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You may copy it, give it away or -re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included -with this eBook or online at www.gutenberg.org/license - - -Title: Le crime des riches - -Author: Jean Lorrain - -Release Date: September 26, 2020 [EBook #63303] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CRIME DES RICHES *** - - - - -Produced by Clarity, Pierre Lacaze and the Online -Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - - - - - - -_Le Crime des Riches_ - - - - -ŒUVRES DE JEAN LORRAIN - - - =Les Lépillier=, roman. Paris, Giraud, 1885, in-18. - =Très Russe=, roman. Paris, Giraud, 1886, in-18. - =Dans l'Oratoire= (portraits de gens de lettres). Paris, Dalou, 1888, - in-18. - =Sonyeuse.= Paris, E. Fasquelle, 1891, in-18. - =Sensations et Souvenirs.= Paris, E. Fasquelle, 1895, in-18. - =Un Démoniaque.= Paris, Dentu, 1895, in-18. - =Une femme par jour=, illustrations de Mittis. Paris, Borel. 1896, - in-18. - =Ames d'Automne=, illustrations d'Heidbrinck. Paris, E. Fasquelle. - 1897, in-18. - =Heures d'Afrique= (Notes de voyage). Paris, Fasquelle, 1899, in-18. - =Madame Baringhel.= Paris, E. Fayard, 1899, in-18. - - -_Librairie Ollendorf._ - - =La Petite Classe=, préface de Barrès. - =Histoires de Masques= (Couverture de Henry Bataille). - =Monsieur de Phocas= (Couverture de Geo-Dupuis). - =Poussières de Paris.= - =Princesses d'Ivoire et d'Ivresse= (Couverture de Manuel Orazi). - =Le Vice Errant= (Couverture de Lorant-Helbron). - =Monsieur de Baugrelon.= - =Propos d'âmes simples= (Couverture de Sem). - =Fards et Poisons= (Couverture de Maignien). - =L'Ecole des Vieilles Femmes.= - - -_Librairie universelle, 33, rue de Provence._ - -=La Maison Philibert=, roman. - - -POÈMES - - =L'Ombre ardente.= Fasquelle, 1897. - =Modernités.= Savine, Paris, 1885. - =Les Griseries.= Tresse et Stock, 1887. - =Le Sang des dieux=, Lemerre, 1882. - =La Forêt bleue.= - - -THÉATRE - - =Brocéliande=, 1 acte, joué à l'Œuvre. - =Yauthis=, 2 actes joué à l'Odéon. - - - - - JEAN LORRAIN - - _Le Crime - des Riches_ - - PARIS - PIERRE DOUVILLE, ÉDITEUR - 42, RUE DE TRÉVISE, 42 - - 1905 - - - - - IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE - - DIX EXEMPLAIRES NUMÉROTÉS SUR PAPIER DE HOLLANDE - - - - -DÉDICACE - - -_A vous, mon cher Valdagne qui, dans la_ Confession de Nicaise, -_avez si cruellement indiqué l'inique oppression de l'argent, sa -tyrannie dissolvante et sa féroce emprise sur la bêtise hypnotisée -des foules_. - -_A vous l'évocateur de la petite bourgeoise aux appétits de catin, -du mari lâche et complaisant aux frasques lucratives de sa femme, -et de l'amant moderne, associé de sa maîtresse et bon conseilleur -des faiblesses qui le font vivre et du crime qui l'enrichira, -je dédie ce_ Crime des riches _qui pourrait être aussi le Crime -d'être riche, car les caprices monstrueux, nés de la veulerie -et de l'ennui des millions usurpés, entraînent physiquement -et physiologiquement toutes les tares, et, si le_ Crime des -riches _échappe à la loi, protégé qu'il est par la lâcheté des -gouvernements et des masses, la nature, elle, plus vraie que -la société, donne l'exemple de l'anarchie en abandonnant les -misérables forçats du capital à la folie et à la honte des pires -aberrations._ - -_Trouvez ici toute ma joie d'avoir pu les constater et tout mon -orgueil de vous les offrir en hommage d'admiration et d'amitié._ - - JEAN LORRAIN. - -Nice, ce 21 avril 1905. - - - - -LE CRIME DES RICHES - - - - -LA RIVIERA - - -_--Et ce vieux monsieur à cheveux blancs, l'air d'un clergyman, -qui se retire avec cette vieille dame engoncée de pelleteries -magnifiques vingt-cinq mille francs au moins de perles aux -oreilles, la dame? Monsieur votre père les reconduit jusqu'au -seuil du salon._ - -_--Les Dombrokine, une des plus belles villas de la côte et une -des plus grosses fortunes de la Riviera, mais toute une histoire, -le petit-fils de Serge l'Assassin._ - -_--Vous dites?..._ - -_--Oui, le petit-fils de Serge l'Assassin. Le grand-père était -courrier. Il voyageait avec je ne sais quel grand seigneur et -l'aurait expédié dans une auberge; les Calabres étaient alors -discrètes autant que périlleuses. Le Dombrokine était très beau et -se mit à visiter les Cours; il réussit à celle de Galice, jusqu'à -se faire aimer de la reine ou sinon d'une infante; le portrait de -l'amie royale orne la galerie de la villa, je vous y conduirai -quand vous voudrez. C'est une fortune toute personnelle et qui -ne date pas d'un siècle. Le titre est encore plus récent: grabat -d'auberge et alcôve princière, c'est de la noblesse de ciel de -lit. Le comte actuel fait de l'usure, c'est la providence des -décavés de Monte-Carlo. Quand voulez-vous que nous allions chez -lui?_ - -_--Nous attendrons, si vous le voulez bien. Et cette grande dame, -cette somptueuse vieille dame en fracassante robe de moire mauve, -et plus diamantée qu'une vitrine de chez Morgan? Eh! matoche! quel -luxe de bagues!_ - -_--La marquise de Penafiore, noblesse espagnole. A débuté dans les -Flandres en figurant à la_ Grotte de Calypso _d'Anvers, au fameux -Rydeck aujourd'hui disparu, possède d'authentiques bibelots, sinon -d'authentiques parchemins. Personne n'a jamais vu ni connu le -marquis._ - -_D'ailleurs, salon très fermé et pour cause, une vieille habitude -que la marquise n'a pas dépouillée en vieillissant, mais si bonne -et si généreuse est adorée des pauvres. Voulez-vous que je vous -présente? Elle raffole des jeunes gens._ - ---_Non, merci, je la trouve un peu trop blonde._ - ---_Alors laissez-moi vous présenter à Lady Sandrigham. Trois -maris véridiques, celle-là, les deux derniers enterrés dans son -merveilleux jardin d'Antibes. Elle donne des fêtes superbes, c'est -un des clous de la Riviera. Vous admirerez les mausolées des -conjoints; le comte Zicco s'est suicidé, lord Sandrigham est mort -d'une chute de cheval, c'est une femme à accidents. Elle a marié -ses filles selon son cœur (ce sont des ennemis qui l'affirment) -et ses gendres vivent à demeure chez elle tous les hivers; c'est -la maison la plus hospitalière de la côte, et quelles serres -d'orchidées! Elles coûtent bon an mal an près de quarante mille -francs d'entretien; il faut absolument aller chez Lady Sandrigham._ - ---_Nous irons donc, mais remettons la présentation, je ne me -sens pas en forme aujourd'hui. Et ce vieux beau, campé comme un -cavalier d'Antonio le More, tudieu! Il ne lui manque que la cape -et la fraise, et quel regard. Un vrai portrait des Ufizzi. Un -prince italien pour le moins?_ - -_--Pis, Sicilien. A éviter. Sans fortune, vit d'expédients, -est l'homme de toutes les combinaziones et dangereux comme -l'aqua-tofana, est soupçonné d'avoir un peu hâté la fin de la -vieille comtesse Meningen, une ancienne dame d'honneur de la Cour -d'Autriche, qui raffolait du prince Grégorino. Il l'avait emmenée -en Sicile pour l'épouser dans la chapelle Palatine, elle n'est -jamais revenue de Palerme._ - -_--Et il vit, ce beau prince Ruffiano?_ - -_--D'une vieille danseuse, la Merutti de la Scala de Milan, une -épave de Nice, qui le tient par les petits plats italiens qu'elle -lui confectionne dans son troisième de la rue d'Amérique, là-bas -dans le quartier de la Gare; mais il la bat comme plâtre_, la -povera, _et la trompe avec toutes les souillons des brasseries -voisines; d'ailleurs spirituel comme Goldoni lui-même et plein -d'anecdotes, un charmeur_... - -_--Nous l'éviterons donc. Et ce jeune homme là-bas, appuyé en -cariatide au chambranle de la cheminée, l'air d'une élégie et d'un -mal blanc avec ses yeux liquoreux et sa pâleur bouffie?_ - -_--Jacopo Amforti, un poète corse, fumeur d'opium pour la galerie, -vit en concubinage avec une coiffeuse, professe le dédain de -l'argent, des plaisirs et des femmes et se fait nourrir dans -les bars: il dirige un petit journal. Condamné deux fois pour -diffamation._ - -_--Et vous le recevez?_ - -_--Il faut bien, il nous traînerait dans la boue. Nous lui faisons -faire par an deux conférences à cinq louis et lui prenons dix -abonnements, coût quinze louis. Et l'on dort tranquille._ - -_--Tout un an._ - -_Dans le salon, d'autres femmes évoluaient et d'autres hommes -aussi, redingotes et jaquettes du côté mâle, longues pelisses de -zibelines ou lourds manteaux bossués de broderies pour le beau -sexe. La glace sans tain d'une grande baie vitrée encadrait les -groupes d'un mouvant et réel décor: un enchevêtrement de palmiers, -de roseaux d'Espagne et de glauques agaves, dominés par les -cimes tournoyantes de hauts cyprès secoués par le mistral; car le -mistral faisait rage pendant cette matinée offerte aux hiverneurs -de la Riviera dans cette ville de la Pointe Saint-Jean; et sur un -ciel froid de bourrasque, se rebroussait, luisante et convulsée, -la verdure en émoi d'une forêt d'oliviers._ - -_Oh! ce moutonnement blêmissant et bleuâtre de trois hectares de -vergers siciliens! Leurs frissons argentés descendaient en lueurs -courtes jusqu'au bleu de la mer. En face, le rocher l'Eze, la cime -de la Turbie avançaient leurs éperons dans la turquoise liquide -des golfes, et jusqu'à la pointe de l'Italie, délicieusement -atténuée et lumineuse, c'était, surplombée par la crête énorme du -Carnier, une courbe héroïque de caps et de promontoires. Au fond -de la baie, le rivage de Beaulieu s'émaillait de villas._ - -_--Pourquoi me gâtez-vous ce paysage, disais-je au fils de la -maison, vous m'attristez avec vos racontars. Avouez-moi que -vous vous êtes payé ma tête, d'ailleurs comment ces gens-là -seraient-ils chez vous? Votre père ne supporterait pas toutes ces -tares.--Des tares! mais cela n'a aucune importance ici, et puis -il est très possible que ce soit des calomnies. La médisance est -dans l'air du pays, il y a une poussée de sève et une générosité -du sol qui font fleurir les aventures dans le passé des gens, -comme, les anémones aux talus et aux noms roturiers des titres de -noblesse. La marquise de Penafiore est peut-être une très honnête -femme, lady Sandrigham n'a sans doute jamais assassiné aucun mari -et il est plus que probable que le grand-père de Dombrokine n'a -jamais dévalisé personne; mais cela fait plaisir à tout le monde -de rapporter et de colporter ces petites histoires, cela amuse qui -les écoute et on a l'air bien informé. Du reste, cela n'empêche -personne de les recevoir, au contraire. Cela ajoute au prestige -des gens: un passé criminel est une telle auréole. La Riviera -est le pays des légendes; jamais mauvaise réputation n'y a nui à -personne. On y est curieux de scandales et avide de nouveautés; -une presse spéciale y vit aux frais des imbéciles et l'audace y -tient lieu de solvabilité et d'orthographe. Les diffamations y -ont si peu d'importance, que les tribunaux mêmes ne poursuivent -pas. Ce sont propos de bals masqués; et pour cause, car s'il -fut jamais société extravagante et drôlatique à faire pouffer -même un mort avancé, c'est bien celle que l'on rencontre ici, de -Saint-Raphaël à Menton, en comptant Antibes et le Cap Martin._ - -_Toutes les folles et tous les fous de la terre, tous les -déséquilibrés et tous les hystériques se donnent ici rendez-vous, -oui, tous en vérité. Il en vient de Russie, il en vient -d'Amérique, il en vient du Thibet et de l'Afrique australe; et -quel choix de princes et de princesses, de marquises et de ducs, -les vrais et les faux, les plus solidement rivés dans l'opinion -publique comme les plus notablement compromis! Et que de Majestés, -les régnantes et les déchues, les_ celles _en exil, les déposées -et celles à la veille de l'être! les rois sans liste civile et -les ex-reines encombrées de budgets, les vrais budgets, ceux des -économies du règne. Et que sais-je encore! toutes les unions -morganatiques, toutes les anciennes maîtresses d'empereurs, -tout le stock des ex-favorites! Et des croupiers épousés par de -millionnaires Yankees, et des tziganes enlevés par des princesses, -et des ex-marmitons devenus secrétaires de princes, et des -pianistes déconcertants pour tous les concerts intimes, Liszt, -Franck et Chopin toutes les phtisies roucoulantes de Schumann, -des artilleurs aimés par de grandes tendresses, des cochers -pour baronnes moscovites et des Alpins pour boyards nihilistes, -théosophistes et voyageurs; et là-dessus quel inénarrable lot de -vieilles dames! les vieilles dames!!! Et Vanonges scandait les -mots: les vieilles dames!_ - -_La Riviera est leur patrie imméritée; nulle part vous ne -rencontrerez pareille collection de jeunes centenaires et -d'autruches pavoisées. Certains matins soleilleux de la Promenade -des Anglais valent les fresques d'Orcagna au Campo Santo de -Pise. Pas besoin d'aller en Italie, vous avez ici le même ciel -et les mêmes ostéologies récrépites à neuf, retapées et fardées. -Le climat les prolonge, mais notre œil en souffre. Et certains -soirs, à l'Opéra de Nice donc, il y a des entr'actes où la salle -apparaît macabre avec tous ces siècles dans les loges entassés. -C'est à croire qu'on ne ferme pas les cimetières, la nuit, et que -les macchabées s'en échappent; et le maquillage de ces belles -ancestrales! Il y en a de si blêmes sous leurs bouclettes blondes -qu'on les croirait poudrées avec de la râclure d'ossements; mais -leurs modes sont si charmantes et leurs diamants d'une eau si pure -qu'il faut bien leur pardonner. Toutes, du reste, sont nobles: -baronnes, vicomtesses, comtesses et marquises. Voyez ici chez mon -père, sauf Amforti et vous, nous sommes tous titrés. O Riviera, -Riviera, bleu paradis des rastaquouères et des déséquilibrés, les -faux nez y fleurissent encore plus que le mimosa, les faux nez et -les faux noms et les faux titres. Cela nous vient en traversant le -Var, ce Rubicon des Alpes-Maritimes._ - -_A part cela, le pays est divin; il le serait peut-être moins sans -cela. C'est l'ombre nécessaire au tableau, bien petites ombres -dans l'étincellement de lumière et les immenses nappes de ciel -de ce prestigieux climat. Attendez seulement un mois, quand les -amandiers seront en fleurs et que le bleu du large s'éclaboussera -de floconnements roses qui seront autant de branches de pruniers -et de pêchers; c'est alors que vous sentirez monter des golfes et -des promontoires la poésie virgilienne de nos vergers d'oliviers. -Avril sur la Riviera! Ah! la silhouette violâtre du rocher d'Ezet -et du Carnier, les arabesques d'or de l'Estérel dans le couchant, -là-bas, à l'extrémité de la baie des Anges, la nostalgie des -voiles latines tachant de rouille l'horizon, et sur le bloc des -môles cette eurythmie antique: les pieds nus des pêcheurs! C'est -alors que vous les retrouverez à tous les tournants de route, les -coins d'Italie, de Sicile et d'idylles dont nous portons en nous -le rêve ou le souvenir. Avril, quand les affreux Cooks du carnaval -ont disparu, emportés par les derniers trains de plaisir et que -les Altesses sont signalées. Avril, quand Édouard VII à Cannes -et Léopold à Beaulieu déchaînent à toute vitesse, le long de la -Corniche, toutes les courses à l'abîme des grands automobiles._ - -_Martingales et poudres de riz, soda-water et relents de pétrole, -cake-walks, gigues et tarentelles, tableaux vivants et premières -de Gunsbourg, comptes rendus du_ Petit Niçois, _de l'_Éclaireur -_et du_ Monde Élégant, _annonçant vingt-cinq matinées par jour et, -le soir, les cinquante débuts de cinquante chanteuses mondaines -toutes étrangères, de Boston, de Milan, de Varsovie ou de -Berlin; réceptions annoncées, clamées et réclamées de toutes les -noblesses d'hier, d'aujourd'hui et de demain; soirées privées et -bals d'hôtels, prose enchantée du_ Nice littéraire _et du_ Petit -Monégasque _célébrant l'arrivée du trust de charbon, du roi du -cuivre et de l'empereur du bœuf salé, iris noirs de Suze, iris -verts de Menton, œillets du Var et violettes de Parme, c'est alors -que toute la Riviera flamboie, rutile, grouille et poudroie dans -de la clarté, dans du vacarme, dans des parfums et du mistral._ - -_O les grandes orgues du vent dans les sapins du cap d'Antibes et -les élégies de Mme de Montgommery à travers les chines verts du -cap Martin!_ - - - - -AME DE FEMME - - - - -I - -SUITES DE VEGLIONE - - ---Tu n'es pas encore couchée, grand'mère? A ton âge? Tu vas -prendre mal.--Les cimetières sont donc ouverts la nuit?--Le -service de la voirie est bien mal fait!--Il n'y a pas de police -de morts, à Nice?--Un beau domino, mais un fichu corset.--De 1840 -au moins? Il date.--Madame est riche.--N'ôte pas ton masque! -Comme tu regardes les hommes, mâtin! quels yeux!--Ceux de ton -temps étaient mieux, avoue-le.--Combien tu regrettes... Ton temps -perdu.--Laissez donc, madame en guette un petit de son âge.» - -Les sarcasmes pleuvaient sur le domino réfugié, cerné, acculé -dans un angle du couloir. C'était au dernier veglione de Nice: -une bande de joyeux fêtards avait fait cercle autour du camail et -de la robe de moire d'un masque hermétiquement clos: deux tours -d'Alençon soigneusement ramenés et rabattus sur un loup, dont le -satin jaune luisait. - -La femme qui se dissimulait sous ce double voile n'était pas, ce -soir de mardi gras, en quête d'aventure. Engoncée de soie roide, -la taille volontairement volumineuse... et méconnaissable sous les -plis d'un domino ample, le masque dévisageait obstinément tous -les hommes et d'un œil de policier fouillait les recoins de la -salle et des couloirs. L'inconnue allait, uniquement préoccupée -de découvrir quelqu'un, et ce quelqu'un, le hasard s'obstinait à -ne pas le mettre sur ses pas. Déjà depuis deux heures, le domino -jonquille rôdait inquisiteur, en arrêt devant tous les groupes, -inventoriant dans un forcené pourchas les consommateurs du buffet, -les flirteurs du foyer et les danseurs du bal. - -Son manège avait fini par intriguer quelques habits noirs. -Indifférente à toutes les attaques, à la moindre tentative -d'emprise la femme se dégageait prestement, glissait comme une -anguille entre les mains fureteuses, et, murée dans son silence, -poursuivait sa chasse à la porte des loges et dans les plus -infimes couloirs. - -Piqués au vif, quelques noceurs avaient résolu d'en avoir le cœur -net. Ils avaient guetté le domino jaune et, le cernant au bas d'un -petit escalier, l'avaient acculé dans un coin. Le domino était -devenu cible, on le criblait maintenant de saillies mordantes. -La main finement gantée, l'étroitesse du pied moulé dans les -jours d'un bas de soie noire avaient trahi une élégante. La femme -traquée ne disait pas un mot: à petits coups cinglants d'éventail -elle décourageait les mains entreprenantes et tenait en respect -les oseurs: mais aux pires hypothèses sur son physique et sur son -âge elle opposait un mutisme obstiné. En vain la lâcheté des mâles -surexcités l'insultait-elle maintenant à cœur joie; la goujaterie -de ses agresseurs ne faisait pas tressaillir un pli du domino. -Seulement, parfois, sous les dentelles et le satin du loup deux -yeux d'acier flambaient étrangement. - -Des gens avaient fini par s'attrouper autour de ce combat d'une -femme isolée contre huit hommes, et de Bergues avait fait -comme les autres, curiosité ou désœuvrement, dans la tristesse -tumultueuse et morne de ce bal. - -D'autres dominos s'étaient mis de la partie: «Démasquez-le, -braillait une fille à demi-nue dans les velours ciselés et les -brocarts déteints d'une dogaresse de louage, c'est un homme! -Démasquez-le!» Et chatouillée par deux cavaliers à faux nez, la -Vénitienne d'occasion se renversait et s'offrait avec un rire -hystérique. - -Le domino se taisait toujours, mais les ripostes de son éventail -étaient devenues rageuses. Un énervement gagnait l'inconnue, ses -coups maintenant faisaient mal. - -«Tu te fâches...», mais, bousculant le groupe qui l'emprisonnait, -la femme venait de se frayer un brusque passage vers deux dominos -de satin blanc, tout à coup surgis à la porte du foyer. Depuis -leur apparition, ses étranges yeux clairs ne quittaient plus le -couple. - -Le domino jonquille allait droit à eux et d'un geste emporté, -sans que rien n'eût fait prévoir une telle violence, en un clin -d'œil arrachait aux deux déguisés leurs loups. Démasqués, les -deux dominos, un jeune homme et une jeune femme demeuraient figés -de stupeur. C'était un tollé général. On huait l'incorrection du -domino jonquille. - -La femme qui venait de commettre cet acte inqualifiable, -balbutiait, tremblante et d'une voix étranglée: «Pardon, pardon, -je me suis trompée.» Le couple qu'elle venait d'insulter si -gravement n'était pas celui qu'elle cherchait; mais le public -n'admettait pas sa méprise. Celle qui venait de s'en rendre -coupable était assiégée, insultée, molestée par la foule; on -s'ameutait dans les couloirs. - -«Démasquez-le, démasquez-le, braillaient des voix devenues peuple, -c'est un homme!» Déjà des mains se tendaient vers les dentelles et -le loup du masque. - -La femme, atterrée, ne se défendait plus. De Bergues, poussé -maintenant au premier rang des curieux, lisait dans la pâleur des -yeux devinés un tel effroi, une telle détresse qu'il s'en sentait -tout remué. Il écartait les agresseurs, et, s'emparant du bras de -la misérable: «Laissez, je connais madame. C'est une malade, une -malheureuse malade. De grâce, messieurs, un peu de courtoisie, ne -molestez pas une femme... Vous étouffez madame! je vous garantis -que c'est une femme...» - -L'assurance de son ton, son encolure et sa prestance en -imposaient; la voix de de Bergues faisait taire les murmures. De -vagues engueulades, des gouailleries de bal masqué s'éteignaient -dans une rumeur. - -Le domino jaune avait posé son bras sur celui de de Bergues. -«Appuyez-vous sur moi, madame, soyez sans crainte. Où dois-je vous -conduire?--A ma voiture, répondit moins une voix qu'un râle, le -numéro 1.229. - -La femme maintenant défaillait: de Bergues devait la soutenir. Il -descendait lentement l'escalier, un chasseur hélait le fiacre, le -jeune homme mettait le domino en voiture.--Votre nom, votre carte, -monsieur, implorait un souffle, que je sache au moins à qui je -dois... Merci, merci. Voulez-vous dire au cocher de retourner où -il m'a prise, à l'hôtel d'où je viens.» - -Et la portière se refermait sur l'inconnue. - -De Bergues avait tout à fait oublié cette aventure, quand, à trois -semaines de là, le courrier du matin lui apportait une longue -enveloppe de bristol résistant et bleuâtre timbrée d'argent mat; -l'écriture lui était complètement étrangère. - -Le jeune homme faisait sauter le cachet. - - _La Pergola. Antibes._ - -_La duchesse d'Eberstein-Asmidof serait heureuse de recevoir M. -Henri de Bergues à la Pergola. Elle lui serait même reconnaissante -de vouloir bien ne pas trop différer sa visite. La duchesse sera -chez elle le lundi, le mercredi et le vendredi de la semaine -prochaine, de trois à sept. M. Henri de Bergues sera le bien -venu. Inutile que M. Henri de Bergues prévienne la duchesse de sa -visite. On ose absolument compter sur lui._ - -Le billet laissait le jeune homme rêveur. - -La Pergola, la duchesse d'Eberstein-Asmidof. - -De Bergues ne connaissait que trop de réputation la châtelaine de -la Pergola. Ses déportements étaient depuis dix ans la fable et -le scandale de la Riviera; le domaine d'Antibes avait lui-même sa -légende. - -On y montrait la place où le comte Zicco, un des amants de la -duchesse, s'était tué dans une chute de cheval, et cela dans une -des allées du parc. La monture emballée avait buté contre un -cactus géant, et l'homme désarçonné, pris entre sa bête et les -dards onglés et coupants de la plante, était mort. La duchesse -avait fait enterrer son amant à la place même du désastre. En -Riviera on ne refuse rien aux millions et surtout aux millions des -personnalités princières, et la duchesse était par sa mère une -Scatelberg-Emerfield. - -De branche allemande, elle avait épousé à seize ans le duc -d'Eberstein-Asmidof qu'on disait impuissant. Les Asmidof n'avaient -pas d'enfants. A la cour de Finlande on avait tout d'abord excusé -les écarts de la jeune femme, mais le scandale de ses caprices -avait pris un tel retentissement, que le grand-duc régnant avait -dû prier le jeune ménage d'aller donner ailleurs le spectacle de -ses fantaisies. - -La Riviera en avait hérité. Depuis dix ans cette Allemande, qui -devait avoir maintenant dépassé la quarantaine, trouvait moyen -d'étonner la Côte d'Azur; et la côte est pourtant assez blasée sur -les excentricités de ses hôtes. - -Le duc d'Eberstein n'existait pas pour sa femme. Musicien -accompli, piqué même de la folie de la composition et tout -acquis à la manière de Wagner, il passait ses journées et une -partie de ses nuits à élaborer de pénibles opéras que ne montait -pas Monte-Carlo. Sa femme n'existait pas pour lui. Toutes ses -préférences étaient pour l'harmonie, le contre-point, la fugue et -quelques vagues compositeurs ou musicastres qu'il hébergeait à -tour de rôle à la Pergola, jusqu'à concurrence de quelque nouveau -favori, car les engouements du duc étaient plutôt brefs. - -Ceux de la duchesse avaient plus de durée. Cette Allemande -était une passionnée, mais elle avait la main malheureuse et -ses amants avaient des fins assez tragiques. Ses amants... -c'est-à-dire on en citait deux, le Hongrois, le comte Zicco, mort -si malencontreusement à la Pergola dans une promenade matinale, et -le beau chevalier Contaldini, tombé dans une crevasse pendant un -séjour du duc et de la duchesse à Saint-Moritz. Le nouvel amant -accompagnait, cet été-là, le couple dans les Alpes. - -La duchesse était, bien entendu, étrangère à tous ces trépas, et -jamais un soupçon ne l'avait effleurée, mais elle en gardait une -auréole sinistre. Dans le pays cette exsangue et maigre duchesse -Wilhena passait pour avoir le mauvais œil. On lui prêtait d'autres -aventures. - -Un dimanche de Carnaval, où elle s'était risquée sous le loup dans -les rues de Cannes et s'était mêlée au corso populaire, en quête, -on le voulait..., d'émotions anonymes, elle aurait été reconnue et -démasquée par des pêcheurs. L'intervention de la police l'avait -seule préservée de l'insulte. - -Qu'y avait-il de vrai dans tout cela? L'amant actuel de la -duchesse, un Américain à peau blanche tacheté de son, master -Thomas Barret, un roux râblé à mufle de dogue avec, dans les yeux -bougeurs, la clarté d'eau de deux étranges prunelles vertes, la -désespérait de ses frasques et lui coûtait des sommes. L'Américain -était coureur et joueur. La misérable était folle de cet amant, -le dernier peut-être, car la duchesse n'avait jamais été jolie, et -maintenant la quarantaine l'alourdissait. Les sports, le surmenage -d'une vie sentimentale et nerveuse, ses coups de tête et de cœur -avaient brouillé son teint, flétri ses yeux. Elle se cramponnait à -cet ultime amour avec l'énergie désespérée d'une femme qui se noie -et n'en était plus à se compromettre. Elle avait déjà tout osé, -tout commis pour ce beau Saxon au mufle carré et court. - -C'est à tout cela et à bien d'autres choses encore que songeait -de Bergues dans le rapide de Nice à Cannes. Il le quitterait à -Antibes pour se rendre à l'invitation de la duchesse. - -Il s'était enfin décidé à tenter le voyage; une certaine -appréhension lui étreignait l'estomac et, plus ému qu'il n'eût -voulu se l'avouer, le jeune homme se laissait secouer par la -trépidation des freins en se demandant qu'est-ce que pouvait bien -lui vouloir l'Allemande de la Pergola. - -Sa fatuité n'allait pas jusqu'à redouter pour lui un caprice de -l'Altesse. Tout enchanté qu'il fût de sa personne, de Bergues -était édifié sur son physique; il n'avait ni l'élégance rare -d'un Zicco, ni les yeux admirables d'un Contaldini, ni le rable -prometteur d'un Barett... mais tout de même, est-ce qu'on pouvait -savoir avec ses créatures! Et décontenancé, de Bergues sentait -sourdre en lui des effarements de Joseph. - -«Antibes, trois minutes d'arrêt.» - - - - -II - -UNE AME DE FEMME - - -De Bergues traversait une enfilade de vastes salons; les mollets -cambrés d'un laquais en bas de soie le précédaient; des escarpins -à semelles feutrées glissaient sans bruit sur les parquets -luisants, miroités de reflets. Des losanges et des rosaces, bois -de rose et bois des îles, aggravaient encore la solitude des -pièces. Un valet de pied, debout contre une porte, en ouvrait les -battants et introduisait de Bergues dans un fumoir. - -C'était une haute salle en rotonde et qu'une immense glace sans -tain éclairait toute, une glace incurvée, dont l'épaisseur -épousait la courbe de la muraille. Le bleu du ciel et le bleu du -large entraient à la fois par la baie, on se serait cru en pleine -mer. Cette chambre de bord était meublée de confortables sièges -anglais, divans de cuir et fauteuils de Maple. Il y régnait une -atmosphère de maryland, de tabac turc et d'opoponax; des très -beaux tapis d'Orient, fond rose et fond vert, et, sur une lourde -table d'acajou, d'énormes roses Paul Néron dans une buire de -cristal étaient le seul luxe de ce fumoir. - -De Bergues le parcourait d'un regard et presque en même temps -une porte latérale s'ouvrait à gauche, livrant passage à une -femme. Elle entrait d'un pas délibéré, presque masculin et -tendait la main au jeune homme: «Merci d'être venu, monsieur, et -pardonnez-moi la liberté grande que j'ai prise en vous priant -de venir ici; mais je tenais à vous remercier d'une précédente -courtoisie. Vous n'êtes pas inconnu pour moi». Et la duchesse, se -laissant tomber dans un fauteuil de cuir, invitait de Bergues à -s'asseoir. - -Tout cela avait été si prompt et si imprévu, qu'il avait à peine -eu le temps de l'examiner. La duchesse avait croisé négligemment -une jambe sur l'autre dans une pose abandonnée et virile et se -prêtait maintenant à l'examen. C'était une grande femme aux -épaules carrées et aux hanches absentes, bâtie comme un uhlan et -qui n'avait plus ni fraîcheur ni jeunesse; le teint gâté par le -grand air, les paupières meurtries et les lèvres fanées par la -fièvre achevaient la disgrâce d'un visage chevalin, mais elle -avait des mains admirables, des mains longues et blanches aux -doigts fuselés, sans un joyau d'ailleurs...; et ses cheveux, -tordus en câble sur une nuque violente, étaient d'un or solide et -lourd. Coiffée par eux d'un casque de métal, la duchesse étonnait -par le contraste de sa face sombre avec la clarté de cette -coruscante toison. - -Plus on la regardait, plus on voulait la regarder. Sa laideur -n'était qu'apparente. Une souplesse de félin animait et brisait ce -corps un peu massif de jeune guerrier; la vivacité de ses gestes, -leur brusquerie voulue n'en excluaient pas une langueur passionnée -et même dans son attitude garçonnière de sportswoman aux jambes -croisées, il y avait comme une ardeur offerte. - -Elle était sans grâce, mais non sans charme, inattendue et -déconcertante. Ses moindres mouvements avaient de la race et, -si la face ravagée et vieillie accusait plus de quarante ans, -d'inoubliables yeux vivaient sous ses paupières lasses, des yeux -gris et changeants, couleur de sardoine, cette pierre étrange -dont l'éclat s'avive dans l'eau. Il y avait dans les prunelles -de la duchesse comme une flamme sourde et, quand elle les posait -sur vous, c'était la sensation d'une brûlure sur la peau et d'une -cuisson au cœur. - -Il y eut un silence. La duchesse avait baissé les yeux pour mieux -laisser de Bergues la contempler. Elle les relevait brusquement -et, les plantant hardiment dans ceux du jeune homme: «Vous ne -me reconnaissez pas?» Et sa voix sifflait un peu ironique. «Il -faut croire que j'étais bien masquée. Je ne veux pas laisser -plus longtemps d'équivoque entre nous, monsieur, je suis le -domino du dernier Veglione, le domino jonquille, que vous avez -si spontanément et si généreusement défendu contre la goujaterie -du public des couloirs. Vous avez été tout simplement héroïque, -monsieur, ne vous défendez pas; car, en vous interposant entre moi -et la foule, vous affrontiez le pire des dangers, le ridicule. -J'étais grotesque, je le sais, volontairement grotesque, je -ne voulais pas être reconnue et, quand les hommes d'esprit de -cette morne fête me traitaient de travesti et de vieille femme, -rien ne me rassurait plus que leurs stupides attaques. Elles me -prouvaient combien j'étais loin de leur pensée: mon incognito -était bien gardé, mais ces deux dominos blancs sont passés, -j'ai cru reconnaître le couple pour lequel j'étais venue, j'ai -perdu la tête et j'ai risqué ce malheureux geste. Ce geste a -déchaîné la foule et sans vous j'étais perdue. J'ai vu le moment -où j'allais être démasquée, déshabillée peut-être par des mains -féroces de manants et de mufles et j'ai connu le frisson des -misérables femmes tombées au pouvoir de l'émeute, les jours de -fureur populaire. Quand, fendant le flot des masques, vous m'avez -pris le bras pour me tirer de cette impasse, saviez-vous à quoi -je songeais, sous mon loup et mes dentelles? C'est fou et c'est -ainsi: à la princesse de Lamballe égorgée par les Septembriseurs; -oui, dans ce Veglione, c'est la princesse de Lamballe, assommée -et dépecée au seuil de la Force, dont la vision s'imposait -obsédante au milieu de toutes ces faces gouailleuses et de ces -masques ricaneurs. - -«... Et vous, vous êtes venu. Seul entre tous, vous avez deviné -mon affreuse détresse, mon angoisse et ma terreur! J'étais si -malheureuse ce soir-là, si malheureuse! Et sans me connaître, mais -ému de pitié pour l'être douloureux que vous deviniez en moi, vous -avez tenu tête à ces brutes, vous avez dit... ce qu'il fallait -dire, je ne sais plus quoi et vous m'avez offert votre bras... et -le cauchemar s'est dissipé et, vingt minutes après, j'étais à mon -hôtel; en sûreté et je pouvais croire que j'avais fait un mauvais -rêve... et voilà pourquoi je vous tends mes deux mains, monsieur, -en vous disant merci du fond du cœur.» - -La duchesse s'était levée et avait pris les mains de de Bergues -dans les siennes. - -Elle le regardait de haut en bas, le dominant de tout son buste et -semblant jouir de sa confusion. «Et nous pourrions en rester là. -Vous m'avez sauvée, je vous ai remercié. J'ai tenu à le faire de -vive voix et chez moi; le valet de pied pourrait maintenant vous -reconduire et tout serait dit, l'aventure serait terminée. Quand -vous m'avez délivrée de toute cette racaille, vous ignoriez que -vous preniez la défense de la princesse d'Ebernstein Asmidoff. -Votre pitié d'homme et votre courtoisie de galant homme vous ont -seules poussé à cet acte... Mais je ne me croirai pas, moi, une -Scaterberg-Eberfield, si je m'en tenais là.» Et sur un mouvement -irréfléchi de de Bergues. «Vous saurez pourquoi j'étais à ce bal, -et d'autres choses encore. Il me plaît de me confesser un peu à -vous, je suis protestante et j'ignore la confession. Oh! ce n'est -pas que je veuille me justifier. Toute gâchée que soit ma vie, -tout ce que j'ai fait, je le referais encore si la chose était à -refaire, mais cela me soulagera de causer un peu avec vous; cela -débridera l'abcès comme disent les chirurgiens. Si je vous prends -comme confident, c'est que dans ma vie déjà longue de femme de -quarante ans, vous êtes le premier galant homme et le premier -honnête homme peut-être qu'il m'ait été donné de rencontrer, oh! -je n'excepte même pas le duc. Avant votre rencontre (j'ai eu des -amants, pourquoi m'en cacherai-je, toute l'Europe le sait, et -ceux, que j'ai eus dans ce pays, ont pris soin de le clamer sur la -Riviera). Avant votre rencontre, tous ceux que j'ai connus: des -poupées, des ruffians ou des goujats... Je suis mal mariée, je ne -suis pas jolie, j'ai des millions et je suis née indépendante, -le duc me laisse libre de mes actions. Vous jugez de ma vie, moi -qui eusse été une épouse et une mère admirables si j'avais eu un -mari et des enfants... Le duc n'est qu'un musicien, n'insistez -pas. Oui, c'est ainsi. Des cerveaux vides et de gros appétits de -plaisir et d'argent, voilà ce que j'ai trouvé toujours autour de -moi. Et la présence de tels êtres dans mon ombre est logique: ma -naissance et ma situation ont fait de moi une proie... - -«Tayaut! En chasse! la meute des bas instincts est accourue, -toutes les convoitises allumées me traquent et m'ont traquée, -c'est la curée de la duchesse d'Ebernstein Asmidoff. On me dit si -follement généreuse, n'est-ce pas, monsieur?» - -Et sur un geste de de Bergues: «Ne protestez pas, vous connaissez -Thomas Barett, l'Américain que l'on me prête pour amant et qui -l'est en effet. C'est pour lui que j'étais à ce Veglione. On -m'avait prévenue qu'il y serait avec une autre femme, et une -femme jeune, jolie, et qu'il désire et qu'il aime, car moi... On -n'aime pas la duchesse d'Ebernstein, on en est l'amant. Oui, c'est -ainsi, je n'ai aucune illusion sur Thomas Barett, je le méprise -et je l'adore: c'est de la bassesse, mais c'est aussi de l'amour. -Le mépris n'exclut pas la passion, au contraire, et les manuels -d'éducation pour jeunes filles établissent seuls qu'on ne peut -aimer que ce qu'on estime: leçons de cithare et romances sans -paroles de Mendelssohn, cela est du même bateau, comme vous dites -dans votre argot français. - -«Donc, j'aime Thomas Barett, je l'aime follement, éperdument, avec -la frénésie d'une femme qui se meurt, car, après lui, je le sens, -je n'aurai plus le courage de renouer une autre intrigue. Les -miroirs ne mentent pas, je sais quelle figure m'a faite l'amour -de l'amour. Après Barett, que je chéris lâchement pour tout le -mal qu'il me fait, je n'aurai plus de liaison et je glisserai -froidement au libertinage: ce sera la passade à l'heure ou à la -nuit avec les croupiers de cercle, les musicanti, les cochers de -grande remise et les coureurs de vélodromes, clientèle habituelle -de toutes les vieilles belles échouées en Riviera.» - -Et avec une flamme bleue dans ses prunelles apparues agrandies, -toute sa pauvre face transfigurée par la passion: «Aussi, quand -le lundi gras, un billet anonyme me prévenait que Thomas Barett, -que je croyais à Paris (_il avait pris congé de moi le samedi_) -se cachait à Nice avec une jeune maîtresse, qu'ils y suivaient -les fêtes du Carnaval et assisteraient le mardi au Veglione de -l'Opéra, tout mon sang ne faisait qu'un tour. - -«Le billet donnait le détail de leur journée de la veille. Ils -avaient été à la Redoute après avoir suivi dans la journée la -bataille des confettis. On ne savait où ils étaient descendus, -mais une indiscrétion de costumier avait révélé la couleur des -dominos qu'ils porteraient au Veglione du mardi. Barett et son -amie seraient en satin blanc fleuri d'œillets et de mimosas. La -lettre était signée: _Une femme qui se venge, car elle l'aimait -comme vous_. - -Cette lettre! le cœur me chavirait sous les côtes en la lisant, et -j'avais dans les veines le froid de la mort et la brûlure de la -fièvre. Une angoisse m'étouffait, car cette lettre était la preuve -de la double trahison. - -«Trompée, certes, je savais qu'il me trompait depuis longtemps, -mais pas avec cette duplicité et ce cynisme, dans le pays même, -à une heure d'Antibes où personne n'ignore que cet homme est mon -amant, et puis je le haïssais pour ce dernier mensonge, ce départ -prétexté à Paris! Il avait menti comme une fille, lui que je -croyais un homme; alors la fureur m'aveuglait; et décidée à tout, -avide de scandale, je partais pour Nice, y descendais à l'hôtel -et allais à ce Veglione. Vous m'y avez vue rôder, comme une bête -blessée, au milieu des quolibets des couloirs; vous avez vu mon -geste et vous avez deviné ma détresse, ma honte et ma douleur. -Pourquoi reviendrais-je sur cette scène? Vous m'avez secourue, -défendue, sauvée; votre bonté vous a averti, vous, et vous avez eu -pitié de l'agonie d'âme que je traînais, ce jour-là, au milieu de -ces viveurs. - -«On m'avait dupée, bafouée, on avait tablé sur ma passion et ma -jalousie; quelqu'un avait pris comme hochet et mon angoisse et -ma peine. Et l'instigateur de cette abominable comédie, l'auteur -de la lettre dénonciatrice, savez-vous où je le découvrais? Chez -moi, le lendemain même, à ma table. A sa façon mielleuse de -s'informer de ma santé, à son inquiétude affectée à propos de ma -pâleur et de la cernure de mes yeux, à la joie mal dissimulée de -son regard faux et cruel, je reconnaissais dans mon mari l'affreux -mystificateur de la nuit. C'est le duc qui m'avait fait adresser -cette lettre, je n'en pouvais plus douter. Le rayonnement de -toute sa face de fourbe le trahissait encore plus que son effort -d'obséquiosité. Ebernstein avait ajouté cette lâcheté à tant -d'autres, car le duc... si vous saviez, si vous saviez...» - - - - -III - -IDYLLE PRINCIÈRE - - -«--Le duc! mais il a été le mauvais génie de mon existence. C'est -lui qui m'a faite ce que je suis! Son ombre a pesé sur toute ma -vie. Si vous saviez, si vous saviez!...» La duchesse s'était levée -et, appuyée des deux mains sur la table, regardait éperdument -de Bergues dans les yeux, puis elle se laissait retomber sur le -divan, le bras gauche posé sur un coussin; de la main droite -elle s'appliquait sur la joue une grosse rose prise à la gerbe -de la buire de cristal. Elle rafraîchissait ainsi aux pétales la -fièvre de ses pommettes; la honte les avait faites brûlantes. -Elle continuait de se tamponner le visage avec la fleur; et ce -mouvement machinal, le jeune homme se souvenait l'avoir déjà -surpris chez des êtres malades de la poitrine, à l'heure où monte -la fièvre du soir. - -«Je n'ai pas à me défendre, je ne cherche pas à me justifier, mais -pourtant si j'avais eu un autre mari, je ne serais pas descendue -où j'en suis... le Duc! Si vous connaissiez l'enfance que j'ai eue -dans cette petite cour patriarcale et démodée de Scaterberg, notre -éducation et nos jeux de jeunes filles à mes sœurs et moi... Mes -sœurs! si vous aviez connu mes sœurs!.., leurs yeux plus grands -que l'innocence, leur belle santé d'âme et de corps, leur gaîté -de pensionnaires dans ce grand parc d'Emerfield où nous voulait -libres et grandies en pleine nature un père imbu des idées de -Jean-Jacques et demeuré, en plein XIX^e siècle, enthousiaste -des _Confessions_. Et ce domaine d'Emerfield, au cœur du Tyrol -autrichien, ses horizons de montagnes et de forêts séculaires, -son immense parc aux pentes boisées de sapins, qui descendaient -à un petit lac, un lac moiré d'ombre aux eaux bleu paon, comme -le Konigsee de Salzbourg, ces paysages de légende et de rêve que -célèbrent tous les conteurs allemands, et les mœurs naïves des -cœurs braves et simples que sont restés les montagnards de chez -nous!... Dire que c'est dans cette fraîcheur et cet apaisement, -parmi ces âmes robustes et saines, dans la gravité calme et -souriante d'une vie contemplative que je suis née, que j'ai -grandi, moi la duchesse d'Ebernstein-Asmidoff. Et le scandale de -ma vie actuelle en Riviera a débuté par une enfance de princesse -de conte, dans les parfums de résine et de menthe sauvage d'un -parc héréditaire, parmi des reflets de neige et de bois de sapins, -dans un pays de bûcherons, de pâtres et de chasseurs d'izards, au -milieu du songe des lacs et du fracas des torrents!» - -La rose rouge que la duchesse appuyait sur ses joues s'était -effeuillée. Elle en avait pris une autre et en promenait avidement -les pétales sur son visage brun. On eût dit qu'elle respirait -le parfum du passé dans celui de la fleur et demandait à cette -amie odorante et muette le courage de poursuivre. La duchesse -continuait. «--Mes sœurs étaient autrement jolies que moi, mais je -passais bien à tort pour la plus intelligente. J'avais surtout -plus de décision, j'étais l'énergique de la famille. Il y a du -sang espagnol dans notre branche, apporté là par une grand'mère, -née Toloza-Cœli, et cette goutte de sang et de soleil, j'ai -tout lieu de croire que c'est moi qui l'ai dans les veines. Mes -sœurs étaient mélancoliques et douces, moi j'étais volontaire et -taciturne et, petite fille, j'avais déjà ce teint de bile qui -jure si violemment avec le blond de mes cheveux, et ces yeux -d'orage qui autrefois furent beaux. J'étais aussi adroite à tous -les sports. La décision de mon caractère, l'énergie que l'on me -prêtait et ma réputation d'écuyère accomplie fixèrent le choix du -duc régnant de Finlande: il demanda ma main à mon père pour son -fils. - -«Le duc héritier (il a abdiqué depuis en faveur de son frère) -était un grand jeune homme blond, régulièrement beau de cette -beauté classique qu'ont tous les Ebernstein. Le duc Otto n'avait -alors que vingt-cinq ans, moi j'en avais dix-neuf. Le prince de -Finlande était assez sauvage; il vivait éloigné des affaires avec -une horreur marquée pour les fêtes de la Cour; il s'occupait -passionnément de musique. Très artiste, son indifférence politique -faisait craindre en lui une sorte de Louis II de Bavière, et -l'assidue présence auprès de lui de Berkestoff, le compositeur -russe, n'était pas faite pour endormir les appréhensions des -siens. On redoutait fort à Milerschurt l'influence du favori. - -«Une femme de tête était nécessaire auprès de ce duc indolent et -chimérique et l'on songea à moi. Le duc Otto vint à Emerfield, -invité par mon père à la demande du sien; il se présenta en fiancé -et j'aimais de suite, moi, de toutes les forces de mon sang et -de mon âme ce beau prince mélancolique à la stature de dieu -scandinave, au profil grave et fier de héros danois. - -«On nous maria...! Ce que furent ce mariage et la nuit de ces -noces! L'une et l'autre appartiennent autant au drame qu'à -l'opérette, tant le ridicule en fut tragique et déroutant... Le -duc n'est pas même un vicieux, c'est pis. C'est un impuissant. -Il y a dans le vice une fatalité et une tristesse qui peuvent -émouvoir; et dans l'ardeur aveugle de certains aberrés à courir -à leur perte apparaît parfois le grandiose des destinées -inévitables, toute la détresse des tares héréditaires, magnifiées -dans Euripide et Eschyle. Le duc n'est qu'un frigide, comme on -disait au grand siècle, mais compliqué d'un exaspéré misogyne. -Il a l'horreur et la haine de la femme, pis, il a horreur et la -haine de l'amour et c'est là son crime, car sa tare physique et -la lâcheté de son mariage, de ce mariage consenti pour complaire -aux siens, je les lui aurais pardonnées si dès le premier jour il -ne s'était acharné et complu à semer dans ma vie la ruine et le -désespoir. - -«Le baiser glacé dont il effleurait mon front, le premier soir -au seuil de l'appartement nuptial, il ne le renouvela jamais. Je -n'avais fait que changer de nom et de résidence et, de princesse -de Scaterberg devenue duchesse d'Ebernstein, je n'en demeurai pas -moins implacablement jeune fille. Quoique un peu déconcertée et -surprise, je me serais résignée à mon sort, si les yeux moqueurs -des autres femmes et les questions perfides des princesses ne -m'avaient enfin avertie. J'étais seule, sans défense sur une -terre étrangère, ou ma qualité d'Autrichienne était presque une -offense; il ne me fut bientôt plus permis d'ignorer l'hostilité de -la Cour. - -«Echos de l'opinion populaire, certains journaux s'enhardirent -jusqu'à l'insulte. On s'étonna de la stérilité de l'étrangère; le -peuple réclama une grossesse. Je me cabrais et, enfin émue après -dix mois d'affronts dévorés et subis, un soir je pris mon courage -à deux mains et pénétrai chez le duc. Je l'informais de l'attitude -des siens vis-à-vis de sa femme, et lui expliquais clairement ce -que son peuple réclamait de moi. - -«Je me souviendrai toujours de cette soirée. Le duc était dans -son cabinet de travail, installé devant une table où il notait -une fugue qu'il avait composée quelques jours auparavant. Je vois -encore les grandes orgues régnant au fond de la pièce et leurs -tuyaux argentés qui montaient jusqu'au plafond. Il ne levait -même pas la tête et continuait d'écrire; je posais une main -sur une pile de partitions et, pendant que la plume criait sur -le parchemin, je lui exposais ma requête. Ma voix me semblait -étrangement changée dans le silence. Le duc daignait enfin lever -le front: «Des enfants, mais il ne tient qu'à vous d'en avoir, -madame. Arrangez-vous en conséquence. Je vous laisse absolument -libre, cela ne me regarde pas.» - -«Il s'était mis debout, me faisait un grand salut et, traversant -le hall, pénétrait dans sa chambre. Il en poussait le verrou. - -«Je demeurai indignée, stupéfaite. - -«Et alors... la déchéance commença. Le duc l'avait voulu. - -«Ce fut d'abord lente, avec mille précautions et toutes les -dérobades de l'hypocrisie, la première chute et le premier amant: -un aide de camp de mon mari. Un étrange hasard m'en imposait -depuis cinq mois la continuelle présence. Le comte Nurlo n'avait -pour lui que sa prestance et sa moustache fine de bel officier. Il -m'aima comme aux ordres et j'ai depuis soupçonné le duc de l'avoir -posté là sur mes pas avec la consigne de devenir mon amant. Je me -lassais vite de ce fantoche, j'étais ardente et volontaire. La -révélation de l'homme avait éveillé en moi un tempérament. Après -celui-là, ce fut un autre, je n'avais encore que de la curiosité, -mais combien sensuelle; mais d'intrigue en intrigue et d'aventure -en aventure, dans cette Cour ennemie et complice, j'aboutissais -vite au scandale. Il fut immense, aggravé des rumeurs équivoques -qui couraient sur le duc. Il venait d'imposer à l'Opéra de -Milerschurt la dernière œuvre de Berkestorff. Une cabale s'était -formée contre le favori. A la première représentation de son -_Néron_, des sifflets et des huées accueillirent notre entrée dans -la loge ducale. _Claude_ et _Messaline_ furent les noms dont on -nous salua; le public avait adopté l'époque du drame. La force -armée fit évacuer la salle, ce fut un esclandre européen. - -«Le maître de la police fut destitué, mais le duc dut signer -son abdication en faveur de son frère, et notre beau-père nous -conseilla de voyager. En Finlande, les conseils sont des ordres. -Les médecins prescrivaient le Midi pour le duc Otto. Surmené par -les veilles et ses travaux de musicien, neurasthénique comme tout -artiste, il était menacé de tuberculose et ne se rétablirait que -sur la Riviera. - -«La Riviera! Le duc accueillait la décision paternelle comme une -délivrance; il avait horreur de la Finlande et de la vie grossière -et dure de ce pays. Il avait toujours rêvé des ciels de soie et -des horizons de golfes et de promontoires du lac méditerranéen. - -«La Riviera! Je n'avais jamais pu, moi, prononcer ce nom sans -évoquer des vergers d'oliviers, des jardins de cyprès tout -foisonnants de lentisques et de palmes. La Riviera et ses bosquets -parfumés d'orangers! La Riviera! Nous aurions pu être si heureux -là, si mon mari l'avait voulu! La Riviera pour nous, avec notre -fortune et la complète indépendance de la couronne abdiquée, mais -c'était l'enchantement d'une vie quasi-féérique dans un jardin -d'Armide, là devant cette mer fluide de clartés, dans ce décor -d'apothéose.» - -La duchesse s'était levée et, saisissant la main de de Bergue, -l'avait brusquement entraîné devant la glace sans tain de la baie: -La Pergola occupe la pointe du cap d'Antibes, et, de l'angle de -la pièce où elle l'avait conduite, la masse de l'Estérel ravinée -d'améthyste et crêtée d'iris surgissait, posée à plat sur une -mer d'or pâle, avec la précision d'une découpure. Irréelle et -chimérique, c'était une montagne d'écran japonais. Un ciel ardent -et tendre, d'un rose de fleur de pêcher, flambait derrière -l'arabesque violette, imposait dans le crépuscule une vision -d'Extrême-Orient et par la glace sans tain, que la duchesse venait -d'entr'ouvrir, une odeur vanillée et sucrée de jasmin montait, -mêlée à des saveurs de sel; une treille enguirlandée de bégonias -et de capucines courait autour de la maison; le soir la faisait -fumer comme un immense encensoir: «La Riviera, le duc a trouvé le -moyen d'empoisonner ce divin exil?» - - - - -IV - -LE SECRET DE LA DUCHESSE - - -«Oui, ce pays est admirable. Ce golfe Juan et cette baie de Cannes -dans leur cirque ouvert de montagnes, Alpilles en amphithéâtre aux -cimes blanches de neige et groupes boisés de l'Estérel, tout cela -vaut en effet la corniche Ligure de Gênes à Livourne, Rappalo, la -Spezzia Nervi, les carrières de Carrare; et le golfe de Naples -n'est pas plus beau que la baie des Anges, vue des hauteurs du -Mont-Baron. Oui, cette Riviera est une côte enchantée malgré son -pullulement d'hôtels et de villas, mais son climat est traître -et meurtrier, et en vérité je ne sais si je ne dois pas maudire -l'énervante douceur de ce ciel d'opéra.» La duchesse, debout dans -l'embrasure de la baie, suivait d'un regard éperdu l'incendie -du couchant et l'agonie de nuances, la changeante agonie de -la montagne et de la mer. Elle continuait comme se parlant à -elle-même: - -«Cette Riviera!... C'est de notre arrivée en Riviera que datent -mes malheurs. Qu'est-ce que les scandales de Milerschurt et -d'Emerfield auprès de la vie que j'ai menée ici! En Finlande le -duc était un mari indifférent et hautain. Occupé de choses d'art, -à peine daignait-il s'apercevoir que j'existais, mais une fois -dans cette terre promise et dangereuse de la Provence, un homme -inconnu se révélait en lui, un tyran que je ne soupçonnais pas, un -despote ennuyé et cruel, qui fait le mal pour le plaisir du mal et -jouit férocement de la souffrance. Un satrape excédé perçait vite -sous son masque de musicien épris de contrepoint et de fugue. Et -ce furent toutes les lâchetés d'un Tibère, toutes les fourberies, -toutes les férocités, toutes les complications bysantines d'une -âme d'eunuque amoureuse de pièges et d'intrigues... et il n'était -pas ainsi avant notre séjour à Antibes. C'est dans cette villa, -à l'ombre découpée de ces treilles et de ces vergers d'oliviers -qu'éclatait sa haine sacrilège de l'amour. - -«Certes, la duplicité était en lui, mais ce climat l'exaspéra. -C'est la mollesse de ce pays, qui dénoue d'abord la volonté -comme une écharpe pour la tendre ensuite comme un arc, dans la -sécheresse ardente de son mistral. C'est l'âpreté de ces jours de -bourrasque et de poussière, la fièvre permanente bercée dans ces -vagues sans flux et sans reflux et, par-dessus tout, ces effluves -de caresses et rut éparses dans l'unanime consentement des -choses et des êtres à l'amour, c'est toute cette nature complice -qui, en exacerbant mes sens, redoublait chez lui la rage de son -impuissance; et ce soleil menteur, à la fois brûlant et glacé, -qui pompe le cerveau et détraque le système nerveux, voilà le -grand coupable et, dans le drame où nous sommes tous deux acteurs, -marionnettes aveugles avec des instincts pour fils, c'est le -climat de ce pays qui joua le rôle de la fatalité. - -«Le duc travaillait mal à Milerschurt. Ici, il cessa complètement -de travailler. Il eut beau s'entourer de compositeurs italiens, -d'organistes sans emploi et de vagues maîtres de chapelle, cette -mer et ces montagnes annihilaient en lui toute imagination, -toute puissance de labeur. Mais ce pays l'avait pris et, captif -involontaire de son charme, il ne voulait plus le quitter. De -cette incapacité au travail naquit mon infortune. - -«Dans son oisiveté il conçut contre moi une effroyable rancune; -toute sa veulerie s'aigrit en haine. Il envia mon bonheur, il -envia jusqu'à mes amants. Lui, le misogyne et le frigide, à qui -la nature a refusé la joie des possessions, il s'ulcéra dans sa -solitude d'une hideuse animosité d'eunuque et d'impuissant. - -«Moi, j'étais amoureuse et éperdument. Je n'ai connu vraiment la -passion que dans ce pays. En Finlande mes aventures n'avaient -été que des coups de dépit, des représailles fébriles d'épouse -délaissée, des réponses du tic au tac à l'outrageante froideur -de mon mari. Ici, seulement, je devins femme. Cette Riviera -dont, jeune fille, je ne pouvais pas prononcer le nom sans un -frémissement de tout mon être, ne m'avait pas déçu, la vision -s'était réalisée, telle que l'évoquaient mes lointaines songeries -d'enfant. La vie, que j'avais vécue jusqu'alors, m'apparut terne -et grise, et c'est dans cette Pergola que l'existence commença -vraiment pour moi. J'y aimai le comte Zicco et le chevalier -Contaldini et ce furent là vraiment les deux grandes passions de -ma vie. - -«J'ai connu sous ces treilles de jasmin de Virginie et dans ces -allées de cyprès d'inoubliables heures. Leur souvenir m'y fixe -à jamais. Combien de fois j'y bénis mon exil et la décision du -prince à qui je devais tout ce bonheur. J'y connus même la beauté, -car, le croiriez-vous, monsieur, transfigurée par la passion, -j'étais devenue presque jolie, oui, jolie dans la montée des -sèves, la vibration de la lumière et l'épanouissement de tant de -fleurs. - -«J'avais compté sans la haine du duc. Il ne put supporter le -spectacle de ma joie et je payais bientôt chèrement les heures -d'ivresse qu'il m'avait permises en somme, puisque lui-même -m'avait poussée aux aventures. Le duc me voulait bien mère, mais -ne me voulait pas amante, et c'est l'amante seule qui s'était -révélée en moi. - -«Je vivais dans un tel éblouissement que je ne remarquais même pas -cette animosité et cette envie embusquées et guetteuses. Ce fut, -de la part du duc, une haine de prêtre et de vieille femme contre -la jeunesse et l'amour, une haine ulcérée de rancœur jalouse qui -attend son heure, patiente et épie. Je ne fus pas longtemps sans -en ressentir les effets. Le duc savait où me frapper. - -«Le comte Zicco était notre hôte. Le duc l'avait attaché à son -service, il dirigeait le haras que nous possédions à Saint-Raphaël -et dressait les chevaux de mon mari. Il m'accompagnait souvent -dans mes promenades et me servait d'écuyer. A Emerfield, j'étais -l'amazone de la famille. Le comte Zicco n'avait pas de fortune: -le duc lui faisait vingt-quatre mille francs par an et j'en étais -arrivée, dans mon amour aveugle, à une sorte de gratitude envers -mon mari. - -«Le 6 avril 1895, Zicco montait dans le parc un alezan hongrois -qui m'était destiné. C'était une bête assez capricieuse, mais -déjà assouplie par la main de Zicco qui la sortait tous les -matins, depuis quinze jours. Tout à coup le cheval faisait un -brusque écart et, prenant le mors aux dents, allait s'abattre -contre une énorme touffe de cactus. On rapporta le comte dans un -état lamentable, il avait la poitrine écrasée et mourut le jour -même à cinq heures. Le duc assista à son agonie et je n'appris -l'horrible événement que le soir, à mon retour de Cannes où je -déjeunais ce jour-là. Ce fut le premier malheur abattu sur la -Pergola. - -«Ma douleur fut immense, j'en porte encore la blessure. Je -demeurais un an confinée dans mon deuil. Puis le duc exigeait que -je reprisse ma vie mondaine; la maladie que j'avais prétextée -avait assez duré. L'Opéra de Nice montait la _Transtévérine_, du -duc d'Ebernstein, et la Pergola devait se rouvrir aux invités pour -une série de dîners et de réceptions nécessaires au succès de -l'œuvre; je me résignais et m'attelais à la gloire de mon mari... -Le soir de la première, le duc amenait dans ma loge le chevalier -Contaldini... Six mois après, nous étions, Contaldini, le duc -et moi, à Saint-Moritz. Le duc ne pouvait plus se passer du bel -Italien, j'étais devenue sa maîtresse. - -«Notre liaison dura plus d'un an. Contaldini habitait Monte-Carlo, -nous nous rencontrions à Nice; mais ma santé était demeurée -ébranlée de la catastrophe de Zicco et le médecin m'imposa de -nouveau l'Engadine. Saint-Moritz nous revit le duc, le chevalier -et moi. - -«Le duc et Contaldini chassaient souvent dans la montagne. -Accompagnés d'une escouade de guides, c'étaient moins des chasses -que des excursions qui duraient parfois plusieurs jours. Un soir, -le duc rentrait seul. Entraîné à la poursuite d'un chamois, le -chevalier avait perdu pied au tournant d'une sente et roulé dans -la précipice; le duc rentrait avec les guides pour chercher des -échelles et des cordes et tâcher de retrouver le corps. Ils -revinrent deux jours après, sans le cadavre. Contaldini avait dû -glisser dans quelque ancienne crevasse. Le glacier le gardait. -Nous partions le lendemain même pour Bayreuth. - -«J'étais anéantie de désespoir, anesthésiée d'épouvante; ma -stupeur était telle que je me laissais emmener; le duc retrouvait -là tous les wagnériens des deux mondes accourus pour communier -sous les espèces du Maître: on donnait la Tétralogie. - -«J'étais tellement ivre de détresse que je suivis le duc au -théâtre, j'aimais mieux tout que la solitude. J'assistai d'abord à -l'_Or du Rhin_ et le lendemain à la _Walkure_... La _Walkure_, je -m'en souviendrai toujours. Malgré l'obscurité de la salle, c'est -pendant cet opéra que j'eus tout à coup l'épouvantable conscience -de la culpabilité de mon mari. - -«C'était pendant le second acte, Sieglinde est pantelante, -évanouie sur les rochers; au loin, dans les gorges rocheuses, la -meute d'Huding aboie, les cors font rage et sonnent la curée des -deux amants; le terrible motif du tueur de loups monte et grandit -à travers les vallées, gagne les sommets et, comme une mer, emplit -toute la scène. Siegmund s'élance à travers les blocs de granit, -brandissant son épée, et répond à l'appel. - -«Ce final du deuxième acte de la _Walkure_, c'est le triomphe de -la vengeance du mari. Je sentais le regard du duc peser sur moi. -La salle était bien sombre, mais, sous l'obsession de cet œil -opprimant, une étrange clarté se fit soudain en moi; je vis le duc -sourire et je compris! - -«Je compris quelle main avait précipité la mort de Zicco et de -Contaldini; et pourtant le duc n'était pas jaloux, je lui suis -indifférente. Si le duc d'Ebernstein a tué mes deux amants, -c'est pour le seul plaisir de me faire souffrir et de me voir -souffrir... Cette cruauté, les Ebernstein l'ont tous dans le sang -et une barbare étiquette la cultive soigneusement dans leur cœur. -Oh cette cour de Finlande, où j'ai vu fouetter des pauvres petits -enfants du peuple en présence de mes jeunes neveux, en exemple et -en punition de peccadilles d'écoliers commises par les princes. -Tel est le système d'éducation à la cour de Milerschurt, et je -connais assez maintenant mon mari pour être convaincue du plaisir -qu'il devait prendre enfant à ces corrections exemplaires. - -«Lui seul a suscité les accidents qui m'ont deux fois atteinte et -brisée dans Zicco et Contaldini, et ne croyez pas que mon chagrin -m'hallucine! J'en ai eu les preuves depuis. - -«Rentrée à Antibes, j'ai fait une enquête aux écuries, j'ai -interrogé les palefreniers et les lads, j'ai été jusque dans un -garage à Nice interviewer un ancien cocher devenu chauffeur et, à -prix d'or, j'ai su, j'ai appris. - -«L'alezan que montait Zicco, le matin de la catastrophe, avait été -drogué; un mélange d'avoine et de graines de chanvre, trempées de -champagne et d'eau-de-vie, avait été donné à la bête. L'homme qui -a pu commettre cette infamie est capable de recommencer, n'est-ce -pas? la mort de Contaldini le prouve. Néanmoins, le duc maintenant -a peur, il se sent deviné, il se sent démasqué car, hors de moi -à mon retour de Nice, le soir du jour où j'y appris la vérité, -j'osais lui dire: «Arrangez-vous, monsieur, pour que mes amants ne -meurent plus de mort subite, autrement je déposerai une plainte au -parquet. Arrangez-vous aussi pour que je ne meure pas la première, -car j'ai pris mes précautions et vous pourriez avoir des ennuis, -et je le regretterai pour la famille des Ebernstein.» - -«Et voilà pourquoi le duc se contente maintenant de fournir des -maîtresses jeunes et jolies aux hommes que j'aime, en un mot à -me suborner mes favoris et à me mystifier, et me pousser, folle -de rage et de désespoir, au scandale dont vous m'avez sauvée, -monsieur, la nuit du dernier Veglione.» - - - - -LA VILLA DES CYPRÈS - - - - -I - -LA VILLA DES CYPRÈS - - -Nous revenions de la Mortola, la splendide propriété où lord -Hambury dépense quatre-vingt mille francs par an; les quatre-vingt -mille francs d'horticulteurs, de fleurs exotiques et d'arbustes -rares, qui font de ce ravin sauvage, entre Vintimille et Menton, -le plus admirable jardin d'Italie et même d'Afrique que puisse -rêver le voyageur; la Mortola, Eden unique surgi entre l'Alpille -et la mer à force de volonté et à coups de millions, la Mortola -dont la somnolente et soleilleuse mollesse, dans l'engourdissement -de tant de parfums et d'essences multiples, éternise aux pentes -de la Riviera la magique vision d'un domaine de fées; la Mortola, -jaillissante de tiges et d'ombelles et de palmes et de tant de -cyprès échelonnés sur la soie bleue du large; la Mortola aux -pelouses étoilées de tant d'anémones et d'iris violâtres, que -l'Arioste y eût voulu le jardin d'Armide, et Botticelli le bosquet -d'orangers de sa Primavera; la Mortola, immense bouquet de fleurs -effeuillé dans la mer. - -Nous revenions donc de la Mortola. Nous avions déjà dépassé le -restaurant Garibaldi et descendions vers Caravan par la Corniche, -et l'ombre avec nous descendait sur la route, creusant de traits -profonds le ravinement des roches, au pied des petites maisons -inondées de lumière de Grimaldi, le village italien, premier -berceau des princes de Monaco. Grimaldi, Monaco! toute une Italie -batailleuse et chevaleresque, guerres de partisans, condottieri -et pirates, rapines féodales, aventures galantes et sanglantes -amours, tout un passé de métal et de soie, retentissant d'armures -et bruissant de guitares, s'évoquait et chantait devant nous, figé -dans la poussière et l'or du crépuscule, dans le décor épique et -pourtant si sensuel des montagnes de Menton. - -Des bruits de charroi traînaient sur les pentes, et, comme dans -un tableau de primitif, le vieux Menton, son petit port et son -môle se détachaient avec une précision de découpure sur la pâleur -moirée d'une mer immobile aux luisances de miroir; et déjà, -Caravan commençait. La montagne s'essaimait de villas, la route -se bordait de terrasses. Des retombées de géraniums roses, des -étoiles bleues de clématites allumaient des clartés dans le vert -glauque des cactus et des oliviers du chemin, villas claires, -souriantes et coquettes, nichées comme des tourterelles dans la -verdure, aux flancs rocailleux de l'Alpille, et toutes roses dans -le couchant de l'adieu du soleil. - -Un long bâtiment à deux étages, aux persiennes hermétiquement -closes, détonnait au milieu de toute cette gaieté. Il s'adossait à -la montagne, séparé de la route par trois terrasses superposées, -trois terrasses à l'italienne et toutes les trois bordées -de cyprès. Ces trois rangs de hautes quenouilles de bronze, -échelonnées au pied de ce logis aveugle, en aggravaient -étrangement la tristesse. Le cyprès, symbole de deuil pour les -peuples du Nord qui en ornent leurs cimetières, est un symbole de -joie pour les races du Midi. La Provence les plante autour de ses -mas, et la Riviera en fait des murailles vivantes et vertes pour -protéger du vent les roses de ses jardins. - -Dans sa solitude et dans son abandon, la maison aux trois -terrasses et son escorte de cyprès, n'en prenaient pas moins un -glacial aspect de tombe; d'étroits parterres de violettes, étalés -en longueur devant chaque balustre, ajoutaient par leur grâce -austère et symétrique à l'impression funèbre de ce logis mort. - -Même dans la gloire du couchant, la demeure aveugle restait -baignée d'ombre. On eût dit que la lumière craignait d'effleurer -toutes ces tristesses et tout ce noir. - - Il est des larmes dans les choses! - -Et devant le décor médité et voulu de cette villa lugubre un petit -frisson me courait sur la peau. Instinctivement je pressais le -pas. - ---Ralentissons plutôt, me chuchotait Maxence, et saluons même, si -vous le voulez bien; car ici veille et se survit à elle-même une -profonde et noble douleur. - ---Comment! quelqu'un habite cette tombe? - ---Oui, et vous l'avez deviné, car vous êtes tout pâle, mon ami. Il -y a une vie murée derrière cette façade et ces persiennes closes. -Une âme obscure s'y obstine dans le regret et dans le désespoir. - ---Alors cette villa a une légende? - ---Non, elle l'aura un jour. En ce moment c'est encore de -l'histoire et peut-être une des plus navrantes que je sache. -Près de douze cent mille francs de rentes dorment au fond de -cette demeure; douze cent mille francs qui, à la mort de lady -Faringhers, iront alimenter à travers l'Angleterre et les Indes -les hôpitaux fondés par Sa Très Gracieuse Majesté en faveur de ses -fidèles marins. - ---Lady Faringhers! je connais ce nom. - ---Parbleu! toute la Riviera le connaît ou plutôt l'a connu. Lady -Faringhers, il y a vingt ans, avait la maison la plus ouverte -et le salon le plus recherché de Cannes. La villa des Cyprès, -que nous longeons en ce moment, n'était qu'un vide-bouteilles, -une fantaisie que lord Faringhers avait eue, un but à donner à -ses promenades entre Cannes et Menton. Lady Faringhers l'habite -maintenant, hiver comme été. Il y a quinze ans, vous m'entendez, -quinze ans que Lady Faringhers n'a quitté cette maison. Elle -n'en sort jamais; on n'y reçoit personne. Jamais ces persiennes -ne bougent. Nul dans le pays ne peut se vanter de les avoir vues -ouvertes. - -Comment la recluse, qui s'est enterrée vivante en cet _in-pace_, -volontairement aveugle devant le plus bel horizon du monde, -peut-elle vivre dans ces ténèbres et cette cécité? Ceci est un -mystère; à vous de mieux le pénétrer. Lady Faringhers n'a auprès -d'elle que deux vieux serviteurs, deux vieux Caleb d'une époque -et d'une race abolies, qui doivent être royalement payés, car -on n'épouse pas la douleur des autres. Lady Faringhers s'est -d'elle-même rayée de la vie. Morte à toute ambition, morte à -toute espérance, une seule idée, mais immuable survit en elle: -imposer son deuil à ce pays de lumière et de joie, et de l'ombre -de ses cyprès, de la sévérité voulue de ses parterres attrister -cette route passagère et chantante qui mène en Italie, dans de -l'aventure et du soleil. Tout l'orgueil de la race anglo-saxonne -se retrouve là, cette fierté du splendide isolement, dont -l'Angleterre s'enivre, mais à la condition d'en faire sentir au -monde l'oppression et le poids; et c'est là la force de cette -race! Elle ne vit et ne se survit que par son instinct dominateur. -Lady Faringhers est peut-être la plus malheureuse et la plus -douloureuse des femmes. Riche et de quelles richesses, et très -belle encore, il y a quinze ans (et rien ne dit que cette beauté -ne survive), elle a renoncé au monde, mais elle veut que le monde -sente peser sur lui son écrasante douleur. Et cette douleur, elle -l'étale au flanc lumineux de cette montagne et le long de ses fûts -de cyprès. Tombé de ces terrasses funèbres, c'est comme un manteau -de glace et de plomb qui descend sur la route et nous étreint -au cœur, vous, comme le roulier dont la charrette nous précède. -Inconsciemment, voyez, en longeant ce grand mur, il accélère le -pas de ses chevaux... Les cyprès de Lady Faringhers! ils étaient -bien petits quand elle vint s'installer ici, il y a quinze ans. Ma -parole! je crois que durant la longueur des nuits elle en écoute -croître et pousser sourdement les racines, et, comme eût dit -d'Aurevilly, leurs puissantes racines lui poussent dans le cœur. - ---Mais, c'est presque une _Diabolique_ que vous me racontez, -Maxence. Quel amour inouï, quelle passion violente ont pu tisser -les crêpes d'un tel veuvage? - ---Il ne s'agit pas d'amour. Je vous ai dit la plus noble des -douleurs. Lady Faringhers n'est pas une veuve. C'est une mère. - ---Ah! - ---Oui, l'emmurée vivante de cette solitude depuis quinze ans n'a -pas cessé de regretter un fils. - ---Un fils? - ---Oui, c'est la plus banale et la plus tragique histoire. Il y -a une vingtaine d'années, Lady Faringhers restait veuve avec la -fabuleuse fortune que vous savez. Lord Faringhers, Anglais assez -maniaque, obsédé de la folie de la bâtisse, comme en témoigne cet -énorme vide-bouteilles (les Faringhers, en dehors de la splendide -installation de Cannes, ont de Saint-Raphaël au cap Martin toute -une série échelonnée de villas), lord Faringhers, donc, se -décidait à mourir. La veuve, sous ses longs crêpes officiels, ne -pouvait trop regretter cet original; d'ailleurs, toute l'affection -de Lady Faringhers était acquise à son fils. Cette Ecossaise (car -Lady Faringhers est d'Edimbourg) avait reporté sur le merveilleux -garçon, qu'était lord Herald, toute la tendresse que n'avait pas -su lui inspirer son mari. J'ai connu ce lord Herald, qui était un -homme admirable. C'était, dans sa splendeur un peu froide, cette -beauté parfaitement grecque qu'on est tout étonné de retrouver -parfois dans la race anglo-saxonne et de croiser dans une rue de -Londres ou de Birmingham, si loin d'Athènes et du Parthénon. A -vingt-cinq ans, riche des six cent mille francs de rentes de son -père, lord Herald promenait par le monde la stature et le profil -d'un bas-relief de Phidias. Lady Faringhers aimait passionnément -ce fils. C'était une adoration presque sauvage, exclusive et -jalouse, qui n'admettait aucun partage, adoration où il entrait -autant d'orgueil que d'admiration sensuelle, et qu'il faut bien -parfois constater chez les femmes les plus honnêtes; espèce de -frénésie maternelle où se revanche, on dirait, une sexualité -sevrée de caresses par la froideur ou l'inconstance d'un époux. -Or, ce fils adoré, comme tous les enfants trop aimés, n'aspirait -qu'à secouer le joug obsédant de cette affection. Enragé de -sports et grâce à sa fortune, maître de sa fantaisie, il passait -huit mois de l'année en mer. Un yacht somptueusement aménagé, un -des plus beaux de la côte, le menait, d'escale en escale, dans -tous les ports de la Grèce et de l'Asie Mineure. C'étaient des -croisières dans les villes mortes de l'Adriatique et les golfes -des Archipels, des Baléares à Corfou et des bassins fortifiés -de la Valette aux lagunes mortes des petites cités vénitiennes. -Comme tous ceux de race normande, lord Herald affectionnait -particulièrement la Sicile. Il passait deux mois de ses hivers à -Palerme et partageait le troisième en de brefs séjours à Syracuse -et à Messine; son port d'attache avait beau être Cannes, c'était -de toute la côte méditerranéenne celui où il résidait le moins. -Lord Herald voyageait avec un ami, sir Algernoon Heridge, le fils -cadet de lord Scotland. Les deux jeunes gens s'étaient connus à -l'Université d'Oxford, s'y étaient liés d'amitié et, quand lord -Herald avait fait aux Grandes Indes le voyage traditionnel des -fils de grandes maisons, le jeune Faringhers avait exigé comme -compagnon son ex-ami de collège. Heridge, comme tous les cadets, -était sans fortune. Lord Faringhers vivait encore, il consentait -à la fantaisie de son fils; Herald était assez riche pour emmener -qui bon lui semblait avec lui, et puis ce petit Heridge était bien -né. Lady Faringhers voyait ce voyage d'un moins bon œil. Elle eût -préféré n'importe quelle maîtresse à la compagnie de ce jeune -homme grave et silencieux. Elle en redoutait instinctivement la -bouche aux lèvres minces et le regard aigu, d'une eau violette -et violente, sous le battement des longues paupières toujours -mi-closes comme pour dérober ce regard. - ---Mais quelle influence craignez-vous donc? disait lord Faringhers -à sa femme. Il est charmant, ce petit Heridge. - ---Oui, charmant comme un chat et souple comme une vipère. - ---Comme une vipère, voilà bien une opinion de femme! Vos -préventions ne tiennent pas debout. Mais regardez-les donc. Ce -petit Heridge a l'air d'une fille à côté de notre beau géant. - ---Oui, mais sa bouche ne rit pas et son regard guette.» - -Les deux jeunes gens étaient partis. - ---Baste! ils reviendront brouillés, avait dit en matière de -consolation lord Faringhers. - -Les deux voyageurs revenaient plus unis; Herald ne pouvait plus -se passer d'Algernoon, les Grandes Indes les avaient formés. -Ils faisaient à présent la noce ensemble, ils avaient les mêmes -maîtresses, montaient les mêmes chevaux, couraient les mêmes -courses, fréquentaient les mêmes clubs: lady Faringhers devait -accepter les faits accomplis. Sur ces entrefaites, lord Faringhers -était mort et Herald, promu lord, héritait des vingt millions -paternels. Il commandait alors, à Douvres, le yacht des grandes -croisières et, un an après, inaugurait le _Traveller_. - -Et lady Faringhers, raidie dans une haine muette et grandissante -contre le jeune Heridge ne voyait plus à peine que quatre mois -par an le plus ingrat et le plus aimé des fils. Les deux amis -tenaient toujours la mer. C'est pendant une de ces croisières, en -route pour Beyrouth et Damas, que la plus atroce nouvelle venait -atteindre et briser la pauvre femme. Son fils était mort: un -télégramme daté de Corfou, où le yacht avait fait relâche, lui -apprenait que lord Herald s'était empoisonné dans la nuit du 24 -janvier. - -Sujet à de violentes névralgies faciales, le jeune homme avait -recours, pendant ses crises, à une potion calmante, valérianate -et chloral, qui endormait ses douleurs. Réveillé au milieu de -la nuit fatale par une reprise du mal, le jeune homme s'était -trompé de fiole, et au lieu de la potion, avait avalé du -sublimé. Il était mort au matin dans d'atroces souffrances. Les -soins d'Heridge, accouru de la cabine voisine, n'avaient pu le -sauver. Le _Traveller_ cinglait maintenant vers Cannes, ramenant -un cadavre. Tel est le coup affreux qui venait frapper lady -Faringhers en plein cœur: c'était l'anéantissement de toute une -vie, l'irréparable désastre de toutes ses espérances. - -Or, sir Algernoon Heridge ne ramenait pas qu'un mort, il -rapportait aussi un testament, et par ce testament olographe -lord Herald réservait un legs de dix millions à son ami. Lady -Faringhers ne contestait pas une minute les dernières volontés de -son fils, elle l'aimait trop de son vivant pour traîner sa mémoire -dans les équivoques qu'eût soulevées nécessairement un procès: - ---Souple comme une vipère! se contentait-elle de dire, la vipère a -mordu.» - -Le lendemain des obsèques, lady Faringhers abandonnait Cannes -et venait se fixer ici. Voilà quinze ans qu'elle y vit dans la -retraite; et vous savez maintenant le pourquoi de votre frisson en -longeant, tout à l'heure, la villa des Cyprès. - - - - -II - -LA VESTALE - - ---Nous venons de voir la villa de la mère. Etes-vous curieux de -connaître celle de la veuve? Nous y voici.» - -Maxence m'arrêtait devant une grille enguirlandée de chèvrefeuille -sous de lourdes retombées de bougainvillias en fleurs. Une allée -sablée menait, ocreuse et droite entre deux rangs de palmiers, -à une villa toute blanche, plus devinée qu'entrevue derrière un -grand rideau de fusains et de bambous. - ---La villa des Cyprès s'impose aux passants de la route. Celle de -la veuve se dissimule et dérobe aux regards. - ---Celle de la veuve? - ---Oui; c'est un nouveau chapitre à ajouter au précédent. Lady -Faringhers ne serait pas lady Faringhers, si elle n'avait pas -trouvé le moyen de contraindre au regret une autre créature, et -d'enfermer ici une autre âme dans son deuil. - -Le veuvage et la tristesse voulus et imposés par elle lui coûtent -près de soixante mille francs par an; mais qu'importe l'argent à -cette femme pétrifiée dans une idée fixe, celle d'éterniser le -souvenir d'un mort. - -L'existence de la jeune femme vouée à la solitude de ce jardin de -palmiers, salariée du désespoir en perpétuelle surveillance sous -l'œil implacable de l'autre, la mère soupçonneuse et vigilante; -la vie de cette pleureuse à gages dans l'atmosphère opprimante -d'une tyrannie invisible et guetteuse, qui peut s'en imaginer -les affres, les angoisses et les révoltes sourdes, car la Veuve -est en pleine jeunesse: trente-deux ans à peine. C'est une fille -de ce pays et que doivent tourmenter l'ardeur de ce climat et la -chaleur d'un beau sang; et la première des conditions de la rente -servie est la chasteté absolue de la vestale. Vestale, en effet, -cette jeune femme chargée d'entretenir le feu sacré du souvenir; -et c'est là qu'apparaît toute l'âme despotique et tenace de la -race. Une Anglaise seule pouvait concevoir la férocité froide de -ce monstrueux marché, la fidélité et l'abstinence, presque la -réclusion acceptées et subies par une malheureuse, une condamnée à -prix d'or à regretter un mort. - ---De plus en plus une _Diabolique_. Cette aventure-là eût fait -hennir de joie Barbey d'Aurevilly. - ---En effet, c'est l'atmosphère de ses contes. Mais simplifions; -voilà l'histoire: - -La mort de lord Herald, si mystérieusement décédé à bord du -_Traveller_, consternait en Riviera une autre femme que sa mère. -Pendant ses brefs séjours sur la Côte, le jeune homme habitait -surtout Menton. Il se dérobait ainsi à la vie mondaine de Cannes -et aux réceptions de la demeure, où il aurait dû sa présence. -Entre tant de résidences essaimées de Saint-Raphaël au cap Martin -par le caprice de lord Faringhers, le fils préférait, entre -toutes, cette villa des Cyprès où tant d'ombre semble s'amasser, -descendue des cimes. - -Étrange pressentiment peut-être d'un être prédestiné, c'est parmi -ces cyprès et le décor un peu lugubre de ces parterres d'iris et -de violettes, qu'aimait à s'isoler ce jeune homme guetté par la -mort. Cannes possédait la mère, Menton gardait le fils, et ces -quelques lieues de golfes et de promontoires, mises entre elle et -lui, étaient plus dures à supporter à lady Faringhers que les plus -lointaines croisières de son adoré Herald. Et c'est là peut-être -une des revanches obscures de la nature, la nature ennemie de -tout accaparement et de tout empiètement d'individualité sur les -êtres et les choses, que ce jaloux et tyrannique amour maternel -déçu dans ses aspirations pourtant si légitimes par l'indépendance -oublieuse d'un fils. La vie sportive de lord Herald à Menton, si -encombrée qu'elle fût de parties de golf, de tennis et de matches -en automobile, ne l'empêchait pas d'y nouer une intrigue. Cette -aventure, l'atroce nouvelle télégraphiée de Corfou en anéantissait -les rêves et en brisait l'ambition, en admettant toutefois que la -maîtresse de lord Herald eût jamais visé le mariage. - -Le fils de lady Faringhers était assez beau pour inspirer même aux -plus hautaines une folle passion. Si à ce physique triomphant vous -ajoutez le prestige des millions, vous conviendrez facilement que -le jeune lord anglais devait trouver peu de cruelles; les cœurs -sont bien prêts à se rendre, quand l'assaillant marche dans la -triple auréole de la fortune, de la jeunesse et de la beauté. Lord -Herald était un des plus beaux partis de l'Angleterre, et, dans -les salons de Cannes comme dans les grands hôtels de Monte-Carlo, -il n'y avait pas un cœur de mère qui ne battît en songeant à lui. -Ce millionnaire anglais troublait les mères comme les filles. - -En fait de maîtresse, le jeune homme avait fait à Menton un -excellent choix; aucune étrangère ne l'avait fixé. Ce n'était ni -une de ces Anglaises phtisiques qui, accablées de millions et de -tares héréditaires, promènent de Cannes à San-Remo des langueurs -apprises aux Ufizzi de Florence, et, moulées dans des _tea gones_ -à la Botticelli, viennent mourir en beauté sous le ciel provençal. -Ce n'était pas non plus une de ces jeunes Yankees qui, riches -d'un sang jeune et des récents milliards des trusts paternels, -s'enfièvrent de polo, de boston et de cake-walk, assaisonnés de -flirts hardis avec la jeunesse musclée des grands hôtels. Ce -n'était pas davantage une de ces Slaves assoiffées d'inconnu et de -sensations rares: princesse nihiliste ou baronne théosophe, qui -conquièrent à la bonne cause les sous-lieutenants d'artillerie -alpine entre une _sonate_ de Chopin et un sandwich au caviar. -Herald était beaucoup trop averti par la vie pour donner dans les -embûches des belles joueuses de Monte-Carlo, ces enjôleuses et -captivantes créatures, qui, le corsage en offrande et les yeux -prometteurs, enchantent de leurs attitudes le spleen congestionné -des pontes échoués sur la Riviera. De dix-huit à vingt ans, le -jeune lord s'était pris, lui aussi, à l'appeau de leurs chairs -veloutées par la douche et le fard; mais le bon sens saxon l'avait -vite édifié sur la cote et le taux de leurs caresses. Il savait -où ces demoiselles trouvent la dorure de leurs cheveux et dans -quelle eau grasse elles pêchent leurs perles. Lord Herald était -trop le fils de sa mère pour s'attarder longtemps dans la glu -des amours factices et, en homme pratique, il avait pris comme -maîtresse la fille d'un horticulteur de Menton. Isabelle Verani -était peut-être la plus jolie fille du pays. De race évidemment -sicilienne, elle en avait à la fois la langueur sarrasine et la -pureté grecque. C'étaient, dans un visage étroit au teint mat, -les lèvres ciselées, le nez frémissant, les narines vibrantes, le -menton modelé comme sous un coup de pouce volontaire, ce type, on -dirait primordial, qu'on trouve aux statuettes d'Egine, tête de -rêve et de précision, auquel le parallélisme de la bouche et des -yeux donne un étrange caractère de divinité. - -Une eau verdâtre, l'eau d'un bassin de bronze, dormait dans les -prunelles de ses yeux. Cette dolente émeraude bleuissait doucement -dans l'ombre et se pailletait d'or au soleil. La jeune fille -était silencieuse et grave, et, un soir, au tournant d'un chemin, -un helléniste allemand saisi de la ressemblance avait dit en la -voyant: «Cléopâtre!» - - Je hais le mouvement qui déplace les lignes. - Et jamais je ne pleure, et jamais je ne ris. - -Le père de cette enivrante créature employait à l'année quinze à -vingt tâcherons jardiniers à une exploitation de narcisses, de -giroflées, de roses et d'œillets. Cette culture faisait vivre -toute la famille Verani. Grandie au milieu des fleurs, Isabelle en -avait le charme éclatant et muet. Elle avait à peine dix-sept ans, -quand lord Herald la connut; l'Anglais la désira et la voulut de -suite. Ce type qu'il avait vainement cherché pendant des années -sur toutes les côtes de la Méditerranée, il le découvrait dans un -petit port de la Riviera. - -Elevée sévèrement et gardée de près par trois frères, pendant -six mois la jeune fille se refusa; elle aimait pourtant ce bel -Anglo-Saxon et ses audaces de pirate. Puis la fortune du soupirant -finit par éblouir la famille. Je ne peux pas dire que les siens la -poussèrent à la faute, mais du moins, fermèrent-ils les yeux. La -sauvagerie des Verani mâles s'adoucit au frottement des millions -des Faringhers. Tout Menton s'intéressa à l'idylle des deux jeunes -gens; la colonie étrangère fut elle-même indulgente: - ---Ils sont si beaux! gloussaient en roulant un œil automatique -les vieilles ladies allumées de porto. - -Et l'on ignora presque le scandale, quand Isabelle Verani quitta -la maison paternelle pour aller s'installer avec son amant à la -villa des Cyprès. - -Si épris que fût lord Herald, il était trop Anglais pour -s'embarrasser d'une femme à bord. Tous les ans, fin mai, il -quittait sa maîtresse et la retrouvait au retour. La Mentonnaise -l'attendait, éprise et fidèle, telle une Grecque au gynécée -attendait autrefois l'Argonaute voyageur. - -C'est cette idylle que venait briser la mort de Herald. C'est un -télégramme de Cannes qui annonçait la nouvelle à la jeune femme; -la mère, au courant de la liaison de son fils, croyait devoir -cette prévenance à la femme qu'il avait aimée. Mais presque en -même temps une lettre de l'intendant de lady Faringhers priait la -misérable enfant (Isabelle venait d'avoir vingt ans) d'avoir à -quitter la villa des Cyprès et de vouloir bien attendre Milady à -l'hôtel Manchester, où elle serait défrayée de tous ses frais; et -la lettre priait aussi la jeune femme d'avertir son père et ses -frères et de leur demander d'assister à l'entrevue qui lui serait -fixée par lettre au même hôtel. L'entrevue eut lieu trois jours -avant l'arrivée du _Traveller_ à Cannes. - -Que fut cette entrevue? Quelle pression y fut exercée sur une -malheureuse enfant anéantie de douleur, et comment furent -stipulées les clauses du contrat, de l'odieux contrat, qui -tient encore aujourd'hui recluse l'inconsciente qui l'a signé? -Là-dessus, toutes les hypothèses sont permises, mais encore ne -peut-on émettre que des présomptions, quel rôle y joua la famille? -Cette _gens_ des Verani, qui, après avoir poussé la triste enfant -à la faute, la décidèrent à enchaîner son avenir? - -Toujours est-il qu'un mois après les obsèques, la villa des Cyprès -envahie par les ouvriers, le lendemain même du départ de la -jeune femme, voyait s'installer entre ses quatre murs la douleur -enténébrée de crêpes de lady Faringhers. - -Isabelle Verani, elle, se retirait dans la petite villa que nous -venons d'entrevoir. Elle vit là, entre deux servantes anglaises -choisies par la terrible mère; elle n'en sort, et toujours -accompagnée, que pour aller au cimetière, là-haut, sur la colline -où lady Faringhers a fait inhumer son fils. Isabelle Verani ne -reçoit personne que sa famille; Isabelle Verani porte toujours le -deuil et voilà quinze ans que cela dure. - -Jamais la jeune femme ne prend le chemin de la villa des Cyprès, -la victime ne voit jamais son bourreau. On prétend dans le pays -que lady Faringhers sert peut-être plus à tous les Verani qu'à la -pauvre recluse une pension annuelle de deux mille livres; aussi, -songez si cette engeance la surveille. Je vous assure que tous les -frères sont devenus singulièrement jaloux d'un honneur qui les -nourrit, et voilà le drame de passion intime et d'ardeur intense, -qui depuis quinze années se joue entre ces deux villas. - -Que dites-vous de cette existence d'une jeune et belle créature, -sacrifiée au despotique égoïsme d'une mère, de ce veuvage -imposé à une enfant de vingt ans par une vieille femme jalouse -d'éterniser son désespoir? Ah! ce souvenir d'un mort prolongé au -delà du néant et toute cette jeunesse et cette santé sacrifiées -et clouées vivantes à un cadavre, n'est-ce pas affreux et digne -des chroniques de l'Inquisition, cette villa qui souffre à côté -de cette villa qui guette? Songez quelle femme eût été jadis, -au moyen âge ou sous la Renaissance, cette lady Faringhers, qui -salarie la désespérance, s'acharne à la maternité emmurée dans une -tombe et trouve le moyen d'être une belle-mère au delà de la mort?» - -Je me retournai une dernière fois vers la villa des Cyprès. -L'ombre de la montagne devenue plus dense la baignait toute; les -cônes noirs de ses arbres en faisaient comme un cimetière, et, -songeant au deuil tyrannique embusqué là, dans ce pli de ravin, je -ne trouvais à répondre à Maxence que ces quelques mots: - ---Malheur à qui s'attarde dans le souvenir. Le passé est une -charogne qui corrompt le présent et empoisonne l'avenir. - - - - -COUR D'ESPAGNE - - - - -I - -LA PRINCESSE ZÉNOBIE - - -_Viens, Poupoule, viens!