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-The Project Gutenberg EBook of Le crime des riches, by Jean Lorrain
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
-
-
-Title: Le crime des riches
-
-Author: Jean Lorrain
-
-Release Date: September 26, 2020 [EBook #63303]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CRIME DES RICHES ***
-
-
-
-
-Produced by Clarity, Pierre Lacaze and the Online
-Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This
-file was produced from images generously made available
-by The Internet Archive/Canadian Libraries)
-
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-
-_Le Crime des Riches_
-
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-
-ŒUVRES DE JEAN LORRAIN
-
-
- =Les Lépillier=, roman. Paris, Giraud, 1885, in-18.
- =Très Russe=, roman. Paris, Giraud, 1886, in-18.
- =Dans l'Oratoire= (portraits de gens de lettres). Paris, Dalou, 1888,
- in-18.
- =Sonyeuse.= Paris, E. Fasquelle, 1891, in-18.
- =Sensations et Souvenirs.= Paris, E. Fasquelle, 1895, in-18.
- =Un Démoniaque.= Paris, Dentu, 1895, in-18.
- =Une femme par jour=, illustrations de Mittis. Paris, Borel. 1896,
- in-18.
- =Ames d'Automne=, illustrations d'Heidbrinck. Paris, E. Fasquelle.
- 1897, in-18.
- =Heures d'Afrique= (Notes de voyage). Paris, Fasquelle, 1899, in-18.
- =Madame Baringhel.= Paris, E. Fayard, 1899, in-18.
-
-
-_Librairie Ollendorf._
-
- =La Petite Classe=, préface de Barrès.
- =Histoires de Masques= (Couverture de Henry Bataille).
- =Monsieur de Phocas= (Couverture de Geo-Dupuis).
- =Poussières de Paris.=
- =Princesses d'Ivoire et d'Ivresse= (Couverture de Manuel Orazi).
- =Le Vice Errant= (Couverture de Lorant-Helbron).
- =Monsieur de Baugrelon.=
- =Propos d'âmes simples= (Couverture de Sem).
- =Fards et Poisons= (Couverture de Maignien).
- =L'Ecole des Vieilles Femmes.=
-
-
-_Librairie universelle, 33, rue de Provence._
-
-=La Maison Philibert=, roman.
-
-
-POÈMES
-
- =L'Ombre ardente.= Fasquelle, 1897.
- =Modernités.= Savine, Paris, 1885.
- =Les Griseries.= Tresse et Stock, 1887.
- =Le Sang des dieux=, Lemerre, 1882.
- =La Forêt bleue.=
-
-
-THÉATRE
-
- =Brocéliande=, 1 acte, joué à l'Œuvre.
- =Yauthis=, 2 actes joué à l'Odéon.
-
-
-
-
- JEAN LORRAIN
-
- _Le Crime
- des Riches_
-
- PARIS
- PIERRE DOUVILLE, ÉDITEUR
- 42, RUE DE TRÉVISE, 42
-
- 1905
-
-
-
-
- IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE
-
- DIX EXEMPLAIRES NUMÉROTÉS SUR PAPIER DE HOLLANDE
-
-
-
-
-DÉDICACE
-
-
-_A vous, mon cher Valdagne qui, dans la_ Confession de Nicaise,
-_avez si cruellement indiqué l'inique oppression de l'argent, sa
-tyrannie dissolvante et sa féroce emprise sur la bêtise hypnotisée
-des foules_.
-
-_A vous l'évocateur de la petite bourgeoise aux appétits de catin,
-du mari lâche et complaisant aux frasques lucratives de sa femme,
-et de l'amant moderne, associé de sa maîtresse et bon conseilleur
-des faiblesses qui le font vivre et du crime qui l'enrichira,
-je dédie ce_ Crime des riches _qui pourrait être aussi le Crime
-d'être riche, car les caprices monstrueux, nés de la veulerie
-et de l'ennui des millions usurpés, entraînent physiquement
-et physiologiquement toutes les tares, et, si le_ Crime des
-riches _échappe à la loi, protégé qu'il est par la lâcheté des
-gouvernements et des masses, la nature, elle, plus vraie que
-la société, donne l'exemple de l'anarchie en abandonnant les
-misérables forçats du capital à la folie et à la honte des pires
-aberrations._
-
-_Trouvez ici toute ma joie d'avoir pu les constater et tout mon
-orgueil de vous les offrir en hommage d'admiration et d'amitié._
-
- JEAN LORRAIN.
-
-Nice, ce 21 avril 1905.
-
-
-
-
-LE CRIME DES RICHES
-
-
-
-
-LA RIVIERA
-
-
-_--Et ce vieux monsieur à cheveux blancs, l'air d'un clergyman,
-qui se retire avec cette vieille dame engoncée de pelleteries
-magnifiques vingt-cinq mille francs au moins de perles aux
-oreilles, la dame? Monsieur votre père les reconduit jusqu'au
-seuil du salon._
-
-_--Les Dombrokine, une des plus belles villas de la côte et une
-des plus grosses fortunes de la Riviera, mais toute une histoire,
-le petit-fils de Serge l'Assassin._
-
-_--Vous dites?..._
-
-_--Oui, le petit-fils de Serge l'Assassin. Le grand-père était
-courrier. Il voyageait avec je ne sais quel grand seigneur et
-l'aurait expédié dans une auberge; les Calabres étaient alors
-discrètes autant que périlleuses. Le Dombrokine était très beau et
-se mit à visiter les Cours; il réussit à celle de Galice, jusqu'à
-se faire aimer de la reine ou sinon d'une infante; le portrait de
-l'amie royale orne la galerie de la villa, je vous y conduirai
-quand vous voudrez. C'est une fortune toute personnelle et qui
-ne date pas d'un siècle. Le titre est encore plus récent: grabat
-d'auberge et alcôve princière, c'est de la noblesse de ciel de
-lit. Le comte actuel fait de l'usure, c'est la providence des
-décavés de Monte-Carlo. Quand voulez-vous que nous allions chez
-lui?_
-
-_--Nous attendrons, si vous le voulez bien. Et cette grande dame,
-cette somptueuse vieille dame en fracassante robe de moire mauve,
-et plus diamantée qu'une vitrine de chez Morgan? Eh! matoche! quel
-luxe de bagues!_
-
-_--La marquise de Penafiore, noblesse espagnole. A débuté dans les
-Flandres en figurant à la_ Grotte de Calypso _d'Anvers, au fameux
-Rydeck aujourd'hui disparu, possède d'authentiques bibelots, sinon
-d'authentiques parchemins. Personne n'a jamais vu ni connu le
-marquis._
-
-_D'ailleurs, salon très fermé et pour cause, une vieille habitude
-que la marquise n'a pas dépouillée en vieillissant, mais si bonne
-et si généreuse est adorée des pauvres. Voulez-vous que je vous
-présente? Elle raffole des jeunes gens._
-
---_Non, merci, je la trouve un peu trop blonde._
-
---_Alors laissez-moi vous présenter à Lady Sandrigham. Trois
-maris véridiques, celle-là, les deux derniers enterrés dans son
-merveilleux jardin d'Antibes. Elle donne des fêtes superbes, c'est
-un des clous de la Riviera. Vous admirerez les mausolées des
-conjoints; le comte Zicco s'est suicidé, lord Sandrigham est mort
-d'une chute de cheval, c'est une femme à accidents. Elle a marié
-ses filles selon son cœur (ce sont des ennemis qui l'affirment)
-et ses gendres vivent à demeure chez elle tous les hivers; c'est
-la maison la plus hospitalière de la côte, et quelles serres
-d'orchidées! Elles coûtent bon an mal an près de quarante mille
-francs d'entretien; il faut absolument aller chez Lady Sandrigham._
-
---_Nous irons donc, mais remettons la présentation, je ne me
-sens pas en forme aujourd'hui. Et ce vieux beau, campé comme un
-cavalier d'Antonio le More, tudieu! Il ne lui manque que la cape
-et la fraise, et quel regard. Un vrai portrait des Ufizzi. Un
-prince italien pour le moins?_
-
-_--Pis, Sicilien. A éviter. Sans fortune, vit d'expédients,
-est l'homme de toutes les combinaziones et dangereux comme
-l'aqua-tofana, est soupçonné d'avoir un peu hâté la fin de la
-vieille comtesse Meningen, une ancienne dame d'honneur de la Cour
-d'Autriche, qui raffolait du prince Grégorino. Il l'avait emmenée
-en Sicile pour l'épouser dans la chapelle Palatine, elle n'est
-jamais revenue de Palerme._
-
-_--Et il vit, ce beau prince Ruffiano?_
-
-_--D'une vieille danseuse, la Merutti de la Scala de Milan, une
-épave de Nice, qui le tient par les petits plats italiens qu'elle
-lui confectionne dans son troisième de la rue d'Amérique, là-bas
-dans le quartier de la Gare; mais il la bat comme plâtre_, la
-povera, _et la trompe avec toutes les souillons des brasseries
-voisines; d'ailleurs spirituel comme Goldoni lui-même et plein
-d'anecdotes, un charmeur_...
-
-_--Nous l'éviterons donc. Et ce jeune homme là-bas, appuyé en
-cariatide au chambranle de la cheminée, l'air d'une élégie et d'un
-mal blanc avec ses yeux liquoreux et sa pâleur bouffie?_
-
-_--Jacopo Amforti, un poète corse, fumeur d'opium pour la galerie,
-vit en concubinage avec une coiffeuse, professe le dédain de
-l'argent, des plaisirs et des femmes et se fait nourrir dans
-les bars: il dirige un petit journal. Condamné deux fois pour
-diffamation._
-
-_--Et vous le recevez?_
-
-_--Il faut bien, il nous traînerait dans la boue. Nous lui faisons
-faire par an deux conférences à cinq louis et lui prenons dix
-abonnements, coût quinze louis. Et l'on dort tranquille._
-
-_--Tout un an._
-
-_Dans le salon, d'autres femmes évoluaient et d'autres hommes
-aussi, redingotes et jaquettes du côté mâle, longues pelisses de
-zibelines ou lourds manteaux bossués de broderies pour le beau
-sexe. La glace sans tain d'une grande baie vitrée encadrait les
-groupes d'un mouvant et réel décor: un enchevêtrement de palmiers,
-de roseaux d'Espagne et de glauques agaves, dominés par les
-cimes tournoyantes de hauts cyprès secoués par le mistral; car le
-mistral faisait rage pendant cette matinée offerte aux hiverneurs
-de la Riviera dans cette ville de la Pointe Saint-Jean; et sur un
-ciel froid de bourrasque, se rebroussait, luisante et convulsée,
-la verdure en émoi d'une forêt d'oliviers._
-
-_Oh! ce moutonnement blêmissant et bleuâtre de trois hectares de
-vergers siciliens! Leurs frissons argentés descendaient en lueurs
-courtes jusqu'au bleu de la mer. En face, le rocher l'Eze, la cime
-de la Turbie avançaient leurs éperons dans la turquoise liquide
-des golfes, et jusqu'à la pointe de l'Italie, délicieusement
-atténuée et lumineuse, c'était, surplombée par la crête énorme du
-Carnier, une courbe héroïque de caps et de promontoires. Au fond
-de la baie, le rivage de Beaulieu s'émaillait de villas._
-
-_--Pourquoi me gâtez-vous ce paysage, disais-je au fils de la
-maison, vous m'attristez avec vos racontars. Avouez-moi que
-vous vous êtes payé ma tête, d'ailleurs comment ces gens-là
-seraient-ils chez vous? Votre père ne supporterait pas toutes ces
-tares.--Des tares! mais cela n'a aucune importance ici, et puis
-il est très possible que ce soit des calomnies. La médisance est
-dans l'air du pays, il y a une poussée de sève et une générosité
-du sol qui font fleurir les aventures dans le passé des gens,
-comme, les anémones aux talus et aux noms roturiers des titres de
-noblesse. La marquise de Penafiore est peut-être une très honnête
-femme, lady Sandrigham n'a sans doute jamais assassiné aucun mari
-et il est plus que probable que le grand-père de Dombrokine n'a
-jamais dévalisé personne; mais cela fait plaisir à tout le monde
-de rapporter et de colporter ces petites histoires, cela amuse qui
-les écoute et on a l'air bien informé. Du reste, cela n'empêche
-personne de les recevoir, au contraire. Cela ajoute au prestige
-des gens: un passé criminel est une telle auréole. La Riviera
-est le pays des légendes; jamais mauvaise réputation n'y a nui à
-personne. On y est curieux de scandales et avide de nouveautés;
-une presse spéciale y vit aux frais des imbéciles et l'audace y
-tient lieu de solvabilité et d'orthographe. Les diffamations y
-ont si peu d'importance, que les tribunaux mêmes ne poursuivent
-pas. Ce sont propos de bals masqués; et pour cause, car s'il
-fut jamais société extravagante et drôlatique à faire pouffer
-même un mort avancé, c'est bien celle que l'on rencontre ici, de
-Saint-Raphaël à Menton, en comptant Antibes et le Cap Martin._
-
-_Toutes les folles et tous les fous de la terre, tous les
-déséquilibrés et tous les hystériques se donnent ici rendez-vous,
-oui, tous en vérité. Il en vient de Russie, il en vient
-d'Amérique, il en vient du Thibet et de l'Afrique australe; et
-quel choix de princes et de princesses, de marquises et de ducs,
-les vrais et les faux, les plus solidement rivés dans l'opinion
-publique comme les plus notablement compromis! Et que de Majestés,
-les régnantes et les déchues, les_ celles _en exil, les déposées
-et celles à la veille de l'être! les rois sans liste civile et
-les ex-reines encombrées de budgets, les vrais budgets, ceux des
-économies du règne. Et que sais-je encore! toutes les unions
-morganatiques, toutes les anciennes maîtresses d'empereurs,
-tout le stock des ex-favorites! Et des croupiers épousés par de
-millionnaires Yankees, et des tziganes enlevés par des princesses,
-et des ex-marmitons devenus secrétaires de princes, et des
-pianistes déconcertants pour tous les concerts intimes, Liszt,
-Franck et Chopin toutes les phtisies roucoulantes de Schumann,
-des artilleurs aimés par de grandes tendresses, des cochers
-pour baronnes moscovites et des Alpins pour boyards nihilistes,
-théosophistes et voyageurs; et là-dessus quel inénarrable lot de
-vieilles dames! les vieilles dames!!! Et Vanonges scandait les
-mots: les vieilles dames!_
-
-_La Riviera est leur patrie imméritée; nulle part vous ne
-rencontrerez pareille collection de jeunes centenaires et
-d'autruches pavoisées. Certains matins soleilleux de la Promenade
-des Anglais valent les fresques d'Orcagna au Campo Santo de
-Pise. Pas besoin d'aller en Italie, vous avez ici le même ciel
-et les mêmes ostéologies récrépites à neuf, retapées et fardées.
-Le climat les prolonge, mais notre œil en souffre. Et certains
-soirs, à l'Opéra de Nice donc, il y a des entr'actes où la salle
-apparaît macabre avec tous ces siècles dans les loges entassés.
-C'est à croire qu'on ne ferme pas les cimetières, la nuit, et que
-les macchabées s'en échappent; et le maquillage de ces belles
-ancestrales! Il y en a de si blêmes sous leurs bouclettes blondes
-qu'on les croirait poudrées avec de la râclure d'ossements; mais
-leurs modes sont si charmantes et leurs diamants d'une eau si pure
-qu'il faut bien leur pardonner. Toutes, du reste, sont nobles:
-baronnes, vicomtesses, comtesses et marquises. Voyez ici chez mon
-père, sauf Amforti et vous, nous sommes tous titrés. O Riviera,
-Riviera, bleu paradis des rastaquouères et des déséquilibrés, les
-faux nez y fleurissent encore plus que le mimosa, les faux nez et
-les faux noms et les faux titres. Cela nous vient en traversant le
-Var, ce Rubicon des Alpes-Maritimes._
-
-_A part cela, le pays est divin; il le serait peut-être moins sans
-cela. C'est l'ombre nécessaire au tableau, bien petites ombres
-dans l'étincellement de lumière et les immenses nappes de ciel
-de ce prestigieux climat. Attendez seulement un mois, quand les
-amandiers seront en fleurs et que le bleu du large s'éclaboussera
-de floconnements roses qui seront autant de branches de pruniers
-et de pêchers; c'est alors que vous sentirez monter des golfes et
-des promontoires la poésie virgilienne de nos vergers d'oliviers.
