher toutou, qui fut, avant
-ce jour, l'heureuse friponne qui te donna les excellentes leçons dont tu
-as si bien profité?
-
---La nommer serait un crime[47]; mais sous le nom... de _Lindane_, si tu
-veux, je vais te crayonner le portrait d'une femme qui a si bien voulu
-se charger du tendre soin d'éclairer mon inexpérience, et de me donner
-les doux préceptes dont je viens de faire une si heureuse application.
-Cependant, ma divine, il faudra me permettre de remonter un peu plus
-haut, au risque de t'ennuyer; autrement j'aurais peine à te faire
-comprendre à propos de quoi cette fée bienfaisante m'apparut et voulut
-bien prendre à moi quelque intérêt.
-
- [47] Solange a était fait pour trouver dans son propre coeur ce
- sentiment de justice et de reconnaissance; mais, outre cela,
- l'institutrice aimable (qu'il fera bientôt connaître vaguement) lui
- avait recommandé pour toujours la discrétion comme l'une des vertus
- les plus utiles aux galants et comme l'un des moyens les plus sûrs
- pour qu'ils aient beaucoup de femmes. En effet, celui qui n'a jamais
- cité ses bonnes fortunes, inspire la confiance; on hésite moins à le
- rendre heureux; il obtient des faveurs qu'on ne regrette point et
- qu'on ne regrettera jamais; et quand cette douce chaîne vient à se
- rompre, il conserve encore l'estime et l'attachement de celles qui
- n'ont plus d'amour, tandis que le fat, décrié, méprisé, trouve dans
- ses maîtresses désenchantées autant d'ennemies qui souvent font pis
- que de lui rendre difficiles de nouvelles intrigues. Que ne peut-on
- persuader de cette vérité l'essaim de ces avantageux, fatals aux
- amours, qui ne se plaisent qu'à diffamer celles qu'ils ont pu
- séduire! (N.)
-
-«C'est maintenant l'ingénu Solange qui va t'entretenir, ma chère
-Juliette; et pour ne point l'interrompre, je te fais grâce des questions
-éparses que j'ai pu lui faire pendant son récit.
-
---Dès l'âge de treize ans, je sus (je ne me rappelle pas précisément à
-propos de quoi) qu'il existe entre ton sexe et le mien une différence de
-conformation. Certaines estampes immodestes que possédaient, dans le
-plus grand secret, quelques-uns de mes condisciples les plus formés, et
-qu'ils eurent l'imprudence de me montrer, occasionnèrent de ma part
-mille questions auxquelles ils se firent un plaisir de répondre. Dès
-lors, ces aimables instituteurs devinrent les objets de ma fervente
-amitié. J'appris d'eux tout ce qu'ils savaient eux-mêmes, c'est-à-dire
-bien plus (et j'en rougis) que ce qui concerne les vrais rapports de
-notre sexe avec le tien. Ils connaissaient, ces pervers! des pratiques
-palliatives de plus d'un genre. La première, qui me fut enseignée au
-bout de très peu de temps, me sembla bien douce et bien commode. Plus
-les sensations qu'elle procure sont nouvelles, plus elles sont
-ravissantes. Pendant près d'un an, j'en fis, quoique avec modération,
-mes uniques délices; mais je devenais grand garçon; on me crut digne
-enfin de recevoir un grade de plus: on me pressentit avec la bonne
-volonté de m'initier... j'en étais à peu près là quand il arriva ce que
-je vais dire.
-
-«Il y avait dans notre collège un garçon de seize à dix-sept ans, sorti,
-je crois, des Enfants Trouvés, et domestique dans notre pédantesque
-solitude[48]. Ce balourd avait reçu de la nature un embonpoint frais et
-normal; sa tête ronde, moutonne, ornée d'une forêt de cheveux du plus
-joli blond, n'aurait pas mal été sur les épaules d'une grosse dondon de
-la basse classe du peuple. Claudin (c'est ainsi qu'on le nommait),
-simple, sot, pourtant babillard, était familier et si dominé par
-l'intérêt et l'appétit, que, pour le moindre argent, ou pour quelque
-friandise, on pouvait exiger de lui les choses les plus déraisonnables.
-Tous nos pédagogues, tous nos humanismes, philosophes, et, bien entendu,
-M. Cudard aussi, faisaient grand cas du maniable Claudin. Il visait au
-bouffon, cela faisait grand effet dans un séjour dénué d'amusements, et
-puis encore le petit rustre croyait bêtement, ou feignait de croire que,
-dans un collège, on se rend recommandable en affichant le désir de
-s'endoctriner. En conséquence, il paraissait épier avec soin les
-occasions où pendant nos récréations et d'autres moments de loisir assez
-rares le premier venu de nos pédants pouvait le faire lire, écrire ou
-répéter quelques tirades de livres classiques qu'il faisait semblant de
-savoir par coeur, bien qu'il n'y comprît pas une syllabe. Avec toute
-l'_enfance_ de la maison, Claudin jouait un autre rôle. Pour quelques
-sous, pour une pomme, il endurait des _mystifications_, grimaçait, ou
-faisait de gauches contorsions du corps qu'il nommait ses _tours de
-force_. J'étais espiègle et gai: Claudin me faisait rire; et comme, pour
-sa gourmandise et son avarice, j'étais un de ses plus utiles chalands,
-il m'honorait d'un attachement particulier, je le traitais aussi comme
-un espèce de camarade.
-
- [48] Le tableau qui suit, au défaut du coloris de la vraie volupté,
- que ne peuvent avoir les objets qu'il représentera, a du moins celui
- d'une confiance naïve qui peut mériter aussi bien l'indulgence du
- lecteur. D'ailleurs, tout ce que va raconter le petit vicomte est de
- nature à fournir de sérieuses réflexions aux parents qui confient
- leurs enfants à l'éducation vicieuse de certains collèges. En
- considération du _but moral_ que nous avons cru démêler à travers
- l'incongruité de ces détails épisodiques, toutes réflexions faites,
- nous avons pris le parti de ne rien retrancher. On conviendra sans
- doute qu'en fait d'_érotisme_, les bornes entre le bon et le mauvais
- goût ne sont point encore fixées? (N.)
-
-«Pourtant un jour:
-
---Claudin (lui dis-je avec quelque défiance), en vérité, je ne conçois
-pas pourquoi tu t'enfermes si souvent avec mon vilain abbé Cudard. Je
-crains bien que ce ne soit pour lui faire sur mon compte des paquets...
-Prends-y garde! si...
-
---Moi, Monsieur! Ah bien! c'est joliment moi qui fais des paquets à
-Messieurs vos précepteurs! Ah! dame! quand j'ai l'honneur d'aller vers
-eux, ils songent bien à me parler de leurs disciples, ma foi!
-
---Eh de quoi diantre peut te parler... par exemple, un Cudard, qui fait
-profession de ne s'occuper que de moi? Il est insoutenable...
-
---Oh bien! il y a pourtant des moments où il n'y pense guère.
-
-«Bref de fil en aiguille, et moyennant un écu (grosse somme pour un
-Claudin), j'arrachai par lambeaux, l'aveu complet d'une intimité... qui
-me sembla d'abord incompréhensible, mais qu'à force de questions et de
-réponses, je fus enfin en état de supposer praticable. Je ne te cacherai
-pas, ma bonne amie (c'est toujours l'écolier qui parle, et tu nous
-écoutes, Juliette?), je ne te cacherai pas qu'il s'était passé parfois,
-entre l'obligeant Claudin et moi, fort complaisamment aussi, de légères
-scènes de polissonneries réciproques; mais, en honneur, j'étais à mille
-lieues de l'infâme Cudard, jusqu'à cet instant, je n'en avais pas eu la
-moindre idée. Claudin venait de m'expliquer tout cela de la manière la
-moins équivoque. Pour un écu de plus il ne tint qu'à moi de passer des
-connaissances de la théorie à celles de la pratique. Mais, soit pudeur,
-soit dignité, soit aussi la crainte d'être trahi auprès de Cudard, je
-refusai net les bontés qui m'étaient offertes.
-
-«Cependant ces singulières ouvertures m'avaient frappé, des images
-imparfaites se retraçaient sans cesse à ma vive imagination; un désir
-curieux m'obsédait.
-
-«J'avais pour ami particulier le jeune... disons de _Saint-Elme_,
-toujours pour ne désigner personne par son véritable nom[49]; cet ami,
-de deux ans plus âgé que moi, cadet de trois enfants d'un père assez dur
-qui venait de se remarier, et tonsuré pour jouir déjà du revenu de
-quelques chapelles, Saint-Elme, dis-je, n'aurait eu aucunes dispositions
-pour être d'Eglise, si tout de bon il était indispensable qu'un
-ecclésiastique fût chaste, doux, sobre, sans ambition, etc. Saint-Elme,
-au rebours, était le plus dissolu de mes camarades; sans cesse il se
-faisait quelque querelle par un excès de pétulance qui offusquait en lui
-le meilleur naturel. Quant à l'orgueil et au désir des richesses, ces
-défauts s'étaient développés dans son coeur dès la plus tendre enfance.
-Aussi Saint-Elme portait-il fort gaiement son petit collet, parce qu'il
-avait très bien saisi qu'étant d'une maison assez considérée et neveu
-d'un prélat en crédit, il ne pouvait manquer d'être quelque jour évêque
-ou gros abbé commendataire.
-
- [49] Solange, enfant léger et ne pensant nullement, dans la position
- où nous le savons, à faire un discours académique, il faut qu'on lui
- pardonne son bavardage et ses enjambements, d'épisode en épisode.
- Ceci n'est point un roman fait à plaisir, mais une copie d'originaux
- auxquels nous aurions mauvaise grâce à changer la moindre chose,
- l'ouvrage dût-il y gagner quelques degrés de perfection quant à sa
- forme. (N.)
-
-«Ce qui résulta des consultations secrètes que je préférai de prendre
-auprès de Saint-Elme, sur les matières que Claudin m'avait dégrossies,
-n'est pas fait pour se mêler, dans l'imagination d'une amante adorable,
-aux récentes impressions de vraie volupté qu'elle vient de recevoir.
-Regarde donc, chère âme, la prétérition des conférences mystérieuses que
-j'avoue d'avoir eues avec le débauché Saint-Elme comme l'humiliante
-expression du plus sincère repentir que j'ai de me les être permises...»
-
-Je commençais, ma Juliette, à m'impatienter un peu, ne concevant pas
-comment un Claudin, un Saint-Elme, tout à fait étranger à la méthode qui
-venait de si bien réussir à Solange auprès de moi, pourraient m'amener
-cette Lindane que je brûlais de connaître. J'en fis la question.
-
---Deux mots encore et nous en sommes à elle, répondit le petit conteur,
-puis il continua:
-
---L'extrême amitié que nous affichions, Saint-Elme et moi, devient
-bientôt l'objet de l'animadversion de tout l'aréopage scolastique. Nous
-étions un peu pâles, nous maigrissions, M. Cudard, qui devinait, ou,
-plus vraisemblablement, à qui le sieur Claudin avait dit ce qu'il
-pouvait savoir de mes progrès dans la carrière du libertinage, le zélé
-Cudard trouva bon de m'observer... Un jour il me surprit composant avec
-mes désirs: il partit de là pour redoubler de vigilance et de sévérité.
-Ce ne fut pas assez de m'obséder le jour, il étendit jusque dans le
-loisir des ténèbres la rigoureuse observance de ses devoirs, et me
-signifia bientôt qu'avec l'agrément des supérieurs, il partagerait
-dorénavant ma couche. Le trait était atterrant; car la nuit du moins je
-me vengeais un peu de la contrainte du jour. Je ne me fiais plus au
-vénal Claudin, et Saint-Elme, non par refroidissement, mais par égoïsme
-et de peur de se trouver englobé dans mes disgrâces, ne familiarisait
-plus que furtivement avec moi; les occasions en étaient des plus rares.
-La nuit donc je me retraçais de charmants souvenirs; ils m'agitaient et
-je ne manquais guère d'apporter à ce voluptueux tourment un peu de
-remède... Cudard, de moitié de mon lit, allait me réduire au désespoir.
-
-«Oh! le mauvais coucheur! ma tendre amie. Odeur fétide, ronflement
-importun, position en zig-zag qui ne me laissait presque point d'espace
-dans un lit d'ailleurs assez étroit!... Mais, ce maudit homme qui
-m'avait si vivement chapitré sur mon petit vice impur, dont il avait
-sans doute raison de chercher à me corriger, croiras-tu bien qu'il
-n'était pas plus sage que moi! que, dès qu'il se croyait pleinement
-assuré de mon sommeil, il se livrait à la même turpitude! En un mot, que
-plus d'une fois il prit lui-même le soin d'exciter chez moi, croyant le
-faire à mon insu, les dangereuses sensations que proscrivait son austère
-morale!
-
-«Ce qui pourtant passait un peu trop les bornes, c'est qu'une nuit,
-comme je dormais pour le coup tout de bon et bien fort, je me sentis
-réveillé par une atteinte criminelle qui ne tendait à rien moins qu'à me
-déshonorer[50] en me déchirant! Si dans quelques autres occasions
-j'avais avec succès joué le dormeur pour ce qui pouvait m'être agréable,
-cette fois-ci, m'éveillant avec douleur et surprise, je ne songeai pas à
-rien ménager:--Ouf! doucement donc, monsieur Cudard! dis-je, en
-changeant brusquement d'attitude; quel rêve pénible faites-vous donc là!
-Vous me pressiez à m'estropier! Lui, pas un mot. Mais, ma chère,
-peins-toi ma disgrâce et l'excès de colère où je me mis! La main que
-j'opposais en parlant se trouve à l'instant, ainsi que la moitié de ma
-place, souillée d'un flux visqueux, à peine connu, et dont j'ignorais
-surtout qu'aucun degré de plaisir pût faire couler une telle abondance.
-J'étais furieux. Mon coquin cependant n'eut pas l'air d'y faire la
-moindre attention, et feignant à son tour un sommeil léthargique, il se
-mit à ronfler avec une telle maladresse et un bruit si outré qu'ils ne
-pouvaient faire illusion à personne.
-
- [50] Ici le jeune homme raisonne avec délicatesse et discernement;
- mais ne lui en déplaise, pourquoi cette idée décente ne lui
- vint-elle pas à l'esprit la première fois que son ami Saint-Elme
- essaya de lui communiquer ses connaissances de pratique? (N.)
-
-«Le lendemain je roulais dans ma tête comment je pourrais, sans me
-compromettre à certain point, mettre sur le tapis mon aventure nocturne,
-et bien employer, pour nuire à Cudard, les dangereuses armes qu'il
-venait de me donner contre lui. Mais, le même jour, des nouvelles
-intéressantes, que reçut le cher Saint-Elme, et qui me concernaient en
-partie, firent diversion en m'occupant de projets beaucoup plus
-agréables à mon imagination que celui de confondre et faire chasser mon
-luxurieux gouverneur.
-
-«C'était au commencement du mois d'août dernier; la belle-mère de
-Saint-Elme, pour faire un peu la cour à son vieux mari, s'était proposé
-de réunir auprès d'eux à la campagne, pendant le reste de la belle
-saison, les trois enfants du premier lit. Mais l'aîné, qui servait dans
-un régiment de cavalerie, refusait net; une soeur, qu'il conseillait,
-refusait de même; le seul Saint-Elme, qui n'avait pas de raisons de
-fortune pour haïr provisoirement sa belle-mère, et qui, d'ailleurs,
-s'ennuyait mortellement au collège, avait accepté de grand coeur
-l'invitation. Lindane (c'est mon institutrice, nous allons enfin en
-parler!) Lindane savait à Saint-Elme tout le gré possible d'une
-complaisance qui faisait le procès à la conduite désobligeante du
-capitaine et de sa soeur. Pour mieux marquer à l'abbé toute sa
-satisfaction, Lindane ajoutait à ses remerciements l'offre de bien
-accueillir quelqu'un de ses camarades, que, pour qu'il s'amusât mieux à
-la campagne, elle le priait d'amener avec lui. Le choix de mon plus cher
-ami pouvait-il ne pas tomber sur moi?
-
-«Saint-Elme achevait sa philosophie; du collège, il était décidé qu'on
-le transplanterait tout de suite au séminaire de Saint-Sulpice: on ne
-pouvait donc s'opposer à son départ. Quant à moi, l'accompagner, surtout
-avant la vacance des classes, était quelque chose de fort difficile à
-obtenir; mais de prudentes mesures ayant été prises avec le plus
-impénétrable secret, Saint-Elme fit que Lindane écrivit à mon père, qui
-consentit. Cudard, que ce déplacement devait aussi soulager tant soit
-peu de la gêne de notre clôture, fut enchanté, quand, à l'improviste,
-l'ordre paternel lui parvint pour qu'il me suivît chez les parents de
-Saint-Elme. En dépit du danger qu'il y avait à me rapprocher trop de cet
-ami, prétexte de tant de soins et de défiance, Cudard fut le premier à
-presser les préparatifs du voyage. On partit.
-
-«Cependant les geôliers farouches auxquels nous échappions, nous
-ménageaient clandestinement de quoi troubler beaucoup nos champêtres
-jouissances. Si Lindane, entre les mains de qui tomba, par bonheur,
-certaine lettre adressée à son mari, n'eût pas été la femme la plus
-prudente et du meilleur naturel, mille dégoûts nous eussent assaillis
-dans un séjour où nous étions venus chercher des dissipations et du
-plaisir. Ces infernaux pédants n'avaient-ils pas eu l'indignité d'écrire
-que les émigrants étaient de petits vauriens corrompus, épris follement
-l'un de l'autre, et plus que soupçonnés d'entretenir ensemble un infâme
-commerce! Cudard avait sa petite note aussi. L'écrit de ces messieurs le
-désignait comme un adroit débauché sur lequel il convenait d'avoir
-l'oeil. Claudin apparemment l'avait un peu terni et fait passer pour...
-tel que nous avons eu l'honneur de le connaître.
-
-«Mais l'admirable conduite de Lindane prouva que de semblables libelles
-sont sans effet, quand ils ne provoquent au mal que des coeurs honnêtes
-et des esprits justes. Cette dame, il est vrai, ne dédaigna pas
-absolument l'avis des noirs délateurs; mais ce fut pour nous sauver (au
-lieu de nous perdre, comme ils en marquaient l'envie) que Lindane y eut
-égard.
-
-«La terre du marquis, père de Saint-Elme, était un délicieux séjour.
-Nous y vîmes, l'abbé et moi, tous deux pour la première fois, Lindane,
-petite personne, régulièrement jolie, mince, parfaitement bien faite,
-d'une élégance recherchée; poupée accomplie, en un mot, et qui cachait,
-sans beaucoup d'efforts, trente ans bien comptés, sous des dehors
-tellement enfantins que même à bout portant elle paraissait à peine
-l'aînée de Saint-Elme. Beaux cheveux blonds, sourcils plus foncés
-au-dessus de deux grands yeux, blancheur éblouissante, bouche de rose...
-des pieds, des mains en miniature[51], un son de voix aigu, mais plein
-de douceur... tout cela donnait l'air de la plus fraîche jeunesse, et
-personne ne saurait aussi bien que Lindane en tirer davantage. De
-qualité, veuve d'un mari dissipateur qui l'avait, au surplus, rendue
-fort heureuse, elle s'était remariée par raison au marquis sexagénaire,
-nullement agréable, mais heureusement sans prétention, qui se prévalait
-on ne peut moins de ses droits d'époux, et qui semblait avoir à coeur de
-trouver dans sa femme plutôt une agréable compagne qu'une obéissante
-esclave. Au bout de deux jours nous étions au fait de tous ces détails,
-et cela parce qu'aussitôt arrivé, l'attrayant Saint-Elme avait été
-frappé par une égrillarde de femme de chambre, aussi babillarde que
-catin et parce que encore, moi-même _entrepris_, pour mon bien, par la
-très singulière Lindane, j'avais fait rapidement, et sans rien y mettre
-du mien, d'inconcevables progrès dans sa confiance.
-
- [51] Si parfois le petit conteur parle en homme formé, nous trouvions
- ici que se montre l'enfant manquant d'usage. Qui, comme lui, dans
- les bras d'une jolie femme, ferait (avec un peu plus d'expérience)
- la bévue d'en louer une autre! (N.)
-
-«Prévenue par nos cuistres de collège que le beau-fils et le petit
-camarade étaient deux grivois fort inflammables, elle avait
-judicieusement conçu que notre honteux _mignonisme_[52] était uniquement
-l'erreur d'un désir extrême et prématuré qui, ne pouvant, dans un
-collège, suivre sa véritable direction, s'en frayait une quelconque,
-telle que les circonstances pouvaient le permettre. Lindane (je l'ai su
-depuis) avait été galante et l'était encore; mais aussi réservée dans sa
-conduite que prudente, ou peut-être heureuse dans ses choix, jamais sa
-réputation n'avait souffert le moindre échec: on la citait, au
-contraire, comme un modèle de décence ainsi que d'amabilité. Son mari
-chassait tout le jour, buvait toute la soirée et dormait toute la nuit.
-Aucun parisien, pas même quelque voisin à tournure supportable, n'avait
-des habitudes au château...
-
- [52] Ce mot est forgé sans doute: mais sommes forcés de le laisser, ne
- lui connaissant point de décent synonyme. (N.)
-
-Pourquoi n'aurait-on pas essayé, dans des conjonctures aussi stériles,
-ce que pouvait valoir un marmot ingénu, tout neuf, pour le beau sexe, et
-qui passait déjà pour être de l'étoffe dont se font les _hommes de
-plaisir_! Lindane avait donc résolu, dès mon arrivée, de me _convertir_,
-et cela lui fut bien facile.
-
-«La troisième soirée de notre séjour à la campagne, nous nous promenions
-deux à deux dans le jardin, moi posément aux côtés de Lindane, et l'abbé
-batifolant avec la luronne de soubrette. Il faut l'avouer, ma chère, je
-lorgnais de l'oeil la petite marquise et la trouvais bien à mon gré; je
-soupirais même, à ce que je crois[53]. De temps en temps elle avait
-l'air de sourire, sans presque me parler. Nous allions d'un bon pas.
-Elle ouvre la grille du parc; nous y sommes. C'est un bois vaste, frais,
-délicieux. Nous y perdons bientôt de vue mademoiselle Victoire,
-pourchassée dans un détour par le petit égipan l'abbé...
-
- [53] Tous ces détails ne devaient guère amuser Erosie, et nous
- supposons qu'ils ont contribué beaucoup à ce que le goût très vif
- qu'elle avait pour le petit Solange ait, comme nous l'avons su, fort
- peu duré. (N.)
-
-«(Mais mes doigts fatigués ont peine à soutenir la plume, chère
-Juliette, permets que je la quitte un moment, laissant Solange et
-Lindane trotter le long d'une allée terminée par un cabinet rustique, à
-la porte duquel je viendrai bientôt les reprendre).
-
-«--Entrons ici, dit Lindane, je ne serai pas fâchée de me reposer un
-moment, d'ailleurs... j'ai quelque chose d'intéressant à vous
-communiquer... Ouvrez, s'il vous plaît, le volet de cette petite fenêtre
-et refermez-la... Bon, poussez la porte... Ecoutez-moi bien, mon petit
-ami; surtout gardez-vous de m'interrompre[54]...--Oh! par ma foi! je n'y
-tiens plus; c'est assez babillé! dit, en se montrant dans la chambre...
-qui? le scélérat d'abbé Cudard! et ce monstre aussitôt s'enferme avec
-nous, empoche la clef et s'avance! Mon trouble, mon indignation, ma
-fureur ne se décrivent point, non plus que la stupeur, l'effroi de mon
-petit complice. J'avoue qu'en écoutant celui-ci, j'étais demeurée hors
-du lit, me prêtant beaucoup aux distractions amusantes d'une jolie main
-qui badinait avec le plus amoureux de mes charmes. Ainsi mon attitude
-était comme exprès choisie pour que l'insolent Cudard pût tout voir.
-Pour comble de disgrâce, Solange, couché tout de son long en face de
-moi, m'empêchait de rentrer vite, sous les couvertures; je ne pus que
-jeter sur mon visage ma chemise, remontée si haut et si bien engagée
-sous mes reins, qu'en la rabattant elle n'avait pu couvrir la honteuse
-lice de nos récentes prouesses...
-
- [54] Nous sommes fâchés de ce que le récit de Solange, qui commençait
- à promettre quelque chose d'intéressant, se trouve si bien
- interrompu, que le reste de la lettre ne dit plus un seul mot de
- Lindane. Mais, par les soins que nous nous sommes donnés, la suite
- du discours de cette dame nous est parvenue, avec celle des
- aventures d'Erosie et de Solange; nous ne tarderons pas à publier ce
- supplément. (N.)
-
-«Solange, après un court moment de silence, allait s'emporter.--Là, là!
-mon fils, lui dit presque gaîment le funeste pédagogue, ne vous dérangez
-pas. Comme en même temps le mauvais plaisant hasardait un geste grivois
-qui tendait à pousser Solange contre moi, de ma part, un vigoureux
-soufflet, de celle de Solange, un terrible coup de pied je ne sais où,
-nous firent soudain raison de cette audace.--Oui! dit alors Cudard
-presque en colère, c'est ainsi qu'on me traite quand on ne saurait user
-avec moi de trop de ménagements! Eh bien! eh bien! c'est bon; mes braves
-enfants: M. de Roqueval va tout savoir, et...--Dieux! que dites-vous,
-barbare! interrompit Solange, frappé de la cruelle idée de mon malheur;
-et voilà le pauvre petit, les maintes jointes, assis sur le lit, mais
-toujours posté de façon qu'il était fort difficile pour moi d'y rentrer.
-Au même instant, un serrement de coeur m'avait saisie. Je me serais
-trouvée mal infailliblement, si des larmes abondantes ne s'étaient fait
-jour.--Ecoutez-moi, dit alors d'un ton assez radouci le redoutable
-auteur de nos disgrâces; vous n'avez qu'à me lier la langue. Il faut
-d'abord vous dire que depuis une demi-heure, je vous vois et vous
-écoute. Oui, belle demoiselle; j'étais là[55]... j'ai tout vu, très bien
-vu; grâce à la complaisance que vous avez eue de laisser cette porte
-ouverte, j'ai joui complètement du plaisir de vous voir rendre heureux
-ce petit garnement. Pesez, d'après cela, son intérêt, le vôtre, le mien
-aussi, j'ose en parler, et jugez si de mauvaises manières peuvent être
-le moyen de me porter à l'indulgence!--Vous l'entendez, mademoiselle! me
-dit avec indignation le stupéfait élève. Il frémissait de rage, mais
-était-il bien en état d'en imposer à l'atroce gouverneur?--Crois,
-malheureux, ajouta Solange se retournant brusquement vers l'insolent, et
-lui mettant sous le nez un poing dont on ne parut pas fort effrayé,
-crois que tu périras de cette main, si jamais un seul mot...--Brrr,
-belle menace, ma foi! Point d'extravagance, mon cher vicomte; eh! quel
-mal, s'il vous plaît, est-il en votre pouvoir de me faire! Vous êtes là,
-sans armes; avant que vous ne soyez descendu du lit et rajusté, j'aurais
-déjà crié, rassemblé tout le monde: j'ouvre; je dis ce que je sais; je
-vous montre _in statu quo_. L'on m'applaudit d'avoir fait mon devoir en
-épiant votre entreprise libertine.
-
- [55] Revoyez la planche de la première lettre. (N.)
-
---On trouvera, j'en conviens, que vous aurez fait votre métier; mais
-mademoiselle sera déshonorée.
-
-«Cette dernière réflexion rendit muet le sensible adolescent, qui pour
-toute réplique, fixa les yeux sur les miens, découverts depuis qu'enfin
-j'étais venue à bout de me glisser dans le lit.--Que je suis
-malheureuse! m'écriai-je avec un mouvement assez vif pour que Solange
-craignît que je ne songeasse à quelque acte de violence contre
-moi-même.--Chut, chut! faisait Cudard avec un geste de la main, point
-d'éclat, mes enfants.--Et voilà mon coquin incliné sur le lit, les deux
-poings sous le menton, consultant nos visages et balançant la
-tête:--Ecoutez-moi. S'il est _avec lé ciel des accommodements_[56] à
-plus forte raison doit-on être sûr qu'on en fait aisément avec les
-hommes (C'est à moi que ce qui suit s'adressait.). Lequel est le pire ou
-de porter pendant toute sa vie la cicatrice infâme d'une blessure faite
-à l'honneur, ou de se soumettre un moment à l'application du remède qui
-peut opérer que cette blessure, aussitôt guérie que faite, ne laisse
-aucune trace! (Prévoyant à peu près à quoi cet insolent début pourrait
-aboutir, je sentis le feu du courroux me monter au visage; Solange
-allait aussi s'emporter.) Paix, paix, mes enfants... mais paix donc,
-encore une fois! Vous ne me faites nullement peur, et moi je peux vous
-faire beaucoup de mal. Entre nous, monsieur Solange, vous avez très bien
-fait. Oh! ce ne sera pas moi certainement qui vous jetterai la première
-pierre; mais je ne ferai qu'en approvisionner le public, pour qu'il vous
-en assomme, si je n'obtiens pas que mon petit compte se trouve aussi
-dans toute cette aventure. Comme je n'ai que des propositions aimables à
-vous faire, mes bons amis, je me flatte que vous ne vous y refuserez
-pas. (Se tournant vers moi.) Il s'agit tout uniment, charmante
-demoiselle, de me lier tant soit peu à vos fredaines, afin qu'en
-conscience je sois réduit à n'en pas parler. (Solange alors:)--Comment
-malheureuse! en ma présence, tu pourrais oser!... C'est à mademoiselle
-que j'ai l'honneur d'adresser la parole.--Laissons-le dire,
-interrompis-je, afin que cet infernal garnement nous développe jusqu'au
-bout toute la scélératesse de son âme.--Ce ne sont pas là des douceurs,
-je pense... mais comme j'ai l'esprit mieux fait qu'on le suppose,
-passons, passons... Je disais que...--Si tu profères un mot de plus
-(Solange en même temps veut se précipiter à bas du lit. Cudard le
-retient seulement, sans rudesse, et poursuit:) Je disais donc que dans
-une conjoncture scabreuse, comme celle-ci, c'est de celui qui ne perd
-pas la tête qu'il est à propos de prendre conseil. Mademoiselle, cinq
-minutes de raison et de douceur peuvent vous assurer un repos toute
-votre vie; cinq minutes de bégueulerie et d'humeur livrent à la honte et
-au regret pour le reste de vos jours...
-
- [56] Rien d'étonnant à voir un _tartuffe_ citer un trait de la morale
- d'un cordon-bleu de sa clique. (V. la com., act. 4). (N.)
-
-«Il semblait, Juliette, que la feinte ou véritable tranquillité du
-maudit homme nous en imposât: nous commencions à l'écouter.
-
-«L'élève fut apostrophé à son tour.--Monsieur, lui dit Cudard en
-souriant, vous avez bien médit de moi: je vous le pardonne cependant,
-quel reproche avez-vous à me faire? Petit ingrat! est-ce donc de vous
-avoir trop aimé? Quant au reste, ai-je été brutal à votre égard? ai-je
-négligé ce qui dépendait de mes soins? avez-vous, en un mot, été
-persécuté par moi, comme le sont, d'où nous sortons, la plupart de vos
-camarades?
-
-«Le pauvre Solange a le coeur si bon, que cette tendre plainte de l'abbé
-faillit lui arracher des larmes.--Eh bien mon ami, continua le galant
-orateur, chacun, ici-bas, a ses petites faiblesses. Si j'ai pu
-découvrir, l'un des premiers, que chez vous les passions s'allumaient,
-que déjà la nature demandait et voulait donner, suis-je donc un monstre
-d'avoir désiré de jouer un rôle dans ce nouvel ordre de choses? Pourquoi
-n'aurais-je pas été aussi heureux que le petit Saint-Elme!... Je vous
-entends: mon âge... le sérieux de nos rapports... Oui, je vois que vous
-me contemplez, comme voulant et n'osant me dire: Ce visage étique! cette
-barbe!... Eh! mon ami, tout cela pouvait-il vous choquer, lorsque dans
-les ténèbres, j'essayais...--Cessez, monsieur l'abbé, de me rappeler des
-horreurs...--Ma foi! mon cher, je n'en parle que parce que tout à
-l'heure vous me prouviez qu'elles n'étaient pas tout à fait sorties de
-votre mémoire. Bref, revenons à nos moutons. Vous avez escamoté fort
-habilement les bontés de mademoiselle, et je vous en loue; mais, lui
-plaira-t-il de faire maintenant en ma faveur, afin que je me taise? Car,
-enfin, il faut bien qu'avant que nous nous séparions, un important
-secret soit acheté et payé (Moi pour lors:)--Puisque vous êtes assez peu
-délicat, monsieur, pour mettre votre silence à prix, je vous sacrifie
-volontiers tout ce que je possède: il y a dans ma bourse... à peu près
-cent louis; je suis fâchée de n'être pas plus riche; prenez-les, je puis
-encore vous offrir quelques nippes de certaine valeur... tout, tout est
-à vous!--Oui, belle conduite ma foi? M. de Roqueval va se donner, à ce
-que je vois, une petite femme bien économe, qui jette ainsi l'argent par
-les fenêtres à propos de rien! Allons, allons, charmante, vous n'y
-pensez pas! Suis-je un corsaire donc? Vous me connaissez mal, j'aime
-beaucoup l'argent... parce qu'il en faut; mais, à Dieu ne plaise qu'il
-vous en coûte un écu pour acheter ma discrétion. Je vous l'accorde
-_gratis_ mais, en revanche, vous allez m'honorer d'une petite faveur,
-peu difficile, douce peut-être à donner; sinon, déesse (en grossissant
-la voix, et le sourcil froncé), sinon dussé-je être honni, lapidé,
-moulu, tout se saura... Oh! tout, sans vous faire grâce de la moindre
-circonstance; j'en jure par le ciel et l'enfer!
-
-«Eh bien, Juliette, que penses-tu de la méchanceté de cet indigne homme,
-et te figures-tu l'excès de ma détresse, après avoir entendu prononcer
-ce serment affreux?
-
-«J'étais si profondément abîmée dans mes craintes, mes remords et ma
-confusion, que je n'avais pas trop pris garde à Solange pendant toute
-cette harangue. Du moins il ne l'avait point interrompue. Il se taisait
-encore; je me taisais comme lui... Cudard, qui pour n'être qu'un pédant,
-ne manquait pas d'adresse (et l'on en a toujours, par instinct, pour
-venir à bout de ce qu'on désire avec passion [57]), Cudard entama
-sur-le-champ une ouverture qui nous pénétra d'étonnement.--Il est tout
-simple, dit-il, que dans ce moment vous trembliez l'un et l'autre de me
-voir exiger de vous quelque sacrifice cruel? Point du tout. (A moi:) Mon
-élève vous adore. (A Solange:) Vous êtes adoré de mademoiselle: eh bien!
-mes enfants, soyez heureux. Que je sois même le témoin fortuné des
-nouvelles preuves qu'il convient que vous vous donniez d'une ardeur
-aussi belle que parfaitement assortie... Ce que je dis vous surprend!...
-Je ne plaisante point. Oui, vous allez recommencer, mes tendres amis.
-Pauvre petit! il croyait, peut-être, en vérité, que je songeais à le
-faire cocu, à doubler l'injure de ce parfait honnête homme de Roqueval!
-(Ici je faillis m'évanouir de saisissement et de honte: il poursuivit.)
-Oh! non, non: _est modus in rebus_; je sais me mettre à ma place,
-moi!... (Pour le coup, son discours devenait pour nous incompréhensible.
-Solange, la bouche béante, pourtant un peu soulagé, prêtait une oreille
-attentive). Ecoutez bien, continua Cudard, osant me prendre une main,
-vous avez entendu ce petit vaurien vous raconter ses espiègleries de
-collège? Sa première maîtresse a, comme vous savez, été le charmant abbé
-de Saint-Elme (Baisant ses doigts avec transport): _Proh! Deum hominum
-que decus_. Il eût, parbleu! bien été la mienne aussi, si la chose eût
-été praticable. Eh bien! belle demoiselle (il roulait et fixait sur moi
-des yeux de basilic; sa main tremblait en serrant la mienne)... vous en
-coûterait-il donc beaucoup? (Ce peu de mots suffit pour me pénétrer
-d'horreur. Moi, soupçonnée de souscrire à pareille infamie! car j'en
-voyais la proposition sur les lèvres du diabolique abbé... Cependant il
-ne convenait pas qu'une personne de mon sexe eût sur ce point l'air
-d'entendre à demi-mot).--Achevez, monsieur, que voulez-vous dire?--Vous
-coupez, en vérité, la parole aux gens, avec votre air digne et
-courroucé! Mais n'importe, il s'agit, mademoiselle, ou de me traiter
-sur-le-champ comme vous venez de traiter le cher vicomte (et je
-l'exigerai sans quartier, si vous m'irritez à mon tour), ou, par
-accommodement, et pour ne point traverser votre union amoureuse... il
-s'agit...--Eh bien! De faire, s'il vous plaît, un moment avec moi le
-petit Saint-Elme (j'étais furieuse, il ne me laisse pas le temps
-d'éclater). Par bonté, par justice! ce que ces charmants étourdis ont
-été l'un pour l'autre, daignez l'être un moment pour moi. Ce que
-l'aimable échanson des dieux fut, par tendresse pour le grand Jupiter,
-soyez-le, par terreur du moins, et pensez que, dans cette conjoncture,
-je suis pour vous le grand Jupiter même, armé de sa foudre vengeresse,
-dont il ne tient qu'à lui de vous écraser... Imprudents! ne sentez-vous
-donc pas que je puis vous perdre l'un et l'autre!--Le ton et le geste
-s'accordant pour lors à cette déclamation terrible, Cudard devenait
-d'une laideur effroyable. Je ne pus soutenir sa face de Gorgone; je me
-jetai dans les bras de Solange; nous nous embrassâmes en sanglotant.--Un
-moyen encore, ajouta fort tranquillement le monstrueux abbé; vous? ou
-lui?...
-
- [57] Il nous paraît évident que, déjà de plus loin, Mlle Erosie fait
- de son mieux pour capter l'indulgence de son amie, et peut-être se
- ménager à elle-même la consolation d'imaginer que sa faute devient à
- peu près graciable d'après les biais heureux qui en pallient la
- difformité. (N.)
-
-En même temps le drôle eut l'adresse de marcher vers la porte, comme
-voulant nous dire:--Je ne vous laisse qu'une minute pour vous décider.
-Refusez-vous? Je fais un éclat et vous couvre d'ignominie. Il
-ouvrait:--Arrêtez! m'écriai-je, nous n'avons pas encore dit _non_!
-Crois, Juliette, que cela m'était échappé bien involontairement, et sans
-doute par fatalité... Il se rapprocha. J'eus beau le sermonner, lui
-remontrer pathétiquement l'atrocité de son projet, l'imprudence effrénée
-de son vice, digne du feu...--D'accord, répondait-il de sang-froid, et
-secouant négativement la tête; j'avoue que je ne suis pas un modèle de
-moeurs... Chacun a ses petits caprices. Au surplus, les dames nous
-valent bien à cet égard. Si, dans les retraites même de la continence et
-de la dévotion, elles n'égalent pas nos excès, c'est que _ceci_ leur
-manque!... (Devine le geste, et ce qu'il eut l'infamie de produire?)
-Mais, ajouta-t-il en me mettant à deux doigts des yeux _l'outil_, qui
-depuis l'entrée de Solange était errant sur le lit, avec _cela_
-seulement elles savent faire d'assez belles sottises...
-
-Cette satire était d'autant plus accablante pour moi, qu'elle me
-rappelait de honteux essais dont il te souvient aussi sans doute? et
-dans lesquels[58], à travers nos gaietés, nous cherchions à connaître,
-au moyen du claustral consolateur, quel attrait pouvait faire consentir
-les hommes à jouer le mauvais rôle dans ce désordre grossier, qui fait
-pendant à celui, si délicat, dont nous faisions nos délices... Hélas
-Juliette, il faut en convenir, le cri de ma conscience m'imposait la loi
-de me taire; et, quand j'étais sur le point d'invectiver le plus
-démasqué des pervers, ma raison me disait:--Que te demande-t-il, fille
-perdue? Rien que ce dont, sans aucun à-propos, sans l'intervention de
-quelque séducteur, mais bien par la seule corruption de ton imagination
-obscène, tu voulus plus d'une fois goûter le simulacre!
-
- [58] Il faut demeurer enfin bien convaincu que Mlle Erosie se moquait
- des gens quand elle parlait de ses _vierges appas_. Quelle vierge!
- (N.)
-
-Ce _vous ou lui_ n'avait pas moins accablé le pauvre Solange, qui
-n'avait aussi qu'un peu de répugnance peut-être à opposer. Le faire,
-c'eût été choquer l'amour-propre d'un vainqueur... car l'abbé l'était,
-en effet; victimes de notre mauvaise fortune, nous étions ses
-prisonniers de guerre, et nous nous trouvions à la merci de sa fureur ou
-de sa générosité.
-
-«Te l'avouerai-je, ma chère? un sentiment jaloux me fit craindre que,
-pour me racheter, le plus tendre des amants ne voulût, comme il s'y
-disposait, s'exécuter avec l'intraitable pédagogue. Non! m'écriai-je,
-aussi courageuse que le petit, non! cela ne sera pas; ta personne
-angélique ne sera point souillée par l'infamie de cet enragé! Qu'il
-assouvisse sur une infortunée, proscrite par le sort, sa luxure
-dénaturée!... Viens, scélérat! j'en mourrai, mais...--Bast! interrompit
-en riant le serein et triomphant despote, meurt-on de cela donc, enfant!
-Vous n'en mourrez pas plus que de la représentation; pas plus que
-Claudin et M. de Saint-Elme, et M. de Solange, et un million d'autres ne
-sont morts de la réalité... Et puis ne sait-on pas ce qu'on fait!
-ignore-t-on ce qu'on doit aux dames de ménagements particuliers! Ne
-craignez rien; je dis plus: que je sois le plus infâme Jean f...arine de
-l'univers, si, pour peu que vous fassiez les choses de bonne grâce, vous
-n'y trouvez pas vous-même un certain plaisir!...
-
-«Mais c'est trop déployer à ta vive imagination, ma chère Juliette, les
-détails affreux de cette capitulation funeste. Quelquefois sans doute on
-t'a parlé de quelque vilain crapaud qui, du pied d'un arbre, attire de
-tendres rossignols, et, du plus haut du feuillage, fait descendre les
-malheureux oiseaux dans sa gueule venimeuse. Eh bien! de même,
-enchantés, sans doute, nous voilà, Solange et moi, préparés à tout ce
-qui convient au monstrueux Cudard. Il lui plaît que nous nous
-arrangions, Solange sur le dos et moi par-dessus, dans l'attitude d'un
-amant qui va moissonner des faveurs; et l'infernal demeure par derrière,
-à genoux, se faisant de mes charmes neutres[59] une espèce d'oratoire...
-
- [59] Neutres veut apparemment dire ici, _qui ne sont ni masculins ni
- féminins ou qui sont communs à l'un et l'autre sexe_. (N.)
-
-«Tout le reste se brouilla pour moi... Ce fut, je crois, la propre main
-du damnable abbé qui guida vers le vrai séjour du plaisir l'aiguillon
-brûlant de l'amoureux élève... La magie _de la volupté frappant à la
-fois à toutes les portes_, noya subitement toutes mes tristesses; j'eus
-un de ces rares moments... que les dévots fanatiques cherchent et
-croient avoir trouvés quelquefois dans leurs contemplations célestes.
-Ah! la mienne, infernale peut-être, avait bien plus de réalité.
-
-«Ce fut probablement à travers cette tempête de sensations extrêmes que
-Cudard fut heureux à sa manière. Solange aussi fut assez heureux pour ne
-plus songer à la honte d'un partage. Mais que les degrés de ravissement
-furent inégaux pendant cette mémorable orgie! Je commençais à me
-reconnaître, quoique encore agitée des plus vives sensations de plaisir,
-quand je m'aperçus que Solange, éteint, avait perdu son poste et tout
-moyen de s'y rétablir... Que sommes-nous donc, nous autres femmes! Où
-peut nous égarer l'emportement de ces _sens_, si dédaignés dans les
-paisibles calculs de notre pudique philosophie, et auxquels nous avons
-la présomption de croire que notre raison peut commander! Ah! Juliette,
-quel soufflet tu vas me voir donner au sublime platonisme[60]. Plus
-piquée encore qu'affligée de la désertion du petit invalide; assez
-injuste pour me figurer qu'un enfant doit être tout au moins à mon
-unisson, je m'agite... Je m'emporte, je baise, je mords, j'excite...
-inutilement! J'ai la noirceur enfin de lui reprocher sa très pardonnable
-faillite!
-
- [60] C'est un peu plus tard sans doute qu'Erosie s'aperçoit qu'elle le
- maltraite. (N.)
-
-«Cudard, plus en règle, me victimait encore; mais mes soubresauts
-convulsifs me dérobent... O mon coeur! quel oubli de toute pudeur! de
-toute délicatesse!
-
-«_Et l'autre aussi!_ m'écriai-je, comme une folle. Ah! sans doute, ainsi
-que chez une autre sybille, un démon parlait ici pour moi. Jamais
-autrement, avec ma honteuse exclamation, ne se fût échappé certain mot
-énergique que je n'avais proféré de ma vie... Pas même dans tes bras. A
-qui la faute, après cela, si le plus corrompu des hommes a l'audace de
-méditer de nouvelles horreurs! A peine le _cri de guerre_ a-t-il frappé
-l'oreille de l'impudent, qu'il se croit en droit de diriger son javelot
-immonde vers un but auquel il me semblait comme engagé par ses propres
-conventions à ne point faire insulte... Il l'ose pourtant: je le sens...
-je le souffre! Une avantageuse différence, en fixant un instant ma
-curiosité, me fait perdre celui qui pourrait me dérober à la plus lâche
-surprise... Que dis-je! un je ne sais quoi ravissant me sollicite et
-promet à ma brûlante soif un soulagement infaillible. Hélas! je suis
-muette; je cède, je seconde... et Solange est trahi.
-
-«Nous ne nous arrêtons guère en chemin, ma chère, quand une impulsion
-violente nous a lancées sur le rapide escarpement des erreurs. C'est peu
-de faire à mon jeune ami le plus sanglant outrage: pour ne pas avoir
-horreur de moi-même, je veux me persuader que malgré le nouveau triomphe
-de Cudard, tous mes voeux n'ont pas encore cessé d'être pour l'adorable
-Solange. Je crois _sentimental_ et _pur_ le feu que je souffle dans ma
-poitrine, et cependant je sens en même temps très bien qu'un feu
-détestable, détesté se glisse dans mes entrailles et y cause un schisme
-de bonheur. Telle, autrefois, l'indiscrète Pasiphaé ne pensait guère
-sans doute à terminer avec son amant cornu, quand, agitée peut-être de
-quelque passion dont l'heureux objet manquait à ses voeux, elle fit la
-faute de s'exposer à quelque semblant d'accolade qui d'encore ou encore
-devint une réalité monstrueuse.
-
-«Bref, tu vois que je payais cher ma curiosité, chère Juliette. Jusqu'au
-bout je subis tout ce qu'il plut au garnement de me faire. Ah! mon âme,
-crois-moi, n'y prit aucune part. Oui, toute ma tendresse demeurait bien
-véritablement à l'aimable Solange. Le mécanisme avait seul favorisé le
-détestable usurpateur.
-
-«Mais avoue donc que mon inimaginable aventure a bien de quoi mettre en
-défaut tout système sur la cause et les effets de l'amour et de la
-volupté! Qui m'eût dit, lorsque je reçus ton dernier baiser, il y a si
-peu de temps, que presque aussitôt je serais radicalement guérie de mon
-antipathie contre le sexe masculin, et, bien pis, que, sans s'amuser à
-prendre graduellement mes licences, par un fatal concours d'incidents je
-me trouverais _impromptu_ coiffée du bonnet de docteur.
-
-«Bast! il faut se consoler de tout ici-bas. Oui, je veux rire de mon
-aventure au lieu de m'en affliger; et si ma bégueule de raison veut
-m'ennuyer de ses tristes reproches, que me répondra-t-elle quand je lui
-répliquerai: _Sottise, à la bonne heure, mais j'ai bien eu du plaisir._
-
-«O ciel! un affreux tintamarre de fouets! une chaise! un uniforme bleu.
-C'est lui! c'est M. de Roqueval! cachons vite tout ceci... Beaucoup
-d'indulgence, ma Juliette, et toujours un peu d'amour.
-
-«Adieu».
-
-A Fontainebleau, le 3 novembre 1788.
-
-
-
-
-MONROSE OU LE LIBERTIN PAR FATALITÉ
-
-
-_Monrose_ n'est que la suite du roman de _Félicia_ et encore une fois,
-ainsi que le dit le titre du premier chapitre: _c'est Félicia qui
-parle._ Ce qu'elle dit, l'auteur le pensait lui-même, et ce chapitre est
-fort intéressant puisqu'il fait connaître le caractère et quelques
-opinions du chevalier Andrea de Nerciat au retour de ses voyages. Ce
-chapitre, le voici.
-
-Je reviens à vous, chers lecteurs, puisque vous voulûtes bien m'écouter
-avec autant d'indulgence la première fois que je m'avisai de vous
-entretenir. Mais malgré l'espèce d'engagement que j'avais pris avec
-moi-même de vous donner les suites de _mes Fredaines_, ce ne sera pas
-cependant de moi que je vous parlerai. Trouvez bon de ne me plus voir
-sur la scène qu'en qualité d'accessoire: Monrose (dont vous vous
-souvenez sans doute) va maintenant y jouer le rôle principal.
-
-Au surplus, ne vous imaginez pas que ce soit faute de matériaux qu'il me
-convienne de laisser un autre lier son monument aux pierres d'attente du
-mien, au contraire, bien plutôt, mes chers amis, serais-je dans le cas
-de m'appliquer ce mauvais vers:
-
- Pour avoir trop à dire... je me tais.
-
-Mais pendant plus de dix ans qui se sont écoulés depuis que j'ai cessé
-d'écrire, tout ce que j'ai pu me permettre d'agréables folies ressemble
-si bien à ce que vous connaissez déjà, que j'ai cru devoir vous épargner
-des redites. J'ai beaucoup voyagé; mais que fait un nouvel auteur du
-voyage? Répéter, s'il est véridique, ce qu'un autre, aussi bon
-observateur, aura dit avant lui, mieux ou plus mal, des mêmes objets
-remarquables. J'ai lu aussi dans les coeurs plus à fond que du temps où
-j'écrivais pour la première fois, mais mes notes n'ayant pas été toutes
-gaies et à l'avantage de l'espèce humaine, et mon esprit n'étant
-d'ailleurs nullement enclin à la satire, j'ai fait voeu de ne rien
-peindre de ce qui exigerait que je mêlasse une trop forte dose de noir à
-mes couleurs. Pourquoi, sans vocation, et je crois, sans moyen, pour la
-médisance, m'élèverais-je comme exprès: afin de vous donner de l'humeur
-contre une infinité de choses qui souvent ont excité la mienne!
-
-Les Français ont cessé de me plaire depuis que, de gaieté de coeur, ils
-ont renoncé à être d'amusants originaux, pour devenir de sottes copies.
-Les Anglais m'ont envaporée; les Allemands m'ont passablement ennuyée,
-tout en me forçant de les beaucoup estimer; les Italiens m'ont excédée
-de leurs grimaces et de leur multiforme agitation. C'est pour ne pas
-délayer tous ces travers sur mon papier: c'est en un mot, pour n'être
-méchante sur le compte de personne, en particulier, que je renonce à
-vous parler de moi. Le petit nombre d'amis choisis avec lesquels je
-passe doucement ma vie, ne mérite que des éloges. Or, l'éloge n'est
-point ce qu'on lit avec le plus d'appétit, non plus que la description
-monotone d'un petit bonheur exempt de ces traverses romanesques, de ces
-oppositions délicieuses pour le spectateur qui, pourvu qu'il ait du
-plaisir, ne s'embarrasse guère de ce qu'ont à souffrir les héros de la
-scène.
-
- * * * * *
-
-Le deuxième chapitre intitulé _Eclaircissements nécessaires_, n'est pas
-moins intéressant. Félicia raconte ce que fit Monrose pendant le temps
-où elle l'avait perdu de vue.
-
- * * * * *
-
-Monrose n'est point mon frère, quoique l'aient ainsi consacré de
-nombreuses éditions qu'on a faites de _mes Fredaines_. Si la première
-qu'on fabriqua chez les Belges à mon insu, et que toutes les autres ont
-plus ou moins incorrectement copiée, n'avait par elle-même été toute
-autre chose que ce que j'avais écrit, on saurait que Monrose, mon neveu
-seulement, est le fils de Zeïla, devenue Mme de Kerlandec et depuis
-encore, devenue Milady Sydney ma soeur, et nullement ma mère. Au surplus
-l'occasion naîtra de rectifier, chemin faisant, des erreurs
-généalogiques, qui, dans le fond, sont de peu de conséquence pour le
-lecteur. Mais il est à propos de lui dire, s'il n'a pas sous la main
-quelque exemplaire de _mes Fredaines_, que ce fut moi qui lançai dans le
-monde le charmant Monrose, et qui lui donnai les premières leçons de
-bonheur; qu'on lui fit faire ensuite un voyage en Angleterre; qu'il en
-revint à l'occasion du débrouillement de nos intérêts de famille,
-qu'alors il fut inscrit dans la compagnie des Mousquetaires noirs, et
-qu'à leur suppression, Monrose à peine âgé de 16 ans, mais grand, et
-assez formé pour qu'on pût supposer qu'il en avait deux de plus, fut
-pourvu d'une réforme de cavalerie.
-
-Les êtres bien nés, bien inspirés, se livrent volontiers avec
-enthousiasme à la profession qu'ils ont embrassée. Monrose, militaire,
-crut devoir épier les moindres occasions d'apprendre son métier, et
-chercher par toute la terre à s'y rendre recommandable. Il prit donc de
-lui-même le parti d'aller servir en Amérique où la France prodiguait son
-or et ses soldats pour le soutien de cette _insurrection_ prétendue
-philosophique, dont l'exemple est devenu funeste à plus d'une contrée de
-l'Europe et de laquelle certains politiques jugent que nous aurions
-mieux fait de ne point nous mêler.
-
-Quoi qu'il en soit, comme une discussion de ce genre est absolument
-étrangère à mon sujet, il me suffit de dire qu'utile ou préjudiciable à
-l'Etat, cette émigration militaire fournit à Monrose l'occasion d'une
-heureuse _caravane_. Il partit comme volontaire déterminé par des
-convenances avantageuses, et assuré de l'intérêt particulier que
-prendrait à lui certain officier général.
-
-Il servit là-bas, comme il se pique de tout faire, c'est-à-dire à
-merveille. Trop de zèle pourtant lui fit outrepasser parfois les bornes
-du devoir; un coup de baïonnette et une forte contusion dont on
-l'apostropha justement à deux échauffourées auxquelles il n'était
-nullement obligé de se trouver, le punirent de cette ardeur hors de
-saison; mais, comme il ne lui est resté de ces honorables blessures que
-des cicatrices qu'on ne voit point, et qui n'ont pas privé son adorable
-figure du moindre de ses agréments, il est aujourd'hui démontré que mon
-intrépide neveu fut très bien inspiré lorsqu'il s'exposa de la sorte.
-
-Peut-être avec le temps fût-il devenu célèbre par ses exploits
-belliqueux, mais la paix enchaîna son courage. Il revint en France, où
-les myrtes du plaisir devaient bientôt succéder sur son front aux
-lauriers de la gloire. C'est cette douce transition qui me vaut
-aujourd'hui l'honneur d'être l'historien de mon enfant gâté; car
-n'entendant rien à chanter des prouesses martiales, je me sens, au
-contraire, autant de facilité que de vocation à célébrer celles qui sont
-de mon ressort.
-
-Est-il nécessaire, cher lecteur, de vous dire que Monrose revint de
-là-bas avec un petit aigle d'émail pendant au bout d'un ruban bleu de
-ciel, liseré de blanc!... Pourquoi non? Bien que cette décoration
-militaire soit absolument étrangère aux attributs galants d'un homme à
-bonnes fortunes, disons tout de suite, pour n'être plus dans le cas de
-reparler des trophées de la guerre, que notre héros était parti
-d'Amérique avec des dépêches secrètes qu'on lui avait confiées, bien
-moins vu leur importance officielle, qu'afin de le faire mieux
-accueillir à Versailles; qu'il y fut accueilli par les ministres avec
-cet engouement dont les plus graves personnages sont susceptibles dès
-qu'ils sont nés français; qu'on joignit aux éloges un bienfait
-considérable, avec le grade de colonel, et qu'on fit le fortuné Monrose
-chevalier de Saint-Louis, à cause de ses actions d'éclat et de ses
-blessures. Il avait vingt-deux ans alors.
-
- * * * * *
-
-«De nouveaux personnages ajoutés à ceux que nous connaissons, dit
-Monselet, recommencent une série d'orgies, pourvue du même genre
-d'attrait que la première. L'abbé de Saint-Lubin, la baronne de
-Liesseval, Mimi, Mme de Flakbach, Armande, Floricourt, Senneville,
-placés pour ainsi dire sous le commandement de Félicia et de Monrose,
-vont passer la saison d'été dans une délicieuse terre située à quelques
-lieues de Paris; ils n'y couronnent point de rosières, comme on le pense
-bien; ils se contentent de jouer la comédie.--_Les fausses infidélités_,
-par exemple,--et de chasser tout le jour dans les bois, souvent même le
-soir.» Monrose raconte aussi à Félicia une série d'aventures galantes
-dont la plus piquante est sans contredit la suivante. Ce récit est de
-Monrose; il est interrompu parfois par Félicia qui rapporte les
-réflexions par lesquelles elle interrompait le récit de Monrose, c'est
-donc une sorte de dialogue où le principal rôle est tenu par Monrose. On
-a commencé un chapitre intitulé:
-
-
-NOUVELLES AVENTURES.--HERMAPHRODITE
-
-Le lendemain était un samedi. Ponctuel autant qu'amoureux je vole de
-bonheur à Versailles, à l'auberge indiquée. Arrivé le premier, je vois
-bientôt survenir Mme de Moisimont elle-même, _in fiocchi_, sans hommes,
-accompagnée de la seule demoiselle Nicette; leur dessein était
-d'accrocher à l'issue du conseil, celle-ci le ministre de Paris;
-celle-là le ministre des finances, leurs protecteurs respectifs. Elles y
-réussirent. Vers minuit, je les revis au Juste, où je m'étais ennuyé
-comme un mort à les attendre.
-
---Nos affaires sont faites et parfaites (me dit Mme de Moisimont avec
-son enjouement ordinaire), ainsi nous pouvons souper sans souci; nous
-veillerons ensuite à notre aise, car je n'ai guère envie d'assister au
-brouhaha de demain...
-
-«A mesure qu'elle parlait, Mlle Nicette pâlissait, et l'on voyait le
-voile du chagrin se déployer sur ce pittoresque visage. En effet, Mimi
-n'avait pas dit tout cela sans dessein, et l'Italienne s'en trouvait
-fort contrariée. Cette étrangère qui venait pour la première fois à
-Versailles, n'avait cessé de répéter dans la voiture, comme elle aurait
-de plaisir à voir le lendemain le spectacle du lever, et à entendre la
-musique de la messe, curiosité bien naturelle, surtout chez une
-virtuose. Il y avait lieu de présumer que Nicette jalouse, comme toutes
-les femmes, de se montrer avantageusement dans une occasion aussi
-solennelle, craindrait de compromettre sa fraîcheur dans une veillée. Il
-s'agissait donc de l'envoyer coucher de bonne heure, nous ménageant
-ainsi non seulement le reste de la nuit, mais les heures encore que la
-curieuse irait passer le matin à la galerie. Mais Nicette, qui ne
-pensait pas sur toutes choses en femme, regimbait _in petto_ contre
-l'ouverture faite par notre amie. Nous soupons.
-
-«Malgré le succès de l'audience du soir et quoique Mimi, non moins
-pétillante que le Champagne, ait déjà fait voler au plafond les bouchons
-des deux bouteilles, Nicette ne peut être distraite d'un sérieux
-réfléchi. Nous lui demandons des vers, elle en improvise de très fous
-dans la bouche d'une femme, et qui n'ont aucunement l'air analogues à la
-situation, ils ont cependant un sens, et bientôt, je vais, chère
-comtesse[61], vous donner le mot de l'énigme.
-
- [61] Félicia était comtesse.
-
-«Au sortir de table, on passe quelque part où les dames se rendent
-volontiers ensemble et sans suite. Au bout d'un temps un peu long pour
-semblable cérémonie, j'entends mes convives revenir fort vite, faisant
-assez de bruit. La porte s'ouvre:--A mon secours, chevalier (me crie
-fort gaiement Mimi, que Nicette, bien éloignée d'être gaie, s'efforçait
-de ramener en arrière), comment me mêler de leur dispute?
-
-«On rentre cependant: Nicette ferme la porte d'un air boudeur; Mme de
-Moisimont s'approchant de moi continue:--Je viens, ma foi, de l'échapper
-belle. Cette Sapho voulait me donner du fil à retordre. Tubleu, comme il
-va! Cette plainte amphibie, loin de m'instruire, contribuait à
-m'embarrasser.--Eh bien, oui, madame (repart avec feu l'égarée Nicette),
-je l'avouerai donc, puisque vous venez de le trahir, cet amour que vous
-devez être fière d'inspirer à notre sexe!--Notre sexe, Nicette! il y
-a bien quelque chose à redire là-dessus (Comme tout cela
-m'étonnait!)--Vous êtes bien française, madame, riposte l'agresseur. Une
-Italienne à qui j'en aurais dit autant qu'à vous, me ménagerait et ne me
-ferait pas rougir devant un étranger.--Un étranger, encore vous n'avez
-pas le sens commun, Nicette, le chevalier est mon amant, nous nous
-aimons à la folie.
-
-«Je ne sais qui, de Nicette ou de moi, fut le plus assommé de cette
-indiscrétion gratuite. La virtuose furieuse frappe du pied, étend avec
-bruit ses bras élevés contre la muraille, et s'y colle la face.
-L'instant d'après, elle veut sortir brusquement, je m'y oppose,
-craignant que, dans un premier mouvement, elle ne fasse la folie de
-retourner à Paris, compromettre auprès de M. Moisimont son épouse
-étourdie. Je saisis Nicette avec les ménagements qu'on doit à ses amies;
-nous lui parlons raison, enfin elle paraît entendre.
-
-«Vous êtes bien bons, tous deux (dit-elle plus maîtresse d'elle-même et
-nous serrant les mains). Hélas; voilà comme je suis, je ne sens rien à
-demi, la nature en m'accordant deux sexes, m'a départi double dose d'âme
-et trop de passion. Homme ou femme, j'en aurais trop de la moitié. Quand
-un climat ardent m'a vu naître, quand je ne jouis de l'existence qu'à de
-bien extraordinaires conditions, il serait cruel d'exiger de moi que je
-fusse à l'unisson de vos affections superficielles et vos badins
-usages.--Chevalier (interrompt pour lors la folle Mimi), d'après son
-propre aveu j'opine qu'on peut bien te mettre un peu plus dans la
-confidence! Approche et juge par tes sens du prodige que tout à l'heure
-on m'a fait voir.--S'il me touche... (coupe tragiquement Nicette avec
-une expression menaçante).
-
-«Je n'avais garde de me faire arracher les yeux.--Oh! bien (répartit
-Mimi dont le rôle était différent du mien), si le chevalier est un homme
-délicat à l'excès, je suis femme; et veux voir les choses de plus près à
-mes risques et périls. En même temps, elle se jette bon jeu, bon argent,
-aux jupes de Nicette. Soit amour, faiblesse, ou secret contentement
-après une faible résistance, cette créature équivoque laisse parvenir au
-but une main, à qui dès lors il est permis de fourrager.
-
---«Ce n'est point une plaisanterie! (me dit après deux minutes
-l'intrépide visiteuse) elle a tout!--Tant mieux pour elle (répondis-je
-assez tranquillement). Peu content d'ailleurs d'une diversion qui me
-semblait occuper trop mon amante, et retarder du moins l'heureux moment
-où je devais partager son lit.--Eh bien, ma chère Nicette (continue ma
-beauté) s'il est vrai que j'aie sur toi quelque empire et que tu
-participes à la galanterie du sexe dont je ne suis pas, j'ai le droit de
-te commander. A ton obéissance, on te reconnaîtra. J'exige que tu fasses
-voir au Chevalier ce que je viens de toucher. Songe que si tu refuses,
-je tiens désormais pour le plus insolent outrage cette exhibition de
-pièces que tu t'es permise au cabinet.
-
-«L'essentielle qualité de Nicette n'était point la pudeur, l'occasion
-était belle de faire preuve d'amour. Elle se lève donc et livre sans
-scrupule à mes regards, une conformation bizarre, de nature en effet à
-dérouter un observateur. Cette amphibie, fort exercée sans doute à
-produire avantageusement des singularités qui n'étaient pas le moins
-adroit moyen de sa charlatanerie, serrait les cuisses avec quelque
-affectation, cette pression donnait à certain hochet à peu près imberbe
-et sans grelots, l'air de sortir d'un bourrelet dont les lèvres écartées
-du haut, vu le volume du cylindre, se réunissaient par le bas figurant
-(comme à l'attribut naturel du beau sexe) le seuil magique du centre des
-voluptés.
-
-«J'espère qu'il va m'être permis de toucher, mais non; Mimi seule aura
-ce privilège. On lui prend ce doigt qui chez les neuf dixièmes des
-femmes est particulièrement au fait de semblable local. Nicette promène
-à mes yeux ce doigt connaisseur, du haut en bas du sillon, et le fait
-heurter avec quelque prétention contre l'angle inférieur. En même temps
-l'autre caractère, quoique d'une consistance alors douteuse, exprime par
-quelques soulèvements masculins, la part qu'il prend lui-même à
-l'honneur de cette visite.
-
-
-EXCÈS DE FRANCHISE DE LA PART DU CONTEUR.
-
-HOROSCOPE ACCOMPLI
-
-Cher lecteur! vous avez, je gage, la même pensée que j'eus dans le
-temps! Ne vous semble-t-il pas que Monrose, oubliant qu'il doit se
-confesser seulement, improvise, pour s'amuser, une invraisemblable
-folie? Patience; ne soyez pas trop léger à fixer votre jugement, et
-daignez suivre avec moi le fil de cette véritable histoire. Voici ce que
-Monrose y ajouta:
-
-«Croiriez-vous bien, chère comtesse, que je n'en suis pas encore au plus
-étonnant de mon aventure? Il était écrit que toutes mes passions, non
-moins sentimentales que fougueuses dans leur origine, dégénéreraient
-subitement, et toujours par la faute des femmes... Vous souriez?... Oui,
-comtesse, je parle ici même de vous, qui, si vous ne m'aviez en quelque
-façon chassé quand je voulais de si bonne foi...--Vous me cajolez,
-fripon; je vois d'ici que vous allez avoir à faire passer quelque chose
-de difficile et que vous vous recommandez à mon amour-propre! L'hameçon
-est découvert, ainsi tenez-vous ferme, et renoncez surtout à mettre si
-cavalièrement sur le compte des femmes les vicissitudes convulsives de
-vos inclinations. Cette guerre de housard que vous n'avez pas cessé de
-faire au beau sexe, vous plaisait fort, et je vous aurais bien attrapé,
-si j'avais été femme à passer bail avec vous. Mais oubliez-moi dans ce
-moment et parlons de vos sollicitudes de Versailles. Il poursuivit:
-
-«Nul doute que sans Nicette Mme de Moisimont ne m'eût donné, selon sa
-première intention, une nuit franche et complète: mais un second aimant
-commençait à l'attiser, et combattait un peu l'effet du mien. Si les
-premières dispositions avaient pu s'accomplir, Nicette renvoyée, à moins
-qu'elle ne se fût retirée de son propre mouvement, aurait occupé la
-chambre qui lui était destinée, j'aurais fait semblant de me retirer
-dans la mienne, d'où je serais bientôt revenu me jeter dans les bras de
-l'adorable Mimi; mais les trois quarts de ce mystère étaient inutiles
-quand notre liaison venait d'être imprudemment affichée. Si l'on
-m'aimait à la folie, on était bien tant soit peu sensible à la
-déclaration qui s'était faite dans le fatal cabinet. A quoi bon
-maltraiter un être bien épris, piquant par beaucoup de singularité,
-désirable et mis étourdiment en possession d'un dangereux secret?
-faudra-t-il lui donner le crèvecoeur de méditer dans une triste chambre
-d'auberge, tout le bonheur dont une femme adorée allait combler sans
-doute un rival avec lequel il y avait des moyens d'accommodement? Non:
-Mimi, coquette et brûlante, n'était pas capable d'un trait de dureté qui
-n'aurait abouti qu'à retrancher quelque chose à ses propres jouissances.
-Que dis-je! Il devrait entrer dans les idées de cette femme extravagante
-que _mettre en commun l'aubaine d'une Nicette convenable à tous deux_,
-c'était faire en faveur de moi-même preuve de générosité.
-
-«Voilà, ma chère comtesse, tout ce qu'il me fallut extraire des propos
-et de la conduite que tenait ma chère, inconstante et folle Mimi depuis
-l'explosion des feux de Nicette, jusqu'à l'instant du coucher, qui se
-fit... comme vous le prévoyez déjà, dans un même lit, heureusement assez
-vaste pour comporter notre singulier assemblage.
-
-«J'avoue qu'un peu piqué de certaines privautés, que ces dames s'étaient
-préalablement permises, je résolus en secret de me venger à ma manière,
-et de faire si bien les choses en faveur de Nicette elle-même, que Mme
-de Moisimont eût peut-être quelque dépit de m'avoir partagé. Quant à la
-passion de Nicette, ne la battais-je pas à plate couture avec une seule
-moitié de mes moyens?
-
-«J'ai dit comment avait calculé Mimi, comment je calculais à mon tour;
-plus tard je ferai connaître quels étaient aussi les calculs de Nicette.
-
-«A peine l'avide Mimi se trouve-t-elle entre nous deux, que de droite et
-de gauche, elle procède à l'inventaire de ses richesses. Ensuite,
-prenant à l'hermaphrodite une main qu'elle attire chez moi... sur ce que
-je ne puis mieux désigner qu'en ne le nommant pas...--En conscience,
-dit-elle, le tien aurait beau, comme nouveau venu, prétendre à l'honneur
-du pas, tu conviendras que celui-ci n'est pas fait pour le lui céder.
-Mimi parlait encore, que l'Italienne, rebelle à cette décision, proteste
-par le fait, s'élance et... peu s'en faut qu'on ne me frustre!... Ce
-transport, flatteur sans doute pour celle qui en est l'objet, est trop à
-mon désavantage pour que je ne me hâte pas d'en empêcher la réussite.
-Par bonheur, Mimi, si vivement disputée, penche un peu pour moi: se
-dérobant avec souplesse, elle met l'entreprenante Nicette en défaut; je
-repousse avec ménagement cette tenace concurrence, le champ de bataille
-me reste; je m'y établis en vainqueur et savoure à longs traits les
-délices du triomphe.
-
-«Dieux! quelle femme que cette Moisimont! quel inconcevable alliage de
-tendresse, de fougue, d'abandon et de délire! Les moments heureux de la
-veille ne m'avaient donné qu'un léger avant-goût de tant de voluptés.
-Maintenant Mimi se livre sans réserve; elle donne l'essor à tous ses
-feux; elle déploie toute la perfection de sa manière: ma fortune n'a
-plus rien de terrestre, je plane dans l'élément du plaisir.
-
-«Mille glaives se plongeant dans mon sein n'auraient pu me faire sentir
-les aiguillons de la douleur, à plus forte raison, hélas! une trahison,
-revêtissant la livrée du badinage, pouvait-elle m'assaillir sans que je
-fusse à temps sur mes gardes. Un accessoire, si peu nécessaire qu'il
-faisait à peine pour moi l'effet d'une bougie allumée, quand le soleil
-de midi, un beau jour d'été, darde ses rayons avec fureur, un... je ne
-savais quel travail qui me semblait être de la part de Nicette plutôt un
-procédé galant qu'un sournois attentat...
-
---Quoi! m'écriai-je! l'interrompant, cette fille, cette amante éperdue
-qu'outrage votre bonheur, elle... Serait-il bien possible que j'eusse
-deviné?...
-
---Vous pouvez tout conjoncturer. Oui, ma chère comtesse, pourquoi n'en
-pas retrancher l'humiliant aveu! Cette fleur idéale que ni Carvel, ni le
-père principal, ni le lord Kingston, ne purent m'arracher, une femme, ou
-plutôt un démon ose essayer de la surprendre, et mon frénétique bonheur,
-mon délire extatique lui permettrait d'y réussir, si le seul hasard de
-ma conformation n'y mettait un invincible obstacle! C'est ainsi que la
-perfide Nicette méditait de se venger à la fois, et de celle qui me
-préfère et de moi qu'elle voit préféré. Quelle humiliation intérieure,
-lorsqu'enfin je réfléchis! Que je me hais surtout lorsque je dois
-m'avouer, que de peur de perdre la moindre douceur du crépuscule de ma
-jouissance, je n'avais pas la vertu d'écarter l'infâme Nicette, et
-demeurais sa conquête assez longtemps pour que Mme de Moisimont eût
-enfin le temps de s'apercevoir d'un travail qui pouvait aboutir à me
-déshonorer.
-
-
-DE MAL EN PIS.--ORAGE.--SENTIMENTS CONFUS
-
-S'il pouvait y avoir quelque chose au monde de plus ridicule, que ce que
-venait de confesser mon cher neveu, ce serait le ton de Jérémie et les
-réflexions morales dont il avait bigarré son récit. La tête plongée dans
-ses mains, il se taisait, j'eus pitié de lui. Sans doute, lui-dis-je, il
-est louable, en pareil cas, de se rappeler qu'un brave militaire est
-taché, s'il fut exposé par derrière aux coups de l'ennemi; mais ici je
-ne vois qu'une surprise, votre honneur pouvait d'autant moins souffrir
-de l'outrage, qu'il venait de la part d'une femme...
-
---Et! plût à Dieu, s'écrie-t-il, mais n'anticipons point; souffrez,
-chère comtesse, que nous marchions à grands pas vers l'issue du dédale
-de la honte où ma franchise inconsidérée m'a fait conduire votre
-curiosité.
-
-«Oh la vilaine! ne put s'empêcher de dire, quoiqu'en riant, la folle
-Mimi. Certes, mademoiselle Nicette, vous me donnez une belle preuve de
-votre amour prétendu! C'était bien la peine d'en faire tant d'étalage
-dans ce cabinet! et je suis singulièrement payée d'y avoir pris un peu
-d'intérêt. Quant à moi, je n'avais qu'un moyen de laver mon injure. Je
-songeais à l'employer lorsque Mimi elle-même m'y excite. Elle est
-doublement intéressée à me voir occuper la terrible Nicette, qui déjà se
-disposait à me succéder. Je pare le coup encore une fois. Ce démon qu'on
-nomme Nicette est jeté dans l'attitude qui convient à ma vengeance...
-Alors ma rusée créature, avec de bonnes raisons pour ne pas s'abandonner
-tout à fait à ma discrétion, s'empare du trait, et se rend maîtresse de
-le diriger. Elle est sur le dos, se ployant en demi-cercle, les genoux
-élevés jusqu'à la hauteur du menton: je n'ai pas de peine à supposer
-qu'apparemment la singularité de sa conformation exige cette position
-gênante. Je me résigne; l'idée d'avoir une hermaphrodite m'exalte: le
-piquant de notre double rapport, un art qui pour être différent de celui
-de l'adorable Mimi, ne laisse pas d'avoir certain mérite; le désir
-encore de ramener complètement à moi la capricieuse amphibie qui, tandis
-que je la serre avec ardeur, recherche les baisers de sa rivale, et
-l'occupe encore d'une autre façon, tout cela souffle mes feux, et me
-vaut de faire à Vénus le plus fastueux sacrifice.
-
-Mais quel froid mortel me saisit, lorsque m'occupant de ce qu'a pu
-devenir chez Nicette un sexe oisif tandis que je tenais l'autre en
-activité, je reconnais que je suis dupe encore, et que ma revanche est
-une méprise abominable! je saute à bas du lit, je prends un flambeau,
-j'accours... Déjà l'enragée Nicette est dans les bras de mon infidèle
-amante. Je les découvre du haut en bas; je visite; elles vont leur
-train, comme si elles étaient seules au monde. J'ai tout le temps
-d'enrager et de m'assurer qu'au lieu d'être des deux sexes, la perfide
-Nicette n'est d'aucun; que cette jolie femme n'est qu'un joli homme
-dégradé, que le sillon qui ci-devant m'avait trompé n'est qu'un
-_impasse_ factice, bizarre, mais effrayant vestige d'une amputation,
-m'en voilà convaincu: en un mot, je n'ai fait que restituer à Nicette
-une réalité pour un semblant: le voyage eût été le même si un terrain
-vierge ne se fût invinciblement refusé chez moi à ce qu'avait permis
-sans résistance chez Nicette, une route... hélas! si frayée, que je ne
-pouvais me dissimuler qu'elle fût publique.
-
-«Cependant, tandis que je me désespère, ma volage amante subit avec
-recueillement les transports du monstre; celui-ci tout à sa nouvelle
-besogne, s'embarrasse peu de mes recherches curieuses: tous deux m'ont
-totalement oublié. J'ai trop d'indignation pour qu'il me soit possible
-de rentrer dans ce lit, théâtre du parjure et de la dépravation. Je
-rallume le feu, je prends quelques vêtements, et, plongé dans une
-bergère, je médite sur ma honte compliquée. On me donne tout le temps
-d'en savourer l'amertume, il semble qu'exprès les impudiques aient juré
-de ne jamais cesser... Au bout d'une demi-heure enfin, c'est Mimi, qui
-d'une voix faible, demande quartier.--Ote-toi, dit-elle, je n'en puis
-plus. Presqu'en même temps elle m'appelle... Chevalier?... Chevalier?...
-Je ne réponds point. Elle détourne le rideau, me voit (Une troisième
-fois et du ton de l'inquiétude). Chevalier.--Eh bien, madame, que me
-voulez-vous? La sécheresse de mon ton l'alarme, elle s'élance: accourant
-où je suis, elle se précipite dans mes bras qui la repoussent... Est-ce
-bien le même Monrose, dit-elle, toi dur et presque brutal avec la tendre
-Mimi! (Je me lève furieux.) Il est fou! la remarque m'irrite encore
-davantage. Je la couvre d'un regard foudroyant; cependant une larme
-trahit ma faiblesse. Je me sens avec dépit une bien singulière espèce
-d'attendrissement, puisque je bouillais en même temps de rage. Je veux
-sortir de cette chambre funeste; Mimi, à genoux, s'efforce de me
-retenir... Mes pas l'entraînent sur le tapis; elle est en larmes à son
-tour. Mon coeur se brise: je me fais des reproches. Mimi gagna son
-procès; je ne vois plus en elle qu'une folle capricieuse, mais tendre,
-de qui les lubriques erreurs ne doivent point faire penser que son coeur
-n'est capable d'aucun bon sentiment. Je la relève tremblante,
-presqu'évanouie: hélas, le peu de force qui lui reste est pour me
-presser contre son coeur; elle mouille de ses larmes une joue sur
-laquelle elle vient de coller la sienne, craignant avec raison que ma
-bouche ne refusât ses baisers. Je la porte au lit; je l'y couche; ses
-bras me retiennent, nos pleurs se mêlent, mon coeur palpite vivement
-sous la main qui le consulte, tandis qu'un sein oppressé me marque par
-un soulèvement précipité, que l'âme éprouve la plus violente agitation
-quand la bouche se condamne au silence...
-
-
-RETRAITE DE NICETTE.--ÉTONNANTE MORALE DE MIMI
-
-Nicette avait trop de pénétration pour ne pas saisir le sens de cette
-singulière scène.--Que n'ai-je pu me douter de tant d'amour, dit-elle
-avec quelque dépit, vous n'auriez eu ni l'un ni l'autre à vous plaindre
-de moi. En même temps, elle se lève. Mimi me faisait face; mais, avertie
-par le mouvement de Nicette, sans la regarder, elle lui tend une main;
-Nicette répond avec transport à cette intention, en baisant cette main
-qu'elle a saisie, et qui, par une douce pression, semble lui dire: _Ne
-nous quittons pas avec inimitié_. Trois fois Mimi la rassure, et
-témoigne qu'elle est elle-même un peu rassurée.--Et vous, Monsieur? (Ose
-aussi me dire la funeste Nicette en me tendant sa main libre.) Je lui
-vois dans ce moment des yeux si doux, si magnétiques, un prestige si
-complètement féminin, qu'oubliant tout ce que j'ai appris aux endroits
-décisifs, je goûte encore l'illusion de la vue d'une femme charmante. Je
-ne baise point à la vérité la main du joli monstre; mais je lui exprime
-du moins sans équivoque que je ne puis le détester...--Demain, dit notre
-fatale compagne, demain, si vous êtes juste, vous pourrez me revoir; je
-ne me ferai pas presser pour me rendre à vos ordres... soyez heureux...
-(ses larmes coulent alors) et ne haïssez pas la malheureuse Nicette. A
-ces mots, prononcés avec sentiment, elle passe dans l'autre pièce et
-nous laisse...
-
-«--On est bien fou quand on aime! dit après un long silence Mme de
-Moisimont, près de qui je ne m'étais point encore recouché.--Madame,
-répliquai-je, je serais bien malheureux si cette réflexion me regardait
-seul.--C'est à moi, par malheur que je parlais, cruel... Eh bien? quand
-finirez-vous de bouder, et qu'attendez-vous pour reprendre votre place?
-ou bien songez-vous aussi à m'abandonner? J'étais bien contrarié, je
-l'avoue. Non seulement je me sentais assez faible pour être tout prêt à
-rentrer dans cette lice de déshonneur; mais il me semblait qu'on était
-bien bonne de m'y inviter, que j'avais tenu dans toute cette aventure,
-une conduite ridicule et cruelle; enfin, que j'avais peut-être moi-même
-autant de tort avec Mimi, qu'elle pouvait en avoir avec moi. Cependant,
-je quittais bien lentement ma robe de chambre. La passionnée Mimi se
-hâte de m'en délivrer; si je la laissais faire, elle arracherait ce qui
-fixe le vêtement que l'amour déteste le plus. Séduit enfin, réenchanté
-par cette tendre impatience, je m'y conforme: derechef me voilà dans ce
-lit dont la jalousie et l'humeur m'avaient exilé. J'y suis saisi,
-pressé, accolé, dévoré.--Ah! (me dit-on alors à travers mille baisers)
-que Mimi soit pulvérisée par la foudre, si elle a cru un moment
-t'offenser! quelle importance peux-tu donc attacher aux formes purement
-matérielles de l'amour? qu'est-ce donc pour toi ce sentiment, ou cette
-fièvre, ou cette démence? Est-ce de l'amour à ta manière que tu as pensé
-m'exprimer en me déchirant le coeur? C'était trop de questions à la
-fois, pour que je pusse répondre; on continua.
-
---Je crains, mon bon ami, de t'avoir fait trop d'honneur en supposant
-que je pouvais m'abandonner à toi sans nous être étudiés davantage. Mais
-écoute: connais-moi tout entière; tu sais ce que je vaux pour le
-plaisir? Eh bien, apprends que je me pique de valoir bien plus encore
-par mes sentiments. Je n'avais rien aimé jusqu'au moment de te voir. Mes
-sots adorateurs de province: un histrion, que je méprisais en me servant
-de lui comme d'un ustensile commode pour les besoins de mes sens, mais
-nullement cher ni précieux; un Moisimont que je n'ai préféré pour m'unir
-à lui, que parce qu'il avait encore plus de sottise et moins de
-caractère que ses compétiteurs; rien de tout cela ne m'avait fait sentir
-si j'avais une âme. L'histrion, l'époux, le premier venu... toi-même, ne
-t'en déplaise, tout charmant qu'on te voit, vous seriez tous également
-bons pour moi, quant à l'objet physique; mais je devais t'aimer. Cette
-chance seule, et non la supériorité de tes agréments, t'a tiré pour moi
-du pair, et me fait être avec toi... ce qui m'a paru surpasser ton
-attente. Il faut te l'avouer, Monrose, dès ce fameux soir où je te vis à
-la Chaussée d'Antin, tu me plus... mais je dis à l'excès; oui tu me
-tournas subitement la tête. C'était à toi que je buvais coup sur coup
-des rasades de Champagne.
-
-Ce fut à toi que je projetai d'élever mon âme dans cette passade, où je
-n'entraînai si cruellement ce bélître de Rosimont, qu'afin de me
-procurer à la fois la jouissance d'empoisonner un traître et de sceller
-d'un voluptueux sacrifice le voeu mental que je te faisais de mon
-premier sentiment, premier véritable essor de mon âme. Mon état cruel,
-la faveur où je te voyais dès le premier instant, auprès de ces
-coquettes qui nous recevaient, ne laissaient pas de m'alarmer. Mais
-bientôt j'appris ton accident; j'en bénis le ciel; je vis que ta course
-dans la carrière du bonheur n'allait pas être moins retardée que la
-mienne; que nous allions nous traîner du même pas, et que j'arriverais
-au but à peu près en même temps que toi. J'aurais dressé volontiers un
-autel à l'empoisonneuse Flakbach, comme en maints lieux, on sacrifie
-dévotement au mauvais principe...
-
-
-SUITE, OÙ MONROSE CONTINUE DE LAISSER PARLER MIMI.
-
-Heureusement, poursuivit-elle, j'ai plus d'une passion. Non moins
-ambitieuse que tendre et lascive, je saisis l'occasion qui s'offrait de
-connaître plusieurs gens en place: mes _remèdes_ ne m'interdisaient pas
-absolument de sortir. Mille soins d'intrigue firent une propice
-diversion à l'amour qui, s'il m'avait exclusivement occupé, me serait
-infailliblement devenu funeste. J'eus bientôt pris la mesure de
-quelques-uns de ces colosses qui se partagent le pouvoir et la
-distribution des faveurs de la fortune, je démêlais qu'ils n'avaient
-eux-mêmes guère plus de hauteur réelle que leurs représentants en
-sous-ordre, qui s'efforcent de paraître des géants à leur tour.
-J'observai que presque tous ces êtres si respectés, si redoutés des
-sots, étaient _à mener par le nez_, tout comme le vulgaire, qu'ayant la
-plupart, un ou plusieurs vices favoris, que certains les ayant tous, il
-ne s'agissait, pour pêcher ces énormes poissons, que d'amorcer, pour
-chacun, la ligne d'une manière convenable. Sûre, grâce à toi, de ne plus
-prendre de _l'amour_ pour personne, et de porter désormais
-imperturbablement _mon coeur dans ma tête_, je me dis: _Poursuivons avec
-acharnement la richesse et les honneurs._ Je jurai de t'aimer, je me
-flattai que tôt ou tard je t'attacherais à moi, je me réservai de goûter
-avec toi seul les voluptés de l'âme; quant à celles des sens isolés, il
-me semble que je pourrais fort bien les convertir en _monnaie courante_
-pour acheter du crédit, des protections, de l'accès et des réussites.
-Oui, mon cher, telle est ma philosophie, que je crois ce système très
-compatible avec une véritable et complète préférence du coeur; car enfin
-les bases uniques d'un pacte entre gens qui s'aiment, font la sympathie,
-l'union d'intérêt, la sûre et brûlante amitié, qui n'ont rien de commun
-avec quelques _gestes_ absolument insignifiants, quand ils se passent
-entre deux automates, si rien n'est comparable à leur magie, quand ils
-résultent de la sublime inspiration de deux amants...
-
-Monrose respirait.--Voilà la première fois, lui dis-je, que j'ai vu
-l'amour marcher comme le mène votre incompréhensible Moisimont. Elle
-débute dans le monde par un libertinage tout cru, qu'ensuite elle
-débrutalise un peu par quelque hypocrisie: de là son mariage. Puis elle
-devient insensible, mais c'est pour se réserver tout de suite la
-commodité d'être sans reproche, à l'univers! Au reste, elle ne prétend à
-rien moins qu'à convaincre son amant, que son lot suprême diffère
-infiniment de celui de ses rivaux, parce que ceux-ci, bien que puisant à
-discrétion, tout comme lui, dans la caisse des revenus, n'ont toutefois
-aucune part à la propriété du capital! L'étonnant, le merveilleux
-par-dessus tout cela, c'est la métaphysique, ou, pour entrer dans le
-sens de la belle dame, c'est l'_épuré platonisme de sa banalité_. Voilà,
-je le répète, un caractère des plus neufs, et de nature à mettre en
-défaut la science des gens qui se croient habiles à disséquer le coeur
-humain. Voyons pourtant à quoi doit aboutir cette éruption d'originale
-philosophie. Monrose sourit et continua de faire pérorer l'étrange
-métaphysicienne.
-
-«Chevalier, ajouta Mimi, c'est d'après mes bizarres idées, que dès notre
-premier _bec-à-bec_, je t'ai jeté mes faveurs à la tête, comme l'aurait
-pu faire une fille publique; c'est d'après mes idées, que rien ne
-m'étonnait hier chez notre grand chanoine, n'y voyant que des actes
-d'ivresse et des besoins satisfaits, en un mot, de l'argent jeté par les
-fenêtres; or, ne vaut-il pas mieux l'employer, cet argent, à quelque
-chose d'utile? Moi-même, je me proposais bien de me permettre quelques
-jours de gaspillage avec toi: c'est sur ce pied que, renvoyant à mettre
-plus tard un peu d'ordre dans nos affaires de coeur, je ne me suis fait
-aucun scrupule d'associer Nicette à notre petit carnaval. D'honneur, je
-t'ai vu, sans l'ombre de jalousie... N'achevez pas, interrompis-je d'un
-baiser, ne me retracez pas ma funeste aventure.--Tu déraisonnes, mon
-cher. _Funeste!_ elle est charmante. Ne sois pas ingrat: ne t'ai-je pas
-vu jouir? n'étais-je pas moi-même heureuse de tes plaisirs? Oui, fripon,
-je les partageais quand tu me voyais raccrocher, sur les lèvres de
-Nicette, ton âme dont tu lui faisais part avec tant de vigueur. Il n'eût
-tenu qu'à toi, plus juste, moins rigoriste, d'éprouver à ton tour que
-ces ricochets de volupté ne sont pas sans douceur. Il eût fallu pour
-cela supporter, comme je venais de le faire à ton égard, le nouveau
-succès de Nicette, la voir sans humeur dans mes bras, et rendre ainsi sa
-peu signifiante manoeuvre délicieuse pour moi, dès qu'embrasée de tes
-baisers, j'aurais englouti deux âmes à la fois: mais ton caprice jaloux
-a tout gâté, mon cher. Avoue cependant que nos imaginations du moins ont
-eu une hermaphrodite... que ce n'est pas une chose ordinaire, et qu'il y
-aurait bien de la sottise à nous affliger de notre délicieux quiproquo?
-
-«J'aurais dû vous dire, ma chère comtesse, qu'à travers des ébats trop
-longs pour que Mimi n'eût pas le temps de réfléchir, elle s'était mise
-au fait de la conformation de notre hermaphrodite, pour qu'elle sût
-enfin tout aussi bien que moi que Nicette n'était qu'un charmant giton.
-Après s'être justifiée pour son compte, ou croyant du moins l'avoir
-fait, voici ce qu'elle ajouta pour tâcher de me remettre bien avec
-moi-même:--Que les hommes sont fous de se forger gratis de chimériques
-anxiétés! Où diable est-on allé placer un tarif d'honneur, de vertu, de
-honte, de repentir! Un être singulièrement conformé te fait une sottise
-dans un moment où tu ne pouvais t'y opposer, mais n'y réussit point. Si
-cet être était femme, il n'y aurait qu'à rire de cette gaieté; ce n'est
-pas une femme? tu l'ignorais: cependant dès que tu l'apprends, la
-crainte d'un déshonneur commence d'exister! Mais tandis que durait
-encore ton erreur, tu serres à ton tour dans tes bras l'être charmant, à
-titre de femme, l'illusion complète a pour toi mille délices. Un maudit
-scrupule te fait vérifier, après coup, qu'il y a dans ton calcul
-quelques lignes d'erreur. Ici naît une prétendue flétrissure, et tu te
-crois dans le cas du désespoir! Détestable subtilité, mon ami; funeste
-abus du raisonnement. Pour moi, je trouve ton accident fort graciable.
-Dût l'univers te huer, Mimi du moins t'absout de toute son âme. Viens,
-mon adorable chevalier, mes intentions sont bien franches; mais j'espère
-te former assez pour que tu ne te désespères point, si jamais il pouvait
-aussi me prendre la capricieuse envie de t'attraper.
-
-«Déjà Mimi s'évertuait à me donner une preuve brûlante du parfait retour
-de sa faveur mal entendue: querelle, épisode, tout était réciproquement
-oublié. C'était la céleste Mimi de l'entresol toute entière dont
-j'occupais pleinement et l'âme et les sens. Chez moi, le sentiment
-d'être réellement aimé, chez elle, la satisfaction d'avoir avec succès
-déclaré le secret de sa tendresse, tout concourait à combler notre
-bonheur. Le reste de cette mémorable nuit fut pour nous un tissu serré
-des plus inexprimables délices.»
-
-
-IDÉES DONT ON JUGERA.--CROQUIS DE L'HISTOIRE DE NICETTE
-
-Je me serais bien gardée, cher lecteur, de vous rendre avec tout ce
-détail l'étrange confidence de Monrose, si la manière dont elle
-m'affecta moi-même dans le temps ne m'avait pas avisée que cette
-aventure jette une grande lumière sur l'incertitude que mille fables
-diverses nous laissent au sujet des hermaphrodites. On ne peut nier sans
-doute qu'il dépendit du créateur de jeter par ci, par là, sur la terre,
-des individus gratifiés des deux natures; mais cette singularité ne
-pouvant avoir aucun but qui ne fût contraire au système général de la
-création, nous devons supposer que le grand être n'a dû jamais se
-permettre d'opérer, comme exprès pour se démentir, un inutile prodige...
-Il y a beaucoup à parier, au contraire, que dans tous les temps, les
-hommes, sujets aux mêmes passions, aux mêmes caprices, ont été avides de
-la beauté sous quelle forme qu'elle s'offrît, et n'ont pas mieux demandé
-que de tomber sans y regarder de si près, dans le piège des Nicettes.
-Croyons que mille individus chantés, célébrés en tant de lieux, et dont
-quelques-uns ont obtenu l'honneur de l'apothéose n'ont été de leur temps
-ou que des victimes de cet art cruel qui conserve à l'adolescence
-quelques formes féminines au prix de la virilité, ou que de tolérants
-jouvenceaux qui, soit plies par l'esclavage, soit façonnées par la
-dépravation de leur siècle, se sont rendus habiles à recevoir, comme la
-nature les avait destinés à donner; croyons que l'amour amphibie qui
-convoite ces êtres équivoques, leur a partout élevé plus ou moins
-furtivement des autels, et que de la _nécessité_ du _désir_ de justifier
-des _affections_, un culte partout proscrit par les lois, est née la
-palliative chimère de l'hermaphrodisme.
-
-Par la suite, j'ai voulu voir cette même Nicette, dont il serait temps
-sans doute de s'occuper moins; mais j'aurai bientôt fait, cher lecteur,
-de te répéter ce qu'elle m'a conté de l'origine de sa double
-_représentation_.
-
-Né d'une célèbre cantatrice de Rome, et d'un monsignor, Nicetti, beau
-comme un ange, avait atteint l'âge de douze ans. Dès lors précoce en
-tout genre, il était également dominé par la passion des vers, de la
-musique et des femmes. A Venise, un jour, le directeur de l'Opéra le
-surprend à dévirginer de bon courage un enfant de neuf ans, sa fille
-unique, petit chef-d'oeuvre de beauté dans son genre et dont les
-prémices n'étaient assurément pas destinés au gaspillage qu'exerçait sur
-elle l'amoureux Nicetti. L'homme atroce approche, saisit par derrière,
-et tord avec fureur de pauvres petites amulettes, hélas! bien
-innocentes, car elles n'étaient pas encore assez mûres pour mettre du
-leur au crime qui se commettait: elles en deviennent les victimes.
-
-Le petit malade est longtemps entre la vie et la mort. En vain malgré
-l'intérêt d'en faire un virtuose, a-t-on essayé de lui conserver, s'il
-est possible, ce qui fait nos plus chères joies; chaque jour le ravage
-de l'inflammation exige le sacrifice de quelque parcelle. La macération
-était générale; l'enveloppe elle-même ne pouvait être sauvée. Cependant
-au bout de trois mois, l'habile homme qui dirigeait le plus difficile
-pansement, observe que les chairs supérieures se disposent enfin à la
-cicatrisation; mais trop prudent, il craindrait en la favorisant trop
-tôt, de renfermer peut-être quelque principe destructeur: il retarde
-donc; et jusqu'à ce qu'il soit absolument sûr de son fait, il
-entretient, au moyen d'un anneau d'or de forme ovale allongée,
-l'ouverture de l'ulcère fatal. Il résulte de ce soin une double
-cicatrisation: l'intérieur qui met le sceau à la guérison de l'infortuné
-Nicetti, et l'extérieur qui convertit en un bourrelet, modelé sur
-l'anneau d'or les longs bourrelets de la balafre. De là cette parfaite
-apparence d'une nature féminine au-dessous de la masculine. Celle-ci,
-grâce, soit à l'âge de l'opéré, soit à quelque reste furtif de ce qui
-recèle l'élément de la vie, conserve du moins après cette cure, la
-précieuse faculté de croître avec le reste du corps, et le bien plus
-cher privilège de cette intéressante variation... Mais il est des choses
-qu'on ne peut entièrement définir. Bref, la maturité, l'exercice et
-surtout l'excessive lubricité de l'individu perfectionnent par la suite
-un don sauvé par miracle. La nature, cette admirable mère, dédommage par
-des affections particulières l'être charmant qu'on a si traîtreusement
-dégradé. Elle veut qu'il attire les deux sexes, comme il en est attiré
-lui-même. Mille aventures qui ne sont pas de notre sujet, enrichissent
-les premières années du délectable Nicetti, jusqu'à ce qu'enfin il lui
-convienne d'être Nicette, afin d'échapper, sous l'habit féminin et de
-s'expatrier sans péril, lorsqu'au bout de six ans de malédictions
-secrètes contre l'auteur de ses pertes, survient enfin la jouissance,
-délicieuse pour un Italien, de faire tomber le directeur féroce sous
-trois coups de poignard.
-
-Mais revenons à Monrose. Il était si honteux à la suite du plus
-humiliant chapitre de sa confession, que je crus charitable de me mettre
-en grands frais pour le consoler et le convaincre que le danger de ce
-qu'il regardait scrupuleusement comme une tache, ne lui avait rien fait
-perdre de mon estime. Parfaitement, et non moins agréablement rassuré,
-l'aimable ami ne me fit pas languir après la continuation de son
-histoire.
-
-
-PROJET DE MADAME DE MOISIMONT.--RETOUR A PARIS
-
-Le lendemain, poursuivit-il, le déjeuner nous réunit. Les passions
-étaient respectivement amorties; nous pûmes causer sans humeur et sans
-dissimulation de tout ce qui s'était passé la nuit.
-
-«Nicette nous avoua qu'en général, elle n'avait que des fantaisies du
-moment, mais toujours ardentes, et qui la martyrisaient à la moindre
-contrariété. Comme _demi-homme_ toute femme pourvue de quelques
-agréments allumait chez elle un prompt désir; comme vêtissant le costume
-féminin, elle se faisait un point d'honneur d'intéresser tout homme à
-peu près aimable. Telle était devenue la routine de ses sens qu'homme ou
-femme, et soit jouant le premier rôle ou le second elle avait toujours
-un plaisir _physique_ (Je cite la figure dont elle se servit) _dans la
-proportion du brillant d'un beau clair de lune, comparé à la lumière du
-soleil_. Quant à la faculté de multiplier les jouissances, son
-organisation, son habitude et sa sensibilité permettaient qu'elle n'y
-mît aucune borne.
-
-«Vers l'heure du public, Nicette fut prête pour aller satisfaire son
-avide curiosité. La toilette achevée, nous la vîmes complètement belle,
-et séduisante à nous étonner. Nicette avait su dérober au beau sexe tout
-son art à relever d'élégance et de grâce, les charmes naturels.
-Moi-même, j'en conviens, je me pardonnais dans ce moment toutes mes
-fautes, et regrettais qu'il manquât à notre Conculix (si différent de
-celui de la Pucelle), une réalité qui m'aurait à l'instant décidé à ne
-pas me priver d'une seule manière de l'avoir. Mimi riait sous cape,
-s'apercevant très bien de certain symptôme plus qu'indulgent en faveur
-de Nicette, et qui trahissait ma mentale infidélité.--Fripon! (dit-elle
-dès que nous fûmes seuls) ce sera, s'il vous plaît, pour moi que Nicette
-aura mis les fers au feu. Elle exigea tout de suite une réparation: je
-la fis de grand courage; et comme je doublais:
-
---A la bonne heure, dit-elle, mais il faut donc que tu te reconnaisses
-bien coupable!
-
-«Elle m'apprit ensuite que son projet était de convertir en fermier
-général, ou tout au moins en gros bonnet de la finance, son petit
-président aux comptes de mari; leur fortune leur permettait de faire en
-partie les fonds d'un cautionnement considérable. Quant au crédit pour
-ce qui ne serait pas en leur pouvoir, on sait comment elle projetait de
-se le procurer. En une seule semaine, elle avait accaparé, et paya sans
-doute, la voix de l'intendant de la ferme générale, et de cinq des plus
-importants de la compagnie. Peu s'en était fallu que la veille elle
-n'eût aussi lié le ministre.--Mais il m'a tout promis, dit-elle, et je
-le connais trop galant pour craindre qu'il me manque de parole.
-J'objectai que je le voyais bien obsédé de femmes, et qu'il faudrait
-qu'il y eût bien des places à donner, pour que toutes ces dames fussent
-satisfaites.--Bon! répliqua-t-elle, la plupart n'ont pas de plans, ou
-n'en ont pas de raisonnables. Beaucoup n'aspirent qu'à des bienfaits
-passagers, à des pensions, à des sommes une fois payées, qu'elles
-sollicitent de façon qu'on ne peut guère les leur refuser sans
-ingratitude. D'autres n'entourent le ministre que par coquetterie; il en
-est, mais celles-ci sont bien dupes, qui ambitionnent de le captiver
-avant d'y rien mettre du leur. Trop roué pour ne pas les voir venir de
-dix lieues, il fait volontiers ce qu'il faut pour qu'elles s'élancent
-avec confiance dans la face du ridicule. Je ne l'ai vu que deux fois en
-particulier, et déjà nous avons plaisanté de ces petites orgueilleuses.
-Ne rien faire pour elles, est tout au moins la vengeance qu'il se croit
-permis d'exercer contre ces insidieuses beautés si sûres du pouvoir de
-leurs charmes, et si jalouses de pouvoir mener quelque jour, au gré de
-leur ambitieux caprice, un homme léger qu'on sait n'aimer rien au monde
-que son égoïste liberté.
-
-«Nicette reparut enivrée de ses succès, enchantée de tout ce qu'elle
-venait de voir et d'entendre. Nous dînâmes à la hâte, Mimi jugea que
-nous pouvions fort bien, comme gens qui s'étaient rencontrés à
-Versailles, ne faire pour le retour qu'une seule voiture. Il fallut donc
-absolument que je montasse dans celle des dames, déplaçant la femme de
-chambre dont se chargeait Lebrun, conducteur héréditaire de mon
-cabriolet.
-
- * * * * *
-
-A la fin de ces récits tout pleins d'un charmant libertinage et où le
-drame intervient parfois, où passent les personnages les plus divers de
-toutes les nationalités européennes, où l'on pénètre dans l'intimité
-même de la vie du XVIIe siècle, à la veille de la Révolution, Monrose
-finit par épouser la fille de lord Sydney. Cette jeune anglaise s'est
-fait faire un enfant par le marquis d'Aiglemont, le premier amant de
-Félicia et à cause de cela se fait scrupule d'épouser Monrose. Cet
-épisode qui se trouve à la fin du roman donne bien le ton de la
-philosophie indulgente de Nerciat et des doctrines de son époque en fait
-de libertinage.
-
- * * * * *
-
-A la fin, d'Aiglemont, toujours singulier dans ses idées, résolut
-d'essayer un quitte ou double; il n'y avait plus aucun moyen raisonnable
-à tenter pour arracher à miss Charlotte une sage résolution.
-
---Madame (vint-il lui dire très sérieusement un beau matin) notre bon
-pays de France n'est pas du tout le théâtre où peuvent être applaudis
-des honnêtes gens ces partis romanesques, qui sont en grand prédicament
-dans votre île philosophique, du moins si l'on en croit vos romans, que
-les extravagants seuls prennent ici ici pour modèles. Trop de
-perfections vous distinguent, vous tenez à trop de personnes
-considérables par leur état et par leur fortune, et particulièrement,
-vous avez un oncle d'un trop grand mérite, pour qu'il vous soit possible
-de soutenir, sans vous avilir, la gageure de ne point vous marier. J'ai
-eu la fortune de vous faire un enfant! Eh bien, le cher Monrose en a
-fait un à Mme d'Aiglemont, partant quitte. Un jour doit venir où vous
-saurez encore mieux combien il y a d'_alliances_ entre tant de personnes
-que vous voyez former notre aimable, et j'ose dire, heureuse société:
-vous serez alors très aise de vous remettre à notre unisson. Votre
-amant, celui dont il convient absolument que vous fassiez un époux, a
-contracté d'innombrables dettes; il est de votre honneur de les
-acquitter. Voyez au surplus à quoi tiennent vos scrupules. En même temps
-il ouvre la porte d'un boudoir... Tandis que Charlotte est stupéfaite de
-voir l'heureux Monrose dans les bras de Mme d'Aiglemont, le Marquis la
-surprend elle-même, et... la façon d'une oreille est plus qu'à moitié
-faite avant que la belle Anglaise ait pu seulement respirer. Cependant
-notre héros et la Marquise lui sourient et lui font ainsi comprendre que
-le crime dont on la rend complice n'est pas de nature à faire tourner le
-ciel.
-
---Eh bien, belle Charlotte, lui dit avec toute sa grâce, Flore encore
-embellie par le plaisir, épousez du moins à demi le cher Monrose, afin
-de ne pas me voler tout net ce que vous usurpez maintenant... Cette
-folie fut le coup de marteau sous lequel devait se briser le dur noyau
-du préjugé de Charlotte, l'amande n'en était point amère, c'était la
-_tolérance_ sous un bon épiderme du _goût du plaisir_... Elle sourit:
-l'oreille achevée, l'Anglaise vola dans les bras de sa ci-devant rivale,
-lui jurant de s'assurer par un prompt hymen d'imprescriptibles droits à
-sa précieuse amitié mise à des conditions si douces...
-
- * * * * *
-
-Cette analyse et ces extraits donneront une juste idée du singulier
-ouvrage que l'auteur apprécie en ces termes:
-
- * * * * *
-
-Je conviens avec vous, cher lecteur, que la marche de toutes ces
-aventures n'est pas ordinaire.
-
-Ce mélange singulier de vertu, de faiblesse, de sentiment, de caprice,
-ces brusques transitions de la tristesse au plaisir, du plaisir au
-remords, du courroux à l'attendrissement, tout cela est de nature à vous
-ballotter peut-être désagréablement, si vous avez l'habitude et le goût
-de ces scènes uniformes où chaque acteur conserve son premier masque
-d'un bout à l'autre de son rôle. La plupart de mes personnages sont à
-moitié purs et à moitié atteints d'une corruption dont il est bien
-difficile de se garantir au sein des capitales, quand on y apporte des
-passions et d'assez grands moyens de les satisfaire. De là, tant de
-disparates. L'histoire de mes acteurs est celle des trois quarts des
-mondains de tous les pays de l'Europe.
-
- * * * * *
-
-Nerciat a été souvent pillé. Dans son autobiographie intitulée:
-_Illyrine ou recueil de l'inexpérience_ (Paris, an VII) la Morency a
-inséré des passages qu'elle empruntait à _Monrose_ et sans prévenir le
-lecteur. On trouvera notamment dans la lettre CXXI (Julie à Lise) un
-morceau pris dans la première partie de _Monrose_, au chapitre VI.
-
-Monselet fait remarquer dans _Monrose_ «un individu italien qui pourrait
-bien avoir servi de modèle à Balzac pour son ou sa _Zambinella_, dans le
-petit roman de _Sarrazine_».
-
-
-
-
-MON NOVICIAT OU LES JOIES DE LOLOTTE
-
-
-Ce roman n'est pas excellent. Le titre donne assez bien l'idée du sujet.
-Il s'agit des premiers pas d'une jeune personne dans le libertinage. Le
-premier extrait comprend le passage le plus intéressant d'un récit des
-aventures de Félicité que celle-ci, femme de chambre de Lolotte, raconte
-à sa maîtresse.
-
-
-AVENTURES DE FÉLICITÉ
-
-»La suite de mon roman jusqu'au moment où j'eus l'honneur de connaître
-Mme de Pinange n'a rien de fort intéressant.
-
-»La Florinière était le fils d'un anobli dont le père avait fait dans le
-commerce maritime une fortune considérable, que ce fils avait commencé
-de gaspiller et que le petit-fils surtout avait de merveilleuses
-dispositions à rendre en très peu de temps nulle. Celui-ci était simple
-et confiant jusqu'à la prodigalité, brave sans émulation, car, officier,
-il n'avait pu soutenir plus d'un an le régime des garnisons, après
-s'être mis en frais d'estropier deux ou trois vaniteux lieutenants qui
-avaient fait des façons pour le regarder comme leur camarade, à cause de
-sa presque roture. Sans beaucoup d'esprit, détestant l'étude, n'ayant
-dans la tête ni histoire, ni fable, ni poésie, ni théâtre, et n'étant
-même jamais que très imparfaitement au courant des intérêts journaliers;
-s'énonçant d'une manière commune, mais joli garçon; le meilleur enfant
-du monde, sans humeur, sans caprices, toujours assez gai, plus caressant
-encore. La Florinière, qui n'avait rien de piquant, ne pouvait en somme
-ni me plaire beaucoup par ce qu'il avait de bon, ni prendre de
-l'ascendant sur moi, parce que j'étais dès lors plus fine que lui, et
-que dès la première occasion où je vins à bout de lui faire faire mes
-volontés au lieu des siennes, mon grossier empire fut irrévocablement
-décidé.
-
-»Disons qu'avec l'habit de femme, j'endossai sur-le-champ la ruse et
-l'esprit de domination.
-
-»Nous menions une joyeuse vie, assidus à tous les petits spectacles (de
-meilleurs ne m'auraient point alors intéressée): La Florinière abhorrait
-la tragédie; la comédie, à moins qu'elle ne fût bouffonne, le faisait
-bâiller. Audinot et Nicolet surtout faisaient ses délices. Fidèles à
-tous les Waux-halls, aux foires, enfin à toute fête publique; logés
-chèrement, car dès le lendemain de l'aventure d'Alidor nous avions
-déménagé et le même jour La Florinière avait touché trente mille livres;
-regorgeant de liberté, d'aisance et de facilités à nous divertir, nous
-vécûmes ainsi plus de six mois, pendant lesquels mon nigaud eut la
-sottise de me faire faire connaissance avec la plus mauvaise compagnie
-en hommes qu'il soit possible d'imaginer, avec des militaires à
-expédients, des agioteurs, des pupilles à affaires, des abbés parasites
-(celui de Mlle de La Motte fut à son tour du nombre; je vous en parlerai
-tout à l'heure), avec des joueurs sybarites, de faux marquis, comtes,
-chevaliers qui ne venaient jamais au logis, il est vrai, sans m'apporter
-des bonbons ou des fleurs, mais qui n'en sortaient jamais sans avoir
-puisé quelques louis dans la bourse de mon extrait de Jourdain[62];
-telles étaient nos plus intimes ou plutôt nos seules connaissances.
-
- [62] Qui ne connaît le héros de la comédie du _Bourgeois gentilhomme_.
- (N.)
-
-»En un mot, ma chère maîtresse, le maladroit La Florinière prit comme
-exprès tant de soins à me distraire de lui-même qu'un beau jour je le
-fis cocu avec mon maître à danser, une autre fois avec un fringant garde
-du corps; une autre fois avec un marquis de bouillotte, toujours en
-rapprochant les dates; puis avec un prieur, faiseur de vers libertins et
-de nouvelles érotiques; avec celui-ci qui me lisait chaque jour sa
-besogne du matin, je ne manquais jamais d'essayer ce qu'il avait écrit:
-il m'apprit vraiment de jolies choses! Bientôt, sans beaucoup de goût
-pour ceux qui m'arrachaient des faveurs, bientôt par besoin du
-tempérament, puis par caprice, puis pour narguer en quelque façon mon
-aveugle amant, et plus d'une fois, lui présent mais trompant habilement
-ses regards, je fus ainsi tour à tour en moins d'un an, la conquête
-d'une quarantaine de godeluraux, qu'au fond je méprisais si fort, que
-j'osais à peine les saluer en public, et que j'avais la sueur froide
-quand, au spectacle ou ailleurs j'en voyais deux ensemble les yeux fixés
-sur moi, tant je craignais leurs confidences et les scènes qui pouvaient
-en résulter.
-
-»A travers cette banalité, nous nous trouvâmes enfin, mon cher
-entreteneur et moi, poivrés d'importance. Il s'était bien lui-même rendu
-par-ci par-là coupable de quelque petite infidélité, mais il y avait
-cent à parier contre un que j'avais tous les torts de notre mutuelle
-infortune. Au surplus, il aurait mis sa main au feu de mon innocence à
-toute épreuve, et tandis que je tremblais de me voir mise brusquement à
-la porte, à coups de pied au cul, j'eus un beau soir la surprise de voir
-mon jocrisse à mes pieds, s'accusant, se maudissant, se frappant la
-poitrine, _mettant entre mes mains sa vie_, etc.
-
-»Après avoir longtemps feint de ne rien comprendre à son désespoir, et
-me l'être fait bien humblement expliquer, je me montrai généreuse. Le
-pardon ne tenait à rien; en veut-on _à ce qu'on idolâtre_! Il fallait
-bien qu'il se crût idolâtré, tout au moins. Je pardonnai donc avec toute
-la dignité convenable.