_... La chanteuse légère faisait la quête -autour des tables, elle s'y arrêtait, complaisante, la gélatine -poudrérizée de sa poitrine poussée sous le nez des consommateurs. -Les hommes, avant de déposer leur obole dans la sébile, -s'attardaient à des explorations lentes et tous accueillaient la -fille du refrain populaire: _Viens, Poupoule, viens!_ - -Maintenant, un faux Polin pleurnichait sur l'estrade. Etranglé -dans une veste de dragon, le mouchoir à carreaux sortant du -pantalon à basanes, la trogne enluminée et geignarde, il -s'efforçait aux gestes courts et aux dandinements sur place -du créateur du genre; les gaucheries du Jocrisse de caserne -désopilaient jusqu'au fou rire le public d'alpins et de matelots -de ce petit café-concert. L'endroit empestait l'absinthe, le drap -mouillé, le tabac et le fard. Nous nous étions échoués là, chassés -par la pluie, en attendant l'heure du train. Venus à Antibes pour -y voir le Carnaval, nous avions assisté à la débandade des masques -dispersés par l'averse, un grouillement d'oripeaux lamentables -pataugeant dans la boue, espèce de Retraite de Russie dessinée par -un Robida. - -Rien de plus triste que ces pays du Midi sous l'ondée. Celle de -ce dimanche de mars s'aggravait de rafales. La mer démontée et -hurlante battait sans relâche les vieux remparts de la ville, et -l'écume y voletait par les rues comme dans un port de l'Ouest. - -Nous avions accueilli le petit beuglant et sa devanture lumineuse -comme un refuge et comme un havre. - -Et, malgré ses relents de tabagie, nous nous reprenions au -bien-être de cette salle bien close et à l'atmosphère de -polissonnerie créée là par les cabots du lieu. Un mouvement se -produisait tout à coup dans le public: des matelots se levaient, -un petit alpin montait sur une table pour mieux voir. Une nouvelle -artiste venait d'entrer en scène, mais de taille si exiguë, qu'il -nous était impossible de la découvrir par-dessus les épaules d'une -assistance mise tout à coup debout. - ---Assis! assis! réclamait-on de toutes parts. - ---Mince qu'elle est gironde! tonnait une poitrine robuste. - -Et, le silence s'étant enfin rétabli, un débit de crécelle, une -voix chevrottante et falote, un grincement de girouette, un -gargouillis de phonographe attaquait en mesure. - - Qu'elle est belle et qu'elle a de grâce, - La comtesse de Palada! - -Une salve d'applaudissements couvrait cette inoubliable diction. -Voix d'automate et de ventriloque, c'était aussi un hiement -de poulie, tant ce soprano aigu s'enrouait par moments et -d'aigreurs et de trous. Une naine à face de petite vieille, -un affreux avorton aux grêles bras trop courts, aux petites -mains recroquevillées comme des serres d'oiseau; quelque chose -de malingre, de flétri et d'innommable évoluait sur la petite -scène en somptueuse robe de bal. Plastronné de strass et plâtré -de céruse, le pitoyable petit être faisait des mines, jouait de -l'éventail et, le cou tendu hors des épaules pointues, faisait -songer à quelque marionnette macabre, poupée à tête de tortue ou -momie d'enfant affublée d'une défroque de carnaval, et l'étrange -gazouillis de perruche aphone continuait: - - Quelle est belle et qu'elle a de grâce! - -La naine s'efforçait à la grivoiserie. - -Et rien n'était plus effarant dans cette face souffreteuse et -friponne, que la lenteur torpide du regard terne et mort. Et -matelots et alpins acclamaient cet être de cauchemar. - ---Quelle horreur! qu'est-ce que c'est que ça? - ---Une célébrité de la rampe, un numéro sensationnel de cirque ou -de music-hall, une des reines les plus applaudies de nos pistes. -Elle a fait courir tout Paris chez Franconi. Vous ne reconnaissez -pas la princesse Zénobie, la plus petite femme du monde? - ---Elle est hallucinante! - ---Ce qui ne l'empêche pas d'avoir été aimée... Ne vous récriez -pas. Ce monstrillon a inspiré des passions. - ---Des aberrations plutôt! - ---Cela, je vous l'accorde. Il y a un mois encore, elle était -entretenue comme une fille d'Opéra. Elle avait son petit hôtel, un -hôtel de Lilliput construit sur mesure, à sa taille, une petite -servante à ses ordres, la plus petite qu'on ait pu trouver dans le -pays, un petit mobilier de poupée commandé chez Massini, un petit -attelage, victoria et coupé, traîné par des chiens, ses petites -écuries particulières et sa petite remise, le tout installé et -bâti dans le parc d'une des plus belles villas de San-Remo. - ---Que me dites-vous là? - ---Rien que la vérité. Elle était alors la poupée favorite, le -hochet quotidien de Bartholomeo Guiçardi, le vieux banquier de -Palerme. - ---Non! - ---Comme je vous le dis. Par quelle disgrâce la princesse Zénobie -est-elle tombée dans ce beuglant de garnison, et par quel concours -de circonstances retrouvons-nous la naine aimée du vieux banquier -aussi cruellement déchue? C'est toute une histoire, dont je ne -sais que des bribes, mais qui établit une fois de plus l'égoïste -férocité des vieillards. Vous connaissez Marcus, le chanteur de -la Scala, que ses dernières créations ont tant mis en vedette: la -_Ronde des Pantes_, _Si tu veux_, _ma Nine_, et le _Printemps s'en -va_! - ---Parfaitement, Marcus, l'heureux rival de Mayol. - ---Il était, il y a trois mois, à Nice, à la «Jetée Promenade». -Un jour, parmi son courrier il trouvait une lettre de San Remo. -L'intendant de Bartolomeo Guiçardi lui proposait et lui assurait -un cachet de deux cent cinquante francs par soirée, pour chanter -durant une semaine à la villa du banquier. La bagatelle de deux -mille francs pour amuser, huit jours durant, des joyeusetés de -son répertoire l'ennui du vieillard. Bartolomeo Guiçardi et -ses fantaisies de millionnaire sont célèbres dans le monde du -café-concert et du music-hall. Marcus acceptait. Il était en -plus indemnisé de ses frais de déplacement et de séjour. Le soir -même de son arrivée à San Remo, une voiture venait le prendre à -son hôtel et le conduisait à la villa des Palombes. Deux valets -poudrés le cueillaient à la portière et, à travers de vastes -couloirs de marbre, l'emmenaient dans un immense salon éclairé _à -giorno_. Marcus y trouvait toute une troupe de music-hall déjà -réunie: un duetto italien de gommeux excentriques, l'homme et la -femme; un homme-serpent, une chanteuse tyrolienne, un quadrille -nègre et un jongleur indou. - -Tous et toutes revêtus de leurs costumes attendaient, sagement -assis sur un rang de chaises, le bon plaisir du maître des céans. -Un grand rideau de satin cerise coupait le salon en deux, les -laquais invitaient Marcus à s'asseoir et, un orchestre invisible -ayant attaqué une valse, le rideau s'ouvrait. Et Marcus effaré -avait un mouvement de recul. - -Installée dans un immense fauteuil de velours cramoisi surélevé -de trois marches, une masse informe trônait et se prélassait, -engoncée de plaids et de fourrures malgré la chaleur étouffante de -la pièce. Une couverture de zibeline remontée jusqu'à mi-corps, -les mains gourdes aux doigts boudinés posées à plat sur les -genoux, c'était une sorte de Bouddha obèse, une face à bajoues -sérieuse et barbue, à la pâleur jaune de vieil ivoire. Une calotte -de velours à gland faisait bouffer aux tempes de longs cheveux -crépus. C'était une laideur d'Extrême-Orient, la vieillesse -adipeuse et bouffie d'un vieux pirate et d'une idole. Deux petits -yeux obliques luisaient, comme deux veilleuses, sous des paupières -plissées. Deux laquais en culottes courtes se tenaient debout, -derrière, aux ordres de l'homme monstrueux: c'était Bartolomeo -Guiçardi. - -Tous les artistes s'étaient levés. Le vieillard promenait sur eux -un regard atone: - ---La princesse Zénobie n'est pas encore là? interrogeait une voix -rauque. - ---Me voici, me voici. - -Et sur une stridence de phonographe l'hallucinant avorton, que -vous voyez, se précipitait à petits pas, trébuchait empêtrée -dans le satin de sa robe, car la malheureuse boite. Décolleté -à outrance, étincelant de joyaux, le petit être traversait en -sautelant toute la salle; il grimpait péniblement les degrés de -l'estrade: - ---Excusez-moi, mon _cer_, ma femme de chambre n'en finissait plus.» - -Et la voix d'automate se trouait par saccades. - -Un des laquais l'avait saisie par la taille et la posait sur les -genoux du vieil homme; la naine s'y tenait debout dans les plis -de sa traîne, et, tout en tapotant d'un minuscule éventail les -bajoues du vieux bonze: - ---Mais commençons, mon _cer_, je suis prête. - -Et preste et leste à la fois, elle se tournait vers la troupe. - ---Pas de ça, pas celle-là, pas de femmes! - -Et du bout de son éventail elle désignait les duettistes italiens, -les négresses du quadrille et la chanteuse tyrolienne: - ---Je suis jalouse, Bartolomeo!... - -Les yeux du banquier s'étaient allumés. Il avait pris dans ses -grosses mains la petite patte sèche du monstre et lui baisotait le -bout des doigts. - -Et la représentation commença: ce furent les ellipses de boules -d'or et des poignards du jongleur, les contorsions brillantées de -l'homme-serpent et le cake-walk des danseurs nègres; les négresses -avaient quitté la place. - -Debout sur les genoux du Palermitain, tel un grand perroquet -familier, la princesse Zénobie, virait, voletait, ne tenait -pas en place, attardant ses petites mains dans la barbe de son -maître, lui chatouillant la nuque avec des rires aigus de petite -fille hystérique, tandis que lui, les yeux lubrifiés de désirs, -promenait lentement sa main des cheveux aux talons de la minuscule -Altesse, en insistant à la taille et aux reins, comme sur le -dos d'un ara préféré. O le flirt de clins d'yeux et de menus -attouchements de ce vieux forban de la banque cosmopolite et de ce -phénomène-réclame de cirque forain! - -La naine et son vieil amoureux écoutaient maintenant le répertoire -de Marcus. Le chanteur avait toutes les peines à ne pas pouffer -de rire en regardant à la dérobée les mines et les contremines de -cette Altesse de Lilliput. - -L'œil émerillonné, le banquier suivait avec intérêt les -polissonneries et les sous-entendus des chansons de Marcus, il les -lui redemandait chacune deux fois. Comme l'artiste, qui n'avait -emporté que cinq de ses créations, hésitait pour recommencer la -troisième fois son répertoire: - ---Chantez-lui des cochonneries, crépitait la voix rouillée de la -naine. Il aime bien mieux ça. N'est-ce pas, _céri_? Des chansons -où on dise des gros mots, y a que ça qui l'amuse.» - -Et le monstre clignait des petits yeux lubriques. - -Et comme Marcus objectait qu'il n'avait pas ça sur lui. - ---Eh bien! apportez-en demain, télégraphiez à Gênes ou à Nice.» - -Et telle fut la première entrevue du banquier Guiçardi, de la -princesse Zénobie et du chanteur Marcus. - ---Mais nous allons manquer le train. Si vous voulez rentrer par -celui de neuf heures trente à Nice, nous n'avons que le temps. - -Nous nous levions, Maxence et moi. - - - - -II - -COUR D'ESPAGNE - - -Et, quand nous fûmes installés dans le train, Maxence dans un -coin du wagon, moi dans un autre, le vasistas soigneusement -relevé contre la pluie battante, tous deux absolument seuls, nous -prenions nos aises et, délivrés d'un coup de pouce du carcan de -nos faux-cols, nous allumions deux londrès. - ---Cette princesse Zénobie, pensait tout haut Maxence, quel Goya -et quel Rowlandson, quel Velasquez aussi! Quand on y songe, -c'est tout à fait une des naines du tableau des _Las Meninas_. -A bien réfléchir, Velasquez est le seul qui ait senti et rendu -le tragique de la laideur grimaçante des nains. Il y a une telle -tristesse dans le comique de cette humanité avortée, et cela est -si vrai qu'en me parlant de ces soirées de San-Remo, c'est à la -cour d'Espagne que le chanteur Marcus comparait l'intérieur du -banquier Guiçardi: et Marcus n'est ni un lettré ni un voyageur. -Je ne crois même pas qu'il ait été jamais à Madrid, mais c'est -là la force impérieuse du génie, que ce soit celui d'un poète, -d'un peintre ou d'un littérateur, voire d'un sculpteur. Il ramène -tout à la vision qu'il a eue des êtres et des choses et il impose -à l'univers, au delà de l'espace et du temps, la despotique -obsession de ses types. - -On dit des horizons profonds et bleus des lacs Majeur, Côme et -Garda: _ce sont des horizons de Léonard_, parce que le Vinci -mit dans ses tableaux la poésie de leurs cimes et de leurs eaux -frissonnantes; et les lacs de la haute Italie existaient depuis -des siècles et des siècles, bien avant Léonard. Les fins de -dynasties ont, de tout temps et chez tous les peuples, offert des -spécimens de dégénérés d'une laideur affinée à la fois hautaine et -exsangue; et, depuis les portraits du Prado, nous disons de tous -les types d'aristocratie expirante «c'est un Velasquez ou c'est -Hasbourg» mais nous voilà loin de princesse Zénobie, et je vous -dois la suite de l'histoire. - -Les huit soirées du chanteur Marcus à la villa des Palombes. -Leur atmosphère spéciale en avait tellement impressionné le -pauvre garçon qu'en en parlant il en devenait littéraire, lui -Marcus. Dans l'isolement et le dépaysement de cette petite ville -italienne, dont il ne parlait pas la langue, ces soirées présidées -par ces deux fantoches, dans le luxe écrasant de cette villa -qu'on eût dit déserte, hallucinaient Marcus comme un cauchemar. -Tous les soirs, à neuf heures, il se rendait aux Palombes et -retrouvait dans le grand salon incendié de lumière ses compagnons -de captivité. Le grand rideau de satin cramoisi s'ouvrait comme un -voile de sanctuaire et c'était, dans son immobilité d'idole, la -masse effondrée du banquier de Palerme, le vieil homme aux yeux -morts, adipeux et ventru sous ses fourrures amoncelées avec, sur -ses genoux, redressée et cambrée sous la caresse de sa main lente, -la naine diamantée, jacassante et trépidante, la princesse Zénobie -à la voix de crécelle, à la fébrile agitation de perruche. - -C'est son fausset rouillé qui décidait des auditions. D'un -geste bref elle éliminait tel et tel artiste: les femmes étaient -congédiées. Marcus avait l'heur de plaire au monstrillon, il fut -maintenu pendant toute sa semaine au programme. Le quatrième -jour cependant il y eut conflit. Bartolomeo Guiçardi avait eu -la curiosité de Musidora Smitson, la danseuse américaine que le -snobisme de quelques salons n'a pu imposer au public parisien. -Miss Smitson, les jambes nues, le reste aussi sous de triples -tuniques de gaze, dansait, une flûte aux lèvres, des bandelettes -au front, des sandales aux pieds. Elle tournait longtemps, -longtemps, mesurait des guirlandes invisibles, prenait des poses -et s'essayait aux attitudes que l'on voit aux nudités peintes sur -les vases étrusques; elle y réussissait quelquefois. Elle exigeait -comme fond des draperies sur les murs, des écrasements de fleurs -sous ses pieds et, comme elle était jeune et vierge et rougissait, -et surtout comme elle arrivait de cette Amérique d'où tout arrive -et où tout retourne, on essaya de s'en enticher. - -Eclos sur la scène improvisée d'un atelier de la Plaine-Monceau, -le Tanagra d'exportation s'épanouit dans quelques salons -d'esthètes, mais ne franchit pas le seuil des music-halls. Elle -danse figée, avait dit Martin Gale en l'exécutant d'un mot. - -Musidora Smitson faisait alors la Côte d'Azur. Une marquise -américaine, qui avait un prince tartare à dîner et ne savait que -lui servir en guise d'entremets, avait essayé en vain de l'y -lancer. Qui avait bien pu parler à ce vieux forban de Bartolomeo -Guiçardi du Tanagra de Boston et de ses danses antiques? Toujours -est-il que le Levantin de Palerme en avait eu la curiosité. La -virginité que l'on prêtait à la jeune artiste et la promesse -garantie de sa nudité sous les gazes bleues de sa triple -tunique, avaient sans doute affriolé le vieillard. Miss Smitson, -sollicitée, signait un engagement de huit jours. Mais les choses -n'allèrent pas toutes seules. Quand le rideau cramoisi s'écarta -et que la princesse Zénobie aperçut, se silhouettant sur un velum -de peluche gris de lin, l'attache au cou, les bras frêles et les -arrangements à la grecque de la danseuse yankee: «Pas celle-là, -pas celle-là!», râclait et s'étranglait le fausset rageur de la -naine et, crispé, congestionné d'une fureur jalouse, le petit -être s'érupait et piétinait sur place, les yeux chavirés dans une -crise: «Pas celle-là! Qu'elle s'en aille, pas celle-là!» Mais -le vieux banquier allumé ne voulut rien entendre et les danses -commencèrent; tous les numéros du programme défilèrent ce soir-là. - -Suffoquée, la princesse Zénobie avait prestement glissé le long -des jambes de son flirt et, comme un gros perroquet sournois -qui boude son maître, elle avait précipitamment, boitillante et -courroucée, gagné la porte. Le battant en claquait violemment. - -La princesse Zénobie avait disparu. On ne la revoyait pas le -lendemain. La princesse offensée s'était retirée chez sa mère. Sa -mère ou plutôt la vieille femme qui lui servait de barnum vivait à -San-Remo, à l'autre bout du pays, installée en villa avec un autre -nain, alors sans engagement, _Scœvola ou le plus petit Conscrit de -France_, qui, dans le hasard des tournées, passait pour le frère -ou le mari de Zénobie. - -Ces deux avortons se chamaillaient, se disputaient, se battaient -et ne pouvaient se passer l'un de l'autre; c'était de la haine -et de l'adoration. Dès qu'elle avait une heure à elle, la naine -s'évadait de la villa et, fuyant l'ennui du petit hôtel de poupée -édifié pour elle dans le jardin des Palombes, geôle de luxe où -l'entretenait le caprice du banquier, elle courait retrouver -son barnum et son cher Scœvola. Il n'était pas de matinée ou -d'après-midi (cela dépendait de l'heure des siestes du vieillard) -où on ne les rencontrât sur les routes, dans quelque victoria -de louage, le plus petit Conscrit de France et la princesse -paradant dans le fond de la voiture. La mère barnum en vis-à-vis, -surveillait le couple. - -Le soir, tous les numéros défilèrent encore dans l'ordre annoncé; -l'Américaine renouvela ses danses et Marcus et le couple italien -durent surveiller leur répertoire, car deux femmes assistaient -à la représentation, assises aux côtés de Guiçardi; deux femmes -en grand deuil, l'une dans la soixantaine et l'autre âgée de -trente ans environ; toutes les deux brunes de cheveux et de -teint et d'une grande pureté de profil. Elles restèrent graves -et silencieuses, et les drôleries de Marcus ne les déridèrent -pas. Elles ne parurent s'intéresser un peu qu'aux contorsions -de l'homme-serpent et au cake-walk du quadrille nègre. «Madame -Guiçardi et une de ses filles pas mariée, chuchotait le duettiste -italien à Marcus, elles habitent la villa, mais on les voit -rarement et jamais quand la Zénobie est là. Elles ont horreur de -la naine et pour cause. Le vieux est quasi en enfance, il faut -bien qu'on le surveille, mais il leur a gagné assez de millions -pour qu'on supporte ses caprices. Cette Zénobie, c'est un joujou. -Pauvres femmes, elles n'ont pas l'air gai, il y a de quoi. _Que -Cruce!_ elles font beaucoup de bien dans le pays.» - -On ne revoyait pas le lendemain ces dames Guiçardi. Malgré les -poses tanagréennes de la Smitson, la soirée se traînait dans -l'ennui. Mais le quatrième soir (et c'était sa dernière audition), -Marcus ne retrouvait pas l'Américaine. Miss Smitson avait été -remerciée. Et quand le fameux rideau cramoisi glissait sur sa -tringle, la princesse Zénobie était sur les genoux du vieux -Guiçardi. - -Empanachée d'aigrettes, écrasée sous le poids d'un collier -d'émeraudes, elle se cambrait dans l'ébouriflement d'un boa de -plumes blanches et s'érupait comme une perruche, tout à l'orgueil -de sa nouvelle parure. La naine était rentrée en grâce. Tout à -la joie de son triomphe, elle toisait insolemment les artistes -et ne songeait même pas à balayer de son geste les sujets -femmes de la troupe; la représentation commençait. La chanteuse -tyrolienne égrenait ses derniers _laïtou_; un valet de pied venait -apporter au banquier une carte sur un plateau. Le vieux forban y -jetait à peine les yeux et d'un hochement de tête donnait ordre -d'introduire. Et c'était, à pas menus, l'échine ronde et les -yeux baissés, l'entrée obséquieuse plus glissée qu'osée et le -salut révérence, la demi-génuflexion à jarrets pliés et les mains -croisées sous les amples manches d'un capucin quadragénaire aussi -chauve que barbu. Le moine baisait la main du banquier, souriait -d'un air paterne à la naine et prenait place auprès du couple; les -laquais avaient avancé un fauteuil. - ---Le Révérend Père Ambrosio, me chuchotait à l'oreille le -duettiste italien, le supérieur du couvent de Saint-Pancrace -(les Capucins ont leur monastère à deux lieues d'ici, dans la -montagne): un familier de la maison. Il vient souvent passer la -soirée et assiste quelquefois au concert. C'est le seul admis, -d'ailleurs. Ah! le moine a su prendre le vieux, il a apporté un -scapulaire indulgencié à la naine!... Chacune de ses visites -lui rapporte de cent à deux cents lires pour les pauvres ou le -couvent. Dom Ambrosio ne perd pas son temps. C'est pour le bien -de l'Église: la fin justifie les moyens. Rien de plus amusant que -leurs entrevues. Ouvrez l'œil et le bon, car vous allez rire.» - -Le capucin avait pris place, le temps d'échanger quelques propos -avec le Guiçardi. Les numéros du concert se succédaient. Les -vocalises de la chanteuse tyrolienne le laissaient aussi froid que -les contorsions du cake-walk nègre. Ses yeux obstinément baissés -ne cillaient un peu qu'aux gauloiseries de Marcus. - -Un flot d'obscénités montait comme une mare de boue dans le -silence gêné de tous les assistants. C'étaient des rythmes -sautillants de polkas et des refrains de caserne; et cela devenait -tragique comme un blasphème et comme un martyre, ce répertoire -de corps de garde dégoisé par ordre, au nez d'un capucin, pour le -grand ébaudissement d'une naine de foire et d'un vieux maniaque. - -Le moine ne bronchait pas. Il regardait fixement le bout de ses -orteils, qui dépassaient un peu sa robe de bure. - ---Eh bien! Padre, qu'en dites-vous? Ça vous plaît? - -Et d'un coude égrillard le Sicilien interrogeait le Père. - ---Répondez donc, Padre? - -Et, cette fois, c'était la princesse Zénobie qui de sa petite main -sèche avait saisi la longue barbe du moine et le narguait de son -affreux sourire d'avorton lubrique et vieillot. - -Le Révérend levait au plafond des yeux d'apôtre mis en croix. - ---Il Padre n'a pas le goût à la musique, ce soir. - -Et, sur cette conclusion de sa chère Zénobie, Bartolomeo -congédiait le moine. Il lui glissait une pièce de dix lires dans -la main. - -Dix lires! Il y avait loin des cent et deux cents lires -accoutumées. Le religieux se retirait à reculons; un laquais le -reconduisait. - ---Qu'est-ce qu'il y a? interrogeait le banquier, surprenant un -colloque entre le moine et le valet. - ---Le Padre voudrait deux écus d'argent; il craint de perdre la -pièce d'or. - ---Les voici, bougonnait le gros homme de Palerme en fouillant dans -son gilet. - -D'un pas oblique le capucin s'était vivement rapproché. Il -s'emparait des deux pièces d'argent, plaçait la pièce d'or entre -les deux écus, et les montrant tenues serrées entre son pouce et -son index: - ---Comme cela, je ne craindrai pas de la perdre. Gracia, signor! - -Et il se retirait, la croupe haute, le sourire onctueux, humble et -sournois. - ---_Bene trovato_, faisait le Guiçardi amusé. - -Telle fut la dernière soirée de Marcus à la villa de San Remo. - ---Nous sommes arrivés, me disait Maxence. - - - - -III - -LA PEUR DE MOURIR - - -Nous arpentions, Maxence et moi, la Promenade des Anglais. -C'était l'heure du _shopping_. Un déjeuner organisé au restaurant -Français nous condamnait à piétiner le long de la mer en attendant -l'arrivée des invités de Monte-Carlo. Un soleil cru, une mer -aveuglante, de plomb fondu sous un ciel de mistral, faisaient -cette matinée-là particulièrement désagréable; l'atmosphère -hostile du quai bordé de grands hôtels s'aggravait de la laideur -spéciale de ses habitués. - -Dans aucun pays du monde, en effet, on ne croise dans les -promenades élégantes d'aussi fastueux déchets d'humanité. -Cette chose triste et touchante, qu'est la vieillesse partout -ailleurs, y devient subitement comique. Nulle part on ne voit -pareil assemblage de vieilles misses édentées, bardées de -lainages d'Écosse sous l'éternel costume de piqué blanc; nulle -part, d'aussi piteuses queues de rat tirebouchonnées sur d'aussi -maigres nuques à l'ombre inévitable de minuscules canotiers. Et -les vieux ménages d'Asnières, les antiques Chochottes engraissées -dans les tables d'hôte de Montmartre et promenant, sanglées et -bedonnantes dans des costumes tailleur, leurs bajoues étayées -sur des petits cols d'homme, symbole croulant de la gloire de -Lesbos: vieux rats morts et vieilles loutes! Et le lot des vieux -beaux et des vieux birbes aussi, Agénors émaillés, trempés dans -la potasse et poisseux de teinture, ex-préfets de l'Empire, -majors de tables d'hôte, princes russes décavés devenus hommes -d'affaires, dénicheurs d'objets rares, de villas à bon compte et -de gogos à exploiter, indicateurs aussi de mineures et d'usuriers; -et des anciens croupiers, valets de cartes transparentes enrichis -sur le tard par des justes noces avec quelques tenancières; -jolis garçons épousés en 1870 pour leurs beaux yeux et tenant -aujourd'hui en laisse le chien de Madame, que l'on pousse dans -une petite voiture; vieux marquis italiens ruinés par le corps de -ballet de Milan, philosophes, le soir et, dans le jour, aux gages -de quelques comtesses péruviennes ou baronnes Cacatoès, vieux aras -des Antilles plus empanachés d'aigrettes, de ruches et de boas -encore que d'années et remorquant leur arrière-train coupable -aux bras cambrés du sigisbée..., et les Arthémises des hommes -célèbres, le bataillon des veuves inconsolées, vieilles gardes -de la douleur venues en Riviera cultiver le souvenir des chers -défunts qu'a oubliés l'Europe, les politiques et les artistes, la -veuve du maëstro, la veuve du grand peintre, la veuve du regretté -diplomate, et les demi-veuves, les maîtresses et les belles-sœurs, -les petites nièces aussi, leurs Egéries un peu mégères, et leurs -interprètes donc! les ex-grandes cantatrices sur le tard épousées, -les Altesses de l'_ut dièze_ et les contraltos princiers! - -O toutes ces prétentions échouées sur les bancs, le dos tourné à -la mer et regardant curieusement défiler devant elles le pénible -cortège des autres vanités! - ---Parole, il ne manque que la princesse Zénobie! ne pouvais-je -m'empêcher de m'écrier. Mais à propos, interpellai-je Maxence, -la fin de l'histoire, tu ne me l'as pas racontée! Tu m'as laissé -à cheval entre deux selles et tu ne m'as jamais dit comment la -favorite du banquier Guiçardi était retombée de la villa des -Palombes aux beuglants de soldats, où nous l'avons retrouvée. - ---Zénobie! En effet, c'est toute une histoire et assez compliquée. -Je t'ai dit que la naine vivait dans le domaine de San Remo, -installée dans un petit hôtel de poupée construit sur les -indications de Guiçardi. Une fantaisie sénile du banquier l'y -entretenait sur un pied de duchesse: voitures, chevaux et livrée à -ses ordres; mais le vieillard ne pouvait se passer de son jouet. -A toute heure de jour et de nuit il réclamait et voulait auprès -de lui sa poupée favorite. La Zénobie, elle, supportait mal ce -fastueux servage, et, dès qu'elle avait une heure à elle, pendant -les siestes du Palermitain alourdi et drogué d'anesthésiants, -elle s'évadait des Palombes; et c'était pour elle une joie -d'écolière d'aller retrouver au bout du pays la vieille femme, qui -lui servait de mère, et son minuscule compagnon, le nain Scœvola. - -Les rares moments, que la pygmée dérobait ainsi à son maître, -prenaient par la servitude même, où elle était tenue, la haute -saveur d'un fruit défendu. Le printemps est assez dangereux en -Riviera, les brusques changements de température et la sécheresse -du mistral y affectent péniblement les arthritiques et les -nerveux; parfois l'influenza s'en mêle. Elle sévissait cette -année-là à San Remo. Scœvola, le plus petit conscrit de France, -était atteint et devait s'aliter. - -Prévenue par sa mère-barnum et priée par elle de ne pas venir au -chevet du fiévreux, la naine ne voulait rien entendre. Affolée -d'inquiétude, elle courait au logis contaminé; elle voulait -s'y installer sans souci du gros cachet des Palombes et de ses -intérêts mis en jeu. Le nain trempé de sueur sous ses draps, -misérable petit pantin secoué par la fièvre, assistait en -claquant des dents à une scène inouïe entre la princesse et leur -mère. - ---Mais tu ruines ta famille, tu nous mets sur la paille! Un -homme qui t'a couverte d'or et qui ne sait rien te refuser! Tu -ne retrouveras jamais ça! Qui est-ce qui paiera le médecin, tes -robes et les médicaments? Scœvola peut y rester. Tu es une fille -dénaturée, tu n'aimes pas ta mère, j'ai mis au monde un monstre!» - -Les objurgations de la vieille femme convainquaient à demi -Zénobie. Le petit être fantasque consentait à rentrer à la villa; -mais elle déclarait vouloir revenir le lendemain près de son cher -Scœvola... et tenait parole. - -C'était une grosse partie que jouait là l'avorton. - -Entre tant de manies le vieux Guiçardi nourrissait une folle -terreur de la maladie et de la mort. Ses soixante-douze ans -hoquetaient dans un perpétuel tremblement à l'idée des bronchites, -des refroidissements et des mauvaises fièvres qui guettent plus -ou moins les vieillards. Il ne vivait qu'entouré de mille et -une précautions, sous la surveillance d'un médecin attaché à -sa personne, et, chaque semaine, tout le personnel des Palombes -devait subir la visite du docteur. C'était une formalité à -laquelle nul ne pouvait se soustraire et qui était stipulée dans -les engagements. - -Au moindre symptôme d'indisposition, tout domestique était -congédié. L'intendant lui payait deux mois de gages en lui -intimant l'ordre de ne jamais se représenter, même guéri. Un -cordon sanitaire était ainsi établi autour du vieillard. - -Dans quels prix on exploitait cette terreur de la maladie, tu -le devines aisément! Deux garde-malades se relayaient auprès de -lui jour et nuit. Le banquier exigeait toujours une oreille aux -écoutes de sa respiration durant son sommeil. Sa peur de mourir -était telle que, le précédent hiver, il avait refusé d'entrer dans -la chambre de sa fille malade et, pendant les deux mois que dura -la bronchite, il pria sa femme de s'abstenir de paraître à table. -La baronne Guiçardi, elle, s'était installée près de sa fille et, -pendant les trois mois de cet hiver-là, le vieux Levantin haleta -dans l'angoisse des microbes et la fureur de ne pas avoir fait -transporter Mlle Guiçardi à l'hôpital. - -C'est cet effaré trembleur et ce féroce égoïste que la princesse -Zénobie quittait trois heures par jour pour aller s'asseoir au -chevet d'un nain tuberculeux. La princesse jouait une grosse -partie. Elle la perdit. - -Le jour où le banquier, réveillé au milieu d'une sieste qui aurait -dû durer les trois heures de trois cuillerées de potion, demanda -après la naine et apprit que sa poupée était auprès d'un frère -malade depuis douze jours d'une fièvre maligne, la colère et la -stupeur furent chez ce gros homme d'une telle violence, qu'il -faillit étrangler. - ---Chez son frère!... Chez un malade! Et elle y va tous les jours! -Elle y est encore!» - -Et de cramoisi le vieux forban devenait violet. Les yeux chavirés, -suffoquant et la gorge sèche au milieu de balbutiements, de mots -sans suite et de trépignements de fureur, il arrivait enfin à se -faire comprendre et se faisait donner de quoi écrire. - -Il ne pouvait parler. Son émotion était trop forte. Zénobie était -chez ce nain malade; elle avait osé lui désobéir. Il écrivait; -un tremblement secouait ses mains gonflées. Il parvenait enfin -à maîtriser ses nerfs et signait la disgrâce de la favorite. -L'intendant recevait respectueusement les ordres; la livrée -assistait, effarée, riant sous cape, à l'exécution de la princesse. - -Toutes les Palombes détestaient Zénobie. - -La naine rencontrait l'intendant à mi-route de la villa. Elle -regagnait sa geôle au grand trot d'une victoria de louage. -Nabulione--c'était le nom du maître-Jacques des Guiçardi--faisait -arrêter la voiture. Nabulione était à pied; il accompagnait une -charrette encombrée de valises et de petites malles. - -Il signifiait à la naine son congé. La décision de M. Guiçardi -était irrévocable. Il ne reverrait jamais la princesse; la villa -lui était désormais interdite. Il était tout à fait inutile de -s'y présenter, elle y trouverait porte close: il était chargé de -lui rapporter sa garde-robe. Ses costumes de théâtre et de ville -étaient dans les malles; le petit hôtel était déménagé. Si la -princesse voulait bien prendre la peine de retourner d'où elle -venait, il lui réglerait ses huit jours; il avait sur lui la somme. - -La naine était devenue verte. Elle vomissait un flot d'injures -à l'adresse de l'intendant et de Guiçardi; sa voix de crécelle, -crépitante et rouillée, s'exaspérait dans la solitude de la route. -Des ouvriers de retour des champs s'étaient arrêtés. Ce monstre de -baraque foraine entachait de grotesque la douceur lumineuse de ce -crépuscule d'Italie. - ---_Una pupazza_, ricanaient des chuchotements. - -L'intendant essayait en vain de lui faire entendre raison: la -_pupazza_ ne voulait rien savoir. Elle donnait l'ordre au cocher -de la conduire aux Palombes. Elle s'y heurtait à l'hostilité d'une -domesticité heureuse d'observer la consigne. - ---Le banquier ne recevait pas. M. Guiçardi partait le soir même -pour Palerme.» - -Et dans l'insolence des regards et des sourires, la princesse -Zénobie lisait couramment l'unanime allégresse, son renvoi mettait -en fête toute la maison. - -Elle devait se résoudre à retourner auprès des siens. Elle y -retrouvait l'intendant des Palombes, qui l'attendait entre sa -mère effondrée et la stupeur épouvantée du nain. Et ce fut une -horrible scène. La mère-barnum, brusquement ramenée au sentiment -de la réalité par la vue de Zénobie, se jetait sur le petit être, -l'empoignait par la tête et, lui retroussant les jupes, voulait -la fouetter. Le nain, recroquevillé d'effroi sous ses draps -sales, poussait des piaulements de petit hibou tombé du nid; -Zénobie, crispée, rebellée et matée, tapait, griffait, mordait et -geignait comme une poulie; la mère poussait des cris d'orfraie, -invectivant la fille ingrate, _ce fumier d'enfant qui la ruinait_; -et l'intendant se croyait tombé dans un repaire de gnomes et de -magiciens. - -Il intervenait enfin, comptait à la naine les seize cents francs -de ses huit jours, en obtenait bon gré mal gré le reçu, mais ne -pouvait éviter la formalité de l'ouverture des malles. La surprise -qu'elles réservaient faillit tourner au tragique. Le vieux -Guiçardi ne renvoyait à Zénobie que ses costumes de théâtre et son -pauvre petit trousseau de phénomène de music-hall, sa lamentable -et prétentieuse défroque de _principessa_ de piste et de beuglant; -le Levantin avait gardé les somptueuses toilettes des grands -faiseurs de Nice et de Monte-Carlo. Il gardait aussi les parures: -le collier d'émeraudes offert dans la dernière quinzaine, l'orient -fabuleux des perles et l'eau coûteuse des rivières de diamants. Il -renvoyait le cheval, mais gardait le harnais. La naine râlait à -son tour: une formidable gifle s'abattait sur sa face de monstre -et la couchait par terre, évanouie. La mère-barnum s'acharnait -sur l'avorton; Scœvola, le plus petit conscrit de France, croyant -qu'on égorgeait Zénobie, s'évadait de ses draps moites et se -blottissait, tout nu, sous le lit; des voisins accourus mettaient -fin à cette tuerie, et l'intendant des Palombes s'échappait de là -comme d'un cauchemar. - -Cette famille de nains ne se tint pas pour battue. Sur les -conseils de sa mère, Zénobie voulut intenter un procès au -banquier; mais les faits qu'elle lui imputait étaient si graves -que l'affaire criait le chantage; aucun homme de loi ne voulut -instrumenter contre le Guiçardi. La Zénobie ne se rebuta pas: -elle se rendit au couvent de Saint-Pancrace, et, une première -fois, fit tant et tant qu'elle obtint une audience du Révérend -Père Ambrosio, le supérieur; mais les confidences dont elle -honora le capucin esbrouffèrent tellement le saint homme qu'il -refusa absolument de s'entremettre dans la démarche, que la naine -réclamait de lui. Il lui promit une seconde audience, mais se -garda bien de la lui donner; le monstrillon en fut pour ses deux -lieues de montagne et ses trente lires de victoria. Le saint -monastère demeura clos pour lui. - -Bref, la questure, dit-on, s'en mêla; on pria ces dames de quitter -le pays. Une rumeur voulut qu'un viatique de deux mille lires leur -fût fourni par les dames Guiçardi. - -Et voilà, mon cher ami, comment l'ex-favorite d'un banquier -trente fois millionnaire amuse, à l'heure qu'il est, un public de -matelots et de chasseurs alpins dans un petit port de la Riviera. - - Elle était de ce monde où les plus belles choses - Ont le pire destin. - Et _rosse_, elle a vécu ce que vivent les _rosses_, - L'espace d'un matin. - -Moralité: on fait toujours trop sa Zénobie. - - - - -LYS D'ALLEMAGNE - - ---Il y a pis que la peur de mourir: il y a l'horreur de vivre. -Vous ne soupçonnez pas quelles agonies tragiques halètent parfois -dans le luxe apparent de ces somptueuses villas! - -Tout en causant nous étions, Maxence et moi, descendus jusqu'au -haut de la promenade des Anglais. Nous avions dépassé le troisième -établissement de bains établi presque devant l'avenue Victor-Hugo, -et avions atteint le pont Magnan. - -Là finit le glorieux alignement des grands hôtels cosmopolites -et des villas princières; la promenade des Anglais bifurque et -devient, à gauche, une route de banlieue suburbaine bordée de -guinguettes et de murs de jardins; à droite, un simple bord de mer -longé de cultures maraîchères et planté de cahutes de pêcheurs. - -Le paysage est lépreux et hostile, enfariné d'un perpétuel -halo de poussière soulevée par les automobiles, et la courbe -harmonieuse de la baie des Anges ne rachète pas l'âpreté du -décor. Face en arrière, au contraire, c'est le merveilleux -panorama de Nice indolemment couchée au pied de ses montagnes et -déroulant, comme une écharpe molle, la ligne de ses toits jusques -au Mont-Boron. Par les temps clairs la pointe du cap Ferrat y -apparaît, entamant de son éperon verdâtre le bleu moiré du large. - -Nous faisions demi-tour et redescendions sur la jetée-promenade. - ---Oui, il y a pis que la peur de mourir. Si vous saviez quels -drames de chair et d'âmes, quels intérêts et quelles affreuses -convoitises dérobent parfois aux regards ces somptueuses -façades, quels grotesques désespoirs aussi! Ce Nice est une mine -inépuisable d'histoires. Quelques-unes, si bien gardées qu'elles -soient par l'épaisseur des murailles, néanmoins transpirent et -finissent par tomber dans le domaine public. - -Il y a trois ans, c'était le scandale des Blukenstarishaen, le -plus effrayant chantage qui ait jamais été organisé contre une -personnalité princière: Le jeune ménage, le mari et la femme -menacés et terrorisés à la fois par un couple d'aigrefins: deux -«musicantis» cueillis dans une des innombrables Réserves de -la Riviera. Les Blukenstarishaen les avaient attachés à leurs -personnes pour couper de tarentelles et de «canzone» napolitaines -les heures un peu longues des repas... Cette musique de table -dégénéra vite en musique de chambre. La princesse, très négligée -par son mari, s'éprit violemment d'un des musiciens; elle s'en -éprit jusqu'à en devenir grosse et, reconnaissante au bel Italien -d'une maternité que le prince ne lui avait jamais donnée, eut -la gratitude épistolaire. Elle écrivit. Le violoniste (car il -jouait du violon naturellement) appuya sur la chanterelle. Il -gagna prudemment la frontière; et de Vintimille, en échange de sa -correspondance, demanda la forte somme à la princesse. - -Un _post-scriptum_ machiavélique menaçait d'envoyer le paquet de -lettres au mari. Le prince, très au courant de la conduite de -sa femme, ne répondit pas plus aux offres de Vintimille que ne -l'avait fait la princesse. C'est alors que les deux compères -d'Italie s'entendirent. Si la princesse était une amoureuse -expansive et reconnaissante, le prince était, de son côté, un ami -passionné et, dans les élans d'une ferveur toute platonicienne, -avait commis en l'honneur de l'autre musicanti quelques poésies -qui, bien que d'inspiration danoise, n'eussent pas déparé les -dialogues du _Banquet_. Les associés de Vintimille prévinrent -le jeune ménage que, si un chèque de cent mille lires n'était -pas remis avant telle date à la banque Polidori de Milan, les -élucubrations du prince et la correspondance de la princesse -seraient envoyées sous pli cacheté à la Cour de Thuringe, au -grand chancelier même du roi ou à un des principaux journaux de -l'opposition. L'inspiration de la dernière heure dicterait leur -choix. - -Le régime du bon vouloir fonctionne, pour ainsi dire encore -intact, dans les petits États allemands. En cas de scandale, si -le scandale éclatait, c'était, après l'annulation du mariage en -Cour de Rome (la Thuringe est très catholique), la confiscation -des biens du jeune couple et la relégation de la princesse dans -un couvent; le prince, lui, serait certainement prié de résider -à l'étranger et réduit à la pension stricte. Libre à lui alors de -donner cours à ses fantaisies poétiques et se faire professeur de -grec. - -Les Blukenstarishaen s'affolaient. Le roi de Thuringe avait laissé -mourir de faim sa fille aînée, la princesse Thyra qui avait fui la -Cour paternelle et le palais conjugal avec un jeune officier de -cavalerie. La duchesse de Manheimberg, toute mère qu'elle fût de -trois enfants, n'avait pas pu résister au prestige des épaulettes -et des éperons. Les amoureux, après avoir promené en Suisse et -sur la Riviera le scandale de leur bonheur, s'étaient échoués à -Venise. La gêne avait vite étranglé leurs illusions. Harcelés par -les usuriers, les bijoux une fois vendus, les misérables étaient -de l'hôtel Dancelli descendus à une _casa privata_ du quartier de -l'_Ospedale_. La duchesse de Manheimberg s'y était suicidée. La -dureté du roi l'avait acculée à cette horrible fin. Le consulat -de Thuringe à Venise n'avait même pas eu pour elle l'aumône qu'il -trouve toujours pour ses moindres nationaux en détresse. Deux -mois auparavant, le consul de Genève, pour une visite rendue, -à l'hôtel du Lac à la princesse royale, avait été immédiatement -révoqué... Toute l'Allemagne avait adopté vis-à-vis des fugitifs -l'attitude indiquée par la famille. - -C'est auprès de ceux de son sang et de sa race que la malheureuse -jeune femme avait trouvé l'accueil le plus insultant et les -visages les plus fermés, et, pendant ce douloureux calvaire à -travers l'Europe, ce calvaire commencé comme une chimérique -chevauchée de ballade et de conte - - Si tu veux, faisons rêve, - Montons sur deux palefrois, - Tu m'emmènes, je t'enlèves, - L'oiseau chante dans les bois. - -la triste adultère avait rencontré partout sur son passage -l'hostilité menaçante et l'effroyable ostracisme imposés, il y a -quelques années, par le kant anglais sur toutes les routes d'exil -d'un de ses plus grands poètes. Pour l'infortunée princesse Thyra -la lourde Allemagne avait eu les raffinements de cruauté et les -ingéniosités de mépris inventés par l'hypocrisie d'outre-Manche -vis-à-vis d'Oscar Wilde. - -Dévisagée sur les seuils des hôtels, montrée au doigt, suivie -même dans les rues, que dis-je? guettée par la malveillance et la -curiosité jusque dans les boutiques de fournisseurs, la duchesse -de Mainheimberg avait connu les pires amertumes. Grâce au mot -d'ordre donné par la Cour de Thuringe, l'Allemagne en déplacement -avait fini par expulser les amants de toutes les villes. Entre -temps le roi coupait les vivres, et cela avait été pour le couple -romanesque la brève déchéance aggravée de toutes les affres de la -gêne. Cette gêne dégénérait bientôt en misère, et la misère en -détresse et cela jusqu'au suicide final dans le galetas de Venise. - -Rodolphe Ostratten, l'amant de la pitoyable jeune femme, entrait -à l'hôpital, à cet _Ospedale_ dont le quartier moisi avait abrité -leur fin d'idylle. Il en était extradé le lendemain même de -l'exhumation de sa maîtresse; on l'arrachait tout grelottant de -son lit de fiévreux pour le jeter dans un fourgon. Une forteresse -de Thuringe le retenait maintenant à vie. Il ne fait pas bon en -Allemagne de regarder de trop près les princesses. - -De cette tragique aventure les Blukenstarishaen n'ignoraient rien. -Elle avait éclaté l'année même de leur mariage. La princesse -Elaine s'était jetée en vain aux pieds de son père, implorant -sa pitié pour sa sœur; le roi n'avait voulu rien entendre. Ces -catholiques de Thuringe sont encore plus intraitables sur la -morale que tous les protestants de la Prusse Rhénane, et l'affolé -ménage de Nice savait trop ce qui l'attendait, si le scandale de -leur conduite en Riviera arrivait jusqu'au roi. - -La Riviera! C'est de leur arrivée en ce pays que dataient leur -folie et leur malheur. C'est là qu'ils avaient connu ces damnés -Italiens et l'enveloppement de leurs œillades câlines, le charme -dangereux de leur voix persuasive et de leurs gestes caresseurs. - -Deux «musicantis»! Lui, le fils d'un chancelier, elle, une -princesse royale, étaient à la merci de ces espèces... Protégés -par la frontière, les deux coquins dictaient leurs conditions -et commandaient en maîtres. Eux, la première aristocratie du -monde, tremblaient aux ordres de deux maîtres chanteurs; et, les -yeux brusquement dessillés, arrachés en sursaut de leur rêve, le -prince et la princesse rejetés dans les bras l'un de l'autre -par la conscience du même péril s'hypnotisaient sans oser la -mesurer devant la profondeur du gouffre où ils avaient roulé, -s'hallucinaient dans une stupeur muette devant l'abîme où ils -allaient descendre. - -Deux enfants! car lui n'avait pas vingt-six ans, et elle en avait -juste dix-neuf. - -Ah! cette Riviera, cet admirable pays, cette côte enchantée -dans la montée des sèves, la vibration de la lumière et -l'épanouissement de tant de fleurs, comme ils en maudissaient -maintenant la douceur énervante et traîtresse, quelle rancune ils -nourrissaient pour ces décors complices de vergers idylliques -et de baies siciliennes!... Oh! les mauvais conseils chuchotés -dans l'or des crépuscules, dans les bois de cyprès et les clos -d'oliviers. - -La Riviera! C'est son climat qui les avait perdus... Oh! la -mollesse de ce pays qui dénoue la volonté comme une écharpe, pour -la tendre ensuite comme un arc dans la sécheresse ardente de son -mistral. - -C'est l'âpreté de ses jours de poussière et de bourrasques, la -fièvre permanente bercée dans ces vagues sans flux et sans -reflux, et, par-dessus tout, ces effluves de rut et de caresses -épars dans l'unanime consentement des choses et des êtres à -l'amour; c'est toute cette nature aphrodisiaque qui les avait -poussés à la chute et à leur perte et les deux égarés n'avaient -plus assez de larmes pour pleurer. - -Le consul d'Italie tirait le jeune ménage de ce mauvais pas. - -Éperdu devant l'impossibilité de se procurer du jour au lendemain -les cent mille lires (car la Cour de Thuringe est plutôt serrée), -le prince, tout décidé qu'il fût au suicide, avait l'idée d'aller -trouver le commissaire central. Le commissaire l'adressait au -consul d'Italie. Celui-ci télégraphiait à Gênes, et la questure -cueillait à Vintimille les deux coquins et leur correspondance. - -Ainsi se termina le chantage. Tout est bien qui finit bien! - -Le jeune ménage en fut quitte pour la peur; mais leur villa abrita -quelques heures d'agonie. Ce prince et cette princesse passèrent -d'assez durs moments, avouez-le. Il y a quelquefois pis que la -peur de mourir, il y a aussi l'horreur de vivre. - - - - -UNE AGONIE - - -Nous descendions les pentes de la Mortola. Des touffes de genêts -en fleurs incendiaient d'or les éboulis de roches grises; et -jusqu'au bleu méditerranéen c'étaient de longues traînées de -lumières encore exaspérées par le vert glauque des agaves, le -gris épineux des lentisques et argenté des oliviers; toute une -végétation bleuâtre, hostile, meurtrière et dardée faisait de -ce coin de jardin une petite Afrique. Au loin, c'étaient les -montagnes pelées de Vintimille et de San Remo, toute l'aridité -de la _Rivière_ de Gênes après la splendeur luxuriante de -la _Riviera_ de Nice. Un ciel doux et voilé, presque moite, -mélancolisait le paysage; toute la clarté semblait réfugiée dans -les fleurs; et dans ce décor à souhait pour un enlèvement de -captive, c'étaient des silhouettes de pirates barbaresques, qui -s'imposaient à travers le recul des temps chers à tout imaginatif. -Malheureusement des couples d'Allemands et d'Anglais de passage, -toute la foule anonyme et laide des Cooks en mal d'excursions, -étaient les seuls êtres rencontrés au tournant du domaine féerique. - -C'était un lundi, un des deux jours par semaine où lord Hambury -permet aux visiteurs l'entrée de la Mortola: la Mortola, -c'est-à-dire l'enchantement de ce ravin unique de la côte Ligure, -jardins d'Italie et de Sénégal aussi, où Wagner aurait pu rêver -l'éclosion des filles-fleurs. La Mortola et la fontaine de la -Sirène, la Mortola et sa clairière hantée d'agaves monstrueux, -énormes, hérissés et coupants, de toutes les nuances et de -toutes les formes, pareils à un cénacle de gigantesques pieuvres -végétales; la Mortola et ses bois de palmiers, ses champs d'iris -et d'anémones où la vision s'impose d'une ronde de nymphes de -Botticelli; la Mortola et sa treille en terrasse au-dessus de -la mer; sa treille enguirlandée de roses et de clématites, -escortée de touffes de primevères, d'héliotropes en arbres et -de chimériques orchidées, jaillis comme des étoiles entre les -retombées de mouvants chèvrefeuilles; la Pergola et le malaise -enivrant, délicieux de son trop de calices et de son trop de -parfums... Et entre toutes ces corolles, toutes ces feuilles, -toutes ces branches, au tournant de tant d'escaliers et le long -de tant de terrasses, le nostalgique horizon de la Méditerranée, -la soie moirée de sa nappe immobile avec, au bord de la mer, les -quenouilles de bronze de son interminable allée de cyprès... -Cimetière d'Orient ou jardin de Gabriele d'Annunzio dans le -_Triomphe de la Mort_. - -Nous étions arrêtés auprès d'une volière et tout en suivant les -mouvements d'automate d'un étrange perroquet, on eût dit, d'émail -vert... - ---Mais c'est le jardin de Noronsoff! me disait l'ami qui -m'accompagnait. Avouez que c'est là que vous avez placé l'agonie -de l'écœurant héros de votre _Vice Errant_. - ---Non, répondis-je, le domaine où traîne, se convulse et meurt -la pourriture princière de Sacha, bien moins important et moins -divers d'aspect que celui-ci, a peut-être encore dans son -abandon plus de grandeurs que la Mortola. Le domaine existe: -il est à Nice, à mi-flanc du Mont-Boron. Trois cents mètres de -terrasse dominent et la ville et le port. Au crépuscule, quand -le ciel est clair, on y découvre jusqu'à l'Estérel. Je vous le -ferai visiter, nous irons ensemble, mais nous aurons peut-être -quelque mal à y pénétrer: l'accès en est assez défendu. D'ailleurs -Noronsoff n'y a jamais habité, le cadre seul m'a tenté; l'outrance -de sa végétation, le trop de luxe des fleurs de collections et -d'essences rares, qu'un caprice de millionnaire y a accumulées, -s'adaptaient si merveilleusement au déséquilibrement de mon -héros... je vous dirai plus, c'est dans l'atmosphère de ce jardin -de songe que j'ai rêvé et vécu la vie imaginaire de Sacha. Le -prince Noronsoff est mort à Paris après sa mère qui, dans le -roman, lui survit. Il est mort dans le coma, entouré et guetté par -une troupe d'héritiers dont les intrigues de chevet le torturèrent -jusqu'à son dernier râle... - ---Et cette agonie de Noronsoff, la vraie, quelle fut-elle? me -demandait mon compagnon. - ---Oh! décevante et dramatique comme la vie même de l'individu. -Après la mort de sa mère, l'état de Sacha, empira. Livré à -lui-même, c'est-à-dire à ses pires caprices, sans aucun contrôle -et plus personne auprès de lui pour le surveiller et le retenir, -il eut vite fait de développer la marche de tant de maladies et -de précipiter lui-même un dénouement fatal. Le favori d'alors -était un pianiste hongrois, un soi-disant élève de Liszt famélique -et poitrinaire, mais dont le réel talent et le jeu poignant et -douloureux passionnaient, le long des jours et les nuits aussi, -les rares minutes lucides du mourant; mais la fin approchait, car -les longues syncopes, dans lesquelles il arrivait au prince de -tomber, se succédaient de plus en plus fréquentes et maintenant -si prolongées et si profondes, qu'il était à craindre, à chaque -évanouissement, qu'il ne se réveillât plus. - -C'est alors que la vague famille, petits cousins et -arrières-petits cousins, que le malade possédait dans la -colonie russe et dans le monde de l'Empire, se rapprochaient de -l'agonisant. Il y avait vingt ans qu'ils l'ignoraient, justement -effarés de ses frasques et ne se souciant pas d'avouer un parent -aussi compromis. Au ban de la société et de sa famille, ce -déséquilibré affligé de quatre millions devenait intéressant -au moment de mourir. On savait que Sacha n'avait pas fait de -testament; il avait bien trop peur de la mort pour songer -à ses dispositions dernières; ce perpétuel moribond aimait -frénétiquement la vie et s'y cramponnait désespérément. - -Superstitieux comme tous ceux de sa race, ce Russe aurait cru -attirer sur lui l'ombre de la «Camarde» en dictant n'importe -quel testament. Il ne fallait pourtant pas que cette grosse -fortune retournât à l'État ou tombât dans les mains de quelques -Petits-Russiens, hypothétiques descendants de Noronsoff que -les alliés mondains et officiels de Sacha ignoraient, perdus -dans quelques villages de l'Ukraine ou quelques faubourgs de -Saint-Pétersbourg. - -Les intéressés se consultèrent. - -Le duc de Praxéli-Plesbourg réunit chez lui les Marfa-Narimoff -et les de Beauvimeuse, cousins comme lui au quatrième degré de -l'agonisant. Sa haute situation à l'ambassade, la faveur de -Boris, l'aîné des Narimoff, au palais d'Hiver et le rang des -Beauvimeuse dans le noble faubourg les mettaient au-dessus de -tout soupçon. Il s'agissait de pénétrer auprès du malade, de -s'installer à son chevet et lui faire signer un testament; car lui -en inspirer ou lui en dicter un, il n'y fallait pas songer. Sacha, -malicieux et retors, aurait pris un méchant plaisir à déjouer leur -entreprise ou, même pis, les eût fait jeter dehors. Ce parfait -dégénéré détestait sa famille. Il aurait dilapidé son bien plutôt -que d'en laisser une bribe à l'un des siens. Tels étaient les -bons sentiments qui animaient entre eux les membres de cette -dynastie. Ce fou consentirait-il seulement à les recevoir? Le duc -de Praxéli-Plesbourg se présenta le premier avenue Marceau, Odette -de Beauvimeuse l'accompagnait, Noronsoff avait eu jadis un assez -violent caprice pour sa cousine et l'on escomptait ce souvenir: le -malade ne les reconnut même pas. - -Avec l'aplomb que donnent un grand nom et la fortune, le duc -de Praxéli s'imposait à la livrée, expédiait le favori, mieux, -congédiait les médecins: il était _la famille_. Le duc une fois -dans la place, les autres s'y installaient; le tout était d'y -avoir pénétré. - -Par la porte entre-bâillée les de Beauvimeuse et les de -Marfa-Narimoff se glissaient un à un dans l'hôtel de l'avenue -Marceau, plus un certain M. de Noisynève, arrière-petit cousin du -Noronsoff et que l'on ne put écarter. Il s'incrusta au chevet du -malade pour surveiller les autres, manifesta vaguement l'intention -de prévenir les parents oubliés en Russie et, après quelques -discussions assez aigres, on dut l'admettre dans la rédaction du -testament; mais la porte demeura fermée désormais à tout autre -visiteur; et ce fut la veillée attentive et sinistre d'une bande -d'oiseaux de proie à proximité d'un champ de bataille, attendant -les cadavres. - -Sacha était tombé dans la torpeur; il n'en sortait que pour -réclamer d'une voix éteinte de l'extra-dry et du kummel en -attachant sur les siens des yeux vides et vitreux, effroyablement -ouverts. Sur le conseil du duc de Praxéli Odette de Beauvimeuse -dégrafait parfois son corsage et introduisait la main sèche du -moribond dans la tiédeur de ses seins nus; la bouche édentée -du neurasthénique alors souriait. Cette absence de lucidité -enchantait les héritiers. En Russie la loi n'exige pas que le -testament soit écrit de la main du testateur: il suffit qu'il soit -dicté en présence de témoins. La signature suffit. - -On trouva un notaire. Les intéressés, sous la présidence du duc de -Plesbourg, arrêtèrent la rédaction du testament. Sur les quarante -millions de Noronsoff le duc s'en préleva quinze. Dix furent -dévolus aux Narimoff, dix aux Beauvimeuse et cinq à cet intrus -de Noisynève qu'on n'avait pu éviter; mais, entre temps, l'état -du malade empirait d'une façon alarmante. Du jour au lendemain -il tombait dans le coma, un coma stupéfiant dont rien ne pouvait -le tirer. Ils avaient trop attendu, les discussions d'intérêt -avaient mangé un temps précieux, le malade et la fortune allaient -leur filer entre les doigts; ce fut une consternation. Le duc de -Praxéli-Plesbourg relevait les courages abattus, il avait amené -avec lui, en remplacement des docteurs congédiés, un petit médecin -de quartier, de son quartier à lui, qui voyait ses gens d'écuries -et d'offices et au besoin les chevaux. C'était un pauvre hère -sans consistance, sans grand talent aussi, voué à la médiocrité -par la médiocrité même de son physique, de ses allures et de ses -connaissances. Il était tout à la dévotion des Praxéli-Plesbourg -qui l'emmenait, même l'été, à la campagne pour surveiller ses -gens. C'est ce pauvre docteur Pasquier que le Praxéli avait établi -au chevet de son cousin. C'est lui qu'il amenait, ce matin-là, -parmi les autres parents attérés. - ---La vérité, docteur? Il est très bas, n'est-ce pas? - ---En effet, monsieur le duc, le prince n'en a plus que pour -quelques heures. S'il va jusqu'à ce soir, ce sera le bout du monde. - ---C'est ce que je me disais. Eh! bien, docteur, nous avons besoin -de vous. Il faut, coûte que coûte, que vous suspendiez ce coma. -Ce coma, il faut l'en faire sortir. Il nous faut une signature, -une signature absolument nécessaire et que lui seul peut nous -donner. Ne vous inquiétez pas on lui tiendra la main, j'en fais -mon affaire, vous avez bien un moyen? Voyons, un réactif, que -sais-je, une piqûre? - -Le médecin se grattait le front, perplexe. - ---Vous n'avez rien? - ---Si. On peut toujours quelque chose, mais cela est très scabreux, -très périlleux même. Dans l'état, où est le prince, un réactif -peut le tuer. - ---Le tuer, mais puisqu'il est condamné d'avance. Vous me dites -qu'il va mourir. - ---Mais nous n'avons pas le droit de hâter la mort, même d'un être -condamné. - ---Mais puisqu'il va mourir...» et Odette de Beauvimeuse s'emparait -des mains du médecin. - ---Il va mourir! Il va mourir! mais avec la nature on ne sait -jamais! C'est invraisemblable, mais... - ---Il peut en réchapper, peut-être! Docteur, seriez-vous un -imbécile, me serais-je trompé sur vous? - -Et de Praxéli-Plesbourg fouillait le misérable de ses petits yeux -clairs. - ---Voyons, réveillez le prince; il y a cinquante mille francs pour -vous. Vous ne me ferez jamais croire que vous n'avez jamais fait -d'avortements. - -Le docteur baissait la tête, griffonnait en hâte une ordonnance. - ---Vite, Alexis, chez le pharmacien en face, au plus près, faisait -le duc en remettant le papier à un valet de pied et, sur un signe -du duc, Odette de Beauvimeuse et Nadia de Narimoff découvraient le -malade et le dressaient un peu sur son séant. Le docteur préparait -la seringue. - ---Voilà, docteur, faisait Noisynève en prenant le flacon des mains -du valet de pied. - ---Une soucoupe; très bien... là, dans le gras de la cuisse. - ---Dans le maigre, vous voulez dire, pauvre Sacha! - ---Bon, relevez la chemise, tenez-le bien, mesdames. - -Le docteur enfonçait l'aiguille dans la chair livide et appuyait. -Pssst, la caféine fusait dans un crissement bref, le malade ne -bougeait pas. - ---Il faudrait le piquer plus près du cœur, docteur. - ---Ou à l'épaule. - ---Ou dans le cou, près du cerveau. - ---Vous le voulez? Soit! - -Mais cette fois, subitement redressé dans un brusque sursaut, le -moribond se levait tout droit sur son lit et, dans la blancheur de -sa chemise, tel un spectre dans un linceul, battait l'air de ses -mains pâles et puis s'abattait avec un cri, un petit cri d'oiseau -qu'on étouffe, immobile et raidi dans sa nudité verte... mort. - -Ce fut une stupeur. Rien ne put ranimer le prince Sacha Noronsoff. -C'est ainsi que les quarante millions et les merveilleuses -terrasses du domaine de Plagosnof, en Crimée, allèrent à la petite -comtesse Véra Noreskine qui, la pauvre enfant, ne s'y attendait -guère. Et avouez-le, cette agonie-là vaut bien celle que je lui ai -prêtée dans la villa du Mont-Boron, à Nice. - -Notre voiture rentrait dans les rues de Menton. - - - - -MADAME DE NEVERMEUSE - - - - -I - -MADAME DE NEVERMEUSE - - -Le rideau tombait sur le second acte de _Sigefried_. Le divin -inconscient, qu'est le héros de Wagner, venait de s'enfoncer, -extasié et ravi, dans l'enchantement de la forêt; le chant de -l'oiseau magique l'avait illuminée..., et parmi la clarté des -feuilles, à travers les ténèbres odorantes et vertes des hêtraies, -des clairières, des sources et des étangs, tous les murmures, -toutes les voix et tous les souffles aussi, dont est tramé le -silence des bois, se répercutaient délicieusement en nous, musique -élémentale orchestrée par le génie, qui est aussi une des forces -de la Nature. - -De Bergues, qui s'était retiré tout au fond de la loge pour mieux -sentir, loin de la scène, descendre et couler en lui les ondes -sonores du drame, se levait et venait s'asseoir auprès de nous. - ---Le fils de Sigemound est parti, mais il n'a pas tué tous les -dragons Fafner. Voyez, quelques monstres nous restent: une vraie -collection de Muséum. C'est plusieurs opéras de Wagner qu'il -faudrait pour assainir cette salle! Les avez-vous comptés? Mais -regardez plutôt. - -Et, d'un geste horrifié, il embrassait le pourtour des premières -et des secondes loges. - -A quoi Hector de Grandgirard: - ---En effet. Il y a ce soir quelques gargouilles en rupture de -cathédrale! - ---Et remarquez ce que je vous disais l'autre jour sur cette -étonnante société de la Riviera: pas un homme. Convainquez-vous -_de visu_. Voyez-vous un jeune homme dans ces loges? Non, rien -que des aïeules et des vieux messieurs, et les vieux messieurs -paraissent les plus jeunes. Ils ne sont, eux, ni maquillés, ni -teints. - ---Pardon. Dans cette loge, il y a deux jeunes gens. - ---Oui, mais il y a une jeune fille, et cette jeune fille -représente huit cent mille francs de dot. Aussi c'est la seule -loge, où il y ait des moustaches de vingt-cinq ans. - ---Conclusion? - ---Les temps sont durs, la lutte est âpre et il faut vivre. - ---Très jolie, d'ailleurs, la jeune fille! - ---Très jolie. La mère est Russe, le père Italien. - ---Ah! - ---Fleur de Cosmopolis, millionnaire et nihiliste. - -Grandgirard avait pris une jumelle; il fouillait attentivement des -yeux le premier rang des loges: - ---Le fait est qu'il y a des figures extraordinaires--et, tout à -coup, arrêtant sa lorgnette dans un geste de stupeur--oh! celle-là -admirable! Qu'est-ce que celle-là? - -C'était, paradant au milieu de la grande loge officielle, celle -dont l'encorbellement surchargé de guirlandes concentre tous les -regards dans le cadre doré de ses hautes colonnes, une étonnante -poupée, on aurait dit, surgie d'un conte d'Hoffmann. - -La face d'un ovale parfait et d'un ton de pastel s'auréolait de -bandeaux de soie floche, d'un blond si invraisemblable et si doux, -que les fabriques de Lyon seules avaient pu les fournir. - -Coiffée à la jolie femme, cette imprévue beauté émergeait, -épaules nues, d'un énorme boa de plumes bleu pâle, mais un boa si -impondérable et si flou qu'il parachevait à miracle cette Olympia -des brumes. L'élégance des bras minces haut gantés de suède blanc, -la longueur d'une nuque pliante et la maigreur de la poitrine en -faisaient à la fois un Gavarni de chlorose et le plus vague des -Constantin Guys. - -Datée comme un dagueréotype, cette aïeule aux langueurs de -poitrinaire, mais aux raideurs d'automate, obsédait comme une -apparition. Spectre ou poupée? - -Son âge? Seize ans peut-être et sûrement plus de soixante-quinze. -Avec cela une indéniable aristocratie, un dédain absolu de -toute l'assistance et une façon d'écouter le Wagner, de profil -et le buste incliné, oh! très peu, en avant, une impertinence -d'attitude, que Balzac eût voulue à la duchesse de Maufrigneuse! - -D'ailleurs absolument seule dans cette loge et s'y détachant si -vaporeuse sur le rouge assourdi des tentures, si macabre aussi par -le bleuissement du boa et le faisandage des chairs, si artistement -et prestigieusement spectrale, que nous nous taisions tous dans -l'émotion que l'on a devant un chef-d'œuvre. - ---En effet, admirable! Quelle illustration pour le roman de -d'Aurevilly! _Ce qui ne meurt pas._ - ---Oui, car c'est mieux qu'une nature morte, c'est la Mort qui se -prolonge dans la Vie. - ---Et non la Vie qui s'attarde dans la Mort. Tu viens de dire, -sans t'en douter, Hector, une vérité profonde. Si tu connaissais -la vie de cette femme, tu verrais quel prodigieux symbole elle -résume dans cette jeunesse immobile et figée. Regarde bien cette -fragilité, cette maigreur de phtisique guettée par les courants -d'air et par les mauvaises fièvres, et cette pâleur déjà estompée -par l'ombre de la Mort!... Eh bien! cette agonie vivante à la -résistance et la solidité d'une tige de fer. Cette moribonde a une -telle intensité, un tel désir de vivre qu'elle a enterré tous les -siens. Père, mère, frères et sœurs et jusqu'à deux maris, cette -apparente faiblesse a usé et limé toutes ces existences. Tous ont -passé leur vie à trembler pour la sienne. - -Sa santé délicate, sa minceur diaphane, tout, jusqu'à sa frêle -poitrine secouée chaque hiver d'une opiniâtre toux, les ont, -d'années en années, consumés d'inquiétude, exténués d'alarmes. Ils -ont toujours craint de la perdre et, dans l'hypnose de ces grands -yeux hallucinants de fièvre, ils ont vécu dans l'angoisse et la -transe jusqu'à en mourir; car, vous le savez tous aussi bien que -moi, il n'y a que les gens bien portants qui trébuchent dans le -gouffre. Les vrais malades ne meurent pas: ils se soignent. - -Jusqu'à quarante ans, elle a fait le désespoir de toute une -famille intéressée à une beauté qui lui assurait fortune et -situation, car cette beauté pastellisée a été adorablement jolie. - -Née pauvre, elle fut successivement poussée par les siens dans -de riches alcôves, officines de bien-être et de luxe pour des -ribambelles de frères, de sœurs, de neveux et de petits-cousins. -Le mariage, d'ailleurs, légitima toujours l'équivoque de ces -opérations familiales. Mme de Nevermeuse fut une courtisane -légale. L'étude de notaire et la sacristie furent invariablement -le vestibule de ses chambres d'amour. - -Ses deux maris morts et les huit millions réalisés, cette -fragilité flottante au-dessus de deux veuvages vit se modifier et -changer tout d'un coup les sentiments de son entourage. C'est le -triste apanage de l'argent: il corrompt tout. On avait craint de -la perdre, on désira la voir mourir. - -Mme de Nevermeuse, hier encore parente enrichissable, était -devenue testamentaire. - -Jusque-là elle avait eu des frères, des sœurs et des neveux: elle -n'eut plus que des héritiers. Elle devint la tante Nevermeuse, -mais une tante décidée à faire longtemps attendre sa succession. -Elle fit mieux. - -Elle quitta Paris et, prudente, entreprit de grands voyages. -Elle mit des centaines et des centaines de lieues entre elle -et les indigestions, suite inévitable des grands dîners de -famille, et les accidents de voitures et d'autos des promenades -concertées et des parties de campagne. Elle devint nomade; des -dames de compagnie embellirent sa vie. Elle se refusa toujours au -dévouement des cousines pauvres et des neveux fervents, mais très -manégée, en femme avertie par l'expérience, elle se garda bien de -rompre avec ses plus lointains arrière-petits-cousins; ceux-là -seuls pouvaient la défendre contre ses parents plus proches. -Dans les familles unies on a toujours la tentation d'enfermer en -d'admirables maisons de santé, pour les contraindre à se soigner -enfin! les vieilles parentes fortunées, imprudentes et délicates. -Mme de Nevermeuse connaissait les siens. De Séville, où elle -s'attardait au printemps, et de Venise, où elle passait l'automne, -elle ne cessa d'entretenir avec tous une adroite correspondance. -Elle y dosait de savantes promesses de testament. - -Et, nuancées d'espérances, des lettres intermittentes -entretenaient tous ses alliés dans la haine des uns des autres et -la tendresse intéressée de cette bonne tante de Nevermeuse. Tous -séparés d'elle par des détroits, des chaînes de montagnes et des -mers, cuisaient doucement à distance dans l'illusoire attente des -millions à venir, des millions à toucher et qu'ils ne toucheraient -jamais, car, écoutez bien ceci, Mme de Nevermeuse a tout placé en -viager. - -Moins pour s'assurer une vieillesse luxueuse en doublant ses -rentes que pour éviter de fâcheuses dissensions autour de son -cercueil, propriétés et valeurs, elle a tout réalisé, tout vendu à -fonds perdu et, son revenu ainsi triplé lui permettant d'être très -généreuse et d'envoyer de temps à autre le sensationnel cadeau à -qui de droit, était-elle au moins sûre des larmes de regrets. Ah! -elle serait pleurée quand elle quitterait ce monde! - -On dirait que le hasard a le respect de ceux qui n'ont plus à -redouter ses coups. - -Vieille, immensément riche, le cœur sec et momifié dans son -effrayant égoïsme, telle une conserve inaltérable, elle a vu -s'éteindre un à un autour d'elle tous les parents, les proches -comme les éloignés, qu'elle espérait frustrer de ses millions. -Une invisible machine pneumatique a fait le vide autour d'elle. - -Comme indurée dans son effarante solitude, elle leur survit à -tous. Elle est celle qui ne meurt pas. - -Consciente des convoitises qu'elle allumait, elle les a tous -vus partir sans une larme. C'est une joie féroce chez certains -vieillards de constater la mort des autres autour de leur verte -sénilité. Mme de Nevermeuse est de cette race-là. Heureuse d'être -sans enfants, heureuse d'être sans famille, elle a pris plaisir -à compter les coups qui décimaient les siens, et croyez que, la -nuit, après l'opéra ou l'opérette où elle va tous les soirs, -ce lui est une joie en se mettant au lit de songer que sa mort -n'enrichira personne et qu'elle, la septuagénaire endurcie, elle -est seule, seule échappée à l'hécatombe et qu'elle a enterré les -siens. - -Elle n'a pas oublié que sa jeunesse sacrifiée a longtemps fait -vivre et longtemps entretenu tous ces morts. C'est sur sa beauté, -exploitée et poussée dans de riches alcôves conjugales, que tous -ces disparus avaient étayé leur fortune, et c'est la rancune, -depuis près de soixante ans amassée en elle-même, qui lui met aux -lèvres ce sourire immuable. - -Sourire de poupée, mais de poupée macabre figée dans une -triomphante survie d'au-delà! - -Mme de Nevermeuse n'a jamais aimé personne. Instrument docile -entre les mains d'une famille cupide, elle a usé deux maris pour -en recueillir successivement les millions, puis, veuve, elle a usé -dans l'angoisse et l'attente vaine tous les héritiers intéressés -à la voir mourir; et c'est ce cœur sans secousse qui lui a fait -ce front sans ride..., car dans sa maigreur transparente et le -faisandage de ses fards, cette ancestrale poupée est encore jolie, -d'une joliesse de morte embaumée et d'automate de grand sculpteur! - -Et c'est la sécheresse admirable de cette nature sans sensualité -et sans cœur qui la fait si délicieusement vaporeuse, impérieuse -et planante. - -Mme de Nevermeuse surnage, délicate, hautaine et floue, tel un -pastel au-dessus de soixante ans de décès et de deuil.» - -L'orchestre entamait le prélude du troisième acte; de Bergues -regagnait le fond de loge et du même coup nos trois lorgnettes -abandonnaient le pastel vivant et l'énorme boa de plumes bleues -qu'elles fixaient. - -Nous écoutions de nouveau _Siegfried_. - - - - -II - -LE MASQUE DE BEAUTÉ - - -Mme de Nevermeuse, née Alice Mantelot, en premières noces lady -Asthiner, était la quatrième fille d'un vague homme de lettres que -ni le théâtre ni le journalisme n'avaient fait riche. Six petits -Mantelot, quatre filles et deux garçons, pullulaient dans le petit -appartement, dont il fallait déménager tous les dix-huit mois -parce que devenu trop petit. Mme Mantelot donnait tous les ans à -son mari un nouvel héritier, et, à chaque déménagement, la famille -Mantelot montait d'un étage. Et Mme Mantelot mère, aujourd'hui -boursouflée de lymphe et déformée par ses maternités généreuses, -se lamentait le long des jours: le budget du ménage se grevait -d'heure en heure, et, seul, le prix de la copie du père Mantelot -ne montait pas. Elle baissait même, la copie du pauvre homme; elle -baissait comme son talent, qui n'avait jamais été supérieur et qui -diminuait de jour en jour, usé et étouffé par les tracas d'argent, -les criailleries de Mme Mantelot et les récriminations de ces -demoiselles. - -On ne songeait qu'à la robe dans l'intérieur Mantelot, la robe -qui, en mettant en valeur la taille de ces demoiselles, leur -ferait pêcher le mari bien renté qui remettrait à flot toute la -famille. C'était, de l'aube au soir, des discussions sans fin -sur la coupe d'un manteau, la forme d'une manche, le retroussis -d'une paille, le nœud d'une bride et le mouvement d'une plume; et -ce pauvre M. Mantelot ne pouvait pénétrer dans le petit réduit, -qu'on lui avait assigné comme cabinet de travail, sans déranger -des patrons et des journaux de mode empilés sur sa table, et, au -hasard des sièges, des pièces d'étoffes, coupons, échantillons, et -des lingeries et des cartons posés dans tous les coins. - -Des occasions! Ces dames avaient toujours trouvé des occasions. -Des magasins de nouveautés, où elles passaient leurs journées, -elles rapportaient toujours des soldes acquis à des prix -invraisemblables, et ces bons marchés-là obéraient d'autant le -budget. C'était l'ordinaire du pauvre homme qui en souffrait, sa -garde-robe aussi, car depuis plus de trois ans qu'il traînait -le même pantalon et la même redingote, ces demoiselles, elles, -moulées dans des étoffes si minces qu'on les aurait cru vêtues de -papier, promenaient hiver comme été d'extravagants attifages. - -Sveltes à souhait, l'estomac déjà délabré par des nourritures -étranges et économiques, et condamnant leur pauvre père à des -menus de dinettes, elles couraient les matinées, les spectacles -gratuits, les bals d'hôtel avec une frénésie digne d'un meilleur -sort, menées dans cette tourbillonnante rotation de toupies par -l'ardeur inlassable de Mme Mantelot. - -Et les demoiselles Mantelot ne se mariaient pas. - -Tel était l'état d'âme de ces demoiselles et telle était la -situation du ménage, quand la famille Mantelot, changeant -d'appartement pour la huitième fois, venait s'installer dans un -cinquième au fond de la cour de la rue Pigalle. Les Mantelot -quittaient la rue d'Assas. Au dire de Madame, le Luxembourg ne -valait rien pour le mariage: on n'y croisait que des étudiants -en mal d'aventures ou des rapins pauvres comme Job. Le Parc -Monceau et les Champs-Élysées étaient bien plus fertiles en -heureuses rencontres: c'était le quartier des millionnaires et des -sportsmen, et M. Mantelot, toujours débonnaire, avait accédé au -désir de Mme Mantelot. - -Le pauvre mobilier des Mantelot et les cartons à chapeau de ces -demoiselles prenaient donc le chemin de Montmartre; une moyenne -voiture de déménagement y suffit. - -Alice Mantelot allait sur ses dix-neuf ans; c'était la plus jolie -des quatre Mantelot, c'était la plus jeune aussi, et Mme Mantelot -fondait de grandes espérances sur le physique de sa cadette: «Si -celle-là n'épouse pas un prince, c'est que les hommes sont devenus -aveugles et qu'il n'y a plus de justice sous la calotte du ciel!» -Mme Mantelot avait la fâcheuse habitude d'exprimer ses opinions -dans des tours de phrases empruntés à sa concierge. Alice Mantelot -était d'une coquetterie et d'une futilité de poupée, encouragée en -cela par l'exemple de sa bonne mère. - -Ces dames Mantelot adoraient donc les plaisirs gratuits et les -occasions de se faire voir; elles n'étaient pas depuis quinze -jours dans le quartier qu'on les incitait vivement à aller -visiter la chapelle ardente de sir William Asthiner. C'était -la curiosité du huitième. On n'avait qu'à se faire inscrire -chez le concierge de l'hôtel Asthiner, rue de Berlin, et on se -présentait le lendemain dans la matinée, de onze heures à midi, -ou dans la journée du dimanche. Tout Paris avait déjà défilé -devant le catafalque de lady Asthiner; la chambre ardente et -ses quotidiennes folies d'illuminations et de fleurs étaient -même notées dans certains guides pour l'étranger, et il n'était -pas rare de rencontrer là des trôlées de touristes pilotés par -quelques pisteurs d'hôtel. - -Ce lord William Asthiner était un vieil Anglais maniaque et -millionnaire--oh! combien de fois millionnaire!