-Avril sur la Riviera! Ah! la silhouette violâtre du rocher d'Ezet
-et du Carnier, les arabesques d'or de l'Estérel dans le couchant,
-là-bas, à l'extrémité de la baie des Anges, la nostalgie des
-voiles latines tachant de rouille l'horizon, et sur le bloc des
-môles cette eurythmie antique: les pieds nus des pêcheurs! C'est
-alors que vous les retrouverez à tous les tournants de route, les
-coins d'Italie, de Sicile et d'idylles dont nous portons en nous
-le rêve ou le souvenir. Avril, quand les affreux Cooks du carnaval
-ont disparu, emportés par les derniers trains de plaisir et que
-les Altesses sont signalées. Avril, quand Édouard VII à Cannes
-et Léopold à Beaulieu déchaînent à toute vitesse, le long de la
-Corniche, toutes les courses à l'abîme des grands automobiles._
-
-_Martingales et poudres de riz, soda-water et relents de pétrole,
-cake-walks, gigues et tarentelles, tableaux vivants et premières
-de Gunsbourg, comptes rendus du_ Petit Niçois, _de l'_Éclaireur
-_et du_ Monde Élégant, _annonçant vingt-cinq matinées par jour et,
-le soir, les cinquante débuts de cinquante chanteuses mondaines
-toutes étrangères, de Boston, de Milan, de Varsovie ou de
-Berlin; réceptions annoncées, clamées et réclamées de toutes les
-noblesses d'hier, d'aujourd'hui et de demain; soirées privées et
-bals d'hôtels, prose enchantée du_ Nice littéraire _et du_ Petit
-Monégasque _célébrant l'arrivée du trust de charbon, du roi du
-cuivre et de l'empereur du bœuf salé, iris noirs de Suze, iris
-verts de Menton, œillets du Var et violettes de Parme, c'est alors
-que toute la Riviera flamboie, rutile, grouille et poudroie dans
-de la clarté, dans du vacarme, dans des parfums et du mistral._
-
-_O les grandes orgues du vent dans les sapins du cap d'Antibes et
-les élégies de Mme de Montgommery à travers les chines verts du
-cap Martin!_
-
-
-
-
-AME DE FEMME
-
-
-
-
-I
-
-SUITES DE VEGLIONE
-
-
---Tu n'es pas encore couchée, grand'mère? A ton âge? Tu vas
-prendre mal.--Les cimetières sont donc ouverts la nuit?--Le
-service de la voirie est bien mal fait!--Il n'y a pas de police
-de morts, à Nice?--Un beau domino, mais un fichu corset.--De 1840
-au moins? Il date.--Madame est riche.--N'ôte pas ton masque!
-Comme tu regardes les hommes, mâtin! quels yeux!--Ceux de ton
-temps étaient mieux, avoue-le.--Combien tu regrettes... Ton temps
-perdu.--Laissez donc, madame en guette un petit de son âge.»
-
-Les sarcasmes pleuvaient sur le domino réfugié, cerné, acculé
-dans un angle du couloir. C'était au dernier veglione de Nice:
-une bande de joyeux fêtards avait fait cercle autour du camail et
-de la robe de moire d'un masque hermétiquement clos: deux tours
-d'Alençon soigneusement ramenés et rabattus sur un loup, dont le
-satin jaune luisait.
-
-La femme qui se dissimulait sous ce double voile n'était pas, ce
-soir de mardi gras, en quête d'aventure. Engoncée de soie roide,
-la taille volontairement volumineuse... et méconnaissable sous les
-plis d'un domino ample, le masque dévisageait obstinément tous
-les hommes et d'un œil de policier fouillait les recoins de la
-salle et des couloirs. L'inconnue allait, uniquement préoccupée
-de découvrir quelqu'un, et ce quelqu'un, le hasard s'obstinait à
-ne pas le mettre sur ses pas. Déjà depuis deux heures, le domino
-jonquille rôdait inquisiteur, en arrêt devant tous les groupes,
-inventoriant dans un forcené pourchas les consommateurs du buffet,
-les flirteurs du foyer et les danseurs du bal.
-
-Son manège avait fini par intriguer quelques habits noirs.
-Indifférente à toutes les attaques, à la moindre tentative
-d'emprise la femme se dégageait prestement, glissait comme une
-anguille entre les mains fureteuses, et, murée dans son silence,
-poursuivait sa chasse à la porte des loges et dans les plus
-infimes couloirs.
-
-Piqués au vif, quelques noceurs avaient résolu d'en avoir le cœur
-net. Ils avaient guetté le domino jaune et, le cernant au bas d'un
-petit escalier, l'avaient acculé dans un coin. Le domino était
-devenu cible, on le criblait maintenant de saillies mordantes.
-La main finement gantée, l'étroitesse du pied moulé dans les
-jours d'un bas de soie noire avaient trahi une élégante. La femme
-traquée ne disait pas un mot: à petits coups cinglants d'éventail
-elle décourageait les mains entreprenantes et tenait en respect
-les oseurs: mais aux pires hypothèses sur son physique et sur son
-âge elle opposait un mutisme obstiné. En vain la lâcheté des mâles
-surexcités l'insultait-elle maintenant à cœur joie; la goujaterie
-de ses agresseurs ne faisait pas tressaillir un pli du domino.
-Seulement, parfois, sous les dentelles et le satin du loup deux
-yeux d'acier flambaient étrangement.
-
-Des gens avaient fini par s'attrouper autour de ce combat d'une
-femme isolée contre huit hommes, et de Bergues avait fait
-comme les autres, curiosité ou désœuvrement, dans la tristesse
-tumultueuse et morne de ce bal.
-
-D'autres dominos s'étaient mis de la partie: «Démasquez-le,
-braillait une fille à demi-nue dans les velours ciselés et les
-brocarts déteints d'une dogaresse de louage, c'est un homme!
-Démasquez-le!» Et chatouillée par deux cavaliers à faux nez, la
-Vénitienne d'occasion se renversait et s'offrait avec un rire
-hystérique.
-
-Le domino se taisait toujours, mais les ripostes de son éventail
-étaient devenues rageuses. Un énervement gagnait l'inconnue, ses
-coups maintenant faisaient mal.
-
-«Tu te fâches...», mais, bousculant le groupe qui l'emprisonnait,
-la femme venait de se frayer un brusque passage vers deux dominos
-de satin blanc, tout à coup surgis à la porte du foyer. Depuis
-leur apparition, ses étranges yeux clairs ne quittaient plus le
-couple.
-
-Le domino jonquille allait droit à eux et d'un geste emporté,
-sans que rien n'eût fait prévoir une telle violence, en un clin
-d'œil arrachait aux deux déguisés leurs loups. Démasqués, les
-deux dominos, un jeune homme et une jeune femme demeuraient figés
-de stupeur. C'était un tollé général. On huait l'incorrection du
-domino jonquille.
-
-La femme qui venait de commettre cet acte inqualifiable,
-balbutiait, tremblante et d'une voix étranglée: «Pardon, pardon,
-je me suis trompée.» Le couple qu'elle venait d'insulter si
-gravement n'était pas celui qu'elle cherchait; mais le public
-n'admettait pas sa méprise. Celle qui venait de s'en rendre
-coupable était assiégée, insultée, molestée par la foule; on
-s'ameutait dans les couloirs.
-
-«Démasquez-le, démasquez-le, braillaient des voix devenues peuple,
-c'est un homme!» Déjà des mains se tendaient vers les dentelles et
-le loup du masque.
-
-La femme, atterrée, ne se défendait plus. De Bergues, poussé
-maintenant au premier rang des curieux, lisait dans la pâleur des
-yeux devinés un tel effroi, une telle détresse qu'il s'en sentait
-tout remué. Il écartait les agresseurs, et, s'emparant du bras de
-la misérable: «Laissez, je connais madame. C'est une malade, une
-malheureuse malade. De grâce, messieurs, un peu de courtoisie, ne
-molestez pas une femme... Vous étouffez madame! je vous garantis
-que c'est une femme...»
-
-L'assurance de son ton, son encolure et sa prestance en
-imposaient; la voix de de Bergues faisait taire les murmures. De
-vagues engueulades, des gouailleries de bal masqué s'éteignaient
-dans une rumeur.
-
-Le domino jaune avait posé son bras sur celui de de Bergues.
-«Appuyez-vous sur moi, madame, soyez sans crainte. Où dois-je vous
-conduire?--A ma voiture, répondit moins une voix qu'un râle, le
-numéro 1.229.
-
-La femme maintenant défaillait: de Bergues devait la soutenir. Il
-descendait lentement l'escalier, un chasseur hélait le fiacre, le
-jeune homme mettait le domino en voiture.--Votre nom, votre carte,
-monsieur, implorait un souffle, que je sache au moins à qui je
-dois... Merci, merci. Voulez-vous dire au cocher de retourner où
-il m'a prise, à l'hôtel d'où je viens.»
-
-Et la portière se refermait sur l'inconnue.
-
-De Bergues avait tout à fait oublié cette aventure, quand, à trois
-semaines de là, le courrier du matin lui apportait une longue
-enveloppe de bristol résistant et bleuâtre timbrée d'argent mat;
-l'écriture lui était complètement étrangère.
-
-Le jeune homme faisait sauter le cachet.
-
- _La Pergola. Antibes._
-
-_La duchesse d'Eberstein-Asmidof serait heureuse de recevoir M.
-Henri de Bergues à la Pergola. Elle lui serait même reconnaissante
-de vouloir bien ne pas trop différer sa visite. La duchesse sera
-chez elle le lundi, le mercredi et le vendredi de la semaine
-prochaine, de trois à sept. M. Henri de Bergues sera le bien
-venu. Inutile que M. Henri de Bergues prévienne la duchesse de sa
-visite. On ose absolument compter sur lui._
-
-Le billet laissait le jeune homme rêveur.
-
-La Pergola, la duchesse d'Eberstein-Asmidof.
-
-De Bergues ne connaissait que trop de réputation la châtelaine de
-la Pergola. Ses déportements étaient depuis dix ans la fable et
-le scandale de la Riviera; le domaine d'Antibes avait lui-même sa
-légende.
-
-On y montrait la place où le comte Zicco, un des amants de la
-duchesse, s'était tué dans une chute de cheval, et cela dans une
-des allées du parc. La monture emballée avait buté contre un
-cactus géant, et l'homme désarçonné, pris entre sa bête et les
-dards onglés et coupants de la plante, était mort. La duchesse
-avait fait enterrer son amant à la place même du désastre. En
-Riviera on ne refuse rien aux millions et surtout aux millions des
-personnalités princières, et la duchesse était par sa mère une
-Scatelberg-Emerfield.
-
-De branche allemande, elle avait épousé à seize ans le duc
-d'Eberstein-Asmidof qu'on disait impuissant. Les Asmidof n'avaient
-pas d'enfants. A la cour de Finlande on avait tout d'abord excusé
-les écarts de la jeune femme, mais le scandale de ses caprices
-avait pris un tel retentissement, que le grand-duc régnant avait
-dû prier le jeune ménage d'aller donner ailleurs le spectacle de
-ses fantaisies.
-
-La Riviera en avait hérité. Depuis dix ans cette Allemande, qui
-devait avoir maintenant dépassé la quarantaine, trouvait moyen
-d'étonner la Côte d'Azur; et la côte est pourtant assez blasée sur
-les excentricités de ses hôtes.
-
-Le duc d'Eberstein n'existait pas pour sa femme. Musicien
-accompli, piqué même de la folie de la composition et tout
-acquis à la manière de Wagner, il passait ses journées et une
-partie de ses nuits à élaborer de pénibles opéras que ne montait
-pas Monte-Carlo. Sa femme n'existait pas pour lui. Toutes ses
-préférences étaient pour l'harmonie, le contre-point, la fugue et
-quelques vagues compositeurs ou musicastres qu'il hébergeait à
-tour de rôle à la Pergola, jusqu'à concurrence de quelque nouveau
-favori, car les engouements du duc étaient plutôt brefs.
-
-Ceux de la duchesse avaient plus de durée. Cette Allemande
-était une passionnée, mais elle avait la main malheureuse et
-ses amants avaient des fins assez tragiques. Ses amants...
-c'est-à-dire on en citait deux, le Hongrois, le comte Zicco, mort
-si malencontreusement à la Pergola dans une promenade matinale, et
-le beau chevalier Contaldini, tombé dans une crevasse pendant un
-séjour du duc et de la duchesse à Saint-Moritz. Le nouvel amant
-accompagnait, cet été-là, le couple dans les Alpes.
-
-La duchesse était, bien entendu, étrangère à tous ces trépas, et
-jamais un soupçon ne l'avait effleurée, mais elle en gardait une
-auréole sinistre. Dans le pays cette exsangue et maigre duchesse
-Wilhena passait pour avoir le mauvais œil. On lui prêtait d'autres
-aventures.
-
-Un dimanche de Carnaval, où elle s'était risquée sous le loup dans
-les rues de Cannes et s'était mêlée au corso populaire, en quête,
-on le voulait..., d'émotions anonymes, elle aurait été reconnue et
-démasquée par des pêcheurs. L'intervention de la police l'avait
-seule préservée de l'insulte.
-
-Qu'y avait-il de vrai dans tout cela? L'amant actuel de la
-duchesse, un Américain à peau blanche tacheté de son, master
-Thomas Barret, un roux râblé à mufle de dogue avec, dans les yeux
-bougeurs, la clarté d'eau de deux étranges prunelles vertes, la
-désespérait de ses frasques et lui coûtait des sommes. L'Américain
-était coureur et joueur. La misérable était folle de cet amant,
-le dernier peut-être, car la duchesse n'avait jamais été jolie, et
-maintenant la quarantaine l'alourdissait. Les sports, le surmenage
-d'une vie sentimentale et nerveuse, ses coups de tête et de cœur
-avaient brouillé son teint, flétri ses yeux. Elle se cramponnait à
-cet ultime amour avec l'énergie désespérée d'une femme qui se noie
-et n'en était plus à se compromettre. Elle avait déjà tout osé,
-tout commis pour ce beau Saxon au mufle carré et court.
-
-C'est à tout cela et à bien d'autres choses encore que songeait
-de Bergues dans le rapide de Nice à Cannes. Il le quitterait à
-Antibes pour se rendre à l'invitation de la duchesse.
-
-Il s'était enfin décidé à tenter le voyage; une certaine
-appréhension lui étreignait l'estomac et, plus ému qu'il n'eût
-voulu se l'avouer, le jeune homme se laissait secouer par la
-trépidation des freins en se demandant qu'est-ce que pouvait bien
-lui vouloir l'Allemande de la Pergola.
-
-Sa fatuité n'allait pas jusqu'à redouter pour lui un caprice de
-l'Altesse. Tout enchanté qu'il fût de sa personne, de Bergues
-était édifié sur son physique; il n'avait ni l'élégance rare
-d'un Zicco, ni les yeux admirables d'un Contaldini, ni le rable
-prometteur d'un Barett... mais tout de même, est-ce qu'on pouvait
-savoir avec ses créatures! Et décontenancé, de Bergues sentait
-sourdre en lui des effarements de Joseph.
-
-«Antibes, trois minutes d'arrêt.»
-
-
-
-
-II
-
-UNE AME DE FEMME
-
-
-De Bergues traversait une enfilade de vastes salons; les mollets
-cambrés d'un laquais en bas de soie le précédaient; des escarpins
-à semelles feutrées glissaient sans bruit sur les parquets
-luisants, miroités de reflets. Des losanges et des rosaces, bois
-de rose et bois des îles, aggravaient encore la solitude des
-pièces. Un valet de pied, debout contre une porte, en ouvrait les
-battants et introduisait de Bergues dans un fumoir.
-
-C'était une haute salle en rotonde et qu'une immense glace sans
-tain éclairait toute, une glace incurvée, dont l'épaisseur
-épousait la courbe de la muraille. Le bleu du ciel et le bleu du
-large entraient à la fois par la baie, on se serait cru en pleine
-mer. Cette chambre de bord était meublée de confortables sièges
-anglais, divans de cuir et fauteuils de Maple. Il y régnait une
-atmosphère de maryland, de tabac turc et d'opoponax; des très
-beaux tapis d'Orient, fond rose et fond vert, et, sur une lourde
-table d'acajou, d'énormes roses Paul Néron dans une buire de
-cristal étaient le seul luxe de ce fumoir.
-
-De Bergues le parcourait d'un regard et presque en même temps
-une porte latérale s'ouvrait à gauche, livrant passage à une
-femme. Elle entrait d'un pas délibéré, presque masculin et
-tendait la main au jeune homme: «Merci d'être venu, monsieur, et
-pardonnez-moi la liberté grande que j'ai prise en vous priant
-de venir ici; mais je tenais à vous remercier d'une précédente
-courtoisie. Vous n'êtes pas inconnu pour moi». Et la duchesse, se
-laissant tomber dans un fauteuil de cuir, invitait de Bergues à
-s'asseoir.
