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If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - -Title: L'oeuvre du chevalier Andrea de Nerciat (1/2) - -Author: André-Robert Andréa de Nerciat - Guillaume Apollinaire - -Release Date: September 26, 2020 [EBook #63305] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'OEUVRE DU ANDREA DE NERCIAT, VOL 1 *** - - - - -Produced by René Galluvot (This file was produced from -images generously made available by The Internet -Archive/American Libraries) - - - - - - - - - - LES MAITRES DE L'AMOUR - - L'OEUVRE - du Chevalier - Andrea de Nerciat - - Le Doctorat impromptu - Monrose, ou le Libertin de qualité.--Mon Noviciat - Les Aphrodites.--Le Diable au corps, etc. - - Comprenant une OEuvre entière, des morceaux ignorés, - avec des documents nouveaux - et des pièces inédites concernant la vie d'Andrea de Nerciat - - INTRODUCTION, ESSAI BIBLIOGRAPHIQUE, ANALYSES ET NOTES - PAR - GUILLAUME APOLLINAIRE - - _Ouvrage orné d'un portrait d'Andrea de Nerciat hors texte_ - - PARIS - BIBLIOTHÈQUE DES CURIEUX - 4, RUE DE FURSTENBERG, 4 - - MCMXXVII - - - - -Droits de reproduction réservés pour tous pays, y compris la Suède, la -Norvège et le Danemark. - - - - -[Frontispice: ANDREA DE NERCIAT d'après la sanguine à Mr Br. de Paris] - - - - -L'OEUVRE - -DU - -CHEVALIER ANDREA DE NERCIAT - - - - -INTRODUCTION - - -Le chevalier Andrea de Nerciat est un personnage presqu'encore inconnu. -Ceux qui ont voulu s'occuper de sa vie ont été arrêtés jusqu'ici par -l'absence des documents et n'ont fait en somme que reproduire l'article -de Beuchot paru dans la _Biographie Michaud_. Ni M. Poulet-Malassis, -rédacteur de la _Notice bio-bibliographique_ signée B.-X. et qui parut -en tête de la réédition des _Contes nouveaux_ publiée par cet éditeur en -1867, ni M. Ad. Van Bever dans la notice qu'il a consacrée à Nerciat -dans la deuxième série des _Conteurs Libertins_ du XVIIIe siècle -(Sansot, 1905), ni Vital-Puissant, auteur et éditeur, à Bruxelles, de la -_Bibliographie anecdotique et raisonnée de tous les ouvrages d'Andrea de -Nerciat, par M. de C..., bibliophile anglais..._ (1876), n'ont donné de -détails nouveaux sur l'existence d'un auteur dont M. Van Bever dit qu'il -est «un des plus singuliers, par contre un des moins notoires parmi les -écrivains érotiques du XVIIIe siècle». - -Le même auteur déplore le «défaut d'anecdotes pour rappeler sa mémoire» -et ajoute que «son bagage insuffisant à exprimer les traits de son -caractère, mériterait d'éveiller la curiosité des historiens». - -A défaut d'anecdotes, Eugène Asse publia dans _Le Livre_ dirigé par M. -Octave Uzanne un article très courageux où il exposait clairement tout -ce que l'on connaissait de la vie du chevalier et faisait ressortir ses -mérites d'écrivain. Enfin, M. Jean-Jacques Olivier[1] a donné des -indications précieuses relativement à la représentation, à Cassel, d'un -opéra-comique de Nerciat. - - [1] _La Cour du Landgrave Frédéric II de Hesse-Cassel_, Paris, MCMV. - -Il est juste d'ajouter qu'il doit exister, concernant le chevalier, des -documents dont je n'ai pas pu trouver de traces; mais sans doute -n'ont-ils pas été ignorés de Monselet qui, dans _Les galanteries du -XVIIIe siècle_ (Paris, 1862) dit: «L'auteur de _Félicia_ est le -chevalier de Nercyat (_sic_), de qui nous nous occuperons un jour». -Cependant, s'il s'est étendu sur l'oeuvre du chevalier, Monselet ne -s'est jamais, à ma connaissance, occupé de sa biographie. - -Ces documents ont été dans les mains de Poulet-Malassis, ou du moins on -les lui avait promis. - -En 1864, Poulet-Malassis publie une réédition des _Aphrodites_ et insère -à la fin du second volume une sorte de catalogue annonçant la -publication des _OEuvres complètes d'Andrea de Nerciat_, et il ajoute: -«Le dernier ouvrage de la série se composera d'une notice sur la vie -d'Andrea de Nerciat, rédigée sur des documents entièrement nouveaux, et -de correspondances inédites de Nerciat avec plusieurs femmes et divers -gens de lettres, Beaumarchais, Rétif de la Bretonne, Grimod de la -Reynière, Pelleport (auteur des _Bohémiens_), etc., le volume sera orné -de fac-simile. On fait appel à l'obligeance des curieux qui -connaîtraient des portraits de Nerciat et qui pourraient ajouter à -l'ensemble déjà extraordinaire des pièces sus-mentionnées». - -Mais le volume annoncé ne parut pas. Dès 1867, le même éditeur, à la fin -de la notice qu'il avait rédigée pour la réédition des _Contes -nouveaux_, ne mentionne même plus les femmes et écrit simplement qu'«il -existe des correspondances de plusieurs gens de lettres du XVIIIe -siècle, Beaumarchais, Rétif de la Bretonne, Pelleport entre autres, avec -Andrea de Nerciat.» Et Vital-Puissant[2], parlant de ces -correspondances, dit: «Leur impression avait été annoncée vers 1866 ou -1867, en pays étranger (Belgique), mais des renseignements certains nous -ont appris que tout cela était resté à l'état de projet, pour être -ensuite définitivement abandonné». - - [2] _Loc. cit._ - -La famille d'Andrea de Nerciat était originaire de Naples. Un aïeul, -chevalier de Saint-Jean de Jérusalem, le frère Antoine Andrea perdit la -vie en Afrique où il combattait, le 17 août 1619. La maison était éparse -à Naples, en Sicile, dans le Languedoc. Une branche s'était établie en -Bourgogne. J'ai trouvé[3] un document concernant un certain Louis -Nercia, sous-lieutenant au régiment de Bourgogne. C'est un reçu de la -somme de 20 livres qui lui ont été données _par gratification_ et pour -lui donner moyen de se rendre à sa charge. Le reçu est daté du 4 février -1697 et signé Louis Nercia. - - [3] Bib. Nat. Mss. Pièces originales 2096. - - * - - * * - -L'auteur de _Félicia_ était le fils d'un trésorier au parlement de -Bourgogne. M. Maurice Tourneux a transcrit à Dijon et m'a communiqué -l'extrait baptistaire qui dissipe l'incertitude où l'on était touchant -la date de naissance d'«André-Robert Andrea de Nerciat né à Dijon 17 -avril 1739, fils de Andrea, avocat au Parlement, et de Bernarde de -Marlot. Parrain Claude André Andrea, avocat payeur des gages du -Parlement, seigneur de Nerciat». Après avoir terminé ses études, et sans -doute de bonnes études, car il était fort cultivé, le chevalier voyagea -pour parfaire son instruction. Il parcourut l'Italie, l'Allemagne, -apprenant l'italien, puis l'allemand, et la carrière des armes lui -souriant, il alla prendre du service au Danemark. - -La preuve de ce fait se trouve à la fin de la Dédicace placée en tête de -la comédie: _Dorimon ou le marquis de Clairville_ (Strasbourg, 1778). Le -titre de cette pièce ne porte aucune indication d'auteur et cependant, -c'est le premier et un des rares ouvrages que Nerciat ait signés. On lit -après l'épître dédicatoire cette signature imprimée: _le Cher De -Nerciat, ancien Capitaine d'Infanterie au service de Danemark et -ci-devant gendarme de la Garde de S. M. T. C._ - -A son retour en France, il resta militaire et entra dans la Maison du -Roi. La compagnie de gendarmes de la garde dont il faisait partie fut -comprise dans la réforme qu'opéra le comte de Saint-Germain par -_Ordonnance du Roi pour réduire les deux compagnies des gendarmes et -chevau-légers de la garde du 15 décembre 1775_. Nerciat se retira avec -une pension et le grade de lieutenant-colonel, mais néanmoins il -regretta beaucoup cette réduction. Ses regrets, il les mit en vers[4]: - - Dieu des combats, je suivais tes timbales; - Aux bandes que l'on vit à Fontenoy fatales, - Foudres de guerre, ornements de la paix, - Je m'étais joint, mais un orage épais - De projets destructeurs menaça notre tête... - Sur nous fondit la première tempête... - Au bien futur nous fûmes immolés... - Quand du bien opéré l'on chômera la fête, - Vrais citoyens nous serons consolés. - - [4] _Prologue de contes nouveaux_ (Liège, 1777). - -Et il ajoutait en note: «L'auteur servait dans les gendarmes de la -garde, lorsqu'on réduisit cette compagnie et celle des chevau-légers au -quart, et les deux compagnies de mousquetaires à rien». - -Nerciat a dû peindre Monrose, le principal héros de ses romans, avec -quelques-unes des couleurs sous lesquelles l'auteur se voyait. Et par -endroits, il y a de l'auto-biographie dans ses ouvrages: «Les êtres bien -nés, dit-il, bien inspirés, se livrent volontiers avec enthousiasme à la -profession qu'ils ont embrassée. Monrose, militaire, crut devoir épier -les moindres occasions d'apprendre son métier, et chercher par toute la -terre à s'y rendre recommandable». Et auparavant Nerciat dit que Monrose -fit partie de la compagnie des mousquetaires noirs et qu'il ne la quitta -que lors de leur suppression. - -Jusqu'au licenciement, Nerciat avait mené une vie assez mondaine et -probablement assez dissipée, fréquentant aussi bien les mauvais lieux -que certains salons où l'on devait apprécier ses talents de musicien et -de poète compositeur de musique. Il allait chez le marquis de La Roche -du Maine, ce Luchet dont les ouvrages avaient eu du succès, et dont la -femme avait reçu une nombreuse compagnie jusqu'au jour où ils avaient dû -partir ruinés par des mines dont s'occupait le marquis et déconsidérés à -la suite des farces énormes des _mystificateurs_ qui avaient pris le -salon de la marquise pour théâtre de leurs exploits. - -Nerciat avait dû pénétrer dans ce milieu brillant et bruyant, présenté -par un de ses aînés, Jean-Louis Barbot de Luchet, chevalier de -Saint-Louis, qui faisait partie des gendarmes de la garde depuis le 20 -octobre 1745 et y demeura jusqu'à la réforme. Selon toute vraisemblance, -c'était un parent du marquis. Nerciat devait retrouver plus tard ce -dernier. - -C'était une époque où l'amour était à la mode. Nous n'en avons plus idée -aujourd'hui où l'on a tant parlé d'amour libre. - -L'amour, l'amour physique apparaissait partout. Les philosophes, les -savants, les gens de lettres, tous les hommes, toutes les femmes s'en -souciaient. Il n'était pas comme maintenant une statue de petit dieu nu -et malade à l'arc débandé, un honteux objet de curiosité, un sujet -d'observations médicales et rétrospectives. Il volait librement dans les -parcs ombreux où le dieu des jardins prenait ses aises. - -Andrea de Nerciat aima l'amour et il en étudia passionnément le -physique, pénétrant les mystères des sociétés d'amour, et les secrets de -cette maçonnerie galante qui, sans savoir toujours qu'elle répandait en -même temps le goût de la liberté, propageait le culte de la chair en -Europe. - -Nerciat menait une vie voluptueuse et sobre. Quoique né à Dijon, il boit -peu de vin. Ce contraste entre son goût et ses origines est si frappant -qu'il le trouve digne d'être chanté et ce Bourguignon s'excuse auprès de -Bacchus[5]: - - Dieu que Jupin fit jaillir de sa cuisse, - Je te dois hommage féal, - Et pourrais, étant ton vassal - Près de toi trouver du service... - De mon devoir je m'acquitterais mal; - N'ayant pu me former en Allemagne, en Suisse, - Souffre que du tendre Appollon - Je préfère le violon - A tes discordantes cymbales: - Ce choix n'est ingrat, ni félon. - - [5] _Loc. cit._ - -Le galant chevalier avait consacré, à écrire des ouvrages licencieux et -brillants, les loisirs que lui laissaient son service, l'amour et ses -occupations mondaines. Il avait écrit les _Aphrodites_ qui ne devaient -paraître qu'en 1793, et le _Diable au corps_ qui ne devait paraître -qu'en 1803, après sa mort, et dont on venait de lui dérober la première -partie que l'on publia à son insu en Allemagne quelque temps après. On -venait de faire paraître malgré lui, mais en respectant son anonymat, un -ouvrage dont les premières éditions se sont vendues ouvertement et qui -est son chef-d'oeuvre: _Félicia ou mes Fredaines_. Le succès en était -très vif, mais l'édition était fort incorrecte, au dire de l'auteur que -cela chagrinait infiniment. - -En outre, le chevalier avait fait recevoir par le théâtre de Versailles, -une comédie[6] en prose (déjà mentionnée) _Dorimon, ou le marquis de -Clairville_, qui fut jouée le 18 décembre 1775, trois jours après que le -roi eût rendu la fatale ordonnance. - - [6] Elle était tirée d'une nouvelle, un roman, qu'il avait écrit «en - pays étranger». - -L'effet de cette représentation n'ayant pas été celui qu'espérait -Nerciat, il se remit à voyager pour compléter encore son instruction. Il -alla en Suisse, retourna en Allemagne, écrivant des petits vers et -composant de la musique légère pour se consoler du licenciement qui -avait brisé sa carrière, de sa déconvenue théâtrale et des chagrins -d'amour auxquels il fait allusion dans le _Prologue_ déjà cité: - - Brûler encens à Paphos, à Cythère, - Fut l'office de mon printemps; - Mais hélas! ne dure longtemps - De prêtre de Vénus le galant ministère. - Sage est celui qui n'attend de déplaire - A la déesse et qui prend son congé; - Elle ne veut dans son clergé - Que jeunes clercs, et les novices - Sont revêtus des meilleurs bénéfices... - J'eus, dans mon temps, un bon archevêché... - Par le destin jaloux il me fut arraché... - En noirs cyprès mes myrtes se changèrent... - Prieurés ne me consolèrent... - Adieu Vénus, adieu, adieu charmant Amour - Je suis de trop à votre aimable cour. - -Quelle était cette femme qu'il appelle indévotement _un bon archevêché_? -Sans doute, celle qu'il a dépeinte sous les traits de Félicia, dont il -fera plus tard la principale dignitaire de l'ordre des Aphrodites. - -Il faut ajouter que Nerciat dédia à une femme qu'il dissimulait sous les -initiales: M. L. D. D. sa comédie, lorsqu'il la fit paraître, et qu'un -des morceaux de ses _Contes nouveaux_ intitulé: _Vérité_ est dédié à -_Mlle Angélique d'H..._ - -Il erra ainsi pendant toute l'année 1776, ne trouvant où se fixer, -triste et ne sachant que faire. C'est en vain qu'il se montre dans une -allégorie[7] consolé par la visite de Momus, le dieu plaisant: - - [7] Prologue des Contes Nouveaux. - - Ainsi parlais quand figure comique, - A l'oeil perçant, au sourire cynique, - Brusquement s'offrit à mes yeux. - - Or, je lui dis: «Etranger si joyeux, - Qui cherchez-vous? Est-ce moi?--C'est vous-même, - Reconnaissez un dieu qui vous plaint et vous aime: - Plus gai que vous, quoiqu'aussi réformé[8]. - --Qui? Momus!--Vous m'avez nommé.-- - --Certes, votre visite est un honneur extrême... - --Sans compliment, mon cher, écoute-moi: - Ne pense plus à ta Maison du Roi, - Et quitte ce visage blême.» - Du Dieu l'influence suprême - Agit soudain; mon coeur est délivré, - Et mon esprit follement enivré. - - [8] Il est vrai qu'on ne rit plus (note de Nerciat). - - Il ajouta: «Tu ne veux donc au Parnasse - Te présenter? On n'y peut trouver place, - Phoebus[9] en vain se laisse importuner; - Je lui connais, aux hôtels de Mémoire, - De Vrai Goût, d'Estime et de Gloire, - Vastes logements à donner: - En obtenir, c'est une mer à boire; - A ce ne faudra t'obstiner. - - [9] Phoebus. Apollon s'entend; car le vrai Phoebus est de nos jours - singulièrement accessible (note de Nerciat). - - Voici le fait: orner la double cime - Où règne le dieu de la rime, - Est cas soumis à de nouvelles lois, - Au pied du mont tourne un immense abîme - Que sur un pont l'on passait autrefois: - Ce pont rompit sous trop pesante armée - D'écrivains stériles et froids, - Cohorte à jamais diffamée, - On réparait: la foule envenimée - Des envieux et des rivaux - Ne laissait faire, abattait les travaux: - Lors toute voie à ces gens fut fermée, - - Grand nombre se précipitaient, - Dans le bourbier barbottaient, périssaient. - Cependant élite estimée - Pour vrais talents, et d'Apollon aimée, - Visites de Pégase avait, - Qui sur son dos, favoris recevait; - Puis malgré l'effort du pygmée - Invectivant d'une voix enrhumée, - Pégase, fier, sous grand homme arrivai - Au temple de la Renommée. - L'usage plut; or, il est demeuré. - Le pont jamais ne sera réparé, - De l'avenir ne te mets donc en peine - Sans cabaler, obéis à ta veine; - Signale-toi: rien ne peut empêcher - Que le père de l'Hippocrène[10], - Où que tu sois, ne te vienne chercher: - Franchir sans lui l'espace, est entreprise vaine, - De temps en temps je viendrai t'inspirer, - Non traits amers, qui pourraient t'attirer - De l'univers le mépris et la haine, - Comme à Rufus[11], à Défontaine[12], - Insolents que Thémis fit bien de châtier; - Non de ces traits que Fréron, Chevrier[13] - Versaient, dans leur noire migraine, - Sur un mercenaire papier; - Mais traits plaisants, tel qu'au bon Lafontaine - Je les triais dans Boccace et la Reine[14]; - Tels qu'en offrais au délicat Vergier[15]. - Causticité, de son impure haleine, - Jamais ceux-ci n'osa souiller, - Ni leur chefs-d'oeuvre barbouiller. - - [10] Pégase toujours (note de Nerciat). - - [11] _Rufus_. Rousseau, qui fut grand poète, grand brouillon: - maintenant tout le monde est au fait de ses torts et des ses - malheurs. La postérité ne connaîtra que ses talents vraiment - admirables (note de Nerciat). - - [12] _Desfontaine_. Je me suis permis d'altérer, pour le besoin de la - rime le nom d'un méchant qui a défiguré tant de réputations pour le - seul besoin de faire du mal. Je renvoie, pour les détails qui le - concernent, à son ami Voltaire (note de Nerciat). - - [13] _Fréron et Chevrier_. Loin de vouloir insulter à la mémoire de - ces illustres morts, je crois au contraire aider à la justifier, en - supposant que la haine et la médisance étaient chez eux plutôt une - maladie que des vices (note de Nerciat). - - [14] Dans les contes de la reine de Navarre, dans l'Arioste et - ailleurs (note de Nerciat). - - [15] _Vergier_, auteur, entre autres, du charmant conte _du Rossignol_ - (note de Nerciat). - - Mieux te plairaient les jeux de Melpomène, - Ceux de Thalie et d'Erato[16]? - Tu viens trop tard, la lice est pleine. - D'Euterpe[17] tu voudrais au chant de la Syrène - Mêler le brillant concerto? - Un noble délire t'entraîne?... - Prétends-tu disputer l'arène - A Philidor, à Monsigny?... - Redoute pour le moins, la lance de Grétry... - Fais contes bleus, mon cher, ils donnent moins de peine. - --Soit, dis-je au dieu des quolibets, - Mais sur Alizons et Babets - M'apprendrez-vous anecdotes certaines? - --N'en faut douter: leurs piquantes fredaines, - Et celles de Rabais-Coquets, - Et celles d'Eventés Plumets, - Dans mon recueil se trouvent par centaine; - A côté de ces freluquets - Figure aussi mainte dame hautaine, - Du livre précieux je te fais abandon. - Tiens, prends.--Ajoutez à ce don, - Dieu généreux... (j'osais à peine) - --Quoi?--Le burin du divin Lafontaine[18]. - --Hélas! mon cher, il me l'avait rendu; - Mais, étourdi, je l'ai perdu: - Sottise insigne et malheureuse, - Puisqu'en dépit de travail assidu, - Vulcain, ne retrouvant trempe si merveilleuse, - S'est avoué, sur ce point, confondu, - Butin de qualité douteuse - Est celui qu'_un tel_ a reçu[19]. - Du défaut l'on s'est aperçu. - Faute de mieux, celui-ci je te donne, - S'il est chétif, seul n'as été déçu: - Comme à plus d'un faudra qu'on te pardonne». - - [16] _Jeux de Melpomène, de Thalie, d'Erato_ tragédies, comédies, - opéras. Pour peu que des contes soient passables, ils tombent aussi - dans les mains de lecteurs qui n'ont pas toujours présents les - départements des muses (note de Nerciat). - - [17] _D'Euterpe_, etc., _concerto_. Mettre des opéras en musique (note - de Nerciat). - - [18] La Fontaine qui me paraît aussi divin dans son genre qu'Homère - dans le sien (note de Nerciat). - - [19] _Qu'un tel a reçu_. J'avais en vue quelqu'un dont le nom - m'empêchait de faire mon vers. Les inconvénients de mètre se font - sentir dès les premiers pas (note de Nerciat). - -Ces mauvais vers sentent un peu le désenchantement. Nerciat se met au -courant de la littérature allemande; Il goûte surtout les poètes de -l'_Association anacréontique_: Gleim, Uz et particulièrement le major -Christian Ewald de Kleist qui avait été tué en 1759, dont Uz avait -chanté la mort et que le prince de Ligne invoquait en vers: - - Kleist, Horace des Germains - Inspire-moi de l'Elysée, - Puissent les vers qui passent par mes mains - Se ressentir de ta tournure visée. - -Nerciat l'appelle: «Poète délicieux, un des plus beaux génies que -l'Allemagne ait produits». - -Vers la fin de 1776, le chevalier parcourt Bruxelles, Namur, Louvain. Il -compose ses _Contes nouveaux_, ouvrage faible dont tout l'intérêt réside -dans les détails autobiographiques qui y sont consignés. Nerciat fait -alors connaissance avec le prince de Ligne qui agréa la dédicace des -_contes nouveaux_. Ils parurent l'année suivante, _A Liège_, lit-on sur -le titre, et le nom de l'auteur se trouve à la signature de l'Epître -dédicatoire. Ces contes n'étaient ni libres ni très spirituels, mais -souvent trop longs et d'une lecture assez pénible. Nerciat avait perdu -sa grâce et son charme, il s'ennuyait et ennuyait les autres. Son amitié -avec le prince de Ligne dut être assez intime. Si l'on en croit une note -des _Contes nouveaux_, Nerciat pouvait se vanter de connaître les -secrets du Prince. - -Celui-ci, cependant, n'a jamais, à ma connaissance, cité nommément -Nerciat, c'est tout au plus si dans cette oeuvre considérable, où les -beautés ne manquent pas et qui parut en 24 volumes à partir de 1795, -sous le titre de _Mélanges militaires, littéraires et sentimentaires_, -j'ai trouvé une note qui pourrait se rapporter à Nerciat. Il s'agit de -la _Noce interrompue_, comédie en trois actes, mêlée d'ariettes. Le -prince de Ligne dit: «Je voudrais avoir la musique qui avait déjà été -faite pour cette petite pièce: mais je ne sais ce qu'elle est devenue, -pas plus que celui-ci qui l'avait composée. Ce que je sais, c'est que je -n'ai pas eu le temps de la faire exécuter». - -Ensuite Nerciat se remet à voyager et sans doute devint-il à cette -époque un agent secret comme Mirabeau, comme Dumouriez. On le retrouve -en 1778 à Strasbourg où il fait paraître sa comédie de Versailles: -_Dorimon ou le marquis de Clairville_. Il visite les bords du Rhin et -fait réimprimer en Allemagne, pour sa satisfaction, _Félicia_, dont il -n'existait pas d'édition correcte. Ensuite on perd sa trace jusqu'en -1780. - - * - - * * - -En 1780, la cour du Landgrave de Hesse-Cassel brillait de son plus grand -éclat. On n'y avait jamais connu une telle splendeur. Le _rococo_ y -triomphait et à la vérité, ce faste n'allait pas sans mesquinerie; il -sentait l'imitation. Il avait été importé de France et les bons Hessois -ne voyaient pas tout ce luxe étranger d'un bon oeil. Le Landgrave -Frédéric II était monté sur le trône, en 1760, succédant à son père -Guillaume VIII. Frédéric avait prouvé sa valeur en combattant à la tête -des troupes hessoises pendant la guerre de Succession d'Autriche. -Pendant la guerre de Sept Ans il avait passé au service de la Prusse et -en février 1759, le Roi dont il devait devenir un homonyme l'avait nommé -général d'infanterie et vice-gouverneur de Magdebourg. Frédéric de -Hesse-Cassel avait un caractère fantasque fait de mysticisme et de -scepticisme. Son goût pour les pompes extérieures l'avait amené à se -convertir au catholicisme et, pour rassurer son père alarmé par cette -conversion, il signa sans difficulté l'_Acte d'assurance_ où il -s'engageait à réserver aux protestants les fonctions de l'Etat et à -n'accorder aux catholiques que le libre exercice de leur culte. Il était -dévot à ses heures, mais l'on dit aussi qu'il n'avait passé dans -l'Eglise Romaine que dans l'espoir d'obtenir la couronne de Pologne. - -A sa cour, on ne parlait que le français, on s'efforçait d'avoir une -élégance française, on observait l'étiquette de Versailles, car le -Landgrave méprisait tout ce qui était allemand et particulièrement la -littérature allemande pour laquelle commençait alors l'époque des -chefs-d'oeuvre. La beauté des troupes de Hesse était renommée. Frédéric -II amassa un trésor de 60 millions de thalers en vendant des mercenaires -à l'Angleterre pendant la guerre d'Amérique. - -Cette prospérité permit au landgrave de satisfaire ses goûts fastueux. -Il fit venir de France un architecte, Simon-Louis Ry qui embellit -Cassel, abattant les remparts, dessinant des jardins à la Lenôtre. -Tischbein, peintre allemand, mais de talent si français qu'on l'a -comparé à Nattier, fut chargé de la décoration des appartements -princiers. - -Le landgrave entretint aussi une troupe dramatique et lyrique qui jouait -les chefs-d'oeuvre classiques de la scène française, les opéras et les -opéras-comiques français, car Frédéric, contre le sentiment de -l'Allemagne du XVIIIe siècle, préférait la musique française à -l'italienne, de même qu'il mettait avant toutes les autres la -littérature française de son temps. La dévotion du Landgrave ne -l'empêchait pas au demeurant de partager les idées des Encyclopédistes -et d'honorer Voltaire avec lequel il correspondait. - -A cette époque, le philosophe de Ferney était fort embarrassé d'un de -ses admirateurs qui se trouvait dans une mauvaise situation. - -Jean-Pierre-Louis Luchet, Marquis de La Roche du Maine, puis marquis de -Luchet, était né à Saintes en 1774. Il avait pris du service dans un -régiment de cavalerie et avait démissionné pour épouser une Genevoise. A -Paris, il mena grand train et se tailla de beaux succès littéraires. -Mais la marquise eut le tort d'admettre dans son salon les -_mystificateurs_ fameux pour avoir _turlupiné_ ce bizarre et ridicule -Poinsinet qui finit par se noyer dans le Guadalquivir, à Cordoue: «Notre -langue lui doit, disent les _Mémoires secrets_, de s'être enrichie du -terme de _mystification_, terme généralement adopté, quoi qu'en dise M. -de Voltaire, qui voudrait le proscrire on ne sait pourquoi». - -Mais ces mystificateurs, parmi lesquels on comptait le comte d'Albanel, -l'avocat Coqueley de Chaussepière, les acteurs Préville et Bellecour, de -la Comédie-Française et un commis dans les fourrages qui était connu -sous le nom de Lord Gor, firent d'autres victimes que Poinsinet et ils -mystifièrent grossièrement différentes personnes. Sur la plainte d'une -dame de qualité, la police intervint. Il y eut des menaces de prison. -Cette affaire finit par s'arranger, mais tout le monde tourna le dos aux -Luchet et toutes les portes se fermèrent devant eux. - -A cela vint s'ajouter la faillite du marquis qui s'occupait de mines. Il -dut fuir et après un séjour chez Voltaire, il s'en alla à Lausanne où il -fonda en 1775 les _Nouvelles de la République des Lettres_. Il engloutit -ainsi ce qui lui restait de fortune. C'est alors que Voltaire le -recommanda au landgrave de Hesse-Cassel qui l'accueillit. - -Luchet était un homme agréable et disert. Les Allemands, même ses -ennemis, accordaient qu'il fût un «connaisseur en beautés théâtrales -comme presque tous les Français de qualité». Sa réputation de -littérateur était faite. - -Il plut beaucoup à Frédéric II qui dès le 1er juin 1776 écrivait à -Voltaire: «Plus je connais M. de Luchet, plus je l'estime. Quel charme -dans la conversation; quelles idées nettes! Il s'exprime avec la plus -grande facilité et précision. Je l'ai fait directeur de mes spectacles -et l'on dirait qu'il est fait exprès pour cette place». C'est pour -Luchet l'époque des triomphes: il est successivement nommé conseiller -privé, directeur du Théâtre-français, surintendant de l'orchestre de la -cour, bibliothécaire du Muséum de Cassel, secrétaire perpétuel de la -Société des Antiquités fondée à Cassel en 1777, historiographe du -Landgrave, vice-président du cercle du commerce à Cassel. Il était déjà -ou allait devenir membre de la Société d'Agriculture de Berne, des -Académies de Marseille, de Turin, de Dijon, de Saint-Pétersbourg, -d'Erfuhrt, de celle des Arcades, de la Société des Antiquaires de -Londres, de la Société royale de Lunebourg, de l'Institut de Bologne, -etc. Tout-puissant à la cour du Landgrave, il y introduit des -compatriotes. - -Comme intendant de la musique et des spectacles de la cour, le marquis -recrutait et dirigeait la troupe française, qui jouait à Cassel, et -suivait la cour dans ses déplacements d'été, à Wabern, à Geismar, à -Weissenstein. Dans ces résidences on jouait devant la cour seule. - -M. de Luchet s'occupait de la mise en scène et c'est lui qui désignait -les pièces à représenter. Sachant que le Landgrave serait flatté que -l'on jouât pour la première fois à Cassel des oeuvres d'auteurs -français, Luchet recherchait les pièces nouvelles. - -Vers la fin de 1779 il reçut l'offre d'un opéra-comique. Celui qui -l'offrait, et qui était l'auteur des paroles et de la musique, -s'appelait le Chevalier Andrea de Nerciat. Le marquis de Luchet, qui -l'avait connu à Paris, brillant officier de la maison du Roi, se dit que -ce serait une bonne recrue pour la cour de Frédéric, que ce -lieutenant-colonel français, auteur et musicien, et lui répond que -l'opéra-comique est reçu et que si l'auteur se trouve sans situation, il -n'a qu'à venir à Cassel où on lui en trouvera une. - -Le chevalier de Nerciat fut très flatté. Il pensa qu'on utiliserait ses -talents comme sous-directeur des spectacles ou dans quelqu'autre -fonction du même genre et se mit en route. Il arriva à Cassel dans les -premiers jours de février 1780 et fut très bien reçu. Il se logea dans -la haute ville neuve[20]. On le nomma aussitôt conseiller et -sous-bibliothécaire de S. A. S. le landgrave Frédéric II. Nerciat -n'entendait rien à cette fonction, mais il accepta le poste, en -attendant mieux. Par reconnaissance, peu de jours après son arrivée, il -donna lecture à la Société d'Antiquités d'un discours dans lequel il -manifestait son étonnement devant les projets magnifiques d'un prince, -un des plus grands pour la protection qu'il accordait aux sciences et -aux arts, un des meilleurs pour le souci qu'il prenait du bien-être de -ses sujets: c'était un Titus, un Auguste, etc. Le discours eut le succès -qu'on en attendait et Nerciat devint un courtisan apprécié dans la cour -frivole du landgrave. - - [20] Je pense qu'Andrea de Nerciat venait de se marier. Sa femme - mourut probablement en couches en 1782. Quoi qu'il en soit, le - chevalier se remaria en 1783. - -Le marquis de Luchet y tenait la première place. On l'appelait «le roi -du pays». Il régnait véritablement, décidant de tout ce qui avait trait -au goût, à l'élégance, à l'étiquette, et Frédéric l'écoutait avec -déférence. Il y avait aussi le marquis de Trestondam, qui de 1772 à -1780, figure sur les états de la cour comme «premier gentilhomme de -vénerie». Il était glückiste et musicien de talent. Ses talents sur le -violon étaient, paraît-il, incomparables, il y joignait ceux de danser -le menuet à ravir et d'être redoutable dans ses fréquents duels. A -partir de 1781, il seconda Luchet comme sous-intendant de la musique. On -voyait aussi un _maestro_ nommé Fiorillo qui écrivait des Opéras légers, -un chimiste du nom de Prizier qui coûtait cher au Landgrave, un français -officier au service de la Hesse, le marquis de Préville, des savants -comme Forster, Johann von Müller, Soemmering, Dohm, des artistes comme -Böttner et Nahl, et le chevalier Andrea de Nerciat qui parmi tous ces -courtisans dont les conservations roulaient sur l'art militaire, -l'Encyclopédie, le magnétisme, la littérature ou la musique, racontait -avec grâce ses voyages ou gravement _tenait des propos sur la -philosophie française_. Ce dernier trait est rapporté par Lynker, un des -rares auteurs qui mentionnent Nerciat; et c'est d'ailleurs tout ce qu'il -en dit[21]. - - [21] _Geschichte des Theaters und der Musik in Kassel bearbeitet von - verstorbenen Hof-Theater-Sekretär W. Lynker_, etc. (Kassel, 1865). - -On représenta l'ouvrage du Chevalier, _Constance ou l'heureuse -témérité_, opéra-comique en trois actes, au _Komoedienhaus_ de Cassel où -le Théâtre-français donnait ses représentations. - -On peut supposer que le duc de Wurtemberg assistait au spectacle et que -c'est sur sa demande que Nerciat lui envoya le manuscrit de la partition -de _Constance_, qui est conservé à la bibliothèque de Stuttgart. La cour -et la ville étaient réunies, le chef d'orchestre était un français nommé -Finet et l'Opéra-comique eut un succès que n'encouragea pas le glückiste -marquis de Trestondam. Le sujet de _Constance ou l'heureuse témérité_ -«n'offre rien de nouveau, dit M. Jean-Jacques Olivier[22]. C'est -l'éternelle histoire de l'ingénue promise à un barbon ridicule et qui, -secondée par une soubrette intrigante, parvient à force de ruses à -épouser son jeune amant. Mais le livret est coupé avec adresse et les -couplets sont joliment tournés. - - [22] _Loc. cit._ - -«Pour la partition, si elle contient des maladresses et des négligences -de style, qui dénotent un travail d'amateur, elle renferme un grand -nombre de morceaux d'une heureuse inspiration, où ne manque ni la -couleur, ni la vivacité.» - -Ces paroles de l'Air de _Finette_ donneront une idée du livret de -_Constance_: - - Si je me donne un mari, - Je ne le veux ni joli - Ni galant, ni fait pour plaire, - Un benêt, c'est mon affaire, - Il en est tant Dieu merci. - Pour époux, vive une bête, - Madame fait à sa tête, - Elle gouverne monsieur - Et d'un maître sans malice - Fait, au gré de son caprice, - Son très humble serviteur. - -Et voici encore celles-ci, de l'Air de _Madame Armand_: - - Se faire craindre d'un époux - Est un méprisable avantage. - D'une femme sage - L'empire est plus doux; - Pour la paix du ménage, - De la part d'un jaloux. - Elle sait avec courage - Souffrir un léger outrage - Les caresses, la douceur - Ramènent un mari volage, - Il fuit l'humeur; - Beauté qui veut être affable - De l'homme le moins traitable - Désarme enfin la rigueur. - -Certains livrets d'aujourd'hui ne valent pas celui de _l'heureuse -témérité_. - -La même année, Nerciat fit paraître le texte de son opéra-comique, à -Cassel, mais la musique resta inédite. Jusque-là le chevalier n'avait -guère été dans cette bibliothèque dont il était le Sous-Bibliothécaire. -Il n'avait pas eu le temps. Mais le Bibliothécaire en chef le rappela à -ses devoirs. Le marquis de Luchet avait en effet trouvé en venant à -Cassel que les livres de la Bibliothèque étaient mal classés. Un de ses -amis lui avait fait une description de la Bibliothèque du comte de -Clermont. Luchet s'enthousiasme pour le plan d'après lequel elle avait -été conçue, et ayant adopté ce plan, il rédige un _Projet d'arrangement -de la Bibliothèque dans le Muséum Fridericianum présenté à Son Altesse -Sérénissime Mgr le Landgrave, par son premier Bibliothécaire à Cassel ce -29 février 1779_. Tout était rangé sous cinq dénominations ou facultés: -Théologie, Jurisprudence, Sciences et Arts, Belles-Lettres, Histoire. Le -Landgrave adopte aussitôt le projet et le marquis fait diligence pour -qu'il soit exécuté. Les livres sont envoyés au relieur et au fur et à -mesure de leur retour, classés sur le nouveau plan dans le nouveau -catalogue. A cette époque la direction intérieure du Muséum était -confiée à un certain Schminke qui s'opposa à tout changement et préféra -se démettre de son poste plutôt que de prêter la main aux fantaisies de -Luchet. Outre les deux bibliothécaires, il y avait à la bibliothèque un -_Bibliotheksskribent_. Luchet engage de nouveaux employés: un ancien -comédien français, deux anciens valets, un inspecteur des lanternes -révoqué et tombé dans la misère, un ci-devant négociant dont le négoce -n'avait pas réussi, qui vivait d'écritures, tenait des livres et à -l'occasion faisait des courses, et enfin un sous-officier du 1er -bataillon de la garde. Tout ce monde changeait les étiquettes sous la -direction du _Bibliotheksskribent_. Les savants de Cassel ne voyaient -pas d'un bon oeil ces modifications et le _Bibliotheksskribent_, homme -du métier, était le premier à protester dans la ville, disant que les -précédents bibliothécaires étaient fondés dans leur science et -n'auraient pas attendu messieurs de Luchet et Nerciat pour établir une -classification nouvelle, utile aux savants et amateurs de lettres. -Cependant il n'osait enfreindre les ordres du marquis tout-puissant et -les exécutait, se promettant de prendre sa revanche. Ce -_Bibliotheksskribent_ se nommait Friedrich Wilhelm Strieder. Il était né -à Kinken le 12 mars 1739 et il mourut à Cassel le 13 octobre 1815. Il -avait d'abord servi dans les troupes hessoises et était employé à la -Bibliothèque depuis le 13 décembre 1765. Après la mort du Landgrave -Frédéric II et le départ du marquis de Luchet, il fut nommé Premier -Bibliothécaire. Il haïssait les Français et c'est lui qui nous a -conservé le récit de ces petits événements[23]. - - [23] _Grundlage zu einer Hessichen Gelehrten und Schriftsteller - Geschichte seit der Reformation bis auf gegenwaertige Zeit..._ - (Cassel, 1788), tome 8. - -A vrai dire, Strieder ne nous dit pas le rôle qu'il a joué, mais qu'on -devine. - -Inexperts, les nouveaux employés de la Bibliothèque multiplièrent les -erreurs. Un jour, le marquis de Luchet vint au _Muséum_ et voulant -donner un exemple sur la façon de classer les livres, inscrivit -gravement dans le catalogue: _Commentaires de Saint-Paul sur quatre -épîtres de saint Paul, Galates, Ephésiens, Philippiens, Colossiens, -Genève 1548_. En réalité, il s'agissait des commentaires de Calvin sur -les Epîtres de Saint-Paul. - -Le Chevalier de Nerciat vint aussi. Il apportait ses ouvrages imprimés -pour en faire don à la Bibliothèque. Ils y figurent toujours. Ce sont: -_Contes nouveaux_, _Dorimon ou le marquis de Clairville_, _Constance ou -l'heureuse témérité_ et _Félicia ou mes fredaines_, édition de 1778, -sans indication de lieu, en quatre volumes. - -Le chevalier de Nerciat ayant vu le buste du Landgrave qui se dressait -dans la Bibliothèque, composa aussitôt ces vers: - - Frédéric à la gloire alliant les vertus, - Du Sage et du Héros offre ici le modèle, - Dans ce marbre animé par un ciseau fidèle - Nous voyons Ptolémée, Auguste avec Titus. - -Le chevalier DE NERCIAT. - -Avec l'approbation du marquis de Luchet, ce quatrain et la signature -furent gravés sur une plaque dorée que l'on plaça sous le buste du -Landgrave. - -Strieder dit à propos de Nerciat: «Comme il a en qualité de -Bibliothécaire beaucoup plus travaillé avec les pieds qu'avec la tête et -les mains, il n'a pas fait beaucoup de bévues à réparer». Ce qui -signifie sans doute que Nerciat se remuait beaucoup et ne faisait rien. -Au demeurant, il inscrivit dans le _Catalogum Historiæ litterariæ_ une -indication: _Friedr. Geo. August Loberthan. Versuch einer systematischen -Entwickelung der gantzen Lehr von der Gerichtsbarkeits, der weltlichen -sowohl als der kirchlichen, Halle 1775_, _8º relié neuf_. Son travail se -borna là. A partir de cette époque Nerciat commence à devenir mécontent -de son engagement, et un peu jaloux de son supérieur avec lequel il eût -volontiers partagé la surintendance des spectacles. - -Luchet et le Landgrave tenaient pour la musique française, le marquis de -Trestondam était glückiste et Nerciat n'aimait que la musique italienne. -De là, des propos aigres-doux entre Nerciat et Trestondam. Celui-ci -parvint à évincer le chevalier, et lorsqu'on nomma un sous-intendant de -la musique, Trestondam obtint ce poste que le marquis de Luchet avait -promis à Nerciat. Le chevalier manifesta son mécontentement, mais le -marquis de Luchet, qui commençait à le trouver encombrant et trop -exigeant, était assez fin pour le tenir à l'occasion dans les limites de -la subordination, selon son engagement. Nerciat était hésitant: -devait-il rester à Cassel comme _employé à la Bibliothèque_, ainsi qu'il -disait, et attendre que le bon plaisir du landgrave ou plutôt celui de -Luchet l'appelât à un poste plus en rapport avec ses goûts, ou devait-il -chercher du service auprès d'un autre prince allemand? - -C'est à cette époque que parut dans la _Gothaer gel. Zeitung_ un article -qui selon Strieder rendit célèbre en Allemagne le marquis de Luchet et -la bibliothèque de Cassel. Au _Musæum_, dans les catalogues, les erreurs -se multipliaient et Strieder se gardait bien de les redresser. Nul doute -que ce soit lui qui ait rédigé l'article paru dans la feuille de -_Gotha_. L'exploit _érostratique_ qui avait bouleversé une vieille -bibliothèque allemande était sévèrement jugé: - - «J'ai encore vu la Bibliothèque de Cassel dans l'ordre où elle était - primitivement. Tout y était bien. On pensa l'améliorer en y changeant - tout et l'on présenta au Landgrave un plan sur lequel il paraîtrait - qu'est arrangée en France, une bibliothèque qui m'est d'ailleurs - inconnue. - - Le prince trouva le plan si bien exposé qu'il y donna son consentement - en ajoutant une somme suffisante à l'achèvement d'un nouveau catalogue - qui était devenu nécessaire. Aussitôt, on fit relier luxueusement en - 20 volumes un grand nombre de rames de papier et on y fit inscrire les - livres d'après l'ordre dans lequel on les avait mis. Les copistes - chargés d'indiquer au catalogue, brièvement et clairement, les titres - des ouvrages, n'avaient pas la moindre des connaissances nécessaires. - Chaque volume du catalogue comporte encore des divisions par format et - on y laisse des blancs en vue de l'accroissement de la Bibliothèque. - - Cependant, les livres dont elle est déjà pourvue sont inscrits à la - suite les uns des autres, de telle façon qu'il ne serait pas possible - d'y intercaler un volume à la place qui conviendrait, mais il faut - porter à la suite toute nouvelle acquisition. D'après les - renseignements que je vous donne sur le classement, vous pourrez - raisonnablement juger que ce défaut dans ce catalogue a de graves - inconvénients. - - Par exemple, à l'Histoire naturelle on trouve, et non pas, comme on - pourrait le croire, reliés ensemble, les livres suivants: _Milii diss. - de origine animalium, Genevæ 1705_, et _La vie du Père Paul de l'ordre - des Serviteurs de la Vierge, etc., Amsterdam, 1663, in-12_. A la - Généalogie et la Diplomatique on trouve côte à côte: _Constitution, - hist., lois, charges, etc., acceptées des Francs-Maçons, trad. de - l'Anglais par J. Kuessen à la Haye, 1763, 4º_ et _Idea de el Buon - Pastor por Numez de Cepada en Léon 1682 4º_. Une histoire orientale - est perdue parmi les livres relatifs à la Hollande. Les _Ambassadeurs_ - par Wiquefort et les _Droits des gens_ par Vattel se trouvent dans les - Sciences Economiques. _Le Médecin du Cheval_ (Rossartz) par Winter a - été rangé parmi les ouvrages sur l'Art. A peine le croirait-on! Les - cartouches et les pupitres, sur lesquels sont marquées les différentes - classes indiquées par des lettres, donnent aussi la preuve des - connaissances qui ont présidé à cette installation. J'ai copié - quelques-unes de ces indications. _Historia Europæana_, _Historia - Exeuropæana_, _Litteræ Diarii_, _Theologia Sermon..._» - -C'était l'époque où Schloezer était dans tout l'éclat de sa renommée. -August Ludwig Schloezer né à Jaggdstad dans le Wurtemberg le 5 juillet -1738, mourut le 9 septembre 1809. Il s'immortalisa en liant l'Histoire -aux Sciences Politiques. Il professa à Saint-Pétersbourg et ensuite à -Goettingue: On a dit de lui qu'il avait mis la science en contact avec -la vie, qu'il avait été un journaliste d'avant les journaux, un voyageur -d'avant les voyages, un historien de la civilisation avant l'existence -d'une opposition politique. Il fonda les _Staatsanzeigen_. - -En 1781, il faisait paraître le _Briefwechsel_. Il y releva l'histoire -de la _Gothaer gel. Zeitung_ sous le titre de _Bibliothèque de Cassel_: - - «Cassel, depuis longtemps l'ornement de toute notre patrie allemande, - progressera encore d'année en année grâce à la sollicitude de son - Altesse. La bibliothèque fameuse depuis le temps d'Arkenholz s'est - sans cesse accrue et compte 40.000 volumes. Elle est une des plus - importantes de l'Allemagne. Elle est conservée dans un édifice qui - manifeste un faste princier. Le choix des nouvelles acquisitions - témoigne des grandes connaissances du Prince. Mais dans le _Gothaer - gel. Zeitung_ du 20 janvier 1781, il y a des nouvelles étonnantes au - sujet de l'agencement intérieur de cette Bibliothèque, ce qui - naturellement est l'affaire de MM. les Bibliothécaires... [_Ici - Schloezer cite les bévues mentionnées par la feuille de Gotha_]. - - «On ressent quelque chose de pénible à apprendre tout cela et à penser - que le Prince protège les Arts et les Sciences et paye très cher ses - serviteurs. Il est tout à l'honneur de M. le Conseiller Schminke, que - peu satisfait de pareilles installations, il ait abandonné la - direction de la Bibliothèque. - - «Voilà des nouvelles incroyables, mais elles sont imprimées dans la - _Gothaïschen Gelerten Zeitung_ qui notoirement est lue loin à la - ronde. On demande patriotiquement: 1º, au cas où ces informations ne - seraient pas vraies, une prompte rectification, afin que la calomnie - ne se répande pas et ne passe pas la frontière allemande, ou 2º, au - cas où tout cela serait vrai, on exige les noms de ces messieurs qui - ont proposé et exécuté les dits nouveaux agencements. Car ce serait - toujours consolant pour nous autres Allemands, si comme la légende en - court, ce n'étaient pas des Allemands, mais des étrangers ignorants - [_ou_ manquant d'érudition: _ungelehrt_] ceux qui ont provoqué des - plaisanteries publiques sur une capitale allemande qui possède, tout - le monde le sait, un grand nombre d'Allemands érudits, auprès desquels - ces étrangers pourraient apprendre à décliner et plus encore.» - -La _Goth. gel. Zeitung_ répliqua aussitôt: - - M. le professeur Schloezer a publié avec quelques commentaires dans le - cahier 44 de son _Briefwechsel_ quelques passages relatifs à - l'agencement et arrangement intérieur de la Bibliothèque du Landgrave - à Cassel. Il se pose, en quelque sorte, en juge et avec un souci - patriotique de l'honneur des Allemands il exige: 1º qu'au cas où ces - informations ne seraient pas vraies, etc... [_Le rédacteur de Gotha - cite ici l'article de Schloezer_]. - - Le premier point est pour l'auteur de la lettre le plus intéressant et - l'amène à certifier qu'il n'a pas forgé ces informations d'après les - récits d'un tiers, mais les a tirés à la source même. Quelques heures - qu'il passa dans la Bibliothèque, il les employa seulement à se faire - une idée de l'arrangement auquel il entendait quelque chose. Il nota - ensuite dans une société assez nombreuse, tout ce qui avait trait à la - Bibliothèque. On peut présumer que M. le professeur Schloezer a - lui-même une connaissance assez précise de cet arrangement de la - Bibliothèque et qu'il a quelque idée des auteurs, car pour ce qui - concerne ceux-ci, il se réfère à un bruit qui court, que ce ne sont - pas des Allemands, mais des étrangers ignorants qui doivent porter le - poids des moindres bévues commises non seulement dans l'agencement, - mais aussi dans les inscriptions que l'on a laissé mettre sur les - cartouches de la Bibliothèque. La lettre suivante qui nous a été - envoyée par un des bibliothécaires pour être rendue publique est une - preuve que nous ne disons rien qui soit ignoré. C'eût été l'occasion - d'un démenti que nous n'aurions pas supprimé. Aucune syllabe de cette - lettre ne réfute les informations que nous avons données. Elle répond - aussi, pour ceux qui connaissent le personnel de la Bibliothèque de - Cassel, à la 2e question de M. le professeur Schloezer: _que sont ces - messieurs qui ont proposé et exécuté ces nouveaux agencements?_ Pour - ce qui est de l'exécution, l'auteur de la lettre[24] suivante s'y - reconnaît expressément: - - [24] En français. - - «La manière dont Vous Vous êtes expliqué dans une de vos feuilles au - sujet de la Bibliothèque de Cassel a mis le rédacteur du journal - littéraire de Goettingue dans le cas de commettre une injustice que - Vous voudrez bien sans doute réparer. Il qualifie collectivement - d'ignorants étrangers les Bibliothécaires de Cassel, comme si deux ou - plusieurs étrangers ignorants étaient les auteurs solidaires des - bévues que Vous aviez indiquées, et que relève la correspondance de - Goettingue avec des réflexions peu flatteuses pour les étrangers - assimilés. - - «Deux Français à la vérité sont rattachés à la Bibliothèque de Cassel, - mais l'un est un chef, une espèce de Primat des Sciences, lettres et - Arts. Ce chef a seul _imaginé_ la distribution actuelle; _divisé_ les - matières; placé les livres, et _composé les légendes latines_ qui - indiquent leur arrangement. Tout cela était conçu avant que l'autre - Français eût mis le pied dans le nouveau Musée, où il n'a accepté une - place très surbordonnée qu'afin de ne pas manquer une occasion - précieuse de s'attacher à un Prince éclairé, bienfaisant, qui à cette - époque n'avait pas besoin du nouvel étranger pour les choses - auxquelles celui-ci pouvait être propre. - - «Je suis ce Français et je vous proteste, Monsieur, qu'employé à la - Bibliothèque de façon à ne pas partager la gloire de mon Supérieur - s'il en avait acquis, je ne veux pas plus partager ses disgrâces. Bien - ou mal, j'ai fait avec une muette subordination, mais avec toute la - diligence possible, ce qu'on m'a commandé. - - «Si Vous aviez su ces particularités, Monsieur, Vous m'auriez sans - doute mis à part dans Vos remarques et le journaliste de Goettingue - qui Vous a copié m'aurait aussi tiré du pair. Vous êtes trop - équitable, Monsieur, pour ne pas faire usage pour ma justification de - la lettre que j'ai l'honneur de Vous écrire, et à laquelle je Vous - prie de donner place dans Vos feuilles. J'ai l'honneur d'être, etc... - - Le Chev. de NERCIAT - - à Cassel - - le 6 mars 1781.» - -L'article de la _Goth. gelerte Zeitung_ et la lettre de Nerciat -n'étaient pas tendres pour Luchet. Quelques jours auparavant, le 22 -février, le chevalier avait adressé à Schloezer la lettre[25] que voici: - - [25] En français. - - «Monsieur, - - «Un article du 44e cahier de Votre journal de cette année copiant mot - à mot un article de celui de Gotha contre certaines bévues commises - dans le nouvel arrangement de la Bibliothèque de Cassel finit par une - tirade très patriotique où, traitant d'ignorants les sujets auxquels - Monseigneur le Landgrave a confié les livres de Son Muséum, Vous - témoignez le désir de connaître ces Etrangers, apparemment pour leur - faire le procès comme criminels de Lèse littérature. - - «Eh bien, Monsieur! Je suis l'un des coupables, que vous citez à votre - tribunal, je n'attends pas qu'on me dénonce, et j'ose vous présenter - ma courte justification que je me flatte de voir bientôt insérée dans - vos feuilles, ne doutant pas plus de votre équité, que d'une franchise - dont votre diatribe me fournit la preuve la moins équivoque. - - «Celui qui a l'honneur de Vous écrire, Monsieur, est très persuadé - que, pour être un Bibliothécaire passable, il faut avoir passé une - partie de sa vie parmi les livres, et s'être fait du moins une routine - qui dans une Bibliothèque peut tenir lieu de savoir, ce qu'il serait - possible de prouver, mais une simple lettre ne doit pas être le cadre - d'une discussion. - - «Celui donc qui vous écrit, Monsieur, français à la vérité, sans que - ce soit un préjugé contre son état d'homme de lettres, militaire - pendant 20 ans, sous-bibliothécaire par hasard et sans vocation, sans - prétentions dans une partie pour laquelle il ne s'était pas offert, le - chevalier de Nerciat enfin, pourrait n'avoir pas les qualités - nécessaires à un Bibliothécaire, sans être pour cela dans le cas de - recevoir avec docilité la qualification d'ignare que vous avez la - bonté de lui décerner. Avant sa métamorphose imprévue, il avait - produit quelques ouvrages d'imagination en vers et en prose, ses - pièces et sa musique avaient avantageusement occupé quelques théâtres. - Comme _non omnia possumus omnes_, ce qu'il cite lui suffit pour - réclamer contre le titre qu'il obtient sur parole dans Votre Journal. - Si vous voulez bien considérer outre cela, Monsieur, qu'un - sous-bibliothécaire qui se trouve sans trop savoir comment sous la - discipline d'un Supérieur, se borne à l'exécution servile de ce que ce - Supérieur prescrit, vous conviendrez que vos coups ne devraient point - frapper l'innocent instrument des erreurs émanées de l'autorité; c'est - ce dont auraient dû vous prévenir les zélés qui vous ont si - minutieusement détaillé les bévues de la Bibliothèque. Cette - distinction aurait été d'autant plus juste que, selon les dispositions - du nouvel établissement, la gloire et l'utilité du succès devant - retourner en entier au Supérieur, sans que le subalterne y eût aucune - part, celui-ci peut renoncer au bénéfice des satires et vous prier, - Monsieur, de mettre désormais au singulier certaines épithètes, s'il - vous plaît d'honorer encore de votre attention les sujets inégaux que - Mgr le landgrave emploie au service de sa Bibliothèque. J'ai l'honneur - d'être avec un très humble respect, Monsieur, - - Votre affectionné Serviteur - - le chevalier de Nerciat.» - -Immédiatement, le professeur Schloezer envoya la lettre[26] suivante au -susceptible Sous-Bibliothécaire: - - [26] En allemand. - - «Très noble Monsieur, - - «Monsieur le très honorable conseiller, je n'hésiterais pas un instant - à insérer mot à mot dans ma Correspondance, conformément à votre - demande, l'écrit dont vous m'avez honoré le 22 courant, si d'une part - il n'était pas à craindre que cette lettre imprimée mot pour mot ne - causât à Cassel une trop grande sensation, désagréable pour vous-même; - d'autre part, il règne dans cet écrit un malentendu au sujet d'un mot - allemand qui vous a conduit à d'injustes conséquences. - - «_Ungelehrt_ ne signifie pas _ignorant_ ni _ignare_, mais il désigne - le manque de _ces_ connaissances _littéraires_ qui sont indispensables - aux Savants de profession, par exemple: connaissance de la langue - latine, de la bibliographie, etc. Un capitaine, un _Banquier_ peut ne - pas savoir décliner _mensa_, mais plaise au ciel qu'on ne l'appelle - pas pour cela un _ignorant_. Seulement, lorsque ces connaissances - littéraires manquent dans une charge qui suppose nécessairement un - _homme de lettres_, alors ce défaut deviendra blâmable. Un _homme de - lettres_ n'a pas besoin de connaître l'équitation et personne ne le - blâmera à cause de cela, comme on ferait s'il était écuyer. - - «L'affaire ayant été portée par la _Goth. gel. Zeitung_ devant le seul - tribunal qui lui convînt, le tribunal du public (car devant quel - tribunal de Cassel aurait-on pu la plaider?) deux cas seulement se - présentent. - - «Ou bien, les dénonciations de la _Gothaer Zeitung_ ne sont pas - vraies. En ce cas, je demanderais seulement une attestation de l'un de - Messieurs les Bibliothécaires; elle serait aussitôt imprimée et les - calomniateurs seraient entièrement confondus. - - «Ou bien, elle est vraie. Et il est alors prouvé que l'artisan de cet - agencement n'entend pas le latin, n'a pas de connaissances - bibliographiques et que par conséquent il n'aurait pas dû s'occuper - d'une bibliothèque publique qui reçoit chaque semaine tant de - voyageurs. - - «En conséquence, je vous conseillerais de provoquer le silence sur ce - qui tombe le plus sous les yeux, sur ce qui attire l'attention des - connaisseurs et de m'envoyer, en vue de la publication, à moi ou à - tout autre rédacteur d'une feuille mensuelle, un avis manuscrit qui - nous informerait que: - - «Sur les cartouches on ne lit point _Europæana_ mais _Europæa_, ni - _Exeuropæana_ mais _Asiat. Afric. Americ._ et ainsi de suite; - - «Que Mosheim ne se trouve pas parmi les Pères de l'Eglise mais là ou - là, etc. - - «Ainsi tout serait bien fait. Chaque voyageur pourrait ensuite - contrôler lui-même cet avis et l'odieuse enquête pour retrouver le - premier auteur cesserait. - - «Vous ne m'avez point demandé en quoi cette affaire me regardait, ni - pourquoi j'ai fait reproduire l'article de la _Gothaer Zeitung_, et - cette question certes, vous ne me la ferez pas. Vous êtes un Français - et l'une des plus nobles et des plus fréquentes vertus nationales de - cet aimable peuple, c'est le patriotisme. - - «Lorsqu'il y a de cela six mois vous parliez presque chaque jour avec - un voyageur qui venait de Paris et vous racontait avec des rires - l'érection, en public, d'une statue qui contre toutes les règles de - l'Art--à Paris où l'on connaît cet Art--due au ciseau d'un Allemand, - avait été ornée d'inscriptions françaises telles que le grand - Duguesclin ne les aurait certes pas écrites, votre patriotisme n'en - fut-il pas excité et réchauffé? - - «Cassel est en petit, pour nous Allemands, ce qu'est en grand Paris - pour les Français. Cassel est notre orgueil. De plus, nous, habitants - de Goettingue, avons un intérêt tout spécial à cela. Cassel et - Goettingue se servent mutuellement, et maint illustre voyageur ne - viendrait pas dans notre région, si les deux villes n'étaient d'aussi - proches voisines. - - «Pour les deux ouvrages imprimés que vous avez bien voulu m'envoyer - comme cadeau, je vous présente mes remerciements les plus obligés. - L'examen de ces deux ouvrages m'a confirmé dans la haute idée que j'ai - de vos talents dans ce beau compartiment de l'érudition et desquels la - renommée avait déjà fait impression sur moi. - - «Pardonnez-moi si j'écris en allemand. A la vérité, j'entends le - français, mais je ne m'aventure pas à l'écrire parce que je cours le - danger de faire à chaque ligne une _Exeuropæana_. - - «Dans l'avenir, je saisirai avidement chaque occasion de vous donner - des preuves effectives de la considération très distinguée avec - laquelle j'ai l'honneur d'être votre très obéissant serviteur. - - SCHLOEZER. - - «Goettingue, le 26 février 1781.» - -La politesse et l'ironie de cette réponse ne découragèrent point Nerciat -et l'on a lu la lettre que, sans craindre le scandale, il écrivit -ensuite au rédacteur de la _Goth. gel. Zeitung_. - -Le marquis de Luchet fit semblant de ne rien savoir. Il écarta tout -doucement Nerciat de la cour et le confina dans ses misérables fonctions -d'employé à la Bibliothèque, mais le chevalier se garda bien depuis lors -de collaborer en quoi que ce fût au fameux catalogue. - -Nerciat resta un an encore à Cassel. Son nom figure en 1781 et en 1782 -dans le _Hochfuerstl. Hessen-Casselischen Staats- und Adress-Calender_ -et il s'y trouve indiqué comme il suit: «Rath und _Sous_-Bibliothecar, -Herr chevalier de Nerciat.» - -Cependant, Nerciat cherchait à se procurer une autre position. Il quitta -son poste de sous-bibliothécaire à Cassel en juin 1782 et entra au -service du Prince de Hesse-Rheinfels-Rotenburg, qui en fit son -_Baudirector_, c'est-à-dire son directeur ou intendant des bâtiments. -Nerciat avait laissé à Cassel sa femme qui était enceinte. - -Parmi les manuscrits conservés à la _Landesbibliotek_ de Cassel on en -trouve un sous la cote: _Mscr. Hass. fol. 450_ qui contient un grand -nombre de renseignements de toutes sortes, rassemblés par Rudolf de -Butlar, et concernant les familles nobles de la Hesse ou ayant séjourné -dans ce pays. Une page contient l'indication suivante: - - Monsieur le chevalier de Nerciat, Hesse-Rotenburg Oberbaudirektor - - Georg - Philipp - August - Get. Oberneust. - fr. Gem. - 9--15 - 10 - 1782 - -Ce qui signifie qu'un fils de M. le chevalier de Nerciat, surintendant -des bâtiments de la Hesse-Rotenburg, naquit à Cassel, le 9 octobre 1782, -et qu'il fut baptisé le 15 octobre, à la paroisse française de la haute -ville neuve de Cassel, sous les noms de Georges-Philippe-Auguste. - -Le chevalier de Nerciat eut deux fils qui furent boursiers de -l'Egalité. Dans les palmarès on trouve, l'An VI: «Louis-Philippe -Nerciat, né à Paris, accessit de version latine». Et l'An VII: -«Auguste-Georges-Philippe Andrea, né à Hesse-Cassel, accessit de langues -anciennes et d'histoire naturelle». Auguste de Nerciat entra dans la -carrière diplomatique. J'ai trouvé dans le tome 2e du _Recueil de -voyages et de mémoires publié par la Société de Géographie_ (Paris, -1825) un _Extrait de la traduction faite par M. le baron de Nerciat d'un -mémoire de M. de Hammer, sur la Perse..._ - -Plusieurs des notes ajoutées à ce travail par le traducteur sont -signées: A. de N. - -Le chevalier Andrea de Nerciat ne se plaisait pas beaucoup dans son -nouveau poste d'_Oberbaudirektor_. Sa femme venait sans doute de mourir -en couches à Cassel. Le chevalier revint à Paris en 1783 et se remaria -la même année en l'église Saint-Eustache comme cela a été noté -par Ravenel[27]: «Nerciat (André-Robert Andrea de) épouse -Marie-Anne-Angélique Condamin de Chaussan. Reg. Saint-Eustache 1783». Il -conserva des rapports avec toutes les petites cours allemandes où il -avait des amis; il publiait de la musique et l'on trouve de lui une -_Romance_ (paroles et musique) parue en 1784 dans le _Choix de Musique -dédié à S. A. S. Monseigneur le duc des Deux-Ponts_: - - [27] Notes Ravenel: Bib. Nat. mss. fr. n. a. 5859. - - Tircis dont l'âme délicate - Fut tendre au comble du malheur - Près de mourir pour une ingrate - Nous peignait ainsi sa douleur. - - De deux beaux yeux connaissez-vous le prix? - Venez admirer ceux d'Ismène, - Mais craignez-vous les maux d'un coeur épris? - Fuyez, fuyez mon inhumaine. - Vous brûleriez de mille feux - Si par malheur, cette beauté cruelle - Dardait sur vous une étincelle - De ses beaux yeux. - - Tremblez pour vous! Je défiais l'amour - De ranimer un coeur de glace - Je vis Ismène, hélas! depuis ce jour - Je suis puni de mon audace. - Il me sembla d'abord si doux - Ce sentiment que soudain elle inspire; - Bientôt, il devint un martyre. - Tremblez pour vous! - - Plaignez mon sort, je me consume en vain - Le roc est plus tendre qu'Ismène, - Aucun espoir, je sens que le chagrin - Lentement au tombeau me traîne. - Viens me guérir, affreuse mort - Et vous, amis qui savez ce qu'endure - L'amant qui meurt de sa blessure, - Plaignez mon sort. - -Le chevalier de Nerciat avait quitté l'Allemagne sans regret, mais non -sans émotion. «Les Allemands, a-t-il écrit dans _Monrose_, m'ont -passablement ennuyé, tout en me forçant à les beaucoup estimer.» - -Il ne songea pas avant son départ à revoir le marquis de Luchet dont les -projets étaient devenus grandioses. - -Il s'était fait imprimeur et libraire, rêvant de faire de Cassel un -centre où la littérature française et l'allemande se rencontreraient -pour se vivifier mutuellement. On devait y traduire en français des -livres allemands et en allemand les succès de la librairie française. -Ces idées commerciales ne laissaient pas de choquer un peu les habitants -de Cassel et l'on se moquait ouvertement du favori qui trouva un matin -attaché à une persienne de sa maison une feuille de papier sur laquelle -on avait écrit en français: «Monsieur le marquis de Luchet, Imprimeur, -Libraire, conseiller intime de S. A. S. Mgr de Landgrave, vend toutes -sortes de livres». - -La librairie du marquis de Luchet dura du 18 novembre 1783 au 11 -novembre 1785. Au commencement de 1785, la _Krieg und Domainen Kasse_ -demanda au Landgrave la suppression des comédiens français qui coûtaient -cher à la couronne. - -Frédéric II allait se séparer à regret de sa chère troupe française, -lorsqu'en bon courtisan, Luchet prit à son compte, jusqu'en 1788, -l'entreprise du Théâtre-Français, moyennant une subvention de 3.000 écus -la première année et 4.000 les suivantes, plus les dédits à payer aux -artistes renvoyés ayant la fin de leur engagement. A Cassel, le -Landgrave devait avoir une loge à sa disposition et dans les Résidences, -la troupe devait jouer devant la cour seule. - -Frédéric II mourut le 31 octobre 1785, et presque aussitôt après -l'avènement du landgrave Guillaume IX, on conseilla au marquis de Luchet -d'abandonner les postes qu'il occupait et de quitter la Hesse. - -Il se démit de ses fonctions le 10 février 1786 et quitta Cassel le 3 -avril à 5 heures du matin. - -La troupe française fut congédiée et la population de Cassel approuva -par des manifestations le départ des _sauteurs_ français, c'est ainsi -que le peuple hessois appelait ces comédiens. Ceux dont l'engagement -n'était pas terminé reçurent six mois de gages. - -M. de Luchet passa au service du prince Henri de Prusse. Un roman du -marquis avait à ce moment un véritable succès. Il s'agit du _Vicomte de -Barjac ou Mémoires pour servir à l'histoire de ce siècle_, que l'on a -quelquefois attribué à Choderlos de Laclos. - -Il n'y a pas lieu d'insister ici sur le reste de la carrière du Marquis -de Luchet, qui est connue. - - * - - * * - -A son retour en France, le chevalier Andrea de Nerciat reprit le métier -des armes qui masquait sans doute celui d'agent secret. Il fit partie -des officiers qu'en 1787, le Roi envoya soutenir les patriotes -hollandais, insurgés contre le Stadhouder. Déguisé en bourgeois, Nerciat -arriva secrètement par Gorcum à Utrecht. - -Il revint bientôt et il semble qu'il fut chargé la même année d'une -mystérieuse mission diplomatique en Autriche. Il alla aussi en Bohême, -et fit imprimer à Prague deux comédies-proverbes: _Les rendez-vous -nocturnes ou l'aventure comique_ et _Les amants singuliers ou le mariage -par stratagème_. Il reçut en 1788 la croix de Saint-Louis et fit -paraître la même année les _Galanteries du jeune chevalier de Faublas_. - -Le roman de Louvet de Couvray venait de voir le jour et Nerciat voulut -profiter de la vogue d'un ouvrage où il reconnaissait l'influence de -_Félicia_. En 1788, il fit encore paraître _Le Doctorat impromptu_ dont -Monselet dit qu'il est «écrit avec légèreté». - -En 1789 parurent ses _Contes saugrenus_, en 1792 _Mon noviciat_ et -_Monrose_ dont il ne faut pas douter malgré Wolff[28] que ce soit un -ouvrage de Nerciat. Il semble que pendant la Révolution, Nerciat joua un -rôle assez louche, demeurant comme agent secret aux gages de la -République qu'il détestait et trahissait peut-être. - - [28] _Allgemeine geschichte des Romans..._ (Iéna, 1850). - -Quoi qu'il en soit, il se préoccupait toujours de ses livres. Il laissa -paraître en 1793 les _Aphrodites_ et vendit le manuscrit du _Diable au -corps_ qui ne devait paraître qu'en 1803, à Mézières, après la mort de -l'auteur. - -Cependant, le métier d'écrivain ne remplissait pas tous ses loisirs, et -tandis que ses fils étaient boursiers de l'Egalité, le citoyen Nerciat -exerçait la profession équivoque de policier. - -Sabatier de Castres le mentionne dans sa lettre, au général -Bonaparte[29] datée de Leipzig, 19 mai 1797: - - [29] _Catalogue... de deux cabinets connus_, 19 décembre 1871, nº 95 - (vendu 44 fr.). - - Cette lettre (moins ce passage et quelques autres) a été imprimée - dans _Lettres critiques, morales et politiques sur l'esprit, les - erreurs et les travers de notre temps_. _Erfurt_, pet. in-12, VI-28 - p. - -«L'agent chargé de surveiller Mme de Buonaparte est le baron de Nerciat -(Nercia) qui se donne tantôt pour italien et tantôt pour français et qui -est auteur de quelques romans orduriers très mal écrits». - -On retrouve ensuite Nerciat à Naples où il fut envoyé, sans doute sur sa -demande et la même année, à cause de sa connaissance de l'allemand et de -l'italien, pour surveiller la cour. Il se présenta comme un émigré qui -n'avait quitté son pays que pour venir dans celui d'où sa famille était -originaire. Il fut bien accueilli et la reine lui accorda une pension. -Il est toujours agent secret aux gages de la France, mais ses -préférences qu'il ne parvient pas à dissimuler le portent à passer au -service de Naples[30]. Paris est bientôt informé de cette trahison et le -13 nivôse, an VI, Trouvé, chargé d'affaires à Naples, écrit à -Talleyrand: «Le citoyen Nerciat auquel j'ai envoyé celle par laquelle -vous lui annoncez qu'il n'est plus porté sur vos états comme agent -secret est venu me remettre deux tableaux de chiffres nºs 5 et 6 (Italie -germinal, an V) et m'a aussi apporté la lettre que vous trouverez -ci-jointe». On peut supposer qu'à partir de ce moment Nerciat rompit -définitivement avec la République. Il avait gagné la confiance royale et -en 1798, Marie Caroline le chargea d'une mission secrète, auprès du -Pape. Le chevalier de Nerciat arriva à Rome en février, au moment où les -troupes françaises commandées par le général Berthier s'emparaient de la -ville. - - [30] M. Maurice Tourneux pense que Nerciat joua un rôle important - comme agent au service de Naples, sous le nom supposé de M. de - Bressac. Ce Bressac a été mentionné par quelques historiens. Il se - trouvait à Berlin en 1798 et il est question de lui dans plusieurs - rapports conservés aux Archives des Affaires étrangères. Gaillard - écrit de Berlin le 2 ventôse, an VI: «J'ai remis, il y a quelques - jours, au cabinet de Berlin, la note concernant les décorations de - l'ancien régime. Leur suppression totale ne souffrira aucune - difficulté, mais le ministère tient à ce que l'ordre qui émane du - roi à ce sujet, ne porte que sur ses propres sujets et sur les - étrangers qui sont à son service ou qui jouissent dans ses Etats du - droit d'asile sans qu'il puisse concerner en aucune manière les - étrangers... Je vous prie de faire décider la cour de Naples le plus - promptement qu'il sera possible et de demander qu'elle donne - immédiatement l'ordre de se conformer à cette mesure, à un certain - M. de Bressac ou Pressac qui se trouve à Berlin depuis quelque - temps. C'est un Français qui dit qu'il est depuis très longtemps au - service de Naples où il est chambellan du Roi. Il porte la croix de - Saint Louis. On se rappelle de l'avoir déjà vu ici autrefois, et on - lui suppose des intentions, quoique je ne le voie en aucune autre - liaison qu'avec les émigrés, ce qui est assurément sans conséquence. - Je le regarde comme un de ces agents secrets qui aura intrigué à - Naples pour se faire donner une mission quelconque à l'étranger et - surtout de l'argent. Au reste il pourrait arriver qu'il reçût de - Naples l'ordre de quitter la croix et qu'il le dissimulât. C'est un - cas à prévoir et à prévenir et il faudrait pour cela que le ministre - de Berlin pût avoir une connaissance officielle de l'ordre général - que S. M. Sicilienne donnera à ce sujet.» - - Une lettre de Parandier portant la même date confirme le rapport de - Caillard en exagérant l'importance de Bressac. - - «Il est arrivé ici depuis quelque temps un fameux aventurier nommé - Bressac. Cet homme si connu à Naples par son immoralité, par ses - basses intrigues en politique, par ses liaisons avec la reine, par - son intimité avec son favori et par toutes sortes d'infamies, se dit - actuellement brouillé avec Acton, et obligé de voyager tant que son - ennemi sera en faveur. Il est reçu à la cour et dans les principales - maisons avec une distinction particulière et affecte un luxe - ridicule dans un pays où les fortunes bornées ne permettent pas de - s'y livrer. Faufilé partout, d'une activité inconcevable, ses - jactances, ses manières intrigantes, décèlent le but de son séjour - ici. Quoi qu'il ne soit qu'un intrigant subalterne et le preneur - débouté de la coalition, cependant son séjour ici ne laisse pas que - de faire beaucoup de mal. Dans un pays où nous ne sommes pas aimés, - où toute espèce de rapprochement n'est amené que par la peur de la - puissance républicaine... tout ce qui tend à réveiller les passions, - les haines, à entretenir les soupçons et les défiances ne saurait - trop être écarté.» - - Le 19 ventôse an VI, Talleyrand répond à Gaillard: - - «... J'ai fait écrire à Naples relativement à M. de Bressac, qui se - montre à Berlin avec la croix de Saint-Louis. Je suppose que c'est - l'aventurier dont il est fait mention peu honorable dans les - mémoires de Gorani. Quand je serai instruit des effets des démarches - qui auront lieu à Naples, je vous en instruirai.» - - Enfin, le 18 germinal an VI, Trouvé écrit à Talleyrand: - - «J'ai reçu vos deux lettres 5 et 6 en date du 18 ventôse, relatives - aux démarches touchant les décorations de l'ancien régime. Vous m'en - prescrivez une relativement à M. de Bressac, je vais m'en acquitter - avec d'autant plus d'empressement, que ce Bressac a dans toutes les - occasions, déployé l'animosité la moins équivoque envers les - Français.» - - Toutefois, ces extraits ne paraissent point démontrer que Nerciat et - ce Bressac, n'aient été qu'une seule personne. Au contraire, il y a - lieu de croire qu'au moment où M. de Bressac se pavanait à Berlin, - Nerciat se faisait arrêter à Rome, et qu'à la date où Trouvé - protestait à Naples contre la décoration de Bressac, Nerciat était - déjà enfermé dans un cachot du castel Saint-Ange. - -Nerciat fut aussitôt arrêté et incarcéré au château Saint-Ange. On n'a -encore mis au jour aucun renseignement relatif à l'emprisonnement du -chevalier de Nerciat, et son nom même a échappé à M. Rodocanachi qui a -consacré (Hachette, 1909 in-4º) un important ouvrage à la vieille -citadelle romaine. La détention du chevalier se prolongea au delà de -l'évacuation de Rome par les Français. - -Il fut élargi dans les premiers jours de l'année 1800. Il était tombé -gravement malade dans son cachot et avait perdu tous ses papiers parmi -lesquels se trouvaient, paraît-il, les manuscrits de quelques ouvrages. -Aussitôt libre, tout malade qu'il était, il revint à Naples où il mourut -presqu'aussitôt, dans les derniers jours du mois de janvier. - -Psychologue subtil et raffiné, esprit dégagé de tous les préjugés, -écrivain délicieux, aux néologismes presque toujours heureux, personnage -équivoque et séduisant, le charmant auteur de _Félicia_ finissait en -même temps que le XVIIIe siècle dont il est l'expression la plus -délicate et la plus voluptueuse[31]. - -G. A. - - [31] Je tiens à remercier ici le savant M. Maurice Tourneux qui m'a - fait le don précieux de ses notes sur le chevalier de Nerciat. M. le - docteur Lohmeyer, directeur de la _Landesbibliothek_ de Cassel et M. - le docteur Sceffler, bibliothécaire à la _Landesbibliothek_ de - Stuttgart, ont également part à ma reconnaissance. - - - - -ESSAI BIBLIOGRAPHIQUE SUR LES OEUVRES D'ANDREA DE NERCIAT - - -_Félicia, ou mes Fredaines_ avec l'épigraphe: _La faute en est aux Dieux -qui me firent si folle_. _Londres_, 1775.--4 vol. in-18; 12 gravures -libres par Borel (non signées)[32]. D'après ce qu'en dit Nerciat dans -_Monrose_, cette édition aurait paru en Belgique. - - [32] _Félicia_ a été traduit en anglais et publié dans le tome II, de - _The Exquisite_. A collection of tales, histories and fancy essays, - London, M. Smith.--s. d. (1842-1844) 3 vol. gr. in-4º, 45 numéros, - avec figures. Magazine hebdomadaire dont chaque numéro se vendait - d'abord 4 pences et plus tard 6 pences. Les figures sont assez - libres. La plupart des ouvrages qu'on y trouve sont traduits du - français. - -_Félicia, ou mes Fredaines_, etc., 1776. 4 vol. in-18; 12 gravures. - -_Félicia, ou mes Fredaines_, etc. _A Londres MDCCLXXVI_. 4 tomes in-18 -souvent reliés en 1 vol. - -_Félicia, ou mes Fredaines_, etc., Londres, 1778.--4 vol. in-18, 12 -grav. cette édition est celle que Nerciat donna à la Bibliothèque de -Cassel où il était Sous-Bibliothécaire. Et dans l'_Extrait_ placé en -tête de _Monrose_, l'auteur dit à propos de _Félicia_ que «la moins -mauvaise édition est celle en deux volumes, chacun de deux parties, et -divisée en chapitres, qui est sortie en 1778 d'une presse d'Allemagne. -On la reconnaît au titre gravé et placé dans un ovale de feuillage». - -_Félicia, ou mes Fredaines_, etc. Londres, 1782.--4 vol. in-18; 12 fig. -par Borel d'après Eisen (non signées). Onze fig. sont libres. - -_Félicia, ou mes Fredaines_; etc., MDCCLXXXIV.--(sans lieu -d'impression), Paris, Cazin, 4 vol. in-18 avec 24 fig. par Borel d'après -Eisen (non signées). Onze sont libres. - -_Félicia, ou mes Fredaines_, etc., MDCCDXXXIV.--4 vol., petit in-18 avec -les figures d'après Eisen. Les figures sont retournées, sauf le -frontispice; et la huitième (avec le clair de lune) est couverte. - -_Félicia, ou mes Fredaines, orné de figures en taille-douce_, etc., _A -Londres_.--(s. d.) 4 parties reliées souvent en 4 vol. in-18. Vignette -sur le titre (panier fleuri) (Figures libres). - -_Félicia, ou mes Fredaines_, etc., Amsterdam, 1780.--2 vol. pet. in-8º. - -_Félicia, ou mes Fredaines_, etc., _A Amsterdam_.--4 parties en 2 tomes -souvent reliés en 1 vol. in-8º. 2 ff. liminaires, 216. pp. et 2 ff. -liminaires, 256 pp. - -_Félicia, ou mes Fredaines_, etc., _A Amsterdam, MDCCLXXXV_.--Deux tomes -en 2 vol., in-18, 2 frontispices. - -Les vers - - Voici mon très cher ouvrage - etc. - -se lisent au verso du titre du tome deuxième. - -Contrefaçon des éditions Cazin. - -_Félicia, ou mes Fredaines_, etc., _Amsterdam_, 1786, 2 tomes pet. -in-8º. - -_Félicia, ou mes Fredaines_, etc., _Amsterdam_, 1792.--2 tomes pet. -in-8º. - -_Félicia, ou mes Fredaines_, etc., _A Amsterdam_, 1793.--2 tomes petit -in-8º. - -_Félicia, ou mes Fredaines_, etc. _A Amsterdam, Aux dépens de la Société -Typographique_, 1794, 4 parties en 2 vol. in-18. - -_Félicia, ou mes Fredaines_, etc. _Amsterdam_, 1795. 2 tomes pet. in-8º. - -_Félicia, ou mes Fredaines avec figures_. _Paris chez les marchands de -nouveautés_, 1795.--4 vol. Pet. in-12 avec les fig. d'après Eisen. - -_Félicia, ou mes Fredaines_, etc., _Paris, an III_.--(1795) 4 vol. in-18 -avec les fig. d'après Eisen. - -_Félicia, ou mes Fredaines_, etc., _Paris_, 1797.--4 vol. in-18 avec les -fig. d'après Eisen. - -_Félicia, ou mes Fredaines_, etc., _Paris_, 1798.--4 vol. in-18 avec les -fig. d'après Eisen. - -_Félicia, ou mes Fredaines_, etc., _Londres_, 1812.--(Bruxelles) 4 vol. -in-18 avec 24 fig. d'après Eisen. - -_Félicia, ou mes Fredaines_, etc., _Londres_, 1834.--(Bruxelles), 4 vol. -in-18 de 162, 179, 198 et 179 pp. - -_Félicia, ou mes Fredaines par Andrea de Nerciat_, _Londres_, -1869.--(Bruxelles), Alphonse, Lécrivain et Briard qui imprimait, 4 tomes -en 2 vol. in-12, avec 24 figures, d'après Eisen. - -_Félicia, ou mes Fredaines_, etc., (s. l.), 1869.--(Bruxelles) -Vital-Puissant (?) 4 vol. in-18; 24 fig. libres d'après celles d'Eisen. - -_Félicia, ou mes Fredaines_, etc.--(Bruxelles, Kistemaeckers, 1890), 2 -vol. in-16, 4 fig. dans le texte. - -_Monrose, ou le libertin par fatalité, suite de Félicia_ [s. l.], -1792.--4 vol. in-18 et parfois in-8º[33]. - - [33] _The Exquisite_ (voir la note au 1er article de _Félicia_) - renferme au tome III un abrégé de _Monrose_. - -_Monrose ou suite de Félicia par le même auteur_ [s. l.] 1795.--4 vol. -in-18 avec 24 gravures libres attribuées par Cohen à Quéverdo. - -_Monrose, ou suite de Félicia par le même auteur_, _à Paris, an V_ -(1797).--4 tomes in-12 avec les 24 grav. libres. Le 1er tome ou -_Première Partie_ comprend 1 feuillet préliminaire X-179 pages et 1 -feuillet pour la table; la _deuxième partie_ 1 feuillet prél. 202 p. et -1 f. pour la table. - -Le titre répété en tête du 1er chapitre de chaque partie porte: _Monrose -ou le libertin par fatalité_. - -_Monrose, ou suite de Félicia par le même auteur_, _Paris, an -huitième_.--vol. in-18 avec les fig. libres. - -_Monrose, ou suite de Félicia par le même auteur_, _à Paris_ chez le -Prieur, libraire quai Voltaire, nº 12 an IX.--4 vol. in-16, 4 fig. non -signées. - -_Monrose, ou le libertin par fatalité, par Andrea de Nerciat_, -1792-1871.--(Bruxelles, Lécrivain et Briard, imprimé par Briard) 4 vol. -in-18, avec les grav. copiées sur celles attribuées à Quéverdo. - -_Les galanteries du jeune chevalier de Faublas ou les Folies -parisiennes_, par l'auteur de _Félicia_, Paris, 1788.--4 vol. in-12. Le -_Faublas_ de Louvet de Couvray sort manifestement de _Félicia_. Quoi -d'étonnant si Nerciat a voulu revendiquer un peu de cette paternité en -essayant de profiter d'une vogue où il avait part? Les sept premières -parties des _Amours de Faublas_ venaient de paraître en 1787-1788. Je -n'ai point eu entre les mains l'ouvrage de Nerciat, je ne sais donc -point si c'est comme l'insinue Vital-Puissant, une imitation de -l'ouvrage de Louvet, mais c'est peu probable. Nerciat a dû, peut-être -même à l'instigation de son libraire, changer pour celui du chevalier de -Faublas, le nom du héros d'un ouvrage déjà terminé et prêt à être -publié. - -_Mon noviciat ou les joies de Lolotte_ [avec épigraphe]. - - _Pour être heureux, ô Lubriques mortels! - Faut-il, hélas, un trône et des autels!_ - -_Foutromanie, Chant I_ - -[s. l.] 1792.--(Berlin), 2 vol. in-18, avec 2 grav. libres[34]. - - [34] Ce roman a été traduit en allemand: - - _Mein Noviziat_ [qui forme le 3e vol.] _III Band des Priapische - Romane Rom. bei Seraph Calszovulva_ 1791-97.--(Berlin). - - _Mein Noviziat_, etc.--Réimpression des Priapische Romane faite à - Leipzig vers 1810. Voici le titre complet d'une réimpression faite à - Leipzig vers 1860: - - _Priapische Romane III Band Dritte Abtheilung Boston Bei Reginald - Chesterfield_ [avec une vignette représentant deux amours, - remouleurs dont l'un repasse un... tandis que l'autre fait pipi sur - la meule, un deuxième titre porte] _Mein Noviziat III Band Erste - Abtheilung_. [Les autres vol. des _Priapische Romane_ contiennent le - 1er une adaptation du _Fanny Hill_ et le 2e une adaptation du - Meursius.] _Mon Noviciat_ a aussi servi, paraît-il, pour deux - ouvrages anglais en lettres; _How to raise love or mutual amatory - secret London 1848_--(Amérique) in-18 fig. - - _How to make love, or the Art of making love in more ways than one, - exemplified in a series of most luscious adventures between two - cousins, translated from the french_.--(s. l. n. d.) en 12 f. Il y a - au moins une réédition in-12 récente (vers 1860). - -_Mon noviciat, ou les joies de Lolotte par Andrea de Nerciat_, -1792-1864.--Avec l'épigraphe (Bruxelles, 1886, Poulet-Malassis) 2 -parties en 2 vol. in-18, 2 f. libres. A la fin du premier vol. on trouve -cette note: «OEuvre d'Andrea de Nerciat avec figures sur acier (même -format et même typographie que _mon Noviciat_). Sous presse, _Le -Doctorat impromptu_, 1 vol. 2 fig. _Les Aphrodites_, 4 vol. 8 fig. En -préparation, _Le Diable au corps_, _Félicia, ou mes Fredaines_, _Monrose -ou suite de Félicia_, etc. Le dernier ouvrage sera précédé d'une notice -sur la vie d'Andrea de Nerciat rédigée sur des documents nouveaux et des -correspondances inachevées de la plus grande curiosité». Cette notice -n'a pas paru. Il y a quelques exemplaires sur Chine avec deux états -(noir et bistre) des figures. - -_Mon noviciat ou les joies de Lolotte par Andrea de Nerciat_, _Paris. -Aux dépens de la compagnie_, 1890.--(Sans l'épigraphe, titre en rouge et -noir) 2 tomes en 2 vol. in-8º 174-178 pp. (grav. libres). - -_Les Aphrodites ou Fragments thali-priapiques pour servir à l'histoire -du plaisir_. _Lampsaque_, 1793, 8 part. petit in-8º de 80 pp. 1 planche -chacune. Ces 8 parties se reliaient en 1 ou 2 vol. Les fig. sont libres. -Cohen les attribue à Freudenberg. L'ouvrage est bien imprimé. Jusqu'ici -il n'a été signalé que trois exemplaires de cette édition originale. Le -1er a appartenu à M. Bégis. La 6e figure qui manquait avait été -reproduite de l'original par le procédé Pilinski; le deuxième exemplaire -était complet, il a appartenu à M. Frédéric Henkey, anglais résidant à -Paris; un troisième exemplaire était en Angleterre, il a été vendu à -Paris en 1860. Cette édition aurait été imprimée à l'étranger pendant la -Révolution[35]. - - [35] _The Exquisite_ (voir la note au 1er article de _Félicia_) - renferme la traduction du 1er numéro des _Aphrodites_. - -_Les Aphrodites ou Fragments thali-priapiques pour servir à l'histoire -du plaisir_. _Réimpression textuelle de l'édition unique et rarissime de -Lampsaque_, 1793. _Bâle, imprimerie de Steuben frères_, 1864.--Avec -l'indication: «tirage: 200 exemplaires numérotés de 1 à 200», et un -_Avis de l'éditeur_ intéressant. 2 vol. in-12 (Bruxelles, Jules Gay, -imprimé par Mertens) avec la reproduction des grav. originales. Ouvrage -recherché. Vital-Puissant, éditeur belge fort médiocre et qui ne vivait -qu'en contrefaisant les éditions de Gay et de Poulet-Malassis, rapporte -dans une note où l'injustice se mêle à des détails sans doute -véridiques: «Cette édition est tellement mauvaise qu'à la suite de -nombreux reproches reçus de quantité d'amateurs à ce sujet, Jules Gay -fut obligé de la jeter en quelque sorte au panier. A cet effet, il -vendit les 80 ou 90 exemplaires qui restaient sur 200 au sieur -Jean-Pierre Blanche, son compatriote, Parisien, réfugié à Bruxelles, où -il avait établi une petite librairie d'occasion en chambre, rue -Saint-Jean. Cette vente fut effectuée au prix de quatre-vingts centimes -l'exemplaire, Jules Gay ayant préalablement enlevé les titres et la -préface de l'ouvrage. Il va sans dire que J.-P. Blanche, l'acquéreur, -s'empressa de faire réimprimer une préface quelconque et les titres -enlevés et qu'ainsi, il parvint peu à peu à écouler entièrement les -exemplaires en sa possession. Nous tenons ces renseignements certains -d'un libraire qui fut témoin oculaire de cette affaire[36]». - - [36] _Bibliographie anecdotique et raisonnée de tous les ouvrages - d'Andrea de Nerciat par M. de C... bibliophile anglais, édition - ornée du portrait inédit de Nerciat gravé d'après l'original - appartenant à M. B... de Paris_, _Londres, Job-Alex. Hoogs, - éditeur-libraire Burlington Arcade et se trouve à Paris, à Bruxelles - et à Stuttgart_ 1876. In-8º de 63 pp. et 1 p. de table des matières - tiré paraît-il à 150 exemplaires. Au verso du faux-titre on lit: - _Printed By Edward Cox 314 Old Kest Road_ et à la fin du livre: _Hic - liver impressus est in civitate londoniensi and expesas Vitalis - potentis, belgici civis in urbe Lutetiæ manentis. Anno Domini - MDCCCLXXVI_. En réalité ce livre a été imprimé à Bruxelles pour le - compte de Vital-Puissant qui n'est pas seulement l'éditeur de cet - ouvrage, véritable pamphlet catalogue où il attaque des concurrents - et vante ses produits--mais l'auteur même. Les dernières pages du - livre sont occupées par des notices sur des réimpressions faites - pour le compte de Vital-Puissant. En frontispice, se trouve le - portrait sur chine d'_Andrea de Nerciat d'après la sanguine à M. Br. - de Paris_. Ce portrait imprimé en rouge a été tiré sur la planche - qui a servi pour le même portrait, qui se trouve en tête des _Contes - nouveaux_ d'Andrea de Nerciat, édition de Poulet-Malassis (Voir ce - qui est dit de cet ouvrage). Et sans doute cette _Bibliographie_ de - Vital-Puissant n'est-elle qu'une nouvelle édition augmentée de - l'ouvrage suivant publié par le même Vital-Puissant: - _Eclaircissements historiques sur les Aphrodites et le Diable au - corps du chevalier Andrea de Nerciat et sur leur auteur_, 1871 - in-18. - -Ces exemplaires sont peut-être ceux qui portent ce titre: _Les -Aphrodites_, etc., _Bruxelles, Schmidt_. - -_Les Aphrodites_, etc., _par Andrea de Nerciat_ [avec cette épigraphe]. -_Priape, soutiens mon haleine. Piron, ode à Priape_, 1793-1864.--8 -numéros en 4 vol. in-18, 8 fig. libres gravées sur acier d'après celles -de l'édition originale, et 1 frontispice de Rops; j'en ai vu un -exemplaire avec 2 frontispices de Rops. (Bruxelles. Auguste -Poulet-Malassis, imprimé par Briard.) A la fin du nº 4, c'est-à-dire du -2e volume on trouve un catalogue annonçant la publication des _OEuvres -complètes d'Andrea de Nerciat avec figures gravées sur acier_. SOUS -PRESSE. _Le Diable au corps_, 4 vol. avec gravures d'après douze beaux -dessins attribués à Monnet, qui ornent un manuscrit de ce livre célèbre -appartenant au duc d'A... Ce manuscrit en 2 volumes in-4º, daté de 1798, -et, par conséquent postérieur d'une dizaine d'années à la date -d'achèvement du livre que Nerciat avait terminé suivant toute -probabilité avant 1788, est conforme, à quelques variantes près, à -l'édition originale de 1803. Les dessins de Monnet présentent cette -particularité que sans souci de l'anachronisme, cet artiste les a -composés avec les costumes et le mobilier du temps où on les lui a -demandés. Les amateurs apprécieront d'autant plus cette particularité -que les gravures de l'édition originale du _Diable au corps_, publiée -après la mort de Nerciat, sont informes, et qu'il n'existe pas de livres -érotiques bien exécutés dont les figures représentent les modes du -Directoire. EN PRÉPARATION. _Le Doctorat impromptu_.--_La matinée -libertine_.--_Félicia ou mes Fredaines_.--_Monrose ou suite de Félicia_, -etc., etc.--Le dernier ouvrage de la série se composera d'une notice sur -la vie d'Andrea de Nerciat rédigée sur des documents entièrement -nouveaux, et de correspondances inédites de Nerciat avec plusieurs -femmes et divers gens de lettres, Beaumarchais, Rétif de la Bretonne, -Grimod de la Reynière, Pelleport (auteur des _Bohémiens_), etc., le -volume sera orné de fac-simile. On fait appel à l'obligeance des curieux -qui connaîtraient des portraits de Nerciat--et qui pourraient ajouter à -l'ensemble déjà extraordinaire de pièces sus-mentionnées». Ce recueil -n'a jamais paru. Il y a quelques exemplaires sur chine avec deux états -(noir et bistre) des figures. - -_Les Aphrodites_, etc., _Lampsaque_ 1793.--(Belgique, vers 1872), 2 vol. -in-18, 360-376 pp. précédés d'une notice historico-bibliographique. 8 -fig. d'après celles de l'éd. orig. et 2 frontispices de Rops. C'est -probablement une contrefaçon de l'éd. de Poulet-Malassis, contrefaçon -exécutée pour le compte de Vital-Puissant. Il paraît qu'il n'en a été -tiré que 50 exemplaires. - -_Le Diable au corps..._ 1798.--Manuscrit en 2 vol. in-4º. Il a appartenu -au duc d'Aumale. On y trouve quelques variantes avec le texte de -l'édition originale (1803). Il contient douze dessins libres attribués à -Monnet. Ce manuscrit et ces dessins ont servi à Poulet-Malassis pour son -édition de 1864 (Voir ce qui est dit à l'article des _Aphrodites_). Je -ne sais où est à présent ce manuscrit. Est-il écrit de la main de -Nerciat? C'est peu probable. Le chevalier, d'après ce qu'il dit dans sa -préface, aurait écrit son ouvrage «bien longtemps avant le lever -éclatant de _Figaro_». _Le Barbier de Séville_ fut joué en 1775 et _le -Mariage de Figaro_ en 1784. Plus loin le chevalier précise en indiquant -que le _Diable au corps_ était écrit avant 1776. Ces éclaircissements, -Nerciat les donne en manière de plainte contre «des imprimeurs français -établis en Allemagne pour y faire une espèce de contrebande littéraire», -qui avaient publié la première partie du _Diable au corps_ sous ce -titre: - -_Les écarts du tempérament ou le catéchisme de Figaro; esquisse -dramatique._ - -[Avec cette épigraphe:] - - _Et flon flon, ture lure, lure - Chacun a son tour et son allure_ - -_A Londres_ 1785.--In-18º avec 4 grav. libres assez mal faites. Nerciat -dit que c'est «une brochure négligée, pleine d'absurdités, -inintelligible en plusieurs endroits». Il ajoute: «Je ne conçois pas -trop bien quelle avait pu n'être la spéculation des éditeurs, mais il -est clair qu'ils n'ont pas su lire, ou qu'ils se sont fait une tâche de -tout gâter. Pas le moindre écart, pas la moindre addition, le moindre -retranchement qui ne soit un contre-sens, une platitude, ou du moins une -faute contre le goût, sans parler des innombrables difformités purement -typographiques». Quoi qu'il en soit, cette première partie lui fut -dérobée vraisemblablement en 1770 et c'est vers cette époque que Nerciat -termina son ouvrage. Cette édition fautive, mal intitulée, volée à -l'auteur, fut contrefaite dans le pays même où elle avait été publiée, -et Nerciat ne parut pas avoir eu connaissance de cette contrefaçon dont -le titre était modifié. On s'était enfin aperçu que _Figaro_ n'avait pas -affaire dans cette fantaisie: - -_Les écarts du libertinage et du tempérament, ou vie licencieuse de la -comtesse de Motte-en-feu, du Vicomte de Molengin, du Valet Pine-fort, de -la Conbanal, d'un âne et de plusieurs autres personnages_, _nouvelle -édition_. _A Conculix, chez l'abbé Boujarron, bon bretteur_, -1793.--in-18 de 132 p. figures. - -_Le Diable au corps, oeuvre posthume du très recommandable -Docteur Cazzoné, membre extraordinaire de la joyeuse Faculté -Phallo-coiro-pygo-glottonomique_ 1803.--3 vol. in-8º, 20 figures libres -avant la lettre et encadrées, les figures sont bien exécutées. Il en fut -tiré 500 exemplaires de ce format et 500 exemplaires en format in-18, -mais en 6 volumes et les figures ne sont pas encadrées. Elles portent -sur le titre et avant la date _avec figures_. Quelques exemplaires in-18 -présentent encore quelques différences et notamment la date est indiquée -ainsi: _MDCCCIII_. Cette édition avait été préparée par Nerciat, il en -écrivit l'_Avertissement nécessaire_ en 1789. La Révolution dérangea ces -projets et l'ouvrage ne parut qu'en 1803, après la mort de son auteur. -L'imprimeur fut, paraît-il, Frémont, à Mézières (Ardennes). La plus -grande partie de l'édition fut saisie lors de son entrée à Paris, ce qui -explique que les exemplaires en soient si rares. On recherche surtout -les exemplaires in-8º. La Bibliothèque Nationale en possède un. On en a -signalé un autre qui appartenait à M. Frédéric Henkey, bibliophile -établi à Paris, l'un des auteurs, dit-on, du charmant ouvrage libre: -_L'école des biches_, et le même qui possédait un des trois exemplaires -connus de l'éd. orig. des _Aphrodites_. L'exemplaire du _Diable au -corps_ de M. Henkey était parfait et contenait de plus de 20 dessins -exécutés par un artiste inconnu, mais moins beaux que ceux de Monnet. Le -catalogue nº 2 (1909) de la librairie Chrétien offre un exemplaire à -toutes marges dans un état parfait au prix de 700 fr. - -_Le Diable au corps_, etc... 1842.--(Allemagne--Stuttgart?) 6 vol. in-32 -de XII 208, 204, 188, 194, 259 et 216 pp. avec tirage nouveau des -anciennes planches de l'éd. originale. Mauvaise réimpression. - -_Le Diable au corps_, etc., 1864 (Bruxelles, publié par A. Poulet dit -Malassis associé avec A. Lécrivain et Briard qui imprimait) 3 vol. in-12 -avec 12 fig. d'après 12 dessins attribués à Monnet faisant partie d'un -manuscrit appartenant au duc d'Aumale et reproduit dans cette édition. -Il présente quelques différences d'avec celle de 1803. Les dessins -représentent les costumes et le mobilier du temps où on les a commandés -(V. plus haut ce qui concerne l'édition Poulet et Malassis des -_Aphrodites_ et les précédents articles sur _Le Diable au corps_). Outre -la reproduction des douze dessins, cette édition contient en outre 4 -frontispices par Félicien Rops. Il y aurait eu 5 exemplaires in-4º sur -papier vergé fort de Hollande. - -_Le Diable au corps_, etc., _Cazonné_ (_Andrea de Nerciat_), _membre_, -etc., Genève (Bruxelles, Christiaens, vers 1865) 3 vol. petit in-12, 12 -planches libres et mauvaises. - -_Le Diable au corps_, etc., _Cazonné_ (_Andrea de Nerciat_), _membre_, -etc., Genève 1786.--(Bruxelles, vers 1872) 4 vol. in-18, 32 fig. -gravées. - -_Le Diable au corps_, etc., _Cazonné_ (_Andrea de Nerciat_), _Membre_, -etc., Genève 1786.--(1873, contrefaçon allemande ou hollandaise de l'éd. -précédente) 4 vol. avec 36 mauvaises planches souvent coloriées -donnaient des indications erronées relativement à leur placement, 32 -fig. dont les contrefaçons lithographiées des figures de l'édition -précédente et 4 qui servent de frontispice sont de mauvaises -_diableries_ exécutées à la détrempe et qui ont déjà servi dans des -albums de charges obscènes. - -_Le Diable au corps_, etc., _Mézières chez Frémont imprimeur-libraire_ -1813-1876. (Bruxelles, Vital-Puissant). 4 vol. plus 1 vol. contenant la -bibliographie des ouvrages de Nerciat (c'est la _Bibliographie -anecdotique et raisonnée_ qui a été décrite plus haut, en note). En tout -5 vol. petit in-8º contenant 34 grav. sur chine, fac-simile des 20 -gravures de l'édition originale, 12 gravures d'après les dessins de -Monnet et double épreuve (1 rouge, 1 noire) du portrait de Nerciat -(c'est celui qui est en tête des _contes nouveaux_, éd. Poulet-Malassis -et que Vital-Puissant avait reproduit en tête de la _Bibliographie -anecdotique et raisonnée_. Voir les articles concernant ces deux -ouvrages.) - -_Le Diable au corps_, etc., Cazonné (_Andrea de Nerciat_), membre, etc., -orné de gravures, Genève 1786.--(Bruxelles, 1890). Le titre est imprimé -en rouge et noir. 4 tomes in-8º en 4 vol. indiqués _tome premier_, etc., -VIII, 152, 148, 177 et 248 pp. orné de 36 fig. plus 4 frontispices -lithographiés. - -_Le Doctorat impromptu_, 1788.--In-32, 120 pages avec 2 jolies gravures -libres. Livre rare. Lemonnyer dit que c'est «un Cazin du meilleur -temps». - -_Le Doctorat impromptu_, Londres 1788-1866.--(Bruxelles, -Poulet-Malassis) in-12 IV, 98 pages avec 2 gravures d'après celles de -l'édition originale. Papier vergé. - -_Le Doctorat impromptu..._--(Vers 1870) avec les deux gravures. Papier -vélin. - -_Le Doctorat impromptu..._--(Bruxelles, Kistemaeckers, 1880), in-16, 2 -fig. libres grav. sur acier, texte encadré, tiré à 64 exemplaires. - -_Contes saugrenus, Bassora_ [Il y en aurait deux éditions] 1787 [et] -1789.--Lemonnyer doit les confondre ou peut-être en a-t-il vu une, in-8º -de 176 pages avec une fig. libre. L'édition dont il parle ne doit pas -contenir des contes de Nerciat, mais a sans doute paru sous le même -titre que l'ouvrage du chevalier. Peut-être ce recueil est-il de Sylvain -Maréchal à qui on l'a attribué. D'après Lemonnyer, il contient «neuf -contes en prose, assez spirituels, indévots et licencieux», que -Viollet-Leduc trouvait peu piquants: Voici le titre de ces contes: -_L'araignée, ou la boîte en diamant_.--_Le Déluge ou le niveau -Nisach_.--_Rhodope_.--_Le mouvement perpétuel_.--_Druyda, ou la Vertu -des femmes_.--_La Résurrection_.--_Lison et Annette_.--_La Pyramide_, -conte égyptien.--_Rocoschen et Loulou_. Le nombre de ces contes et leurs -titres ne répondent en rien à ceux d'une réimpression qui contient bien -des contes de Nerciat destinés à animer et expliquer les gravures libres -qu'ils accompagnaient. Sans doute Lemonnyer qui dit que «l'attribution -de ces contes à Nerciat est de pure fantaisie» a-t-il eu entre les mains -l'édition de 1787. Ouvrages rares, surtout celui qui contient les contes -de Nerciat. - -_Contes polissons_ (contes saugrenus) par Andrea de Nerciat. Ouvrage -orné de 6 jolies illustrations. Paris 1890.--Grand in-8º carré, 88 -pages, couverture imprimée. Réimpression conforme comme texte et -gravures à l'édition originale de 1789 (Voir l'article précédent). Ces -contes paraissent bien être de Nerciat, ils ont été écrits d'après les -figures qu'ils accompagnent et ces figures sont fines. On reconnaît -l'auteur de _Félicia_ à de certaines grâces de style qui lui sont -particulières et à d'heureux néologismes. Voici les titres de ces -contes: _Le mouvement de curiosité_.--_Le témoin ridicule_.--_La petite -académicienne_.--_Les amours modernes_.--_Les Violateurs_.--_Les folies -amoureuses_. Cette édition aurait été tirée à 300 exemplaires. Elle a -été imprimée à Paris, rue de Seine, pour le compte d'un libraire, nommé -Dur...e. Elle est bien exécutée. Elle a été publiée, je crois, à 25 -francs, mais comme elle ne se vendait pas facilement, ce prix fut porté -dans le catalogue publié par l'éditeur en 1900 à 9 francs. Il ajoute que -«cet ouvrage presqu'inconnu des amateurs, donne une idée bien exacte des -débordements de la haute société du siècle dernier». Ce livre doit -maintenant être devenu rare, cependant les exemplaires sans les gravures -ne se payent pas plus de 6 francs. Les exemplaires avec les gravures ne -se rencontrent pas souvent: 25 francs dans le catalogue Lemallier (avril -1904) qui indique: «La 1re édition de cet ouvrage est introuvable et -même inconnue des bibliographes». - -_Contes nouveaux_ [avec l'épigraphe]. - - _Sine me, liber, ibis in urbem, ovidius_. - -_A Liège MDCCLXXXII_.--in-8º ce recueil contient: _Epître dédicatoire au -prince de Ligne_.--_La veillée des Procureurs_.--_Le feu d'hymen_.--_La -rancune posthume_.--_Les amours modernes_.--_Le Superflu du -régime_.--_La Duchesse_.--_Les preuves sans réplique_.--_L'âme en -peine_.--_L'incertitude et la Barbe_.--_L'oracle imaginaire_.--_Le -manchot_.--_Les Bas_.--_Céphise_.--_Le souhait_.--_La femme accomplie_, -etc. - -_Contes nouveaux par Andrea de Nerciat précédés d'une notice -bio-bibliographique ornés d'un portrait inédit de l'auteur_.--_Liège -MDCCLXXVII.--MDCCCLXVII_.--(Bruxelles, Poulet-Malassis 1867) in-12 de -VI, 118 pages. La notice est signée: _B.-X_, ce qui signifie Beuchot et -X. Cet X est Poulet-Malassis qui a reproduit la vie de Nerciat par -Beuchot dans la biographie Michaud et y a ajouté quelques renseignements -surtout bibliographiques. Le portrait de Nerciat est _d'après la -sanguine à M. Br. de Paris_. Ce portrait est de pure fantaisie, il a été -exécuté par M. Bracquemond. - -_Les conteurs libertins du XVIIIe siècle, recueil publié avec une -préface et des notices bio-bibliographiques par Ad. Van Bever_ -(_Deuxième série_). _E. Sansot_ et Cie. _MCMV_.--On a reproduit dans ce -recueil un conte extrait des _Contes nouveaux_: _Le Manchot_, et Van -Bever indique qu'«on trouve deux autres versions fort plaisantes de ce -conte dans les _Anecdotes européennes_, 1785, t. II, p. 46: _Sire -Albonnet_ et p. 276 à _La Comparaison naïve_». - -_Dorimon, ou le marquis de Clairville, Comédie, jouée pour la première -fois à Versailles, le 18 décembre 1775, et terminée d'après l'effet de -cette représentation_ [Avec l'épigraphe]. - - _Forsan miseros meliora sequuntur... Virg._ - -A Strasbourg de l'imprimerie de Levrault, imprimeur de l'Intendance. Et -se vend chez Gay, Libraire sous les grandes Arcades. M. DCC. LXXVIII. -Avec permission.--in-8º de 96 pages. La dédicace est signée par le -chevalier de Nerciat. - -_Les rendez-vous nocturnes_, ou l'aventure comique, comédie-proverbe, -par le chevalier de N...t, Prague, Jean-Ferdinand Le Noble de Schönfeld -1787.--in-8º. - -_Les amants singuliers_, ou le mariage par stratagème, comédie-proverbe, -par le chevalier de N...t, Prague, Jean-Ferdinand Le Noble de Schönfeld -1787. in-8º. - -_Constance ou l'Heureuse témérité, comédie en trois actes mêlée -d'ariettes, scène et musique de M. le chevalier de Nerciat_. _Cassel, P. -O. Hampe_ 1780.--pet. in-4º de 87 pages. - -_Partition de Constance ou l'Heureuse Témérité, Comédie mêlée -d'Ariettes_. _Sujet, Dialogue et Musique de la composition de M. le -Chevalier de Nerciat, édition de 1781. Exemplaire offert à son Altesse -Sérénissime, Monseigneur le duc de Wurtemberg par son très respectueux -serviteur l'auteur_. Manuscrit de 183 pages; il se trouve à la -_Königliche Landesbibliothek_ de Stuttgart (_Cod._ mus. _fol._ 6. 2. -R.). Il n'est pas absolument certain que le manuscrit ait été écrit par -Nerciat lui-même. Il se peut qu'il soit de la main d'un copiste. Les -manuscrits de Nerciat sont très rares, et comme on n'a pas trace des -correspondances signalées par Poulet-Malassis, il serait peut-être -intéressant de comparer l'écriture du manuscrit de Stuttgart avec celle -du manuscrit du _Diable au corps_ datée de 1798 (?) et ayant appartenu -au duc d'Aumale, si toutefois, ce manuscrit existe encore. Si l'écriture -des deux manuscrits était la même, il serait à peu près certain qu'ils -fussent de la main de Nerciat. - -M. Jean-Jacques Olivier à la fin de son ouvrage:--_Les comédiens -français dans les cours d'Allemagne au XVIIIe siècle, quatrième -série.--La cour du Landgrave Frédéric II de Hesse-Cassel,... Paris..., -MCMV_ a donné (paroles et musique) d'après le manuscrit de Stuttgart, -des _Fragments de Constance ou l'heureuse témérité, comédie mêlée -d'Ariettes, sujet, dialogue et musique de la composition de M. le -chevalier de Nerciat_. Ce sont l'ouverture, les deux ariettes et le -quatuor. - -_La surprise de l'amour_, ariette avec accompagnement de deux violons, -alto et basse.--Il ne faudrait pas confondre cette ariette de Nerciat -avec la comédie de Marivaux, qui porte le même titre. - -_Les Invalides de l'Amour_, ariette.--Le grand dictionnaire Larousse en -cite ces vers: - - Amis, il neige sur nos têtes; - À notre âge, plus de conquêtes - Renonçons aux tendres désirs; - Abandonnés d'un dieu volage, - Quittons Cythère avec courage - Et cherchons ailleurs des plaisirs. - - Choisissons un bonheur durable; - Jamais ingrat, toujours affable, - Bacchus nous invite à sa cour. - Enrôlons-nous dans sa milice, - Ce dieu reçoit à son service - Les invalides de l'amour. - -_Choix de musique dédié S. A. S. Monseigneur le duc des -Deux-Ponts_.--in-4º. La publication de ce recueil a commencé le 15 -juillet 1783. Cette année se compose de 10 fascicules numérotés de I à X -comprenant 34 morceaux de musique numérotés de 1 à 34. L'année 1784 -comprend les fascicules XI à XXIV comprenant 41 morceaux numérotés de 35 -à 75. On y trouve des morceaux de: Adam, Andreozzi, F.-H. Barthelmont, -Beaumesnil, Bianci, Blin de la Codre (2 morceaux), Clémenti, Couperin, -Fr. Devienne, Dezaides (Dezède), J. Fr. Edelman (2 morceaux), Mlle -Edelmann, Adélaïde Eichner, Ch. Gabr. Foignet, Fontaine de Fontenet, Fr. -G. Gossec, Grétry (2 morceaux), A. J. Gros, Jos. Hemerlein, M. George -Karr, Aut. Lachnith l'aîné (2 morceaux), Le noble, Martini, Christ. -Mayer, L. Mayer, Mengozzi, de Nerciat, Nittel, G. Paisiello, M. Piccini -(4 morceaux), Mlle Pouillard, Pouteau, H. J. Rigel (3 morceaux), L'abbé -Rose, Mlle Roy, le baron Sigmund von Rumling (2 morceaux), Sacchini (2 -morceaux), Pompéo, Sales, Sivol, J. Fr. Tapray (2 morceaux), Toeschi, -Vogler (3 morceaux), William (2 morceaux) et 6 morceaux anonymes. _La -Romance_ de Nerciat _pour chant et Basse_ se trouve dans le fascicule -_nº XVIII_ (année 1784) elle forme le nº 63 du recueil et comprend 4 -pages en 2 feuillets. Au bas de la quatrième page se trouve -l'indication: _Par M. de Nerciat_. Cette _Romance_ est placée à la fin -du fascicule où l'on trouve aussi un _Andante pour clavecin par M. -Edelmann, une Romance chant et Clavecin par M. Blin de la Codre, un -minuetto pour violon et clavecin par M. Tapray_[37]. - - [37] Il existe aussi plusieurs quatuors pour instruments à cordes, - composés par Andrea de Nerciat. - - * * * * * - -On a attribué et l'on attribue parfois encore au chevalier de Nerciat -les ouvrages suivants. - -_La matinée libertine ou les moments bien employés_, Cythère -1787.--in-18 de 144 pages. Il y a des exemplaires avec 3 gravures en -couleurs et des exemplaires avec 5 figures (un frontispice et les -gravures libres aux pages 37, 42, 94 et 132). Ces dialogues érotiques -sont certainement de Nerciat, cependant comme ils se trouvent sous leur -forme définitive au tome 1er des _OEuvres de la marquise de Palmarèze_, -on les attribue généralement à Mérard de Saint-Just qui a changé les -noms et le titre. Il est aujourd'hui démontré que Mérard de Saint-Just -était un plagiaire. _La matinée libertine_ allongée et devenue _La -petite maison_ se trouve aussi au tome II du _Théâtre Gaillard_ (éd. de -1865). - -_La matinée libertine_, etc.--(Bruxelles, 1867) in-16 de 114 pages avec -trois figures libres. Vital-Puissant dit de cette édition dont le titre -reproduit le texte de celui de l'originale: «La réimpression de la -_matinée_ est l'oeuvre de feu Jean-Pierre Blanche (ex-contremaître de la -fabrique de M. Collas de Paris), réfugié français qui avait établi à -Bruxelles une petite librairie d'occasion. L'imprimeur est le sieur J. -Briard». - -_La matinée libertine_, etc. [s. d.] _Paris, chez les marchands de -nouveautés_.--(Bruxelles, Brancard, 1883). In-12 de 96 pages. Cette -édition porte en tête: _OEuvres érotiques d'Andrea de Nerciat, La -matinée libertine_, etc.--(Bruxelles, Kistemaeckers), in-32 de 78 pages, -2 fig. libres, édition minuscule tirée à 64 exemplaires, faisant partie -de la collection des: _Documents pour servir à l'histoire de nos -moeurs_. - -_L'Odalisque_, ou Histoire des amours de l'Eunuque Zulphicara, ouvrage -traduit du turc par Voltaire. Constantinople, chez Ibrahim Bectas, impr. -du Grand Vizir, 1779, petit in-8º de 85 pages. - -Ce petit ouvrage peu intéressant a été attribué à Andrea de Nerciat, -sans doute à cause du titre de la 2e édition (voir plus loin), mais -peut-être en avait-on d'autres preuves, car les biographes n'avaient -point signalé cette édition, ce qu'ils n'eussent point manqué de faire -s'ils l'avaient connue. On sait que Du Croisy (cité par Barbier) -attribue ce roman à Pigeon de Sainte-Paterne, bibliothécaire de l'abbaye -de Saint-Victor. Pour ce qui est du nom de Voltaire mis en tête de cette -production, on n'a pas besoin de montrer qu'il n'y est que par -supercherie. A cet égard, l'_Avis de l'éditeur_ est assez amusant: - - «Voltaire a composé cet ouvrage à quatre-vingt-deux ans. Le manuscrit - nous a été remis par son secrétaire intime, ce qui nous autorise à - assurer l'authenticité de ce que nous annonçons. On verra qu'il nous - aurait été facile de faire disparaître quelques expressions - énergiques, mais une froide périphrase n'aurait pas aussi bien rendu - l'expression du personnage. Au surplus nous pensons qu'il nous faut - respecter un grand homme jusque dans les écarts de son imagination». - -La spéculation sur le nom de Voltaire paraît avoir réussi, puisque cette -faible élucubration a été plusieurs fois réimprimée. Par bonheur il n'y -a pas d'apparence que quelqu'un s'y soit laissé tromper. «Il est -impossible, dit Monselet dans _Les Galanteries du XVIIIe siècle_, de se -laisser prendre à ce piège vulgaire: l'_Odalisque_ est un récit -absolument dépourvu d'intérêt. Zéni est une petite fille que l'on élève -pour la couche du Sultan; un eunuque nommé Zulphicara, devient amoureux -d'elle; de là, des descriptions de sérail, des scènes de jalousie. Ce -n'est pas autre chose que cela». - -Sur la page du titre, au milieu d'un cadre de fleurs et d'oiseaux, un J, -un F et M majuscules sont entrelacés. Ce chiffre nous fait supposer que -l'éditeur de l'_Odalisque_ pourrait bien être Jean-François Mayeur -«assez coutumier de ces indignes supercheries». - -Goy n'était pas de cet avis: «Quant à l'opinion de M. Charles Monselet, -écrivait-il dans la 2e édition de sa _Bibliographie_, qui attribue cet -ouvrage à Mayeur de Saint-Paul, elle est peu admissible; car Mayeur en -1779, n'avait que vingt et un ans, et il était bien jeune pour commettre -une telle supercherie». Goy s'est trompé; en 1779 Mayeur écrivait déjà -et collaborait depuis longtemps aux _Mémoires secrets_. - -Il n'est pas donc impossible qu'il ait écrit l'_Odalisque_. Au reste, on -sait que les supercheries ne lui déplaisaient point. D'autre part, -Monselet avance seulement que Mayeur pourrait bien être l'éditeur de -l'_Odalisque_. - -_L'Odalisque_, ouvrage érotique, lubrique et comique, traduit du -turc, par un membre extraordinaire de la joyeuse faculté -phallo-coïro-pygo-glottonomique à Stamboul, 1787.--In-12. C'est la -deuxième édition, elle parut, paraît-il, en Allemagne. Faisant allusion -à ce titre modifié et copié en partie sur le titre du _Diable au corps_, -Vital-Puissant avance sans élégance: «Nerciat aurait presque levé le -voile qui cachait sa paternité». On pourrait expliquer cela -différemment. Cette seconde édition a sans doute été publiée par les -mêmes imprimeurs qui avaient publié en 1785 la 1re partie du _Diable au -corps_, dérobée à Nerciat. Ils l'avaient intitulée: _Les écarts du -tempérament ou le catéchisme de Figaro_: quoi d'étonnant que continuant -leur contrebande littéraire, ils aient modifié le titre de -l'_Odalisque_, l'amalgamant avec celui du _Diable au corps_ dont ils ne -s'étaient pas servis! - -_L'Odalisque, ouvrage traduit du turc par Voltaire, à Constantinople -chez Ibrahim Bectas, imprimeur du grand Vizir, auprès de la Mosquée de -Sainte-Sophie avec privilège de sa Hautesse et du Muphti_, 1796, in-8º -de 75 pages, avec 4 gravures libres aux pages 46, 57, 67 et 74. Sur le -verso du faux-titre on lit: «On trouve des exemplaires de cet ouvrage, à -Paris chez le libraire cour Mandar, nº 9.» Je n'ai pas vu l'édition de -1779 de l'_Odalisque_, mais j'ai un exemplaire de celle-ci entre les -mains. On y remarque sur le titre la vignette avec les J. F. M. -entrelacées qui ont compromis, et peut-être avec raison, Mayeur dans -cette affaire. Mais peut-être ces initiales ne se trouvent-elles pas sur -la première édition, mais seulement sur celle-ci. - -_L'Odalisque..._ Constantinople, 1796.--In-32 de 75 pages avec 4 -gravures libres. - -_L'Odalisque..._ Paris, 1797--In-18 de 108 pages, avec 2 gravures libres -grossièrement exécutées. - -La même année, une partie du même ouvrage reparut sous le titre suivant. - -_Zulphicara, histoire turque..._ Paris, 1797.--In-18 de 32 pages, avec -des figures libres. - -_L'Odalisque_, etc.--(Allemagne vers 1850), cette réimpression reproduit -le titre de la deuxième édition et porte la même date: 1787. - -_L'Odalisque..._ (Bruxelles, Poulet-Malassis, 1863), in-18 de 92 pages -avec 4 figures libres gravées sur acier. - -_L'Odalisque..._ Constantinople, 1797.--(Bruxelles, vers 1865), in-18 de -80 pages. - -_L'Odalisque_ ou Histoire des amours de l'eunuque Zulphicara; ouvrage -traduit du turc par Voltaire, Constantinople, chez Ibrahim Bectas, -imprimeur du grand Vizir, 1796 (Bruxelles 1868), in-18 de 94 pages avec -4 figures libres. Vital-Puissant dit: «Cette édition bien imprimée, sur -papier vergé, a, sur toutes celles qui l'ont précédée, l'avantage d'être -ornée de 4 gravures inédites, qui sont d'un drôlatique plein d'humour. -Elle fut imprimée par le sieur G. Briard à Bruxelles, pour le compte -d'un certain J. F. Deblaesere que l'on a vu exercer quantité de métiers; -il fut, en effet, successivement, soldat, agent de police, bouquiniste, -voyageur de commerce, courtier pour guanos, marchand de tableaux, -directeur de rentes, marchand de légumes, agent d'émigration pour le -Kansas (Amérique), racoleur d'hommes pour les Indes Néerlandaises, et -enfin agent d'affaires quelconques, métier qu'il exerçait encore en l'an -de grâce 1876». - -_L'Odalisque_, ou les Mémoires de l'eunuque Zulphicara. Pièce libre -attribuée à Voltaire (Bruxelles). Brochure in-12, avec 4 gravures -libres. - -_Le Vademecum des f...eurs_, par le Docteur Cazonné, membre de -l'Académie Lampsaque, au temple de Priape, 1775, in-12 ou in-8º de 36 -pages avec un frontispice libre. Ce petit ouvrage en vers est attribué à -Nerciat par Vital-Puissant qui mentionne aussi une autre édition in-32 -ou in-64 qu'on lui avait signalée, mais qu'il n'a point vue. - -_Le Vademecum_, etc.--(Bruxelles, Vital-Puissant, 1871), in-18 avec un -frontispice d'après celui de la 1re édition, tiré à 150 exemplaires. - -_L'urne de Zoroastre ou la clef de la science des mages..._--in-8º. Cet -ouvrage qui n'est pas mentionné par les bibliographies est attribué à -Nerciat par la _Biographie Didot_. On le trouve une fois, mentionné dans -un catalogue belge, mais il n'est accompagné d'aucune description. En -somme, c'est un livre inconnu. Vital-Puissant dit dans son jargon: -«Est-ce une pièce de théâtre? Est-ce un roman? Aucune bibliographie ne -l'indique. Ce livre presqu'inconnu doit être très rare. Peut-être est-il -une satire sur Mesmer ou Cagliostro, très célèbres à l'époque de -Nerciat, par leur charlatanisme et leurs découvertes prétendûment -scientifiques». - - * * * * * - -On a en outre attribué à Nerciat des ouvrages dont manifestement il -n'est point l'auteur. - -_L'Etourdi_, roman. Lampsaque 1784. Réimprimé depuis et qui a été -attribué, faussement aussi d'ailleurs, au marquis de Sade. Peut-être -est-il du chevalier de Neufville-Montador qui, alors, serait aussi -l'auteur de: - -_L'Almanach de nuit_, à l'instar de celui de la marquise D. N. N. C. -contenant des anecdotes nocturnes... Aux Etoiles, chez Vesper, rue du -Croissant, à la Lune.--Nerciat n'est certainement pas l'auteur, et celui -de l'_Etourdi_ dit dans ce roman avoir publié un petit livre qu'on ne -trouve nulle part: _L'Almanach de nuit_, année 1776. - - - - -LE DOCTORAT IMPROMPTU - - -N.-B.--_Toutes les notes qui se trouvent dans l'oeuvre du chevalier -Andrea de Nerciat sont suivies d'un (N.) lorsqu'elles sont de Nerciat -lui-même._ - - -AVIS DES ÉDITEURS[38] - - [38] Cet _Avis_ se trouve déjà dans la 1re édition du _Doctorat_, en - 1788. - -Un valet d'auberge, chargé de jeter dans la boîte la première de ces -lettres, et supposant, d'après le volume, qu'elle pouvait contenir -quelque chose de mystérieux, la porta chez un jeune homme attaché, en -sous ordre, à l'un des bureaux ministériels, et qui logeait dans -l'hôtel. Ce commis, abusant de la circonstance, ouvrit le parquet; mais -au lieu de secrets d'Etat il n'y trouva que des folies, qu'il -transcrivit pour son amusement. Cette copie, qui a circulé, nous est -parvenue, et c'est d'après elle que nous avons imprimé. - -Le lecteur nous pardonnera la liberté que nous avons prise de jeter -par-ci par-là quelques notes. Celles qui tendent à l'instruire étaient -du moins nécessaires, et ce n'est pas sans quelque peine que nous nous -en sommes procuré les sujets. Quant à nos réflexions, si elles -préviennent celles du public, c'est que, premiers lecteurs, nous avons -dû avoir avant lui les idées qui lui viendront, sans doute, en lisant -cette étrange anecdote. - -Il nous reste à rendre compte de ce qu'a d'équivoque la première -planche, qui montre un abbé dont il n'est nullement fait mention dans la -peinture du moment auquel cette estampe est appliquée. Mais qu'on lise -tout: on saura que des amants qui se croyaient seuls au monde à -l'instant de leur bonheur étaient vus. - - -LETTRE D'ÉROSIE A JULIETTE[39] - - [39] Juliette était une jeune dame qui vivait au couvent, en attendant - l'issue d'un procès qu'on lui avait fait intenter à son mari pour - cause d'impuissance. (N.) - -«Quand nous nous sommes séparées, ma chère Juliette, je t'ai promis, et -de bien bonne foi, de ne te cacher ni mes faiblesses, ni la moindre de -leurs circonstances, si par malheur, je venais à me _pervertir_. C'est -ainsi que je nommais très sérieusement le parti d'abjurer peut-être -certain système _anti-masculin_ que tu m'as connu, dont j'étais -orgueilleuse et dont tu ne cessais de me railler. La haine active que -j'avais conçue contre un sexe... selon moi si perfide, puisque trois de -ses individus m'avaient offensée, cette haine, que je croyais immortelle -dans mon coeur, contrastant avec les délices dont me faisaient jouir nos -tendresses féminines, je me persuadais que jamais _animal au menton -barbu_ ne viendrait à bout de m'arracher la moindre faveur... Que -j'étais folle! Trompe-t-on ainsi la nature! - -Hélas Juliette, j'ai violé mon serment. J'ai cessé de brûler de cette -flamme que je nommais pure, parce qu'aucun _homme_ ne l'alimentait. J'ai -cessé d'être, comme nous disions, une _vestale mitigée_[40]; et non -seulement _l'homme_, enfin, a profané mes _vierges appas_, mais du même -saut dont je franchissais la barrière qu'il m'avait plu d'opposer à mes -mâles désirs, j'ai fait une culbute effrayante dans le gouffre du plus -blâmable dérèglement... - - [40] Plaisantes vestales que des femmes qui, pour se passer d'hommes, - ne laissent pas de donner le plus vif essor à leurs feux libertins! - Mais il faut excuser de jeunes folles qui se sont exaltées dans un - système faux, et qui autant qu'elles peuvent, décrient le travers - par lequel elles croient se rendre heureuses. (N.) - -«Je crois te voir sourire avec malice et de mon cas fâcheux et du ton -d'élégie sur lequel je t'en parle? Ris, mon enfant, tu fais bien: -moi-même, quand j'y pense, je suis tentée de rire aussi de ma -déconvenue; du moins, je ne saurais m'en affliger. - -«Tu conviendras que si quelque femme est excusable de penser faux, à -vingt ans, en matière de galanterie et de volupté, c'est sans contredit -celle qui, née, comme moi, avec le germe des passions lascives, et douée -d'organes assez perfectionnés, qui brûlant dès les plus tendres ans d'un -feu secret, dont notre menteuse éducation prévient et détourne même la -connaissance, qui, en un mot, malheureuse trois fois de suite, par trois -amants mal choisis, attribuait au _genre masculin_ tout entier le mal -que quelques espèces lui avaient occasionné seules. Le sémillant -chevalier de Bruyancour (me disais-je), à qui j'avais voué les prémices -de ma sensibilité morale, m'a trahie lâchement; je le surpris un jour -dans les bras de ma mère, et l'entendis plaisanter avec elle du goût -trop vif qu'il avait su m'inspirer. Cette affreuse découverte m'avait -guérie; le besoin d'être amoureusement occupée me pressait de distinguer -un jeune suppôt de Thémis qui se désolait, et dont je craignais de faire -le malheur... C'est lui qui m'a tyrannisée. Hérissé de fausses vertus; -imbu de la tristesse d'Young, des sophismes de Jean-Jacques; embrumé des -sombres productions de d'Arnaud; admirateur studieux de tous les romans -et drames déclamateurs, larmoyants ou sanguinaires; jaloux, moins en -amant passionné qu'en mentor despotique, M. de Mélambert m'a fait -bientôt regretter de n'avoir pas plutôt été la dupe de son éventé -prédécesseur que sa propre victime. Assiégée enfin par l'adroit et -diabolique abbé Des Ecarts, j'ai eu le courage de rompre avec le -magistrat; et, dès lors, adoptant une morale tout à fait opposée, j'ai -mis sous les pieds tous les préjugés, même ceux de rigueur. Dûment -dégoûtée pour lors, et des _agréables_ qui se partagent et se font des -trophées à nos dépens, et des _docteurs en sentiments_, dont l'aride -galanterie tend à coaguler le sang de la bouillante adolescence, me -voici toute à mon petit maître calotin... Mais le plus imprévu, le plus -sanglant des outrages m'attend où je crois trouver enfin le parfait -bonheur! Quand tout obstacle est aplani; quand je suis résignée; quand -je brûle de perdre toute espèce de droits au respect de mon amant... M. -l'abbé se trouve en défaut! Apparemment frappé de quelque coup d'un sort -ennemi, cet intrépide fileur d'intrigues manque d'haleine au plus beau -moment de son rôle! J'en suis, moi, pour mes frais de scène, et la toile -est tombée sans qu'il y ait eu de dénouement[41]. Dans quelle âme, chère -Juliette, trois aventures consécutives aussi malheureuses -n'eussent-elles pas jeté le trouble, la défiance et le dégoût! - - [41] Avec raison on trouverait invraisemblable qu'une jeune et jolie - personne entièrement livrée à l'homme qu'elle chérit et qui a tâché - de la séduire, ne lui eût rien inspiré au moment de devenir heureux. - Le fait est que M. l'abbé, dans ce temps-là même, était cruellement - incommodé du bien qu'avait daigné lui faire l'une de ses plus - agréables connaissances. Un faible reste de probité s'était opposé à - ce qu'il empoisonnât, pour un instant de plaisir, la confiante et - tendre Erosie.