--qui n'avait -jamais pu se résigner à la perte de sa femme. Lady Georgina -Asthiner, avait été, paraît-il, une des plus jolies femmes du -Royaume-Uni. D'origine irlandaise et sans fortune, elle avait -été épousée, toute jeune fille, par lord Asthiner, déjà vieux et -d'autant plus affolé de tant de beauté et de fraîcheur. - -De larges yeux de violette dans la pâleur éblouissante d'un -visage mat et charnu comme un pétale de camélia, la mobilité -passionnée de deux narines vibrantes et délicates, et, sous de -lourds bandeaux d'un blond fluide, la bouche la plus puérile dans -la stupeur un peu figée des lèvres qui s'écartent. Du reste, lord -Asthiner l'avait épousée malgré sa famille, son entourage et tous. -Son bonheur avait duré dix ans. Dix ans il avait promené, l'hiver, -cette radieuse jeune femme de capitale en capitale, et l'été, de -villes d'eaux en villes d'eaux, pour l'installer, l'automne, dans -quelques-uns de ses châteaux de Galles ou d'Ecosse, à l'inévitable -moment des chasses. - -Ça avait été l'ivresse d'une maturité déjà lourde tout à coup -fleurie d'un invraisemblable amour; et puis l'épouse adorée était -morte, fanée, usée, flétrie, on eût dit, dans sa jeunesse par -cette desséchante passion de vieillard. - -Lady Asthiner était morte à Londres, en pleine _season_, dans -la somptueuse demeure qu'ils habitaient dans Piccadilly. Et la -douleur de lord Asthiner avait été immense. - -Halluciné d'angoisse, en vérité à demi fou, il avait d'abord songé -à faire embaumer la morte et à la soustraire à la loi commune -de la sépulture; il avait manifesté le désir de garder ce corps -idolâtré auprès de lui et de vivre désormais en tête à tête avec -ce cadavre. Mais on ne va pas contre l'ordre établi. Dans tous les -pays du monde l'homme si puissant, si riche qu'il soit, doit se -soumettre au fonctionnement du cérémonial funèbre. - -L'obstination de lord Asthiner à conserver la défunte quand même -dans son logis avait dû céder devant une intervention de la -police: les funérailles eurent lieu, écrasantes de magnificences. -Londres se souvient encore de l'apparat déployé aux obsèques de -lady Asthiner; mais une sorte de folie funèbre s'était emparée du -cerveau du veuf. - -Il n'avait pu dérober au tombeau la chair de joies et de regrets -de son Irlandaise, il eut la macabre idée d'en garder auprès de -lui la presque vivante effigie. Londres n'est pas pour rien la -ville du musée Tussaud. Lord Asthiner commandait au cirier le plus -en vogue d'alors, à Georges Hennet, la cire grandeur naturelle de -la défunte. Le modeleur s'installait auprès du cercueil de lady -Asthiner, et dans la chambre mortuaire il cueillait, pour ainsi -dire, d'entre les fleurs amoncelées, l'impressionnante et exacte -ressemblance du cadavre. - -Hennet fit une lady Asthiner étendue, les yeux clos, les longs -cils de ses paupières en ombre portés sur l'ivoire transparent -des joues, une lady Asthiner moins morte qu'endormie, plus belle -encore peut-être dans son sommeil par le caractère grandiose de -tous ses traits au repos. Les lourds cheveux de la défunte, coupés -par une main hardie, ornèrent le front de la poupée. Lord Asthiner -en extase assistait, les mains jointes, à cette lente éclosion -d'un fantôme et, le cercueil une fois refermé sur la vraie lady -Asthiner, puis descendu dans le caveau de famille, le vieux -maniaque installait la lady Asthiner de cire dans une identique -bière, doublée de satin blanc, comme l'autre; et la poupée funèbre -prenait la place du cadavre sur le catafalque, laissé tel quel, au -milieu des tentures de deuil, des cires allumées et des gerbes de -lis, d'iris noirs et d'aromes échafaudés autour. - -Et la vieille demeure se changeait en chapelle ardente. Retiré -derrière les persiennes closes du logis familial, lord Asthiner -y vivait seul, en tête-à-tête avec la poupée. Épris d'un vain -simulacre, il se plaisait à prolonger l'illusion de ses regrets -dans un décor, tous les jours renouvelé de cierges et de fleurs; -et pendant des mois il fit ainsi la veillée à une morte illusoire, -atrocement heureux de sentir saigner la plaie de son vieux cœur, -comme si l'aimée était morte de la veille; puis, un beau jour, -lassé de mener ainsi seul le deuil de sa vie, ce deuil, le vieux -fou voulut l'imposer au monde. Il ouvrit toutes grandes les portes -de son hôtel, et la curiosité des artistes d'abord, celle de la -_fashion_ ensuite et puis l'indifférence amusée de la rue furent -invitées à venir contempler la belle lady Asthiner dans le satin -brodé de son linceul, sous les clartés de six cent mille francs -de colliers et de perles, dans le cadre effarant et tragique des -chandeliers d'église et des monceaux de fleurs. - -Et puis, un autre beau matin, le maniaque en eut assez d'étonner -ses compatriotes. Il eut la fantaisie d'aller promener en France -sa poupée et son deuil; il louait l'hôtel de la rue de Berlin -venait y installer son décor funèbre, sa morte de cire, sa peine -inconsolable et surtout son orgueil; et tout Paris défila devant -le catafalque de lady Asthiner, comme avait défilé dans Piccadilly -tout le snobisme de Londres. - -C'est ce puffisme à la Charles-Quint qu'allaient visiter un jour -ces dames Mantelot. Elles entraient dans l'hôtel du vieil Anglais -du même pas dont elles seraient entrées au Musée Grévin; c'était -une poupée comme une autre. Pourtant la mère et les filles eurent -un coup dès le seuil. La somptuosité des étoffes, la magnificence -et la rareté des fleurs, quoique estimées par elles au plus juste -prix, les plongèrent dans une admirante stupeur. - ---Il y en avait pour de l'argent! Cet Anglais devait-il être -riche!» - -Alice Mantelot ne quittait pas des yeux les perles et les diamants -de lady Asthiner. - -Il n'y a pas loin de la rue Pigalle à la rue de Berlin. Ces dames -Mantelot revinrent souvent visiter la chambre ardente. Le luxe de -ces fleurs toutes fraîches, de ces cierges toujours renouvelés les -ravissait. - -Un jour à déjeuner (on était allé le matin voir la poupée de la -rue de Berlin), Marguerite, l'aînée des Mantelot, tout en pelant -une poire, s'avisait de remarquer une étrange ressemblance. - ---Dis donc, maman, regarde donc Alice. Elle ne te rappelle pas -quelqu'un? - ---Qui ça? - ---Moi, ça me saute aux yeux. Cherche. - ---Explique-toi. Une devinette! Je déteste ces manières-là, tu sais. - ---Mais une personne que nous avons vue ce matin, lady Asthiner, la -morte de la rue de Berlin. Mais c'est tout à fait la même figure. -Elle a les mêmes cheveux. Mais ce n'est pas possible, Alice, tu as -changé ta coiffure... Ah! ça, mais?» - -La cadette des demoiselles Mantelot avait, en effet, changé sa -coiffure. Elle avait remarqué qu'une persienne s'entre-bâillait -au rez-de-chaussée, chaque fois qu'elle et ses sœurs sortaient -de l'hôtel de la rue de Berlin, et, derrière cette persienne, la -fine mouche avait très bien distingué une face blême de vieillard. -Alice Mantelot portait maintenant ses longs cheveux en bandeaux, -comme l'effigie en cire de lady Asthiner. - -Le fait est qu'Alice rappelait à s'y méprendre la poupée de la -rue de Berlin. Comment Mme Mantelot ne s'en était-elle pas avisée -plus tôt! La mère et les filles échangeaient un regard complice. -Ces dames prirent désormais tous les jours le chemin de l'hôtel -Asthiner; on prit même l'habitude d'y laisser Alice agenouillée, -en contemplation devant la morte. Elle demeurait là, durant des -heures, comme en extase, travaillant une funèbre ressemblance -dans la tension de tout son être et de son joli visage offert -de profil, et il n'était pas rare qu'un vieux monsieur ne vint -rôder à pas de loup autour de la jeune fervente, fervente d'une -beauté dont elle semblait l'héritière. Mais le vieux monsieur, -comme épeuré, tournait et tournaillait à pas menus autour de cette -ardeur adorante et ne se déclarait pas. - ---Comme elle était belle! se hasardait à dire un jour la jeune -fille, au moment où elle sentait haleter derrière elle le souffle -du vieillard. - -Alors, lui, avec un élan brusque: - ---Et comme vous lui ressemblez! - ---Moi, je lui ressemble! Et à qui? - -Et Alice Mantelot jouait l'étonnement. - ---Mais à elle! à elle! Je l'ai connue, moi, je suis lord Asthiner.» - -Et le vieil homme bégayait, et la jeune fille de dire son culte, -son admiration, sa véritable religion pour la morte. Comme elle -était belle! Comme elle avait dû être aimée! Et quelle bonté, -quelle angélique douceur répandue sur ce visage! - -Et le veuf l'écoutait avec ravissement. - ---Mais moins belle que vous! moins douce que vous! C'est elle -plus jeune, que je retrouve. Dieu a permis cette ressemblance. Le -ciel est bon.» - -Et ils se quittaient enchantés l'un de l'autre. - -Et ce fut l'idylle sénile, la machiavélique intrigue ourdie autour -de ce vieillard. Alice Mantelot revint encore deux ou trois fois, -mais toujours accompagnée. Elle avait présenté sa mère et ses -sœurs à lord Asthiner, et puis un jour elle ne revint plus. Mme -Mantelot et ses filles aussi s'abstinrent, et, quand le vieux -maniaque allumé et navré de leur disparition vint s'enquérir rue -Pigalle de la santé de la jeune fille, c'est Mme Mantelot qui le -reçut et, la gorge molle dans un peignoir de circonstance, la -grosse dame déclarait à l'Anglais stupide qu'on avait remarqué -son trouble en parlant à Alice, que ses assiduités auprès d'elle -avaient fait jaser dans le quartier, que la réputation d'une jeune -fille était chose fragile, qu'ils n'avaient aucune fortune, que -lord Asthiner était riche, bref, qu'ils avaient dû cesser toute -visite là-bas. M. Mantelot n'admettait pas que l'on pût _causer_ -sur son enfant. Lord Asthiner, tout son pauvre corps tremblant -sur deux jambes flageolantes, écoutait, l'œil et la lèvre humides, -secoué d'un comique bégaiement. - ---Mais je l'épouse, moi, votre fille, je l'épouse. Madame, je vous -demande sa main. - ---Mais Alice a dix-huit ans, monsieur. - -Mais lord Asthiner avait près de dix millions. Et ce fut le -premier mariage de Mme de Nevermeuse. - - - - -DEUIL D'ESCURIAL - - ---Ah! si vous avez le goût des histoires funèbres, je puis vous en -servir une qui n'est pas piquée des vers. - ---Quelle horrible plaisanterie! interrompait de Surville. - ---Mais c'est votre faute, à vous aussi, mon cher. Vous avez -la folie du macabre. Les catafalques, les cadavres dans les -bières, les mortes embaumées exposées dans l'apparat des chambres -ardentes, les illuminations de cires allumées et l'agonie odorante -des fleurs amoncelées autour des tréteaux de deuil, voilà les -décors que vous affectionnez et l'atmosphère où vous vous plaisez -à échafauder vos histoires. Vous êtes très sadique et très Cour -d'Espagne à la fois, mon cher Surville. - ---Cour d'Espagne du temps de Charles-Quint et même de Philippe II! -soulignait de Bergues. - ---Oui, reprenait Grandgèrard, Surville porte en lui toute l'ombre -de l'Escurial.» - -A quoi Mancherolles, qui marchait à côté de nous: - ---Les grands voluptueux sont tristes. - ---Et ton histoire, demandait Grandgèrard à de Bergues, les -aphorismes de Mancherolles ne sont pas une conclusion.» - -Nous suivions, Grandgèrard, de Bergues, de Surville, Mancherolles -et moi, les parapets du quai Malaquais. - -C'était l'heure exquise où Paris, la journée finie, s'anime, un -peu fébrile dans l'apaisante complicité du soir. - -L'heure entre toutes où il fait bon descendre le long des quais, -les quais uniques de la Rive Gauche, d'où l'œil embrasse, entre -les Tuileries et Notre-Dame, tant d'histoires et tant de gloires -éparses aux frontons sculptés des palais! Il y a comme une -délivrance dans l'air: la joie puérile, on le croirait du moins, -de tant de sorties d'ateliers et de bureaux. Les ciels laiteux de -nos printemps s'y fardent légèrement de rose, une brève clarté -s'allume au faîte des maisons; et dans la monotone uniformité, -qu'est la ville d'ardoises et de pierres, la lumineuse agonie -du jour éveille un court frisson d'apothéose. Dans l'allégresse -du soir nous avions volontairement ralenti le pas, heureux -de surprendre, au milieu de tant de flâneries attardées aux -étalagistes des quais, la vie si pittoresque de Paris populaire, -la vie pépiante et si typique à la tombée de la nuit des rues et -des faubourgs. - -Une femme nous croisait. - -Engoncée dans un long manteau de drap mastic, la face reculée -dans l'ombre d'une énorme capote ennuagée de tulle mauve, -elle marchait, lente et légère à la fois, d'un pas glissant -d'apparition, et c'en était une; car la somptuosité de sa mise, -la tache claire allumée dans l'ombre par les nuances infiniment -douces, qui la vêtaient, en faisaient dans cette foule anonyme et -modeste un être d'une autre race et une rencontre d'exception. Un -coupé attelé de deux chevaux la suivait au pas, un valet de pied -marchait derrière elle, prêt à lui servir de garde du corps; car -flâneurs et passants se retournaient sur l'étrange promeneuse. Le -maquillage éclatant du visage, la coupe inusitée trop élégante des -vêtements, tout cela faisait émoi dans le public accoutumé des -quais à la tombée du jour. - -La bizarre rencontre! Elle semblait d'un autre temps et d'un autre -monde. Indifférente, elle allait, suivant les parapets, d'un -pas un peu automatique, mais savamment alenti, merveilleusement -rythmé; et ce pas, elle le ralentissait parfois pour mieux -regarder l'eau couler. - -De Bergues s'était aussi retourné sur la promeneuse. Il étouffait -presque un cri: - ---La comtesse de Mératry! c'est à n'y pas croire... C'est -l'histoire que je vous voulais conter, mon histoire même qui -marche... Ah! les affinités électives, le jeu compliqué des -fluides et des atomes crochus... Voilà qui établirait avec preuves -à l'appui les théories de Gœthe... C'est à cette femme que je -songeais, et la voici qui surgit devant nous, oui, devant nous, -comme évoquée, voulue par ma pensée secrète...; et la comtesse de -Mératry devrait être à Menton! La comtesse à Paris!--et comme se -parlant à lui-même,--les Zélusko ont donc quitté la Riviera? - ---Quand tu auras fini ton monologue! interrompait Surville. - ---Ah! pardon, cher ami... - -La jeune femme était remontée en voiture, l'apparition s'était -évanouie. Alors, de Bergues: - ---Vous avez tous remarqué, comme moi, l'étrange silhouette de -cette femme, le faste démodé et daté de sa mise, cette minceur, -cette souplesse exagérée de taille et cette allure à la Constantin -Guys? L'atmosphère inquiétante émanée de cette inconnue a une -explication terrible. - -La comtesse de Mératry porte la défroque d'une morte: le luxe des -soies, des velours et des moires qu'elle traîne sur ses pas est -emprunté au vestiaire d'une parente depuis longtemps défunte; pis, -il est cueilli dans l'ombre d'un caveau funéraire. Ce sont les -parures de tombeau. - ---Tu dis? - ---Voilà déjà dix ans que la comtesse de Mératry s'habille et se -fournit dans la garde-robe de Véra Zelusko. - ---Qu'est-ce que vous nous chantez là, de Bergues? - ---L'exacte vérité, pas plus. Vous vous souvenez tous de Véra -Zelusko, cette jolie petite Russe nihiliste et quelque peu -millionnaire, venue avec tous les siens, père, mère et toute la -smala des oncles et des tantes et des cousines aussi, il y a -quelque vingt ans, à la conquête de Paris? Véra Zelusko ne doutait -de rien, elle voulait faire du théâtre. La gloire de Sarah et les -lauriers de Féghine l'attiraient. La petite Tartare avait rêvé -d'éblouir et de dominer le monde. - -Les Zelusko étaient de gros marchands de Moscou, immensément -riches et surtout inopinément enrichis dans le trafic des -fourrures. Ils adoraient d'une adoration exaltée et sauvage -leur petite Véra, fille et fleur unique éclose un peu tard -dans leur vie de parvenus. C'est de sa naissance que dataient -leurs plus gros bénéfices. Ces Zelusko étaient des Asiatiques: -la dévotion de leur tendresse pour Véra tenait du fétichisme; -ils la vénéraient à la façon d'un _icone_...; et cette effrénée -latrie, toute la famille la partageait avec eux. Aussi, quand Véra -Zelusko, dont la petite âme artiste et vibrante étouffait d'ennui -dans ce morne Moscou, déclara qu'elle voulait vivre à Paris, -père et mère d'accéder à ce nouveau caprice, et toute la famille -d'obéir, Véra le voulait... Le père Zelusko liquidait sa maison, -et tous les Zelusko du monde, y compris les sœurs de Madame, -suivirent la future étoile à Paris. - -Nul d'entre tous ces braves gens ne mettait en doute que Véra -ne conquît la ville et tout l'univers: elle était si jolie, si -intelligente, si fine, si _géniale_ surtout; et le fait est que -cette petite Tartare était délicieuse. De larges yeux d'agate -riaient sous des cheveux mordorés fous et flous, et je vois encore -la clarté de ces inoubliables prunelles grises dans une face -expressive au teint chaud, presque bis. - -Et ce fut la luxueuse installation dans l'hôtel de l'avenue du -Bois. Nous y avons tous été reçus à notre heure: les Narismof -l'habitent aujourd'hui. Il y défila tout Paris, Paris artiste, -Paris littéraire, Paris académique, un peu de Paris politique -un moment, mais Paris-cabot surtout. Les Zelusko donnaient des -fêtes, recevaient à table ouverte, préparant, arrosant la gloire -certaine de leur grande tragédienne. De ces fêtes Véra était l'âme -et la joie; elle y récitait d'une voix pénétrée, pénétrante, en -s'étreignant des deux mains la poitrine, du Samain, du Baudelaire -et jusqu'à du Verlaine, au grand scandale de l'Institut et de la -Comédie convoqués et ahuris... Cela se passait il y a quelque -vingt ans. Nous nous sommes apprivoisés depuis. - -Le matin, un coupé conduisait la jeune élève à ses cours du -Conservatoire. Sa cousine Sonia Barisnine, aujourd'hui comtesse -de Mératry, celle-là même que nous venons de rencontrer, -l'accompagnait...; et la fête, fête qui fut aussi une curée de -toutes les convoitises et de tous les appétits, la fête durait -jusqu'à la mort du père et alors la débâcle commençait. - -Les millions avaient été largement entamés. Paris a les dents -longues, surtout le Paris des réclames offertes, des tapeurs -titrés, des grands parasites et de la presse payée... Le deuil -arrivait à propos pour fermer l'hôtel. - -Les Zélusko connurent l'amertume des abandons, l'humiliation des -cartes cornées, des shake-hand hâtifs et des saluts trop brefs. -Heureusement, entre temps, Sonia Barisnine avait-elle été mariée. -La cousine pauvre, généreusement dotée, était devenue la comtesse -de Mératry. - -Mais, entre temps aussi, la santé de Véra s'était altérée. La -petite Tartare s'était trop donnée, elle avait trop vibré, âme et -nerfs, dans ce milieu factice et surchauffé de réclame et de grand -art. Elle s'était consumée au feu dévorant du Paris théâtral; la -Faculté consultée conseillait le climat de la Riviera. Seule, -la douceur endormante des hivers de Menton éteindrait l'éclat -fiévreux de ces prunelles, l'ardeur enflammée de ces pommettes, -apaiserait les quintes exténuantes de cette mauvaise toux. On -pressa le départ. C'est une condamnée qui quittait l'avenue du -Bois. - -La poitrinaire n'y devait plus revenir. Menton la posséda trois -ans. Mme Zélusko, tous les Zélusko, les tantes et les cousines, -s'installèrent au chevet de la jeune fille. La fortune des -Zélusko, si ébranlée qu'elle fût, n'en était pas où la voulait -porter l'opinion publique; il y avait déchéance, mais non ruine. - -D'abord descendues à l'hôtel, Mme Zélusko et sa fille se fixaient -en ville. La comtesse de Mératry venait se réfugier auprès -d'elles. Sa dot une fois dilapidée, le comte de Mératry l'avait -abandonnée. La jeune femme, enfin libérée par un divorce, se -trouvait trop heureuse de venir échouer auprès des siens, et -l'agonie de Véra Zélusko s'organisa. - -Ce fut d'abord l'ère des interminables promenades en voiture, des -promenades au pas, avant le coucher du soleil, sur les routes -de Monte-Carlo et de la Mortola; puis vint un moment où l'on ne -permit plus à la malade de sortir. Elle vécut désormais dans -une atmosphère de serre chaude, cloîtrée derrière les vitres -incendiées d'azur et d'une longue véranda; et puis ce furent -les étouffements, les crises de toux que rien n'arrête, les -angoisses et les spasmes, les yeux chavirés dans une pauvre face -de suppliciée qui suffoque, les hémopthisies meurtrières dans le -hoquet et le râle final. - -Les Zélusko, atterrés, assistèrent à cela; ce fut une stupeur. -C'était l'effondrement de leur rêve, l'anéantissement de tous -leurs efforts, et celui aussi de leur ultime et fragile espoir. -Leur adorée petite Véra était morte; Véra, leur idole et leur -gloire; et elles étaient là, la mère et les tantes et la cousine -Sonia, debout, les yeux vides de larmes, autour de ce cadavre, -isolées en cette terre étrangère, venues de si loin, si loin, -de leur sainte Russie pour la carrière et l'avenir de celle qui -gisait là, silencieuse à jamais, devenue une chose inerte et -froide, elles qui avaient tout quitté pour cette morte, Moscou, et -leur foyer et leur passé et tout; et Véra les abandonnait là! - -Et alors l'âme asiatique des Zélusko se réveilla; la douleur -ramena toutes ces femmes en deuil à leur antique atavisme... Sur -huit millions il en restait deux ou trois à la mère; et cette -mère douloureuse, toute frustrée qu'elle fût, sous le coup de la -destinée se ressaisit, voulut à sa morte, à sa Véra chérie, des -funérailles et un tombeau de princesse orientale. - -Vous connaissez le tombeau du tsarewitch à Nice, au pied du parc -Impérial. Mme Zélusko voulut à Véra le pareil; elle le voulut plus -fastueux et plus coûteux encore. Les carrières de Carrare, les -sculpteurs de Gênes, toutes les ressources de l'Italie voisine -furent requises par cette mère anéantie, mais redressée dans son -orgueil; et tout ce que la folie de vanité d'une dynastie, tout -ce que la démence de luxe d'une fin de race peuvent vouloir et -inventer pour perpétuer en marbre la mémoire d'un des leurs, pour -sa fille Mme Zélusko le réalisa. Le cimetière de Menton garde le -mausolée. Le Campo-Santo de Gênes n'a rien de pareil. Mais où -s'affirma leur vieux sang asiatique, c'est dans l'amoncellement -de robes, de fourrures, de dentelles et même de bijoux, que -cette mère orgueilleuse entassait dans le caveau de la morte. -Toute la garde-robe de Véra, jusqu'à ses moindres accessoires de -toilette, ses éventails, ses flacons, ses petits ciseaux d'or, -indépendamment des manteaux du soir, des corsages de bal et de -toute la série des chapeaux, décora d'une lamentable défroque -les parois de marbre du tombeau: puis, comme exténuée de ce -suprême effort, Mme Zélusko tombait dans la torpeur. Hypnotisée -dans le seul regret de la morte, tout autour d'elle lui devint -indifférent. Au lieu de retourner en Russie elle se fixait à -Menton, retenue par l'ombre de son cimetière, et toutes les tantes -et toutes les sœurs commencèrent avec elle la funèbre veillée -de Véra. Veillée qui dure déjà depuis quinze ans, et c'est dans -cet Escurial de la côte d'Azur que vit depuis quinze ans Mme de -Mératry, dans la stupeur et le silence de toutes ces vieilles -figées et lentement retombées en enfance. Dans la demeure, où Mme -Zélusko promène sa douleur hallucinée, le service abandonné à des -vieux serviteurs impotents a tourné à l'incurie. Mme Zélusko est -devenue avare; elle et ses sœurs traînent les mêmes vieilles robes -de deuil roussies par l'usure et raidies de taches; personne ne -songe à renouveler la garde-robe de Mme de Mératry, qui, au bout -de cinq ans, a quitté le deuil. - -A court d'argent et rivée dans la maison par l'attente de -l'héritage, Sonia Barisnine acculée aux plus dures nécessités -s'est un jour enhardie, et au milieu de toutes ces vieilles -parentes aveugles; c'est-à-dire aveuglées dans leur gâtisme -funèbre, elle est allée rendre visite au tombeau de sa cousine. - ---Et nous devinons ce qu'elle a fait, ricanait Surville, elle a -pris le musée funéraire pour vestiaire. - ---Parfaitement, et voilà dix ans que le troupeau des duègnes -n'y voit que du feu. Dix ans que Mme de Mératry porte et use -consciencieusement la défroque de la morte. Vous vous expliquez -maintenant sa silhouette. Je vous avais promis une histoire digne -de la Cour d'Espagne, disait modestement de Bergues. - ---Et tu as tenu, concluait Grandgirard. - - - - -DISPARUES - - -Encore une fête qui s'en va!... - -C'était au dernier vernissage, celui de la Société nationale. La -cohue grossissante des curieux, des snobs et des belles dames en -mal de se faire voir nous avait rabattus, Surville et moi, dans -les cryptes de la sculpture. - -Dans les salles du premier c'étaient les bousculades de la foule -ameutée devant les toiles classées par la critique et devant les -portraits à scandale. - -Le Whistler, les deux Lavery, le _lord Ribblesdale_ de Sargent, -le _Barrès_ de Jacques Blanche, le _Jacques Blanche_ de Simon -faisaient prime. Des groupes en quête de racontars d'impressions -et de _bluff_ assiégeaient les Boldini; les La Gandara -galvanisaient leur salle; les gens du monde s'abordaient, en se -disant: «Avez-vous vu les Carolus?...» les artistes: «Allez donc -voir les Guillaume! Une révélation, mon cher!» et les cabots: «Il -faudra aller voir les Weber. Il y a un Guitry en robe de chambre -rose, dans la fameuse tenue adoptée par Greuling pour lire les -œuvres de...--pas de cliché!--Vous savez qui! Allez voir le rose -de cette robe de chambre, un rêve!...» - -Des D'Anglada, des fleurs délicieusement chimériques d'Henri -Dumont, des marines savoureuses de Morrice, des fluides et -lointaines Venises d'Irwil, naturellement, il n'était pas -question. Ce n'était que de la peinture, et ce n'est pas la -peinture que vient voir le monde du vernissage! il y a beau temps -que dans cette foire aux vanités chacun vient s'exhiber et toiser -de haut son voisin! - -Un peu las, un peu curieux aussi, nous rôdions désemparés, -Surville et moi, autour du _Penseur_ de Rodin, honoré d'un bref -regard par les nouveaux arrivants, parce que Rodin, après tout, -avait été quelque peu claironné le matin dans la presse. Mais -tout ce beau monde était, en effet, bien plus désireux d'aller -faire des mots devant les _Faunes_ de Latouche, les portraits -d'Aman-Jean et même ceux de Bernard. - ---Non, ce n'est plus ça du tout, soupirait Surville. Tout s'en -va. Vous rappelez-vous quelles fêtes d'élégance et d'esprit et de -snobisme aussi étaient ces vernissages au Palais de l'Industrie, -et même au Champ-de-Mars?... - -«Vous souvenez-vous des triomphantes entrées de «notre Sarah», -au milieu de la Légion sacrée, comme les appelait Sarcey? Des -mouvements de foule se précipitant au-devant de la tragédienne! -Le bruit de sa venue se propageait de groupe en groupe et le -public lui faisait cortège. C'était la marche à pas lents, comme -d'une Reine au milieu de sa Cour, de la blonde, de la fine, de la -souple, de la Divine et de l'Unique, sa petite tête auréolée d'or -pâle, ses larges yeux de violette--qui furent, tour à tour, ceux -de Cléopâtre et de Théodora--volontairement lointains, imprécis, -sans regard?... Et toute cette parade et toute cette renommée -et toute cette gloire d'alors, encensées, adulées, adorées, -entourées par tout ce que Paris comptait alors de talents, de -réputations, d'esprit, et d'hommes politiques, de diplomates et de -sculpteurs?... Les apparitions de Sarah Bernhardt aux vernissages, -mais c'est toute une époque, toute une société, aujourd'hui -disparue... déjà! - -«Elle était l'âme de ces fêtes, la vraie souveraine de ces -jours-là. Tout Paris l'y acclamait, Paris artiste et Paris public, -tous deux heureux de se trouver de plain-pied avec l'idole. -L'idole n'y apparaît même plus maintenant--même incognito. Qu'y -viendrait-elle faire? C'est qu'alors il y avait, en France, une -autre fièvre d'art. - -«La peinture, comme la sculpture, la littérature aussi y étaient -moins commerciales, moins réclamières, moins mercantiles. Les -marchands n'avaient pas encore envahi le Temple. Mais où sont les -neiges d'antan?...» - -Et Surville se dirigeait vers les salles des objets d'art, -nostalgique et soupirant. - ---En effet, il fait moins froid ici, faisais-je enchanté à part -moi d'être enfin sorti des ténèbres glacées, où la Société -nationale parque ses statues souterraines. - -Mais Surville, tout à son idée première: - ---Non! Ce n'est plus cela. Le _bluff_ a tué l'enthousiasme et -le peu d'illusions demeurées en nous. Quant au snobisme, devenu -muffisme, il a effacé--que dis-je?--effarouché et mis en fuite -la sincérité et la foi sans lesquelles il ne peut y avoir ni -inspiration, ni admiration artiste... Nous avons eu les fanatiques -de Burne Jones, qui était un mauvais peintre, mais un grand -légendaire... - -«Nous avons maintenant les pâmoisons des Américaines du Ritz -devant les toiles de Boldini et les conférences cake-walk de M. de -Montesquiou!» et Surville plein de tristesse s'absorbait devant -les reliures de Mme Valgrenne, les yeux captivés par les nuances -délicatement morbides de leurs cuirs. - -Il demeurait penché sur la vitrine: - ---Ceci vous console-t-il de cela? lui chuchotai-je à l'oreille. - -Alors lui, mélancolique: - ---Non, car je songe à une autre disparue, une figure charmante, -elle aussi, et dont la présence me manque cruellement ces jours de -vernissage! Elle était si gaie, si vivante, si Parisienne dans -sa silhouette cosmopolite, cette petite Nadège Andramatzi, moitié -Russe, moitié Roumaine, sculpteuse et modeleuse de cires, et dont -la gloire naissante occupa cinq ans l'indifférence amusée de Paris. - -«Nadège Andramatzi! et Surville appuyait longuement sur les -syllabes comme s'il les eût voulu retenir dans sa bouche. Il -semblait prendre un âpre et délicieux plaisir à presser le nom -entre ses lèvres. Nadège Andramatzi! Il y a déjà quinze ans -qu'elle est morte et cela ne me rajeunit pas. Morte à vingt-cinq -ans! Elle qui aimait tant la vie, morte fauchée en pleine -fleur avec cette belle ardeur de vivre, tout cet élan, ce bel -enthousiasme, cette foi en soi, ce désir de croire aux autres, -cette fièvre de connaître, d'aimer et de jouir de tout ce qui est -beau, jeune et vibrant. - -«C'est peut-être cette frénésie d'illusions, cette avidité de tout -pénétrer et de tout sentir qui l'ont usée et finie si vite. Elle -s'est brûlée à sa propre flamme, mais n'est pas ressuscitée de -ses cendres, comme l'oiseau Phénix. Elle est bien morte, et les -deux ou trois pâtes de verre, que possède d'elle le musée Galliera -perpétuent seules son souvenir. - -«Son souvenir? Qu'est-ce que ce nom de Nadège Andramatzi pour le -visiteur ennuyé, entré là par hasard et promenant sa veulerie -parmi la solitude des salles? - -«Nadège Andramatzi! Elle a pourtant remué tout Paris à son -heure... Vous l'avez bien connue, mon cher? - ---En effet. Comme elle est partie vite! Trois ans ont suffi pour -éteindre cette belle ardeur et rendre au néant cette jeune chair -et cette jeune âme. - - La maladie et la mort font des cendres - De tout ce feu qui, pour nous, flamboya, - De ces grands yeux si fervents et si tendres, - De cette bouche où mon cœur se noya. - -Et la voix tout à coup sombre: - ---Vous souvenez-vous de ses entrées en coup de vent les matins -du vernissage à la section des objets d'art? Elle débuchait là, -escortée de Mme Andramatzi mère et du triumvirat des tantes, les -sœurs de Mme Andramatzi, dévouées toutes, corps et âme, et corps -et biens aussi, à la carrière et à la gloire de Nadège...,; et -toute la Roumanie suivait, et toute la Bosnie et toute la Bulgarie -embrigadées accourues dans le sillage de la jeune fille, en un mot -toute la colonie des étrangères. - -«D'une étrangère elle avait les curiosités, et, comme elle était -ardente et enthousiaste, ses curiosités, elle les avait vives, -impérieuses avec une pointe d'audace un peu gênante chez une jeune -fille. Ainsi cette manie d'écrire à tous les hommes célèbres, -cette prétention de vouloir pénétrer dans l'âme et la vie intime -de quiconque lui avait plu par son style ou par son œuvre, oui, -tout cela était un peu outrecuidant de prétention, de présomption -aussi et frisait l'impertinence; mais cela était si jeune, si -touchant, d'une si belle confiance, si puéril même, et témoignait -d'une si vivace personnalité!» - ---La culture du soi et l'école de Maurice Barrès! Oui, je sais et -sa correspondance avec Louis de Barbarousse, l'orientaliste. La -famille après la mort n'a pas su résister au vaniteux plaisir de -la publier, cette correspondance! Eh bien! je l'ai lue et je l'ai -trouvée piteuse. Toutes ces lettres se résument à un questionnaire -adressé à Barbarousse: «_Qu'éprouvez-vous? Que pensez-vous? Que -feriez-vous si? Moi, j'éprouve ceci; moi, je pense cela; moi, je -ferais ceci._» Et toujours à côté de la question indiscrète, une -odieuse affirmation du moi, un égotisme extravagant de petite -riche pénétrée de son importance, convaincue de son génie et sûre -de ses millions et, dans le fond, une psychologie de professeur de -sixième. - ---Vous êtes sévère, mon cher, sévère et injuste, mais vous, vous -détestez les étrangers et n'admettez pas l'égalité de la femme. - ---Sottise! je vois la femme surtout autre que l'homme et chaque -sexe dans un rôle bien différent. D'ailleurs, Nadège Andramatzi -était une insexuée; aucun charme féminin. Je l'ai connue -brune, sèche, un teint d'olive verte. Avec cela, je l'avoue, -d'admirables yeux gris--la clarté de ses yeux était la seule joie -de ce visage--mais un tempérament d'ambitieuse. Aucune émotion, -aucune des sensibilités et même des sensualités particulières où -se reconnaît un sexe, mais un cerveau avide de connaître, de -paraître et de dominer: une enfant autoritaire et gâtée, votre -petite Roumaine, et puis, je n'aime pas les «oiseaux de passage». - ---Oiseaux de passage! Ah! vous êtes encore pour les frontières, -frontières de patrie, de religion, de tradition et de passé! Vous -êtes de ceux qui veulent éterniser à jamais tous les conflits, -les conflits de races et les autres, et retarder ainsi la marche -du progrès. La marche du progrès! Comme si on arrêtait les -torrents!... - -«Oiseaux de passage! Oui, c'était un pauvre petit oiseau d'Asie au -plumage vif et bariolé, au vol plus large, au ramage plus brillant -que celui des nôtres, de nos oiseaux de plaine et de forêt, un -oiseau nomade venu de l'Extrême-Orient, presqu'un oiseau de -légende, un peu frère de l'Oiseau qui parle et de l'Oiseau-fleur, -un oiseau de passage qui a chanté trois hivers et trois étés dans -Paris étonné, amusé et ravi, et puis que Paris a tué. - -«Nadège Andramatzi s'est meurtri les ailes et le reste aux durs -barreaux de la grande cage. Nul ne l'a comprise dans la grande -ville ardente et morne, morne à l'amour, ardente au plaisir. Avide -de scandales et de nouveautés, Paris l'a accueillie, puis bafouée. -Paris l'a fêtée, puis calomniée, et Nadège Andramatzi est morte -de Paris. Tout cela est beaucoup moins gai que vous ne le croyez, -cher ami, et la courte vie de cette petite fille a droit à un peu -plus d'indulgence; elle a même droit à un peu de pitié. - -«La terre d'exil a gardé l'oiseau de passage et les vieux parents -demeurés là-bas, en Roumanie, peuvent dire en songeant à la petite -morte enterrée à Hyères: - - L'oiseau s'envole, là-bas, là-bas!... - L'oiseau s'envole, et ne revient pas!... - ---Mais vous êtes lugubres, faisait Grandgirard tout à coup surgi -derrière nous. - ---Tu étais donc là? s'étonnait Surville. - ---Mais oui, je vous écoutais. Je vous suis depuis cinq minutes! -Ah! vous êtes gais, vous, et vous en effeuillez des couronnes. -Nous ne sommes pas le jour des morts, que diable! - -A quoi, Surville: - ---Non, le jour des disparues et nous remuons quelques souvenirs. - -Et Grandgirard concluant: - ---Pauvre Nadège Andramatzi, elle a eu le bout de l'an qu'elle eût -souhaité. On a parlé d'elle un matin de vernissage.» - - - - -LA VENGEANCE DU MASQUE - - ---Des histoires de masques! j'en sais de tragiques; j'ai même vu, -pas plus tard que cette année, se dénouer une assez mystérieuse -aventure. Par le plus grand des hasards j'avais été, l'année -précédente, témoin du commencement; si bien que j'ai assisté au -premier et au cinquième acte et cela dans le pays le moins fait -pour encadrer une action poignante; dans le décor le plus gai et -le plus banal, le plus remuant et le plus ensoleillé qui soit au -monde; dans la ville même de la folie et de l'opéra bouffe en -plein carnaval de Nice.» - -Il y eut un silence, Maxence de Vergy, comme tout bon conteur, -jouissait de l'étonnement attentif où nous avait plongé le début -de son récit. - ---Une tragique aventure de bal masqué à Nice! Tu me la coupes, en -effet, ricanait l'incorrigible petit Jacques Baudran. - ---Oh! ce n'est pas une intrigue de bal masqué, c'est une aventure -de plein air! Ça s'est passé dans la rue, en pleine bataille de -confetti. Vous connaissez, tous, n'est-ce pas, le carnaval de la -Riviera? Trois jours entiers, la joie de sauter et de se déhancher -tient tous les quartiers. Nice est une ville de possédés; une -folie de mascarade est déchaînée du Vieux-Port aux Baumettes. -C'est un cauchemar de farandoles et de carmagnoles, un hourvari -de bonds, d'entrechats, de pirouettes et de cris. Il y a des -rondes de matelots, il y a des rondes d'alpins et d'artilleurs de -forteresse, pêle-mêle avec des pierrots de satinette, des clowns -de percale rose et des dominos de serge verte; le chienlit s'en -donne à cœur joie. Notez que la chose est plutôt laide et qu'on -a la fièvre rien qu'à regarder ces avalanches de capuchons et de -camails, engonçant des faces en treillage se ruer et se démener -dans l'âcre et corrosive poussière que soulève, le dimanche et le -mardi gras, la bataille de confetti. Ah! ces affreuses dragées -de plâtre qu'on puise à la truelle et dont on verse des sacs -entiers sur les passants. Il en pleut des balcons, il en pleut -des croisées, il en pleut des tribunes élevées, on dirait, pour -assommer les gens. Les masques dansant des chars vous en écrasent -des seaux entiers sur la tête; vous êtes harcelé, asphyxié, criblé -de coups et frappé de toutes parts. - -Tous les masques sont assassineurs. S'aventurer dans la rue, ce -jour-là, sans domino et sans masque (le masque en treillis de -fer renouvelé des casques héraldiques) serait s'exposer à une -perte sèche de dix louis de vêtements, sans parler de coups et -blessures; mais les Niçois trouvent cela charmant. Cette bataille -à sac armé, ce jeu de mains et de vilains activent le commerce et -font vivre la ville. - -Par une convention tacite et acceptée de tous le masque seul -est respecté, ce jour-là. Sous aucun prétexte on n'a le droit -de l'enlever au domino ou au clown qui vous attaque et vous -houspille. C'est ce masque inviolable et préservateur qui fait la -gaieté de la rue, les jours de corso, dans l'aveuglante poussière -qui vous brille les yeux et vous prend à la gorge; mais, quand il -y a du soleil, tout ce plâtre dans l'air poudrederize gaiement les -balcons et les toits et quelle vision quand, sous la pluie blanche -des confetti et dans le bleu du ciel, la soie des costumes, des -oriflammes et des étendards grouille, flamboie, rutile, remue et -chatoie dans de la lumière et du soleil. - -Moi, Maxence de Vergy, je me trouvais donc, l'autre année, au -milieu des horions et des bousculades du carnaval et, tout étouffé -que je fus par mon masque et en même temps qu'écrasé par la foule, -je prenais un certain plaisir à regarder défiler entre deux -avalanches de plâtre un char de grenouilles dansantes, une brigade -d'agents plongeurs, et, tapée de matelas, assiégée d'oreillers, -toute en dégringolades, estocades et farces d'Hanlon-Lees, une -étonnante _Auberge du Tohu-Bohu_. - -Singulier plaisir, direz-vous, d'aller se fourrer dans cette cohue? - -A dire vrai, je n'y allais pas pour le seul plaisir d'aller voir -batailler les masques, j'y suivais...--oh! en simple curieux, -mais en curieux intéressé,--un couple remarqué l'avant-veille à -mon hôtel, un ménage toulousain et pas tout jeune; car madame -frisait bien la quarantaine, bonne grosse commère réjouie avec, -sur la lèvre, un soupçon de moustache, l'œil vif, le corsage en -bastion, une vraie délurée de Toulouse venue exprès pour les -fêtes, et qui n'entendait pas chômer à ce carnaval. Le mari, guère -plus âgé, avec un beau profil classique un peu empâté par la vie -de province, quoique encore solide et l'air d'un luron, était -d'aspect plus calme. - -Mme Campalou m'avait de suite charmé par son entrain et son -exubérance. Il y avait en elle une telle joie de vivre et une -telle naïveté devant la vie, que j'en oubliais sa vulgarité. -Depuis l'avant-veille elle ne tenait pas en place; c'étaient -des allées et venues pour l'achat du domino, l'achat du masque, -du sac de confetti pour le Corso, et le choix du clown de satin -mandarine pour la redoute du soir. Elle entendait ne pas manquer -une fête et s'en donner à cœur joie. Elle n'avait pas peiné vingt -ans dans leur boutique de la rue d'Alsace-Lorraine pour se priver -d'un plaisir, aujourd'hui que leur fortune était faite. M. et -Mme Campalou s'étaient enrichis dans la passementerie. M. et Mme -Campalou n'avaient pas d'enfants, aussi seraient-ils bien bons -de se gêner, n'est-ce pas? car c'est d'elle-même que je tenais -ces détails. Mme Campalou les donnait à qui voulait les entendre; -c'était une nature expansive et d'élocution facile. Elle n'avait -de secrets pour personne; ses confidences ne tarissaient pas. «Ils -venaient tous les ans au carnaval de Nice; c'était leurs grandes -vacances. Ils prenaient un billet valable pour un mois, mais de -première, et descendaient dans les meilleurs hôtels. Qu'est-ce -que ça leur faisait de dépenser vingt-cinq francs par jour? Ils -n'avaient pas d'enfants! D'abord, son mari était à ses ordres, -ils avaient tous deux les mêmes goûts. Ils suivaient ici toutes -les fêtes, corsos, redoutes, batailles de fleurs et vegliones; -l'année dernière, ils avaient fait la connaissance d'un prince, -d'un prince napolitain, qui possédait des solfatares en Sicile. Il -leur avait promis de venir les voir à Roquevieille, leur propriété -des environs de Toulouse, mais il n'était pas venu. Si je voulais -les honorer d'une visite aux vendanges, je boirais chez eux d'un -petit vin dont je leur dirais des nouvelles. Ils avaient des -vignes superbes à Roquevieille, un domaine qu'ils avaient eu pour -un morceau de pain, etc., etc.» Vous jugez les gens d'après leur -antienne. - -C'est M. et Mme Campalou que je suivais donc dans la foule. -L'occasion était trop belle, je sentais le couple fertile en -incidents. - ---D'abord, si quelqu'un me pince, je le griffe, avait déclaré -Eudoxie en se harnachant de son domino de toile grise. - -Mme Campalou avait de la vertu. - -Est-ce cette vertu qui se rebiffait au plus fort de la bataille? -ou, surexcitée par le plaisir, les musiques, la lutte et le -charivari, Mme Campalou ne céda-t-elle pas plutôt à une agressive -nervosité de grosse dame? Toujours est-il qu'en pleine avenue -de la Gare, au beau milieu d'une pluie de confetti, elle se -retournait comme une lionne sur deux grands dominos de satin noir -arrêtés derrière elle et, s'agrippant au camail du plus mince des -deux: - ---Cochon, salop! hurlait-elle, depuis une heure que vous me -pelotez! - -Et les deux mains à la face du costumé, elle essayait de -lui arracher son masque. L'homme résistait, essayait de se -débarrasser, mais Eudoxie ne le lâchait pas. Cramponnée -aux grosses joues de fer peint et treillagé, elle tirait -dessus de toutes ses forces, en proie à une véritable crise -d'hystérie. M. Campalou intervenait en vain. Le domino attaqué -résistait toujours. Les injures pleuvaient dru sur l'insolent, -un vocabulaire de poissarde était remonté aux lèvres de -l'ex-passementière; et ce corps-à-corps de trois dominos -commençait à amasser la foule, quand tout à coup le masque se -brisait entre les mains de la grosse femme, et, triomphante, elle -le brandissait sur sa tête, lacéré, en lambeaux et comme rougi par -places. - -L'homme démasqué avait poussé un effroyable cri. Le treillage de -fer, en se déchirant, lui avait labouré le visage. Une rigole -rouge coulait de l'œil gauche; le nez, le front n'étaient qu'une -éraflure, l'homme avait toute la face en sang. On le poussait dans -une pharmacie. - -«Le nom, l'adresse de cette femme, râlait l'homme défiguré, -laissez-moi, Tomy, attachez-vous à ces gens.» Je me retournai, les -deux dominos avaient disparu. «On ne fait pas de ces choses-là, -Eudoxie, faisait observer M. Campalou.--Fallait pas qu'y aille, -ripostait cette femme charmante, depuis une heure qu'y m'pinçait! -Moi, je n'ai pas de remords.» - -Le remous de la foule nous emportait plus loin. - -Moi, la vision m'obsédait de cet homme défiguré et sanglant. Sa -dernière recommandation à son compagnon m'inquiétait surtout. Dans -la soirée, l'effervescence de la fête un peu calmée, j'entrais -dans la pharmacie où les premiers soins avaient été donnés au -blessé. Je m'informais de la gravité des plaies et cherchais en -même temps à savoir le nom. «C'est un Américain de l'hôtel West -End. On a dû attendre la fin du corso pour le reconduire chez lui, -le cas est très grave, on craint beaucoup pour l'œil gauche. La -sclérotique est atteinte; ils repartent tous les deux, ce soir, -pour Paris.--Tous les deux?--Oui, il y a un autre Américain avec -lui. Une consultation chez un grand oculiste s'impose.» - -J'admirais Mme Campalou. Crever l'œil d'un homme parce qu'il vous -a palpé un peu de près et encore...! L'intransigeante toulousaine -était-elle bien sûre de l'identité du coupable? - -Cette année, la première quinzaine de février, je retrouvais les -Campalou installés à mon hôtel. Ils n'avaient eu garde de manquer -les fêtes du Carnaval; ils étaient là depuis le 25 janvier, mais -je trouvais à madame moins d'entrain. Les bruits d'épidémie, -qu'une presse malveillante s'obstinait à faire courir sur Nice, ne -laissaient pas d'inquiéter la grosse dame. Une famille américaine -alarmée venait de quitter l'hôtel; c'étaient tous les jours des -départs d'hiverneurs pour le Caire ou l'Italie. La saison était -menacée. - -Je rassurai de mon mieux Mme Campalou, mais une angoisse -continuait d'étreindre la dame de Toulouse, Eudoxie Campalou -craignait pour son joli physique. Entre temps, le Carnaval -arrivait. - -Le soir même de son entrée dans la bonne ville de Nice, deux -Américains débarquaient dans notre hôtel. On leur donnait -justement deux chambres voisines de celles des Campalou. C'étaient -deux grands jeunes gens de vingt-cinq à trente ans, à la face -rasée et singulièrement énergique; des traits accusés et modelés -dans le genre de ceux d'Iwing, l'acteur anglais. Tous deux très -graves et très froids, avec, chez le plus jeune, une étrange -fixité des yeux. D'ailleurs, nous ne les vîmes pas longtemps car, -trois jours après leur arrivée, le plus jeune tombait malade. -Il s'alitait et bientôt l'autre cessa de prendre ses repas à la -table d'hôte: l'état de son ami empirait. C'était de perpétuelles -allées et venues de médecins et de garçons de pharmacie: le -maître de l'hôtel interrogé répondait que c'était une fièvre, -mais, à son air embarrassé, Mme Campalou ne doutât plus que ce -ne fût la variole. Elle voulait déménager et harcelait tout le -personnel de questions. Mais où aller? la ville regorgeait de -monde par cette semaine carnavalesque et il ne fallait pas songer -à trouver de place ailleurs. Et puis l'épidémie était partout; -c'étaient ces sacrés Anglais qui l'avaient apportée et, la veille -du dimanche gras, à une dernière et même question de Mme Campalou -à l'hôtelier: «Ne serait-ce pas la petite vérole?--Non, c'est -l'autre...» répondait l'homme impatienté, et la réponse, tout en -clouant le bec de la dame de Toulouse, la laissait enfin respirer. - -Le lendemain, vers trois heures, harnachés de dominos et affublés -de masques de combat, nous étions avenue de la Gare en pleine -bataille de confetti... - -Comme nous nous trouvions devant la pharmacie, théâtre, la -précédente année, des exploits de Mme Campalou, celle-ci se -retournait involontairement sur deux pénitents rouges surgis -derrière elle. Une main indiscrète venait de la palper... -Interloquée, la grosse dame ébauchait un geste de défense. Un -des pénitents la saisissait à bras le corps et Mme Campalou, -hypnotisée, retenait mal un cri d'épouvante. L'autre pénitent -venait de se démasquer. - -Une face purulente, toute de croûtes et de sanies, avec, à la -place de l'œil gauche, un trou rouge et saigneux, se penchait sur -elle: «La petite vérole noire, madame, la variole en personne. -Vous l'avez», et, en même temps, une main glacée lui mettait dans -la main un affreux œil de verre. - -Mme Campalou s'effondrait comme une masse; à son tour on la -portait chez le pharmacien. - -Elle mourut le soir même, sans avoir repris connaissance, stupide -et muette, d'une congestion au cerveau. - -Les deux Américains avaient quitté l'hôtel à deux heures. On ne -retrouva que leurs valises; les noms inscrits sur les registres -n'étaient pas ceux de l'hôtel West End. - -N'est-ce pas une belle vengeance de masque? - - - - -MADEMOISELLE DE NÉTHISY - - -Faverny s'était levé et, s'arrêtant devant une armoire -normande convertie en bibliothèque, bibliothèque provisoire où -s'entassaient pêle-mêle les derniers livres parus de l'année et du -mois, il en ouvrait les vantaux tendus de vieux brocart olive et -en bousculait les rayons. - -Il revenait vers nous, un volume à la main et, le feuilletant: -«--Psychologie de bal masqué et de veglione de Nice. Avez-vous lu -ce roman?» Et il nous en montrait le titre: _Vierge faible_. «Il -y a là quelques pages d'autant plus curieuses qu'une femme en est -l'auteur. C'est écrit un peu plus que _de visu_, jugez-en.» Et, se -campant au milieu de l'atelier, Faverny lisait à voix haute: - -«Familiarisé avec ces travestis, toujours les mêmes, almées, -colombines, Espagnoles, bébés, Xavier reconnaissait les diverses -catégories de femmes qui viennent pour se montrer, pour frôler, -pour embrasser. - -«Pour se montrer, les demi-mondaines somptueusement dévêtues. Pour -frôler, ces vieilles femmes qui s'attardent dans les couloirs -étroits et sombres. Pour souper, la fille de joie qui, affublée -d'un minable locati, songe à la dette grossissante près de sa -logeuse, à son amant qui l'a _plaquée_, à la mauvaise toux qui la -secoue. Pour souper, celle qui n'a pas dîné! - -«Pour embrasser, les femmes honnêtes qui, négligées par leur -mari et n'ayant pas d'amant, regrettent de voir leur jeunesse -agoniser tristement inutile, et, furtives, viennent là recueillir -les baisers qui y traînent par milliers. Tendres et voluptueux, -passionnés et pervers, ils volètent, tels une nuée de papillons, -ces baisers qui cherchent des lèvres pour s'y poser; baisers -de jeunes gens timides qui n'osent pas, de vieux marcheurs qui -ne peuvent plus. Glaneuses de ces baisers anonymes, les femmes -honnêtes, un peu ivres de la brutalité des convoitises, écoutent, -à demi-pâmées, le cynisme des propositions. Car les désirs qui les -frôlent d'ordinaire, enveloppés de respect, montent vers elles, -comme l'encens vers l'idole en les effleurant seulement, et c'est -pourquoi au fond de leur âme, un doute persiste. Toute cette -vénération ne serait-elle pas de l'indifférence? Mais ce soir de -fête libre, où elles ne sont plus que des femmes tout simplement, -elles ont une joie de se voir aussi désirables que l'autre, -l'ennemie, la femme de joie, qu'on méprise en la jalousant. - -«Puis un obscur désir de revanche contre le mari s'y satisfait. -Elles ont l'illusion de le trahir un peu, sans risques, avec une -féminine lâcheté. Rien n'est plus effrayant et mystérieux que ces -transformations de personnalité.» - ---La féminine lâcheté même de l'auteur, remarquait assez -judicieusement Frantz Heusey. Mlle d'Ulmès (c'est bien son nom) -a mangé là un peu le morceau, les autres femmes lui sauront gré, -elles, de sa sincérité? O l'intense et périlleuse émotion de la -trahison! C'est pis qu'un aveu, ce documentaire exposé de la -faiblesse des autres. Mlle d'Ulmès a dû prendre un douloureux et -certain plaisir à écrire ces pages. - ---Elles sont plutôt bien venues, ses pages, déclarait le petit -Jacques Baudrant.--C'est où je voulais vous amener. Etant établie -l'atmosphère d'aventures, de désirs inavoués et de luxure affichée -de ces sortes d'assemblées, je vais vous raconter une histoire -de bal masqué, et une histoire tragique et cruellement vraie, -celle-là. Elle s'est dénouée à Nice pour ne pas changer de cadre -et c'est peut-être une des plus lamentables méprises qu'ait jamais -autorisées le masque. - -Faverny avait repris sa place sur le divan. Il nous enveloppait -d'un lent regard circulaire et, nous jugeant suffisamment allumés: - ---Vous souvenez-vous de Mlle de Néthisy, cette grande et -souple jeune fille blonde, plus que blonde, alezane, que sa -mère promenait et exhibait dans tous les endroits où Paris se -rencontre.--Si nous nous en souvenons! Nous serions gâteux. -L'avons-nous assez vue!--Jolie, hein! vous me l'accordez?--Oh! -cela d'emblée, une peau et des cheveux! On n'est pas blonde -comme cela... De la soie jaune dans du soleil, de la neige -teintée par l'aube, des fraises dans du lait, de la pulpe de -camélia rose, tout le stock des comparaisons clichées était vrai -pour elle et en même temps faux à côté de la réalité. C'était -une des créatures les plus comestibles que j'aie connues.--En -effet elle devait sentir la framboise, et quels beaux cils noirs -frémissants et inquiets, lustrés comme des plumes sur ses yeux -d'un bleu sombre.--Oui, les yeux étaient bien, mais elle avait -besoin de cela, car le visage était plutôt fade: nez régulier, -bouche trop petite, menton ovale et sans caractère. Elle avait un -peu l'air d'une poupée dont les yeux seuls auraient vécu.--Soit, -mais quel éclat, quelle fraîcheur, quelle créature de joie et de -lumière! Et avec cela mouvante sous ses robes et d'une arabesque -tentante avec cette taille étroite et ses hanches renflées!--En -effet, une agréable chute de reins! Si je me souviens de Mlle de -Néthisy!... mais elle marchait, c'était plus qu'une demi-vierge. -On ne rencontrait qu'elle aux Acacias, dans les couloirs des -premières et à tous les vernissages. Sa mère, à Nice, la traînait -dans tous les bals de cercles, on la croisait aux veglioni, -aux redoutes.--Avec sa mère?--Naturellement, la brocanteuse et -le bibelot de prix. La mère aussi était à vendre, mais elles ne -faisaient guère leurs affaires, car elles étaient minables, les -pauvres, elles ont toujours raté le grand client et je ne leur ai -jamais vu qu'une cour de gigolos.--Elle est morte, il y a quatre -ans, à Nice, à la suite d'un avortement. Cette hypothèse était, -cela va de soi, lancée par Jacques Baudrant. - ---C'est ce qui vous trompe, et Faverny scandait lentement -tous les mots. Mlle de Néthisy est morte empoisonnée. Mlle de -Néthisy s'est tuée. Bobette, comme on l'appelait ici dans un -certain milieu, Bobette était une honnête fille.--Et elle est -morte vierge, ricanait la voix pincharde de Jacques.--Elle est -morte de ne plus l'être, déclarait Faverny devenu grave, Mlle -de Néthisy a été violée en plein veglione, dans une loge de -cercle. Vous me permettrez de ne pas dire lequel. Trois hommes, -dont deux mariés, trois clubmen très connus et dont je tairai -les noms, ont à se reprocher la mort de cette enfant. Mlle de -Néthisy avait vingt-quatre ans. Oh! la salauderie des mâles! Il -est vrai que les trois violeurs croyaient avoir affaire à une -fille. Qui d'entre nous aurait pu croire à la vertu de Bobette! -Mlle de Néthisy ne s'en est pas moins tuée le lendemain de cette -nuit-là, et ses meurtriers continuent de faire des femmes et de -l'automobile. Il est des crimes que la loi n'atteint pas. - -Pour un effet, Faverny avait obtenu un effet; nous nous regardions -tous comme des complices. Le silence était devenu gênant. - -Le petit Baudrant l'interrompait et, campé, les pouces dans les -entournures de son gilet:--Ah ça, Faverny, tu te paies nos têtes! -Mlle de Néthisy vierge! Bobette honnête!--Tu l'as eue, toi? -demandait Faverny.--Moi non, mais d'autres.--Ecoutez. Nous sommes -dix hommes ici, et dix viveurs assez tuyautés sur les choses et -les femmes de Paris, eh bien! quelqu'un d'entre nous a-t-il été -l'amant de Mlle de Néthisy? Mieux, quelqu'un a-t-il eu parmi ses -amis un homme qui lui ait dit avoir obtenu les faveurs, ce qu'on -appelle les faveurs de la jeune fille? Pas de blagues, disons la -vérité. Nous médisons assez des vivantes pour respecter une fois -les mortes. - -Un silence plus profond encore était la seule réponse à cette -question. - -Faverny reprenait: - ---Nous sommes dix ici, qui comptons bien, chacun, dans nos -connaissances cinquante hommes de club et de boudoir, de tables -de baccara ou de champs de courses. Cela fait une moyenne de cinq -cents connaissances de Monte-Carlo, de Trouville ou d'Ostende, -associés d'une heure d'Auteuil ou d'un jour de Maisons-Laffitte. -Ces cinq cents mâles-là représentent bien une bonne moitié de -Tout-Paris. Eh bien, si Mlle de Néthisy avait été la maîtresse -d'un de ces gens-là, nous le saurions, n'est-il pas vrai? Or, moi, -de mon côté, j'ai fait une enquête et une très minutieuse enquête. -Mlle de Néthisy était honnête, et la preuve, c'est qu'elle est -morte pauvre. Elle aurait eu d'autres robes et d'autres amants, si -elle s'était vendue. Le luxe attire le luxe et les imbéciles, et -si nous avons eu si souvent un sourire devant ses perles fausses -et ses dessous pas toujours frais, c'est que la mère et la fille -avaient juste quinze mille francs de rentes pour mener cette -soi-disant grande vie.--Les Néthisy honnêtes, ça ne tient pas -debout. Voyons, elles dînaient toujours au cabaret, acceptaient -les invitations du premier venu; on se faisait présenter à elles -plus facilement qu'à des grues. J'ai vu la fille défiler, au -veglione, entre Emilienne d'Alençon et Marguerite de Transes. -Elles faisaient l'atrium à Monte-Carlo, elles n'ont jamais payé -de leur poche une voiture, elles se faisaient reconduire tout le -temps.--Quand on les reconduisait encore! L'année de sa mort, je -les ai rencontrées, à dix heures du soir, avenue de la Gare, se -rendant à pied au bal de la Méditerranée; c'était la dèche noire. -Si la petite s'est tuée, c'est qu'elles n'avaient plus le sou. -Une fausse Yvette, Mlle de Néthisy.--C'est ce qui vous trompe, -messieurs, interrompait Faverny, Mme de Néthisy, la mère, n'était -pas une madame Obardi. Elle était tout ce qu'il y a de plus veuve -et tout ce qu'il y a de plus née. Le père, M. de Néthisy, avait -été procureur de la République à Paris même. Il a laissé au -Palais la réputation d'un magistrat de haute valeur; mais Mme de -Néthisy, une cervelle d'oiseau et une imagination de pensionnaire, -avait toujours rêvé le beau mariage pour sa fille. Il leur était -si facile de vivre avec leur quinze mille francs de rentes et -d'attendre le parti honorable et même le beau parti qui se serait -présenté; la petite était si jolie.--Oh! cela, comme un cœur! - -Mais voilà, Mme de Néthisy avait de la littérature! Elle avait lu -dans les romans qu'on peut atteindre à tout avec de la beauté; et -avec son inexpérience de la vie, elle alla de l'avant, convaincue -qu'elle ferait faire le grand mariage et même le mariage princier -à sa jolie Aliette, car c'est Aliette et non Bobette que -s'appelait Mlle de Néthisy. - -Cette mère de Néthisy avait une âme de Mme Cardinal, mais d'une -Mme Cardinal pour le bon motif. Elle tabla sur le physique de sa -fille et, persuadée qu'il faut montrer les perles aux clients, -elle lança l'enfant à la poursuite des épouseurs, mais en se -trompant de porte, comme elle l'eût lancée dans la prostitution. - -Leurs crêpes de deuil à peine éclaircis, elles commencèrent -cette vie de retapes et d'exhibitions qui, en moins de quatre -ans, les discréditèrent et les démonétisèrent d'Ostende à Nice et -de Trouville à Paris; et, avec leur peu de ressources, leur gêne -croissante malgré les petits logements et les hôtels de cinquième -ordre, cette jolie fille et cette femme bien née eurent bientôt -le pitoyable et comique aspect de deux laissés pour compte. A -ces existences de représentation et de parade il faut le luxe -du cadre, les installations somptueuses, des élégances et des -raffinements de toilettes et de décors, la poudre aux yeux jetée à -toute volée dans le nez des imbéciles et la demi-prostitution qui, -les mauvais jours venus, peut au moins tabler sur la valeur des -écrins. Mais vous les avez connues comme moi, se pavanant en gants -nettoyés et en robes de l'année précédente (retape et retapages) -et se gorgeant avidement, la mère surtout, des consommés et des -sandwichs des buffets et des _five o'clock tea_; c'était navrant! -La dernière année de leur séjour ici, elles n'avaient plus qu'une -cour de tout petits jeunes gens; cette jolie fille qui n'accordait -rien avait fini par rebuter les vrais viveurs. Fini le temps des -invitations à souper. On ne les priait même plus aux bals des -cercles. Les autres femmes détournaient la tête au passage de la -mère et de la fille; il fallait être étranger ici pour prendre -pour deux aventurières ces deux lamentables attardées de la chasse -au mari, perpétuelles candidates refusées. C'est cette méprise qui -fut leur perte. - -Un grand seigneur russe et deux richissimes Américains de -Monte-Carlo, allumés par la beauté de Mlle de Néthisy et trompés -par ses allures, s'attelèrent à son fiacre. Ce fut une série de -parties en mail, de dîners au cabaret et de déjeuners dans les -réserves où la jeune fille se laissait emmener, rassurée par -la présence de son inévitable mère; les bouquets et les écrins -commencèrent à pleuvoir et Bobette n'accordait rien. Cette fille -madrée qui se refusait toujours et cette mère qui ne s'en allait -jamais finirent pas exaspérer les trois hommes. Ils résolurent -de brusquer les choses: le carnaval arrivait avec sa suite de -veglioni. - -Une bande de filles et de joyeux fêtards fut enrôlée et mise dans -le secret. Tous trouvèrent très drôle de forcer la main à cette -mijaurée de Bobette. - -Le soir du Mardi Gras, après un dîner fortement arrosé de vin du -Rhin et d'Extra-Dry, ces dames de Néthisy faisaient leur entrée -à l'Opéra, escortées des trois hommes. On y rencontrait presque -aussitôt une bande d'amis et de femmes masquées avec lesquels -on fusionnait; l'entente des nouveaux venus activait le train -des choses; on sablait le champagne dans les loges et, vers deux -heures du matin, après maintes escarmouches de couloir, pendant -que Mme de Néthisy un peu grise était retenue au buffet, Mlle de -Néthisy, elle, était entraînée et enfermée dans une loge et là, -dans le clair-obscur du petit salon, les écrans relevés et le -gaz baissé, dans des froissements de soie et sous l'étouffement -du masque, malgré ses pleurs et ses prières et dans l'effroi -du scandale, Mlle de Néthisy était violentée par trois brutes, -fortes de leurs muscles, de leurs millions et de la complicité -tumultueuse du bal. Le troisième ne posséda qu'une femme inanimée -et froide, pareille à une morte: Mlle de Néthisy s'était -évanouie. C'est alors que les trois hommes prirent peur, ils -allèrent chercher du secours; on prévint la mère: Mlle de Néthisy -venait de se trouver mal. Une voiture de remise reconduisait les -deux femmes à leur hôtel. - -Mlle de Néthisy mourait le lendemain soir, à huit heures, d'une -imprudente absorption de laudanum. Dans un billet bref, libellé -dans les mêmes termes à chaque homme, la victime retournait leurs -écrins à ses assassins. - -Vous voyez bien qu'il peut y avoir des larmes sous un masque. - - - - -LA VALSE DE GISELLE - - Toutes nos joies sont imaginées, nos douleurs seules sont vraies. - - Jean DOLENT. - - - ---Une histoire de masque! J'en sais une bien plus extraordinaire. - -Et Serge Népluskoff, ayant remonté sous sa manchette la gourmette -d'or fermée d'un gros saphir, qu'il portait en bracelet, et à -laquelle il venait de consulter sa montre. - ---Il n'est qu'une heure et demie du matin. J'ai tout le temps de -vous la raconter. - -Et du ton traînard et chantant de ses compatriotes: - -C'était à Vienne, il y a deux ans. Esther Eymann de l'Opéra était -en représentations au Burgh Theater; elle y avait dansé comme -une abeille, à ravir les yeux et les cœurs, et nous fêtions -le plus souvent possible, c'est-à-dire chaque fois qu'elle le -voulait bien, l'harmonieuse et séduisante jeune femme dans les -restaurations de la ville. Nous la traitions toujours après -le spectacle, et des femmes de la noblesse et de la haute -aristocratie même daignaient paraître à ces soupers. La cour chez -nous est devenue si triste depuis ces morts affreuses du prince -héritier et de l'impératrice. - -A un de ces soupers, l'avant-dernier, je crois, offert à la -danseuse par les officiers du 3^e hussards blancs et présidé par -le prince Égrégori, la conversation roulait sur le suicide d'un -jeune lieutenant du 12^e dragons en garnison aussi à Vienne, -et qui venait de se tuer dans des circonstances tout à fait -romanesques... Ça avait été l'événement de la semaine. Le comte -Stéphane Adriani s'était brûlé la cervelle sur la tombe de sa -fiancée, un mois, jour pour jour, après la mort de celle-ci; le -suicide se compliquait de racontars singuliers, de manifestations -d'au-delà et d'apparitions de la morte... - -...Pour aller s'entretenir avec sa bien-aimée le comte Adriani -escaladait, chaque nuit, le mur du cimetière, dont les portes se -fermaient à six heures; et c'est par la plus belle nuit d'étoiles -qu'il s'était tiré son coup de revolver. On l'avait trouvé, le -matin, affalé contre le grillage de la tombe, sa tunique de drap -blanc toute trempée de sang: le comte s'était tué en uniforme, et -toute l'aventure exhalait une sentimentale odeur de brume et de -vergismeinicht de vieux conte allemand. - ---Cela vous étonne un peu, madame, n'est-ce pas? faisait le prince -Égrégori à la danseuse appuyée du coude à la table, vaguement -attentive et le regard ailleurs, et cela vous change des aventures -de votre pays, ces tragiques histoires d'amour et de revenants. A -Paris, on hausserait les épaules et l'on dirait ce pauvre Adriani -victime d'hallucinations. Ici, non. La petite fleur bleue croît -toujours dans notre vieille Allemagne. En France, on se tue quand -on n'a plus d'argent; ici, quand on n'a plus de raison de vivre; -et notre seule raison de vivre est l'amour. Vous me répondrez que -c'est folie d'aimer des fantômes, et vous nous en offrez, madame, -l'argument le plus convaincant.» - -La danseuse ne souriait même pas à cette galanterie. Elle était -devenue songeuse, son beau front blanc s'était barré d'une ride -sous l'ondulation de ses cheveux bruns; elle se taisait, comme -rentrée en elle-même, ses larges prunelles bleues devenues sombres -et comme phosphorescentes, pourtant. - -Elle sortait enfin de son mutisme et d'une voix grave: - ---C'est ce qui vous trompe, messieurs. Il y a encore des amoureux -en France, et des amoureux fidèles au delà de la mort. Il ne faut -pas nous juger sur des chansons de Montmartre et des refrains -d'opérette. L'amour peut exister même chez des viveurs; pour ma -part, je crois préférer à ceux qui meurent de leur amour ceux qui -peuvent en vivre et même se survivre.--Mais vous parlez comme un -poète, hasardait le comte Bathianko.--J'en ai connu, souriait la -ballerine, montrant cette fois toutes ces dents; et s'adressant -au prince Égrégori. Il y a aussi des fantômes en France et des -mortes qui reviennent. Les morts reviennent toujours quand on les -évoque. Appelez-les vraiment! ils se manifesteront, et sentant -tous les regards posés sur elle. «J'ai assisté, moi, Esther -Eymann, à une manifestation d'outre-tombe, et j'ai vu revenir -une morte d'amour.--Vous!--Moi et à un souper comme aujourd'hui; -mais il y avait moins de monde. Nous étions trois.--Vous avez -vu?--Presque. En tout cas, une autre a vu, et je ne mets pas en -doute qu'une chose merveilleuse ne se soit passée cette nuit-là. -D'ailleurs je vais vous raconter le fait, et avec une malice -charmante. Il faut bien payer mon écot. - -Il y a huit ans de cela, je n'étais pas encore l'Esther Eymann -dont la photographie et les illustrés ont popularisé les attitudes -et la silhouette. J'étais simplement Eymann première, comme ma -sœur Laure était Eymann seconde. Le _Burg-Theater_ de Vienne, -pas plus que le _Covent-Garden_ de Londres, ne nous faisaient de -propositions pour venir créer ici un ballet de Strauss et là-bas -une œuvre d'Isidore Lara; nous étions dans les quadrilles du -fond. Vous avez tous, à Vienne, trop le culte de la danse pour -ignorer la médiocrité de l'emploi. Bref, nous étions encore deux -petits rats d'Opéra, mais nous n'étions pas moins, ma sœur et moi, -infiniment jolies, beaucoup plus jolies même que maintenant (ne -protestez pas, messieurs), car, en toute sincérité, le galbe de -ces hanches et l'opulence de ces épaules ne valent ni la gracilité -de la nuque ni les seins menus et délicats que nous avions alors; -mais notre jeunesse n'avait ni perles, ni diamants et, en dehors -de quelques vieux allumés sur nos grâces de fillettes, à peine si -les hommes nous regardaient. Gailhard tenait alors à ce que le -corps de ballet fît acte de présence aux bals de l'Opéra. L'espoir -d'y rencontrer les danseuses applaudies en scène y attirait pas -mal d'hommes de clubs; les abonnés y venaient pour nous. Tant de -curiosités s'allument autour d'un tutu de ballerine; nous étions -presque toutes jolies dans notre promotion, et notre jeunesse -animait la salle. Bref, le directeur savait gré à celles qui -voulaient bien paraître aux fêtes du Carnaval, et il faut toujours -ménager son directeur, et puis Laure et moi, nous aimions assez -les aventures. Nous en avons gardé le goût. - -Un samedi gras, que nous rôdions, ma sœur et moi par les couloirs, -elle en domino de moire bleu pâle et moi en domino de satin -jonquille (nos costumes même du troisième de _Don Juan_, sous -lesquels nous avions gardé nos jupes pailletées de danseuses, -très amusées de laisser entrevoir la nudité de nos jambes et le -rose de nos maillots); nous nous aperçûmes que nous étions filées -et suivies par un vieux à favoris blancs, un vieux très mince -et très sec, dont l'insistant regard noir finit par nous être -une obsession. Il se postait toujours à dix pas de nous, soit en -avant, soit en arrière, et nous dévisageait sans mot dire; et -cette poursuite silencieuse nous énervait à la longue plus qu'une -attaque brutale. Que nous voulait ce vieil échassier en rupture -de marais? Tout à coup, Laure éclatait de rire et se penchant -à mon oreille: «Nous sommes folles! Tu ne l'as pas reconnu? -C'est le marquis d'Allieuze.--Non! Mais tu as raison, c'est lui. -Où avions-nous la tête. Qu'est-ce que nous veut cet oiseau de -cimetière? Sais-tu que j'ai presque peur!» - -Il faut vous dire que le marquis d'Allieuze était un des plus -anciens abonnés de l'Opéra; mais c'était peut-être le plus -original de la collection, et Dieu sait si parmi ces messieurs il -en est de bizarres! Il ne venait jamais que les soirs d'opéra du -vieux répertoire, et encore à l'acte du ballet. Dans ceux de la -nouvelle école, les seuls ballets de Delibes le trouvaient assis -dans son fauteuil; en revanche on le voyait rarement au foyer, -mais quand il venait sur scène, il s'attardait dans les allées -et venues des machinistes, embusqué comme un chat-huant derrière -quelque portant de décor. Jamais il n'adressait la parole à -quelqu'une de nous; il ne s'oubliait même pas à offrir des bonbons -aux petites, mais rôdait, prétendait-on, assez obstinément autour -d'elles, son œil fixe attaché sur leurs jambes grêles. D'ailleurs -râpé comme un vieux clerc d'huissier dans un habit démodé, -et cravaté de haut à la façon de l'ancien régime, le marquis -d'Allieuze avait toutes les allures d'un avare, et avec cela une -fortune énorme, paraît-il, une des plus grosses fortunes foncières -de France. Il habitait dans l'île Saint-Louis un vieil hôtel, -où il ne recevait jamais, ne faisait partie d'aucun cercle, ne -quittait même pas Paris l'été pour aller dans ses terres. Tout en -lui était mystérieux et nous avions toutes à l'Opéra une crainte -superstitieuse de ce vieillard équivoque. On lui prêtait des goûts -étranges et l'on chuchotait que l'hôtel de Saint-Louis-en-l'Ile -en avait vu de raides autrefois. Au foyer, nous appelions ce -vieux maniaque l'_amant de Fanny Essler_, car les aventures de sa -jeunesse dataient sûrement de ce temps-là. Le marquis d'Allieuze -ne nous quittait pas des yeux. Il nous suivait comme une ombre et -nous sentions son regard noir attaché sur nos chevilles et sur -nos pieds chaussés de rose. Notre vague appréhension se changeait -en malaise et devenait de la terreur folle, quand, se décidant -à nous aborder, le vieux libertin nous murmurait dans la nuque: -«Mes petits agneaux, vingt-cinq louis pour chacune de vous, un -souper fin dans une maison bien close, rien que le souper, pas -une caresse, pas un baiser, mais au dessert vous danserez chacune -la valse de _Giselle_. Cela va-t-il? Ma voiture est en bas, vous -n'avez qu'à me suivre. Je vous préviens que l'on soupe chez moi.» - -Nous nous étions arrêtées interloquées. Vingt-cinq louis pour -chacune de nous, un billet de mille en une nuit, nous qui gagnions -cent cinquante francs par mois! - -Ma sœur Laure payait d'audace: «Vingt-cinq louis, nous gardons nos -masques. Cinquante louis chacune, si nous les ôtons!» - -A quoi le marquis d'une voix aigre et rouillée: «Vous êtes deux -petites coquines, mais topez-là pour les cent louis. C'est fait. -L'important, c'est que vous dansiez et que je voie travailler ces -jolies jambes. Vous danserez avec ou sans vos masques, comme il -vous plaira. Je vous connais bien, mes petites Eymann, depuis le -temps que je vous vois pousser.--Nous aussi, nous vous connaissons -bien, monsieur le marquis.--Oui, nous sommes de vieilles -connaissances.» - -Et voilà comment le marquis d'Allieuze nous emmena souper cette -nuit-là. Dire que nous n'avions pas le cœur un peu serré en -montant le grand escalier à double rampe de lourde ferronnerie -serait mentir! Le souper était servi au premier, dans un immense -salon rocaille, une espèce de galerie aux hautes boiseries -sculptées encadrant d'attributs et de fleurs l'étain verdi des -glaces. Les appliques d'une grande cheminée et les candélabres -de la table éclairaient mal la pièce, des ombres suspectes s'y -entassaient dans les angles, et nous nous installions toutes -frissonnantes. C'était un souper froid délicatement ordonné: -Marennes, consommé, perdreaux sur gelée, chaudfroid de gelinottes -et buisson d'écrevisses, le tout arrosé de vin du Rhin et servi -dans une ancienne et massive argenterie. Des fruits monstrueux -complétaient le menu. - -Le marquis nous servait lui-même sans l'aide d'aucun domestique. -D'une urbanité exquise, il nous déconcertait par l'élégance, -inusitée pour nous, de ses manières de grand seigneur; nous, -surexcitées et curieuses, affections une gaieté folle. Nous avions -dégrafé nos dominos et posé nos loups sur la nappe. Le marquis, -plein de prévenances, semblait s'intéresser autant à nos propos -qu'à la jeunesse de nos épaules. - -Tout à coup le marquis se levait et, repoussant son assiette, -s'inclinait vers ma sœur: «A vous maintenant, mademoiselle, de -tenir parole. Je vous attends. Etes-vous disposée à danser cette -valse de _Giselle_?--A vos ordres, monsieur le marquis, mais.... -la musique?--Qu'à cela ne tienne.» et se dirigeant vers un piano -que nous n'avions pas vu, il manœuvrait des boutons et appuyait -sur un ressort..., et d'une voix chevrotée et frêle d'épinette -l'instrument mécanique égouttait la valse. Nous nous regardions -désorientées et ma sœur s'exécutait. Elle avait ôté son domino. - -O le côté fantomal et presque funèbre de cette valse de _Giselle_, -cette valse de morte qui revient, dansée par une fillette fragile -et demi-nue dans le silence et la solitude de ce grand salon -inhabité, ce salon d'ancienne demeure seigneuriale, comme hantée -de choses d'autrefois! - -Le marquis, affalé dans son fauteuil, suivait passionnément -chaque attitude, chaque pas et chaque geste. Chose étrange, je ne -reconnaissais pas ma sœur. Il me semblait que c'était une autre -qui dansait là, une espèce d'automate en jupe de tulle, poupée de -contes d'Hoffmann dont le côté impersonnel et mécanique était -encore accentué par cette musique surannée et fausse. Je regardais -le marquis; son regard fixe ne suivait plus ma sœur. Il était -ailleurs, plus loin, plus loin, très loin, attaché sur une grande -glace qui l'aurait dû refléter toute... et qui ne la reflétait -pas!... Les yeux du marquis étaient embués de larmes. - -Ou j'étais grise ou j'avais le cauchemar! Je faisais un mouvement -qui arrachait notre hôte à sa rêverie. Il se levait à demi et, -s'adressant à moi: «A vous, mademoiselle.» Et d'un geste il -rappelait ma sœur. - -Laure prenait ma place, le motif de _Giselle_ s'égouttait toujours -et, comme mue par un ressort, presque hypnotisée, je me mettais à -danser. - -Je valsais, faisant face au marquis et à ma sœur, mimant les -attitudes et les appels de bras de la valse classique avec, -au cœur, l'inquiétude de cette grande glace opaque qui ne -reflétait pas; et, tout à coup je voyais ma sœur se dresser, -béante d'épouvante, les mains crispées au bras de son fauteuil, -hallucinée, elle aussi, avec des yeux fous, comme ceux du -marquis, qui regardaient ailleurs et voyaient quelque chose que -moi je ne voyais pas. - -«Esther?» Ma sœur trouvait enfin un cri. Instinctivement je me -jetais dans ses bras. Je me retournais effarée sur la grande glace -sombre. Elle stagnait comme une eau morte. Le marquis n'avait pas -bougé. Il demeurait assis, le cou tendu, les yeux hallucinés et -fixes dans la direction du miroir. - -Il dormait!... - ---Partons ne restons pas là, sœurette!» - -Nous agrafions nos dominos et gagnions précipitamment la porte. -Nous descendîmes l'escalier sans rencontrer personne, et le cordon -tiré, trouvions dehors le coupé du marquis. - -Dans la voiture nous nous aperçûmes que nous avions laissé -là-haut, chacune, notre enveloppe de cinquante louis et nos -masques. Nous n'eûmes jamais le courage de remonter les chercher -dans ce salon lugubre, où dormait ce vieillard. - -Le marquis nous les adressait le lendemain avec nos loups. - -Qu'est-ce que Laure avait donc vu dans cette glace! Elle ne me -le dit qu'un an plus tard. Une forme lui était apparue, une -silhouette de danseuse, bien plus grande et plus frêle que moi, et -c'était un visage connu, mais sur lequel elle n'avait pu mettre -un nom, et cette forme ne pouvait être mon reflet, car elle aussi -dansait de face et cette danseuse au visage si blême et aux yeux -si caves, cette ballerine spectrale, Laure en avait fait une -morte, une morte jadis aimée de notre hôte et qui revenait à son -appel. - - - - -LE DERNIER MASQUE - - ---Deux heures du matin! Vous avez juste parlé une demi-heure. - -Et Maxence de Vergy, avec une demi-inclinaison vers Népluskoff, se -levait de son fauteuil. - ---Je crois qu'il serait temps de nous retirer. - ---Ai-je abusé? demandait le Russe. - ---Non pas. Vous contez à miracle, mais nous avons un peu trop -mangé de cadavre, ce soir. Sur trois histoires contées: deux de -morts violentes et une de revenant! Vous dirai-je, que le pus -attire le pus, et les spectres les spectres? J'ai fait un peu de -médecine, moi. Nous partons? - ---Deux heures du matin! grognait le petit Baudran campé devant un -cartel Louis XVI posé à même une glace, et ce cadran qui marque -onze heures et demie. Elle ne marche pas, ta pendule? - ---Elle est comme toi, elle est un peu fatiguée. On ne marque pas -toujours midi! - - Quand on est jeune on a des matins triomphants. - ---Si c'est des heures pour rentrer chez soi, grommelait Baudran -en enfilant son pardessus. Nous avons l'air de sortir de chez des -filles et nous n'avons parlé que de mortes. On m'y repincera chez -Quinsonnas! - ---Le fait est qu'il est plutôt tard, faisait le maître de la -maison en écartant la draperie de soie Liberty de la grande baie -vitrée du fond, on n'entend plus rouler une voiture.» - -Un flot de lumière bleue pénétrait dans l'atelier où blêmissait la -clarté des bougies. - ---Le jour! s'écriaient quelques voix. - ---Non, le clair de lune, et quel clair de lune! Regardez-moi le -Sacré-Cœur dans cette magie, si ça se compose! On dirait un fond -de tableau de primitif italien: - - Salut, Montmartre, ô ma butte sacrée! - -Décidément il n'y a que Paris! - ---Et nous ne trouverons pas un fiacre avant la Trinité. Je connais -le quartier, bougonnait Faverny.