-
-»J'ai dit qu'il était à mes pieds; je le relève, mais une assez grosse
-bourse restait à terre, je l'avertis de cet oubli.» Ne m'outrage pas,
-chère Félicité! s'écrie-t-il avec une reprise de suffocation; ne me fais
-pas rougir de la modicité du dédommagement que je t'offre. Plus économe,
-j'aurais expié par un plus digne sacrifice l'irréparable outrage dont je
-suis coupable envers toi. Pardon! me pardonnes-tu?--En peux-tu
-douter?... Mais là, sincèrement?
-
-»De toute mon âme!--Eh bien! (il me serre la main et me verse un torrent
-de larmes) adieu, adieu, Félicité! Maintenant je pars moins
-malheureux...--Tu me quittes!--Oui, pour quelques mois. Rétablis ta
-santé. Je ne pourrais près de toi mettre ordre à la mienne; nous nous
-écrirons. J'apprenais alors, et commençais à pouvoir tracer quelques
-lignes, bien entendu sans un mot d'orthographe. Je promis de
-correspondre.
-
-»Je parlais encore quand La Florinière s'évada fermant et emportant la
-clef, sans doute de peur que, courant après lui, je n'ébranlasse sa
-résolution courageuse; mais hélas! j'avoue que je me sentais résignée à
-supporter notre théâtrale séparation, cependant je m'acquitte du
-cérémonial convenable, je trépigne des pieds et des poings contre
-l'obstacle qui m'arrête. En même temps j'entends derrière moi rire
-quelqu'un à gorge déployée.
-
-»Je me retourne... C'est ce garnement d'abbé, le greluchon de la coquine
-de La Motte et l'un de nos plus assidus piqueurs d'assiette. La
-Florinière l'avait caché dans ma garde-robe pour être témoin de nos
-adieux, voulant, disait-il qu'après son départ quelqu'un pût le purger
-dans notre société du soupçon d'inconstance et de perfidie. Il ne
-pouvait guère s'adresser plus mal pour choisir un juge en fait de
-procédés. L'abbé, la plus vile de toutes les créatures de l'univers, les
-ignorait et n'était pas homme à remplir le moindre devoir d'amitié ou de
-reconnaissance. Il est bon de vous dire que reçu un peu tard parmi nous
-et n'ayant peut-être pas fait dans le temps grande attention à ma
-figure, il ne m'avait jamais reconnue pour avoir été le témoin de sa
-bonne fortune et de sa basse escroquerie. Au contraire, aux petits soins
-avec moi, plus d'une fois il m'avait aidée à satisfaire quelques
-caprices, et j'avais eu l'avantage de le payer pour ses commissions.
-
-»Il savait donc combien peu d'importance j'attachais à conserver ou
-perdre un amant tel que La Florinière; il devait par conséquent trouver
-complètement ridicule la tragi-comédie qui venait de se passer. Aussi se
-mit-il à la parodier d'une manière très bouffonne dont je ne pus
-m'empêcher de rire.
-
-»Me serais-je doutée qu'encouragé par cet instant de familiarité, le
-drôle eût osé me saisir à bras le corps à l'improviste et me jeter sur
-le pied du lit avec autant d'effronterie que si j'eusse été la
-raccrocheuse de La Motte!
-
-»_Qui quitte sa place la perd_, dit l'insolent, déjà maître de celle
-dont La Florinière avait eu jusqu'alors la putative propriété. Je m'arme
-d'un sérieux foudroyant! «Qu'osez-vous, monsieur?...
-
-»Te consoler, mon chou... C'est ainsi qu'à Paris on sèche les pleurs des
-veuves.» C'est moins l'insulte, que la tournure qui m'indigna contre ce
-calotin, et me fit concevoir sur l'heure l'idée d'une vengeance aussi
-mémorable que raffinée, je veux dire d'empoisonner du moins l'audacieux,
-si je n'ai pas sous la main un pistolet, un poignard pour lui arracher
-la vie... Ah! ah! Félicité, m'écriai-je, je tremble d'être forcée à vous
-haïr quand vous m'aurez achevé votre horrible récit.--Je suis vraie, je
-n'en retrancherai pas une syllabe.» Il n'y avait déjà plus qu'à laisser
-entrer ce vil fameux. Le premier que j'eusse vu de ma vie.» Est-ce tout
-de bon? ai-je la méchanceté de lui dire. Oubliez-vous ce qui s'est dit
-entre La Florinière et moi? Pouvez-vous ignorer en quel état...--Eh!
-foutre! qu'est-ce que cela me fait à moi! Je crains peu la vérole avec
-mon eau de Préval.--Soit! Il y est.
-
-»Dès lors, je le travaille, Dieu sait comment! Tant de talent l'étonne,
-l'enflamme. Il f..., réf... tant que la nature s'y prête; plutôt fatigué
-que rassasié de ma jouissance, il invoque les secours de l'art. J'ai,
-lui dis-je, d'admirables _diabolini_, mais je vous avoue que si je
-prends la peine d'en aller chercher, je me ferai payer cher
-l'intérêt.--Ah! de ma vie, s'il le faut! A la bonne heure. J'apporte le
-stimulant fatal, j'en donne une bonne dose, le ribaud gobe le tout avec
-avidité. En attendant l'effet, je suis passionnément caressée; tout cela
-me convient et tend à mon but. On y arrive enfin; j'use, j'abuse du
-bienfait des diabolini, je mets mon homme sur les dents; enfin il
-demande grâce... Revenu de son ivresse, il éprouve un froid, un
-tremblement, un accablement mortel.
-
-»Pendant que tout cela se passait, le portier, conformément à l'ordre de
-La Florinière, était venu me défermer, mais sans prendre la liberté de
-paraître. Je sonne et demande un fiacre.--Quoi! vous me renvoyez!--Sans
-doute; à quoi seriez-vous bon? A me gêner.--Mais si tard! dans l'état où
-je suis!--Je vous conseille de vous plaindre.»
-
-Je prends un livre en attendant le retour du pauvre diable de
-domestique, qui n'a point trouvé de fiacre et grogne de loin contre les
-abbés qui veillent si longtemps chez sa maîtresse. Pour le coup, le trop
-heureux calotin compte bien sur mon bon coeur; l'hospitalité ne peut lui
-être refusée. Point du tout, sans quartier, je le congédie, il lui
-convient donc de s'en retourner à pied, par la pluie, à l'autre
-extrémité de la ville. Il m'appelle _cruelle_; je lui ris au nez, et lui
-reproche sa cruauté, aussi avérée que son ingratitude envers un candide
-ami qui l'a comblé de biens. J'ai la malice d'ajouter: va, gredin! je
-doute que ton eau de Préval puisse te garantir de la multiforme vérole
-que j'ai mis tant d'importance et d'art à te donner. Et puisse ton
-funeste exemple effrayer tous les ingrats de la sorte!»
-
-Pétrifié, le malheureux n'osa proférer une parole et passa la porte.
-N'oubliez pas, monsieur l'abbé, lui criai-je, de chanter dans
-l'escalier: _Ah! je triom...om...omphe de son coeur!_...
-
-Ce dernier outrage déchira pour lui le voile...
-
-Quoi! vous, Félix?... Et il voulait rentrer... Moi qui ne voulais point
-d'explications, je me renferme, en ordonnant au domestique de ne quitter
-mon homme que lorsqu'il serait dans la rue.
-
-Voilà, dis-je à Félicité qui reprenait haleine, voilà, ne vous en
-déplaise, une horrible aventure; mais c'est un assassinat dans toutes
-les règles! Judith amputant le chef de l'hostile Holopherne n'eut pas le
-coeur plus dur et plus perfide que vous.--Bon, un rebut de la calotte!
-Qu'allait-il faire dans cette galère?--Et dis-moi, l'eut-il?--Ah! je
-vous en réponds! soit qu'il comptât trop sur son merveilleux spécifique,
-soit qu'il ne manquât de moyens pour se faire guérir, il laissa les
-choses au point où je les avais mises. Je sus peu de temps après que
-tous les accidents sans exceptions étaient survenus à sa partie
-peccante, et de plus un chancre au palais, dont certain nazillement et
-une prononciation ridicule sont à coup sûr l'indélébile certificat.
-Bicêtre fut trop tard le refuge du malheureux; on n'y ménage pas les
-martyrs de la vérole; dès les premiers jours une opération déplorable
-défigura ce fier modèle des boute-joies. Il fut même agité si on
-n'abattrait pas un de ses ornements symétriques. J'appris tous ces
-détails d'un officier _frater_ détaché pour me prier d'aider de ma
-bourse un insolent dont j'étais trop vengée. En faveur de l'honnêteté du
-messager, je donnai quelques louis, mais en exigeant que pour le moment
-il n'accusât au calotin qu'une aumône de douze livres.
-
-»Je reviens sur mes pas pour vous dire que dès le lendemain de cette
-prouesse, j'entrai chez un parfait honnête homme de chirurgien, à qui je
-donnai carte blanche pour travailler au rétablissement de ma santé; nous
-convînmes de cinquantes louis; je les déposai chez un notaire,
-l'Esculape devant n'en toucher que la moitié quand il déclarerait la
-cure achevée, et le reste trois mois après que je serais convaincue de
-ma parfaite guérison, s'en rapportant à moi du soin de ne pas le voler
-en m'exposant derechef à l'horrible maladie.
-
-»La bourse que m'avait laissée mon généreux ami contenait deux cents
-louis en or, et dans la queue était roulée une lettre de change de la
-même somme, sur l'un des plus solides négociants de Nantes. L'échéance
-n'était pas fort éloignée. Sur ce pied, à l'abri du besoin, et désirant
-d'employer le temps de ma retraite à m'instruire, car je voulais effacer
-jusqu'à la trace de mon ignorance savoyarde, je suppliai qu'on ne
-brusquât point les remèdes, et que surtout on garantît des atteintes du
-mercure, mes dents, dont la beauté était vantée par-dessus tout ce que
-je puis avoir de charmes.»
-
-»Que Dieu vous garde, ma chère maîtresse, d'être jamais dans le cas de
-passer par la casserole de Saint-Côme!
-
-»Comme la plus belle femme cesse alors d'être l'image d'une divinité!
-Quelle humiliation! quelle différence d'étaler ses charmes aux yeux d'un
-f... plein d'ivresse ou bien à ceux d'un inanimé docteur qui ne voit
-dans tout cela qu'une machine immonde, détraquée, qu'il s'agit de
-purifier et réparer! Quelle barbare nomenclature au lieu de ces jolis ou
-joyeux noms qui dans le plaisir sont prodigués aux attrayants objets de
-mille folies!
-
-»Trois mois à peu près s'écoulèrent pour moi dans un affreux et honteux
-état de pénitence, de jeûne, de régime, qui toutefois s'adoucissait
-graduellement.
-
-»Au bout de ce temps, le chirurgien, dont j'avais fait un véritable ami,
-me pressa d'aller passer la belle saison à la campagne, chez une soeur
-d'assez bonne société, avec laquelle j'avais fait connaissance pendant
-ma maladie. Elle faisait sa demeure à sept heures de Paris. L'avis du
-docteur avait bien un peu pour but de s'assurer de ma sagesse pendant la
-seconde période de mon rétablissement, en m'écartant ainsi de la
-capitale. Quoi qu'il en soit, je fis très bien de suivre son conseil.
-Dans ce champêtre séjour, où je me rendis encore faible et flétrie, je
-retrouvai bientôt les forces, l'appétit, le sommeil et les couleurs; mes
-chairs dont l'affaissement me causait de vives alarmes se remplirent
-derechef, et recouvrèrent leur agaçante fermeté. Je reconnus enfin que
-j'étais complètement régénérée. Mais avec cette belle santé, mes
-facultés physiques et mes goûts lascifs étaient aussi de retour.
-
-»Un jeune homme de fort bonne mine, un brave enfant de la nature, fils
-d'un noble casanier qui vivait sans ambition dans ce village,
-fréquentait chez nous; il n'avait pas manqué de me rendre justice; il
-était amoureux à perdre la tête. Le premier objet plaît là où il n'y a
-rien de mieux. Je pris aussi du goût pour ce médecin adorateur. Il était
-complaisant, assez instruit pour un campagnard; il me faisait lire,
-écrire, et corrigeait l'orthographe des lettres par lesquelles je
-répondais aux siennes; commerce uniquement imaginé pour mon instruction,
-car nous avions la liberté de nous voir sans cesse, et ce qui se disait
-réciproquement avançait beaucoup mieux les affaires que ce qui était
-écrit.
-
-»Il fallait conclure enfin quelque chose. J'étais obsédée par mon
-jouvenceau, je mourais aussi du besoin de rentrer dans la jouissance de
-mes droits de nature. Cependant, ayant promis à mon Esculape d'être
-sage, jusqu'à ce que je l'eusse entièrement satisfait, et comme j'ai du
-caractère, je tenais ferme et reculais de tout mon pouvoir l'époque d'un
-complet abandon. Mais je ne me refusais pas à de petites caresses, et
-même pour mater les fougueux désirs dont on me faisait hommage, souvent
-ma main avait une complaisance qui ne fut, au surplus, jamais trop de
-mon goût: c'est, ce me semble, assassiner le plaisir que de rendre aux
-hommes cet humiliant service. Bientôt j'imaginai le biais de me donner
-sans tromper le confiant docteur, et, non moins par vanité que par
-caprice, j'abandonnai sans réserve à l'ardent Saint-Amand (ainsi se
-nommait le jeune homme) mes arrière-charmes, sur lesquels il me semblait
-que l'embargo de la Faculté ne s'était point étendu. Cette fortune était
-trop délicieuse pour que le docile Saint-Amand osât désormais paraître
-refuser de s'y borner.
-
-De là, ma chère maîtresse, l'habitude familière que j'ai contractée de
-favoriser à la mode de Berlin ceux de mes galants qui peuvent avoir
-cette fantaisie, et comme à peu de chose près, j'y trouve aussi mon
-compte, ce qui n'est peut-être pas général chez les femmes qui se
-permettent de semblables revirements, j'avoue que, comme vous savez[63]
-
- Il ne m'importe guère
- Que Pascal soit devant ou Pascal soit derrière.
-
- [63] Citation de Dom Japhet d'Arménie de Scarron. (N.)
-
-»En un mot, je me trouve à cet égard dans le cas de mille femmes qui,
-n'ayant jamais eu ou n'ayant plus de sensations extrêmes à faire la
-chose ordinaire, y trouvent néanmoins un plaisir de fantaisie, de
-caprice, d'habitude, qui fait qu'elles ne sauraient s'en passer sur ce
-pied. Ganymède aussi longtemps qu'il plut au docteur de retarder le
-paiement du reste de son salaire, dès que je fus complètement acquittée,
-je mis enfin le comble aux voeux de Saint-Amand. Dès la première fois,
-le traître ou le maladroit, me fit un enfant, malheur dont sur-le-champ,
-l'absence de certain état que j'attendais, et dont je croyais avoir déjà
-senti les avant-coureurs, me donna la funeste certitude.
-
-»Il n'y a pas grand mal à cela, Mademoiselle, me dit avec un grand air
-de bonne foi l'auteur de ma disgrâce, je suis honnête homme, je vais
-vous épouser». Fort bien, mais mineur, ayant un vilain père, vaniteux,
-brutal, avare peu riche et qui avait d'autres enfants, l'exécution du
-projet de Saint-Amand n'était pas facile. Au premier mot qui fut dit,
-dans la gentilhommière, _d'un enfant fait et d'une envie d'épouser_, il
-y eut un tracas d'enfer; un curé bonasse qui voulut bien se mêler de
-cette affaire, y perdit son latin. Mon épouseur fut mis _à la tour_,
-c'est-à-dire au premier étage d'un colombier, qui donnait un air de
-château à la bicoque seigneuriale. Bientôt je vis se préparer pour
-moi-même une petite persécution; je n'étais qu'accidentellement férue:
-il ne s'agissait pas pour moi d'une fortune; j'avais les moyens de
-m'éloigner, je le fis, et vins à Paris pour me fixer chez une marchande
-de modes.
-
-»Cette commère, comme la plupart de celles de son état, indépendamment
-de son commerce, gagnait beaucoup en faisant de sa maison, bien pourvue
-de jolies ouvrières, un honnête bordel. J'y eus quelques aventures, ou
-lucratives, ou de pur agrément; cette vogue ne dura que les quatre
-premiers mois de ma grossesse peu sensible. Quand je devins plus ronde,
-mes actions tombèrent à plat; force fut de me rabattre philosophiquement
-sur le travail des doigts et l'étude dont j'avais réellement contracté
-le goût à la campagne. Vers le milieu de mon neuvième mois, je vins
-reprendre chez l'honnête chirurgien mon ancien domicile.
-
-»J'accouchai au temps convenable, mais à travers tant de douleurs et de
-dangers, que dès lors, je pris pour le respectable état de mère une
-horreur insurmontable. En dépit du talent et de l'humanité du docteur,
-mon enfant, qui était une fille, périt dans les difficultés de ma
-délivrance. Heureusement, l'accoucheur n'était pas de ces faux
-raisonneurs qui, pour assurer la vie d'une créature à peine ébauchée que
-mille chances peuvent empêcher d'arriver à sa maturité, sont prêts à
-sacrifier sans scrupule celle que la nature a conduite avec bien de la
-peine à son point de perfection. Je dois encore à ce bienfaisant mortel
-tous les petits soins qui sauvent aux femmes les accidents et la
-difformité.
-
-»Je veux, disait-il, que vous sortiez de mes mains sans la moindre trace
-de cette première campagne; mais pour Dieu! ne faites pas la folie de
-recommencer: à chaque enfant il peut y aller de votre vie.» Il tint
-mieux sa parole que, du moins pour les précautions, je n'ai tenu la
-mienne. Mais grâce au ciel, jamais depuis l'on ne m'a fait d'enfant.
-
-»Cependant mon argent s'écoulait, car je m'étais abondamment équipée et
-j'avais bien vécu, je voulus négocier ma lettre de change; par malheur,
-le solide négociant de Nantes venait de faire banqueroute. Effrayée de
-l'instabilité des jouissances humaines, et pouvant, avec de l'économie,
-me soutenir encore quelque temps, j'achevai d'apprendre à coiffer, à
-chiffonner, et pris aussi quelque teinture du talent d'ouvrière en
-robes. Je n'avais plus entendu parler de Saint-Amand que pour apprendre
-qu'on l'envoyait à l'île Bourbon, pour faire le triste métier de
-lieutenant d'infanterie. Je pris dès lors le parti de ne plus aimer
-rien, puisque cela rendait si malheureux, et je ne favorisai plus que
-ceux qu'un caprice du moment, ou quelque vue d'intérêt qui en valût la
-peine, ou le besoin de mes sens, me dictait d'agréer. De cette manière,
-je fus encore passablement heureuse, et ne fis pas mal mes affaires. M.
-de Pinange, votre père...--Ah! oui; _mon amant!_ interrompis-je avec
-transport: _dis mon tout, mon Dieu!_ (Elle haussait les épaules et
-levait les yeux au ciel) Eh bien! mon père?--Votre père se prit comme un
-autre, dans mes filets, ou je tombai dans les siens, nous nous
-arrangeâmes. Bientôt il imagina qu'il serait plus commode pour tous deux
-de nous réunir dans un hôtel que d'être en bonne fortune à mon troisième
-étage, il trouva moyen de me faire entrer au service de madame.
-
-Le meilleur moyen pour se dégoûter bien vite, c'est d'avoir à tout
-moment sous la main les facilités d'être ensemble. Notre intrigue,
-brûlante dans mon taudis, devint à l'hôtel de Pinange d'une tiédeur
-affadissante. M. le Marquis me négligea. Fanfare sut en profiter...
-Quelle chute! Allez-vous vous écrier; un domestique succéder à ce
-sylphe, à cet enchanteur (Je soupirais à l'unisson de son éloge). Oui,
-Fanfare! il succéda délicieusement pour votre servante à son
-incomparable maître, Fanfare! vous en conviendrez, est charmant, et n'a
-rien de commun avec ses semblables qui, surtout ceux qu'on emploie tout
-de bon à la chasse, sont ordinairement des ivrognes et des rustres; mais
-si votre diabolique prévention en faveur de M. le Marquis vous rendait
-trop injuste envers son successeur, j'en appellerais à Mme la Marquise,
-non moins connaisseuse que vous sans doute, et qui sait à fond tout ce
-que Fanfare peut valoir.»
-
-Je ne revenais pas de ma surprise. Quoi, Mme de Pinange aussi? Ma mère
-donnait dans la domesticité!--A plein collier, mademoiselle. Eh! Mon
-Dieu, c'est le ton maintenant, depuis que les seigneurs, les cavaliers,
-les militaires, en un mot tout ce qui se piquait jadis de courtoisie, de
-galanterie, de soins et de probité surtout, ont quitté les manières,
-l'élégance, et se dispensent de tous ces procédés auxquels notre sexe
-est si sensible. Le domestique presque toujours bien de figure, seigneur
-de sa personne, enorgueilli de l'attention qu'on peut lui témoigner,
-vaut bien mieux pour le plaisir, est plus sûr et expose, soit pendant,
-soit après une liaison, à bien moins de disgrâces. En un mot, Fanfare
-avait encore Mme la Marquise quand je me le donnai. Ce sont, au surplus,
-de petits intérêts de famille sur lesquels je vous demande le secret.»
-Je le promis. «Voilà, ma chère maîtresse, continua-t-elle, ma
-confession... humble, pas trop, mais sincère et entière, après laquelle
-il ne me reste de contrition que pour avoir fait sottement un enfant et
-pour avoir eu la vérole.»
-
-
-
-
-LE DIABLE AU CORPS
-
-OEUVRE POSTHUME
-
-DU TRÈS RECOMMANDABLE DOCTEUR
-
-CAZZONE
-
-MEMBRE EXTRAORDINAIRE
-
-DE LA JOYEUSE FACULTÉ
-
-PHALLO-COIRO-PYGO-GLOTTONOMIQUE
-
-
-_Le Diable au corps_ est un tableau des moeurs parisiennes un peu avant
-la Révolution et ce tableau, Nerciat l'a complété par un autre: _les
-Aphrodites_, qui a lieu une quinzaine d'années plus tard, pendant les
-premières convulsions révolutionnaires.
-
-C'est sans aucun doute à propos du _Diable au corps_ et des _Aphrodites_
-que Baudelaire écrivit cette note qu'il avait l'intention de développer
-«... La Révolution a été faite par des voluptueux».
-
- NERCIAT (utilité de ses livres).
-
- Au moment où la Révolution française éclata, la noblesse française
- était une race physiquement diminuée (de Maistre).
-
- Les livres libertins commentent et expliquent la Révolution.
-
- --Ne disons pas: _Autres moeurs que les nôtres_, disons: _Moeurs plus
- en honneur qu'aujourd'hui_.
-
- Est-ce que la morale s'est relevée? non, c'est que l'énergie du mal a
- baissé.--Et la niaiserie a pris la place de l'esprit.
-
- La fouterie et la gloire de la fouterie étaient-elles plus immorales
- que cette manière moderne d'_adorer_ et de mêler le saint au profane?
-
- On se donnait alors beaucoup de mal pour ce qu'on avouait être
- bagatelle et on ne se damnait pas plus qu'aujourd'hui.
-
- Mais on se damnait moins bêtement, on ne se pipait pas (_Charles
- Baudelaire, OEuvres Posthumes, Paris, Mercure de France, 1908_).
-
-La plupart des personnages du _Diable au corps_ font partie de la secte
-des _Aphrodites_ et plusieurs reparaissent dans l'ouvrage de ce nom.
-Dans la _Préface_, Nerciat suppose qu'un docteur en Phallurgie, le
-fameux Cazzone, est mort en lui laissant le soin de revoir et de publier
-ce _singulier roman dramatique_.
-
-Les acteurs sont: La marquise, _une superbe brune_, La comtesse de
-Mottenfeu, _laideron piquante_, Philippine, _charmante blonde, soubrette
-matoise_, Bricon, _colporteur-espion_, l'abbé Boujaron, _prêtre
-napolitain, traits mâles, physionomie de réprouvé, vigueur monacale;
-vices de toutes les nations, de tous les états, vernis de mondanité
-parisienne_.
-
-Le Tréfoncier, _prélat allemand, traits agréables, un peu féminin, goûts
-bizarres, libertinage d'officier, caprices de prélat_.
-
-Hector, _être privilégié que la nature a composé de tout ce qui plaît
-dans l'un et l'autre sexe. Adonis par devant, Ganymède par derrière_; et
-bien d'autres parmi lesquels figure même un âne. Durant l'action du
-_Diable au corps_, la marquise, qui est le principal de ces personnages,
-devient veuve, et l'on peut imaginer que son libertinage augmente à
-proportion de sa liberté.
-
-L'action d'ailleurs est assez peu suivie, et il serait sans intérêt de
-la résumer. Mais les extraits fort divertissants qui suivent montrent
-bien combien Nerciat possédait l'art du dialogue.
-
-Je ne dis rien du style qui est attrayant au possible.
-
-
-RÉVEIL
-
-Il n'est pas encore jour chez la marquise; elle s'éveille et détourne
-son rideau. Médore, son bichon, lui fait fête; elle se découvre et se
-fait gamahucher un moment par l'intelligent animal, puis elle sonne.
-
-PHILIPPINE.--Eh! bon Dieu! madame. Quel démon vous réveille aujourd'hui
-si matin? Il est à peine dix heures.
-
-LA MARQUISE, _bâillant_.--Bonjour, Philippine... j'ai très mal dormi, je
-vais être toute la journée d'une laideur affreuse et d'une humeur à
-désespérer les gens.
-
-PHILIPPINE.--Ah! pour l'humeur, tant pis, madame. Quant à la laideur, je
-suis caution du contraire: vous êtes déjà belle à ravir.
-
-LA MARQUISE.--J'ai cependant très mal reposé.
-
-PHILIPPINE.--Je me l'imagine, et c'est pour cela que madame doit avoir
-passé une très bonne nuit.
-
-LA MARQUISE.--Oh! ne m'en parle pas, Philippine; tu me vois furieuse.
-Mon aventure est la chose du monde la plus maussade.
-
-PHILIPPINE.--Comment donc? ce beau cavalier que je n'avais point encore
-vu céans, et que vous ramenâtes hier soir triomphante...
-
-LA MARQUISE, _froidement_.--Quel temps fait-il?
-
-PHILIPPINE.--Froid, mais le plus beau du monde.
-
-LA MARQUISE.--Tant mieux: j'ai des courses à faire dans le voisinage du
-Palais-Royal et je craignais de ne pouvoir y faire quelques tours
-d'allée.
-
-PHILIPPINE.--Voici, madame, plusieurs billets et une corbeille assez
-lourde, de la part de M. Patineau, avec une épître en grand papier.
-
-LA MARQUISE.--De la part de Patineau! ceci devient intéressant.
-Voyons... (_souriant_) c'est de l'or, Philippine: je le reconnais au
-poids.
-
-PHILIPPINE.--De l'or, madame! les charmants amis que ces fermiers
-généraux!
-
-LA MARQUISE.--Celui-ci ne sait pas donner à ses cadeaux des formes bien
-galantes, mais il est tout rondement libéral: c'est un bonhomme.
-
-PHILIPPINE, _à part_.--Oui une bonne dupe... (_Haut._) Défaisons ces
-chiffons... (_Elle y travaille._) Cela est emmaillotté comme le trésor
-d'un pèlerin.
-
-LA MARQUISE, _ayant lu_.--La lettre annonce trois cents louis, mais une
-mortelle visite pour l'après-midi. Il faudra bien l'endurer... (_On
-gratte à la porte_). Voyez ce que c'est.
-
-PHILIPPINE.--C'est un de vos gens pour vous faire du feu.
-
-LA MARQUISE.--Qu'il entre et se dépêche.
-
-_(Il y a du feu. Le domestique s'est retiré. La marquise et Philippine
-sont seules)._
-
-LA MARQUISE.--Où sont les autres billets?
-
-PHILIPPINE.--Sur votre lit, madame.
-
-LA MARQUISE.--C'est bon.
-
-PHILIPPINE, _étalant les louis_.--Voyez, madame, la belle collection de
-médailles!
-
-LA MARQUISE, _avec dédain_.--Ote cela; compte, et serre la somme dans
-mon bonheur-du-jour. Attends, il faudra que je porte soixante louis à
-Dupeville; mets-les à part; quarante encore, pour des emplettes que je
-me propose de faire chez la Couplet.
-
-PHILIPPINE, _comptant_.--A propos, elle vint hier en personne; vous
-l'ai-je dit, madame? Il s'agissait d'une affaire qu'elle prétendait être
-de la plus grande conséquence pour vous, et je l'envoyai.
-
-LA MARQUISE.--Oui, elle me déterra chez le grand mousquetaire, et je lui
-donnai parole pour demain. Cependant si j'avais pu prévoir que le bon
-génie de Patineau me serait aussi propice, je n'aurais eu garde
-d'accepter une partie qui pourra me compromettre.
-
-PHILIPPINE, _toujours comptant_.--Il n'y a qu'à rompre, madame; j'irai
-de votre part...
-
-LA MARQUISE.--Il faut encore y réfléchir, car il s'agit d'un jeune
-prince étranger... S'il est jeune, Philippine... (_Elle sourit._)
-
-PHILIPPINE, _comptant_.--Et peut-être joli, par-dessus le marché.
-J'entends ce demi-mot, madame; oui, laissez à tout hasard les choses
-comme elles sont. Il manque dix louis.
-
-LA MARQUISE.--J'entends aussi à demi-mot, Philippine: cachez cet argent.
-Un billet de Limefort! M. le chevalier, vous avez tort d'écrire; ne
-parlez même pas; il faut vous en tenir à la pantomine, car c'est où vous
-excellez! tout le reste vous sied mal... Ah! voici du Molengin (_Sans
-ouvrir le billet_). Sais-tu, ma fille, que malgré le mal infini qu'on
-dit de ce pauvre vicomte, j'ai la singularité d'en être un peu férue, et
-qu'au premier jour il me fera faire quelque sottise?
-
-PHILIPPINE, _froidement_.--Je n'en crois rien, madame.
-
-LA MARQUISE.--Pourquoi donc? Molengin, intime ami du marquis, a chez moi
-l'accès le plus facile. Il est beau, fait à peindre, caressant, fort
-amusant. Les occasions naissent à tout moment pour lui...
-
-PHILIPPINE.--Il n'en profitera pas, madame, je vous le garantis.
-
-LA MARQUISE. Je n'y conçois rien! tout le monde semble s'accorder à le
-juger nul. Cela pique ma curiosité, je veux être éclaircie...
-
-PHILIPPINE.--M. de Molengin, madame, mérite bien sa réputation; vous
-pouvez m'en croire... et pour cause.
-
-LA MARQUISE, _avec intérêt_.--Ah! ah! tu me parais au fait. Mais avoue
-qu'à juger de Molengin par les yeux, il est tout fait pour plaire.
-
-PHILIPPINE, _avec dépit_.--Mais il rate, madame, et c'est une infamie.
-
-LA MARQUISE, _gaiement_.--Le dépit de Philippine est délicieux! il t'a
-ratée, n'est-ce pas? Conte, conte-moi ton aventure. Eh bien! il faut
-qu'il me rate aussi; cela ne m'est jamais arrivé, je veux essayer une
-fois de cette nouveauté.
-
-PHILIPPINE.--Vous en serez dégoûtée pour la vie, madame. Mais nous
-perdons du temps à dire des balivernes. J'ai cependant des choses de la
-plus grande importance à vous communiquer et je vous prie de les
-entendre.
-
-LA MARQUISE.--De quoi s'agit-il?
-
-PHILIPPINE.--Ce M. de Molengin dont nous nous occupons, n'a-t-il pas
-ramené cette nuit M. le Marquis? celui-ci bien ivre; l'autre n'était que
-passablement aviné.
-
-LA MARQUISE.--C'est monsieur mon mari qui gâte comme cela les gens les
-moins faits pour partager ses excès. Eh bien!
-
-PHILIPPINE.--Eh bien! madame, ces messieurs venaient tout droit à votre
-appartement; et vous qui n'étiez pas seule...
-
-LA MARQUISE.--Tu me fais trembler.
-
-PHILIPPINE.--J'ai bien eu plus peur que vous, ma foi! Monsieur avait le
-plus beau transport d'amour possible. Il voulait absolument coucher avec
-vous. J'étais heureusement à mon poste. J'ai bataillé comme il fallait.
-M. de Molengin, dont je n'ai pas très bien conçu les motifs, trouvait
-que l'empressement de M. le Marquis était la chose du monde la plus
-juste. Je soutenais, moi, qu'il était bien mal à monsieur de venir
-troubler votre premier sommeil et de se montrer dans un état aussi peu
-ragoûtant... car ils puaient le vin, et monsieur laissait de temps en
-temps échapper...
-
-LA MARQUISE.--Fi! la description seule me fait mal au coeur!
-
-PHILIPPINE.--Bref, je les ai détournés de leur projet... mais il m'en a
-coûté bon.
-
-LA MARQUISE.--Comment cela, ma bonne amie?
-
-PHILIPPINE.--M. le marquis disait, en jurant, qu'il ne coucherait pas
-seul. Son ami disait, à son tour, qu'il ne se sentait pas le courage de
-s'en retourner à l'autre extrémité de Paris.
-
-LA MARQUISE.--Ah! Ah! ces messieurs m'auraient apparemment fait la
-galanterie de coucher tous les deux avec moi?
-
-PHILIPPINE.--C'est, je crois, ce dont vous étiez menacée. M. le Marquis
-sait à quel point son cher vicomte est sans conséquence. D'ailleurs,
-ivre comme il l'était, il n'aurait pu s'opposer à rien. Vous les auriez
-eus probablement à vos côtés ou bien vous auriez été forcée de leur
-céder la place.
-
-LA MARQUISE.--C'est ce qui ne serait pas arrivé! Une femme comme moi se
-déplacer pour deux ivrognes? Mon lit est énorme: on se serait arrangé
-comme on aurait pu; mais enfin un autre y était... Après?
-
-PHILIPPINE.--Si bien donc, madame, que ne pouvant pénétrer chez vous, M.
-le marquis a dit à M. le vicomte: «Prenons notre parti, mon cher, et
-couchons tous deux avec Philippine». M. de Molengin aussitôt de se jeter
-au cou de Monsieur, qui lui a presque vomi sur la face.
-
-LA MARQUISE.--Cette scène de tendresse est touchante en vérité!
-
-PHILIPPINE.--Quant à moi, je me trouve alors dans un tel embarras, vous
-m'aviez ordonné d'entrer chez vous à cinq heures précises afin de
-conduire votre heureux coucheur, il n'était que trois heures et quelques
-minutes: Si je vais avec ces messieurs, me disais-je à moi-même, je peux
-manquer l'heure; ils ne seront plus ivres, ils me retiendront, ou me
-suivront.
-
-LA MARQUISE.--Très bien combiné. Comment t'es-tu tirée de ce pas
-difficile?
-
-PHILIPPINE.--Ma foi! madame, j'ai pris mon parti galamment, et me suis
-laissé suivre chez moi, n'ayant plus rien à faire chez vous jusqu'à
-l'heure indiquée. Après quelques petites façons que je croyais devoir à
-la bienséance, j'ai permis à ces messieurs de se coucher à mes côtés.
-
-LA MARQUISE.--Peste! quelle résignation!
-
-PHILIPPINE.--Ecoutez jusqu'au bout, madame. Vous allez convenir que je
-n'ai pas tiré grand parti d'une aussi favorable conjoncture.
-
-De la discrétion, mon cher Molengin, a dit monsieur en poussant un
-dernier hoquet. Puis il a tourné le derrière, et bientôt a ronflé comme
-une pédale d'orgue.
-
-
-SUITE DU REVEIL
-
-PHILIPPINE.--Daignerez-vous me raconter, madame, où vous avez péché ce
-nouvel adorateur?
-
-LA MARQUISE.--Par le plus étrange hasard chez cette baronne allemande
-qui donne à jouer.
-
-PHILIPPINE.--Ah! je sais ce que vous voulez dire.
-
-LA MARQUISE.--Je vais depuis quelque temps assez régulièrement dans ce
-tripot, et j'ai tort, car j'y perds l'impossible. Hier, entre autres,
-j'ai joué d'un guignon si constant quoique à petit jeu, que cent louis,
-dont je m'étais munie, n'ont duré qu'une heure, et que j'aurais quitté
-la partie avec des dettes, sans Dupeville, qui gagnant contre son
-ordinaire m'a glissé soixante louis. Je me suis acquittée autour du
-tapis, et le peu qui me restait n'a fait que paraître.
-
-PHILIPPINE.--Heureux en amours, malheureux au jeu, vous reconnaissez la
-vérité du proverbe?
-
-LA MARQUISE.--On sortait de table, et le pharaon recommençait. Ma
-voiture n'était point arrivée. J'ai vu près du feu la grosse présidente
-de Combanal qui causait avec un inconnu. Comme je suis fort au fait des
-moeurs de la dame, et qu'on la connaît pour ne s'entretenir jamais de
-suite que d'une seule chose, je me tenais un peu à l'écart, mais
-l'extravagante m'a forcé d'approcher, en me disant: Venez, marquise,
-venez donc, je suis en contestation avec monsieur sur un point qui est
-de votre compétence. Puis s'adressant à son interlocuteur, elle a ajouté
-tout bas: Nous pouvons traiter librement la question devant la marquise,
-elle est des nôtres: c'est la Fougère...
-
-PHILIPPINE.--Des nôtres! la Fougère! qu'est-ce que cela pouvait
-signifier, madame?
-
-LA MARQUISE.--Je te l'apprendrai quelque jour. En attendant, tu peux
-savoir que la Fougère est mon nom dans certaine confrérie[64].
-
- [64] Je me rappelle parfaitement qu'autrefois j'entendis dire au
- docteur Cazzone qu'il existait sous le nom d'Aphrodites, une société
- de voluptueux des deux sexes voués au culte de Priape, et qui
- renouvelaient dans leurs secrètes orgies toutes les débauches
- antiques dont nous avons une légère connaissance par les écrits et
- les monuments qui se sont conservés jusqu'à nous. Mais ce dont je me
- souviens aussi, c'est que les véritables Aphrodites, en assez petit
- nombre, tiraient tous leurs noms du règne minéral, tandis que les
- affiliés, c'est-à-dire, des membres beaucoup plus nombreux qu'on
- admettait aux pratiques sans qu'on leur donnât la parfaite
- connaissance des mystères et sans qu'ils prêtassent le grand
- serment, tiraient leurs noms du règne végétal. Ainsi la marquise et
- d'autres qu'on verra figurer dans cet ouvrage n'étaient qu'affiliés
- et ne pouvaient proposer des sujets que pour l'affiliation. Quand la
- faveur devenait trop multipliée, ou que certains indiscrets avaient
- occasionné quelque événement nuisible au repos de l'ordre et qui
- pouvait entraîner sa destruction, le grand comité, par quelque
- changement de local, ou quelque suspension de pratiques, venait
- aisément à bout de congédier tous ces intrus, en leur persuadant que
- l'ordre était en effet détruit. C'est de quoi l'on verra la marquise
- se désoler plus loin avec une amie qui n'en savait pas plus qu'elle.
- Le docteur ne m'en a jamais appris davantage, quelque pressant que
- je me fusse rendu près de lui au sujet de son ordre. Il y portait le
- nom de Chrysolite. On a voulu me persuader que maintenant encore,
- les Aphrodites, confondus parmi les Maçons, ont dans Paris même un
- temple et des assemblées. (N.) Lorsqu'il écrivait cette note,
- Nerciat ne savait pas qu'un jour il écrirait les _Aphrodites_.
-
-Oh! je ne voudrais pas, pour tout l'or du monde, n'en point être;
-l'esprit humain n'imagina jamais rien d'aussi délicieux... Va, bientôt
-je t'en ferai recevoir et tu m'en auras d'éternelles obligations.
-
-PHILIPPINE.--Quoi! madame, une pauvre fille de chambre comme moi, vous
-la feriez recevoir d'une confrérie dont vous êtes?
-
-LA MARQUISE.--Tu n'y penses pas! il s'agit bien parmi nous autres...
-Mais non, je ne nommerai rien devant une petite profane.
-
-PHILIPPINE.--Le beau mystère! je vois que vous êtes Maçonne.
-
-LA MARQUISE.--Qui ne l'est pas? Mais il s'agit bien d'autres travaux, ma
-foi! Contente-toi cependant de savoir que les charmes seuls et les
-talents en amour déterminent le rang parmi les membres de notre heureuse
-société. Je ne serais point étonnée que toi, que j'aurais proposée, tu
-fusses peut-être en bien peu de temps, plus avancée que moi. Cette
-tournure, cette fraîcheur unique...
-
-PHILIPPINE, _un peu confuse_.--Ne vous moquez donc pas de moi, ma chère
-maîtresse.
-
-LA MARQUISE.--Je te jure que je ne connais rien au monde d'aussi
-piquant, d'aussi dangereux... Tu le sais bien, friponne! Combien
-d'infidélités ne m'as-tu pas fait faire à mes amis dans le plus fort de
-mon goût pour eux! Va, tu es bien heureuse que je sois anéantie ce
-matin; autrement je te rappellerais parbleu bien que tu es en droit de
-me faire parfois tourner la tête... (_Elle met une main sous le fichu de
-Philippine et va de l'autre lui lever les jupes._)
-
-PHILIPPINE, _les baissant_.--Là! là! Madame, pour un autre moment; nous
-avons bien d'autres choses à traiter.
-
-LA MARQUISE, _la laissant_.--J'ai d'abord mon histoire à t'achever. Tu
-comprends donc que la présidente, son causeur et moi, nous nous
-trouvions être tous trois confrères?
-
-PHILIPPINE.--Fort bien, et, par conséquent, ce monsieur vous était
-connu. Pourtant vous avez dit d'abord...
-
-LA MARQUISE.--Eh! non, se connaît-on? a-t-on seulement envie de se
-connaître? On est peut-être... mille... répandus dans la France, ou
-ailleurs. Il faut s'être fait des signes, avoir travaillé ensemble,
-s'être trouvé aux mêmes assemblées.
-
-PHILIPPINE.--C'est comme la Maçonnerie, n'en conveniez-vous pas d'abord?
-
-LA MARQUISE.--Tais-toi; toute ta petite curiosité ne viendra point à
-bout de me faire révéler ici des secrets... que je promets, pourtant, de
-te faire connaître en temps et lieu. Dès qu'un geste significatif m'eut
-assurée de la fraternité de l'inconnu, je demandai à la présidente
-quelle était donc cette importante discussion dans laquelle on pouvait
-avoir besoin de mon avis. «Je prétends, a-t-elle répondu, qu'il n'y a
-plus de Tircis.»
-
-PHILIPPINE.--Qu'est-ce que cela voulait dire, madame?
-
-LA MARQUISE.--J'ai fait la même question que toi, et croyant qu'on
-voulait donner à entendre par là que l'amour pastoral était de nos jours
-en grand discrédit, je me suis rangée du côté de la présidente. Elle m'a
-ri au nez, et le monsieur en a presque fait autant!
-
-PHILIPPINE.--Cela n'était pas honnête, par exemple.
-
-LA MARQUISE.--J'étais leur dupe; ils me faisaient un mauvais calembour.
-«Elle n'y est pas, a donc repris l'effrontée, Tire-six, entendez-vous,
-marquise, esprit bouché? Croyez-vous qu'il y en ait beaucoup?» J'opinai
-encore en faveur de la présidente, lorsque notre homme avec un accent
-gascon, a répliqué: «Sandis? Mesdames, je ne prends point la liberté dé
-vous démentir sur le fait dé vos bésogneurs dé Paris, mais je puis vous
-donner ma parole d'honneur que le plus petit gentilhomme dé mon pays est
-un tiré-six, sept, huit, neuf!...»
-
-PHILIPPINE.--Peste! que sont donc les grands seigneurs de Gascogne?
-
-LA MARQUISE.--Il y en a peu. Cela nous a d'abord assommées. Nous allions
-faire nos objections, quand un des joueurs, avec qui la présidente avait
-mis quelques louis en société, l'a appelée pour partager le produit
-d'une taille heureuse. Je suis donc restée tête à tête avec le fanfaron.
-«Si nous n'étions pas confrères, lui ai-je dit en feignant un peu
-d'embarras, je vous supplierais, monsieur le chevalier, de mettre la
-conversation sur quelque autre chapitre.»
-
-PHILIPPINE.--Il était pourtant assez de votre goût, celui-là.
-
-LA MARQUISE.--Sans doute. Mais devant des gens qu'on a jamais vus!
-Retiens cette leçon, Philippine: quelque catin que soit une femme, il
-faut qu'elle sache se faire respecter, jusqu'à ce qu'il lui plaise de
-lever sa jupe.
-
-PHILIPPINE.--Je pense de même.
-
-LA MARQUISE.--Revenons à mon causeur. Après quelques raisonnements de
-part et d'autre, je me suis opiniâtrement retranchée dans l'avis par
-lequel je croyais pouvoir constater et fâcher mon Gascon; en un mot,
-j'ai dit tout net que je croyais à peine à l'existence de tire-six,
-moins encore à celle des tire-sept, huit, neuf et plus, fussent-ils
-voisins de la Garonne. Sandis! Madame, a riposté mon pétulant
-antagoniste, avec un mouvement violent qui m'a presque effrayée, vos
-doutes offensent mon honneur, et me prévalant, né vous en déplaise, dé
-mes droits dé confrère je vous somme dé me mettre à l'épreuve.
-
-PHILIPPINE.--Voilà, certes, une impertinence à se faire jeter par les
-fenêtres.
-
-LA MARQUISE.--Point du tout. Un de nos statuts principaux autorise
-formellement ces sortes de défis.
-
-PHILIPPINE.--Je n'ai plus rien à dire. Peut-on savoir comment vous avez
-répondu?
-
-LA MARQUISE.--Négativement d'abord.
-
-PHILIPPINE.--Ce monsieur avait donc le malheur de vous déplaire?
-
-LA MARQUISE.--Pas absolument.
-
-PHILIPPINE.--Et vous êtes peu contente de lui. Sachons donc comment il a
-pu démériter?
-
-LA MARQUISE.--«Madame, a-t-il dit avec une assurance qui m'en a beaucoup
-imposé, quoique Gascon, je né suis point un hâbleur, et je né veux pas
-vous engager dans une démarche qui puisse être entièrement à mon
-avantage, même dans le cas où je vous aurais trompée. Souffrez donc que
-notre essai soit une gageure. Il y a dans cette bourse cent louis: je
-viens dé les gagner; je vous les sacrifié, à ces conditions. Mme la
-marquise aura la complaisance de m'accorder une nuit dé six ou sept
-heures seulement. Après la première faveur que j'aurai obtenue dé
-madame, j'aurai perdu cinquante louis. Suis bien ce calcul, Philippine.
-
-PHILIPPINE.--Ne vous embarrassez pas, madame, je retiendrai à merveille:
-cinquante louis la première faveur, c'est-à-dire...
-
-LA MARQUISE.--Le premier coup.
-
-PHILIPPINE.--Bon.
-
-LA MARQUISE.--«Après la deuxième, madame aura gagné trente louis dé
-plus.
-
-PHILIPPINE.--Fort bien. Voilà déjà quatre-vingts louis.
-
-LA MARQUISE.--Juste. Après le troisième, madame aura gagné vingt louis
-dé plus.
-
-PHILIPPINE.--Les cent louis sont donc à vous maintenant.
-
-LA MARQUISE.--C'est cela même. Après le quatrième, madame n'aura rien
-gagné dé plus.
-
-PHILIPPINE.--Gratis; mais les cent louis sont encore à madame?
-
-LA MARQUISE.--Sans doute. Après le cinquième, c'est toujours lui qui
-parle, j'aurai regagné vingt louis.
-
-PHILIPPINE.--Ah! ah! madame, vous n'avez plus que quatre-vingts louis!
-
-LA MARQUISE.--Bien compté. Après le sixième, j'aurai regagné trente
-louis dé plus.
-
-PHILIPPINE, _étonnée_.--Eh bien! reste à cinquante, madame.
-
-LA MARQUISE.--Pas davantage. Après le septième, votre serviteur aura
-regagné cinquante louis dé plus; c'est-à-dire que nous serons quittes.
-
-PHILIPPINE.--Quittes?
-
-LA MARQUISE.--Cela est clair.
-
-PHILIPPINE.--Eh bien! madame?
-
-LA MARQUISE.--Eh bien! maltraitée au jeu, endettée, je me suis laissé
-éblouir par cette diable de bourse... Le jeune homme est d'ailleurs
-assez bien fait.
-
-PHILIPPINE.--Il m'a paru tel.
-
-LA MARQUISE.--J'avais remarqué qu'il a la jambe belle, certain air de
-santé...
-
-PHILIPPINE.--Les épaules carrées, l'oreille rouge; là, tout ce qu'il
-faut.
-
-LA MARQUISE.--Ma foi! j'ai hasardé, sans grimaces, l'événement d'une
-gageure où je pouvais gagner gros sans risquer de perdre.
-
-PHILIPPINE.--C'est un marché d'or.
-
-LA MARQUISE.--La présidente nous a rejoints. Nous l'avons instruite. Ne
-voulait-elle pas que je la misse de moitié?
-
-PHILIPPINE.--On lui en garde, ma foi!
-
-LA MARQUISE.--Bientôt on m'a annoncé mon carrosse, je suis rentrée,
-amenant mon parieur, et, comme tu l'as vu, nous nous sommes mis au lit.
-
-PHILIPPINE.--J'ai cru voir aussi que c'était avec beaucoup d'émulation
-des deux parts?
-
-LA MARQUISE--Je n'en disconviens pas. Oh! j'ai gagné quatre-vingts
-louis, en moins de rien, mais bien loyalement gagné.
-
-PHILIPPINE.--J'en crois votre parole.
-
-LA MARQUISE.--A peine avions-nous causé dix minutes, que les cent louis
-ont achevé de m'appartenir.
-
-PHILIPPINE.--Peste! comme il y va, ce monsieur le Gascon!
-
-LA MARQUISE.--Il faut convenir que de longtemps je n'avais été si bien
-tapée. Mon grivois n'a pas les allures bien galantes, il n'est pas très
-voluptueux, sa manière est un peu bourgeoise, mais tudieu! c'est un gars
-expérimenté, léger, adroit, point incommode, sans sueur, sans odeur,
-brûlant...
-
-PHILIPPINE _avec feu_.--Divin!... Non, madame, vous ne viendrez jamais à
-bout de me faire penser mal de cet homme-là.
-
-LA MARQUISE.--A la bonne heure! Nous avons travaillé avec tout le zèle
-et l'accord imaginables à la quatrième opération...
-
-PHILIPPINE.--La bonne aubaine! madame.
-
-LA MARQUISE.--Je me suis prêtée, comme il convenait, au cinquième coup,
-et j'en ai pris pour mes vingt louis: pas l'ombre de tricherie de part
-ni d'autre. Quant au sixième, je ne m'en suis pas aussi bien trouvée.
-
-PHILIPPINE.--Vous étiez déjà lasse?
-
-LA MARQUISE.--Non: je ne me lasse pas pour si peu, mais, comme il n'y
-avait guère que deux heures et demie que nous avions commencé, j'avais
-déjà l'inquiétude de sentir que mon pari ne valait rien. Cependant, il
-ne fallait pas faire une vilenie. Prenant donc mon parti galamment, je
-vous ai travaillé mon homme d'une manière...
-
-PHILIPPINE.--Comme je berce... Daignez poursuivre.
-
-LA MARQUISE.--Tout autre aurait été mis, de cette fougue, sur les dents:
-deux fois je l'ai fait dégaîner par mes haut-le-corps mais inutilement:
-il n'y avait pas un temps de perdu. Au retour, il y était, et bien que
-les choses en allassent plus mal, il semblait, au contraire, que ces
-contretemps donnassent à mon drille un surcroît de vigueur.
-
-PHILIPPINE.--Vous trichiez, pour le coup! cela n'est pas bien.
-
-LA MARQUISE.--D'accord. Voilà donc trente louis de perdus. Dieu sait si
-j'ai fait et fait faire ablution à la place! «Or, ça! mon cher Tire-six,
-ai-je dit en me recouchant, je demande quartier: je suis exténuée,
-moulue. J'étais une impudente quand j'ai douté de ce dont tu n'étais que
-trop sûr. Dormons, tu ne me dois rien; tu pourrais être incommodé d'un
-excès: je ne me le pardonnerais de ma vie.»
-
-PHILIPPINE.--D'où vous venait cette générosité, madame?
-
-LA MARQUISE.--Ne vois-tu pas, petite imbécile, que c'était le moyen de
-stimuler celle du Gascon? Il pouvait prendre la balle au bond et me dire
-galamment: Belle marquise, je me trouve trop bien de vos précieuses
-faveurs pour que je veuille risquer de m'en priver en abusant de mes
-forces. Je perds cinquante louis avec le plus grand plaisir du monde.
-Enfin, quelque chose d'approchant. Point du tout; comme si ce maudit
-infatigable avait craint que je me refusasse à la septième accolade
-après que j'aurais dormi, pas pour un diable, il a voulu regagner la
-somme entière avant de me laisser fermer l'oeil!
-
-PHILIPPINE.--Et force à vous d'en passer par là?
-
-LA MARQUISE.--Il l'a bien fallu. Mais, pour le coup, je l'ai favorisé le
-plus maussadement du monde; je me suis plainte, j'ai fait des soupirs
-comme de douleurs, je lui ai dit avec le ton de l'anéantissement: Vous
-me tuez, mon cher... Je suis martyre de votre ambition et de l'extrême
-crainte que vous avez de perdre... Vous ne me devez rien... Encore une
-fois, retirez-vous... Je vais vous donner cinquante louis à mon tour,
-pour que vous me laissiez tranquille... Et d'autres propos aussi
-ragoûtants.
-
-PHILIPPINE.--Holà! madame, voilà de l'imprudence: s'il vous eût prise au
-mot: un Gascon!
-
-LA MARQUISE.--J'avais à peine dit, que déjà je me repentais. C'était
-comme si j'avais frappé contre un rocher. Il allait son train comme un
-cheval de poste, et sans que je l'aie secondé le moins du monde, même
-dans le moment où son vigoureux culetage faisait sur mes sens la plus
-vive impression, il a consommé sa septième prouesse...
-
-PHILIPPINE.--Da! sans tricherie?
-
-LA MARQUISE.--Bon Dieu! non! Pour que je ne puisse pas faire semblant
-d'en douter, cette fois avec bien plus d'affectation que les autres, il
-a eu soin de faire filer à mes yeux le superflu de son offrande.
-
-PHILIPPINE.--Cet homme ne manque à rien. Si bien que madame n'a rien
-gagné!
-
-LA MARQUISE, _avec humeur_.--Pas une obole.
-
-PHILIPPINE.--Et... Madame se propose-t-elle de demander sa revanche?
-
-LA MARQUISE.--Non certes. Pourquoi cette question?
-
-PHILIPPINE.--C'est que peut-être serait-il sage de ne pas se tenir comme
-battue: les armes sont journalières... et... (_Elle baisse les yeux._)
-Si Madame répugnait absolument à s'exposer de nouveau, je lui suis assez
-dévouée pour m'offrir... si toutefois Madame m'en trouve digne?
-
-LA MARQUISE, _l'embrassant_.--Bravo! Philippine. A ce noble courage je
-reconnais mon élève, et je te prédis que tu te feras un bonheur infini
-dans notre délicieuse confrérie.
-
-PHILIPPINE.--Je ne sais pas encore au juste ce qu'il faudra pour cet
-effet; mais il suffirait que Madame eût daigné répondre de moi, pour que
-je me crusse obligée à monter le plus grand zèle.
-
-LA MARQUISE.--On n'exigera de toi rien de difficile. Je t'avais
-déchiffrée d'abord. Tu es née pour nos plaisirs. Tes bégueules de
-tantes, de chez lesquelles il a fallu tant de peine pour t'arracher,
-auraient, avec leur bigoterie et leur sotte pudeur, gâté le plus heureux
-naturel. Faire de toi une vestale, ou du moins l'obscure épouse de
-quelque malotru d'artisan, c'était un beau projet, ma foi! Laissons ces
-vertueux métiers aux laides, aux maussades; mais une jolie femme, dans
-quelque état que le sort l'ait fait naître, se doit aux voluptés. Toute
-à tous! Voilà quel doit être notre cri de guerre: c'est ma devise au
-moins. Je veux qu'elle soit aussi la tienne. Tu te trouves bien sans
-doute des douces habitudes que je t'ai fait contracter? Quant à moi, je
-suis, par mon système, la puis heureuse des femmes. Nargue des préjugés,
-et donnons-nous en tant et plus!
-
-PHILIPPINE.--Charmante morale, madame! Je crains fort cependant que
-votre système, tout attrayant qu'il soit, ne vous mène aussi par trop
-loin. Vous vous livrez trop, excusez la liberté que je prends, madame,
-vous vous livrez trop à vos caprices libertins. Quelque robuste que soit
-votre tempérament, quelque solide que soit votre beauté, vous risquez de
-vous user bien vite. D'ailleurs, vous n'êtes pas toujours prudente, et
-je tremble qu'enfin M. le Marquis...
-
-LA MARQUISE.--Mon mari! ce polisson[65] de quel droit trouvera-t-il à
-redire à ma conduite? Elle est cent fois meilleure que la sienne. Ma
-naissance vaut mieux aussi. Je suis riche: il mourait de faim sur le
-pavé de Paris quand je fis la sottise de m'engoncer de sa jolie figure.
-Je voulus me le donner, il abusa de ma confiance, et par un vil calcul
-d'intérêt, il me fit un enfant: on fut obligé de nous marier. Que
-n'a-t-il su me fixer? Pourquoi m'a-t-il entourée de la plus mauvaise
-compagnie? Pourquoi, m'enseignant les plus extrêmes raffinements du
-libertinage et me mêlant avec l'essaim des complices de ses orgies, m'en
-a-t-il aussi lui-même donné le goût? Ce n'est pas au surplus, ce dont je
-le blâme. S'il n'eût fait que cela, sans doute il ne m'en eût été que
-plus cher... mais ses scènes publiquement scandaleuses, ses prodigalités
-sourdes, le discrédit où cet homme sans sentiments s'est laissé
-tomber... Ne me parle pas de lui, je t'en prie.
-
- [65] Quoique ce livre ne soit nullement un cadre convenable pour de la
- bonne morale, celle que renferme cette tirade valant cependant la
- peine d'être remarquée par le lecteur, j'ai trouvé bon de ne point
- l'en retrancher, quoique ce hors-d'oeuvre fasse longueur. (N.)
-
-PHILIPPINE.--Il est bon cependant de vous rappeler quelquefois que par
-malheur, il a sur vous une autorité dont il pourrait abuser, si vous
-affectiez trop de le compter pour rien dans le monde.
-
-LA MARQUISE.--Tu raisonnes fort juste, et je te sais gré du motif. Je
-fus bien folle aussi! Ah! monsieur le marquis, si j'avais pu prévoir que
-j'aurais sitôt le malheur de perdre mes parents, je n'aurais certes
-jamais été votre femme. Epouse-t-on tout ce qu'on désire, tout ce qu'on
-s'est donné! Ma soeur la chanoinesse n'a-t-elle pas bien su faire deux
-enfants le plus secrètement du monde? et celle-ci? et celle-là? et tant
-d'autres qui se sont très bien mariées par convenance, après s'être très
-sensément appliqué les objets de leurs inclinations!
-
-PHILIPPINE.--Savez-vous bien, Madame, que M. le marquis a toujours la
-fantaisie de me donner des meubles et trente louis par mois?
-
-LA MARQUISE.--Si je le connaissais galant homme, je te dirais:
-«Accepte»; mais tu serais à coup sûr malheureuse. Agit-il bien avec qui
-que ce soit?
-
-PHILIPPINE.--Une bien plus forte considération pour rejeter ses offres,
-c'est que ses libéralités ne pouvaient avoir lieu qu'aux dépens de ma
-chère maîtresse... Mais n'entends-je pas du bruit dehors?
-
-LA MARQUISE.--Va voir ce que c'est.
-
-PHILIPPINE, _après avoir passé un moment dans la pièce
-voisine_.--Madame, c'est un marchand de fleurs qui dit avoir reçu ordre,
-de vous-même, de se rendre ici ce matin.
-
-LA MARQUISE.--C'est la vérité; mais il vient de bonne heure. La petite
-comtesse de Mottenfeu me fit remarquer ce garçon à la porte du
-Vaux-Hall: elle le dit très amusant. Qu'il entre.
-
-PHILIPPINE.--Et me retirerai-je, madame?
-
-LA MARQUISE.--Quelle folie! non assurément: il convient même que tu
-restes.
-
-PHILIPPINE, _gracieusement_.--Entrez, entrez, monsieur.
-
-UN LAQUAIS, _précédant le marchand_.--Monsieur Bricon, madame. (_Il
-sourit._)
-
-LA MARQUISE.--Voyez un peu ce grand nigaud. Il y a bien de quoi rire...
-(_Le laquais reste pour voir l'entrée de Bricon, ayant l'air de mettre
-quelque chose en ordre._) Eh bien! que faites-vous là?... (_Le laquais
-se retire. A Philippine._) Il faut que je réforme ce grand sot. Je suis
-bien la servante de sa superbe figure, mais il est trop bête aussi.
-
-
-L'ABBÉ BOUJARON
-
-PHILIPPINE, _avec un billet_.--Tenez, madame. Je n'ai pas eu la peine de
-courir bien loin. Voici un mot d'écrit de la part de votre marchand de
-ce matin. On demande réponse sur-le-champ.
-
-LA MARQUISE, _avec trouble_.--Bon Dieu! que vais-je apprendre? (_Elle va
-vers la croisée, lire la lettre._)
-
-LA COMTESSE, _à mi-voix, pendant que son amie est occupée_.--Savez-vous
-Philippine, que vous êtes jolie comme l'amour, et fraîche comme un
-bouton de rose.
-
-PHILIPPINE.--Vous êtes bien honnête, madame.
-
-LA COMTESSE.--D'honneur! si j'étais garçon, je voudrais passer un
-caprice avec vous.
-
-PHILIPPINE, _avec grâce_.--Et moi, si vous étiez garçon, je n'aurais pas
-le courage de vous résister.
-
-LA COMTESSE, _encore plus bas, faisant un léger mouvement de la main
-vers l'objet de son désir_.--Viens donc me voir quelquefois.
-
-PHILIPPINE, _répondant à cette agacerie en pressant sur cet endroit la
-main de la comtesse_.--Mais, par malheur, vous n'êtes pas garçon.
-
-LA COMTESSE, _en feu_.--Viens toujours!
-
-PHILIPPINE, _avec un regard bien lubrique et l'accent le plus
-tendre_.--Oh! oui! j'irai vous voir... (_Elle jette en même temps, avec
-beaucoup de finesse, un regard du côté de la marquise; ce qui
-signifie... qu'elle prie la comtesse de lui garder le secret._)
-
-LA COMTESSE, _très bas_.--Sois tranquille (_Elles se serrent
-mutuellement la main_). Demain.
-
-PHILIPPINE, _très bas_.--Demain.
-
-LA MARQUISE, _ayant fini de lire_.--Allez à mon tiroir, Philippine, et
-donnez cinquante louis au porteur (_Elle donne la clef, Philippine
-sort._)
-
-LA MARQUISE, _agitée_.--Ecoutez ceci, comtesse, c'est votre Bricon qui
-m'écrit.
-
-LA COMTESSE.--Il est bien un peu le vôtre aussi. J'écoute.
-
-LA MARQUISE, _lisant_.--«Madame, au sortir de chez vous, M. l'abbé,
-malgré ce que vous savez, est allé dire sa messe. Dieu l'a bien puni de
-cet horrible sacrilège...»
-
-LA COMTESSE.--Peste! M. Bricon a de la religion!
-
-LA MARQUISE.--Suivez sa lettre (_Elle lit_). «Par malheur, il a pris un
-goût subit pour le petit garçon qui l'avait servie, et, dans la
-sacristie, moitié gré, moitié force, il l'a enfin exploité.» Vous
-remarquerez, comtesse, qu'il avait joué trois fois avant de sortir
-d'ici.
-
-LA COMTESSE.--Ce n'est pas ce qui me donnera mauvaise opinion de lui...
-
-LA MARQUISE.--Mais après une nuit pareille, à moins d'avoir le diable au
-corps, peut-on être tourmenté de cette force?
-
-LA COMTESSE.--Qu'est-ce que trois fois, pour certaines gens! Voyons la
-suite.
-
-LA MARQUISE, _lit_.--«Il était déjà tard, l'église est peu fréquentée,
-il s'y croyait absolument seul. Cependant, une bigote qu'on n'avait
-point aperçue, sentant sa conscience inquiétée de quelque peccadille, a
-cru trouver une belle occasion de se purifier, en prenant au bond le
-prêtre qui venait de célébrer... Elle est donc venue, comme un chat,
-vers la sacristie: on était au fort de la besogne...»
-
-LA COMTESSE.--Belle vision pour une béate.
-
-LA MARQUISE, _lisant_.--«A l'instant M. Boujaron, furieux, a voulu se
-ruer sur la dévote et la mettre à mal aussi, pour s'assurer du secret;
-mais elle a jeté les hauts cris; le petit bonhomme s'est enfui, sa
-culotte encore rabattue; un bedeau, qui survenait, l'a arrêté. Il a tout
-déclaré. Deux passants appelés, et le bedeau se jetant dans la
-sacristie, ont surpris M. l'abbé qui (_la tête perdue apparemment_)
-jetait au cou de la dévote les cordons du vêtement sacerdotal. On l'a
-délivrée de ses mains. L'abbé, porteur de deux pistolets, a voulu se
-faire ouvrir la sacristie que le bedeau fermait à la clef... De ses deux
-coups, il a manqué les deux hommes avec lesquels il restait...»
-
-LA COMTESSE.--Voilà, certes, un joli petit monsieur!
-
-LA MARQUISE, _lisant_.--«Le troisième personnage allait pendant ce
-temps-là chercher main forte. Bref, M. l'abbé a été saisi, lié et jeté
-dans un fiacre pour être conduit en prison. Je me trouvais par hasard
-dans le quartier, tandis que tout cela se passait. Je m'étais donc mêlé
-parmi la foule, et j'avais tout appris. Comme j'entendais dire que le
-prisonnier était tombé dans une espèce de délire et vomisssait, avec
-mille imprécations, des atrocités qui pouvaient compromettre nombre
-d'honnêtes gens, j'ai profité des relations que je me trouve avoir avec
-quelques-uns de ceux qui le conduisaient, et j'ai suivi...»
-
-LA COMTESSE, _interrompant_.--M. Bricon est bien faufilé, ce me semble!
-
-LA MARQUISE, _lisant_.--«M. Boujaron s'est enfin évanoui dans le fiacre;
-cet état ayant rendu nécessaire qu'on lui fît boire quelque chose, je me
-suis mêlé, avec beaucoup d'autres, de ce service, et pour en rendre un
-bien plus important à tous les intéressés aussi bien qu'au criminel
-lui-même, j'ai mis subtilement une drogue dans sa boisson. Il vient
-d'expirer. Comme ce breuvage a passé par plusieurs mains, je ne pense
-pas qu'on me soupçonne plutôt qu'un autre, ni même qu'on recherche
-l'auteur de ce salutaire attentat; mais, comme tout peut se découvrir,
-je crois nécessaire, madame, de m'éloigner pour quelque temps; et pour
-cela, je vous prie de m'aider de votre secours, auquel j'ai d'autant
-plus de droit que le nom de M. le Marquis et le vôtre ont été le signal
-du juste ressentiment qui m'a fait violer les droits sacrés de la
-nature, et de l'amitié. Vous allez me sauver ou me perdre... _Craignez
-de mal choisir_... J'ai, etc.» Craignez de mal choisir! cela est
-souligné! une menace! Que pensez-vous de tout cela?
-
-LA COMTESSE.--En premier lieu, qu'il est très heureux pour tout le monde
-que le monstrueux Napolitain ne vive plus... Ensuite...
-
-LA MARQUISE.--Que M. Bricon ne lui cède guère en scélératesse?
-
-LA COMTESSE.--Je ne sais s'il ne le surpasse pas encore. L'abbé n'était
-qu'un effréné, perdu de luxure, sans politique, méritant mieux, avant
-son dernier excès, Bicêtre que l'échafaud. Mais Bricon! c'est un grand
-faiseur, au moins...
-
-LA MARQUISE.--Tout cela est horrible! Je suis glacée d'effroi.
-
-LA COMTESSE.--C'est l'affaire du moment. Au fond, nous gagnons toutes
-deux beaucoup à cette catastrophe. Où nous aurait pu mener par la suite
-la fréquentation de ces deux scélérats?
-
-LA MARQUISE.--Dorénavant, je vais éplucher mes connaissances.
-
-
-LE DOMESTIQUE-COIFFEUR
-
-La Marquise est dans son boudoir, la pièce la plus reculée d'un fort bel
-appartement; le Tréfoncier, un prélat allemand, survient: c'est avec lui
-qu'elle a l'entretien suivant:
-
-LA MARQUISE, _entendant frapper_.--Qui va là?
-
-LE TRÉFONCIER, _d'une voix aiguë et factice_.--Ami.
-
-LA MARQUISE, _en dedans_.--Je n'y suis pour personne. (_D'un ton
-fâché._) Qui êtes-vous?
-
-LE TRÉFONCIER, _de sa voix factice_.--Un ami de coeur, vous dit-on.
-
-LA MARQUISE, _avec plus d'humeur_.--Eh bien! je me suis expliquée: je
-n'y suis pour personne au monde. Mais, c'est que cela est du dernier
-singulier! J'avais expressément défendu...
-
-LE TRÉFONCIER, _de sa même voix_.--Paix, paix, mauvaise! _Dieu vous
-apaise_[66]. Il n'y a point de consigne qui tienne contre un
-empressement tel que le mien. Porte, cour, antichambre, appartement,
-tout est franchi; me voici, je veux entrer, j'entrerai.
-
- [66] Citation d'une mauvaise chanson, et les mêmes mots dont Bazile
- (qui la connaissait apparemment) se sert dans _Les noces de Figaro_.
-
-LA MARQUISE, _d'un ton plus doux_.--Faites-vous du moins connaître.
-
-LE TRÉFONCIER, _de sa voix factice_.--Ouvrez.
-
-LA MARQUISE, _presque gaîment_.--Jamais pareille voix de chat n'eut le
-privilège de pénétrer dans cette solitude... Si nous nous connaissons,
-vous savez...
-
-LE TRÉFONCIER, _de sa voix naturelle_.--Nous nous y sommes cependant
-réunis quelques fois.
-
-LA MARQUISE.--Ah! j'y suis, pour le coup. A quoi bon tout ce mystère?
-Mais cela est très mal, mon cher comte[67], très mal en vérité; et pour
-vous punir, vous n'entrerez point.
-
- [67] C'est aussi le titre de ces messieurs. (N.)
-
-LE TRÉFONCIER, _gaîment_.--De par toutes vos grâces! j'entrerai.
-
-LA MARQUISE, _gaîment_.--De par tout ce qu'il vous plaira, vous
-n'entrerez point. Impossible d'ouvrir, je suis dans un état...
-
-LE TRÉFONCIER.--Eh! c'est le cas d'ouvrir.
-
-LA MARQUISE.--Je n'en ferai rien; vous savez que j'ai une volonté?
-
-LE TRÉFONCIER.--Ouvrez toujours; j'amène quelqu'un.
-
-LA MARQUISE, _avec humeur_.--Encore mieux! vous moquez-vous des gens!
-vous n'êtes pas seul?
-
-LE TRÉFONCIER, _impatient avec gaieté_.--Oh mais! c'est qu'il faut
-d'abord être ensemble; ensuite vous verrez... que vous serez bien aise.
-
-LA MARQUISE, _avec intérêt_.--Attendez du moins un moment. Envoyez-moi
-quelqu'un... On ne paraît pas comme je suis faite...
-
-LE TRÉFONCIER.--Débraillée? chiffonnée? nue comme la vérité? Eh bien!
-tant mieux; c'est pour votre bien que...
-
-LA MARQUISE, _interrompant_.--Que?...
-
-LE TRÉFONCIER.--Quand vous aurez ouvert.
-
-LA MARQUISE.--Entrerez-vous seul?
-
-LE TRÉFONCIER.--Si vous l'exigez absolument.
-
-LA MARQUISE.--Un moment. (_Le comte gratte. Elle, impatiente_). Un
-moment donc! (_Elle cache, à la hâte, quelques livres libertins dont
-elle s'amusait, en s'amusant encore autrement. Elle ouvre._) En vérité,
-monsieur le Comte, vous êtes le plus maussade entêté que je connaisse!
-
-LE TRÉFONCIER.--Dites-moi des injures! Eh bien! je m'en retourne et
-j'emmène mon homme?
-
-LA MARQUISE.--Quel homme?
-
-LE TRÉFONCIER, _souriant_.--L'homme en question.
-
-LA MARQUISE.--Oh! parlez plus clairement.
-
-LE TRÉFONCIER.--Là... celui que je vous avais dit, qui...
-
-LA MARQUISE, _d'un ton dédaigneux_.--Ah! Ah! ce domestique! quelle
-pompeuse préparation pour...
-
-LE TRÉFONCIER.--J'aime fort ce dédain. Dix-huit ans! Narcisse!
-l'Amour... (_Il baise ses doigts._) Un demi-dieu!
-
-LA MARQUISE, _ironiquement_.--Voyons donc ce chef-d'oeuvre de la
-nature... Il écoute peut-être?
-
-LE TRÉFONCIER.--Oh! non; nous avons de la discrétion, il attend à trois
-pièces d'ici... Je vais l'appeler?...
-
-LA MARQUISE.--Faites.
-
-Tandis que le Tréfoncier s'éloigne, elle se dépêche de donner un bon
-tour à ses cheveux et de la grâce à son fichu. Le prélat reparaît tenant
-par la main le jeune homme, qui salue avec assez de grâce d'usage.
-
-LE TRÉFONCIER, _avec un rire malin_.--Bravo! pas un moment de perdu
-(_C'est qu'il a remarqué le soin coquet qu'a pris la marquise; il
-poursuit_). Ainsi, madame, j'ai l'avantage de vous présenter mon
-Hector... (_Avec charge_). Bien plus Hector que celui...
-(_Naturellement._) Ma foi! qu'il achève: c'est à lui à se faire valoir.
-
-LA MARQUISE, _d'un ton sec_.--Vous perdez l'esprit, monsieur le Comte
-(_A Hector_). Qu'êtes-vous, mon ami?
-
-HECTOR.--Domestique-coiffeur, pour vous servir, madame.
-
-LE TRÉFONCIER, _appuyant_.--_Pour vous servir._ Voilà le mot, c'est pour
-cela que je vous le propose: entendez-vous bien, marquise? _pour vous
-servir._
-
-LA MARQUISE.--Mais je ne vous reconnais pas aujourd'hui! Devenez-vous
-fou?
-
-LE TRÉFONCIER.--Jamais je ne fus plus sage, au contraire. Ecoutez,
-Hector. Si madame vous fait la grâce de vous prendre à son service,
-comme je le lui conseille, vous serez bien payé, bien vêtu, bien nippé,
-cela s'entend. Au surplus, ce sera comme chez madame... (_Il lui nomme,
-à mi-voix, quatre ou cinq femmes dont la marquise connaît fort bien les
-moeurs et la réputation._)
-
-LA MARQUISE, _en colère_.--Savez-vous bien, monsieur le Comte, que voilà
-de très mauvais propos! Avec quelles horreurs de femmes vous plaît-il de
-n'assimiler? Je vous trouve bien plaisant...
-
-LE TRÉFONCIER, _gaîment_.--De la colère! Des grosses paroles! Rien de
-fait, madame. Plions bagage. Hector, madame ne veut point être une
-_horreur_ (_Il a chargé ce mot_). Des horreurs, des femmes adorables!
-J'en fais juge Hector?
-
-HECTOR.--Assurément, madame... ces dames sont bien respectables, en
-vérité. J'ai eu l'honneur de les servir toutes, et j'ose protester à
-madame...
-
-LE TRÉFONCIER, _interrompant_.--_De les servir toutes._ Vous l'entendez?
-C'est pour _servir_ que ce garçon-là sert; il n'a pas d'autre métier,
-lui. Mais on est des horreurs! Allons, Hector; madame est aujourd'hui
-tout à fait l'opposé de ces horreurs-là, nous ne sommes point son
-fait... Sortons. (_Il fait semblant de vouloir emmener Hector._)
-
-LA MARQUISE, _souriant à Hector_.--Un moment. Si je ne connaissais pas
-monsieur le Comte pour un mauvais farceur, il faudrait se quereller.
-
-LE TRÉFONCIER.--Ah! c'est moi, maintenant! Je suis peut-être une horreur
-aussi!
-
-LA MARQUISE, _lui sautant vivement au cou et l'embrassant_.--Oui,
-monstre!
-
-LE TRÉFONCIER.--On s'entend, enfin (_A Hector_). Ecoute derechef, mon
-ami. Tu fus un fortuné maraud: les plus délicieuses coquines du grand et
-joyeux monde t'ont mis dans le secret de leur tempérament et de leurs
-caprices; mais sache, trop heureux Hector, que tu n'as encore rien vu,
-rien goûté; qu'on n'a pas autant de charmes... Tiens, admire... (_En
-même temps il lève brusquement, et aussi haut qu'il peut, les jupes de
-la marquise._)
-
-LA MARQUISE.--Voilà bien la plus fière insolence, par exemple!
-
-LE TRÉFONCIER.--Ne prenez pas garde, madame. Il faut bien instruire un
-nouveau serviteur (_A Hector_): C'est le feu, vois-tu, c'est la
-foudre... Il ne s'agira pas ici, comme chez la princesse... de souffler
-des cendres chaudes qui ne donnent jamais une étincelle; ni comme chez
-l'illustre baronne... là-bas, tu m'entends? de battre à froid une
-vieille laine qui a perdu tout son ressort; ni comme... etc., etc. Enfin
-tu vas, trop heureux impur, trouver la sensibilité perfectionnée... Un
-regard, une posture... un rien...: crac! cela part... Oh! quand il
-s'agira d'en découdre... ce sera pour le coup... Ma foi! tire-t'en comme
-tu pourras...
-
-Hector, pendant toute cette tirade, a eu la contenance la plus modeste
-et les yeux baissés avec un respectueux embarras.
-
-LA MARQUISE, _au Tréfoncier_.--J'ai montré, je crois, assez de patience.
-Au surplus, ce n'est pas de moi que tout ceci donnera la plus mauvaise
-opinion à votre protégé.
-
-LE TRÉFONCIER.--Que gagneriez-vous à prendre en mauvaise part le bien
-infini que j'ai dit de vous?
-
-LA MARQUISE, _souriant_.--Et tout celui que vous paraissez me vouloir.
-Eh bien! il est clair que nous ne valons pas mieux l'un que l'autre: il
-n'est donc plus à propos de faire des simagrées, Hector?
-
-HECTOR.--Madame?
-
-LA MARQUISE.--Quelle était votre dernière condition?
-
-HECTOR.--Madame la présidente de Conbanal, chez qui je remplaçais Chenu,
-le même qui avait eu l'honneur de vous servir[68]...
-
- [68] Chenu avait quitté à la mort du marquis. (N.)
-
-LA MARQUISE, _un peu confuse_.--Ah! ce garçon-là. Et pourquoi avez-vous
-quitté la présidente?
-
-HECTOR.--Parce qu'il y a trois, jours qu'elle est morte, madame[69].
-
- [69] Nerciat fera remourir cette dame dans _Les Aphrodites_ dont
- l'action est cependant postérieure à celle du _Diable au corps_.
- Peut-être s'agit-il d'une proche parente de la Conbanal des
- _Aphrodites_!
-
-LE TRÉFONCIER.--Ils vous l'ont tuée; c'est un fait.
-
-LA MARQUISE.--Ne plaisantons point (_A Hector_). J'ai connu la
-présidente un peu Messaline, il est vrai, mais bonne femme au fond.
-
-LE TRÉFONCIER, _regardant Hector_.--La chronique disait _sans fond_?
-Mais que je n'interrompe point...
-
-LA MARQUISE.--Je vous donnerai, mon ami, ce que vous aviez chez la
-présidente, cela vous conviendra-t-il? voyez...
-
-HECTOR.--Madame est bien bonne (_regardant le Comte_). D'après ce que je
-vois, et ce que monsieur le comte m'a fait l'honneur de me dire,
-j'aurais volontiers celui de servir madame à moitié moins.
-
-LE TRÉFONCIER, _à la marquise_.--Est-ce être honnête, cela?
-
-LA MARQUISE.--J'aime ses sentiments: il m'intéresse.
-
-LE TRÉFONCIER.--J'en étais sûr. Oh! peste! je ne me charge pas, moi, de
-produire du véreux: Hector était né pour être de qualité.
-
-LA MARQUISE.--Fi donc! Voudriez-vous qu'il pensât comme...
-
-LE TRÉFONCIER.--Chut, chut, vous allez médire! J'en sais, là-dessus,
-plus que vous ne pourriez m'en apprendre. Je vous ai pourtant vu
-raffoler de nos petits apprentis seigneurs.
-
-LA MARQUISE.--Je l'avoue, à ma honte; mais la très juste opinion qui me
-reste d'eux, c'est qu'ils sont fort avantageux, fort libertins, et
-souvent fort à charge.
-
-LE TRÉFONCIER.--J'imaginais, moi, que leur plus grand défaut, aux yeux
-de certaines de mes connaissances... (_Regard malin_) était de faire
-parfois... là... ce qu'en terme vulgaire on nomme _rater_?
-
-LA MARQUISE, _avec dignité_.--En vérité, monsieur le Comte, vos idées
-sont quelquefois d'un ignoble! On me ferait peut-être, à moi, des
-affronts de cette espèce (_A Hector_). Je vous retiens, mon ami; voilà
-des arrhes... (_Elle lui jette une bourse_).
-
-HECTOR, _la retenant adroitement, et la laissant sur un siège dans son
-chapeau_.--Je tombe à vos pieds, Madame, non pas à l'occasion de cet or
-que vous me prodiguez avec trop de générosité, mais pour...
-
-
-UNE FÊTE PROJETÉE
-
-Au retour de cette agréable promenade, le Tréfoncier se souvient d'une
-lettre qu'il avait mise en poche, deux heures auparavant, sans la
-lire.--«Ah! Ah! dit-il en l'ouvrant, c'est l'illustre maman Couplet qui
-m'écrit! que peut-elle me vouloir?--Voyons, voyons, dit impatiemment la
-petite Comtesse».
-
-LE COMTE, _lit ce qui suit_:--«Monseigneur, seriez-vous curieux d'être
-aussi d'une fête d'un genre... peut-être tout à fait neuf, que, Dieu
-aidant, je donnerai après-demain vendredi dans le pavillon que vous
-savez près de Choisy, et qui sera honorée de la présence de plusieurs
-brillants amateurs, actuellement les coryphées de mes nombreuses
-pratiques? Si le coeur vous en dit, Monseigneur, ayez la bonté de me le
-faire savoir demain, au plus tard à midi, et de joindre un mandant de
-vingt louis à votre réponse. Je vous vois d'ici reculer en vous écriant:
-«Vingt louis! la chère Couplet se moque du monde». Vingt louis,
-Monseigneur, tout autant, et, si vous souscrivez, vous avouerez, après,
-que vous aurez eu du plaisir pour mille. Rapportez-vous en sur ce point
-à la scrupuleuse probité de celle qui ne vous trompa jamais, et qui
-prend la liberté de se dire avec un profond respect, monseigneur,
-votre... etc.» Qu'en pensez-vous, mes belles amies?
-
-LA MARQUISE.--Qu'avant de financer, il conviendrait de savoir quel est
-le dessein de cette fête; avec quelles gens il s'agit de vous faire
-rencontrer.
-
-LE COMTE.--Vous avez raison: en pareil cas, il serait à propos que
-chaque souscripteur eût sous les yeux une manière de _prospectus_. Pour
-ne pas risquer d'acheter chat en poche... (_Il sonne._) Je vais à Paris
-(_Un domestique paraît_). Dites à mes gens que je veux ma voiture avant
-dix minutes. (_Le domestique se retire._) Je confesserai la Couplet, et
-demain, si vous voulez me donner à dîner, je vous rendrai bon compte de
-ce dont on me fait ici l'ouverture.
-
-LA MARQUISE.--Vous serez ici impatiemment attendu.
-
-LA COMTESSE.--Songez, mon très cher, que s'il s'agit de grandes
-prouesses, comme ceci m'en a tout l'air, je veux en être, moi. Quant à
-la Marquise, il n'y faut plus penser: elle se réforme (_Elle sourit_).
-
-LA MARQUISE.--Madame persifle...
-
-La voiture du prélat fut bientôt prête. Il ordonna d'aller le plus grand
-train et d'arrêter rue des Déchargeurs. C'était celle où demeurait la
-Couplet. Le lendemain, le Comte, très exact, fut de retour à deux
-heures. En abordant ces dames:
-
-LE COMTE, _avec vivacité_.--Vive l'admirable, la sublime,
-l'inappréciable Couplet! Par ma foi! l'aperçu de sa fête est un éclair
-de génie, et pour la seule idée qu'elle a eue de m'en mettre, je lui
-aurais volontiers donné dix louis de plus!
-
-LA COMTESSE.--Contez, contez-nous cela, délicieux ami!
-
-LE COMTE.--Oh! non, sur la plupart des objets je ne pourrais vous
-instruire qu'en gros. Il convient, que vous ayez le plaisir de la
-surprise.
-
-LA MARQUISE, _avec feu_.--Nous en sommes donc?
-
-LE COMTE.--Si vous daignez y consentir!
-
-LA COMTESSE.--Je respire. Sa question me fait espérer qu'elle tient
-encore au plaisir.
-
-LE COMTE.--Vendredi nous en aurons de plus fortes preuves...
-
-LA MARQUISE.--La fête, la fête, qu'est-ce que c'est?
-
-LE COMTE.--Local enchanteur, que je connais: vingt cavaliers, vingt
-dames; deux à deux, quatre à quatre, en nombre pair, enfin, comme au
-château de Cutendre. Promenade en attendant que tout le monde soit
-réuni; concert ensuite et feu d'artifice; souper exquis et magnifique:
-toute la nuit, danse, jeux et folies; au point du jour chacun à petit
-bruit défilera...
-
-LA MARQUISE.--Voilà qui est à merveille, mais la société?
-
-LE COMTE.--J'ai vu la liste. Les hommes sont presque tous des étrangers
-de marque, ou du moins décents et riches. Les dames, j'en connais une
-demi-douzaine; tout cela convient pour la circonstance, et, d'après la
-parole que Couplet m'a donnée, je crois que le reste ne gâtera rien;
-ainsi nous pouvons ne point appréhender de nous trouver absolument en
-mauvaise compagnie. Quant à notre entrée là-bas, comme il nous faut être
-pairs, j'ai pris d'avance la liberté d'arranger la chose. L'une de vous
-paraîtra sous l'escorte du palatin Morawiski, le meilleur ami que j'eus
-en Italie et que je viens de retrouver, grâce à la liste; l'autre voudra
-bien se laisser mener par votre très humble serviteur.
-
-LA COMTESSE.--Cher Comte, ce sera moi. Je n'ai pas l'avantage de
-connaître votre palatin. Donnons ce chaperon à la marquise et soyez le
-mien.
-
-LE COMTE.--Votre lot ne sera pas le meilleur, ma chère comtesse.
-Morawiski, je vous le jure, est l'un des plus beaux et des plus aimables
-cavaliers que nous ait fourni sa nation, dont vous savez que la noblesse
-jouit à juste titre d'une haute réputation de politesse, de galanterie
-et de magnificence; au surplus, il ne s'agit que d'avoir mis le pied
-dans l'Eden: dès qu'on y sera, chacun sera libre de se faufiler à son
-gré, car... j'outrepasse ici les bornes de la discrétion qui m'était
-recommandée, mais vous ne jaserez point?
-
-LA COMTESSE.--Nous saurons nous taire.
-
-LE COMTE.--Eh bien! le fin mot de la partie est que chaque dame sera
-_toute à tous_; chaque homme, _tout à toutes_.
-
-LA COMTESSE, _avec exaltation_.--_Toute à tous!_ J'aime ce noble cri de
-guerre! Ah! oui! j'y serai fidèle! Qu'un affreux prodige mure chez moi
-toutes les portes du plaisir, si je déroge à la loi; ou mon peu de
-charmes et la vivacité de mes agaceries manqueront leur succès, ou je ne
-quitterai point la lice sans que chaque champion ait fait tout au moins
-un coup de lance avec moi!
-
-LA MARQUISE.--Comme elle y va? Tout doux, l'amie, et les autres donc?
-(_Au comte_). Madame suppose apparemment qu'il ne doit y en avoir que
-pour elle!
-
-LE COMTE, _baisant la main de la marquise_.--Charmant souci! il est pour
-demain d'un bienheureux présage! Mais si nous nous dépêchions de dîner?
-car il est indispensable d'aller coucher tous à Paris, où notre présence
-sera nécessaire pour différents préparatifs: (_La marquise sonne et
-ordonne qu'on hâte le dîner. Le comte continue._) A propos, j'oubliais
-de vous faire part d'un accident fâcheux arrivé à quelqu'un que je crois
-être ou du moins avoir été de notre connaissance.
-
-LA COMTESSE.--Si vous le nommiez...
-
-LE COMTE.--Le Vicomte de Molengin, garçon d'esprit fort aimable.
-
-LA MARQUISE.--Nous le connaissons... comme cela.
-
-LE COMTE.--Mélomane outré, et disait-on, le plus mauvais tendeur du
-royaume...
-
-LA COMTESSE.--Nous en savons quelque chose (_Haussant les épaules_). Et
-vous qualifiez cela d'homme aimable?
-
-LA MARQUISE.--Au surplus qu'a-t-il fait?
-
-LE COMTE.--Il est mort.
-
-LA MARQUISE.--Mort?
-
-LA COMTESSE, _souriant_.--Il est mort en entier?
-
-LE COMTE.--Voici son histoire.--Cet équivoque personnage, ennuyé de ne
-pouvoir employer agréablement l'un des plus distingués boute-joie que la
-nature ait jamais fabriqués, avait mis sa confiance dans un docteur
-italien, fieffé charlatan, dit-on, mais qui, d'abord, avait si bien
-ressuscité le vicomte, que celui-ci se flattait tout de bon d'avoir
-enfin retrouvé ce qui lui manquait depuis si longtemps. Devenu presque
-vigoureux par artifice, le pauvre diable a bientôt abusé de cet état
-heureux. Malgré les _piano_ perpétuels de l'esculape ultra-mondain,
-c'était chaque jour quelque nouvelle aventure galante mise tellement
-vivement à fin. Bref, avant-hier... _Que diable allait-il faire dans
-cette galère!_ il s'était donné le régal d'une nymphe subalterne des
-coulisses italiennes... il a rendu l'âme avec la seconde bordée de son
-fluide génital.
-
-LA COMTESSE.--Peste! le bel effort qu'il avait fait! deux fois! (_Elle
-hausse les épaules._)
-
-
-LES INVITÉS A LA FÊTE LIBERTINE
-
-Le moment impatiemment attendu de se rendre à cette campagne où l'on
-devait si bien s'amuser était sur le point d'arriver. Le palatin
-Morawiski, présenté chez la Marquise par le prélat, y avait dîné. Ce
-polonais, homme superbe à la vérité, mais ayant un certain air de
-gravité fière et de recueillement, qui décelait plus de penchant à
-l'ambition qu'aux folies voluptueuses, ne produisait pas sur l'âme et
-les sens de la Marquise l'impression que l'introducteur s'était promise.
-A peine au moment du champagne l'étranger parut-il s'humaniser, et pour
-lors, la transition fut si brusque, si affectée, qu'il sauta aux yeux
-des trois convives que cet homme venait de se dire: «Il convient
-cependant que je sois enfin sémillant et gai». La petite comtesse, à
-côté du prélat, lui serrait de temps en temps la main par dessous la
-nappe, pour lui faire comprendre combien elle le préférait pour menin, à
-son peu naturel ami. Au surplus, celui-ci n'avait rien dit ni fait qui
-ne fût marqué au coin des plus nobles manières et du savoir-vivre le
-plus raffiné. La fin du repas n'eût pas été bien amusante, si le comte,
-qui depuis le matin avait en poche la liste des acteurs de la future
-fête, enrichie de notes rapides qu'y avait jetées l'officieuse Couplet,
-n'eût tiré ce papier de sa poche et proposé d'en faire lecture. Ces
-dames témoignèrent que cela leur ferait grand plaisir. Le Tréfoncier se
-mit donc à lire ce qui suit:
-
-«Les messieurs et les dames qui honoreront ce soir de leur présence ma
-petite fête, ayant bien voulu consentir à s'y rendre sans fracas en
-nombre pair, je me suis assurée d'avance de l'ordre que cet arrangement
-produira. Il en résulte que l'on verra se réunir à... les personnes
-ci-après désignées.
-
-»Premier couple. Monsieur le comte...»
-
-(_Parlé._) C'est moi (_Lu._) «Avec Madame la Comtesse de Mottenfeu.».
-(_Parlé._) On nous a dispensés de notes. (_Lu._) «Deuxième couple:
-Monsieur le palatin Morawiski; Madame la marquise...
-
-LA MARQUISE.--C'est nous; sans notes apparemment!
-
-LE COMTE.--Sans notes (_Il continue de lire_). «Troisième couple: Le
-comte Chiavaculi; lady Où veut-on.» (_Parlé_). Il y a certainement ici
-quelque faute d'orthographe. Je gagerais que le nom de cette Anglaise
-s'écrit autrement. Voyez.
-
-Il montre ce nom comme il est imprimé plus haut: nous ignorons comment
-il s'écrivait en anglais.
-
-LA COMTESSE.--les notes?
-
-LE COMTE, _lit_.--«Le comte Chiavaculi est un seigneur napolitain,
-auquel il manque la moitié de chaque jambe; on aura le plaisir
-d'apprendre de bouche à monseigneur l'histoire de cet accident[70]. Cet
-italien a l'infamie d'abhorrer ce que les dames ont de plus attrayant,
-et n'aime de leur sexe que ce qu'il a de commun avec le masculin, dont,
-en revanche, il est idolâtre. Je ne sais comment suffire aux prodigieux
-besoins et caprices de cet original. Au surplus, il est opulent et
-prodigue, et je l'ai d'autant plus volontiers inscrit au nombre de mes
-acteurs de ce soir, qu'il doit donner pour son compte, à la compagnie,
-la moitié d'un bien étrange spectacle. Lady, qui peut-être l'est un peu
-de contrebande, est du moins une dame fort riche. Elle se dit malade
-quoiqu'elle fasse à tort et à travers des excès qui supposent celui de
-la santé. Elle surpasse en luxure et en complaisance mes plastrons les
-plus infatigables. Elle veille, boit, jure, se bat au besoin avec ses
-amants et ses domestiques...»
-
- [70] Comme ce détail ne se trouvait nulle part dans l'ouvrage du
- docteur, on s'est informé de ce comte Chiavaculi, et voici ce qu'on
- a recueilli concernant cet infortuné personnage. Beau comme un ange
- à l'âge de vingt ans, il eut le malheur de s'amouracher d'une
- bégueule. N'ayant pu séduire ce dragon de vertu, l'ardent jeune
- homme imagina la réussite du viol, et pour cela, certaine soubrette
- achetée avait laissé complaisamment entr'ouverte une fenêtre de la
- chambre à coucher. A l'heure où le Tarquin présomptif suppose sa
- cruelle bien endormie, il tente l'assaut: mais elle s'éveille au
- léger bruit, s'élance hors du lit; voit un homme sur le point
- d'enjamber chez elle, se trouble, s'irrite, le repousse si
- malheureusement pour lui que, renversé avec son échelle il y demeure
- engagé par les deux jambes, qui se brisent au-dessous des mollets.
- Avant que, d'après l'alarme donnée au dedans, on ait été voir dehors
- ce qui pouvait s'y passer, surviennent deux coquins; ceux-ci
- trébuchant, trouvent un homme évanoui, le dégagent, non pour lui
- donner du secours, mais pour pouvoir le dépouiller plus à l'aise
- dans un cul-de-sac peu distant. C'est là que le pauvre diable
- abandonné sans vêtements, et devant y passer une nuit longue et
- froide, a tout le temps de déplorer sa passion funeste et de maudire
- avec sa barbare amante, tout le sexe qui donne de l'amour. Il sent
- que sa vie est en danger, et fait voeu s'il échappe à la mort, de
- n'avoir de ses jours rien à démêler avec les femmes. Le jour lui
- procure enfin des soulagements, mais trop tardifs; on ne peut le
- sauver à moins qu'il ne consente au sacrifice de ses jambes
- incurables. Le Comte, guéri, devient dévot outré. Au bout de deux
- ans, la nature trop longtemps réprimée se révolte, prend le dessus.
- Du respect qu'on a pour le voeu cité naît le goût palliatif des
- gitons.
-
- On s'y livre; il croît; il devient une passion, une rage enfin. Tous
- les pareils du comte n'ont pas à donner d'aussi bonnes excuses de
- leur dépravation. (N.)
-
-LA MARQUISE.--Voilà une jolie petite personne et de bien bonne
-compagnie, en vérité! Faites-nous grâce du reste de son article.
-
-LE COMTE, _lit_.--«Quatrième couple: sir John Kindlowe; Mlle d'Angemain.
-Note. Sir John, frère de lady, est un marin des plus bruts, mais beau
-comme le dieu Mars: dans l'Inde, où les femmes sont très précoces, il a
-pris la manie des enfants; à Paris, il lui en faut de onze à treize au
-plus, et, ce qui me fait enrager, c'est qu'il est assez connaisseur en
-pucelages; je suis aux expédients pour lui en fournir de véritables. Au
-surplus, il s'accommode de tout. Cet Anglais sera le second acteur
-principal du spectacle dont j'ai déjà parlé. Mlle d'Angemain est une
-fille de condition pauvre; mais parfaitement élevée, un peu passée,
-quoique jeune; elle fait peu d'heureux; mais pour les apprêts du
-bonheur, elle a des talents si rares que mes infirmes les plus
-désespérés ne passent jamais par ses mains sans se trouver en état de
-faire _gagner l'avoine_ à quelqu'une de mes filles...»
-
-LA COMTESSE.--Il me vient une idée, Comte, c'est d'arranger cette
-magicienne avec l'ami Dupeville: l'oeuvre serait méritoire. C'est
-dommage de laisser ce talent au bordel.
-
-LE COMTE.--J'aime qu'on se souvienne ainsi de ses amis...
-
-LA MARQUISE.--Elle a raison. Dupeville a besoin d'une compagne. Elle a
-le coeur excellent. Nous ferons la fortune de cette demoiselle. Après?
-
-LE COMTE, _lit_.--«Cinquième couple: le baron Immer-Steiff; la
-Vicomtesse de Chaudpertuis (_Parlé_). Sans notes; mais je les connais
-tous deux; le baron est grand, gros et gras Bavarois, bon buveur, bon
-fouteur. (_Pardon, cela m'est échappé._) Mais, pardieu! la chère
-vicomtesse, à qui j'ai eu l'honneur de rendre quelques hommages, aura
-bientôt fait d'ajouter une lettre au nom du pauvre diable[71].
-
- [71] Immer-Steiff en allemand signifie toujours roide. En ajoutant un
- N à Immer, c'est Nimmer qui signifie jamais. (N.)
-
-LA COMTESSE.--Cela nous passe: allez.
-
-LE COMTE, _lit_.--Sixième couple: M. Lecker (_Parlé_). Je le connais
-aussi; c'est le fils d'un riche banquier de Dresde (_Il lit_). «Et Mme
-de Condouillet. Note. Elle fait l'étroite et prétend n'admettre aucun
-homme de forte proportion à l'abordage. Mais, dix heures du jour sur le
-dos, elle lasse à la caresser trois chiens, son laquais, son coiffeur et
-son maître de musique.»
-
-LA MARQUISE.--La Couplet se moque des gens, quand elle veut nous mêler
-avec ce monde-là.
-
-LA COMTESSE.--Point d'humeur, madame. De quoi s'agit-il enfin? de
-libertiner: nous faut-il pour cet objet la compagnie de vestales, de
-bégueules prétendant aux moeurs! Laissez-la dire, Comte, et poursuivez.
-
-LE COMTE.--Peste! Voici du grand!! (_Il lit._) «Septième couple: le
-prince de Lowenkrafft; la princesse de Stolzinskoff. Note. Le prince est
-un seigneur danois, diplomatisé à Vienne, gourmé comme le comte de
-Tufière[72] bravache sur le chapitre de la vigueur; mais, comme à titre
-d'homme d'importance et d'allié d'Hercule, il a voulu se frotter à la
-princesse en question, cet homme, trop infatué de ses avantages, est
-tombé comme une mauvaise épître... D'arrogant vainqueur, il est devenu
-un ridicule esclave, humilié dix fois par jour par le service non secret
-de trois géants domestiques, dont l'insatiable princesse fait son
-amusement journalier. Cette dame au surplus est unique pour la haute
-stature, la perfection des formes, la blancheur et la finesse de la
-peau; mais elle a contre elle une fierté dédaigneuse si superlative, et
-son tempérament égoïste est si mal en proportion avec les ressources
-ordinaires que fournit notre bon pays, qu'elle est repoussante pour tous
-nos amateurs et n'en peut attacher un seul à son char.»
-
- [72] Le héros du _Glorieux_ de Destouches.
-
-LA MARQUISE.--Eh bien! Comtesse, celle-ci vous dégote, ma fille.
-
-LA COMTESSE.--Je ne me pique pas d'être un môle de luxure contre lequel
-doivent se briser tous les désirs. J'aime à les faire naître, à les
-fomenter, à les satisfaire, à les ressusciter. J'en fais gloire.
-Personne ne sortit jamais humilié de mes bras, ni méditant le projet
-ingrat de n'y plus revenir. Sur ce pied, j'ose me préférer à celle qu'on
-m'oppose. Au reste, je la verrai ce soir, je prendrai sa mesure, et
-n'hésiterai pas à la défier si je la trouve digne de ma colère; on saura
-qui de nous deux a plus de talent et d'intrépidité.
-
-LE COMTE.--Magnanime dévouement! ma chère Comtesse; d'avance je parie
-pour vous...
-
-LA MARQUISE, _à la comtesse_.--Je suis enchantée d'avoir pu te piquer,
-puisque cela nous vaut d'avoir vu dans tout son jour la portée de ton
-insigne émulation...
-
-LE COMTE, _interrompant_.--Voilà qui est fort bien, mais si nous nous
-jetons ainsi dans les égarées, notre lecture ne finira jamais.
-
-LA MARQUISE.--Nous écoutons.
-
-LE COMTE, _lit_.--«Huitième couple! le marquis Dietrini; Mlle de
-Nimmernein. Note. Le marquis, beau, jeune et riche, Florentin, serviteur
-des dames _a posteriori_, sans cependant les négliger sur le pied
-courant. Mlle de Nimmernein...» (_Parlé._) Celle-ci je la connais à
-fond. Voyons ce qu'en dit la note. (_Lu._) Blonde parfaite, à qui
-l'horreur d'épouser un vieillard puant et bossu fit déserter
-l'Allemagne» (_Parlé._) Le fait est véritable (_Il lit._) «Elle est
-douce comme un agneau, se pâme dès qu'on la touche, se laisse violer
-tant qu'on veut; devient par une suite de sa constitution physique et
-morale, la victime de tous les caprices. Fille d'esprit, instruite,
-ayant des talents: tout lui convient comme elle convient à tout le
-monde. Avec les gens froids, elle raisonne, avec les enjoués, elle rit,
-boit avec les buveurs; jure et fait tapage avec les militaires; en un
-mot, joue, veille, hausse et baisse tous les tons, selon que l'exige la
-scène dans laquelle elle se trouve chargée d'un rôle.» (_Parlé_). Ce
-portrait est parfaitement ressemblant; toutefois, comme dans les moments
-décisifs, elle ne se mêle de rien et ne partage point la besogne, bien
-des gens pourraient ne pas goûter son indolente jouissance. J'ai eu le
-premier, à Paris, ce chef-d'oeuvre germanique. Tête-à-tête avec Mlle de
-Nimmernein dans ma petite maison des boulevards, je la mets nue... Oh!
-sans hyperbole je crois voir respirer Galathée après le dernier coup de
-ciseau de Pygmalion. Ivre de désir, je la renverse à moitié sur le bord
-d'un grand lit, à mon approche, elle devient rose de la tête aux pieds:
-immobile, elle m'attend, me reçoit, me laisse faire sans se donner autre
-peine que celle de déployer en crucifix deux bras de proportion divine
-et de soupirer en murmurant: _Herr Jesus! mein Gott!_ Ses entrailles
-frémissent. Je me sens à la nage et voilà deux grands yeux bleus fermés,
-ma nymphe morte, distillant après ma retraite l'humeur bouillante où je
-venais d'être noyé...
-
-Cependant je me rappelle qu'une lettre d'affaire très importante exige
-de ma part une prompte réponse: j'écris trois pages et reviens à ma
-beauté. Elle n'a pas changé d'attitude: un baiser profond à travers deux
-rangs de perles lui fait pousser un soupir. «Que d'attraits!»
-m'écriai-je, pénétré d'admiration et semant partout mes brûlantes
-caresses. «Mais quoi! ne pourrais-je donc pas jouir de l'aspect
-enchanteur de ce que me dérobe votre pose actuelle?» Je n'ai pas achevé
-que déjà la charmante Nimmernein s'est roulée sur le ventre, les jambes
-pendantes, le râble horizontal et les fesses en valeur. Nouveau prodige
-de perfection! Je me sens renaître mille fois plus épris. Je baise et
-presse les superbes cheveux, je rends hommage à la chute des reins...
-miraculeuse...
-
-«_Sodann!_ se contente-t-on de me dire, d'une voix douce comme un
-flageolet, «_mach urtig, mein herz; es thut mir weh!_»
-
-LA COMTESSE.--Ce qui signifiait?
-
-LE COMTE.--Oui-dà! fais vite, mon coeur: cela me fait mal.
-
-LA MARQUISE, _souriant_.--Voilà qui est à merveille. Mais si nous nous
-jetons comme cela dans les égarées, jamais la lecture ne finira.
-
-LE COMTE, _lui baisant la main_.--J'ai tort. (_Il lit._) «Neuvième
-couple: M. le bailli de Fousept; Mme la Comtesse d'Ogreval. Note. Le
-bailli, à la vérité quoique approchant la cinquantaine, va bien quand il
-s'y met; mais cela ne lui arrive qu'une fois par semaine: c'est
-aujourd'hui son jour. Mme d'Ogreval, qu'il entretient, n'observe pas le
-même régime; le jour de travail de son ami est un de repos pour elle.
-Ils se mettent réciproquement la bride sur le cou pour cette nuit, où
-probablement Mme d'Ogreval fera des siennes.
-
-»Dixième couple: le chevalier de Saint-Bernard; Mme Durut. Note. Cousin
-et cousine. Le cavalier, entre nous, est un moine en dignité qui garde
-l'incognito, sa parente, le chef-d'oeuvre de l'embonpoint, est une
-délicieuse bourgeoise, veuve d'un négociant avare et millionnaire. Comme
-elle fait en tout l'opposé de son mari, elle met actuellement autant
-d'activité à dissiper le trésor que l'harpagon en mit à l'amasser. Sa
-fureur, est de faire la grande dame et la protectrice des talents. Elle
-soudoie deux abbés, beaux esprits, un violon de l'Opéra, un peintre en
-galanteries, et, sous main, elle soutient bon an mal an, dans Paris,
-quatre ou cinq gardes du corps[73].
-
- [73] Mme Durut devait plus tard jouer un rôle important dans l'Ordre
- des _Aphrodites_.
-
-LA MARQUISE.--Cette femme pourra bien mourir à l'hôpital.
-
-LE COMTE, _lit_.--«Onzième couple: M. Cazzoforté; Mme de Brisamants.
-Note. C'est un arrangement fait d'hier. L'Italien a les vertus et les
-allures d'un crocheteur; je lui ai lâché cette bacchante pour
-l'assouplir.»
-
-LA COMTESSE.--On pourra lui donner ce soir une petite leçon.
-
-LE COMTE, _lit_.--«Douzième couple: le commandeur Pottamico; Mlle de
-Pinamour. Note. Nouvel arrangement encore. Gens délicats; petits
-besoins, petits plaisirs, filés et rares...»
-
-LA MARQUISE.--Ces gens là seront bien déplacés ce soir! Ils
-m'affadissent! Passez.
-
-LE COMTE, _lit_.--«Treizième couple: V. Vanhuren; Mme de Foutencour.»
-(_Parlé_) Encore une de mes connaissances. Note. Vanhuren est un laid et
-lourd Hollandais qu'ont enrichi trois grosses banqueroutes; par goût, il
-n'aime que le dernier ordre des coquines, mais comme il s'est mis en
-tête de faire agréer par notre gouvernement je ne sais quel plan de
-manufacture, il a désiré de connaître quelque intrigante, capable
-d'appuyer son projet. A cet effet, je l'ai arrangé avec cette brûlante
-haridelle de Foutencour, aux grands airs, à la langue dorée, et qui,
-pour avoir violé, par-ci, par-là quelques jeunes présentés, croit tenir
-à tout. Son véritable crédit pourtant, porte sur les sous-ordres et
-valets de Versailles, dont il n'est aucun qui ne le sache par coeur,
-l'ayant, eue à leurs trousses depuis dix ans, pour mille sollicitations,
-sur le succès desquelles elle ne refusera jamais des acomptes, sauf à
-faire des ingrats et à tromper l'espoir de ses commettants...»
-
-LA MARQUISE.--Ah! Ah! Mme Couplet s'amuse à médire. C'est passer un peu
-les bornes de la simple instruction.
-
-LE COMTE, _souriant_.--La lecture ne finira jamais. (_Il lit._)
-«Quatorzième couple: M. de Boutafond; Mme de Forgésy. Note. Boutafond,
-gentilhomme de province, à prétentions auprès des femmes à tempérament.
-Celles à qui je l'ai fourni s'en louent assez; il cherche à gagner
-quelque place ou à faire un mariage. Mme de Forgésy, jolie veuve,
-passablement riche, lui conviendrait. Mais elle m'a dit, en confidence,
-qu'elle compte l'essayer pendant six mois, afin de pouvoir être bien
-sûre de ne pas faire un pas de clerc, en épousant un homme dont les
-soins pourraient manquer de suite.»
-
-LA COMTESSE.--Peste! Quelle prévoyance!
-
-LE COMTE, _lit_.--«Quinzième couple: le vicomte de Phallardi; la baronne
-Matevits.» (_Parlé._) Encore une des miennes! (_Lu._) «Note. Le vicomte,
-j'en suis bien sûr, a fourbi, depuis douze ans, plus de quatre mille
-créatures humaines. Jamais il ne voit la même deux fois, il en change
-tous les jours, et en voit plutôt deux qu'une. Jouant à ce jeu dangereux
-avec un bonheur incroyable, jamais il n'eut la moindre menace de mal
-vénérien...»
-
-LA COMTESSE, _interrompant_.--On dit qu'il y a des êtres inaccessibles à
-la contagion. (_Montrant la Marquise._) Elle, moi, bien d'autres en sont
-des exemples.
-
-LE COMTE, _avec un soupir_.--Ah! que ne puis-je aussi me citer! mais...
-loin d'ici, souvenirs funestes! Voyons le reste du vicomte. (_Il lit._)
-«Cet enragé, depuis que l'eau d'un certain médecin[74] a pris faveur,
-s'est jeté dans la plus vile classe des malheureuses. La halle au blé,
-la rue Saint-Honoré, le boulevard même, il a tout écumé. Ce qu'il y a
-d'étonnant c'est que, dès qu'il rentre en bonne compagnie, cet homme est
-charmant. On n'a pas plus de politesse, plus d'égards pour les femmes
-honnêtes, plus de ce qui sait entraîner tous les suffrages. La Matevits,
-que je lui prête, et qu'il ne se piquera pas de baiser plus d'une fois,
-c'est une brune de cinq pieds trois pouces, qui met sa gloire à
-_momiser_[75] ses pratiques. Je n'ose l'employer avec des gens à petite
-santé, car je craindrais de commettre des assassinats. Elle aime aussi
-les femmes.
-
- [74] L'eau de Préval.
-
- [75] Dessécher, réduire à l'état de momie, c'est apparemment ce qu'a
- voulu dire la Couplet. (N.)
-
-LA COMTESSE.--Bonne connaissance; je veux lui faire amitié.
-
-LE COMTE, _lit_.--«Seizième couple: le chevalier de Pinefière; Mlle des
-Ecarts. Note. Le chevalier ne finit jamais. Sa compagne, fille _du grand
-genre_ susceptible de passions outrées, ardente comme un volcan, compte,
-dans son roman, vrai quoiqu'à peine croyable, six enlèvements et trois
-lettres de cachet. Deux fois elle s'est échappée par séduction; la
-troisième elle a mis en douceur le feu au couvent, et s'est tirée
-d'affaire à travers ce désastre. Elle a coûté la vie à trois adorateurs,
-mécontents de ses mauvais procédés, et que des rivaux plus heureux ont
-mis sur le carreau. Certain infidèle a reçu de l'héroïne elle-même un
-grand coup d'épée, en duel. Mlle des Ecarts enfin, majeure, sans famille
-et jouissant d'une fortune honnête, vit sans éclat, et l'on ne pense
-plus à ses folies.»
-
-LA MARQUISE.--Je ne sais plus, en vérité, si j'ose être de cette partie.
-Quel choix de gens.
-
-LA COMTESSE.--Va te faire lanlaire avec tes scrupules. Comte, ne lui
-laissez pas le temps de nous dire des pauvretés, allez.
-
-LE COMTE, _lit_.--«Dix-septième couple: le vidame de Pillemotte; Mme de
-l'Enginière. Note. Un Gascon des mieux faits, des plus amusants, des
-plus vains et des plus gueux. Mme de l'Enginière l'entretient...»