--Comment avons-nous su cela?--C'est que tout se sait - à Paris, aussi bien que dans le plus petit bourg de province. (N.) - -«Par une suite bien naturelle de tant de disgrâces, je prends pour le -_monde_ une simple aversion; à cor et à cri, je demande le cloître; à -force d'importunités, j'obtiens enfin d'y être confinée. Là, d'abord -dévote presque extatique, mais peu à peu, moins sublime; bientôt, -désabusée du ciel, et me rabaissant vers la terre, assez près pour -observer que, même dans la solitude des couvents, le plaisir a des -autels, je me hâte de figurer avec ces _mondaines guimpées_ qui savent, -en dépit de la règle et des voeux, se procurer à peu près l'équivalent -des jouissances du siècle... - -«Mais à quoi bon, ma Juliette, te rappeler tous ces faits! Ne t'ai-je -pas mille et mille fois raconté ce que tu n'avais point vu de mon roman -bizarre? Et tout le reste, n'en as-tu pas été la principale héroïne, -jusqu'au triste moment de notre séparation? Quel plaisir n'ai-je pas à -me rappeler que, pendant les trois ans qui nous ont cachées sous le même -dôme, nous n'avons eu qu'une âme, qu'un secret, qu'un bonheur! -Tendrement aimée, ardemment désirée de ton Erosie, toi seule as rempli -complètement le vide que mes infortunes galantes avaient ouvert dans mon -coeur. Tu étais mon bon génie; tu me consolais; tu m'enchantais... Tu le -pourras encore, lorsqu'à ton tour dégagée de tes fers momentanés[42], tu -reparaîtras sur le théâtre du monde, où tes charmes et tes admirables -qualités te présagent la plus belle carrière... Mais alors, seras-tu la -même pour moi? Ton coeur ne sera-t-il pas de glace pour l'infidèle -Erosie? Ne me mépriseras-tu pas d'avoir pu si brusquement devenir -inconséquente à mes plans et parjure aux serments qui nous avaient -liées? Non; tu seras indulgente. Ton âme est douce; tes sentiments, -modérés en tout, ne te rendent pas, comme moi, susceptible de passer -inopinément d'un point extrême à l'extrême opposé. Je me souviens avec -plaisir que lorsqu'il était question entre nous de l'excellence d'un -système, dont tu suivais assez volontiers la pratique, sans être fort -engouée de sa théorie, tu me disais avec une touchante ingénuité: «Je -crois ma chère, que dans notre position, ce que nous nous permettons est -pour le mieux; mais, dans tout autre, pour mon compte du moins, je ne -répondrais de rien. Les simulacres sont assez agréables où manque la -réalité; mais où l'on peut la trouver, peut-être, ce qui la représente -le mieux, n'a-t-il que bien peu de mérite.» - - [42] Le procès de Juliette allait être jugé. Il n'avait été suspendu - pendant si longtemps, que parce qu'elle avait négligé de faire ce - qui rend tout procès imperdable pour une jolie femme. (N.) - -«Quant à moi, ma chère amie, je n'ose prononcer. Il me convient de -flotter quelque temps encore entre mon ancienne erreur (si mon système -en fut une) et la nouvelle (si c'en est une encore que de m'être -réconciliée avec _l'homme_). Eh que sais-je, violente comme je suis dans -toutes mes affections, si, bientôt, je ne me jetterai pas à corps perdu -dans le travers d'aimer, autant que je le haïssais, un sexe dangereux, -aux atteintes duquel je me croyais à jamais inaccessible!... Lis mon -récit, et juge-moi. - -«Puisqu'il ne suffit pas ici-bas d'être jolie, grande, faite à peindre; -d'avoir de la naissance, de l'éducation, des talents; d'être de plus -douée de ce caractère _harmonique_ qui peut contribuer au bonheur de ce -qui nous entoure; et puisqu'avec tous ces attributs, sans richesse, on -peut fort bien se trouver en butte à toutes sortes de disgrâces, il -était raisonnable que je me décidasse à prendre un mari, quand un homme -honnête et riche se présentait avec le désir de m'avoir pour épouse. Tu -sais, parfaite amie, quels profonds et sages raisonnements je fis, -lorsque mon tuteur me proposa le plus que quadragénaire baron de -Roqueval. Tu me vis docile aux volontés supérieures[43], en dépit d'un -portrait qui, bien que flatté, comme le sont toutes ces effigies, ne -m'annonçait qu'un homme laid et passablement dépourvu de tournure...--Eh -bien! te dis-je, il est du moins estimable et riche; et son état -_d'homme de mer_ abrégera de neuf ou dix mois par an l'ennui de lui -faire face dans sa gentilhommière; il m'offre de notables avantages, un -douaire décent... j'épouserai.--Mais il faudra traiter M. le baron en -mari!--Pourquoi pas! Dès que le coeur ne sera pour rien dans toute cette -affaire, à quoi va se réduire ma corvée?... à remplir de temps en temps -une espèce de formalité... que d'ailleurs il dépend toujours à peu près -d'une femme de rendre insipide pour l'agent, et par conséquent de plus -en plus rare! Non, l'hommage d'un mannequin tout à fait étranger à notre -âme, est zéro sur le registre du plaisir. Ainsi donc, mon mariage ne -rompra point mes voeux féminins; et pour tolérer des services absolument -sans importance, je ne me croirai nullement infidèle à ma bien-aimée -Juliette. - - [43] Erosie, par une clause assez bizarre du testament d'un de ses - parents, ne devait hériter qu'à condition qu'elle serait, à 20 ans, - mariée à quelqu'un d'agréé par le tuteur. (N.) - -«Tu le sais, je vis tout cela comme il le fallait voir, et, sans faire -la renchérie, je promis à l'empressé baron l'honneur de ma main. Les -cadeaux parurent; le moment de quitter ma retraite (chère à cause de toi -seule, mais, à tous autres égards, fort maussade) arriva: je partis bien -affligée, non pas à cause de ce que j'allais trouver, mais à cause de ce -que je quittais. En un mot, je pris d'assez bonne grâce le chemin de la -capitale. - -«Pourquoi ce pauvre diable de baron ne se trouva-t-il point pour m'y -recevoir? On ne croit pas universellement à la fatalité Cependant il est -très vrai que certains événements sont écrits mille ans d'avance dans le -livre des destinées et que toute l'adresse humaine ne viendrait pas à -bout d'effacer le moindre de ces décrets... Encore une fois, pauvre -baron, pourquoi n'étiez-vous point chez vous lorsque j'y suis arrivée? -Pourquoi votre mauvais génie, afin que vous manquassiez de quarante -heures l'instant où j'aurais pu vous joindre, avait-il arrangé je ne -sais quel incident qui, vous appelant à Brest, tandis que je cheminais -vers Paris, me ménageait l'occasion et tout le temps nécessaire pour que -vous reçussiez d'avance... (ah bien innocemment de la part de mon coeur) -l'échec le plus redouté par l'espèce épousante!... Voici, ma Juliette, -comment tout cela s'est passé. - -«J'étais partie comme tu sais, sous la garde de cette fausse prude de -Béatrix, mon ancienne gouvernante (devenue ma complaisante de bien des -manières au couvent), et de plus escortée par le brave Rud'homme, ancien -serviteur et compagnon des guerres de feu mon père. Voyageant ainsi, je -ne pouvais qu'être bien tranquille et quant à ma sûreté personnelle, et -quant aux soins qui rendent plus supportable la fatigue d'une longue -route. J'étais prévenue, par plus d'une lettre, que mon galant prétendu -viendrait au-devant de moi, de sa terre jusqu'à Fontainebleau, où pour -lors la cour se trouvait. - -«Point du tout. A une demi-lieue de là, je vois s'avancer contre la -portière de ma diligence un ecclésiastique à cheval, qui venait de -parler à Rud'homme, équitant en avant.--Mademoiselle de... (mon nom, me -dit cet homme, avec assez de respect) voudra bien permettre que son très -humble serviteur l'abbé Cudard lui présente l'hommage de M. le baron de -Roqueval, malheureusement absent par ordre et pour des devoirs -indispensables. Je suis chargé de l'agréable commission de le suppléer -auprès de mademoiselle, jusqu'à son prochain retour. - -«Me voilà fort embarrassée.--Mais, monsieur l'abbé (balbutiai-je), je -suis fort sensible... Il faut bien... puisque je suis privée du plaisir -de trouver ici M. de Roqueval lui-même, que je me conforme... Je ne -savais que dire, en vérité, car je n'étais pas moins embarrassée du -contre-temps qui me livrait à cet être absolument étranger, que de -l'avide et gênante curiosité avec laquelle l'émissaire tonsuré (toujours -chapeau bas et penché sur l'encolure de son cheval) parcourait, étudiait -ma physionomie, et semblait vouloir marquer que ce rigoureux examen -faisait partie du devoir de son ambassade. - -«Je crus qu'il était honnête de proposer au personnage de descendre de -cheval et d'entrer dans ma voiture. Il accepta l'offre avec -transport[44]. Béatrix lui céda sa place de fond; il faillit s'y mettre; -cependant, par réflexion, il préféra le devant; bref, me voilà face à -face de l'ambassadeur, nos jambes mêlées, et lui, s'inclinant assez, -soit impolitesse, soit effronterie, pour que son nez soit presque fourré -sous la dentelle de mon ample chapeau. Rud'homme conduit le cheval -délaissé, nous cheminons au petit trot vers le gîte. - - [44] Défaut d'usage de part et d'autre; mais on sait que la voyageuse - est une provinciale, et M. l'abbé n'avait, comme on verra, nulle - connaissance des belles manières. (N). - -«Naturellement, je devais être curieuse de savoir ce que M. l'abbé -pouvait être de plus que l'émissaire de mon honnête futur. Pendant le -trajet, cette curiosité fut satisfaite. M. l'abbé Cudard venait -d'achever l'éducation scolastique du jeune fils d'un intime ami de M. de -Roqueval. Le maître et l'élève sortaient d'un collège de Paris. Conduire -l'adolescent à Fontainebleau, où le baron devait le présenter au -ministre de la guerre, à l'occasion d'un emploi récemment accordé, était -le dernier devoir que M. Cudard remplissait; et, déjà, gratifié d'un -bénéfice, il n'attendait plus que le retour de mon baron pour se retirer -d'auprès du jeune vicomte de Solange. - -«Je faillis demander pourquoi celui-ci n'était point venu. N'est-ce pas, -Juliette, que c'eût été bien indiscret à moi? Aussi me souvins-je à -propos que j'étais fort indifférente sur le compte de tout être -masculin; et je me dis _qu'il devait m'être égal, qu'un blanc-bec eût ou -n'eût pas accompagné son pédagogue pour venir à ma rencontre_. D'après -cette réflexion, je n'aurais dû tout imaginé de me faire instruire de ce -qui pouvait regarder le petit vicomte; mais il plut à M. Cudard, sujet à -babiller, et (je m'en étais aperçue dès son début) fort entrant, de me -parler uniquement de son élève. - ---En vérité, Mademoiselle, il est charmant; sans doute, vous voudrez -bien permettre que j'aie l'honneur de vous le présenter ce soir? -Autrement, le pauvre petit aurait le chagrin de souper seul dans sa -chambre. - ---Comment donc, Monsieur l'abbé! Certes, je ne souffrirais pas qu'à -cause de moi... - ---Vous le verrez, Mademoiselle. C'est un petit amour. Il est fait pour -avoir dans le grand monde les succès les plus distingués. Qu'il me -tardait de le voir sortir de ces maudits collèges! J'y languissais par -intérêt pour lui. On croit faire merveille en claquemurant de la sorte -ses enfants dans ces écoles, où l'on suppose que l'instruction est -excellente et que les moeurs sont à l'abri de toute corruption! Eh bien! -Mademoiselle, c'est une erreur. D'abord, on n'y devient pas fort savant; -d'ailleurs, à quoi bon, pour un militaire, savoir le latin et le grec! -Mais, ce n'est pas tout: le grand inconvénient de ces maisons, c'est -qu'il y règne des abus! C'est qu'il s'y passe des choses!... Pour peu, -voyez-vous, qu'un enfant ait de bonne heure des dispositions à se -sentir... pour peu que la nature ait poussé son premier cri... et mon -élève est bien précoce... - ---Mais, Monsieur l'abbé, ces détails sont assez indifférents, ce me -semble, à l'objet de mon voyage? - ---Vous avez raison, Mademoiselle, et je vous supplie de m'excuser. Mais, -c'est que chacun est toujours si rempli de son objet! et j'aime mon -petit bonhomme, je l'aime! Suffit, il était temps qu'on nous fît changer -de théâtre. Le monde, Mademoiselle, le monde est l'élément où doit -respirer, avant la naissance des passions, un gentilhomme qu'on a -dessein de pousser dans le militaire et de lancer à la cour. Un an de -plus de notre contagieuse solitude, et le plus aimable enfant... -peut-être se perdait. - -«A travers ces extraordinaires confidences, qui avaient fait hausser -plus d'une fois les épaules à la maligne Béatrix, nous entrâmes enfin -dans notre auberge. - -«J'avais à peine pris possession d'un appartement, assez commode et -presque élégant, que mon futur avait pris soin de m'y faire préparer, -qu'on entendit, dans le corridor, le bruit de quelqu'un qui courait en -folâtrant avec des chiens. - ---Le voici, le voici (s'écrie aussitôt l'abbé, marquant le plus vif -intérêt)! c'est M. le vicomte avec ses danois. Il a voulu voir la chasse -du roi: je n'ai pas cru devoir lui refuser cette petite satisfaction -pendant que mon obéissance aux ordres de M. de Roqueval m'appelait -ailleurs. - -«En même temps une voix encore enfantine, mais intéressante, disait très -haut à quelqu'un: - ---Eh bien! a-t-on des nouvelles de M. Cudard! A-t-il trouvé? - -«Comme soudain nous n'entendîmes plus rien, je compris qu'on répondait -tout bas à ses questions. Pour lors, après s'être une seconde fois -assuré de mon consentement, le mentor ouvre, et dit d'un ton magistral: - ---Venez, venez, monsieur le vicomte; la respectable personne qui doit -faire le bonheur de votre digne patron, veut bien vous permettre de la -saluer. Allons, moins de timidité, venez, vous dis-je. - -«Figure-toi, chère Juliette, l'excès de mon étonnement, lorsqu'au lieu -d'un morveux tel que je me l'étais imaginé et qu'annonçait peut-être -l'invitation de Cudard, je vis s'avancer avec grâce un jouvenceau de la -meilleure tournure, très grand pour son âge, svelte, à la physionomie -noble, et beau!... ma chère, beau comme Adonis. J'ai peut-être le -malheur d'avoir quelque chose d'un peu repoussant pour les gens qui ne -me connaissent point, et c'est pourquoi sans doute le sourire du vicomte -fut coupé sur-le-champ par l'air le plus composé; je vis ses longs et -beaux yeux noirs s'abaisser vers la terre. Il fit un temps d'arrêt, -rougit et devint céleste... Ce ne fut qu'une minute plus tard qu'il put, -en hésitant, me faire un compliment, d'ailleurs fort honnête. Cudard, -déjà très familier, et qui avait le ton de l'ascendant, prit alors la -parole avec assurance et me dit: - ---Il faut nous excuser, Mademoiselle. Nous sommes écolier; nous n'avons -rien vu encore; ainsi, notre embarras est bien pardonnable. - ---Pédant (manquai-je de lui répliquer)! tu serais moins audacieux et -bien embarrassé toi-même si tu pouvais sentir le ridicule de ton rôle; -va, ta médiation est ici bien inutile. - -«En effet, le trouble du bel adolescent, sa gêne respectueuse, les -grâces que cette louable timidité prêtait à sa charmante figure, avaient -bien plus d'éloquence que les sottes excuses de l'abbé! Je ne pus -m'empêcher de couvrir celui-ci d'un regard peu flatteur pour sa vanité, -s'il eût été saisi; mais cet homme, plus histrion qu'observateur, allait -de l'avant et parlait comme se croyant inaccessible à la critique. - -«Comme je n'étais pas assez fatiguée pour ne pouvoir trouver de plaisir -à me promener, je témoignai l'envie de parcourir les jardins du château. -Nous nous y rendîmes donc aussitôt que mes nouveaux compagnons eurent -quitté leur attirail de cheval, et que j'eus fait moi-même un peu de -toilette. - -«Pendant cette promenade, je fus aussi parfaitement contente du petit -vicomte, que mécontente de l'excédant abbé. Ce présomptueux ne -s'était-il pas donné les airs de me questionner de mille manières, -toujours en me priant beaucoup d'excuser! - -«Mais (disait-il) on ne peut voir mademoiselle sans prendre à tout ce -qui la concerne le plus vif intérêt. Oui (essayant de me prendre -affectueusement la main), je voudrais avoir le bonheur de vous connaître -à fond, afin de pouvoir... vous devenir peut-être fort utile. (Ma mine -aurait dû l'embarrasser: il osa poursuivre.) Une jeune personne qui -prend pour époux un homme âgé doit,... sur bien des articles, être de -bonne heure préparée. - ---Je ne vous entends pas, Monsieur l'abbé. - ---C'est que... dans l'état que vous allez embrasser, tout n'est pas -roses; il s'en faut beaucoup. - ---J'avais imaginé que les gens du vôtre avaient assez peu de -connaissance de ce qui regarde l'ordre où je vais entrer? - ---Préjugé que cela, Mademoiselle. Les gens de mon état ont des rapports -avec toutes les classes de la société: nous tenons à tout. Nous sommes -si accoutumés à voir!... et à bien voir!... (Et le sot ne voyait pas que -je le portais sur les épaules!) - ---Monsieur (lui ripostai-je), j'ai beaucoup de penchant à vous croire -homme très capable, mais, toute ma vie, j'ai pris assez volontiers -conseil des circonstances... du moment, si vous voulez; et sans me -préparer à jamais rien, j'ai communément le bonheur de choisir avec -assez d'adresse le parti convenable... Je crus voir alors mon Cudard -sourire avec épigramme, et combiner quelque idée qui lui serait venue -sur-le-champ... - -«Pendant tout ce beau colloque, le pauvre petit vicomte n'avait pas dit -une parole. Il avait rêvé, Dieu sait à quoi; mais il y eut un moment de -silence, ce qui rendit très remarquable un profond soupir que le pauvre -enfant exhala.--Bonté divine (s'écria l'ex-gouverneur)! à qui donc en -avez-vous avec cette suffocation soudaine!--Moi! riposta Solange, je ne -suis point suffoqué... Je me trouve... parfaitement et n'ai été mieux de -ma vie.--Monsieur (interrompis-je), est peut-être fatigué? (Je le -regarde avec amitié). La promenade le gêne? On peut rentrer.--Oh! non, -non, Mademoiselle, demeurons, de grâce: ce jardin est délicieux! et la -soirée si belle! Ah! quels yeux, quels yeux, Juliette, il avait en -exprimant ainsi son admiration! et je crus sentir en même temps que le -bras dont j'enlaçais le sien, se trouvait pressé contre son flanc... Je -devinai qu'il étouffait pour le coup quelque nouveau soupir, ne voulant -pas donner plus de prise aux sottes annotations du pédagogue. Moi... (tu -peux m'en croire) sans coquetterie, mais... par espièglerie peut-être, -et pour savoir si je pouvais avoir quelque part à l'agitation que -montrait mon petit promeneur, je fis la faute de lui sourire, avec un -mouvement involontaire de la main, qui, peut-être, serra tant soit peu -l'une des siennes... Ah j'eus bientôt lieu de me repentir de ces -apparences d'agaceries. Ne voilà-t-il pas à l'instant mon Adonis qui -fixe sur mes yeux les siens brillants comme du phosphore! Il est sur le -point de s'arrêter tout court. Je me vois menacée... Je ne sais si ce -n'est point peut-être d'être embrassée à la vue de cent personnes, ou -Dieu sait quelle autre imprudence de jeune homme. Heureusement, M. -Cudard venait de s'arrêter pour ramasser un papier fort sale qu'il avait -pris pour une trouvaille de conséquence. Je le rappelai bien vite. - -«Cependant le coeur me battait! les veines du pauvre petit étaient -gonflées! on les voyait serpenter sur son front enluminé... Je le -sentais tremblant, brûlant... Je fus obligée (comme s'il y eût déjà de -l'intelligence entre nous) de lui faire, au moment où l'abbé nous -rejoignait, un _chu_ imposant. - -«Et voilà comment, en dépit qu'on en ait, peuvent naître des -malentendus. Qui, dans ce moment, nous voyant ainsi troublés, n'aurait -pas imaginé qu'il y avait de part et d'autre un commencement de -galanterie? - -«Je me plaignis de la fraîcheur du soir et voulus retourner chez moi -tout de suite. Le doux et tendre adolescent nous suivit sans murmure. -L'abbé goûtait d'autant mieux ma résolution subite, qu'avant de quitter -l'auberge, il avait oublié de demander le bulletin du souper; il se -reprochait cette négligence en homme qui affichait une gourmandise... -d'abbé, c'est tout dire. - -«Je redoutais fort l'instant où cet inspecteur, visitant la cuisine, me -laisserait probablement seule avec mon trop inflammable élève. Par -bonheur, Béatrix, qui se trouva devant la porte et que je fis monter -avec moi, me sauva le dangereux tête-à-tête. Je renvoyai promptement mon -jeune homme, sous prétexte que je voulais me déshabiller; cependant ce -besoin n'était pas le principal objet qui me faisait désirer d'être -seule. Je fus invisible jusqu'au moment de nous mettre à -table.--Victoire! future baronne (dit, en entrant, avec le souper, -l'emphatique et toujours bruyant Cudard: il tenait à la main deux -lettres). Voici pour le coup des nouvelles positives et dont vous allez -être enchantée. M. le baron m'écrit, et voilà, Mademoiselle, ce que j'ai -trouvé de joint pour vous à son épître. Ma foi! vive la sympathie! Ce -galant homme a su calculer à la minute votre voyage et celui de notre -paquet, afin que tout arrivât ensemble.--Je lus, sans partager à certain -point l'extase du sot commissionnaire. M. de Roqueval, après un début de -lieux communs galants, dont je ne me sentais nullement touchée, et -d'excuses à propos d'une absence que je m'étais déjà résignée à souffrir -très patiemment, s'annonçait pour le lendemain ou le surlendemain au -plus tard. Je fis, comme le petit vicomte, un gros soupir, que -l'examinateur Cudard ne manqua pas de prendre, avec tout le discernement -possible, pour l'expression frappante du désir que j'aurais déjà -d'embrasser mon cher prétendu. - -«Pendant le court intervalle de temps que le petit amoureux avait passé -sans me voir, ses traits avaient déjà souffert de l'altération, il avait -perdu la moitié de ses brillantes couleurs. Quand il fut à table, -quoiqu'à mon côté, je lui vis l'air sombre et distrait: il ne me -regardait presque point. J'étais impatientée de cette conduite, et comme -je ne doutais pas qu'instruit avant moi-même du rapprochement de M. de -Roqueval, Solange ne fût, à cause de cela, si tourmenté, je fus piquée -de l'air que semblait se donner un étourdi de compter d'avance sur assez -d'intérêt de ma part pour qu'il se crût en droit de se faire des chances -personnelles de ce qui pouvait me concerner. Dans ces dispositions, je -fis l'essai d'une manoeuvre qui me réussit pourtant assez mal. Je crus, -en persiflant le petit boudeur, le réveiller et mettre fin à ma -maussaderie; mais, il avait un assez bon caractère pour me sourire, et -me dire même des choses assez agréables, tandis que je le harcelais; il -n'en avait pas moins le _coeur gros_, et des larmes qu'il ne pouvait -retenir s'échappèrent tout à coup avec tant d'abondance, que Cudard les -eût infailliblement remarquées, s'il n'eût pas été profondément occupé à -dévorer une volaille succulente, unique objet de sa gloutonne -attention... Cet accès d'appétit nous épargna ce que le mentor n'aurait -pas manqué de dire au sujet des vapeurs de l'élève... Je fus enchantée -de ce que l'abbé ne voyait d'un trouble dont enfin il aurait aussi bien -que moi deviné la véritable cause. - -«Ce moment, ma chère Juliette, était le premier où, depuis mes malheurs, -j'avais, en faveur d'un homme, éprouvé quelque mouvement de -compassion... disons plutôt d'attendrissement... Je ne sais, mais si -j'avais été tête à tête avec mon petit affligé quand ses pleurs se -firent jour, je me serais peut-être mise en grands frais pour lui donner -des consolations. Mes yeux apparemment lui en dirent quelque chose; car -après y avoir fixé quelques instants les siens, il reprit visiblement sa -sérénité naturelle, sa charmante humeur; et le plus attrayant coloris -reparut sur son visage. - -«Pendant ce temps-là, Cudard goinfrait, et buvait comme un Suisse: -bourgogne, bordeaux, champagne, il appela de tout; sous ces beaux noms, -on lui présenta les drogues qu'on voulut; il les huma sensuellement et -en telle quantité, que le sage gouverneur était ivre quand nous -quittâmes la salle. La paix était faite à la sourdine entre l'élève et -moi; Cudard eut l'insolence de me voler un quart de baiser; je lui -aurais arraché les yeux, si je n'avais imaginé soudain que cette -vivacité m'autorisait sans doute à donner à mon tour un baiser tout -entier, et de la bien bonne espèce au petit témoin. Là-dessus, nous -allâmes tous essayer de dormir... - -«Je vais aussi, ma chère, te laisser respirer un moment et combiner -comment je pourrai te peindre (sans trop effaroucher ta pudeur) le reste -un peu bien fort de ma singulière aventure... - -«Je poursuis. On supposerait volontiers qu'une jeune personne qui -pendant cinq jours de suite a été cahotée et n'a pas eu de très bons -gîtes, va s'endormir, lorsqu'enfin, à peu près parvenue à sa destination -et passablement contente, elle se trouve étendue dans un excellent lit. -Cependant, je ne fus pas assez heureuse pour que les pavots de Morphée -vinssent à souhait engourdir mes paupières. Une chaleur dévorante -précipitait la circulation de mon sang; aucune attitude ne me semblait -commode; sans rhume, j'éprouvais une oppression... - -«Après m'être longtemps agitée dans mes draps, ta pensée (que j'avais, -je te l'avoue, un peu repoussée, comme si j'eusse eu honte de me voir -citée par elle au tribunal de la fidélité), ta chère pensée, qui -m'obsédait, eut enfin audience. - -«J'avais de la lumière: je me levai pour courir à certaine cassette, où -tu sais que je conserve avec le plus tendre soin les trésors de notre -amour. J'apportai près de mon lit ce meuble, et j'en tirai tes -lettres... dignes de Sapho: je les relus avec une tendresse... avec un -désir!... Je portai tes beaux cheveux à ma bouche... Je mis autour de -mes hanches cette galante ceinture, à laquelle il te souvient qui pend -un médaillon précieux où, derrière ton portait, sont enchâssées -certaines dépouilles... cher trophée de mon bonheur claustral. Oh! bien -sincèrement et sans cajolerie, ma Juliette, je puis t'affirmer que ce -talisman de plaisir ne toucha point en vain au champ où les traces de -ton amoureuse moisson sont encore récentes. Mille délicieux souvenirs -m'enivraient, et, sans qu'il fût besoin de recourir à cette effigie -grossière[45] que j'ai voulu conserver, qui tant de fois nous servit -tour à tour à pulvériser dans le mortier de Cythère _le désir de -l'homme_ que nous y voulions exterminer; ta céleste image, aidée du plus -léger attouchement, me fit deux fois oublier mon être dans le sein du -parfait bonheur. C'était cette réparation de mes torts envers toi, cette -amende honorable qu'attendait Vénus, protectrice de tes intérêts, pour -me permettre de fermer l'oeil. - - [45] N'en déplaise à la sublime Erosie, l'usage de ce qu'elle indique - ici dément un peu sa prétention aux _vierges appas_. Une demoiselle, - après avoir vécu du régime dont elle nous fait l'aveu, peut valoir - une veuve, au dire des connaisseurs. Les malins vont plus loin: ils - donneraient volontiers, à deux amies aussi délicates, aussi fières - de _n'avoir jamais connu l'homme_, des brevets de catins. (N.) - -«J'eus une nuit délicieuse.--A mon réveil (il était déjà grand jour), je -me mis à méditer sur tout ce qui s'était passé le jour précédent... On -m'avait fait du feu. Quelque peu de fumée rendait nécessaire la -précaution d'aérer ma chambre! mais la croisée était trop près du lit -pour qu'on pût l'ouvrir sans m'incommoder; on préféra donc laisser ma -porte entr'ouverte. Béatrix allait être occupée chez elle à mettre en -état les chiffons que j'avais choisis pour ce jour-là. Calme et livrée -ainsi à moi-même, je me sentais exister bien agréablement. - -«Que j'étais folle (me disais-je avec gaieté)! J'ai failli, pour un -enfant, déroger à mes principes!... car enfin... il m'avait intéressée, -je ne puis le nier... C'est qu'en effet, il est bien beau! bien -aimable!... Quels traits! quelle tournure... et les grâces qu'il a dans -son langage! dans ses manières! dans ses moindres mouvements!... Mais -cela n'a que seize ans.--En même temps, mes regards se trouvaient, par -hasard, dirigés sur l'outil auxiliaire que tu connais, et qui avait le -nez hors de ma cassette... Devine l'idée bouffonne qui me survint... -C'est qu'il devait y avoir bien de la différence entre cette figure -étoffée et le joujou naissant dont ce pauvre Solange devait être pourvu. -Le ridicule de l'échantillon animé, placé par mon imagination à côté de -l'effigie, me fit sourire; et pour mieux m'amuser du parallèle, je -saisis l'objet qui se trouvait à ma portée, au défaut de celui qui n'y -était pas... Ce que je tenais me parut plus fort qu'à l'ordinaire... -impraticable même, quoique nous l'ayons si souvent employé... Comme si -j'avais doute que ce fût le même, je fis l'enfance de l'approcher du -seuil de son domaine... et je me dis: Un Solange figurerait là beaucoup -moins bien... D'ailleurs, il est homme; il n'aura jamais l'honneur d'en -approcher. - -«Etourdie j'avais totalement oublié que ma porte était ouverte! Bornée -par mon seul rideau, j'agissais comme si j'avais été seule au monde; -gênée par mes couvertures, j'étais sortie tout à fait de mes toiles. Un -écart lascif préparait l'accès au joujou chéri!... Dieux! mon baldaquin -s'entr'ouvre! C'est Solange, un gros bouquet à la main, et qui, léger -comme l'ombre, s'était avancé jusque-là! - -«Un coup de foudre ne m'aurait pas mieux atterrée. Je fais un cri sourd -et me hâte de cacher ma turpitude, en m'enfonçant dans mon lit. -L'indiscret non moins frappé, tombe la face sur moi... Nous gardons -d'abord un morne silence, je le romps enfin, furieuse, et, me retournant -avec brusquerie vers le téméraire visiteur: - ---Osez-vous, monsieur, lui dis-je, vous arrêter ici quand vous venez de -me causer une frayeur... - ---Pardon, mille fois pardon, mademoiselle. - ---Entra-t-on jamais chez une personne de mon sexe!... - ---Hélas je vous supposais endormie... Je me flattais de vous voir un -instant à votre insu, et de pouvoir poser sur votre lit ces fleurs, qui, -lors de votre réveil, vous auraient appris... - ---Quoi? - ---Que la première pensée du tendre Solange avait été pour vous; car, à -quel autre que moi auriez-vous pu imputer cette légère marque -d'attention? - ---Sous toute autre forme, monsieur (répliquais-je plus d'à moitié -radoucie), votre attention m'aurait infiniment touchée; mais... - -«Que pouvais-je ajouter de raisonnable, Juliette? J'aurais eu bonne -grâce à faire la méchante! à quereller! J'allais être, ma foi! la plus -embarrassée, si l'aimable enfant, tombant à mes genoux et portant à sa -bouche ma main dont il demeurait emparé, ne s'était mis éloquemment en -frais de justification. Peine inutile, car j'étais bien éloignée de lui -vouloir du mal, mais j'avais besoin qu'il entrât en scène, afin que je -fusse dispensée de pousser plus loin un rôle que je sentais ne pouvoir -soutenir avec vérité... Le prétendu criminel dit tout ce qu'il voulut; -je me tirai d'affaire avec un air de demi-colère que je n'avais point de -peine à laisser dégénérer par degrés en indulgence. Ma position exigeait -ce petit manège. Quelque coupable que pût être, dans le fait, celui que -son intention et surtout son amour justifiaient si bien, sa cause -n'était pas à beaucoup près la plus mauvaise. Sans ma faute, quelle eût -été la sienne! il s'agissait donc de détruire l'impression que ce -qu'avait vu Solange (eut-il été plus enfant encore) ne pouvait manquer -de faire naître dans son esprit. - -«Cependant, au lieu de se prévaloir de sa découverte et de la prise -qu'elle lui donnait sur moi, le pauvre petit, toujours contrit, toujours -suppliant, couvrait ma main de baisers. - ---Belle, mais perfide main (disait-il), je te caresse, et j'y ai bien du -plaisir... tu n'es pourtant que mon ennemie (ceci m'étonna). - ---Que voulez-vous dire, Monsieur! - ---Cruelle! eh! n'ai-je donc pas vu... - ---Vous devenez fou, mon cher Solange. - ---Vous flatteriez-vous d'abuser de votre ascendant au point!... - ---Quoi! tout à l'heure, cette main adorable n'était-elle pas armée d'un -formidable instrument et ne le dirigeait-elle pas?... - ---Achevez de dire quelque impertinence! - ---Je me tais, mais... je sais trop ce que l'exercice égoïste où je vous -ai surprise a de fatal pour un amant[46]. - - [46] Si l'on continue de lire, on cessera d'être étonné de voir notre - enfant de seize ans parler et même agir comme l'homme le plus formé! - Solange n'en était pas (comme le fait le prouve) tout à fait à sa - première aventure. En dépit du collège et de l'abbé, son éducation - amoureuse était déjà bien avancée. Paris est un séjour où les jeunes - gens sont si précoces! et pour peu qu'ils aient des dispositions à - saisir les principes mondains, il y a de si bons professeurs! (N.) - -«Je commençais à n'être plus à mon aise. - ---Parlons un peu raison (dis-je, lui retirant ma main et m'élevant -assise contre mes oreillers). En supposant qu'il y ait quelque chose de -répréhensible à ce dont votre indiscrétion, peu civile, vous a fait -témoin, quel droit auriez-vous, s'il vous plaît, à vous en formaliser? - ---Aucun sans doute, mais si vous aviez un peu... - ---De prudence, voulez-vous dire apparemment... ma porte aurait été -fermée, et vous n'auriez pas maintenant la cruelle satisfaction de -m'humilier. - ---Vous humilier! moi, qui vous adore! moi qui suis votre esclave! oh! -non, non; je pourrais plutôt me croire infiniment heureux d'avoir vu ce -qui s'est passé!... mais il aurait fallu pour cela... ou plutôt vous ne -l'auriez pas fait si... (Il fixait ses regards sur les miens sans -continuer). - ---Poursuivez; faites-vous mieux comprendre. - ---Une femme un peu susceptible de compassion et qui aurait daigné -réfléchir à l'état violent où je suis depuis que j'ai le bonheur ou le -malheur de vous connaître... si d'ailleurs elle n'eût pas éprouvé pour -moi quelque répugnance insurmontable, et que ses sens l'eussent -tourmentée... (Au travers tout son petit tortillage, je le voyais très -bien venir: à dessein donc de l'aider un peu). - ---Cette femme! eh... bien! - ---M'eût donné la préférence. - -Et voilà mon pauvre petit tout confus, repentant peut-être d'avoir -laissé échapper cet aveu cavalier. Cependant, au lieu de me fâcher, -comme pour la décence j'aurais peut-être dû le faire, je fais la folie -de rire aux éclats. - ---Comment (ripostai-je d'un ton railleur), à seize ans! mais, mais, mon -ami, voilà de ces propositions... qu'on ose tout au plus faire quand, -décidément libertin, on a sous la main quelque femme d'une dissolution -connue... car, avant tout autre, il n'y a qu'une longue habitude ou des -sentiments réciproques bien avoués qui puissent relever l'homme le plus -épris du respect qu'il doit à notre sexe. - ---Ah! oui, je n'ai qu'à me conformer à ces belles maximes! Une longue -habitude! des sentiments réciproques! Avons-nous le temps de voir se -former tout cela! Vous en parlez bien à votre aise! Indifférente, -bravant l'amour, et devant vous marier après-demain vous ne vous souciez -guère de ce que va devenir le malheureux Solange. Ce M. de Roqueval, qui -revient pour votre bonheur, fera mon supplice, il me comblera, si vous -voulez, d'amitié, à cause de mon père; il me conduira chez le ministre, -voilà qui est fort bien; mais après cela, le bourreau qu'il est me fera -témoin de son funeste mariage; le lendemain il me renverra dans ma -famille... Et cependant vous serez à jamais perdue pour le malheureux -que vous avez ensorcelé... Ah! j'en mourrai... Non, non, Mademoiselle; -je ne survivrai point au moment affreux qui m'arrachera d'auprès de -vous! - -«Et voilà les plus beaux yeux du monde changés en deux ruisseaux de -larmes... Mes mains en sont trempées. J'allais peut-être dire quelque -chose de trop, quand le bel enfant continua. Si vous étiez de ces femmes -austères, sauvages, qui méconnaissent le charme de la volupté! Mais -après ce que j'ai vu!... barbare!... Pourquoi pas plutôt moi! Pourquoi -pas, au lieu d'une idole difforme, un être vivant qui se consume pour -vous?... Conçois-tu, ma chère Juliette, qu'on puisse raisonner plus -juste? Et crois-tu qu'il m'eût été décent de faire la bégueule avec le -clairvoyant témoin de ma luxurieuse manoeuvre! - ---Mais, Solange (lui dis-je, me prêtant à l'effort qu'il faisait pour -prendre un baiser), quand je serais assez faible... tu vois, mon bel -ami, que je le suis peut-être plus que tu ne l'imaginais... Oui, je te -l'avoue, je n'ai pas un instant douté de t'avoir donné de l'amour. Tout -ce que tu m'as laissé voir de tendre, d'impétueux m'a flattée. Ton -imprudence même d'être venu ce matin, je t'en sais gré, je crois, en un -mot, que, pour faire une joyeuse folie, on ne pourrait choisir un être -plus charmant et moins capable que toi de donner des sujets de repentir. -Mais, avec tout cela, mon cher, si je me livrais à ton penchant, au -mien; si nous venions à perdre la tête, à quoi cela me mènerait-il? - ---Au bonheur, céleste amie, au parfait bonheur. - ---Parfait bonheur immédiatement suivi de peines cruelles. Tu me le -faisais observer à l'instant. N'aurai-je pas dans vingt-quatre heures un -souverain maître, des devoirs sacrés? - ---C'est donc à nous de reculer de vingt-quatre heures un malheur -inévitable qui commence dès maintenant, si nous raisonnons en sophistes, -quand tout nous invite à jouir en amants. - -«Ah Juliette! c'est mon étoile qui, pour confondre ma trop présomptueuse -confiance en moi-même, me suscitait cette étrange aventure et voulait, -afin que je fusse complètement humiliée, qu'un enfant triomphât de ma -haine factice contre tout le sexe masculin. Ne trouves-tu pas que mon -énorme préjugé, vaincu d'emblée par Solange, rappelle ce fanfaron de -Goliath que le petit David terrasse du premier coup? - -«Mais laissons ces puérilités. - ---Tu dois être impatiente de voir comment va se terminer notre -singulière argumentation. Puisse, hélas! le dénouement ne pas te -déplaire, mon coeur. Voici l'instant où, comme souveraine de mes -inclinations, tu vas être mortellement offensée; mais j'aurai mon tour, -et tu peux d'avance compter sur le même pardon, que tu ne me refuseras -pas sans doute. - -Qui l'eût cru d'un enfant! Au reste ce qu'il va faire est moins -difficile à l'âge le plus tendre, que ces tours de force d'un esprit -prématuré par lesquels mon petit séducteur m'a déterminée enfin à -combler ses amoureux désirs. - -«Un baiser, de ceux qui signifient tout, qui donnent carte blanche pour -tout, mit fin à notre débat sentimental. Tandis que nos bouches étaient -collées, nos langues enlacées, des mains prévoyantes arrachaient ma -triple enveloppe. Déjà, mes plus attrayantes richesses étaient saisies, -incendiées, et souffraient un doux pillage. Quel écolier, grands dieux! -Quel parti ne sut-il pas tirer de ses premiers succès. Avec quelle -adresse n'escamota-t-il pas si bien les apprêts du triomphe décisif, que -je croyais le vainqueur bien loin encore de faire son entrée, lorsque je -reconnus qu'il était déjà maître absolu de la forteresse... Mais, que -dis-je? Tandis que ma tête roulait peut-être encore quelque sot projet -de résistance, ah! sans doute, tout le reste de mon individu était -d'intelligence avec l'ennemi pour que je fusse complètement subjuguée; -car lorsque après un moment (de ceux qu'aucune plume ne peut décrire, de -ceux que peu d'heureux peut-être peuvent obtenir et qu'il faut avoir -connus pour pouvoir s'en faire une juste idée)... lors, dis-je, que je -revins à moi, je reconnus que, de tous mes membres, j'avais saisi, -étreint, enchaîné le bel enfant, comme si j'avais essayé de le faire -passer tout entier au-dedans de moi... Nous nous renvoyions -réciproquement nos âmes du fond de nos poitrines, avec nos brûlantes -haleines... O sexe trop fait pour nous, trop nécessaire à notre bonheur, -comme Solange te vengeait par la conversion d'Erosie et la défaite de ta -plus intrépide antagoniste! - -«Cependant chère Juliette, comme j'ignore si j'aurai le temps, avant -l'arrivée du baron, de finir la tâche de ma confession dont tu ne sais -pas encore ce qui m'a rendue le plus coupable, je vais à bon compte -t'expédier ce que j'ai griffonné. Trouve bon qu'en finissant je te -demande humblement pardon, et t'assure que si les vapeurs de ma tête -exaltée peuvent, en se dissipant, entraîner aussi la passion chimérique -que tu m'avais inspirée, du moins mon attachement parfait et réfléchi -conservera dans mon coeur plus sage une existence inaltérable. Adieu, -Juliette, ton Erosie te couvre de baisers.» - -A Fontainebleau, le 3 novembre 17** - - -SECONDE LETTRE D'ÉROSIE A JULIETTE - -«Je venais, chère et tendre amie, d'envoyer à la poste le premier volume -de mes sottises, quand une seconde missive, adressée pour le coup -directement à moi, m'a fait savoir qu'encore deux jours se passeraient -sans que je visse arriver M. de Roqueval! Ainsi soit-il! - -«Qu'ai-je besoin (me suis-je dit) de me trouver, même aussitôt, en face -d'un _homme_ à qui j'ai _manqué_ (car il faut bien en convenir, à moins -de prétendre à me mettre au-dessus de toutes les idées reçues)... avec -un homme, enfin, devant lequel je ferai peut-être l'enfance (à vingt -ans!) de rougir, comme si j'avais lieu de craindre qu'à son arrivée il -ne lise sur ma physionomie que d'avance j'ai décoré son front!... -Cependant, Juliette, il faudra bien qu'il soit sorcier s'il devine -tout... et je le donnerais en cent... à toi-même, qui sais déjà la bonne -moitié de ma galante équipée. En vérité, mon coeur, si je n'avais qu'une -turpitude abominable à te raconter, je te ferais grâce du reste de mon -aventure, mais quelques détails, selon moi, si bons à savoir, se mêlent -à ma propre scène, que, de nouveau, je vais victimer mon amour-propre en -faveur de ce goût décidé que je te connais pour toute peinture lascive. - -«Après m'être volontairement et bien délicieusement donnée à mon petit -séducteur, un retour vers la bégueulerie eût été quelque chose de fort -ridicule; l'éprouver ne m'était pas possible; le feindre?... à quoi bon! -Cette plate fausseté m'aurait assez mal réussi sans doute. Heureuse, -parfaitement heureuse; pressant contre mon coeur l'être charmant avec -lequel je venais de m'unir; donnant, recevant mille et mille baisers, et -tous deux inaccessibles au souvenir de notre porte pleinement ouverte, -nous jasions avec l'abondance et l'ivresse du contentement absolu... - ---Comment, petit démon (dis-je à mon enfant gâté), se peut-il qu'à ton -âge, et sortant d'un triste collège, tu aies pu former un plan de _bonne -fortune_ si rusé, si bien combiné? - ---Hélas ma chère vie, je n'ai point de ruse; je n'avais rien prévu: tu -es infiniment belle; tu m'as rendu amoureux; un désir violent agit vite -et profite de tout; une occasion s'est offerte; je l'ai saisie; -l'instinct du plaisir suffirait pour tout cela. Notre sympathie a fait -le reste... - ---Il n'y a pas, à ce que je vois, de novices parmi vous autres hommes, -et l'on a grand tort de plaisanter aux dépens de ces prétendus _timides_ -qu'on croit ne savoir comment déclarer une première passion, et que les -femmes, dit-on, quelquefois sont obligées de provoquer, pour qu'ils -aillent un peu vite au _but_, quand elles le connaissent elles-mêmes et -qu'elles ont résolu de les y pousser. - ---Pardonne-moi, mon coeur; ces timides-là sont en grand nombre; on -commence presque toujours par cette _gaucherie_ que tu viens de décrire, -et tout comme un autre, j'ai payé ce tribut. Mais on est plus ou moins -chanceux dans la rencontre de la première belle à qui l'on adresse son -voluptueux hommage, ou qui se fait un plaisir de nous le dérober... Je -te dirais bien, dans ce genre, quelque chose d'assez piquant, et qui -m'est relatif... mais près de toi, je ne saurais m'occuper que de toi -seule... les moments sont courts... laisse-moi... - -Il voulait... - ---Non, non (lui dis-je), modère un instant ce transport, qui me flatte, -mais auquel je ne veux répondre qu'après que tu m'auras fait confidence -de ce que tu viens d'annoncer. Dis, dis-moi, cher toutou, qui fut, avant -ce jour, l'heureuse friponne qui te donna les excellentes leçons dont tu -as si bien profité? - ---La nommer serait un crime[47]; mais sous le nom... de _Lindane_, si tu -veux, je vais te crayonner le portrait d'une femme qui a si bien voulu -se charger du tendre soin d'éclairer mon inexpérience, et de me donner -les doux préceptes dont je viens de faire une si heureuse application. -Cependant, ma divine, il faudra me permettre de remonter un peu plus -haut, au risque de t'ennuyer; autrement j'aurais peine à te faire -comprendre à propos de quoi cette fée bienfaisante m'apparut et voulut -bien prendre à moi quelque intérêt. - - [47] Solange a était fait pour trouver dans son propre coeur ce - sentiment de justice et de reconnaissance; mais, outre cela, - l'institutrice aimable (qu'il fera bientôt connaître vaguement) lui - avait recommandé pour toujours la discrétion comme l'une des vertus - les plus utiles aux galants et comme l'un des moyens les plus sûrs - pour qu'ils aient beaucoup de femmes. En effet, celui qui n'a jamais - cité ses bonnes fortunes, inspire la confiance; on hésite moins à le - rendre heureux; il obtient des faveurs qu'on ne regrette point et - qu'on ne regrettera jamais; et quand cette douce chaîne vient à se - rompre, il conserve encore l'estime et l'attachement de celles qui - n'ont plus d'amour, tandis que le fat, décrié, méprisé, trouve dans - ses maîtresses désenchantées autant d'ennemies qui souvent font pis - que de lui rendre difficiles de nouvelles intrigues. Que ne peut-on - persuader de cette vérité l'essaim de ces avantageux, fatals aux - amours, qui ne se plaisent qu'à diffamer celles qu'ils ont pu - séduire! (N.) - -«C'est maintenant l'ingénu Solange qui va t'entretenir, ma chère -Juliette; et pour ne point l'interrompre, je te fais grâce des questions -éparses que j'ai pu lui faire pendant son récit. - ---Dès l'âge de treize ans, je sus (je ne me rappelle pas précisément à -propos de quoi) qu'il existe entre ton sexe et le mien une différence de -conformation. Certaines estampes immodestes que possédaient, dans le -plus grand secret, quelques-uns de mes condisciples les plus formés, et -qu'ils eurent l'imprudence de me montrer, occasionnèrent de ma part -mille questions auxquelles ils se firent un plaisir de répondre. Dès -lors, ces aimables instituteurs devinrent les objets de ma fervente -amitié. J'appris d'eux tout ce qu'ils savaient eux-mêmes, c'est-à-dire -bien plus (et j'en rougis) que ce qui concerne les vrais rapports de -notre sexe avec le tien. Ils connaissaient, ces pervers! des pratiques -palliatives de plus d'un genre. La première, qui me fut enseignée au -bout de très peu de temps, me sembla bien douce et bien commode. Plus -les sensations qu'elle procure sont nouvelles, plus elles sont -ravissantes. Pendant près d'un an, j'en fis, quoique avec modération, -mes uniques délices; mais je devenais grand garçon; on me crut digne -enfin de recevoir un grade de plus: on me pressentit avec la bonne -volonté de m'initier... j'en étais à peu près là quand il arriva ce que -je vais dire. - -«Il y avait dans notre collège un garçon de seize à dix-sept ans, sorti, -je crois, des Enfants Trouvés, et domestique dans notre pédantesque -solitude[48]. Ce balourd avait reçu de la nature un embonpoint frais et -normal; sa tête ronde, moutonne, ornée d'une forêt de cheveux du plus -joli blond, n'aurait pas mal été sur les épaules d'une grosse dondon de -la basse classe du peuple. Claudin (c'est ainsi qu'on le nommait), -simple, sot, pourtant babillard, était familier et si dominé par -l'intérêt et l'appétit, que, pour le moindre argent, ou pour quelque -friandise, on pouvait exiger de lui les choses les plus déraisonnables. -Tous nos pédagogues, tous nos humanismes, philosophes, et, bien entendu, -M. Cudard aussi, faisaient grand cas du maniable Claudin. Il visait au -bouffon, cela faisait grand effet dans un séjour dénué d'amusements, et -puis encore le petit rustre croyait bêtement, ou feignait de croire que, -dans un collège, on se rend recommandable en affichant le désir de -s'endoctriner. En conséquence, il paraissait épier avec soin les -occasions où pendant nos récréations et d'autres moments de loisir assez -rares le premier venu de nos pédants pouvait le faire lire, écrire ou -répéter quelques tirades de livres classiques qu'il faisait semblant de -savoir par coeur, bien qu'il n'y comprît pas une syllabe. Avec toute -l'_enfance_ de la maison, Claudin jouait un autre rôle. Pour quelques -sous, pour une pomme, il endurait des _mystifications_, grimaçait, ou -faisait de gauches contorsions du corps qu'il nommait ses _tours de -force_. J'étais espiègle et gai: Claudin me faisait rire; et comme, pour -sa gourmandise et son avarice, j'étais un de ses plus utiles chalands, -il m'honorait d'un attachement particulier, je le traitais aussi comme -un espèce de camarade. - - [48] Le tableau qui suit, au défaut du coloris de la vraie volupté, - que ne peuvent avoir les objets qu'il représentera, a du moins celui - d'une confiance naïve qui peut mériter aussi bien l'indulgence du - lecteur. D'ailleurs, tout ce que va raconter le petit vicomte est de - nature à fournir de sérieuses réflexions aux parents qui confient - leurs enfants à l'éducation vicieuse de certains collèges. En - considération du _but moral_ que nous avons cru démêler à travers - l'incongruité de ces détails épisodiques, toutes réflexions faites, - nous avons pris le parti de ne rien retrancher. On conviendra sans - doute qu'en fait d'_érotisme_, les bornes entre le bon et le mauvais - goût ne sont point encore fixées? (N.) - -«Pourtant un jour: - ---Claudin (lui dis-je avec quelque défiance), en vérité, je ne conçois -pas pourquoi tu t'enfermes si souvent avec mon vilain abbé Cudard. Je -crains bien que ce ne soit pour lui faire sur mon compte des paquets... -Prends-y garde! si... - ---Moi, Monsieur! Ah bien! c'est joliment moi qui fais des paquets à -Messieurs vos précepteurs! Ah! dame! quand j'ai l'honneur d'aller vers -eux, ils songent bien à me parler de leurs disciples, ma foi! - ---Eh de quoi diantre peut te parler... par exemple, un Cudard, qui fait -profession de ne s'occuper que de moi? Il est insoutenable... - ---Oh bien! il y a pourtant des moments où il n'y pense guère. - -«Bref de fil en aiguille, et moyennant un écu (grosse somme pour un -Claudin), j'arrachai par lambeaux, l'aveu complet d'une intimité... qui -me sembla d'abord incompréhensible, mais qu'à force de questions et de -réponses, je fus enfin en état de supposer praticable. Je ne te cacherai -pas, ma bonne amie (c'est toujours l'écolier qui parle, et tu nous -écoutes, Juliette?), je ne te cacherai pas qu'il s'était passé parfois, -entre l'obligeant Claudin et moi, fort complaisamment aussi, de légères -scènes de polissonneries réciproques; mais, en honneur, j'étais à mille -lieues de l'infâme Cudard, jusqu'à cet instant, je n'en avais pas eu la -moindre idée. Claudin venait de m'expliquer tout cela de la manière la -moins équivoque. Pour un écu de plus il ne tint qu'à moi de passer des -connaissances de la théorie à celles de la pratique. Mais, soit pudeur, -soit dignité, soit aussi la crainte d'être trahi auprès de Cudard, je -refusai net les bontés qui m'étaient offertes. - -«Cependant ces singulières ouvertures m'avaient frappé, des images -imparfaites se retraçaient sans cesse à ma vive imagination; un désir -curieux m'obsédait. - -«J'avais pour ami particulier le jeune... disons de _Saint-Elme_, -toujours pour ne désigner personne par son véritable nom[49]; cet ami, -de deux ans plus âgé que moi, cadet de trois enfants d'un père assez dur -qui venait de se remarier, et tonsuré pour jouir déjà du revenu de -quelques chapelles, Saint-Elme, dis-je, n'aurait eu aucunes dispositions -pour être d'Eglise, si tout de bon il était indispensable qu'un -ecclésiastique fût chaste, doux, sobre, sans ambition, etc. Saint-Elme, -au rebours, était le plus dissolu de mes camarades; sans cesse il se -faisait quelque querelle par un excès de pétulance qui offusquait en lui -le meilleur naturel. Quant à l'orgueil et au désir des richesses, ces -défauts s'étaient développés dans son coeur dès la plus tendre enfance. -Aussi Saint-Elme portait-il fort gaiement son petit collet, parce qu'il -avait très bien saisi qu'étant d'une maison assez considérée et neveu -d'un prélat en crédit, il ne pouvait manquer d'être quelque jour évêque -ou gros abbé commendataire. - - [49] Solange, enfant léger et ne pensant nullement, dans la position - où nous le savons, à faire un discours académique, il faut qu'on lui - pardonne son bavardage et ses enjambements, d'épisode en épisode. - Ceci n'est point un roman fait à plaisir, mais une copie d'originaux - auxquels nous aurions mauvaise grâce à changer la moindre chose, - l'ouvrage dût-il y gagner quelques degrés de perfection quant à sa - forme. (N.) - -«Ce qui résulta des consultations secrètes que je préférai de prendre -auprès de Saint-Elme, sur les matières que Claudin m'avait dégrossies, -n'est pas fait pour se mêler, dans l'imagination d'une amante adorable, -aux récentes impressions de vraie volupté qu'elle vient de recevoir. -Regarde donc, chère âme, la prétérition des conférences mystérieuses que -j'avoue d'avoir eues avec le débauché Saint-Elme comme l'humiliante -expression du plus sincère repentir que j'ai de me les être permises...» - -Je commençais, ma Juliette, à m'impatienter un peu, ne concevant pas -comment un Claudin, un Saint-Elme, tout à fait étranger à la méthode qui -venait de si bien réussir à Solange auprès de moi, pourraient m'amener -cette Lindane que je brûlais de connaître. J'en fis la question. - ---Deux mots encore et nous en sommes à elle, répondit le petit conteur, -puis il continua: - ---L'extrême amitié que nous affichions, Saint-Elme et moi, devient -bientôt l'objet de l'animadversion de tout l'aréopage scolastique. Nous -étions un peu pâles, nous maigrissions, M. Cudard, qui devinait, ou, -plus vraisemblablement, à qui le sieur Claudin avait dit ce qu'il -pouvait savoir de mes progrès dans la carrière du libertinage, le zélé -Cudard trouva bon de m'observer... Un jour il me surprit composant avec -mes désirs: il partit de là pour redoubler de vigilance et de sévérité. -Ce ne fut pas assez de m'obséder le jour, il étendit jusque dans le -loisir des ténèbres la rigoureuse observance de ses devoirs, et me -signifia bientôt qu'avec l'agrément des supérieurs, il partagerait -dorénavant ma couche. Le trait était atterrant; car la nuit du moins je -me vengeais un peu de la contrainte du jour. Je ne me fiais plus au -vénal Claudin, et Saint-Elme, non par refroidissement, mais par égoïsme -et de peur de se trouver englobé dans mes disgrâces, ne familiarisait -plus que furtivement avec moi; les occasions en étaient des plus rares. -La nuit donc je me retraçais de charmants souvenirs; ils m'agitaient et -je ne manquais guère d'apporter à ce voluptueux tourment un peu de -remède... Cudard, de moitié de mon lit, allait me réduire au désespoir. - -«Oh! le mauvais coucheur! ma tendre amie. Odeur fétide, ronflement -importun, position en zig-zag qui ne me laissait presque point d'espace -dans un lit d'ailleurs assez étroit!... Mais, ce maudit homme qui -m'avait si vivement chapitré sur mon petit vice impur, dont il avait -sans doute raison de chercher à me corriger, croiras-tu bien qu'il -n'était pas plus sage que moi! que, dès qu'il se croyait pleinement -assuré de mon sommeil, il se livrait à la même turpitude! En un mot, que -plus d'une fois il prit lui-même le soin d'exciter chez moi, croyant le -faire à mon insu, les dangereuses sensations que proscrivait son austère -morale! - -«Ce qui pourtant passait un peu trop les bornes, c'est qu'une nuit, -comme je dormais pour le coup tout de bon et bien fort, je me sentis -réveillé par une atteinte criminelle qui ne tendait à rien moins qu'à me -déshonorer[50] en me déchirant! Si dans quelques autres occasions -j'avais avec succès joué le dormeur pour ce qui pouvait m'être agréable, -cette fois-ci, m'éveillant avec douleur et surprise, je ne songeai pas à -rien ménager:--Ouf! doucement donc, monsieur Cudard! dis-je, en -changeant brusquement d'attitude; quel rêve pénible faites-vous donc là! -Vous me pressiez à m'estropier! Lui, pas un mot. Mais, ma chère, -peins-toi ma disgrâce et l'excès de colère où je me mis! La main que -j'opposais en parlant se trouve à l'instant, ainsi que la moitié de ma -place, souillée d'un flux visqueux, à peine connu, et dont j'ignorais -surtout qu'aucun degré de plaisir pût faire couler une telle abondance. -J'étais furieux. Mon coquin cependant n'eut pas l'air d'y faire la -moindre attention, et feignant à son tour un sommeil léthargique, il se -mit à ronfler avec une telle maladresse et un bruit si outré qu'ils ne -pouvaient faire illusion à personne. - - [50] Ici le jeune homme raisonne avec délicatesse et discernement; - mais ne lui en déplaise, pourquoi cette idée décente ne lui - vint-elle pas à l'esprit la première fois que son ami Saint-Elme - essaya de lui communiquer ses connaissances de pratique? (N.) - -«Le lendemain je roulais dans ma tête comment je pourrais, sans me -compromettre à certain point, mettre sur le tapis mon aventure nocturne, -et bien employer, pour nuire à Cudard, les dangereuses armes qu'il -venait de me donner contre lui. Mais, le même jour, des nouvelles -intéressantes, que reçut le cher Saint-Elme, et qui me concernaient en -partie, firent diversion en m'occupant de projets beaucoup plus -agréables à mon imagination que celui de confondre et faire chasser mon -luxurieux gouverneur. - -«C'était au commencement du mois d'août dernier; la belle-mère de -Saint-Elme, pour faire un peu la cour à son vieux mari, s'était proposé -de réunir auprès d'eux à la campagne, pendant le reste de la belle -saison, les trois enfants du premier lit. Mais l'aîné, qui servait dans -un régiment de cavalerie, refusait net; une soeur, qu'il conseillait, -refusait de même; le seul Saint-Elme, qui n'avait pas de raisons de -fortune pour haïr provisoirement sa belle-mère, et qui, d'ailleurs, -s'ennuyait mortellement au collège, avait accepté de grand coeur -l'invitation. Lindane (c'est mon institutrice, nous allons enfin en -parler!) Lindane savait à Saint-Elme tout le gré possible d'une -complaisance qui faisait le procès à la conduite désobligeante du -capitaine et de sa soeur. Pour mieux marquer à l'abbé toute sa -satisfaction, Lindane ajoutait à ses remerciements l'offre de bien -accueillir quelqu'un de ses camarades, que, pour qu'il s'amusât mieux à -la campagne, elle le priait d'amener avec lui. Le choix de mon plus cher -ami pouvait-il ne pas tomber sur moi? - -«Saint-Elme achevait sa philosophie; du collège, il était décidé qu'on -le transplanterait tout de suite au séminaire de Saint-Sulpice: on ne -pouvait donc s'opposer à son départ. Quant à moi, l'accompagner, surtout -avant la vacance des classes, était quelque chose de fort difficile à -obtenir; mais de prudentes mesures ayant été prises avec le plus -impénétrable secret, Saint-Elme fit que Lindane écrivit à mon père, qui -consentit. Cudard, que ce déplacement devait aussi soulager tant soit -peu de la gêne de notre clôture, fut enchanté, quand, à l'improviste, -l'ordre paternel lui parvint pour qu'il me suivît chez les parents de -Saint-Elme. En dépit du danger qu'il y avait à me rapprocher trop de cet -ami, prétexte de tant de soins et de défiance, Cudard fut le premier à -presser les préparatifs du voyage. On partit. - -«Cependant les geôliers farouches auxquels nous échappions, nous -ménageaient clandestinement de quoi troubler beaucoup nos champêtres -jouissances. Si Lindane, entre les mains de qui tomba, par bonheur, -certaine lettre adressée à son mari, n'eût pas été la femme la plus -prudente et du meilleur naturel, mille dégoûts nous eussent assaillis -dans un séjour où nous étions venus chercher des dissipations et du -plaisir. Ces infernaux pédants n'avaient-ils pas eu l'indignité d'écrire -que les émigrants étaient de petits vauriens corrompus, épris follement -l'un de l'autre, et plus que soupçonnés d'entretenir ensemble un infâme -commerce! Cudard avait sa petite note aussi. L'écrit de ces messieurs le -désignait comme un adroit débauché sur lequel il convenait d'avoir -l'oeil. Claudin apparemment l'avait un peu terni et fait passer pour... -tel que nous avons eu l'honneur de le connaître. - -«Mais l'admirable conduite de Lindane prouva que de semblables libelles -sont sans effet, quand ils ne provoquent au mal que des coeurs honnêtes -et des esprits justes. Cette dame, il est vrai, ne dédaigna pas -absolument l'avis des noirs délateurs; mais ce fut pour nous sauver (au -lieu de nous perdre, comme ils en marquaient l'envie) que Lindane y eut -égard. - -«La terre du marquis, père de Saint-Elme, était un délicieux séjour. -Nous y vîmes, l'abbé et moi, tous deux pour la première fois, Lindane, -petite personne, régulièrement jolie, mince, parfaitement bien faite, -d'une élégance recherchée; poupée accomplie, en un mot, et qui cachait, -sans beaucoup d'efforts, trente ans bien comptés, sous des dehors -tellement enfantins que même à bout portant elle paraissait à peine -l'aînée de Saint-Elme. Beaux cheveux blonds, sourcils plus foncés -au-dessus de deux grands yeux, blancheur éblouissante, bouche de rose... -des pieds, des mains en miniature[51], un son de voix aigu, mais plein -de douceur... tout cela donnait l'air de la plus fraîche jeunesse, et -personne ne saurait aussi bien que Lindane en tirer davantage. De -qualité, veuve d'un mari dissipateur qui l'avait, au surplus, rendue -fort heureuse, elle s'était remariée par raison au marquis sexagénaire, -nullement agréable, mais heureusement sans prétention, qui se prévalait -on ne peut moins de ses droits d'époux, et qui semblait avoir à coeur de -trouver dans sa femme plutôt une agréable compagne qu'une obéissante -esclave. Au bout de deux jours nous étions au fait de tous ces détails, -et cela parce qu'aussitôt arrivé, l'attrayant Saint-Elme avait été -frappé par une égrillarde de femme de chambre, aussi babillarde que -catin et parce que encore, moi-même _entrepris_, pour mon bien, par la -très singulière Lindane, j'avais fait rapidement, et sans rien y mettre -du mien, d'inconcevables progrès dans sa confiance. - - [51] Si parfois le petit conteur parle en homme formé, nous trouvions - ici que se montre l'enfant manquant d'usage. Qui, comme lui, dans - les bras d'une jolie femme, ferait (avec un peu plus d'expérience) - la bévue d'en louer une autre! (N.) - -«Prévenue par nos cuistres de collège que le beau-fils et le petit -camarade étaient deux grivois fort inflammables, elle avait -judicieusement conçu que notre honteux _mignonisme_[52] était uniquement -l'erreur d'un désir extrême et prématuré qui, ne pouvant, dans un -collège, suivre sa véritable direction, s'en frayait une quelconque, -telle que les circonstances pouvaient le permettre. Lindane (je l'ai su -depuis) avait été galante et l'était encore; mais aussi réservée dans sa -conduite que prudente, ou peut-être heureuse dans ses choix, jamais sa -réputation n'avait souffert le moindre échec: on la citait, au -contraire, comme un modèle de décence ainsi que d'amabilité. Son mari -chassait tout le jour, buvait toute la soirée et dormait toute la nuit. -Aucun parisien, pas même quelque voisin à tournure supportable, n'avait -des habitudes au château... - - [52] Ce mot est forgé sans doute: mais sommes forcés de le laisser, ne - lui connaissant point de décent synonyme. (N.) - -Pourquoi n'aurait-on pas essayé, dans des conjonctures aussi stériles, -ce que pouvait valoir un marmot ingénu, tout neuf, pour le beau sexe, et -qui passait déjà pour être de l'étoffe dont se font les _hommes de -plaisir_! Lindane avait donc résolu, dès mon arrivée, de me _convertir_, -et cela lui fut bien facile. - -«La troisième soirée de notre séjour à la campagne, nous nous promenions -deux à deux dans le jardin, moi posément aux côtés de Lindane, et l'abbé -batifolant avec la luronne de soubrette. Il faut l'avouer, ma chère, je -lorgnais de l'oeil la petite marquise et la trouvais bien à mon gré; je -soupirais même, à ce que je crois[53]. De temps en temps elle avait -l'air de sourire, sans presque me parler. Nous allions d'un bon pas. -Elle ouvre la grille du parc; nous y sommes. C'est un bois vaste, frais, -délicieux. Nous y perdons bientôt de vue mademoiselle Victoire, -pourchassée dans un détour par le petit égipan l'abbé... - - [53] Tous ces détails ne devaient guère amuser Erosie, et nous - supposons qu'ils ont contribué beaucoup à ce que le goût très vif - qu'elle avait pour le petit Solange ait, comme nous l'avons su, fort - peu duré. (N.) - -«(Mais mes doigts fatigués ont peine à soutenir la plume, chère -Juliette, permets que je la quitte un moment, laissant Solange et -Lindane trotter le long d'une allée terminée par un cabinet rustique, à -la porte duquel je viendrai bientôt les reprendre). - -«--Entrons ici, dit Lindane, je ne serai pas fâchée de me reposer un -moment, d'ailleurs... j'ai quelque chose d'intéressant à vous -communiquer... Ouvrez, s'il vous plaît, le volet de cette petite fenêtre -et refermez-la... Bon, poussez la porte... Ecoutez-moi bien, mon petit -ami; surtout gardez-vous de m'interrompre[54]...--Oh! par ma foi! je n'y -tiens plus; c'est assez babillé! dit, en se montrant dans la chambre... -qui? le scélérat d'abbé Cudard! et ce monstre aussitôt s'enferme avec -nous, empoche la clef et s'avance! Mon trouble, mon indignation, ma -fureur ne se décrivent point, non plus que la stupeur, l'effroi de mon -petit complice. J'avoue qu'en écoutant celui-ci, j'étais demeurée hors -du lit, me prêtant beaucoup aux distractions amusantes d'une jolie main -qui badinait avec le plus amoureux de mes charmes. Ainsi mon attitude -était comme exprès choisie pour que l'insolent Cudard pût tout voir. -Pour comble de disgrâce, Solange, couché tout de son long en face de -moi, m'empêchait de rentrer vite, sous les couvertures; je ne pus que -jeter sur mon visage ma chemise, remontée si haut et si bien engagée -sous mes reins, qu'en la rabattant elle n'avait pu couvrir la honteuse -lice de nos récentes prouesses... - - [54] Nous sommes fâchés de ce que le récit de Solange, qui commençait - à promettre quelque chose d'intéressant, se trouve si bien - interrompu, que le reste de la lettre ne dit plus un seul mot de - Lindane. Mais, par les soins que nous nous sommes donnés, la suite - du discours de cette dame nous est parvenue, avec celle des - aventures d'Erosie et de Solange; nous ne tarderons pas à publier ce - supplément. (N.) - -«Solange, après un court moment de silence, allait s'emporter.--Là, là! -mon fils, lui dit presque gaîment le funeste pédagogue, ne vous dérangez -pas. Comme en même temps le mauvais plaisant hasardait un geste grivois -qui tendait à pousser Solange contre moi, de ma part, un vigoureux -soufflet, de celle de Solange, un terrible coup de pied je ne sais où, -nous firent soudain raison de cette audace.--Oui! dit alors Cudard -presque en colère, c'est ainsi qu'on me traite quand on ne saurait user -avec moi de trop de ménagements! Eh bien! eh bien! c'est bon; mes braves -enfants: M. de Roqueval va tout savoir, et...--Dieux! que dites-vous, -barbare! interrompit Solange, frappé de la cruelle idée de mon malheur; -et voilà le pauvre petit, les maintes jointes, assis sur le lit, mais -toujours posté de façon qu'il était fort difficile pour moi d'y rentrer. -Au même instant, un serrement de coeur m'avait saisie. Je me serais -trouvée mal infailliblement, si des larmes abondantes ne s'étaient fait -jour.--Ecoutez-moi, dit alors d'un ton assez radouci le redoutable -auteur de nos disgrâces; vous n'avez qu'à me lier la langue. Il faut -d'abord vous dire que depuis une demi-heure, je vous vois et vous -écoute. Oui, belle demoiselle; j'étais là[55]... j'ai tout vu, très bien -vu; grâce à la complaisance que vous avez eue de laisser cette porte -ouverte, j'ai joui complètement du plaisir de vous voir rendre heureux -ce petit garnement. Pesez, d'après cela, son intérêt, le vôtre, le mien -aussi, j'ose en parler, et jugez si de mauvaises manières peuvent être -le moyen de me porter à l'indulgence!--Vous l'entendez, mademoiselle! me -dit avec indignation le stupéfait élève. Il frémissait de rage, mais -était-il bien en état d'en imposer à l'atroce gouverneur?--Crois, -malheureux, ajouta Solange se retournant brusquement vers l'insolent, et -lui mettant sous le nez un poing dont on ne parut pas fort effrayé, -crois que tu périras de cette main, si jamais un seul mot...--Brrr, -belle menace, ma foi! Point d'extravagance, mon cher vicomte; eh! quel -mal, s'il vous plaît, est-il en votre pouvoir de me faire! Vous êtes là, -sans armes; avant que vous ne soyez descendu du lit et rajusté, j'aurais -déjà crié, rassemblé tout le monde: j'ouvre; je dis ce que je sais; je -vous montre _in statu quo_. L'on m'applaudit d'avoir fait mon devoir en -épiant votre entreprise libertine. - - [55] Revoyez la planche de la première lettre. (N.) - ---On trouvera, j'en conviens, que vous aurez fait votre métier; mais -mademoiselle sera déshonorée. - -«Cette dernière réflexion rendit muet le sensible adolescent, qui pour -toute réplique, fixa les yeux sur les miens, découverts depuis qu'enfin -j'étais venue à bout de me glisser dans le lit.--Que je suis -malheureuse! m'écriai-je avec un mouvement assez vif pour que Solange -craignît que je ne songeasse à quelque acte de violence contre -moi-même.--Chut, chut! faisait Cudard avec un geste de la main, point -d'éclat, mes enfants.--Et voilà mon coquin incliné sur le lit, les deux -poings sous le menton, consultant nos visages et balançant la -tête:--Ecoutez-moi. S'il est _avec lé ciel des accommodements_[56] à -plus forte raison doit-on être sûr qu'on en fait aisément avec les -hommes (C'est à moi que ce qui suit s'adressait.). Lequel est le pire ou -de porter pendant toute sa vie la cicatrice infâme d'une blessure faite -à l'honneur, ou de se soumettre un moment à l'application du remède qui -peut opérer que cette blessure, aussitôt guérie que faite, ne laisse -aucune trace! (Prévoyant à peu près à quoi cet insolent début pourrait -aboutir, je sentis le feu du courroux me monter au visage; Solange -allait aussi s'emporter.) Paix, paix, mes enfants... mais paix donc, -encore une fois! Vous ne me faites nullement peur, et moi je peux vous -faire beaucoup de mal. Entre nous, monsieur Solange, vous avez très bien -fait. Oh! ce ne sera pas moi certainement qui vous jetterai la première -pierre; mais je ne ferai qu'en approvisionner le public, pour qu'il vous -en assomme, si je n'obtiens pas que mon petit compte se trouve aussi -dans toute cette aventure. Comme je n'ai que des propositions aimables à -vous faire, mes bons amis, je me flatte que vous ne vous y refuserez -pas. (Se tournant vers moi.) Il s'agit tout uniment, charmante -demoiselle, de me lier tant soit peu à vos fredaines, afin qu'en -conscience je sois réduit à n'en pas parler. (Solange alors:)--Comment -malheureuse! en ma présence, tu pourrais oser!... C'est à mademoiselle -que j'ai l'honneur d'adresser la parole.--Laissons-le dire, -interrompis-je, afin que cet infernal garnement nous développe jusqu'au -bout toute la scélératesse de son âme.--Ce ne sont pas là des douceurs, -je pense... mais comme j'ai l'esprit mieux fait qu'on le suppose, -passons, passons... Je disais que...--Si tu profères un mot de plus -(Solange en même temps veut se précipiter à bas du lit. Cudard le -retient seulement, sans rudesse, et poursuit:) Je disais donc que dans -une conjoncture scabreuse, comme celle-ci, c'est de celui qui ne perd -pas la tête qu'il est à propos de prendre conseil. Mademoiselle, cinq -minutes de raison et de douceur peuvent vous assurer un repos toute -votre vie; cinq minutes de bégueulerie et d'humeur livrent à la honte et -au regret pour le reste de vos jours... - - [56] Rien d'étonnant à voir un _tartuffe_ citer un trait de la morale - d'un cordon-bleu de sa clique. (V. la com., act. 4). (N.) - -«Il semblait, Juliette, que la feinte ou véritable tranquillité du -maudit homme nous en imposât: nous commencions à l'écouter. - -«L'élève fut apostrophé à son tour.--Monsieur, lui dit Cudard en -souriant, vous avez bien médit de moi: je vous le pardonne cependant, -quel reproche avez-vous à me faire? Petit ingrat! est-ce donc de vous -avoir trop aimé? Quant au reste, ai-je été brutal à votre égard? ai-je -négligé ce qui dépendait de mes soins? avez-vous, en un mot, été -persécuté par moi, comme le sont, d'où nous sortons, la plupart de vos -camarades? - -«Le pauvre Solange a le coeur si bon, que cette tendre plainte de l'abbé -faillit lui arracher des larmes.--Eh bien mon ami, continua le galant -orateur, chacun, ici-bas, a ses petites faiblesses. Si j'ai pu -découvrir, l'un des premiers, que chez vous les passions s'allumaient, -que déjà la nature demandait et voulait donner, suis-je donc un monstre -d'avoir désiré de jouer un rôle dans ce nouvel ordre de choses? Pourquoi -n'aurais-je pas été aussi heureux que le petit Saint-Elme!... Je vous -entends: mon âge... le sérieux de nos rapports... Oui, je vois que vous -me contemplez, comme voulant et n'osant me dire: Ce visage étique! cette -barbe!... Eh! mon ami, tout cela pouvait-il vous choquer, lorsque dans -les ténèbres, j'essayais...--Cessez, monsieur l'abbé, de me rappeler des -horreurs...--Ma foi! mon cher, je n'en parle que parce que tout à -l'heure vous me prouviez qu'elles n'étaient pas tout à fait sorties de -votre mémoire. Bref, revenons à nos moutons. Vous avez escamoté fort -habilement les bontés de mademoiselle, et je vous en loue; mais, lui -plaira-t-il de faire maintenant en ma faveur, afin que je me taise? Car, -enfin, il faut bien qu'avant que nous nous séparions, un important -secret soit acheté et payé (Moi pour lors:)--Puisque vous êtes assez peu -délicat, monsieur, pour mettre votre silence à prix, je vous sacrifie -volontiers tout ce que je possède: il y a dans ma bourse... à peu près -cent louis; je suis fâchée de n'être pas plus riche; prenez-les, je puis -encore vous offrir quelques nippes de certaine valeur... tout, tout est -à vous!--Oui, belle conduite ma foi? M. de Roqueval va se donner, à ce -que je vois, une petite femme bien économe, qui jette ainsi l'argent par -les fenêtres à propos de rien! Allons, allons, charmante, vous n'y -pensez pas! Suis-je un corsaire donc? Vous me connaissez mal, j'aime -beaucoup l'argent... parce qu'il en faut; mais, à Dieu ne plaise qu'il -vous en coûte un écu pour acheter ma discrétion. Je vous l'accorde -_gratis_ mais, en revanche, vous allez m'honorer d'une petite faveur, -peu difficile, douce peut-être à donner; sinon, déesse (en grossissant -la voix, et le sourcil froncé), sinon dussé-je être honni, lapidé, -moulu, tout se saura... Oh! tout, sans vous faire grâce de la moindre -circonstance; j'en jure par le ciel et l'enfer! - -«Eh bien, Juliette, que penses-tu de la méchanceté de cet indigne homme, -et te figures-tu l'excès de ma détresse, après avoir entendu prononcer -ce serment affreux? - -«J'étais si profondément abîmée dans mes craintes, mes remords et ma -confusion, que je n'avais pas trop pris garde à Solange pendant toute -cette harangue. Du moins il ne l'avait point interrompue. Il se taisait -encore; je me taisais comme lui... Cudard, qui pour n'être qu'un pédant, -ne manquait pas d'adresse (et l'on en a toujours, par instinct, pour -venir à bout de ce qu'on désire avec passion [57]), Cudard entama -sur-le-champ une ouverture qui nous pénétra d'étonnement.--Il est tout -simple, dit-il, que dans ce moment vous trembliez l'un et l'autre de me -voir exiger de vous quelque sacrifice cruel? Point du tout. (A moi:) Mon -élève vous adore. (A Solange:) Vous êtes adoré de mademoiselle: eh bien! -mes enfants, soyez heureux. Que je sois même le témoin fortuné des -nouvelles preuves qu'il convient que vous vous donniez d'une ardeur -aussi belle que parfaitement assortie... Ce que je dis vous surprend!... -Je ne plaisante point. Oui, vous allez recommencer, mes tendres amis. -Pauvre petit! il croyait, peut-être, en vérité, que je songeais à le -faire cocu, à doubler l'injure de ce parfait honnête homme de Roqueval! -(Ici je faillis m'évanouir de saisissement et de honte: il poursuivit.) -Oh! non, non: _est modus in rebus_; je sais me mettre à ma place, -moi!... (Pour le coup, son discours devenait pour nous incompréhensible. -Solange, la bouche béante, pourtant un peu soulagé, prêtait une oreille -attentive). Ecoutez bien, continua Cudard, osant me prendre une main, -vous avez entendu ce petit vaurien vous raconter ses espiègleries de -collège? Sa première maîtresse a, comme vous savez, été le charmant abbé -de Saint-Elme (Baisant ses doigts avec transport): _Proh! Deum hominum -que decus_. Il eût, parbleu! bien été la mienne aussi, si la chose eût -été praticable. Eh bien! belle demoiselle (il roulait et fixait sur moi -des yeux de basilic; sa main tremblait en serrant la mienne)... vous en -coûterait-il donc beaucoup? (Ce peu de mots suffit pour me pénétrer -d'horreur. Moi, soupçonnée de souscrire à pareille infamie! car j'en -voyais la proposition sur les lèvres du diabolique abbé... Cependant il -ne convenait pas qu'une personne de mon sexe eût sur ce point l'air -d'entendre à demi-mot).--Achevez, monsieur, que voulez-vous dire?--Vous -coupez, en vérité, la parole aux gens, avec votre air digne et -courroucé! Mais n'importe, il s'agit, mademoiselle, ou de me traiter -sur-le-champ comme vous venez de traiter le cher vicomte (et je -l'exigerai sans quartier, si vous m'irritez à mon tour), ou, par -accommodement, et pour ne point traverser votre union amoureuse... il -s'agit...--Eh bien! De faire, s'il vous plaît, un moment avec moi le -petit Saint-Elme (j'étais furieuse, il ne me laisse pas le temps -d'éclater). Par bonté, par justice! ce que ces charmants étourdis ont -été l'un pour l'autre, daignez l'être un moment pour moi. Ce que -l'aimable échanson des dieux fut, par tendresse pour le grand Jupiter, -soyez-le, par terreur du moins, et pensez que, dans cette conjoncture, -je suis pour vous le grand Jupiter même, armé de sa foudre vengeresse, -dont il ne tient qu'à lui de vous écraser... Imprudents! ne sentez-vous -donc pas que je puis vous perdre l'un et l'autre!--Le ton et le geste -s'accordant pour lors à cette déclamation terrible, Cudard devenait -d'une laideur effroyable. Je ne pus soutenir sa face de Gorgone; je me -jetai dans les bras de Solange; nous nous embrassâmes en sanglotant.--Un -moyen encore, ajouta fort tranquillement le monstrueux abbé; vous? ou -lui?... - - [57] Il nous paraît évident que, déjà de plus loin, Mlle Erosie fait - de son mieux pour capter l'indulgence de son amie, et peut-être se - ménager à elle-même la consolation d'imaginer que sa faute devient à - peu près graciable d'après les biais heureux qui en pallient la - difformité. (N.) - -En même temps le drôle eut l'adresse de marcher vers la porte, comme -voulant nous dire:--Je ne vous laisse qu'une minute pour vous décider. -Refusez-vous? Je fais un éclat et vous couvre d'ignominie. Il -ouvrait:--Arrêtez! m'écriai-je, nous n'avons pas encore dit _non_! -Crois, Juliette, que cela m'était échappé bien involontairement, et sans -doute par fatalité... Il se rapprocha. J'eus beau le sermonner, lui -remontrer pathétiquement l'atrocité de son projet, l'imprudence effrénée -de son vice, digne du feu...--D'accord, répondait-il de sang-froid, et -secouant négativement la tête; j'avoue que je ne suis pas un modèle de -moeurs... Chacun a ses petits caprices. Au surplus, les dames nous -valent bien à cet égard. Si, dans les retraites même de la continence et -de la dévotion, elles n'égalent pas nos excès, c'est que _ceci_ leur -manque!... (Devine le geste, et ce qu'il eut l'infamie de produire?) -Mais, ajouta-t-il en me mettant à deux doigts des yeux _l'outil_, qui -depuis l'entrée de Solange était errant sur le lit, avec _cela_ -seulement elles savent faire d'assez belles sottises... - -Cette satire était d'autant plus accablante pour moi, qu'elle me -rappelait de honteux essais dont il te souvient aussi sans doute? et -dans lesquels[58], à travers nos gaietés, nous cherchions à connaître, -au moyen du claustral consolateur, quel attrait pouvait faire consentir -les hommes à jouer le mauvais rôle dans ce désordre grossier, qui fait -pendant à celui, si délicat, dont nous faisions nos délices... Hélas -Juliette, il faut en convenir, le cri de ma conscience m'imposait la loi -de me taire; et, quand j'étais sur le point d'invectiver le plus -démasqué des pervers, ma raison me disait:--Que te demande-t-il, fille -perdue? Rien que ce dont, sans aucun à-propos, sans l'intervention de -quelque séducteur, mais bien par la seule corruption de ton imagination -obscène, tu voulus plus d'une fois goûter le simulacre! - - [58] Il faut demeurer enfin bien convaincu que Mlle Erosie se moquait - des gens quand elle parlait de ses _vierges appas_. Quelle vierge! - (N.) - -Ce _vous ou lui_ n'avait pas moins accablé le pauvre Solange, qui -n'avait aussi qu'un peu de répugnance peut-être à opposer. Le faire, -c'eût été choquer l'amour-propre d'un vainqueur... car l'abbé l'était, -en effet; victimes de notre mauvaise fortune, nous étions ses -prisonniers de guerre, et nous nous trouvions à la merci de sa fureur ou -de sa générosité. - -«Te l'avouerai-je, ma chère? un sentiment jaloux me fit craindre que, -pour me racheter, le plus tendre des amants ne voulût, comme il s'y -disposait, s'exécuter avec l'intraitable pédagogue. Non! m'écriai-je, -aussi courageuse que le petit, non! cela ne sera pas; ta personne -angélique ne sera point souillée par l'infamie de cet enragé! Qu'il -assouvisse sur une infortunée, proscrite par le sort, sa luxure -dénaturée!... Viens, scélérat! j'en mourrai, mais...--Bast! interrompit -en riant le serein et triomphant despote, meurt-on de cela donc, enfant! -Vous n'en mourrez pas plus que de la représentation; pas plus que -Claudin et M. de Saint-Elme, et M. de Solange, et un million d'autres ne -sont morts de la réalité... Et puis ne sait-on pas ce qu'on fait! -ignore-t-on ce qu'on doit aux dames de ménagements particuliers! Ne -craignez rien; je dis plus: que je sois le plus infâme Jean f...arine de -l'univers, si, pour peu que vous fassiez les choses de bonne grâce, vous -n'y trouvez pas vous-même un certain plaisir!... - -«Mais c'est trop déployer à ta vive imagination, ma chère Juliette, les -détails affreux de cette capitulation funeste. Quelquefois sans doute on -t'a parlé de quelque vilain crapaud qui, du pied d'un arbre, attire de -tendres rossignols, et, du plus haut du feuillage, fait descendre les -malheureux oiseaux dans sa gueule venimeuse. Eh bien! de même, -enchantés, sans doute, nous voilà, Solange et moi, préparés à tout ce -qui convient au monstrueux Cudard. Il lui plaît que nous nous -arrangions, Solange sur le dos et moi par-dessus, dans l'attitude d'un -amant qui va moissonner des faveurs; et l'infernal demeure par derrière, -à genoux, se faisant de mes charmes neutres[59] une espèce d'oratoire... - - [59] Neutres veut apparemment dire ici, _qui ne sont ni masculins ni - féminins ou qui sont communs à l'un et l'autre sexe_. (N.) - -«Tout le reste se brouilla pour moi... Ce fut, je crois, la propre main -du damnable abbé qui guida vers le vrai séjour du plaisir l'aiguillon -brûlant de l'amoureux élève... La magie _de la volupté frappant à la -fois à toutes les portes_, noya subitement toutes mes tristesses; j'eus -un de ces rares moments... que les dévots fanatiques cherchent et -croient avoir trouvés quelquefois dans leurs contemplations célestes. -Ah! la mienne, infernale peut-être, avait bien plus de réalité. - -«Ce fut probablement à travers cette tempête de sensations extrêmes que -Cudard fut heureux à sa manière. Solange aussi fut assez heureux pour ne -plus songer à la honte d'un partage. Mais que les degrés de ravissement -furent inégaux pendant cette mémorable orgie! Je commençais à me -reconnaître, quoique encore agitée des plus vives sensations de plaisir, -quand je m'aperçus que Solange, éteint, avait perdu son poste et tout -moyen de s'y rétablir... Que sommes-nous donc, nous autres femmes! Où -peut nous égarer l'emportement de ces _sens_, si dédaignés dans les -paisibles calculs de notre pudique philosophie, et auxquels nous avons -la présomption de croire que notre raison peut commander! Ah! Juliette, -quel soufflet tu vas me voir donner au sublime platonisme[60]. Plus -piquée encore qu'affligée de la désertion du petit invalide; assez -injuste pour me figurer qu'un enfant doit être tout au moins à mon -unisson, je m'agite... Je m'emporte, je baise, je mords, j'excite... -inutilement! J'ai la noirceur enfin de lui reprocher sa très pardonnable -faillite! - - [60] C'est un peu plus tard sans doute qu'Erosie s'aperçoit qu'elle le - maltraite. (N.) - -«Cudard, plus en règle, me victimait encore; mais mes soubresauts -convulsifs me dérobent... O mon coeur! quel oubli de toute pudeur! de -toute délicatesse! - -«_Et l'autre aussi!_ m'écriai-je, comme une folle. Ah! sans doute, ainsi -que chez une autre sybille, un démon parlait ici pour moi. Jamais -autrement, avec ma honteuse exclamation, ne se fût échappé certain mot -énergique que je n'avais proféré de ma vie... Pas même dans tes bras. A -qui la faute, après cela, si le plus corrompu des hommes a l'audace de -méditer de nouvelles horreurs! A peine le _cri de guerre_ a-t-il frappé -l'oreille de l'impudent, qu'il se croit en droit de diriger son javelot -immonde vers un but auquel il me semblait comme engagé par ses propres -conventions à ne point faire insulte... Il l'ose pourtant: je le sens... -je le souffre! Une avantageuse différence, en fixant un instant ma -curiosité, me fait perdre celui qui pourrait me dérober à la plus lâche -surprise... Que dis-je! un je ne sais quoi ravissant me sollicite et -promet à ma brûlante soif un soulagement infaillible. Hélas! je suis -muette; je cède, je seconde... et Solange est trahi. - -«Nous ne nous arrêtons guère en chemin, ma chère, quand une impulsion -violente nous a lancées sur le rapide escarpement des erreurs. C'est peu -de faire à mon jeune ami le plus sanglant outrage: pour ne pas avoir -horreur de moi-même, je veux me persuader que malgré le nouveau triomphe -de Cudard, tous mes voeux n'ont pas encore cessé d'être pour l'adorable -Solange. Je crois _sentimental_ et _pur_ le feu que je souffle dans ma -poitrine, et cependant je sens en même temps très bien qu'un feu -détestable, détesté se glisse dans mes entrailles et y cause un schisme -de bonheur. Telle, autrefois, l'indiscrète Pasiphaé ne pensait guère -sans doute à terminer avec son amant cornu, quand, agitée peut-être de -quelque passion dont l'heureux objet manquait à ses voeux, elle fit la -faute de s'exposer à quelque semblant d'accolade qui d'encore ou encore -devint une réalité monstrueuse. - -«Bref, tu vois que je payais cher ma curiosité, chère Juliette. Jusqu'au -bout je subis tout ce qu'il plut au garnement de me faire. Ah! mon âme, -crois-moi, n'y prit aucune part. Oui, toute ma tendresse demeurait bien -véritablement à l'aimable Solange. Le mécanisme avait seul favorisé le -détestable usurpateur. - -«Mais avoue donc que mon inimaginable aventure a bien de quoi mettre en -défaut tout système sur la cause et les effets de l'amour et de la -volupté! Qui m'eût dit, lorsque je reçus ton dernier baiser, il y a si -peu de temps, que presque aussitôt je serais radicalement guérie de mon -antipathie contre le sexe masculin, et, bien pis, que, sans s'amuser à -prendre graduellement mes licences, par un fatal concours d'incidents je -me trouverais _impromptu_ coiffée du bonnet de docteur. - -«Bast! il faut se consoler de tout ici-bas. Oui, je veux rire de mon -aventure au lieu de m'en affliger; et si ma bégueule de raison veut -m'ennuyer de ses tristes reproches, que me répondra-t-elle quand je lui -répliquerai: _Sottise, à la bonne heure, mais j'ai bien eu du plaisir._ - -«O ciel! un affreux tintamarre de fouets! une chaise! un uniforme bleu. -C'est lui! c'est M. de Roqueval! cachons vite tout ceci... Beaucoup -d'indulgence, ma Juliette, et toujours un peu d'amour. - -«Adieu». - -A Fontainebleau, le 3 novembre 1788. - - - - -MONROSE OU LE LIBERTIN PAR FATALITÉ - - -_Monrose_ n'est que la suite du roman de _Félicia_ et encore une fois, -ainsi que le dit le titre du premier chapitre: _c'est Félicia qui -parle._ Ce qu'elle dit, l'auteur le pensait lui-même, et ce chapitre est -fort intéressant puisqu'il fait connaître le caractère et quelques -opinions du chevalier Andrea de Nerciat au retour de ses voyages. Ce -chapitre, le voici. - -Je reviens à vous, chers lecteurs, puisque vous voulûtes bien m'écouter -avec autant d'indulgence la première fois que je m'avisai de vous -entretenir. Mais malgré l'espèce d'engagement que j'avais pris avec -moi-même de vous donner les suites de _mes Fredaines_, ce ne sera pas -cependant de moi que je vous parlerai. Trouvez bon de ne me plus voir -sur la scène qu'en qualité d'accessoire: Monrose (dont vous vous -souvenez sans doute) va maintenant y jouer le rôle principal. - -Au surplus, ne vous imaginez pas que ce soit faute de matériaux qu'il me -convienne de laisser un autre lier son monument aux pierres d'attente du -mien, au contraire, bien plutôt, mes chers amis, serais-je dans le cas -de m'appliquer ce mauvais vers: - - Pour avoir trop à dire... je me tais. - -Mais pendant plus de dix ans qui se sont écoulés depuis que j'ai cessé -d'écrire, tout ce que j'ai pu me permettre d'agréables folies ressemble -si bien à ce que vous connaissez déjà, que j'ai cru devoir vous épargner -des redites. J'ai beaucoup voyagé; mais que fait un nouvel auteur du -voyage? Répéter, s'il est véridique, ce qu'un autre, aussi bon -observateur, aura dit avant lui, mieux ou plus mal, des mêmes objets -remarquables. J'ai lu aussi dans les coeurs plus à fond que du temps où -j'écrivais pour la première fois, mais mes notes n'ayant pas été toutes -gaies et à l'avantage de l'espèce humaine, et mon esprit n'étant -d'ailleurs nullement enclin à la satire, j'ai fait voeu de ne rien -peindre de ce qui exigerait que je mêlasse une trop forte dose de noir à -mes couleurs. Pourquoi, sans vocation, et je crois, sans moyen, pour la -médisance, m'élèverais-je comme exprès: afin de vous donner de l'humeur -contre une infinité de choses qui souvent ont excité la mienne! - -Les Français ont cessé de me plaire depuis que, de gaieté de coeur, ils -ont renoncé à être d'amusants originaux, pour devenir de sottes copies. -Les Anglais m'ont envaporée; les Allemands m'ont passablement ennuyée, -tout en me forçant de les beaucoup estimer; les Italiens m'ont excédée -de leurs grimaces et de leur multiforme agitation. C'est pour ne pas -délayer tous ces travers sur mon papier: c'est en un mot, pour n'être -méchante sur le compte de personne, en particulier, que je renonce à -vous parler de moi. Le petit nombre d'amis choisis avec lesquels je -passe doucement ma vie, ne mérite que des éloges. Or, l'éloge n'est -point ce qu'on lit avec le plus d'appétit, non plus que la description -monotone d'un petit bonheur exempt de ces traverses romanesques, de ces -oppositions délicieuses pour le spectateur qui, pourvu qu'il ait du -plaisir, ne s'embarrasse guère de ce qu'ont à souffrir les héros de la -scène. - - * * * * * - -Le deuxième chapitre intitulé _Eclaircissements nécessaires_, n'est pas -moins intéressant. Félicia raconte ce que fit Monrose pendant le temps -où elle l'avait perdu de vue. - - * * * * * - -Monrose n'est point mon frère, quoique l'aient ainsi consacré de -nombreuses éditions qu'on a faites de _mes Fredaines_. Si la première -qu'on fabriqua chez les Belges à mon insu, et que toutes les autres ont -plus ou moins incorrectement copiée, n'avait par elle-même été toute -autre chose que ce que j'avais écrit, on saurait que Monrose, mon neveu -seulement, est le fils de Zeïla, devenue Mme de Kerlandec et depuis -encore, devenue Milady Sydney ma soeur, et nullement ma mère. Au surplus -l'occasion naîtra de rectifier, chemin faisant, des erreurs -généalogiques, qui, dans le fond, sont de peu de conséquence pour le -lecteur. Mais il est à propos de lui dire, s'il n'a pas sous la main -quelque exemplaire de _mes Fredaines_, que ce fut moi qui lançai dans le -monde le charmant Monrose, et qui lui donnai les premières leçons de -bonheur; qu'on lui fit faire ensuite un voyage en Angleterre; qu'il en -revint à l'occasion du débrouillement de nos intérêts de famille, -qu'alors il fut inscrit dans la compagnie des Mousquetaires noirs, et -qu'à leur suppression, Monrose à peine âgé de 16 ans, mais grand, et -assez formé pour qu'on pût supposer qu'il en avait deux de plus, fut -pourvu d'une réforme de cavalerie. - -Les êtres bien nés, bien inspirés, se livrent volontiers avec -enthousiasme à la profession qu'ils ont embrassée. Monrose, militaire, -crut devoir épier les moindres occasions d'apprendre son métier, et -chercher par toute la terre à s'y rendre recommandable. Il prit donc de -lui-même le parti d'aller servir en Amérique où la France prodiguait son -or et ses soldats pour le soutien de cette _insurrection_ prétendue -philosophique, dont l'exemple est devenu funeste à plus d'une contrée de -l'Europe et de laquelle certains politiques jugent que nous aurions -mieux fait de ne point nous mêler. - -Quoi qu'il en soit, comme une discussion de ce genre est absolument -étrangère à mon sujet, il me suffit de dire qu'utile ou préjudiciable à -l'Etat, cette émigration militaire fournit à Monrose l'occasion d'une -heureuse _caravane_. Il partit comme volontaire déterminé par des -convenances avantageuses, et assuré de l'intérêt particulier que -prendrait à lui certain officier général. - -Il servit là-bas, comme il se pique de tout faire, c'est-à-dire à -merveille. Trop de zèle pourtant lui fit outrepasser parfois les bornes -du devoir; un coup de baïonnette et une forte contusion dont on -l'apostropha justement à deux échauffourées auxquelles il n'était -nullement obligé de se trouver, le punirent de cette ardeur hors de -saison; mais, comme il ne lui est resté de ces honorables blessures que -des cicatrices qu'on ne voit point, et qui n'ont pas privé son adorable -figure du moindre de ses agréments, il est aujourd'hui démontré que mon -intrépide neveu fut très bien inspiré lorsqu'il s'exposa de la sorte. - -Peut-être avec le temps fût-il devenu célèbre par ses exploits -belliqueux, mais la paix enchaîna son courage. Il revint en France, où -les myrtes du plaisir devaient bientôt succéder sur son front aux -lauriers de la gloire. C'est cette douce transition qui me vaut -aujourd'hui l'honneur d'être l'historien de mon enfant gâté; car -n'entendant rien à chanter des prouesses martiales, je me sens, au -contraire, autant de facilité que de vocation à célébrer celles qui sont -de mon ressort. - -Est-il nécessaire, cher lecteur, de vous dire que Monrose revint de -là-bas avec un petit aigle d'émail pendant au bout d'un ruban bleu de -ciel, liseré de blanc!... Pourquoi non? Bien que cette décoration -militaire soit absolument étrangère aux attributs galants d'un homme à -bonnes fortunes, disons tout de suite, pour n'être plus dans le cas de -reparler des trophées de la guerre, que notre héros était parti -d'Amérique avec des dépêches secrètes qu'on lui avait confiées, bien -moins vu leur importance officielle, qu'afin de le faire mieux -accueillir à Versailles; qu'il y fut accueilli par les ministres avec -cet engouement dont les plus graves personnages sont susceptibles dès -qu'ils sont nés français; qu'on joignit aux éloges un bienfait -considérable, avec le grade de colonel, et qu'on fit le fortuné Monrose -chevalier de Saint-Louis, à cause de ses actions d'éclat et de ses -blessures. Il avait vingt-deux ans alors. - - * * * * * - -«De nouveaux personnages ajoutés à ceux que nous connaissons, dit -Monselet, recommencent une série d'orgies, pourvue du même genre -d'attrait que la première. L'abbé de Saint-Lubin, la baronne de -Liesseval, Mimi, Mme de Flakbach, Armande, Floricourt, Senneville, -placés pour ainsi dire sous le commandement de Félicia et de Monrose, -vont passer la saison d'été dans une délicieuse terre située à quelques -lieues de Paris; ils n'y couronnent point de rosières, comme on le pense -bien; ils se contentent de jouer la comédie.--_Les fausses infidélités_, -par exemple,--et de chasser tout le jour dans les bois, souvent même le -soir.» Monrose raconte aussi à Félicia une série d'aventures galantes -dont la plus piquante est sans contredit la suivante. Ce récit est de -Monrose; il est interrompu parfois par Félicia qui rapporte les -réflexions par lesquelles elle interrompait le récit de Monrose, c'est -donc une sorte de dialogue où le principal rôle est tenu par Monrose. On -a commencé un chapitre intitulé: - - -NOUVELLES AVENTURES.--HERMAPHRODITE - -Le lendemain était un samedi. Ponctuel autant qu'amoureux je vole de -bonheur à Versailles, à l'auberge indiquée. Arrivé le premier, je vois -bientôt survenir Mme de Moisimont elle-même, _in fiocchi_, sans hommes, -accompagnée de la seule demoiselle Nicette; leur dessein était -d'accrocher à l'issue du conseil, celle-ci le ministre de Paris; -celle-là le ministre des finances, leurs protecteurs respectifs. Elles y -réussirent. Vers minuit, je les revis au Juste, où je m'étais ennuyé -comme un mort à les attendre. - ---Nos affaires sont faites et parfaites (me dit Mme de Moisimont avec -son enjouement ordinaire), ainsi nous pouvons souper sans souci; nous -veillerons ensuite à notre aise, car je n'ai guère envie d'assister au -brouhaha de demain... - -«A mesure qu'elle parlait, Mlle Nicette pâlissait, et l'on voyait le -voile du chagrin se déployer sur ce pittoresque visage. En effet, Mimi -n'avait pas dit tout cela sans dessein, et l'Italienne s'en trouvait -fort contrariée. Cette étrangère qui venait pour la première fois à -Versailles, n'avait cessé de répéter dans la voiture, comme elle aurait -de plaisir à voir le lendemain le spectacle du lever, et à entendre la -musique de la messe, curiosité bien naturelle, surtout chez une -virtuose. Il y avait lieu de présumer que Nicette jalouse, comme toutes -les femmes, de se montrer avantageusement dans une occasion aussi -solennelle, craindrait de compromettre sa fraîcheur dans une veillée. Il -s'agissait donc de l'envoyer coucher de bonne heure, nous ménageant -ainsi non seulement le reste de la nuit, mais les heures encore que la -curieuse irait passer le matin à la galerie. Mais Nicette, qui ne -pensait pas sur toutes choses en femme, regimbait _in petto_ contre -l'ouverture faite par notre amie. Nous soupons. - -«Malgré le succès de l'audience du soir et quoique Mimi, non moins -pétillante que le Champagne, ait déjà fait voler au plafond les bouchons -des deux bouteilles, Nicette ne peut être distraite d'un sérieux -réfléchi. Nous lui demandons des vers, elle en improvise de très fous -dans la bouche d'une femme, et qui n'ont aucunement l'air analogues à la -situation, ils ont cependant un sens, et bientôt, je vais, chère -comtesse[61], vous donner le mot de l'énigme. - - [61] Félicia était comtesse. - -«Au sortir de table, on passe quelque part où les dames se rendent -volontiers ensemble et sans suite. Au bout d'un temps un peu long pour -semblable cérémonie, j'entends mes convives revenir fort vite, faisant -assez de bruit. La porte s'ouvre:--A mon secours, chevalier (me crie -fort gaiement Mimi, que Nicette, bien éloignée d'être gaie, s'efforçait -de ramener en arrière), comment me mêler de leur dispute? - -«On rentre cependant: Nicette ferme la porte d'un air boudeur; Mme de -Moisimont s'approchant de moi continue:--Je viens, ma foi, de l'échapper -belle. Cette Sapho voulait me donner du fil à retordre. Tubleu, comme il -va! Cette plainte amphibie, loin de m'instruire, contribuait à -m'embarrasser.--Eh bien, oui, madame (repart avec feu l'égarée Nicette), -je l'avouerai donc, puisque vous venez de le trahir, cet amour que vous -devez être fière d'inspirer à notre sexe!--Notre sexe, Nicette! il y -a bien quelque chose à redire là-dessus (Comme tout cela -m'étonnait!)--Vous êtes bien française, madame, riposte l'agresseur. Une -Italienne à qui j'en aurais dit autant qu'à vous, me ménagerait et ne me -ferait pas rougir devant un étranger.--Un étranger, encore vous n'avez -pas le sens commun, Nicette, le chevalier est mon amant, nous nous -aimons à la folie. - -«Je ne sais qui, de Nicette ou de moi, fut le plus assommé de cette -indiscrétion gratuite. La virtuose furieuse frappe du pied, étend avec -bruit ses bras élevés contre la muraille, et s'y colle la face. -L'instant d'après, elle veut sortir brusquement, je m'y oppose, -craignant que, dans un premier mouvement, elle ne fasse la folie de -retourner à Paris, compromettre auprès de M. Moisimont son épouse -étourdie. Je saisis Nicette avec les ménagements qu'on doit à ses amies; -nous lui parlons raison, enfin elle paraît entendre. - -«Vous êtes bien bons, tous deux (dit-elle plus maîtresse d'elle-même et -nous serrant les mains). Hélas; voilà comme je suis, je ne sens rien à -demi, la nature en m'accordant deux sexes, m'a départi double dose d'âme -et trop de passion. Homme ou femme, j'en aurais trop de la moitié. Quand -un climat ardent m'a vu naître, quand je ne jouis de l'existence qu'à de -bien extraordinaires conditions, il serait cruel d'exiger de moi que je -fusse à l'unisson de vos affections superficielles et vos badins -usages.--Chevalier (interrompt pour lors la folle Mimi), d'après son -propre aveu j'opine qu'on peut bien te mettre un peu plus dans la -confidence! Approche et juge par tes sens du prodige que tout à l'heure -on m'a fait voir.--S'il me touche... (coupe tragiquement Nicette avec -une expression menaçante). - -«Je n'avais garde de me faire arracher les yeux.--Oh! bien (répartit -Mimi dont le rôle était différent du mien), si le chevalier est un homme -délicat à l'excès, je suis femme; et veux voir les choses de plus près à -mes risques et périls. En même temps, elle se jette bon jeu, bon argent, -aux jupes de Nicette. Soit amour, faiblesse, ou secret contentement -après une faible résistance, cette créature équivoque laisse parvenir au -but une main, à qui dès lors il est permis de fourrager. - ---«Ce n'est point une plaisanterie! (me dit après deux minutes -l'intrépide visiteuse) elle a tout!--Tant mieux pour elle (répondis-je -assez tranquillement). Peu content d'ailleurs d'une diversion qui me -semblait occuper trop mon amante, et retarder du moins l'heureux moment -où je devais partager son lit.--Eh bien, ma chère Nicette (continue ma -beauté) s'il est vrai que j'aie sur toi quelque empire et que tu -participes à la galanterie du sexe dont je ne suis pas, j'ai le droit de -te commander. A ton obéissance, on te reconnaîtra. J'exige que tu fasses -voir au Chevalier ce que je viens de toucher. Songe que si tu refuses, -je tiens désormais pour le plus insolent outrage cette exhibition de -pièces que tu t'es permise au cabinet. - -«L'essentielle qualité de Nicette n'était point la pudeur, l'occasion -était belle de faire preuve d'amour. Elle se lève donc et livre sans -scrupule à mes regards, une conformation bizarre, de nature en effet à -dérouter un observateur. Cette amphibie, fort exercée sans doute à -produire avantageusement des singularités qui n'étaient pas le moins -adroit moyen de sa charlatanerie, serrait les cuisses avec quelque -affectation, cette pression donnait à certain hochet à peu près imberbe -et sans grelots, l'air de sortir d'un bourrelet dont les lèvres écartées -du haut, vu le volume du cylindre, se réunissaient par le bas figurant -(comme à l'attribut naturel du beau sexe) le seuil magique du centre des -voluptés. - -«J'espère qu'il va m'être permis de toucher, mais non; Mimi seule aura -ce privilège. On lui prend ce doigt qui chez les neuf dixièmes des -femmes est particulièrement au fait de semblable local. Nicette promène -à mes yeux ce doigt connaisseur, du haut en bas du sillon, et le fait -heurter avec quelque prétention contre l'angle inférieur. En même temps -l'autre caractère, quoique d'une consistance alors douteuse, exprime par -quelques soulèvements masculins, la part qu'il prend lui-même à -l'honneur de cette visite. - - -EXCÈS DE FRANCHISE DE LA PART DU CONTEUR. - -HOROSCOPE ACCOMPLI - -Cher lecteur! vous avez, je gage, la même pensée que j'eus dans le -temps! Ne vous semble-t-il pas que Monrose, oubliant qu'il doit se -confesser seulement, improvise, pour s'amuser, une invraisemblable -folie? Patience; ne soyez pas trop léger à fixer votre jugement, et -daignez suivre avec moi le fil de cette véritable histoire. Voici ce que -Monrose y ajouta: - -«Croiriez-vous bien, chère comtesse, que je n'en suis pas encore au plus -étonnant de mon aventure? Il était écrit que toutes mes passions, non -moins sentimentales que fougueuses dans leur origine, dégénéreraient -subitement, et toujours par la faute des femmes... Vous souriez?... Oui, -comtesse, je parle ici même de vous, qui, si vous ne m'aviez en quelque -façon chassé quand je voulais de si bonne foi...--Vous me cajolez, -fripon; je vois d'ici que vous allez avoir à faire passer quelque chose -de difficile et que vous vous recommandez à mon amour-propre! L'hameçon -est découvert, ainsi tenez-vous ferme, et renoncez surtout à mettre si -cavalièrement sur le compte des femmes les vicissitudes convulsives de -vos inclinations. Cette guerre de housard que vous n'avez pas cessé de -faire au beau sexe, vous plaisait fort, et je vous aurais bien attrapé, -si j'avais été femme à passer bail avec vous. Mais oubliez-moi dans ce -moment et parlons de vos sollicitudes de Versailles. Il poursuivit: - -«Nul doute que sans Nicette Mme de Moisimont ne m'eût donné, selon sa -première intention, une nuit franche et complète: mais un second aimant -commençait à l'attiser, et combattait un peu l'effet du mien. Si les -premières dispositions avaient pu s'accomplir, Nicette renvoyée, à moins -qu'elle ne se fût retirée de son propre mouvement, aurait occupé la -chambre qui lui était destinée, j'aurais fait semblant de me retirer -dans la mienne, d'où je serais bientôt revenu me jeter dans les bras de -l'adorable Mimi; mais les trois quarts de ce mystère étaient inutiles -quand notre liaison venait d'être imprudemment affichée. Si l'on -m'aimait à la folie, on était bien tant soit peu sensible à la -déclaration qui s'était faite dans le fatal cabinet. A quoi bon -maltraiter un être bien épris, piquant par beaucoup de singularité, -désirable et mis étourdiment en possession d'un dangereux secret? -faudra-t-il lui donner le crèvecoeur de méditer dans une triste chambre -d'auberge, tout le bonheur dont une femme adorée allait combler sans -doute un rival avec lequel il y avait des moyens d'accommodement? Non: -Mimi, coquette et brûlante, n'était pas capable d'un trait de dureté qui -n'aurait abouti qu'à retrancher quelque chose à ses propres jouissances. -Que dis-je! Il devrait entrer dans les idées de cette femme extravagante -que _mettre en commun l'aubaine d'une Nicette convenable à tous deux_, -c'était faire en faveur de moi-même preuve de générosité. - -«Voilà, ma chère comtesse, tout ce qu'il me fallut extraire des propos -et de la conduite que tenait ma chère, inconstante et folle Mimi depuis -l'explosion des feux de Nicette, jusqu'à l'instant du coucher, qui se -fit... comme vous le prévoyez déjà, dans un même lit, heureusement assez -vaste pour comporter notre singulier assemblage. - -«J'avoue qu'un peu piqué de certaines privautés, que ces dames s'étaient -préalablement permises, je résolus en secret de me venger à ma manière, -et de faire si bien les choses en faveur de Nicette elle-même, que Mme -de Moisimont eût peut-être quelque dépit de m'avoir partagé. Quant à la -passion de Nicette, ne la battais-je pas à plate couture avec une seule -moitié de mes moyens? - -«J'ai dit comment avait calculé Mimi, comment je calculais à mon tour; -plus tard je ferai connaître quels étaient aussi les calculs de Nicette. - -«A peine l'avide Mimi se trouve-t-elle entre nous deux, que de droite et -de gauche, elle procède à l'inventaire de ses richesses. Ensuite, -prenant à l'hermaphrodite une main qu'elle attire chez moi... sur ce que -je ne puis mieux désigner qu'en ne le nommant pas...--En conscience, -dit-elle, le tien aurait beau, comme nouveau venu, prétendre à l'honneur -du pas, tu conviendras que celui-ci n'est pas fait pour le lui céder. -Mimi parlait encore, que l'Italienne, rebelle à cette décision, proteste -par le fait, s'élance et... peu s'en faut qu'on ne me frustre!... Ce -transport, flatteur sans doute pour celle qui en est l'objet, est trop à -mon désavantage pour que je ne me hâte pas d'en empêcher la réussite. -Par bonheur, Mimi, si vivement disputée, penche un peu pour moi: se -dérobant avec souplesse, elle met l'entreprenante Nicette en défaut; je -repousse avec ménagement cette tenace concurrence, le champ de bataille -me reste; je m'y établis en vainqueur et savoure à longs traits les -délices du triomphe. - -«Dieux! quelle femme que cette Moisimont! quel inconcevable alliage de -tendresse, de fougue, d'abandon et de délire! Les moments heureux de la -veille ne m'avaient donné qu'un léger avant-goût de tant de voluptés. -Maintenant Mimi se livre sans réserve; elle donne l'essor à tous ses -feux; elle déploie toute la perfection de sa manière: ma fortune n'a -plus rien de terrestre, je plane dans l'élément du plaisir. - -«Mille glaives se plongeant dans mon sein n'auraient pu me faire sentir -les aiguillons de la douleur, à plus forte raison, hélas! une trahison, -revêtissant la livrée du badinage, pouvait-elle m'assaillir sans que je -fusse à temps sur mes gardes. Un accessoire, si peu nécessaire qu'il -faisait à peine pour moi l'effet d'une bougie allumée, quand le soleil -de midi, un beau jour d'été, darde ses rayons avec fureur, un... je ne -savais quel travail qui me semblait être de la part de Nicette plutôt un -procédé galant qu'un sournois attentat... - ---Quoi! m'écriai-je! l'interrompant, cette fille, cette amante éperdue -qu'outrage votre bonheur, elle... Serait-il bien possible que j'eusse -deviné?... - ---Vous pouvez tout conjoncturer. Oui, ma chère comtesse, pourquoi n'en -pas retrancher l'humiliant aveu! Cette fleur idéale que ni Carvel, ni le -père principal, ni le lord Kingston, ne purent m'arracher, une femme, ou -plutôt un démon ose essayer de la surprendre, et mon frénétique bonheur, -mon délire extatique lui permettrait d'y réussir, si le seul hasard de -ma conformation n'y mettait un invincible obstacle! C'est ainsi que la -perfide Nicette méditait de se venger à la fois, et de celle qui me -préfère et de moi qu'elle voit préféré. Quelle humiliation intérieure, -lorsqu'enfin je réfléchis! Que je me hais surtout lorsque je dois -m'avouer, que de peur de perdre la moindre douceur du crépuscule de ma -jouissance, je n'avais pas la vertu d'écarter l'infâme Nicette, et -demeurais sa conquête assez longtemps pour que Mme de Moisimont eût -enfin le temps de s'apercevoir d'un travail qui pouvait aboutir à me -déshonorer. - - -DE MAL EN PIS.--ORAGE.--SENTIMENTS CONFUS - -S'il pouvait y avoir quelque chose au monde de plus ridicule, que ce que -venait de confesser mon cher neveu, ce serait le ton de Jérémie et les -réflexions morales dont il avait bigarré son récit. La tête plongée dans -ses mains, il se taisait, j'eus pitié de lui. Sans doute, lui-dis-je, il -est louable, en pareil cas, de se rappeler qu'un brave militaire est -taché, s'il fut exposé par derrière aux coups de l'ennemi; mais ici je -ne vois qu'une surprise, votre honneur pouvait d'autant moins souffrir -de l'outrage, qu'il venait de la part d'une femme... - ---Et! plût à Dieu, s'écrie-t-il, mais n'anticipons point; souffrez, -chère comtesse, que nous marchions à grands pas vers l'issue du dédale -de la honte où ma franchise inconsidérée m'a fait conduire votre -curiosité. - -«Oh la vilaine! ne put s'empêcher de dire, quoiqu'en riant, la folle -Mimi. Certes, mademoiselle Nicette, vous me donnez une belle preuve de -votre amour prétendu! C'était bien la peine d'en faire tant d'étalage -dans ce cabinet! et je suis singulièrement payée d'y avoir pris un peu -d'intérêt. Quant à moi, je n'avais qu'un moyen de laver mon injure. Je -songeais à l'employer lorsque Mimi elle-même m'y excite. Elle est -doublement intéressée à me voir occuper la terrible Nicette, qui déjà se -disposait à me succéder. Je pare le coup encore une fois. Ce démon qu'on -nomme Nicette est jeté dans l'attitude qui convient à ma vengeance... -Alors ma rusée créature, avec de bonnes raisons pour ne pas s'abandonner -tout à fait à ma discrétion, s'empare du trait, et se rend maîtresse de -le diriger. Elle est sur le dos, se ployant en demi-cercle, les genoux -élevés jusqu'à la hauteur du menton: je n'ai pas de peine à supposer -qu'apparemment la singularité de sa conformation exige cette position -gênante. Je me résigne; l'idée d'avoir une hermaphrodite m'exalte: le -piquant de notre double rapport, un art qui pour être différent de celui -de l'adorable Mimi, ne laisse pas d'avoir certain mérite; le désir -encore de ramener complètement à moi la capricieuse amphibie qui, tandis -que je la serre avec ardeur, recherche les baisers de sa rivale, et -l'occupe encore d'une autre façon, tout cela souffle mes feux, et me -vaut de faire à Vénus le plus fastueux sacrifice. - -Mais quel froid mortel me saisit, lorsque m'occupant de ce qu'a pu -devenir chez Nicette un sexe oisif tandis que je tenais l'autre en -activité, je reconnais que je suis dupe encore, et que ma revanche est -une méprise abominable! je saute à bas du lit, je prends un flambeau, -j'accours... Déjà l'enragée Nicette est dans les bras de mon infidèle -amante. Je les découvre du haut en bas; je visite; elles vont leur -train, comme si elles étaient seules au monde. J'ai tout le temps -d'enrager et de m'assurer qu'au lieu d'être des deux sexes, la perfide -Nicette n'est d'aucun; que cette jolie femme n'est qu'un joli homme -dégradé, que le sillon qui ci-devant m'avait trompé n'est qu'un -_impasse_ factice, bizarre, mais effrayant vestige d'une amputation, -m'en voilà convaincu: en un mot, je n'ai fait que restituer à Nicette -une réalité pour un semblant: le voyage eût été le même si un terrain -vierge ne se fût invinciblement refusé chez moi à ce qu'avait permis -sans résistance chez Nicette, une route... hélas! si frayée, que je ne -pouvais me dissimuler qu'elle fût publique. - -«Cependant, tandis que je me désespère, ma volage amante subit avec -recueillement les transports du monstre; celui-ci tout à sa nouvelle -besogne, s'embarrasse peu de mes recherches curieuses: tous deux m'ont -totalement oublié. J'ai trop d'indignation pour qu'il me soit possible -de rentrer dans ce lit, théâtre du parjure et de la dépravation. Je -rallume le feu, je prends quelques vêtements, et, plongé dans une -bergère, je médite sur ma honte compliquée. On me donne tout le temps -d'en savourer l'amertume, il semble qu'exprès les impudiques aient juré -de ne jamais cesser... Au bout d'une demi-heure enfin, c'est Mimi, qui -d'une voix faible, demande quartier.--Ote-toi, dit-elle, je n'en puis -plus. Presqu'en même temps elle m'appelle... Chevalier?... Chevalier?... -Je ne réponds point. Elle détourne le rideau, me voit (Une troisième -fois et du ton de l'inquiétude). Chevalier.--Eh bien, madame, que me -voulez-vous? La sécheresse de mon ton l'alarme, elle s'élance: accourant -où je suis, elle se précipite dans mes bras qui la repoussent... Est-ce -bien le même Monrose, dit-elle, toi dur et presque brutal avec la tendre -Mimi! (Je me lève furieux.) Il est fou! la remarque m'irrite encore -davantage. Je la couvre d'un regard foudroyant; cependant une larme -trahit ma faiblesse. Je me sens avec dépit une bien singulière espèce -d'attendrissement, puisque je bouillais en même temps de rage. Je veux -sortir de cette chambre funeste; Mimi, à genoux, s'efforce de me -retenir... Mes pas l'entraînent sur le tapis; elle est en larmes à son -tour. Mon coeur se brise: je me fais des reproches. Mimi gagna son -procès; je ne vois plus en elle qu'une folle capricieuse, mais tendre, -de qui les lubriques erreurs ne doivent point faire penser que son coeur -n'est capable d'aucun bon sentiment. Je la relève tremblante, -presqu'évanouie: hélas, le peu de force qui lui reste est pour me -presser contre son coeur; elle mouille de ses larmes une joue sur -laquelle elle vient de coller la sienne, craignant avec raison que ma -bouche ne refusât ses baisers. Je la porte au lit; je l'y couche; ses -bras me retiennent, nos pleurs se mêlent, mon coeur palpite vivement -sous la main qui le consulte, tandis qu'un sein oppressé me marque par -un soulèvement précipité, que l'âme éprouve la plus violente agitation -quand la bouche se condamne au silence... - - -RETRAITE DE NICETTE.--ÉTONNANTE MORALE DE MIMI - -Nicette avait trop de pénétration pour ne pas saisir le sens de cette -singulière scène.--Que n'ai-je pu me douter de tant d'amour, dit-elle -avec quelque dépit, vous n'auriez eu ni l'un ni l'autre à vous plaindre -de moi. En même temps, elle se lève. Mimi me faisait face; mais, avertie -par le mouvement de Nicette, sans la regarder, elle lui tend une main; -Nicette répond avec transport à cette intention, en baisant cette main -qu'elle a saisie, et qui, par une douce pression, semble lui dire: _Ne -nous quittons pas avec inimitié_. Trois fois Mimi la rassure, et -témoigne qu'elle est elle-même un peu rassurée.--Et vous, Monsieur? (Ose -aussi me dire la funeste Nicette en me tendant sa main libre.) Je lui -vois dans ce moment des yeux si doux, si magnétiques, un prestige si -complètement féminin, qu'oubliant tout ce que j'ai appris aux endroits -décisifs, je goûte encore l'illusion de la vue d'une femme charmante. Je -ne baise point à la vérité la main du joli monstre; mais je lui exprime -du moins sans équivoque que je ne puis le détester...--Demain, dit notre -fatale compagne, demain, si vous êtes juste, vous pourrez me revoir; je -ne me ferai pas presser pour me rendre à vos ordres... soyez heureux... -(ses larmes coulent alors) et ne haïssez pas la malheureuse Nicette. A -ces mots, prononcés avec sentiment, elle passe dans l'autre pièce et -nous laisse... - -«--On est bien fou quand on aime! dit après un long silence Mme de -Moisimont, près de qui je ne m'étais point encore recouché.--Madame, -répliquai-je, je serais bien malheureux si cette réflexion me regardait -seul.--C'est à moi, par malheur que je parlais, cruel... Eh bien? quand -finirez-vous de bouder, et qu'attendez-vous pour reprendre votre place? -ou bien songez-vous aussi à m'abandonner? J'étais bien contrarié, je -l'avoue. Non seulement je me sentais assez faible pour être tout prêt à -rentrer dans cette lice de déshonneur; mais il me semblait qu'on était -bien bonne de m'y inviter, que j'avais tenu dans toute cette aventure, -une conduite ridicule et cruelle; enfin, que j'avais peut-être moi-même -autant de tort avec Mimi, qu'elle pouvait en avoir avec moi. Cependant, -je quittais bien lentement ma robe de chambre. La passionnée Mimi se -hâte de m'en délivrer; si je la laissais faire, elle arracherait ce qui -fixe le vêtement que l'amour déteste le plus. Séduit enfin, réenchanté -par cette tendre impatience, je m'y conforme: derechef me voilà dans ce -lit dont la jalousie et l'humeur m'avaient exilé. J'y suis saisi, -pressé, accolé, dévoré.