--A moins de remonter place -Blanche.--Merci, pour tomber sur les esthètes du Moulin-Rouge! -Autant descendre à pied, il fait un temps splendide.--Si nous -allions manger des huîtres aux Halles?--Va pour les huîtres. C'est -Népluskoff qui paye. Il est millionnaire, lui!--Mais je ne demande -que cela, disait le Russe.--Nous le savons bien, boyard!--En -voilà du chichi. Allons, ouste! dérapons! Avec ces bougies nous -avons l'air de veiller un mort.--Mon petit Baudran, il faut dire -macchabée pour rester dans la note.» - -Et nous ébauchions tous un mouvement de sortie vers la porte. - ---Mais, il fait noir comme dans un puits. Éclaire-nous, -Quinsonnas. Tu vas nous faire casser le cou. - ---Attendez, je prends mon bougeoir. Naturellement qu'il fait noir. -On éteint à onze heures.» - -Nous nous mettions lentement à descendre à la file anglaise; l'ami -Quinsonnas habite au cinquième et, si son atelier est un des plus -vastes de Paris, l'escalier est un des plus raides de ce quartier -Saint-Georges où les propriétaires ont certainement escompté la -jeunesse et la vigueur des jarrets de leurs locataires. Quinsonnas -demeuré le dernier, le bougeoir tenu haut au-dessus de la rampe, -présidait à notre exode. - ---Ne faites pas de bruit, répétait-il, ne réveillez pas la maison.» - -Et c'étaient des pouffements de rire dans le silence de la demeure -endormie. Les premiers engagés dans l'escalier obscur trébuchaient -en faisant crier des allumettes. - ---Pas de blagues! Ne poussez pas!--C'est stupide!--Quelle brute -que ce Baudran! faut toujours qu'il chahute. - -Et c'était _mezza voce_ toute une joie contenue d'écoliers en -partie, surexcités par la crainte de se faire prendre. - ---Vois-tu que nous rencontrions là Mlle de Néthisy!--Ou la -maîtresse du marquis d'Alieuze.--Ou le spectre de la variole, -l'Américain de la grosse dame de Toulouse.--Elles sont gaies, -les soirées chez Quinsonnas!--Moi, au fond, j'ai horreur de -toutes ces histoires-là. Ça vous serre le ventre.--Et ça peuple -l'atmosphère de larves. J'en tiens toujours pour ce que j'ai dit: -le pus appelle le pus, et les spectres les spectres.--Assez, -Maxence, tu te répètes.» - -Les premiers de la bande s'engageaient enfin dans l'allée de -sortie. - ---Arrivez donc, vous autres, et en même temps Baudran buttait dans -l'ombre, poussait un cri affreux et s'étalait par terre. - ---Tu t'es fait mal? - -On l'aidait à se relever tout tremblant, tout ému; on s'empressait -autour de lui, les allumettes criaient de nouveau sur les boîtes. - ---Non, tu sais, ça n'est pas fort, clamait Baudran à Quinsonnas -resté figé, son bougeoir à la main, sur les dernières marches. -Si tu crois m'avoir fait peur! mais je pouvais me flanquer une -entorse. - -Et d'un ton rageur: - ---Elle est assez coco ta farce, et bien roman d'Eugène Sue. - ---Mais quoi, qu'est-ce que c'est?--Il y a... et Baudran se -frottait les genoux..., il y a que cet imbécile a été coller un -mannequin par terre, là, devant la porte et j'ai trébuché dedans. - ---Quel mannequin? Qu'est-ce qu'il dit? - -Et Quinsonnas se précipitait, nous bousculant. - ---Il y a que tu m'as pris pour un autre et que je n'ai pas eu peur -de ton macchabée. Qu'est-ce que tu as mis dedans pour qu'il soit -froid comme ça? Tâtez, on dirait un cadavre.» - -Nous nous penchions tous intrigués. - ---Mais je n'ai rien mis! Qu'est que c'est que ça?» - -Et Quinsonnas se penchait à son tour. - ---Tu n'as rien mis, farceur! Tu lui as même ôté la tête.» - -Une nudité de femme s'étalait là, sur le pavé. La chair d'un ton -de cire était imitée à s'y méprendre avec la tache violâtre des -seins et le bas-ventre ombré d'un fin duvet blond. C'était un -corps de femme jeune, aux hanches un peu plates, aux jambes un peu -longues, mais aux attaches délicates. - ---Un Jean Goujon, faisait Faverny en résumant la beauté du -pseudo-cadavre.--Où t'es-tu procuré ça, Quinsonnas?--Mais vous -êtes fous, je vous assure.--Et tu l'as décapitée pour rien, -n'est-ce pas? L'homme coupé en morceaux. Pas drôle, cette farce -inspirée de la Morgue!» - -Vergy, lui, pendant notre discussion s'était agenouillé près du -mannequin. Il le palpait curieusement et tout à coup d'une voix -changée: - ---Messieurs, mes amis, c'est pas une blague. C'est une vraie -femme, c'est une morte!» - -Une morte! Nous nous étions tous reculés, d'instinct! Une morte! -Une femme sans tête, assassinée sûrement et déposée là, sous la -porte cochère de la maison, et c'est nous qui venions butter dans -ce cadavre... Quelque fille surinée par son souteneur! Dans quelle -horreur et quelle sinistre aventure venions-nous patauger là? dans -quelle sanie et dans quelle boue? - -C'était bien une femme décapitée, et la mort devait être récente, -car les membres avaient encore une certaine souplesse. La section -du cou avait dû être faite par un homme du métier, un chirurgien -ou un boucher, car la plaie, saine et bien nette, ne présentait -aucune écharde sanglante et, de plus, cette plaie avait été lavée. - -Ces remarques, nous les faisions tous en bien moins temps que je -ne mets à les écrire. Il y eut une seconde de silence, une minute -de stupeur et nous nous précipitions chez le concierge. De Vergy -et Baudran s'occupaient de Quinsonnas, tout blême et prêt à se -trouver mal. - ---Dans ma maison... dans ma maison...! répétait-il en passant ses -mains sur son front moite. - -Nous eûmes toutes les peines à éveiller le concierge: il -s'obstinait à tirer machinalement le cordon. Il sortait enfin de -sa loge, ahuri, croyait, lui aussi, à une farce de Quinsonnas: - ---Si c'est une heure pour réveiller un honnête père de famille! on -a beau être des artistes!... - -Il n'ouvrit vraiment les yeux que devant le cadavre: - ---Qu'est-ce que c'est que ça? c'est vous qu'avez descendu ça? vous -allez me faire perdre ma place!» - -Et, dans le trouble du demi-sommeil, il ne consentit enfin à -comprendre que lorsqu'on lui eût fait palper la chair souple -et froide. Alors, il se mit à hurler de terreur: «Au meurtre! -Au secours! à l'assassin! au secours!» éveillant sa femme et -ameutant les locataires du premier et du second, un effarement -comique emplissait bientôt l'escalier; et puis, c'était l'arrivée -de deux sergents de ville qu'avait été requérir Népluskoff. - -Une terreur grandissante agitait la maison, tout le monde parlait -à la fois: «Bien sûr que ce n'était pas un locataire qui avait -fait le coup. Il connaissait ses locataires, il n'y en avait pas -un capable de lui causer un tel ennui... Il connaissait leur cœur. -Ce cadavre-là venait de dehors: il y avait tant de fripouilles sur -cette Butte.» Et, son bonnet grec à la main, suant et geignant, -M. Bézuchet se démenait et s'attardait dans des récriminations -burlesques. Les bougeoirs des locataires éclairaient cette scène -falote et mettaient un grand creux d'ombre entre les seins mûrs de -la concierge, apparus dans l'ouverture de sa camisole. - ---Avec ça qu'il est si sûr de ses locataires, insinuait la -femme de chambre du second, il loge du drôle du monde dans ses -mansardes.» - -M. Bézuchet se décidait à donner le gaz et, sur ces entrefaites, -le commissaire de police arrivait. Un roulement de voiture, et il -entrait en coup de vent, l'air rageur d'un homme qu'on dérange la -nuit. Il nous enveloppait tous d'un regard soupçonneux, cherchant -des coupables; mais, dès qu'il eut vu le corps, il rectifiait -aussitôt son attitude et prenait une physionomie grave. - -Il faisait replacer le cadavre dans la position où nous l'avions -trouvé quand Baudran avait butté contre, puis se faisait raconter -en termes explicites comment nous l'avions trouvé là, notait -l'heure exacte de la découverte, scrutait du regard tous les -spectateurs et dressait la liste des locataires. - -Pour lui, comme pour nous, le cadavre venait de dehors. On l'avait -apporté là, et de loin pour dérouter la police, et sûrement en -voiture; il prenait le concierge à partie: - ---A qui avait-il ouvert cette nuit? - -Mais M. Bézuchet ne se souvenait pas. Il tirait machinalement son -cordon et passait les nuits dans un demi-sommeil. - ---Mais enfin, qui est rentré en voiture?... Puisque tous les -locataires sont là, c'est facile de savoir. A partir de onze -heures?...» - -Les gens du premier avaient été à l'Opéra et étaient rentrés à -minuit et quart, et le corps n'était pas encore là. - ---La dame du quatrième était allée au bal avec sa fille et était -revenue, elle, à une heure et demie, même qu'elle leur avait -servi un reste de gigot pour souper. (C'était leur cuisinière qui -parlait.) - -Le cadavre avait donc dû être introduit et déposé entre une heure -et demie et deux heures, et pourtant Quinsonnas, quelques minutes -avant de descendre, avait fait cette remarque: «Il doit être tard, -on n'entend pas rouler de voitures.» - -Bref, l'affaire s'instruisit et poursuivit son cours; nous fûmes -tous les dix appelés à l'instruction et dérangés, combien de fois, -mon Dieu! Et l'affaire enfin fut classée..., classée, malgré le -bluffage de la presse et les fortes primes promises. La morte -demeura inconnue, le cadavre demeura exposé près d'un mois à la -Morgue, mais personne ne put mettre un nom sur la décapitée; et, -pourtant, la trouvaille coïncidait avec quelques disparitions -de femmes dans Paris; mais, des femmes et des hommes, il en -disparaît et il s'en retrouve tous les jours. - -Un journal du matin alla même jusqu'à insinuer que c'était une -maîtresse de Romain Daurignac, qui en savait trop long sur la -_Rente Viagère_, et que le Syndicat Humbert avait cru devoir -supprimer. Néanmoins l'opinion des magistrats opta pour une fille -galante et une fille d'assez bas étage, car, malgré l'élégance des -formes et la taille élancée, si les doigts portaient des traces de -bagues, les pieds étaient justes soignés, les ongles n'en étaient -ni polis ni poncés, et la chair de la cuisse, au-dessus du genou, -portait des marques de jarretières; et la peau d'une fille cotée -eût été indemne de par le culte de la jarretelle. - -Cette affaire, qui passionna un mois tout Paris, fut finalement -classée parmi les basses vengeances et les crimes anonymes de la -pègre amoureuse et demeura la plus belle histoire de masques d'une -soirée consacrée à parler des méprises, surprises et emprises de -déguisements. - - - - -PAR LES ROUTES - - -FORAINS - ---Et dire que la fête de Neuilly bat son plein, que les manèges -de cochons font rage, qu'on s'étouffe aux montagnes suisses et -qu'entre le théâtre Lisbonne et les fauves de chez Bidel le -Tout-Paris des premières se bouscule et s'écrase autour des -lutteurs de Marseille, et nous, nous sommes dans cette solitude et -ce calme!» - -Quoi de plus calme, en effet, que le village de pêcheurs où nous -nous trouvions, Charles Huchard et moi? Moins par curiosité que -pour éviter la chaleur du jour et couper un peu la monotonie du -voyage, nous nous étions arrêtés au Lavandou. - -La monotonie et la somnolence de l'endroit nous gagnaient. Tout le -Lavandou faisait la sieste; les pianos eux-mêmes respectaient le -silence des hôtels. Les pieds nus, une bande de jeunes pêcheurs -courait et se poursuivait sur le sable sans pouvoir mettre en -train une partie de boules. Un peu à l'écart de la route, une -roulotte de saltimbanques dressait ses deux brancards vides dans -le bleu nacré du ciel; le cheval devait paître dans quelque pré -voisin; mais la roulotte, nette à l'œil et nouvellement peinte, -n'éveillait aucune idée de misère. Il y avait des rideaux blancs -aux petites fenêtres, des pots de géraniums en fleurs sur le -palier d'entrée, et la porte était tout égayée par une cage -d'oiseaux accrochée en dehors; le gazouillement de deux canaris y -pétillait éperdument sous le soleil. - ---La fête de Neuilly du Lavandou, lançait Huchard en me faisant -remarquer l'inscription peinte sur la roulotte: _Tournée -artistique Anatole Sicart_. - -Et, comme évoqué, on aurait dit, par l'inscription même, un grand -gaillard surgissait du fond de la voiture, mis à la dernière -mode, pantalon et souliers blancs, et, presque en même temps que -lui, se dressait dans son ombre une assez jolie fille en cheveux, -le chignon haut sur la nuque et les seins libres sous un peignoir -de percale. - ---Anatole Sicart et sa troupe, faisais-je en souriant. - -Je ne croyais pas si bien dire, car, l'homme ayant soufflé dans -une espèce de trompette, la bande des pêcheurs lâchait la partie -de boules et venait faire cercle autour du forain; des indigènes -se joignaient à eux, des commères se montraient aux portes. Tout -le Lavandou s'animait, et, campé solidement sur ses reins, Anatole -Sicart d'une voix de camelot commençait son boniment: - -«Ce soir, à huit heures et demie, grande représentation au -Café des Bains. Mme Eliane de Florespont dans son répertoire. -Je tiendrai, moi, Anatole Sicart, l'emploi de _Monsieur Marius -Pomadour congédié_, pantomimes et chansonnettes. Le _Million -des Chartreux_, la dernière création de la Boîte à Fursy, et -_A bon chat_, _bon rat_, l'_Entôleuse entôlée_, du théâtre du -Grand-Guigui. Le spectacle est gratuit. Nous nous en remettons à -la générosité du public. - -«Et toi, Eliane, un coup de trompette.» - -Cinq minutes après, nous roulions vers Cavalère. - ---Ces chanteurs ambulants, ces comédiens nomades, pensait à voix -haute Huchard, quelle existence heureuse est la leur, en cette -saison et surtout dans ce pays! - -D'ailleurs, vous l'avez vu. Etait-il assez bien vêtu, chaussé, -lingé! Et la roulotte fleurie, et cette jolie fille pour -maîtresse, et quel aplomb, quelle désinvolture! Ah! le _manager_ -de la tournée artistique Sicart sait organiser sa vie! Il couche -où ça lui plaît, il part quand il veut; son _home_ voyage avec -lui, et il vit au grand air. C'est peut-être nous qui sommes des -imbéciles! - -Il y eut un silence. - ---Oh! pour une jolie fille aujourd'hui rencontrée! Les femmes de -ces tournées sont généralement hideuses. - ---Dans le Nord, oui, et dans l'Ouest aussi; mais pas dans le -Midi.» - -Et, élevant tout à coup la voix: - ---J'ai couché une nuit dans une roulotte, et c'est un des -souvenirs les plus étranges et des plus précis de ma vie -de garçon... Oh! pour une nuit troublante, ce fut une nuit -troublante. Rien n'y manqua, la volupté et la terreur. C'était sur -une petite plage comme celle que nous venons de quitter, mais bien -moins pittoresque, à Palavas, Palavas-les-Flots, les bains de mer -de Montpellier. - -De passage à Montpellier, j'y étais allé dîner pour respirer l'air -de la mer; j'y tombais sur une fête foraine, une fin de fête -plutôt, car la plupart des baraques étaient déjà démontées, et les -représentations d'une ménagerie de fauves agonisaient. C'était -en août, et une chaleur atroce, humide, rendait la piqûre des -moustiques plus cuisante, et le moustique pullule à Palavas. - -J'errais à la dérive dans cette débâcle et cet abandon sans -pouvoir plus m'intéresser aux boutiques de loteries et aux œufs -dansants d'un misérable tir. Le train qui devait me ramener à -Montpellier ne partait qu'à onze heures. De guerre lasse, je -quittai le champ de foire et j'allai promener mon attente au bord -de la mer. Elle était noire et luisante, comme du naphte, sous -un ciel livide et bas, gros d'orage; mais, à l'autre bout de la -grève, la lueur de deux torches fumeuses groupait des silhouettes -équivoques dans la nuit: une roulotte de saltimbanques, un -baraquement de toile s'y profilait dans un halo rougeâtre... Quel -spectacle louche attirait cette foule à l'écart? Je me dirigeai -vers les torches; on s'amusait ferme autour de la baraque; des -rires et des huées saluaient quelque bon tour. J'écartai une -trôlée de gamins et de voyous; une jeune femme, sanglée dans un -maillot d'acrobate, remuait sur une table des formes bizarres. -Très décolletée et ses robustes bras entièrement nus, elle -manœuvrait avec une baguette de fer dans un innommable tas de -choses grisâtres et d'ailerons velus. Cela rampait et se traînait -sur la table avec une lenteur maladroite; cela tentait de s'enfuir -d'une marche oblique et lourde, vite ramenée au milieu de la table -par un coup de férule, et, parfois, deux ailes membraneuses, on -eût dit de caoutchouc mouillé tentaient un essor mou; mais de -sa baguette de fer la saltimbanque aplatissait vite la bête, car -c'étaient des bêtes flasques et velues, hideuses et répugnantes, -qu'exhibait la dompteuse. Cela, de temps en temps, sortait des -griffes pointues et montrait des rangées de dents blanches; -des petits cris hissaient hors de museaux camus. Le public se -bousculait, effaré et ravi, et, m'étant tout à fait approché, je -reconnaissais dans les horribles bêtes trois couples de vampires, -des _Vampirus Spectrum_, de la famille des _Phillosmides_, les -énormes chauves-souris des Tropiques si friandes du sang humain, -et dont les avides suçoirs font sous l'Equateur l'insécurité des -nuits. - -Maintenant, la belle fille faisait la quête. Solide et musclée, -elle cambrait dans une trousse de satin noir des reins de lutteur; -le galbe de ses jambes était bien moins celui d'une Vénus que d'un -Hermès; mais la gorge droite et dure était d'une femme. Le nez -brusque, la mâchoire lourde et la bouche épaisse, elle offrait -sous les cheveux ramenés sur le front un type effroyablement -canaille et bestial. La nuque courte, les prunelles quémandeuses -et mobiles et le teint mat un peu huileux lui prêtaient un -caractère de basse luxure déjà vu dans des eaux-fortes de Félicien -Rops. - -Comment désirai-je tout à coup cette fille, et comment -comprit-elle aussitôt mon désir? - -Il est vrai que j'avais mis cent sous dans sa sébile et que -j'avais trouvé le moyen de frôler son bras nu. La chair en était -ferme et froide: ce contact m'allumait et, prenant un louis, je -l'ajustais dans le coin de mon œil comme un monocle d'un nouveau -genre; les prunelles de la fille souriaient, ses paupières -s'abaissaient consentantes. - -Elle remisait ses bêtes dans une espèce de cage, jetait un -waterproof sur ses épaules et éteignait les torches; le spectacle -était fini. - ---Dans une heure, ici, quand tout le monde sera parti, -trouvait-elle le moyen de me dire en me frôlant du coude. - ---Ici, pourquoi pas à l'hôtel? - ---Ici ou nulle part. Je ne peux pas laisser les bêtes seules. Oh! -y a pas de danger. Mon amant est à Montpellier, il ne r'vient -que demain. Oh! le lit est bon, il y a une moustiquaire; vous -dormirez tranquille. Vous donnerez bien deux louis, j'les vaux.» - -Il y avait, en effet, une moustiquaire, des oreillers de crin et -un sommier dernier modèle. Miss Andréa, la charmeuse de vampires, -avait une anatomie de gymnaste, sa chair était élastique et -froide, mais je n'avais pas moins quelque appréhension à cause des -vampires. Je sentais les horribles bêtes suceuses de sang remuer -dans la cage, auprès de moi. - ---N' t'émotionne pas comme ça, me disait la charmeuse. Va, n' -crains rien, la cage est fermée. El' n' peuvent pas sortir.» - -Si bien qu'après une reprise furieuse de baisers et d'étreintes -(miss Andréa justifiait son physique), je m'endormais exténué, -anéanti. - -Je revenais à moi sous une étrange et insistante caresse. Dans -la torpeur d'un demi-sommeil, j'avais d'abord senti comme des -lèvres frôleuses qui s'égaraient sur moi. C'était comme une -lente et progressive emprise; des baisers s'incrustaient dans -ma chair, si obstinés qu'ils semblaient parfois des petites -morsures, et la souffrance en était délicieuse, car l'imprévue -caresse me possédait partout à la fois. Comme des mains tièdes me -parcouraient, et je me sentais allégé, plus dispos et pourtant -engourdi, comme après une piqûre de morphine. Etait-ce un rêve ou -quelque pratique savante de miss Andréa? Et je ne bougeais pas, -envahi d'un mortel bien-être, quand une douleur aiguë derrière -l'oreille me réveillait tout à fait. J'y portais vivement la -main et rencontrais une chose tiède, flasque et velue qui me -faisait pousser un cri d'horreur. Je me dressais sur mon séant en -secouant la chose molle et vivante; la clarté lunaire entrait par -une fenêtre ouverte, j'avais les mains pleines de sang. J'avais -du sang sur la poitrine et le long de mes reins, j'en avais -sur les cuisses et sur le ventre aussi. Trois vampires, trois -hideux _vampirus spectrum_, vrillés à ma peau, pompaient mon sang -lentement, sûrement. - -Miss Andréa avait disparu. Je voulais me lever, m'enfuir, mais -déjà à bout de forces, déjà exsangue, hélas! je restais sans -mouvement. Je ne pouvais même pas détacher les trois monstres de -mon corps. J'avais pu jeter sur le plancher celui qui me mordait -au cou, j'étais la proie inerte de la ménagerie d'Andréa, et, -pendant que je me débattais en vain et si peu, comme un noyé sous -l'eau, mes yeux hallucinés voyaient deux autres vampires qui -rampaient obliquement vers moi. - -La minute fut si atroce que je m'évanouis. - -Je revenais à moi entre les bras de miss Andréa. La belle fille -étanchait le sang de mes plaies, toute la roulotte empestait -l'ammoniaque. La charmeuse pansait les morsures avec de l'eau -étendue d'arnica. - ---Les satanées bêtes, je les avais si bien enfermées. Comment -ont-elles pu se sauver? moi, j'étais allée faire un tour sur la -plage et en griller une: il fait si chaud dans cette boîte... -Quand je suis rentrée et que j't'ai vu dans c't'état, j'ai cru -que Grégory était r'venu et qu'i t'avait fait l'sale tour d'leur -ouvrir la porte, pour t'apprendre à coucher avec sa femme. - ---Grégory! qui ça, Grégory? - ---Mais, mon amant. Il en est bien capable; non pas qu'i' soit -jaloux, mais c'est une rosse. I' m'a fait l'coup déjà une ou deux -fois. Allons, t'es pansé. Avale un peu de cognac et décanille. -Habille-toi, j'vais t'aider, l'grand air te remettra.» - -Et je m'esquivais au plus vite, aidé par les mains expertes -d'Andréa. - -Je n'ai jamais revu la belle fille. Etait-ce elle qui avait ouvert -la cage de ses bêtes ou son amant, revenu à l'improviste? Ces deux -êtres étaient-ils complices ou fus-je la victime d'un hasard? Je -n'approfondissais pas la chose, heureux de m'en être tiré à si bon -compte. Mais de retour à Montpellier, je constatais la disparition -de ma montre, de ma chaîne et d'une grosse perle que je portais au -petit doigt. - - - - -LA FEMME A WILHEM - - - - -I - -LA FEMME A WILHEM - - ---Qu'est-ce qu'il y a? Vous savez? - ---Quel scandale, ma chère! Une foraine, une saltimbanque qui vient -de giffler Josepha Baster. - ---Josepha, des Folies-Plastiques? - ---Elle-même. Vous jugez du foin que cela fait dans la fête! Il y a -plus de dix automobiles arrêtées devant la baraque. La circulation -est interrompue, tout le monde s'y porte. Inutile d'essayer d'y -aller, vous n'y arriveriez pas. Nous avons dû y renoncer. Nous -remontons, vous voyez. - ---Quelle guigne! Alfred, en prenant par les bas-côtés vous ne -pourriez pas gagner là-bas, près de l'attroupement? - -A quoi le cocher interpellé, sans même se tourner sur son siège: - ---Impossible, madame. Les agents ont établi une file. Nous sommes -en dehors, nous voilà là pour une demi-heure au moins? - ---Voilà bien ma veine! Et l'incident est arrivé dans quelle -baraque? - ---Chez Grosbois, à l'avant-dernière baraque des lutteurs, celle où -il y a cet homme blond si extraordinaire. C'est la femme d'un de -ces messieurs qui a fait le coup. - ---La femme d'un lutteur a claqué Josepha? Ah! vous m'affolez, ma -chère! On a été chercher la police au moins? - ---Naturellement! Mais notre file se met en marche. Adieu! nous -nous remontons! Bonsoir! bonsoir! Moi je suis immobilisée. On vous -verra demain matin à Armenonville? - ---Non, je dîne au Polo! Vous y viendrez? - ---Peut-être, vous ne quittez pas encore Paris? - ---Oh! pas avant le 14. Moi, je trouve Paris charmant en juillet. - ---Moi aussi!... Bonsoir! - ---Bonsoir!... Bonne chance! - -Une des deux victorias se mettait en marche, remontant vers -Paris; l'autre demeurait figée, enlisée dans la file des autos -stationnant devant les parades et les manèges de l'avenue de -Neuilly. - -C'était, dans un remous de foule à chaque seconde renouvelé, un -interminable défilé d'habits noirs et de fragiles et claires -toilettes de femmes; tous les ébouriffements de batistes et de -gazes de soie, de linons pâles et de taffetas changeants dont la -mode habillait, ce printemps-là l'ondulante anatomie des femmes; -tout cela violemment éclairé, éclaboussé de lumières crues ou -lividement blêmi par des lueurs d'acétylène, les verres de -couleur des illuminations ou l'incendie tournoyant des cirques de -vaches, d'autruches et de cochons. C'était la lente et coutumière -promenade du Paris des grands cercles et des grandes alcôves -venus, après l'obligatoire dîner à Armenonville ou à Madrid, -contempler de près la misère en oripeaux des saltimbanques et -se frotter curieusement aux muscles de la force et de la santé -en plein air; et, tandis qu'une partie de ces beaux visiteurs -remontait déjà fatiguée vers Paris, ceux qui descendaient vers -la Seine, brusquement arrêtés dans leur exode par l'incident de -la baraque Grosbois, s'impatientaient et sacraient dans la tôle -peinte des autos, comme sur les coussins de drap des voitures, -furieux du retard, devenus eux-mêmes des objets de parade dans -leur immobilité forcée au milieu de cette foule remuante; la foule -goguenarde familière des fêtes des environs de Paris, dont les -quolibets et les impertinentes réflexions tombaient dru sur les -frêles poupées de luxe arrêtées là, droites sous leurs immenses -chapeaux de plumes et de fleurs. - -Mario Steinberg qui remontait lentement l'avenue, curieux des -belles dames fardées et les dévisageait amusé, surprenait le -dialogue échangé entre les deux victorias. Il se retournait et -se rendait, en effet, compte de l'embarras et de la circulation -interrompue; une triple file d'équipages stationnait devant la -dernière baraque des lutteurs, à trois cents mètres environ. A -travers le brouhaha des boniments et des musiques on devinait des -huées et des cris: là-bas, la foule ameutée semblait assiéger la -baraque, et Mario Steinberg se rappelait, maintenant, le lutteur -blond dont avaient parlé les deux femmes. Sa nudité transparente -et musclée l'avait frappé, et dans sa mémoire de peintre, hantée -de souvenirs de musées, il l'avait immédiatement classé parmi les -figures d'Holbein admirées à Bâle. Du fameux Christ cet Allemand -avait les pectoraux énormes et le ventre creux, les bras bossués, -tout en muscles, et la taille étrangement mince en opposition -aux épaules très larges. Il en avait surtout la chair lumineuse -et blanche, comme éclairée intérieurement, une chair de corps -astral, sans un duvet, et si éclatante qu'elle semblait irréelle. -Ce lutteur à torse triangulaire lui était apparu moins comme un -être que comme une projection; il s'appelait Wilhem. Le peintre -se rappelait maintenant son nom. Holbein, le vieux, Holbein, le -jeune, Cranach et les Primitifs allemands avaient peint de ces -musculatures. Ce Wilhem se rattachait à une humanité disparue. -Sur ce corps d'_Ecce homo_ de l'Ecole de Bâle se dressait, -étroite et longue, une face aux tempes creusées, un nez un peu -court, d'une laideur douloureuse et poignante, une face dont les -maxillaires ne dépassaient pas le cou, le cou massif et rond comme -une colonne et dont le visage semblait le chapiteau. - -Cette tête moyennageuse et triste, Mario Steinberg la revoyait -tout en jouant des coudes à travers la foule. Cette bouche aux -plis tombants, ces yeux clairs et vides profondément enchâssés -sous l'arcade sourcilière, tout ce masque de défi et d'amertume, -le peintre se souvenait de l'avoir noté et remarqué dans maints -_Saint-Sébastien_ et maintes _Flagellations_. - -Il fendait les groupes, le regard en avant, sans voir, tout à la -hantise de cette figure hallucinante surgie, on eût dit, de la -nuit des temps. - -Des éclats de rire, des cris et des propos orduriers l'arrachaient -à sa rêverie. Un remous de peuple l'étouffait, des chevaux -encensaient de la tête, qu'il était forcé de saisir par la bride -pour passer entre les voitures; des cochers juraient sur leurs -sièges, des automobiles trépidaient sous le frein serré par la -main des chauffeurs, et, debout dans les landaux, dans les Panhard -et les Bouton de Dion, des femmes en longs manteaux de draps -blêmes montraient du doigt la baraque. Mario était au centre de -l'attroupement. - -De misérables tréteaux, une muraille de toile où des quinquets -fumeux faisaient osciller de grandes ombres, un fragile escalier -de bois pliant dénonçaient au public les arènes. Toute la troupe -était en parade: quatre lutteurs, dont deux étiques et deux -ventripotents, les gros sanglés et les autres lamentables dans des -maillots trop neufs ou déteints. Des trousses frangées d'or leur -ballonnaient sur le ventre, des tatouages enlaidissaient encore -bouffissures et maigreurs, et, parmi toutes ces tares éclatait le -buste transparent et solide de Wilhem. Il était là, nu jusqu'à la -ceinture, les bras croisés sur la poitrine. - -Les cinq hommes réunis toisaient la foule, indifférents à ce qui -se passait autour d'eux. Aucun amateur ne demandait de gant. D'un -commun accord professionnel et _comtois_, attendaient la fin de -l'incident, on reprendrait après séance interrompue. - -L'incident, qui tenait toute cette foule haletante, se résumait -dans la présence de deux agents debout sur l'escalier et essayant -en vain d'imposer silence à une femme. Une grande belle fille au -maquillage éclatant, en manteau de drap bleu pâle, la face empâtée -et les yeux soulignés de kohl, dénonçant malgré la délicatesse -de profil, une imminente quarantaine, s'agitait et se démenait, -intercédait, on eût dit, auprès des deux agents. Un détail seul -déparait la parfaite élégance de la femme, l'avachissement de son -gainsborough au plumage éploré, évidemment écrasé par un coup de -poing récent. Cette exquise gravure de mode était coiffée d'un -véritable accordéon. - ---Il y a eu erreur, je vous assure, messieurs les agents, je n'en -veux pas à madame. Madame m'a prise pour une autre. Relâchez cette -femme, messieurs les agents!» - -Et la demoiselle sifflotait et crachotait en agitant deux mains -grasses fleuries de grosses perles. La saltimbanque, elle, ne -disait mot. Elle restait là les dents serrées, la paupière lourde -et les yeux méprisants. La demoiselle insistait: - ---Voyons, madame, regardez-moi bien. Il est impossible que vous -m'ayez déjà vue ici. - ---Moi, je suis sûr que c'est elle, chuchotait une voix espiègle à -côté de Mario. On la connaît, la grande Josepha! - -Et le manteau bleu pâle revenait à la charge: - ---Voyons, madame, un effort de mémoire. Dites que ce n'est pas moi. - -A quoi la femme avec des yeux de hyène: - ---Vous ou une autre, qu'importe, vous êtes toutes les mêmes. Un -beau fumier que votre monde, et parce que ça a du linge, ça se dit -élégant. Ah! c'est du propre, ce qu'il y a dans votre linge! - ---Vous, vous allez vous taire, faisait un des agents, et nous -suivre chez le commissaire. Assez causé! - ---Hou! hou! les sergots, faisait la foule sympathique à la foraine. - ---Laissez-la parler, laissez-la parler, criait-on des voitures. - -Des toilettes de cent louis pressentant un drame, chatouillées -ailleurs par le ton menaçant de la foraine, étaient descendues -des autos et s'étaient mêlées à la foule; des clubmen aussi -frissonnaient voluptueusement: - ---Elle est très belle, faisait la duchesse de Melvau-Sonyeuse au -petit prince de Cadignan. - ---La Baster n'en mène pas large, faisait le marquis de Mondibourt. - -Josepha ennuyée à la fin de tous ces yeux fixés sur elle: - ---Je m'explique très bien l'erreur de madame; j'ai mon sosie et -ce n'est pas la première fois qu'on me prend pour une autre. Je -ressemble si étonnamment à la princesse Ivatinof. Elle est folle -de sports, elle ne quitte pas cette fête. C'est elle que madame -aura vue dans cette baraque. - -A quoi la femme impatientée: - ---Elle porte aussi vos bagues, cette michetone-là? Ça ne court pas -les fêtes, des broquilles comme les vôtres, et ça se reconnaît. -Si ce n'est pas dégoûtant pour une gonzesse de porter des perles -comme ça, il y a de quoi nourrir une famille pendant des années! -Mais je vous ai assez vue. Menez-moi chez le commissaire, monsieur -l'agent; mais madame m'y suivra. Je porterai plainte aussi, -madame m'a fait des propositions et de drôles de propositions. - ---Madame! - -Et les mains de la fille tremblaient, devenues blêmes. - ---Il n'y a pas de madame, et puis, si c'est pas vous, vous paierez -pour les vôtres, j'en ai assez de la vie que je mène. Ce n'est -pas une existence de monter, comme je le fais, la garde autour de -mon homme. Il est à moi, cet homme, je n'ai que lui. Qu'est-ce -qu'elles ont toutes à venir miauler dans ses jambes. Si c'est pas -une honte, depuis que nous sommes ici en parade, il y en a qui -viennent le chercher tous les soirs et pas que des typesses à la -rigolade, des poupées à diamants, et toutes pour le peindre à les -entendre, parce qu'il a une belle gueule. Ça, je le sais, puisque -je l'ai pris pour ça. V'là déjà six semaines que ça dure; ça avait -déjà commencé aux Invalides. Heureusement qu'on s'aime et que je -suis sûre de lui, mais à force de venir l'aguicher, est-ce qu'on -sait? - ---Mais, madame, moi, vous ne m'avez jamais vue aux Invalides, -pleurait presque Josepha. - ---Oui, mais vous m'avez invitée à souper l'autre soir, le soir -que vous m'aviez prise pour sa sœur. J'étais assise à côté de -vous pendant la séance, vous m'avez sondée habilement. J'ai eu le -flair, je ne vous ai pas dit que j'étais sa femme et vous m'avez -offert deux louis pour vous amener mon frère à souper... Joli -métier!... - ---Moi, madame? - ---Oui, vous, madame. - ---Quand je vous dis que vous m'avez prise pour la princesse -Ivatinof. Vous faites erreur. - ---Alors, vous lui ressemblez rudement. Tant pis pour vous, vous -paierez pour elle.» - -Un des agents prenait à part le directeur des arènes: - ---Vous savez, monsieur Grosbois, le commissaire vous fera fermer. -Des scandales comme ça, il n'en faut pas.» - -Le tenancier s'approchait du lutteur. L'Allemand, demeuré -impassible, cambrait en silence sa nudité transparente et musclée -de saint Sébastien bâlois. - ---Wilhem, lui chuchotait-il dans la nuque, fais taire ta femme. -Elle va nous attirer du vilain!» - -L'homme, sans se déranger, les bras toujours croisés sur sa -poitrine, se mouvait lentement vers sa femme: - ---Ferme! - -A peine les lèvres avaient-elles remué dans la pâleur figée du -visage: - ---C'est bon! Je me suis trompée, faisait la saltimbanque. - -Et, haussant les épaules: - ---Paraît que j'ai fait erreur.» - -Le lutteur était allé reprendre sa pose au bout de la parade. -La femme, elle, était rentrée dans la baraque. Il restait là -lumineusement blême et blond, dominant la foule de toute sa -hauteur. Le regard vide, ailleurs, il ne semblait même pas se -douter qu'il était le point de mire de tous les yeux; mais ses -bras gonflés étreignaient rageusement ses pectoraux et le long de -ses joues creuses deux grosses larmes coulaient lentement. - - - - -II - -EN REVENANT DE SAINT-GERMAIN - - -La victoria roulait au trot cadencé des chevaux, elle filait entre -les villas endormies et les murs des propriétés en bordure de -chaque côté de la route, légère et souple, à peine dénoncée par le -bruit alterné des sabots de deux chevaux et par un cliquetis des -gourmettes. Un orage éclaté vers les cinq heures faisait la nuit -limpide; la terre détrempée amortissait dans un clapotement sourd -le bruit des pas et celui des roues; c'était comme un glissement -dans du silence à travers le sommeil de la banlieue rajeunie. Des -feuillages lourds de pluie et des pâturages humides montait une -odeur âcre et verte et, quand la victoria traversait un pont, la -fraîcheur nocturne s'aggravait d'un relent de vase, comme d'une -fadeur de marécage. Le fleuve emportant l'immondice de la ville -à travers les campagnes décelait sa présence par une senteur -plus forte, mais les âmes végétales éparses dans tant de parcs -et de jardins dominaient vite l'haleine fétide, et la victoria -continuait sa course silencieuse dans l'enchantement magique de la -nuit. Elle avait déjà traversé Le Pecq, Croissy et Chatou. - -La jeune femme et les deux hommes assis sur les coussins de la -voiture se laissaient aller au bien-être du calme et du grand air; -ils venaient de dîner à Saint-Germain, au Pavillon Henri-IV et, -laissant les autres convives rentrer en automobile par les bords -de l'eau, Bougival, Bas-Prunet et Marly, ils avaient pris par le -plus court, la route du Pecq à Rueil déjà encombrée de lourdes -charrettes de maraîchers gagnant lentement les Halles et roulaient -en silence par la banlieue obscure et les villages assoupis. La -jeune femme vaguement engourdie songeait, yeux mi-clos, à une -coupe de manche et un dessin de corsage remarqués sur une de ses -amies; elle essayait d'en préciser les détails pour les donner -le lendemain à sa femme de chambre; les deux hommes, eux, avaient -allumé des cigares; une somnolence heureuse les berçait tous les -trois. - ---Oh! comme ça sent la fraise! s'écriait tout à coup la jeune -femme en relevant ses paupières appesanties, on se croirait -à Palaiseau, chez ta sœur. Tu ne sens pas, Gontran?» Et elle -poussait du genou celui de son mari. - -A quoi l'homme assis en face d'elle: - ---Tu t'en aperçois maintenant, tu dormais donc? Il y a une -demi-heure que nous voyageons escortés de cette odeur. Nous avons -déjà dépassé plus de trente charrettes de maraîchers. Tiens, en -voici encore une.» Et, lui désignant les bâches grises d'un lourd -fardier côtoyé dans l'ombre. «Tiens, cela est rempli de légumes et -de fruits, cela va alimenter le Ventre de Paris. - ---Mais où sommes-nous donc? demandait la jeune femme. - ---Mais nous arrivons à Rueil... - ---Et voici la lune qui se lève sur le Mont-Valérien, faisait -l'autre homme assis à ses côtés. Il faut croire que vous avez bien -dormi. - ---En effet. Aïe! ça se gâte, cela sent le fumier, maintenant. Où -sont mes roses? - ---Les voici, madame. J'avais pris le bouquet pour... - ---... M'éviter la migraine. Vous êtes un ami. Rendez-les moi, nous -approchons de Paris.» - -Elle avait plongé son nez délicat dans la fraîcheur des pétales -charnus. - ---Mais nous sommes au rond-point des Bergères!... Je croyais que -les autres devaient nous attendre! - ---En automobile! Ah! vous connaissez bien les chauffeurs! Il y a -beau temps qu'ils sont à la fête de Neuilly. - ---Nous les rejoignons, Gontran? - ---Hum! ils sont un peu bruyants. Tu sais, moi, je trouve le gros -Huchard et la petite Mme Astorg un peu «ohé! ohé!» N'est-ce pas -votre avis, Durtal? - ---En effet, ils sont un peu «Grenouillère». Huchard doit être né à -Bougival. - ---Mais il était convenu qu'on ferait la fête ensemble.» - -Et la voix de la jeune femme traînait, soudain boudeuse: - ---Gontran, vous m'aviez promis de me mener voir cette fête -auvergnate. - ---Oh! cela non. Aller voir un âne hermaphrodite et une vache -deux fois vache et une fois taureau, non, je ne vous vois pas -là-dedans. C'est un spectacle malsain et dangereux. - ---Comment, dangereux? - ---Mais oui, je ne me vois pas père d'un phénomène. Voyez-vous que -cela vous impressionne! - -Et se tournant et prenant à témoin son compagnon de route: - ---Les femmes d'aujourd'hui ont le goût du monstrueux. Mais, ma -chère amie, votre mère et la mienne auraient hurlé, si on leur -avait proposé de voir de pareilles horreurs. Je ne comprends pas -cette curiosité de la difformité, c'est de la perversion sexuelle. -La police devrait empêcher ces exhibitions. Cela déprave le goût -du public.» - -A quoi la jeune femme, appuyant le bouquet sur la bouche de son -mari: - ---Ah! tu nous ennuies! Il était convenu qu'on irait à cette fête. -Avec toi on ne peut jamais s'amuser.» - -Alors, le mari: - ---Vous ne comptiez pas, je suppose, monter sur les autruches ou -les cochons des manèges? - ---Mais, pourquoi pas? les duchesses le font. - ---Mais moi, je ne suis pas duc et vous n'êtes pas Américaine, ma -chère; je vous demande comme une grâce de renoncer à ce projet, ne -serait-ce que pour les domestiques. - -La jeune femme respirait bruyamment. - ---Parfaitement, reprenait le mari, pour les domestiques. Je ne me -soucie pas que vous soyez demain la fable de l'office; et puis, -les autruches et les cochons, il faut laisser cela aux enfants. -Jacqueline a neuf ans, ne l'oubliez pas. - ---Alors, il était tout à fait inutile de revenir par Neuilly.» - -La victoria descendait déjà l'avenue de la Défense. Un halo -d'incendie, un fourmillement rougeâtre dénonçaient, au delà du -pont, les illuminations de la fête. C'était comme une fournaise, -la rougeur incandescente d'un métal en fusion débordant d'une -cuve de ténèbres: cela bouillait au pied de l'avenue de Courbevoie -et remontait en longs jets de flamme tout le long de l'avenue de -Neuilly jusqu'à la porte Maillot, dans la direction de l'Étoile; -des dômes et des tours s'estompaient au-dessus, vaguement lumineux -dans le bleuissement de la nuit; très haut dans le ciel une lune -rouge, barrée par des nuées horizontales, semblait un ballon -échappé de la fête. Le spectacle était d'un grandiose si moderne -et si imprévu qu'il immobilisait les deux hommes et leur arrachait -un cri. - ---Mais nous y sommes à la fête! s'exclamait le mari. Quel caprice -vous prend! Vous ne voulez plus la traverser, vraiment? - ---Si on ne s'arrête nulle part, le beau plaisir! - ---Nulle part! comme vous exagérez! Je me suis opposé à cette -exhibition de phénomènes auvergnats et à une cavalcade sur les -autruches; mais il y a d'autres baraques. - -Alors, la jeune femme insinuante: - ---Vous me permettez les lutteurs? - ---Je m'y attendais. Nous sommes allés déjà trois fois chez -Marseille. - ---Ce ne sont pas les lutteurs de Marseille que je veux voir--et, -scandant chaque syllabe--je veux m'arrêter à la baraque Grosbois, -celle où il y a cet homme blond si beau, dont toutes les -demoiselles sont folles. - ---Parfaitement, cette baraque où il y a eu ce scandale qu'a relaté -la presse. Une fille des Acacias a été giflée, je crois, par la -maîtresse de ce lutteur. - ---La femme, rectifiait l'interpellée, ce Wilhem est marié -légitimement. - ---Wilhem! Vous savez même son nom! et c'est cet homme ou sa femme -qui vous intéresse? - ---Les deux. - ---Le ménage alors.» - -A quoi le voisin de coussin de la jeune femme: - ---Mais tu sais bien, Gontran, la baraque où une foraine a si bien -engueulé et giflé la grosse Josépha Baster. - -A quoi le mari mis en cause: - ---Si je sais! Mais depuis huit jours, ma femme et ses amies ne -parlent que de ça. Voilà qui les intéresse autrement que les -opérations de l'armée japonaise. Une femme amoureuse de son mari -au point d'être jalouse et de caloter une rivale, cela nous change -des habitudes de notre monde. - ---Alors, vous ne vous étonnez pas, mon cher, que je désire la -connaître? - -Et lui, amusé du ton agressif: - ---Mais comment donc! Je trouve cela très naturel. Antoine, prenez -par la fête de Neuilly, allez au pas. Vous nous arrêterez devant -la seconde baraque des lutteurs. - ---Bien, monsieur. - ---Vous êtes contente, ma chère? - -Et la jeune femme sans même daigner regarder son mari: - ---Et ce Wilhem est-il aussi beau que le prétend Mario Steinberg? -demandait-elle à son autre compagnon de route. - ---Oh! vous savez, Steinberg, lui, voit avec des yeux de peintre. -Il a la hantise des Holbein; il découvre des Christ et des saint -Sébastien partout. C'est un bluff comme un autre, et ce bon Mario -ne manque pas d'une certaine expérience dans l'art de manier le -bluff. Ce Wilhem a posé dans son atelier. Steinberg doit avoir -quelques études de nu à nous sortir d'après ce Wilhem. Il fait -trop de foin autour de cette histoire pour ne pas avoir une idée -de derrière la tête. - ---Quelle rosse vous faites! - ---Moi! Non, je connais mes peintres, voilà tout. - ---Alors, cet homme n'est pas beau? - ---Si. Il est beau, mais sans plus. - - * * * * * - ---Voyons, es-tu tranquille, ce soir? tu vois bien qu'elle n'est -pas revenue. - ---La grande! non, elle n'a pas osé rebiffer; mais les autres, tu -ne les vois donc pas? Elles te dévorent toutes des yeux. - ---La jalousie te rend loufe! Regarde donc s'il y en a une qui me -parle, maintenant! - ---Oh! ce n'est pas l'envie qui leur manque; je suis dans la foule, -je ne perds pas un de leurs mouvements. Elles ont peur, elles me -savent là. L'affaire de l'autre soir a fait du bruit. - ---Quelle gosse tu fais, la môme! - ---Oh! c'est que la première qui rebiffe, je ne la raterai pas, -celle-là! Je n'ai pas quitté la ferme, les vieux et le pays pour -qu'on te prenne, mon homme. Tu es bien à moi, comme je suis bien à -toi. On m'écraserait plutôt la tête! Je défends mon bien. - ---Tu m'amuses. Tu sais bien que je n'aime que toi, Thécla. T'ai-je -jamais trompée, depuis que l'on roule les champs de foire ensemble? - ---Et que tu as raison, car, si tu me trompais, je ne te raterais -pas. Pendant que tu dormirais, là, au cœur, je sais la place. - ---Brave nature! Et, tu sais, ne me rate pas, car, si tu me ratais, -je ne te raterais pas après. - ---Eh! Wilhem, en parade, on commence! faisait une voix. - ---On y va, voilà! on y va! A tout à l'heure, la môme. - -Et le lutteur, attirant contre lui la femme qui, d'une voix sourde -lui parlait et l'adjurait dans l'ombre, l'embrassait longuement -sur les lèvres: une brusque étreinte, un baiser de passion -éperdue, où la femme frémissante demeurait comme agrafée à la -bouche de l'homme, et le lutteur, rajustant son peplum rouge sur -la nudité de son torse, regagnait en deux enjambées les tréteaux -de la baraque Grosbois. - ---Attends-moi chez le marchand de vins, chérie, au lieu de -t'énerver dans la foule. Tu te manges les sangs à regarder toutes -ces poupées, et puis, tu sais, Grosbois aime autant qu'on ne te -voit pas rôder devant la parade. C'est la dernière séance, chérie. -A tout à l'heure. - ---Un gant, qui veut un gant, messieurs les amateurs? vociférait -avec des gestes de matamore M. Alphonse lui-même, le directeur des -Arènes Grosbois. - - * * * * * - ---Ah! nous étions bien sûres qu'on vous retrouverait ici. Bonsoir, -comte. Bonsoir, comtesse!» - -Tout un groupe de femmes élégantes, manteaux de drap pâle brodés -et rebrodés et volumineux chapeaux de gaze de tulle noir, faisait -une ovation bruyante à la comtesse de Farandeuil; toute une -escouade d'hommes en habit s'empressait autour de la jeune femme; -on secouait la main de Durtal et du comte. La victoria venait -de s'arrêter devant la parade de la baraque Grosbois. Trois -automobiles y stationnaient déjà sous pression. - ---Il y a longtemps que vous êtes ici? - ---Nous! un bon quart d'heure. Nous avons déjà fait la Ferme -auvergnate et deux tours de toboggan. - ---Pas trop cahotée sur cette route du Pecq, comtesse? - ---Mais non, mais non. - ---Et quelle fraîcheur délicieuse! Une nuit idéale. - ---Enfin, vous voilà, c'est l'important. Nous allons voir cet homme -extraordinaire. - ---J'ai bien vu le moment où je ne le verrais pas. Le comte ne -voulait plus venir. - ---Vous me calomniez, ma chère. - ---Naturellement. Mais où est-il, cet homme admirable? - ---Là; tenez, il sort de la baraque, au coin, à l'autre coin. - ---En effet, il est superbe. Et c'est pour lui que Josépha Baster... - ---Pour lui-même. - ---Steinberg a raison: c'est un Holbein. - ---Nous entrons? - ---Est-ce bien nécessaire? - ---Mais si, mais si, il faut le voir lutter. - -Toutes les femmes s'engageaient sur l'escalier. - ---Et dire que sa femme est là qui nous guette et souffre dans -l'ombre. - ---Pauvre créature! - ---Comtesse, une idée. Donnez-lui votre bouquet. - ---Mon bouquet à cet homme! - ---Mais oui, vos roses. Ce serait très crâne: l'hommage du Faubourg -à la Beauté. - ---Mais vous êtes folles! - ---Vous avez peur, comtesse? - ---Moi, peur! - ---Je parie que vous n'oserez pas lui donner votre bouquet. - ---Certainement non. - ---C'est le comte qui vous gène? - ---Mon mari! Ah! cela non. Gontran, vous permettez que je donne ces -roses à ce lutteur? - ---Je n'y vois aucun inconvénient, si ces fleurs vous gênent; mais -il aimerait mieux cent sous. Vous êtes tout à fait folle, ce soir! - ---Ah! je suis tout à fait folle! Tenez, mon ami. - -Et la jeune femme, s'avançant vers Wilhem, lui mettait entre les -bras sa gerbe de roses. - ---A moi! Je suis blessée! A moi! - -Et, dans la même seconde, la jeune femme s'affaissait, retenue à -temps dans le vide par le bras de son mari. - ---Qu'y a-t-il? Qu'y a-t-il? Elle se trouve mal. - -Un frisson de stupeur écartait le groupe des mondaines. Alors une -femme hagarde, secouant au-dessus de ces visages blêmes une lame -ensanglantée: - ---Je me suis fait justice. Arrêtez-moi. Il y a trop longtemps que -cela durait. - - - - -CONSUL - - -_C'était à un souper de centième, il y a quelques mois. On sait -trop ce que sont ces sortes de fêtes, c'est toujours le plus beau -souper du monde. C'était donc à une de ces somptueuses assemblées -de talents parisiens et de notoriétés de tous pays. Il y avait -à celui-là les plus jolies femmes de Paris, celles du théâtre -et celles d'ailleurs, les diva et les divettes, les comédiennes -et les théâtreuses, les gloires et les demi-gloires, et les -quarts de gloire aussi; les réputations consacrées et les étoiles -de demain, les talents arrivés à l'ancienneté et ceux imposés -par les subventions du riche bailleur de fonds ou l'engouement -un peu badaud qui est un des traits distinctifs de Paris; et, -pêle-mêle avec les diamants des belles épaules épanouies et les -Lère-Cathelin des maigreurs acides de débutantes, excités et -surexcités au frôlement de tant de gazes et de moires, de tant -de maquillages et de fards, tout ce que le feuilleton dramatique -possède de chauves et de demi-chauves, de glabres et de barbus, -d'étiques et de bedonnants. Il y avait donc là toutes les myopies, -toutes les lunettes, tous les lorgnons, tous les sourires pincés -des jeunes maîtres, toutes les lippes bienveillantes des vieux -oncles et, avec l'élite du boulevard, nos plus tragiques jeunes -premiers, nos plus sémillants comiques, nos plus brillants jeunes -directeurs et nos plus solides actionnaires, et c'était, comme l'a -écrit un des critiques du_ Temps, _l'esprit et la beauté de toute -une civilisation réunis à un souper d'une splendeur telle, que ne -connurent certainement pas ni Aspasie ni Cléopâtre_ (sic). - -_Eh bien! on ne devinera jamais ce que ces hommes spirituels -avaient imaginé pour amuser toutes ces belles personnes du -théâtre et des arts. Il y avait alors dans un music-hall, parmi -tant d'exhibitions, un pauvre petit chimpanzé, qui opérait -entre dix heures et demie et onze heures. Il n'était même pas -adulte, il n'avait pas quatre ans, mais il devait grandir. Ce -malheureux petit singe, dont on avait rasé soigneusement les -oreilles et le menton pour accentuer une attristante ressemblance -humaine, n'était même pas dressé, mais il était, en vérité, -merveilleusement intelligent. Affublé d'un habit noir et d'un -pantalon de soirée, chemisé comme un clubman et cravaté de blanc, -il arrivait à s'asseoir à table, à se servir d'une fourchette -et à boire dans un verre, comme un enfant très mal élevé, puis -il fumait un cigare de l'air ennuyé des phoques jongleurs et -fumeurs des fêtes foraines, marchait tout à coup à quatre pattes -(la nature ayant repris le dessus), faisait quelques tours en -vélocipède, et triomphe final, se déshabillait en scène et mettait -alors en joie toutes les femmes par l'apparition de cuisses plus -velues que celles d'un homme ordinaire, entre la blancheur des -pans de chemise et la soie rose du caleçon._ - -_C'était en somme un spectacle assez lamentable. Le public -y prenait pourtant un certain plaisir: j'estime que chacun -y trouvait une ressemblance avec un parent ou un créancier. -«Tiens, c'est mon huissier?», s'écriait couramment la petite -dame saisie l'avant-veille. Jean-Hiroux, lui, reconnaissait, -et non sans motif, la face du président d'assises qui l'avait -condamné jadis; la magistrature possède, en effet, une laideur -plutôt simiesque; et les familles, qu'avait déshéritées un oncle -d'Amérique, voulaient lui trouver les traits d'un vieux commodore. -Pour moi, j'avoue que Consul me rappelait surtout un très gros -collectionneur du commerce parisien, il m'en rappelait même deux, -que dis-je? trois, tant le physique des vieux messieurs s'achemine -diversement vers une laideur unique._ - -_Pauvre Consul!_ - -_Le croirait-on? Pour amuser et faire sourire toutes ces jolies -femmes de talent, de luxe, de joyaux et de soies, ces messieurs ne -trouvèrent rien de mieux que de leur amener ce singe_. - -_Consul, piloté par son barnum, prit donc place à une table entre -deux charmantes soupeuses, nullement effarouchées, d'ailleurs, des -quelques privautés, plutôt lasses, qu'il se permit à leur endroit. -On a dit de Consul qu'il n'aimait pas les femmes, la vérité -est qu'il ne les aimait pas encore. Consul n'était pas adulte, -il n'était encore que fraternel pour la belle moitié du genre -humain; la misogynie est un degré de sagesse et de civilisation -que n'atteignent pas sitôt les chimpanzés, même dressés par un -«manager» de Londres._ - -_Consul se montra donc plus qu'indiffèrent. Affalé sur la table, -le nez dans son assiette, tel un viveur surmené, il se contenta -de boire dans le verre de ses voisines et, d'un geste accablé, de -leur caresser quelques fois le menton._ - -_L'œil inattentif et sournois, il parut s'ennuyer sérieusement à -cette fête. Uniquement préoccupé des fruits d'un compotier posé -devant lui, il fuma machinal et excédé de bruit et de mouvement; -bref, il se montra dédaigneux et grossier d'attitude, en cela -parfaitement pareil à quelques Yankees milliardaires, tels que -l'omnipotent capital les fait tous, pour l'édification des foules; -méprisant, familier et méfiant._ - -_Par contre son succès fut énorme: son mépris affiché de forban -enthousiasma les hommes et les femmes, les femmes surtout. -Elles retrouvèrent là toutes, avec plus de nature, le cynisme -insolent des amants. «J'en ai connu de plus laids», déclara même -l'une d'elles, vengeant ainsi d'un mot les sinistres corvées de -l'alcôve. Jusqu'à la minute où saoul comme un véritable prince, le -pauvre chimpanzé s'étendit sur la table (un homme véritable eût -roulé, lui, dessous) et, recroquevillé sur lui-même, les mains -jointes et les genoux rapprochés, apparut comme un misérable petit -enfant malade oublié par une fille sur la table d'un restaurant -de nuit, il eut autour de lui un cercle énamouré, on l'aurait -presque dit, de belles bouches fardées, de sourires frais et -d'épaules savoureuses. Il fut le «clou» de la soirée et un clou si -solidement fiché que la table d'honneur en fut soudain déserte._ - -_Cette table, qui était présidée par les deux plus spirituels -auteurs de comédie de l'année... Cette table, pharamineuse -entre toutes par la qualité de ses convives et la beauté de ses -soupeuses, cessa immédiatement d'être le point de mire de tous. Ce -fut à la table de Consul qu'alla et resta l'attention captivée: le -succès fut déplacé, il y eut virement dans l'opinion, l'orgueil de -quelques cabotins en souffrit._ - -_Que trouvait-on donc à ce singe et qu'avait-il d'extraordinaire?_ - -_--Mais la prévision dans le geste! répondit à un tragédien une -caricaturiste plus experte que tout autre à discerner le vrai du -faux et le naturel du convenu. Consul a cela de merveilleux qu'il -ne fait pas un mouvement inutile; il économise sa force et, chaque -fois qu'il peut, la remplace par de la souplesse: c'est la grande -école de la Mimique. Ne vous y trompez pas, ce singe est une -leçon; mieux, il est un livre._ - -_--Que tous les comédiens devraient consulter, n'est-ce pas? -goguenarda un jeune comique._ - -_--Peut-être. Regardez-le bien, il a les gestes de Guitry._ - -_Et, les rosseries commençant, les obscénités éclatèrent._ - -_--Tu ne trouves pas qu'il ressemble à mon dernier amant? -s'esclaffa la blanche Trois-Étoiles, qui ne croyait pas si bien -dire._ - -_A quoi, X.Y..., se vissant son monocle dans l'œil et enveloppant -d'un regard circulaire toutes les nuques, les blondes et les -brunes, penchées sur Consul:_ - -_--Avec laquelle va-t-il partir?_ - -_Et de rire d'un rire bien boulevardier sur cette goujaterie._ - -_Les soupers de centième sont des événements si essentiellement -parisiens!_ - -_Quand la curiosité de chacune fut bien satisfaite et que toutes -les gloires eurent assez contemplé ce singe saoul, le barnum -s'approcha du pauvre petit être écroulé sur la nappe, le réveilla -en lui touchant l'épaule, et Consul, avec des yeux d'effroi pour -toute cette foule amusée, jeta ses petits bras velus autour du cou -de son manager et se blottit dans sa poitrine, comme un enfant qui -eût retrouvé sa mère..._ - -_Et ce fut le départ de Consul_. - -_--Consul! mais allez donc le voir chez lui, Hôtel Continental, -chambre 22. C'est un véritable personnage. Il a sa chambre à lui, -comme un riche étranger. Avec votre carte de journaliste, on vous -recevra; mais téléphonez, si vous voulez le trouver. La fois que -j'y fus, moi, il était au Bois. Il y va tous les jours, de deux à -cinq._ - -_--Non!_ - -_--Comme je vous le dis, mon cher, c'est à pouffer. Au bureau de -l'hôtel, c'était une trôlée de fournisseurs: le chapelier de M. -Consul; le chemisier de M. Consul; le huit-reflets du chimpanzé, -la dernière commande du ouistiti._ - -_--Mais c'est odieux et ridicule._ - -_--Non, c'est très américain. Ah! ces gens la comprennent la -réclame._ - -_--Savez-vous la dernière de son manager?_ - -_--Dites._ - -_--Je l'ai croisé, hier, sur le boulevard; je m'informai de son -pensionnaire._ - -_--Consul, m'était-il répondu, Consul est un peu fatigué, il -reçoit un peu trop de visites, ce sont des interviews du matin au -soir; j'ai dû éliminer, faire un choix; nous attendons demain Mme -de Thèbes, qui veut lui lire les lignes de la main.»_ - -_Et, sur la foi des traités, j'allais voir Consul._ - -_Je me cassai le nez au Continental, Consul était déménagé._ - -_Je le trouvai installé dans un hôtel de la rue de Trévise, -presque en face des Folies-Bergères. Là, je dénichai l'homme -du jour dans une chambre du troisième, tenant à la fois de la -ménagerie et du campement bohémien. Consul, à mon arrivée, -dormait dans une sorte de malle grillée, qui lui servait de cage -en voyage. On l'en fit sortir pour me le présenter._ - -_Il y avait aussi, dans la chambre, un petit nègre et un chien; le -nègre était attaché au service du chimpanzé; le chien lui servait -de jouet et de souffre-douleur. Avec quels yeux d'épouvante -effarée ce quadrupède regardait ce quadrumane! Il fallait voir -Consul torturer et pincer et houspiller ce chien: c'était pis -que de la cruauté d'enfant, c'était de la cruauté de singe. -Quant au petit nègre, son domestique, Consul partageait à son -égard l'opinion des blancs vis-à-vis de la race noire: il ne le -commandait que le fouet à la main. Ce singe traitait ce nègre en -esclave; Consul était presque digne d'être un homme._ - -_Le manager, Consul, le nègre et le chien cohabitaient dans -cette même chambre, tous les quatre; sur une lampe à esprit de -vin mijotait et chantait, léchée par la flamme, une potion pour -Consul, qui toussait un peu._ - -_Consul avait les bronches délicates; cet enfant des tropiques -redoutait notre climat. Irait-il à Nice, cet hiver? Il en était -question. Son manager préférait les Baléares. Et je songeais -vaguement à Consul pour une reprise sensationnelle de la_ Dame aux -Camélias; _il aurait, certes, lui, des gestes attendrissants de -poitrinaire_. - -_Pour me convaincre des talents de son pensionnaire, le barnum, -qui m'avait trouvé froid, tendit à l'animal une feuille de papier -blanc, qu'il avait froissée avant au préalable; il faut vous dire -que Consul, chez lui, était vêtu d'un puyama jaune à carreaux -rouges et verts, du plus pur américanisme. Ainsi vêtu, il avait -l'air d'un minstrel._ - -_Consul s'empara du feuillet de papier, nous tourna le dos, se -passa la feuille au bas des reins, et puis, délicatement, la -rendit d'un geste noble à son cher manager; et ce geste m'apparut -sublime._ - -_Il résumait, dans une attitude, l'état d'âme de Consul vis-à-vis -des foules qui l'admiraient._ - -_Et je fus pénétré de vénération._ - -_Consul mourut dans le courant de l'année de la phtisie gagnée -dans nos climats et quelque peu développée par les londres, les -soupers de centième et les exhibitions dans les endroits de -plaisir et les pires milieux, bars à la mode, boudoirs cotés et -music-halls. Pauvre Consul, des courriéristes bien parisiens -comparèrent sa fin précoce à celle de Max Lebaudy._ - -_Quand ils ont tant d'esprit, les enfants vivent peu._ - -_Pauvre Consul!_ - - - - -TABLE DES MATIÈRES - - - LA RIVIERA 1 - - - AME DE FEMME. - I. Suites de Veglione 21 - II. Une âme de femme 33 - III. Idylle princière 45 - IV. Le secret de la duchesse 56 - - LA VILLA DES CYPRÈS. - I. La villa des Cyprès 69 - II. La vestale 83 - - COUR D'ESPAGNE. - I. La princesse Zénobie 95 - II. Cour d'Espagne 106 - III. La peur de mourir 118 - - LYS D'ALLEMAGNE 133 - - UNE AGONIE 143 - - MADAME DE NÉVERMEUSE. - - I. Madame de Névermeuse 157 - II. Le masque de beauté 169 - - DEUIL D'ESCURIAL 185 - - DISPARUES 199 - - LA VENGEANCE DU MASQUE 211 - - MADEMOISELLE DE NÉTHISY 225 - - LA VALSE DE GISÈLE 239 - - LE DERNIER MASQUE 255 - - - PAR LES ROUTES - - - FORAINS 267 - - LA FEMME A WILHEM. - I. La femme à Wilhem 279 - II. En revenant de Saint-Germain 292 - - CONSUL 307 - - -ÉVREUX, IMPRIMERIE DE CHARLES HÉRISSEY - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Le crime des riches, by Jean Lorrain - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CRIME DES RICHES *** - -***** This file should be named 63303-0.txt or 63303-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/6/3/3/0/63303/ - -Produced by Clarity, Pierre Lacaze and the Online -Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions -will be renamed. - -Creating the works from public domain print editions means that no -one owns a United States copyright in these works, so the Foundation -(and you!) can copy and distribute it in the United States without -permission and without paying copyright royalties. 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You may copy it, give it away or -re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included -with this eBook or online at www.gutenberg.org/license - - -Title: Le crime des riches - -Author: Jean Lorrain - -Release Date: September 26, 2020 [EBook #63303] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CRIME DES RICHES *** - - - - -Produced by Clarity, Pierre Lacaze and the Online -Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - - - - - - -</pre> - - - -<h1><i>Le Crime des Riches</i></h1> - - - - -<h2><a name="OEUVRES_DE_JEAN_LORRAIN" id="OEUVRES_DE_JEAN_LORRAIN">ŒUVRES DE JEAN LORRAIN</a></h2> - - - -<p><b>Les Lépillier</b>, roman. Paris, Giraud, 1885, in-18.<br /> - -<b>Très Russe</b>, roman. Paris, Giraud, 1886, in-18.<br /> - -<b>Dans l'Oratoire</b> (portraits de gens de lettres). Paris, Dalou, 1888, -in-18.<br /> - -<b>Sonyeuse.</b> Paris, E. Fasquelle, 1891, in-18.<br /> - -<b>Sensations et Souvenirs.</b> Paris, E. Fasquelle, 1895, in-18.<br /> - -<b>Un Démoniaque.</b> Paris, Dentu, 1895, in-18.<br /> - -<b>Une femme par jour</b>, illustrations de Mittis. Paris, Borel. 1896, -in-18.<br /> - -<b>Ames d'Automne</b>, illustrations d'Heidbrinck. Paris, E. Fasquelle. -1897, in-18.<br /> - -<b>Heures d'Afrique</b> (Notes de voyage). Paris, Fasquelle, 1899, in-18.<br /> - -<b>Madame Baringhel.</b> Paris, E. Fayard, 1899, in-18.</p> - - -<h3><i>Librairie Ollendorf.</i></h3> - -<p> -<b>La Petite Classe</b>, préface de Barrès.<br /> -<b>Histoires de Masques</b> (Couverture de Henry Bataille).<br /> -<b>Monsieur de Phocas</b> (Couverture de Geo-Dupuis).<br /> -<b>Poussières de Paris.</b><br /> -<b>Princesses d'Ivoire et d'Ivresse</b> (Couverture de Manuel Orazi).<br /> -<b>Le Vice Errant</b> (Couverture de Lorant-Helbron).<br /> -<b>Monsieur de Baugrelon.</b><br /> -<b>Propos d'âmes simples</b> (Couverture de Sem).<br /> -<b>Fards et Poisons</b> (Couverture de Maignien).<br /> -<b>L'Ecole des Vieilles Femmes.</b><br /> -</p> - - -<h3><i>Librairie universelle, 33, rue de Provence.</i></h3> - -<p><b>La Maison Philibert</b>, roman.</p> - - -<h3>POÈMES</h3> - -<p> -<b>L'Ombre ardente.</b> Fasquelle, 1897.<br /> -<b>Modernités.</b> Savine, Paris, 1885.<br /> -<b>Les Griseries.</b> Tresse et Stock, 1887.<br /> -<b>Le Sang des dieux</b>, Lemerre, 1882.<br /> -<b>La Forêt bleue.</b><br /> -</p> - - -<h3>THÉATRE</h3> - -<p> -<b>Brocéliande</b>, 1 acte, joué à l'Œuvre.<br /> -<b>Yauthis</b>, 2 actes joué à l'Odéon.<br /> -</p> - - -<hr class="chap" /> - -<h2> -JEAN LORRAIN</h2> -<h1> -<i>Le Crime<br /> -des Riches</i></h1> -<h4>PARIS</h4> -<h4>PIERRE DOUVILLE, ÉDITEUR</h4> -<h4>42, RUE DE TRÉVISE, 42</h4> -<h4> -1905</h4> - - -<hr class="chap" /> - - -<p class = "center"> -IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE<br /> -<br /> -DIX EXEMPLAIRES NUMÉROTÉS SUR PAPIER DE HOLLANDE<br /> -</p> - - -<hr class="chap" /> - -<h2><a name="DEDICACE" id="DEDICACE">DÉDICACE</a></h2> - - -<p><i>A vous, mon cher Valdagne qui, dans la</i> Confession -de Nicaise, <i>avez si cruellement indiqué l'inique -oppression de l'argent, sa tyrannie dissolvante et -sa féroce emprise sur la bêtise hypnotisée des -foules</i>.</p> - -<p><i>A vous l'évocateur de la petite bourgeoise aux -appétits de catin, du mari lâche et complaisant aux -frasques lucratives de sa femme, et de l'amant -moderne, associé de sa maîtresse et bon conseilleur -des faiblesses qui le font vivre et du crime qui l'enrichira, -je dédie ce</i> Crime des riches <i>qui pourrait être -aussi le Crime d'être riche, car les caprices monstrueux, -nés de la veulerie et de l'ennui des millions -usurpés, entraînent physiquement et physiologiquement -toutes les tares, et, si le</i> Crime des riches -<i>échappe à la loi, protégé qu'il est par la lâcheté -des gouvernements et des masses, la nature, elle, -plus vraie que la société, donne l'exemple de l'anarchie -en abandonnant les misérables forçats du capital -à la folie et à la honte des pires aberrations.</i></p> - -<p><i>Trouvez ici toute ma joie d'avoir pu les constater -et tout mon orgueil de vous les offrir en hommage -d'admiration et d'amitié.</i></p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0"><span class="smcap">Jean Lorrain.</span><br /></span> -</div></div> - -<p>Nice, ce 21 avril 1905.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_9" id="Page_9">[Pg 9]</a></span></p> - - - - -<h2><a name="LE_CRIME_DES_RICHES" id="LE_CRIME_DES_RICHES">LE CRIME DES RICHES</a></h2> - - - -<hr class="chap" /> -<h2><a name="LA_RIVIERA" id="LA_RIVIERA">LA RIVIERA</a></h2> - - -<p><i>—Et ce vieux monsieur à cheveux blancs, -l'air d'un clergyman, qui se retire avec cette -vieille dame engoncée de pelleteries magnifiques -vingt-cinq mille francs au moins de perles aux -oreilles, la dame? Monsieur votre père les reconduit -jusqu'au seuil du salon.</i></p> - -<p><i>—Les Dombrokine, une des plus belles villas -de la côte et une des plus grosses fortunes de la -Riviera, mais toute une histoire, le petit-fils de -Serge l'Assassin.</i></p> - -<p><i>—Vous dites?...</i></p> - -<p><i>—Oui, le petit-fils de Serge l'Assassin. Le -grand-père était courrier. Il voyageait avec je ne -sais quel grand seigneur et l'aurait expédié dans<span class="pagenum"><a name="Page_10" id="Page_10">[Pg 10]</a></span> -une auberge; les Calabres étaient alors discrètes -autant que périlleuses. Le Dombrokine était très -beau et se mit à visiter les Cours; il réussit à celle -de Galice, jusqu'à se faire aimer de la reine ou -sinon d'une infante; le portrait de l'amie royale -orne la galerie de la villa, je vous y conduirai -quand vous voudrez. C'est une fortune toute personnelle -et qui ne date pas d'un siècle. Le titre -est encore plus récent: grabat d'auberge et alcôve -princière, c'est de la noblesse de ciel de lit. Le -comte actuel fait de l'usure, c'est la providence -des décavés de Monte-Carlo. Quand voulez-vous -que nous allions chez lui?</i></p> - -<p><i>—Nous attendrons, si vous le voulez bien. Et -cette grande dame, cette somptueuse vieille dame -en fracassante robe de moire mauve, et plus diamantée -qu'une vitrine de chez Morgan? Eh! -matoche! quel luxe de bagues!</i></p> - -<p><i>—La marquise de Penafiore, noblesse espagnole. -A débuté dans les Flandres en figurant à -la</i> Grotte de Calypso <i>d'Anvers, au fameux -Rydeck aujourd'hui disparu, possède d'authentiques -bibelots, sinon d'authentiques parchemins. -Personne n'a jamais vu ni connu le marquis.</i></p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_11" id="Page_11">[Pg 11]</a></span></p> - -<p><i>D'ailleurs, salon très fermé et pour cause, une -vieille habitude que la marquise n'a pas dépouillée -en vieillissant, mais si bonne et si généreuse -est adorée des pauvres. Voulez-vous que je vous -présente? Elle raffole des jeunes gens.</i></p> - -<p>—<i>Non, merci, je la trouve un peu trop -blonde.</i></p> - -<p>—<i>Alors laissez-moi vous présenter à Lady -Sandrigham. Trois maris véridiques, celle-là, les -deux derniers enterrés dans son merveilleux jardin -d'Antibes. Elle donne des fêtes superbes, c'est -un des clous de la Riviera. Vous admirerez les -mausolées des conjoints; le comte Zicco s'est suicidé, -lord Sandrigham est mort d'une chute de -cheval, c'est une femme à accidents. Elle a marié -ses filles selon son cœur (ce sont des ennemis qui -l'affirment) et ses gendres vivent à demeure chez -elle tous les hivers; c'est la maison la plus hospitalière -de la côte, et quelles serres d'orchidées! -Elles coûtent bon an mal an près de quarante -mille francs d'entretien; il faut absolument aller -chez Lady Sandrigham.</i></p> - -<p>—<i>Nous irons donc, mais remettons la présentation, -je ne me sens pas en forme aujourd'hui.<span class="pagenum"><a name="Page_12" id="Page_12">[Pg 12]</a></span> -Et ce vieux beau, campé comme un cavalier -d'Antonio le More, tudieu! Il ne lui manque -que la cape et la fraise, et quel regard. Un vrai -portrait des Ufizzi. Un prince italien pour le -moins?</i></p> - -<p><i>—Pis, Sicilien. A éviter. Sans fortune, vit -d'expédients, est l'homme de toutes les combinaziones -et dangereux comme l'aqua-tofana, est -soupçonné d'avoir un peu hâté la fin de la vieille -comtesse Meningen, une ancienne dame d'honneur -de la Cour d'Autriche, qui raffolait du -prince Grégorino. Il l'avait emmenée en Sicile -pour l'épouser dans la chapelle Palatine, elle -n'est jamais revenue de Palerme.</i></p> - -<p><i>—Et il vit, ce beau prince Ruffiano?</i></p> - -<p><i>—D'une vieille danseuse, la Merutti de la -Scala de Milan, une épave de Nice, qui le tient -par les petits plats italiens qu'elle lui confectionne -dans son troisième de la rue d'Amérique, -là-bas dans le quartier de la Gare; mais il la bat -comme plâtre</i>, la povera, <i>et la trompe avec toutes -les souillons des brasseries voisines; d'ailleurs -spirituel comme Goldoni lui-même et plein -d'anecdotes, un charmeur</i>...</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_13" id="Page_13">[Pg 13]</a></span></p> - -<p><i>—Nous l'éviterons donc. Et ce jeune homme -là-bas, appuyé en cariatide au chambranle de la -cheminée, l'air d'une élégie et d'un mal blanc -avec ses yeux liquoreux et sa pâleur bouffie?</i></p> - -<p><i>—Jacopo Amforti, un poète corse, fumeur -d'opium pour la galerie, vit en concubinage avec -une coiffeuse, professe le dédain de l'argent, des -plaisirs et des femmes et se fait nourrir dans les -bars: il dirige un petit journal. Condamné deux -fois pour diffamation.</i></p> - -<p><i>—Et vous le recevez?</i></p> - -<p><i>—Il faut bien, il nous traînerait dans la -boue. Nous lui faisons faire par an deux conférences -à cinq louis et lui prenons dix abonnements, -coût quinze louis. Et l'on dort tranquille.</i></p> - -<p><i>—Tout un an.</i></p> - -<p><i>Dans le salon, d'autres femmes évoluaient et -d'autres hommes aussi, redingotes et jaquettes du -côté mâle, longues pelisses de zibelines ou lourds -manteaux bossués de broderies pour le beau -sexe. La glace sans tain d'une grande baie vitrée -encadrait les groupes d'un mouvant et réel décor: -un enchevêtrement de palmiers, de roseaux d'Espagne -et de glauques agaves, dominés par les<span class="pagenum"><a name="Page_14" id="Page_14">[Pg 14]</a></span> -cimes tournoyantes de hauts cyprès secoués par -le mistral; car le mistral faisait rage pendant -cette matinée offerte aux hiverneurs de la Riviera -dans cette ville de la Pointe Saint-Jean; et sur -un ciel froid de bourrasque, se rebroussait, luisante -et convulsée, la verdure en émoi d'une -forêt d'oliviers.</i></p> - -<p><i>Oh! ce moutonnement blêmissant et bleuâtre -de trois hectares de vergers siciliens! Leurs frissons -argentés descendaient en lueurs courtes -jusqu'au bleu de la mer. En face, le rocher l'Eze, -la cime de la Turbie avançaient leurs éperons -dans la turquoise liquide des golfes, et jusqu'à la -pointe de l'Italie, délicieusement atténuée et -lumineuse, c'était, surplombée par la crête -énorme du Carnier, une courbe héroïque de caps -et de promontoires. Au fond de la baie, le rivage -de Beaulieu s'émaillait de villas.</i></p> - -<p><i>—Pourquoi me gâtez-vous ce paysage, disais-je -au fils de la maison, vous m'attristez avec vos -racontars. Avouez-moi que vous vous êtes payé -ma tête, d'ailleurs comment ces gens-là seraient-ils -chez vous? Votre père ne supporterait pas -toutes ces tares.—Des tares! mais cela n'a<span class="pagenum"><a name="Page_15" id="Page_15">[Pg 15]</a></span> -aucune importance ici, et puis il est très possible -que ce soit des calomnies. La médisance est dans -l'air du pays, il y a une poussée de sève et une -générosité du sol qui font fleurir les aventures -dans le passé des gens, comme, les anémones -aux talus et aux noms roturiers des titres -de noblesse. La marquise de Penafiore est peut-être -une très honnête femme, lady Sandrigham -n'a sans doute jamais assassiné aucun mari et il -est plus que probable que le grand-père de Dombrokine -n'a jamais dévalisé personne; mais cela -fait plaisir à tout le monde de rapporter et de -colporter ces petites histoires, cela amuse qui -les écoute et on a l'air bien informé. Du reste, -cela n'empêche personne de les recevoir, au contraire. -Cela ajoute au prestige des gens: un -passé criminel est une telle auréole. La Riviera -est le pays des légendes; jamais mauvaise réputation -n'y a nui à personne. On y est curieux de -scandales et avide de nouveautés; une presse spéciale -y vit aux frais des imbéciles et l'audace y -tient lieu de solvabilité et d'orthographe. Les diffamations -y ont si peu d'importance, que les tribunaux -mêmes ne poursuivent pas. Ce sont propos<span class="pagenum"><a name="Page_16" id="Page_16">[Pg 16]</a></span> -de bals masqués; et pour cause, car s'il fut jamais -société extravagante et drôlatique à faire pouffer -même un mort avancé, c'est bien celle que -l'on rencontre ici, de Saint-Raphaël à Menton, -en comptant Antibes et le Cap Martin.</i></p> - -<p><i>Toutes les folles et tous les fous de la terre, -tous les déséquilibrés et tous les hystériques se -donnent ici rendez-vous, oui, tous en vérité. Il -en vient de Russie, il en vient d'Amérique, il en -vient du Thibet et de l'Afrique australe; et quel -choix de princes et de princesses, de marquises et -de ducs, les vrais et les faux, les plus solidement -rivés dans l'opinion publique comme les plus -notablement compromis! Et que de Majestés, les -régnantes et les déchues, les</i> celles <i>en exil, les -déposées et celles à la veille de l'être! les -rois sans liste civile et les ex-reines encombrées -de budgets, les vrais budgets, ceux des économies -du règne. Et que sais-je encore! toutes les -unions morganatiques, toutes les anciennes maîtresses -d'empereurs, tout le stock des ex-favorites! -Et des croupiers épousés par de millionnaires -Yankees, et des tziganes enlevés par des princesses, -et des ex-marmitons devenus secrétaires<span class="pagenum"><a name="Page_17" id="Page_17">[Pg 17]</a></span> -de princes, et des pianistes déconcertants pour -tous les concerts intimes, Liszt, Franck et Chopin -toutes les phtisies roucoulantes de Schumann, -des artilleurs aimés par de grandes tendresses, -des cochers pour baronnes moscovites et des -Alpins pour boyards nihilistes, théosophistes et -voyageurs; et là-dessus quel inénarrable lot de -vieilles dames! les vieilles dames!!! Et Vanonges -scandait les mots: les vieilles dames!</i></p> - -<p><i>La Riviera est leur patrie imméritée; nulle part -vous ne rencontrerez pareille collection de jeunes -centenaires et d'autruches pavoisées. Certains -matins soleilleux de la Promenade des Anglais -valent les fresques d'Orcagna au Campo Santo -de Pise. Pas besoin d'aller en Italie, vous avez ici -le même ciel et les mêmes ostéologies récrépites -à neuf, retapées et fardées. Le climat les prolonge, -mais notre œil en souffre. Et certains soirs, à -l'Opéra de Nice donc, il y a des entr'actes où la -salle apparaît macabre avec tous ces siècles dans -les loges entassés. C'est à croire qu'on ne ferme -pas les cimetières, la nuit, et que les macchabées -s'en échappent; et le maquillage de ces belles -ancestrales! Il y en a de si blêmes sous leurs bouclettes<span class="pagenum"><a name="Page_18" id="Page_18">[Pg 18]</a></span> -blondes qu'on les croirait poudrées avec -de la râclure d'ossements; mais leurs modes sont -si charmantes et leurs diamants d'une eau si -pure qu'il faut bien leur pardonner. Toutes, du -reste, sont nobles: baronnes, vicomtesses, comtesses -et marquises. Voyez ici chez mon père, -sauf Amforti et vous, nous sommes tous titrés. -O Riviera, Riviera, bleu paradis des rastaquouères -et des déséquilibrés, les faux nez y fleurissent -encore plus que le mimosa, les faux nez et -les faux noms et les faux titres. Cela nous vient -en traversant le Var, ce Rubicon des Alpes-Maritimes.</i></p> - -<p><i>A part cela, le pays est divin; il le serait -peut-être moins sans cela. C'est l'ombre nécessaire -au tableau, bien petites ombres dans l'étincellement -de lumière et les immenses nappes de ciel -de ce prestigieux climat. Attendez seulement un -mois, quand les amandiers seront en fleurs et -que le bleu du large s'éclaboussera de floconnements -roses qui seront autant de branches de -pruniers et de pêchers; c'est alors que vous sentirez -monter des golfes et des promontoires la -poésie virgilienne de nos vergers d'oliviers. Avril<span class="pagenum"><a name="Page_19" id="Page_19">[Pg 19]</a></span> -sur la Riviera! Ah! la silhouette violâtre du -rocher d'Ezet et du Carnier, les arabesques d'or -de l'Estérel dans le couchant, là-bas, à l'extrémité -de la baie des Anges, la nostalgie des voiles -latines tachant de rouille l'horizon, et sur le -bloc des môles cette eurythmie antique: les pieds -nus des pêcheurs! C'est alors que vous les retrouverez -à tous les tournants de route, les coins -d'Italie, de Sicile et d'idylles dont nous portons -en nous le rêve ou le souvenir. Avril, quand les -affreux Cooks du carnaval ont disparu, emportés -par les derniers trains de plaisir et que les -Altesses sont signalées. Avril, quand Édouard VII -à Cannes et Léopold à Beaulieu déchaînent à -toute vitesse, le long de la Corniche, toutes les -courses à l'abîme des grands automobiles.</i></p> - -<p><i>Martingales et poudres de riz, soda-water et -relents de pétrole, cake-walks, gigues et tarentelles, -tableaux vivants et premières de Gunsbourg, -comptes rendus du</i> Petit Niçois, <i>de -l'</i>Éclaireur <i>et du</i> Monde Élégant, <i>annonçant -vingt-cinq matinées par jour et, le soir, les cinquante -débuts de cinquante chanteuses mondaines -toutes étrangères, de Boston, de Milan, de Varsovie<span class="pagenum"><a name="Page_20" id="Page_20">[Pg 20]</a></span> -ou de Berlin; réceptions annoncées, clamées -et réclamées de toutes les noblesses d'hier, d'aujourd'hui -et de demain; soirées privées et bals -d'hôtels, prose enchantée du</i> Nice littéraire <i>et -du</i> Petit Monégasque <i>célébrant l'arrivée du -trust de charbon, du roi du cuivre et de l'empereur -du bœuf salé, iris noirs de Suze, iris verts -de Menton, œillets du Var et violettes de Parme, -c'est alors que toute la Riviera flamboie, rutile, -grouille et poudroie dans de la clarté, dans du -vacarme, dans des parfums et du mistral.</i></p> - -<p><i>O les grandes orgues du vent dans les sapins -du cap d'Antibes et les élégies de Mme de Montgommery -à travers les chines verts du cap Martin!</i></p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_21" id="Page_21">[Pg 21]</a></span></p> - - - - -<h2><a name="AME_DE_FEMME" id="AME_DE_FEMME">AME DE FEMME</a></h2> - - - -<hr class="chap" /> -<h3><a name="AME_I" id="AME_I">I</a></h3> - -<h3>SUITES DE VEGLIONE</h3> - - -<p>—Tu n'es pas encore couchée, grand'mère? -A ton âge? Tu vas prendre mal.—Les cimetières -sont donc ouverts la nuit?—Le service -de la voirie est bien mal fait!—Il n'y a pas de -police de morts, à Nice?—Un beau domino, -mais un fichu corset.—De 1840 au moins? Il -date.—Madame est riche.—N'ôte pas ton -masque! Comme tu regardes les hommes, mâtin! -quels yeux!—Ceux de ton temps étaient mieux, -avoue-le.—Combien tu regrettes... Ton temps -perdu.—Laissez donc, madame en guette un -petit de son âge.»</p> - -<p>Les sarcasmes pleuvaient sur le domino réfugié,<span class="pagenum"><a name="Page_22" id="Page_22">[Pg 22]</a></span> -cerné, acculé dans un angle du couloir. -C'était au dernier veglione de Nice: une bande -de joyeux fêtards avait fait cercle autour du -camail et de la robe de moire d'un masque -hermétiquement clos: deux tours d'Alençon soigneusement -ramenés et rabattus sur un loup, -dont le satin jaune luisait.</p> - -<p>La femme qui se dissimulait sous ce double -voile n'était pas, ce soir de mardi gras, en quête -d'aventure. Engoncée de soie roide, la taille -volontairement volumineuse... et méconnaissable -sous les plis d'un domino ample, le masque -dévisageait obstinément tous les hommes et -d'un œil de policier fouillait les recoins de la -salle et des couloirs. L'inconnue allait, uniquement -préoccupée de découvrir quelqu'un, et ce -quelqu'un, le hasard s'obstinait à ne pas le mettre -sur ses pas. Déjà depuis deux heures, le domino -jonquille rôdait inquisiteur, en arrêt devant tous -les groupes, inventoriant dans un forcené -pourchas les consommateurs du buffet, les flirteurs -du foyer et les danseurs du bal.</p> - -<p>Son manège avait fini par intriguer quelques -habits noirs. Indifférente à toutes les attaques,<span class="pagenum"><a name="Page_23" id="Page_23">[Pg 23]</a></span> -à la moindre tentative d'emprise la femme se -dégageait prestement, glissait comme une anguille -entre les mains fureteuses, et, murée -dans son silence, poursuivait sa chasse à la -porte des loges et dans les plus infimes couloirs.