-
-Tout cela avait été si prompt et si imprévu, qu'il avait à peine
-eu le temps de l'examiner. La duchesse avait croisé négligemment
-une jambe sur l'autre dans une pose abandonnée et virile et se
-prêtait maintenant à l'examen. C'était une grande femme aux
-épaules carrées et aux hanches absentes, bâtie comme un uhlan et
-qui n'avait plus ni fraîcheur ni jeunesse; le teint gâté par le
-grand air, les paupières meurtries et les lèvres fanées par la
-fièvre achevaient la disgrâce d'un visage chevalin, mais elle
-avait des mains admirables, des mains longues et blanches aux
-doigts fuselés, sans un joyau d'ailleurs...; et ses cheveux,
-tordus en câble sur une nuque violente, étaient d'un or solide et
-lourd. Coiffée par eux d'un casque de métal, la duchesse étonnait
-par le contraste de sa face sombre avec la clarté de cette
-coruscante toison.
-
-Plus on la regardait, plus on voulait la regarder. Sa laideur
-n'était qu'apparente. Une souplesse de félin animait et brisait ce
-corps un peu massif de jeune guerrier; la vivacité de ses gestes,
-leur brusquerie voulue n'en excluaient pas une langueur passionnée
-et même dans son attitude garçonnière de sportswoman aux jambes
-croisées, il y avait comme une ardeur offerte.
-
-Elle était sans grâce, mais non sans charme, inattendue et
-déconcertante. Ses moindres mouvements avaient de la race et,
-si la face ravagée et vieillie accusait plus de quarante ans,
-d'inoubliables yeux vivaient sous ses paupières lasses, des yeux
-gris et changeants, couleur de sardoine, cette pierre étrange
-dont l'éclat s'avive dans l'eau. Il y avait dans les prunelles
-de la duchesse comme une flamme sourde et, quand elle les posait
-sur vous, c'était la sensation d'une brûlure sur la peau et d'une
-cuisson au cœur.
-
-Il y eut un silence. La duchesse avait baissé les yeux pour mieux
-laisser de Bergues la contempler. Elle les relevait brusquement
-et, les plantant hardiment dans ceux du jeune homme: «Vous ne
-me reconnaissez pas?» Et sa voix sifflait un peu ironique. «Il
-faut croire que j'étais bien masquée. Je ne veux pas laisser
-plus longtemps d'équivoque entre nous, monsieur, je suis le
-domino du dernier Veglione, le domino jonquille, que vous avez
-si spontanément et si généreusement défendu contre la goujaterie
-du public des couloirs. Vous avez été tout simplement héroïque,
-monsieur, ne vous défendez pas; car, en vous interposant entre moi
-et la foule, vous affrontiez le pire des dangers, le ridicule.
-J'étais grotesque, je le sais, volontairement grotesque, je
-ne voulais pas être reconnue et, quand les hommes d'esprit de
-cette morne fête me traitaient de travesti et de vieille femme,
-rien ne me rassurait plus que leurs stupides attaques. Elles me
-prouvaient combien j'étais loin de leur pensée: mon incognito
-était bien gardé, mais ces deux dominos blancs sont passés,
-j'ai cru reconnaître le couple pour lequel j'étais venue, j'ai
-perdu la tête et j'ai risqué ce malheureux geste. Ce geste a
-déchaîné la foule et sans vous j'étais perdue. J'ai vu le moment
-où j'allais être démasquée, déshabillée peut-être par des mains
-féroces de manants et de mufles et j'ai connu le frisson des
-misérables femmes tombées au pouvoir de l'émeute, les jours de
-fureur populaire. Quand, fendant le flot des masques, vous m'avez
-pris le bras pour me tirer de cette impasse, saviez-vous à quoi
-je songeais, sous mon loup et mes dentelles? C'est fou et c'est
-ainsi: à la princesse de Lamballe égorgée par les Septembriseurs;
-oui, dans ce Veglione, c'est la princesse de Lamballe, assommée
-et dépecée au seuil de la Force, dont la vision s'imposait
-obsédante au milieu de toutes ces faces gouailleuses et de ces
-masques ricaneurs.
-
-«... Et vous, vous êtes venu. Seul entre tous, vous avez deviné
-mon affreuse détresse, mon angoisse et ma terreur! J'étais si
-malheureuse ce soir-là, si malheureuse! Et sans me connaître, mais
-ému de pitié pour l'être douloureux que vous deviniez en moi, vous
-avez tenu tête à ces brutes, vous avez dit... ce qu'il fallait
-dire, je ne sais plus quoi et vous m'avez offert votre bras... et
-le cauchemar s'est dissipé et, vingt minutes après, j'étais à mon
-hôtel; en sûreté et je pouvais croire que j'avais fait un mauvais
-rêve... et voilà pourquoi je vous tends mes deux mains, monsieur,
-en vous disant merci du fond du cœur.»
-
-La duchesse s'était levée et avait pris les mains de de Bergues
-dans les siennes.
-
-Elle le regardait de haut en bas, le dominant de tout son buste et
-semblant jouir de sa confusion. «Et nous pourrions en rester là.
-Vous m'avez sauvée, je vous ai remercié. J'ai tenu à le faire de
-vive voix et chez moi; le valet de pied pourrait maintenant vous
-reconduire et tout serait dit, l'aventure serait terminée. Quand
-vous m'avez délivrée de toute cette racaille, vous ignoriez que
-vous preniez la défense de la princesse d'Ebernstein Asmidoff.
-Votre pitié d'homme et votre courtoisie de galant homme vous ont
-seules poussé à cet acte... Mais je ne me croirai pas, moi, une
-Scaterberg-Eberfield, si je m'en tenais là.» Et sur un mouvement
-irréfléchi de de Bergues. «Vous saurez pourquoi j'étais à ce bal,
-et d'autres choses encore. Il me plaît de me confesser un peu à
-vous, je suis protestante et j'ignore la confession. Oh! ce n'est
-pas que je veuille me justifier. Toute gâchée que soit ma vie,
-tout ce que j'ai fait, je le referais encore si la chose était à
-refaire, mais cela me soulagera de causer un peu avec vous; cela
-débridera l'abcès comme disent les chirurgiens. Si je vous prends
-comme confident, c'est que dans ma vie déjà longue de femme de
-quarante ans, vous êtes le premier galant homme et le premier
-honnête homme peut-être qu'il m'ait été donné de rencontrer, oh!
-je n'excepte même pas le duc. Avant votre rencontre (j'ai eu des
-amants, pourquoi m'en cacherai-je, toute l'Europe le sait, et
-ceux, que j'ai eus dans ce pays, ont pris soin de le clamer sur la
-Riviera). Avant votre rencontre, tous ceux que j'ai connus: des
-poupées, des ruffians ou des goujats... Je suis mal mariée, je ne
-suis pas jolie, j'ai des millions et je suis née indépendante,
-le duc me laisse libre de mes actions. Vous jugez de ma vie, moi
-qui eusse été une épouse et une mère admirables si j'avais eu un
-mari et des enfants... Le duc n'est qu'un musicien, n'insistez
-pas. Oui, c'est ainsi. Des cerveaux vides et de gros appétits de
-plaisir et d'argent, voilà ce que j'ai trouvé toujours autour de
-moi. Et la présence de tels êtres dans mon ombre est logique: ma
-naissance et ma situation ont fait de moi une proie...
-
-«Tayaut! En chasse! la meute des bas instincts est accourue,
-toutes les convoitises allumées me traquent et m'ont traquée,
-c'est la curée de la duchesse d'Ebernstein Asmidoff. On me dit si
-follement généreuse, n'est-ce pas, monsieur?»
-
-Et sur un geste de de Bergues: «Ne protestez pas, vous connaissez
-Thomas Barett, l'Américain que l'on me prête pour amant et qui
-l'est en effet. C'est pour lui que j'étais à ce Veglione. On
-m'avait prévenue qu'il y serait avec une autre femme, et une
-femme jeune, jolie, et qu'il désire et qu'il aime, car moi... On
-n'aime pas la duchesse d'Ebernstein, on en est l'amant. Oui, c'est
-ainsi, je n'ai aucune illusion sur Thomas Barett, je le méprise
-et je l'adore: c'est de la bassesse, mais c'est aussi de l'amour.
-Le mépris n'exclut pas la passion, au contraire, et les manuels
-d'éducation pour jeunes filles établissent seuls qu'on ne peut
-aimer que ce qu'on estime: leçons de cithare et romances sans
-paroles de Mendelssohn, cela est du même bateau, comme vous dites
-dans votre argot français.
-
-«Donc, j'aime Thomas Barett, je l'aime follement, éperdument, avec
-la frénésie d'une femme qui se meurt, car, après lui, je le sens,
-je n'aurai plus le courage de renouer une autre intrigue. Les
-miroirs ne mentent pas, je sais quelle figure m'a faite l'amour
-de l'amour. Après Barett, que je chéris lâchement pour tout le
-mal qu'il me fait, je n'aurai plus de liaison et je glisserai
-froidement au libertinage: ce sera la passade à l'heure ou à la
-nuit avec les croupiers de cercle, les musicanti, les cochers de
-grande remise et les coureurs de vélodromes, clientèle habituelle
-de toutes les vieilles belles échouées en Riviera.»
-
-Et avec une flamme bleue dans ses prunelles apparues agrandies,
-toute sa pauvre face transfigurée par la passion: «Aussi, quand
-le lundi gras, un billet anonyme me prévenait que Thomas Barett,
-que je croyais à Paris (_il avait pris congé de moi le samedi_)
-se cachait à Nice avec une jeune maîtresse, qu'ils y suivaient
-les fêtes du Carnaval et assisteraient le mardi au Veglione de
-l'Opéra, tout mon sang ne faisait qu'un tour.
-
-«Le billet donnait le détail de leur journée de la veille. Ils
-avaient été à la Redoute après avoir suivi dans la journée la
-bataille des confettis. On ne savait où ils étaient descendus,
-mais une indiscrétion de costumier avait révélé la couleur des
-dominos qu'ils porteraient au Veglione du mardi. Barett et son
-amie seraient en satin blanc fleuri d'œillets et de mimosas. La
-lettre était signée: _Une femme qui se venge, car elle l'aimait
-comme vous_.
-
-Cette lettre! le cœur me chavirait sous les côtes en la lisant, et
-j'avais dans les veines le froid de la mort et la brûlure de la
-fièvre. Une angoisse m'étouffait, car cette lettre était la preuve
-de la double trahison.
-
-«Trompée, certes, je savais qu'il me trompait depuis longtemps,
-mais pas avec cette duplicité et ce cynisme, dans le pays même,
-à une heure d'Antibes où personne n'ignore que cet homme est mon
-amant, et puis je le haïssais pour ce dernier mensonge, ce départ
-prétexté à Paris! Il avait menti comme une fille, lui que je
-croyais un homme; alors la fureur m'aveuglait; et décidée à tout,
-avide de scandale, je partais pour Nice, y descendais à l'hôtel
-et allais à ce Veglione. Vous m'y avez vue rôder, comme une bête
-blessée, au milieu des quolibets des couloirs; vous avez vu mon
-geste et vous avez deviné ma détresse, ma honte et ma douleur.
-Pourquoi reviendrais-je sur cette scène? Vous m'avez secourue,
-défendue, sauvée; votre bonté vous a averti, vous, et vous avez eu
-pitié de l'agonie d'âme que je traînais, ce jour-là, au milieu de
-ces viveurs.
-
-«On m'avait dupée, bafouée, on avait tablé sur ma passion et ma
-jalousie; quelqu'un avait pris comme hochet et mon angoisse et
-ma peine. Et l'instigateur de cette abominable comédie, l'auteur
-de la lettre dénonciatrice, savez-vous où je le découvrais? Chez
-moi, le lendemain même, à ma table. A sa façon mielleuse de
-s'informer de ma santé, à son inquiétude affectée à propos de ma
-pâleur et de la cernure de mes yeux, à la joie mal dissimulée de
-son regard faux et cruel, je reconnaissais dans mon mari l'affreux
-mystificateur de la nuit. C'est le duc qui m'avait fait adresser
-cette lettre, je n'en pouvais plus douter. Le rayonnement de
-toute sa face de fourbe le trahissait encore plus que son effort
-d'obséquiosité. Ebernstein avait ajouté cette lâcheté à tant
-d'autres, car le duc... si vous saviez, si vous saviez...»
-
-
-
-
-III
-
-IDYLLE PRINCIÈRE
-
-
-«--Le duc! mais il a été le mauvais génie de mon existence. C'est
-lui qui m'a faite ce que je suis! Son ombre a pesé sur toute ma
-vie. Si vous saviez, si vous saviez!...» La duchesse s'était levée
-et, appuyée des deux mains sur la table, regardait éperdument
-de Bergues dans les yeux, puis elle se laissait retomber sur le
-divan, le bras gauche posé sur un coussin; de la main droite
-elle s'appliquait sur la joue une grosse rose prise à la gerbe
-de la buire de cristal. Elle rafraîchissait ainsi aux pétales la
-fièvre de ses pommettes; la honte les avait faites brûlantes.
-Elle continuait de se tamponner le visage avec la fleur; et ce
-mouvement machinal, le jeune homme se souvenait l'avoir déjà
-surpris chez des êtres malades de la poitrine, à l'heure où monte
-la fièvre du soir.
-
-«Je n'ai pas à me défendre, je ne cherche pas à me justifier, mais
-pourtant si j'avais eu un autre mari, je ne serais pas descendue
-où j'en suis... le Duc! Si vous connaissiez l'enfance que j'ai eue
-dans cette petite cour patriarcale et démodée de Scaterberg, notre
-éducation et nos jeux de jeunes filles à mes sœurs et moi... Mes
-sœurs! si vous aviez connu mes sœurs!.., leurs yeux plus grands
-que l'innocence, leur belle santé d'âme et de corps, leur gaîté
-de pensionnaires dans ce grand parc d'Emerfield où nous voulait
-libres et grandies en pleine nature un père imbu des idées de
-Jean-Jacques et demeuré, en plein XIX^e siècle, enthousiaste
-des _Confessions_. Et ce domaine d'Emerfield, au cœur du Tyrol
-autrichien, ses horizons de montagnes et de forêts séculaires,
-son immense parc aux pentes boisées de sapins, qui descendaient
-à un petit lac, un lac moiré d'ombre aux eaux bleu paon, comme
-le Konigsee de Salzbourg, ces paysages de légende et de rêve que
-célèbrent tous les conteurs allemands, et les mœurs naïves des
-cœurs braves et simples que sont restés les montagnards de chez
-nous!... Dire que c'est dans cette fraîcheur et cet apaisement,
-parmi ces âmes robustes et saines, dans la gravité calme et
-souriante d'une vie contemplative que je suis née, que j'ai
-grandi, moi la duchesse d'Ebernstein-Asmidoff. Et le scandale de
-ma vie actuelle en Riviera a débuté par une enfance de princesse
-de conte, dans les parfums de résine et de menthe sauvage d'un
-parc héréditaire, parmi des reflets de neige et de bois de sapins,
-dans un pays de bûcherons, de pâtres et de chasseurs d'izards, au
-milieu du songe des lacs et du fracas des torrents!»
-
-La rose rouge que la duchesse appuyait sur ses joues s'était
-effeuillée. Elle en avait pris une autre et en promenait avidement
-les pétales sur son visage brun. On eût dit qu'elle respirait
-le parfum du passé dans celui de la fleur et demandait à cette
-amie odorante et muette le courage de poursuivre. La duchesse
-continuait. «--Mes sœurs étaient autrement jolies que moi, mais je
-passais bien à tort pour la plus intelligente. J'avais surtout
-plus de décision, j'étais l'énergique de la famille. Il y a du
-sang espagnol dans notre branche, apporté là par une grand'mère,
-née Toloza-Cœli, et cette goutte de sang et de soleil, j'ai
-tout lieu de croire que c'est moi qui l'ai dans les veines. Mes
-sœurs étaient mélancoliques et douces, moi j'étais volontaire et
-taciturne et, petite fille, j'avais déjà ce teint de bile qui
-jure si violemment avec le blond de mes cheveux, et ces yeux
-d'orage qui autrefois furent beaux. J'étais aussi adroite à tous
-les sports. La décision de mon caractère, l'énergie que l'on me
-prêtait et ma réputation d'écuyère accomplie fixèrent le choix du
-duc régnant de Finlande: il demanda ma main à mon père pour son
-fils.
-
-«Le duc héritier (il a abdiqué depuis en faveur de son frère)
-était un grand jeune homme blond, régulièrement beau de cette
-beauté classique qu'ont tous les Ebernstein. Le duc Otto n'avait
-alors que vingt-cinq ans, moi j'en avais dix-neuf. Le prince de
-Finlande était assez sauvage; il vivait éloigné des affaires avec
-une horreur marquée pour les fêtes de la Cour; il s'occupait
-passionnément de musique. Très artiste, son indifférence politique
-faisait craindre en lui une sorte de Louis II de Bavière, et
-l'assidue présence auprès de lui de Berkestoff, le compositeur
-russe, n'était pas faite pour endormir les appréhensions des
-siens. On redoutait fort à Milerschurt l'influence du favori.