--Ah! (me dit-on alors à travers mille baisers) -que Mimi soit pulvérisée par la foudre, si elle a cru un moment -t'offenser! quelle importance peux-tu donc attacher aux formes purement -matérielles de l'amour? qu'est-ce donc pour toi ce sentiment, ou cette -fièvre, ou cette démence? Est-ce de l'amour à ta manière que tu as pensé -m'exprimer en me déchirant le coeur? C'était trop de questions à la -fois, pour que je pusse répondre; on continua. - ---Je crains, mon bon ami, de t'avoir fait trop d'honneur en supposant -que je pouvais m'abandonner à toi sans nous être étudiés davantage. Mais -écoute: connais-moi tout entière; tu sais ce que je vaux pour le -plaisir? Eh bien, apprends que je me pique de valoir bien plus encore -par mes sentiments. Je n'avais rien aimé jusqu'au moment de te voir. Mes -sots adorateurs de province: un histrion, que je méprisais en me servant -de lui comme d'un ustensile commode pour les besoins de mes sens, mais -nullement cher ni précieux; un Moisimont que je n'ai préféré pour m'unir -à lui, que parce qu'il avait encore plus de sottise et moins de -caractère que ses compétiteurs; rien de tout cela ne m'avait fait sentir -si j'avais une âme. L'histrion, l'époux, le premier venu... toi-même, ne -t'en déplaise, tout charmant qu'on te voit, vous seriez tous également -bons pour moi, quant à l'objet physique; mais je devais t'aimer. Cette -chance seule, et non la supériorité de tes agréments, t'a tiré pour moi -du pair, et me fait être avec toi... ce qui m'a paru surpasser ton -attente. Il faut te l'avouer, Monrose, dès ce fameux soir où je te vis à -la Chaussée d'Antin, tu me plus... mais je dis à l'excès; oui tu me -tournas subitement la tête. C'était à toi que je buvais coup sur coup -des rasades de Champagne. - -Ce fut à toi que je projetai d'élever mon âme dans cette passade, où je -n'entraînai si cruellement ce bélître de Rosimont, qu'afin de me -procurer à la fois la jouissance d'empoisonner un traître et de sceller -d'un voluptueux sacrifice le voeu mental que je te faisais de mon -premier sentiment, premier véritable essor de mon âme. Mon état cruel, -la faveur où je te voyais dès le premier instant, auprès de ces -coquettes qui nous recevaient, ne laissaient pas de m'alarmer. Mais -bientôt j'appris ton accident; j'en bénis le ciel; je vis que ta course -dans la carrière du bonheur n'allait pas être moins retardée que la -mienne; que nous allions nous traîner du même pas, et que j'arriverais -au but à peu près en même temps que toi. J'aurais dressé volontiers un -autel à l'empoisonneuse Flakbach, comme en maints lieux, on sacrifie -dévotement au mauvais principe... - - -SUITE, OÙ MONROSE CONTINUE DE LAISSER PARLER MIMI. - -Heureusement, poursuivit-elle, j'ai plus d'une passion. Non moins -ambitieuse que tendre et lascive, je saisis l'occasion qui s'offrait de -connaître plusieurs gens en place: mes _remèdes_ ne m'interdisaient pas -absolument de sortir. Mille soins d'intrigue firent une propice -diversion à l'amour qui, s'il m'avait exclusivement occupé, me serait -infailliblement devenu funeste. J'eus bientôt pris la mesure de -quelques-uns de ces colosses qui se partagent le pouvoir et la -distribution des faveurs de la fortune, je démêlais qu'ils n'avaient -eux-mêmes guère plus de hauteur réelle que leurs représentants en -sous-ordre, qui s'efforcent de paraître des géants à leur tour. -J'observai que presque tous ces êtres si respectés, si redoutés des -sots, étaient _à mener par le nez_, tout comme le vulgaire, qu'ayant la -plupart, un ou plusieurs vices favoris, que certains les ayant tous, il -ne s'agissait, pour pêcher ces énormes poissons, que d'amorcer, pour -chacun, la ligne d'une manière convenable. Sûre, grâce à toi, de ne plus -prendre de _l'amour_ pour personne, et de porter désormais -imperturbablement _mon coeur dans ma tête_, je me dis: _Poursuivons avec -acharnement la richesse et les honneurs._ Je jurai de t'aimer, je me -flattai que tôt ou tard je t'attacherais à moi, je me réservai de goûter -avec toi seul les voluptés de l'âme; quant à celles des sens isolés, il -me semble que je pourrais fort bien les convertir en _monnaie courante_ -pour acheter du crédit, des protections, de l'accès et des réussites. -Oui, mon cher, telle est ma philosophie, que je crois ce système très -compatible avec une véritable et complète préférence du coeur; car enfin -les bases uniques d'un pacte entre gens qui s'aiment, font la sympathie, -l'union d'intérêt, la sûre et brûlante amitié, qui n'ont rien de commun -avec quelques _gestes_ absolument insignifiants, quand ils se passent -entre deux automates, si rien n'est comparable à leur magie, quand ils -résultent de la sublime inspiration de deux amants... - -Monrose respirait.--Voilà la première fois, lui dis-je, que j'ai vu -l'amour marcher comme le mène votre incompréhensible Moisimont. Elle -débute dans le monde par un libertinage tout cru, qu'ensuite elle -débrutalise un peu par quelque hypocrisie: de là son mariage. Puis elle -devient insensible, mais c'est pour se réserver tout de suite la -commodité d'être sans reproche, à l'univers! Au reste, elle ne prétend à -rien moins qu'à convaincre son amant, que son lot suprême diffère -infiniment de celui de ses rivaux, parce que ceux-ci, bien que puisant à -discrétion, tout comme lui, dans la caisse des revenus, n'ont toutefois -aucune part à la propriété du capital! L'étonnant, le merveilleux -par-dessus tout cela, c'est la métaphysique, ou, pour entrer dans le -sens de la belle dame, c'est l'_épuré platonisme de sa banalité_. Voilà, -je le répète, un caractère des plus neufs, et de nature à mettre en -défaut la science des gens qui se croient habiles à disséquer le coeur -humain. Voyons pourtant à quoi doit aboutir cette éruption d'originale -philosophie. Monrose sourit et continua de faire pérorer l'étrange -métaphysicienne. - -«Chevalier, ajouta Mimi, c'est d'après mes bizarres idées, que dès notre -premier _bec-à-bec_, je t'ai jeté mes faveurs à la tête, comme l'aurait -pu faire une fille publique; c'est d'après mes idées, que rien ne -m'étonnait hier chez notre grand chanoine, n'y voyant que des actes -d'ivresse et des besoins satisfaits, en un mot, de l'argent jeté par les -fenêtres; or, ne vaut-il pas mieux l'employer, cet argent, à quelque -chose d'utile? Moi-même, je me proposais bien de me permettre quelques -jours de gaspillage avec toi: c'est sur ce pied que, renvoyant à mettre -plus tard un peu d'ordre dans nos affaires de coeur, je ne me suis fait -aucun scrupule d'associer Nicette à notre petit carnaval. D'honneur, je -t'ai vu, sans l'ombre de jalousie... N'achevez pas, interrompis-je d'un -baiser, ne me retracez pas ma funeste aventure.--Tu déraisonnes, mon -cher. _Funeste!_ elle est charmante. Ne sois pas ingrat: ne t'ai-je pas -vu jouir? n'étais-je pas moi-même heureuse de tes plaisirs? Oui, fripon, -je les partageais quand tu me voyais raccrocher, sur les lèvres de -Nicette, ton âme dont tu lui faisais part avec tant de vigueur. Il n'eût -tenu qu'à toi, plus juste, moins rigoriste, d'éprouver à ton tour que -ces ricochets de volupté ne sont pas sans douceur. Il eût fallu pour -cela supporter, comme je venais de le faire à ton égard, le nouveau -succès de Nicette, la voir sans humeur dans mes bras, et rendre ainsi sa -peu signifiante manoeuvre délicieuse pour moi, dès qu'embrasée de tes -baisers, j'aurais englouti deux âmes à la fois: mais ton caprice jaloux -a tout gâté, mon cher. Avoue cependant que nos imaginations du moins ont -eu une hermaphrodite... que ce n'est pas une chose ordinaire, et qu'il y -aurait bien de la sottise à nous affliger de notre délicieux quiproquo? - -«J'aurais dû vous dire, ma chère comtesse, qu'à travers des ébats trop -longs pour que Mimi n'eût pas le temps de réfléchir, elle s'était mise -au fait de la conformation de notre hermaphrodite, pour qu'elle sût -enfin tout aussi bien que moi que Nicette n'était qu'un charmant giton. -Après s'être justifiée pour son compte, ou croyant du moins l'avoir -fait, voici ce qu'elle ajouta pour tâcher de me remettre bien avec -moi-même:--Que les hommes sont fous de se forger gratis de chimériques -anxiétés! Où diable est-on allé placer un tarif d'honneur, de vertu, de -honte, de repentir! Un être singulièrement conformé te fait une sottise -dans un moment où tu ne pouvais t'y opposer, mais n'y réussit point. Si -cet être était femme, il n'y aurait qu'à rire de cette gaieté; ce n'est -pas une femme? tu l'ignorais: cependant dès que tu l'apprends, la -crainte d'un déshonneur commence d'exister! Mais tandis que durait -encore ton erreur, tu serres à ton tour dans tes bras l'être charmant, à -titre de femme, l'illusion complète a pour toi mille délices. Un maudit -scrupule te fait vérifier, après coup, qu'il y a dans ton calcul -quelques lignes d'erreur. Ici naît une prétendue flétrissure, et tu te -crois dans le cas du désespoir! Détestable subtilité, mon ami; funeste -abus du raisonnement. Pour moi, je trouve ton accident fort graciable. -Dût l'univers te huer, Mimi du moins t'absout de toute son âme. Viens, -mon adorable chevalier, mes intentions sont bien franches; mais j'espère -te former assez pour que tu ne te désespères point, si jamais il pouvait -aussi me prendre la capricieuse envie de t'attraper. - -«Déjà Mimi s'évertuait à me donner une preuve brûlante du parfait retour -de sa faveur mal entendue: querelle, épisode, tout était réciproquement -oublié. C'était la céleste Mimi de l'entresol toute entière dont -j'occupais pleinement et l'âme et les sens. Chez moi, le sentiment -d'être réellement aimé, chez elle, la satisfaction d'avoir avec succès -déclaré le secret de sa tendresse, tout concourait à combler notre -bonheur. Le reste de cette mémorable nuit fut pour nous un tissu serré -des plus inexprimables délices.» - - -IDÉES DONT ON JUGERA.--CROQUIS DE L'HISTOIRE DE NICETTE - -Je me serais bien gardée, cher lecteur, de vous rendre avec tout ce -détail l'étrange confidence de Monrose, si la manière dont elle -m'affecta moi-même dans le temps ne m'avait pas avisée que cette -aventure jette une grande lumière sur l'incertitude que mille fables -diverses nous laissent au sujet des hermaphrodites. On ne peut nier sans -doute qu'il dépendit du créateur de jeter par ci, par là, sur la terre, -des individus gratifiés des deux natures; mais cette singularité ne -pouvant avoir aucun but qui ne fût contraire au système général de la -création, nous devons supposer que le grand être n'a dû jamais se -permettre d'opérer, comme exprès pour se démentir, un inutile prodige... -Il y a beaucoup à parier, au contraire, que dans tous les temps, les -hommes, sujets aux mêmes passions, aux mêmes caprices, ont été avides de -la beauté sous quelle forme qu'elle s'offrît, et n'ont pas mieux demandé -que de tomber sans y regarder de si près, dans le piège des Nicettes. -Croyons que mille individus chantés, célébrés en tant de lieux, et dont -quelques-uns ont obtenu l'honneur de l'apothéose n'ont été de leur temps -ou que des victimes de cet art cruel qui conserve à l'adolescence -quelques formes féminines au prix de la virilité, ou que de tolérants -jouvenceaux qui, soit plies par l'esclavage, soit façonnées par la -dépravation de leur siècle, se sont rendus habiles à recevoir, comme la -nature les avait destinés à donner; croyons que l'amour amphibie qui -convoite ces êtres équivoques, leur a partout élevé plus ou moins -furtivement des autels, et que de la _nécessité_ du _désir_ de justifier -des _affections_, un culte partout proscrit par les lois, est née la -palliative chimère de l'hermaphrodisme. - -Par la suite, j'ai voulu voir cette même Nicette, dont il serait temps -sans doute de s'occuper moins; mais j'aurai bientôt fait, cher lecteur, -de te répéter ce qu'elle m'a conté de l'origine de sa double -_représentation_. - -Né d'une célèbre cantatrice de Rome, et d'un monsignor, Nicetti, beau -comme un ange, avait atteint l'âge de douze ans. Dès lors précoce en -tout genre, il était également dominé par la passion des vers, de la -musique et des femmes. A Venise, un jour, le directeur de l'Opéra le -surprend à dévirginer de bon courage un enfant de neuf ans, sa fille -unique, petit chef-d'oeuvre de beauté dans son genre et dont les -prémices n'étaient assurément pas destinés au gaspillage qu'exerçait sur -elle l'amoureux Nicetti. L'homme atroce approche, saisit par derrière, -et tord avec fureur de pauvres petites amulettes, hélas! bien -innocentes, car elles n'étaient pas encore assez mûres pour mettre du -leur au crime qui se commettait: elles en deviennent les victimes. - -Le petit malade est longtemps entre la vie et la mort. En vain malgré -l'intérêt d'en faire un virtuose, a-t-on essayé de lui conserver, s'il -est possible, ce qui fait nos plus chères joies; chaque jour le ravage -de l'inflammation exige le sacrifice de quelque parcelle. La macération -était générale; l'enveloppe elle-même ne pouvait être sauvée. Cependant -au bout de trois mois, l'habile homme qui dirigeait le plus difficile -pansement, observe que les chairs supérieures se disposent enfin à la -cicatrisation; mais trop prudent, il craindrait en la favorisant trop -tôt, de renfermer peut-être quelque principe destructeur: il retarde -donc; et jusqu'à ce qu'il soit absolument sûr de son fait, il -entretient, au moyen d'un anneau d'or de forme ovale allongée, -l'ouverture de l'ulcère fatal. Il résulte de ce soin une double -cicatrisation: l'intérieur qui met le sceau à la guérison de l'infortuné -Nicetti, et l'extérieur qui convertit en un bourrelet, modelé sur -l'anneau d'or les longs bourrelets de la balafre. De là cette parfaite -apparence d'une nature féminine au-dessous de la masculine. Celle-ci, -grâce, soit à l'âge de l'opéré, soit à quelque reste furtif de ce qui -recèle l'élément de la vie, conserve du moins après cette cure, la -précieuse faculté de croître avec le reste du corps, et le bien plus -cher privilège de cette intéressante variation... Mais il est des choses -qu'on ne peut entièrement définir. Bref, la maturité, l'exercice et -surtout l'excessive lubricité de l'individu perfectionnent par la suite -un don sauvé par miracle. La nature, cette admirable mère, dédommage par -des affections particulières l'être charmant qu'on a si traîtreusement -dégradé. Elle veut qu'il attire les deux sexes, comme il en est attiré -lui-même. Mille aventures qui ne sont pas de notre sujet, enrichissent -les premières années du délectable Nicetti, jusqu'à ce qu'enfin il lui -convienne d'être Nicette, afin d'échapper, sous l'habit féminin et de -s'expatrier sans péril, lorsqu'au bout de six ans de malédictions -secrètes contre l'auteur de ses pertes, survient enfin la jouissance, -délicieuse pour un Italien, de faire tomber le directeur féroce sous -trois coups de poignard. - -Mais revenons à Monrose. Il était si honteux à la suite du plus -humiliant chapitre de sa confession, que je crus charitable de me mettre -en grands frais pour le consoler et le convaincre que le danger de ce -qu'il regardait scrupuleusement comme une tache, ne lui avait rien fait -perdre de mon estime. Parfaitement, et non moins agréablement rassuré, -l'aimable ami ne me fit pas languir après la continuation de son -histoire. - - -PROJET DE MADAME DE MOISIMONT.--RETOUR A PARIS - -Le lendemain, poursuivit-il, le déjeuner nous réunit. Les passions -étaient respectivement amorties; nous pûmes causer sans humeur et sans -dissimulation de tout ce qui s'était passé la nuit. - -«Nicette nous avoua qu'en général, elle n'avait que des fantaisies du -moment, mais toujours ardentes, et qui la martyrisaient à la moindre -contrariété. Comme _demi-homme_ toute femme pourvue de quelques -agréments allumait chez elle un prompt désir; comme vêtissant le costume -féminin, elle se faisait un point d'honneur d'intéresser tout homme à -peu près aimable. Telle était devenue la routine de ses sens qu'homme ou -femme, et soit jouant le premier rôle ou le second elle avait toujours -un plaisir _physique_ (Je cite la figure dont elle se servit) _dans la -proportion du brillant d'un beau clair de lune, comparé à la lumière du -soleil_. Quant à la faculté de multiplier les jouissances, son -organisation, son habitude et sa sensibilité permettaient qu'elle n'y -mît aucune borne. - -«Vers l'heure du public, Nicette fut prête pour aller satisfaire son -avide curiosité. La toilette achevée, nous la vîmes complètement belle, -et séduisante à nous étonner. Nicette avait su dérober au beau sexe tout -son art à relever d'élégance et de grâce, les charmes naturels. -Moi-même, j'en conviens, je me pardonnais dans ce moment toutes mes -fautes, et regrettais qu'il manquât à notre Conculix (si différent de -celui de la Pucelle), une réalité qui m'aurait à l'instant décidé à ne -pas me priver d'une seule manière de l'avoir. Mimi riait sous cape, -s'apercevant très bien de certain symptôme plus qu'indulgent en faveur -de Nicette, et qui trahissait ma mentale infidélité.--Fripon! (dit-elle -dès que nous fûmes seuls) ce sera, s'il vous plaît, pour moi que Nicette -aura mis les fers au feu. Elle exigea tout de suite une réparation: je -la fis de grand courage; et comme je doublais: - ---A la bonne heure, dit-elle, mais il faut donc que tu te reconnaisses -bien coupable! - -«Elle m'apprit ensuite que son projet était de convertir en fermier -général, ou tout au moins en gros bonnet de la finance, son petit -président aux comptes de mari; leur fortune leur permettait de faire en -partie les fonds d'un cautionnement considérable. Quant au crédit pour -ce qui ne serait pas en leur pouvoir, on sait comment elle projetait de -se le procurer. En une seule semaine, elle avait accaparé, et paya sans -doute, la voix de l'intendant de la ferme générale, et de cinq des plus -importants de la compagnie. Peu s'en était fallu que la veille elle -n'eût aussi lié le ministre.--Mais il m'a tout promis, dit-elle, et je -le connais trop galant pour craindre qu'il me manque de parole. -J'objectai que je le voyais bien obsédé de femmes, et qu'il faudrait -qu'il y eût bien des places à donner, pour que toutes ces dames fussent -satisfaites.--Bon! répliqua-t-elle, la plupart n'ont pas de plans, ou -n'en ont pas de raisonnables. Beaucoup n'aspirent qu'à des bienfaits -passagers, à des pensions, à des sommes une fois payées, qu'elles -sollicitent de façon qu'on ne peut guère les leur refuser sans -ingratitude. D'autres n'entourent le ministre que par coquetterie; il en -est, mais celles-ci sont bien dupes, qui ambitionnent de le captiver -avant d'y rien mettre du leur. Trop roué pour ne pas les voir venir de -dix lieues, il fait volontiers ce qu'il faut pour qu'elles s'élancent -avec confiance dans la face du ridicule. Je ne l'ai vu que deux fois en -particulier, et déjà nous avons plaisanté de ces petites orgueilleuses. -Ne rien faire pour elles, est tout au moins la vengeance qu'il se croit -permis d'exercer contre ces insidieuses beautés si sûres du pouvoir de -leurs charmes, et si jalouses de pouvoir mener quelque jour, au gré de -leur ambitieux caprice, un homme léger qu'on sait n'aimer rien au monde -que son égoïste liberté. - -«Nicette reparut enivrée de ses succès, enchantée de tout ce qu'elle -venait de voir et d'entendre. Nous dînâmes à la hâte, Mimi jugea que -nous pouvions fort bien, comme gens qui s'étaient rencontrés à -Versailles, ne faire pour le retour qu'une seule voiture. Il fallut donc -absolument que je montasse dans celle des dames, déplaçant la femme de -chambre dont se chargeait Lebrun, conducteur héréditaire de mon -cabriolet. - - * * * * * - -A la fin de ces récits tout pleins d'un charmant libertinage et où le -drame intervient parfois, où passent les personnages les plus divers de -toutes les nationalités européennes, où l'on pénètre dans l'intimité -même de la vie du XVIIe siècle, à la veille de la Révolution, Monrose -finit par épouser la fille de lord Sydney. Cette jeune anglaise s'est -fait faire un enfant par le marquis d'Aiglemont, le premier amant de -Félicia et à cause de cela se fait scrupule d'épouser Monrose. Cet -épisode qui se trouve à la fin du roman donne bien le ton de la -philosophie indulgente de Nerciat et des doctrines de son époque en fait -de libertinage. - - * * * * * - -A la fin, d'Aiglemont, toujours singulier dans ses idées, résolut -d'essayer un quitte ou double; il n'y avait plus aucun moyen raisonnable -à tenter pour arracher à miss Charlotte une sage résolution. - ---Madame (vint-il lui dire très sérieusement un beau matin) notre bon -pays de France n'est pas du tout le théâtre où peuvent être applaudis -des honnêtes gens ces partis romanesques, qui sont en grand prédicament -dans votre île philosophique, du moins si l'on en croit vos romans, que -les extravagants seuls prennent ici ici pour modèles. Trop de -perfections vous distinguent, vous tenez à trop de personnes -considérables par leur état et par leur fortune, et particulièrement, -vous avez un oncle d'un trop grand mérite, pour qu'il vous soit possible -de soutenir, sans vous avilir, la gageure de ne point vous marier. J'ai -eu la fortune de vous faire un enfant! Eh bien, le cher Monrose en a -fait un à Mme d'Aiglemont, partant quitte. Un jour doit venir où vous -saurez encore mieux combien il y a d'_alliances_ entre tant de personnes -que vous voyez former notre aimable, et j'ose dire, heureuse société: -vous serez alors très aise de vous remettre à notre unisson. Votre -amant, celui dont il convient absolument que vous fassiez un époux, a -contracté d'innombrables dettes; il est de votre honneur de les -acquitter. Voyez au surplus à quoi tiennent vos scrupules. En même temps -il ouvre la porte d'un boudoir... Tandis que Charlotte est stupéfaite de -voir l'heureux Monrose dans les bras de Mme d'Aiglemont, le Marquis la -surprend elle-même, et... la façon d'une oreille est plus qu'à moitié -faite avant que la belle Anglaise ait pu seulement respirer. Cependant -notre héros et la Marquise lui sourient et lui font ainsi comprendre que -le crime dont on la rend complice n'est pas de nature à faire tourner le -ciel. - ---Eh bien, belle Charlotte, lui dit avec toute sa grâce, Flore encore -embellie par le plaisir, épousez du moins à demi le cher Monrose, afin -de ne pas me voler tout net ce que vous usurpez maintenant... Cette -folie fut le coup de marteau sous lequel devait se briser le dur noyau -du préjugé de Charlotte, l'amande n'en était point amère, c'était la -_tolérance_ sous un bon épiderme du _goût du plaisir_... Elle sourit: -l'oreille achevée, l'Anglaise vola dans les bras de sa ci-devant rivale, -lui jurant de s'assurer par un prompt hymen d'imprescriptibles droits à -sa précieuse amitié mise à des conditions si douces... - - * * * * * - -Cette analyse et ces extraits donneront une juste idée du singulier -ouvrage que l'auteur apprécie en ces termes: - - * * * * * - -Je conviens avec vous, cher lecteur, que la marche de toutes ces -aventures n'est pas ordinaire. - -Ce mélange singulier de vertu, de faiblesse, de sentiment, de caprice, -ces brusques transitions de la tristesse au plaisir, du plaisir au -remords, du courroux à l'attendrissement, tout cela est de nature à vous -ballotter peut-être désagréablement, si vous avez l'habitude et le goût -de ces scènes uniformes où chaque acteur conserve son premier masque -d'un bout à l'autre de son rôle. La plupart de mes personnages sont à -moitié purs et à moitié atteints d'une corruption dont il est bien -difficile de se garantir au sein des capitales, quand on y apporte des -passions et d'assez grands moyens de les satisfaire. De là, tant de -disparates. L'histoire de mes acteurs est celle des trois quarts des -mondains de tous les pays de l'Europe. - - * * * * * - -Nerciat a été souvent pillé. Dans son autobiographie intitulée: -_Illyrine ou recueil de l'inexpérience_ (Paris, an VII) la Morency a -inséré des passages qu'elle empruntait à _Monrose_ et sans prévenir le -lecteur. On trouvera notamment dans la lettre CXXI (Julie à Lise) un -morceau pris dans la première partie de _Monrose_, au chapitre VI. - -Monselet fait remarquer dans _Monrose_ «un individu italien qui pourrait -bien avoir servi de modèle à Balzac pour son ou sa _Zambinella_, dans le -petit roman de _Sarrazine_». - - - - -MON NOVICIAT OU LES JOIES DE LOLOTTE - - -Ce roman n'est pas excellent. Le titre donne assez bien l'idée du sujet. -Il s'agit des premiers pas d'une jeune personne dans le libertinage. Le -premier extrait comprend le passage le plus intéressant d'un récit des -aventures de Félicité que celle-ci, femme de chambre de Lolotte, raconte -à sa maîtresse. - - -AVENTURES DE FÉLICITÉ - -»La suite de mon roman jusqu'au moment où j'eus l'honneur de connaître -Mme de Pinange n'a rien de fort intéressant. - -»La Florinière était le fils d'un anobli dont le père avait fait dans le -commerce maritime une fortune considérable, que ce fils avait commencé -de gaspiller et que le petit-fils surtout avait de merveilleuses -dispositions à rendre en très peu de temps nulle. Celui-ci était simple -et confiant jusqu'à la prodigalité, brave sans émulation, car, officier, -il n'avait pu soutenir plus d'un an le régime des garnisons, après -s'être mis en frais d'estropier deux ou trois vaniteux lieutenants qui -avaient fait des façons pour le regarder comme leur camarade, à cause de -sa presque roture. Sans beaucoup d'esprit, détestant l'étude, n'ayant -dans la tête ni histoire, ni fable, ni poésie, ni théâtre, et n'étant -même jamais que très imparfaitement au courant des intérêts journaliers; -s'énonçant d'une manière commune, mais joli garçon; le meilleur enfant -du monde, sans humeur, sans caprices, toujours assez gai, plus caressant -encore. La Florinière, qui n'avait rien de piquant, ne pouvait en somme -ni me plaire beaucoup par ce qu'il avait de bon, ni prendre de -l'ascendant sur moi, parce que j'étais dès lors plus fine que lui, et -que dès la première occasion où je vins à bout de lui faire faire mes -volontés au lieu des siennes, mon grossier empire fut irrévocablement -décidé. - -»Disons qu'avec l'habit de femme, j'endossai sur-le-champ la ruse et -l'esprit de domination. - -»Nous menions une joyeuse vie, assidus à tous les petits spectacles (de -meilleurs ne m'auraient point alors intéressée): La Florinière abhorrait -la tragédie; la comédie, à moins qu'elle ne fût bouffonne, le faisait -bâiller. Audinot et Nicolet surtout faisaient ses délices. Fidèles à -tous les Waux-halls, aux foires, enfin à toute fête publique; logés -chèrement, car dès le lendemain de l'aventure d'Alidor nous avions -déménagé et le même jour La Florinière avait touché trente mille livres; -regorgeant de liberté, d'aisance et de facilités à nous divertir, nous -vécûmes ainsi plus de six mois, pendant lesquels mon nigaud eut la -sottise de me faire faire connaissance avec la plus mauvaise compagnie -en hommes qu'il soit possible d'imaginer, avec des militaires à -expédients, des agioteurs, des pupilles à affaires, des abbés parasites -(celui de Mlle de La Motte fut à son tour du nombre; je vous en parlerai -tout à l'heure), avec des joueurs sybarites, de faux marquis, comtes, -chevaliers qui ne venaient jamais au logis, il est vrai, sans m'apporter -des bonbons ou des fleurs, mais qui n'en sortaient jamais sans avoir -puisé quelques louis dans la bourse de mon extrait de Jourdain[62]; -telles étaient nos plus intimes ou plutôt nos seules connaissances. - - [62] Qui ne connaît le héros de la comédie du _Bourgeois gentilhomme_. - (N.) - -»En un mot, ma chère maîtresse, le maladroit La Florinière prit comme -exprès tant de soins à me distraire de lui-même qu'un beau jour je le -fis cocu avec mon maître à danser, une autre fois avec un fringant garde -du corps; une autre fois avec un marquis de bouillotte, toujours en -rapprochant les dates; puis avec un prieur, faiseur de vers libertins et -de nouvelles érotiques; avec celui-ci qui me lisait chaque jour sa -besogne du matin, je ne manquais jamais d'essayer ce qu'il avait écrit: -il m'apprit vraiment de jolies choses! Bientôt, sans beaucoup de goût -pour ceux qui m'arrachaient des faveurs, bientôt par besoin du -tempérament, puis par caprice, puis pour narguer en quelque façon mon -aveugle amant, et plus d'une fois, lui présent mais trompant habilement -ses regards, je fus ainsi tour à tour en moins d'un an, la conquête -d'une quarantaine de godeluraux, qu'au fond je méprisais si fort, que -j'osais à peine les saluer en public, et que j'avais la sueur froide -quand, au spectacle ou ailleurs j'en voyais deux ensemble les yeux fixés -sur moi, tant je craignais leurs confidences et les scènes qui pouvaient -en résulter. - -»A travers cette banalité, nous nous trouvâmes enfin, mon cher -entreteneur et moi, poivrés d'importance. Il s'était bien lui-même rendu -par-ci par-là coupable de quelque petite infidélité, mais il y avait -cent à parier contre un que j'avais tous les torts de notre mutuelle -infortune. Au surplus, il aurait mis sa main au feu de mon innocence à -toute épreuve, et tandis que je tremblais de me voir mise brusquement à -la porte, à coups de pied au cul, j'eus un beau soir la surprise de voir -mon jocrisse à mes pieds, s'accusant, se maudissant, se frappant la -poitrine, _mettant entre mes mains sa vie_, etc. - -»Après avoir longtemps feint de ne rien comprendre à son désespoir, et -me l'être fait bien humblement expliquer, je me montrai généreuse. Le -pardon ne tenait à rien; en veut-on _à ce qu'on idolâtre_! Il fallait -bien qu'il se crût idolâtré, tout au moins. Je pardonnai donc avec toute -la dignité convenable. - -»J'ai dit qu'il était à mes pieds; je le relève, mais une assez grosse -bourse restait à terre, je l'avertis de cet oubli.» Ne m'outrage pas, -chère Félicité! s'écrie-t-il avec une reprise de suffocation; ne me fais -pas rougir de la modicité du dédommagement que je t'offre. Plus économe, -j'aurais expié par un plus digne sacrifice l'irréparable outrage dont je -suis coupable envers toi. Pardon! me pardonnes-tu?--En peux-tu -douter?... Mais là, sincèrement? - -»De toute mon âme!--Eh bien! (il me serre la main et me verse un torrent -de larmes) adieu, adieu, Félicité! Maintenant je pars moins -malheureux...--Tu me quittes!--Oui, pour quelques mois. Rétablis ta -santé. Je ne pourrais près de toi mettre ordre à la mienne; nous nous -écrirons. J'apprenais alors, et commençais à pouvoir tracer quelques -lignes, bien entendu sans un mot d'orthographe. Je promis de -correspondre. - -»Je parlais encore quand La Florinière s'évada fermant et emportant la -clef, sans doute de peur que, courant après lui, je n'ébranlasse sa -résolution courageuse; mais hélas! j'avoue que je me sentais résignée à -supporter notre théâtrale séparation, cependant je m'acquitte du -cérémonial convenable, je trépigne des pieds et des poings contre -l'obstacle qui m'arrête. En même temps j'entends derrière moi rire -quelqu'un à gorge déployée. - -»Je me retourne... C'est ce garnement d'abbé, le greluchon de la coquine -de La Motte et l'un de nos plus assidus piqueurs d'assiette. La -Florinière l'avait caché dans ma garde-robe pour être témoin de nos -adieux, voulant, disait-il qu'après son départ quelqu'un pût le purger -dans notre société du soupçon d'inconstance et de perfidie. Il ne -pouvait guère s'adresser plus mal pour choisir un juge en fait de -procédés. L'abbé, la plus vile de toutes les créatures de l'univers, les -ignorait et n'était pas homme à remplir le moindre devoir d'amitié ou de -reconnaissance. Il est bon de vous dire que reçu un peu tard parmi nous -et n'ayant peut-être pas fait dans le temps grande attention à ma -figure, il ne m'avait jamais reconnue pour avoir été le témoin de sa -bonne fortune et de sa basse escroquerie. Au contraire, aux petits soins -avec moi, plus d'une fois il m'avait aidée à satisfaire quelques -caprices, et j'avais eu l'avantage de le payer pour ses commissions. - -»Il savait donc combien peu d'importance j'attachais à conserver ou -perdre un amant tel que La Florinière; il devait par conséquent trouver -complètement ridicule la tragi-comédie qui venait de se passer. Aussi se -mit-il à la parodier d'une manière très bouffonne dont je ne pus -m'empêcher de rire. - -»Me serais-je doutée qu'encouragé par cet instant de familiarité, le -drôle eût osé me saisir à bras le corps à l'improviste et me jeter sur -le pied du lit avec autant d'effronterie que si j'eusse été la -raccrocheuse de La Motte! - -»_Qui quitte sa place la perd_, dit l'insolent, déjà maître de celle -dont La Florinière avait eu jusqu'alors la putative propriété. Je m'arme -d'un sérieux foudroyant! «Qu'osez-vous, monsieur?... - -»Te consoler, mon chou... C'est ainsi qu'à Paris on sèche les pleurs des -veuves.» C'est moins l'insulte, que la tournure qui m'indigna contre ce -calotin, et me fit concevoir sur l'heure l'idée d'une vengeance aussi -mémorable que raffinée, je veux dire d'empoisonner du moins l'audacieux, -si je n'ai pas sous la main un pistolet, un poignard pour lui arracher -la vie... Ah! ah! Félicité, m'écriai-je, je tremble d'être forcée à vous -haïr quand vous m'aurez achevé votre horrible récit.--Je suis vraie, je -n'en retrancherai pas une syllabe.» Il n'y avait déjà plus qu'à laisser -entrer ce vil fameux. Le premier que j'eusse vu de ma vie.» Est-ce tout -de bon? ai-je la méchanceté de lui dire. Oubliez-vous ce qui s'est dit -entre La Florinière et moi? Pouvez-vous ignorer en quel état...--Eh! -foutre! qu'est-ce que cela me fait à moi! Je crains peu la vérole avec -mon eau de Préval.--Soit! Il y est. - -»Dès lors, je le travaille, Dieu sait comment! Tant de talent l'étonne, -l'enflamme. Il f..., réf... tant que la nature s'y prête; plutôt fatigué -que rassasié de ma jouissance, il invoque les secours de l'art. J'ai, -lui dis-je, d'admirables _diabolini_, mais je vous avoue que si je -prends la peine d'en aller chercher, je me ferai payer cher -l'intérêt.--Ah! de ma vie, s'il le faut! A la bonne heure. J'apporte le -stimulant fatal, j'en donne une bonne dose, le ribaud gobe le tout avec -avidité. En attendant l'effet, je suis passionnément caressée; tout cela -me convient et tend à mon but. On y arrive enfin; j'use, j'abuse du -bienfait des diabolini, je mets mon homme sur les dents; enfin il -demande grâce... Revenu de son ivresse, il éprouve un froid, un -tremblement, un accablement mortel. - -»Pendant que tout cela se passait, le portier, conformément à l'ordre de -La Florinière, était venu me défermer, mais sans prendre la liberté de -paraître. Je sonne et demande un fiacre.--Quoi! vous me renvoyez!--Sans -doute; à quoi seriez-vous bon? A me gêner.--Mais si tard! dans l'état où -je suis!--Je vous conseille de vous plaindre.» - -Je prends un livre en attendant le retour du pauvre diable de -domestique, qui n'a point trouvé de fiacre et grogne de loin contre les -abbés qui veillent si longtemps chez sa maîtresse. Pour le coup, le trop -heureux calotin compte bien sur mon bon coeur; l'hospitalité ne peut lui -être refusée. Point du tout, sans quartier, je le congédie, il lui -convient donc de s'en retourner à pied, par la pluie, à l'autre -extrémité de la ville. Il m'appelle _cruelle_; je lui ris au nez, et lui -reproche sa cruauté, aussi avérée que son ingratitude envers un candide -ami qui l'a comblé de biens. J'ai la malice d'ajouter: va, gredin! je -doute que ton eau de Préval puisse te garantir de la multiforme vérole -que j'ai mis tant d'importance et d'art à te donner. Et puisse ton -funeste exemple effrayer tous les ingrats de la sorte!» - -Pétrifié, le malheureux n'osa proférer une parole et passa la porte. -N'oubliez pas, monsieur l'abbé, lui criai-je, de chanter dans -l'escalier: _Ah! je triom...om...omphe de son coeur!_... - -Ce dernier outrage déchira pour lui le voile... - -Quoi! vous, Félix?... Et il voulait rentrer... Moi qui ne voulais point -d'explications, je me renferme, en ordonnant au domestique de ne quitter -mon homme que lorsqu'il serait dans la rue. - -Voilà, dis-je à Félicité qui reprenait haleine, voilà, ne vous en -déplaise, une horrible aventure; mais c'est un assassinat dans toutes -les règles! Judith amputant le chef de l'hostile Holopherne n'eut pas le -coeur plus dur et plus perfide que vous.--Bon, un rebut de la calotte! -Qu'allait-il faire dans cette galère?--Et dis-moi, l'eut-il?--Ah! je -vous en réponds! soit qu'il comptât trop sur son merveilleux spécifique, -soit qu'il ne manquât de moyens pour se faire guérir, il laissa les -choses au point où je les avais mises. Je sus peu de temps après que -tous les accidents sans exceptions étaient survenus à sa partie -peccante, et de plus un chancre au palais, dont certain nazillement et -une prononciation ridicule sont à coup sûr l'indélébile certificat. -Bicêtre fut trop tard le refuge du malheureux; on n'y ménage pas les -martyrs de la vérole; dès les premiers jours une opération déplorable -défigura ce fier modèle des boute-joies. Il fut même agité si on -n'abattrait pas un de ses ornements symétriques. J'appris tous ces -détails d'un officier _frater_ détaché pour me prier d'aider de ma -bourse un insolent dont j'étais trop vengée. En faveur de l'honnêteté du -messager, je donnai quelques louis, mais en exigeant que pour le moment -il n'accusât au calotin qu'une aumône de douze livres. - -»Je reviens sur mes pas pour vous dire que dès le lendemain de cette -prouesse, j'entrai chez un parfait honnête homme de chirurgien, à qui je -donnai carte blanche pour travailler au rétablissement de ma santé; nous -convînmes de cinquantes louis; je les déposai chez un notaire, -l'Esculape devant n'en toucher que la moitié quand il déclarerait la -cure achevée, et le reste trois mois après que je serais convaincue de -ma parfaite guérison, s'en rapportant à moi du soin de ne pas le voler -en m'exposant derechef à l'horrible maladie. - -»La bourse que m'avait laissée mon généreux ami contenait deux cents -louis en or, et dans la queue était roulée une lettre de change de la -même somme, sur l'un des plus solides négociants de Nantes. L'échéance -n'était pas fort éloignée. Sur ce pied, à l'abri du besoin, et désirant -d'employer le temps de ma retraite à m'instruire, car je voulais effacer -jusqu'à la trace de mon ignorance savoyarde, je suppliai qu'on ne -brusquât point les remèdes, et que surtout on garantît des atteintes du -mercure, mes dents, dont la beauté était vantée par-dessus tout ce que -je puis avoir de charmes.» - -»Que Dieu vous garde, ma chère maîtresse, d'être jamais dans le cas de -passer par la casserole de Saint-Côme! - -»Comme la plus belle femme cesse alors d'être l'image d'une divinité! -Quelle humiliation! quelle différence d'étaler ses charmes aux yeux d'un -f... plein d'ivresse ou bien à ceux d'un inanimé docteur qui ne voit -dans tout cela qu'une machine immonde, détraquée, qu'il s'agit de -purifier et réparer! Quelle barbare nomenclature au lieu de ces jolis ou -joyeux noms qui dans le plaisir sont prodigués aux attrayants objets de -mille folies! - -»Trois mois à peu près s'écoulèrent pour moi dans un affreux et honteux -état de pénitence, de jeûne, de régime, qui toutefois s'adoucissait -graduellement. - -»Au bout de ce temps, le chirurgien, dont j'avais fait un véritable ami, -me pressa d'aller passer la belle saison à la campagne, chez une soeur -d'assez bonne société, avec laquelle j'avais fait connaissance pendant -ma maladie. Elle faisait sa demeure à sept heures de Paris. L'avis du -docteur avait bien un peu pour but de s'assurer de ma sagesse pendant la -seconde période de mon rétablissement, en m'écartant ainsi de la -capitale. Quoi qu'il en soit, je fis très bien de suivre son conseil. -Dans ce champêtre séjour, où je me rendis encore faible et flétrie, je -retrouvai bientôt les forces, l'appétit, le sommeil et les couleurs; mes -chairs dont l'affaissement me causait de vives alarmes se remplirent -derechef, et recouvrèrent leur agaçante fermeté. Je reconnus enfin que -j'étais complètement régénérée. Mais avec cette belle santé, mes -facultés physiques et mes goûts lascifs étaient aussi de retour. - -»Un jeune homme de fort bonne mine, un brave enfant de la nature, fils -d'un noble casanier qui vivait sans ambition dans ce village, -fréquentait chez nous; il n'avait pas manqué de me rendre justice; il -était amoureux à perdre la tête. Le premier objet plaît là où il n'y a -rien de mieux. Je pris aussi du goût pour ce médecin adorateur. Il était -complaisant, assez instruit pour un campagnard; il me faisait lire, -écrire, et corrigeait l'orthographe des lettres par lesquelles je -répondais aux siennes; commerce uniquement imaginé pour mon instruction, -car nous avions la liberté de nous voir sans cesse, et ce qui se disait -réciproquement avançait beaucoup mieux les affaires que ce qui était -écrit. - -»Il fallait conclure enfin quelque chose. J'étais obsédée par mon -jouvenceau, je mourais aussi du besoin de rentrer dans la jouissance de -mes droits de nature. Cependant, ayant promis à mon Esculape d'être -sage, jusqu'à ce que je l'eusse entièrement satisfait, et comme j'ai du -caractère, je tenais ferme et reculais de tout mon pouvoir l'époque d'un -complet abandon. Mais je ne me refusais pas à de petites caresses, et -même pour mater les fougueux désirs dont on me faisait hommage, souvent -ma main avait une complaisance qui ne fut, au surplus, jamais trop de -mon goût: c'est, ce me semble, assassiner le plaisir que de rendre aux -hommes cet humiliant service. Bientôt j'imaginai le biais de me donner -sans tromper le confiant docteur, et, non moins par vanité que par -caprice, j'abandonnai sans réserve à l'ardent Saint-Amand (ainsi se -nommait le jeune homme) mes arrière-charmes, sur lesquels il me semblait -que l'embargo de la Faculté ne s'était point étendu. Cette fortune était -trop délicieuse pour que le docile Saint-Amand osât désormais paraître -refuser de s'y borner. - -De là, ma chère maîtresse, l'habitude familière que j'ai contractée de -favoriser à la mode de Berlin ceux de mes galants qui peuvent avoir -cette fantaisie, et comme à peu de chose près, j'y trouve aussi mon -compte, ce qui n'est peut-être pas général chez les femmes qui se -permettent de semblables revirements, j'avoue que, comme vous savez[63] - - Il ne m'importe guère - Que Pascal soit devant ou Pascal soit derrière. - - [63] Citation de Dom Japhet d'Arménie de Scarron. (N.) - -»En un mot, je me trouve à cet égard dans le cas de mille femmes qui, -n'ayant jamais eu ou n'ayant plus de sensations extrêmes à faire la -chose ordinaire, y trouvent néanmoins un plaisir de fantaisie, de -caprice, d'habitude, qui fait qu'elles ne sauraient s'en passer sur ce -pied. Ganymède aussi longtemps qu'il plut au docteur de retarder le -paiement du reste de son salaire, dès que je fus complètement acquittée, -je mis enfin le comble aux voeux de Saint-Amand. Dès la première fois, -le traître ou le maladroit, me fit un enfant, malheur dont sur-le-champ, -l'absence de certain état que j'attendais, et dont je croyais avoir déjà -senti les avant-coureurs, me donna la funeste certitude. - -»Il n'y a pas grand mal à cela, Mademoiselle, me dit avec un grand air -de bonne foi l'auteur de ma disgrâce, je suis honnête homme, je vais -vous épouser». Fort bien, mais mineur, ayant un vilain père, vaniteux, -brutal, avare peu riche et qui avait d'autres enfants, l'exécution du -projet de Saint-Amand n'était pas facile. Au premier mot qui fut dit, -dans la gentilhommière, _d'un enfant fait et d'une envie d'épouser_, il -y eut un tracas d'enfer; un curé bonasse qui voulut bien se mêler de -cette affaire, y perdit son latin. Mon épouseur fut mis _à la tour_, -c'est-à-dire au premier étage d'un colombier, qui donnait un air de -château à la bicoque seigneuriale. Bientôt je vis se préparer pour -moi-même une petite persécution; je n'étais qu'accidentellement férue: -il ne s'agissait pas pour moi d'une fortune; j'avais les moyens de -m'éloigner, je le fis, et vins à Paris pour me fixer chez une marchande -de modes. - -»Cette commère, comme la plupart de celles de son état, indépendamment -de son commerce, gagnait beaucoup en faisant de sa maison, bien pourvue -de jolies ouvrières, un honnête bordel. J'y eus quelques aventures, ou -lucratives, ou de pur agrément; cette vogue ne dura que les quatre -premiers mois de ma grossesse peu sensible. Quand je devins plus ronde, -mes actions tombèrent à plat; force fut de me rabattre philosophiquement -sur le travail des doigts et l'étude dont j'avais réellement contracté -le goût à la campagne. Vers le milieu de mon neuvième mois, je vins -reprendre chez l'honnête chirurgien mon ancien domicile. - -»J'accouchai au temps convenable, mais à travers tant de douleurs et de -dangers, que dès lors, je pris pour le respectable état de mère une -horreur insurmontable. En dépit du talent et de l'humanité du docteur, -mon enfant, qui était une fille, périt dans les difficultés de ma -délivrance. Heureusement, l'accoucheur n'était pas de ces faux -raisonneurs qui, pour assurer la vie d'une créature à peine ébauchée que -mille chances peuvent empêcher d'arriver à sa maturité, sont prêts à -sacrifier sans scrupule celle que la nature a conduite avec bien de la -peine à son point de perfection. Je dois encore à ce bienfaisant mortel -tous les petits soins qui sauvent aux femmes les accidents et la -difformité. - -»Je veux, disait-il, que vous sortiez de mes mains sans la moindre trace -de cette première campagne; mais pour Dieu! ne faites pas la folie de -recommencer: à chaque enfant il peut y aller de votre vie.» Il tint -mieux sa parole que, du moins pour les précautions, je n'ai tenu la -mienne. Mais grâce au ciel, jamais depuis l'on ne m'a fait d'enfant. - -»Cependant mon argent s'écoulait, car je m'étais abondamment équipée et -j'avais bien vécu, je voulus négocier ma lettre de change; par malheur, -le solide négociant de Nantes venait de faire banqueroute. Effrayée de -l'instabilité des jouissances humaines, et pouvant, avec de l'économie, -me soutenir encore quelque temps, j'achevai d'apprendre à coiffer, à -chiffonner, et pris aussi quelque teinture du talent d'ouvrière en -robes. Je n'avais plus entendu parler de Saint-Amand que pour apprendre -qu'on l'envoyait à l'île Bourbon, pour faire le triste métier de -lieutenant d'infanterie. Je pris dès lors le parti de ne plus aimer -rien, puisque cela rendait si malheureux, et je ne favorisai plus que -ceux qu'un caprice du moment, ou quelque vue d'intérêt qui en valût la -peine, ou le besoin de mes sens, me dictait d'agréer. De cette manière, -je fus encore passablement heureuse, et ne fis pas mal mes affaires. M. -de Pinange, votre père...--Ah! oui; _mon amant!_ interrompis-je avec -transport: _dis mon tout, mon Dieu!_ (Elle haussait les épaules et -levait les yeux au ciel) Eh bien! mon père?--Votre père se prit comme un -autre, dans mes filets, ou je tombai dans les siens, nous nous -arrangeâmes. Bientôt il imagina qu'il serait plus commode pour tous deux -de nous réunir dans un hôtel que d'être en bonne fortune à mon troisième -étage, il trouva moyen de me faire entrer au service de madame. - -Le meilleur moyen pour se dégoûter bien vite, c'est d'avoir à tout -moment sous la main les facilités d'être ensemble. Notre intrigue, -brûlante dans mon taudis, devint à l'hôtel de Pinange d'une tiédeur -affadissante. M. le Marquis me négligea. Fanfare sut en profiter... -Quelle chute! Allez-vous vous écrier; un domestique succéder à ce -sylphe, à cet enchanteur (Je soupirais à l'unisson de son éloge). Oui, -Fanfare! il succéda délicieusement pour votre servante à son -incomparable maître, Fanfare! vous en conviendrez, est charmant, et n'a -rien de commun avec ses semblables qui, surtout ceux qu'on emploie tout -de bon à la chasse, sont ordinairement des ivrognes et des rustres; mais -si votre diabolique prévention en faveur de M. le Marquis vous rendait -trop injuste envers son successeur, j'en appellerais à Mme la Marquise, -non moins connaisseuse que vous sans doute, et qui sait à fond tout ce -que Fanfare peut valoir.» - -Je ne revenais pas de ma surprise. Quoi, Mme de Pinange aussi? Ma mère -donnait dans la domesticité!--A plein collier, mademoiselle. Eh! Mon -Dieu, c'est le ton maintenant, depuis que les seigneurs, les cavaliers, -les militaires, en un mot tout ce qui se piquait jadis de courtoisie, de -galanterie, de soins et de probité surtout, ont quitté les manières, -l'élégance, et se dispensent de tous ces procédés auxquels notre sexe -est si sensible. Le domestique presque toujours bien de figure, seigneur -de sa personne, enorgueilli de l'attention qu'on peut lui témoigner, -vaut bien mieux pour le plaisir, est plus sûr et expose, soit pendant, -soit après une liaison, à bien moins de disgrâces. En un mot, Fanfare -avait encore Mme la Marquise quand je me le donnai. Ce sont, au surplus, -de petits intérêts de famille sur lesquels je vous demande le secret.» -Je le promis. «Voilà, ma chère maîtresse, continua-t-elle, ma -confession... humble, pas trop, mais sincère et entière, après laquelle -il ne me reste de contrition que pour avoir fait sottement un enfant et -pour avoir eu la vérole.» - - - - -LE DIABLE AU CORPS - -OEUVRE POSTHUME - -DU TRÈS RECOMMANDABLE DOCTEUR - -CAZZONE - -MEMBRE EXTRAORDINAIRE - -DE LA JOYEUSE FACULTÉ - -PHALLO-COIRO-PYGO-GLOTTONOMIQUE - - -_Le Diable au corps_ est un tableau des moeurs parisiennes un peu avant -la Révolution et ce tableau, Nerciat l'a complété par un autre: _les -Aphrodites_, qui a lieu une quinzaine d'années plus tard, pendant les -premières convulsions révolutionnaires. - -C'est sans aucun doute à propos du _Diable au corps_ et des _Aphrodites_ -que Baudelaire écrivit cette note qu'il avait l'intention de développer -«... La Révolution a été faite par des voluptueux». - - NERCIAT (utilité de ses livres). - - Au moment où la Révolution française éclata, la noblesse française - était une race physiquement diminuée (de Maistre). - - Les livres libertins commentent et expliquent la Révolution. - - --Ne disons pas: _Autres moeurs que les nôtres_, disons: _Moeurs plus - en honneur qu'aujourd'hui_. - - Est-ce que la morale s'est relevée? non, c'est que l'énergie du mal a - baissé.--Et la niaiserie a pris la place de l'esprit. - - La fouterie et la gloire de la fouterie étaient-elles plus immorales - que cette manière moderne d'_adorer_ et de mêler le saint au profane? - - On se donnait alors beaucoup de mal pour ce qu'on avouait être - bagatelle et on ne se damnait pas plus qu'aujourd'hui. - - Mais on se damnait moins bêtement, on ne se pipait pas (_Charles - Baudelaire, OEuvres Posthumes, Paris, Mercure de France, 1908_). - -La plupart des personnages du _Diable au corps_ font partie de la secte -des _Aphrodites_ et plusieurs reparaissent dans l'ouvrage de ce nom. -Dans la _Préface_, Nerciat suppose qu'un docteur en Phallurgie, le -fameux Cazzone, est mort en lui laissant le soin de revoir et de publier -ce _singulier roman dramatique_. - -Les acteurs sont: La marquise, _une superbe brune_, La comtesse de -Mottenfeu, _laideron piquante_, Philippine, _charmante blonde, soubrette -matoise_, Bricon, _colporteur-espion_, l'abbé Boujaron, _prêtre -napolitain, traits mâles, physionomie de réprouvé, vigueur monacale; -vices de toutes les nations, de tous les états, vernis de mondanité -parisienne_. - -Le Tréfoncier, _prélat allemand, traits agréables, un peu féminin, goûts -bizarres, libertinage d'officier, caprices de prélat_. - -Hector, _être privilégié que la nature a composé de tout ce qui plaît -dans l'un et l'autre sexe. Adonis par devant, Ganymède par derrière_; et -bien d'autres parmi lesquels figure même un âne. Durant l'action du -_Diable au corps_, la marquise, qui est le principal de ces personnages, -devient veuve, et l'on peut imaginer que son libertinage augmente à -proportion de sa liberté. - -L'action d'ailleurs est assez peu suivie, et il serait sans intérêt de -la résumer. Mais les extraits fort divertissants qui suivent montrent -bien combien Nerciat possédait l'art du dialogue. - -Je ne dis rien du style qui est attrayant au possible. - - -RÉVEIL - -Il n'est pas encore jour chez la marquise; elle s'éveille et détourne -son rideau. Médore, son bichon, lui fait fête; elle se découvre et se -fait gamahucher un moment par l'intelligent animal, puis elle sonne. - -PHILIPPINE.--Eh! bon Dieu! madame. Quel démon vous réveille aujourd'hui -si matin? Il est à peine dix heures. - -LA MARQUISE, _bâillant_.--Bonjour, Philippine... j'ai très mal dormi, je -vais être toute la journée d'une laideur affreuse et d'une humeur à -désespérer les gens. - -PHILIPPINE.--Ah! pour l'humeur, tant pis, madame. Quant à la laideur, je -suis caution du contraire: vous êtes déjà belle à ravir. - -LA MARQUISE.--J'ai cependant très mal reposé. - -PHILIPPINE.--Je me l'imagine, et c'est pour cela que madame doit avoir -passé une très bonne nuit. - -LA MARQUISE.--Oh! ne m'en parle pas, Philippine; tu me vois furieuse. -Mon aventure est la chose du monde la plus maussade. - -PHILIPPINE.--Comment donc? ce beau cavalier que je n'avais point encore -vu céans, et que vous ramenâtes hier soir triomphante... - -LA MARQUISE, _froidement_.--Quel temps fait-il? - -PHILIPPINE.--Froid, mais le plus beau du monde. - -LA MARQUISE.--Tant mieux: j'ai des courses à faire dans le voisinage du -Palais-Royal et je craignais de ne pouvoir y faire quelques tours -d'allée. - -PHILIPPINE.--Voici, madame, plusieurs billets et une corbeille assez -lourde, de la part de M. Patineau, avec une épître en grand papier. - -LA MARQUISE.--De la part de Patineau! ceci devient intéressant. -Voyons... (_souriant_) c'est de l'or, Philippine: je le reconnais au -poids. - -PHILIPPINE.--De l'or, madame! les charmants amis que ces fermiers -généraux! - -LA MARQUISE.--Celui-ci ne sait pas donner à ses cadeaux des formes bien -galantes, mais il est tout rondement libéral: c'est un bonhomme. - -PHILIPPINE, _à part_.--Oui une bonne dupe... (_Haut._) Défaisons ces -chiffons... (_Elle y travaille._) Cela est emmaillotté comme le trésor -d'un pèlerin. - -LA MARQUISE, _ayant lu_.--La lettre annonce trois cents louis, mais une -mortelle visite pour l'après-midi. Il faudra bien l'endurer... (_On -gratte à la porte_). Voyez ce que c'est. - -PHILIPPINE.--C'est un de vos gens pour vous faire du feu. - -LA MARQUISE.--Qu'il entre et se dépêche. - -_(Il y a du feu. Le domestique s'est retiré. La marquise et Philippine -sont seules)._ - -LA MARQUISE.--Où sont les autres billets? - -PHILIPPINE.--Sur votre lit, madame. - -LA MARQUISE.--C'est bon. - -PHILIPPINE, _étalant les louis_.--Voyez, madame, la belle collection de -médailles! - -LA MARQUISE, _avec dédain_.--Ote cela; compte, et serre la somme dans -mon bonheur-du-jour. Attends, il faudra que je porte soixante louis à -Dupeville; mets-les à part; quarante encore, pour des emplettes que je -me propose de faire chez la Couplet. - -PHILIPPINE, _comptant_.--A propos, elle vint hier en personne; vous -l'ai-je dit, madame? Il s'agissait d'une affaire qu'elle prétendait être -de la plus grande conséquence pour vous, et je l'envoyai. - -LA MARQUISE.--Oui, elle me déterra chez le grand mousquetaire, et je lui -donnai parole pour demain. Cependant si j'avais pu prévoir que le bon -génie de Patineau me serait aussi propice, je n'aurais eu garde -d'accepter une partie qui pourra me compromettre. - -PHILIPPINE, _toujours comptant_.--Il n'y a qu'à rompre, madame; j'irai -de votre part... - -LA MARQUISE.--Il faut encore y réfléchir, car il s'agit d'un jeune -prince étranger... S'il est jeune, Philippine... (_Elle sourit._) - -PHILIPPINE, _comptant_.--Et peut-être joli, par-dessus le marché. -J'entends ce demi-mot, madame; oui, laissez à tout hasard les choses -comme elles sont. Il manque dix louis. - -LA MARQUISE.--J'entends aussi à demi-mot, Philippine: cachez cet argent. -Un billet de Limefort! M. le chevalier, vous avez tort d'écrire; ne -parlez même pas; il faut vous en tenir à la pantomine, car c'est où vous -excellez! tout le reste vous sied mal... Ah! voici du Molengin (_Sans -ouvrir le billet_). Sais-tu, ma fille, que malgré le mal infini qu'on -dit de ce pauvre vicomte, j'ai la singularité d'en être un peu férue, et -qu'au premier jour il me fera faire quelque sottise? - -PHILIPPINE, _froidement_.--Je n'en crois rien, madame. - -LA MARQUISE.--Pourquoi donc? Molengin, intime ami du marquis, a chez moi -l'accès le plus facile. Il est beau, fait à peindre, caressant, fort -amusant. Les occasions naissent à tout moment pour lui... - -PHILIPPINE.--Il n'en profitera pas, madame, je vous le garantis. - -LA MARQUISE. Je n'y conçois rien! tout le monde semble s'accorder à le -juger nul. Cela pique ma curiosité, je veux être éclaircie... - -PHILIPPINE.--M. de Molengin, madame, mérite bien sa réputation; vous -pouvez m'en croire... et pour cause. - -LA MARQUISE, _avec intérêt_.--Ah! ah! tu me parais au fait. Mais avoue -qu'à juger de Molengin par les yeux, il est tout fait pour plaire. - -PHILIPPINE, _avec dépit_.--Mais il rate, madame, et c'est une infamie. - -LA MARQUISE, _gaiement_.--Le dépit de Philippine est délicieux! il t'a -ratée, n'est-ce pas? Conte, conte-moi ton aventure. Eh bien! il faut -qu'il me rate aussi; cela ne m'est jamais arrivé, je veux essayer une -fois de cette nouveauté. - -PHILIPPINE.--Vous en serez dégoûtée pour la vie, madame. Mais nous -perdons du temps à dire des balivernes. J'ai cependant des choses de la -plus grande importance à vous communiquer et je vous prie de les -entendre. - -LA MARQUISE.--De quoi s'agit-il? - -PHILIPPINE.--Ce M. de Molengin dont nous nous occupons, n'a-t-il pas -ramené cette nuit M. le Marquis? celui-ci bien ivre; l'autre n'était que -passablement aviné. - -LA MARQUISE.--C'est monsieur mon mari qui gâte comme cela les gens les -moins faits pour partager ses excès. Eh bien! - -PHILIPPINE.--Eh bien! madame, ces messieurs venaient tout droit à votre -appartement; et vous qui n'étiez pas seule... - -LA MARQUISE.--Tu me fais trembler. - -PHILIPPINE.--J'ai bien eu plus peur que vous, ma foi! Monsieur avait le -plus beau transport d'amour possible. Il voulait absolument coucher avec -vous. J'étais heureusement à mon poste. J'ai bataillé comme il fallait. -M. de Molengin, dont je n'ai pas très bien conçu les motifs, trouvait -que l'empressement de M. le Marquis était la chose du monde la plus -juste. Je soutenais, moi, qu'il était bien mal à monsieur de venir -troubler votre premier sommeil et de se montrer dans un état aussi peu -ragoûtant... car ils puaient le vin, et monsieur laissait de temps en -temps échapper... - -LA MARQUISE.--Fi! la description seule me fait mal au coeur! - -PHILIPPINE.--Bref, je les ai détournés de leur projet... mais il m'en a -coûté bon. - -LA MARQUISE.--Comment cela, ma bonne amie? - -PHILIPPINE.--M. le marquis disait, en jurant, qu'il ne coucherait pas -seul. Son ami disait, à son tour, qu'il ne se sentait pas le courage de -s'en retourner à l'autre extrémité de Paris. - -LA MARQUISE.--Ah! Ah! ces messieurs m'auraient apparemment fait la -galanterie de coucher tous les deux avec moi? - -PHILIPPINE.--C'est, je crois, ce dont vous étiez menacée. M. le Marquis -sait à quel point son cher vicomte est sans conséquence. D'ailleurs, -ivre comme il l'était, il n'aurait pu s'opposer à rien. Vous les auriez -eus probablement à vos côtés ou bien vous auriez été forcée de leur -céder la place. - -LA MARQUISE.--C'est ce qui ne serait pas arrivé! Une femme comme moi se -déplacer pour deux ivrognes? Mon lit est énorme: on se serait arrangé -comme on aurait pu; mais enfin un autre y était... Après? - -PHILIPPINE.--Si bien donc, madame, que ne pouvant pénétrer chez vous, M. -le marquis a dit à M. le vicomte: «Prenons notre parti, mon cher, et -couchons tous deux avec Philippine». M. de Molengin aussitôt de se jeter -au cou de Monsieur, qui lui a presque vomi sur la face. - -LA MARQUISE.--Cette scène de tendresse est touchante en vérité! - -PHILIPPINE.--Quant à moi, je me trouve alors dans un tel embarras, vous -m'aviez ordonné d'entrer chez vous à cinq heures précises afin de -conduire votre heureux coucheur, il n'était que trois heures et quelques -minutes: Si je vais avec ces messieurs, me disais-je à moi-même, je peux -manquer l'heure; ils ne seront plus ivres, ils me retiendront, ou me -suivront. - -LA MARQUISE.--Très bien combiné. Comment t'es-tu tirée de ce pas -difficile? - -PHILIPPINE.--Ma foi! madame, j'ai pris mon parti galamment, et me suis -laissé suivre chez moi, n'ayant plus rien à faire chez vous jusqu'à -l'heure indiquée. Après quelques petites façons que je croyais devoir à -la bienséance, j'ai permis à ces messieurs de se coucher à mes côtés. - -LA MARQUISE.--Peste! quelle résignation! - -PHILIPPINE.--Ecoutez jusqu'au bout, madame. Vous allez convenir que je -n'ai pas tiré grand parti d'une aussi favorable conjoncture. - -De la discrétion, mon cher Molengin, a dit monsieur en poussant un -dernier hoquet. Puis il a tourné le derrière, et bientôt a ronflé comme -une pédale d'orgue. - - -SUITE DU REVEIL - -PHILIPPINE.--Daignerez-vous me raconter, madame, où vous avez péché ce -nouvel adorateur? - -LA MARQUISE.--Par le plus étrange hasard chez cette baronne allemande -qui donne à jouer. - -PHILIPPINE.--Ah! je sais ce que vous voulez dire. - -LA MARQUISE.--Je vais depuis quelque temps assez régulièrement dans ce -tripot, et j'ai tort, car j'y perds l'impossible. Hier, entre autres, -j'ai joué d'un guignon si constant quoique à petit jeu, que cent louis, -dont je m'étais munie, n'ont duré qu'une heure, et que j'aurais quitté -la partie avec des dettes, sans Dupeville, qui gagnant contre son -ordinaire m'a glissé soixante louis. Je me suis acquittée autour du -tapis, et le peu qui me restait n'a fait que paraître. - -PHILIPPINE.--Heureux en amours, malheureux au jeu, vous reconnaissez la -vérité du proverbe? - -LA MARQUISE.--On sortait de table, et le pharaon recommençait. Ma -voiture n'était point arrivée. J'ai vu près du feu la grosse présidente -de Combanal qui causait avec un inconnu. Comme je suis fort au fait des -moeurs de la dame, et qu'on la connaît pour ne s'entretenir jamais de -suite que d'une seule chose, je me tenais un peu à l'écart, mais -l'extravagante m'a forcé d'approcher, en me disant: Venez, marquise, -venez donc, je suis en contestation avec monsieur sur un point qui est -de votre compétence. Puis s'adressant à son interlocuteur, elle a ajouté -tout bas: Nous pouvons traiter librement la question devant la marquise, -elle est des nôtres: c'est la Fougère... - -PHILIPPINE.--Des nôtres! la Fougère! qu'est-ce que cela pouvait -signifier, madame? - -LA MARQUISE.--Je te l'apprendrai quelque jour. En attendant, tu peux -savoir que la Fougère est mon nom dans certaine confrérie[64]. - - [64] Je me rappelle parfaitement qu'autrefois j'entendis dire au - docteur Cazzone qu'il existait sous le nom d'Aphrodites, une société - de voluptueux des deux sexes voués au culte de Priape, et qui - renouvelaient dans leurs secrètes orgies toutes les débauches - antiques dont nous avons une légère connaissance par les écrits et - les monuments qui se sont conservés jusqu'à nous. Mais ce dont je me - souviens aussi, c'est que les véritables Aphrodites, en assez petit - nombre, tiraient tous leurs noms du règne minéral, tandis que les - affiliés, c'est-à-dire, des membres beaucoup plus nombreux qu'on - admettait aux pratiques sans qu'on leur donnât la parfaite - connaissance des mystères et sans qu'ils prêtassent le grand - serment, tiraient leurs noms du règne végétal. Ainsi la marquise et - d'autres qu'on verra figurer dans cet ouvrage n'étaient qu'affiliés - et ne pouvaient proposer des sujets que pour l'affiliation. Quand la - faveur devenait trop multipliée, ou que certains indiscrets avaient - occasionné quelque événement nuisible au repos de l'ordre et qui - pouvait entraîner sa destruction, le grand comité, par quelque - changement de local, ou quelque suspension de pratiques, venait - aisément à bout de congédier tous ces intrus, en leur persuadant que - l'ordre était en effet détruit. C'est de quoi l'on verra la marquise - se désoler plus loin avec une amie qui n'en savait pas plus qu'elle. - Le docteur ne m'en a jamais appris davantage, quelque pressant que - je me fusse rendu près de lui au sujet de son ordre. Il y portait le - nom de Chrysolite. On a voulu me persuader que maintenant encore, - les Aphrodites, confondus parmi les Maçons, ont dans Paris même un - temple et des assemblées. (N.) Lorsqu'il écrivait cette note, - Nerciat ne savait pas qu'un jour il écrirait les _Aphrodites_. - -Oh! je ne voudrais pas, pour tout l'or du monde, n'en point être; -l'esprit humain n'imagina jamais rien d'aussi délicieux... Va, bientôt -je t'en ferai recevoir et tu m'en auras d'éternelles obligations. - -PHILIPPINE.--Quoi! madame, une pauvre fille de chambre comme moi, vous -la feriez recevoir d'une confrérie dont vous êtes? - -LA MARQUISE.--Tu n'y penses pas! il s'agit bien parmi nous autres... -Mais non, je ne nommerai rien devant une petite profane. - -PHILIPPINE.--Le beau mystère! je vois que vous êtes Maçonne. - -LA MARQUISE.--Qui ne l'est pas? Mais il s'agit bien d'autres travaux, ma -foi! Contente-toi cependant de savoir que les charmes seuls et les -talents en amour déterminent le rang parmi les membres de notre heureuse -société. Je ne serais point étonnée que toi, que j'aurais proposée, tu -fusses peut-être en bien peu de temps, plus avancée que moi. Cette -tournure, cette fraîcheur unique... - -PHILIPPINE, _un peu confuse_.--Ne vous moquez donc pas de moi, ma chère -maîtresse. - -LA MARQUISE.--Je te jure que je ne connais rien au monde d'aussi -piquant, d'aussi dangereux... Tu le sais bien, friponne! Combien -d'infidélités ne m'as-tu pas fait faire à mes amis dans le plus fort de -mon goût pour eux! Va, tu es bien heureuse que je sois anéantie ce -matin; autrement je te rappellerais parbleu bien que tu es en droit de -me faire parfois tourner la tête... (_Elle met une main sous le fichu de -Philippine et va de l'autre lui lever les jupes._) - -PHILIPPINE, _les baissant_.--Là! là! Madame, pour un autre moment; nous -avons bien d'autres choses à traiter. - -LA MARQUISE, _la laissant_.--J'ai d'abord mon histoire à t'achever. Tu -comprends donc que la présidente, son causeur et moi, nous nous -trouvions être tous trois confrères? - -PHILIPPINE.--Fort bien, et, par conséquent, ce monsieur vous était -connu. Pourtant vous avez dit d'abord... - -LA MARQUISE.--Eh! non, se connaît-on? a-t-on seulement envie de se -connaître? On est peut-être... mille... répandus dans la France, ou -ailleurs. Il faut s'être fait des signes, avoir travaillé ensemble, -s'être trouvé aux mêmes assemblées. - -PHILIPPINE.--C'est comme la Maçonnerie, n'en conveniez-vous pas d'abord? - -LA MARQUISE.--Tais-toi; toute ta petite curiosité ne viendra point à -bout de me faire révéler ici des secrets... que je promets, pourtant, de -te faire connaître en temps et lieu. Dès qu'un geste significatif m'eut -assurée de la fraternité de l'inconnu, je demandai à la présidente -quelle était donc cette importante discussion dans laquelle on pouvait -avoir besoin de mon avis. «Je prétends, a-t-elle répondu, qu'il n'y a -plus de Tircis.» - -PHILIPPINE.--Qu'est-ce que cela voulait dire, madame? - -LA MARQUISE.--J'ai fait la même question que toi, et croyant qu'on -voulait donner à entendre par là que l'amour pastoral était de nos jours -en grand discrédit, je me suis rangée du côté de la présidente. Elle m'a -ri au nez, et le monsieur en a presque fait autant! - -PHILIPPINE.--Cela n'était pas honnête, par exemple. - -LA MARQUISE.--J'étais leur dupe; ils me faisaient un mauvais calembour. -«Elle n'y est pas, a donc repris l'effrontée, Tire-six, entendez-vous, -marquise, esprit bouché? Croyez-vous qu'il y en ait beaucoup?» J'opinai -encore en faveur de la présidente, lorsque notre homme avec un accent -gascon, a répliqué: «Sandis? Mesdames, je ne prends point la liberté dé -vous démentir sur le fait dé vos bésogneurs dé Paris, mais je puis vous -donner ma parole d'honneur que le plus petit gentilhomme dé mon pays est -un tiré-six, sept, huit, neuf!...» - -PHILIPPINE.--Peste! que sont donc les grands seigneurs de Gascogne? - -LA MARQUISE.--Il y en a peu. Cela nous a d'abord assommées. Nous allions -faire nos objections, quand un des joueurs, avec qui la présidente avait -mis quelques louis en société, l'a appelée pour partager le produit -d'une taille heureuse. Je suis donc restée tête à tête avec le fanfaron. -«Si nous n'étions pas confrères, lui ai-je dit en feignant un peu -d'embarras, je vous supplierais, monsieur le chevalier, de mettre la -conversation sur quelque autre chapitre.» - -PHILIPPINE.--Il était pourtant assez de votre goût, celui-là. - -LA MARQUISE.--Sans doute. Mais devant des gens qu'on a jamais vus! -Retiens cette leçon, Philippine: quelque catin que soit une femme, il -faut qu'elle sache se faire respecter, jusqu'à ce qu'il lui plaise de -lever sa jupe. - -PHILIPPINE.--Je pense de même. - -LA MARQUISE.--Revenons à mon causeur. Après quelques raisonnements de -part et d'autre, je me suis opiniâtrement retranchée dans l'avis par -lequel je croyais pouvoir constater et fâcher mon Gascon; en un mot, -j'ai dit tout net que je croyais à peine à l'existence de tire-six, -moins encore à celle des tire-sept, huit, neuf et plus, fussent-ils -voisins de la Garonne. Sandis! Madame, a riposté mon pétulant -antagoniste, avec un mouvement violent qui m'a presque effrayée, vos -doutes offensent mon honneur, et me prévalant, né vous en déplaise, dé -mes droits dé confrère je vous somme dé me mettre à l'épreuve. - -PHILIPPINE.--Voilà, certes, une impertinence à se faire jeter par les -fenêtres. - -LA MARQUISE.--Point du tout. Un de nos statuts principaux autorise -formellement ces sortes de défis. - -PHILIPPINE.--Je n'ai plus rien à dire. Peut-on savoir comment vous avez -répondu? - -LA MARQUISE.--Négativement d'abord. - -PHILIPPINE.--Ce monsieur avait donc le malheur de vous déplaire? - -LA MARQUISE.--Pas absolument. - -PHILIPPINE.--Et vous êtes peu contente de lui. Sachons donc comment il a -pu démériter? - -LA MARQUISE.--«Madame, a-t-il dit avec une assurance qui m'en a beaucoup -imposé, quoique Gascon, je né suis point un hâbleur, et je né veux pas -vous engager dans une démarche qui puisse être entièrement à mon -avantage, même dans le cas où je vous aurais trompée. Souffrez donc que -notre essai soit une gageure. Il y a dans cette bourse cent louis: je -viens dé les gagner; je vous les sacrifié, à ces conditions. Mme la -marquise aura la complaisance de m'accorder une nuit dé six ou sept -heures seulement. Après la première faveur que j'aurai obtenue dé -madame, j'aurai perdu cinquante louis. Suis bien ce calcul, Philippine. - -PHILIPPINE.--Ne vous embarrassez pas, madame, je retiendrai à merveille: -cinquante louis la première faveur, c'est-à-dire... - -LA MARQUISE.--Le premier coup. - -PHILIPPINE.--Bon. - -LA MARQUISE.--«Après la deuxième, madame aura gagné trente louis dé -plus. - -PHILIPPINE.--Fort bien. Voilà déjà quatre-vingts louis. - -LA MARQUISE.--Juste. Après le troisième, madame aura gagné vingt louis -dé plus. - -PHILIPPINE.--Les cent louis sont donc à vous maintenant. - -LA MARQUISE.--C'est cela même. Après le quatrième, madame n'aura rien -gagné dé plus. - -PHILIPPINE.--Gratis; mais les cent louis sont encore à madame? - -LA MARQUISE.--Sans doute. Après le cinquième, c'est toujours lui qui -parle, j'aurai regagné vingt louis. - -PHILIPPINE.--Ah! ah! madame, vous n'avez plus que quatre-vingts louis! - -LA MARQUISE.--Bien compté. Après le sixième, j'aurai regagné trente -louis dé plus. - -PHILIPPINE, _étonnée_.--Eh bien! reste à cinquante, madame. - -LA MARQUISE.--Pas davantage. Après le septième, votre serviteur aura -regagné cinquante louis dé plus; c'est-à-dire que nous serons quittes. - -PHILIPPINE.--Quittes? - -LA MARQUISE.--Cela est clair. - -PHILIPPINE.--Eh bien! madame? - -LA MARQUISE.--Eh bien! maltraitée au jeu, endettée, je me suis laissé -éblouir par cette diable de bourse... Le jeune homme est d'ailleurs -assez bien fait. - -PHILIPPINE.--Il m'a paru tel. - -LA MARQUISE.--J'avais remarqué qu'il a la jambe belle, certain air de -santé... - -PHILIPPINE.--Les épaules carrées, l'oreille rouge; là, tout ce qu'il -faut. - -LA MARQUISE.--Ma foi! j'ai hasardé, sans grimaces, l'événement d'une -gageure où je pouvais gagner gros sans risquer de perdre. - -PHILIPPINE.--C'est un marché d'or. - -LA MARQUISE.--La présidente nous a rejoints. Nous l'avons instruite. Ne -voulait-elle pas que je la misse de moitié? - -PHILIPPINE.--On lui en garde, ma foi! - -LA MARQUISE.--Bientôt on m'a annoncé mon carrosse, je suis rentrée, -amenant mon parieur, et, comme tu l'as vu, nous nous sommes mis au lit. - -PHILIPPINE.--J'ai cru voir aussi que c'était avec beaucoup d'émulation -des deux parts? - -LA MARQUISE--Je n'en disconviens pas. Oh! j'ai gagné quatre-vingts -louis, en moins de rien, mais bien loyalement gagné. - -PHILIPPINE.--J'en crois votre parole. - -LA MARQUISE.--A peine avions-nous causé dix minutes, que les cent louis -ont achevé de m'appartenir. - -PHILIPPINE.--Peste! comme il y va, ce monsieur le Gascon! - -LA MARQUISE.--Il faut convenir que de longtemps je n'avais été si bien -tapée. Mon grivois n'a pas les allures bien galantes, il n'est pas très -voluptueux, sa manière est un peu bourgeoise, mais tudieu! c'est un gars -expérimenté, léger, adroit, point incommode, sans sueur, sans odeur, -brûlant... - -PHILIPPINE _avec feu_.--Divin!... Non, madame, vous ne viendrez jamais à -bout de me faire penser mal de cet homme-là. - -LA MARQUISE.--A la bonne heure! Nous avons travaillé avec tout le zèle -et l'accord imaginables à la quatrième opération... - -PHILIPPINE.--La bonne aubaine! madame. - -LA MARQUISE.--Je me suis prêtée, comme il convenait, au cinquième coup, -et j'en ai pris pour mes vingt louis: pas l'ombre de tricherie de part -ni d'autre. Quant au sixième, je ne m'en suis pas aussi bien trouvée. - -PHILIPPINE.--Vous étiez déjà lasse? - -LA MARQUISE.--Non: je ne me lasse pas pour si peu, mais, comme il n'y -avait guère que deux heures et demie que nous avions commencé, j'avais -déjà l'inquiétude de sentir que mon pari ne valait rien. Cependant, il -ne fallait pas faire une vilenie. Prenant donc mon parti galamment, je -vous ai travaillé mon homme d'une manière... - -PHILIPPINE.--Comme je berce... Daignez poursuivre. - -LA MARQUISE.--Tout autre aurait été mis, de cette fougue, sur les dents: -deux fois je l'ai fait dégaîner par mes haut-le-corps mais inutilement: -il n'y avait pas un temps de perdu. Au retour, il y était, et bien que -les choses en allassent plus mal, il semblait, au contraire, que ces -contretemps donnassent à mon drille un surcroît de vigueur. - -PHILIPPINE.--Vous trichiez, pour le coup! cela n'est pas bien. - -LA MARQUISE.--D'accord. Voilà donc trente louis de perdus. Dieu sait si -j'ai fait et fait faire ablution à la place! «Or, ça! mon cher Tire-six, -ai-je dit en me recouchant, je demande quartier: je suis exténuée, -moulue. J'étais une impudente quand j'ai douté de ce dont tu n'étais que -trop sûr. Dormons, tu ne me dois rien; tu pourrais être incommodé d'un -excès: je ne me le pardonnerais de ma vie.» - -PHILIPPINE.--D'où vous venait cette générosité, madame? - -LA MARQUISE.--Ne vois-tu pas, petite imbécile, que c'était le moyen de -stimuler celle du Gascon? Il pouvait prendre la balle au bond et me dire -galamment: Belle marquise, je me trouve trop bien de vos précieuses -faveurs pour que je veuille risquer de m'en priver en abusant de mes -forces. Je perds cinquante louis avec le plus grand plaisir du monde. -Enfin, quelque chose d'approchant. Point du tout; comme si ce maudit -infatigable avait craint que je me refusasse à la septième accolade -après que j'aurais dormi, pas pour un diable, il a voulu regagner la -somme entière avant de me laisser fermer l'oeil! - -PHILIPPINE.--Et force à vous d'en passer par là? - -LA MARQUISE.--Il l'a bien fallu. Mais, pour le coup, je l'ai favorisé le -plus maussadement du monde; je me suis plainte, j'ai fait des soupirs -comme de douleurs, je lui ai dit avec le ton de l'anéantissement: Vous -me tuez, mon cher... Je suis martyre de votre ambition et de l'extrême -crainte que vous avez de perdre... Vous ne me devez rien... Encore une -fois, retirez-vous... Je vais vous donner cinquante louis à mon tour, -pour que vous me laissiez tranquille... Et d'autres propos aussi -ragoûtants. - -PHILIPPINE.--Holà! madame, voilà de l'imprudence: s'il vous eût prise au -mot: un Gascon! - -LA MARQUISE.--J'avais à peine dit, que déjà je me repentais. C'était -comme si j'avais frappé contre un rocher. Il allait son train comme un -cheval de poste, et sans que je l'aie secondé le moins du monde, même -dans le moment où son vigoureux culetage faisait sur mes sens la plus -vive impression, il a consommé sa septième prouesse... - -PHILIPPINE.--Da! sans tricherie? - -LA MARQUISE.--Bon Dieu! non! Pour que je ne puisse pas faire semblant -d'en douter, cette fois avec bien plus d'affectation que les autres, il -a eu soin de faire filer à mes yeux le superflu de son offrande. - -PHILIPPINE.--Cet homme ne manque à rien. Si bien que madame n'a rien -gagné! - -LA MARQUISE, _avec humeur_.--Pas une obole. - -PHILIPPINE.--Et... Madame se propose-t-elle de demander sa revanche? - -LA MARQUISE.--Non certes. Pourquoi cette question? - -PHILIPPINE.--C'est que peut-être serait-il sage de ne pas se tenir comme -battue: les armes sont journalières... et... (_Elle baisse les yeux._) -Si Madame répugnait absolument à s'exposer de nouveau, je lui suis assez -dévouée pour m'offrir... si toutefois Madame m'en trouve digne? - -LA MARQUISE, _l'embrassant_.--Bravo! Philippine. A ce noble courage je -reconnais mon élève, et je te prédis que tu te feras un bonheur infini -dans notre délicieuse confrérie. - -PHILIPPINE.--Je ne sais pas encore au juste ce qu'il faudra pour cet -effet; mais il suffirait que Madame eût daigné répondre de moi, pour que -je me crusse obligée à monter le plus grand zèle. - -LA MARQUISE.--On n'exigera de toi rien de difficile. Je t'avais -déchiffrée d'abord. Tu es née pour nos plaisirs. Tes bégueules de -tantes, de chez lesquelles il a fallu tant de peine pour t'arracher, -auraient, avec leur bigoterie et leur sotte pudeur, gâté le plus heureux -naturel. Faire de toi une vestale, ou du moins l'obscure épouse de -quelque malotru d'artisan, c'était un beau projet, ma foi! Laissons ces -vertueux métiers aux laides, aux maussades; mais une jolie femme, dans -quelque état que le sort l'ait fait naître, se doit aux voluptés. Toute -à tous! Voilà quel doit être notre cri de guerre: c'est ma devise au -moins. Je veux qu'elle soit aussi la tienne. Tu te trouves bien sans -doute des douces habitudes que je t'ai fait contracter? Quant à moi, je -suis, par mon système, la puis heureuse des femmes. Nargue des préjugés, -et donnons-nous en tant et plus! - -PHILIPPINE.--Charmante morale, madame! Je crains fort cependant que -votre système, tout attrayant qu'il soit, ne vous mène aussi par trop -loin. Vous vous livrez trop, excusez la liberté que je prends, madame, -vous vous livrez trop à vos caprices libertins. Quelque robuste que soit -votre tempérament, quelque solide que soit votre beauté, vous risquez de -vous user bien vite. D'ailleurs, vous n'êtes pas toujours prudente, et -je tremble qu'enfin M. le Marquis... - -LA MARQUISE.--Mon mari! ce polisson[65] de quel droit trouvera-t-il à -redire à ma conduite? Elle est cent fois meilleure que la sienne. Ma -naissance vaut mieux aussi. Je suis riche: il mourait de faim sur le -pavé de Paris quand je fis la sottise de m'engoncer de sa jolie figure. -Je voulus me le donner, il abusa de ma confiance, et par un vil calcul -d'intérêt, il me fit un enfant: on fut obligé de nous marier. Que -n'a-t-il su me fixer? Pourquoi m'a-t-il entourée de la plus mauvaise -compagnie? Pourquoi, m'enseignant les plus extrêmes raffinements du -libertinage et me mêlant avec l'essaim des complices de ses orgies, m'en -a-t-il aussi lui-même donné le goût? Ce n'est pas au surplus, ce dont je -le blâme. S'il n'eût fait que cela, sans doute il ne m'en eût été que -plus cher... mais ses scènes publiquement scandaleuses, ses prodigalités -sourdes, le discrédit où cet homme sans sentiments s'est laissé -tomber... Ne me parle pas de lui, je t'en prie. - - [65] Quoique ce livre ne soit nullement un cadre convenable pour de la - bonne morale, celle que renferme cette tirade valant cependant la - peine d'être remarquée par le lecteur, j'ai trouvé bon de ne point - l'en retrancher, quoique ce hors-d'oeuvre fasse longueur. (N.) - -PHILIPPINE.--Il est bon cependant de vous rappeler quelquefois que par -malheur, il a sur vous une autorité dont il pourrait abuser, si vous -affectiez trop de le compter pour rien dans le monde. - -LA MARQUISE.--Tu raisonnes fort juste, et je te sais gré du motif. Je -fus bien folle aussi! Ah! monsieur le marquis, si j'avais pu prévoir que -j'aurais sitôt le malheur de perdre mes parents, je n'aurais certes -jamais été votre femme. Epouse-t-on tout ce qu'on désire, tout ce qu'on -s'est donné! Ma soeur la chanoinesse n'a-t-elle pas bien su faire deux -enfants le plus secrètement du monde? et celle-ci? et celle-là? et tant -d'autres qui se sont très bien mariées par convenance, après s'être très -sensément appliqué les objets de leurs inclinations! - -PHILIPPINE.--Savez-vous bien, Madame, que M. le marquis a toujours la -fantaisie de me donner des meubles et trente louis par mois? - -LA MARQUISE.--Si je le connaissais galant homme, je te dirais: -«Accepte»; mais tu serais à coup sûr malheureuse. Agit-il bien avec qui -que ce soit? - -PHILIPPINE.--Une bien plus forte considération pour rejeter ses offres, -c'est que ses libéralités ne pouvaient avoir lieu qu'aux dépens de ma -chère maîtresse... Mais n'entends-je pas du bruit dehors? - -LA MARQUISE.--Va voir ce que c'est. - -PHILIPPINE, _après avoir passé un moment dans la pièce -voisine_.--Madame, c'est un marchand de fleurs qui dit avoir reçu ordre, -de vous-même, de se rendre ici ce matin. - -LA MARQUISE.--C'est la vérité; mais il vient de bonne heure. La petite -comtesse de Mottenfeu me fit remarquer ce garçon à la porte du -Vaux-Hall: elle le dit très amusant. Qu'il entre. - -PHILIPPINE.--Et me retirerai-je, madame? - -LA MARQUISE.--Quelle folie! non assurément: il convient même que tu -restes. - -PHILIPPINE, _gracieusement_.--Entrez, entrez, monsieur. - -UN LAQUAIS, _précédant le marchand_.--Monsieur Bricon, madame. (_Il -sourit._) - -LA MARQUISE.--Voyez un peu ce grand nigaud. Il y a bien de quoi rire... -(_Le laquais reste pour voir l'entrée de Bricon, ayant l'air de mettre -quelque chose en ordre._) Eh bien! que faites-vous là?... (_Le laquais -se retire. A Philippine._) Il faut que je réforme ce grand sot. Je suis -bien la servante de sa superbe figure, mais il est trop bête aussi. - - -L'ABBÉ BOUJARON - -PHILIPPINE, _avec un billet_.--Tenez, madame. Je n'ai pas eu la peine de -courir bien loin. Voici un mot d'écrit de la part de votre marchand de -ce matin. On demande réponse sur-le-champ. - -LA MARQUISE, _avec trouble_.--Bon Dieu! que vais-je apprendre? (_Elle va -vers la croisée, lire la lettre._) - -LA COMTESSE, _à mi-voix, pendant que son amie est occupée_.--Savez-vous -Philippine, que vous êtes jolie comme l'amour, et fraîche comme un -bouton de rose. - -PHILIPPINE.--Vous êtes bien honnête, madame. - -LA COMTESSE.--D'honneur! si j'étais garçon, je voudrais passer un -caprice avec vous. - -PHILIPPINE, _avec grâce_.--Et moi, si vous étiez garçon, je n'aurais pas -le courage de vous résister. - -LA COMTESSE, _encore plus bas, faisant un léger mouvement de la main -vers l'objet de son désir_.--Viens donc me voir quelquefois. - -PHILIPPINE, _répondant à cette agacerie en pressant sur cet endroit la -main de la comtesse_.--Mais, par malheur, vous n'êtes pas garçon. - -LA COMTESSE, _en feu_.--Viens toujours! - -PHILIPPINE, _avec un regard bien lubrique et l'accent le plus -tendre_.--Oh! oui! j'irai vous voir... (_Elle jette en même temps, avec -beaucoup de finesse, un regard du côté de la marquise; ce qui -signifie... qu'elle prie la comtesse de lui garder le secret._) - -LA COMTESSE, _très bas_.--Sois tranquille (_Elles se serrent -mutuellement la main_). Demain. - -PHILIPPINE, _très bas_.--Demain. - -LA MARQUISE, _ayant fini de lire_.--Allez à mon tiroir, Philippine, et -donnez cinquante louis au porteur (_Elle donne la clef, Philippine -sort._) - -LA MARQUISE, _agitée_.--Ecoutez ceci, comtesse, c'est votre Bricon qui -m'écrit. - -LA COMTESSE.--Il est bien un peu le vôtre aussi. J'écoute. - -LA MARQUISE, _lisant_.--«Madame, au sortir de chez vous, M. l'abbé, -malgré ce que vous savez, est allé dire sa messe. Dieu l'a bien puni de -cet horrible sacrilège...» - -LA COMTESSE.--Peste! M. Bricon a de la religion! - -LA MARQUISE.--Suivez sa lettre (_Elle lit_). «Par malheur, il a pris un -goût subit pour le petit garçon qui l'avait servie, et, dans la -sacristie, moitié gré, moitié force, il l'a enfin exploité.» Vous -remarquerez, comtesse, qu'il avait joué trois fois avant de sortir -d'ici. - -LA COMTESSE.--Ce n'est pas ce qui me donnera mauvaise opinion de lui... - -LA MARQUISE.--Mais après une nuit pareille, à moins d'avoir le diable au -corps, peut-on être tourmenté de cette force? - -LA COMTESSE.--Qu'est-ce que trois fois, pour certaines gens! Voyons la -suite. - -LA MARQUISE, _lit_.--«Il était déjà tard, l'église est peu fréquentée, -il s'y croyait absolument seul. Cependant, une bigote qu'on n'avait -point aperçue, sentant sa conscience inquiétée de quelque peccadille, a -cru trouver une belle occasion de se purifier, en prenant au bond le -prêtre qui venait de célébrer... Elle est donc venue, comme un chat, -vers la sacristie: on était au fort de la besogne...» - -LA COMTESSE.--Belle vision pour une béate. - -LA MARQUISE, _lisant_.--«A l'instant M. Boujaron, furieux, a voulu se -ruer sur la dévote et la mettre à mal aussi, pour s'assurer du secret; -mais elle a jeté les hauts cris; le petit bonhomme s'est enfui, sa -culotte encore rabattue; un bedeau, qui survenait, l'a arrêté. Il a tout -déclaré. Deux passants appelés, et le bedeau se jetant dans la -sacristie, ont surpris M. l'abbé qui (_la tête perdue apparemment_) -jetait au cou de la dévote les cordons du vêtement sacerdotal. On l'a -délivrée de ses mains. L'abbé, porteur de deux pistolets, a voulu se -faire ouvrir la sacristie que le bedeau fermait à la clef... De ses deux -coups, il a manqué les deux hommes avec lesquels il restait...» - -LA COMTESSE.--Voilà, certes, un joli petit monsieur! - -LA MARQUISE, _lisant_.--«Le troisième personnage allait pendant ce -temps-là chercher main forte. Bref, M. l'abbé a été saisi, lié et jeté -dans un fiacre pour être conduit en prison. Je me trouvais par hasard -dans le quartier, tandis que tout cela se passait. Je m'étais donc mêlé -parmi la foule, et j'avais tout appris. Comme j'entendais dire que le -prisonnier était tombé dans une espèce de délire et vomisssait, avec -mille imprécations, des atrocités qui pouvaient compromettre nombre -d'honnêtes gens, j'ai profité des relations que je me trouve avoir avec -quelques-uns de ceux qui le conduisaient, et j'ai suivi...» - -LA COMTESSE, _interrompant_.--M. Bricon est bien faufilé, ce me semble! - -LA MARQUISE, _lisant_.--«M. Boujaron s'est enfin évanoui dans le fiacre; -cet état ayant rendu nécessaire qu'on lui fît boire quelque chose, je me -suis mêlé, avec beaucoup d'autres, de ce service, et pour en rendre un -bien plus important à tous les intéressés aussi bien qu'au criminel -lui-même, j'ai mis subtilement une drogue dans sa boisson. Il vient -d'expirer. Comme ce breuvage a passé par plusieurs mains, je ne pense -pas qu'on me soupçonne plutôt qu'un autre, ni même qu'on recherche -l'auteur de ce salutaire attentat; mais, comme tout peut se découvrir, -je crois nécessaire, madame, de m'éloigner pour quelque temps; et pour -cela, je vous prie de m'aider de votre secours, auquel j'ai d'autant -plus de droit que le nom de M. le Marquis et le vôtre ont été le signal -du juste ressentiment qui m'a fait violer les droits sacrés de la -nature, et de l'amitié. Vous allez me sauver ou me perdre... _Craignez -de mal choisir_... J'ai, etc.» Craignez de mal choisir! cela est -souligné! une menace! Que pensez-vous de tout cela? - -LA COMTESSE.--En premier lieu, qu'il est très heureux pour tout le monde -que le monstrueux Napolitain ne vive plus... Ensuite... - -LA MARQUISE.--Que M. Bricon ne lui cède guère en scélératesse? - -LA COMTESSE.--Je ne sais s'il ne le surpasse pas encore. L'abbé n'était -qu'un effréné, perdu de luxure, sans politique, méritant mieux, avant -son dernier excès, Bicêtre que l'échafaud. Mais Bricon! c'est un grand -faiseur, au moins... - -LA MARQUISE.--Tout cela est horrible! Je suis glacée d'effroi. - -LA COMTESSE.--C'est l'affaire du moment. Au fond, nous gagnons toutes -deux beaucoup à cette catastrophe. Où nous aurait pu mener par la suite -la fréquentation de ces deux scélérats? - -LA MARQUISE.--Dorénavant, je vais éplucher mes connaissances. - - -LE DOMESTIQUE-COIFFEUR - -La Marquise est dans son boudoir, la pièce la plus reculée d'un fort bel -appartement; le Tréfoncier, un prélat allemand, survient: c'est avec lui -qu'elle a l'entretien suivant: - -LA MARQUISE, _entendant frapper_.--Qui va là? - -LE TRÉFONCIER, _d'une voix aiguë et factice_.--Ami. - -LA MARQUISE, _en dedans_.--Je n'y suis pour personne. (_D'un ton -fâché._) Qui êtes-vous? - -LE TRÉFONCIER, _de sa voix factice_.--Un ami de coeur, vous dit-on. - -LA MARQUISE, _avec plus d'humeur_.--Eh bien! je me suis expliquée: je -n'y suis pour personne au monde. Mais, c'est que cela est du dernier -singulier! J'avais expressément défendu... - -LE TRÉFONCIER, _de sa même voix_.--Paix, paix, mauvaise! _Dieu vous -apaise_[66]. Il n'y a point de consigne qui tienne contre un -empressement tel que le mien. Porte, cour, antichambre, appartement, -tout est franchi; me voici, je veux entrer, j'entrerai. - - [66] Citation d'une mauvaise chanson, et les mêmes mots dont Bazile - (qui la connaissait apparemment) se sert dans _Les noces de Figaro_. - -LA MARQUISE, _d'un ton plus doux_.--Faites-vous du moins connaître. - -LE TRÉFONCIER, _de sa voix factice_.--Ouvrez. - -LA MARQUISE, _presque gaîment_.--Jamais pareille voix de chat n'eut le -privilège de pénétrer dans cette solitude... Si nous nous connaissons, -vous savez... - -LE TRÉFONCIER, _de sa voix naturelle_.--Nous nous y sommes cependant -réunis quelques fois. - -LA MARQUISE.--Ah! j'y suis, pour le coup. A quoi bon tout ce mystère? -Mais cela est très mal, mon cher comte[67], très mal en vérité; et pour -vous punir, vous n'entrerez point. - - [67] C'est aussi le titre de ces messieurs. (N.) - -LE TRÉFONCIER, _gaîment_.--De par toutes vos grâces! j'entrerai. - -LA MARQUISE, _gaîment_.--De par tout ce qu'il vous plaira, vous -n'entrerez point. Impossible d'ouvrir, je suis dans un état... - -LE TRÉFONCIER.--Eh! c'est le cas d'ouvrir. - -LA MARQUISE.--Je n'en ferai rien; vous savez que j'ai une volonté? - -LE TRÉFONCIER.--Ouvrez toujours; j'amène quelqu'un. - -LA MARQUISE, _avec humeur_.--Encore mieux! vous moquez-vous des gens! -vous n'êtes pas seul? - -LE TRÉFONCIER, _impatient avec gaieté_.--Oh mais! c'est qu'il faut -d'abord être ensemble; ensuite vous verrez... que vous serez bien aise. - -LA MARQUISE, _avec intérêt_.--Attendez du moins un moment. Envoyez-moi -quelqu'un... On ne paraît pas comme je suis faite... - -LE TRÉFONCIER.--Débraillée? chiffonnée? nue comme la vérité? Eh bien! -tant mieux; c'est pour votre bien que... - -LA MARQUISE, _interrompant_.--Que?... - -LE TRÉFONCIER.--Quand vous aurez ouvert. - -LA MARQUISE.--Entrerez-vous seul? - -LE TRÉFONCIER.--Si vous l'exigez absolument. - -LA MARQUISE.--Un moment. (_Le comte gratte. Elle, impatiente_). Un -moment donc! (_Elle cache, à la hâte, quelques livres libertins dont -elle s'amusait, en s'amusant encore autrement. Elle ouvre._) En vérité, -monsieur le Comte, vous êtes le plus maussade entêté que je connaisse! - -LE TRÉFONCIER.--Dites-moi des injures! Eh bien! je m'en retourne et -j'emmène mon homme? - -LA MARQUISE.--Quel homme? - -LE TRÉFONCIER, _souriant_.--L'homme en question. - -LA MARQUISE.--Oh! parlez plus clairement. - -LE TRÉFONCIER.--Là... celui que je vous avais dit, qui... - -LA MARQUISE, _d'un ton dédaigneux_.--Ah! Ah! ce domestique! quelle -pompeuse préparation pour... - -LE TRÉFONCIER.--J'aime fort ce dédain. Dix-huit ans! Narcisse! -l'Amour... (_Il baise ses doigts._) Un demi-dieu! - -LA MARQUISE, _ironiquement_.--Voyons donc ce chef-d'oeuvre de la -nature... Il écoute peut-être? - -LE TRÉFONCIER.--Oh! non; nous avons de la discrétion, il attend à trois -pièces d'ici... Je vais l'appeler?... - -LA MARQUISE.--Faites. - -Tandis que le Tréfoncier s'éloigne, elle se dépêche de donner un bon -tour à ses cheveux et de la grâce à son fichu. Le prélat reparaît tenant -par la main le jeune homme, qui salue avec assez de grâce d'usage. - -LE TRÉFONCIER, _avec un rire malin_.--Bravo! pas un moment de perdu -(_C'est qu'il a remarqué le soin coquet qu'a pris la marquise; il -poursuit_). Ainsi, madame, j'ai l'avantage de vous présenter mon -Hector... (_Avec charge_). Bien plus Hector que celui... -(_Naturellement._) Ma foi! qu'il achève: c'est à lui à se faire valoir. - -LA MARQUISE, _d'un ton sec_.--Vous perdez l'esprit, monsieur le Comte -(_A Hector_). Qu'êtes-vous, mon ami? - -HECTOR.--Domestique-coiffeur, pour vous servir, madame. - -LE TRÉFONCIER, _appuyant_.--_Pour vous servir._ Voilà le mot, c'est pour -cela que je vous le propose: entendez-vous bien, marquise? _pour vous -servir._ - -LA MARQUISE.--Mais je ne vous reconnais pas aujourd'hui! Devenez-vous -fou? - -LE TRÉFONCIER.--Jamais je ne fus plus sage, au contraire. Ecoutez, -Hector. Si madame vous fait la grâce de vous prendre à son service, -comme je le lui conseille, vous serez bien payé, bien vêtu, bien nippé, -cela s'entend. Au surplus, ce sera comme chez madame... (_Il lui nomme, -à mi-voix, quatre ou cinq femmes dont la marquise connaît fort bien les -moeurs et la réputation._) - -LA MARQUISE, _en colère_.--Savez-vous bien, monsieur le Comte, que voilà -de très mauvais propos! Avec quelles horreurs de femmes vous plaît-il de -n'assimiler? Je vous trouve bien plaisant... - -LE TRÉFONCIER, _gaîment_.--De la colère! Des grosses paroles! Rien de -fait, madame. Plions bagage. Hector, madame ne veut point être une -_horreur_ (_Il a chargé ce mot_). Des horreurs, des femmes adorables! -J'en fais juge Hector? - -HECTOR.--Assurément, madame... ces dames sont bien respectables, en -vérité. J'ai eu l'honneur de les servir toutes, et j'ose protester à -madame... - -LE TRÉFONCIER, _interrompant_.--_De les servir toutes._ Vous l'entendez? -C'est pour _servir_ que ce garçon-là sert; il n'a pas d'autre métier, -lui. Mais on est des horreurs! Allons, Hector; madame est aujourd'hui -tout à fait l'opposé de ces horreurs-là, nous ne sommes point son -fait... Sortons. (_Il fait semblant de vouloir emmener Hector._) - -LA MARQUISE, _souriant à Hector_.--Un moment. Si je ne connaissais pas -monsieur le Comte pour un mauvais farceur, il faudrait se quereller. - -LE TRÉFONCIER.--Ah! c'est moi, maintenant! Je suis peut-être une horreur -aussi! - -LA MARQUISE, _lui sautant vivement au cou et l'embrassant_.--Oui, -monstre! - -LE TRÉFONCIER.--On s'entend, enfin (_A Hector_). Ecoute derechef, mon -ami. Tu fus un fortuné maraud: les plus délicieuses coquines du grand et -joyeux monde t'ont mis dans le secret de leur tempérament et de leurs -caprices; mais sache, trop heureux Hector, que tu n'as encore rien vu, -rien goûté; qu'on n'a pas autant de charmes... Tiens, admire... (_En -même temps il lève brusquement, et aussi haut qu'il peut, les jupes de -la marquise._) - -LA MARQUISE.--Voilà bien la plus fière insolence, par exemple! - -LE TRÉFONCIER.--Ne prenez pas garde, madame. Il faut bien instruire un -nouveau serviteur (_A Hector_): C'est le feu, vois-tu, c'est la -foudre... Il ne s'agira pas ici, comme chez la princesse... de souffler -des cendres chaudes qui ne donnent jamais une étincelle; ni comme chez -l'illustre baronne... là-bas, tu m'entends? de battre à froid une -vieille laine qui a perdu tout son ressort; ni comme... etc., etc. Enfin -tu vas, trop heureux impur, trouver la sensibilité perfectionnée... Un -regard, une posture... un rien...: crac! cela part... Oh! quand il -s'agira d'en découdre... ce sera pour le coup... Ma foi! tire-t'en comme -tu pourras... - -Hector, pendant toute cette tirade, a eu la contenance la plus modeste -et les yeux baissés avec un respectueux embarras. - -LA MARQUISE, _au Tréfoncier_.--J'ai montré, je crois, assez de patience. -Au surplus, ce n'est pas de moi que tout ceci donnera la plus mauvaise -opinion à votre protégé. - -LE TRÉFONCIER.--Que gagneriez-vous à prendre en mauvaise part le bien -infini que j'ai dit de vous? - -LA MARQUISE, _souriant_.--Et tout celui que vous paraissez me vouloir. -Eh bien! il est clair que nous ne valons pas mieux l'un que l'autre: il -n'est donc plus à propos de faire des simagrées, Hector? - -HECTOR.--Madame? - -LA MARQUISE.--Quelle était votre dernière condition? - -HECTOR.--Madame la présidente de Conbanal, chez qui je remplaçais Chenu, -le même qui avait eu l'honneur de vous servir[68]... - - [68] Chenu avait quitté à la mort du marquis. (N.) - -LA MARQUISE, _un peu confuse_.--Ah! ce garçon-là. Et pourquoi avez-vous -quitté la présidente? - -HECTOR.--Parce qu'il y a trois, jours qu'elle est morte, madame[69]. - - [69] Nerciat fera remourir cette dame dans _Les Aphrodites_ dont - l'action est cependant postérieure à celle du _Diable au corps_. - Peut-être s'agit-il d'une proche parente de la Conbanal des - _Aphrodites_! - -LE TRÉFONCIER.--Ils vous l'ont tuée; c'est un fait. - -LA MARQUISE.--Ne plaisantons point (_A Hector_). J'ai connu la -présidente un peu Messaline, il est vrai, mais bonne femme au fond. - -LE TRÉFONCIER, _regardant Hector_.--La chronique disait _sans fond_? -Mais que je n'interrompe point... - -LA MARQUISE.--Je vous donnerai, mon ami, ce que vous aviez chez la -présidente, cela vous conviendra-t-il? voyez... - -HECTOR.--Madame est bien bonne (_regardant le Comte_). D'après ce que je -vois, et ce que monsieur le comte m'a fait l'honneur de me dire, -j'aurais volontiers celui de servir madame à moitié moins. - -LE TRÉFONCIER, _à la marquise_.--Est-ce être honnête, cela? - -LA MARQUISE.--J'aime ses sentiments: il m'intéresse. - -LE TRÉFONCIER.--J'en étais sûr. Oh! peste! je ne me charge pas, moi, de -produire du véreux: Hector était né pour être de qualité. - -LA MARQUISE.--Fi donc! Voudriez-vous qu'il pensât comme... - -LE TRÉFONCIER.--Chut, chut, vous allez médire! J'en sais, là-dessus, -plus que vous ne pourriez m'en apprendre. Je vous ai pourtant vu -raffoler de nos petits apprentis seigneurs. - -LA MARQUISE.--Je l'avoue, à ma honte; mais la très juste opinion qui me -reste d'eux, c'est qu'ils sont fort avantageux, fort libertins, et -souvent fort à charge. - -LE TRÉFONCIER.--J'imaginais, moi, que leur plus grand défaut, aux yeux -de certaines de mes connaissances... (_Regard malin_) était de faire -parfois... là... ce qu'en terme vulgaire on nomme _rater_? - -LA MARQUISE, _avec dignité_.--En vérité, monsieur le Comte, vos idées -sont quelquefois d'un ignoble! On me ferait peut-être, à moi, des -affronts de cette espèce (_A Hector_). Je vous retiens, mon ami; voilà -des arrhes... (_Elle lui jette une bourse_). - -HECTOR, _la retenant adroitement, et la laissant sur un siège dans son -chapeau_.--Je tombe à vos pieds, Madame, non pas à l'occasion de cet or -que vous me prodiguez avec trop de générosité, mais pour... - - -UNE FÊTE PROJETÉE - -Au retour de cette agréable promenade, le Tréfoncier se souvient d'une -lettre qu'il avait mise en poche, deux heures auparavant, sans la -lire.--«Ah! Ah! dit-il en l'ouvrant, c'est l'illustre maman Couplet qui -m'écrit! que peut-elle me vouloir?--Voyons, voyons, dit impatiemment la -petite Comtesse». - -LE COMTE, _lit ce qui suit_:--«Monseigneur, seriez-vous curieux d'être -aussi d'une fête d'un genre... peut-être tout à fait neuf, que, Dieu -aidant, je donnerai après-demain vendredi dans le pavillon que vous -savez près de Choisy, et qui sera honorée de la présence de plusieurs -brillants amateurs, actuellement les coryphées de mes nombreuses -pratiques? Si le coeur vous en dit, Monseigneur, ayez la bonté de me le -faire savoir demain, au plus tard à midi, et de joindre un mandant de -vingt louis à votre réponse. Je vous vois d'ici reculer en vous écriant: -«Vingt louis! la chère Couplet se moque du monde». Vingt louis, -Monseigneur, tout autant, et, si vous souscrivez, vous avouerez, après, -que vous aurez eu du plaisir pour mille. Rapportez-vous en sur ce point -à la scrupuleuse probité de celle qui ne vous trompa jamais, et qui -prend la liberté de se dire avec un profond respect, monseigneur, -votre... etc.» Qu'en pensez-vous, mes belles amies? - -LA MARQUISE.--Qu'avant de financer, il conviendrait de savoir quel est -le dessein de cette fête; avec quelles gens il s'agit de vous faire -rencontrer. - -LE COMTE.--Vous avez raison: en pareil cas, il serait à propos que -chaque souscripteur eût sous les yeux une manière de _prospectus_. Pour -ne pas risquer d'acheter chat en poche... (_Il sonne._) Je vais à Paris -(_Un domestique paraît_). Dites à mes gens que je veux ma voiture avant -dix minutes. (_Le domestique se retire._) Je confesserai la Couplet, et -demain, si vous voulez me donner à dîner, je vous rendrai bon compte de -ce dont on me fait ici l'ouverture. - -LA MARQUISE.--Vous serez ici impatiemment attendu. - -LA COMTESSE.--Songez, mon très cher, que s'il s'agit de grandes -prouesses, comme ceci m'en a tout l'air, je veux en être, moi. Quant à -la Marquise, il n'y faut plus penser: elle se réforme (_Elle sourit_). - -LA MARQUISE.--Madame persifle... - -La voiture du prélat fut bientôt prête. Il ordonna d'aller le plus grand -train et d'arrêter rue des Déchargeurs. C'était celle où demeurait la -Couplet. Le lendemain, le Comte, très exact, fut de retour à deux -heures. En abordant ces dames: - -LE COMTE, _avec vivacité_.--Vive l'admirable, la sublime, -l'inappréciable Couplet! Par ma foi! l'aperçu de sa fête est un éclair -de génie, et pour la seule idée qu'elle a eue de m'en mettre, je lui -aurais volontiers donné dix louis de plus! - -LA COMTESSE.--Contez, contez-nous cela, délicieux ami! - -LE COMTE.--Oh! non, sur la plupart des objets je ne pourrais vous -instruire qu'en gros. Il convient, que vous ayez le plaisir de la -surprise. - -LA MARQUISE, _avec feu_.--Nous en sommes donc? - -LE COMTE.--Si vous daignez y consentir! - -LA COMTESSE.--Je respire. Sa question me fait espérer qu'elle tient -encore au plaisir. - -LE COMTE.--Vendredi nous en aurons de plus fortes preuves... - -LA MARQUISE.--La fête, la fête, qu'est-ce que c'est? - -LE COMTE.--Local enchanteur, que je connais: vingt cavaliers, vingt -dames; deux à deux, quatre à quatre, en nombre pair, enfin, comme au -château de Cutendre. Promenade en attendant que tout le monde soit -réuni; concert ensuite et feu d'artifice; souper exquis et magnifique: -toute la nuit, danse, jeux et folies; au point du jour chacun à petit -bruit défilera... - -LA MARQUISE.--Voilà qui est à merveille, mais la société? - -LE COMTE.--J'ai vu la liste. Les hommes sont presque tous des étrangers -de marque, ou du moins décents et riches. Les dames, j'en connais une -demi-douzaine; tout cela convient pour la circonstance, et, d'après la -parole que Couplet m'a donnée, je crois que le reste ne gâtera rien; -ainsi nous pouvons ne point appréhender de nous trouver absolument en -mauvaise compagnie. Quant à notre entrée là-bas, comme il nous faut être -pairs, j'ai pris d'avance la liberté d'arranger la chose. L'une de vous -paraîtra sous l'escorte du palatin Morawiski, le meilleur ami que j'eus -en Italie et que je viens de retrouver, grâce à la liste; l'autre voudra -bien se laisser mener par votre très humble serviteur. - -LA COMTESSE.--Cher Comte, ce sera moi. Je n'ai pas l'avantage de -connaître votre palatin. Donnons ce chaperon à la marquise et soyez le -mien. - -LE COMTE.--Votre lot ne sera pas le meilleur, ma chère comtesse. -Morawiski, je vous le jure, est l'un des plus beaux et des plus aimables -cavaliers que nous ait fourni sa nation, dont vous savez que la noblesse -jouit à juste titre d'une haute réputation de politesse, de galanterie -et de magnificence; au surplus, il ne s'agit que d'avoir mis le pied -dans l'Eden: dès qu'on y sera, chacun sera libre de se faufiler à son -gré, car... j'outrepasse ici les bornes de la discrétion qui m'était -recommandée, mais vous ne jaserez point? - -LA COMTESSE.--Nous saurons nous taire. - -LE COMTE.--Eh bien! le fin mot de la partie est que chaque dame sera -_toute à tous_; chaque homme, _tout à toutes_. - -LA COMTESSE, _avec exaltation_.--_Toute à tous!_ J'aime ce noble cri de -guerre! Ah! oui! j'y serai fidèle! Qu'un affreux prodige mure chez moi -toutes les portes du plaisir, si je déroge à la loi; ou mon peu de -charmes et la vivacité de mes agaceries manqueront leur succès, ou je ne -quitterai point la lice sans que chaque champion ait fait tout au moins -un coup de lance avec moi! - -LA MARQUISE.--Comme elle y va? Tout doux, l'amie, et les autres donc? -(_Au comte_). Madame suppose apparemment qu'il ne doit y en avoir que -pour elle! - -LE COMTE, _baisant la main de la marquise_.--Charmant souci! il est pour -demain d'un bienheureux présage! Mais si nous nous dépêchions de dîner? -car il est indispensable d'aller coucher tous à Paris, où notre présence -sera nécessaire pour différents préparatifs: (_La marquise sonne et -ordonne qu'on hâte le dîner. Le comte continue._) A propos, j'oubliais -de vous faire part d'un accident fâcheux arrivé à quelqu'un que je crois -être ou du moins avoir été de notre connaissance. - -LA COMTESSE.--Si vous le nommiez... - -LE COMTE.--Le Vicomte de Molengin, garçon d'esprit fort aimable. - -LA MARQUISE.--Nous le connaissons... comme cela. - -LE COMTE.--Mélomane outré, et disait-on, le plus mauvais tendeur du -royaume... - -LA COMTESSE.--Nous en savons quelque chose (_Haussant les épaules_). Et -vous qualifiez cela d'homme aimable? - -LA MARQUISE.--Au surplus qu'a-t-il fait? - -LE COMTE.--Il est mort. - -LA MARQUISE.--Mort? - -LA COMTESSE, _souriant_.--Il est mort en entier? - -LE COMTE.--Voici son histoire.--Cet équivoque personnage, ennuyé de ne -pouvoir employer agréablement l'un des plus distingués boute-joie que la -nature ait jamais fabriqués, avait mis sa confiance dans un docteur -italien, fieffé charlatan, dit-on, mais qui, d'abord, avait si bien -ressuscité le vicomte, que celui-ci se flattait tout de bon d'avoir -enfin retrouvé ce qui lui manquait depuis si longtemps. Devenu presque -vigoureux par artifice, le pauvre diable a bientôt abusé de cet état -heureux. Malgré les _piano_ perpétuels de l'esculape ultra-mondain, -c'était chaque jour quelque nouvelle aventure galante mise tellement -vivement à fin. Bref, avant-hier... _Que diable allait-il faire dans -cette galère!_ il s'était donné le régal d'une nymphe subalterne des -coulisses italiennes... il a rendu l'âme avec la seconde bordée de son -fluide génital. - -LA COMTESSE.--Peste! le bel effort qu'il avait fait! deux fois! (_Elle -hausse les épaules._) - - -LES INVITÉS A LA FÊTE LIBERTINE - -Le moment impatiemment attendu de se rendre à cette campagne où l'on -devait si bien s'amuser était sur le point d'arriver. Le palatin -Morawiski, présenté chez la Marquise par le prélat, y avait dîné. Ce -polonais, homme superbe à la vérité, mais ayant un certain air de -gravité fière et de recueillement, qui décelait plus de penchant à -l'ambition qu'aux folies voluptueuses, ne produisait pas sur l'âme et -les sens de la Marquise l'impression que l'introducteur s'était promise. -A peine au moment du champagne l'étranger parut-il s'humaniser, et pour -lors, la transition fut si brusque, si affectée, qu'il sauta aux yeux -des trois convives que cet homme venait de se dire: «Il convient -cependant que je sois enfin sémillant et gai». La petite comtesse, à -côté du prélat, lui serrait de temps en temps la main par dessous la -nappe, pour lui faire comprendre combien elle le préférait pour menin, à -son peu naturel ami. Au surplus, celui-ci n'avait rien dit ni fait qui -ne fût marqué au coin des plus nobles manières et du savoir-vivre le -plus raffiné. La fin du repas n'eût pas été bien amusante, si le comte, -qui depuis le matin avait en poche la liste des acteurs de la future -fête, enrichie de notes rapides qu'y avait jetées l'officieuse Couplet, -n'eût tiré ce papier de sa poche et proposé d'en faire lecture. Ces -dames témoignèrent que cela leur ferait grand plaisir. Le Tréfoncier se -mit donc à lire ce qui suit: - -«Les messieurs et les dames qui honoreront ce soir de leur présence ma -petite fête, ayant bien voulu consentir à s'y rendre sans fracas en -nombre pair, je me suis assurée d'avance de l'ordre que cet arrangement -produira. Il en résulte que l'on verra se réunir à... les personnes -ci-après désignées. - -»Premier couple. Monsieur le comte...» - -(_Parlé._) C'est moi (_Lu._) «Avec Madame la Comtesse de Mottenfeu.». -(_Parlé._) On nous a dispensés de notes. (_Lu._) «Deuxième couple: -Monsieur le palatin Morawiski; Madame la marquise... - -LA MARQUISE.--C'est nous; sans notes apparemment! - -LE COMTE.--Sans notes (_Il continue de lire_). «Troisième couple: Le -comte Chiavaculi; lady Où veut-on.» (_Parlé_). Il y a certainement ici -quelque faute d'orthographe. Je gagerais que le nom de cette Anglaise -s'écrit autrement. Voyez. - -Il montre ce nom comme il est imprimé plus haut: nous ignorons comment -il s'écrivait en anglais. - -LA COMTESSE.--les notes? - -LE COMTE, _lit_.--«Le comte Chiavaculi est un seigneur napolitain, -auquel il manque la moitié de chaque jambe; on aura le plaisir -d'apprendre de bouche à monseigneur l'histoire de cet accident[70]. Cet -italien a l'infamie d'abhorrer ce que les dames ont de plus attrayant, -et n'aime de leur sexe que ce qu'il a de commun avec le masculin, dont, -en revanche, il est idolâtre. Je ne sais comment suffire aux prodigieux -besoins et caprices de cet original. Au surplus, il est opulent et -prodigue, et je l'ai d'autant plus volontiers inscrit au nombre de mes -acteurs de ce soir, qu'il doit donner pour son compte, à la compagnie, -la moitié d'un bien étrange spectacle. Lady, qui peut-être l'est un peu -de contrebande, est du moins une dame fort riche. Elle se dit malade -quoiqu'elle fasse à tort et à travers des excès qui supposent celui de -la santé. Elle surpasse en luxure et en complaisance mes plastrons les -plus infatigables. Elle veille, boit, jure, se bat au besoin avec ses -amants et ses domestiques...» - - [70] Comme ce détail ne se trouvait nulle part dans l'ouvrage du - docteur, on s'est informé de ce comte Chiavaculi, et voici ce qu'on - a recueilli concernant cet infortuné personnage. Beau comme un ange - à l'âge de vingt ans, il eut le malheur de s'amouracher d'une - bégueule. N'ayant pu séduire ce dragon de vertu, l'ardent jeune - homme imagina la réussite du viol, et pour cela, certaine soubrette - achetée avait laissé complaisamment entr'ouverte une fenêtre de la - chambre à coucher. A l'heure où le Tarquin présomptif suppose sa - cruelle bien endormie, il tente l'assaut: mais elle s'éveille au - léger bruit, s'élance hors du lit; voit un homme sur le point - d'enjamber chez elle, se trouble, s'irrite, le repousse si - malheureusement pour lui que, renversé avec son échelle il y demeure - engagé par les deux jambes, qui se brisent au-dessous des mollets. - Avant que, d'après l'alarme donnée au dedans, on ait été voir dehors - ce qui pouvait s'y passer, surviennent deux coquins; ceux-ci - trébuchant, trouvent un homme évanoui, le dégagent, non pour lui - donner du secours, mais pour pouvoir le dépouiller plus à l'aise - dans un cul-de-sac peu distant. C'est là que le pauvre diable - abandonné sans vêtements, et devant y passer une nuit longue et - froide, a tout le temps de déplorer sa passion funeste et de maudire - avec sa barbare amante, tout le sexe qui donne de l'amour. Il sent - que sa vie est en danger, et fait voeu s'il échappe à la mort, de - n'avoir de ses jours rien à démêler avec les femmes. Le jour lui - procure enfin des soulagements, mais trop tardifs; on ne peut le - sauver à moins qu'il ne consente au sacrifice de ses jambes - incurables. Le Comte, guéri, devient dévot outré. Au bout de deux - ans, la nature trop longtemps réprimée se révolte, prend le dessus. - Du respect qu'on a pour le voeu cité naît le goût palliatif des - gitons. - - On s'y livre; il croît; il devient une passion, une rage enfin. Tous - les pareils du comte n'ont pas à donner d'aussi bonnes excuses de - leur dépravation. (N.) - -LA MARQUISE.--Voilà une jolie petite personne et de bien bonne -compagnie, en vérité! Faites-nous grâce du reste de son article. - -LE COMTE, _lit_.--«Quatrième couple: sir John Kindlowe; Mlle d'Angemain. -Note. Sir John, frère de lady, est un marin des plus bruts, mais beau -comme le dieu Mars: dans l'Inde, où les femmes sont très précoces, il a -pris la manie des enfants; à Paris, il lui en faut de onze à treize au -plus, et, ce qui me fait enrager, c'est qu'il est assez connaisseur en -pucelages; je suis aux expédients pour lui en fournir de véritables. Au -surplus, il s'accommode de tout. Cet Anglais sera le second acteur -principal du spectacle dont j'ai déjà parlé. Mlle d'Angemain est une -fille de condition pauvre; mais parfaitement élevée, un peu passée, -quoique jeune; elle fait peu d'heureux; mais pour les apprêts du -bonheur, elle a des talents si rares que mes infirmes les plus -désespérés ne passent jamais par ses mains sans se trouver en état de -faire _gagner l'avoine_ à quelqu'une de mes filles...» - -LA COMTESSE.--Il me vient une idée, Comte, c'est d'arranger cette -magicienne avec l'ami Dupeville: l'oeuvre serait méritoire. C'est -dommage de laisser ce talent au bordel. - -LE COMTE.--J'aime qu'on se souvienne ainsi de ses amis... - -LA MARQUISE.--Elle a raison. Dupeville a besoin d'une compagne. Elle a -le coeur excellent. Nous ferons la fortune de cette demoiselle. Après? - -LE COMTE, _lit_.--«Cinquième couple: le baron Immer-Steiff; la -Vicomtesse de Chaudpertuis (_Parlé_). Sans notes; mais je les connais -tous deux; le baron est grand, gros et gras Bavarois, bon buveur, bon -fouteur. (_Pardon, cela m'est échappé._) Mais, pardieu! la chère -vicomtesse, à qui j'ai eu l'honneur de rendre quelques hommages, aura -bientôt fait d'ajouter une lettre au nom du pauvre diable[71]. - - [71] Immer-Steiff en allemand signifie toujours roide. En ajoutant un - N à Immer, c'est Nimmer qui signifie jamais. (N.) - -LA COMTESSE.--Cela nous passe: allez. - -LE COMTE, _lit_.--Sixième couple: M. Lecker (_Parlé_). Je le connais -aussi; c'est le fils d'un riche banquier de Dresde (_Il lit_). «Et Mme -de Condouillet. Note. Elle fait l'étroite et prétend n'admettre aucun -homme de forte proportion à l'abordage. Mais, dix heures du jour sur le -dos, elle lasse à la caresser trois chiens, son laquais, son coiffeur et -son maître de musique.» - -LA MARQUISE.--La Couplet se moque des gens, quand elle veut nous mêler -avec ce monde-là. - -LA COMTESSE.--Point d'humeur, madame. De quoi s'agit-il enfin? de -libertiner: nous faut-il pour cet objet la compagnie de vestales, de -bégueules prétendant aux moeurs! Laissez-la dire, Comte, et poursuivez. - -LE COMTE.--Peste! Voici du grand!! (_Il lit._) «Septième couple: le -prince de Lowenkrafft; la princesse de Stolzinskoff. Note. Le prince est -un seigneur danois, diplomatisé à Vienne, gourmé comme le comte de -Tufière[72] bravache sur le chapitre de la vigueur; mais, comme à titre -d'homme d'importance et d'allié d'Hercule, il a voulu se frotter à la -princesse en question, cet homme, trop infatué de ses avantages, est -tombé comme une mauvaise épître... D'arrogant vainqueur, il est devenu -un ridicule esclave, humilié dix fois par jour par le service non secret -de trois géants domestiques, dont l'insatiable princesse fait son -amusement journalier. Cette dame au surplus est unique pour la haute -stature, la perfection des formes, la blancheur et la finesse de la -peau; mais elle a contre elle une fierté dédaigneuse si superlative, et -son tempérament égoïste est si mal en proportion avec les ressources -ordinaires que fournit notre bon pays, qu'elle est repoussante pour tous -nos amateurs et n'en peut attacher un seul à son char.» - - [72] Le héros du _Glorieux_ de Destouches. - -LA MARQUISE.--Eh bien! Comtesse, celle-ci vous dégote, ma fille. - -LA COMTESSE.--Je ne me pique pas d'être un môle de luxure contre lequel -doivent se briser tous les désirs. J'aime à les faire naître, à les -fomenter, à les satisfaire, à les ressusciter. J'en fais gloire. -Personne ne sortit jamais humilié de mes bras, ni méditant le projet -ingrat de n'y plus revenir. Sur ce pied, j'ose me préférer à celle qu'on -m'oppose. Au reste, je la verrai ce soir, je prendrai sa mesure, et -n'hésiterai pas à la défier si je la trouve digne de ma colère; on saura -qui de nous deux a plus de talent et d'intrépidité. - -LE COMTE.--Magnanime dévouement! ma chère Comtesse; d'avance je parie -pour vous... - -LA MARQUISE, _à la comtesse_.--Je suis enchantée d'avoir pu te piquer, -puisque cela nous vaut d'avoir vu dans tout son jour la portée de ton -insigne émulation... - -LE COMTE, _interrompant_.--Voilà qui est fort bien, mais si nous nous -jetons ainsi dans les égarées, notre lecture ne finira jamais. - -LA MARQUISE.--Nous écoutons. - -LE COMTE, _lit_.--«Huitième couple! le marquis Dietrini; Mlle de -Nimmernein. Note. Le marquis, beau, jeune et riche, Florentin, serviteur -des dames _a posteriori_, sans cependant les négliger sur le pied -courant. Mlle de Nimmernein...» (_Parlé._) Celle-ci je la connais à -fond. Voyons ce qu'en dit la note. (_Lu._) Blonde parfaite, à qui -l'horreur d'épouser un vieillard puant et bossu fit déserter -l'Allemagne» (_Parlé._) Le fait est véritable (_Il lit._) «Elle est -douce comme un agneau, se pâme dès qu'on la touche, se laisse violer -tant qu'on veut; devient par une suite de sa constitution physique et -morale, la victime de tous les caprices. Fille d'esprit, instruite, -ayant des talents: tout lui convient comme elle convient à tout le -monde. Avec les gens froids, elle raisonne, avec les enjoués, elle rit, -boit avec les buveurs; jure et fait tapage avec les militaires; en un -mot, joue, veille, hausse et baisse tous les tons, selon que l'exige la -scène dans laquelle elle se trouve chargée d'un rôle.» (_Parlé_). Ce -portrait est parfaitement ressemblant; toutefois, comme dans les moments -décisifs, elle ne se mêle de rien et ne partage point la besogne, bien -des gens pourraient ne pas goûter son indolente jouissance. J'ai eu le -premier, à Paris, ce chef-d'oeuvre germanique. Tête-à-tête avec Mlle de -Nimmernein dans ma petite maison des boulevards, je la mets nue... Oh! -sans hyperbole je crois voir respirer Galathée après le dernier coup de -ciseau de Pygmalion. Ivre de désir, je la renverse à moitié sur le bord -d'un grand lit, à mon approche, elle devient rose de la tête aux pieds: -immobile, elle m'attend, me reçoit, me laisse faire sans se donner autre -peine que celle de déployer en crucifix deux bras de proportion divine -et de soupirer en murmurant: _Herr Jesus! mein Gott!_ Ses entrailles -frémissent. Je me sens à la nage et voilà deux grands yeux bleus fermés, -ma nymphe morte, distillant après ma retraite l'humeur bouillante où je -venais d'être noyé... - -Cependant je me rappelle qu'une lettre d'affaire très importante exige -de ma part une prompte réponse: j'écris trois pages et reviens à ma -beauté. Elle n'a pas changé d'attitude: un baiser profond à travers deux -rangs de perles lui fait pousser un soupir. «Que d'attraits!» -m'écriai-je, pénétré d'admiration et semant partout mes brûlantes -caresses. «Mais quoi! ne pourrais-je donc pas jouir de l'aspect -enchanteur de ce que me dérobe votre pose actuelle?» Je n'ai pas achevé -que déjà la charmante Nimmernein s'est roulée sur le ventre, les jambes -pendantes, le râble horizontal et les fesses en valeur. Nouveau prodige -de perfection! Je me sens renaître mille fois plus épris. Je baise et -presse les superbes cheveux, je rends hommage à la chute des reins... -miraculeuse... - -«_Sodann!_ se contente-t-on de me dire, d'une voix douce comme un -flageolet, «_mach urtig, mein herz; es thut mir weh!_» - -LA COMTESSE.--Ce qui signifiait? - -LE COMTE.--Oui-dà! fais vite, mon coeur: cela me fait mal. - -LA MARQUISE, _souriant_.--Voilà qui est à merveille. Mais si nous nous -jetons comme cela dans les égarées, jamais la lecture ne finira. - -LE COMTE, _lui baisant la main_.