</p> - -<p>Piqués au vif, quelques noceurs avaient résolu -d'en avoir le cœur net. Ils avaient guetté le -domino jaune et, le cernant au bas d'un petit -escalier, l'avaient acculé dans un coin. Le domino -était devenu cible, on le criblait maintenant de -saillies mordantes. La main finement gantée, -l'étroitesse du pied moulé dans les jours d'un -bas de soie noire avaient trahi une élégante. La -femme traquée ne disait pas un mot: à petits -coups cinglants d'éventail elle décourageait les -mains entreprenantes et tenait en respect les -oseurs: mais aux pires hypothèses sur son physique -et sur son âge elle opposait un mutisme -obstiné. En vain la lâcheté des mâles surexcités -l'insultait-elle maintenant à cœur joie; la goujaterie -de ses agresseurs ne faisait pas tressaillir -un pli du domino. Seulement, parfois, -sous les dentelles et le satin du loup deux yeux -d'acier flambaient étrangement.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_24" id="Page_24">[Pg 24]</a></span></p> - -<p>Des gens avaient fini par s'attrouper autour -de ce combat d'une femme isolée contre huit -hommes, et de Bergues avait fait comme les -autres, curiosité ou désœuvrement, dans la tristesse -tumultueuse et morne de ce bal.</p> - -<p>D'autres dominos s'étaient mis de la partie: -«Démasquez-le, braillait une fille à demi-nue -dans les velours ciselés et les brocarts déteints -d'une dogaresse de louage, c'est un homme! -Démasquez-le!» Et chatouillée par deux cavaliers -à faux nez, la Vénitienne d'occasion se -renversait et s'offrait avec un rire hystérique.</p> - -<p>Le domino se taisait toujours, mais les ripostes -de son éventail étaient devenues rageuses. Un -énervement gagnait l'inconnue, ses coups maintenant -faisaient mal.</p> - -<p>«Tu te fâches...», mais, bousculant le groupe -qui l'emprisonnait, la femme venait de se frayer -un brusque passage vers deux dominos de satin -blanc, tout à coup surgis à la porte du foyer. -Depuis leur apparition, ses étranges yeux clairs -ne quittaient plus le couple.</p> - -<p>Le domino jonquille allait droit à eux et d'un -geste emporté, sans que rien n'eût fait prévoir<span class="pagenum"><a name="Page_25" id="Page_25">[Pg 25]</a></span> -une telle violence, en un clin d'œil arrachait -aux deux déguisés leurs loups. Démasqués, les -deux dominos, un jeune homme et une jeune -femme demeuraient figés de stupeur. C'était un -tollé général. On huait l'incorrection du domino -jonquille.</p> - -<p>La femme qui venait de commettre cet acte -inqualifiable, balbutiait, tremblante et d'une -voix étranglée: «Pardon, pardon, je me suis -trompée.» Le couple qu'elle venait d'insulter si -gravement n'était pas celui qu'elle cherchait; -mais le public n'admettait pas sa méprise. Celle -qui venait de s'en rendre coupable était assiégée, -insultée, molestée par la foule; on s'ameutait -dans les couloirs.</p> - -<p>«Démasquez-le, démasquez-le, braillaient des -voix devenues peuple, c'est un homme!» Déjà -des mains se tendaient vers les dentelles et le -loup du masque.</p> - -<p>La femme, atterrée, ne se défendait plus. De -Bergues, poussé maintenant au premier rang -des curieux, lisait dans la pâleur des yeux devinés -un tel effroi, une telle détresse qu'il s'en -sentait tout remué. Il écartait les agresseurs, et,<span class="pagenum"><a name="Page_26" id="Page_26">[Pg 26]</a></span> -s'emparant du bras de la misérable: «Laissez, -je connais madame. C'est une malade, une -malheureuse malade. De grâce, messieurs, un peu -de courtoisie, ne molestez pas une femme... -Vous étouffez madame! je vous garantis que c'est -une femme...»</p> - -<p>L'assurance de son ton, son encolure et sa -prestance en imposaient; la voix de de Bergues -faisait taire les murmures. De vagues engueulades, -des gouailleries de bal masqué s'éteignaient -dans une rumeur.</p> - -<p>Le domino jaune avait posé son bras sur celui -de de Bergues. «Appuyez-vous sur moi, madame, -soyez sans crainte. Où dois-je vous conduire?—A -ma voiture, répondit moins une voix qu'un -râle, le numéro 1.229.</p> - -<p>La femme maintenant défaillait: de Bergues -devait la soutenir. Il descendait lentement l'escalier, -un chasseur hélait le fiacre, le jeune homme -mettait le domino en voiture.—Votre nom, -votre carte, monsieur, implorait un souffle, que -je sache au moins à qui je dois... Merci, merci. -Voulez-vous dire au cocher de retourner où il -m'a prise, à l'hôtel d'où je viens.»</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_27" id="Page_27">[Pg 27]</a></span></p> - -<p>Et la portière se refermait sur l'inconnue.</p> - -<p>De Bergues avait tout à fait oublié cette aventure, -quand, à trois semaines de là, le courrier -du matin lui apportait une longue enveloppe de -bristol résistant et bleuâtre timbrée d'argent mat; -l'écriture lui était complètement étrangère.</p> - -<p>Le jeune homme faisait sauter le cachet.</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0"><i>La Pergola. Antibes.</i><br /></span> -</div></div> - -<p><i>La duchesse d'Eberstein-Asmidof serait heureuse -de recevoir M. Henri de Bergues à la -Pergola. Elle lui serait même reconnaissante de -vouloir bien ne pas trop différer sa visite. La -duchesse sera chez elle le lundi, le mercredi et -le vendredi de la semaine prochaine, de trois à -sept. M. Henri de Bergues sera le bien venu. -Inutile que M. Henri de Bergues prévienne la -duchesse de sa visite. On ose absolument compter -sur lui.</i></p> - -<p>Le billet laissait le jeune homme rêveur.</p> - -<p>La Pergola, la duchesse d'Eberstein-Asmidof.</p> - -<p>De Bergues ne connaissait que trop de réputation -la châtelaine de la Pergola. Ses déportements<span class="pagenum"><a name="Page_28" id="Page_28">[Pg 28]</a></span> -étaient depuis dix ans la fable et le scandale -de la Riviera; le domaine d'Antibes avait -lui-même sa légende.</p> - -<p>On y montrait la place où le comte Zicco, un -des amants de la duchesse, s'était tué dans une -chute de cheval, et cela dans une des allées du -parc. La monture emballée avait buté contre un -cactus géant, et l'homme désarçonné, pris entre -sa bête et les dards onglés et coupants de la -plante, était mort. La duchesse avait fait enterrer -son amant à la place même du désastre. En -Riviera on ne refuse rien aux millions et surtout -aux millions des personnalités princières, et la -duchesse était par sa mère une Scatelberg-Emerfield.</p> - -<p>De branche allemande, elle avait épousé à seize -ans le duc d'Eberstein-Asmidof qu'on disait impuissant. -Les Asmidof n'avaient pas d'enfants. A -la cour de Finlande on avait tout d'abord excusé -les écarts de la jeune femme, mais le scandale -de ses caprices avait pris un tel retentissement, -que le grand-duc régnant avait dû prier le jeune -ménage d'aller donner ailleurs le spectacle de -ses fantaisies.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_29" id="Page_29">[Pg 29]</a></span></p> - -<p>La Riviera en avait hérité. Depuis dix ans -cette Allemande, qui devait avoir maintenant dépassé -la quarantaine, trouvait moyen d'étonner -la Côte d'Azur; et la côte est pourtant assez blasée -sur les excentricités de ses hôtes.</p> - -<p>Le duc d'Eberstein n'existait pas pour sa -femme. Musicien accompli, piqué même de la -folie de la composition et tout acquis à la manière -de Wagner, il passait ses journées et une partie -de ses nuits à élaborer de pénibles opéras que ne -montait pas Monte-Carlo. Sa femme n'existait -pas pour lui. Toutes ses préférences étaient -pour l'harmonie, le contre-point, la fugue et -quelques vagues compositeurs ou musicastres -qu'il hébergeait à tour de rôle à la Pergola, jusqu'à -concurrence de quelque nouveau favori, car -les engouements du duc étaient plutôt brefs.</p> - -<p>Ceux de la duchesse avaient plus de durée. -Cette Allemande était une passionnée, mais elle -avait la main malheureuse et ses amants avaient -des fins assez tragiques. Ses amants... c'est-à-dire -on en citait deux, le Hongrois, le comte -Zicco, mort si malencontreusement à la Pergola -dans une promenade matinale, et le beau chevalier<span class="pagenum"><a name="Page_30" id="Page_30">[Pg 30]</a></span> -Contaldini, tombé dans une crevasse pendant -un séjour du duc et de la duchesse à Saint-Moritz. -Le nouvel amant accompagnait, cet été-là, -le couple dans les Alpes.</p> - -<p>La duchesse était, bien entendu, étrangère à -tous ces trépas, et jamais un soupçon ne l'avait -effleurée, mais elle en gardait une auréole sinistre. -Dans le pays cette exsangue et maigre -duchesse Wilhena passait pour avoir le mauvais -œil. On lui prêtait d'autres aventures.</p> - -<p>Un dimanche de Carnaval, où elle s'était risquée -sous le loup dans les rues de Cannes et -s'était mêlée au corso populaire, en quête, on le -voulait..., d'émotions anonymes, elle aurait été -reconnue et démasquée par des pêcheurs. L'intervention -de la police l'avait seule préservée de -l'insulte.</p> - -<p>Qu'y avait-il de vrai dans tout cela? L'amant -actuel de la duchesse, un Américain à peau -blanche tacheté de son, master Thomas Barret, un -roux râblé à mufle de dogue avec, dans les yeux -bougeurs, la clarté d'eau de deux étranges prunelles -vertes, la désespérait de ses frasques et -lui coûtait des sommes. L'Américain était<span class="pagenum"><a name="Page_31" id="Page_31">[Pg 31]</a></span> -coureur et joueur. La misérable était folle de cet -amant, le dernier peut-être, car la duchesse n'avait -jamais été jolie, et maintenant la quarantaine -l'alourdissait. Les sports, le surmenage -d'une vie sentimentale et nerveuse, ses coups de -tête et de cœur avaient brouillé son teint, flétri -ses yeux. Elle se cramponnait à cet ultime -amour avec l'énergie désespérée d'une femme -qui se noie et n'en était plus à se compromettre. -Elle avait déjà tout osé, tout commis pour ce -beau Saxon au mufle carré et court.</p> - -<p>C'est à tout cela et à bien d'autres choses -encore que songeait de Bergues dans le rapide -de Nice à Cannes. Il le quitterait à Antibes pour -se rendre à l'invitation de la duchesse.</p> - -<p>Il s'était enfin décidé à tenter le voyage; une -certaine appréhension lui étreignait l'estomac et, -plus ému qu'il n'eût voulu se l'avouer, le jeune -homme se laissait secouer par la trépidation des -freins en se demandant qu'est-ce que pouvait -bien lui vouloir l'Allemande de la Pergola.</p> - -<p>Sa fatuité n'allait pas jusqu'à redouter pour -lui un caprice de l'Altesse. Tout enchanté qu'il -fût de sa personne, de Bergues était édifié sur<span class="pagenum"><a name="Page_32" id="Page_32">[Pg 32]</a></span> -son physique; il n'avait ni l'élégance rare d'un -Zicco, ni les yeux admirables d'un Contaldini, ni -le rable prometteur d'un Barett... mais tout de -même, est-ce qu'on pouvait savoir avec ses -créatures! Et décontenancé, de Bergues sentait -sourdre en lui des effarements de Joseph.</p> - -<p>«Antibes, trois minutes d'arrêt.»</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_33" id="Page_33">[Pg 33]</a></span></p> - - - - -<h3><a name="AME_II" id="AME_II">II</a></h3> - -<h3>UNE AME DE FEMME</h3> - - -<p>De Bergues traversait une enfilade de vastes -salons; les mollets cambrés d'un laquais en bas -de soie le précédaient; des escarpins à semelles -feutrées glissaient sans bruit sur les parquets -luisants, miroités de reflets. Des losanges et des -rosaces, bois de rose et bois des îles, aggravaient -encore la solitude des pièces. Un valet de pied, -debout contre une porte, en ouvrait les battants -et introduisait de Bergues dans un fumoir.</p> - -<p>C'était une haute salle en rotonde et qu'une -immense glace sans tain éclairait toute, une -glace incurvée, dont l'épaisseur épousait la -courbe de la muraille. Le bleu du ciel et le bleu -du large entraient à la fois par la baie, on se -serait cru en pleine mer. Cette chambre de bord<span class="pagenum"><a name="Page_34" id="Page_34">[Pg 34]</a></span> -était meublée de confortables sièges anglais, -divans de cuir et fauteuils de Maple. Il y régnait -une atmosphère de maryland, de tabac turc et -d'opoponax; des très beaux tapis d'Orient, fond -rose et fond vert, et, sur une lourde table d'acajou, -d'énormes roses Paul Néron dans une buire -de cristal étaient le seul luxe de ce fumoir.</p> - -<p>De Bergues le parcourait d'un regard et -presque en même temps une porte latérale s'ouvrait -à gauche, livrant passage à une femme. -Elle entrait d'un pas délibéré, presque masculin -et tendait la main au jeune homme: «Merci -d'être venu, monsieur, et pardonnez-moi la -liberté grande que j'ai prise en vous priant de -venir ici; mais je tenais à vous remercier d'une -précédente courtoisie. Vous n'êtes pas inconnu -pour moi». Et la duchesse, se laissant tomber -dans un fauteuil de cuir, invitait de Bergues à -s'asseoir.</p> - -<p>Tout cela avait été si prompt et si imprévu, -qu'il avait à peine eu le temps de l'examiner. La -duchesse avait croisé négligemment une jambe -sur l'autre dans une pose abandonnée et virile -et se prêtait maintenant à l'examen. C'était une<span class="pagenum"><a name="Page_35" id="Page_35">[Pg 35]</a></span> -grande femme aux épaules carrées et aux hanches -absentes, bâtie comme un uhlan et qui n'avait -plus ni fraîcheur ni jeunesse; le teint gâté -par le grand air, les paupières meurtries et les -lèvres fanées par la fièvre achevaient la disgrâce -d'un visage chevalin, mais elle avait des mains -admirables, des mains longues et blanches aux -doigts fuselés, sans un joyau d'ailleurs...; et ses -cheveux, tordus en câble sur une nuque violente, -étaient d'un or solide et lourd. Coiffée par eux -d'un casque de métal, la duchesse étonnait par -le contraste de sa face sombre avec la clarté de -cette coruscante toison.</p> - -<p>Plus on la regardait, plus on voulait la regarder. -Sa laideur n'était qu'apparente. Une souplesse -de félin animait et brisait ce corps un peu -massif de jeune guerrier; la vivacité de ses -gestes, leur brusquerie voulue n'en excluaient -pas une langueur passionnée et même dans son -attitude garçonnière de sportswoman aux jambes -croisées, il y avait comme une ardeur -offerte.</p> - -<p>Elle était sans grâce, mais non sans charme, -inattendue et déconcertante. Ses moindres mouvements<span class="pagenum"><a name="Page_36" id="Page_36">[Pg 36]</a></span> -avaient de la race et, si la face ravagée -et vieillie accusait plus de quarante ans, d'inoubliables -yeux vivaient sous ses paupières lasses, -des yeux gris et changeants, couleur de sardoine, -cette pierre étrange dont l'éclat s'avive -dans l'eau. Il y avait dans les prunelles de la -duchesse comme une flamme sourde et, quand -elle les posait sur vous, c'était la sensation -d'une brûlure sur la peau et d'une cuisson au -cœur.</p> - -<p>Il y eut un silence. La duchesse avait baissé -les yeux pour mieux laisser de Bergues la contempler. -Elle les relevait brusquement et, les -plantant hardiment dans ceux du jeune homme: -«Vous ne me reconnaissez pas?» Et sa voix -sifflait un peu ironique. «Il faut croire que -j'étais bien masquée. Je ne veux pas laisser plus -longtemps d'équivoque entre nous, monsieur, je -suis le domino du dernier Veglione, le domino -jonquille, que vous avez si spontanément et si -généreusement défendu contre la goujaterie -du public des couloirs. Vous avez été tout simplement -héroïque, monsieur, ne vous défendez -pas; car, en vous interposant entre moi et la<span class="pagenum"><a name="Page_37" id="Page_37">[Pg 37]</a></span> -foule, vous affrontiez le pire des dangers, le ridicule. -J'étais grotesque, je le sais, volontairement -grotesque, je ne voulais pas être reconnue et, -quand les hommes d'esprit de cette morne fête -me traitaient de travesti et de vieille femme, -rien ne me rassurait plus que leurs stupides -attaques. Elles me prouvaient combien j'étais -loin de leur pensée: mon incognito était bien -gardé, mais ces deux dominos blancs sont passés, -j'ai cru reconnaître le couple pour lequel -j'étais venue, j'ai perdu la tête et j'ai risqué ce -malheureux geste. Ce geste a déchaîné la foule -et sans vous j'étais perdue. J'ai vu le moment -où j'allais être démasquée, déshabillée peut-être -par des mains féroces de manants et de mufles -et j'ai connu le frisson des misérables femmes -tombées au pouvoir de l'émeute, les jours de -fureur populaire. Quand, fendant le flot des -masques, vous m'avez pris le bras pour me tirer -de cette impasse, saviez-vous à quoi je songeais, -sous mon loup et mes dentelles? C'est fou et -c'est ainsi: à la princesse de Lamballe égorgée -par les Septembriseurs; oui, dans ce Veglione, -c'est la princesse de Lamballe, assommée et<span class="pagenum"><a name="Page_38" id="Page_38">[Pg 38]</a></span> -dépecée au seuil de la Force, dont la vision s'imposait -obsédante au milieu de toutes ces faces -gouailleuses et de ces masques ricaneurs.</p> - -<p>«... Et vous, vous êtes venu. Seul entre tous, -vous avez deviné mon affreuse détresse, mon -angoisse et ma terreur! J'étais si malheureuse -ce soir-là, si malheureuse! Et sans me connaître, -mais ému de pitié pour l'être douloureux que -vous deviniez en moi, vous avez tenu tête à -ces brutes, vous avez dit... ce qu'il fallait dire, -je ne sais plus quoi et vous m'avez offert votre -bras... et le cauchemar s'est dissipé et, vingt -minutes après, j'étais à mon hôtel; en sûreté et -je pouvais croire que j'avais fait un mauvais -rêve... et voilà pourquoi je vous tends mes deux -mains, monsieur, en vous disant merci du fond -du cœur.»</p> - -<p>La duchesse s'était levée et avait pris les mains -de de Bergues dans les siennes.</p> - -<p>Elle le regardait de haut en bas, le dominant -de tout son buste et semblant jouir de sa confusion. -«Et nous pourrions en rester là. Vous -m'avez sauvée, je vous ai remercié. J'ai tenu -à le faire de vive voix et chez moi; le valet de<span class="pagenum"><a name="Page_39" id="Page_39">[Pg 39]</a></span> -pied pourrait maintenant vous reconduire et -tout serait dit, l'aventure serait terminée. Quand -vous m'avez délivrée de toute cette racaille, vous -ignoriez que vous preniez la défense de la -princesse d'Ebernstein Asmidoff. Votre pitié -d'homme et votre courtoisie de galant homme -vous ont seules poussé à cet acte... Mais je ne -me croirai pas, moi, une Scaterberg-Eberfield, -si je m'en tenais là.» Et sur un mouvement irréfléchi -de de Bergues. «Vous saurez pourquoi -j'étais à ce bal, et d'autres choses encore. Il me -plaît de me confesser un peu à vous, je suis -protestante et j'ignore la confession. Oh! ce -n'est pas que je veuille me justifier. Toute gâchée -que soit ma vie, tout ce que j'ai fait, je le -referais encore si la chose était à refaire, mais -cela me soulagera de causer un peu avec vous; -cela débridera l'abcès comme disent les chirurgiens. -Si je vous prends comme confident, c'est -que dans ma vie déjà longue de femme de quarante -ans, vous êtes le premier galant homme et -le premier honnête homme peut-être qu'il m'ait -été donné de rencontrer, oh! je n'excepte même -pas le duc. Avant votre rencontre (j'ai eu des<span class="pagenum"><a name="Page_40" id="Page_40">[Pg 40]</a></span> -amants, pourquoi m'en cacherai-je, toute l'Europe -le sait, et ceux, que j'ai eus dans ce pays, -ont pris soin de le clamer sur la Riviera). Avant -votre rencontre, tous ceux que j'ai connus: des -poupées, des ruffians ou des goujats... Je suis -mal mariée, je ne suis pas jolie, j'ai des millions -et je suis née indépendante, le duc me laisse -libre de mes actions. Vous jugez de ma vie, moi -qui eusse été une épouse et une mère admirables -si j'avais eu un mari et des enfants... Le duc -n'est qu'un musicien, n'insistez pas. Oui, c'est -ainsi. Des cerveaux vides et de gros appétits de -plaisir et d'argent, voilà ce que j'ai trouvé toujours -autour de moi. Et la présence de tels êtres -dans mon ombre est logique: ma naissance et -ma situation ont fait de moi une proie...</p> - -<p>«Tayaut! En chasse! la meute des bas instincts -est accourue, toutes les convoitises allumées -me traquent et m'ont traquée, c'est la curée de -la duchesse d'Ebernstein Asmidoff. On me dit -si follement généreuse, n'est-ce pas, monsieur?»</p> - -<p>Et sur un geste de de Bergues: «Ne protestez -pas, vous connaissez Thomas Barett, l'Américain -que l'on me prête pour amant et qui l'est<span class="pagenum"><a name="Page_41" id="Page_41">[Pg 41]</a></span> -en effet. C'est pour lui que j'étais à ce Veglione. -On m'avait prévenue qu'il y serait avec une autre -femme, et une femme jeune, jolie, et qu'il -désire et qu'il aime, car moi... On n'aime pas la -duchesse d'Ebernstein, on en est l'amant. Oui, -c'est ainsi, je n'ai aucune illusion sur Thomas -Barett, je le méprise et je l'adore: c'est de la -bassesse, mais c'est aussi de l'amour. Le mépris -n'exclut pas la passion, au contraire, et les manuels -d'éducation pour jeunes filles établissent -seuls qu'on ne peut aimer que ce qu'on estime: -leçons de cithare et romances sans paroles de -Mendelssohn, cela est du même bateau, comme -vous dites dans votre argot français.</p> - -<p>«Donc, j'aime Thomas Barett, je l'aime follement, -éperdument, avec la frénésie d'une -femme qui se meurt, car, après lui, je le sens, -je n'aurai plus le courage de renouer une autre -intrigue. Les miroirs ne mentent pas, je sais -quelle figure m'a faite l'amour de l'amour. Après -Barett, que je chéris lâchement pour tout le mal -qu'il me fait, je n'aurai plus de liaison et je glisserai -froidement au libertinage: ce sera la passade -à l'heure ou à la nuit avec les croupiers<span class="pagenum"><a name="Page_42" id="Page_42">[Pg 42]</a></span> -de cercle, les musicanti, les cochers de grande -remise et les coureurs de vélodromes, clientèle -habituelle de toutes les vieilles belles échouées -en Riviera.»</p> - -<p>Et avec une flamme bleue dans ses prunelles -apparues agrandies, toute sa pauvre face transfigurée -par la passion: «Aussi, quand le lundi -gras, un billet anonyme me prévenait que -Thomas Barett, que je croyais à Paris (<i>il avait -pris congé de moi le samedi</i>) se cachait à Nice -avec une jeune maîtresse, qu'ils y suivaient les -fêtes du Carnaval et assisteraient le mardi au -Veglione de l'Opéra, tout mon sang ne faisait -qu'un tour.</p> - -<p>«Le billet donnait le détail de leur journée de -la veille. Ils avaient été à la Redoute après avoir -suivi dans la journée la bataille des confettis. -On ne savait où ils étaient descendus, mais une -indiscrétion de costumier avait révélé la couleur -des dominos qu'ils porteraient au Veglione du -mardi. Barett et son amie seraient en satin -blanc fleuri d'œillets et de mimosas. La lettre -était signée: <i>Une femme qui se venge, car elle -l'aimait comme vous</i>.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_43" id="Page_43">[Pg 43]</a></span></p> - -<p>Cette lettre! le cœur me chavirait sous les -côtes en la lisant, et j'avais dans les veines le -froid de la mort et la brûlure de la fièvre. Une -angoisse m'étouffait, car cette lettre était la preuve -de la double trahison.</p> - -<p>«Trompée, certes, je savais qu'il me trompait -depuis longtemps, mais pas avec cette duplicité -et ce cynisme, dans le pays même, à une heure -d'Antibes où personne n'ignore que cet homme -est mon amant, et puis je le haïssais pour ce -dernier mensonge, ce départ prétexté à Paris! -Il avait menti comme une fille, lui que je croyais -un homme; alors la fureur m'aveuglait; et décidée -à tout, avide de scandale, je partais pour -Nice, y descendais à l'hôtel et allais à ce Veglione. -Vous m'y avez vue rôder, comme une -bête blessée, au milieu des quolibets des couloirs; -vous avez vu mon geste et vous avez -deviné ma détresse, ma honte et ma douleur. -Pourquoi reviendrais-je sur cette scène? Vous -m'avez secourue, défendue, sauvée; votre bonté -vous a averti, vous, et vous avez eu pitié de -l'agonie d'âme que je traînais, ce jour-là, au -milieu de ces viveurs.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_44" id="Page_44">[Pg 44]</a></span></p> - -<p>«On m'avait dupée, bafouée, on avait tablé sur -ma passion et ma jalousie; quelqu'un avait pris -comme hochet et mon angoisse et ma peine. Et -l'instigateur de cette abominable comédie, l'auteur -de la lettre dénonciatrice, savez-vous où je -le découvrais? Chez moi, le lendemain même, -à ma table. A sa façon mielleuse de s'informer -de ma santé, à son inquiétude affectée à propos -de ma pâleur et de la cernure de mes yeux, à la -joie mal dissimulée de son regard faux et cruel, -je reconnaissais dans mon mari l'affreux mystificateur -de la nuit. C'est le duc qui m'avait fait -adresser cette lettre, je n'en pouvais plus douter. -Le rayonnement de toute sa face de fourbe le -trahissait encore plus que son effort d'obséquiosité. -Ebernstein avait ajouté cette lâcheté à tant -d'autres, car le duc... si vous saviez, si vous -saviez...»</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_45" id="Page_45">[Pg 45]</a></span></p> - - - - -<h3><a name="AME_III" id="AME_III">III</a></h3> - -<h3>IDYLLE PRINCIÈRE</h3> - - -<p>«—Le duc! mais il a été le mauvais génie -de mon existence. C'est lui qui m'a faite ce que -je suis! Son ombre a pesé sur toute ma vie. Si -vous saviez, si vous saviez!...» La duchesse -s'était levée et, appuyée des deux mains sur -la table, regardait éperdument de Bergues dans -les yeux, puis elle se laissait retomber sur le -divan, le bras gauche posé sur un coussin; de -la main droite elle s'appliquait sur la joue une -grosse rose prise à la gerbe de la buire de -cristal. Elle rafraîchissait ainsi aux pétales la -fièvre de ses pommettes; la honte les avait faites -brûlantes. Elle continuait de se tamponner le -visage avec la fleur; et ce mouvement machinal, -le jeune homme se souvenait l'avoir déjà<span class="pagenum"><a name="Page_46" id="Page_46">[Pg 46]</a></span> -surpris chez des êtres malades de la poitrine, à -l'heure où monte la fièvre du soir.</p> - -<p>«Je n'ai pas à me défendre, je ne cherche -pas à me justifier, mais pourtant si j'avais eu -un autre mari, je ne serais pas descendue où -j'en suis... le Duc! Si vous connaissiez l'enfance -que j'ai eue dans cette petite cour patriarcale -et démodée de Scaterberg, notre éducation -et nos jeux de jeunes filles à mes sœurs et -moi... Mes sœurs! si vous aviez connu mes -sœurs!.., leurs yeux plus grands que l'innocence, -leur belle santé d'âme et de corps, leur -gaîté de pensionnaires dans ce grand parc -d'Emerfield où nous voulait libres et grandies en -pleine nature un père imbu des idées de Jean-Jacques -et demeuré, en plein <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle, -enthousiaste des <i>Confessions</i>. Et ce domaine -d'Emerfield, au cœur du Tyrol autrichien, ses -horizons de montagnes et de forêts séculaires, -son immense parc aux pentes boisées de sapins, -qui descendaient à un petit lac, un lac moiré -d'ombre aux eaux bleu paon, comme le Konigsee -de Salzbourg, ces paysages de légende et -de rêve que célèbrent tous les conteurs allemands,<span class="pagenum"><a name="Page_47" id="Page_47">[Pg 47]</a></span> -et les mœurs naïves des cœurs braves -et simples que sont restés les montagnards de -chez nous!... Dire que c'est dans cette fraîcheur -et cet apaisement, parmi ces âmes robustes -et saines, dans la gravité calme et souriante -d'une vie contemplative que je suis née, que -j'ai grandi, moi la duchesse d'Ebernstein-Asmidoff. -Et le scandale de ma vie actuelle en -Riviera a débuté par une enfance de princesse -de conte, dans les parfums de résine et de -menthe sauvage d'un parc héréditaire, parmi -des reflets de neige et de bois de sapins, dans -un pays de bûcherons, de pâtres et de chasseurs -d'izards, au milieu du songe des lacs et du -fracas des torrents!»</p> - -<p>La rose rouge que la duchesse appuyait sur -ses joues s'était effeuillée. Elle en avait pris -une autre et en promenait avidement les pétales -sur son visage brun. On eût dit qu'elle respirait -le parfum du passé dans celui de la fleur et -demandait à cette amie odorante et muette le -courage de poursuivre. La duchesse continuait. -«—Mes sœurs étaient autrement jolies que -moi, mais je passais bien à tort pour la plus<span class="pagenum"><a name="Page_48" id="Page_48">[Pg 48]</a></span> -intelligente. J'avais surtout plus de décision, -j'étais l'énergique de la famille. Il y a du sang -espagnol dans notre branche, apporté là par -une grand'mère, née Toloza-Cœli, et cette -goutte de sang et de soleil, j'ai tout lieu de -croire que c'est moi qui l'ai dans les veines. -Mes sœurs étaient mélancoliques et douces, -moi j'étais volontaire et taciturne et, petite -fille, j'avais déjà ce teint de bile qui jure si violemment -avec le blond de mes cheveux, et ces -yeux d'orage qui autrefois furent beaux. J'étais -aussi adroite à tous les sports. La décision de -mon caractère, l'énergie que l'on me prêtait et -ma réputation d'écuyère accomplie fixèrent le -choix du duc régnant de Finlande: il demanda -ma main à mon père pour son fils.</p> - -<p>«Le duc héritier (il a abdiqué depuis en -faveur de son frère) était un grand jeune -homme blond, régulièrement beau de cette beauté -classique qu'ont tous les Ebernstein. Le duc -Otto n'avait alors que vingt-cinq ans, moi j'en -avais dix-neuf. Le prince de Finlande était assez -sauvage; il vivait éloigné des affaires avec une -horreur marquée pour les fêtes de la Cour; il<span class="pagenum"><a name="Page_49" id="Page_49">[Pg 49]</a></span> -s'occupait passionnément de musique. Très artiste, -son indifférence politique faisait craindre -en lui une sorte de Louis II de Bavière, et l'assidue -présence auprès de lui de Berkestoff, le -compositeur russe, n'était pas faite pour endormir -les appréhensions des siens. On redoutait -fort à Milerschurt l'influence du favori.</p> - -<p>«Une femme de tête était nécessaire auprès -de ce duc indolent et chimérique et l'on songea -à moi. Le duc Otto vint à Emerfield, invité par -mon père à la demande du sien; il se présenta -en fiancé et j'aimais de suite, moi, de toutes -les forces de mon sang et de mon âme ce -beau prince mélancolique à la stature de dieu -scandinave, au profil grave et fier de héros -danois.</p> - -<p>«On nous maria...! Ce que furent ce mariage -et la nuit de ces noces! L'une et l'autre appartiennent -autant au drame qu'à l'opérette, tant -le ridicule en fut tragique et déroutant... Le duc -n'est pas même un vicieux, c'est pis. C'est un -impuissant. Il y a dans le vice une fatalité et -une tristesse qui peuvent émouvoir; et dans -l'ardeur aveugle de certains aberrés à courir à<span class="pagenum"><a name="Page_50" id="Page_50">[Pg 50]</a></span> -leur perte apparaît parfois le grandiose des destinées -inévitables, toute la détresse des tares -héréditaires, magnifiées dans Euripide et -Eschyle. Le duc n'est qu'un frigide, comme on -disait au grand siècle, mais compliqué d'un -exaspéré misogyne. Il a l'horreur et la haine de -la femme, pis, il a horreur et la haine de -l'amour et c'est là son crime, car sa tare physique -et la lâcheté de son mariage, de ce mariage -consenti pour complaire aux siens, je les lui -aurais pardonnées si dès le premier jour il ne -s'était acharné et complu à semer dans ma vie -la ruine et le désespoir.</p> - -<p>«Le baiser glacé dont il effleurait mon front, -le premier soir au seuil de l'appartement nuptial, -il ne le renouvela jamais. Je n'avais fait que -changer de nom et de résidence et, de princesse -de Scaterberg devenue duchesse d'Ebernstein, -je n'en demeurai pas moins implacablement -jeune fille. Quoique un peu déconcertée et surprise, -je me serais résignée à mon sort, si les -yeux moqueurs des autres femmes et les questions -perfides des princesses ne m'avaient enfin -avertie. J'étais seule, sans défense sur une terre<span class="pagenum"><a name="Page_51" id="Page_51">[Pg 51]</a></span> -étrangère, ou ma qualité d'Autrichienne était -presque une offense; il ne me fut bientôt plus -permis d'ignorer l'hostilité de la Cour.</p> - -<p>«Echos de l'opinion populaire, certains -journaux s'enhardirent jusqu'à l'insulte. On -s'étonna de la stérilité de l'étrangère; le peuple -réclama une grossesse. Je me cabrais et, enfin -émue après dix mois d'affronts dévorés et subis, -un soir je pris mon courage à deux mains et -pénétrai chez le duc. Je l'informais de l'attitude -des siens vis-à-vis de sa femme, et lui expliquais -clairement ce que son peuple réclamait de -moi.</p> - -<p>«Je me souviendrai toujours de cette soirée. -Le duc était dans son cabinet de travail, installé -devant une table où il notait une fugue qu'il -avait composée quelques jours auparavant. Je -vois encore les grandes orgues régnant au fond -de la pièce et leurs tuyaux argentés qui montaient -jusqu'au plafond. Il ne levait même pas -la tête et continuait d'écrire; je posais une -main sur une pile de partitions et, pendant que -la plume criait sur le parchemin, je lui exposais -ma requête. Ma voix me semblait étrangement<span class="pagenum"><a name="Page_52" id="Page_52">[Pg 52]</a></span> -changée dans le silence. Le duc daignait -enfin lever le front: «Des enfants, mais il ne -tient qu'à vous d'en avoir, madame. Arrangez-vous -en conséquence. Je vous laisse absolument -libre, cela ne me regarde pas.»</p> - -<p>«Il s'était mis debout, me faisait un grand -salut et, traversant le hall, pénétrait dans sa -chambre. Il en poussait le verrou.</p> - -<p>«Je demeurai indignée, stupéfaite.</p> - -<p>«Et alors... la déchéance commença. Le duc -l'avait voulu.</p> - -<p>«Ce fut d'abord lente, avec mille précautions -et toutes les dérobades de l'hypocrisie, la première -chute et le premier amant: un aide de -camp de mon mari. Un étrange hasard m'en -imposait depuis cinq mois la continuelle présence. -Le comte Nurlo n'avait pour lui que sa -prestance et sa moustache fine de bel officier. Il -m'aima comme aux ordres et j'ai depuis soupçonné -le duc de l'avoir posté là sur mes pas -avec la consigne de devenir mon amant. Je me -lassais vite de ce fantoche, j'étais ardente et -volontaire. La révélation de l'homme avait -éveillé en moi un tempérament. Après celui-là,<span class="pagenum"><a name="Page_53" id="Page_53">[Pg 53]</a></span> -ce fut un autre, je n'avais encore que de la -curiosité, mais combien sensuelle; mais d'intrigue -en intrigue et d'aventure en aventure, -dans cette Cour ennemie et complice, j'aboutissais -vite au scandale. Il fut immense, aggravé -des rumeurs équivoques qui couraient sur le -duc. Il venait d'imposer à l'Opéra de Milerschurt -la dernière œuvre de Berkestorff. Une -cabale s'était formée contre le favori. A la première -représentation de son <i>Néron</i>, des sifflets -et des huées accueillirent notre entrée dans la -loge ducale. <i>Claude</i> et <i>Messaline</i> furent les -noms dont on nous salua; le public avait adopté -l'époque du drame. La force armée fit évacuer -la salle, ce fut un esclandre européen.</p> - -<p>«Le maître de la police fut destitué, mais le -duc dut signer son abdication en faveur de son -frère, et notre beau-père nous conseilla de -voyager. En Finlande, les conseils sont des -ordres. Les médecins prescrivaient le Midi pour -le duc Otto. Surmené par les veilles et ses travaux -de musicien, neurasthénique comme tout -artiste, il était menacé de tuberculose et ne se -rétablirait que sur la Riviera.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_54" id="Page_54">[Pg 54]</a></span></p> - -<p>«La Riviera! Le duc accueillait la décision -paternelle comme une délivrance; il avait horreur -de la Finlande et de la vie grossière et -dure de ce pays. Il avait toujours rêvé des ciels -de soie et des horizons de golfes et de promontoires -du lac méditerranéen.</p> - -<p>«La Riviera! Je n'avais jamais pu, moi, prononcer -ce nom sans évoquer des vergers d'oliviers, -des jardins de cyprès tout foisonnants -de lentisques et de palmes. La Riviera et ses -bosquets parfumés d'orangers! La Riviera! -Nous aurions pu être si heureux là, si mon -mari l'avait voulu! La Riviera pour nous, avec -notre fortune et la complète indépendance de la -couronne abdiquée, mais c'était l'enchantement -d'une vie quasi-féérique dans un jardin d'Armide, -là devant cette mer fluide de clartés, -dans ce décor d'apothéose.»</p> - -<p>La duchesse s'était levée et, saisissant la -main de de Bergue, l'avait brusquement entraîné -devant la glace sans tain de la baie: La Pergola -occupe la pointe du cap d'Antibes, et, de l'angle -de la pièce où elle l'avait conduite, la masse de -l'Estérel ravinée d'améthyste et crêtée d'iris<span class="pagenum"><a name="Page_55" id="Page_55">[Pg 55]</a></span> -surgissait, posée à plat sur une mer d'or pâle, -avec la précision d'une découpure. Irréelle et -chimérique, c'était une montagne d'écran japonais. -Un ciel ardent et tendre, d'un rose de fleur -de pêcher, flambait derrière l'arabesque violette, -imposait dans le crépuscule une vision d'Extrême-Orient -et par la glace sans tain, que la -duchesse venait d'entr'ouvrir, une odeur vanillée -et sucrée de jasmin montait, mêlée à des saveurs -de sel; une treille enguirlandée de bégonias et -de capucines courait autour de la maison; le -soir la faisait fumer comme un immense encensoir: -«La Riviera, le duc a trouvé le moyen -d'empoisonner ce divin exil?»</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_56" id="Page_56">[Pg 56]</a></span></p> - - - - -<h3><a name="AME_IV" id="AME_IV">IV</a></h3> - -<h3>LE SECRET DE LA DUCHESSE</h3> - - -<p>«Oui, ce pays est admirable. Ce golfe Juan et -cette baie de Cannes dans leur cirque ouvert de -montagnes, Alpilles en amphithéâtre aux cimes -blanches de neige et groupes boisés de l'Estérel, -tout cela vaut en effet la corniche Ligure -de Gênes à Livourne, Rappalo, la Spezzia -Nervi, les carrières de Carrare; et le golfe de -Naples n'est pas plus beau que la baie des -Anges, vue des hauteurs du Mont-Baron. Oui, -cette Riviera est une côte enchantée malgré -son pullulement d'hôtels et de villas, mais son -climat est traître et meurtrier, et en vérité je ne -sais si je ne dois pas maudire l'énervante douceur -de ce ciel d'opéra.» La duchesse, debout -dans l'embrasure de la baie, suivait d'un regard<span class="pagenum"><a name="Page_57" id="Page_57">[Pg 57]</a></span> -éperdu l'incendie du couchant et l'agonie de -nuances, la changeante agonie de la montagne -et de la mer. Elle continuait comme se parlant -à elle-même:</p> - -<p>«Cette Riviera!... C'est de notre arrivée en -Riviera que datent mes malheurs. Qu'est-ce que -les scandales de Milerschurt et d'Emerfield -auprès de la vie que j'ai menée ici! En Finlande -le duc était un mari indifférent et hautain. -Occupé de choses d'art, à peine daignait-il -s'apercevoir que j'existais, mais une fois dans -cette terre promise et dangereuse de la Provence, -un homme inconnu se révélait en lui, -un tyran que je ne soupçonnais pas, un despote -ennuyé et cruel, qui fait le mal pour le -plaisir du mal et jouit férocement de la souffrance. -Un satrape excédé perçait vite sous son -masque de musicien épris de contrepoint et de -fugue. Et ce furent toutes les lâchetés d'un -Tibère, toutes les fourberies, toutes les férocités, -toutes les complications bysantines d'une âme -d'eunuque amoureuse de pièges et d'intrigues... -et il n'était pas ainsi avant notre séjour à Antibes. -C'est dans cette villa, à l'ombre découpée<span class="pagenum"><a name="Page_58" id="Page_58">[Pg 58]</a></span> -de ces treilles et de ces vergers d'oliviers -qu'éclatait sa haine sacrilège de l'amour.</p> - -<p>«Certes, la duplicité était en lui, mais ce climat -l'exaspéra. C'est la mollesse de ce pays, qui -dénoue d'abord la volonté comme une écharpe -pour la tendre ensuite comme un arc, dans la -sécheresse ardente de son mistral. C'est l'âpreté -de ces jours de bourrasque et de poussière, la -fièvre permanente bercée dans ces vagues sans -flux et sans reflux et, par-dessus tout, ces effluves -de caresses et rut éparses dans l'unanime -consentement des choses et des êtres à l'amour, -c'est toute cette nature complice qui, en exacerbant -mes sens, redoublait chez lui la rage de -son impuissance; et ce soleil menteur, à la fois -brûlant et glacé, qui pompe le cerveau et détraque -le système nerveux, voilà le grand coupable -et, dans le drame où nous sommes tous deux -acteurs, marionnettes aveugles avec des instincts -pour fils, c'est le climat de ce pays qui -joua le rôle de la fatalité.</p> - -<p>«Le duc travaillait mal à Milerschurt. Ici, il -cessa complètement de travailler. Il eut beau -s'entourer de compositeurs italiens, d'organistes<span class="pagenum"><a name="Page_59" id="Page_59">[Pg 59]</a></span> -sans emploi et de vagues maîtres de chapelle, -cette mer et ces montagnes annihilaient -en lui toute imagination, toute puissance de -labeur. Mais ce pays l'avait pris et, captif involontaire -de son charme, il ne voulait plus le -quitter. De cette incapacité au travail naquit -mon infortune.</p> - -<p>«Dans son oisiveté il conçut contre moi -une effroyable rancune; toute sa veulerie s'aigrit -en haine. Il envia mon bonheur, il envia -jusqu'à mes amants. Lui, le misogyne et le frigide, -à qui la nature a refusé la joie des possessions, -il s'ulcéra dans sa solitude d'une -hideuse animosité d'eunuque et d'impuissant.</p> - -<p>«Moi, j'étais amoureuse et éperdument. Je -n'ai connu vraiment la passion que dans ce -pays. En Finlande mes aventures n'avaient été -que des coups de dépit, des représailles fébriles -d'épouse délaissée, des réponses du tic au tac à -l'outrageante froideur de mon mari. Ici, seulement, -je devins femme. Cette Riviera dont, -jeune fille, je ne pouvais pas prononcer le nom -sans un frémissement de tout mon être, ne -m'avait pas déçu, la vision s'était réalisée, telle<span class="pagenum"><a name="Page_60" id="Page_60">[Pg 60]</a></span> -que l'évoquaient mes lointaines songeries d'enfant. -La vie, que j'avais vécue jusqu'alors, m'apparut -terne et grise, et c'est dans cette Pergola que -l'existence commença vraiment pour moi. J'y -aimai le comte Zicco et le chevalier Contaldini -et ce furent là vraiment les deux grandes passions -de ma vie.</p> - -<p>«J'ai connu sous ces treilles de jasmin de -Virginie et dans ces allées de cyprès d'inoubliables -heures. Leur souvenir m'y fixe à -jamais. Combien de fois j'y bénis mon exil et -la décision du prince à qui je devais tout ce -bonheur. J'y connus même la beauté, car, le -croiriez-vous, monsieur, transfigurée par la -passion, j'étais devenue presque jolie, oui, jolie -dans la montée des sèves, la vibration de -la lumière et l'épanouissement de tant de -fleurs.</p> - -<p>«J'avais compté sans la haine du duc. Il ne -put supporter le spectacle de ma joie et je -payais bientôt chèrement les heures d'ivresse -qu'il m'avait permises en somme, puisque lui-même -m'avait poussée aux aventures. Le duc -me voulait bien mère, mais ne me voulait pas<span class="pagenum"><a name="Page_61" id="Page_61">[Pg 61]</a></span> -amante, et c'est l'amante seule qui s'était révélée -en moi.</p> - -<p>«Je vivais dans un tel éblouissement que je -ne remarquais même pas cette animosité et -cette envie embusquées et guetteuses. Ce fut, -de la part du duc, une haine de prêtre et de -vieille femme contre la jeunesse et l'amour, -une haine ulcérée de rancœur jalouse qui -attend son heure, patiente et épie. Je ne fus pas -longtemps sans en ressentir les effets. Le duc -savait où me frapper.</p> - -<p>«Le comte Zicco était notre hôte. Le duc -l'avait attaché à son service, il dirigeait le haras -que nous possédions à Saint-Raphaël et dressait -les chevaux de mon mari. Il m'accompagnait -souvent dans mes promenades et me servait -d'écuyer. A Emerfield, j'étais l'amazone de la -famille. Le comte Zicco n'avait pas de fortune: -le duc lui faisait vingt-quatre mille francs par -an et j'en étais arrivée, dans mon amour -aveugle, à une sorte de gratitude envers mon -mari.</p> - -<p>«Le 6 avril 1895, Zicco montait dans le parc -un alezan hongrois qui m'était destiné. C'était<span class="pagenum"><a name="Page_62" id="Page_62">[Pg 62]</a></span> -une bête assez capricieuse, mais déjà assouplie -par la main de Zicco qui la sortait tous les matins, -depuis quinze jours. Tout à coup le cheval -faisait un brusque écart et, prenant le mors aux -dents, allait s'abattre contre une énorme touffe -de cactus. On rapporta le comte dans un état -lamentable, il avait la poitrine écrasée et mourut -le jour même à cinq heures. Le duc assista -à son agonie et je n'appris l'horrible événement -que le soir, à mon retour de Cannes où je -déjeunais ce jour-là. Ce fut le premier malheur -abattu sur la Pergola.</p> - -<p>«Ma douleur fut immense, j'en porte encore -la blessure. Je demeurais un an confinée dans -mon deuil. Puis le duc exigeait que je reprisse -ma vie mondaine; la maladie que j'avais prétextée -avait assez duré. L'Opéra de Nice montait -la <i>Transtévérine</i>, du duc d'Ebernstein, et la -Pergola devait se rouvrir aux invités pour une -série de dîners et de réceptions nécessaires au -succès de l'œuvre; je me résignais et m'attelais -à la gloire de mon mari... Le soir de la première, -le duc amenait dans ma loge le chevalier -Contaldini... Six mois après, nous étions, Contaldini,<span class="pagenum"><a name="Page_63" id="Page_63">[Pg 63]</a></span> -le duc et moi, à Saint-Moritz. Le duc ne -pouvait plus se passer du bel Italien, j'étais -devenue sa maîtresse.</p> - -<p>«Notre liaison dura plus d'un an. Contaldini -habitait Monte-Carlo, nous nous rencontrions à -Nice; mais ma santé était demeurée ébranlée de -la catastrophe de Zicco et le médecin m'imposa -de nouveau l'Engadine. Saint-Moritz nous revit -le duc, le chevalier et moi.</p> - -<p>«Le duc et Contaldini chassaient souvent -dans la montagne. Accompagnés d'une escouade -de guides, c'étaient moins des chasses que des -excursions qui duraient parfois plusieurs jours. -Un soir, le duc rentrait seul. Entraîné à la poursuite -d'un chamois, le chevalier avait perdu -pied au tournant d'une sente et roulé dans la -précipice; le duc rentrait avec les guides pour -chercher des échelles et des cordes et tâcher de -retrouver le corps. Ils revinrent deux jours -après, sans le cadavre. Contaldini avait dû -glisser dans quelque ancienne crevasse. Le glacier -le gardait. Nous partions le lendemain -même pour Bayreuth.</p> - -<p>«J'étais anéantie de désespoir, anesthésiée<span class="pagenum"><a name="Page_64" id="Page_64">[Pg 64]</a></span> -d'épouvante; ma stupeur était telle que je me -laissais emmener; le duc retrouvait là tous les -wagnériens des deux mondes accourus pour -communier sous les espèces du Maître: on -donnait la Tétralogie.</p> - -<p>«J'étais tellement ivre de détresse que je -suivis le duc au théâtre, j'aimais mieux tout -que la solitude. J'assistai d'abord à l'<i>Or du -Rhin</i> et le lendemain à la <i>Walkure</i>... La -<i>Walkure</i>, je m'en souviendrai toujours. Malgré -l'obscurité de la salle, c'est pendant cet opéra -que j'eus tout à coup l'épouvantable conscience -de la culpabilité de mon mari.</p> - -<p>«C'était pendant le second acte, Sieglinde est -pantelante, évanouie sur les rochers; au loin, -dans les gorges rocheuses, la meute d'Huding -aboie, les cors font rage et sonnent la curée des -deux amants; le terrible motif du tueur de -loups monte et grandit à travers les vallées, -gagne les sommets et, comme une mer, emplit -toute la scène. Siegmund s'élance à travers les -blocs de granit, brandissant son épée, et répond -à l'appel.</p> - -<p>«Ce final du deuxième acte de la <i>Walkure</i>,<span class="pagenum"><a name="Page_65" id="Page_65">[Pg 65]</a></span> -c'est le triomphe de la vengeance du mari. -Je sentais le regard du duc peser sur moi. -La salle était bien sombre, mais, sous l'obsession -de cet œil opprimant, une étrange clarté se fit -soudain en moi; je vis le duc sourire et je compris!</p> - -<p>«Je compris quelle main avait précipité la -mort de Zicco et de Contaldini; et pourtant le -duc n'était pas jaloux, je lui suis indifférente. -Si le duc d'Ebernstein a tué mes deux amants, -c'est pour le seul plaisir de me faire souffrir et -de me voir souffrir... Cette cruauté, les Ebernstein -l'ont tous dans le sang et une barbare -étiquette la cultive soigneusement dans leur -cœur. Oh cette cour de Finlande, où j'ai vu -fouetter des pauvres petits enfants du peuple en -présence de mes jeunes neveux, en exemple et -en punition de peccadilles d'écoliers commises -par les princes. Tel est le système d'éducation à -la cour de Milerschurt, et je connais assez maintenant -mon mari pour être convaincue du plaisir -qu'il devait prendre enfant à ces corrections -exemplaires.</p> - -<p>«Lui seul a suscité les accidents qui m'ont<span class="pagenum"><a name="Page_66" id="Page_66">[Pg 66]</a></span> -deux fois atteinte et brisée dans Zicco et Contaldini, -et ne croyez pas que mon chagrin m'hallucine! -J'en ai eu les preuves depuis.</p> - -<p>«Rentrée à Antibes, j'ai fait une enquête aux -écuries, j'ai interrogé les palefreniers et les -lads, j'ai été jusque dans un garage à Nice -interviewer un ancien cocher devenu chauffeur -et, à prix d'or, j'ai su, j'ai appris.</p> - -<p>«L'alezan que montait Zicco, le matin de la -catastrophe, avait été drogué; un mélange -d'avoine et de graines de chanvre, trempées -de champagne et d'eau-de-vie, avait été donné à -la bête. L'homme qui a pu commettre cette infamie -est capable de recommencer, n'est-ce pas? -la mort de Contaldini le prouve. Néanmoins, -le duc maintenant a peur, il se sent deviné, il -se sent démasqué car, hors de moi à mon retour -de Nice, le soir du jour où j'y appris la vérité, -j'osais lui dire: «Arrangez-vous, monsieur, -pour que mes amants ne meurent plus de mort -subite, autrement je déposerai une plainte au -parquet. Arrangez-vous aussi pour que je ne -meure pas la première, car j'ai pris mes précautions -et vous pourriez avoir des ennuis, et je<span class="pagenum"><a name="Page_67" id="Page_67">[Pg 67]</a></span> -le regretterai pour la famille des Ebernstein.»</p> - -<p>«Et voilà pourquoi le duc se contente maintenant -de fournir des maîtresses jeunes et jolies -aux hommes que j'aime, en un mot à me -suborner mes favoris et à me mystifier, et me -pousser, folle de rage et de désespoir, au scandale -dont vous m'avez sauvée, monsieur, la -nuit du dernier Veglione.»</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_69" id="Page_69">[Pg 69]</a></span></p> - - - - -<h2><a name="LA_VILLA_DES_CYPRES" id="LA_VILLA_DES_CYPRES">LA VILLA DES CYPRÈS</a></h2> - - - -<hr class="chap" /> -<h3><a name="VILLA_I" id="VILLA_I">I</a></h3> - -<h3>LA VILLA DES CYPRÈS</h3> - - -<p>Nous revenions de la Mortola, la splendide -propriété où lord Hambury dépense quatre-vingt -mille francs par an; les quatre-vingt mille francs -d'horticulteurs, de fleurs exotiques et d'arbustes -rares, qui font de ce ravin sauvage, entre Vintimille -et Menton, le plus admirable jardin d'Italie -et même d'Afrique que puisse rêver le voyageur; -la Mortola, Eden unique surgi entre l'Alpille -et la mer à force de volonté et à coups de -millions, la Mortola dont la somnolente et soleilleuse -mollesse, dans l'engourdissement de tant de -parfums et d'essences multiples, éternise aux<span class="pagenum"><a name="Page_70" id="Page_70">[Pg 70]</a></span> -pentes de la Riviera la magique vision d'un domaine -de fées; la Mortola, jaillissante de tiges et -d'ombelles et de palmes et de tant de cyprès -échelonnés sur la soie bleue du large; la Mortola -aux pelouses étoilées de tant d'anémones et -d'iris violâtres, que l'Arioste y eût voulu le jardin -d'Armide, et Botticelli le bosquet d'orangers -de sa Primavera; la Mortola, immense bouquet -de fleurs effeuillé dans la mer.</p> - -<p>Nous revenions donc de la Mortola. Nous -avions déjà dépassé le restaurant Garibaldi et -descendions vers Caravan par la Corniche, et -l'ombre avec nous descendait sur la route, -creusant de traits profonds le ravinement des -roches, au pied des petites maisons inondées de -lumière de Grimaldi, le village italien, premier -berceau des princes de Monaco. Grimaldi, -Monaco! toute une Italie batailleuse et chevaleresque, -guerres de partisans, condottieri et -pirates, rapines féodales, aventures galantes et -sanglantes amours, tout un passé de métal et de -soie, retentissant d'armures et bruissant de guitares, -s'évoquait et chantait devant nous, figé -dans la poussière et l'or du crépuscule, dans le<span class="pagenum"><a name="Page_71" id="Page_71">[Pg 71]</a></span> -décor épique et pourtant si sensuel des montagnes -de Menton.</p> - -<p>Des bruits de charroi traînaient sur les pentes, -et, comme dans un tableau de primitif, le vieux -Menton, son petit port et son môle se détachaient -avec une précision de découpure sur la -pâleur moirée d'une mer immobile aux luisances -de miroir; et déjà, Caravan commençait. La -montagne s'essaimait de villas, la route se bordait -de terrasses. Des retombées de géraniums -roses, des étoiles bleues de clématites allumaient -des clartés dans le vert glauque des cactus et -des oliviers du chemin, villas claires, souriantes -et coquettes, nichées comme des tourterelles -dans la verdure, aux flancs rocailleux de -l'Alpille, et toutes roses dans le couchant de -l'adieu du soleil.</p> - -<p>Un long bâtiment à deux étages, aux persiennes -hermétiquement closes, détonnait au -milieu de toute cette gaieté. Il s'adossait à la -montagne, séparé de la route par trois terrasses -superposées, trois terrasses à l'italienne et toutes -les trois bordées de cyprès. Ces trois rangs de -hautes quenouilles de bronze, échelonnées au<span class="pagenum"><a name="Page_72" id="Page_72">[Pg 72]</a></span> -pied de ce logis aveugle, en aggravaient étrangement -la tristesse. Le cyprès, symbole de deuil -pour les peuples du Nord qui en ornent leurs -cimetières, est un symbole de joie pour les races -du Midi. La Provence les plante autour de ses -mas, et la Riviera en fait des murailles vivantes -et vertes pour protéger du vent les roses de ses -jardins.</p> - -<p>Dans sa solitude et dans son abandon, la maison -aux trois terrasses et son escorte de cyprès, -n'en prenaient pas moins un glacial aspect de -tombe; d'étroits parterres de violettes, étalés en -longueur devant chaque balustre, ajoutaient par -leur grâce austère et symétrique à l'impression -funèbre de ce logis mort.</p> - -<p>Même dans la gloire du couchant, la demeure -aveugle restait baignée d'ombre. On eût dit que -la lumière craignait d'effleurer toutes ces tristesses -et tout ce noir.</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Il est des larmes dans les choses!<br /></span> -</div></div> - -<p>Et devant le décor médité et voulu de cette -villa lugubre un petit frisson me courait sur la -peau. Instinctivement je pressais le pas.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_73" id="Page_73">[Pg 73]</a></span></p> - -<p>—Ralentissons plutôt, me chuchotait Maxence, -et saluons même, si vous le voulez bien; car ici -veille et se survit à elle-même une profonde et -noble douleur.</p> - -<p>—Comment! quelqu'un habite cette tombe?</p> - -<p>—Oui, et vous l'avez deviné, car vous êtes -tout pâle, mon ami. Il y a une vie murée derrière -cette façade et ces persiennes closes. Une -âme obscure s'y obstine dans le regret et dans -le désespoir.</p> - -<p>—Alors cette villa a une légende?</p> - -<p>—Non, elle l'aura un jour. En ce moment -c'est encore de l'histoire et peut-être une des plus -navrantes que je sache. Près de douze cent mille -francs de rentes dorment au fond de cette -demeure; douze cent mille francs qui, à la mort -de lady Faringhers, iront alimenter à travers -l'Angleterre et les Indes les hôpitaux fondés par -Sa Très Gracieuse Majesté en faveur de ses -fidèles marins.</p> - -<p>—Lady Faringhers! je connais ce nom.</p> - -<p>—Parbleu! toute la Riviera le connaît ou -plutôt l'a connu. Lady Faringhers, il y a vingt -ans, avait la maison la plus ouverte et le salon<span class="pagenum"><a name="Page_74" id="Page_74">[Pg 74]</a></span> -le plus recherché de Cannes. La villa des Cyprès, -que nous longeons en ce moment, n'était qu'un -vide-bouteilles, une fantaisie que lord Faringhers -avait eue, un but à donner à ses promenades -entre Cannes et Menton. Lady Faringhers l'habite -maintenant, hiver comme été. Il y a quinze -ans, vous m'entendez, quinze ans que Lady -Faringhers n'a quitté cette maison. Elle n'en -sort jamais; on n'y reçoit personne. Jamais ces -persiennes ne bougent. Nul dans le pays ne peut -se vanter de les avoir vues ouvertes.</p> - -<p>Comment la recluse, qui s'est enterrée vivante -en cet <i>in-pace</i>, volontairement aveugle devant -le plus bel horizon du monde, peut-elle vivre -dans ces ténèbres et cette cécité? Ceci est un -mystère; à vous de mieux le pénétrer. Lady -Faringhers n'a auprès d'elle que deux vieux serviteurs, -deux vieux Caleb d'une époque et d'une -race abolies, qui doivent être royalement payés, -car on n'épouse pas la douleur des autres. -Lady Faringhers s'est d'elle-même rayée de la -vie. Morte à toute ambition, morte à toute espérance, -une seule idée, mais immuable survit en -elle: imposer son deuil à ce pays de lumière et<span class="pagenum"><a name="Page_75" id="Page_75">[Pg 75]</a></span> -de joie, et de l'ombre de ses cyprès, de la sévérité -voulue de ses parterres attrister cette route -passagère et chantante qui mène en Italie, dans -de l'aventure et du soleil. Tout l'orgueil de la -race anglo-saxonne se retrouve là, cette fierté -du splendide isolement, dont l'Angleterre s'enivre, -mais à la condition d'en faire sentir au -monde l'oppression et le poids; et c'est là la -force de cette race! Elle ne vit et ne se -survit que par son instinct dominateur. Lady -Faringhers est peut-être la plus malheureuse et -la plus douloureuse des femmes. Riche et de -quelles richesses, et très belle encore, il y a -quinze ans (et rien ne dit que cette beauté ne -survive), elle a renoncé au monde, mais elle -veut que le monde sente peser sur lui son écrasante -douleur. Et cette douleur, elle l'étale au -flanc lumineux de cette montagne et le long de -ses fûts de cyprès. Tombé de ces terrasses funèbres, -c'est comme un manteau de glace et de -plomb qui descend sur la route et nous étreint -au cœur, vous, comme le roulier dont la charrette -nous précède. Inconsciemment, voyez, en -longeant ce grand mur, il accélère le pas de ses<span class="pagenum"><a name="Page_76" id="Page_76">[Pg 76]</a></span> -chevaux... Les cyprès de Lady Faringhers! ils -étaient bien petits quand elle vint s'installer ici, -il y a quinze ans. Ma parole! je crois que -durant la longueur des nuits elle en écoute -croître et pousser sourdement les racines, et, -comme eût dit d'Aurevilly, leurs puissantes -racines lui poussent dans le cœur.</p> - -<p>—Mais, c'est presque une <i>Diabolique</i> que vous -me racontez, Maxence. Quel amour inouï, quelle -passion violente ont pu tisser les crêpes d'un -tel veuvage?</p> - -<p>—Il ne s'agit pas d'amour. Je vous ai dit la -plus noble des douleurs. Lady Faringhers n'est -pas une veuve. C'est une mère.</p> - -<p>—Ah!</p> - -<p>—Oui, l'emmurée vivante de cette solitude -depuis quinze ans n'a pas cessé de regretter un -fils.</p> - -<p>—Un fils?</p> - -<p>—Oui, c'est la plus banale et la plus tragique -histoire. Il y a une vingtaine d'années, Lady -Faringhers restait veuve avec la fabuleuse fortune -que vous savez. Lord Faringhers, Anglais assez -maniaque, obsédé de la folie de la bâtisse,<span class="pagenum"><a name="Page_77" id="Page_77">[Pg 77]</a></span> -comme en témoigne cet énorme vide-bouteilles -(les Faringhers, en dehors de la splendide -installation de Cannes, ont de Saint-Raphaël au -cap Martin toute une série échelonnée de -villas), lord Faringhers, donc, se décidait à -mourir. La veuve, sous ses longs crêpes officiels, -ne pouvait trop regretter cet original; d'ailleurs, -toute l'affection de Lady Faringhers était acquise -à son fils. Cette Ecossaise (car Lady Faringhers -est d'Edimbourg) avait reporté sur le merveilleux -garçon, qu'était lord Herald, toute la tendresse -que n'avait pas su lui inspirer son mari. J'ai -connu ce lord Herald, qui était un homme -admirable. C'était, dans sa splendeur un peu -froide, cette beauté parfaitement grecque qu'on -est tout étonné de retrouver parfois dans la race -anglo-saxonne et de croiser dans une rue de -Londres ou de Birmingham, si loin d'Athènes et -du Parthénon. A vingt-cinq ans, riche des six -cent mille francs de rentes de son père, lord -Herald promenait par le monde la stature et le -profil d'un bas-relief de Phidias. Lady Faringhers -aimait passionnément ce fils. C'était une adoration -presque sauvage, exclusive et jalouse, qui<span class="pagenum"><a name="Page_78" id="Page_78">[Pg 78]</a></span> -n'admettait aucun partage, adoration où il entrait -autant d'orgueil que d'admiration sensuelle, et -qu'il faut bien parfois constater chez les femmes -les plus honnêtes; espèce de frénésie maternelle -où se revanche, on dirait, une sexualité sevrée de -caresses par la froideur ou l'inconstance d'un -époux. Or, ce fils adoré, comme tous les enfants -trop aimés, n'aspirait qu'à secouer le joug -obsédant de cette affection. Enragé de sports -et grâce à sa fortune, maître de sa fantaisie, il -passait huit mois de l'année en mer. Un yacht -somptueusement aménagé, un des plus beaux de -la côte, le menait, d'escale en escale, dans tous -les ports de la Grèce et de l'Asie Mineure. -C'étaient des croisières dans les villes mortes de -l'Adriatique et les golfes des Archipels, des -Baléares à Corfou et des bassins fortifiés de la -Valette aux lagunes mortes des petites cités -vénitiennes. Comme tous ceux de race normande, -lord Herald affectionnait particulièrement la -Sicile. Il passait deux mois de ses hivers à -Palerme et partageait le troisième en de brefs -séjours à Syracuse et à Messine; son port d'attache -avait beau être Cannes, c'était de toute la<span class="pagenum"><a name="Page_79" id="Page_79">[Pg 79]</a></span> -côte méditerranéenne celui où il résidait le moins. -Lord Herald voyageait avec un ami, sir Algernoon -Heridge, le fils cadet de lord Scotland. Les -deux jeunes gens s'étaient connus à l'Université -d'Oxford, s'y étaient liés d'amitié et, quand lord -Herald avait fait aux Grandes Indes le voyage -traditionnel des fils de grandes maisons, le jeune -Faringhers avait exigé comme compagnon son -ex-ami de collège. Heridge, comme tous les -cadets, était sans fortune. Lord Faringhers -vivait encore, il consentait à la fantaisie de son -fils; Herald était assez riche pour emmener qui -bon lui semblait avec lui, et puis ce petit -Heridge était bien né. Lady Faringhers voyait -ce voyage d'un moins bon œil. Elle eût préféré -n'importe quelle maîtresse à la compagnie de ce -jeune homme grave et silencieux. Elle en redoutait -instinctivement la bouche aux lèvres minces -et le regard aigu, d'une eau violette et violente, -sous le battement des longues paupières toujours -mi-closes comme pour dérober ce regard.</p> - -<p>—Mais quelle influence craignez-vous donc? -disait lord Faringhers à sa femme. Il est charmant, -ce petit Heridge.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_80" id="Page_80">[Pg 80]</a></span></p> - -<p>—Oui, charmant comme un chat et souple -comme une vipère.</p> - -<p>—Comme une vipère, voilà bien une opinion -de femme! Vos préventions ne tiennent pas debout. -Mais regardez-les donc. Ce petit Heridge a -l'air d'une fille à côté de notre beau géant.</p> - -<p>—Oui, mais sa bouche ne rit pas et son -regard guette.»</p> - -<p>Les deux jeunes gens étaient partis.</p> - -<p>—Baste! ils reviendront brouillés, avait dit -en matière de consolation lord Faringhers.</p> - -<p>Les deux voyageurs revenaient plus unis; -Herald ne pouvait plus se passer d'Algernoon, -les Grandes Indes les avaient formés. Ils faisaient -à présent la noce ensemble, ils avaient les -mêmes maîtresses, montaient les mêmes chevaux, -couraient les mêmes courses, fréquentaient -les mêmes clubs: lady Faringhers devait -accepter les faits accomplis. Sur ces entrefaites, -lord Faringhers était mort et Herald, promu -lord, héritait des vingt millions paternels. Il -commandait alors, à Douvres, le yacht des -grandes croisières et, un an après, inaugurait -le <i>Traveller</i>.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_81" id="Page_81">[Pg 81]</a></span></p> - -<p>Et lady Faringhers, raidie dans une haine -muette et grandissante contre le jeune Heridge -ne voyait plus à peine que quatre mois par an -le plus ingrat et le plus aimé des fils. Les deux -amis tenaient toujours la mer. C'est pendant une -de ces croisières, en route pour Beyrouth et -Damas, que la plus atroce nouvelle venait -atteindre et briser la pauvre femme. Son fils -était mort: un télégramme daté de Corfou, où -le yacht avait fait relâche, lui apprenait que lord -Herald s'était empoisonné dans la nuit du 24 janvier.</p> - -<p>Sujet à de violentes névralgies faciales, le -jeune homme avait recours, pendant ses crises, -à une potion calmante, valérianate et chloral, -qui endormait ses douleurs. Réveillé au milieu -de la nuit fatale par une reprise du mal, le jeune -homme s'était trompé de fiole, et au lieu de la -potion, avait avalé du sublimé. Il était mort au -matin dans d'atroces souffrances. Les soins -d'Heridge, accouru de la cabine voisine, n'avaient -pu le sauver. Le <i>Traveller</i> cinglait maintenant -vers Cannes, ramenant un cadavre. Tel est le -coup affreux qui venait frapper lady Faringhers<span class="pagenum"><a name="Page_82" id="Page_82">[Pg 82]</a></span> -en plein cœur: c'était l'anéantissement de toute -une vie, l'irréparable désastre de toutes ses espérances.</p> - -<p>Or, sir Algernoon Heridge ne ramenait pas -qu'un mort, il rapportait aussi un testament, et -par ce testament olographe lord Herald réservait -un legs de dix millions à son ami. Lady Faringhers -ne contestait pas une minute les dernières -volontés de son fils, elle l'aimait trop de son -vivant pour traîner sa mémoire dans les équivoques -qu'eût soulevées nécessairement un procès:</p> - -<p>—Souple comme une vipère! se contentait-elle -de dire, la vipère a mordu.»</p> - -<p>Le lendemain des obsèques, lady Faringhers -abandonnait Cannes et venait se fixer ici. Voilà -quinze ans qu'elle y vit dans la retraite; et vous -savez maintenant le pourquoi de votre frisson -en longeant, tout à l'heure, la villa des Cyprès.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_83" id="Page_83">[Pg 83]</a></span></p> - - - - -<h3><a name="VILLA_II" id="VILLA_II">II</a></h3> - -<h3>LA VESTALE</h3> - - -<p>—Nous venons de voir la villa de la mère. -Etes-vous curieux de connaître celle de la veuve? -Nous y voici.»</p> - -<p>Maxence m'arrêtait devant une grille enguirlandée -de chèvrefeuille sous de lourdes retombées -de bougainvillias en fleurs. Une allée -sablée menait, ocreuse et droite entre deux rangs -de palmiers, à une villa toute blanche, plus devinée -qu'entrevue derrière un grand rideau de -fusains et de bambous.</p> - -<p>—La villa des Cyprès s'impose aux passants -de la route. Celle de la veuve se dissimule et -dérobe aux regards.</p> - -<p>—Celle de la veuve?</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_84" id="Page_84">[Pg 84]</a></span></p> - -<p>—Oui; c'est un nouveau chapitre à ajouter au -précédent. Lady Faringhers ne serait pas lady -Faringhers, si elle n'avait pas trouvé le moyen -de contraindre au regret une autre créature, et -d'enfermer ici une autre âme dans son deuil.</p> - -<p>Le veuvage et la tristesse voulus et imposés -par elle lui coûtent près de soixante mille francs -par an; mais qu'importe l'argent à cette femme -pétrifiée dans une idée fixe, celle d'éterniser le -souvenir d'un mort.</p> - -<p>L'existence de la jeune femme vouée à la solitude -de ce jardin de palmiers, salariée du désespoir -en perpétuelle surveillance sous l'œil -implacable de l'autre, la mère soupçonneuse et -vigilante; la vie de cette pleureuse à gages dans -l'atmosphère opprimante d'une tyrannie invisible -et guetteuse, qui peut s'en imaginer les affres, -les angoisses et les révoltes sourdes, car la Veuve -est en pleine jeunesse: trente-deux ans à peine. -C'est une fille de ce pays et que doivent tourmenter -l'ardeur de ce climat et la chaleur d'un -beau sang; et la première des conditions de la -rente servie est la chasteté absolue de la vestale. -Vestale, en effet, cette jeune femme chargée<span class="pagenum"><a name="Page_85" id="Page_85">[Pg 85]</a></span> -d'entretenir le feu sacré du souvenir; et c'est là -qu'apparaît toute l'âme despotique et tenace de -la race. Une Anglaise seule pouvait concevoir la -férocité froide de ce monstrueux marché, la fidélité -et l'abstinence, presque la réclusion acceptées -et subies par une malheureuse, une condamnée -à prix d'or à regretter un mort.</p> - -<p>—De plus en plus une <i>Diabolique</i>. Cette -aventure-là eût fait hennir de joie Barbey d'Aurevilly.</p> - -<p>—En effet, c'est l'atmosphère de ses contes. -Mais simplifions; voilà l'histoire:</p> - -<p>La mort de lord Herald, si mystérieusement -décédé à bord du <i>Traveller</i>, consternait en -Riviera une autre femme que sa mère. Pendant -ses brefs séjours sur la Côte, le jeune homme -habitait surtout Menton. Il se dérobait ainsi à la -vie mondaine de Cannes et aux réceptions de la -demeure, où il aurait dû sa présence. Entre -tant de résidences essaimées de Saint-Raphaël -au cap Martin par le caprice de lord Faringhers, -le fils préférait, entre toutes, cette villa des -Cyprès où tant d'ombre semble s'amasser, descendue -des cimes.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_86" id="Page_86">[Pg 86]</a></span></p> - -<p>Étrange pressentiment peut-être d'un être -prédestiné, c'est parmi ces cyprès et le décor un -peu lugubre de ces parterres d'iris et de violettes, -qu'aimait à s'isoler ce jeune homme guetté -par la mort. Cannes possédait la mère, Menton -gardait le fils, et ces quelques lieues de golfes -et de promontoires, mises entre elle et lui, étaient -plus dures à supporter à lady Faringhers que les -plus lointaines croisières de son adoré Herald. -Et c'est là peut-être une des revanches obscures -de la nature, la nature ennemie de tout accaparement -et de tout empiètement d'individualité -sur les êtres et les choses, que ce jaloux et -tyrannique amour maternel déçu dans ses aspirations -pourtant si légitimes par l'indépendance -oublieuse d'un fils. La vie sportive de lord -Herald à Menton, si encombrée qu'elle fût de -parties de golf, de tennis et de matches en automobile, -ne l'empêchait pas d'y nouer une intrigue. -Cette aventure, l'atroce nouvelle télégraphiée -de Corfou en anéantissait les rêves et -en brisait l'ambition, en admettant toutefois que -la maîtresse de lord Herald eût jamais visé le -mariage.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_87" id="Page_87">[Pg 87]</a></span></p> - -<p>Le fils de lady Faringhers était assez beau -pour inspirer même aux plus hautaines une folle -passion. Si à ce physique triomphant vous ajoutez -le prestige des millions, vous conviendrez facilement -que le jeune lord anglais devait trouver -peu de cruelles; les cœurs sont bien prêts -à se rendre, quand l'assaillant marche dans la -triple auréole de la fortune, de la jeunesse et de -la beauté. Lord Herald était un des plus beaux -partis de l'Angleterre, et, dans les salons de -Cannes comme dans les grands hôtels de Monte-Carlo, -il n'y avait pas un cœur de mère qui ne -battît en songeant à lui. Ce millionnaire anglais -troublait les mères comme les filles.</p> - -<p>En fait de maîtresse, le jeune homme avait -fait à Menton un excellent choix; aucune -étrangère ne l'avait fixé. Ce n'était ni une -de ces Anglaises phtisiques qui, accablées de -millions et de tares héréditaires, promènent de -Cannes à San-Remo des langueurs apprises aux -Ufizzi de Florence, et, moulées dans des <i>tea -gones</i> à la Botticelli, viennent mourir en beauté -sous le ciel provençal. Ce n'était pas non plus -une de ces jeunes Yankees qui, riches d'un<span class="pagenum"><a name="Page_88" id="Page_88">[Pg 88]</a></span> -sang jeune et des récents milliards des trusts -paternels, s'enfièvrent de polo, de boston et -de cake-walk, assaisonnés de flirts hardis avec -la jeunesse musclée des grands hôtels. Ce -n'était pas davantage une de ces Slaves assoiffées -d'inconnu et de sensations rares: princesse -nihiliste ou baronne théosophe, qui conquièrent -à la bonne cause les sous-lieutenants d'artillerie -alpine entre une <i>sonate</i> de Chopin et -un sandwich au caviar. Herald était beaucoup -trop averti par la vie pour donner dans les embûches -des belles joueuses de Monte-Carlo, ces -enjôleuses et captivantes créatures, qui, le corsage -en offrande et les yeux prometteurs, enchantent -de leurs attitudes le spleen congestionné -des pontes échoués sur la Riviera. De -dix-huit à vingt ans, le jeune lord s'était pris, -lui aussi, à l'appeau de leurs chairs veloutées -par la douche et le fard; mais le bon sens -saxon l'avait vite édifié sur la cote et le taux -de leurs caresses. Il savait où ces demoiselles -trouvent la dorure de leurs cheveux et dans -quelle eau grasse elles pêchent leurs perles. -Lord Herald était trop le fils de sa mère pour<span class="pagenum"><a name="Page_89" id="Page_89">[Pg 89]</a></span> -s'attarder longtemps dans la glu des amours factices -et, en homme pratique, il avait pris comme -maîtresse la fille d'un horticulteur de Menton. -Isabelle Verani était peut-être la plus jolie fille -du pays. De race évidemment sicilienne, elle en -avait à la fois la langueur sarrasine et la pureté -grecque. C'étaient, dans un visage étroit au -teint mat, les lèvres ciselées, le nez frémissant, -les narines vibrantes, le menton modelé -comme sous un coup de pouce volontaire, ce -type, on dirait primordial, qu'on trouve aux statuettes -d'Egine, tête de rêve et de précision, -auquel le parallélisme de la bouche et des yeux -donne un étrange caractère de divinité.</p> - -<p>Une eau verdâtre, l'eau d'un bassin de bronze, -dormait dans les prunelles de ses yeux. Cette -dolente émeraude bleuissait doucement dans -l'ombre et se pailletait d'or au soleil. La jeune -fille était silencieuse et grave, et, un soir, au -tournant d'un chemin, un helléniste allemand -saisi de la ressemblance avait dit en la voyant: -«Cléopâtre!»</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Je hais le mouvement qui déplace les lignes.<br /></span> -<span class="i0">Et jamais je ne pleure, et jamais je ne ris.<br /></span> -</div></div> -<p><span class="pagenum"><a name="Page_90" id="Page_90">[Pg 90]</a></span></p> -<p>Le père de cette enivrante créature employait -à l'année quinze à vingt tâcherons jardiniers -à une exploitation de narcisses, de giroflées, de -roses et d'œillets. Cette culture faisait vivre toute -la famille Verani. Grandie au milieu des fleurs, -Isabelle en avait le charme éclatant et muet. -Elle avait à peine dix-sept ans, quand lord -Herald la connut; l'Anglais la désira et la voulut -de suite. Ce type qu'il avait vainement cherché -pendant des années sur toutes les côtes de -la Méditerranée, il le découvrait dans un petit -port de la Riviera.</p> - -<p>Elevée sévèrement et gardée de près par trois -frères, pendant six mois la jeune fille se refusa; -elle aimait pourtant ce bel Anglo-Saxon et ses -audaces de pirate. Puis la fortune du soupirant -finit par éblouir la famille. Je ne peux pas dire que -les siens la poussèrent à la faute, mais du moins, -fermèrent-ils les yeux. La sauvagerie des Verani -mâles s'adoucit au frottement des millions -des Faringhers. Tout Menton s'intéressa à -l'idylle des deux jeunes gens; la colonie étrangère -fut elle-même indulgente:</p> - -<p>—Ils sont si beaux! gloussaient en roulant<span class="pagenum"><a name="Page_91" id="Page_91">[Pg 91]</a></span> -un œil automatique les vieilles ladies allumées -de porto.</p> - -<p>Et l'on ignora presque le scandale, quand Isabelle -Verani quitta la maison paternelle pour -aller s'installer avec son amant à la villa des -Cyprès.</p> - -<p>Si épris que fût lord Herald, il était trop -Anglais pour s'embarrasser d'une femme à -bord. Tous les ans, fin mai, il quittait sa maîtresse -et la retrouvait au retour. La Mentonnaise -l'attendait, éprise et fidèle, telle une Grecque -au gynécée attendait autrefois l'Argonaute -voyageur.</p> - -<p>C'est cette idylle que venait briser la mort de -Herald. C'est un télégramme de Cannes qui -annonçait la nouvelle à la jeune femme; la -mère, au courant de la liaison de son fils, -croyait devoir cette prévenance à la femme qu'il -avait aimée. Mais presque en même temps une -lettre de l'intendant de lady Faringhers priait la -misérable enfant (Isabelle venait d'avoir vingt -ans) d'avoir à quitter la villa des Cyprès et de -vouloir bien attendre Milady à l'hôtel Manchester, -où elle serait défrayée de tous ses frais; et<span class="pagenum"><a name="Page_92" id="Page_92">[Pg 92]</a></span> -la lettre priait aussi la jeune femme d'avertir -son père et ses frères et de leur demander -d'assister à l'entrevue qui lui serait fixée par -lettre au même hôtel. L'entrevue eut lieu trois -jours avant l'arrivée du <i>Traveller</i> à Cannes.</p> - -<p>Que fut cette entrevue? Quelle pression y fut -exercée sur une malheureuse enfant anéantie de -douleur, et comment furent stipulées les clauses -du contrat, de l'odieux contrat, qui tient encore -aujourd'hui recluse l'inconsciente qui l'a signé? -Là-dessus, toutes les hypothèses sont permises, -mais encore ne peut-on émettre que des présomptions, -quel rôle y joua la famille? Cette -<i>gens</i> des Verani, qui, après avoir poussé la triste -enfant à la faute, la décidèrent à enchaîner son -avenir?</p> - -<p>Toujours est-il qu'un mois après les obsèques, -la villa des Cyprès envahie par les ouvriers, le -lendemain même du départ de la jeune femme, -voyait s'installer entre ses quatre murs la douleur -enténébrée de crêpes de lady Faringhers.</p> - -<p>Isabelle Verani, elle, se retirait dans la petite -villa que nous venons d'entrevoir. Elle vit là, -entre deux servantes anglaises choisies par la<span class="pagenum"><a name="Page_93" id="Page_93">[Pg 93]</a></span> -terrible mère; elle n'en sort, et toujours accompagnée, -que pour aller au cimetière, là-haut, -sur la colline où lady Faringhers a fait inhumer -son fils. Isabelle Verani ne reçoit personne que -sa famille; Isabelle Verani porte toujours le -deuil et voilà quinze ans que cela dure.</p> - -<p>Jamais la jeune femme ne prend le chemin de -la villa des Cyprès, la victime ne voit jamais -son bourreau. On prétend dans le pays que -lady Faringhers sert peut-être plus à tous les -Verani qu'à la pauvre recluse une pension annuelle -de deux mille livres; aussi, songez si -cette engeance la surveille. Je vous assure que -tous les frères sont devenus singulièrement -jaloux d'un honneur qui les nourrit, et voilà le -drame de passion intime et d'ardeur intense, -qui depuis quinze années se joue entre ces deux -villas.</p> - -<p>Que dites-vous de cette existence d'une jeune -et belle créature, sacrifiée au despotique égoïsme -d'une mère, de ce veuvage imposé à une enfant -de vingt ans par une vieille femme jalouse -d'éterniser son désespoir? Ah! ce souvenir d'un -mort prolongé au delà du néant et toute cette<span class="pagenum"><a name="Page_94" id="Page_94">[Pg 94]</a></span> -jeunesse et cette santé sacrifiées et clouées -vivantes à un cadavre, n'est-ce pas affreux et -digne des chroniques de l'Inquisition, cette villa -qui souffre à côté de cette villa qui guette? Songez -quelle femme eût été jadis, au moyen âge -ou sous la Renaissance, cette lady Faringhers, -qui salarie la désespérance, s'acharne à la maternité -emmurée dans une tombe et trouve le -moyen d'être une belle-mère au delà de la -mort?»</p> - -<p>Je me retournai une dernière fois vers la villa -des Cyprès. L'ombre de la montagne devenue -plus dense la baignait toute; les cônes noirs de -ses arbres en faisaient comme un cimetière, et, -songeant au deuil tyrannique embusqué là, dans -ce pli de ravin, je ne trouvais à répondre à -Maxence que ces quelques mots:</p> - -<p>—Malheur à qui s'attarde dans le souvenir. -Le passé est une charogne qui corrompt le présent -et empoisonne l'avenir.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_95" id="Page_95">[Pg 95]</a></span></p> - - - - -<h2><a name="COUR_DESPAGNE" id="COUR_DESPAGNE">COUR D'ESPAGNE</a></h2> - - - -<hr class="chap" /> -<h3><a name="ESPAGNE_I" id="ESPAGNE_I">I</a></h3> - -<h3>LA PRINCESSE ZÉNOBIE</h3> - - -<p><i>Viens, Poupoule, viens!</i>... La chanteuse légère -faisait la quête autour des tables, elle s'y arrêtait, -complaisante, la gélatine poudrérizée de sa -poitrine poussée sous le nez des consommateurs. -Les hommes, avant de déposer leur obole dans -la sébile, s'attardaient à des explorations lentes -et tous accueillaient la fille du refrain populaire: -<i>Viens, Poupoule, viens!</i></p> - -<p>Maintenant, un faux Polin pleurnichait sur -l'estrade. Etranglé dans une veste de dragon, le -mouchoir à carreaux sortant du pantalon à basanes,<span class="pagenum"><a name="Page_96" id="Page_96">[Pg 96]</a></span> -la trogne enluminée et geignarde, il s'efforçait -aux gestes courts et aux dandinements sur -place du créateur du genre; les gaucheries du -Jocrisse de caserne désopilaient jusqu'au fou rire -le public d'alpins et de matelots de ce petit café-concert. -L'endroit empestait l'absinthe, le drap -mouillé, le tabac et le fard. Nous nous étions -échoués là, chassés par la pluie, en attendant -l'heure du train. Venus à Antibes pour y voir le -Carnaval, nous avions assisté à la débandade des -masques dispersés par l'averse, un grouillement -d'oripeaux lamentables pataugeant dans la -boue, espèce de Retraite de Russie dessinée par -un Robida.</p> - -<p>Rien de plus triste que ces pays du Midi sous -l'ondée. Celle de ce dimanche de mars s'aggravait -de rafales. La mer démontée et hurlante battait -sans relâche les vieux remparts de la ville, et -l'écume y voletait par les rues comme dans un -port de l'Ouest.</p> - -<p>Nous avions accueilli le petit beuglant et sa -devanture lumineuse comme un refuge et comme -un havre.</p> - -<p>Et, malgré ses relents de tabagie, nous nous<span class="pagenum"><a name="Page_97" id="Page_97">[Pg 97]</a></span> -reprenions au bien-être de cette salle bien close -et à l'atmosphère de polissonnerie créée là par -les cabots du lieu. Un mouvement se produisait -tout à coup dans le public: des matelots se -levaient, un petit alpin montait sur une table -pour mieux voir. Une nouvelle artiste venait -d'entrer en scène, mais de taille si exiguë, qu'il -nous était impossible de la découvrir par-dessus -les épaules d'une assistance mise tout à coup -debout.</p> - -<p>—Assis! assis! réclamait-on de toutes parts.</p> - -<p>—Mince qu'elle est gironde! tonnait une poitrine -robuste.</p> - -<p>Et, le silence s'étant enfin rétabli, un débit de -crécelle, une voix chevrottante et falote, un -grincement de girouette, un gargouillis de phonographe -attaquait en mesure.</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Qu'elle est belle et qu'elle a de grâce,<br /></span> -<span class="i2">La comtesse de Palada!