-(_Parlé_). Je connais encore cette bretteuse-là. Sortant une nuit, avec
-elle, d'une maison de jeu, et n'ayant pas ma voiture, j'acceptai l'offre
-que madame de l'Enginière me faisait de me ramener: mais comme son
-équipage était, à dessein, je crois, une _désobligeante_[76] dans le
-fond de laquelle on me fit asseoir, force me fut d'avoir la dame sur mes
-genoux; elle avait eu la précaution de se trousser jusqu'aux hanches. Un
-instant après elle trouva que mes breloques la blessaient. Pour s'en
-délivrer elle eut la distraction de me déboutonner complètement: je
-compris, en homme du monde, ce que cela voulait dire et... je
-m'exécutai. La chose se passait tout au mieux: on m'avait fourré là,
-nous ne cessions point de parler de la société que nous quittions, des
-événements du jeu, des nouvelles du jour. Pourtant, lorsque Mme de
-l'Enginière, au delà des ponts, comprit que nous approchions de mon
-hôtel: «Il est temps de penser à nous, dit-elle, et voilà ma diablesse à
-se trémousser sur moi de manière à me faire craindre que la voiture ne
-se défonçât. L'ardeur brûlante de cette Messaline m'entraînait; je
-réalisai: Ça! me souffla-t-elle dans l'oreille comme on arrêtait pour me
-descendre, ne rentrez pas à la vue de votre livrée, sans vous bien
-envelopper de votre redingote.--Je ne savais d'abord ce que pouvait
-signifier ce conseil. Mais après l'avoir, à tout hasard, suivi, je fus
-au fait, lorsqu'aux lumières je me vis souillé du haut en bas, d'un
-déluge menstruel. Je n'y songe point encore sans effroi, moi l'ennemi
-juré de cette saloperie et qui suis bien _dans mon état_ quant à
-l'horreur que me cause du sang ainsi versé.
-
- [76] Voiture à une seule place. Il y en a peu. (N.)
-
-LA MARQUISE.--Voilà, sans contredit, la plus impudente coquine.
-
-LE COMTE.--D'autant mieux qu'elle riait aux larmes en me quittant... N'y
-pensons plus... (_Il lit._) «Dix-huitième couple: dom Plantados; Mme de
-Curival. Note. Cette dame est la femme d'un vieux colonel suisse chez
-lequel dom Plantados, grand personnage fier et poltron, quoique
-Portugais, est trop circonspect pour mettre le pied: on ne se voit que
-chez moi. Je soupçonne Mme de Curival, qui n'est plus de la première
-nouveauté, de ne s'attacher le flegmatique et hautain Plantados qu'au
-moyen de quelque goût honteux qu'il aurait, et que je connais à son amie
-bien du penchant à contenter. Il est vrai que le ravage des couches a
-furieusement gâté les charmes antérieurs, et que les autres sont, au
-contraire, d'une beauté surprenante. Cette femme-là me fait gagner
-beaucoup d'argent. L'époux ombrageux est pour quelques jours à
-Versailles, ce qui donne de la marge pour ce soir.»
-
-LA MARQUISE.--Ces pauvres maris, comme on les dupe!
-
-LE COMTE, _lit_.--«Dix-neuvième couple: M. Eselsgunst[77]; Mme de
-Caverny».
-
- [77] Eselsgunst signifie, en allemand, bel attribut de l'âme.
-
-LA COMTESSE.--Quels diables de noms!
-
-LE COMTE.--«Note. Eselsgunst est un Allemand qui tient par je ne sais
-quel fil au corps diplomatique.» (_Parlé_). C'est le chargé d'affaires
-de deux ou trois de nos petits souverains germaniques. (_Il lit_). «Mme
-de Caverny, femme des plus jolies, penchant vers le sentiment, et, qui,
-malgré cela, n'a pas laissé de distribuer, chez moi, ses largesses à
-plus de cent personnes. Il faut du pain, Eselsgunst l'entretient
-mesquinement, mais au défaut de l'utile, on trouve chez lui l'agréable;
-c'est à quoi la sensible Caverny tient encore plus qu'à l'argent. Un
-rapport de conformation assez rare fait que ces deux êtres s'aiment
-beaucoup, et la dame ne s'est pas très volontiers décidée à se trouver
-là ce soir. Mais à l'argument sans réplique _que son amant veut y
-recueillir de quoi mander quelque chose à sa cour par le courrier
-prochain_, elle s'est rendue, et c'est ce qui vous procurera le plaisir
-de la voir.»
-
-LA MARQUISE.--Ces détails commencent à me fatiguer. Est-ce tout?
-
-LE COMTE.--Encore un article (_Il lit._) «Vingtième couple: le chevalier
-de Pasimou; Mme des Clapiers.» (_Parlé._) Je les ai furetés tous deux,
-ces clapiers-là. J'en connais peu d'aussi logeables.
-
-LA MARQUISE.--Vaurien, taisez-vous. (_A la Comtesse._) Il va nous faire
-encore quelque commentaire saugrenu.
-
-LE COMTE.--Vous m'attaquez! Eh bien! pour vous faire enrager, j'ajoute
-avec fondement, que je crois avoir aussi pratiqué ce Pasimou, tandis
-qu'il portait la soutane. Voyons la note. (_Il lit._) «Le plus beau
-jeune homme qu'on puisse voir, et peut-être le plus aimable. Ci-devant
-abbé.» (_Parlé._) Tout juste, c'est le même. (_Il lit._) «C'est
-maintenant un excellent officier.» (_Parlé._) J'en suis fort aise (_Il
-lit._) «Il a quelques défauts.» (_Parlé._) Je lui ai connu celui d'être
-bardache, mais tant d'honnêtes gens le sont! (_Il lit._) «Les femmes ont
-soin de lui.» (_Parlé._) Les hommes, quand cela lui plaira, seront fort
-à son service.
-
-LA MARQUISE.--Insupportable homme, finirez-vous!
-
-LE COMTE.--Là, là, je promets de ne plus y mettre un mot du mien (_Il
-lit._) «Les femmes ont soin de lui, mais il est si galant, si
-complaisant, et fait tant d'honneur à leur libéralité, qu'aucune n'est
-mécontente. C'est en un mot, le phénix des hommes à bonnes fortunes.»
-(_Parlé._) C'est tout.
-
-LA MARQUISE.--J'aime ce Pasimou à la folie. Voilà comment il eût fallu
-que fussent tous nos cavaliers de ce soir.
-
-MORAWISKI.--Et toutes nos dames comme vous (_Il prend en même temps et
-baise amoureusement la main de la marquise._)
-
-LE COMTE (_pariodant avec la comtesse_).--Ou comme elle.
-
-LA COMTESSE, _souriant_.--Peste! j'en suis aussi! (_A Morawiski._)
-Ecoutez donc, mon cher palatin, vous avez bien fait de dire enfin
-quelque chose, car je vous croyais en léthargie.
-
-MORAWISKI.--Daignez m'excuser, mais de si grands et de si chers intérêts
-viennent quelquefois me distraire de ce qui m'attache le plus, que je
-fais alors la sottise d'envoyer mon âme en Pologne, tandis que ma
-personne matérielle demeure où l'on me voit.
-
-LA COMTESSE.--A la bonne heure, mais comme votre langue en fait partie,
-et qu'elle doit savoir dire de jolies choses, gardez-la-nous, s'il vous
-plaît.
-
-LA MARQUISE.--Pendant que nous nous amusons de balivernes, le temps se
-passe. (_Elle regarde à sa montre._) Plus de cinq heures! et j'ai je ne
-sais combien de petites choses à faire avant de partir! (_Au comte._) Y
-pensez-vous donc, méchant homme, de nous avoir ainsi mises en retard
-avec votre scandaleuse gazette!
-
-Elle se lève et va s'occuper des petits soins qu'elle vient d'annoncer.
-La comtesse et les deux cavaliers vont, en attendant, prendre l'air sur
-une terrasse. Bientôt après on monte dans un carrosse à six chevaux et
-l'on vole au rendez-vous du pique-nique.
-
-
-
-
-LES APHRODITES
-
-OU
-
-FRAGMENTS THALIPRIAPIQUES POUR SERVIR A L'HISTOIRE DU PLAISIR
-
-
-Cet ouvrage est brodé par Nerciat sur les aventures probables des
-membres d'une société secrète d'Amour qui exista réellement.
-
-La lettre connue adressée à M. de Schonen par le marquis de
-Château-Giron donne un détail précis sur cette compagnie. Cette lettre
-accompagnait l'envoi d'un exemplaire de l'_Alcibiade fanciullo_ de
-Ferrante Pallavicini: «J'y joins, disait le marquis de Château-Giron,
-les _Aphrodites_ dont je vous ai parlé; cet ouvrage du chevalier de
-Nerciat est presqu'inconnu à Paris, ayant été supprimé à l'étranger
-pendant la Révolution. Il est assez remarquable, comme historique, car
-il peint, dit-on, au naturel une société qui s'est formée aux environs
-de Paris, du côté de la vallée de Montmorency, et dont un certain
-marquis de Persan était président. Cette association, à laquelle chacun
-des initiés concourait dans une proportion convenue, n'avait d'autre but
-que le libertinage.»
-
-Nerciat donne aussi des renseignements historiques sur la société dans
-un préambule nécessaire qu'on lira plus loin.
-
-«Les _Aphrodites_, dit Monselet, sont une association de personnes des
-deux sexes, association qui n'a d'autre but que le plaisir. Des femmes
-de la cour, des abbés, des princes, de riches étrangers, des ex-nonnes,
-paradent dans une série de tableaux dont la nature trop exclusive
-restreindra nécessairement nos citations. Nous le regrettons, au point
-de vue de l'esprit et du style, deux qualités que M. de Nerciat possède
-à un rare degré; que ne les a-t-il déployées dans des livres avouables!
-Il a surtout une science et une aisance de dialogue on ne peut plus
-remarquables, et qui ne se sont jamais manifestés plus abondamment que
-dans les _Aphrodites_. Il jargonne comme les petits maîtres de
-Marivaux.»
-
-Au début, l'Ordre avait fait du libertinage une sorte de culte
-religieux, mais telle que la décrit Nerciat l'institution s'est
-débarrassée de toute pratique superstitieuse. L'admission parmi les
-Aphrodites ou Morosophes est difficile et très coûteuse, mais pour les
-hommes seulement, les dames ne payent rien. L'association se réunissait
-aux environs de Paris, du côté de Montmorency dans une propriété
-merveilleusement agencée, comprenant de beaux jardins, des bâtiments
-magnifiques, aux chambres commodes, aux salles spacieuses et disposées
-pour les grandes fêtes que donnaient parfois les Aphrodites. Cette
-propriété appelée l'Hospice, est administrée par Mme Durut,
-surintendante des menus. Elle est aidée par une belle blonde nommée
-Célestine, par une jolie brune appelée Fringante et au-dessous d'elles,
-on trouve encore Zoé, une négrillonne de 14 ans, enlevée à l'Afrique. On
-y trouve encore, selon la mode du temps où le livre a été écrit, des
-jockeys charmants et beaucoup de jeunes domestiques des deux sexes qu'on
-désigne sous les dénominations de _Camillons_ et de _Camillonnes_.
-
-«_Camilli et Camillae_, dit Nerciat, _ita dicebantur ministri et
-ministrae impuberes in sacris._»
-
-L'Ordre comprenait environ deux cents adeptes, en comptant les deux
-sexes et recrutés parmi les gens de qualité, l'armée, le haut et le
-petit clergé, etc., personnages ardents et pourvus des vices les plus
-agréables et les moins avouables. Outre les adeptes appelés _intimes_,
-on admet dans l'Ordre, des _auxiliaires_ qui ne sont pas mis au courant
-des secrets de l'Association. Les uni-sexuels ne sont pas favorisés par
-les règlements des Aphrodites. Les initiations donnent lieu à de
-somptueuses orgies, à de voluptueux banquets. L'association fut dissoute
-aux premiers troubles de la Révolution et reconstituée hors de France.
-
-Nerciat est très explicite sur ce point dans la Postface de son ouvrage
-que l'on trouvera à la fin des extraits.
-
-«Il y a dans les _Aphrodites_, ajoute Monselet, quelques parties
-dramatiques et même fantasmagoriques;--l'histoire d'un baronnet qui se
-fait suivre partout de l'image de sa défunte maîtresse, en cire, de
-grandeur naturelle;--les jalousies, les fureurs sentimentales et la mort
-d'un comte de Schimpfreich;--mais ce sont des parties faibles et hors
-leur place. En outre, M. de Nerciat ne perd jamais l'occasion de donner
-son coup de griffe aux événements et aux hommes de la Révolution.»
-
-Nerciat a fait de _Félicia_ la principale dignitaire de l'Ordre des
-_Aphrodites_. Plusieurs sociétés de ce genre ont existé au XVIIIe
-siècle. Elles avaient chacune leur vocabulaire, et leurs adeptes y
-prenaient des noms de guerre. C'est ainsi que le vocabulaire de l'ordre
-de la _Félicité_ était emprunté à la marine, tandis que les _Aphrodites_
-choisissaient des noms dans le règne minéral, pour les hommes et dans le
-règne végétal, pour les femmes.
-
-
-PRÉAMBULE NÉCESSAIRE
-
-L'ordre, ou la fraternité des _Aphrodites_, aussi nommés
-_Morosophes_[78], se forma dès la régence du fameux duc d'Orléans, tout
-ensemble homme d'Etat et homme de plaisir, au surplus bien différent de
-son arrière-petit-fils, qui s'est aussi fait une réputation dans l'une
-et l'autre carrière.
-
- [78] De deux mots grecs dont l'un signifie _folie_ et l'autre
- _sagesse_. Ainsi les _Morosophes_ sont des gens dont la sagesse est
- d'être fous à leur manière: _Insanire juvat_. (N.)
-
-Soit qu'un inviolable secret ait constamment garanti les anciens
-Aphrodites de l'animadversion de l'autorité publique (si sévère, comme
-on sait, contre le libertinage porté à certains excès), soit que dans le
-nombre de ses fidèles associés il y en eût plusieurs d'assez puissants
-pour rendre vaine la rigueur des lois qui auraient pu les disperser et
-les punir, jamais avant la Révolution leur société n'avait souffert
-d'échec de quelque conséquence; mais ce récent événement a frappé plus
-des trois quarts des frères et soeurs; les plus solides colonnes de
-l'ordre ont été brisées; le local même, qui était dans Paris, a été
-abandonné.
-
-Des débris de l'ancienne institution s'est formée celle dont ces
-feuilles donneront une idée, on y verra se développer progressivement le
-lubrique système et les capricieuses habitudes des Aphrodites, gens fort
-répréhensibles peut-être, mais qui du moins ne sont pas dangereux, et
-qui, fort contents de leur Constitution, ne songent nullement à
-constituer l'univers.
-
-Ci-devant il n'y avait pas eu d'exemple qu'un seul statut, un seul usage
-des Aphrodites eût été divulgué; mais ce n'est pas quand un nouvel ordre
-de choses existe, quand mille petites récréations (criminelles du temps
-de l'ancien régime), comme la calomnie, les délations, les exécutions
-impromptues, sont, sinon encouragées, du moins tolérées, qu'ont à
-craindre de se livrer sans beaucoup de mystère aux leurs, des citoyens
-infiniment actifs qui, d'accord avec la nation, reconnaissent la
-liberté, l'égalité, pour bases de leur bonheur; qui, comme elle,
-méprisent toutes distinctions de naissance, de rang et de fortune; qui
-savent tirer la vraie quintessence des droits de l'homme, si
-heureusement dévoilés de nos jours, et ne font rien en un mot, qui n'ait
-pour but la paix, l'union, la concorde, suivies (surtout pour eux) du
-calme et de la tranquillité.
-
-C'est au peu d'intérêt qu'ont les Aphrodites modernes à cacher ce qui se
-passe dans leur sanctuaire, que nous devons les scènes fidèles dont sera
-composé ce joyeux recueil.
-
-
-C'EST TOI! C'EST MOI!
-
-1º Le mélange du dialogue au récit nous a paru plus propre que l'une ou
-l'autre exclusivement à prendre dans ce genre-ci.--2º Comme le simple
-nom d'un personnage qu'on introduit sur la scène n'apprend rien au
-lecteur, afin que l'imagination n'ait aucune peine et ne se mette pas en
-frais de fausses idées, nous définirons exactement chaque acteur au
-moment où il sera fait mention de lui.
-
-Le Chevalier[79], à peu de distance de Paris, à cheval et seul,
-reconnaît un local à portée duquel il se trouve pour celui que lui
-désigne une adresse qu'il vient de lire; alors il met pied à terre,
-laisse son cheval au domestique, se détourne, et suivant le sentier,
-ainsi que le tout lui est prescrit, vient contre une maison de peu
-d'apparence, des deux côtés de laquelle s'étendent de longues murailles
-qui annoncent un grand emplacement. Il frappe; un portier aveugle vient
-lui répondre.
-
- [79] Le Chevalier, vingt ans: charmant jeune homme fait à ravir; une
- de ces physionomies si rares qui allient à la noblesse la douceur,
- l'expression et la vivacité. Il revient de Malte ayant fait ses
- caravanes. Absent de France depuis quelques années, il a tout le
- savoir-vivre, toute la candeur dont ses pareils, surtout ceux de la
- défunte cour, ont eu, depuis ce temps à peu près, l'affectation de
- se dispenser. (N.)
-
-LE PORTIER, _en dedans et porte close_.--A qui en voulez-vous?
-
-LE CHEVALIER, _en dehors_.--A Mme Durut.
-
-LE PORTIER.--C'est ici. Etes-vous seul? à pied? à cheval? en voiture?
-
-LE CHEVALIER.--Je suis seul, mes chevaux m'attendent plus loin; je suis
-à pied.
-
-LE PORTIER, _courant_.--C'est bon! entrez. (_Le Chevalier entre, la
-porte se referme aussitôt; une grille borne le passage du côté de la
-cour._) On va vous ouvrir la grille. Il est inutile de parler à l'autre
-portier. Sourd, il ne vous entendrait pas; muet, il ne pourrait vous
-répondre. Vous irez à droite, le long du portique, jusqu'à l'angle de la
-cour.
-
-Le sourd, qui a vu le Chevalier, vient ouvrir la grille. Dès qu'il a
-passé, cet homme referme, tandis que le Chevalier va du côté qu'on lui a
-indiqué[80]. On entend un coup de sifflet très bruyant.
-
- [80] Cette combinaison de deux portiers, dont chacun est privé d'un
- sens fort nécessaire, fut imaginée par les anciens Aphrodites, et
- les vieux serviteurs ont été conservés. La plupart des choses qu'on
- voudrait tenir secrètes sont ébruitées par les valets, s'il y en a
- dans la confidence. Comment pourrait-il transpirer au dehors que
- madame une telle, monsieur un tel sont venus, si, de deux personnes
- nécessaires à leur introduction, la première ne voit point, et si la
- seconde, fixée dans l'intérieur, ne peut recevoir ni faire aucun
- rapport (N.)?
-
-MADAME DURUT[81], _avertie par le sifflet, déjà sur la porte et ouvrant
-ses bras avec une surprise mêlée de plaisir_.--Jour de Dieu! qui s'y
-serait attendu! Te voilà donc de retour, mon beau bijou? Est-ce bien
-toi, mon fils? (_Ils se sont joints et s'embrassent avec la plus vive
-amitié._)
-
- [81] Mme Durut, trente-six ans, brune, blanche, dodue, irrégulièrement
- jolie, très bien conservée et fort piquante encore; fille d'une
- femme de charge, elle fut nourrie dans la maison du père du
- Chevalier. Non seulement elle a soigné l'enfant, mais elle s'est
- fait son précepteur d'amour; quand il a eu seize ans elle lui a ravi
- ses désirables prémices. Mme Durut est bonne, vive, étonnamment
- active, non moins intriguante, et dominée par un indomptable
- tempérament, qui a décidé de sa vocation quand elle a brigué le
- pénible mais amusant et lucratif emploi de concierge de l'hospice
- des Aphrodites. (N.)
-
-LE CHEVALIER.--Oui, maman, arrivé d'hier soir, et bien pressé de vous
-revoir!
-
-MADAME DURUT.--Ah! point de vous, je t'en prie. Comme le voilà grand et
-beau, ce cher enfant! (_Le prenant par la main._) Viens, mon toutou.
-(_Elle lui fait traverser la cour et le conduit à un pavillon du
-meilleur style._) Sais-tu bien qu'il y a quatre mortelles années que je
-n'ai vu mon cher Alfonse ni reçu de lui la moindre nouvelle!
-
-LE CHEVALIER.--Tout autant, je l'avoue, mais il n'y a pas eu de ma
-faute, je te le jure. (_Il s'est interrompu frappé de l'élégance et du
-bon goût d'un appartement qu'on lui fait traverser pour l'amener enfin à
-un délicieux boudoir._) Mais dis-moi, ma bonne, as-tu fait fortune
-depuis mon départ? ce séjour diffère étrangement du modeste hôtel garni
-que tu tenais il y a quatre ans.
-
-MADAME DURUT, souriant.--Il s'est fait quelque heureux changement dans
-mes petites affaires; nous aurons tout le temps d'en causer ensemble.
-(_Lui sautant au cou._) Mais comme il a tourné ce polisson-là! Eh bien!
-n'avais-je pas raison de dire à ton imbécile de père... Oh! mais ce
-n'est pas ce grand dadais-là qui t'a fait, je l'ai toujours soutenu à ta
-maman.
-
-LE CHEVALIER.--Ne va pas m'apprendre qu'elle ait pu en convenir. (_Il
-l'embrasse._)
-
-MADAME DURUT.--Je leur soutenais donc, quand ils se plaignaient de ta
-figure longtemps équivoque, que tu serais un jour le plus joli cavalier
-de Paris... C'est pourtant moi, Fanfan, qui ai eu la gloire de t'avoir
-mis dans le monde, ce fut moi qui t'appris... hein? tu souris, fripon!
-
-LE CHEVALIER, _caressant_.--Cette gloire est bien peu de chose pour toi,
-ma chère Durut: c'est à moi de m'enorgueillir d'avoir eu, en fait de
-galanterie, le plus admirable précepteur.
-
-MADAME DURUT, _le prenant dans ses bras_.--Ce cher enfant, qui ne
-l'aimerait à la folie!
-
-LE CHEVALIER.--Je suis venu tout exprès, maman, pour me faire redire que
-tu m'aimes toujours un peu.
-
-MADAME DURUT.--Un peu, petit ingrat! que ne peut-on, sans se donner un
-complet ridicule, te prouver à quel point on t'aimerait encore! Mais
-parlons d'autre chose.
-
-LE CHEVALIER, _avec feu_.--Non, non, chère Agathe!
-
-MADAME DURUT, _lui serrant la main_.--Bon cela, tu viens de me rajeunir
-de dix ans en me donnant mon nom de fille. (_Elle soupire._) Ah! le bon
-temps, mon coeur!... Mais pour aujourd'hui, c'est assez. J'ai sur toi
-des vues qui me prescrivent de te ménager. (_On entend trois coups de
-sifflet très vifs._) Pour le coup, il faut que je te quitte.
-
-LE CHEVALIER.--Que vais-je devenir?
-
-MADAME DURUT, _sonne et ouvre une porte déguisée_.--Passe là-dedans, tu
-trouveras du chocolat et quelqu'un dont tu as besoin: on aura soin de
-toi. Nous dînons ensemble. Songe que tu es mon prisonnier pour tout le
-jour, sans adieu. (_Elle sort._)
-
-
-TANT PIS TANT MIEUX
-
-LA DUCHESSE[82], MADAME DURUT
-
- [82] La duchesse de l'Enginière, très grande femme, proportions
- fortes, sans épaisseur et sans mollesse. Traits et caractère de
- Junon. Grands airs, principes hardis, conduite imprudente. Belle
- peau, belles dents, superbes cheveux châtain-brun. Tempérament moins
- ardent qu'exigeant et capricieux. En tout une femme infiniment
- agréable pour ses favoris et pour les femmes dont le goût est de
- s'inscrire sur la liste de ses amants; mais peu goûtée des hommes
- qu'elle traite moins bien, et cordialement détestée de tout le reste
- de son sexe. L'âge? A peu près vingt-trois ans, dont on avoue
- dix-neuf. (N.)
-
-LA DUCHESSE, _dans le déshabillé le plus négligé, mais le plus coquet,
-et avec beaucoup d'agitation_.--Je vous avoue, ma chère Durut, que vous
-m'étonnez à l'excès en m'apprenant que le comte n'est point encore
-arrivé.
-
-MADAME DURUT.--D'après son billet d'hier, madame la duchesse, il devrait
-être ici depuis une heure.
-
-LA DUCHESSE.--Et... à défaut de sa présence, pas un mot aujourd'hui!...
-Je ne suis pas une femme ridicule, je conçois qu'on peut être retardé,
-tout à fait empêché même par quelque fâcheux contretemps, mais du moins
-on a des égards, on fait un message, et l'on n'expose pas une femme de
-ma sorte à se trouver au dépourvu pendant peut-être tout un jour.
-
-MADAME DURUT.--Ici, madame, vous ne devez pas avoir cette crainte.
-
-LA DUCHESSE.--A la bonne heure, mais je pouvais consacrer cette journée
-à des occupations qui, certes, m'auraient bien valu ce qu'à le mettre au
-plus haut prix M. le comte pourra me procurer d'agrément.
-
-MADAME DURUT.--Que voulez-vous que je vous dise, madame? Il est galant
-homme, et je lui connais pour vous des sentiments...
-
-LA DUCHESSE, _avec feu_.--Oh! je suis bien la très humble servante de
-ses sentiments; on ne me paye point avec cette monnaie. Je veux du plus
-solide. Il y a quelque chose là-dessous, ma bonne; ceci m'a tout l'air
-d'un tour, et je le trouverais très mauvais, je vous jure. (_Elle a
-changé dix fois de place pendant cette conversation; elle secoue sa
-badine avec plus que de l'humeur._) Vite, un de vos gens à cheval; qu'on
-coure chez le comte; qu'on y prenne langue; si l'on ne peut me le
-trouver sur-le-champ, qu'il soit lancé tout le jour de place en place,
-autant qu'on pourra se mettre, au fait de sa marche, et qu'enfin on me
-l'amène mort ou vif!
-
-MADAME DURUT.--Charmante vivacité! qu'il est heureux, ce cher comte,
-d'exciter une aussi flatteuse inquiétude!
-
-LA DUCHESSE, _brusquement_.--Trêve aux flatteries; je ne suis pas de la
-meilleure humeur... et...
-
-MADAME DURUT.--Là, là, madame la Duchesse, épargnez-moi. Il est agréable
-de vous louer, mais on peut sans effort vous obéir, quand vous exigez
-qu'on ménage votre modestie.
-
-LA DUCHESSE, _allant et venant_.--M. le comte, M. le comte!... (_A Mme
-Durut._) Mais vous m'avez entendue et vous êtes là encore! Allez donc!
-ordonnez donc! on veut me faire devenir folle aujourd'hui! En vérité,
-madame Durut, vous remplissez très mal, je dis très mal, les devoirs du
-poste que vous occupez ici.
-
-Madame Durut, qui par malice ne s'était pas pressée, va enfin servir
-l'impatience de cette femme altière, mais en s'éloignant elle fait une
-mine d'irrévérence et presque de mépris, que, par bonheur, la Duchesse,
-occupée de se regarder dans une glace, ne peut apercevoir.
-
-LA DUCHESSE, _seule, toujours agitée, se lève, s'assied, fredonne un
-air, soupire avec oppression, et tire enfin avec vivacité le cordon
-d'une sonnette. Un jockey paraît._
-
-LE JOCKEY[83].--Qu'y a-t-il pour le service de Madame?
-
- [83] Le jockey--ébauche d'un joli subalterne, timidité, petits
- moyens.--Chez Mme Durut, quiconque fait le service domestique est
- tenu à d'autres complaisances encore. On en avertit une fois pour
- toutes le lecteur afin qu'il accorde à ces êtres en sous-ordres un
- peu d'intérêt. (N.)
-
-LA DUCHESSE, _avec colère_.--Ce qu'il y a pour mon service? Un bain, et
-un autre que toi pour m'y servir. La Durut? Qu'elle rentre et me parle à
-l'instant (_Seule._) Oh! tout ceci va mal; l'établissement dégénère à
-faire pitié!
-
-MADAME DURUT, _accourant_.--Me voici. On va partir; votre comte se
-retrouvera sans doute; mais, pour Dieu! Madame la Duchesse un peu de
-sang-froid, et ne tourmentez pas, à propos de rien, des gens qui vous
-sont dévoués de toute leur âme. Voilà mon pauvre Loulou[84] que vous
-avez rudoyé, je gage, et qui s'en va le coeur gros, versant des larmes.
-
- [84] Mme Durut prend à ce Loulou un intérêt particulier, et, le
- gardant pour elle jusqu'à nouvel ordre, elle n'a garde de s'offenser
- des reproches que va lui faire la duchesse, d'avoir un balourd qui
- ne devine pas les caprices des belles dames à demi-mot. (N.)
-
-LA DUCHESSE.--Ah! c'est que j'ai aussi sur le coeur sa bêtise de l'autre
-jour.
-
-MADAME DURUT.--Qu'a-t-il donc fait?
-
-LA DUCHESSE.--L'animal me sert au bain, tremble comme si j'étais
-apparemment un tigre, un crocodile! Je daigne lui faire nombre de
-questions, il ne sait y répondre. J'ai un caprice, il ne sait le
-deviner; je le lui explique aux trois quarts, il ne comprend rien, et
-mon butor me quitte après mes avances humiliantes! Mais vous ne savez
-pas, madame Durut, mettre à la porte des balourds de cette espèce!
-
-MADAME DURUT.--C'est un bon petit diable; il a craint de vous offenser.
-
-LA DUCHESSE.--Eh! morbleu! que n'avez-vous plutôt des insolents qu'on
-puisse souffleter pour ce qu'ils oseraient de trop, que ces timides
-inutiles, qui vous servent ric-à-ric avec un sot respect! (_Elle hausse
-les les épaules._) Mon bain est-il commandé?
-
-MADAME DURUT.--Oui, sûrement.
-
-LA DUCHESSE.--Je mangerai un morceau, des drogues, ce qui se trouvera;
-comme me voilà désorientée à crever de dépit, j'attendrai ici l'heure de
-la seconde pièce des Italiens.
-
-Le Jockey reparaît pour avertir que le bain est prêt. Comme la Duchesse
-marche du côté de la porte...
-
-MADAME DURUT, _avec un peu de mystère, l'arrête et lui dit à voix
-basse_.--Si madame voulait permettre, je lui offrirais pour aujourd'hui
-le service d'un nouveau venu...
-
-LA DUCHESSE.--De quel sot encore?
-
-MADAME DURUT, _saluant_.--C'est mon neveu; il est tout neuf, à la
-vérité, peu au fait du service des bains; j'ose cependant me flatter
-qu'il contenterait madame.
-
-LA DUCHESSE.--Cela a-t-il un peu de figure, de tournure?
-
-MADAME DURUT.--Il n'est pas mal. Au reste, il arrive de province ce
-matin, et la fatigue du voyage fait un peu de tort à ses agréments
-naturels... mais...
-
-LA DUCHESSE, _avec impatience_.--En voilà dix fois de trop! (_Avec
-ironie._) Les agréments naturels du neveu de Mme Durut, voilà de
-l'intéressant au moins! Pauvre petit enfant gâté! Monsieur votre neveu,
-délicieux personnage, a fait une longue course? Il est fatigué? Eh bien!
-Madame Durut, qu'il se délasse, et recouvre à loisir ses agréments
-naturels.
-
-MADAME DURUT.--Fort bien, je n'avais garde d'interrompre cette tirade
-d'orgueil et d'humeur d'une dame de cour à qui l'on manque de parole.
-
-LA DUCHESSE, _interrompant avec courroux_.--Si l'on me manque de parole,
-songez à ne pas me manquer de respect!...
-
-MADAME DURUT.--Ma foi! madame la duchesse, si nous voulions, le décret
-du 19 juin nous dispenserait de bien des formes[85]; mais à Dieu ne
-plaise que j'oublie mon devoir. D'ailleurs vous connaissez le faible que
-j'eus toujours pour vous. Je veux la paix, et pour cela j'insiste pour
-que vous daigniez voir mon Alfonse.
-
- [85] 1790. Ce fut la nuit de ce fameux jour qu'une poignée d'ivrognes
- biffa sans retour toute la noblesse passée, présente et à venir!
- Quel immortel service! (N.)
-
-LA DUCHESSE, _avec aigreur_.--Ah! c'est _mon Alfonse_! Ces gens ont la
-fureur de se donner des noms... Eh! madame Durut, pourquoi votre neveu
-ne se nomme-t-il pas tout uniment Nicolas, Claude, François? Voilà ce
-qui convient tout à fait à des gens de votre étoffe.
-
-MADAME DURUT, _un peu piquée_.--Vous verrez que je ferai débaptiser mon
-neveu pour entourer ses patrons au gré de votre vanité! quoi qu'il en
-soit, voyez-le; qu'il se nomme Alfonse ou Nicolas, c'est un charmant
-garçon; je n'en rabattrais pas une épingle. Souffrez que j'aie l'honneur
-de vous servir au déshabiller, et qu'ensuite...
-
-La duchesse, sans dire oui ni non, va du côté de son bain; Mme Durut
-suit et la déshabille; tout cela se passe en silence.
-
-LA DUCHESSE.--Quelque livre...
-
-MADAME DURUT.--De quel genre, madame?
-
-LA DUCHESSE, _avec humeur_.--Autre bêtise! Du genre que j'aime
-apparemment.
-
-MADAME DURUT.--Ah! j'entends. (_Elle disparaît un instant, et revient
-deux volumes à la main._) Voici _Ma conversion_, du célèbre Mirabeau et
-le _Petit-fils d'Hercule_.
-
-LA DUCHESSE.--Quant au premier ouvrage, je l'aimais assez avant cette
-exécrable révolution, à laquelle l'auteur a tant pris de part, mais un
-renégat destructeur de la noblesse et des titres ne mérite plus que ses
-victimes daignent sourire à ses gaîtés. Donnez-moi le _Petit-fils
-d'Hercule_.
-
-MADAME DURUT.--Le voilà... Par exemple, ce serait le cas... Mon neveu
-lit comme un ange.
-
-LA DUCHESSE.--Elle a le diable au corps avec son neveu! J'aurais bien
-plutôt fait de céder à cette présentation que de chercher à m'y
-soustraire. Allons, voyons donc M. Alfonse; que j'aie le rare avantage
-de faire connaissance avec M. Alfonse Durut!
-
-Dès que la duchesse a eu cette velléité de consentir, Mme Durut s'est
-mise à écrire sur une carte ce qui suit:
-
- «Viens, mon cher Alfonse, mettre à fin une délicieuse aventure: c'est
- avec une duchesse, que je te donnerai pour une actrice de province.
-
- «Toi, je te fais mon neveu. C'est une faiblesse que j'ai: il faut en
- passer là. Point de bottes, le ruban noir en poche; un peu de
- niaiserie... accours[86].»
-
- [86] Il est bon de rappeler aux minutieux que maintenant les affaires
- de plaisir se traitent en très petits caractères, tracés avec des
- plumes de corbeaux: ainsi l'avis de Mme Durut a pu tenir tout entier
- sur une carte. (N.)
-
-Mme Durut sonne, parle bas au jockey, qui disparaît avec la carte; en
-même temps, la duchesse, qui a parcouru les estampes du _Petit-fils
-d'Hercule_, continue:--Gravures détestables. Les artistes qui se mêlent
-de décorer ces sortes d'ouvrages ne devraient-ils pas avoir autant
-d'esprit et d'usage que les auteurs eux-mêmes!... je veux dire que ceux
-qui en ont comme celui-ci, qui paraît terriblement bien connaître et nos
-goûts et nos caprices. Voyez, Durut. (_Elle lui montre la planche d'une
-duchesse sollicitant à genoux les complaisances du héros._) Ici, par
-exemple, on a voulu représenter une de nous; ce n'est pas la posture ni
-l'intention que je blâme, nous sommes bien capables de tout cela, mais,
-comme ce bélître de dessinateur a pensé le grand habit! Cette femme
-n'a-t-elle pas plutôt l'air d'une reine de Saba que d'une dame du
-palais?... C'est à faire pitié! (_Elle jette le livre au loin avec
-mépris.--En même temps le chevalier vient montrer sa jolie mine à
-travers la porte, qu'il entr'ouvre avec une feinte timidité._)
-
-LE CHEVALIER, _à Mme Durut_.--On dit, ma tante, que vous me demandez?
-
-LA DUCHESSE, _avec étonnement_.--Quoi! c'est là votre neveu?
-
-MADAME DURUT.--Lui-même. (_Souriant._) Peut-il entrer?
-
-LA DUCHESSE.--Assurément. (_Au chevalier, d'un ton amical._) Entrez,
-monsieur. (_Le chevalier entre. Bas à Mme Durut._) On n'a pas une plus
-charmante figure.
-
-MADAME DURUT, _au chevalier_.--Fais tes remerciements à madame, à qui je
-viens de parler de ta vocation pour le théâtre, et qui veut bien
-s'intéresser en ta faveur auprès du directeur d'une troupe dont elle est
-la première actrice. (_La duchesse agréablement surprise du tour qu'a
-choisi Mme Durut, sourit, et lui serre la main en signe d'approbation._)
-
-LE CHEVALIER, _saluant la duchesse_.--Ah! madame que de bonté!
-
-LA DUCHESSE.--Je n'aurai pas grand mérite à seconder vos vues, monsieur.
-Je prétends, au contraire, me faire de ma négociation un droit à la
-reconnaissance de celui de qui votre adoption va dépendre. (_Elle attire
-à elle Mme Durut pour lui parler à l'oreille._) Mais c'est un ange que
-ce neveu-là! (_Le chevalier s'est écarté pour feindre la discrétion._)
-
-MADAME DURUT, _bas_.--Je ne voulais pas vous en faire tout de suite un
-grand éloge.
-
-LA DUCHESSE, _bas_.--J'étais bien devant mon jour, je l'avoue, quand je
-me défendais de le voir: je suis femme à raffoler de lui. (_Haut._)
-Monsieur Alfonse, ayez la complaisance de relever ce livre et de me le
-rapporter... (_Il obéit; pour recevoir le livre de ses mains, la
-duchesse a la coquetterie d'écarter si bien la toile dont sa baignoire
-est enveloppée, que rien n'empêche le chevalier d'y voir complètement
-cette belle en état de pure nature. Aussi ne manque-t-il pas de plonger
-un regard furtif sur tant d'appas. En même temps la duchesse fixe avec
-méditation sur lui des regards qui par degrés s'animent de tous les feux
-du désir: leurs yeux venant enfin à se rencontrer, ils rougissent l'un
-et l'autre. La duchesse continue:_) Vous me trouvez un peu curieuse?
-C'est que j'ai pour principe qu'on peut saisir à certain point, dans une
-physionomie, les indices du caractère; je cherchais donc à démêler dans
-le vôtre à quel emploi, pour la comédie, vous pouviez être plus propre.
-Il me semble que celui de jeune premier est le seul qui vous convienne.
-
-MADAME DURUT, _au Chevalier_.--C'est celui qu'on nomme dans le monde les
-_Amoureux_. (_A la duchesse._) Il n'est pas au fait; il faut lui
-expliquer les choses. (_Au chevalier._) Te sens-tu des dispositions, là,
-franchement?
-
-LE CHEVALIER, _vivement_.--Oh! oui, ma tante, d'infinies (_baissant les
-yeux..._) surtout s'il s'agit d'entrer dans une troupe où madame...
-
-LA DUCHESSE, _interrompant_.--Je crois vous entendre. (_A Mme Durut._)
-Il n'est pas sans esprit.
-
-MADAME DURUT, _un peu bas_.--Je m'en suis toujours doutée, et je suis
-sûre que, si vous aviez la bonté de lui communiquer un peu du vôtre, il
-ferait en peu de temps des progrès admirables.
-
-LA DUCHESSE, _moins bas_.--Soyez assurée, ma chère Durut, qu'il n'y a
-rien que je ne suis capable de faire pour votre neveu... Il rougit!
-
-Il est divin!
-
-Cette rougeur, très vraie, provient de l'impression plus que douce que
-fait sur le très impressionnable jeune homme la fréquentation de ses
-yeux sur une infinité de charmes. On siffle pour Mme Durut.
-
-MADAME DURUT, _souriant_.--Excusez-moi, mes enfants. (_Elle sort._)
-
-LA DUCHESSE, _à Mme Durut, comme pour la rappeler_.--Eh bien! eh bien!
-(_Au chevalier._) Votre tante est la meilleure femme de l'univers, mais,
-entre nous, elle perd l'esprit. Y a-t-il du sens à s'en aller sans me
-laisser personne qui puisse m'aider à sortir du bain?
-
-LE CHEVALIER.--Je croyais, Madame, que vous y étiez depuis bien peu de
-temps. Mais, quand il vous plaira d'en sortir, j'aurai soin de vous
-procurer tout ce qui pourra vous être nécessaire.
-
-LA DUCHESSE.--C'est parler raisonnablement. Mais votre tante est
-vraiment folle, comme je vous le disais: n'imaginerait-elle pas que
-j'allais me servir de vous-même!
-
-LE CHEVALIER.--Permettez, madame, que je sois neutre dans cette
-occasion. Si, de peur de vous déplaire, je n'oserais vous contredire, il
-n'en est pas moins vrai que ma tante pensant à me procurer tant de
-bonheur, je ne puis aussi la blâmer.
-
-LA DUCHESSE, _gaîment_.--Cela est clair, je suis condamnée.
-
-LE CHEVALIER.--Il serait heureux pour moi que de vous-même vous
-voulussiez bien avoir tort.
-
-LA DUCHESSE, _finement_.--Monsieur Alfonse, vous n'êtes pas tout à fait
-aussi neuf qu'on a voulu me le persuader... Eh bien, je souscris à votre
-arrêt, et vous allez être chargé seul de tous les petits soins d'usage.
-L'effet que j'espérais de ce bain est absolument manqué... Je ne sais...
-au lieu de me rafraîchir il m'a mise dans une agitation!... (_Elle se
-met debout dans sa baignoire._) Je n'y peux plus tenir! (_Faisant face
-au chevalier, elle expose ainsi dans tous leurs avantages ses plus
-attrayants appas. Alfonse, malgré son inexpérience, fait tout ce qui
-convient avec une adresse infinie. Ses larcins même ont une grâce qui
-donne de lui la plus favorable opinion. Les détails de cette toilette
-vont jusqu'à une espèce de pillage galant, pour lequel au surplus la
-duchesse, sûre de son triomphe, affecte de donner les plus engageantes
-facilités._)
-
-Bref, la duchesse est... violée. La loi d'une guerre de siège est que le
-vainqueur ne fasse aucun quartier quand la place succombe à l'assaut;
-aussi notre adorable conquérant fait des siennes à toute outrance, darde
-sa rosée de vie sans le moindre ménagement. Le peu de part que semble
-prendre l'assiégée à la joie de ce triomphe ne veut pas dire qu'elle y
-soit tout à fait insensible. Elle a goûté, peut-être en dépit
-d'elle-même, le plus vif des plaisirs, mais à peine cet orage de bonheur
-a-t-il fini pour elle, qu'elle laisse échapper de désobligeantes
-expressions de repentir et de ressentiment. Nous n'en rapporterons que
-ce qui est indispensablement nécessaire à la solution de l'énigme.
-
---Monstre! dit-elle dans un délire de fureur, tu te crois heureux!
-
-Eh bien! si je suis grosse de ta façon, vil petit bourgeois, tu m'auras
-assassinée, car je me brûlerai la cervelle!
-
-Sans doute le lecteur ne s'attendait pas à ce dénouement, qui n'est pas
-du tout analogue à l'imbroglio de la scène! Il faut le mettre au fait.
-La Duchesse, par un de ces travers dont rien ne peut rendre compte, a
-conservé de son origine allemande et de l'éducation qu'elle a reçue, le
-préjugé de croire qu'une femme de haut rang se doit de ne mettre au
-monde que de vrais gentilshommes. En conséquence, mariée depuis trois
-ans, il lui est assez égal que les enfants qu'elle pourra donner à son
-époux soient de lui ou du plus fécond des aide-maris qu'elle favorise:
-le point essentiel est qu'aucun levain roturier ne puisse fermenter dans
-ses nobles entrailles; elle a donc fait et tenu jusqu'alors le serment
-de ne se livrer selon la nature qu'à des nobles. Or, elle est persuadée,
-dans cette occurrence, que le bel Alfonse est le neveu d'une femme dont
-la naissance est non seulement obscure, mais abjecte. Elle a du
-caractère, nous l'avons dit en traçant son portrait, aussi, quelque
-charmante qu'ait été pour elle la naissance de sa tentation, elle est au
-désespoir d'avoir été entraînée. Elle avait tout autre projet: d'abord
-celui de satisfaire un désir curieux, la vue d'un corps qu'elle
-soupçonnait être admirable, lui promettait un grand plaisir. Pourquoi ne
-pas le goûter en entier? Pourquoi se priver, par un peu de fausse honte,
-de savoir si ce qui fait l'homme répondait chez Alfonse au reste de ses
-perfections? De là le caprice de proposer le bain, d'aider à
-déshabiller, d'exiger la chute du caleçon, etc... D'ailleurs, elle
-supposait Alfonse novice, docile, capable de s'arrêter où elle le lui
-prescrirait. Ensuite, la duchesse, par exemple, aime à la fureur, qu'une
-langue complaisante et vive l'électrise et lui fasse oublier son être.
-C'était à ce seul badinage qu'elle se proposait d'employer son beau
-protégé. Mais point du tout! Le voilà qui a pris le mors aux dents et le
-reste! Quel bonheur pour cette femme bizarre quand elle sera détrompée.
-Quelle bonne scène ridicule pour le Chevalier, qui sent tout l'embarras
-que se donne la duchesse, en sortant soudain de son rôle de femme de
-théâtre pour outrer la hauteur d'une femme de cour!
-
-Oublions-les pendant quelques moments, et voyons un peu ce qui se passe
-ailleurs.
-
-
-A BON CHAT BON RAT
-
-A peine la duchesse est-elle au bain, que le comte (rencontré tout près
-de l'hospice par l'émissaire) est arrivé. C'est à cette occasion qu'on
-avait sifflé pour Mme Durut quand elle a si brusquement laissé seule la
-Duchesse et le neveu supposé.
-
-Mme Durut introduit le comte dans le même pavillon où elle avait d'abord
-conduit le chevalier.
-
-LE COMTE[87]. C'est qu'aussi la chère duchesse extravague; exiger de
-moi, dans ma position, des entrevues de jour, c'est manquer totalement
-de bon sens.
-
- [87] Le comte: ce que cet homme a de plus remarquable est son extrême
- suffisance; il n'est d'ailleurs ni bien, ni mal; mais il était
- ci-devant à la cour, et d'une liste dans laquelle les femmes telles
- que la duchesse choisissent volontiers leurs amis de boudoir. (N.)
-
-MADAME DURUT.--Vous savez que, la nuit, elle ne peut ni sortir, ni vous
-recevoir chez elle.
-
-LE COMTE.--Jeter ensuite feu et flammes, parce que je ne suis pas à la
-minute au rendez-vous où elle n'a rien de mieux à faire que de se
-trouver même avant l'heure, c'est me tyranniser!
-
-MADAME DURUT, _ironiquement_.--Je vous conseille de vous plaindre.
-
-LE COMTE.--Où est-elle enfin?
-
-MADAME DURUT.--Au bain.
-
-LE COMTE.--Je vole auprès d'elle...
-
-MADAME DURUT.--Non pas, s'il vous plaît (_On devine la véritable raison
-de Mme Durut. Voici celle qu'elle donne:_) L'objet du bain est de calmer
-le sang: or, nécessairement, l'explication que vous auriez ensemble
-agiterait cette belle dame. Vous aurez donc la complaisance d'attendre
-que j'aie pris ses ordres à votre sujet et rapporté sa réponse.
-
-LE COMTE.--Vous avez raison, ma chère Durut; du caractère que nous lui
-connaissons, elle ne manquerait pas de faire une scène: il faut
-l'éviter. Mais je meurs de besoin! cloué, dès dix heures du matin, sur
-les bancs de ce maudit Manège, d'où je me suis échappé comme un voleur,
-sans attendre la fin de cette intéressante discussion... (_Quoique le
-comte n'ait dit tout cela qu'en vue de faire l'important, Mme Durut,
-sachant absolument très bien qu'il est absolument nul à l'Assemblée, et
-se plaisant à faire des épigrammes à sa manière, coupe cette tirade:_)
-
-MADAME DURUT.--Que prendrez-vous, monsieur le comte?
-
-LE COMTE.--Une croûte grillée, avec un peu de vin d'Espagne.
-
-MADAME DURUT.--On va vous servir à l'instant. (_Elle disparaît. Un
-moment après le déjeuner du comte est apporté par Célestine[88], une
-charmante fille qui passe pour être soeur de mère de Mme Durut._)
-
- [88] Célestine: à peine 20 ans, grande et belle blonde au plus frais
- embonpoint, richement pourvue de toutes les rondeurs et potelures
- que peuvent désirer tous les genres d'amateurs. Célestine a de
- grands yeux bleus plus animés que ne le sont habituellement ceux de
- cette couleur, et qui semblent demander à tout le monde l'amoureux
- merci. Sa bouche riante, ses lèvres légèrement humides ont le
- mouvement habituel du baiser. Cette fille est, parmi les femmes, ce
- qu'est, parmi les fruits une belle poire de doyenné, tendre et
- fondante. Célestine, désirée de tout le monde, aime tout le monde;
- aussi jamais cette bienfaisante créature ne put répondre non à
- quelque proposition qu'on ait eu le caprice de lui faire. Elle a de
- plus la gloire d'avoir remporté au concours la place de première
- essayeuse. On rendra compte en temps et lieu des fonctions et
- prérogatives de cet important emploi. (N.)
-
-
-LE COMTE, CÉLESTINE
-
-LE COMTE, _allant au devant_.--Quoi! C'est vous-même, belle Célestine,
-qui prenez la peine...
-
-CÉLESTINE.--Pourquoi pas, Monsieur le comte? On a toujours plaisir à
-servir quelqu'un d'aimable.
-
-LE COMTE, _avec un mouvement modeste_.--Ah! ce joli compliment met le
-comble à vos attentions. (_Il la débarrasse du plateau._) Si vous
-vouliez, charmante Célestine, que ce déjeuner devînt délicieux pour moi,
-vous mouilleriez ce verre de vos lèvres de rose, et, buvant après vous,
-je croirais recevoir un baiser.
-
-CÉLESTINE.--Voilà qui est d'une galanterie bien quintessenciée! Pourquoi
-demander de ma part un baiser par ricochet, quand je puis vous en donner
-plutôt deux qu'un directement?...
-
-LE COMTE, _la prenant avec transport_.--Est-on aimable? En vérité,
-Célestine, vous surpassez tout ce qui vient ici...
-
-CÉLESTINE, _interrompant gaiement_.--Chut! chut! songez que nous avons
-quelque part certaine duchesse, et...
-
-LE COMTE.--Bon! elle est au bain, si loin, si loin de nous!...
-
-CÉLESTINE, _avec finesse_.--Mais si près, si près de votre coeur! (_Il
-ne laisse pas d'entraîner Célestine jusque vers un fauteuil où il se
-jette la tenant entre ses jambes._) Allons, Monsieur le Comte, de la
-bonne foi dans les traités; vous n'êtes point ici pour moi.
-
-LE COMTE.--Laissons, mon coeur, ces subtilités de délicatesse. Il y
-aurait moyen de bien mieux employer les instants. (_Il chiffonne le
-fichu._) Si vous m'aimiez un peu...
-
-CÉLESTINE, _défendant faiblement sa gorge_.--Nous ne nous connaissons
-point, pourquoi vous aimerais-je?... Vous êtes joli cavalier, pourquoi
-ne vous aimerais-je pas?
-
-LE COMTE, _s'animant_.--Elle est divine! Il y a un siècle, belle enfant,
-que tu me trottes en cervelle; mais tu as précisément une de ces
-sorcières de mines qu'il faut chasser de son imagination comme la peste,
-si l'on ne veut pas s'enfiévrer.
-
-CÉLESTINE.--Pourquoi, s'il vous plaît, me chasser si fort! Sachez que
-j'aime beaucoup, moi, qu'on se passionne un peu pour mon petit mérite...
-Mais voyez donc comme il m'accommode! (_Les tétons sont au pillage._)
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-(_On supprime ici d'inutiles lambeaux de dialogue._)
-
-CÉLESTINE[89] _acceptant l'assignat après quelques façons_.--Ne croyez
-pas cependant que je veuille employer ce chiffon à réparer une sottise.
-On dit qu'avant peu ce beau papier de votre fabrique ne sera plus bon
-qu'à cet usage, mais en attendant, je vais bel et bien le convertir en
-écus.
-
- [89] Le Comte donne à Célestine un assignat de 300 livres.
-
-LE COMTE.--Tu me bats avec mes armes, friponne! Cela n'est pas
-généreux...
-
-Pour l'apaiser Célestine, se jetant à son cou, lui donne un de ces
-baisers qu'elle a le talent de rendre si doux, et échappe à l'instant.
-Il est bon d'avertir le lecteur que cette si complaisante Célestine
-avait été députée au comte par Mme Durut, afin qu'il fût occupé tout le
-temps qu'il faudrait à la duchesse pour s'arranger avec le charmant
-Alfonse. On voit que Célestine ne pouvait s'acquitter mieux de son
-agréable commission. Le Comte se purifie, aidé, comme l'a été le
-Chevalier, par la jolie négrillonne. Ensuite, il déjeune, et attend, en
-lisant quelques feuilles du jour, qu'on vienne enfin lui donner des
-nouvelles de la Duchesse.
-
-
-VIVE LE VIN! VIVE L'AMOUR!
-
-LE COMTE, _au Chevalier, se levant brusquement_.--Je connais trop la
-façon de penser de Mme la Duchesse pour pouvoir douter que vous soyez un
-homme comme il faut; ainsi, monsieur, nous n'aurons probablement
-ensemble qu'une explication très décente sur le hasard qui vous fait
-recueillir le fruit d'un rendez-vous donné pour moi. Cependant, si par
-malheur je me trouvais encore plus lésé que je ne suppose l'être...
-
-LE CHEVALIER, _avec fierté_.--Qu'en serait-il, monsieur?
-
-LE COMTE, _fièrement à son tour_.--C'est ce que je vous ferai savoir,
-monsieur.
-
-LE CHEVALIER, _se soulevant_.--Je n'aime pas à différer ces sortes
-d'éclaircissements... (_Il s'échappe du lit et suit nu le comte, qui
-vient de passer dans la salle de bain, où sont aussi les habits du
-Chevalier._)
-
-MADAME DURUT, _leur courant après_.--Holà! mes beaux champions! ce lieu
-n'est pas du tout celui des scènes tragiques.
-
-LA DUCHESSE, _accourant aussi, à Mme Durut_.--Arrêtez-les! ma bonne. Si
-j'ai quelque empire sur vous, messieurs...
-
-En même temps, Mme Durut a fermé la pièce à clef. Le Chevalier s'habille
-en grande hâte. Mme Durut sert la Duchesse, qui en fait autant, marquant
-par des mouvements presque convulsifs qu'elle éprouve quelque chose de
-bien pénible...
-
-LE COMTE.--Quel est ce jeune homme, madame Durut?
-
-LA DUCHESSE, _vivement_.--Son neveu[90].
-
- [90] Ce mensonge a pour but à la fois et de vexer le Comte et de
- prévenir une affaire d'honneur. (N.)
-
-LE COMTE, _feignant de se calmer, et d'un ton ironique_.--Digne choix,
-en vérité! Je n'ai plus rien à dire. (_A Mme Durut._) Ouvrez-moi.
-
-LE CHEVALIER.--On vous trompe, monsieur. Dans un moment je retourne à
-Paris; si vous n'avez rien de mieux à faire que de m'y suivre, nous
-pourrons causer en chemin et déterminer à quel point chacun de nous
-offense son rival.
-
-LE COMTE.--Je suis à vos ordres.
-
-MADAME DURUT.--Cela vous plaît à dire: vous êtes tous deux aux miens.
-Mais voyez donc un peu ces mutins! Sachez, mes beaux messieurs, que,
-toute taquinerie cessante, vous ne sortirez pas d'ici que je le veuille
-bien. Oh! vous êtes, en dépit de vos bouillants courages, tout à fait en
-mon pouvoir.
-
-La Duchesse ne sort des mains de Mme Durut que pour aller tomber
-pesamment dans une bergère, où elle joue assez bien la défaillante.
-
-LA DUCHESSE, _avec les mines convenables_.--Je me sens mal... Durut, de
-l'eau de Cologne... des sels... de l'éther... Je n'en puis plus...
-J'étouffe... je me meurs... (_Elle est pour lors immobile, dans
-l'attitude la plus théâtrale, l'oeil fermé, mais sans que les roses des
-joues et des lèvres aient pâli de la moindre nuance._)
-
-LE CHEVALIER, _aux pieds de la Duchesse_.--Oh! ciel! quel malheur!
-
-MADAME DURUT, _assez calme et donnant du secours_.--Là! là! ne vous
-désespérez pas, cela n'aura pas de suites...
-
-En effet, à peine a-t-on mis des sels d'Angleterre sous le nez de la
-Duchesse, qu'un long soupir annonce la clôture de son évanouissement.
-
-MADAME DURUT, _au Comte_.--Voilà pourtant, vilain homme, la belle
-besogne que vous êtes venu faire ici! Que je déteste ces vaniteux! Tout
-irait si bien, si l'on voulait ne mettre que de la folie à ce qui est
-uniquement affaire de plaisir.
-
-LE COMTE.--Vous verrez que c'est moi qui ai tort!
-
-MADAME DURUT.--Assurément, et en tout point. Vous vous êtes conduit en
-homme qui n'a pas le sens commun. Vous arrivez trop tard; premier tort,
-d'autant plus inexcusable, qu'il est absolument volontaire; vous vous
-montrez ici avec l'assurance et la brusquerie dont on blâmerait même un
-mari: second tort; vous nous rompez tous en visière; plus grand tort qui
-vous donne en même temps beaucoup de ridicule; la preuve en est à ce
-qu'il vous a été forcé de voir et d'endurer. Répondez à tout cela. Eh!
-morbleu! puisque, vous aviez assez joliment passé votre temps là-bas,
-que n'y restiez-vous? Célestine aurait bien eu la complaisance de vous y
-tenir plus longtemps compagnie.
-
-LA DUCHESSE, _avec intérêt_.--Célestine!... Ils ont été ensemble?
-
-MADAME DURUT.--Assurément et de la meilleure intelligence encore.
-
-
-LES MÊMES, CÉLESTINE.
-
-CÉLESTINE, _en dehors et frappant_.--J'entends qu'on parle de moi,
-veut-on bien m'ouvrir?
-
-Mme Durut ouvre et lui conte rapidement la querelle de ces messieurs.
-
-CÉLESTINE, _gaîment_.--Fort bien! (_Au Comte._) Voilà donc, petit
-perfide, comme je puis me fier à vos belles protestations! (_Avec une
-menace badine._) Si j'étais babillarde, comme vous seriez grondé!
-Allons, la paix, mes bons amis. (_Au Comte en lui montrant le
-chevalier._) Voyez donc comme il est joli! Vous auriez la barbarie de
-l'embrocher en face?
-
-Les esprits sont déjà considérablement apaisés, la Duchesse et Mme Durut
-souriant à l'épigrammatique plaisanterie de Célestine.
-
-LA DUCHESSE, _au Comte d'un ton piqué_.--Il paraît, monsieur, que nous
-ne sommes pas en reste l'un avec l'autre... (_D'un ton moins sec._) Que
-tout ceci finisse donc convenablement. (_Elle lui tend la main._) Je
-vous pardonne l'aimable Célestine; faites-vous de même une bonne raison
-au sujet du charmant Chevalier... Touchez là.
-
-LE COMTE, _obéissant_.--Vous avez tant d'ascendant sur moi... qu'il faut
-bien en passer par ce que vous voulez. Allons, madame, qu'il n'en soit
-plus parlé.
-
-CÉLESTINE, _avec espièglerie_.--Oui dà! Cela est fort aisé à dire. Je ne
-prends pas, moi, la chose aussi indifféremment. J'avais fait une
-conquête; on m'avait juré les plus belles choses du monde; il faut que
-mon compte se trouve à tout ceci. Je déclare donc que je m'empare de
-monsieur (_du Chevalier_)... sauf à le restituer à qui il appartiendra
-lorsque je croirai m'être suffisamment vengée.
-
-MADAME DURUT.--La matoise! tout en riant, elle le fera comme elle le
-dit, ou le diable m'emporte! Oh! je la connais! Mais pensons enfin au
-solide; il faut dîner; qu'en pensez-vous, mes enfants?
-
-LA DUCHESSE.--Je meurs d'appétit.
-
-MADAME DURUT.--Eh bien! allons. Nos jeunes braves videront leur querelle
-à table, et se battront à l'aise le verre à la main. (_Elle prend au
-Comte une main; à Alphonse:_) La vôtre? approchez. (_Le Chevalier
-approche. Elle réunit leurs mains._) La paix, au nom du plaisir!
-
-LE COMTE.--De tout mon coeur. (_Ils s'embrassent._)
-
-MADAME DURUT.--Je ne demande pas à madame la Duchesse si elle trouve bon
-que nous ne nous séparions pas. Si sa conversion est sincère...
-
-LA DUCHESSE, _interrompant_.--Très sincère, je te jure, ma chère Durut.
-Il faut que Célestine et toi soyez des nôtres; je l'aurais exigé si tu
-ne m'avais pas prévenue...
-
-MADAME DURUT.--C'est parler, cela. Allons, je commence à espérer
-qu'enfin on pourra faire quelque chose de vous. (_Mme Durut s'en va._)
-
-Peu d'instant après, un des jockeys, qu'on connaît déjà, vient annoncer
-qu'on a servi et conduit les convives à une pièce délicieuse. Elle
-représente un bosquet dont le feuillage, peint de main de maître, se
-recourbe en coupole jusque vers une ouverture ménagée en haut et d'où
-vient le jour, à travers une toile légèrement azurée qui complète
-l'illusion. On voit, sur le fond transparent, les extrémités des
-feuilles et quelques jets élancés se découper avec une vérité frappante.
-Tout autour de la pièce, aux troncs des arbres régulièrement espacés, on
-voit attachée une draperie blanche bordée de crépines d'or, qui est
-censée cacher tous les intervalles au-dessous du feuillage. Le bas est
-une balustrade du meilleur style, peinte en marbre blanc et qui paraît
-se détacher. Le tapis est un gazon factice parfaitement imité. A peine
-s'est-on réuni dans cet agréable lieu qu'il y survient le dîner le plus
-sensuel.
-
-Le Duchesse, le Comte, le Chevalier, Célestine et Mme Durut sont à table
-et mangent.
-
-MADAME DURUT.--Vous ne paraissez pas penser à me remercier, cependant
-vous avez l'étrenne de cette jolie salle, qui n'est achevée que depuis
-quelques jours, et où je n'ai permis à qui ce soit d'entrer tandis qu'on
-y travaillait.
-
-LE CHEVALIER.--On ne pouvait penser rien de plus agréable, et
-l'exécution en est parfaite.
-
-LE COMTE.--L'architecte a un peu écouté aux portes. Je connais la
-pareille salle, je dis absolument pareille, chez le marquis de[91]...
-
- [91] Le Comte a raison. Cette salle existe en original chez une dame
- fort célèbre, que les deux sexes déchirent également, les femmes,
- par hypocrisie, car elles ont son amour et lui prodiguent le leur,
- les hommes par un sot amour-propre, car près d'elle ils sont
- rarement heureux. Mais qui peut juger sans passion cette Sapho
- moderne ne peut s'empêcher de l'admirer et de l'aimer, et s'étonne
- de lui voir concilier de la manière la plus naturelle les goûts et
- les habitudes de la femme à la fois la plus légère et la plus
- frivole et la plus essentielle, la plus capricieuse en fait de
- plaisir, et la plus invariable en fait de sentiments. (N.)
-
-MADAME DURUT, _interrompant_.--Je connais, je connais! assurément vous
-pouvez connaître. Une chose n'a-t-elle donc de prix qu'autant qu'elle
-soit unique? A boire! je passe ma vie à entendre d'insoutenables gens
-comparer, épiloguer, au lieu de jouir...
-
-CÉLESTINE, _interrompant_.--Et ma bouillante soeur se fâcher au lieu de
-manger! cela ne revient-il pas au même?
-
-LA DUCHESSE.--Célestine a raison, et je suis enchantée, Durut, qu'elle
-vous ait prise sur le fait. Savez-vous que vous devenez d'une humeur...
-
-MADAME DURUT, _avec surprise_.--Et vous aussi? A votre tour, messieurs,
-grondez-moi. J'ai donc de l'humeur? Eh bien! il faut la noyer dans le
-bourgogne. (_Elle s'en fait donner une bouteille et se verse une
-rasade._) A vos santés...
-
-LE COMTE.--. J'aime mieux cela que de la morale.
-
-On boit à la ronde. Ils mangent tous du meilleur appétit et boivent à
-proportion. Avec le second service on a apporté des vins délicieux. Les
-entremets sont ingrédientés de manière à ne pas permettre que de tels
-convives conservent longtemps leur sang-froid et demeurent à table sans
-s'agacer. Quoique le Chevalier ait fait passablement des siennes, il se
-sent déjà des velléités pour cette friponne de Célestine, dont il est
-voisin, et qui joue avec lui de la prunelle, à faire sauter le bouchon.
-La vue de plus de la moitié de ses merveilleux tétons (_qu'elle découvre
-sous prétexte d'y pourchasser un peu de pain qui la blesse_) achève de
-mettre en rut l'inflammable jouvenceau. Cependant il s'observe assez
-bien pour ne pas se mettre dans le cas d'offenser la Duchesse, qui le
-guette du coin de l'oeil. De son côté le Comte croit de son honneur
-qu'avant qu'on se quitte, la Duchesse ait fait aussi quelque chose pour
-lui. Durut, qui ne perd rien de tout ce manège, rit sous cape, et déjà
-se doute de ce qui va suivre. Au dessert, les gens renvoyés, la
-conversation s'anime par degrés et devient des plus polissonnes. En
-voici un léger échantillon:
-
-MADAME DURUT.--A propos, madame la Duchesse, il y a longtemps que vous
-n'êtes venue par ici avec ce grand lévrier... cet étranger si blond, si
-pomponné!...
-
-LA DUCHESSE.--Elle me divertit avec son lévrier, c'est justement un
-Danois... l'Opéra me l'a enlevé...
-
-CÉLESTINE.--L'Opéra ne vous a pas enlevé grand chose. Cet homme est bien
-le plus glacial bande-à-l'aise! (_Gaîment._) Nous sommes tous garçons
-ici?
-
-LA DUCHESSE, _souriant_.--Il a donc l'avantage de vous connaître?
-
-CÉLESTINE.--Oh! ne m'en parlez pas. J'eus un jour, je ne sais par quel
-caprice d'avoir quelqu'un d'encore plus blond que moi, le malheur de
-m'aventurer avec ce beau monsieur; cela fut d'un nul!... Il est vrai
-qu'il resta sur le champ de bataille un diamant, mais vivent les gens
-qui savent les faire gagner!
-
-LA DUCHESSE, _sentant une atteinte_.--Comte, j'ai des cors, je vous en
-avertis. (_Elle sourit._)
-
-MADAME DURUT.--Oh! je le reconnais au langage des pieds. Chez moi,
-certain soir qu'il s'agissait d'enivrer un provincial et de lui souffler
-sa jolie femme, ne voilà-t-il pas mon maladroit qui, à table, en face du
-couple, se trompe et croyant faire une gentille à madame, nous appuie
-amoureusement un pied sur l'orteil goutteux du mari. Celui-ci de jeter
-le cri de quelqu'un qu'on mettrait à la broche et de retirer les jambes
-si promptement, si fort et si haut qu'il soulève la table et renverse
-tout ce qui la couvrait. Figurez-vous le baccanal, le tracas, la
-consternation d'une femme peu faite, alors, à de pareils événements!...
-Il est vrai que, depuis, nous en avons fait une rude lame... Comte, vous
-pouvez certifier ce que je dis.
-
-LE COMTE, _froidement_.--Qu'en faites-vous?
-
-MADAME DURUT.--C'est du véreux maintenant. Elle vient encore dans ma
-maison de Paris, pour les moines.
-
-LA DUCHESSE.--Fi!
-
-LE COMTE,--Quant à moi, je l'ai totalement perdue de vue, il y a bien
-six mois, depuis qu'elle m'a débauché mon valet de chambre.
-
-CÉLESTINE.--Ce fut surtout pour vous un grand crèvecoeur que de perdre
-ainsi deux maîtresses à la fois?
-
-MADAME DURUT.--Pourquoi pas trois? car la dame ne se faisait pas
-beaucoup prier pour faire le thème en deux façons.
-
-LE COMTE.--De la méchanceté! Il est assez plaisant qu'on gronde ici des
-sortes de caprices, tandis qu'on veut bien les laisser en paix dans la
-société. Vous voilà trois femmes: laquelle de vous osera jurer de
-n'avoir jamais varié la manière de faire des heureux?
-
-CÉLESTINE.--Monsieur le comte voudrait nous confesser apparemment! Quant
-à moi, je ne suis pas pressée de m'accuser de péchés dont il est très
-possible que je n'aie aucun repentir.
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-Un excellent café, suivi des liqueurs les plus fines, termine ce
-voluptueux dîner.
-
-Le Comte très pressé (_ou qui feint de l'être_) d'assister à l'auguste
-pétaudière, part tout de suite dans son rapide cabriolet. La Duchesse
-reste. L'adroite et complaisante Célestine prête son ministère pour la
-mettre en état de paraître au spectacle. Le Chevalier dont on a renvoyé
-les chevaux, et qui n'a rien de mieux à faire que de se reposer, suit
-aux Italiens son équivoque conquête, qui l'enlève dans un vis-à-vis
-d'une élégance achevée, attelé de deux anglais sans prix pour la vitesse
-et la beauté.
-
-
-L'OEIL DU MAITRE
-
-MADAME DURUT, CÉLESTINE
-
-Elles sont dans le logement de la première et sont occupées de compter.
-Chacune a sous les yeux un livre de dépense, dont elle vérifie les
-articles.
-
-MADAME DURUT.--J'ai fait.
-
-CÉLESTINE.--Et moi aussi, bien juste en même temps que toi.
-
-MADAME DURUT.--A combien, d'après ton addition, se monte la dépense du
-mois?
-
-CÉLESTINE.--A neuf mille six cent quatre-vingt-quatre livres douze sols.
-
-MADAME DURUT.--Barême ne serait pas plus correct que nous; j'ai le même
-total à six deniers près.
-
-CÉLESTINE.--Tu as raison; six deniers: je les oubliais à cette colonne.
-
-MADAME DURUT.--La recette?
-
-CÉLESTINE.--Dix mille huit cent quatre-vingt-seize livres huit sols...
-sans deniers pour le coup.
-
-MADAME DURUT.--On ne peut mieux. Eh bien! Célestine, quel est le métier,
-le commerce soi-disant honnête qui produirait par mois, à raison de nos
-fonds, un bénéfice net de douze cent douze livres cinq sols six deniers,
-tous frais et bien des petites fantaisies satisfaites, dont le prix se
-trouve englobé dans la masse des dépenses?
-
-CÉLESTINE.--L'observation est juste. Encore ce mois-ci n'a-t-il pas
-beaucoup donné.
-
-MADAME DURUT.--Sans compter que j'ai réduit de près de mille écus les
-mémoires des bâtiments depuis l'approbation des comptes.
-
-CÉLESTINE.--Tout doux, s'il vous plaît, ma chère soeur; j'ai réduit est
-bientôt dit! Oubliez-vous, que ce rabais, c'est à moi qu'on en a
-l'obligation, puisque j'ai fait ce qu'il fallait pour que M. du Bossage
-y souscrivît?
-
-MADAME DURUT.--Tu cries, Mademoiselle, avant qu'on écorche! Tiens,
-regarde, lis: «Trois cents livres de gratification à Mlle Célestine pour
-le dixième d'une épargne de trois mille livres qu'elle a procurée à
-l'établissement». Et cela sans préjudice de ta part d'associée.
-
-CÉLESTINE.--C'est parler, cela, et j'aurais d'autant plus mauvaise grâce
-à me faire trop valoir, que ce petit pince-sans-rire d'artiste s'est
-donné les airs de me le mettre[92] sept fois pendant la nuit qui fut le
-pot-au-vin de votre arrangement.
-
- [92] Entre soeurs on ne se gêne pas. (N.)
-
-MADAME DURUT.--Sept fois! mon coeur; oh! sur ce pied, ce sera moi, ne
-t'en déplaise, qui lui compterai, le 30, les mille livres qu'il doit
-recevoir. Je ne me prévaudrai nullement des dix jours de grâce, et
-j'espère bien qu'en faveur de mon exactitude à payer, il daignera me
-faire tâter de son savoir-faire.
-
-CÉLESTINE.--Rien de plus assuré, car il m'a dit plus de trois fois, à
-travers les beaux transports qu'il me témoignait, que tu devais être une
-excellente jouissance...
-
-MADAME DURUT, _interrompant_.--Je m'en pique...
-
-CÉLESTINE _interrompant_.--Mais que tu lui en imposais.
-
-MADAME DURUT.--Le pauvre garçon! Il est bien trop bon d'avoir peur de
-moi! Qu'il vienne! je lui ferai connaître qu'on m'apprivoise assez
-facilement, et que les gens qui parlent par sept, ont le plus grand
-droit de tout oser avec leur très humble servante. Mais poursuivons
-notre besogne: combien d'abonnements reste-t-il encore à faire payer?
-
-CÉLESTINE.--D'abord... celui du commandeur de Palaigu.
-
-MADAME DURUT.--Qui? ce grand _jeudi_[93] qu'on dit malade d'un
-satyriasis incurable? Après? (_On reprend le travail._)
-
- [93] Chez les Aphrodites on nomme _jeudis_ ces messieurs qui, tout au
- moins partagés entre l'oeillet et la boutonnière, avaient pour jour
- de solennité le jeudi, en l'honneur de Jupiter, le Villette de
- l'Olympe comme tout le monde sait. Les femmes qui avaient la
- complaisance de se prêter au goût de messieurs les jeudis sont
- connues sous le nom de _Jannettes_ (de Janus), à cause de leur
- double manière de faire des heureux. Les amateurs de ces sortes de
- femmes se nommaient, en conséquence _Janicoles_. Les _Andrins_, en
- petit nombre, étaient ceux qui, ne faisant cas d'aucun charme
- féminin, ne fêtaient que des Ganymèdes.
-
-CÉLESTINE.--Ici viennent quelques articles véreux. Plusieurs
-aristocrates émigrants avaient écrit pour que leur abonnement continuât,
-ils en doivent le montant, et ils sont notés pour leur part des dépenses
-casuelles. Sans doute ils se flattaient de n'être pas aussi longtemps
-atteints, mais n'ayant point assisté, peut-être refuseront-ils d'entrer
-en compte?
-
-MADAME DURUT.--Fi donc! Quel horrible soupçon! Ils paieront, Célestine.
-C'est de l'or en barre. Oh! s'il s'agissait de quelque dette d'un autre
-genre, comme pour habits, voitures, fournitures de domestiques, il y
-aurait peut-être à batailler pour le paiement; mais quand il est
-question pour ces messieurs de demeurer Aphrodites, de n'être pas rayés
-avec ignominie de la plus heureuse liste, crois qu'ils y regarderont de
-plus près[94].
-
- [94] Un statut de la dernière rigueur supprimait les mauvais payeurs.
- Les délais étaient très courts.
-
-CÉLESTINE.--Peut-être?
-
-MADAME DURUT.--Je te dis que leur dette envers l'établissement est
-sacrée, et qu'ils sont bien trop avisés pour manquer d'y faire honneur.
-
-CÉLESTINE.--Soit. J'admire, en effet, comment, tandis que tout le monde
-a l'air de mourir de faim, nous voyons venir ici nos habitués les poches
-pleines.
-
-MADAME DURUT.--Tu serais bien plus surprise encore de voir les joueurs,
-quand nous aurons une partie, ils regorgent d'or. Ce n'est pas que les
-espèces manquent, mais on n'ose en laisser voir, et plus on se refuse,
-par hypocrisie, pour de vrais besoins, ou pour un luxe extérieur que
-maintenant il est dangereux d'afficher, plus, en revanche, on est en
-état de faire des sacrifices pour de secrets plaisirs. Après?
-
-CÉLESTINE.--Rien de plus en souffrance, quant aux abonnements; mais
-voici quelques non-valeurs d'un autre genre: «Prêté à Mme de Braiseval,
-quinze louis». Elle devait les rembourser au bout de huit jours, le mois
-est près de finir.
-
-MADAME DURUT.--Passons: le lendemain du prêt, je me suis fait rendre ces
-quinze louis par un vieil oncle de Mme de Braiseval, assez sot pour être
-amoureux, gratis, de sa banale nièce. Si le pauvre diable savait à quel
-usage elle avait employé cet argent, il se repentirait bien, ma foi,
-d'en avoir fait le sacrifice. C'était pour récompenser le solide service
-d'un sauteur de chez Nicollet, qu'elle venait de distinguer, mais non
-pas comme Mlle Célestine distingue le commandeur.
-
-CÉLESTINE.--Si l'on jette des pierres dans mon jardin, gare la revanche!
-Au fait: quand Mme de Braiseval parlera de payer, il faudra lui donner
-quittance?
-
-MADAME DURUT.--Etourdie! que dis-tu? Il faudra recevoir[95].
-
- [95] Elle est un peu friponne, cette Mme Durut. (N.)
-
-CÉLESTINE.--Et si l'oncle a par hasard avec elle un éclaircissement!
-
-MADAME DURUT.--Il l'aura probablement. Où sont les hommes assez généreux
-pour obliger incognito? Mais, pour lors, tu n'auras pas su, j'aurai
-négligé d'enregistrer cette recette et ne t'aurai prévenue de rien. Tu
-me renverras la dame, que je menacerai auprès de mon mari, de quelques
-confidences de ma part qui n'iraient à rien moins qu'à la faire coffrer
-pour le reste de sa vie. (_Avec un air de mystère._) N'ai-je pas fourni
-à cette Messaline jusqu'à trois cents suisses en un jour!
-
-CÉLESTINE, _soupirant_.--Grand bien lui fasse! Avance à la vicomtesse de
-Chatouilly, neuf cent soixante livres en différents articles.»
-
-MADAME DURUT.--Cela sera bien payé. En attendant, cet argent n'est pas
-sorti de la maison. Il s'est répandu en petits salaires sur toute la
-marmaille mâle et femelle que je puis enrôler, Mme la Vicomtesse a le
-talent d'occuper ici cette espèce pendant des matinées entières à se
-faire dorlotter, manioter, tripoter, baisoter, suçoter, peloter à six
-francs par heure pour chaque individu.
-
-CÉLESTINE.--Voilà, par exemple, une bizarre fantaisie!
-
-MADAME DURUT.--D'autant plus bizarre que si, par malheur, quelqu'un de
-ces petits êtres avait l'ombre d'un poil follet où tu sais, la dame
-furieuse le mettrait brutalement à la porte et me laverait la tête
-d'importance. Mais est-on bien ras, bien scrupuleusement imberbe, ce
-sont de sa part des transports! un délire! Après cela, c'est son tour de
-fêter tous ces petits engins, toutes ces petites moniches. C'est à
-mourir de rire, en vérité.
-
-CÉLESTINE.--Et c'est là tout ce qu'elle fait?
-
-MADAME DURUT.--Le plus souvent, il faut bien qu'elle s'y borne;
-quelquefois pourtant un marmot précoce se trouve de douze à treize ans,
-bon à quelque chose.
-
-
-NOTE DU CENSEUR
-
-MAITRE DE LA SOCIÉTÉ DES ANTIQUITÉS DE C...
-
-On ne sait souvent où une langue va puiser ses richesses. J'ai vu des
-Français se creuser la tête pour trouver l'origine du mot gamahucher, et
-dire ensuite qu'il était de pure fantaisie.--Point du tout, messieurs;
-il existe au fond de l'Egypte une secte de bonnes gens qui rendent un
-culte à l'ami de Priape. Je ne cite ni l'ouvrage où j'ai trouvé ce
-renseignement important, ni l'auteur trop grave et trop national pour ne
-pas se courroucer s'il se voyait nommer dans des écrits bouffons qui
-décèlent évidemment la futilité d'un esprit aristocratique. Je prie donc
-le lecteur de m'en croire sur ma parole, comme j'ai cru le voyageur sur
-la sienne... Or, il me semble que le mot _Quadmousié_, apporté d'Egypte
-en France, peut fort bien s'être altéré pendant la traversée.
-L'essentiel est que le culte lui-même se soit exactement transmis et
-sans doute perfectionné parmi nous. Quant à la racine de l'expression,
-elle peut bien être adoptée sans difficulté par une nation qui de
-Rawensberg[96] a fait Ratisbonne; Liège, de Luik; La Haye, de
-S'Gravenhaag, etc., et qui, d'après ses conventions alphabétiques, nomme
-Shakespear le génie que nos voisins, d'après les leurs, nomment
-Chekspir. Il convient, dis-je que cette nation reconnaisse cette savante
-étymologie. Je réclame de plus contre l'innovation de l'ignare abbé
-Suçonnet[97], qui ne fait dériver son terme que du grec, tandis que les
-Grecs auxquels il fait l'honneur de l'invention même, pourraient fort
-bien n'avoir fait qu'emprunter des Orientaux une pratique qui ne
-pouvait, au surplus, être connue nulle part sans y être adoptée et
-maintenue avec ferveur.
-
- [96] Nerciat se trompe: c'est de Regensburg que l'on a fait en
- français Ratisbonne.
-
- [97] L'abbé Suçonnet, dont Célestine parle ailleurs, remplace
- _gamahuchage_ par _glottinade_. «M. Suçonnet, qui est docteur,
- prétend que rien n'est plus significatif, et qu'il convient
- absolument d'emprunter du grec le nom d'une volupté dont les Grecs
- nous ont transmis l'usage».
-
-
-POST-FACE DES ÉDITEURS
-
-Dès la fin de 1791, les Aphrodites de Paris et de la province se
-préparaient à se dissoudre. Quantité d'individus des deux sexes
-s'étaient d'avance expatriés. De ce nombre le prince Edmond, que des
-circonstances infiniment heureuses avaient rappelé dans son pays, et la
-nouvelle grande-maîtresse Eulalie, qui, par des circonstances inutiles à
-déduire se trouvait dans le cas d'accepter enfin, sans manquer à la
-délicatesse, le riche legs que le malheureux comte de Scheimpfreich lui
-avait destiné; cette dame, disons-nous, et le prince s'étaient
-passionnément occupés de préparer à ceux des Aphrodites qui étaient
-dignes de survivre à la fraternité de Paris, un asile en pays étranger
-et les moyens de placer avec avantage ce que l'Ordre conserverait encore
-de richesses, après que tous les confrères (soit volontairement dégagés,
-soit congédiés) seraient remboursés. Les comptes scrupuleusement ajourés
-par des frères financiers d'une probité à toute épreuve, l'Ordre
-survivant se trouva riche encore de 4.558.923 livres que des frères
-banquiers trouvèrent moyen de faire sortir adroitement du royaume.
-L'industrieux M. du Bossage s'était chargé, de plus loin, de dénaturer
-en fait de constructions tout ce qui caractérisait l'Ordre et ses divers
-objets, de même que de faire parvenir à sa nouvelle destination tous les
-détails transportables de décoration et d'ornement. Comme presque rien
-n'était réel, que les machines, surtout difficiles à renouveler en pays
-étranger, l'entreprise du transport était moins difficile que
-minutieuse; son utilité infinie l'emportait d'ailleurs sur toute espèce
-de considération. Mme Durut, Célestine, Fringante et quelques camillons
-des deux sexes suivirent à la file les fréquents envois, où Ribaudin
-signala dans la conduite secrète de cette partie de l'opération, son
-excellente tête, sa présence d'esprit, sa vigueur de caractère, et
-justifia parfaitement l'honneur imprévu qu'on lui avait fait en se
-rangeant unanimement sous sa loi. Quand tout l'ordre fut écoulé, corps
-et biens, sa feue Révérence sortit la dernière; elle porte aujourd'hui
-le nom de Martinfort, et continue à prouver qu'on peut être de très
-nouvelle noblesse, avoir porté par système un uniforme odieux, avoir
-même précédemment été moine, sans être, comme certains dédaigneux le
-pensent, un homme vil, parce que l'on n'aurait pas été fait pour monter
-dans les carrosses du Roi.
-
-La journée funeste du 10 août 1792 suivit de bien près le départ de
-l'héroïque Martinfort. Plusieurs Aphrodites réformés périrent dans cette
-bagarre; un plus grand nombre d'eux encore, dont même quelques dames,
-subirent les horreurs du 3 septembre suivant; mais, par bonheur, nul
-frère, nulle soeur de ceux et celles que nos cahiers ont fait connaître,
-ne furent du nombre des victimes. En général, aucun de nos acteurs n'a
-mal tourné, sinon le pauvre Trottignac, son mauvais ton, quelques propos
-indiscrets en faveur de cette liberté qui promet tant aux gens sans
-élévation d'âme et sans fortune, ayant déplu, sur les bords du Rhin, à
-quelques fougueux émigrés, curieux d'ailleurs du sort d'un pied plat,
-étalon de quatre jolies femmes, ces messieurs, disons-nous, se
-persuadèrent que l'écuyer Trottignac était un _propagant_. En
-conséquence ils le jetèrent, pour le laver, dans le fleuve: il s'y noya:
-On les blâma fort. Tant de zèle était diamétralement au rebours des vues
-d'union et d'humanité qu'avaient les chefs de l'émigration, et dont ils
-n'ont cessé de recommander l'observation à leurs nobles cohortes. Mais
-il y avait bien d'autres abus, on n'y remédiait point, et Trottignac, à
-bon compte, était _ad patres_ pour la plus grande gloire de la
-contre-révolution.
-
-Les Aphrodites rénovés ont maintenant, dans un pays que nous ne pouvons
-nommer, un asile délicieux, des statuts épurés et des sujets d'élite. On
-nous a flatté d'une prochaine concession de matériaux pour la suite de
-notre histoire, ou plutôt pour une histoire tout à fait nouvelle. Nous
-comptons d'autant plus sur la solidité de cet engagement, que M. Visard,
-notre ami particulier, conserve, en partage avec un homme de lettres du
-pays, aussi de nos amis, son précieux emploi d'historiographe.
-
-
-
-
-TABLE DES MATIÈRES
-
-
- Introduction 1
- Essai bibliographique 37
-
- LE DOCTORAT IMPROMPTU 57
- MONROSE OU LE LIBERTIN PAR FATALITÉ 105
- MON NOVICIAT OU LES JOIES DE LOLOTTE 135
- LE DIABLE AU CORPS 151
-
- Réveil 155
- L'abbé Boujaron 172
- Le domestique coiffeur 176
- Une fête projetée 183
- Les invités à la fête libertine 188
-
- LES APHRODITES 203
-
- C'est toi! c'est moi! 208
- Tant pis tant mieux 212
- Vive le vin! vive l'amour! 225
- L'oeil du maître 233
- Note du censeur 238
-
-
-
-
-BIBLIOTHEQUE DES CURIEUX
-
-EXTRAIT DU CATALOGUE
-
-
-POÉSIES COMPLÈTES DE BRANTOME
-
-RECUEIL D'AULCUNES RYMES DE MES JEUNES AMOURS
-
-Première édition intégrale augmentée des autres poésies de l'auteur.
-Publiée avec préface, dépouillement du manuscrit, notes, variantes et
-glossaire, par Louis PERCEAU.--Un vol. in-8º carré de 307 pages... 25
-fr.
-
-Il a été tiré quelques exemplaires sur Arches au prix de... 75 fr.
-l'exemplaire.
-
-Les poésies de Brantôme sont en partie inédites. Elles le sont même en
-très grande partie, pourrait-on dire, puisque l'édition fort défectueuse
-qui en fut faite en 1881 est aujourd'hui très rare. Elle était
-d'ailleurs incomplète, un sentiment exagéré de pruderie ayant incité
-l'éditeur à passer sous silence les pièces écrites avec cette liberté
-d'expression qui a rendu célèbre le «conteur» des _Dames Galantes_.
-Toutes les jeunes amours de Brantôme défilent dans ces vers galants
-adressés à ces «belles et honnestes dames» de l'escadron volant de
-Catherine de Médicis, dont les faits et gestes alimentaient la chronique
-scandaleuse du temps. Des notes, en grande partie tirées du _Recueil des
-Dames_ et d'autres mémoires de l'époque, ajoutent un commentaire piquant
-à ces _Rymes_ amoureuses et galantes. Ajoutons que M. Louis Perceau a
-établi le texte des poésies avec un soin particulier, et qu'il s'est
-livré à un dépouillement complet du manuscrit de Brantôme, fait précieux
-pour l'histoire littéraire. Le _Recueil d'aulcunes Rymes_ est un ouvrage
-parfait qui séduira à la fois les érudits, les bibliophiles et les
-curieux de notre histoire poétique et galante.
-
-
-L'HISTOIRE GALANTE DU XVIIIe SIÈCLE
-
-par Jean HERVEZ
-
-Dans les quatre volumes de _L'Histoire Galante du XVIIIe siècle_, Jean
-Hervez a voulu établir, avec la sincérité de l'interviewer, la «manière»
-dont aima le XVIIIe siècle qui, on peut le dire, fut essentiellement
-amoureux de l'amour. C'est aux chroniqueurs légers, aux conteurs malins,
-aux chansonniers alertes, voire même aux folliculaires ou pamphlétaires
-indiscrets, qu'il a demandé les secrets du coeur, les secrets
-d'alcôve--c'est un peu la même chose en un monde passionné--des
-Souverains et de leurs favorites, des abbés et des grandes dames, des
-grands seigneurs et des vendeuses d'amour.
-
-L'illustration, toute documentaire, est empruntée aux maîtres du pinceau
-de l'époque, les Fragonard, les Boucher, etc.
-
-Chacun des quatre volumes de _L'Histoire Galante_ forme un tout complet
-et se vend séparément. Chaque volume du format in-12 carré, orné de
-quatre belles illustrations hors-texte, est présenté sous une élégante
-couverture illustrée. Les quatre tomes de l'ouvrage sont parus:
-
- I.--LA RÉGENCE GALANTE (Le Régent, ses Filles, ses Maîtresses).
- II.--LES MAITRESSES DE LOUIS XV, LE BIEN-AIMÉ.
- III.--LE PARC AUX CERFS ET LES PETITES MAISONS D'AMOUR.
- IV.--LE PORTEFEUILLE D'UN TALON ROUGE.
-
-Chaque volume, illustré... 18 fr. (Port en plus: France, 1 fr.;
-Étranger, 3 fr.)
-
-Les quatre volumes ensemble... 70 fr. (Port en plus: France, 5 fr.;
-Étranger, 10 fr.)
-
-
-LE LIVRE DU BOUDOIR
-
-Nouvelle collection de petits ouvrages galants des XVIIe, XVIIIe et XIXe
-siècles, présentés sous un aspect élégant, typographie, ornements,
-papier, couverture justifient le titre de «Livre du Boudoir» et
-correspondent à cette littérature voluptueuse où se retrouvent les
-secrets de l'Art d'aimer, de badiner et de plaire.
-
-MÉMOIRES DE L'ABBÉ DE CHOISY, Habillé en Femme.
-
-LE CHEVEU, par Simon COIFFIER DE MORET.
-
-CONTES SAUGRENUS, par Sylvain MARÉCHAL.
-
-LE DIVAN D'AMOUR DU CHÉRIF SOLIMAN. Traduit de l'Arabe par
-ISKANDAR-AL-MAGHRIBI.
-
-Chaque volume, format 13 × 16 1/2... 15 fr.
-
-
-L'HISTOIRE ROMANESQUE
-
-Guillaume APOLLINAIRE.--LA ROME DES BORGIA.
-
-Edmond CAZAL.--HISTOIRE ANECDOTIQUE DE L'INQUISITION D'ESPAGNE.
-
-Edmond CAZAL.--HISTOIRE ANECDOTIQUE DE L'INQUISITION EN ITALIE ET EN
-FRANCE.
-
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-Nerciat (1/2), by André-Robert Andréa de Nerciat and Guillaume Apollinaire
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-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'OEUVRE DU ANDREA DE NERCIAT, VOL 1 ***
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- The Project Gutenberg eBook of L'oeuvre du chevalier Andrea de Nerciat, by Andrea de Nerciat.
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-</head>
-<body>
-
-
-<pre>
-
-The Project Gutenberg EBook of L'oeuvre du chevalier Andrea de Nerciat
-(1/2), by André-Robert Andréa de Nerciat and Guillaume Apollinaire
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
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-
-Title: L'oeuvre du chevalier Andrea de Nerciat (1/2)
-
-Author: André-Robert Andréa de Nerciat
- Guillaume Apollinaire
-
-Release Date: September 26, 2020 [EBook #63305]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'OEUVRE DU ANDREA DE NERCIAT, VOL 1 ***
-
-
-
-
-Produced by René Galluvot (This file was produced from
-images generously made available by The Internet
-Archive/American Libraries)
-
-
-
-
-
-
-</pre>
-
-<p class="c">LES MAITRES DE L'AMOUR</p>
-
-<h1><span class="large">L'&OElig;UVRE</span><br />
-<span class="small">du Chevalier</span><br />
-<span class="xlarge">Andrea de Nerciat</span></h1>
-
-<p class="c small">Le Doctorat impromptu<br />
-Monrose, ou le Libertin de qualité.&mdash;Mon Noviciat<br />
-Les Aphrodites.&mdash;Le Diable au corps, etc.</p>
-
-<p class="c small"><b>Comprenant une &OElig;uvre entière, des morceaux ignorés,
-avec des documents nouveaux
-et des pièces inédites concernant la vie d'Andrea de Nerciat</b></p>
-
-<p class="c"><span class="xsmall">INTRODUCTION, ESSAI BIBLIOGRAPHIQUE, ANALYSES ET NOTES</span><br />
-<span class="xsmall">PAR</span><br />
-<b class="large">GUILLAUME APOLLINAIRE</b></p>
-
-<p class="c small"><i>Ouvrage orné d'un portrait d'Andrea de Nerciat hors texte</i></p>
-
-
-<p class="c gap">PARIS<br />
-<span class="large">BIBLIOTHÈQUE DES CURIEUX</span><br />
-4, <span class="xsmall">RUE DE FURSTENBERG</span>, 4</p>
-
-<p class="c xsmall">MCMXXVII</p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c small top4em">Droits de reproduction réservés
-pour tous pays, y compris la
-Suède, la Norvège et le Danemark.</p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<div class="c"><img src="images/frontis.jpg" alt="" /></div>
-<div class="c">ANDREA DE NERCIAT<br />
-d'après la sanguine à M<sup>r</sup> Br. de Paris
-</div>
-<div class="chapter"></div>
-
-<p class="c top4em large">L'&OElig;UVRE<br />
-<span class="small">DU</span><br />
-CHEVALIER ANDREA DE NERCIAT</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="intro">INTRODUCTION</h2>
-
-
-<p>Le chevalier Andrea de Nerciat est un personnage
-presqu'encore inconnu. Ceux qui ont voulu s'occuper
-de sa vie ont été arrêtés jusqu'ici par l'absence des
-documents et n'ont fait en somme que reproduire l'article
-de Beuchot paru dans la <i>Biographie Michaud</i>.
-Ni M. Poulet-Malassis, rédacteur de la <i>Notice bio-bibliographique</i>
-signée B.-X. et qui parut en tête de la
-réédition des <i>Contes nouveaux</i> publiée par cet éditeur
-en 1867, ni M. Ad. Van Bever dans la notice qu'il a
-consacrée à Nerciat dans la deuxième série des <i>Conteurs
-Libertins</i> du <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle (Sansot, 1905), ni Vital-Puissant,
-auteur et éditeur, à Bruxelles, de la <i>Bibliographie
-anecdotique et raisonnée de tous les ouvrages
-d'Andrea de Nerciat, par M. de C&hellip;, bibliophile anglais&hellip;</i>
-(1876), n'ont donné de détails nouveaux sur l'existence
-d'un auteur dont M. Van Bever dit qu'il est «un des plus
-singuliers, par contre un des moins notoires parmi les
-écrivains érotiques du <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle».</p>
-
-<p>Le même auteur déplore le «défaut d'anecdotes pour
-rappeler sa mémoire» et ajoute que «son bagage insuffisant
-à exprimer les traits de son caractère, mériterait
-d'éveiller la curiosité des historiens».</p>
-
-<p>A défaut d'anecdotes, Eugène Asse publia dans <i>Le
-Livre</i> dirigé par M. Octave Uzanne un article très courageux
-où il exposait clairement tout ce que l'on connaissait
-de la vie du chevalier et faisait ressortir ses
-mérites d'écrivain. Enfin, M. Jean-Jacques Olivier<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>
-a donné des indications précieuses relativement à la
-représentation, à Cassel, d'un opéra-comique de Nerciat.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> <i>La Cour du Landgrave Frédéric II de Hesse-Cassel</i>,
-Paris, MCMV.</p>
-</div>
-<p>Il est juste d'ajouter qu'il doit exister, concernant le
-chevalier, des documents dont je n'ai pas pu trouver de
-traces; mais sans doute n'ont-ils pas été ignorés de Monselet
-qui, dans <i>Les galanteries du <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle</i> (Paris,
-1862) dit: «L'auteur de <i>Félicia</i> est le chevalier de
-Nercyat (<i>sic</i>), de qui nous nous occuperons un jour».
-Cependant, s'il s'est étendu sur l'&oelig;uvre du chevalier,
-Monselet ne s'est jamais, à ma connaissance, occupé de
-sa biographie.</p>
-
-<p>Ces documents ont été dans les mains de Poulet-Malassis,
-ou du moins on les lui avait promis.</p>
-
-<p>En 1864, Poulet-Malassis publie une réédition des
-<i>Aphrodites</i> et insère à la fin du second volume une sorte
-de catalogue annonçant la publication des <i>&OElig;uvres
-complètes d'Andrea de Nerciat</i>, et il ajoute: «Le dernier
-ouvrage de la série se composera d'une notice sur la vie
-d'Andrea de Nerciat, rédigée sur des documents entièrement
-nouveaux, et de correspondances inédites
-de Nerciat avec plusieurs femmes et divers gens de
-lettres, Beaumarchais, Rétif de la Bretonne, Grimod de
-la Reynière, Pelleport (auteur des <i>Bohémiens</i>), etc., le
-volume sera orné de fac-simile. On fait appel à l'obligeance
-des curieux qui connaîtraient des portraits de
-Nerciat et qui pourraient ajouter à l'ensemble déjà
-extraordinaire des pièces sus-mentionnées».</p>
-
-<p>Mais le volume annoncé ne parut pas. Dès 1867, le
-même éditeur, à la fin de la notice qu'il avait rédigée pour
-la réédition des <i>Contes nouveaux</i>, ne mentionne même
-plus les femmes et écrit simplement qu'«il existe des
-correspondances de plusieurs gens de lettres du <small>XVIII</small><sup>e</sup>
-siècle, Beaumarchais, Rétif de la Bretonne, Pelleport
-entre autres, avec Andrea de Nerciat.» Et Vital-Puissant<a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a>,
-parlant de ces correspondances, dit: «Leur
-impression avait été annoncée vers 1866 ou 1867, en
-pays étranger (Belgique), mais des renseignements
-certains nous ont appris que tout cela était resté à l'état
-de projet, pour être ensuite définitivement abandonné».</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> <i>Loc. cit.</i></p>
-</div>
-<p>La famille d'Andrea de Nerciat était originaire de
-Naples. Un aïeul, chevalier de Saint-Jean de Jérusalem,
-le frère Antoine Andrea perdit la vie en Afrique où il
-combattait, le 17 août 1619. La maison était éparse à
-Naples, en Sicile, dans le Languedoc. Une branche s'était
-établie en Bourgogne. J'ai trouvé<a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a> un document
-concernant un certain Louis Nercia, sous-lieutenant au
-régiment de Bourgogne. C'est un reçu de la somme de
-20 livres qui lui ont été données <em>par gratification</em> et pour
-lui donner moyen de se rendre à sa charge. Le reçu est
-daté du 4 février 1697 et signé Louis Nercia.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> Bib. Nat. Mss. Pièces originales 2096.</p>
-</div>
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>L'auteur de <i>Félicia</i> était le fils d'un trésorier au parlement
-de Bourgogne. M. Maurice Tourneux a transcrit
-à Dijon et m'a communiqué l'extrait baptistaire qui
-dissipe l'incertitude où l'on était touchant la date de
-naissance d'«André-Robert Andrea de Nerciat né à
-Dijon 17 avril 1739, fils de Andrea, avocat au Parlement,
-et de Bernarde de Marlot. Parrain Claude André Andrea,
-avocat payeur des gages du Parlement, seigneur de
-Nerciat». Après avoir terminé ses études, et sans doute
-de bonnes études, car il était fort cultivé, le chevalier
-voyagea pour parfaire son instruction. Il parcourut
-l'Italie, l'Allemagne, apprenant l'italien, puis l'allemand,
-et la carrière des armes lui souriant, il alla prendre du
-service au Danemark.</p>
-
-<p>La preuve de ce fait se trouve à la fin de la Dédicace
-placée en tête de la comédie: <i>Dorimon ou le marquis
-de Clairville</i> (Strasbourg, 1778). Le titre de cette pièce
-ne porte aucune indication d'auteur et cependant, c'est
-le premier et un des rares ouvrages que Nerciat ait
-signés. On lit après l'épître dédicatoire cette signature
-imprimée: <i>le Cher De Nerciat, ancien Capitaine d'Infanterie
-au service de Danemark et ci-devant gendarme
-de la Garde de S. M. T. C.</i></p>
-
-<p>A son retour en France, il resta militaire et entra
-dans la Maison du Roi. La compagnie de gendarmes de
-la garde dont il faisait partie fut comprise dans la réforme
-qu'opéra le comte de Saint-Germain par <i>Ordonnance
-du Roi pour réduire les deux compagnies des gendarmes
-et chevau-légers de la garde du 15 décembre 1775</i>. Nerciat
-se retira avec une pension et le grade de lieutenant-colonel,
-mais néanmoins il regretta beaucoup cette
-réduction. Ses regrets, il les mit en vers<a id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a>:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">Dieu des combats, je suivais tes timbales;</div>
-<div class="verse">Aux bandes que l'on vit à Fontenoy fatales,</div>
-<div class="verse i2">Foudres de guerre, ornements de la paix,</div>
-<div class="verse i2">Je m'étais joint, mais un orage épais</div>
-<div class="verse">De projets destructeurs menaça notre tête&hellip;</div>
-<div class="verse i2">Sur nous fondit la première tempête&hellip;</div>
-<div class="verse i2">Au bien futur nous fûmes immolés&hellip;</div>
-<div class="verse">Quand du bien opéré l'on chômera la fête,</div>
-<div class="verse i2">Vrais citoyens nous serons consolés.</div>
-</div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> <i>Prologue de contes nouveaux</i> (Liège, 1777).</p>
-</div>
-<p>Et il ajoutait en note: «L'auteur servait dans les
-gendarmes de la garde, lorsqu'on réduisit cette compagnie
-et celle des chevau-légers au quart, et les deux
-compagnies de mousquetaires à rien».</p>
-
-<p>Nerciat a dû peindre Monrose, le principal héros de
-ses romans, avec quelques-unes des couleurs sous lesquelles
-l'auteur se voyait. Et par endroits, il y a de
-l'auto-biographie dans ses ouvrages: «Les êtres bien
-nés, dit-il, bien inspirés, se livrent volontiers avec
-enthousiasme à la profession qu'ils ont embrassée.
-Monrose, militaire, crut devoir épier les moindres
-occasions d'apprendre son métier, et chercher par toute
-la terre à s'y rendre recommandable». Et auparavant
-Nerciat dit que Monrose fit partie de la compagnie des
-mousquetaires noirs et qu'il ne la quitta que lors de
-leur suppression.</p>
-
-<p>Jusqu'au licenciement, Nerciat avait mené une vie
-assez mondaine et probablement assez dissipée, fréquentant
-aussi bien les mauvais lieux que certains salons
-où l'on devait apprécier ses talents de musicien et de
-poète compositeur de musique. Il allait chez le marquis
-de La Roche du Maine, ce Luchet dont les ouvrages
-avaient eu du succès, et dont la femme avait reçu une
-nombreuse compagnie jusqu'au jour où ils avaient dû
-partir ruinés par des mines dont s'occupait le marquis
-et déconsidérés à la suite des farces énormes des <i>mystificateurs</i>
-qui avaient pris le salon de la marquise pour
-théâtre de leurs exploits.</p>
-
-<p>Nerciat avait dû pénétrer dans ce milieu brillant et
-bruyant, présenté par un de ses aînés, Jean-Louis Barbot
-de Luchet, chevalier de Saint-Louis, qui faisait partie
-des gendarmes de la garde depuis le 20 octobre 1745
-et y demeura jusqu'à la réforme. Selon toute vraisemblance,
-c'était un parent du marquis. Nerciat devait
-retrouver plus tard ce dernier.</p>
-
-<p>C'était une époque où l'amour était à la mode. Nous
-n'en avons plus idée aujourd'hui où l'on a tant parlé
-d'amour libre.</p>
-
-<p>L'amour, l'amour physique apparaissait partout. Les
-philosophes, les savants, les gens de lettres, tous les
-hommes, toutes les femmes s'en souciaient. Il n'était pas
-comme maintenant une statue de petit dieu nu et malade
-à l'arc débandé, un honteux objet de curiosité, un sujet
-d'observations médicales et rétrospectives. Il volait
-librement dans les parcs ombreux où le dieu des jardins
-prenait ses aises.</p>
-
-<p>Andrea de Nerciat aima l'amour et il en étudia passionnément
-le physique, pénétrant les mystères des sociétés
-d'amour, et les secrets de cette maçonnerie galante qui,
-sans savoir toujours qu'elle répandait en même temps
-le goût de la liberté, propageait le culte de la chair en
-Europe.</p>
-
-<p>Nerciat menait une vie voluptueuse et sobre. Quoique
-né à Dijon, il boit peu de vin. Ce contraste entre son
-goût et ses origines est si frappant qu'il le trouve digne
-d'être chanté et ce Bourguignon s'excuse auprès de
-Bacchus<a id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a>:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Dieu que Jupin fit jaillir de sa cuisse,</div>
-<div class="verse i2">Je te dois hommage féal,</div>
-<div class="verse i2">Et pourrais, étant ton vassal</div>
-<div class="verse i2">Près de toi trouver du service&hellip;</div>
-<div class="verse">De mon devoir je m'acquitterais mal;</div>
-<div class="verse">N'ayant pu me former en Allemagne, en Suisse,</div>
-<div class="verse i2">Souffre que du tendre Appollon</div>
-<div class="verse i2">Je préfère le violon</div>
-<div class="verse i2">A tes discordantes cymbales:</div>
-<div class="verse i2">Ce choix n'est ingrat, ni félon.</div>
-</div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> <i>Loc. cit.</i></p>
-</div>
-<p>Le galant chevalier avait consacré, à écrire des
-ouvrages licencieux et brillants, les loisirs que lui
-laissaient son service, l'amour et ses occupations mondaines.
-Il avait écrit les <i>Aphrodites</i> qui ne devaient
-paraître qu'en 1793, et le <i>Diable au corps</i> qui ne devait
-paraître qu'en 1803, après sa mort, et dont on venait
-de lui dérober la première partie que l'on publia à son
-insu en Allemagne quelque temps après. On venait de
-faire paraître malgré lui, mais en respectant son anonymat,
-un ouvrage dont les premières éditions se sont
-vendues ouvertement et qui est son chef-d'&oelig;uvre:
-<i>Félicia ou mes Fredaines</i>. Le succès en était très vif, mais
-l'édition était fort incorrecte, au dire de l'auteur que
-cela chagrinait infiniment.</p>
-
-<p>En outre, le chevalier avait fait recevoir par le théâtre
-de Versailles, une comédie<a id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a> en prose (déjà mentionnée)
-<i>Dorimon, ou le marquis de Clairville</i>, qui fut jouée le
-18 décembre 1775, trois jours après que le roi eût rendu
-la fatale ordonnance.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_6" href="#FNanchor_6"><span class="label">[6]</span></a> Elle était tirée d'une nouvelle, un roman, qu'il avait écrit
-«en pays étranger».</p>
-</div>
-<p>L'effet de cette représentation n'ayant pas été celui
-qu'espérait Nerciat, il se remit à voyager pour compléter
-encore son instruction. Il alla en Suisse, retourna
-en Allemagne, écrivant des petits vers et composant
-de la musique légère pour se consoler du licenciement
-qui avait brisé sa carrière, de sa déconvenue théâtrale
-et des chagrins d'amour auxquels il fait allusion dans
-le <i>Prologue</i> déjà cité:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Brûler encens à Paphos, à Cythère,</div>
-<div class="verse i2">Fut l'office de mon printemps;</div>
-<div class="verse i2">Mais hélas! ne dure longtemps</div>
-<div class="verse">De prêtre de Vénus le galant ministère.</div>
-<div class="verse i1">Sage est celui qui n'attend de déplaire</div>
-<div class="verse i1">A la déesse et qui prend son congé;</div>
-<div class="verse i2">Elle ne veut dans son clergé</div>
-<div class="verse i2">Que jeunes clercs, et les novices</div>
-<div class="verse i1">Sont revêtus des meilleurs bénéfices&hellip;</div>
-<div class="verse i1">J'eus, dans mon temps, un bon archevêché&hellip;</div>
-<div class="verse">Par le destin jaloux il me fut arraché&hellip;</div>
-<div class="verse i1">En noirs cyprès mes myrtes se changèrent&hellip;</div>
-<div class="verse i1">Prieurés ne me consolèrent&hellip;</div>
-<div class="verse i1">Adieu Vénus, adieu, adieu charmant Amour</div>
-<div class="verse i1">Je suis de trop à votre aimable cour.</div>
-</div>
-
-<p>Quelle était cette femme qu'il appelle indévotement
-<i>un bon archevêché</i>? Sans doute, celle qu'il a dépeinte
-sous les traits de Félicia, dont il fera plus tard la principale
-dignitaire de l'ordre des Aphrodites.</p>
-
-<p>Il faut ajouter que Nerciat dédia à une femme qu'il
-dissimulait sous les initiales: M. L. D. D. sa comédie,
-lorsqu'il la fit paraître, et qu'un des morceaux de ses
-<i>Contes nouveaux</i> intitulé: <i>Vérité</i> est dédié à
-<i>M<sup>lle</sup> Angélique d'H&hellip;</i></p>
-
-<p>Il erra ainsi pendant toute l'année 1776, ne trouvant
-où se fixer, triste et ne sachant que faire. C'est en vain
-qu'il se montre dans une allégorie<a id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a> consolé par la
-visite de Momus, le dieu plaisant:</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_7" href="#FNanchor_7"><span class="label">[7]</span></a> Prologue des Contes Nouveaux.</p>
-</div>
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">Ainsi parlais quand figure comique,</div>
-<div class="verse i2">A l'&oelig;il perçant, au sourire cynique,</div>
-<div class="verse i3">Brusquement s'offrit à mes yeux.</div>
-
-<div class="verse i2 stanza">Or, je lui dis: «Etranger si joyeux,</div>
-<div class="verse i2">Qui cherchez-vous? Est-ce moi?&mdash;C'est vous-même,</div>
-<div class="verse">Reconnaissez un dieu qui vous plaint et vous aime:</div>
-<div class="verse i2">Plus gai que vous, quoiqu'aussi réformé<a id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a>.</div>
-<div class="verse i3">&mdash;Qui? Momus!&mdash;Vous m'avez nommé.&mdash;</div>
-<div class="verse">&mdash;Certes, votre visite est un honneur extrême&hellip;</div>
-<div class="verse i2">&mdash;Sans compliment, mon cher, écoute-moi:</div>
-<div class="verse i2">Ne pense plus à ta Maison du Roi,</div>
-<div class="verse i3">Et quitte ce visage blême.»</div>
-<div class="verse i3">Du Dieu l'influence suprême</div>
-<div class="verse i2">Agit soudain; mon c&oelig;ur est délivré,</div>
-<div class="verse i2">Et mon esprit follement enivré.</div>
-</div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_8" href="#FNanchor_8"><span class="label">[8]</span></a> Il est vrai qu'on ne rit plus (note de Nerciat).</p>
-</div>
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">Il ajouta: «Tu ne veux donc au Parnasse</div>
-<div class="verse i2">Te présenter? On n'y peut trouver place,</div>
-<div class="verse i2">Ph&oelig;bus<a id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor">[9]</a> en vain se laisse importuner;</div>
-<div class="verse i2">Je lui connais, aux hôtels de Mémoire,</div>
-<div class="verse i3">De Vrai Goût, d'Estime et de Gloire,</div>
-<div class="verse i3">Vastes logements à donner:</div>
-<div class="verse i2">En obtenir, c'est une mer à boire;</div>
-<div class="verse i3">A ce ne faudra t'obstiner.</div>
-</div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_9" href="#FNanchor_9"><span class="label">[9]</span></a> Ph&oelig;bus. Apollon s'entend; car le vrai Ph&oelig;bus est de nos jours
-singulièrement accessible (note de Nerciat).</p>
-</div>
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">Voici le fait: orner la double cime</div>
-<div class="verse i3">Où règne le dieu de la rime,</div>
-<div class="verse i2">Est cas soumis à de nouvelles lois,</div>
-<div class="verse i2">Au pied du mont tourne un immense abîme</div>
-<div class="verse i2">Que sur un pont l'on passait autrefois:</div>
-<div class="verse i2">Ce pont rompit sous trop pesante armée</div>
-<div class="verse i3">D'écrivains stériles et froids,</div>
-<div class="verse i3">Cohorte à jamais diffamée,</div>
-<div class="verse i2">On réparait: la foule envenimée</div>
-<div class="verse i3">Des envieux et des rivaux</div>
-<div class="verse i2">Ne laissait faire, abattait les travaux:</div>
-<div class="verse i2">Lors toute voie à ces gens fut fermée,</div>
-
-<div class="verse i3 stanza">Grand nombre se précipitaient,</div>
-<div class="verse i2">Dans le bourbier barbottaient, périssaient.</div>
-<div class="verse i3">Cependant élite estimée</div>
-<div class="verse i2">Pour vrais talents, et d'Apollon aimée,</div>
-<div class="verse i3">Visites de Pégase avait,</div>
-<div class="verse i2">Qui sur son dos, favoris recevait;</div>
-<div class="verse i3">Puis malgré l'effort du pygmée</div>
-<div class="verse i2">Invectivant d'une voix enrhumée,</div>
-<div class="verse i2">Pégase, fier, sous grand homme arrivai</div>
-<div class="verse i3">Au temple de la Renommée.</div>
-<div class="verse i2">L'usage plut; or, il est demeuré.</div>
-<div class="verse i3">Le pont jamais ne sera réparé,</div>
-<div class="verse i2">De l'avenir ne te mets donc en peine</div>
-<div class="verse i2">Sans cabaler, obéis à ta veine;</div>
-<div class="verse i2">Signale-toi: rien ne peut empêcher</div>
-<div class="verse i3">Que le père de l'Hippocrène<a id="FNanchor_10" href="#Footnote_10" class="fnanchor">[10]</a>,</div>
-<div class="verse i2">Où que tu sois, ne te vienne chercher:</div>
-<div class="verse">Franchir sans lui l'espace, est entreprise vaine,</div>
-<div class="verse i2">De temps en temps je viendrai t'inspirer,</div>
-<div class="verse i2">Non traits amers, qui pourraient t'attirer</div>
-<div class="verse i2">De l'univers le mépris et la haine,</div>
-<div class="verse i3">Comme à Rufus<a id="FNanchor_11" href="#Footnote_11" class="fnanchor">[11]</a>, à Défontaine<a id="FNanchor_12" href="#Footnote_12" class="fnanchor">[12]</a>,</div>
-<div class="verse">Insolents que Thémis fit bien de châtier;</div>
-<div class="verse i2">Non de ces traits que Fréron, Chevrier<a id="FNanchor_13" href="#Footnote_13" class="fnanchor">[13]</a></div>
-<div class="verse i3">Versaient, dans leur noire migraine,</div>
-<div class="verse i3">Sur un mercenaire papier;</div>
-<div class="verse i2">Mais traits plaisants, tel qu'au bon Lafontaine</div>
-<div class="verse i2">Je les triais dans Boccace et la Reine<a id="FNanchor_14" href="#Footnote_14" class="fnanchor">[14]</a>;</div>
-<div class="verse i2">Tels qu'en offrais au délicat Vergier<a id="FNanchor_15" href="#Footnote_15" class="fnanchor">[15]</a>.</div>
-<div class="verse i2">Causticité, de son impure haleine,</div>
-<div class="verse i3">Jamais ceux-ci n'osa souiller,</div>
-<div class="verse i3">Ni leur chefs-d'&oelig;uvre barbouiller.</div>
-</div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_10" href="#FNanchor_10"><span class="label">[10]</span></a> Pégase toujours (note de Nerciat).</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_11" href="#FNanchor_11"><span class="label">[11]</span></a> <i>Rufus</i>. Rousseau, qui fut grand poète, grand brouillon: maintenant
-tout le monde est au fait de ses torts et des ses malheurs. La postérité
-ne connaîtra que ses talents vraiment admirables (note de Nerciat).</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_12" href="#FNanchor_12"><span class="label">[12]</span></a> <i>Desfontaine</i>. Je me suis permis d'altérer, pour le besoin de la rime
-le nom d'un méchant qui a défiguré tant de réputations pour le seul
-besoin de faire du mal. Je renvoie, pour les détails qui le concernent, à
-son ami Voltaire (note de Nerciat).</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_13" href="#FNanchor_13"><span class="label">[13]</span></a> <i>Fréron et Chevrier</i>. Loin de vouloir insulter à la mémoire de ces
-illustres morts, je crois au contraire aider à la justifier, en supposant que
-la haine et la médisance étaient chez eux plutôt une maladie que des
-vices (note de Nerciat).</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_14" href="#FNanchor_14"><span class="label">[14]</span></a> Dans les contes de la reine de Navarre, dans l'Arioste et ailleurs
-(note de Nerciat).</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_15" href="#FNanchor_15"><span class="label">[15]</span></a> <i>Vergier</i>, auteur, entre autres, du charmant conte <i>du Rossignol</i>
-(note de Nerciat).</p>
-</div>
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Mieux te plairaient les jeux de Melpomène,</div>
-<div class="verse i3">Ceux de Thalie et d'Erato<a id="FNanchor_16" href="#Footnote_16" class="fnanchor">[16]</a>?</div>
-<div class="verse i3">Tu viens trop tard, la lice est pleine.</div>
-<div class="verse">D'Euterpe<a id="FNanchor_17" href="#Footnote_17" class="fnanchor">[17]</a> tu voudrais au chant de la Syrène</div>
-<div class="verse i3">Mêler le brillant concerto?</div>
-<div class="verse i3">Un noble délire t'entraîne?&hellip;</div>
-<div class="verse i3">Prétends-tu disputer l'arène</div>
-<div class="verse i3">A Philidor, à Monsigny?&hellip;</div>
-<div class="verse">Redoute pour le moins, la lance de Grétry&hellip;</div>
-<div class="verse">Fais contes bleus, mon cher, ils donnent moins de peine.</div>
-<div class="verse i3">&mdash;Soit, dis-je au dieu des quolibets,</div>
-<div class="verse i3">Mais sur Alizons et Babets</div>
-<div class="verse">M'apprendrez-vous anecdotes certaines?</div>
-<div class="verse">&mdash;N'en faut douter: leurs piquantes fredaines,</div>
-<div class="verse i3">Et celles de Rabais-Coquets,</div>
-<div class="verse i3">Et celles d'Eventés Plumets,</div>
-<div class="verse">Dans mon recueil se trouvent par centaine;</div>
-<div class="verse i3">A côté de ces freluquets</div>
-<div class="verse i2">Figure aussi mainte dame hautaine,</div>
-<div class="verse">Du livre précieux je te fais abandon.</div>
-<div class="verse i3">Tiens, prends.&mdash;Ajoutez à ce don,</div>
-<div class="verse i3">Dieu généreux&hellip; (j'osais à peine)</div>
-<div class="verse i2">&mdash;Quoi?&mdash;Le burin du divin Lafontaine<a id="FNanchor_18" href="#Footnote_18" class="fnanchor">[18]</a>.</div>
-<div class="verse i2">&mdash;Hélas! mon cher, il me l'avait rendu;</div>
-<div class="verse i3">Mais, étourdi, je l'ai perdu:</div>
-<div class="verse i3">Sottise insigne et malheureuse,</div>
-<div class="verse i2">Puisqu'en dépit de travail assidu,</div>
-<div class="verse">Vulcain, ne retrouvant trempe si merveilleuse,</div>
-<div class="verse i2">S'est avoué, sur ce point, confondu,</div>
-<div class="verse i3">Butin de qualité douteuse</div>
-<div class="verse i3">Est celui qu'<i>un tel</i> a reçu<a id="FNanchor_19" href="#Footnote_19" class="fnanchor">[19]</a>.</div>
-<div class="verse i3">Du défaut l'on s'est aperçu.</div>
-<div class="verse i2">Faute de mieux, celui-ci je te donne,</div>
-<div class="verse i2">S'il est chétif, seul n'as été déçu:</div>
-<div class="verse i2">Comme à plus d'un faudra qu'on te pardonne».</div>
-</div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_16" href="#FNanchor_16"><span class="label">[16]</span></a> <i>Jeux de Melpomène, de Thalie, d'Erato</i> tragédies, comédies, opéras.