--J'ai tort. (_Il lit._) «Neuvième -couple: M. le bailli de Fousept; Mme la Comtesse d'Ogreval. Note. Le -bailli, à la vérité quoique approchant la cinquantaine, va bien quand il -s'y met; mais cela ne lui arrive qu'une fois par semaine: c'est -aujourd'hui son jour. Mme d'Ogreval, qu'il entretient, n'observe pas le -même régime; le jour de travail de son ami est un de repos pour elle. -Ils se mettent réciproquement la bride sur le cou pour cette nuit, où -probablement Mme d'Ogreval fera des siennes. - -»Dixième couple: le chevalier de Saint-Bernard; Mme Durut. Note. Cousin -et cousine. Le cavalier, entre nous, est un moine en dignité qui garde -l'incognito, sa parente, le chef-d'oeuvre de l'embonpoint, est une -délicieuse bourgeoise, veuve d'un négociant avare et millionnaire. Comme -elle fait en tout l'opposé de son mari, elle met actuellement autant -d'activité à dissiper le trésor que l'harpagon en mit à l'amasser. Sa -fureur, est de faire la grande dame et la protectrice des talents. Elle -soudoie deux abbés, beaux esprits, un violon de l'Opéra, un peintre en -galanteries, et, sous main, elle soutient bon an mal an, dans Paris, -quatre ou cinq gardes du corps[73]. - - [73] Mme Durut devait plus tard jouer un rôle important dans l'Ordre - des _Aphrodites_. - -LA MARQUISE.--Cette femme pourra bien mourir à l'hôpital. - -LE COMTE, _lit_.--«Onzième couple: M. Cazzoforté; Mme de Brisamants. -Note. C'est un arrangement fait d'hier. L'Italien a les vertus et les -allures d'un crocheteur; je lui ai lâché cette bacchante pour -l'assouplir.» - -LA COMTESSE.--On pourra lui donner ce soir une petite leçon. - -LE COMTE, _lit_.--«Douzième couple: le commandeur Pottamico; Mlle de -Pinamour. Note. Nouvel arrangement encore. Gens délicats; petits -besoins, petits plaisirs, filés et rares...» - -LA MARQUISE.--Ces gens là seront bien déplacés ce soir! Ils -m'affadissent! Passez. - -LE COMTE, _lit_.--«Treizième couple: V. Vanhuren; Mme de Foutencour.» -(_Parlé_) Encore une de mes connaissances. Note. Vanhuren est un laid et -lourd Hollandais qu'ont enrichi trois grosses banqueroutes; par goût, il -n'aime que le dernier ordre des coquines, mais comme il s'est mis en -tête de faire agréer par notre gouvernement je ne sais quel plan de -manufacture, il a désiré de connaître quelque intrigante, capable -d'appuyer son projet. A cet effet, je l'ai arrangé avec cette brûlante -haridelle de Foutencour, aux grands airs, à la langue dorée, et qui, -pour avoir violé, par-ci, par-là quelques jeunes présentés, croit tenir -à tout. Son véritable crédit pourtant, porte sur les sous-ordres et -valets de Versailles, dont il n'est aucun qui ne le sache par coeur, -l'ayant, eue à leurs trousses depuis dix ans, pour mille sollicitations, -sur le succès desquelles elle ne refusera jamais des acomptes, sauf à -faire des ingrats et à tromper l'espoir de ses commettants...» - -LA MARQUISE.--Ah! Ah! Mme Couplet s'amuse à médire. C'est passer un peu -les bornes de la simple instruction. - -LE COMTE, _souriant_.--La lecture ne finira jamais. (_Il lit._) -«Quatorzième couple: M. de Boutafond; Mme de Forgésy. Note. Boutafond, -gentilhomme de province, à prétentions auprès des femmes à tempérament. -Celles à qui je l'ai fourni s'en louent assez; il cherche à gagner -quelque place ou à faire un mariage. Mme de Forgésy, jolie veuve, -passablement riche, lui conviendrait. Mais elle m'a dit, en confidence, -qu'elle compte l'essayer pendant six mois, afin de pouvoir être bien -sûre de ne pas faire un pas de clerc, en épousant un homme dont les -soins pourraient manquer de suite.» - -LA COMTESSE.--Peste! Quelle prévoyance! - -LE COMTE, _lit_.--«Quinzième couple: le vicomte de Phallardi; la baronne -Matevits.» (_Parlé._) Encore une des miennes! (_Lu._) «Note. Le vicomte, -j'en suis bien sûr, a fourbi, depuis douze ans, plus de quatre mille -créatures humaines. Jamais il ne voit la même deux fois, il en change -tous les jours, et en voit plutôt deux qu'une. Jouant à ce jeu dangereux -avec un bonheur incroyable, jamais il n'eut la moindre menace de mal -vénérien...» - -LA COMTESSE, _interrompant_.--On dit qu'il y a des êtres inaccessibles à -la contagion. (_Montrant la Marquise._) Elle, moi, bien d'autres en sont -des exemples. - -LE COMTE, _avec un soupir_.--Ah! que ne puis-je aussi me citer! mais... -loin d'ici, souvenirs funestes! Voyons le reste du vicomte. (_Il lit._) -«Cet enragé, depuis que l'eau d'un certain médecin[74] a pris faveur, -s'est jeté dans la plus vile classe des malheureuses. La halle au blé, -la rue Saint-Honoré, le boulevard même, il a tout écumé. Ce qu'il y a -d'étonnant c'est que, dès qu'il rentre en bonne compagnie, cet homme est -charmant. On n'a pas plus de politesse, plus d'égards pour les femmes -honnêtes, plus de ce qui sait entraîner tous les suffrages. La Matevits, -que je lui prête, et qu'il ne se piquera pas de baiser plus d'une fois, -c'est une brune de cinq pieds trois pouces, qui met sa gloire à -_momiser_[75] ses pratiques. Je n'ose l'employer avec des gens à petite -santé, car je craindrais de commettre des assassinats. Elle aime aussi -les femmes. - - [74] L'eau de Préval. - - [75] Dessécher, réduire à l'état de momie, c'est apparemment ce qu'a - voulu dire la Couplet. (N.) - -LA COMTESSE.--Bonne connaissance; je veux lui faire amitié. - -LE COMTE, _lit_.--«Seizième couple: le chevalier de Pinefière; Mlle des -Ecarts. Note. Le chevalier ne finit jamais. Sa compagne, fille _du grand -genre_ susceptible de passions outrées, ardente comme un volcan, compte, -dans son roman, vrai quoiqu'à peine croyable, six enlèvements et trois -lettres de cachet. Deux fois elle s'est échappée par séduction; la -troisième elle a mis en douceur le feu au couvent, et s'est tirée -d'affaire à travers ce désastre. Elle a coûté la vie à trois adorateurs, -mécontents de ses mauvais procédés, et que des rivaux plus heureux ont -mis sur le carreau. Certain infidèle a reçu de l'héroïne elle-même un -grand coup d'épée, en duel. Mlle des Ecarts enfin, majeure, sans famille -et jouissant d'une fortune honnête, vit sans éclat, et l'on ne pense -plus à ses folies.» - -LA MARQUISE.--Je ne sais plus, en vérité, si j'ose être de cette partie. -Quel choix de gens. - -LA COMTESSE.--Va te faire lanlaire avec tes scrupules. Comte, ne lui -laissez pas le temps de nous dire des pauvretés, allez. - -LE COMTE, _lit_.--«Dix-septième couple: le vidame de Pillemotte; Mme de -l'Enginière. Note. Un Gascon des mieux faits, des plus amusants, des -plus vains et des plus gueux. Mme de l'Enginière l'entretient...» -(_Parlé_). Je connais encore cette bretteuse-là. Sortant une nuit, avec -elle, d'une maison de jeu, et n'ayant pas ma voiture, j'acceptai l'offre -que madame de l'Enginière me faisait de me ramener: mais comme son -équipage était, à dessein, je crois, une _désobligeante_[76] dans le -fond de laquelle on me fit asseoir, force me fut d'avoir la dame sur mes -genoux; elle avait eu la précaution de se trousser jusqu'aux hanches. Un -instant après elle trouva que mes breloques la blessaient. Pour s'en -délivrer elle eut la distraction de me déboutonner complètement: je -compris, en homme du monde, ce que cela voulait dire et... je -m'exécutai. La chose se passait tout au mieux: on m'avait fourré là, -nous ne cessions point de parler de la société que nous quittions, des -événements du jeu, des nouvelles du jour. Pourtant, lorsque Mme de -l'Enginière, au delà des ponts, comprit que nous approchions de mon -hôtel: «Il est temps de penser à nous, dit-elle, et voilà ma diablesse à -se trémousser sur moi de manière à me faire craindre que la voiture ne -se défonçât. L'ardeur brûlante de cette Messaline m'entraînait; je -réalisai: Ça! me souffla-t-elle dans l'oreille comme on arrêtait pour me -descendre, ne rentrez pas à la vue de votre livrée, sans vous bien -envelopper de votre redingote.--Je ne savais d'abord ce que pouvait -signifier ce conseil. Mais après l'avoir, à tout hasard, suivi, je fus -au fait, lorsqu'aux lumières je me vis souillé du haut en bas, d'un -déluge menstruel. Je n'y songe point encore sans effroi, moi l'ennemi -juré de cette saloperie et qui suis bien _dans mon état_ quant à -l'horreur que me cause du sang ainsi versé. - - [76] Voiture à une seule place. Il y en a peu. (N.) - -LA MARQUISE.--Voilà, sans contredit, la plus impudente coquine. - -LE COMTE.--D'autant mieux qu'elle riait aux larmes en me quittant... N'y -pensons plus... (_Il lit._) «Dix-huitième couple: dom Plantados; Mme de -Curival. Note. Cette dame est la femme d'un vieux colonel suisse chez -lequel dom Plantados, grand personnage fier et poltron, quoique -Portugais, est trop circonspect pour mettre le pied: on ne se voit que -chez moi. Je soupçonne Mme de Curival, qui n'est plus de la première -nouveauté, de ne s'attacher le flegmatique et hautain Plantados qu'au -moyen de quelque goût honteux qu'il aurait, et que je connais à son amie -bien du penchant à contenter. Il est vrai que le ravage des couches a -furieusement gâté les charmes antérieurs, et que les autres sont, au -contraire, d'une beauté surprenante. Cette femme-là me fait gagner -beaucoup d'argent. L'époux ombrageux est pour quelques jours à -Versailles, ce qui donne de la marge pour ce soir.» - -LA MARQUISE.--Ces pauvres maris, comme on les dupe! - -LE COMTE, _lit_.--«Dix-neuvième couple: M. Eselsgunst[77]; Mme de -Caverny». - - [77] Eselsgunst signifie, en allemand, bel attribut de l'âme. - -LA COMTESSE.--Quels diables de noms! - -LE COMTE.--«Note. Eselsgunst est un Allemand qui tient par je ne sais -quel fil au corps diplomatique.» (_Parlé_). C'est le chargé d'affaires -de deux ou trois de nos petits souverains germaniques. (_Il lit_). «Mme -de Caverny, femme des plus jolies, penchant vers le sentiment, et, qui, -malgré cela, n'a pas laissé de distribuer, chez moi, ses largesses à -plus de cent personnes. Il faut du pain, Eselsgunst l'entretient -mesquinement, mais au défaut de l'utile, on trouve chez lui l'agréable; -c'est à quoi la sensible Caverny tient encore plus qu'à l'argent. Un -rapport de conformation assez rare fait que ces deux êtres s'aiment -beaucoup, et la dame ne s'est pas très volontiers décidée à se trouver -là ce soir. Mais à l'argument sans réplique _que son amant veut y -recueillir de quoi mander quelque chose à sa cour par le courrier -prochain_, elle s'est rendue, et c'est ce qui vous procurera le plaisir -de la voir.» - -LA MARQUISE.--Ces détails commencent à me fatiguer. Est-ce tout? - -LE COMTE.--Encore un article (_Il lit._) «Vingtième couple: le chevalier -de Pasimou; Mme des Clapiers.» (_Parlé._) Je les ai furetés tous deux, -ces clapiers-là. J'en connais peu d'aussi logeables. - -LA MARQUISE.--Vaurien, taisez-vous. (_A la Comtesse._) Il va nous faire -encore quelque commentaire saugrenu. - -LE COMTE.--Vous m'attaquez! Eh bien! pour vous faire enrager, j'ajoute -avec fondement, que je crois avoir aussi pratiqué ce Pasimou, tandis -qu'il portait la soutane. Voyons la note. (_Il lit._) «Le plus beau -jeune homme qu'on puisse voir, et peut-être le plus aimable. Ci-devant -abbé.» (_Parlé._) Tout juste, c'est le même. (_Il lit._) «C'est -maintenant un excellent officier.» (_Parlé._) J'en suis fort aise (_Il -lit._) «Il a quelques défauts.» (_Parlé._) Je lui ai connu celui d'être -bardache, mais tant d'honnêtes gens le sont! (_Il lit._) «Les femmes ont -soin de lui.» (_Parlé._) Les hommes, quand cela lui plaira, seront fort -à son service. - -LA MARQUISE.--Insupportable homme, finirez-vous! - -LE COMTE.--Là, là, je promets de ne plus y mettre un mot du mien (_Il -lit._) «Les femmes ont soin de lui, mais il est si galant, si -complaisant, et fait tant d'honneur à leur libéralité, qu'aucune n'est -mécontente. C'est en un mot, le phénix des hommes à bonnes fortunes.» -(_Parlé._) C'est tout. - -LA MARQUISE.--J'aime ce Pasimou à la folie. Voilà comment il eût fallu -que fussent tous nos cavaliers de ce soir. - -MORAWISKI.--Et toutes nos dames comme vous (_Il prend en même temps et -baise amoureusement la main de la marquise._) - -LE COMTE (_pariodant avec la comtesse_).--Ou comme elle. - -LA COMTESSE, _souriant_.--Peste! j'en suis aussi! (_A Morawiski._) -Ecoutez donc, mon cher palatin, vous avez bien fait de dire enfin -quelque chose, car je vous croyais en léthargie. - -MORAWISKI.--Daignez m'excuser, mais de si grands et de si chers intérêts -viennent quelquefois me distraire de ce qui m'attache le plus, que je -fais alors la sottise d'envoyer mon âme en Pologne, tandis que ma -personne matérielle demeure où l'on me voit. - -LA COMTESSE.--A la bonne heure, mais comme votre langue en fait partie, -et qu'elle doit savoir dire de jolies choses, gardez-la-nous, s'il vous -plaît. - -LA MARQUISE.--Pendant que nous nous amusons de balivernes, le temps se -passe. (_Elle regarde à sa montre._) Plus de cinq heures! et j'ai je ne -sais combien de petites choses à faire avant de partir! (_Au comte._) Y -pensez-vous donc, méchant homme, de nous avoir ainsi mises en retard -avec votre scandaleuse gazette! - -Elle se lève et va s'occuper des petits soins qu'elle vient d'annoncer. -La comtesse et les deux cavaliers vont, en attendant, prendre l'air sur -une terrasse. Bientôt après on monte dans un carrosse à six chevaux et -l'on vole au rendez-vous du pique-nique. - - - - -LES APHRODITES - -OU - -FRAGMENTS THALIPRIAPIQUES POUR SERVIR A L'HISTOIRE DU PLAISIR - - -Cet ouvrage est brodé par Nerciat sur les aventures probables des -membres d'une société secrète d'Amour qui exista réellement. - -La lettre connue adressée à M. de Schonen par le marquis de -Château-Giron donne un détail précis sur cette compagnie. Cette lettre -accompagnait l'envoi d'un exemplaire de l'_Alcibiade fanciullo_ de -Ferrante Pallavicini: «J'y joins, disait le marquis de Château-Giron, -les _Aphrodites_ dont je vous ai parlé; cet ouvrage du chevalier de -Nerciat est presqu'inconnu à Paris, ayant été supprimé à l'étranger -pendant la Révolution. Il est assez remarquable, comme historique, car -il peint, dit-on, au naturel une société qui s'est formée aux environs -de Paris, du côté de la vallée de Montmorency, et dont un certain -marquis de Persan était président. Cette association, à laquelle chacun -des initiés concourait dans une proportion convenue, n'avait d'autre but -que le libertinage.» - -Nerciat donne aussi des renseignements historiques sur la société dans -un préambule nécessaire qu'on lira plus loin. - -«Les _Aphrodites_, dit Monselet, sont une association de personnes des -deux sexes, association qui n'a d'autre but que le plaisir. Des femmes -de la cour, des abbés, des princes, de riches étrangers, des ex-nonnes, -paradent dans une série de tableaux dont la nature trop exclusive -restreindra nécessairement nos citations. Nous le regrettons, au point -de vue de l'esprit et du style, deux qualités que M. de Nerciat possède -à un rare degré; que ne les a-t-il déployées dans des livres avouables! -Il a surtout une science et une aisance de dialogue on ne peut plus -remarquables, et qui ne se sont jamais manifestés plus abondamment que -dans les _Aphrodites_. Il jargonne comme les petits maîtres de -Marivaux.» - -Au début, l'Ordre avait fait du libertinage une sorte de culte -religieux, mais telle que la décrit Nerciat l'institution s'est -débarrassée de toute pratique superstitieuse. L'admission parmi les -Aphrodites ou Morosophes est difficile et très coûteuse, mais pour les -hommes seulement, les dames ne payent rien. L'association se réunissait -aux environs de Paris, du côté de Montmorency dans une propriété -merveilleusement agencée, comprenant de beaux jardins, des bâtiments -magnifiques, aux chambres commodes, aux salles spacieuses et disposées -pour les grandes fêtes que donnaient parfois les Aphrodites. Cette -propriété appelée l'Hospice, est administrée par Mme Durut, -surintendante des menus. Elle est aidée par une belle blonde nommée -Célestine, par une jolie brune appelée Fringante et au-dessous d'elles, -on trouve encore Zoé, une négrillonne de 14 ans, enlevée à l'Afrique. On -y trouve encore, selon la mode du temps où le livre a été écrit, des -jockeys charmants et beaucoup de jeunes domestiques des deux sexes qu'on -désigne sous les dénominations de _Camillons_ et de _Camillonnes_. - -«_Camilli et Camillae_, dit Nerciat, _ita dicebantur ministri et -ministrae impuberes in sacris._» - -L'Ordre comprenait environ deux cents adeptes, en comptant les deux -sexes et recrutés parmi les gens de qualité, l'armée, le haut et le -petit clergé, etc., personnages ardents et pourvus des vices les plus -agréables et les moins avouables. Outre les adeptes appelés _intimes_, -on admet dans l'Ordre, des _auxiliaires_ qui ne sont pas mis au courant -des secrets de l'Association. Les uni-sexuels ne sont pas favorisés par -les règlements des Aphrodites. Les initiations donnent lieu à de -somptueuses orgies, à de voluptueux banquets. L'association fut dissoute -aux premiers troubles de la Révolution et reconstituée hors de France. - -Nerciat est très explicite sur ce point dans la Postface de son ouvrage -que l'on trouvera à la fin des extraits. - -«Il y a dans les _Aphrodites_, ajoute Monselet, quelques parties -dramatiques et même fantasmagoriques;--l'histoire d'un baronnet qui se -fait suivre partout de l'image de sa défunte maîtresse, en cire, de -grandeur naturelle;--les jalousies, les fureurs sentimentales et la mort -d'un comte de Schimpfreich;--mais ce sont des parties faibles et hors -leur place. En outre, M. de Nerciat ne perd jamais l'occasion de donner -son coup de griffe aux événements et aux hommes de la Révolution.» - -Nerciat a fait de _Félicia_ la principale dignitaire de l'Ordre des -_Aphrodites_. Plusieurs sociétés de ce genre ont existé au XVIIIe -siècle. Elles avaient chacune leur vocabulaire, et leurs adeptes y -prenaient des noms de guerre. C'est ainsi que le vocabulaire de l'ordre -de la _Félicité_ était emprunté à la marine, tandis que les _Aphrodites_ -choisissaient des noms dans le règne minéral, pour les hommes et dans le -règne végétal, pour les femmes. - - -PRÉAMBULE NÉCESSAIRE - -L'ordre, ou la fraternité des _Aphrodites_, aussi nommés -_Morosophes_[78], se forma dès la régence du fameux duc d'Orléans, tout -ensemble homme d'Etat et homme de plaisir, au surplus bien différent de -son arrière-petit-fils, qui s'est aussi fait une réputation dans l'une -et l'autre carrière. - - [78] De deux mots grecs dont l'un signifie _folie_ et l'autre - _sagesse_. Ainsi les _Morosophes_ sont des gens dont la sagesse est - d'être fous à leur manière: _Insanire juvat_. (N.) - -Soit qu'un inviolable secret ait constamment garanti les anciens -Aphrodites de l'animadversion de l'autorité publique (si sévère, comme -on sait, contre le libertinage porté à certains excès), soit que dans le -nombre de ses fidèles associés il y en eût plusieurs d'assez puissants -pour rendre vaine la rigueur des lois qui auraient pu les disperser et -les punir, jamais avant la Révolution leur société n'avait souffert -d'échec de quelque conséquence; mais ce récent événement a frappé plus -des trois quarts des frères et soeurs; les plus solides colonnes de -l'ordre ont été brisées; le local même, qui était dans Paris, a été -abandonné. - -Des débris de l'ancienne institution s'est formée celle dont ces -feuilles donneront une idée, on y verra se développer progressivement le -lubrique système et les capricieuses habitudes des Aphrodites, gens fort -répréhensibles peut-être, mais qui du moins ne sont pas dangereux, et -qui, fort contents de leur Constitution, ne songent nullement à -constituer l'univers. - -Ci-devant il n'y avait pas eu d'exemple qu'un seul statut, un seul usage -des Aphrodites eût été divulgué; mais ce n'est pas quand un nouvel ordre -de choses existe, quand mille petites récréations (criminelles du temps -de l'ancien régime), comme la calomnie, les délations, les exécutions -impromptues, sont, sinon encouragées, du moins tolérées, qu'ont à -craindre de se livrer sans beaucoup de mystère aux leurs, des citoyens -infiniment actifs qui, d'accord avec la nation, reconnaissent la -liberté, l'égalité, pour bases de leur bonheur; qui, comme elle, -méprisent toutes distinctions de naissance, de rang et de fortune; qui -savent tirer la vraie quintessence des droits de l'homme, si -heureusement dévoilés de nos jours, et ne font rien en un mot, qui n'ait -pour but la paix, l'union, la concorde, suivies (surtout pour eux) du -calme et de la tranquillité. - -C'est au peu d'intérêt qu'ont les Aphrodites modernes à cacher ce qui se -passe dans leur sanctuaire, que nous devons les scènes fidèles dont sera -composé ce joyeux recueil. - - -C'EST TOI! C'EST MOI! - -1º Le mélange du dialogue au récit nous a paru plus propre que l'une ou -l'autre exclusivement à prendre dans ce genre-ci.--2º Comme le simple -nom d'un personnage qu'on introduit sur la scène n'apprend rien au -lecteur, afin que l'imagination n'ait aucune peine et ne se mette pas en -frais de fausses idées, nous définirons exactement chaque acteur au -moment où il sera fait mention de lui. - -Le Chevalier[79], à peu de distance de Paris, à cheval et seul, -reconnaît un local à portée duquel il se trouve pour celui que lui -désigne une adresse qu'il vient de lire; alors il met pied à terre, -laisse son cheval au domestique, se détourne, et suivant le sentier, -ainsi que le tout lui est prescrit, vient contre une maison de peu -d'apparence, des deux côtés de laquelle s'étendent de longues murailles -qui annoncent un grand emplacement. Il frappe; un portier aveugle vient -lui répondre. - - [79] Le Chevalier, vingt ans: charmant jeune homme fait à ravir; une - de ces physionomies si rares qui allient à la noblesse la douceur, - l'expression et la vivacité. Il revient de Malte ayant fait ses - caravanes. Absent de France depuis quelques années, il a tout le - savoir-vivre, toute la candeur dont ses pareils, surtout ceux de la - défunte cour, ont eu, depuis ce temps à peu près, l'affectation de - se dispenser. (N.) - -LE PORTIER, _en dedans et porte close_.--A qui en voulez-vous? - -LE CHEVALIER, _en dehors_.--A Mme Durut. - -LE PORTIER.--C'est ici. Etes-vous seul? à pied? à cheval? en voiture? - -LE CHEVALIER.--Je suis seul, mes chevaux m'attendent plus loin; je suis -à pied. - -LE PORTIER, _courant_.--C'est bon! entrez. (_Le Chevalier entre, la -porte se referme aussitôt; une grille borne le passage du côté de la -cour._) On va vous ouvrir la grille. Il est inutile de parler à l'autre -portier. Sourd, il ne vous entendrait pas; muet, il ne pourrait vous -répondre. Vous irez à droite, le long du portique, jusqu'à l'angle de la -cour. - -Le sourd, qui a vu le Chevalier, vient ouvrir la grille. Dès qu'il a -passé, cet homme referme, tandis que le Chevalier va du côté qu'on lui a -indiqué[80]. On entend un coup de sifflet très bruyant. - - [80] Cette combinaison de deux portiers, dont chacun est privé d'un - sens fort nécessaire, fut imaginée par les anciens Aphrodites, et - les vieux serviteurs ont été conservés. La plupart des choses qu'on - voudrait tenir secrètes sont ébruitées par les valets, s'il y en a - dans la confidence. Comment pourrait-il transpirer au dehors que - madame une telle, monsieur un tel sont venus, si, de deux personnes - nécessaires à leur introduction, la première ne voit point, et si la - seconde, fixée dans l'intérieur, ne peut recevoir ni faire aucun - rapport (N.)? - -MADAME DURUT[81], _avertie par le sifflet, déjà sur la porte et ouvrant -ses bras avec une surprise mêlée de plaisir_.--Jour de Dieu! qui s'y -serait attendu! Te voilà donc de retour, mon beau bijou? Est-ce bien -toi, mon fils? (_Ils se sont joints et s'embrassent avec la plus vive -amitié._) - - [81] Mme Durut, trente-six ans, brune, blanche, dodue, irrégulièrement - jolie, très bien conservée et fort piquante encore; fille d'une - femme de charge, elle fut nourrie dans la maison du père du - Chevalier. Non seulement elle a soigné l'enfant, mais elle s'est - fait son précepteur d'amour; quand il a eu seize ans elle lui a ravi - ses désirables prémices. Mme Durut est bonne, vive, étonnamment - active, non moins intriguante, et dominée par un indomptable - tempérament, qui a décidé de sa vocation quand elle a brigué le - pénible mais amusant et lucratif emploi de concierge de l'hospice - des Aphrodites. (N.) - -LE CHEVALIER.--Oui, maman, arrivé d'hier soir, et bien pressé de vous -revoir! - -MADAME DURUT.--Ah! point de vous, je t'en prie. Comme le voilà grand et -beau, ce cher enfant! (_Le prenant par la main._) Viens, mon toutou. -(_Elle lui fait traverser la cour et le conduit à un pavillon du -meilleur style._) Sais-tu bien qu'il y a quatre mortelles années que je -n'ai vu mon cher Alfonse ni reçu de lui la moindre nouvelle! - -LE CHEVALIER.--Tout autant, je l'avoue, mais il n'y a pas eu de ma -faute, je te le jure. (_Il s'est interrompu frappé de l'élégance et du -bon goût d'un appartement qu'on lui fait traverser pour l'amener enfin à -un délicieux boudoir._) Mais dis-moi, ma bonne, as-tu fait fortune -depuis mon départ? ce séjour diffère étrangement du modeste hôtel garni -que tu tenais il y a quatre ans. - -MADAME DURUT, souriant.--Il s'est fait quelque heureux changement dans -mes petites affaires; nous aurons tout le temps d'en causer ensemble. -(_Lui sautant au cou._) Mais comme il a tourné ce polisson-là! Eh bien! -n'avais-je pas raison de dire à ton imbécile de père... Oh! mais ce -n'est pas ce grand dadais-là qui t'a fait, je l'ai toujours soutenu à ta -maman. - -LE CHEVALIER.--Ne va pas m'apprendre qu'elle ait pu en convenir. (_Il -l'embrasse._) - -MADAME DURUT.--Je leur soutenais donc, quand ils se plaignaient de ta -figure longtemps équivoque, que tu serais un jour le plus joli cavalier -de Paris... C'est pourtant moi, Fanfan, qui ai eu la gloire de t'avoir -mis dans le monde, ce fut moi qui t'appris... hein? tu souris, fripon! - -LE CHEVALIER, _caressant_.--Cette gloire est bien peu de chose pour toi, -ma chère Durut: c'est à moi de m'enorgueillir d'avoir eu, en fait de -galanterie, le plus admirable précepteur. - -MADAME DURUT, _le prenant dans ses bras_.--Ce cher enfant, qui ne -l'aimerait à la folie! - -LE CHEVALIER.--Je suis venu tout exprès, maman, pour me faire redire que -tu m'aimes toujours un peu. - -MADAME DURUT.--Un peu, petit ingrat! que ne peut-on, sans se donner un -complet ridicule, te prouver à quel point on t'aimerait encore! Mais -parlons d'autre chose. - -LE CHEVALIER, _avec feu_.--Non, non, chère Agathe! - -MADAME DURUT, _lui serrant la main_.--Bon cela, tu viens de me rajeunir -de dix ans en me donnant mon nom de fille. (_Elle soupire._) Ah! le bon -temps, mon coeur!... Mais pour aujourd'hui, c'est assez. J'ai sur toi -des vues qui me prescrivent de te ménager. (_On entend trois coups de -sifflet très vifs._) Pour le coup, il faut que je te quitte. - -LE CHEVALIER.--Que vais-je devenir? - -MADAME DURUT, _sonne et ouvre une porte déguisée_.--Passe là-dedans, tu -trouveras du chocolat et quelqu'un dont tu as besoin: on aura soin de -toi. Nous dînons ensemble. Songe que tu es mon prisonnier pour tout le -jour, sans adieu. (_Elle sort._) - - -TANT PIS TANT MIEUX - -LA DUCHESSE[82], MADAME DURUT - - [82] La duchesse de l'Enginière, très grande femme, proportions - fortes, sans épaisseur et sans mollesse. Traits et caractère de - Junon. Grands airs, principes hardis, conduite imprudente. Belle - peau, belles dents, superbes cheveux châtain-brun. Tempérament moins - ardent qu'exigeant et capricieux. En tout une femme infiniment - agréable pour ses favoris et pour les femmes dont le goût est de - s'inscrire sur la liste de ses amants; mais peu goûtée des hommes - qu'elle traite moins bien, et cordialement détestée de tout le reste - de son sexe. L'âge? A peu près vingt-trois ans, dont on avoue - dix-neuf. (N.) - -LA DUCHESSE, _dans le déshabillé le plus négligé, mais le plus coquet, -et avec beaucoup d'agitation_.--Je vous avoue, ma chère Durut, que vous -m'étonnez à l'excès en m'apprenant que le comte n'est point encore -arrivé. - -MADAME DURUT.--D'après son billet d'hier, madame la duchesse, il devrait -être ici depuis une heure. - -LA DUCHESSE.--Et... à défaut de sa présence, pas un mot aujourd'hui!... -Je ne suis pas une femme ridicule, je conçois qu'on peut être retardé, -tout à fait empêché même par quelque fâcheux contretemps, mais du moins -on a des égards, on fait un message, et l'on n'expose pas une femme de -ma sorte à se trouver au dépourvu pendant peut-être tout un jour. - -MADAME DURUT.--Ici, madame, vous ne devez pas avoir cette crainte. - -LA DUCHESSE.--A la bonne heure, mais je pouvais consacrer cette journée -à des occupations qui, certes, m'auraient bien valu ce qu'à le mettre au -plus haut prix M. le comte pourra me procurer d'agrément. - -MADAME DURUT.--Que voulez-vous que je vous dise, madame? Il est galant -homme, et je lui connais pour vous des sentiments... - -LA DUCHESSE, _avec feu_.--Oh! je suis bien la très humble servante de -ses sentiments; on ne me paye point avec cette monnaie. Je veux du plus -solide. Il y a quelque chose là-dessous, ma bonne; ceci m'a tout l'air -d'un tour, et je le trouverais très mauvais, je vous jure. (_Elle a -changé dix fois de place pendant cette conversation; elle secoue sa -badine avec plus que de l'humeur._) Vite, un de vos gens à cheval; qu'on -coure chez le comte; qu'on y prenne langue; si l'on ne peut me le -trouver sur-le-champ, qu'il soit lancé tout le jour de place en place, -autant qu'on pourra se mettre, au fait de sa marche, et qu'enfin on me -l'amène mort ou vif! - -MADAME DURUT.--Charmante vivacité! qu'il est heureux, ce cher comte, -d'exciter une aussi flatteuse inquiétude! - -LA DUCHESSE, _brusquement_.--Trêve aux flatteries; je ne suis pas de la -meilleure humeur... et... - -MADAME DURUT.--Là, là, madame la Duchesse, épargnez-moi. Il est agréable -de vous louer, mais on peut sans effort vous obéir, quand vous exigez -qu'on ménage votre modestie. - -LA DUCHESSE, _allant et venant_.--M. le comte, M. le comte!... (_A Mme -Durut._) Mais vous m'avez entendue et vous êtes là encore! Allez donc! -ordonnez donc! on veut me faire devenir folle aujourd'hui! En vérité, -madame Durut, vous remplissez très mal, je dis très mal, les devoirs du -poste que vous occupez ici. - -Madame Durut, qui par malice ne s'était pas pressée, va enfin servir -l'impatience de cette femme altière, mais en s'éloignant elle fait une -mine d'irrévérence et presque de mépris, que, par bonheur, la Duchesse, -occupée de se regarder dans une glace, ne peut apercevoir. - -LA DUCHESSE, _seule, toujours agitée, se lève, s'assied, fredonne un -air, soupire avec oppression, et tire enfin avec vivacité le cordon -d'une sonnette. Un jockey paraît._ - -LE JOCKEY[83].--Qu'y a-t-il pour le service de Madame? - - [83] Le jockey--ébauche d'un joli subalterne, timidité, petits - moyens.--Chez Mme Durut, quiconque fait le service domestique est - tenu à d'autres complaisances encore. On en avertit une fois pour - toutes le lecteur afin qu'il accorde à ces êtres en sous-ordres un - peu d'intérêt. (N.) - -LA DUCHESSE, _avec colère_.--Ce qu'il y a pour mon service? Un bain, et -un autre que toi pour m'y servir. La Durut? Qu'elle rentre et me parle à -l'instant (_Seule._) Oh! tout ceci va mal; l'établissement dégénère à -faire pitié! - -MADAME DURUT, _accourant_.--Me voici. On va partir; votre comte se -retrouvera sans doute; mais, pour Dieu! Madame la Duchesse un peu de -sang-froid, et ne tourmentez pas, à propos de rien, des gens qui vous -sont dévoués de toute leur âme. Voilà mon pauvre Loulou[84] que vous -avez rudoyé, je gage, et qui s'en va le coeur gros, versant des larmes. - - [84] Mme Durut prend à ce Loulou un intérêt particulier, et, le - gardant pour elle jusqu'à nouvel ordre, elle n'a garde de s'offenser - des reproches que va lui faire la duchesse, d'avoir un balourd qui - ne devine pas les caprices des belles dames à demi-mot. (N.) - -LA DUCHESSE.--Ah! c'est que j'ai aussi sur le coeur sa bêtise de l'autre -jour. - -MADAME DURUT.--Qu'a-t-il donc fait? - -LA DUCHESSE.--L'animal me sert au bain, tremble comme si j'étais -apparemment un tigre, un crocodile! Je daigne lui faire nombre de -questions, il ne sait y répondre. J'ai un caprice, il ne sait le -deviner; je le lui explique aux trois quarts, il ne comprend rien, et -mon butor me quitte après mes avances humiliantes! Mais vous ne savez -pas, madame Durut, mettre à la porte des balourds de cette espèce! - -MADAME DURUT.--C'est un bon petit diable; il a craint de vous offenser. - -LA DUCHESSE.--Eh! morbleu! que n'avez-vous plutôt des insolents qu'on -puisse souffleter pour ce qu'ils oseraient de trop, que ces timides -inutiles, qui vous servent ric-à-ric avec un sot respect! (_Elle hausse -les les épaules._) Mon bain est-il commandé? - -MADAME DURUT.--Oui, sûrement. - -LA DUCHESSE.--Je mangerai un morceau, des drogues, ce qui se trouvera; -comme me voilà désorientée à crever de dépit, j'attendrai ici l'heure de -la seconde pièce des Italiens. - -Le Jockey reparaît pour avertir que le bain est prêt. Comme la Duchesse -marche du côté de la porte... - -MADAME DURUT, _avec un peu de mystère, l'arrête et lui dit à voix -basse_.--Si madame voulait permettre, je lui offrirais pour aujourd'hui -le service d'un nouveau venu... - -LA DUCHESSE.--De quel sot encore? - -MADAME DURUT, _saluant_.--C'est mon neveu; il est tout neuf, à la -vérité, peu au fait du service des bains; j'ose cependant me flatter -qu'il contenterait madame. - -LA DUCHESSE.--Cela a-t-il un peu de figure, de tournure? - -MADAME DURUT.--Il n'est pas mal. Au reste, il arrive de province ce -matin, et la fatigue du voyage fait un peu de tort à ses agréments -naturels... mais... - -LA DUCHESSE, _avec impatience_.--En voilà dix fois de trop! (_Avec -ironie._) Les agréments naturels du neveu de Mme Durut, voilà de -l'intéressant au moins! Pauvre petit enfant gâté! Monsieur votre neveu, -délicieux personnage, a fait une longue course? Il est fatigué? Eh bien! -Madame Durut, qu'il se délasse, et recouvre à loisir ses agréments -naturels. - -MADAME DURUT.--Fort bien, je n'avais garde d'interrompre cette tirade -d'orgueil et d'humeur d'une dame de cour à qui l'on manque de parole. - -LA DUCHESSE, _interrompant avec courroux_.--Si l'on me manque de parole, -songez à ne pas me manquer de respect!... - -MADAME DURUT.--Ma foi! madame la duchesse, si nous voulions, le décret -du 19 juin nous dispenserait de bien des formes[85]; mais à Dieu ne -plaise que j'oublie mon devoir. D'ailleurs vous connaissez le faible que -j'eus toujours pour vous. Je veux la paix, et pour cela j'insiste pour -que vous daigniez voir mon Alfonse. - - [85] 1790. Ce fut la nuit de ce fameux jour qu'une poignée d'ivrognes - biffa sans retour toute la noblesse passée, présente et à venir! - Quel immortel service! (N.) - -LA DUCHESSE, _avec aigreur_.--Ah! c'est _mon Alfonse_! Ces gens ont la -fureur de se donner des noms... Eh! madame Durut, pourquoi votre neveu -ne se nomme-t-il pas tout uniment Nicolas, Claude, François? Voilà ce -qui convient tout à fait à des gens de votre étoffe. - -MADAME DURUT, _un peu piquée_.--Vous verrez que je ferai débaptiser mon -neveu pour entourer ses patrons au gré de votre vanité! quoi qu'il en -soit, voyez-le; qu'il se nomme Alfonse ou Nicolas, c'est un charmant -garçon; je n'en rabattrais pas une épingle. Souffrez que j'aie l'honneur -de vous servir au déshabiller, et qu'ensuite... - -La duchesse, sans dire oui ni non, va du côté de son bain; Mme Durut -suit et la déshabille; tout cela se passe en silence. - -LA DUCHESSE.--Quelque livre... - -MADAME DURUT.--De quel genre, madame? - -LA DUCHESSE, _avec humeur_.--Autre bêtise! Du genre que j'aime -apparemment. - -MADAME DURUT.--Ah! j'entends. (_Elle disparaît un instant, et revient -deux volumes à la main._) Voici _Ma conversion_, du célèbre Mirabeau et -le _Petit-fils d'Hercule_. - -LA DUCHESSE.--Quant au premier ouvrage, je l'aimais assez avant cette -exécrable révolution, à laquelle l'auteur a tant pris de part, mais un -renégat destructeur de la noblesse et des titres ne mérite plus que ses -victimes daignent sourire à ses gaîtés. Donnez-moi le _Petit-fils -d'Hercule_. - -MADAME DURUT.--Le voilà... Par exemple, ce serait le cas... Mon neveu -lit comme un ange. - -LA DUCHESSE.--Elle a le diable au corps avec son neveu! J'aurais bien -plutôt fait de céder à cette présentation que de chercher à m'y -soustraire. Allons, voyons donc M. Alfonse; que j'aie le rare avantage -de faire connaissance avec M. Alfonse Durut! - -Dès que la duchesse a eu cette velléité de consentir, Mme Durut s'est -mise à écrire sur une carte ce qui suit: - - «Viens, mon cher Alfonse, mettre à fin une délicieuse aventure: c'est - avec une duchesse, que je te donnerai pour une actrice de province. - - «Toi, je te fais mon neveu. C'est une faiblesse que j'ai: il faut en - passer là. Point de bottes, le ruban noir en poche; un peu de - niaiserie... accours[86].» - - [86] Il est bon de rappeler aux minutieux que maintenant les affaires - de plaisir se traitent en très petits caractères, tracés avec des - plumes de corbeaux: ainsi l'avis de Mme Durut a pu tenir tout entier - sur une carte. (N.) - -Mme Durut sonne, parle bas au jockey, qui disparaît avec la carte; en -même temps, la duchesse, qui a parcouru les estampes du _Petit-fils -d'Hercule_, continue:--Gravures détestables. Les artistes qui se mêlent -de décorer ces sortes d'ouvrages ne devraient-ils pas avoir autant -d'esprit et d'usage que les auteurs eux-mêmes!... je veux dire que ceux -qui en ont comme celui-ci, qui paraît terriblement bien connaître et nos -goûts et nos caprices. Voyez, Durut. (_Elle lui montre la planche d'une -duchesse sollicitant à genoux les complaisances du héros._) Ici, par -exemple, on a voulu représenter une de nous; ce n'est pas la posture ni -l'intention que je blâme, nous sommes bien capables de tout cela, mais, -comme ce bélître de dessinateur a pensé le grand habit! Cette femme -n'a-t-elle pas plutôt l'air d'une reine de Saba que d'une dame du -palais?... C'est à faire pitié! (_Elle jette le livre au loin avec -mépris.--En même temps le chevalier vient montrer sa jolie mine à -travers la porte, qu'il entr'ouvre avec une feinte timidité._) - -LE CHEVALIER, _à Mme Durut_.--On dit, ma tante, que vous me demandez? - -LA DUCHESSE, _avec étonnement_.--Quoi! c'est là votre neveu? - -MADAME DURUT.--Lui-même. (_Souriant._) Peut-il entrer? - -LA DUCHESSE.--Assurément. (_Au chevalier, d'un ton amical._) Entrez, -monsieur. (_Le chevalier entre. Bas à Mme Durut._) On n'a pas une plus -charmante figure. - -MADAME DURUT, _au chevalier_.--Fais tes remerciements à madame, à qui je -viens de parler de ta vocation pour le théâtre, et qui veut bien -s'intéresser en ta faveur auprès du directeur d'une troupe dont elle est -la première actrice. (_La duchesse agréablement surprise du tour qu'a -choisi Mme Durut, sourit, et lui serre la main en signe d'approbation._) - -LE CHEVALIER, _saluant la duchesse_.--Ah! madame que de bonté! - -LA DUCHESSE.--Je n'aurai pas grand mérite à seconder vos vues, monsieur. -Je prétends, au contraire, me faire de ma négociation un droit à la -reconnaissance de celui de qui votre adoption va dépendre. (_Elle attire -à elle Mme Durut pour lui parler à l'oreille._) Mais c'est un ange que -ce neveu-là! (_Le chevalier s'est écarté pour feindre la discrétion._) - -MADAME DURUT, _bas_.--Je ne voulais pas vous en faire tout de suite un -grand éloge. - -LA DUCHESSE, _bas_.--J'étais bien devant mon jour, je l'avoue, quand je -me défendais de le voir: je suis femme à raffoler de lui. (_Haut._) -Monsieur Alfonse, ayez la complaisance de relever ce livre et de me le -rapporter... (_Il obéit; pour recevoir le livre de ses mains, la -duchesse a la coquetterie d'écarter si bien la toile dont sa baignoire -est enveloppée, que rien n'empêche le chevalier d'y voir complètement -cette belle en état de pure nature. Aussi ne manque-t-il pas de plonger -un regard furtif sur tant d'appas. En même temps la duchesse fixe avec -méditation sur lui des regards qui par degrés s'animent de tous les feux -du désir: leurs yeux venant enfin à se rencontrer, ils rougissent l'un -et l'autre. La duchesse continue:_) Vous me trouvez un peu curieuse? -C'est que j'ai pour principe qu'on peut saisir à certain point, dans une -physionomie, les indices du caractère; je cherchais donc à démêler dans -le vôtre à quel emploi, pour la comédie, vous pouviez être plus propre. -Il me semble que celui de jeune premier est le seul qui vous convienne. - -MADAME DURUT, _au Chevalier_.--C'est celui qu'on nomme dans le monde les -_Amoureux_. (_A la duchesse._) Il n'est pas au fait; il faut lui -expliquer les choses. (_Au chevalier._) Te sens-tu des dispositions, là, -franchement? - -LE CHEVALIER, _vivement_.--Oh! oui, ma tante, d'infinies (_baissant les -yeux..._) surtout s'il s'agit d'entrer dans une troupe où madame... - -LA DUCHESSE, _interrompant_.--Je crois vous entendre. (_A Mme Durut._) -Il n'est pas sans esprit. - -MADAME DURUT, _un peu bas_.--Je m'en suis toujours doutée, et je suis -sûre que, si vous aviez la bonté de lui communiquer un peu du vôtre, il -ferait en peu de temps des progrès admirables. - -LA DUCHESSE, _moins bas_.--Soyez assurée, ma chère Durut, qu'il n'y a -rien que je ne suis capable de faire pour votre neveu... Il rougit! - -Il est divin! - -Cette rougeur, très vraie, provient de l'impression plus que douce que -fait sur le très impressionnable jeune homme la fréquentation de ses -yeux sur une infinité de charmes. On siffle pour Mme Durut. - -MADAME DURUT, _souriant_.--Excusez-moi, mes enfants. (_Elle sort._) - -LA DUCHESSE, _à Mme Durut, comme pour la rappeler_.--Eh bien! eh bien! -(_Au chevalier._) Votre tante est la meilleure femme de l'univers, mais, -entre nous, elle perd l'esprit. Y a-t-il du sens à s'en aller sans me -laisser personne qui puisse m'aider à sortir du bain? - -LE CHEVALIER.--Je croyais, Madame, que vous y étiez depuis bien peu de -temps. Mais, quand il vous plaira d'en sortir, j'aurai soin de vous -procurer tout ce qui pourra vous être nécessaire. - -LA DUCHESSE.--C'est parler raisonnablement. Mais votre tante est -vraiment folle, comme je vous le disais: n'imaginerait-elle pas que -j'allais me servir de vous-même! - -LE CHEVALIER.--Permettez, madame, que je sois neutre dans cette -occasion. Si, de peur de vous déplaire, je n'oserais vous contredire, il -n'en est pas moins vrai que ma tante pensant à me procurer tant de -bonheur, je ne puis aussi la blâmer. - -LA DUCHESSE, _gaîment_.--Cela est clair, je suis condamnée. - -LE CHEVALIER.--Il serait heureux pour moi que de vous-même vous -voulussiez bien avoir tort. - -LA DUCHESSE, _finement_.--Monsieur Alfonse, vous n'êtes pas tout à fait -aussi neuf qu'on a voulu me le persuader... Eh bien, je souscris à votre -arrêt, et vous allez être chargé seul de tous les petits soins d'usage. -L'effet que j'espérais de ce bain est absolument manqué... Je ne sais... -au lieu de me rafraîchir il m'a mise dans une agitation!... (_Elle se -met debout dans sa baignoire._) Je n'y peux plus tenir! (_Faisant face -au chevalier, elle expose ainsi dans tous leurs avantages ses plus -attrayants appas. Alfonse, malgré son inexpérience, fait tout ce qui -convient avec une adresse infinie. Ses larcins même ont une grâce qui -donne de lui la plus favorable opinion. Les détails de cette toilette -vont jusqu'à une espèce de pillage galant, pour lequel au surplus la -duchesse, sûre de son triomphe, affecte de donner les plus engageantes -facilités._) - -Bref, la duchesse est... violée. La loi d'une guerre de siège est que le -vainqueur ne fasse aucun quartier quand la place succombe à l'assaut; -aussi notre adorable conquérant fait des siennes à toute outrance, darde -sa rosée de vie sans le moindre ménagement. Le peu de part que semble -prendre l'assiégée à la joie de ce triomphe ne veut pas dire qu'elle y -soit tout à fait insensible. Elle a goûté, peut-être en dépit -d'elle-même, le plus vif des plaisirs, mais à peine cet orage de bonheur -a-t-il fini pour elle, qu'elle laisse échapper de désobligeantes -expressions de repentir et de ressentiment. Nous n'en rapporterons que -ce qui est indispensablement nécessaire à la solution de l'énigme. - ---Monstre! dit-elle dans un délire de fureur, tu te crois heureux! - -Eh bien! si je suis grosse de ta façon, vil petit bourgeois, tu m'auras -assassinée, car je me brûlerai la cervelle! - -Sans doute le lecteur ne s'attendait pas à ce dénouement, qui n'est pas -du tout analogue à l'imbroglio de la scène! Il faut le mettre au fait. -La Duchesse, par un de ces travers dont rien ne peut rendre compte, a -conservé de son origine allemande et de l'éducation qu'elle a reçue, le -préjugé de croire qu'une femme de haut rang se doit de ne mettre au -monde que de vrais gentilshommes. En conséquence, mariée depuis trois -ans, il lui est assez égal que les enfants qu'elle pourra donner à son -époux soient de lui ou du plus fécond des aide-maris qu'elle favorise: -le point essentiel est qu'aucun levain roturier ne puisse fermenter dans -ses nobles entrailles; elle a donc fait et tenu jusqu'alors le serment -de ne se livrer selon la nature qu'à des nobles. Or, elle est persuadée, -dans cette occurrence, que le bel Alfonse est le neveu d'une femme dont -la naissance est non seulement obscure, mais abjecte. Elle a du -caractère, nous l'avons dit en traçant son portrait, aussi, quelque -charmante qu'ait été pour elle la naissance de sa tentation, elle est au -désespoir d'avoir été entraînée. Elle avait tout autre projet: d'abord -celui de satisfaire un désir curieux, la vue d'un corps qu'elle -soupçonnait être admirable, lui promettait un grand plaisir. Pourquoi ne -pas le goûter en entier? Pourquoi se priver, par un peu de fausse honte, -de savoir si ce qui fait l'homme répondait chez Alfonse au reste de ses -perfections? De là le caprice de proposer le bain, d'aider à -déshabiller, d'exiger la chute du caleçon, etc... D'ailleurs, elle -supposait Alfonse novice, docile, capable de s'arrêter où elle le lui -prescrirait. Ensuite, la duchesse, par exemple, aime à la fureur, qu'une -langue complaisante et vive l'électrise et lui fasse oublier son être. -C'était à ce seul badinage qu'elle se proposait d'employer son beau -protégé. Mais point du tout! Le voilà qui a pris le mors aux dents et le -reste! Quel bonheur pour cette femme bizarre quand elle sera détrompée. -Quelle bonne scène ridicule pour le Chevalier, qui sent tout l'embarras -que se donne la duchesse, en sortant soudain de son rôle de femme de -théâtre pour outrer la hauteur d'une femme de cour! - -Oublions-les pendant quelques moments, et voyons un peu ce qui se passe -ailleurs. - - -A BON CHAT BON RAT - -A peine la duchesse est-elle au bain, que le comte (rencontré tout près -de l'hospice par l'émissaire) est arrivé. C'est à cette occasion qu'on -avait sifflé pour Mme Durut quand elle a si brusquement laissé seule la -Duchesse et le neveu supposé. - -Mme Durut introduit le comte dans le même pavillon où elle avait d'abord -conduit le chevalier. - -LE COMTE[87]. C'est qu'aussi la chère duchesse extravague; exiger de -moi, dans ma position, des entrevues de jour, c'est manquer totalement -de bon sens. - - [87] Le comte: ce que cet homme a de plus remarquable est son extrême - suffisance; il n'est d'ailleurs ni bien, ni mal; mais il était - ci-devant à la cour, et d'une liste dans laquelle les femmes telles - que la duchesse choisissent volontiers leurs amis de boudoir. (N.) - -MADAME DURUT.--Vous savez que, la nuit, elle ne peut ni sortir, ni vous -recevoir chez elle. - -LE COMTE.--Jeter ensuite feu et flammes, parce que je ne suis pas à la -minute au rendez-vous où elle n'a rien de mieux à faire que de se -trouver même avant l'heure, c'est me tyranniser! - -MADAME DURUT, _ironiquement_.--Je vous conseille de vous plaindre. - -LE COMTE.--Où est-elle enfin? - -MADAME DURUT.--Au bain. - -LE COMTE.--Je vole auprès d'elle... - -MADAME DURUT.--Non pas, s'il vous plaît (_On devine la véritable raison -de Mme Durut. Voici celle qu'elle donne:_) L'objet du bain est de calmer -le sang: or, nécessairement, l'explication que vous auriez ensemble -agiterait cette belle dame. Vous aurez donc la complaisance d'attendre -que j'aie pris ses ordres à votre sujet et rapporté sa réponse. - -LE COMTE.--Vous avez raison, ma chère Durut; du caractère que nous lui -connaissons, elle ne manquerait pas de faire une scène: il faut -l'éviter. Mais je meurs de besoin! cloué, dès dix heures du matin, sur -les bancs de ce maudit Manège, d'où je me suis échappé comme un voleur, -sans attendre la fin de cette intéressante discussion... (_Quoique le -comte n'ait dit tout cela qu'en vue de faire l'important, Mme Durut, -sachant absolument très bien qu'il est absolument nul à l'Assemblée, et -se plaisant à faire des épigrammes à sa manière, coupe cette tirade:_) - -MADAME DURUT.--Que prendrez-vous, monsieur le comte? - -LE COMTE.--Une croûte grillée, avec un peu de vin d'Espagne. - -MADAME DURUT.--On va vous servir à l'instant. (_Elle disparaît. Un -moment après le déjeuner du comte est apporté par Célestine[88], une -charmante fille qui passe pour être soeur de mère de Mme Durut._) - - [88] Célestine: à peine 20 ans, grande et belle blonde au plus frais - embonpoint, richement pourvue de toutes les rondeurs et potelures - que peuvent désirer tous les genres d'amateurs. Célestine a de - grands yeux bleus plus animés que ne le sont habituellement ceux de - cette couleur, et qui semblent demander à tout le monde l'amoureux - merci. Sa bouche riante, ses lèvres légèrement humides ont le - mouvement habituel du baiser. Cette fille est, parmi les femmes, ce - qu'est, parmi les fruits une belle poire de doyenné, tendre et - fondante. Célestine, désirée de tout le monde, aime tout le monde; - aussi jamais cette bienfaisante créature ne put répondre non à - quelque proposition qu'on ait eu le caprice de lui faire. Elle a de - plus la gloire d'avoir remporté au concours la place de première - essayeuse. On rendra compte en temps et lieu des fonctions et - prérogatives de cet important emploi. (N.) - - -LE COMTE, CÉLESTINE - -LE COMTE, _allant au devant_.--Quoi! C'est vous-même, belle Célestine, -qui prenez la peine... - -CÉLESTINE.--Pourquoi pas, Monsieur le comte? On a toujours plaisir à -servir quelqu'un d'aimable. - -LE COMTE, _avec un mouvement modeste_.--Ah! ce joli compliment met le -comble à vos attentions. (_Il la débarrasse du plateau._) Si vous -vouliez, charmante Célestine, que ce déjeuner devînt délicieux pour moi, -vous mouilleriez ce verre de vos lèvres de rose, et, buvant après vous, -je croirais recevoir un baiser. - -CÉLESTINE.--Voilà qui est d'une galanterie bien quintessenciée! Pourquoi -demander de ma part un baiser par ricochet, quand je puis vous en donner -plutôt deux qu'un directement?... - -LE COMTE, _la prenant avec transport_.--Est-on aimable? En vérité, -Célestine, vous surpassez tout ce qui vient ici... - -CÉLESTINE, _interrompant gaiement_.--Chut! chut! songez que nous avons -quelque part certaine duchesse, et... - -LE COMTE.--Bon! elle est au bain, si loin, si loin de nous!... - -CÉLESTINE, _avec finesse_.--Mais si près, si près de votre coeur! (_Il -ne laisse pas d'entraîner Célestine jusque vers un fauteuil où il se -jette la tenant entre ses jambes._) Allons, Monsieur le Comte, de la -bonne foi dans les traités; vous n'êtes point ici pour moi. - -LE COMTE.--Laissons, mon coeur, ces subtilités de délicatesse. Il y -aurait moyen de bien mieux employer les instants. (_Il chiffonne le -fichu._) Si vous m'aimiez un peu... - -CÉLESTINE, _défendant faiblement sa gorge_.--Nous ne nous connaissons -point, pourquoi vous aimerais-je?... Vous êtes joli cavalier, pourquoi -ne vous aimerais-je pas? - -LE COMTE, _s'animant_.--Elle est divine! Il y a un siècle, belle enfant, -que tu me trottes en cervelle; mais tu as précisément une de ces -sorcières de mines qu'il faut chasser de son imagination comme la peste, -si l'on ne veut pas s'enfiévrer. - -CÉLESTINE.--Pourquoi, s'il vous plaît, me chasser si fort! Sachez que -j'aime beaucoup, moi, qu'on se passionne un peu pour mon petit mérite... -Mais voyez donc comme il m'accommode! (_Les tétons sont au pillage._) - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -(_On supprime ici d'inutiles lambeaux de dialogue._) - -CÉLESTINE[89] _acceptant l'assignat après quelques façons_.--Ne croyez -pas cependant que je veuille employer ce chiffon à réparer une sottise. -On dit qu'avant peu ce beau papier de votre fabrique ne sera plus bon -qu'à cet usage, mais en attendant, je vais bel et bien le convertir en -écus. - - [89] Le Comte donne à Célestine un assignat de 300 livres. - -LE COMTE.--Tu me bats avec mes armes, friponne! Cela n'est pas -généreux... - -Pour l'apaiser Célestine, se jetant à son cou, lui donne un de ces -baisers qu'elle a le talent de rendre si doux, et échappe à l'instant. -Il est bon d'avertir le lecteur que cette si complaisante Célestine -avait été députée au comte par Mme Durut, afin qu'il fût occupé tout le -temps qu'il faudrait à la duchesse pour s'arranger avec le charmant -Alfonse. On voit que Célestine ne pouvait s'acquitter mieux de son -agréable commission. Le Comte se purifie, aidé, comme l'a été le -Chevalier, par la jolie négrillonne. Ensuite, il déjeune, et attend, en -lisant quelques feuilles du jour, qu'on vienne enfin lui donner des -nouvelles de la Duchesse. - - -VIVE LE VIN! VIVE L'AMOUR! - -LE COMTE, _au Chevalier, se levant brusquement_.--Je connais trop la -façon de penser de Mme la Duchesse pour pouvoir douter que vous soyez un -homme comme il faut; ainsi, monsieur, nous n'aurons probablement -ensemble qu'une explication très décente sur le hasard qui vous fait -recueillir le fruit d'un rendez-vous donné pour moi. Cependant, si par -malheur je me trouvais encore plus lésé que je ne suppose l'être... - -LE CHEVALIER, _avec fierté_.--Qu'en serait-il, monsieur? - -LE COMTE, _fièrement à son tour_.--C'est ce que je vous ferai savoir, -monsieur. - -LE CHEVALIER, _se soulevant_.--Je n'aime pas à différer ces sortes -d'éclaircissements... (_Il s'échappe du lit et suit nu le comte, qui -vient de passer dans la salle de bain, où sont aussi les habits du -Chevalier._) - -MADAME DURUT, _leur courant après_.--Holà! mes beaux champions! ce lieu -n'est pas du tout celui des scènes tragiques. - -LA DUCHESSE, _accourant aussi, à Mme Durut_.--Arrêtez-les! ma bonne. Si -j'ai quelque empire sur vous, messieurs... - -En même temps, Mme Durut a fermé la pièce à clef. Le Chevalier s'habille -en grande hâte. Mme Durut sert la Duchesse, qui en fait autant, marquant -par des mouvements presque convulsifs qu'elle éprouve quelque chose de -bien pénible... - -LE COMTE.--Quel est ce jeune homme, madame Durut? - -LA DUCHESSE, _vivement_.--Son neveu[90]. - - [90] Ce mensonge a pour but à la fois et de vexer le Comte et de - prévenir une affaire d'honneur. (N.) - -LE COMTE, _feignant de se calmer, et d'un ton ironique_.--Digne choix, -en vérité! Je n'ai plus rien à dire. (_A Mme Durut._) Ouvrez-moi. - -LE CHEVALIER.--On vous trompe, monsieur. Dans un moment je retourne à -Paris; si vous n'avez rien de mieux à faire que de m'y suivre, nous -pourrons causer en chemin et déterminer à quel point chacun de nous -offense son rival. - -LE COMTE.--Je suis à vos ordres. - -MADAME DURUT.--Cela vous plaît à dire: vous êtes tous deux aux miens. -Mais voyez donc un peu ces mutins! Sachez, mes beaux messieurs, que, -toute taquinerie cessante, vous ne sortirez pas d'ici que je le veuille -bien. Oh! vous êtes, en dépit de vos bouillants courages, tout à fait en -mon pouvoir. - -La Duchesse ne sort des mains de Mme Durut que pour aller tomber -pesamment dans une bergère, où elle joue assez bien la défaillante. - -LA DUCHESSE, _avec les mines convenables_.--Je me sens mal... Durut, de -l'eau de Cologne... des sels... de l'éther... Je n'en puis plus... -J'étouffe... je me meurs... (_Elle est pour lors immobile, dans -l'attitude la plus théâtrale, l'oeil fermé, mais sans que les roses des -joues et des lèvres aient pâli de la moindre nuance._) - -LE CHEVALIER, _aux pieds de la Duchesse_.--Oh! ciel! quel malheur! - -MADAME DURUT, _assez calme et donnant du secours_.--Là! là! ne vous -désespérez pas, cela n'aura pas de suites... - -En effet, à peine a-t-on mis des sels d'Angleterre sous le nez de la -Duchesse, qu'un long soupir annonce la clôture de son évanouissement. - -MADAME DURUT, _au Comte_.--Voilà pourtant, vilain homme, la belle -besogne que vous êtes venu faire ici! Que je déteste ces vaniteux! Tout -irait si bien, si l'on voulait ne mettre que de la folie à ce qui est -uniquement affaire de plaisir. - -LE COMTE.--Vous verrez que c'est moi qui ai tort! - -MADAME DURUT.--Assurément, et en tout point. Vous vous êtes conduit en -homme qui n'a pas le sens commun. Vous arrivez trop tard; premier tort, -d'autant plus inexcusable, qu'il est absolument volontaire; vous vous -montrez ici avec l'assurance et la brusquerie dont on blâmerait même un -mari: second tort; vous nous rompez tous en visière; plus grand tort qui -vous donne en même temps beaucoup de ridicule; la preuve en est à ce -qu'il vous a été forcé de voir et d'endurer. Répondez à tout cela. Eh! -morbleu! puisque, vous aviez assez joliment passé votre temps là-bas, -que n'y restiez-vous? Célestine aurait bien eu la complaisance de vous y -tenir plus longtemps compagnie. - -LA DUCHESSE, _avec intérêt_.--Célestine!... Ils ont été ensemble? - -MADAME DURUT.--Assurément et de la meilleure intelligence encore. - - -LES MÊMES, CÉLESTINE. - -CÉLESTINE, _en dehors et frappant_.--J'entends qu'on parle de moi, -veut-on bien m'ouvrir? - -Mme Durut ouvre et lui conte rapidement la querelle de ces messieurs. - -CÉLESTINE, _gaîment_.--Fort bien! (_Au Comte._) Voilà donc, petit -perfide, comme je puis me fier à vos belles protestations! (_Avec une -menace badine._) Si j'étais babillarde, comme vous seriez grondé! -Allons, la paix, mes bons amis. (_Au Comte en lui montrant le -chevalier._) Voyez donc comme il est joli! Vous auriez la barbarie de -l'embrocher en face? - -Les esprits sont déjà considérablement apaisés, la Duchesse et Mme Durut -souriant à l'épigrammatique plaisanterie de Célestine. - -LA DUCHESSE, _au Comte d'un ton piqué_.--Il paraît, monsieur, que nous -ne sommes pas en reste l'un avec l'autre... (_D'un ton moins sec._) Que -tout ceci finisse donc convenablement. (_Elle lui tend la main._) Je -vous pardonne l'aimable Célestine; faites-vous de même une bonne raison -au sujet du charmant Chevalier... Touchez là. - -LE COMTE, _obéissant_.--Vous avez tant d'ascendant sur moi... qu'il faut -bien en passer par ce que vous voulez. Allons, madame, qu'il n'en soit -plus parlé. - -CÉLESTINE, _avec espièglerie_.--Oui dà! Cela est fort aisé à dire. Je ne -prends pas, moi, la chose aussi indifféremment. J'avais fait une -conquête; on m'avait juré les plus belles choses du monde; il faut que -mon compte se trouve à tout ceci. Je déclare donc que je m'empare de -monsieur (_du Chevalier_)... sauf à le restituer à qui il appartiendra -lorsque je croirai m'être suffisamment vengée. - -MADAME DURUT.--La matoise! tout en riant, elle le fera comme elle le -dit, ou le diable m'emporte! Oh! je la connais! Mais pensons enfin au -solide; il faut dîner; qu'en pensez-vous, mes enfants? - -LA DUCHESSE.--Je meurs d'appétit. - -MADAME DURUT.--Eh bien! allons. Nos jeunes braves videront leur querelle -à table, et se battront à l'aise le verre à la main. (_Elle prend au -Comte une main; à Alphonse:_) La vôtre? approchez. (_Le Chevalier -approche. Elle réunit leurs mains._) La paix, au nom du plaisir! - -LE COMTE.--De tout mon coeur. (_Ils s'embrassent._) - -MADAME DURUT.--Je ne demande pas à madame la Duchesse si elle trouve bon -que nous ne nous séparions pas. Si sa conversion est sincère... - -LA DUCHESSE, _interrompant_.--Très sincère, je te jure, ma chère Durut. -Il faut que Célestine et toi soyez des nôtres; je l'aurais exigé si tu -ne m'avais pas prévenue... - -MADAME DURUT.--C'est parler, cela. Allons, je commence à espérer -qu'enfin on pourra faire quelque chose de vous. (_Mme Durut s'en va._) - -Peu d'instant après, un des jockeys, qu'on connaît déjà, vient annoncer -qu'on a servi et conduit les convives à une pièce délicieuse. Elle -représente un bosquet dont le feuillage, peint de main de maître, se -recourbe en coupole jusque vers une ouverture ménagée en haut et d'où -vient le jour, à travers une toile légèrement azurée qui complète -l'illusion. On voit, sur le fond transparent, les extrémités des -feuilles et quelques jets élancés se découper avec une vérité frappante. -Tout autour de la pièce, aux troncs des arbres régulièrement espacés, on -voit attachée une draperie blanche bordée de crépines d'or, qui est -censée cacher tous les intervalles au-dessous du feuillage. Le bas est -une balustrade du meilleur style, peinte en marbre blanc et qui paraît -se détacher. Le tapis est un gazon factice parfaitement imité. A peine -s'est-on réuni dans cet agréable lieu qu'il y survient le dîner le plus -sensuel. - -Le Duchesse, le Comte, le Chevalier, Célestine et Mme Durut sont à table -et mangent. - -MADAME DURUT.--Vous ne paraissez pas penser à me remercier, cependant -vous avez l'étrenne de cette jolie salle, qui n'est achevée que depuis -quelques jours, et où je n'ai permis à qui ce soit d'entrer tandis qu'on -y travaillait. - -LE CHEVALIER.--On ne pouvait penser rien de plus agréable, et -l'exécution en est parfaite. - -LE COMTE.--L'architecte a un peu écouté aux portes. Je connais la -pareille salle, je dis absolument pareille, chez le marquis de[91]... - - [91] Le Comte a raison. Cette salle existe en original chez une dame - fort célèbre, que les deux sexes déchirent également, les femmes, - par hypocrisie, car elles ont son amour et lui prodiguent le leur, - les hommes par un sot amour-propre, car près d'elle ils sont - rarement heureux. Mais qui peut juger sans passion cette Sapho - moderne ne peut s'empêcher de l'admirer et de l'aimer, et s'étonne - de lui voir concilier de la manière la plus naturelle les goûts et - les habitudes de la femme à la fois la plus légère et la plus - frivole et la plus essentielle, la plus capricieuse en fait de - plaisir, et la plus invariable en fait de sentiments. (N.) - -MADAME DURUT, _interrompant_.--Je connais, je connais! assurément vous -pouvez connaître. Une chose n'a-t-elle donc de prix qu'autant qu'elle -soit unique? A boire! je passe ma vie à entendre d'insoutenables gens -comparer, épiloguer, au lieu de jouir... - -CÉLESTINE, _interrompant_.--Et ma bouillante soeur se fâcher au lieu de -manger! cela ne revient-il pas au même? - -LA DUCHESSE.--Célestine a raison, et je suis enchantée, Durut, qu'elle -vous ait prise sur le fait. Savez-vous que vous devenez d'une humeur... - -MADAME DURUT, _avec surprise_.--Et vous aussi? A votre tour, messieurs, -grondez-moi. J'ai donc de l'humeur? Eh bien! il faut la noyer dans le -bourgogne. (_Elle s'en fait donner une bouteille et se verse une -rasade._) A vos santés... - -LE COMTE.--. J'aime mieux cela que de la morale. - -On boit à la ronde. Ils mangent tous du meilleur appétit et boivent à -proportion. Avec le second service on a apporté des vins délicieux. Les -entremets sont ingrédientés de manière à ne pas permettre que de tels -convives conservent longtemps leur sang-froid et demeurent à table sans -s'agacer. Quoique le Chevalier ait fait passablement des siennes, il se -sent déjà des velléités pour cette friponne de Célestine, dont il est -voisin, et qui joue avec lui de la prunelle, à faire sauter le bouchon. -La vue de plus de la moitié de ses merveilleux tétons (_qu'elle découvre -sous prétexte d'y pourchasser un peu de pain qui la blesse_) achève de -mettre en rut l'inflammable jouvenceau. Cependant il s'observe assez -bien pour ne pas se mettre dans le cas d'offenser la Duchesse, qui le -guette du coin de l'oeil. De son côté le Comte croit de son honneur -qu'avant qu'on se quitte, la Duchesse ait fait aussi quelque chose pour -lui. Durut, qui ne perd rien de tout ce manège, rit sous cape, et déjà -se doute de ce qui va suivre. Au dessert, les gens renvoyés, la -conversation s'anime par degrés et devient des plus polissonnes. En -voici un léger échantillon: - -MADAME DURUT.--A propos, madame la Duchesse, il y a longtemps que vous -n'êtes venue par ici avec ce grand lévrier... cet étranger si blond, si -pomponné!... - -LA DUCHESSE.--Elle me divertit avec son lévrier, c'est justement un -Danois... l'Opéra me l'a enlevé... - -CÉLESTINE.--L'Opéra ne vous a pas enlevé grand chose. Cet homme est bien -le plus glacial bande-à-l'aise! (_Gaîment._) Nous sommes tous garçons -ici? - -LA DUCHESSE, _souriant_.--Il a donc l'avantage de vous connaître? - -CÉLESTINE.--Oh! ne m'en parlez pas. J'eus un jour, je ne sais par quel -caprice d'avoir quelqu'un d'encore plus blond que moi, le malheur de -m'aventurer avec ce beau monsieur; cela fut d'un nul!... Il est vrai -qu'il resta sur le champ de bataille un diamant, mais vivent les gens -qui savent les faire gagner! - -LA DUCHESSE, _sentant une atteinte_.--Comte, j'ai des cors, je vous en -avertis. (_Elle sourit._) - -MADAME DURUT.--Oh! je le reconnais au langage des pieds. Chez moi, -certain soir qu'il s'agissait d'enivrer un provincial et de lui souffler -sa jolie femme, ne voilà-t-il pas mon maladroit qui, à table, en face du -couple, se trompe et croyant faire une gentille à madame, nous appuie -amoureusement un pied sur l'orteil goutteux du mari. Celui-ci de jeter -le cri de quelqu'un qu'on mettrait à la broche et de retirer les jambes -si promptement, si fort et si haut qu'il soulève la table et renverse -tout ce qui la couvrait. Figurez-vous le baccanal, le tracas, la -consternation d'une femme peu faite, alors, à de pareils événements!... -Il est vrai que, depuis, nous en avons fait une rude lame... Comte, vous -pouvez certifier ce que je dis. - -LE COMTE, _froidement_.--Qu'en faites-vous? - -MADAME DURUT.--C'est du véreux maintenant. Elle vient encore dans ma -maison de Paris, pour les moines. - -LA DUCHESSE.--Fi! - -LE COMTE,--Quant à moi, je l'ai totalement perdue de vue, il y a bien -six mois, depuis qu'elle m'a débauché mon valet de chambre. - -CÉLESTINE.--Ce fut surtout pour vous un grand crèvecoeur que de perdre -ainsi deux maîtresses à la fois? - -MADAME DURUT.--Pourquoi pas trois? car la dame ne se faisait pas -beaucoup prier pour faire le thème en deux façons. - -LE COMTE.--De la méchanceté! Il est assez plaisant qu'on gronde ici des -sortes de caprices, tandis qu'on veut bien les laisser en paix dans la -société. Vous voilà trois femmes: laquelle de vous osera jurer de -n'avoir jamais varié la manière de faire des heureux? - -CÉLESTINE.--Monsieur le comte voudrait nous confesser apparemment! Quant -à moi, je ne suis pas pressée de m'accuser de péchés dont il est très -possible que je n'aie aucun repentir. - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -Un excellent café, suivi des liqueurs les plus fines, termine ce -voluptueux dîner. - -Le Comte très pressé (_ou qui feint de l'être_) d'assister à l'auguste -pétaudière, part tout de suite dans son rapide cabriolet. La Duchesse -reste. L'adroite et complaisante Célestine prête son ministère pour la -mettre en état de paraître au spectacle. Le Chevalier dont on a renvoyé -les chevaux, et qui n'a rien de mieux à faire que de se reposer, suit -aux Italiens son équivoque conquête, qui l'enlève dans un vis-à-vis -d'une élégance achevée, attelé de deux anglais sans prix pour la vitesse -et la beauté. - - -L'OEIL DU MAITRE - -MADAME DURUT, CÉLESTINE - -Elles sont dans le logement de la première et sont occupées de compter. -Chacune a sous les yeux un livre de dépense, dont elle vérifie les -articles. - -MADAME DURUT.--J'ai fait. - -CÉLESTINE.--Et moi aussi, bien juste en même temps que toi. - -MADAME DURUT.--A combien, d'après ton addition, se monte la dépense du -mois? - -CÉLESTINE.--A neuf mille six cent quatre-vingt-quatre livres douze sols. - -MADAME DURUT.--Barême ne serait pas plus correct que nous; j'ai le même -total à six deniers près. - -CÉLESTINE.--Tu as raison; six deniers: je les oubliais à cette colonne. - -MADAME DURUT.--La recette? - -CÉLESTINE.--Dix mille huit cent quatre-vingt-seize livres huit sols... -sans deniers pour le coup. - -MADAME DURUT.--On ne peut mieux. Eh bien! Célestine, quel est le métier, -le commerce soi-disant honnête qui produirait par mois, à raison de nos -fonds, un bénéfice net de douze cent douze livres cinq sols six deniers, -tous frais et bien des petites fantaisies satisfaites, dont le prix se -trouve englobé dans la masse des dépenses? - -CÉLESTINE.--L'observation est juste. Encore ce mois-ci n'a-t-il pas -beaucoup donné. - -MADAME DURUT.--Sans compter que j'ai réduit de près de mille écus les -mémoires des bâtiments depuis l'approbation des comptes. - -CÉLESTINE.--Tout doux, s'il vous plaît, ma chère soeur; j'ai réduit est -bientôt dit! Oubliez-vous, que ce rabais, c'est à moi qu'on en a -l'obligation, puisque j'ai fait ce qu'il fallait pour que M. du Bossage -y souscrivît? - -MADAME DURUT.--Tu cries, Mademoiselle, avant qu'on écorche! Tiens, -regarde, lis: «Trois cents livres de gratification à Mlle Célestine pour -le dixième d'une épargne de trois mille livres qu'elle a procurée à -l'établissement». Et cela sans préjudice de ta part d'associée. - -CÉLESTINE.--C'est parler, cela, et j'aurais d'autant plus mauvaise grâce -à me faire trop valoir, que ce petit pince-sans-rire d'artiste s'est -donné les airs de me le mettre[92] sept fois pendant la nuit qui fut le -pot-au-vin de votre arrangement. - - [92] Entre soeurs on ne se gêne pas. (N.) - -MADAME DURUT.--Sept fois! mon coeur; oh! sur ce pied, ce sera moi, ne -t'en déplaise, qui lui compterai, le 30, les mille livres qu'il doit -recevoir. Je ne me prévaudrai nullement des dix jours de grâce, et -j'espère bien qu'en faveur de mon exactitude à payer, il daignera me -faire tâter de son savoir-faire. - -CÉLESTINE.--Rien de plus assuré, car il m'a dit plus de trois fois, à -travers les beaux transports qu'il me témoignait, que tu devais être une -excellente jouissance... - -MADAME DURUT, _interrompant_.--Je m'en pique... - -CÉLESTINE _interrompant_.--Mais que tu lui en imposais. - -MADAME DURUT.--Le pauvre garçon! Il est bien trop bon d'avoir peur de -moi! Qu'il vienne! je lui ferai connaître qu'on m'apprivoise assez -facilement, et que les gens qui parlent par sept, ont le plus grand -droit de tout oser avec leur très humble servante. Mais poursuivons -notre besogne: combien d'abonnements reste-t-il encore à faire payer? - -CÉLESTINE.--D'abord... celui du commandeur de Palaigu. - -MADAME DURUT.--Qui? ce grand _jeudi_[93] qu'on dit malade d'un -satyriasis incurable? Après? (_On reprend le travail._) - - [93] Chez les Aphrodites on nomme _jeudis_ ces messieurs qui, tout au - moins partagés entre l'oeillet et la boutonnière, avaient pour jour - de solennité le jeudi, en l'honneur de Jupiter, le Villette de - l'Olympe comme tout le monde sait. Les femmes qui avaient la - complaisance de se prêter au goût de messieurs les jeudis sont - connues sous le nom de _Jannettes_ (de Janus), à cause de leur - double manière de faire des heureux. Les amateurs de ces sortes de - femmes se nommaient, en conséquence _Janicoles_. Les _Andrins_, en - petit nombre, étaient ceux qui, ne faisant cas d'aucun charme - féminin, ne fêtaient que des Ganymèdes. - -CÉLESTINE.--Ici viennent quelques articles véreux. Plusieurs -aristocrates émigrants avaient écrit pour que leur abonnement continuât, -ils en doivent le montant, et ils sont notés pour leur part des dépenses -casuelles. Sans doute ils se flattaient de n'être pas aussi longtemps -atteints, mais n'ayant point assisté, peut-être refuseront-ils d'entrer -en compte? - -MADAME DURUT.--Fi donc! Quel horrible soupçon! Ils paieront, Célestine. -C'est de l'or en barre. Oh! s'il s'agissait de quelque dette d'un autre -genre, comme pour habits, voitures, fournitures de domestiques, il y -aurait peut-être à batailler pour le paiement; mais quand il est -question pour ces messieurs de demeurer Aphrodites, de n'être pas rayés -avec ignominie de la plus heureuse liste, crois qu'ils y regarderont de -plus près[94]. - - [94] Un statut de la dernière rigueur supprimait les mauvais payeurs. - Les délais étaient très courts. - -CÉLESTINE.--Peut-être? - -MADAME DURUT.--Je te dis que leur dette envers l'établissement est -sacrée, et qu'ils sont bien trop avisés pour manquer d'y faire honneur. - -CÉLESTINE.--Soit. J'admire, en effet, comment, tandis que tout le monde -a l'air de mourir de faim, nous voyons venir ici nos habitués les poches -pleines. - -MADAME DURUT.--Tu serais bien plus surprise encore de voir les joueurs, -quand nous aurons une partie, ils regorgent d'or. Ce n'est pas que les -espèces manquent, mais on n'ose en laisser voir, et plus on se refuse, -par hypocrisie, pour de vrais besoins, ou pour un luxe extérieur que -maintenant il est dangereux d'afficher, plus, en revanche, on est en -état de faire des sacrifices pour de secrets plaisirs. Après? - -CÉLESTINE.--Rien de plus en souffrance, quant aux abonnements; mais -voici quelques non-valeurs d'un autre genre: «Prêté à Mme de Braiseval, -quinze louis». Elle devait les rembourser au bout de huit jours, le mois -est près de finir. - -MADAME DURUT.--Passons: le lendemain du prêt, je me suis fait rendre ces -quinze louis par un vieil oncle de Mme de Braiseval, assez sot pour être -amoureux, gratis, de sa banale nièce. Si le pauvre diable savait à quel -usage elle avait employé cet argent, il se repentirait bien, ma foi, -d'en avoir fait le sacrifice. C'était pour récompenser le solide service -d'un sauteur de chez Nicollet, qu'elle venait de distinguer, mais non -pas comme Mlle Célestine distingue le commandeur. - -CÉLESTINE.--Si l'on jette des pierres dans mon jardin, gare la revanche! -Au fait: quand Mme de Braiseval parlera de payer, il faudra lui donner -quittance? - -MADAME DURUT.--Etourdie! que dis-tu? Il faudra recevoir[95]. - - [95] Elle est un peu friponne, cette Mme Durut. (N.) - -CÉLESTINE.--Et si l'oncle a par hasard avec elle un éclaircissement! - -MADAME DURUT.--Il l'aura probablement. Où sont les hommes assez généreux -pour obliger incognito? Mais, pour lors, tu n'auras pas su, j'aurai -négligé d'enregistrer cette recette et ne t'aurai prévenue de rien. Tu -me renverras la dame, que je menacerai auprès de mon mari, de quelques -confidences de ma part qui n'iraient à rien moins qu'à la faire coffrer -pour le reste de sa vie. (_Avec un air de mystère._) N'ai-je pas fourni -à cette Messaline jusqu'à trois cents suisses en un jour! - -CÉLESTINE, _soupirant_.--Grand bien lui fasse! Avance à la vicomtesse de -Chatouilly, neuf cent soixante livres en différents articles.» - -MADAME DURUT.--Cela sera bien payé. En attendant, cet argent n'est pas -sorti de la maison. Il s'est répandu en petits salaires sur toute la -marmaille mâle et femelle que je puis enrôler, Mme la Vicomtesse a le -talent d'occuper ici cette espèce pendant des matinées entières à se -faire dorlotter, manioter, tripoter, baisoter, suçoter, peloter à six -francs par heure pour chaque individu. - -CÉLESTINE.--Voilà, par exemple, une bizarre fantaisie! - -MADAME DURUT.--D'autant plus bizarre que si, par malheur, quelqu'un de -ces petits êtres avait l'ombre d'un poil follet où tu sais, la dame -furieuse le mettrait brutalement à la porte et me laverait la tête -d'importance. Mais est-on bien ras, bien scrupuleusement imberbe, ce -sont de sa part des transports! un délire! Après cela, c'est son tour de -fêter tous ces petits engins, toutes ces petites moniches. C'est à -mourir de rire, en vérité. - -CÉLESTINE.--Et c'est là tout ce qu'elle fait? - -MADAME DURUT.--Le plus souvent, il faut bien qu'elle s'y borne; -quelquefois pourtant un marmot précoce se trouve de douze à treize ans, -bon à quelque chose. - - -NOTE DU CENSEUR - -MAITRE DE LA SOCIÉTÉ DES ANTIQUITÉS DE C... - -On ne sait souvent où une langue va puiser ses richesses. J'ai vu des -Français se creuser la tête pour trouver l'origine du mot gamahucher, et -dire ensuite qu'il était de pure fantaisie.--Point du tout, messieurs; -il existe au fond de l'Egypte une secte de bonnes gens qui rendent un -culte à l'ami de Priape. Je ne cite ni l'ouvrage où j'ai trouvé ce -renseignement important, ni l'auteur trop grave et trop national pour ne -pas se courroucer s'il se voyait nommer dans des écrits bouffons qui -décèlent évidemment la futilité d'un esprit aristocratique. Je prie donc -le lecteur de m'en croire sur ma parole, comme j'ai cru le voyageur sur -la sienne... Or, il me semble que le mot _Quadmousié_, apporté d'Egypte -en France, peut fort bien s'être altéré pendant la traversée. -L'essentiel est que le culte lui-même se soit exactement transmis et -sans doute perfectionné parmi nous. Quant à la racine de l'expression, -elle peut bien être adoptée sans difficulté par une nation qui de -Rawensberg[96] a fait Ratisbonne; Liège, de Luik; La Haye, de -S'Gravenhaag, etc., et qui, d'après ses conventions alphabétiques, nomme -Shakespear le génie que nos voisins, d'après les leurs, nomment -Chekspir. Il convient, dis-je que cette nation reconnaisse cette savante -étymologie. Je réclame de plus contre l'innovation de l'ignare abbé -Suçonnet[97], qui ne fait dériver son terme que du grec, tandis que les -Grecs auxquels il fait l'honneur de l'invention même, pourraient fort -bien n'avoir fait qu'emprunter des Orientaux une pratique qui ne -pouvait, au surplus, être connue nulle part sans y être adoptée et -maintenue avec ferveur. - - [96] Nerciat se trompe: c'est de Regensburg que l'on a fait en - français Ratisbonne. - - [97] L'abbé Suçonnet, dont Célestine parle ailleurs, remplace - _gamahuchage_ par _glottinade_. «M. Suçonnet, qui est docteur, - prétend que rien n'est plus significatif, et qu'il convient - absolument d'emprunter du grec le nom d'une volupté dont les Grecs - nous ont transmis l'usage». - - -POST-FACE DES ÉDITEURS - -Dès la fin de 1791, les Aphrodites de Paris et de la province se -préparaient à se dissoudre. Quantité d'individus des deux sexes -s'étaient d'avance expatriés. De ce nombre le prince Edmond, que des -circonstances infiniment heureuses avaient rappelé dans son pays, et la -nouvelle grande-maîtresse Eulalie, qui, par des circonstances inutiles à -déduire se trouvait dans le cas d'accepter enfin, sans manquer à la -délicatesse, le riche legs que le malheureux comte de Scheimpfreich lui -avait destiné; cette dame, disons-nous, et le prince s'étaient -passionnément occupés de préparer à ceux des Aphrodites qui étaient -dignes de survivre à la fraternité de Paris, un asile en pays étranger -et les moyens de placer avec avantage ce que l'Ordre conserverait encore -de richesses, après que tous les confrères (soit volontairement dégagés, -soit congédiés) seraient remboursés. Les comptes scrupuleusement ajourés -par des frères financiers d'une probité à toute épreuve, l'Ordre -survivant se trouva riche encore de 4.558.923 livres que des frères -banquiers trouvèrent moyen de faire sortir adroitement du royaume. -L'industrieux M. du Bossage s'était chargé, de plus loin, de dénaturer -en fait de constructions tout ce qui caractérisait l'Ordre et ses divers -objets, de même que de faire parvenir à sa nouvelle destination tous les -détails transportables de décoration et d'ornement. Comme presque rien -n'était réel, que les machines, surtout difficiles à renouveler en pays -étranger, l'entreprise du transport était moins difficile que -minutieuse; son utilité infinie l'emportait d'ailleurs sur toute espèce -de considération. Mme Durut, Célestine, Fringante et quelques camillons -des deux sexes suivirent à la file les fréquents envois, où Ribaudin -signala dans la conduite secrète de cette partie de l'opération, son -excellente tête, sa présence d'esprit, sa vigueur de caractère, et -justifia parfaitement l'honneur imprévu qu'on lui avait fait en se -rangeant unanimement sous sa loi. Quand tout l'ordre fut écoulé, corps -et biens, sa feue Révérence sortit la dernière; elle porte aujourd'hui -le nom de Martinfort, et continue à prouver qu'on peut être de très -nouvelle noblesse, avoir porté par système un uniforme odieux, avoir -même précédemment été moine, sans être, comme certains dédaigneux le -pensent, un homme vil, parce que l'on n'aurait pas été fait pour monter -dans les carrosses du Roi. - -La journée funeste du 10 août 1792 suivit de bien près le départ de -l'héroïque Martinfort. Plusieurs Aphrodites réformés périrent dans cette -bagarre; un plus grand nombre d'eux encore, dont même quelques dames, -subirent les horreurs du 3 septembre suivant; mais, par bonheur, nul -frère, nulle soeur de ceux et celles que nos cahiers ont fait connaître, -ne furent du nombre des victimes. En général, aucun de nos acteurs n'a -mal tourné, sinon le pauvre Trottignac, son mauvais ton, quelques propos -indiscrets en faveur de cette liberté qui promet tant aux gens sans -élévation d'âme et sans fortune, ayant déplu, sur les bords du Rhin, à -quelques fougueux émigrés, curieux d'ailleurs du sort d'un pied plat, -étalon de quatre jolies femmes, ces messieurs, disons-nous, se -persuadèrent que l'écuyer Trottignac était un _propagant_. En -conséquence ils le jetèrent, pour le laver, dans le fleuve: il s'y noya: -On les blâma fort. Tant de zèle était diamétralement au rebours des vues -d'union et d'humanité qu'avaient les chefs de l'émigration, et dont ils -n'ont cessé de recommander l'observation à leurs nobles cohortes. Mais -il y avait bien d'autres abus, on n'y remédiait point, et Trottignac, à -bon compte, était _ad patres_ pour la plus grande gloire de la -contre-révolution. - -Les Aphrodites rénovés ont maintenant, dans un pays que nous ne pouvons -nommer, un asile délicieux, des statuts épurés et des sujets d'élite. On -nous a flatté d'une prochaine concession de matériaux pour la suite de -notre histoire, ou plutôt pour une histoire tout à fait nouvelle. Nous -comptons d'autant plus sur la solidité de cet engagement, que M. Visard, -notre ami particulier, conserve, en partage avec un homme de lettres du -pays, aussi de nos amis, son précieux emploi d'historiographe. - - - - -TABLE DES MATIÈRES - - - Introduction 1 - Essai bibliographique 37 - - LE DOCTORAT IMPROMPTU 57 - MONROSE OU LE LIBERTIN PAR FATALITÉ 105 - MON NOVICIAT OU LES JOIES DE LOLOTTE 135 - LE DIABLE AU CORPS 151 - - Réveil 155 - L'abbé Boujaron 172 - Le domestique coiffeur 176 - Une fête projetée 183 - Les invités à la fête libertine 188 - - LES APHRODITES 203 - - C'est toi! c'est moi! 208 - Tant pis tant mieux 212 - Vive le vin! vive l'amour! 225 - L'oeil du maître 233 - Note du censeur 238 - - - - -BIBLIOTHEQUE DES CURIEUX - -EXTRAIT DU CATALOGUE - - -POÉSIES COMPLÈTES DE BRANTOME - -RECUEIL D'AULCUNES RYMES DE MES JEUNES AMOURS - -Première édition intégrale augmentée des autres poésies de l'auteur. -Publiée avec préface, dépouillement du manuscrit, notes, variantes et -glossaire, par Louis PERCEAU.--Un vol. in-8º carré de 307 pages... 25 -fr. - -Il a été tiré quelques exemplaires sur Arches au prix de... 75 fr. -l'exemplaire. - -Les poésies de Brantôme sont en partie inédites. Elles le sont même en -très grande partie, pourrait-on dire, puisque l'édition fort défectueuse -qui en fut faite en 1881 est aujourd'hui très rare. Elle était -d'ailleurs incomplète, un sentiment exagéré de pruderie ayant incité -l'éditeur à passer sous silence les pièces écrites avec cette liberté -d'expression qui a rendu célèbre le «conteur» des _Dames Galantes_. -Toutes les jeunes amours de Brantôme défilent dans ces vers galants -adressés à ces «belles et honnestes dames» de l'escadron volant de -Catherine de Médicis, dont les faits et gestes alimentaient la chronique -scandaleuse du temps. Des notes, en grande partie tirées du _Recueil des -Dames_ et d'autres mémoires de l'époque, ajoutent un commentaire piquant -à ces _Rymes_ amoureuses et galantes. Ajoutons que M. Louis Perceau a -établi le texte des poésies avec un soin particulier, et qu'il s'est -livré à un dépouillement complet du manuscrit de Brantôme, fait précieux -pour l'histoire littéraire. Le _Recueil d'aulcunes Rymes_ est un ouvrage -parfait qui séduira à la fois les érudits, les bibliophiles et les -curieux de notre histoire poétique et galante. - - -L'HISTOIRE GALANTE DU XVIIIe SIÈCLE - -par Jean HERVEZ - -Dans les quatre volumes de _L'Histoire Galante du XVIIIe siècle_, Jean -Hervez a voulu établir, avec la sincérité de l'interviewer, la «manière» -dont aima le XVIIIe siècle qui, on peut le dire, fut essentiellement -amoureux de l'amour. C'est aux chroniqueurs légers, aux conteurs malins, -aux chansonniers alertes, voire même aux folliculaires ou pamphlétaires -indiscrets, qu'il a demandé les secrets du coeur, les secrets -d'alcôve--c'est un peu la même chose en un monde passionné--des -Souverains et de leurs favorites, des abbés et des grandes dames, des -grands seigneurs et des vendeuses d'amour. - -L'illustration, toute documentaire, est empruntée aux maîtres du pinceau -de l'époque, les Fragonard, les Boucher, etc. - -Chacun des quatre volumes de _L'Histoire Galante_ forme un tout complet -et se vend séparément. Chaque volume du format in-12 carré, orné de -quatre belles illustrations hors-texte, est présenté sous une élégante -couverture illustrée. Les quatre tomes de l'ouvrage sont parus: - - I.--LA RÉGENCE GALANTE (Le Régent, ses Filles, ses Maîtresses). - II.--LES MAITRESSES DE LOUIS XV, LE BIEN-AIMÉ. - III.--LE PARC AUX CERFS ET LES PETITES MAISONS D'AMOUR. - IV.--LE PORTEFEUILLE D'UN TALON ROUGE. - -Chaque volume, illustré... 18 fr. (Port en plus: France, 1 fr.; -Étranger, 3 fr.) - -Les quatre volumes ensemble... 70 fr. (Port en plus: France, 5 fr.; -Étranger, 10 fr.) - - -LE LIVRE DU BOUDOIR - -Nouvelle collection de petits ouvrages galants des XVIIe, XVIIIe et XIXe -siècles, présentés sous un aspect élégant, typographie, ornements, -papier, couverture justifient le titre de «Livre du Boudoir» et -correspondent à cette littérature voluptueuse où se retrouvent les -secrets de l'Art d'aimer, de badiner et de plaire. - -MÉMOIRES DE L'ABBÉ DE CHOISY, Habillé en Femme. - -LE CHEVEU, par Simon COIFFIER DE MORET. - -CONTES SAUGRENUS, par Sylvain MARÉCHAL. - -LE DIVAN D'AMOUR DU CHÉRIF SOLIMAN. Traduit de l'Arabe par -ISKANDAR-AL-MAGHRIBI. - -Chaque volume, format 13 × 16 1/2... 15 fr. - - -L'HISTOIRE ROMANESQUE - -Guillaume APOLLINAIRE.--LA ROME DES BORGIA. - -Edmond CAZAL.--HISTOIRE ANECDOTIQUE DE L'INQUISITION D'ESPAGNE. - -Edmond CAZAL.--HISTOIRE ANECDOTIQUE DE L'INQUISITION EN ITALIE ET EN -FRANCE. - -Dr Ludovico HERNANDEZ.--LE PROCÈS INQUISITORIAL DE GILLES DE RAIS, -Maréchal de France. - -Chaque volume, illustré... 18 fr. - - -LES PROCÈS DE L'HYSTÉRIE AU MOYEN-AGE - -Par le Dr LUDOVICO HERNANDEZ - - -LES PROCÈS DE BESTIALITÉ - -(RELATIONS SEXUELLES DES PERSONNES AVEC DES ANIMAUX) - -Prix: 15 fr. - - -LES PROCÈS DE SODOMIE - -(D'APRÈS LES DOCUMENTS JUDICIAIRES) - -Prix: 15 fr. - - -SAINT-AMAND (CHER).--IMPRIMERIE BUSSIÈRES. - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of L'oeuvre du chevalier Andrea de -Nerciat (1/2), by André-Robert Andréa de Nerciat and Guillaume Apollinaire - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'OEUVRE DU ANDREA DE NERCIAT, VOL 1 *** - -***** This file should be named 63305-8.txt or 63305-8.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/6/3/3/0/63305/ - -Produced by René Galluvot (This file was produced from -images generously made available by The Internet -Archive/American Libraries) - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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Redistribution is subject to the -trademark license, especially commercial redistribution. - -START: FULL LICENSE - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg-tm License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project -Gutenberg-tm electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. 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It -exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations -from people in all walks of life. - -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's -goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg-tm and future -generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see -Sections 3 and 4 and the Foundation information page at -www.gutenberg.org - - - -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation - -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by -U.S. federal laws and your state's laws. - -The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the -mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its -volunteers and employees are scattered throughout numerous -locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt -Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to -date contact information can be found at the Foundation's web site and -official page at www.gutenberg.org/contact - -For additional contact information: - - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. 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Thus, we do not -necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper -edition. - -Most people start at our Web site which has the main PG search -facility: www.gutenberg.org - -This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. - diff --git a/old/63305-8.zip b/old/63305-8.zip Binary files differdeleted file mode 100644 index da86643..0000000 --- a/old/63305-8.zip +++ /dev/null diff --git a/old/63305-h.zip b/old/63305-h.zip Binary files differdeleted file mode 100644 index f1749b5..0000000 --- a/old/63305-h.zip +++ /dev/null diff --git a/old/63305-h/63305-h.htm b/old/63305-h/63305-h.htm deleted file mode 100644 index 153244b..0000000 --- a/old/63305-h/63305-h.htm +++ /dev/null @@ -1,10706 +0,0 @@ -<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN" - "http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd"> - -<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml" lang="fr" xml:lang="fr"> -<head> -<meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=iso-8859-1" /> -<title> - The Project Gutenberg eBook of L'oeuvre du chevalier Andrea de Nerciat, by Andrea de Nerciat. -</title> -<link rel="coverpage" href="images/cover.jpg" /> -<style type="text/css"> - -p { text-align: justify; line-height: 1.2em; text-indent: 1.5em; - margin: .3em 0;} -p.noindent { text-indent: 0; } - -h1 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 1em 0; } -h2 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 4em 0 2em 0; } -h3 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 3em 0 1.5em 0; } - -div.c, p.c { text-align: center; line-height: 1.5em; text-indent: 0; - margin: 1em 0; } -.cc { text-align: center; text-indent: 0; } - -.large { font-size: 130%; } -.xlarge {font-size: 150%; } -.small, small { font-size: 90%; } -.xsmall { font-size: 70%; } - -.italic { font-style: italic; } -i em, .italic i, .roman, small { font-style: normal; } -i sup, .italic sup { padding-left: .25em; font-style: normal; } - -.sc { font-variant: small-caps; } - - -.poetry { text-align: left; margin: 1em 0 1em 5%; } -.stanza { margin-top: 1em; } -.verse { padding-left: 20%; text-indent: -20%; } -.i1 { text-indent: -15%; } -.i2 { text-indent: -10% } -.i3 { text-indent: -5%; } -.i4 { text-indent: 0; } -.i5 { text-indent: 5%; } - -.poetry .dots { word-spacing: 1em; font-weight: bold; } -.dots b { display: inline-block; width: 4.8%; } - -.item { margin-top: 1em; } -.sign, .attr { margin: 1em 5% 1em 20%; text-align: right; } -.date { margin: 1em 5% 1em 20%; text-align: right; font-size: 90%; } -.sign2 { margin: 1em 10% 1em 20%; text-align: right; } -.ind { margin: 1em 0 1em 10%; } -.drap { padding-left: 1.5em; text-indent: -1.5em; } -.did { margin: 1.3em 0; padding-left: 1.5em; text-indent: -1.5em; - font-size: 90%; } -.did + .did { margin-top: -1em; } - -hr { width: 20%; margin: 1em 40%; } -div.asterism { text-align: center; font-size: 90%; margin: 1.2em 0; } -div.dots { margin: 1.5em 0; text-align: center; } -div.dots b { display: inline-block; width: 4.8%; } - - -a { text-decoration: none; } - -sup { font-size: smaller; vertical-align: 20%; } - -li { list-style: none; } - -table { margin: 1em auto; } -td { vertical-align: top; } -td.drap { text-indent: -1.5em; padding-left: 1.5em; text-align: left; } -td.num { text-align: right; vertical-align: bottom; padding-left: 1em; } -td.left1em { padding-left: 3em; } -td.top1em { padding-top: .7em; } - - -.fnanchor { font-size: 80%; vertical-align: 0.35em; padding: 0 .15em; - text-decoration: none; font-style: normal; } -.footnote { margin: 1em 0 1em 30%; font-size: 90%; } -.footnote .label { } -.footnote + .footnote { margin-top: -.5em; } - -div.gap, p.gap { margin-top: 2.5em; } -.break, .chapter { margin-top: 4em; } -.ugap { margin-top: 1em; } - -img { max-width: 100%; } - -@media screen { - body { max-width: 40em; width: 80%; margin: 0 auto; } -} - -@media handheld { - .break, .chapter { page-break-before: always; } - .top4em { padding-top: 4em; } - .nobreak { page-break-before: avoid; } -} - - -</style> -</head> -<body> - - -<pre> - -The Project Gutenberg EBook of L'oeuvre du chevalier Andrea de Nerciat -(1/2), by André-Robert Andréa de Nerciat and Guillaume Apollinaire - -This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most -other parts of the world at no cost and with almost no restrictions -whatsoever. 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If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - -Title: L'oeuvre du chevalier Andrea de Nerciat (1/2) - -Author: André-Robert Andréa de Nerciat - Guillaume Apollinaire - -Release Date: September 26, 2020 [EBook #63305] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'OEUVRE DU ANDREA DE NERCIAT, VOL 1 *** - - - - -Produced by René Galluvot (This file was produced from -images generously made available by The Internet -Archive/American Libraries) - - - - - - -</pre> - -<p class="c">LES MAITRES DE L'AMOUR</p> - -<h1><span class="large">L'ŒUVRE</span><br /> -<span class="small">du Chevalier</span><br /> -<span class="xlarge">Andrea de Nerciat</span></h1> - -<p class="c small">Le Doctorat impromptu<br /> -Monrose, ou le Libertin de qualité.—Mon Noviciat<br /> -Les Aphrodites.—Le Diable au corps, etc.</p> - -<p class="c small"><b>Comprenant une Œuvre entière, des morceaux ignorés, -avec des documents nouveaux -et des pièces inédites concernant la vie d'Andrea de Nerciat</b></p> - -<p class="c"><span class="xsmall">INTRODUCTION, ESSAI BIBLIOGRAPHIQUE, ANALYSES ET NOTES</span><br /> -<span class="xsmall">PAR</span><br /> -<b class="large">GUILLAUME APOLLINAIRE</b></p> - -<p class="c small"><i>Ouvrage orné d'un portrait d'Andrea de Nerciat hors texte</i></p> - - -<p class="c gap">PARIS<br /> -<span class="large">BIBLIOTHÈQUE DES CURIEUX</span><br /> -4, <span class="xsmall">RUE DE FURSTENBERG</span>, 4</p> - -<p class="c xsmall">MCMXXVII</p> - -<div class="break"></div> - -<p class="c small top4em">Droits de reproduction réservés -pour tous pays, y compris la -Suède, la Norvège et le Danemark.</p> - -<div class="break"></div> - -<div class="c"><img src="images/frontis.jpg" alt="" /></div> -<div class="c">ANDREA DE NERCIAT<br /> -d'après la sanguine à M<sup>r</sup> Br. de Paris -</div> -<div class="chapter"></div> - -<p class="c top4em large">L'ŒUVRE<br /> -<span class="small">DU</span><br /> -CHEVALIER ANDREA DE NERCIAT</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="intro">INTRODUCTION</h2> - - -<p>Le chevalier Andrea de Nerciat est un personnage -presqu'encore inconnu. Ceux qui ont voulu s'occuper -de sa vie ont été arrêtés jusqu'ici par l'absence des -documents et n'ont fait en somme que reproduire l'article -de Beuchot paru dans la <i>Biographie Michaud</i>. -Ni M. Poulet-Malassis, rédacteur de la <i>Notice bio-bibliographique</i> -signée B.-X. et qui parut en tête de la -réédition des <i>Contes nouveaux</i> publiée par cet éditeur -en 1867, ni M. Ad. Van Bever dans la notice qu'il a -consacrée à Nerciat dans la deuxième série des <i>Conteurs -Libertins</i> du <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle (Sansot, 1905), ni Vital-Puissant, -auteur et éditeur, à Bruxelles, de la <i>Bibliographie -anecdotique et raisonnée de tous les ouvrages -d'Andrea de Nerciat, par M. de C…, bibliophile anglais…</i> -(1876), n'ont donné de détails nouveaux sur l'existence -d'un auteur dont M. Van Bever dit qu'il est «un des plus -singuliers, par contre un des moins notoires parmi les -écrivains érotiques du <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle».</p> - -<p>Le même auteur déplore le «défaut d'anecdotes pour -rappeler sa mémoire» et ajoute que «son bagage insuffisant -à exprimer les traits de son caractère, mériterait -d'éveiller la curiosité des historiens».</p> - -<p>A défaut d'anecdotes, Eugène Asse publia dans <i>Le -Livre</i> dirigé par M. Octave Uzanne un article très courageux -où il exposait clairement tout ce que l'on connaissait -de la vie du chevalier et faisait ressortir ses -mérites d'écrivain. Enfin, M. Jean-Jacques Olivier<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a> -a donné des indications précieuses relativement à la -représentation, à Cassel, d'un opéra-comique de Nerciat.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> <i>La Cour du Landgrave Frédéric II de Hesse-Cassel</i>, -Paris, MCMV.</p> -</div> -<p>Il est juste d'ajouter qu'il doit exister, concernant le -chevalier, des documents dont je n'ai pas pu trouver de -traces; mais sans doute n'ont-ils pas été ignorés de Monselet -qui, dans <i>Les galanteries du <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle</i> (Paris, -1862) dit: «L'auteur de <i>Félicia</i> est le chevalier de -Nercyat (<i>sic</i>), de qui nous nous occuperons un jour». -Cependant, s'il s'est étendu sur l'œuvre du chevalier, -Monselet ne s'est jamais, à ma connaissance, occupé de -sa biographie.</p> - -<p>Ces documents ont été dans les mains de Poulet-Malassis, -ou du moins on les lui avait promis.</p> - -<p>En 1864, Poulet-Malassis publie une réédition des -<i>Aphrodites</i> et insère à la fin du second volume une sorte -de catalogue annonçant la publication des <i>Œuvres -complètes d'Andrea de Nerciat</i>, et il ajoute: «Le dernier -ouvrage de la série se composera d'une notice sur la vie -d'Andrea de Nerciat, rédigée sur des documents entièrement -nouveaux, et de correspondances inédites -de Nerciat avec plusieurs femmes et divers gens de -lettres, Beaumarchais, Rétif de la Bretonne, Grimod de -la Reynière, Pelleport (auteur des <i>Bohémiens</i>), etc., le -volume sera orné de fac-simile. On fait appel à l'obligeance -des curieux qui connaîtraient des portraits de -Nerciat et qui pourraient ajouter à l'ensemble déjà -extraordinaire des pièces sus-mentionnées».</p> - -<p>Mais le volume annoncé ne parut pas. Dès 1867, le -même éditeur, à la fin de la notice qu'il avait rédigée pour -la réédition des <i>Contes nouveaux</i>, ne mentionne même -plus les femmes et écrit simplement qu'«il existe des -correspondances de plusieurs gens de lettres du <small>XVIII</small><sup>e</sup> -siècle, Beaumarchais, Rétif de la Bretonne, Pelleport -entre autres, avec Andrea de Nerciat.» Et Vital-Puissant<a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a>, -parlant de ces correspondances, dit: «Leur -impression avait été annoncée vers 1866 ou 1867, en -pays étranger (Belgique), mais des renseignements -certains nous ont appris que tout cela était resté à l'état -de projet, pour être ensuite définitivement abandonné».</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> <i>Loc. cit.</i></p> -</div> -<p>La famille d'Andrea de Nerciat était originaire de -Naples. Un aïeul, chevalier de Saint-Jean de Jérusalem, -le frère Antoine Andrea perdit la vie en Afrique où il -combattait, le 17 août 1619. La maison était éparse à -Naples, en Sicile, dans le Languedoc. Une branche s'était -établie en Bourgogne. J'ai trouvé<a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a> un document -concernant un certain Louis Nercia, sous-lieutenant au -régiment de Bourgogne. C'est un reçu de la somme de -20 livres qui lui ont été données <em>par gratification</em> et pour -lui donner moyen de se rendre à sa charge. Le reçu est -daté du 4 février 1697 et signé Louis Nercia.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> Bib. Nat. Mss. Pièces originales 2096.</p> -</div> -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>L'auteur de <i>Félicia</i> était le fils d'un trésorier au parlement -de Bourgogne. M. Maurice Tourneux a transcrit -à Dijon et m'a communiqué l'extrait baptistaire qui -dissipe l'incertitude où l'on était touchant la date de -naissance d'«André-Robert Andrea de Nerciat né à -Dijon 17 avril 1739, fils de Andrea, avocat au Parlement, -et de Bernarde de Marlot. Parrain Claude André Andrea, -avocat payeur des gages du Parlement, seigneur de -Nerciat». Après avoir terminé ses études, et sans doute -de bonnes études, car il était fort cultivé, le chevalier -voyagea pour parfaire son instruction. Il parcourut -l'Italie, l'Allemagne, apprenant l'italien, puis l'allemand, -et la carrière des armes lui souriant, il alla prendre du -service au Danemark.</p> - -<p>La preuve de ce fait se trouve à la fin de la Dédicace -placée en tête de la comédie: <i>Dorimon ou le marquis -de Clairville</i> (Strasbourg, 1778). Le titre de cette pièce -ne porte aucune indication d'auteur et cependant, c'est -le premier et un des rares ouvrages que Nerciat ait -signés. On lit après l'épître dédicatoire cette signature -imprimée: <i>le Cher De Nerciat, ancien Capitaine d'Infanterie -au service de Danemark et ci-devant gendarme -de la Garde de S. M. T. C.</i></p> - -<p>A son retour en France, il resta militaire et entra -dans la Maison du Roi. La compagnie de gendarmes de -la garde dont il faisait partie fut comprise dans la réforme -qu'opéra le comte de Saint-Germain par <i>Ordonnance -du Roi pour réduire les deux compagnies des gendarmes -et chevau-légers de la garde du 15 décembre 1775</i>. Nerciat -se retira avec une pension et le grade de lieutenant-colonel, -mais néanmoins il regretta beaucoup cette -réduction. Ses regrets, il les mit en vers<a id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a>:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i2">Dieu des combats, je suivais tes timbales;</div> -<div class="verse">Aux bandes que l'on vit à Fontenoy fatales,</div> -<div class="verse i2">Foudres de guerre, ornements de la paix,</div> -<div class="verse i2">Je m'étais joint, mais un orage épais</div> -<div class="verse">De projets destructeurs menaça notre tête…</div> -<div class="verse i2">Sur nous fondit la première tempête…</div> -<div class="verse i2">Au bien futur nous fûmes immolés…</div> -<div class="verse">Quand du bien opéré l'on chômera la fête,</div> -<div class="verse i2">Vrais citoyens nous serons consolés.</div> -</div> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> <i>Prologue de contes nouveaux</i> (Liège, 1777).</p> -</div> -<p>Et il ajoutait en note: «L'auteur servait dans les -gendarmes de la garde, lorsqu'on réduisit cette compagnie -et celle des chevau-légers au quart, et les deux -compagnies de mousquetaires à rien».</p> - -<p>Nerciat a dû peindre Monrose, le principal héros de -ses romans, avec quelques-unes des couleurs sous lesquelles -l'auteur se voyait. Et par endroits, il y a de -l'auto-biographie dans ses ouvrages: «Les êtres bien -nés, dit-il, bien inspirés, se livrent volontiers avec -enthousiasme à la profession qu'ils ont embrassée. -Monrose, militaire, crut devoir épier les moindres -occasions d'apprendre son métier, et chercher par toute -la terre à s'y rendre recommandable». Et auparavant -Nerciat dit que Monrose fit partie de la compagnie des -mousquetaires noirs et qu'il ne la quitta que lors de -leur suppression.</p> - -<p>Jusqu'au licenciement, Nerciat avait mené une vie -assez mondaine et probablement assez dissipée, fréquentant -aussi bien les mauvais lieux que certains salons -où l'on devait apprécier ses talents de musicien et de -poète compositeur de musique. Il allait chez le marquis -de La Roche du Maine, ce Luchet dont les ouvrages -avaient eu du succès, et dont la femme avait reçu une -nombreuse compagnie jusqu'au jour où ils avaient dû -partir ruinés par des mines dont s'occupait le marquis -et déconsidérés à la suite des farces énormes des <i>mystificateurs</i> -qui avaient pris le salon de la marquise pour -théâtre de leurs exploits.</p> - -<p>Nerciat avait dû pénétrer dans ce milieu brillant et -bruyant, présenté par un de ses aînés, Jean-Louis Barbot -de Luchet, chevalier de Saint-Louis, qui faisait partie -des gendarmes de la garde depuis le 20 octobre 1745 -et y demeura jusqu'à la réforme. Selon toute vraisemblance, -c'était un parent du marquis. Nerciat devait -retrouver plus tard ce dernier.</p> - -<p>C'était une époque où l'amour était à la mode. Nous -n'en avons plus idée aujourd'hui où l'on a tant parlé -d'amour libre.</p> - -<p>L'amour, l'amour physique apparaissait partout. Les -philosophes, les savants, les gens de lettres, tous les -hommes, toutes les femmes s'en souciaient. Il n'était pas -comme maintenant une statue de petit dieu nu et malade -à l'arc débandé, un honteux objet de curiosité, un sujet -d'observations médicales et rétrospectives. Il volait -librement dans les parcs ombreux où le dieu des jardins -prenait ses aises.</p> - -<p>Andrea de Nerciat aima l'amour et il en étudia passionnément -le physique, pénétrant les mystères des sociétés -d'amour, et les secrets de cette maçonnerie galante qui, -sans savoir toujours qu'elle répandait en même temps -le goût de la liberté, propageait le culte de la chair en -Europe.</p> - -<p>Nerciat menait une vie voluptueuse et sobre. Quoique -né à Dijon, il boit peu de vin. Ce contraste entre son -goût et ses origines est si frappant qu'il le trouve digne -d'être chanté et ce Bourguignon s'excuse auprès de -Bacchus<a id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a>:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Dieu que Jupin fit jaillir de sa cuisse,</div> -<div class="verse i2">Je te dois hommage féal,</div> -<div class="verse i2">Et pourrais, étant ton vassal</div> -<div class="verse i2">Près de toi trouver du service…</div> -<div class="verse">De mon devoir je m'acquitterais mal;</div> -<div class="verse">N'ayant pu me former en Allemagne, en Suisse,</div> -<div class="verse i2">Souffre que du tendre Appollon</div> -<div class="verse i2">Je préfère le violon</div> -<div class="verse i2">A tes discordantes cymbales:</div> -<div class="verse i2">Ce choix n'est ingrat, ni félon.</div> -</div> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> <i>Loc. cit.</i></p> -</div> -<p>Le galant chevalier avait consacré, à écrire des -ouvrages licencieux et brillants, les loisirs que lui -laissaient son service, l'amour et ses occupations mondaines. -Il avait écrit les <i>Aphrodites</i> qui ne devaient -paraître qu'en 1793, et le <i>Diable au corps</i> qui ne devait -paraître qu'en 1803, après sa mort, et dont on venait -de lui dérober la première partie que l'on publia à son -insu en Allemagne quelque temps après. On venait de -faire paraître malgré lui, mais en respectant son anonymat, -un ouvrage dont les premières éditions se sont -vendues ouvertement et qui est son chef-d'œuvre: -<i>Félicia ou mes Fredaines</i>. Le succès en était très vif, mais -l'édition était fort incorrecte, au dire de l'auteur que -cela chagrinait infiniment.</p> - -<p>En outre, le chevalier avait fait recevoir par le théâtre -de Versailles, une comédie<a id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a> en prose (déjà mentionnée) -<i>Dorimon, ou le marquis de Clairville</i>, qui fut jouée le -18 décembre 1775, trois jours après que le roi eût rendu -la fatale ordonnance.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_6" href="#FNanchor_6"><span class="label">[6]</span></a> Elle était tirée d'une nouvelle, un roman, qu'il avait écrit -«en pays étranger».</p> -</div> -<p>L'effet de cette représentation n'ayant pas été celui -qu'espérait Nerciat, il se remit à voyager pour compléter -encore son instruction. Il alla en Suisse, retourna -en Allemagne, écrivant des petits vers et composant -de la musique légère pour se consoler du licenciement -qui avait brisé sa carrière, de sa déconvenue théâtrale -et des chagrins d'amour auxquels il fait allusion dans -le <i>Prologue</i> déjà cité:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Brûler encens à Paphos, à Cythère,</div> -<div class="verse i2">Fut l'office de mon printemps;</div> -<div class="verse i2">Mais hélas! ne dure longtemps</div> -<div class="verse">De prêtre de Vénus le galant ministère.</div> -<div class="verse i1">Sage est celui qui n'attend de déplaire</div> -<div class="verse i1">A la déesse et qui prend son congé;</div> -<div class="verse i2">Elle ne veut dans son clergé</div> -<div class="verse i2">Que jeunes clercs, et les novices</div> -<div class="verse i1">Sont revêtus des meilleurs bénéfices…</div> -<div class="verse i1">J'eus, dans mon temps, un bon archevêché…</div> -<div class="verse">Par le destin jaloux il me fut arraché…</div> -<div class="verse i1">En noirs cyprès mes myrtes se changèrent…</div> -<div class="verse i1">Prieurés ne me consolèrent…</div> -<div class="verse i1">Adieu Vénus, adieu, adieu charmant Amour</div> -<div class="verse i1">Je suis de trop à votre aimable cour.</div> -</div> - -<p>Quelle était cette femme qu'il appelle indévotement -<i>un bon archevêché</i>? Sans doute, celle qu'il a dépeinte -sous les traits de Félicia, dont il fera plus tard la principale -dignitaire de l'ordre des Aphrodites.</p> - -<p>Il faut ajouter que Nerciat dédia à une femme qu'il -dissimulait sous les initiales: M. L. D. D. sa comédie, -lorsqu'il la fit paraître, et qu'un des morceaux de ses -<i>Contes nouveaux</i> intitulé: <i>Vérité</i> est dédié à -<i>M<sup>lle</sup> Angélique d'H…</i></p> - -<p>Il erra ainsi pendant toute l'année 1776, ne trouvant -où se fixer, triste et ne sachant que faire. C'est en vain -qu'il se montre dans une allégorie<a id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a> consolé par la -visite de Momus, le dieu plaisant:</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_7" href="#FNanchor_7"><span class="label">[7]</span></a> Prologue des Contes Nouveaux.</p> -</div> -<div class="poetry"> -<div class="verse i2">Ainsi parlais quand figure comique,</div> -<div class="verse i2">A l'œil perçant, au sourire cynique,</div> -<div class="verse i3">Brusquement s'offrit à mes yeux.</div> - -<div class="verse i2 stanza">Or, je lui dis: «Etranger si joyeux,</div> -<div class="verse i2">Qui cherchez-vous? Est-ce moi?—C'est vous-même,</div> -<div class="verse">Reconnaissez un dieu qui vous plaint et vous aime:</div> -<div class="verse i2">Plus gai que vous, quoiqu'aussi réformé<a id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a>.</div> -<div class="verse i3">—Qui? Momus!—Vous m'avez nommé.—</div> -<div class="verse">—Certes, votre visite est un honneur extrême…</div> -<div class="verse i2">—Sans compliment, mon cher, écoute-moi:</div> -<div class="verse i2">Ne pense plus à ta Maison du Roi,</div> -<div class="verse i3">Et quitte ce visage blême.»</div> -<div class="verse i3">Du Dieu l'influence suprême</div> -<div class="verse i2">Agit soudain; mon cœur est délivré,</div> -<div class="verse i2">Et mon esprit follement enivré.</div> -</div> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_8" href="#FNanchor_8"><span class="label">[8]</span></a> Il est vrai qu'on ne rit plus (note de Nerciat).</p> -</div> -<div class="poetry"> -<div class="verse i2">Il ajouta: «Tu ne veux donc au Parnasse</div> -<div class="verse i2">Te présenter? On n'y peut trouver place,</div> -<div class="verse i2">Phœbus<a id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor">[9]</a> en vain se laisse importuner;</div> -<div class="verse i2">Je lui connais, aux hôtels de Mémoire,</div> -<div class="verse i3">De Vrai Goût, d'Estime et de Gloire,</div> -<div class="verse i3">Vastes logements à donner:</div> -<div class="verse i2">En obtenir, c'est une mer à boire;</div> -<div class="verse i3">A ce ne faudra t'obstiner.</div> -</div> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_9" href="#FNanchor_9"><span class="label">[9]</span></a> Phœbus. Apollon s'entend; car le vrai Phœbus est de nos jours -singulièrement accessible (note de Nerciat).</p> -</div> -<div class="poetry"> -<div class="verse i2">Voici le fait: orner la double cime</div> -<div class="verse i3">Où règne le dieu de la rime,</div> -<div class="verse i2">Est cas soumis à de nouvelles lois,</div> -<div class="verse i2">Au pied du mont tourne un immense abîme</div> -<div class="verse i2">Que sur un pont l'on passait autrefois:</div> -<div class="verse i2">Ce pont rompit sous trop pesante armée</div> -<div class="verse i3">D'écrivains stériles et froids,</div> -<div class="verse i3">Cohorte à jamais diffamée,</div> -<div class="verse i2">On réparait: la foule envenimée</div> -<div class="verse i3">Des envieux et des rivaux</div> -<div class="verse i2">Ne laissait faire, abattait les travaux:</div> -<div class="verse i2">Lors toute voie à ces gens fut fermée,</div> - -<div class="verse i3 stanza">Grand nombre se précipitaient,</div> -<div class="verse i2">Dans le bourbier barbottaient, périssaient.</div> -<div class="verse i3">Cependant élite estimée</div> -<div class="verse i2">Pour vrais talents, et d'Apollon aimée,</div> -<div class="verse i3">Visites de Pégase avait,</div> -<div class="verse i2">Qui sur son dos, favoris recevait;</div> -<div class="verse i3">Puis malgré l'effort du pygmée</div> -<div class="verse i2">Invectivant d'une voix enrhumée,</div> -<div class="verse i2">Pégase, fier, sous grand homme arrivai</div> -<div class="verse i3">Au temple de la Renommée.</div> -<div class="verse i2">L'usage plut; or, il est demeuré.</div> -<div class="verse i3">Le pont jamais ne sera réparé,</div> -<div class="verse i2">De l'avenir ne te mets donc en peine</div> -<div class="verse i2">Sans cabaler, obéis à ta veine;</div> -<div class="verse i2">Signale-toi: rien ne peut empêcher</div> -<div class="verse i3">Que le père de l'Hippocrène<a id="FNanchor_10" href="#Footnote_10" class="fnanchor">[10]</a>,</div> -<div class="verse i2">Où que tu sois, ne te vienne chercher:</div> -<div class="verse">Franchir sans lui l'espace, est entreprise vaine,</div> -<div class="verse i2">De temps en temps je viendrai t'inspirer,</div> -<div class="verse i2">Non traits amers, qui pourraient t'attirer</div> -<div class="verse i2">De l'univers le mépris et la haine,</div> -<div class="verse i3">Comme à Rufus<a id="FNanchor_11" href="#Footnote_11" class="fnanchor">[11]</a>, à Défontaine<a id="FNanchor_12" href="#Footnote_12" class="fnanchor">[12]</a>,</div> -<div class="verse">Insolents que Thémis fit bien de châtier;</div> -<div class="verse i2">Non de ces traits que Fréron, Chevrier<a id="FNanchor_13" href="#Footnote_13" class="fnanchor">[13]</a></div> -<div class="verse i3">Versaient, dans leur noire migraine,</div> -<div class="verse i3">Sur un mercenaire papier;</div> -<div class="verse i2">Mais traits plaisants, tel qu'au bon Lafontaine</div> -<div class="verse i2">Je les triais dans Boccace et la Reine<a id="FNanchor_14" href="#Footnote_14" class="fnanchor">[14]</a>;</div> -<div class="verse i2">Tels qu'en offrais au délicat Vergier<a id="FNanchor_15" href="#Footnote_15" class="fnanchor">[15]</a>.</div> -<div class="verse i2">Causticité, de son impure haleine,</div> -<div class="verse i3">Jamais ceux-ci n'osa souiller,</div> -<div class="verse i3">Ni leur chefs-d'œuvre barbouiller.</div> -</div> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_10" href="#FNanchor_10"><span class="label">[10]</span></a> Pégase toujours (note de Nerciat).</p> -</div> -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_11" href="#FNanchor_11"><span class="label">[11]</span></a> <i>Rufus</i>. Rousseau, qui fut grand poète, grand brouillon: maintenant -tout le monde est au fait de ses torts et des ses malheurs. La postérité -ne connaîtra que ses talents vraiment admirables (note de Nerciat).</p> -</div> -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_12" href="#FNanchor_12"><span class="label">[12]</span></a> <i>Desfontaine</i>. Je me suis permis d'altérer, pour le besoin de la rime -le nom d'un méchant qui a défiguré tant de réputations pour le seul -besoin de faire du mal. Je renvoie, pour les détails qui le concernent, à -son ami Voltaire (note de Nerciat).</p> -</div> -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_13" href="#FNanchor_13"><span class="label">[13]</span></a> <i>Fréron et Chevrier</i>. Loin de vouloir insulter à la mémoire de ces -illustres morts, je crois au contraire aider à la justifier, en supposant que -la haine et la médisance étaient chez eux plutôt une maladie que des -vices (note de Nerciat).</p> -</div> -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_14" href="#FNanchor_14"><span class="label">[14]</span></a> Dans les contes de la reine de Navarre, dans l'Arioste et ailleurs -(note de Nerciat).</p> -</div> -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_15" href="#FNanchor_15"><span class="label">[15]</span></a> <i>Vergier</i>, auteur, entre autres, du charmant conte <i>du Rossignol</i> -(note de Nerciat).</p> -</div> -<div class="poetry"> -<div class="verse">Mieux te plairaient les jeux de Melpomène,</div> -<div class="verse i3">Ceux de Thalie et d'Erato<a id="FNanchor_16" href="#Footnote_16" class="fnanchor">[16]</a>?</div> -<div class="verse i3">Tu viens trop tard, la lice est pleine.</div> -<div class="verse">D'Euterpe<a id="FNanchor_17" href="#Footnote_17" class="fnanchor">[17]</a> tu voudrais au chant de la Syrène</div> -<div class="verse i3">Mêler le brillant concerto?</div> -<div class="verse i3">Un noble délire t'entraîne?…</div> -<div class="verse i3">Prétends-tu disputer l'arène</div> -<div class="verse i3">A Philidor, à Monsigny?…</div> -<div class="verse">Redoute pour le moins, la lance de Grétry…</div> -<div class="verse">Fais contes bleus, mon cher, ils donnent moins de peine.</div> -<div class="verse i3">—Soit, dis-je au dieu des quolibets,</div> -<div class="verse i3">Mais sur Alizons et Babets</div> -<div class="verse">M'apprendrez-vous anecdotes certaines?</div> -<div class="verse">—N'en faut douter: leurs piquantes fredaines,</div> -<div class="verse i3">Et celles de Rabais-Coquets,</div> -<div class="verse i3">Et celles d'Eventés Plumets,</div> -<div class="verse">Dans mon recueil se trouvent par centaine;</div> -<div class="verse i3">A côté de ces freluquets</div> -<div class="verse i2">Figure aussi mainte dame hautaine,</div> -<div class="verse">Du livre précieux je te fais abandon.</div> -<div class="verse i3">Tiens, prends.—Ajoutez à ce don,</div> -<div class="verse i3">Dieu généreux… (j'osais à peine)</div> -<div class="verse i2">—Quoi?—Le burin du divin Lafontaine<a id="FNanchor_18" href="#Footnote_18" class="fnanchor">[18]</a>.</div> -<div class="verse i2">—Hélas! mon cher, il me l'avait rendu;</div> -<div class="verse i3">Mais, étourdi, je l'ai perdu:</div> -<div class="verse i3">Sottise insigne et malheureuse,</div> -<div class="verse i2">Puisqu'en dépit de travail assidu,</div> -<div class="verse">Vulcain, ne retrouvant trempe si merveilleuse,</div> -<div class="verse i2">S'est avoué, sur ce point, confondu,</div> -<div class="verse i3">Butin de qualité douteuse</div> -<div class="verse i3">Est celui qu'<i>un tel</i> a reçu<a id="FNanchor_19" href="#Footnote_19" class="fnanchor">[19]</a>.</div> -<div class="verse i3">Du défaut l'on s'est aperçu.</div> -<div class="verse i2">Faute de mieux, celui-ci je te donne,</div> -<div class="verse i2">S'il est chétif, seul n'as été déçu:</div> -<div class="verse i2">Comme à plus d'un faudra qu'on te pardonne».</div> -</div> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_16" href="#FNanchor_16"><span class="label">[16]</span></a> <i>Jeux de Melpomène, de Thalie, d'Erato</i> tragédies, comédies, opéras. -Pour peu que des contes soient passables, ils tombent aussi dans les -mains de lecteurs qui n'ont pas toujours présents les départements des -muses (note de Nerciat).</p> -</div> -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_17" href="#FNanchor_17"><span class="label">[17]</span></a> <i>D'Euterpe</i>, etc., <i>concerto</i>. Mettre des opéras en musique (note de -Nerciat).</p> -</div> -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_18" href="#FNanchor_18"><span class="label">[18]</span></a> La Fontaine qui me paraît aussi divin dans son genre qu'Homère -dans le sien (note de Nerciat).</p> -</div> -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_19" href="#FNanchor_19"><span class="label">[19]</span></a> <i>Qu'un tel a reçu</i>. J'avais en vue quelqu'un dont le nom m'empêchait -de faire mon vers. Les inconvénients de mètre se font sentir dès les -premiers pas (note de Nerciat).