<br /></span> -</div></div> - -<p>Une salve d'applaudissements couvrait cette -inoubliable diction. Voix d'automate et de ventriloque, -c'était aussi un hiement de poulie, tant -ce soprano aigu s'enrouait par moments et d'aigreurs<span class="pagenum"><a name="Page_98" id="Page_98">[Pg 98]</a></span> -et de trous. Une naine à face de petite -vieille, un affreux avorton aux grêles bras trop -courts, aux petites mains recroquevillées comme -des serres d'oiseau; quelque chose de malingre, -de flétri et d'innommable évoluait sur la petite -scène en somptueuse robe de bal. Plastronné de -strass et plâtré de céruse, le pitoyable petit être -faisait des mines, jouait de l'éventail et, le cou -tendu hors des épaules pointues, faisait songer à -quelque marionnette macabre, poupée à tête de -tortue ou momie d'enfant affublée d'une défroque -de carnaval, et l'étrange gazouillis de perruche -aphone continuait:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Quelle est belle et qu'elle a de grâce!<br /></span> -</div></div> - -<p>La naine s'efforçait à la grivoiserie.</p> - -<p>Et rien n'était plus effarant dans cette face -souffreteuse et friponne, que la lenteur torpide -du regard terne et mort. Et matelots et alpins -acclamaient cet être de cauchemar.</p> - -<p>—Quelle horreur! qu'est-ce que c'est que -ça?</p> - -<p>—Une célébrité de la rampe, un numéro sensationnel -de cirque ou de music-hall, une des<span class="pagenum"><a name="Page_99" id="Page_99">[Pg 99]</a></span> -reines les plus applaudies de nos pistes. Elle a fait -courir tout Paris chez Franconi. Vous ne reconnaissez -pas la princesse Zénobie, la plus petite -femme du monde?</p> - -<p>—Elle est hallucinante!</p> - -<p>—Ce qui ne l'empêche pas d'avoir été aimée... -Ne vous récriez pas. Ce monstrillon a inspiré des -passions.</p> - -<p>—Des aberrations plutôt!</p> - -<p>—Cela, je vous l'accorde. Il y a un mois -encore, elle était entretenue comme une fille -d'Opéra. Elle avait son petit hôtel, un hôtel de -Lilliput construit sur mesure, à sa taille, une -petite servante à ses ordres, la plus petite qu'on -ait pu trouver dans le pays, un petit mobilier -de poupée commandé chez Massini, un petit -attelage, victoria et coupé, traîné par des chiens, -ses petites écuries particulières et sa petite remise, -le tout installé et bâti dans le parc d'une -des plus belles villas de San-Remo.</p> - -<p>—Que me dites-vous là?</p> - -<p>—Rien que la vérité. Elle était alors la poupée -favorite, le hochet quotidien de Bartholomeo -Guiçardi, le vieux banquier de Palerme.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_100" id="Page_100">[Pg 100]</a></span></p> - -<p>—Non!</p> - -<p>—Comme je vous le dis. Par quelle disgrâce -la princesse Zénobie est-elle tombée dans ce -beuglant de garnison, et par quel concours de -circonstances retrouvons-nous la naine aimée -du vieux banquier aussi cruellement déchue? -C'est toute une histoire, dont je ne sais que des -bribes, mais qui établit une fois de plus l'égoïste -férocité des vieillards. Vous connaissez Marcus, -le chanteur de la Scala, que ses dernières créations -ont tant mis en vedette: la <i>Ronde des -Pantes</i>, <i>Si tu veux</i>, <i>ma Nine</i>, et le <i>Printemps -s'en va</i>!</p> - -<p>—Parfaitement, Marcus, l'heureux rival de -Mayol.</p> - -<p>—Il était, il y a trois mois, à Nice, à la -«Jetée Promenade». Un jour, parmi son courrier -il trouvait une lettre de San Remo. L'intendant -de Bartolomeo Guiçardi lui proposait et lui -assurait un cachet de deux cent cinquante francs -par soirée, pour chanter durant une semaine à -la villa du banquier. La bagatelle de deux mille -francs pour amuser, huit jours durant, des -joyeusetés de son répertoire l'ennui du vieillard.<span class="pagenum"><a name="Page_101" id="Page_101">[Pg 101]</a></span> -Bartolomeo Guiçardi et ses fantaisies de -millionnaire sont célèbres dans le monde du -café-concert et du music-hall. Marcus acceptait. -Il était en plus indemnisé de ses frais de déplacement -et de séjour. Le soir même de son arrivée -à San Remo, une voiture venait le prendre -à son hôtel et le conduisait à la villa des Palombes. -Deux valets poudrés le cueillaient à la portière -et, à travers de vastes couloirs de marbre, -l'emmenaient dans un immense salon éclairé <i>à -giorno</i>. Marcus y trouvait toute une troupe de -music-hall déjà réunie: un duetto italien de -gommeux excentriques, l'homme et la femme; -un homme-serpent, une chanteuse tyrolienne, -un quadrille nègre et un jongleur indou.</p> - -<p>Tous et toutes revêtus de leurs costumes -attendaient, sagement assis sur un rang de -chaises, le bon plaisir du maître des céans. Un -grand rideau de satin cerise coupait le salon en -deux, les laquais invitaient Marcus à s'asseoir -et, un orchestre invisible ayant attaqué une -valse, le rideau s'ouvrait. Et Marcus effaré avait -un mouvement de recul.</p> - -<p>Installée dans un immense fauteuil de velours<span class="pagenum"><a name="Page_102" id="Page_102">[Pg 102]</a></span> -cramoisi surélevé de trois marches, une masse -informe trônait et se prélassait, engoncée de -plaids et de fourrures malgré la chaleur étouffante -de la pièce. Une couverture de zibeline -remontée jusqu'à mi-corps, les mains gourdes -aux doigts boudinés posées à plat sur les genoux, -c'était une sorte de Bouddha obèse, une face à -bajoues sérieuse et barbue, à la pâleur jaune de -vieil ivoire. Une calotte de velours à gland faisait -bouffer aux tempes de longs cheveux crépus. -C'était une laideur d'Extrême-Orient, la vieillesse -adipeuse et bouffie d'un vieux pirate et -d'une idole. Deux petits yeux obliques luisaient, -comme deux veilleuses, sous des paupières plissées. -Deux laquais en culottes courtes se tenaient -debout, derrière, aux ordres de l'homme -monstrueux: c'était Bartolomeo Guiçardi.</p> - -<p>Tous les artistes s'étaient levés. Le vieillard -promenait sur eux un regard atone:</p> - -<p>—La princesse Zénobie n'est pas encore là? -interrogeait une voix rauque.</p> - -<p>—Me voici, me voici.</p> - -<p>Et sur une stridence de phonographe l'hallucinant -avorton, que vous voyez, se précipitait à<span class="pagenum"><a name="Page_103" id="Page_103">[Pg 103]</a></span> -petits pas, trébuchait empêtrée dans le satin de -sa robe, car la malheureuse boite. Décolleté à -outrance, étincelant de joyaux, le petit être traversait -en sautelant toute la salle; il grimpait -péniblement les degrés de l'estrade:</p> - -<p>—Excusez-moi, mon <i>cer</i>, ma femme de -chambre n'en finissait plus.»</p> - -<p>Et la voix d'automate se trouait par saccades.</p> - -<p>Un des laquais l'avait saisie par la taille et la -posait sur les genoux du vieil homme; la naine -s'y tenait debout dans les plis de sa traîne, et, -tout en tapotant d'un minuscule éventail les -bajoues du vieux bonze:</p> - -<p>—Mais commençons, mon <i>cer</i>, je suis prête.</p> - -<p>Et preste et leste à la fois, elle se tournait -vers la troupe.</p> - -<p>—Pas de ça, pas celle-là, pas de femmes!</p> - -<p>Et du bout de son éventail elle désignait les -duettistes italiens, les négresses du quadrille et -la chanteuse tyrolienne:</p> - -<p>—Je suis jalouse, Bartolomeo!...</p> - -<p>Les yeux du banquier s'étaient allumés. Il avait -pris dans ses grosses mains la petite patte sèche -du monstre et lui baisotait le bout des doigts.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_104" id="Page_104">[Pg 104]</a></span></p> - -<p>Et la représentation commença: ce furent les -ellipses de boules d'or et des poignards du jongleur, -les contorsions brillantées de l'homme-serpent -et le cake-walk des danseurs nègres; -les négresses avaient quitté la place.</p> - -<p>Debout sur les genoux du Palermitain, tel un -grand perroquet familier, la princesse Zénobie, -virait, voletait, ne tenait pas en place, attardant -ses petites mains dans la barbe de son maître, -lui chatouillant la nuque avec des rires aigus de -petite fille hystérique, tandis que lui, les yeux -lubrifiés de désirs, promenait lentement sa main -des cheveux aux talons de la minuscule Altesse, -en insistant à la taille et aux reins, comme sur -le dos d'un ara préféré. O le flirt de clins d'yeux -et de menus attouchements de ce vieux forban -de la banque cosmopolite et de ce phénomène-réclame -de cirque forain!</p> - -<p>La naine et son vieil amoureux écoutaient -maintenant le répertoire de Marcus. Le chanteur -avait toutes les peines à ne pas pouffer -de rire en regardant à la dérobée les mines et -les contremines de cette Altesse de Lilliput.</p> - -<p>L'œil émerillonné, le banquier suivait avec<span class="pagenum"><a name="Page_105" id="Page_105">[Pg 105]</a></span> -intérêt les polissonneries et les sous-entendus des -chansons de Marcus, il les lui redemandait chacune -deux fois. Comme l'artiste, qui n'avait -emporté que cinq de ses créations, hésitait pour -recommencer la troisième fois son répertoire:</p> - -<p>—Chantez-lui des cochonneries, crépitait la -voix rouillée de la naine. Il aime bien mieux ça. -N'est-ce pas, <i>céri</i>? Des chansons où on dise des -gros mots, y a que ça qui l'amuse.»</p> - -<p>Et le monstre clignait des petits yeux lubriques.</p> - -<p>Et comme Marcus objectait qu'il n'avait pas -ça sur lui.</p> - -<p>—Eh bien! apportez-en demain, télégraphiez -à Gênes ou à Nice.»</p> - -<p>Et telle fut la première entrevue du banquier -Guiçardi, de la princesse Zénobie et du chanteur -Marcus.</p> - -<p>—Mais nous allons manquer le train. Si vous -voulez rentrer par celui de neuf heures trente à -Nice, nous n'avons que le temps.</p> - -<p>Nous nous levions, Maxence et moi.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_106" id="Page_106">[Pg 106]</a></span></p> - - - - -<h3><a name="ESPAGNE_II" id="ESPAGNE_II">II</a></h3> - -<h3>COUR D'ESPAGNE</h3> - - -<p>Et, quand nous fûmes installés dans le train, -Maxence dans un coin du wagon, moi dans un -autre, le vasistas soigneusement relevé contre -la pluie battante, tous deux absolument seuls, -nous prenions nos aises et, délivrés d'un coup de -pouce du carcan de nos faux-cols, nous allumions -deux londrès.</p> - -<p>—Cette princesse Zénobie, pensait tout haut -Maxence, quel Goya et quel Rowlandson, quel -Velasquez aussi! Quand on y songe, c'est tout à -fait une des naines du tableau des <i>Las Meninas</i>. -A bien réfléchir, Velasquez est le seul qui ait -senti et rendu le tragique de la laideur grimaçante -des nains. Il y a une telle tristesse dans le -comique de cette humanité avortée, et cela est si<span class="pagenum"><a name="Page_107" id="Page_107">[Pg 107]</a></span> -vrai qu'en me parlant de ces soirées de San-Remo, -c'est à la cour d'Espagne que le chanteur Marcus -comparait l'intérieur du banquier Guiçardi: et -Marcus n'est ni un lettré ni un voyageur. Je ne -crois même pas qu'il ait été jamais à Madrid, mais -c'est là la force impérieuse du génie, que ce soit -celui d'un poète, d'un peintre ou d'un littérateur, -voire d'un sculpteur. Il ramène tout à la vision -qu'il a eue des êtres et des choses et il impose à -l'univers, au delà de l'espace et du temps, la despotique -obsession de ses types.</p> - -<p>On dit des horizons profonds et bleus des lacs -Majeur, Côme et Garda: <i>ce sont des horizons -de Léonard</i>, parce que le Vinci mit dans ses -tableaux la poésie de leurs cimes et de leurs -eaux frissonnantes; et les lacs de la haute Italie -existaient depuis des siècles et des siècles, bien -avant Léonard. Les fins de dynasties ont, de tout -temps et chez tous les peuples, offert des spécimens -de dégénérés d'une laideur affinée à la -fois hautaine et exsangue; et, depuis les portraits -du Prado, nous disons de tous les types d'aristocratie -expirante «c'est un Velasquez ou c'est -Hasbourg» mais nous voilà loin de princesse<span class="pagenum"><a name="Page_108" id="Page_108">[Pg 108]</a></span> -Zénobie, et je vous dois la suite de l'histoire.</p> - -<p>Les huit soirées du chanteur Marcus à la villa -des Palombes. Leur atmosphère spéciale en avait -tellement impressionné le pauvre garçon qu'en -en parlant il en devenait littéraire, lui Marcus. -Dans l'isolement et le dépaysement de cette -petite ville italienne, dont il ne parlait pas la -langue, ces soirées présidées par ces deux fantoches, -dans le luxe écrasant de cette villa qu'on -eût dit déserte, hallucinaient Marcus comme un -cauchemar. Tous les soirs, à neuf heures, il se -rendait aux Palombes et retrouvait dans le grand -salon incendié de lumière ses compagnons de -captivité. Le grand rideau de satin cramoisi -s'ouvrait comme un voile de sanctuaire et c'était, -dans son immobilité d'idole, la masse effondrée -du banquier de Palerme, le vieil homme aux -yeux morts, adipeux et ventru sous ses fourrures -amoncelées avec, sur ses genoux, redressée et -cambrée sous la caresse de sa main lente, la -naine diamantée, jacassante et trépidante, la -princesse Zénobie à la voix de crécelle, à la -fébrile agitation de perruche.</p> - -<p>C'est son fausset rouillé qui décidait des auditions.<span class="pagenum"><a name="Page_109" id="Page_109">[Pg 109]</a></span> -D'un geste bref elle éliminait tel et tel -artiste: les femmes étaient congédiées. Marcus -avait l'heur de plaire au monstrillon, il fut maintenu -pendant toute sa semaine au programme. -Le quatrième jour cependant il y eut conflit. -Bartolomeo Guiçardi avait eu la curiosité de -Musidora Smitson, la danseuse américaine que -le snobisme de quelques salons n'a pu imposer -au public parisien. Miss Smitson, les jambes -nues, le reste aussi sous de triples tuniques de -gaze, dansait, une flûte aux lèvres, des bandelettes -au front, des sandales aux pieds. Elle tournait -longtemps, longtemps, mesurait des guirlandes -invisibles, prenait des poses et s'essayait -aux attitudes que l'on voit aux nudités peintes -sur les vases étrusques; elle y réussissait quelquefois. -Elle exigeait comme fond des draperies sur les -murs, des écrasements de fleurs sous ses pieds -et, comme elle était jeune et vierge et rougissait, -et surtout comme elle arrivait de cette Amérique -d'où tout arrive et où tout retourne, on -essaya de s'en enticher.</p> - -<p>Eclos sur la scène improvisée d'un atelier de -la Plaine-Monceau, le Tanagra d'exportation<span class="pagenum"><a name="Page_110" id="Page_110">[Pg 110]</a></span> -s'épanouit dans quelques salons d'esthètes, mais -ne franchit pas le seuil des music-halls. Elle -danse figée, avait dit Martin Gale en l'exécutant -d'un mot.</p> - -<p>Musidora Smitson faisait alors la Côte d'Azur. -Une marquise américaine, qui avait un prince -tartare à dîner et ne savait que lui servir en -guise d'entremets, avait essayé en vain de l'y -lancer. Qui avait bien pu parler à ce vieux forban -de Bartolomeo Guiçardi du Tanagra de -Boston et de ses danses antiques? Toujours est-il -que le Levantin de Palerme en avait eu la curiosité. -La virginité que l'on prêtait à la jeune -artiste et la promesse garantie de sa nudité sous -les gazes bleues de sa triple tunique, avaient sans -doute affriolé le vieillard. Miss Smitson, sollicitée, -signait un engagement de huit jours. Mais -les choses n'allèrent pas toutes seules. Quand le -rideau cramoisi s'écarta et que la princesse -Zénobie aperçut, se silhouettant sur un velum de -peluche gris de lin, l'attache au cou, les bras -frêles et les arrangements à la grecque de la danseuse -yankee: «Pas celle-là, pas celle-là!», râclait -et s'étranglait le fausset rageur de la naine<span class="pagenum"><a name="Page_111" id="Page_111">[Pg 111]</a></span> -et, crispé, congestionné d'une fureur jalouse, le -petit être s'érupait et piétinait sur place, les yeux -chavirés dans une crise: «Pas celle-là! Qu'elle -s'en aille, pas celle-là!» Mais le vieux banquier -allumé ne voulut rien entendre et les danses -commencèrent; tous les numéros du programme -défilèrent ce soir-là.</p> - -<p>Suffoquée, la princesse Zénobie avait prestement -glissé le long des jambes de son flirt et, -comme un gros perroquet sournois qui boude -son maître, elle avait précipitamment, boitillante -et courroucée, gagné la porte. Le battant en claquait -violemment.</p> - -<p>La princesse Zénobie avait disparu. On ne la -revoyait pas le lendemain. La princesse offensée -s'était retirée chez sa mère. Sa mère ou plutôt -la vieille femme qui lui servait de barnum vivait -à San-Remo, à l'autre bout du pays, installée -en villa avec un autre nain, alors sans engagement, -<i>Scœvola ou le plus petit Conscrit de -France</i>, qui, dans le hasard des tournées, passait -pour le frère ou le mari de Zénobie.</p> - -<p>Ces deux avortons se chamaillaient, se disputaient, -se battaient et ne pouvaient se passer<span class="pagenum"><a name="Page_112" id="Page_112">[Pg 112]</a></span> -l'un de l'autre; c'était de la haine et de l'adoration. -Dès qu'elle avait une heure à elle, la naine -s'évadait de la villa et, fuyant l'ennui du petit -hôtel de poupée édifié pour elle dans le jardin -des Palombes, geôle de luxe où l'entretenait le -caprice du banquier, elle courait retrouver son -barnum et son cher Scœvola. Il n'était pas de -matinée ou d'après-midi (cela dépendait de l'heure -des siestes du vieillard) où on ne les rencontrât -sur les routes, dans quelque victoria de louage, -le plus petit Conscrit de France et la princesse -paradant dans le fond de la voiture. La mère -barnum en vis-à-vis, surveillait le couple.</p> - -<p>Le soir, tous les numéros défilèrent encore -dans l'ordre annoncé; l'Américaine renouvela ses -danses et Marcus et le couple italien durent surveiller -leur répertoire, car deux femmes assistaient -à la représentation, assises aux côtés de -Guiçardi; deux femmes en grand deuil, l'une -dans la soixantaine et l'autre âgée de trente ans -environ; toutes les deux brunes de cheveux et -de teint et d'une grande pureté de profil. Elles -restèrent graves et silencieuses, et les drôleries -de Marcus ne les déridèrent pas. Elles ne<span class="pagenum"><a name="Page_113" id="Page_113">[Pg 113]</a></span> -parurent s'intéresser un peu qu'aux contorsions -de l'homme-serpent et au cake-walk du quadrille -nègre. «Madame Guiçardi et une de ses filles -pas mariée, chuchotait le duettiste italien à -Marcus, elles habitent la villa, mais on les voit -rarement et jamais quand la Zénobie est là. -Elles ont horreur de la naine et pour cause. Le -vieux est quasi en enfance, il faut bien qu'on le -surveille, mais il leur a gagné assez de millions -pour qu'on supporte ses caprices. Cette Zénobie, -c'est un joujou. Pauvres femmes, elles n'ont pas -l'air gai, il y a de quoi. <i>Que Cruce!</i> elles font -beaucoup de bien dans le pays.»</p> - -<p>On ne revoyait pas le lendemain ces dames -Guiçardi. Malgré les poses tanagréennes de la -Smitson, la soirée se traînait dans l'ennui. Mais -le quatrième soir (et c'était sa dernière audition), -Marcus ne retrouvait pas l'Américaine. Miss -Smitson avait été remerciée. Et quand le fameux -rideau cramoisi glissait sur sa tringle, la princesse -Zénobie était sur les genoux du vieux Guiçardi.</p> - -<p>Empanachée d'aigrettes, écrasée sous le poids -d'un collier d'émeraudes, elle se cambrait dans<span class="pagenum"><a name="Page_114" id="Page_114">[Pg 114]</a></span> -l'ébouriflement d'un boa de plumes blanches et -s'érupait comme une perruche, tout à l'orgueil -de sa nouvelle parure. La naine était rentrée -en grâce. Tout à la joie de son triomphe, -elle toisait insolemment les artistes et ne songeait -même pas à balayer de son geste les sujets -femmes de la troupe; la représentation commençait. -La chanteuse tyrolienne égrenait ses derniers -<i>laïtou</i>; un valet de pied venait apporter au -banquier une carte sur un plateau. Le vieux forban -y jetait à peine les yeux et d'un hochement -de tête donnait ordre d'introduire. Et c'était, à -pas menus, l'échine ronde et les yeux baissés, -l'entrée obséquieuse plus glissée qu'osée et le -salut révérence, la demi-génuflexion à jarrets -pliés et les mains croisées sous les amples manches -d'un capucin quadragénaire aussi chauve -que barbu. Le moine baisait la main du banquier, -souriait d'un air paterne à la naine et prenait -place auprès du couple; les laquais avaient -avancé un fauteuil.</p> - -<p>—Le Révérend Père Ambrosio, me chuchotait -à l'oreille le duettiste italien, le supérieur du -couvent de Saint-Pancrace (les Capucins ont leur<span class="pagenum"><a name="Page_115" id="Page_115">[Pg 115]</a></span> -monastère à deux lieues d'ici, dans la montagne): -un familier de la maison. Il vient souvent passer -la soirée et assiste quelquefois au concert. -C'est le seul admis, d'ailleurs. Ah! le -moine a su prendre le vieux, il a apporté un scapulaire -indulgencié à la naine!... Chacune de ses -visites lui rapporte de cent à deux cents lires -pour les pauvres ou le couvent. Dom Ambrosio -ne perd pas son temps. C'est pour le bien de -l'Église: la fin justifie les moyens. Rien de plus -amusant que leurs entrevues. Ouvrez l'œil et le -bon, car vous allez rire.»</p> - -<p>Le capucin avait pris place, le temps d'échanger -quelques propos avec le Guiçardi. Les numéros -du concert se succédaient. Les vocalises de la -chanteuse tyrolienne le laissaient aussi froid que -les contorsions du cake-walk nègre. Ses yeux -obstinément baissés ne cillaient un peu qu'aux -gauloiseries de Marcus.</p> - -<p>Un flot d'obscénités montait comme une mare -de boue dans le silence gêné de tous les assistants. -C'étaient des rythmes sautillants de polkas -et des refrains de caserne; et cela devenait -tragique comme un blasphème et comme un<span class="pagenum"><a name="Page_116" id="Page_116">[Pg 116]</a></span> -martyre, ce répertoire de corps de garde dégoisé -par ordre, au nez d'un capucin, pour le grand -ébaudissement d'une naine de foire et d'un vieux -maniaque.</p> - -<p>Le moine ne bronchait pas. Il regardait fixement -le bout de ses orteils, qui dépassaient un -peu sa robe de bure.</p> - -<p>—Eh bien! Padre, qu'en dites-vous? Ça vous -plaît?</p> - -<p>Et d'un coude égrillard le Sicilien interrogeait -le Père.</p> - -<p>—Répondez donc, Padre?</p> - -<p>Et, cette fois, c'était la princesse Zénobie qui -de sa petite main sèche avait saisi la longue -barbe du moine et le narguait de son affreux -sourire d'avorton lubrique et vieillot.</p> - -<p>Le Révérend levait au plafond des yeux d'apôtre -mis en croix.</p> - -<p>—Il Padre n'a pas le goût à la musique, ce -soir.</p> - -<p>Et, sur cette conclusion de sa chère Zénobie, -Bartolomeo congédiait le moine. Il lui glissait -une pièce de dix lires dans la main.</p> - -<p>Dix lires! Il y avait loin des cent et deux cents<span class="pagenum"><a name="Page_117" id="Page_117">[Pg 117]</a></span> -lires accoutumées. Le religieux se retirait à -reculons; un laquais le reconduisait.</p> - -<p>—Qu'est-ce qu'il y a? interrogeait le banquier, -surprenant un colloque entre le moine et -le valet.</p> - -<p>—Le Padre voudrait deux écus d'argent; il -craint de perdre la pièce d'or.</p> - -<p>—Les voici, bougonnait le gros homme de -Palerme en fouillant dans son gilet.</p> - -<p>D'un pas oblique le capucin s'était vivement -rapproché. Il s'emparait des deux pièces d'argent, -plaçait la pièce d'or entre les deux écus, et -les montrant tenues serrées entre son pouce et -son index:</p> - -<p>—Comme cela, je ne craindrai pas de la perdre. -Gracia, signor!</p> - -<p>Et il se retirait, la croupe haute, le sourire -onctueux, humble et sournois.</p> - -<p>—<i>Bene trovato</i>, faisait le Guiçardi amusé.</p> - -<p>Telle fut la dernière soirée de Marcus à la villa -de San Remo.</p> - -<p>—Nous sommes arrivés, me disait Maxence.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_118" id="Page_118">[Pg 118]</a></span></p> - - - - -<h2><a name="ESPAGNE_III" id="ESPAGNE_III">III</a></h2> - -<h3>LA PEUR DE MOURIR</h3> - - -<p>Nous arpentions, Maxence et moi, la Promenade -des Anglais. C'était l'heure du <i>shopping</i>. -Un déjeuner organisé au restaurant Français -nous condamnait à piétiner le long de la mer -en attendant l'arrivée des invités de Monte-Carlo. -Un soleil cru, une mer aveuglante, de -plomb fondu sous un ciel de mistral, faisaient -cette matinée-là particulièrement désagréable; -l'atmosphère hostile du quai bordé de grands -hôtels s'aggravait de la laideur spéciale de ses -habitués.</p> - -<p>Dans aucun pays du monde, en effet, on ne -croise dans les promenades élégantes d'aussi -fastueux déchets d'humanité. Cette chose triste<span class="pagenum"><a name="Page_119" id="Page_119">[Pg 119]</a></span> -et touchante, qu'est la vieillesse partout ailleurs, -y devient subitement comique. Nulle part -on ne voit pareil assemblage de vieilles misses -édentées, bardées de lainages d'Écosse sous -l'éternel costume de piqué blanc; nulle part, -d'aussi piteuses queues de rat tirebouchonnées -sur d'aussi maigres nuques à l'ombre inévitable -de minuscules canotiers. Et les vieux ménages -d'Asnières, les antiques Chochottes engraissées -dans les tables d'hôte de Montmartre et promenant, -sanglées et bedonnantes dans des costumes -tailleur, leurs bajoues étayées sur des petits cols -d'homme, symbole croulant de la gloire de Lesbos: -vieux rats morts et vieilles loutes! Et le -lot des vieux beaux et des vieux birbes aussi, -Agénors émaillés, trempés dans la potasse et -poisseux de teinture, ex-préfets de l'Empire, -majors de tables d'hôte, princes russes décavés -devenus hommes d'affaires, dénicheurs d'objets -rares, de villas à bon compte et de gogos à -exploiter, indicateurs aussi de mineures et d'usuriers; -et des anciens croupiers, valets de cartes -transparentes enrichis sur le tard par des justes -noces avec quelques tenancières; jolis garçons<span class="pagenum"><a name="Page_120" id="Page_120">[Pg 120]</a></span> -épousés en 1870 pour leurs beaux yeux et tenant -aujourd'hui en laisse le chien de Madame, que -l'on pousse dans une petite voiture; vieux marquis -italiens ruinés par le corps de ballet -de Milan, philosophes, le soir et, dans le jour, -aux gages de quelques comtesses péruviennes -ou baronnes Cacatoès, vieux aras des Antilles -plus empanachés d'aigrettes, de ruches et de -boas encore que d'années et remorquant leur -arrière-train coupable aux bras cambrés du sigisbée..., -et les Arthémises des hommes célèbres, -le bataillon des veuves inconsolées, vieilles -gardes de la douleur venues en Riviera cultiver -le souvenir des chers défunts qu'a oubliés l'Europe, -les politiques et les artistes, la veuve du -maëstro, la veuve du grand peintre, la veuve -du regretté diplomate, et les demi-veuves, les -maîtresses et les belles-sœurs, les petites nièces -aussi, leurs Egéries un peu mégères, et leurs -interprètes donc! les ex-grandes cantatrices sur -le tard épousées, les Altesses de l'<i>ut dièze</i> et les -contraltos princiers!</p> - -<p>O toutes ces prétentions échouées sur les -bancs, le dos tourné à la mer et regardant<span class="pagenum"><a name="Page_121" id="Page_121">[Pg 121]</a></span> -curieusement défiler devant elles le pénible cortège -des autres vanités!</p> - -<p>—Parole, il ne manque que la princesse -Zénobie! ne pouvais-je m'empêcher de m'écrier. -Mais à propos, interpellai-je Maxence, la fin -de l'histoire, tu ne me l'as pas racontée! Tu -m'as laissé à cheval entre deux selles et tu ne -m'as jamais dit comment la favorite du banquier -Guiçardi était retombée de la villa des Palombes -aux beuglants de soldats, où nous l'avons retrouvée.</p> - -<p>—Zénobie! En effet, c'est toute une histoire -et assez compliquée. Je t'ai dit que la naine -vivait dans le domaine de San Remo, installée -dans un petit hôtel de poupée construit sur les -indications de Guiçardi. Une fantaisie sénile du -banquier l'y entretenait sur un pied de duchesse: -voitures, chevaux et livrée à ses -ordres; mais le vieillard ne pouvait se passer -de son jouet. A toute heure de jour et de nuit -il réclamait et voulait auprès de lui sa poupée -favorite. La Zénobie, elle, supportait mal ce fastueux -servage, et, dès qu'elle avait une heure à -elle, pendant les siestes du Palermitain alourdi<span class="pagenum"><a name="Page_122" id="Page_122">[Pg 122]</a></span> -et drogué d'anesthésiants, elle s'évadait des Palombes; -et c'était pour elle une joie d'écolière -d'aller retrouver au bout du pays la vieille -femme, qui lui servait de mère, et son minuscule -compagnon, le nain Scœvola.</p> - -<p>Les rares moments, que la pygmée dérobait -ainsi à son maître, prenaient par la servitude -même, où elle était tenue, la haute saveur d'un -fruit défendu. Le printemps est assez dangereux -en Riviera, les brusques changements de température -et la sécheresse du mistral y affectent -péniblement les arthritiques et les nerveux; -parfois l'influenza s'en mêle. Elle sévissait cette -année-là à San Remo. Scœvola, le plus petit -conscrit de France, était atteint et devait s'aliter.</p> - -<p>Prévenue par sa mère-barnum et priée par -elle de ne pas venir au chevet du fiévreux, la -naine ne voulait rien entendre. Affolée d'inquiétude, -elle courait au logis contaminé; elle voulait -s'y installer sans souci du gros cachet des -Palombes et de ses intérêts mis en jeu. Le nain -trempé de sueur sous ses draps, misérable petit -pantin secoué par la fièvre, assistait en claquant<span class="pagenum"><a name="Page_123" id="Page_123">[Pg 123]</a></span> -des dents à une scène inouïe entre la princesse -et leur mère.</p> - -<p>—Mais tu ruines ta famille, tu nous mets sur -la paille! Un homme qui t'a couverte d'or et qui -ne sait rien te refuser! Tu ne retrouveras jamais -ça! Qui est-ce qui paiera le médecin, tes robes -et les médicaments? Scœvola peut y rester. Tu -es une fille dénaturée, tu n'aimes pas ta mère, -j'ai mis au monde un monstre!»</p> - -<p>Les objurgations de la vieille femme convainquaient -à demi Zénobie. Le petit être fantasque -consentait à rentrer à la villa; mais elle déclarait -vouloir revenir le lendemain près de son -cher Scœvola... et tenait parole.</p> - -<p>C'était une grosse partie que jouait là l'avorton.</p> - -<p>Entre tant de manies le vieux Guiçardi -nourrissait une folle terreur de la maladie et de -la mort. Ses soixante-douze ans hoquetaient dans -un perpétuel tremblement à l'idée des bronchites, -des refroidissements et des mauvaises -fièvres qui guettent plus ou moins les vieillards. -Il ne vivait qu'entouré de mille et une précautions, -sous la surveillance d'un médecin attaché<span class="pagenum"><a name="Page_124" id="Page_124">[Pg 124]</a></span> -à sa personne, et, chaque semaine, tout le personnel -des Palombes devait subir la visite du -docteur. C'était une formalité à laquelle nul ne -pouvait se soustraire et qui était stipulée dans les -engagements.</p> - -<p>Au moindre symptôme d'indisposition, tout -domestique était congédié. L'intendant lui payait -deux mois de gages en lui intimant l'ordre de -ne jamais se représenter, même guéri. Un cordon -sanitaire était ainsi établi autour du vieillard.</p> - -<p>Dans quels prix on exploitait cette terreur de -la maladie, tu le devines aisément! Deux garde-malades -se relayaient auprès de lui jour et -nuit. Le banquier exigeait toujours une oreille -aux écoutes de sa respiration durant son sommeil. -Sa peur de mourir était telle que, le précédent -hiver, il avait refusé d'entrer dans la -chambre de sa fille malade et, pendant les deux -mois que dura la bronchite, il pria sa femme -de s'abstenir de paraître à table. La baronne -Guiçardi, elle, s'était installée près de sa fille et, -pendant les trois mois de cet hiver-là, le vieux -Levantin haleta dans l'angoisse des microbes et<span class="pagenum"><a name="Page_125" id="Page_125">[Pg 125]</a></span> -la fureur de ne pas avoir fait transporter -M<sup>lle</sup> Guiçardi à l'hôpital.</p> - -<p>C'est cet effaré trembleur et ce féroce égoïste -que la princesse Zénobie quittait trois heures -par jour pour aller s'asseoir au chevet d'un nain -tuberculeux. La princesse jouait une grosse -partie. Elle la perdit.</p> - -<p>Le jour où le banquier, réveillé au milieu -d'une sieste qui aurait dû durer les trois heures -de trois cuillerées de potion, demanda après la -naine et apprit que sa poupée était auprès d'un -frère malade depuis douze jours d'une fièvre -maligne, la colère et la stupeur furent chez -ce gros homme d'une telle violence, qu'il faillit -étrangler.</p> - -<p>—Chez son frère!... Chez un malade! Et elle -y va tous les jours! Elle y est encore!»</p> - -<p>Et de cramoisi le vieux forban devenait violet. -Les yeux chavirés, suffoquant et la gorge -sèche au milieu de balbutiements, de mots sans -suite et de trépignements de fureur, il arrivait -enfin à se faire comprendre et se faisait donner -de quoi écrire.</p> - -<p>Il ne pouvait parler. Son émotion était trop<span class="pagenum"><a name="Page_126" id="Page_126">[Pg 126]</a></span> -forte. Zénobie était chez ce nain malade; elle -avait osé lui désobéir. Il écrivait; un tremblement -secouait ses mains gonflées. Il parvenait -enfin à maîtriser ses nerfs et signait la disgrâce -de la favorite. L'intendant recevait respectueusement -les ordres; la livrée assistait, effarée, -riant sous cape, à l'exécution de la princesse.</p> - -<p>Toutes les Palombes détestaient Zénobie.</p> - -<p>La naine rencontrait l'intendant à mi-route -de la villa. Elle regagnait sa geôle au grand trot -d'une victoria de louage. Nabulione—c'était le -nom du maître-Jacques des Guiçardi—faisait -arrêter la voiture. Nabulione était à pied; il -accompagnait une charrette encombrée de valises -et de petites malles.</p> - -<p>Il signifiait à la naine son congé. La décision -de M. Guiçardi était irrévocable. Il ne reverrait -jamais la princesse; la villa lui était désormais -interdite. Il était tout à fait inutile de s'y présenter, -elle y trouverait porte close: il était -chargé de lui rapporter sa garde-robe. Ses costumes -de théâtre et de ville étaient dans les -malles; le petit hôtel était déménagé. Si la -princesse voulait bien prendre la peine de<span class="pagenum"><a name="Page_127" id="Page_127">[Pg 127]</a></span> -retourner d'où elle venait, il lui réglerait ses -huit jours; il avait sur lui la somme.</p> - -<p>La naine était devenue verte. Elle vomissait -un flot d'injures à l'adresse de l'intendant et de -Guiçardi; sa voix de crécelle, crépitante et -rouillée, s'exaspérait dans la solitude de la -route. Des ouvriers de retour des champs s'étaient -arrêtés. Ce monstre de baraque foraine entachait -de grotesque la douceur lumineuse de ce crépuscule -d'Italie.</p> - -<p>—<i>Una pupazza</i>, ricanaient des chuchotements.</p> - -<p>L'intendant essayait en vain de lui faire -entendre raison: la <i>pupazza</i> ne voulait rien -savoir. Elle donnait l'ordre au cocher de la -conduire aux Palombes. Elle s'y heurtait à -l'hostilité d'une domesticité heureuse d'observer -la consigne.</p> - -<p>—Le banquier ne recevait pas. M. Guiçardi -partait le soir même pour Palerme.»</p> - -<p>Et dans l'insolence des regards et des sourires, -la princesse Zénobie lisait couramment -l'unanime allégresse, son renvoi mettait en fête -toute la maison.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_128" id="Page_128">[Pg 128]</a></span></p> - -<p>Elle devait se résoudre à retourner auprès des -siens. Elle y retrouvait l'intendant des Palombes, -qui l'attendait entre sa mère effondrée et la -stupeur épouvantée du nain. Et ce fut une horrible -scène. La mère-barnum, brusquement -ramenée au sentiment de la réalité par la vue -de Zénobie, se jetait sur le petit être, l'empoignait -par la tête et, lui retroussant les jupes, -voulait la fouetter. Le nain, recroquevillé d'effroi -sous ses draps sales, poussait des piaulements -de petit hibou tombé du nid; Zénobie, crispée, -rebellée et matée, tapait, griffait, mordait et -geignait comme une poulie; la mère poussait -des cris d'orfraie, invectivant la fille ingrate, <i>ce -fumier d'enfant qui la ruinait</i>; et l'intendant -se croyait tombé dans un repaire de gnomes et -de magiciens.</p> - -<p>Il intervenait enfin, comptait à la naine les -seize cents francs de ses huit jours, en obtenait -bon gré mal gré le reçu, mais ne pouvait éviter -la formalité de l'ouverture des malles. La surprise -qu'elles réservaient faillit tourner au tragique. -Le vieux Guiçardi ne renvoyait à Zénobie -que ses costumes de théâtre et son pauvre<span class="pagenum"><a name="Page_129" id="Page_129">[Pg 129]</a></span> -petit trousseau de phénomène de music-hall, -sa lamentable et prétentieuse défroque de <i>principessa</i> -de piste et de beuglant; le Levantin -avait gardé les somptueuses toilettes des grands -faiseurs de Nice et de Monte-Carlo. Il gardait -aussi les parures: le collier d'émeraudes offert -dans la dernière quinzaine, l'orient fabuleux -des perles et l'eau coûteuse des rivières de diamants. -Il renvoyait le cheval, mais gardait le -harnais. La naine râlait à son tour: une formidable -gifle s'abattait sur sa face de monstre et -la couchait par terre, évanouie. La mère-barnum -s'acharnait sur l'avorton; Scœvola, le plus petit -conscrit de France, croyant qu'on égorgeait -Zénobie, s'évadait de ses draps moites et se blottissait, -tout nu, sous le lit; des voisins accourus -mettaient fin à cette tuerie, et l'intendant -des Palombes s'échappait de là comme d'un -cauchemar.</p> - -<p>Cette famille de nains ne se tint pas pour -battue. Sur les conseils de sa mère, Zénobie -voulut intenter un procès au banquier; mais -les faits qu'elle lui imputait étaient si graves -que l'affaire criait le chantage; aucun homme<span class="pagenum"><a name="Page_130" id="Page_130">[Pg 130]</a></span> -de loi ne voulut instrumenter contre le Guiçardi. -La Zénobie ne se rebuta pas: elle se -rendit au couvent de Saint-Pancrace, et, une -première fois, fit tant et tant qu'elle obtint une -audience du Révérend Père Ambrosio, le supérieur; -mais les confidences dont elle honora le -capucin esbrouffèrent tellement le saint homme -qu'il refusa absolument de s'entremettre dans la -démarche, que la naine réclamait de lui. Il lui -promit une seconde audience, mais se garda -bien de la lui donner; le monstrillon en fut -pour ses deux lieues de montagne et ses trente -lires de victoria. Le saint monastère demeura -clos pour lui.</p> - -<p>Bref, la questure, dit-on, s'en mêla; on pria -ces dames de quitter le pays. Une rumeur voulut -qu'un viatique de deux mille lires leur fût -fourni par les dames Guiçardi.</p> - -<p>Et voilà, mon cher ami, comment l'ex-favorite -d'un banquier trente fois millionnaire amuse, à -l'heure qu'il est, un public de matelots et de -chasseurs alpins dans un petit port de la -Riviera.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_131" id="Page_131">[Pg 131]</a></span></p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Elle était de ce monde où les plus belles choses<br /></span> -<span class="i12">Ont le pire destin.<br /></span> -<span class="i0">Et <i>rosse</i>, elle a vécu ce que vivent les <i>rosses</i>,<br /></span> -<span class="i12">L'espace d'un matin.<br /></span> -</div></div> - -<p>Moralité: on fait toujours trop sa Zénobie.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_133" id="Page_133">[Pg 133]</a></span></p> - - - - -<h2><a name="LYS_DALLEMAGNE" id="LYS_DALLEMAGNE">LYS D'ALLEMAGNE</a></h2> -<hr class="chap" /> - -<p>—Il y a pis que la peur de mourir: il y a -l'horreur de vivre. Vous ne soupçonnez pas -quelles agonies tragiques halètent parfois dans -le luxe apparent de ces somptueuses villas!</p> - -<p>Tout en causant nous étions, Maxence et moi, -descendus jusqu'au haut de la promenade des -Anglais. Nous avions dépassé le troisième établissement -de bains établi presque devant l'avenue -Victor-Hugo, et avions atteint le pont Magnan.</p> - -<p>Là finit le glorieux alignement des grands -hôtels cosmopolites et des villas princières; la -promenade des Anglais bifurque et devient, à -gauche, une route de banlieue suburbaine bordée -de guinguettes et de murs de jardins; à droite, -un simple bord de mer longé de cultures maraîchères -et planté de cahutes de pêcheurs.</p> - -<p>Le paysage est lépreux et hostile, enfariné d'un<span class="pagenum"><a name="Page_134" id="Page_134">[Pg 134]</a></span> -perpétuel halo de poussière soulevée par les -automobiles, et la courbe harmonieuse de la baie -des Anges ne rachète pas l'âpreté du décor. Face -en arrière, au contraire, c'est le merveilleux -panorama de Nice indolemment couchée au pied -de ses montagnes et déroulant, comme une -écharpe molle, la ligne de ses toits jusques au -Mont-Boron. Par les temps clairs la pointe du -cap Ferrat y apparaît, entamant de son éperon -verdâtre le bleu moiré du large.</p> - -<p>Nous faisions demi-tour et redescendions sur -la jetée-promenade.</p> - -<p>—Oui, il y a pis que la peur de mourir. Si -vous saviez quels drames de chair et d'âmes, -quels intérêts et quelles affreuses convoitises -dérobent parfois aux regards ces somptueuses -façades, quels grotesques désespoirs aussi! Ce -Nice est une mine inépuisable d'histoires. Quelques-unes, -si bien gardées qu'elles soient par -l'épaisseur des murailles, néanmoins transpirent -et finissent par tomber dans le domaine public.</p> - -<p>Il y a trois ans, c'était le scandale des Blukenstarishaen, -le plus effrayant chantage qui ait -jamais été organisé contre une personnalité princière:<span class="pagenum"><a name="Page_135" id="Page_135">[Pg 135]</a></span> -Le jeune ménage, le mari et la femme -menacés et terrorisés à la fois par un couple -d'aigrefins: deux «musicantis» cueillis dans -une des innombrables Réserves de la Riviera. -Les Blukenstarishaen les avaient attachés à leurs -personnes pour couper de tarentelles et de -«canzone» napolitaines les heures un peu -longues des repas... Cette musique de table -dégénéra vite en musique de chambre. La princesse, -très négligée par son mari, s'éprit violemment -d'un des musiciens; elle s'en éprit jusqu'à -en devenir grosse et, reconnaissante au bel -Italien d'une maternité que le prince ne lui avait -jamais donnée, eut la gratitude épistolaire. Elle -écrivit. Le violoniste (car il jouait du violon -naturellement) appuya sur la chanterelle. Il gagna -prudemment la frontière; et de Vintimille, en -échange de sa correspondance, demanda la forte -somme à la princesse.</p> - -<p>Un <i>post-scriptum</i> machiavélique menaçait d'envoyer -le paquet de lettres au mari. Le prince, -très au courant de la conduite de sa femme, ne -répondit pas plus aux offres de Vintimille que -ne l'avait fait la princesse. C'est alors que les<span class="pagenum"><a name="Page_136" id="Page_136">[Pg 136]</a></span> -deux compères d'Italie s'entendirent. Si la princesse -était une amoureuse expansive et reconnaissante, -le prince était, de son côté, un ami -passionné et, dans les élans d'une ferveur toute -platonicienne, avait commis en l'honneur de -l'autre musicanti quelques poésies qui, bien -que d'inspiration danoise, n'eussent pas déparé -les dialogues du <i>Banquet</i>. Les associés de Vintimille -prévinrent le jeune ménage que, si un -chèque de cent mille lires n'était pas remis -avant telle date à la banque Polidori de Milan, -les élucubrations du prince et la correspondance -de la princesse seraient envoyées sous pli cacheté -à la Cour de Thuringe, au grand chancelier -même du roi ou à un des principaux journaux -de l'opposition. L'inspiration de la dernière -heure dicterait leur choix.</p> - -<p>Le régime du bon vouloir fonctionne, pour -ainsi dire encore intact, dans les petits États -allemands. En cas de scandale, si le scandale -éclatait, c'était, après l'annulation du mariage en -Cour de Rome (la Thuringe est très catholique), -la confiscation des biens du jeune couple et la -relégation de la princesse dans un couvent; le<span class="pagenum"><a name="Page_137" id="Page_137">[Pg 137]</a></span> -prince, lui, serait certainement prié de résider à -l'étranger et réduit à la pension stricte. Libre à -lui alors de donner cours à ses fantaisies poétiques -et se faire professeur de grec.</p> - -<p>Les Blukenstarishaen s'affolaient. Le roi de -Thuringe avait laissé mourir de faim sa fille -aînée, la princesse Thyra qui avait fui la Cour -paternelle et le palais conjugal avec un jeune -officier de cavalerie. La duchesse de Manheimberg, -toute mère qu'elle fût de trois enfants, -n'avait pas pu résister au prestige des épaulettes -et des éperons. Les amoureux, après avoir promené -en Suisse et sur la Riviera le scandale de -leur bonheur, s'étaient échoués à Venise. La -gêne avait vite étranglé leurs illusions. Harcelés -par les usuriers, les bijoux une fois vendus, les -misérables étaient de l'hôtel Dancelli descendus -à une <i>casa privata</i> du quartier de l'<i>Ospedale</i>. La -duchesse de Manheimberg s'y était suicidée. La -dureté du roi l'avait acculée à cette horrible fin. -Le consulat de Thuringe à Venise n'avait même -pas eu pour elle l'aumône qu'il trouve toujours -pour ses moindres nationaux en détresse. Deux -mois auparavant, le consul de Genève, pour une<span class="pagenum"><a name="Page_138" id="Page_138">[Pg 138]</a></span> -visite rendue, à l'hôtel du Lac à la princesse -royale, avait été immédiatement révoqué... -Toute l'Allemagne avait adopté vis-à-vis des -fugitifs l'attitude indiquée par la famille.</p> - -<p>C'est auprès de ceux de son sang et de sa -race que la malheureuse jeune femme avait -trouvé l'accueil le plus insultant et les visages les -plus fermés, et, pendant ce douloureux calvaire -à travers l'Europe, ce calvaire commencé comme -une chimérique chevauchée de ballade et de conte</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Si tu veux, faisons rêve,<br /></span> -<span class="i0">Montons sur deux palefrois,<br /></span> -<span class="i0">Tu m'emmènes, je t'enlèves,<br /></span> -<span class="i0">L'oiseau chante dans les bois.<br /></span> -</div></div> - -<p>la triste adultère avait rencontré partout sur son -passage l'hostilité menaçante et l'effroyable ostracisme -imposés, il y a quelques années, par le -kant anglais sur toutes les routes d'exil d'un de -ses plus grands poètes. Pour l'infortunée princesse -Thyra la lourde Allemagne avait eu les -raffinements de cruauté et les ingéniosités de -mépris inventés par l'hypocrisie d'outre-Manche -vis-à-vis d'Oscar Wilde.</p> - -<p>Dévisagée sur les seuils des hôtels, montrée<span class="pagenum"><a name="Page_139" id="Page_139">[Pg 139]</a></span> -au doigt, suivie même dans les rues, que dis-je? -guettée par la malveillance et la curiosité jusque -dans les boutiques de fournisseurs, la duchesse -de Mainheimberg avait connu les pires amertumes. -Grâce au mot d'ordre donné par la -Cour de Thuringe, l'Allemagne en déplacement -avait fini par expulser les amants de toutes les -villes. Entre temps le roi coupait les vivres, et -cela avait été pour le couple romanesque la -brève déchéance aggravée de toutes les affres de -la gêne. Cette gêne dégénérait bientôt en misère, -et la misère en détresse et cela jusqu'au suicide -final dans le galetas de Venise.</p> - -<p>Rodolphe Ostratten, l'amant de la pitoyable -jeune femme, entrait à l'hôpital, à cet <i>Ospedale</i> -dont le quartier moisi avait abrité leur fin -d'idylle. Il en était extradé le lendemain même de -l'exhumation de sa maîtresse; on l'arrachait tout -grelottant de son lit de fiévreux pour le jeter -dans un fourgon. Une forteresse de Thuringe le -retenait maintenant à vie. Il ne fait pas bon en -Allemagne de regarder de trop près les princesses.</p> - -<p>De cette tragique aventure les Blukenstarishaen -n'ignoraient rien. Elle avait éclaté l'année<span class="pagenum"><a name="Page_140" id="Page_140">[Pg 140]</a></span> -même de leur mariage. La princesse Elaine -s'était jetée en vain aux pieds de son père, implorant -sa pitié pour sa sœur; le roi n'avait voulu -rien entendre. Ces catholiques de Thuringe sont -encore plus intraitables sur la morale que tous -les protestants de la Prusse Rhénane, et l'affolé -ménage de Nice savait trop ce qui l'attendait, si -le scandale de leur conduite en Riviera arrivait -jusqu'au roi.</p> - -<p>La Riviera! C'est de leur arrivée en ce pays -que dataient leur folie et leur malheur. C'est là -qu'ils avaient connu ces damnés Italiens et l'enveloppement -de leurs œillades câlines, le charme -dangereux de leur voix persuasive et de leurs -gestes caresseurs.</p> - -<p>Deux «musicantis»! Lui, le fils d'un chancelier, -elle, une princesse royale, étaient à la -merci de ces espèces... Protégés par la frontière, -les deux coquins dictaient leurs conditions et -commandaient en maîtres. Eux, la première -aristocratie du monde, tremblaient aux ordres -de deux maîtres chanteurs; et, les yeux brusquement -dessillés, arrachés en sursaut de leur -rêve, le prince et la princesse rejetés dans les<span class="pagenum"><a name="Page_141" id="Page_141">[Pg 141]</a></span> -bras l'un de l'autre par la conscience du même -péril s'hypnotisaient sans oser la mesurer -devant la profondeur du gouffre où ils avaient -roulé, s'hallucinaient dans une stupeur muette -devant l'abîme où ils allaient descendre.</p> - -<p>Deux enfants! car lui n'avait pas vingt-six -ans, et elle en avait juste dix-neuf.</p> - -<p>Ah! cette Riviera, cet admirable pays, cette -côte enchantée dans la montée des sèves, la -vibration de la lumière et l'épanouissement de -tant de fleurs, comme ils en maudissaient maintenant -la douceur énervante et traîtresse, quelle -rancune ils nourrissaient pour ces décors complices -de vergers idylliques et de baies siciliennes!... -Oh! les mauvais conseils chuchotés -dans l'or des crépuscules, dans les bois de cyprès -et les clos d'oliviers.</p> - -<p>La Riviera! C'est son climat qui les avait perdus... -Oh! la mollesse de ce pays qui dénoue la -volonté comme une écharpe, pour la tendre -ensuite comme un arc dans la sécheresse ardente -de son mistral.</p> - -<p>C'est l'âpreté de ses jours de poussière et de -bourrasques, la fièvre permanente bercée dans<span class="pagenum"><a name="Page_142" id="Page_142">[Pg 142]</a></span> -ces vagues sans flux et sans reflux, et, par-dessus -tout, ces effluves de rut et de caresses épars dans -l'unanime consentement des choses et des êtres -à l'amour; c'est toute cette nature aphrodisiaque -qui les avait poussés à la chute et à leur perte -et les deux égarés n'avaient plus assez de larmes -pour pleurer.</p> - -<p>Le consul d'Italie tirait le jeune ménage de ce -mauvais pas.</p> - -<p>Éperdu devant l'impossibilité de se procurer -du jour au lendemain les cent mille lires (car la -Cour de Thuringe est plutôt serrée), le prince, -tout décidé qu'il fût au suicide, avait l'idée d'aller -trouver le commissaire central. Le commissaire -l'adressait au consul d'Italie. Celui-ci télégraphiait -à Gênes, et la questure cueillait à Vintimille -les deux coquins et leur correspondance.</p> - -<p>Ainsi se termina le chantage. Tout est bien -qui finit bien!</p> - -<p>Le jeune ménage en fut quitte pour la peur; -mais leur villa abrita quelques heures d'agonie. -Ce prince et cette princesse passèrent d'assez durs -moments, avouez-le. Il y a quelquefois pis que -la peur de mourir, il y a aussi l'horreur de vivre.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_143" id="Page_143">[Pg 143]</a></span></p> - - - - -<h2><a name="UNE_AGONIE" id="UNE_AGONIE">UNE AGONIE</a></h2> -<hr class="chap" /> - -<p>Nous descendions les pentes de la Mortola. -Des touffes de genêts en fleurs incendiaient d'or -les éboulis de roches grises; et jusqu'au bleu -méditerranéen c'étaient de longues traînées de -lumières encore exaspérées par le vert glauque -des agaves, le gris épineux des lentisques et argenté -des oliviers; toute une végétation bleuâtre, -hostile, meurtrière et dardée faisait de ce coin -de jardin une petite Afrique. Au loin, c'étaient les -montagnes pelées de Vintimille et de San Remo, -toute l'aridité de la <i>Rivière</i> de Gênes après la -splendeur luxuriante de la <i>Riviera</i> de Nice. Un -ciel doux et voilé, presque moite, mélancolisait -le paysage; toute la clarté semblait réfugiée -dans les fleurs; et dans ce décor à souhait pour<span class="pagenum"><a name="Page_144" id="Page_144">[Pg 144]</a></span> -un enlèvement de captive, c'étaient des silhouettes -de pirates barbaresques, qui s'imposaient à travers -le recul des temps chers à tout imaginatif. -Malheureusement des couples d'Allemands et -d'Anglais de passage, toute la foule anonyme et -laide des Cooks en mal d'excursions, étaient les -seuls êtres rencontrés au tournant du domaine -féerique.</p> - -<p>C'était un lundi, un des deux jours par -semaine où lord Hambury permet aux visiteurs -l'entrée de la Mortola: la Mortola, c'est-à-dire -l'enchantement de ce ravin unique de la côte -Ligure, jardins d'Italie et de Sénégal aussi, où -Wagner aurait pu rêver l'éclosion des filles-fleurs. -La Mortola et la fontaine de la Sirène, la -Mortola et sa clairière hantée d'agaves monstrueux, -énormes, hérissés et coupants, de toutes -les nuances et de toutes les formes, pareils à -un cénacle de gigantesques pieuvres végétales; -la Mortola et ses bois de palmiers, ses champs -d'iris et d'anémones où la vision s'impose d'une -ronde de nymphes de Botticelli; la Mortola et sa -treille en terrasse au-dessus de la mer; sa treille -enguirlandée de roses et de clématites, escortée<span class="pagenum"><a name="Page_145" id="Page_145">[Pg 145]</a></span> -de touffes de primevères, d'héliotropes en arbres -et de chimériques orchidées, jaillis comme des -étoiles entre les retombées de mouvants chèvrefeuilles; -la Pergola et le malaise enivrant, délicieux -de son trop de calices et de son trop de -parfums... Et entre toutes ces corolles, toutes -ces feuilles, toutes ces branches, au tournant de -tant d'escaliers et le long de tant de terrasses, -le nostalgique horizon de la Méditerranée, la -soie moirée de sa nappe immobile avec, au bord -de la mer, les quenouilles de bronze de son interminable -allée de cyprès... Cimetière d'Orient ou -jardin de Gabriele d'Annunzio dans le <i>Triomphe -de la Mort</i>.</p> - -<p>Nous étions arrêtés auprès d'une volière et -tout en suivant les mouvements d'automate d'un -étrange perroquet, on eût dit, d'émail vert...</p> - -<p>—Mais c'est le jardin de Noronsoff! me disait -l'ami qui m'accompagnait. Avouez que c'est là -que vous avez placé l'agonie de l'écœurant héros -de votre <i>Vice Errant</i>.</p> - -<p>—Non, répondis-je, le domaine où traîne, se -convulse et meurt la pourriture princière de -Sacha, bien moins important et moins divers<span class="pagenum"><a name="Page_146" id="Page_146">[Pg 146]</a></span> -d'aspect que celui-ci, a peut-être encore dans -son abandon plus de grandeurs que la Mortola. -Le domaine existe: il est à Nice, à mi-flanc du -Mont-Boron. Trois cents mètres de terrasse dominent -et la ville et le port. Au crépuscule, quand -le ciel est clair, on y découvre jusqu'à l'Estérel. -Je vous le ferai visiter, nous irons ensemble, -mais nous aurons peut-être quelque mal à y -pénétrer: l'accès en est assez défendu. D'ailleurs -Noronsoff n'y a jamais habité, le cadre seul m'a -tenté; l'outrance de sa végétation, le trop de -luxe des fleurs de collections et d'essences -rares, qu'un caprice de millionnaire y a accumulées, -s'adaptaient si merveilleusement au déséquilibrement -de mon héros... je vous dirai plus, -c'est dans l'atmosphère de ce jardin de songe -que j'ai rêvé et vécu la vie imaginaire de Sacha. -Le prince Noronsoff est mort à Paris après sa -mère qui, dans le roman, lui survit. Il est mort -dans le coma, entouré et guetté par une troupe -d'héritiers dont les intrigues de chevet le torturèrent -jusqu'à son dernier râle...</p> - -<p>—Et cette agonie de Noronsoff, la vraie, -quelle fut-elle? me demandait mon compagnon.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_147" id="Page_147">[Pg 147]</a></span></p> - -<p>—Oh! décevante et dramatique comme la -vie même de l'individu. Après la mort de sa -mère, l'état de Sacha, empira. Livré à lui-même, -c'est-à-dire à ses pires caprices, sans -aucun contrôle et plus personne auprès de lui -pour le surveiller et le retenir, il eut vite fait -de développer la marche de tant de maladies et -de précipiter lui-même un dénouement fatal. Le -favori d'alors était un pianiste hongrois, un soi-disant -élève de Liszt famélique et poitrinaire, -mais dont le réel talent et le jeu poignant et -douloureux passionnaient, le long des jours et -les nuits aussi, les rares minutes lucides du mourant; -mais la fin approchait, car les longues -syncopes, dans lesquelles il arrivait au prince de -tomber, se succédaient de plus en plus fréquentes -et maintenant si prolongées et si profondes, qu'il -était à craindre, à chaque évanouissement, qu'il -ne se réveillât plus.</p> - -<p>C'est alors que la vague famille, petits cousins -et arrières-petits cousins, que le malade possédait -dans la colonie russe et dans le monde de -l'Empire, se rapprochaient de l'agonisant. Il y -avait vingt ans qu'ils l'ignoraient, justement<span class="pagenum"><a name="Page_148" id="Page_148">[Pg 148]</a></span> -effarés de ses frasques et ne se souciant pas -d'avouer un parent aussi compromis. Au ban -de la société et de sa famille, ce déséquilibré -affligé de quatre millions devenait intéressant -au moment de mourir. On savait que Sacha -n'avait pas fait de testament; il avait bien trop -peur de la mort pour songer à ses dispositions -dernières; ce perpétuel moribond aimait frénétiquement -la vie et s'y cramponnait désespérément.</p> - -<p>Superstitieux comme tous ceux de sa race, ce -Russe aurait cru attirer sur lui l'ombre de la -«Camarde» en dictant n'importe quel testament. -Il ne fallait pourtant pas que cette grosse fortune -retournât à l'État ou tombât dans les mains de -quelques Petits-Russiens, hypothétiques descendants -de Noronsoff que les alliés mondains et -officiels de Sacha ignoraient, perdus dans quelques -villages de l'Ukraine ou quelques faubourgs -de Saint-Pétersbourg.</p> - -<p>Les intéressés se consultèrent.</p> - -<p>Le duc de Praxéli-Plesbourg réunit chez lui -les Marfa-Narimoff et les de Beauvimeuse, cousins -comme lui au quatrième degré de l'agonisant.<span class="pagenum"><a name="Page_149" id="Page_149">[Pg 149]</a></span> -Sa haute situation à l'ambassade, la faveur de -Boris, l'aîné des Narimoff, au palais d'Hiver et -le rang des Beauvimeuse dans le noble faubourg -les mettaient au-dessus de tout soupçon. Il s'agissait -de pénétrer auprès du malade, de s'installer -à son chevet et lui faire signer un testament; -car lui en inspirer ou lui en dicter un, il -n'y fallait pas songer. Sacha, malicieux et retors, -aurait pris un méchant plaisir à déjouer leur -entreprise ou, même pis, les eût fait jeter dehors. -Ce parfait dégénéré détestait sa famille. Il aurait -dilapidé son bien plutôt que d'en laisser une bribe -à l'un des siens. Tels étaient les bons sentiments -qui animaient entre eux les membres de cette -dynastie. Ce fou consentirait-il seulement à les -recevoir? Le duc de Praxéli-Plesbourg se présenta -le premier avenue Marceau, Odette de -Beauvimeuse l'accompagnait, Noronsoff avait eu -jadis un assez violent caprice pour sa cousine -et l'on escomptait ce souvenir: le malade ne les -reconnut même pas.</p> - -<p>Avec l'aplomb que donnent un grand nom et -la fortune, le duc de Praxéli s'imposait à la livrée, -expédiait le favori, mieux, congédiait les médecins:<span class="pagenum"><a name="Page_150" id="Page_150">[Pg 150]</a></span> -il était <i>la famille</i>. Le duc une fois dans -la place, les autres s'y installaient; le tout était -d'y avoir pénétré.</p> - -<p>Par la porte entre-bâillée les de Beauvimeuse -et les de Marfa-Narimoff se glissaient un à un -dans l'hôtel de l'avenue Marceau, plus un certain -M. de Noisynève, arrière-petit cousin du -Noronsoff et que l'on ne put écarter. Il s'incrusta -au chevet du malade pour surveiller les autres, -manifesta vaguement l'intention de prévenir les -parents oubliés en Russie et, après quelques -discussions assez aigres, on dut l'admettre dans -la rédaction du testament; mais la porte demeura -fermée désormais à tout autre visiteur; -et ce fut la veillée attentive et sinistre d'une -bande d'oiseaux de proie à proximité d'un champ -de bataille, attendant les cadavres.</p> - -<p>Sacha était tombé dans la torpeur; il n'en -sortait que pour réclamer d'une voix éteinte de -l'extra-dry et du kummel en attachant sur les -siens des yeux vides et vitreux, effroyablement -ouverts. Sur le conseil du duc de Praxéli -Odette de Beauvimeuse dégrafait parfois son -corsage et introduisait la main sèche du moribond<span class="pagenum"><a name="Page_151" id="Page_151">[Pg 151]</a></span> -dans la tiédeur de ses seins nus; la bouche -édentée du neurasthénique alors souriait. Cette -absence de lucidité enchantait les héritiers. En -Russie la loi n'exige pas que le testament soit -écrit de la main du testateur: il suffit qu'il soit -dicté en présence de témoins. La signature -suffit.</p> - -<p>On trouva un notaire. Les intéressés, sous la -présidence du duc de Plesbourg, arrêtèrent la -rédaction du testament. Sur les quarante millions -de Noronsoff le duc s'en préleva quinze. Dix -furent dévolus aux Narimoff, dix aux Beauvimeuse -et cinq à cet intrus de Noisynève qu'on -n'avait pu éviter; mais, entre temps, l'état du -malade empirait d'une façon alarmante. Du jour -au lendemain il tombait dans le coma, un coma -stupéfiant dont rien ne pouvait le tirer. Ils -avaient trop attendu, les discussions d'intérêt -avaient mangé un temps précieux, le malade et -la fortune allaient leur filer entre les doigts; ce -fut une consternation. Le duc de Praxéli-Plesbourg -relevait les courages abattus, il avait amené -avec lui, en remplacement des docteurs congédiés, -un petit médecin de quartier, de son quartier<span class="pagenum"><a name="Page_152" id="Page_152">[Pg 152]</a></span> -à lui, qui voyait ses gens d'écuries et d'offices -et au besoin les chevaux. C'était un pauvre -hère sans consistance, sans grand talent aussi, -voué à la médiocrité par la médiocrité même de -son physique, de ses allures et de ses connaissances. -Il était tout à la dévotion des Praxéli-Plesbourg -qui l'emmenait, même l'été, à la -campagne pour surveiller ses gens. C'est ce -pauvre docteur Pasquier que le Praxéli avait -établi au chevet de son cousin. C'est lui qu'il -amenait, ce matin-là, parmi les autres parents -attérés.</p> - -<p>—La vérité, docteur? Il est très bas, n'est-ce -pas?</p> - -<p>—En effet, monsieur le duc, le prince n'en a -plus que pour quelques heures. S'il va jusqu'à -ce soir, ce sera le bout du monde.</p> - -<p>—C'est ce que je me disais. Eh! bien, docteur, -nous avons besoin de vous. Il faut, coûte -que coûte, que vous suspendiez ce coma. Ce coma, -il faut l'en faire sortir. Il nous faut une signature, -une signature absolument nécessaire et que -lui seul peut nous donner. Ne vous inquiétez pas -on lui tiendra la main, j'en fais mon affaire,<span class="pagenum"><a name="Page_153" id="Page_153">[Pg 153]</a></span> -vous avez bien un moyen? Voyons, un réactif, -que sais-je, une piqûre?</p> - -<p>Le médecin se grattait le front, perplexe.</p> - -<p>—Vous n'avez rien?</p> - -<p>—Si. On peut toujours quelque chose, mais -cela est très scabreux, très périlleux même. Dans -l'état, où est le prince, un réactif peut le tuer.</p> - -<p>—Le tuer, mais puisqu'il est condamné -d'avance. Vous me dites qu'il va mourir.</p> - -<p>—Mais nous n'avons pas le droit de hâter la -mort, même d'un être condamné.</p> - -<p>—Mais puisqu'il va mourir...» et Odette de -Beauvimeuse s'emparait des mains du médecin.</p> - -<p>—Il va mourir! Il va mourir! mais avec la -nature on ne sait jamais! C'est invraisemblable, -mais...</p> - -<p>—Il peut en réchapper, peut-être! Docteur, -seriez-vous un imbécile, me serais-je trompé sur -vous?</p> - -<p>Et de Praxéli-Plesbourg fouillait le misérable -de ses petits yeux clairs.</p> - -<p>—Voyons, réveillez le prince; il y a cinquante -mille francs pour vous. Vous ne me ferez jamais -croire que vous n'avez jamais fait d'avortements.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_154" id="Page_154">[Pg 154]</a></span></p> - -<p>Le docteur baissait la tête, griffonnait en hâte -une ordonnance.</p> - -<p>—Vite, Alexis, chez le pharmacien en face, -au plus près, faisait le duc en remettant le papier -à un valet de pied et, sur un signe du duc, Odette -de Beauvimeuse et Nadia de Narimoff découvraient -le malade et le dressaient un peu sur -son séant. Le docteur préparait la seringue.</p> - -<p>—Voilà, docteur, faisait Noisynève en prenant -le flacon des mains du valet de pied.</p> - -<p>—Une soucoupe; très bien... là, dans le gras -de la cuisse.</p> - -<p>—Dans le maigre, vous voulez dire, pauvre -Sacha!</p> - -<p>—Bon, relevez la chemise, tenez-le bien, -mesdames.</p> - -<p>Le docteur enfonçait l'aiguille dans la chair -livide et appuyait. Pssst, la caféine fusait dans -un crissement bref, le malade ne bougeait pas.</p> - -<p>—Il faudrait le piquer plus près du cœur, -docteur.</p> - -<p>—Ou à l'épaule.</p> - -<p>—Ou dans le cou, près du cerveau.</p> - -<p>—Vous le voulez? Soit!</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_155" id="Page_155">[Pg 155]</a></span></p> - -<p>Mais cette fois, subitement redressé dans un -brusque sursaut, le moribond se levait tout droit -sur son lit et, dans la blancheur de sa chemise, -tel un spectre dans un linceul, battait l'air de ses -mains pâles et puis s'abattait avec un cri, un -petit cri d'oiseau qu'on étouffe, immobile et raidi -dans sa nudité verte... mort.</p> - -<p>Ce fut une stupeur. Rien ne put ranimer le -prince Sacha Noronsoff. C'est ainsi que les quarante -millions et les merveilleuses terrasses du -domaine de Plagosnof, en Crimée, allèrent à la -petite comtesse Véra Noreskine qui, la pauvre -enfant, ne s'y attendait guère. Et avouez-le, cette -agonie-là vaut bien celle que je lui ai prêtée -dans la villa du Mont-Boron, à Nice.</p> - -<p>Notre voiture rentrait dans les rues de Menton.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_157" id="Page_157">[Pg 157]</a></span></p> - - - - -<h2><a name="MADAME_DE_NEVERMEUSE" id="MADAME_DE_NEVERMEUSE">MADAME DE NEVERMEUSE</a></h2> - - - -<hr class="chap" /> -<h3><a name="NEVERMEUSE_I" id="NEVERMEUSE_I">I</a></h3> - -<h3>MADAME DE NEVERMEUSE</h3> - - -<p>Le rideau tombait sur le second acte de -<i>Sigefried</i>. Le divin inconscient, qu'est le héros -de Wagner, venait de s'enfoncer, extasié et -ravi, dans l'enchantement de la forêt; le chant -de l'oiseau magique l'avait illuminée..., et parmi -la clarté des feuilles, à travers les ténèbres odorantes -et vertes des hêtraies, des clairières, -des sources et des étangs, tous les murmures, -toutes les voix et tous les souffles aussi, dont est -tramé le silence des bois, se répercutaient délicieusement -en nous, musique élémentale orchestrée<span class="pagenum"><a name="Page_158" id="Page_158">[Pg 158]</a></span> -par le génie, qui est aussi une des forces -de la Nature.</p> - -<p>De Bergues, qui s'était retiré tout au fond -de la loge pour mieux sentir, loin de la scène, -descendre et couler en lui les ondes sonores du -drame, se levait et venait s'asseoir auprès de -nous.</p> - -<p>—Le fils de Sigemound est parti, mais il n'a -pas tué tous les dragons Fafner. Voyez, quelques -monstres nous restent: une vraie collection de -Muséum. C'est plusieurs opéras de Wagner qu'il -faudrait pour assainir cette salle! Les avez-vous -comptés? Mais regardez plutôt.</p> - -<p>Et, d'un geste horrifié, il embrassait le pourtour -des premières et des secondes loges.</p> - -<p>A quoi Hector de Grandgirard:</p> - -<p>—En effet. Il y a ce soir quelques gargouilles -en rupture de cathédrale!</p> - -<p>—Et remarquez ce que je vous disais l'autre -jour sur cette étonnante société de la Riviera: -pas un homme. Convainquez-vous <i>de visu</i>. -Voyez-vous un jeune homme dans ces loges? -Non, rien que des aïeules et des vieux messieurs, -et les vieux messieurs paraissent les plus<span class="pagenum"><a name="Page_159" id="Page_159">[Pg 159]</a></span> -jeunes. Ils ne sont, eux, ni maquillés, ni teints.</p> - -<p>—Pardon. Dans cette loge, il y a deux jeunes -gens.</p> - -<p>—Oui, mais il y a une jeune fille, et cette -jeune fille représente huit cent mille francs de -dot. Aussi c'est la seule loge, où il y ait des -moustaches de vingt-cinq ans.</p> - -<p>—Conclusion?</p> - -<p>—Les temps sont durs, la lutte est âpre et il -faut vivre.</p> - -<p>—Très jolie, d'ailleurs, la jeune fille!</p> - -<p>—Très jolie. La mère est Russe, le père -Italien.</p> - -<p>—Ah!</p> - -<p>—Fleur de Cosmopolis, millionnaire et nihiliste.</p> - -<p>Grandgirard avait pris une jumelle; il fouillait -attentivement des yeux le premier rang des -loges:</p> - -<p>—Le fait est qu'il y a des figures extraordinaires—et, -tout à coup, arrêtant sa lorgnette -dans un geste de stupeur—oh! celle-là admirable! -Qu'est-ce que celle-là?</p> - -<p>C'était, paradant au milieu de la grande loge<span class="pagenum"><a name="Page_160" id="Page_160">[Pg 160]</a></span> -officielle, celle dont l'encorbellement surchargé -de guirlandes concentre tous les regards dans le -cadre doré de ses hautes colonnes, une étonnante -poupée, on aurait dit, surgie d'un conte -d'Hoffmann.</p> - -<p>La face d'un ovale parfait et d'un ton de -pastel s'auréolait de bandeaux de soie floche, -d'un blond si invraisemblable et si doux, que les -fabriques de Lyon seules avaient pu les fournir.</p> - -<p>Coiffée à la jolie femme, cette imprévue beauté -émergeait, épaules nues, d'un énorme boa de -plumes bleu pâle, mais un boa si impondérable -et si flou qu'il parachevait à miracle cette Olympia -des brumes. L'élégance des bras minces -haut gantés de suède blanc, la longueur d'une -nuque pliante et la maigreur de la poitrine en -faisaient à la fois un Gavarni de chlorose et le -plus vague des Constantin Guys.</p> - -<p>Datée comme un dagueréotype, cette aïeule -aux langueurs de poitrinaire, mais aux raideurs -d'automate, obsédait comme une apparition. -Spectre ou poupée?</p> - -<p>Son âge? Seize ans peut-être et sûrement plus -de soixante-quinze. Avec cela une indéniable<span class="pagenum"><a name="Page_161" id="Page_161">[Pg 161]</a></span> -aristocratie, un dédain absolu de toute l'assistance -et une façon d'écouter le Wagner, de profil -et le buste incliné, oh! très peu, en avant, -une impertinence d'attitude, que Balzac eût voulue -à la duchesse de Maufrigneuse!</p> - -<p>D'ailleurs absolument seule dans cette loge -et s'y détachant si vaporeuse sur le rouge -assourdi des tentures, si macabre aussi par le -bleuissement du boa et le faisandage des chairs, -si artistement et prestigieusement spectrale, que -nous nous taisions tous dans l'émotion que l'on -a devant un chef-d'œuvre.</p> - -<p>—En effet, admirable! Quelle illustration -pour le roman de d'Aurevilly! <i>Ce qui ne meurt -pas.</i></p> - -<p>—Oui, car c'est mieux qu'une nature morte, -c'est la Mort qui se prolonge dans la Vie.</p> - -<p>—Et non la Vie qui s'attarde dans la Mort. -Tu viens de dire, sans t'en douter, Hector, une -vérité profonde. Si tu connaissais la vie de cette -femme, tu verrais quel prodigieux symbole elle -résume dans cette jeunesse immobile et figée. -Regarde bien cette fragilité, cette maigreur de -phtisique guettée par les courants d'air et par<span class="pagenum"><a name="Page_162" id="Page_162">[Pg 162]</a></span> -les mauvaises fièvres, et cette pâleur déjà -estompée par l'ombre de la Mort!... Eh bien! -cette agonie vivante à la résistance et la solidité -d'une tige de fer. Cette moribonde a une -telle intensité, un tel désir de vivre qu'elle a -enterré tous les siens. Père, mère, frères et -sœurs et jusqu'à deux maris, cette apparente -faiblesse a usé et limé toutes ces existences. -Tous ont passé leur vie à trembler pour la -sienne.</p> - -<p>Sa santé délicate, sa minceur diaphane, tout, -jusqu'à sa frêle poitrine secouée chaque hiver -d'une opiniâtre toux, les ont, d'années en -années, consumés d'inquiétude, exténués d'alarmes. -Ils ont toujours craint de la perdre et, -dans l'hypnose de ces grands yeux hallucinants -de fièvre, ils ont vécu dans l'angoisse et la transe -jusqu'à en mourir; car, vous le savez tous -aussi bien que moi, il n'y a que les gens bien -portants qui trébuchent dans le gouffre. Les -vrais malades ne meurent pas: ils se soignent.</p> - -<p>Jusqu'à quarante ans, elle a fait le désespoir -de toute une famille intéressée à une beauté -qui lui assurait fortune et situation, car cette<span class="pagenum"><a name="Page_163" id="Page_163">[Pg 163]</a></span> -beauté pastellisée a été adorablement jolie.</p> - -<p>Née pauvre, elle fut successivement poussée -par les siens dans de riches alcôves, officines de -bien-être et de luxe pour des ribambelles de -frères, de sœurs, de neveux et de petits-cousins. -Le mariage, d'ailleurs, légitima toujours l'équivoque -de ces opérations familiales. M<sup>me</sup> de -Nevermeuse fut une courtisane légale. L'étude de -notaire et la sacristie furent invariablement le -vestibule de ses chambres d'amour.</p> - -<p>Ses deux maris morts et les huit millions réalisés, -cette fragilité flottante au-dessus de deux -veuvages vit se modifier et changer tout d'un -coup les sentiments de son entourage. C'est le -triste apanage de l'argent: il corrompt tout. On -avait craint de la perdre, on désira la voir mourir.</p> - -<p>M<sup>me</sup> de Nevermeuse, hier encore parente enrichissable, -était devenue testamentaire.</p> - -<p>Jusque-là elle avait eu des frères, des sœurs -et des neveux: elle n'eut plus que des héritiers. -Elle devint la tante Nevermeuse, mais une tante -décidée à faire longtemps attendre sa succession. -Elle fit mieux.</p> - -<p>Elle quitta Paris et, prudente, entreprit de<span class="pagenum"><a name="Page_164" id="Page_164">[Pg 164]</a></span> -grands voyages. Elle mit des centaines et des -centaines de lieues entre elle et les indigestions, -suite inévitable des grands dîners de famille, et -les accidents de voitures et d'autos des promenades -concertées et des parties de campagne. -Elle devint nomade; des dames de compagnie -embellirent sa vie. Elle se refusa toujours au -dévouement des cousines pauvres et des neveux -fervents, mais très manégée, en femme avertie -par l'expérience, elle se garda bien de rompre -avec ses plus lointains arrière-petits-cousins; -ceux-là seuls pouvaient la défendre contre ses -parents plus proches. Dans les familles unies on -a toujours la tentation d'enfermer en d'admirables -maisons de santé, pour les contraindre à -se soigner enfin! les vieilles parentes fortunées, -imprudentes et délicates. M<sup>me</sup> de Nevermeuse -connaissait les siens. De Séville, où elle s'attardait -au printemps, et de Venise, où elle passait -l'automne, elle ne cessa d'entretenir avec tous -une adroite correspondance. Elle y dosait de -savantes promesses de testament.</p> - -<p>Et, nuancées d'espérances, des lettres intermittentes -entretenaient tous ses alliés dans la<span class="pagenum"><a name="Page_165" id="Page_165">[Pg 165]</a></span> -haine des uns des autres et la tendresse intéressée -de cette bonne tante de Nevermeuse. Tous -séparés d'elle par des détroits, des chaînes de -montagnes et des mers, cuisaient doucement à -distance dans l'illusoire attente des millions à -venir, des millions à toucher et qu'ils ne toucheraient -jamais, car, écoutez bien ceci, M<sup>me</sup> de -Nevermeuse a tout placé en viager.</p> - -<p>Moins pour s'assurer une vieillesse luxueuse -en doublant ses rentes que pour éviter de -fâcheuses dissensions autour de son cercueil, -propriétés et valeurs, elle a tout réalisé, tout -vendu à fonds perdu et, son revenu ainsi triplé -lui permettant d'être très généreuse et d'envoyer -de temps à autre le sensationnel cadeau à qui -de droit, était-elle au moins sûre des larmes de -regrets. Ah! elle serait pleurée quand elle quitterait -ce monde!</p> - -<p>On dirait que le hasard a le respect de ceux qui -n'ont plus à redouter ses coups.</p> - -<p>Vieille, immensément riche, le cœur sec et -momifié dans son effrayant égoïsme, telle une -conserve inaltérable, elle a vu s'éteindre un à un -autour d'elle tous les parents, les proches comme<span class="pagenum"><a name="Page_166" id="Page_166">[Pg 166]</a></span> -les éloignés, qu'elle espérait frustrer de ses millions. -Une invisible machine pneumatique a fait -le vide autour d'elle.</p> - -<p>Comme indurée dans son effarante solitude, -elle leur survit à tous. Elle est celle qui ne meurt -pas.</p> - -<p>Consciente des convoitises qu'elle allumait, -elle les a tous vus partir sans une larme. C'est -une joie féroce chez certains vieillards de constater -la mort des autres autour de leur verte -sénilité. M<sup>me</sup> de Nevermeuse est de cette race-là. -Heureuse d'être sans enfants, heureuse d'être -sans famille, elle a pris plaisir à compter les -coups qui décimaient les siens, et croyez que, -la nuit, après l'opéra ou l'opérette où elle va -tous les soirs, ce lui est une joie en se mettant -au lit de songer que sa mort n'enrichira personne -et qu'elle, la septuagénaire endurcie, elle -est seule, seule échappée à l'hécatombe et qu'elle -a enterré les siens.</p> - -<p>Elle n'a pas oublié que sa jeunesse sacrifiée a -longtemps fait vivre et longtemps entretenu tous -ces morts. C'est sur sa beauté, exploitée et poussée -dans de riches alcôves conjugales, que tous<span class="pagenum"><a name="Page_167" id="Page_167">[Pg 167]</a></span> -ces disparus avaient étayé leur fortune, et c'est -la rancune, depuis près de soixante ans amassée -en elle-même, qui lui met aux lèvres ce sourire -immuable.</p> - -<p>Sourire de poupée, mais de poupée macabre -figée dans une triomphante survie d'au-delà!</p> - -<p>M<sup>me</sup> de Nevermeuse n'a jamais aimé personne. -Instrument docile entre les mains d'une famille -cupide, elle a usé deux maris pour en recueillir -successivement les millions, puis, veuve, elle a -usé dans l'angoisse et l'attente vaine tous les -héritiers intéressés à la voir mourir; et c'est ce -cœur sans secousse qui lui a fait ce front sans -ride..., car dans sa maigreur transparente et le -faisandage de ses fards, cette ancestrale poupée -est encore jolie, d'une joliesse de morte embaumée -et d'automate de grand sculpteur!</p> - -<p>Et c'est la sécheresse admirable de cette -nature sans sensualité et sans cœur qui la fait si -délicieusement vaporeuse, impérieuse et planante.</p> - -<p>M<sup>me</sup> de Nevermeuse surnage, délicate, hautaine -et floue, tel un pastel au-dessus de soixante -ans de décès et de deuil.»</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_168" id="Page_168">[Pg 168]</a></span></p> - -<p>L'orchestre entamait le prélude du troisième -acte; de Bergues regagnait le fond de loge et du -même coup nos trois lorgnettes abandonnaient le -pastel vivant et l'énorme boa de plumes bleues -qu'elles fixaient.</p> - -<p>Nous écoutions de nouveau <i>Siegfried</i>.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_169" id="Page_169">[Pg 169]</a></span></p> - - - - -<h3><a name="NEVERMEUSE_II" id="NEVERMEUSE_II">II</a></h3> - -<h3>LE MASQUE DE BEAUTÉ</h3> - - -<p>M<sup>me</sup> de Nevermeuse, née Alice Mantelot, en -premières noces lady Asthiner, était la quatrième -fille d'un vague homme de lettres que ni le théâtre -ni le journalisme n'avaient fait riche. Six -petits Mantelot, quatre filles et deux garçons, -pullulaient dans le petit appartement, dont il -fallait déménager tous les dix-huit mois parce -que devenu trop petit. M<sup>me</sup> Mantelot donnait -tous les ans à son mari un nouvel héritier, et, à -chaque déménagement, la famille Mantelot -montait d'un étage. Et M<sup>me</sup> Mantelot mère, -aujourd'hui boursouflée de lymphe et déformée -par ses maternités généreuses, se lamentait le -long des jours: le budget du ménage se grevait -d'heure en heure, et, seul, le prix de la copie du<span class="pagenum"><a name="Page_170" id="Page_170">[Pg 170]</a></span> -père Mantelot ne montait pas. Elle baissait -même, la copie du pauvre homme; elle baissait -comme son talent, qui n'avait jamais été supérieur -et qui diminuait de jour en jour, usé et -étouffé par les tracas d'argent, les criailleries de -M<sup>me</sup> Mantelot et les récriminations de ces demoiselles.</p> - -<p>On ne songeait qu'à la robe dans l'intérieur -Mantelot, la robe qui, en mettant en valeur la -taille de ces demoiselles, leur ferait pêcher le -mari bien renté qui remettrait à flot toute la -famille. C'était, de l'aube au soir, des discussions -sans fin sur la coupe d'un manteau, la -forme d'une manche, le retroussis d'une paille, -le nœud d'une bride et le mouvement d'une -plume; et ce pauvre M. Mantelot ne pouvait -pénétrer dans le petit réduit, qu'on lui avait -assigné comme cabinet de travail, sans déranger -des patrons et des journaux de mode empilés -sur sa table, et, au hasard des sièges, des -pièces d'étoffes, coupons, échantillons, et des -lingeries et des cartons posés dans tous les -coins.</p> - -<p>Des occasions! Ces dames avaient toujours<span class="pagenum"><a name="Page_171" id="Page_171">[Pg 171]</a></span> -trouvé des occasions. Des magasins de nouveautés, -où elles passaient leurs journées, elles rapportaient -toujours des soldes acquis à des prix -invraisemblables, et ces bons marchés-là obéraient -d'autant le budget. C'était l'ordinaire du -pauvre homme qui en souffrait, sa garde-robe -aussi, car depuis plus de trois ans qu'il traînait -le même pantalon et la même redingote, ces -demoiselles, elles, moulées dans des étoffes si -minces qu'on les aurait cru vêtues de papier, -promenaient hiver comme été d'extravagants -attifages.</p> - -<p>Sveltes à souhait, l'estomac déjà délabré par -des nourritures étranges et économiques, et -condamnant leur pauvre père à des menus de -dinettes, elles couraient les matinées, les spectacles -gratuits, les bals d'hôtel avec une frénésie -digne d'un meilleur sort, menées dans cette -tourbillonnante rotation de toupies par l'ardeur -inlassable de M<sup>me</sup> Mantelot.</p> - -<p>Et les demoiselles Mantelot ne se mariaient -pas.</p> - -<p>Tel était l'état d'âme de ces demoiselles et telle -était la situation du ménage, quand la famille<span class="pagenum"><a name="Page_172" id="Page_172">[Pg 172]</a></span> -Mantelot, changeant d'appartement pour la huitième -fois, venait s'installer dans un cinquième -au fond de la cour de la rue Pigalle. Les Mantelot -quittaient la rue d'Assas. Au dire de Madame, -le Luxembourg ne valait rien pour le mariage: -on n'y croisait que des étudiants en mal d'aventures -ou des rapins pauvres comme Job. Le Parc -Monceau et les Champs-Élysées étaient bien -plus fertiles en heureuses rencontres: c'était le -quartier des millionnaires et des sportsmen, et -M. Mantelot, toujours débonnaire, avait accédé -au désir de M<sup>me</sup> Mantelot.</p> - -<p>Le pauvre mobilier des Mantelot et les cartons -à chapeau de ces demoiselles prenaient -donc le chemin de Montmartre; une moyenne -voiture de déménagement y suffit.