-Pour peu que des contes soient passables, ils tombent aussi dans les
-mains de lecteurs qui n'ont pas toujours présents les départements des
-muses (note de Nerciat).</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_17" href="#FNanchor_17"><span class="label">[17]</span></a> <i>D'Euterpe</i>, etc., <i>concerto</i>. Mettre des opéras en musique (note de
-Nerciat).</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_18" href="#FNanchor_18"><span class="label">[18]</span></a> La Fontaine qui me paraît aussi divin dans son genre qu'Homère
-dans le sien (note de Nerciat).</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_19" href="#FNanchor_19"><span class="label">[19]</span></a> <i>Qu'un tel a reçu</i>. J'avais en vue quelqu'un dont le nom m'empêchait
-de faire mon vers. Les inconvénients de mètre se font sentir dès les
-premiers pas (note de Nerciat).</p>
-</div>
-<p>Ces mauvais vers sentent un peu le désenchantement.
-Nerciat se met au courant de la littérature allemande;
-Il goûte surtout les poètes de l'<i>Association anacréontique</i>:
-Gleim, Uz et particulièrement le major Christian Ewald
-de Kleist qui avait été tué en 1759, dont Uz avait chanté
-la mort et que le prince de Ligne invoquait en vers:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i3">Kleist, Horace des Germains</div>
-<div class="verse i2">Inspire-moi de l'Elysée,</div>
-<div class="verse i2">Puissent les vers qui passent par mes mains</div>
-<div class="verse i2">Se ressentir de ta tournure visée.</div>
-</div>
-
-<p>Nerciat l'appelle: «Poète délicieux, un des plus beaux
-génies que l'Allemagne ait produits».</p>
-
-<p>Vers la fin de 1776, le chevalier parcourt Bruxelles,
-Namur, Louvain. Il compose ses <i>Contes nouveaux</i>,
-ouvrage faible dont tout l'intérêt réside dans les détails
-autobiographiques qui y sont consignés. Nerciat fait
-alors connaissance avec le prince de Ligne qui agréa
-la dédicace des <i>contes nouveaux</i>. Ils parurent l'année
-suivante, <i>A Liège</i>, lit-on sur le titre, et le nom de l'auteur
-se trouve à la signature de l'Epître dédicatoire. Ces
-contes n'étaient ni libres ni très spirituels, mais souvent
-trop longs et d'une lecture assez pénible. Nerciat avait
-perdu sa grâce et son charme, il s'ennuyait et ennuyait
-les autres. Son amitié avec le prince de Ligne dut être
-assez intime. Si l'on en croit une note des <i>Contes nouveaux</i>,
-Nerciat pouvait se vanter de connaître les secrets du
-Prince.</p>
-
-<p>Celui-ci, cependant, n'a jamais, à ma connaissance,
-cité nommément Nerciat, c'est tout au plus si dans cette
-&oelig;uvre considérable, où les beautés ne manquent pas
-et qui parut en 24 volumes à partir de 1795, sous le titre
-de <i>Mélanges militaires, littéraires et sentimentaires</i>, j'ai
-trouvé une note qui pourrait se rapporter à Nerciat.
-Il s'agit de la <i>Noce interrompue</i>, comédie en trois actes,
-mêlée d'ariettes. Le prince de Ligne dit: «Je voudrais
-avoir la musique qui avait déjà été faite pour cette
-petite pièce: mais je ne sais ce qu'elle est devenue, pas
-plus que celui-ci qui l'avait composée. Ce que je sais,
-c'est que je n'ai pas eu le temps de la faire exécuter».</p>
-
-<p>Ensuite Nerciat se remet à voyager et sans doute devint-il
-à cette époque un agent secret comme Mirabeau,
-comme Dumouriez. On le retrouve en 1778 à Strasbourg
-où il fait paraître sa comédie de Versailles: <i>Dorimon ou
-le marquis de Clairville</i>. Il visite les bords du Rhin et
-fait réimprimer en Allemagne, pour sa satisfaction,
-<i>Félicia</i>, dont il n'existait pas d'édition correcte. Ensuite
-on perd sa trace jusqu'en 1780.</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>En 1780, la cour du Landgrave de Hesse-Cassel brillait
-de son plus grand éclat. On n'y avait jamais connu une
-telle splendeur. Le <i>rococo</i> y triomphait et à la vérité, ce
-faste n'allait pas sans mesquinerie; il sentait l'imitation.
-Il avait été importé de France et les bons Hessois ne
-voyaient pas tout ce luxe étranger d'un bon &oelig;il. Le
-Landgrave Frédéric II était monté sur le trône, en 1760,
-succédant à son père Guillaume VIII. Frédéric avait
-prouvé sa valeur en combattant à la tête des troupes
-hessoises pendant la guerre de Succession d'Autriche.
-Pendant la guerre de Sept Ans il avait passé au service
-de la Prusse et en février 1759, le Roi dont il devait
-devenir un homonyme l'avait nommé général d'infanterie
-et vice-gouverneur de Magdebourg. Frédéric de
-Hesse-Cassel avait un caractère fantasque fait de
-mysticisme et de scepticisme. Son goût pour les pompes
-extérieures l'avait amené à se convertir au catholicisme
-et, pour rassurer son père alarmé par cette conversion,
-il signa sans difficulté l'<i>Acte d'assurance</i> où il s'engageait
-à réserver aux protestants les fonctions de l'Etat et à
-n'accorder aux catholiques que le libre exercice de leur
-culte. Il était dévot à ses heures, mais l'on dit aussi qu'il
-n'avait passé dans l'Eglise Romaine que dans l'espoir
-d'obtenir la couronne de Pologne.</p>
-
-<p>A sa cour, on ne parlait que le français, on s'efforçait
-d'avoir une élégance française, on observait l'étiquette
-de Versailles, car le Landgrave méprisait tout ce qui
-était allemand et particulièrement la littérature allemande
-pour laquelle commençait alors l'époque des
-chefs-d'&oelig;uvre. La beauté des troupes de Hesse était
-renommée. Frédéric II amassa un trésor de 60 millions
-de thalers en vendant des mercenaires à l'Angleterre
-pendant la guerre d'Amérique.</p>
-
-<p>Cette prospérité permit au landgrave de satisfaire
-ses goûts fastueux. Il fit venir de France un architecte,
-Simon-Louis Ry qui embellit Cassel, abattant les
-remparts, dessinant des jardins à la Lenôtre. Tischbein,
-peintre allemand, mais de talent si français qu'on l'a
-comparé à Nattier, fut chargé de la décoration des
-appartements princiers.</p>
-
-<p>Le landgrave entretint aussi une troupe dramatique
-et lyrique qui jouait les chefs-d'&oelig;uvre classiques de
-la scène française, les opéras et les opéras-comiques
-français, car Frédéric, contre le sentiment de l'Allemagne
-du <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle, préférait la musique française
-à l'italienne, de même qu'il mettait avant toutes les
-autres la littérature française de son temps. La dévotion
-du Landgrave ne l'empêchait pas au demeurant
-de partager les idées des Encyclopédistes et d'honorer
-Voltaire avec lequel il correspondait.</p>
-
-<p>A cette époque, le philosophe de Ferney était fort
-embarrassé d'un de ses admirateurs qui se trouvait
-dans une mauvaise situation.</p>
-
-<p>Jean-Pierre-Louis Luchet, Marquis de La Roche du
-Maine, puis marquis de Luchet, était né à Saintes en
-1774. Il avait pris du service dans un régiment de
-cavalerie et avait démissionné pour épouser une Genevoise.
-A Paris, il mena grand train et se tailla de beaux
-succès littéraires. Mais la marquise eut le tort d'admettre
-dans son salon les <i>mystificateurs</i> fameux pour avoir
-<i>turlupiné</i> ce bizarre et ridicule Poinsinet qui finit par
-se noyer dans le Guadalquivir, à Cordoue: «Notre
-langue lui doit, disent les <i>Mémoires secrets</i>, de s'être
-enrichie du terme de <i>mystification</i>, terme généralement
-adopté, quoi qu'en dise M. de Voltaire, qui voudrait
-le proscrire on ne sait pourquoi».</p>
-
-<p>Mais ces mystificateurs, parmi lesquels on comptait
-le comte d'Albanel, l'avocat Coqueley de Chaussepière,
-les acteurs Préville et Bellecour, de la Comédie-Française
-et un commis dans les fourrages qui était connu sous
-le nom de Lord Gor, firent d'autres victimes que Poinsinet
-et ils mystifièrent grossièrement différentes personnes.
-Sur la plainte d'une dame de qualité, la police intervint.
-Il y eut des menaces de prison. Cette affaire finit par
-s'arranger, mais tout le monde tourna le dos aux Luchet
-et toutes les portes se fermèrent devant eux.</p>
-
-<p>A cela vint s'ajouter la faillite du marquis qui s'occupait
-de mines. Il dut fuir et après un séjour chez Voltaire,
-il s'en alla à Lausanne où il fonda en 1775 les <i>Nouvelles
-de la République des Lettres</i>. Il engloutit ainsi ce qui lui
-restait de fortune. C'est alors que Voltaire le recommanda
-au landgrave de Hesse-Cassel qui l'accueillit.</p>
-
-<p>Luchet était un homme agréable et disert. Les Allemands,
-même ses ennemis, accordaient qu'il fût un
-«connaisseur en beautés théâtrales comme presque tous
-les Français de qualité». Sa réputation de littérateur
-était faite.</p>
-
-<p>Il plut beaucoup à Frédéric II qui dès le 1<sup>er</sup> juin 1776
-écrivait à Voltaire: «Plus je connais M. de Luchet,
-plus je l'estime. Quel charme dans la conversation;
-quelles idées nettes! Il s'exprime avec la plus grande
-facilité et précision. Je l'ai fait directeur de mes spectacles
-et l'on dirait qu'il est fait exprès pour cette place».
-C'est pour Luchet l'époque des triomphes: il est successivement
-nommé conseiller privé, directeur du Théâtre-français,
-surintendant de l'orchestre de la cour, bibliothécaire
-du Muséum de Cassel, secrétaire perpétuel de
-la Société des Antiquités fondée à Cassel en 1777, historiographe
-du Landgrave, vice-président du cercle du
-commerce à Cassel. Il était déjà ou allait devenir membre
-de la Société d'Agriculture de Berne, des Académies de
-Marseille, de Turin, de Dijon, de Saint-Pétersbourg,
-d'Erfuhrt, de celle des Arcades, de la Société des Antiquaires
-de Londres, de la Société royale de Lunebourg,
-de l'Institut de Bologne, etc. Tout-puissant à la cour
-du Landgrave, il y introduit des compatriotes.</p>
-
-<p>Comme intendant de la musique et des spectacles de
-la cour, le marquis recrutait et dirigeait la troupe
-française, qui jouait à Cassel, et suivait la cour dans ses
-déplacements d'été, à Wabern, à Geismar, à Weissenstein.
-Dans ces résidences on jouait devant la cour seule.</p>
-
-<p>M. de Luchet s'occupait de la mise en scène et c'est
-lui qui désignait les pièces à représenter. Sachant que
-le Landgrave serait flatté que l'on jouât pour la première
-fois à Cassel des &oelig;uvres d'auteurs français, Luchet
-recherchait les pièces nouvelles.</p>
-
-<p>Vers la fin de 1779 il reçut l'offre d'un opéra-comique.
-Celui qui l'offrait, et qui était l'auteur des paroles et de
-la musique, s'appelait le Chevalier Andrea de Nerciat.
-Le marquis de Luchet, qui l'avait connu à Paris, brillant
-officier de la maison du Roi, se dit que ce serait une bonne
-recrue pour la cour de Frédéric, que ce lieutenant-colonel
-français, auteur et musicien, et lui répond que l'opéra-comique
-est reçu et que si l'auteur se trouve sans
-situation, il n'a qu'à venir à Cassel où on lui en trouvera
-une.</p>
-
-<p>Le chevalier de Nerciat fut très flatté. Il pensa qu'on
-utiliserait ses talents comme sous-directeur des spectacles
-ou dans quelqu'autre fonction du même genre et se mit
-en route. Il arriva à Cassel dans les premiers jours de
-février 1780 et fut très bien reçu. Il se logea dans la
-haute ville neuve<a id="FNanchor_20" href="#Footnote_20" class="fnanchor">[20]</a>. On le nomma aussitôt conseiller
-et sous-bibliothécaire de S. A. S. le landgrave Frédéric
-II. Nerciat n'entendait rien à cette fonction, mais
-il accepta le poste, en attendant mieux. Par reconnaissance,
-peu de jours après son arrivée, il donna lecture
-à la Société d'Antiquités d'un discours dans lequel il
-manifestait son étonnement devant les projets magnifiques
-d'un prince, un des plus grands pour la protection
-qu'il accordait aux sciences et aux arts, un des meilleurs
-pour le souci qu'il prenait du bien-être de ses sujets:
-c'était un Titus, un Auguste, etc. Le discours eut le
-succès qu'on en attendait et Nerciat devint un courtisan
-apprécié dans la cour frivole du landgrave.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_20" href="#FNanchor_20"><span class="label">[20]</span></a> Je pense qu'Andrea de Nerciat venait de se marier. Sa femme
-mourut probablement en couches en 1782. Quoi qu'il en soit, le chevalier
-se remaria en 1783.</p>
-</div>
-<p>Le marquis de Luchet y tenait la première place. On
-l'appelait «le roi du pays». Il régnait véritablement,
-décidant de tout ce qui avait trait au goût, à l'élégance,
-à l'étiquette, et Frédéric l'écoutait avec déférence. Il y
-avait aussi le marquis de Trestondam, qui de 1772 à
-1780, figure sur les états de la cour comme «premier
-gentilhomme de vénerie». Il était glückiste et musicien
-de talent. Ses talents sur le violon étaient, paraît-il,
-incomparables, il y joignait ceux de danser le menuet
-à ravir et d'être redoutable dans ses fréquents duels. A
-partir de 1781, il seconda Luchet comme sous-intendant
-de la musique. On voyait aussi un <i>maestro</i> nommé
-Fiorillo qui écrivait des Opéras légers, un chimiste du
-nom de Prizier qui coûtait cher au Landgrave, un français
-officier au service de la Hesse, le marquis de Préville,
-des savants comme Forster, Johann von Müller,
-S&oelig;mmering, Dohm, des artistes comme Böttner et
-Nahl, et le chevalier Andrea de Nerciat qui parmi tous
-ces courtisans dont les conservations roulaient sur l'art
-militaire, l'Encyclopédie, le magnétisme, la littérature
-ou la musique, racontait avec grâce ses voyages ou
-gravement <i>tenait des propos sur la philosophie française</i>.
-Ce dernier trait est rapporté par Lynker, un des rares
-auteurs qui mentionnent Nerciat; et c'est d'ailleurs
-tout ce qu'il en dit<a id="FNanchor_21" href="#Footnote_21" class="fnanchor">[21]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_21" href="#FNanchor_21"><span class="label">[21]</span></a> <i lang="de" xml:lang="de">Geschichte des Theaters und der Musik in Kassel bearbeitet von
-verstorbenen Hof-Theater-Sekretär W. Lynker</i>, etc. (Kassel, 1865).</p>
-</div>
-<p>On représenta l'ouvrage du Chevalier, <i>Constance ou
-l'heureuse témérité</i>, opéra-comique en trois actes, au
-<i lang="de" xml:lang="de">Kom&oelig;dienhaus</i> de Cassel où le Théâtre-français donnait
-ses représentations.</p>
-
-<p>On peut supposer que le duc de Wurtemberg assistait
-au spectacle et que c'est sur sa demande que Nerciat
-lui envoya le manuscrit de la partition de <i>Constance</i>,
-qui est conservé à la bibliothèque de Stuttgart. La cour
-et la ville étaient réunies, le chef d'orchestre était un
-français nommé Finet et l'Opéra-comique eut un succès
-que n'encouragea pas le glückiste marquis de Trestondam.
-Le sujet de <i>Constance ou l'heureuse témérité</i> «n'offre
-rien de nouveau, dit M. Jean-Jacques Olivier<a id="FNanchor_22" href="#Footnote_22" class="fnanchor">[22]</a>. C'est
-l'éternelle histoire de l'ingénue promise à un barbon
-ridicule et qui, secondée par une soubrette intrigante,
-parvient à force de ruses à épouser son jeune amant.
-Mais le livret est coupé avec adresse et les couplets
-sont joliment tournés.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_22" href="#FNanchor_22"><span class="label">[22]</span></a> <i>Loc. cit.</i></p>
-</div>
-<p>«Pour la partition, si elle contient des maladresses
-et des négligences de style, qui dénotent un travail
-d'amateur, elle renferme un grand nombre de morceaux
-d'une heureuse inspiration, où ne manque ni la couleur,
-ni la vivacité.»</p>
-
-<p>Ces paroles de l'Air de <i>Finette</i> donneront une idée du
-livret de <i>Constance</i>:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i4">Si je me donne un mari,</div>
-<div class="verse i4">Je ne le veux ni joli</div>
-<div class="verse i4">Ni galant, ni fait pour plaire,</div>
-<div class="verse i4">Un benêt, c'est mon affaire,</div>
-<div class="verse i4">Il en est tant Dieu merci.</div>
-<div class="verse i4">Pour époux, vive une bête,</div>
-<div class="verse i4">Madame fait à sa tête,</div>
-<div class="verse i4">Elle gouverne monsieur</div>
-<div class="verse i4">Et d'un maître sans malice</div>
-<div class="verse i4">Fait, au gré de son caprice,</div>
-<div class="verse i4">Son très humble serviteur.</div>
-</div>
-
-<p>Et voici encore celles-ci, de l'Air de <i>Madame Armand</i>:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i3">Se faire craindre d'un époux</div>
-<div class="verse i3">Est un méprisable avantage.</div>
-<div class="verse i5">D'une femme sage</div>
-<div class="verse i5">L'empire est plus doux;</div>
-<div class="verse i4">Pour la paix du ménage,</div>
-<div class="verse i4">De la part d'un jaloux.</div>
-<div class="verse i4">Elle sait avec courage</div>
-<div class="verse i4">Souffrir un léger outrage</div>
-<div class="verse i4">Les caresses, la douceur</div>
-<div class="verse i4">Ramènent un mari volage,</div>
-<div class="verse i5">Il fuit l'humeur;</div>
-<div class="verse i4">Beauté qui veut être affable</div>
-<div class="verse i4">De l'homme le moins traitable</div>
-<div class="verse i4">Désarme enfin la rigueur.</div>
-</div>
-
-<p>Certains livrets d'aujourd'hui ne valent pas celui de
-<i>l'heureuse témérité</i>.</p>
-
-<p>La même année, Nerciat fit paraître le texte de son
-opéra-comique, à Cassel, mais la musique resta inédite.
-Jusque-là le chevalier n'avait guère été dans cette bibliothèque
-dont il était le Sous-Bibliothécaire. Il n'avait
-pas eu le temps. Mais le Bibliothécaire en chef le rappela
-à ses devoirs. Le marquis de Luchet avait en effet trouvé
-en venant à Cassel que les livres de la Bibliothèque
-étaient mal classés. Un de ses amis lui avait fait une
-description de la Bibliothèque du comte de Clermont.
-Luchet s'enthousiasme pour le plan d'après lequel elle
-avait été conçue, et ayant adopté ce plan, il rédige un
-<i>Projet d'arrangement de la Bibliothèque dans le Muséum
-<span lang="la" xml:lang="la">Fridericianum</span> présenté à Son Altesse Sérénissime
-Mgr le Landgrave, par son premier Bibliothécaire à
-Cassel ce 29 février 1779</i>. Tout était rangé sous cinq
-dénominations ou facultés: Théologie, Jurisprudence,
-Sciences et Arts, Belles-Lettres, Histoire. Le Landgrave
-adopte aussitôt le projet et le marquis fait diligence
-pour qu'il soit exécuté. Les livres sont envoyés au relieur
-et au fur et à mesure de leur retour, classés sur le nouveau
-plan dans le nouveau catalogue. A cette époque la
-direction intérieure du Muséum était confiée à un
-certain Schminke qui s'opposa à tout changement et
-préféra se démettre de son poste plutôt que de prêter
-la main aux fantaisies de Luchet. Outre les deux bibliothécaires,
-il y avait à la bibliothèque un <i lang="de" xml:lang="de">Bibliotheksskribent</i>.
-Luchet engage de nouveaux employés: un ancien
-comédien français, deux anciens valets, un inspecteur
-des lanternes révoqué et tombé dans la misère, un ci-devant
-négociant dont le négoce n'avait pas réussi, qui
-vivait d'écritures, tenait des livres et à l'occasion faisait
-des courses, et enfin un sous-officier du 1<sup>er</sup> bataillon de
-la garde. Tout ce monde changeait les étiquettes sous
-la direction du <i lang="de" xml:lang="de">Bibliotheksskribent</i>. Les savants de Cassel
-ne voyaient pas d'un bon &oelig;il ces modifications et le
-<i lang="de" xml:lang="de">Bibliotheksskribent</i>, homme du métier, était le premier à
-protester dans la ville, disant que les précédents bibliothécaires
-étaient fondés dans leur science et n'auraient
-pas attendu messieurs de Luchet et Nerciat pour établir
-une classification nouvelle, utile aux savants et amateurs
-de lettres. Cependant il n'osait enfreindre les ordres du
-marquis tout-puissant et les exécutait, se promettant
-de prendre sa revanche. Ce <i lang="de" xml:lang="de">Bibliotheksskribent</i> se
-nommait Friedrich Wilhelm Strieder. Il était né à
-Kinken le 12 mars 1739 et il mourut à Cassel le 13
-octobre 1815. Il avait d'abord servi dans les troupes
-hessoises et était employé à la Bibliothèque depuis le
-13 décembre 1765. Après la mort du Landgrave Frédéric
-II et le départ du marquis de Luchet, il fut nommé
-Premier Bibliothécaire. Il haïssait les Français et c'est
-lui qui nous a conservé le récit de ces petits événements<a id="FNanchor_23" href="#Footnote_23" class="fnanchor">[23]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_23" href="#FNanchor_23"><span class="label">[23]</span></a> <i lang="de" xml:lang="de">Grundlage zu einer Hessichen Gelehrten und Schriftsteller Geschichte
-seit der Reformation bis auf gegenwaertige Zeit&hellip;</i> (Cassel, 1788), tome 8.</p>
-</div>
-<p>A vrai dire, Strieder ne nous dit pas le rôle qu'il a joué,
-mais qu'on devine.</p>
-
-<p>Inexperts, les nouveaux employés de la Bibliothèque
-multiplièrent les erreurs. Un jour, le marquis de Luchet
-vint au <i>Muséum</i> et voulant donner un exemple sur la
-façon de classer les livres, inscrivit gravement dans le
-catalogue: <i>Commentaires de Saint-Paul sur quatre
-épîtres de saint Paul, Galates, Ephésiens, Philippiens,
-Colossiens, Genève 1548</i>. En réalité, il s'agissait des
-commentaires de Calvin sur les Epîtres de Saint-Paul.</p>
-
-<p>Le Chevalier de Nerciat vint aussi. Il apportait ses
-ouvrages imprimés pour en faire don à la Bibliothèque.
-Ils y figurent toujours. Ce sont: <i>Contes nouveaux</i>,
-<i>Dorimon ou le marquis de Clairville</i>, <i>Constance ou l'heureuse
-témérité</i> et <i>Félicia ou mes fredaines</i>, édition de 1778,
-sans indication de lieu, en quatre volumes.</p>
-
-<p>Le chevalier de Nerciat ayant vu le buste du Landgrave
-qui se dressait dans la Bibliothèque, composa
-aussitôt ces vers:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Frédéric à la gloire alliant les vertus,</div>
-<div class="verse">Du Sage et du Héros offre ici le modèle,</div>
-<div class="verse">Dans ce marbre animé par un ciseau fidèle</div>
-<div class="verse">Nous voyons Ptolémée, Auguste avec Titus.</div>
-</div>
-
-<p class="attr">Le chevalier <span class="sc">de Nerciat</span>.</p>
-
-<p>Avec l'approbation du marquis de Luchet, ce quatrain
-et la signature furent gravés sur une plaque dorée que
-l'on plaça sous le buste du Landgrave.</p>
-
-<p>Strieder dit à propos de Nerciat: «Comme il a en
-qualité de Bibliothécaire beaucoup plus travaillé avec
-les pieds qu'avec la tête et les mains, il n'a pas fait
-beaucoup de bévues à réparer». Ce qui signifie sans
-doute que Nerciat se remuait beaucoup et ne faisait
-rien. Au demeurant, il inscrivit dans le <i lang="la" xml:lang="la">Catalogum
-Historiæ litterariæ</i> une indication: <i lang="de" xml:lang="de">Friedr. Geo. August
-Loberthan. Versuch einer systematischen Entwickelung
-der gantzen Lehr von der Gerichtsbarkeits, der weltlichen
-sowohl als der kirchlichen, Halle 1775</i>, <i>8<sup>o</sup> relié neuf</i>. Son
-travail se borna là. A partir de cette époque Nerciat
-commence à devenir mécontent de son engagement,
-et un peu jaloux de son supérieur avec lequel il eût
-volontiers partagé la surintendance des spectacles.</p>
-
-<p>Luchet et le Landgrave tenaient pour la musique
-française, le marquis de Trestondam était glückiste et
-Nerciat n'aimait que la musique italienne. De là, des
-propos aigres-doux entre Nerciat et Trestondam. Celui-ci
-parvint à évincer le chevalier, et lorsqu'on nomma un
-sous-intendant de la musique, Trestondam obtint ce
-poste que le marquis de Luchet avait promis à Nerciat.
-Le chevalier manifesta son mécontentement, mais le
-marquis de Luchet, qui commençait à le trouver encombrant
-et trop exigeant, était assez fin pour le tenir à
-l'occasion dans les limites de la subordination, selon son
-engagement. Nerciat était hésitant: devait-il rester à
-Cassel comme <i>employé à la Bibliothèque</i>, ainsi qu'il
-disait, et attendre que le bon plaisir du landgrave
-ou plutôt celui de Luchet l'appelât à un poste plus en
-rapport avec ses goûts, ou devait-il chercher du service
-auprès d'un autre prince allemand?</p>
-
-<p>C'est à cette époque que parut dans la <i lang="de" xml:lang="de">Gothaer gel.
-Zeitung</i> un article qui selon Strieder rendit célèbre en
-Allemagne le marquis de Luchet et la bibliothèque de
-Cassel. Au <i lang="la" xml:lang="la">Musæum</i>, dans les catalogues, les erreurs se
-multipliaient et Strieder se gardait bien de les redresser.
-Nul doute que ce soit lui qui ait rédigé l'article paru dans
-la feuille de <i>Gotha</i>. L'exploit <i>érostratique</i> qui avait
-bouleversé une vieille bibliothèque allemande était
-sévèrement jugé:</p>
-
-<blockquote>
-<p>«J'ai encore vu la Bibliothèque de Cassel dans l'ordre
-où elle était primitivement. Tout y était bien. On pensa
-l'améliorer en y changeant tout et l'on présenta au Landgrave
-un plan sur lequel il paraîtrait qu'est arrangée en
-France, une bibliothèque qui m'est d'ailleurs inconnue.</p>
-
-<p>Le prince trouva le plan si bien exposé qu'il y donna son
-consentement en ajoutant une somme suffisante à l'achèvement
-d'un nouveau catalogue qui était devenu nécessaire.
-Aussitôt, on fit relier luxueusement en 20 volumes un grand
-nombre de rames de papier et on y fit inscrire les livres
-d'après l'ordre dans lequel on les avait mis. Les copistes
-chargés d'indiquer au catalogue, brièvement et clairement,
-les titres des ouvrages, n'avaient pas la moindre des connaissances
-nécessaires. Chaque volume du catalogue comporte
-encore des divisions par format et on y laisse des
-blancs en vue de l'accroissement de la Bibliothèque.</p>
-
-<p>Cependant, les livres dont elle est déjà pourvue sont
-inscrits à la suite les uns des autres, de telle façon qu'il ne
-serait pas possible d'y intercaler un volume à la place qui
-conviendrait, mais il faut porter à la suite toute nouvelle
-acquisition. D'après les renseignements que je vous donne
-sur le classement, vous pourrez raisonnablement juger
-que ce défaut dans ce catalogue a de graves inconvénients.</p>
-
-<p>Par exemple, à l'Histoire naturelle on trouve, et non pas,
-comme on pourrait le croire, reliés ensemble, les livres
-suivants: <i lang="la" xml:lang="la">Milii diss. de origine animalium, Genevæ 1705</i>,
-et <i>La vie du Père Paul de l'ordre des Serviteurs de la
-Vierge, etc., Amsterdam, 1663, in-12</i>. A la Généalogie et
-la Diplomatique on trouve côte à côte: <i>Constitution, hist.,
-lois, charges, etc., acceptées des Francs-Maçons, trad. de
-l'Anglais par J. Kuessen à la Haye, 1763, 4<sup>o</sup></i> et <i lang="es" xml:lang="es">Idea de el
-Buon Pastor por Numez de Cepada en Léon 1682 4<sup>o</sup></i>. Une
-histoire orientale est perdue parmi les livres relatifs à la
-Hollande. Les <i>Ambassadeurs</i> par Wiquefort et les <i>Droits
-des gens</i> par Vattel se trouvent dans les Sciences Economiques.
-<i>Le Médecin du Cheval</i> (Rossartz) par Winter a été
-rangé parmi les ouvrages sur l'Art. A peine le croirait-on!
-Les cartouches et les pupitres, sur lesquels sont marquées
-les différentes classes indiquées par des lettres, donnent
-aussi la preuve des connaissances qui ont présidé à cette
-installation. J'ai copié quelques-unes de ces indications.
-<i lang="la" xml:lang="la">Historia Europæana</i>, <i lang="la" xml:lang="la">Historia Exeuropæana</i>, <i lang="la" xml:lang="la">Litteræ Diarii</i>,
-<i lang="la" xml:lang="la">Theologia Sermon&hellip;</i>»</p>
-</blockquote>
-
-<p>C'était l'époque où Schl&oelig;zer était dans tout l'éclat
-de sa renommée. August Ludwig Schl&oelig;zer né à Jaggdstad
-dans le Wurtemberg le 5 juillet 1738, mourut le
-9 septembre 1809. Il s'immortalisa en liant l'Histoire
-aux Sciences Politiques. Il professa à Saint-Pétersbourg
-et ensuite à G&oelig;ttingue: On a dit de lui qu'il avait mis
-la science en contact avec la vie, qu'il avait été un
-journaliste d'avant les journaux, un voyageur d'avant
-les voyages, un historien de la civilisation avant l'existence
-d'une opposition politique. Il fonda les <i lang="de" xml:lang="de">Staatsanzeigen</i>.</p>
-
-<p>En 1781, il faisait paraître le <i lang="de" xml:lang="de">Briefwechsel</i>. Il y releva
-l'histoire de la <i lang="de" xml:lang="de">Gothaer gel. Zeitung</i> sous le titre de <i>Bibliothèque
-de Cassel</i>:</p>
-
-<blockquote>
-<p>«Cassel, depuis longtemps l'ornement de toute notre
-patrie allemande, progressera encore d'année en année
-grâce à la sollicitude de son Altesse. La bibliothèque fameuse
-depuis le temps d'Arkenholz s'est sans cesse accrue
-et compte 40.000 volumes. Elle est une des plus importantes
-de l'Allemagne. Elle est conservée dans un édifice
-qui manifeste un faste princier. Le choix des nouvelles
-acquisitions témoigne des grandes connaissances du Prince.
-Mais dans le <i lang="de" xml:lang="de">Gothaer gel. Zeitung</i> du 20 janvier 1781, il y
-a des nouvelles étonnantes au sujet de l'agencement intérieur
-de cette Bibliothèque, ce qui naturellement est l'affaire
-de MM. les Bibliothécaires&hellip; [<i>Ici Schl&oelig;zer cite les bévues
-mentionnées par la feuille de Gotha</i>].</p>
-
-<p>«On ressent quelque chose de pénible à apprendre tout
-cela et à penser que le Prince protège les Arts et les Sciences
-et paye très cher ses serviteurs. Il est tout à l'honneur
-de M. le Conseiller Schminke, que peu satisfait de pareilles
-installations, il ait abandonné la direction de la Bibliothèque.</p>
-
-<p>«Voilà des nouvelles incroyables, mais elles sont imprimées
-dans la <i lang="de" xml:lang="de">Gothaïschen Gelerten Zeitung</i> qui notoirement
-est lue loin à la ronde. On demande patriotiquement:
-1<sup>o</sup>, au cas où ces informations ne seraient pas vraies, une
-prompte rectification, afin que la calomnie ne se répande
-pas et ne passe pas la frontière allemande, ou 2<sup>o</sup>, au cas où
-tout cela serait vrai, on exige les noms de ces messieurs qui
-ont proposé et exécuté les dits nouveaux agencements. Car
-ce serait toujours consolant pour nous autres Allemands,
-si comme la légende en court, ce n'étaient pas des Allemands,
-mais des étrangers ignorants [<i>ou</i> manquant d'érudition:
-<i lang="de" xml:lang="de">ungelehrt</i>] ceux qui ont provoqué des plaisanteries
-publiques sur une capitale allemande qui possède, tout le
-monde le sait, un grand nombre d'Allemands érudits, auprès
-desquels ces étrangers pourraient apprendre à décliner et
-plus encore.»</p>
-</blockquote>
-
-<p>La <i lang="de" xml:lang="de">Goth. gel. Zeitung</i> répliqua aussitôt:</p>
-
-<blockquote>
-<p>M. le professeur Schl&oelig;zer a publié avec quelques commentaires
-dans le cahier 44 de son <i lang="de" xml:lang="de">Briefwechsel</i> quelques
-passages relatifs à l'agencement et arrangement intérieur de
-la Bibliothèque du Landgrave à Cassel. Il se pose, en quelque
-sorte, en juge et avec un souci patriotique de l'honneur
-des Allemands il exige: 1<sup>o</sup> qu'au cas où ces informations
-ne seraient pas vraies, etc&hellip; [<i>Le rédacteur de Gotha cite ici
-l'article de Schl&oelig;zer</i>].</p>
-
-<p>Le premier point est pour l'auteur de la lettre le plus intéressant
-et l'amène à certifier qu'il n'a pas forgé ces informations
-d'après les récits d'un tiers, mais les a tirés à la source
-même. Quelques heures qu'il passa dans la Bibliothèque, il
-les employa seulement à se faire une idée de l'arrangement
-auquel il entendait quelque chose. Il nota ensuite dans une
-société assez nombreuse, tout ce qui avait trait à la Bibliothèque.
-On peut présumer que M. le professeur Schl&oelig;zer
-a lui-même une connaissance assez précise de cet arrangement
-de la Bibliothèque et qu'il a quelque idée des auteurs, car
-pour ce qui concerne ceux-ci, il se réfère à un bruit qui court,
-que ce ne sont pas des Allemands, mais des étrangers ignorants
-qui doivent porter le poids des moindres bévues
-commises non seulement dans l'agencement, mais aussi dans
-les inscriptions que l'on a laissé mettre sur les cartouches de
-la Bibliothèque. La lettre suivante qui nous a été envoyée
-par un des bibliothécaires pour être rendue publique est une
-preuve que nous ne disons rien qui soit ignoré. C'eût été
-l'occasion d'un démenti que nous n'aurions pas supprimé.
-Aucune syllabe de cette lettre ne réfute les informations
-que nous avons données. Elle répond aussi, pour ceux qui
-connaissent le personnel de la Bibliothèque de Cassel, à la
-2<sup>e</sup> question de M. le professeur Schl&oelig;zer: <i>que sont ces
-messieurs qui ont proposé et exécuté ces nouveaux agencements?</i>
-Pour ce qui est de l'exécution, l'auteur de la lettre<a id="FNanchor_24" href="#Footnote_24" class="fnanchor">[24]</a>
-suivante s'y reconnaît expressément:</p>
-</blockquote>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_24" href="#FNanchor_24"><span class="label">[24]</span></a> En français.</p>
-</div>
-<blockquote>
-<p>«La manière dont Vous Vous êtes expliqué dans
-une de vos feuilles au sujet de la Bibliothèque de
-Cassel a mis le rédacteur du journal littéraire de G&oelig;ttingue
-dans le cas de commettre une injustice que Vous
-voudrez bien sans doute réparer. Il qualifie collectivement
-d'ignorants étrangers les Bibliothécaires de Cassel,
-comme si deux ou plusieurs étrangers ignorants étaient
-les auteurs solidaires des bévues que Vous aviez indiquées,
-et que relève la correspondance de G&oelig;ttingue
-avec des réflexions peu flatteuses pour les étrangers
-assimilés.</p>
-
-<p>«Deux Français à la vérité sont rattachés à la Bibliothèque
-de Cassel, mais l'un est un chef, une espèce de
-Primat des Sciences, lettres et Arts. Ce chef a seul
-<i>imaginé</i> la distribution actuelle; <i>divisé</i> les matières;
-placé les livres, et <i>composé les légendes latines</i> qui indiquent
-leur arrangement. Tout cela était conçu avant que l'autre
-Français eût mis le pied dans le nouveau Musée, où
-il n'a accepté une place très surbordonnée qu'afin de
-ne pas manquer une occasion précieuse de s'attacher à
-un Prince éclairé, bienfaisant, qui à cette époque n'avait
-pas besoin du nouvel étranger pour les choses auxquelles
-celui-ci pouvait être propre.</p>
-
-<p>«Je suis ce Français et je vous proteste, Monsieur,
-qu'employé à la Bibliothèque de façon à ne pas partager
-la gloire de mon Supérieur s'il en avait acquis, je ne
-veux pas plus partager ses disgrâces. Bien ou mal,
-j'ai fait avec une muette subordination, mais avec toute
-la diligence possible, ce qu'on m'a commandé.</p>
-
-<p>«Si Vous aviez su ces particularités, Monsieur,
-Vous m'auriez sans doute mis à part dans Vos remarques
-et le journaliste de G&oelig;ttingue qui Vous a copié m'aurait
-aussi tiré du pair. Vous êtes trop équitable, Monsieur,
-pour ne pas faire usage pour ma justification de la
-lettre que j'ai l'honneur de Vous écrire, et à laquelle je
-Vous prie de donner place dans Vos feuilles. J'ai l'honneur
-d'être, etc&hellip;</p>
-
-<p class="sign">Le Chev. de <span class="sc">Nerciat</span></p>
-
-<p>à Cassel</p>
-
-<p class="ind">le 6 mars 1781.»</p>
-</blockquote>
-
-<p>L'article de la <i lang="de" xml:lang="de">Goth. gelerte Zeitung</i> et la lettre de Nerciat
-n'étaient pas tendres pour Luchet. Quelques jours auparavant,
-le 22 février, le chevalier avait adressé à Schl&oelig;zer la
-lettre<a id="FNanchor_25" href="#Footnote_25" class="fnanchor">[25]</a> que voici:</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_25" href="#FNanchor_25"><span class="label">[25]</span></a> En français.</p>
-</div>
-<blockquote>
-<p class="ind">«Monsieur,</p>
-
-<p>«Un article du 44<sup>e</sup> cahier de Votre journal de cette
-année copiant mot à mot un article de celui de Gotha
-contre certaines bévues commises dans le nouvel
-arrangement de la Bibliothèque de Cassel finit par
-une tirade très patriotique où, traitant d'ignorants les
-sujets auxquels Monseigneur le Landgrave a confié
-les livres de Son Muséum, Vous témoignez le désir
-de connaître ces Etrangers, apparemment pour leur
-faire le procès comme criminels de Lèse littérature.</p>
-
-<p>«Eh bien, Monsieur! Je suis l'un des coupables,
-que vous citez à votre tribunal, je n'attends pas qu'on
-me dénonce, et j'ose vous présenter ma courte justification
-que je me flatte de voir bientôt insérée dans
-vos feuilles, ne doutant pas plus de votre équité, que
-d'une franchise dont votre diatribe me fournit la preuve
-la moins équivoque.</p>
-
-<p>«Celui qui a l'honneur de Vous écrire, Monsieur,
-est très persuadé que, pour être un Bibliothécaire
-passable, il faut avoir passé une partie de sa vie parmi
-les livres, et s'être fait du moins une routine qui dans
-une Bibliothèque peut tenir lieu de savoir, ce qu'il
-serait possible de prouver, mais une simple lettre
-ne doit pas être le cadre d'une discussion.</p>
-
-<p>«Celui donc qui vous écrit, Monsieur, français à
-la vérité, sans que ce soit un préjugé contre son état
-d'homme de lettres, militaire pendant 20 ans, sous-bibliothécaire
-par hasard et sans vocation, sans prétentions
-dans une partie pour laquelle il ne s'était pas
-offert, le chevalier de Nerciat enfin, pourrait n'avoir
-pas les qualités nécessaires à un Bibliothécaire, sans
-être pour cela dans le cas de recevoir avec docilité la
-qualification d'ignare que vous avez la bonté de lui
-décerner. Avant sa métamorphose imprévue, il avait
-produit quelques ouvrages d'imagination en vers et
-en prose, ses pièces et sa musique avaient avantageusement
-occupé quelques théâtres. Comme <i lang="la" xml:lang="la">non omnia
-possumus omnes</i>, ce qu'il cite lui suffit pour réclamer
-contre le titre qu'il obtient sur parole dans Votre Journal.
-Si vous voulez bien considérer outre cela, Monsieur,
-qu'un sous-bibliothécaire qui se trouve sans trop savoir
-comment sous la discipline d'un Supérieur, se borne
-à l'exécution servile de ce que ce Supérieur prescrit,
-vous conviendrez que vos coups ne devraient point
-frapper l'innocent instrument des erreurs émanées de
-l'autorité; c'est ce dont auraient dû vous prévenir les
-zélés qui vous ont si minutieusement détaillé les bévues
-de la Bibliothèque. Cette distinction aurait été d'autant
-plus juste que, selon les dispositions du nouvel établissement,
-la gloire et l'utilité du succès devant retourner
-en entier au Supérieur, sans que le subalterne y eût
-aucune part, celui-ci peut renoncer au bénéfice des
-satires et vous prier, Monsieur, de mettre désormais
-au singulier certaines épithètes, s'il vous plaît d'honorer
-encore de votre attention les sujets inégaux que
-Mgr le landgrave emploie au service de sa Bibliothèque.
-J'ai l'honneur d'être avec un très humble
-respect, Monsieur,</p>
-
-<p class="sign2">Votre affectionné Serviteur</p>
-
-<p class="sign">le chevalier de Nerciat.»</p>
-</blockquote>
-
-<p>Immédiatement, le professeur Schl&oelig;zer envoya la
-lettre<a id="FNanchor_26" href="#Footnote_26" class="fnanchor">[26]</a> suivante au susceptible Sous-Bibliothécaire:</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_26" href="#FNanchor_26"><span class="label">[26]</span></a> En allemand.</p>
-</div>
-<blockquote>
-<p class="ind">«Très noble Monsieur,</p>
-
-<p>«Monsieur le très honorable conseiller, je n'hésiterais
-pas un instant à insérer mot à mot dans ma Correspondance,
-conformément à votre demande, l'écrit dont vous
-m'avez honoré le 22 courant, si d'une part il n'était pas à
-craindre que cette lettre imprimée mot pour mot ne causât
-à Cassel une trop grande sensation, désagréable pour vous-même;
-d'autre part, il règne dans cet écrit un malentendu
-au sujet d'un mot allemand qui vous a conduit à d'injustes
-conséquences.</p>
-
-<p>«<i lang="de" xml:lang="de">Ungelehrt</i> ne signifie pas <i>ignorant</i> ni <i>ignare</i>, mais il
-désigne le manque de <i>ces</i> connaissances <i>littéraires</i> qui sont
-indispensables aux Savants de profession, par exemple:
-connaissance de la langue latine, de la bibliographie, etc.
-Un capitaine, un <i>Banquier</i> peut ne pas savoir décliner
-<i lang="la" xml:lang="la">mensa</i>, mais plaise au ciel qu'on ne l'appelle pas pour cela
-un <i>ignorant</i>. Seulement, lorsque ces connaissances littéraires
-manquent dans une charge qui suppose nécessairement
-un <i>homme de lettres</i>, alors ce défaut deviendra blâmable.
-Un <i>homme de lettres</i> n'a pas besoin de connaître
-l'équitation et personne ne le blâmera à cause de cela,
-comme on ferait s'il était écuyer.</p>
-
-<p>«L'affaire ayant été portée par la <i lang="de" xml:lang="de">Goth. gel. Zeitung</i> devant
-le seul tribunal qui lui convînt, le tribunal du public
-(car devant quel tribunal de Cassel aurait-on pu la plaider?)
-deux cas seulement se présentent.</p>
-
-<p>«Ou bien, les dénonciations de la <i lang="de" xml:lang="de">Gothaer Zeitung</i> ne
-sont pas vraies. En ce cas, je demanderais seulement une
-attestation de l'un de Messieurs les Bibliothécaires; elle
-serait aussitôt imprimée et les calomniateurs seraient entièrement
-confondus.</p>
-
-<p>«Ou bien, elle est vraie. Et il est alors prouvé que l'artisan
-de cet agencement n'entend pas le latin, n'a pas de
-connaissances bibliographiques et que par conséquent il
-n'aurait pas dû s'occuper d'une bibliothèque publique qui
-reçoit chaque semaine tant de voyageurs.</p>
-
-<p>«En conséquence, je vous conseillerais de provoquer le
-silence sur ce qui tombe le plus sous les yeux, sur ce qui
-attire l'attention des connaisseurs et de m'envoyer, en vue
-de la publication, à moi ou à tout autre rédacteur d'une
-feuille mensuelle, un avis manuscrit qui nous informerait
-que:</p>
-
-<p>«Sur les cartouches on ne lit point <i lang="la" xml:lang="la">Europæana</i> mais <i lang="la" xml:lang="la">Europæa</i>,
-ni <i lang="la" xml:lang="la">Exeuropæana</i> mais <i lang="la" xml:lang="la">Asiat. Afric. Americ.</i> et ainsi
-de suite;</p>
-
-<p>«Que Mosheim ne se trouve pas parmi les Pères de
-l'Eglise mais là ou là, etc.</p>
-
-<p>«Ainsi tout serait bien fait. Chaque voyageur pourrait
-ensuite contrôler lui-même cet avis et l'odieuse enquête
-pour retrouver le premier auteur cesserait.</p>
-
-<p>«Vous ne m'avez point demandé en quoi cette affaire
-me regardait, ni pourquoi j'ai fait reproduire l'article de la
-<i lang="de" xml:lang="de">Gothaer Zeitung</i>, et cette question certes, vous ne me la
-ferez pas. Vous êtes un Français et l'une des plus nobles
-et des plus fréquentes vertus nationales de cet aimable
-peuple, c'est le patriotisme.</p>
-
-<p>«Lorsqu'il y a de cela six mois vous parliez presque
-chaque jour avec un voyageur qui venait de Paris et vous
-racontait avec des rires l'érection, en public, d'une statue
-qui contre toutes les règles de l'Art&mdash;à Paris où l'on connaît
-cet Art&mdash;due au ciseau d'un Allemand, avait été
-ornée d'inscriptions françaises telles que le grand Duguesclin
-ne les aurait certes pas écrites, votre patriotisme n'en
-fut-il pas excité et réchauffé?</p>
-
-<p>«Cassel est en petit, pour nous Allemands, ce qu'est en
-grand Paris pour les Français. Cassel est notre orgueil. De
-plus, nous, habitants de G&oelig;ttingue, avons un intérêt tout
-spécial à cela. Cassel et G&oelig;ttingue se servent mutuellement,
-et maint illustre voyageur ne viendrait pas dans notre
-région, si les deux villes n'étaient d'aussi proches voisines.</p>
-
-<p>«Pour les deux ouvrages imprimés que vous avez bien
-voulu m'envoyer comme cadeau, je vous présente mes remerciements
-les plus obligés. L'examen de ces deux ouvrages
-m'a confirmé dans la haute idée que j'ai de vos talents
-dans ce beau compartiment de l'érudition et desquels la
-renommée avait déjà fait impression sur moi.</p>
-
-<p>«Pardonnez-moi si j'écris en allemand. A la vérité, j'entends
-le français, mais je ne m'aventure pas à l'écrire parce
-que je cours le danger de faire à chaque ligne une <i lang="la" xml:lang="la">Exeuropæana</i>.</p>
-
-<p>«Dans l'avenir, je saisirai avidement chaque occasion de
-vous donner des preuves effectives de la considération très
-distinguée avec laquelle j'ai l'honneur d'être votre très
-obéissant serviteur.</p>
-
-<p class="sign"><span class="sc">Schl&oelig;zer</span>.</p>
-
-<p class="ind">«G&oelig;ttingue, le 26 février 1781.»</p>
-</blockquote>
-
-<p>La politesse et l'ironie de cette réponse ne découragèrent
-point Nerciat et l'on a lu la lettre que, sans
-craindre le scandale, il écrivit ensuite au rédacteur de
-la <i lang="de" xml:lang="de">Goth. gel. Zeitung</i>.</p>
-
-<p>Le marquis de Luchet fit semblant de ne rien savoir.
-Il écarta tout doucement Nerciat de la cour et le confina
-dans ses misérables fonctions d'employé à la Bibliothèque,
-mais le chevalier se garda bien depuis lors de
-collaborer en quoi que ce fût au fameux catalogue.</p>
-
-<p>Nerciat resta un an encore à Cassel. Son nom figure en
-1781 et en 1782 dans le <i lang="de" xml:lang="de">Hochfuerstl. Hessen-Casselischen
-Staats- und Adress-Calender</i> et il s'y trouve indiqué
-comme il suit: «<span lang="de" xml:lang="de">Rath und <i>Sous</i>-Bibliothecar, Herr</span>
-chevalier de Nerciat.»</p>
-
-<p>Cependant, Nerciat cherchait à se procurer une autre
-position. Il quitta son poste de sous-bibliothécaire à
-Cassel en juin 1782 et entra au service du Prince de
-Hesse-Rheinfels-Rotenburg, qui en fit son <i lang="de" xml:lang="de">Baudirector</i>,
-c'est-à-dire son directeur ou intendant des bâtiments.
-Nerciat avait laissé à Cassel sa femme qui était enceinte.</p>
-
-<p>Parmi les manuscrits conservés à la <i lang="de" xml:lang="de">Landesbibliotek</i>
-de Cassel on en trouve un sous la cote: <i>Mscr. Hass.
-fol. 450</i> qui contient un grand nombre de renseignements
-de toutes sortes, rassemblés par Rudolf de Butlar, et
-concernant les familles nobles de la Hesse ou ayant
-séjourné dans ce pays. Une page contient l'indication
-suivante:</p>
-
-<blockquote>
-<p>Monsieur le chevalier de Nerciat, Hesse-Rotenburg <span lang="de" xml:lang="de">Oberbaudirektor</span></p>
-<table summary="">
-<tr>
-<td colspan="3">
-Georg<br />
-Philipp<br />
-August</td>
-</tr>
-<tr>
-<td colspan="3">Get. Oberneust.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td colspan="3">fr. Gem.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td>9</td> <td>&mdash;</td> <td>15<br />&mdash;<br />10</td>
-</tr>
-<tr>
-<td colspan="3">1782</td>
-</tr>
-</table>
-</blockquote>
-<p>Ce qui signifie qu'un fils de M. le chevalier de Nerciat,
-surintendant des bâtiments de la Hesse-Rotenburg,
-naquit à Cassel, le 9 octobre 1782, et qu'il fut baptisé
-le 15 octobre, à la paroisse française de la haute ville
-neuve de Cassel, sous les noms de Georges-Philippe-Auguste.</p>
-
-<p>Le chevalier de Nerciat eut deux fils qui furent
-boursiers de l'Egalité. Dans les palmarès on trouve,
-l'An VI: «Louis-Philippe Nerciat, né à Paris, accessit
-de version latine». Et l'An VII: «Auguste-Georges-Philippe
-Andrea, né à Hesse-Cassel, accessit de langues
-anciennes et d'histoire naturelle». Auguste de Nerciat
-entra dans la carrière diplomatique. J'ai trouvé dans
-le tome 2<sup>e</sup> du <i>Recueil de voyages et de mémoires publié
-par la Société de Géographie</i> (Paris, 1825) un <i>Extrait
-de la traduction faite par M. le baron de Nerciat d'un
-mémoire de M. de Hammer, sur la Perse&hellip;</i></p>
-
-<p>Plusieurs des notes ajoutées à ce travail par le traducteur
-sont signées: A. de N.</p>
-
-<p>Le chevalier Andrea de Nerciat ne se plaisait pas
-beaucoup dans son nouveau poste d'<i lang="de" xml:lang="de">Oberbaudirektor</i>.
-Sa femme venait sans doute de mourir en couches à
-Cassel. Le chevalier revint à Paris en 1783 et se remaria
-la même année en l'église Saint-Eustache comme cela
-a été noté par Ravenel<a id="FNanchor_27" href="#Footnote_27" class="fnanchor">[27]</a>: «Nerciat (André-Robert
-Andrea de) épouse Marie-Anne-Angélique Condamin
-de Chaussan. Reg. Saint-Eustache 1783». Il conserva
-des rapports avec toutes les petites cours allemandes où
-il avait des amis; il publiait de la musique et l'on trouve
-de lui une <i>Romance</i> (paroles et musique) parue en 1784
-dans le <i>Choix de Musique dédié à S. A. S. Monseigneur
-le duc des Deux-Ponts</i>:</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_27" href="#FNanchor_27"><span class="label">[27]</span></a> Notes Ravenel: Bib. Nat. mss. fr. n. a. 5859.</p>
-</div>
-<div class="poetry">
-<div class="verse i3">Tircis dont l'âme délicate</div>
-<div class="verse i3">Fut tendre au comble du malheur</div>
-<div class="verse i3">Près de mourir pour une ingrate</div>
-<div class="verse i3">Nous peignait ainsi sa douleur.</div>
-
-<div class="verse i2 stanza">De deux beaux yeux connaissez-vous le prix?</div>
-<div class="verse i3">Venez admirer ceux d'Ismène,</div>
-<div class="verse i2">Mais craignez-vous les maux d'un c&oelig;ur épris?</div>
-<div class="verse i3">Fuyez, fuyez mon inhumaine.</div>
-<div class="verse i3">Vous brûleriez de mille feux</div>
-<div class="verse i2">Si par malheur, cette beauté cruelle</div>
-<div class="verse i3">Dardait sur vous une étincelle</div>
-<div class="verse i5">De ses beaux yeux.</div>
-
-<div class="verse i2 stanza">Tremblez pour vous! Je défiais l'amour</div>
-<div class="verse i3">De ranimer un c&oelig;ur de glace</div>
-<div class="verse i2">Je vis Ismène, hélas! depuis ce jour</div>
-<div class="verse i3">Je suis puni de mon audace.</div>
-<div class="verse i3">Il me sembla d'abord si doux</div>
-<div class="verse i2">Ce sentiment que soudain elle inspire;</div>
-<div class="verse i3">Bientôt, il devint un martyre.</div>
-<div class="verse i5">Tremblez pour vous!</div>
-
-<div class="verse i2 stanza">Plaignez mon sort, je me consume en vain</div>
-<div class="verse i3">Le roc est plus tendre qu'Ismène,</div>
-<div class="verse i2">Aucun espoir, je sens que le chagrin</div>
-<div class="verse i3">Lentement au tombeau me traîne.</div>
-<div class="verse i3">Viens me guérir, affreuse mort</div>
-<div class="verse i2">Et vous, amis qui savez ce qu'endure</div>
-<div class="verse i3">L'amant qui meurt de sa blessure,</div>
-<div class="verse i5">Plaignez mon sort.</div>
-</div>
-
-<p>Le chevalier de Nerciat avait quitté l'Allemagne sans
-regret, mais non sans émotion. «Les Allemands, a-t-il
-écrit dans <i>Monrose</i>, m'ont passablement ennuyé, tout
-en me forçant à les beaucoup estimer.»</p>
-
-<p>Il ne songea pas avant son départ à revoir le marquis
-de Luchet dont les projets étaient devenus grandioses.</p>
-
-<p>Il s'était fait imprimeur et libraire, rêvant de faire de
-Cassel un centre où la littérature française et l'allemande
-se rencontreraient pour se vivifier mutuellement. On
-devait y traduire en français des livres allemands et en
-allemand les succès de la librairie française. Ces idées
-commerciales ne laissaient pas de choquer un peu les
-habitants de Cassel et l'on se moquait ouvertement du
-favori qui trouva un matin attaché à une persienne de
-sa maison une feuille de papier sur laquelle on avait
-écrit en français: «Monsieur le marquis de Luchet,
-Imprimeur, Libraire, conseiller intime de S. A. S. Mgr
-de Landgrave, vend toutes sortes de livres».</p>
-
-<p>La librairie du marquis de Luchet dura du 18 novembre
-1783 au 11 novembre 1785. Au commencement
-de 1785, la <i lang="de" xml:lang="de">Krieg und Domainen Kasse</i> demanda au
-Landgrave la suppression des comédiens français qui
-coûtaient cher à la couronne.</p>
-
-<p>Frédéric II allait se séparer à regret de sa chère troupe
-française, lorsqu'en bon courtisan, Luchet prit à son
-compte, jusqu'en 1788, l'entreprise du Théâtre-Français,
-moyennant une subvention de 3.000 écus la première
-année et 4.000 les suivantes, plus les dédits à payer aux
-artistes renvoyés ayant la fin de leur engagement. A
-Cassel, le Landgrave devait avoir une loge à sa disposition
-et dans les Résidences, la troupe devait jouer
-devant la cour seule.</p>
-
-<p>Frédéric II mourut le 31 octobre 1785, et presque
-aussitôt après l'avènement du landgrave Guillaume IX,
-on conseilla au marquis de Luchet d'abandonner les
-postes qu'il occupait et de quitter la Hesse.</p>
-
-<p>Il se démit de ses fonctions le 10 février 1786 et quitta
-Cassel le 3 avril à 5 heures du matin.</p>
-
-<p>La troupe française fut congédiée et la population de
-Cassel approuva par des manifestations le départ des
-<i>sauteurs</i> français, c'est ainsi que le peuple hessois appelait
-ces comédiens. Ceux dont l'engagement n'était pas
-terminé reçurent six mois de gages.</p>
-
-<p>M. de Luchet passa au service du prince Henri de
-Prusse. Un roman du marquis avait à ce moment un
-véritable succès. Il s'agit du <i>Vicomte de Barjac ou
-Mémoires pour servir à l'histoire de ce siècle</i>, que l'on a
-quelquefois attribué à Choderlos de Laclos.</p>
-
-<p>Il n'y a pas lieu d'insister ici sur le reste de la carrière
-du Marquis de Luchet, qui est connue.</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>A son retour en France, le chevalier Andrea de Nerciat
-reprit le métier des armes qui masquait sans doute celui
-d'agent secret. Il fit partie des officiers qu'en 1787, le
-Roi envoya soutenir les patriotes hollandais, insurgés
-contre le Stadhouder. Déguisé en bourgeois, Nerciat
-arriva secrètement par Gorcum à Utrecht.</p>
-
-<p>Il revint bientôt et il semble qu'il fut chargé la même
-année d'une mystérieuse mission diplomatique en Autriche.
-Il alla aussi en Bohême, et fit imprimer à Prague
-deux comédies-proverbes: <i>Les rendez-vous nocturnes
-ou l'aventure comique</i> et <i>Les amants singuliers ou le
-mariage par stratagème</i>. Il reçut en 1788 la croix de
-Saint-Louis et fit paraître la même année les <i>Galanteries
-du jeune chevalier de Faublas</i>.</p>
-
-<p>Le roman de Louvet de Couvray venait de voir le
-jour et Nerciat voulut profiter de la vogue d'un ouvrage
-où il reconnaissait l'influence de <i>Félicia</i>. En 1788, il fit
-encore paraître <i>Le Doctorat impromptu</i> dont Monselet
-dit qu'il est «écrit avec légèreté».</p>
-
-<p>En 1789 parurent ses <i>Contes saugrenus</i>, en 1792 <i>Mon
-noviciat</i> et <i>Monrose</i> dont il ne faut pas douter malgré
-Wolff<a id="FNanchor_28" href="#Footnote_28" class="fnanchor">[28]</a> que ce soit un ouvrage de Nerciat. Il semble
-que pendant la Révolution, Nerciat joua un rôle assez
-louche, demeurant comme agent secret aux gages de la
-République qu'il détestait et trahissait peut-être.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_28" href="#FNanchor_28"><span class="label">[28]</span></a> <i lang="de" xml:lang="de">Allgemeine geschichte des Romans&hellip;</i> (Iéna, 1850).</p>
-</div>
-<p>Quoi qu'il en soit, il se préoccupait toujours de ses
-livres. Il laissa paraître en 1793 les <i>Aphrodites</i> et vendit
-le manuscrit du <i>Diable au corps</i> qui ne devait paraître
-qu'en 1803, à Mézières, après la mort de l'auteur.</p>
-
-<p>Cependant, le métier d'écrivain ne remplissait pas
-tous ses loisirs, et tandis que ses fils étaient boursiers
-de l'Egalité, le citoyen Nerciat exerçait la profession
-équivoque de policier.</p>
-
-<p>Sabatier de Castres le mentionne dans sa lettre, au
-général Bonaparte<a id="FNanchor_29" href="#Footnote_29" class="fnanchor">[29]</a> datée de Leipzig, 19 mai 1797:</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_29" href="#FNanchor_29"><span class="label">[29]</span></a> <i>Catalogue&hellip; de deux cabinets connus</i>, 19 décembre 1871, n<sup>o</sup> 95
-(vendu 44 fr.).</p>
-
-<p>Cette lettre (moins ce passage et quelques autres) a été imprimée
-dans <i>Lettres critiques, morales et politiques sur l'esprit, les erreurs et les
-travers de notre temps</i>. <i>Erfurt</i>, pet. in-12, <small>VI</small>-28 p.</p>
-</div>
-<p>«L'agent chargé de surveiller M<sup>me</sup> de Buonaparte est
-le baron de Nerciat (Nercia) qui se donne tantôt pour
-italien et tantôt pour français et qui est auteur de
-quelques romans orduriers très mal écrits».</p>
-
-<p>On retrouve ensuite Nerciat à Naples où il fut envoyé,
-sans doute sur sa demande et la même année, à cause de
-sa connaissance de l'allemand et de l'italien, pour surveiller
-la cour. Il se présenta comme un émigré qui
-n'avait quitté son pays que pour venir dans celui d'où
-sa famille était originaire. Il fut bien accueilli et la reine
-lui accorda une pension. Il est toujours agent secret aux
-gages de la France, mais ses préférences qu'il ne parvient
-pas à dissimuler le portent à passer au service de
-Naples<a id="FNanchor_30" href="#Footnote_30" class="fnanchor">[30]</a>. Paris est bientôt informé de cette trahison
-et le 13 nivôse, an VI, Trouvé, chargé d'affaires à Naples,
-écrit à Talleyrand: «Le citoyen Nerciat auquel j'ai
-envoyé celle par laquelle vous lui annoncez qu'il n'est
-plus porté sur vos états comme agent secret est venu
-me remettre deux tableaux de chiffres n<sup>os</sup> 5 et 6 (Italie
-germinal, an V) et m'a aussi apporté la lettre que vous
-trouverez ci-jointe». On peut supposer qu'à partir de
-ce moment Nerciat rompit définitivement avec la
-République. Il avait gagné la confiance royale et en
-1798, Marie Caroline le chargea d'une mission secrète,
-auprès du Pape. Le chevalier de Nerciat arriva à Rome
-en février, au moment où les troupes françaises
-commandées par le général Berthier s'emparaient de la
-ville.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_30" href="#FNanchor_30"><span class="label">[30]</span></a> M. Maurice Tourneux pense que Nerciat joua un rôle important
-comme agent au service de Naples, sous le nom supposé de M. de Bressac.
-Ce Bressac a été mentionné par quelques historiens. Il se trouvait
-à Berlin en 1798 et il est question de lui dans plusieurs rapports conservés
-aux Archives des Affaires étrangères. Gaillard écrit de Berlin
-le 2 ventôse, an VI: «J'ai remis, il y a quelques jours, au cabinet
-de Berlin, la note concernant les décorations de l'ancien régime.
-Leur suppression totale ne souffrira aucune difficulté, mais le ministère
-tient à ce que l'ordre qui émane du roi à ce sujet, ne porte que
-sur ses propres sujets et sur les étrangers qui sont à son service ou qui
-jouissent dans ses Etats du droit d'asile sans qu'il puisse concerner en
-aucune manière les étrangers&hellip; Je vous prie de faire décider la cour de
-Naples le plus promptement qu'il sera possible et de demander qu'elle
-donne immédiatement l'ordre de se conformer à cette mesure, à un
-certain M. de Bressac ou Pressac qui se trouve à Berlin depuis quelque
-temps. C'est un Français qui dit qu'il est depuis très longtemps au service
-de Naples où il est chambellan du Roi. Il porte la croix de Saint Louis.
-On se rappelle de l'avoir déjà vu ici autrefois, et on lui suppose des
-intentions, quoique je ne le voie en aucune autre liaison qu'avec les
-émigrés, ce qui est assurément sans conséquence. Je le regarde comme
-un de ces agents secrets qui aura intrigué à Naples pour se faire donner
-une mission quelconque à l'étranger et surtout de l'argent. Au reste
-il pourrait arriver qu'il reçût de Naples l'ordre de quitter la croix
-et qu'il le dissimulât. C'est un cas à prévoir et à prévenir et il faudrait
-pour cela que le ministre de Berlin pût avoir une connaissance officielle
-de l'ordre général que S. M. Sicilienne donnera à ce sujet.»</p>
-
-<p>Une lettre de Parandier portant la même date confirme le rapport de
-Caillard en exagérant l'importance de Bressac.</p>
-
-<p>«Il est arrivé ici depuis quelque temps un fameux aventurier
-nommé Bressac. Cet homme si connu à Naples par son immoralité,
-par ses basses intrigues en politique, par ses liaisons avec la reine, par
-son intimité avec son favori et par toutes sortes d'infamies, se dit
-actuellement brouillé avec Acton, et obligé de voyager tant que son
-ennemi sera en faveur. Il est reçu à la cour et dans les principales
-maisons avec une distinction particulière et affecte un luxe ridicule
-dans un pays où les fortunes bornées ne permettent pas de s'y livrer.
-Faufilé partout, d'une activité inconcevable, ses jactances, ses manières
-intrigantes, décèlent le but de son séjour ici. Quoi qu'il ne soit qu'un
-intrigant subalterne et le preneur débouté de la coalition, cependant
-son séjour ici ne laisse pas que de faire beaucoup de mal. Dans un
-pays où nous ne sommes pas aimés, où toute espèce de rapprochement
-n'est amené que par la peur de la puissance républicaine&hellip; tout ce
-qui tend à réveiller les passions, les haines, à entretenir les soupçons
-et les défiances ne saurait trop être écarté.»</p>
-
-<p>Le 19 ventôse an VI, Talleyrand répond à Gaillard:</p>
-
-<p>«&hellip; J'ai fait écrire à Naples relativement à M. de Bressac, qui se
-montre à Berlin avec la croix de Saint-Louis. Je suppose que c'est
-l'aventurier dont il est fait mention peu honorable dans les mémoires
-de Gorani. Quand je serai instruit des effets des démarches qui auront
-lieu à Naples, je vous en instruirai.»</p>
-
-<p>Enfin, le 18 germinal an VI, Trouvé écrit à Talleyrand:</p>
-
-<p>«J'ai reçu vos deux lettres 5 et 6 en date du 18 ventôse, relatives
-aux démarches touchant les décorations de l'ancien régime. Vous m'en
-prescrivez une relativement à M. de Bressac, je vais m'en acquitter
-avec d'autant plus d'empressement, que ce Bressac a dans toutes les
-occasions, déployé l'animosité la moins équivoque envers les Français.»</p>
-
-<p>Toutefois, ces extraits ne paraissent point démontrer que Nerciat et
-ce Bressac, n'aient été qu'une seule personne. Au contraire, il y a lieu
-de croire qu'au moment où M. de Bressac se pavanait à Berlin, Nerciat
-se faisait arrêter à Rome, et qu'à la date où Trouvé protestait à Naples
-contre la décoration de Bressac, Nerciat était déjà enfermé dans un
-cachot du castel Saint-Ange.</p>
-</div>
-<p>Nerciat fut aussitôt arrêté et incarcéré au château
-Saint-Ange. On n'a encore mis au jour aucun renseignement
-relatif à l'emprisonnement du chevalier de
-Nerciat, et son nom même a échappé à M. Rodocanachi
-qui a consacré (Hachette, 1909 in-4<sup>o</sup>) un important
-ouvrage à la vieille citadelle romaine. La détention du
-chevalier se prolongea au delà de l'évacuation de Rome
-par les Français.</p>
-
-<p>Il fut élargi dans les premiers jours de l'année 1800.
-Il était tombé gravement malade dans son cachot et
-avait perdu tous ses papiers parmi lesquels se trouvaient,
-paraît-il, les manuscrits de quelques ouvrages. Aussitôt
-libre, tout malade qu'il était, il revint à Naples où il
-mourut presqu'aussitôt, dans les derniers jours du mois
-de janvier.</p>
-
-<p>Psychologue subtil et raffiné, esprit dégagé de tous les
-préjugés, écrivain délicieux, aux néologismes presque
-toujours heureux, personnage équivoque et séduisant, le
-charmant auteur de <i>Félicia</i> finissait en même temps que
-le <small>XVIII</small>e siècle dont il est l'expression la plus délicate et
-la plus voluptueuse<a id="FNanchor_31" href="#Footnote_31" class="fnanchor">[31]</a>.</p>
-
-<p class="sign">G. A.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_31" href="#FNanchor_31"><span class="label">[31]</span></a> Je tiens à remercier ici le savant M. Maurice Tourneux qui m'a
-fait le don précieux de ses notes sur le chevalier de Nerciat. M. le docteur
-Lohmeyer, directeur de la <i lang="de" xml:lang="de">Landesbibliothek</i> de Cassel et M. le docteur
-Sceffler, bibliothécaire à la <i lang="de" xml:lang="de">Landesbibliothek</i> de Stuttgart, ont également
-part à ma reconnaissance.</p>
-</div>
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 id="essai">ESSAI BIBLIOGRAPHIQUE SUR LES &OElig;UVRES D'ANDREA DE NERCIAT</h2>
-
-
-<p class="item"><i>Félicia, ou mes Fredaines</i> avec l'épigraphe: <i>La faute en est
-aux Dieux qui me firent si folle</i>. <i>Londres</i>, 1775.&mdash;4 vol. in-18;
-12 gravures libres par Borel (non signées)<a id="FNanchor_32" href="#Footnote_32" class="fnanchor">[32]</a>. D'après
-ce qu'en dit Nerciat dans <i>Monrose</i>, cette édition aurait paru
-en Belgique.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_32" href="#FNanchor_32"><span class="label">[32]</span></a> <i>Félicia</i> a été traduit en anglais et publié
-dans le tome II, de <i lang="en" xml:lang="en">The Exquisite</i>.
-<span lang="en" xml:lang="en">A collection of tales, histories and fancy essays, London</span>,
-M. Smith.&mdash;s. d. (1842-1844) 3 vol. gr. in-4<sup>o</sup>, 45 numéros, avec figures.
-Magazine hebdomadaire dont chaque numéro se vendait d'abord
-4 pences et plus tard 6 pences. Les figures sont assez libres. La plupart
-des ouvrages qu'on y trouve sont traduits du français.</p>
-</div>
-<p class="item"><i>Félicia, ou mes Fredaines</i>, etc., 1776. 4 vol. in-18; 12 gravures.</p>
-
-<p class="item"><i>Félicia, ou mes Fredaines</i>, etc. <i>A Londres MDCCLXXVI</i>.
-4 tomes in-18 souvent reliés en 1 vol.</p>
-
-<p class="item"><i>Félicia, ou mes Fredaines</i>, etc., Londres, 1778.&mdash;4 vol.
-in-18, 12 grav. cette édition est celle que Nerciat donna à la
-Bibliothèque de Cassel où il était Sous-Bibliothécaire. Et
-dans l'<i>Extrait</i> placé en tête de <i>Monrose</i>, l'auteur dit à
-propos de <i>Félicia</i> que «la moins mauvaise édition est celle
-en deux volumes, chacun de deux parties, et divisée en
-chapitres, qui est sortie en 1778 d'une presse d'Allemagne.
-On la reconnaît au titre gravé et placé dans un ovale de
-feuillage».</p>
-
-<p class="item"><i>Félicia, ou mes Fredaines</i>, etc. Londres, 1782.&mdash;4 vol.
-in-18; 12 fig. par Borel d'après Eisen (non signées). Onze fig.
-sont libres.</p>
-
-<p class="item"><i>Félicia, ou mes Fredaines</i>; etc., MDCCLXXXIV.&mdash;(sans
-lieu d'impression), Paris, Cazin, 4 vol. in-18 avec 24 fig. par
-Borel d'après Eisen (non signées). Onze sont libres.</p>
-
-<p class="item"><i>Félicia, ou mes Fredaines</i>, etc., MDCCDXXXIV.&mdash;4 vol.,
-petit in-18 avec les figures d'après Eisen. Les figures sont retournées,
-sauf le frontispice; et la huitième (avec le clair de
-lune) est couverte.</p>
-
-<p class="item"><i>Félicia, ou mes Fredaines, orné de figures en
-taille-douce</i>, etc., <i>A Londres</i>.&mdash;(s. d.) 4 parties reliées
-souvent en 4 vol.
-in-18. Vignette sur le titre (panier fleuri) (Figures libres).</p>
-
-<p class="item"><i>Félicia, ou mes Fredaines</i>, etc., Amsterdam, 1780.&mdash;2 vol.
-pet. in-8<sup>o</sup>.</p>
-
-<p class="item"><i>Félicia, ou mes Fredaines</i>, etc., <i>A Amsterdam</i>.&mdash;4
-parties en 2 tomes souvent reliés en 1 vol. in-8<sup>o</sup>. 2 ff. liminaires,
-216. pp. et 2 ff. liminaires, 256 pp.</p>
-
-<p class="item"><i>Félicia, ou mes Fredaines</i>, etc., <i>A Amsterdam, MDCCLXXXV</i>.&mdash;Deux
-tomes en 2 vol., in-18, 2 frontispices.</p>
-
-<p>Les vers</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Voici mon très cher ouvrage</div>
-<div class="verse">etc.</div>
-</div>
-
-<p class="noindent">se lisent au verso du titre du tome deuxième.</p>
-
-<p>Contrefaçon des éditions Cazin.</p>
-
-<p class="item"><i>Félicia, ou mes Fredaines</i>, etc., <i>Amsterdam</i>, 1786, 2 tomes
-pet. in-8<sup>o</sup>.</p>
-
-<p class="item"><i>Félicia, ou mes Fredaines</i>, etc., <i>Amsterdam</i>, 1792.&mdash;2
-tomes pet. in-8<sup>o</sup>.</p>
-
-<p class="item"><i>Félicia, ou mes Fredaines</i>, etc., <i>A Amsterdam</i>, 1793.&mdash;2
-tomes petit in-8<sup>o</sup>.</p>
-
-<p class="item"><i>Félicia, ou mes Fredaines</i>, etc. <i>A Amsterdam, Aux dépens
-de la Société Typographique</i>, 1794, 4 parties en 2 vol. in-18.</p>
-
-<p class="item"><i>Félicia, ou mes Fredaines</i>, etc. <i>Amsterdam</i>, 1795. 2 tomes
-pet. in-8<sup>o</sup>.</p>
-
-<p class="item"><i>Félicia, ou mes Fredaines avec figures</i>. <i>Paris chez les marchands
-de nouveautés</i>, 1795.&mdash;4 vol. Pet. in-12 avec les fig.
-d'après Eisen.</p>
-
-<p class="item"><i>Félicia, ou mes Fredaines</i>, etc., <i>Paris, an III</i>.&mdash;(1795)
-4 vol. in-18 avec les fig. d'après Eisen.</p>
-
-<p class="item"><i>Félicia, ou mes Fredaines</i>, etc., <i>Paris</i>, 1797.&mdash;4 vol.
-in-18 avec les fig. d'après Eisen.</p>
-
-<p class="item"><i>Félicia, ou mes Fredaines</i>, etc., <i>Paris</i>, 1798.&mdash;4 vol.
-in-18 avec les fig. d'après Eisen.</p>
-
-<p class="item"><i>Félicia, ou mes Fredaines</i>, etc., <i>Londres</i>,
-1812.&mdash;(Bruxelles) 4 vol. in-18 avec 24 fig. d'après Eisen.</p>
-
-<p class="item"><i>Félicia, ou mes Fredaines</i>, etc., <i>Londres</i>,
-1834.&mdash;(Bruxelles), 4 vol. in-18 de 162, 179, 198 et 179 pp.</p>
-
-<p class="item"><i>Félicia, ou mes Fredaines par Andrea de Nerciat</i>,
-<i>Londres</i>, 1869.&mdash;(Bruxelles), Alphonse, Lécrivain et Briard qui imprimait,
-4 tomes en 2 vol. in-12, avec 24 figures, d'après Eisen.</p>
-
-<p class="item"><i>Félicia, ou mes Fredaines</i>, etc., (s. l.), 1869.&mdash;(Bruxelles)
-Vital-Puissant (?) 4 vol. in-18; 24 fig. libres d'après celles
-d'Eisen.</p>
-
-<p class="item"><i>Félicia, ou mes Fredaines</i>, etc.&mdash;(Bruxelles, Kistemaeckers,
-1890), 2 vol. in-16, 4 fig. dans le texte.</p>
-
-<p class="item"><i>Monrose, ou le libertin par fatalité, suite de Félicia</i>
-[s. l.], 1792.&mdash;4 vol. in-18 et parfois in-8<sup>o</sup><a id="FNanchor_33" href="#Footnote_33" class="fnanchor">[33]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_33" href="#FNanchor_33"><span class="label">[33]</span></a> <i lang="en" xml:lang="en">The Exquisite</i> (voir la note au 1<sup>er</sup> article de
-<i>Félicia</i>) renferme au tome III un abrégé de <i>Monrose</i>.</p>
-</div>
-<p class="item"><i>Monrose ou suite de Félicia par le même auteur</i> [s. l.]
-1795.&mdash;4 vol. in-18 avec 24 gravures libres attribuées par Cohen
-à Quéverdo.</p>
-
-<p class="item"><i>Monrose, ou suite de Félicia par le même auteur</i>, <i>à Paris,
-an V</i> (1797).&mdash;4 tomes in-12 avec les 24 grav. libres. Le
-1<sup>er</sup> tome ou <i>Première Partie</i> comprend 1 feuillet préliminaire <small>X</small>-179 pages
-et 1 feuillet pour la table; la <i>deuxième partie</i> 1 feuillet prél. 202 p.
-et 1 f. pour la table.</p>
-
-<p>Le titre répété en tête du 1<sup>er</sup> chapitre de chaque partie porte:
-<i>Monrose ou le libertin par fatalité</i>.</p>
-
-<p class="item"><i>Monrose, ou suite de Félicia par le même auteur</i>, <i>Paris, an
-huitième</i>.&mdash;vol. in-18 avec les fig. libres.</p>
-
-<p class="item"><i>Monrose, ou suite de Félicia par le même auteur</i>, <i>à Paris</i>
-chez le Prieur, libraire quai Voltaire, n<sup>o</sup> 12 an IX.&mdash;4 vol.
-in-16, 4 fig. non signées.</p>
-
-<p class="item"><i>Monrose, ou le libertin par fatalité, par Andrea de Nerciat</i>,
-1792-1871.&mdash;(Bruxelles, Lécrivain et Briard, imprimé
-par Briard) 4 vol. in-18, avec les grav. copiées sur celles
-attribuées à Quéverdo.</p>
-
-<p class="item"><i>Les galanteries du jeune chevalier de Faublas ou les Folies
-parisiennes</i>, par l'auteur de <i>Félicia</i>, Paris, 1788.&mdash;4 vol.
-in-12. Le <i>Faublas</i> de Louvet de Couvray sort manifestement
-de <i>Félicia</i>. Quoi d'étonnant si Nerciat a voulu revendiquer
-un peu de cette paternité en essayant de profiter d'une vogue
-où il avait part? Les sept premières parties des
-<i>Amours de Faublas</i> venaient de paraître en 1787-1788. Je
-n'ai point eu entre les mains l'ouvrage de Nerciat, je ne
-sais donc point si c'est comme l'insinue Vital-Puissant, une
-imitation de l'ouvrage de Louvet, mais c'est peu probable.
-Nerciat a dû, peut-être même à l'instigation de son libraire,
-changer pour celui du chevalier de Faublas, le nom du
-héros d'un ouvrage déjà terminé et prêt à être publié.</p>
-
-<p class="item"><i>Mon noviciat ou les joies de Lolotte</i> [avec épigraphe].</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse"><i>Pour être heureux, ô Lubriques mortels!</i></div>
-<div class="verse"><i>Faut-il, hélas, un trône et des autels!</i></div>
-</div>
-
-<p class="attr"><i>Foutromanie, Chant I</i></p>
-
-<p class="noindent">[s. l.] 1792.&mdash;(Berlin), 2 vol. in-18, avec 2 grav. libres<a id="FNanchor_34" href="#Footnote_34" class="fnanchor">[34]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_34" href="#FNanchor_34"><span class="label">[34]</span></a> Ce roman a été traduit en allemand:</p>
-
-<p><i lang="de" xml:lang="de">Mein Noviziat</i> [qui forme le 3<sup>e</sup> vol.] <i lang="de" xml:lang="de">III Band des Priapische Romane
-Rom. bei Seraph Calszovulva</i> 1791-97.&mdash;(Berlin).</p>
-
-<p><i lang="de" xml:lang="de">Mein Noviziat</i>, etc.&mdash;Réimpression des <span lang="de" xml:lang="de">Priapische Romane</span> faite à
-Leipzig vers 1810. Voici le titre complet d'une réimpression faite à
-Leipzig vers 1860:</p>
-
-<p><i lang="de" xml:lang="de">Priapische Romane III Band Dritte Abtheilung Boston Bei Reginald
-Chesterfield</i> [avec une vignette représentant deux amours, remouleurs
-dont l'un repasse un&hellip; tandis que l'autre fait pipi sur la meule, un
-deuxième titre porte] <i lang="de" xml:lang="de">Mein Noviziat III Band Erste Abtheilung</i>. [Les
-autres vol. des <i lang="de" xml:lang="de">Priapische Romane</i> contiennent le 1<sup>er</sup> une adaptation
-du <i>Fanny Hill</i> et le 2<sup>e</sup> une adaptation du Meursius.] <i>Mon Noviciat</i>
-a aussi servi, paraît-il, pour deux ouvrages anglais en lettres; <i lang="en" xml:lang="en">How to raise love
-or mutual amatory secret London 1848</i>&mdash;(Amérique) in-18 fig.</p>
-
-<p><i lang="en" xml:lang="en">How to make love, or the Art of making love in more ways than one,
-exemplified in a series of most luscious adventures between two cousins,
-translated from the french</i>.&mdash;(s. l. n. d.) en 12 f. Il y a au moins une
-réédition in-12 récente (vers 1860).</p>
-</div>
-<p class="item"><i>Mon noviciat, ou les joies de Lolotte par Andrea de Nerciat</i>,
-1792-1864.&mdash;Avec l'épigraphe (Bruxelles, 1886, Poulet-Malassis)
-2 parties en 2 vol. in-18, 2 f. libres. A la fin du
-premier vol. on trouve cette note: «&OElig;uvre d'Andrea de
-Nerciat avec figures sur acier (même format et même typographie
-que <i>mon Noviciat</i>). Sous presse, <i>Le Doctorat impromptu</i>,
-1 vol. 2 fig. <i>Les Aphrodites</i>, 4 vol. 8 fig.
-En préparation, <i>Le Diable au corps</i>, <i>Félicia, ou mes
-Fredaines</i>, <i>Monrose ou suite de Félicia</i>, etc. Le dernier
-ouvrage sera précédé d'une notice sur la vie d'Andrea de Nerciat rédigée
-sur des documents nouveaux et des correspondances inachevées
-de la plus grande curiosité». Cette notice n'a pas
-paru. Il y a quelques exemplaires sur Chine avec deux états
-(noir et bistre) des figures.</p>
-
-<p class="item"><i>Mon noviciat ou les joies de Lolotte par Andrea de Nerciat</i>,
-<i>Paris. Aux dépens de la compagnie</i>, 1890.&mdash;(Sans l'épigraphe,
-titre en rouge et noir) 2 tomes en 2 vol. in-8<sup>o</sup> 174-178 pp.
-(grav. libres).</p>
-
-<p class="item"><i>Les Aphrodites ou Fragments thali-priapiques pour servir
-à l'histoire du plaisir</i>. <i>Lampsaque</i>, 1793, 8 part. petit in-8<sup>o</sup> de
-80 pp. 1 planche chacune. Ces 8 parties se reliaient en 1 ou 2 vol.
-Les fig. sont libres. Cohen les attribue à Freudenberg.
-L'ouvrage est bien imprimé. Jusqu'ici il n'a été signalé que
-trois exemplaires de cette édition originale. Le 1<sup>er</sup> a appartenu
-à M. Bégis. La 6<sup>e</sup> figure qui manquait avait été reproduite de l'original
-par le procédé Pilinski; le deuxième
-exemplaire était complet, il a appartenu à M. Frédéric Henkey,
-anglais résidant à Paris; un troisième exemplaire était
-en Angleterre, il a été vendu à Paris en 1860. Cette édition
-aurait été imprimée à l'étranger pendant la Révolution<a id="FNanchor_35" href="#Footnote_35" class="fnanchor">[35]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_35" href="#FNanchor_35"><span class="label">[35]</span></a> <i lang="en" xml:lang="en">The Exquisite</i> (voir la note au 1<sup>er</sup> article de
-<i>Félicia</i>) renferme la
-traduction du 1<sup>er</sup> numéro des <i>Aphrodites</i>.</p>
-</div>
-<p class="item"><i>Les Aphrodites ou Fragments thali-priapiques pour servir
-à l'histoire du plaisir</i>. <i>Réimpression textuelle de l'édition
-unique et rarissime de Lampsaque</i>, 1793. <i>Bâle, imprimerie
-de Steuben frères</i>, 1864.&mdash;Avec l'indication: «tirage:
-200 exemplaires numérotés de 1 à 200», et un <i>Avis de l'éditeur</i>
-intéressant. 2 vol. in-12 (Bruxelles, Jules Gay, imprimé
-par Mertens) avec la reproduction des grav. originales. Ouvrage
-recherché. Vital-Puissant, éditeur belge fort médiocre
-et qui ne vivait qu'en contrefaisant les éditions de Gay et de
-Poulet-Malassis, rapporte dans une note où l'injustice se
-mêle à des détails sans doute véridiques: «Cette édition
-est tellement mauvaise qu'à la suite de nombreux reproches
-reçus de quantité d'amateurs à ce sujet, Jules Gay fut obligé
-de la jeter en quelque sorte au panier. A cet effet, il vendit
-les 80 ou 90 exemplaires qui restaient sur 200 au sieur Jean-Pierre
-Blanche, son compatriote, Parisien, réfugié à
-Bruxelles, où il avait établi une petite librairie d'occasion en
-chambre, rue Saint-Jean. Cette vente fut effectuée au prix de
-quatre-vingts centimes l'exemplaire, Jules Gay ayant préalablement
-enlevé les titres et la préface de l'ouvrage. Il va
-sans dire que J.-P. Blanche, l'acquéreur, s'empressa de faire
-réimprimer une préface quelconque et les titres enlevés et
-qu'ainsi, il parvint peu à peu à écouler entièrement les
-exemplaires en sa possession. Nous tenons ces renseignements
-certains d'un libraire qui fut témoin oculaire de
-cette affaire<a id="FNanchor_36" href="#Footnote_36" class="fnanchor">[36]</a>».</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_36" href="#FNanchor_36"><span class="label">[36]</span></a> <i>Bibliographie anecdotique et raisonnée de tous les
-ouvrages d'Andrea de
-Nerciat par M. de C&hellip; bibliophile anglais, édition ornée du portrait
-inédit de Nerciat gravé d'après l'original appartenant à M. B&hellip; de Paris</i>,
-<i>Londres, Job-Alex. Hoogs, éditeur-libraire Burlington Arcade et se trouve
-à Paris, à Bruxelles et à Stuttgart</i> 1876. In-8<sup>o</sup> de 63 pp. et 1 p. de table
-des matières tiré paraît-il à 150 exemplaires. Au verso du faux-titre
-on lit: <i lang="en" xml:lang="en">Printed By Edward Cox 314 Old Kest Road</i> et à la fin du livre:
-<i lang="la" xml:lang="la">Hic liver impressus est in civitate londoniensi and expesas Vitalis potentis,
-belgici civis in urbe Lutetiæ manentis. Anno Domini MDCCCLXXVI</i>. En
-réalité ce livre a été imprimé à Bruxelles pour le compte de Vital-Puissant
-qui n'est pas seulement l'éditeur de cet ouvrage, véritable
-pamphlet catalogue où il attaque des concurrents et vante ses produits&mdash;mais
-l'auteur même. Les dernières pages du livre sont occupées
-par des notices sur des réimpressions faites pour le compte de Vital-Puissant.
-En frontispice, se trouve le portrait sur chine d'<i>Andrea de
-Nerciat d'après la sanguine à M. Br. de Paris</i>. Ce portrait imprimé en
-rouge a été tiré sur la planche qui a servi pour le même portrait, qui
-se trouve en tête des <i>Contes nouveaux</i> d'Andrea de Nerciat, édition
-de Poulet-Malassis (Voir ce qui est dit de cet ouvrage). Et sans doute
-cette <i>Bibliographie</i> de Vital-Puissant n'est-elle qu'une nouvelle édition
-augmentée de l'ouvrage suivant publié par le même Vital-Puissant:
-<i>Eclaircissements historiques sur les Aphrodites et le Diable au corps du
-chevalier Andrea de Nerciat et sur leur auteur</i>, 1871 in-18.</p>
-</div>
-<p>Ces exemplaires sont peut-être ceux qui portent ce titre:
-<i>Les Aphrodites</i>, etc., <i>Bruxelles, Schmidt</i>.</p>
-
-<p class="item"><i>Les Aphrodites</i>, etc., <i>par Andrea de Nerciat</i>
-[avec cette épigraphe]. <i>Priape, soutiens mon haleine. Piron, ode à Priape</i>,
-1793-1864.&mdash;8 numéros en 4 vol. in-18, 8 fig. libres gravées
-sur acier d'après celles de l'édition originale, et 1 frontispice
-de Rops; j'en ai vu un exemplaire avec 2 frontispices de Rops.
-(Bruxelles. Auguste Poulet-Malassis, imprimé
-par Briard.) A la fin du n<sup>o</sup> 4, c'est-à-dire du 2<sup>e</sup>
-volume on trouve un catalogue annonçant la publication des
-<i>&OElig;uvres complètes d'Andrea de Nerciat avec figures gravées
-sur acier</i>. <span class="sc">Sous presse</span>.
-<i>Le Diable au corps</i>, 4 vol. avec gravures
-d'après douze beaux dessins attribués à Monnet, qui
-ornent un manuscrit de ce livre célèbre appartenant au duc d'A&hellip;
-Ce manuscrit en 2 volumes in-4<sup>o</sup>, daté de 1798, et,
-par conséquent postérieur d'une dizaine d'années à la date
-d'achèvement du livre que Nerciat avait terminé suivant
-toute probabilité avant 1788, est conforme, à quelques variantes
-près, à l'édition originale de 1803. Les dessins de
-Monnet présentent cette particularité que sans souci de
-l'anachronisme, cet artiste les a composés avec les costumes
-et le mobilier du temps où on les lui a demandés. Les amateurs
-apprécieront d'autant plus cette particularité que les
-gravures de l'édition originale du <i>Diable au corps</i>, publiée
-après la mort de Nerciat, sont informes, et qu'il n'existe
-pas de livres érotiques bien exécutés dont les figures représentent
-les modes du Directoire. <span class="sc">En préparation</span>.
-<i>Le Doctorat impromptu</i>.&mdash;<i>La matinée
-libertine</i>.&mdash;<i>Félicia ou mes
-Fredaines</i>.&mdash;<i>Monrose ou suite de Félicia</i>, etc., etc.&mdash;Le
-dernier ouvrage de la série se composera d'une notice sur
-la vie d'Andrea de Nerciat rédigée sur des documents entièrement
-nouveaux, et de correspondances inédites de Nerciat
-avec plusieurs femmes et divers gens de lettres, Beaumarchais,
-Rétif de la Bretonne, Grimod de la Reynière,
-Pelleport (auteur des <i>Bohémiens</i>), etc., le volume sera orné
-de fac-simile. On fait appel à l'obligeance des curieux qui
-connaîtraient des portraits de Nerciat&mdash;et qui pourraient
-ajouter à l'ensemble déjà extraordinaire de pièces sus-mentionnées».
-Ce recueil n'a jamais paru. Il y a quelques exemplaires
-sur chine avec deux états (noir et bistre) des figures.</p>
-
-<p class="item"><i>Les Aphrodites</i>, etc., <i>Lampsaque</i> 1793.&mdash;(Belgique, vers
-1872), 2 vol. in-18, 360-376 pp. précédés d'une notice historico-bibliographique.
-8 fig. d'après celles de l'éd. orig. et 2
-frontispices de Rops. C'est probablement une contrefaçon
-de l'éd. de Poulet-Malassis, contrefaçon exécutée pour le
-compte de Vital-Puissant. Il paraît qu'il n'en a été tiré que
-50 exemplaires.</p>
-
-<p class="item"><i>Le Diable au corps&hellip;</i> 1798.&mdash;Manuscrit en 2 vol. in-4<sup>o</sup>. Il
-a appartenu au duc d'Aumale. On y trouve quelques variantes
-avec le texte de l'édition originale (1803). Il contient
-douze dessins libres attribués à Monnet. Ce manuscrit et
-ces dessins ont servi à Poulet-Malassis pour son édition de
-1864 (Voir ce qui est dit à l'article des <i>Aphrodites</i>). Je ne
-sais où est à présent ce manuscrit. Est-il écrit de la main
-de Nerciat? C'est peu probable. Le chevalier, d'après ce
-qu'il dit dans sa préface, aurait écrit son ouvrage «bien
-longtemps avant le lever éclatant de <i>Figaro</i>». <i>Le Barbier
-de Séville</i> fut joué en 1775 et <i>le Mariage de Figaro</i> en 1784.
-Plus loin le chevalier précise en indiquant que le <i>Diable au
-corps</i> était écrit avant 1776. Ces éclaircissements, Nerciat les
-donne en manière de plainte contre «des imprimeurs français
-établis en Allemagne pour y faire une espèce de contrebande
-littéraire», qui avaient publié la première partie
-du <i>Diable au corps</i> sous ce titre:</p>
-
-<p class="item"><i>Les écarts du tempérament ou le catéchisme de Figaro;
-esquisse dramatique.</i></p>
-
-<p>[Avec cette épigraphe:]</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse"><i>Et flon flon, ture lure, lure</i></div>
-<div class="verse"><i>Chacun a son tour et son allure</i></div>
-</div>
-
-<p><i>A Londres</i> 1785.&mdash;In-18<sup>o</sup> avec 4 grav. libres assez mal
-faites. Nerciat dit que c'est «une brochure négligée, pleine
-d'absurdités, inintelligible en plusieurs endroits». Il ajoute:
-«Je ne conçois pas trop bien quelle avait pu n'être la spéculation
-des éditeurs, mais il est clair qu'ils n'ont pas su lire,
-ou qu'ils se sont fait une tâche de tout gâter. Pas le moindre
-écart, pas la moindre addition, le moindre retranchement
-qui ne soit un contre-sens, une platitude, ou du moins une
-faute contre le goût, sans parler des innombrables difformités
-purement typographiques». Quoi qu'il en soit, cette
-première partie lui fut dérobée vraisemblablement en 1770
-et c'est vers cette époque que Nerciat termina son ouvrage.
-Cette édition fautive, mal intitulée, volée à l'auteur, fut
-contrefaite dans le pays même où elle avait été publiée, et
-Nerciat ne parut pas avoir eu connaissance de cette contrefaçon
-dont le titre était modifié. On s'était enfin aperçu
-que <i>Figaro</i> n'avait pas affaire dans cette fantaisie:</p>
-
-<p class="item"><i>Les écarts du libertinage et du tempérament, ou vie licencieuse
-de la comtesse de Motte-en-feu, du Vicomte de Molengin,
-du Valet Pine-fort, de la Conbanal, d'un âne et de
-plusieurs autres personnages</i>, <i>nouvelle édition</i>. <i>A Conculix,
-chez l'abbé Boujarron, bon bretteur</i>, 1793.&mdash;in-18 de 132 p.
-figures.</p>
-
-<p class="item"><i>Le Diable au corps, &oelig;uvre posthume du très recommandable
-Docteur Cazzoné, membre extraordinaire de la joyeuse
-Faculté Phallo-coiro-pygo-glottonomique</i> 1803.&mdash;3 vol.
-in-8<sup>o</sup>, 20 figures libres avant la lettre et encadrées, les figures
-sont bien exécutées. Il en fut tiré 500 exemplaires
-de ce format et 500 exemplaires en format in-18, mais en
-6 volumes et les figures ne sont pas encadrées. Elles portent
-sur le titre et avant la date <i>avec figures</i>. Quelques exemplaires
-in-18 présentent encore quelques différences et notamment
-la date est indiquée ainsi: <i>MDCCCIII</i>. Cette édition
-avait été préparée par Nerciat, il en écrivit l'<i>Avertissement
-nécessaire</i> en 1789. La Révolution dérangea ces
-projets et l'ouvrage ne parut qu'en 1803, après la mort de
-son auteur. L'imprimeur fut, paraît-il, Frémont, à Mézières
-(Ardennes). La plus grande partie de l'édition fut saisie
-lors de son entrée à Paris, ce qui explique que les exemplaires
-en soient si rares. On recherche surtout les exemplaires in-8<sup>o</sup>.
-La Bibliothèque Nationale en possède un. On en a signalé
-un autre qui appartenait à M. Frédéric Henkey, bibliophile
-établi à Paris, l'un des auteurs, dit-on, du charmant
-ouvrage libre: <i>L'école des biches</i>, et le même qui possédait
-un des trois exemplaires connus de l'éd. orig. des <i>Aphrodites</i>.
-L'exemplaire du <i>Diable au corps</i> de M. Henkey était
-parfait et contenait de plus de 20 dessins exécutés par un
-artiste inconnu, mais moins beaux que ceux de Monnet. Le
-catalogue n<sup>o</sup> 2 (1909) de la librairie Chrétien offre un exemplaire
-à toutes marges dans un état parfait au prix de 700 fr.</p>
-
-<p class="item"><i>Le Diable au corps</i>, etc&hellip; 1842.&mdash;(Allemagne&mdash;Stuttgart?)
-6 vol. in-32 de XII 208, 204, 188, 194, 259 et 216 pp. avec
-tirage nouveau des anciennes planches de l'éd. originale.
-Mauvaise réimpression.</p>
-
-<p class="item"><i>Le Diable au corps</i>, etc., 1864 (Bruxelles, publié par A.
-Poulet dit Malassis associé avec A. Lécrivain et Briard qui
-imprimait) 3 vol. in-12 avec 12 fig. d'après 12 dessins attribués
-à Monnet faisant partie d'un manuscrit appartenant au
-duc d'Aumale et reproduit dans cette édition. Il présente
-quelques différences d'avec celle de 1803. Les dessins représentent
-les costumes et le mobilier du temps où on les a
-commandés (V. plus haut ce qui concerne l'édition Poulet
-et Malassis des <i>Aphrodites</i> et les précédents articles sur
-<i>Le Diable au corps</i>). Outre la reproduction des douze dessins,
-cette édition contient en outre 4 frontispices par Félicien
-Rops. Il y aurait eu 5 exemplaires in-4<sup>o</sup> sur papier vergé
-fort de Hollande.</p>
-
-<p class="item"><i>Le Diable au corps</i>, etc., <i>Cazonné</i> (<i>Andrea de Nerciat</i>),
-<i>membre</i>, etc., Genève (Bruxelles, Christiaens, vers 1865)
-3 vol. petit in-12, 12 planches libres et mauvaises.</p>
-
-<p class="item"><i>Le Diable au corps</i>, etc., <i>Cazonné</i> (<i>Andrea de Nerciat</i>),
-<i>membre</i>, etc., Genève 1786.&mdash;(Bruxelles, vers 1872) 4 vol.
-in-18, 32 fig. gravées.</p>
-
-<p class="item"><i>Le Diable au corps</i>, etc., <i>Cazonné</i> (<i>Andrea de Nerciat</i>),
-<i>Membre</i>, etc., Genève 1786.&mdash;(1873, contrefaçon allemande
-ou hollandaise de l'éd. précédente) 4 vol. avec 36
-mauvaises planches souvent coloriées donnaient des indications
-erronées relativement à leur placement, 32 fig. dont
-les contrefaçons lithographiées des figures de l'édition précédente
-et 4 qui servent de frontispice sont de mauvaises
-<i>diableries</i> exécutées à la détrempe et qui ont déjà servi dans
-des albums de charges obscènes.</p>
-
-<p class="item"><i>Le Diable au corps</i>, etc., <i>Mézières chez Frémont
-imprimeur-libraire</i> 1813-1876. (Bruxelles, Vital-Puissant). 4 vol.
-plus 1 vol. contenant la bibliographie des ouvrages de Nerciat
-(c'est la <i>Bibliographie anecdotique et raisonnée</i> qui a été
-décrite plus haut, en note). En tout 5 vol. petit in-8<sup>o</sup> contenant
-34 grav. sur chine, fac-simile des 20 gravures de
-l'édition originale, 12 gravures d'après les dessins de Monnet
-et double épreuve (1 rouge, 1 noire) du portrait de Nerciat
-(c'est celui qui est en tête des <i>contes nouveaux</i>, éd. Poulet-Malassis
-et que Vital-Puissant avait reproduit en tête de
-la <i>Bibliographie anecdotique et raisonnée</i>. Voir les articles
-concernant ces deux ouvrages.)</p>
-
-<p class="item"><i>Le Diable au corps</i>, etc., Cazonné (<i>Andrea de Nerciat</i>),
-membre, etc., orné de gravures, Genève 1786.&mdash;(Bruxelles,
-1890). Le titre est imprimé en rouge et noir. 4 tomes in-8<sup>o</sup>
-en 4 vol. indiqués <i>tome premier</i>, etc., VIII, 152, 148, 177 et
-248 pp. orné de 36 fig. plus 4 frontispices lithographiés.</p>
-
-<p class="item"><i>Le Doctorat impromptu</i>, 1788.&mdash;In-32, 120 pages avec
-2 jolies gravures libres. Livre rare. Lemonnyer dit que c'est
-«un Cazin du meilleur temps».</p>
-
-<p class="item"><i>Le Doctorat impromptu</i>, Londres 1788-1866.&mdash;(Bruxelles,
-Poulet-Malassis) in-12 IV, 98 pages avec 2 gravures d'après
-celles de l'édition originale. Papier vergé.</p>
-
-<p class="item"><i>Le Doctorat impromptu&hellip;</i>&mdash;(Vers 1870) avec les deux
-gravures. Papier vélin.</p>
-
-<p class="item"><i>Le Doctorat impromptu&hellip;</i>&mdash;(Bruxelles, Kistemaeckers,
-1880), in-16, 2 fig. libres grav. sur acier, texte encadré, tiré
-à 64 exemplaires.</p>
-
-<p class="item"><i>Contes saugrenus, Bassora</i> [Il y en aurait deux éditions]
-1787 [et] 1789.&mdash;Lemonnyer doit les confondre ou peut-être
-en a-t-il vu une, in-8<sup>o</sup> de 176 pages avec une fig. libre.
-L'édition dont il parle ne doit pas contenir des contes de
-Nerciat, mais a sans doute paru sous le même titre que
-l'ouvrage du chevalier. Peut-être ce recueil est-il de Sylvain
-Maréchal à qui on l'a attribué. D'après Lemonnyer, il
-contient «neuf contes en prose, assez spirituels, indévots
-et licencieux», que Viollet-Leduc trouvait peu piquants:
-Voici le titre de ces contes: <i>L'araignée, ou la boîte en
-diamant</i>.&mdash;<i>Le Déluge ou le niveau
-Nisach</i>.&mdash;<i>Rhodope</i>.&mdash;<i>Le
-mouvement perpétuel</i>.&mdash;<i>Druyda, ou la Vertu des
-femmes</i>.&mdash;<i>La Résurrection</i>.&mdash;<i>Lison et
-Annette</i>.&mdash;<i>La
-Pyramide</i>, conte égyptien.&mdash;<i>Rocoschen et Loulou</i>. Le nombre de ces
-contes et leurs titres ne répondent en rien à ceux d'une
-réimpression qui contient bien des contes de Nerciat destinés
-à animer et expliquer les gravures libres qu'ils accompagnaient.
-Sans doute Lemonnyer qui dit que «l'attribution
-de ces contes à Nerciat est de pure fantaisie» a-t-il eu entre
-les mains l'édition de 1787. Ouvrages rares, surtout celui
-qui contient les contes de Nerciat.</p>
-
-<p class="item"><i>Contes polissons</i> (contes saugrenus) par Andrea de Nerciat.
-Ouvrage orné de 6 jolies illustrations. Paris 1890.&mdash;Grand
-in-8<sup>o</sup> carré, 88 pages, couverture imprimée. Réimpression
-conforme comme texte et gravures à l'édition originale
-de 1789 (Voir l'article précédent). Ces contes paraissent
-bien être de Nerciat, ils ont été écrits d'après les figures
-qu'ils accompagnent et ces figures sont fines. On reconnaît
-l'auteur de <i>Félicia</i> à de certaines grâces de style qui lui
-sont particulières et à d'heureux néologismes. Voici les
-titres de ces contes: <i>Le mouvement de curiosité</i>.&mdash;<i>Le
-témoin ridicule</i>.&mdash;<i>La petite académicienne</i>.&mdash;<i>Les amours
-modernes</i>.&mdash;<i>Les Violateurs</i>.&mdash;<i>Les folies
-amoureuses</i>. Cette
-édition aurait été tirée à 300 exemplaires. Elle a été imprimée
-à Paris, rue de Seine, pour le compte d'un libraire, nommé
-Dur&hellip;e. Elle est bien exécutée. Elle a été publiée, je crois, à
-25 francs, mais comme elle ne se vendait pas facilement, ce
-prix fut porté dans le catalogue publié par l'éditeur en
-1900 à 9 francs. Il ajoute que «cet ouvrage presqu'inconnu
-des amateurs, donne une idée bien exacte des débordements
-de la haute société du siècle dernier». Ce livre doit
-maintenant être devenu rare, cependant les exemplaires
-sans les gravures ne se payent pas plus de 6 francs. Les
-exemplaires avec les gravures ne se rencontrent pas souvent:
-25 francs dans le catalogue Lemallier (avril 1904) qui
-indique: «La 1<sup>re</sup> édition de cet ouvrage est introuvable et
-même inconnue des bibliographes».</p>
-
-<p class="item"><i>Contes nouveaux</i> [avec l'épigraphe].</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">Sine me, liber, ibis in urbem, ovidius</i>.</div>
-</div>
-
-<p><i>A Liège MDCCLXXXII</i>.&mdash;in-8<sup>o</sup> ce recueil contient:
-<i>Epître dédicatoire au prince de Ligne</i>.&mdash;<i>La veillée des
-Procureurs</i>.&mdash;<i>Le feu d'hymen</i>.&mdash;<i>La rancune
-posthume</i>.&mdash;<i>Les amours modernes</i>.&mdash;<i>Le Superflu du
-régime</i>.&mdash;<i>La
-Duchesse</i>.&mdash;<i>Les preuves sans réplique</i>.&mdash;<i>L'âme en
-peine</i>.&mdash;<i>L'incertitude
-et la Barbe</i>.&mdash;<i>L'oracle imaginaire</i>.&mdash;<i>Le
-manchot</i>.&mdash;<i>Les
-Bas</i>.&mdash;<i>Céphise</i>.&mdash;<i>Le souhait</i>.&mdash;<i>La femme
-accomplie</i>, etc.</p>
-
-<p class="item"><i>Contes nouveaux par Andrea de Nerciat précédés d'une
-notice bio-bibliographique ornés d'un portrait inédit de
-l'auteur</i>.&mdash;<i>Liège
-MDCCLXXVII.&mdash;MDCCCLXVII</i>.&mdash;(Bruxelles,
-Poulet-Malassis 1867) in-12 de VI, 118 pages.