</p> -</div> -<p>Ces mauvais vers sentent un peu le désenchantement. -Nerciat se met au courant de la littérature allemande; -Il goûte surtout les poètes de l'<i>Association anacréontique</i>: -Gleim, Uz et particulièrement le major Christian Ewald -de Kleist qui avait été tué en 1759, dont Uz avait chanté -la mort et que le prince de Ligne invoquait en vers:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i3">Kleist, Horace des Germains</div> -<div class="verse i2">Inspire-moi de l'Elysée,</div> -<div class="verse i2">Puissent les vers qui passent par mes mains</div> -<div class="verse i2">Se ressentir de ta tournure visée.</div> -</div> - -<p>Nerciat l'appelle: «Poète délicieux, un des plus beaux -génies que l'Allemagne ait produits».</p> - -<p>Vers la fin de 1776, le chevalier parcourt Bruxelles, -Namur, Louvain. Il compose ses <i>Contes nouveaux</i>, -ouvrage faible dont tout l'intérêt réside dans les détails -autobiographiques qui y sont consignés. Nerciat fait -alors connaissance avec le prince de Ligne qui agréa -la dédicace des <i>contes nouveaux</i>. Ils parurent l'année -suivante, <i>A Liège</i>, lit-on sur le titre, et le nom de l'auteur -se trouve à la signature de l'Epître dédicatoire. Ces -contes n'étaient ni libres ni très spirituels, mais souvent -trop longs et d'une lecture assez pénible. Nerciat avait -perdu sa grâce et son charme, il s'ennuyait et ennuyait -les autres. Son amitié avec le prince de Ligne dut être -assez intime. Si l'on en croit une note des <i>Contes nouveaux</i>, -Nerciat pouvait se vanter de connaître les secrets du -Prince.</p> - -<p>Celui-ci, cependant, n'a jamais, à ma connaissance, -cité nommément Nerciat, c'est tout au plus si dans cette -œuvre considérable, où les beautés ne manquent pas -et qui parut en 24 volumes à partir de 1795, sous le titre -de <i>Mélanges militaires, littéraires et sentimentaires</i>, j'ai -trouvé une note qui pourrait se rapporter à Nerciat. -Il s'agit de la <i>Noce interrompue</i>, comédie en trois actes, -mêlée d'ariettes. Le prince de Ligne dit: «Je voudrais -avoir la musique qui avait déjà été faite pour cette -petite pièce: mais je ne sais ce qu'elle est devenue, pas -plus que celui-ci qui l'avait composée. Ce que je sais, -c'est que je n'ai pas eu le temps de la faire exécuter».</p> - -<p>Ensuite Nerciat se remet à voyager et sans doute devint-il -à cette époque un agent secret comme Mirabeau, -comme Dumouriez. On le retrouve en 1778 à Strasbourg -où il fait paraître sa comédie de Versailles: <i>Dorimon ou -le marquis de Clairville</i>. Il visite les bords du Rhin et -fait réimprimer en Allemagne, pour sa satisfaction, -<i>Félicia</i>, dont il n'existait pas d'édition correcte. Ensuite -on perd sa trace jusqu'en 1780.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>En 1780, la cour du Landgrave de Hesse-Cassel brillait -de son plus grand éclat. On n'y avait jamais connu une -telle splendeur. Le <i>rococo</i> y triomphait et à la vérité, ce -faste n'allait pas sans mesquinerie; il sentait l'imitation. -Il avait été importé de France et les bons Hessois ne -voyaient pas tout ce luxe étranger d'un bon œil. Le -Landgrave Frédéric II était monté sur le trône, en 1760, -succédant à son père Guillaume VIII. Frédéric avait -prouvé sa valeur en combattant à la tête des troupes -hessoises pendant la guerre de Succession d'Autriche. -Pendant la guerre de Sept Ans il avait passé au service -de la Prusse et en février 1759, le Roi dont il devait -devenir un homonyme l'avait nommé général d'infanterie -et vice-gouverneur de Magdebourg. Frédéric de -Hesse-Cassel avait un caractère fantasque fait de -mysticisme et de scepticisme. Son goût pour les pompes -extérieures l'avait amené à se convertir au catholicisme -et, pour rassurer son père alarmé par cette conversion, -il signa sans difficulté l'<i>Acte d'assurance</i> où il s'engageait -à réserver aux protestants les fonctions de l'Etat et à -n'accorder aux catholiques que le libre exercice de leur -culte. Il était dévot à ses heures, mais l'on dit aussi qu'il -n'avait passé dans l'Eglise Romaine que dans l'espoir -d'obtenir la couronne de Pologne.</p> - -<p>A sa cour, on ne parlait que le français, on s'efforçait -d'avoir une élégance française, on observait l'étiquette -de Versailles, car le Landgrave méprisait tout ce qui -était allemand et particulièrement la littérature allemande -pour laquelle commençait alors l'époque des -chefs-d'œuvre. La beauté des troupes de Hesse était -renommée. Frédéric II amassa un trésor de 60 millions -de thalers en vendant des mercenaires à l'Angleterre -pendant la guerre d'Amérique.</p> - -<p>Cette prospérité permit au landgrave de satisfaire -ses goûts fastueux. Il fit venir de France un architecte, -Simon-Louis Ry qui embellit Cassel, abattant les -remparts, dessinant des jardins à la Lenôtre. Tischbein, -peintre allemand, mais de talent si français qu'on l'a -comparé à Nattier, fut chargé de la décoration des -appartements princiers.</p> - -<p>Le landgrave entretint aussi une troupe dramatique -et lyrique qui jouait les chefs-d'œuvre classiques de -la scène française, les opéras et les opéras-comiques -français, car Frédéric, contre le sentiment de l'Allemagne -du <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle, préférait la musique française -à l'italienne, de même qu'il mettait avant toutes les -autres la littérature française de son temps. La dévotion -du Landgrave ne l'empêchait pas au demeurant -de partager les idées des Encyclopédistes et d'honorer -Voltaire avec lequel il correspondait.</p> - -<p>A cette époque, le philosophe de Ferney était fort -embarrassé d'un de ses admirateurs qui se trouvait -dans une mauvaise situation.</p> - -<p>Jean-Pierre-Louis Luchet, Marquis de La Roche du -Maine, puis marquis de Luchet, était né à Saintes en -1774. Il avait pris du service dans un régiment de -cavalerie et avait démissionné pour épouser une Genevoise. -A Paris, il mena grand train et se tailla de beaux -succès littéraires. Mais la marquise eut le tort d'admettre -dans son salon les <i>mystificateurs</i> fameux pour avoir -<i>turlupiné</i> ce bizarre et ridicule Poinsinet qui finit par -se noyer dans le Guadalquivir, à Cordoue: «Notre -langue lui doit, disent les <i>Mémoires secrets</i>, de s'être -enrichie du terme de <i>mystification</i>, terme généralement -adopté, quoi qu'en dise M. de Voltaire, qui voudrait -le proscrire on ne sait pourquoi».</p> - -<p>Mais ces mystificateurs, parmi lesquels on comptait -le comte d'Albanel, l'avocat Coqueley de Chaussepière, -les acteurs Préville et Bellecour, de la Comédie-Française -et un commis dans les fourrages qui était connu sous -le nom de Lord Gor, firent d'autres victimes que Poinsinet -et ils mystifièrent grossièrement différentes personnes. -Sur la plainte d'une dame de qualité, la police intervint. -Il y eut des menaces de prison. Cette affaire finit par -s'arranger, mais tout le monde tourna le dos aux Luchet -et toutes les portes se fermèrent devant eux.</p> - -<p>A cela vint s'ajouter la faillite du marquis qui s'occupait -de mines. Il dut fuir et après un séjour chez Voltaire, -il s'en alla à Lausanne où il fonda en 1775 les <i>Nouvelles -de la République des Lettres</i>. Il engloutit ainsi ce qui lui -restait de fortune. C'est alors que Voltaire le recommanda -au landgrave de Hesse-Cassel qui l'accueillit.</p> - -<p>Luchet était un homme agréable et disert. Les Allemands, -même ses ennemis, accordaient qu'il fût un -«connaisseur en beautés théâtrales comme presque tous -les Français de qualité». Sa réputation de littérateur -était faite.</p> - -<p>Il plut beaucoup à Frédéric II qui dès le 1<sup>er</sup> juin 1776 -écrivait à Voltaire: «Plus je connais M. de Luchet, -plus je l'estime. Quel charme dans la conversation; -quelles idées nettes! Il s'exprime avec la plus grande -facilité et précision. Je l'ai fait directeur de mes spectacles -et l'on dirait qu'il est fait exprès pour cette place». -C'est pour Luchet l'époque des triomphes: il est successivement -nommé conseiller privé, directeur du Théâtre-français, -surintendant de l'orchestre de la cour, bibliothécaire -du Muséum de Cassel, secrétaire perpétuel de -la Société des Antiquités fondée à Cassel en 1777, historiographe -du Landgrave, vice-président du cercle du -commerce à Cassel. Il était déjà ou allait devenir membre -de la Société d'Agriculture de Berne, des Académies de -Marseille, de Turin, de Dijon, de Saint-Pétersbourg, -d'Erfuhrt, de celle des Arcades, de la Société des Antiquaires -de Londres, de la Société royale de Lunebourg, -de l'Institut de Bologne, etc. Tout-puissant à la cour -du Landgrave, il y introduit des compatriotes.</p> - -<p>Comme intendant de la musique et des spectacles de -la cour, le marquis recrutait et dirigeait la troupe -française, qui jouait à Cassel, et suivait la cour dans ses -déplacements d'été, à Wabern, à Geismar, à Weissenstein. -Dans ces résidences on jouait devant la cour seule.</p> - -<p>M. de Luchet s'occupait de la mise en scène et c'est -lui qui désignait les pièces à représenter. Sachant que -le Landgrave serait flatté que l'on jouât pour la première -fois à Cassel des œuvres d'auteurs français, Luchet -recherchait les pièces nouvelles.</p> - -<p>Vers la fin de 1779 il reçut l'offre d'un opéra-comique. -Celui qui l'offrait, et qui était l'auteur des paroles et de -la musique, s'appelait le Chevalier Andrea de Nerciat. -Le marquis de Luchet, qui l'avait connu à Paris, brillant -officier de la maison du Roi, se dit que ce serait une bonne -recrue pour la cour de Frédéric, que ce lieutenant-colonel -français, auteur et musicien, et lui répond que l'opéra-comique -est reçu et que si l'auteur se trouve sans -situation, il n'a qu'à venir à Cassel où on lui en trouvera -une.</p> - -<p>Le chevalier de Nerciat fut très flatté. Il pensa qu'on -utiliserait ses talents comme sous-directeur des spectacles -ou dans quelqu'autre fonction du même genre et se mit -en route. Il arriva à Cassel dans les premiers jours de -février 1780 et fut très bien reçu. Il se logea dans la -haute ville neuve<a id="FNanchor_20" href="#Footnote_20" class="fnanchor">[20]</a>. On le nomma aussitôt conseiller -et sous-bibliothécaire de S. A. S. le landgrave Frédéric -II. Nerciat n'entendait rien à cette fonction, mais -il accepta le poste, en attendant mieux. Par reconnaissance, -peu de jours après son arrivée, il donna lecture -à la Société d'Antiquités d'un discours dans lequel il -manifestait son étonnement devant les projets magnifiques -d'un prince, un des plus grands pour la protection -qu'il accordait aux sciences et aux arts, un des meilleurs -pour le souci qu'il prenait du bien-être de ses sujets: -c'était un Titus, un Auguste, etc. Le discours eut le -succès qu'on en attendait et Nerciat devint un courtisan -apprécié dans la cour frivole du landgrave.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_20" href="#FNanchor_20"><span class="label">[20]</span></a> Je pense qu'Andrea de Nerciat venait de se marier. Sa femme -mourut probablement en couches en 1782. Quoi qu'il en soit, le chevalier -se remaria en 1783.</p> -</div> -<p>Le marquis de Luchet y tenait la première place. On -l'appelait «le roi du pays». Il régnait véritablement, -décidant de tout ce qui avait trait au goût, à l'élégance, -à l'étiquette, et Frédéric l'écoutait avec déférence. Il y -avait aussi le marquis de Trestondam, qui de 1772 à -1780, figure sur les états de la cour comme «premier -gentilhomme de vénerie». Il était glückiste et musicien -de talent. Ses talents sur le violon étaient, paraît-il, -incomparables, il y joignait ceux de danser le menuet -à ravir et d'être redoutable dans ses fréquents duels. A -partir de 1781, il seconda Luchet comme sous-intendant -de la musique. On voyait aussi un <i>maestro</i> nommé -Fiorillo qui écrivait des Opéras légers, un chimiste du -nom de Prizier qui coûtait cher au Landgrave, un français -officier au service de la Hesse, le marquis de Préville, -des savants comme Forster, Johann von Müller, -Sœmmering, Dohm, des artistes comme Böttner et -Nahl, et le chevalier Andrea de Nerciat qui parmi tous -ces courtisans dont les conservations roulaient sur l'art -militaire, l'Encyclopédie, le magnétisme, la littérature -ou la musique, racontait avec grâce ses voyages ou -gravement <i>tenait des propos sur la philosophie française</i>. -Ce dernier trait est rapporté par Lynker, un des rares -auteurs qui mentionnent Nerciat; et c'est d'ailleurs -tout ce qu'il en dit<a id="FNanchor_21" href="#Footnote_21" class="fnanchor">[21]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_21" href="#FNanchor_21"><span class="label">[21]</span></a> <i lang="de" xml:lang="de">Geschichte des Theaters und der Musik in Kassel bearbeitet von -verstorbenen Hof-Theater-Sekretär W. Lynker</i>, etc. (Kassel, 1865).</p> -</div> -<p>On représenta l'ouvrage du Chevalier, <i>Constance ou -l'heureuse témérité</i>, opéra-comique en trois actes, au -<i lang="de" xml:lang="de">Komœdienhaus</i> de Cassel où le Théâtre-français donnait -ses représentations.</p> - -<p>On peut supposer que le duc de Wurtemberg assistait -au spectacle et que c'est sur sa demande que Nerciat -lui envoya le manuscrit de la partition de <i>Constance</i>, -qui est conservé à la bibliothèque de Stuttgart. La cour -et la ville étaient réunies, le chef d'orchestre était un -français nommé Finet et l'Opéra-comique eut un succès -que n'encouragea pas le glückiste marquis de Trestondam. -Le sujet de <i>Constance ou l'heureuse témérité</i> «n'offre -rien de nouveau, dit M. Jean-Jacques Olivier<a id="FNanchor_22" href="#Footnote_22" class="fnanchor">[22]</a>. C'est -l'éternelle histoire de l'ingénue promise à un barbon -ridicule et qui, secondée par une soubrette intrigante, -parvient à force de ruses à épouser son jeune amant. -Mais le livret est coupé avec adresse et les couplets -sont joliment tournés.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_22" href="#FNanchor_22"><span class="label">[22]</span></a> <i>Loc. cit.</i></p> -</div> -<p>«Pour la partition, si elle contient des maladresses -et des négligences de style, qui dénotent un travail -d'amateur, elle renferme un grand nombre de morceaux -d'une heureuse inspiration, où ne manque ni la couleur, -ni la vivacité.»</p> - -<p>Ces paroles de l'Air de <i>Finette</i> donneront une idée du -livret de <i>Constance</i>:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i4">Si je me donne un mari,</div> -<div class="verse i4">Je ne le veux ni joli</div> -<div class="verse i4">Ni galant, ni fait pour plaire,</div> -<div class="verse i4">Un benêt, c'est mon affaire,</div> -<div class="verse i4">Il en est tant Dieu merci.</div> -<div class="verse i4">Pour époux, vive une bête,</div> -<div class="verse i4">Madame fait à sa tête,</div> -<div class="verse i4">Elle gouverne monsieur</div> -<div class="verse i4">Et d'un maître sans malice</div> -<div class="verse i4">Fait, au gré de son caprice,</div> -<div class="verse i4">Son très humble serviteur.</div> -</div> - -<p>Et voici encore celles-ci, de l'Air de <i>Madame Armand</i>:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i3">Se faire craindre d'un époux</div> -<div class="verse i3">Est un méprisable avantage.</div> -<div class="verse i5">D'une femme sage</div> -<div class="verse i5">L'empire est plus doux;</div> -<div class="verse i4">Pour la paix du ménage,</div> -<div class="verse i4">De la part d'un jaloux.</div> -<div class="verse i4">Elle sait avec courage</div> -<div class="verse i4">Souffrir un léger outrage</div> -<div class="verse i4">Les caresses, la douceur</div> -<div class="verse i4">Ramènent un mari volage,</div> -<div class="verse i5">Il fuit l'humeur;</div> -<div class="verse i4">Beauté qui veut être affable</div> -<div class="verse i4">De l'homme le moins traitable</div> -<div class="verse i4">Désarme enfin la rigueur.</div> -</div> - -<p>Certains livrets d'aujourd'hui ne valent pas celui de -<i>l'heureuse témérité</i>.</p> - -<p>La même année, Nerciat fit paraître le texte de son -opéra-comique, à Cassel, mais la musique resta inédite. -Jusque-là le chevalier n'avait guère été dans cette bibliothèque -dont il était le Sous-Bibliothécaire. Il n'avait -pas eu le temps. Mais le Bibliothécaire en chef le rappela -à ses devoirs. Le marquis de Luchet avait en effet trouvé -en venant à Cassel que les livres de la Bibliothèque -étaient mal classés. Un de ses amis lui avait fait une -description de la Bibliothèque du comte de Clermont. -Luchet s'enthousiasme pour le plan d'après lequel elle -avait été conçue, et ayant adopté ce plan, il rédige un -<i>Projet d'arrangement de la Bibliothèque dans le Muséum -<span lang="la" xml:lang="la">Fridericianum</span> présenté à Son Altesse Sérénissime -Mgr le Landgrave, par son premier Bibliothécaire à -Cassel ce 29 février 1779</i>. Tout était rangé sous cinq -dénominations ou facultés: Théologie, Jurisprudence, -Sciences et Arts, Belles-Lettres, Histoire. Le Landgrave -adopte aussitôt le projet et le marquis fait diligence -pour qu'il soit exécuté. Les livres sont envoyés au relieur -et au fur et à mesure de leur retour, classés sur le nouveau -plan dans le nouveau catalogue. A cette époque la -direction intérieure du Muséum était confiée à un -certain Schminke qui s'opposa à tout changement et -préféra se démettre de son poste plutôt que de prêter -la main aux fantaisies de Luchet. Outre les deux bibliothécaires, -il y avait à la bibliothèque un <i lang="de" xml:lang="de">Bibliotheksskribent</i>. -Luchet engage de nouveaux employés: un ancien -comédien français, deux anciens valets, un inspecteur -des lanternes révoqué et tombé dans la misère, un ci-devant -négociant dont le négoce n'avait pas réussi, qui -vivait d'écritures, tenait des livres et à l'occasion faisait -des courses, et enfin un sous-officier du 1<sup>er</sup> bataillon de -la garde. Tout ce monde changeait les étiquettes sous -la direction du <i lang="de" xml:lang="de">Bibliotheksskribent</i>. Les savants de Cassel -ne voyaient pas d'un bon œil ces modifications et le -<i lang="de" xml:lang="de">Bibliotheksskribent</i>, homme du métier, était le premier à -protester dans la ville, disant que les précédents bibliothécaires -étaient fondés dans leur science et n'auraient -pas attendu messieurs de Luchet et Nerciat pour établir -une classification nouvelle, utile aux savants et amateurs -de lettres. Cependant il n'osait enfreindre les ordres du -marquis tout-puissant et les exécutait, se promettant -de prendre sa revanche. Ce <i lang="de" xml:lang="de">Bibliotheksskribent</i> se -nommait Friedrich Wilhelm Strieder. Il était né à -Kinken le 12 mars 1739 et il mourut à Cassel le 13 -octobre 1815. Il avait d'abord servi dans les troupes -hessoises et était employé à la Bibliothèque depuis le -13 décembre 1765. Après la mort du Landgrave Frédéric -II et le départ du marquis de Luchet, il fut nommé -Premier Bibliothécaire. Il haïssait les Français et c'est -lui qui nous a conservé le récit de ces petits événements<a id="FNanchor_23" href="#Footnote_23" class="fnanchor">[23]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_23" href="#FNanchor_23"><span class="label">[23]</span></a> <i lang="de" xml:lang="de">Grundlage zu einer Hessichen Gelehrten und Schriftsteller Geschichte -seit der Reformation bis auf gegenwaertige Zeit…</i> (Cassel, 1788), tome 8.</p> -</div> -<p>A vrai dire, Strieder ne nous dit pas le rôle qu'il a joué, -mais qu'on devine.</p> - -<p>Inexperts, les nouveaux employés de la Bibliothèque -multiplièrent les erreurs. Un jour, le marquis de Luchet -vint au <i>Muséum</i> et voulant donner un exemple sur la -façon de classer les livres, inscrivit gravement dans le -catalogue: <i>Commentaires de Saint-Paul sur quatre -épîtres de saint Paul, Galates, Ephésiens, Philippiens, -Colossiens, Genève 1548</i>. En réalité, il s'agissait des -commentaires de Calvin sur les Epîtres de Saint-Paul.</p> - -<p>Le Chevalier de Nerciat vint aussi. Il apportait ses -ouvrages imprimés pour en faire don à la Bibliothèque. -Ils y figurent toujours. Ce sont: <i>Contes nouveaux</i>, -<i>Dorimon ou le marquis de Clairville</i>, <i>Constance ou l'heureuse -témérité</i> et <i>Félicia ou mes fredaines</i>, édition de 1778, -sans indication de lieu, en quatre volumes.</p> - -<p>Le chevalier de Nerciat ayant vu le buste du Landgrave -qui se dressait dans la Bibliothèque, composa -aussitôt ces vers:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Frédéric à la gloire alliant les vertus,</div> -<div class="verse">Du Sage et du Héros offre ici le modèle,</div> -<div class="verse">Dans ce marbre animé par un ciseau fidèle</div> -<div class="verse">Nous voyons Ptolémée, Auguste avec Titus.</div> -</div> - -<p class="attr">Le chevalier <span class="sc">de Nerciat</span>.</p> - -<p>Avec l'approbation du marquis de Luchet, ce quatrain -et la signature furent gravés sur une plaque dorée que -l'on plaça sous le buste du Landgrave.</p> - -<p>Strieder dit à propos de Nerciat: «Comme il a en -qualité de Bibliothécaire beaucoup plus travaillé avec -les pieds qu'avec la tête et les mains, il n'a pas fait -beaucoup de bévues à réparer». Ce qui signifie sans -doute que Nerciat se remuait beaucoup et ne faisait -rien. Au demeurant, il inscrivit dans le <i lang="la" xml:lang="la">Catalogum -Historiæ litterariæ</i> une indication: <i lang="de" xml:lang="de">Friedr. Geo. August -Loberthan. Versuch einer systematischen Entwickelung -der gantzen Lehr von der Gerichtsbarkeits, der weltlichen -sowohl als der kirchlichen, Halle 1775</i>, <i>8<sup>o</sup> relié neuf</i>. Son -travail se borna là. A partir de cette époque Nerciat -commence à devenir mécontent de son engagement, -et un peu jaloux de son supérieur avec lequel il eût -volontiers partagé la surintendance des spectacles.</p> - -<p>Luchet et le Landgrave tenaient pour la musique -française, le marquis de Trestondam était glückiste et -Nerciat n'aimait que la musique italienne. De là, des -propos aigres-doux entre Nerciat et Trestondam. Celui-ci -parvint à évincer le chevalier, et lorsqu'on nomma un -sous-intendant de la musique, Trestondam obtint ce -poste que le marquis de Luchet avait promis à Nerciat. -Le chevalier manifesta son mécontentement, mais le -marquis de Luchet, qui commençait à le trouver encombrant -et trop exigeant, était assez fin pour le tenir à -l'occasion dans les limites de la subordination, selon son -engagement. Nerciat était hésitant: devait-il rester à -Cassel comme <i>employé à la Bibliothèque</i>, ainsi qu'il -disait, et attendre que le bon plaisir du landgrave -ou plutôt celui de Luchet l'appelât à un poste plus en -rapport avec ses goûts, ou devait-il chercher du service -auprès d'un autre prince allemand?</p> - -<p>C'est à cette époque que parut dans la <i lang="de" xml:lang="de">Gothaer gel. -Zeitung</i> un article qui selon Strieder rendit célèbre en -Allemagne le marquis de Luchet et la bibliothèque de -Cassel. Au <i lang="la" xml:lang="la">Musæum</i>, dans les catalogues, les erreurs se -multipliaient et Strieder se gardait bien de les redresser. -Nul doute que ce soit lui qui ait rédigé l'article paru dans -la feuille de <i>Gotha</i>. L'exploit <i>érostratique</i> qui avait -bouleversé une vieille bibliothèque allemande était -sévèrement jugé:</p> - -<blockquote> -<p>«J'ai encore vu la Bibliothèque de Cassel dans l'ordre -où elle était primitivement. Tout y était bien. On pensa -l'améliorer en y changeant tout et l'on présenta au Landgrave -un plan sur lequel il paraîtrait qu'est arrangée en -France, une bibliothèque qui m'est d'ailleurs inconnue.</p> - -<p>Le prince trouva le plan si bien exposé qu'il y donna son -consentement en ajoutant une somme suffisante à l'achèvement -d'un nouveau catalogue qui était devenu nécessaire. -Aussitôt, on fit relier luxueusement en 20 volumes un grand -nombre de rames de papier et on y fit inscrire les livres -d'après l'ordre dans lequel on les avait mis. Les copistes -chargés d'indiquer au catalogue, brièvement et clairement, -les titres des ouvrages, n'avaient pas la moindre des connaissances -nécessaires. Chaque volume du catalogue comporte -encore des divisions par format et on y laisse des -blancs en vue de l'accroissement de la Bibliothèque.</p> - -<p>Cependant, les livres dont elle est déjà pourvue sont -inscrits à la suite les uns des autres, de telle façon qu'il ne -serait pas possible d'y intercaler un volume à la place qui -conviendrait, mais il faut porter à la suite toute nouvelle -acquisition. D'après les renseignements que je vous donne -sur le classement, vous pourrez raisonnablement juger -que ce défaut dans ce catalogue a de graves inconvénients.</p> - -<p>Par exemple, à l'Histoire naturelle on trouve, et non pas, -comme on pourrait le croire, reliés ensemble, les livres -suivants: <i lang="la" xml:lang="la">Milii diss. de origine animalium, Genevæ 1705</i>, -et <i>La vie du Père Paul de l'ordre des Serviteurs de la -Vierge, etc., Amsterdam, 1663, in-12</i>. A la Généalogie et -la Diplomatique on trouve côte à côte: <i>Constitution, hist., -lois, charges, etc., acceptées des Francs-Maçons, trad. de -l'Anglais par J. Kuessen à la Haye, 1763, 4<sup>o</sup></i> et <i lang="es" xml:lang="es">Idea de el -Buon Pastor por Numez de Cepada en Léon 1682 4<sup>o</sup></i>. Une -histoire orientale est perdue parmi les livres relatifs à la -Hollande. Les <i>Ambassadeurs</i> par Wiquefort et les <i>Droits -des gens</i> par Vattel se trouvent dans les Sciences Economiques. -<i>Le Médecin du Cheval</i> (Rossartz) par Winter a été -rangé parmi les ouvrages sur l'Art. A peine le croirait-on! -Les cartouches et les pupitres, sur lesquels sont marquées -les différentes classes indiquées par des lettres, donnent -aussi la preuve des connaissances qui ont présidé à cette -installation. J'ai copié quelques-unes de ces indications. -<i lang="la" xml:lang="la">Historia Europæana</i>, <i lang="la" xml:lang="la">Historia Exeuropæana</i>, <i lang="la" xml:lang="la">Litteræ Diarii</i>, -<i lang="la" xml:lang="la">Theologia Sermon…</i>»</p> -</blockquote> - -<p>C'était l'époque où Schlœzer était dans tout l'éclat -de sa renommée. August Ludwig Schlœzer né à Jaggdstad -dans le Wurtemberg le 5 juillet 1738, mourut le -9 septembre 1809. Il s'immortalisa en liant l'Histoire -aux Sciences Politiques. Il professa à Saint-Pétersbourg -et ensuite à Gœttingue: On a dit de lui qu'il avait mis -la science en contact avec la vie, qu'il avait été un -journaliste d'avant les journaux, un voyageur d'avant -les voyages, un historien de la civilisation avant l'existence -d'une opposition politique. Il fonda les <i lang="de" xml:lang="de">Staatsanzeigen</i>.</p> - -<p>En 1781, il faisait paraître le <i lang="de" xml:lang="de">Briefwechsel</i>. Il y releva -l'histoire de la <i lang="de" xml:lang="de">Gothaer gel. Zeitung</i> sous le titre de <i>Bibliothèque -de Cassel</i>:</p> - -<blockquote> -<p>«Cassel, depuis longtemps l'ornement de toute notre -patrie allemande, progressera encore d'année en année -grâce à la sollicitude de son Altesse. La bibliothèque fameuse -depuis le temps d'Arkenholz s'est sans cesse accrue -et compte 40.000 volumes. Elle est une des plus importantes -de l'Allemagne. Elle est conservée dans un édifice -qui manifeste un faste princier. Le choix des nouvelles -acquisitions témoigne des grandes connaissances du Prince. -Mais dans le <i lang="de" xml:lang="de">Gothaer gel. Zeitung</i> du 20 janvier 1781, il y -a des nouvelles étonnantes au sujet de l'agencement intérieur -de cette Bibliothèque, ce qui naturellement est l'affaire -de MM. les Bibliothécaires… [<i>Ici Schlœzer cite les bévues -mentionnées par la feuille de Gotha</i>].</p> - -<p>«On ressent quelque chose de pénible à apprendre tout -cela et à penser que le Prince protège les Arts et les Sciences -et paye très cher ses serviteurs. Il est tout à l'honneur -de M. le Conseiller Schminke, que peu satisfait de pareilles -installations, il ait abandonné la direction de la Bibliothèque.</p> - -<p>«Voilà des nouvelles incroyables, mais elles sont imprimées -dans la <i lang="de" xml:lang="de">Gothaïschen Gelerten Zeitung</i> qui notoirement -est lue loin à la ronde. On demande patriotiquement: -1<sup>o</sup>, au cas où ces informations ne seraient pas vraies, une -prompte rectification, afin que la calomnie ne se répande -pas et ne passe pas la frontière allemande, ou 2<sup>o</sup>, au cas où -tout cela serait vrai, on exige les noms de ces messieurs qui -ont proposé et exécuté les dits nouveaux agencements. Car -ce serait toujours consolant pour nous autres Allemands, -si comme la légende en court, ce n'étaient pas des Allemands, -mais des étrangers ignorants [<i>ou</i> manquant d'érudition: -<i lang="de" xml:lang="de">ungelehrt</i>] ceux qui ont provoqué des plaisanteries -publiques sur une capitale allemande qui possède, tout le -monde le sait, un grand nombre d'Allemands érudits, auprès -desquels ces étrangers pourraient apprendre à décliner et -plus encore.»</p> -</blockquote> - -<p>La <i lang="de" xml:lang="de">Goth. gel. Zeitung</i> répliqua aussitôt:</p> - -<blockquote> -<p>M. le professeur Schlœzer a publié avec quelques commentaires -dans le cahier 44 de son <i lang="de" xml:lang="de">Briefwechsel</i> quelques -passages relatifs à l'agencement et arrangement intérieur de -la Bibliothèque du Landgrave à Cassel. Il se pose, en quelque -sorte, en juge et avec un souci patriotique de l'honneur -des Allemands il exige: 1<sup>o</sup> qu'au cas où ces informations -ne seraient pas vraies, etc… [<i>Le rédacteur de Gotha cite ici -l'article de Schlœzer</i>].</p> - -<p>Le premier point est pour l'auteur de la lettre le plus intéressant -et l'amène à certifier qu'il n'a pas forgé ces informations -d'après les récits d'un tiers, mais les a tirés à la source -même. Quelques heures qu'il passa dans la Bibliothèque, il -les employa seulement à se faire une idée de l'arrangement -auquel il entendait quelque chose. Il nota ensuite dans une -société assez nombreuse, tout ce qui avait trait à la Bibliothèque. -On peut présumer que M. le professeur Schlœzer -a lui-même une connaissance assez précise de cet arrangement -de la Bibliothèque et qu'il a quelque idée des auteurs, car -pour ce qui concerne ceux-ci, il se réfère à un bruit qui court, -que ce ne sont pas des Allemands, mais des étrangers ignorants -qui doivent porter le poids des moindres bévues -commises non seulement dans l'agencement, mais aussi dans -les inscriptions que l'on a laissé mettre sur les cartouches de -la Bibliothèque. La lettre suivante qui nous a été envoyée -par un des bibliothécaires pour être rendue publique est une -preuve que nous ne disons rien qui soit ignoré. C'eût été -l'occasion d'un démenti que nous n'aurions pas supprimé. -Aucune syllabe de cette lettre ne réfute les informations -que nous avons données. Elle répond aussi, pour ceux qui -connaissent le personnel de la Bibliothèque de Cassel, à la -2<sup>e</sup> question de M. le professeur Schlœzer: <i>que sont ces -messieurs qui ont proposé et exécuté ces nouveaux agencements?</i> -Pour ce qui est de l'exécution, l'auteur de la lettre<a id="FNanchor_24" href="#Footnote_24" class="fnanchor">[24]</a> -suivante s'y reconnaît expressément:</p> -</blockquote> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_24" href="#FNanchor_24"><span class="label">[24]</span></a> En français.</p> -</div> -<blockquote> -<p>«La manière dont Vous Vous êtes expliqué dans -une de vos feuilles au sujet de la Bibliothèque de -Cassel a mis le rédacteur du journal littéraire de Gœttingue -dans le cas de commettre une injustice que Vous -voudrez bien sans doute réparer. Il qualifie collectivement -d'ignorants étrangers les Bibliothécaires de Cassel, -comme si deux ou plusieurs étrangers ignorants étaient -les auteurs solidaires des bévues que Vous aviez indiquées, -et que relève la correspondance de Gœttingue -avec des réflexions peu flatteuses pour les étrangers -assimilés.</p> - -<p>«Deux Français à la vérité sont rattachés à la Bibliothèque -de Cassel, mais l'un est un chef, une espèce de -Primat des Sciences, lettres et Arts. Ce chef a seul -<i>imaginé</i> la distribution actuelle; <i>divisé</i> les matières; -placé les livres, et <i>composé les légendes latines</i> qui indiquent -leur arrangement. Tout cela était conçu avant que l'autre -Français eût mis le pied dans le nouveau Musée, où -il n'a accepté une place très surbordonnée qu'afin de -ne pas manquer une occasion précieuse de s'attacher à -un Prince éclairé, bienfaisant, qui à cette époque n'avait -pas besoin du nouvel étranger pour les choses auxquelles -celui-ci pouvait être propre.</p> - -<p>«Je suis ce Français et je vous proteste, Monsieur, -qu'employé à la Bibliothèque de façon à ne pas partager -la gloire de mon Supérieur s'il en avait acquis, je ne -veux pas plus partager ses disgrâces. Bien ou mal, -j'ai fait avec une muette subordination, mais avec toute -la diligence possible, ce qu'on m'a commandé.</p> - -<p>«Si Vous aviez su ces particularités, Monsieur, -Vous m'auriez sans doute mis à part dans Vos remarques -et le journaliste de Gœttingue qui Vous a copié m'aurait -aussi tiré du pair. Vous êtes trop équitable, Monsieur, -pour ne pas faire usage pour ma justification de la -lettre que j'ai l'honneur de Vous écrire, et à laquelle je -Vous prie de donner place dans Vos feuilles. J'ai l'honneur -d'être, etc…</p> - -<p class="sign">Le Chev. de <span class="sc">Nerciat</span></p> - -<p>à Cassel</p> - -<p class="ind">le 6 mars 1781.»</p> -</blockquote> - -<p>L'article de la <i lang="de" xml:lang="de">Goth. gelerte Zeitung</i> et la lettre de Nerciat -n'étaient pas tendres pour Luchet. Quelques jours auparavant, -le 22 février, le chevalier avait adressé à Schlœzer la -lettre<a id="FNanchor_25" href="#Footnote_25" class="fnanchor">[25]</a> que voici:</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_25" href="#FNanchor_25"><span class="label">[25]</span></a> En français.</p> -</div> -<blockquote> -<p class="ind">«Monsieur,</p> - -<p>«Un article du 44<sup>e</sup> cahier de Votre journal de cette -année copiant mot à mot un article de celui de Gotha -contre certaines bévues commises dans le nouvel -arrangement de la Bibliothèque de Cassel finit par -une tirade très patriotique où, traitant d'ignorants les -sujets auxquels Monseigneur le Landgrave a confié -les livres de Son Muséum, Vous témoignez le désir -de connaître ces Etrangers, apparemment pour leur -faire le procès comme criminels de Lèse littérature.</p> - -<p>«Eh bien, Monsieur! Je suis l'un des coupables, -que vous citez à votre tribunal, je n'attends pas qu'on -me dénonce, et j'ose vous présenter ma courte justification -que je me flatte de voir bientôt insérée dans -vos feuilles, ne doutant pas plus de votre équité, que -d'une franchise dont votre diatribe me fournit la preuve -la moins équivoque.</p> - -<p>«Celui qui a l'honneur de Vous écrire, Monsieur, -est très persuadé que, pour être un Bibliothécaire -passable, il faut avoir passé une partie de sa vie parmi -les livres, et s'être fait du moins une routine qui dans -une Bibliothèque peut tenir lieu de savoir, ce qu'il -serait possible de prouver, mais une simple lettre -ne doit pas être le cadre d'une discussion.</p> - -<p>«Celui donc qui vous écrit, Monsieur, français à -la vérité, sans que ce soit un préjugé contre son état -d'homme de lettres, militaire pendant 20 ans, sous-bibliothécaire -par hasard et sans vocation, sans prétentions -dans une partie pour laquelle il ne s'était pas -offert, le chevalier de Nerciat enfin, pourrait n'avoir -pas les qualités nécessaires à un Bibliothécaire, sans -être pour cela dans le cas de recevoir avec docilité la -qualification d'ignare que vous avez la bonté de lui -décerner. Avant sa métamorphose imprévue, il avait -produit quelques ouvrages d'imagination en vers et -en prose, ses pièces et sa musique avaient avantageusement -occupé quelques théâtres. Comme <i lang="la" xml:lang="la">non omnia -possumus omnes</i>, ce qu'il cite lui suffit pour réclamer -contre le titre qu'il obtient sur parole dans Votre Journal. -Si vous voulez bien considérer outre cela, Monsieur, -qu'un sous-bibliothécaire qui se trouve sans trop savoir -comment sous la discipline d'un Supérieur, se borne -à l'exécution servile de ce que ce Supérieur prescrit, -vous conviendrez que vos coups ne devraient point -frapper l'innocent instrument des erreurs émanées de -l'autorité; c'est ce dont auraient dû vous prévenir les -zélés qui vous ont si minutieusement détaillé les bévues -de la Bibliothèque. Cette distinction aurait été d'autant -plus juste que, selon les dispositions du nouvel établissement, -la gloire et l'utilité du succès devant retourner -en entier au Supérieur, sans que le subalterne y eût -aucune part, celui-ci peut renoncer au bénéfice des -satires et vous prier, Monsieur, de mettre désormais -au singulier certaines épithètes, s'il vous plaît d'honorer -encore de votre attention les sujets inégaux que -Mgr le landgrave emploie au service de sa Bibliothèque. -J'ai l'honneur d'être avec un très humble -respect, Monsieur,</p> - -<p class="sign2">Votre affectionné Serviteur</p> - -<p class="sign">le chevalier de Nerciat.»</p> -</blockquote> - -<p>Immédiatement, le professeur Schlœzer envoya la -lettre<a id="FNanchor_26" href="#Footnote_26" class="fnanchor">[26]</a> suivante au susceptible Sous-Bibliothécaire:</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_26" href="#FNanchor_26"><span class="label">[26]</span></a> En allemand.</p> -</div> -<blockquote> -<p class="ind">«Très noble Monsieur,</p> - -<p>«Monsieur le très honorable conseiller, je n'hésiterais -pas un instant à insérer mot à mot dans ma Correspondance, -conformément à votre demande, l'écrit dont vous -m'avez honoré le 22 courant, si d'une part il n'était pas à -craindre que cette lettre imprimée mot pour mot ne causât -à Cassel une trop grande sensation, désagréable pour vous-même; -d'autre part, il règne dans cet écrit un malentendu -au sujet d'un mot allemand qui vous a conduit à d'injustes -conséquences.</p> - -<p>«<i lang="de" xml:lang="de">Ungelehrt</i> ne signifie pas <i>ignorant</i> ni <i>ignare</i>, mais il -désigne le manque de <i>ces</i> connaissances <i>littéraires</i> qui sont -indispensables aux Savants de profession, par exemple: -connaissance de la langue latine, de la bibliographie, etc. -Un capitaine, un <i>Banquier</i> peut ne pas savoir décliner -<i lang="la" xml:lang="la">mensa</i>, mais plaise au ciel qu'on ne l'appelle pas pour cela -un <i>ignorant</i>. Seulement, lorsque ces connaissances littéraires -manquent dans une charge qui suppose nécessairement -un <i>homme de lettres</i>, alors ce défaut deviendra blâmable. -Un <i>homme de lettres</i> n'a pas besoin de connaître -l'équitation et personne ne le blâmera à cause de cela, -comme on ferait s'il était écuyer.</p> - -<p>«L'affaire ayant été portée par la <i lang="de" xml:lang="de">Goth. gel. Zeitung</i> devant -le seul tribunal qui lui convînt, le tribunal du public -(car devant quel tribunal de Cassel aurait-on pu la plaider?) -deux cas seulement se présentent.</p> - -<p>«Ou bien, les dénonciations de la <i lang="de" xml:lang="de">Gothaer Zeitung</i> ne -sont pas vraies. En ce cas, je demanderais seulement une -attestation de l'un de Messieurs les Bibliothécaires; elle -serait aussitôt imprimée et les calomniateurs seraient entièrement -confondus.</p> - -<p>«Ou bien, elle est vraie. Et il est alors prouvé que l'artisan -de cet agencement n'entend pas le latin, n'a pas de -connaissances bibliographiques et que par conséquent il -n'aurait pas dû s'occuper d'une bibliothèque publique qui -reçoit chaque semaine tant de voyageurs.</p> - -<p>«En conséquence, je vous conseillerais de provoquer le -silence sur ce qui tombe le plus sous les yeux, sur ce qui -attire l'attention des connaisseurs et de m'envoyer, en vue -de la publication, à moi ou à tout autre rédacteur d'une -feuille mensuelle, un avis manuscrit qui nous informerait -que:</p> - -<p>«Sur les cartouches on ne lit point <i lang="la" xml:lang="la">Europæana</i> mais <i lang="la" xml:lang="la">Europæa</i>, -ni <i lang="la" xml:lang="la">Exeuropæana</i> mais <i lang="la" xml:lang="la">Asiat. Afric. Americ.</i> et ainsi -de suite;</p> - -<p>«Que Mosheim ne se trouve pas parmi les Pères de -l'Eglise mais là ou là, etc.</p> - -<p>«Ainsi tout serait bien fait. Chaque voyageur pourrait -ensuite contrôler lui-même cet avis et l'odieuse enquête -pour retrouver le premier auteur cesserait.</p> - -<p>«Vous ne m'avez point demandé en quoi cette affaire -me regardait, ni pourquoi j'ai fait reproduire l'article de la -<i lang="de" xml:lang="de">Gothaer Zeitung</i>, et cette question certes, vous ne me la -ferez pas. Vous êtes un Français et l'une des plus nobles -et des plus fréquentes vertus nationales de cet aimable -peuple, c'est le patriotisme.</p> - -<p>«Lorsqu'il y a de cela six mois vous parliez presque -chaque jour avec un voyageur qui venait de Paris et vous -racontait avec des rires l'érection, en public, d'une statue -qui contre toutes les règles de l'Art—à Paris où l'on connaît -cet Art—due au ciseau d'un Allemand, avait été -ornée d'inscriptions françaises telles que le grand Duguesclin -ne les aurait certes pas écrites, votre patriotisme n'en -fut-il pas excité et réchauffé?</p> - -<p>«Cassel est en petit, pour nous Allemands, ce qu'est en -grand Paris pour les Français. Cassel est notre orgueil. De -plus, nous, habitants de Gœttingue, avons un intérêt tout -spécial à cela. Cassel et Gœttingue se servent mutuellement, -et maint illustre voyageur ne viendrait pas dans notre -région, si les deux villes n'étaient d'aussi proches voisines.</p> - -<p>«Pour les deux ouvrages imprimés que vous avez bien -voulu m'envoyer comme cadeau, je vous présente mes remerciements -les plus obligés. L'examen de ces deux ouvrages -m'a confirmé dans la haute idée que j'ai de vos talents -dans ce beau compartiment de l'érudition et desquels la -renommée avait déjà fait impression sur moi.</p> - -<p>«Pardonnez-moi si j'écris en allemand. A la vérité, j'entends -le français, mais je ne m'aventure pas à l'écrire parce -que je cours le danger de faire à chaque ligne une <i lang="la" xml:lang="la">Exeuropæana</i>.</p> - -<p>«Dans l'avenir, je saisirai avidement chaque occasion de -vous donner des preuves effectives de la considération très -distinguée avec laquelle j'ai l'honneur d'être votre très -obéissant serviteur.</p> - -<p class="sign"><span class="sc">Schlœzer</span>.</p> - -<p class="ind">«Gœttingue, le 26 février 1781.»</p> -</blockquote> - -<p>La politesse et l'ironie de cette réponse ne découragèrent -point Nerciat et l'on a lu la lettre que, sans -craindre le scandale, il écrivit ensuite au rédacteur de -la <i lang="de" xml:lang="de">Goth. gel. Zeitung</i>.</p> - -<p>Le marquis de Luchet fit semblant de ne rien savoir. -Il écarta tout doucement Nerciat de la cour et le confina -dans ses misérables fonctions d'employé à la Bibliothèque, -mais le chevalier se garda bien depuis lors de -collaborer en quoi que ce fût au fameux catalogue.</p> - -<p>Nerciat resta un an encore à Cassel. Son nom figure en -1781 et en 1782 dans le <i lang="de" xml:lang="de">Hochfuerstl. Hessen-Casselischen -Staats- und Adress-Calender</i> et il s'y trouve indiqué -comme il suit: «<span lang="de" xml:lang="de">Rath und <i>Sous</i>-Bibliothecar, Herr</span> -chevalier de Nerciat.»</p> - -<p>Cependant, Nerciat cherchait à se procurer une autre -position. Il quitta son poste de sous-bibliothécaire à -Cassel en juin 1782 et entra au service du Prince de -Hesse-Rheinfels-Rotenburg, qui en fit son <i lang="de" xml:lang="de">Baudirector</i>, -c'est-à-dire son directeur ou intendant des bâtiments. -Nerciat avait laissé à Cassel sa femme qui était enceinte.</p> - -<p>Parmi les manuscrits conservés à la <i lang="de" xml:lang="de">Landesbibliotek</i> -de Cassel on en trouve un sous la cote: <i>Mscr. Hass. -fol. 450</i> qui contient un grand nombre de renseignements -de toutes sortes, rassemblés par Rudolf de Butlar, et -concernant les familles nobles de la Hesse ou ayant -séjourné dans ce pays. Une page contient l'indication -suivante:</p> - -<blockquote> -<p>Monsieur le chevalier de Nerciat, Hesse-Rotenburg <span lang="de" xml:lang="de">Oberbaudirektor</span></p> -<table summary=""> -<tr> -<td colspan="3"> -Georg<br /> -Philipp<br /> -August</td> -</tr> -<tr> -<td colspan="3">Get. Oberneust.</td> -</tr> -<tr> -<td colspan="3">fr. Gem.</td> -</tr> -<tr> -<td>9</td> <td>—</td> <td>15<br />—<br />10</td> -</tr> -<tr> -<td colspan="3">1782</td> -</tr> -</table> -</blockquote> -<p>Ce qui signifie qu'un fils de M. le chevalier de Nerciat, -surintendant des bâtiments de la Hesse-Rotenburg, -naquit à Cassel, le 9 octobre 1782, et qu'il fut baptisé -le 15 octobre, à la paroisse française de la haute ville -neuve de Cassel, sous les noms de Georges-Philippe-Auguste.</p> - -<p>Le chevalier de Nerciat eut deux fils qui furent -boursiers de l'Egalité. Dans les palmarès on trouve, -l'An VI: «Louis-Philippe Nerciat, né à Paris, accessit -de version latine». Et l'An VII: «Auguste-Georges-Philippe -Andrea, né à Hesse-Cassel, accessit de langues -anciennes et d'histoire naturelle». Auguste de Nerciat -entra dans la carrière diplomatique. J'ai trouvé dans -le tome 2<sup>e</sup> du <i>Recueil de voyages et de mémoires publié -par la Société de Géographie</i> (Paris, 1825) un <i>Extrait -de la traduction faite par M. le baron de Nerciat d'un -mémoire de M. de Hammer, sur la Perse…</i></p> - -<p>Plusieurs des notes ajoutées à ce travail par le traducteur -sont signées: A. de N.</p> - -<p>Le chevalier Andrea de Nerciat ne se plaisait pas -beaucoup dans son nouveau poste d'<i lang="de" xml:lang="de">Oberbaudirektor</i>. -Sa femme venait sans doute de mourir en couches à -Cassel. Le chevalier revint à Paris en 1783 et se remaria -la même année en l'église Saint-Eustache comme cela -a été noté par Ravenel<a id="FNanchor_27" href="#Footnote_27" class="fnanchor">[27]</a>: «Nerciat (André-Robert -Andrea de) épouse Marie-Anne-Angélique Condamin -de Chaussan. Reg. Saint-Eustache 1783». Il conserva -des rapports avec toutes les petites cours allemandes où -il avait des amis; il publiait de la musique et l'on trouve -de lui une <i>Romance</i> (paroles et musique) parue en 1784 -dans le <i>Choix de Musique dédié à S. A. S. Monseigneur -le duc des Deux-Ponts</i>:</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_27" href="#FNanchor_27"><span class="label">[27]</span></a> Notes Ravenel: Bib. Nat. mss. fr. n. a. 5859.</p> -</div> -<div class="poetry"> -<div class="verse i3">Tircis dont l'âme délicate</div> -<div class="verse i3">Fut tendre au comble du malheur</div> -<div class="verse i3">Près de mourir pour une ingrate</div> -<div class="verse i3">Nous peignait ainsi sa douleur.</div> - -<div class="verse i2 stanza">De deux beaux yeux connaissez-vous le prix?</div> -<div class="verse i3">Venez admirer ceux d'Ismène,</div> -<div class="verse i2">Mais craignez-vous les maux d'un cœur épris?</div> -<div class="verse i3">Fuyez, fuyez mon inhumaine.</div> -<div class="verse i3">Vous brûleriez de mille feux</div> -<div class="verse i2">Si par malheur, cette beauté cruelle</div> -<div class="verse i3">Dardait sur vous une étincelle</div> -<div class="verse i5">De ses beaux yeux.</div> - -<div class="verse i2 stanza">Tremblez pour vous! Je défiais l'amour</div> -<div class="verse i3">De ranimer un cœur de glace</div> -<div class="verse i2">Je vis Ismène, hélas! depuis ce jour</div> -<div class="verse i3">Je suis puni de mon audace.</div> -<div class="verse i3">Il me sembla d'abord si doux</div> -<div class="verse i2">Ce sentiment que soudain elle inspire;</div> -<div class="verse i3">Bientôt, il devint un martyre.</div> -<div class="verse i5">Tremblez pour vous!</div> - -<div class="verse i2 stanza">Plaignez mon sort, je me consume en vain</div> -<div class="verse i3">Le roc est plus tendre qu'Ismène,</div> -<div class="verse i2">Aucun espoir, je sens que le chagrin</div> -<div class="verse i3">Lentement au tombeau me traîne.</div> -<div class="verse i3">Viens me guérir, affreuse mort</div> -<div class="verse i2">Et vous, amis qui savez ce qu'endure</div> -<div class="verse i3">L'amant qui meurt de sa blessure,</div> -<div class="verse i5">Plaignez mon sort.</div> -</div> - -<p>Le chevalier de Nerciat avait quitté l'Allemagne sans -regret, mais non sans émotion. «Les Allemands, a-t-il -écrit dans <i>Monrose</i>, m'ont passablement ennuyé, tout -en me forçant à les beaucoup estimer.»</p> - -<p>Il ne songea pas avant son départ à revoir le marquis -de Luchet dont les projets étaient devenus grandioses.</p> - -<p>Il s'était fait imprimeur et libraire, rêvant de faire de -Cassel un centre où la littérature française et l'allemande -se rencontreraient pour se vivifier mutuellement. On -devait y traduire en français des livres allemands et en -allemand les succès de la librairie française. Ces idées -commerciales ne laissaient pas de choquer un peu les -habitants de Cassel et l'on se moquait ouvertement du -favori qui trouva un matin attaché à une persienne de -sa maison une feuille de papier sur laquelle on avait -écrit en français: «Monsieur le marquis de Luchet, -Imprimeur, Libraire, conseiller intime de S. A. S. Mgr -de Landgrave, vend toutes sortes de livres».</p> - -<p>La librairie du marquis de Luchet dura du 18 novembre -1783 au 11 novembre 1785. Au commencement -de 1785, la <i lang="de" xml:lang="de">Krieg und Domainen Kasse</i> demanda au -Landgrave la suppression des comédiens français qui -coûtaient cher à la couronne.</p> - -<p>Frédéric II allait se séparer à regret de sa chère troupe -française, lorsqu'en bon courtisan, Luchet prit à son -compte, jusqu'en 1788, l'entreprise du Théâtre-Français, -moyennant une subvention de 3.000 écus la première -année et 4.000 les suivantes, plus les dédits à payer aux -artistes renvoyés ayant la fin de leur engagement. A -Cassel, le Landgrave devait avoir une loge à sa disposition -et dans les Résidences, la troupe devait jouer -devant la cour seule.</p> - -<p>Frédéric II mourut le 31 octobre 1785, et presque -aussitôt après l'avènement du landgrave Guillaume IX, -on conseilla au marquis de Luchet d'abandonner les -postes qu'il occupait et de quitter la Hesse.</p> - -<p>Il se démit de ses fonctions le 10 février 1786 et quitta -Cassel le 3 avril à 5 heures du matin.</p> - -<p>La troupe française fut congédiée et la population de -Cassel approuva par des manifestations le départ des -<i>sauteurs</i> français, c'est ainsi que le peuple hessois appelait -ces comédiens. Ceux dont l'engagement n'était pas -terminé reçurent six mois de gages.</p> - -<p>M. de Luchet passa au service du prince Henri de -Prusse. Un roman du marquis avait à ce moment un -véritable succès. Il s'agit du <i>Vicomte de Barjac ou -Mémoires pour servir à l'histoire de ce siècle</i>, que l'on a -quelquefois attribué à Choderlos de Laclos.</p> - -<p>Il n'y a pas lieu d'insister ici sur le reste de la carrière -du Marquis de Luchet, qui est connue.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>A son retour en France, le chevalier Andrea de Nerciat -reprit le métier des armes qui masquait sans doute celui -d'agent secret. Il fit partie des officiers qu'en 1787, le -Roi envoya soutenir les patriotes hollandais, insurgés -contre le Stadhouder. Déguisé en bourgeois, Nerciat -arriva secrètement par Gorcum à Utrecht.</p> - -<p>Il revint bientôt et il semble qu'il fut chargé la même -année d'une mystérieuse mission diplomatique en Autriche. -Il alla aussi en Bohême, et fit imprimer à Prague -deux comédies-proverbes: <i>Les rendez-vous nocturnes -ou l'aventure comique</i> et <i>Les amants singuliers ou le -mariage par stratagème</i>. Il reçut en 1788 la croix de -Saint-Louis et fit paraître la même année les <i>Galanteries -du jeune chevalier de Faublas</i>.</p> - -<p>Le roman de Louvet de Couvray venait de voir le -jour et Nerciat voulut profiter de la vogue d'un ouvrage -où il reconnaissait l'influence de <i>Félicia</i>. En 1788, il fit -encore paraître <i>Le Doctorat impromptu</i> dont Monselet -dit qu'il est «écrit avec légèreté».</p> - -<p>En 1789 parurent ses <i>Contes saugrenus</i>, en 1792 <i>Mon -noviciat</i> et <i>Monrose</i> dont il ne faut pas douter malgré -Wolff<a id="FNanchor_28" href="#Footnote_28" class="fnanchor">[28]</a> que ce soit un ouvrage de Nerciat. Il semble -que pendant la Révolution, Nerciat joua un rôle assez -louche, demeurant comme agent secret aux gages de la -République qu'il détestait et trahissait peut-être.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_28" href="#FNanchor_28"><span class="label">[28]</span></a> <i lang="de" xml:lang="de">Allgemeine geschichte des Romans…</i> (Iéna, 1850).</p> -</div> -<p>Quoi qu'il en soit, il se préoccupait toujours de ses -livres. Il laissa paraître en 1793 les <i>Aphrodites</i> et vendit -le manuscrit du <i>Diable au corps</i> qui ne devait paraître -qu'en 1803, à Mézières, après la mort de l'auteur.</p> - -<p>Cependant, le métier d'écrivain ne remplissait pas -tous ses loisirs, et tandis que ses fils étaient boursiers -de l'Egalité, le citoyen Nerciat exerçait la profession -équivoque de policier.</p> - -<p>Sabatier de Castres le mentionne dans sa lettre, au -général Bonaparte<a id="FNanchor_29" href="#Footnote_29" class="fnanchor">[29]</a> datée de Leipzig, 19 mai 1797:</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_29" href="#FNanchor_29"><span class="label">[29]</span></a> <i>Catalogue… de deux cabinets connus</i>, 19 décembre 1871, n<sup>o</sup> 95 -(vendu 44 fr.).</p> - -<p>Cette lettre (moins ce passage et quelques autres) a été imprimée -dans <i>Lettres critiques, morales et politiques sur l'esprit, les erreurs et les -travers de notre temps</i>. <i>Erfurt</i>, pet. in-12, <small>VI</small>-28 p.</p> -</div> -<p>«L'agent chargé de surveiller M<sup>me</sup> de Buonaparte est -le baron de Nerciat (Nercia) qui se donne tantôt pour -italien et tantôt pour français et qui est auteur de -quelques romans orduriers très mal écrits».</p> - -<p>On retrouve ensuite Nerciat à Naples où il fut envoyé, -sans doute sur sa demande et la même année, à cause de -sa connaissance de l'allemand et de l'italien, pour surveiller -la cour. Il se présenta comme un émigré qui -n'avait quitté son pays que pour venir dans celui d'où -sa famille était originaire. Il fut bien accueilli et la reine -lui accorda une pension. Il est toujours agent secret aux -gages de la France, mais ses préférences qu'il ne parvient -pas à dissimuler le portent à passer au service de -Naples<a id="FNanchor_30" href="#Footnote_30" class="fnanchor">[30]</a>. Paris est bientôt informé de cette trahison -et le 13 nivôse, an VI, Trouvé, chargé d'affaires à Naples, -écrit à Talleyrand: «Le citoyen Nerciat auquel j'ai -envoyé celle par laquelle vous lui annoncez qu'il n'est -plus porté sur vos états comme agent secret est venu -me remettre deux tableaux de chiffres n<sup>os</sup> 5 et 6 (Italie -germinal, an V) et m'a aussi apporté la lettre que vous -trouverez ci-jointe». On peut supposer qu'à partir de -ce moment Nerciat rompit définitivement avec la -République. Il avait gagné la confiance royale et en -1798, Marie Caroline le chargea d'une mission secrète, -auprès du Pape. Le chevalier de Nerciat arriva à Rome -en février, au moment où les troupes françaises -commandées par le général Berthier s'emparaient de la -ville.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_30" href="#FNanchor_30"><span class="label">[30]</span></a> M. Maurice Tourneux pense que Nerciat joua un rôle important -comme agent au service de Naples, sous le nom supposé de M. de Bressac. -Ce Bressac a été mentionné par quelques historiens. Il se trouvait -à Berlin en 1798 et il est question de lui dans plusieurs rapports conservés -aux Archives des Affaires étrangères. Gaillard écrit de Berlin -le 2 ventôse, an VI: «J'ai remis, il y a quelques jours, au cabinet -de Berlin, la note concernant les décorations de l'ancien régime. -Leur suppression totale ne souffrira aucune difficulté, mais le ministère -tient à ce que l'ordre qui émane du roi à ce sujet, ne porte que -sur ses propres sujets et sur les étrangers qui sont à son service ou qui -jouissent dans ses Etats du droit d'asile sans qu'il puisse concerner en -aucune manière les étrangers… Je vous prie de faire décider la cour de -Naples le plus promptement qu'il sera possible et de demander qu'elle -donne immédiatement l'ordre de se conformer à cette mesure, à un -certain M. de Bressac ou Pressac qui se trouve à Berlin depuis quelque -temps. C'est un Français qui dit qu'il est depuis très longtemps au service -de Naples où il est chambellan du Roi. Il porte la croix de Saint Louis. -On se rappelle de l'avoir déjà vu ici autrefois, et on lui suppose des -intentions, quoique je ne le voie en aucune autre liaison qu'avec les -émigrés, ce qui est assurément sans conséquence. Je le regarde comme -un de ces agents secrets qui aura intrigué à Naples pour se faire donner -une mission quelconque à l'étranger et surtout de l'argent. Au reste -il pourrait arriver qu'il reçût de Naples l'ordre de quitter la croix -et qu'il le dissimulât. C'est un cas à prévoir et à prévenir et il faudrait -pour cela que le ministre de Berlin pût avoir une connaissance officielle -de l'ordre général que S. M. Sicilienne donnera à ce sujet.»</p> - -<p>Une lettre de Parandier portant la même date confirme le rapport de -Caillard en exagérant l'importance de Bressac.</p> - -<p>«Il est arrivé ici depuis quelque temps un fameux aventurier -nommé Bressac. Cet homme si connu à Naples par son immoralité, -par ses basses intrigues en politique, par ses liaisons avec la reine, par -son intimité avec son favori et par toutes sortes d'infamies, se dit -actuellement brouillé avec Acton, et obligé de voyager tant que son -ennemi sera en faveur. Il est reçu à la cour et dans les principales -maisons avec une distinction particulière et affecte un luxe ridicule -dans un pays où les fortunes bornées ne permettent pas de s'y livrer. -Faufilé partout, d'une activité inconcevable, ses jactances, ses manières -intrigantes, décèlent le but de son séjour ici. Quoi qu'il ne soit qu'un -intrigant subalterne et le preneur débouté de la coalition, cependant -son séjour ici ne laisse pas que de faire beaucoup de mal. Dans un -pays où nous ne sommes pas aimés, où toute espèce de rapprochement -n'est amené que par la peur de la puissance républicaine… tout ce -qui tend à réveiller les passions, les haines, à entretenir les soupçons -et les défiances ne saurait trop être écarté.»</p> - -<p>Le 19 ventôse an VI, Talleyrand répond à Gaillard:</p> - -<p>«… J'ai fait écrire à Naples relativement à M. de Bressac, qui se -montre à Berlin avec la croix de Saint-Louis. Je suppose que c'est -l'aventurier dont il est fait mention peu honorable dans les mémoires -de Gorani. Quand je serai instruit des effets des démarches qui auront -lieu à Naples, je vous en instruirai.»</p> - -<p>Enfin, le 18 germinal an VI, Trouvé écrit à Talleyrand:</p> - -<p>«J'ai reçu vos deux lettres 5 et 6 en date du 18 ventôse, relatives -aux démarches touchant les décorations de l'ancien régime. Vous m'en -prescrivez une relativement à M. de Bressac, je vais m'en acquitter -avec d'autant plus d'empressement, que ce Bressac a dans toutes les -occasions, déployé l'animosité la moins équivoque envers les Français.»</p> - -<p>Toutefois, ces extraits ne paraissent point démontrer que Nerciat et -ce Bressac, n'aient été qu'une seule personne. Au contraire, il y a lieu -de croire qu'au moment où M. de Bressac se pavanait à Berlin, Nerciat -se faisait arrêter à Rome, et qu'à la date où Trouvé protestait à Naples -contre la décoration de Bressac, Nerciat était déjà enfermé dans un -cachot du castel Saint-Ange.</p> -</div> -<p>Nerciat fut aussitôt arrêté et incarcéré au château -Saint-Ange. On n'a encore mis au jour aucun renseignement -relatif à l'emprisonnement du chevalier de -Nerciat, et son nom même a échappé à M. Rodocanachi -qui a consacré (Hachette, 1909 in-4<sup>o</sup>) un important -ouvrage à la vieille citadelle romaine. La détention du -chevalier se prolongea au delà de l'évacuation de Rome -par les Français.</p> - -<p>Il fut élargi dans les premiers jours de l'année 1800. -Il était tombé gravement malade dans son cachot et -avait perdu tous ses papiers parmi lesquels se trouvaient, -paraît-il, les manuscrits de quelques ouvrages. Aussitôt -libre, tout malade qu'il était, il revint à Naples où il -mourut presqu'aussitôt, dans les derniers jours du mois -de janvier.</p> - -<p>Psychologue subtil et raffiné, esprit dégagé de tous les -préjugés, écrivain délicieux, aux néologismes presque -toujours heureux, personnage équivoque et séduisant, le -charmant auteur de <i>Félicia</i> finissait en même temps que -le <small>XVIII</small>e siècle dont il est l'expression la plus délicate et -la plus voluptueuse<a id="FNanchor_31" href="#Footnote_31" class="fnanchor">[31]</a>.</p> - -<p class="sign">G. A.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_31" href="#FNanchor_31"><span class="label">[31]</span></a> Je tiens à remercier ici le savant M. Maurice Tourneux qui m'a -fait le don précieux de ses notes sur le chevalier de Nerciat. M. le docteur -Lohmeyer, directeur de la <i lang="de" xml:lang="de">Landesbibliothek</i> de Cassel et M. le docteur -Sceffler, bibliothécaire à la <i lang="de" xml:lang="de">Landesbibliothek</i> de Stuttgart, ont également -part à ma reconnaissance.</p> -</div> -<div class="chapter"></div> - -<h2 id="essai">ESSAI BIBLIOGRAPHIQUE SUR LES ŒUVRES D'ANDREA DE NERCIAT</h2> - - -<p class="item"><i>Félicia, ou mes Fredaines</i> avec l'épigraphe: <i>La faute en est -aux Dieux qui me firent si folle</i>. <i>Londres</i>, 1775.—4 vol. in-18; -12 gravures libres par Borel (non signées)<a id="FNanchor_32" href="#Footnote_32" class="fnanchor">[32]</a>. D'après -ce qu'en dit Nerciat dans <i>Monrose</i>, cette édition aurait paru -en Belgique.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_32" href="#FNanchor_32"><span class="label">[32]</span></a> <i>Félicia</i> a été traduit en anglais et publié -dans le tome II, de <i lang="en" xml:lang="en">The Exquisite</i>. -<span lang="en" xml:lang="en">A collection of tales, histories and fancy essays, London</span>, -M. Smith.—s. d. (1842-1844) 3 vol. gr. in-4<sup>o</sup>, 45 numéros, avec figures. -Magazine hebdomadaire dont chaque numéro se vendait d'abord -4 pences et plus tard 6 pences. Les figures sont assez libres. La plupart -des ouvrages qu'on y trouve sont traduits du français.</p> -</div> -<p class="item"><i>Félicia, ou mes Fredaines</i>, etc., 1776. 4 vol. in-18; 12 gravures.</p> - -<p class="item"><i>Félicia, ou mes Fredaines</i>, etc. <i>A Londres MDCCLXXVI</i>. -4 tomes in-18 souvent reliés en 1 vol.</p> - -<p class="item"><i>Félicia, ou mes Fredaines</i>, etc., Londres, 1778.—4 vol. -in-18, 12 grav. cette édition est celle que Nerciat donna à la -Bibliothèque de Cassel où il était Sous-Bibliothécaire. Et -dans l'<i>Extrait</i> placé en tête de <i>Monrose</i>, l'auteur dit à -propos de <i>Félicia</i> que «la moins mauvaise édition est celle -en deux volumes, chacun de deux parties, et divisée en -chapitres, qui est sortie en 1778 d'une presse d'Allemagne. -On la reconnaît au titre gravé et placé dans un ovale de -feuillage».</p> - -<p class="item"><i>Félicia, ou mes Fredaines</i>, etc. Londres, 1782.—4 vol. -in-18; 12 fig. par Borel d'après Eisen (non signées). Onze fig. -sont libres.</p> - -<p class="item"><i>Félicia, ou mes Fredaines</i>; etc., MDCCLXXXIV.—(sans -lieu d'impression), Paris, Cazin, 4 vol. in-18 avec 24 fig. par -Borel d'après Eisen (non signées). Onze sont libres.</p> - -<p class="item"><i>Félicia, ou mes Fredaines</i>, etc., MDCCDXXXIV.—4 vol., -petit in-18 avec les figures d'après Eisen. Les figures sont retournées, -sauf le frontispice; et la huitième (avec le clair de -lune) est couverte.</p> - -<p class="item"><i>Félicia, ou mes Fredaines, orné de figures en -taille-douce</i>, etc., <i>A Londres</i>.—(s. d.) 4 parties reliées -souvent en 4 vol. -in-18. Vignette sur le titre (panier fleuri) (Figures libres).</p> - -<p class="item"><i>Félicia, ou mes Fredaines</i>, etc., Amsterdam, 1780.—2 vol. -pet. in-8<sup>o</sup>.</p> - -<p class="item"><i>Félicia, ou mes Fredaines</i>, etc., <i>A Amsterdam</i>.—4 -parties en 2 tomes souvent reliés en 1 vol. in-8<sup>o</sup>. 2 ff. liminaires, -216. pp. et 2 ff. liminaires, 256 pp.</p> - -<p class="item"><i>Félicia, ou mes Fredaines</i>, etc., <i>A Amsterdam, MDCCLXXXV</i>.—Deux -tomes en 2 vol., in-18, 2 frontispices.</p> - -<p>Les vers</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Voici mon très cher ouvrage</div> -<div class="verse">etc.</div> -</div> - -<p class="noindent">se lisent au verso du titre du tome deuxième.</p> - -<p>Contrefaçon des éditions Cazin.</p> - -<p class="item"><i>Félicia, ou mes Fredaines</i>, etc., <i>Amsterdam</i>, 1786, 2 tomes -pet. in-8<sup>o</sup>.</p> - -<p class="item"><i>Félicia, ou mes Fredaines</i>, etc., <i>Amsterdam</i>, 1792.—2 -tomes pet. in-8<sup>o</sup>.</p> - -<p class="item"><i>Félicia, ou mes Fredaines</i>, etc., <i>A Amsterdam</i>, 1793.—2 -tomes petit in-8<sup>o</sup>.</p> - -<p class="item"><i>Félicia, ou mes Fredaines</i>, etc. <i>A Amsterdam, Aux dépens -de la Société Typographique</i>, 1794, 4 parties en 2 vol. in-18.</p> - -<p class="item"><i>Félicia, ou mes Fredaines</i>, etc. <i>Amsterdam</i>, 1795. 2 tomes -pet. in-8<sup>o</sup>.</p> - -<p class="item"><i>Félicia, ou mes Fredaines avec figures</i>. <i>Paris chez les marchands -de nouveautés</i>, 1795.—4 vol. Pet. in-12 avec les fig. -d'après Eisen.</p> - -<p class="item"><i>Félicia, ou mes Fredaines</i>, etc., <i>Paris, an III</i>.—(1795) -4 vol. in-18 avec les fig. d'après Eisen.</p> - -<p class="item"><i>Félicia, ou mes Fredaines</i>, etc., <i>Paris</i>, 1797.—4 vol. -in-18 avec les fig. d'après Eisen.</p> - -<p class="item"><i>Félicia, ou mes Fredaines</i>, etc., <i>Paris</i>, 1798.—4 vol. -in-18 avec les fig. d'après Eisen.</p> - -<p class="item"><i>Félicia, ou mes Fredaines</i>, etc., <i>Londres</i>, -1812.—(Bruxelles) 4 vol. in-18 avec 24 fig. d'après Eisen.</p> - -<p class="item"><i>Félicia, ou mes Fredaines</i>, etc., <i>Londres</i>, -1834.—(Bruxelles), 4 vol. in-18 de 162, 179, 198 et 179 pp.</p> - -<p class="item"><i>Félicia, ou mes Fredaines par Andrea de Nerciat</i>, -<i>Londres</i>, 1869.—(Bruxelles), Alphonse, Lécrivain et Briard qui imprimait, -4 tomes en 2 vol. in-12, avec 24 figures, d'après Eisen.</p> - -<p class="item"><i>Félicia, ou mes Fredaines</i>, etc., (s. l.), 1869.—(Bruxelles) -Vital-Puissant (?) 4 vol. in-18; 24 fig. libres d'après celles -d'Eisen.</p> - -<p class="item"><i>Félicia, ou mes Fredaines</i>, etc.—(Bruxelles, Kistemaeckers, -1890), 2 vol. in-16, 4 fig. dans le texte.</p> - -<p class="item"><i>Monrose, ou le libertin par fatalité, suite de Félicia</i> -[s. l.], 1792.—4 vol. in-18 et parfois in-8<sup>o</sup><a id="FNanchor_33" href="#Footnote_33" class="fnanchor">[33]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_33" href="#FNanchor_33"><span class="label">[33]</span></a> <i lang="en" xml:lang="en">The Exquisite</i> (voir la note au 1<sup>er</sup> article de -<i>Félicia</i>) renferme au tome III un abrégé de <i>Monrose</i>.</p> -</div> -<p class="item"><i>Monrose ou suite de Félicia par le même auteur</i> [s. l.] -1795.—4 vol. in-18 avec 24 gravures libres attribuées par Cohen -à Quéverdo.</p> - -<p class="item"><i>Monrose, ou suite de Félicia par le même auteur</i>, <i>à Paris, -an V</i> (1797).—4 tomes in-12 avec les 24 grav. libres. Le -1<sup>er</sup> tome ou <i>Première Partie</i> comprend 1 feuillet préliminaire <small>X</small>-179 pages -et 1 feuillet pour la table; la <i>deuxième partie</i> 1 feuillet prél. 202 p. -et 1 f. pour la table.</p> - -<p>Le titre répété en tête du 1<sup>er</sup> chapitre de chaque partie porte: -<i>Monrose ou le libertin par fatalité</i>.</p> - -<p class="item"><i>Monrose, ou suite de Félicia par le même auteur</i>, <i>Paris, an -huitième</i>.—vol. in-18 avec les fig. libres.</p> - -<p class="item"><i>Monrose, ou suite de Félicia par le même auteur</i>, <i>à Paris</i> -chez le Prieur, libraire quai Voltaire, n<sup>o</sup> 12 an IX.—4 vol. -in-16, 4 fig. non signées.</p> - -<p class="item"><i>Monrose, ou le libertin par fatalité, par Andrea de Nerciat</i>, -1792-1871.—(Bruxelles, Lécrivain et Briard, imprimé -par Briard) 4 vol. in-18, avec les grav. copiées sur celles -attribuées à Quéverdo.</p> - -<p class="item"><i>Les galanteries du jeune chevalier de Faublas ou les Folies -parisiennes</i>, par l'auteur de <i>Félicia</i>, Paris, 1788.—4 vol. -in-12. Le <i>Faublas</i> de Louvet de Couvray sort manifestement -de <i>Félicia</i>. Quoi d'étonnant si Nerciat a voulu revendiquer -un peu de cette paternité en essayant de profiter d'une vogue -où il avait part? Les sept premières parties des -<i>Amours de Faublas</i> venaient de paraître en 1787-1788. Je -n'ai point eu entre les mains l'ouvrage de Nerciat, je ne -sais donc point si c'est comme l'insinue Vital-Puissant, une -imitation de l'ouvrage de Louvet, mais c'est peu probable. -Nerciat a dû, peut-être même à l'instigation de son libraire, -changer pour celui du chevalier de Faublas, le nom du -héros d'un ouvrage déjà terminé et prêt à être publié.</p> - -<p class="item"><i>Mon noviciat ou les joies de Lolotte</i> [avec épigraphe].</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse"><i>Pour être heureux, ô Lubriques mortels!</i></div> -<div class="verse"><i>Faut-il, hélas, un trône et des autels!</i></div> -</div> - -<p class="attr"><i>Foutromanie, Chant I</i></p> - -<p class="noindent">[s. l.] 1792.—(Berlin), 2 vol. in-18, avec 2 grav. libres<a id="FNanchor_34" href="#Footnote_34" class="fnanchor">[34]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_34" href="#FNanchor_34"><span class="label">[34]</span></a> Ce roman a été traduit en allemand:</p> - -<p><i lang="de" xml:lang="de">Mein Noviziat</i> [qui forme le 3<sup>e</sup> vol.] <i lang="de" xml:lang="de">III Band des Priapische Romane -Rom. bei Seraph Calszovulva</i> 1791-97.—(Berlin).</p> - -<p><i lang="de" xml:lang="de">Mein Noviziat</i>, etc.—Réimpression des <span lang="de" xml:lang="de">Priapische Romane</span> faite à -Leipzig vers 1810. Voici le titre complet d'une réimpression faite à -Leipzig vers 1860:</p> - -<p><i lang="de" xml:lang="de">Priapische Romane III Band Dritte Abtheilung Boston Bei Reginald -Chesterfield</i> [avec une vignette représentant deux amours, remouleurs -dont l'un repasse un… tandis que l'autre fait pipi sur la meule, un -deuxième titre porte] <i lang="de" xml:lang="de">Mein Noviziat III Band Erste Abtheilung</i>. [Les -autres vol. des <i lang="de" xml:lang="de">Priapische Romane</i> contiennent le 1<sup>er</sup> une adaptation -du <i>Fanny Hill</i> et le 2<sup>e</sup> une adaptation du Meursius.] <i>Mon Noviciat</i> -a aussi servi, paraît-il, pour deux ouvrages anglais en lettres; <i lang="en" xml:lang="en">How to raise love -or mutual amatory secret London 1848</i>—(Amérique) in-18 fig.</p> - -<p><i lang="en" xml:lang="en">How to make love, or the Art of making love in more ways than one, -exemplified in a series of most luscious adventures between two cousins, -translated from the french</i>.—(s. l. n. d.) en 12 f. Il y a au moins une -réédition in-12 récente (vers 1860).</p> -</div> -<p class="item"><i>Mon noviciat, ou les joies de Lolotte par Andrea de Nerciat</i>, -1792-1864.—Avec l'épigraphe (Bruxelles, 1886, Poulet-Malassis) -2 parties en 2 vol. in-18, 2 f. libres. A la fin du -premier vol. on trouve cette note: «Œuvre d'Andrea de -Nerciat avec figures sur acier (même format et même typographie -que <i>mon Noviciat</i>). Sous presse, <i>Le Doctorat impromptu</i>, -1 vol. 2 fig. <i>Les Aphrodites</i>, 4 vol. 8 fig. -En préparation, <i>Le Diable au corps</i>, <i>Félicia, ou mes -Fredaines</i>, <i>Monrose ou suite de Félicia</i>, etc. Le dernier -ouvrage sera précédé d'une notice sur la vie d'Andrea de Nerciat rédigée -sur des documents nouveaux et des correspondances inachevées -de la plus grande curiosité». Cette notice n'a pas -paru. Il y a quelques exemplaires sur Chine avec deux états -(noir et bistre) des figures.</p> - -<p class="item"><i>Mon noviciat ou les joies de Lolotte par Andrea de Nerciat</i>, -<i>Paris. Aux dépens de la compagnie</i>, 1890.—(Sans l'épigraphe, -titre en rouge et noir) 2 tomes en 2 vol. in-8<sup>o</sup> 174-178 pp. -(grav. libres).</p> - -<p class="item"><i>Les Aphrodites ou Fragments thali-priapiques pour servir -à l'histoire du plaisir</i>. <i>Lampsaque</i>, 1793, 8 part. petit in-8<sup>o</sup> de -80 pp. 1 planche chacune. Ces 8 parties se reliaient en 1 ou 2 vol. -Les fig. sont libres. Cohen les attribue à Freudenberg. -L'ouvrage est bien imprimé. Jusqu'ici il n'a été signalé que -trois exemplaires de cette édition originale. Le 1<sup>er</sup> a appartenu -à M. Bégis. La 6<sup>e</sup> figure qui manquait avait été reproduite de l'original -par le procédé Pilinski; le deuxième -exemplaire était complet, il a appartenu à M. Frédéric Henkey, -anglais résidant à Paris; un troisième exemplaire était -en Angleterre, il a été vendu à Paris en 1860. Cette édition -aurait été imprimée à l'étranger pendant la Révolution<a id="FNanchor_35" href="#Footnote_35" class="fnanchor">[35]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_35" href="#FNanchor_35"><span class="label">[35]</span></a> <i lang="en" xml:lang="en">The Exquisite</i> (voir la note au 1<sup>er</sup> article de -<i>Félicia</i>) renferme la -traduction du 1<sup>er</sup> numéro des <i>Aphrodites</i>.</p> -</div> -<p class="item"><i>Les Aphrodites ou Fragments thali-priapiques pour servir -à l'histoire du plaisir</i>. <i>Réimpression textuelle de l'édition -unique et rarissime de Lampsaque</i>, 1793. <i>Bâle, imprimerie -de Steuben frères</i>, 1864.—Avec l'indication: «tirage: -200 exemplaires numérotés de 1 à 200», et un <i>Avis de l'éditeur</i> -intéressant. 2 vol. in-12 (Bruxelles, Jules Gay, imprimé -par Mertens) avec la reproduction des grav. originales. Ouvrage -recherché. Vital-Puissant, éditeur belge fort médiocre -et qui ne vivait qu'en contrefaisant les éditions de Gay et de -Poulet-Malassis, rapporte dans une note où l'injustice se -mêle à des détails sans doute véridiques: «Cette édition -est tellement mauvaise qu'à la suite de nombreux reproches -reçus de quantité d'amateurs à ce sujet, Jules Gay fut obligé -de la jeter en quelque sorte au panier. A cet effet, il vendit -les 80 ou 90 exemplaires qui restaient sur 200 au sieur Jean-Pierre -Blanche, son compatriote, Parisien, réfugié à -Bruxelles, où il avait établi une petite librairie d'occasion en -chambre, rue Saint-Jean. Cette vente fut effectuée au prix de -quatre-vingts centimes l'exemplaire, Jules Gay ayant préalablement -enlevé les titres et la préface de l'ouvrage. Il va -sans dire que J.-P. Blanche, l'acquéreur, s'empressa de faire -réimprimer une préface quelconque et les titres enlevés et -qu'ainsi, il parvint peu à peu à écouler entièrement les -exemplaires en sa possession. Nous tenons ces renseignements -certains d'un libraire qui fut témoin oculaire de -cette affaire<a id="FNanchor_36" href="#Footnote_36" class="fnanchor">[36]</a>».</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_36" href="#FNanchor_36"><span class="label">[36]</span></a> <i>Bibliographie anecdotique et raisonnée de tous les -ouvrages d'Andrea de -Nerciat par M. de C… bibliophile anglais, édition ornée du portrait -inédit de Nerciat gravé d'après l'original appartenant à M. B… de Paris</i>, -<i>Londres, Job-Alex. Hoogs, éditeur-libraire Burlington Arcade et se trouve -à Paris, à Bruxelles et à Stuttgart</i> 1876. In-8<sup>o</sup> de 63 pp. et 1 p. de table -des matières tiré paraît-il à 150 exemplaires. Au verso du faux-titre -on lit: <i lang="en" xml:lang="en">Printed By Edward Cox 314 Old Kest Road</i> et à la fin du livre: -<i lang="la" xml:lang="la">Hic liver impressus est in civitate londoniensi and expesas Vitalis potentis, -belgici civis in urbe Lutetiæ manentis. Anno Domini MDCCCLXXVI</i>. En -réalité ce livre a été imprimé à Bruxelles pour le compte de Vital-Puissant -qui n'est pas seulement l'éditeur de cet ouvrage, véritable -pamphlet catalogue où il attaque des concurrents et vante ses produits—mais -l'auteur même. Les dernières pages du livre sont occupées -par des notices sur des réimpressions faites pour le compte de Vital-Puissant. -En frontispice, se trouve le portrait sur chine d'<i>Andrea de -Nerciat d'après la sanguine à M. Br. de Paris</i>. Ce portrait imprimé en -rouge a été tiré sur la planche qui a servi pour le même portrait, qui -se trouve en tête des <i>Contes nouveaux</i> d'Andrea de Nerciat, édition -de Poulet-Malassis (Voir ce qui est dit de cet ouvrage). Et sans doute -cette <i>Bibliographie</i> de Vital-Puissant n'est-elle qu'une nouvelle édition -augmentée de l'ouvrage suivant publié par le même Vital-Puissant: -<i>Eclaircissements historiques sur les Aphrodites et le Diable au corps du -chevalier Andrea de Nerciat et sur leur auteur</i>, 1871 in-18.</p> -</div> -<p>Ces exemplaires sont peut-être ceux qui portent ce titre: -<i>Les Aphrodites</i>, etc., <i>Bruxelles, Schmidt</i>.</p> - -<p class="item"><i>Les Aphrodites</i>, etc., <i>par Andrea de Nerciat</i> -[avec cette épigraphe]. <i>Priape, soutiens mon haleine. Piron, ode à Priape</i>, -1793-1864.—8 numéros en 4 vol. in-18, 8 fig. libres gravées -sur acier d'après celles de l'édition originale, et 1 frontispice -de Rops; j'en ai vu un exemplaire avec 2 frontispices de Rops. -(Bruxelles. Auguste Poulet-Malassis, imprimé -par Briard.) A la fin du n<sup>o</sup> 4, c'est-à-dire du 2<sup>e</sup> -volume on trouve un catalogue annonçant la publication des -<i>Œuvres complètes d'Andrea de Nerciat avec figures gravées -sur acier</i>. <span class="sc">Sous presse</span>. -<i>Le Diable au corps</i>, 4 vol. avec gravures -d'après douze beaux dessins attribués à Monnet, qui -ornent un manuscrit de ce livre célèbre appartenant au duc d'A… -Ce manuscrit en 2 volumes in-4<sup>o</sup>, daté de 1798, et, -par conséquent postérieur d'une dizaine d'années à la date -d'achèvement du livre que Nerciat avait terminé suivant -toute probabilité avant 1788, est conforme, à quelques variantes -près, à l'édition originale de 1803. Les dessins de -Monnet présentent cette particularité que sans souci de -l'anachronisme, cet artiste les a composés avec les costumes -et le mobilier du temps où on les lui a demandés. Les amateurs -apprécieront d'autant plus cette particularité que les -gravures de l'édition originale du <i>Diable au corps</i>, publiée -après la mort de Nerciat, sont informes, et qu'il n'existe -pas de livres érotiques bien exécutés dont les figures représentent -les modes du Directoire. <span class="sc">En préparation</span>. -<i>Le Doctorat impromptu</i>.—<i>La matinée -libertine</i>.—<i>Félicia ou mes -Fredaines</i>.—<i>Monrose ou suite de Félicia</i>, etc., etc.—Le -dernier ouvrage de la série se composera d'une notice sur -la vie d'Andrea de Nerciat rédigée sur des documents entièrement -nouveaux, et de correspondances inédites de Nerciat -avec plusieurs femmes et divers gens de lettres, Beaumarchais, -Rétif de la Bretonne, Grimod de la Reynière, -Pelleport (auteur des <i>Bohémiens</i>), etc., le volume sera orné -de fac-simile. On fait appel à l'obligeance des curieux qui -connaîtraient des portraits de Nerciat—et qui pourraient -ajouter à l'ensemble déjà extraordinaire de pièces sus-mentionnées». -Ce recueil n'a jamais paru. Il y a quelques exemplaires -sur chine avec deux états (noir et bistre) des figures.</p> - -<p class="item"><i>Les Aphrodites</i>, etc., <i>Lampsaque</i> 1793.—(Belgique, vers -1872), 2 vol. in-18, 360-376 pp. précédés d'une notice historico-bibliographique. -8 fig. d'après celles de l'éd. orig. et 2 -frontispices de Rops. C'est probablement une contrefaçon -de l'éd. de Poulet-Malassis, contrefaçon exécutée pour le -compte de Vital-Puissant. Il paraît qu'il n'en a été tiré que -50 exemplaires.</p> - -<p class="item"><i>Le Diable au corps…</i> 1798.—Manuscrit en 2 vol. in-4<sup>o</sup>. Il -a appartenu au duc d'Aumale. On y trouve quelques variantes -avec le texte de l'édition originale (1803). Il contient -douze dessins libres attribués à Monnet. Ce manuscrit et -ces dessins ont servi à Poulet-Malassis pour son édition de -1864 (Voir ce qui est dit à l'article des <i>Aphrodites</i>). Je ne -sais où est à présent ce manuscrit. Est-il écrit de la main -de Nerciat? C'est peu probable. Le chevalier, d'après ce -qu'il dit dans sa préface, aurait écrit son ouvrage «bien -longtemps avant le lever éclatant de <i>Figaro</i>». <i>Le Barbier -de Séville</i> fut joué en 1775 et <i>le Mariage de Figaro</i> en 1784. -Plus loin le chevalier précise en indiquant que le <i>Diable au -corps</i> était écrit avant 1776. Ces éclaircissements, Nerciat les -donne en manière de plainte contre «des imprimeurs français -établis en Allemagne pour y faire une espèce de contrebande -littéraire», qui avaient publié la première partie -du <i>Diable au corps</i> sous ce titre:</p> - -<p class="item"><i>Les écarts du tempérament ou le catéchisme de Figaro; -esquisse dramatique.</i></p> - -<p>[Avec cette épigraphe:]</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse"><i>Et flon flon, ture lure, lure</i></div> -<div class="verse"><i>Chacun a son tour et son allure</i></div> -</div> - -<p><i>A Londres</i> 1785.—In-18<sup>o</sup> avec 4 grav. libres assez mal -faites. Nerciat dit que c'est «une brochure négligée, pleine -d'absurdités, inintelligible en plusieurs endroits». Il ajoute: -«Je ne conçois pas trop bien quelle avait pu n'être la spéculation -des éditeurs, mais il est clair qu'ils n'ont pas su lire, -ou qu'ils se sont fait une tâche de tout gâter. Pas le moindre -écart, pas la moindre addition, le moindre retranchement -qui ne soit un contre-sens, une platitude, ou du moins une -faute contre le goût, sans parler des innombrables difformités -purement typographiques». Quoi qu'il en soit, cette -première partie lui fut dérobée vraisemblablement en 1770 -et c'est vers cette époque que Nerciat termina son ouvrage. -Cette édition fautive, mal intitulée, volée à l'auteur, fut -contrefaite dans le pays même où elle avait été publiée, et -Nerciat ne parut pas avoir eu connaissance de cette contrefaçon -dont le titre était modifié. On s'était enfin aperçu -que <i>Figaro</i> n'avait pas affaire dans cette fantaisie:</p> - -<p class="item"><i>Les écarts du libertinage et du tempérament, ou vie licencieuse -de la comtesse de Motte-en-feu, du Vicomte de Molengin, -du Valet Pine-fort, de la Conbanal, d'un âne et de -plusieurs autres personnages</i>, <i>nouvelle édition</i>. <i>A Conculix, -chez l'abbé Boujarron, bon bretteur</i>, 1793.—in-18 de 132 p. -figures.</p> - -<p class="item"><i>Le Diable au corps, œuvre posthume du très recommandable -Docteur Cazzoné, membre extraordinaire de la joyeuse -Faculté Phallo-coiro-pygo-glottonomique</i> 1803.—3 vol. -in-8<sup>o</sup>, 20 figures libres avant la lettre et encadrées, les figures -sont bien exécutées. Il en fut tiré 500 exemplaires -de ce format et 500 exemplaires en format in-18, mais en -6 volumes et les figures ne sont pas encadrées. Elles portent -sur le titre et avant la date <i>avec figures</i>. Quelques exemplaires -in-18 présentent encore quelques différences et notamment -la date est indiquée ainsi: <i>MDCCCIII</i>. Cette édition -avait été préparée par Nerciat, il en écrivit l'<i>Avertissement -nécessaire</i> en 1789. La Révolution dérangea ces -projets et l'ouvrage ne parut qu'en 1803, après la mort de -son auteur. L'imprimeur fut, paraît-il, Frémont, à Mézières -(Ardennes). La plus grande partie de l'édition fut saisie -lors de son entrée à Paris, ce qui explique que les exemplaires -en soient si rares. On recherche surtout les exemplaires in-8<sup>o</sup>. -La Bibliothèque Nationale en possède un. On en a signalé -un autre qui appartenait à M. Frédéric Henkey, bibliophile -établi à Paris, l'un des auteurs, dit-on, du charmant -ouvrage libre: <i>L'école des biches</i>, et le même qui possédait -un des trois exemplaires connus de l'éd. orig. des <i>Aphrodites</i>. -L'exemplaire du <i>Diable au corps</i> de M. Henkey était -parfait et contenait de plus de 20 dessins exécutés par un -artiste inconnu, mais moins beaux que ceux de Monnet. Le -catalogue n<sup>o</sup> 2 (1909) de la librairie Chrétien offre un exemplaire -à toutes marges dans un état parfait au prix de 700 fr.</p> - -<p class="item"><i>Le Diable au corps</i>, etc… 1842.—(Allemagne—Stuttgart?) -6 vol. in-32 de XII 208, 204, 188, 194, 259 et 216 pp. avec -tirage nouveau des anciennes planches de l'éd. originale. -Mauvaise réimpression.</p> - -<p class="item"><i>Le Diable au corps</i>, etc., 1864 (Bruxelles, publié par A. -Poulet dit Malassis associé avec A. Lécrivain et Briard qui -imprimait) 3 vol. in-12 avec 12 fig. d'après 12 dessins attribués -à Monnet faisant partie d'un manuscrit appartenant au -duc d'Aumale et reproduit dans cette édition. Il présente -quelques différences d'avec celle de 1803. Les dessins représentent -les costumes et le mobilier du temps où on les a -commandés (V. plus haut ce qui concerne l'édition Poulet -et Malassis des <i>Aphrodites</i> et les précédents articles sur -<i>Le Diable au corps</i>). Outre la reproduction des douze dessins, -cette édition contient en outre 4 frontispices par Félicien -Rops. Il y aurait eu 5 exemplaires in-4<sup>o</sup> sur papier vergé -fort de Hollande.</p> - -<p class="item"><i>Le Diable au corps</i>, etc., <i>Cazonné</i> (<i>Andrea de Nerciat</i>), -<i>membre</i>, etc., Genève (Bruxelles, Christiaens, vers 1865) -3 vol. petit in-12, 12 planches libres et mauvaises.</p> - -<p class="item"><i>Le Diable au corps</i>, etc., <i>Cazonné</i> (<i>Andrea de Nerciat</i>), -<i>membre</i>, etc., Genève 1786.—(Bruxelles, vers 1872) 4 vol. -in-18, 32 fig. gravées.</p> - -<p class="item"><i>Le Diable au corps</i>, etc., <i>Cazonné</i> (<i>Andrea de Nerciat</i>), -<i>Membre</i>, etc., Genève 1786.—(1873, contrefaçon allemande -ou hollandaise de l'éd. précédente) 4 vol. avec 36 -mauvaises planches souvent coloriées donnaient des indications -erronées relativement à leur placement, 32 fig. dont -les contrefaçons lithographiées des figures de l'édition précédente -et 4 qui servent de frontispice sont de mauvaises -<i>diableries</i> exécutées à la détrempe et qui ont déjà servi dans -des albums de charges obscènes.</p> - -<p class="item"><i>Le Diable au corps</i>, etc., <i>Mézières chez Frémont -imprimeur-libraire</i> 1813-1876. (Bruxelles, Vital-Puissant). 4 vol. -plus 1 vol. contenant la bibliographie des ouvrages de Nerciat -(c'est la <i>Bibliographie anecdotique et raisonnée</i> qui a été -décrite plus haut, en note). En tout 5 vol. petit in-8<sup>o</sup> contenant -34 grav. sur chine, fac-simile des 20 gravures de -l'édition originale, 12 gravures d'après les dessins de Monnet -et double épreuve (1 rouge, 1 noire) du portrait de Nerciat -(c'est celui qui est en tête des <i>contes nouveaux</i>, éd. Poulet-Malassis -et que Vital-Puissant avait reproduit en tête de -la <i>Bibliographie anecdotique et raisonnée</i>. Voir les articles -concernant ces deux ouvrages.)</p> - -<p class="item"><i>Le Diable au corps</i>, etc., Cazonné (<i>Andrea de Nerciat</i>), -membre, etc., orné de gravures, Genève 1786.—(Bruxelles, -1890). Le titre est imprimé en rouge et noir. 4 tomes in-8<sup>o</sup> -en 4 vol. indiqués <i>tome premier</i>, etc., VIII, 152, 148, 177 et -248 pp. orné de 36 fig. plus 4 frontispices lithographiés.</p> - -<p class="item"><i>Le Doctorat impromptu</i>, 1788.—In-32, 120 pages avec -2 jolies gravures libres. Livre rare. Lemonnyer dit que c'est -«un Cazin du meilleur temps».</p> - -<p class="item"><i>Le Doctorat impromptu</i>, Londres 1788-1866.—(Bruxelles, -Poulet-Malassis) in-12 IV, 98 pages avec 2 gravures d'après -celles de l'édition originale. Papier vergé.</p> - -<p class="item"><i>Le Doctorat impromptu…</i>—(Vers 1870) avec les deux -gravures. Papier vélin.</p> - -<p class="item"><i>Le Doctorat impromptu…</i>—(Bruxelles, Kistemaeckers, -1880), in-16, 2 fig. libres grav. sur acier, texte encadré, tiré -à 64 exemplaires.</p> - -<p class="item"><i>Contes saugrenus, Bassora</i> [Il y en aurait deux éditions] -1787 [et] 1789.—Lemonnyer doit les confondre ou peut-être -en a-t-il vu une, in-8<sup>o</sup> de 176 pages avec une fig. libre. -L'édition dont il parle ne doit pas contenir des contes de -Nerciat, mais a sans doute paru sous le même titre que -l'ouvrage du chevalier. Peut-être ce recueil est-il de Sylvain -Maréchal à qui on l'a attribué. D'après Lemonnyer, il -contient «neuf contes en prose, assez spirituels, indévots -et licencieux», que Viollet-Leduc trouvait peu piquants: -Voici le titre de ces contes: <i>L'araignée, ou la boîte en -diamant</i>.—<i>Le Déluge ou le niveau -Nisach</i>.—<i>Rhodope</i>.—<i>Le -mouvement perpétuel</i>.—<i>Druyda, ou la Vertu des -femmes</i>.—<i>La Résurrection</i>.—<i>Lison et -Annette</i>.—<i>La -Pyramide</i>, conte égyptien.—<i>Rocoschen et Loulou</i>. Le nombre de ces -contes et leurs titres ne répondent en rien à ceux d'une -réimpression qui contient bien des contes de Nerciat destinés -à animer et expliquer les gravures libres qu'ils accompagnaient. -Sans doute Lemonnyer qui dit que «l'attribution -de ces contes à Nerciat est de pure fantaisie» a-t-il eu entre -les mains l'édition de 1787. Ouvrages rares, surtout celui -qui contient les contes de Nerciat.</p> - -<p class="item"><i>Contes polissons</i> (contes saugrenus) par Andrea de Nerciat. -Ouvrage orné de 6 jolies illustrations. Paris 1890.—Grand -in-8<sup>o</sup> carré, 88 pages, couverture imprimée. Réimpression -conforme comme texte et gravures à l'édition originale -de 1789 (Voir l'article précédent). Ces contes paraissent -bien être de Nerciat, ils ont été écrits d'après les figures -qu'ils accompagnent et ces figures sont fines. On reconnaît -l'auteur de <i>Félicia</i> à de certaines grâces de style qui lui -sont particulières et à d'heureux néologismes. Voici les -titres de ces contes: <i>Le mouvement de curiosité</i>.—<i>Le -témoin ridicule</i>.—<i>La petite académicienne</i>.—<i>Les amours -modernes</i>.—<i>Les Violateurs</i>.—<i>Les folies -amoureuses</i>. Cette -édition aurait été tirée à 300 exemplaires. Elle a été imprimée -à Paris, rue de Seine, pour le compte d'un libraire, nommé -Dur…e. Elle est bien exécutée. Elle a été publiée, je crois, à -25 francs, mais comme elle ne se vendait pas facilement, ce -prix fut porté dans le catalogue publié par l'éditeur en -1900 à 9 francs. Il ajoute que «cet ouvrage presqu'inconnu -des amateurs, donne une idée bien exacte des débordements -de la haute société du siècle dernier». Ce livre doit -maintenant être devenu rare, cependant les exemplaires -sans les gravures ne se payent pas plus de 6 francs. Les -exemplaires avec les gravures ne se rencontrent pas souvent: -25 francs dans le catalogue Lemallier (avril 1904) qui -indique: «La 1<sup>re</sup> édition de cet ouvrage est introuvable et -même inconnue des bibliographes».</p> - -<p class="item"><i>Contes nouveaux</i> [avec l'épigraphe].</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">Sine me, liber, ibis in urbem, ovidius</i>.</div> -</div> - -<p><i>A Liège MDCCLXXXII</i>.—in-8<sup>o</sup> ce recueil contient: -<i>Epître dédicatoire au prince de Ligne</i>.—<i>La veillée des -Procureurs</i>.—<i>Le feu d'hymen</i>.—<i>La rancune -posthume</i>.—<i>Les amours modernes</i>.—<i>Le Superflu du -régime</i>.—<i>La -Duchesse</i>.—<i>Les preuves sans réplique</i>.—<i>L'âme en -peine</i>.—<i>L'incertitude -et la Barbe</i>.—<i>L'oracle imaginaire</i>.—<i>Le -manchot</i>.—<i>Les -Bas</i>.—<i>Céphise</i>.—<i>Le souhait</i>.—<i>La femme -accomplie</i>, etc.</p> - -<p class="item"><i>Contes nouveaux par Andrea de Nerciat précédés d'une -notice bio-bibliographique ornés d'un portrait inédit de -l'auteur</i>.—<i>Liège -MDCCLXXVII.—MDCCCLXVII</i>.—(Bruxelles, -Poulet-Malassis 1867) in-12 de VI, 118 pages. -La notice est signée: <i>B.-X</i>, ce qui signifie Beuchot et X. -Cet X est Poulet-Malassis qui a reproduit la vie de Nerciat -par Beuchot dans la biographie Michaud et y a ajouté -quelques renseignements surtout bibliographiques. Le portrait -de Nerciat est <i>d'après la sanguine à M. Br. de Paris</i>. -Ce portrait est de pure fantaisie, il a été exécuté par M. Bracquemond.</p> - -<p class="item"><i>Les conteurs libertins du <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle, -recueil publié avec une préface et des notices bio-bibliographiques par Ad. Van -Bever</i> (<i>Deuxième série</i>). <i>E. Sansot</i> et C<sup>ie</sup>. <i>MCMV</i>.—On a -reproduit dans ce recueil un conte extrait des <i>Contes nouveaux</i>: -<i>Le Manchot</i>, et Van Bever indique qu'«on trouve -deux autres versions fort plaisantes de ce conte dans les -<i>Anecdotes européennes</i>, 1785, t. II, p. 46: <i>Sire Albonnet</i> -et p. 276 à <i>La Comparaison naïve</i>».</p> - -<p class="item"><i>Dorimon, ou le marquis de Clairville, Comédie, jouée pour -la première fois à Versailles, le 18 décembre 1775, et terminée -d'après l'effet de cette représentation</i> [Avec l'épigraphe].</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">Forsan miseros meliora sequuntur… Virg.</i></div> -</div> - -<p>A Strasbourg de l'imprimerie de Levrault, imprimeur de -l'Intendance. Et se vend chez Gay, Libraire sous les grandes -Arcades. M. DCC. LXXVIII. Avec permission.—in-8<sup>o</sup> de -96 pages. La dédicace est signée par le chevalier de Nerciat.</p> - -<p class="item"><i>Les rendez-vous nocturnes</i>, ou l'aventure comique, -comédie-proverbe, par le chevalier de N…t, Prague, Jean-Ferdinand -Le Noble de Schönfeld 1787.—in-8<sup>o</sup>.</p> - -<p class="item"><i>Les amants singuliers</i>, ou le mariage par stratagème, -comédie-proverbe, par le chevalier de N…t, Prague, Jean-Ferdinand -Le Noble de Schönfeld 1787. in-8<sup>o</sup>.</p> - -<p class="item"><i>Constance ou l'Heureuse témérité, comédie en trois actes -mêlée d'ariettes, scène et musique de M. le chevalier de Nerciat</i>. -<i>Cassel, P. O. Hampe</i> 1780.—pet. in-4<sup>o</sup> de 87 pages.</p> - -<p class="item"><i>Partition de Constance ou l'Heureuse Témérité, Comédie -mêlée d'Ariettes</i>. <i>Sujet, Dialogue et Musique de la composition -de M. le Chevalier de Nerciat, édition de 1781. Exemplaire -offert à son Altesse Sérénissime, Monseigneur le duc -de Wurtemberg par son très respectueux serviteur l'auteur</i>. -Manuscrit de 183 pages; il se trouve à la <i lang="de" xml:lang="de">Königliche Landesbibliothek</i> -de Stuttgart (<i>Cod.</i> mus. <i>fol.</i> 6. 2. R.). Il n'est -pas absolument certain que le manuscrit ait été écrit par -Nerciat lui-même. Il se peut qu'il soit de la main d'un copiste. -Les manuscrits de Nerciat sont très rares, et comme -on n'a pas trace des correspondances signalées par Poulet-Malassis, -il serait peut-être intéressant de comparer l'écriture -du manuscrit de Stuttgart avec celle du manuscrit du -<i>Diable au corps</i> datée de 1798 (?) et ayant appartenu au -duc d'Aumale, si toutefois, ce manuscrit existe encore. Si -l'écriture des deux manuscrits était la même, il serait à peu -près certain qu'ils fussent de la main de Nerciat.</p> - -<p class="item">M. Jean-Jacques Olivier à la fin de son ouvrage:—<i>Les -comédiens français dans les cours d'Allemagne au <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle, -quatrième série.—La cour du Landgrave Frédéric II de -Hesse-Cassel,… Paris…, MCMV</i> a donné (paroles et musique) -d'après le manuscrit de Stuttgart, des <i>Fragments de -Constance ou l'heureuse témérité, comédie mêlée d'Ariettes, -sujet, dialogue et musique de la composition de M. le chevalier -de Nerciat</i>. Ce sont l'ouverture, les deux ariettes et le quatuor.</p> - -<p class="item"><i>La surprise de l'amour</i>, ariette avec accompagnement de -deux violons, alto et basse.—Il ne faudrait pas confondre -cette ariette de Nerciat avec la comédie de Marivaux, qui -porte le même titre.</p> - -<p class="item"><i>Les Invalides de l'Amour</i>, ariette.—Le grand dictionnaire -Larousse en cite ces vers:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Amis, il neige sur nos têtes;</div> -<div class="verse">À notre âge, plus de conquêtes</div> -<div class="verse">Renonçons aux tendres désirs;</div> -<div class="verse">Abandonnés d'un dieu volage,</div> -<div class="verse">Quittons Cythère avec courage</div> -<div class="verse">Et cherchons ailleurs des plaisirs.</div> - -<div class="verse stanza">Choisissons un bonheur durable;</div> -<div class="verse">Jamais ingrat, toujours affable,</div> -<div class="verse">Bacchus nous invite à sa cour.</div> -<div class="verse">Enrôlons-nous dans sa milice,</div> -<div class="verse">Ce dieu reçoit à son service</div> -<div class="verse">Les invalides de l'amour.</div> -</div> - -<p class="item"><i>Choix de musique dédié S. A. S. Monseigneur le duc -des Deux-Ponts</i>.—in-4<sup>o</sup>. La publication de ce recueil a -commencé le 15 juillet 1783. Cette année se compose -de 10 fascicules numérotés de I à X comprenant 34 morceaux de -musique numérotés de 1 à 34. L'année 1784 comprend les -fascicules XI à XXIV comprenant 41 morceaux numérotés -de 35 à 75. On y trouve des morceaux de: Adam, Andreozzi, -F.-H. Barthelmont, Beaumesnil, Bianci, Blin de -la Codre (2 morceaux), Clémenti, Couperin, Fr. Devienne, -Dezaides (Dezède), J. Fr. Edelman (2 morceaux), M<sup>lle</sup> Edelmann, -Adélaïde Eichner, Ch. Gabr. Foignet, Fontaine de -Fontenet, Fr. G. Gossec, Grétry (2 morceaux), A. J. Gros, -Jos. Hemerlein, M. George Karr, Aut. Lachnith l'aîné -(2 morceaux), Le noble, Martini, Christ. Mayer, L. Mayer, -Mengozzi, de Nerciat, Nittel, G. Paisiello, M. Piccini (4 morceaux), -M<sup>lle</sup> Pouillard, Pouteau, H. J. Rigel (3 morceaux), -L'abbé Rose, M<sup>lle</sup> Roy, le baron Sigmund von Rumling -(2 morceaux), Sacchini (2 morceaux), Pompéo, Sales, Sivol, -J. Fr. Tapray (2 morceaux), Toeschi, Vogler (3 morceaux), -William (2 morceaux) et 6 morceaux anonymes. <i>La Romance</i> -de Nerciat <i>pour chant et Basse</i> se trouve dans le fascicule -<i>n<sup>o</sup> XVIII</i> (année 1784) elle forme le n<sup>o</sup> 63 du recueil -et comprend 4 pages en 2 feuillets. Au bas de la quatrième -page se trouve l'indication: <i>Par M. de Nerciat</i>. Cette -<i>Romance</i> est placée à la fin du fascicule où l'on trouve aussi -un <i><span lang="it" xml:lang="it">Andante</span> pour clavecin par M. Edelmann, une Romance -chant et Clavecin par M. Blin de la Codre, un <span lang="it" xml:lang="it">minuetto</span> pour -violon et clavecin par M. Tapray</i><a id="FNanchor_37" href="#Footnote_37" class="fnanchor">[37]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_37" href="#FNanchor_37"><span class="label">[37]</span></a> Il existe aussi plusieurs quatuors pour instruments à cordes, -composés par Andrea de Nerciat.</p> -</div> -<hr /> - - -<p>On a attribué et l'on attribue parfois encore au chevalier -de Nerciat les ouvrages suivants.</p> - -<p class="item"><i>La matinée libertine ou les moments bien employés</i>, Cythère -1787.—in-18 de 144 pages. Il y a des exemplaires -avec 3 gravures en couleurs et des exemplaires avec 5 figures -(un frontispice et les gravures libres aux pages 37, -42, 94 et 132). Ces dialogues érotiques sont certainement -de Nerciat, cependant comme ils se trouvent sous leur forme -définitive au tome 1<sup>er</sup> des <i>Œuvres de la marquise de Palmarèze</i>, -on les attribue généralement à Mérard de Saint-Just -qui a changé les noms et le titre. Il est aujourd'hui démontré -que Mérard de Saint-Just était un plagiaire. <i>La matinée -libertine</i> allongée et devenue <i>La petite maison</i> se trouve aussi -au tome II du <i>Théâtre Gaillard</i> (éd. de 1865).</p> - -<p class="item"><i>La matinée libertine</i>, etc.—(Bruxelles, 1867) in-16 de -114 pages avec trois figures libres. Vital-Puissant dit de cette -édition dont le titre reproduit le texte de celui de l'originale: -«La réimpression de la <i>matinée</i> est l'œuvre de feu -Jean-Pierre Blanche (ex-contremaître de la fabrique de -M. Collas de Paris), réfugié français qui avait établi à -Bruxelles une petite librairie d'occasion. L'imprimeur est le -sieur J. Briard».</p> - -<p class="item"><i>La matinée libertine</i>, etc. [s. d.] <i>Paris, chez les marchands -de nouveautés</i>.—(Bruxelles, Brancard, 1883). In-12 de -96 pages. Cette édition porte en tête: <i>Œuvres érotiques -d'Andrea de Nerciat, La matinée libertine</i>, etc.—(Bruxelles, -Kistemaeckers), in-32 de 78 pages, 2 fig. libres, édition minuscule -tirée à 64 exemplaires, faisant partie de la collection des: -<i>Documents pour servir à l'histoire de nos mœurs</i>.</p> - -<p class="item"><i>L'Odalisque</i>, ou Histoire des amours de l'Eunuque Zulphicara, -ouvrage traduit du turc par Voltaire. Constantinople, -chez Ibrahim Bectas, impr. du Grand Vizir, 1779, -petit in-8<sup>o</sup> de 85 pages.</p> - -<p>Ce petit ouvrage peu intéressant a été attribué à Andrea -de Nerciat, sans doute à cause du titre de la 2<sup>e</sup> édition (voir -plus loin), mais peut-être en avait-on d'autres preuves, car -les biographes n'avaient point signalé cette édition, ce -qu'ils n'eussent point manqué de faire s'ils l'avaient connue. -On sait que Du Croisy (cité par Barbier) attribue ce roman à -Pigeon de Sainte-Paterne, bibliothécaire de l'abbaye de -Saint-Victor. Pour ce qui est du nom de Voltaire mis en -tête de cette production, on n'a pas besoin de montrer qu'il -n'y est que par supercherie. A cet égard, l'<i>Avis de l'éditeur</i> -est assez amusant:</p> - -<blockquote> -<p>«Voltaire a composé cet ouvrage à quatre-vingt-deux ans. -Le manuscrit nous a été remis par son secrétaire intime, ce -qui nous autorise à assurer l'authenticité de ce que nous -annonçons. On verra qu'il nous aurait été facile de faire -disparaître quelques expressions énergiques, mais une froide -périphrase n'aurait pas aussi bien rendu l'expression du -personnage. Au surplus nous pensons qu'il nous faut respecter -un grand homme jusque dans les écarts de son imagination».</p> -</blockquote> - -<p>La spéculation sur le nom de Voltaire paraît avoir réussi, -puisque cette faible élucubration a été plusieurs fois réimprimée. -Par bonheur il n'y a pas d'apparence que quelqu'un -s'y soit laissé tromper. «Il est impossible, dit Monselet dans -<i>Les Galanteries du <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle</i>, -de se laisser -prendre à ce piège vulgaire: l'<i>Odalisque</i> est un récit absolument dépourvu -d'intérêt. Zéni est une petite fille que l'on élève -pour la couche du Sultan; un eunuque nommé Zulphicara, -devient amoureux d'elle; de là, des descriptions de sérail, -des scènes de jalousie. Ce n'est pas autre chose que cela».</p> - -<p>Sur la page du titre, au milieu d'un cadre de fleurs et -d'oiseaux, un J, un F et M majuscules sont entrelacés. Ce -chiffre nous fait supposer que l'éditeur de l'<i>Odalisque</i> pourrait -bien être Jean-François Mayeur «assez coutumier de ces indignes supercheries».</p> - -<p>Goy n'était pas de cet avis: «Quant à l'opinion de -M. Charles Monselet, écrivait-il dans la 2<sup>e</sup> édition de sa -<i>Bibliographie</i>, qui attribue cet ouvrage à Mayeur de Saint-Paul, -elle est peu admissible; car Mayeur en 1779, n'avait -que vingt et un ans, et il était bien jeune pour commettre -une telle supercherie». Goy s'est trompé; en 1779 Mayeur -écrivait déjà et collaborait depuis longtemps aux <i>Mémoires -secrets</i>.</p> - -<p>Il n'est pas donc impossible qu'il ait écrit l'<i>Odalisque</i>. -Au reste, on sait que les supercheries ne lui déplaisaient -point. D'autre part, Monselet avance seulement que Mayeur -pourrait bien être l'éditeur de l'<i>Odalisque</i>.</p> - -<p class="item"><i>L'Odalisque</i>, ouvrage érotique, lubrique et comique, traduit -du turc, par un membre extraordinaire de la joyeuse -faculté phallo-coïro-pygo-glottonomique à Stamboul, 1787.—In-12. -C'est la deuxième édition, elle parut, paraît-il, en -Allemagne. Faisant allusion à ce titre modifié et copié en -partie sur le titre du <i>Diable au corps</i>, Vital-Puissant avance -sans élégance: «Nerciat aurait presque levé le voile qui -cachait sa paternité». On pourrait expliquer cela différemment. -Cette seconde édition a sans doute été publiée par -les mêmes imprimeurs qui avaient publié en 1785 la 1<sup>re</sup> partie -du <i>Diable au corps</i>, dérobée à Nerciat. Ils l'avaient -intitulée: <i>Les écarts du tempérament ou le catéchisme de Figaro</i>: -quoi d'étonnant que continuant leur contrebande littéraire, -ils aient modifié le titre de l'<i>Odalisque</i>, l'amalgamant avec -celui du <i>Diable au corps</i> dont ils ne s'étaient pas servis!</p> - -<p class="item"><i>L'Odalisque, ouvrage traduit du turc par Voltaire, -à Constantinople chez Ibrahim Bectas, imprimeur du grand Vizir, -auprès de la Mosquée de Sainte-Sophie avec privilège de sa -Hautesse et du Muphti</i>, 1796, in-8<sup>o</sup> de 75 pages, avec 4 gravures -libres aux pages 46, 57, 67 et 74. Sur le verso du faux-titre -on lit: «On trouve des exemplaires de cet ouvrage, à -Paris chez le libraire cour Mandar, n<sup>o</sup> 9.» Je n'ai pas vu -l'édition de 1779 de l'<i>Odalisque</i>, mais j'ai un exemplaire de -celle-ci entre les mains. On y remarque sur le titre la vignette -avec les J. F. M. entrelacées qui ont compromis, et -peut-être avec raison, Mayeur dans cette affaire. Mais peut-être -ces initiales ne se trouvent-elles pas sur la première -édition, mais seulement sur celle-ci.</p> - -<p class="item"><i>L'Odalisque…</i> Constantinople, 1796.—In-32 de 75 pages -avec 4 gravures libres.</p> - -<p class="item"><i>L'Odalisque…</i> Paris, 1797—In-18 de 108 pages, avec 2 -gravures libres grossièrement exécutées.</p> - -<p>La même année, une partie du même ouvrage reparut sous le titre suivant.</p> - -<p class="item"><i>Zulphicara, histoire turque…</i> Paris, 1797.—In-18 de -32 pages, avec des figures libres.</p> - -<p class="item"><i>L'Odalisque</i>, etc.—(Allemagne vers 1850), cette réimpression -reproduit le titre de la deuxième édition et porte la -même date: 1787.</p> - -<p class="item"><i>L'Odalisque…</i> (Bruxelles, Poulet-Malassis, 1863), in-18 -de 92 pages avec 4 figures libres gravées sur acier.</p> - -<p class="item"><i>L'Odalisque…</i> Constantinople, 1797.—(Bruxelles, vers -1865), in-18 de 80 pages.</p> - -<p class="item"><i>L'Odalisque</i> ou Histoire des amours de l'eunuque Zulphicara; -ouvrage traduit du turc par Voltaire, Constantinople, -chez Ibrahim Bectas, imprimeur du grand Vizir, 1796 -(Bruxelles 1868), in-18 de 94 pages avec 4 figures libres. -Vital-Puissant dit: «Cette édition bien imprimée, sur papier -vergé, a, sur toutes celles qui l'ont précédée, l'avantage -d'être ornée de 4 gravures inédites, qui sont d'un drôlatique -plein d'humour. Elle fut imprimée par le sieur G. Briard à -Bruxelles, pour le compte d'un certain J. F. Deblaesere que -l'on a vu exercer quantité de métiers; il fut, en effet, successivement, -soldat, agent de police, bouquiniste, voyageur -de commerce, courtier pour guanos, marchand de tableaux, -directeur de rentes, marchand de légumes, agent d'émigration -pour le Kansas (Amérique), racoleur d'hommes pour -les Indes Néerlandaises, et enfin agent d'affaires quelconques, -métier qu'il exerçait encore en l'an de grâce 1876».</p> - -<p class="item"><i>L'Odalisque</i>, ou les Mémoires de l'eunuque Zulphicara. -Pièce libre attribuée à Voltaire (Bruxelles). Brochure in-12, -avec 4 gravures libres.</p> - -<p class="item"><i>Le Vademecum des f…eurs</i>, par le Docteur Cazonné, membre -de l'Académie Lampsaque, au temple de Priape, 1775, -in-12 ou in-8<sup>o</sup> de 36 pages avec un frontispice libre. Ce -petit ouvrage en vers est attribué à Nerciat par Vital-Puissant -qui mentionne aussi une autre édition in-32 ou -in-64 qu'on lui avait signalée, mais qu'il n'a point vue.</p> - -<p class="item"><i>Le Vademecum</i>, etc.—(Bruxelles, Vital-Puissant, 1871), -in-18 avec un frontispice d'après celui de la 1<sup>re</sup> édition, tiré -à 150 exemplaires.</p> - -<p class="item"><i>L'urne de Zoroastre ou la clef de la science des -mages…</i>—in-8<sup>o</sup>. Cet ouvrage qui n'est pas mentionné par les bibliographies -est attribué à Nerciat par la <i>Biographie Didot</i>. On -le trouve une fois, mentionné dans un catalogue belge, mais -il n'est accompagné d'aucune description. En somme, c'est -un livre inconnu. Vital-Puissant dit dans son jargon: «Est-ce -une pièce de théâtre? Est-ce un roman? Aucune bibliographie -ne l'indique. Ce livre presqu'inconnu doit être très -rare. Peut-être est-il une satire sur Mesmer ou Cagliostro, -très célèbres à l'époque de Nerciat, par leur charlatanisme -et leurs découvertes prétendûment scientifiques».</p> - -<hr /> - - -<p>On a en outre attribué à Nerciat des ouvrages dont manifestement -il n'est point l'auteur.</p> - -<p class="item"><i>L'Etourdi</i>, roman. Lampsaque 1784. Réimprimé depuis et -qui a été attribué, faussement aussi d'ailleurs, au marquis de -Sade. Peut-être est-il du chevalier de Neufville-Montador -qui, alors, serait aussi l'auteur de:</p> - -<p class="item"><i>L'Almanach de nuit</i>, à l'instar de celui de la marquise -D. N. N. C. contenant des anecdotes nocturnes… Aux Etoiles, -chez Vesper, rue du Croissant, à la Lune.—Nerciat n'est -certainement pas l'auteur, et celui de l'<i>Etourdi</i> dit dans ce -roman avoir publié un petit livre qu'on ne trouve nulle -part: <i>L'Almanach de nuit</i>, année 1776.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch1">LE DOCTORAT IMPROMPTU</h2> - - -<p>N.-B.—<i>Toutes les notes qui se trouvent dans l'œuvre du -chevalier Andrea de Nerciat sont suivies d'un (N.) -lorsqu'elles sont de Nerciat lui-même.</i></p> - - -<h3>AVIS DES ÉDITEURS<a id="FNanchor_38" href="#Footnote_38" class="fnanchor">[38]</a></h3> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_38" href="#FNanchor_38"><span class="label">[38]</span></a> Cet <i>Avis</i> se trouve déjà dans la 1<sup>re</sup> édition du <i>Doctorat</i>, en 1788.</p> -</div> -<p>Un valet d'auberge, chargé de jeter dans la boîte -la première de ces lettres, et supposant, d'après le -volume, qu'elle pouvait contenir quelque chose de mystérieux, -la porta chez un jeune homme attaché, en sous -ordre, à l'un des bureaux ministériels, et qui logeait -dans l'hôtel. Ce commis, abusant de la circonstance, -ouvrit le parquet; mais au lieu de secrets d'Etat il n'y -trouva que des folies, qu'il transcrivit pour son amusement. -Cette copie, qui a circulé, nous est parvenue, -et c'est d'après elle que nous avons imprimé.</p> - -<p>Le lecteur nous pardonnera la liberté que nous avons -prise de jeter par-ci par-là quelques notes. Celles qui -tendent à l'instruire étaient du moins nécessaires, et -ce n'est pas sans quelque peine que nous nous en sommes -procuré les sujets. Quant à nos réflexions, si elles préviennent -celles du public, c'est que, premiers lecteurs, -nous avons dû avoir avant lui les idées qui lui viendront, -sans doute, en lisant cette étrange anecdote.</p> - -<p>Il nous reste à rendre compte de ce qu'a d'équivoque -la première planche, qui montre un abbé dont il n'est -nullement fait mention dans la peinture du moment -auquel cette estampe est appliquée. Mais qu'on lise -tout: on saura que des amants qui se croyaient seuls -au monde à l'instant de leur bonheur étaient vus.</p> - - -<h3>LETTRE D'ÉROSIE A JULIETTE<a id="FNanchor_39" href="#Footnote_39" class="fnanchor">[39]</a></h3> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_39" href="#FNanchor_39"><span class="label">[39]</span></a> Juliette était une jeune dame qui vivait au couvent, en attendant -l'issue d'un procès qu'on lui avait fait intenter à son mari pour cause -d'impuissance. (N.)</p> -</div> -<p>«Quand nous nous sommes séparées, ma chère Juliette, -je t'ai promis, et de bien bonne foi, de ne te cacher -ni mes faiblesses, ni la moindre de leurs circonstances, -si par malheur, je venais à me <i>pervertir</i>. C'est ainsi -que je nommais très sérieusement le parti d'abjurer -peut-être certain système <i>anti-masculin</i> que tu m'as -connu, dont j'étais orgueilleuse et dont tu ne cessais -de me railler. La haine active que j'avais conçue contre -un sexe… selon moi si perfide, puisque trois de ses -individus m'avaient offensée, cette haine, que je croyais -immortelle dans mon cœur, contrastant avec les délices -dont me faisaient jouir nos tendresses féminines, je -me persuadais que jamais <i>animal au menton barbu</i> -ne viendrait à bout de m'arracher la moindre faveur… -Que j'étais folle! Trompe-t-on ainsi la nature!</p> - -<p>Hélas Juliette, j'ai violé mon serment. J'ai cessé de -brûler de cette flamme que je nommais pure, parce -qu'aucun <i>homme</i> ne l'alimentait. J'ai cessé d'être, -comme nous disions, une <i>vestale mitigée</i><a id="FNanchor_40" href="#Footnote_40" class="fnanchor">[40]</a>; et non -seulement <i>l'homme</i>, enfin, a profané mes <i>vierges appas</i>, -mais du même saut dont je franchissais la barrière -qu'il m'avait plu d'opposer à mes mâles désirs, j'ai -fait une culbute effrayante dans le gouffre du plus -blâmable dérèglement…</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_40" href="#FNanchor_40"><span class="label">[40]</span></a> Plaisantes vestales que des femmes qui, pour se passer d'hommes, -ne laissent pas de donner le plus vif essor à leurs feux libertins! Mais -il faut excuser de jeunes folles qui se sont exaltées dans un système -faux, et qui autant qu'elles peuvent, décrient le travers par lequel elles -croient se rendre heureuses. (N.)</p> -</div> -<p>«Je crois te voir sourire avec malice et de mon cas -fâcheux et du ton d'élégie sur lequel je t'en parle? -Ris, mon enfant, tu fais bien: moi-même, quand j'y -pense, je suis tentée de rire aussi de ma déconvenue; -du moins, je ne saurais m'en affliger.</p> - -<p>«Tu conviendras que si quelque femme est excusable -de penser faux, à vingt ans, en matière de galanterie -et de volupté, c'est sans contredit celle qui, née, comme -moi, avec le germe des passions lascives, et douée d'organes -assez perfectionnés, qui brûlant dès les plus -tendres ans d'un feu secret, dont notre menteuse éducation -prévient et détourne même la connaissance, qui, -en un mot, malheureuse trois fois de suite, par trois -amants mal choisis, attribuait au <i>genre masculin</i> tout -entier le mal que quelques espèces lui avaient occasionné -seules. Le sémillant chevalier de Bruyancour -(me disais-je), à qui j'avais voué les prémices de ma -sensibilité morale, m'a trahie lâchement; je le surpris -un jour dans les bras de ma mère, et l'entendis plaisanter -avec elle du goût trop vif qu'il avait su m'inspirer. -Cette affreuse découverte m'avait guérie; le besoin -d'être amoureusement occupée me pressait de distinguer -un jeune suppôt de Thémis qui se désolait, et dont je -craignais de faire le malheur… C'est lui qui m'a tyrannisée. -Hérissé de fausses vertus; imbu de la tristesse -d'Young, des sophismes de Jean-Jacques; embrumé -des sombres productions de d'Arnaud; admirateur -studieux de tous les romans et drames déclamateurs, -larmoyants ou sanguinaires; jaloux, moins en amant -passionné qu'en mentor despotique, M. de Mélambert -m'a fait bientôt regretter de n'avoir pas plutôt été -la dupe de son éventé prédécesseur que sa propre victime. -Assiégée enfin par l'adroit et diabolique abbé Des Ecarts, -j'ai eu le courage de rompre avec le magistrat; -et, dès lors, adoptant une morale tout à fait -opposée, j'ai mis sous les pieds tous les préjugés, -même ceux de rigueur. Dûment dégoûtée pour lors, et des -<i>agréables</i> qui se partagent et se font des trophées à nos -dépens, et des <i>docteurs en sentiments</i>, dont l'aride galanterie -tend à coaguler le sang de la bouillante adolescence, -me voici toute à mon petit maître calotin… Mais le -plus imprévu, le plus sanglant des outrages m'attend -où je crois trouver enfin le parfait bonheur! Quand tout -obstacle est aplani; quand je suis résignée; quand je -brûle de perdre toute espèce de droits au respect de -mon amant… M. l'abbé se trouve en défaut! Apparemment -frappé de quelque coup d'un sort ennemi, cet -intrépide fileur d'intrigues manque d'haleine au plus -beau moment de son rôle! J'en suis, moi, pour mes frais -de scène, et la toile est tombée sans qu'il y ait eu de -dénouement<a id="FNanchor_41" href="#Footnote_41" class="fnanchor">[41]</a>. Dans quelle âme, chère Juliette, trois -aventures consécutives aussi malheureuses n'eussent-elles -pas jeté le trouble, la défiance et le dégoût!</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_41" href="#FNanchor_41"><span class="label">[41]</span></a> Avec raison on trouverait invraisemblable qu'une jeune et jolie -personne entièrement livrée à l'homme qu'elle chérit et qui a tâché de -la séduire, ne lui eût rien inspiré au moment de devenir heureux. Le -fait est que M. l'abbé, dans ce temps-là même, était cruellement incommodé -du bien qu'avait daigné lui faire l'une de ses plus agréables -connaissances. Un faible reste de probité s'était opposé à ce qu'il empoisonnât, -pour un instant de plaisir, la confiante et tendre Erosie.—Comment -avons-nous su cela?—C'est que tout se sait à Paris, aussi -bien que dans le plus petit bourg de province. (N.)</p> -</div> -<p>«Par une suite bien naturelle de tant de disgrâces, je -prends pour le <i>monde</i> une simple aversion; à cor et à cri, -je demande le cloître; à force d'importunités, j'obtiens -enfin d'y être confinée. Là, d'abord dévote presque -extatique, mais peu à peu, moins sublime; bientôt, -désabusée du ciel, et me rabaissant vers la terre, assez -près pour observer que, même dans la solitude des couvents, -le plaisir a des autels, je me hâte de figurer avec -ces <i>mondaines guimpées</i> qui savent, en dépit de la règle -et des vœux, se procurer à peu près l'équivalent des -jouissances du siècle…</p> - -<p>«Mais à quoi bon, ma Juliette, te rappeler tous ces -faits! Ne t'ai-je pas mille et mille fois raconté ce que tu -n'avais point vu de mon roman bizarre? Et tout le reste, -n'en as-tu pas été la principale héroïne, jusqu'au triste -moment de notre séparation? Quel plaisir n'ai-je pas à -me rappeler que, pendant les trois ans qui nous ont -cachées sous le même dôme, nous n'avons eu qu'une -âme, qu'un secret, qu'un bonheur! Tendrement aimée, -ardemment désirée de ton Erosie, toi seule as rempli -complètement le vide que mes infortunes galantes avaient -ouvert dans mon cœur. Tu étais mon bon génie; tu -me consolais; tu m'enchantais… Tu le pourras encore, -lorsqu'à ton tour dégagée de tes fers momentanés<a id="FNanchor_42" href="#Footnote_42" class="fnanchor">[42]</a>, -tu reparaîtras sur le théâtre du monde, où tes charmes -et tes admirables qualités te présagent la plus belle -carrière… Mais alors, seras-tu la même pour moi? -Ton cœur ne sera-t-il pas de glace pour l'infidèle Erosie? -Ne me mépriseras-tu pas d'avoir pu si brusquement -devenir inconséquente à mes plans et parjure aux serments -qui nous avaient liées? Non; tu seras indulgente. -Ton âme est douce; tes sentiments, modérés en tout, -ne te rendent pas, comme moi, susceptible de passer -inopinément d'un point extrême à l'extrême opposé. -Je me souviens avec plaisir que lorsqu'il était question -entre nous de l'excellence d'un système, dont tu suivais -assez volontiers la pratique, sans être fort engouée de -sa théorie, tu me disais avec une touchante ingénuité: -«Je crois ma chère, que dans notre position, ce que -nous nous permettons est pour le mieux; mais, dans -tout autre, pour mon compte du moins, je ne répondrais -de rien. Les simulacres sont assez agréables où manque -la réalité; mais où l'on peut la trouver, peut-être, -ce qui la représente le mieux, n'a-t-il que bien peu de -mérite.»</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_42" href="#FNanchor_42"><span class="label">[42]</span></a> Le procès de Juliette allait être jugé. Il n'avait été suspendu -pendant si longtemps, que parce qu'elle avait négligé de faire ce qui -rend tout procès imperdable pour une jolie femme. (N.)</p> -</div> -<p>«Quant à moi, ma chère amie, je n'ose prononcer. Il -me convient de flotter quelque temps encore entre mon -ancienne erreur (si mon système en fut une) et la nouvelle -(si c'en est une encore que de m'être réconciliée -avec <i>l'homme</i>). Eh que sais-je, violente comme je suis -dans toutes mes affections, si, bientôt, je ne me jetterai -pas à corps perdu dans le travers d'aimer, autant que -je le haïssais, un sexe dangereux, aux atteintes duquel -je me croyais à jamais inaccessible!… Lis mon récit, -et juge-moi.