</p> - -<p>Alice Mantelot allait sur ses dix-neuf ans; -c'était la plus jolie des quatre Mantelot, c'était la -plus jeune aussi, et M<sup>me</sup> Mantelot fondait de -grandes espérances sur le physique de sa cadette: -«Si celle-là n'épouse pas un prince, c'est que -les hommes sont devenus aveugles et qu'il n'y a -plus de justice sous la calotte du ciel!» M<sup>me</sup> Mantelot -avait la fâcheuse habitude d'exprimer ses<span class="pagenum"><a name="Page_173" id="Page_173">[Pg 173]</a></span> -opinions dans des tours de phrases empruntés à -sa concierge. Alice Mantelot était d'une coquetterie -et d'une futilité de poupée, encouragée en -cela par l'exemple de sa bonne mère.</p> - -<p>Ces dames Mantelot adoraient donc les plaisirs -gratuits et les occasions de se faire voir; elles -n'étaient pas depuis quinze jours dans le quartier -qu'on les incitait vivement à aller visiter la chapelle -ardente de sir William Asthiner. C'était la -curiosité du huitième. On n'avait qu'à se faire -inscrire chez le concierge de l'hôtel Asthiner, -rue de Berlin, et on se présentait le lendemain -dans la matinée, de onze heures à midi, ou dans -la journée du dimanche. Tout Paris avait déjà -défilé devant le catafalque de lady Asthiner; la -chambre ardente et ses quotidiennes folies d'illuminations -et de fleurs étaient même notées dans -certains guides pour l'étranger, et il n'était pas -rare de rencontrer là des trôlées de touristes -pilotés par quelques pisteurs d'hôtel.</p> - -<p>Ce lord William Asthiner était un vieil Anglais -maniaque et millionnaire—oh! combien de -fois millionnaire!—qui n'avait jamais pu se -résigner à la perte de sa femme. Lady Georgina<span class="pagenum"><a name="Page_174" id="Page_174">[Pg 174]</a></span> -Asthiner, avait été, paraît-il, une des plus jolies -femmes du Royaume-Uni. D'origine irlandaise -et sans fortune, elle avait été épousée, toute -jeune fille, par lord Asthiner, déjà vieux et -d'autant plus affolé de tant de beauté et de fraîcheur.</p> - -<p>De larges yeux de violette dans la pâleur -éblouissante d'un visage mat et charnu comme -un pétale de camélia, la mobilité passionnée de -deux narines vibrantes et délicates, et, sous de -lourds bandeaux d'un blond fluide, la bouche la -plus puérile dans la stupeur un peu figée des -lèvres qui s'écartent. Du reste, lord Asthiner -l'avait épousée malgré sa famille, son entourage -et tous. Son bonheur avait duré dix ans. Dix -ans il avait promené, l'hiver, cette radieuse -jeune femme de capitale en capitale, et l'été, de -villes d'eaux en villes d'eaux, pour l'installer, -l'automne, dans quelques-uns de ses châteaux de -Galles ou d'Ecosse, à l'inévitable moment des -chasses.</p> - -<p>Ça avait été l'ivresse d'une maturité déjà lourde -tout à coup fleurie d'un invraisemblable amour; -et puis l'épouse adorée était morte, fanée, usée,<span class="pagenum"><a name="Page_175" id="Page_175">[Pg 175]</a></span> -flétrie, on eût dit, dans sa jeunesse par cette desséchante -passion de vieillard.</p> - -<p>Lady Asthiner était morte à Londres, en -pleine <i>season</i>, dans la somptueuse demeure -qu'ils habitaient dans Piccadilly. Et la douleur -de lord Asthiner avait été immense.</p> - -<p>Halluciné d'angoisse, en vérité à demi fou, il -avait d'abord songé à faire embaumer la morte -et à la soustraire à la loi commune de la sépulture; -il avait manifesté le désir de garder ce -corps idolâtré auprès de lui et de vivre désormais -en tête à tête avec ce cadavre. Mais on ne -va pas contre l'ordre établi. Dans tous les pays -du monde l'homme si puissant, si riche qu'il -soit, doit se soumettre au fonctionnement du -cérémonial funèbre.</p> - -<p>L'obstination de lord Asthiner à conserver la -défunte quand même dans son logis avait dû -céder devant une intervention de la police: les -funérailles eurent lieu, écrasantes de magnificences. -Londres se souvient encore de l'apparat -déployé aux obsèques de lady Asthiner; mais -une sorte de folie funèbre s'était emparée du -cerveau du veuf.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_176" id="Page_176">[Pg 176]</a></span></p> - -<p>Il n'avait pu dérober au tombeau la chair de -joies et de regrets de son Irlandaise, il eut la -macabre idée d'en garder auprès de lui la presque -vivante effigie. Londres n'est pas pour rien -la ville du musée Tussaud. Lord Asthiner commandait -au cirier le plus en vogue d'alors, à -Georges Hennet, la cire grandeur naturelle de -la défunte. Le modeleur s'installait auprès du -cercueil de lady Asthiner, et dans la chambre -mortuaire il cueillait, pour ainsi dire, d'entre -les fleurs amoncelées, l'impressionnante et -exacte ressemblance du cadavre.</p> - -<p>Hennet fit une lady Asthiner étendue, les -yeux clos, les longs cils de ses paupières en -ombre portés sur l'ivoire transparent des joues, -une lady Asthiner moins morte qu'endormie, -plus belle encore peut-être dans son sommeil -par le caractère grandiose de tous ses traits au -repos. Les lourds cheveux de la défunte, coupés -par une main hardie, ornèrent le front de -la poupée. Lord Asthiner en extase assistait, -les mains jointes, à cette lente éclosion d'un -fantôme et, le cercueil une fois refermé sur -la vraie lady Asthiner, puis descendu dans le<span class="pagenum"><a name="Page_177" id="Page_177">[Pg 177]</a></span> -caveau de famille, le vieux maniaque installait -la lady Asthiner de cire dans une identique -bière, doublée de satin blanc, comme l'autre; -et la poupée funèbre prenait la place du cadavre -sur le catafalque, laissé tel quel, au milieu -des tentures de deuil, des cires allumées et des -gerbes de lis, d'iris noirs et d'aromes échafaudés -autour.</p> - -<p>Et la vieille demeure se changeait en chapelle -ardente. Retiré derrière les persiennes -closes du logis familial, lord Asthiner y vivait -seul, en tête-à-tête avec la poupée. Épris d'un -vain simulacre, il se plaisait à prolonger l'illusion -de ses regrets dans un décor, tous les jours -renouvelé de cierges et de fleurs; et pendant -des mois il fit ainsi la veillée à une morte illusoire, -atrocement heureux de sentir saigner la -plaie de son vieux cœur, comme si l'aimée était -morte de la veille; puis, un beau jour, lassé de -mener ainsi seul le deuil de sa vie, ce deuil, -le vieux fou voulut l'imposer au monde. Il -ouvrit toutes grandes les portes de son hôtel, et -la curiosité des artistes d'abord, celle de la -<i>fashion</i> ensuite et puis l'indifférence amusée<span class="pagenum"><a name="Page_178" id="Page_178">[Pg 178]</a></span> -de la rue furent invitées à venir contempler la -belle lady Asthiner dans le satin brodé de son -linceul, sous les clartés de six cent mille francs -de colliers et de perles, dans le cadre effarant et -tragique des chandeliers d'église et des monceaux -de fleurs.</p> - -<p>Et puis, un autre beau matin, le maniaque en -eut assez d'étonner ses compatriotes. Il eut la -fantaisie d'aller promener en France sa poupée -et son deuil; il louait l'hôtel de la rue de Berlin -venait y installer son décor funèbre, sa morte -de cire, sa peine inconsolable et surtout son -orgueil; et tout Paris défila devant le -catafalque de lady Asthiner, comme avait -défilé dans Piccadilly tout le snobisme de -Londres.</p> - -<p>C'est ce puffisme à la Charles-Quint qu'allaient -visiter un jour ces dames Mantelot. Elles -entraient dans l'hôtel du vieil Anglais du même -pas dont elles seraient entrées au Musée Grévin; -c'était une poupée comme une autre. Pourtant -la mère et les filles eurent un coup dès le seuil. -La somptuosité des étoffes, la magnificence et la -rareté des fleurs, quoique estimées par elles au<span class="pagenum"><a name="Page_179" id="Page_179">[Pg 179]</a></span> -plus juste prix, les plongèrent dans une admirante -stupeur.</p> - -<p>—Il y en avait pour de l'argent! Cet Anglais -devait-il être riche!»</p> - -<p>Alice Mantelot ne quittait pas des yeux les -perles et les diamants de lady Asthiner.</p> - -<p>Il n'y a pas loin de la rue Pigalle à la rue de -Berlin. Ces dames Mantelot revinrent souvent -visiter la chambre ardente. Le luxe de ces fleurs -toutes fraîches, de ces cierges toujours renouvelés -les ravissait.</p> - -<p>Un jour à déjeuner (on était allé le matin voir -la poupée de la rue de Berlin), Marguerite, l'aînée -des Mantelot, tout en pelant une poire, -s'avisait de remarquer une étrange ressemblance.</p> - -<p>—Dis donc, maman, regarde donc Alice. Elle -ne te rappelle pas quelqu'un?</p> - -<p>—Qui ça?</p> - -<p>—Moi, ça me saute aux yeux. Cherche.</p> - -<p>—Explique-toi. Une devinette! Je déteste ces -manières-là, tu sais.</p> - -<p>—Mais une personne que nous avons vue ce -matin, lady Asthiner, la morte de la rue de Berlin.<span class="pagenum"><a name="Page_180" id="Page_180">[Pg 180]</a></span> -Mais c'est tout à fait la même figure. Elle a -les mêmes cheveux. Mais ce n'est pas possible, -Alice, tu as changé ta coiffure... Ah! ça, mais?»</p> - -<p>La cadette des demoiselles Mantelot avait, en -effet, changé sa coiffure. Elle avait remarqué -qu'une persienne s'entre-bâillait au rez-de-chaussée, -chaque fois qu'elle et ses sœurs sortaient de -l'hôtel de la rue de Berlin, et, derrière cette -persienne, la fine mouche avait très bien distingué -une face blême de vieillard. Alice Mantelot -portait maintenant ses longs cheveux en bandeaux, -comme l'effigie en cire de lady Asthiner.</p> - -<p>Le fait est qu'Alice rappelait à s'y méprendre -la poupée de la rue de Berlin. Comment M<sup>me</sup> Mantelot -ne s'en était-elle pas avisée plus tôt! La -mère et les filles échangeaient un regard complice. -Ces dames prirent désormais tous les jours -le chemin de l'hôtel Asthiner; on prit même -l'habitude d'y laisser Alice agenouillée, en contemplation -devant la morte. Elle demeurait là, -durant des heures, comme en extase, travaillant -une funèbre ressemblance dans la tension de -tout son être et de son joli visage offert de profil,<span class="pagenum"><a name="Page_181" id="Page_181">[Pg 181]</a></span> -et il n'était pas rare qu'un vieux monsieur -ne vint rôder à pas de loup autour de la jeune -fervente, fervente d'une beauté dont elle semblait -l'héritière. Mais le vieux monsieur, comme -épeuré, tournait et tournaillait à pas menus -autour de cette ardeur adorante et ne se déclarait -pas.</p> - -<p>—Comme elle était belle! se hasardait à dire -un jour la jeune fille, au moment où elle sentait -haleter derrière elle le souffle du vieillard.</p> - -<p>Alors, lui, avec un élan brusque:</p> - -<p>—Et comme vous lui ressemblez!</p> - -<p>—Moi, je lui ressemble! Et à qui?</p> - -<p>Et Alice Mantelot jouait l'étonnement.</p> - -<p>—Mais à elle! à elle! Je l'ai connue, moi, je -suis lord Asthiner.»</p> - -<p>Et le vieil homme bégayait, et la jeune fille de -dire son culte, son admiration, sa véritable religion -pour la morte. Comme elle était belle! -Comme elle avait dû être aimée! Et quelle bonté, -quelle angélique douceur répandue sur ce -visage!</p> - -<p>Et le veuf l'écoutait avec ravissement.</p> - -<p>—Mais moins belle que vous! moins douce<span class="pagenum"><a name="Page_182" id="Page_182">[Pg 182]</a></span> -que vous! C'est elle plus jeune, que je retrouve. -Dieu a permis cette ressemblance. Le ciel est -bon.»</p> - -<p>Et ils se quittaient enchantés l'un de l'autre.</p> - -<p>Et ce fut l'idylle sénile, la machiavélique intrigue -ourdie autour de ce vieillard. Alice Mantelot -revint encore deux ou trois fois, mais toujours -accompagnée. Elle avait présenté sa mère -et ses sœurs à lord Asthiner, et puis un jour elle -ne revint plus. M<sup>me</sup> Mantelot et ses filles aussi -s'abstinrent, et, quand le vieux maniaque allumé -et navré de leur disparition vint s'enquérir -rue Pigalle de la santé de la jeune fille, c'est -M<sup>me</sup> Mantelot qui le reçut et, la gorge molle -dans un peignoir de circonstance, la grosse dame -déclarait à l'Anglais stupide qu'on avait remarqué -son trouble en parlant à Alice, que ses assiduités -auprès d'elle avaient fait jaser dans le -quartier, que la réputation d'une jeune fille était -chose fragile, qu'ils n'avaient aucune fortune, -que lord Asthiner était riche, bref, qu'ils avaient -dû cesser toute visite là-bas. M. Mantelot n'admettait -pas que l'on pût <i>causer</i> sur son enfant. -Lord Asthiner, tout son pauvre corps tremblant<span class="pagenum"><a name="Page_183" id="Page_183">[Pg 183]</a></span> -sur deux jambes flageolantes, écoutait, l'œil et -la lèvre humides, secoué d'un comique bégaiement.</p> - -<p>—Mais je l'épouse, moi, votre fille, je l'épouse. -Madame, je vous demande sa main.</p> - -<p>—Mais Alice a dix-huit ans, monsieur.</p> - -<p>Mais lord Asthiner avait près de dix millions. -<span class="pagenum"><a name="Page_185" id="Page_185">[Pg 185]</a></span>Et ce fut le premier mariage de M<sup>me</sup> de Nevermeuse.</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h2><a name="DEUIL_DESCURIAL" id="DEUIL_DESCURIAL">DEUIL D'ESCURIAL</a></h2> -<hr class="chap" /> - -<p>—Ah! si vous avez le goût des histoires funèbres, -je puis vous en servir une qui n'est pas -piquée des vers.</p> - -<p>—Quelle horrible plaisanterie! interrompait -de Surville.</p> - -<p>—Mais c'est votre faute, à vous aussi, mon -cher. Vous avez la folie du macabre. Les catafalques, -les cadavres dans les bières, les mortes -embaumées exposées dans l'apparat des chambres -ardentes, les illuminations de cires allumées -et l'agonie odorante des fleurs amoncelées autour -des tréteaux de deuil, voilà les décors que -vous affectionnez et l'atmosphère où vous vous -plaisez à échafauder vos histoires. Vous êtes très<span class="pagenum"><a name="Page_186" id="Page_186">[Pg 186]</a></span> -sadique et très Cour d'Espagne à la fois, mon cher -Surville.</p> - -<p>—Cour d'Espagne du temps de Charles-Quint -et même de Philippe II! soulignait de Bergues.</p> - -<p>—Oui, reprenait Grandgèrard, Surville porte -en lui toute l'ombre de l'Escurial.»</p> - -<p>A quoi Mancherolles, qui marchait à côté de -nous:</p> - -<p>—Les grands voluptueux sont tristes.</p> - -<p>—Et ton histoire, demandait Grandgèrard à -de Bergues, les aphorismes de Mancherolles ne -sont pas une conclusion.»</p> - -<p>Nous suivions, Grandgèrard, de Bergues, de -Surville, Mancherolles et moi, les parapets du -quai Malaquais.</p> - -<p>C'était l'heure exquise où Paris, la journée -finie, s'anime, un peu fébrile dans l'apaisante -complicité du soir.</p> - -<p>L'heure entre toutes où il fait bon descendre -le long des quais, les quais uniques de la Rive -Gauche, d'où l'œil embrasse, entre les Tuileries -et Notre-Dame, tant d'histoires et tant de gloires -éparses aux frontons sculptés des palais! Il y a -comme une délivrance dans l'air: la joie puérile,<span class="pagenum"><a name="Page_187" id="Page_187">[Pg 187]</a></span> -on le croirait du moins, de tant de sorties -d'ateliers et de bureaux. Les ciels laiteux de nos -printemps s'y fardent légèrement de rose, une -brève clarté s'allume au faîte des maisons; et -dans la monotone uniformité, qu'est la ville -d'ardoises et de pierres, la lumineuse agonie du -jour éveille un court frisson d'apothéose. Dans -l'allégresse du soir nous avions volontairement -ralenti le pas, heureux de surprendre, au milieu -de tant de flâneries attardées aux étalagistes des -quais, la vie si pittoresque de Paris populaire, -la vie pépiante et si typique à la tombée de la -nuit des rues et des faubourgs.</p> - -<p>Une femme nous croisait.</p> - -<p>Engoncée dans un long manteau de drap mastic, -la face reculée dans l'ombre d'une énorme -capote ennuagée de tulle mauve, elle marchait, -lente et légère à la fois, d'un pas glissant d'apparition, -et c'en était une; car la somptuosité de -sa mise, la tache claire allumée dans l'ombre par -les nuances infiniment douces, qui la vêtaient, -en faisaient dans cette foule anonyme et modeste -un être d'une autre race et une rencontre -d'exception. Un coupé attelé de deux chevaux la<span class="pagenum"><a name="Page_188" id="Page_188">[Pg 188]</a></span> -suivait au pas, un valet de pied marchait derrière -elle, prêt à lui servir de garde du corps; car -flâneurs et passants se retournaient sur l'étrange -promeneuse. Le maquillage éclatant du visage, la -coupe inusitée trop élégante des vêtements, tout -cela faisait émoi dans le public accoutumé des -quais à la tombée du jour.</p> - -<p>La bizarre rencontre! Elle semblait d'un autre -temps et d'un autre monde. Indifférente, elle -allait, suivant les parapets, d'un pas un peu automatique, -mais savamment alenti, merveilleusement -rythmé; et ce pas, elle le ralentissait parfois -pour mieux regarder l'eau couler.</p> - -<p>De Bergues s'était aussi retourné sur la promeneuse. -Il étouffait presque un cri:</p> - -<p>—La comtesse de Mératry! c'est à n'y pas -croire... C'est l'histoire que je vous voulais conter, -mon histoire même qui marche... Ah! les -affinités électives, le jeu compliqué des fluides -et des atomes crochus... Voilà qui établirait -avec preuves à l'appui les théories de Gœthe... -C'est à cette femme que je songeais, et la voici -qui surgit devant nous, oui, devant nous, comme -évoquée, voulue par ma pensée secrète...; et la<span class="pagenum"><a name="Page_189" id="Page_189">[Pg 189]</a></span> -comtesse de Mératry devrait être à Menton! La -comtesse à Paris!—et comme se parlant à lui-même,—les -Zélusko ont donc quitté la Riviera?</p> - -<p>—Quand tu auras fini ton monologue! interrompait -Surville.</p> - -<p>—Ah! pardon, cher ami...</p> - -<p>La jeune femme était remontée en voiture, -l'apparition s'était évanouie. Alors, de Bergues:</p> - -<p>—Vous avez tous remarqué, comme moi, -l'étrange silhouette de cette femme, le faste -démodé et daté de sa mise, cette minceur, cette -souplesse exagérée de taille et cette allure à la -Constantin Guys? L'atmosphère inquiétante -émanée de cette inconnue a une explication terrible.</p> - -<p>La comtesse de Mératry porte la défroque -d'une morte: le luxe des soies, des velours et des -moires qu'elle traîne sur ses pas est emprunté -au vestiaire d'une parente depuis longtemps -défunte; pis, il est cueilli dans l'ombre d'un -caveau funéraire. Ce sont les parures de tombeau.</p> - -<p>—Tu dis?</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_190" id="Page_190">[Pg 190]</a></span></p> - -<p>—Voilà déjà dix ans que la comtesse de Mératry -s'habille et se fournit dans la garde-robe -de Véra Zelusko.</p> - -<p>—Qu'est-ce que vous nous chantez là, de -Bergues?</p> - -<p>—L'exacte vérité, pas plus. Vous vous souvenez -tous de Véra Zelusko, cette jolie petite -Russe nihiliste et quelque peu millionnaire, venue -avec tous les siens, père, mère et toute la -smala des oncles et des tantes et des cousines -aussi, il y a quelque vingt ans, à la conquête de -Paris? Véra Zelusko ne doutait de rien, elle -voulait faire du théâtre. La gloire de Sarah et -les lauriers de Féghine l'attiraient. La petite -Tartare avait rêvé d'éblouir et de dominer le -monde.</p> - -<p>Les Zelusko étaient de gros marchands de -Moscou, immensément riches et surtout inopinément -enrichis dans le trafic des fourrures. Ils -adoraient d'une adoration exaltée et sauvage -leur petite Véra, fille et fleur unique éclose un -peu tard dans leur vie de parvenus. C'est de sa -naissance que dataient leurs plus gros bénéfices. -Ces Zelusko étaient des Asiatiques: la dévotion<span class="pagenum"><a name="Page_191" id="Page_191">[Pg 191]</a></span> -de leur tendresse pour Véra tenait du fétichisme; -ils la vénéraient à la façon d'un <i>icone</i>...; et cette -effrénée latrie, toute la famille la partageait -avec eux. Aussi, quand Véra Zelusko, dont la -petite âme artiste et vibrante étouffait d'ennui -dans ce morne Moscou, déclara qu'elle voulait -vivre à Paris, père et mère d'accéder à ce nouveau -caprice, et toute la famille d'obéir, Véra -le voulait... Le père Zelusko liquidait sa maison, -et tous les Zelusko du monde, y compris les -sœurs de Madame, suivirent la future étoile à -Paris.</p> - -<p>Nul d'entre tous ces braves gens ne mettait -en doute que Véra ne conquît la ville et tout -l'univers: elle était si jolie, si intelligente, si -fine, si <i>géniale</i> surtout; et le fait est que cette -petite Tartare était délicieuse. De larges yeux -d'agate riaient sous des cheveux mordorés fous -et flous, et je vois encore la clarté de ces inoubliables -prunelles grises dans une face expressive -au teint chaud, presque bis.</p> - -<p>Et ce fut la luxueuse installation dans l'hôtel -de l'avenue du Bois. Nous y avons tous été reçus -à notre heure: les Narismof l'habitent aujourd'hui.<span class="pagenum"><a name="Page_192" id="Page_192">[Pg 192]</a></span> -Il y défila tout Paris, Paris artiste, -Paris littéraire, Paris académique, un peu de -Paris politique un moment, mais Paris-cabot -surtout. Les Zelusko donnaient des fêtes, recevaient -à table ouverte, préparant, arrosant la -gloire certaine de leur grande tragédienne. De -ces fêtes Véra était l'âme et la joie; elle y récitait -d'une voix pénétrée, pénétrante, en s'étreignant -des deux mains la poitrine, du Samain, -du Baudelaire et jusqu'à du Verlaine, au grand -scandale de l'Institut et de la Comédie convoqués -et ahuris... Cela se passait il y a quelque -vingt ans. Nous nous sommes apprivoisés depuis.</p> - -<p>Le matin, un coupé conduisait la jeune élève -à ses cours du Conservatoire. Sa cousine Sonia -Barisnine, aujourd'hui comtesse de Mératry, -celle-là même que nous venons de rencontrer, -l'accompagnait...; et la fête, fête qui fut aussi -une curée de toutes les convoitises et de tous les -appétits, la fête durait jusqu'à la mort du père -et alors la débâcle commençait.</p> - -<p>Les millions avaient été largement entamés. -Paris a les dents longues, surtout le Paris des<span class="pagenum"><a name="Page_193" id="Page_193">[Pg 193]</a></span> -réclames offertes, des tapeurs titrés, des grands -parasites et de la presse payée... Le deuil arrivait -à propos pour fermer l'hôtel.</p> - -<p>Les Zélusko connurent l'amertume des abandons, -l'humiliation des cartes cornées, des -shake-hand hâtifs et des saluts trop brefs. -Heureusement, entre temps, Sonia Barisnine -avait-elle été mariée. La cousine pauvre, généreusement -dotée, était devenue la comtesse de -Mératry.</p> - -<p>Mais, entre temps aussi, la santé de Véra -s'était altérée. La petite Tartare s'était trop -donnée, elle avait trop vibré, âme et nerfs, dans -ce milieu factice et surchauffé de réclame et de -grand art. Elle s'était consumée au feu dévorant -du Paris théâtral; la Faculté consultée conseillait -le climat de la Riviera. Seule, la douceur endormante -des hivers de Menton éteindrait l'éclat -fiévreux de ces prunelles, l'ardeur enflammée -de ces pommettes, apaiserait les quintes exténuantes -de cette mauvaise toux. On pressa le -départ. C'est une condamnée qui quittait l'avenue -du Bois.</p> - -<p>La poitrinaire n'y devait plus revenir. Menton<span class="pagenum"><a name="Page_194" id="Page_194">[Pg 194]</a></span> -la posséda trois ans. M<sup>me</sup> Zélusko, tous les -Zélusko, les tantes et les cousines, s'installèrent -au chevet de la jeune fille. La fortune des -Zélusko, si ébranlée qu'elle fût, n'en était pas où -la voulait porter l'opinion publique; il y avait -déchéance, mais non ruine.</p> - -<p>D'abord descendues à l'hôtel, M<sup>me</sup> Zélusko et -sa fille se fixaient en ville. La comtesse de Mératry -venait se réfugier auprès d'elles. Sa dot une -fois dilapidée, le comte de Mératry l'avait abandonnée. -La jeune femme, enfin libérée par un -divorce, se trouvait trop heureuse de venir -échouer auprès des siens, et l'agonie de Véra -Zélusko s'organisa.</p> - -<p>Ce fut d'abord l'ère des interminables promenades -en voiture, des promenades au pas, avant -le coucher du soleil, sur les routes de Monte-Carlo -et de la Mortola; puis vint un moment où -l'on ne permit plus à la malade de sortir. Elle -vécut désormais dans une atmosphère de serre -chaude, cloîtrée derrière les vitres incendiées -d'azur et d'une longue véranda; et puis ce furent -les étouffements, les crises de toux que rien -n'arrête, les angoisses et les spasmes, les yeux<span class="pagenum"><a name="Page_195" id="Page_195">[Pg 195]</a></span> -chavirés dans une pauvre face de suppliciée qui -suffoque, les hémopthisies meurtrières dans le -hoquet et le râle final.</p> - -<p>Les Zélusko, atterrés, assistèrent à cela; ce -fut une stupeur. C'était l'effondrement de leur -rêve, l'anéantissement de tous leurs efforts, et -celui aussi de leur ultime et fragile espoir. Leur -adorée petite Véra était morte; Véra, leur idole -et leur gloire; et elles étaient là, la mère et les -tantes et la cousine Sonia, debout, les yeux vides -de larmes, autour de ce cadavre, isolées en cette -terre étrangère, venues de si loin, si loin, de -leur sainte Russie pour la carrière et l'avenir -de celle qui gisait là, silencieuse à jamais, -devenue une chose inerte et froide, elles qui -avaient tout quitté pour cette morte, Moscou, -et leur foyer et leur passé et tout; et Véra les -abandonnait là!</p> - -<p>Et alors l'âme asiatique des Zélusko se -réveilla; la douleur ramena toutes ces femmes en -deuil à leur antique atavisme... Sur huit millions -il en restait deux ou trois à la mère; et -cette mère douloureuse, toute frustrée qu'elle fût, -sous le coup de la destinée se ressaisit, voulut<span class="pagenum"><a name="Page_196" id="Page_196">[Pg 196]</a></span> -à sa morte, à sa Véra chérie, des funérailles et -un tombeau de princesse orientale.</p> - -<p>Vous connaissez le tombeau du tsarewitch à -Nice, au pied du parc Impérial. M<sup>me</sup> Zélusko -voulut à Véra le pareil; elle le voulut plus fastueux -et plus coûteux encore. Les carrières de -Carrare, les sculpteurs de Gênes, toutes les ressources -de l'Italie voisine furent requises par -cette mère anéantie, mais redressée dans son -orgueil; et tout ce que la folie de vanité d'une -dynastie, tout ce que la démence de luxe d'une -fin de race peuvent vouloir et inventer pour perpétuer -en marbre la mémoire d'un des leurs, -pour sa fille M<sup>me</sup> Zélusko le réalisa. Le cimetière -de Menton garde le mausolée. Le Campo-Santo -de Gênes n'a rien de pareil. Mais où s'affirma -leur vieux sang asiatique, c'est dans l'amoncellement -de robes, de fourrures, de dentelles -et même de bijoux, que cette mère orgueilleuse -entassait dans le caveau de la morte. -Toute la garde-robe de Véra, jusqu'à ses moindres -accessoires de toilette, ses éventails, ses -flacons, ses petits ciseaux d'or, indépendamment -des manteaux du soir, des corsages de bal<span class="pagenum"><a name="Page_197" id="Page_197">[Pg 197]</a></span> -et de toute la série des chapeaux, décora d'une -lamentable défroque les parois de marbre du -tombeau: puis, comme exténuée de ce suprême -effort, M<sup>me</sup> Zélusko tombait dans la torpeur. -Hypnotisée dans le seul regret de la morte, -tout autour d'elle lui devint indifférent. Au -lieu de retourner en Russie elle se fixait à -Menton, retenue par l'ombre de son cimetière, -et toutes les tantes et toutes les sœurs commencèrent -avec elle la funèbre veillée de Véra. Veillée -qui dure déjà depuis quinze ans, et c'est -dans cet Escurial de la côte d'Azur que vit -depuis quinze ans M<sup>me</sup> de Mératry, dans la stupeur -et le silence de toutes ces vieilles figées -et lentement retombées en enfance. Dans la -demeure, où M<sup>me</sup> Zélusko promène sa douleur -hallucinée, le service abandonné à des vieux -serviteurs impotents a tourné à l'incurie. M<sup>me</sup> Zélusko -est devenue avare; elle et ses sœurs traînent -les mêmes vieilles robes de deuil roussies par l'usure -et raidies de taches; personne ne songe à -renouveler la garde-robe de M<sup>me</sup> de Mératry, -qui, au bout de cinq ans, a quitté le deuil.</p> - -<p>A court d'argent et rivée dans la maison par<span class="pagenum"><a name="Page_198" id="Page_198">[Pg 198]</a></span> -l'attente de l'héritage, Sonia Barisnine acculée -aux plus dures nécessités s'est un jour enhardie, -et au milieu de toutes ces vieilles parentes aveugles; -c'est-à-dire aveuglées dans leur gâtisme -funèbre, elle est allée rendre visite au tombeau -de sa cousine.</p> - -<p>—Et nous devinons ce qu'elle a fait, ricanait -Surville, elle a pris le musée funéraire pour vestiaire.</p> - -<p>—Parfaitement, et voilà dix ans que le troupeau -des duègnes n'y voit que du feu. Dix ans -que M<sup>me</sup> de Mératry porte et use consciencieusement -la défroque de la morte. Vous vous -expliquez maintenant sa silhouette. Je vous avais -promis une histoire digne de la Cour d'Espagne, -disait modestement de Bergues.</p> - -<p>—Et tu as tenu, concluait Grandgirard.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_199" id="Page_199">[Pg 199]</a></span></p> - - - - -<h2><a name="DISPARUES" id="DISPARUES">DISPARUES</a></h2> -<hr class="chap" /> - -<p>Encore une fête qui s'en va!...</p> - -<p>C'était au dernier vernissage, celui de la -Société nationale. La cohue grossissante des -curieux, des snobs et des belles dames en mal de -se faire voir nous avait rabattus, Surville et -moi, dans les cryptes de la sculpture.</p> - -<p>Dans les salles du premier c'étaient les bousculades -de la foule ameutée devant les toiles -classées par la critique et devant les portraits à -scandale.</p> - -<p>Le Whistler, les deux Lavery, le <i>lord Ribblesdale</i> -de Sargent, le <i>Barrès</i> de Jacques Blanche, -le <i>Jacques Blanche</i> de Simon faisaient prime. -Des groupes en quête de racontars d'impressions -et de <i>bluff</i> assiégeaient les Boldini; les<span class="pagenum"><a name="Page_200" id="Page_200">[Pg 200]</a></span> -La Gandara galvanisaient leur salle; les gens -du monde s'abordaient, en se disant: «Avez-vous -vu les Carolus?...» les artistes: «Allez -donc voir les Guillaume! Une révélation, mon -cher!» et les cabots: «Il faudra aller voir les -Weber. Il y a un Guitry en robe de chambre rose, -dans la fameuse tenue adoptée par Greuling -pour lire les œuvres de...—pas de cliché!—Vous -savez qui! Allez voir le rose de cette robe -de chambre, un rêve!...»</p> - -<p>Des D'Anglada, des fleurs délicieusement chimériques -d'Henri Dumont, des marines savoureuses -de Morrice, des fluides et lointaines -Venises d'Irwil, naturellement, il n'était pas -question. Ce n'était que de la peinture, et ce -n'est pas la peinture que vient voir le monde -du vernissage! il y a beau temps que dans -cette foire aux vanités chacun vient s'exhiber -et toiser de haut son voisin!</p> - -<p>Un peu las, un peu curieux aussi, nous rôdions -désemparés, Surville et moi, autour du <i>Penseur</i> -de Rodin, honoré d'un bref regard par les nouveaux -arrivants, parce que Rodin, après tout, -avait été quelque peu claironné le matin dans la<span class="pagenum"><a name="Page_201" id="Page_201">[Pg 201]</a></span> -presse. Mais tout ce beau monde était, en effet, -bien plus désireux d'aller faire des mots devant -les <i>Faunes</i> de Latouche, les portraits d'Aman-Jean -et même ceux de Bernard.</p> - -<p>—Non, ce n'est plus ça du tout, soupirait -Surville. Tout s'en va. Vous rappelez-vous -quelles fêtes d'élégance et d'esprit et de snobisme -aussi étaient ces vernissages au Palais -de l'Industrie, et même au Champ-de-Mars?...</p> - -<p>«Vous souvenez-vous des triomphantes -entrées de «notre Sarah», au milieu de la Légion -sacrée, comme les appelait Sarcey? Des mouvements -de foule se précipitant au-devant de la -tragédienne! Le bruit de sa venue se propageait -de groupe en groupe et le public lui faisait -cortège. C'était la marche à pas lents, comme -d'une Reine au milieu de sa Cour, de la blonde, -de la fine, de la souple, de la Divine et de -l'Unique, sa petite tête auréolée d'or pâle, ses -larges yeux de violette—qui furent, tour à -tour, ceux de Cléopâtre et de Théodora—volontairement -lointains, imprécis, sans regard?... -Et toute cette parade et toute cette renommée -et toute cette gloire d'alors, encensées, adulées,<span class="pagenum"><a name="Page_202" id="Page_202">[Pg 202]</a></span> -adorées, entourées par tout ce que Paris comptait -alors de talents, de réputations, d'esprit, et -d'hommes politiques, de diplomates et de sculpteurs?... -Les apparitions de Sarah Bernhardt -aux vernissages, mais c'est toute une époque, -toute une société, aujourd'hui disparue... déjà!</p> - -<p>«Elle était l'âme de ces fêtes, la vraie souveraine -de ces jours-là. Tout Paris l'y acclamait, -Paris artiste et Paris public, tous deux heureux -de se trouver de plain-pied avec l'idole. L'idole -n'y apparaît même plus maintenant—même -incognito. Qu'y viendrait-elle faire? C'est qu'alors -il y avait, en France, une autre fièvre d'art.</p> - -<p>«La peinture, comme la sculpture, la littérature -aussi y étaient moins commerciales, -moins réclamières, moins mercantiles. Les marchands -n'avaient pas encore envahi le Temple. -Mais où sont les neiges d'antan?...»</p> - -<p>Et Surville se dirigeait vers les salles des -objets d'art, nostalgique et soupirant.</p> - -<p>—En effet, il fait moins froid ici, faisais-je -enchanté à part moi d'être enfin sorti des -ténèbres glacées, où la Société nationale parque -ses statues souterraines.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_203" id="Page_203">[Pg 203]</a></span></p> - -<p>Mais Surville, tout à son idée première:</p> - -<p>—Non! Ce n'est plus cela. Le <i>bluff</i> a tué -l'enthousiasme et le peu d'illusions demeurées -en nous. Quant au snobisme, devenu muffisme, -il a effacé—que dis-je?—effarouché et mis -en fuite la sincérité et la foi sans lesquelles il -ne peut y avoir ni inspiration, ni admiration -artiste... Nous avons eu les fanatiques de Burne -Jones, qui était un mauvais peintre, mais un -grand légendaire...</p> - -<p>«Nous avons maintenant les pâmoisons des -Américaines du Ritz devant les toiles de Boldini -et les conférences cake-walk de M. de Montesquiou!» -et Surville plein de tristesse s'absorbait -devant les reliures de M<sup>me</sup> Valgrenne, les -yeux captivés par les nuances délicatement -morbides de leurs cuirs.</p> - -<p>Il demeurait penché sur la vitrine:</p> - -<p>—Ceci vous console-t-il de cela? lui chuchotai-je -à l'oreille.</p> - -<p>Alors lui, mélancolique:</p> - -<p>—Non, car je songe à une autre disparue, -une figure charmante, elle aussi, et dont la présence -me manque cruellement ces jours de vernissage!<span class="pagenum"><a name="Page_204" id="Page_204">[Pg 204]</a></span> -Elle était si gaie, si vivante, si Parisienne -dans sa silhouette cosmopolite, cette -petite Nadège Andramatzi, moitié Russe, moitié -Roumaine, sculpteuse et modeleuse de cires, et -dont la gloire naissante occupa cinq ans l'indifférence -amusée de Paris.</p> - -<p>«Nadège Andramatzi! et Surville appuyait -longuement sur les syllabes comme s'il les eût -voulu retenir dans sa bouche. Il semblait prendre -un âpre et délicieux plaisir à presser le nom -entre ses lèvres. Nadège Andramatzi! Il y a -déjà quinze ans qu'elle est morte et cela ne me -rajeunit pas. Morte à vingt-cinq ans! Elle qui -aimait tant la vie, morte fauchée en pleine -fleur avec cette belle ardeur de vivre, tout cet -élan, ce bel enthousiasme, cette foi en soi, ce -désir de croire aux autres, cette fièvre de connaître, -d'aimer et de jouir de tout ce qui est -beau, jeune et vibrant.</p> - -<p>«C'est peut-être cette frénésie d'illusions, -cette avidité de tout pénétrer et de tout sentir -qui l'ont usée et finie si vite. Elle s'est brûlée à -sa propre flamme, mais n'est pas ressuscitée de -ses cendres, comme l'oiseau Phénix. Elle est<span class="pagenum"><a name="Page_205" id="Page_205">[Pg 205]</a></span> -bien morte, et les deux ou trois pâtes de verre, -que possède d'elle le musée Galliera perpétuent -seules son souvenir.</p> - -<p>«Son souvenir? Qu'est-ce que ce nom de -Nadège Andramatzi pour le visiteur ennuyé, -entré là par hasard et promenant sa veulerie -parmi la solitude des salles?</p> - -<p>«Nadège Andramatzi! Elle a pourtant remué -tout Paris à son heure... Vous l'avez bien connue, -mon cher?</p> - -<p>—En effet. Comme elle est partie vite! Trois -ans ont suffi pour éteindre cette belle ardeur -et rendre au néant cette jeune chair et cette -jeune âme.</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">La maladie et la mort font des cendres<br /></span> -<span class="i0">De tout ce feu qui, pour nous, flamboya,<br /></span> -<span class="i0">De ces grands yeux si fervents et si tendres,<br /></span> -<span class="i0">De cette bouche où mon cœur se noya.<br /></span> -</div></div> - -<p>Et la voix tout à coup sombre:</p> - -<p>—Vous souvenez-vous de ses entrées en coup -de vent les matins du vernissage à la section -des objets d'art? Elle débuchait là, escortée de -M<sup>me</sup> Andramatzi mère et du triumvirat des -<span class="pagenum"><a name="Page_206" id="Page_206">[Pg 206]</a></span>tantes, les sœurs de M<sup>me</sup> Andramatzi, dévouées -toutes, corps et âme, et corps et biens aussi, à -la carrière et à la gloire de Nadège...,; et toute -la Roumanie suivait, et toute la Bosnie et toute -la Bulgarie embrigadées accourues dans le sillage -de la jeune fille, en un mot toute la colonie -des étrangères.</p> - -<p>«D'une étrangère elle avait les curiosités, et, -comme elle était ardente et enthousiaste, ses -curiosités, elle les avait vives, impérieuses avec -une pointe d'audace un peu gênante chez une -jeune fille. Ainsi cette manie d'écrire à tous les -hommes célèbres, cette prétention de vouloir -pénétrer dans l'âme et la vie intime de quiconque -lui avait plu par son style ou par son œuvre, -oui, tout cela était un peu outrecuidant de -prétention, de présomption aussi et frisait l'impertinence; -mais cela était si jeune, si touchant, -d'une si belle confiance, si puéril même, et -témoignait d'une si vivace personnalité!»</p> - -<p>—La culture du soi et l'école de Maurice -Barrès! Oui, je sais et sa correspondance avec -Louis de Barbarousse, l'orientaliste. La famille -après la mort n'a pas su résister au vaniteux -plaisir de la publier, cette correspondance! Eh<span class="pagenum"><a name="Page_207" id="Page_207">[Pg 207]</a></span> -bien! je l'ai lue et je l'ai trouvée piteuse. Toutes -ces lettres se résument à un questionnaire -adressé à Barbarousse: «<i>Qu'éprouvez-vous? -Que pensez-vous? Que feriez-vous si? Moi, -j'éprouve ceci; moi, je pense cela; moi, je -ferais ceci.</i>» Et toujours à côté de la question -indiscrète, une odieuse affirmation du moi, un -égotisme extravagant de petite riche pénétrée de -son importance, convaincue de son génie et -sûre de ses millions et, dans le fond, une psychologie -de professeur de sixième.</p> - -<p>—Vous êtes sévère, mon cher, sévère et -injuste, mais vous, vous détestez les étrangers -et n'admettez pas l'égalité de la femme.</p> - -<p>—Sottise! je vois la femme surtout autre que -l'homme et chaque sexe dans un rôle bien différent. -D'ailleurs, Nadège Andramatzi était une -insexuée; aucun charme féminin. Je l'ai connue -brune, sèche, un teint d'olive verte. Avec cela, -je l'avoue, d'admirables yeux gris—la clarté -de ses yeux était la seule joie de ce visage—mais -un tempérament d'ambitieuse. Aucune -émotion, aucune des sensibilités et même des -sensualités particulières où se reconnaît un<span class="pagenum"><a name="Page_208" id="Page_208">[Pg 208]</a></span> -sexe, mais un cerveau avide de connaître, de -paraître et de dominer: une enfant autoritaire -et gâtée, votre petite Roumaine, et puis, je -n'aime pas les «oiseaux de passage».</p> - -<p>—Oiseaux de passage! Ah! vous êtes encore -pour les frontières, frontières de patrie, de -religion, de tradition et de passé! Vous êtes de -ceux qui veulent éterniser à jamais tous les -conflits, les conflits de races et les autres, -et retarder ainsi la marche du progrès. La -marche du progrès! Comme si on arrêtait les -torrents!...</p> - -<p>«Oiseaux de passage! Oui, c'était un pauvre -petit oiseau d'Asie au plumage vif et bariolé, au -vol plus large, au ramage plus brillant que celui -des nôtres, de nos oiseaux de plaine et de -forêt, un oiseau nomade venu de l'Extrême-Orient, -presqu'un oiseau de légende, un peu -frère de l'Oiseau qui parle et de l'Oiseau-fleur, -un oiseau de passage qui a chanté trois hivers -et trois étés dans Paris étonné, amusé et ravi, -et puis que Paris a tué.</p> - -<p>«Nadège Andramatzi s'est meurtri les ailes et -le reste aux durs barreaux de la grande cage.<span class="pagenum"><a name="Page_209" id="Page_209">[Pg 209]</a></span> -Nul ne l'a comprise dans la grande ville ardente -et morne, morne à l'amour, ardente au plaisir. -Avide de scandales et de nouveautés, Paris l'a -accueillie, puis bafouée. Paris l'a fêtée, puis -calomniée, et Nadège Andramatzi est morte -de Paris. Tout cela est beaucoup moins gai -que vous ne le croyez, cher ami, et la courte -vie de cette petite fille a droit à un peu plus d'indulgence; -elle a même droit à un peu de pitié.</p> - -<p>«La terre d'exil a gardé l'oiseau de passage -et les vieux parents demeurés là-bas, en Roumanie, -peuvent dire en songeant à la petite -morte enterrée à Hyères:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">L'oiseau s'envole, là-bas, là-bas!...<br /></span> -<span class="i0">L'oiseau s'envole, et ne revient pas!...<br /></span> -</div></div> - -<p>—Mais vous êtes lugubres, faisait Grandgirard -tout à coup surgi derrière nous.</p> - -<p>—Tu étais donc là? s'étonnait Surville.</p> - -<p>—Mais oui, je vous écoutais. Je vous suis -depuis cinq minutes! Ah! vous êtes gais, vous, -et vous en effeuillez des couronnes. Nous ne -sommes pas le jour des morts, que diable!</p> - -<p>A quoi, Surville:</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_210" id="Page_210">[Pg 210]</a></span></p> - -<p>—Non, le jour des disparues et nous -remuons quelques souvenirs.</p> - -<p>Et Grandgirard concluant:</p> - -<p>—Pauvre Nadège Andramatzi, elle a eu le -bout de l'an qu'elle eût souhaité. On a parlé -d'elle un matin de vernissage.»</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_211" id="Page_211">[Pg 211]</a></span></p> - - - - -<h2><a name="LA_VENGEANCE_DU_MASQUE" id="LA_VENGEANCE_DU_MASQUE">LA VENGEANCE DU MASQUE</a></h2> -<hr class="chap" /> - -<p>—Des histoires de masques! j'en sais de -tragiques; j'ai même vu, pas plus tard que -cette année, se dénouer une assez mystérieuse -aventure. Par le plus grand des hasards j'avais -été, l'année précédente, témoin du commencement; -si bien que j'ai assisté au premier et au -cinquième acte et cela dans le pays le moins -fait pour encadrer une action poignante; dans -le décor le plus gai et le plus banal, le plus -remuant et le plus ensoleillé qui soit au monde; -dans la ville même de la folie et de l'opéra bouffe -en plein carnaval de Nice.»</p> - -<p>Il y eut un silence, Maxence de Vergy, comme -tout bon conteur, jouissait de l'étonnement -attentif où nous avait plongé le début de son -récit.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_212" id="Page_212">[Pg 212]</a></span></p> - -<p>—Une tragique aventure de bal masqué à -Nice! Tu me la coupes, en effet, ricanait l'incorrigible -petit Jacques Baudran.</p> - -<p>—Oh! ce n'est pas une intrigue de bal masqué, -c'est une aventure de plein air! Ça s'est -passé dans la rue, en pleine bataille de confetti. -Vous connaissez, tous, n'est-ce pas, le carnaval -de la Riviera? Trois jours entiers, la joie de sauter -et de se déhancher tient tous les quartiers. -Nice est une ville de possédés; une folie de mascarade -est déchaînée du Vieux-Port aux Baumettes. -C'est un cauchemar de farandoles et de -carmagnoles, un hourvari de bonds, d'entrechats, -de pirouettes et de cris. Il y a des rondes -de matelots, il y a des rondes d'alpins et d'artilleurs -de forteresse, pêle-mêle avec des pierrots -de satinette, des clowns de percale rose et des -dominos de serge verte; le chienlit s'en donne à -cœur joie. Notez que la chose est plutôt laide et -qu'on a la fièvre rien qu'à regarder ces avalanches -de capuchons et de camails, engonçant des -faces en treillage se ruer et se démener dans -l'âcre et corrosive poussière que soulève, le -dimanche et le mardi gras, la bataille de confetti.<span class="pagenum"><a name="Page_213" id="Page_213">[Pg 213]</a></span> -Ah! ces affreuses dragées de plâtre qu'on -puise à la truelle et dont on verse des sacs entiers -sur les passants. Il en pleut des balcons, il en -pleut des croisées, il en pleut des tribunes élevées, -on dirait, pour assommer les gens. Les -masques dansant des chars vous en écrasent des -seaux entiers sur la tête; vous êtes harcelé, -asphyxié, criblé de coups et frappé de toutes -parts.</p> - -<p>Tous les masques sont assassineurs. S'aventurer -dans la rue, ce jour-là, sans domino et -sans masque (le masque en treillis de fer renouvelé -des casques héraldiques) serait s'exposer à -une perte sèche de dix louis de vêtements, sans -parler de coups et blessures; mais les Niçois -trouvent cela charmant. Cette bataille à sac -armé, ce jeu de mains et de vilains activent le -commerce et font vivre la ville.</p> - -<p>Par une convention tacite et acceptée de tous -le masque seul est respecté, ce jour-là. Sous -aucun prétexte on n'a le droit de l'enlever au -domino ou au clown qui vous attaque et vous -houspille. C'est ce masque inviolable et préservateur -qui fait la gaieté de la rue, les jours<span class="pagenum"><a name="Page_214" id="Page_214">[Pg 214]</a></span> -de corso, dans l'aveuglante poussière qui vous -brille les yeux et vous prend à la gorge; mais, -quand il y a du soleil, tout ce plâtre dans l'air -poudrederize gaiement les balcons et les toits et -quelle vision quand, sous la pluie blanche des -confetti et dans le bleu du ciel, la soie des costumes, -des oriflammes et des étendards grouille, -flamboie, rutile, remue et chatoie dans de la -lumière et du soleil.</p> - -<p>Moi, Maxence de Vergy, je me trouvais donc, -l'autre année, au milieu des horions et des bousculades -du carnaval et, tout étouffé que je fus -par mon masque et en même temps qu'écrasé -par la foule, je prenais un certain plaisir à regarder -défiler entre deux avalanches de plâtre -un char de grenouilles dansantes, une brigade -d'agents plongeurs, et, tapée de matelas, assiégée -d'oreillers, toute en dégringolades, estocades -et farces d'Hanlon-Lees, une étonnante <i>Auberge -du Tohu-Bohu</i>.</p> - -<p>Singulier plaisir, direz-vous, d'aller se fourrer -dans cette cohue?</p> - -<p>A dire vrai, je n'y allais pas pour le seul plaisir -d'aller voir batailler les masques, j'y suivais...—oh!<span class="pagenum"><a name="Page_215" id="Page_215">[Pg 215]</a></span> -en simple curieux, mais en curieux intéressé,—un -couple remarqué l'avant-veille à -mon hôtel, un ménage toulousain et pas tout -jeune; car madame frisait bien la quarantaine, -bonne grosse commère réjouie avec, sur la -lèvre, un soupçon de moustache, l'œil vif, le -corsage en bastion, une vraie délurée de Toulouse -venue exprès pour les fêtes, et qui n'entendait -pas chômer à ce carnaval. Le mari, -guère plus âgé, avec un beau profil classique -un peu empâté par la vie de province, quoique -encore solide et l'air d'un luron, était d'aspect -plus calme.</p> - -<p>M<sup>me</sup> Campalou m'avait de suite charmé par -son entrain et son exubérance. Il y avait en elle -une telle joie de vivre et une telle naïveté devant -la vie, que j'en oubliais sa vulgarité. Depuis -l'avant-veille elle ne tenait pas en place; -c'étaient des allées et venues pour l'achat du -domino, l'achat du masque, du sac de confetti -pour le Corso, et le choix du clown de satin -mandarine pour la redoute du soir. Elle entendait -ne pas manquer une fête et s'en donner à -cœur joie. Elle n'avait pas peiné vingt ans dans<span class="pagenum"><a name="Page_216" id="Page_216">[Pg 216]</a></span> -leur boutique de la rue d'Alsace-Lorraine pour -se priver d'un plaisir, aujourd'hui que leur fortune -était faite. M. et M<sup>me</sup> Campalou s'étaient enrichis -dans la passementerie. M. et M<sup>me</sup> Campalou -n'avaient pas d'enfants, aussi seraient-ils bien bons -de se gêner, n'est-ce pas? car c'est d'elle-même que -je tenais ces détails. M<sup>me</sup> Campalou les donnait à -qui voulait les entendre; c'était une nature -expansive et d'élocution facile. Elle n'avait de -secrets pour personne; ses confidences ne tarissaient -pas. «Ils venaient tous les ans au carnaval -de Nice; c'était leurs grandes vacances. Ils -prenaient un billet valable pour un mois, mais -de première, et descendaient dans les meilleurs -hôtels. Qu'est-ce que ça leur faisait de dépenser -vingt-cinq francs par jour? Ils n'avaient pas -d'enfants! D'abord, son mari était à ses ordres, -ils avaient tous deux les mêmes goûts. Ils suivaient -ici toutes les fêtes, corsos, redoutes, -batailles de fleurs et vegliones; l'année dernière, -ils avaient fait la connaissance d'un prince, -d'un prince napolitain, qui possédait des -solfatares en Sicile. Il leur avait promis de -venir les voir à Roquevieille, leur propriété des<span class="pagenum"><a name="Page_217" id="Page_217">[Pg 217]</a></span> -environs de Toulouse, mais il n'était pas venu. -Si je voulais les honorer d'une visite aux vendanges, -je boirais chez eux d'un petit vin dont -je leur dirais des nouvelles. Ils avaient des vignes -superbes à Roquevieille, un domaine qu'ils -avaient eu pour un morceau de pain, etc., etc.» -Vous jugez les gens d'après leur antienne.</p> - -<p>C'est M. et M<sup>me</sup> Campalou que je suivais donc -dans la foule. L'occasion était trop belle, je sentais -le couple fertile en incidents.</p> - -<p>—D'abord, si quelqu'un me pince, je le griffe, -avait déclaré Eudoxie en se harnachant de son -domino de toile grise.</p> - -<p>M<sup>me</sup> Campalou avait de la vertu.</p> - -<p>Est-ce cette vertu qui se rebiffait au plus fort -de la bataille? ou, surexcitée par le plaisir, les -musiques, la lutte et le charivari, M<sup>me</sup> Campalou -ne céda-t-elle pas plutôt à une agressive nervosité -de grosse dame? Toujours est-il qu'en -pleine avenue de la Gare, au beau milieu d'une -pluie de confetti, elle se retournait comme une -lionne sur deux grands dominos de satin noir -arrêtés derrière elle et, s'agrippant au camail du -plus mince des deux:</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_218" id="Page_218">[Pg 218]</a></span></p> - -<p>—Cochon, salop! hurlait-elle, depuis une -heure que vous me pelotez!</p> - -<p>Et les deux mains à la face du costumé, elle -essayait de lui arracher son masque. L'homme -résistait, essayait de se débarrasser, mais Eudoxie -ne le lâchait pas. Cramponnée aux grosses -joues de fer peint et treillagé, elle tirait dessus -de toutes ses forces, en proie à une véritable -crise d'hystérie. M. Campalou intervenait en -vain. Le domino attaqué résistait toujours. Les -injures pleuvaient dru sur l'insolent, un vocabulaire -de poissarde était remonté aux lèvres de -l'ex-passementière; et ce corps-à-corps de trois -dominos commençait à amasser la foule, quand -tout à coup le masque se brisait entre les mains -de la grosse femme, et, triomphante, elle le -brandissait sur sa tête, lacéré, en lambeaux et -comme rougi par places.</p> - -<p>L'homme démasqué avait poussé un effroyable -cri. Le treillage de fer, en se déchirant, lui -avait labouré le visage. Une rigole rouge coulait -de l'œil gauche; le nez, le front n'étaient qu'une -éraflure, l'homme avait toute la face en sang. On -le poussait dans une pharmacie.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_219" id="Page_219">[Pg 219]</a></span></p> - -<p>«Le nom, l'adresse de cette femme, râlait -l'homme défiguré, laissez-moi, Tomy, attachez-vous -à ces gens.» Je me retournai, les deux -dominos avaient disparu. «On ne fait pas de ces -choses-là, Eudoxie, faisait observer M. Campalou.—Fallait -pas qu'y aille, ripostait cette -femme charmante, depuis une heure qu'y m'pinçait! -Moi, je n'ai pas de remords.»</p> - -<p>Le remous de la foule nous emportait plus -loin.</p> - -<p>Moi, la vision m'obsédait de cet homme -défiguré et sanglant. Sa dernière recommandation -à son compagnon m'inquiétait surtout. Dans -la soirée, l'effervescence de la fête un peu calmée, -j'entrais dans la pharmacie où les premiers -soins avaient été donnés au blessé. Je m'informais -de la gravité des plaies et cherchais en -même temps à savoir le nom. «C'est un Américain -de l'hôtel West End. On a dû attendre la -fin du corso pour le reconduire chez lui, le cas -est très grave, on craint beaucoup pour l'œil -gauche. La sclérotique est atteinte; ils repartent -tous les deux, ce soir, pour Paris.—Tous les -deux?—Oui, il y a un autre Américain avec<span class="pagenum"><a name="Page_220" id="Page_220">[Pg 220]</a></span> -lui. Une consultation chez un grand oculiste -s'impose.»</p> - -<p>J'admirais M<sup>me</sup> Campalou. Crever l'œil d'un -homme parce qu'il vous a palpé un peu de près -et encore...! L'intransigeante toulousaine était-elle -bien sûre de l'identité du coupable?</p> - -<p>Cette année, la première quinzaine de février, -je retrouvais les Campalou installés à mon hôtel. -Ils n'avaient eu garde de manquer les fêtes du Carnaval; -ils étaient là depuis le 25 janvier, mais je -trouvais à madame moins d'entrain. Les bruits -d'épidémie, qu'une presse malveillante s'obstinait -à faire courir sur Nice, ne laissaient pas -d'inquiéter la grosse dame. Une famille américaine -alarmée venait de quitter l'hôtel; c'étaient -tous les jours des départs d'hiverneurs pour le -Caire ou l'Italie. La saison était menacée.</p> - -<p>Je rassurai de mon mieux M<sup>me</sup> Campalou, mais -une angoisse continuait d'étreindre la dame de -Toulouse, Eudoxie Campalou craignait pour son -joli physique. Entre temps, le Carnaval arrivait.</p> - -<p>Le soir même de son entrée dans la bonne -ville de Nice, deux Américains débarquaient<span class="pagenum"><a name="Page_221" id="Page_221">[Pg 221]</a></span> -dans notre hôtel. On leur donnait justement -deux chambres voisines de celles des Campalou. -C'étaient deux grands jeunes gens de vingt-cinq -à trente ans, à la face rasée et singulièrement -énergique; des traits accusés et modelés dans le -genre de ceux d'Iwing, l'acteur anglais. Tous -deux très graves et très froids, avec, chez le plus -jeune, une étrange fixité des yeux. D'ailleurs, -nous ne les vîmes pas longtemps car, trois jours -après leur arrivée, le plus jeune tombait malade. -Il s'alitait et bientôt l'autre cessa de prendre ses -repas à la table d'hôte: l'état de son ami empirait. -C'était de perpétuelles allées et venues de -médecins et de garçons de pharmacie: le maître -de l'hôtel interrogé répondait que c'était une -fièvre, mais, à son air embarrassé, M<sup>me</sup> Campalou -ne doutât plus que ce ne fût la variole. Elle -voulait déménager et harcelait tout le personnel -de questions. Mais où aller? la ville regorgeait -de monde par cette semaine carnavalesque et il -ne fallait pas songer à trouver de place ailleurs. -Et puis l'épidémie était partout; c'étaient ces -sacrés Anglais qui l'avaient apportée et, la veille -du dimanche gras, à une dernière et même question<span class="pagenum"><a name="Page_222" id="Page_222">[Pg 222]</a></span> -de M<sup>me</sup> Campalou à l'hôtelier: «Ne serait-ce -pas la petite vérole?—Non, c'est l'autre...» -répondait l'homme impatienté, et la réponse, tout -en clouant le bec de la dame de Toulouse, la -laissait enfin respirer.</p> - -<p>Le lendemain, vers trois heures, harnachés de -dominos et affublés de masques de combat, nous -étions avenue de la Gare en pleine bataille de -confetti...</p> - -<p>Comme nous nous trouvions devant la pharmacie, -théâtre, la précédente année, des exploits de -M<sup>me</sup> Campalou, celle-ci se retournait involontairement -sur deux pénitents rouges surgis derrière -elle. Une main indiscrète venait de la palper... -Interloquée, la grosse dame ébauchait un geste -de défense. Un des pénitents la saisissait à bras -le corps et M<sup>me</sup> Campalou, hypnotisée, retenait -mal un cri d'épouvante. L'autre pénitent venait -de se démasquer.</p> - -<p>Une face purulente, toute de croûtes et de -sanies, avec, à la place de l'œil gauche, un trou -rouge et saigneux, se penchait sur elle: «La -petite vérole noire, madame, la variole en personne. -Vous l'avez», et, en même temps, une<span class="pagenum"><a name="Page_223" id="Page_223">[Pg 223]</a></span> -main glacée lui mettait dans la main un affreux -œil de verre.</p> - -<p>M<sup>me</sup> Campalou s'effondrait comme une masse; -à son tour on la portait chez le pharmacien.</p> - -<p>Elle mourut le soir même, sans avoir repris -connaissance, stupide et muette, d'une congestion -au cerveau.</p> - -<p>Les deux Américains avaient quitté l'hôtel à -deux heures. On ne retrouva que leurs valises; -les noms inscrits sur les registres n'étaient pas -ceux de l'hôtel West End.</p> - -<p>N'est-ce pas une belle vengeance de masque?</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_225" id="Page_225">[Pg 225]</a></span></p> - - - - -<h2><a name="MADEMOISELLE_DE_NETHISY" id="MADEMOISELLE_DE_NETHISY">MADEMOISELLE DE NÉTHISY</a></h2> -<hr class="chap" /> - -<p>Faverny s'était levé et, s'arrêtant devant une -armoire normande convertie en bibliothèque, -bibliothèque provisoire où s'entassaient pêle-mêle -les derniers livres parus de l'année et du -mois, il en ouvrait les vantaux tendus de vieux -brocart olive et en bousculait les rayons.</p> - -<p>Il revenait vers nous, un volume à la main -et, le feuilletant: «—Psychologie de bal masqué -et de veglione de Nice. Avez-vous lu ce -roman?» Et il nous en montrait le titre: <i>Vierge -faible</i>. «Il y a là quelques pages d'autant plus -curieuses qu'une femme en est l'auteur. C'est -écrit un peu plus que <i>de visu</i>, jugez-en.» Et, -se campant au milieu de l'atelier, Faverny lisait -à voix haute:</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_226" id="Page_226">[Pg 226]</a></span></p> - -<p>«Familiarisé avec ces travestis, toujours les -mêmes, almées, colombines, Espagnoles, bébés, -Xavier reconnaissait les diverses catégories de -femmes qui viennent pour se montrer, pour -frôler, pour embrasser.</p> - -<p>«Pour se montrer, les demi-mondaines somptueusement -dévêtues. Pour frôler, ces vieilles -femmes qui s'attardent dans les couloirs étroits et -sombres. Pour souper, la fille de joie qui, affublée -d'un minable locati, songe à la dette grossissante -près de sa logeuse, à son amant qui l'a <i>plaquée</i>, -à la mauvaise toux qui la secoue. Pour souper, -celle qui n'a pas dîné!</p> - -<p>«Pour embrasser, les femmes honnêtes qui, -négligées par leur mari et n'ayant pas d'amant, -regrettent de voir leur jeunesse agoniser tristement -inutile, et, furtives, viennent là recueillir -les baisers qui y traînent par milliers. Tendres -et voluptueux, passionnés et pervers, ils volètent, -tels une nuée de papillons, ces baisers qui -cherchent des lèvres pour s'y poser; baisers de -jeunes gens timides qui n'osent pas, de vieux -marcheurs qui ne peuvent plus. Glaneuses de -ces baisers anonymes, les femmes honnêtes, un<span class="pagenum"><a name="Page_227" id="Page_227">[Pg 227]</a></span> -peu ivres de la brutalité des convoitises, écoutent, -à demi-pâmées, le cynisme des propositions. -Car les désirs qui les frôlent d'ordinaire, -enveloppés de respect, montent vers elles, comme -l'encens vers l'idole en les effleurant seulement, -et c'est pourquoi au fond de leur âme, -un doute persiste. Toute cette vénération ne -serait-elle pas de l'indifférence? Mais ce soir de -fête libre, où elles ne sont plus que des femmes -tout simplement, elles ont une joie de se voir -aussi désirables que l'autre, l'ennemie, la femme -de joie, qu'on méprise en la jalousant.</p> - -<p>«Puis un obscur désir de revanche contre le -mari s'y satisfait. Elles ont l'illusion de le trahir -un peu, sans risques, avec une féminine -lâcheté. Rien n'est plus effrayant et mystérieux -que ces transformations de personnalité.»</p> - -<p>—La féminine lâcheté même de l'auteur, -remarquait assez judicieusement Frantz Heusey. -M<sup>lle</sup> d'Ulmès (c'est bien son nom) a mangé là un -peu le morceau, les autres femmes lui sauront -gré, elles, de sa sincérité? O l'intense et périlleuse -émotion de la trahison! C'est pis qu'un -aveu, ce documentaire exposé de la faiblesse des<span class="pagenum"><a name="Page_228" id="Page_228">[Pg 228]</a></span> -autres. M<sup>lle</sup> d'Ulmès a dû prendre un douloureux -et certain plaisir à écrire ces pages.</p> - -<p>—Elles sont plutôt bien venues, ses pages, -déclarait le petit Jacques Baudrant.—C'est où je -voulais vous amener. Etant établie l'atmosphère -d'aventures, de désirs inavoués et de luxure -affichée de ces sortes d'assemblées, je vais vous -raconter une histoire de bal masqué, et une histoire -tragique et cruellement vraie, celle-là. Elle -s'est dénouée à Nice pour ne pas changer de -cadre et c'est peut-être une des plus lamentables -méprises qu'ait jamais autorisées le masque.</p> - -<p>Faverny avait repris sa place sur le divan. Il -nous enveloppait d'un lent regard circulaire et, -nous jugeant suffisamment allumés:</p> - -<p>—Vous souvenez-vous de M<sup>lle</sup> de Néthisy, -cette grande et souple jeune fille blonde, plus -que blonde, alezane, que sa mère promenait et -exhibait dans tous les endroits où Paris se rencontre.—Si -nous nous en souvenons! Nous -serions gâteux. L'avons-nous assez vue!—Jolie, -hein! vous me l'accordez?—Oh! cela d'emblée, -une peau et des cheveux! On n'est pas -blonde comme cela... De la soie jaune dans du<span class="pagenum"><a name="Page_229" id="Page_229">[Pg 229]</a></span> -soleil, de la neige teintée par l'aube, des fraises -dans du lait, de la pulpe de camélia rose, tout -le stock des comparaisons clichées était vrai -pour elle et en même temps faux à côté de la -réalité. C'était une des créatures les plus comestibles -que j'aie connues.—En effet elle devait -sentir la framboise, et quels beaux cils noirs -frémissants et inquiets, lustrés comme des plumes -sur ses yeux d'un bleu sombre.—Oui, les -yeux étaient bien, mais elle avait besoin de -cela, car le visage était plutôt fade: nez régulier, -bouche trop petite, menton ovale et sans -caractère. Elle avait un peu l'air d'une poupée -dont les yeux seuls auraient vécu.—Soit, mais -quel éclat, quelle fraîcheur, quelle créature de -joie et de lumière! Et avec cela mouvante sous -ses robes et d'une arabesque tentante avec cette -taille étroite et ses hanches renflées!—En effet, -une agréable chute de reins! Si je me souviens -de M<sup>lle</sup> de Néthisy!... mais elle marchait, -c'était plus qu'une demi-vierge. On ne rencontrait -qu'elle aux Acacias, dans les couloirs des -premières et à tous les vernissages. Sa mère, à -Nice, la traînait dans tous les bals de cercles,<span class="pagenum"><a name="Page_230" id="Page_230">[Pg 230]</a></span> -on la croisait aux veglioni, aux redoutes.—Avec -sa mère?—Naturellement, la brocanteuse -et le bibelot de prix. La mère aussi était à vendre, -mais elles ne faisaient guère leurs affaires, -car elles étaient minables, les pauvres, elles ont -toujours raté le grand client et je ne leur ai -jamais vu qu'une cour de gigolos.—Elle est -morte, il y a quatre ans, à Nice, à la suite d'un -avortement. Cette hypothèse était, cela va de soi, -lancée par Jacques Baudrant.</p> - -<p>—C'est ce qui vous trompe, et Faverny scandait -lentement tous les mots. M<sup>lle</sup> de Néthisy -est morte empoisonnée. M<sup>lle</sup> de Néthisy s'est tuée. -Bobette, comme on l'appelait ici dans un certain -milieu, Bobette était une honnête fille.—Et -elle est morte vierge, ricanait la voix pincharde -de Jacques.—Elle est morte de ne plus l'être, -déclarait Faverny devenu grave, M<sup>lle</sup> de Néthisy -a été violée en plein veglione, dans une -loge de cercle. Vous me permettrez de ne pas -dire lequel. Trois hommes, dont deux mariés, -trois clubmen très connus et dont je tairai les -noms, ont à se reprocher la mort de cette enfant. -<span class="pagenum"><a name="Page_231" id="Page_231">[Pg 231]</a></span>M<sup>lle</sup> de Néthisy avait vingt-quatre ans. Oh! la -salauderie des mâles! Il est vrai que les trois -violeurs croyaient avoir affaire à une fille. Qui -d'entre nous aurait pu croire à la vertu de Bobette! -M<sup>lle</sup> de Néthisy ne s'en est pas moins -tuée le lendemain de cette nuit-là, et ses meurtriers -continuent de faire des femmes et de l'automobile. -Il est des crimes que la loi n'atteint -pas.</p> - -<p>Pour un effet, Faverny avait obtenu un effet; -nous nous regardions tous comme des complices. -Le silence était devenu gênant.</p> - -<p>Le petit Baudrant l'interrompait et, campé, -les pouces dans les entournures de son gilet:—Ah -ça, Faverny, tu te paies nos têtes! M<sup>lle</sup> de -Néthisy vierge! Bobette honnête!—Tu l'as -eue, toi? demandait Faverny.—Moi non, mais -d'autres.—Ecoutez. Nous sommes dix hommes -ici, et dix viveurs assez tuyautés sur les -choses et les femmes de Paris, eh bien! quelqu'un -d'entre nous a-t-il été l'amant de M<sup>lle</sup> de -Néthisy? Mieux, quelqu'un a-t-il eu parmi ses -amis un homme qui lui ait dit avoir obtenu les -faveurs, ce qu'on appelle les faveurs de la jeune -fille? Pas de blagues, disons la vérité. Nous<span class="pagenum"><a name="Page_232" id="Page_232">[Pg 232]</a></span> -médisons assez des vivantes pour respecter une -fois les mortes.</p> - -<p>Un silence plus profond encore était la seule -réponse à cette question.</p> - -<p>Faverny reprenait:</p> - -<p>—Nous sommes dix ici, qui comptons bien, -chacun, dans nos connaissances cinquante hommes -de club et de boudoir, de tables de baccara -ou de champs de courses. Cela fait une moyenne -de cinq cents connaissances de Monte-Carlo, de -Trouville ou d'Ostende, associés d'une heure -d'Auteuil ou d'un jour de Maisons-Laffitte. Ces -cinq cents mâles-là représentent bien une bonne -moitié de Tout-Paris. Eh bien, si M<sup>lle</sup> de Néthisy -avait été la maîtresse d'un de ces gens-là, nous -le saurions, n'est-il pas vrai? Or, moi, de mon -côté, j'ai fait une enquête et une très minutieuse -enquête. M<sup>lle</sup> de Néthisy était honnête, -et la preuve, c'est qu'elle est morte pauvre. -Elle aurait eu d'autres robes et d'autres amants, -si elle s'était vendue. Le luxe attire le luxe et -les imbéciles, et si nous avons eu si souvent -un sourire devant ses perles fausses et ses dessous -pas toujours frais, c'est que la mère et la<span class="pagenum"><a name="Page_233" id="Page_233">[Pg 233]</a></span> -fille avaient juste quinze mille francs de rentes -pour mener cette soi-disant grande vie.—Les -Néthisy honnêtes, ça ne tient pas debout. Voyons, -elles dînaient toujours au cabaret, acceptaient -les invitations du premier venu; on se faisait -présenter à elles plus facilement qu'à des grues. -J'ai vu la fille défiler, au veglione, entre Emilienne -d'Alençon et Marguerite de Transes. Elles -faisaient l'atrium à Monte-Carlo, elles n'ont -jamais payé de leur poche une voiture, elles se -faisaient reconduire tout le temps.—Quand on -les reconduisait encore! L'année de sa mort, -je les ai rencontrées, à dix heures du soir, avenue -de la Gare, se rendant à pied au bal de la -Méditerranée; c'était la dèche noire. Si la petite -s'est tuée, c'est qu'elles n'avaient plus le sou. -Une fausse Yvette, M<sup>lle</sup> de Néthisy.—C'est -ce qui vous trompe, messieurs, interrompait Faverny, -M<sup>me</sup> de Néthisy, la mère, n'était pas une -madame Obardi. Elle était tout ce qu'il y a de -plus veuve et tout ce qu'il y a de plus née. Le -père, M. de Néthisy, avait été procureur de la -République à Paris même. Il a laissé au Palais -la réputation d'un magistrat de haute valeur;<span class="pagenum"><a name="Page_234" id="Page_234">[Pg 234]</a></span> -mais M<sup>me</sup> de Néthisy, une cervelle d'oiseau et -une imagination de pensionnaire, avait toujours -rêvé le beau mariage pour sa fille. Il leur était -si facile de vivre avec leur quinze mille francs -de rentes et d'attendre le parti honorable et -même le beau parti qui se serait présenté; la -petite était si jolie.—Oh! cela, comme un -cœur!</p> - -<p>Mais voilà, M<sup>me</sup> de Néthisy avait de la littérature! -Elle avait lu dans les romans qu'on -peut atteindre à tout avec de la beauté; et avec -son inexpérience de la vie, elle alla de l'avant, -convaincue qu'elle ferait faire le grand mariage -et même le mariage princier à sa jolie Aliette, -car c'est Aliette et non Bobette que s'appelait -M<sup>lle</sup> de Néthisy.</p> - -<p>Cette mère de Néthisy avait une âme de -M<sup>me</sup> Cardinal, mais d'une M<sup>me</sup> Cardinal pour le -bon motif. Elle tabla sur le physique de sa fille -et, persuadée qu'il faut montrer les perles aux -clients, elle lança l'enfant à la poursuite des -épouseurs, mais en se trompant de porte, comme -elle l'eût lancée dans la prostitution.</p> - -<p>Leurs crêpes de deuil à peine éclaircis, elles<span class="pagenum"><a name="Page_235" id="Page_235">[Pg 235]</a></span> -commencèrent cette vie de retapes et d'exhibitions -qui, en moins de quatre ans, les discréditèrent -et les démonétisèrent d'Ostende à Nice et -de Trouville à Paris; et, avec leur peu de ressources, -leur gêne croissante malgré les petits -logements et les hôtels de cinquième ordre, cette -jolie fille et cette femme bien née eurent bientôt -le pitoyable et comique aspect de deux laissés -pour compte. A ces existences de représentation -et de parade il faut le luxe du cadre, les -installations somptueuses, des élégances et des -raffinements de toilettes et de décors, la poudre -aux yeux jetée à toute volée dans le nez des -imbéciles et la demi-prostitution qui, les mauvais -jours venus, peut au moins tabler sur la -valeur des écrins. Mais vous les avez connues -comme moi, se pavanant en gants nettoyés et -en robes de l'année précédente (retape et retapages) -et se gorgeant avidement, la mère surtout, -des consommés et des sandwichs des buffets et -des <i>five o'clock tea</i>; c'était navrant! La dernière -année de leur séjour ici, elles n'avaient -plus qu'une cour de tout petits jeunes gens; -cette jolie fille qui n'accordait rien avait fini<span class="pagenum"><a name="Page_236" id="Page_236">[Pg 236]</a></span> -par rebuter les vrais viveurs. Fini le temps des -invitations à souper. On ne les priait même plus -aux bals des cercles. Les autres femmes détournaient -la tête au passage de la mère et de la -fille; il fallait être étranger ici pour prendre -pour deux aventurières ces deux lamentables -attardées de la chasse au mari, perpétuelles candidates -refusées. C'est cette méprise qui fut leur -perte.</p> - -<p>Un grand seigneur russe et deux richissimes -Américains de Monte-Carlo, allumés par la -beauté de M<sup>lle</sup> de Néthisy et trompés par ses -allures, s'attelèrent à son fiacre. Ce fut une -série de parties en mail, de dîners au cabaret et -de déjeuners dans les réserves où la jeune fille -se laissait emmener, rassurée par la présence -de son inévitable mère; les bouquets et les écrins -commencèrent à pleuvoir et Bobette n'accordait -rien. Cette fille madrée qui se refusait toujours -et cette mère qui ne s'en allait jamais finirent -pas exaspérer les trois hommes. Ils résolurent -de brusquer les choses: le carnaval arrivait -avec sa suite de veglioni.</p> - -<p>Une bande de filles et de joyeux fêtards fut<span class="pagenum"><a name="Page_237" id="Page_237">[Pg 237]</a></span> -enrôlée et mise dans le secret. Tous trouvèrent -très drôle de forcer la main à cette mijaurée de -Bobette.</p> - -<p>Le soir du Mardi Gras, après un dîner fortement -arrosé de vin du Rhin et d'Extra-Dry, ces -dames de Néthisy faisaient leur entrée à l'Opéra, -escortées des trois hommes. On y rencontrait -presque aussitôt une bande d'amis et de femmes -masquées avec lesquels on fusionnait; l'entente -des nouveaux venus activait le train des choses; -on sablait le champagne dans les loges et, vers -deux heures du matin, après maintes escarmouches -de couloir, pendant que M<sup>me</sup> de Néthisy -un peu grise était retenue au buffet, M<sup>lle</sup> de -Néthisy, elle, était entraînée et enfermée dans -une loge et là, dans le clair-obscur du petit -salon, les écrans relevés et le gaz baissé, dans -des froissements de soie et sous l'étouffement du -masque, malgré ses pleurs et ses prières et dans -l'effroi du scandale, M<sup>lle</sup> de Néthisy était violentée -par trois brutes, fortes de leurs muscles, -de leurs millions et de la complicité tumultueuse -du bal. Le troisième ne posséda qu'une femme -inanimée et froide, pareille à une morte:<span class="pagenum"><a name="Page_238" id="Page_238">[Pg 238]</a></span> -M<sup>lle</sup> de Néthisy s'était évanouie. C'est alors que -les trois hommes prirent peur, ils allèrent chercher -du secours; on prévint la mère: M<sup>lle</sup> de -Néthisy venait de se trouver mal. Une voiture -de remise reconduisait les deux femmes à leur -hôtel.</p> - -<p>M<sup>lle</sup> de Néthisy mourait le lendemain soir, à -huit heures, d'une imprudente absorption de -laudanum. Dans un billet bref, libellé dans les -mêmes termes à chaque homme, la victime -retournait leurs écrins à ses assassins.</p> - -<p>Vous voyez bien qu'il peut y avoir des larmes -sous un masque.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_239" id="Page_239">[Pg 239]</a></span></p> - - - - -<h2><a name="LA_VALSE_DE_GISELLE" id="LA_VALSE_DE_GISELLE">LA VALSE DE GISELLE</a></h2> -<hr class="chap" /> -<blockquote> - -<p>Toutes nos joies sont imaginées, -nos douleurs seules sont vraies.</p></blockquote> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Jean <span class="smcap">Dolent.</span><br /></span> -</div></div> - - - -<p>—Une histoire de masque! J'en sais une -bien plus extraordinaire.</p> - -<p>Et Serge Népluskoff, ayant remonté sous sa -manchette la gourmette d'or fermée d'un gros -saphir, qu'il portait en bracelet, et à laquelle il -venait de consulter sa montre.</p> - -<p>—Il n'est qu'une heure et demie du matin. -J'ai tout le temps de vous la raconter.</p> - -<p>Et du ton traînard et chantant de ses compatriotes:</p> - -<p>C'était à Vienne, il y a deux ans. Esther -Eymann de l'Opéra était en représentations au<span class="pagenum"><a name="Page_240" id="Page_240">[Pg 240]</a></span> -Burgh Theater; elle y avait dansé comme une -abeille, à ravir les yeux et les cœurs, et nous -fêtions le plus souvent possible, c'est-à-dire -chaque fois qu'elle le voulait bien, l'harmonieuse -et séduisante jeune femme dans les restaurations -de la ville. Nous la traitions toujours -après le spectacle, et des femmes de la noblesse -et de la haute aristocratie même daignaient -paraître à ces soupers. La cour chez nous est -devenue si triste depuis ces morts affreuses du -prince héritier et de l'impératrice.</p> - -<p>A un de ces soupers, l'avant-dernier, je crois, -offert à la danseuse par les officiers du 3<sup>e</sup> hussards -blancs et présidé par le prince Égrégori, -la conversation roulait sur le suicide d'un jeune -lieutenant du 12<sup>e</sup> dragons en garnison aussi à -Vienne, et qui venait de se tuer dans des circonstances -tout à fait romanesques... Ça avait -été l'événement de la semaine. Le comte Stéphane -Adriani s'était brûlé la cervelle sur la -tombe de sa fiancée, un mois, jour pour jour, -après la mort de celle-ci; le suicide se compliquait -de racontars singuliers, de manifestations -d'au-delà et d'apparitions de la morte...</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_241" id="Page_241">[Pg 241]</a></span></p> - -<p>... Pour aller s'entretenir avec sa bien-aimée -le comte Adriani escaladait, chaque nuit, le mur -du cimetière, dont les portes se fermaient à six -heures; et c'est par la plus belle nuit d'étoiles -qu'il s'était tiré son coup de revolver. On l'avait -trouvé, le matin, affalé contre le grillage de la -tombe, sa tunique de drap blanc toute trempée -de sang: le comte s'était tué en uniforme, et -toute l'aventure exhalait une sentimentale odeur -de brume et de vergismeinicht de vieux conte -allemand.</p> - -<p>—Cela vous étonne un peu, madame, n'est-ce -pas? faisait le prince Égrégori à la danseuse -appuyée du coude à la table, vaguement attentive -et le regard ailleurs, et cela vous change des -aventures de votre pays, ces tragiques histoires -d'amour et de revenants. A Paris, on hausserait -les épaules et l'on dirait ce pauvre Adriani victime -d'hallucinations. Ici, non. La petite fleur -bleue croît toujours dans notre vieille Allemagne. -En France, on se tue quand on n'a plus d'argent; -ici, quand on n'a plus de raison de vivre; -et notre seule raison de vivre est l'amour. Vous -me répondrez que c'est folie d'aimer des fantômes,<span class="pagenum"><a name="Page_242" id="Page_242">[Pg 242]</a></span> -et vous nous en offrez, madame, l'argument -le plus convaincant.»</p> - -<p>La danseuse ne souriait même pas à cette -galanterie. Elle était devenue songeuse, son beau -front blanc s'était barré d'une ride sous l'ondulation -de ses cheveux bruns; elle se taisait, -comme rentrée en elle-même, ses larges prunelles -bleues devenues sombres et comme phosphorescentes, -pourtant.</p> - -<p>Elle sortait enfin de son mutisme et d'une -voix grave:</p> - -<p>—C'est ce qui vous trompe, messieurs. Il y -a encore des amoureux en France, et des amoureux -fidèles au delà de la mort. Il ne faut pas -nous juger sur des chansons de Montmartre et -des refrains d'opérette. L'amour peut exister -même chez des viveurs; pour ma part, je crois -préférer à ceux qui meurent de leur amour ceux -qui peuvent en vivre et même se survivre.—Mais -vous parlez comme un poète, hasardait le -comte Bathianko.—J'en ai connu, souriait la -ballerine, montrant cette fois toutes ces dents; -et s'adressant au prince Égrégori. Il y a aussi -des fantômes en France et des mortes qui<span class="pagenum"><a name="Page_243" id="Page_243">[Pg 243]</a></span> -reviennent. Les morts reviennent toujours quand -on les évoque. Appelez-les vraiment! ils se -manifesteront, et sentant tous les regards posés -sur elle. «J'ai assisté, moi, Esther Eymann, à -une manifestation d'outre-tombe, et j'ai vu -revenir une morte d'amour.—Vous!—Moi et -à un souper comme aujourd'hui; mais il y avait -moins de monde. Nous étions trois.—Vous -avez vu?—Presque. En tout cas, une autre a -vu, et je ne mets pas en doute qu'une chose -merveilleuse ne se soit passée cette nuit-là. -D'ailleurs je vais vous raconter le fait, et avec -une malice charmante. Il faut bien payer mon -écot.</p> - -<p>Il y a huit ans de cela, je n'étais pas encore -l'Esther Eymann dont la photographie et les -illustrés ont popularisé les attitudes et la -silhouette. J'étais simplement Eymann première, -comme ma sœur Laure était Eymann seconde. -Le <i>Burg-Theater</i> de Vienne, pas plus que le -<i>Covent-Garden</i> de Londres, ne nous faisaient de -propositions pour venir créer ici un ballet de -Strauss et là-bas une œuvre d'Isidore Lara; -nous étions dans les quadrilles du fond. Vous<span class="pagenum"><a name="Page_244" id="Page_244">[Pg 244]</a></span> -avez tous, à Vienne, trop le culte de la danse -pour ignorer la médiocrité de l'emploi. Bref, -nous étions encore deux petits rats d'Opéra, mais -nous n'étions pas moins, ma sœur et moi, infiniment -jolies, beaucoup plus jolies même que -maintenant (ne protestez pas, messieurs), car, -en toute sincérité, le galbe de ces hanches et -l'opulence de ces épaules ne valent ni la gracilité -de la nuque ni les seins menus et délicats que -nous avions alors; mais notre jeunesse n'avait -ni perles, ni diamants et, en dehors de quelques -vieux allumés sur nos grâces de fillettes, à peine -si les hommes nous regardaient. Gailhard -tenait alors à ce que le corps de ballet fît acte -de présence aux bals de l'Opéra. L'espoir d'y -rencontrer les danseuses applaudies en scène y -attirait pas mal d'hommes de clubs; les abonnés -y venaient pour nous. Tant de curiosités s'allument -autour d'un tutu de ballerine; nous étions -presque toutes jolies dans notre promotion, et -notre jeunesse animait la salle. Bref, le directeur -savait gré à celles qui voulaient bien -paraître aux fêtes du Carnaval, et il faut toujours -ménager son directeur, et puis Laure et moi,<span class="pagenum"><a name="Page_245" id="Page_245">[Pg 245]</a></span> -nous aimions assez les aventures. Nous en avons -gardé le goût.</p> - -<p>Un samedi gras, que nous rôdions, ma sœur -et moi par les couloirs, elle en domino de moire -bleu pâle et moi en domino de satin jonquille -(nos costumes même du troisième de <i>Don Juan</i>, -sous lesquels nous avions gardé nos jupes pailletées -de danseuses, très amusées de laisser entrevoir -la nudité de nos jambes et le rose de nos -maillots); nous nous aperçûmes que nous étions -filées et suivies par un vieux à favoris blancs, -un vieux très mince et très sec, dont l'insistant -regard noir finit par nous être une obsession. Il -se postait toujours à dix pas de nous, soit en -avant, soit en arrière, et nous dévisageait sans -mot dire; et cette poursuite silencieuse nous -énervait à la longue plus qu'une attaque brutale. -Que nous voulait ce vieil échassier en rupture de -marais? Tout à coup, Laure éclatait de rire et se -penchant à mon oreille: «Nous sommes folles! Tu -ne l'as pas reconnu? C'est le marquis d'Allieuze.—Non! -Mais tu as raison, c'est lui. Où avions-nous -la tête. Qu'est-ce que nous veut cet oiseau -de cimetière? Sais-tu que j'ai presque peur!»</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_246" id="Page_246">[Pg 246]</a></span></p> - -<p>Il faut vous dire que le marquis d'Allieuze était -un des plus anciens abonnés de l'Opéra; mais c'était -peut-être le plus original de la collection, et -Dieu sait si parmi ces messieurs il en est de bizarres! -Il ne venait jamais que les soirs d'opéra du -vieux répertoire, et encore à l'acte du ballet. Dans -ceux de la nouvelle école, les seuls ballets de -Delibes le trouvaient assis dans son fauteuil; en -revanche on le voyait rarement au foyer, mais -quand il venait sur scène, il s'attardait dans les -allées et venues des machinistes, embusqué -comme un chat-huant derrière quelque portant -de décor. Jamais il n'adressait la parole à quelqu'une -de nous; il ne s'oubliait même pas à -offrir des bonbons aux petites, mais rôdait, prétendait-on, -assez obstinément autour d'elles, -son œil fixe attaché sur leurs jambes grêles. -D'ailleurs râpé comme un vieux clerc d'huissier -dans un habit démodé, et cravaté de haut à la -façon de l'ancien régime, le marquis d'Allieuze -avait toutes les allures d'un avare, et avec cela -une fortune énorme, paraît-il, une des plus -grosses fortunes foncières de France. Il habitait -dans l'île Saint-Louis un vieil hôtel, où il<span class="pagenum"><a name="Page_247" id="Page_247">[Pg 247]</a></span> -ne recevait jamais, ne faisait partie d'aucun -cercle, ne quittait même pas Paris l'été pour -aller dans ses terres. Tout en lui était mystérieux -et nous avions toutes à l'Opéra une crainte -superstitieuse de ce vieillard équivoque. On lui -prêtait des goûts étranges et l'on chuchotait que -l'hôtel de Saint-Louis-en-l'Ile en avait vu de -raides autrefois. Au foyer, nous appelions ce -vieux maniaque l'<i>amant de Fanny Essler</i>, car -les aventures de sa jeunesse dataient sûrement -de ce temps-là. Le marquis d'Allieuze ne nous -quittait pas des yeux. Il nous suivait comme -une ombre et nous sentions son regard noir -attaché sur nos chevilles et sur nos pieds chaussés -de rose. Notre vague appréhension se changeait -en malaise et devenait de la terreur folle, -quand, se décidant à nous aborder, le vieux -libertin nous murmurait dans la nuque: «Mes -petits agneaux, vingt-cinq louis pour chacune -de vous, un souper fin dans une maison bien -close, rien que le souper, pas une caresse, -pas un baiser, mais au dessert vous danserez -chacune la valse de <i>Giselle</i>. Cela va-t-il? Ma -voiture est en bas, vous n'avez qu'à me suivre.