-
-«Une femme de tête était nécessaire auprès de ce duc indolent et
-chimérique et l'on songea à moi. Le duc Otto vint à Emerfield,
-invité par mon père à la demande du sien; il se présenta en fiancé
-et j'aimais de suite, moi, de toutes les forces de mon sang et
-de mon âme ce beau prince mélancolique à la stature de dieu
-scandinave, au profil grave et fier de héros danois.
-
-«On nous maria...! Ce que furent ce mariage et la nuit de ces
-noces! L'une et l'autre appartiennent autant au drame qu'à
-l'opérette, tant le ridicule en fut tragique et déroutant... Le
-duc n'est pas même un vicieux, c'est pis. C'est un impuissant.
-Il y a dans le vice une fatalité et une tristesse qui peuvent
-émouvoir; et dans l'ardeur aveugle de certains aberrés à courir
-à leur perte apparaît parfois le grandiose des destinées
-inévitables, toute la détresse des tares héréditaires, magnifiées
-dans Euripide et Eschyle. Le duc n'est qu'un frigide, comme on
-disait au grand siècle, mais compliqué d'un exaspéré misogyne.
-Il a l'horreur et la haine de la femme, pis, il a horreur et la
-haine de l'amour et c'est là son crime, car sa tare physique et
-la lâcheté de son mariage, de ce mariage consenti pour complaire
-aux siens, je les lui aurais pardonnées si dès le premier jour il
-ne s'était acharné et complu à semer dans ma vie la ruine et le
-désespoir.
-
-«Le baiser glacé dont il effleurait mon front, le premier soir
-au seuil de l'appartement nuptial, il ne le renouvela jamais. Je
-n'avais fait que changer de nom et de résidence et, de princesse
-de Scaterberg devenue duchesse d'Ebernstein, je n'en demeurai pas
-moins implacablement jeune fille. Quoique un peu déconcertée et
-surprise, je me serais résignée à mon sort, si les yeux moqueurs
-des autres femmes et les questions perfides des princesses ne
-m'avaient enfin avertie. J'étais seule, sans défense sur une
-terre étrangère, ou ma qualité d'Autrichienne était presque une
-offense; il ne me fut bientôt plus permis d'ignorer l'hostilité de
-la Cour.
-
-«Echos de l'opinion populaire, certains journaux s'enhardirent
-jusqu'à l'insulte. On s'étonna de la stérilité de l'étrangère; le
-peuple réclama une grossesse. Je me cabrais et, enfin émue après
-dix mois d'affronts dévorés et subis, un soir je pris mon courage
-à deux mains et pénétrai chez le duc. Je l'informais de l'attitude
-des siens vis-à-vis de sa femme, et lui expliquais clairement ce
-que son peuple réclamait de moi.
-
-«Je me souviendrai toujours de cette soirée. Le duc était dans
-son cabinet de travail, installé devant une table où il notait
-une fugue qu'il avait composée quelques jours auparavant. Je vois
-encore les grandes orgues régnant au fond de la pièce et leurs
-tuyaux argentés qui montaient jusqu'au plafond. Il ne levait
-même pas la tête et continuait d'écrire; je posais une main
-sur une pile de partitions et, pendant que la plume criait sur
-le parchemin, je lui exposais ma requête. Ma voix me semblait
-étrangement changée dans le silence. Le duc daignait enfin lever
-le front: «Des enfants, mais il ne tient qu'à vous d'en avoir,
-madame. Arrangez-vous en conséquence. Je vous laisse absolument
-libre, cela ne me regarde pas.»
-
-«Il s'était mis debout, me faisait un grand salut et, traversant
-le hall, pénétrait dans sa chambre. Il en poussait le verrou.
-
-«Je demeurai indignée, stupéfaite.
-
-«Et alors... la déchéance commença. Le duc l'avait voulu.
-
-«Ce fut d'abord lente, avec mille précautions et toutes les
-dérobades de l'hypocrisie, la première chute et le premier amant:
-un aide de camp de mon mari. Un étrange hasard m'en imposait
-depuis cinq mois la continuelle présence. Le comte Nurlo n'avait
-pour lui que sa prestance et sa moustache fine de bel officier. Il
-m'aima comme aux ordres et j'ai depuis soupçonné le duc de l'avoir
-posté là sur mes pas avec la consigne de devenir mon amant. Je me
-lassais vite de ce fantoche, j'étais ardente et volontaire. La
-révélation de l'homme avait éveillé en moi un tempérament. Après
-celui-là, ce fut un autre, je n'avais encore que de la curiosité,
-mais combien sensuelle; mais d'intrigue en intrigue et d'aventure
-en aventure, dans cette Cour ennemie et complice, j'aboutissais
-vite au scandale. Il fut immense, aggravé des rumeurs équivoques
-qui couraient sur le duc. Il venait d'imposer à l'Opéra de
-Milerschurt la dernière œuvre de Berkestorff. Une cabale s'était
-formée contre le favori. A la première représentation de son
-_Néron_, des sifflets et des huées accueillirent notre entrée dans
-la loge ducale. _Claude_ et _Messaline_ furent les noms dont on
-nous salua; le public avait adopté l'époque du drame. La force
-armée fit évacuer la salle, ce fut un esclandre européen.
-
-«Le maître de la police fut destitué, mais le duc dut signer
-son abdication en faveur de son frère, et notre beau-père nous
-conseilla de voyager. En Finlande, les conseils sont des ordres.
-Les médecins prescrivaient le Midi pour le duc Otto. Surmené par
-les veilles et ses travaux de musicien, neurasthénique comme tout
-artiste, il était menacé de tuberculose et ne se rétablirait que
-sur la Riviera.
-
-«La Riviera! Le duc accueillait la décision paternelle comme une
-délivrance; il avait horreur de la Finlande et de la vie grossière
-et dure de ce pays. Il avait toujours rêvé des ciels de soie et
-des horizons de golfes et de promontoires du lac méditerranéen.
-
-«La Riviera! Je n'avais jamais pu, moi, prononcer ce nom sans
-évoquer des vergers d'oliviers, des jardins de cyprès tout
-foisonnants de lentisques et de palmes. La Riviera et ses bosquets
-parfumés d'orangers! La Riviera! Nous aurions pu être si heureux
-là, si mon mari l'avait voulu! La Riviera pour nous, avec notre
-fortune et la complète indépendance de la couronne abdiquée, mais
-c'était l'enchantement d'une vie quasi-féérique dans un jardin
-d'Armide, là devant cette mer fluide de clartés, dans ce décor
-d'apothéose.»
-
-La duchesse s'était levée et, saisissant la main de de Bergue,
-l'avait brusquement entraîné devant la glace sans tain de la baie:
-La Pergola occupe la pointe du cap d'Antibes, et, de l'angle de
-la pièce où elle l'avait conduite, la masse de l'Estérel ravinée
-d'améthyste et crêtée d'iris surgissait, posée à plat sur une
-mer d'or pâle, avec la précision d'une découpure. Irréelle et
-chimérique, c'était une montagne d'écran japonais. Un ciel ardent
-et tendre, d'un rose de fleur de pêcher, flambait derrière
-l'arabesque violette, imposait dans le crépuscule une vision
-d'Extrême-Orient et par la glace sans tain, que la duchesse venait
-d'entr'ouvrir, une odeur vanillée et sucrée de jasmin montait,
-mêlée à des saveurs de sel; une treille enguirlandée de bégonias
-et de capucines courait autour de la maison; le soir la faisait
-fumer comme un immense encensoir: «La Riviera, le duc a trouvé le
-moyen d'empoisonner ce divin exil?»
-
-
-
-
-IV
-
-LE SECRET DE LA DUCHESSE
-
-
-«Oui, ce pays est admirable. Ce golfe Juan et cette baie de Cannes
-dans leur cirque ouvert de montagnes, Alpilles en amphithéâtre aux
-cimes blanches de neige et groupes boisés de l'Estérel, tout cela
-vaut en effet la corniche Ligure de Gênes à Livourne, Rappalo, la
-Spezzia Nervi, les carrières de Carrare; et le golfe de Naples
-n'est pas plus beau que la baie des Anges, vue des hauteurs du
-Mont-Baron. Oui, cette Riviera est une côte enchantée malgré son
-pullulement d'hôtels et de villas, mais son climat est traître
-et meurtrier, et en vérité je ne sais si je ne dois pas maudire
-l'énervante douceur de ce ciel d'opéra.» La duchesse, debout dans
-l'embrasure de la baie, suivait d'un regard éperdu l'incendie
-du couchant et l'agonie de nuances, la changeante agonie de
-la montagne et de la mer. Elle continuait comme se parlant à
-elle-même:
-
-«Cette Riviera!... C'est de notre arrivée en Riviera que datent
-mes malheurs. Qu'est-ce que les scandales de Milerschurt et
-d'Emerfield auprès de la vie que j'ai menée ici! En Finlande le
-duc était un mari indifférent et hautain. Occupé de choses d'art,
-à peine daignait-il s'apercevoir que j'existais, mais une fois
-dans cette terre promise et dangereuse de la Provence, un homme
-inconnu se révélait en lui, un tyran que je ne soupçonnais pas, un
-despote ennuyé et cruel, qui fait le mal pour le plaisir du mal et
-jouit férocement de la souffrance. Un satrape excédé perçait vite
-sous son masque de musicien épris de contrepoint et de fugue. Et
-ce furent toutes les lâchetés d'un Tibère, toutes les fourberies,
-toutes les férocités, toutes les complications bysantines d'une
-âme d'eunuque amoureuse de pièges et d'intrigues... et il n'était
-pas ainsi avant notre séjour à Antibes. C'est dans cette villa,
-à l'ombre découpée de ces treilles et de ces vergers d'oliviers
-qu'éclatait sa haine sacrilège de l'amour.
-
-«Certes, la duplicité était en lui, mais ce climat l'exaspéra.
-C'est la mollesse de ce pays, qui dénoue d'abord la volonté
-comme une écharpe pour la tendre ensuite comme un arc, dans la
-sécheresse ardente de son mistral. C'est l'âpreté de ces jours de
-bourrasque et de poussière, la fièvre permanente bercée dans ces
-vagues sans flux et sans reflux et, par-dessus tout, ces effluves
-de caresses et rut éparses dans l'unanime consentement des
-choses et des êtres à l'amour, c'est toute cette nature complice
-qui, en exacerbant mes sens, redoublait chez lui la rage de son
-impuissance; et ce soleil menteur, à la fois brûlant et glacé,
-qui pompe le cerveau et détraque le système nerveux, voilà le
-grand coupable et, dans le drame où nous sommes tous deux acteurs,
-marionnettes aveugles avec des instincts pour fils, c'est le
-climat de ce pays qui joua le rôle de la fatalité.
-
-«Le duc travaillait mal à Milerschurt. Ici, il cessa complètement
-de travailler. Il eut beau s'entourer de compositeurs italiens,
-d'organistes sans emploi et de vagues maîtres de chapelle, cette
-mer et ces montagnes annihilaient en lui toute imagination,
-toute puissance de labeur. Mais ce pays l'avait pris et, captif
-involontaire de son charme, il ne voulait plus le quitter. De
-cette incapacité au travail naquit mon infortune.
-
-«Dans son oisiveté il conçut contre moi une effroyable rancune;
-toute sa veulerie s'aigrit en haine. Il envia mon bonheur, il
-envia jusqu'à mes amants. Lui, le misogyne et le frigide, à qui
-la nature a refusé la joie des possessions, il s'ulcéra dans sa
-solitude d'une hideuse animosité d'eunuque et d'impuissant.
-
-«Moi, j'étais amoureuse et éperdument. Je n'ai connu vraiment la
-passion que dans ce pays. En Finlande mes aventures n'avaient
-été que des coups de dépit, des représailles fébriles d'épouse
-délaissée, des réponses du tic au tac à l'outrageante froideur
-de mon mari. Ici, seulement, je devins femme. Cette Riviera
-dont, jeune fille, je ne pouvais pas prononcer le nom sans un
-frémissement de tout mon être, ne m'avait pas déçu, la vision
-s'était réalisée, telle que l'évoquaient mes lointaines songeries
-d'enfant. La vie, que j'avais vécue jusqu'alors, m'apparut terne
-et grise, et c'est dans cette Pergola que l'existence commença
-vraiment pour moi. J'y aimai le comte Zicco et le chevalier
-Contaldini et ce furent là vraiment les deux grandes passions de
-ma vie.
-
-«J'ai connu sous ces treilles de jasmin de Virginie et dans ces
-allées de cyprès d'inoubliables heures. Leur souvenir m'y fixe
-à jamais. Combien de fois j'y bénis mon exil et la décision du
-prince à qui je devais tout ce bonheur. J'y connus même la beauté,
-car, le croiriez-vous, monsieur, transfigurée par la passion,
-j'étais devenue presque jolie, oui, jolie dans la montée des
-sèves, la vibration de la lumière et l'épanouissement de tant de
-fleurs.
-
-«J'avais compté sans la haine du duc. Il ne put supporter le
-spectacle de ma joie et je payais bientôt chèrement les heures
-d'ivresse qu'il m'avait permises en somme, puisque lui-même
-m'avait poussée aux aventures. Le duc me voulait bien mère, mais
-ne me voulait pas amante, et c'est l'amante seule qui s'était
-révélée en moi.
-
-«Je vivais dans un tel éblouissement que je ne remarquais même pas
-cette animosité et cette envie embusquées et guetteuses. Ce fut,
-de la part du duc, une haine de prêtre et de vieille femme contre
-la jeunesse et l'amour, une haine ulcérée de rancœur jalouse qui
-attend son heure, patiente et épie. Je ne fus pas longtemps sans
-en ressentir les effets. Le duc savait où me frapper.
-
-«Le comte Zicco était notre hôte. Le duc l'avait attaché à son
-service, il dirigeait le haras que nous possédions à Saint-Raphaël
-et dressait les chevaux de mon mari. Il m'accompagnait souvent
-dans mes promenades et me servait d'écuyer. A Emerfield, j'étais
-l'amazone de la famille. Le comte Zicco n'avait pas de fortune:
-le duc lui faisait vingt-quatre mille francs par an et j'en étais
-arrivée, dans mon amour aveugle, à une sorte de gratitude envers
-mon mari.
-
-«Le 6 avril 1895, Zicco montait dans le parc un alezan hongrois
-qui m'était destiné. C'était une bête assez capricieuse, mais
-déjà assouplie par la main de Zicco qui la sortait tous les
-matins, depuis quinze jours. Tout à coup le cheval faisait un
-brusque écart et, prenant le mors aux dents, allait s'abattre
-contre une énorme touffe de cactus. On rapporta le comte dans un
-état lamentable, il avait la poitrine écrasée et mourut le jour
-même à cinq heures. Le duc assista à son agonie et je n'appris
-l'horrible événement que le soir, à mon retour de Cannes où je
-déjeunais ce jour-là. Ce fut le premier malheur abattu sur la
-Pergola.
-
-«Ma douleur fut immense, j'en porte encore la blessure. Je
-demeurais un an confinée dans mon deuil. Puis le duc exigeait que
-je reprisse ma vie mondaine; la maladie que j'avais prétextée
-avait assez duré. L'Opéra de Nice montait la _Transtévérine_, du
-duc d'Ebernstein, et la Pergola devait se rouvrir aux invités pour
-une série de dîners et de réceptions nécessaires au succès de
-l'œuvre; je me résignais et m'attelais à la gloire de mon mari...
-Le soir de la première, le duc amenait dans ma loge le chevalier
-Contaldini... Six mois après, nous étions, Contaldini, le duc
-et moi, à Saint-Moritz. Le duc ne pouvait plus se passer du bel
-Italien, j'étais devenue sa maîtresse.
-
-«Notre liaison dura plus d'un an. Contaldini habitait Monte-Carlo,
-nous nous rencontrions à Nice; mais ma santé était demeurée
-ébranlée de la catastrophe de Zicco et le médecin m'imposa de
-nouveau l'Engadine. Saint-Moritz nous revit le duc, le chevalier
-et moi.
-
-«Le duc et Contaldini chassaient souvent dans la montagne.
-Accompagnés d'une escouade de guides, c'étaient moins des chasses
-que des excursions qui duraient parfois plusieurs jours. Un soir,
-le duc rentrait seul. Entraîné à la poursuite d'un chamois, le
-chevalier avait perdu pied au tournant d'une sente et roulé dans
-la précipice; le duc rentrait avec les guides pour chercher des
-échelles et des cordes et tâcher de retrouver le corps. Ils
-revinrent deux jours après, sans le cadavre. Contaldini avait dû
-glisser dans quelque ancienne crevasse. Le glacier le gardait.