-La notice est signée: <i>B.-X</i>, ce qui signifie Beuchot et X.
-Cet X est Poulet-Malassis qui a reproduit la vie de Nerciat
-par Beuchot dans la biographie Michaud et y a ajouté
-quelques renseignements surtout bibliographiques. Le portrait
-de Nerciat est <i>d'après la sanguine à M. Br. de Paris</i>.
-Ce portrait est de pure fantaisie, il a été exécuté par M. Bracquemond.</p>
-
-<p class="item"><i>Les conteurs libertins du <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle,
-recueil publié avec une préface et des notices bio-bibliographiques par Ad. Van
-Bever</i> (<i>Deuxième série</i>). <i>E. Sansot</i> et C<sup>ie</sup>. <i>MCMV</i>.&mdash;On a
-reproduit dans ce recueil un conte extrait des <i>Contes nouveaux</i>:
-<i>Le Manchot</i>, et Van Bever indique qu'«on trouve
-deux autres versions fort plaisantes de ce conte dans les
-<i>Anecdotes européennes</i>, 1785, t. II, p. 46: <i>Sire Albonnet</i>
-et p. 276 à <i>La Comparaison naïve</i>».</p>
-
-<p class="item"><i>Dorimon, ou le marquis de Clairville, Comédie, jouée pour
-la première fois à Versailles, le 18 décembre 1775, et terminée
-d'après l'effet de cette représentation</i> [Avec l'épigraphe].</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">Forsan miseros meliora sequuntur&hellip; Virg.</i></div>
-</div>
-
-<p>A Strasbourg de l'imprimerie de Levrault, imprimeur de
-l'Intendance. Et se vend chez Gay, Libraire sous les grandes
-Arcades. M. DCC. LXXVIII. Avec permission.&mdash;in-8<sup>o</sup> de
-96 pages. La dédicace est signée par le chevalier de Nerciat.</p>
-
-<p class="item"><i>Les rendez-vous nocturnes</i>, ou l'aventure comique,
-comédie-proverbe, par le chevalier de N&hellip;t, Prague, Jean-Ferdinand
-Le Noble de Schönfeld 1787.&mdash;in-8<sup>o</sup>.</p>
-
-<p class="item"><i>Les amants singuliers</i>, ou le mariage par stratagème,
-comédie-proverbe, par le chevalier de N&hellip;t, Prague, Jean-Ferdinand
-Le Noble de Schönfeld 1787. in-8<sup>o</sup>.</p>
-
-<p class="item"><i>Constance ou l'Heureuse témérité, comédie en trois actes
-mêlée d'ariettes, scène et musique de M. le chevalier de Nerciat</i>.
-<i>Cassel, P. O. Hampe</i> 1780.&mdash;pet. in-4<sup>o</sup> de 87 pages.</p>
-
-<p class="item"><i>Partition de Constance ou l'Heureuse Témérité, Comédie
-mêlée d'Ariettes</i>. <i>Sujet, Dialogue et Musique de la composition
-de M. le Chevalier de Nerciat, édition de 1781. Exemplaire
-offert à son Altesse Sérénissime, Monseigneur le duc
-de Wurtemberg par son très respectueux serviteur l'auteur</i>.
-Manuscrit de 183 pages; il se trouve à la <i lang="de" xml:lang="de">Königliche Landesbibliothek</i>
-de Stuttgart (<i>Cod.</i> mus. <i>fol.</i> 6. 2. R.). Il n'est
-pas absolument certain que le manuscrit ait été écrit par
-Nerciat lui-même. Il se peut qu'il soit de la main d'un copiste.
-Les manuscrits de Nerciat sont très rares, et comme
-on n'a pas trace des correspondances signalées par Poulet-Malassis,
-il serait peut-être intéressant de comparer l'écriture
-du manuscrit de Stuttgart avec celle du manuscrit du
-<i>Diable au corps</i> datée de 1798 (?) et ayant appartenu au
-duc d'Aumale, si toutefois, ce manuscrit existe encore. Si
-l'écriture des deux manuscrits était la même, il serait à peu
-près certain qu'ils fussent de la main de Nerciat.</p>
-
-<p class="item">M. Jean-Jacques Olivier à la fin de son ouvrage:&mdash;<i>Les
-comédiens français dans les cours d'Allemagne au <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle,
-quatrième série.&mdash;La cour du Landgrave Frédéric II de
-Hesse-Cassel,&hellip; Paris&hellip;, MCMV</i> a donné (paroles et musique)
-d'après le manuscrit de Stuttgart, des <i>Fragments de
-Constance ou l'heureuse témérité, comédie mêlée d'Ariettes,
-sujet, dialogue et musique de la composition de M. le chevalier
-de Nerciat</i>. Ce sont l'ouverture, les deux ariettes et le quatuor.</p>
-
-<p class="item"><i>La surprise de l'amour</i>, ariette avec accompagnement de
-deux violons, alto et basse.&mdash;Il ne faudrait pas confondre
-cette ariette de Nerciat avec la comédie de Marivaux, qui
-porte le même titre.</p>
-
-<p class="item"><i>Les Invalides de l'Amour</i>, ariette.&mdash;Le grand dictionnaire
-Larousse en cite ces vers:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Amis, il neige sur nos têtes;</div>
-<div class="verse">À notre âge, plus de conquêtes</div>
-<div class="verse">Renonçons aux tendres désirs;</div>
-<div class="verse">Abandonnés d'un dieu volage,</div>
-<div class="verse">Quittons Cythère avec courage</div>
-<div class="verse">Et cherchons ailleurs des plaisirs.</div>
-
-<div class="verse stanza">Choisissons un bonheur durable;</div>
-<div class="verse">Jamais ingrat, toujours affable,</div>
-<div class="verse">Bacchus nous invite à sa cour.</div>
-<div class="verse">Enrôlons-nous dans sa milice,</div>
-<div class="verse">Ce dieu reçoit à son service</div>
-<div class="verse">Les invalides de l'amour.</div>
-</div>
-
-<p class="item"><i>Choix de musique dédié S. A. S. Monseigneur le duc
-des Deux-Ponts</i>.&mdash;in-4<sup>o</sup>. La publication de ce recueil a
-commencé le 15 juillet 1783. Cette année se compose
-de 10 fascicules numérotés de I à X comprenant 34 morceaux de
-musique numérotés de 1 à 34. L'année 1784 comprend les
-fascicules XI à XXIV comprenant 41 morceaux numérotés
-de 35 à 75. On y trouve des morceaux de: Adam, Andreozzi,
-F.-H. Barthelmont, Beaumesnil, Bianci, Blin de
-la Codre (2 morceaux), Clémenti, Couperin, Fr. Devienne,
-Dezaides (Dezède), J. Fr. Edelman (2 morceaux), M<sup>lle</sup> Edelmann,
-Adélaïde Eichner, Ch. Gabr. Foignet, Fontaine de
-Fontenet, Fr. G. Gossec, Grétry (2 morceaux), A. J. Gros,
-Jos. Hemerlein, M. George Karr, Aut. Lachnith l'aîné
-(2 morceaux), Le noble, Martini, Christ. Mayer, L. Mayer,
-Mengozzi, de Nerciat, Nittel, G. Paisiello, M. Piccini (4 morceaux),
-M<sup>lle</sup> Pouillard, Pouteau, H. J. Rigel (3 morceaux),
-L'abbé Rose, M<sup>lle</sup> Roy, le baron Sigmund von Rumling
-(2 morceaux), Sacchini (2 morceaux), Pompéo, Sales, Sivol,
-J. Fr. Tapray (2 morceaux), Toeschi, Vogler (3 morceaux),
-William (2 morceaux) et 6 morceaux anonymes. <i>La Romance</i>
-de Nerciat <i>pour chant et Basse</i> se trouve dans le fascicule
-<i>n<sup>o</sup> XVIII</i> (année 1784) elle forme le n<sup>o</sup> 63 du recueil
-et comprend 4 pages en 2 feuillets. Au bas de la quatrième
-page se trouve l'indication: <i>Par M. de Nerciat</i>. Cette
-<i>Romance</i> est placée à la fin du fascicule où l'on trouve aussi
-un <i><span lang="it" xml:lang="it">Andante</span> pour clavecin par M. Edelmann, une Romance
-chant et Clavecin par M. Blin de la Codre, un <span lang="it" xml:lang="it">minuetto</span> pour
-violon et clavecin par M. Tapray</i><a id="FNanchor_37" href="#Footnote_37" class="fnanchor">[37]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_37" href="#FNanchor_37"><span class="label">[37]</span></a> Il existe aussi plusieurs quatuors pour instruments à cordes,
-composés par Andrea de Nerciat.</p>
-</div>
-<hr />
-
-
-<p>On a attribué et l'on attribue parfois encore au chevalier
-de Nerciat les ouvrages suivants.</p>
-
-<p class="item"><i>La matinée libertine ou les moments bien employés</i>, Cythère
-1787.&mdash;in-18 de 144 pages. Il y a des exemplaires
-avec 3 gravures en couleurs et des exemplaires avec 5 figures
-(un frontispice et les gravures libres aux pages 37,
-42, 94 et 132). Ces dialogues érotiques sont certainement
-de Nerciat, cependant comme ils se trouvent sous leur forme
-définitive au tome 1<sup>er</sup> des <i>&OElig;uvres de la marquise de Palmarèze</i>,
-on les attribue généralement à Mérard de Saint-Just
-qui a changé les noms et le titre. Il est aujourd'hui démontré
-que Mérard de Saint-Just était un plagiaire. <i>La matinée
-libertine</i> allongée et devenue <i>La petite maison</i> se trouve aussi
-au tome II du <i>Théâtre Gaillard</i> (éd. de 1865).</p>
-
-<p class="item"><i>La matinée libertine</i>, etc.&mdash;(Bruxelles, 1867) in-16 de
-114 pages avec trois figures libres. Vital-Puissant dit de cette
-édition dont le titre reproduit le texte de celui de l'originale:
-«La réimpression de la <i>matinée</i> est l'&oelig;uvre de feu
-Jean-Pierre Blanche (ex-contremaître de la fabrique de
-M. Collas de Paris), réfugié français qui avait établi à
-Bruxelles une petite librairie d'occasion. L'imprimeur est le
-sieur J. Briard».</p>
-
-<p class="item"><i>La matinée libertine</i>, etc. [s. d.] <i>Paris, chez les marchands
-de nouveautés</i>.&mdash;(Bruxelles, Brancard, 1883). In-12 de
-96 pages. Cette édition porte en tête: <i>&OElig;uvres érotiques
-d'Andrea de Nerciat, La matinée libertine</i>, etc.&mdash;(Bruxelles,
-Kistemaeckers), in-32 de 78 pages, 2 fig. libres, édition minuscule
-tirée à 64 exemplaires, faisant partie de la collection des:
-<i>Documents pour servir à l'histoire de nos m&oelig;urs</i>.</p>
-
-<p class="item"><i>L'Odalisque</i>, ou Histoire des amours de l'Eunuque Zulphicara,
-ouvrage traduit du turc par Voltaire. Constantinople,
-chez Ibrahim Bectas, impr. du Grand Vizir, 1779,
-petit in-8<sup>o</sup> de 85 pages.</p>
-
-<p>Ce petit ouvrage peu intéressant a été attribué à Andrea
-de Nerciat, sans doute à cause du titre de la 2<sup>e</sup> édition (voir
-plus loin), mais peut-être en avait-on d'autres preuves, car
-les biographes n'avaient point signalé cette édition, ce
-qu'ils n'eussent point manqué de faire s'ils l'avaient connue.
-On sait que Du Croisy (cité par Barbier) attribue ce roman à
-Pigeon de Sainte-Paterne, bibliothécaire de l'abbaye de
-Saint-Victor. Pour ce qui est du nom de Voltaire mis en
-tête de cette production, on n'a pas besoin de montrer qu'il
-n'y est que par supercherie. A cet égard, l'<i>Avis de l'éditeur</i>
-est assez amusant:</p>
-
-<blockquote>
-<p>«Voltaire a composé cet ouvrage à quatre-vingt-deux ans.
-Le manuscrit nous a été remis par son secrétaire intime, ce
-qui nous autorise à assurer l'authenticité de ce que nous
-annonçons. On verra qu'il nous aurait été facile de faire
-disparaître quelques expressions énergiques, mais une froide
-périphrase n'aurait pas aussi bien rendu l'expression du
-personnage. Au surplus nous pensons qu'il nous faut respecter
-un grand homme jusque dans les écarts de son imagination».</p>
-</blockquote>
-
-<p>La spéculation sur le nom de Voltaire paraît avoir réussi,
-puisque cette faible élucubration a été plusieurs fois réimprimée.
-Par bonheur il n'y a pas d'apparence que quelqu'un
-s'y soit laissé tromper. «Il est impossible, dit Monselet dans
-<i>Les Galanteries du <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle</i>,
-de se laisser
-prendre à ce piège vulgaire: l'<i>Odalisque</i> est un récit absolument dépourvu
-d'intérêt. Zéni est une petite fille que l'on élève
-pour la couche du Sultan; un eunuque nommé Zulphicara,
-devient amoureux d'elle; de là, des descriptions de sérail,
-des scènes de jalousie. Ce n'est pas autre chose que cela».</p>
-
-<p>Sur la page du titre, au milieu d'un cadre de fleurs et
-d'oiseaux, un J, un F et M majuscules sont entrelacés. Ce
-chiffre nous fait supposer que l'éditeur de l'<i>Odalisque</i> pourrait
-bien être Jean-François Mayeur «assez coutumier de ces indignes supercheries».</p>
-
-<p>Goy n'était pas de cet avis: «Quant à l'opinion de
-M. Charles Monselet, écrivait-il dans la 2<sup>e</sup> édition de sa
-<i>Bibliographie</i>, qui attribue cet ouvrage à Mayeur de Saint-Paul,
-elle est peu admissible; car Mayeur en 1779, n'avait
-que vingt et un ans, et il était bien jeune pour commettre
-une telle supercherie». Goy s'est trompé; en 1779 Mayeur
-écrivait déjà et collaborait depuis longtemps aux <i>Mémoires
-secrets</i>.</p>
-
-<p>Il n'est pas donc impossible qu'il ait écrit l'<i>Odalisque</i>.
-Au reste, on sait que les supercheries ne lui déplaisaient
-point. D'autre part, Monselet avance seulement que Mayeur
-pourrait bien être l'éditeur de l'<i>Odalisque</i>.</p>
-
-<p class="item"><i>L'Odalisque</i>, ouvrage érotique, lubrique et comique, traduit
-du turc, par un membre extraordinaire de la joyeuse
-faculté phallo-coïro-pygo-glottonomique à Stamboul, 1787.&mdash;In-12.
-C'est la deuxième édition, elle parut, paraît-il, en
-Allemagne. Faisant allusion à ce titre modifié et copié en
-partie sur le titre du <i>Diable au corps</i>, Vital-Puissant avance
-sans élégance: «Nerciat aurait presque levé le voile qui
-cachait sa paternité». On pourrait expliquer cela différemment.
-Cette seconde édition a sans doute été publiée par
-les mêmes imprimeurs qui avaient publié en 1785 la 1<sup>re</sup> partie
-du <i>Diable au corps</i>, dérobée à Nerciat. Ils l'avaient
-intitulée: <i>Les écarts du tempérament ou le catéchisme de Figaro</i>:
-quoi d'étonnant que continuant leur contrebande littéraire,
-ils aient modifié le titre de l'<i>Odalisque</i>, l'amalgamant avec
-celui du <i>Diable au corps</i> dont ils ne s'étaient pas servis!</p>
-
-<p class="item"><i>L'Odalisque, ouvrage traduit du turc par Voltaire,
-à Constantinople chez Ibrahim Bectas, imprimeur du grand Vizir,
-auprès de la Mosquée de Sainte-Sophie avec privilège de sa
-Hautesse et du Muphti</i>, 1796, in-8<sup>o</sup> de 75 pages, avec 4 gravures
-libres aux pages 46, 57, 67 et 74. Sur le verso du faux-titre
-on lit: «On trouve des exemplaires de cet ouvrage, à
-Paris chez le libraire cour Mandar, n<sup>o</sup> 9.» Je n'ai pas vu
-l'édition de 1779 de l'<i>Odalisque</i>, mais j'ai un exemplaire de
-celle-ci entre les mains. On y remarque sur le titre la vignette
-avec les J. F. M. entrelacées qui ont compromis, et
-peut-être avec raison, Mayeur dans cette affaire. Mais peut-être
-ces initiales ne se trouvent-elles pas sur la première
-édition, mais seulement sur celle-ci.</p>
-
-<p class="item"><i>L'Odalisque&hellip;</i> Constantinople, 1796.&mdash;In-32 de 75 pages
-avec 4 gravures libres.</p>
-
-<p class="item"><i>L'Odalisque&hellip;</i> Paris, 1797&mdash;In-18 de 108 pages, avec 2
-gravures libres grossièrement exécutées.</p>
-
-<p>La même année, une partie du même ouvrage reparut sous le titre suivant.</p>
-
-<p class="item"><i>Zulphicara, histoire turque&hellip;</i> Paris, 1797.&mdash;In-18 de
-32 pages, avec des figures libres.</p>
-
-<p class="item"><i>L'Odalisque</i>, etc.&mdash;(Allemagne vers 1850), cette réimpression
-reproduit le titre de la deuxième édition et porte la
-même date: 1787.</p>
-
-<p class="item"><i>L'Odalisque&hellip;</i> (Bruxelles, Poulet-Malassis, 1863), in-18
-de 92 pages avec 4 figures libres gravées sur acier.</p>
-
-<p class="item"><i>L'Odalisque&hellip;</i> Constantinople, 1797.&mdash;(Bruxelles, vers
-1865), in-18 de 80 pages.</p>
-
-<p class="item"><i>L'Odalisque</i> ou Histoire des amours de l'eunuque Zulphicara;
-ouvrage traduit du turc par Voltaire, Constantinople,
-chez Ibrahim Bectas, imprimeur du grand Vizir, 1796
-(Bruxelles 1868), in-18 de 94 pages avec 4 figures libres.
-Vital-Puissant dit: «Cette édition bien imprimée, sur papier
-vergé, a, sur toutes celles qui l'ont précédée, l'avantage
-d'être ornée de 4 gravures inédites, qui sont d'un drôlatique
-plein d'humour. Elle fut imprimée par le sieur G. Briard à
-Bruxelles, pour le compte d'un certain J. F. Deblaesere que
-l'on a vu exercer quantité de métiers; il fut, en effet, successivement,
-soldat, agent de police, bouquiniste, voyageur
-de commerce, courtier pour guanos, marchand de tableaux,
-directeur de rentes, marchand de légumes, agent d'émigration
-pour le Kansas (Amérique), racoleur d'hommes pour
-les Indes Néerlandaises, et enfin agent d'affaires quelconques,
-métier qu'il exerçait encore en l'an de grâce 1876».</p>
-
-<p class="item"><i>L'Odalisque</i>, ou les Mémoires de l'eunuque Zulphicara.
-Pièce libre attribuée à Voltaire (Bruxelles). Brochure in-12,
-avec 4 gravures libres.</p>
-
-<p class="item"><i>Le Vademecum des f&hellip;eurs</i>, par le Docteur Cazonné, membre
-de l'Académie Lampsaque, au temple de Priape, 1775,
-in-12 ou in-8<sup>o</sup> de 36 pages avec un frontispice libre. Ce
-petit ouvrage en vers est attribué à Nerciat par Vital-Puissant
-qui mentionne aussi une autre édition in-32 ou
-in-64 qu'on lui avait signalée, mais qu'il n'a point vue.</p>
-
-<p class="item"><i>Le Vademecum</i>, etc.&mdash;(Bruxelles, Vital-Puissant, 1871),
-in-18 avec un frontispice d'après celui de la 1<sup>re</sup> édition, tiré
-à 150 exemplaires.</p>
-
-<p class="item"><i>L'urne de Zoroastre ou la clef de la science des
-mages&hellip;</i>&mdash;in-8<sup>o</sup>. Cet ouvrage qui n'est pas mentionné par les bibliographies
-est attribué à Nerciat par la <i>Biographie Didot</i>. On
-le trouve une fois, mentionné dans un catalogue belge, mais
-il n'est accompagné d'aucune description. En somme, c'est
-un livre inconnu. Vital-Puissant dit dans son jargon: «Est-ce
-une pièce de théâtre? Est-ce un roman? Aucune bibliographie
-ne l'indique. Ce livre presqu'inconnu doit être très
-rare. Peut-être est-il une satire sur Mesmer ou Cagliostro,
-très célèbres à l'époque de Nerciat, par leur charlatanisme
-et leurs découvertes prétendûment scientifiques».</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>On a en outre attribué à Nerciat des ouvrages dont manifestement
-il n'est point l'auteur.</p>
-
-<p class="item"><i>L'Etourdi</i>, roman. Lampsaque 1784. Réimprimé depuis et
-qui a été attribué, faussement aussi d'ailleurs, au marquis de
-Sade. Peut-être est-il du chevalier de Neufville-Montador
-qui, alors, serait aussi l'auteur de:</p>
-
-<p class="item"><i>L'Almanach de nuit</i>, à l'instar de celui de la marquise
-D. N. N. C. contenant des anecdotes nocturnes&hellip; Aux Etoiles,
-chez Vesper, rue du Croissant, à la Lune.&mdash;Nerciat n'est
-certainement pas l'auteur, et celui de l'<i>Etourdi</i> dit dans ce
-roman avoir publié un petit livre qu'on ne trouve nulle
-part: <i>L'Almanach de nuit</i>, année 1776.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch1">LE DOCTORAT IMPROMPTU</h2>
-
-
-<p>N.-B.&mdash;<i>Toutes les notes qui se trouvent dans l'&oelig;uvre du
-chevalier Andrea de Nerciat sont suivies d'un (N.)
-lorsqu'elles sont de Nerciat lui-même.</i></p>
-
-
-<h3>AVIS DES ÉDITEURS<a id="FNanchor_38" href="#Footnote_38" class="fnanchor">[38]</a></h3>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_38" href="#FNanchor_38"><span class="label">[38]</span></a> Cet <i>Avis</i> se trouve déjà dans la 1<sup>re</sup> édition du <i>Doctorat</i>, en 1788.</p>
-</div>
-<p>Un valet d'auberge, chargé de jeter dans la boîte
-la première de ces lettres, et supposant, d'après le
-volume, qu'elle pouvait contenir quelque chose de mystérieux,
-la porta chez un jeune homme attaché, en sous
-ordre, à l'un des bureaux ministériels, et qui logeait
-dans l'hôtel. Ce commis, abusant de la circonstance,
-ouvrit le parquet; mais au lieu de secrets d'Etat il n'y
-trouva que des folies, qu'il transcrivit pour son amusement.
-Cette copie, qui a circulé, nous est parvenue,
-et c'est d'après elle que nous avons imprimé.</p>
-
-<p>Le lecteur nous pardonnera la liberté que nous avons
-prise de jeter par-ci par-là quelques notes. Celles qui
-tendent à l'instruire étaient du moins nécessaires, et
-ce n'est pas sans quelque peine que nous nous en sommes
-procuré les sujets. Quant à nos réflexions, si elles préviennent
-celles du public, c'est que, premiers lecteurs,
-nous avons dû avoir avant lui les idées qui lui viendront,
-sans doute, en lisant cette étrange anecdote.</p>
-
-<p>Il nous reste à rendre compte de ce qu'a d'équivoque
-la première planche, qui montre un abbé dont il n'est
-nullement fait mention dans la peinture du moment
-auquel cette estampe est appliquée. Mais qu'on lise
-tout: on saura que des amants qui se croyaient seuls
-au monde à l'instant de leur bonheur étaient vus.</p>
-
-
-<h3>LETTRE D'ÉROSIE A JULIETTE<a id="FNanchor_39" href="#Footnote_39" class="fnanchor">[39]</a></h3>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_39" href="#FNanchor_39"><span class="label">[39]</span></a> Juliette était une jeune dame qui vivait au couvent, en attendant
-l'issue d'un procès qu'on lui avait fait intenter à son mari pour cause
-d'impuissance. (N.)</p>
-</div>
-<p>«Quand nous nous sommes séparées, ma chère Juliette,
-je t'ai promis, et de bien bonne foi, de ne te cacher
-ni mes faiblesses, ni la moindre de leurs circonstances,
-si par malheur, je venais à me <i>pervertir</i>. C'est ainsi
-que je nommais très sérieusement le parti d'abjurer
-peut-être certain système <i>anti-masculin</i> que tu m'as
-connu, dont j'étais orgueilleuse et dont tu ne cessais
-de me railler. La haine active que j'avais conçue contre
-un sexe&hellip; selon moi si perfide, puisque trois de ses
-individus m'avaient offensée, cette haine, que je croyais
-immortelle dans mon c&oelig;ur, contrastant avec les délices
-dont me faisaient jouir nos tendresses féminines, je
-me persuadais que jamais <i>animal au menton barbu</i>
-ne viendrait à bout de m'arracher la moindre faveur&hellip;
-Que j'étais folle! Trompe-t-on ainsi la nature!</p>
-
-<p>Hélas Juliette, j'ai violé mon serment. J'ai cessé de
-brûler de cette flamme que je nommais pure, parce
-qu'aucun <i>homme</i> ne l'alimentait. J'ai cessé d'être,
-comme nous disions, une <i>vestale mitigée</i><a id="FNanchor_40" href="#Footnote_40" class="fnanchor">[40]</a>; et non
-seulement <i>l'homme</i>, enfin, a profané mes <i>vierges appas</i>,
-mais du même saut dont je franchissais la barrière
-qu'il m'avait plu d'opposer à mes mâles désirs, j'ai
-fait une culbute effrayante dans le gouffre du plus
-blâmable dérèglement&hellip;</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_40" href="#FNanchor_40"><span class="label">[40]</span></a> Plaisantes vestales que des femmes qui, pour se passer d'hommes,
-ne laissent pas de donner le plus vif essor à leurs feux libertins! Mais
-il faut excuser de jeunes folles qui se sont exaltées dans un système
-faux, et qui autant qu'elles peuvent, décrient le travers par lequel elles
-croient se rendre heureuses. (N.)</p>
-</div>
-<p>«Je crois te voir sourire avec malice et de mon cas
-fâcheux et du ton d'élégie sur lequel je t'en parle?
-Ris, mon enfant, tu fais bien: moi-même, quand j'y
-pense, je suis tentée de rire aussi de ma déconvenue;
-du moins, je ne saurais m'en affliger.</p>
-
-<p>«Tu conviendras que si quelque femme est excusable
-de penser faux, à vingt ans, en matière de galanterie
-et de volupté, c'est sans contredit celle qui, née, comme
-moi, avec le germe des passions lascives, et douée d'organes
-assez perfectionnés, qui brûlant dès les plus
-tendres ans d'un feu secret, dont notre menteuse éducation
-prévient et détourne même la connaissance, qui,
-en un mot, malheureuse trois fois de suite, par trois
-amants mal choisis, attribuait au <i>genre masculin</i> tout
-entier le mal que quelques espèces lui avaient occasionné
-seules. Le sémillant chevalier de Bruyancour
-(me disais-je), à qui j'avais voué les prémices de ma
-sensibilité morale, m'a trahie lâchement; je le surpris
-un jour dans les bras de ma mère, et l'entendis plaisanter
-avec elle du goût trop vif qu'il avait su m'inspirer.
-Cette affreuse découverte m'avait guérie; le besoin
-d'être amoureusement occupée me pressait de distinguer
-un jeune suppôt de Thémis qui se désolait, et dont je
-craignais de faire le malheur&hellip; C'est lui qui m'a tyrannisée.
-Hérissé de fausses vertus; imbu de la tristesse
-d'Young, des sophismes de Jean-Jacques; embrumé
-des sombres productions de d'Arnaud; admirateur
-studieux de tous les romans et drames déclamateurs,
-larmoyants ou sanguinaires; jaloux, moins en amant
-passionné qu'en mentor despotique, M. de Mélambert
-m'a fait bientôt regretter de n'avoir pas plutôt été
-la dupe de son éventé prédécesseur que sa propre victime.
-Assiégée enfin par l'adroit et diabolique abbé Des Ecarts,
-j'ai eu le courage de rompre avec le magistrat;
-et, dès lors, adoptant une morale tout à fait
-opposée, j'ai mis sous les pieds tous les préjugés,
-même ceux de rigueur. Dûment dégoûtée pour lors, et des
-<i>agréables</i> qui se partagent et se font des trophées à nos
-dépens, et des <i>docteurs en sentiments</i>, dont l'aride galanterie
-tend à coaguler le sang de la bouillante adolescence,
-me voici toute à mon petit maître calotin&hellip; Mais le
-plus imprévu, le plus sanglant des outrages m'attend
-où je crois trouver enfin le parfait bonheur! Quand tout
-obstacle est aplani; quand je suis résignée; quand je
-brûle de perdre toute espèce de droits au respect de
-mon amant&hellip; M. l'abbé se trouve en défaut! Apparemment
-frappé de quelque coup d'un sort ennemi, cet
-intrépide fileur d'intrigues manque d'haleine au plus
-beau moment de son rôle! J'en suis, moi, pour mes frais
-de scène, et la toile est tombée sans qu'il y ait eu de
-dénouement<a id="FNanchor_41" href="#Footnote_41" class="fnanchor">[41]</a>. Dans quelle âme, chère Juliette, trois
-aventures consécutives aussi malheureuses n'eussent-elles
-pas jeté le trouble, la défiance et le dégoût!</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_41" href="#FNanchor_41"><span class="label">[41]</span></a> Avec raison on trouverait invraisemblable qu'une jeune et jolie
-personne entièrement livrée à l'homme qu'elle chérit et qui a tâché de
-la séduire, ne lui eût rien inspiré au moment de devenir heureux. Le
-fait est que M. l'abbé, dans ce temps-là même, était cruellement incommodé
-du bien qu'avait daigné lui faire l'une de ses plus agréables
-connaissances. Un faible reste de probité s'était opposé à ce qu'il empoisonnât,
-pour un instant de plaisir, la confiante et tendre Erosie.&mdash;Comment
-avons-nous su cela?&mdash;C'est que tout se sait à Paris, aussi
-bien que dans le plus petit bourg de province. (N.)</p>
-</div>
-<p>«Par une suite bien naturelle de tant de disgrâces, je
-prends pour le <i>monde</i> une simple aversion; à cor et à cri,
-je demande le cloître; à force d'importunités, j'obtiens
-enfin d'y être confinée. Là, d'abord dévote presque
-extatique, mais peu à peu, moins sublime; bientôt,
-désabusée du ciel, et me rabaissant vers la terre, assez
-près pour observer que, même dans la solitude des couvents,
-le plaisir a des autels, je me hâte de figurer avec
-ces <i>mondaines guimpées</i> qui savent, en dépit de la règle
-et des v&oelig;ux, se procurer à peu près l'équivalent des
-jouissances du siècle&hellip;</p>
-
-<p>«Mais à quoi bon, ma Juliette, te rappeler tous ces
-faits! Ne t'ai-je pas mille et mille fois raconté ce que tu
-n'avais point vu de mon roman bizarre? Et tout le reste,
-n'en as-tu pas été la principale héroïne, jusqu'au triste
-moment de notre séparation? Quel plaisir n'ai-je pas à
-me rappeler que, pendant les trois ans qui nous ont
-cachées sous le même dôme, nous n'avons eu qu'une
-âme, qu'un secret, qu'un bonheur! Tendrement aimée,
-ardemment désirée de ton Erosie, toi seule as rempli
-complètement le vide que mes infortunes galantes avaient
-ouvert dans mon c&oelig;ur. Tu étais mon bon génie; tu
-me consolais; tu m'enchantais&hellip; Tu le pourras encore,
-lorsqu'à ton tour dégagée de tes fers momentanés<a id="FNanchor_42" href="#Footnote_42" class="fnanchor">[42]</a>,
-tu reparaîtras sur le théâtre du monde, où tes charmes
-et tes admirables qualités te présagent la plus belle
-carrière&hellip; Mais alors, seras-tu la même pour moi?
-Ton c&oelig;ur ne sera-t-il pas de glace pour l'infidèle Erosie?
-Ne me mépriseras-tu pas d'avoir pu si brusquement
-devenir inconséquente à mes plans et parjure aux serments
-qui nous avaient liées? Non; tu seras indulgente.
-Ton âme est douce; tes sentiments, modérés en tout,
-ne te rendent pas, comme moi, susceptible de passer
-inopinément d'un point extrême à l'extrême opposé.
-Je me souviens avec plaisir que lorsqu'il était question
-entre nous de l'excellence d'un système, dont tu suivais
-assez volontiers la pratique, sans être fort engouée de
-sa théorie, tu me disais avec une touchante ingénuité:
-«Je crois ma chère, que dans notre position, ce que
-nous nous permettons est pour le mieux; mais, dans
-tout autre, pour mon compte du moins, je ne répondrais
-de rien. Les simulacres sont assez agréables où manque
-la réalité; mais où l'on peut la trouver, peut-être,
-ce qui la représente le mieux, n'a-t-il que bien peu de
-mérite.»</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_42" href="#FNanchor_42"><span class="label">[42]</span></a> Le procès de Juliette allait être jugé. Il n'avait été suspendu
-pendant si longtemps, que parce qu'elle avait négligé de faire ce qui
-rend tout procès imperdable pour une jolie femme. (N.)</p>
-</div>
-<p>«Quant à moi, ma chère amie, je n'ose prononcer. Il
-me convient de flotter quelque temps encore entre mon
-ancienne erreur (si mon système en fut une) et la nouvelle
-(si c'en est une encore que de m'être réconciliée
-avec <i>l'homme</i>). Eh que sais-je, violente comme je suis
-dans toutes mes affections, si, bientôt, je ne me jetterai
-pas à corps perdu dans le travers d'aimer, autant que
-je le haïssais, un sexe dangereux, aux atteintes duquel
-je me croyais à jamais inaccessible!&hellip; Lis mon récit,
-et juge-moi.</p>
-
-<p>«Puisqu'il ne suffit pas ici-bas d'être jolie, grande,
-faite à peindre; d'avoir de la naissance, de l'éducation,
-des talents; d'être de plus douée de ce caractère <i>harmonique</i>
-qui peut contribuer au bonheur de ce qui nous
-entoure; et puisqu'avec tous ces attributs, sans richesse,
-on peut fort bien se trouver en butte à toutes sortes de
-disgrâces, il était raisonnable que je me décidasse à
-prendre un mari, quand un homme honnête et riche
-se présentait avec le désir de m'avoir pour épouse. Tu
-sais, parfaite amie, quels profonds et sages raisonnements
-je fis, lorsque mon tuteur me proposa le plus que
-quadragénaire baron de Roqueval. Tu me vis docile
-aux volontés supérieures<a id="FNanchor_43" href="#Footnote_43" class="fnanchor">[43]</a>, en dépit d'un portrait
-qui, bien que flatté, comme le sont toutes ces effigies,
-ne m'annonçait qu'un homme laid et passablement
-dépourvu de tournure&hellip;&mdash;Eh bien! te dis-je, il est du
-moins estimable et riche; et son état <i>d'homme de mer</i>
-abrégera de neuf ou dix mois par an l'ennui de lui faire
-face dans sa gentilhommière; il m'offre de notables
-avantages, un douaire décent&hellip; j'épouserai.&mdash;Mais il
-faudra traiter M. le baron en mari!&mdash;Pourquoi pas!
-Dès que le c&oelig;ur ne sera pour rien dans toute cette affaire,
-à quoi va se réduire ma corvée?&hellip; à remplir de temps
-en temps une espèce de formalité&hellip; que d'ailleurs il
-dépend toujours à peu près d'une femme de rendre
-insipide pour l'agent, et par conséquent de plus en plus
-rare! Non, l'hommage d'un mannequin tout à fait
-étranger à notre âme, est zéro sur le registre du plaisir.
-Ainsi donc, mon mariage ne rompra point mes v&oelig;ux
-féminins; et pour tolérer des services absolument sans
-importance, je ne me croirai nullement infidèle à ma
-bien-aimée Juliette.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_43" href="#FNanchor_43"><span class="label">[43]</span></a> Erosie, par une clause assez bizarre du testament d'un de ses
-parents, ne devait hériter qu'à condition qu'elle serait, à 20 ans, mariée
-à quelqu'un d'agréé par le tuteur. (N.)</p>
-</div>
-<p>«Tu le sais, je vis tout cela comme il le fallait voir, et,
-sans faire la renchérie, je promis à l'empressé baron
-l'honneur de ma main. Les cadeaux parurent; le
-moment de quitter ma retraite (chère à cause de toi
-seule, mais, à tous autres égards, fort maussade) arriva:
-je partis bien affligée, non pas à cause de ce que j'allais
-trouver, mais à cause de ce que je quittais. En un mot,
-je pris d'assez bonne grâce le chemin de la capitale.</p>
-
-<p>«Pourquoi ce pauvre diable de baron ne se trouva-t-il
-point pour m'y recevoir? On ne croit pas universellement
-à la fatalité Cependant il est très vrai que certains
-événements sont écrits mille ans d'avance dans le livre
-des destinées et que toute l'adresse humaine ne viendrait
-pas à bout d'effacer le moindre de ces décrets&hellip; Encore
-une fois, pauvre baron, pourquoi n'étiez-vous point
-chez vous lorsque j'y suis arrivée? Pourquoi votre
-mauvais génie, afin que vous manquassiez de quarante
-heures l'instant où j'aurais pu vous joindre, avait-il
-arrangé je ne sais quel incident qui, vous appelant
-à Brest, tandis que je cheminais vers Paris, me ménageait
-l'occasion et tout le temps nécessaire pour que
-vous reçussiez d'avance&hellip; (ah bien innocemment de
-la part de mon c&oelig;ur) l'échec le plus redouté par l'espèce
-épousante!&hellip; Voici, ma Juliette, comment tout cela
-s'est passé.</p>
-
-<p>«J'étais partie comme tu sais, sous la garde de cette
-fausse prude de Béatrix, mon ancienne gouvernante
-(devenue ma complaisante de bien des manières au
-couvent), et de plus escortée par le brave Rud'homme,
-ancien serviteur et compagnon des guerres de feu mon
-père. Voyageant ainsi, je ne pouvais qu'être bien tranquille
-et quant à ma sûreté personnelle, et quant aux
-soins qui rendent plus supportable la fatigue d'une
-longue route. J'étais prévenue, par plus d'une lettre,
-que mon galant prétendu viendrait au-devant de moi,
-de sa terre jusqu'à Fontainebleau, où pour lors la cour
-se trouvait.</p>
-
-<p>«Point du tout. A une demi-lieue de là, je vois
-s'avancer contre la portière de ma diligence un ecclésiastique
-à cheval, qui venait de parler à Rud'homme,
-équitant en avant.&mdash;Mademoiselle de&hellip; (mon nom,
-me dit cet homme, avec assez de respect) voudra bien
-permettre que son très humble serviteur l'abbé Cudard
-lui présente l'hommage de M. le baron de Roqueval,
-malheureusement absent par ordre et pour des devoirs
-indispensables. Je suis chargé de l'agréable commission
-de le suppléer auprès de mademoiselle, jusqu'à son
-prochain retour.</p>
-
-<p>«Me voilà fort embarrassée.&mdash;Mais, monsieur l'abbé
-(balbutiai-je), je suis fort sensible&hellip; Il faut bien&hellip;
-puisque je suis privée du plaisir de trouver ici M. de Roqueval
-lui-même, que je me conforme&hellip; Je ne savais
-que dire, en vérité, car je n'étais pas moins embarrassée
-du contre-temps qui me livrait à cet être absolument
-étranger, que de l'avide et gênante curiosité avec laquelle
-l'émissaire tonsuré (toujours chapeau bas et
-penché sur l'encolure de son cheval) parcourait, étudiait
-ma physionomie, et semblait vouloir marquer que ce
-rigoureux examen faisait partie du devoir de son ambassade.</p>
-
-<p>«Je crus qu'il était honnête de proposer au personnage
-de descendre de cheval et d'entrer dans ma voiture. Il
-accepta l'offre avec transport<a id="FNanchor_44" href="#Footnote_44" class="fnanchor">[44]</a>. Béatrix lui céda sa
-place de fond; il faillit s'y mettre; cependant, par
-réflexion, il préféra le devant; bref, me voilà face à face
-de l'ambassadeur, nos jambes mêlées, et lui, s'inclinant
-assez, soit impolitesse, soit effronterie, pour que son
-nez soit presque fourré sous la dentelle de mon ample
-chapeau. Rud'homme conduit le cheval délaissé, nous
-cheminons au petit trot vers le gîte.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_44" href="#FNanchor_44"><span class="label">[44]</span></a> Défaut d'usage de part et d'autre; mais on sait que la voyageuse
-est une provinciale, et M. l'abbé n'avait, comme on verra, nulle
-connaissance des belles manières. (N).</p>
-</div>
-<p>«Naturellement, je devais être curieuse de savoir ce
-que M. l'abbé pouvait être de plus que l'émissaire de
-mon honnête futur. Pendant le trajet, cette curiosité
-fut satisfaite. M. l'abbé Cudard venait d'achever l'éducation
-scolastique du jeune fils d'un intime ami de M. de
-Roqueval. Le maître et l'élève sortaient d'un collège
-de Paris. Conduire l'adolescent à Fontainebleau, où le
-baron devait le présenter au ministre de la guerre, à
-l'occasion d'un emploi récemment accordé, était le
-dernier devoir que M. Cudard remplissait; et, déjà,
-gratifié d'un bénéfice, il n'attendait plus que le retour
-de mon baron pour se retirer d'auprès du jeune vicomte
-de Solange.</p>
-
-<p>«Je faillis demander pourquoi celui-ci n'était point
-venu. N'est-ce pas, Juliette, que c'eût été bien indiscret
-à moi? Aussi me souvins-je à propos que j'étais fort
-indifférente sur le compte de tout être masculin; et je
-me dis <i>qu'il devait m'être égal, qu'un blanc-bec eût ou
-n'eût pas accompagné son pédagogue pour venir à ma
-rencontre</i>. D'après cette réflexion, je n'aurais dû tout
-imaginé de me faire instruire de ce qui pouvait regarder
-le petit vicomte; mais il plut à M. Cudard, sujet à
-babiller, et (je m'en étais aperçue dès son début) fort
-entrant, de me parler uniquement de son élève.</p>
-
-<p>&mdash;En vérité, Mademoiselle, il est charmant; sans
-doute, vous voudrez bien permettre que j'aie l'honneur
-de vous le présenter ce soir? Autrement, le pauvre
-petit aurait le chagrin de souper seul dans sa chambre.</p>
-
-<p>&mdash;Comment donc, Monsieur l'abbé! Certes, je ne
-souffrirais pas qu'à cause de moi&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Vous le verrez, Mademoiselle. C'est un petit amour.
-Il est fait pour avoir dans le grand monde les
-succès les plus distingués. Qu'il me tardait de le voir sortir de ces
-maudits collèges! J'y languissais par intérêt pour lui.
-On croit faire merveille en claquemurant de la sorte ses
-enfants dans ces écoles, où l'on suppose que l'instruction
-est excellente et que les m&oelig;urs sont à l'abri de toute
-corruption! Eh bien! Mademoiselle, c'est une erreur.
-D'abord, on n'y devient pas fort savant; d'ailleurs, à quoi
-bon, pour un militaire, savoir le latin et le grec! Mais,
-ce n'est pas tout: le grand inconvénient de ces maisons,
-c'est qu'il y règne des abus! C'est qu'il s'y passe des
-choses!&hellip; Pour peu, voyez-vous, qu'un enfant ait de
-bonne heure des dispositions à se sentir&hellip; pour peu que
-la nature ait poussé son premier cri&hellip; et mon élève est
-bien précoce&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Mais, Monsieur l'abbé, ces détails sont assez indifférents,
-ce me semble, à l'objet de mon voyage?</p>
-
-<p>&mdash;Vous avez raison, Mademoiselle, et je vous supplie
-de m'excuser. Mais, c'est que chacun est toujours si
-rempli de son objet! et j'aime mon petit bonhomme,
-je l'aime! Suffit, il était temps qu'on nous fît changer de
-théâtre. Le monde, Mademoiselle, le monde est l'élément
-où doit respirer, avant la naissance des passions,
-un gentilhomme qu'on a dessein de pousser dans le
-militaire et de lancer à la cour. Un an de plus de notre
-contagieuse solitude, et le plus aimable enfant&hellip; peut-être
-se perdait.</p>
-
-<p>«A travers ces extraordinaires confidences, qui avaient
-fait hausser plus d'une fois les épaules à la maligne
-Béatrix, nous entrâmes enfin dans notre auberge.</p>
-
-<p>«J'avais à peine pris possession d'un appartement,
-assez commode et presque élégant, que mon futur avait
-pris soin de m'y faire préparer, qu'on entendit, dans le
-corridor, le bruit de quelqu'un qui courait en folâtrant
-avec des chiens.</p>
-
-<p>&mdash;Le voici, le voici (s'écrie aussitôt l'abbé, marquant le
-plus vif intérêt)! c'est M. le vicomte avec ses danois.
-Il a voulu voir la chasse du roi: je n'ai pas cru devoir
-lui refuser cette petite satisfaction pendant que mon
-obéissance aux ordres de M. de Roqueval m'appelait
-ailleurs.</p>
-
-<p>«En même temps une voix encore enfantine, mais
-intéressante, disait très haut à quelqu'un:</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! a-t-on des nouvelles de M. Cudard!
-A-t-il trouvé?</p>
-
-<p>«Comme soudain nous n'entendîmes plus
-rien, je compris qu'on répondait tout bas à ses questions.
-Pour lors, après s'être une seconde fois assuré de mon
-consentement, le mentor ouvre, et dit d'un ton magistral:</p>
-
-<p>&mdash;Venez, venez, monsieur le vicomte; la respectable
-personne qui doit faire le bonheur de votre digne patron,
-veut bien vous permettre de la saluer. Allons, moins de
-timidité, venez, vous dis-je.</p>
-
-<p>«Figure-toi, chère Juliette, l'excès de mon étonnement,
-lorsqu'au lieu d'un morveux tel que je me l'étais
-imaginé et qu'annonçait peut-être l'invitation de
-Cudard, je vis s'avancer avec grâce un jouvenceau de
-la meilleure tournure, très grand pour son âge, svelte,
-à la physionomie noble, et beau!&hellip; ma chère, beau
-comme Adonis. J'ai peut-être le malheur d'avoir quelque
-chose d'un peu repoussant pour les gens qui ne me
-connaissent point, et c'est pourquoi sans doute le sourire
-du vicomte fut coupé sur-le-champ par l'air le plus
-composé; je vis ses longs et beaux yeux noirs s'abaisser
-vers la terre. Il fit un temps d'arrêt, rougit et devint
-céleste&hellip; Ce ne fut qu'une minute plus tard qu'il put, en
-hésitant, me faire un compliment, d'ailleurs fort honnête.
-Cudard, déjà très familier, et qui avait le ton de l'ascendant,
-prit alors la parole avec assurance et me dit:</p>
-
-<p>&mdash;Il faut nous excuser, Mademoiselle. Nous sommes
-écolier; nous n'avons rien vu encore; ainsi, notre embarras
-est bien pardonnable.</p>
-
-<p>&mdash;Pédant (manquai-je de lui répliquer)! tu serais
-moins audacieux et bien embarrassé toi-même si tu
-pouvais sentir le ridicule de ton rôle; va, ta médiation
-est ici bien inutile.</p>
-
-<p>«En effet, le trouble du bel adolescent, sa gêne respectueuse,
-les grâces que cette louable timidité prêtait à sa
-charmante figure, avaient bien plus d'éloquence que les
-sottes excuses de l'abbé! Je ne pus m'empêcher de
-couvrir celui-ci d'un regard peu flatteur pour sa vanité,
-s'il eût été saisi; mais cet homme, plus histrion qu'observateur,
-allait de l'avant et parlait comme se croyant
-inaccessible à la critique.</p>
-
-<p>«Comme je n'étais pas assez fatiguée pour ne pouvoir
-trouver de plaisir à me promener, je témoignai l'envie de
-parcourir les jardins du château. Nous nous y rendîmes
-donc aussitôt que mes nouveaux compagnons eurent
-quitté leur attirail de cheval, et que j'eus fait moi-même
-un peu de toilette.</p>
-
-<p>«Pendant cette promenade, je fus aussi parfaitement
-contente du petit vicomte, que mécontente de l'excédant
-abbé. Ce présomptueux ne s'était-il pas donné les
-airs de me questionner de mille manières, toujours en
-me priant beaucoup d'excuser!</p>
-
-<p>«Mais (disait-il) on ne peut voir mademoiselle sans
-prendre à tout ce qui la concerne le plus vif intérêt. Oui
-(essayant de me prendre affectueusement la main),
-je voudrais avoir le bonheur de vous connaître à fond,
-afin de pouvoir&hellip; vous devenir peut-être fort utile.
-(Ma mine aurait dû l'embarrasser: il osa poursuivre.)
-Une jeune personne qui prend pour époux un homme
-âgé doit,&hellip; sur bien des articles, être de bonne heure
-préparée.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne vous entends pas, Monsieur l'abbé.</p>
-
-<p>&mdash;C'est que&hellip; dans l'état que vous allez embrasser,
-tout n'est pas roses; il s'en faut beaucoup.</p>
-
-<p>&mdash;J'avais imaginé que les gens du vôtre avaient
-assez peu de connaissance de ce qui regarde l'ordre où
-je vais entrer?</p>
-
-<p>&mdash;Préjugé que cela, Mademoiselle. Les gens de mon
-état ont des rapports avec toutes les classes de la société:
-nous tenons à tout. Nous sommes si accoutumés
-à voir!&hellip; et à bien voir!&hellip; (Et le sot ne voyait pas que
-je le portais sur les épaules!)</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur (lui ripostai-je), j'ai beaucoup de penchant
-à vous croire homme très capable, mais, toute
-ma vie, j'ai pris assez volontiers conseil des circonstances&hellip;
-du moment, si vous voulez; et sans me préparer
-à jamais rien, j'ai communément le bonheur de
-choisir avec assez d'adresse le parti convenable&hellip; Je
-crus voir alors mon Cudard sourire avec épigramme, et
-combiner quelque idée qui lui serait venue sur-le-champ&hellip;</p>
-
-<p>«Pendant tout ce beau colloque, le pauvre petit
-vicomte n'avait pas dit une parole. Il avait rêvé, Dieu
-sait à quoi; mais il y eut un moment de silence, ce qui
-rendit très remarquable un profond soupir que le pauvre
-enfant exhala.&mdash;Bonté divine (s'écria l'ex-gouverneur)!
-à qui donc en avez-vous avec cette suffocation soudaine!&mdash;Moi!
-riposta Solange, je ne suis point suffoqué&hellip;
-Je me trouve&hellip; parfaitement et n'ai été mieux de ma
-vie.&mdash;Monsieur (interrompis-je), est peut-être fatigué?
-(Je le regarde avec amitié). La promenade le gêne?
-On peut rentrer.&mdash;Oh! non, non, Mademoiselle, demeurons,
-de grâce: ce jardin est délicieux! et la soirée
-si belle! Ah! quels yeux, quels yeux, Juliette, il avait
-en exprimant ainsi son admiration! et je crus sentir
-en même temps que le bras dont j'enlaçais le sien, se
-trouvait pressé contre son flanc&hellip; Je devinai qu'il
-étouffait pour le coup quelque nouveau soupir, ne voulant
-pas donner plus de prise aux sottes annotations
-du pédagogue. Moi&hellip; (tu peux m'en croire) sans coquetterie,
-mais&hellip; par espièglerie peut-être, et pour savoir
-si je pouvais avoir quelque part à l'agitation que montrait
-mon petit promeneur, je fis la faute de lui sourire,
-avec un mouvement involontaire de la main, qui, peut-être,
-serra tant soit peu l'une des siennes&hellip; Ah j'eus
-bientôt lieu de me repentir de ces apparences d'agaceries.
-Ne voilà-t-il pas à l'instant mon Adonis qui fixe
-sur mes yeux les siens brillants comme du phosphore!
-Il est sur le point de s'arrêter tout court. Je me vois
-menacée&hellip; Je ne sais si ce n'est point peut-être d'être
-embrassée à la vue de cent personnes, ou Dieu sait
-quelle autre imprudence de jeune homme. Heureusement,
-M. Cudard venait de s'arrêter pour ramasser un
-papier fort sale qu'il avait pris pour une trouvaille de
-conséquence. Je le rappelai bien vite.</p>
-
-<p>«Cependant le c&oelig;ur me battait! les veines du pauvre
-petit étaient gonflées! on les voyait serpenter sur son
-front enluminé&hellip; Je le sentais tremblant, brûlant&hellip; Je
-fus obligée (comme s'il y eût déjà de l'intelligence entre
-nous) de lui faire, au moment où l'abbé nous rejoignait,
-un <i>chu</i> imposant.</p>
-
-<p>«Et voilà comment, en dépit qu'on en ait, peuvent
-naître des malentendus. Qui, dans ce moment, nous
-voyant ainsi troublés, n'aurait pas imaginé qu'il y
-avait de part et d'autre un commencement de galanterie?</p>
-
-<p>«Je me plaignis de la fraîcheur du soir et voulus retourner
-chez moi tout de suite. Le doux et tendre adolescent
-nous suivit sans murmure. L'abbé goûtait d'autant
-mieux ma résolution subite, qu'avant de quitter
-l'auberge, il avait oublié de demander le bulletin du
-souper; il se reprochait cette négligence en homme qui
-affichait une gourmandise&hellip; d'abbé, c'est tout dire.</p>
-
-<p>«Je redoutais fort l'instant où cet inspecteur, visitant la
-cuisine, me laisserait probablement seule avec mon trop
-inflammable élève. Par bonheur, Béatrix, qui se trouva
-devant la porte et que je fis monter avec moi, me sauva
-le dangereux tête-à-tête. Je renvoyai promptement mon
-jeune homme, sous prétexte que je voulais me déshabiller;
-cependant ce besoin n'était pas le principal objet qui
-me faisait désirer d'être seule. Je fus invisible jusqu'au
-moment de nous mettre à table.&mdash;Victoire! future
-baronne (dit, en entrant, avec le souper, l'emphatique
-et toujours bruyant Cudard: il tenait à la main deux
-lettres). Voici pour le coup des nouvelles positives et
-dont vous allez être enchantée. M. le baron m'écrit,
-et voilà, Mademoiselle, ce que j'ai trouvé de joint pour
-vous à son épître. Ma foi! vive la sympathie! Ce galant
-homme a su calculer à la minute votre voyage et celui
-de notre paquet, afin que tout arrivât ensemble.&mdash;Je
-lus, sans partager à certain point l'extase du sot
-commissionnaire. M. de Roqueval, après un début de
-lieux communs galants, dont je ne me sentais nullement
-touchée, et d'excuses à propos d'une absence que
-je m'étais déjà résignée à souffrir très patiemment,
-s'annonçait pour le lendemain ou le surlendemain au
-plus tard. Je fis, comme le petit vicomte, un gros soupir,
-que l'examinateur Cudard ne manqua pas de prendre,
-avec tout le discernement possible, pour l'expression
-frappante du désir que j'aurais déjà d'embrasser mon
-cher prétendu.</p>
-
-<p>«Pendant le court intervalle de temps que le petit
-amoureux avait passé sans me voir, ses traits avaient
-déjà souffert de l'altération, il avait perdu la moitié de
-ses brillantes couleurs. Quand il fut à table, quoiqu'à
-mon côté, je lui vis l'air sombre et distrait: il ne me
-regardait presque point. J'étais impatientée de cette
-conduite, et comme je ne doutais pas qu'instruit avant
-moi-même du rapprochement de M. de Roqueval,
-Solange ne fût, à cause de cela, si tourmenté, je fus
-piquée de l'air que semblait se donner un étourdi de
-compter d'avance sur assez d'intérêt de ma part pour
-qu'il se crût en droit de se faire des chances personnelles
-de ce qui pouvait me concerner. Dans ces dispositions,
-je fis l'essai d'une man&oelig;uvre qui me réussit pourtant
-assez mal. Je crus, en persiflant le petit boudeur,
-le réveiller et mettre fin à ma maussaderie; mais, il avait
-un assez bon caractère pour me sourire, et me dire même
-des choses assez agréables, tandis que je le harcelais;
-il n'en avait pas moins le <i>c&oelig;ur gros</i>, et des larmes
-qu'il ne pouvait retenir s'échappèrent tout à coup avec tant
-d'abondance, que Cudard les eût infailliblement remarquées,
-s'il n'eût pas été profondément occupé à
-dévorer une volaille succulente, unique objet de sa
-gloutonne attention&hellip; Cet accès d'appétit nous épargna
-ce que le mentor n'aurait pas manqué de dire au sujet
-des vapeurs de l'élève&hellip; Je fus enchantée de ce que
-l'abbé ne voyait d'un trouble dont enfin il aurait aussi
-bien que moi deviné la véritable cause.</p>
-
-<p>«Ce moment, ma chère Juliette, était le premier où,
-depuis mes malheurs, j'avais, en faveur d'un homme,
-éprouvé quelque mouvement de compassion&hellip; disons
-plutôt d'attendrissement&hellip; Je ne sais, mais si j'avais
-été tête à tête avec mon petit affligé quand ses pleurs
-se firent jour, je me serais peut-être mise en grands
-frais pour lui donner des consolations. Mes yeux apparemment
-lui en dirent quelque chose; car après y avoir
-fixé quelques instants les siens, il reprit visiblement sa
-sérénité naturelle, sa charmante humeur; et le plus
-attrayant coloris reparut sur son visage.</p>
-
-<p>«Pendant ce temps-là, Cudard goinfrait, et buvait
-comme un Suisse: bourgogne, bordeaux, champagne, il
-appela de tout; sous ces beaux noms, on lui présenta les
-drogues qu'on voulut; il les huma sensuellement et en
-telle quantité, que le sage gouverneur était ivre quand
-nous quittâmes la salle. La paix était faite à la sourdine
-entre l'élève et moi; Cudard eut l'insolence de me voler
-un quart de baiser; je lui aurais arraché les yeux, si je
-n'avais imaginé soudain que cette vivacité m'autorisait
-sans doute à donner à mon tour un baiser tout entier,
-et de la bien bonne espèce au petit témoin. Là-dessus,
-nous allâmes tous essayer de dormir&hellip;</p>
-
-<p>«Je vais aussi, ma chère, te laisser respirer un moment
-et combiner comment je pourrai te peindre (sans trop
-effaroucher ta pudeur) le reste un peu bien fort de ma
-singulière aventure&hellip;</p>
-
-<p>«Je poursuis. On supposerait volontiers qu'une jeune
-personne qui pendant cinq jours de suite a été cahotée et
-n'a pas eu de très bons gîtes, va s'endormir, lorsqu'enfin,
-à peu près parvenue à sa destination et passablement
-contente, elle se trouve étendue dans un excellent lit.
-Cependant, je ne fus pas assez heureuse pour que les
-pavots de Morphée vinssent à souhait engourdir mes
-paupières. Une chaleur dévorante précipitait la circulation
-de mon sang; aucune attitude ne me semblait
-commode; sans rhume, j'éprouvais une oppression&hellip;</p>
-
-<p>«Après m'être longtemps agitée dans mes draps, ta
-pensée (que j'avais, je te l'avoue, un peu repoussée,
-comme si j'eusse eu honte de me voir citée par elle au
-tribunal de la fidélité), ta chère pensée, qui m'obsédait,
-eut enfin audience.</p>
-
-<p>«J'avais de la lumière: je me levai pour courir à certaine
-cassette, où tu sais que je conserve avec le plus
-tendre soin les trésors de notre amour. J'apportai près
-de mon lit ce meuble, et j'en tirai tes lettres&hellip; dignes de
-Sapho: je les relus avec une tendresse&hellip; avec un désir!&hellip;
-Je portai tes beaux cheveux à ma bouche&hellip; Je mis
-autour de mes hanches cette galante ceinture, à laquelle
-il te souvient qui pend un médaillon précieux où, derrière
-ton portait, sont enchâssées certaines dépouilles&hellip; cher
-trophée de mon bonheur claustral. Oh! bien sincèrement
-et sans cajolerie, ma Juliette, je puis t'affirmer que ce
-talisman de plaisir ne toucha point en vain au champ
-où les traces de ton amoureuse moisson sont encore
-récentes. Mille délicieux souvenirs m'enivraient, et,
-sans qu'il fût besoin de recourir à cette effigie grossière<a id="FNanchor_45" href="#Footnote_45" class="fnanchor">[45]</a>
-que j'ai voulu conserver, qui tant de fois nous servit tour
-à tour à pulvériser dans le mortier de Cythère <i>le désir
-de l'homme</i> que nous y voulions exterminer; ta céleste
-image, aidée du plus léger attouchement, me fit deux
-fois oublier mon être dans le sein du parfait bonheur.
-C'était cette réparation de mes torts envers toi, cette
-amende honorable qu'attendait Vénus, protectrice de
-tes intérêts, pour me permettre de fermer l'&oelig;il.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_45" href="#FNanchor_45"><span class="label">[45]</span></a> N'en déplaise à la sublime Erosie, l'usage de ce qu'elle indique
-ici dément un peu sa prétention aux <i>vierges appas</i>. Une demoiselle,
-après avoir vécu du régime dont elle nous fait l'aveu, peut valoir une
-veuve, au dire des connaisseurs. Les malins vont plus loin: ils donneraient
-volontiers, à deux amies aussi délicates, aussi fières de <i>n'avoir
-jamais connu l'homme</i>, des brevets de catins. (N.)</p>
-</div>
-<p>«J'eus une nuit délicieuse.&mdash;A mon réveil (il était
-déjà grand jour), je me mis à méditer sur tout ce qui
-s'était passé le jour précédent&hellip; On m'avait fait du feu.
-Quelque peu de fumée rendait nécessaire la précaution
-d'aérer ma chambre! mais la croisée était trop près du
-lit pour qu'on pût l'ouvrir sans m'incommoder; on
-préféra donc laisser ma porte entr'ouverte. Béatrix
-allait être occupée chez elle à mettre en état les chiffons
-que j'avais choisis pour ce jour-là. Calme et livrée ainsi
-à moi-même, je me sentais exister bien agréablement.</p>
-
-<p>«Que j'étais folle (me disais-je avec gaieté)! J'ai
-failli, pour un enfant, déroger à mes principes!&hellip; car
-enfin&hellip; il m'avait intéressée, je ne puis le nier&hellip; C'est
-qu'en effet, il est bien beau! bien aimable!&hellip; Quels
-traits! quelle tournure&hellip; et les grâces qu'il a dans son
-langage! dans ses manières! dans ses moindres mouvements!&hellip;
-Mais cela n'a que seize ans.&mdash;En même
-temps, mes regards se trouvaient, par hasard, dirigés
-sur l'outil auxiliaire que tu connais, et qui avait le nez
-hors de ma cassette&hellip; Devine l'idée bouffonne qui me
-survint&hellip; C'est qu'il devait y avoir bien de la différence
-entre cette figure étoffée et le joujou naissant dont ce
-pauvre Solange devait être pourvu. Le ridicule de
-l'échantillon animé, placé par mon imagination à côté
-de l'effigie, me fit sourire; et pour mieux m'amuser
-du parallèle, je saisis l'objet qui se trouvait à ma portée,
-au défaut de celui qui n'y était pas&hellip; Ce que je tenais me
-parut plus fort qu'à l'ordinaire&hellip; impraticable même,
-quoique nous l'ayons si souvent employé&hellip; Comme si
-j'avais doute que ce fût le même, je fis l'enfance de
-l'approcher du seuil de son domaine&hellip; et je me dis: Un
-Solange figurerait là beaucoup moins bien&hellip; D'ailleurs,
-il est homme; il n'aura jamais l'honneur d'en approcher.</p>
-
-<p>«Etourdie j'avais totalement oublié que ma porte
-était ouverte! Bornée par mon seul rideau, j'agissais
-comme si j'avais été seule au monde; gênée par mes
-couvertures, j'étais sortie tout à fait de mes toiles. Un
-écart lascif préparait l'accès au joujou chéri!&hellip; Dieux!
-mon baldaquin s'entr'ouvre! C'est Solange, un gros
-bouquet à la main, et qui, léger comme l'ombre, s'était
-avancé jusque-là!</p>
-
-<p>«Un coup de foudre ne m'aurait pas mieux atterrée.
-Je fais un cri sourd et me hâte de cacher ma turpitude,
-en m'enfonçant dans mon lit. L'indiscret non moins
-frappé, tombe la face sur moi&hellip; Nous gardons d'abord
-un morne silence, je le romps enfin, furieuse, et, me
-retournant avec brusquerie vers le téméraire visiteur:</p>
-
-<p>&mdash;Osez-vous, monsieur, lui dis-je, vous arrêter ici
-quand vous venez de me causer une frayeur&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Pardon, mille fois pardon, mademoiselle.</p>
-
-<p>&mdash;Entra-t-on jamais chez une personne de mon
-sexe!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Hélas je vous supposais endormie&hellip; Je me flattais
-de vous voir un instant à votre insu, et de pouvoir poser
-sur votre lit ces fleurs, qui, lors de votre réveil, vous
-auraient appris&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Quoi?</p>
-
-<p>&mdash;Que la première pensée du tendre Solange avait été
-pour vous; car, à quel autre que moi auriez-vous pu
-imputer cette légère marque d'attention?</p>
-
-<p>&mdash;Sous toute autre forme, monsieur (répliquais-je
-plus d'à moitié radoucie), votre attention m'aurait
-infiniment touchée; mais&hellip;</p>
-
-<p>«Que pouvais-je ajouter de raisonnable, Juliette?
-J'aurais eu bonne grâce à faire la méchante! à quereller!
-J'allais être, ma foi! la plus embarrassée, si l'aimable
-enfant, tombant à mes genoux et portant à sa bouche
-ma main dont il demeurait emparé, ne s'était mis
-éloquemment en frais de justification. Peine inutile,
-car j'étais bien éloignée de lui vouloir du mal, mais
-j'avais besoin qu'il entrât en scène, afin que je fusse
-dispensée de pousser plus loin un rôle que je sentais
-ne pouvoir soutenir avec vérité&hellip; Le prétendu criminel
-dit tout ce qu'il voulut; je me tirai d'affaire avec un
-air de demi-colère que je n'avais point de peine à laisser
-dégénérer par degrés en indulgence. Ma position exigeait
-ce petit manège. Quelque coupable que pût être, dans
-le fait, celui que son intention et surtout son amour
-justifiaient si bien, sa cause n'était pas à beaucoup près
-la plus mauvaise. Sans ma faute, quelle eût été la
-sienne! il s'agissait donc de détruire l'impression que
-ce qu'avait vu Solange (eut-il été plus enfant encore)
-ne pouvait manquer de faire naître dans son esprit.</p>
-
-<p>«Cependant, au lieu de se prévaloir de sa découverte
-et de la prise qu'elle lui donnait sur moi, le pauvre
-petit, toujours contrit, toujours suppliant, couvrait
-ma main de baisers.</p>
-
-<p>&mdash;Belle, mais perfide main (disait-il), je te caresse,
-et j'y ai bien du plaisir&hellip; tu n'es pourtant que mon
-ennemie (ceci m'étonna).</p>
-
-<p>&mdash;Que voulez-vous dire, Monsieur!</p>
-
-<p>&mdash;Cruelle! eh! n'ai-je donc pas vu&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Vous devenez fou, mon cher Solange.</p>
-
-<p>&mdash;Vous flatteriez-vous d'abuser de votre ascendant
-au point!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Quoi! tout à l'heure, cette main adorable n'était-elle
-pas armée d'un formidable instrument et ne le
-dirigeait-elle pas?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Achevez de dire quelque impertinence!</p>
-
-<p>&mdash;Je me tais, mais&hellip; je sais trop ce que l'exercice
-égoïste où je vous ai surprise a de fatal pour un amant<a id="FNanchor_46" href="#Footnote_46" class="fnanchor">[46]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_46" href="#FNanchor_46"><span class="label">[46]</span></a> Si l'on continue de lire, on cessera d'être étonné de voir notre
-enfant de seize ans parler et même agir comme l'homme le plus formé!
-Solange n'en était pas (comme le fait le prouve) tout à fait à sa première aventure.
-En dépit du collège et de l'abbé, son éducation amoureuse
-était déjà bien avancée. Paris est un séjour où les jeunes gens
-sont si précoces! et pour peu qu'ils aient des dispositions à saisir les
-principes mondains, il y a de si bons professeurs! (N.)</p>
-</div>
-<p>«Je commençais à n'être plus à mon aise.</p>
-
-<p>&mdash;Parlons un peu raison (dis-je, lui retirant ma main
-et m'élevant assise contre mes oreillers). En supposant
-qu'il y ait quelque chose de répréhensible à ce dont
-votre indiscrétion, peu civile, vous a fait témoin, quel
-droit auriez-vous, s'il vous plaît, à vous en formaliser?</p>
-
-<p>&mdash;Aucun sans doute, mais si vous aviez un peu&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;De prudence, voulez-vous dire apparemment&hellip;
-ma porte aurait été fermée, et vous n'auriez pas maintenant
-la cruelle satisfaction de m'humilier.</p>
-
-<p>&mdash;Vous humilier! moi, qui vous adore! moi qui
-suis votre esclave! oh! non, non; je pourrais plutôt
-me croire infiniment heureux d'avoir vu ce qui s'est
-passé!&hellip; mais il aurait fallu pour cela&hellip; ou plutôt vous
-ne l'auriez pas fait si&hellip; (Il fixait ses regards sur les miens
-sans continuer).</p>
-
-<p>&mdash;Poursuivez; faites-vous mieux comprendre.</p>
-
-<p>&mdash;Une femme un peu susceptible de compassion
-et qui aurait daigné réfléchir à l'état violent où je suis
-depuis que j'ai le bonheur ou le malheur de vous
-connaître&hellip; si d'ailleurs elle n'eût pas éprouvé pour moi
-quelque répugnance insurmontable, et que ses sens
-l'eussent tourmentée&hellip; (Au travers tout son petit tortillage,
-je le voyais très bien venir: à dessein donc de
-l'aider un peu).</p>
-
-<p>&mdash;Cette femme! eh&hellip; bien!</p>
-
-<p>&mdash;M'eût donné la préférence.</p>
-
-<p>Et voilà mon pauvre petit tout confus, repentant peut-être
-d'avoir laissé échapper cet aveu cavalier. Cependant,
-au lieu de me fâcher, comme pour la décence
-j'aurais peut-être dû le faire, je fais la folie de rire aux
-éclats.</p>
-
-<p>&mdash;Comment (ripostai-je d'un ton railleur), à seize
-ans! mais, mais, mon ami, voilà de ces propositions&hellip;
-qu'on ose tout au plus faire quand, décidément libertin,
-on a sous la main quelque femme d'une dissolution
-connue&hellip; car, avant tout autre, il n'y a qu'une longue
-habitude ou des sentiments réciproques bien avoués
-qui puissent relever l'homme le plus épris du respect
-qu'il doit à notre sexe.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! oui, je n'ai qu'à me conformer à ces belles
-maximes! Une longue habitude! des sentiments réciproques!
-Avons-nous le temps de voir se former tout
-cela! Vous en parlez bien à votre aise! Indifférente,
-bravant l'amour, et devant vous marier après-demain
-vous ne vous souciez guère de ce que va devenir le
-malheureux Solange. Ce M. de Roqueval, qui revient
-pour votre bonheur, fera mon supplice, il me comblera,
-si vous voulez, d'amitié, à cause de mon père; il me
-conduira chez le ministre, voilà qui est fort bien; mais
-après cela, le bourreau qu'il est me fera témoin de son
-funeste mariage; le lendemain il me renverra dans ma
-famille&hellip; Et cependant vous serez à jamais perdue pour
-le malheureux que vous avez ensorcelé&hellip; Ah! j'en
-mourrai&hellip; Non, non, Mademoiselle; je ne survivrai
-point au moment affreux qui m'arrachera d'auprès de
-vous!</p>
-
-<p>«Et voilà les plus beaux yeux du monde changés en
-deux ruisseaux de larmes&hellip; Mes mains en sont trempées.
-J'allais peut-être dire quelque chose de trop, quand le
-bel enfant continua. Si vous étiez de ces femmes austères,
-sauvages, qui méconnaissent le charme de la
-volupté! Mais après ce que j'ai vu!&hellip; barbare!&hellip; Pourquoi
-pas plutôt moi! Pourquoi pas, au lieu d'une idole
-difforme, un être vivant qui se consume pour vous?&hellip;
-Conçois-tu, ma chère Juliette, qu'on puisse raisonner
-plus juste? Et crois-tu qu'il m'eût été décent de faire
-la bégueule avec le clairvoyant témoin de ma luxurieuse
-man&oelig;uvre!</p>
-
-<p>&mdash;Mais, Solange (lui dis-je, me prêtant à l'effort
-qu'il faisait pour prendre un baiser), quand je serais
-assez faible&hellip; tu vois, mon bel ami, que je le suis peut-être
-plus que tu ne l'imaginais&hellip; Oui, je te l'avoue, je
-n'ai pas un instant douté de t'avoir donné de l'amour.
-Tout ce que tu m'as laissé voir de tendre, d'impétueux
-m'a flattée. Ton imprudence même d'être venu ce matin,
-je t'en sais gré, je crois, en un mot, que, pour faire une
-joyeuse folie, on ne pourrait choisir un être plus charmant
-et moins capable que toi de donner des sujets de
-repentir. Mais, avec tout cela, mon cher, si je me livrais
-à ton penchant, au mien; si nous venions à perdre la
-tête, à quoi cela me mènerait-il?</p>
-
-<p>&mdash;Au bonheur, céleste amie, au parfait bonheur.</p>
-
-<p>&mdash;Parfait bonheur immédiatement suivi de peines
-cruelles. Tu me le faisais observer à l'instant. N'aurai-je
-pas dans vingt-quatre heures un souverain maître, des
-devoirs sacrés?</p>
-
-<p>&mdash;C'est donc à nous de reculer de vingt-quatre heures
-un malheur inévitable qui commence dès maintenant,
-si nous raisonnons en sophistes, quand tout nous invite
-à jouir en amants.</p>
-
-<p>«Ah Juliette! c'est mon étoile qui, pour confondre
-ma trop présomptueuse confiance en moi-même, me
-suscitait cette étrange aventure et voulait, afin que je
-fusse complètement humiliée, qu'un enfant triomphât
-de ma haine factice contre tout le sexe masculin. Ne
-trouves-tu pas que mon énorme préjugé, vaincu d'emblée
-par Solange, rappelle ce fanfaron de Goliath que le
-petit David terrasse du premier coup?</p>
-
-<p>«Mais laissons ces puérilités.</p>
-
-<p>&mdash;Tu dois être impatiente de voir comment va se
-terminer notre singulière argumentation. Puisse, hélas!
-le dénouement ne pas te déplaire, mon c&oelig;ur. Voici
-l'instant où, comme souveraine de mes inclinations, tu
-vas être mortellement offensée; mais j'aurai mon tour,
-et tu peux d'avance compter sur le même pardon, que
-tu ne me refuseras pas sans doute.</p>
-
-<p>Qui l'eût cru d'un enfant! Au reste ce qu'il va faire est
-moins difficile à l'âge le plus tendre, que ces tours de
-force d'un esprit prématuré par lesquels mon petit
-séducteur m'a déterminée enfin à combler ses amoureux
-désirs.</p>
-
-<p>«Un baiser, de ceux qui signifient tout, qui donnent
-carte blanche pour tout, mit fin à notre débat sentimental.
-Tandis que nos bouches étaient collées, nos
-langues enlacées, des mains prévoyantes arrachaient
-ma triple enveloppe. Déjà, mes plus attrayantes richesses
-étaient saisies, incendiées, et souffraient un
-doux pillage. Quel écolier, grands dieux! Quel parti
-ne sut-il pas tirer de ses premiers succès. Avec quelle
-adresse n'escamota-t-il pas si bien les apprêts du
-triomphe décisif, que je croyais le vainqueur bien loin
-encore de faire son entrée, lorsque je reconnus qu'il
-était déjà maître absolu de la forteresse&hellip; Mais, que
-dis-je? Tandis que ma tête roulait peut-être encore
-quelque sot projet de résistance, ah! sans doute, tout
-le reste de mon individu était d'intelligence avec l'ennemi
-pour que je fusse complètement subjuguée; car
-lorsque après un moment (de ceux qu'aucune plume
-ne peut décrire, de ceux que peu d'heureux peut-être
-peuvent obtenir et qu'il faut avoir connus pour pouvoir
-s'en faire une juste idée)&hellip; lors, dis-je, que je revins à
-moi, je reconnus que, de tous mes membres, j'avais
-saisi, étreint, enchaîné le bel enfant, comme si j'avais
-essayé de le faire passer tout entier au-dedans de moi&hellip;
-Nous nous renvoyions réciproquement nos âmes du
-fond de nos poitrines, avec nos brûlantes haleines&hellip;
-O sexe trop fait pour nous, trop nécessaire à notre
-bonheur, comme Solange te vengeait par la conversion
-d'Erosie et la défaite de ta plus intrépide antagoniste!</p>
-
-<p>«Cependant chère Juliette, comme j'ignore si j'aurai
-le temps, avant l'arrivée du baron, de finir la tâche de
-ma confession dont tu ne sais pas encore ce qui m'a
-rendue le plus coupable, je vais à bon compte t'expédier
-ce que j'ai griffonné. Trouve bon qu'en finissant je te
-demande humblement pardon, et t'assure que si les
-vapeurs de ma tête exaltée peuvent, en se dissipant,
-entraîner aussi la passion chimérique que tu m'avais
-inspirée, du moins mon attachement parfait et réfléchi
-conservera dans mon c&oelig;ur plus sage une existence
-inaltérable. Adieu, Juliette, ton Erosie te couvre de
-baisers.»</p>
-
-<p class="date">A Fontainebleau, le 3 novembre 17**</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h3>SECONDE LETTRE D'ÉROSIE A JULIETTE</h3>
-
-<p>«Je venais, chère et tendre amie, d'envoyer à la poste
-le premier volume de mes sottises, quand une seconde
-missive, adressée pour le coup directement à moi,
-m'a fait savoir qu'encore deux jours se passeraient sans
-que je visse arriver M. de Roqueval! Ainsi soit-il!</p>
-
-<p>«Qu'ai-je besoin (me suis-je dit) de me trouver, même
-aussitôt, en face d'un <i>homme</i> à qui j'ai <i>manqué</i> (car il
-faut bien en convenir, à moins de prétendre à me mettre
-au-dessus de toutes les idées reçues)&hellip; avec un homme,
-enfin, devant lequel je ferai peut-être l'enfance (à
-vingt ans!) de rougir, comme si j'avais lieu de craindre
-qu'à son arrivée il ne lise sur ma physionomie que
-d'avance j'ai décoré son front!&hellip; Cependant, Juliette,
-il faudra bien qu'il soit sorcier s'il devine tout&hellip; et je
-le donnerais en cent&hellip; à toi-même, qui sais déjà la bonne
-moitié de ma galante équipée. En vérité, mon c&oelig;ur,
-si je n'avais qu'une turpitude abominable à te raconter,
-je te ferais grâce du reste de mon aventure, mais quelques
-détails, selon moi, si bons à savoir, se mêlent à ma
-propre scène, que, de nouveau, je vais victimer mon
-amour-propre en faveur de ce goût décidé que je te connais
-pour toute peinture lascive.</p>
-
-<p>«Après m'être volontairement et bien délicieusement
-donnée à mon petit séducteur, un retour vers la bégueulerie
-eût été quelque chose de fort ridicule; l'éprouver
-ne m'était pas possible; le feindre?&hellip; à quoi bon!
-Cette plate fausseté m'aurait assez mal réussi sans doute.
-Heureuse, parfaitement heureuse; pressant contre mon
-c&oelig;ur l'être charmant avec lequel je venais de m'unir;
-donnant, recevant mille et mille baisers, et tous deux
-inaccessibles au souvenir de notre porte pleinement
-ouverte, nous jasions avec l'abondance et l'ivresse du
-contentement absolu&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Comment, petit démon (dis-je à mon enfant gâté),
-se peut-il qu'à ton âge, et sortant d'un triste collège, tu
-aies pu former un plan de <i>bonne fortune</i> si rusé, si bien
-combiné?</p>
-
-<p>&mdash;Hélas ma chère vie, je n'ai point de ruse; je
-n'avais rien prévu: tu es infiniment belle; tu m'as
-rendu amoureux; un désir violent agit vite et profite
-de tout; une occasion s'est offerte; je l'ai saisie; l'instinct
-du plaisir suffirait pour tout cela. Notre sympathie
-a fait le reste&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Il n'y a pas, à ce que je vois, de novices parmi vous
-autres hommes, et l'on a grand tort de plaisanter aux
-dépens de ces prétendus <i>timides</i> qu'on croit ne savoir
-comment déclarer une première passion, et que les
-femmes, dit-on, quelquefois sont obligées de provoquer,
-pour qu'ils aillent un peu vite au <i>but</i>, quand elles le
-connaissent elles-mêmes et qu'elles ont résolu de les y
-pousser.</p>
-
-<p>&mdash;Pardonne-moi, mon c&oelig;ur; ces timides-là sont en
-grand nombre; on commence presque toujours par cette
-<i>gaucherie</i> que tu viens de décrire, et tout comme un
-autre, j'ai payé ce tribut. Mais on est plus ou moins
-chanceux dans la rencontre de la première belle à qui
-l'on adresse son voluptueux hommage, ou qui se fait
-un plaisir de nous le dérober&hellip; Je te dirais bien, dans ce
-genre, quelque chose d'assez piquant, et qui m'est relatif&hellip;
-mais près de toi, je ne saurais m'occuper que
-de toi seule&hellip; les moments sont courts&hellip; laisse-moi&hellip;</p>
-
-<p>Il voulait&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Non, non (lui dis-je), modère un instant ce transport,
-qui me flatte, mais auquel je ne veux répondre
-qu'après que tu m'auras fait confidence de ce que tu
-viens d'annoncer. Dis, dis-moi, cher toutou, qui fut,
-avant ce jour, l'heureuse friponne qui te donna les excellentes
-leçons dont tu as si bien profité?</p>
-
-<p>&mdash;La nommer serait un crime<a id="FNanchor_47" href="#Footnote_47" class="fnanchor">[47]</a>; mais sous le nom&hellip;
-de <i>Lindane</i>, si tu veux, je vais te crayonner le portrait
-d'une femme qui a si bien voulu se charger du tendre
-soin d'éclairer mon inexpérience, et de me donner les
-doux préceptes dont je viens de faire une si heureuse
-application. Cependant, ma divine, il faudra me permettre
-de remonter un peu plus haut, au risque de
-t'ennuyer; autrement j'aurais peine à te faire comprendre
-à propos de quoi cette fée bienfaisante m'apparut
-et voulut bien prendre à moi quelque intérêt.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_47" href="#FNanchor_47"><span class="label">[47]</span></a> Solange a était fait pour trouver dans son propre c&oelig;ur ce sentiment
-de justice et de reconnaissance; mais, outre cela, l'institutrice aimable
-(qu'il fera bientôt connaître vaguement) lui avait recommandé pour
-toujours la discrétion comme l'une des vertus les plus utiles aux galants
-et comme l'un des moyens les plus sûrs pour qu'ils aient beaucoup
-de femmes. En effet, celui qui n'a jamais cité ses bonnes fortunes,
-inspire la confiance; on hésite moins à le rendre heureux; il obtient
-des faveurs qu'on ne regrette point et qu'on ne regrettera jamais; et
-quand cette douce chaîne vient à se rompre, il conserve encore l'estime
-et l'attachement de celles qui n'ont plus d'amour, tandis que le fat,
-décrié, méprisé, trouve dans ses maîtresses désenchantées autant d'ennemies
-qui souvent font pis que de lui rendre difficiles de nouvelles intrigues.
-Que ne peut-on persuader de cette vérité l'essaim de ces avantageux,
-fatals aux amours, qui ne se plaisent qu'à diffamer celles qu'ils
-ont pu séduire! (N.)</p>
-</div>
-<p>«C'est maintenant l'ingénu Solange qui va t'entretenir,
-ma chère Juliette; et pour ne point l'interrompre,
-je te fais grâce des questions éparses que j'ai pu lui faire
-pendant son récit.</p>
-
-<p>&mdash;Dès l'âge de treize ans, je sus (je ne me rappelle
-pas précisément à propos de quoi) qu'il existe entre ton
-sexe et le mien une différence de conformation. Certaines
-estampes immodestes que possédaient, dans le
-plus grand secret, quelques-uns de mes condisciples
-les plus formés, et qu'ils eurent l'imprudence de me
-montrer, occasionnèrent de ma part mille questions
-auxquelles ils se firent un plaisir de répondre. Dès lors,
-ces aimables instituteurs devinrent les objets de ma
-fervente amitié. J'appris d'eux tout ce qu'ils savaient
-eux-mêmes, c'est-à-dire bien plus (et j'en rougis) que
-ce qui concerne les vrais rapports de notre sexe avec le
-tien. Ils connaissaient, ces pervers! des pratiques palliatives
-de plus d'un genre. La première, qui me fut enseignée
-au bout de très peu de temps, me sembla bien
-douce et bien commode. Plus les sensations qu'elle
-procure sont nouvelles, plus elles sont ravissantes.
-Pendant près d'un an, j'en fis, quoique avec modération,
-mes uniques délices; mais je devenais grand garçon;
-on me crut digne enfin de recevoir un grade de plus:
-on me pressentit avec la bonne volonté de m'initier&hellip;
-j'en étais à peu près là quand il arriva ce que je vais dire.</p>
-
-<p>«Il y avait dans notre collège un garçon de seize à
-dix-sept ans, sorti, je crois, des Enfants Trouvés, et
-domestique dans notre pédantesque solitude<a id="FNanchor_48" href="#Footnote_48" class="fnanchor">[48]</a>. Ce
-balourd avait reçu de la nature un embonpoint frais et
-normal; sa tête ronde, moutonne, ornée d'une forêt
-de cheveux du plus joli blond, n'aurait pas mal été sur
-les épaules d'une grosse dondon de la basse classe du
-peuple. Claudin (c'est ainsi qu'on le nommait), simple,
-sot, pourtant babillard, était familier et si dominé par
-l'intérêt et l'appétit, que, pour le moindre argent, ou
-pour quelque friandise, on pouvait exiger de lui les
-choses les plus déraisonnables. Tous nos pédagogues,
-tous nos humanismes, philosophes, et, bien entendu,
-M. Cudard aussi, faisaient grand cas du maniable Claudin.
-Il visait au bouffon, cela faisait grand effet dans
-un séjour dénué d'amusements, et puis encore le petit
-rustre croyait bêtement, ou feignait de croire que,
-dans un collège, on se rend recommandable en affichant
-le désir de s'endoctriner. En conséquence, il paraissait
-épier avec soin les occasions où pendant nos récréations
-et d'autres moments de loisir assez rares le premier venu
-de nos pédants pouvait le faire lire, écrire ou répéter
-quelques tirades de livres classiques qu'il faisait semblant
-de savoir par c&oelig;ur, bien qu'il n'y comprît pas une
-syllabe. Avec toute l'<i>enfance</i> de la maison, Claudin
-jouait un autre rôle. Pour quelques sous, pour une
-pomme, il endurait des <i>mystifications</i>, grimaçait, ou
-faisait de gauches contorsions du corps qu'il nommait ses
-<i>tours de force</i>. J'étais espiègle et gai: Claudin me faisait
-rire; et comme, pour sa gourmandise et son avarice,
-j'étais un de ses plus utiles chalands, il m'honorait
-d'un attachement particulier, je le traitais aussi comme
-un espèce de camarade.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_48" href="#FNanchor_48"><span class="label">[48]</span></a> Le tableau qui suit, au défaut du coloris de la vraie volupté, que
-ne peuvent avoir les objets qu'il représentera, a du moins celui d'une
-confiance naïve qui peut mériter aussi bien l'indulgence du lecteur.
-D'ailleurs, tout ce que va raconter le petit vicomte est de nature à
-fournir de sérieuses réflexions aux parents qui confient leurs enfants à
-l'éducation vicieuse de certains collèges. En considération du <i>but moral</i>
-que nous avons cru démêler à travers l'incongruité de ces détails épisodiques,
-toutes réflexions faites, nous avons pris le parti de ne rien retrancher.
-On conviendra sans doute qu'en fait d'<i>érotisme</i>, les bornes
-entre le bon et le mauvais goût ne sont point encore fixées? (N.)</p>
-</div>
-<p>«Pourtant un jour:</p>
-
-<p>&mdash;Claudin (lui dis-je avec quelque défiance), en
-vérité, je ne conçois pas pourquoi tu t'enfermes si souvent
-avec mon vilain abbé Cudard. Je crains bien que
-ce ne soit pour lui faire sur mon compte des paquets&hellip;
-Prends-y garde! si&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Moi, Monsieur! Ah bien! c'est joliment moi qui
-fais des paquets à Messieurs vos précepteurs! Ah!
-dame! quand j'ai l'honneur d'aller vers eux, ils songent
-bien à me parler de leurs disciples, ma foi!</p>
-
-<p>&mdash;Eh de quoi diantre peut te parler&hellip; par exemple,
-un Cudard, qui fait profession de ne s'occuper que de
-moi? Il est insoutenable&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Oh bien! il y a pourtant des moments où il n'y
-pense guère.</p>
-
-<p>«Bref de fil en aiguille, et moyennant un écu (grosse
-somme pour un Claudin), j'arrachai par lambeaux,
-l'aveu complet d'une intimité&hellip; qui me sembla d'abord
-incompréhensible, mais qu'à force de questions et de
-réponses, je fus enfin en état de supposer praticable.
-Je ne te cacherai pas, ma bonne amie (c'est toujours
-l'écolier qui parle, et tu nous écoutes, Juliette?), je
-ne te cacherai pas qu'il s'était passé parfois, entre
-l'obligeant Claudin et moi, fort complaisamment aussi,
-de légères scènes de polissonneries réciproques; mais,
-en honneur, j'étais à mille lieues de l'infâme Cudard,
-jusqu'à cet instant, je n'en avais pas eu la moindre idée.
-Claudin venait de m'expliquer tout cela de la manière
-la moins équivoque. Pour un écu de plus il ne tint qu'à
-moi de passer des connaissances de la théorie à celles de
-la pratique. Mais, soit pudeur, soit dignité, soit aussi
-la crainte d'être trahi auprès de Cudard, je refusai net
-les bontés qui m'étaient offertes.</p>
-
-<p>«Cependant ces singulières ouvertures m'avaient
-frappé, des images imparfaites se retraçaient sans cesse
-à ma vive imagination; un désir curieux m'obsédait.</p>
-
-<p>«J'avais pour ami particulier le jeune&hellip; disons de
-<i>Saint-Elme</i>, toujours pour ne désigner personne par son
-véritable nom<a id="FNanchor_49" href="#Footnote_49" class="fnanchor">[49]</a>; cet ami, de deux ans plus âgé que
-moi, cadet de trois enfants d'un père assez dur qui
-venait de se remarier, et tonsuré pour jouir déjà du
-revenu de quelques chapelles, Saint-Elme, dis-je,
-n'aurait eu aucunes dispositions pour être d'Eglise,
-si tout de bon il était indispensable qu'un ecclésiastique
-fût chaste, doux, sobre, sans ambition, etc. Saint-Elme,
-au rebours, était le plus dissolu de mes camarades;
-sans cesse il se faisait quelque querelle par un excès
-de pétulance qui offusquait en lui le meilleur naturel.
-Quant à l'orgueil et au désir des richesses,
-ces défauts s'étaient développés dans son c&oelig;ur dès la plus tendre
-enfance. Aussi Saint-Elme portait-il fort gaiement son
-petit collet, parce qu'il avait très bien saisi qu'étant
-d'une maison assez considérée et neveu d'un prélat en
-crédit, il ne pouvait manquer d'être quelque jour évêque
-ou gros abbé commendataire.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_49" href="#FNanchor_49"><span class="label">[49]</span></a> Solange, enfant léger et ne pensant nullement, dans la position
-où nous le savons, à faire un discours académique, il faut qu'on lui
-pardonne son bavardage et ses enjambements, d'épisode en épisode.
-Ceci n'est point un roman fait à plaisir, mais une copie d'originaux
-auxquels nous aurions mauvaise grâce à changer la moindre chose,
-l'ouvrage dût-il y gagner quelques degrés de perfection quant à sa
-forme. (N.)</p>
-</div>
-<p>«Ce qui résulta des consultations secrètes que je
-préférai de prendre auprès de Saint-Elme, sur les matières
-que Claudin m'avait dégrossies, n'est pas fait
-pour se mêler, dans l'imagination d'une amante adorable,
-aux récentes impressions de vraie volupté qu'elle
-vient de recevoir. Regarde donc, chère âme, la prétérition
-des conférences mystérieuses que j'avoue d'avoir
-eues avec le débauché Saint-Elme comme l'humiliante
-expression du plus sincère repentir que j'ai de me les
-être permises&hellip;»</p>
-
-<p>Je commençais, ma Juliette, à m'impatienter un peu,
-ne concevant pas comment un Claudin, un Saint-Elme,
-tout à fait étranger à la méthode qui venait de si bien
-réussir à Solange auprès de moi, pourraient m'amener
-cette Lindane que je brûlais de connaître. J'en fis la
-question.</p>
-
-<p>&mdash;Deux mots encore et nous en sommes à elle,
-répondit le petit conteur, puis il continua:</p>
-
-<p>&mdash;L'extrême amitié que nous affichions, Saint-Elme
-et moi, devient bientôt l'objet de l'animadversion de
-tout l'aréopage scolastique. Nous étions un peu pâles,
-nous maigrissions, M. Cudard, qui devinait, ou, plus
-vraisemblablement, à qui le sieur Claudin avait dit ce
-qu'il pouvait savoir de mes progrès dans la carrière du
-libertinage, le zélé Cudard trouva bon de m'observer&hellip;
-Un jour il me surprit composant avec mes désirs: il
-partit de là pour redoubler de vigilance et de sévérité.
-Ce ne fut pas assez de m'obséder le jour, il étendit jusque
-dans le loisir des ténèbres la rigoureuse observance de
-ses devoirs, et me signifia bientôt qu'avec l'agrément
-des supérieurs, il partagerait dorénavant ma couche.
-Le trait était atterrant; car la nuit du moins je me
-vengeais un peu de la contrainte du jour. Je ne me fiais
-plus au vénal Claudin, et Saint-Elme, non par refroidissement,
-mais par égoïsme et de peur de se trouver
-englobé dans mes disgrâces, ne familiarisait plus que
-furtivement avec moi; les occasions en étaient des
-plus rares. La nuit donc je me retraçais de charmants
-souvenirs; ils m'agitaient et je ne manquais guère
-d'apporter à ce voluptueux tourment un peu de remède&hellip;
-Cudard, de moitié de mon lit, allait me réduire au désespoir.</p>
-
-<p>«Oh! le mauvais coucheur! ma tendre amie. Odeur
-fétide, ronflement importun, position en zig-zag qui ne
-me laissait presque point d'espace dans un lit d'ailleurs
-assez étroit!&hellip; Mais, ce maudit homme qui m'avait si
-vivement chapitré sur mon petit vice impur, dont il
-avait sans doute raison de chercher à me corriger,
-croiras-tu bien qu'il n'était pas plus sage que moi!
-que, dès qu'il se croyait pleinement assuré de mon
-sommeil, il se livrait à la même turpitude! En un mot,
-que plus d'une fois il prit lui-même le soin d'exciter
-chez moi, croyant le faire à mon insu, les dangereuses
-sensations que proscrivait son austère morale!</p>
-
-<p>«Ce qui pourtant passait un peu trop les bornes, c'est
-qu'une nuit, comme je dormais pour le coup tout de bon
-et bien fort, je me sentis réveillé par une atteinte criminelle
-qui ne tendait à rien moins qu'à me déshonorer<a id="FNanchor_50" href="#Footnote_50" class="fnanchor">[50]</a>
-en me déchirant! Si dans quelques autres
-occasions j'avais avec succès joué le dormeur pour ce
-qui pouvait m'être agréable, cette fois-ci, m'éveillant
-avec douleur et surprise, je ne songeai pas à rien ménager:&mdash;Ouf!
-doucement donc, monsieur Cudard!
-dis-je, en changeant brusquement d'attitude; quel
-rêve pénible faites-vous donc là! Vous me pressiez à
-m'estropier! Lui, pas un mot. Mais, ma chère, peins-toi
-ma disgrâce et l'excès de colère où je me mis! La main
-que j'opposais en parlant se trouve à l'instant, ainsi que
-la moitié de ma place, souillée d'un flux visqueux, à
-peine connu, et dont j'ignorais surtout qu'aucun degré
-de plaisir pût faire couler une telle abondance. J'étais
-furieux. Mon coquin cependant n'eut pas l'air d'y faire
-la moindre attention, et feignant à son tour un sommeil
-léthargique, il se mit à ronfler avec une telle maladresse
-et un bruit si outré qu'ils ne pouvaient faire illusion à
-personne.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_50" href="#FNanchor_50"><span class="label">[50]</span></a> Ici le jeune homme raisonne avec délicatesse et discernement;
-mais ne lui en déplaise, pourquoi cette idée décente ne lui vint-elle pas
-à l'esprit la première fois que son ami Saint-Elme essaya de lui communiquer
-ses connaissances de pratique? (N.)</p>
-</div>
-<p>«Le lendemain je roulais dans ma tête comment je
-pourrais, sans me compromettre à certain point, mettre
-sur le tapis mon aventure nocturne, et bien employer,
-pour nuire à Cudard, les dangereuses armes qu'il venait
-de me donner contre lui. Mais, le même jour, des nouvelles
-intéressantes, que reçut le cher Saint-Elme, et
-qui me concernaient en partie, firent diversion en m'occupant
-de projets beaucoup plus agréables à mon imagination
-que celui de confondre et faire chasser mon
-luxurieux gouverneur.</p>
-
-<p>«C'était au commencement du mois d'août dernier;
-la belle-mère de Saint-Elme, pour faire un peu la cour
-à son vieux mari, s'était proposé de réunir auprès d'eux
-à la campagne, pendant le reste de la belle saison, les
-trois enfants du premier lit. Mais l'aîné, qui servait dans
-un régiment de cavalerie, refusait net; une s&oelig;ur, qu'il
-conseillait, refusait de même; le seul Saint-Elme, qui
-n'avait pas de raisons de fortune pour haïr provisoirement
-sa belle-mère, et qui, d'ailleurs, s'ennuyait mortellement
-au collège, avait accepté de grand c&oelig;ur
-l'invitation. Lindane (c'est mon institutrice, nous
-allons enfin en parler!) Lindane savait à Saint-Elme
-tout le gré possible d'une complaisance qui faisait le
-procès à la conduite désobligeante du capitaine et de
-sa s&oelig;ur. Pour mieux marquer à l'abbé toute sa satisfaction,
-Lindane ajoutait à ses remerciements l'offre
-de bien accueillir quelqu'un de ses camarades, que,
-pour qu'il s'amusât mieux à la campagne, elle le priait
-d'amener avec lui. Le choix de mon plus cher ami pouvait-il
-ne pas tomber sur moi?</p>
-
-<p>«Saint-Elme achevait sa philosophie; du collège, il
-était décidé qu'on le transplanterait tout de suite au
-séminaire de Saint-Sulpice: on ne pouvait donc s'opposer
-à son départ. Quant à moi, l'accompagner, surtout
-avant la vacance des classes, était quelque chose de
-fort difficile à obtenir; mais de prudentes mesures
-ayant été prises avec le plus impénétrable secret, Saint-Elme
-fit que Lindane écrivit à mon père, qui consentit.
-Cudard, que ce déplacement devait aussi soulager tant
-soit peu de la gêne de notre clôture, fut enchanté,
-quand, à l'improviste, l'ordre paternel lui parvint pour
-qu'il me suivît chez les parents de Saint-Elme. En dépit
-du danger qu'il y avait à me rapprocher trop de cet
-ami, prétexte de tant de soins et de défiance, Cudard
-fut le premier à presser les préparatifs du voyage. On
-partit.</p>
-
-<p>«Cependant les geôliers farouches auxquels nous
-échappions, nous ménageaient clandestinement de
-quoi troubler beaucoup nos champêtres jouissances.
-Si Lindane, entre les mains de qui tomba, par bonheur,
-certaine lettre adressée à son mari, n'eût pas été la
-femme la plus prudente et du meilleur naturel, mille
-dégoûts nous eussent assaillis dans un séjour où nous
-étions venus chercher des dissipations et du plaisir.
-Ces infernaux pédants n'avaient-ils pas eu l'indignité
-d'écrire que les émigrants étaient de petits vauriens
-corrompus, épris follement l'un de l'autre, et plus que
-soupçonnés d'entretenir ensemble un infâme commerce!
-Cudard avait sa petite note aussi. L'écrit de ces
-messieurs le désignait comme un adroit débauché sur
-lequel il convenait d'avoir l'&oelig;il. Claudin apparemment
-l'avait un peu terni et fait passer pour&hellip; tel que nous
-avons eu l'honneur de le connaître.</p>
-
-<p>«Mais l'admirable conduite de Lindane prouva que
-de semblables libelles sont sans effet, quand ils ne provoquent
-au mal que des c&oelig;urs honnêtes et des esprits
-justes. Cette dame, il est vrai, ne dédaigna pas absolument
-l'avis des noirs délateurs; mais ce fut pour nous
-sauver (au lieu de nous perdre, comme ils en marquaient
-l'envie) que Lindane y eut égard.</p>
-
-<p>«La terre du marquis, père de Saint-Elme, était un
-délicieux séjour. Nous y vîmes, l'abbé et moi, tous deux
-pour la première fois, Lindane, petite personne, régulièrement
-jolie, mince, parfaitement bien faite, d'une
-élégance recherchée; poupée accomplie, en un mot,
-et qui cachait, sans beaucoup d'efforts, trente ans bien
-comptés, sous des dehors tellement enfantins que même
-à bout portant elle paraissait à peine l'aînée de Saint-Elme.
-Beaux cheveux blonds, sourcils plus foncés au-dessus
-de deux grands yeux, blancheur éblouissante,
-bouche de rose&hellip; des pieds, des mains en miniature<a id="FNanchor_51" href="#Footnote_51" class="fnanchor">[51]</a>,
-un son de voix aigu, mais plein de douceur&hellip; tout cela
-donnait l'air de la plus fraîche jeunesse, et personne
-ne saurait aussi bien que Lindane en tirer davantage.
-De qualité, veuve d'un mari dissipateur qui l'avait,
-au surplus, rendue fort heureuse, elle s'était remariée
-par raison au marquis sexagénaire, nullement agréable,
-mais heureusement sans prétention, qui se prévalait
-on ne peut moins de ses droits d'époux, et qui semblait
-avoir à c&oelig;ur de trouver dans sa femme plutôt une
-agréable compagne qu'une obéissante esclave. Au bout
-de deux jours nous étions au fait de tous ces détails,
-et cela parce qu'aussitôt arrivé, l'attrayant Saint-Elme
-avait été frappé par une égrillarde de femme de chambre,
-aussi babillarde que catin et parce que encore, moi-même
-<i>entrepris</i>, pour mon bien, par la très singulière
-Lindane, j'avais fait rapidement, et sans rien y mettre
-du mien, d'inconcevables progrès dans sa confiance.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_51" href="#FNanchor_51"><span class="label">[51]</span></a> Si parfois le petit conteur parle en homme formé, nous trouvions
-ici que se montre l'enfant manquant d'usage. Qui, comme lui, dans
-les bras d'une jolie femme, ferait (avec un peu plus d'expérience) la
-bévue d'en louer une autre! (N.)</p>
-</div>
-<p>«Prévenue par nos cuistres de collège que le beau-fils
-et le petit camarade étaient deux grivois fort inflammables,
-elle avait judicieusement conçu que notre
-honteux <i>mignonisme</i><a id="FNanchor_52" href="#Footnote_52" class="fnanchor">[52]</a> était uniquement l'erreur d'un
-désir extrême et prématuré qui, ne pouvant, dans un
-collège, suivre sa véritable direction, s'en frayait une
-quelconque, telle que les circonstances pouvaient le
-permettre. Lindane (je l'ai su depuis) avait été galante
-et l'était encore; mais aussi réservée dans sa conduite
-que prudente, ou peut-être heureuse dans ses choix,
-jamais sa réputation n'avait souffert le moindre échec:
-on la citait, au contraire, comme un modèle de décence
-ainsi que d'amabilité. Son mari chassait tout le jour,
-buvait toute la soirée et dormait toute la nuit. Aucun
-parisien, pas même quelque voisin à tournure supportable,
-n'avait des habitudes au château&hellip;</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_52" href="#FNanchor_52"><span class="label">[52]</span></a> Ce mot est forgé sans doute: mais sommes forcés de le laisser,
-ne lui connaissant point de décent synonyme. (N.)</p>
-</div>
-<p>Pourquoi n'aurait-on pas essayé, dans des conjonctures
-aussi stériles, ce que pouvait valoir un marmot
-ingénu, tout neuf, pour le beau sexe, et qui passait déjà
-pour être de l'étoffe dont se font les <i>hommes de plaisir</i>!
-Lindane avait donc résolu, dès mon arrivée, de me <i>convertir</i>,
-et cela lui fut bien facile.</p>
-
-<p>«La troisième soirée de notre séjour à la campagne,
-nous nous promenions deux à deux dans le jardin, moi
-posément aux côtés de Lindane, et l'abbé batifolant
-avec la luronne de soubrette. Il faut l'avouer, ma chère,
-je lorgnais de l'&oelig;il la petite marquise et la trouvais bien
-à mon gré; je soupirais même, à ce que je crois<a id="FNanchor_53" href="#Footnote_53" class="fnanchor">[53]</a>. De
-temps en temps elle avait l'air de sourire, sans presque
-me parler. Nous allions d'un bon pas. Elle ouvre la
-grille du parc; nous y sommes. C'est un bois vaste,
-frais, délicieux. Nous y perdons bientôt de vue mademoiselle
-Victoire, pourchassée dans un détour par le
-petit égipan l'abbé&hellip;</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_53" href="#FNanchor_53"><span class="label">[53]</span></a> Tous ces détails ne devaient guère amuser Erosie, et nous supposons
-qu'ils ont contribué beaucoup à ce que le goût très vif qu'elle
-avait pour le petit Solange ait, comme nous l'avons su, fort peu duré.
-(N.)</p>
-</div>
-<p>«(Mais mes doigts fatigués ont peine à soutenir la
-plume, chère Juliette, permets que je la quitte un moment,
-laissant Solange et Lindane trotter le long d'une
-allée terminée par un cabinet rustique, à la porte duquel
-je viendrai bientôt les reprendre).</p>
-
-<p>«&mdash;Entrons ici, dit Lindane, je ne serai pas fâchée de
-me reposer un moment, d'ailleurs&hellip; j'ai quelque chose
-d'intéressant à vous communiquer&hellip; Ouvrez, s'il vous
-plaît, le volet de cette petite fenêtre et refermez-la&hellip;
-Bon, poussez la porte&hellip; Ecoutez-moi bien, mon petit
-ami; surtout gardez-vous de m'interrompre<a id="FNanchor_54" href="#Footnote_54" class="fnanchor">[54]</a>&hellip;&mdash;Oh!
-par ma foi! je n'y tiens plus; c'est assez babillé! dit,
-en se montrant dans la chambre&hellip; qui? le scélérat
-d'abbé Cudard! et ce monstre aussitôt s'enferme avec
-nous, empoche la clef et s'avance! Mon trouble, mon
-indignation, ma fureur ne se décrivent point, non plus
-que la stupeur, l'effroi de mon petit complice. J'avoue
-qu'en écoutant celui-ci, j'étais demeurée hors du lit,
-me prêtant beaucoup aux distractions amusantes d'une
-jolie main qui badinait avec le plus amoureux de mes
-charmes. Ainsi mon attitude était comme exprès choisie
-pour que l'insolent Cudard pût tout voir. Pour comble
-de disgrâce, Solange, couché tout de son long en face
-de moi, m'empêchait de rentrer vite, sous les couvertures;
-je ne pus que jeter sur mon visage ma chemise, remontée
-si haut et si bien engagée sous mes reins, qu'en la rabattant
-elle n'avait pu couvrir la honteuse lice de nos
-récentes prouesses&hellip;</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_54" href="#FNanchor_54"><span class="label">[54]</span></a> Nous sommes fâchés de ce que le récit de Solange, qui commençait
-à promettre quelque chose d'intéressant, se trouve si bien interrompu,
-que le reste de la lettre ne dit plus un seul mot de Lindane. Mais, par
-les soins que nous nous sommes donnés, la suite du discours de cette
-dame nous est parvenue, avec celle des aventures d'Erosie et de Solange;
-nous ne tarderons pas à publier ce supplément. (N.)</p>
-</div>
-<p>«Solange, après un court moment de silence, allait
-s'emporter.&mdash;Là, là! mon fils, lui dit presque gaîment
-le funeste pédagogue, ne vous dérangez pas. Comme en
-même temps le mauvais plaisant hasardait un geste
-grivois qui tendait à pousser Solange contre moi, de
-ma part, un vigoureux soufflet, de celle de Solange, un
-terrible coup de pied je ne sais où, nous firent soudain
-raison de cette audace.&mdash;Oui! dit alors Cudard presque
-en colère, c'est ainsi qu'on me traite quand on ne saurait
-user avec moi de trop de ménagements! Eh bien! eh
-bien! c'est bon; mes braves enfants: M. de Roqueval
-va tout savoir, et&hellip;&mdash;Dieux! que dites-vous, barbare!
-interrompit Solange, frappé de la cruelle idée de mon
-malheur; et voilà le pauvre petit, les maintes jointes,
-assis sur le lit, mais toujours posté de façon qu'il était
-fort difficile pour moi d'y rentrer. Au même instant,
-un serrement de c&oelig;ur m'avait saisie. Je me serais
-trouvée mal infailliblement, si des larmes abondantes
-ne s'étaient fait jour.&mdash;Ecoutez-moi, dit alors d'un
-ton assez radouci le redoutable auteur de nos disgrâces;
-vous n'avez qu'à me lier la langue. Il faut d'abord vous
-dire que depuis une demi-heure, je vous vois et vous
-écoute. Oui, belle demoiselle; j'étais là<a id="FNanchor_55" href="#Footnote_55" class="fnanchor">[55]</a>&hellip; j'ai tout vu,
-très bien vu; grâce à la complaisance que vous avez
-eue de laisser cette porte ouverte, j'ai joui complètement
-du plaisir de vous voir rendre heureux ce petit
-garnement. Pesez, d'après cela, son intérêt, le vôtre, le
-mien aussi, j'ose en parler, et jugez si de mauvaises
-manières peuvent être le moyen de me porter à l'indulgence!&mdash;Vous
-l'entendez, mademoiselle! me dit avec
-indignation le stupéfait élève. Il frémissait de rage,
-mais était-il bien en état d'en imposer à l'atroce gouverneur?&mdash;Crois,
-malheureux, ajouta Solange se
-retournant brusquement vers l'insolent, et lui mettant
-sous le nez un poing dont on ne parut pas fort effrayé,
-crois que tu périras de cette main, si jamais un seul mot&hellip;&mdash;Brrr,
-belle menace, ma foi! Point d'extravagance,
-mon cher vicomte; eh! quel mal, s'il vous plaît, est-il
-en votre pouvoir de me faire! Vous êtes là, sans armes;
-avant que vous ne soyez descendu du lit et rajusté,
-j'aurais déjà crié, rassemblé tout le monde: j'ouvre;
-je dis ce que je sais; je vous montre <i lang="la" xml:lang="la">in statu quo</i>. L'on
-m'applaudit d'avoir fait mon devoir en épiant votre
-entreprise libertine.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_55" href="#FNanchor_55"><span class="label">[55]</span></a> Revoyez la planche de la première lettre. (N.)</p>
-</div>
-<p>&mdash;On trouvera, j'en conviens, que vous aurez fait
-votre métier; mais mademoiselle sera déshonorée.</p>
-
-<p>«Cette dernière réflexion rendit muet le sensible
-adolescent, qui pour toute réplique, fixa les yeux sur
-les miens, découverts depuis qu'enfin j'étais venue à
-bout de me glisser dans le lit.&mdash;Que je suis malheureuse!
-m'écriai-je avec un mouvement assez vif pour
-que Solange craignît que je ne songeasse à quelque acte
-de violence contre moi-même.&mdash;Chut, chut! faisait
-Cudard avec un geste de la main, point d'éclat, mes
-enfants.&mdash;Et voilà mon coquin incliné sur le lit, les
-deux poings sous le menton, consultant nos visages et
-balançant la tête:&mdash;Ecoutez-moi. S'il est <i>avec lé ciel
-des accommodements</i><a id="FNanchor_56" href="#Footnote_56" class="fnanchor">[56]</a> à plus forte raison doit-on être
-sûr qu'on en fait aisément avec les hommes (C'est à moi
-que ce qui suit s'adressait.). Lequel est le pire ou de
-porter pendant toute sa vie la cicatrice infâme d'une
-blessure faite à l'honneur, ou de se soumettre un moment
-à l'application du remède qui peut opérer que
-cette blessure, aussitôt guérie que faite, ne laisse aucune
-trace! (Prévoyant à peu près à quoi cet insolent début
-pourrait aboutir, je sentis le feu du courroux me monter
-au visage; Solange allait aussi s'emporter.) Paix, paix,
-mes enfants&hellip; mais paix donc, encore une fois! Vous
-ne me faites nullement peur, et moi je peux vous faire
-beaucoup de mal. Entre nous, monsieur Solange, vous
-avez très bien fait. Oh! ce ne sera pas moi certainement
-qui vous jetterai la première pierre; mais je ne ferai
-qu'en approvisionner le public, pour qu'il vous en
-assomme, si je n'obtiens pas que mon petit compte
-se trouve aussi dans toute cette aventure. Comme je
-n'ai que des propositions aimables à vous faire, mes
-bons amis, je me flatte que vous ne vous y refuserez
-pas. (Se tournant vers moi.) Il s'agit tout uniment,
-charmante demoiselle, de me lier tant soit peu à vos
-fredaines, afin qu'en conscience je sois réduit à n'en
-pas parler. (Solange alors:)&mdash;Comment malheureuse!