<span class="pagenum"><a name="Page_248" id="Page_248">[Pg 248]</a></span> -Je vous préviens que l'on soupe chez moi.»</p> - -<p>Nous nous étions arrêtées interloquées. Vingt-cinq -louis pour chacune de nous, un billet de mille -en une nuit, nous qui gagnions cent cinquante -francs par mois!</p> - -<p>Ma sœur Laure payait d'audace: «Vingt-cinq -louis, nous gardons nos masques. Cinquante -louis chacune, si nous les ôtons!»</p> - -<p>A quoi le marquis d'une voix aigre et rouillée: -«Vous êtes deux petites coquines, mais -topez-là pour les cent louis. C'est fait. L'important, -c'est que vous dansiez et que je voie travailler -ces jolies jambes. Vous danserez avec ou sans -vos masques, comme il vous plaira. Je vous -connais bien, mes petites Eymann, depuis le -temps que je vous vois pousser.—Nous aussi, -nous vous connaissons bien, monsieur le marquis.—Oui, -nous sommes de vieilles connaissances.»</p> - -<p>Et voilà comment le marquis d'Allieuze nous -emmena souper cette nuit-là. Dire que nous -n'avions pas le cœur un peu serré en montant -le grand escalier à double rampe de lourde ferronnerie -serait mentir! Le souper était servi<span class="pagenum"><a name="Page_249" id="Page_249">[Pg 249]</a></span> -au premier, dans un immense salon rocaille, une -espèce de galerie aux hautes boiseries sculptées -encadrant d'attributs et de fleurs l'étain verdi -des glaces. Les appliques d'une grande cheminée -et les candélabres de la table éclairaient -mal la pièce, des ombres suspectes s'y entassaient -dans les angles, et nous nous installions -toutes frissonnantes. C'était un souper froid délicatement -ordonné: Marennes, consommé, -perdreaux sur gelée, chaudfroid de gelinottes -et buisson d'écrevisses, le tout arrosé de vin du -Rhin et servi dans une ancienne et massive argenterie. -Des fruits monstrueux complétaient le -menu.</p> - -<p>Le marquis nous servait lui-même sans l'aide -d'aucun domestique. D'une urbanité exquise, il -nous déconcertait par l'élégance, inusitée pour -nous, de ses manières de grand seigneur; nous, -surexcitées et curieuses, affections une gaieté -folle. Nous avions dégrafé nos dominos et posé -nos loups sur la nappe. Le marquis, plein de -prévenances, semblait s'intéresser autant à nos -propos qu'à la jeunesse de nos épaules.</p> - -<p>Tout à coup le marquis se levait et, repoussant<span class="pagenum"><a name="Page_250" id="Page_250">[Pg 250]</a></span> -son assiette, s'inclinait vers ma sœur: «A -vous maintenant, mademoiselle, de tenir parole. -Je vous attends. Etes-vous disposée à danser -cette valse de <i>Giselle</i>?—A vos ordres, monsieur -le marquis, mais.... la musique?—Qu'à -cela ne tienne.» et se dirigeant vers un piano -que nous n'avions pas vu, il manœuvrait des -boutons et appuyait sur un ressort..., et d'une -voix chevrotée et frêle d'épinette l'instrument -mécanique égouttait la valse. Nous nous regardions -désorientées et ma sœur s'exécutait. Elle -avait ôté son domino.</p> - -<p>O le côté fantomal et presque funèbre de cette -valse de <i>Giselle</i>, cette valse de morte qui revient, -dansée par une fillette fragile et demi-nue dans -le silence et la solitude de ce grand salon inhabité, -ce salon d'ancienne demeure seigneuriale, -comme hantée de choses d'autrefois!</p> - -<p>Le marquis, affalé dans son fauteuil, suivait -passionnément chaque attitude, chaque pas et -chaque geste. Chose étrange, je ne reconnaissais -pas ma sœur. Il me semblait que c'était une autre -qui dansait là, une espèce d'automate en jupe -de tulle, poupée de contes d'Hoffmann dont le<span class="pagenum"><a name="Page_251" id="Page_251">[Pg 251]</a></span> -côté impersonnel et mécanique était encore accentué -par cette musique surannée et fausse. Je -regardais le marquis; son regard fixe ne suivait -plus ma sœur. Il était ailleurs, plus loin, plus -loin, très loin, attaché sur une grande glace qui -l'aurait dû refléter toute... et qui ne la reflétait -pas!... Les yeux du marquis étaient embués de -larmes.</p> - -<p>Ou j'étais grise ou j'avais le cauchemar! Je -faisais un mouvement qui arrachait notre hôte -à sa rêverie. Il se levait à demi et, s'adressant à -moi: «A vous, mademoiselle.» Et d'un geste -il rappelait ma sœur.</p> - -<p>Laure prenait ma place, le motif de <i>Giselle</i> -s'égouttait toujours et, comme mue par un ressort, -presque hypnotisée, je me mettais à danser.</p> - -<p>Je valsais, faisant face au marquis et à ma -sœur, mimant les attitudes et les appels de bras -de la valse classique avec, au cœur, l'inquiétude -de cette grande glace opaque qui ne reflétait pas; -et, tout à coup je voyais ma sœur se dresser, -béante d'épouvante, les mains crispées au bras -de son fauteuil, hallucinée, elle aussi, avec des<span class="pagenum"><a name="Page_252" id="Page_252">[Pg 252]</a></span> -yeux fous, comme ceux du marquis, qui regardaient -ailleurs et voyaient quelque chose que -moi je ne voyais pas.</p> - -<p>«Esther?» Ma sœur trouvait enfin un cri. Instinctivement -je me jetais dans ses bras. Je me -retournais effarée sur la grande glace sombre. -Elle stagnait comme une eau morte. Le marquis -n'avait pas bougé. Il demeurait assis, le cou tendu, -les yeux hallucinés et fixes dans la direction -du miroir.</p> - -<p>Il dormait!...</p> - -<p>—Partons ne restons pas là, sœurette!»</p> - -<p>Nous agrafions nos dominos et gagnions précipitamment -la porte. Nous descendîmes l'escalier -sans rencontrer personne, et le cordon tiré, -trouvions dehors le coupé du marquis.</p> - -<p>Dans la voiture nous nous aperçûmes que -nous avions laissé là-haut, chacune, notre enveloppe -de cinquante louis et nos masques. Nous -n'eûmes jamais le courage de remonter les chercher -dans ce salon lugubre, où dormait ce vieillard.</p> - -<p>Le marquis nous les adressait le lendemain -avec nos loups.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_253" id="Page_253">[Pg 253]</a></span></p> - -<p>Qu'est-ce que Laure avait donc vu dans cette -glace! Elle ne me le dit qu'un an plus tard. Une -forme lui était apparue, une silhouette de danseuse, -bien plus grande et plus frêle que moi, et -c'était un visage connu, mais sur lequel elle -n'avait pu mettre un nom, et cette forme ne -pouvait être mon reflet, car elle aussi dansait -de face et cette danseuse au visage si blême et -aux yeux si caves, cette ballerine spectrale, -Laure en avait fait une morte, une morte jadis -aimée de notre hôte et qui revenait à son appel.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_255" id="Page_255">[Pg 255]</a></span></p> - - - - -<h2><a name="LE_DERNIER_MASQUE" id="LE_DERNIER_MASQUE">LE DERNIER MASQUE</a></h2> -<hr class="chap" /> - -<p>—Deux heures du matin! Vous avez juste -parlé une demi-heure.</p> - -<p>Et Maxence de Vergy, avec une demi-inclinaison -vers Népluskoff, se levait de son fauteuil.</p> - -<p>—Je crois qu'il serait temps de nous retirer.</p> - -<p>—Ai-je abusé? demandait le Russe.</p> - -<p>—Non pas. Vous contez à miracle, mais -nous avons un peu trop mangé de cadavre, ce -soir. Sur trois histoires contées: deux de morts -violentes et une de revenant! Vous dirai-je, que -le pus attire le pus, et les spectres les spectres? -J'ai fait un peu de médecine, moi. Nous partons?</p> - -<p>—Deux heures du matin! grognait le petit -Baudran campé devant un cartel Louis XVI posé<span class="pagenum"><a name="Page_256" id="Page_256">[Pg 256]</a></span> -à même une glace, et ce cadran qui marque -onze heures et demie. Elle ne marche pas, ta -pendule?</p> - -<p>—Elle est comme toi, elle est un peu fatiguée. -On ne marque pas toujours midi!</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Quand on est jeune on a des matins triomphants.<br /></span> -</div></div> - -<p>—Si c'est des heures pour rentrer chez soi, -grommelait Baudran en enfilant son pardessus. -Nous avons l'air de sortir de chez des filles et -nous n'avons parlé que de mortes. On m'y repincera -chez Quinsonnas!</p> - -<p>—Le fait est qu'il est plutôt tard, faisait le -maître de la maison en écartant la draperie de -soie Liberty de la grande baie vitrée du fond, on -n'entend plus rouler une voiture.»</p> - -<p>Un flot de lumière bleue pénétrait dans l'atelier -où blêmissait la clarté des bougies.</p> - -<p>—Le jour! s'écriaient quelques voix.</p> - -<p>—Non, le clair de lune, et quel clair de lune! -Regardez-moi le Sacré-Cœur dans cette magie, -si ça se compose! On dirait un fond de tableau -de primitif italien:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Salut, Montmartre, ô ma butte sacrée!<br /></span> -</div></div> -<p><span class="pagenum"><a name="Page_257" id="Page_257">[Pg 257]</a></span></p> -<p>Décidément il n'y a que Paris!</p> - -<p>—Et nous ne trouverons pas un fiacre avant -la Trinité. Je connais le quartier, bougonnait -Faverny.—A moins de remonter place Blanche.—Merci, -pour tomber sur les esthètes du Moulin-Rouge! -Autant descendre à pied, il fait un temps -splendide.—Si nous allions manger des huîtres -aux Halles?—Va pour les huîtres. C'est Népluskoff -qui paye. Il est millionnaire, lui!—Mais je ne -demande que cela, disait le Russe.—Nous le -savons bien, boyard!—En voilà du chichi. -Allons, ouste! dérapons! Avec ces bougies nous -avons l'air de veiller un mort.—Mon petit -Baudran, il faut dire macchabée pour rester -dans la note.»</p> - -<p>Et nous ébauchions tous un mouvement de -sortie vers la porte.</p> - -<p>—Mais, il fait noir comme dans un puits. -Éclaire-nous, Quinsonnas. Tu vas nous faire -casser le cou.</p> - -<p>—Attendez, je prends mon bougeoir. Naturellement -qu'il fait noir. On éteint à onze heures.»</p> - -<p>Nous nous mettions lentement à descendre à -la file anglaise; l'ami Quinsonnas habite au cinquième<span class="pagenum"><a name="Page_258" id="Page_258">[Pg 258]</a></span> -et, si son atelier est un des plus vastes -de Paris, l'escalier est un des plus raides de ce -quartier Saint-Georges où les propriétaires ont -certainement escompté la jeunesse et la vigueur -des jarrets de leurs locataires. Quinsonnas -demeuré le dernier, le bougeoir tenu haut au-dessus -de la rampe, présidait à notre exode.</p> - -<p>—Ne faites pas de bruit, répétait-il, ne réveillez -pas la maison.»</p> - -<p>Et c'étaient des pouffements de rire dans le -silence de la demeure endormie. Les premiers -engagés dans l'escalier obscur trébuchaient en -faisant crier des allumettes.</p> - -<p>—Pas de blagues! Ne poussez pas!—C'est -stupide!—Quelle brute que ce Baudran! faut -toujours qu'il chahute.</p> - -<p>Et c'était <i>mezza voce</i> toute une joie contenue -d'écoliers en partie, surexcités par la crainte de -se faire prendre.</p> - -<p>—Vois-tu que nous rencontrions là M<sup>lle</sup> de -Néthisy!—Ou la maîtresse du marquis d'Alieuze.—Ou -le spectre de la variole, l'Américain de la -grosse dame de Toulouse.—Elles sont gaies, les -soirées chez Quinsonnas!—Moi, au fond, j'ai<span class="pagenum"><a name="Page_259" id="Page_259">[Pg 259]</a></span> -horreur de toutes ces histoires-là. Ça vous -serre le ventre.—Et ça peuple l'atmosphère -de larves. J'en tiens toujours pour ce que j'ai -dit: le pus appelle le pus, et les spectres les -spectres.—Assez, Maxence, tu te répètes.»</p> - -<p>Les premiers de la bande s'engageaient enfin -dans l'allée de sortie.</p> - -<p>—Arrivez donc, vous autres, et en même -temps Baudran buttait dans l'ombre, poussait un -cri affreux et s'étalait par terre.</p> - -<p>—Tu t'es fait mal?</p> - -<p>On l'aidait à se relever tout tremblant, tout -ému; on s'empressait autour de lui, les allumettes -criaient de nouveau sur les boîtes.</p> - -<p>—Non, tu sais, ça n'est pas fort, clamait -Baudran à Quinsonnas resté figé, son bougeoir -à la main, sur les dernières marches. Si tu crois -m'avoir fait peur! mais je pouvais me flanquer -une entorse.</p> - -<p>Et d'un ton rageur:</p> - -<p>—Elle est assez coco ta farce, et bien roman -d'Eugène Sue.</p> - -<p>—Mais quoi, qu'est-ce que c'est?—Il y a... -et Baudran se frottait les genoux..., il y a que<span class="pagenum"><a name="Page_260" id="Page_260">[Pg 260]</a></span> -cet imbécile a été coller un mannequin par -terre, là, devant la porte et j'ai trébuché dedans.</p> - -<p>—Quel mannequin? Qu'est-ce qu'il dit?</p> - -<p>Et Quinsonnas se précipitait, nous bousculant.</p> - -<p>—Il y a que tu m'as pris pour un autre et que -je n'ai pas eu peur de ton macchabée. Qu'est-ce -que tu as mis dedans pour qu'il soit froid comme -ça? Tâtez, on dirait un cadavre.»</p> - -<p>Nous nous penchions tous intrigués.</p> - -<p>—Mais je n'ai rien mis! Qu'est que c'est -que ça?»</p> - -<p>Et Quinsonnas se penchait à son tour.</p> - -<p>—Tu n'as rien mis, farceur! Tu lui as même -ôté la tête.»</p> - -<p>Une nudité de femme s'étalait là, sur le pavé. -La chair d'un ton de cire était imitée à s'y -méprendre avec la tache violâtre des seins et le -bas-ventre ombré d'un fin duvet blond. C'était -un corps de femme jeune, aux hanches un peu -plates, aux jambes un peu longues, mais aux -attaches délicates.</p> - -<p>—Un Jean Goujon, faisait Faverny en résumant -la beauté du pseudo-cadavre.—Où t'es-tu -procuré ça, Quinsonnas?—Mais vous êtes<span class="pagenum"><a name="Page_261" id="Page_261">[Pg 261]</a></span> -fous, je vous assure.—Et tu l'as décapitée pour -rien, n'est-ce pas? L'homme coupé en morceaux. -Pas drôle, cette farce inspirée de la Morgue!»</p> - -<p>Vergy, lui, pendant notre discussion s'était -agenouillé près du mannequin. Il le palpait -curieusement et tout à coup d'une voix changée:</p> - -<p>—Messieurs, mes amis, c'est pas une blague. -C'est une vraie femme, c'est une morte!»</p> - -<p>Une morte! Nous nous étions tous reculés, -d'instinct! Une morte! Une femme sans tête, -assassinée sûrement et déposée là, sous la porte -cochère de la maison, et c'est nous qui venions -butter dans ce cadavre... Quelque fille surinée -par son souteneur! Dans quelle horreur et quelle -sinistre aventure venions-nous patauger là? dans -quelle sanie et dans quelle boue?</p> - -<p>C'était bien une femme décapitée, et la mort -devait être récente, car les membres avaient -encore une certaine souplesse. La section du cou -avait dû être faite par un homme du métier, un -chirurgien ou un boucher, car la plaie, saine et -bien nette, ne présentait aucune écharde sanglante -et, de plus, cette plaie avait été lavée.</p> - -<p>Ces remarques, nous les faisions tous en bien<span class="pagenum"><a name="Page_262" id="Page_262">[Pg 262]</a></span> -moins temps que je ne mets à les écrire. Il y eut -une seconde de silence, une minute de stupeur -et nous nous précipitions chez le concierge. De -Vergy et Baudran s'occupaient de Quinsonnas, -tout blême et prêt à se trouver mal.</p> - -<p>—Dans ma maison... dans ma maison...! -répétait-il en passant ses mains sur son front -moite.</p> - -<p>Nous eûmes toutes les peines à éveiller le -concierge: il s'obstinait à tirer machinalement -le cordon. Il sortait enfin de sa loge, ahuri, croyait, -lui aussi, à une farce de Quinsonnas:</p> - -<p>—Si c'est une heure pour réveiller un honnête -père de famille! on a beau être des artistes!...</p> - -<p>Il n'ouvrit vraiment les yeux que devant le -cadavre:</p> - -<p>—Qu'est-ce que c'est que ça? c'est vous -qu'avez descendu ça? vous allez me faire perdre -ma place!»</p> - -<p>Et, dans le trouble du demi-sommeil, il ne -consentit enfin à comprendre que lorsqu'on lui -eût fait palper la chair souple et froide. Alors, -il se mit à hurler de terreur: «Au meurtre! Au -secours! à l'assassin! au secours!» éveillant<span class="pagenum"><a name="Page_263" id="Page_263">[Pg 263]</a></span> -sa femme et ameutant les locataires du premier -et du second, un effarement comique emplissait -bientôt l'escalier; et puis, c'était l'arrivée -de deux sergents de ville qu'avait été requérir -Népluskoff.</p> - -<p>Une terreur grandissante agitait la maison, -tout le monde parlait à la fois: «Bien sûr que -ce n'était pas un locataire qui avait fait le coup. -Il connaissait ses locataires, il n'y en avait pas -un capable de lui causer un tel ennui... Il connaissait -leur cœur. Ce cadavre-là venait de -dehors: il y avait tant de fripouilles sur cette -Butte.» Et, son bonnet grec à la main, suant et -geignant, M. Bézuchet se démenait et s'attardait -dans des récriminations burlesques. Les bougeoirs -des locataires éclairaient cette scène falote -et mettaient un grand creux d'ombre entre les -seins mûrs de la concierge, apparus dans l'ouverture -de sa camisole.</p> - -<p>—Avec ça qu'il est si sûr de ses locataires, -insinuait la femme de chambre du second, il -loge du drôle du monde dans ses mansardes.»</p> - -<p>M. Bézuchet se décidait à donner le gaz et, sur -ces entrefaites, le commissaire de police arrivait.<span class="pagenum"><a name="Page_264" id="Page_264">[Pg 264]</a></span> -Un roulement de voiture, et il entrait en coup -de vent, l'air rageur d'un homme qu'on dérange -la nuit. Il nous enveloppait tous d'un regard -soupçonneux, cherchant des coupables; mais, -dès qu'il eut vu le corps, il rectifiait aussitôt son -attitude et prenait une physionomie grave.</p> - -<p>Il faisait replacer le cadavre dans la position -où nous l'avions trouvé quand Baudran avait -butté contre, puis se faisait raconter en termes -explicites comment nous l'avions trouvé là, notait -l'heure exacte de la découverte, scrutait du regard -tous les spectateurs et dressait la liste des locataires.</p> - -<p>Pour lui, comme pour nous, le cadavre venait -de dehors. On l'avait apporté là, et de loin pour -dérouter la police, et sûrement en voiture; il -prenait le concierge à partie:</p> - -<p>—A qui avait-il ouvert cette nuit?</p> - -<p>Mais M. Bézuchet ne se souvenait pas. Il tirait -machinalement son cordon et passait les nuits -dans un demi-sommeil.</p> - -<p>—Mais enfin, qui est rentré en voiture?... -Puisque tous les locataires sont là, c'est facile -de savoir. A partir de onze heures?...»</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_265" id="Page_265">[Pg 265]</a></span></p> - -<p>Les gens du premier avaient été à l'Opéra et -étaient rentrés à minuit et quart, et le corps -n'était pas encore là.</p> - -<p>—La dame du quatrième était allée au bal -avec sa fille et était revenue, elle, à une heure -et demie, même qu'elle leur avait servi un reste -de gigot pour souper. (C'était leur cuisinière qui -parlait.)</p> - -<p>Le cadavre avait donc dû être introduit et -déposé entre une heure et demie et deux heures, -et pourtant Quinsonnas, quelques minutes -avant de descendre, avait fait cette remarque: -«Il doit être tard, on n'entend pas rouler de voitures.»</p> - -<p>Bref, l'affaire s'instruisit et poursuivit son -cours; nous fûmes tous les dix appelés à l'instruction -et dérangés, combien de fois, mon Dieu! -Et l'affaire enfin fut classée..., classée, malgré -le bluffage de la presse et les fortes primes promises. -La morte demeura inconnue, le cadavre -demeura exposé près d'un mois à la Morgue, -mais personne ne put mettre un nom sur la -décapitée; et, pourtant, la trouvaille coïncidait -avec quelques disparitions de femmes dans Paris;<span class="pagenum"><a name="Page_266" id="Page_266">[Pg 266]</a></span> -mais, des femmes et des hommes, il en disparaît -et il s'en retrouve tous les jours.</p> - -<p>Un journal du matin alla même jusqu'à insinuer -que c'était une maîtresse de Romain Daurignac, -qui en savait trop long sur la <i>Rente Viagère</i>, -et que le Syndicat Humbert avait cru -devoir supprimer. Néanmoins l'opinion des -magistrats opta pour une fille galante et une -fille d'assez bas étage, car, malgré l'élégance -des formes et la taille élancée, si les doigts -portaient des traces de bagues, les pieds étaient -justes soignés, les ongles n'en étaient ni polis -ni poncés, et la chair de la cuisse, au-dessus du -genou, portait des marques de jarretières; et -la peau d'une fille cotée eût été indemne de -par le culte de la jarretelle.</p> - -<p>Cette affaire, qui passionna un mois tout -Paris, fut finalement classée parmi les basses -vengeances et les crimes anonymes de la pègre -amoureuse et demeura la plus belle histoire de -masques d'une soirée consacrée à parler des -méprises, surprises et emprises de déguisements.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_267" id="Page_267">[Pg 267]</a></span></p> - - - - -<h2><a name="PAR_LES_ROUTES" id="PAR_LES_ROUTES">PAR LES ROUTES</a></h2> -<hr class="chap" /> - -<h3><a name="FORAINS" id="FORAINS">FORAINS</a></h3> - -<p>—Et dire que la fête de Neuilly bat son -plein, que les manèges de cochons font rage, -qu'on s'étouffe aux montagnes suisses et qu'entre -le théâtre Lisbonne et les fauves de chez Bidel -le Tout-Paris des premières se bouscule et -s'écrase autour des lutteurs de Marseille, et -nous, nous sommes dans cette solitude et ce -calme!»</p> - -<p>Quoi de plus calme, en effet, que le village -de pêcheurs où nous nous trouvions, Charles -Huchard et moi? Moins par curiosité que pour -éviter la chaleur du jour et couper un peu la -monotonie du voyage, nous nous étions arrêtés -au Lavandou.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_268" id="Page_268">[Pg 268]</a></span></p> - -<p>La monotonie et la somnolence de l'endroit -nous gagnaient. Tout le Lavandou faisait la -sieste; les pianos eux-mêmes respectaient le -silence des hôtels. Les pieds nus, une bande -de jeunes pêcheurs courait et se poursuivait sur -le sable sans pouvoir mettre en train une partie -de boules. Un peu à l'écart de la route, une -roulotte de saltimbanques dressait ses deux -brancards vides dans le bleu nacré du ciel; le -cheval devait paître dans quelque pré voisin; -mais la roulotte, nette à l'œil et nouvellement -peinte, n'éveillait aucune idée de misère. Il y -avait des rideaux blancs aux petites fenêtres, -des pots de géraniums en fleurs sur le palier -d'entrée, et la porte était tout égayée par une -cage d'oiseaux accrochée en dehors; le gazouillement -de deux canaris y pétillait éperdument -sous le soleil.</p> - -<p>—La fête de Neuilly du Lavandou, lançait -Huchard en me faisant remarquer l'inscription -peinte sur la roulotte: <i>Tournée artistique Anatole -Sicart</i>.</p> - -<p>Et, comme évoqué, on aurait dit, par l'inscription -même, un grand gaillard surgissait du<span class="pagenum"><a name="Page_269" id="Page_269">[Pg 269]</a></span> -fond de la voiture, mis à la dernière mode, -pantalon et souliers blancs, et, presque en -même temps que lui, se dressait dans son -ombre une assez jolie fille en cheveux, le chignon -haut sur la nuque et les seins libres sous un -peignoir de percale.</p> - -<p>—Anatole Sicart et sa troupe, faisais-je en -souriant.</p> - -<p>Je ne croyais pas si bien dire, car, l'homme -ayant soufflé dans une espèce de trompette, la -bande des pêcheurs lâchait la partie de boules et -venait faire cercle autour du forain; des indigènes -se joignaient à eux, des commères se -montraient aux portes. Tout le Lavandou s'animait, -et, campé solidement sur ses reins, Anatole -Sicart d'une voix de camelot commençait -son boniment:</p> - -<p>«Ce soir, à huit heures et demie, grande -représentation au Café des Bains. M<sup>me</sup> Eliane -de Florespont dans son répertoire. Je tiendrai, -moi, Anatole Sicart, l'emploi de <i>Monsieur Marius -Pomadour congédié</i>, pantomimes et chansonnettes. -Le <i>Million des Chartreux</i>, la dernière -création de la Boîte à Fursy, et <i>A bon<span class="pagenum"><a name="Page_270" id="Page_270">[Pg 270]</a></span> -chat</i>, <i>bon rat</i>, l'<i>Entôleuse entôlée</i>, du théâtre -du Grand-Guigui. Le spectacle est gratuit. Nous -nous en remettons à la générosité du public.</p> - -<p>«Et toi, Eliane, un coup de trompette.»</p> - -<p>Cinq minutes après, nous roulions vers Cavalère.</p> - -<p>—Ces chanteurs ambulants, ces comédiens -nomades, pensait à voix haute Huchard, quelle -existence heureuse est la leur, en cette saison -et surtout dans ce pays!</p> - -<p>D'ailleurs, vous l'avez vu. Etait-il assez bien -vêtu, chaussé, lingé! Et la roulotte fleurie, et -cette jolie fille pour maîtresse, et quel aplomb, -quelle désinvolture! Ah! le <i>manager</i> de la -tournée artistique Sicart sait organiser sa vie! Il -couche où ça lui plaît, il part quand il veut; -son <i>home</i> voyage avec lui, et il vit au grand air. -C'est peut-être nous qui sommes des imbéciles!</p> - -<p>Il y eut un silence.</p> - -<p>—Oh! pour une jolie fille aujourd'hui rencontrée! -Les femmes de ces tournées sont généralement -hideuses.</p> - -<p>—Dans le Nord, oui, et dans l'Ouest aussi; -mais pas dans le Midi.»</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_271" id="Page_271">[Pg 271]</a></span></p> - -<p>Et, élevant tout à coup la voix:</p> - -<p>—J'ai couché une nuit dans une roulotte, et -c'est un des souvenirs les plus étranges et des -plus précis de ma vie de garçon... Oh! pour -une nuit troublante, ce fut une nuit troublante. -Rien n'y manqua, la volupté et la terreur. -C'était sur une petite plage comme celle que -nous venons de quitter, mais bien moins pittoresque, -à Palavas, Palavas-les-Flots, les bains -de mer de Montpellier.</p> - -<p>De passage à Montpellier, j'y étais allé dîner -pour respirer l'air de la mer; j'y tombais sur -une fête foraine, une fin de fête plutôt, car la -plupart des baraques étaient déjà démontées, et -les représentations d'une ménagerie de fauves -agonisaient. C'était en août, et une chaleur -atroce, humide, rendait la piqûre des moustiques -plus cuisante, et le moustique pullule à Palavas.</p> - -<p>J'errais à la dérive dans cette débâcle et cet -abandon sans pouvoir plus m'intéresser aux -boutiques de loteries et aux œufs dansants d'un -misérable tir. Le train qui devait me ramener à -Montpellier ne partait qu'à onze heures. De<span class="pagenum"><a name="Page_272" id="Page_272">[Pg 272]</a></span> -guerre lasse, je quittai le champ de foire et -j'allai promener mon attente au bord de la mer. -Elle était noire et luisante, comme du naphte, -sous un ciel livide et bas, gros d'orage; mais, -à l'autre bout de la grève, la lueur de deux -torches fumeuses groupait des silhouettes équivoques -dans la nuit: une roulotte de saltimbanques, -un baraquement de toile s'y profilait -dans un halo rougeâtre... Quel spectacle louche -attirait cette foule à l'écart? Je me dirigeai vers -les torches; on s'amusait ferme autour de la -baraque; des rires et des huées saluaient quelque -bon tour. J'écartai une trôlée de gamins et -de voyous; une jeune femme, sanglée dans un -maillot d'acrobate, remuait sur une table des -formes bizarres. Très décolletée et ses robustes -bras entièrement nus, elle manœuvrait avec une -baguette de fer dans un innommable tas de choses -grisâtres et d'ailerons velus. Cela rampait et se -traînait sur la table avec une lenteur maladroite; -cela tentait de s'enfuir d'une marche oblique et -lourde, vite ramenée au milieu de la table par -un coup de férule, et, parfois, deux ailes membraneuses, -on eût dit de caoutchouc mouillé<span class="pagenum"><a name="Page_273" id="Page_273">[Pg 273]</a></span> -tentaient un essor mou; mais de sa baguette -de fer la saltimbanque aplatissait vite la bête, car -c'étaient des bêtes flasques et velues, hideuses -et répugnantes, qu'exhibait la dompteuse. -Cela, de temps en temps, sortait des griffes -pointues et montrait des rangées de dents blanches; -des petits cris hissaient hors de museaux -camus. Le public se bousculait, effaré et ravi, et, -m'étant tout à fait approché, je reconnaissais -dans les horribles bêtes trois couples de vampires, -des <i>Vampirus Spectrum</i>, de la famille des -<i>Phillosmides</i>, les énormes chauves-souris des -Tropiques si friandes du sang humain, et dont -les avides suçoirs font sous l'Equateur l'insécurité -des nuits.</p> - -<p>Maintenant, la belle fille faisait la quête. -Solide et musclée, elle cambrait dans une -trousse de satin noir des reins de lutteur; le -galbe de ses jambes était bien moins celui d'une -Vénus que d'un Hermès; mais la gorge droite et -dure était d'une femme. Le nez brusque, la -mâchoire lourde et la bouche épaisse, elle offrait -sous les cheveux ramenés sur le front un type -effroyablement canaille et bestial. La nuque<span class="pagenum"><a name="Page_274" id="Page_274">[Pg 274]</a></span> -courte, les prunelles quémandeuses et mobiles -et le teint mat un peu huileux lui prêtaient un -caractère de basse luxure déjà vu dans des eaux-fortes -de Félicien Rops.</p> - -<p>Comment désirai-je tout à coup cette fille, et -comment comprit-elle aussitôt mon désir?</p> - -<p>Il est vrai que j'avais mis cent sous dans sa -sébile et que j'avais trouvé le moyen de frôler -son bras nu. La chair en était ferme et froide: -ce contact m'allumait et, prenant un louis, je -l'ajustais dans le coin de mon œil comme un -monocle d'un nouveau genre; les prunelles de -la fille souriaient, ses paupières s'abaissaient -consentantes.</p> - -<p>Elle remisait ses bêtes dans une espèce de -cage, jetait un waterproof sur ses épaules et -éteignait les torches; le spectacle était fini.</p> - -<p>—Dans une heure, ici, quand tout le monde -sera parti, trouvait-elle le moyen de me dire en -me frôlant du coude.</p> - -<p>—Ici, pourquoi pas à l'hôtel?</p> - -<p>—Ici ou nulle part. Je ne peux pas laisser -les bêtes seules. Oh! y a pas de danger. Mon -amant est à Montpellier, il ne r'vient que demain.<span class="pagenum"><a name="Page_275" id="Page_275">[Pg 275]</a></span> -Oh! le lit est bon, il y a une moustiquaire; -vous dormirez tranquille. Vous donnerez bien -deux louis, j'les vaux.»</p> - -<p>Il y avait, en effet, une moustiquaire, des -oreillers de crin et un sommier dernier modèle. -Miss Andréa, la charmeuse de vampires, avait -une anatomie de gymnaste, sa chair était élastique -et froide, mais je n'avais pas moins quelque -appréhension à cause des vampires. Je sentais -les horribles bêtes suceuses de sang remuer -dans la cage, auprès de moi.</p> - -<p>—N' t'émotionne pas comme ça, me disait la -charmeuse. Va, n' crains rien, la cage est fermée. -El' n' peuvent pas sortir.»</p> - -<p>Si bien qu'après une reprise furieuse de baisers -et d'étreintes (miss Andréa justifiait son -physique), je m'endormais exténué, anéanti.</p> - -<p>Je revenais à moi sous une étrange et insistante -caresse. Dans la torpeur d'un demi-sommeil, -j'avais d'abord senti comme des lèvres frôleuses -qui s'égaraient sur moi. C'était comme une lente -et progressive emprise; des baisers s'incrustaient -dans ma chair, si obstinés qu'ils semblaient -parfois des petites morsures, et la souffrance<span class="pagenum"><a name="Page_276" id="Page_276">[Pg 276]</a></span> -en était délicieuse, car l'imprévue caresse -me possédait partout à la fois. Comme des mains -tièdes me parcouraient, et je me sentais allégé, -plus dispos et pourtant engourdi, comme après -une piqûre de morphine. Etait-ce un rêve ou -quelque pratique savante de miss Andréa? Et je -ne bougeais pas, envahi d'un mortel bien-être, -quand une douleur aiguë derrière l'oreille me -réveillait tout à fait. J'y portais vivement la -main et rencontrais une chose tiède, flasque et -velue qui me faisait pousser un cri d'horreur. -Je me dressais sur mon séant en secouant la -chose molle et vivante; la clarté lunaire entrait -par une fenêtre ouverte, j'avais les mains pleines -de sang. J'avais du sang sur la poitrine et le -long de mes reins, j'en avais sur les cuisses et -sur le ventre aussi. Trois vampires, trois -hideux <i>vampirus spectrum</i>, vrillés à ma peau, -pompaient mon sang lentement, sûrement.</p> - -<p>Miss Andréa avait disparu. Je voulais me -lever, m'enfuir, mais déjà à bout de forces, -déjà exsangue, hélas! je restais sans mouvement. -Je ne pouvais même pas détacher les -trois monstres de mon corps. J'avais pu jeter<span class="pagenum"><a name="Page_277" id="Page_277">[Pg 277]</a></span> -sur le plancher celui qui me mordait au cou, -j'étais la proie inerte de la ménagerie d'Andréa, -et, pendant que je me débattais en vain et si -peu, comme un noyé sous l'eau, mes yeux hallucinés -voyaient deux autres vampires qui rampaient -obliquement vers moi.</p> - -<p>La minute fut si atroce que je m'évanouis.</p> - -<p>Je revenais à moi entre les bras de miss Andréa. -La belle fille étanchait le sang de mes -plaies, toute la roulotte empestait l'ammoniaque. -La charmeuse pansait les morsures avec de l'eau -étendue d'arnica.</p> - -<p>—Les satanées bêtes, je les avais si bien -enfermées. Comment ont-elles pu se sauver? -moi, j'étais allée faire un tour sur la plage et -en griller une: il fait si chaud dans cette boîte... -Quand je suis rentrée et que j't'ai vu dans c't'état, -j'ai cru que Grégory était r'venu et qu'i -t'avait fait l'sale tour d'leur ouvrir la porte, -pour t'apprendre à coucher avec sa femme.</p> - -<p>—Grégory! qui ça, Grégory?</p> - -<p>—Mais, mon amant. Il en est bien capable; -non pas qu'i' soit jaloux, mais c'est une rosse. -I' m'a fait l'coup déjà une ou deux fois. Allons,<span class="pagenum"><a name="Page_278" id="Page_278">[Pg 278]</a></span> -t'es pansé. Avale un peu de cognac et décanille. -Habille-toi, j'vais t'aider, l'grand air te remettra.»</p> - -<p>Et je m'esquivais au plus vite, aidé par les -mains expertes d'Andréa.</p> - -<p>Je n'ai jamais revu la belle fille. Etait-ce elle -qui avait ouvert la cage de ses bêtes ou son -amant, revenu à l'improviste? Ces deux êtres -étaient-ils complices ou fus-je la victime d'un -hasard? Je n'approfondissais pas la chose, heureux -de m'en être tiré à si bon compte. Mais de -retour à Montpellier, je constatais la disparition -de ma montre, de ma chaîne et d'une grosse -perle que je portais au petit doigt.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_279" id="Page_279">[Pg 279]</a></span></p> - - - - -<h2><a name="LA_FEMME_A_WILHEM" id="LA_FEMME_A_WILHEM">LA FEMME A WILHEM</a></h2> - - - -<hr class="chap" /> -<h3><a name="WILHEM_I" id="WILHEM_I">I</a></h3> - -<h3>LA FEMME A WILHEM</h3> - - -<p>—Qu'est-ce qu'il y a? Vous savez?</p> - -<p>—Quel scandale, ma chère! Une foraine, une -saltimbanque qui vient de giffler Josepha Baster.</p> - -<p>—Josepha, des Folies-Plastiques?</p> - -<p>—Elle-même. Vous jugez du foin que cela -fait dans la fête! Il y a plus de dix automobiles -arrêtées devant la baraque. La circulation est -interrompue, tout le monde s'y porte. Inutile -d'essayer d'y aller, vous n'y arriveriez pas. Nous -avons dû y renoncer. Nous remontons, vous -voyez.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_280" id="Page_280">[Pg 280]</a></span></p> - -<p>—Quelle guigne! Alfred, en prenant par les -bas-côtés vous ne pourriez pas gagner là-bas, -près de l'attroupement?</p> - -<p>A quoi le cocher interpellé, sans même se -tourner sur son siège:</p> - -<p>—Impossible, madame. Les agents ont établi -une file. Nous sommes en dehors, nous voilà -là pour une demi-heure au moins?</p> - -<p>—Voilà bien ma veine! Et l'incident est arrivé -dans quelle baraque?</p> - -<p>—Chez Grosbois, à l'avant-dernière baraque -des lutteurs, celle où il y a cet homme blond si -extraordinaire. C'est la femme d'un de ces messieurs -qui a fait le coup.</p> - -<p>—La femme d'un lutteur a claqué Josepha? -Ah! vous m'affolez, ma chère! On a été chercher -la police au moins?</p> - -<p>—Naturellement! Mais notre file se met en -marche. Adieu! nous nous remontons! Bonsoir! -bonsoir! Moi je suis immobilisée. On vous -verra demain matin à Armenonville?</p> - -<p>—Non, je dîne au Polo! Vous y viendrez?</p> - -<p>—Peut-être, vous ne quittez pas encore Paris?</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_281" id="Page_281">[Pg 281]</a></span></p> - -<p>—Oh! pas avant le 14. Moi, je trouve Paris -charmant en juillet.</p> - -<p>—Moi aussi!... Bonsoir!</p> - -<p>—Bonsoir!... Bonne chance!</p> - -<p>Une des deux victorias se mettait en marche, -remontant vers Paris; l'autre demeurait figée, -enlisée dans la file des autos stationnant devant -les parades et les manèges de l'avenue de -Neuilly.</p> - -<p>C'était, dans un remous de foule à chaque -seconde renouvelé, un interminable défilé d'habits -noirs et de fragiles et claires toilettes de -femmes; tous les ébouriffements de batistes et -de gazes de soie, de linons pâles et de taffetas -changeants dont la mode habillait, ce printemps-là -l'ondulante anatomie des femmes; tout cela violemment -éclairé, éclaboussé de lumières crues -ou lividement blêmi par des lueurs d'acétylène, -les verres de couleur des illuminations ou l'incendie -tournoyant des cirques de vaches, d'autruches -et de cochons. C'était la lente et coutumière -promenade du Paris des grands cercles et des -grandes alcôves venus, après l'obligatoire dîner -à Armenonville ou à Madrid, contempler de près la<span class="pagenum"><a name="Page_282" id="Page_282">[Pg 282]</a></span> -misère en oripeaux des saltimbanques et se frotter -curieusement aux muscles de la force et de -la santé en plein air; et, tandis qu'une partie de -ces beaux visiteurs remontait déjà fatiguée vers -Paris, ceux qui descendaient vers la Seine, -brusquement arrêtés dans leur exode par l'incident -de la baraque Grosbois, s'impatientaient -et sacraient dans la tôle peinte des autos, -comme sur les coussins de drap des voitures, -furieux du retard, devenus eux-mêmes des objets -de parade dans leur immobilité forcée au milieu -de cette foule remuante; la foule goguenarde -familière des fêtes des environs de Paris, dont -les quolibets et les impertinentes réflexions tombaient -dru sur les frêles poupées de luxe arrêtées -là, droites sous leurs immenses chapeaux de -plumes et de fleurs.</p> - -<p>Mario Steinberg qui remontait lentement l'avenue, -curieux des belles dames fardées et les dévisageait -amusé, surprenait le dialogue échangé -entre les deux victorias. Il se retournait et se rendait, -en effet, compte de l'embarras et de la circulation -interrompue; une triple file d'équipages -stationnait devant la dernière baraque des<span class="pagenum"><a name="Page_283" id="Page_283">[Pg 283]</a></span> -lutteurs, à trois cents mètres environ. A travers -le brouhaha des boniments et des musiques on -devinait des huées et des cris: là-bas, la foule -ameutée semblait assiéger la baraque, et Mario -Steinberg se rappelait, maintenant, le lutteur -blond dont avaient parlé les deux femmes. Sa -nudité transparente et musclée l'avait frappé, et -dans sa mémoire de peintre, hantée de souvenirs -de musées, il l'avait immédiatement classé parmi -les figures d'Holbein admirées à Bâle. Du -fameux Christ cet Allemand avait les pectoraux -énormes et le ventre creux, les bras bossués, tout -en muscles, et la taille étrangement mince en -opposition aux épaules très larges. Il en avait -surtout la chair lumineuse et blanche, comme -éclairée intérieurement, une chair de corps astral, -sans un duvet, et si éclatante qu'elle semblait -irréelle. Ce lutteur à torse triangulaire lui était -apparu moins comme un être que comme une -projection; il s'appelait Wilhem. Le peintre se -rappelait maintenant son nom. Holbein, le vieux, -Holbein, le jeune, Cranach et les Primitifs allemands -avaient peint de ces musculatures. Ce -Wilhem se rattachait à une humanité disparue.<span class="pagenum"><a name="Page_284" id="Page_284">[Pg 284]</a></span> -Sur ce corps d'<i>Ecce homo</i> de l'Ecole de Bâle se -dressait, étroite et longue, une face aux tempes -creusées, un nez un peu court, d'une laideur douloureuse -et poignante, une face dont les maxillaires -ne dépassaient pas le cou, le cou massif et -rond comme une colonne et dont le visage semblait -le chapiteau.</p> - -<p>Cette tête moyennageuse et triste, Mario Steinberg -la revoyait tout en jouant des coudes à travers -la foule. Cette bouche aux plis tombants, -ces yeux clairs et vides profondément enchâssés -sous l'arcade sourcilière, tout ce masque de défi -et d'amertume, le peintre se souvenait de l'avoir -noté et remarqué dans maints <i>Saint-Sébastien</i> -et maintes <i>Flagellations</i>.</p> - -<p>Il fendait les groupes, le regard en avant, -sans voir, tout à la hantise de cette figure hallucinante -surgie, on eût dit, de la nuit des temps.</p> - -<p>Des éclats de rire, des cris et des propos orduriers -l'arrachaient à sa rêverie. Un remous de -peuple l'étouffait, des chevaux encensaient de -la tête, qu'il était forcé de saisir par la bride -pour passer entre les voitures; des cochers -juraient sur leurs sièges, des automobiles trépidaient<span class="pagenum"><a name="Page_285" id="Page_285">[Pg 285]</a></span> -sous le frein serré par la main des chauffeurs, -et, debout dans les landaux, dans les -Panhard et les Bouton de Dion, des femmes -en longs manteaux de draps blêmes montraient -du doigt la baraque. Mario était au centre de -l'attroupement.</p> - -<p>De misérables tréteaux, une muraille de toile -où des quinquets fumeux faisaient osciller de -grandes ombres, un fragile escalier de bois pliant -dénonçaient au public les arènes. Toute la troupe -était en parade: quatre lutteurs, dont deux -étiques et deux ventripotents, les gros sanglés -et les autres lamentables dans des maillots -trop neufs ou déteints. Des trousses frangées -d'or leur ballonnaient sur le ventre, des tatouages -enlaidissaient encore bouffissures et maigreurs, -et, parmi toutes ces tares éclatait le -buste transparent et solide de Wilhem. Il était -là, nu jusqu'à la ceinture, les bras croisés sur la -poitrine.</p> - -<p>Les cinq hommes réunis toisaient la foule, -indifférents à ce qui se passait autour d'eux. -Aucun amateur ne demandait de gant. D'un -commun accord professionnel et <i>comtois</i>, attendaient<span class="pagenum"><a name="Page_286" id="Page_286">[Pg 286]</a></span> -la fin de l'incident, on reprendrait après -séance interrompue.</p> - -<p>L'incident, qui tenait toute cette foule haletante, -se résumait dans la présence de deux -agents debout sur l'escalier et essayant en vain -d'imposer silence à une femme. Une grande -belle fille au maquillage éclatant, en manteau -de drap bleu pâle, la face empâtée et les yeux -soulignés de kohl, dénonçant malgré la délicatesse -de profil, une imminente quarantaine, s'agitait -et se démenait, intercédait, on eût dit, auprès -des deux agents. Un détail seul déparait la parfaite -élégance de la femme, l'avachissement de son -gainsborough au plumage éploré, évidemment -écrasé par un coup de poing récent. Cette exquise -gravure de mode était coiffée d'un véritable -accordéon.</p> - -<p>—Il y a eu erreur, je vous assure, messieurs -les agents, je n'en veux pas à madame. Madame -m'a prise pour une autre. Relâchez cette femme, -messieurs les agents!»</p> - -<p>Et la demoiselle sifflotait et crachotait en agitant -deux mains grasses fleuries de grosses -perles. La saltimbanque, elle, ne disait mot. Elle<span class="pagenum"><a name="Page_287" id="Page_287">[Pg 287]</a></span> -restait là les dents serrées, la paupière lourde -et les yeux méprisants. La demoiselle insistait:</p> - -<p>—Voyons, madame, regardez-moi bien. Il est -impossible que vous m'ayez déjà vue ici.</p> - -<p>—Moi, je suis sûr que c'est elle, chuchotait -une voix espiègle à côté de Mario. On la connaît, -la grande Josepha!</p> - -<p>Et le manteau bleu pâle revenait à la charge:</p> - -<p>—Voyons, madame, un effort de mémoire. -Dites que ce n'est pas moi.</p> - -<p>A quoi la femme avec des yeux de hyène:</p> - -<p>—Vous ou une autre, qu'importe, vous êtes -toutes les mêmes. Un beau fumier que votre -monde, et parce que ça a du linge, ça se dit élégant. -Ah! c'est du propre, ce qu'il y a dans votre -linge!</p> - -<p>—Vous, vous allez vous taire, faisait un des -agents, et nous suivre chez le commissaire. Assez -causé!</p> - -<p>—Hou! hou! les sergots, faisait la foule sympathique -à la foraine.</p> - -<p>—Laissez-la parler, laissez-la parler, criait-on -des voitures.</p> - -<p>Des toilettes de cent louis pressentant un<span class="pagenum"><a name="Page_288" id="Page_288">[Pg 288]</a></span> -drame, chatouillées ailleurs par le ton menaçant -de la foraine, étaient descendues des autos -et s'étaient mêlées à la foule; des clubmen aussi -frissonnaient voluptueusement:</p> - -<p>—Elle est très belle, faisait la duchesse de -Melvau-Sonyeuse au petit prince de Cadignan.</p> - -<p>—La Baster n'en mène pas large, faisait le -marquis de Mondibourt.</p> - -<p>Josepha ennuyée à la fin de tous ces yeux fixés -sur elle:</p> - -<p>—Je m'explique très bien l'erreur de madame; -j'ai mon sosie et ce n'est pas la première fois -qu'on me prend pour une autre. Je ressemble si -étonnamment à la princesse Ivatinof. Elle est -folle de sports, elle ne quitte pas cette fête. C'est -elle que madame aura vue dans cette baraque.</p> - -<p>A quoi la femme impatientée:</p> - -<p>—Elle porte aussi vos bagues, cette michetone-là? -Ça ne court pas les fêtes, des broquilles comme -les vôtres, et ça se reconnaît. Si ce n'est pas -dégoûtant pour une gonzesse de porter des perles -comme ça, il y a de quoi nourrir une famille -pendant des années! Mais je vous ai assez vue. -Menez-moi chez le commissaire, monsieur l'agent;<span class="pagenum"><a name="Page_289" id="Page_289">[Pg 289]</a></span> -mais madame m'y suivra. Je porterai plainte -aussi, madame m'a fait des propositions et de -drôles de propositions.</p> - -<p>—Madame!</p> - -<p>Et les mains de la fille tremblaient, devenues -blêmes.</p> - -<p>—Il n'y a pas de madame, et puis, si c'est -pas vous, vous paierez pour les vôtres, j'en ai -assez de la vie que je mène. Ce n'est pas une -existence de monter, comme je le fais, la garde -autour de mon homme. Il est à moi, cet homme, -je n'ai que lui. Qu'est-ce qu'elles ont toutes à -venir miauler dans ses jambes. Si c'est pas une -honte, depuis que nous sommes ici en parade, -il y en a qui viennent le chercher tous les soirs -et pas que des typesses à la rigolade, des poupées -à diamants, et toutes pour le peindre à les -entendre, parce qu'il a une belle gueule. Ça, -je le sais, puisque je l'ai pris pour ça. V'là -déjà six semaines que ça dure; ça avait déjà -commencé aux Invalides. Heureusement qu'on -s'aime et que je suis sûre de lui, mais à force de -venir l'aguicher, est-ce qu'on sait?</p> - -<p>—Mais, madame, moi, vous ne m'avez jamais<span class="pagenum"><a name="Page_290" id="Page_290">[Pg 290]</a></span> -vue aux Invalides, pleurait presque Josepha.</p> - -<p>—Oui, mais vous m'avez invitée à souper -l'autre soir, le soir que vous m'aviez prise pour -sa sœur. J'étais assise à côté de vous pendant la -séance, vous m'avez sondée habilement. J'ai eu -le flair, je ne vous ai pas dit que j'étais sa femme -et vous m'avez offert deux louis pour vous amener -mon frère à souper... Joli métier!...</p> - -<p>—Moi, madame?</p> - -<p>—Oui, vous, madame.</p> - -<p>—Quand je vous dis que vous m'avez prise -pour la princesse Ivatinof. Vous faites erreur.</p> - -<p>—Alors, vous lui ressemblez rudement. Tant -pis pour vous, vous paierez pour elle.»</p> - -<p>Un des agents prenait à part le directeur des -arènes:</p> - -<p>—Vous savez, monsieur Grosbois, le commissaire -vous fera fermer. Des scandales comme ça, -il n'en faut pas.»</p> - -<p>Le tenancier s'approchait du lutteur. L'Allemand, -demeuré impassible, cambrait en silence -sa nudité transparente et musclée de saint Sébastien -bâlois.</p> - -<p>—Wilhem, lui chuchotait-il dans la nuque,<span class="pagenum"><a name="Page_291" id="Page_291">[Pg 291]</a></span> -fais taire ta femme. Elle va nous attirer du -vilain!»</p> - -<p>L'homme, sans se déranger, les bras toujours -croisés sur sa poitrine, se mouvait lentement -vers sa femme:</p> - -<p>—Ferme!</p> - -<p>A peine les lèvres avaient-elles remué dans la -pâleur figée du visage:</p> - -<p>—C'est bon! Je me suis trompée, faisait la -saltimbanque.</p> - -<p>Et, haussant les épaules:</p> - -<p>—Paraît que j'ai fait erreur.»</p> - -<p>Le lutteur était allé reprendre sa pose au bout -de la parade. La femme, elle, était rentrée dans -la baraque. Il restait là lumineusement blême et -blond, dominant la foule de toute sa hauteur. Le -regard vide, ailleurs, il ne semblait même pas se -douter qu'il était le point de mire de tous les -yeux; mais ses bras gonflés étreignaient rageusement -ses pectoraux et le long de ses joues -creuses deux grosses larmes coulaient lentement.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_292" id="Page_292">[Pg 292]</a></span></p> - - - - -<h3><a name="WILHEM_II" id="WILHEM_II">II</a></h3> - -<h3>EN REVENANT DE SAINT-GERMAIN</h3> - - -<p>La victoria roulait au trot cadencé des chevaux, -elle filait entre les villas endormies et les -murs des propriétés en bordure de chaque côté -de la route, légère et souple, à peine dénoncée -par le bruit alterné des sabots de deux chevaux -et par un cliquetis des gourmettes. Un orage -éclaté vers les cinq heures faisait la nuit limpide; -la terre détrempée amortissait dans un clapotement -sourd le bruit des pas et celui des roues; -c'était comme un glissement dans du silence à -travers le sommeil de la banlieue rajeunie. Des -feuillages lourds de pluie et des pâturages humides -montait une odeur âcre et verte et, quand -la victoria traversait un pont, la fraîcheur nocturne -s'aggravait d'un relent de vase, comme<span class="pagenum"><a name="Page_293" id="Page_293">[Pg 293]</a></span> -d'une fadeur de marécage. Le fleuve emportant -l'immondice de la ville à travers les campagnes -décelait sa présence par une senteur plus forte, -mais les âmes végétales éparses dans tant de -parcs et de jardins dominaient vite l'haleine -fétide, et la victoria continuait sa course silencieuse -dans l'enchantement magique de la nuit. -Elle avait déjà traversé Le Pecq, Croissy et -Chatou.</p> - -<p>La jeune femme et les deux hommes assis sur -les coussins de la voiture se laissaient aller au -bien-être du calme et du grand air; ils venaient -de dîner à Saint-Germain, au Pavillon Henri-IV -et, laissant les autres convives rentrer en automobile -par les bords de l'eau, Bougival, Bas-Prunet -et Marly, ils avaient pris par le plus court, -la route du Pecq à Rueil déjà encombrée de -lourdes charrettes de maraîchers gagnant lentement -les Halles et roulaient en silence par la -banlieue obscure et les villages assoupis. La -jeune femme vaguement engourdie songeait, -yeux mi-clos, à une coupe de manche et un dessin -de corsage remarqués sur une de ses amies; -elle essayait d'en préciser les détails pour les<span class="pagenum"><a name="Page_294" id="Page_294">[Pg 294]</a></span> -donner le lendemain à sa femme de chambre; les -deux hommes, eux, avaient allumé des cigares; -une somnolence heureuse les berçait tous les -trois.</p> - -<p>—Oh! comme ça sent la fraise! s'écriait tout -à coup la jeune femme en relevant ses paupières -appesanties, on se croirait à Palaiseau, chez ta -sœur. Tu ne sens pas, Gontran?» Et elle poussait -du genou celui de son mari.</p> - -<p>A quoi l'homme assis en face d'elle:</p> - -<p>—Tu t'en aperçois maintenant, tu dormais -donc? Il y a une demi-heure que nous voyageons -escortés de cette odeur. Nous avons déjà dépassé -plus de trente charrettes de maraîchers. Tiens, -en voici encore une.» Et, lui désignant les bâches -grises d'un lourd fardier côtoyé dans l'ombre. -«Tiens, cela est rempli de légumes et de fruits, -cela va alimenter le Ventre de Paris.</p> - -<p>—Mais où sommes-nous donc? demandait la -jeune femme.</p> - -<p>—Mais nous arrivons à Rueil...</p> - -<p>—Et voici la lune qui se lève sur le Mont-Valérien, -faisait l'autre homme assis à ses côtés. -Il faut croire que vous avez bien dormi.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_295" id="Page_295">[Pg 295]</a></span></p> - -<p>—En effet. Aïe! ça se gâte, cela sent le fumier, -maintenant. Où sont mes roses?</p> - -<p>—Les voici, madame. J'avais pris le bouquet -pour...</p> - -<p>—... M'éviter la migraine. Vous êtes un -ami. Rendez-les moi, nous approchons de -Paris.»</p> - -<p>Elle avait plongé son nez délicat dans la fraîcheur -des pétales charnus.</p> - -<p>—Mais nous sommes au rond-point des -Bergères!... Je croyais que les autres devaient -nous attendre!</p> - -<p>—En automobile! Ah! vous connaissez bien -les chauffeurs! Il y a beau temps qu'ils sont à la -fête de Neuilly.</p> - -<p>—Nous les rejoignons, Gontran?</p> - -<p>—Hum! ils sont un peu bruyants. Tu sais, -moi, je trouve le gros Huchard et la petite -M<sup>me</sup> Astorg un peu «ohé! ohé!» N'est-ce pas -votre avis, Durtal?</p> - -<p>—En effet, ils sont un peu «Grenouillère». -Huchard doit être né à Bougival.</p> - -<p>—Mais il était convenu qu'on ferait la fête -ensemble.»</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_296" id="Page_296">[Pg 296]</a></span></p> - -<p>Et la voix de la jeune femme traînait, soudain -boudeuse:</p> - -<p>—Gontran, vous m'aviez promis de me mener -voir cette fête auvergnate.</p> - -<p>—Oh! cela non. Aller voir un âne hermaphrodite -et une vache deux fois vache et une fois -taureau, non, je ne vous vois pas là-dedans. -C'est un spectacle malsain et dangereux.</p> - -<p>—Comment, dangereux?</p> - -<p>—Mais oui, je ne me vois pas père d'un phénomène. -Voyez-vous que cela vous impressionne!</p> - -<p>Et se tournant et prenant à témoin son compagnon -de route:</p> - -<p>—Les femmes d'aujourd'hui ont le goût du -monstrueux. Mais, ma chère amie, votre mère et -la mienne auraient hurlé, si on leur avait proposé -de voir de pareilles horreurs. Je ne comprends -pas cette curiosité de la difformité, c'est -de la perversion sexuelle. La police devrait empêcher -ces exhibitions. Cela déprave le goût du -public.»</p> - -<p>A quoi la jeune femme, appuyant le bouquet -sur la bouche de son mari:</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_297" id="Page_297">[Pg 297]</a></span></p> - -<p>—Ah! tu nous ennuies! Il était convenu -qu'on irait à cette fête. Avec toi on ne peut -jamais s'amuser.»</p> - -<p>Alors, le mari:</p> - -<p>—Vous ne comptiez pas, je suppose, monter -sur les autruches ou les cochons des manèges?</p> - -<p>—Mais, pourquoi pas? les duchesses le font.</p> - -<p>—Mais moi, je ne suis pas duc et vous n'êtes -pas Américaine, ma chère; je vous demande -comme une grâce de renoncer à ce projet, ne -serait-ce que pour les domestiques.</p> - -<p>La jeune femme respirait bruyamment.</p> - -<p>—Parfaitement, reprenait le mari, pour les -domestiques. Je ne me soucie pas que vous -soyez demain la fable de l'office; et puis, les -autruches et les cochons, il faut laisser cela aux -enfants. Jacqueline a neuf ans, ne l'oubliez pas.</p> - -<p>—Alors, il était tout à fait inutile de revenir -par Neuilly.»</p> - -<p>La victoria descendait déjà l'avenue de la -Défense. Un halo d'incendie, un fourmillement -rougeâtre dénonçaient, au delà du pont, les illuminations -de la fête. C'était comme une fournaise, -la rougeur incandescente d'un métal en<span class="pagenum"><a name="Page_298" id="Page_298">[Pg 298]</a></span> -fusion débordant d'une cuve de ténèbres: cela -bouillait au pied de l'avenue de Courbevoie et -remontait en longs jets de flamme tout le long -de l'avenue de Neuilly jusqu'à la porte Maillot, -dans la direction de l'Étoile; des dômes et des -tours s'estompaient au-dessus, vaguement lumineux -dans le bleuissement de la nuit; très haut -dans le ciel une lune rouge, barrée par des -nuées horizontales, semblait un ballon échappé -de la fête. Le spectacle était d'un grandiose si -moderne et si imprévu qu'il immobilisait les -deux hommes et leur arrachait un cri.</p> - -<p>—Mais nous y sommes à la fête! s'exclamait -le mari. Quel caprice vous prend! Vous ne voulez -plus la traverser, vraiment?</p> - -<p>—Si on ne s'arrête nulle part, le beau plaisir!</p> - -<p>—Nulle part! comme vous exagérez! Je me -suis opposé à cette exhibition de phénomènes -auvergnats et à une cavalcade sur les autruches; -mais il y a d'autres baraques.</p> - -<p>Alors, la jeune femme insinuante:</p> - -<p>—Vous me permettez les lutteurs?</p> - -<p>—Je m'y attendais. Nous sommes allés déjà -trois fois chez Marseille.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_299" id="Page_299">[Pg 299]</a></span></p> - -<p>—Ce ne sont pas les lutteurs de Marseille que -je veux voir—et, scandant chaque syllabe—je -veux m'arrêter à la baraque Grosbois, celle où il -y a cet homme blond si beau, dont toutes les -demoiselles sont folles.</p> - -<p>—Parfaitement, cette baraque où il y a eu -ce scandale qu'a relaté la presse. Une fille des -Acacias a été giflée, je crois, par la maîtresse de -ce lutteur.</p> - -<p>—La femme, rectifiait l'interpellée, ce Wilhem -est marié légitimement.</p> - -<p>—Wilhem! Vous savez même son nom! et -c'est cet homme ou sa femme qui vous intéresse?</p> - -<p>—Les deux.</p> - -<p>—Le ménage alors.»</p> - -<p>A quoi le voisin de coussin de la jeune femme:</p> - -<p>—Mais tu sais bien, Gontran, la baraque où -une foraine a si bien engueulé et giflé la grosse -Josépha Baster.</p> - -<p>A quoi le mari mis en cause:</p> - -<p>—Si je sais! Mais depuis huit jours, ma -femme et ses amies ne parlent que de ça. Voilà -qui les intéresse autrement que les opérations de -l'armée japonaise. Une femme amoureuse de<span class="pagenum"><a name="Page_300" id="Page_300">[Pg 300]</a></span> -son mari au point d'être jalouse et de caloter une -rivale, cela nous change des habitudes de notre -monde.</p> - -<p>—Alors, vous ne vous étonnez pas, mon -cher, que je désire la connaître?</p> - -<p>Et lui, amusé du ton agressif:</p> - -<p>—Mais comment donc! Je trouve cela très -naturel. Antoine, prenez par la fête de Neuilly, -allez au pas. Vous nous arrêterez devant la -seconde baraque des lutteurs.</p> - -<p>—Bien, monsieur.</p> - -<p>—Vous êtes contente, ma chère?</p> - -<p>Et la jeune femme sans même daigner regarder -son mari:</p> - -<p>—Et ce Wilhem est-il aussi beau que le -prétend Mario Steinberg? demandait-elle à son -autre compagnon de route.</p> - -<p>—Oh! vous savez, Steinberg, lui, voit avec -des yeux de peintre. Il a la hantise des Holbein; -il découvre des Christ et des saint Sébastien -partout. C'est un bluff comme un autre, et ce -bon Mario ne manque pas d'une certaine expérience -dans l'art de manier le bluff. Ce Wilhem -a posé dans son atelier. Steinberg doit avoir<span class="pagenum"><a name="Page_301" id="Page_301">[Pg 301]</a></span> -quelques études de nu à nous sortir d'après ce -Wilhem. Il fait trop de foin autour de cette -histoire pour ne pas avoir une idée de derrière -la tête.</p> - -<p>—Quelle rosse vous faites!</p> - -<p>—Moi! Non, je connais mes peintres, voilà -tout.</p> - -<p>—Alors, cet homme n'est pas beau?</p> - -<p>—Si. Il est beau, mais sans plus.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>—Voyons, es-tu tranquille, ce soir? tu vois -bien qu'elle n'est pas revenue.</p> - -<p>—La grande! non, elle n'a pas osé rebiffer; -mais les autres, tu ne les vois donc pas? Elles te -dévorent toutes des yeux.</p> - -<p>—La jalousie te rend loufe! Regarde donc -s'il y en a une qui me parle, maintenant!</p> - -<p>—Oh! ce n'est pas l'envie qui leur manque; -je suis dans la foule, je ne perds pas un de leurs -mouvements. Elles ont peur, elles me savent là. -L'affaire de l'autre soir a fait du bruit.</p> - -<p>—Quelle gosse tu fais, la môme!</p> - -<p>—Oh! c'est que la première qui rebiffe, je -ne la raterai pas, celle-là! Je n'ai pas quitté la<span class="pagenum"><a name="Page_302" id="Page_302">[Pg 302]</a></span> -ferme, les vieux et le pays pour qu'on te prenne, -mon homme. Tu es bien à moi, comme je suis -bien à toi. On m'écraserait plutôt la tête! Je -défends mon bien.</p> - -<p>—Tu m'amuses. Tu sais bien que je n'aime -que toi, Thécla. T'ai-je jamais trompée, depuis -que l'on roule les champs de foire ensemble?</p> - -<p>—Et que tu as raison, car, si tu me trompais, -je ne te raterais pas. Pendant que tu dormirais, -là, au cœur, je sais la place.</p> - -<p>—Brave nature! Et, tu sais, ne me rate -pas, car, si tu me ratais, je ne te raterais pas -après.</p> - -<p>—Eh! Wilhem, en parade, on commence! -faisait une voix.</p> - -<p>—On y va, voilà! on y va! A tout à l'heure, -la môme.</p> - -<p>Et le lutteur, attirant contre lui la femme qui, -d'une voix sourde lui parlait et l'adjurait dans -l'ombre, l'embrassait longuement sur les lèvres: -une brusque étreinte, un baiser de passion -éperdue, où la femme frémissante demeurait -comme agrafée à la bouche de l'homme, et le -lutteur, rajustant son peplum rouge sur la<span class="pagenum"><a name="Page_303" id="Page_303">[Pg 303]</a></span> -nudité de son torse, regagnait en deux enjambées -les tréteaux de la baraque Grosbois.</p> - -<p>—Attends-moi chez le marchand de vins, -chérie, au lieu de t'énerver dans la foule. Tu te -manges les sangs à regarder toutes ces poupées, -et puis, tu sais, Grosbois aime autant qu'on ne -te voit pas rôder devant la parade. C'est la dernière -séance, chérie. A tout à l'heure.</p> - -<p>—Un gant, qui veut un gant, messieurs les -amateurs? vociférait avec des gestes de matamore -M. Alphonse lui-même, le directeur des -Arènes Grosbois.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>—Ah! nous étions bien sûres qu'on vous -retrouverait ici. Bonsoir, comte. Bonsoir, comtesse!»</p> - -<p>Tout un groupe de femmes élégantes, manteaux -de drap pâle brodés et rebrodés et volumineux -chapeaux de gaze de tulle noir, faisait -une ovation bruyante à la comtesse de Farandeuil; -toute une escouade d'hommes en habit -s'empressait autour de la jeune femme; on -secouait la main de Durtal et du comte. La victoria -venait de s'arrêter devant la parade de la<span class="pagenum"><a name="Page_304" id="Page_304">[Pg 304]</a></span> -baraque Grosbois. Trois automobiles y stationnaient -déjà sous pression.</p> - -<p>—Il y a longtemps que vous êtes ici?</p> - -<p>—Nous! un bon quart d'heure. Nous avons -déjà fait la Ferme auvergnate et deux tours de -toboggan.</p> - -<p>—Pas trop cahotée sur cette route du Pecq, -comtesse?</p> - -<p>—Mais non, mais non.</p> - -<p>—Et quelle fraîcheur délicieuse! Une nuit -idéale.</p> - -<p>—Enfin, vous voilà, c'est l'important. Nous -allons voir cet homme extraordinaire.</p> - -<p>—J'ai bien vu le moment où je ne le verrais -pas. Le comte ne voulait plus venir.</p> - -<p>—Vous me calomniez, ma chère.</p> - -<p>—Naturellement. Mais où est-il, cet homme -admirable?</p> - -<p>—Là; tenez, il sort de la baraque, au coin, à -l'autre coin.</p> - -<p>—En effet, il est superbe. Et c'est pour lui -que Josépha Baster...</p> - -<p>—Pour lui-même.</p> - -<p>—Steinberg a raison: c'est un Holbein.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_305" id="Page_305">[Pg 305]</a></span></p> - -<p>—Nous entrons?</p> - -<p>—Est-ce bien nécessaire?</p> - -<p>—Mais si, mais si, il faut le voir lutter.</p> - -<p>Toutes les femmes s'engageaient sur l'escalier.</p> - -<p>—Et dire que sa femme est là qui nous -guette et souffre dans l'ombre.</p> - -<p>—Pauvre créature!</p> - -<p>—Comtesse, une idée. Donnez-lui votre bouquet.</p> - -<p>—Mon bouquet à cet homme!</p> - -<p>—Mais oui, vos roses. Ce serait très crâne: -l'hommage du Faubourg à la Beauté.</p> - -<p>—Mais vous êtes folles!</p> - -<p>—Vous avez peur, comtesse?</p> - -<p>—Moi, peur!</p> - -<p>—Je parie que vous n'oserez pas lui donner -votre bouquet.</p> - -<p>—Certainement non.</p> - -<p>—C'est le comte qui vous gène?</p> - -<p>—Mon mari! Ah! cela non. Gontran, vous -permettez que je donne ces roses à ce lutteur?</p> - -<p>—Je n'y vois aucun inconvénient, si ces -fleurs vous gênent; mais il aimerait mieux cent -sous. Vous êtes tout à fait folle, ce soir!</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_306" id="Page_306">[Pg 306]</a></span></p> - -<p>—Ah! je suis tout à fait folle! Tenez, mon -ami.</p> - -<p>Et la jeune femme, s'avançant vers Wilhem, -lui mettait entre les bras sa gerbe de roses.</p> - -<p>—A moi! Je suis blessée! A moi!</p> - -<p>Et, dans la même seconde, la jeune femme -s'affaissait, retenue à temps dans le vide par le -bras de son mari.</p> - -<p>—Qu'y a-t-il? Qu'y a-t-il? Elle se trouve -mal.</p> - -<p>Un frisson de stupeur écartait le groupe des -mondaines. Alors une femme hagarde, secouant -au-dessus de ces visages blêmes une lame ensanglantée:</p> - -<p>—Je me suis fait justice. Arrêtez-moi. Il y a -trop longtemps que cela durait.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_307" id="Page_307">[Pg 307]</a></span></p> - - - - -<h2><a name="CONSUL" id="CONSUL">CONSUL</a></h2> - - -<p><i>C'était à un souper de centième, il y a -quelques mois. On sait trop ce que sont ces sortes -de fêtes, c'est toujours le plus beau souper du -monde. C'était donc à une de ces somptueuses -assemblées de talents parisiens et de notoriétés de -tous pays. Il y avait à celui-là les plus jolies -femmes de Paris, celles du théâtre et celles d'ailleurs, -les diva et les divettes, les comédiennes et -les théâtreuses, les gloires et les demi-gloires, et -les quarts de gloire aussi; les réputations consacrées -et les étoiles de demain, les talents arrivés -à l'ancienneté et ceux imposés par les subventions -du riche bailleur de fonds ou l'engouement un -peu badaud qui est un des traits distinctifs de -Paris; et, pêle-mêle avec les diamants des belles -épaules épanouies et les Lère-Cathelin des maigreurs<span class="pagenum"><a name="Page_308" id="Page_308">[Pg 308]</a></span> -acides de débutantes, excités et surexcités -au frôlement de tant de gazes et de moires, de -tant de maquillages et de fards, tout ce que le -feuilleton dramatique possède de chauves et de -demi-chauves, de glabres et de barbus, d'étiques -et de bedonnants. Il y avait donc là toutes les -myopies, toutes les lunettes, tous les lorgnons, -tous les sourires pincés des jeunes maîtres, toutes -les lippes bienveillantes des vieux oncles et, avec -l'élite du boulevard, nos plus tragiques jeunes -premiers, nos plus sémillants comiques, nos plus -brillants jeunes directeurs et nos plus solides -actionnaires, et c'était, comme l'a écrit un des -critiques du</i> Temps, <i>l'esprit et la beauté de toute -une civilisation réunis à un souper d'une splendeur -telle, que ne connurent certainement pas -ni Aspasie ni Cléopâtre</i> (sic).</p> - -<p><i>Eh bien! on ne devinera jamais ce que ces -hommes spirituels avaient imaginé pour amuser -toutes ces belles personnes du théâtre et des arts. -Il y avait alors dans un music-hall, parmi tant -d'exhibitions, un pauvre petit chimpanzé, qui -opérait entre dix heures et demie et onze heures. -Il n'était même pas adulte, il n'avait pas quatre<span class="pagenum"><a name="Page_309" id="Page_309">[Pg 309]</a></span> -ans, mais il devait grandir. Ce malheureux petit -singe, dont on avait rasé soigneusement les -oreilles et le menton pour accentuer une attristante -ressemblance humaine, n'était même pas -dressé, mais il était, en vérité, merveilleusement -intelligent. Affublé d'un habit noir et d'un -pantalon de soirée, chemisé comme un clubman -et cravaté de blanc, il arrivait à s'asseoir à -table, à se servir d'une fourchette et à boire dans -un verre, comme un enfant très mal élevé, puis -il fumait un cigare de l'air ennuyé des phoques -jongleurs et fumeurs des fêtes foraines, marchait -tout à coup à quatre pattes (la nature ayant -repris le dessus), faisait quelques tours en vélocipède, -et triomphe final, se déshabillait en scène et -mettait alors en joie toutes les femmes par l'apparition -de cuisses plus velues que celles d'un -homme ordinaire, entre la blancheur des pans de -chemise et la soie rose du caleçon.</i></p> - -<p><i>C'était en somme un spectacle assez lamentable. -Le public y prenait pourtant un certain plaisir: -j'estime que chacun y trouvait une ressemblance -avec un parent ou un créancier. «Tiens, c'est -mon huissier?», s'écriait couramment la petite<span class="pagenum"><a name="Page_310" id="Page_310">[Pg 310]</a></span> -dame saisie l'avant-veille. Jean-Hiroux, lui, -reconnaissait, et non sans motif, la face du président -d'assises qui l'avait condamné jadis; la -magistrature possède, en effet, une laideur plutôt -simiesque; et les familles, qu'avait déshéritées -un oncle d'Amérique, voulaient lui trouver les -traits d'un vieux commodore. Pour moi, j'avoue -que Consul me rappelait surtout un très gros -collectionneur du commerce parisien, il m'en -rappelait même deux, que dis-je? trois, tant le -physique des vieux messieurs s'achemine diversement -vers une laideur unique.</i></p> - -<p><i>Pauvre Consul!</i></p> - -<p><i>Le croirait-on? Pour amuser et faire sourire -toutes ces jolies femmes de talent, de luxe, de -joyaux et de soies, ces messieurs ne trouvèrent -rien de mieux que de leur amener ce singe</i>.</p> - -<p><i>Consul, piloté par son barnum, prit donc place -à une table entre deux charmantes soupeuses, -nullement effarouchées, d'ailleurs, des quelques -privautés, plutôt lasses, qu'il se permit à leur -endroit. On a dit de Consul qu'il n'aimait pas les -femmes, la vérité est qu'il ne les aimait pas -encore. Consul n'était pas adulte, il n'était encore<span class="pagenum"><a name="Page_311" id="Page_311">[Pg 311]</a></span> -que fraternel pour la belle moitié du genre -humain; la misogynie est un degré de sagesse -et de civilisation que n'atteignent pas sitôt les -chimpanzés, même dressés par un «manager» -de Londres.</i></p> - -<p><i>Consul se montra donc plus qu'indiffèrent. -Affalé sur la table, le nez dans son assiette, tel -un viveur surmené, il se contenta de boire dans -le verre de ses voisines et, d'un geste accablé, de -leur caresser quelques fois le menton.</i></p> - -<p><i>L'œil inattentif et sournois, il parut s'ennuyer -sérieusement à cette fête. Uniquement préoccupé -des fruits d'un compotier posé devant lui, il fuma -machinal et excédé de bruit et de mouvement; -bref, il se montra dédaigneux et grossier d'attitude, -en cela parfaitement pareil à quelques -Yankees milliardaires, tels que l'omnipotent -capital les fait tous, pour l'édification des foules; -méprisant, familier et méfiant.</i></p> - -<p><i>Par contre son succès fut énorme: son mépris -affiché de forban enthousiasma les hommes et les -femmes, les femmes surtout. Elles retrouvèrent là -toutes, avec plus de nature, le cynisme insolent des -amants. «J'en ai connu de plus laids», déclara<span class="pagenum"><a name="Page_312" id="Page_312">[Pg 312]</a></span> -même l'une d'elles, vengeant ainsi d'un mot les -sinistres corvées de l'alcôve. Jusqu'à la minute où -saoul comme un véritable prince, le pauvre chimpanzé -s'étendit sur la table (un homme véritable -eût roulé, lui, dessous) et, recroquevillé sur lui-même, -les mains jointes et les genoux rapprochés, -apparut comme un misérable petit enfant malade -oublié par une fille sur la table d'un restaurant -de nuit, il eut autour de lui un cercle énamouré, -on l'aurait presque dit, de belles bouches fardées, -de sourires frais et d'épaules savoureuses. Il fut le -«clou» de la soirée et un clou si solidement fiché -que la table d'honneur en fut soudain déserte.</i></p> - -<p><i>Cette table, qui était présidée par les deux plus -spirituels auteurs de comédie de l'année... Cette -table, pharamineuse entre toutes par la qualité -de ses convives et la beauté de ses soupeuses, -cessa immédiatement d'être le point de mire de -tous. Ce fut à la table de Consul qu'alla et resta -l'attention captivée: le succès fut déplacé, il y -eut virement dans l'opinion, l'orgueil de quelques -cabotins en souffrit.</i></p> - -<p><i>Que trouvait-on donc à ce singe et qu'avait-il -d'extraordinaire?</i></p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_313" id="Page_313">[Pg 313]</a></span></p> - -<p><i>—Mais la prévision dans le geste! répondit à -un tragédien une caricaturiste plus experte que -tout autre à discerner le vrai du faux et le naturel -du convenu. Consul a cela de merveilleux -qu'il ne fait pas un mouvement inutile; il économise -sa force et, chaque fois qu'il peut, la remplace -par de la souplesse: c'est la grande école de -la Mimique. Ne vous y trompez pas, ce singe est -une leçon; mieux, il est un livre.</i></p> - -<p><i>—Que tous les comédiens devraient consulter, -n'est-ce pas? goguenarda un jeune -comique.</i></p> - -<p><i>—Peut-être. Regardez-le bien, il a les gestes -de Guitry.</i></p> - -<p><i>Et, les rosseries commençant, les obscénités -éclatèrent.</i></p> - -<p><i>—Tu ne trouves pas qu'il ressemble à mon dernier -amant? s'esclaffa la blanche Trois-Étoiles, -qui ne croyait pas si bien dire.</i></p> - -<p><i>A quoi, X.Y..., se vissant son monocle dans -l'œil et enveloppant d'un regard circulaire toutes -les nuques, les blondes et les brunes, penchées -sur Consul:</i></p> - -<p><i>—Avec laquelle va-t-il partir?</i></p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_314" id="Page_314">[Pg 314]</a></span></p> - -<p><i>Et de rire d'un rire bien boulevardier sur cette -goujaterie.</i></p> - -<p><i>Les soupers de centième sont des événements -si essentiellement parisiens!</i></p> - -<p><i>Quand la curiosité de chacune fut bien satisfaite -et que toutes les gloires eurent assez contemplé -ce singe saoul, le barnum s'approcha du -pauvre petit être écroulé sur la nappe, le -réveilla en lui touchant l'épaule, et Consul, avec -des yeux d'effroi pour toute cette foule amusée, -jeta ses petits bras velus autour du cou de son -manager et se blottit dans sa poitrine, comme un -enfant qui eût retrouvé sa mère...</i></p> - -<p><i>Et ce fut le départ de Consul</i>.</p> - -<p><i>—Consul! mais allez donc le voir chez lui, -Hôtel Continental, chambre 22. C'est un véritable -personnage. Il a sa chambre à lui, comme un -riche étranger. Avec votre carte de journaliste, -on vous recevra; mais téléphonez, si vous voulez -le trouver. La fois que j'y fus, moi, il était au -Bois. Il y va tous les jours, de deux à cinq.</i></p> - -<p><i>—Non!</i></p> - -<p><i>—Comme je vous le dis, mon cher, c'est à -pouffer. Au bureau de l'hôtel, c'était une trôlée<span class="pagenum"><a name="Page_315" id="Page_315">[Pg 315]</a></span> -de fournisseurs: le chapelier de M. Consul; le -chemisier de M. Consul; le huit-reflets du chimpanzé, -la dernière commande du ouistiti.</i></p> - -<p><i>—Mais c'est odieux et ridicule.</i></p> - -<p><i>—Non, c'est très américain. Ah! ces gens la -comprennent la réclame.</i></p> - -<p><i>—Savez-vous la dernière de son manager?</i></p> - -<p><i>—Dites.</i></p> - -<p><i>—Je l'ai croisé, hier, sur le boulevard; je -m'informai de son pensionnaire.</i></p> - -<p><i>—Consul, m'était-il répondu, Consul est un -peu fatigué, il reçoit un peu trop de visites, ce -sont des interviews du matin au soir; j'ai dû éliminer, -faire un choix; nous attendons demain -Mme de Thèbes, qui veut lui lire les lignes de la -main.»</i></p> - -<p><i>Et, sur la foi des traités, j'allais voir Consul.</i></p> - -<p><i>Je me cassai le nez au Continental, Consul -était déménagé.</i></p> - -<p><i>Je le trouvai installé dans un hôtel de la rue -de Trévise, presque en face des Folies-Bergères. -Là, je dénichai l'homme du jour dans une -chambre du troisième, tenant à la fois de la -ménagerie et du campement bohémien. Consul, à<span class="pagenum"><a name="Page_316" id="Page_316">[Pg 316]</a></span> -mon arrivée, dormait dans une sorte de malle -grillée, qui lui servait de cage en voyage. On -l'en fit sortir pour me le présenter.</i></p> - -<p><i>Il y avait aussi, dans la chambre, un petit -nègre et un chien; le nègre était attaché au service -du chimpanzé; le chien lui servait de jouet et de -souffre-douleur. Avec quels yeux d'épouvante -effarée ce quadrupède regardait ce quadrumane! -Il fallait voir Consul torturer et pincer et houspiller -ce chien: c'était pis que de la cruauté -d'enfant, c'était de la cruauté de singe. Quant -au petit nègre, son domestique, Consul partageait -à son égard l'opinion des blancs vis-à-vis -de la race noire: il ne le commandait que le -fouet à la main. Ce singe traitait ce nègre en -esclave; Consul était presque digne d'être un -homme.</i></p> - -<p><i>Le manager, Consul, le nègre et le chien cohabitaient -dans cette même chambre, tous les -quatre; sur une lampe à esprit de vin mijotait -et chantait, léchée par la flamme, une potion -pour Consul, qui toussait un peu.</i></p> - -<p><i>Consul avait les bronches délicates; cet enfant -des tropiques redoutait notre climat. Irait-il à<span class="pagenum"><a name="Page_317" id="Page_317">[Pg 317]</a></span> -Nice, cet hiver? Il en était question. Son manager -préférait les Baléares. Et je songeais vaguement -à Consul pour une reprise sensationnelle -de la</i> Dame aux Camélias; <i>il aurait, certes, lui, -des gestes attendrissants de poitrinaire</i>.</p> - -<p><i>Pour me convaincre des talents de son pensionnaire, -le barnum, qui m'avait trouvé froid, -tendit à l'animal une feuille de papier blanc, -qu'il avait froissée avant au préalable; il faut -vous dire que Consul, chez lui, était vêtu d'un -puyama jaune à carreaux rouges et verts, du -plus pur américanisme. Ainsi vêtu, il avait l'air -d'un minstrel.</i></p> - -<p><i>Consul s'empara du feuillet de papier, nous -tourna le dos, se passa la feuille au bas des reins, -et puis, délicatement, la rendit d'un geste noble -à son cher manager; et ce geste m'apparut -sublime.</i></p> - -<p><i>Il résumait, dans une attitude, l'état d'âme -de Consul vis-à-vis des foules qui l'admiraient.</i></p> - -<p><i>Et je fus pénétré de vénération.</i></p> - -<p><i>Consul mourut dans le courant de l'année de -la phtisie gagnée dans nos climats et quelque -peu développée par les londres, les soupers de<span class="pagenum"><a name="Page_318" id="Page_318">[Pg 318]</a></span> -centième et les exhibitions dans les endroits de -plaisir et les pires milieux, bars à la mode, -boudoirs cotés et music-halls. Pauvre Consul, des -courriéristes bien parisiens comparèrent sa fin -précoce à celle de Max Lebaudy.</i></p> - -<p><i>Quand ils ont tant d'esprit, les enfants vivent -peu.</i></p> - -<p><i>Pauvre Consul!</i></p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_319" id="Page_319">[Pg 319]</a></span></p> - - -<h2><a name="TABLE_DES_MATIERES" id="TABLE_DES_MATIERES">TABLE DES MATIÈRES</a></h2> - - -<table> -<tr><td><span class="smcap"><a href="#LA_RIVIERA">La Riviera</a></span> </td><td> 1</td></tr> -<tr class="blankrow"><td></td></tr> -<tr><td><span class="smcap">Ame de Femme.</span></td></tr> -<tr><td> <a href="#AME_I">I. Suites de Veglione </a></td><td> 21</td></tr> -<tr><td> <a href="#AME_II">II. Une âme de femme</a> </td><td> 33</td></tr> -<tr><td> <a href="#AME_III">III. Idylle princière </a></td><td> 45</td></tr> -<tr><td> <a href="#AME_IV">IV. Le secret de la duchesse</a> </td><td> 56</td></tr> -<tr class="blankrow"><td></td></tr> -<tr><td><span class="smcap">La villa des Cyprès.</span></td></tr> -<tr><td> <a href="#VILLA_I">I. La villa des Cyprès</a> </td><td> 69</td></tr> -<tr><td> <a href="#VILLA_II">II. La vestale</a> </td><td> 83</td></tr> -<tr class="blankrow"><td></td></tr> -<tr><td><span class="smcap">Cour d'Espagne.</span></td></tr> -<tr><td> <a href="#ESPAGNE_I">I. La princesse Zénobie</a></td><td> 95</td></tr> -<tr><td> <a href="#ESPAGNE_II">II. Cour d'Espagne</a></td><td> 106</td></tr> -<tr><td> <a href="#ESPAGNE_III">III. La peur de mourir</a></td><td> 118</td></tr> -<tr class="blankrow"><td></td></tr> -<tr><td><a href="#LYS_DALLEMAGNE"><span class="smcap">Lys d'Allemagne</span> </a></td><td> 133</td></tr> -<tr class="blankrow"><td></td></tr> -<tr><td><a href="#UNE_AGONIE"><span class="smcap">Une agonie</span> </a></td><td> 143</td></tr> -<tr class="blankrow"><td></td></tr> -<tr><td><span class="smcap">Madame de Névermeuse.</span></td></tr> -<tr><td> <a href="#NEVERMEUSE_I">I. Madame de Névermeuse </a></td><td> 157</td></tr> -<tr><td> <a href="#NEVERMEUSE_II">II. Le masque de beauté </a></td><td> 169</td></tr> -<tr class="blankrow"><td></td></tr> -<tr><td><a href="#DEUIL_DESCURIAL"><span class="smcap">Deuil d'Escurial</span> </a></td><td> 185</td></tr> -<tr class="blankrow"><td></td></tr> -<tr><td><a href="#DISPARUES"><span class="smcap">Disparues</span> </a></td><td> 199</td></tr> -<tr class="blankrow"><td></td></tr> -<tr><td><a href="#LA_VENGEANCE_DU_MASQUE"><span class="smcap">La vengeance du masque</span> </a></td><td> 211</td></tr> -<tr class="blankrow"><td></td></tr> -<tr><td><a href="#MADEMOISELLE_DE_NETHISY"><span class="smcap">Mademoiselle de Néthisy</span> </a></td><td> 225</td></tr> -<tr class="blankrow"><td></td></tr> -<tr><td><a href="#LA_VALSE_DE_GISELLE"><span class="smcap">La valse de Giselle</span> </a></td><td> 239</td></tr> -<tr class="blankrow"><td></td></tr> -<tr><td><a href="#LE_DERNIER_MASQUE"><span class="smcap">Le dernier masque</span> </a></td><td> 255</td></tr> -<tr class="blankrow"><td></td></tr> -<tr><td><b>PAR LES ROUTES</b></td></tr> -<tr class="blankrow"><td></td></tr> -<tr><td><a href="#FORAINS"><span class="smcap">Forains</span> </a></td><td> 267</td></tr> -<tr class="blankrow"><td></td></tr> -<tr><td><span class="smcap">La femme a Wilhem.</span></td></tr> -<tr><td> <a href="#WILHEM_I">I. La femme à Wilhem </a></td><td>279</td></tr> -<tr><td> <a href="#WILHEM_II">II. En revenant de Saint-Germain </a></td><td>292</td></tr> -<tr class="blankrow"><td></td></tr> -<tr><td><span class="smcap"><a href="#CONSUL">Consul</a></span> </td><td> 307</td></tr> -</table> - - -<p class="center">ÉVREUX, IMPRIMERIE DE CHARLES HÉRISSEY</p> - - - - - - - - -<pre> - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Le crime des riches, by Jean Lorrain - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CRIME DES RICHES *** - -***** This file should be named 63303-h.htm or 63303-h.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/6/3/3/0/63303/ - -Produced by Clarity, Pierre Lacaze and the Online -Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions -will be renamed. - -Creating the works from public domain print editions means that no -one owns a United States copyright in these works, so the Foundation -(and you!) can copy and distribute it in the United States without -permission and without paying copyright royalties. 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It exists -because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from -people in all walks of life. - -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's -goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. -To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 -and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. - - -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive -Foundation - -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at -http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent -permitted by U.S. federal laws and your state's laws. - -The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. -Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered -throughout numerous locations. Its business office is located at -809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email -business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact -information can be found at the Foundation's web site and official -page at http://pglaf.org - -For additional contact information: - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. 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