-Nous partions le lendemain même pour Bayreuth.
-
-«J'étais anéantie de désespoir, anesthésiée d'épouvante; ma
-stupeur était telle que je me laissais emmener; le duc retrouvait
-là tous les wagnériens des deux mondes accourus pour communier
-sous les espèces du Maître: on donnait la Tétralogie.
-
-«J'étais tellement ivre de détresse que je suivis le duc au
-théâtre, j'aimais mieux tout que la solitude. J'assistai d'abord à
-l'_Or du Rhin_ et le lendemain à la _Walkure_... La _Walkure_, je
-m'en souviendrai toujours. Malgré l'obscurité de la salle, c'est
-pendant cet opéra que j'eus tout à coup l'épouvantable conscience
-de la culpabilité de mon mari.
-
-«C'était pendant le second acte, Sieglinde est pantelante,
-évanouie sur les rochers; au loin, dans les gorges rocheuses, la
-meute d'Huding aboie, les cors font rage et sonnent la curée des
-deux amants; le terrible motif du tueur de loups monte et grandit
-à travers les vallées, gagne les sommets et, comme une mer, emplit
-toute la scène. Siegmund s'élance à travers les blocs de granit,
-brandissant son épée, et répond à l'appel.
-
-«Ce final du deuxième acte de la _Walkure_, c'est le triomphe de
-la vengeance du mari. Je sentais le regard du duc peser sur moi.
-La salle était bien sombre, mais, sous l'obsession de cet œil
-opprimant, une étrange clarté se fit soudain en moi; je vis le duc
-sourire et je compris!
-
-«Je compris quelle main avait précipité la mort de Zicco et de
-Contaldini; et pourtant le duc n'était pas jaloux, je lui suis
-indifférente. Si le duc d'Ebernstein a tué mes deux amants,
-c'est pour le seul plaisir de me faire souffrir et de me voir
-souffrir... Cette cruauté, les Ebernstein l'ont tous dans le sang
-et une barbare étiquette la cultive soigneusement dans leur cœur.
-Oh cette cour de Finlande, où j'ai vu fouetter des pauvres petits
-enfants du peuple en présence de mes jeunes neveux, en exemple et
-en punition de peccadilles d'écoliers commises par les princes.
-Tel est le système d'éducation à la cour de Milerschurt, et je
-connais assez maintenant mon mari pour être convaincue du plaisir
-qu'il devait prendre enfant à ces corrections exemplaires.
-
-«Lui seul a suscité les accidents qui m'ont deux fois atteinte et
-brisée dans Zicco et Contaldini, et ne croyez pas que mon chagrin
-m'hallucine! J'en ai eu les preuves depuis.
-
-«Rentrée à Antibes, j'ai fait une enquête aux écuries, j'ai
-interrogé les palefreniers et les lads, j'ai été jusque dans un
-garage à Nice interviewer un ancien cocher devenu chauffeur et, à
-prix d'or, j'ai su, j'ai appris.
-
-«L'alezan que montait Zicco, le matin de la catastrophe, avait été
-drogué; un mélange d'avoine et de graines de chanvre, trempées de
-champagne et d'eau-de-vie, avait été donné à la bête. L'homme qui
-a pu commettre cette infamie est capable de recommencer, n'est-ce
-pas? la mort de Contaldini le prouve. Néanmoins, le duc maintenant
-a peur, il se sent deviné, il se sent démasqué car, hors de moi
-à mon retour de Nice, le soir du jour où j'y appris la vérité,
-j'osais lui dire: «Arrangez-vous, monsieur, pour que mes amants ne
-meurent plus de mort subite, autrement je déposerai une plainte au
-parquet. Arrangez-vous aussi pour que je ne meure pas la première,
-car j'ai pris mes précautions et vous pourriez avoir des ennuis,
-et je le regretterai pour la famille des Ebernstein.»
-
-«Et voilà pourquoi le duc se contente maintenant de fournir des
-maîtresses jeunes et jolies aux hommes que j'aime, en un mot à
-me suborner mes favoris et à me mystifier, et me pousser, folle
-de rage et de désespoir, au scandale dont vous m'avez sauvée,
-monsieur, la nuit du dernier Veglione.»
-
-
-
-
-LA VILLA DES CYPRÈS
-
-
-
-
-I
-
-LA VILLA DES CYPRÈS
-
-
-Nous revenions de la Mortola, la splendide propriété où lord
-Hambury dépense quatre-vingt mille francs par an; les quatre-vingt
-mille francs d'horticulteurs, de fleurs exotiques et d'arbustes
-rares, qui font de ce ravin sauvage, entre Vintimille et Menton,
-le plus admirable jardin d'Italie et même d'Afrique que puisse
-rêver le voyageur; la Mortola, Eden unique surgi entre l'Alpille
-et la mer à force de volonté et à coups de millions, la Mortola
-dont la somnolente et soleilleuse mollesse, dans l'engourdissement
-de tant de parfums et d'essences multiples, éternise aux pentes
-de la Riviera la magique vision d'un domaine de fées; la Mortola,
-jaillissante de tiges et d'ombelles et de palmes et de tant de
-cyprès échelonnés sur la soie bleue du large; la Mortola aux
-pelouses étoilées de tant d'anémones et d'iris violâtres, que
-l'Arioste y eût voulu le jardin d'Armide, et Botticelli le bosquet
-d'orangers de sa Primavera; la Mortola, immense bouquet de fleurs
-effeuillé dans la mer.
-
-Nous revenions donc de la Mortola. Nous avions déjà dépassé le
-restaurant Garibaldi et descendions vers Caravan par la Corniche,
-et l'ombre avec nous descendait sur la route, creusant de traits
-profonds le ravinement des roches, au pied des petites maisons
-inondées de lumière de Grimaldi, le village italien, premier
-berceau des princes de Monaco. Grimaldi, Monaco! toute une Italie
-batailleuse et chevaleresque, guerres de partisans, condottieri
-et pirates, rapines féodales, aventures galantes et sanglantes
-amours, tout un passé de métal et de soie, retentissant d'armures
-et bruissant de guitares, s'évoquait et chantait devant nous, figé
-dans la poussière et l'or du crépuscule, dans le décor épique et
-pourtant si sensuel des montagnes de Menton.
-
-Des bruits de charroi traînaient sur les pentes, et, comme dans
-un tableau de primitif, le vieux Menton, son petit port et son
-môle se détachaient avec une précision de découpure sur la pâleur
-moirée d'une mer immobile aux luisances de miroir; et déjà,
-Caravan commençait. La montagne s'essaimait de villas, la route
-se bordait de terrasses. Des retombées de géraniums roses, des
-étoiles bleues de clématites allumaient des clartés dans le vert
-glauque des cactus et des oliviers du chemin, villas claires,
-souriantes et coquettes, nichées comme des tourterelles dans la
-verdure, aux flancs rocailleux de l'Alpille, et toutes roses dans
-le couchant de l'adieu du soleil.
-
-Un long bâtiment à deux étages, aux persiennes hermétiquement
-closes, détonnait au milieu de toute cette gaieté. Il s'adossait à
-la montagne, séparé de la route par trois terrasses superposées,
-trois terrasses à l'italienne et toutes les trois bordées
-de cyprès. Ces trois rangs de hautes quenouilles de bronze,
-échelonnées au pied de ce logis aveugle, en aggravaient
-étrangement la tristesse. Le cyprès, symbole de deuil pour les
-peuples du Nord qui en ornent leurs cimetières, est un symbole de
-joie pour les races du Midi. La Provence les plante autour de ses
-mas, et la Riviera en fait des murailles vivantes et vertes pour
-protéger du vent les roses de ses jardins.
-
-Dans sa solitude et dans son abandon, la maison aux trois
-terrasses et son escorte de cyprès, n'en prenaient pas moins un
-glacial aspect de tombe; d'étroits parterres de violettes, étalés
-en longueur devant chaque balustre, ajoutaient par leur grâce
-austère et symétrique à l'impression funèbre de ce logis mort.
-
-Même dans la gloire du couchant, la demeure aveugle restait
-baignée d'ombre. On eût dit que la lumière craignait d'effleurer
-toutes ces tristesses et tout ce noir.
-
- Il est des larmes dans les choses!
-
-Et devant le décor médité et voulu de cette villa lugubre un petit
-frisson me courait sur la peau. Instinctivement je pressais le
-pas.
-
---Ralentissons plutôt, me chuchotait Maxence, et saluons même, si
-vous le voulez bien; car ici veille et se survit à elle-même une
-profonde et noble douleur.
-
---Comment! quelqu'un habite cette tombe?
-
---Oui, et vous l'avez deviné, car vous êtes tout pâle, mon ami. Il
-y a une vie murée derrière cette façade et ces persiennes closes.
-Une âme obscure s'y obstine dans le regret et dans le désespoir.
-
---Alors cette villa a une légende?
-
---Non, elle l'aura un jour. En ce moment c'est encore de
-l'histoire et peut-être une des plus navrantes que je sache.
-Près de douze cent mille francs de rentes dorment au fond de
-cette demeure; douze cent mille francs qui, à la mort de lady
-Faringhers, iront alimenter à travers l'Angleterre et les Indes
-les hôpitaux fondés par Sa Très Gracieuse Majesté en faveur de ses
-fidèles marins.
-
---Lady Faringhers! je connais ce nom.
-
---Parbleu! toute la Riviera le connaît ou plutôt l'a connu. Lady
-Faringhers, il y a vingt ans, avait la maison la plus ouverte
-et le salon le plus recherché de Cannes. La villa des Cyprès,
-que nous longeons en ce moment, n'était qu'un vide-bouteilles,
-une fantaisie que lord Faringhers avait eue, un but à donner à
-ses promenades entre Cannes et Menton. Lady Faringhers l'habite
-maintenant, hiver comme été. Il y a quinze ans, vous m'entendez,
-quinze ans que Lady Faringhers n'a quitté cette maison. Elle
-n'en sort jamais; on n'y reçoit personne. Jamais ces persiennes
-ne bougent. Nul dans le pays ne peut se vanter de les avoir vues
-ouvertes.
-
-Comment la recluse, qui s'est enterrée vivante en cet _in-pace_,
-volontairement aveugle devant le plus bel horizon du monde,
-peut-elle vivre dans ces ténèbres et cette cécité? Ceci est un
-mystère; à vous de mieux le pénétrer. Lady Faringhers n'a auprès
-d'elle que deux vieux serviteurs, deux vieux Caleb d'une époque
-et d'une race abolies, qui doivent être royalement payés, car
-on n'épouse pas la douleur des autres. Lady Faringhers s'est
-d'elle-même rayée de la vie. Morte à toute ambition, morte à
-toute espérance, une seule idée, mais immuable survit en elle:
-imposer son deuil à ce pays de lumière et de joie, et de l'ombre
-de ses cyprès, de la sévérité voulue de ses parterres attrister
-cette route passagère et chantante qui mène en Italie, dans de
-l'aventure et du soleil. Tout l'orgueil de la race anglo-saxonne
-se retrouve là, cette fierté du splendide isolement, dont
-l'Angleterre s'enivre, mais à la condition d'en faire sentir au
-monde l'oppression et le poids; et c'est là la force de cette
-race! Elle ne vit et ne se survit que par son instinct dominateur.
-Lady Faringhers est peut-être la plus malheureuse et la plus
-douloureuse des femmes. Riche et de quelles richesses, et très
-belle encore, il y a quinze ans (et rien ne dit que cette beauté
-ne survive), elle a renoncé au monde, mais elle veut que le monde
-sente peser sur lui son écrasante douleur. Et cette douleur, elle
-l'étale au flanc lumineux de cette montagne et le long de ses fûts
-de cyprès. Tombé de ces terrasses funèbres, c'est comme un manteau
-de glace et de plomb qui descend sur la route et nous étreint
-au cœur, vous, comme le roulier dont la charrette nous précède.
-Inconsciemment, voyez, en longeant ce grand mur, il accélère le
-pas de ses chevaux... Les cyprès de Lady Faringhers! ils étaient
-bien petits quand elle vint s'installer ici, il y a quinze ans. Ma
-parole! je crois que durant la longueur des nuits elle en écoute
-croître et pousser sourdement les racines, et, comme eût dit
-d'Aurevilly, leurs puissantes racines lui poussent dans le cœur.
-
---Mais, c'est presque une _Diabolique_ que vous me racontez,
-Maxence. Quel amour inouï, quelle passion violente ont pu tisser
-les crêpes d'un tel veuvage?
-
---Il ne s'agit pas d'amour. Je vous ai dit la plus noble des
-douleurs. Lady Faringhers n'est pas une veuve. C'est une mère.
-
---Ah!
-
---Oui, l'emmurée vivante de cette solitude depuis quinze ans n'a
-pas cessé de regretter un fils.
-
---Un fils?
-
---Oui, c'est la plus banale et la plus tragique histoire. Il y
-a une vingtaine d'années, Lady Faringhers restait veuve avec la
-fabuleuse fortune que vous savez. Lord Faringhers, Anglais assez
-maniaque, obsédé de la folie de la bâtisse, comme en témoigne cet
-énorme vide-bouteilles (les Faringhers, en dehors de la splendide
-installation de Cannes, ont de Saint-Raphaël au cap Martin toute
-une série échelonnée de villas), lord Faringhers, donc, se
-décidait à mourir. La veuve, sous ses longs crêpes officiels, ne
-pouvait trop regretter cet original; d'ailleurs, toute l'affection
-de Lady Faringhers était acquise à son fils. Cette Ecossaise (car
-Lady Faringhers est d'Edimbourg) avait reporté sur le merveilleux
-garçon, qu'était lord Herald, toute la tendresse que n'avait pas
-su lui inspirer son mari. J'ai connu ce lord Herald, qui était un
-homme admirable. C'était, dans sa splendeur un peu froide, cette
-beauté parfaitement grecque qu'on est tout étonné de retrouver
-parfois dans la race anglo-saxonne et de croiser dans une rue de
-Londres ou de Birmingham, si loin d'Athènes et du Parthénon. A
-vingt-cinq ans, riche des six cent mille francs de rentes de son
-père, lord Herald promenait par le monde la stature et le profil
-d'un bas-relief de Phidias. Lady Faringhers aimait passionnément
-ce fils. C'était une adoration presque sauvage, exclusive et
-jalouse, qui n'admettait aucun partage, adoration où il entrait
-autant d'orgueil que d'admiration sensuelle, et qu'il faut bien
-parfois constater chez les femmes les plus honnêtes; espèce de
-frénésie maternelle où se revanche, on dirait, une sexualité
-sevrée de caresses par la froideur ou l'inconstance d'un époux.
-Or, ce fils adoré, comme tous les enfants trop aimés, n'aspirait
-qu'à secouer le joug obsédant de cette affection. Enragé de
-sports et grâce à sa fortune, maître de sa fantaisie, il passait
-huit mois de l'année en mer. Un yacht somptueusement aménagé, un
-des plus beaux de la côte, le menait, d'escale en escale, dans
-tous les ports de la Grèce et de l'Asie Mineure. C'étaient des
-croisières dans les villes mortes de l'Adriatique et les golfes
-des Archipels, des Baléares à Corfou et des bassins fortifiés
-de la Valette aux lagunes mortes des petites cités vénitiennes.
-Comme tous ceux de race normande, lord Herald affectionnait
-particulièrement la Sicile. Il passait deux mois de ses hivers à
-Palerme et partageait le troisième en de brefs séjours à Syracuse
-et à Messine; son port d'attache avait beau être Cannes, c'était
-de toute la côte méditerranéenne celui où il résidait le moins.
-Lord Herald voyageait avec un ami, sir Algernoon Heridge, le fils
-cadet de lord Scotland. Les deux jeunes gens s'étaient connus à
-l'Université d'Oxford, s'y étaient liés d'amitié et, quand lord
-Herald avait fait aux Grandes Indes le voyage traditionnel des
-fils de grandes maisons, le jeune Faringhers avait exigé comme
-compagnon son ex-ami de collège. Heridge, comme tous les cadets,
-était sans fortune. Lord Faringhers vivait encore, il consentait
-à la fantaisie de son fils; Herald était assez riche pour emmener
-qui bon lui semblait avec lui, et puis ce petit Heridge était bien
-né. Lady Faringhers voyait ce voyage d'un moins bon œil. Elle eût
-préféré n'importe quelle maîtresse à la compagnie de ce jeune
-homme grave et silencieux. Elle en redoutait instinctivement la
-bouche aux lèvres minces et le regard aigu, d'une eau violette
-et violente, sous le battement des longues paupières toujours
-mi-closes comme pour dérober ce regard.
-
---Mais quelle influence craignez-vous donc? disait lord Faringhers
-à sa femme. Il est charmant, ce petit Heridge.
-
---Oui, charmant comme un chat et souple comme une vipère.