-en ma présence, tu pourrais oser!&hellip; C'est à mademoiselle
-que j'ai l'honneur d'adresser la parole.&mdash;Laissons-le
-dire, interrompis-je, afin que cet infernal
-garnement nous développe jusqu'au bout toute la
-scélératesse de son âme.&mdash;Ce ne sont pas là des douceurs,
-je pense&hellip; mais comme j'ai l'esprit mieux fait
-qu'on le suppose, passons, passons&hellip; Je disais que&hellip;&mdash;Si
-tu profères un mot de plus (Solange en même temps
-veut se précipiter à bas du lit. Cudard le retient seulement,
-sans rudesse, et poursuit:) Je disais donc que
-dans une conjoncture scabreuse, comme celle-ci, c'est
-de celui qui ne perd pas la tête qu'il est à propos de
-prendre conseil. Mademoiselle, cinq minutes de raison
-et de douceur peuvent vous assurer un repos toute votre
-vie; cinq minutes de bégueulerie et d'humeur livrent
-à la honte et au regret pour le reste de vos jours&hellip;</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_56" href="#FNanchor_56"><span class="label">[56]</span></a> Rien d'étonnant à voir un <i>tartuffe</i> citer un trait de la morale d'un
-cordon-bleu de sa clique. (V. la com., act. 4). (N.)</p>
-</div>
-<p>«Il semblait, Juliette, que la feinte ou véritable tranquillité
-du maudit homme nous en imposât: nous commencions à l'écouter.</p>
-
-<p>«L'élève fut apostrophé à son tour.&mdash;Monsieur, lui
-dit Cudard en souriant, vous avez bien médit de moi:
-je vous le pardonne cependant, quel reproche avez-vous
-à me faire? Petit ingrat! est-ce donc de vous avoir trop
-aimé? Quant au reste, ai-je été brutal à votre égard?
-ai-je négligé ce qui dépendait de mes soins? avez-vous,
-en un mot, été persécuté par moi, comme le sont, d'où
-nous sortons, la plupart de vos camarades?</p>
-
-<p>«Le pauvre Solange a le c&oelig;ur si bon, que cette tendre
-plainte de l'abbé faillit lui arracher des larmes.&mdash;Eh
-bien mon ami, continua le galant orateur, chacun,
-ici-bas, a ses petites faiblesses. Si j'ai pu découvrir,
-l'un des premiers, que chez vous les passions s'allumaient,
-que déjà la nature demandait et voulait donner,
-suis-je donc un monstre d'avoir désiré de jouer un rôle
-dans ce nouvel ordre de choses? Pourquoi n'aurais-je
-pas été aussi heureux que le petit Saint-Elme!&hellip; Je
-vous entends: mon âge&hellip; le sérieux de nos rapports&hellip;
-Oui, je vois que vous me contemplez, comme voulant
-et n'osant me dire: Ce visage étique! cette barbe!&hellip;
-Eh! mon ami, tout cela pouvait-il vous choquer, lorsque
-dans les ténèbres, j'essayais&hellip;&mdash;Cessez, monsieur l'abbé,
-de me rappeler des horreurs&hellip;&mdash;Ma foi! mon cher,
-je n'en parle que parce que tout à l'heure vous me
-prouviez qu'elles n'étaient pas tout à fait sorties de
-votre mémoire. Bref, revenons à nos moutons. Vous
-avez escamoté fort habilement les bontés de mademoiselle,
-et je vous en loue; mais, lui plaira-t-il de faire
-maintenant en ma faveur, afin que je me taise? Car,
-enfin, il faut bien qu'avant que nous nous séparions,
-un important secret soit acheté et payé (Moi pour lors:)&mdash;Puisque
-vous êtes assez peu délicat, monsieur, pour
-mettre votre silence à prix, je vous sacrifie volontiers
-tout ce que je possède: il y a dans ma bourse&hellip; à peu
-près cent louis; je suis fâchée de n'être pas plus riche;
-prenez-les, je puis encore vous offrir quelques nippes de
-certaine valeur&hellip; tout, tout est à vous!&mdash;Oui, belle
-conduite ma foi? M. de Roqueval va se donner, à ce
-que je vois, une petite femme bien économe, qui jette
-ainsi l'argent par les fenêtres à propos de rien! Allons,
-allons, charmante, vous n'y pensez pas! Suis-je un
-corsaire donc? Vous me connaissez mal, j'aime beaucoup
-l'argent&hellip; parce qu'il en faut; mais, à Dieu ne
-plaise qu'il vous en coûte un écu pour acheter ma discrétion.
-Je vous l'accorde <i>gratis</i> mais, en revanche, vous
-allez m'honorer d'une petite faveur, peu difficile, douce
-peut-être à donner; sinon, déesse (en grossissant la
-voix, et le sourcil froncé), sinon dussé-je être honni,
-lapidé, moulu, tout se saura&hellip; Oh! tout, sans vous
-faire grâce de la moindre circonstance; j'en jure par
-le ciel et l'enfer!</p>
-
-<p>«Eh bien, Juliette, que penses-tu de la méchanceté
-de cet indigne homme, et te figures-tu l'excès de ma
-détresse, après avoir entendu prononcer ce serment
-affreux?</p>
-
-<p>«J'étais si profondément abîmée dans mes craintes,
-mes remords et ma confusion, que je n'avais pas trop
-pris garde à Solange pendant toute cette harangue.
-Du moins il ne l'avait point interrompue. Il se taisait
-encore; je me taisais comme lui&hellip; Cudard, qui pour
-n'être qu'un pédant, ne manquait pas d'adresse (et
-l'on en a toujours, par instinct, pour venir à bout de ce
-qu'on désire avec passion <a id="FNanchor_57" href="#Footnote_57" class="fnanchor">[57]</a>), Cudard entama sur-le-champ
-une ouverture qui nous pénétra d'étonnement.&mdash;Il
-est tout simple, dit-il, que dans ce moment vous
-trembliez l'un et l'autre de me voir exiger de vous
-quelque sacrifice cruel? Point du tout. (A moi:) Mon
-élève vous adore. (A Solange:) Vous êtes adoré de mademoiselle:
-eh bien! mes enfants, soyez heureux. Que
-je sois même le témoin fortuné des nouvelles preuves
-qu'il convient que vous vous donniez d'une ardeur
-aussi belle que parfaitement assortie&hellip; Ce que je dis
-vous surprend!&hellip; Je ne plaisante point. Oui, vous allez
-recommencer, mes tendres amis. Pauvre petit! il
-croyait, peut-être, en vérité, que je songeais à le faire
-cocu, à doubler l'injure de ce parfait honnête homme de
-Roqueval! (Ici je faillis m'évanouir de saisissement et
-de honte: il poursuivit.) Oh! non, non: <i lang="la" xml:lang="la">est modus in
-rebus</i>; je sais me mettre à ma place, moi!&hellip; (Pour le
-coup, son discours devenait pour nous incompréhensible.
-Solange, la bouche béante, pourtant un peu soulagé,
-prêtait une oreille attentive). Ecoutez bien, continua
-Cudard, osant me prendre une main, vous avez
-entendu ce petit vaurien vous raconter ses espiègleries
-de collège? Sa première maîtresse a, comme vous savez,
-été le charmant abbé de Saint-Elme (Baisant ses doigts
-avec transport): <i lang="la" xml:lang="la">Proh! Deum hominum que decus</i>. Il
-eût, parbleu! bien été la mienne aussi, si la chose eût
-été praticable. Eh bien! belle demoiselle (il roulait et
-fixait sur moi des yeux de basilic; sa main tremblait
-en serrant la mienne)&hellip; vous en coûterait-il donc beaucoup?
-(Ce peu de mots suffit pour me pénétrer d'horreur.
-Moi, soupçonnée de souscrire à pareille infamie! car
-j'en voyais la proposition sur les lèvres du diabolique
-abbé&hellip; Cependant il ne convenait pas qu'une personne
-de mon sexe eût sur ce point l'air d'entendre à demi-mot).&mdash;Achevez,
-monsieur, que voulez-vous dire?&mdash;Vous
-coupez, en vérité, la parole aux gens, avec votre
-air digne et courroucé! Mais n'importe, il s'agit, mademoiselle,
-ou de me traiter sur-le-champ comme vous
-venez de traiter le cher vicomte (et je l'exigerai sans
-quartier, si vous m'irritez à mon tour), ou, par accommodement,
-et pour ne point traverser votre union amoureuse&hellip;
-il s'agit&hellip;&mdash;Eh bien! De faire, s'il vous plaît,
-un moment avec moi le petit Saint-Elme (j'étais furieuse,
-il ne me laisse pas le temps d'éclater). Par bonté,
-par justice! ce que ces charmants étourdis ont été l'un
-pour l'autre, daignez l'être un moment pour moi. Ce
-que l'aimable échanson des dieux fut, par tendresse
-pour le grand Jupiter, soyez-le, par terreur du moins,
-et pensez que, dans cette conjoncture, je suis pour vous
-le grand Jupiter même, armé de sa foudre vengeresse,
-dont il ne tient qu'à lui de vous écraser&hellip; Imprudents!
-ne sentez-vous donc pas que je puis vous perdre l'un
-et l'autre!&mdash;Le ton et le geste s'accordant pour lors
-à cette déclamation terrible, Cudard devenait d'une
-laideur effroyable. Je ne pus soutenir sa face de Gorgone;
-je me jetai dans les bras de Solange; nous nous
-embrassâmes en sanglotant.&mdash;Un moyen encore, ajouta
-fort tranquillement le monstrueux abbé; vous? ou lui?&hellip;</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_57" href="#FNanchor_57"><span class="label">[57]</span></a> Il nous paraît évident que, déjà de plus loin, M<sup>lle</sup> Erosie fait de
-son mieux pour capter l'indulgence de son amie, et peut-être se ménager
-à elle-même la consolation d'imaginer que sa faute devient à
-peu près graciable d'après les biais heureux qui en pallient la difformité. (N.)</p>
-</div>
-<p>En même temps le drôle eut l'adresse de marcher vers la
-porte, comme voulant nous dire:&mdash;Je ne vous laisse
-qu'une minute pour vous décider. Refusez-vous? Je
-fais un éclat et vous couvre d'ignominie. Il ouvrait:&mdash;Arrêtez!
-m'écriai-je, nous n'avons pas encore dit
-<i>non</i>! Crois, Juliette, que cela m'était échappé bien involontairement,
-et sans doute par fatalité&hellip; Il se rapprocha.
-J'eus beau le sermonner, lui remontrer pathétiquement
-l'atrocité de son projet, l'imprudence effrénée
-de son vice, digne du feu&hellip;&mdash;D'accord, répondait-il
-de sang-froid, et secouant négativement la tête; j'avoue
-que je ne suis pas un modèle de m&oelig;urs&hellip; Chacun a ses
-petits caprices. Au surplus, les dames nous valent
-bien à cet égard. Si, dans les retraites même de la continence
-et de la dévotion, elles n'égalent pas nos excès,
-c'est que <i>ceci</i> leur manque!&hellip; (Devine le geste, et ce
-qu'il eut l'infamie de produire?) Mais, ajouta-t-il en
-me mettant à deux doigts des yeux <i>l'outil</i>, qui depuis
-l'entrée de Solange était errant sur le lit, avec <i>cela</i> seulement
-elles savent faire d'assez belles sottises&hellip;</p>
-
-<p>Cette satire était d'autant plus accablante pour moi,
-qu'elle me rappelait de honteux essais dont il te souvient
-aussi sans doute? et dans lesquels<a id="FNanchor_58" href="#Footnote_58" class="fnanchor">[58]</a>, à travers nos
-gaietés, nous cherchions à connaître, au moyen du claustral
-consolateur, quel attrait pouvait faire consentir les
-hommes à jouer le mauvais rôle dans ce désordre grossier,
-qui fait pendant à celui, si délicat, dont nous faisions
-nos délices&hellip; Hélas Juliette, il faut en convenir, le
-cri de ma conscience m'imposait la loi de me taire; et,
-quand j'étais sur le point d'invectiver le plus démasqué
-des pervers, ma raison me disait:&mdash;Que te demande-t-il,
-fille perdue? Rien que ce dont, sans aucun à-propos,
-sans l'intervention de quelque séducteur, mais bien par
-la seule corruption de ton imagination obscène, tu voulus
-plus d'une fois goûter le simulacre!</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_58" href="#FNanchor_58"><span class="label">[58]</span></a> Il faut demeurer enfin bien convaincu que M<sup>lle</sup> Erosie se moquait
-des gens quand elle parlait de ses <i>vierges appas</i>. Quelle vierge! (N.)</p>
-</div>
-<p>Ce <i>vous ou lui</i> n'avait pas moins accablé le pauvre
-Solange, qui n'avait aussi qu'un peu de répugnance
-peut-être à opposer. Le faire, c'eût été choquer l'amour-propre
-d'un vainqueur&hellip; car l'abbé l'était, en effet;
-victimes de notre mauvaise fortune, nous étions ses
-prisonniers de guerre, et nous nous trouvions à la merci
-de sa fureur ou de sa générosité.</p>
-
-<p>«Te l'avouerai-je, ma chère? un sentiment jaloux me
-fit craindre que, pour me racheter, le plus tendre des
-amants ne voulût, comme il s'y disposait, s'exécuter avec
-l'intraitable pédagogue. Non! m'écriai-je, aussi courageuse
-que le petit, non! cela ne sera pas; ta personne
-angélique ne sera point souillée par l'infamie de cet
-enragé! Qu'il assouvisse sur une infortunée, proscrite
-par le sort, sa luxure dénaturée!&hellip; Viens, scélérat!
-j'en mourrai, mais&hellip;&mdash;Bast! interrompit en riant le
-serein et triomphant despote, meurt-on de cela donc,
-enfant! Vous n'en mourrez pas plus que de la représentation;
-pas plus que Claudin et M. de Saint-Elme, et
-M. de Solange, et un million d'autres ne sont morts de
-la réalité&hellip; Et puis ne sait-on pas ce qu'on fait! ignore-t-on
-ce qu'on doit aux dames de ménagements particuliers!
-Ne craignez rien; je dis plus: que je sois le plus
-infâme Jean f&hellip;arine de l'univers, si, pour peu que
-vous fassiez les choses de bonne grâce, vous n'y trouvez
-pas vous-même un certain plaisir!&hellip;</p>
-
-<p>«Mais c'est trop déployer à ta vive imagination, ma
-chère Juliette, les détails affreux de cette capitulation
-funeste. Quelquefois sans doute on t'a parlé de quelque
-vilain crapaud qui, du pied d'un arbre, attire de tendres
-rossignols, et, du plus haut du feuillage, fait descendre
-les malheureux oiseaux dans sa gueule venimeuse. Eh
-bien! de même, enchantés, sans doute, nous voilà,
-Solange et moi, préparés à tout ce qui convient au
-monstrueux Cudard. Il lui plaît que nous nous arrangions,
-Solange sur le dos et moi par-dessus, dans l'attitude
-d'un amant qui va moissonner des faveurs; et
-l'infernal demeure par derrière, à genoux, se faisant de
-mes charmes neutres<a id="FNanchor_59" href="#Footnote_59" class="fnanchor">[59]</a> une espèce d'oratoire&hellip;</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_59" href="#FNanchor_59"><span class="label">[59]</span></a> Neutres veut apparemment dire ici, <i>qui ne sont ni masculins ni
-féminins ou qui sont communs à l'un et l'autre sexe</i>. (N.)</p>
-</div>
-<p>«Tout le reste se brouilla pour moi&hellip; Ce fut, je crois,
-la propre main du damnable abbé qui guida vers le
-vrai séjour du plaisir l'aiguillon brûlant de l'amoureux
-élève&hellip; La magie <i>de la volupté frappant à la fois à toutes
-les portes</i>, noya subitement toutes mes tristesses; j'eus
-un de ces rares moments&hellip; que les dévots fanatiques
-cherchent et croient avoir trouvés quelquefois dans leurs
-contemplations célestes. Ah! la mienne, infernale peut-être,
-avait bien plus de réalité.</p>
-
-<p>«Ce fut probablement à travers cette tempête de
-sensations extrêmes que Cudard fut heureux à sa manière.
-Solange aussi fut assez heureux pour ne plus
-songer à la honte d'un partage. Mais que les degrés de
-ravissement furent inégaux pendant cette mémorable
-orgie! Je commençais à me reconnaître, quoique encore
-agitée des plus vives sensations de plaisir, quand je
-m'aperçus que Solange, éteint, avait perdu son poste
-et tout moyen de s'y rétablir&hellip; Que sommes-nous donc,
-nous autres femmes! Où peut nous égarer l'emportement
-de ces <i>sens</i>, si dédaignés dans les paisibles calculs
-de notre pudique philosophie, et auxquels nous avons
-la présomption de croire que notre raison peut
-commander! Ah! Juliette, quel soufflet tu vas me voir
-donner au sublime platonisme<a id="FNanchor_60" href="#Footnote_60" class="fnanchor">[60]</a>. Plus piquée encore
-qu'affligée de la désertion du petit invalide; assez injuste
-pour me figurer qu'un enfant doit être tout au
-moins à mon unisson, je m'agite&hellip; Je m'emporte, je
-baise, je mords, j'excite&hellip; inutilement! J'ai la noirceur
-enfin de lui reprocher sa très pardonnable faillite!</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_60" href="#FNanchor_60"><span class="label">[60]</span></a> C'est un peu plus tard sans doute qu'Erosie s'aperçoit qu'elle le
-maltraite. (N.)</p>
-</div>
-<p>«Cudard, plus en règle, me victimait encore; mais
-mes soubresauts convulsifs me dérobent&hellip; O mon c&oelig;ur!
-quel oubli de toute pudeur! de toute délicatesse!</p>
-
-<p>«<i>Et l'autre aussi!</i> m'écriai-je, comme une folle. Ah!
-sans doute, ainsi que chez une autre sybille, un démon
-parlait ici pour moi. Jamais autrement, avec ma honteuse
-exclamation, ne se fût échappé certain mot énergique
-que je n'avais proféré de ma vie&hellip; Pas même dans
-tes bras. A qui la faute, après cela, si le plus corrompu
-des hommes a l'audace de méditer de nouvelles horreurs!
-A peine le <i>cri de guerre</i> a-t-il frappé l'oreille de l'impudent,
-qu'il se croit en droit de diriger son javelot
-immonde vers un but auquel il me semblait comme
-engagé par ses propres conventions à ne point faire
-insulte&hellip; Il l'ose pourtant: je le sens&hellip; je le souffre!
-Une avantageuse différence, en fixant un instant ma
-curiosité, me fait perdre celui qui pourrait me dérober
-à la plus lâche surprise&hellip; Que dis-je! un je ne sais quoi
-ravissant me sollicite et promet à ma brûlante soif un
-soulagement infaillible. Hélas! je suis muette; je cède,
-je seconde&hellip; et Solange est trahi.</p>
-
-<p>«Nous ne nous arrêtons guère en chemin, ma chère,
-quand une impulsion violente nous a lancées sur le rapide
-escarpement des erreurs. C'est peu de faire à mon jeune
-ami le plus sanglant outrage: pour ne pas avoir horreur
-de moi-même, je veux me persuader que malgré le
-nouveau triomphe de Cudard, tous mes v&oelig;ux n'ont pas
-encore cessé d'être pour l'adorable Solange. Je crois
-<i>sentimental</i> et <i>pur</i> le feu que je souffle dans ma poitrine,
-et cependant je sens en même temps très bien qu'un
-feu détestable, détesté se glisse dans mes entrailles et
-y cause un schisme de bonheur. Telle, autrefois, l'indiscrète
-Pasiphaé ne pensait guère sans doute à terminer
-avec son amant cornu, quand, agitée peut-être
-de quelque passion dont l'heureux objet manquait à
-ses v&oelig;ux, elle fit la faute de s'exposer à quelque semblant
-d'accolade qui d'encore ou encore devint une
-réalité monstrueuse.</p>
-
-<p>«Bref, tu vois que je payais cher ma curiosité, chère
-Juliette. Jusqu'au bout je subis tout ce qu'il plut au
-garnement de me faire. Ah! mon âme, crois-moi, n'y
-prit aucune part. Oui, toute ma tendresse demeurait
-bien véritablement à l'aimable Solange. Le mécanisme
-avait seul favorisé le détestable usurpateur.</p>
-
-<p>«Mais avoue donc que mon inimaginable aventure a
-bien de quoi mettre en défaut tout système sur la cause
-et les effets de l'amour et de la volupté! Qui m'eût dit,
-lorsque je reçus ton dernier baiser, il y a si peu de temps,
-que presque aussitôt je serais radicalement guérie de
-mon antipathie contre le sexe masculin, et, bien pis,
-que, sans s'amuser à prendre graduellement mes licences,
-par un fatal concours d'incidents je me trouverais
-<i>impromptu</i> coiffée du bonnet de docteur.</p>
-
-<p>«Bast! il faut se consoler de tout ici-bas. Oui, je veux
-rire de mon aventure au lieu de m'en affliger; et si ma
-bégueule de raison veut m'ennuyer de ses tristes reproches,
-que me répondra-t-elle quand je lui répliquerai:
-<i>Sottise, à la bonne heure, mais j'ai bien eu du plaisir.</i></p>
-
-<p>«O ciel! un affreux tintamarre de fouets! une chaise!
-un uniforme bleu. C'est lui! c'est M. de Roqueval!
-cachons vite tout ceci&hellip; Beaucoup d'indulgence, ma
-Juliette, et toujours un peu d'amour.</p>
-
-<p class="ind">«Adieu».</p>
-
-<p class="date">A Fontainebleau, le 3 novembre 1788.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch2">MONROSE OU LE LIBERTIN PAR FATALITÉ</h2>
-
-
-<p class="italic"><i>Monrose</i> n'est que la suite du roman de <i>Félicia</i> et encore
-une fois, ainsi que le dit le titre du premier chapitre: <i>c'est
-Félicia qui parle.</i> Ce qu'elle dit, l'auteur le pensait lui-même,
-et ce chapitre est fort intéressant puisqu'il fait
-connaître le caractère et quelques opinions du chevalier
-Andrea de Nerciat au retour de ses voyages. Ce chapitre,
-le voici.</p>
-
-<p>Je reviens à vous, chers lecteurs, puisque vous voulûtes
-bien m'écouter avec autant d'indulgence la première
-fois que je m'avisai de vous entretenir. Mais malgré
-l'espèce d'engagement que j'avais pris avec moi-même
-de vous donner les suites de <i>mes Fredaines</i>, ce ne sera
-pas cependant de moi que je vous parlerai. Trouvez
-bon de ne me plus voir sur la scène qu'en qualité d'accessoire:
-Monrose (dont vous vous souvenez sans doute)
-va maintenant y jouer le rôle principal.</p>
-
-<p>Au surplus, ne vous imaginez pas que ce soit faute de
-matériaux qu'il me convienne de laisser un autre lier
-son monument aux pierres d'attente du mien, au contraire,
-bien plutôt, mes chers amis, serais-je dans le cas
-de m'appliquer ce mauvais vers:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Pour avoir trop à dire&hellip; je me tais.</div>
-</div>
-
-<p>Mais pendant plus de dix ans qui se sont écoulés
-depuis que j'ai cessé d'écrire, tout ce que j'ai pu me
-permettre d'agréables folies ressemble si bien à ce que
-vous connaissez déjà, que j'ai cru devoir vous épargner
-des redites. J'ai beaucoup voyagé; mais que fait un
-nouvel auteur du voyage? Répéter, s'il est véridique,
-ce qu'un autre, aussi bon observateur, aura dit avant
-lui, mieux ou plus mal, des mêmes objets remarquables.
-J'ai lu aussi dans les c&oelig;urs plus à fond que du temps où
-j'écrivais pour la première fois, mais mes notes n'ayant
-pas été toutes gaies et à l'avantage de l'espèce humaine,
-et mon esprit n'étant d'ailleurs nullement enclin à la
-satire, j'ai fait v&oelig;u de ne rien peindre de ce qui exigerait
-que je mêlasse une trop forte dose de noir à mes couleurs.
-Pourquoi, sans vocation, et je crois, sans moyen, pour
-la médisance, m'élèverais-je comme exprès: afin de vous
-donner de l'humeur contre une infinité de choses qui
-souvent ont excité la mienne!</p>
-
-<p>Les Français ont cessé de me plaire depuis que, de
-gaieté de c&oelig;ur, ils ont renoncé à être d'amusants originaux,
-pour devenir de sottes copies. Les Anglais m'ont
-envaporée; les Allemands m'ont passablement ennuyée,
-tout en me forçant de les beaucoup estimer; les Italiens
-m'ont excédée de leurs grimaces et de leur multiforme
-agitation. C'est pour ne pas délayer tous ces travers sur
-mon papier: c'est en un mot, pour n'être méchante sur
-le compte de personne, en particulier, que je renonce à
-vous parler de moi. Le petit nombre d'amis choisis avec
-lesquels je passe doucement ma vie, ne mérite que des
-éloges. Or, l'éloge n'est point ce qu'on lit avec le plus
-d'appétit, non plus que la description monotone d'un
-petit bonheur exempt de ces traverses romanesques,
-de ces oppositions délicieuses pour le spectateur qui,
-pourvu qu'il ait du plaisir, ne s'embarrasse guère de ce
-qu'ont à souffrir les héros de la scène.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p class="italic">Le deuxième chapitre intitulé <i>Eclaircissements nécessaires</i>,
-n'est pas moins intéressant. Félicia raconte ce
-que fit Monrose pendant le temps où elle l'avait perdu de
-vue.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Monrose n'est point mon frère, quoique l'aient ainsi
-consacré de nombreuses éditions qu'on a faites de <i>mes
-Fredaines</i>. Si la première qu'on fabriqua chez les Belges
-à mon insu, et que toutes les autres ont plus ou moins
-incorrectement copiée, n'avait par elle-même été toute
-autre chose que ce que j'avais écrit, on saurait que
-Monrose, mon neveu seulement, est le fils de Zeïla,
-devenue M<sup>me</sup> de Kerlandec et depuis encore, devenue
-Milady Sydney ma s&oelig;ur, et nullement ma mère. Au
-surplus l'occasion naîtra de rectifier, chemin faisant,
-des erreurs généalogiques, qui, dans le fond, sont de peu
-de conséquence pour le lecteur. Mais il est à propos de
-lui dire, s'il n'a pas sous la main quelque exemplaire de
-<i>mes Fredaines</i>, que ce fut moi qui lançai dans le monde
-le charmant Monrose, et qui lui donnai les premières
-leçons de bonheur; qu'on lui fit faire ensuite un voyage
-en Angleterre; qu'il en revint à l'occasion du débrouillement
-de nos intérêts de famille, qu'alors il fut inscrit
-dans la compagnie des Mousquetaires noirs, et qu'à leur
-suppression, Monrose à peine âgé de 16 ans, mais grand,
-et assez formé pour qu'on pût supposer qu'il en avait
-deux de plus, fut pourvu d'une réforme de cavalerie.</p>
-
-<p>Les êtres bien nés, bien inspirés, se livrent volontiers
-avec enthousiasme à la profession qu'ils ont embrassée.
-Monrose, militaire, crut devoir épier les moindres occasions
-d'apprendre son métier, et chercher par toute la
-terre à s'y rendre recommandable. Il prit donc de lui-même
-le parti d'aller servir en Amérique où la France
-prodiguait son or et ses soldats pour le soutien de cette
-<i>insurrection</i> prétendue philosophique, dont l'exemple
-est devenu funeste à plus d'une contrée de l'Europe
-et de laquelle certains politiques jugent que nous
-aurions mieux fait de ne point nous mêler.</p>
-
-<p>Quoi qu'il en soit, comme une discussion de ce genre
-est absolument étrangère à mon sujet, il me suffit de dire
-qu'utile ou préjudiciable à l'Etat, cette émigration
-militaire fournit à Monrose l'occasion d'une heureuse
-<i>caravane</i>. Il partit comme volontaire déterminé par
-des convenances avantageuses, et assuré de l'intérêt
-particulier que prendrait à lui certain officier général.</p>
-
-<p>Il servit là-bas, comme il se pique de tout faire, c'est-à-dire
-à merveille. Trop de zèle pourtant lui fit outrepasser
-parfois les bornes du devoir; un coup de baïonnette
-et une forte contusion dont on l'apostropha justement
-à deux échauffourées auxquelles il n'était nullement
-obligé de se trouver, le punirent de cette ardeur
-hors de saison; mais, comme il ne lui est resté de ces
-honorables blessures que des cicatrices qu'on ne voit
-point, et qui n'ont pas privé son adorable figure du
-moindre de ses agréments, il est aujourd'hui démontré
-que mon intrépide neveu fut très bien inspiré lorsqu'il
-s'exposa de la sorte.</p>
-
-<p>Peut-être avec le temps fût-il devenu célèbre par ses
-exploits belliqueux, mais la paix enchaîna son courage.
-Il revint en France, où les myrtes du plaisir devaient
-bientôt succéder sur son front aux lauriers de la gloire.
-C'est cette douce transition qui me vaut aujourd'hui
-l'honneur d'être l'historien de mon enfant gâté; car
-n'entendant rien à chanter des prouesses martiales, je
-me sens, au contraire, autant de facilité que de vocation
-à célébrer celles qui sont de mon ressort.</p>
-
-<p>Est-il nécessaire, cher lecteur, de vous dire que Monrose
-revint de là-bas avec un petit aigle d'émail pendant
-au bout d'un ruban bleu de ciel, liseré de blanc!&hellip;
-Pourquoi non? Bien que cette décoration militaire
-soit absolument étrangère aux attributs galants d'un
-homme à bonnes fortunes, disons tout de suite, pour
-n'être plus dans le cas de reparler des trophées de la
-guerre, que notre héros était parti d'Amérique avec des
-dépêches secrètes qu'on lui avait confiées, bien moins
-vu leur importance officielle, qu'afin de le faire mieux
-accueillir à Versailles; qu'il y fut accueilli par les ministres
-avec cet engouement dont les plus graves personnages
-sont susceptibles dès qu'ils sont nés français;
-qu'on joignit aux éloges un bienfait considérable, avec
-le grade de colonel, et qu'on fit le fortuné Monrose
-chevalier de Saint-Louis, à cause de ses actions d'éclat
-et de ses blessures. Il avait vingt-deux ans alors.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p class="italic">«De nouveaux personnages ajoutés à ceux que nous
-connaissons, dit Monselet, recommencent une série d'orgies,
-pourvue du même genre d'attrait que la première. L'abbé
-de Saint-Lubin, la baronne de Liesseval, Mimi, M<sup>me</sup> de
-Flakbach, Armande, Floricourt, Senneville, placés pour
-ainsi dire sous le commandement de Félicia et de Monrose,
-vont passer la saison d'été dans une délicieuse terre située
-à quelques lieues de Paris; ils n'y couronnent point de
-rosières, comme on le pense bien; ils se contentent de jouer
-la comédie.&mdash;<i>Les fausses infidélités</i>, par exemple,&mdash;et
-de chasser tout le jour dans les bois, souvent même le soir.»
-Monrose raconte aussi à Félicia une série d'aventures
-galantes dont la plus piquante est sans contredit la suivante.
-Ce récit est de Monrose; il est interrompu parfois
-par Félicia qui rapporte les réflexions par lesquelles elle
-interrompait le récit de Monrose, c'est donc une sorte de
-dialogue où le principal rôle est tenu par Monrose. On a
-commencé un chapitre intitulé:</p>
-
-
-<h3>NOUVELLES AVENTURES.&mdash;HERMAPHRODITE</h3>
-
-<p>Le lendemain était un samedi. Ponctuel autant qu'amoureux
-je vole de bonheur à Versailles, à l'auberge
-indiquée. Arrivé le premier, je vois bientôt survenir
-M<sup>me</sup> de Moisimont elle-même, <i lang="it" xml:lang="it">in fiocchi</i>, sans hommes,
-accompagnée de la seule demoiselle Nicette; leur dessein
-était d'accrocher à l'issue du conseil, celle-ci le ministre
-de Paris; celle-là le ministre des finances, leurs protecteurs
-respectifs. Elles y réussirent. Vers minuit,
-je les revis au Juste, où je m'étais ennuyé comme un
-mort à les attendre.</p>
-
-<p>&mdash;Nos affaires sont faites et parfaites (me dit M<sup>me</sup> de
-Moisimont avec son enjouement ordinaire), ainsi nous
-pouvons souper sans souci; nous veillerons ensuite à
-notre aise, car je n'ai guère envie d'assister au brouhaha
-de demain&hellip;</p>
-
-<p>«A mesure qu'elle parlait, M<sup>lle</sup> Nicette pâlissait, et
-l'on voyait le voile du chagrin se déployer sur ce pittoresque
-visage. En effet, Mimi n'avait pas dit tout cela
-sans dessein, et l'Italienne s'en trouvait fort contrariée.
-Cette étrangère qui venait pour la première fois à Versailles,
-n'avait cessé de répéter dans la voiture, comme
-elle aurait de plaisir à voir le lendemain le spectacle du
-lever, et à entendre la musique de la messe, curiosité
-bien naturelle, surtout chez une virtuose. Il y avait
-lieu de présumer que Nicette jalouse, comme toutes
-les femmes, de se montrer avantageusement dans une
-occasion aussi solennelle, craindrait de compromettre
-sa fraîcheur dans une veillée. Il s'agissait donc de l'envoyer
-coucher de bonne heure, nous ménageant ainsi
-non seulement le reste de la nuit, mais les heures encore
-que la curieuse irait passer le matin à la galerie. Mais
-Nicette, qui ne pensait pas sur toutes choses en femme,
-regimbait <i>in petto</i> contre l'ouverture faite par notre
-amie. Nous soupons.</p>
-
-<p>«Malgré le succès de l'audience du soir et quoique
-Mimi, non moins pétillante que le Champagne, ait déjà
-fait voler au plafond les bouchons des deux bouteilles,
-Nicette ne peut être distraite d'un sérieux réfléchi.
-Nous lui demandons des vers, elle en improvise de très
-fous dans la bouche d'une femme, et qui n'ont aucunement
-l'air analogues à la situation, ils ont cependant
-un sens, et bientôt, je vais, chère comtesse<a id="FNanchor_61" href="#Footnote_61" class="fnanchor">[61]</a>, vous
-donner le mot de l'énigme.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_61" href="#FNanchor_61"><span class="label">[61]</span></a> Félicia était comtesse.</p>
-</div>
-<p>«Au sortir de table, on passe quelque part où les
-dames se rendent volontiers ensemble et sans suite.
-Au bout d'un temps un peu long pour semblable cérémonie,
-j'entends mes convives revenir fort vite, faisant
-assez de bruit. La porte s'ouvre:&mdash;A mon secours,
-chevalier (me crie fort gaiement Mimi, que Nicette, bien
-éloignée d'être gaie, s'efforçait de ramener en arrière),
-comment me mêler de leur dispute?</p>
-
-<p>«On rentre cependant: Nicette ferme la porte d'un
-air boudeur; M<sup>me</sup> de Moisimont s'approchant de moi
-continue:&mdash;Je viens, ma foi, de l'échapper belle.
-Cette Sapho voulait me donner du fil à retordre. Tubleu,
-comme il va! Cette plainte amphibie, loin de
-m'instruire, contribuait à m'embarrasser.&mdash;Eh bien,
-oui, madame (repart avec feu l'égarée Nicette), je
-l'avouerai donc, puisque vous venez de le trahir, cet
-amour que vous devez être fière d'inspirer à notre
-sexe!&mdash;Notre sexe, Nicette! il y a bien quelque chose
-à redire là-dessus (Comme tout cela m'étonnait!)&mdash;Vous
-êtes bien française, madame, riposte l'agresseur.
-Une Italienne à qui j'en aurais dit autant qu'à vous,
-me ménagerait et ne me ferait pas rougir devant un
-étranger.&mdash;Un étranger, encore vous n'avez pas le sens
-commun, Nicette, le chevalier est mon amant, nous
-nous aimons à la folie.</p>
-
-<p>«Je ne sais qui, de Nicette ou de moi, fut le plus
-assommé de cette indiscrétion gratuite. La virtuose
-furieuse frappe du pied, étend avec bruit ses bras élevés
-contre la muraille, et s'y colle la face. L'instant d'après,
-elle veut sortir brusquement, je m'y oppose, craignant
-que, dans un premier mouvement, elle ne fasse la folie
-de retourner à Paris, compromettre auprès de M. Moisimont
-son épouse étourdie. Je saisis Nicette avec les ménagements
-qu'on doit à ses amies; nous lui parlons
-raison, enfin elle paraît entendre.</p>
-
-<p>«Vous êtes bien bons, tous deux (dit-elle plus maîtresse
-d'elle-même et nous serrant les mains). Hélas;
-voilà comme je suis, je ne sens rien à demi, la nature
-en m'accordant deux sexes, m'a départi double dose
-d'âme et trop de passion. Homme ou femme, j'en aurais
-trop de la moitié. Quand un climat ardent m'a vu naître,
-quand je ne jouis de l'existence qu'à de bien extraordinaires
-conditions, il serait cruel d'exiger de moi que
-je fusse à l'unisson de vos affections superficielles et
-vos badins usages.&mdash;Chevalier (interrompt pour lors
-la folle Mimi), d'après son propre aveu j'opine qu'on
-peut bien te mettre un peu plus dans la confidence!
-Approche et juge par tes sens du prodige que tout à
-l'heure on m'a fait voir.&mdash;S'il me touche&hellip; (coupe
-tragiquement Nicette avec une expression menaçante).</p>
-
-<p>«Je n'avais garde de me faire arracher les yeux.&mdash;Oh!
-bien (répartit Mimi dont le rôle était différent
-du mien), si le chevalier est un homme délicat à l'excès,
-je suis femme; et veux voir les choses de plus près à
-mes risques et périls. En même temps, elle se jette bon
-jeu, bon argent, aux jupes de Nicette. Soit amour,
-faiblesse, ou secret contentement après une faible résistance,
-cette créature équivoque laisse parvenir au
-but une main, à qui dès lors il est permis de fourrager.</p>
-
-<p>&mdash;«Ce n'est point une plaisanterie! (me dit après
-deux minutes l'intrépide visiteuse) elle a tout!&mdash;Tant
-mieux pour elle (répondis-je assez tranquillement).
-Peu content d'ailleurs d'une diversion qui me semblait
-occuper trop mon amante, et retarder du moins l'heureux
-moment où je devais partager son lit.&mdash;Eh bien,
-ma chère Nicette (continue ma beauté) s'il est vrai que
-j'aie sur toi quelque empire et que tu participes à la
-galanterie du sexe dont je ne suis pas, j'ai le droit de te
-commander. A ton obéissance, on te reconnaîtra. J'exige
-que tu fasses voir au Chevalier ce que je viens de toucher.
-Songe que si tu refuses, je tiens désormais pour le plus
-insolent outrage cette exhibition de pièces que tu t'es
-permise au cabinet.</p>
-
-<p>«L'essentielle qualité de Nicette n'était point la
-pudeur, l'occasion était belle de faire preuve d'amour.
-Elle se lève donc et livre sans scrupule à mes regards,
-une conformation bizarre, de nature en effet à dérouter
-un observateur. Cette amphibie, fort exercée sans doute
-à produire avantageusement des singularités qui
-n'étaient pas le moins adroit moyen de sa charlatanerie,
-serrait les cuisses avec quelque affectation, cette pression
-donnait à certain hochet à peu près imberbe et sans
-grelots, l'air de sortir d'un bourrelet dont les lèvres
-écartées du haut, vu le volume du cylindre, se réunissaient
-par le bas figurant (comme à l'attribut naturel
-du beau sexe) le seuil magique du centre des voluptés.</p>
-
-<p>«J'espère qu'il va m'être permis de toucher, mais
-non; Mimi seule aura ce privilège. On lui prend ce doigt
-qui chez les neuf dixièmes des femmes est particulièrement
-au fait de semblable local. Nicette promène à
-mes yeux ce doigt connaisseur, du haut en bas du sillon,
-et le fait heurter avec quelque prétention contre l'angle
-inférieur. En même temps l'autre caractère, quoique
-d'une consistance alors douteuse, exprime par quelques
-soulèvements masculins, la part qu'il prend lui-même
-à l'honneur de cette visite.</p>
-
-
-<h3>EXCÈS DE FRANCHISE DE LA PART DU CONTEUR.<br />
-HOROSCOPE ACCOMPLI</h3>
-
-<p>Cher lecteur! vous avez, je gage, la même pensée que
-j'eus dans le temps! Ne vous semble-t-il pas que Monrose,
-oubliant qu'il doit se confesser seulement, improvise,
-pour s'amuser, une invraisemblable folie?
-Patience; ne soyez pas trop léger à fixer votre jugement,
-et daignez suivre avec moi le fil de cette véritable
-histoire. Voici ce que Monrose y ajouta:</p>
-
-<p>«Croiriez-vous bien, chère comtesse, que je n'en suis
-pas encore au plus étonnant de mon aventure? Il était
-écrit que toutes mes passions, non moins sentimentales
-que fougueuses dans leur origine, dégénéreraient subitement,
-et toujours par la faute des femmes&hellip; Vous
-souriez?&hellip; Oui, comtesse, je parle ici même de vous,
-qui, si vous ne m'aviez en quelque façon chassé quand
-je voulais de si bonne foi&hellip;&mdash;Vous me cajolez, fripon;
-je vois d'ici que vous allez avoir à faire passer quelque
-chose de difficile et que vous vous recommandez à mon
-amour-propre! L'hameçon est découvert, ainsi tenez-vous
-ferme, et renoncez surtout à mettre si cavalièrement
-sur le compte des femmes les vicissitudes convulsives
-de vos inclinations. Cette guerre de housard que
-vous n'avez pas cessé de faire au beau sexe, vous plaisait
-fort, et je vous aurais bien attrapé, si j'avais été femme
-à passer bail avec vous. Mais oubliez-moi dans ce moment
-et parlons de vos sollicitudes de Versailles. Il
-poursuivit:</p>
-
-<p>«Nul doute que sans Nicette M<sup>me</sup> de Moisimont ne
-m'eût donné, selon sa première intention, une nuit
-franche et complète: mais un second aimant commençait
-à l'attiser, et combattait un peu l'effet du mien. Si les
-premières dispositions avaient pu s'accomplir, Nicette
-renvoyée, à moins qu'elle ne se fût retirée de son propre
-mouvement, aurait occupé la chambre qui lui était
-destinée, j'aurais fait semblant de me retirer dans la
-mienne, d'où je serais bientôt revenu me jeter dans les
-bras de l'adorable Mimi; mais les trois quarts de ce
-mystère étaient inutiles quand notre liaison venait
-d'être imprudemment affichée. Si l'on m'aimait à la
-folie, on était bien tant soit peu sensible à la déclaration
-qui s'était faite dans le fatal cabinet. A quoi bon maltraiter
-un être bien épris, piquant par beaucoup de
-singularité, désirable et mis étourdiment en possession
-d'un dangereux secret? faudra-t-il lui donner le crèvec&oelig;ur
-de méditer dans une triste chambre d'auberge,
-tout le bonheur dont une femme adorée allait combler
-sans doute un rival avec lequel il y avait des moyens
-d'accommodement? Non: Mimi, coquette et brûlante,
-n'était pas capable d'un trait de dureté qui n'aurait
-abouti qu'à retrancher quelque chose à ses propres
-jouissances. Que dis-je! Il devrait entrer dans les idées
-de cette femme extravagante que <i>mettre en commun
-l'aubaine d'une Nicette convenable à tous deux</i>, c'était
-faire en faveur de moi-même preuve de générosité.</p>
-
-<p>«Voilà, ma chère comtesse, tout ce qu'il me fallut
-extraire des propos et de la conduite que tenait ma chère,
-inconstante et folle Mimi depuis l'explosion des feux de
-Nicette, jusqu'à l'instant du coucher, qui se fit&hellip; comme
-vous le prévoyez déjà, dans un même lit, heureusement
-assez vaste pour comporter notre singulier assemblage.</p>
-
-<p>«J'avoue qu'un peu piqué de certaines privautés, que
-ces dames s'étaient préalablement permises, je résolus en
-secret de me venger à ma manière, et de faire si bien les
-choses en faveur de Nicette elle-même, que M<sup>me</sup> de Moisimont
-eût peut-être quelque dépit de m'avoir partagé.
-Quant à la passion de Nicette, ne la battais-je pas à
-plate couture avec une seule moitié de mes moyens?</p>
-
-<p>«J'ai dit comment avait calculé Mimi, comment je
-calculais à mon tour; plus tard je ferai connaître quels
-étaient aussi les calculs de Nicette.</p>
-
-<p>«A peine l'avide Mimi se trouve-t-elle entre nous deux,
-que de droite et de gauche, elle procède à l'inventaire de
-ses richesses. Ensuite, prenant à l'hermaphrodite une
-main qu'elle attire chez moi&hellip; sur ce que je ne puis
-mieux désigner qu'en ne le nommant pas&hellip;&mdash;En conscience,
-dit-elle, le tien aurait beau, comme nouveau
-venu, prétendre à l'honneur du pas, tu conviendras
-que celui-ci n'est pas fait pour le lui céder. Mimi parlait
-encore, que l'Italienne, rebelle à cette décision, proteste
-par le fait, s'élance et&hellip; peu s'en faut qu'on ne me
-frustre!&hellip; Ce transport, flatteur sans doute pour celle
-qui en est l'objet, est trop à mon désavantage pour
-que je ne me hâte pas d'en empêcher la réussite. Par
-bonheur, Mimi, si vivement disputée, penche un peu
-pour moi: se dérobant avec souplesse, elle met l'entreprenante
-Nicette en défaut; je repousse avec ménagement
-cette tenace concurrence, le champ de bataille
-me reste; je m'y établis en vainqueur et savoure à
-longs traits les délices du triomphe.</p>
-
-<p>«Dieux! quelle femme que cette Moisimont! quel
-inconcevable alliage de tendresse, de fougue, d'abandon
-et de délire! Les moments heureux de la veille ne
-m'avaient donné qu'un léger avant-goût de tant de
-voluptés. Maintenant Mimi se livre sans réserve; elle
-donne l'essor à tous ses feux; elle déploie toute la perfection
-de sa manière: ma fortune n'a plus rien de terrestre,
-je plane dans l'élément du plaisir.</p>
-
-<p>«Mille glaives se plongeant dans mon sein n'auraient
-pu me faire sentir les aiguillons de la douleur, à plus
-forte raison, hélas! une trahison, revêtissant la livrée
-du badinage, pouvait-elle m'assaillir sans que je fusse
-à temps sur mes gardes. Un accessoire, si peu nécessaire
-qu'il faisait à peine pour moi l'effet d'une bougie allumée,
-quand le soleil de midi, un beau jour d'été, darde ses
-rayons avec fureur, un&hellip; je ne savais quel travail qui
-me semblait être de la part de Nicette plutôt un procédé
-galant qu'un sournois attentat&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Quoi! m'écriai-je! l'interrompant, cette fille, cette
-amante éperdue qu'outrage votre bonheur, elle&hellip; Serait-il
-bien possible que j'eusse deviné?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Vous pouvez tout conjoncturer. Oui, ma chère
-comtesse, pourquoi n'en pas retrancher l'humiliant
-aveu! Cette fleur idéale que ni Carvel, ni le père principal,
-ni le lord Kingston, ne purent m'arracher, une
-femme, ou plutôt un démon ose essayer de la surprendre,
-et mon frénétique bonheur, mon délire extatique lui
-permettrait d'y réussir, si le seul hasard de ma conformation
-n'y mettait un invincible obstacle! C'est ainsi
-que la perfide Nicette méditait de se venger à la fois, et
-de celle qui me préfère et de moi qu'elle voit préféré.
-Quelle humiliation intérieure, lorsqu'enfin je réfléchis!
-Que je me hais surtout lorsque je dois m'avouer, que
-de peur de perdre la moindre douceur du crépuscule de
-ma jouissance, je n'avais pas la vertu d'écarter l'infâme
-Nicette, et demeurais sa conquête assez longtemps pour
-que M<sup>me</sup> de Moisimont eût enfin le temps de s'apercevoir
-d'un travail qui pouvait aboutir à me déshonorer.</p>
-
-
-<h3>DE MAL EN PIS.&mdash;ORAGE.&mdash;SENTIMENTS CONFUS</h3>
-
-<p>S'il pouvait y avoir quelque chose au monde de plus
-ridicule, que ce que venait de confesser mon cher neveu,
-ce serait le ton de Jérémie et les réflexions morales dont
-il avait bigarré son récit. La tête plongée dans ses mains,
-il se taisait, j'eus pitié de lui. Sans doute, lui-dis-je, il
-est louable, en pareil cas, de se rappeler qu'un brave
-militaire est taché, s'il fut exposé par derrière aux
-coups de l'ennemi; mais ici je ne vois qu'une surprise,
-votre honneur pouvait d'autant moins souffrir de l'outrage,
-qu'il venait de la part d'une femme&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Et! plût à Dieu, s'écrie-t-il, mais n'anticipons
-point; souffrez, chère comtesse, que nous marchions à
-grands pas vers l'issue du dédale de la honte où ma franchise
-inconsidérée m'a fait conduire votre curiosité.</p>
-
-<p>«Oh la vilaine! ne put s'empêcher de dire, quoiqu'en
-riant, la folle Mimi. Certes, mademoiselle Nicette, vous
-me donnez une belle preuve de votre amour prétendu!
-C'était bien la peine d'en faire tant d'étalage dans ce
-cabinet! et je suis singulièrement payée d'y avoir pris
-un peu d'intérêt. Quant à moi, je n'avais qu'un moyen
-de laver mon injure. Je songeais à l'employer lorsque
-Mimi elle-même m'y excite. Elle est doublement intéressée
-à me voir occuper la terrible Nicette, qui déjà
-se disposait à me succéder. Je pare le coup encore une
-fois. Ce démon qu'on nomme Nicette est jeté dans
-l'attitude qui convient à ma vengeance&hellip; Alors ma rusée
-créature, avec de bonnes raisons pour ne pas s'abandonner
-tout à fait à ma discrétion, s'empare du trait,
-et se rend maîtresse de le diriger. Elle est sur le dos, se
-ployant en demi-cercle, les genoux élevés jusqu'à la
-hauteur du menton: je n'ai pas de peine à supposer
-qu'apparemment la singularité de sa conformation exige
-cette position gênante. Je me résigne; l'idée d'avoir
-une hermaphrodite m'exalte: le piquant de notre double
-rapport, un art qui pour être différent de celui de l'adorable
-Mimi, ne laisse pas d'avoir certain mérite; le désir
-encore de ramener complètement à moi la capricieuse
-amphibie qui, tandis que je la serre avec ardeur, recherche
-les baisers de sa rivale, et l'occupe encore d'une
-autre façon, tout cela souffle mes feux, et me vaut de
-faire à Vénus le plus fastueux sacrifice.</p>
-
-<p>Mais quel froid mortel me saisit, lorsque m'occupant
-de ce qu'a pu devenir chez Nicette un sexe oisif tandis
-que je tenais l'autre en activité, je reconnais que je suis
-dupe encore, et que ma revanche est une méprise abominable!
-je saute à bas du lit, je prends un flambeau,
-j'accours&hellip; Déjà l'enragée Nicette est dans les bras de
-mon infidèle amante. Je les découvre du haut en bas;
-je visite; elles vont leur train, comme si elles étaient
-seules au monde. J'ai tout le temps d'enrager et de
-m'assurer qu'au lieu d'être des deux sexes, la perfide
-Nicette n'est d'aucun; que cette jolie femme n'est
-qu'un joli homme dégradé, que le sillon qui ci-devant
-m'avait trompé n'est qu'un <i>impasse</i> factice, bizarre,
-mais effrayant vestige d'une amputation, m'en voilà
-convaincu: en un mot, je n'ai fait que restituer à Nicette
-une réalité pour un semblant: le voyage eût été le même
-si un terrain vierge ne se fût invinciblement refusé chez
-moi à ce qu'avait permis sans résistance chez Nicette,
-une route&hellip; hélas! si frayée, que je ne pouvais me dissimuler
-qu'elle fût publique.</p>
-
-<p>«Cependant, tandis que je me désespère, ma volage
-amante subit avec recueillement les transports du
-monstre; celui-ci tout à sa nouvelle besogne, s'embarrasse
-peu de mes recherches curieuses: tous deux
-m'ont totalement oublié. J'ai trop d'indignation pour
-qu'il me soit possible de rentrer dans ce lit, théâtre du
-parjure et de la dépravation. Je rallume le feu, je prends
-quelques vêtements, et, plongé dans une bergère, je
-médite sur ma honte compliquée. On me donne tout le
-temps d'en savourer l'amertume, il semble qu'exprès
-les impudiques aient juré de ne jamais cesser&hellip; Au bout
-d'une demi-heure enfin, c'est Mimi, qui d'une voix
-faible, demande quartier.&mdash;Ote-toi, dit-elle, je n'en
-puis plus. Presqu'en même temps elle m'appelle&hellip;
-Chevalier?&hellip; Chevalier?&hellip; Je ne réponds point. Elle
-détourne le rideau, me voit (Une troisième fois et du ton
-de l'inquiétude). Chevalier.&mdash;Eh bien, madame, que
-me voulez-vous? La sécheresse de mon ton l'alarme,
-elle s'élance: accourant où je suis, elle se précipite dans
-mes bras qui la repoussent&hellip; Est-ce bien le même Monrose,
-dit-elle, toi dur et presque brutal avec la tendre
-Mimi! (Je me lève furieux.) Il est fou! la remarque
-m'irrite encore davantage. Je la couvre d'un regard
-foudroyant; cependant une larme trahit ma faiblesse.
-Je me sens avec dépit une bien singulière espèce d'attendrissement,
-puisque je bouillais en même temps de rage.
-Je veux sortir de cette chambre funeste; Mimi, à genoux,
-s'efforce de me retenir&hellip; Mes pas l'entraînent sur
-le tapis; elle est en larmes à son tour. Mon c&oelig;ur se
-brise: je me fais des reproches. Mimi gagna son procès;
-je ne vois plus en elle qu'une folle capricieuse, mais
-tendre, de qui les lubriques erreurs ne doivent point
-faire penser que son c&oelig;ur n'est capable d'aucun bon
-sentiment. Je la relève tremblante, presqu'évanouie:
-hélas, le peu de force qui lui reste est pour me presser
-contre son c&oelig;ur; elle mouille de ses larmes une joue
-sur laquelle elle vient de coller la sienne, craignant avec
-raison que ma bouche ne refusât ses baisers. Je la porte
-au lit; je l'y couche; ses bras me retiennent, nos pleurs
-se mêlent, mon c&oelig;ur palpite vivement sous la main
-qui le consulte, tandis qu'un sein oppressé me marque
-par un soulèvement précipité, que l'âme éprouve la plus
-violente agitation quand la bouche se condamne au
-silence&hellip;</p>
-
-
-<h3>RETRAITE DE NICETTE.&mdash;ÉTONNANTE MORALE DE MIMI</h3>
-
-<p>Nicette avait trop de pénétration pour ne pas saisir le
-sens de cette singulière scène.&mdash;Que n'ai-je pu me
-douter de tant d'amour, dit-elle avec quelque dépit,
-vous n'auriez eu ni l'un ni l'autre à vous plaindre de moi.
-En même temps, elle se lève. Mimi me faisait face;
-mais, avertie par le mouvement de Nicette, sans la
-regarder, elle lui tend une main; Nicette répond avec
-transport à cette intention, en baisant cette main qu'elle
-a saisie, et qui, par une douce pression, semble lui dire:
-<i>Ne nous quittons pas avec inimitié</i>. Trois fois Mimi la
-rassure, et témoigne qu'elle est elle-même un peu
-rassurée.&mdash;Et vous, Monsieur? (Ose aussi me dire la
-funeste Nicette en me tendant sa main libre.) Je lui vois
-dans ce moment des yeux si doux, si magnétiques, un
-prestige si complètement féminin, qu'oubliant tout ce
-que j'ai appris aux endroits décisifs, je goûte encore l'illusion
-de la vue d'une femme charmante. Je ne baise point
-à la vérité la main du joli monstre; mais je lui exprime
-du moins sans équivoque que je ne puis le détester&hellip;&mdash;Demain,
-dit notre fatale compagne, demain, si vous
-êtes juste, vous pourrez me revoir; je ne me ferai pas
-presser pour me rendre à vos ordres&hellip; soyez heureux&hellip;
-(ses larmes coulent alors) et ne haïssez pas la malheureuse
-Nicette. A ces mots, prononcés avec sentiment,
-elle passe dans l'autre pièce et nous laisse&hellip;</p>
-
-<p>«&mdash;On est bien fou quand on aime! dit après un long
-silence M<sup>me</sup> de Moisimont, près de qui je ne m'étais
-point encore recouché.&mdash;Madame, répliquai-je, je
-serais bien malheureux si cette réflexion me regardait
-seul.&mdash;C'est à moi, par malheur que je parlais, cruel&hellip;
-Eh bien? quand finirez-vous de bouder, et qu'attendez-vous
-pour reprendre votre place? ou bien songez-vous
-aussi à m'abandonner? J'étais bien contrarié, je l'avoue.
-Non seulement je me sentais assez faible pour être tout
-prêt à rentrer dans cette lice de déshonneur; mais il me
-semblait qu'on était bien bonne de m'y inviter, que
-j'avais tenu dans toute cette aventure, une conduite
-ridicule et cruelle; enfin, que j'avais peut-être moi-même
-autant de tort avec Mimi, qu'elle pouvait en avoir
-avec moi. Cependant, je quittais bien lentement ma
-robe de chambre. La passionnée Mimi se hâte de m'en
-délivrer; si je la laissais faire, elle arracherait ce qui
-fixe le vêtement que l'amour déteste le plus. Séduit
-enfin, réenchanté par cette tendre impatience, je m'y
-conforme: derechef me voilà dans ce lit dont la jalousie
-et l'humeur m'avaient exilé. J'y suis saisi, pressé,
-accolé, dévoré.&mdash;Ah! (me dit-on alors à travers mille
-baisers) que Mimi soit pulvérisée par la foudre, si elle a
-cru un moment t'offenser! quelle importance peux-tu
-donc attacher aux formes purement matérielles de
-l'amour? qu'est-ce donc pour toi ce sentiment, ou cette
-fièvre, ou cette démence? Est-ce de l'amour à ta manière
-que tu as pensé m'exprimer en me déchirant le
-c&oelig;ur? C'était trop de questions à la fois, pour que je
-pusse répondre; on continua.</p>
-
-<p>&mdash;Je crains, mon bon ami, de t'avoir fait trop
-d'honneur en supposant que je pouvais m'abandonner
-à toi sans nous être étudiés davantage. Mais écoute:
-connais-moi tout entière; tu sais ce que je vaux pour
-le plaisir? Eh bien, apprends que je me pique de valoir
-bien plus encore par mes sentiments. Je n'avais rien
-aimé jusqu'au moment de te voir. Mes sots adorateurs
-de province: un histrion, que je méprisais en me servant
-de lui comme d'un ustensile commode pour les besoins
-de mes sens, mais nullement cher ni précieux; un Moisimont
-que je n'ai préféré pour m'unir à lui, que parce
-qu'il avait encore plus de sottise et moins de caractère
-que ses compétiteurs; rien de tout cela ne m'avait fait
-sentir si j'avais une âme. L'histrion, l'époux, le premier
-venu&hellip; toi-même, ne t'en déplaise, tout charmant qu'on
-te voit, vous seriez tous également bons pour moi, quant
-à l'objet physique; mais je devais t'aimer. Cette chance
-seule, et non la supériorité de tes agréments, t'a tiré
-pour moi du pair, et me fait être avec toi&hellip; ce qui m'a
-paru surpasser ton attente. Il faut te l'avouer, Monrose,
-dès ce fameux soir où je te vis à la Chaussée d'Antin,
-tu me plus&hellip; mais je dis à l'excès; oui tu me tournas
-subitement la tête. C'était à toi que je buvais coup sur
-coup des rasades de Champagne.</p>
-
-<p>Ce fut à toi que je projetai d'élever mon âme dans
-cette passade, où je n'entraînai si cruellement ce bélître
-de Rosimont, qu'afin de me procurer à la fois la
-jouissance d'empoisonner un traître et de sceller d'un
-voluptueux sacrifice le v&oelig;u mental que je te faisais de
-mon premier sentiment, premier véritable essor de mon
-âme. Mon état cruel, la faveur où je te voyais dès le
-premier instant, auprès de ces coquettes qui nous recevaient,
-ne laissaient pas de m'alarmer. Mais bientôt
-j'appris ton accident; j'en bénis le ciel; je vis que ta
-course dans la carrière du bonheur n'allait pas être
-moins retardée que la mienne; que nous allions nous
-traîner du même pas, et que j'arriverais au but à peu
-près en même temps que toi. J'aurais dressé volontiers
-un autel à l'empoisonneuse Flakbach, comme en maints
-lieux, on sacrifie dévotement au mauvais principe&hellip;</p>
-
-
-<h3>SUITE, OÙ MONROSE CONTINUE DE LAISSER PARLER MIMI.</h3>
-
-<p>Heureusement, poursuivit-elle, j'ai plus d'une passion.
-Non moins ambitieuse que tendre et lascive, je saisis
-l'occasion qui s'offrait de connaître plusieurs gens en
-place: mes <i>remèdes</i> ne m'interdisaient pas absolument
-de sortir. Mille soins d'intrigue firent une propice diversion
-à l'amour qui, s'il m'avait exclusivement occupé,
-me serait infailliblement devenu funeste. J'eus bientôt
-pris la mesure de quelques-uns de ces colosses qui se
-partagent le pouvoir et la distribution des faveurs de la
-fortune, je démêlais qu'ils n'avaient eux-mêmes guère
-plus de hauteur réelle que leurs représentants en sous-ordre,
-qui s'efforcent de paraître des géants à leur tour.
-J'observai que presque tous ces êtres si respectés, si
-redoutés des sots, étaient <i>à mener par le nez</i>, tout comme
-le vulgaire, qu'ayant la plupart, un ou plusieurs vices
-favoris, que certains les ayant tous, il ne s'agissait,
-pour pêcher ces énormes poissons, que d'amorcer, pour
-chacun, la ligne d'une manière convenable. Sûre, grâce
-à toi, de ne plus prendre de <i>l'amour</i> pour personne, et
-de porter désormais imperturbablement <i>mon c&oelig;ur dans
-ma tête</i>, je me dis: <i>Poursuivons avec acharnement la
-richesse et les honneurs.</i> Je jurai de t'aimer, je me flattai
-que tôt ou tard je t'attacherais à moi, je me réservai
-de goûter avec toi seul les voluptés de l'âme; quant à
-celles des sens isolés, il me semble que je pourrais fort
-bien les convertir en <i>monnaie courante</i> pour acheter du
-crédit, des protections, de l'accès et des réussites. Oui,
-mon cher, telle est ma philosophie, que je crois ce système
-très compatible avec une véritable et complète
-préférence du c&oelig;ur; car enfin les bases uniques d'un
-pacte entre gens qui s'aiment, font la sympathie, l'union
-d'intérêt, la sûre et brûlante amitié, qui n'ont rien de
-commun avec quelques <i>gestes</i> absolument insignifiants,
-quand ils se passent entre deux automates, si rien n'est
-comparable à leur magie, quand ils résultent de la sublime
-inspiration de deux amants&hellip;</p>
-
-<p>Monrose respirait.&mdash;Voilà la première fois, lui dis-je,
-que j'ai vu l'amour marcher comme le mène votre incompréhensible
-Moisimont. Elle débute dans le monde
-par un libertinage tout cru, qu'ensuite elle débrutalise
-un peu par quelque hypocrisie: de là son mariage. Puis
-elle devient insensible, mais c'est pour se réserver tout
-de suite la commodité d'être sans reproche, à l'univers!
-Au reste, elle ne prétend à rien moins qu'à convaincre
-son amant, que son lot suprême diffère infiniment de
-celui de ses rivaux, parce que ceux-ci, bien que puisant
-à discrétion, tout comme lui, dans la caisse des revenus,
-n'ont toutefois aucune part à la propriété du capital!
-L'étonnant, le merveilleux par-dessus tout cela, c'est
-la métaphysique, ou, pour entrer dans le sens de la belle
-dame, c'est l'<i>épuré platonisme de sa banalité</i>. Voilà, je
-le répète, un caractère des plus neufs, et de nature à
-mettre en défaut la science des gens qui se croient habiles
-à disséquer le c&oelig;ur humain. Voyons pourtant à
-quoi doit aboutir cette éruption d'originale philosophie.
-Monrose sourit et continua de faire pérorer l'étrange
-métaphysicienne.</p>
-
-<p>«Chevalier, ajouta Mimi, c'est d'après mes bizarres
-idées, que dès notre premier <i>bec-à-bec</i>, je t'ai jeté mes
-faveurs à la tête, comme l'aurait pu faire une fille publique;
-c'est d'après mes idées, que rien ne m'étonnait
-hier chez notre grand chanoine, n'y voyant que des actes
-d'ivresse et des besoins satisfaits, en un mot, de l'argent
-jeté par les fenêtres; or, ne vaut-il pas mieux l'employer,
-cet argent, à quelque chose d'utile? Moi-même, je me
-proposais bien de me permettre quelques jours de gaspillage
-avec toi: c'est sur ce pied que, renvoyant à
-mettre plus tard un peu d'ordre dans nos affaires de
-c&oelig;ur, je ne me suis fait aucun scrupule d'associer Nicette
-à notre petit carnaval. D'honneur, je t'ai vu, sans
-l'ombre de jalousie&hellip; N'achevez pas, interrompis-je
-d'un baiser, ne me retracez pas ma funeste aventure.&mdash;Tu
-déraisonnes, mon cher. <i>Funeste!</i> elle est charmante.
-Ne sois pas ingrat: ne t'ai-je pas vu jouir?
-n'étais-je pas moi-même heureuse de tes plaisirs? Oui,
-fripon, je les partageais quand tu me voyais raccrocher,
-sur les lèvres de Nicette, ton âme dont tu lui faisais part
-avec tant de vigueur. Il n'eût tenu qu'à toi, plus juste,
-moins rigoriste, d'éprouver à ton tour que ces ricochets
-de volupté ne sont pas sans douceur. Il eût fallu pour
-cela supporter, comme je venais de le faire à ton égard,
-le nouveau succès de Nicette, la voir sans humeur dans
-mes bras, et rendre ainsi sa peu signifiante man&oelig;uvre
-délicieuse pour moi, dès qu'embrasée de tes baisers,
-j'aurais englouti deux âmes à la fois: mais ton caprice
-jaloux a tout gâté, mon cher. Avoue cependant que nos
-imaginations du moins ont eu une hermaphrodite&hellip; que
-ce n'est pas une chose ordinaire, et qu'il y aurait bien
-de la sottise à nous affliger de notre délicieux quiproquo?</p>
-
-<p>«J'aurais dû vous dire, ma chère comtesse, qu'à
-travers des ébats trop longs pour que Mimi n'eût pas le
-temps de réfléchir, elle s'était mise au fait de la conformation
-de notre hermaphrodite, pour qu'elle sût enfin
-tout aussi bien que moi que Nicette n'était qu'un charmant
-giton. Après s'être justifiée pour son compte,
-ou croyant du moins l'avoir fait, voici ce qu'elle ajouta
-pour tâcher de me remettre bien avec moi-même:&mdash;Que
-les hommes sont fous de se forger gratis de chimériques
-anxiétés! Où diable est-on allé placer un tarif
-d'honneur, de vertu, de honte, de repentir! Un être
-singulièrement conformé te fait une sottise dans un
-moment où tu ne pouvais t'y opposer, mais n'y réussit
-point. Si cet être était femme, il n'y aurait qu'à rire de
-cette gaieté; ce n'est pas une femme? tu l'ignorais:
-cependant dès que tu l'apprends, la crainte d'un déshonneur
-commence d'exister! Mais tandis que durait
-encore ton erreur, tu serres à ton tour dans tes bras
-l'être charmant, à titre de femme, l'illusion complète a
-pour toi mille délices. Un maudit scrupule te fait vérifier,
-après coup, qu'il y a dans ton calcul quelques
-lignes d'erreur. Ici naît une prétendue flétrissure, et tu
-te crois dans le cas du désespoir! Détestable subtilité,
-mon ami; funeste abus du raisonnement. Pour moi,
-je trouve ton accident fort graciable. Dût l'univers te
-huer, Mimi du moins t'absout de toute son âme. Viens,
-mon adorable chevalier, mes intentions sont bien
-franches; mais j'espère te former assez pour que tu ne te
-désespères point, si jamais il pouvait aussi me prendre la
-capricieuse envie de t'attraper.</p>
-
-<p>«Déjà Mimi s'évertuait à me donner une preuve brûlante
-du parfait retour de sa faveur mal entendue:
-querelle, épisode, tout était réciproquement oublié.
-C'était la céleste Mimi de l'entresol toute entière dont
-j'occupais pleinement et l'âme et les sens. Chez moi, le
-sentiment d'être réellement aimé, chez elle, la satisfaction
-d'avoir avec succès déclaré le secret de sa tendresse,
-tout concourait à combler notre bonheur. Le reste de
-cette mémorable nuit fut pour nous un tissu serré des
-plus inexprimables délices.»</p>
-
-
-<h3>IDÉES DONT ON JUGERA.&mdash;CROQUIS DE L'HISTOIRE DE NICETTE</h3>
-
-<p>Je me serais bien gardée, cher lecteur, de vous rendre
-avec tout ce détail l'étrange confidence de Monrose, si
-la manière dont elle m'affecta moi-même dans le temps
-ne m'avait pas avisée que cette aventure jette une grande
-lumière sur l'incertitude que mille fables diverses nous
-laissent au sujet des hermaphrodites. On ne peut nier
-sans doute qu'il dépendit du créateur de jeter par ci,
-par là, sur la terre, des individus gratifiés des deux natures;
-mais cette singularité ne pouvant avoir aucun
-but qui ne fût contraire au système général de la création,
-nous devons supposer que le grand être n'a dû
-jamais se permettre d'opérer, comme exprès pour se
-démentir, un inutile prodige&hellip; Il y a beaucoup à parier,
-au contraire, que dans tous les temps, les hommes,
-sujets aux mêmes passions, aux mêmes caprices, ont
-été avides de la beauté sous quelle forme qu'elle s'offrît,
-et n'ont pas mieux demandé que de tomber sans y
-regarder de si près, dans le piège des Nicettes. Croyons
-que mille individus chantés, célébrés en tant de lieux,
-et dont quelques-uns ont obtenu l'honneur de l'apothéose
-n'ont été de leur temps ou que des victimes de
-cet art cruel qui conserve à l'adolescence quelques
-formes féminines au prix de la virilité, ou que de tolérants
-jouvenceaux qui, soit plies par l'esclavage, soit
-façonnées par la dépravation de leur siècle, se sont
-rendus habiles à recevoir, comme la nature les avait
-destinés à donner; croyons que l'amour amphibie
-qui convoite ces êtres équivoques, leur a partout élevé
-plus ou moins furtivement des autels, et que de la <i>nécessité</i>
-du <i>désir</i> de justifier des <i>affections</i>, un culte partout
-proscrit par les lois, est née la palliative chimère de
-l'hermaphrodisme.</p>
-
-<p>Par la suite, j'ai voulu voir cette même Nicette, dont
-il serait temps sans doute de s'occuper moins; mais
-j'aurai bientôt fait, cher lecteur, de te répéter ce qu'elle
-m'a conté de l'origine de sa double <i>représentation</i>.</p>
-
-<p>Né d'une célèbre cantatrice de Rome, et d'un monsignor,
-Nicetti, beau comme un ange, avait atteint l'âge
-de douze ans. Dès lors précoce en tout genre, il était
-également dominé par la passion des vers, de la musique
-et des femmes. A Venise, un jour, le directeur de l'Opéra
-le surprend à dévirginer de bon courage un enfant de
-neuf ans, sa fille unique, petit chef-d'&oelig;uvre de beauté
-dans son genre et dont les prémices n'étaient assurément
-pas destinés au gaspillage qu'exerçait sur elle l'amoureux
-Nicetti. L'homme atroce approche, saisit par
-derrière, et tord avec fureur de pauvres petites amulettes,
-hélas! bien innocentes, car elles n'étaient pas
-encore assez mûres pour mettre du leur au crime qui se
-commettait: elles en deviennent les victimes.</p>
-
-<p>Le petit malade est longtemps entre la vie et la mort.
-En vain malgré l'intérêt d'en faire un virtuose, a-t-on
-essayé de lui conserver, s'il est possible, ce qui fait nos
-plus chères joies; chaque jour le ravage de l'inflammation
-exige le sacrifice de quelque parcelle. La macération
-était générale; l'enveloppe elle-même ne pouvait être
-sauvée. Cependant au bout de trois mois, l'habile homme
-qui dirigeait le plus difficile pansement, observe que les
-chairs supérieures se disposent enfin à la cicatrisation;
-mais trop prudent, il craindrait en la favorisant trop
-tôt, de renfermer peut-être quelque principe destructeur:
-il retarde donc; et jusqu'à ce qu'il soit absolument sûr
-de son fait, il entretient, au moyen d'un anneau d'or
-de forme ovale allongée, l'ouverture de l'ulcère fatal.
-Il résulte de ce soin une double cicatrisation: l'intérieur
-qui met le sceau à la guérison de l'infortuné Nicetti,
-et l'extérieur qui convertit en un bourrelet, modelé
-sur l'anneau d'or les longs bourrelets de la balafre. De
-là cette parfaite apparence d'une nature féminine au-dessous
-de la masculine. Celle-ci, grâce, soit à l'âge de
-l'opéré, soit à quelque reste furtif de ce qui recèle l'élément
-de la vie, conserve du moins après cette cure, la
-précieuse faculté de croître avec le reste du corps, et le
-bien plus cher privilège de cette intéressante variation&hellip;
-Mais il est des choses qu'on ne peut entièrement définir.
-Bref, la maturité, l'exercice et surtout l'excessive lubricité
-de l'individu perfectionnent par la suite un don
-sauvé par miracle. La nature, cette admirable mère,
-dédommage par des affections particulières l'être charmant
-qu'on a si traîtreusement dégradé. Elle veut qu'il
-attire les deux sexes, comme il en est attiré lui-même.
-Mille aventures qui ne sont pas de notre sujet, enrichissent
-les premières années du délectable Nicetti,
-jusqu'à ce qu'enfin il lui convienne d'être Nicette, afin
-d'échapper, sous l'habit féminin et de s'expatrier sans
-péril, lorsqu'au bout de six ans de malédictions secrètes
-contre l'auteur de ses pertes, survient enfin la jouissance,
-délicieuse pour un Italien, de faire tomber le directeur
-féroce sous trois coups de poignard.</p>
-
-<p>Mais revenons à Monrose. Il était si honteux à la suite
-du plus humiliant chapitre de sa confession, que je crus
-charitable de me mettre en grands frais pour le consoler
-et le convaincre que le danger de ce qu'il regardait
-scrupuleusement comme une tache, ne lui avait rien
-fait perdre de mon estime. Parfaitement, et non moins
-agréablement rassuré, l'aimable ami ne me fit pas
-languir après la continuation de son histoire.</p>
-
-
-<h3>PROJET DE MADAME DE MOISIMONT.&mdash;RETOUR A PARIS</h3>
-
-<p>Le lendemain, poursuivit-il, le déjeuner nous réunit.
-Les passions étaient respectivement amorties; nous
-pûmes causer sans humeur et sans dissimulation de
-tout ce qui s'était passé la nuit.</p>
-
-<p>«Nicette nous avoua qu'en général, elle n'avait que
-des fantaisies du moment, mais toujours ardentes, et
-qui la martyrisaient à la moindre contrariété. Comme
-<i>demi-homme</i> toute femme pourvue de quelques agréments
-allumait chez elle un prompt désir; comme
-vêtissant le costume féminin, elle se faisait un point
-d'honneur d'intéresser tout homme à peu près aimable.
-Telle était devenue la routine de ses sens qu'homme
-ou femme, et soit jouant le premier rôle ou le second
-elle avait toujours un plaisir <i>physique</i> (Je cite la figure
-dont elle se servit) <i>dans la proportion du brillant d'un
-beau clair de lune, comparé à la lumière du soleil</i>. Quant
-à la faculté de multiplier les jouissances, son organisation,
-son habitude et sa sensibilité permettaient qu'elle
-n'y mît aucune borne.</p>
-
-<p>«Vers l'heure du public, Nicette fut prête pour aller
-satisfaire son avide curiosité. La toilette achevée, nous
-la vîmes complètement belle, et séduisante à nous
-étonner. Nicette avait su dérober au beau sexe tout son
-art à relever d'élégance et de grâce, les charmes naturels.
-Moi-même, j'en conviens, je me pardonnais dans ce
-moment toutes mes fautes, et regrettais qu'il manquât
-à notre Conculix (si différent de celui de la Pucelle),
-une réalité qui m'aurait à l'instant décidé à ne pas me
-priver d'une seule manière de l'avoir. Mimi riait sous
-cape, s'apercevant très bien de certain symptôme plus
-qu'indulgent en faveur de Nicette, et qui trahissait
-ma mentale infidélité.&mdash;Fripon! (dit-elle dès que nous
-fûmes seuls) ce sera, s'il vous plaît, pour moi que Nicette
-aura mis les fers au feu. Elle exigea tout de suite une
-réparation: je la fis de grand courage; et comme je
-doublais:</p>
-
-<p>&mdash;A la bonne heure, dit-elle, mais il faut donc que
-tu te reconnaisses bien coupable!</p>
-
-<p>«Elle m'apprit ensuite que son projet était de convertir
-en fermier général, ou tout au moins en gros
-bonnet de la finance, son petit président aux comptes de
-mari; leur fortune leur permettait de faire en partie
-les fonds d'un cautionnement considérable. Quant au
-crédit pour ce qui ne serait pas en leur pouvoir, on sait
-comment elle projetait de se le procurer. En une seule
-semaine, elle avait accaparé, et paya sans doute, la
-voix de l'intendant de la ferme générale, et de cinq des
-plus importants de la compagnie. Peu s'en était fallu
-que la veille elle n'eût aussi lié le ministre.&mdash;Mais il
-m'a tout promis, dit-elle, et je le connais trop galant pour
-craindre qu'il me manque de parole. J'objectai que
-je le voyais bien obsédé de femmes, et qu'il faudrait qu'il
-y eût bien des places à donner, pour que toutes ces dames
-fussent satisfaites.&mdash;Bon! répliqua-t-elle, la plupart
-n'ont pas de plans, ou n'en ont pas de raisonnables.
-Beaucoup n'aspirent qu'à des bienfaits passagers, à des
-pensions, à des sommes une fois payées, qu'elles sollicitent
-de façon qu'on ne peut guère les leur refuser sans
-ingratitude. D'autres n'entourent le ministre que par
-coquetterie; il en est, mais celles-ci sont bien dupes, qui
-ambitionnent de le captiver avant d'y rien mettre du
-leur. Trop roué pour ne pas les voir venir de dix lieues,
-il fait volontiers ce qu'il faut pour qu'elles s'élancent
-avec confiance dans la face du ridicule. Je ne l'ai vu que
-deux fois en particulier, et déjà nous avons plaisanté
-de ces petites orgueilleuses. Ne rien faire pour elles,
-est tout au moins la vengeance qu'il se croit permis
-d'exercer contre ces insidieuses beautés si sûres du
-pouvoir de leurs charmes, et si jalouses de pouvoir
-mener quelque jour, au gré de leur ambitieux caprice,
-un homme léger qu'on sait n'aimer rien au monde que
-son égoïste liberté.</p>
-
-<p>«Nicette reparut enivrée de ses succès, enchantée de
-tout ce qu'elle venait de voir et d'entendre. Nous dînâmes
-à la hâte, Mimi jugea que nous pouvions fort
-bien, comme gens qui s'étaient rencontrés à Versailles,
-ne faire pour le retour qu'une seule voiture. Il fallut
-donc absolument que je montasse dans celle des dames,
-déplaçant la femme de chambre dont se chargeait Lebrun,
-conducteur héréditaire de mon cabriolet.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p class="italic">A la fin de ces récits tout pleins d'un charmant libertinage
-et où le drame intervient parfois, où passent les personnages
-les plus divers de toutes les nationalités européennes,
-où l'on pénètre dans l'intimité même de la vie
-du <span class="roman"><small>XVII</small><sup>e</sup></span> siècle, à la veille de la Révolution, Monrose finit
-par épouser la fille de lord Sydney. Cette jeune anglaise
-s'est fait faire un enfant par le marquis d'Aiglemont, le
-premier amant de Félicia et à cause de cela se fait scrupule
-d'épouser Monrose. Cet épisode qui se trouve à la
-fin du roman donne bien le ton de la philosophie indulgente
-de Nerciat et des doctrines de son époque en fait de
-libertinage.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>A la fin, d'Aiglemont, toujours singulier dans ses idées,
-résolut d'essayer un quitte ou double; il n'y avait plus
-aucun moyen raisonnable à tenter pour arracher à
-miss Charlotte une sage résolution.</p>
-
-<p>&mdash;Madame (vint-il lui dire très sérieusement un beau
-matin) notre bon pays de France n'est pas du tout le
-théâtre où peuvent être applaudis des honnêtes gens
-ces partis romanesques, qui sont en grand prédicament
-dans votre île philosophique, du moins si l'on en croit
-vos romans, que les extravagants seuls prennent ici
-ici pour modèles. Trop de perfections vous distinguent,
-vous tenez à trop de personnes considérables par leur
-état et par leur fortune, et particulièrement, vous avez
-un oncle d'un trop grand mérite, pour qu'il vous soit
-possible de soutenir, sans vous avilir, la gageure de ne
-point vous marier. J'ai eu la fortune de vous faire un
-enfant! Eh bien, le cher Monrose en a fait un à M<sup>me</sup> d'Aiglemont,
-partant quitte. Un jour doit venir où vous
-saurez encore mieux combien il y a d'<i>alliances</i> entre tant
-de personnes que vous voyez former notre aimable, et
-j'ose dire, heureuse société: vous serez alors très aise de
-vous remettre à notre unisson. Votre amant, celui dont
-il convient absolument que vous fassiez un époux, a
-contracté d'innombrables dettes; il est de votre honneur
-de les acquitter. Voyez au surplus à quoi tiennent vos
-scrupules. En même temps il ouvre la porte d'un boudoir&hellip;
-Tandis que Charlotte est stupéfaite de voir
-l'heureux Monrose dans les bras de M<sup>me</sup> d'Aiglemont,
-le Marquis la surprend elle-même, et&hellip; la façon d'une
-oreille est plus qu'à moitié faite avant que la belle
-Anglaise ait pu seulement respirer. Cependant notre
-héros et la Marquise lui sourient et lui font ainsi comprendre
-que le crime dont on la rend complice n'est pas
-de nature à faire tourner le ciel.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, belle Charlotte, lui dit avec toute sa grâce,
-Flore encore embellie par le plaisir, épousez du moins à
-demi le cher Monrose, afin de ne pas me voler tout net
-ce que vous usurpez maintenant&hellip; Cette folie fut le coup
-de marteau sous lequel devait se briser le dur noyau du
-préjugé de Charlotte, l'amande n'en était point amère,
-c'était la <i>tolérance</i> sous un bon épiderme du <i>goût du
-plaisir</i>&hellip; Elle sourit: l'oreille achevée, l'Anglaise vola
-dans les bras de sa ci-devant rivale, lui jurant de
-s'assurer par un prompt hymen d'imprescriptibles droits
-à sa précieuse amitié mise à des conditions si douces&hellip;</p>
-
-<hr />
-
-
-<p class="italic">Cette analyse et ces extraits donneront une juste idée du
-singulier ouvrage que l'auteur apprécie en ces termes:</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Je conviens avec vous, cher lecteur, que la marche de
-toutes ces aventures n'est pas ordinaire.</p>
-
-<p>Ce mélange singulier de vertu, de faiblesse, de sentiment,
-de caprice, ces brusques transitions de la tristesse
-au plaisir, du plaisir au remords, du courroux à l'attendrissement,
-tout cela est de nature à vous ballotter
-peut-être désagréablement, si vous avez l'habitude et
-le goût de ces scènes uniformes où chaque acteur conserve
-son premier masque d'un bout à l'autre de son
-rôle. La plupart de mes personnages sont à moitié purs
-et à moitié atteints d'une corruption dont il est bien
-difficile de se garantir au sein des capitales, quand on y
-apporte des passions et d'assez grands moyens de les
-satisfaire. De là, tant de disparates. L'histoire de mes
-acteurs est celle des trois quarts des mondains de tous
-les pays de l'Europe.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p class="italic">Nerciat a été souvent pillé. Dans son autobiographie
-intitulée: <i>Illyrine ou recueil de l'inexpérience</i> (Paris,
-an VII) la Morency a inséré des passages qu'elle empruntait
-à <i>Monrose</i> et sans prévenir le lecteur. On trouvera
-notamment dans la lettre CXXI (Julie à Lise) un morceau
-pris dans la première partie de <i>Monrose</i>, au chapitre VI.</p>
-
-<p class="italic">Monselet fait remarquer dans <i>Monrose</i> «un individu
-italien qui pourrait bien avoir servi de modèle à Balzac
-pour son ou sa <i>Zambinella</i>, dans le petit roman de <i>Sarrazine</i>».</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch3">MON NOVICIAT OU LES JOIES DE LOLOTTE</h2>
-
-
-<p class="italic">Ce roman n'est pas excellent. Le titre donne assez bien
-l'idée du sujet. Il s'agit des premiers pas d'une jeune personne
-dans le libertinage. Le premier extrait comprend le
-passage le plus intéressant d'un récit des aventures de
-Félicité que celle-ci, femme de chambre de Lolotte, raconte
-à sa maîtresse.</p>
-
-
-<h3>AVENTURES DE FÉLICITÉ</h3>
-
-<p>»La suite de mon roman jusqu'au moment où j'eus
-l'honneur de connaître M<sup>me</sup> de Pinange n'a rien de fort
-intéressant.</p>
-
-<p>»La Florinière était le fils d'un anobli dont le père
-avait fait dans le commerce maritime une fortune considérable,
-que ce fils avait commencé de gaspiller et que
-le petit-fils surtout avait de merveilleuses dispositions
-à rendre en très peu de temps nulle. Celui-ci était simple
-et confiant jusqu'à la prodigalité, brave sans émulation,
-car, officier, il n'avait pu soutenir plus d'un an le régime
-des garnisons, après s'être mis en frais d'estropier deux
-ou trois vaniteux lieutenants qui avaient fait des façons
-pour le regarder comme leur camarade, à cause de sa
-presque roture. Sans beaucoup d'esprit, détestant
-l'étude, n'ayant dans la tête ni histoire, ni fable, ni
-poésie, ni théâtre, et n'étant même jamais que très
-imparfaitement au courant des intérêts journaliers;
-s'énonçant d'une manière commune, mais joli garçon;
-le meilleur enfant du monde, sans humeur, sans caprices,
-toujours assez gai, plus caressant encore. La Florinière,
-qui n'avait rien de piquant, ne pouvait en somme ni
-me plaire beaucoup par ce qu'il avait de bon, ni prendre
-de l'ascendant sur moi, parce que j'étais dès lors plus
-fine que lui, et que dès la première occasion où je vins
-à bout de lui faire faire mes volontés au lieu des siennes,
-mon grossier empire fut irrévocablement décidé.</p>
-
-<p>»Disons qu'avec l'habit de femme, j'endossai sur-le-champ
-la ruse et l'esprit de domination.</p>
-
-<p>»Nous menions une joyeuse vie, assidus à tous les
-petits spectacles (de meilleurs ne m'auraient point alors
-intéressée): La Florinière abhorrait la tragédie; la
-comédie, à moins qu'elle ne fût bouffonne, le faisait
-bâiller. Audinot et Nicolet surtout faisaient ses délices.
-Fidèles à tous les Waux-halls, aux foires, enfin à toute
-fête publique; logés chèrement, car dès le lendemain de
-l'aventure d'Alidor nous avions déménagé et le même
-jour La Florinière avait touché trente mille livres;
-regorgeant de liberté, d'aisance et de facilités à nous
-divertir, nous vécûmes ainsi plus de six mois, pendant
-lesquels mon nigaud eut la sottise de me faire faire
-connaissance avec la plus mauvaise compagnie en
-hommes qu'il soit possible d'imaginer, avec des militaires
-à expédients, des agioteurs, des pupilles à affaires,
-des abbés parasites (celui de M<sup>lle</sup> de La Motte fut à
-son tour du nombre; je vous en parlerai tout à l'heure),
-avec des joueurs sybarites, de faux marquis, comtes,
-chevaliers qui ne venaient jamais au logis, il est vrai,
-sans m'apporter des bonbons ou des fleurs, mais qui
-n'en sortaient jamais sans avoir puisé quelques louis
-dans la bourse de mon extrait de Jourdain<a id="FNanchor_62" href="#Footnote_62" class="fnanchor">[62]</a>; telles
-étaient nos plus intimes ou plutôt nos seules connaissances.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_62" href="#FNanchor_62"><span class="label">[62]</span></a> Qui ne connaît le héros de la comédie du
-<i>Bourgeois gentilhomme</i>. (N.)</p>
-</div>
-<p>»En un mot, ma chère maîtresse, le maladroit La
-Florinière prit comme exprès tant de soins à me distraire
-de lui-même qu'un beau jour je le fis cocu avec
-mon maître à danser, une autre fois avec un fringant
-garde du corps; une autre fois avec un marquis de
-bouillotte, toujours en rapprochant les dates; puis avec
-un prieur, faiseur de vers libertins et de nouvelles érotiques;
-avec celui-ci qui me lisait chaque jour sa besogne
-du matin, je ne manquais jamais d'essayer ce
-qu'il avait écrit: il m'apprit vraiment de jolies choses!
-Bientôt, sans beaucoup de goût pour ceux qui m'arrachaient
-des faveurs, bientôt par besoin du tempérament,
-puis par caprice, puis pour narguer en quelque
-façon mon aveugle amant, et plus d'une fois, lui présent
-mais trompant habilement ses regards, je fus ainsi
-tour à tour en moins d'un an, la conquête d'une quarantaine
-de godeluraux, qu'au fond je méprisais si fort,
-que j'osais à peine les saluer en public, et que j'avais
-la sueur froide quand, au spectacle ou ailleurs j'en voyais
-deux ensemble les yeux fixés sur moi, tant je craignais
-leurs confidences et les scènes qui pouvaient en résulter.</p>
-
-<p>»A travers cette banalité, nous nous trouvâmes enfin,
-mon cher entreteneur et moi, poivrés d'importance. Il
-s'était bien lui-même rendu par-ci par-là coupable de
-quelque petite infidélité, mais il y avait cent à parier
-contre un que j'avais tous les torts de notre mutuelle
-infortune. Au surplus, il aurait mis sa main au feu de
-mon innocence à toute épreuve, et tandis que je tremblais
-de me voir mise brusquement à la porte, à coups de pied
-au cul, j'eus un beau soir la surprise de voir mon jocrisse
-à mes pieds, s'accusant, se maudissant, se frappant la
-poitrine, <i>mettant entre mes mains sa vie</i>, etc.</p>
-
-<p>»Après avoir longtemps feint de ne rien comprendre à
-son désespoir, et me l'être fait bien humblement expliquer,
-je me montrai généreuse. Le pardon ne tenait
-à rien; en veut-on <i>à ce qu'on idolâtre</i>! Il fallait bien
-qu'il se crût idolâtré, tout au moins. Je pardonnai donc
-avec toute la dignité convenable.</p>
-
-<p>»J'ai dit qu'il était à mes pieds; je le relève, mais
-une assez grosse bourse restait à terre, je l'avertis de cet
-oubli.» Ne m'outrage pas, chère Félicité! s'écrie-t-il
-avec une reprise de suffocation; ne me fais pas rougir
-de la modicité du dédommagement que je t'offre.
-Plus économe, j'aurais expié par un plus digne sacrifice
-l'irréparable outrage dont je suis coupable envers toi.
-Pardon! me pardonnes-tu?&mdash;En peux-tu douter?&hellip;
-Mais là, sincèrement?</p>
-
-<p>»De toute mon âme!&mdash;Eh bien! (il me serre la main
-et me verse un torrent de larmes) adieu, adieu, Félicité!
-Maintenant je pars moins malheureux&hellip;&mdash;Tu
-me quittes!&mdash;Oui, pour quelques mois. Rétablis ta
-santé. Je ne pourrais près de toi mettre ordre à la
-mienne; nous nous écrirons. J'apprenais alors, et
-commençais à pouvoir tracer quelques lignes, bien entendu
-sans un mot d'orthographe. Je promis de correspondre.</p>
-
-<p>»Je parlais encore quand La Florinière s'évada fermant
-et emportant la clef, sans doute de peur que,
-courant après lui, je n'ébranlasse sa résolution courageuse;
-mais hélas! j'avoue que je me sentais résignée
-à supporter notre théâtrale séparation, cependant je
-m'acquitte du cérémonial convenable, je trépigne des
-pieds et des poings contre l'obstacle qui m'arrête. En
-même temps j'entends derrière moi rire quelqu'un à
-gorge déployée.</p>
-
-<p>»Je me retourne&hellip; C'est ce garnement d'abbé, le
-greluchon de la coquine de La Motte et l'un de nos plus
-assidus piqueurs d'assiette. La Florinière l'avait caché
-dans ma garde-robe pour être témoin de nos adieux,
-voulant, disait-il qu'après son départ quelqu'un pût le
-purger dans notre société du soupçon d'inconstance et
-de perfidie. Il ne pouvait guère s'adresser plus mal pour
-choisir un juge en fait de procédés. L'abbé, la plus vile
-de toutes les créatures de l'univers, les ignorait et n'était
-pas homme à remplir le moindre devoir d'amitié ou
-de reconnaissance. Il est bon de vous dire que reçu un
-peu tard parmi nous et n'ayant peut-être pas fait dans
-le temps grande attention à ma figure, il ne m'avait
-jamais reconnue pour avoir été le témoin de sa bonne
-fortune et de sa basse escroquerie. Au contraire, aux
-petits soins avec moi, plus d'une fois il m'avait aidée à
-satisfaire quelques caprices, et j'avais eu l'avantage de
-le payer pour ses commissions.</p>
-
-<p>»Il savait donc combien peu d'importance j'attachais
-à conserver ou perdre un amant tel que La Florinière;
-il devait par conséquent trouver complètement ridicule
-la tragi-comédie qui venait de se passer. Aussi se mit-il
-à la parodier d'une manière très bouffonne dont je ne
-pus m'empêcher de rire.</p>
-
-<p>»Me serais-je doutée qu'encouragé par cet instant de
-familiarité, le drôle eût osé me saisir à bras le corps
-à l'improviste et me jeter sur le pied du lit avec autant
-d'effronterie que si j'eusse été la raccrocheuse de La
-Motte!</p>
-
-<p>»<i>Qui quitte sa place la perd</i>, dit l'insolent, déjà maître
-de celle dont La Florinière avait eu jusqu'alors la putative
-propriété. Je m'arme d'un sérieux foudroyant!
-«Qu'osez-vous, monsieur?&hellip;</p>
-
-<p>»Te consoler, mon chou&hellip; C'est ainsi qu'à Paris on
-sèche les pleurs des veuves.» C'est moins l'insulte, que
-la tournure qui m'indigna contre ce calotin, et me fit
-concevoir sur l'heure l'idée d'une vengeance aussi mémorable
-que raffinée, je veux dire d'empoisonner du
-moins l'audacieux, si je n'ai pas sous la main un pistolet,
-un poignard pour lui arracher la vie&hellip; Ah! ah! Félicité,
-m'écriai-je, je tremble d'être forcée à vous haïr quand
-vous m'aurez achevé votre horrible récit.&mdash;Je suis
-vraie, je n'en retrancherai pas une syllabe.» Il n'y
-avait déjà plus qu'à laisser entrer ce vil fameux. Le
-premier que j'eusse vu de ma vie.» Est-ce tout de bon?
-ai-je la méchanceté de lui dire. Oubliez-vous ce qui s'est
-dit entre La Florinière et moi? Pouvez-vous ignorer
-en quel état&hellip;&mdash;Eh! foutre! qu'est-ce que cela me
-fait à moi! Je crains peu la vérole avec mon eau de
-Préval.&mdash;Soit! Il y est.</p>
-
-<p>»Dès lors, je le travaille, Dieu sait comment! Tant
-de talent l'étonne, l'enflamme. Il f&hellip;, réf&hellip; tant que la
-nature s'y prête; plutôt fatigué que rassasié de ma
-jouissance, il invoque les secours de l'art. J'ai, lui dis-je,
-d'admirables <i>diabolini</i>, mais je vous avoue que si je
-prends la peine d'en aller chercher, je me ferai payer
-cher l'intérêt.&mdash;Ah! de ma vie, s'il le faut! A la bonne
-heure. J'apporte le stimulant fatal, j'en donne une
-bonne dose, le ribaud gobe le tout avec avidité. En
-attendant l'effet, je suis passionnément caressée; tout
-cela me convient et tend à mon but. On y arrive enfin;
-j'use, j'abuse du bienfait des diabolini, je mets mon
-homme sur les dents; enfin il demande grâce&hellip; Revenu
-de son ivresse, il éprouve un froid, un tremblement,
-un accablement mortel.</p>
-
-<p>»Pendant que tout cela se passait, le portier, conformément
-à l'ordre de La Florinière, était venu me défermer,
-mais sans prendre la liberté de paraître. Je
-sonne et demande un fiacre.&mdash;Quoi! vous me renvoyez!&mdash;Sans
-doute; à quoi seriez-vous bon? A me
-gêner.&mdash;Mais si tard! dans l'état où je suis!&mdash;Je vous
-conseille de vous plaindre.»</p>
-
-<p>Je prends un livre en attendant le retour du pauvre
-diable de domestique, qui n'a point trouvé de fiacre et
-grogne de loin contre les abbés qui veillent si longtemps
-chez sa maîtresse. Pour le coup, le trop heureux calotin
-compte bien sur mon bon c&oelig;ur; l'hospitalité ne peut
-lui être refusée. Point du tout, sans quartier, je le congédie,
-il lui convient donc de s'en retourner à pied, par
-la pluie, à l'autre extrémité de la ville. Il m'appelle
-<i>cruelle</i>; je lui ris au nez, et lui reproche sa cruauté,
-aussi avérée que son ingratitude envers un candide ami
-qui l'a comblé de biens. J'ai la malice d'ajouter: va,
-gredin! je doute que ton eau de Préval puisse te garantir
-de la multiforme vérole que j'ai mis tant d'importance
-et d'art à te donner. Et puisse ton funeste
-exemple effrayer tous les ingrats de la sorte!»</p>
-
-<p>Pétrifié, le malheureux n'osa proférer une parole et
-passa la porte. N'oubliez pas, monsieur l'abbé, lui
-criai-je, de chanter dans l'escalier: <i>Ah! je triom&hellip;om&hellip;omphe
-de son c&oelig;ur!</i>&hellip;</p>
-
-<p>Ce dernier outrage déchira pour lui le voile&hellip;</p>
-
-<p>Quoi! vous, Félix?&hellip; Et il voulait rentrer&hellip; Moi qui
-ne voulais point d'explications, je me renferme, en ordonnant
-au domestique de ne quitter mon homme que
-lorsqu'il serait dans la rue.</p>
-
-<p>Voilà, dis-je à Félicité qui reprenait haleine, voilà, ne
-vous en déplaise, une horrible aventure; mais c'est un
-assassinat dans toutes les règles! Judith amputant le
-chef de l'hostile Holopherne n'eut pas le c&oelig;ur plus dur
-et plus perfide que vous.&mdash;Bon, un rebut de la calotte!
-Qu'allait-il faire dans cette galère?&mdash;Et dis-moi,
-l'eut-il?&mdash;Ah! je vous en réponds! soit qu'il comptât
-trop sur son merveilleux spécifique, soit qu'il ne manquât
-de moyens pour se faire guérir, il laissa les choses au
-point où je les avais mises. Je sus peu de temps après
-que tous les accidents sans exceptions étaient survenus
-à sa partie peccante, et de plus un chancre au palais,
-dont certain nazillement et une prononciation ridicule
-sont à coup sûr l'indélébile certificat. Bicêtre fut trop
-tard le refuge du malheureux; on n'y ménage pas les
-martyrs de la vérole; dès les premiers jours une opération
-déplorable défigura ce fier modèle des boute-joies.
-Il fut même agité si on n'abattrait pas un de ses ornements
-symétriques. J'appris tous ces détails d'un officier
-<i>frater</i> détaché pour me prier d'aider de ma bourse un
-insolent dont j'étais trop vengée. En faveur de l'honnêteté
-du messager, je donnai quelques louis, mais en
-exigeant que pour le moment il n'accusât au calotin
-qu'une aumône de douze livres.</p>
-
-<p>»Je reviens sur mes pas pour vous dire que dès le lendemain
-de cette prouesse, j'entrai chez un parfait honnête
-homme de chirurgien, à qui je donnai carte blanche
-pour travailler au rétablissement de ma santé; nous
-convînmes de cinquantes louis; je les déposai chez un
-notaire, l'Esculape devant n'en toucher que la moitié
-quand il déclarerait la cure achevée, et le reste trois
-mois après que je serais convaincue de ma parfaite
-guérison, s'en rapportant à moi du soin de ne pas le
-voler en m'exposant derechef à l'horrible maladie.</p>
-
-<p>»La bourse que m'avait laissée mon généreux ami
-contenait deux cents louis en or, et dans la queue était
-roulée une lettre de change de la même somme, sur l'un
-des plus solides négociants de Nantes. L'échéance
-n'était pas fort éloignée. Sur ce pied, à l'abri du besoin,
-et désirant d'employer le temps de ma retraite à m'instruire,
-car je voulais effacer jusqu'à la trace de mon
-ignorance savoyarde, je suppliai qu'on ne brusquât point
-les remèdes, et que surtout on garantît des atteintes du
-mercure, mes dents, dont la beauté était vantée par-dessus
-tout ce que je puis avoir de charmes.»</p>
-
-<p>»Que Dieu vous garde, ma chère maîtresse, d'être
-jamais dans le cas de passer par la casserole de Saint-Côme!</p>
-
-<p>»Comme la plus belle femme cesse alors d'être l'image
-d'une divinité! Quelle humiliation! quelle différence
-d'étaler ses charmes aux yeux d'un f&hellip; plein d'ivresse
-ou bien à ceux d'un inanimé docteur qui ne voit dans
-tout cela qu'une machine immonde, détraquée, qu'il
-s'agit de purifier et réparer! Quelle barbare nomenclature
-au lieu de ces jolis ou joyeux noms qui dans le
-plaisir sont prodigués aux attrayants objets de mille
-folies!</p>
-
-<p>»Trois mois à peu près s'écoulèrent pour moi dans un
-affreux et honteux état de pénitence, de jeûne, de régime,
-qui toutefois s'adoucissait graduellement.</p>
-
-<p>»Au bout de ce temps, le chirurgien, dont j'avais fait
-un véritable ami, me pressa d'aller passer la belle saison
-à la campagne, chez une s&oelig;ur d'assez bonne société,
-avec laquelle j'avais fait connaissance pendant ma maladie.
-Elle faisait sa demeure à sept heures de Paris.
-L'avis du docteur avait bien un peu pour but de s'assurer
-de ma sagesse pendant la seconde période de mon rétablissement,
-en m'écartant ainsi de la capitale. Quoi
-qu'il en soit, je fis très bien de suivre son conseil. Dans
-ce champêtre séjour, où je me rendis encore faible et
-flétrie, je retrouvai bientôt les forces, l'appétit, le
-sommeil et les couleurs; mes chairs dont l'affaissement
-me causait de vives alarmes se remplirent derechef, et
-recouvrèrent leur agaçante fermeté. Je reconnus enfin
-que j'étais complètement régénérée. Mais avec cette
-belle santé, mes facultés physiques et mes goûts lascifs
-étaient aussi de retour.</p>
-
-<p>»Un jeune homme de fort bonne mine, un brave enfant
-de la nature, fils d'un noble casanier qui vivait sans
-ambition dans ce village, fréquentait chez nous; il
-n'avait pas manqué de me rendre justice; il était
-amoureux à perdre la tête. Le premier objet plaît là
-où il n'y a rien de mieux. Je pris aussi du goût pour ce
-médecin adorateur. Il était complaisant, assez instruit
-pour un campagnard; il me faisait lire, écrire, et corrigeait
-l'orthographe des lettres par lesquelles je répondais
-aux siennes; commerce uniquement imaginé pour mon
-instruction, car nous avions la liberté de nous voir
-sans cesse, et ce qui se disait réciproquement avançait
-beaucoup mieux les affaires que ce qui était écrit.</p>
-
-<p>»Il fallait conclure enfin quelque chose. J'étais obsédée
-par mon jouvenceau, je mourais aussi du besoin
-de rentrer dans la jouissance de mes droits de nature.
-Cependant, ayant promis à mon Esculape d'être sage,
-jusqu'à ce que je l'eusse entièrement satisfait, et comme
-j'ai du caractère, je tenais ferme et reculais de tout
-mon pouvoir l'époque d'un complet abandon. Mais je
-ne me refusais pas à de petites caresses, et même pour
-mater les fougueux désirs dont on me faisait hommage,
-souvent ma main avait une complaisance qui ne fut,
-au surplus, jamais trop de mon goût: c'est, ce me
-semble, assassiner le plaisir que de rendre aux hommes
-cet humiliant service. Bientôt j'imaginai le biais de
-me donner sans tromper le confiant docteur, et, non
-moins par vanité que par caprice, j'abandonnai sans
-réserve à l'ardent Saint-Amand (ainsi se nommait le
-jeune homme) mes arrière-charmes, sur lesquels il me
-semblait que l'embargo de la Faculté ne s'était point
-étendu. Cette fortune était trop délicieuse pour que le
-docile Saint-Amand osât désormais paraître refuser de
-s'y borner.</p>
-
-<p>De là, ma chère maîtresse, l'habitude familière que
-j'ai contractée de favoriser à la mode de Berlin ceux de
-mes galants qui peuvent avoir cette fantaisie, et comme
-à peu de chose près, j'y trouve aussi mon compte, ce
-qui n'est peut-être pas général chez les femmes qui se
-permettent de semblables revirements, j'avoue que,
-comme vous savez<a id="FNanchor_63" href="#Footnote_63" class="fnanchor">[63]</a></p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i4">Il ne m'importe guère</div>
-<div class="verse">Que Pascal soit devant ou Pascal soit derrière.</div>
-</div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_63" href="#FNanchor_63"><span class="label">[63]</span></a> Citation de Dom Japhet d'Arménie de Scarron. (N.)</p>
-</div>
-<p>»En un mot, je me trouve à cet égard dans le cas de
-mille femmes qui, n'ayant jamais eu ou n'ayant plus de
-sensations extrêmes à faire la chose ordinaire, y trouvent
-néanmoins un plaisir de fantaisie, de caprice, d'habitude,
-qui fait qu'elles ne sauraient s'en passer sur ce
-pied. Ganymède aussi longtemps qu'il plut au docteur
-de retarder le paiement du reste de son salaire, dès que
-je fus complètement acquittée, je mis enfin le comble
-aux v&oelig;ux de Saint-Amand. Dès la première fois, le
-traître ou le maladroit, me fit un enfant, malheur dont
-sur-le-champ, l'absence de certain état que j'attendais,
-et dont je croyais avoir déjà senti les avant-coureurs,
-me donna la funeste certitude.</p>
-
-<p>»Il n'y a pas grand mal à cela, Mademoiselle, me dit
-avec un grand air de bonne foi l'auteur de ma disgrâce,
-je suis honnête homme, je vais vous épouser». Fort bien,
-mais mineur, ayant un vilain père, vaniteux, brutal,
-avare peu riche et qui avait d'autres enfants, l'exécution
-du projet de Saint-Amand n'était pas facile. Au premier
-mot qui fut dit, dans la gentilhommière, <i>d'un enfant
-fait et d'une envie d'épouser</i>, il y eut un tracas d'enfer;
-un curé bonasse qui voulut bien se mêler de cette affaire,
-y perdit son latin. Mon épouseur fut mis <i>à la tour</i>, c'est-à-dire
-au premier étage d'un colombier, qui donnait
-un air de château à la bicoque seigneuriale. Bientôt
-je vis se préparer pour moi-même une petite persécution;
-je n'étais qu'accidentellement férue: il ne s'agissait
-pas pour moi d'une fortune; j'avais les moyens de
-m'éloigner, je le fis, et vins à Paris pour me fixer chez
-une marchande de modes.</p>
-
-<p>»Cette commère, comme la plupart de celles de son
-état, indépendamment de son commerce, gagnait beaucoup
-en faisant de sa maison, bien pourvue de jolies
-ouvrières, un honnête bordel. J'y eus quelques aventures,
-ou lucratives, ou de pur agrément; cette vogue
-ne dura que les quatre premiers mois de ma grossesse
-peu sensible. Quand je devins plus ronde, mes actions
-tombèrent à plat; force fut de me rabattre philosophiquement
-sur le travail des doigts et l'étude dont j'avais
-réellement contracté le goût à la campagne. Vers le
-milieu de mon neuvième mois, je vins reprendre chez
-l'honnête chirurgien mon ancien domicile.</p>
-
-<p>»J'accouchai au temps convenable, mais à travers
-tant de douleurs et de dangers, que dès lors, je pris pour
-le respectable état de mère une horreur insurmontable.
-En dépit du talent et de l'humanité du docteur, mon
-enfant, qui était une fille, périt dans les difficultés de
-ma délivrance. Heureusement, l'accoucheur n'était pas
-de ces faux raisonneurs qui, pour assurer la vie d'une
-créature à peine ébauchée que mille chances peuvent
-empêcher d'arriver à sa maturité, sont prêts à sacrifier
-sans scrupule celle que la nature a conduite avec bien
-de la peine à son point de perfection. Je dois encore à
-ce bienfaisant mortel tous les petits soins qui sauvent
-aux femmes les accidents et la difformité.</p>
-
-<p>»Je veux, disait-il, que vous sortiez de mes mains
-sans la moindre trace de cette première campagne;
-mais pour Dieu! ne faites pas la folie de recommencer:
-à chaque enfant il peut y aller de votre vie.» Il tint
-mieux sa parole que, du moins pour les précautions,
-je n'ai tenu la mienne. Mais grâce au ciel, jamais depuis
-l'on ne m'a fait d'enfant.</p>
-
-<p>»Cependant mon argent s'écoulait, car je m'étais
-abondamment équipée et j'avais bien vécu, je voulus
-négocier ma lettre de change; par malheur, le solide
-négociant de Nantes venait de faire banqueroute.
-Effrayée de l'instabilité des jouissances humaines, et
-pouvant, avec de l'économie, me soutenir encore quelque
-temps, j'achevai d'apprendre à coiffer, à chiffonner,
-et pris aussi quelque teinture du talent d'ouvrière en
-robes. Je n'avais plus entendu parler de Saint-Amand
-que pour apprendre qu'on l'envoyait à l'île Bourbon,
-pour faire le triste métier de lieutenant d'infanterie.
-Je pris dès lors le parti de ne plus aimer rien, puisque
-cela rendait si malheureux, et je ne favorisai plus que
-ceux qu'un caprice du moment, ou quelque vue d'intérêt
-qui en valût la peine, ou le besoin de mes sens, me
-dictait d'agréer. De cette manière, je fus encore passablement
-heureuse, et ne fis pas mal mes affaires.
-M. de Pinange, votre père&hellip;&mdash;Ah! oui; <i>mon amant!</i>
-interrompis-je avec transport: <i>dis mon tout, mon Dieu!</i>
-(Elle haussait les épaules et levait les yeux au ciel)
-Eh bien! mon père?&mdash;Votre père se prit comme un
-autre, dans mes filets, ou je tombai dans les siens,
-nous nous arrangeâmes. Bientôt il imagina qu'il serait
-plus commode pour tous deux de nous réunir dans un
-hôtel que d'être en bonne fortune à mon troisième étage,
-il trouva moyen de me faire entrer au service de madame.</p>
-
-<p>Le meilleur moyen pour se dégoûter bien vite, c'est
-d'avoir à tout moment sous la main les facilités d'être
-ensemble. Notre intrigue, brûlante dans mon taudis,
-devint à l'hôtel de Pinange d'une tiédeur affadissante.
-M. le Marquis me négligea. Fanfare sut en profiter&hellip;
-Quelle chute! Allez-vous vous écrier; un domestique
-succéder à ce sylphe, à cet enchanteur (Je soupirais à
-l'unisson de son éloge). Oui, Fanfare! il succéda délicieusement
-pour votre servante à son incomparable
-maître, Fanfare! vous en conviendrez, est charmant,
-et n'a rien de commun avec ses semblables qui, surtout
-ceux qu'on emploie tout de bon à la chasse, sont ordinairement
-des ivrognes et des rustres; mais si votre
-diabolique prévention en faveur de M. le Marquis vous
-rendait trop injuste envers son successeur, j'en appellerais
-à M<sup>me</sup> la Marquise, non moins connaisseuse que vous
-sans doute, et qui sait à fond tout ce que Fanfare peut
-valoir.»</p>
-
-<p>Je ne revenais pas de ma surprise. Quoi, M<sup>me</sup> de Pinange
-aussi? Ma mère donnait dans la domesticité!&mdash;A
-plein collier, mademoiselle. Eh! Mon Dieu, c'est
-le ton maintenant, depuis que les seigneurs, les cavaliers,
-les militaires, en un mot tout ce qui se piquait jadis de
-courtoisie, de galanterie, de soins et de probité surtout,
-ont quitté les manières, l'élégance, et se dispensent de
-tous ces procédés auxquels notre sexe est si sensible.