</p> - -<p>«Puisqu'il ne suffit pas ici-bas d'être jolie, grande, -faite à peindre; d'avoir de la naissance, de l'éducation, -des talents; d'être de plus douée de ce caractère <i>harmonique</i> -qui peut contribuer au bonheur de ce qui nous -entoure; et puisqu'avec tous ces attributs, sans richesse, -on peut fort bien se trouver en butte à toutes sortes de -disgrâces, il était raisonnable que je me décidasse à -prendre un mari, quand un homme honnête et riche -se présentait avec le désir de m'avoir pour épouse. Tu -sais, parfaite amie, quels profonds et sages raisonnements -je fis, lorsque mon tuteur me proposa le plus que -quadragénaire baron de Roqueval. Tu me vis docile -aux volontés supérieures<a id="FNanchor_43" href="#Footnote_43" class="fnanchor">[43]</a>, en dépit d'un portrait -qui, bien que flatté, comme le sont toutes ces effigies, -ne m'annonçait qu'un homme laid et passablement -dépourvu de tournure…—Eh bien! te dis-je, il est du -moins estimable et riche; et son état <i>d'homme de mer</i> -abrégera de neuf ou dix mois par an l'ennui de lui faire -face dans sa gentilhommière; il m'offre de notables -avantages, un douaire décent… j'épouserai.—Mais il -faudra traiter M. le baron en mari!—Pourquoi pas! -Dès que le cœur ne sera pour rien dans toute cette affaire, -à quoi va se réduire ma corvée?… à remplir de temps -en temps une espèce de formalité… que d'ailleurs il -dépend toujours à peu près d'une femme de rendre -insipide pour l'agent, et par conséquent de plus en plus -rare! Non, l'hommage d'un mannequin tout à fait -étranger à notre âme, est zéro sur le registre du plaisir. -Ainsi donc, mon mariage ne rompra point mes vœux -féminins; et pour tolérer des services absolument sans -importance, je ne me croirai nullement infidèle à ma -bien-aimée Juliette.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_43" href="#FNanchor_43"><span class="label">[43]</span></a> Erosie, par une clause assez bizarre du testament d'un de ses -parents, ne devait hériter qu'à condition qu'elle serait, à 20 ans, mariée -à quelqu'un d'agréé par le tuteur. (N.)</p> -</div> -<p>«Tu le sais, je vis tout cela comme il le fallait voir, et, -sans faire la renchérie, je promis à l'empressé baron -l'honneur de ma main. Les cadeaux parurent; le -moment de quitter ma retraite (chère à cause de toi -seule, mais, à tous autres égards, fort maussade) arriva: -je partis bien affligée, non pas à cause de ce que j'allais -trouver, mais à cause de ce que je quittais. En un mot, -je pris d'assez bonne grâce le chemin de la capitale.</p> - -<p>«Pourquoi ce pauvre diable de baron ne se trouva-t-il -point pour m'y recevoir? On ne croit pas universellement -à la fatalité Cependant il est très vrai que certains -événements sont écrits mille ans d'avance dans le livre -des destinées et que toute l'adresse humaine ne viendrait -pas à bout d'effacer le moindre de ces décrets… Encore -une fois, pauvre baron, pourquoi n'étiez-vous point -chez vous lorsque j'y suis arrivée? Pourquoi votre -mauvais génie, afin que vous manquassiez de quarante -heures l'instant où j'aurais pu vous joindre, avait-il -arrangé je ne sais quel incident qui, vous appelant -à Brest, tandis que je cheminais vers Paris, me ménageait -l'occasion et tout le temps nécessaire pour que -vous reçussiez d'avance… (ah bien innocemment de -la part de mon cœur) l'échec le plus redouté par l'espèce -épousante!… Voici, ma Juliette, comment tout cela -s'est passé.</p> - -<p>«J'étais partie comme tu sais, sous la garde de cette -fausse prude de Béatrix, mon ancienne gouvernante -(devenue ma complaisante de bien des manières au -couvent), et de plus escortée par le brave Rud'homme, -ancien serviteur et compagnon des guerres de feu mon -père. Voyageant ainsi, je ne pouvais qu'être bien tranquille -et quant à ma sûreté personnelle, et quant aux -soins qui rendent plus supportable la fatigue d'une -longue route. J'étais prévenue, par plus d'une lettre, -que mon galant prétendu viendrait au-devant de moi, -de sa terre jusqu'à Fontainebleau, où pour lors la cour -se trouvait.</p> - -<p>«Point du tout. A une demi-lieue de là, je vois -s'avancer contre la portière de ma diligence un ecclésiastique -à cheval, qui venait de parler à Rud'homme, -équitant en avant.—Mademoiselle de… (mon nom, -me dit cet homme, avec assez de respect) voudra bien -permettre que son très humble serviteur l'abbé Cudard -lui présente l'hommage de M. le baron de Roqueval, -malheureusement absent par ordre et pour des devoirs -indispensables. Je suis chargé de l'agréable commission -de le suppléer auprès de mademoiselle, jusqu'à son -prochain retour.</p> - -<p>«Me voilà fort embarrassée.—Mais, monsieur l'abbé -(balbutiai-je), je suis fort sensible… Il faut bien… -puisque je suis privée du plaisir de trouver ici M. de Roqueval -lui-même, que je me conforme… Je ne savais -que dire, en vérité, car je n'étais pas moins embarrassée -du contre-temps qui me livrait à cet être absolument -étranger, que de l'avide et gênante curiosité avec laquelle -l'émissaire tonsuré (toujours chapeau bas et -penché sur l'encolure de son cheval) parcourait, étudiait -ma physionomie, et semblait vouloir marquer que ce -rigoureux examen faisait partie du devoir de son ambassade.</p> - -<p>«Je crus qu'il était honnête de proposer au personnage -de descendre de cheval et d'entrer dans ma voiture. Il -accepta l'offre avec transport<a id="FNanchor_44" href="#Footnote_44" class="fnanchor">[44]</a>. Béatrix lui céda sa -place de fond; il faillit s'y mettre; cependant, par -réflexion, il préféra le devant; bref, me voilà face à face -de l'ambassadeur, nos jambes mêlées, et lui, s'inclinant -assez, soit impolitesse, soit effronterie, pour que son -nez soit presque fourré sous la dentelle de mon ample -chapeau. Rud'homme conduit le cheval délaissé, nous -cheminons au petit trot vers le gîte.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_44" href="#FNanchor_44"><span class="label">[44]</span></a> Défaut d'usage de part et d'autre; mais on sait que la voyageuse -est une provinciale, et M. l'abbé n'avait, comme on verra, nulle -connaissance des belles manières. (N).</p> -</div> -<p>«Naturellement, je devais être curieuse de savoir ce -que M. l'abbé pouvait être de plus que l'émissaire de -mon honnête futur. Pendant le trajet, cette curiosité -fut satisfaite. M. l'abbé Cudard venait d'achever l'éducation -scolastique du jeune fils d'un intime ami de M. de -Roqueval. Le maître et l'élève sortaient d'un collège -de Paris. Conduire l'adolescent à Fontainebleau, où le -baron devait le présenter au ministre de la guerre, à -l'occasion d'un emploi récemment accordé, était le -dernier devoir que M. Cudard remplissait; et, déjà, -gratifié d'un bénéfice, il n'attendait plus que le retour -de mon baron pour se retirer d'auprès du jeune vicomte -de Solange.</p> - -<p>«Je faillis demander pourquoi celui-ci n'était point -venu. N'est-ce pas, Juliette, que c'eût été bien indiscret -à moi? Aussi me souvins-je à propos que j'étais fort -indifférente sur le compte de tout être masculin; et je -me dis <i>qu'il devait m'être égal, qu'un blanc-bec eût ou -n'eût pas accompagné son pédagogue pour venir à ma -rencontre</i>. D'après cette réflexion, je n'aurais dû tout -imaginé de me faire instruire de ce qui pouvait regarder -le petit vicomte; mais il plut à M. Cudard, sujet à -babiller, et (je m'en étais aperçue dès son début) fort -entrant, de me parler uniquement de son élève.</p> - -<p>—En vérité, Mademoiselle, il est charmant; sans -doute, vous voudrez bien permettre que j'aie l'honneur -de vous le présenter ce soir? Autrement, le pauvre -petit aurait le chagrin de souper seul dans sa chambre.</p> - -<p>—Comment donc, Monsieur l'abbé! Certes, je ne -souffrirais pas qu'à cause de moi…</p> - -<p>—Vous le verrez, Mademoiselle. C'est un petit amour. -Il est fait pour avoir dans le grand monde les -succès les plus distingués. Qu'il me tardait de le voir sortir de ces -maudits collèges! J'y languissais par intérêt pour lui. -On croit faire merveille en claquemurant de la sorte ses -enfants dans ces écoles, où l'on suppose que l'instruction -est excellente et que les mœurs sont à l'abri de toute -corruption! Eh bien! Mademoiselle, c'est une erreur. -D'abord, on n'y devient pas fort savant; d'ailleurs, à quoi -bon, pour un militaire, savoir le latin et le grec! Mais, -ce n'est pas tout: le grand inconvénient de ces maisons, -c'est qu'il y règne des abus! C'est qu'il s'y passe des -choses!… Pour peu, voyez-vous, qu'un enfant ait de -bonne heure des dispositions à se sentir… pour peu que -la nature ait poussé son premier cri… et mon élève est -bien précoce…</p> - -<p>—Mais, Monsieur l'abbé, ces détails sont assez indifférents, -ce me semble, à l'objet de mon voyage?</p> - -<p>—Vous avez raison, Mademoiselle, et je vous supplie -de m'excuser. Mais, c'est que chacun est toujours si -rempli de son objet! et j'aime mon petit bonhomme, -je l'aime! Suffit, il était temps qu'on nous fît changer de -théâtre. Le monde, Mademoiselle, le monde est l'élément -où doit respirer, avant la naissance des passions, -un gentilhomme qu'on a dessein de pousser dans le -militaire et de lancer à la cour. Un an de plus de notre -contagieuse solitude, et le plus aimable enfant… peut-être -se perdait.</p> - -<p>«A travers ces extraordinaires confidences, qui avaient -fait hausser plus d'une fois les épaules à la maligne -Béatrix, nous entrâmes enfin dans notre auberge.</p> - -<p>«J'avais à peine pris possession d'un appartement, -assez commode et presque élégant, que mon futur avait -pris soin de m'y faire préparer, qu'on entendit, dans le -corridor, le bruit de quelqu'un qui courait en folâtrant -avec des chiens.</p> - -<p>—Le voici, le voici (s'écrie aussitôt l'abbé, marquant le -plus vif intérêt)! c'est M. le vicomte avec ses danois. -Il a voulu voir la chasse du roi: je n'ai pas cru devoir -lui refuser cette petite satisfaction pendant que mon -obéissance aux ordres de M. de Roqueval m'appelait -ailleurs.</p> - -<p>«En même temps une voix encore enfantine, mais -intéressante, disait très haut à quelqu'un:</p> - -<p>—Eh bien! a-t-on des nouvelles de M. Cudard! -A-t-il trouvé?</p> - -<p>«Comme soudain nous n'entendîmes plus -rien, je compris qu'on répondait tout bas à ses questions. -Pour lors, après s'être une seconde fois assuré de mon -consentement, le mentor ouvre, et dit d'un ton magistral:</p> - -<p>—Venez, venez, monsieur le vicomte; la respectable -personne qui doit faire le bonheur de votre digne patron, -veut bien vous permettre de la saluer. Allons, moins de -timidité, venez, vous dis-je.</p> - -<p>«Figure-toi, chère Juliette, l'excès de mon étonnement, -lorsqu'au lieu d'un morveux tel que je me l'étais -imaginé et qu'annonçait peut-être l'invitation de -Cudard, je vis s'avancer avec grâce un jouvenceau de -la meilleure tournure, très grand pour son âge, svelte, -à la physionomie noble, et beau!… ma chère, beau -comme Adonis. J'ai peut-être le malheur d'avoir quelque -chose d'un peu repoussant pour les gens qui ne me -connaissent point, et c'est pourquoi sans doute le sourire -du vicomte fut coupé sur-le-champ par l'air le plus -composé; je vis ses longs et beaux yeux noirs s'abaisser -vers la terre. Il fit un temps d'arrêt, rougit et devint -céleste… Ce ne fut qu'une minute plus tard qu'il put, en -hésitant, me faire un compliment, d'ailleurs fort honnête. -Cudard, déjà très familier, et qui avait le ton de l'ascendant, -prit alors la parole avec assurance et me dit:</p> - -<p>—Il faut nous excuser, Mademoiselle. Nous sommes -écolier; nous n'avons rien vu encore; ainsi, notre embarras -est bien pardonnable.</p> - -<p>—Pédant (manquai-je de lui répliquer)! tu serais -moins audacieux et bien embarrassé toi-même si tu -pouvais sentir le ridicule de ton rôle; va, ta médiation -est ici bien inutile.</p> - -<p>«En effet, le trouble du bel adolescent, sa gêne respectueuse, -les grâces que cette louable timidité prêtait à sa -charmante figure, avaient bien plus d'éloquence que les -sottes excuses de l'abbé! Je ne pus m'empêcher de -couvrir celui-ci d'un regard peu flatteur pour sa vanité, -s'il eût été saisi; mais cet homme, plus histrion qu'observateur, -allait de l'avant et parlait comme se croyant -inaccessible à la critique.</p> - -<p>«Comme je n'étais pas assez fatiguée pour ne pouvoir -trouver de plaisir à me promener, je témoignai l'envie de -parcourir les jardins du château. Nous nous y rendîmes -donc aussitôt que mes nouveaux compagnons eurent -quitté leur attirail de cheval, et que j'eus fait moi-même -un peu de toilette.</p> - -<p>«Pendant cette promenade, je fus aussi parfaitement -contente du petit vicomte, que mécontente de l'excédant -abbé. Ce présomptueux ne s'était-il pas donné les -airs de me questionner de mille manières, toujours en -me priant beaucoup d'excuser!</p> - -<p>«Mais (disait-il) on ne peut voir mademoiselle sans -prendre à tout ce qui la concerne le plus vif intérêt. Oui -(essayant de me prendre affectueusement la main), -je voudrais avoir le bonheur de vous connaître à fond, -afin de pouvoir… vous devenir peut-être fort utile. -(Ma mine aurait dû l'embarrasser: il osa poursuivre.) -Une jeune personne qui prend pour époux un homme -âgé doit,… sur bien des articles, être de bonne heure -préparée.</p> - -<p>—Je ne vous entends pas, Monsieur l'abbé.</p> - -<p>—C'est que… dans l'état que vous allez embrasser, -tout n'est pas roses; il s'en faut beaucoup.</p> - -<p>—J'avais imaginé que les gens du vôtre avaient -assez peu de connaissance de ce qui regarde l'ordre où -je vais entrer?</p> - -<p>—Préjugé que cela, Mademoiselle. Les gens de mon -état ont des rapports avec toutes les classes de la société: -nous tenons à tout. Nous sommes si accoutumés -à voir!… et à bien voir!… (Et le sot ne voyait pas que -je le portais sur les épaules!)</p> - -<p>—Monsieur (lui ripostai-je), j'ai beaucoup de penchant -à vous croire homme très capable, mais, toute -ma vie, j'ai pris assez volontiers conseil des circonstances… -du moment, si vous voulez; et sans me préparer -à jamais rien, j'ai communément le bonheur de -choisir avec assez d'adresse le parti convenable… Je -crus voir alors mon Cudard sourire avec épigramme, et -combiner quelque idée qui lui serait venue sur-le-champ…</p> - -<p>«Pendant tout ce beau colloque, le pauvre petit -vicomte n'avait pas dit une parole. Il avait rêvé, Dieu -sait à quoi; mais il y eut un moment de silence, ce qui -rendit très remarquable un profond soupir que le pauvre -enfant exhala.—Bonté divine (s'écria l'ex-gouverneur)! -à qui donc en avez-vous avec cette suffocation soudaine!—Moi! -riposta Solange, je ne suis point suffoqué… -Je me trouve… parfaitement et n'ai été mieux de ma -vie.—Monsieur (interrompis-je), est peut-être fatigué? -(Je le regarde avec amitié). La promenade le gêne? -On peut rentrer.—Oh! non, non, Mademoiselle, demeurons, -de grâce: ce jardin est délicieux! et la soirée -si belle! Ah! quels yeux, quels yeux, Juliette, il avait -en exprimant ainsi son admiration! et je crus sentir -en même temps que le bras dont j'enlaçais le sien, se -trouvait pressé contre son flanc… Je devinai qu'il -étouffait pour le coup quelque nouveau soupir, ne voulant -pas donner plus de prise aux sottes annotations -du pédagogue. Moi… (tu peux m'en croire) sans coquetterie, -mais… par espièglerie peut-être, et pour savoir -si je pouvais avoir quelque part à l'agitation que montrait -mon petit promeneur, je fis la faute de lui sourire, -avec un mouvement involontaire de la main, qui, peut-être, -serra tant soit peu l'une des siennes… Ah j'eus -bientôt lieu de me repentir de ces apparences d'agaceries. -Ne voilà-t-il pas à l'instant mon Adonis qui fixe -sur mes yeux les siens brillants comme du phosphore! -Il est sur le point de s'arrêter tout court. Je me vois -menacée… Je ne sais si ce n'est point peut-être d'être -embrassée à la vue de cent personnes, ou Dieu sait -quelle autre imprudence de jeune homme. Heureusement, -M. Cudard venait de s'arrêter pour ramasser un -papier fort sale qu'il avait pris pour une trouvaille de -conséquence. Je le rappelai bien vite.</p> - -<p>«Cependant le cœur me battait! les veines du pauvre -petit étaient gonflées! on les voyait serpenter sur son -front enluminé… Je le sentais tremblant, brûlant… Je -fus obligée (comme s'il y eût déjà de l'intelligence entre -nous) de lui faire, au moment où l'abbé nous rejoignait, -un <i>chu</i> imposant.</p> - -<p>«Et voilà comment, en dépit qu'on en ait, peuvent -naître des malentendus. Qui, dans ce moment, nous -voyant ainsi troublés, n'aurait pas imaginé qu'il y -avait de part et d'autre un commencement de galanterie?</p> - -<p>«Je me plaignis de la fraîcheur du soir et voulus retourner -chez moi tout de suite. Le doux et tendre adolescent -nous suivit sans murmure. L'abbé goûtait d'autant -mieux ma résolution subite, qu'avant de quitter -l'auberge, il avait oublié de demander le bulletin du -souper; il se reprochait cette négligence en homme qui -affichait une gourmandise… d'abbé, c'est tout dire.</p> - -<p>«Je redoutais fort l'instant où cet inspecteur, visitant la -cuisine, me laisserait probablement seule avec mon trop -inflammable élève. Par bonheur, Béatrix, qui se trouva -devant la porte et que je fis monter avec moi, me sauva -le dangereux tête-à-tête. Je renvoyai promptement mon -jeune homme, sous prétexte que je voulais me déshabiller; -cependant ce besoin n'était pas le principal objet qui -me faisait désirer d'être seule. Je fus invisible jusqu'au -moment de nous mettre à table.—Victoire! future -baronne (dit, en entrant, avec le souper, l'emphatique -et toujours bruyant Cudard: il tenait à la main deux -lettres). Voici pour le coup des nouvelles positives et -dont vous allez être enchantée. M. le baron m'écrit, -et voilà, Mademoiselle, ce que j'ai trouvé de joint pour -vous à son épître. Ma foi! vive la sympathie! Ce galant -homme a su calculer à la minute votre voyage et celui -de notre paquet, afin que tout arrivât ensemble.—Je -lus, sans partager à certain point l'extase du sot -commissionnaire. M. de Roqueval, après un début de -lieux communs galants, dont je ne me sentais nullement -touchée, et d'excuses à propos d'une absence que -je m'étais déjà résignée à souffrir très patiemment, -s'annonçait pour le lendemain ou le surlendemain au -plus tard. Je fis, comme le petit vicomte, un gros soupir, -que l'examinateur Cudard ne manqua pas de prendre, -avec tout le discernement possible, pour l'expression -frappante du désir que j'aurais déjà d'embrasser mon -cher prétendu.</p> - -<p>«Pendant le court intervalle de temps que le petit -amoureux avait passé sans me voir, ses traits avaient -déjà souffert de l'altération, il avait perdu la moitié de -ses brillantes couleurs. Quand il fut à table, quoiqu'à -mon côté, je lui vis l'air sombre et distrait: il ne me -regardait presque point. J'étais impatientée de cette -conduite, et comme je ne doutais pas qu'instruit avant -moi-même du rapprochement de M. de Roqueval, -Solange ne fût, à cause de cela, si tourmenté, je fus -piquée de l'air que semblait se donner un étourdi de -compter d'avance sur assez d'intérêt de ma part pour -qu'il se crût en droit de se faire des chances personnelles -de ce qui pouvait me concerner. Dans ces dispositions, -je fis l'essai d'une manœuvre qui me réussit pourtant -assez mal. Je crus, en persiflant le petit boudeur, -le réveiller et mettre fin à ma maussaderie; mais, il avait -un assez bon caractère pour me sourire, et me dire même -des choses assez agréables, tandis que je le harcelais; -il n'en avait pas moins le <i>cœur gros</i>, et des larmes -qu'il ne pouvait retenir s'échappèrent tout à coup avec tant -d'abondance, que Cudard les eût infailliblement remarquées, -s'il n'eût pas été profondément occupé à -dévorer une volaille succulente, unique objet de sa -gloutonne attention… Cet accès d'appétit nous épargna -ce que le mentor n'aurait pas manqué de dire au sujet -des vapeurs de l'élève… Je fus enchantée de ce que -l'abbé ne voyait d'un trouble dont enfin il aurait aussi -bien que moi deviné la véritable cause.</p> - -<p>«Ce moment, ma chère Juliette, était le premier où, -depuis mes malheurs, j'avais, en faveur d'un homme, -éprouvé quelque mouvement de compassion… disons -plutôt d'attendrissement… Je ne sais, mais si j'avais -été tête à tête avec mon petit affligé quand ses pleurs -se firent jour, je me serais peut-être mise en grands -frais pour lui donner des consolations. Mes yeux apparemment -lui en dirent quelque chose; car après y avoir -fixé quelques instants les siens, il reprit visiblement sa -sérénité naturelle, sa charmante humeur; et le plus -attrayant coloris reparut sur son visage.</p> - -<p>«Pendant ce temps-là, Cudard goinfrait, et buvait -comme un Suisse: bourgogne, bordeaux, champagne, il -appela de tout; sous ces beaux noms, on lui présenta les -drogues qu'on voulut; il les huma sensuellement et en -telle quantité, que le sage gouverneur était ivre quand -nous quittâmes la salle. La paix était faite à la sourdine -entre l'élève et moi; Cudard eut l'insolence de me voler -un quart de baiser; je lui aurais arraché les yeux, si je -n'avais imaginé soudain que cette vivacité m'autorisait -sans doute à donner à mon tour un baiser tout entier, -et de la bien bonne espèce au petit témoin. Là-dessus, -nous allâmes tous essayer de dormir…</p> - -<p>«Je vais aussi, ma chère, te laisser respirer un moment -et combiner comment je pourrai te peindre (sans trop -effaroucher ta pudeur) le reste un peu bien fort de ma -singulière aventure…</p> - -<p>«Je poursuis. On supposerait volontiers qu'une jeune -personne qui pendant cinq jours de suite a été cahotée et -n'a pas eu de très bons gîtes, va s'endormir, lorsqu'enfin, -à peu près parvenue à sa destination et passablement -contente, elle se trouve étendue dans un excellent lit. -Cependant, je ne fus pas assez heureuse pour que les -pavots de Morphée vinssent à souhait engourdir mes -paupières. Une chaleur dévorante précipitait la circulation -de mon sang; aucune attitude ne me semblait -commode; sans rhume, j'éprouvais une oppression…</p> - -<p>«Après m'être longtemps agitée dans mes draps, ta -pensée (que j'avais, je te l'avoue, un peu repoussée, -comme si j'eusse eu honte de me voir citée par elle au -tribunal de la fidélité), ta chère pensée, qui m'obsédait, -eut enfin audience.</p> - -<p>«J'avais de la lumière: je me levai pour courir à certaine -cassette, où tu sais que je conserve avec le plus -tendre soin les trésors de notre amour. J'apportai près -de mon lit ce meuble, et j'en tirai tes lettres… dignes de -Sapho: je les relus avec une tendresse… avec un désir!… -Je portai tes beaux cheveux à ma bouche… Je mis -autour de mes hanches cette galante ceinture, à laquelle -il te souvient qui pend un médaillon précieux où, derrière -ton portait, sont enchâssées certaines dépouilles… cher -trophée de mon bonheur claustral. Oh! bien sincèrement -et sans cajolerie, ma Juliette, je puis t'affirmer que ce -talisman de plaisir ne toucha point en vain au champ -où les traces de ton amoureuse moisson sont encore -récentes. Mille délicieux souvenirs m'enivraient, et, -sans qu'il fût besoin de recourir à cette effigie grossière<a id="FNanchor_45" href="#Footnote_45" class="fnanchor">[45]</a> -que j'ai voulu conserver, qui tant de fois nous servit tour -à tour à pulvériser dans le mortier de Cythère <i>le désir -de l'homme</i> que nous y voulions exterminer; ta céleste -image, aidée du plus léger attouchement, me fit deux -fois oublier mon être dans le sein du parfait bonheur. -C'était cette réparation de mes torts envers toi, cette -amende honorable qu'attendait Vénus, protectrice de -tes intérêts, pour me permettre de fermer l'œil.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_45" href="#FNanchor_45"><span class="label">[45]</span></a> N'en déplaise à la sublime Erosie, l'usage de ce qu'elle indique -ici dément un peu sa prétention aux <i>vierges appas</i>. Une demoiselle, -après avoir vécu du régime dont elle nous fait l'aveu, peut valoir une -veuve, au dire des connaisseurs. Les malins vont plus loin: ils donneraient -volontiers, à deux amies aussi délicates, aussi fières de <i>n'avoir -jamais connu l'homme</i>, des brevets de catins. (N.)</p> -</div> -<p>«J'eus une nuit délicieuse.—A mon réveil (il était -déjà grand jour), je me mis à méditer sur tout ce qui -s'était passé le jour précédent… On m'avait fait du feu. -Quelque peu de fumée rendait nécessaire la précaution -d'aérer ma chambre! mais la croisée était trop près du -lit pour qu'on pût l'ouvrir sans m'incommoder; on -préféra donc laisser ma porte entr'ouverte. Béatrix -allait être occupée chez elle à mettre en état les chiffons -que j'avais choisis pour ce jour-là. Calme et livrée ainsi -à moi-même, je me sentais exister bien agréablement.</p> - -<p>«Que j'étais folle (me disais-je avec gaieté)! J'ai -failli, pour un enfant, déroger à mes principes!… car -enfin… il m'avait intéressée, je ne puis le nier… C'est -qu'en effet, il est bien beau! bien aimable!… Quels -traits! quelle tournure… et les grâces qu'il a dans son -langage! dans ses manières! dans ses moindres mouvements!… -Mais cela n'a que seize ans.—En même -temps, mes regards se trouvaient, par hasard, dirigés -sur l'outil auxiliaire que tu connais, et qui avait le nez -hors de ma cassette… Devine l'idée bouffonne qui me -survint… C'est qu'il devait y avoir bien de la différence -entre cette figure étoffée et le joujou naissant dont ce -pauvre Solange devait être pourvu. Le ridicule de -l'échantillon animé, placé par mon imagination à côté -de l'effigie, me fit sourire; et pour mieux m'amuser -du parallèle, je saisis l'objet qui se trouvait à ma portée, -au défaut de celui qui n'y était pas… Ce que je tenais me -parut plus fort qu'à l'ordinaire… impraticable même, -quoique nous l'ayons si souvent employé… Comme si -j'avais doute que ce fût le même, je fis l'enfance de -l'approcher du seuil de son domaine… et je me dis: Un -Solange figurerait là beaucoup moins bien… D'ailleurs, -il est homme; il n'aura jamais l'honneur d'en approcher.</p> - -<p>«Etourdie j'avais totalement oublié que ma porte -était ouverte! Bornée par mon seul rideau, j'agissais -comme si j'avais été seule au monde; gênée par mes -couvertures, j'étais sortie tout à fait de mes toiles. Un -écart lascif préparait l'accès au joujou chéri!… Dieux! -mon baldaquin s'entr'ouvre! C'est Solange, un gros -bouquet à la main, et qui, léger comme l'ombre, s'était -avancé jusque-là!</p> - -<p>«Un coup de foudre ne m'aurait pas mieux atterrée. -Je fais un cri sourd et me hâte de cacher ma turpitude, -en m'enfonçant dans mon lit. L'indiscret non moins -frappé, tombe la face sur moi… Nous gardons d'abord -un morne silence, je le romps enfin, furieuse, et, me -retournant avec brusquerie vers le téméraire visiteur:</p> - -<p>—Osez-vous, monsieur, lui dis-je, vous arrêter ici -quand vous venez de me causer une frayeur…</p> - -<p>—Pardon, mille fois pardon, mademoiselle.</p> - -<p>—Entra-t-on jamais chez une personne de mon -sexe!…</p> - -<p>—Hélas je vous supposais endormie… Je me flattais -de vous voir un instant à votre insu, et de pouvoir poser -sur votre lit ces fleurs, qui, lors de votre réveil, vous -auraient appris…</p> - -<p>—Quoi?</p> - -<p>—Que la première pensée du tendre Solange avait été -pour vous; car, à quel autre que moi auriez-vous pu -imputer cette légère marque d'attention?</p> - -<p>—Sous toute autre forme, monsieur (répliquais-je -plus d'à moitié radoucie), votre attention m'aurait -infiniment touchée; mais…</p> - -<p>«Que pouvais-je ajouter de raisonnable, Juliette? -J'aurais eu bonne grâce à faire la méchante! à quereller! -J'allais être, ma foi! la plus embarrassée, si l'aimable -enfant, tombant à mes genoux et portant à sa bouche -ma main dont il demeurait emparé, ne s'était mis -éloquemment en frais de justification. Peine inutile, -car j'étais bien éloignée de lui vouloir du mal, mais -j'avais besoin qu'il entrât en scène, afin que je fusse -dispensée de pousser plus loin un rôle que je sentais -ne pouvoir soutenir avec vérité… Le prétendu criminel -dit tout ce qu'il voulut; je me tirai d'affaire avec un -air de demi-colère que je n'avais point de peine à laisser -dégénérer par degrés en indulgence. Ma position exigeait -ce petit manège. Quelque coupable que pût être, dans -le fait, celui que son intention et surtout son amour -justifiaient si bien, sa cause n'était pas à beaucoup près -la plus mauvaise. Sans ma faute, quelle eût été la -sienne! il s'agissait donc de détruire l'impression que -ce qu'avait vu Solange (eut-il été plus enfant encore) -ne pouvait manquer de faire naître dans son esprit.</p> - -<p>«Cependant, au lieu de se prévaloir de sa découverte -et de la prise qu'elle lui donnait sur moi, le pauvre -petit, toujours contrit, toujours suppliant, couvrait -ma main de baisers.</p> - -<p>—Belle, mais perfide main (disait-il), je te caresse, -et j'y ai bien du plaisir… tu n'es pourtant que mon -ennemie (ceci m'étonna).</p> - -<p>—Que voulez-vous dire, Monsieur!</p> - -<p>—Cruelle! eh! n'ai-je donc pas vu…</p> - -<p>—Vous devenez fou, mon cher Solange.</p> - -<p>—Vous flatteriez-vous d'abuser de votre ascendant -au point!…</p> - -<p>—Quoi! tout à l'heure, cette main adorable n'était-elle -pas armée d'un formidable instrument et ne le -dirigeait-elle pas?…</p> - -<p>—Achevez de dire quelque impertinence!</p> - -<p>—Je me tais, mais… je sais trop ce que l'exercice -égoïste où je vous ai surprise a de fatal pour un amant<a id="FNanchor_46" href="#Footnote_46" class="fnanchor">[46]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_46" href="#FNanchor_46"><span class="label">[46]</span></a> Si l'on continue de lire, on cessera d'être étonné de voir notre -enfant de seize ans parler et même agir comme l'homme le plus formé! -Solange n'en était pas (comme le fait le prouve) tout à fait à sa première aventure. -En dépit du collège et de l'abbé, son éducation amoureuse -était déjà bien avancée. Paris est un séjour où les jeunes gens -sont si précoces! et pour peu qu'ils aient des dispositions à saisir les -principes mondains, il y a de si bons professeurs! (N.)</p> -</div> -<p>«Je commençais à n'être plus à mon aise.</p> - -<p>—Parlons un peu raison (dis-je, lui retirant ma main -et m'élevant assise contre mes oreillers). En supposant -qu'il y ait quelque chose de répréhensible à ce dont -votre indiscrétion, peu civile, vous a fait témoin, quel -droit auriez-vous, s'il vous plaît, à vous en formaliser?</p> - -<p>—Aucun sans doute, mais si vous aviez un peu…</p> - -<p>—De prudence, voulez-vous dire apparemment… -ma porte aurait été fermée, et vous n'auriez pas maintenant -la cruelle satisfaction de m'humilier.</p> - -<p>—Vous humilier! moi, qui vous adore! moi qui -suis votre esclave! oh! non, non; je pourrais plutôt -me croire infiniment heureux d'avoir vu ce qui s'est -passé!… mais il aurait fallu pour cela… ou plutôt vous -ne l'auriez pas fait si… (Il fixait ses regards sur les miens -sans continuer).</p> - -<p>—Poursuivez; faites-vous mieux comprendre.</p> - -<p>—Une femme un peu susceptible de compassion -et qui aurait daigné réfléchir à l'état violent où je suis -depuis que j'ai le bonheur ou le malheur de vous -connaître… si d'ailleurs elle n'eût pas éprouvé pour moi -quelque répugnance insurmontable, et que ses sens -l'eussent tourmentée… (Au travers tout son petit tortillage, -je le voyais très bien venir: à dessein donc de -l'aider un peu).</p> - -<p>—Cette femme! eh… bien!</p> - -<p>—M'eût donné la préférence.</p> - -<p>Et voilà mon pauvre petit tout confus, repentant peut-être -d'avoir laissé échapper cet aveu cavalier. Cependant, -au lieu de me fâcher, comme pour la décence -j'aurais peut-être dû le faire, je fais la folie de rire aux -éclats.</p> - -<p>—Comment (ripostai-je d'un ton railleur), à seize -ans! mais, mais, mon ami, voilà de ces propositions… -qu'on ose tout au plus faire quand, décidément libertin, -on a sous la main quelque femme d'une dissolution -connue… car, avant tout autre, il n'y a qu'une longue -habitude ou des sentiments réciproques bien avoués -qui puissent relever l'homme le plus épris du respect -qu'il doit à notre sexe.</p> - -<p>—Ah! oui, je n'ai qu'à me conformer à ces belles -maximes! Une longue habitude! des sentiments réciproques! -Avons-nous le temps de voir se former tout -cela! Vous en parlez bien à votre aise! Indifférente, -bravant l'amour, et devant vous marier après-demain -vous ne vous souciez guère de ce que va devenir le -malheureux Solange. Ce M. de Roqueval, qui revient -pour votre bonheur, fera mon supplice, il me comblera, -si vous voulez, d'amitié, à cause de mon père; il me -conduira chez le ministre, voilà qui est fort bien; mais -après cela, le bourreau qu'il est me fera témoin de son -funeste mariage; le lendemain il me renverra dans ma -famille… Et cependant vous serez à jamais perdue pour -le malheureux que vous avez ensorcelé… Ah! j'en -mourrai… Non, non, Mademoiselle; je ne survivrai -point au moment affreux qui m'arrachera d'auprès de -vous!</p> - -<p>«Et voilà les plus beaux yeux du monde changés en -deux ruisseaux de larmes… Mes mains en sont trempées. -J'allais peut-être dire quelque chose de trop, quand le -bel enfant continua. Si vous étiez de ces femmes austères, -sauvages, qui méconnaissent le charme de la -volupté! Mais après ce que j'ai vu!… barbare!… Pourquoi -pas plutôt moi! Pourquoi pas, au lieu d'une idole -difforme, un être vivant qui se consume pour vous?… -Conçois-tu, ma chère Juliette, qu'on puisse raisonner -plus juste? Et crois-tu qu'il m'eût été décent de faire -la bégueule avec le clairvoyant témoin de ma luxurieuse -manœuvre!</p> - -<p>—Mais, Solange (lui dis-je, me prêtant à l'effort -qu'il faisait pour prendre un baiser), quand je serais -assez faible… tu vois, mon bel ami, que je le suis peut-être -plus que tu ne l'imaginais… Oui, je te l'avoue, je -n'ai pas un instant douté de t'avoir donné de l'amour. -Tout ce que tu m'as laissé voir de tendre, d'impétueux -m'a flattée. Ton imprudence même d'être venu ce matin, -je t'en sais gré, je crois, en un mot, que, pour faire une -joyeuse folie, on ne pourrait choisir un être plus charmant -et moins capable que toi de donner des sujets de -repentir. Mais, avec tout cela, mon cher, si je me livrais -à ton penchant, au mien; si nous venions à perdre la -tête, à quoi cela me mènerait-il?</p> - -<p>—Au bonheur, céleste amie, au parfait bonheur.</p> - -<p>—Parfait bonheur immédiatement suivi de peines -cruelles. Tu me le faisais observer à l'instant. N'aurai-je -pas dans vingt-quatre heures un souverain maître, des -devoirs sacrés?</p> - -<p>—C'est donc à nous de reculer de vingt-quatre heures -un malheur inévitable qui commence dès maintenant, -si nous raisonnons en sophistes, quand tout nous invite -à jouir en amants.</p> - -<p>«Ah Juliette! c'est mon étoile qui, pour confondre -ma trop présomptueuse confiance en moi-même, me -suscitait cette étrange aventure et voulait, afin que je -fusse complètement humiliée, qu'un enfant triomphât -de ma haine factice contre tout le sexe masculin. Ne -trouves-tu pas que mon énorme préjugé, vaincu d'emblée -par Solange, rappelle ce fanfaron de Goliath que le -petit David terrasse du premier coup?</p> - -<p>«Mais laissons ces puérilités.</p> - -<p>—Tu dois être impatiente de voir comment va se -terminer notre singulière argumentation. Puisse, hélas! -le dénouement ne pas te déplaire, mon cœur. Voici -l'instant où, comme souveraine de mes inclinations, tu -vas être mortellement offensée; mais j'aurai mon tour, -et tu peux d'avance compter sur le même pardon, que -tu ne me refuseras pas sans doute.</p> - -<p>Qui l'eût cru d'un enfant! Au reste ce qu'il va faire est -moins difficile à l'âge le plus tendre, que ces tours de -force d'un esprit prématuré par lesquels mon petit -séducteur m'a déterminée enfin à combler ses amoureux -désirs.</p> - -<p>«Un baiser, de ceux qui signifient tout, qui donnent -carte blanche pour tout, mit fin à notre débat sentimental. -Tandis que nos bouches étaient collées, nos -langues enlacées, des mains prévoyantes arrachaient -ma triple enveloppe. Déjà, mes plus attrayantes richesses -étaient saisies, incendiées, et souffraient un -doux pillage. Quel écolier, grands dieux! Quel parti -ne sut-il pas tirer de ses premiers succès. Avec quelle -adresse n'escamota-t-il pas si bien les apprêts du -triomphe décisif, que je croyais le vainqueur bien loin -encore de faire son entrée, lorsque je reconnus qu'il -était déjà maître absolu de la forteresse… Mais, que -dis-je? Tandis que ma tête roulait peut-être encore -quelque sot projet de résistance, ah! sans doute, tout -le reste de mon individu était d'intelligence avec l'ennemi -pour que je fusse complètement subjuguée; car -lorsque après un moment (de ceux qu'aucune plume -ne peut décrire, de ceux que peu d'heureux peut-être -peuvent obtenir et qu'il faut avoir connus pour pouvoir -s'en faire une juste idée)… lors, dis-je, que je revins à -moi, je reconnus que, de tous mes membres, j'avais -saisi, étreint, enchaîné le bel enfant, comme si j'avais -essayé de le faire passer tout entier au-dedans de moi… -Nous nous renvoyions réciproquement nos âmes du -fond de nos poitrines, avec nos brûlantes haleines… -O sexe trop fait pour nous, trop nécessaire à notre -bonheur, comme Solange te vengeait par la conversion -d'Erosie et la défaite de ta plus intrépide antagoniste!</p> - -<p>«Cependant chère Juliette, comme j'ignore si j'aurai -le temps, avant l'arrivée du baron, de finir la tâche de -ma confession dont tu ne sais pas encore ce qui m'a -rendue le plus coupable, je vais à bon compte t'expédier -ce que j'ai griffonné. Trouve bon qu'en finissant je te -demande humblement pardon, et t'assure que si les -vapeurs de ma tête exaltée peuvent, en se dissipant, -entraîner aussi la passion chimérique que tu m'avais -inspirée, du moins mon attachement parfait et réfléchi -conservera dans mon cœur plus sage une existence -inaltérable. Adieu, Juliette, ton Erosie te couvre de -baisers.»</p> - -<p class="date">A Fontainebleau, le 3 novembre 17**</p> - -<div class="chapter"></div> -<h3>SECONDE LETTRE D'ÉROSIE A JULIETTE</h3> - -<p>«Je venais, chère et tendre amie, d'envoyer à la poste -le premier volume de mes sottises, quand une seconde -missive, adressée pour le coup directement à moi, -m'a fait savoir qu'encore deux jours se passeraient sans -que je visse arriver M. de Roqueval! Ainsi soit-il!</p> - -<p>«Qu'ai-je besoin (me suis-je dit) de me trouver, même -aussitôt, en face d'un <i>homme</i> à qui j'ai <i>manqué</i> (car il -faut bien en convenir, à moins de prétendre à me mettre -au-dessus de toutes les idées reçues)… avec un homme, -enfin, devant lequel je ferai peut-être l'enfance (à -vingt ans!) de rougir, comme si j'avais lieu de craindre -qu'à son arrivée il ne lise sur ma physionomie que -d'avance j'ai décoré son front!… Cependant, Juliette, -il faudra bien qu'il soit sorcier s'il devine tout… et je -le donnerais en cent… à toi-même, qui sais déjà la bonne -moitié de ma galante équipée. En vérité, mon cœur, -si je n'avais qu'une turpitude abominable à te raconter, -je te ferais grâce du reste de mon aventure, mais quelques -détails, selon moi, si bons à savoir, se mêlent à ma -propre scène, que, de nouveau, je vais victimer mon -amour-propre en faveur de ce goût décidé que je te connais -pour toute peinture lascive.</p> - -<p>«Après m'être volontairement et bien délicieusement -donnée à mon petit séducteur, un retour vers la bégueulerie -eût été quelque chose de fort ridicule; l'éprouver -ne m'était pas possible; le feindre?… à quoi bon! -Cette plate fausseté m'aurait assez mal réussi sans doute. -Heureuse, parfaitement heureuse; pressant contre mon -cœur l'être charmant avec lequel je venais de m'unir; -donnant, recevant mille et mille baisers, et tous deux -inaccessibles au souvenir de notre porte pleinement -ouverte, nous jasions avec l'abondance et l'ivresse du -contentement absolu…</p> - -<p>—Comment, petit démon (dis-je à mon enfant gâté), -se peut-il qu'à ton âge, et sortant d'un triste collège, tu -aies pu former un plan de <i>bonne fortune</i> si rusé, si bien -combiné?</p> - -<p>—Hélas ma chère vie, je n'ai point de ruse; je -n'avais rien prévu: tu es infiniment belle; tu m'as -rendu amoureux; un désir violent agit vite et profite -de tout; une occasion s'est offerte; je l'ai saisie; l'instinct -du plaisir suffirait pour tout cela. Notre sympathie -a fait le reste…</p> - -<p>—Il n'y a pas, à ce que je vois, de novices parmi vous -autres hommes, et l'on a grand tort de plaisanter aux -dépens de ces prétendus <i>timides</i> qu'on croit ne savoir -comment déclarer une première passion, et que les -femmes, dit-on, quelquefois sont obligées de provoquer, -pour qu'ils aillent un peu vite au <i>but</i>, quand elles le -connaissent elles-mêmes et qu'elles ont résolu de les y -pousser.</p> - -<p>—Pardonne-moi, mon cœur; ces timides-là sont en -grand nombre; on commence presque toujours par cette -<i>gaucherie</i> que tu viens de décrire, et tout comme un -autre, j'ai payé ce tribut. Mais on est plus ou moins -chanceux dans la rencontre de la première belle à qui -l'on adresse son voluptueux hommage, ou qui se fait -un plaisir de nous le dérober… Je te dirais bien, dans ce -genre, quelque chose d'assez piquant, et qui m'est relatif… -mais près de toi, je ne saurais m'occuper que -de toi seule… les moments sont courts… laisse-moi…</p> - -<p>Il voulait…</p> - -<p>—Non, non (lui dis-je), modère un instant ce transport, -qui me flatte, mais auquel je ne veux répondre -qu'après que tu m'auras fait confidence de ce que tu -viens d'annoncer. Dis, dis-moi, cher toutou, qui fut, -avant ce jour, l'heureuse friponne qui te donna les excellentes -leçons dont tu as si bien profité?</p> - -<p>—La nommer serait un crime<a id="FNanchor_47" href="#Footnote_47" class="fnanchor">[47]</a>; mais sous le nom… -de <i>Lindane</i>, si tu veux, je vais te crayonner le portrait -d'une femme qui a si bien voulu se charger du tendre -soin d'éclairer mon inexpérience, et de me donner les -doux préceptes dont je viens de faire une si heureuse -application. Cependant, ma divine, il faudra me permettre -de remonter un peu plus haut, au risque de -t'ennuyer; autrement j'aurais peine à te faire comprendre -à propos de quoi cette fée bienfaisante m'apparut -et voulut bien prendre à moi quelque intérêt.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_47" href="#FNanchor_47"><span class="label">[47]</span></a> Solange a était fait pour trouver dans son propre cœur ce sentiment -de justice et de reconnaissance; mais, outre cela, l'institutrice aimable -(qu'il fera bientôt connaître vaguement) lui avait recommandé pour -toujours la discrétion comme l'une des vertus les plus utiles aux galants -et comme l'un des moyens les plus sûrs pour qu'ils aient beaucoup -de femmes. En effet, celui qui n'a jamais cité ses bonnes fortunes, -inspire la confiance; on hésite moins à le rendre heureux; il obtient -des faveurs qu'on ne regrette point et qu'on ne regrettera jamais; et -quand cette douce chaîne vient à se rompre, il conserve encore l'estime -et l'attachement de celles qui n'ont plus d'amour, tandis que le fat, -décrié, méprisé, trouve dans ses maîtresses désenchantées autant d'ennemies -qui souvent font pis que de lui rendre difficiles de nouvelles intrigues. -Que ne peut-on persuader de cette vérité l'essaim de ces avantageux, -fatals aux amours, qui ne se plaisent qu'à diffamer celles qu'ils -ont pu séduire! (N.)</p> -</div> -<p>«C'est maintenant l'ingénu Solange qui va t'entretenir, -ma chère Juliette; et pour ne point l'interrompre, -je te fais grâce des questions éparses que j'ai pu lui faire -pendant son récit.</p> - -<p>—Dès l'âge de treize ans, je sus (je ne me rappelle -pas précisément à propos de quoi) qu'il existe entre ton -sexe et le mien une différence de conformation. Certaines -estampes immodestes que possédaient, dans le -plus grand secret, quelques-uns de mes condisciples -les plus formés, et qu'ils eurent l'imprudence de me -montrer, occasionnèrent de ma part mille questions -auxquelles ils se firent un plaisir de répondre. Dès lors, -ces aimables instituteurs devinrent les objets de ma -fervente amitié. J'appris d'eux tout ce qu'ils savaient -eux-mêmes, c'est-à-dire bien plus (et j'en rougis) que -ce qui concerne les vrais rapports de notre sexe avec le -tien. Ils connaissaient, ces pervers! des pratiques palliatives -de plus d'un genre. La première, qui me fut enseignée -au bout de très peu de temps, me sembla bien -douce et bien commode. Plus les sensations qu'elle -procure sont nouvelles, plus elles sont ravissantes. -Pendant près d'un an, j'en fis, quoique avec modération, -mes uniques délices; mais je devenais grand garçon; -on me crut digne enfin de recevoir un grade de plus: -on me pressentit avec la bonne volonté de m'initier… -j'en étais à peu près là quand il arriva ce que je vais dire.</p> - -<p>«Il y avait dans notre collège un garçon de seize à -dix-sept ans, sorti, je crois, des Enfants Trouvés, et -domestique dans notre pédantesque solitude<a id="FNanchor_48" href="#Footnote_48" class="fnanchor">[48]</a>. Ce -balourd avait reçu de la nature un embonpoint frais et -normal; sa tête ronde, moutonne, ornée d'une forêt -de cheveux du plus joli blond, n'aurait pas mal été sur -les épaules d'une grosse dondon de la basse classe du -peuple. Claudin (c'est ainsi qu'on le nommait), simple, -sot, pourtant babillard, était familier et si dominé par -l'intérêt et l'appétit, que, pour le moindre argent, ou -pour quelque friandise, on pouvait exiger de lui les -choses les plus déraisonnables. Tous nos pédagogues, -tous nos humanismes, philosophes, et, bien entendu, -M. Cudard aussi, faisaient grand cas du maniable Claudin. -Il visait au bouffon, cela faisait grand effet dans -un séjour dénué d'amusements, et puis encore le petit -rustre croyait bêtement, ou feignait de croire que, -dans un collège, on se rend recommandable en affichant -le désir de s'endoctriner. En conséquence, il paraissait -épier avec soin les occasions où pendant nos récréations -et d'autres moments de loisir assez rares le premier venu -de nos pédants pouvait le faire lire, écrire ou répéter -quelques tirades de livres classiques qu'il faisait semblant -de savoir par cœur, bien qu'il n'y comprît pas une -syllabe. Avec toute l'<i>enfance</i> de la maison, Claudin -jouait un autre rôle. Pour quelques sous, pour une -pomme, il endurait des <i>mystifications</i>, grimaçait, ou -faisait de gauches contorsions du corps qu'il nommait ses -<i>tours de force</i>. J'étais espiègle et gai: Claudin me faisait -rire; et comme, pour sa gourmandise et son avarice, -j'étais un de ses plus utiles chalands, il m'honorait -d'un attachement particulier, je le traitais aussi comme -un espèce de camarade.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_48" href="#FNanchor_48"><span class="label">[48]</span></a> Le tableau qui suit, au défaut du coloris de la vraie volupté, que -ne peuvent avoir les objets qu'il représentera, a du moins celui d'une -confiance naïve qui peut mériter aussi bien l'indulgence du lecteur. -D'ailleurs, tout ce que va raconter le petit vicomte est de nature à -fournir de sérieuses réflexions aux parents qui confient leurs enfants à -l'éducation vicieuse de certains collèges. En considération du <i>but moral</i> -que nous avons cru démêler à travers l'incongruité de ces détails épisodiques, -toutes réflexions faites, nous avons pris le parti de ne rien retrancher. -On conviendra sans doute qu'en fait d'<i>érotisme</i>, les bornes -entre le bon et le mauvais goût ne sont point encore fixées? (N.)</p> -</div> -<p>«Pourtant un jour:</p> - -<p>—Claudin (lui dis-je avec quelque défiance), en -vérité, je ne conçois pas pourquoi tu t'enfermes si souvent -avec mon vilain abbé Cudard. Je crains bien que -ce ne soit pour lui faire sur mon compte des paquets… -Prends-y garde! si…</p> - -<p>—Moi, Monsieur! Ah bien! c'est joliment moi qui -fais des paquets à Messieurs vos précepteurs! Ah! -dame! quand j'ai l'honneur d'aller vers eux, ils songent -bien à me parler de leurs disciples, ma foi!</p> - -<p>—Eh de quoi diantre peut te parler… par exemple, -un Cudard, qui fait profession de ne s'occuper que de -moi? Il est insoutenable…</p> - -<p>—Oh bien! il y a pourtant des moments où il n'y -pense guère.</p> - -<p>«Bref de fil en aiguille, et moyennant un écu (grosse -somme pour un Claudin), j'arrachai par lambeaux, -l'aveu complet d'une intimité… qui me sembla d'abord -incompréhensible, mais qu'à force de questions et de -réponses, je fus enfin en état de supposer praticable. -Je ne te cacherai pas, ma bonne amie (c'est toujours -l'écolier qui parle, et tu nous écoutes, Juliette?), je -ne te cacherai pas qu'il s'était passé parfois, entre -l'obligeant Claudin et moi, fort complaisamment aussi, -de légères scènes de polissonneries réciproques; mais, -en honneur, j'étais à mille lieues de l'infâme Cudard, -jusqu'à cet instant, je n'en avais pas eu la moindre idée. -Claudin venait de m'expliquer tout cela de la manière -la moins équivoque. Pour un écu de plus il ne tint qu'à -moi de passer des connaissances de la théorie à celles de -la pratique. Mais, soit pudeur, soit dignité, soit aussi -la crainte d'être trahi auprès de Cudard, je refusai net -les bontés qui m'étaient offertes.</p> - -<p>«Cependant ces singulières ouvertures m'avaient -frappé, des images imparfaites se retraçaient sans cesse -à ma vive imagination; un désir curieux m'obsédait.</p> - -<p>«J'avais pour ami particulier le jeune… disons de -<i>Saint-Elme</i>, toujours pour ne désigner personne par son -véritable nom<a id="FNanchor_49" href="#Footnote_49" class="fnanchor">[49]</a>; cet ami, de deux ans plus âgé que -moi, cadet de trois enfants d'un père assez dur qui -venait de se remarier, et tonsuré pour jouir déjà du -revenu de quelques chapelles, Saint-Elme, dis-je, -n'aurait eu aucunes dispositions pour être d'Eglise, -si tout de bon il était indispensable qu'un ecclésiastique -fût chaste, doux, sobre, sans ambition, etc. Saint-Elme, -au rebours, était le plus dissolu de mes camarades; -sans cesse il se faisait quelque querelle par un excès -de pétulance qui offusquait en lui le meilleur naturel. -Quant à l'orgueil et au désir des richesses, -ces défauts s'étaient développés dans son cœur dès la plus tendre -enfance. Aussi Saint-Elme portait-il fort gaiement son -petit collet, parce qu'il avait très bien saisi qu'étant -d'une maison assez considérée et neveu d'un prélat en -crédit, il ne pouvait manquer d'être quelque jour évêque -ou gros abbé commendataire.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_49" href="#FNanchor_49"><span class="label">[49]</span></a> Solange, enfant léger et ne pensant nullement, dans la position -où nous le savons, à faire un discours académique, il faut qu'on lui -pardonne son bavardage et ses enjambements, d'épisode en épisode. -Ceci n'est point un roman fait à plaisir, mais une copie d'originaux -auxquels nous aurions mauvaise grâce à changer la moindre chose, -l'ouvrage dût-il y gagner quelques degrés de perfection quant à sa -forme. (N.)</p> -</div> -<p>«Ce qui résulta des consultations secrètes que je -préférai de prendre auprès de Saint-Elme, sur les matières -que Claudin m'avait dégrossies, n'est pas fait -pour se mêler, dans l'imagination d'une amante adorable, -aux récentes impressions de vraie volupté qu'elle -vient de recevoir. Regarde donc, chère âme, la prétérition -des conférences mystérieuses que j'avoue d'avoir -eues avec le débauché Saint-Elme comme l'humiliante -expression du plus sincère repentir que j'ai de me les -être permises…»</p> - -<p>Je commençais, ma Juliette, à m'impatienter un peu, -ne concevant pas comment un Claudin, un Saint-Elme, -tout à fait étranger à la méthode qui venait de si bien -réussir à Solange auprès de moi, pourraient m'amener -cette Lindane que je brûlais de connaître. J'en fis la -question.</p> - -<p>—Deux mots encore et nous en sommes à elle, -répondit le petit conteur, puis il continua:</p> - -<p>—L'extrême amitié que nous affichions, Saint-Elme -et moi, devient bientôt l'objet de l'animadversion de -tout l'aréopage scolastique. Nous étions un peu pâles, -nous maigrissions, M. Cudard, qui devinait, ou, plus -vraisemblablement, à qui le sieur Claudin avait dit ce -qu'il pouvait savoir de mes progrès dans la carrière du -libertinage, le zélé Cudard trouva bon de m'observer… -Un jour il me surprit composant avec mes désirs: il -partit de là pour redoubler de vigilance et de sévérité. -Ce ne fut pas assez de m'obséder le jour, il étendit jusque -dans le loisir des ténèbres la rigoureuse observance de -ses devoirs, et me signifia bientôt qu'avec l'agrément -des supérieurs, il partagerait dorénavant ma couche. -Le trait était atterrant; car la nuit du moins je me -vengeais un peu de la contrainte du jour. Je ne me fiais -plus au vénal Claudin, et Saint-Elme, non par refroidissement, -mais par égoïsme et de peur de se trouver -englobé dans mes disgrâces, ne familiarisait plus que -furtivement avec moi; les occasions en étaient des -plus rares. La nuit donc je me retraçais de charmants -souvenirs; ils m'agitaient et je ne manquais guère -d'apporter à ce voluptueux tourment un peu de remède… -Cudard, de moitié de mon lit, allait me réduire au désespoir.</p> - -<p>«Oh! le mauvais coucheur! ma tendre amie. Odeur -fétide, ronflement importun, position en zig-zag qui ne -me laissait presque point d'espace dans un lit d'ailleurs -assez étroit!… Mais, ce maudit homme qui m'avait si -vivement chapitré sur mon petit vice impur, dont il -avait sans doute raison de chercher à me corriger, -croiras-tu bien qu'il n'était pas plus sage que moi! -que, dès qu'il se croyait pleinement assuré de mon -sommeil, il se livrait à la même turpitude! En un mot, -que plus d'une fois il prit lui-même le soin d'exciter -chez moi, croyant le faire à mon insu, les dangereuses -sensations que proscrivait son austère morale!</p> - -<p>«Ce qui pourtant passait un peu trop les bornes, c'est -qu'une nuit, comme je dormais pour le coup tout de bon -et bien fort, je me sentis réveillé par une atteinte criminelle -qui ne tendait à rien moins qu'à me déshonorer<a id="FNanchor_50" href="#Footnote_50" class="fnanchor">[50]</a> -en me déchirant! Si dans quelques autres -occasions j'avais avec succès joué le dormeur pour ce -qui pouvait m'être agréable, cette fois-ci, m'éveillant -avec douleur et surprise, je ne songeai pas à rien ménager:—Ouf! -doucement donc, monsieur Cudard! -dis-je, en changeant brusquement d'attitude; quel -rêve pénible faites-vous donc là! Vous me pressiez à -m'estropier! Lui, pas un mot. Mais, ma chère, peins-toi -ma disgrâce et l'excès de colère où je me mis! La main -que j'opposais en parlant se trouve à l'instant, ainsi que -la moitié de ma place, souillée d'un flux visqueux, à -peine connu, et dont j'ignorais surtout qu'aucun degré -de plaisir pût faire couler une telle abondance. J'étais -furieux. Mon coquin cependant n'eut pas l'air d'y faire -la moindre attention, et feignant à son tour un sommeil -léthargique, il se mit à ronfler avec une telle maladresse -et un bruit si outré qu'ils ne pouvaient faire illusion à -personne.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_50" href="#FNanchor_50"><span class="label">[50]</span></a> Ici le jeune homme raisonne avec délicatesse et discernement; -mais ne lui en déplaise, pourquoi cette idée décente ne lui vint-elle pas -à l'esprit la première fois que son ami Saint-Elme essaya de lui communiquer -ses connaissances de pratique? (N.)</p> -</div> -<p>«Le lendemain je roulais dans ma tête comment je -pourrais, sans me compromettre à certain point, mettre -sur le tapis mon aventure nocturne, et bien employer, -pour nuire à Cudard, les dangereuses armes qu'il venait -de me donner contre lui. Mais, le même jour, des nouvelles -intéressantes, que reçut le cher Saint-Elme, et -qui me concernaient en partie, firent diversion en m'occupant -de projets beaucoup plus agréables à mon imagination -que celui de confondre et faire chasser mon -luxurieux gouverneur.</p> - -<p>«C'était au commencement du mois d'août dernier; -la belle-mère de Saint-Elme, pour faire un peu la cour -à son vieux mari, s'était proposé de réunir auprès d'eux -à la campagne, pendant le reste de la belle saison, les -trois enfants du premier lit. Mais l'aîné, qui servait dans -un régiment de cavalerie, refusait net; une sœur, qu'il -conseillait, refusait de même; le seul Saint-Elme, qui -n'avait pas de raisons de fortune pour haïr provisoirement -sa belle-mère, et qui, d'ailleurs, s'ennuyait mortellement -au collège, avait accepté de grand cœur -l'invitation. Lindane (c'est mon institutrice, nous -allons enfin en parler!) Lindane savait à Saint-Elme -tout le gré possible d'une complaisance qui faisait le -procès à la conduite désobligeante du capitaine et de -sa sœur. Pour mieux marquer à l'abbé toute sa satisfaction, -Lindane ajoutait à ses remerciements l'offre -de bien accueillir quelqu'un de ses camarades, que, -pour qu'il s'amusât mieux à la campagne, elle le priait -d'amener avec lui. Le choix de mon plus cher ami pouvait-il -ne pas tomber sur moi?</p> - -<p>«Saint-Elme achevait sa philosophie; du collège, il -était décidé qu'on le transplanterait tout de suite au -séminaire de Saint-Sulpice: on ne pouvait donc s'opposer -à son départ. Quant à moi, l'accompagner, surtout -avant la vacance des classes, était quelque chose de -fort difficile à obtenir; mais de prudentes mesures -ayant été prises avec le plus impénétrable secret, Saint-Elme -fit que Lindane écrivit à mon père, qui consentit. -Cudard, que ce déplacement devait aussi soulager tant -soit peu de la gêne de notre clôture, fut enchanté, -quand, à l'improviste, l'ordre paternel lui parvint pour -qu'il me suivît chez les parents de Saint-Elme. En dépit -du danger qu'il y avait à me rapprocher trop de cet -ami, prétexte de tant de soins et de défiance, Cudard -fut le premier à presser les préparatifs du voyage. On -partit.</p> - -<p>«Cependant les geôliers farouches auxquels nous -échappions, nous ménageaient clandestinement de -quoi troubler beaucoup nos champêtres jouissances. -Si Lindane, entre les mains de qui tomba, par bonheur, -certaine lettre adressée à son mari, n'eût pas été la -femme la plus prudente et du meilleur naturel, mille -dégoûts nous eussent assaillis dans un séjour où nous -étions venus chercher des dissipations et du plaisir. -Ces infernaux pédants n'avaient-ils pas eu l'indignité -d'écrire que les émigrants étaient de petits vauriens -corrompus, épris follement l'un de l'autre, et plus que -soupçonnés d'entretenir ensemble un infâme commerce! -Cudard avait sa petite note aussi. L'écrit de ces -messieurs le désignait comme un adroit débauché sur -lequel il convenait d'avoir l'œil. Claudin apparemment -l'avait un peu terni et fait passer pour… tel que nous -avons eu l'honneur de le connaître.</p> - -<p>«Mais l'admirable conduite de Lindane prouva que -de semblables libelles sont sans effet, quand ils ne provoquent -au mal que des cœurs honnêtes et des esprits -justes. Cette dame, il est vrai, ne dédaigna pas absolument -l'avis des noirs délateurs; mais ce fut pour nous -sauver (au lieu de nous perdre, comme ils en marquaient -l'envie) que Lindane y eut égard.</p> - -<p>«La terre du marquis, père de Saint-Elme, était un -délicieux séjour. Nous y vîmes, l'abbé et moi, tous deux -pour la première fois, Lindane, petite personne, régulièrement -jolie, mince, parfaitement bien faite, d'une -élégance recherchée; poupée accomplie, en un mot, -et qui cachait, sans beaucoup d'efforts, trente ans bien -comptés, sous des dehors tellement enfantins que même -à bout portant elle paraissait à peine l'aînée de Saint-Elme. -Beaux cheveux blonds, sourcils plus foncés au-dessus -de deux grands yeux, blancheur éblouissante, -bouche de rose… des pieds, des mains en miniature<a id="FNanchor_51" href="#Footnote_51" class="fnanchor">[51]</a>, -un son de voix aigu, mais plein de douceur… tout cela -donnait l'air de la plus fraîche jeunesse, et personne -ne saurait aussi bien que Lindane en tirer davantage. -De qualité, veuve d'un mari dissipateur qui l'avait, -au surplus, rendue fort heureuse, elle s'était remariée -par raison au marquis sexagénaire, nullement agréable, -mais heureusement sans prétention, qui se prévalait -on ne peut moins de ses droits d'époux, et qui semblait -avoir à cœur de trouver dans sa femme plutôt une -agréable compagne qu'une obéissante esclave. Au bout -de deux jours nous étions au fait de tous ces détails, -et cela parce qu'aussitôt arrivé, l'attrayant Saint-Elme -avait été frappé par une égrillarde de femme de chambre, -aussi babillarde que catin et parce que encore, moi-même -<i>entrepris</i>, pour mon bien, par la très singulière -Lindane, j'avais fait rapidement, et sans rien y mettre -du mien, d'inconcevables progrès dans sa confiance.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_51" href="#FNanchor_51"><span class="label">[51]</span></a> Si parfois le petit conteur parle en homme formé, nous trouvions -ici que se montre l'enfant manquant d'usage. Qui, comme lui, dans -les bras d'une jolie femme, ferait (avec un peu plus d'expérience) la -bévue d'en louer une autre! (N.)</p> -</div> -<p>«Prévenue par nos cuistres de collège que le beau-fils -et le petit camarade étaient deux grivois fort inflammables, -elle avait judicieusement conçu que notre -honteux <i>mignonisme</i><a id="FNanchor_52" href="#Footnote_52" class="fnanchor">[52]</a> était uniquement l'erreur d'un -désir extrême et prématuré qui, ne pouvant, dans un -collège, suivre sa véritable direction, s'en frayait une -quelconque, telle que les circonstances pouvaient le -permettre. Lindane (je l'ai su depuis) avait été galante -et l'était encore; mais aussi réservée dans sa conduite -que prudente, ou peut-être heureuse dans ses choix, -jamais sa réputation n'avait souffert le moindre échec: -on la citait, au contraire, comme un modèle de décence -ainsi que d'amabilité. Son mari chassait tout le jour, -buvait toute la soirée et dormait toute la nuit. Aucun -parisien, pas même quelque voisin à tournure supportable, -n'avait des habitudes au château…</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_52" href="#FNanchor_52"><span class="label">[52]</span></a> Ce mot est forgé sans doute: mais sommes forcés de le laisser, -ne lui connaissant point de décent synonyme. (N.)</p> -</div> -<p>Pourquoi n'aurait-on pas essayé, dans des conjonctures -aussi stériles, ce que pouvait valoir un marmot -ingénu, tout neuf, pour le beau sexe, et qui passait déjà -pour être de l'étoffe dont se font les <i>hommes de plaisir</i>! -Lindane avait donc résolu, dès mon arrivée, de me <i>convertir</i>, -et cela lui fut bien facile.</p> - -<p>«La troisième soirée de notre séjour à la campagne, -nous nous promenions deux à deux dans le jardin, moi -posément aux côtés de Lindane, et l'abbé batifolant -avec la luronne de soubrette. Il faut l'avouer, ma chère, -je lorgnais de l'œil la petite marquise et la trouvais bien -à mon gré; je soupirais même, à ce que je crois<a id="FNanchor_53" href="#Footnote_53" class="fnanchor">[53]</a>. De -temps en temps elle avait l'air de sourire, sans presque -me parler. Nous allions d'un bon pas. Elle ouvre la -grille du parc; nous y sommes. C'est un bois vaste, -frais, délicieux. Nous y perdons bientôt de vue mademoiselle -Victoire, pourchassée dans un détour par le -petit égipan l'abbé…</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_53" href="#FNanchor_53"><span class="label">[53]</span></a> Tous ces détails ne devaient guère amuser Erosie, et nous supposons -qu'ils ont contribué beaucoup à ce que le goût très vif qu'elle -avait pour le petit Solange ait, comme nous l'avons su, fort peu duré. -(N.)</p> -</div> -<p>«(Mais mes doigts fatigués ont peine à soutenir la -plume, chère Juliette, permets que je la quitte un moment, -laissant Solange et Lindane trotter le long d'une -allée terminée par un cabinet rustique, à la porte duquel -je viendrai bientôt les reprendre).</p> - -<p>«—Entrons ici, dit Lindane, je ne serai pas fâchée de -me reposer un moment, d'ailleurs… j'ai quelque chose -d'intéressant à vous communiquer… Ouvrez, s'il vous -plaît, le volet de cette petite fenêtre et refermez-la… -Bon, poussez la porte… Ecoutez-moi bien, mon petit -ami; surtout gardez-vous de m'interrompre<a id="FNanchor_54" href="#Footnote_54" class="fnanchor">[54]</a>…—Oh! -par ma foi! je n'y tiens plus; c'est assez babillé! dit, -en se montrant dans la chambre… qui? le scélérat -d'abbé Cudard! et ce monstre aussitôt s'enferme avec -nous, empoche la clef et s'avance! Mon trouble, mon -indignation, ma fureur ne se décrivent point, non plus -que la stupeur, l'effroi de mon petit complice. J'avoue -qu'en écoutant celui-ci, j'étais demeurée hors du lit, -me prêtant beaucoup aux distractions amusantes d'une -jolie main qui badinait avec le plus amoureux de mes -charmes. Ainsi mon attitude était comme exprès choisie -pour que l'insolent Cudard pût tout voir. Pour comble -de disgrâce, Solange, couché tout de son long en face -de moi, m'empêchait de rentrer vite, sous les couvertures; -je ne pus que jeter sur mon visage ma chemise, remontée -si haut et si bien engagée sous mes reins, qu'en la rabattant -elle n'avait pu couvrir la honteuse lice de nos -récentes prouesses…</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_54" href="#FNanchor_54"><span class="label">[54]</span></a> Nous sommes fâchés de ce que le récit de Solange, qui commençait -à promettre quelque chose d'intéressant, se trouve si bien interrompu, -que le reste de la lettre ne dit plus un seul mot de Lindane. Mais, par -les soins que nous nous sommes donnés, la suite du discours de cette -dame nous est parvenue, avec celle des aventures d'Erosie et de Solange; -nous ne tarderons pas à publier ce supplément. (N.)</p> -</div> -<p>«Solange, après un court moment de silence, allait -s'emporter.—Là, là! mon fils, lui dit presque gaîment -le funeste pédagogue, ne vous dérangez pas. Comme en -même temps le mauvais plaisant hasardait un geste -grivois qui tendait à pousser Solange contre moi, de -ma part, un vigoureux soufflet, de celle de Solange, un -terrible coup de pied je ne sais où, nous firent soudain -raison de cette audace.—Oui! dit alors Cudard presque -en colère, c'est ainsi qu'on me traite quand on ne saurait -user avec moi de trop de ménagements! Eh bien! eh -bien! c'est bon; mes braves enfants: M. de Roqueval -va tout savoir, et…—Dieux! que dites-vous, barbare! -interrompit Solange, frappé de la cruelle idée de mon -malheur; et voilà le pauvre petit, les maintes jointes, -assis sur le lit, mais toujours posté de façon qu'il était -fort difficile pour moi d'y rentrer. Au même instant, -un serrement de cœur m'avait saisie. Je me serais -trouvée mal infailliblement, si des larmes abondantes -ne s'étaient fait jour.—Ecoutez-moi, dit alors d'un -ton assez radouci le redoutable auteur de nos disgrâces; -vous n'avez qu'à me lier la langue. Il faut d'abord vous -dire que depuis une demi-heure, je vous vois et vous -écoute. Oui, belle demoiselle; j'étais là<a id="FNanchor_55" href="#Footnote_55" class="fnanchor">[55]</a>… j'ai tout vu, -très bien vu; grâce à la complaisance que vous avez -eue de laisser cette porte ouverte, j'ai joui complètement -du plaisir de vous voir rendre heureux ce petit -garnement. Pesez, d'après cela, son intérêt, le vôtre, le -mien aussi, j'ose en parler, et jugez si de mauvaises -manières peuvent être le moyen de me porter à l'indulgence!—Vous -l'entendez, mademoiselle! me dit avec -indignation le stupéfait élève. Il frémissait de rage, -mais était-il bien en état d'en imposer à l'atroce gouverneur?—Crois, -malheureux, ajouta Solange se -retournant brusquement vers l'insolent, et lui mettant -sous le nez un poing dont on ne parut pas fort effrayé, -crois que tu périras de cette main, si jamais un seul mot…—Brrr, -belle menace, ma foi! Point d'extravagance, -mon cher vicomte; eh! quel mal, s'il vous plaît, est-il -en votre pouvoir de me faire! Vous êtes là, sans armes; -avant que vous ne soyez descendu du lit et rajusté, -j'aurais déjà crié, rassemblé tout le monde: j'ouvre; -je dis ce que je sais; je vous montre <i lang="la" xml:lang="la">in statu quo</i>. L'on -m'applaudit d'avoir fait mon devoir en épiant votre -entreprise libertine.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_55" href="#FNanchor_55"><span class="label">[55]</span></a> Revoyez la planche de la première lettre. (N.)</p> -</div> -<p>—On trouvera, j'en conviens, que vous aurez fait -votre métier; mais mademoiselle sera déshonorée.</p> - -<p>«Cette dernière réflexion rendit muet le sensible -adolescent, qui pour toute réplique, fixa les yeux sur -les miens, découverts depuis qu'enfin j'étais venue à -bout de me glisser dans le lit.—Que je suis malheureuse! -m'écriai-je avec un mouvement assez vif pour -que Solange craignît que je ne songeasse à quelque acte -de violence contre moi-même.—Chut, chut! faisait -Cudard avec un geste de la main, point d'éclat, mes -enfants.—Et voilà mon coquin incliné sur le lit, les -deux poings sous le menton, consultant nos visages et -balançant la tête:—Ecoutez-moi. S'il est <i>avec lé ciel -des accommodements</i><a id="FNanchor_56" href="#Footnote_56" class="fnanchor">[56]</a> à plus forte raison doit-on être -sûr qu'on en fait aisément avec les hommes (C'est à moi -que ce qui suit s'adressait.). Lequel est le pire ou de -porter pendant toute sa vie la cicatrice infâme d'une -blessure faite à l'honneur, ou de se soumettre un moment -à l'application du remède qui peut opérer que -cette blessure, aussitôt guérie que faite, ne laisse aucune -trace! (Prévoyant à peu près à quoi cet insolent début -pourrait aboutir, je sentis le feu du courroux me monter -au visage; Solange allait aussi s'emporter.) Paix, paix, -mes enfants… mais paix donc, encore une fois! Vous -ne me faites nullement peur, et moi je peux vous faire -beaucoup de mal. Entre nous, monsieur Solange, vous -avez très bien fait. Oh! ce ne sera pas moi certainement -qui vous jetterai la première pierre; mais je ne ferai -qu'en approvisionner le public, pour qu'il vous en -assomme, si je n'obtiens pas que mon petit compte -se trouve aussi dans toute cette aventure. Comme je -n'ai que des propositions aimables à vous faire, mes -bons amis, je me flatte que vous ne vous y refuserez -pas. (Se tournant vers moi.) Il s'agit tout uniment, -charmante demoiselle, de me lier tant soit peu à vos -fredaines, afin qu'en conscience je sois réduit à n'en -pas parler. (Solange alors:)—Comment malheureuse! -en ma présence, tu pourrais oser!… C'est à mademoiselle -que j'ai l'honneur d'adresser la parole.—Laissons-le -dire, interrompis-je, afin que cet infernal -garnement nous développe jusqu'au bout toute la -scélératesse de son âme.—Ce ne sont pas là des douceurs, -je pense… mais comme j'ai l'esprit mieux fait -qu'on le suppose, passons, passons… Je disais que…—Si -tu profères un mot de plus (Solange en même temps -veut se précipiter à bas du lit. Cudard le retient seulement, -sans rudesse, et poursuit:) Je disais donc que -dans une conjoncture scabreuse, comme celle-ci, c'est -de celui qui ne perd pas la tête qu'il est à propos de -prendre conseil. Mademoiselle, cinq minutes de raison -et de douceur peuvent vous assurer un repos toute votre -vie; cinq minutes de bégueulerie et d'humeur livrent -à la honte et au regret pour le reste de vos jours…</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_56" href="#FNanchor_56"><span class="label">[56]</span></a> Rien d'étonnant à voir un <i>tartuffe</i> citer un trait de la morale d'un -cordon-bleu de sa clique. (V. la com., act. 4). (N.)</p> -</div> -<p>«Il semblait, Juliette, que la feinte ou véritable tranquillité -du maudit homme nous en imposât: nous commencions à l'écouter.</p> - -<p>«L'élève fut apostrophé à son tour.—Monsieur, lui -dit Cudard en souriant, vous avez bien médit de moi: -je vous le pardonne cependant, quel reproche avez-vous -à me faire? Petit ingrat! est-ce donc de vous avoir trop -aimé? Quant au reste, ai-je été brutal à votre égard? -ai-je négligé ce qui dépendait de mes soins? avez-vous, -en un mot, été persécuté par moi, comme le sont, d'où -nous sortons, la plupart de vos camarades?</p> - -<p>«Le pauvre Solange a le cœur si bon, que cette tendre -plainte de l'abbé faillit lui arracher des larmes.—Eh -bien mon ami, continua le galant orateur, chacun, -ici-bas, a ses petites faiblesses. Si j'ai pu découvrir, -l'un des premiers, que chez vous les passions s'allumaient, -que déjà la nature demandait et voulait donner, -suis-je donc un monstre d'avoir désiré de jouer un rôle -dans ce nouvel ordre de choses? Pourquoi n'aurais-je -pas été aussi heureux que le petit Saint-Elme!… Je -vous entends: mon âge… le sérieux de nos rapports… -Oui, je vois que vous me contemplez, comme voulant -et n'osant me dire: Ce visage étique! cette barbe!… -Eh! mon ami, tout cela pouvait-il vous choquer, lorsque -dans les ténèbres, j'essayais…—Cessez, monsieur l'abbé, -de me rappeler des horreurs…—Ma foi! mon cher, -je n'en parle que parce que tout à l'heure vous me -prouviez qu'elles n'étaient pas tout à fait sorties de -votre mémoire. Bref, revenons à nos moutons. Vous -avez escamoté fort habilement les bontés de mademoiselle, -et je vous en loue; mais, lui plaira-t-il de faire -maintenant en ma faveur, afin que je me taise? Car, -enfin, il faut bien qu'avant que nous nous séparions, -un important secret soit acheté et payé (Moi pour lors:)—Puisque -vous êtes assez peu délicat, monsieur, pour -mettre votre silence à prix, je vous sacrifie volontiers -tout ce que je possède: il y a dans ma bourse… à peu -près cent louis; je suis fâchée de n'être pas plus riche; -prenez-les, je puis encore vous offrir quelques nippes de -certaine valeur… tout, tout est à vous!—Oui, belle -conduite ma foi? M. de Roqueval va se donner, à ce -que je vois, une petite femme bien économe, qui jette -ainsi l'argent par les fenêtres à propos de rien! Allons, -allons, charmante, vous n'y pensez pas! Suis-je un -corsaire donc? Vous me connaissez mal, j'aime beaucoup -l'argent… parce qu'il en faut; mais, à Dieu ne -plaise qu'il vous en coûte un écu pour acheter ma discrétion. -Je vous l'accorde <i>gratis</i> mais, en revanche, vous -allez m'honorer d'une petite faveur, peu difficile, douce -peut-être à donner; sinon, déesse (en grossissant la -voix, et le sourcil froncé), sinon dussé-je être honni, -lapidé, moulu, tout se saura… Oh! tout, sans vous -faire grâce de la moindre circonstance; j'en jure par -le ciel et l'enfer!</p> - -<p>«Eh bien, Juliette, que penses-tu de la méchanceté -de cet indigne homme, et te figures-tu l'excès de ma -détresse, après avoir entendu prononcer ce serment -affreux?</p> - -<p>«J'étais si profondément abîmée dans mes craintes, -mes remords et ma confusion, que je n'avais pas trop -pris garde à Solange pendant toute cette harangue. -Du moins il ne l'avait point interrompue. Il se taisait -encore; je me taisais comme lui… Cudard, qui pour -n'être qu'un pédant, ne manquait pas d'adresse (et -l'on en a toujours, par instinct, pour venir à bout de ce -qu'on désire avec passion <a id="FNanchor_57" href="#Footnote_57" class="fnanchor">[57]</a>), Cudard entama sur-le-champ -une ouverture qui nous pénétra d'étonnement.—Il -est tout simple, dit-il, que dans ce moment vous -trembliez l'un et l'autre de me voir exiger de vous -quelque sacrifice cruel? Point du tout. (A moi:) Mon -élève vous adore. (A Solange:) Vous êtes adoré de mademoiselle: -eh bien! mes enfants, soyez heureux. Que -je sois même le témoin fortuné des nouvelles preuves -qu'il convient que vous vous donniez d'une ardeur -aussi belle que parfaitement assortie… Ce que je dis -vous surprend!… Je ne plaisante point. Oui, vous allez -recommencer, mes tendres amis. Pauvre petit! il -croyait, peut-être, en vérité, que je songeais à le faire -cocu, à doubler l'injure de ce parfait honnête homme de -Roqueval! (Ici je faillis m'évanouir de saisissement et -de honte: il poursuivit.) Oh! non, non: <i lang="la" xml:lang="la">est modus in -rebus</i>; je sais me mettre à ma place, moi!… (Pour le -coup, son discours devenait pour nous incompréhensible. -Solange, la bouche béante, pourtant un peu soulagé, -prêtait une oreille attentive). Ecoutez bien, continua -Cudard, osant me prendre une main, vous avez -entendu ce petit vaurien vous raconter ses espiègleries -de collège? Sa première maîtresse a, comme vous savez, -été le charmant abbé de Saint-Elme (Baisant ses doigts -avec transport): <i lang="la" xml:lang="la">Proh! Deum hominum que decus</i>. Il -eût, parbleu! bien été la mienne aussi, si la chose eût -été praticable. Eh bien! belle demoiselle (il roulait et -fixait sur moi des yeux de basilic; sa main tremblait -en serrant la mienne)… vous en coûterait-il donc beaucoup? -(Ce peu de mots suffit pour me pénétrer d'horreur. -Moi, soupçonnée de souscrire à pareille infamie! car -j'en voyais la proposition sur les lèvres du diabolique -abbé… Cependant il ne convenait pas qu'une personne -de mon sexe eût sur ce point l'air d'entendre à demi-mot).—Achevez, -monsieur, que voulez-vous dire?—Vous -coupez, en vérité, la parole aux gens, avec votre -air digne et courroucé! Mais n'importe, il s'agit, mademoiselle, -ou de me traiter sur-le-champ comme vous -venez de traiter le cher vicomte (et je l'exigerai sans -quartier, si vous m'irritez à mon tour), ou, par accommodement, -et pour ne point traverser votre union amoureuse… -il s'agit…—Eh bien! De faire, s'il vous plaît, -un moment avec moi le petit Saint-Elme (j'étais furieuse, -il ne me laisse pas le temps d'éclater). Par bonté, -par justice! ce que ces charmants étourdis ont été l'un -pour l'autre, daignez l'être un moment pour moi. Ce -que l'aimable échanson des dieux fut, par tendresse -pour le grand Jupiter, soyez-le, par terreur du moins, -et pensez que, dans cette conjoncture, je suis pour vous -le grand Jupiter même, armé de sa foudre vengeresse, -dont il ne tient qu'à lui de vous écraser… Imprudents! -ne sentez-vous donc pas que je puis vous perdre l'un -et l'autre!—Le ton et le geste s'accordant pour lors -à cette déclamation terrible, Cudard devenait d'une -laideur effroyable. Je ne pus soutenir sa face de Gorgone; -je me jetai dans les bras de Solange; nous nous -embrassâmes en sanglotant.—Un moyen encore, ajouta -fort tranquillement le monstrueux abbé; vous? ou lui?…</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_57" href="#FNanchor_57"><span class="label">[57]</span></a> Il nous paraît évident que, déjà de plus loin, M<sup>lle</sup> Erosie fait de -son mieux pour capter l'indulgence de son amie, et peut-être se ménager -à elle-même la consolation d'imaginer que sa faute devient à -peu près graciable d'après les biais heureux qui en pallient la difformité. (N.)</p> -</div> -<p>En même temps le drôle eut l'adresse de marcher vers la -porte, comme voulant nous dire:—Je ne vous laisse -qu'une minute pour vous décider. Refusez-vous? Je -fais un éclat et vous couvre d'ignominie. Il ouvrait:—Arrêtez! -m'écriai-je, nous n'avons pas encore dit -<i>non</i>! Crois, Juliette, que cela m'était échappé bien involontairement, -et sans doute par fatalité… Il se rapprocha. -J'eus beau le sermonner, lui remontrer pathétiquement -l'atrocité de son projet, l'imprudence effrénée -de son vice, digne du feu…—D'accord, répondait-il -de sang-froid, et secouant négativement la tête; j'avoue -que je ne suis pas un modèle de mœurs… Chacun a ses -petits caprices. Au surplus, les dames nous valent -bien à cet égard. Si, dans les retraites même de la continence -et de la dévotion, elles n'égalent pas nos excès, -c'est que <i>ceci</i> leur manque!… (Devine le geste, et ce -qu'il eut l'infamie de produire?) Mais, ajouta-t-il en -me mettant à deux doigts des yeux <i>l'outil</i>, qui depuis -l'entrée de Solange était errant sur le lit, avec <i>cela</i> seulement -elles savent faire d'assez belles sottises…</p> - -<p>Cette satire était d'autant plus accablante pour moi, -qu'elle me rappelait de honteux essais dont il te souvient -aussi sans doute? et dans lesquels<a id="FNanchor_58" href="#Footnote_58" class="fnanchor">[58]</a>, à travers nos -gaietés, nous cherchions à connaître, au moyen du claustral -consolateur, quel attrait pouvait faire consentir les -hommes à jouer le mauvais rôle dans ce désordre grossier, -qui fait pendant à celui, si délicat, dont nous faisions -nos délices… Hélas Juliette, il faut en convenir, le -cri de ma conscience m'imposait la loi de me taire; et, -quand j'étais sur le point d'invectiver le plus démasqué -des pervers, ma raison me disait:—Que te demande-t-il, -fille perdue? Rien que ce dont, sans aucun à-propos, -sans l'intervention de quelque séducteur, mais bien par -la seule corruption de ton imagination obscène, tu voulus -plus d'une fois goûter le simulacre!</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_58" href="#FNanchor_58"><span class="label">[58]</span></a> Il faut demeurer enfin bien convaincu que M<sup>lle</sup> Erosie se moquait -des gens quand elle parlait de ses <i>vierges appas</i>. Quelle vierge! (N.)</p> -</div> -<p>Ce <i>vous ou lui</i> n'avait pas moins accablé le pauvre -Solange, qui n'avait aussi qu'un peu de répugnance -peut-être à opposer. Le faire, c'eût été choquer l'amour-propre -d'un vainqueur… car l'abbé l'était, en effet; -victimes de notre mauvaise fortune, nous étions ses -prisonniers de guerre, et nous nous trouvions à la merci -de sa fureur ou de sa générosité.</p> - -<p>«Te l'avouerai-je, ma chère? un sentiment jaloux me -fit craindre que, pour me racheter, le plus tendre des -amants ne voulût, comme il s'y disposait, s'exécuter avec -l'intraitable pédagogue. Non! m'écriai-je, aussi courageuse -que le petit, non! cela ne sera pas; ta personne -angélique ne sera point souillée par l'infamie de cet -enragé! Qu'il assouvisse sur une infortunée, proscrite -par le sort, sa luxure dénaturée!… Viens, scélérat! -j'en mourrai, mais…—Bast! interrompit en riant le -serein et triomphant despote, meurt-on de cela donc, -enfant! Vous n'en mourrez pas plus que de la représentation; -pas plus que Claudin et M. de Saint-Elme, et -M. de Solange, et un million d'autres ne sont morts de -la réalité… Et puis ne sait-on pas ce qu'on fait! ignore-t-on -ce qu'on doit aux dames de ménagements particuliers! -Ne craignez rien; je dis plus: que je sois le plus -infâme Jean f…arine de l'univers, si, pour peu que -vous fassiez les choses de bonne grâce, vous n'y trouvez -pas vous-même un certain plaisir!…</p> - -<p>«Mais c'est trop déployer à ta vive imagination, ma -chère Juliette, les détails affreux de cette capitulation -funeste. Quelquefois sans doute on t'a parlé de quelque -vilain crapaud qui, du pied d'un arbre, attire de tendres -rossignols, et, du plus haut du feuillage, fait descendre -les malheureux oiseaux dans sa gueule venimeuse. Eh -bien! de même, enchantés, sans doute, nous voilà, -Solange et moi, préparés à tout ce qui convient au -monstrueux Cudard. Il lui plaît que nous nous arrangions, -Solange sur le dos et moi par-dessus, dans l'attitude -d'un amant qui va moissonner des faveurs; et -l'infernal demeure par derrière, à genoux, se faisant de -mes charmes neutres<a id="FNanchor_59" href="#Footnote_59" class="fnanchor">[59]</a> une espèce d'oratoire…</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_59" href="#FNanchor_59"><span class="label">[59]</span></a> Neutres veut apparemment dire ici, <i>qui ne sont ni masculins ni -féminins ou qui sont communs à l'un et l'autre sexe</i>. (N.)</p> -</div> -<p>«Tout le reste se brouilla pour moi… Ce fut, je crois, -la propre main du damnable abbé qui guida vers le -vrai séjour du plaisir l'aiguillon brûlant de l'amoureux -élève… La magie <i>de la volupté frappant à la fois à toutes -les portes</i>, noya subitement toutes mes tristesses; j'eus -un de ces rares moments… que les dévots fanatiques -cherchent et croient avoir trouvés quelquefois dans leurs -contemplations célestes. Ah! la mienne, infernale peut-être, -avait bien plus de réalité.</p> - -<p>«Ce fut probablement à travers cette tempête de -sensations extrêmes que Cudard fut heureux à sa manière. -Solange aussi fut assez heureux pour ne plus -songer à la honte d'un partage. Mais que les degrés de -ravissement furent inégaux pendant cette mémorable -orgie! Je commençais à me reconnaître, quoique encore -agitée des plus vives sensations de plaisir, quand je -m'aperçus que Solange, éteint, avait perdu son poste -et tout moyen de s'y rétablir… Que sommes-nous donc, -nous autres femmes! Où peut nous égarer l'emportement -de ces <i>sens</i>, si dédaignés dans les paisibles calculs -de notre pudique philosophie, et auxquels nous avons -la présomption de croire que notre raison peut -commander! Ah! Juliette, quel soufflet tu vas me voir -donner au sublime platonisme<a id="FNanchor_60" href="#Footnote_60" class="fnanchor">[60]</a>. Plus piquée encore -qu'affligée de la désertion du petit invalide; assez injuste -pour me figurer qu'un enfant doit être tout au -moins à mon unisson, je m'agite… Je m'emporte, je -baise, je mords, j'excite… inutilement! J'ai la noirceur -enfin de lui reprocher sa très pardonnable faillite!</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_60" href="#FNanchor_60"><span class="label">[60]</span></a> C'est un peu plus tard sans doute qu'Erosie s'aperçoit qu'elle le -maltraite. (N.)</p> -</div> -<p>«Cudard, plus en règle, me victimait encore; mais -mes soubresauts convulsifs me dérobent… O mon cœur! -quel oubli de toute pudeur! de toute délicatesse!</p> - -<p>«<i>Et l'autre aussi!</i> m'écriai-je, comme une folle. Ah! -sans doute, ainsi que chez une autre sybille, un démon -parlait ici pour moi. Jamais autrement, avec ma honteuse -exclamation, ne se fût échappé certain mot énergique -que je n'avais proféré de ma vie… Pas même dans -tes bras. A qui la faute, après cela, si le plus corrompu -des hommes a l'audace de méditer de nouvelles horreurs! -A peine le <i>cri de guerre</i> a-t-il frappé l'oreille de l'impudent, -qu'il se croit en droit de diriger son javelot -immonde vers un but auquel il me semblait comme -engagé par ses propres conventions à ne point faire -insulte… Il l'ose pourtant: je le sens… je le souffre! -Une avantageuse différence, en fixant un instant ma -curiosité, me fait perdre celui qui pourrait me dérober -à la plus lâche surprise… Que dis-je! un je ne sais quoi -ravissant me sollicite et promet à ma brûlante soif un -soulagement infaillible. Hélas! je suis muette; je cède, -je seconde… et Solange est trahi.</p> - -<p>«Nous ne nous arrêtons guère en chemin, ma chère, -quand une impulsion violente nous a lancées sur le rapide -escarpement des erreurs. C'est peu de faire à mon jeune -ami le plus sanglant outrage: pour ne pas avoir horreur -de moi-même, je veux me persuader que malgré le -nouveau triomphe de Cudard, tous mes vœux n'ont pas -encore cessé d'être pour l'adorable Solange. Je crois -<i>sentimental</i> et <i>pur</i> le feu que je souffle dans ma poitrine, -et cependant je sens en même temps très bien qu'un -feu détestable, détesté se glisse dans mes entrailles et -y cause un schisme de bonheur. Telle, autrefois, l'indiscrète -Pasiphaé ne pensait guère sans doute à terminer -avec son amant cornu, quand, agitée peut-être -de quelque passion dont l'heureux objet manquait à -ses vœux, elle fit la faute de s'exposer à quelque semblant -d'accolade qui d'encore ou encore devint une -réalité monstrueuse.</p> - -<p>«Bref, tu vois que je payais cher ma curiosité, chère -Juliette. Jusqu'au bout je subis tout ce qu'il plut au -garnement de me faire. Ah! mon âme, crois-moi, n'y -prit aucune part. Oui, toute ma tendresse demeurait -bien véritablement à l'aimable Solange. Le mécanisme -avait seul favorisé le détestable usurpateur.</p> - -<p>«Mais avoue donc que mon inimaginable aventure a -bien de quoi mettre en défaut tout système sur la cause -et les effets de l'amour et de la volupté! Qui m'eût dit, -lorsque je reçus ton dernier baiser, il y a si peu de temps, -que presque aussitôt je serais radicalement guérie de -mon antipathie contre le sexe masculin, et, bien pis, -que, sans s'amuser à prendre graduellement mes licences, -par un fatal concours d'incidents je me trouverais -<i>impromptu</i> coiffée du bonnet de docteur.</p> - -<p>«Bast! il faut se consoler de tout ici-bas. Oui, je veux -rire de mon aventure au lieu de m'en affliger; et si ma -bégueule de raison veut m'ennuyer de ses tristes reproches, -que me répondra-t-elle quand je lui répliquerai: -<i>Sottise, à la bonne heure, mais j'ai bien eu du plaisir.</i></p> - -<p>«O ciel! un affreux tintamarre de fouets! une chaise! -un uniforme bleu. C'est lui! c'est M. de Roqueval! -cachons vite tout ceci… Beaucoup d'indulgence, ma -Juliette, et toujours un peu d'amour.</p> - -<p class="ind">«Adieu».</p> - -<p class="date">A Fontainebleau, le 3 novembre 1788.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch2">MONROSE OU LE LIBERTIN PAR FATALITÉ</h2> - - -<p class="italic"><i>Monrose</i> n'est que la suite du roman de <i>Félicia</i> et encore -une fois, ainsi que le dit le titre du premier chapitre: <i>c'est -Félicia qui parle.</i> Ce qu'elle dit, l'auteur le pensait lui-même, -et ce chapitre est fort intéressant puisqu'il fait -connaître le caractère et quelques opinions du chevalier -Andrea de Nerciat au retour de ses voyages. Ce chapitre, -le voici.</p> - -<p>Je reviens à vous, chers lecteurs, puisque vous voulûtes -bien m'écouter avec autant d'indulgence la première -fois que je m'avisai de vous entretenir. Mais malgré -l'espèce d'engagement que j'avais pris avec moi-même -de vous donner les suites de <i>mes Fredaines</i>, ce ne sera -pas cependant de moi que je vous parlerai. Trouvez -bon de ne me plus voir sur la scène qu'en qualité d'accessoire: -Monrose (dont vous vous souvenez sans doute) -va maintenant y jouer le rôle principal.</p> - -<p>Au surplus, ne vous imaginez pas que ce soit faute de -matériaux qu'il me convienne de laisser un autre lier -son monument aux pierres d'attente du mien, au contraire, -bien plutôt, mes chers amis, serais-je dans le cas -de m'appliquer ce mauvais vers:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Pour avoir trop à dire… je me tais.</div> -</div> - -<p>Mais pendant plus de dix ans qui se sont écoulés -depuis que j'ai cessé d'écrire, tout ce que j'ai pu me -permettre d'agréables folies ressemble si bien à ce que -vous connaissez déjà, que j'ai cru devoir vous épargner -des redites. J'ai beaucoup voyagé; mais que fait un -nouvel auteur du voyage? Répéter, s'il est véridique, -ce qu'un autre, aussi bon observateur, aura dit avant -lui, mieux ou plus mal, des mêmes objets remarquables. -J'ai lu aussi dans les cœurs plus à fond que du temps où -j'écrivais pour la première fois, mais mes notes n'ayant -pas été toutes gaies et à l'avantage de l'espèce humaine, -et mon esprit n'étant d'ailleurs nullement enclin à la -satire, j'ai fait vœu de ne rien peindre de ce qui exigerait -que je mêlasse une trop forte dose de noir à mes couleurs. -Pourquoi, sans vocation, et je crois, sans moyen, pour -la médisance, m'élèverais-je comme exprès: afin de vous -donner de l'humeur contre une infinité de choses qui -souvent ont excité la mienne!</p> - -<p>Les Français ont cessé de me plaire depuis que, de -gaieté de cœur, ils ont renoncé à être d'amusants originaux, -pour devenir de sottes copies. Les Anglais m'ont -envaporée; les Allemands m'ont passablement ennuyée, -tout en me forçant de les beaucoup estimer; les Italiens -m'ont excédée de leurs grimaces et de leur multiforme -agitation. C'est pour ne pas délayer tous ces travers sur -mon papier: c'est en un mot, pour n'être méchante sur -le compte de personne, en particulier, que je renonce à -vous parler de moi. Le petit nombre d'amis choisis avec -lesquels je passe doucement ma vie, ne mérite que des -éloges. Or, l'éloge n'est point ce qu'on lit avec le plus -d'appétit, non plus que la description monotone d'un -petit bonheur exempt de ces traverses romanesques, -de ces oppositions délicieuses pour le spectateur qui, -pourvu qu'il ait du plaisir, ne s'embarrasse guère de ce -qu'ont à souffrir les héros de la scène.</p> - -<hr /> - - -<p class="italic">Le deuxième chapitre intitulé <i>Eclaircissements nécessaires</i>, -n'est pas moins intéressant. Félicia raconte ce -que fit Monrose pendant le temps où elle l'avait perdu de -vue.</p> - -<hr /> - - -<p>Monrose n'est point mon frère, quoique l'aient ainsi -consacré de nombreuses éditions qu'on a faites de <i>mes -Fredaines</i>. Si la première qu'on fabriqua chez les Belges -à mon insu, et que toutes les autres ont plus ou moins -incorrectement copiée, n'avait par elle-même été toute -autre chose que ce que j'avais écrit, on saurait que -Monrose, mon neveu seulement, est le fils de Zeïla, -devenue M<sup>me</sup> de Kerlandec et depuis encore, devenue -Milady Sydney ma sœur, et nullement ma mère. Au -surplus l'occasion naîtra de rectifier, chemin faisant, -des erreurs généalogiques, qui, dans le fond, sont de peu -de conséquence pour le lecteur. Mais il est à propos de -lui dire, s'il n'a pas sous la main quelque exemplaire de -<i>mes Fredaines</i>, que ce fut moi qui lançai dans le monde -le charmant Monrose, et qui lui donnai les premières -leçons de bonheur; qu'on lui fit faire ensuite un voyage -en Angleterre; qu'il en revint à l'occasion du débrouillement -de nos intérêts de famille, qu'alors il fut inscrit -dans la compagnie des Mousquetaires noirs, et qu'à leur -suppression, Monrose à peine âgé de 16 ans, mais grand, -et assez formé pour qu'on pût supposer qu'il en avait -deux de plus, fut pourvu d'une réforme de cavalerie.</p> - -<p>Les êtres bien nés, bien inspirés, se livrent volontiers -avec enthousiasme à la profession qu'ils ont embrassée. -Monrose, militaire, crut devoir épier les moindres occasions -d'apprendre son métier, et chercher par toute la -terre à s'y rendre recommandable. Il prit donc de lui-même -le parti d'aller servir en Amérique où la France -prodiguait son or et ses soldats pour le soutien de cette -<i>insurrection</i> prétendue philosophique, dont l'exemple -est devenu funeste à plus d'une contrée de l'Europe -et de laquelle certains politiques jugent que nous -aurions mieux fait de ne point nous mêler.</p> - -<p>Quoi qu'il en soit, comme une discussion de ce genre -est absolument étrangère à mon sujet, il me suffit de dire -qu'utile ou préjudiciable à l'Etat, cette émigration -militaire fournit à Monrose l'occasion d'une heureuse -<i>caravane</i>. Il partit comme volontaire déterminé par -des convenances avantageuses, et assuré de l'intérêt -particulier que prendrait à lui certain officier général.</p> - -<p>Il servit là-bas, comme il se pique de tout faire, c'est-à-dire -à merveille. Trop de zèle pourtant lui fit outrepasser -parfois les bornes du devoir; un coup de baïonnette -et une forte contusion dont on l'apostropha justement -à deux échauffourées auxquelles il n'était nullement -obligé de se trouver, le punirent de cette ardeur -hors de saison; mais, comme il ne lui est resté de ces -honorables blessures que des cicatrices qu'on ne voit -point, et qui n'ont pas privé son adorable figure du -moindre de ses agréments, il est aujourd'hui démontré -que mon intrépide neveu fut très bien inspiré lorsqu'il -s'exposa de la sorte.</p> - -<p>Peut-être avec le temps fût-il devenu célèbre par ses -exploits belliqueux, mais la paix enchaîna son courage. -Il revint en France, où les myrtes du plaisir devaient -bientôt succéder sur son front aux lauriers de la gloire. -C'est cette douce transition qui me vaut aujourd'hui -l'honneur d'être l'historien de mon enfant gâté; car -n'entendant rien à chanter des prouesses martiales, je -me sens, au contraire, autant de facilité que de vocation -à célébrer celles qui sont de mon ressort.</p> - -<p>Est-il nécessaire, cher lecteur, de vous dire que Monrose -revint de là-bas avec un petit aigle d'émail pendant -au bout d'un ruban bleu de ciel, liseré de blanc!… -Pourquoi non? Bien que cette décoration militaire -soit absolument étrangère aux attributs galants d'un -homme à bonnes fortunes, disons tout de suite, pour -n'être plus dans le cas de reparler des trophées de la -guerre, que notre héros était parti d'Amérique avec des -dépêches secrètes qu'on lui avait confiées, bien moins -vu leur importance officielle, qu'afin de le faire mieux -accueillir à Versailles; qu'il y fut accueilli par les ministres -avec cet engouement dont les plus graves personnages -sont susceptibles dès qu'ils sont nés français; -qu'on joignit aux éloges un bienfait considérable, avec -le grade de colonel, et qu'on fit le fortuné Monrose -chevalier de Saint-Louis, à cause de ses actions d'éclat -et de ses blessures. Il avait vingt-deux ans alors.</p> - -<hr /> - - -<p class="italic">«De nouveaux personnages ajoutés à ceux que nous -connaissons, dit Monselet, recommencent une série d'orgies, -pourvue du même genre d'attrait que la première. L'abbé -de Saint-Lubin, la baronne de Liesseval, Mimi, M<sup>me</sup> de -Flakbach, Armande, Floricourt, Senneville, placés pour -ainsi dire sous le commandement de Félicia et de Monrose, -vont passer la saison d'été dans une délicieuse terre située -à quelques lieues de Paris; ils n'y couronnent point de -rosières, comme on le pense bien; ils se contentent de jouer -la comédie.—<i>Les fausses infidélités</i>, par exemple,—et -de chasser tout le jour dans les bois, souvent même le soir.» -Monrose raconte aussi à Félicia une série d'aventures -galantes dont la plus piquante est sans contredit la suivante. -Ce récit est de Monrose; il est interrompu parfois -par Félicia qui rapporte les réflexions par lesquelles elle -interrompait le récit de Monrose, c'est donc une sorte de -dialogue où le principal rôle est tenu par Monrose. On a -commencé un chapitre intitulé:</p> - - -<h3>NOUVELLES AVENTURES.—HERMAPHRODITE</h3> - -<p>Le lendemain était un samedi. Ponctuel autant qu'amoureux -je vole de bonheur à Versailles, à l'auberge -indiquée. Arrivé le premier, je vois bientôt survenir -M<sup>me</sup> de Moisimont elle-même, <i lang="it" xml:lang="it">in fiocchi</i>, sans hommes, -accompagnée de la seule demoiselle Nicette; leur dessein -était d'accrocher à l'issue du conseil, celle-ci le ministre -de Paris; celle-là le ministre des finances, leurs protecteurs -respectifs. Elles y réussirent. Vers minuit, -je les revis au Juste, où je m'étais ennuyé comme un -mort à les attendre.</p> - -<p>—Nos affaires sont faites et parfaites (me dit M<sup>me</sup> de -Moisimont avec son enjouement ordinaire), ainsi nous -pouvons souper sans souci; nous veillerons ensuite à -notre aise, car je n'ai guère envie d'assister au brouhaha -de demain…</p> - -<p>«A mesure qu'elle parlait, M<sup>lle</sup> Nicette pâlissait, et -l'on voyait le voile du chagrin se déployer sur ce pittoresque -visage. En effet, Mimi n'avait pas dit tout cela -sans dessein, et l'Italienne s'en trouvait fort contrariée. -Cette étrangère qui venait pour la première fois à Versailles, -n'avait cessé de répéter dans la voiture, comme -elle aurait de plaisir à voir le lendemain le spectacle du -lever, et à entendre la musique de la messe, curiosité -bien naturelle, surtout chez une virtuose. Il y avait -lieu de présumer que Nicette jalouse, comme toutes -les femmes, de se montrer avantageusement dans une -occasion aussi solennelle, craindrait de compromettre -sa fraîcheur dans une veillée. Il s'agissait donc de l'envoyer -coucher de bonne heure, nous ménageant ainsi -non seulement le reste de la nuit, mais les heures encore -que la curieuse irait passer le matin à la galerie. Mais -Nicette, qui ne pensait pas sur toutes choses en femme, -regimbait <i>in petto</i> contre l'ouverture faite par notre -amie. Nous soupons.</p> - -<p>«Malgré le succès de l'audience du soir et quoique -Mimi, non moins pétillante que le Champagne, ait déjà -fait voler au plafond les bouchons des deux bouteilles, -Nicette ne peut être distraite d'un sérieux réfléchi. -Nous lui demandons des vers, elle en improvise de très -fous dans la bouche d'une femme, et qui n'ont aucunement -l'air analogues à la situation, ils ont cependant -un sens, et bientôt, je vais, chère comtesse<a id="FNanchor_61" href="#Footnote_61" class="fnanchor">[61]</a>, vous -donner le mot de l'énigme.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_61" href="#FNanchor_61"><span class="label">[61]</span></a> Félicia était comtesse.</p> -</div> -<p>«Au sortir de table, on passe quelque part où les -dames se rendent volontiers ensemble et sans suite. -Au bout d'un temps un peu long pour semblable cérémonie, -j'entends mes convives revenir fort vite, faisant -assez de bruit. La porte s'ouvre:—A mon secours, -chevalier (me crie fort gaiement Mimi, que Nicette, bien -éloignée d'être gaie, s'efforçait de ramener en arrière), -comment me mêler de leur dispute?</p> - -<p>«On rentre cependant: Nicette ferme la porte d'un -air boudeur; M<sup>me</sup> de Moisimont s'approchant de moi -continue:—Je viens, ma foi, de l'échapper belle. -Cette Sapho voulait me donner du fil à retordre. Tubleu, -comme il va! Cette plainte amphibie, loin de -m'instruire, contribuait à m'embarrasser.—Eh bien, -oui, madame (repart avec feu l'égarée Nicette), je -l'avouerai donc, puisque vous venez de le trahir, cet -amour que vous devez être fière d'inspirer à notre -sexe!—Notre sexe, Nicette! il y a bien quelque chose -à redire là-dessus (Comme tout cela m'étonnait!)—Vous -êtes bien française, madame, riposte l'agresseur. -Une Italienne à qui j'en aurais dit autant qu'à vous, -me ménagerait et ne me ferait pas rougir devant un -étranger.—Un étranger, encore vous n'avez pas le sens -commun, Nicette, le chevalier est mon amant, nous -nous aimons à la folie.</p> - -<p>«Je ne sais qui, de Nicette ou de moi, fut le plus -assommé de cette indiscrétion gratuite. La virtuose -furieuse frappe du pied, étend avec bruit ses bras élevés -contre la muraille, et s'y colle la face. L'instant d'après, -elle veut sortir brusquement, je m'y oppose, craignant -que, dans un premier mouvement, elle ne fasse la folie -de retourner à Paris, compromettre auprès de M. Moisimont -son épouse étourdie. Je saisis Nicette avec les ménagements -qu'on doit à ses amies; nous lui parlons -raison, enfin elle paraît entendre.</p> - -<p>«Vous êtes bien bons, tous deux (dit-elle plus maîtresse -d'elle-même et nous serrant les mains). Hélas; -voilà comme je suis, je ne sens rien à demi, la nature -en m'accordant deux sexes, m'a départi double dose -d'âme et trop de passion. Homme ou femme, j'en aurais -trop de la moitié. Quand un climat ardent m'a vu naître, -quand je ne jouis de l'existence qu'à de bien extraordinaires -conditions, il serait cruel d'exiger de moi que -je fusse à l'unisson de vos affections superficielles et -vos badins usages.—Chevalier (interrompt pour lors -la folle Mimi), d'après son propre aveu j'opine qu'on -peut bien te mettre un peu plus dans la confidence! -Approche et juge par tes sens du prodige que tout à -l'heure on m'a fait voir.—S'il me touche… (coupe -tragiquement Nicette avec une expression menaçante).</p> - -<p>«Je n'avais garde de me faire arracher les yeux.—Oh! -bien (répartit Mimi dont le rôle était différent -du mien), si le chevalier est un homme délicat à l'excès, -je suis femme; et veux voir les choses de plus près à -mes risques et périls. En même temps, elle se jette bon -jeu, bon argent, aux jupes de Nicette. Soit amour, -faiblesse, ou secret contentement après une faible résistance, -cette créature équivoque laisse parvenir au -but une main, à qui dès lors il est permis de fourrager.</p> - -<p>—«Ce n'est point une plaisanterie! (me dit après -deux minutes l'intrépide visiteuse) elle a tout!—Tant -mieux pour elle (répondis-je assez tranquillement). -Peu content d'ailleurs d'une diversion qui me semblait -occuper trop mon amante, et retarder du moins l'heureux -moment où je devais partager son lit.—Eh bien, -ma chère Nicette (continue ma beauté) s'il est vrai que -j'aie sur toi quelque empire et que tu participes à la -galanterie du sexe dont je ne suis pas, j'ai le droit de te -commander. A ton obéissance, on te reconnaîtra. J'exige -que tu fasses voir au Chevalier ce que je viens de toucher. -Songe que si tu refuses, je tiens désormais pour le plus -insolent outrage cette exhibition de pièces que tu t'es -permise au cabinet.</p> - -<p>«L'essentielle qualité de Nicette n'était point la -pudeur, l'occasion était belle de faire preuve d'amour. -Elle se lève donc et livre sans scrupule à mes regards, -une conformation bizarre, de nature en effet à dérouter -un observateur. Cette amphibie, fort exercée sans doute -à produire avantageusement des singularités qui -n'étaient pas le moins adroit moyen de sa charlatanerie, -serrait les cuisses avec quelque affectation, cette pression -donnait à certain hochet à peu près imberbe et sans -grelots, l'air de sortir d'un bourrelet dont les lèvres -écartées du haut, vu le volume du cylindre, se réunissaient -par le bas figurant (comme à l'attribut naturel -du beau sexe) le seuil magique du centre des voluptés.</p> - -<p>«J'espère qu'il va m'être permis de toucher, mais -non; Mimi seule aura ce privilège. On lui prend ce doigt -qui chez les neuf dixièmes des femmes est particulièrement -au fait de semblable local. Nicette promène à -mes yeux ce doigt connaisseur, du haut en bas du sillon, -et le fait heurter avec quelque prétention contre l'angle -inférieur. En même temps l'autre caractère, quoique -d'une consistance alors douteuse, exprime par quelques -soulèvements masculins, la part qu'il prend lui-même -à l'honneur de cette visite.</p> - - -<h3>EXCÈS DE FRANCHISE DE LA PART DU CONTEUR.<br /> -HOROSCOPE ACCOMPLI</h3> - -<p>Cher lecteur! vous avez, je gage, la même pensée que -j'eus dans le temps! Ne vous semble-t-il pas que Monrose, -oubliant qu'il doit se confesser seulement, improvise, -pour s'amuser, une invraisemblable folie? -Patience; ne soyez pas trop léger à fixer votre jugement, -et daignez suivre avec moi le fil de cette véritable -histoire. Voici ce que Monrose y ajouta:</p> - -<p>«Croiriez-vous bien, chère comtesse, que je n'en suis -pas encore au plus étonnant de mon aventure? Il était -écrit que toutes mes passions, non moins sentimentales -que fougueuses dans leur origine, dégénéreraient subitement, -et toujours par la faute des femmes… Vous -souriez?… Oui, comtesse, je parle ici même de vous, -qui, si vous ne m'aviez en quelque façon chassé quand -je voulais de si bonne foi…—Vous me cajolez, fripon; -je vois d'ici que vous allez avoir à faire passer quelque -chose de difficile et que vous vous recommandez à mon -amour-propre! L'hameçon est découvert, ainsi tenez-vous -ferme, et renoncez surtout à mettre si cavalièrement -sur le compte des femmes les vicissitudes convulsives -de vos inclinations. Cette guerre de housard que -vous n'avez pas cessé de faire au beau sexe, vous plaisait -fort, et je vous aurais bien attrapé, si j'avais été femme -à passer bail avec vous. Mais oubliez-moi dans ce moment -et parlons de vos sollicitudes de Versailles. Il -poursuivit:</p> - -<p>«Nul doute que sans Nicette M<sup>me</sup> de Moisimont ne -m'eût donné, selon sa première intention, une nuit -franche et complète: mais un second aimant commençait -à l'attiser, et combattait un peu l'effet du mien. Si les -premières dispositions avaient pu s'accomplir, Nicette -renvoyée, à moins qu'elle ne se fût retirée de son propre -mouvement, aurait occupé la chambre qui lui était -destinée, j'aurais fait semblant de me retirer dans la -mienne, d'où je serais bientôt revenu me jeter dans les -bras de l'adorable Mimi; mais les trois quarts de ce -mystère étaient inutiles quand notre liaison venait -d'être imprudemment affichée. Si l'on m'aimait à la -folie, on était bien tant soit peu sensible à la déclaration -qui s'était faite dans le fatal cabinet. A quoi bon maltraiter -un être bien épris, piquant par beaucoup de -singularité, désirable et mis étourdiment en possession -d'un dangereux secret? faudra-t-il lui donner le crèvecœur -de méditer dans une triste chambre d'auberge, -tout le bonheur dont une femme adorée allait combler -sans doute un rival avec lequel il y avait des moyens -d'accommodement? Non: Mimi, coquette et brûlante, -n'était pas capable d'un trait de dureté qui n'aurait -abouti qu'à retrancher quelque chose à ses propres -jouissances. Que dis-je! Il devrait entrer dans les idées -de cette femme extravagante que <i>mettre en commun -l'aubaine d'une Nicette convenable à tous deux</i>, c'était -faire en faveur de moi-même preuve de générosité.</p> - -<p>«Voilà, ma chère comtesse, tout ce qu'il me fallut -extraire des propos et de la conduite que tenait ma chère, -inconstante et folle Mimi depuis l'explosion des feux de -Nicette, jusqu'à l'instant du coucher, qui se fit… comme -vous le prévoyez déjà, dans un même lit, heureusement -assez vaste pour comporter notre singulier assemblage.</p> - -<p>«J'avoue qu'un peu piqué de certaines privautés, que -ces dames s'étaient préalablement permises, je résolus en -secret de me venger à ma manière, et de faire si bien les -choses en faveur de Nicette elle-même, que M<sup>me</sup> de Moisimont -eût peut-être quelque dépit de m'avoir partagé. -Quant à la passion de Nicette, ne la battais-je pas à -plate couture avec une seule moitié de mes moyens?</p> - -<p>«J'ai dit comment avait calculé Mimi, comment je -calculais à mon tour; plus tard je ferai connaître quels -étaient aussi les calculs de Nicette.</p> - -<p>«A peine l'avide Mimi se trouve-t-elle entre nous deux, -que de droite et de gauche, elle procède à l'inventaire de -ses richesses. Ensuite, prenant à l'hermaphrodite une -main qu'elle attire chez moi… sur ce que je ne puis -mieux désigner qu'en ne le nommant pas…—En conscience, -dit-elle, le tien aurait beau, comme nouveau -venu, prétendre à l'honneur du pas, tu conviendras -que celui-ci n'est pas fait pour le lui céder. Mimi parlait -encore, que l'Italienne, rebelle à cette décision, proteste -par le fait, s'élance et… peu s'en faut qu'on ne me -frustre!… Ce transport, flatteur sans doute pour celle -qui en est l'objet, est trop à mon désavantage pour -que je ne me hâte pas d'en empêcher la réussite. Par -bonheur, Mimi, si vivement disputée, penche un peu -pour moi: se dérobant avec souplesse, elle met l'entreprenante -Nicette en défaut; je repousse avec ménagement -cette tenace concurrence, le champ de bataille -me reste; je m'y établis en vainqueur et savoure à -longs traits les délices du triomphe.</p> - -<p>«Dieux! quelle femme que cette Moisimont! quel -inconcevable alliage de tendresse, de fougue, d'abandon -et de délire! Les moments heureux de la veille ne -m'avaient donné qu'un léger avant-goût de tant de -voluptés. Maintenant Mimi se livre sans réserve; elle -donne l'essor à tous ses feux; elle déploie toute la perfection -de sa manière: ma fortune n'a plus rien de terrestre, -je plane dans l'élément du plaisir.</p> - -<p>«Mille glaives se plongeant dans mon sein n'auraient -pu me faire sentir les aiguillons de la douleur, à plus -forte raison, hélas! une trahison, revêtissant la livrée -du badinage, pouvait-elle m'assaillir sans que je fusse -à temps sur mes gardes. Un accessoire, si peu nécessaire -qu'il faisait à peine pour moi l'effet d'une bougie allumée, -quand le soleil de midi, un beau jour d'été, darde ses -rayons avec fureur, un… je ne savais quel travail qui -me semblait être de la part de Nicette plutôt un procédé -galant qu'un sournois attentat…</p> - -<p>—Quoi! m'écriai-je! l'interrompant, cette fille, cette -amante éperdue qu'outrage votre bonheur, elle… Serait-il -bien possible que j'eusse deviné?…</p> - -<p>—Vous pouvez tout conjoncturer. Oui, ma chère -comtesse, pourquoi n'en pas retrancher l'humiliant -aveu! Cette fleur idéale que ni Carvel, ni le père principal, -ni le lord Kingston, ne purent m'arracher, une -femme, ou plutôt un démon ose essayer de la surprendre, -et mon frénétique bonheur, mon délire extatique lui -permettrait d'y réussir, si le seul hasard de ma conformation -n'y mettait un invincible obstacle! C'est ainsi -que la perfide Nicette méditait de se venger à la fois, et -de celle qui me préfère et de moi qu'elle voit préféré. -Quelle humiliation intérieure, lorsqu'enfin je réfléchis! -Que je me hais surtout lorsque je dois m'avouer, que -de peur de perdre la moindre douceur du crépuscule de -ma jouissance, je n'avais pas la vertu d'écarter l'infâme -Nicette, et demeurais sa conquête assez longtemps pour -que M<sup>me</sup> de Moisimont eût enfin le temps de s'apercevoir -d'un travail qui pouvait aboutir à me déshonorer.</p> - - -<h3>DE MAL EN PIS.—ORAGE.—SENTIMENTS CONFUS</h3> - -<p>S'il pouvait y avoir quelque chose au monde de plus -ridicule, que ce que venait de confesser mon cher neveu, -ce serait le ton de Jérémie et les réflexions morales dont -il avait bigarré son récit. La tête plongée dans ses mains, -il se taisait, j'eus pitié de lui. Sans doute, lui-dis-je, il -est louable, en pareil cas, de se rappeler qu'un brave -militaire est taché, s'il fut exposé par derrière aux -coups de l'ennemi; mais ici je ne vois qu'une surprise, -votre honneur pouvait d'autant moins souffrir de l'outrage, -qu'il venait de la part d'une femme…</p> - -<p>—Et! plût à Dieu, s'écrie-t-il, mais n'anticipons -point; souffrez, chère comtesse, que nous marchions à -grands pas vers l'issue du dédale de la honte où ma franchise -inconsidérée m'a fait conduire votre curiosité.</p> - -<p>«Oh la vilaine! ne put s'empêcher de dire, quoiqu'en -riant, la folle Mimi. Certes, mademoiselle Nicette, vous -me donnez une belle preuve de votre amour prétendu! -C'était bien la peine d'en faire tant d'étalage dans ce -cabinet! et je suis singulièrement payée d'y avoir pris -un peu d'intérêt. Quant à moi, je n'avais qu'un moyen -de laver mon injure. Je songeais à l'employer lorsque -Mimi elle-même m'y excite. Elle est doublement intéressée -à me voir occuper la terrible Nicette, qui déjà -se disposait à me succéder. Je pare le coup encore une -fois. Ce démon qu'on nomme Nicette est jeté dans -l'attitude qui convient à ma vengeance… Alors ma rusée -créature, avec de bonnes raisons pour ne pas s'abandonner -tout à fait à ma discrétion, s'empare du trait, -et se rend maîtresse de le diriger. Elle est sur le dos, se -ployant en demi-cercle, les genoux élevés jusqu'à la -hauteur du menton: je n'ai pas de peine à supposer -qu'apparemment la singularité de sa conformation exige -cette position gênante. Je me résigne; l'idée d'avoir -une hermaphrodite m'exalte: le piquant de notre double -rapport, un art qui pour être différent de celui de l'adorable -Mimi, ne laisse pas d'avoir certain mérite; le désir -encore de ramener complètement à moi la capricieuse -amphibie qui, tandis que je la serre avec ardeur, recherche -les baisers de sa rivale, et l'occupe encore d'une -autre façon, tout cela souffle mes feux, et me vaut de -faire à Vénus le plus fastueux sacrifice.</p> - -<p>Mais quel froid mortel me saisit, lorsque m'occupant -de ce qu'a pu devenir chez Nicette un sexe oisif tandis -que je tenais l'autre en activité, je reconnais que je suis -dupe encore, et que ma revanche est une méprise abominable! -je saute à bas du lit, je prends un flambeau, -j'accours… Déjà l'enragée Nicette est dans les bras de -mon infidèle amante. Je les découvre du haut en bas; -je visite; elles vont leur train, comme si elles étaient -seules au monde. J'ai tout le temps d'enrager et de -m'assurer qu'au lieu d'être des deux sexes, la perfide -Nicette n'est d'aucun; que cette jolie femme n'est -qu'un joli homme dégradé, que le sillon qui ci-devant -m'avait trompé n'est qu'un <i>impasse</i> factice, bizarre, -mais effrayant vestige d'une amputation, m'en voilà -convaincu: en un mot, je n'ai fait que restituer à Nicette -une réalité pour un semblant: le voyage eût été le même -si un terrain vierge ne se fût invinciblement refusé chez -moi à ce qu'avait permis sans résistance chez Nicette, -une route… hélas! si frayée, que je ne pouvais me dissimuler -qu'elle fût publique.</p> - -<p>«Cependant, tandis que je me désespère, ma volage -amante subit avec recueillement les transports du -monstre; celui-ci tout à sa nouvelle besogne, s'embarrasse -peu de mes recherches curieuses: tous deux -m'ont totalement oublié. J'ai trop d'indignation pour -qu'il me soit possible de rentrer dans ce lit, théâtre du -parjure et de la dépravation. Je rallume le feu, je prends -quelques vêtements, et, plongé dans une bergère, je -médite sur ma honte compliquée. On me donne tout le -temps d'en savourer l'amertume, il semble qu'exprès -les impudiques aient juré de ne jamais cesser… Au bout -d'une demi-heure enfin, c'est Mimi, qui d'une voix -faible, demande quartier.—Ote-toi, dit-elle, je n'en -puis plus. Presqu'en même temps elle m'appelle… -Chevalier?… Chevalier?… Je ne réponds point. Elle -détourne le rideau, me voit (Une troisième fois et du ton -de l'inquiétude). Chevalier.—Eh bien, madame, que -me voulez-vous? La sécheresse de mon ton l'alarme, -elle s'élance: accourant où je suis, elle se précipite dans -mes bras qui la repoussent… Est-ce bien le même Monrose, -dit-elle, toi dur et presque brutal avec la tendre -Mimi! (Je me lève furieux.) Il est fou! la remarque -m'irrite encore davantage. Je la couvre d'un regard -foudroyant; cependant une larme trahit ma faiblesse. -Je me sens avec dépit une bien singulière espèce d'attendrissement, -puisque je bouillais en même temps de rage. -Je veux sortir de cette chambre funeste; Mimi, à genoux, -s'efforce de me retenir… Mes pas l'entraînent sur -le tapis; elle est en larmes à son tour. Mon cœur se -brise: je me fais des reproches. Mimi gagna son procès; -je ne vois plus en elle qu'une folle capricieuse, mais -tendre, de qui les lubriques erreurs ne doivent point -faire penser que son cœur n'est capable d'aucun bon -sentiment. Je la relève tremblante, presqu'évanouie: -hélas, le peu de force qui lui reste est pour me presser -contre son cœur; elle mouille de ses larmes une joue -sur laquelle elle vient de coller la sienne, craignant avec -raison que ma bouche ne refusât ses baisers. Je la porte -au lit; je l'y couche; ses bras me retiennent, nos pleurs -se mêlent, mon cœur palpite vivement sous la main -qui le consulte, tandis qu'un sein oppressé me marque -par un soulèvement précipité, que l'âme éprouve la plus -violente agitation quand la bouche se condamne au -silence…</p> - - -<h3>RETRAITE DE NICETTE.—ÉTONNANTE MORALE DE MIMI</h3> - -<p>Nicette avait trop de pénétration pour ne pas saisir le -sens de cette singulière scène.—Que n'ai-je pu me -douter de tant d'amour, dit-elle avec quelque dépit, -vous n'auriez eu ni l'un ni l'autre à vous plaindre de moi. -En même temps, elle se lève. Mimi me faisait face; -mais, avertie par le mouvement de Nicette, sans la -regarder, elle lui tend une main; Nicette répond avec -transport à cette intention, en baisant cette main qu'elle -a saisie, et qui, par une douce pression, semble lui dire: -<i>Ne nous quittons pas avec inimitié</i>. Trois fois Mimi la -rassure, et témoigne qu'elle est elle-même un peu -rassurée.—Et vous, Monsieur? (Ose aussi me dire la -funeste Nicette en me tendant sa main libre.) Je lui vois -dans ce moment des yeux si doux, si magnétiques, un -prestige si complètement féminin, qu'oubliant tout ce -que j'ai appris aux endroits décisifs, je goûte encore l'illusion -de la vue d'une femme charmante. Je ne baise point -à la vérité la main du joli monstre; mais je lui exprime -du moins sans équivoque que je ne puis le détester…—Demain, -dit notre fatale compagne, demain, si vous -êtes juste, vous pourrez me revoir; je ne me ferai pas -presser pour me rendre à vos ordres… soyez heureux… -(ses larmes coulent alors) et ne haïssez pas la malheureuse -Nicette. A ces mots, prononcés avec sentiment, -elle passe dans l'autre pièce et nous laisse…</p> - -<p>«—On est bien fou quand on aime! dit après un long -silence M<sup>me</sup> de Moisimont, près de qui je ne m'étais -point encore recouché.—Madame, répliquai-je, je -serais bien malheureux si cette réflexion me regardait -seul.—C'est à moi, par malheur que je parlais, cruel… -Eh bien? quand finirez-vous de bouder, et qu'attendez-vous -pour reprendre votre place? ou bien songez-vous -aussi à m'abandonner? J'étais bien contrarié, je l'avoue. -Non seulement je me sentais assez faible pour être tout -prêt à rentrer dans cette lice de déshonneur; mais il me -semblait qu'on était bien bonne de m'y inviter, que -j'avais tenu dans toute cette aventure, une conduite -ridicule et cruelle; enfin, que j'avais peut-être moi-même -autant de tort avec Mimi, qu'elle pouvait en avoir -avec moi. Cependant, je quittais bien lentement ma -robe de chambre. La passionnée Mimi se hâte de m'en -délivrer; si je la laissais faire, elle arracherait ce qui -fixe le vêtement que l'amour déteste le plus. Séduit -enfin, réenchanté par cette tendre impatience, je m'y -conforme: derechef me voilà dans ce lit dont la jalousie -et l'humeur m'avaient exilé. J'y suis saisi, pressé, -accolé, dévoré.