-
---Comme une vipère, voilà bien une opinion de femme! Vos
-préventions ne tiennent pas debout. Mais regardez-les donc. Ce
-petit Heridge a l'air d'une fille à côté de notre beau géant.
-
---Oui, mais sa bouche ne rit pas et son regard guette.»
-
-Les deux jeunes gens étaient partis.
-
---Baste! ils reviendront brouillés, avait dit en matière de
-consolation lord Faringhers.
-
-Les deux voyageurs revenaient plus unis; Herald ne pouvait plus
-se passer d'Algernoon, les Grandes Indes les avaient formés.
-Ils faisaient à présent la noce ensemble, ils avaient les mêmes
-maîtresses, montaient les mêmes chevaux, couraient les mêmes
-courses, fréquentaient les mêmes clubs: lady Faringhers devait
-accepter les faits accomplis. Sur ces entrefaites, lord Faringhers
-était mort et Herald, promu lord, héritait des vingt millions
-paternels. Il commandait alors, à Douvres, le yacht des grandes
-croisières et, un an après, inaugurait le _Traveller_.
-
-Et lady Faringhers, raidie dans une haine muette et grandissante
-contre le jeune Heridge ne voyait plus à peine que quatre mois
-par an le plus ingrat et le plus aimé des fils. Les deux amis
-tenaient toujours la mer. C'est pendant une de ces croisières, en
-route pour Beyrouth et Damas, que la plus atroce nouvelle venait
-atteindre et briser la pauvre femme. Son fils était mort: un
-télégramme daté de Corfou, où le yacht avait fait relâche, lui
-apprenait que lord Herald s'était empoisonné dans la nuit du 24
-janvier.
-
-Sujet à de violentes névralgies faciales, le jeune homme avait
-recours, pendant ses crises, à une potion calmante, valérianate
-et chloral, qui endormait ses douleurs. Réveillé au milieu de
-la nuit fatale par une reprise du mal, le jeune homme s'était
-trompé de fiole, et au lieu de la potion, avait avalé du
-sublimé. Il était mort au matin dans d'atroces souffrances. Les
-soins d'Heridge, accouru de la cabine voisine, n'avaient pu le
-sauver. Le _Traveller_ cinglait maintenant vers Cannes, ramenant
-un cadavre. Tel est le coup affreux qui venait frapper lady
-Faringhers en plein cœur: c'était l'anéantissement de toute une
-vie, l'irréparable désastre de toutes ses espérances.
-
-Or, sir Algernoon Heridge ne ramenait pas qu'un mort, il
-rapportait aussi un testament, et par ce testament olographe
-lord Herald réservait un legs de dix millions à son ami. Lady
-Faringhers ne contestait pas une minute les dernières volontés de
-son fils, elle l'aimait trop de son vivant pour traîner sa mémoire
-dans les équivoques qu'eût soulevées nécessairement un procès:
-
---Souple comme une vipère! se contentait-elle de dire, la vipère a
-mordu.»
-
-Le lendemain des obsèques, lady Faringhers abandonnait Cannes
-et venait se fixer ici. Voilà quinze ans qu'elle y vit dans la
-retraite; et vous savez maintenant le pourquoi de votre frisson en
-longeant, tout à l'heure, la villa des Cyprès.
-
-
-
-
-II
-
-LA VESTALE
-
-
---Nous venons de voir la villa de la mère. Etes-vous curieux de
-connaître celle de la veuve? Nous y voici.»
-
-Maxence m'arrêtait devant une grille enguirlandée de chèvrefeuille
-sous de lourdes retombées de bougainvillias en fleurs. Une allée
-sablée menait, ocreuse et droite entre deux rangs de palmiers,
-à une villa toute blanche, plus devinée qu'entrevue derrière un
-grand rideau de fusains et de bambous.
-
---La villa des Cyprès s'impose aux passants de la route. Celle de
-la veuve se dissimule et dérobe aux regards.
-
---Celle de la veuve?
-
---Oui; c'est un nouveau chapitre à ajouter au précédent. Lady
-Faringhers ne serait pas lady Faringhers, si elle n'avait pas
-trouvé le moyen de contraindre au regret une autre créature, et
-d'enfermer ici une autre âme dans son deuil.
-
-Le veuvage et la tristesse voulus et imposés par elle lui coûtent
-près de soixante mille francs par an; mais qu'importe l'argent à
-cette femme pétrifiée dans une idée fixe, celle d'éterniser le
-souvenir d'un mort.
-
-L'existence de la jeune femme vouée à la solitude de ce jardin de
-palmiers, salariée du désespoir en perpétuelle surveillance sous
-l'œil implacable de l'autre, la mère soupçonneuse et vigilante;
-la vie de cette pleureuse à gages dans l'atmosphère opprimante
-d'une tyrannie invisible et guetteuse, qui peut s'en imaginer
-les affres, les angoisses et les révoltes sourdes, car la Veuve
-est en pleine jeunesse: trente-deux ans à peine. C'est une fille
-de ce pays et que doivent tourmenter l'ardeur de ce climat et la
-chaleur d'un beau sang; et la première des conditions de la rente
-servie est la chasteté absolue de la vestale. Vestale, en effet,
-cette jeune femme chargée d'entretenir le feu sacré du souvenir;
-et c'est là qu'apparaît toute l'âme despotique et tenace de la
-race. Une Anglaise seule pouvait concevoir la férocité froide de
-ce monstrueux marché, la fidélité et l'abstinence, presque la
-réclusion acceptées et subies par une malheureuse, une condamnée à
-prix d'or à regretter un mort.
-
---De plus en plus une _Diabolique_. Cette aventure-là eût fait
-hennir de joie Barbey d'Aurevilly.
-
---En effet, c'est l'atmosphère de ses contes. Mais simplifions;
-voilà l'histoire:
-
-La mort de lord Herald, si mystérieusement décédé à bord du
-_Traveller_, consternait en Riviera une autre femme que sa mère.
-Pendant ses brefs séjours sur la Côte, le jeune homme habitait
-surtout Menton. Il se dérobait ainsi à la vie mondaine de Cannes
-et aux réceptions de la demeure, où il aurait dû sa présence.
-Entre tant de résidences essaimées de Saint-Raphaël au cap Martin
-par le caprice de lord Faringhers, le fils préférait, entre
-toutes, cette villa des Cyprès où tant d'ombre semble s'amasser,
-descendue des cimes.
-
-Étrange pressentiment peut-être d'un être prédestiné, c'est parmi
-ces cyprès et le décor un peu lugubre de ces parterres d'iris et
-de violettes, qu'aimait à s'isoler ce jeune homme guetté par la
-mort. Cannes possédait la mère, Menton gardait le fils, et ces
-quelques lieues de golfes et de promontoires, mises entre elle et
-lui, étaient plus dures à supporter à lady Faringhers que les plus
-lointaines croisières de son adoré Herald. Et c'est là peut-être
-une des revanches obscures de la nature, la nature ennemie de
-tout accaparement et de tout empiètement d'individualité sur les
-êtres et les choses, que ce jaloux et tyrannique amour maternel
-déçu dans ses aspirations pourtant si légitimes par l'indépendance
-oublieuse d'un fils. La vie sportive de lord Herald à Menton, si
-encombrée qu'elle fût de parties de golf, de tennis et de matches
-en automobile, ne l'empêchait pas d'y nouer une intrigue. Cette
-aventure, l'atroce nouvelle télégraphiée de Corfou en anéantissait
-les rêves et en brisait l'ambition, en admettant toutefois que la
-maîtresse de lord Herald eût jamais visé le mariage.
-
-Le fils de lady Faringhers était assez beau pour inspirer même aux
-plus hautaines une folle passion. Si à ce physique triomphant vous
-ajoutez le prestige des millions, vous conviendrez facilement que
-le jeune lord anglais devait trouver peu de cruelles; les cœurs
-sont bien prêts à se rendre, quand l'assaillant marche dans la
-triple auréole de la fortune, de la jeunesse et de la beauté. Lord
-Herald était un des plus beaux partis de l'Angleterre, et, dans
-les salons de Cannes comme dans les grands hôtels de Monte-Carlo,
-il n'y avait pas un cœur de mère qui ne battît en songeant à lui.
-Ce millionnaire anglais troublait les mères comme les filles.
-
-En fait de maîtresse, le jeune homme avait fait à Menton un
-excellent choix; aucune étrangère ne l'avait fixé. Ce n'était ni
-une de ces Anglaises phtisiques qui, accablées de millions et de
-tares héréditaires, promènent de Cannes à San-Remo des langueurs
-apprises aux Ufizzi de Florence, et, moulées dans des _tea gones_
-à la Botticelli, viennent mourir en beauté sous le ciel provençal.
-Ce n'était pas non plus une de ces jeunes Yankees qui, riches
-d'un sang jeune et des récents milliards des trusts paternels,
-s'enfièvrent de polo, de boston et de cake-walk, assaisonnés de
-flirts hardis avec la jeunesse musclée des grands hôtels. Ce
-n'était pas davantage une de ces Slaves assoiffées d'inconnu et de
-sensations rares: princesse nihiliste ou baronne théosophe, qui
-conquièrent à la bonne cause les sous-lieutenants d'artillerie
-alpine entre une _sonate_ de Chopin et un sandwich au caviar.
-Herald était beaucoup trop averti par la vie pour donner dans les
-embûches des belles joueuses de Monte-Carlo, ces enjôleuses et
-captivantes créatures, qui, le corsage en offrande et les yeux
-prometteurs, enchantent de leurs attitudes le spleen congestionné
-des pontes échoués sur la Riviera. De dix-huit à vingt ans, le
-jeune lord s'était pris, lui aussi, à l'appeau de leurs chairs
-veloutées par la douche et le fard; mais le bon sens saxon l'avait
-vite édifié sur la cote et le taux de leurs caresses. Il savait
-où ces demoiselles trouvent la dorure de leurs cheveux et dans
-quelle eau grasse elles pêchent leurs perles. Lord Herald était
-trop le fils de sa mère pour s'attarder longtemps dans la glu
-des amours factices et, en homme pratique, il avait pris comme
-maîtresse la fille d'un horticulteur de Menton. Isabelle Verani
-était peut-être la plus jolie fille du pays. De race évidemment
-sicilienne, elle en avait à la fois la langueur sarrasine et la
-pureté grecque. C'étaient, dans un visage étroit au teint mat,
-les lèvres ciselées, le nez frémissant, les narines vibrantes, le
-menton modelé comme sous un coup de pouce volontaire, ce type, on
-dirait primordial, qu'on trouve aux statuettes d'Egine, tête de
-rêve et de précision, auquel le parallélisme de la bouche et des
-yeux donne un étrange caractère de divinité.
-
-Une eau verdâtre, l'eau d'un bassin de bronze, dormait dans les
-prunelles de ses yeux. Cette dolente émeraude bleuissait doucement
-dans l'ombre et se pailletait d'or au soleil. La jeune fille
-était silencieuse et grave, et, un soir, au tournant d'un chemin,
-un helléniste allemand saisi de la ressemblance avait dit en la
-voyant: «Cléopâtre!»
-
- Je hais le mouvement qui déplace les lignes.
- Et jamais je ne pleure, et jamais je ne ris.
-
-Le père de cette enivrante créature employait à l'année quinze à
-vingt tâcherons jardiniers à une exploitation de narcisses, de
-giroflées, de roses et d'œillets. Cette culture faisait vivre
-toute la famille Verani. Grandie au milieu des fleurs, Isabelle en
-avait le charme éclatant et muet. Elle avait à peine dix-sept ans,
-quand lord Herald la connut; l'Anglais la désira et la voulut de
-suite. Ce type qu'il avait vainement cherché pendant des années
-sur toutes les côtes de la Méditerranée, il le découvrait dans un
-petit port de la Riviera.
-
-Elevée sévèrement et gardée de près par trois frères, pendant
-six mois la jeune fille se refusa; elle aimait pourtant ce bel
-Anglo-Saxon et ses audaces de pirate. Puis la fortune du soupirant
-finit par éblouir la famille. Je ne peux pas dire que les siens la
-poussèrent à la faute, mais du moins, fermèrent-ils les yeux. La
-sauvagerie des Verani mâles s'adoucit au frottement des millions
-des Faringhers. Tout Menton s'intéressa à l'idylle des deux jeunes
-gens; la colonie étrangère fut elle-même indulgente:
-
---Ils sont si beaux! gloussaient en roulant un œil automatique
-les vieilles ladies allumées de porto.
-
-Et l'on ignora presque le scandale, quand Isabelle Verani quitta
-la maison paternelle pour aller s'installer avec son amant à la
-villa des Cyprès.
-
-Si épris que fût lord Herald, il était trop Anglais pour
-s'embarrasser d'une femme à bord. Tous les ans, fin mai, il
-quittait sa maîtresse et la retrouvait au retour. La Mentonnaise
-l'attendait, éprise et fidèle, telle une Grecque au gynécée
-attendait autrefois l'Argonaute voyageur.
-
-C'est cette idylle que venait briser la mort de Herald. C'est un
-télégramme de Cannes qui annonçait la nouvelle à la jeune femme;
-la mère, au courant de la liaison de son fils, croyait devoir
-cette prévenance à la femme qu'il avait aimée. Mais presque en
-même temps une lettre de l'intendant de lady Faringhers priait la
-misérable enfant (Isabelle venait d'avoir vingt ans) d'avoir à
-quitter la villa des Cyprès et de vouloir bien attendre Milady à
-l'hôtel Manchester, où elle serait défrayée de tous ses frais; et
-la lettre priait aussi la jeune femme d'avertir son père et ses
-frères et de leur demander d'assister à l'entrevue qui lui serait
-fixée par lettre au même hôtel. L'entrevue eut lieu trois jours
-avant l'arrivée du _Traveller_ à Cannes.
-
-Que fut cette entrevue? Quelle pression y fut exercée sur une
-malheureuse enfant anéantie de douleur, et comment furent
-stipulées les clauses du contrat, de l'odieux contrat, qui
-tient encore aujourd'hui recluse l'inconsciente qui l'a signé?
-Là-dessus, toutes les hypothèses sont permises, mais encore ne
-peut-on émettre que des présomptions, quel rôle y joua la famille?
-Cette _gens_ des Verani, qui, après avoir poussé la triste enfant
-à la faute, la décidèrent à enchaîner son avenir?
-
-Toujours est-il qu'un mois après les obsèques, la villa des Cyprès
-envahie par les ouvriers, le lendemain même du départ de la
-jeune femme, voyait s'installer entre ses quatre murs la douleur
-enténébrée de crêpes de lady Faringhers.
-
-Isabelle Verani, elle, se retirait dans la petite villa que nous
-venons d'entrevoir. Elle vit là, entre deux servantes anglaises
-choisies par la terrible mère; elle n'en sort, et toujours
-accompagnée, que pour aller au cimetière, là-haut, sur la colline
-où lady Faringhers a fait inhumer son fils. Isabelle Verani ne
-reçoit personne que sa famille; Isabelle Verani porte toujours le
-deuil et voilà quinze ans que cela dure.
-
-Jamais la jeune femme ne prend le chemin de la villa des Cyprès,
-la victime ne voit jamais son bourreau. On prétend dans le pays
-que lady Faringhers sert peut-être plus à tous les Verani qu'à la
-pauvre recluse une pension annuelle de deux mille livres; aussi,
-songez si cette engeance la surveille. Je vous assure que tous les
-frères sont devenus singulièrement jaloux d'un honneur qui les
-nourrit, et voilà le drame de passion intime et d'ardeur intense,
-qui depuis quinze années se joue entre ces deux villas.
-
-Que dites-vous de cette existence d'une jeune et belle créature,
-sacrifiée au despotique égoïsme d'une mère, de ce veuvage
-imposé à une enfant de vingt ans par une vieille femme jalouse
-d'éterniser son désespoir? Ah! ce souvenir d'un mort prolongé au
-delà du néant et toute cette jeunesse et cette santé sacrifiées
-et clouées vivantes à un cadavre, n'est-ce pas affreux et digne
-des chroniques de l'Inquisition, cette villa qui souffre à côté
-de cette villa qui guette? Songez quelle femme eût été jadis,
-au moyen âge ou sous la Renaissance, cette lady Faringhers, qui
-salarie la désespérance, s'acharne à la maternité emmurée dans une
-tombe et trouve le moyen d'être une belle-mère au delà de la mort?»
-
-Je me retournai une dernière fois vers la villa des Cyprès.
-L'ombre de la montagne devenue plus dense la baignait toute; les
-cônes noirs de ses arbres en faisaient comme un cimetière, et,
-songeant au deuil tyrannique embusqué là, dans ce pli de ravin, je
-ne trouvais à répondre à Maxence que ces quelques mots:
-
---Malheur à qui s'attarde dans le souvenir. Le passé est une
-charogne qui corrompt le présent et empoisonne l'avenir.