-Le domestique presque toujours bien de figure, seigneur
-de sa personne, enorgueilli de l'attention qu'on peut
-lui témoigner, vaut bien mieux pour le plaisir, est plus
-sûr et expose, soit pendant, soit après une liaison, à
-bien moins de disgrâces. En un mot, Fanfare avait
-encore M<sup>me</sup> la Marquise quand je me le donnai. Ce sont,
-au surplus, de petits intérêts de famille sur lesquels
-je vous demande le secret.» Je le promis. «Voilà,
-ma chère maîtresse, continua-t-elle, ma confession&hellip;
-humble, pas trop, mais sincère et entière, après laquelle
-il ne me reste de contrition que pour avoir fait sottement
-un enfant et pour avoir eu la vérole.»</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch4">LE DIABLE AU CORPS</h2>
-
-<p class="c">&OElig;UVRE POSTHUME<br />
-DU TRÈS RECOMMANDABLE DOCTEUR<br />
-CAZZONE<br />
-MEMBRE EXTRAORDINAIRE<br />
-DE LA JOYEUSE FACULTÉ<br />
-PHALLO-COIRO-PYGO-GLOTTONOMIQUE</p>
-
-
-<p class="gap italic"><i>Le Diable au corps</i> est un tableau des m&oelig;urs parisiennes
-un peu avant la Révolution et ce tableau, Nerciat
-l'a complété par un autre: <i>les Aphrodites</i>, qui a lieu une
-quinzaine d'années plus tard, pendant les premières convulsions
-révolutionnaires.</p>
-
-<p class="italic">C'est sans aucun doute à propos du <i>Diable au corps</i> et
-des <i>Aphrodites</i> que Baudelaire écrivit cette note qu'il
-avait l'intention de développer «&hellip; La Révolution a été
-faite par des voluptueux».</p>
-
-<blockquote>
-<p class="italic"><span class="roman">NERCIAT</span> (utilité de ses livres).</p>
-
-<p class="italic">Au moment où la Révolution française éclata, la noblesse
-française était une race physiquement diminuée
-(de Maistre).</p>
-
-<p class="italic">Les livres libertins commentent et expliquent la Révolution.</p>
-
-<p class="italic">&mdash;Ne disons pas: <i>Autres m&oelig;urs que les nôtres</i>,
-disons: <i>M&oelig;urs plus en honneur qu'aujourd'hui</i>.</p>
-
-<p class="italic">Est-ce que la morale s'est relevée? non, c'est que l'énergie
-du mal a baissé.&mdash;Et la niaiserie a pris la place de
-l'esprit.</p>
-
-<p class="italic">La fouterie et la gloire de la fouterie étaient-elles plus
-immorales que cette manière moderne d'<i>adorer</i> et de mêler
-le saint au profane?</p>
-
-<p class="italic">On se donnait alors beaucoup de mal pour ce qu'on
-avouait être bagatelle et on ne se damnait pas plus qu'aujourd'hui.</p>
-
-<p class="italic">Mais on se damnait moins bêtement, on ne se pipait pas
-(<i>Charles Baudelaire, &OElig;uvres Posthumes, Paris, Mercure
-de France, 1908</i>).</p>
-</blockquote>
-
-<p class="italic">La plupart des personnages du <i>Diable au corps</i> font
-partie de la secte des <i>Aphrodites</i> et plusieurs reparaissent
-dans l'ouvrage de ce nom. Dans la <i>Préface</i>, Nerciat
-suppose qu'un docteur en Phallurgie, le fameux Cazzone,
-est mort en lui laissant le soin de revoir et de publier ce
-<i>singulier roman dramatique</i>.</p>
-
-<p class="italic">Les acteurs sont: La marquise, <i>une superbe brune</i>,
-La comtesse de Mottenfeu, <i>laideron piquante</i>, Philippine,
-<i>charmante blonde, soubrette matoise</i>, Bricon, <i>colporteur-espion</i>,
-l'abbé Boujaron, <i>prêtre napolitain,
-traits mâles, physionomie de réprouvé, vigueur monacale;
-vices de toutes les nations, de tous les états, vernis
-de mondanité parisienne</i>.</p>
-
-<p class="italic">Le Tréfoncier, <i>prélat allemand, traits agréables, un
-peu féminin, goûts bizarres, libertinage d'officier, caprices
-de prélat</i>.</p>
-
-<p class="italic">Hector, <i>être privilégié que la nature a composé de tout
-ce qui plaît dans l'un et l'autre sexe. Adonis par devant,
-Ganymède par derrière</i>; et bien d'autres parmi lesquels
-figure même un âne. Durant l'action du <i>Diable au corps</i>,
-la marquise, qui est le principal de ces personnages,
-devient veuve, et l'on peut imaginer que son libertinage
-augmente à proportion de sa liberté.</p>
-
-<p class="italic">L'action d'ailleurs est assez peu suivie, et il serait sans
-intérêt de la résumer. Mais les extraits fort divertissants
-qui suivent montrent bien combien Nerciat possédait
-l'art du dialogue.</p>
-
-<p class="italic">Je ne dis rien du style qui est attrayant au possible.</p>
-
-
-<h3 id="ch5">RÉVEIL</h3>
-
-<p class="did">Il n'est pas encore jour chez la marquise; elle s'éveille et détourne
-son rideau. Médore, son bichon, lui fait fête; elle se découvre et
-se fait gamahucher un moment par l'intelligent animal, puis elle
-sonne.</p>
-
-<p><span class="sc">Philippine</span>.&mdash;Eh! bon Dieu! madame. Quel démon
-vous réveille aujourd'hui si matin? Il est à peine dix
-heures.</p>
-
-<p><span class="sc">La Marquise</span>, <i>bâillant</i>.&mdash;Bonjour, Philippine&hellip; j'ai
-très mal dormi, je vais être toute la journée d'une
-laideur affreuse et d'une humeur à désespérer les gens.</p>
-
-<p><span class="sc">Philippine</span>.&mdash;Ah! pour l'humeur, tant pis, madame.
-Quant à la laideur, je suis caution du contraire:
-vous êtes déjà belle à ravir.</p>
-
-<p><span class="sc">La Marquise</span>.&mdash;J'ai cependant très mal reposé.</p>
-
-<p><span class="sc">Philippine</span>.&mdash;Je me l'imagine, et c'est pour cela que
-madame doit avoir passé une très bonne nuit.</p>
-
-<p><span class="sc">La Marquise</span>.&mdash;Oh! ne m'en parle pas, Philippine;
-tu me vois furieuse. Mon aventure est la chose du monde
-la plus maussade.</p>
-
-<p><span class="sc">Philippine</span>.&mdash;Comment donc? ce beau cavalier que
-je n'avais point encore vu céans, et que vous ramenâtes
-hier soir triomphante&hellip;</p>
-
-<p><span class="sc">La Marquise</span>, <i>froidement</i>.&mdash;Quel temps fait-il?</p>
-
-<p><span class="sc">Philippine</span>.&mdash;Froid, mais le plus beau du monde.</p>
-
-<p><span class="sc">La Marquise</span>.&mdash;Tant mieux: j'ai des courses à faire
-dans le voisinage du Palais-Royal et je craignais de ne
-pouvoir y faire quelques tours d'allée.</p>
-
-<p><span class="sc">Philippine</span>.&mdash;Voici, madame, plusieurs billets et
-une corbeille assez lourde, de la part de M. Patineau,
-avec une épître en grand papier.</p>
-
-<p><span class="sc">La Marquise</span>.&mdash;De la part de Patineau! ceci devient
-intéressant. Voyons&hellip; (<i>souriant</i>) c'est de l'or, Philippine:
-je le reconnais au poids.</p>
-
-<p><span class="sc">Philippine</span>.&mdash;De l'or, madame! les charmants amis
-que ces fermiers généraux!</p>
-
-<p><span class="sc">La Marquise</span>.&mdash;Celui-ci ne sait pas donner à ses cadeaux
-des formes bien galantes, mais il est tout rondement
-libéral: c'est un bonhomme.</p>
-
-<p><span class="sc">Philippine</span>, <i>à part</i>.&mdash;Oui une bonne dupe&hellip; (<i>Haut.</i>)
-Défaisons ces chiffons&hellip; (<i>Elle y travaille.</i>) Cela est emmaillotté
-comme le trésor d'un pèlerin.</p>
-
-<p><span class="sc">La Marquise</span>, <i>ayant lu</i>.&mdash;La lettre annonce trois
-cents louis, mais une mortelle visite pour l'après-midi.
-Il faudra bien l'endurer&hellip; (<i>On gratte à la porte</i>). Voyez
-ce que c'est.</p>
-
-<p><span class="sc">Philippine</span>.&mdash;C'est un de vos gens pour vous faire
-du feu.</p>
-
-<p><span class="sc">La Marquise</span>.&mdash;Qu'il entre et se dépêche.</p>
-
-<p class="ugap"><i>(Il y a du feu. Le domestique s'est retiré. La marquise et
-Philippine sont seules).</i></p>
-
-<p class="ugap"><span class="sc">La Marquise</span>.&mdash;Où sont les autres billets?</p>
-
-<p><span class="sc">Philippine</span>.&mdash;Sur votre lit, madame.</p>
-
-<p><span class="sc">La Marquise</span>.&mdash;C'est bon.</p>
-
-<p><span class="sc">Philippine</span>, <i>étalant les louis</i>.&mdash;Voyez, madame, la
-belle collection de médailles!</p>
-
-<p><span class="sc">La Marquise</span>, <i>avec dédain</i>.&mdash;Ote cela; compte, et
-serre la somme dans mon bonheur-du-jour. Attends, il
-faudra que je porte soixante louis à Dupeville; mets-les
-à part; quarante encore, pour des emplettes que je me
-propose de faire chez la Couplet.</p>
-
-<p><span class="sc">Philippine</span>, <i>comptant</i>.&mdash;A propos, elle vint hier en
-personne; vous l'ai-je dit, madame? Il s'agissait
-d'une affaire qu'elle prétendait être de la plus grande
-conséquence pour vous, et je l'envoyai.</p>
-
-<p><span class="sc">La Marquise</span>.&mdash;Oui, elle me déterra chez le grand
-mousquetaire, et je lui donnai parole pour demain.
-Cependant si j'avais pu prévoir que le bon génie de
-Patineau me serait aussi propice, je n'aurais eu garde
-d'accepter une partie qui pourra me compromettre.</p>
-
-<p><span class="sc">Philippine</span>, <i>toujours comptant</i>.&mdash;Il n'y a qu'à
-rompre, madame; j'irai de votre part&hellip;</p>
-
-<p><span class="sc">La Marquise</span>.&mdash;Il faut encore y réfléchir, car il s'agit
-d'un jeune prince étranger&hellip; S'il est jeune, Philippine&hellip;
-(<i>Elle sourit.</i>)</p>
-
-<p><span class="sc">Philippine</span>, <i>comptant</i>.&mdash;Et peut-être joli, par-dessus
-le marché. J'entends ce demi-mot, madame; oui,
-laissez à tout hasard les choses comme elles sont. Il
-manque dix louis.</p>
-
-<p><span class="sc">La Marquise</span>.&mdash;J'entends aussi à demi-mot, Philippine:
-cachez cet argent. Un billet de Limefort!
-M. le chevalier, vous avez tort d'écrire; ne parlez même
-pas; il faut vous en tenir à la pantomine, car c'est où
-vous excellez! tout le reste vous sied mal&hellip; Ah! voici
-du Molengin (<i>Sans ouvrir le billet</i>). Sais-tu, ma fille,
-que malgré le mal infini qu'on dit de ce pauvre vicomte,
-j'ai la singularité d'en être un peu férue, et qu'au premier
-jour il me fera faire quelque sottise?</p>
-
-<p><span class="sc">Philippine</span>, <i>froidement</i>.&mdash;Je n'en crois rien, madame.</p>
-
-<p><span class="sc">La Marquise</span>.&mdash;Pourquoi donc? Molengin, intime
-ami du marquis, a chez moi l'accès le plus facile. Il est
-beau, fait à peindre, caressant, fort amusant. Les occasions
-naissent à tout moment pour lui&hellip;</p>
-
-<p><span class="sc">Philippine</span>.&mdash;Il n'en profitera pas, madame, je
-vous le garantis.</p>
-
-<p><span class="sc">La Marquise</span>. Je n'y conçois rien! tout le monde
-semble s'accorder à le juger nul. Cela pique ma curiosité,
-je veux être éclaircie&hellip;</p>
-
-<p><span class="sc">Philippine</span>.&mdash;M. de Molengin, madame, mérite
-bien sa réputation; vous pouvez m'en croire&hellip; et pour
-cause.</p>
-
-<p><span class="sc">La Marquise</span>, <i>avec intérêt</i>.&mdash;Ah! ah! tu me parais au
-fait. Mais avoue qu'à juger de Molengin par les yeux, il
-est tout fait pour plaire.</p>
-
-<p><span class="sc">Philippine</span>, <i>avec dépit</i>.&mdash;Mais il rate, madame, et
-c'est une infamie.</p>
-
-<p><span class="sc">La Marquise</span>, <i>gaiement</i>.&mdash;Le dépit de Philippine est
-délicieux! il t'a ratée, n'est-ce pas? Conte, conte-moi
-ton aventure. Eh bien! il faut qu'il me rate aussi; cela
-ne m'est jamais arrivé, je veux essayer une fois de cette
-nouveauté.</p>
-
-<p><span class="sc">Philippine</span>.&mdash;Vous en serez dégoûtée pour la vie,
-madame. Mais nous perdons du temps à dire des balivernes.
-J'ai cependant des choses de la plus grande
-importance à vous communiquer et je vous prie de les
-entendre.</p>
-
-<p><span class="sc">La Marquise</span>.&mdash;De quoi s'agit-il?</p>
-
-<p><span class="sc">Philippine</span>.&mdash;Ce M. de Molengin dont nous nous
-occupons, n'a-t-il pas ramené cette nuit M. le Marquis?
-celui-ci bien ivre; l'autre n'était que passablement
-aviné.</p>
-
-<p><span class="sc">La Marquise</span>.&mdash;C'est monsieur mon mari qui gâte
-comme cela les gens les moins faits pour partager ses
-excès. Eh bien!</p>
-
-<p><span class="sc">Philippine</span>.&mdash;Eh bien! madame, ces messieurs
-venaient tout droit à votre appartement; et vous qui
-n'étiez pas seule&hellip;</p>
-
-<p><span class="sc">La Marquise</span>.&mdash;Tu me fais trembler.</p>
-
-<p><span class="sc">Philippine</span>.&mdash;J'ai bien eu plus peur que vous, ma
-foi! Monsieur avait le plus beau transport d'amour
-possible. Il voulait absolument coucher avec vous.
-J'étais heureusement à mon poste. J'ai bataillé comme
-il fallait. M. de Molengin, dont je n'ai pas très bien
-conçu les motifs, trouvait que l'empressement de M. le
-Marquis était la chose du monde la plus juste. Je soutenais,
-moi, qu'il était bien mal à monsieur de venir
-troubler votre premier sommeil et de se montrer dans
-un état aussi peu ragoûtant&hellip; car ils puaient le vin,
-et monsieur laissait de temps en temps échapper&hellip;</p>
-
-<p><span class="sc">La Marquise</span>.&mdash;Fi! la description seule me fait mal
-au c&oelig;ur!</p>
-
-<p><span class="sc">Philippine</span>.&mdash;Bref, je les ai détournés de leur projet&hellip;
-mais il m'en a coûté bon.</p>
-
-<p><span class="sc">La Marquise</span>.&mdash;Comment cela, ma bonne amie?</p>
-
-<p><span class="sc">Philippine</span>.&mdash;M. le marquis disait, en jurant, qu'il
-ne coucherait pas seul. Son ami disait, à son tour, qu'il
-ne se sentait pas le courage de s'en retourner à l'autre
-extrémité de Paris.</p>
-
-<p><span class="sc">La Marquise</span>.&mdash;Ah! Ah! ces messieurs m'auraient
-apparemment fait la galanterie de coucher tous les deux
-avec moi?</p>
-
-<p><span class="sc">Philippine</span>.&mdash;C'est, je crois, ce dont vous étiez
-menacée. M. le Marquis sait à quel point son cher vicomte
-est sans conséquence. D'ailleurs, ivre comme il
-l'était, il n'aurait pu s'opposer à rien. Vous les auriez eus
-probablement à vos côtés ou bien vous auriez été forcée
-de leur céder la place.</p>
-
-<p><span class="sc">La Marquise</span>.&mdash;C'est ce qui ne serait pas arrivé!
-Une femme comme moi se déplacer pour deux ivrognes?
-Mon lit est énorme: on se serait arrangé comme on
-aurait pu; mais enfin un autre y était&hellip; Après?</p>
-
-<p><span class="sc">Philippine</span>.&mdash;Si bien donc, madame, que ne pouvant
-pénétrer chez vous, M. le marquis a dit à M. le vicomte:
-«Prenons notre parti, mon cher, et couchons tous deux
-avec Philippine». M. de Molengin aussitôt de se jeter
-au cou de Monsieur, qui lui a presque vomi sur la face.</p>
-
-<p><span class="sc">La Marquise</span>.&mdash;Cette scène de tendresse est touchante
-en vérité!</p>
-
-<p><span class="sc">Philippine</span>.&mdash;Quant à moi, je me trouve alors dans
-un tel embarras, vous m'aviez ordonné d'entrer chez
-vous à cinq heures précises afin de conduire votre
-heureux coucheur, il n'était que trois heures et quelques
-minutes: Si je vais avec ces messieurs, me disais-je à
-moi-même, je peux manquer l'heure; ils ne seront plus
-ivres, ils me retiendront, ou me suivront.</p>
-
-<p><span class="sc">La Marquise</span>.&mdash;Très bien combiné. Comment t'es-tu
-tirée de ce pas difficile?</p>
-
-<p><span class="sc">Philippine</span>.&mdash;Ma foi! madame, j'ai pris mon parti
-galamment, et me suis laissé suivre chez moi, n'ayant
-plus rien à faire chez vous jusqu'à l'heure indiquée.
-Après quelques petites façons que je croyais devoir à
-la bienséance, j'ai permis à ces messieurs de se coucher
-à mes côtés.</p>
-
-<p><span class="sc">La Marquise</span>.&mdash;Peste! quelle résignation!</p>
-
-<p><span class="sc">Philippine</span>.&mdash;Ecoutez jusqu'au bout, madame.
-Vous allez convenir que je n'ai pas tiré grand parti
-d'une aussi favorable conjoncture.</p>
-
-<p>De la discrétion, mon cher Molengin, a dit monsieur
-en poussant un dernier hoquet. Puis il a tourné
-le derrière, et bientôt a ronflé comme une pédale
-d'orgue.</p>
-
-
-<h3>SUITE DU REVEIL</h3>
-
-<p><span class="sc">Philippine</span>.&mdash;Daignerez-vous me raconter, madame,
-où vous avez péché ce nouvel adorateur?</p>
-
-<p><span class="sc">La Marquise</span>.&mdash;Par le plus étrange hasard chez cette
-baronne allemande qui donne à jouer.</p>
-
-<p><span class="sc">Philippine</span>.&mdash;Ah! je sais ce que vous voulez dire.</p>
-
-<p><span class="sc">La Marquise</span>.&mdash;Je vais depuis quelque temps assez
-régulièrement dans ce tripot, et j'ai tort, car j'y perds
-l'impossible. Hier, entre autres, j'ai joué d'un guignon
-si constant quoique à petit jeu, que cent louis, dont je
-m'étais munie, n'ont duré qu'une heure, et que j'aurais
-quitté la partie avec des dettes, sans Dupeville, qui
-gagnant contre son ordinaire m'a glissé soixante louis.
-Je me suis acquittée autour du tapis, et le peu qui me
-restait n'a fait que paraître.</p>
-
-<p><span class="sc">Philippine</span>.&mdash;Heureux en amours, malheureux au
-jeu, vous reconnaissez la vérité du proverbe?</p>
-
-<p><span class="sc">La Marquise</span>.&mdash;On sortait de table, et le pharaon
-recommençait. Ma voiture n'était point arrivée. J'ai
-vu près du feu la grosse présidente de Combanal qui
-causait avec un inconnu. Comme je suis fort au fait des
-m&oelig;urs de la dame, et qu'on la connaît pour ne s'entretenir
-jamais de suite que d'une seule chose, je me
-tenais un peu à l'écart, mais l'extravagante m'a forcé
-d'approcher, en me disant: Venez, marquise, venez donc,
-je suis en contestation avec monsieur sur un point qui
-est de votre compétence. Puis s'adressant à son interlocuteur,
-elle a ajouté tout bas: Nous pouvons traiter
-librement la question devant la marquise, elle est des
-nôtres: c'est la Fougère&hellip;</p>
-
-<p><span class="sc">Philippine</span>.&mdash;Des nôtres! la Fougère! qu'est-ce
-que cela pouvait signifier, madame?</p>
-
-<p><span class="sc">La Marquise</span>.&mdash;Je te l'apprendrai quelque jour.
-En attendant, tu peux savoir que la Fougère est mon
-nom dans certaine confrérie<a id="FNanchor_64" href="#Footnote_64" class="fnanchor">[64]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_64" href="#FNanchor_64"><span class="label">[64]</span></a> Je me rappelle parfaitement qu'autrefois j'entendis dire au docteur
-Cazzone qu'il existait sous le nom d'Aphrodites, une société de voluptueux
-des deux sexes voués au culte de Priape, et qui renouvelaient
-dans leurs secrètes orgies toutes les débauches antiques dont nous avons
-une légère connaissance par les écrits et les monuments qui se sont
-conservés jusqu'à nous. Mais ce dont je me souviens aussi, c'est que les
-véritables Aphrodites, en assez petit nombre, tiraient tous leurs noms
-du règne minéral, tandis que les affiliés, c'est-à-dire, des membres
-beaucoup plus nombreux qu'on admettait aux pratiques sans qu'on
-leur donnât la parfaite connaissance des mystères et sans qu'ils prêtassent
-le grand serment, tiraient leurs noms du règne végétal. Ainsi la
-marquise et d'autres qu'on verra figurer dans cet ouvrage n'étaient
-qu'affiliés et ne pouvaient proposer des sujets que pour l'affiliation.
-Quand la faveur devenait trop multipliée, ou que certains indiscrets
-avaient occasionné quelque événement nuisible au repos de l'ordre et qui
-pouvait entraîner sa destruction, le grand comité, par quelque changement
-de local, ou quelque suspension de pratiques, venait aisément à
-bout de congédier tous ces intrus, en leur persuadant que l'ordre était en
-effet détruit. C'est de quoi l'on verra la marquise se désoler plus loin avec
-une amie qui n'en savait pas plus qu'elle. Le docteur ne m'en a jamais
-appris davantage, quelque pressant que je me fusse rendu près de lui
-au sujet de son ordre. Il y portait le nom de Chrysolite. On a voulu me
-persuader que maintenant encore, les Aphrodites, confondus parmi les
-Maçons, ont dans Paris même un temple et des assemblées. (N.) Lorsqu'il
-écrivait cette note, Nerciat ne savait pas qu'un jour il écrirait les
-<i>Aphrodites</i>.</p>
-</div>
-<p>Oh! je ne voudrais pas, pour tout l'or du monde,
-n'en point être; l'esprit humain n'imagina jamais rien
-d'aussi délicieux&hellip; Va, bientôt je t'en ferai recevoir
-et tu m'en auras d'éternelles obligations.</p>
-
-<p><span class="sc">Philippine</span>.&mdash;Quoi! madame, une pauvre fille de
-chambre comme moi, vous la feriez recevoir d'une confrérie
-dont vous êtes?</p>
-
-<p><span class="sc">La Marquise</span>.&mdash;Tu n'y penses pas! il s'agit bien
-parmi nous autres&hellip; Mais non, je ne nommerai rien
-devant une petite profane.</p>
-
-<p><span class="sc">Philippine</span>.&mdash;Le beau mystère! je vois que vous
-êtes Maçonne.</p>
-
-<p><span class="sc">La Marquise</span>.&mdash;Qui ne l'est pas? Mais il s'agit bien
-d'autres travaux, ma foi! Contente-toi cependant de
-savoir que les charmes seuls et les talents en amour
-déterminent le rang parmi les membres de notre heureuse
-société. Je ne serais point étonnée que toi, que
-j'aurais proposée, tu fusses peut-être en bien peu de
-temps, plus avancée que moi. Cette tournure, cette
-fraîcheur unique&hellip;</p>
-
-<p><span class="sc">Philippine</span>, <i>un peu confuse</i>.&mdash;Ne vous moquez
-donc pas de moi, ma chère maîtresse.</p>
-
-<p><span class="sc">La Marquise</span>.&mdash;Je te jure que je ne connais rien au
-monde d'aussi piquant, d'aussi dangereux&hellip; Tu le sais
-bien, friponne! Combien d'infidélités ne m'as-tu pas
-fait faire à mes amis dans le plus fort de mon goût pour
-eux! Va, tu es bien heureuse que je sois anéantie ce
-matin; autrement je te rappellerais parbleu bien que
-tu es en droit de me faire parfois tourner la tête&hellip; (<i>Elle
-met une main sous le fichu de Philippine et va de l'autre
-lui lever les jupes.</i>)</p>
-
-<p><span class="sc">Philippine</span>, <i>les baissant</i>.&mdash;Là! là! Madame, pour
-un autre moment; nous avons bien d'autres choses à
-traiter.</p>
-
-<p><span class="sc">La Marquise</span>, <i>la laissant</i>.&mdash;J'ai d'abord mon histoire
-à t'achever. Tu comprends donc que la présidente, son
-causeur et moi, nous nous trouvions être tous trois
-confrères?</p>
-
-<p><span class="sc">Philippine</span>.&mdash;Fort bien, et, par conséquent, ce
-monsieur vous était connu. Pourtant vous avez dit
-d'abord&hellip;</p>
-
-<p><span class="sc">La Marquise</span>.&mdash;Eh! non, se connaît-on? a-t-on
-seulement envie de se connaître? On est peut-être&hellip;
-mille&hellip; répandus dans la France, ou ailleurs. Il faut
-s'être fait des signes, avoir travaillé ensemble, s'être
-trouvé aux mêmes assemblées.</p>
-
-<p><span class="sc">Philippine</span>.&mdash;C'est comme la Maçonnerie, n'en
-conveniez-vous pas d'abord?</p>
-
-<p><span class="sc">La Marquise</span>.&mdash;Tais-toi; toute ta petite curiosité ne
-viendra point à bout de me faire révéler ici des secrets&hellip;
-que je promets, pourtant, de te faire connaître en temps
-et lieu. Dès qu'un geste significatif m'eut assurée de la
-fraternité de l'inconnu, je demandai à la présidente
-quelle était donc cette importante discussion dans laquelle
-on pouvait avoir besoin de mon avis. «Je prétends,
-a-t-elle répondu, qu'il n'y a plus de Tircis.»</p>
-
-<p><span class="sc">Philippine</span>.&mdash;Qu'est-ce que cela voulait dire, madame?</p>
-
-<p><span class="sc">La Marquise</span>.&mdash;J'ai fait la même question que toi,
-et croyant qu'on voulait donner à entendre par là que
-l'amour pastoral était de nos jours en grand discrédit,
-je me suis rangée du côté de la présidente. Elle m'a ri
-au nez, et le monsieur en a presque fait autant!</p>
-
-<p><span class="sc">Philippine</span>.&mdash;Cela n'était pas honnête, par exemple.</p>
-
-<p><span class="sc">La Marquise</span>.&mdash;J'étais leur dupe; ils me faisaient
-un mauvais calembour. «Elle n'y est pas, a donc repris
-l'effrontée, Tire-six, entendez-vous, marquise, esprit
-bouché? Croyez-vous qu'il y en ait beaucoup?»
-J'opinai encore en faveur de la présidente, lorsque notre
-homme avec un accent gascon, a répliqué: «Sandis?
-Mesdames, je ne prends point la liberté dé vous démentir
-sur le fait dé vos bésogneurs dé Paris, mais je puis vous
-donner ma parole d'honneur que le plus petit gentilhomme
-dé mon pays est un tiré-six, sept, huit, neuf!&hellip;»</p>
-
-<p><span class="sc">Philippine</span>.&mdash;Peste! que sont donc les grands seigneurs
-de Gascogne?</p>
-
-<p><span class="sc">La Marquise</span>.&mdash;Il y en a peu. Cela nous a d'abord
-assommées. Nous allions faire nos objections, quand un
-des joueurs, avec qui la présidente avait mis quelques
-louis en société, l'a appelée pour partager le produit
-d'une taille heureuse. Je suis donc restée tête à tête avec
-le fanfaron. «Si nous n'étions pas confrères, lui ai-je
-dit en feignant un peu d'embarras, je vous supplierais,
-monsieur le chevalier, de mettre la conversation sur
-quelque autre chapitre.»</p>
-
-<p><span class="sc">Philippine</span>.&mdash;Il était pourtant assez de votre goût,
-celui-là.</p>
-
-<p><span class="sc">La Marquise</span>.&mdash;Sans doute. Mais devant des gens
-qu'on a jamais vus! Retiens cette leçon, Philippine:
-quelque catin que soit une femme, il faut qu'elle sache
-se faire respecter, jusqu'à ce qu'il lui plaise de lever
-sa jupe.</p>
-
-<p><span class="sc">Philippine</span>.&mdash;Je pense de même.</p>
-
-<p><span class="sc">La Marquise</span>.&mdash;Revenons à mon causeur. Après
-quelques raisonnements de part et d'autre, je me suis
-opiniâtrement retranchée dans l'avis par lequel je
-croyais pouvoir constater et fâcher mon Gascon; en
-un mot, j'ai dit tout net que je croyais à peine à l'existence
-de tire-six, moins encore à celle des tire-sept,
-huit, neuf et plus, fussent-ils voisins de la Garonne.
-Sandis! Madame, a riposté mon pétulant antagoniste,
-avec un mouvement violent qui m'a presque effrayée,
-vos doutes offensent mon honneur, et me prévalant,
-né vous en déplaise, dé mes droits dé confrère je vous
-somme dé me mettre à l'épreuve.</p>
-
-<p><span class="sc">Philippine</span>.&mdash;Voilà, certes, une impertinence à se
-faire jeter par les fenêtres.</p>
-
-<p><span class="sc">La Marquise</span>.&mdash;Point du tout. Un de nos statuts
-principaux autorise formellement ces sortes de défis.</p>
-
-<p><span class="sc">Philippine</span>.&mdash;Je n'ai plus rien à dire. Peut-on savoir
-comment vous avez répondu?</p>
-
-<p><span class="sc">La Marquise</span>.&mdash;Négativement d'abord.</p>
-
-<p><span class="sc">Philippine</span>.&mdash;Ce monsieur avait donc le malheur
-de vous déplaire?</p>
-
-<p><span class="sc">La Marquise</span>.&mdash;Pas absolument.</p>
-
-<p><span class="sc">Philippine</span>.&mdash;Et vous êtes peu contente de lui.
-Sachons donc comment il a pu démériter?</p>
-
-<p><span class="sc">La Marquise</span>.&mdash;«Madame, a-t-il dit avec une assurance
-qui m'en a beaucoup imposé, quoique Gascon,
-je né suis point un hâbleur, et je né veux pas vous engager
-dans une démarche qui puisse être entièrement
-à mon avantage, même dans le cas où je vous aurais
-trompée. Souffrez donc que notre essai soit une gageure.
-Il y a dans cette bourse cent louis: je viens dé les gagner;
-je vous les sacrifié, à ces conditions. M<sup>me</sup> la marquise
-aura la complaisance de m'accorder une nuit dé six ou
-sept heures seulement. Après la première faveur que
-j'aurai obtenue dé madame, j'aurai perdu cinquante
-louis. Suis bien ce calcul, Philippine.</p>
-
-<p><span class="sc">Philippine</span>.&mdash;Ne vous embarrassez pas, madame,
-je retiendrai à merveille: cinquante louis la première
-faveur, c'est-à-dire&hellip;</p>
-
-<p><span class="sc">La Marquise</span>.&mdash;Le premier coup.</p>
-
-<p><span class="sc">Philippine</span>.&mdash;Bon.</p>
-
-<p><span class="sc">La Marquise</span>.&mdash;«Après la deuxième, madame aura
-gagné trente louis dé plus.</p>
-
-<p><span class="sc">Philippine</span>.&mdash;Fort bien. Voilà déjà quatre-vingts
-louis.</p>
-
-<p><span class="sc">La Marquise</span>.&mdash;Juste. Après le troisième, madame
-aura gagné vingt louis dé plus.</p>
-
-<p><span class="sc">Philippine</span>.&mdash;Les cent louis sont donc à vous maintenant.</p>
-
-<p><span class="sc">La Marquise</span>.&mdash;C'est cela même. Après le quatrième,
-madame n'aura rien gagné dé plus.</p>
-
-<p><span class="sc">Philippine</span>.&mdash;Gratis; mais les cent louis sont encore
-à madame?</p>
-
-<p><span class="sc">La Marquise</span>.&mdash;Sans doute. Après le cinquième,
-c'est toujours lui qui parle, j'aurai regagné vingt louis.</p>
-
-<p><span class="sc">Philippine</span>.&mdash;Ah! ah! madame, vous n'avez plus
-que quatre-vingts louis!</p>
-
-<p><span class="sc">La Marquise</span>.&mdash;Bien compté. Après le sixième,
-j'aurai regagné trente louis dé plus.</p>
-
-<p><span class="sc">Philippine</span>, <i>étonnée</i>.&mdash;Eh bien! reste à cinquante,
-madame.</p>
-
-<p><span class="sc">La Marquise</span>.&mdash;Pas davantage. Après le septième,
-votre serviteur aura regagné cinquante louis dé plus;
-c'est-à-dire que nous serons quittes.</p>
-
-<p><span class="sc">Philippine</span>.&mdash;Quittes?</p>
-
-<p><span class="sc">La Marquise</span>.&mdash;Cela est clair.</p>
-
-<p><span class="sc">Philippine</span>.&mdash;Eh bien! madame?</p>
-
-<p><span class="sc">La Marquise</span>.&mdash;Eh bien! maltraitée au jeu, endettée,
-je me suis laissé éblouir par cette diable de
-bourse&hellip; Le jeune homme est d'ailleurs assez bien fait.</p>
-
-<p><span class="sc">Philippine</span>.&mdash;Il m'a paru tel.</p>
-
-<p><span class="sc">La Marquise</span>.&mdash;J'avais remarqué qu'il a la jambe
-belle, certain air de santé&hellip;</p>
-
-<p><span class="sc">Philippine</span>.&mdash;Les épaules carrées, l'oreille rouge;
-là, tout ce qu'il faut.</p>
-
-<p><span class="sc">La Marquise</span>.&mdash;Ma foi! j'ai hasardé, sans grimaces,
-l'événement d'une gageure où je pouvais gagner gros
-sans risquer de perdre.</p>
-
-<p><span class="sc">Philippine</span>.&mdash;C'est un marché d'or.</p>
-
-<p><span class="sc">La Marquise</span>.&mdash;La présidente nous a rejoints. Nous
-l'avons instruite. Ne voulait-elle pas que je la misse de
-moitié?</p>
-
-<p><span class="sc">Philippine</span>.&mdash;On lui en garde, ma foi!</p>
-
-<p><span class="sc">La Marquise</span>.&mdash;Bientôt on m'a annoncé mon
-carrosse, je suis rentrée, amenant mon parieur, et,
-comme tu l'as vu, nous nous sommes mis au lit.</p>
-
-<p><span class="sc">Philippine</span>.&mdash;J'ai cru voir aussi que c'était avec
-beaucoup d'émulation des deux parts?</p>
-
-<p><span class="sc">La Marquise</span>&mdash;Je n'en disconviens pas. Oh! j'ai
-gagné quatre-vingts louis, en moins de rien, mais bien
-loyalement gagné.</p>
-
-<p><span class="sc">Philippine</span>.&mdash;J'en crois votre parole.</p>
-
-<p><span class="sc">La Marquise</span>.&mdash;A peine avions-nous causé dix
-minutes, que les cent louis ont achevé de m'appartenir.</p>
-
-<p><span class="sc">Philippine</span>.&mdash;Peste! comme il y va, ce monsieur le
-Gascon!</p>
-
-<p><span class="sc">La Marquise</span>.&mdash;Il faut convenir que de longtemps je
-n'avais été si bien tapée. Mon grivois n'a pas les allures
-bien galantes, il n'est pas très voluptueux, sa manière
-est un peu bourgeoise, mais tudieu! c'est un gars expérimenté,
-léger, adroit, point incommode, sans sueur,
-sans odeur, brûlant&hellip;</p>
-
-<p><span class="sc">Philippine</span> <i>avec feu</i>.&mdash;Divin!&hellip; Non, madame, vous
-ne viendrez jamais à bout de me faire penser mal de cet
-homme-là.</p>
-
-<p><span class="sc">La Marquise</span>.&mdash;A la bonne heure! Nous avons
-travaillé avec tout le zèle et l'accord imaginables à la
-quatrième opération&hellip;</p>
-
-<p><span class="sc">Philippine</span>.&mdash;La bonne aubaine! madame.</p>
-
-<p><span class="sc">La Marquise</span>.&mdash;Je me suis prêtée, comme il convenait,
-au cinquième coup, et j'en ai pris pour mes
-vingt louis: pas l'ombre de tricherie de part ni d'autre.
-Quant au sixième, je ne m'en suis pas aussi bien trouvée.</p>
-
-<p><span class="sc">Philippine</span>.&mdash;Vous étiez déjà lasse?</p>
-
-<p><span class="sc">La Marquise</span>.&mdash;Non: je ne me lasse pas pour si peu,
-mais, comme il n'y avait guère que deux heures et demie
-que nous avions commencé, j'avais déjà l'inquiétude de
-sentir que mon pari ne valait rien. Cependant, il ne
-fallait pas faire une vilenie. Prenant donc mon parti
-galamment, je vous ai travaillé mon homme d'une
-manière&hellip;</p>
-
-<p><span class="sc">Philippine</span>.&mdash;Comme je berce&hellip; Daignez poursuivre.</p>
-
-<p><span class="sc">La Marquise</span>.&mdash;Tout autre aurait été mis, de cette
-fougue, sur les dents: deux fois je l'ai fait dégaîner par
-mes haut-le-corps mais inutilement: il n'y avait pas
-un temps de perdu. Au retour, il y était, et bien que les
-choses en allassent plus mal, il semblait, au contraire,
-que ces contretemps donnassent à mon drille un surcroît
-de vigueur.</p>
-
-<p><span class="sc">Philippine</span>.&mdash;Vous trichiez, pour le coup! cela n'est
-pas bien.</p>
-
-<p><span class="sc">La Marquise</span>.&mdash;D'accord. Voilà donc trente louis de
-perdus. Dieu sait si j'ai fait et fait faire ablution à la
-place! «Or, ça! mon cher Tire-six, ai-je dit en me recouchant,
-je demande quartier: je suis exténuée, moulue.
-J'étais une impudente quand j'ai douté de ce dont tu
-n'étais que trop sûr. Dormons, tu ne me dois rien; tu
-pourrais être incommodé d'un excès: je ne me le pardonnerais
-de ma vie.»</p>
-
-<p><span class="sc">Philippine</span>.&mdash;D'où vous venait cette générosité,
-madame?</p>
-
-<p><span class="sc">La Marquise</span>.&mdash;Ne vois-tu pas, petite imbécile, que
-c'était le moyen de stimuler celle du Gascon? Il pouvait
-prendre la balle au bond et me dire galamment: Belle
-marquise, je me trouve trop bien de vos précieuses
-faveurs pour que je veuille risquer de m'en priver en
-abusant de mes forces. Je perds cinquante louis avec
-le plus grand plaisir du monde. Enfin, quelque chose
-d'approchant. Point du tout; comme si ce maudit infatigable
-avait craint que je me refusasse à la septième
-accolade après que j'aurais dormi, pas pour un diable,
-il a voulu regagner la somme entière avant de me laisser
-fermer l'&oelig;il!</p>
-
-<p><span class="sc">Philippine</span>.&mdash;Et force à vous d'en passer par là?</p>
-
-<p><span class="sc">La Marquise</span>.&mdash;Il l'a bien fallu. Mais, pour le coup,
-je l'ai favorisé le plus maussadement du monde; je me
-suis plainte, j'ai fait des soupirs comme de douleurs,
-je lui ai dit avec le ton de l'anéantissement: Vous me
-tuez, mon cher&hellip; Je suis martyre de votre ambition et
-de l'extrême crainte que vous avez de perdre&hellip; Vous ne
-me devez rien&hellip; Encore une fois, retirez-vous&hellip; Je
-vais vous donner cinquante louis à mon tour, pour que
-vous me laissiez tranquille&hellip; Et d'autres propos aussi
-ragoûtants.</p>
-
-<p><span class="sc">Philippine</span>.&mdash;Holà! madame, voilà de l'imprudence:
-s'il vous eût prise au mot: un Gascon!</p>
-
-<p><span class="sc">La Marquise</span>.&mdash;J'avais à peine dit, que déjà je me
-repentais. C'était comme si j'avais frappé contre un
-rocher. Il allait son train comme un cheval de poste,
-et sans que je l'aie secondé le moins du monde, même
-dans le moment où son vigoureux culetage faisait sur
-mes sens la plus vive impression, il a consommé sa
-septième prouesse&hellip;</p>
-
-<p><span class="sc">Philippine</span>.&mdash;Da! sans tricherie?</p>
-
-<p><span class="sc">La Marquise</span>.&mdash;Bon Dieu! non! Pour que je ne
-puisse pas faire semblant d'en douter, cette fois avec
-bien plus d'affectation que les autres, il a eu soin de
-faire filer à mes yeux le superflu de son offrande.</p>
-
-<p><span class="sc">Philippine</span>.&mdash;Cet homme ne manque à rien. Si bien
-que madame n'a rien gagné!</p>
-
-<p><span class="sc">La Marquise</span>, <i>avec humeur</i>.&mdash;Pas une obole.</p>
-
-<p><span class="sc">Philippine</span>.&mdash;Et&hellip; Madame se propose-t-elle de
-demander sa revanche?</p>
-
-<p><span class="sc">La Marquise</span>.&mdash;Non certes. Pourquoi cette question?</p>
-
-<p><span class="sc">Philippine</span>.&mdash;C'est que peut-être serait-il sage de ne
-pas se tenir comme battue: les armes sont journalières&hellip;
-et&hellip; (<i>Elle baisse les yeux.</i>) Si Madame répugnait absolument
-à s'exposer de nouveau, je lui suis assez dévouée
-pour m'offrir&hellip; si toutefois Madame m'en trouve digne?</p>
-
-<p><span class="sc">La Marquise</span>, <i>l'embrassant</i>.&mdash;Bravo! Philippine.
-A ce noble courage je reconnais mon élève, et je te prédis
-que tu te feras un bonheur infini dans notre délicieuse
-confrérie.</p>
-
-<p><span class="sc">Philippine</span>.&mdash;Je ne sais pas encore au juste ce qu'il
-faudra pour cet effet; mais il suffirait que Madame eût
-daigné répondre de moi, pour que je me crusse obligée à
-monter le plus grand zèle.</p>
-
-<p><span class="sc">La Marquise</span>.&mdash;On n'exigera de toi rien de difficile.
-Je t'avais déchiffrée d'abord. Tu es née pour nos plaisirs.
-Tes bégueules de tantes, de chez lesquelles il a fallu
-tant de peine pour t'arracher, auraient, avec leur bigoterie
-et leur sotte pudeur, gâté le plus heureux naturel.
-Faire de toi une vestale, ou du moins l'obscure épouse de
-quelque malotru d'artisan, c'était un beau projet,
-ma foi! Laissons ces vertueux métiers aux laides, aux
-maussades; mais une jolie femme, dans quelque état que
-le sort l'ait fait naître, se doit aux voluptés. Toute à
-tous! Voilà quel doit être notre cri de guerre: c'est ma
-devise au moins. Je veux qu'elle soit aussi la tienne.
-Tu te trouves bien sans doute des douces habitudes que
-je t'ai fait contracter? Quant à moi, je suis, par mon
-système, la puis heureuse des femmes. Nargue des préjugés,
-et donnons-nous en tant et plus!</p>
-
-<p><span class="sc">Philippine</span>.&mdash;Charmante morale, madame! Je
-crains fort cependant que votre système, tout attrayant
-qu'il soit, ne vous mène aussi par trop loin. Vous vous
-livrez trop, excusez la liberté que je prends, madame,
-vous vous livrez trop à vos caprices libertins. Quelque
-robuste que soit votre tempérament, quelque solide
-que soit votre beauté, vous risquez de vous user bien
-vite. D'ailleurs, vous n'êtes pas toujours prudente, et
-je tremble qu'enfin M. le Marquis&hellip;</p>
-
-<p><span class="sc">La Marquise</span>.&mdash;Mon mari! ce polisson<a id="FNanchor_65" href="#Footnote_65" class="fnanchor">[65]</a> de quel
-droit trouvera-t-il à redire à ma conduite? Elle est
-cent fois meilleure que la sienne. Ma naissance vaut
-mieux aussi. Je suis riche: il mourait de faim sur le
-pavé de Paris quand je fis la sottise de m'engoncer de
-sa jolie figure. Je voulus me le donner, il abusa de ma
-confiance, et par un vil calcul d'intérêt, il me fit un
-enfant: on fut obligé de nous marier. Que n'a-t-il su
-me fixer? Pourquoi m'a-t-il entourée de la plus mauvaise
-compagnie? Pourquoi, m'enseignant les plus
-extrêmes raffinements du libertinage et me mêlant avec
-l'essaim des complices de ses orgies, m'en a-t-il aussi
-lui-même donné le goût? Ce n'est pas au surplus, ce
-dont je le blâme. S'il n'eût fait que cela, sans doute il
-ne m'en eût été que plus cher&hellip; mais ses scènes publiquement
-scandaleuses, ses prodigalités sourdes, le discrédit
-où cet homme sans sentiments s'est laissé tomber&hellip;
-Ne me parle pas de lui, je t'en prie.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_65" href="#FNanchor_65"><span class="label">[65]</span></a> Quoique ce livre ne soit nullement un cadre convenable pour de
-la bonne morale, celle que renferme cette tirade valant cependant la
-peine d'être remarquée par le lecteur, j'ai trouvé bon de ne point l'en
-retrancher, quoique ce hors-d'&oelig;uvre fasse longueur. (N.)</p>
-</div>
-<p><span class="sc">Philippine</span>.&mdash;Il est bon cependant de vous rappeler
-quelquefois que par malheur, il a sur vous une autorité
-dont il pourrait abuser, si vous affectiez trop de le
-compter pour rien dans le monde.</p>
-
-<p><span class="sc">La Marquise</span>.&mdash;Tu raisonnes fort juste, et je te sais
-gré du motif. Je fus bien folle aussi! Ah! monsieur le
-marquis, si j'avais pu prévoir que j'aurais sitôt le malheur
-de perdre mes parents, je n'aurais certes jamais été
-votre femme. Epouse-t-on tout ce qu'on désire, tout
-ce qu'on s'est donné! Ma s&oelig;ur la chanoinesse n'a-t-elle
-pas bien su faire deux enfants le plus secrètement du
-monde? et celle-ci? et celle-là? et tant d'autres qui
-se sont très bien mariées par convenance, après s'être
-très sensément appliqué les objets de leurs inclinations!</p>
-
-<p><span class="sc">Philippine</span>.&mdash;Savez-vous bien, Madame, que M. le
-marquis a toujours la fantaisie de me donner des meubles
-et trente louis par mois?</p>
-
-<p><span class="sc">La Marquise</span>.&mdash;Si je le connaissais galant homme, je
-te dirais: «Accepte»; mais tu serais à coup sûr malheureuse.
-Agit-il bien avec qui que ce soit?</p>
-
-<p><span class="sc">Philippine</span>.&mdash;Une bien plus forte considération pour
-rejeter ses offres, c'est que ses libéralités ne pouvaient
-avoir lieu qu'aux dépens de ma chère maîtresse&hellip; Mais
-n'entends-je pas du bruit dehors?</p>
-
-<p><span class="sc">La Marquise</span>.&mdash;Va voir ce que c'est.</p>
-
-<p><span class="sc">Philippine</span>, <i>après avoir passé un moment dans la pièce
-voisine</i>.&mdash;Madame, c'est un marchand de fleurs qui dit
-avoir reçu ordre, de vous-même, de se rendre ici ce
-matin.</p>
-
-<p><span class="sc">La Marquise</span>.&mdash;C'est la vérité; mais il vient de
-bonne heure. La petite comtesse de Mottenfeu me fit
-remarquer ce garçon à la porte du Vaux-Hall: elle le dit
-très amusant. Qu'il entre.</p>
-
-<p><span class="sc">Philippine</span>.&mdash;Et me retirerai-je, madame?</p>
-
-<p><span class="sc">La Marquise</span>.&mdash;Quelle folie! non assurément: il
-convient même que tu restes.</p>
-
-<p><span class="sc">Philippine</span>, <i>gracieusement</i>.&mdash;Entrez, entrez, monsieur.</p>
-
-<p>UN LAQUAIS, <i>précédant le marchand</i>.&mdash;Monsieur
-Bricon, madame. (<i>Il sourit.</i>)</p>
-
-<p><span class="sc">La Marquise</span>.&mdash;Voyez un peu ce grand nigaud.
-Il y a bien de quoi rire&hellip; (<i>Le laquais reste pour voir
-l'entrée de Bricon, ayant l'air de mettre quelque chose en
-ordre.</i>) Eh bien! que faites-vous là?&hellip; (<i>Le laquais se
-retire. A Philippine.</i>) Il faut que je réforme ce grand sot.
-Je suis bien la servante de sa superbe figure, mais il est
-trop bête aussi.</p>
-
-
-<h3 id="ch6">L'ABBÉ BOUJARON</h3>
-
-<p><span class="sc">Philippine</span>, <i>avec un billet</i>.&mdash;Tenez, madame. Je n'ai
-pas eu la peine de courir bien loin. Voici un mot d'écrit
-de la part de votre marchand de ce matin. On demande
-réponse sur-le-champ.</p>
-
-<p><span class="sc">La Marquise</span>, <i>avec trouble</i>.&mdash;Bon Dieu! que vais-je
-apprendre? (<i>Elle va vers la croisée, lire la lettre.</i>)</p>
-
-<p><span class="sc">La Comtesse</span>, <i>à mi-voix, pendant que son amie est
-occupée</i>.&mdash;Savez-vous Philippine, que vous êtes jolie
-comme l'amour, et fraîche comme un bouton de rose.</p>
-
-<p><span class="sc">Philippine</span>.&mdash;Vous êtes bien honnête, madame.</p>
-
-<p><span class="sc">La Comtesse</span>.&mdash;D'honneur! si j'étais garçon, je
-voudrais passer un caprice avec vous.</p>
-
-<p><span class="sc">Philippine</span>, <i>avec grâce</i>.&mdash;Et moi, si vous étiez garçon,
-je n'aurais pas le courage de vous résister.</p>
-
-<p><span class="sc">La Comtesse</span>, <i>encore plus bas, faisant un léger mouvement
-de la main vers l'objet de son désir</i>.&mdash;Viens donc
-me voir quelquefois.</p>
-
-<p><span class="sc">Philippine</span>, <i>répondant à cette agacerie en pressant sur
-cet endroit la main de la comtesse</i>.&mdash;Mais, par malheur,
-vous n'êtes pas garçon.</p>
-
-<p><span class="sc">La Comtesse</span>, <i>en feu</i>.&mdash;Viens toujours!</p>
-
-<p><span class="sc">Philippine</span>, <i>avec un regard bien lubrique et l'accent
-le plus tendre</i>.&mdash;Oh! oui! j'irai vous voir&hellip; (<i>Elle jette
-en même temps, avec beaucoup de finesse, un regard du
-côté de la marquise; ce qui signifie&hellip; qu'elle prie la comtesse
-de lui garder le secret.</i>)</p>
-
-<p><span class="sc">La Comtesse</span>, <i>très bas</i>.&mdash;Sois tranquille (<i>Elles se
-serrent mutuellement la main</i>). Demain.</p>
-
-<p><span class="sc">Philippine</span>, <i>très bas</i>.&mdash;Demain.</p>
-
-<p><span class="sc">La Marquise</span>, <i>ayant fini de lire</i>.&mdash;Allez à mon tiroir,
-Philippine, et donnez cinquante louis au porteur (<i>Elle
-donne la clef, Philippine sort.</i>)</p>
-
-<p><span class="sc">La Marquise</span>, <i>agitée</i>.&mdash;Ecoutez ceci, comtesse, c'est
-votre Bricon qui m'écrit.</p>
-
-<p><span class="sc">La Comtesse</span>.&mdash;Il est bien un peu le vôtre aussi.
-J'écoute.</p>
-
-<p><span class="sc">La Marquise</span>, <i>lisant</i>.&mdash;«Madame, au sortir de chez
-vous, M. l'abbé, malgré ce que vous savez, est allé dire
-sa messe. Dieu l'a bien puni de cet horrible sacrilège&hellip;»</p>
-
-<p><span class="sc">La Comtesse</span>.&mdash;Peste! M. Bricon a de la religion!</p>
-
-<p><span class="sc">La Marquise</span>.&mdash;Suivez sa lettre (<i>Elle lit</i>). «Par
-malheur, il a pris un goût subit pour le petit garçon
-qui l'avait servie, et, dans la sacristie, moitié gré,
-moitié force, il l'a enfin exploité.» Vous remarquerez,
-comtesse, qu'il avait joué trois fois avant de sortir d'ici.</p>
-
-<p><span class="sc">La Comtesse</span>.&mdash;Ce n'est pas ce qui me donnera mauvaise
-opinion de lui&hellip;</p>
-
-<p><span class="sc">La Marquise</span>.&mdash;Mais après une nuit pareille, à
-moins d'avoir le diable au corps, peut-on être tourmenté
-de cette force?</p>
-
-<p><span class="sc">La Comtesse</span>.&mdash;Qu'est-ce que trois fois, pour certaines
-gens! Voyons la suite.</p>
-
-<p><span class="sc">La Marquise</span>, <i>lit</i>.&mdash;«Il était déjà tard, l'église est
-peu fréquentée, il s'y croyait absolument seul. Cependant,
-une bigote qu'on n'avait point aperçue,
-sentant sa conscience inquiétée de quelque peccadille,
-a cru trouver une belle occasion de se purifier, en
-prenant au bond le prêtre qui venait de célébrer&hellip;
-Elle est donc venue, comme un chat, vers la sacristie:
-on était au fort de la besogne&hellip;»</p>
-
-<p><span class="sc">La Comtesse</span>.&mdash;Belle vision pour une béate.</p>
-
-<p><span class="sc">La Marquise</span>, <i>lisant</i>.&mdash;«A l'instant M. Boujaron,
-furieux, a voulu se ruer sur la dévote et la mettre à mal
-aussi, pour s'assurer du secret; mais elle a jeté les
-hauts cris; le petit bonhomme s'est enfui, sa culotte
-encore rabattue; un bedeau, qui survenait, l'a arrêté.
-Il a tout déclaré. Deux passants appelés, et le bedeau
-se jetant dans la sacristie, ont surpris M. l'abbé qui
-(<i>la tête perdue apparemment</i>) jetait au cou de la dévote
-les cordons du vêtement sacerdotal. On l'a délivrée
-de ses mains. L'abbé, porteur de deux pistolets, a voulu
-se faire ouvrir la sacristie que le bedeau fermait à
-la clef&hellip; De ses deux coups, il a manqué les deux
-hommes avec lesquels il restait&hellip;»</p>
-
-<p><span class="sc">La Comtesse</span>.&mdash;Voilà, certes, un joli petit monsieur!</p>
-
-<p><span class="sc">La Marquise</span>, <i>lisant</i>.&mdash;«Le troisième personnage
-allait pendant ce temps-là chercher main forte. Bref,
-M. l'abbé a été saisi, lié et jeté dans un fiacre pour
-être conduit en prison. Je me trouvais par hasard dans
-le quartier, tandis que tout cela se passait. Je m'étais
-donc mêlé parmi la foule, et j'avais tout appris.
-Comme j'entendais dire que le prisonnier était tombé
-dans une espèce de délire et vomisssait, avec mille
-imprécations, des atrocités qui pouvaient compromettre
-nombre d'honnêtes gens, j'ai profité des relations
-que je me trouve avoir avec quelques-uns de
-ceux qui le conduisaient, et j'ai suivi&hellip;»</p>
-
-<p><span class="sc">La Comtesse</span>, <i>interrompant</i>.&mdash;M. Bricon est bien
-faufilé, ce me semble!</p>
-
-<p><span class="sc">La Marquise</span>, <i>lisant</i>.&mdash;«M. Boujaron s'est enfin évanoui
-dans le fiacre; cet état ayant rendu nécessaire
-qu'on lui fît boire quelque chose, je me suis mêlé,
-avec beaucoup d'autres, de ce service, et pour en
-rendre un bien plus important à tous les intéressés
-aussi bien qu'au criminel lui-même, j'ai mis subtilement
-une drogue dans sa boisson. Il vient d'expirer.
-Comme ce breuvage a passé par plusieurs mains, je
-ne pense pas qu'on me soupçonne plutôt qu'un autre,
-ni même qu'on recherche l'auteur de ce salutaire
-attentat; mais, comme tout peut se découvrir, je
-crois nécessaire, madame, de m'éloigner pour quelque
-temps; et pour cela, je vous prie de m'aider de votre
-secours, auquel j'ai d'autant plus de droit que le nom
-de M. le Marquis et le vôtre ont été le signal du juste
-ressentiment qui m'a fait violer les droits sacrés de
-la nature, et de l'amitié. Vous allez me sauver ou me
-perdre&hellip; <i>Craignez de mal choisir</i>&hellip; J'ai, etc.» Craignez
-de mal choisir! cela est souligné! une menace! Que
-pensez-vous de tout cela?</p>
-
-<p><span class="sc">La Comtesse</span>.&mdash;En premier lieu, qu'il est très heureux
-pour tout le monde que le monstrueux Napolitain
-ne vive plus&hellip; Ensuite&hellip;</p>
-
-<p><span class="sc">La Marquise</span>.&mdash;Que M. Bricon ne lui cède guère en
-scélératesse?</p>
-
-<p><span class="sc">La Comtesse</span>.&mdash;Je ne sais s'il ne le surpasse pas
-encore. L'abbé n'était qu'un effréné, perdu de luxure,
-sans politique, méritant mieux, avant son dernier excès,
-Bicêtre que l'échafaud. Mais Bricon! c'est un grand
-faiseur, au moins&hellip;</p>
-
-<p><span class="sc">La Marquise</span>.&mdash;Tout cela est horrible! Je suis
-glacée d'effroi.</p>
-
-<p><span class="sc">La Comtesse</span>.&mdash;C'est l'affaire du moment. Au fond,
-nous gagnons toutes deux beaucoup à cette catastrophe.
-Où nous aurait pu mener par la suite la fréquentation de
-ces deux scélérats?</p>
-
-<p><span class="sc">La Marquise</span>.&mdash;Dorénavant, je vais éplucher mes
-connaissances.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h3 id="ch7">LE DOMESTIQUE-COIFFEUR</h3>
-
-<p class="did">La Marquise est dans son boudoir, la pièce la plus reculée d'un fort
-bel appartement; le Tréfoncier, un prélat allemand, survient: c'est
-avec lui qu'elle a l'entretien suivant:</p>
-
-<p><span class="sc">La Marquise</span>, <i>entendant frapper</i>.&mdash;Qui va là?</p>
-
-<p><span class="sc">Le Tréfoncier</span>, <i>d'une voix aiguë et factice</i>.&mdash;Ami.</p>
-
-<p><span class="sc">La Marquise</span>, <i>en dedans</i>.&mdash;Je n'y suis pour personne.
-(<i>D'un ton fâché.</i>) Qui êtes-vous?</p>
-
-<p><span class="sc">Le Tréfoncier</span>, <i>de sa voix factice</i>.&mdash;Un ami de
-c&oelig;ur, vous dit-on.</p>
-
-<p><span class="sc">La Marquise</span>, <i>avec plus d'humeur</i>.&mdash;Eh bien! je
-me suis expliquée: je n'y suis pour personne au monde.
-Mais, c'est que cela est du dernier singulier! J'avais
-expressément défendu&hellip;</p>
-
-<p><span class="sc">Le Tréfoncier</span>, <i>de sa même voix</i>.&mdash;Paix, paix,
-mauvaise! <i>Dieu vous apaise</i><a id="FNanchor_66" href="#Footnote_66" class="fnanchor">[66]</a>. Il n'y a point de consigne
-qui tienne contre un empressement tel que le
-mien. Porte, cour, antichambre, appartement, tout est
-franchi; me voici, je veux entrer, j'entrerai.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_66" href="#FNanchor_66"><span class="label">[66]</span></a> Citation d'une mauvaise chanson, et les mêmes mots dont Bazile
-(qui la connaissait apparemment) se sert dans <i>Les noces de Figaro</i>.</p>
-</div>
-<p><span class="sc">La Marquise</span>, <i>d'un ton plus doux</i>.&mdash;Faites-vous du
-moins connaître.</p>
-
-<p><span class="sc">Le Tréfoncier</span>, <i>de sa voix factice</i>.&mdash;Ouvrez.</p>
-
-<p><span class="sc">La Marquise</span>, <i>presque gaîment</i>.&mdash;Jamais pareille
-voix de chat n'eut le privilège de pénétrer dans cette
-solitude&hellip; Si nous nous connaissons, vous savez&hellip;</p>
-
-<p><span class="sc">Le Tréfoncier</span>, <i>de sa voix naturelle</i>.&mdash;Nous nous y
-sommes cependant réunis quelques fois.</p>
-
-<p><span class="sc">La Marquise</span>.&mdash;Ah! j'y suis, pour le coup. A quoi
-bon tout ce mystère? Mais cela est très mal, mon cher
-comte<a id="FNanchor_67" href="#Footnote_67" class="fnanchor">[67]</a>, très mal en vérité; et pour vous punir, vous
-n'entrerez point.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_67" href="#FNanchor_67"><span class="label">[67]</span></a> C'est aussi le titre de ces messieurs. (N.)</p>
-</div>
-<p><span class="sc">Le Tréfoncier</span>, <i>gaîment</i>.&mdash;De par toutes vos grâces!
-j'entrerai.</p>
-
-<p><span class="sc">La Marquise</span>, <i>gaîment</i>.&mdash;De par tout ce qu'il vous
-plaira, vous n'entrerez point. Impossible d'ouvrir, je
-suis dans un état&hellip;</p>
-
-<p><span class="sc">Le Tréfoncier</span>.&mdash;Eh! c'est le cas d'ouvrir.</p>
-
-<p><span class="sc">La Marquise</span>.&mdash;Je n'en ferai rien; vous savez que
-j'ai une volonté?</p>
-
-<p><span class="sc">Le Tréfoncier</span>.&mdash;Ouvrez toujours; j'amène quelqu'un.</p>
-
-<p><span class="sc">La Marquise</span>, <i>avec humeur</i>.&mdash;Encore mieux! vous
-moquez-vous des gens! vous n'êtes pas seul?</p>
-
-<p><span class="sc">Le Tréfoncier</span>, <i>impatient avec gaieté</i>.&mdash;Oh mais!
-c'est qu'il faut d'abord être ensemble; ensuite vous
-verrez&hellip; que vous serez bien aise.</p>
-
-<p><span class="sc">La Marquise</span>, <i>avec intérêt</i>.&mdash;Attendez du moins un
-moment. Envoyez-moi quelqu'un&hellip; On ne paraît pas
-comme je suis faite&hellip;</p>
-
-<p><span class="sc">Le Tréfoncier</span>.&mdash;Débraillée? chiffonnée? nue
-comme la vérité? Eh bien! tant mieux; c'est pour
-votre bien que&hellip;</p>
-
-<p><span class="sc">La Marquise</span>, <i>interrompant</i>.&mdash;Que?&hellip;</p>
-
-<p><span class="sc">Le Tréfoncier</span>.&mdash;Quand vous aurez ouvert.</p>
-
-<p><span class="sc">La Marquise</span>.&mdash;Entrerez-vous seul?</p>
-
-<p><span class="sc">Le Tréfoncier</span>.&mdash;Si vous l'exigez absolument.</p>
-
-<p><span class="sc">La Marquise</span>.&mdash;Un moment. (<i>Le comte gratte. Elle,
-impatiente</i>). Un moment donc! (<i>Elle cache, à la hâte,
-quelques livres libertins dont elle s'amusait, en s'amusant
-encore autrement. Elle ouvre.</i>) En vérité, monsieur le
-Comte, vous êtes le plus maussade entêté que je
-connaisse!</p>
-
-<p><span class="sc">Le Tréfoncier</span>.&mdash;Dites-moi des injures! Eh bien!
-je m'en retourne et j'emmène mon homme?</p>
-
-<p><span class="sc">La Marquise</span>.&mdash;Quel homme?</p>
-
-<p><span class="sc">Le Tréfoncier</span>, <i>souriant</i>.&mdash;L'homme en question.</p>
-
-<p><span class="sc">La Marquise</span>.&mdash;Oh! parlez plus clairement.</p>
-
-<p><span class="sc">Le Tréfoncier</span>.&mdash;Là&hellip; celui que je vous avais dit,
-qui&hellip;</p>
-
-<p><span class="sc">La Marquise</span>, <i>d'un ton dédaigneux</i>.&mdash;Ah! Ah! ce
-domestique! quelle pompeuse préparation pour&hellip;</p>
-
-<p><span class="sc">Le Tréfoncier</span>.&mdash;J'aime fort ce dédain. Dix-huit
-ans! Narcisse! l'Amour&hellip; (<i>Il baise ses doigts.</i>) Un demi-dieu!</p>
-
-<p><span class="sc">La Marquise</span>, <i>ironiquement</i>.&mdash;Voyons donc ce chef-d'&oelig;uvre
-de la nature&hellip; Il écoute peut-être?</p>
-
-<p><span class="sc">Le Tréfoncier</span>.&mdash;Oh! non; nous avons de la discrétion,
-il attend à trois pièces d'ici&hellip; Je vais l'appeler?&hellip;</p>
-
-<p><span class="sc">La Marquise</span>.&mdash;Faites.</p>
-
-<p class="did">Tandis que le Tréfoncier s'éloigne, elle se dépêche de donner un bon
-tour à ses cheveux et de la grâce à son fichu. Le prélat reparaît
-tenant par la main le jeune homme, qui salue avec assez de grâce
-d'usage.</p>
-
-<p><span class="sc">Le Tréfoncier</span>, <i>avec un rire malin</i>.&mdash;Bravo! pas
-un moment de perdu (<i>C'est qu'il a remarqué le soin coquet
-qu'a pris la marquise; il poursuit</i>). Ainsi, madame, j'ai
-l'avantage de vous présenter mon Hector&hellip; (<i>Avec
-charge</i>). Bien plus Hector que celui&hellip; (<i>Naturellement.</i>)
-Ma foi! qu'il achève: c'est à lui à se faire valoir.</p>
-
-<p><span class="sc">La Marquise</span>, <i>d'un ton sec</i>.&mdash;Vous perdez l'esprit,
-monsieur le Comte (<i>A Hector</i>). Qu'êtes-vous, mon ami?</p>
-
-<p><span class="sc">Hector</span>.&mdash;Domestique-coiffeur, pour vous servir,
-madame.</p>
-
-<p><span class="sc">Le Tréfoncier</span>, <i>appuyant</i>.&mdash;<i>Pour vous servir.</i>
-Voilà le mot, c'est pour cela que je vous le propose:
-entendez-vous bien, marquise? <i>pour vous servir.</i></p>
-
-<p><span class="sc">La Marquise</span>.&mdash;Mais je ne vous reconnais pas aujourd'hui!
-Devenez-vous fou?</p>
-
-<p><span class="sc">Le Tréfoncier</span>.&mdash;Jamais je ne fus plus sage, au
-contraire. Ecoutez, Hector. Si madame vous fait la
-grâce de vous prendre à son service, comme je le lui
-conseille, vous serez bien payé, bien vêtu, bien nippé,
-cela s'entend. Au surplus, ce sera comme chez madame&hellip;
-(<i>Il lui nomme, à mi-voix, quatre ou cinq femmes dont la
-marquise connaît fort bien les m&oelig;urs et la réputation.</i>)</p>
-
-<p><span class="sc">La Marquise</span>, <i>en colère</i>.&mdash;Savez-vous bien, monsieur
-le Comte, que voilà de très mauvais propos! Avec
-quelles horreurs de femmes vous plaît-il de n'assimiler?
-Je vous trouve bien plaisant&hellip;</p>
-
-<p><span class="sc">Le Tréfoncier</span>, <i>gaîment</i>.&mdash;De la colère! Des
-grosses paroles! Rien de fait, madame. Plions bagage.
-Hector, madame ne veut point être une <i>horreur</i> (<i>Il a
-chargé ce mot</i>). Des horreurs, des femmes adorables!
-J'en fais juge Hector?</p>
-
-<p><span class="sc">Hector</span>.&mdash;Assurément, madame&hellip; ces dames sont
-bien respectables, en vérité. J'ai eu l'honneur de les
-servir toutes, et j'ose protester à madame&hellip;</p>
-
-<p><span class="sc">Le Tréfoncier</span>, <i>interrompant</i>.&mdash;<i>De les servir toutes.</i>
-Vous l'entendez? C'est pour <i>servir</i> que ce garçon-là
-sert; il n'a pas d'autre métier, lui. Mais on est des
-horreurs! Allons, Hector; madame est aujourd'hui
-tout à fait l'opposé de ces horreurs-là, nous ne sommes
-point son fait&hellip; Sortons. (<i>Il fait semblant de vouloir
-emmener Hector.</i>)</p>
-
-<p><span class="sc">La Marquise</span>, <i>souriant à Hector</i>.&mdash;Un moment. Si
-je ne connaissais pas monsieur le Comte pour un mauvais
-farceur, il faudrait se quereller.</p>
-
-<p><span class="sc">Le Tréfoncier</span>.&mdash;Ah! c'est moi, maintenant! Je
-suis peut-être une horreur aussi!</p>
-
-<p><span class="sc">La Marquise</span>, <i>lui sautant vivement au cou et l'embrassant</i>.&mdash;Oui,
-monstre!</p>
-
-<p><span class="sc">Le Tréfoncier</span>.&mdash;On s'entend, enfin (<i>A Hector</i>).
-Ecoute derechef, mon ami. Tu fus un fortuné maraud:
-les plus délicieuses coquines du grand et joyeux monde
-t'ont mis dans le secret de leur tempérament et de leurs
-caprices; mais sache, trop heureux Hector, que tu
-n'as encore rien vu, rien goûté; qu'on n'a pas autant de
-charmes&hellip; Tiens, admire&hellip; (<i>En même temps il lève brusquement,
-et aussi haut qu'il peut, les jupes de la marquise.</i>)</p>
-
-<p><span class="sc">La Marquise</span>.&mdash;Voilà bien la plus fière insolence,
-par exemple!</p>
-
-<p><span class="sc">Le Tréfoncier</span>.&mdash;Ne prenez pas garde, madame.
-Il faut bien instruire un nouveau serviteur (<i>A Hector</i>):
-C'est le feu, vois-tu, c'est la foudre&hellip; Il ne s'agira pas
-ici, comme chez la princesse&hellip; de souffler des cendres
-chaudes qui ne donnent jamais une étincelle; ni comme
-chez l'illustre baronne&hellip; là-bas, tu m'entends? de
-battre à froid une vieille laine qui a perdu tout son
-ressort; ni comme&hellip; etc., etc. Enfin tu vas, trop heureux
-impur, trouver la sensibilité perfectionnée&hellip; Un regard,
-une posture&hellip; un rien&hellip;: crac! cela part&hellip; Oh! quand
-il s'agira d'en découdre&hellip; ce sera pour le coup&hellip; Ma
-foi! tire-t'en comme tu pourras&hellip;</p>
-
-<p class="did">Hector, pendant toute cette tirade, a eu la contenance la plus
-modeste et les yeux baissés avec un respectueux embarras.</p>
-
-<p><span class="sc">La Marquise</span>, <i>au Tréfoncier</i>.&mdash;J'ai montré, je crois,
-assez de patience. Au surplus, ce n'est pas de moi que
-tout ceci donnera la plus mauvaise opinion à votre protégé.</p>
-
-<p><span class="sc">Le Tréfoncier</span>.&mdash;Que gagneriez-vous à prendre en
-mauvaise part le bien infini que j'ai dit de vous?</p>
-
-<p><span class="sc">La Marquise</span>, <i>souriant</i>.&mdash;Et tout celui que vous
-paraissez me vouloir. Eh bien! il est clair que nous ne
-valons pas mieux l'un que l'autre: il n'est donc plus à
-propos de faire des simagrées, Hector?</p>
-
-<p><span class="sc">Hector</span>.&mdash;Madame?</p>
-
-<p><span class="sc">La Marquise</span>.&mdash;Quelle était votre dernière condition?</p>
-
-<p><span class="sc">Hector</span>.&mdash;Madame la présidente de Conbanal,
-chez qui je remplaçais Chenu, le même qui avait eu
-l'honneur de vous servir<a id="FNanchor_68" href="#Footnote_68" class="fnanchor">[68]</a>&hellip;</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_68" href="#FNanchor_68"><span class="label">[68]</span></a> Chenu avait quitté à la mort du marquis. (N.)</p>
-</div>
-<p><span class="sc">La Marquise</span>, <i>un peu confuse</i>.&mdash;Ah! ce garçon-là.
-Et pourquoi avez-vous quitté la présidente?</p>
-
-<p><span class="sc">Hector</span>.&mdash;Parce qu'il y a trois, jours qu'elle est
-morte, madame<a id="FNanchor_69" href="#Footnote_69" class="fnanchor">[69]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_69" href="#FNanchor_69"><span class="label">[69]</span></a> Nerciat fera remourir cette dame dans <i>Les Aphrodites</i> dont l'action
-est cependant postérieure à celle du <i>Diable au corps</i>. Peut-être
-s'agit-il d'une proche parente de la Conbanal des <i>Aphrodites</i>!</p>
-</div>
-<p><span class="sc">Le Tréfoncier</span>.&mdash;Ils vous l'ont tuée; c'est un
-fait.</p>
-
-<p><span class="sc">La Marquise</span>.&mdash;Ne plaisantons point (<i>A Hector</i>).
-J'ai connu la présidente un peu Messaline, il est vrai,
-mais bonne femme au fond.</p>
-
-<p><span class="sc">Le Tréfoncier</span>, <i>regardant Hector</i>.&mdash;La chronique
-disait <i>sans fond</i>? Mais que je n'interrompe point&hellip;</p>
-
-<p><span class="sc">La Marquise</span>.&mdash;Je vous donnerai, mon ami, ce que
-vous aviez chez la présidente, cela vous conviendra-t-il?
-voyez&hellip;</p>
-
-<p><span class="sc">Hector</span>.&mdash;Madame est bien bonne (<i>regardant le
-Comte</i>). D'après ce que je vois, et ce que monsieur le
-comte m'a fait l'honneur de me dire, j'aurais volontiers
-celui de servir madame à moitié moins.</p>
-
-<p><span class="sc">Le Tréfoncier</span>, <i>à la marquise</i>.&mdash;Est-ce être honnête,
-cela?</p>
-
-<p><span class="sc">La Marquise</span>.&mdash;J'aime ses sentiments: il m'intéresse.</p>
-
-<p><span class="sc">Le Tréfoncier</span>.&mdash;J'en étais sûr. Oh! peste! je ne
-me charge pas, moi, de produire du véreux: Hector
-était né pour être de qualité.</p>
-
-<p><span class="sc">La Marquise</span>.&mdash;Fi donc! Voudriez-vous qu'il
-pensât comme&hellip;</p>
-
-<p><span class="sc">Le Tréfoncier</span>.&mdash;Chut, chut, vous allez médire!
-J'en sais, là-dessus, plus que vous ne pourriez m'en
-apprendre. Je vous ai pourtant vu raffoler de nos petits
-apprentis seigneurs.</p>
-
-<p><span class="sc">La Marquise</span>.&mdash;Je l'avoue, à ma honte; mais la très
-juste opinion qui me reste d'eux, c'est qu'ils sont fort
-avantageux, fort libertins, et souvent fort à charge.</p>
-
-<p><span class="sc">Le Tréfoncier</span>.&mdash;J'imaginais, moi, que leur plus
-grand défaut, aux yeux de certaines de mes connaissances&hellip;
-(<i>Regard malin</i>) était de faire parfois&hellip; là&hellip; ce
-qu'en terme vulgaire on nomme <i>rater</i>?</p>
-
-<p><span class="sc">La Marquise</span>, <i>avec dignité</i>.&mdash;En vérité, monsieur le
-Comte, vos idées sont quelquefois d'un ignoble! On
-me ferait peut-être, à moi, des affronts de cette espèce
-(<i>A Hector</i>). Je vous retiens, mon ami; voilà des arrhes&hellip;
-(<i>Elle lui jette une bourse</i>).</p>
-
-<p><span class="sc">Hector</span>, <i>la retenant adroitement, et la laissant sur un
-siège dans son chapeau</i>.&mdash;Je tombe à vos pieds, Madame,
-non pas à l'occasion de cet or que vous me prodiguez
-avec trop de générosité, mais pour&hellip;</p>
-
-
-<h3 id="ch8">UNE FÊTE PROJETÉE</h3>
-
-<p class="did">Au retour de cette agréable promenade, le Tréfoncier se souvient d'une
-lettre qu'il avait mise en poche, deux heures auparavant, sans la
-lire.&mdash;«Ah! Ah! dit-il en l'ouvrant, c'est l'illustre maman Couplet
-qui m'écrit! que peut-elle me vouloir?&mdash;Voyons, voyons,
-dit impatiemment la petite Comtesse».</p>
-
-<p><span class="sc">Le Comte</span>, <i>lit ce qui suit</i>:&mdash;«Monseigneur, seriez-vous
-curieux d'être aussi d'une fête d'un genre&hellip;
-peut-être tout à fait neuf, que, Dieu aidant, je donnerai
-après-demain vendredi dans le pavillon que vous
-savez près de Choisy, et qui sera honorée de la présence
-de plusieurs brillants amateurs, actuellement
-les coryphées de mes nombreuses pratiques? Si le
-c&oelig;ur vous en dit, Monseigneur, ayez la bonté de me
-le faire savoir demain, au plus tard à midi, et de
-joindre un mandant de vingt louis à votre réponse.
-Je vous vois d'ici reculer en vous écriant: «Vingt
-louis! la chère Couplet se moque du monde». Vingt
-louis, Monseigneur, tout autant, et, si vous souscrivez,
-vous avouerez, après, que vous aurez eu du plaisir
-pour mille. Rapportez-vous en sur ce point à la scrupuleuse
-probité de celle qui ne vous trompa jamais,
-et qui prend la liberté de se dire avec un profond
-respect, monseigneur, votre&hellip; etc.» Qu'en pensez-vous,
-mes belles amies?</p>
-
-<p><span class="sc">La Marquise</span>.&mdash;Qu'avant de financer, il conviendrait
-de savoir quel est le dessein de cette fête; avec quelles
-gens il s'agit de vous faire rencontrer.</p>
-
-<p><span class="sc">Le Comte</span>.&mdash;Vous avez raison: en pareil cas, il
-serait à propos que chaque souscripteur eût sous les
-yeux une manière de <i>prospectus</i>. Pour ne pas risquer
-d'acheter chat en poche&hellip; (<i>Il sonne.</i>) Je vais à Paris
-(<i>Un domestique paraît</i>). Dites à mes gens que je veux
-ma voiture avant dix minutes. (<i>Le domestique se retire.</i>)
-Je confesserai la Couplet, et demain, si vous voulez me
-donner à dîner, je vous rendrai bon compte de ce dont
-on me fait ici l'ouverture.</p>
-
-<p><span class="sc">La Marquise</span>.&mdash;Vous serez ici impatiemment
-attendu.</p>
-
-<p><span class="sc">La Comtesse</span>.&mdash;Songez, mon très cher, que s'il
-s'agit de grandes prouesses, comme ceci m'en a tout
-l'air, je veux en être, moi. Quant à la Marquise, il n'y
-faut plus penser: elle se réforme (<i>Elle sourit</i>).</p>
-
-<p><span class="sc">La Marquise</span>.&mdash;Madame persifle&hellip;</p>
-
-<p class="did">La voiture du prélat fut bientôt prête. Il ordonna d'aller le plus grand
-train et d'arrêter rue des Déchargeurs. C'était celle où demeurait la
-Couplet. Le lendemain, le Comte, très exact, fut de retour à deux
-heures. En abordant ces dames:</p>
-
-<p><span class="sc">Le Comte</span>, <i>avec vivacité</i>.&mdash;Vive l'admirable, la sublime,
-l'inappréciable Couplet! Par ma foi! l'aperçu
-de sa fête est un éclair de génie, et pour la seule idée
-qu'elle a eue de m'en mettre, je lui aurais volontiers
-donné dix louis de plus!</p>
-
-<p><span class="sc">La Comtesse</span>.&mdash;Contez, contez-nous cela, délicieux
-ami!</p>
-
-<p><span class="sc">Le Comte</span>.&mdash;Oh! non, sur la plupart des objets je
-ne pourrais vous instruire qu'en gros. Il convient, que
-vous ayez le plaisir de la surprise.</p>
-
-<p><span class="sc">La Marquise</span>, <i>avec feu</i>.&mdash;Nous en sommes donc?</p>
-
-<p><span class="sc">Le Comte</span>.&mdash;Si vous daignez y consentir!</p>
-
-<p><span class="sc">La Comtesse</span>.&mdash;Je respire. Sa question me fait
-espérer qu'elle tient encore au plaisir.</p>
-
-<p><span class="sc">Le Comte</span>.&mdash;Vendredi nous en aurons de plus fortes
-preuves&hellip;</p>
-
-<p><span class="sc">La Marquise</span>.&mdash;La fête, la fête, qu'est-ce que c'est?</p>
-
-<p><span class="sc">Le Comte</span>.&mdash;Local enchanteur, que je connais:
-vingt cavaliers, vingt dames; deux à deux, quatre à
-quatre, en nombre pair, enfin, comme au château de
-Cutendre. Promenade en attendant que tout le monde
-soit réuni; concert ensuite et feu d'artifice; souper
-exquis et magnifique: toute la nuit, danse, jeux et
-folies; au point du jour chacun à petit bruit défilera&hellip;</p>
-
-<p><span class="sc">La Marquise</span>.&mdash;Voilà qui est à merveille, mais la
-société?</p>
-
-<p><span class="sc">Le Comte</span>.&mdash;J'ai vu la liste. Les hommes sont
-presque tous des étrangers de marque, ou du moins
-décents et riches. Les dames, j'en connais une demi-douzaine;
-tout cela convient pour la circonstance, et,
-d'après la parole que Couplet m'a donnée, je crois que
-le reste ne gâtera rien; ainsi nous pouvons ne point
-appréhender de nous trouver absolument en mauvaise
-compagnie. Quant à notre entrée là-bas, comme il nous
-faut être pairs, j'ai pris d'avance la liberté d'arranger
-la chose. L'une de vous paraîtra sous l'escorte du palatin
-Morawiski, le meilleur ami que j'eus en Italie et
-que je viens de retrouver, grâce à la liste; l'autre
-voudra bien se laisser mener par votre très humble
-serviteur.</p>
-
-<p><span class="sc">La Comtesse</span>.&mdash;Cher Comte, ce sera moi. Je n'ai pas
-l'avantage de connaître votre palatin. Donnons ce
-chaperon à la marquise et soyez le mien.</p>
-
-<p><span class="sc">Le Comte</span>.&mdash;Votre lot ne sera pas le meilleur, ma
-chère comtesse. Morawiski, je vous le jure, est l'un des
-plus beaux et des plus aimables cavaliers que nous ait
-fourni sa nation, dont vous savez que la noblesse jouit
-à juste titre d'une haute réputation de politesse, de
-galanterie et de magnificence; au surplus, il ne s'agit
-que d'avoir mis le pied dans l'Eden: dès qu'on y sera,
-chacun sera libre de se faufiler à son gré, car&hellip; j'outrepasse
-ici les bornes de la discrétion qui m'était recommandée,
-mais vous ne jaserez point?</p>
-
-<p><span class="sc">La Comtesse</span>.&mdash;Nous saurons nous taire.</p>
-
-<p><span class="sc">Le Comte</span>.&mdash;Eh bien! le fin mot de la partie est que
-chaque dame sera <i>toute à tous</i>; chaque homme, <i>tout à
-toutes</i>.</p>
-
-<p><span class="sc">La Comtesse</span>, <i>avec exaltation</i>.&mdash;<i>Toute à tous!</i>
-J'aime ce noble cri de guerre! Ah! oui! j'y serai fidèle!
-Qu'un affreux prodige mure chez moi toutes les
-portes du plaisir, si je déroge à la loi; ou mon peu de
-charmes et la vivacité de mes agaceries manqueront
-leur succès, ou je ne quitterai point la lice sans que
-chaque champion ait fait tout au moins un coup de
-lance avec moi!</p>
-
-<p><span class="sc">La Marquise</span>.&mdash;Comme elle y va? Tout doux, l'amie,
-et les autres donc? (<i>Au comte</i>). Madame suppose apparemment
-qu'il ne doit y en avoir que pour elle!</p>
-
-<p><span class="sc">Le Comte</span>, <i>baisant la main de la marquise</i>.&mdash;Charmant
-souci! il est pour demain d'un bienheureux présage!
-Mais si nous nous dépêchions de dîner? car il
-est indispensable d'aller coucher tous à Paris, où notre
-présence sera nécessaire pour différents préparatifs:
-(<i>La marquise sonne et ordonne qu'on hâte le dîner. Le
-comte continue.</i>) A propos, j'oubliais de vous faire part
-d'un accident fâcheux arrivé à quelqu'un que je crois
-être ou du moins avoir été de notre connaissance.</p>
-
-<p><span class="sc">La Comtesse</span>.&mdash;Si vous le nommiez&hellip;</p>
-
-<p><span class="sc">Le Comte</span>.&mdash;Le Vicomte de Molengin, garçon
-d'esprit fort aimable.</p>
-
-<p><span class="sc">La Marquise</span>.&mdash;Nous le connaissons&hellip; comme cela.</p>
-
-<p><span class="sc">Le Comte</span>.&mdash;Mélomane outré, et disait-on, le plus
-mauvais tendeur du royaume&hellip;</p>
-
-<p><span class="sc">La Comtesse</span>.&mdash;Nous en savons quelque chose
-(<i>Haussant les épaules</i>). Et vous qualifiez cela d'homme
-aimable?</p>
-
-<p><span class="sc">La Marquise</span>.&mdash;Au surplus qu'a-t-il fait?</p>
-
-<p><span class="sc">Le Comte</span>.&mdash;Il est mort.</p>
-
-<p><span class="sc">La Marquise</span>.&mdash;Mort?</p>
-
-<p><span class="sc">La Comtesse</span>, <i>souriant</i>.&mdash;Il est mort en entier?</p>
-
-<p><span class="sc">Le Comte</span>.&mdash;Voici son histoire.&mdash;Cet équivoque
-personnage, ennuyé de ne pouvoir employer agréablement
-l'un des plus distingués boute-joie que la nature
-ait jamais fabriqués, avait mis sa confiance dans un
-docteur italien, fieffé charlatan, dit-on, mais qui,
-d'abord, avait si bien ressuscité le vicomte, que celui-ci
-se flattait tout de bon d'avoir enfin retrouvé ce qui lui
-manquait depuis si longtemps. Devenu presque vigoureux
-par artifice, le pauvre diable a bientôt abusé
-de cet état heureux. Malgré les <i>piano</i> perpétuels de
-l'esculape ultra-mondain, c'était chaque jour quelque
-nouvelle aventure galante mise tellement vivement à
-fin. Bref, avant-hier&hellip; <i>Que diable allait-il faire dans
-cette galère!</i> il s'était donné le régal d'une nymphe subalterne
-des coulisses italiennes&hellip; il a rendu l'âme avec
-la seconde bordée de son fluide génital.</p>
-
-<p><span class="sc">La Comtesse</span>.&mdash;Peste! le bel effort qu'il avait fait!
-deux fois! (<i>Elle hausse les épaules.</i>)</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h3 id="ch9">LES INVITÉS A LA FÊTE LIBERTINE</h3>
-
-<p>Le moment impatiemment attendu de se rendre à
-cette campagne où l'on devait si bien s'amuser était
-sur le point d'arriver. Le palatin Morawiski, présenté
-chez la Marquise par le prélat, y avait dîné. Ce polonais,
-homme superbe à la vérité, mais ayant un certain air
-de gravité fière et de recueillement, qui décelait plus de
-penchant à l'ambition qu'aux folies voluptueuses, ne
-produisait pas sur l'âme et les sens de la Marquise
-l'impression que l'introducteur s'était promise. A peine
-au moment du champagne l'étranger parut-il s'humaniser,
-et pour lors, la transition fut si brusque, si affectée,
-qu'il sauta aux yeux des trois convives que cet homme
-venait de se dire: «Il convient cependant que je sois
-enfin sémillant et gai». La petite comtesse, à côté du
-prélat, lui serrait de temps en temps la main par dessous
-la nappe, pour lui faire comprendre combien elle le
-préférait pour menin, à son peu naturel ami. Au surplus,
-celui-ci n'avait rien dit ni fait qui ne fût marqué au
-coin des plus nobles manières et du savoir-vivre le plus
-raffiné. La fin du repas n'eût pas été bien amusante,
-si le comte, qui depuis le matin avait en poche la liste des
-acteurs de la future fête, enrichie de notes rapides qu'y
-avait jetées l'officieuse Couplet, n'eût tiré ce papier de
-sa poche et proposé d'en faire lecture. Ces dames témoignèrent
-que cela leur ferait grand plaisir. Le Tréfoncier
-se mit donc à lire ce qui suit:</p>
-
-<p>«Les messieurs et les dames qui honoreront ce soir de
-leur présence ma petite fête, ayant bien voulu consentir
-à s'y rendre sans fracas en nombre pair, je me
-suis assurée d'avance de l'ordre que cet arrangement
-produira. Il en résulte que l'on verra se réunir à&hellip;
-les personnes ci-après désignées.</p>
-
-<p>»Premier couple. Monsieur le comte&hellip;»</p>
-
-<p>(<i>Parlé.</i>) C'est moi (<i>Lu.</i>) «Avec Madame la Comtesse
-de Mottenfeu.». (<i>Parlé.</i>) On nous a dispensés de notes.
-(<i>Lu.</i>) «Deuxième couple: Monsieur le palatin Morawiski;
-Madame la marquise&hellip;</p>
-
-<p><span class="sc">La Marquise</span>.&mdash;C'est nous; sans notes apparemment!</p>
-
-<p><span class="sc">Le Comte</span>.&mdash;Sans notes (<i>Il continue de lire</i>). «Troisième
-couple: Le comte Chiavaculi; lady Où veut-on.»
-(<i>Parlé</i>). Il y a certainement ici quelque faute d'orthographe.
-Je gagerais que le nom de cette Anglaise s'écrit
-autrement. Voyez.</p>
-
-<p class="did">Il montre ce nom comme il est imprimé plus haut: nous ignorons
-comment il s'écrivait en anglais.</p>
-
-<p><span class="sc">La Comtesse</span>.&mdash;les notes?</p>
-
-<p><span class="sc">Le Comte</span>, <i>lit</i>.&mdash;«Le comte Chiavaculi est un seigneur
-napolitain, auquel il manque la moitié de chaque
-jambe; on aura le plaisir d'apprendre de bouche à
-monseigneur l'histoire de cet accident<a id="FNanchor_70" href="#Footnote_70" class="fnanchor">[70]</a>. Cet italien
-a l'infamie d'abhorrer ce que les dames ont de plus
-attrayant, et n'aime de leur sexe que ce qu'il a de
-commun avec le masculin, dont, en revanche, il est
-idolâtre. Je ne sais comment suffire aux prodigieux
-besoins et caprices de cet original. Au surplus, il est
-opulent et prodigue, et je l'ai d'autant plus volontiers
-inscrit au nombre de mes acteurs de ce soir, qu'il
-doit donner pour son compte, à la compagnie, la
-moitié d'un bien étrange spectacle. Lady, qui peut-être
-l'est un peu de contrebande, est du moins une
-dame fort riche. Elle se dit malade quoiqu'elle fasse
-à tort et à travers des excès qui supposent celui de la
-santé. Elle surpasse en luxure et en complaisance mes
-plastrons les plus infatigables. Elle veille, boit, jure,
-se bat au besoin avec ses amants et ses domestiques&hellip;»</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_70" href="#FNanchor_70"><span class="label">[70]</span></a> Comme ce détail ne se trouvait nulle part dans l'ouvrage du docteur,
-on s'est informé de ce comte Chiavaculi, et voici ce qu'on a recueilli
-concernant cet infortuné personnage. Beau comme un ange à
-l'âge de vingt ans, il eut le malheur de s'amouracher d'une bégueule.
-N'ayant pu séduire ce dragon de vertu, l'ardent jeune homme imagina
-la réussite du viol, et pour cela, certaine soubrette achetée avait laissé
-complaisamment entr'ouverte une fenêtre de la chambre à coucher. A
-l'heure où le Tarquin présomptif suppose sa cruelle bien endormie, il
-tente l'assaut: mais elle s'éveille au léger bruit, s'élance hors du lit;
-voit un homme sur le point d'enjamber chez elle, se trouble, s'irrite,
-le repousse si malheureusement pour lui que, renversé avec son échelle
-il y demeure engagé par les deux jambes, qui se brisent au-dessous des
-mollets. Avant que, d'après l'alarme donnée au dedans, on ait été voir
-dehors ce qui pouvait s'y passer, surviennent deux coquins; ceux-ci
-trébuchant, trouvent un homme évanoui, le dégagent, non pour lui
-donner du secours, mais pour pouvoir le dépouiller plus à l'aise dans
-un cul-de-sac peu distant. C'est là que le pauvre diable abandonné sans
-vêtements, et devant y passer une nuit longue et froide, a tout le temps
-de déplorer sa passion funeste et de maudire avec sa barbare amante,
-tout le sexe qui donne de l'amour. Il sent que sa vie est en danger, et
-fait v&oelig;u s'il échappe à la mort, de n'avoir de ses jours rien à démêler
-avec les femmes. Le jour lui procure enfin des soulagements, mais trop
-tardifs; on ne peut le sauver à moins qu'il ne consente au sacrifice de
-ses jambes incurables. Le Comte, guéri, devient dévot outré. Au bout
-de deux ans, la nature trop longtemps réprimée se révolte, prend le
-dessus. Du respect qu'on a pour le v&oelig;u cité naît le goût palliatif des
-gitons.</p>
-
-<p>On s'y livre; il croît; il devient une passion, une rage enfin. Tous
-les pareils du comte n'ont pas à donner d'aussi bonnes excuses de leur
-dépravation. (N.)</p>
-</div>
-<p><span class="sc">La Marquise</span>.&mdash;Voilà une jolie petite personne et de
-bien bonne compagnie, en vérité! Faites-nous grâce du
-reste de son article.</p>
-
-<p><span class="sc">Le Comte</span>, <i>lit</i>.&mdash;«Quatrième couple: sir John
-Kindlowe; M<sup>lle</sup> d'Angemain. Note. Sir John, frère
-de lady, est un marin des plus bruts, mais beau comme
-le dieu Mars: dans l'Inde, où les femmes sont très
-précoces, il a pris la manie des enfants; à Paris, il
-lui en faut de onze à treize au plus, et, ce qui me fait
-enrager, c'est qu'il est assez connaisseur en pucelages;
-je suis aux expédients pour lui en fournir de véritables.
-Au surplus, il s'accommode de tout. Cet Anglais sera
-le second acteur principal du spectacle dont j'ai déjà
-parlé. M<sup>lle</sup> d'Angemain est une fille de condition
-pauvre; mais parfaitement élevée, un peu passée,
-quoique jeune; elle fait peu d'heureux; mais pour
-les apprêts du bonheur, elle a des talents si rares que
-mes infirmes les plus désespérés ne passent jamais par
-ses mains sans se trouver en état de faire <i>gagner
-l'avoine</i> à quelqu'une de mes filles&hellip;»</p>
-
-<p><span class="sc">La Comtesse</span>.&mdash;Il me vient une idée, Comte, c'est
-d'arranger cette magicienne avec l'ami Dupeville:
-l'&oelig;uvre serait méritoire. C'est dommage de laisser ce
-talent au bordel.</p>
-
-<p><span class="sc">Le Comte</span>.&mdash;J'aime qu'on se souvienne ainsi de ses
-amis&hellip;</p>
-
-<p><span class="sc">La Marquise</span>.&mdash;Elle a raison. Dupeville a besoin
-d'une compagne. Elle a le c&oelig;ur excellent. Nous ferons
-la fortune de cette demoiselle. Après?</p>
-
-<p><span class="sc">Le Comte</span>, <i>lit</i>.&mdash;«Cinquième couple: le baron Immer-Steiff;
-la Vicomtesse de Chaudpertuis (<i>Parlé</i>). Sans
-notes; mais je les connais tous deux; le baron est grand,
-gros et gras Bavarois, bon buveur, bon fouteur. (<i>Pardon,
-cela m'est échappé.</i>) Mais, pardieu! la chère vicomtesse,
-à qui j'ai eu l'honneur de rendre quelques hommages,
-aura bientôt fait d'ajouter une lettre au nom du pauvre
-diable<a id="FNanchor_71" href="#Footnote_71" class="fnanchor">[71]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_71" href="#FNanchor_71"><span class="label">[71]</span></a> <span lang="de" xml:lang="de">Immer-Steiff</span> en allemand signifie toujours roide. En ajoutant
-un N à <span lang="de" xml:lang="de">Immer</span>, c'est <span lang="de" xml:lang="de">Nimmer</span> qui signifie jamais. (N.)</p>
-</div>
-<p><span class="sc">La Comtesse</span>.&mdash;Cela nous passe: allez.</p>
-
-<p><span class="sc">Le Comte</span>, <i>lit</i>.&mdash;Sixième couple: M. Lecker (<i>Parlé</i>).
-Je le connais aussi; c'est le fils d'un riche banquier de
-Dresde (<i>Il lit</i>). «Et M<sup>me</sup> de Condouillet. Note. Elle fait
-l'étroite et prétend n'admettre aucun homme de forte
-proportion à l'abordage. Mais, dix heures du jour sur
-le dos, elle lasse à la caresser trois chiens, son laquais,
-son coiffeur et son maître de musique.»</p>
-
-<p><span class="sc">La Marquise</span>.&mdash;La Couplet se moque des gens,
-quand elle veut nous mêler avec ce monde-là.</p>
-
-<p><span class="sc">La Comtesse</span>.&mdash;Point d'humeur, madame. De quoi
-s'agit-il enfin? de libertiner: nous faut-il pour cet objet
-la compagnie de vestales, de bégueules prétendant aux
-m&oelig;urs! Laissez-la dire, Comte, et poursuivez.</p>
-
-<p><span class="sc">Le Comte</span>.&mdash;Peste! Voici du grand!! (<i>Il lit.</i>) «Septième
-couple: le prince de Lowenkrafft; la princesse
-de Stolzinskoff. Note. Le prince est un seigneur danois,
-diplomatisé à Vienne, gourmé comme le comte de
-Tufière<a id="FNanchor_72" href="#Footnote_72" class="fnanchor">[72]</a> bravache sur le chapitre de la vigueur;
-mais, comme à titre d'homme d'importance et d'allié
-d'Hercule, il a voulu se frotter à la princesse en question,
-cet homme, trop infatué de ses avantages, est
-tombé comme une mauvaise épître&hellip; D'arrogant
-vainqueur, il est devenu un ridicule esclave, humilié
-dix fois par jour par le service non secret de trois
-géants domestiques, dont l'insatiable princesse fait
-son amusement journalier. Cette dame au surplus est
-unique pour la haute stature, la perfection des formes,
-la blancheur et la finesse de la peau; mais elle a contre
-elle une fierté dédaigneuse si superlative, et son tempérament
-égoïste est si mal en proportion avec les
-ressources ordinaires que fournit notre bon pays,
-qu'elle est repoussante pour tous nos amateurs et
-n'en peut attacher un seul à son char.»</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_72" href="#FNanchor_72"><span class="label">[72]</span></a> Le héros du <i>Glorieux</i> de Destouches.</p>
-</div>
-<p><span class="sc">La Marquise</span>.&mdash;Eh bien! Comtesse, celle-ci vous
-dégote, ma fille.</p>
-
-<p><span class="sc">La Comtesse</span>.&mdash;Je ne me pique pas d'être un môle
-de luxure contre lequel doivent se briser tous les désirs.
-J'aime à les faire naître, à les fomenter, à les satisfaire,
-à les ressusciter. J'en fais gloire. Personne ne sortit
-jamais humilié de mes bras, ni méditant le projet ingrat
-de n'y plus revenir. Sur ce pied, j'ose me préférer à
-celle qu'on m'oppose. Au reste, je la verrai ce soir, je
-prendrai sa mesure, et n'hésiterai pas à la défier si je
-la trouve digne de ma colère; on saura qui de nous deux
-a plus de talent et d'intrépidité.</p>
-
-<p><span class="sc">Le Comte</span>.&mdash;Magnanime dévouement! ma chère
-Comtesse; d'avance je parie pour vous&hellip;</p>
-
-<p><span class="sc">La Marquise</span>, <i>à la comtesse</i>.&mdash;Je suis enchantée
-d'avoir pu te piquer, puisque cela nous vaut d'avoir vu
-dans tout son jour la portée de ton insigne émulation&hellip;</p>
-
-<p><span class="sc">Le Comte</span>, <i>interrompant</i>.&mdash;Voilà qui est fort bien,
-mais si nous nous jetons ainsi dans les égarées, notre
-lecture ne finira jamais.</p>
-
-<p><span class="sc">La Marquise</span>.&mdash;Nous écoutons.</p>
-
-<p><span class="sc">Le Comte</span>, <i>lit</i>.&mdash;«Huitième couple! le marquis
-Dietrini; M<sup>lle</sup> de Nimmernein. Note. Le marquis,
-beau, jeune et riche, Florentin, serviteur des dames
-<i lang="la" xml:lang="la">a posteriori</i>, sans cependant les négliger sur le pied
-courant. M<sup>lle</sup> de Nimmernein&hellip;» (<i>Parlé.</i>) Celle-ci je
-la connais à fond. Voyons ce qu'en dit la note. (<i>Lu.</i>)
-Blonde parfaite, à qui l'horreur d'épouser un vieillard
-puant et bossu fit déserter l'Allemagne» (<i>Parlé.</i>) Le
-fait est véritable (<i>Il lit.</i>) «Elle est douce comme un
-agneau, se pâme dès qu'on la touche, se laisse violer
-tant qu'on veut; devient par une suite de sa constitution
-physique et morale, la victime de tous les caprices.
-Fille d'esprit, instruite, ayant des talents:
-tout lui convient comme elle convient à tout le monde.
-Avec les gens froids, elle raisonne, avec les enjoués,
-elle rit, boit avec les buveurs; jure et fait tapage avec
-les militaires; en un mot, joue, veille, hausse et baisse
-tous les tons, selon que l'exige la scène dans laquelle
-elle se trouve chargée d'un rôle.» (<i>Parlé</i>). Ce portrait
-est parfaitement ressemblant; toutefois, comme dans
-les moments décisifs, elle ne se mêle de rien et ne partage
-point la besogne, bien des gens pourraient ne pas
-goûter son indolente jouissance. J'ai eu le premier, à
-Paris, ce chef-d'&oelig;uvre germanique. Tête-à-tête avec
-M<sup>lle</sup> de Nimmernein dans ma petite maison des boulevards,
-je la mets nue&hellip; Oh! sans hyperbole je crois
-voir respirer Galathée après le dernier coup de ciseau
-de Pygmalion. Ivre de désir, je la renverse à moitié sur
-le bord d'un grand lit, à mon approche, elle devient rose
-de la tête aux pieds: immobile, elle m'attend, me reçoit,
-me laisse faire sans se donner autre peine que celle de
-déployer en crucifix deux bras de proportion divine et
-de soupirer en murmurant: <i lang="de" xml:lang="de">Herr Jesus! mein Gott!</i>
-Ses entrailles frémissent. Je me sens à la nage et voilà
-deux grands yeux bleus fermés, ma nymphe morte, distillant
-après ma retraite l'humeur bouillante où je venais
-d'être noyé&hellip;</p>
-
-<p>Cependant je me rappelle qu'une lettre d'affaire très
-importante exige de ma part une prompte réponse:
-j'écris trois pages et reviens à ma beauté. Elle n'a pas
-changé d'attitude: un baiser profond à travers deux
-rangs de perles lui fait pousser un soupir. «Que
-d'attraits!» m'écriai-je, pénétré d'admiration et semant
-partout mes brûlantes caresses. «Mais quoi! ne pourrais-je
-donc pas jouir de l'aspect enchanteur de ce que me
-dérobe votre pose actuelle?» Je n'ai pas achevé que
-déjà la charmante Nimmernein s'est roulée sur le ventre,
-les jambes pendantes, le râble horizontal et les fesses
-en valeur. Nouveau prodige de perfection! Je me sens
-renaître mille fois plus épris. Je baise et presse les superbes
-cheveux, je rends hommage à la chute des reins&hellip;
-miraculeuse&hellip;</p>
-
-<p>«<i lang="de" xml:lang="de">Sodann!</i> se contente-t-on de me dire, d'une voix
-douce comme un flageolet, «<i lang="de" xml:lang="de">mach urtig, mein herz; es
-thut mir weh!</i>»</p>
-
-<p><span class="sc">La Comtesse</span>.&mdash;Ce qui signifiait?</p>
-
-<p><span class="sc">Le Comte</span>.&mdash;Oui-dà! fais vite, mon c&oelig;ur: cela me
-fait mal.</p>
-
-<p><span class="sc">La Marquise</span>, <i>souriant</i>.&mdash;Voilà qui est à merveille.
-Mais si nous nous jetons comme cela dans les égarées,
-jamais la lecture ne finira.</p>
-
-<p><span class="sc">Le Comte</span>, <i>lui baisant la main</i>.&mdash;J'ai tort. (<i>Il lit.</i>)
-«Neuvième couple: M. le bailli de Fousept; M<sup>me</sup> la
-Comtesse d'Ogreval. Note. Le bailli, à la vérité quoique
-approchant la cinquantaine, va bien quand il s'y
-met; mais cela ne lui arrive qu'une fois par semaine:
-c'est aujourd'hui son jour. Mme d'Ogreval, qu'il
-entretient, n'observe pas le même régime; le jour de
-travail de son ami est un de repos pour elle. Ils se
-mettent réciproquement la bride sur le cou pour cette
-nuit, où probablement Mme d'Ogreval fera des siennes.</p>
-
-<p>»Dixième couple: le chevalier de Saint-Bernard;
-Mme Durut. Note. Cousin et cousine. Le cavalier,
-entre nous, est un moine en dignité qui garde l'incognito,
-sa parente, le chef-d'&oelig;uvre de l'embonpoint,
-est une délicieuse bourgeoise, veuve d'un négociant
-avare et millionnaire. Comme elle fait en tout l'opposé
-de son mari, elle met actuellement autant d'activité
-à dissiper le trésor que l'harpagon en mit à l'amasser.
-Sa fureur, est de faire la grande dame et la protectrice
-des talents. Elle soudoie deux abbés, beaux esprits,
-un violon de l'Opéra, un peintre en galanteries, et,
-sous main, elle soutient bon an mal an, dans Paris,
-quatre ou cinq gardes du corps<a id="FNanchor_73" href="#Footnote_73" class="fnanchor">[73]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_73" href="#FNanchor_73"><span class="label">[73]</span></a> M<sup>me</sup> Durut devait plus tard jouer un rôle important dans l'Ordre
-des <i>Aphrodites</i>.</p>
-</div>
-<p><span class="sc">La Marquise</span>.&mdash;Cette femme pourra bien mourir à
-l'hôpital.</p>
-
-<p><span class="sc">Le Comte</span>, <i>lit</i>.&mdash;«Onzième couple: M. Cazzoforté;
-Mme de Brisamants. Note. C'est un arrangement fait
-d'hier. L'Italien a les vertus et les allures d'un crocheteur;
-je lui ai lâché cette bacchante pour l'assouplir.»</p>
-
-<p><span class="sc">La Comtesse</span>.&mdash;On pourra lui donner ce soir une
-petite leçon.</p>
-
-<p><span class="sc">Le Comte</span>, <i>lit</i>.&mdash;«Douzième couple: le commandeur
-Pottamico; Mlle de Pinamour. Note. Nouvel arrangement
-encore. Gens délicats; petits besoins, petits
-plaisirs, filés et rares&hellip;»</p>
-
-<p><span class="sc">La Marquise</span>.&mdash;Ces gens là seront bien déplacés ce
-soir! Ils m'affadissent! Passez.</p>
-
-<p><span class="sc">Le Comte</span>, <i>lit</i>.&mdash;«Treizième couple: V. Vanhuren;
-Mme de Foutencour.» (<i>Parlé</i>) Encore une de mes
-connaissances. Note. Vanhuren est un laid et lourd
-Hollandais qu'ont enrichi trois grosses banqueroutes;
-par goût, il n'aime que le dernier ordre des coquines,
-mais comme il s'est mis en tête de faire agréer par notre
-gouvernement je ne sais quel plan de manufacture, il
-a désiré de connaître quelque intrigante, capable
-d'appuyer son projet. A cet effet, je l'ai arrangé avec
-cette brûlante haridelle de Foutencour, aux grands
-airs, à la langue dorée, et qui, pour avoir violé, par-ci,
-par-là quelques jeunes présentés, croit tenir à tout.
-Son véritable crédit pourtant, porte sur les sous-ordres
-et valets de Versailles, dont il n'est aucun qui
-ne le sache par c&oelig;ur, l'ayant, eue à leurs trousses
-depuis dix ans, pour mille sollicitations, sur le succès
-desquelles elle ne refusera jamais des acomptes, sauf
-à faire des ingrats et à tromper l'espoir de ses commettants&hellip;»</p>
-
-<p><span class="sc">La Marquise</span>.&mdash;Ah! Ah! M<sup>me</sup> Couplet s'amuse à médire.
-C'est passer un peu les bornes de la simple instruction.</p>
-
-<p><span class="sc">Le Comte</span>, <i>souriant</i>.&mdash;La lecture ne finira jamais.
-(<i>Il lit.</i>) «Quatorzième couple: M. de Boutafond; M<sup>me</sup> de
-Forgésy. Note. Boutafond, gentilhomme de province,
-à prétentions auprès des femmes à tempérament.
-Celles à qui je l'ai fourni s'en louent assez; il cherche
-à gagner quelque place ou à faire un mariage. M<sup>me</sup> de
-Forgésy, jolie veuve, passablement riche, lui conviendrait.
-Mais elle m'a dit, en confidence, qu'elle
-compte l'essayer pendant six mois, afin de pouvoir
-être bien sûre de ne pas faire un pas de clerc, en épousant
-un homme dont les soins pourraient manquer de
-suite.»</p>
-
-<p><span class="sc">La Comtesse</span>.&mdash;Peste! Quelle prévoyance!</p>
-
-<p><span class="sc">Le Comte</span>, <i>lit</i>.&mdash;«Quinzième couple: le vicomte de
-Phallardi; la baronne Matevits.» (<i>Parlé.</i>) Encore une
-des miennes! (<i>Lu.</i>) «Note. Le vicomte, j'en suis bien
-sûr, a fourbi, depuis douze ans, plus de quatre mille
-créatures humaines. Jamais il ne voit la même deux
-fois, il en change tous les jours, et en voit plutôt deux
-qu'une. Jouant à ce jeu dangereux avec un bonheur
-incroyable, jamais il n'eut la moindre menace de mal
-vénérien&hellip;»</p>
-
-<p><span class="sc">La Comtesse</span>, <i>interrompant</i>.&mdash;On dit qu'il y a des
-êtres inaccessibles à la contagion. (<i>Montrant la Marquise.</i>)
-Elle, moi, bien d'autres en sont des exemples.</p>
-
-<p><span class="sc">Le Comte</span>, <i>avec un soupir</i>.&mdash;Ah! que ne puis-je aussi
-me citer! mais&hellip; loin d'ici, souvenirs funestes!
-Voyons le reste du vicomte. (<i>Il lit.</i>) «Cet enragé, depuis
-que l'eau d'un certain médecin<a id="FNanchor_74" href="#Footnote_74" class="fnanchor">[74]</a> a pris faveur, s'est
-jeté dans la plus vile classe des malheureuses. La
-halle au blé, la rue Saint-Honoré, le boulevard même,
-il a tout écumé. Ce qu'il y a d'étonnant c'est que, dès
-qu'il rentre en bonne compagnie, cet homme est charmant.
-On n'a pas plus de politesse, plus d'égards pour
-les femmes honnêtes, plus de ce qui sait entraîner
-tous les suffrages. La Matevits, que je lui prête, et
-qu'il ne se piquera pas de baiser plus d'une fois, c'est
-une brune de cinq pieds trois pouces, qui met sa gloire
-à <i>momiser</i><a id="FNanchor_75" href="#Footnote_75" class="fnanchor">[75]</a> ses pratiques. Je n'ose l'employer avec
-des gens à petite santé, car je craindrais de commettre
-des assassinats. Elle aime aussi les femmes.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_74" href="#FNanchor_74"><span class="label">[74]</span></a> L'eau de Préval.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_75" href="#FNanchor_75"><span class="label">[75]</span></a> Dessécher, réduire à l'état de momie, c'est apparemment ce qu'a
-voulu dire la Couplet. (N.)</p>
-</div>
-<p><span class="sc">La Comtesse</span>.&mdash;Bonne connaissance; je veux lui
-faire amitié.</p>
-
-<p><span class="sc">Le Comte</span>, <i>lit</i>.&mdash;«Seizième couple: le chevalier de
-Pinefière; M<sup>lle</sup> des Ecarts. Note. Le chevalier ne finit
-jamais. Sa compagne, fille <i>du grand genre</i> susceptible
-de passions outrées, ardente comme un volcan,
-compte, dans son roman, vrai quoiqu'à peine croyable,
-six enlèvements et trois lettres de cachet. Deux fois
-elle s'est échappée par séduction; la troisième elle a
-mis en douceur le feu au couvent, et s'est tirée d'affaire
-à travers ce désastre. Elle a coûté la vie à trois adorateurs,
-mécontents de ses mauvais procédés, et que
-des rivaux plus heureux ont mis sur le carreau. Certain
-infidèle a reçu de l'héroïne elle-même un grand coup
-d'épée, en duel. M<sup>lle</sup> des Ecarts enfin, majeure, sans
-famille et jouissant d'une fortune honnête, vit sans
-éclat, et l'on ne pense plus à ses folies.»</p>
-
-<p><span class="sc">La Marquise</span>.&mdash;Je ne sais plus, en vérité, si j'ose
-être de cette partie. Quel choix de gens.</p>
-
-<p><span class="sc">La Comtesse</span>.&mdash;Va te faire lanlaire avec tes scrupules.