—Ah! (me dit-on alors à travers mille -baisers) que Mimi soit pulvérisée par la foudre, si elle a -cru un moment t'offenser! quelle importance peux-tu -donc attacher aux formes purement matérielles de -l'amour? qu'est-ce donc pour toi ce sentiment, ou cette -fièvre, ou cette démence? Est-ce de l'amour à ta manière -que tu as pensé m'exprimer en me déchirant le -cœur? C'était trop de questions à la fois, pour que je -pusse répondre; on continua.</p> - -<p>—Je crains, mon bon ami, de t'avoir fait trop -d'honneur en supposant que je pouvais m'abandonner -à toi sans nous être étudiés davantage. Mais écoute: -connais-moi tout entière; tu sais ce que je vaux pour -le plaisir? Eh bien, apprends que je me pique de valoir -bien plus encore par mes sentiments. Je n'avais rien -aimé jusqu'au moment de te voir. Mes sots adorateurs -de province: un histrion, que je méprisais en me servant -de lui comme d'un ustensile commode pour les besoins -de mes sens, mais nullement cher ni précieux; un Moisimont -que je n'ai préféré pour m'unir à lui, que parce -qu'il avait encore plus de sottise et moins de caractère -que ses compétiteurs; rien de tout cela ne m'avait fait -sentir si j'avais une âme. L'histrion, l'époux, le premier -venu… toi-même, ne t'en déplaise, tout charmant qu'on -te voit, vous seriez tous également bons pour moi, quant -à l'objet physique; mais je devais t'aimer. Cette chance -seule, et non la supériorité de tes agréments, t'a tiré -pour moi du pair, et me fait être avec toi… ce qui m'a -paru surpasser ton attente. Il faut te l'avouer, Monrose, -dès ce fameux soir où je te vis à la Chaussée d'Antin, -tu me plus… mais je dis à l'excès; oui tu me tournas -subitement la tête. C'était à toi que je buvais coup sur -coup des rasades de Champagne.</p> - -<p>Ce fut à toi que je projetai d'élever mon âme dans -cette passade, où je n'entraînai si cruellement ce bélître -de Rosimont, qu'afin de me procurer à la fois la -jouissance d'empoisonner un traître et de sceller d'un -voluptueux sacrifice le vœu mental que je te faisais de -mon premier sentiment, premier véritable essor de mon -âme. Mon état cruel, la faveur où je te voyais dès le -premier instant, auprès de ces coquettes qui nous recevaient, -ne laissaient pas de m'alarmer. Mais bientôt -j'appris ton accident; j'en bénis le ciel; je vis que ta -course dans la carrière du bonheur n'allait pas être -moins retardée que la mienne; que nous allions nous -traîner du même pas, et que j'arriverais au but à peu -près en même temps que toi. J'aurais dressé volontiers -un autel à l'empoisonneuse Flakbach, comme en maints -lieux, on sacrifie dévotement au mauvais principe…</p> - - -<h3>SUITE, OÙ MONROSE CONTINUE DE LAISSER PARLER MIMI.</h3> - -<p>Heureusement, poursuivit-elle, j'ai plus d'une passion. -Non moins ambitieuse que tendre et lascive, je saisis -l'occasion qui s'offrait de connaître plusieurs gens en -place: mes <i>remèdes</i> ne m'interdisaient pas absolument -de sortir. Mille soins d'intrigue firent une propice diversion -à l'amour qui, s'il m'avait exclusivement occupé, -me serait infailliblement devenu funeste. J'eus bientôt -pris la mesure de quelques-uns de ces colosses qui se -partagent le pouvoir et la distribution des faveurs de la -fortune, je démêlais qu'ils n'avaient eux-mêmes guère -plus de hauteur réelle que leurs représentants en sous-ordre, -qui s'efforcent de paraître des géants à leur tour. -J'observai que presque tous ces êtres si respectés, si -redoutés des sots, étaient <i>à mener par le nez</i>, tout comme -le vulgaire, qu'ayant la plupart, un ou plusieurs vices -favoris, que certains les ayant tous, il ne s'agissait, -pour pêcher ces énormes poissons, que d'amorcer, pour -chacun, la ligne d'une manière convenable. Sûre, grâce -à toi, de ne plus prendre de <i>l'amour</i> pour personne, et -de porter désormais imperturbablement <i>mon cœur dans -ma tête</i>, je me dis: <i>Poursuivons avec acharnement la -richesse et les honneurs.</i> Je jurai de t'aimer, je me flattai -que tôt ou tard je t'attacherais à moi, je me réservai -de goûter avec toi seul les voluptés de l'âme; quant à -celles des sens isolés, il me semble que je pourrais fort -bien les convertir en <i>monnaie courante</i> pour acheter du -crédit, des protections, de l'accès et des réussites. Oui, -mon cher, telle est ma philosophie, que je crois ce système -très compatible avec une véritable et complète -préférence du cœur; car enfin les bases uniques d'un -pacte entre gens qui s'aiment, font la sympathie, l'union -d'intérêt, la sûre et brûlante amitié, qui n'ont rien de -commun avec quelques <i>gestes</i> absolument insignifiants, -quand ils se passent entre deux automates, si rien n'est -comparable à leur magie, quand ils résultent de la sublime -inspiration de deux amants…</p> - -<p>Monrose respirait.—Voilà la première fois, lui dis-je, -que j'ai vu l'amour marcher comme le mène votre incompréhensible -Moisimont. Elle débute dans le monde -par un libertinage tout cru, qu'ensuite elle débrutalise -un peu par quelque hypocrisie: de là son mariage. Puis -elle devient insensible, mais c'est pour se réserver tout -de suite la commodité d'être sans reproche, à l'univers! -Au reste, elle ne prétend à rien moins qu'à convaincre -son amant, que son lot suprême diffère infiniment de -celui de ses rivaux, parce que ceux-ci, bien que puisant -à discrétion, tout comme lui, dans la caisse des revenus, -n'ont toutefois aucune part à la propriété du capital! -L'étonnant, le merveilleux par-dessus tout cela, c'est -la métaphysique, ou, pour entrer dans le sens de la belle -dame, c'est l'<i>épuré platonisme de sa banalité</i>. Voilà, je -le répète, un caractère des plus neufs, et de nature à -mettre en défaut la science des gens qui se croient habiles -à disséquer le cœur humain. Voyons pourtant à -quoi doit aboutir cette éruption d'originale philosophie. -Monrose sourit et continua de faire pérorer l'étrange -métaphysicienne.</p> - -<p>«Chevalier, ajouta Mimi, c'est d'après mes bizarres -idées, que dès notre premier <i>bec-à-bec</i>, je t'ai jeté mes -faveurs à la tête, comme l'aurait pu faire une fille publique; -c'est d'après mes idées, que rien ne m'étonnait -hier chez notre grand chanoine, n'y voyant que des actes -d'ivresse et des besoins satisfaits, en un mot, de l'argent -jeté par les fenêtres; or, ne vaut-il pas mieux l'employer, -cet argent, à quelque chose d'utile? Moi-même, je me -proposais bien de me permettre quelques jours de gaspillage -avec toi: c'est sur ce pied que, renvoyant à -mettre plus tard un peu d'ordre dans nos affaires de -cœur, je ne me suis fait aucun scrupule d'associer Nicette -à notre petit carnaval. D'honneur, je t'ai vu, sans -l'ombre de jalousie… N'achevez pas, interrompis-je -d'un baiser, ne me retracez pas ma funeste aventure.—Tu -déraisonnes, mon cher. <i>Funeste!</i> elle est charmante. -Ne sois pas ingrat: ne t'ai-je pas vu jouir? -n'étais-je pas moi-même heureuse de tes plaisirs? Oui, -fripon, je les partageais quand tu me voyais raccrocher, -sur les lèvres de Nicette, ton âme dont tu lui faisais part -avec tant de vigueur. Il n'eût tenu qu'à toi, plus juste, -moins rigoriste, d'éprouver à ton tour que ces ricochets -de volupté ne sont pas sans douceur. Il eût fallu pour -cela supporter, comme je venais de le faire à ton égard, -le nouveau succès de Nicette, la voir sans humeur dans -mes bras, et rendre ainsi sa peu signifiante manœuvre -délicieuse pour moi, dès qu'embrasée de tes baisers, -j'aurais englouti deux âmes à la fois: mais ton caprice -jaloux a tout gâté, mon cher. Avoue cependant que nos -imaginations du moins ont eu une hermaphrodite… que -ce n'est pas une chose ordinaire, et qu'il y aurait bien -de la sottise à nous affliger de notre délicieux quiproquo?</p> - -<p>«J'aurais dû vous dire, ma chère comtesse, qu'à -travers des ébats trop longs pour que Mimi n'eût pas le -temps de réfléchir, elle s'était mise au fait de la conformation -de notre hermaphrodite, pour qu'elle sût enfin -tout aussi bien que moi que Nicette n'était qu'un charmant -giton. Après s'être justifiée pour son compte, -ou croyant du moins l'avoir fait, voici ce qu'elle ajouta -pour tâcher de me remettre bien avec moi-même:—Que -les hommes sont fous de se forger gratis de chimériques -anxiétés! Où diable est-on allé placer un tarif -d'honneur, de vertu, de honte, de repentir! Un être -singulièrement conformé te fait une sottise dans un -moment où tu ne pouvais t'y opposer, mais n'y réussit -point. Si cet être était femme, il n'y aurait qu'à rire de -cette gaieté; ce n'est pas une femme? tu l'ignorais: -cependant dès que tu l'apprends, la crainte d'un déshonneur -commence d'exister! Mais tandis que durait -encore ton erreur, tu serres à ton tour dans tes bras -l'être charmant, à titre de femme, l'illusion complète a -pour toi mille délices. Un maudit scrupule te fait vérifier, -après coup, qu'il y a dans ton calcul quelques -lignes d'erreur. Ici naît une prétendue flétrissure, et tu -te crois dans le cas du désespoir! Détestable subtilité, -mon ami; funeste abus du raisonnement. Pour moi, -je trouve ton accident fort graciable. Dût l'univers te -huer, Mimi du moins t'absout de toute son âme. Viens, -mon adorable chevalier, mes intentions sont bien -franches; mais j'espère te former assez pour que tu ne te -désespères point, si jamais il pouvait aussi me prendre la -capricieuse envie de t'attraper.</p> - -<p>«Déjà Mimi s'évertuait à me donner une preuve brûlante -du parfait retour de sa faveur mal entendue: -querelle, épisode, tout était réciproquement oublié. -C'était la céleste Mimi de l'entresol toute entière dont -j'occupais pleinement et l'âme et les sens. Chez moi, le -sentiment d'être réellement aimé, chez elle, la satisfaction -d'avoir avec succès déclaré le secret de sa tendresse, -tout concourait à combler notre bonheur. Le reste de -cette mémorable nuit fut pour nous un tissu serré des -plus inexprimables délices.»</p> - - -<h3>IDÉES DONT ON JUGERA.—CROQUIS DE L'HISTOIRE DE NICETTE</h3> - -<p>Je me serais bien gardée, cher lecteur, de vous rendre -avec tout ce détail l'étrange confidence de Monrose, si -la manière dont elle m'affecta moi-même dans le temps -ne m'avait pas avisée que cette aventure jette une grande -lumière sur l'incertitude que mille fables diverses nous -laissent au sujet des hermaphrodites. On ne peut nier -sans doute qu'il dépendit du créateur de jeter par ci, -par là, sur la terre, des individus gratifiés des deux natures; -mais cette singularité ne pouvant avoir aucun -but qui ne fût contraire au système général de la création, -nous devons supposer que le grand être n'a dû -jamais se permettre d'opérer, comme exprès pour se -démentir, un inutile prodige… Il y a beaucoup à parier, -au contraire, que dans tous les temps, les hommes, -sujets aux mêmes passions, aux mêmes caprices, ont -été avides de la beauté sous quelle forme qu'elle s'offrît, -et n'ont pas mieux demandé que de tomber sans y -regarder de si près, dans le piège des Nicettes. Croyons -que mille individus chantés, célébrés en tant de lieux, -et dont quelques-uns ont obtenu l'honneur de l'apothéose -n'ont été de leur temps ou que des victimes de -cet art cruel qui conserve à l'adolescence quelques -formes féminines au prix de la virilité, ou que de tolérants -jouvenceaux qui, soit plies par l'esclavage, soit -façonnées par la dépravation de leur siècle, se sont -rendus habiles à recevoir, comme la nature les avait -destinés à donner; croyons que l'amour amphibie -qui convoite ces êtres équivoques, leur a partout élevé -plus ou moins furtivement des autels, et que de la <i>nécessité</i> -du <i>désir</i> de justifier des <i>affections</i>, un culte partout -proscrit par les lois, est née la palliative chimère de -l'hermaphrodisme.</p> - -<p>Par la suite, j'ai voulu voir cette même Nicette, dont -il serait temps sans doute de s'occuper moins; mais -j'aurai bientôt fait, cher lecteur, de te répéter ce qu'elle -m'a conté de l'origine de sa double <i>représentation</i>.</p> - -<p>Né d'une célèbre cantatrice de Rome, et d'un monsignor, -Nicetti, beau comme un ange, avait atteint l'âge -de douze ans. Dès lors précoce en tout genre, il était -également dominé par la passion des vers, de la musique -et des femmes. A Venise, un jour, le directeur de l'Opéra -le surprend à dévirginer de bon courage un enfant de -neuf ans, sa fille unique, petit chef-d'œuvre de beauté -dans son genre et dont les prémices n'étaient assurément -pas destinés au gaspillage qu'exerçait sur elle l'amoureux -Nicetti. L'homme atroce approche, saisit par -derrière, et tord avec fureur de pauvres petites amulettes, -hélas! bien innocentes, car elles n'étaient pas -encore assez mûres pour mettre du leur au crime qui se -commettait: elles en deviennent les victimes.</p> - -<p>Le petit malade est longtemps entre la vie et la mort. -En vain malgré l'intérêt d'en faire un virtuose, a-t-on -essayé de lui conserver, s'il est possible, ce qui fait nos -plus chères joies; chaque jour le ravage de l'inflammation -exige le sacrifice de quelque parcelle. La macération -était générale; l'enveloppe elle-même ne pouvait être -sauvée. Cependant au bout de trois mois, l'habile homme -qui dirigeait le plus difficile pansement, observe que les -chairs supérieures se disposent enfin à la cicatrisation; -mais trop prudent, il craindrait en la favorisant trop -tôt, de renfermer peut-être quelque principe destructeur: -il retarde donc; et jusqu'à ce qu'il soit absolument sûr -de son fait, il entretient, au moyen d'un anneau d'or -de forme ovale allongée, l'ouverture de l'ulcère fatal. -Il résulte de ce soin une double cicatrisation: l'intérieur -qui met le sceau à la guérison de l'infortuné Nicetti, -et l'extérieur qui convertit en un bourrelet, modelé -sur l'anneau d'or les longs bourrelets de la balafre. De -là cette parfaite apparence d'une nature féminine au-dessous -de la masculine. Celle-ci, grâce, soit à l'âge de -l'opéré, soit à quelque reste furtif de ce qui recèle l'élément -de la vie, conserve du moins après cette cure, la -précieuse faculté de croître avec le reste du corps, et le -bien plus cher privilège de cette intéressante variation… -Mais il est des choses qu'on ne peut entièrement définir. -Bref, la maturité, l'exercice et surtout l'excessive lubricité -de l'individu perfectionnent par la suite un don -sauvé par miracle. La nature, cette admirable mère, -dédommage par des affections particulières l'être charmant -qu'on a si traîtreusement dégradé. Elle veut qu'il -attire les deux sexes, comme il en est attiré lui-même. -Mille aventures qui ne sont pas de notre sujet, enrichissent -les premières années du délectable Nicetti, -jusqu'à ce qu'enfin il lui convienne d'être Nicette, afin -d'échapper, sous l'habit féminin et de s'expatrier sans -péril, lorsqu'au bout de six ans de malédictions secrètes -contre l'auteur de ses pertes, survient enfin la jouissance, -délicieuse pour un Italien, de faire tomber le directeur -féroce sous trois coups de poignard.</p> - -<p>Mais revenons à Monrose. Il était si honteux à la suite -du plus humiliant chapitre de sa confession, que je crus -charitable de me mettre en grands frais pour le consoler -et le convaincre que le danger de ce qu'il regardait -scrupuleusement comme une tache, ne lui avait rien -fait perdre de mon estime. Parfaitement, et non moins -agréablement rassuré, l'aimable ami ne me fit pas -languir après la continuation de son histoire.</p> - - -<h3>PROJET DE MADAME DE MOISIMONT.—RETOUR A PARIS</h3> - -<p>Le lendemain, poursuivit-il, le déjeuner nous réunit. -Les passions étaient respectivement amorties; nous -pûmes causer sans humeur et sans dissimulation de -tout ce qui s'était passé la nuit.</p> - -<p>«Nicette nous avoua qu'en général, elle n'avait que -des fantaisies du moment, mais toujours ardentes, et -qui la martyrisaient à la moindre contrariété. Comme -<i>demi-homme</i> toute femme pourvue de quelques agréments -allumait chez elle un prompt désir; comme -vêtissant le costume féminin, elle se faisait un point -d'honneur d'intéresser tout homme à peu près aimable. -Telle était devenue la routine de ses sens qu'homme -ou femme, et soit jouant le premier rôle ou le second -elle avait toujours un plaisir <i>physique</i> (Je cite la figure -dont elle se servit) <i>dans la proportion du brillant d'un -beau clair de lune, comparé à la lumière du soleil</i>. Quant -à la faculté de multiplier les jouissances, son organisation, -son habitude et sa sensibilité permettaient qu'elle -n'y mît aucune borne.</p> - -<p>«Vers l'heure du public, Nicette fut prête pour aller -satisfaire son avide curiosité. La toilette achevée, nous -la vîmes complètement belle, et séduisante à nous -étonner. Nicette avait su dérober au beau sexe tout son -art à relever d'élégance et de grâce, les charmes naturels. -Moi-même, j'en conviens, je me pardonnais dans ce -moment toutes mes fautes, et regrettais qu'il manquât -à notre Conculix (si différent de celui de la Pucelle), -une réalité qui m'aurait à l'instant décidé à ne pas me -priver d'une seule manière de l'avoir. Mimi riait sous -cape, s'apercevant très bien de certain symptôme plus -qu'indulgent en faveur de Nicette, et qui trahissait -ma mentale infidélité.—Fripon! (dit-elle dès que nous -fûmes seuls) ce sera, s'il vous plaît, pour moi que Nicette -aura mis les fers au feu. Elle exigea tout de suite une -réparation: je la fis de grand courage; et comme je -doublais:</p> - -<p>—A la bonne heure, dit-elle, mais il faut donc que -tu te reconnaisses bien coupable!</p> - -<p>«Elle m'apprit ensuite que son projet était de convertir -en fermier général, ou tout au moins en gros -bonnet de la finance, son petit président aux comptes de -mari; leur fortune leur permettait de faire en partie -les fonds d'un cautionnement considérable. Quant au -crédit pour ce qui ne serait pas en leur pouvoir, on sait -comment elle projetait de se le procurer. En une seule -semaine, elle avait accaparé, et paya sans doute, la -voix de l'intendant de la ferme générale, et de cinq des -plus importants de la compagnie. Peu s'en était fallu -que la veille elle n'eût aussi lié le ministre.—Mais il -m'a tout promis, dit-elle, et je le connais trop galant pour -craindre qu'il me manque de parole. J'objectai que -je le voyais bien obsédé de femmes, et qu'il faudrait qu'il -y eût bien des places à donner, pour que toutes ces dames -fussent satisfaites.—Bon! répliqua-t-elle, la plupart -n'ont pas de plans, ou n'en ont pas de raisonnables. -Beaucoup n'aspirent qu'à des bienfaits passagers, à des -pensions, à des sommes une fois payées, qu'elles sollicitent -de façon qu'on ne peut guère les leur refuser sans -ingratitude. D'autres n'entourent le ministre que par -coquetterie; il en est, mais celles-ci sont bien dupes, qui -ambitionnent de le captiver avant d'y rien mettre du -leur. Trop roué pour ne pas les voir venir de dix lieues, -il fait volontiers ce qu'il faut pour qu'elles s'élancent -avec confiance dans la face du ridicule. Je ne l'ai vu que -deux fois en particulier, et déjà nous avons plaisanté -de ces petites orgueilleuses. Ne rien faire pour elles, -est tout au moins la vengeance qu'il se croit permis -d'exercer contre ces insidieuses beautés si sûres du -pouvoir de leurs charmes, et si jalouses de pouvoir -mener quelque jour, au gré de leur ambitieux caprice, -un homme léger qu'on sait n'aimer rien au monde que -son égoïste liberté.</p> - -<p>«Nicette reparut enivrée de ses succès, enchantée de -tout ce qu'elle venait de voir et d'entendre. Nous dînâmes -à la hâte, Mimi jugea que nous pouvions fort -bien, comme gens qui s'étaient rencontrés à Versailles, -ne faire pour le retour qu'une seule voiture. Il fallut -donc absolument que je montasse dans celle des dames, -déplaçant la femme de chambre dont se chargeait Lebrun, -conducteur héréditaire de mon cabriolet.</p> - -<hr /> - - -<p class="italic">A la fin de ces récits tout pleins d'un charmant libertinage -et où le drame intervient parfois, où passent les personnages -les plus divers de toutes les nationalités européennes, -où l'on pénètre dans l'intimité même de la vie -du <span class="roman"><small>XVII</small><sup>e</sup></span> siècle, à la veille de la Révolution, Monrose finit -par épouser la fille de lord Sydney. Cette jeune anglaise -s'est fait faire un enfant par le marquis d'Aiglemont, le -premier amant de Félicia et à cause de cela se fait scrupule -d'épouser Monrose. Cet épisode qui se trouve à la -fin du roman donne bien le ton de la philosophie indulgente -de Nerciat et des doctrines de son époque en fait de -libertinage.</p> - -<hr /> - - -<p>A la fin, d'Aiglemont, toujours singulier dans ses idées, -résolut d'essayer un quitte ou double; il n'y avait plus -aucun moyen raisonnable à tenter pour arracher à -miss Charlotte une sage résolution.</p> - -<p>—Madame (vint-il lui dire très sérieusement un beau -matin) notre bon pays de France n'est pas du tout le -théâtre où peuvent être applaudis des honnêtes gens -ces partis romanesques, qui sont en grand prédicament -dans votre île philosophique, du moins si l'on en croit -vos romans, que les extravagants seuls prennent ici -ici pour modèles. Trop de perfections vous distinguent, -vous tenez à trop de personnes considérables par leur -état et par leur fortune, et particulièrement, vous avez -un oncle d'un trop grand mérite, pour qu'il vous soit -possible de soutenir, sans vous avilir, la gageure de ne -point vous marier. J'ai eu la fortune de vous faire un -enfant! Eh bien, le cher Monrose en a fait un à M<sup>me</sup> d'Aiglemont, -partant quitte. Un jour doit venir où vous -saurez encore mieux combien il y a d'<i>alliances</i> entre tant -de personnes que vous voyez former notre aimable, et -j'ose dire, heureuse société: vous serez alors très aise de -vous remettre à notre unisson. Votre amant, celui dont -il convient absolument que vous fassiez un époux, a -contracté d'innombrables dettes; il est de votre honneur -de les acquitter. Voyez au surplus à quoi tiennent vos -scrupules. En même temps il ouvre la porte d'un boudoir… -Tandis que Charlotte est stupéfaite de voir -l'heureux Monrose dans les bras de M<sup>me</sup> d'Aiglemont, -le Marquis la surprend elle-même, et… la façon d'une -oreille est plus qu'à moitié faite avant que la belle -Anglaise ait pu seulement respirer. Cependant notre -héros et la Marquise lui sourient et lui font ainsi comprendre -que le crime dont on la rend complice n'est pas -de nature à faire tourner le ciel.</p> - -<p>—Eh bien, belle Charlotte, lui dit avec toute sa grâce, -Flore encore embellie par le plaisir, épousez du moins à -demi le cher Monrose, afin de ne pas me voler tout net -ce que vous usurpez maintenant… Cette folie fut le coup -de marteau sous lequel devait se briser le dur noyau du -préjugé de Charlotte, l'amande n'en était point amère, -c'était la <i>tolérance</i> sous un bon épiderme du <i>goût du -plaisir</i>… Elle sourit: l'oreille achevée, l'Anglaise vola -dans les bras de sa ci-devant rivale, lui jurant de -s'assurer par un prompt hymen d'imprescriptibles droits -à sa précieuse amitié mise à des conditions si douces…</p> - -<hr /> - - -<p class="italic">Cette analyse et ces extraits donneront une juste idée du -singulier ouvrage que l'auteur apprécie en ces termes:</p> - -<hr /> - - -<p>Je conviens avec vous, cher lecteur, que la marche de -toutes ces aventures n'est pas ordinaire.</p> - -<p>Ce mélange singulier de vertu, de faiblesse, de sentiment, -de caprice, ces brusques transitions de la tristesse -au plaisir, du plaisir au remords, du courroux à l'attendrissement, -tout cela est de nature à vous ballotter -peut-être désagréablement, si vous avez l'habitude et -le goût de ces scènes uniformes où chaque acteur conserve -son premier masque d'un bout à l'autre de son -rôle. La plupart de mes personnages sont à moitié purs -et à moitié atteints d'une corruption dont il est bien -difficile de se garantir au sein des capitales, quand on y -apporte des passions et d'assez grands moyens de les -satisfaire. De là, tant de disparates. L'histoire de mes -acteurs est celle des trois quarts des mondains de tous -les pays de l'Europe.</p> - -<hr /> - - -<p class="italic">Nerciat a été souvent pillé. Dans son autobiographie -intitulée: <i>Illyrine ou recueil de l'inexpérience</i> (Paris, -an VII) la Morency a inséré des passages qu'elle empruntait -à <i>Monrose</i> et sans prévenir le lecteur. On trouvera -notamment dans la lettre CXXI (Julie à Lise) un morceau -pris dans la première partie de <i>Monrose</i>, au chapitre VI.</p> - -<p class="italic">Monselet fait remarquer dans <i>Monrose</i> «un individu -italien qui pourrait bien avoir servi de modèle à Balzac -pour son ou sa <i>Zambinella</i>, dans le petit roman de <i>Sarrazine</i>».</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch3">MON NOVICIAT OU LES JOIES DE LOLOTTE</h2> - - -<p class="italic">Ce roman n'est pas excellent. Le titre donne assez bien -l'idée du sujet. Il s'agit des premiers pas d'une jeune personne -dans le libertinage. Le premier extrait comprend le -passage le plus intéressant d'un récit des aventures de -Félicité que celle-ci, femme de chambre de Lolotte, raconte -à sa maîtresse.</p> - - -<h3>AVENTURES DE FÉLICITÉ</h3> - -<p>»La suite de mon roman jusqu'au moment où j'eus -l'honneur de connaître M<sup>me</sup> de Pinange n'a rien de fort -intéressant.</p> - -<p>»La Florinière était le fils d'un anobli dont le père -avait fait dans le commerce maritime une fortune considérable, -que ce fils avait commencé de gaspiller et que -le petit-fils surtout avait de merveilleuses dispositions -à rendre en très peu de temps nulle. Celui-ci était simple -et confiant jusqu'à la prodigalité, brave sans émulation, -car, officier, il n'avait pu soutenir plus d'un an le régime -des garnisons, après s'être mis en frais d'estropier deux -ou trois vaniteux lieutenants qui avaient fait des façons -pour le regarder comme leur camarade, à cause de sa -presque roture. Sans beaucoup d'esprit, détestant -l'étude, n'ayant dans la tête ni histoire, ni fable, ni -poésie, ni théâtre, et n'étant même jamais que très -imparfaitement au courant des intérêts journaliers; -s'énonçant d'une manière commune, mais joli garçon; -le meilleur enfant du monde, sans humeur, sans caprices, -toujours assez gai, plus caressant encore. La Florinière, -qui n'avait rien de piquant, ne pouvait en somme ni -me plaire beaucoup par ce qu'il avait de bon, ni prendre -de l'ascendant sur moi, parce que j'étais dès lors plus -fine que lui, et que dès la première occasion où je vins -à bout de lui faire faire mes volontés au lieu des siennes, -mon grossier empire fut irrévocablement décidé.</p> - -<p>»Disons qu'avec l'habit de femme, j'endossai sur-le-champ -la ruse et l'esprit de domination.</p> - -<p>»Nous menions une joyeuse vie, assidus à tous les -petits spectacles (de meilleurs ne m'auraient point alors -intéressée): La Florinière abhorrait la tragédie; la -comédie, à moins qu'elle ne fût bouffonne, le faisait -bâiller. Audinot et Nicolet surtout faisaient ses délices. -Fidèles à tous les Waux-halls, aux foires, enfin à toute -fête publique; logés chèrement, car dès le lendemain de -l'aventure d'Alidor nous avions déménagé et le même -jour La Florinière avait touché trente mille livres; -regorgeant de liberté, d'aisance et de facilités à nous -divertir, nous vécûmes ainsi plus de six mois, pendant -lesquels mon nigaud eut la sottise de me faire faire -connaissance avec la plus mauvaise compagnie en -hommes qu'il soit possible d'imaginer, avec des militaires -à expédients, des agioteurs, des pupilles à affaires, -des abbés parasites (celui de M<sup>lle</sup> de La Motte fut à -son tour du nombre; je vous en parlerai tout à l'heure), -avec des joueurs sybarites, de faux marquis, comtes, -chevaliers qui ne venaient jamais au logis, il est vrai, -sans m'apporter des bonbons ou des fleurs, mais qui -n'en sortaient jamais sans avoir puisé quelques louis -dans la bourse de mon extrait de Jourdain<a id="FNanchor_62" href="#Footnote_62" class="fnanchor">[62]</a>; telles -étaient nos plus intimes ou plutôt nos seules connaissances.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_62" href="#FNanchor_62"><span class="label">[62]</span></a> Qui ne connaît le héros de la comédie du -<i>Bourgeois gentilhomme</i>. (N.)</p> -</div> -<p>»En un mot, ma chère maîtresse, le maladroit La -Florinière prit comme exprès tant de soins à me distraire -de lui-même qu'un beau jour je le fis cocu avec -mon maître à danser, une autre fois avec un fringant -garde du corps; une autre fois avec un marquis de -bouillotte, toujours en rapprochant les dates; puis avec -un prieur, faiseur de vers libertins et de nouvelles érotiques; -avec celui-ci qui me lisait chaque jour sa besogne -du matin, je ne manquais jamais d'essayer ce -qu'il avait écrit: il m'apprit vraiment de jolies choses! -Bientôt, sans beaucoup de goût pour ceux qui m'arrachaient -des faveurs, bientôt par besoin du tempérament, -puis par caprice, puis pour narguer en quelque -façon mon aveugle amant, et plus d'une fois, lui présent -mais trompant habilement ses regards, je fus ainsi -tour à tour en moins d'un an, la conquête d'une quarantaine -de godeluraux, qu'au fond je méprisais si fort, -que j'osais à peine les saluer en public, et que j'avais -la sueur froide quand, au spectacle ou ailleurs j'en voyais -deux ensemble les yeux fixés sur moi, tant je craignais -leurs confidences et les scènes qui pouvaient en résulter.</p> - -<p>»A travers cette banalité, nous nous trouvâmes enfin, -mon cher entreteneur et moi, poivrés d'importance. Il -s'était bien lui-même rendu par-ci par-là coupable de -quelque petite infidélité, mais il y avait cent à parier -contre un que j'avais tous les torts de notre mutuelle -infortune. Au surplus, il aurait mis sa main au feu de -mon innocence à toute épreuve, et tandis que je tremblais -de me voir mise brusquement à la porte, à coups de pied -au cul, j'eus un beau soir la surprise de voir mon jocrisse -à mes pieds, s'accusant, se maudissant, se frappant la -poitrine, <i>mettant entre mes mains sa vie</i>, etc.</p> - -<p>»Après avoir longtemps feint de ne rien comprendre à -son désespoir, et me l'être fait bien humblement expliquer, -je me montrai généreuse. Le pardon ne tenait -à rien; en veut-on <i>à ce qu'on idolâtre</i>! Il fallait bien -qu'il se crût idolâtré, tout au moins. Je pardonnai donc -avec toute la dignité convenable.</p> - -<p>»J'ai dit qu'il était à mes pieds; je le relève, mais -une assez grosse bourse restait à terre, je l'avertis de cet -oubli.» Ne m'outrage pas, chère Félicité! s'écrie-t-il -avec une reprise de suffocation; ne me fais pas rougir -de la modicité du dédommagement que je t'offre. -Plus économe, j'aurais expié par un plus digne sacrifice -l'irréparable outrage dont je suis coupable envers toi. -Pardon! me pardonnes-tu?—En peux-tu douter?… -Mais là, sincèrement?</p> - -<p>»De toute mon âme!—Eh bien! (il me serre la main -et me verse un torrent de larmes) adieu, adieu, Félicité! -Maintenant je pars moins malheureux…—Tu -me quittes!—Oui, pour quelques mois. Rétablis ta -santé. Je ne pourrais près de toi mettre ordre à la -mienne; nous nous écrirons. J'apprenais alors, et -commençais à pouvoir tracer quelques lignes, bien entendu -sans un mot d'orthographe. Je promis de correspondre.</p> - -<p>»Je parlais encore quand La Florinière s'évada fermant -et emportant la clef, sans doute de peur que, -courant après lui, je n'ébranlasse sa résolution courageuse; -mais hélas! j'avoue que je me sentais résignée -à supporter notre théâtrale séparation, cependant je -m'acquitte du cérémonial convenable, je trépigne des -pieds et des poings contre l'obstacle qui m'arrête. En -même temps j'entends derrière moi rire quelqu'un à -gorge déployée.</p> - -<p>»Je me retourne… C'est ce garnement d'abbé, le -greluchon de la coquine de La Motte et l'un de nos plus -assidus piqueurs d'assiette. La Florinière l'avait caché -dans ma garde-robe pour être témoin de nos adieux, -voulant, disait-il qu'après son départ quelqu'un pût le -purger dans notre société du soupçon d'inconstance et -de perfidie. Il ne pouvait guère s'adresser plus mal pour -choisir un juge en fait de procédés. L'abbé, la plus vile -de toutes les créatures de l'univers, les ignorait et n'était -pas homme à remplir le moindre devoir d'amitié ou -de reconnaissance. Il est bon de vous dire que reçu un -peu tard parmi nous et n'ayant peut-être pas fait dans -le temps grande attention à ma figure, il ne m'avait -jamais reconnue pour avoir été le témoin de sa bonne -fortune et de sa basse escroquerie. Au contraire, aux -petits soins avec moi, plus d'une fois il m'avait aidée à -satisfaire quelques caprices, et j'avais eu l'avantage de -le payer pour ses commissions.</p> - -<p>»Il savait donc combien peu d'importance j'attachais -à conserver ou perdre un amant tel que La Florinière; -il devait par conséquent trouver complètement ridicule -la tragi-comédie qui venait de se passer. Aussi se mit-il -à la parodier d'une manière très bouffonne dont je ne -pus m'empêcher de rire.</p> - -<p>»Me serais-je doutée qu'encouragé par cet instant de -familiarité, le drôle eût osé me saisir à bras le corps -à l'improviste et me jeter sur le pied du lit avec autant -d'effronterie que si j'eusse été la raccrocheuse de La -Motte!</p> - -<p>»<i>Qui quitte sa place la perd</i>, dit l'insolent, déjà maître -de celle dont La Florinière avait eu jusqu'alors la putative -propriété. Je m'arme d'un sérieux foudroyant! -«Qu'osez-vous, monsieur?…</p> - -<p>»Te consoler, mon chou… C'est ainsi qu'à Paris on -sèche les pleurs des veuves.» C'est moins l'insulte, que -la tournure qui m'indigna contre ce calotin, et me fit -concevoir sur l'heure l'idée d'une vengeance aussi mémorable -que raffinée, je veux dire d'empoisonner du -moins l'audacieux, si je n'ai pas sous la main un pistolet, -un poignard pour lui arracher la vie… Ah! ah! Félicité, -m'écriai-je, je tremble d'être forcée à vous haïr quand -vous m'aurez achevé votre horrible récit.—Je suis -vraie, je n'en retrancherai pas une syllabe.» Il n'y -avait déjà plus qu'à laisser entrer ce vil fameux. Le -premier que j'eusse vu de ma vie.» Est-ce tout de bon? -ai-je la méchanceté de lui dire. Oubliez-vous ce qui s'est -dit entre La Florinière et moi? Pouvez-vous ignorer -en quel état…—Eh! foutre! qu'est-ce que cela me -fait à moi! Je crains peu la vérole avec mon eau de -Préval.—Soit! Il y est.</p> - -<p>»Dès lors, je le travaille, Dieu sait comment! Tant -de talent l'étonne, l'enflamme. Il f…, réf… tant que la -nature s'y prête; plutôt fatigué que rassasié de ma -jouissance, il invoque les secours de l'art. J'ai, lui dis-je, -d'admirables <i>diabolini</i>, mais je vous avoue que si je -prends la peine d'en aller chercher, je me ferai payer -cher l'intérêt.—Ah! de ma vie, s'il le faut! A la bonne -heure. J'apporte le stimulant fatal, j'en donne une -bonne dose, le ribaud gobe le tout avec avidité. En -attendant l'effet, je suis passionnément caressée; tout -cela me convient et tend à mon but. On y arrive enfin; -j'use, j'abuse du bienfait des diabolini, je mets mon -homme sur les dents; enfin il demande grâce… Revenu -de son ivresse, il éprouve un froid, un tremblement, -un accablement mortel.</p> - -<p>»Pendant que tout cela se passait, le portier, conformément -à l'ordre de La Florinière, était venu me défermer, -mais sans prendre la liberté de paraître. Je -sonne et demande un fiacre.—Quoi! vous me renvoyez!—Sans -doute; à quoi seriez-vous bon? A me -gêner.—Mais si tard! dans l'état où je suis!—Je vous -conseille de vous plaindre.»</p> - -<p>Je prends un livre en attendant le retour du pauvre -diable de domestique, qui n'a point trouvé de fiacre et -grogne de loin contre les abbés qui veillent si longtemps -chez sa maîtresse. Pour le coup, le trop heureux calotin -compte bien sur mon bon cœur; l'hospitalité ne peut -lui être refusée. Point du tout, sans quartier, je le congédie, -il lui convient donc de s'en retourner à pied, par -la pluie, à l'autre extrémité de la ville. Il m'appelle -<i>cruelle</i>; je lui ris au nez, et lui reproche sa cruauté, -aussi avérée que son ingratitude envers un candide ami -qui l'a comblé de biens. J'ai la malice d'ajouter: va, -gredin! je doute que ton eau de Préval puisse te garantir -de la multiforme vérole que j'ai mis tant d'importance -et d'art à te donner. Et puisse ton funeste -exemple effrayer tous les ingrats de la sorte!»</p> - -<p>Pétrifié, le malheureux n'osa proférer une parole et -passa la porte. N'oubliez pas, monsieur l'abbé, lui -criai-je, de chanter dans l'escalier: <i>Ah! je triom…om…omphe -de son cœur!</i>…</p> - -<p>Ce dernier outrage déchira pour lui le voile…</p> - -<p>Quoi! vous, Félix?… Et il voulait rentrer… Moi qui -ne voulais point d'explications, je me renferme, en ordonnant -au domestique de ne quitter mon homme que -lorsqu'il serait dans la rue.</p> - -<p>Voilà, dis-je à Félicité qui reprenait haleine, voilà, ne -vous en déplaise, une horrible aventure; mais c'est un -assassinat dans toutes les règles! Judith amputant le -chef de l'hostile Holopherne n'eut pas le cœur plus dur -et plus perfide que vous.—Bon, un rebut de la calotte! -Qu'allait-il faire dans cette galère?—Et dis-moi, -l'eut-il?—Ah! je vous en réponds! soit qu'il comptât -trop sur son merveilleux spécifique, soit qu'il ne manquât -de moyens pour se faire guérir, il laissa les choses au -point où je les avais mises. Je sus peu de temps après -que tous les accidents sans exceptions étaient survenus -à sa partie peccante, et de plus un chancre au palais, -dont certain nazillement et une prononciation ridicule -sont à coup sûr l'indélébile certificat. Bicêtre fut trop -tard le refuge du malheureux; on n'y ménage pas les -martyrs de la vérole; dès les premiers jours une opération -déplorable défigura ce fier modèle des boute-joies. -Il fut même agité si on n'abattrait pas un de ses ornements -symétriques. J'appris tous ces détails d'un officier -<i>frater</i> détaché pour me prier d'aider de ma bourse un -insolent dont j'étais trop vengée. En faveur de l'honnêteté -du messager, je donnai quelques louis, mais en -exigeant que pour le moment il n'accusât au calotin -qu'une aumône de douze livres.</p> - -<p>»Je reviens sur mes pas pour vous dire que dès le lendemain -de cette prouesse, j'entrai chez un parfait honnête -homme de chirurgien, à qui je donnai carte blanche -pour travailler au rétablissement de ma santé; nous -convînmes de cinquantes louis; je les déposai chez un -notaire, l'Esculape devant n'en toucher que la moitié -quand il déclarerait la cure achevée, et le reste trois -mois après que je serais convaincue de ma parfaite -guérison, s'en rapportant à moi du soin de ne pas le -voler en m'exposant derechef à l'horrible maladie.</p> - -<p>»La bourse que m'avait laissée mon généreux ami -contenait deux cents louis en or, et dans la queue était -roulée une lettre de change de la même somme, sur l'un -des plus solides négociants de Nantes. L'échéance -n'était pas fort éloignée. Sur ce pied, à l'abri du besoin, -et désirant d'employer le temps de ma retraite à m'instruire, -car je voulais effacer jusqu'à la trace de mon -ignorance savoyarde, je suppliai qu'on ne brusquât point -les remèdes, et que surtout on garantît des atteintes du -mercure, mes dents, dont la beauté était vantée par-dessus -tout ce que je puis avoir de charmes.»</p> - -<p>»Que Dieu vous garde, ma chère maîtresse, d'être -jamais dans le cas de passer par la casserole de Saint-Côme!</p> - -<p>»Comme la plus belle femme cesse alors d'être l'image -d'une divinité! Quelle humiliation! quelle différence -d'étaler ses charmes aux yeux d'un f… plein d'ivresse -ou bien à ceux d'un inanimé docteur qui ne voit dans -tout cela qu'une machine immonde, détraquée, qu'il -s'agit de purifier et réparer! Quelle barbare nomenclature -au lieu de ces jolis ou joyeux noms qui dans le -plaisir sont prodigués aux attrayants objets de mille -folies!</p> - -<p>»Trois mois à peu près s'écoulèrent pour moi dans un -affreux et honteux état de pénitence, de jeûne, de régime, -qui toutefois s'adoucissait graduellement.</p> - -<p>»Au bout de ce temps, le chirurgien, dont j'avais fait -un véritable ami, me pressa d'aller passer la belle saison -à la campagne, chez une sœur d'assez bonne société, -avec laquelle j'avais fait connaissance pendant ma maladie. -Elle faisait sa demeure à sept heures de Paris. -L'avis du docteur avait bien un peu pour but de s'assurer -de ma sagesse pendant la seconde période de mon rétablissement, -en m'écartant ainsi de la capitale. Quoi -qu'il en soit, je fis très bien de suivre son conseil. Dans -ce champêtre séjour, où je me rendis encore faible et -flétrie, je retrouvai bientôt les forces, l'appétit, le -sommeil et les couleurs; mes chairs dont l'affaissement -me causait de vives alarmes se remplirent derechef, et -recouvrèrent leur agaçante fermeté. Je reconnus enfin -que j'étais complètement régénérée. Mais avec cette -belle santé, mes facultés physiques et mes goûts lascifs -étaient aussi de retour.</p> - -<p>»Un jeune homme de fort bonne mine, un brave enfant -de la nature, fils d'un noble casanier qui vivait sans -ambition dans ce village, fréquentait chez nous; il -n'avait pas manqué de me rendre justice; il était -amoureux à perdre la tête. Le premier objet plaît là -où il n'y a rien de mieux. Je pris aussi du goût pour ce -médecin adorateur. Il était complaisant, assez instruit -pour un campagnard; il me faisait lire, écrire, et corrigeait -l'orthographe des lettres par lesquelles je répondais -aux siennes; commerce uniquement imaginé pour mon -instruction, car nous avions la liberté de nous voir -sans cesse, et ce qui se disait réciproquement avançait -beaucoup mieux les affaires que ce qui était écrit.</p> - -<p>»Il fallait conclure enfin quelque chose. J'étais obsédée -par mon jouvenceau, je mourais aussi du besoin -de rentrer dans la jouissance de mes droits de nature. -Cependant, ayant promis à mon Esculape d'être sage, -jusqu'à ce que je l'eusse entièrement satisfait, et comme -j'ai du caractère, je tenais ferme et reculais de tout -mon pouvoir l'époque d'un complet abandon. Mais je -ne me refusais pas à de petites caresses, et même pour -mater les fougueux désirs dont on me faisait hommage, -souvent ma main avait une complaisance qui ne fut, -au surplus, jamais trop de mon goût: c'est, ce me -semble, assassiner le plaisir que de rendre aux hommes -cet humiliant service. Bientôt j'imaginai le biais de -me donner sans tromper le confiant docteur, et, non -moins par vanité que par caprice, j'abandonnai sans -réserve à l'ardent Saint-Amand (ainsi se nommait le -jeune homme) mes arrière-charmes, sur lesquels il me -semblait que l'embargo de la Faculté ne s'était point -étendu. Cette fortune était trop délicieuse pour que le -docile Saint-Amand osât désormais paraître refuser de -s'y borner.</p> - -<p>De là, ma chère maîtresse, l'habitude familière que -j'ai contractée de favoriser à la mode de Berlin ceux de -mes galants qui peuvent avoir cette fantaisie, et comme -à peu de chose près, j'y trouve aussi mon compte, ce -qui n'est peut-être pas général chez les femmes qui se -permettent de semblables revirements, j'avoue que, -comme vous savez<a id="FNanchor_63" href="#Footnote_63" class="fnanchor">[63]</a></p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i4">Il ne m'importe guère</div> -<div class="verse">Que Pascal soit devant ou Pascal soit derrière.</div> -</div> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_63" href="#FNanchor_63"><span class="label">[63]</span></a> Citation de Dom Japhet d'Arménie de Scarron. (N.)</p> -</div> -<p>»En un mot, je me trouve à cet égard dans le cas de -mille femmes qui, n'ayant jamais eu ou n'ayant plus de -sensations extrêmes à faire la chose ordinaire, y trouvent -néanmoins un plaisir de fantaisie, de caprice, d'habitude, -qui fait qu'elles ne sauraient s'en passer sur ce -pied. Ganymède aussi longtemps qu'il plut au docteur -de retarder le paiement du reste de son salaire, dès que -je fus complètement acquittée, je mis enfin le comble -aux vœux de Saint-Amand. Dès la première fois, le -traître ou le maladroit, me fit un enfant, malheur dont -sur-le-champ, l'absence de certain état que j'attendais, -et dont je croyais avoir déjà senti les avant-coureurs, -me donna la funeste certitude.</p> - -<p>»Il n'y a pas grand mal à cela, Mademoiselle, me dit -avec un grand air de bonne foi l'auteur de ma disgrâce, -je suis honnête homme, je vais vous épouser». Fort bien, -mais mineur, ayant un vilain père, vaniteux, brutal, -avare peu riche et qui avait d'autres enfants, l'exécution -du projet de Saint-Amand n'était pas facile. Au premier -mot qui fut dit, dans la gentilhommière, <i>d'un enfant -fait et d'une envie d'épouser</i>, il y eut un tracas d'enfer; -un curé bonasse qui voulut bien se mêler de cette affaire, -y perdit son latin. Mon épouseur fut mis <i>à la tour</i>, c'est-à-dire -au premier étage d'un colombier, qui donnait -un air de château à la bicoque seigneuriale. Bientôt -je vis se préparer pour moi-même une petite persécution; -je n'étais qu'accidentellement férue: il ne s'agissait -pas pour moi d'une fortune; j'avais les moyens de -m'éloigner, je le fis, et vins à Paris pour me fixer chez -une marchande de modes.</p> - -<p>»Cette commère, comme la plupart de celles de son -état, indépendamment de son commerce, gagnait beaucoup -en faisant de sa maison, bien pourvue de jolies -ouvrières, un honnête bordel. J'y eus quelques aventures, -ou lucratives, ou de pur agrément; cette vogue -ne dura que les quatre premiers mois de ma grossesse -peu sensible. Quand je devins plus ronde, mes actions -tombèrent à plat; force fut de me rabattre philosophiquement -sur le travail des doigts et l'étude dont j'avais -réellement contracté le goût à la campagne. Vers le -milieu de mon neuvième mois, je vins reprendre chez -l'honnête chirurgien mon ancien domicile.</p> - -<p>»J'accouchai au temps convenable, mais à travers -tant de douleurs et de dangers, que dès lors, je pris pour -le respectable état de mère une horreur insurmontable. -En dépit du talent et de l'humanité du docteur, mon -enfant, qui était une fille, périt dans les difficultés de -ma délivrance. Heureusement, l'accoucheur n'était pas -de ces faux raisonneurs qui, pour assurer la vie d'une -créature à peine ébauchée que mille chances peuvent -empêcher d'arriver à sa maturité, sont prêts à sacrifier -sans scrupule celle que la nature a conduite avec bien -de la peine à son point de perfection. Je dois encore à -ce bienfaisant mortel tous les petits soins qui sauvent -aux femmes les accidents et la difformité.</p> - -<p>»Je veux, disait-il, que vous sortiez de mes mains -sans la moindre trace de cette première campagne; -mais pour Dieu! ne faites pas la folie de recommencer: -à chaque enfant il peut y aller de votre vie.» Il tint -mieux sa parole que, du moins pour les précautions, -je n'ai tenu la mienne. Mais grâce au ciel, jamais depuis -l'on ne m'a fait d'enfant.</p> - -<p>»Cependant mon argent s'écoulait, car je m'étais -abondamment équipée et j'avais bien vécu, je voulus -négocier ma lettre de change; par malheur, le solide -négociant de Nantes venait de faire banqueroute. -Effrayée de l'instabilité des jouissances humaines, et -pouvant, avec de l'économie, me soutenir encore quelque -temps, j'achevai d'apprendre à coiffer, à chiffonner, -et pris aussi quelque teinture du talent d'ouvrière en -robes. Je n'avais plus entendu parler de Saint-Amand -que pour apprendre qu'on l'envoyait à l'île Bourbon, -pour faire le triste métier de lieutenant d'infanterie. -Je pris dès lors le parti de ne plus aimer rien, puisque -cela rendait si malheureux, et je ne favorisai plus que -ceux qu'un caprice du moment, ou quelque vue d'intérêt -qui en valût la peine, ou le besoin de mes sens, me -dictait d'agréer. De cette manière, je fus encore passablement -heureuse, et ne fis pas mal mes affaires. -M. de Pinange, votre père…—Ah! oui; <i>mon amant!</i> -interrompis-je avec transport: <i>dis mon tout, mon Dieu!</i> -(Elle haussait les épaules et levait les yeux au ciel) -Eh bien! mon père?—Votre père se prit comme un -autre, dans mes filets, ou je tombai dans les siens, -nous nous arrangeâmes. Bientôt il imagina qu'il serait -plus commode pour tous deux de nous réunir dans un -hôtel que d'être en bonne fortune à mon troisième étage, -il trouva moyen de me faire entrer au service de madame.</p> - -<p>Le meilleur moyen pour se dégoûter bien vite, c'est -d'avoir à tout moment sous la main les facilités d'être -ensemble. Notre intrigue, brûlante dans mon taudis, -devint à l'hôtel de Pinange d'une tiédeur affadissante. -M. le Marquis me négligea. Fanfare sut en profiter… -Quelle chute! Allez-vous vous écrier; un domestique -succéder à ce sylphe, à cet enchanteur (Je soupirais à -l'unisson de son éloge). Oui, Fanfare! il succéda délicieusement -pour votre servante à son incomparable -maître, Fanfare! vous en conviendrez, est charmant, -et n'a rien de commun avec ses semblables qui, surtout -ceux qu'on emploie tout de bon à la chasse, sont ordinairement -des ivrognes et des rustres; mais si votre -diabolique prévention en faveur de M. le Marquis vous -rendait trop injuste envers son successeur, j'en appellerais -à M<sup>me</sup> la Marquise, non moins connaisseuse que vous -sans doute, et qui sait à fond tout ce que Fanfare peut -valoir.»</p> - -<p>Je ne revenais pas de ma surprise. Quoi, M<sup>me</sup> de Pinange -aussi? Ma mère donnait dans la domesticité!—A -plein collier, mademoiselle. Eh! Mon Dieu, c'est -le ton maintenant, depuis que les seigneurs, les cavaliers, -les militaires, en un mot tout ce qui se piquait jadis de -courtoisie, de galanterie, de soins et de probité surtout, -ont quitté les manières, l'élégance, et se dispensent de -tous ces procédés auxquels notre sexe est si sensible. -Le domestique presque toujours bien de figure, seigneur -de sa personne, enorgueilli de l'attention qu'on peut -lui témoigner, vaut bien mieux pour le plaisir, est plus -sûr et expose, soit pendant, soit après une liaison, à -bien moins de disgrâces. En un mot, Fanfare avait -encore M<sup>me</sup> la Marquise quand je me le donnai. Ce sont, -au surplus, de petits intérêts de famille sur lesquels -je vous demande le secret.» Je le promis. «Voilà, -ma chère maîtresse, continua-t-elle, ma confession… -humble, pas trop, mais sincère et entière, après laquelle -il ne me reste de contrition que pour avoir fait sottement -un enfant et pour avoir eu la vérole.»</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch4">LE DIABLE AU CORPS</h2> - -<p class="c">ŒUVRE POSTHUME<br /> -DU TRÈS RECOMMANDABLE DOCTEUR<br /> -CAZZONE<br /> -MEMBRE EXTRAORDINAIRE<br /> -DE LA JOYEUSE FACULTÉ<br /> -PHALLO-COIRO-PYGO-GLOTTONOMIQUE</p> - - -<p class="gap italic"><i>Le Diable au corps</i> est un tableau des mœurs parisiennes -un peu avant la Révolution et ce tableau, Nerciat -l'a complété par un autre: <i>les Aphrodites</i>, qui a lieu une -quinzaine d'années plus tard, pendant les premières convulsions -révolutionnaires.</p> - -<p class="italic">C'est sans aucun doute à propos du <i>Diable au corps</i> et -des <i>Aphrodites</i> que Baudelaire écrivit cette note qu'il -avait l'intention de développer «… La Révolution a été -faite par des voluptueux».</p> - -<blockquote> -<p class="italic"><span class="roman">NERCIAT</span> (utilité de ses livres).</p> - -<p class="italic">Au moment où la Révolution française éclata, la noblesse -française était une race physiquement diminuée -(de Maistre).</p> - -<p class="italic">Les livres libertins commentent et expliquent la Révolution.</p> - -<p class="italic">—Ne disons pas: <i>Autres mœurs que les nôtres</i>, -disons: <i>Mœurs plus en honneur qu'aujourd'hui</i>.</p> - -<p class="italic">Est-ce que la morale s'est relevée? non, c'est que l'énergie -du mal a baissé.—Et la niaiserie a pris la place de -l'esprit.</p> - -<p class="italic">La fouterie et la gloire de la fouterie étaient-elles plus -immorales que cette manière moderne d'<i>adorer</i> et de mêler -le saint au profane?</p> - -<p class="italic">On se donnait alors beaucoup de mal pour ce qu'on -avouait être bagatelle et on ne se damnait pas plus qu'aujourd'hui.</p> - -<p class="italic">Mais on se damnait moins bêtement, on ne se pipait pas -(<i>Charles Baudelaire, Œuvres Posthumes, Paris, Mercure -de France, 1908</i>).</p> -</blockquote> - -<p class="italic">La plupart des personnages du <i>Diable au corps</i> font -partie de la secte des <i>Aphrodites</i> et plusieurs reparaissent -dans l'ouvrage de ce nom. Dans la <i>Préface</i>, Nerciat -suppose qu'un docteur en Phallurgie, le fameux Cazzone, -est mort en lui laissant le soin de revoir et de publier ce -<i>singulier roman dramatique</i>.</p> - -<p class="italic">Les acteurs sont: La marquise, <i>une superbe brune</i>, -La comtesse de Mottenfeu, <i>laideron piquante</i>, Philippine, -<i>charmante blonde, soubrette matoise</i>, Bricon, <i>colporteur-espion</i>, -l'abbé Boujaron, <i>prêtre napolitain, -traits mâles, physionomie de réprouvé, vigueur monacale; -vices de toutes les nations, de tous les états, vernis -de mondanité parisienne</i>.</p> - -<p class="italic">Le Tréfoncier, <i>prélat allemand, traits agréables, un -peu féminin, goûts bizarres, libertinage d'officier, caprices -de prélat</i>.</p> - -<p class="italic">Hector, <i>être privilégié que la nature a composé de tout -ce qui plaît dans l'un et l'autre sexe. Adonis par devant, -Ganymède par derrière</i>; et bien d'autres parmi lesquels -figure même un âne. Durant l'action du <i>Diable au corps</i>, -la marquise, qui est le principal de ces personnages, -devient veuve, et l'on peut imaginer que son libertinage -augmente à proportion de sa liberté.</p> - -<p class="italic">L'action d'ailleurs est assez peu suivie, et il serait sans -intérêt de la résumer. Mais les extraits fort divertissants -qui suivent montrent bien combien Nerciat possédait -l'art du dialogue.</p> - -<p class="italic">Je ne dis rien du style qui est attrayant au possible.</p> - - -<h3 id="ch5">RÉVEIL</h3> - -<p class="did">Il n'est pas encore jour chez la marquise; elle s'éveille et détourne -son rideau. Médore, son bichon, lui fait fête; elle se découvre et -se fait gamahucher un moment par l'intelligent animal, puis elle -sonne.</p> - -<p><span class="sc">Philippine</span>.—Eh! bon Dieu! madame. Quel démon -vous réveille aujourd'hui si matin? Il est à peine dix -heures.</p> - -<p><span class="sc">La Marquise</span>, <i>bâillant</i>.—Bonjour, Philippine… j'ai -très mal dormi, je vais être toute la journée d'une -laideur affreuse et d'une humeur à désespérer les gens.</p> - -<p><span class="sc">Philippine</span>.—Ah! pour l'humeur, tant pis, madame. -Quant à la laideur, je suis caution du contraire: -vous êtes déjà belle à ravir.</p> - -<p><span class="sc">La Marquise</span>.—J'ai cependant très mal reposé.</p> - -<p><span class="sc">Philippine</span>.—Je me l'imagine, et c'est pour cela que -madame doit avoir passé une très bonne nuit.</p> - -<p><span class="sc">La Marquise</span>.—Oh! ne m'en parle pas, Philippine; -tu me vois furieuse. Mon aventure est la chose du monde -la plus maussade.</p> - -<p><span class="sc">Philippine</span>.—Comment donc? ce beau cavalier que -je n'avais point encore vu céans, et que vous ramenâtes -hier soir triomphante…</p> - -<p><span class="sc">La Marquise</span>, <i>froidement</i>.—Quel temps fait-il?</p> - -<p><span class="sc">Philippine</span>.—Froid, mais le plus beau du monde.</p> - -<p><span class="sc">La Marquise</span>.—Tant mieux: j'ai des courses à faire -dans le voisinage du Palais-Royal et je craignais de ne -pouvoir y faire quelques tours d'allée.</p> - -<p><span class="sc">Philippine</span>.—Voici, madame, plusieurs billets et -une corbeille assez lourde, de la part de M. Patineau, -avec une épître en grand papier.</p> - -<p><span class="sc">La Marquise</span>.—De la part de Patineau! ceci devient -intéressant. Voyons… (<i>souriant</i>) c'est de l'or, Philippine: -je le reconnais au poids.</p> - -<p><span class="sc">Philippine</span>.—De l'or, madame! les charmants amis -que ces fermiers généraux!</p> - -<p><span class="sc">La Marquise</span>.—Celui-ci ne sait pas donner à ses cadeaux -des formes bien galantes, mais il est tout rondement -libéral: c'est un bonhomme.</p> - -<p><span class="sc">Philippine</span>, <i>à part</i>.—Oui une bonne dupe… (<i>Haut.</i>) -Défaisons ces chiffons… (<i>Elle y travaille.</i>) Cela est emmaillotté -comme le trésor d'un pèlerin.</p> - -<p><span class="sc">La Marquise</span>, <i>ayant lu</i>.—La lettre annonce trois -cents louis, mais une mortelle visite pour l'après-midi. -Il faudra bien l'endurer… (<i>On gratte à la porte</i>). Voyez -ce que c'est.</p> - -<p><span class="sc">Philippine</span>.—C'est un de vos gens pour vous faire -du feu.</p> - -<p><span class="sc">La Marquise</span>.—Qu'il entre et se dépêche.</p> - -<p class="ugap"><i>(Il y a du feu. Le domestique s'est retiré. La marquise et -Philippine sont seules).</i></p> - -<p class="ugap"><span class="sc">La Marquise</span>.—Où sont les autres billets?</p> - -<p><span class="sc">Philippine</span>.—Sur votre lit, madame.</p> - -<p><span class="sc">La Marquise</span>.—C'est bon.</p> - -<p><span class="sc">Philippine</span>, <i>étalant les louis</i>.—Voyez, madame, la -belle collection de médailles!</p> - -<p><span class="sc">La Marquise</span>, <i>avec dédain</i>.—Ote cela; compte, et -serre la somme dans mon bonheur-du-jour. Attends, il -faudra que je porte soixante louis à Dupeville; mets-les -à part; quarante encore, pour des emplettes que je me -propose de faire chez la Couplet.</p> - -<p><span class="sc">Philippine</span>, <i>comptant</i>.—A propos, elle vint hier en -personne; vous l'ai-je dit, madame? Il s'agissait -d'une affaire qu'elle prétendait être de la plus grande -conséquence pour vous, et je l'envoyai.</p> - -<p><span class="sc">La Marquise</span>.—Oui, elle me déterra chez le grand -mousquetaire, et je lui donnai parole pour demain. -Cependant si j'avais pu prévoir que le bon génie de -Patineau me serait aussi propice, je n'aurais eu garde -d'accepter une partie qui pourra me compromettre.</p> - -<p><span class="sc">Philippine</span>, <i>toujours comptant</i>.—Il n'y a qu'à -rompre, madame; j'irai de votre part…</p> - -<p><span class="sc">La Marquise</span>.—Il faut encore y réfléchir, car il s'agit -d'un jeune prince étranger… S'il est jeune, Philippine… -(<i>Elle sourit.</i>)</p> - -<p><span class="sc">Philippine</span>, <i>comptant</i>.—Et peut-être joli, par-dessus -le marché. J'entends ce demi-mot, madame; oui, -laissez à tout hasard les choses comme elles sont. Il -manque dix louis.</p> - -<p><span class="sc">La Marquise</span>.—J'entends aussi à demi-mot, Philippine: -cachez cet argent. Un billet de Limefort! -M. le chevalier, vous avez tort d'écrire; ne parlez même -pas; il faut vous en tenir à la pantomine, car c'est où -vous excellez! tout le reste vous sied mal… Ah! voici -du Molengin (<i>Sans ouvrir le billet</i>). Sais-tu, ma fille, -que malgré le mal infini qu'on dit de ce pauvre vicomte, -j'ai la singularité d'en être un peu férue, et qu'au premier -jour il me fera faire quelque sottise?</p> - -<p><span class="sc">Philippine</span>, <i>froidement</i>.—Je n'en crois rien, madame.</p> - -<p><span class="sc">La Marquise</span>.—Pourquoi donc? Molengin, intime -ami du marquis, a chez moi l'accès le plus facile. Il est -beau, fait à peindre, caressant, fort amusant. Les occasions -naissent à tout moment pour lui…</p> - -<p><span class="sc">Philippine</span>.—Il n'en profitera pas, madame, je -vous le garantis.</p> - -<p><span class="sc">La Marquise</span>. Je n'y conçois rien! tout le monde -semble s'accorder à le juger nul. Cela pique ma curiosité, -je veux être éclaircie…</p> - -<p><span class="sc">Philippine</span>.—M. de Molengin, madame, mérite -bien sa réputation; vous pouvez m'en croire… et pour -cause.</p> - -<p><span class="sc">La Marquise</span>, <i>avec intérêt</i>.—Ah! ah! tu me parais au -fait. Mais avoue qu'à juger de Molengin par les yeux, il -est tout fait pour plaire.</p> - -<p><span class="sc">Philippine</span>, <i>avec dépit</i>.—Mais il rate, madame, et -c'est une infamie.</p> - -<p><span class="sc">La Marquise</span>, <i>gaiement</i>.—Le dépit de Philippine est -délicieux! il t'a ratée, n'est-ce pas? Conte, conte-moi -ton aventure. Eh bien! il faut qu'il me rate aussi; cela -ne m'est jamais arrivé, je veux essayer une fois de cette -nouveauté.</p> - -<p><span class="sc">Philippine</span>.—Vous en serez dégoûtée pour la vie, -madame. Mais nous perdons du temps à dire des balivernes. -J'ai cependant des choses de la plus grande -importance à vous communiquer et je vous prie de les -entendre.</p> - -<p><span class="sc">La Marquise</span>.—De quoi s'agit-il?</p> - -<p><span class="sc">Philippine</span>.—Ce M. de Molengin dont nous nous -occupons, n'a-t-il pas ramené cette nuit M. le Marquis? -celui-ci bien ivre; l'autre n'était que passablement -aviné.</p> - -<p><span class="sc">La Marquise</span>.—C'est monsieur mon mari qui gâte -comme cela les gens les moins faits pour partager ses -excès. Eh bien!</p> - -<p><span class="sc">Philippine</span>.—Eh bien! madame, ces messieurs -venaient tout droit à votre appartement; et vous qui -n'étiez pas seule…</p> - -<p><span class="sc">La Marquise</span>.—Tu me fais trembler.</p> - -<p><span class="sc">Philippine</span>.—J'ai bien eu plus peur que vous, ma -foi! Monsieur avait le plus beau transport d'amour -possible. Il voulait absolument coucher avec vous. -J'étais heureusement à mon poste. J'ai bataillé comme -il fallait. M. de Molengin, dont je n'ai pas très bien -conçu les motifs, trouvait que l'empressement de M. le -Marquis était la chose du monde la plus juste. Je soutenais, -moi, qu'il était bien mal à monsieur de venir -troubler votre premier sommeil et de se montrer dans -un état aussi peu ragoûtant… car ils puaient le vin, -et monsieur laissait de temps en temps échapper…</p> - -<p><span class="sc">La Marquise</span>.—Fi! la description seule me fait mal -au cœur!</p> - -<p><span class="sc">Philippine</span>.—Bref, je les ai détournés de leur projet… -mais il m'en a coûté bon.</p> - -<p><span class="sc">La Marquise</span>.—Comment cela, ma bonne amie?</p> - -<p><span class="sc">Philippine</span>.—M. le marquis disait, en jurant, qu'il -ne coucherait pas seul. Son ami disait, à son tour, qu'il -ne se sentait pas le courage de s'en retourner à l'autre -extrémité de Paris.</p> - -<p><span class="sc">La Marquise</span>.—Ah! Ah! ces messieurs m'auraient -apparemment fait la galanterie de coucher tous les deux -avec moi?</p> - -<p><span class="sc">Philippine</span>.—C'est, je crois, ce dont vous étiez -menacée. M. le Marquis sait à quel point son cher vicomte -est sans conséquence. D'ailleurs, ivre comme il -l'était, il n'aurait pu s'opposer à rien. Vous les auriez eus -probablement à vos côtés ou bien vous auriez été forcée -de leur céder la place.</p> - -<p><span class="sc">La Marquise</span>.—C'est ce qui ne serait pas arrivé! -Une femme comme moi se déplacer pour deux ivrognes? -Mon lit est énorme: on se serait arrangé comme on -aurait pu; mais enfin un autre y était… Après?</p> - -<p><span class="sc">Philippine</span>.—Si bien donc, madame, que ne pouvant -pénétrer chez vous, M. le marquis a dit à M. le vicomte: -«Prenons notre parti, mon cher, et couchons tous deux -avec Philippine». M. de Molengin aussitôt de se jeter -au cou de Monsieur, qui lui a presque vomi sur la face.</p> - -<p><span class="sc">La Marquise</span>.—Cette scène de tendresse est touchante -en vérité!</p> - -<p><span class="sc">Philippine</span>.—Quant à moi, je me trouve alors dans -un tel embarras, vous m'aviez ordonné d'entrer chez -vous à cinq heures précises afin de conduire votre -heureux coucheur, il n'était que trois heures et quelques -minutes: Si je vais avec ces messieurs, me disais-je à -moi-même, je peux manquer l'heure; ils ne seront plus -ivres, ils me retiendront, ou me suivront.</p> - -<p><span class="sc">La Marquise</span>.—Très bien combiné. Comment t'es-tu -tirée de ce pas difficile?</p> - -<p><span class="sc">Philippine</span>.—Ma foi! madame, j'ai pris mon parti -galamment, et me suis laissé suivre chez moi, n'ayant -plus rien à faire chez vous jusqu'à l'heure indiquée. -Après quelques petites façons que je croyais devoir à -la bienséance, j'ai permis à ces messieurs de se coucher -à mes côtés.</p> - -<p><span class="sc">La Marquise</span>.—Peste! quelle résignation!</p> - -<p><span class="sc">Philippine</span>.—Ecoutez jusqu'au bout, madame. -Vous allez convenir que je n'ai pas tiré grand parti -d'une aussi favorable conjoncture.</p> - -<p>De la discrétion, mon cher Molengin, a dit monsieur -en poussant un dernier hoquet. Puis il a tourné -le derrière, et bientôt a ronflé comme une pédale -d'orgue.</p> - - -<h3>SUITE DU REVEIL</h3> - -<p><span class="sc">Philippine</span>.—Daignerez-vous me raconter, madame, -où vous avez péché ce nouvel adorateur?</p> - -<p><span class="sc">La Marquise</span>.—Par le plus étrange hasard chez cette -baronne allemande qui donne à jouer.</p> - -<p><span class="sc">Philippine</span>.—Ah! je sais ce que vous voulez dire.</p> - -<p><span class="sc">La Marquise</span>.—Je vais depuis quelque temps assez -régulièrement dans ce tripot, et j'ai tort, car j'y perds -l'impossible. Hier, entre autres, j'ai joué d'un guignon -si constant quoique à petit jeu, que cent louis, dont je -m'étais munie, n'ont duré qu'une heure, et que j'aurais -quitté la partie avec des dettes, sans Dupeville, qui -gagnant contre son ordinaire m'a glissé soixante louis. -Je me suis acquittée autour du tapis, et le peu qui me -restait n'a fait que paraître.</p> - -<p><span class="sc">Philippine</span>.—Heureux en amours, malheureux au -jeu, vous reconnaissez la vérité du proverbe?</p> - -<p><span class="sc">La Marquise</span>.—On sortait de table, et le pharaon -recommençait. Ma voiture n'était point arrivée. J'ai -vu près du feu la grosse présidente de Combanal qui -causait avec un inconnu. Comme je suis fort au fait des -mœurs de la dame, et qu'on la connaît pour ne s'entretenir -jamais de suite que d'une seule chose, je me -tenais un peu à l'écart, mais l'extravagante m'a forcé -d'approcher, en me disant: Venez, marquise, venez donc, -je suis en contestation avec monsieur sur un point qui -est de votre compétence. Puis s'adressant à son interlocuteur, -elle a ajouté tout bas: Nous pouvons traiter -librement la question devant la marquise, elle est des -nôtres: c'est la Fougère…</p> - -<p><span class="sc">Philippine</span>.—Des nôtres! la Fougère! qu'est-ce -que cela pouvait signifier, madame?</p> - -<p><span class="sc">La Marquise</span>.—Je te l'apprendrai quelque jour. -En attendant, tu peux savoir que la Fougère est mon -nom dans certaine confrérie<a id="FNanchor_64" href="#Footnote_64" class="fnanchor">[64]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_64" href="#FNanchor_64"><span class="label">[64]</span></a> Je me rappelle parfaitement qu'autrefois j'entendis dire au docteur -Cazzone qu'il existait sous le nom d'Aphrodites, une société de voluptueux -des deux sexes voués au culte de Priape, et qui renouvelaient -dans leurs secrètes orgies toutes les débauches antiques dont nous avons -une légère connaissance par les écrits et les monuments qui se sont -conservés jusqu'à nous. Mais ce dont je me souviens aussi, c'est que les -véritables Aphrodites, en assez petit nombre, tiraient tous leurs noms -du règne minéral, tandis que les affiliés, c'est-à-dire, des membres -beaucoup plus nombreux qu'on admettait aux pratiques sans qu'on -leur donnât la parfaite connaissance des mystères et sans qu'ils prêtassent -le grand serment, tiraient leurs noms du règne végétal. Ainsi la -marquise et d'autres qu'on verra figurer dans cet ouvrage n'étaient -qu'affiliés et ne pouvaient proposer des sujets que pour l'affiliation. -Quand la faveur devenait trop multipliée, ou que certains indiscrets -avaient occasionné quelque événement nuisible au repos de l'ordre et qui -pouvait entraîner sa destruction, le grand comité, par quelque changement -de local, ou quelque suspension de pratiques, venait aisément à -bout de congédier tous ces intrus, en leur persuadant que l'ordre était en -effet détruit. C'est de quoi l'on verra la marquise se désoler plus loin avec -une amie qui n'en savait pas plus qu'elle. Le docteur ne m'en a jamais -appris davantage, quelque pressant que je me fusse rendu près de lui -au sujet de son ordre. Il y portait le nom de Chrysolite. On a voulu me -persuader que maintenant encore, les Aphrodites, confondus parmi les -Maçons, ont dans Paris même un temple et des assemblées. (N.) Lorsqu'il -écrivait cette note, Nerciat ne savait pas qu'un jour il écrirait les -<i>Aphrodites</i>.</p> -</div> -<p>Oh! je ne voudrais pas, pour tout l'or du monde, -n'en point être; l'esprit humain n'imagina jamais rien -d'aussi délicieux… Va, bientôt je t'en ferai recevoir -et tu m'en auras d'éternelles obligations.</p> - -<p><span class="sc">Philippine</span>.—Quoi! madame, une pauvre fille de -chambre comme moi, vous la feriez recevoir d'une confrérie -dont vous êtes?</p> - -<p><span class="sc">La Marquise</span>.—Tu n'y penses pas! il s'agit bien -parmi nous autres… Mais non, je ne nommerai rien -devant une petite profane.</p> - -<p><span class="sc">Philippine</span>.—Le beau mystère! je vois que vous -êtes Maçonne.</p> - -<p><span class="sc">La Marquise</span>.—Qui ne l'est pas? Mais il s'agit bien -d'autres travaux, ma foi! Contente-toi cependant de -savoir que les charmes seuls et les talents en amour -déterminent le rang parmi les membres de notre heureuse -société. Je ne serais point étonnée que toi, que -j'aurais proposée, tu fusses peut-être en bien peu de -temps, plus avancée que moi. Cette tournure, cette -fraîcheur unique…</p> - -<p><span class="sc">Philippine</span>, <i>un peu confuse</i>.—Ne vous moquez -donc pas de moi, ma chère maîtresse.</p> - -<p><span class="sc">La Marquise</span>.—Je te jure que je ne connais rien au -monde d'aussi piquant, d'aussi dangereux… Tu le sais -bien, friponne! Combien d'infidélités ne m'as-tu pas -fait faire à mes amis dans le plus fort de mon goût pour -eux! Va, tu es bien heureuse que je sois anéantie ce -matin; autrement je te rappellerais parbleu bien que -tu es en droit de me faire parfois tourner la tête… (<i>Elle -met une main sous le fichu de Philippine et va de l'autre -lui lever les jupes.</i>)</p> - -<p><span class="sc">Philippine</span>, <i>les baissant</i>.—Là! là! Madame, pour -un autre moment; nous avons bien d'autres choses à -traiter.</p> - -<p><span class="sc">La Marquise</span>, <i>la laissant</i>.—J'ai d'abord mon histoire -à t'achever. Tu comprends donc que la présidente, son -causeur et moi, nous nous trouvions être tous trois -confrères?</p> - -<p><span class="sc">Philippine</span>.—Fort bien, et, par conséquent, ce -monsieur vous était connu. Pourtant vous avez dit -d'abord…</p> - -<p><span class="sc">La Marquise</span>.—Eh! non, se connaît-on? a-t-on -seulement envie de se connaître? On est peut-être… -mille… répandus dans la France, ou ailleurs. Il faut -s'être fait des signes, avoir travaillé ensemble, s'être -trouvé aux mêmes assemblées.</p> - -<p><span class="sc">Philippine</span>.—C'est comme la Maçonnerie, n'en -conveniez-vous pas d'abord?</p> - -<p><span class="sc">La Marquise</span>.—Tais-toi; toute ta petite curiosité ne -viendra point à bout de me faire révéler ici des secrets… -que je promets, pourtant, de te faire connaître en temps -et lieu. Dès qu'un geste significatif m'eut assurée de la -fraternité de l'inconnu, je demandai à la présidente -quelle était donc cette importante discussion dans laquelle -on pouvait avoir besoin de mon avis. «Je prétends, -a-t-elle répondu, qu'il n'y a plus de Tircis.»</p> - -<p><span class="sc">Philippine</span>.—Qu'est-ce que cela voulait dire, madame?</p> - -<p><span class="sc">La Marquise</span>.—J'ai fait la même question que toi, -et croyant qu'on voulait donner à entendre par là que -l'amour pastoral était de nos jours en grand discrédit, -je me suis rangée du côté de la présidente. Elle m'a ri -au nez, et le monsieur en a presque fait autant!</p> - -<p><span class="sc">Philippine</span>.—Cela n'était pas honnête, par exemple.</p> - -<p><span class="sc">La Marquise</span>.—J'étais leur dupe; ils me faisaient -un mauvais calembour. «Elle n'y est pas, a donc repris -l'effrontée, Tire-six, entendez-vous, marquise, esprit -bouché? Croyez-vous qu'il y en ait beaucoup?» -J'opinai encore en faveur de la présidente, lorsque notre -homme avec un accent gascon, a répliqué: «Sandis? -Mesdames, je ne prends point la liberté dé vous démentir -sur le fait dé vos bésogneurs dé Paris, mais je puis vous -donner ma parole d'honneur que le plus petit gentilhomme -dé mon pays est un tiré-six, sept, huit, neuf!…»</p> - -<p><span class="sc">Philippine</span>.—Peste! que sont donc les grands seigneurs -de Gascogne?</p> - -<p><span class="sc">La Marquise</span>.—Il y en a peu. Cela nous a d'abord -assommées. Nous allions faire nos objections, quand un -des joueurs, avec qui la présidente avait mis quelques -louis en société, l'a appelée pour partager le produit -d'une taille heureuse. Je suis donc restée tête à tête avec -le fanfaron. «Si nous n'étions pas confrères, lui ai-je -dit en feignant un peu d'embarras, je vous supplierais, -monsieur le chevalier, de mettre la conversation sur -quelque autre chapitre.»</p> - -<p><span class="sc">Philippine</span>.—Il était pourtant assez de votre goût, -celui-là.</p> - -<p><span class="sc">La Marquise</span>.—Sans doute. Mais devant des gens -qu'on a jamais vus! Retiens cette leçon, Philippine: -quelque catin que soit une femme, il faut qu'elle sache -se faire respecter, jusqu'à ce qu'il lui plaise de lever -sa jupe.</p> - -<p><span class="sc">Philippine</span>.—Je pense de même.</p> - -<p><span class="sc">La Marquise</span>.—Revenons à mon causeur. Après -quelques raisonnements de part et d'autre, je me suis -opiniâtrement retranchée dans l'avis par lequel je -croyais pouvoir constater et fâcher mon Gascon; en -un mot, j'ai dit tout net que je croyais à peine à l'existence -de tire-six, moins encore à celle des tire-sept, -huit, neuf et plus, fussent-ils voisins de la Garonne. -Sandis! Madame, a riposté mon pétulant antagoniste, -avec un mouvement violent qui m'a presque effrayée, -vos doutes offensent mon honneur, et me prévalant, -né vous en déplaise, dé mes droits dé confrère je vous -somme dé me mettre à l'épreuve.</p> - -<p><span class="sc">Philippine</span>.—Voilà, certes, une impertinence à se -faire jeter par les fenêtres.</p> - -<p><span class="sc">La Marquise</span>.—Point du tout. Un de nos statuts -principaux autorise formellement ces sortes de défis.</p> - -<p><span class="sc">Philippine</span>.—Je n'ai plus rien à dire. Peut-on savoir -comment vous avez répondu?</p> - -<p><span class="sc">La Marquise</span>.—Négativement d'abord.</p> - -<p><span class="sc">Philippine</span>.—Ce monsieur avait donc le malheur -de vous déplaire?</p> - -<p><span class="sc">La Marquise</span>.—Pas absolument.</p> - -<p><span class="sc">Philippine</span>.—Et vous êtes peu contente de lui. -Sachons donc comment il a pu démériter?</p> - -<p><span class="sc">La Marquise</span>.—«Madame, a-t-il dit avec une assurance -qui m'en a beaucoup imposé, quoique Gascon, -je né suis point un hâbleur, et je né veux pas vous engager -dans une démarche qui puisse être entièrement -à mon avantage, même dans le cas où je vous aurais -trompée. Souffrez donc que notre essai soit une gageure. -Il y a dans cette bourse cent louis: je viens dé les gagner; -je vous les sacrifié, à ces conditions. M<sup>me</sup> la marquise -aura la complaisance de m'accorder une nuit dé six ou -sept heures seulement. Après la première faveur que -j'aurai obtenue dé madame, j'aurai perdu cinquante -louis. Suis bien ce calcul, Philippine.</p> - -<p><span class="sc">Philippine</span>.—Ne vous embarrassez pas, madame, -je retiendrai à merveille: cinquante louis la première -faveur, c'est-à-dire…</p> - -<p><span class="sc">La Marquise</span>.—Le premier coup.</p> - -<p><span class="sc">Philippine</span>.—Bon.</p> - -<p><span class="sc">La Marquise</span>.—«Après la deuxième, madame aura -gagné trente louis dé plus.</p> - -<p><span class="sc">Philippine</span>.—Fort bien. Voilà déjà quatre-vingts -louis.</p> - -<p><span class="sc">La Marquise</span>.—Juste. Après le troisième, madame -aura gagné vingt louis dé plus.</p> - -<p><span class="sc">Philippine</span>.—Les cent louis sont donc à vous maintenant.</p> - -<p><span class="sc">La Marquise</span>.—C'est cela même. Après le quatrième, -madame n'aura rien gagné dé plus.</p> - -<p><span class="sc">Philippine</span>.—Gratis; mais les cent louis sont encore -à madame?</p> - -<p><span class="sc">La Marquise</span>.—Sans doute. Après le cinquième, -c'est toujours lui qui parle, j'aurai regagné vingt louis.</p> - -<p><span class="sc">Philippine</span>.—Ah! ah! madame, vous n'avez plus -que quatre-vingts louis!</p> - -<p><span class="sc">La Marquise</span>.—Bien compté. Après le sixième, -j'aurai regagné trente louis dé plus.</p> - -<p><span class="sc">Philippine</span>, <i>étonnée</i>.—Eh bien! reste à cinquante, -madame.</p> - -<p><span class="sc">La Marquise</span>.—Pas davantage. Après le septième, -votre serviteur aura regagné cinquante louis dé plus; -c'est-à-dire que nous serons quittes.</p> - -<p><span class="sc">Philippine</span>.—Quittes?</p> - -<p><span class="sc">La Marquise</span>.—Cela est clair.</p> - -<p><span class="sc">Philippine</span>.—Eh bien! madame?</p> - -<p><span class="sc">La Marquise</span>.—Eh bien! maltraitée au jeu, endettée, -je me suis laissé éblouir par cette diable de -bourse… Le jeune homme est d'ailleurs assez bien fait.</p> - -<p><span class="sc">Philippine</span>.—Il m'a paru tel.</p> - -<p><span class="sc">La Marquise</span>.—J'avais remarqué qu'il a la jambe -belle, certain air de santé…</p> - -<p><span class="sc">Philippine</span>.—Les épaules carrées, l'oreille rouge; -là, tout ce qu'il faut.</p> - -<p><span class="sc">La Marquise</span>.—Ma foi! j'ai hasardé, sans grimaces, -l'événement d'une gageure où je pouvais gagner gros -sans risquer de perdre.</p> - -<p><span class="sc">Philippine</span>.—C'est un marché d'or.</p> - -<p><span class="sc">La Marquise</span>.—La présidente nous a rejoints. Nous -l'avons instruite. Ne voulait-elle pas que je la misse de -moitié?</p> - -<p><span class="sc">Philippine</span>.—On lui en garde, ma foi!</p> - -<p><span class="sc">La Marquise</span>.—Bientôt on m'a annoncé mon -carrosse, je suis rentrée, amenant mon parieur, et, -comme tu l'as vu, nous nous sommes mis au lit.</p> - -<p><span class="sc">Philippine</span>.—J'ai cru voir aussi que c'était avec -beaucoup d'émulation des deux parts?</p> - -<p><span class="sc">La Marquise</span>—Je n'en disconviens pas. Oh! j'ai -gagné quatre-vingts louis, en moins de rien, mais bien -loyalement gagné.</p> - -<p><span class="sc">Philippine</span>.—J'en crois votre parole.</p> - -<p><span class="sc">La Marquise</span>.—A peine avions-nous causé dix -minutes, que les cent louis ont achevé de m'appartenir.</p> - -<p><span class="sc">Philippine</span>.—Peste! comme il y va, ce monsieur le -Gascon!</p> - -<p><span class="sc">La Marquise</span>.—Il faut convenir que de longtemps je -n'avais été si bien tapée. Mon grivois n'a pas les allures -bien galantes, il n'est pas très voluptueux, sa manière -est un peu bourgeoise, mais tudieu! c'est un gars expérimenté, -léger, adroit, point incommode, sans sueur, -sans odeur, brûlant…</p> - -<p><span class="sc">Philippine</span> <i>avec feu</i>.—Divin!… Non, madame, vous -ne viendrez jamais à bout de me faire penser mal de cet -homme-là.</p> - -<p><span class="sc">La Marquise</span>.—A la bonne heure! Nous avons -travaillé avec tout le zèle et l'accord imaginables à la -quatrième opération…</p> - -<p><span class="sc">Philippine</span>.—La bonne aubaine! madame.</p> - -<p><span class="sc">La Marquise</span>.—Je me suis prêtée, comme il convenait, -au cinquième coup, et j'en ai pris pour mes -vingt louis: pas l'ombre de tricherie de part ni d'autre. -Quant au sixième, je ne m'en suis pas aussi bien trouvée.</p> - -<p><span class="sc">Philippine</span>.—Vous étiez déjà lasse?</p> - -<p><span class="sc">La Marquise</span>.—Non: je ne me lasse pas pour si peu, -mais, comme il n'y avait guère que deux heures et demie -que nous avions commencé, j'avais déjà l'inquiétude de -sentir que mon pari ne valait rien. Cependant, il ne -fallait pas faire une vilenie. Prenant donc mon parti -galamment, je vous ai travaillé mon homme d'une -manière…</p> - -<p><span class="sc">Philippine</span>.—Comme je berce… Daignez poursuivre.</p> - -<p><span class="sc">La Marquise</span>.—Tout autre aurait été mis, de cette -fougue, sur les dents: deux fois je l'ai fait dégaîner par -mes haut-le-corps mais inutilement: il n'y avait pas -un temps de perdu. Au retour, il y était, et bien que les -choses en allassent plus mal, il semblait, au contraire, -que ces contretemps donnassent à mon drille un surcroît -de vigueur.</p> - -<p><span class="sc">Philippine</span>.—Vous trichiez, pour le coup! cela n'est -pas bien.</p> - -<p><span class="sc">La Marquise</span>.—D'accord. Voilà donc trente louis de -perdus. Dieu sait si j'ai fait et fait faire ablution à la -place! «Or, ça! mon cher Tire-six, ai-je dit en me recouchant, -je demande quartier: je suis exténuée, moulue. -J'étais une impudente quand j'ai douté de ce dont tu -n'étais que trop sûr. Dormons, tu ne me dois rien; tu -pourrais être incommodé d'un excès: je ne me le pardonnerais -de ma vie.»</p> - -<p><span class="sc">Philippine</span>.—D'où vous venait cette générosité, -madame?</p> - -<p><span class="sc">La Marquise</span>.—Ne vois-tu pas, petite imbécile, que -c'était le moyen de stimuler celle du Gascon? Il pouvait -prendre la balle au bond et me dire galamment: Belle -marquise, je me trouve trop bien de vos précieuses -faveurs pour que je veuille risquer de m'en priver en -abusant de mes forces. Je perds cinquante louis avec -le plus grand plaisir du monde. Enfin, quelque chose -d'approchant. Point du tout; comme si ce maudit infatigable -avait craint que je me refusasse à la septième -accolade après que j'aurais dormi, pas pour un diable, -il a voulu regagner la somme entière avant de me laisser -fermer l'œil!</p> - -<p><span class="sc">Philippine</span>.—Et force à vous d'en passer par là?</p> - -<p><span class="sc">La Marquise</span>.—Il l'a bien fallu. Mais, pour le coup, -je l'ai favorisé le plus maussadement du monde; je me -suis plainte, j'ai fait des soupirs comme de douleurs, -je lui ai dit avec le ton de l'anéantissement: Vous me -tuez, mon cher… Je suis martyre de votre ambition et -de l'extrême crainte que vous avez de perdre… Vous ne -me devez rien… Encore une fois, retirez-vous… Je -vais vous donner cinquante louis à mon tour, pour que -vous me laissiez tranquille… Et d'autres propos aussi -ragoûtants.</p> - -<p><span class="sc">Philippine</span>.—Holà! madame, voilà de l'imprudence: -s'il vous eût prise au mot: un Gascon!</p> - -<p><span class="sc">La Marquise</span>.—J'avais à peine dit, que déjà je me -repentais. C'était comme si j'avais frappé contre un -rocher. Il allait son train comme un cheval de poste, -et sans que je l'aie secondé le moins du monde, même -dans le moment où son vigoureux culetage faisait sur -mes sens la plus vive impression, il a consommé sa -septième prouesse…</p> - -<p><span class="sc">Philippine</span>.—Da! sans tricherie?</p> - -<p><span class="sc">La Marquise</span>.—Bon Dieu! non! Pour que je ne -puisse pas faire semblant d'en douter, cette fois avec -bien plus d'affectation que les autres, il a eu soin de -faire filer à mes yeux le superflu de son offrande.</p> - -<p><span class="sc">Philippine</span>.—Cet homme ne manque à rien. Si bien -que madame n'a rien gagné!</p> - -<p><span class="sc">La Marquise</span>, <i>avec humeur</i>.—Pas une obole.</p> - -<p><span class="sc">Philippine</span>.—Et… Madame se propose-t-elle de -demander sa revanche?</p> - -<p><span class="sc">La Marquise</span>.—Non certes. Pourquoi cette question?</p> - -<p><span class="sc">Philippine</span>.—C'est que peut-être serait-il sage de ne -pas se tenir comme battue: les armes sont journalières… -et… (<i>Elle baisse les yeux.</i>) Si Madame répugnait absolument -à s'exposer de nouveau, je lui suis assez dévouée -pour m'offrir… si toutefois Madame m'en trouve digne?</p> - -<p><span class="sc">La Marquise</span>, <i>l'embrassant</i>.—Bravo! Philippine. -A ce noble courage je reconnais mon élève, et je te prédis -que tu te feras un bonheur infini dans notre délicieuse -confrérie.</p> - -<p><span class="sc">Philippine</span>.—Je ne sais pas encore au juste ce qu'il -faudra pour cet effet; mais il suffirait que Madame eût -daigné répondre de moi, pour que je me crusse obligée à -monter le plus grand zèle.</p> - -<p><span class="sc">La Marquise</span>.—On n'exigera de toi rien de difficile. -Je t'avais déchiffrée d'abord. Tu es née pour nos plaisirs. -Tes bégueules de tantes, de chez lesquelles il a fallu -tant de peine pour t'arracher, auraient, avec leur bigoterie -et leur sotte pudeur, gâté le plus heureux naturel. -Faire de toi une vestale, ou du moins l'obscure épouse de -quelque malotru d'artisan, c'était un beau projet, -ma foi! Laissons ces vertueux métiers aux laides, aux -maussades; mais une jolie femme, dans quelque état que -le sort l'ait fait naître, se doit aux voluptés. Toute à -tous! Voilà quel doit être notre cri de guerre: c'est ma -devise au moins. Je veux qu'elle soit aussi la tienne. -Tu te trouves bien sans doute des douces habitudes que -je t'ai fait contracter? Quant à moi, je suis, par mon -système, la puis heureuse des femmes. Nargue des préjugés, -et donnons-nous en tant et plus!</p> - -<p><span class="sc">Philippine</span>.—Charmante morale, madame! Je -crains fort cependant que votre système, tout attrayant -qu'il soit, ne vous mène aussi par trop loin. Vous vous -livrez trop, excusez la liberté que je prends, madame, -vous vous livrez trop à vos caprices libertins. Quelque -robuste que soit votre tempérament, quelque solide -que soit votre beauté, vous risquez de vous user bien -vite. D'ailleurs, vous n'êtes pas toujours prudente, et -je tremble qu'enfin M. le Marquis…</p> - -<p><span class="sc">La Marquise</span>.—Mon mari! ce polisson<a id="FNanchor_65" href="#Footnote_65" class="fnanchor">[65]</a> de quel -droit trouvera-t-il à redire à ma conduite? Elle est -cent fois meilleure que la sienne. Ma naissance vaut -mieux aussi. Je suis riche: il mourait de faim sur le -pavé de Paris quand je fis la sottise de m'engoncer de -sa jolie figure. Je voulus me le donner, il abusa de ma -confiance, et par un vil calcul d'intérêt, il me fit un -enfant: on fut obligé de nous marier. Que n'a-t-il su -me fixer? Pourquoi m'a-t-il entourée de la plus mauvaise -compagnie? Pourquoi, m'enseignant les plus -extrêmes raffinements du libertinage et me mêlant avec -l'essaim des complices de ses orgies, m'en a-t-il aussi -lui-même donné le goût? Ce n'est pas au surplus, ce -dont je le blâme. S'il n'eût fait que cela, sans doute il -ne m'en eût été que plus cher… mais ses scènes publiquement -scandaleuses, ses prodigalités sourdes, le discrédit -où cet homme sans sentiments s'est laissé tomber… -Ne me parle pas de lui, je t'en prie.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_65" href="#FNanchor_65"><span class="label">[65]</span></a> Quoique ce livre ne soit nullement un cadre convenable pour de -la bonne morale, celle que renferme cette tirade valant cependant la -peine d'être remarquée par le lecteur, j'ai trouvé bon de ne point l'en -retrancher, quoique ce hors-d'œuvre fasse longueur. (N.)</p> -</div> -<p><span class="sc">Philippine</span>.—Il est bon cependant de vous rappeler -quelquefois que par malheur, il a sur vous une autorité -dont il pourrait abuser, si vous affectiez trop de le -compter pour rien dans le monde.</p> - -<p><span class="sc">La Marquise</span>.—Tu raisonnes fort juste, et je te sais -gré du motif. Je fus bien folle aussi! Ah! monsieur le -marquis, si j'avais pu prévoir que j'aurais sitôt le malheur -de perdre mes parents, je n'aurais certes jamais été -votre femme. Epouse-t-on tout ce qu'on désire, tout -ce qu'on s'est donné! Ma sœur la chanoinesse n'a-t-elle -pas bien su faire deux enfants le plus secrètement du -monde? et celle-ci? et celle-là? et tant d'autres qui -se sont très bien mariées par convenance, après s'être -très sensément appliqué les objets de leurs inclinations!</p> - -<p><span class="sc">Philippine</span>.—Savez-vous bien, Madame, que M. le -marquis a toujours la fantaisie de me donner des meubles -et trente louis par mois?</p> - -<p><span class="sc">La Marquise</span>.—Si je le connaissais galant homme, je -te dirais: «Accepte»; mais tu serais à coup sûr malheureuse. -Agit-il bien avec qui que ce soit?</p> - -<p><span class="sc">Philippine</span>.—Une bien plus forte considération pour -rejeter ses offres, c'est que ses libéralités ne pouvaient -avoir lieu qu'aux dépens de ma chère maîtresse… Mais -n'entends-je pas du bruit dehors?</p> - -<p><span class="sc">La Marquise</span>.—Va voir ce que c'est.</p> - -<p><span class="sc">Philippine</span>, <i>après avoir passé un moment dans la pièce -voisine</i>.—Madame, c'est un marchand de fleurs qui dit -avoir reçu ordre, de vous-même, de se rendre ici ce -matin.</p> - -<p><span class="sc">La Marquise</span>.—C'est la vérité; mais il vient de -bonne heure. La petite comtesse de Mottenfeu me fit -remarquer ce garçon à la porte du Vaux-Hall: elle le dit -très amusant. Qu'il entre.</p> - -<p><span class="sc">Philippine</span>.—Et me retirerai-je, madame?</p> - -<p><span class="sc">La Marquise</span>.—Quelle folie! non assurément: il -convient même que tu restes.</p> - -<p><span class="sc">Philippine</span>, <i>gracieusement</i>.—Entrez, entrez, monsieur.</p> - -<p>UN LAQUAIS, <i>précédant le marchand</i>.—Monsieur -Bricon, madame. (<i>Il sourit.</i>)</p> - -<p><span class="sc">La Marquise</span>.—Voyez un peu ce grand nigaud. -Il y a bien de quoi rire… (<i>Le laquais reste pour voir -l'entrée de Bricon, ayant l'air de mettre quelque chose en -ordre.</i>) Eh bien! que faites-vous là?… (<i>Le laquais se -retire. A Philippine.</i>) Il faut que je réforme ce grand sot. -Je suis bien la servante de sa superbe figure, mais il est -trop bête aussi.</p> - - -<h3 id="ch6">L'ABBÉ BOUJARON</h3> - -<p><span class="sc">Philippine</span>, <i>avec un billet</i>.—Tenez, madame. Je n'ai -pas eu la peine de courir bien loin. Voici un mot d'écrit -de la part de votre marchand de ce matin. On demande -réponse sur-le-champ.</p> - -<p><span class="sc">La Marquise</span>, <i>avec trouble</i>.—Bon Dieu! que vais-je -apprendre? (<i>Elle va vers la croisée, lire la lettre.</i>)</p> - -<p><span class="sc">La Comtesse</span>, <i>à mi-voix, pendant que son amie est -occupée</i>.—Savez-vous Philippine, que vous êtes jolie -comme l'amour, et fraîche comme un bouton de rose.</p> - -<p><span class="sc">Philippine</span>.—Vous êtes bien honnête, madame.</p> - -<p><span class="sc">La Comtesse</span>.—D'honneur! si j'étais garçon, je -voudrais passer un caprice avec vous.</p> - -<p><span class="sc">Philippine</span>, <i>avec grâce</i>.—Et moi, si vous étiez garçon, -je n'aurais pas le courage de vous résister.</p> - -<p><span class="sc">La Comtesse</span>, <i>encore plus bas, faisant un léger mouvement -de la main vers l'objet de son désir</i>.—Viens donc -me voir quelquefois.</p> - -<p><span class="sc">Philippine</span>, <i>répondant à cette agacerie en pressant sur -cet endroit la main de la comtesse</i>.—Mais, par malheur, -vous n'êtes pas garçon.</p> - -<p><span class="sc">La Comtesse</span>, <i>en feu</i>.—Viens toujours!</p> - -<p><span class="sc">Philippine</span>, <i>avec un regard bien lubrique et l'accent -le plus tendre</i>.—Oh! oui! j'irai vous voir… (<i>Elle jette -en même temps, avec beaucoup de finesse, un regard du -côté de la marquise; ce qui signifie… qu'elle prie la comtesse -de lui garder le secret.</i>)</p> - -<p><span class="sc">La Comtesse</span>, <i>très bas</i>.—Sois tranquille (<i>Elles se -serrent mutuellement la main</i>). Demain.</p> - -<p><span class="sc">Philippine</span>, <i>très bas</i>.—Demain.</p> - -<p><span class="sc">La Marquise</span>, <i>ayant fini de lire</i>.—Allez à mon tiroir, -Philippine, et donnez cinquante louis au porteur (<i>Elle -donne la clef, Philippine sort.</i>)</p> - -<p><span class="sc">La Marquise</span>, <i>agitée</i>.—Ecoutez ceci, comtesse, c'est -votre Bricon qui m'écrit.</p> - -<p><span class="sc">La Comtesse</span>.—Il est bien un peu le vôtre aussi. -J'écoute.</p> - -<p><span class="sc">La Marquise</span>, <i>lisant</i>.—«Madame, au sortir de chez -vous, M. l'abbé, malgré ce que vous savez, est allé dire -sa messe. Dieu l'a bien puni de cet horrible sacrilège…»</p> - -<p><span class="sc">La Comtesse</span>.—Peste! M. Bricon a de la religion!</p> - -<p><span class="sc">La Marquise</span>.—Suivez sa lettre (<i>Elle lit</i>). «Par -malheur, il a pris un goût subit pour le petit garçon -qui l'avait servie, et, dans la sacristie, moitié gré, -moitié force, il l'a enfin exploité.» Vous remarquerez, -comtesse, qu'il avait joué trois fois avant de sortir d'ici.</p> - -<p><span class="sc">La Comtesse</span>.—Ce n'est pas ce qui me donnera mauvaise -opinion de lui…</p> - -<p><span class="sc">La Marquise</span>.—Mais après une nuit pareille, à -moins d'avoir le diable au corps, peut-on être tourmenté -de cette force?</p> - -<p><span class="sc">La Comtesse</span>.—Qu'est-ce que trois fois, pour certaines -gens! Voyons la suite.</p> - -<p><span class="sc">La Marquise</span>, <i>lit</i>.—«Il était déjà tard, l'église est -peu fréquentée, il s'y croyait absolument seul. Cependant, -une bigote qu'on n'avait point aperçue, -sentant sa conscience inquiétée de quelque peccadille, -a cru trouver une belle occasion de se purifier, en -prenant au bond le prêtre qui venait de célébrer… -Elle est donc venue, comme un chat, vers la sacristie: -on était au fort de la besogne…»</p> - -<p><span class="sc">La Comtesse</span>.—Belle vision pour une béate.</p> - -<p><span class="sc">La Marquise</span>, <i>lisant</i>.—«A l'instant M. Boujaron, -furieux, a voulu se ruer sur la dévote et la mettre à mal -aussi, pour s'assurer du secret; mais elle a jeté les -hauts cris; le petit bonhomme s'est enfui, sa culotte -encore rabattue; un bedeau, qui survenait, l'a arrêté. -Il a tout déclaré. Deux passants appelés, et le bedeau -se jetant dans la sacristie, ont surpris M. l'abbé qui -(<i>la tête perdue apparemment</i>) jetait au cou de la dévote -les cordons du vêtement sacerdotal. On l'a délivrée -de ses mains. L'abbé, porteur de deux pistolets, a voulu -se faire ouvrir la sacristie que le bedeau fermait à -la clef… De ses deux coups, il a manqué les deux -hommes avec lesquels il restait…»</p> - -<p><span class="sc">La Comtesse</span>.—Voilà, certes, un joli petit monsieur!</p> - -<p><span class="sc">La Marquise</span>, <i>lisant</i>.—«Le troisième personnage -allait pendant ce temps-là chercher main forte. Bref, -M. l'abbé a été saisi, lié et jeté dans un fiacre pour -être conduit en prison. Je me trouvais par hasard dans -le quartier, tandis que tout cela se passait. Je m'étais -donc mêlé parmi la foule, et j'avais tout appris. -Comme j'entendais dire que le prisonnier était tombé -dans une espèce de délire et vomisssait, avec mille -imprécations, des atrocités qui pouvaient compromettre -nombre d'honnêtes gens, j'ai profité des relations -que je me trouve avoir avec quelques-uns de -ceux qui le conduisaient, et j'ai suivi…»</p> - -<p><span class="sc">La Comtesse</span>, <i>interrompant</i>.—M. Bricon est bien -faufilé, ce me semble!</p> - -<p><span class="sc">La Marquise</span>, <i>lisant</i>.—«M. Boujaron s'est enfin évanoui -dans le fiacre; cet état ayant rendu nécessaire -qu'on lui fît boire quelque chose, je me suis mêlé, -avec beaucoup d'autres, de ce service, et pour en -rendre un bien plus important à tous les intéressés -aussi bien qu'au criminel lui-même, j'ai mis subtilement -une drogue dans sa boisson. Il vient d'expirer. -Comme ce breuvage a passé par plusieurs mains, je -ne pense pas qu'on me soupçonne plutôt qu'un autre, -ni même qu'on recherche l'auteur de ce salutaire -attentat; mais, comme tout peut se découvrir, je -crois nécessaire, madame, de m'éloigner pour quelque -temps; et pour cela, je vous prie de m'aider de votre -secours, auquel j'ai d'autant plus de droit que le nom -de M. le Marquis et le vôtre ont été le signal du juste -ressentiment qui m'a fait violer les droits sacrés de -la nature, et de l'amitié. Vous allez me sauver ou me -perdre… <i>Craignez de mal choisir</i>… J'ai, etc.» Craignez -de mal choisir! cela est souligné! une menace! Que -pensez-vous de tout cela?</p> - -<p><span class="sc">La Comtesse</span>.—En premier lieu, qu'il est très heureux -pour tout le monde que le monstrueux Napolitain -ne vive plus… Ensuite…</p> - -<p><span class="sc">La Marquise</span>.—Que M. Bricon ne lui cède guère en -scélératesse?</p> - -<p><span class="sc">La Comtesse</span>.—Je ne sais s'il ne le surpasse pas -encore. L'abbé n'était qu'un effréné, perdu de luxure, -sans politique, méritant mieux, avant son dernier excès, -Bicêtre que l'échafaud. Mais Bricon! c'est un grand -faiseur, au moins…</p> - -<p><span class="sc">La Marquise</span>.—Tout cela est horrible! Je suis -glacée d'effroi.</p> - -<p><span class="sc">La Comtesse</span>.—C'est l'affaire du moment. Au fond, -nous gagnons toutes deux beaucoup à cette catastrophe. -Où nous aurait pu mener par la suite la fréquentation de -ces deux scélérats?</p> - -<p><span class="sc">La Marquise</span>.—Dorénavant, je vais éplucher mes -connaissances.</p> - -<div class="chapter"></div> -<h3 id="ch7">LE DOMESTIQUE-COIFFEUR</h3> - -<p class="did">La Marquise est dans son boudoir, la pièce la plus reculée d'un fort -bel appartement; le Tréfoncier, un prélat allemand, survient: c'est -avec lui qu'elle a l'entretien suivant:</p> - -<p><span class="sc">La Marquise</span>, <i>entendant frapper</i>.—Qui va là?</p> - -<p><span class="sc">Le Tréfoncier</span>, <i>d'une voix aiguë et factice</i>.—Ami.</p> - -<p><span class="sc">La Marquise</span>, <i>en dedans</i>.—Je n'y suis pour personne. -(<i>D'un ton fâché.</i>) Qui êtes-vous?</p> - -<p><span class="sc">Le Tréfoncier</span>, <i>de sa voix factice</i>.—Un ami de -cœur, vous dit-on.</p> - -<p><span class="sc">La Marquise</span>, <i>avec plus d'humeur</i>.—Eh bien! je -me suis expliquée: je n'y suis pour personne au monde. -Mais, c'est que cela est du dernier singulier! J'avais -expressément défendu…</p> - -<p><span class="sc">Le Tréfoncier</span>, <i>de sa même voix</i>.—Paix, paix, -mauvaise! <i>Dieu vous apaise</i><a id="FNanchor_66" href="#Footnote_66" class="fnanchor">[66]</a>. Il n'y a point de consigne -qui tienne contre un empressement tel que le -mien. Porte, cour, antichambre, appartement, tout est -franchi; me voici, je veux entrer, j'entrerai.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_66" href="#FNanchor_66"><span class="label">[66]</span></a> Citation d'une mauvaise chanson, et les mêmes mots dont Bazile -(qui la connaissait apparemment) se sert dans <i>Les noces de Figaro</i>.</p> -</div> -<p><span class="sc">La Marquise</span>, <i>d'un ton plus doux</i>.—Faites-vous du -moins connaître.</p> - -<p><span class="sc">Le Tréfoncier</span>, <i>de sa voix factice</i>.—Ouvrez.</p> - -<p><span class="sc">La Marquise</span>, <i>presque gaîment</i>.—Jamais pareille -voix de chat n'eut le privilège de pénétrer dans cette -solitude… Si nous nous connaissons, vous savez…</p> - -<p><span class="sc">Le Tréfoncier</span>, <i>de sa voix naturelle</i>.—Nous nous y -sommes cependant réunis quelques fois.</p> - -<p><span class="sc">La Marquise</span>.—Ah! j'y suis, pour le coup. A quoi -bon tout ce mystère? Mais cela est très mal, mon cher -comte<a id="FNanchor_67" href="#Footnote_67" class="fnanchor">[67]</a>, très mal en vérité; et pour vous punir, vous -n'entrerez point.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_67" href="#FNanchor_67"><span class="label">[67]</span></a> C'est aussi le titre de ces messieurs. (N.)</p> -</div> -<p><span class="sc">Le Tréfoncier</span>, <i>gaîment</i>.—De par toutes vos grâces! -j'entrerai.</p> - -<p><span class="sc">La Marquise</span>, <i>gaîment</i>.—De par tout ce qu'il vous -plaira, vous n'entrerez point. Impossible d'ouvrir, je -suis dans un état…</p> - -<p><span class="sc">Le Tréfoncier</span>.—Eh! c'est le cas d'ouvrir.</p> - -<p><span class="sc">La Marquise</span>.—Je n'en ferai rien; vous savez que -j'ai une volonté?</p> - -<p><span class="sc">Le Tréfoncier</span>.—Ouvrez toujours; j'amène quelqu'un.</p> - -<p><span class="sc">La Marquise</span>, <i>avec humeur</i>.—Encore mieux! vous -moquez-vous des gens! vous n'êtes pas seul?</p> - -<p><span class="sc">Le Tréfoncier</span>, <i>impatient avec gaieté</i>.—Oh mais! -c'est qu'il faut d'abord être ensemble; ensuite vous -verrez… que vous serez bien aise.</p> - -<p><span class="sc">La Marquise</span>, <i>avec intérêt</i>.—Attendez du moins un -moment. Envoyez-moi quelqu'un… On ne paraît pas -comme je suis faite…</p> - -<p><span class="sc">Le Tréfoncier</span>.—Débraillée? chiffonnée? nue -comme la vérité? Eh bien! tant mieux; c'est pour -votre bien que…</p> - -<p><span class="sc">La Marquise</span>, <i>interrompant</i>.—Que?…</p> - -<p><span class="sc">Le Tréfoncier</span>.—Quand vous aurez ouvert.</p> - -<p><span class="sc">La Marquise</span>.—Entrerez-vous seul?</p> - -<p><span class="sc">Le Tréfoncier</span>.—Si vous l'exigez absolument.</p> - -<p><span class="sc">La Marquise</span>.—Un moment. (<i>Le comte gratte. Elle, -impatiente</i>). Un moment donc! (<i>Elle cache, à la hâte, -quelques livres libertins dont elle s'amusait, en s'amusant -encore autrement. Elle ouvre.</i>) En vérité, monsieur le -Comte, vous êtes le plus maussade entêté que je -connaisse!</p> - -<p><span class="sc">Le Tréfoncier</span>.—Dites-moi des injures! Eh bien! -je m'en retourne et j'emmène mon homme?</p> - -<p><span class="sc">La Marquise</span>.—Quel homme?</p> - -<p><span class="sc">Le Tréfoncier</span>, <i>souriant</i>.—L'homme en question.</p> - -<p><span class="sc">La Marquise</span>.—Oh! parlez plus clairement.</p> - -<p><span class="sc">Le Tréfoncier</span>.—Là… celui que je vous avais dit, -qui…</p> - -<p><span class="sc">La Marquise</span>, <i>d'un ton dédaigneux</i>.—Ah! Ah! ce -domestique! quelle pompeuse préparation pour…</p> - -<p><span class="sc">Le Tréfoncier</span>.—J'aime fort ce dédain. Dix-huit -ans! Narcisse! l'Amour… (<i>Il baise ses doigts.</i>) Un demi-dieu!</p> - -<p><span class="sc">La Marquise</span>, <i>ironiquement</i>.—Voyons donc ce chef-d'œuvre -de la nature… Il écoute peut-être?</p> - -<p><span class="sc">Le Tréfoncier</span>.—Oh! non; nous avons de la discrétion, -il attend à trois pièces d'ici… Je vais l'appeler?…</p> - -<p><span class="sc">La Marquise</span>.—Faites.</p> - -<p class="did">Tandis que le Tréfoncier s'éloigne, elle se dépêche de donner un bon -tour à ses cheveux et de la grâce à son fichu. Le prélat reparaît -tenant par la main le jeune homme, qui salue avec assez de grâce -d'usage.</p> - -<p><span class="sc">Le Tréfoncier</span>, <i>avec un rire malin</i>.—Bravo! pas -un moment de perdu (<i>C'est qu'il a remarqué le soin coquet -qu'a pris la marquise; il poursuit</i>). Ainsi, madame, j'ai -l'avantage de vous présenter mon Hector… (<i>Avec -charge</i>). Bien plus Hector que celui… (<i>Naturellement.</i>) -Ma foi! qu'il achève: c'est à lui à se faire valoir.</p> - -<p><span class="sc">La Marquise</span>, <i>d'un ton sec</i>.—Vous perdez l'esprit, -monsieur le Comte (<i>A Hector</i>). Qu'êtes-vous, mon ami?</p> - -<p><span class="sc">Hector</span>.—Domestique-coiffeur, pour vous servir, -madame.</p> - -<p><span class="sc">Le Tréfoncier</span>, <i>appuyant</i>.—<i>Pour vous servir.</i> -Voilà le mot, c'est pour cela que je vous le propose: -entendez-vous bien, marquise? <i>pour vous servir.</i></p> - -<p><span class="sc">La Marquise</span>.—Mais je ne vous reconnais pas aujourd'hui! -Devenez-vous fou?</p> - -<p><span class="sc">Le Tréfoncier</span>.—Jamais je ne fus plus sage, au -contraire. Ecoutez, Hector. Si madame vous fait la -grâce de vous prendre à son service, comme je le lui -conseille, vous serez bien payé, bien vêtu, bien nippé, -cela s'entend. Au surplus, ce sera comme chez madame… -(<i>Il lui nomme, à mi-voix, quatre ou cinq femmes dont la -marquise connaît fort bien les mœurs et la réputation.</i>)</p> - -<p><span class="sc">La Marquise</span>, <i>en colère</i>.—Savez-vous bien, monsieur -le Comte, que voilà de très mauvais propos! Avec -quelles horreurs de femmes vous plaît-il de n'assimiler? -Je vous trouve bien plaisant…</p> - -<p><span class="sc">Le Tréfoncier</span>, <i>gaîment</i>.—De la colère! Des -grosses paroles! Rien de fait, madame. Plions bagage. -Hector, madame ne veut point être une <i>horreur</i> (<i>Il a -chargé ce mot</i>). Des horreurs, des femmes adorables! -J'en fais juge Hector?</p> - -<p><span class="sc">Hector</span>.—Assurément, madame… ces dames sont -bien respectables, en vérité. J'ai eu l'honneur de les -servir toutes, et j'ose protester à madame…</p> - -<p><span class="sc">Le Tréfoncier</span>, <i>interrompant</i>.—<i>De les servir toutes.</i> -Vous l'entendez? C'est pour <i>servir</i> que ce garçon-là -sert; il n'a pas d'autre métier, lui. Mais on est des -horreurs! Allons, Hector; madame est aujourd'hui -tout à fait l'opposé de ces horreurs-là, nous ne sommes -point son fait… Sortons. (<i>Il fait semblant de vouloir -emmener Hector.</i>)</p> - -<p><span class="sc">La Marquise</span>, <i>souriant à Hector</i>.—Un moment. Si -je ne connaissais pas monsieur le Comte pour un mauvais -farceur, il faudrait se quereller.</p> - -<p><span class="sc">Le Tréfoncier</span>.—Ah! c'est moi, maintenant! Je -suis peut-être une horreur aussi!</p> - -<p><span class="sc">La Marquise</span>, <i>lui sautant vivement au cou et l'embrassant</i>.—Oui, -monstre!</p> - -<p><span class="sc">Le Tréfoncier</span>.—On s'entend, enfin (<i>A Hector</i>). -Ecoute derechef, mon ami. Tu fus un fortuné maraud: -les plus délicieuses coquines du grand et joyeux monde -t'ont mis dans le secret de leur tempérament et de leurs -caprices; mais sache, trop heureux Hector, que tu -n'as encore rien vu, rien goûté; qu'on n'a pas autant de -charmes… Tiens, admire… (<i>En même temps il lève brusquement, -et aussi haut qu'il peut, les jupes de la marquise.</i>)</p> - -<p><span class="sc">La Marquise</span>.—Voilà bien la plus fière insolence, -par exemple!</p> - -<p><span class="sc">Le Tréfoncier</span>.—Ne prenez pas garde, madame. -Il faut bien instruire un nouveau serviteur (<i>A Hector</i>): -C'est le feu, vois-tu, c'est la foudre… Il ne s'agira pas -ici, comme chez la princesse… de souffler des cendres -chaudes qui ne donnent jamais une étincelle; ni comme -chez l'illustre baronne… là-bas, tu m'entends? de -battre à froid une vieille laine qui a perdu tout son -ressort; ni comme… etc., etc. Enfin tu vas, trop heureux -impur, trouver la sensibilité perfectionnée… Un regard, -une posture… un rien…: crac! cela part… Oh! quand -il s'agira d'en découdre… ce sera pour le coup… Ma -foi! tire-t'en comme tu pourras…</p> - -<p class="did">Hector, pendant toute cette tirade, a eu la contenance la plus -modeste et les yeux baissés avec un respectueux embarras.</p> - -<p><span class="sc">La Marquise</span>, <i>au Tréfoncier</i>.—J'ai montré, je crois, -assez de patience. Au surplus, ce n'est pas de moi que -tout ceci donnera la plus mauvaise opinion à votre protégé.</p> - -<p><span class="sc">Le Tréfoncier</span>.—Que gagneriez-vous à prendre en -mauvaise part le bien infini que j'ai dit de vous?</p> - -<p><span class="sc">La Marquise</span>, <i>souriant</i>.—Et tout celui que vous -paraissez me vouloir. Eh bien! il est clair que nous ne -valons pas mieux l'un que l'autre: il n'est donc plus à -propos de faire des simagrées, Hector?</p> - -<p><span class="sc">Hector</span>.—Madame?</p> - -<p><span class="sc">La Marquise</span>.—Quelle était votre dernière condition?</p> - -<p><span class="sc">Hector</span>.—Madame la présidente de Conbanal, -chez qui je remplaçais Chenu, le même qui avait eu -l'honneur de vous servir<a id="FNanchor_68" href="#Footnote_68" class="fnanchor">[68]</a>…</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_68" href="#FNanchor_68"><span class="label">[68]</span></a> Chenu avait quitté à la mort du marquis. (N.)</p> -</div> -<p><span class="sc">La Marquise</span>, <i>un peu confuse</i>.—Ah! ce garçon-là. -Et pourquoi avez-vous quitté la présidente?</p> - -<p><span class="sc">Hector</span>.—Parce qu'il y a trois, jours qu'elle est -morte, madame<a id="FNanchor_69" href="#Footnote_69" class="fnanchor">[69]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_69" href="#FNanchor_69"><span class="label">[69]</span></a> Nerciat fera remourir cette dame dans <i>Les Aphrodites</i> dont l'action -est cependant postérieure à celle du <i>Diable au corps</i>. Peut-être -s'agit-il d'une proche parente de la Conbanal des <i>Aphrodites</i>!</p> -</div> -<p><span class="sc">Le Tréfoncier</span>.—Ils vous l'ont tuée; c'est un -fait.</p> - -<p><span class="sc">La Marquise</span>.—Ne plaisantons point (<i>A Hector</i>). -J'ai connu la présidente un peu Messaline, il est vrai, -mais bonne femme au fond.</p> - -<p><span class="sc">Le Tréfoncier</span>, <i>regardant Hector</i>.—La chronique -disait <i>sans fond</i>? Mais que je n'interrompe point…</p> - -<p><span class="sc">La Marquise</span>.—Je vous donnerai, mon ami, ce que -vous aviez chez la présidente, cela vous conviendra-t-il? -voyez…</p> - -<p><span class="sc">Hector</span>.—Madame est bien bonne (<i>regardant le -Comte</i>). D'après ce que je vois, et ce que monsieur le -comte m'a fait l'honneur de me dire, j'aurais volontiers -celui de servir madame à moitié moins.</p> - -<p><span class="sc">Le Tréfoncier</span>, <i>à la marquise</i>.—Est-ce être honnête, -cela?</p> - -<p><span class="sc">La Marquise</span>.—J'aime ses sentiments: il m'intéresse.</p> - -<p><span class="sc">Le Tréfoncier</span>.—J'en étais sûr. Oh! peste! je ne -me charge pas, moi, de produire du véreux: Hector -était né pour être de qualité.</p> - -<p><span class="sc">La Marquise</span>.—Fi donc! Voudriez-vous qu'il -pensât comme…</p> - -<p><span class="sc">Le Tréfoncier</span>.—Chut, chut, vous allez médire! -J'en sais, là-dessus, plus que vous ne pourriez m'en -apprendre. Je vous ai pourtant vu raffoler de nos petits -apprentis seigneurs.</p> - -<p><span class="sc">La Marquise</span>.—Je l'avoue, à ma honte; mais la très -juste opinion qui me reste d'eux, c'est qu'ils sont fort -avantageux, fort libertins, et souvent fort à charge.</p> - -<p><span class="sc">Le Tréfoncier</span>.—J'imaginais, moi, que leur plus -grand défaut, aux yeux de certaines de mes connaissances… -(<i>Regard malin</i>) était de faire parfois… là… ce -qu'en terme vulgaire on nomme <i>rater</i>?</p> - -<p><span class="sc">La Marquise</span>, <i>avec dignité</i>.—En vérité, monsieur le -Comte, vos idées sont quelquefois d'un ignoble! On -me ferait peut-être, à moi, des affronts de cette espèce -(<i>A Hector</i>). Je vous retiens, mon ami; voilà des arrhes… -(<i>Elle lui jette une bourse</i>).</p> - -<p><span class="sc">Hector</span>, <i>la retenant adroitement, et la laissant sur un -siège dans son chapeau</i>.—Je tombe à vos pieds, Madame, -non pas à l'occasion de cet or que vous me prodiguez -avec trop de générosité, mais pour…</p> - - -<h3 id="ch8">UNE FÊTE PROJETÉE</h3> - -<p class="did">Au retour de cette agréable promenade, le Tréfoncier se souvient d'une -lettre qu'il avait mise en poche, deux heures auparavant, sans la -lire.—«Ah! Ah! dit-il en l'ouvrant, c'est l'illustre maman Couplet -qui m'écrit! que peut-elle me vouloir?—Voyons, voyons, -dit impatiemment la petite Comtesse».</p> - -<p><span class="sc">Le Comte</span>, <i>lit ce qui suit</i>:—«Monseigneur, seriez-vous -curieux d'être aussi d'une fête d'un genre… -peut-être tout à fait neuf, que, Dieu aidant, je donnerai -après-demain vendredi dans le pavillon que vous -savez près de Choisy, et qui sera honorée de la présence -de plusieurs brillants amateurs, actuellement -les coryphées de mes nombreuses pratiques? Si le -cœur vous en dit, Monseigneur, ayez la bonté de me -le faire savoir demain, au plus tard à midi, et de -joindre un mandant de vingt louis à votre réponse. -Je vous vois d'ici reculer en vous écriant: «Vingt -louis! la chère Couplet se moque du monde». Vingt -louis, Monseigneur, tout autant, et, si vous souscrivez, -vous avouerez, après, que vous aurez eu du plaisir -pour mille. Rapportez-vous en sur ce point à la scrupuleuse -probité de celle qui ne vous trompa jamais, -et qui prend la liberté de se dire avec un profond -respect, monseigneur, votre… etc.» Qu'en pensez-vous, -mes belles amies?</p> - -<p><span class="sc">La Marquise</span>.—Qu'avant de financer, il conviendrait -de savoir quel est le dessein de cette fête; avec quelles -gens il s'agit de vous faire rencontrer.</p> - -<p><span class="sc">Le Comte</span>.—Vous avez raison: en pareil cas, il -serait à propos que chaque souscripteur eût sous les -yeux une manière de <i>prospectus</i>. Pour ne pas risquer -d'acheter chat en poche… (<i>Il sonne.</i>) Je vais à Paris -(<i>Un domestique paraît</i>). Dites à mes gens que je veux -ma voiture avant dix minutes. (<i>Le domestique se retire.</i>) -Je confesserai la Couplet, et demain, si vous voulez me -donner à dîner, je vous rendrai bon compte de ce dont -on me fait ici l'ouverture.</p> - -<p><span class="sc">La Marquise</span>.—Vous serez ici impatiemment -attendu.</p> - -<p><span class="sc">La Comtesse</span>.—Songez, mon très cher, que s'il -s'agit de grandes prouesses, comme ceci m'en a tout -l'air, je veux en être, moi. Quant à la Marquise, il n'y -faut plus penser: elle se réforme (<i>Elle sourit</i>).</p> - -<p><span class="sc">La Marquise</span>.—Madame persifle…</p> - -<p class="did">La voiture du prélat fut bientôt prête. Il ordonna d'aller le plus grand -train et d'arrêter rue des Déchargeurs. C'était celle où demeurait la -Couplet. Le lendemain, le Comte, très exact, fut de retour à deux -heures. En abordant ces dames:</p> - -<p><span class="sc">Le Comte</span>, <i>avec vivacité</i>.—Vive l'admirable, la sublime, -l'inappréciable Couplet! Par ma foi! l'aperçu -de sa fête est un éclair de génie, et pour la seule idée -qu'elle a eue de m'en mettre, je lui aurais volontiers -donné dix louis de plus!</p> - -<p><span class="sc">La Comtesse</span>.—Contez, contez-nous cela, délicieux -ami!</p> - -<p><span class="sc">Le Comte</span>.—Oh! non, sur la plupart des objets je -ne pourrais vous instruire qu'en gros. Il convient, que -vous ayez le plaisir de la surprise.</p> - -<p><span class="sc">La Marquise</span>, <i>avec feu</i>.—Nous en sommes donc?</p> - -<p><span class="sc">Le Comte</span>.—Si vous daignez y consentir!</p> - -<p><span class="sc">La Comtesse</span>.—Je respire. Sa question me fait -espérer qu'elle tient encore au plaisir.</p> - -<p><span class="sc">Le Comte</span>.—Vendredi nous en aurons de plus fortes -preuves…</p> - -<p><span class="sc">La Marquise</span>.—La fête, la fête, qu'est-ce que c'est?</p> - -<p><span class="sc">Le Comte</span>.—Local enchanteur, que je connais: -vingt cavaliers, vingt dames; deux à deux, quatre à -quatre, en nombre pair, enfin, comme au château de -Cutendre. Promenade en attendant que tout le monde -soit réuni; concert ensuite et feu d'artifice; souper -exquis et magnifique: toute la nuit, danse, jeux et -folies; au point du jour chacun à petit bruit défilera…</p> - -<p><span class="sc">La Marquise</span>.—Voilà qui est à merveille, mais la -société?</p> - -<p><span class="sc">Le Comte</span>.—J'ai vu la liste. Les hommes sont -presque tous des étrangers de marque, ou du moins -décents et riches. Les dames, j'en connais une demi-douzaine; -tout cela convient pour la circonstance, et, -d'après la parole que Couplet m'a donnée, je crois que -le reste ne gâtera rien; ainsi nous pouvons ne point -appréhender de nous trouver absolument en mauvaise -compagnie. Quant à notre entrée là-bas, comme il nous -faut être pairs, j'ai pris d'avance la liberté d'arranger -la chose. L'une de vous paraîtra sous l'escorte du palatin -Morawiski, le meilleur ami que j'eus en Italie et -que je viens de retrouver, grâce à la liste; l'autre -voudra bien se laisser mener par votre très humble -serviteur.</p> - -<p><span class="sc">La Comtesse</span>.—Cher Comte, ce sera moi. Je n'ai pas -l'avantage de connaître votre palatin. Donnons ce -chaperon à la marquise et soyez le mien.</p> - -<p><span class="sc">Le Comte</span>.—Votre lot ne sera pas le meilleur, ma -chère comtesse. Morawiski, je vous le jure, est l'un des -plus beaux et des plus aimables cavaliers que nous ait -fourni sa nation, dont vous savez que la noblesse jouit -à juste titre d'une haute réputation de politesse, de -galanterie et de magnificence; au surplus, il ne s'agit -que d'avoir mis le pied dans l'Eden: dès qu'on y sera, -chacun sera libre de se faufiler à son gré, car… j'outrepasse -ici les bornes de la discrétion qui m'était recommandée, -mais vous ne jaserez point?</p> - -<p><span class="sc">La Comtesse</span>.—Nous saurons nous taire.</p> - -<p><span class="sc">Le Comte</span>.—Eh bien! le fin mot de la partie est que -chaque dame sera <i>toute à tous</i>; chaque homme, <i>tout à -toutes</i>.</p> - -<p><span class="sc">La Comtesse</span>, <i>avec exaltation</i>.—<i>Toute à tous!</i> -J'aime ce noble cri de guerre! Ah! oui! j'y serai fidèle! -Qu'un affreux prodige mure chez moi toutes les -portes du plaisir, si je déroge à la loi; ou mon peu de -charmes et la vivacité de mes agaceries manqueront -leur succès, ou je ne quitterai point la lice sans que -chaque champion ait fait tout au moins un coup de -lance avec moi!</p> - -<p><span class="sc">La Marquise</span>.—Comme elle y va? Tout doux, l'amie, -et les autres donc? (<i>Au comte</i>). Madame suppose apparemment -qu'il ne doit y en avoir que pour elle!</p> - -<p><span class="sc">Le Comte</span>, <i>baisant la main de la marquise</i>.—Charmant -souci! il est pour demain d'un bienheureux présage! -Mais si nous nous dépêchions de dîner? car il -est indispensable d'aller coucher tous à Paris, où notre -présence sera nécessaire pour différents préparatifs: -(<i>La marquise sonne et ordonne qu'on hâte le dîner. Le -comte continue.</i>) A propos, j'oubliais de vous faire part -d'un accident fâcheux arrivé à quelqu'un que je crois -être ou du moins avoir été de notre connaissance.</p> - -<p><span class="sc">La Comtesse</span>.—Si vous le nommiez…</p> - -<p><span class="sc">Le Comte</span>.—Le Vicomte de Molengin, garçon -d'esprit fort aimable.</p> - -<p><span class="sc">La Marquise</span>.—Nous le connaissons… comme cela.</p> - -<p><span class="sc">Le Comte</span>.—Mélomane outré, et disait-on, le plus -mauvais tendeur du royaume…</p> - -<p><span class="sc">La Comtesse</span>.—Nous en savons quelque chose -(<i>Haussant les épaules</i>). Et vous qualifiez cela d'homme -aimable?</p> - -<p><span class="sc">La Marquise</span>.—Au surplus qu'a-t-il fait?</p> - -<p><span class="sc">Le Comte</span>.—Il est mort.</p> - -<p><span class="sc">La Marquise</span>.—Mort?</p> - -<p><span class="sc">La Comtesse</span>, <i>souriant</i>.—Il est mort en entier?</p> - -<p><span class="sc">Le Comte</span>.—Voici son histoire.—Cet équivoque -personnage, ennuyé de ne pouvoir employer agréablement -l'un des plus distingués boute-joie que la nature -ait jamais fabriqués, avait mis sa confiance dans un -docteur italien, fieffé charlatan, dit-on, mais qui, -d'abord, avait si bien ressuscité le vicomte, que celui-ci -se flattait tout de bon d'avoir enfin retrouvé ce qui lui -manquait depuis si longtemps. Devenu presque vigoureux -par artifice, le pauvre diable a bientôt abusé -de cet état heureux. Malgré les <i>piano</i> perpétuels de -l'esculape ultra-mondain, c'était chaque jour quelque -nouvelle aventure galante mise tellement vivement à -fin. Bref, avant-hier… <i>Que diable allait-il faire dans -cette galère!</i> il s'était donné le régal d'une nymphe subalterne -des coulisses italiennes… il a rendu l'âme avec -la seconde bordée de son fluide génital.</p> - -<p><span class="sc">La Comtesse</span>.—Peste! le bel effort qu'il avait fait! -deux fois! (<i>Elle hausse les épaules.