-
-
-
-
-COUR D'ESPAGNE
-
-
-
-
-I
-
-LA PRINCESSE ZÉNOBIE
-
-
-_Viens, Poupoule, viens!_... La chanteuse légère faisait la quête
-autour des tables, elle s'y arrêtait, complaisante, la gélatine
-poudrérizée de sa poitrine poussée sous le nez des consommateurs.
-Les hommes, avant de déposer leur obole dans la sébile,
-s'attardaient à des explorations lentes et tous accueillaient la
-fille du refrain populaire: _Viens, Poupoule, viens!_
-
-Maintenant, un faux Polin pleurnichait sur l'estrade. Etranglé
-dans une veste de dragon, le mouchoir à carreaux sortant du
-pantalon à basanes, la trogne enluminée et geignarde, il
-s'efforçait aux gestes courts et aux dandinements sur place
-du créateur du genre; les gaucheries du Jocrisse de caserne
-désopilaient jusqu'au fou rire le public d'alpins et de matelots
-de ce petit café-concert. L'endroit empestait l'absinthe, le drap
-mouillé, le tabac et le fard. Nous nous étions échoués là, chassés
-par la pluie, en attendant l'heure du train. Venus à Antibes pour
-y voir le Carnaval, nous avions assisté à la débandade des masques
-dispersés par l'averse, un grouillement d'oripeaux lamentables
-pataugeant dans la boue, espèce de Retraite de Russie dessinée par
-un Robida.
-
-Rien de plus triste que ces pays du Midi sous l'ondée. Celle de
-ce dimanche de mars s'aggravait de rafales. La mer démontée et
-hurlante battait sans relâche les vieux remparts de la ville, et
-l'écume y voletait par les rues comme dans un port de l'Ouest.
-
-Nous avions accueilli le petit beuglant et sa devanture lumineuse
-comme un refuge et comme un havre.
-
-Et, malgré ses relents de tabagie, nous nous reprenions au
-bien-être de cette salle bien close et à l'atmosphère de
-polissonnerie créée là par les cabots du lieu. Un mouvement se
-produisait tout à coup dans le public: des matelots se levaient,
-un petit alpin montait sur une table pour mieux voir. Une nouvelle
-artiste venait d'entrer en scène, mais de taille si exiguë, qu'il
-nous était impossible de la découvrir par-dessus les épaules d'une
-assistance mise tout à coup debout.
-
---Assis! assis! réclamait-on de toutes parts.
-
---Mince qu'elle est gironde! tonnait une poitrine robuste.
-
-Et, le silence s'étant enfin rétabli, un débit de crécelle, une
-voix chevrottante et falote, un grincement de girouette, un
-gargouillis de phonographe attaquait en mesure.
-
- Qu'elle est belle et qu'elle a de grâce,
- La comtesse de Palada!
-
-Une salve d'applaudissements couvrait cette inoubliable diction.
-Voix d'automate et de ventriloque, c'était aussi un hiement
-de poulie, tant ce soprano aigu s'enrouait par moments et
-d'aigreurs et de trous. Une naine à face de petite vieille,
-un affreux avorton aux grêles bras trop courts, aux petites
-mains recroquevillées comme des serres d'oiseau; quelque chose
-de malingre, de flétri et d'innommable évoluait sur la petite
-scène en somptueuse robe de bal. Plastronné de strass et plâtré
-de céruse, le pitoyable petit être faisait des mines, jouait de
-l'éventail et, le cou tendu hors des épaules pointues, faisait
-songer à quelque marionnette macabre, poupée à tête de tortue ou
-momie d'enfant affublée d'une défroque de carnaval, et l'étrange
-gazouillis de perruche aphone continuait:
-
- Quelle est belle et qu'elle a de grâce!
-
-La naine s'efforçait à la grivoiserie.
-
-Et rien n'était plus effarant dans cette face souffreteuse et
-friponne, que la lenteur torpide du regard terne et mort. Et
-matelots et alpins acclamaient cet être de cauchemar.
-
---Quelle horreur! qu'est-ce que c'est que ça?
-
---Une célébrité de la rampe, un numéro sensationnel de cirque ou
-de music-hall, une des reines les plus applaudies de nos pistes.
-Elle a fait courir tout Paris chez Franconi. Vous ne reconnaissez
-pas la princesse Zénobie, la plus petite femme du monde?
-
---Elle est hallucinante!
-
---Ce qui ne l'empêche pas d'avoir été aimée... Ne vous récriez
-pas. Ce monstrillon a inspiré des passions.
-
---Des aberrations plutôt!
-
---Cela, je vous l'accorde. Il y a un mois encore, elle était
-entretenue comme une fille d'Opéra. Elle avait son petit hôtel, un
-hôtel de Lilliput construit sur mesure, à sa taille, une petite
-servante à ses ordres, la plus petite qu'on ait pu trouver dans le
-pays, un petit mobilier de poupée commandé chez Massini, un petit
-attelage, victoria et coupé, traîné par des chiens, ses petites
-écuries particulières et sa petite remise, le tout installé et
-bâti dans le parc d'une des plus belles villas de San-Remo.
-
---Que me dites-vous là?
-
---Rien que la vérité. Elle était alors la poupée favorite, le
-hochet quotidien de Bartholomeo Guiçardi, le vieux banquier de
-Palerme.
-
---Non!
-
---Comme je vous le dis. Par quelle disgrâce la princesse Zénobie
-est-elle tombée dans ce beuglant de garnison, et par quel concours
-de circonstances retrouvons-nous la naine aimée du vieux banquier
-aussi cruellement déchue? C'est toute une histoire, dont je ne
-sais que des bribes, mais qui établit une fois de plus l'égoïste
-férocité des vieillards. Vous connaissez Marcus, le chanteur de
-la Scala, que ses dernières créations ont tant mis en vedette: la
-_Ronde des Pantes_, _Si tu veux_, _ma Nine_, et le _Printemps s'en
-va_!
-
---Parfaitement, Marcus, l'heureux rival de Mayol.
-
---Il était, il y a trois mois, à Nice, à la «Jetée Promenade».
-Un jour, parmi son courrier il trouvait une lettre de San Remo.
-L'intendant de Bartolomeo Guiçardi lui proposait et lui assurait
-un cachet de deux cent cinquante francs par soirée, pour chanter
-durant une semaine à la villa du banquier. La bagatelle de deux
-mille francs pour amuser, huit jours durant, des joyeusetés de
-son répertoire l'ennui du vieillard. Bartolomeo Guiçardi et
-ses fantaisies de millionnaire sont célèbres dans le monde du
-café-concert et du music-hall. Marcus acceptait. Il était en
-plus indemnisé de ses frais de déplacement et de séjour. Le soir
-même de son arrivée à San Remo, une voiture venait le prendre à
-son hôtel et le conduisait à la villa des Palombes. Deux valets
-poudrés le cueillaient à la portière et, à travers de vastes
-couloirs de marbre, l'emmenaient dans un immense salon éclairé _à
-giorno_. Marcus y trouvait toute une troupe de music-hall déjà
-réunie: un duetto italien de gommeux excentriques, l'homme et la
-femme; un homme-serpent, une chanteuse tyrolienne, un quadrille
-nègre et un jongleur indou.
-
-Tous et toutes revêtus de leurs costumes attendaient, sagement
-assis sur un rang de chaises, le bon plaisir du maître des céans.
-Un grand rideau de satin cerise coupait le salon en deux, les
-laquais invitaient Marcus à s'asseoir et, un orchestre invisible
-ayant attaqué une valse, le rideau s'ouvrait. Et Marcus effaré
-avait un mouvement de recul.
-
-Installée dans un immense fauteuil de velours cramoisi surélevé
-de trois marches, une masse informe trônait et se prélassait,
-engoncée de plaids et de fourrures malgré la chaleur étouffante de
-la pièce. Une couverture de zibeline remontée jusqu'à mi-corps,
-les mains gourdes aux doigts boudinés posées à plat sur les
-genoux, c'était une sorte de Bouddha obèse, une face à bajoues
-sérieuse et barbue, à la pâleur jaune de vieil ivoire. Une calotte
-de velours à gland faisait bouffer aux tempes de longs cheveux
-crépus. C'était une laideur d'Extrême-Orient, la vieillesse
-adipeuse et bouffie d'un vieux pirate et d'une idole. Deux petits
-yeux obliques luisaient, comme deux veilleuses, sous des paupières
-plissées. Deux laquais en culottes courtes se tenaient debout,
-derrière, aux ordres de l'homme monstrueux: c'était Bartolomeo
-Guiçardi.
-
-Tous les artistes s'étaient levés. Le vieillard promenait sur eux
-un regard atone:
-
---La princesse Zénobie n'est pas encore là? interrogeait une voix
-rauque.
-
---Me voici, me voici.
-
-Et sur une stridence de phonographe l'hallucinant avorton, que
-vous voyez, se précipitait à petits pas, trébuchait empêtrée
-dans le satin de sa robe, car la malheureuse boite. Décolleté
-à outrance, étincelant de joyaux, le petit être traversait en
-sautelant toute la salle; il grimpait péniblement les degrés de
-l'estrade:
-
---Excusez-moi, mon _cer_, ma femme de chambre n'en finissait plus.»
-
-Et la voix d'automate se trouait par saccades.
-
-Un des laquais l'avait saisie par la taille et la posait sur les
-genoux du vieil homme; la naine s'y tenait debout dans les plis
-de sa traîne, et, tout en tapotant d'un minuscule éventail les
-bajoues du vieux bonze:
-
---Mais commençons, mon _cer_, je suis prête.
-
-Et preste et leste à la fois, elle se tournait vers la troupe.
-
---Pas de ça, pas celle-là, pas de femmes!
-
-Et du bout de son éventail elle désignait les duettistes italiens,
-les négresses du quadrille et la chanteuse tyrolienne:
-
---Je suis jalouse, Bartolomeo!...
-
-Les yeux du banquier s'étaient allumés. Il avait pris dans ses
-grosses mains la petite patte sèche du monstre et lui baisotait le
-bout des doigts.
-
-Et la représentation commença: ce furent les ellipses de boules
-d'or et des poignards du jongleur, les contorsions brillantées de
-l'homme-serpent et le cake-walk des danseurs nègres; les négresses
-avaient quitté la place.
-
-Debout sur les genoux du Palermitain, tel un grand perroquet
-familier, la princesse Zénobie, virait, voletait, ne tenait
-pas en place, attardant ses petites mains dans la barbe de son
-maître, lui chatouillant la nuque avec des rires aigus de petite
-fille hystérique, tandis que lui, les yeux lubrifiés de désirs,
-promenait lentement sa main des cheveux aux talons de la minuscule
-Altesse, en insistant à la taille et aux reins, comme sur le
-dos d'un ara préféré. O le flirt de clins d'yeux et de menus
-attouchements de ce vieux forban de la banque cosmopolite et de ce
-phénomène-réclame de cirque forain!
-
-La naine et son vieil amoureux écoutaient maintenant le répertoire
-de Marcus. Le chanteur avait toutes les peines à ne pas pouffer
-de rire en regardant à la dérobée les mines et les contremines de
-cette Altesse de Lilliput.
-
-L'œil émerillonné, le banquier suivait avec intérêt les
-polissonneries et les sous-entendus des chansons de Marcus, il les
-lui redemandait chacune deux fois. Comme l'artiste, qui n'avait
-emporté que cinq de ses créations, hésitait pour recommencer la
-troisième fois son répertoire:
-
---Chantez-lui des cochonneries, crépitait la voix rouillée de la
-naine. Il aime bien mieux ça. N'est-ce pas, _céri_? Des chansons
-où on dise des gros mots, y a que ça qui l'amuse.»
-
-Et le monstre clignait des petits yeux lubriques.
-
-Et comme Marcus objectait qu'il n'avait pas ça sur lui.
-
---Eh bien! apportez-en demain, télégraphiez à Gênes ou à Nice.»
-
-Et telle fut la première entrevue du banquier Guiçardi, de la
-princesse Zénobie et du chanteur Marcus.
-
---Mais nous allons manquer le train. Si vous voulez rentrer par
-celui de neuf heures trente à Nice, nous n'avons que le temps.
-
-Nous nous levions, Maxence et moi.
-
-
-
-
-II
-
-COUR D'ESPAGNE
-
-
-Et, quand nous fûmes installés dans le train, Maxence dans un
-coin du wagon, moi dans un autre, le vasistas soigneusement
-relevé contre la pluie battante, tous deux absolument seuls, nous
-prenions nos aises et, délivrés d'un coup de pouce du carcan de
-nos faux-cols, nous allumions deux londrès.
-
---Cette princesse Zénobie, pensait tout haut Maxence, quel Goya
-et quel Rowlandson, quel Velasquez aussi! Quand on y songe,
-c'est tout à fait une des naines du tableau des _Las Meninas_.
-A bien réfléchir, Velasquez est le seul qui ait senti et rendu
-le tragique de la laideur grimaçante des nains. Il y a une telle
-tristesse dans le comique de cette humanité avortée, et cela est
-si vrai qu'en me parlant de ces soirées de San-Remo, c'est à la
-cour d'Espagne que le chanteur Marcus comparait l'intérieur du
-banquier Guiçardi: et Marcus n'est ni un lettré ni un voyageur.
-Je ne crois même pas qu'il ait été jamais à Madrid, mais c'est
-là la force impérieuse du génie, que ce soit celui d'un poète,
-d'un peintre ou d'un littérateur, voire d'un sculpteur. Il ramène
-tout à la vision qu'il a eue des êtres et des choses et il impose
-à l'univers, au delà de l'espace et du temps, la despotique
-obsession de ses types.
-
-On dit des horizons profonds et bleus des lacs Majeur, Côme et
-Garda: _ce sont des horizons de Léonard_, parce que le Vinci
-mit dans ses tableaux la poésie de leurs cimes et de leurs eaux
-frissonnantes; et les lacs de la haute Italie existaient depuis
-des siècles et des siècles, bien avant Léonard. Les fins de
-dynasties ont, de tout temps et chez tous les peuples, offert des
-spécimens de dégénérés d'une laideur affinée à la fois hautaine et
-exsangue; et, depuis les portraits du Prado, nous disons de tous
-les types d'aristocratie expirante «c'est un Velasquez ou c'est
-Hasbourg» mais nous voilà loin de princesse Zénobie, et je vous
-dois la suite de l'histoire.
-
-Les huit soirées du chanteur Marcus à la villa des Palombes.
-Leur atmosphère spéciale en avait tellement impressionné le
-pauvre garçon qu'en en parlant il en devenait littéraire, lui
-Marcus. Dans l'isolement et le dépaysement de cette petite ville
-italienne, dont il ne parlait pas la langue, ces soirées présidées
-par ces deux fantoches, dans le luxe écrasant de cette villa
-qu'on eût dit déserte, hallucinaient Marcus comme un cauchemar.
-Tous les soirs, à neuf heures, il se rendait aux Palombes et
-retrouvait dans le grand salon incendié de lumière ses compagnons
-de captivité. Le grand rideau de satin cramoisi s'ouvrait comme un
-voile de sanctuaire et c'était, dans son immobilité d'idole, la
-masse effondrée du banquier de Palerme, le vieil homme aux yeux
-morts, adipeux et ventru sous ses fourrures amoncelées avec, sur
-ses genoux, redressée et cambrée sous la caresse de sa main lente,
-la naine diamantée, jacassante et trépidante, la princesse Zénobie
-à la voix de crécelle, à la fébrile agitation de perruche.
-
-C'est son fausset rouillé qui décidait des auditions. D'un
-geste bref elle éliminait tel et tel artiste: les femmes étaient
-congédiées. Marcus avait l'heur de plaire au monstrillon, il fut
-maintenu pendant toute sa semaine au programme. Le quatrième
-jour cependant il y eut conflit. Bartolomeo Guiçardi avait eu
-la curiosité de Musidora Smitson, la danseuse américaine que le
-snobisme de quelques salons n'a pu imposer au public parisien.
-Miss Smitson, les jambes nues, le reste aussi sous de triples
-tuniques de gaze, dansait, une flûte aux lèvres, des bandelettes
-au front, des sandales aux pieds. Elle tournait longtemps,
-longtemps, mesurait des guirlandes invisibles, prenait des poses
-et s'essayait aux attitudes que l'on voit aux nudités peintes sur
-les vases étrusques; elle y réussissait quelquefois. Elle exigeait
-comme fond des draperies sur les murs, des écrasements de fleurs
-sous ses pieds et, comme elle était jeune et vierge et rougissait,
-et surtout comme elle arrivait de cette Amérique d'où tout arrive
-et où tout retourne, on essaya de s'en enticher.
-
-Eclos sur la scène improvisée d'un atelier de la Plaine-Monceau,
-le Tanagra d'exportation s'épanouit dans quelques salons
-d'esthètes, mais ne franchit pas le seuil des music-halls. Elle
-danse figée, avait dit Martin Gale en l'exécutant d'un mot.