-Comte, ne lui laissez pas le temps de nous dire
-des pauvretés, allez.</p>
-
-<p><span class="sc">Le Comte</span>, <i>lit</i>.&mdash;«Dix-septième couple: le vidame de
-Pillemotte; M<sup>me</sup> de l'Enginière. Note. Un Gascon
-des mieux faits, des plus amusants, des plus vains et
-des plus gueux. M<sup>me</sup> de l'Enginière l'entretient&hellip;»
-(<i>Parlé</i>). Je connais encore cette bretteuse-là. Sortant
-une nuit, avec elle, d'une maison de jeu, et n'ayant pas
-ma voiture, j'acceptai l'offre que madame de l'Enginière
-me faisait de me ramener: mais comme son équipage
-était, à dessein, je crois, une <i>désobligeante</i><a id="FNanchor_76" href="#Footnote_76" class="fnanchor">[76]</a> dans
-le fond de laquelle on me fit asseoir, force me fut d'avoir
-la dame sur mes genoux; elle avait eu la précaution de
-se trousser jusqu'aux hanches. Un instant après elle
-trouva que mes breloques la blessaient. Pour s'en délivrer elle
-eut la distraction de me déboutonner complètement:
-je compris, en homme du monde, ce que cela
-voulait dire et&hellip; je m'exécutai. La chose se passait tout
-au mieux: on m'avait fourré là, nous ne cessions point
-de parler de la société que nous quittions, des événements
-du jeu, des nouvelles du jour. Pourtant, lorsque
-M<sup>me</sup> de l'Enginière, au delà des ponts, comprit que nous
-approchions de mon hôtel: «Il est temps de penser à
-nous, dit-elle, et voilà ma diablesse à se trémousser sur
-moi de manière à me faire craindre que la voiture ne se
-défonçât. L'ardeur brûlante de cette Messaline m'entraînait;
-je réalisai: Ça! me souffla-t-elle dans l'oreille
-comme on arrêtait pour me descendre, ne rentrez pas
-à la vue de votre livrée, sans vous bien envelopper de
-votre redingote.&mdash;Je ne savais d'abord ce que pouvait
-signifier ce conseil. Mais après l'avoir, à tout hasard,
-suivi, je fus au fait, lorsqu'aux lumières je me vis souillé
-du haut en bas, d'un déluge menstruel. Je n'y songe point
-encore sans effroi, moi l'ennemi juré de cette saloperie
-et qui suis bien <i>dans mon état</i> quant à l'horreur que me
-cause du sang ainsi versé.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_76" href="#FNanchor_76"><span class="label">[76]</span></a> Voiture à une seule place. Il y en a peu. (N.)</p>
-</div>
-<p><span class="sc">La Marquise</span>.&mdash;Voilà, sans contredit, la plus impudente
-coquine.</p>
-
-<p><span class="sc">Le Comte</span>.&mdash;D'autant mieux qu'elle riait aux larmes
-en me quittant&hellip; N'y pensons plus&hellip; (<i>Il lit.</i>) «Dix-huitième
-couple: dom Plantados; M<sup>me</sup> de Curival.
-Note. Cette dame est la femme d'un vieux colonel
-suisse chez lequel dom Plantados, grand personnage
-fier et poltron, quoique Portugais, est trop circonspect
-pour mettre le pied: on ne se voit que chez moi.
-Je soupçonne M<sup>me</sup> de Curival, qui n'est plus de la
-première nouveauté, de ne s'attacher le flegmatique
-et hautain Plantados qu'au moyen de quelque goût
-honteux qu'il aurait, et que je connais à son amie bien
-du penchant à contenter. Il est vrai que le ravage des
-couches a furieusement gâté les charmes antérieurs,
-et que les autres sont, au contraire, d'une beauté
-surprenante. Cette femme-là me fait gagner beaucoup
-d'argent. L'époux ombrageux est pour quelques
-jours à Versailles, ce qui donne de la marge pour ce
-soir.»</p>
-
-<p><span class="sc">La Marquise</span>.&mdash;Ces pauvres maris, comme on les
-dupe!</p>
-
-<p><span class="sc">Le Comte</span>, <i>lit</i>.&mdash;«Dix-neuvième couple: M. Eselsgunst<a id="FNanchor_77" href="#Footnote_77" class="fnanchor">[77]</a>;
-M<sup>me</sup> de Caverny».</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_77" href="#FNanchor_77"><span class="label">[77]</span></a> <span lang="de" xml:lang="de">Eselsgunst</span> signifie, en allemand, bel attribut de l'âme.</p>
-</div>
-<p><span class="sc">La Comtesse</span>.&mdash;Quels diables de noms!</p>
-
-<p><span class="sc">Le Comte</span>.&mdash;«Note. Eselsgunst est un Allemand qui
-tient par je ne sais quel fil au corps diplomatique.»
-(<i>Parlé</i>). C'est le chargé d'affaires de deux ou trois de nos
-petits souverains germaniques. (<i>Il lit</i>). «M<sup>me</sup> de Caverny,
-femme des plus jolies, penchant vers le sentiment,
-et, qui, malgré cela, n'a pas laissé de distribuer,
-chez moi, ses largesses à plus de cent personnes.
-Il faut du pain, Eselsgunst l'entretient mesquinement,
-mais au défaut de l'utile, on trouve chez
-lui l'agréable; c'est à quoi la sensible Caverny tient
-encore plus qu'à l'argent. Un rapport de conformation
-assez rare fait que ces deux êtres s'aiment beaucoup,
-et la dame ne s'est pas très volontiers décidée à se
-trouver là ce soir. Mais à l'argument sans réplique <i>que
-son amant veut y recueillir de quoi mander quelque chose à
-sa cour par le courrier prochain</i>, elle s'est rendue, et
-c'est ce qui vous procurera le plaisir de la voir.»</p>
-
-<p><span class="sc">La Marquise</span>.&mdash;Ces détails commencent à me fatiguer.
-Est-ce tout?</p>
-
-<p><span class="sc">Le Comte</span>.&mdash;Encore un article (<i>Il lit.</i>) «Vingtième
-couple: le chevalier de Pasimou; M<sup>me</sup> des Clapiers.»
-(<i>Parlé.</i>) Je les ai furetés tous deux, ces clapiers-là. J'en
-connais peu d'aussi logeables.</p>
-
-<p><span class="sc">La Marquise</span>.&mdash;Vaurien, taisez-vous. (<i>A la Comtesse.</i>)
-Il va nous faire encore quelque commentaire saugrenu.</p>
-
-<p><span class="sc">Le Comte</span>.&mdash;Vous m'attaquez! Eh bien! pour vous
-faire enrager, j'ajoute avec fondement, que je crois avoir
-aussi pratiqué ce Pasimou, tandis qu'il portait la soutane.
-Voyons la note. (<i>Il lit.</i>) «Le plus beau jeune homme
-qu'on puisse voir, et peut-être le plus aimable. Ci-devant
-abbé.» (<i>Parlé.</i>) Tout juste, c'est le même. (<i>Il lit.</i>)
-«C'est maintenant un excellent officier.» (<i>Parlé.</i>) J'en suis
-fort aise (<i>Il lit.</i>) «Il a quelques défauts.» (<i>Parlé.</i>) Je lui ai
-connu celui d'être bardache, mais tant d'honnêtes gens
-le sont! (<i>Il lit.</i>) «Les femmes ont soin de lui.» (<i>Parlé.</i>)
-Les hommes, quand cela lui plaira, seront fort à son service.</p>
-
-<p><span class="sc">La Marquise</span>.&mdash;Insupportable homme, finirez-vous!</p>
-
-<p><span class="sc">Le Comte</span>.&mdash;Là, là, je promets de ne plus y mettre
-un mot du mien (<i>Il lit.</i>) «Les femmes ont soin de lui,
-mais il est si galant, si complaisant, et fait tant
-d'honneur à leur libéralité, qu'aucune n'est mécontente.
-C'est en un mot, le phénix des hommes à bonnes
-fortunes.» (<i>Parlé.</i>) C'est tout.</p>
-
-<p><span class="sc">La Marquise</span>.&mdash;J'aime ce Pasimou à la folie. Voilà
-comment il eût fallu que fussent tous nos cavaliers de ce
-soir.</p>
-
-<p><span class="sc">Morawiski</span>.&mdash;Et toutes nos dames comme vous (<i>Il
-prend en même temps et baise amoureusement la main de
-la marquise.</i>)</p>
-
-<p><span class="sc">Le Comte</span> (<i>pariodant avec la comtesse</i>).&mdash;Ou comme
-elle.</p>
-
-<p><span class="sc">La Comtesse</span>, <i>souriant</i>.&mdash;Peste! j'en suis aussi! (<i>A
-Morawiski.</i>) Ecoutez donc, mon cher palatin, vous avez
-bien fait de dire enfin quelque chose, car je vous croyais
-en léthargie.</p>
-
-<p><span class="sc">Morawiski</span>.&mdash;Daignez m'excuser, mais de si grands
-et de si chers intérêts viennent quelquefois me distraire
-de ce qui m'attache le plus, que je fais alors la sottise
-d'envoyer mon âme en Pologne, tandis que ma personne
-matérielle demeure où l'on me voit.</p>
-
-<p><span class="sc">La Comtesse</span>.&mdash;A la bonne heure, mais comme votre
-langue en fait partie, et qu'elle doit savoir dire de jolies
-choses, gardez-la-nous, s'il vous plaît.</p>
-
-<p><span class="sc">La Marquise</span>.&mdash;Pendant que nous nous amusons de
-balivernes, le temps se passe. (<i>Elle regarde à sa montre.</i>)
-Plus de cinq heures! et j'ai je ne sais combien de petites
-choses à faire avant de partir! (<i>Au comte.</i>) Y pensez-vous
-donc, méchant homme, de nous avoir ainsi mises
-en retard avec votre scandaleuse gazette!</p>
-
-<p class="did">Elle se lève et va s'occuper des petits soins qu'elle vient d'annoncer. La
-comtesse et les deux cavaliers vont, en attendant, prendre l'air sur
-une terrasse. Bientôt après on monte dans un carrosse à six chevaux
-et l'on vole au rendez-vous du pique-nique.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch10">LES APHRODITES</h2>
-
-<p class="c"><span class="small">OU</span><br />
-FRAGMENTS THALIPRIAPIQUES
-POUR SERVIR A L'HISTOIRE DU PLAISIR</p>
-
-
-<p class="italic gap">Cet ouvrage est brodé par Nerciat sur les aventures probables
-des membres d'une société secrète d'Amour qui
-exista réellement.</p>
-
-<p class="italic">La lettre connue adressée à M. de Schonen par le marquis
-de Château-Giron donne un détail précis sur cette compagnie.
-Cette lettre accompagnait l'envoi d'un exemplaire
-de l'<i>Alcibiade fanciullo</i> de Ferrante Pallavicini: «J'y
-joins, disait le marquis de Château-Giron, les <i>Aphrodites</i>
-dont je vous ai parlé; cet ouvrage du chevalier de Nerciat
-est presqu'inconnu à Paris, ayant été supprimé à l'étranger
-pendant la Révolution. Il est assez remarquable, comme
-historique, car il peint, dit-on, au naturel une société qui
-s'est formée aux environs de Paris, du côté de la vallée de
-Montmorency, et dont un certain marquis de Persan
-était président. Cette association, à laquelle chacun des
-initiés concourait dans une proportion convenue, n'avait
-d'autre but que le libertinage.»</p>
-
-<p class="italic">Nerciat donne aussi des renseignements historiques sur
-la société dans un préambule nécessaire qu'on lira plus
-loin.</p>
-
-<p class="italic">«Les <i>Aphrodites</i>, dit Monselet, sont une association de
-personnes des deux sexes, association qui n'a d'autre but
-que le plaisir. Des femmes de la cour, des abbés, des princes,
-de riches étrangers, des ex-nonnes, paradent dans une série
-de tableaux dont la nature trop exclusive restreindra nécessairement
-nos citations. Nous le regrettons, au point
-de vue de l'esprit et du style, deux qualités que M. de Nerciat
-possède à un rare degré; que ne les a-t-il déployées
-dans des livres avouables! Il a surtout une science et une
-aisance de dialogue on ne peut plus remarquables, et qui
-ne se sont jamais manifestés plus abondamment que dans
-les <i>Aphrodites</i>. Il jargonne comme les petits maîtres de
-Marivaux.»</p>
-
-<p class="italic">Au début, l'Ordre avait fait du libertinage une sorte de
-culte religieux, mais telle que la décrit Nerciat l'institution s'est
-débarrassée de toute pratique superstitieuse. L'admission
-parmi les Aphrodites ou Morosophes est difficile
-et très coûteuse, mais pour les hommes seulement, les
-dames ne payent rien. L'association se réunissait aux
-environs de Paris, du côté de Montmorency dans une
-propriété merveilleusement agencée, comprenant de beaux
-jardins, des bâtiments magnifiques, aux chambres
-commodes, aux salles spacieuses et disposées pour les
-grandes fêtes que donnaient parfois les Aphrodites.
-Cette propriété appelée l'Hospice, est administrée par
-M<sup>me</sup> Durut, surintendante des menus. Elle est aidée par
-une belle blonde nommée Célestine, par une jolie brune
-appelée Fringante et au-dessous d'elles, on trouve encore
-Zoé, une négrillonne de 14 ans, enlevée à l'Afrique. On y
-trouve encore, selon la mode du temps où le livre a été
-écrit, des jockeys charmants et beaucoup de jeunes domestiques
-des deux sexes qu'on désigne sous les dénominations
-de <i>Camillons</i> et de <i>Camillonnes</i>.</p>
-
-<p class="italic">«<i lang="la" xml:lang="la">Camilli et Camillae</i>, dit Nerciat,
-<i lang="la" xml:lang="la">ita dicebantur ministri
-et ministrae impuberes in sacris.</i>»</p>
-
-<p class="italic">L'Ordre comprenait environ deux cents adeptes, en
-comptant les deux sexes et recrutés parmi les gens de qualité,
-l'armée, le haut et le petit clergé, etc., personnages
-ardents et pourvus des vices les plus agréables et les moins
-avouables. Outre les adeptes appelés <i>intimes</i>, on admet
-dans l'Ordre, des <i>auxiliaires</i> qui ne sont pas mis au courant
-des secrets de l'Association. Les uni-sexuels ne sont pas
-favorisés par les règlements des Aphrodites. Les initiations
-donnent lieu à de somptueuses orgies, à de voluptueux
-banquets. L'association fut dissoute aux premiers
-troubles de la Révolution et reconstituée hors de France.</p>
-
-<p class="italic">Nerciat est très explicite sur ce point dans la Postface
-de son ouvrage que l'on trouvera à la fin des extraits.</p>
-
-<p class="italic">«Il y a dans les <i>Aphrodites</i>, ajoute Monselet, quelques
-parties dramatiques et même fantasmagoriques;&mdash;l'histoire
-d'un baronnet qui se fait suivre partout de l'image de sa
-défunte maîtresse, en cire, de grandeur naturelle;&mdash;les
-jalousies, les fureurs sentimentales et la mort d'un comte
-de Schimpfreich;&mdash;mais ce sont des parties faibles et
-hors leur place. En outre, M. de Nerciat ne perd jamais
-l'occasion de donner son coup de griffe aux événements
-et aux hommes de la Révolution.»</p>
-
-<p class="italic">Nerciat a fait de <i>Félicia</i> la principale dignitaire de
-l'Ordre des <i>Aphrodites</i>. Plusieurs sociétés de ce genre ont
-existé au <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle. Elles avaient chacune leur vocabulaire,
-et leurs adeptes y prenaient des noms de guerre.
-C'est ainsi que le vocabulaire de l'ordre de la <i>Félicité</i>
-était emprunté à la marine, tandis que les <i>Aphrodites</i>
-choisissaient des noms dans le règne minéral, pour les
-hommes et dans le règne végétal, pour les femmes.</p>
-
-
-<h3>PRÉAMBULE NÉCESSAIRE</h3>
-
-<p>L'ordre, ou la fraternité des <i>Aphrodites</i>, aussi nommés
-<i>Morosophes</i><a id="FNanchor_78" href="#Footnote_78" class="fnanchor">[78]</a>, se forma dès la régence du fameux duc
-d'Orléans, tout ensemble homme d'Etat et homme de
-plaisir, au surplus bien différent de son arrière-petit-fils,
-qui s'est aussi fait une réputation dans l'une et l'autre
-carrière.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_78" href="#FNanchor_78"><span class="label">[78]</span></a> De deux mots grecs dont l'un signifie <i>folie</i> et l'autre <i>sagesse</i>.
-Ainsi les <i>Morosophes</i> sont des gens dont la sagesse est d'être fous à leur
-manière: <i lang="la" xml:lang="la">Insanire juvat</i>. (N.)</p>
-</div>
-<p>Soit qu'un inviolable secret ait constamment garanti
-les anciens Aphrodites de l'animadversion de l'autorité
-publique (si sévère, comme on sait, contre le libertinage
-porté à certains excès), soit que dans le nombre de ses
-fidèles associés il y en eût plusieurs d'assez puissants pour
-rendre vaine la rigueur des lois qui auraient pu les disperser
-et les punir, jamais avant la Révolution leur
-société n'avait souffert d'échec de quelque conséquence;
-mais ce récent événement a frappé plus des trois quarts
-des frères et s&oelig;urs; les plus solides colonnes de l'ordre
-ont été brisées; le local même, qui était dans Paris, a
-été abandonné.</p>
-
-<p>Des débris de l'ancienne institution s'est formée celle
-dont ces feuilles donneront une idée, on y verra se développer
-progressivement le lubrique système et les capricieuses
-habitudes des Aphrodites, gens fort répréhensibles
-peut-être, mais qui du moins ne sont pas dangereux,
-et qui, fort contents de leur Constitution, ne
-songent nullement à constituer l'univers.</p>
-
-<p>Ci-devant il n'y avait pas eu d'exemple qu'un seul
-statut, un seul usage des Aphrodites eût été divulgué;
-mais ce n'est pas quand un nouvel ordre de choses existe,
-quand mille petites récréations (criminelles du temps de
-l'ancien régime), comme la calomnie, les délations, les
-exécutions impromptues, sont, sinon encouragées, du
-moins tolérées, qu'ont à craindre de se livrer sans beaucoup
-de mystère aux leurs, des citoyens infiniment
-actifs qui, d'accord avec la nation, reconnaissent la
-liberté, l'égalité, pour bases de leur bonheur; qui, comme
-elle, méprisent toutes distinctions de naissance, de
-rang et de fortune; qui savent tirer la vraie quintessence
-des droits de l'homme, si heureusement dévoilés de nos
-jours, et ne font rien en un mot, qui n'ait pour but la
-paix, l'union, la concorde, suivies (surtout pour eux)
-du calme et de la tranquillité.</p>
-
-<p>C'est au peu d'intérêt qu'ont les Aphrodites modernes
-à cacher ce qui se passe dans leur sanctuaire, que nous
-devons les scènes fidèles dont sera composé ce joyeux
-recueil.</p>
-
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-<h3 id="ch11">C'EST TOI! C'EST MOI!</h3>
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-<p class="did">1<sup>o</sup> Le mélange du dialogue au récit nous a paru plus propre que l'une
-ou l'autre exclusivement à prendre dans ce genre-ci.&mdash;2<sup>o</sup> Comme
-le simple nom d'un personnage qu'on introduit sur la scène n'apprend
-rien au lecteur, afin que l'imagination n'ait aucune peine et ne se
-mette pas en frais de fausses idées, nous définirons exactement chaque
-acteur au moment où il sera fait mention de lui.</p>
-
-<p class="did">Le Chevalier<a id="FNanchor_79" href="#Footnote_79" class="fnanchor">[79]</a>, à peu de distance de Paris, à cheval et seul, reconnaît
-un local à portée duquel il se trouve pour celui que lui désigne une
-adresse qu'il vient de lire; alors il met pied à terre, laisse son cheval
-au domestique, se détourne, et suivant le sentier, ainsi que le tout
-lui est prescrit, vient contre une maison de peu d'apparence, des
-deux côtés de laquelle s'étendent de longues murailles qui annoncent
-un grand emplacement. Il frappe; un portier aveugle vient lui répondre.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_79" href="#FNanchor_79"><span class="label">[79]</span></a> Le Chevalier, vingt ans: charmant jeune homme fait à ravir;
-une de ces physionomies si rares qui allient à la noblesse la douceur,
-l'expression et la vivacité. Il revient de Malte ayant fait ses caravanes.
-Absent de France depuis quelques années, il a tout le savoir-vivre, toute
-la candeur dont ses pareils, surtout ceux de la défunte cour, ont eu,
-depuis ce temps à peu près, l'affectation de se dispenser. (N.)</p>
-</div>
-<p><span class="sc">Le Portier</span>, <i>en dedans et porte close</i>.&mdash;A qui en
-voulez-vous?</p>
-
-<p><span class="sc">Le Chevalier</span>, <i>en dehors</i>.&mdash;A M<sup>me</sup> Durut.</p>
-
-<p><span class="sc">Le Portier</span>.&mdash;C'est ici. Etes-vous seul? à pied? à
-cheval? en voiture?</p>
-
-<p><span class="sc">Le Chevalier</span>.&mdash;Je suis seul, mes chevaux m'attendent
-plus loin; je suis à pied.</p>
-
-<p><span class="sc">Le Portier</span>, <i>courant</i>.&mdash;C'est bon! entrez. (<i>Le Chevalier
-entre, la porte se referme aussitôt; une grille borne
-le passage du côté de la cour.</i>) On va vous ouvrir la grille.
-Il est inutile de parler à l'autre portier. Sourd, il ne
-vous entendrait pas; muet, il ne pourrait vous répondre.
-Vous irez à droite, le long du portique, jusqu'à
-l'angle de la cour.</p>
-
-<p class="did">Le sourd, qui a vu le Chevalier, vient ouvrir la grille. Dès qu'il a passé,
-cet homme referme, tandis que le Chevalier va du côté qu'on lui a
-indiqué<a id="FNanchor_80" href="#Footnote_80" class="fnanchor">[80]</a>. On entend un coup de sifflet très bruyant.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_80" href="#FNanchor_80"><span class="label">[80]</span></a> Cette combinaison de deux portiers, dont chacun est privé d'un
-sens fort nécessaire, fut imaginée par les anciens Aphrodites, et les vieux
-serviteurs ont été conservés. La plupart des choses qu'on voudrait tenir
-secrètes sont ébruitées par les valets, s'il y en a dans la confidence.
-Comment pourrait-il transpirer au dehors que madame une telle, monsieur
-un tel sont venus, si, de deux personnes nécessaires à leur introduction,
-la première ne voit point, et si la seconde, fixée dans l'intérieur,
-ne peut recevoir ni faire aucun rapport (N.)?</p>
-</div>
-<p><span class="sc">Madame Durut</span><a id="FNanchor_81" href="#Footnote_81" class="fnanchor">[81]</a>, <i>avertie par le sifflet, déjà sur la
-porte et ouvrant ses bras avec une surprise mêlée de plaisir</i>.&mdash;Jour
-de Dieu! qui s'y serait attendu! Te voilà donc
-de retour, mon beau bijou? Est-ce bien toi, mon fils?
-(<i>Ils se sont joints et s'embrassent avec la plus vive amitié.</i>)</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_81" href="#FNanchor_81"><span class="label">[81]</span></a> M<sup>me</sup> Durut, trente-six ans, brune, blanche, dodue, irrégulièrement
-jolie, très bien conservée et fort piquante encore; fille d'une
-femme de charge, elle fut nourrie dans la maison du père du Chevalier.
-Non seulement elle a soigné l'enfant, mais elle s'est fait son précepteur
-d'amour; quand il a eu seize ans elle lui a ravi ses désirables prémices.
-M<sup>me</sup> Durut est bonne, vive, étonnamment active, non moins intriguante,
-et dominée par un indomptable tempérament, qui a décidé de sa vocation
-quand elle a brigué le pénible mais amusant et lucratif emploi de
-concierge de l'hospice des Aphrodites. (N.)</p>
-</div>
-<p><span class="sc">Le Chevalier</span>.&mdash;Oui, maman, arrivé d'hier soir, et
-bien pressé de vous revoir!</p>
-
-<p><span class="sc">Madame Durut</span>.&mdash;Ah! point de vous, je t'en prie.
-Comme le voilà grand et beau, ce cher enfant! (<i>Le
-prenant par la main.</i>) Viens, mon toutou. (<i>Elle lui fait
-traverser la cour et le conduit à un pavillon du meilleur
-style.</i>) Sais-tu bien qu'il y a quatre mortelles années que
-je n'ai vu mon cher Alfonse ni reçu de lui la moindre
-nouvelle!</p>
-
-<p><span class="sc">Le Chevalier</span>.&mdash;Tout autant, je l'avoue, mais il n'y
-a pas eu de ma faute, je te le jure. (<i>Il s'est interrompu
-frappé de l'élégance et du bon goût d'un appartement qu'on
-lui fait traverser pour l'amener enfin à un délicieux boudoir.</i>)
-Mais dis-moi, ma bonne, as-tu fait fortune depuis
-mon départ? ce séjour diffère étrangement du modeste
-hôtel garni que tu tenais il y a quatre ans.</p>
-
-<p><span class="sc">Madame Durut</span>, souriant.&mdash;Il s'est fait quelque
-heureux changement dans mes petites affaires; nous
-aurons tout le temps d'en causer ensemble. (<i>Lui sautant
-au cou.</i>) Mais comme il a tourné ce polisson-là! Eh bien!
-n'avais-je pas raison de dire à ton imbécile de père&hellip;
-Oh! mais ce n'est pas ce grand dadais-là qui t'a fait,
-je l'ai toujours soutenu à ta maman.</p>
-
-<p><span class="sc">Le Chevalier</span>.&mdash;Ne va pas m'apprendre qu'elle ait
-pu en convenir. (<i>Il l'embrasse.</i>)</p>
-
-<p><span class="sc">Madame Durut</span>.&mdash;Je leur soutenais donc, quand ils
-se plaignaient de ta figure longtemps équivoque, que
-tu serais un jour le plus joli cavalier de Paris&hellip; C'est
-pourtant moi, Fanfan, qui ai eu la gloire de t'avoir mis
-dans le monde, ce fut moi qui t'appris&hellip; hein? tu
-souris, fripon!</p>
-
-<p><span class="sc">Le Chevalier</span>, <i>caressant</i>.&mdash;Cette gloire est bien peu
-de chose pour toi, ma chère Durut: c'est à moi de
-m'enorgueillir d'avoir eu, en fait de galanterie, le plus
-admirable précepteur.</p>
-
-<p><span class="sc">Madame Durut</span>, <i>le prenant dans ses bras</i>.&mdash;Ce cher
-enfant, qui ne l'aimerait à la folie!</p>
-
-<p><span class="sc">Le Chevalier</span>.&mdash;Je suis venu tout exprès, maman,
-pour me faire redire que tu m'aimes toujours un peu.</p>
-
-<p><span class="sc">Madame Durut</span>.&mdash;Un peu, petit ingrat! que ne
-peut-on, sans se donner un complet ridicule, te prouver
-à quel point on t'aimerait encore! Mais parlons d'autre
-chose.</p>
-
-<p><span class="sc">Le Chevalier</span>, <i>avec feu</i>.&mdash;Non, non, chère Agathe!</p>
-
-<p><span class="sc">Madame Durut</span>, <i>lui serrant la main</i>.&mdash;Bon cela, tu
-viens de me rajeunir de dix ans en me donnant mon
-nom de fille. (<i>Elle soupire.</i>) Ah! le bon temps, mon
-c&oelig;ur!&hellip; Mais pour aujourd'hui, c'est assez. J'ai sur toi
-des vues qui me prescrivent de te ménager. (<i>On entend
-trois coups de sifflet très vifs.</i>) Pour le coup, il faut que
-je te quitte.</p>
-
-<p><span class="sc">Le Chevalier</span>.&mdash;Que vais-je devenir?</p>
-
-<p><span class="sc">Madame Durut</span>, <i>sonne et ouvre une porte déguisée</i>.&mdash;Passe
-là-dedans, tu trouveras du chocolat et quelqu'un
-dont tu as besoin: on aura soin de toi. Nous dînons
-ensemble. Songe que tu es mon prisonnier pour tout le
-jour, sans adieu. (<i>Elle sort.</i>)</p>
-
-
-<h3 id="ch12">TANT PIS TANT MIEUX</h3>
-
-<p class="c">LA DUCHESSE<a id="FNanchor_82" href="#Footnote_82" class="fnanchor">[82]</a>, MADAME DURUT</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_82" href="#FNanchor_82"><span class="label">[82]</span></a> La duchesse de l'Enginière, très grande femme, proportions
-fortes, sans épaisseur et sans mollesse. Traits et caractère de Junon.
-Grands airs, principes hardis, conduite imprudente. Belle peau, belles
-dents, superbes cheveux châtain-brun. Tempérament moins ardent
-qu'exigeant et capricieux. En tout une femme infiniment agréable pour
-ses favoris et pour les femmes dont le goût est de s'inscrire sur la liste
-de ses amants; mais peu goûtée des hommes qu'elle traite moins bien,
-et cordialement détestée de tout le reste de son sexe. L'âge? A peu
-près vingt-trois ans, dont on avoue dix-neuf. (N.)</p>
-</div>
-<p><span class="sc">La Duchesse</span>, <i>dans le déshabillé le plus négligé, mais
-le plus coquet, et avec beaucoup d'agitation</i>.&mdash;Je vous
-avoue, ma chère Durut, que vous m'étonnez à l'excès
-en m'apprenant que le comte n'est point encore arrivé.</p>
-
-<p><span class="sc">Madame Durut</span>.&mdash;D'après son billet d'hier, madame
-la duchesse, il devrait être ici depuis une heure.</p>
-
-<p><span class="sc">La Duchesse</span>.&mdash;Et&hellip; à défaut de sa présence, pas un
-mot aujourd'hui!&hellip; Je ne suis pas une femme ridicule,
-je conçois qu'on peut être retardé, tout à fait empêché
-même par quelque fâcheux contretemps, mais du moins
-on a des égards, on fait un message, et l'on n'expose pas
-une femme de ma sorte à se trouver au dépourvu pendant
-peut-être tout un jour.</p>
-
-<p><span class="sc">Madame Durut</span>.&mdash;Ici, madame, vous ne devez pas
-avoir cette crainte.</p>
-
-<p><span class="sc">La Duchesse</span>.&mdash;A la bonne heure, mais je pouvais
-consacrer cette journée à des occupations qui, certes,
-m'auraient bien valu ce qu'à le mettre au plus haut
-prix M. le comte pourra me procurer d'agrément.</p>
-
-<p><span class="sc">Madame Durut</span>.&mdash;Que voulez-vous que je vous dise,
-madame? Il est galant homme, et je lui connais pour
-vous des sentiments&hellip;</p>
-
-<p><span class="sc">La Duchesse</span>, <i>avec feu</i>.&mdash;Oh! je suis bien la très
-humble servante de ses sentiments; on ne me paye
-point avec cette monnaie. Je veux du plus solide. Il y a
-quelque chose là-dessous, ma bonne; ceci m'a tout
-l'air d'un tour, et je le trouverais très mauvais, je vous
-jure. (<i>Elle a changé dix fois de place pendant cette conversation;
-elle secoue sa badine avec plus que de l'humeur.</i>)
-Vite, un de vos gens à cheval; qu'on coure chez le
-comte; qu'on y prenne langue; si l'on ne peut me le
-trouver sur-le-champ, qu'il soit lancé tout le jour de
-place en place, autant qu'on pourra se mettre, au fait
-de sa marche, et qu'enfin on me l'amène mort ou
-vif!</p>
-
-<p><span class="sc">Madame Durut</span>.&mdash;Charmante vivacité! qu'il est
-heureux, ce cher comte, d'exciter une aussi flatteuse
-inquiétude!</p>
-
-<p><span class="sc">La Duchesse</span>, <i>brusquement</i>.&mdash;Trêve aux flatteries;
-je ne suis pas de la meilleure humeur&hellip; et&hellip;</p>
-
-<p><span class="sc">Madame Durut</span>.&mdash;Là, là, madame la Duchesse,
-épargnez-moi. Il est agréable de vous louer, mais on
-peut sans effort vous obéir, quand vous exigez qu'on
-ménage votre modestie.</p>
-
-<p><span class="sc">La Duchesse</span>, <i>allant et venant</i>.&mdash;M. le comte, M. le
-comte!&hellip; (<i>A M<sup>me</sup> Durut.</i>) Mais vous m'avez entendue et
-vous êtes là encore! Allez donc! ordonnez donc! on
-veut me faire devenir folle aujourd'hui! En vérité,
-madame Durut, vous remplissez très mal, je dis très
-mal, les devoirs du poste que vous occupez ici.</p>
-
-<p class="did">Madame Durut, qui par malice ne s'était pas pressée, va enfin servir
-l'impatience de cette femme altière, mais en s'éloignant elle fait une
-mine d'irrévérence et presque de mépris, que, par bonheur, la Duchesse,
-occupée de se regarder dans une glace, ne peut apercevoir.</p>
-
-<p><span class="sc">La Duchesse</span>, <i>seule, toujours agitée, se lève, s'assied,
-fredonne un air, soupire avec oppression, et tire enfin
-avec vivacité le cordon d'une sonnette. Un jockey paraît.</i></p>
-
-<p><span class="sc">Le Jockey</span><a id="FNanchor_83" href="#Footnote_83" class="fnanchor">[83]</a>.&mdash;Qu'y a-t-il pour le service de
-Madame?</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_83" href="#FNanchor_83"><span class="label">[83]</span></a> Le jockey&mdash;ébauche d'un joli subalterne, timidité, petits
-moyens.&mdash;Chez M<sup>me</sup> Durut, quiconque fait le service domestique est tenu à
-d'autres complaisances encore. On en avertit une fois pour toutes le
-lecteur afin qu'il accorde à ces êtres en sous-ordres un peu d'intérêt. (N.)</p>
-</div>
-<p><span class="sc">La Duchesse</span>, <i>avec colère</i>.&mdash;Ce qu'il y a pour mon
-service? Un bain, et un autre que toi pour m'y servir.
-La Durut? Qu'elle rentre et me parle à l'instant (<i>Seule.</i>)
-Oh! tout ceci va mal; l'établissement dégénère à faire
-pitié!</p>
-
-<p><span class="sc">Madame Durut</span>, <i>accourant</i>.&mdash;Me voici. On va
-partir; votre comte se retrouvera sans doute; mais,
-pour Dieu! Madame la Duchesse un peu de sang-froid,
-et ne tourmentez pas, à propos de rien, des gens qui
-vous sont dévoués de toute leur âme. Voilà mon pauvre
-Loulou<a id="FNanchor_84" href="#Footnote_84" class="fnanchor">[84]</a> que vous avez rudoyé, je gage, et qui s'en
-va le c&oelig;ur gros, versant des larmes.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_84" href="#FNanchor_84"><span class="label">[84]</span></a> M<sup>me</sup> Durut prend à ce Loulou un intérêt particulier, et, le gardant
-pour elle jusqu'à nouvel ordre, elle n'a garde de s'offenser des reproches
-que va lui faire la duchesse, d'avoir un balourd qui ne devine pas les
-caprices des belles dames à demi-mot. (N.)</p>
-</div>
-<p><span class="sc">La Duchesse</span>.&mdash;Ah! c'est que j'ai aussi sur le c&oelig;ur
-sa bêtise de l'autre jour.</p>
-
-<p><span class="sc">Madame Durut</span>.&mdash;Qu'a-t-il donc fait?</p>
-
-<p><span class="sc">La Duchesse</span>.&mdash;L'animal me sert au bain, tremble
-comme si j'étais apparemment un tigre, un crocodile!
-Je daigne lui faire nombre de questions, il ne sait y
-répondre. J'ai un caprice, il ne sait le deviner; je le
-lui explique aux trois quarts, il ne comprend rien, et
-mon butor me quitte après mes avances humiliantes!
-Mais vous ne savez pas, madame Durut, mettre à la
-porte des balourds de cette espèce!</p>
-
-<p><span class="sc">Madame Durut</span>.&mdash;C'est un bon petit diable; il a
-craint de vous offenser.</p>
-
-<p><span class="sc">La Duchesse</span>.&mdash;Eh! morbleu! que n'avez-vous
-plutôt des insolents qu'on puisse souffleter pour ce qu'ils
-oseraient de trop, que ces timides inutiles, qui vous
-servent ric-à-ric avec un sot respect! (<i>Elle hausse les
-les épaules.</i>) Mon bain est-il commandé?</p>
-
-<p><span class="sc">Madame Durut</span>.&mdash;Oui, sûrement.</p>
-
-<p><span class="sc">La Duchesse</span>.&mdash;Je mangerai un morceau, des
-drogues, ce qui se trouvera; comme me voilà désorientée
-à crever de dépit, j'attendrai ici l'heure de la seconde
-pièce des Italiens.</p>
-
-<p class="did">Le Jockey reparaît pour avertir que le bain est prêt. Comme la Duchesse
-marche du côté de la porte&hellip;</p>
-
-<p><span class="sc">Madame Durut</span>, <i>avec un peu de mystère, l'arrête et lui
-dit à voix basse</i>.&mdash;Si madame voulait permettre, je lui
-offrirais pour aujourd'hui le service d'un nouveau venu&hellip;</p>
-
-<p><span class="sc">La Duchesse</span>.&mdash;De quel sot encore?</p>
-
-<p><span class="sc">Madame Durut</span>, <i>saluant</i>.&mdash;C'est mon neveu; il est
-tout neuf, à la vérité, peu au fait du service des bains;
-j'ose cependant me flatter qu'il contenterait madame.</p>
-
-<p><span class="sc">La Duchesse</span>.&mdash;Cela a-t-il un peu de figure, de tournure?</p>
-
-<p><span class="sc">Madame Durut</span>.&mdash;Il n'est pas mal. Au
-reste, il arrive de province ce matin, et la fatigue du
-voyage fait un peu de tort à ses agréments naturels&hellip;
-mais&hellip;</p>
-
-<p><span class="sc">La Duchesse</span>, <i>avec impatience</i>.&mdash;En voilà dix fois
-de trop! (<i>Avec ironie.</i>) Les agréments naturels du neveu
-de M<sup>me</sup> Durut, voilà de l'intéressant au moins! Pauvre
-petit enfant gâté! Monsieur votre neveu, délicieux
-personnage, a fait une longue course? Il est fatigué?
-Eh bien! Madame Durut, qu'il se délasse, et recouvre
-à loisir ses agréments naturels.</p>
-
-<p><span class="sc">Madame Durut</span>.&mdash;Fort bien, je n'avais garde d'interrompre
-cette tirade d'orgueil et d'humeur d'une dame
-de cour à qui l'on manque de parole.</p>
-
-<p><span class="sc">La Duchesse</span>, <i>interrompant avec courroux</i>.&mdash;Si l'on
-me manque de parole, songez à ne pas me manquer de
-respect!&hellip;</p>
-
-<p><span class="sc">Madame Durut</span>.&mdash;Ma foi! madame la duchesse, si
-nous voulions, le décret du 19 juin nous dispenserait de
-bien des formes<a id="FNanchor_85" href="#Footnote_85" class="fnanchor">[85]</a>; mais à Dieu ne plaise que j'oublie
-mon devoir. D'ailleurs vous connaissez le faible que
-j'eus toujours pour vous. Je veux la paix, et pour cela
-j'insiste pour que vous daigniez voir mon Alfonse.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_85" href="#FNanchor_85"><span class="label">[85]</span></a> 1790. Ce fut la nuit de ce fameux jour qu'une poignée d'ivrognes
-biffa sans retour toute la noblesse passée, présente et à venir! Quel
-immortel service! (N.)</p>
-</div>
-<p><span class="sc">La Duchesse</span>, <i>avec aigreur</i>.&mdash;Ah! c'est <i>mon Alfonse</i>!
-Ces gens ont la fureur de se donner des noms&hellip;
-Eh! madame Durut, pourquoi votre neveu ne se nomme-t-il
-pas tout uniment Nicolas, Claude, François?
-Voilà ce qui convient tout à fait à des gens de votre
-étoffe.</p>
-
-<p><span class="sc">Madame Durut</span>, <i>un peu piquée</i>.&mdash;Vous verrez que
-je ferai débaptiser mon neveu pour entourer ses patrons
-au gré de votre vanité! quoi qu'il en soit, voyez-le;
-qu'il se nomme Alfonse ou Nicolas, c'est un charmant
-garçon; je n'en rabattrais pas une épingle. Souffrez
-que j'aie l'honneur de vous servir au déshabiller, et qu'ensuite&hellip;</p>
-
-<p class="did">La duchesse, sans dire oui ni non, va du côté de son bain; M<sup>me</sup> Durut
-suit et la déshabille; tout cela se passe en silence.</p>
-
-<p><span class="sc">La Duchesse</span>.&mdash;Quelque livre&hellip;</p>
-
-<p><span class="sc">Madame Durut</span>.&mdash;De quel genre, madame?</p>
-
-<p><span class="sc">La Duchesse</span>, <i>avec humeur</i>.&mdash;Autre bêtise! Du
-genre que j'aime apparemment.</p>
-
-<p><span class="sc">Madame Durut</span>.&mdash;Ah! j'entends. (<i>Elle disparaît un
-instant, et revient deux volumes à la main.</i>) Voici <i>Ma
-conversion</i>, du célèbre Mirabeau et le <i>Petit-fils d'Hercule</i>.</p>
-
-<p><span class="sc">La Duchesse</span>.&mdash;Quant au premier ouvrage, je
-l'aimais assez avant cette exécrable révolution, à laquelle
-l'auteur a tant pris de part, mais un renégat
-destructeur de la noblesse et des titres ne mérite plus
-que ses victimes daignent sourire à ses gaîtés. Donnez-moi
-le <i>Petit-fils d'Hercule</i>.</p>
-
-<p><span class="sc">Madame Durut</span>.&mdash;Le voilà&hellip; Par exemple, ce serait
-le cas&hellip; Mon neveu lit comme un ange.</p>
-
-<p><span class="sc">La Duchesse</span>.&mdash;Elle a le diable au corps avec son
-neveu! J'aurais bien plutôt fait de céder à cette présentation
-que de chercher à m'y soustraire. Allons,
-voyons donc M. Alfonse; que j'aie le rare avantage de
-faire connaissance avec M. Alfonse Durut!</p>
-
-<p class="did">Dès que la duchesse a eu cette velléité de consentir, M<sup>me</sup> Durut s'est
-mise à écrire sur une carte ce qui suit:</p>
-
-<blockquote>
-<p>«Viens, mon cher Alfonse, mettre à fin une délicieuse
-aventure: c'est avec une duchesse, que je te donnerai
-pour une actrice de province.</p>
-
-<p>«Toi, je te fais mon neveu. C'est une faiblesse que
-j'ai: il faut en passer là. Point de bottes, le ruban noir
-en poche; un peu de niaiserie&hellip; accours<a id="FNanchor_86" href="#Footnote_86" class="fnanchor">[86]</a>.»</p>
-</blockquote>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_86" href="#FNanchor_86"><span class="label">[86]</span></a> Il est bon de rappeler aux minutieux que maintenant les affaires
-de plaisir se traitent en très petits caractères, tracés avec des plumes de
-corbeaux: ainsi l'avis de M<sup>me</sup> Durut a pu tenir tout entier sur une carte.
-(N.)</p>
-</div>
-<p>M<sup>me</sup> Durut sonne, parle bas au jockey, qui disparaît
-avec la carte; en même temps, la duchesse, qui a parcouru
-les estampes du <i>Petit-fils d'Hercule</i>, continue:&mdash;Gravures
-détestables. Les artistes qui se mêlent de
-décorer ces sortes d'ouvrages ne devraient-ils pas avoir
-autant d'esprit et d'usage que les auteurs eux-mêmes!&hellip;
-je veux dire que ceux qui en ont comme celui-ci, qui
-paraît terriblement bien connaître et nos goûts et nos
-caprices. Voyez, Durut. (<i>Elle lui montre la planche d'une
-duchesse sollicitant à genoux les complaisances du héros.</i>)
-Ici, par exemple, on a voulu représenter une de nous;
-ce n'est pas la posture ni l'intention que je blâme, nous
-sommes bien capables de tout cela, mais, comme ce
-bélître de dessinateur a pensé le grand habit! Cette
-femme n'a-t-elle pas plutôt l'air d'une reine de Saba
-que d'une dame du palais?&hellip; C'est à faire pitié! (<i>Elle
-jette le livre au loin avec mépris.&mdash;En même temps le
-chevalier vient montrer sa jolie mine à travers la porte,
-qu'il entr'ouvre avec une feinte timidité.</i>)</p>
-
-<p><span class="sc">Le Chevalier</span>, <i>à M<sup>me</sup> Durut</i>.&mdash;On dit, ma tante,
-que vous me demandez?</p>
-
-<p><span class="sc">La Duchesse</span>, <i>avec étonnement</i>.&mdash;Quoi! c'est là votre
-neveu?</p>
-
-<p><span class="sc">Madame Durut</span>.&mdash;Lui-même. (<i>Souriant.</i>) Peut-il
-entrer?</p>
-
-<p><span class="sc">La Duchesse</span>.&mdash;Assurément. (<i>Au chevalier, d'un
-ton amical.</i>) Entrez, monsieur. (<i>Le chevalier entre. Bas
-à M<sup>me</sup> Durut.</i>) On n'a pas une plus charmante figure.</p>
-
-<p><span class="sc">Madame Durut</span>, <i>au chevalier</i>.&mdash;Fais tes remerciements
-à madame, à qui je viens de parler de ta vocation
-pour le théâtre, et qui veut bien s'intéresser en ta faveur
-auprès du directeur d'une troupe dont elle est la première
-actrice. (<i>La duchesse agréablement surprise du
-tour qu'a choisi M<sup>me</sup> Durut, sourit, et lui serre la main
-en signe d'approbation.</i>)</p>
-
-<p><span class="sc">Le Chevalier</span>, <i>saluant la duchesse</i>.&mdash;Ah! madame
-que de bonté!</p>
-
-<p><span class="sc">La Duchesse</span>.&mdash;Je n'aurai pas grand mérite à seconder
-vos vues, monsieur. Je prétends, au contraire,
-me faire de ma négociation un droit à la reconnaissance
-de celui de qui votre adoption va dépendre. (<i>Elle attire
-à elle M<sup>me</sup> Durut pour lui parler à l'oreille.</i>) Mais c'est
-un ange que ce neveu-là! (<i>Le chevalier s'est écarté pour
-feindre la discrétion.</i>)</p>
-
-<p><span class="sc">Madame Durut</span>, <i>bas</i>.&mdash;Je ne voulais pas vous en
-faire tout de suite un grand éloge.</p>
-
-<p><span class="sc">La Duchesse</span>, <i>bas</i>.&mdash;J'étais bien devant mon jour,
-je l'avoue, quand je me défendais de le voir: je suis
-femme à raffoler de lui. (<i>Haut.</i>) Monsieur Alfonse, ayez
-la complaisance de relever ce livre et de me le rapporter&hellip;
-(<i>Il obéit; pour recevoir le livre de ses mains, la duchesse
-a la coquetterie d'écarter si bien la toile dont sa baignoire
-est enveloppée, que rien n'empêche le chevalier d'y voir
-complètement cette belle en état de pure nature. Aussi
-ne manque-t-il pas de plonger un regard furtif sur tant
-d'appas. En même temps la duchesse fixe avec méditation
-sur lui des regards qui par degrés s'animent de tous les
-feux du désir: leurs yeux venant enfin à se rencontrer,
-ils rougissent l'un et l'autre. La duchesse continue:</i>)
-Vous me trouvez un peu curieuse? C'est que j'ai pour
-principe qu'on peut saisir à certain point, dans une
-physionomie, les indices du caractère; je cherchais
-donc à démêler dans le vôtre à quel emploi, pour la
-comédie, vous pouviez être plus propre. Il me semble
-que celui de jeune premier est le seul qui vous convienne.</p>
-
-<p><span class="sc">Madame Durut</span>, <i>au Chevalier</i>.&mdash;C'est celui qu'on
-nomme dans le monde les <i>Amoureux</i>. (<i>A la duchesse.</i>) Il
-n'est pas au fait; il faut lui expliquer les choses. (<i>Au
-chevalier.</i>) Te sens-tu des dispositions, là, franchement?</p>
-
-<p><span class="sc">Le Chevalier</span>, <i>vivement</i>.&mdash;Oh! oui, ma tante,
-d'infinies (<i>baissant les yeux&hellip;</i>) surtout s'il s'agit d'entrer
-dans une troupe où madame&hellip;</p>
-
-<p><span class="sc">La Duchesse</span>, <i>interrompant</i>.&mdash;Je crois vous entendre.
-(<i>A M<sup>me</sup> Durut.</i>) Il n'est pas sans esprit.</p>
-
-<p><span class="sc">Madame Durut</span>, <i>un peu bas</i>.&mdash;Je m'en suis toujours
-doutée, et je suis sûre que, si vous aviez la bonté de lui
-communiquer un peu du vôtre, il ferait en peu de temps
-des progrès admirables.</p>
-
-<p><span class="sc">La Duchesse</span>, <i>moins bas</i>.&mdash;Soyez assurée, ma chère
-Durut, qu'il n'y a rien que je ne suis capable de faire
-pour votre neveu&hellip; Il rougit!</p>
-
-<p>Il est divin!</p>
-
-<p class="did">Cette rougeur, très vraie, provient de l'impression plus que douce
-que fait sur le très impressionnable jeune homme la fréquentation de
-ses yeux sur une infinité de charmes. On siffle pour M<sup>me</sup> Durut.</p>
-
-<p><span class="sc">Madame Durut</span>, <i>souriant</i>.&mdash;Excusez-moi, mes
-enfants. (<i>Elle sort.</i>)</p>
-
-<p><span class="sc">La Duchesse</span>, <i>à M<sup>me</sup> Durut, comme pour la rappeler</i>.&mdash;Eh
-bien! eh bien! (<i>Au chevalier.</i>) Votre tante est la
-meilleure femme de l'univers, mais, entre nous, elle perd
-l'esprit. Y a-t-il du sens à s'en aller sans me laisser personne
-qui puisse m'aider à sortir du bain?</p>
-
-<p><span class="sc">Le Chevalier</span>.&mdash;Je croyais, Madame, que vous y étiez
-depuis bien peu de temps. Mais, quand il vous plaira
-d'en sortir, j'aurai soin de vous procurer tout ce qui
-pourra vous être nécessaire.</p>
-
-<p><span class="sc">La Duchesse</span>.&mdash;C'est parler raisonnablement. Mais
-votre tante est vraiment folle, comme je vous le disais:
-n'imaginerait-elle pas que j'allais me servir de vous-même!</p>
-
-<p><span class="sc">Le Chevalier</span>.&mdash;Permettez, madame, que je sois
-neutre dans cette occasion. Si, de peur de vous déplaire,
-je n'oserais vous contredire, il n'en est pas moins vrai
-que ma tante pensant à me procurer tant de bonheur,
-je ne puis aussi la blâmer.</p>
-
-<p><span class="sc">La Duchesse</span>, <i>gaîment</i>.&mdash;Cela est clair, je suis condamnée.</p>
-
-<p><span class="sc">Le Chevalier</span>.&mdash;Il serait heureux pour moi que de
-vous-même vous voulussiez bien avoir tort.</p>
-
-<p><span class="sc">La Duchesse</span>, <i>finement</i>.&mdash;Monsieur Alfonse, vous
-n'êtes pas tout à fait aussi neuf qu'on a voulu me le persuader&hellip;
-Eh bien, je souscris à votre arrêt, et vous allez
-être chargé seul de tous les petits soins d'usage. L'effet
-que j'espérais de ce bain est absolument manqué&hellip; Je
-ne sais&hellip; au lieu de me rafraîchir il m'a mise dans une
-agitation!&hellip; (<i>Elle se met debout dans sa baignoire.</i>) Je
-n'y peux plus tenir! (<i>Faisant face au chevalier, elle
-expose ainsi dans tous leurs avantages ses plus attrayants
-appas. Alfonse, malgré son inexpérience, fait tout ce qui
-convient avec une adresse infinie. Ses larcins même ont
-une grâce qui donne de lui la plus favorable opinion. Les
-détails de cette toilette vont jusqu'à une espèce de pillage
-galant, pour lequel au surplus la duchesse, sûre de son
-triomphe, affecte de donner les plus engageantes facilités.</i>)</p>
-
-<p class="ugap">Bref, la duchesse est&hellip; violée. La loi d'une guerre de
-siège est que le vainqueur ne fasse aucun quartier quand
-la place succombe à l'assaut; aussi notre adorable conquérant
-fait des siennes à toute outrance, darde sa
-rosée de vie sans le moindre ménagement. Le peu de part
-que semble prendre l'assiégée à la joie de ce triomphe
-ne veut pas dire qu'elle y soit tout à fait insensible.
-Elle a goûté, peut-être en dépit d'elle-même, le plus vif
-des plaisirs, mais à peine cet orage de bonheur a-t-il
-fini pour elle, qu'elle laisse échapper de désobligeantes
-expressions de repentir et de ressentiment. Nous n'en
-rapporterons que ce qui est indispensablement nécessaire
-à la solution de l'énigme.</p>
-
-<p class="ugap">&mdash;Monstre! dit-elle dans un délire de fureur, tu
-te crois heureux!</p>
-
-<p>Eh bien! si je suis grosse de ta façon, vil petit bourgeois,
-tu m'auras assassinée, car je me brûlerai la cervelle!</p>
-
-<p class="ugap">Sans doute le lecteur ne s'attendait pas à ce dénouement,
-qui n'est pas du tout analogue à l'imbroglio
-de la scène! Il faut le mettre au fait. La Duchesse, par
-un de ces travers dont rien ne peut rendre compte, a
-conservé de son origine allemande et de l'éducation
-qu'elle a reçue, le préjugé de croire qu'une femme de
-haut rang se doit de ne mettre au monde que de vrais
-gentilshommes. En conséquence, mariée depuis trois
-ans, il lui est assez égal que les enfants qu'elle pourra
-donner à son époux soient de lui ou du plus fécond des
-aide-maris qu'elle favorise: le point essentiel est qu'aucun
-levain roturier ne puisse fermenter dans ses nobles
-entrailles; elle a donc fait et tenu jusqu'alors le serment
-de ne se livrer selon la nature qu'à des nobles. Or, elle
-est persuadée, dans cette occurrence, que le bel Alfonse
-est le neveu d'une femme dont la naissance est non
-seulement obscure, mais abjecte. Elle a du caractère,
-nous l'avons dit en traçant son portrait, aussi, quelque
-charmante qu'ait été pour elle la naissance de sa tentation,
-elle est au désespoir d'avoir été entraînée. Elle
-avait tout autre projet: d'abord celui de satisfaire un
-désir curieux, la vue d'un corps qu'elle soupçonnait
-être admirable, lui promettait un grand plaisir.
-Pourquoi ne pas le goûter en entier? Pourquoi se priver,
-par un peu de fausse honte, de savoir si ce qui fait
-l'homme répondait chez Alfonse au reste de ses perfections?
-De là le caprice de proposer le bain, d'aider
-à déshabiller, d'exiger la chute du caleçon, etc&hellip;
-D'ailleurs, elle supposait Alfonse novice, docile, capable
-de s'arrêter où elle le lui prescrirait. Ensuite, la duchesse,
-par exemple, aime à la fureur, qu'une langue
-complaisante et vive l'électrise et lui fasse oublier son
-être. C'était à ce seul badinage qu'elle se proposait d'employer
-son beau protégé. Mais point du tout! Le voilà
-qui a pris le mors aux dents et le reste! Quel bonheur
-pour cette femme bizarre quand elle sera détrompée.
-Quelle bonne scène ridicule pour le Chevalier, qui sent
-tout l'embarras que se donne la duchesse, en sortant
-soudain de son rôle de femme de théâtre pour outrer
-la hauteur d'une femme de cour!</p>
-
-<p>Oublions-les pendant quelques moments, et voyons
-un peu ce qui se passe ailleurs.</p>
-
-
-<h3>A BON CHAT BON RAT</h3>
-
-<p class="did">A peine la duchesse est-elle au bain, que le comte (rencontré tout près
-de l'hospice par l'émissaire) est arrivé. C'est à cette occasion qu'on
-avait sifflé pour M<sup>me</sup> Durut quand elle a si brusquement laissé seule
-la Duchesse et le neveu supposé.</p>
-
-<p class="did">M<sup>me</sup> Durut introduit le comte dans le même pavillon où elle avait
-d'abord conduit le chevalier.</p>
-
-<p><span class="sc">Le Comte</span><a id="FNanchor_87" href="#Footnote_87" class="fnanchor">[87]</a>. C'est qu'aussi la chère duchesse extravague;
-exiger de moi, dans ma position, des entrevues
-de jour, c'est manquer totalement de bon sens.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_87" href="#FNanchor_87"><span class="label">[87]</span></a> Le comte: ce que cet homme a de plus remarquable est son extrême
-suffisance; il n'est d'ailleurs ni bien, ni mal; mais il était ci-devant
-à la cour, et d'une liste dans laquelle les femmes telles que la
-duchesse choisissent volontiers leurs amis de boudoir. (N.)</p>
-</div>
-<p><span class="sc">Madame Durut</span>.&mdash;Vous savez que, la nuit, elle ne
-peut ni sortir, ni vous recevoir chez elle.</p>
-
-<p><span class="sc">Le Comte</span>.&mdash;Jeter ensuite feu et flammes, parce que
-je ne suis pas à la minute au rendez-vous où elle n'a rien
-de mieux à faire que de se trouver même avant l'heure,
-c'est me tyranniser!</p>
-
-<p><span class="sc">Madame Durut</span>, <i>ironiquement</i>.&mdash;Je vous conseille de
-vous plaindre.</p>
-
-<p><span class="sc">Le Comte</span>.&mdash;Où est-elle enfin?</p>
-
-<p><span class="sc">Madame Durut</span>.&mdash;Au bain.</p>
-
-<p><span class="sc">Le Comte</span>.&mdash;Je vole auprès d'elle&hellip;</p>
-
-<p><span class="sc">Madame Durut</span>.&mdash;Non pas, s'il vous plaît (<i>On devine
-la véritable raison de M<sup>me</sup> Durut. Voici celle qu'elle
-donne:</i>) L'objet du bain est de calmer le sang: or,
-nécessairement, l'explication que vous auriez ensemble
-agiterait cette belle dame. Vous aurez donc la complaisance
-d'attendre que j'aie pris ses ordres à votre
-sujet et rapporté sa réponse.</p>
-
-<p><span class="sc">Le Comte</span>.&mdash;Vous avez raison, ma chère Durut;
-du caractère que nous lui connaissons, elle ne manquerait
-pas de faire une scène: il faut l'éviter. Mais je meurs de
-besoin! cloué, dès dix heures du matin, sur les bancs de
-ce maudit Manège, d'où je me suis échappé comme un
-voleur, sans attendre la fin de cette intéressante discussion&hellip;
-(<i>Quoique le comte n'ait dit tout cela qu'en vue
-de faire l'important, M<sup>me</sup> Durut, sachant absolument
-très bien qu'il est absolument nul à l'Assemblée, et se
-plaisant à faire des épigrammes à sa manière, coupe cette
-tirade:</i>)</p>
-
-<p><span class="sc">Madame Durut</span>.&mdash;Que prendrez-vous, monsieur le
-comte?</p>
-
-<p><span class="sc">Le Comte</span>.&mdash;Une croûte grillée, avec un peu de vin
-d'Espagne.</p>
-
-<p><span class="sc">Madame Durut</span>.&mdash;On va vous servir à l'instant. (<i>Elle
-disparaît. Un moment après le déjeuner du comte est
-apporté par Célestine<a id="FNanchor_88" href="#Footnote_88" class="fnanchor">[88]</a>, une charmante fille qui passe
-pour être s&oelig;ur de mère de M<sup>me</sup> Durut.</i>)</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_88" href="#FNanchor_88"><span class="label">[88]</span></a> Célestine: à peine 20 ans, grande et belle blonde au plus frais
-embonpoint, richement pourvue de toutes les rondeurs et potelures
-que peuvent désirer tous les genres d'amateurs. Célestine a de grands
-yeux bleus plus animés que ne le sont habituellement ceux de cette
-couleur, et qui semblent demander à tout le monde l'amoureux merci.
-Sa bouche riante, ses lèvres légèrement humides ont le mouvement habituel
-du baiser. Cette fille est, parmi les femmes, ce qu'est, parmi
-les fruits une belle poire de doyenné, tendre et fondante. Célestine,
-désirée de tout le monde, aime tout le monde; aussi jamais cette bienfaisante
-créature ne put répondre non à quelque proposition qu'on ait
-eu le caprice de lui faire. Elle a de plus la gloire d'avoir remporté au
-concours la place de première essayeuse. On rendra compte en temps
-et lieu des fonctions et prérogatives de cet important emploi. (N.)</p>
-</div>
-
-<h3>LE COMTE, CÉLESTINE</h3>
-
-<p><span class="sc">Le Comte</span>, <i>allant au devant</i>.&mdash;Quoi! C'est vous-même,
-belle Célestine, qui prenez la peine&hellip;</p>
-
-<p><span class="sc">Célestine</span>.&mdash;Pourquoi pas, Monsieur le comte?
-On a toujours plaisir à servir quelqu'un d'aimable.</p>
-
-<p><span class="sc">Le Comte</span>, <i>avec un mouvement modeste</i>.&mdash;Ah! ce joli
-compliment met le comble à vos attentions. (<i>Il la débarrasse
-du plateau.</i>) Si vous vouliez, charmante Célestine,
-que ce déjeuner devînt délicieux pour moi, vous
-mouilleriez ce verre de vos lèvres de rose, et, buvant
-après vous, je croirais recevoir un baiser.</p>
-
-<p><span class="sc">Célestine</span>.&mdash;Voilà qui est d'une galanterie bien
-quintessenciée! Pourquoi demander de ma part un
-baiser par ricochet, quand je puis vous en donner plutôt
-deux qu'un directement?&hellip;</p>
-
-<p><span class="sc">Le Comte</span>, <i>la prenant avec transport</i>.&mdash;Est-on aimable?
-En vérité, Célestine, vous surpassez tout ce
-qui vient ici&hellip;</p>
-
-<p><span class="sc">Célestine</span>, <i>interrompant gaiement</i>.&mdash;Chut! chut!
-songez que nous avons quelque part certaine duchesse,
-et&hellip;</p>
-
-<p><span class="sc">Le Comte</span>.&mdash;Bon! elle est au bain, si loin, si loin de
-nous!&hellip;</p>
-
-<p><span class="sc">Célestine</span>, <i>avec finesse</i>.&mdash;Mais si près, si près de
-votre c&oelig;ur! (<i>Il ne laisse pas d'entraîner Célestine jusque
-vers un fauteuil où il se jette la tenant entre ses jambes.</i>)
-Allons, Monsieur le Comte, de la bonne foi dans les
-traités; vous n'êtes point ici pour moi.</p>
-
-<p><span class="sc">Le Comte</span>.&mdash;Laissons, mon c&oelig;ur, ces subtilités de
-délicatesse. Il y aurait moyen de bien mieux employer les
-instants. (<i>Il chiffonne le fichu.</i>) Si vous m'aimiez un peu&hellip;</p>
-
-<p><span class="sc">Célestine</span>, <i>défendant faiblement sa gorge</i>.&mdash;Nous ne
-nous connaissons point, pourquoi vous aimerais-je?&hellip;
-Vous êtes joli cavalier, pourquoi ne vous aimerais-je
-pas?</p>
-
-<p><span class="sc">Le Comte</span>, <i>s'animant</i>.&mdash;Elle est divine! Il y a un
-siècle, belle enfant, que tu me trottes en cervelle; mais
-tu as précisément une de ces sorcières de mines qu'il
-faut chasser de son imagination comme la peste, si l'on
-ne veut pas s'enfiévrer.</p>
-
-<p><span class="sc">Célestine</span>.&mdash;Pourquoi, s'il vous plaît, me chasser si
-fort! Sachez que j'aime beaucoup, moi, qu'on se
-passionne un peu pour mon petit mérite&hellip; Mais voyez
-donc comme il m'accommode! (<i>Les tétons sont au pillage.</i>)</p>
-
-<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
-<p class="c">(<i>On supprime ici d'inutiles lambeaux de dialogue.</i>)</p>
-
-<p><span class="sc">Célestine</span><a id="FNanchor_89" href="#Footnote_89" class="fnanchor">[89]</a> <i>acceptant l'assignat après quelques
-façons</i>.&mdash;Ne croyez pas cependant que je veuille employer
-ce chiffon à réparer une sottise. On dit qu'avant
-peu ce beau papier de votre fabrique ne sera plus bon
-qu'à cet usage, mais en attendant, je vais bel et bien
-le convertir en écus.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_89" href="#FNanchor_89"><span class="label">[89]</span></a> Le Comte donne à Célestine un assignat de 300 livres.</p>
-</div>
-<p><span class="sc">Le Comte</span>.&mdash;Tu me bats avec mes armes, friponne!
-Cela n'est pas généreux&hellip;</p>
-
-<p class="did">Pour l'apaiser Célestine, se jetant à son cou, lui donne un de ces baisers
-qu'elle a le talent de rendre si doux, et échappe à l'instant. Il est
-bon d'avertir le lecteur que cette si complaisante Célestine avait
-été députée au comte par M<sup>me</sup> Durut, afin qu'il fût occupé tout le
-temps qu'il faudrait à la duchesse pour s'arranger avec le charmant
-Alfonse. On voit que Célestine ne pouvait s'acquitter mieux de son
-agréable commission. Le Comte se purifie, aidé, comme l'a été le
-Chevalier, par la jolie négrillonne. Ensuite, il déjeune, et attend, en
-lisant quelques feuilles du jour, qu'on vienne enfin lui donner des
-nouvelles de la Duchesse.</p>
-
-
-<h3 id="ch13">VIVE LE VIN! VIVE L'AMOUR!</h3>
-
-<p><span class="sc">Le Comte</span>, <i>au Chevalier, se levant brusquement</i>.&mdash;Je
-connais trop la façon de penser de M<sup>me</sup> la Duchesse pour
-pouvoir douter que vous soyez un homme comme il
-faut; ainsi, monsieur, nous n'aurons probablement ensemble
-qu'une explication très décente sur le hasard qui
-vous fait recueillir le fruit d'un rendez-vous donné
-pour moi. Cependant, si par malheur je me trouvais
-encore plus lésé que je ne suppose l'être&hellip;</p>
-
-<p><span class="sc">Le Chevalier</span>, <i>avec fierté</i>.&mdash;Qu'en serait-il,
-monsieur?</p>
-
-<p><span class="sc">Le Comte</span>, <i>fièrement à son tour</i>.&mdash;C'est ce que je vous
-ferai savoir, monsieur.</p>
-
-<p><span class="sc">Le Chevalier</span>, <i>se soulevant</i>.&mdash;Je n'aime pas à différer
-ces sortes d'éclaircissements&hellip; (<i>Il s'échappe du lit et suit
-nu le comte, qui vient de passer dans la salle de bain, où
-sont aussi les habits du Chevalier.</i>)</p>
-
-<p><span class="sc">Madame Durut</span>, <i>leur courant après</i>.&mdash;Holà! mes
-beaux champions! ce lieu n'est pas du tout celui des
-scènes tragiques.</p>
-
-<p><span class="sc">La Duchesse</span>, <i>accourant aussi, à M<sup>me</sup> Durut</i>.&mdash;Arrêtez-les!
-ma bonne. Si j'ai quelque empire sur vous,
-messieurs&hellip;</p>
-
-<p class="did">En même temps, M<sup>me</sup> Durut a fermé la pièce à clef. Le Chevalier
-s'habille en grande hâte. M<sup>me</sup> Durut sert la Duchesse, qui en fait
-autant, marquant par des mouvements presque convulsifs qu'elle
-éprouve quelque chose de bien pénible&hellip;</p>
-
-<p><span class="sc">Le Comte</span>.&mdash;Quel est ce jeune homme, madame
-Durut?</p>
-
-<p><span class="sc">La Duchesse</span>, <i>vivement</i>.&mdash;Son neveu<a id="FNanchor_90" href="#Footnote_90" class="fnanchor">[90]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_90" href="#FNanchor_90"><span class="label">[90]</span></a> Ce mensonge a pour but à la fois et de vexer le Comte et de prévenir
-une affaire d'honneur. (N.)</p>
-</div>
-<p><span class="sc">Le Comte</span>, <i>feignant de se calmer, et d'un ton ironique</i>.&mdash;Digne
-choix, en vérité! Je n'ai plus rien à dire. (<i>A
-M<sup>me</sup> Durut.</i>) Ouvrez-moi.</p>
-
-<p><span class="sc">Le Chevalier</span>.&mdash;On vous trompe, monsieur. Dans
-un moment je retourne à Paris; si vous n'avez rien de
-mieux à faire que de m'y suivre, nous pourrons causer
-en chemin et déterminer à quel point chacun de nous
-offense son rival.</p>
-
-<p><span class="sc">Le Comte</span>.&mdash;Je suis à vos ordres.</p>
-
-<p><span class="sc">Madame Durut</span>.&mdash;Cela vous plaît à dire: vous êtes
-tous deux aux miens. Mais voyez donc un peu ces mutins!
-Sachez, mes beaux messieurs, que, toute taquinerie
-cessante, vous ne sortirez pas d'ici que je le veuille
-bien. Oh! vous êtes, en dépit de vos bouillants courages,
-tout à fait en mon pouvoir.</p>
-
-<p class="did">La Duchesse ne sort des mains de M<sup>me</sup> Durut que pour aller tomber
-pesamment dans une bergère, où elle joue assez bien la défaillante.</p>
-
-<p><span class="sc">La Duchesse</span>, <i>avec les mines convenables</i>.&mdash;Je me
-sens mal&hellip; Durut, de l'eau de Cologne&hellip; des sels&hellip; de
-l'éther&hellip; Je n'en puis plus&hellip; J'étouffe&hellip; je me meurs&hellip;
-(<i>Elle est pour lors immobile, dans l'attitude la plus théâtrale,
-l'&oelig;il fermé, mais sans que les roses des joues et des
-lèvres aient pâli de la moindre nuance.</i>)</p>
-
-<p><span class="sc">Le Chevalier</span>, <i>aux pieds de la Duchesse</i>.&mdash;Oh! ciel!
-quel malheur!</p>
-
-<p><span class="sc">Madame Durut</span>, <i>assez calme et donnant du secours</i>.&mdash;Là!
-là! ne vous désespérez pas, cela n'aura pas de
-suites&hellip;</p>
-
-<p class="did">En effet, à peine a-t-on mis des sels d'Angleterre sous le nez de la Duchesse,
-qu'un long soupir annonce la clôture de son évanouissement.</p>
-
-<p><span class="sc">Madame Durut</span>, <i>au Comte</i>.&mdash;Voilà pourtant, vilain
-homme, la belle besogne que vous êtes venu faire ici!
-Que je déteste ces vaniteux! Tout irait si bien, si l'on
-voulait ne mettre que de la folie à ce qui est uniquement
-affaire de plaisir.</p>
-
-<p><span class="sc">Le Comte</span>.&mdash;Vous verrez que c'est moi qui ai tort!</p>
-
-<p><span class="sc">Madame Durut</span>.&mdash;Assurément, et en tout point.
-Vous vous êtes conduit en homme qui n'a pas le sens
-commun. Vous arrivez trop tard; premier tort, d'autant
-plus inexcusable, qu'il est absolument volontaire;
-vous vous montrez ici avec l'assurance et la brusquerie
-dont on blâmerait même un mari: second tort; vous
-nous rompez tous en visière; plus grand tort qui vous
-donne en même temps beaucoup de ridicule; la preuve
-en est à ce qu'il vous a été forcé de voir et d'endurer.
-Répondez à tout cela. Eh! morbleu! puisque, vous
-aviez assez joliment passé votre temps là-bas, que n'y
-restiez-vous? Célestine aurait bien eu la complaisance
-de vous y tenir plus longtemps compagnie.</p>
-
-<p><span class="sc">La Duchesse</span>, <i>avec intérêt</i>.&mdash;Célestine!&hellip; Ils ont été
-ensemble?</p>
-
-<p><span class="sc">Madame Durut</span>.&mdash;Assurément et de la meilleure
-intelligence encore.</p>
-
-
-<h3>LES MÊMES, CÉLESTINE.</h3>
-
-<p><span class="sc">Célestine</span>, <i>en dehors et frappant</i>.&mdash;J'entends qu'on
-parle de moi, veut-on bien m'ouvrir?</p>
-
-<p class="did">M<sup>me</sup> Durut ouvre et lui conte rapidement la querelle de ces messieurs.</p>
-
-<p><span class="sc">Célestine</span>, <i>gaîment</i>.&mdash;Fort bien! (<i>Au Comte.</i>)
-Voilà donc, petit perfide, comme je puis me fier à vos
-belles protestations! (<i>Avec une menace badine.</i>) Si j'étais
-babillarde, comme vous seriez grondé! Allons, la paix,
-mes bons amis. (<i>Au Comte en lui montrant le chevalier.</i>)
-Voyez donc comme il est joli! Vous auriez la barbarie
-de l'embrocher en face?</p>
-
-<p class="did">Les esprits sont déjà considérablement apaisés, la Duchesse et
-M<sup>me</sup> Durut souriant à l'épigrammatique plaisanterie de Célestine.</p>
-
-<p><span class="sc">La Duchesse</span>, <i>au Comte d'un ton piqué</i>.&mdash;Il paraît,
-monsieur, que nous ne sommes pas en reste l'un avec
-l'autre&hellip; (<i>D'un ton moins sec.</i>) Que tout ceci finisse donc
-convenablement. (<i>Elle lui tend la main.</i>) Je vous pardonne
-l'aimable Célestine; faites-vous de même une
-bonne raison au sujet du charmant Chevalier&hellip; Touchez là.</p>
-
-<p><span class="sc">Le Comte</span>, <i>obéissant</i>.&mdash;Vous avez tant d'ascendant
-sur moi&hellip; qu'il faut bien en passer par ce que vous
-voulez. Allons, madame, qu'il n'en soit plus parlé.</p>
-
-<p><span class="sc">Célestine</span>, <i>avec espièglerie</i>.&mdash;Oui dà! Cela est fort
-aisé à dire. Je ne prends pas, moi, la chose aussi indifféremment.
-J'avais fait une conquête; on m'avait juré
-les plus belles choses du monde; il faut que mon compte
-se trouve à tout ceci. Je déclare donc que je m'empare
-de monsieur (<i>du Chevalier</i>)&hellip; sauf à le restituer à qui il
-appartiendra lorsque je croirai m'être suffisamment
-vengée.</p>
-
-<p><span class="sc">Madame Durut</span>.&mdash;La matoise! tout en riant, elle
-le fera comme elle le dit, ou le diable m'emporte! Oh!
-je la connais! Mais pensons enfin au solide; il faut
-dîner; qu'en pensez-vous, mes enfants?</p>
-
-<p><span class="sc">La Duchesse</span>.&mdash;Je meurs d'appétit.</p>
-
-<p><span class="sc">Madame Durut</span>.&mdash;Eh bien! allons. Nos jeunes
-braves videront leur querelle à table, et se battront à
-l'aise le verre à la main. (<i>Elle prend au Comte une main;
-à Alphonse:</i>) La vôtre? approchez. (<i>Le Chevalier
-approche. Elle réunit leurs mains.</i>) La paix, au nom du
-plaisir!</p>
-
-<p><span class="sc">Le Comte</span>.&mdash;De tout mon c&oelig;ur. (<i>Ils s'embrassent.</i>)</p>
-
-<p><span class="sc">Madame Durut</span>.&mdash;Je ne demande pas à madame la
-Duchesse si elle trouve bon que nous ne nous séparions
-pas. Si sa conversion est sincère&hellip;</p>
-
-<p><span class="sc">La Duchesse</span>, <i>interrompant</i>.&mdash;Très sincère, je te
-jure, ma chère Durut. Il faut que Célestine et toi soyez
-des nôtres; je l'aurais exigé si tu ne m'avais pas prévenue&hellip;</p>
-
-<p><span class="sc">Madame Durut</span>.&mdash;C'est parler, cela. Allons, je
-commence à espérer qu'enfin on pourra faire quelque
-chose de vous. (<i>M<sup>me</sup> Durut s'en va.</i>)</p>
-
-<p class="did">Peu d'instant après, un des jockeys, qu'on connaît déjà, vient annoncer
-qu'on a servi et conduit les convives à une pièce délicieuse. Elle
-représente un bosquet dont le feuillage, peint de main de maître,
-se recourbe en coupole jusque vers une ouverture ménagée en haut
-et d'où vient le jour, à travers une toile légèrement azurée qui complète
-l'illusion. On voit, sur le fond transparent, les extrémités des
-feuilles et quelques jets élancés se découper avec une vérité frappante.
-Tout autour de la pièce, aux troncs des arbres régulièrement espacés,
-on voit attachée une draperie blanche bordée de crépines d'or, qui est
-censée cacher tous les intervalles au-dessous du feuillage. Le bas est
-une balustrade du meilleur style, peinte en marbre blanc et qui paraît
-se détacher. Le tapis est un gazon factice parfaitement imité. A
-peine s'est-on réuni dans cet agréable lieu qu'il y survient le dîner le
-plus sensuel.</p>
-
-<p class="did">Le Duchesse, le Comte, le Chevalier, Célestine et M<sup>me</sup> Durut sont à
-table et mangent.</p>
-
-<p><span class="sc">Madame Durut</span>.&mdash;Vous ne paraissez pas penser
-à me remercier, cependant vous avez l'étrenne de cette
-jolie salle, qui n'est achevée que depuis quelques jours,
-et où je n'ai permis à qui ce soit d'entrer tandis qu'on
-y travaillait.</p>
-
-<p><span class="sc">Le Chevalier</span>.&mdash;On ne pouvait penser rien de plus
-agréable, et l'exécution en est parfaite.</p>
-
-<p><span class="sc">Le Comte</span>.&mdash;L'architecte a un peu écouté aux
-portes. Je connais la pareille salle, je dis absolument
-pareille, chez le marquis de<a id="FNanchor_91" href="#Footnote_91" class="fnanchor">[91]</a>&hellip;</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_91" href="#FNanchor_91"><span class="label">[91]</span></a> Le Comte a raison. Cette salle existe en original chez une dame
-fort célèbre, que les deux sexes déchirent également, les femmes, par
-hypocrisie, car elles ont son amour et lui prodiguent le leur, les hommes
-par un sot amour-propre, car près d'elle ils sont rarement heureux.
-Mais qui peut juger sans passion cette Sapho moderne ne peut s'empêcher
-de l'admirer et de l'aimer, et s'étonne de lui voir concilier de la
-manière la plus naturelle les goûts et les habitudes de la femme à la fois
-la plus légère et la plus frivole et la plus essentielle, la plus capricieuse
-en fait de plaisir, et la plus invariable en fait de sentiments. (N.)</p>
-</div>
-<p><span class="sc">Madame Durut</span>, <i>interrompant</i>.&mdash;Je connais, je
-connais! assurément vous pouvez connaître. Une chose
-n'a-t-elle donc de prix qu'autant qu'elle soit unique?
-A boire! je passe ma vie à entendre d'insoutenables
-gens comparer, épiloguer, au lieu de jouir&hellip;</p>
-
-<p><span class="sc">Célestine</span>, <i>interrompant</i>.&mdash;Et ma bouillante s&oelig;ur se
-fâcher au lieu de manger! cela ne revient-il pas au
-même?</p>
-
-<p><span class="sc">La Duchesse</span>.&mdash;Célestine a raison, et je suis enchantée,
-Durut, qu'elle vous ait prise sur le fait. Savez-vous
-que vous devenez d'une humeur&hellip;</p>
-
-<p><span class="sc">Madame Durut</span>, <i>avec surprise</i>.&mdash;Et vous aussi? A
-votre tour, messieurs, grondez-moi. J'ai donc de l'humeur?
-Eh bien! il faut la noyer dans le bourgogne.
-(<i>Elle s'en fait donner une bouteille et se verse une rasade.</i>)
-A vos santés&hellip;</p>
-
-<p><span class="sc">Le Comte</span>.&mdash;. J'aime mieux cela que de la morale.</p>
-
-<p class="did">On boit à la ronde. Ils mangent tous du meilleur appétit et boivent à
-proportion. Avec le second service on a apporté des vins délicieux.
-Les entremets sont ingrédientés de manière à ne pas permettre que
-de tels convives conservent longtemps leur sang-froid et demeurent à
-table sans s'agacer. Quoique le Chevalier ait fait passablement des
-siennes, il se sent déjà des velléités pour cette friponne de Célestine,
-dont il est voisin, et qui joue avec lui de la prunelle, à faire sauter
-le bouchon. La vue de plus de la moitié de ses merveilleux tétons
-(<i>qu'elle découvre sous prétexte d'y pourchasser un peu de pain qui la
-blesse</i>) achève de mettre en rut l'inflammable jouvenceau. Cependant il
-s'observe assez bien pour ne pas se mettre dans le cas d'offenser la Duchesse,
-qui le guette du coin de l'&oelig;il. De son côté le Comte croit de
-son honneur qu'avant qu'on se quitte, la Duchesse ait fait aussi
-quelque chose pour lui. Durut, qui ne perd rien de tout ce manège, rit
-sous cape, et déjà se doute de ce qui va suivre. Au dessert, les gens
-renvoyés, la conversation s'anime par degrés et devient des plus
-polissonnes. En voici un léger échantillon:</p>
-
-<p><span class="sc">Madame Durut</span>.&mdash;A propos, madame la Duchesse, il
-y a longtemps que vous n'êtes venue par ici avec ce
-grand lévrier&hellip; cet étranger si blond, si pomponné!&hellip;</p>
-
-<p><span class="sc">La Duchesse</span>.&mdash;Elle me divertit avec son lévrier,
-c'est justement un Danois&hellip; l'Opéra me l'a enlevé&hellip;</p>
-
-<p><span class="sc">Célestine</span>.&mdash;L'Opéra ne vous a pas enlevé grand
-chose. Cet homme est bien le plus glacial bande-à-l'aise!
-(<i>Gaîment.</i>) Nous sommes tous garçons ici?</p>
-
-<p><span class="sc">La Duchesse</span>, <i>souriant</i>.&mdash;Il a donc l'avantage de
-vous connaître?</p>
-
-<p><span class="sc">Célestine</span>.&mdash;Oh! ne m'en parlez pas. J'eus un jour, je
-ne sais par quel caprice d'avoir quelqu'un d'encore plus
-blond que moi, le malheur de m'aventurer avec ce beau
-monsieur; cela fut d'un nul!&hellip; Il est vrai qu'il resta
-sur le champ de bataille un diamant, mais vivent les
-gens qui savent les faire gagner!</p>
-
-<p><span class="sc">La Duchesse</span>, <i>sentant une atteinte</i>.&mdash;Comte, j'ai des
-cors, je vous en avertis. (<i>Elle sourit.</i>)</p>
-
-<p><span class="sc">Madame Durut</span>.&mdash;Oh! je le reconnais au langage
-des pieds. Chez moi, certain soir qu'il s'agissait d'enivrer
-un provincial et de lui souffler sa jolie femme, ne voilà-t-il
-pas mon maladroit qui, à table, en face du couple,
-se trompe et croyant faire une gentille à madame,
-nous appuie amoureusement un pied sur l'orteil
-goutteux du mari. Celui-ci de jeter le cri de quelqu'un
-qu'on mettrait à la broche et de retirer les jambes si
-promptement, si fort et si haut qu'il soulève la table
-et renverse tout ce qui la couvrait. Figurez-vous le
-baccanal, le tracas, la consternation d'une femme peu
-faite, alors, à de pareils événements!&hellip; Il est vrai que,
-depuis, nous en avons fait une rude lame&hellip; Comte, vous
-pouvez certifier ce que je dis.</p>
-
-<p><span class="sc">Le Comte</span>, <i>froidement</i>.&mdash;Qu'en faites-vous?</p>
-
-<p><span class="sc">Madame Durut</span>.&mdash;C'est du véreux maintenant.
-Elle vient encore dans ma maison de Paris, pour les
-moines.</p>
-
-<p><span class="sc">La Duchesse</span>.&mdash;Fi!</p>
-
-<p><span class="sc">Le Comte</span>,&mdash;Quant à moi, je l'ai totalement perdue
-de vue, il y a bien six mois, depuis qu'elle m'a débauché
-mon valet de chambre.</p>
-
-<p><span class="sc">Célestine</span>.&mdash;Ce fut surtout pour vous un grand
-crèvec&oelig;ur que de perdre ainsi deux maîtresses à la
-fois?</p>
-
-<p><span class="sc">Madame Durut</span>.&mdash;Pourquoi pas trois? car la dame
-ne se faisait pas beaucoup prier pour faire le thème en
-deux façons.</p>
-
-<p><span class="sc">Le Comte</span>.&mdash;De la méchanceté! Il est assez plaisant
-qu'on gronde ici des sortes de caprices, tandis qu'on
-veut bien les laisser en paix dans la société. Vous voilà
-trois femmes: laquelle de vous osera jurer de n'avoir
-jamais varié la manière de faire des heureux?</p>
-
-<p><span class="sc">Célestine</span>.&mdash;Monsieur le comte voudrait nous confesser
-apparemment! Quant à moi, je ne suis pas pressée
-de m'accuser de péchés dont il est très possible que je
-n'aie aucun repentir.</p>
-
-<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
-<p class="did">Un excellent café, suivi des liqueurs les plus fines, termine ce
-voluptueux dîner.</p>
-
-<p class="did">Le Comte très pressé (<i>ou qui feint de l'être</i>)
-d'assister à l'auguste pétaudière,
-part tout de suite dans son rapide cabriolet. La Duchesse
-reste. L'adroite et complaisante Célestine prête son ministère pour la
-mettre en état de paraître au spectacle. Le Chevalier dont on a renvoyé
-les chevaux, et qui n'a rien de mieux à faire que de se reposer, suit aux
-Italiens son équivoque conquête, qui l'enlève dans un vis-à-vis d'une
-élégance achevée, attelé de deux anglais sans prix pour la vitesse et la
-beauté.</p>
-
-
-<h3 id="ch14">L'&OElig;IL DU MAITRE</h3>
-
-<p class="c">MADAME DURUT, CÉLESTINE</p>
-
-<p class="did">Elles sont dans le logement de la première et sont occupées de compter.
-Chacune a sous les yeux un livre de dépense, dont elle vérifie les
-articles.</p>
-
-<p><span class="sc">Madame Durut</span>.&mdash;J'ai fait.</p>
-
-<p><span class="sc">Célestine</span>.&mdash;Et moi aussi, bien juste en même temps
-que toi.</p>
-
-<p><span class="sc">Madame Durut</span>.&mdash;A combien, d'après ton addition,
-se monte la dépense du mois?</p>
-
-<p><span class="sc">Célestine</span>.&mdash;A neuf mille six cent quatre-vingt-quatre
-livres douze sols.</p>
-
-<p><span class="sc">Madame Durut</span>.&mdash;Barême ne serait pas plus correct
-que nous; j'ai le même total à six deniers près.</p>
-
-<p><span class="sc">Célestine</span>.&mdash;Tu as raison; six deniers: je les oubliais
-à cette colonne.</p>
-
-<p><span class="sc">Madame Durut</span>.&mdash;La recette?</p>
-
-<p><span class="sc">Célestine</span>.&mdash;Dix mille huit cent quatre-vingt-seize
-livres huit sols&hellip; sans deniers pour le coup.</p>
-
-<p><span class="sc">Madame Durut</span>.&mdash;On ne peut mieux. Eh bien!
-Célestine, quel est le métier, le commerce soi-disant
-honnête qui produirait par mois, à raison de nos fonds, un
-bénéfice net de douze cent douze livres cinq sols six
-deniers, tous frais et bien des petites fantaisies satisfaites,
-dont le prix se trouve englobé dans la masse des
-dépenses?</p>
-
-<p><span class="sc">Célestine</span>.&mdash;L'observation est juste. Encore ce
-mois-ci n'a-t-il pas beaucoup donné.</p>
-
-<p><span class="sc">Madame Durut</span>.&mdash;Sans compter que j'ai réduit de
-près de mille écus les mémoires des bâtiments depuis
-l'approbation des comptes.</p>
-
-<p><span class="sc">Célestine</span>.&mdash;Tout doux, s'il vous plaît, ma chère
-s&oelig;ur; j'ai réduit est bientôt dit! Oubliez-vous, que ce
-rabais, c'est à moi qu'on en a l'obligation, puisque j'ai
-fait ce qu'il fallait pour que M. du Bossage y souscrivît?</p>
-
-<p><span class="sc">Madame Durut</span>.&mdash;Tu cries, Mademoiselle, avant
-qu'on écorche! Tiens, regarde, lis: «Trois cents livres
-de gratification à M<sup>lle</sup> Célestine pour le dixième d'une
-épargne de trois mille livres qu'elle a procurée à l'établissement».
-Et cela sans préjudice de ta part d'associée.</p>
-
-<p><span class="sc">Célestine</span>.&mdash;C'est parler, cela, et j'aurais d'autant
-plus mauvaise grâce à me faire trop valoir, que ce petit
-pince-sans-rire d'artiste s'est donné les airs de me le
-mettre<a id="FNanchor_92" href="#Footnote_92" class="fnanchor">[92]</a> sept fois pendant la nuit qui fut le pot-au-vin
-de votre arrangement.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_92" href="#FNanchor_92"><span class="label">[92]</span></a> Entre s&oelig;urs on ne se gêne pas. (N.)</p>
-</div>
-<p><span class="sc">Madame Durut</span>.&mdash;Sept fois! mon c&oelig;ur; oh! sur
-ce pied, ce sera moi, ne t'en déplaise, qui lui compterai,
-le 30, les mille livres qu'il doit recevoir. Je ne me prévaudrai
-nullement des dix jours de grâce, et j'espère
-bien qu'en faveur de mon exactitude à payer, il daignera
-me faire tâter de son savoir-faire.</p>
-
-<p><span class="sc">Célestine</span>.&mdash;Rien de plus assuré, car il m'a dit plus
-de trois fois, à travers les beaux transports qu'il me
-témoignait, que tu devais être une excellente jouissance&hellip;</p>
-
-<p><span class="sc">Madame Durut</span>, <i>interrompant</i>.&mdash;Je m'en pique&hellip;</p>
-
-<p><span class="sc">Célestine</span> <i>interrompant</i>.&mdash;Mais que tu lui en imposais.</p>
-
-<p><span class="sc">Madame Durut</span>.&mdash;Le pauvre garçon! Il est bien
-trop bon d'avoir peur de moi! Qu'il vienne! je lui ferai
-connaître qu'on m'apprivoise assez facilement, et que
-les gens qui parlent par sept, ont le plus grand droit
-de tout oser avec leur très humble servante. Mais poursuivons
-notre besogne: combien d'abonnements reste-t-il
-encore à faire payer?</p>
-
-<p><span class="sc">Célestine</span>.&mdash;D'abord&hellip; celui du commandeur de
-Palaigu.</p>
-
-<p><span class="sc">Madame Durut</span>.&mdash;Qui? ce grand <i>jeudi</i><a id="FNanchor_93" href="#Footnote_93" class="fnanchor">[93]</a> qu'on dit
-malade d'un satyriasis incurable? Après? (<i>On reprend
-le travail.</i>)</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_93" href="#FNanchor_93"><span class="label">[93]</span></a> Chez les Aphrodites on nomme <i>jeudis</i> ces messieurs qui, tout au
-moins partagés entre l'&oelig;illet et la boutonnière, avaient pour jour
-de solennité le jeudi, en l'honneur de Jupiter, le Villette de l'Olympe
-comme tout le monde sait. Les femmes qui avaient la complaisance
-de se prêter au goût de messieurs les jeudis sont connues sous le nom
-de <i>Jannettes</i> (de Janus), à cause de leur double manière de faire des
-heureux. Les amateurs de ces sortes de femmes se nommaient, en
-conséquence <i>Janicoles</i>. Les <i>Andrins</i>, en petit nombre, étaient ceux
-qui, ne faisant cas d'aucun charme féminin, ne fêtaient que des
-Ganymèdes.</p>
-</div>
-<p><span class="sc">Célestine</span>.&mdash;Ici viennent quelques articles véreux.
-Plusieurs aristocrates émigrants avaient écrit pour que
-leur abonnement continuât, ils en doivent le montant,
-et ils sont notés pour leur part des dépenses casuelles.
-Sans doute ils se flattaient de n'être pas aussi longtemps
-atteints, mais n'ayant point assisté, peut-être refuseront-ils
-d'entrer en compte?</p>
-
-<p><span class="sc">Madame Durut</span>.&mdash;Fi donc! Quel horrible soupçon!
-Ils paieront, Célestine. C'est de l'or en barre. Oh! s'il
-s'agissait de quelque dette d'un autre genre, comme
-pour habits, voitures, fournitures de domestiques, il y
-aurait peut-être à batailler pour le paiement; mais
-quand il est question pour ces messieurs de demeurer
-Aphrodites, de n'être pas rayés avec ignominie de la
-plus heureuse liste, crois qu'ils y regarderont de plus
-près<a id="FNanchor_94" href="#Footnote_94" class="fnanchor">[94]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_94" href="#FNanchor_94"><span class="label">[94]</span></a> Un statut de la dernière rigueur supprimait les mauvais payeurs.
-Les délais étaient très courts.</p>
-</div>
-<p><span class="sc">Célestine</span>.&mdash;Peut-être?</p>
-
-<p><span class="sc">Madame Durut</span>.&mdash;Je te dis que leur dette envers
-l'établissement est sacrée, et qu'ils sont bien trop avisés
-pour manquer d'y faire honneur.</p>
-
-<p><span class="sc">Célestine</span>.&mdash;Soit. J'admire, en effet, comment,
-tandis que tout le monde a l'air de mourir de faim, nous
-voyons venir ici nos habitués les poches pleines.</p>
-
-<p><span class="sc">Madame Durut</span>.&mdash;Tu serais bien plus surprise
-encore de voir les joueurs, quand nous aurons une partie,
-ils regorgent d'or. Ce n'est pas que les espèces manquent,
-mais on n'ose en laisser voir, et plus on se refuse, par
-hypocrisie, pour de vrais besoins, ou pour un luxe
-extérieur que maintenant il est dangereux d'afficher,
-plus, en revanche, on est en état de faire des sacrifices
-pour de secrets plaisirs. Après?</p>
-
-<p><span class="sc">Célestine</span>.&mdash;Rien de plus en souffrance, quant aux
-abonnements; mais voici quelques non-valeurs d'un
-autre genre: «Prêté à M<sup>me</sup> de Braiseval, quinze louis».
-Elle devait les rembourser au bout de huit jours, le
-mois est près de finir.</p>
-
-<p><span class="sc">Madame Durut</span>.&mdash;Passons: le lendemain du prêt,
-je me suis fait rendre ces quinze louis par un vieil oncle
-de M<sup>me</sup> de Braiseval, assez sot pour être amoureux,
-gratis, de sa banale nièce. Si le pauvre diable savait à
-quel usage elle avait employé cet argent, il se repentirait
-bien, ma foi, d'en avoir fait le sacrifice. C'était pour
-récompenser le solide service d'un sauteur de chez
-Nicollet, qu'elle venait de distinguer, mais non pas
-comme M<sup>lle</sup> Célestine distingue le commandeur.</p>
-
-<p><span class="sc">Célestine</span>.&mdash;Si l'on jette des pierres dans mon
-jardin, gare la revanche! Au fait: quand M<sup>me</sup> de Braiseval
-parlera de payer, il faudra lui donner quittance?</p>
-
-<p><span class="sc">Madame Durut</span>.&mdash;Etourdie! que dis-tu? Il faudra
-recevoir<a id="FNanchor_95" href="#Footnote_95" class="fnanchor">[95]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_95" href="#FNanchor_95"><span class="label">[95]</span></a> Elle est un peu friponne, cette M<sup>me</sup> Durut. (N.)</p>
-</div>
-<p><span class="sc">Célestine</span>.&mdash;Et si l'oncle a par hasard avec elle un
-éclaircissement!</p>
-
-<p><span class="sc">Madame Durut</span>.&mdash;Il l'aura probablement. Où sont
-les hommes assez généreux pour obliger incognito? Mais,
-pour lors, tu n'auras pas su, j'aurai négligé d'enregistrer
-cette recette et ne t'aurai prévenue de rien. Tu me renverras
-la dame, que je menacerai auprès de mon mari,
-de quelques confidences de ma part qui n'iraient à rien
-moins qu'à la faire coffrer pour le reste de sa vie. (<i>Avec
-un air de mystère.</i>) N'ai-je pas fourni à cette Messaline
-jusqu'à trois cents suisses en un jour!</p>
-
-<p><span class="sc">Célestine</span>, <i>soupirant</i>.&mdash;Grand bien lui fasse!
-Avance à la vicomtesse de Chatouilly, neuf cent
-soixante livres en différents articles.»</p>
-
-<p><span class="sc">Madame Durut</span>.&mdash;Cela sera bien payé. En attendant,
-cet argent n'est pas sorti de la maison. Il s'est répandu
-en petits salaires sur toute la marmaille mâle et femelle
-que je puis enrôler, M<sup>me</sup> la Vicomtesse a le talent d'occuper
-ici cette espèce pendant des matinées entières à
-se faire dorlotter, manioter, tripoter, baisoter, suçoter,
-peloter à six francs par heure pour chaque individu.</p>
-
-<p><span class="sc">Célestine</span>.&mdash;Voilà, par exemple, une bizarre fantaisie!</p>
-
-<p><span class="sc">Madame Durut</span>.&mdash;D'autant plus bizarre que si,
-par malheur, quelqu'un de ces petits êtres avait l'ombre
-d'un poil follet où tu sais, la dame furieuse le mettrait
-brutalement à la porte et me laverait la tête d'importance.
-Mais est-on bien ras, bien scrupuleusement imberbe,
-ce sont de sa part des transports! un délire!
-Après cela, c'est son tour de fêter tous ces petits engins,
-toutes ces petites moniches. C'est à mourir de rire, en
-vérité.</p>
-
-<p><span class="sc">Célestine</span>.&mdash;Et c'est là tout ce qu'elle fait?</p>
-
-<p><span class="sc">Madame Durut</span>.&mdash;Le plus souvent, il faut bien
-qu'elle s'y borne; quelquefois pourtant un marmot
-précoce se trouve de douze à treize ans, bon à quelque
-chose.</p>
-
-
-<h3 id="ch15">NOTE DU CENSEUR</h3>
-
-<p class="c">MAITRE DE LA SOCIÉTÉ DES ANTIQUITÉS DE C&hellip;</p>
-
-<p>On ne sait souvent où une langue va puiser ses richesses.
-J'ai vu des Français se creuser la tête pour
-trouver l'origine du mot gamahucher, et dire ensuite
-qu'il était de pure fantaisie.&mdash;Point du tout, messieurs;
-il existe au fond de l'Egypte une secte de bonnes gens
-qui rendent un culte à l'ami de Priape. Je ne cite ni
-l'ouvrage où j'ai trouvé ce renseignement important,
-ni l'auteur trop grave et trop national pour ne pas se
-courroucer s'il se voyait nommer dans des écrits bouffons
-qui décèlent évidemment la futilité d'un esprit aristocratique.
-Je prie donc le lecteur de m'en croire sur ma
-parole, comme j'ai cru le voyageur sur la sienne&hellip; Or,
-il me semble que le mot <i>Quadmousié</i>, apporté d'Egypte
-en France, peut fort bien s'être altéré pendant la traversée.
-L'essentiel est que le culte lui-même se soit exactement
-transmis et sans doute perfectionné parmi nous.
-Quant à la racine de l'expression, elle peut bien être
-adoptée sans difficulté par une nation qui de Rawensberg<a id="FNanchor_96" href="#Footnote_96" class="fnanchor">[96]</a>
-a fait Ratisbonne; Liège, de Luik; La Haye,
-de S'Gravenhaag, etc., et qui, d'après ses conventions
-alphabétiques, nomme Shakespear le génie que nos
-voisins, d'après les leurs, nomment Chekspir. Il convient,
-dis-je que cette nation reconnaisse cette savante étymologie.
-Je réclame de plus contre l'innovation de
-l'ignare abbé Suçonnet<a id="FNanchor_97" href="#Footnote_97" class="fnanchor">[97]</a>, qui ne fait dériver son terme
-que du grec, tandis que les Grecs auxquels il fait l'honneur
-de l'invention même, pourraient fort bien n'avoir fait
-qu'emprunter des Orientaux une pratique qui ne pouvait,
-au surplus, être connue nulle part sans y être
-adoptée et maintenue avec ferveur.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_96" href="#FNanchor_96"><span class="label">[96]</span></a> Nerciat se trompe: c'est de Regensburg que l'on a fait en français
-Ratisbonne.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_97" href="#FNanchor_97"><span class="label">[97]</span></a> L'abbé Suçonnet, dont Célestine parle ailleurs, remplace
-<i>gamahuchage</i> par <i>glottinade</i>. «M. Suçonnet, qui est docteur, prétend que rien
-n'est plus significatif, et qu'il convient absolument d'emprunter du grec
-le nom d'une volupté dont les Grecs nous ont transmis l'usage».</p>
-</div>
-
-<h3>POST-FACE DES ÉDITEURS</h3>
-
-<p>Dès la fin de 1791, les Aphrodites de Paris et de la
-province se préparaient à se dissoudre. Quantité d'individus
-des deux sexes s'étaient d'avance expatriés. De
-ce nombre le prince Edmond, que des circonstances
-infiniment heureuses avaient rappelé dans son pays,
-et la nouvelle grande-maîtresse Eulalie, qui, par des
-circonstances inutiles à déduire se trouvait dans le cas
-d'accepter enfin, sans manquer à la délicatesse, le riche
-legs que le malheureux comte de Scheimpfreich lui avait
-destiné; cette dame, disons-nous, et le prince s'étaient
-passionnément occupés de préparer à ceux des Aphrodites
-qui étaient dignes de survivre à la fraternité de
-Paris, un asile en pays étranger et les moyens de placer
-avec avantage ce que l'Ordre conserverait encore de
-richesses, après que tous les confrères (soit volontairement
-dégagés, soit congédiés) seraient remboursés. Les
-comptes scrupuleusement ajourés par des frères financiers
-d'une probité à toute épreuve, l'Ordre survivant
-se trouva riche encore de 4.558.923 livres que des frères
-banquiers trouvèrent moyen de faire sortir adroitement
-du royaume. L'industrieux M. du Bossage s'était chargé,
-de plus loin, de dénaturer en fait de constructions tout
-ce qui caractérisait l'Ordre et ses divers objets, de même
-que de faire parvenir à sa nouvelle destination tous les
-détails transportables de décoration et d'ornement.
-Comme presque rien n'était réel, que les machines,
-surtout difficiles à renouveler en pays étranger, l'entreprise
-du transport était moins difficile que minutieuse;
-son utilité infinie l'emportait d'ailleurs sur toute
-espèce de considération. M<sup>me</sup> Durut, Célestine, Fringante
-et quelques camillons des deux sexes suivirent
-à la file les fréquents envois, où Ribaudin signala dans
-la conduite secrète de cette partie de l'opération, son
-excellente tête, sa présence d'esprit, sa vigueur de caractère,
-et justifia parfaitement l'honneur imprévu qu'on
-lui avait fait en se rangeant unanimement sous sa loi.
-Quand tout l'ordre fut écoulé, corps et biens, sa feue
-Révérence sortit la dernière; elle porte aujourd'hui le
-nom de Martinfort, et continue à prouver qu'on peut
-être de très nouvelle noblesse, avoir porté par système
-un uniforme odieux, avoir même précédemment été
-moine, sans être, comme certains dédaigneux le pensent,
-un homme vil, parce que l'on n'aurait pas été fait pour
-monter dans les carrosses du Roi.</p>
-
-<p>La journée funeste du 10 août 1792 suivit de bien près
-le départ de l'héroïque Martinfort. Plusieurs Aphrodites
-réformés périrent dans cette bagarre; un plus grand
-nombre d'eux encore, dont même quelques dames,
-subirent les horreurs du 3 septembre suivant; mais, par
-bonheur, nul frère, nulle s&oelig;ur de ceux et celles que nos
-cahiers ont fait connaître, ne furent du nombre des
-victimes. En général, aucun de nos acteurs n'a mal
-tourné, sinon le pauvre Trottignac, son mauvais ton,
-quelques propos indiscrets en faveur de cette liberté
-qui promet tant aux gens sans élévation d'âme et sans
-fortune, ayant déplu, sur les bords du Rhin, à quelques
-fougueux émigrés, curieux d'ailleurs du sort d'un pied
-plat, étalon de quatre jolies femmes, ces messieurs,
-disons-nous, se persuadèrent que l'écuyer Trottignac
-était un <i>propagant</i>. En conséquence ils le jetèrent, pour
-le laver, dans le fleuve: il s'y noya: On les blâma fort.
-Tant de zèle était diamétralement au rebours des vues
-d'union et d'humanité qu'avaient les chefs de l'émigration,
-et dont ils n'ont cessé de recommander l'observation
-à leurs nobles cohortes. Mais il y avait bien d'autres
-abus, on n'y remédiait point, et Trottignac, à bon
-compte, était <i lang="la" xml:lang="la">ad patres</i> pour la plus grande gloire de la
-contre-révolution.</p>
-
-<p>Les Aphrodites rénovés ont maintenant, dans un pays
-que nous ne pouvons nommer, un asile délicieux, des
-statuts épurés et des sujets d'élite. On nous a flatté d'une
-prochaine concession de matériaux pour la suite de
-notre histoire, ou plutôt pour une histoire tout à fait
-nouvelle. Nous comptons d'autant plus sur la solidité
-de cet engagement, que M. Visard, notre ami particulier,
-conserve, en partage avec un homme de lettres du pays,
-aussi de nos amis, son précieux emploi d'historiographe.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">TABLE DES MATIÈRES</h2>
-
-
-<table summary="">
-<tr>
-<td class="left1em drap">Introduction</td>
-<td class="num"><a href="#intro">1</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="left1em drap">Essai bibliographique</td>
-<td class="num"><a href="#essai">37</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="small drap top1em">LE DOCTORAT IMPROMPTU</td>
-<td class="num"><a href="#ch1">57</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="small drap">MONROSE OU LE LIBERTIN PAR FATALITÉ</td>
-<td class="num"><a href="#ch2">105</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="small drap">MON NOVICIAT OU LES JOIES DE LOLOTTE</td>
-<td class="num"><a href="#ch3">135</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="small drap">LE DIABLE AU CORPS</td>
-<td class="num"><a href="#ch4">151</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="left1em top1em drap">Réveil</td>
-<td class="num"><a href="#ch5">155</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="left1em drap">L'abbé Boujaron</td>
-<td class="num"><a href="#ch6">172</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="left1em drap">Le domestique coiffeur</td>
-<td class="num"><a href="#ch7">176</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="left1em drap">Une fête projetée</td>
-<td class="num"><a href="#ch8">183</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="left1em drap">Les invités à la fête libertine</td>
-<td class="num"><a href="#ch9">188</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="top1em small drap">LES APHRODITES</td>
-<td class="num"><a href="#ch10">203</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="left1em top1em drap">C'est toi! c'est moi!</td>
-<td class="num"><a href="#ch11">208</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="left1em drap">Tant pis tant mieux</td>
-<td class="num"><a href="#ch12">212</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="left1em drap">Vive le vin! vive l'amour!</td>
-<td class="num"><a href="#ch13">225</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="left1em drap">L'&oelig;il du maître</td>
-<td class="num"><a href="#ch14">233</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="left1em drap">Note du censeur</td>
-<td class="num"><a href="#ch15">238</a></td>
-</tr>
-</table>
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">BIBLIOTHEQUE DES CURIEUX<br />
-EXTRAIT DU CATALOGUE</h2>
-
-
-<p class="cc large">POÉSIES COMPLÈTES DE BRANTOME</p>
-
-<p class="cc small">RECUEIL D'AULCUNES RYMES DE MES JEUNES AMOURS</p>
-
-<p class="small">Première édition intégrale augmentée des autres poésies de l'auteur. Publiée avec
-préface, dépouillement du manuscrit, notes, variantes et glossaire, par Louis <span class="sc">Perceau</span>.&mdash;Un
-vol. in-8<sup>o</sup> carré de 307 pages&hellip; <b>25</b> fr.</p>
-
-<p class="small">Il a été tiré quelques exemplaires sur Arches au prix de&hellip; <b>75</b> fr. l'exemplaire.</p>
-
-<p class="small">Les poésies de Brantôme sont en partie inédites. Elles le sont même en très grande
-partie, pourrait-on dire, puisque l'édition fort défectueuse qui en fut faite en 1881 est
-aujourd'hui très rare. Elle était d'ailleurs incomplète, un sentiment exagéré de pruderie
-ayant incité l'éditeur à passer sous silence les pièces écrites avec cette liberté d'expression
-qui a rendu célèbre le «conteur» des <i>Dames Galantes</i>. Toutes les jeunes amours
-de Brantôme défilent dans ces vers galants adressés à ces «belles et honnestes dames»
-de l'escadron volant de Catherine de Médicis, dont les faits et gestes alimentaient la
-chronique scandaleuse du temps. Des notes, en grande partie tirées du <i>Recueil des Dames</i>
-et d'autres mémoires de l'époque, ajoutent un commentaire piquant à ces <i>Rymes</i> amoureuses
-et galantes. Ajoutons que M. Louis Perceau a établi le texte des poésies avec un
-soin particulier, et qu'il s'est livré à un dépouillement complet du manuscrit de Brantôme,
-fait précieux pour l'histoire littéraire. Le <i>Recueil d'aulcunes Rymes</i> est un ouvrage
-parfait qui séduira à la fois les érudits, les bibliophiles et les curieux de notre histoire
-poétique et galante.</p>
-
-
-<p class="cc large ugap">L'HISTOIRE GALANTE DU XVIII<sup>e</sup> SIÈCLE</p>
-
-<p class="cc small">par Jean HERVEZ</p>
-
-<p class="small">Dans les quatre volumes de <i>L'Histoire Galante du XVIII<sup>e</sup> siècle</i>, Jean Hervez a
-voulu établir, avec la sincérité de l'interviewer, la «manière» dont aima le XVIII<sup>e</sup> siècle
-qui, on peut le dire, fut essentiellement amoureux de l'amour. C'est aux chroniqueurs
-légers, aux conteurs malins, aux chansonniers alertes, voire même aux folliculaires ou
-pamphlétaires indiscrets, qu'il a demandé les secrets du c&oelig;ur, les secrets d'alcôve&mdash;c'est
-un peu la même chose en un monde passionné&mdash;des Souverains et de leurs favorites,
-des abbés et des grandes dames, des grands seigneurs et des vendeuses d'amour.</p>
-
-<p class="small">L'illustration, toute documentaire, est empruntée aux maîtres du pinceau de l'époque,
-les Fragonard, les Boucher, etc.</p>
-
-<p class="small">Chacun des quatre volumes de <i>L'Histoire Galante</i> forme un tout complet et se vend
-séparément. Chaque volume du format in-12 carré, orné de quatre belles illustrations
-hors-texte, est présenté sous une élégante couverture illustrée. Les quatre tomes de
-l'ouvrage sont parus:</p>
-
-<ul class="small">
-<li>I.&mdash;LA RÉGENCE GALANTE (Le Régent, ses Filles, ses Maîtresses).</li>
-<li>II.&mdash;LES MAITRESSES DE LOUIS XV, LE BIEN-AIMÉ.</li>
-<li>III.&mdash;LE PARC AUX CERFS ET LES PETITES MAISONS D'AMOUR.</li>
-<li>IV.&mdash;LE PORTEFEUILLE D'UN TALON ROUGE.</li>
-</ul>
-<p class="small">Chaque volume, illustré&hellip; <b>18</b> fr. (Port en plus: France, 1 fr.; Étranger, 3 fr.)</p>
-
-<p class="small">Les quatre volumes ensemble&hellip; <b>70</b> fr. (Port en plus: France, 5 fr.; Étranger, 10 fr.)</p>
-
-
-<p class="cc ugap large">LE LIVRE DU BOUDOIR</p>
-
-<p class="small">Nouvelle collection de petits ouvrages galants des XVII<sup>e</sup>, XVIII<sup>e</sup> et XIX<sup>e</sup> siècles,
-présentés sous un aspect élégant, typographie, ornements, papier, couverture justifient
-le titre de «Livre du Boudoir» et correspondent à cette littérature voluptueuse où
-se retrouvent les secrets de l'Art d'aimer, de badiner et de plaire.</p>
-
-<p class="small">MÉMOIRES DE L'ABBÉ DE CHOISY, Habillé en Femme.</p>
-
-<p class="small">LE CHEVEU, par Simon <span class="sc">Coiffier de Moret</span>.</p>
-
-<p class="small">CONTES SAUGRENUS, par Sylvain <span class="sc">Maréchal</span>.</p>
-
-<p class="small">LE DIVAN D'AMOUR DU CHÉRIF SOLIMAN. Traduit de l'Arabe par
-<span class="sc">Iskandar-Al-Maghribi</span>.</p>
-
-<p class="cc small">Chaque volume, format 13 × 16 1/2&hellip; <b>15</b> fr.</p>
-
-
-<p class="cc ugap large">L'HISTOIRE ROMANESQUE</p>
-
-<p class="small">Guillaume <span class="sc">Apollinaire</span>.&mdash;LA ROME DES BORGIA.</p>
-
-<p class="small">Edmond <span class="sc">Cazal</span>.&mdash;HISTOIRE ANECDOTIQUE DE L'INQUISITION D'ESPAGNE.</p>
-
-<p class="small">Edmond <span class="sc">Cazal</span>.&mdash;HISTOIRE ANECDOTIQUE DE L'INQUISITION EN ITALIE
-ET EN FRANCE.</p>
-
-<p class="small">D<sup>r</sup> Ludovico <span class="sc">Hernandez</span>.&mdash;LE PROCÈS INQUISITORIAL DE GILLES DE
-RAIS, Maréchal de France.</p>
-
-<p class="cc small">Chaque volume, illustré&hellip; <b>18</b> fr.</p>
-
-
-<p class="cc ugap large">LES PROCÈS DE L'HYSTÉRIE AU MOYEN-AGE</p>
-
-<p class="cc small">Par le D<sup>r</sup> <span class="sc">Ludovico</span> HERNANDEZ</p>
-
-
-<p class="cc ugap large">LES PROCÈS DE BESTIALITÉ</p>
-
-<p class="cc small">(RELATIONS SEXUELLES DES PERSONNES AVEC DES ANIMAUX)</p>
-
-<p class="cc small">Prix: 15 fr.</p>
-
-
-<p class="cc ugap large">LES PROCÈS DE SODOMIE</p>
-
-<p class="cc small">(D'APRÈS LES DOCUMENTS JUDICIAIRES)</p>
-
-<p class="cc small">Prix: 15 fr.</p>
-
-
-<p class="c xsmall gap">SAINT-AMAND (CHER).&mdash;IMPRIMERIE BUSSIÈRES.</p>
-
-
-
-
-
-
-
-
-<pre>
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of L'oeuvre du chevalier Andrea de
-Nerciat (1/2), by André-Robert Andréa de Nerciat and Guillaume Apollinaire
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'OEUVRE DU ANDREA DE NERCIAT, VOL 1 ***
-
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