</i>)</p> - -<div class="chapter"></div> -<h3 id="ch9">LES INVITÉS A LA FÊTE LIBERTINE</h3> - -<p>Le moment impatiemment attendu de se rendre à -cette campagne où l'on devait si bien s'amuser était -sur le point d'arriver. Le palatin Morawiski, présenté -chez la Marquise par le prélat, y avait dîné. Ce polonais, -homme superbe à la vérité, mais ayant un certain air -de gravité fière et de recueillement, qui décelait plus de -penchant à l'ambition qu'aux folies voluptueuses, ne -produisait pas sur l'âme et les sens de la Marquise -l'impression que l'introducteur s'était promise. A peine -au moment du champagne l'étranger parut-il s'humaniser, -et pour lors, la transition fut si brusque, si affectée, -qu'il sauta aux yeux des trois convives que cet homme -venait de se dire: «Il convient cependant que je sois -enfin sémillant et gai». La petite comtesse, à côté du -prélat, lui serrait de temps en temps la main par dessous -la nappe, pour lui faire comprendre combien elle le -préférait pour menin, à son peu naturel ami. Au surplus, -celui-ci n'avait rien dit ni fait qui ne fût marqué au -coin des plus nobles manières et du savoir-vivre le plus -raffiné. La fin du repas n'eût pas été bien amusante, -si le comte, qui depuis le matin avait en poche la liste des -acteurs de la future fête, enrichie de notes rapides qu'y -avait jetées l'officieuse Couplet, n'eût tiré ce papier de -sa poche et proposé d'en faire lecture. Ces dames témoignèrent -que cela leur ferait grand plaisir. Le Tréfoncier -se mit donc à lire ce qui suit:</p> - -<p>«Les messieurs et les dames qui honoreront ce soir de -leur présence ma petite fête, ayant bien voulu consentir -à s'y rendre sans fracas en nombre pair, je me -suis assurée d'avance de l'ordre que cet arrangement -produira. Il en résulte que l'on verra se réunir à… -les personnes ci-après désignées.</p> - -<p>»Premier couple. Monsieur le comte…»</p> - -<p>(<i>Parlé.</i>) C'est moi (<i>Lu.</i>) «Avec Madame la Comtesse -de Mottenfeu.». (<i>Parlé.</i>) On nous a dispensés de notes. -(<i>Lu.</i>) «Deuxième couple: Monsieur le palatin Morawiski; -Madame la marquise…</p> - -<p><span class="sc">La Marquise</span>.—C'est nous; sans notes apparemment!</p> - -<p><span class="sc">Le Comte</span>.—Sans notes (<i>Il continue de lire</i>). «Troisième -couple: Le comte Chiavaculi; lady Où veut-on.» -(<i>Parlé</i>). Il y a certainement ici quelque faute d'orthographe. -Je gagerais que le nom de cette Anglaise s'écrit -autrement. Voyez.</p> - -<p class="did">Il montre ce nom comme il est imprimé plus haut: nous ignorons -comment il s'écrivait en anglais.</p> - -<p><span class="sc">La Comtesse</span>.—les notes?</p> - -<p><span class="sc">Le Comte</span>, <i>lit</i>.—«Le comte Chiavaculi est un seigneur -napolitain, auquel il manque la moitié de chaque -jambe; on aura le plaisir d'apprendre de bouche à -monseigneur l'histoire de cet accident<a id="FNanchor_70" href="#Footnote_70" class="fnanchor">[70]</a>. Cet italien -a l'infamie d'abhorrer ce que les dames ont de plus -attrayant, et n'aime de leur sexe que ce qu'il a de -commun avec le masculin, dont, en revanche, il est -idolâtre. Je ne sais comment suffire aux prodigieux -besoins et caprices de cet original. Au surplus, il est -opulent et prodigue, et je l'ai d'autant plus volontiers -inscrit au nombre de mes acteurs de ce soir, qu'il -doit donner pour son compte, à la compagnie, la -moitié d'un bien étrange spectacle. Lady, qui peut-être -l'est un peu de contrebande, est du moins une -dame fort riche. Elle se dit malade quoiqu'elle fasse -à tort et à travers des excès qui supposent celui de la -santé. Elle surpasse en luxure et en complaisance mes -plastrons les plus infatigables. Elle veille, boit, jure, -se bat au besoin avec ses amants et ses domestiques…»</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_70" href="#FNanchor_70"><span class="label">[70]</span></a> Comme ce détail ne se trouvait nulle part dans l'ouvrage du docteur, -on s'est informé de ce comte Chiavaculi, et voici ce qu'on a recueilli -concernant cet infortuné personnage. Beau comme un ange à -l'âge de vingt ans, il eut le malheur de s'amouracher d'une bégueule. -N'ayant pu séduire ce dragon de vertu, l'ardent jeune homme imagina -la réussite du viol, et pour cela, certaine soubrette achetée avait laissé -complaisamment entr'ouverte une fenêtre de la chambre à coucher. A -l'heure où le Tarquin présomptif suppose sa cruelle bien endormie, il -tente l'assaut: mais elle s'éveille au léger bruit, s'élance hors du lit; -voit un homme sur le point d'enjamber chez elle, se trouble, s'irrite, -le repousse si malheureusement pour lui que, renversé avec son échelle -il y demeure engagé par les deux jambes, qui se brisent au-dessous des -mollets. Avant que, d'après l'alarme donnée au dedans, on ait été voir -dehors ce qui pouvait s'y passer, surviennent deux coquins; ceux-ci -trébuchant, trouvent un homme évanoui, le dégagent, non pour lui -donner du secours, mais pour pouvoir le dépouiller plus à l'aise dans -un cul-de-sac peu distant. C'est là que le pauvre diable abandonné sans -vêtements, et devant y passer une nuit longue et froide, a tout le temps -de déplorer sa passion funeste et de maudire avec sa barbare amante, -tout le sexe qui donne de l'amour. Il sent que sa vie est en danger, et -fait vœu s'il échappe à la mort, de n'avoir de ses jours rien à démêler -avec les femmes. Le jour lui procure enfin des soulagements, mais trop -tardifs; on ne peut le sauver à moins qu'il ne consente au sacrifice de -ses jambes incurables. Le Comte, guéri, devient dévot outré. Au bout -de deux ans, la nature trop longtemps réprimée se révolte, prend le -dessus. Du respect qu'on a pour le vœu cité naît le goût palliatif des -gitons.</p> - -<p>On s'y livre; il croît; il devient une passion, une rage enfin. Tous -les pareils du comte n'ont pas à donner d'aussi bonnes excuses de leur -dépravation. (N.)</p> -</div> -<p><span class="sc">La Marquise</span>.—Voilà une jolie petite personne et de -bien bonne compagnie, en vérité! Faites-nous grâce du -reste de son article.</p> - -<p><span class="sc">Le Comte</span>, <i>lit</i>.—«Quatrième couple: sir John -Kindlowe; M<sup>lle</sup> d'Angemain. Note. Sir John, frère -de lady, est un marin des plus bruts, mais beau comme -le dieu Mars: dans l'Inde, où les femmes sont très -précoces, il a pris la manie des enfants; à Paris, il -lui en faut de onze à treize au plus, et, ce qui me fait -enrager, c'est qu'il est assez connaisseur en pucelages; -je suis aux expédients pour lui en fournir de véritables. -Au surplus, il s'accommode de tout. Cet Anglais sera -le second acteur principal du spectacle dont j'ai déjà -parlé. M<sup>lle</sup> d'Angemain est une fille de condition -pauvre; mais parfaitement élevée, un peu passée, -quoique jeune; elle fait peu d'heureux; mais pour -les apprêts du bonheur, elle a des talents si rares que -mes infirmes les plus désespérés ne passent jamais par -ses mains sans se trouver en état de faire <i>gagner -l'avoine</i> à quelqu'une de mes filles…»</p> - -<p><span class="sc">La Comtesse</span>.—Il me vient une idée, Comte, c'est -d'arranger cette magicienne avec l'ami Dupeville: -l'œuvre serait méritoire. C'est dommage de laisser ce -talent au bordel.</p> - -<p><span class="sc">Le Comte</span>.—J'aime qu'on se souvienne ainsi de ses -amis…</p> - -<p><span class="sc">La Marquise</span>.—Elle a raison. Dupeville a besoin -d'une compagne. Elle a le cœur excellent. Nous ferons -la fortune de cette demoiselle. Après?</p> - -<p><span class="sc">Le Comte</span>, <i>lit</i>.—«Cinquième couple: le baron Immer-Steiff; -la Vicomtesse de Chaudpertuis (<i>Parlé</i>). Sans -notes; mais je les connais tous deux; le baron est grand, -gros et gras Bavarois, bon buveur, bon fouteur. (<i>Pardon, -cela m'est échappé.</i>) Mais, pardieu! la chère vicomtesse, -à qui j'ai eu l'honneur de rendre quelques hommages, -aura bientôt fait d'ajouter une lettre au nom du pauvre -diable<a id="FNanchor_71" href="#Footnote_71" class="fnanchor">[71]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_71" href="#FNanchor_71"><span class="label">[71]</span></a> <span lang="de" xml:lang="de">Immer-Steiff</span> en allemand signifie toujours roide. En ajoutant -un N à <span lang="de" xml:lang="de">Immer</span>, c'est <span lang="de" xml:lang="de">Nimmer</span> qui signifie jamais. (N.)</p> -</div> -<p><span class="sc">La Comtesse</span>.—Cela nous passe: allez.</p> - -<p><span class="sc">Le Comte</span>, <i>lit</i>.—Sixième couple: M. Lecker (<i>Parlé</i>). -Je le connais aussi; c'est le fils d'un riche banquier de -Dresde (<i>Il lit</i>). «Et M<sup>me</sup> de Condouillet. Note. Elle fait -l'étroite et prétend n'admettre aucun homme de forte -proportion à l'abordage. Mais, dix heures du jour sur -le dos, elle lasse à la caresser trois chiens, son laquais, -son coiffeur et son maître de musique.»</p> - -<p><span class="sc">La Marquise</span>.—La Couplet se moque des gens, -quand elle veut nous mêler avec ce monde-là.</p> - -<p><span class="sc">La Comtesse</span>.—Point d'humeur, madame. De quoi -s'agit-il enfin? de libertiner: nous faut-il pour cet objet -la compagnie de vestales, de bégueules prétendant aux -mœurs! Laissez-la dire, Comte, et poursuivez.</p> - -<p><span class="sc">Le Comte</span>.—Peste! Voici du grand!! (<i>Il lit.</i>) «Septième -couple: le prince de Lowenkrafft; la princesse -de Stolzinskoff. Note. Le prince est un seigneur danois, -diplomatisé à Vienne, gourmé comme le comte de -Tufière<a id="FNanchor_72" href="#Footnote_72" class="fnanchor">[72]</a> bravache sur le chapitre de la vigueur; -mais, comme à titre d'homme d'importance et d'allié -d'Hercule, il a voulu se frotter à la princesse en question, -cet homme, trop infatué de ses avantages, est -tombé comme une mauvaise épître… D'arrogant -vainqueur, il est devenu un ridicule esclave, humilié -dix fois par jour par le service non secret de trois -géants domestiques, dont l'insatiable princesse fait -son amusement journalier. Cette dame au surplus est -unique pour la haute stature, la perfection des formes, -la blancheur et la finesse de la peau; mais elle a contre -elle une fierté dédaigneuse si superlative, et son tempérament -égoïste est si mal en proportion avec les -ressources ordinaires que fournit notre bon pays, -qu'elle est repoussante pour tous nos amateurs et -n'en peut attacher un seul à son char.»</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_72" href="#FNanchor_72"><span class="label">[72]</span></a> Le héros du <i>Glorieux</i> de Destouches.</p> -</div> -<p><span class="sc">La Marquise</span>.—Eh bien! Comtesse, celle-ci vous -dégote, ma fille.</p> - -<p><span class="sc">La Comtesse</span>.—Je ne me pique pas d'être un môle -de luxure contre lequel doivent se briser tous les désirs. -J'aime à les faire naître, à les fomenter, à les satisfaire, -à les ressusciter. J'en fais gloire. Personne ne sortit -jamais humilié de mes bras, ni méditant le projet ingrat -de n'y plus revenir. Sur ce pied, j'ose me préférer à -celle qu'on m'oppose. Au reste, je la verrai ce soir, je -prendrai sa mesure, et n'hésiterai pas à la défier si je -la trouve digne de ma colère; on saura qui de nous deux -a plus de talent et d'intrépidité.</p> - -<p><span class="sc">Le Comte</span>.—Magnanime dévouement! ma chère -Comtesse; d'avance je parie pour vous…</p> - -<p><span class="sc">La Marquise</span>, <i>à la comtesse</i>.—Je suis enchantée -d'avoir pu te piquer, puisque cela nous vaut d'avoir vu -dans tout son jour la portée de ton insigne émulation…</p> - -<p><span class="sc">Le Comte</span>, <i>interrompant</i>.—Voilà qui est fort bien, -mais si nous nous jetons ainsi dans les égarées, notre -lecture ne finira jamais.</p> - -<p><span class="sc">La Marquise</span>.—Nous écoutons.</p> - -<p><span class="sc">Le Comte</span>, <i>lit</i>.—«Huitième couple! le marquis -Dietrini; M<sup>lle</sup> de Nimmernein. Note. Le marquis, -beau, jeune et riche, Florentin, serviteur des dames -<i lang="la" xml:lang="la">a posteriori</i>, sans cependant les négliger sur le pied -courant. M<sup>lle</sup> de Nimmernein…» (<i>Parlé.</i>) Celle-ci je -la connais à fond. Voyons ce qu'en dit la note. (<i>Lu.</i>) -Blonde parfaite, à qui l'horreur d'épouser un vieillard -puant et bossu fit déserter l'Allemagne» (<i>Parlé.</i>) Le -fait est véritable (<i>Il lit.</i>) «Elle est douce comme un -agneau, se pâme dès qu'on la touche, se laisse violer -tant qu'on veut; devient par une suite de sa constitution -physique et morale, la victime de tous les caprices. -Fille d'esprit, instruite, ayant des talents: -tout lui convient comme elle convient à tout le monde. -Avec les gens froids, elle raisonne, avec les enjoués, -elle rit, boit avec les buveurs; jure et fait tapage avec -les militaires; en un mot, joue, veille, hausse et baisse -tous les tons, selon que l'exige la scène dans laquelle -elle se trouve chargée d'un rôle.» (<i>Parlé</i>). Ce portrait -est parfaitement ressemblant; toutefois, comme dans -les moments décisifs, elle ne se mêle de rien et ne partage -point la besogne, bien des gens pourraient ne pas -goûter son indolente jouissance. J'ai eu le premier, à -Paris, ce chef-d'œuvre germanique. Tête-à-tête avec -M<sup>lle</sup> de Nimmernein dans ma petite maison des boulevards, -je la mets nue… Oh! sans hyperbole je crois -voir respirer Galathée après le dernier coup de ciseau -de Pygmalion. Ivre de désir, je la renverse à moitié sur -le bord d'un grand lit, à mon approche, elle devient rose -de la tête aux pieds: immobile, elle m'attend, me reçoit, -me laisse faire sans se donner autre peine que celle de -déployer en crucifix deux bras de proportion divine et -de soupirer en murmurant: <i lang="de" xml:lang="de">Herr Jesus! mein Gott!</i> -Ses entrailles frémissent. Je me sens à la nage et voilà -deux grands yeux bleus fermés, ma nymphe morte, distillant -après ma retraite l'humeur bouillante où je venais -d'être noyé…</p> - -<p>Cependant je me rappelle qu'une lettre d'affaire très -importante exige de ma part une prompte réponse: -j'écris trois pages et reviens à ma beauté. Elle n'a pas -changé d'attitude: un baiser profond à travers deux -rangs de perles lui fait pousser un soupir. «Que -d'attraits!» m'écriai-je, pénétré d'admiration et semant -partout mes brûlantes caresses. «Mais quoi! ne pourrais-je -donc pas jouir de l'aspect enchanteur de ce que me -dérobe votre pose actuelle?» Je n'ai pas achevé que -déjà la charmante Nimmernein s'est roulée sur le ventre, -les jambes pendantes, le râble horizontal et les fesses -en valeur. Nouveau prodige de perfection! Je me sens -renaître mille fois plus épris. Je baise et presse les superbes -cheveux, je rends hommage à la chute des reins… -miraculeuse…</p> - -<p>«<i lang="de" xml:lang="de">Sodann!</i> se contente-t-on de me dire, d'une voix -douce comme un flageolet, «<i lang="de" xml:lang="de">mach urtig, mein herz; es -thut mir weh!</i>»</p> - -<p><span class="sc">La Comtesse</span>.—Ce qui signifiait?</p> - -<p><span class="sc">Le Comte</span>.—Oui-dà! fais vite, mon cœur: cela me -fait mal.</p> - -<p><span class="sc">La Marquise</span>, <i>souriant</i>.—Voilà qui est à merveille. -Mais si nous nous jetons comme cela dans les égarées, -jamais la lecture ne finira.</p> - -<p><span class="sc">Le Comte</span>, <i>lui baisant la main</i>.—J'ai tort. (<i>Il lit.</i>) -«Neuvième couple: M. le bailli de Fousept; M<sup>me</sup> la -Comtesse d'Ogreval. Note. Le bailli, à la vérité quoique -approchant la cinquantaine, va bien quand il s'y -met; mais cela ne lui arrive qu'une fois par semaine: -c'est aujourd'hui son jour. Mme d'Ogreval, qu'il -entretient, n'observe pas le même régime; le jour de -travail de son ami est un de repos pour elle. Ils se -mettent réciproquement la bride sur le cou pour cette -nuit, où probablement Mme d'Ogreval fera des siennes.</p> - -<p>»Dixième couple: le chevalier de Saint-Bernard; -Mme Durut. Note. Cousin et cousine. Le cavalier, -entre nous, est un moine en dignité qui garde l'incognito, -sa parente, le chef-d'œuvre de l'embonpoint, -est une délicieuse bourgeoise, veuve d'un négociant -avare et millionnaire. Comme elle fait en tout l'opposé -de son mari, elle met actuellement autant d'activité -à dissiper le trésor que l'harpagon en mit à l'amasser. -Sa fureur, est de faire la grande dame et la protectrice -des talents. Elle soudoie deux abbés, beaux esprits, -un violon de l'Opéra, un peintre en galanteries, et, -sous main, elle soutient bon an mal an, dans Paris, -quatre ou cinq gardes du corps<a id="FNanchor_73" href="#Footnote_73" class="fnanchor">[73]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_73" href="#FNanchor_73"><span class="label">[73]</span></a> M<sup>me</sup> Durut devait plus tard jouer un rôle important dans l'Ordre -des <i>Aphrodites</i>.</p> -</div> -<p><span class="sc">La Marquise</span>.—Cette femme pourra bien mourir à -l'hôpital.</p> - -<p><span class="sc">Le Comte</span>, <i>lit</i>.—«Onzième couple: M. Cazzoforté; -Mme de Brisamants. Note. C'est un arrangement fait -d'hier. L'Italien a les vertus et les allures d'un crocheteur; -je lui ai lâché cette bacchante pour l'assouplir.»</p> - -<p><span class="sc">La Comtesse</span>.—On pourra lui donner ce soir une -petite leçon.</p> - -<p><span class="sc">Le Comte</span>, <i>lit</i>.—«Douzième couple: le commandeur -Pottamico; Mlle de Pinamour. Note. Nouvel arrangement -encore. Gens délicats; petits besoins, petits -plaisirs, filés et rares…»</p> - -<p><span class="sc">La Marquise</span>.—Ces gens là seront bien déplacés ce -soir! Ils m'affadissent! Passez.</p> - -<p><span class="sc">Le Comte</span>, <i>lit</i>.—«Treizième couple: V. Vanhuren; -Mme de Foutencour.» (<i>Parlé</i>) Encore une de mes -connaissances. Note. Vanhuren est un laid et lourd -Hollandais qu'ont enrichi trois grosses banqueroutes; -par goût, il n'aime que le dernier ordre des coquines, -mais comme il s'est mis en tête de faire agréer par notre -gouvernement je ne sais quel plan de manufacture, il -a désiré de connaître quelque intrigante, capable -d'appuyer son projet. A cet effet, je l'ai arrangé avec -cette brûlante haridelle de Foutencour, aux grands -airs, à la langue dorée, et qui, pour avoir violé, par-ci, -par-là quelques jeunes présentés, croit tenir à tout. -Son véritable crédit pourtant, porte sur les sous-ordres -et valets de Versailles, dont il n'est aucun qui -ne le sache par cœur, l'ayant, eue à leurs trousses -depuis dix ans, pour mille sollicitations, sur le succès -desquelles elle ne refusera jamais des acomptes, sauf -à faire des ingrats et à tromper l'espoir de ses commettants…»</p> - -<p><span class="sc">La Marquise</span>.—Ah! Ah! M<sup>me</sup> Couplet s'amuse à médire. -C'est passer un peu les bornes de la simple instruction.</p> - -<p><span class="sc">Le Comte</span>, <i>souriant</i>.—La lecture ne finira jamais. -(<i>Il lit.</i>) «Quatorzième couple: M. de Boutafond; M<sup>me</sup> de -Forgésy. Note. Boutafond, gentilhomme de province, -à prétentions auprès des femmes à tempérament. -Celles à qui je l'ai fourni s'en louent assez; il cherche -à gagner quelque place ou à faire un mariage. M<sup>me</sup> de -Forgésy, jolie veuve, passablement riche, lui conviendrait. -Mais elle m'a dit, en confidence, qu'elle -compte l'essayer pendant six mois, afin de pouvoir -être bien sûre de ne pas faire un pas de clerc, en épousant -un homme dont les soins pourraient manquer de -suite.»</p> - -<p><span class="sc">La Comtesse</span>.—Peste! Quelle prévoyance!</p> - -<p><span class="sc">Le Comte</span>, <i>lit</i>.—«Quinzième couple: le vicomte de -Phallardi; la baronne Matevits.» (<i>Parlé.</i>) Encore une -des miennes! (<i>Lu.</i>) «Note. Le vicomte, j'en suis bien -sûr, a fourbi, depuis douze ans, plus de quatre mille -créatures humaines. Jamais il ne voit la même deux -fois, il en change tous les jours, et en voit plutôt deux -qu'une. Jouant à ce jeu dangereux avec un bonheur -incroyable, jamais il n'eut la moindre menace de mal -vénérien…»</p> - -<p><span class="sc">La Comtesse</span>, <i>interrompant</i>.—On dit qu'il y a des -êtres inaccessibles à la contagion. (<i>Montrant la Marquise.</i>) -Elle, moi, bien d'autres en sont des exemples.</p> - -<p><span class="sc">Le Comte</span>, <i>avec un soupir</i>.—Ah! que ne puis-je aussi -me citer! mais… loin d'ici, souvenirs funestes! -Voyons le reste du vicomte. (<i>Il lit.</i>) «Cet enragé, depuis -que l'eau d'un certain médecin<a id="FNanchor_74" href="#Footnote_74" class="fnanchor">[74]</a> a pris faveur, s'est -jeté dans la plus vile classe des malheureuses. La -halle au blé, la rue Saint-Honoré, le boulevard même, -il a tout écumé. Ce qu'il y a d'étonnant c'est que, dès -qu'il rentre en bonne compagnie, cet homme est charmant. -On n'a pas plus de politesse, plus d'égards pour -les femmes honnêtes, plus de ce qui sait entraîner -tous les suffrages. La Matevits, que je lui prête, et -qu'il ne se piquera pas de baiser plus d'une fois, c'est -une brune de cinq pieds trois pouces, qui met sa gloire -à <i>momiser</i><a id="FNanchor_75" href="#Footnote_75" class="fnanchor">[75]</a> ses pratiques. Je n'ose l'employer avec -des gens à petite santé, car je craindrais de commettre -des assassinats. Elle aime aussi les femmes.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_74" href="#FNanchor_74"><span class="label">[74]</span></a> L'eau de Préval.</p> -</div> -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_75" href="#FNanchor_75"><span class="label">[75]</span></a> Dessécher, réduire à l'état de momie, c'est apparemment ce qu'a -voulu dire la Couplet. (N.)</p> -</div> -<p><span class="sc">La Comtesse</span>.—Bonne connaissance; je veux lui -faire amitié.</p> - -<p><span class="sc">Le Comte</span>, <i>lit</i>.—«Seizième couple: le chevalier de -Pinefière; M<sup>lle</sup> des Ecarts. Note. Le chevalier ne finit -jamais. Sa compagne, fille <i>du grand genre</i> susceptible -de passions outrées, ardente comme un volcan, -compte, dans son roman, vrai quoiqu'à peine croyable, -six enlèvements et trois lettres de cachet. Deux fois -elle s'est échappée par séduction; la troisième elle a -mis en douceur le feu au couvent, et s'est tirée d'affaire -à travers ce désastre. Elle a coûté la vie à trois adorateurs, -mécontents de ses mauvais procédés, et que -des rivaux plus heureux ont mis sur le carreau. Certain -infidèle a reçu de l'héroïne elle-même un grand coup -d'épée, en duel. M<sup>lle</sup> des Ecarts enfin, majeure, sans -famille et jouissant d'une fortune honnête, vit sans -éclat, et l'on ne pense plus à ses folies.»</p> - -<p><span class="sc">La Marquise</span>.—Je ne sais plus, en vérité, si j'ose -être de cette partie. Quel choix de gens.</p> - -<p><span class="sc">La Comtesse</span>.—Va te faire lanlaire avec tes scrupules. -Comte, ne lui laissez pas le temps de nous dire -des pauvretés, allez.</p> - -<p><span class="sc">Le Comte</span>, <i>lit</i>.—«Dix-septième couple: le vidame de -Pillemotte; M<sup>me</sup> de l'Enginière. Note. Un Gascon -des mieux faits, des plus amusants, des plus vains et -des plus gueux. M<sup>me</sup> de l'Enginière l'entretient…» -(<i>Parlé</i>). Je connais encore cette bretteuse-là. Sortant -une nuit, avec elle, d'une maison de jeu, et n'ayant pas -ma voiture, j'acceptai l'offre que madame de l'Enginière -me faisait de me ramener: mais comme son équipage -était, à dessein, je crois, une <i>désobligeante</i><a id="FNanchor_76" href="#Footnote_76" class="fnanchor">[76]</a> dans -le fond de laquelle on me fit asseoir, force me fut d'avoir -la dame sur mes genoux; elle avait eu la précaution de -se trousser jusqu'aux hanches. Un instant après elle -trouva que mes breloques la blessaient. Pour s'en délivrer elle -eut la distraction de me déboutonner complètement: -je compris, en homme du monde, ce que cela -voulait dire et… je m'exécutai. La chose se passait tout -au mieux: on m'avait fourré là, nous ne cessions point -de parler de la société que nous quittions, des événements -du jeu, des nouvelles du jour. Pourtant, lorsque -M<sup>me</sup> de l'Enginière, au delà des ponts, comprit que nous -approchions de mon hôtel: «Il est temps de penser à -nous, dit-elle, et voilà ma diablesse à se trémousser sur -moi de manière à me faire craindre que la voiture ne se -défonçât. L'ardeur brûlante de cette Messaline m'entraînait; -je réalisai: Ça! me souffla-t-elle dans l'oreille -comme on arrêtait pour me descendre, ne rentrez pas -à la vue de votre livrée, sans vous bien envelopper de -votre redingote.—Je ne savais d'abord ce que pouvait -signifier ce conseil. Mais après l'avoir, à tout hasard, -suivi, je fus au fait, lorsqu'aux lumières je me vis souillé -du haut en bas, d'un déluge menstruel. Je n'y songe point -encore sans effroi, moi l'ennemi juré de cette saloperie -et qui suis bien <i>dans mon état</i> quant à l'horreur que me -cause du sang ainsi versé.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_76" href="#FNanchor_76"><span class="label">[76]</span></a> Voiture à une seule place. Il y en a peu. (N.)</p> -</div> -<p><span class="sc">La Marquise</span>.—Voilà, sans contredit, la plus impudente -coquine.</p> - -<p><span class="sc">Le Comte</span>.—D'autant mieux qu'elle riait aux larmes -en me quittant… N'y pensons plus… (<i>Il lit.</i>) «Dix-huitième -couple: dom Plantados; M<sup>me</sup> de Curival. -Note. Cette dame est la femme d'un vieux colonel -suisse chez lequel dom Plantados, grand personnage -fier et poltron, quoique Portugais, est trop circonspect -pour mettre le pied: on ne se voit que chez moi. -Je soupçonne M<sup>me</sup> de Curival, qui n'est plus de la -première nouveauté, de ne s'attacher le flegmatique -et hautain Plantados qu'au moyen de quelque goût -honteux qu'il aurait, et que je connais à son amie bien -du penchant à contenter. Il est vrai que le ravage des -couches a furieusement gâté les charmes antérieurs, -et que les autres sont, au contraire, d'une beauté -surprenante. Cette femme-là me fait gagner beaucoup -d'argent. L'époux ombrageux est pour quelques -jours à Versailles, ce qui donne de la marge pour ce -soir.»</p> - -<p><span class="sc">La Marquise</span>.—Ces pauvres maris, comme on les -dupe!</p> - -<p><span class="sc">Le Comte</span>, <i>lit</i>.—«Dix-neuvième couple: M. Eselsgunst<a id="FNanchor_77" href="#Footnote_77" class="fnanchor">[77]</a>; -M<sup>me</sup> de Caverny».</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_77" href="#FNanchor_77"><span class="label">[77]</span></a> <span lang="de" xml:lang="de">Eselsgunst</span> signifie, en allemand, bel attribut de l'âme.</p> -</div> -<p><span class="sc">La Comtesse</span>.—Quels diables de noms!</p> - -<p><span class="sc">Le Comte</span>.—«Note. Eselsgunst est un Allemand qui -tient par je ne sais quel fil au corps diplomatique.» -(<i>Parlé</i>). C'est le chargé d'affaires de deux ou trois de nos -petits souverains germaniques. (<i>Il lit</i>). «M<sup>me</sup> de Caverny, -femme des plus jolies, penchant vers le sentiment, -et, qui, malgré cela, n'a pas laissé de distribuer, -chez moi, ses largesses à plus de cent personnes. -Il faut du pain, Eselsgunst l'entretient mesquinement, -mais au défaut de l'utile, on trouve chez -lui l'agréable; c'est à quoi la sensible Caverny tient -encore plus qu'à l'argent. Un rapport de conformation -assez rare fait que ces deux êtres s'aiment beaucoup, -et la dame ne s'est pas très volontiers décidée à se -trouver là ce soir. Mais à l'argument sans réplique <i>que -son amant veut y recueillir de quoi mander quelque chose à -sa cour par le courrier prochain</i>, elle s'est rendue, et -c'est ce qui vous procurera le plaisir de la voir.»</p> - -<p><span class="sc">La Marquise</span>.—Ces détails commencent à me fatiguer. -Est-ce tout?</p> - -<p><span class="sc">Le Comte</span>.—Encore un article (<i>Il lit.</i>) «Vingtième -couple: le chevalier de Pasimou; M<sup>me</sup> des Clapiers.» -(<i>Parlé.</i>) Je les ai furetés tous deux, ces clapiers-là. J'en -connais peu d'aussi logeables.</p> - -<p><span class="sc">La Marquise</span>.—Vaurien, taisez-vous. (<i>A la Comtesse.</i>) -Il va nous faire encore quelque commentaire saugrenu.</p> - -<p><span class="sc">Le Comte</span>.—Vous m'attaquez! Eh bien! pour vous -faire enrager, j'ajoute avec fondement, que je crois avoir -aussi pratiqué ce Pasimou, tandis qu'il portait la soutane. -Voyons la note. (<i>Il lit.</i>) «Le plus beau jeune homme -qu'on puisse voir, et peut-être le plus aimable. Ci-devant -abbé.» (<i>Parlé.</i>) Tout juste, c'est le même. (<i>Il lit.</i>) -«C'est maintenant un excellent officier.» (<i>Parlé.</i>) J'en suis -fort aise (<i>Il lit.</i>) «Il a quelques défauts.» (<i>Parlé.</i>) Je lui ai -connu celui d'être bardache, mais tant d'honnêtes gens -le sont! (<i>Il lit.</i>) «Les femmes ont soin de lui.» (<i>Parlé.</i>) -Les hommes, quand cela lui plaira, seront fort à son service.</p> - -<p><span class="sc">La Marquise</span>.—Insupportable homme, finirez-vous!</p> - -<p><span class="sc">Le Comte</span>.—Là, là, je promets de ne plus y mettre -un mot du mien (<i>Il lit.</i>) «Les femmes ont soin de lui, -mais il est si galant, si complaisant, et fait tant -d'honneur à leur libéralité, qu'aucune n'est mécontente. -C'est en un mot, le phénix des hommes à bonnes -fortunes.» (<i>Parlé.</i>) C'est tout.</p> - -<p><span class="sc">La Marquise</span>.—J'aime ce Pasimou à la folie. Voilà -comment il eût fallu que fussent tous nos cavaliers de ce -soir.</p> - -<p><span class="sc">Morawiski</span>.—Et toutes nos dames comme vous (<i>Il -prend en même temps et baise amoureusement la main de -la marquise.</i>)</p> - -<p><span class="sc">Le Comte</span> (<i>pariodant avec la comtesse</i>).—Ou comme -elle.</p> - -<p><span class="sc">La Comtesse</span>, <i>souriant</i>.—Peste! j'en suis aussi! (<i>A -Morawiski.</i>) Ecoutez donc, mon cher palatin, vous avez -bien fait de dire enfin quelque chose, car je vous croyais -en léthargie.</p> - -<p><span class="sc">Morawiski</span>.—Daignez m'excuser, mais de si grands -et de si chers intérêts viennent quelquefois me distraire -de ce qui m'attache le plus, que je fais alors la sottise -d'envoyer mon âme en Pologne, tandis que ma personne -matérielle demeure où l'on me voit.</p> - -<p><span class="sc">La Comtesse</span>.—A la bonne heure, mais comme votre -langue en fait partie, et qu'elle doit savoir dire de jolies -choses, gardez-la-nous, s'il vous plaît.</p> - -<p><span class="sc">La Marquise</span>.—Pendant que nous nous amusons de -balivernes, le temps se passe. (<i>Elle regarde à sa montre.</i>) -Plus de cinq heures! et j'ai je ne sais combien de petites -choses à faire avant de partir! (<i>Au comte.</i>) Y pensez-vous -donc, méchant homme, de nous avoir ainsi mises -en retard avec votre scandaleuse gazette!</p> - -<p class="did">Elle se lève et va s'occuper des petits soins qu'elle vient d'annoncer. La -comtesse et les deux cavaliers vont, en attendant, prendre l'air sur -une terrasse. Bientôt après on monte dans un carrosse à six chevaux -et l'on vole au rendez-vous du pique-nique.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch10">LES APHRODITES</h2> - -<p class="c"><span class="small">OU</span><br /> -FRAGMENTS THALIPRIAPIQUES -POUR SERVIR A L'HISTOIRE DU PLAISIR</p> - - -<p class="italic gap">Cet ouvrage est brodé par Nerciat sur les aventures probables -des membres d'une société secrète d'Amour qui -exista réellement.</p> - -<p class="italic">La lettre connue adressée à M. de Schonen par le marquis -de Château-Giron donne un détail précis sur cette compagnie. -Cette lettre accompagnait l'envoi d'un exemplaire -de l'<i>Alcibiade fanciullo</i> de Ferrante Pallavicini: «J'y -joins, disait le marquis de Château-Giron, les <i>Aphrodites</i> -dont je vous ai parlé; cet ouvrage du chevalier de Nerciat -est presqu'inconnu à Paris, ayant été supprimé à l'étranger -pendant la Révolution. Il est assez remarquable, comme -historique, car il peint, dit-on, au naturel une société qui -s'est formée aux environs de Paris, du côté de la vallée de -Montmorency, et dont un certain marquis de Persan -était président. Cette association, à laquelle chacun des -initiés concourait dans une proportion convenue, n'avait -d'autre but que le libertinage.»</p> - -<p class="italic">Nerciat donne aussi des renseignements historiques sur -la société dans un préambule nécessaire qu'on lira plus -loin.</p> - -<p class="italic">«Les <i>Aphrodites</i>, dit Monselet, sont une association de -personnes des deux sexes, association qui n'a d'autre but -que le plaisir. Des femmes de la cour, des abbés, des princes, -de riches étrangers, des ex-nonnes, paradent dans une série -de tableaux dont la nature trop exclusive restreindra nécessairement -nos citations. Nous le regrettons, au point -de vue de l'esprit et du style, deux qualités que M. de Nerciat -possède à un rare degré; que ne les a-t-il déployées -dans des livres avouables! Il a surtout une science et une -aisance de dialogue on ne peut plus remarquables, et qui -ne se sont jamais manifestés plus abondamment que dans -les <i>Aphrodites</i>. Il jargonne comme les petits maîtres de -Marivaux.»</p> - -<p class="italic">Au début, l'Ordre avait fait du libertinage une sorte de -culte religieux, mais telle que la décrit Nerciat l'institution s'est -débarrassée de toute pratique superstitieuse. L'admission -parmi les Aphrodites ou Morosophes est difficile -et très coûteuse, mais pour les hommes seulement, les -dames ne payent rien. L'association se réunissait aux -environs de Paris, du côté de Montmorency dans une -propriété merveilleusement agencée, comprenant de beaux -jardins, des bâtiments magnifiques, aux chambres -commodes, aux salles spacieuses et disposées pour les -grandes fêtes que donnaient parfois les Aphrodites. -Cette propriété appelée l'Hospice, est administrée par -M<sup>me</sup> Durut, surintendante des menus. Elle est aidée par -une belle blonde nommée Célestine, par une jolie brune -appelée Fringante et au-dessous d'elles, on trouve encore -Zoé, une négrillonne de 14 ans, enlevée à l'Afrique. On y -trouve encore, selon la mode du temps où le livre a été -écrit, des jockeys charmants et beaucoup de jeunes domestiques -des deux sexes qu'on désigne sous les dénominations -de <i>Camillons</i> et de <i>Camillonnes</i>.</p> - -<p class="italic">«<i lang="la" xml:lang="la">Camilli et Camillae</i>, dit Nerciat, -<i lang="la" xml:lang="la">ita dicebantur ministri -et ministrae impuberes in sacris.</i>»</p> - -<p class="italic">L'Ordre comprenait environ deux cents adeptes, en -comptant les deux sexes et recrutés parmi les gens de qualité, -l'armée, le haut et le petit clergé, etc., personnages -ardents et pourvus des vices les plus agréables et les moins -avouables. Outre les adeptes appelés <i>intimes</i>, on admet -dans l'Ordre, des <i>auxiliaires</i> qui ne sont pas mis au courant -des secrets de l'Association. Les uni-sexuels ne sont pas -favorisés par les règlements des Aphrodites. Les initiations -donnent lieu à de somptueuses orgies, à de voluptueux -banquets. L'association fut dissoute aux premiers -troubles de la Révolution et reconstituée hors de France.</p> - -<p class="italic">Nerciat est très explicite sur ce point dans la Postface -de son ouvrage que l'on trouvera à la fin des extraits.</p> - -<p class="italic">«Il y a dans les <i>Aphrodites</i>, ajoute Monselet, quelques -parties dramatiques et même fantasmagoriques;—l'histoire -d'un baronnet qui se fait suivre partout de l'image de sa -défunte maîtresse, en cire, de grandeur naturelle;—les -jalousies, les fureurs sentimentales et la mort d'un comte -de Schimpfreich;—mais ce sont des parties faibles et -hors leur place. En outre, M. de Nerciat ne perd jamais -l'occasion de donner son coup de griffe aux événements -et aux hommes de la Révolution.»</p> - -<p class="italic">Nerciat a fait de <i>Félicia</i> la principale dignitaire de -l'Ordre des <i>Aphrodites</i>. Plusieurs sociétés de ce genre ont -existé au <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle. Elles avaient chacune leur vocabulaire, -et leurs adeptes y prenaient des noms de guerre. -C'est ainsi que le vocabulaire de l'ordre de la <i>Félicité</i> -était emprunté à la marine, tandis que les <i>Aphrodites</i> -choisissaient des noms dans le règne minéral, pour les -hommes et dans le règne végétal, pour les femmes.</p> - - -<h3>PRÉAMBULE NÉCESSAIRE</h3> - -<p>L'ordre, ou la fraternité des <i>Aphrodites</i>, aussi nommés -<i>Morosophes</i><a id="FNanchor_78" href="#Footnote_78" class="fnanchor">[78]</a>, se forma dès la régence du fameux duc -d'Orléans, tout ensemble homme d'Etat et homme de -plaisir, au surplus bien différent de son arrière-petit-fils, -qui s'est aussi fait une réputation dans l'une et l'autre -carrière.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_78" href="#FNanchor_78"><span class="label">[78]</span></a> De deux mots grecs dont l'un signifie <i>folie</i> et l'autre <i>sagesse</i>. -Ainsi les <i>Morosophes</i> sont des gens dont la sagesse est d'être fous à leur -manière: <i lang="la" xml:lang="la">Insanire juvat</i>. (N.)</p> -</div> -<p>Soit qu'un inviolable secret ait constamment garanti -les anciens Aphrodites de l'animadversion de l'autorité -publique (si sévère, comme on sait, contre le libertinage -porté à certains excès), soit que dans le nombre de ses -fidèles associés il y en eût plusieurs d'assez puissants pour -rendre vaine la rigueur des lois qui auraient pu les disperser -et les punir, jamais avant la Révolution leur -société n'avait souffert d'échec de quelque conséquence; -mais ce récent événement a frappé plus des trois quarts -des frères et sœurs; les plus solides colonnes de l'ordre -ont été brisées; le local même, qui était dans Paris, a -été abandonné.</p> - -<p>Des débris de l'ancienne institution s'est formée celle -dont ces feuilles donneront une idée, on y verra se développer -progressivement le lubrique système et les capricieuses -habitudes des Aphrodites, gens fort répréhensibles -peut-être, mais qui du moins ne sont pas dangereux, -et qui, fort contents de leur Constitution, ne -songent nullement à constituer l'univers.</p> - -<p>Ci-devant il n'y avait pas eu d'exemple qu'un seul -statut, un seul usage des Aphrodites eût été divulgué; -mais ce n'est pas quand un nouvel ordre de choses existe, -quand mille petites récréations (criminelles du temps de -l'ancien régime), comme la calomnie, les délations, les -exécutions impromptues, sont, sinon encouragées, du -moins tolérées, qu'ont à craindre de se livrer sans beaucoup -de mystère aux leurs, des citoyens infiniment -actifs qui, d'accord avec la nation, reconnaissent la -liberté, l'égalité, pour bases de leur bonheur; qui, comme -elle, méprisent toutes distinctions de naissance, de -rang et de fortune; qui savent tirer la vraie quintessence -des droits de l'homme, si heureusement dévoilés de nos -jours, et ne font rien en un mot, qui n'ait pour but la -paix, l'union, la concorde, suivies (surtout pour eux) -du calme et de la tranquillité.</p> - -<p>C'est au peu d'intérêt qu'ont les Aphrodites modernes -à cacher ce qui se passe dans leur sanctuaire, que nous -devons les scènes fidèles dont sera composé ce joyeux -recueil.</p> - - -<h3 id="ch11">C'EST TOI! C'EST MOI!</h3> - -<p class="did">1<sup>o</sup> Le mélange du dialogue au récit nous a paru plus propre que l'une -ou l'autre exclusivement à prendre dans ce genre-ci.—2<sup>o</sup> Comme -le simple nom d'un personnage qu'on introduit sur la scène n'apprend -rien au lecteur, afin que l'imagination n'ait aucune peine et ne se -mette pas en frais de fausses idées, nous définirons exactement chaque -acteur au moment où il sera fait mention de lui.</p> - -<p class="did">Le Chevalier<a id="FNanchor_79" href="#Footnote_79" class="fnanchor">[79]</a>, à peu de distance de Paris, à cheval et seul, reconnaît -un local à portée duquel il se trouve pour celui que lui désigne une -adresse qu'il vient de lire; alors il met pied à terre, laisse son cheval -au domestique, se détourne, et suivant le sentier, ainsi que le tout -lui est prescrit, vient contre une maison de peu d'apparence, des -deux côtés de laquelle s'étendent de longues murailles qui annoncent -un grand emplacement. Il frappe; un portier aveugle vient lui répondre.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_79" href="#FNanchor_79"><span class="label">[79]</span></a> Le Chevalier, vingt ans: charmant jeune homme fait à ravir; -une de ces physionomies si rares qui allient à la noblesse la douceur, -l'expression et la vivacité. Il revient de Malte ayant fait ses caravanes. -Absent de France depuis quelques années, il a tout le savoir-vivre, toute -la candeur dont ses pareils, surtout ceux de la défunte cour, ont eu, -depuis ce temps à peu près, l'affectation de se dispenser. (N.)</p> -</div> -<p><span class="sc">Le Portier</span>, <i>en dedans et porte close</i>.—A qui en -voulez-vous?</p> - -<p><span class="sc">Le Chevalier</span>, <i>en dehors</i>.—A M<sup>me</sup> Durut.</p> - -<p><span class="sc">Le Portier</span>.—C'est ici. Etes-vous seul? à pied? à -cheval? en voiture?</p> - -<p><span class="sc">Le Chevalier</span>.—Je suis seul, mes chevaux m'attendent -plus loin; je suis à pied.</p> - -<p><span class="sc">Le Portier</span>, <i>courant</i>.—C'est bon! entrez. (<i>Le Chevalier -entre, la porte se referme aussitôt; une grille borne -le passage du côté de la cour.</i>) On va vous ouvrir la grille. -Il est inutile de parler à l'autre portier. Sourd, il ne -vous entendrait pas; muet, il ne pourrait vous répondre. -Vous irez à droite, le long du portique, jusqu'à -l'angle de la cour.</p> - -<p class="did">Le sourd, qui a vu le Chevalier, vient ouvrir la grille. Dès qu'il a passé, -cet homme referme, tandis que le Chevalier va du côté qu'on lui a -indiqué<a id="FNanchor_80" href="#Footnote_80" class="fnanchor">[80]</a>. On entend un coup de sifflet très bruyant.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_80" href="#FNanchor_80"><span class="label">[80]</span></a> Cette combinaison de deux portiers, dont chacun est privé d'un -sens fort nécessaire, fut imaginée par les anciens Aphrodites, et les vieux -serviteurs ont été conservés. La plupart des choses qu'on voudrait tenir -secrètes sont ébruitées par les valets, s'il y en a dans la confidence. -Comment pourrait-il transpirer au dehors que madame une telle, monsieur -un tel sont venus, si, de deux personnes nécessaires à leur introduction, -la première ne voit point, et si la seconde, fixée dans l'intérieur, -ne peut recevoir ni faire aucun rapport (N.)?</p> -</div> -<p><span class="sc">Madame Durut</span><a id="FNanchor_81" href="#Footnote_81" class="fnanchor">[81]</a>, <i>avertie par le sifflet, déjà sur la -porte et ouvrant ses bras avec une surprise mêlée de plaisir</i>.—Jour -de Dieu! qui s'y serait attendu! Te voilà donc -de retour, mon beau bijou? Est-ce bien toi, mon fils? -(<i>Ils se sont joints et s'embrassent avec la plus vive amitié.</i>)</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_81" href="#FNanchor_81"><span class="label">[81]</span></a> M<sup>me</sup> Durut, trente-six ans, brune, blanche, dodue, irrégulièrement -jolie, très bien conservée et fort piquante encore; fille d'une -femme de charge, elle fut nourrie dans la maison du père du Chevalier. -Non seulement elle a soigné l'enfant, mais elle s'est fait son précepteur -d'amour; quand il a eu seize ans elle lui a ravi ses désirables prémices. -M<sup>me</sup> Durut est bonne, vive, étonnamment active, non moins intriguante, -et dominée par un indomptable tempérament, qui a décidé de sa vocation -quand elle a brigué le pénible mais amusant et lucratif emploi de -concierge de l'hospice des Aphrodites. (N.)</p> -</div> -<p><span class="sc">Le Chevalier</span>.—Oui, maman, arrivé d'hier soir, et -bien pressé de vous revoir!</p> - -<p><span class="sc">Madame Durut</span>.—Ah! point de vous, je t'en prie. -Comme le voilà grand et beau, ce cher enfant! (<i>Le -prenant par la main.</i>) Viens, mon toutou. (<i>Elle lui fait -traverser la cour et le conduit à un pavillon du meilleur -style.</i>) Sais-tu bien qu'il y a quatre mortelles années que -je n'ai vu mon cher Alfonse ni reçu de lui la moindre -nouvelle!</p> - -<p><span class="sc">Le Chevalier</span>.—Tout autant, je l'avoue, mais il n'y -a pas eu de ma faute, je te le jure. (<i>Il s'est interrompu -frappé de l'élégance et du bon goût d'un appartement qu'on -lui fait traverser pour l'amener enfin à un délicieux boudoir.</i>) -Mais dis-moi, ma bonne, as-tu fait fortune depuis -mon départ? ce séjour diffère étrangement du modeste -hôtel garni que tu tenais il y a quatre ans.</p> - -<p><span class="sc">Madame Durut</span>, souriant.—Il s'est fait quelque -heureux changement dans mes petites affaires; nous -aurons tout le temps d'en causer ensemble. (<i>Lui sautant -au cou.</i>) Mais comme il a tourné ce polisson-là! Eh bien! -n'avais-je pas raison de dire à ton imbécile de père… -Oh! mais ce n'est pas ce grand dadais-là qui t'a fait, -je l'ai toujours soutenu à ta maman.</p> - -<p><span class="sc">Le Chevalier</span>.—Ne va pas m'apprendre qu'elle ait -pu en convenir. (<i>Il l'embrasse.</i>)</p> - -<p><span class="sc">Madame Durut</span>.—Je leur soutenais donc, quand ils -se plaignaient de ta figure longtemps équivoque, que -tu serais un jour le plus joli cavalier de Paris… C'est -pourtant moi, Fanfan, qui ai eu la gloire de t'avoir mis -dans le monde, ce fut moi qui t'appris… hein? tu -souris, fripon!</p> - -<p><span class="sc">Le Chevalier</span>, <i>caressant</i>.—Cette gloire est bien peu -de chose pour toi, ma chère Durut: c'est à moi de -m'enorgueillir d'avoir eu, en fait de galanterie, le plus -admirable précepteur.</p> - -<p><span class="sc">Madame Durut</span>, <i>le prenant dans ses bras</i>.—Ce cher -enfant, qui ne l'aimerait à la folie!</p> - -<p><span class="sc">Le Chevalier</span>.—Je suis venu tout exprès, maman, -pour me faire redire que tu m'aimes toujours un peu.</p> - -<p><span class="sc">Madame Durut</span>.—Un peu, petit ingrat! que ne -peut-on, sans se donner un complet ridicule, te prouver -à quel point on t'aimerait encore! Mais parlons d'autre -chose.</p> - -<p><span class="sc">Le Chevalier</span>, <i>avec feu</i>.—Non, non, chère Agathe!</p> - -<p><span class="sc">Madame Durut</span>, <i>lui serrant la main</i>.—Bon cela, tu -viens de me rajeunir de dix ans en me donnant mon -nom de fille. (<i>Elle soupire.</i>) Ah! le bon temps, mon -cœur!… Mais pour aujourd'hui, c'est assez. J'ai sur toi -des vues qui me prescrivent de te ménager. (<i>On entend -trois coups de sifflet très vifs.</i>) Pour le coup, il faut que -je te quitte.</p> - -<p><span class="sc">Le Chevalier</span>.—Que vais-je devenir?</p> - -<p><span class="sc">Madame Durut</span>, <i>sonne et ouvre une porte déguisée</i>.—Passe -là-dedans, tu trouveras du chocolat et quelqu'un -dont tu as besoin: on aura soin de toi. Nous dînons -ensemble. Songe que tu es mon prisonnier pour tout le -jour, sans adieu. (<i>Elle sort.</i>)</p> - - -<h3 id="ch12">TANT PIS TANT MIEUX</h3> - -<p class="c">LA DUCHESSE<a id="FNanchor_82" href="#Footnote_82" class="fnanchor">[82]</a>, MADAME DURUT</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_82" href="#FNanchor_82"><span class="label">[82]</span></a> La duchesse de l'Enginière, très grande femme, proportions -fortes, sans épaisseur et sans mollesse. Traits et caractère de Junon. -Grands airs, principes hardis, conduite imprudente. Belle peau, belles -dents, superbes cheveux châtain-brun. Tempérament moins ardent -qu'exigeant et capricieux. En tout une femme infiniment agréable pour -ses favoris et pour les femmes dont le goût est de s'inscrire sur la liste -de ses amants; mais peu goûtée des hommes qu'elle traite moins bien, -et cordialement détestée de tout le reste de son sexe. L'âge? A peu -près vingt-trois ans, dont on avoue dix-neuf. (N.)</p> -</div> -<p><span class="sc">La Duchesse</span>, <i>dans le déshabillé le plus négligé, mais -le plus coquet, et avec beaucoup d'agitation</i>.—Je vous -avoue, ma chère Durut, que vous m'étonnez à l'excès -en m'apprenant que le comte n'est point encore arrivé.</p> - -<p><span class="sc">Madame Durut</span>.—D'après son billet d'hier, madame -la duchesse, il devrait être ici depuis une heure.</p> - -<p><span class="sc">La Duchesse</span>.—Et… à défaut de sa présence, pas un -mot aujourd'hui!… Je ne suis pas une femme ridicule, -je conçois qu'on peut être retardé, tout à fait empêché -même par quelque fâcheux contretemps, mais du moins -on a des égards, on fait un message, et l'on n'expose pas -une femme de ma sorte à se trouver au dépourvu pendant -peut-être tout un jour.</p> - -<p><span class="sc">Madame Durut</span>.—Ici, madame, vous ne devez pas -avoir cette crainte.</p> - -<p><span class="sc">La Duchesse</span>.—A la bonne heure, mais je pouvais -consacrer cette journée à des occupations qui, certes, -m'auraient bien valu ce qu'à le mettre au plus haut -prix M. le comte pourra me procurer d'agrément.</p> - -<p><span class="sc">Madame Durut</span>.—Que voulez-vous que je vous dise, -madame? Il est galant homme, et je lui connais pour -vous des sentiments…</p> - -<p><span class="sc">La Duchesse</span>, <i>avec feu</i>.—Oh! je suis bien la très -humble servante de ses sentiments; on ne me paye -point avec cette monnaie. Je veux du plus solide. Il y a -quelque chose là-dessous, ma bonne; ceci m'a tout -l'air d'un tour, et je le trouverais très mauvais, je vous -jure. (<i>Elle a changé dix fois de place pendant cette conversation; -elle secoue sa badine avec plus que de l'humeur.</i>) -Vite, un de vos gens à cheval; qu'on coure chez le -comte; qu'on y prenne langue; si l'on ne peut me le -trouver sur-le-champ, qu'il soit lancé tout le jour de -place en place, autant qu'on pourra se mettre, au fait -de sa marche, et qu'enfin on me l'amène mort ou -vif!</p> - -<p><span class="sc">Madame Durut</span>.—Charmante vivacité! qu'il est -heureux, ce cher comte, d'exciter une aussi flatteuse -inquiétude!</p> - -<p><span class="sc">La Duchesse</span>, <i>brusquement</i>.—Trêve aux flatteries; -je ne suis pas de la meilleure humeur… et…</p> - -<p><span class="sc">Madame Durut</span>.—Là, là, madame la Duchesse, -épargnez-moi. Il est agréable de vous louer, mais on -peut sans effort vous obéir, quand vous exigez qu'on -ménage votre modestie.</p> - -<p><span class="sc">La Duchesse</span>, <i>allant et venant</i>.—M. le comte, M. le -comte!… (<i>A M<sup>me</sup> Durut.</i>) Mais vous m'avez entendue et -vous êtes là encore! Allez donc! ordonnez donc! on -veut me faire devenir folle aujourd'hui! En vérité, -madame Durut, vous remplissez très mal, je dis très -mal, les devoirs du poste que vous occupez ici.</p> - -<p class="did">Madame Durut, qui par malice ne s'était pas pressée, va enfin servir -l'impatience de cette femme altière, mais en s'éloignant elle fait une -mine d'irrévérence et presque de mépris, que, par bonheur, la Duchesse, -occupée de se regarder dans une glace, ne peut apercevoir.</p> - -<p><span class="sc">La Duchesse</span>, <i>seule, toujours agitée, se lève, s'assied, -fredonne un air, soupire avec oppression, et tire enfin -avec vivacité le cordon d'une sonnette. Un jockey paraît.</i></p> - -<p><span class="sc">Le Jockey</span><a id="FNanchor_83" href="#Footnote_83" class="fnanchor">[83]</a>.—Qu'y a-t-il pour le service de -Madame?</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_83" href="#FNanchor_83"><span class="label">[83]</span></a> Le jockey—ébauche d'un joli subalterne, timidité, petits -moyens.—Chez M<sup>me</sup> Durut, quiconque fait le service domestique est tenu à -d'autres complaisances encore. On en avertit une fois pour toutes le -lecteur afin qu'il accorde à ces êtres en sous-ordres un peu d'intérêt. (N.)</p> -</div> -<p><span class="sc">La Duchesse</span>, <i>avec colère</i>.—Ce qu'il y a pour mon -service? Un bain, et un autre que toi pour m'y servir. -La Durut? Qu'elle rentre et me parle à l'instant (<i>Seule.</i>) -Oh! tout ceci va mal; l'établissement dégénère à faire -pitié!</p> - -<p><span class="sc">Madame Durut</span>, <i>accourant</i>.—Me voici. On va -partir; votre comte se retrouvera sans doute; mais, -pour Dieu! Madame la Duchesse un peu de sang-froid, -et ne tourmentez pas, à propos de rien, des gens qui -vous sont dévoués de toute leur âme. Voilà mon pauvre -Loulou<a id="FNanchor_84" href="#Footnote_84" class="fnanchor">[84]</a> que vous avez rudoyé, je gage, et qui s'en -va le cœur gros, versant des larmes.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_84" href="#FNanchor_84"><span class="label">[84]</span></a> M<sup>me</sup> Durut prend à ce Loulou un intérêt particulier, et, le gardant -pour elle jusqu'à nouvel ordre, elle n'a garde de s'offenser des reproches -que va lui faire la duchesse, d'avoir un balourd qui ne devine pas les -caprices des belles dames à demi-mot. (N.)</p> -</div> -<p><span class="sc">La Duchesse</span>.—Ah! c'est que j'ai aussi sur le cœur -sa bêtise de l'autre jour.</p> - -<p><span class="sc">Madame Durut</span>.—Qu'a-t-il donc fait?</p> - -<p><span class="sc">La Duchesse</span>.—L'animal me sert au bain, tremble -comme si j'étais apparemment un tigre, un crocodile! -Je daigne lui faire nombre de questions, il ne sait y -répondre. J'ai un caprice, il ne sait le deviner; je le -lui explique aux trois quarts, il ne comprend rien, et -mon butor me quitte après mes avances humiliantes! -Mais vous ne savez pas, madame Durut, mettre à la -porte des balourds de cette espèce!</p> - -<p><span class="sc">Madame Durut</span>.—C'est un bon petit diable; il a -craint de vous offenser.</p> - -<p><span class="sc">La Duchesse</span>.—Eh! morbleu! que n'avez-vous -plutôt des insolents qu'on puisse souffleter pour ce qu'ils -oseraient de trop, que ces timides inutiles, qui vous -servent ric-à-ric avec un sot respect! (<i>Elle hausse les -les épaules.</i>) Mon bain est-il commandé?</p> - -<p><span class="sc">Madame Durut</span>.—Oui, sûrement.</p> - -<p><span class="sc">La Duchesse</span>.—Je mangerai un morceau, des -drogues, ce qui se trouvera; comme me voilà désorientée -à crever de dépit, j'attendrai ici l'heure de la seconde -pièce des Italiens.</p> - -<p class="did">Le Jockey reparaît pour avertir que le bain est prêt. Comme la Duchesse -marche du côté de la porte…</p> - -<p><span class="sc">Madame Durut</span>, <i>avec un peu de mystère, l'arrête et lui -dit à voix basse</i>.—Si madame voulait permettre, je lui -offrirais pour aujourd'hui le service d'un nouveau venu…</p> - -<p><span class="sc">La Duchesse</span>.—De quel sot encore?</p> - -<p><span class="sc">Madame Durut</span>, <i>saluant</i>.—C'est mon neveu; il est -tout neuf, à la vérité, peu au fait du service des bains; -j'ose cependant me flatter qu'il contenterait madame.</p> - -<p><span class="sc">La Duchesse</span>.—Cela a-t-il un peu de figure, de tournure?</p> - -<p><span class="sc">Madame Durut</span>.—Il n'est pas mal. Au -reste, il arrive de province ce matin, et la fatigue du -voyage fait un peu de tort à ses agréments naturels… -mais…</p> - -<p><span class="sc">La Duchesse</span>, <i>avec impatience</i>.—En voilà dix fois -de trop! (<i>Avec ironie.</i>) Les agréments naturels du neveu -de M<sup>me</sup> Durut, voilà de l'intéressant au moins! Pauvre -petit enfant gâté! Monsieur votre neveu, délicieux -personnage, a fait une longue course? Il est fatigué? -Eh bien! Madame Durut, qu'il se délasse, et recouvre -à loisir ses agréments naturels.</p> - -<p><span class="sc">Madame Durut</span>.—Fort bien, je n'avais garde d'interrompre -cette tirade d'orgueil et d'humeur d'une dame -de cour à qui l'on manque de parole.</p> - -<p><span class="sc">La Duchesse</span>, <i>interrompant avec courroux</i>.—Si l'on -me manque de parole, songez à ne pas me manquer de -respect!…</p> - -<p><span class="sc">Madame Durut</span>.—Ma foi! madame la duchesse, si -nous voulions, le décret du 19 juin nous dispenserait de -bien des formes<a id="FNanchor_85" href="#Footnote_85" class="fnanchor">[85]</a>; mais à Dieu ne plaise que j'oublie -mon devoir. D'ailleurs vous connaissez le faible que -j'eus toujours pour vous. Je veux la paix, et pour cela -j'insiste pour que vous daigniez voir mon Alfonse.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_85" href="#FNanchor_85"><span class="label">[85]</span></a> 1790. Ce fut la nuit de ce fameux jour qu'une poignée d'ivrognes -biffa sans retour toute la noblesse passée, présente et à venir! Quel -immortel service! (N.)</p> -</div> -<p><span class="sc">La Duchesse</span>, <i>avec aigreur</i>.—Ah! c'est <i>mon Alfonse</i>! -Ces gens ont la fureur de se donner des noms… -Eh! madame Durut, pourquoi votre neveu ne se nomme-t-il -pas tout uniment Nicolas, Claude, François? -Voilà ce qui convient tout à fait à des gens de votre -étoffe.</p> - -<p><span class="sc">Madame Durut</span>, <i>un peu piquée</i>.—Vous verrez que -je ferai débaptiser mon neveu pour entourer ses patrons -au gré de votre vanité! quoi qu'il en soit, voyez-le; -qu'il se nomme Alfonse ou Nicolas, c'est un charmant -garçon; je n'en rabattrais pas une épingle. Souffrez -que j'aie l'honneur de vous servir au déshabiller, et qu'ensuite…</p> - -<p class="did">La duchesse, sans dire oui ni non, va du côté de son bain; M<sup>me</sup> Durut -suit et la déshabille; tout cela se passe en silence.</p> - -<p><span class="sc">La Duchesse</span>.—Quelque livre…</p> - -<p><span class="sc">Madame Durut</span>.—De quel genre, madame?</p> - -<p><span class="sc">La Duchesse</span>, <i>avec humeur</i>.—Autre bêtise! Du -genre que j'aime apparemment.</p> - -<p><span class="sc">Madame Durut</span>.—Ah! j'entends. (<i>Elle disparaît un -instant, et revient deux volumes à la main.</i>) Voici <i>Ma -conversion</i>, du célèbre Mirabeau et le <i>Petit-fils d'Hercule</i>.</p> - -<p><span class="sc">La Duchesse</span>.—Quant au premier ouvrage, je -l'aimais assez avant cette exécrable révolution, à laquelle -l'auteur a tant pris de part, mais un renégat -destructeur de la noblesse et des titres ne mérite plus -que ses victimes daignent sourire à ses gaîtés. Donnez-moi -le <i>Petit-fils d'Hercule</i>.</p> - -<p><span class="sc">Madame Durut</span>.—Le voilà… Par exemple, ce serait -le cas… Mon neveu lit comme un ange.</p> - -<p><span class="sc">La Duchesse</span>.—Elle a le diable au corps avec son -neveu! J'aurais bien plutôt fait de céder à cette présentation -que de chercher à m'y soustraire. Allons, -voyons donc M. Alfonse; que j'aie le rare avantage de -faire connaissance avec M. Alfonse Durut!</p> - -<p class="did">Dès que la duchesse a eu cette velléité de consentir, M<sup>me</sup> Durut s'est -mise à écrire sur une carte ce qui suit:</p> - -<blockquote> -<p>«Viens, mon cher Alfonse, mettre à fin une délicieuse -aventure: c'est avec une duchesse, que je te donnerai -pour une actrice de province.</p> - -<p>«Toi, je te fais mon neveu. C'est une faiblesse que -j'ai: il faut en passer là. Point de bottes, le ruban noir -en poche; un peu de niaiserie… accours<a id="FNanchor_86" href="#Footnote_86" class="fnanchor">[86]</a>.»</p> -</blockquote> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_86" href="#FNanchor_86"><span class="label">[86]</span></a> Il est bon de rappeler aux minutieux que maintenant les affaires -de plaisir se traitent en très petits caractères, tracés avec des plumes de -corbeaux: ainsi l'avis de M<sup>me</sup> Durut a pu tenir tout entier sur une carte. -(N.)</p> -</div> -<p>M<sup>me</sup> Durut sonne, parle bas au jockey, qui disparaît -avec la carte; en même temps, la duchesse, qui a parcouru -les estampes du <i>Petit-fils d'Hercule</i>, continue:—Gravures -détestables. Les artistes qui se mêlent de -décorer ces sortes d'ouvrages ne devraient-ils pas avoir -autant d'esprit et d'usage que les auteurs eux-mêmes!… -je veux dire que ceux qui en ont comme celui-ci, qui -paraît terriblement bien connaître et nos goûts et nos -caprices. Voyez, Durut. (<i>Elle lui montre la planche d'une -duchesse sollicitant à genoux les complaisances du héros.</i>) -Ici, par exemple, on a voulu représenter une de nous; -ce n'est pas la posture ni l'intention que je blâme, nous -sommes bien capables de tout cela, mais, comme ce -bélître de dessinateur a pensé le grand habit! Cette -femme n'a-t-elle pas plutôt l'air d'une reine de Saba -que d'une dame du palais?… C'est à faire pitié! (<i>Elle -jette le livre au loin avec mépris.—En même temps le -chevalier vient montrer sa jolie mine à travers la porte, -qu'il entr'ouvre avec une feinte timidité.</i>)</p> - -<p><span class="sc">Le Chevalier</span>, <i>à M<sup>me</sup> Durut</i>.—On dit, ma tante, -que vous me demandez?</p> - -<p><span class="sc">La Duchesse</span>, <i>avec étonnement</i>.—Quoi! c'est là votre -neveu?</p> - -<p><span class="sc">Madame Durut</span>.—Lui-même. (<i>Souriant.</i>) Peut-il -entrer?</p> - -<p><span class="sc">La Duchesse</span>.—Assurément. (<i>Au chevalier, d'un -ton amical.</i>) Entrez, monsieur. (<i>Le chevalier entre. Bas -à M<sup>me</sup> Durut.</i>) On n'a pas une plus charmante figure.</p> - -<p><span class="sc">Madame Durut</span>, <i>au chevalier</i>.—Fais tes remerciements -à madame, à qui je viens de parler de ta vocation -pour le théâtre, et qui veut bien s'intéresser en ta faveur -auprès du directeur d'une troupe dont elle est la première -actrice. (<i>La duchesse agréablement surprise du -tour qu'a choisi M<sup>me</sup> Durut, sourit, et lui serre la main -en signe d'approbation.</i>)</p> - -<p><span class="sc">Le Chevalier</span>, <i>saluant la duchesse</i>.—Ah! madame -que de bonté!</p> - -<p><span class="sc">La Duchesse</span>.—Je n'aurai pas grand mérite à seconder -vos vues, monsieur. Je prétends, au contraire, -me faire de ma négociation un droit à la reconnaissance -de celui de qui votre adoption va dépendre. (<i>Elle attire -à elle M<sup>me</sup> Durut pour lui parler à l'oreille.</i>) Mais c'est -un ange que ce neveu-là! (<i>Le chevalier s'est écarté pour -feindre la discrétion.</i>)</p> - -<p><span class="sc">Madame Durut</span>, <i>bas</i>.—Je ne voulais pas vous en -faire tout de suite un grand éloge.</p> - -<p><span class="sc">La Duchesse</span>, <i>bas</i>.—J'étais bien devant mon jour, -je l'avoue, quand je me défendais de le voir: je suis -femme à raffoler de lui. (<i>Haut.</i>) Monsieur Alfonse, ayez -la complaisance de relever ce livre et de me le rapporter… -(<i>Il obéit; pour recevoir le livre de ses mains, la duchesse -a la coquetterie d'écarter si bien la toile dont sa baignoire -est enveloppée, que rien n'empêche le chevalier d'y voir -complètement cette belle en état de pure nature. Aussi -ne manque-t-il pas de plonger un regard furtif sur tant -d'appas. En même temps la duchesse fixe avec méditation -sur lui des regards qui par degrés s'animent de tous les -feux du désir: leurs yeux venant enfin à se rencontrer, -ils rougissent l'un et l'autre. La duchesse continue:</i>) -Vous me trouvez un peu curieuse? C'est que j'ai pour -principe qu'on peut saisir à certain point, dans une -physionomie, les indices du caractère; je cherchais -donc à démêler dans le vôtre à quel emploi, pour la -comédie, vous pouviez être plus propre. Il me semble -que celui de jeune premier est le seul qui vous convienne.</p> - -<p><span class="sc">Madame Durut</span>, <i>au Chevalier</i>.—C'est celui qu'on -nomme dans le monde les <i>Amoureux</i>. (<i>A la duchesse.</i>) Il -n'est pas au fait; il faut lui expliquer les choses. (<i>Au -chevalier.</i>) Te sens-tu des dispositions, là, franchement?</p> - -<p><span class="sc">Le Chevalier</span>, <i>vivement</i>.—Oh! oui, ma tante, -d'infinies (<i>baissant les yeux…</i>) surtout s'il s'agit d'entrer -dans une troupe où madame…</p> - -<p><span class="sc">La Duchesse</span>, <i>interrompant</i>.—Je crois vous entendre. -(<i>A M<sup>me</sup> Durut.</i>) Il n'est pas sans esprit.</p> - -<p><span class="sc">Madame Durut</span>, <i>un peu bas</i>.—Je m'en suis toujours -doutée, et je suis sûre que, si vous aviez la bonté de lui -communiquer un peu du vôtre, il ferait en peu de temps -des progrès admirables.</p> - -<p><span class="sc">La Duchesse</span>, <i>moins bas</i>.—Soyez assurée, ma chère -Durut, qu'il n'y a rien que je ne suis capable de faire -pour votre neveu… Il rougit!</p> - -<p>Il est divin!</p> - -<p class="did">Cette rougeur, très vraie, provient de l'impression plus que douce -que fait sur le très impressionnable jeune homme la fréquentation de -ses yeux sur une infinité de charmes. On siffle pour M<sup>me</sup> Durut.</p> - -<p><span class="sc">Madame Durut</span>, <i>souriant</i>.—Excusez-moi, mes -enfants. (<i>Elle sort.</i>)</p> - -<p><span class="sc">La Duchesse</span>, <i>à M<sup>me</sup> Durut, comme pour la rappeler</i>.—Eh -bien! eh bien! (<i>Au chevalier.</i>) Votre tante est la -meilleure femme de l'univers, mais, entre nous, elle perd -l'esprit. Y a-t-il du sens à s'en aller sans me laisser personne -qui puisse m'aider à sortir du bain?</p> - -<p><span class="sc">Le Chevalier</span>.—Je croyais, Madame, que vous y étiez -depuis bien peu de temps. Mais, quand il vous plaira -d'en sortir, j'aurai soin de vous procurer tout ce qui -pourra vous être nécessaire.</p> - -<p><span class="sc">La Duchesse</span>.—C'est parler raisonnablement. Mais -votre tante est vraiment folle, comme je vous le disais: -n'imaginerait-elle pas que j'allais me servir de vous-même!</p> - -<p><span class="sc">Le Chevalier</span>.—Permettez, madame, que je sois -neutre dans cette occasion. Si, de peur de vous déplaire, -je n'oserais vous contredire, il n'en est pas moins vrai -que ma tante pensant à me procurer tant de bonheur, -je ne puis aussi la blâmer.</p> - -<p><span class="sc">La Duchesse</span>, <i>gaîment</i>.—Cela est clair, je suis condamnée.</p> - -<p><span class="sc">Le Chevalier</span>.—Il serait heureux pour moi que de -vous-même vous voulussiez bien avoir tort.</p> - -<p><span class="sc">La Duchesse</span>, <i>finement</i>.—Monsieur Alfonse, vous -n'êtes pas tout à fait aussi neuf qu'on a voulu me le persuader… -Eh bien, je souscris à votre arrêt, et vous allez -être chargé seul de tous les petits soins d'usage. L'effet -que j'espérais de ce bain est absolument manqué… Je -ne sais… au lieu de me rafraîchir il m'a mise dans une -agitation!… (<i>Elle se met debout dans sa baignoire.</i>) Je -n'y peux plus tenir! (<i>Faisant face au chevalier, elle -expose ainsi dans tous leurs avantages ses plus attrayants -appas. Alfonse, malgré son inexpérience, fait tout ce qui -convient avec une adresse infinie. Ses larcins même ont -une grâce qui donne de lui la plus favorable opinion. Les -détails de cette toilette vont jusqu'à une espèce de pillage -galant, pour lequel au surplus la duchesse, sûre de son -triomphe, affecte de donner les plus engageantes facilités.</i>)</p> - -<p class="ugap">Bref, la duchesse est… violée. La loi d'une guerre de -siège est que le vainqueur ne fasse aucun quartier quand -la place succombe à l'assaut; aussi notre adorable conquérant -fait des siennes à toute outrance, darde sa -rosée de vie sans le moindre ménagement. Le peu de part -que semble prendre l'assiégée à la joie de ce triomphe -ne veut pas dire qu'elle y soit tout à fait insensible. -Elle a goûté, peut-être en dépit d'elle-même, le plus vif -des plaisirs, mais à peine cet orage de bonheur a-t-il -fini pour elle, qu'elle laisse échapper de désobligeantes -expressions de repentir et de ressentiment. Nous n'en -rapporterons que ce qui est indispensablement nécessaire -à la solution de l'énigme.</p> - -<p class="ugap">—Monstre! dit-elle dans un délire de fureur, tu -te crois heureux!</p> - -<p>Eh bien! si je suis grosse de ta façon, vil petit bourgeois, -tu m'auras assassinée, car je me brûlerai la cervelle!</p> - -<p class="ugap">Sans doute le lecteur ne s'attendait pas à ce dénouement, -qui n'est pas du tout analogue à l'imbroglio -de la scène! Il faut le mettre au fait. La Duchesse, par -un de ces travers dont rien ne peut rendre compte, a -conservé de son origine allemande et de l'éducation -qu'elle a reçue, le préjugé de croire qu'une femme de -haut rang se doit de ne mettre au monde que de vrais -gentilshommes. En conséquence, mariée depuis trois -ans, il lui est assez égal que les enfants qu'elle pourra -donner à son époux soient de lui ou du plus fécond des -aide-maris qu'elle favorise: le point essentiel est qu'aucun -levain roturier ne puisse fermenter dans ses nobles -entrailles; elle a donc fait et tenu jusqu'alors le serment -de ne se livrer selon la nature qu'à des nobles. Or, elle -est persuadée, dans cette occurrence, que le bel Alfonse -est le neveu d'une femme dont la naissance est non -seulement obscure, mais abjecte. Elle a du caractère, -nous l'avons dit en traçant son portrait, aussi, quelque -charmante qu'ait été pour elle la naissance de sa tentation, -elle est au désespoir d'avoir été entraînée. Elle -avait tout autre projet: d'abord celui de satisfaire un -désir curieux, la vue d'un corps qu'elle soupçonnait -être admirable, lui promettait un grand plaisir. -Pourquoi ne pas le goûter en entier? Pourquoi se priver, -par un peu de fausse honte, de savoir si ce qui fait -l'homme répondait chez Alfonse au reste de ses perfections? -De là le caprice de proposer le bain, d'aider -à déshabiller, d'exiger la chute du caleçon, etc… -D'ailleurs, elle supposait Alfonse novice, docile, capable -de s'arrêter où elle le lui prescrirait. Ensuite, la duchesse, -par exemple, aime à la fureur, qu'une langue -complaisante et vive l'électrise et lui fasse oublier son -être. C'était à ce seul badinage qu'elle se proposait d'employer -son beau protégé. Mais point du tout! Le voilà -qui a pris le mors aux dents et le reste! Quel bonheur -pour cette femme bizarre quand elle sera détrompée. -Quelle bonne scène ridicule pour le Chevalier, qui sent -tout l'embarras que se donne la duchesse, en sortant -soudain de son rôle de femme de théâtre pour outrer -la hauteur d'une femme de cour!</p> - -<p>Oublions-les pendant quelques moments, et voyons -un peu ce qui se passe ailleurs.</p> - - -<h3>A BON CHAT BON RAT</h3> - -<p class="did">A peine la duchesse est-elle au bain, que le comte (rencontré tout près -de l'hospice par l'émissaire) est arrivé. C'est à cette occasion qu'on -avait sifflé pour M<sup>me</sup> Durut quand elle a si brusquement laissé seule -la Duchesse et le neveu supposé.</p> - -<p class="did">M<sup>me</sup> Durut introduit le comte dans le même pavillon où elle avait -d'abord conduit le chevalier.</p> - -<p><span class="sc">Le Comte</span><a id="FNanchor_87" href="#Footnote_87" class="fnanchor">[87]</a>. C'est qu'aussi la chère duchesse extravague; -exiger de moi, dans ma position, des entrevues -de jour, c'est manquer totalement de bon sens.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_87" href="#FNanchor_87"><span class="label">[87]</span></a> Le comte: ce que cet homme a de plus remarquable est son extrême -suffisance; il n'est d'ailleurs ni bien, ni mal; mais il était ci-devant -à la cour, et d'une liste dans laquelle les femmes telles que la -duchesse choisissent volontiers leurs amis de boudoir. (N.)</p> -</div> -<p><span class="sc">Madame Durut</span>.—Vous savez que, la nuit, elle ne -peut ni sortir, ni vous recevoir chez elle.</p> - -<p><span class="sc">Le Comte</span>.—Jeter ensuite feu et flammes, parce que -je ne suis pas à la minute au rendez-vous où elle n'a rien -de mieux à faire que de se trouver même avant l'heure, -c'est me tyranniser!</p> - -<p><span class="sc">Madame Durut</span>, <i>ironiquement</i>.—Je vous conseille de -vous plaindre.</p> - -<p><span class="sc">Le Comte</span>.—Où est-elle enfin?</p> - -<p><span class="sc">Madame Durut</span>.—Au bain.</p> - -<p><span class="sc">Le Comte</span>.—Je vole auprès d'elle…</p> - -<p><span class="sc">Madame Durut</span>.—Non pas, s'il vous plaît (<i>On devine -la véritable raison de M<sup>me</sup> Durut. Voici celle qu'elle -donne:</i>) L'objet du bain est de calmer le sang: or, -nécessairement, l'explication que vous auriez ensemble -agiterait cette belle dame. Vous aurez donc la complaisance -d'attendre que j'aie pris ses ordres à votre -sujet et rapporté sa réponse.</p> - -<p><span class="sc">Le Comte</span>.—Vous avez raison, ma chère Durut; -du caractère que nous lui connaissons, elle ne manquerait -pas de faire une scène: il faut l'éviter. Mais je meurs de -besoin! cloué, dès dix heures du matin, sur les bancs de -ce maudit Manège, d'où je me suis échappé comme un -voleur, sans attendre la fin de cette intéressante discussion… -(<i>Quoique le comte n'ait dit tout cela qu'en vue -de faire l'important, M<sup>me</sup> Durut, sachant absolument -très bien qu'il est absolument nul à l'Assemblée, et se -plaisant à faire des épigrammes à sa manière, coupe cette -tirade:</i>)</p> - -<p><span class="sc">Madame Durut</span>.—Que prendrez-vous, monsieur le -comte?</p> - -<p><span class="sc">Le Comte</span>.—Une croûte grillée, avec un peu de vin -d'Espagne.</p> - -<p><span class="sc">Madame Durut</span>.—On va vous servir à l'instant. (<i>Elle -disparaît. Un moment après le déjeuner du comte est -apporté par Célestine<a id="FNanchor_88" href="#Footnote_88" class="fnanchor">[88]</a>, une charmante fille qui passe -pour être sœur de mère de M<sup>me</sup> Durut.</i>)</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_88" href="#FNanchor_88"><span class="label">[88]</span></a> Célestine: à peine 20 ans, grande et belle blonde au plus frais -embonpoint, richement pourvue de toutes les rondeurs et potelures -que peuvent désirer tous les genres d'amateurs. Célestine a de grands -yeux bleus plus animés que ne le sont habituellement ceux de cette -couleur, et qui semblent demander à tout le monde l'amoureux merci. -Sa bouche riante, ses lèvres légèrement humides ont le mouvement habituel -du baiser. Cette fille est, parmi les femmes, ce qu'est, parmi -les fruits une belle poire de doyenné, tendre et fondante. Célestine, -désirée de tout le monde, aime tout le monde; aussi jamais cette bienfaisante -créature ne put répondre non à quelque proposition qu'on ait -eu le caprice de lui faire. Elle a de plus la gloire d'avoir remporté au -concours la place de première essayeuse. On rendra compte en temps -et lieu des fonctions et prérogatives de cet important emploi. (N.)</p> -</div> - -<h3>LE COMTE, CÉLESTINE</h3> - -<p><span class="sc">Le Comte</span>, <i>allant au devant</i>.—Quoi! C'est vous-même, -belle Célestine, qui prenez la peine…</p> - -<p><span class="sc">Célestine</span>.—Pourquoi pas, Monsieur le comte? -On a toujours plaisir à servir quelqu'un d'aimable.</p> - -<p><span class="sc">Le Comte</span>, <i>avec un mouvement modeste</i>.—Ah! ce joli -compliment met le comble à vos attentions. (<i>Il la débarrasse -du plateau.</i>) Si vous vouliez, charmante Célestine, -que ce déjeuner devînt délicieux pour moi, vous -mouilleriez ce verre de vos lèvres de rose, et, buvant -après vous, je croirais recevoir un baiser.</p> - -<p><span class="sc">Célestine</span>.—Voilà qui est d'une galanterie bien -quintessenciée! Pourquoi demander de ma part un -baiser par ricochet, quand je puis vous en donner plutôt -deux qu'un directement?…</p> - -<p><span class="sc">Le Comte</span>, <i>la prenant avec transport</i>.—Est-on aimable? -En vérité, Célestine, vous surpassez tout ce -qui vient ici…</p> - -<p><span class="sc">Célestine</span>, <i>interrompant gaiement</i>.—Chut! chut! -songez que nous avons quelque part certaine duchesse, -et…</p> - -<p><span class="sc">Le Comte</span>.—Bon! elle est au bain, si loin, si loin de -nous!…</p> - -<p><span class="sc">Célestine</span>, <i>avec finesse</i>.—Mais si près, si près de -votre cœur! (<i>Il ne laisse pas d'entraîner Célestine jusque -vers un fauteuil où il se jette la tenant entre ses jambes.</i>) -Allons, Monsieur le Comte, de la bonne foi dans les -traités; vous n'êtes point ici pour moi.</p> - -<p><span class="sc">Le Comte</span>.—Laissons, mon cœur, ces subtilités de -délicatesse. Il y aurait moyen de bien mieux employer les -instants. (<i>Il chiffonne le fichu.</i>) Si vous m'aimiez un peu…</p> - -<p><span class="sc">Célestine</span>, <i>défendant faiblement sa gorge</i>.—Nous ne -nous connaissons point, pourquoi vous aimerais-je?… -Vous êtes joli cavalier, pourquoi ne vous aimerais-je -pas?</p> - -<p><span class="sc">Le Comte</span>, <i>s'animant</i>.—Elle est divine! Il y a un -siècle, belle enfant, que tu me trottes en cervelle; mais -tu as précisément une de ces sorcières de mines qu'il -faut chasser de son imagination comme la peste, si l'on -ne veut pas s'enfiévrer.</p> - -<p><span class="sc">Célestine</span>.—Pourquoi, s'il vous plaît, me chasser si -fort! Sachez que j'aime beaucoup, moi, qu'on se -passionne un peu pour mon petit mérite… Mais voyez -donc comme il m'accommode! (<i>Les tétons sont au pillage.</i>)</p> - -<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> -<p class="c">(<i>On supprime ici d'inutiles lambeaux de dialogue.</i>)</p> - -<p><span class="sc">Célestine</span><a id="FNanchor_89" href="#Footnote_89" class="fnanchor">[89]</a> <i>acceptant l'assignat après quelques -façons</i>.—Ne croyez pas cependant que je veuille employer -ce chiffon à réparer une sottise. On dit qu'avant -peu ce beau papier de votre fabrique ne sera plus bon -qu'à cet usage, mais en attendant, je vais bel et bien -le convertir en écus.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_89" href="#FNanchor_89"><span class="label">[89]</span></a> Le Comte donne à Célestine un assignat de 300 livres.</p> -</div> -<p><span class="sc">Le Comte</span>.—Tu me bats avec mes armes, friponne! -Cela n'est pas généreux…</p> - -<p class="did">Pour l'apaiser Célestine, se jetant à son cou, lui donne un de ces baisers -qu'elle a le talent de rendre si doux, et échappe à l'instant. Il est -bon d'avertir le lecteur que cette si complaisante Célestine avait -été députée au comte par M<sup>me</sup> Durut, afin qu'il fût occupé tout le -temps qu'il faudrait à la duchesse pour s'arranger avec le charmant -Alfonse. On voit que Célestine ne pouvait s'acquitter mieux de son -agréable commission. Le Comte se purifie, aidé, comme l'a été le -Chevalier, par la jolie négrillonne. Ensuite, il déjeune, et attend, en -lisant quelques feuilles du jour, qu'on vienne enfin lui donner des -nouvelles de la Duchesse.</p> - - -<h3 id="ch13">VIVE LE VIN! VIVE L'AMOUR!</h3> - -<p><span class="sc">Le Comte</span>, <i>au Chevalier, se levant brusquement</i>.—Je -connais trop la façon de penser de M<sup>me</sup> la Duchesse pour -pouvoir douter que vous soyez un homme comme il -faut; ainsi, monsieur, nous n'aurons probablement ensemble -qu'une explication très décente sur le hasard qui -vous fait recueillir le fruit d'un rendez-vous donné -pour moi. Cependant, si par malheur je me trouvais -encore plus lésé que je ne suppose l'être…</p> - -<p><span class="sc">Le Chevalier</span>, <i>avec fierté</i>.—Qu'en serait-il, -monsieur?</p> - -<p><span class="sc">Le Comte</span>, <i>fièrement à son tour</i>.—C'est ce que je vous -ferai savoir, monsieur.</p> - -<p><span class="sc">Le Chevalier</span>, <i>se soulevant</i>.—Je n'aime pas à différer -ces sortes d'éclaircissements… (<i>Il s'échappe du lit et suit -nu le comte, qui vient de passer dans la salle de bain, où -sont aussi les habits du Chevalier.</i>)</p> - -<p><span class="sc">Madame Durut</span>, <i>leur courant après</i>.—Holà! mes -beaux champions! ce lieu n'est pas du tout celui des -scènes tragiques.</p> - -<p><span class="sc">La Duchesse</span>, <i>accourant aussi, à M<sup>me</sup> Durut</i>.—Arrêtez-les! -ma bonne. Si j'ai quelque empire sur vous, -messieurs…</p> - -<p class="did">En même temps, M<sup>me</sup> Durut a fermé la pièce à clef. Le Chevalier -s'habille en grande hâte. M<sup>me</sup> Durut sert la Duchesse, qui en fait -autant, marquant par des mouvements presque convulsifs qu'elle -éprouve quelque chose de bien pénible…</p> - -<p><span class="sc">Le Comte</span>.—Quel est ce jeune homme, madame -Durut?</p> - -<p><span class="sc">La Duchesse</span>, <i>vivement</i>.—Son neveu<a id="FNanchor_90" href="#Footnote_90" class="fnanchor">[90]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_90" href="#FNanchor_90"><span class="label">[90]</span></a> Ce mensonge a pour but à la fois et de vexer le Comte et de prévenir -une affaire d'honneur. (N.)</p> -</div> -<p><span class="sc">Le Comte</span>, <i>feignant de se calmer, et d'un ton ironique</i>.—Digne -choix, en vérité! Je n'ai plus rien à dire. (<i>A -M<sup>me</sup> Durut.</i>) Ouvrez-moi.</p> - -<p><span class="sc">Le Chevalier</span>.—On vous trompe, monsieur. Dans -un moment je retourne à Paris; si vous n'avez rien de -mieux à faire que de m'y suivre, nous pourrons causer -en chemin et déterminer à quel point chacun de nous -offense son rival.</p> - -<p><span class="sc">Le Comte</span>.—Je suis à vos ordres.</p> - -<p><span class="sc">Madame Durut</span>.—Cela vous plaît à dire: vous êtes -tous deux aux miens. Mais voyez donc un peu ces mutins! -Sachez, mes beaux messieurs, que, toute taquinerie -cessante, vous ne sortirez pas d'ici que je le veuille -bien. Oh! vous êtes, en dépit de vos bouillants courages, -tout à fait en mon pouvoir.</p> - -<p class="did">La Duchesse ne sort des mains de M<sup>me</sup> Durut que pour aller tomber -pesamment dans une bergère, où elle joue assez bien la défaillante.</p> - -<p><span class="sc">La Duchesse</span>, <i>avec les mines convenables</i>.—Je me -sens mal… Durut, de l'eau de Cologne… des sels… de -l'éther… Je n'en puis plus… J'étouffe… je me meurs… -(<i>Elle est pour lors immobile, dans l'attitude la plus théâtrale, -l'œil fermé, mais sans que les roses des joues et des -lèvres aient pâli de la moindre nuance.</i>)</p> - -<p><span class="sc">Le Chevalier</span>, <i>aux pieds de la Duchesse</i>.—Oh! ciel! -quel malheur!</p> - -<p><span class="sc">Madame Durut</span>, <i>assez calme et donnant du secours</i>.—Là! -là! ne vous désespérez pas, cela n'aura pas de -suites…</p> - -<p class="did">En effet, à peine a-t-on mis des sels d'Angleterre sous le nez de la Duchesse, -qu'un long soupir annonce la clôture de son évanouissement.</p> - -<p><span class="sc">Madame Durut</span>, <i>au Comte</i>.—Voilà pourtant, vilain -homme, la belle besogne que vous êtes venu faire ici! -Que je déteste ces vaniteux! Tout irait si bien, si l'on -voulait ne mettre que de la folie à ce qui est uniquement -affaire de plaisir.</p> - -<p><span class="sc">Le Comte</span>.—Vous verrez que c'est moi qui ai tort!</p> - -<p><span class="sc">Madame Durut</span>.—Assurément, et en tout point. -Vous vous êtes conduit en homme qui n'a pas le sens -commun. Vous arrivez trop tard; premier tort, d'autant -plus inexcusable, qu'il est absolument volontaire; -vous vous montrez ici avec l'assurance et la brusquerie -dont on blâmerait même un mari: second tort; vous -nous rompez tous en visière; plus grand tort qui vous -donne en même temps beaucoup de ridicule; la preuve -en est à ce qu'il vous a été forcé de voir et d'endurer. -Répondez à tout cela. Eh! morbleu! puisque, vous -aviez assez joliment passé votre temps là-bas, que n'y -restiez-vous? Célestine aurait bien eu la complaisance -de vous y tenir plus longtemps compagnie.</p> - -<p><span class="sc">La Duchesse</span>, <i>avec intérêt</i>.—Célestine!… Ils ont été -ensemble?</p> - -<p><span class="sc">Madame Durut</span>.—Assurément et de la meilleure -intelligence encore.</p> - - -<h3>LES MÊMES, CÉLESTINE.</h3> - -<p><span class="sc">Célestine</span>, <i>en dehors et frappant</i>.—J'entends qu'on -parle de moi, veut-on bien m'ouvrir?</p> - -<p class="did">M<sup>me</sup> Durut ouvre et lui conte rapidement la querelle de ces messieurs.</p> - -<p><span class="sc">Célestine</span>, <i>gaîment</i>.—Fort bien! (<i>Au Comte.</i>) -Voilà donc, petit perfide, comme je puis me fier à vos -belles protestations! (<i>Avec une menace badine.</i>) Si j'étais -babillarde, comme vous seriez grondé! Allons, la paix, -mes bons amis. (<i>Au Comte en lui montrant le chevalier.</i>) -Voyez donc comme il est joli! Vous auriez la barbarie -de l'embrocher en face?</p> - -<p class="did">Les esprits sont déjà considérablement apaisés, la Duchesse et -M<sup>me</sup> Durut souriant à l'épigrammatique plaisanterie de Célestine.</p> - -<p><span class="sc">La Duchesse</span>, <i>au Comte d'un ton piqué</i>.—Il paraît, -monsieur, que nous ne sommes pas en reste l'un avec -l'autre… (<i>D'un ton moins sec.</i>) Que tout ceci finisse donc -convenablement. (<i>Elle lui tend la main.</i>) Je vous pardonne -l'aimable Célestine; faites-vous de même une -bonne raison au sujet du charmant Chevalier… Touchez là.</p> - -<p><span class="sc">Le Comte</span>, <i>obéissant</i>.—Vous avez tant d'ascendant -sur moi… qu'il faut bien en passer par ce que vous -voulez. Allons, madame, qu'il n'en soit plus parlé.</p> - -<p><span class="sc">Célestine</span>, <i>avec espièglerie</i>.—Oui dà! Cela est fort -aisé à dire. Je ne prends pas, moi, la chose aussi indifféremment. -J'avais fait une conquête; on m'avait juré -les plus belles choses du monde; il faut que mon compte -se trouve à tout ceci. Je déclare donc que je m'empare -de monsieur (<i>du Chevalier</i>)… sauf à le restituer à qui il -appartiendra lorsque je croirai m'être suffisamment -vengée.</p> - -<p><span class="sc">Madame Durut</span>.—La matoise! tout en riant, elle -le fera comme elle le dit, ou le diable m'emporte! Oh! -je la connais! Mais pensons enfin au solide; il faut -dîner; qu'en pensez-vous, mes enfants?</p> - -<p><span class="sc">La Duchesse</span>.—Je meurs d'appétit.</p> - -<p><span class="sc">Madame Durut</span>.—Eh bien! allons. Nos jeunes -braves videront leur querelle à table, et se battront à -l'aise le verre à la main. (<i>Elle prend au Comte une main; -à Alphonse:</i>) La vôtre? approchez. (<i>Le Chevalier -approche. Elle réunit leurs mains.</i>) La paix, au nom du -plaisir!</p> - -<p><span class="sc">Le Comte</span>.—De tout mon cœur. (<i>Ils s'embrassent.</i>)</p> - -<p><span class="sc">Madame Durut</span>.—Je ne demande pas à madame la -Duchesse si elle trouve bon que nous ne nous séparions -pas. Si sa conversion est sincère…</p> - -<p><span class="sc">La Duchesse</span>, <i>interrompant</i>.—Très sincère, je te -jure, ma chère Durut. Il faut que Célestine et toi soyez -des nôtres; je l'aurais exigé si tu ne m'avais pas prévenue…</p> - -<p><span class="sc">Madame Durut</span>.—C'est parler, cela. Allons, je -commence à espérer qu'enfin on pourra faire quelque -chose de vous. (<i>M<sup>me</sup> Durut s'en va.</i>)</p> - -<p class="did">Peu d'instant après, un des jockeys, qu'on connaît déjà, vient annoncer -qu'on a servi et conduit les convives à une pièce délicieuse. Elle -représente un bosquet dont le feuillage, peint de main de maître, -se recourbe en coupole jusque vers une ouverture ménagée en haut -et d'où vient le jour, à travers une toile légèrement azurée qui complète -l'illusion. On voit, sur le fond transparent, les extrémités des -feuilles et quelques jets élancés se découper avec une vérité frappante. -Tout autour de la pièce, aux troncs des arbres régulièrement espacés, -on voit attachée une draperie blanche bordée de crépines d'or, qui est -censée cacher tous les intervalles au-dessous du feuillage. Le bas est -une balustrade du meilleur style, peinte en marbre blanc et qui paraît -se détacher. Le tapis est un gazon factice parfaitement imité. A -peine s'est-on réuni dans cet agréable lieu qu'il y survient le dîner le -plus sensuel.</p> - -<p class="did">Le Duchesse, le Comte, le Chevalier, Célestine et M<sup>me</sup> Durut sont à -table et mangent.</p> - -<p><span class="sc">Madame Durut</span>.—Vous ne paraissez pas penser -à me remercier, cependant vous avez l'étrenne de cette -jolie salle, qui n'est achevée que depuis quelques jours, -et où je n'ai permis à qui ce soit d'entrer tandis qu'on -y travaillait.</p> - -<p><span class="sc">Le Chevalier</span>.—On ne pouvait penser rien de plus -agréable, et l'exécution en est parfaite.</p> - -<p><span class="sc">Le Comte</span>.—L'architecte a un peu écouté aux -portes. Je connais la pareille salle, je dis absolument -pareille, chez le marquis de<a id="FNanchor_91" href="#Footnote_91" class="fnanchor">[91]</a>…</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_91" href="#FNanchor_91"><span class="label">[91]</span></a> Le Comte a raison. Cette salle existe en original chez une dame -fort célèbre, que les deux sexes déchirent également, les femmes, par -hypocrisie, car elles ont son amour et lui prodiguent le leur, les hommes -par un sot amour-propre, car près d'elle ils sont rarement heureux. -Mais qui peut juger sans passion cette Sapho moderne ne peut s'empêcher -de l'admirer et de l'aimer, et s'étonne de lui voir concilier de la -manière la plus naturelle les goûts et les habitudes de la femme à la fois -la plus légère et la plus frivole et la plus essentielle, la plus capricieuse -en fait de plaisir, et la plus invariable en fait de sentiments. (N.)</p> -</div> -<p><span class="sc">Madame Durut</span>, <i>interrompant</i>.—Je connais, je -connais! assurément vous pouvez connaître. Une chose -n'a-t-elle donc de prix qu'autant qu'elle soit unique? -A boire! je passe ma vie à entendre d'insoutenables -gens comparer, épiloguer, au lieu de jouir…</p> - -<p><span class="sc">Célestine</span>, <i>interrompant</i>.—Et ma bouillante sœur se -fâcher au lieu de manger! cela ne revient-il pas au -même?</p> - -<p><span class="sc">La Duchesse</span>.—Célestine a raison, et je suis enchantée, -Durut, qu'elle vous ait prise sur le fait. Savez-vous -que vous devenez d'une humeur…</p> - -<p><span class="sc">Madame Durut</span>, <i>avec surprise</i>.—Et vous aussi? A -votre tour, messieurs, grondez-moi. J'ai donc de l'humeur? -Eh bien! il faut la noyer dans le bourgogne. -(<i>Elle s'en fait donner une bouteille et se verse une rasade.</i>) -A vos santés…</p> - -<p><span class="sc">Le Comte</span>.—. J'aime mieux cela que de la morale.</p> - -<p class="did">On boit à la ronde. Ils mangent tous du meilleur appétit et boivent à -proportion. Avec le second service on a apporté des vins délicieux. -Les entremets sont ingrédientés de manière à ne pas permettre que -de tels convives conservent longtemps leur sang-froid et demeurent à -table sans s'agacer. Quoique le Chevalier ait fait passablement des -siennes, il se sent déjà des velléités pour cette friponne de Célestine, -dont il est voisin, et qui joue avec lui de la prunelle, à faire sauter -le bouchon. La vue de plus de la moitié de ses merveilleux tétons -(<i>qu'elle découvre sous prétexte d'y pourchasser un peu de pain qui la -blesse</i>) achève de mettre en rut l'inflammable jouvenceau. Cependant il -s'observe assez bien pour ne pas se mettre dans le cas d'offenser la Duchesse, -qui le guette du coin de l'œil. De son côté le Comte croit de -son honneur qu'avant qu'on se quitte, la Duchesse ait fait aussi -quelque chose pour lui. Durut, qui ne perd rien de tout ce manège, rit -sous cape, et déjà se doute de ce qui va suivre. Au dessert, les gens -renvoyés, la conversation s'anime par degrés et devient des plus -polissonnes. En voici un léger échantillon:</p> - -<p><span class="sc">Madame Durut</span>.—A propos, madame la Duchesse, il -y a longtemps que vous n'êtes venue par ici avec ce -grand lévrier… cet étranger si blond, si pomponné!…</p> - -<p><span class="sc">La Duchesse</span>.—Elle me divertit avec son lévrier, -c'est justement un Danois… l'Opéra me l'a enlevé…</p> - -<p><span class="sc">Célestine</span>.—L'Opéra ne vous a pas enlevé grand -chose. Cet homme est bien le plus glacial bande-à-l'aise! -(<i>Gaîment.</i>) Nous sommes tous garçons ici?</p> - -<p><span class="sc">La Duchesse</span>, <i>souriant</i>.—Il a donc l'avantage de -vous connaître?</p> - -<p><span class="sc">Célestine</span>.—Oh! ne m'en parlez pas. J'eus un jour, je -ne sais par quel caprice d'avoir quelqu'un d'encore plus -blond que moi, le malheur de m'aventurer avec ce beau -monsieur; cela fut d'un nul!… Il est vrai qu'il resta -sur le champ de bataille un diamant, mais vivent les -gens qui savent les faire gagner!</p> - -<p><span class="sc">La Duchesse</span>, <i>sentant une atteinte</i>.—Comte, j'ai des -cors, je vous en avertis. (<i>Elle sourit.</i>)</p> - -<p><span class="sc">Madame Durut</span>.—Oh! je le reconnais au langage -des pieds. Chez moi, certain soir qu'il s'agissait d'enivrer -un provincial et de lui souffler sa jolie femme, ne voilà-t-il -pas mon maladroit qui, à table, en face du couple, -se trompe et croyant faire une gentille à madame, -nous appuie amoureusement un pied sur l'orteil -goutteux du mari. Celui-ci de jeter le cri de quelqu'un -qu'on mettrait à la broche et de retirer les jambes si -promptement, si fort et si haut qu'il soulève la table -et renverse tout ce qui la couvrait. Figurez-vous le -baccanal, le tracas, la consternation d'une femme peu -faite, alors, à de pareils événements!… Il est vrai que, -depuis, nous en avons fait une rude lame… Comte, vous -pouvez certifier ce que je dis.</p> - -<p><span class="sc">Le Comte</span>, <i>froidement</i>.—Qu'en faites-vous?</p> - -<p><span class="sc">Madame Durut</span>.—C'est du véreux maintenant. -Elle vient encore dans ma maison de Paris, pour les -moines.</p> - -<p><span class="sc">La Duchesse</span>.—Fi!</p> - -<p><span class="sc">Le Comte</span>,—Quant à moi, je l'ai totalement perdue -de vue, il y a bien six mois, depuis qu'elle m'a débauché -mon valet de chambre.</p> - -<p><span class="sc">Célestine</span>.—Ce fut surtout pour vous un grand -crèvecœur que de perdre ainsi deux maîtresses à la -fois?</p> - -<p><span class="sc">Madame Durut</span>.—Pourquoi pas trois? car la dame -ne se faisait pas beaucoup prier pour faire le thème en -deux façons.</p> - -<p><span class="sc">Le Comte</span>.—De la méchanceté! Il est assez plaisant -qu'on gronde ici des sortes de caprices, tandis qu'on -veut bien les laisser en paix dans la société. Vous voilà -trois femmes: laquelle de vous osera jurer de n'avoir -jamais varié la manière de faire des heureux?</p> - -<p><span class="sc">Célestine</span>.—Monsieur le comte voudrait nous confesser -apparemment! Quant à moi, je ne suis pas pressée -de m'accuser de péchés dont il est très possible que je -n'aie aucun repentir.</p> - -<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> -<p class="did">Un excellent café, suivi des liqueurs les plus fines, termine ce -voluptueux dîner.</p> - -<p class="did">Le Comte très pressé (<i>ou qui feint de l'être</i>) -d'assister à l'auguste pétaudière, -part tout de suite dans son rapide cabriolet. La Duchesse -reste. L'adroite et complaisante Célestine prête son ministère pour la -mettre en état de paraître au spectacle. Le Chevalier dont on a renvoyé -les chevaux, et qui n'a rien de mieux à faire que de se reposer, suit aux -Italiens son équivoque conquête, qui l'enlève dans un vis-à-vis d'une -élégance achevée, attelé de deux anglais sans prix pour la vitesse et la -beauté.</p> - - -<h3 id="ch14">L'ŒIL DU MAITRE</h3> - -<p class="c">MADAME DURUT, CÉLESTINE</p> - -<p class="did">Elles sont dans le logement de la première et sont occupées de compter. -Chacune a sous les yeux un livre de dépense, dont elle vérifie les -articles.</p> - -<p><span class="sc">Madame Durut</span>.—J'ai fait.</p> - -<p><span class="sc">Célestine</span>.—Et moi aussi, bien juste en même temps -que toi.</p> - -<p><span class="sc">Madame Durut</span>.—A combien, d'après ton addition, -se monte la dépense du mois?</p> - -<p><span class="sc">Célestine</span>.—A neuf mille six cent quatre-vingt-quatre -livres douze sols.</p> - -<p><span class="sc">Madame Durut</span>.—Barême ne serait pas plus correct -que nous; j'ai le même total à six deniers près.</p> - -<p><span class="sc">Célestine</span>.—Tu as raison; six deniers: je les oubliais -à cette colonne.</p> - -<p><span class="sc">Madame Durut</span>.—La recette?</p> - -<p><span class="sc">Célestine</span>.—Dix mille huit cent quatre-vingt-seize -livres huit sols… sans deniers pour le coup.</p> - -<p><span class="sc">Madame Durut</span>.—On ne peut mieux. Eh bien! -Célestine, quel est le métier, le commerce soi-disant -honnête qui produirait par mois, à raison de nos fonds, un -bénéfice net de douze cent douze livres cinq sols six -deniers, tous frais et bien des petites fantaisies satisfaites, -dont le prix se trouve englobé dans la masse des -dépenses?</p> - -<p><span class="sc">Célestine</span>.—L'observation est juste. Encore ce -mois-ci n'a-t-il pas beaucoup donné.</p> - -<p><span class="sc">Madame Durut</span>.—Sans compter que j'ai réduit de -près de mille écus les mémoires des bâtiments depuis -l'approbation des comptes.</p> - -<p><span class="sc">Célestine</span>.—Tout doux, s'il vous plaît, ma chère -sœur; j'ai réduit est bientôt dit! Oubliez-vous, que ce -rabais, c'est à moi qu'on en a l'obligation, puisque j'ai -fait ce qu'il fallait pour que M. du Bossage y souscrivît?</p> - -<p><span class="sc">Madame Durut</span>.—Tu cries, Mademoiselle, avant -qu'on écorche! Tiens, regarde, lis: «Trois cents livres -de gratification à M<sup>lle</sup> Célestine pour le dixième d'une -épargne de trois mille livres qu'elle a procurée à l'établissement». -Et cela sans préjudice de ta part d'associée.</p> - -<p><span class="sc">Célestine</span>.—C'est parler, cela, et j'aurais d'autant -plus mauvaise grâce à me faire trop valoir, que ce petit -pince-sans-rire d'artiste s'est donné les airs de me le -mettre<a id="FNanchor_92" href="#Footnote_92" class="fnanchor">[92]</a> sept fois pendant la nuit qui fut le pot-au-vin -de votre arrangement.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_92" href="#FNanchor_92"><span class="label">[92]</span></a> Entre sœurs on ne se gêne pas. (N.)</p> -</div> -<p><span class="sc">Madame Durut</span>.—Sept fois! mon cœur; oh! sur -ce pied, ce sera moi, ne t'en déplaise, qui lui compterai, -le 30, les mille livres qu'il doit recevoir. Je ne me prévaudrai -nullement des dix jours de grâce, et j'espère -bien qu'en faveur de mon exactitude à payer, il daignera -me faire tâter de son savoir-faire.</p> - -<p><span class="sc">Célestine</span>.—Rien de plus assuré, car il m'a dit plus -de trois fois, à travers les beaux transports qu'il me -témoignait, que tu devais être une excellente jouissance…</p> - -<p><span class="sc">Madame Durut</span>, <i>interrompant</i>.—Je m'en pique…</p> - -<p><span class="sc">Célestine</span> <i>interrompant</i>.—Mais que tu lui en imposais.</p> - -<p><span class="sc">Madame Durut</span>.—Le pauvre garçon! Il est bien -trop bon d'avoir peur de moi! Qu'il vienne! je lui ferai -connaître qu'on m'apprivoise assez facilement, et que -les gens qui parlent par sept, ont le plus grand droit -de tout oser avec leur très humble servante. Mais poursuivons -notre besogne: combien d'abonnements reste-t-il -encore à faire payer?</p> - -<p><span class="sc">Célestine</span>.—D'abord… celui du commandeur de -Palaigu.</p> - -<p><span class="sc">Madame Durut</span>.—Qui? ce grand <i>jeudi</i><a id="FNanchor_93" href="#Footnote_93" class="fnanchor">[93]</a> qu'on dit -malade d'un satyriasis incurable? Après? (<i>On reprend -le travail.</i>)</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_93" href="#FNanchor_93"><span class="label">[93]</span></a> Chez les Aphrodites on nomme <i>jeudis</i> ces messieurs qui, tout au -moins partagés entre l'œillet et la boutonnière, avaient pour jour -de solennité le jeudi, en l'honneur de Jupiter, le Villette de l'Olympe -comme tout le monde sait. Les femmes qui avaient la complaisance -de se prêter au goût de messieurs les jeudis sont connues sous le nom -de <i>Jannettes</i> (de Janus), à cause de leur double manière de faire des -heureux. Les amateurs de ces sortes de femmes se nommaient, en -conséquence <i>Janicoles</i>. Les <i>Andrins</i>, en petit nombre, étaient ceux -qui, ne faisant cas d'aucun charme féminin, ne fêtaient que des -Ganymèdes.</p> -</div> -<p><span class="sc">Célestine</span>.—Ici viennent quelques articles véreux. -Plusieurs aristocrates émigrants avaient écrit pour que -leur abonnement continuât, ils en doivent le montant, -et ils sont notés pour leur part des dépenses casuelles. -Sans doute ils se flattaient de n'être pas aussi longtemps -atteints, mais n'ayant point assisté, peut-être refuseront-ils -d'entrer en compte?</p> - -<p><span class="sc">Madame Durut</span>.—Fi donc! Quel horrible soupçon! -Ils paieront, Célestine. C'est de l'or en barre. Oh! s'il -s'agissait de quelque dette d'un autre genre, comme -pour habits, voitures, fournitures de domestiques, il y -aurait peut-être à batailler pour le paiement; mais -quand il est question pour ces messieurs de demeurer -Aphrodites, de n'être pas rayés avec ignominie de la -plus heureuse liste, crois qu'ils y regarderont de plus -près<a id="FNanchor_94" href="#Footnote_94" class="fnanchor">[94]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_94" href="#FNanchor_94"><span class="label">[94]</span></a> Un statut de la dernière rigueur supprimait les mauvais payeurs. -Les délais étaient très courts.</p> -</div> -<p><span class="sc">Célestine</span>.—Peut-être?</p> - -<p><span class="sc">Madame Durut</span>.—Je te dis que leur dette envers -l'établissement est sacrée, et qu'ils sont bien trop avisés -pour manquer d'y faire honneur.</p> - -<p><span class="sc">Célestine</span>.—Soit. J'admire, en effet, comment, -tandis que tout le monde a l'air de mourir de faim, nous -voyons venir ici nos habitués les poches pleines.</p> - -<p><span class="sc">Madame Durut</span>.—Tu serais bien plus surprise -encore de voir les joueurs, quand nous aurons une partie, -ils regorgent d'or. Ce n'est pas que les espèces manquent, -mais on n'ose en laisser voir, et plus on se refuse, par -hypocrisie, pour de vrais besoins, ou pour un luxe -extérieur que maintenant il est dangereux d'afficher, -plus, en revanche, on est en état de faire des sacrifices -pour de secrets plaisirs. Après?</p> - -<p><span class="sc">Célestine</span>.—Rien de plus en souffrance, quant aux -abonnements; mais voici quelques non-valeurs d'un -autre genre: «Prêté à M<sup>me</sup> de Braiseval, quinze louis». -Elle devait les rembourser au bout de huit jours, le -mois est près de finir.</p> - -<p><span class="sc">Madame Durut</span>.—Passons: le lendemain du prêt, -je me suis fait rendre ces quinze louis par un vieil oncle -de M<sup>me</sup> de Braiseval, assez sot pour être amoureux, -gratis, de sa banale nièce. Si le pauvre diable savait à -quel usage elle avait employé cet argent, il se repentirait -bien, ma foi, d'en avoir fait le sacrifice. C'était pour -récompenser le solide service d'un sauteur de chez -Nicollet, qu'elle venait de distinguer, mais non pas -comme M<sup>lle</sup> Célestine distingue le commandeur.</p> - -<p><span class="sc">Célestine</span>.—Si l'on jette des pierres dans mon -jardin, gare la revanche! Au fait: quand M<sup>me</sup> de Braiseval -parlera de payer, il faudra lui donner quittance?</p> - -<p><span class="sc">Madame Durut</span>.—Etourdie! que dis-tu? Il faudra -recevoir<a id="FNanchor_95" href="#Footnote_95" class="fnanchor">[95]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_95" href="#FNanchor_95"><span class="label">[95]</span></a> Elle est un peu friponne, cette M<sup>me</sup> Durut. (N.)</p> -</div> -<p><span class="sc">Célestine</span>.—Et si l'oncle a par hasard avec elle un -éclaircissement!</p> - -<p><span class="sc">Madame Durut</span>.—Il l'aura probablement. Où sont -les hommes assez généreux pour obliger incognito? Mais, -pour lors, tu n'auras pas su, j'aurai négligé d'enregistrer -cette recette et ne t'aurai prévenue de rien. Tu me renverras -la dame, que je menacerai auprès de mon mari, -de quelques confidences de ma part qui n'iraient à rien -moins qu'à la faire coffrer pour le reste de sa vie. (<i>Avec -un air de mystère.</i>) N'ai-je pas fourni à cette Messaline -jusqu'à trois cents suisses en un jour!</p> - -<p><span class="sc">Célestine</span>, <i>soupirant</i>.—Grand bien lui fasse! -Avance à la vicomtesse de Chatouilly, neuf cent -soixante livres en différents articles.»</p> - -<p><span class="sc">Madame Durut</span>.—Cela sera bien payé. En attendant, -cet argent n'est pas sorti de la maison. Il s'est répandu -en petits salaires sur toute la marmaille mâle et femelle -que je puis enrôler, M<sup>me</sup> la Vicomtesse a le talent d'occuper -ici cette espèce pendant des matinées entières à -se faire dorlotter, manioter, tripoter, baisoter, suçoter, -peloter à six francs par heure pour chaque individu.</p> - -<p><span class="sc">Célestine</span>.—Voilà, par exemple, une bizarre fantaisie!</p> - -<p><span class="sc">Madame Durut</span>.—D'autant plus bizarre que si, -par malheur, quelqu'un de ces petits êtres avait l'ombre -d'un poil follet où tu sais, la dame furieuse le mettrait -brutalement à la porte et me laverait la tête d'importance. -Mais est-on bien ras, bien scrupuleusement imberbe, -ce sont de sa part des transports! un délire! -Après cela, c'est son tour de fêter tous ces petits engins, -toutes ces petites moniches. C'est à mourir de rire, en -vérité.</p> - -<p><span class="sc">Célestine</span>.—Et c'est là tout ce qu'elle fait?</p> - -<p><span class="sc">Madame Durut</span>.—Le plus souvent, il faut bien -qu'elle s'y borne; quelquefois pourtant un marmot -précoce se trouve de douze à treize ans, bon à quelque -chose.</p> - - -<h3 id="ch15">NOTE DU CENSEUR</h3> - -<p class="c">MAITRE DE LA SOCIÉTÉ DES ANTIQUITÉS DE C…</p> - -<p>On ne sait souvent où une langue va puiser ses richesses. -J'ai vu des Français se creuser la tête pour -trouver l'origine du mot gamahucher, et dire ensuite -qu'il était de pure fantaisie.—Point du tout, messieurs; -il existe au fond de l'Egypte une secte de bonnes gens -qui rendent un culte à l'ami de Priape. Je ne cite ni -l'ouvrage où j'ai trouvé ce renseignement important, -ni l'auteur trop grave et trop national pour ne pas se -courroucer s'il se voyait nommer dans des écrits bouffons -qui décèlent évidemment la futilité d'un esprit aristocratique. -Je prie donc le lecteur de m'en croire sur ma -parole, comme j'ai cru le voyageur sur la sienne… Or, -il me semble que le mot <i>Quadmousié</i>, apporté d'Egypte -en France, peut fort bien s'être altéré pendant la traversée. -L'essentiel est que le culte lui-même se soit exactement -transmis et sans doute perfectionné parmi nous. -Quant à la racine de l'expression, elle peut bien être -adoptée sans difficulté par une nation qui de Rawensberg<a id="FNanchor_96" href="#Footnote_96" class="fnanchor">[96]</a> -a fait Ratisbonne; Liège, de Luik; La Haye, -de S'Gravenhaag, etc., et qui, d'après ses conventions -alphabétiques, nomme Shakespear le génie que nos -voisins, d'après les leurs, nomment Chekspir. Il convient, -dis-je que cette nation reconnaisse cette savante étymologie. -Je réclame de plus contre l'innovation de -l'ignare abbé Suçonnet<a id="FNanchor_97" href="#Footnote_97" class="fnanchor">[97]</a>, qui ne fait dériver son terme -que du grec, tandis que les Grecs auxquels il fait l'honneur -de l'invention même, pourraient fort bien n'avoir fait -qu'emprunter des Orientaux une pratique qui ne pouvait, -au surplus, être connue nulle part sans y être -adoptée et maintenue avec ferveur.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_96" href="#FNanchor_96"><span class="label">[96]</span></a> Nerciat se trompe: c'est de Regensburg que l'on a fait en français -Ratisbonne.</p> -</div> -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_97" href="#FNanchor_97"><span class="label">[97]</span></a> L'abbé Suçonnet, dont Célestine parle ailleurs, remplace -<i>gamahuchage</i> par <i>glottinade</i>. «M. Suçonnet, qui est docteur, prétend que rien -n'est plus significatif, et qu'il convient absolument d'emprunter du grec -le nom d'une volupté dont les Grecs nous ont transmis l'usage».</p> -</div> - -<h3>POST-FACE DES ÉDITEURS</h3> - -<p>Dès la fin de 1791, les Aphrodites de Paris et de la -province se préparaient à se dissoudre. Quantité d'individus -des deux sexes s'étaient d'avance expatriés. De -ce nombre le prince Edmond, que des circonstances -infiniment heureuses avaient rappelé dans son pays, -et la nouvelle grande-maîtresse Eulalie, qui, par des -circonstances inutiles à déduire se trouvait dans le cas -d'accepter enfin, sans manquer à la délicatesse, le riche -legs que le malheureux comte de Scheimpfreich lui avait -destiné; cette dame, disons-nous, et le prince s'étaient -passionnément occupés de préparer à ceux des Aphrodites -qui étaient dignes de survivre à la fraternité de -Paris, un asile en pays étranger et les moyens de placer -avec avantage ce que l'Ordre conserverait encore de -richesses, après que tous les confrères (soit volontairement -dégagés, soit congédiés) seraient remboursés. Les -comptes scrupuleusement ajourés par des frères financiers -d'une probité à toute épreuve, l'Ordre survivant -se trouva riche encore de 4.558.923 livres que des frères -banquiers trouvèrent moyen de faire sortir adroitement -du royaume. L'industrieux M. du Bossage s'était chargé, -de plus loin, de dénaturer en fait de constructions tout -ce qui caractérisait l'Ordre et ses divers objets, de même -que de faire parvenir à sa nouvelle destination tous les -détails transportables de décoration et d'ornement. -Comme presque rien n'était réel, que les machines, -surtout difficiles à renouveler en pays étranger, l'entreprise -du transport était moins difficile que minutieuse; -son utilité infinie l'emportait d'ailleurs sur toute -espèce de considération. M<sup>me</sup> Durut, Célestine, Fringante -et quelques camillons des deux sexes suivirent -à la file les fréquents envois, où Ribaudin signala dans -la conduite secrète de cette partie de l'opération, son -excellente tête, sa présence d'esprit, sa vigueur de caractère, -et justifia parfaitement l'honneur imprévu qu'on -lui avait fait en se rangeant unanimement sous sa loi. -Quand tout l'ordre fut écoulé, corps et biens, sa feue -Révérence sortit la dernière; elle porte aujourd'hui le -nom de Martinfort, et continue à prouver qu'on peut -être de très nouvelle noblesse, avoir porté par système -un uniforme odieux, avoir même précédemment été -moine, sans être, comme certains dédaigneux le pensent, -un homme vil, parce que l'on n'aurait pas été fait pour -monter dans les carrosses du Roi.</p> - -<p>La journée funeste du 10 août 1792 suivit de bien près -le départ de l'héroïque Martinfort. Plusieurs Aphrodites -réformés périrent dans cette bagarre; un plus grand -nombre d'eux encore, dont même quelques dames, -subirent les horreurs du 3 septembre suivant; mais, par -bonheur, nul frère, nulle sœur de ceux et celles que nos -cahiers ont fait connaître, ne furent du nombre des -victimes. En général, aucun de nos acteurs n'a mal -tourné, sinon le pauvre Trottignac, son mauvais ton, -quelques propos indiscrets en faveur de cette liberté -qui promet tant aux gens sans élévation d'âme et sans -fortune, ayant déplu, sur les bords du Rhin, à quelques -fougueux émigrés, curieux d'ailleurs du sort d'un pied -plat, étalon de quatre jolies femmes, ces messieurs, -disons-nous, se persuadèrent que l'écuyer Trottignac -était un <i>propagant</i>. En conséquence ils le jetèrent, pour -le laver, dans le fleuve: il s'y noya: On les blâma fort. -Tant de zèle était diamétralement au rebours des vues -d'union et d'humanité qu'avaient les chefs de l'émigration, -et dont ils n'ont cessé de recommander l'observation -à leurs nobles cohortes. Mais il y avait bien d'autres -abus, on n'y remédiait point, et Trottignac, à bon -compte, était <i lang="la" xml:lang="la">ad patres</i> pour la plus grande gloire de la -contre-révolution.</p> - -<p>Les Aphrodites rénovés ont maintenant, dans un pays -que nous ne pouvons nommer, un asile délicieux, des -statuts épurés et des sujets d'élite. On nous a flatté d'une -prochaine concession de matériaux pour la suite de -notre histoire, ou plutôt pour une histoire tout à fait -nouvelle. Nous comptons d'autant plus sur la solidité -de cet engagement, que M. Visard, notre ami particulier, -conserve, en partage avec un homme de lettres du pays, -aussi de nos amis, son précieux emploi d'historiographe.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">TABLE DES MATIÈRES</h2> - - -<table summary=""> -<tr> -<td class="left1em drap">Introduction</td> -<td class="num"><a href="#intro">1</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="left1em drap">Essai bibliographique</td> -<td class="num"><a href="#essai">37</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="small drap top1em">LE DOCTORAT IMPROMPTU</td> -<td class="num"><a href="#ch1">57</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="small drap">MONROSE OU LE LIBERTIN PAR FATALITÉ</td> -<td class="num"><a href="#ch2">105</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="small drap">MON NOVICIAT OU LES JOIES DE LOLOTTE</td> -<td class="num"><a href="#ch3">135</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="small drap">LE DIABLE AU CORPS</td> -<td class="num"><a href="#ch4">151</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="left1em top1em drap">Réveil</td> -<td class="num"><a href="#ch5">155</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="left1em drap">L'abbé Boujaron</td> -<td class="num"><a href="#ch6">172</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="left1em drap">Le domestique coiffeur</td> -<td class="num"><a href="#ch7">176</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="left1em drap">Une fête projetée</td> -<td class="num"><a href="#ch8">183</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="left1em drap">Les invités à la fête libertine</td> -<td class="num"><a href="#ch9">188</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="top1em small drap">LES APHRODITES</td> -<td class="num"><a href="#ch10">203</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="left1em top1em drap">C'est toi! c'est moi!</td> -<td class="num"><a href="#ch11">208</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="left1em drap">Tant pis tant mieux</td> -<td class="num"><a href="#ch12">212</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="left1em drap">Vive le vin! vive l'amour!</td> -<td class="num"><a href="#ch13">225</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="left1em drap">L'œil du maître</td> -<td class="num"><a href="#ch14">233</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="left1em drap">Note du censeur</td> -<td class="num"><a href="#ch15">238</a></td> -</tr> -</table> -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">BIBLIOTHEQUE DES CURIEUX<br /> -EXTRAIT DU CATALOGUE</h2> - - -<p class="cc large">POÉSIES COMPLÈTES DE BRANTOME</p> - -<p class="cc small">RECUEIL D'AULCUNES RYMES DE MES JEUNES AMOURS</p> - -<p class="small">Première édition intégrale augmentée des autres poésies de l'auteur. Publiée avec -préface, dépouillement du manuscrit, notes, variantes et glossaire, par Louis <span class="sc">Perceau</span>.—Un -vol. in-8<sup>o</sup> carré de 307 pages… <b>25</b> fr.</p> - -<p class="small">Il a été tiré quelques exemplaires sur Arches au prix de… <b>75</b> fr. l'exemplaire.</p> - -<p class="small">Les poésies de Brantôme sont en partie inédites. Elles le sont même en très grande -partie, pourrait-on dire, puisque l'édition fort défectueuse qui en fut faite en 1881 est -aujourd'hui très rare. Elle était d'ailleurs incomplète, un sentiment exagéré de pruderie -ayant incité l'éditeur à passer sous silence les pièces écrites avec cette liberté d'expression -qui a rendu célèbre le «conteur» des <i>Dames Galantes</i>. Toutes les jeunes amours -de Brantôme défilent dans ces vers galants adressés à ces «belles et honnestes dames» -de l'escadron volant de Catherine de Médicis, dont les faits et gestes alimentaient la -chronique scandaleuse du temps. Des notes, en grande partie tirées du <i>Recueil des Dames</i> -et d'autres mémoires de l'époque, ajoutent un commentaire piquant à ces <i>Rymes</i> amoureuses -et galantes. Ajoutons que M. Louis Perceau a établi le texte des poésies avec un -soin particulier, et qu'il s'est livré à un dépouillement complet du manuscrit de Brantôme, -fait précieux pour l'histoire littéraire. Le <i>Recueil d'aulcunes Rymes</i> est un ouvrage -parfait qui séduira à la fois les érudits, les bibliophiles et les curieux de notre histoire -poétique et galante.</p> - - -<p class="cc large ugap">L'HISTOIRE GALANTE DU XVIII<sup>e</sup> SIÈCLE</p> - -<p class="cc small">par Jean HERVEZ</p> - -<p class="small">Dans les quatre volumes de <i>L'Histoire Galante du XVIII<sup>e</sup> siècle</i>, Jean Hervez a -voulu établir, avec la sincérité de l'interviewer, la «manière» dont aima le XVIII<sup>e</sup> siècle -qui, on peut le dire, fut essentiellement amoureux de l'amour. C'est aux chroniqueurs -légers, aux conteurs malins, aux chansonniers alertes, voire même aux folliculaires ou -pamphlétaires indiscrets, qu'il a demandé les secrets du cœur, les secrets d'alcôve—c'est -un peu la même chose en un monde passionné—des Souverains et de leurs favorites, -des abbés et des grandes dames, des grands seigneurs et des vendeuses d'amour.</p> - -<p class="small">L'illustration, toute documentaire, est empruntée aux maîtres du pinceau de l'époque, -les Fragonard, les Boucher, etc.</p> - -<p class="small">Chacun des quatre volumes de <i>L'Histoire Galante</i> forme un tout complet et se vend -séparément. Chaque volume du format in-12 carré, orné de quatre belles illustrations -hors-texte, est présenté sous une élégante couverture illustrée. Les quatre tomes de -l'ouvrage sont parus:</p> - -<ul class="small"> -<li>I.—LA RÉGENCE GALANTE (Le Régent, ses Filles, ses Maîtresses).</li> -<li>II.—LES MAITRESSES DE LOUIS XV, LE BIEN-AIMÉ.</li> -<li>III.—LE PARC AUX CERFS ET LES PETITES MAISONS D'AMOUR.</li> -<li>IV.—LE PORTEFEUILLE D'UN TALON ROUGE.</li> -</ul> -<p class="small">Chaque volume, illustré… <b>18</b> fr. (Port en plus: France, 1 fr.; Étranger, 3 fr.)</p> - -<p class="small">Les quatre volumes ensemble… <b>70</b> fr. (Port en plus: France, 5 fr.; Étranger, 10 fr.)</p> - - -<p class="cc ugap large">LE LIVRE DU BOUDOIR</p> - -<p class="small">Nouvelle collection de petits ouvrages galants des XVII<sup>e</sup>, XVIII<sup>e</sup> et XIX<sup>e</sup> siècles, -présentés sous un aspect élégant, typographie, ornements, papier, couverture justifient -le titre de «Livre du Boudoir» et correspondent à cette littérature voluptueuse où -se retrouvent les secrets de l'Art d'aimer, de badiner et de plaire.</p> - -<p class="small">MÉMOIRES DE L'ABBÉ DE CHOISY, Habillé en Femme.</p> - -<p class="small">LE CHEVEU, par Simon <span class="sc">Coiffier de Moret</span>.</p> - -<p class="small">CONTES SAUGRENUS, par Sylvain <span class="sc">Maréchal</span>.</p> - -<p class="small">LE DIVAN D'AMOUR DU CHÉRIF SOLIMAN. Traduit de l'Arabe par -<span class="sc">Iskandar-Al-Maghribi</span>.</p> - -<p class="cc small">Chaque volume, format 13 × 16 1/2… <b>15</b> fr.</p> - - -<p class="cc ugap large">L'HISTOIRE ROMANESQUE</p> - -<p class="small">Guillaume <span class="sc">Apollinaire</span>.—LA ROME DES BORGIA.</p> - -<p class="small">Edmond <span class="sc">Cazal</span>.—HISTOIRE ANECDOTIQUE DE L'INQUISITION D'ESPAGNE.</p> - -<p class="small">Edmond <span class="sc">Cazal</span>.—HISTOIRE ANECDOTIQUE DE L'INQUISITION EN ITALIE -ET EN FRANCE.</p> - -<p class="small">D<sup>r</sup> Ludovico <span class="sc">Hernandez</span>.—LE PROCÈS INQUISITORIAL DE GILLES DE -RAIS, Maréchal de France.</p> - -<p class="cc small">Chaque volume, illustré… <b>18</b> fr.</p> - - -<p class="cc ugap large">LES PROCÈS DE L'HYSTÉRIE AU MOYEN-AGE</p> - -<p class="cc small">Par le D<sup>r</sup> <span class="sc">Ludovico</span> HERNANDEZ</p> - - -<p class="cc ugap large">LES PROCÈS DE BESTIALITÉ</p> - -<p class="cc small">(RELATIONS SEXUELLES DES PERSONNES AVEC DES ANIMAUX)</p> - -<p class="cc small">Prix: 15 fr.</p> - - -<p class="cc ugap large">LES PROCÈS DE SODOMIE</p> - -<p class="cc small">(D'APRÈS LES DOCUMENTS JUDICIAIRES)</p> - -<p class="cc small">Prix: 15 fr.</p> - - -<p class="c xsmall gap">SAINT-AMAND (CHER).—IMPRIMERIE BUSSIÈRES.</p> - - - - - - - - -<pre> - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of L'oeuvre du chevalier Andrea de -Nerciat (1/2), by André-Robert Andréa de Nerciat and Guillaume Apollinaire - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'OEUVRE DU ANDREA DE NERCIAT, VOL 1 *** - -***** This file should be named 63305-h.htm or 63305-h.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/6/3/3/0/63305/ - -Produced by René Galluvot (This file was produced from -images generously made available by The Internet -Archive/American Libraries) - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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Email contact links and up to -date contact information can be found at the Foundation's web site and -official page at www.gutenberg.org/contact - -For additional contact information: - - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. 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