-
-Musidora Smitson faisait alors la Côte d'Azur. Une marquise
-américaine, qui avait un prince tartare à dîner et ne savait que
-lui servir en guise d'entremets, avait essayé en vain de l'y
-lancer. Qui avait bien pu parler à ce vieux forban de Bartolomeo
-Guiçardi du Tanagra de Boston et de ses danses antiques? Toujours
-est-il que le Levantin de Palerme en avait eu la curiosité. La
-virginité que l'on prêtait à la jeune artiste et la promesse
-garantie de sa nudité sous les gazes bleues de sa triple
-tunique, avaient sans doute affriolé le vieillard. Miss Smitson,
-sollicitée, signait un engagement de huit jours. Mais les choses
-n'allèrent pas toutes seules. Quand le rideau cramoisi s'écarta
-et que la princesse Zénobie aperçut, se silhouettant sur un velum
-de peluche gris de lin, l'attache au cou, les bras frêles et les
-arrangements à la grecque de la danseuse yankee: «Pas celle-là,
-pas celle-là!», râclait et s'étranglait le fausset rageur de la
-naine et, crispé, congestionné d'une fureur jalouse, le petit
-être s'érupait et piétinait sur place, les yeux chavirés dans une
-crise: «Pas celle-là! Qu'elle s'en aille, pas celle-là!» Mais
-le vieux banquier allumé ne voulut rien entendre et les danses
-commencèrent; tous les numéros du programme défilèrent ce soir-là.
-
-Suffoquée, la princesse Zénobie avait prestement glissé le long
-des jambes de son flirt et, comme un gros perroquet sournois
-qui boude son maître, elle avait précipitamment, boitillante et
-courroucée, gagné la porte. Le battant en claquait violemment.
-
-La princesse Zénobie avait disparu. On ne la revoyait pas le
-lendemain. La princesse offensée s'était retirée chez sa mère. Sa
-mère ou plutôt la vieille femme qui lui servait de barnum vivait à
-San-Remo, à l'autre bout du pays, installée en villa avec un autre
-nain, alors sans engagement, _Scœvola ou le plus petit Conscrit de
-France_, qui, dans le hasard des tournées, passait pour le frère
-ou le mari de Zénobie.
-
-Ces deux avortons se chamaillaient, se disputaient, se battaient
-et ne pouvaient se passer l'un de l'autre; c'était de la haine
-et de l'adoration. Dès qu'elle avait une heure à elle, la naine
-s'évadait de la villa et, fuyant l'ennui du petit hôtel de poupée
-édifié pour elle dans le jardin des Palombes, geôle de luxe où
-l'entretenait le caprice du banquier, elle courait retrouver
-son barnum et son cher Scœvola. Il n'était pas de matinée ou
-d'après-midi (cela dépendait de l'heure des siestes du vieillard)
-où on ne les rencontrât sur les routes, dans quelque victoria
-de louage, le plus petit Conscrit de France et la princesse
-paradant dans le fond de la voiture. La mère barnum en vis-à-vis,
-surveillait le couple.
-
-Le soir, tous les numéros défilèrent encore dans l'ordre annoncé;
-l'Américaine renouvela ses danses et Marcus et le couple italien
-durent surveiller leur répertoire, car deux femmes assistaient
-à la représentation, assises aux côtés de Guiçardi; deux femmes
-en grand deuil, l'une dans la soixantaine et l'autre âgée de
-trente ans environ; toutes les deux brunes de cheveux et de
-teint et d'une grande pureté de profil. Elles restèrent graves
-et silencieuses, et les drôleries de Marcus ne les déridèrent
-pas. Elles ne parurent s'intéresser un peu qu'aux contorsions
-de l'homme-serpent et au cake-walk du quadrille nègre. «Madame
-Guiçardi et une de ses filles pas mariée, chuchotait le duettiste
-italien à Marcus, elles habitent la villa, mais on les voit
-rarement et jamais quand la Zénobie est là. Elles ont horreur de
-la naine et pour cause. Le vieux est quasi en enfance, il faut
-bien qu'on le surveille, mais il leur a gagné assez de millions
-pour qu'on supporte ses caprices. Cette Zénobie, c'est un joujou.
-Pauvres femmes, elles n'ont pas l'air gai, il y a de quoi. _Que
-Cruce!_ elles font beaucoup de bien dans le pays.»
-
-On ne revoyait pas le lendemain ces dames Guiçardi. Malgré les
-poses tanagréennes de la Smitson, la soirée se traînait dans
-l'ennui. Mais le quatrième soir (et c'était sa dernière audition),
-Marcus ne retrouvait pas l'Américaine. Miss Smitson avait été
-remerciée. Et quand le fameux rideau cramoisi glissait sur sa
-tringle, la princesse Zénobie était sur les genoux du vieux
-Guiçardi.
-
-Empanachée d'aigrettes, écrasée sous le poids d'un collier
-d'émeraudes, elle se cambrait dans l'ébouriflement d'un boa de
-plumes blanches et s'érupait comme une perruche, tout à l'orgueil
-de sa nouvelle parure. La naine était rentrée en grâce. Tout à
-la joie de son triomphe, elle toisait insolemment les artistes
-et ne songeait même pas à balayer de son geste les sujets
-femmes de la troupe; la représentation commençait. La chanteuse
-tyrolienne égrenait ses derniers _laïtou_; un valet de pied venait
-apporter au banquier une carte sur un plateau. Le vieux forban y
-jetait à peine les yeux et d'un hochement de tête donnait ordre
-d'introduire. Et c'était, à pas menus, l'échine ronde et les
-yeux baissés, l'entrée obséquieuse plus glissée qu'osée et le
-salut révérence, la demi-génuflexion à jarrets pliés et les mains
-croisées sous les amples manches d'un capucin quadragénaire aussi
-chauve que barbu. Le moine baisait la main du banquier, souriait
-d'un air paterne à la naine et prenait place auprès du couple; les
-laquais avaient avancé un fauteuil.
-
---Le Révérend Père Ambrosio, me chuchotait à l'oreille le
-duettiste italien, le supérieur du couvent de Saint-Pancrace
-(les Capucins ont leur monastère à deux lieues d'ici, dans la
-montagne): un familier de la maison. Il vient souvent passer la
-soirée et assiste quelquefois au concert. C'est le seul admis,
-d'ailleurs. Ah! le moine a su prendre le vieux, il a apporté un
-scapulaire indulgencié à la naine!... Chacune de ses visites
-lui rapporte de cent à deux cents lires pour les pauvres ou le
-couvent. Dom Ambrosio ne perd pas son temps. C'est pour le bien
-de l'Église: la fin justifie les moyens. Rien de plus amusant que
-leurs entrevues. Ouvrez l'œil et le bon, car vous allez rire.»
-
-Le capucin avait pris place, le temps d'échanger quelques propos
-avec le Guiçardi. Les numéros du concert se succédaient. Les
-vocalises de la chanteuse tyrolienne le laissaient aussi froid que
-les contorsions du cake-walk nègre. Ses yeux obstinément baissés
-ne cillaient un peu qu'aux gauloiseries de Marcus.
-
-Un flot d'obscénités montait comme une mare de boue dans le
-silence gêné de tous les assistants. C'étaient des rythmes
-sautillants de polkas et des refrains de caserne; et cela devenait
-tragique comme un blasphème et comme un martyre, ce répertoire
-de corps de garde dégoisé par ordre, au nez d'un capucin, pour le
-grand ébaudissement d'une naine de foire et d'un vieux maniaque.
-
-Le moine ne bronchait pas. Il regardait fixement le bout de ses
-orteils, qui dépassaient un peu sa robe de bure.
-
---Eh bien! Padre, qu'en dites-vous? Ça vous plaît?
-
-Et d'un coude égrillard le Sicilien interrogeait le Père.
-
---Répondez donc, Padre?
-
-Et, cette fois, c'était la princesse Zénobie qui de sa petite main
-sèche avait saisi la longue barbe du moine et le narguait de son
-affreux sourire d'avorton lubrique et vieillot.
-
-Le Révérend levait au plafond des yeux d'apôtre mis en croix.
-
---Il Padre n'a pas le goût à la musique, ce soir.
-
-Et, sur cette conclusion de sa chère Zénobie, Bartolomeo
-congédiait le moine. Il lui glissait une pièce de dix lires dans
-la main.
-
-Dix lires! Il y avait loin des cent et deux cents lires
-accoutumées. Le religieux se retirait à reculons; un laquais le
-reconduisait.
-
---Qu'est-ce qu'il y a? interrogeait le banquier, surprenant un
-colloque entre le moine et le valet.
-
---Le Padre voudrait deux écus d'argent; il craint de perdre la
-pièce d'or.
-
---Les voici, bougonnait le gros homme de Palerme en fouillant dans
-son gilet.
-
-D'un pas oblique le capucin s'était vivement rapproché. Il
-s'emparait des deux pièces d'argent, plaçait la pièce d'or entre
-les deux écus, et les montrant tenues serrées entre son pouce et
-son index:
-
---Comme cela, je ne craindrai pas de la perdre. Gracia, signor!
-
-Et il se retirait, la croupe haute, le sourire onctueux, humble et
-sournois.
-
---_Bene trovato_, faisait le Guiçardi amusé.
-
-Telle fut la dernière soirée de Marcus à la villa de San Remo.
-
---Nous sommes arrivés, me disait Maxence.
-
-
-
-
-III
-
-LA PEUR DE MOURIR
-
-
-Nous arpentions, Maxence et moi, la Promenade des Anglais.
-C'était l'heure du _shopping_. Un déjeuner organisé au restaurant
-Français nous condamnait à piétiner le long de la mer en attendant
-l'arrivée des invités de Monte-Carlo. Un soleil cru, une mer
-aveuglante, de plomb fondu sous un ciel de mistral, faisaient
-cette matinée-là particulièrement désagréable; l'atmosphère
-hostile du quai bordé de grands hôtels s'aggravait de la laideur
-spéciale de ses habitués.
-
-Dans aucun pays du monde, en effet, on ne croise dans les
-promenades élégantes d'aussi fastueux déchets d'humanité.
-Cette chose triste et touchante, qu'est la vieillesse partout
-ailleurs, y devient subitement comique. Nulle part on ne voit
-pareil assemblage de vieilles misses édentées, bardées de
-lainages d'Écosse sous l'éternel costume de piqué blanc; nulle
-part, d'aussi piteuses queues de rat tirebouchonnées sur d'aussi
-maigres nuques à l'ombre inévitable de minuscules canotiers. Et
-les vieux ménages d'Asnières, les antiques Chochottes engraissées
-dans les tables d'hôte de Montmartre et promenant, sanglées et
-bedonnantes dans des costumes tailleur, leurs bajoues étayées
-sur des petits cols d'homme, symbole croulant de la gloire de
-Lesbos: vieux rats morts et vieilles loutes! Et le lot des vieux
-beaux et des vieux birbes aussi, Agénors émaillés, trempés dans
-la potasse et poisseux de teinture, ex-préfets de l'Empire,
-majors de tables d'hôte, princes russes décavés devenus hommes
-d'affaires, dénicheurs d'objets rares, de villas à bon compte et
-de gogos à exploiter, indicateurs aussi de mineures et d'usuriers;
-et des anciens croupiers, valets de cartes transparentes enrichis
-sur le tard par des justes noces avec quelques tenancières;
-jolis garçons épousés en 1870 pour leurs beaux yeux et tenant
-aujourd'hui en laisse le chien de Madame, que l'on pousse dans
-une petite voiture; vieux marquis italiens ruinés par le corps de
-ballet de Milan, philosophes, le soir et, dans le jour, aux gages
-de quelques comtesses péruviennes ou baronnes Cacatoès, vieux aras
-des Antilles plus empanachés d'aigrettes, de ruches et de boas
-encore que d'années et remorquant leur arrière-train coupable
-aux bras cambrés du sigisbée..., et les Arthémises des hommes
-célèbres, le bataillon des veuves inconsolées, vieilles gardes
-de la douleur venues en Riviera cultiver le souvenir des chers
-défunts qu'a oubliés l'Europe, les politiques et les artistes, la
-veuve du maëstro, la veuve du grand peintre, la veuve du regretté
-diplomate, et les demi-veuves, les maîtresses et les belles-sœurs,
-les petites nièces aussi, leurs Egéries un peu mégères, et leurs
-interprètes donc! les ex-grandes cantatrices sur le tard épousées,
-les Altesses de l'_ut dièze_ et les contraltos princiers!
-
-O toutes ces prétentions échouées sur les bancs, le dos tourné à
-la mer et regardant curieusement défiler devant elles le pénible
-cortège des autres vanités!
-
---Parole, il ne manque que la princesse Zénobie! ne pouvais-je
-m'empêcher de m'écrier. Mais à propos, interpellai-je Maxence,
-la fin de l'histoire, tu ne me l'as pas racontée! Tu m'as laissé
-à cheval entre deux selles et tu ne m'as jamais dit comment la
-favorite du banquier Guiçardi était retombée de la villa des
-Palombes aux beuglants de soldats, où nous l'avons retrouvée.
-
---Zénobie! En effet, c'est toute une histoire et assez compliquée.
-Je t'ai dit que la naine vivait dans le domaine de San Remo,
-installée dans un petit hôtel de poupée construit sur les
-indications de Guiçardi. Une fantaisie sénile du banquier l'y
-entretenait sur un pied de duchesse: voitures, chevaux et livrée à
-ses ordres; mais le vieillard ne pouvait se passer de son jouet.
-A toute heure de jour et de nuit il réclamait et voulait auprès
-de lui sa poupée favorite. La Zénobie, elle, supportait mal ce
-fastueux servage, et, dès qu'elle avait une heure à elle, pendant
-les siestes du Palermitain alourdi et drogué d'anesthésiants,
-elle s'évadait des Palombes; et c'était pour elle une joie
-d'écolière d'aller retrouver au bout du pays la vieille femme, qui
-lui servait de mère, et son minuscule compagnon, le nain Scœvola.
-
-Les rares moments, que la pygmée dérobait ainsi à son maître,
-prenaient par la servitude même, où elle était tenue, la haute
-saveur d'un fruit défendu. Le printemps est assez dangereux en
-Riviera, les brusques changements de température et la sécheresse
-du mistral y affectent péniblement les arthritiques et les
-nerveux; parfois l'influenza s'en mêle. Elle sévissait cette
-année-là à San Remo. Scœvola, le plus petit conscrit de France,
-était atteint et devait s'aliter.
-
-Prévenue par sa mère-barnum et priée par elle de ne pas venir au
-chevet du fiévreux, la naine ne voulait rien entendre. Affolée
-d'inquiétude, elle courait au logis contaminé; elle voulait
-s'y installer sans souci du gros cachet des Palombes et de ses
-intérêts mis en jeu. Le nain trempé de sueur sous ses draps,
-misérable petit pantin secoué par la fièvre, assistait en
-claquant des dents à une scène inouïe entre la princesse et leur
-mère.
-
---Mais tu ruines ta famille, tu nous mets sur la paille! Un
-homme qui t'a couverte d'or et qui ne sait rien te refuser! Tu
-ne retrouveras jamais ça! Qui est-ce qui paiera le médecin, tes
-robes et les médicaments? Scœvola peut y rester. Tu es une fille
-dénaturée, tu n'aimes pas ta mère, j'ai mis au monde un monstre!»
-
-Les objurgations de la vieille femme convainquaient à demi
-Zénobie. Le petit être fantasque consentait à rentrer à la villa;
-mais elle déclarait vouloir revenir le lendemain près de son cher
-Scœvola... et tenait parole.
-
-C'était une grosse partie que jouait là l'avorton.
-
-Entre tant de manies le vieux Guiçardi nourrissait une folle
-terreur de la maladie et de la mort. Ses soixante-douze ans
-hoquetaient dans un perpétuel tremblement à l'idée des bronchites,
-des refroidissements et des mauvaises fièvres qui guettent plus
-ou moins les vieillards. Il ne vivait qu'entouré de mille et
-une précautions, sous la surveillance d'un médecin attaché à
-sa personne, et, chaque semaine, tout le personnel des Palombes
-devait subir la visite du docteur. C'était une formalité à
-laquelle nul ne pouvait se soustraire et qui était stipulée dans
-les engagements.
-
-Au moindre symptôme d'indisposition, tout domestique était
-congédié. L'intendant lui payait deux mois de gages en lui
-intimant l'ordre de ne jamais se représenter, même guéri. Un
-cordon sanitaire était ainsi établi autour du vieillard.
-
-Dans quels prix on exploitait cette terreur de la maladie, tu
-le devines aisément! Deux garde-malades se relayaient auprès de
-lui jour et nuit. Le banquier exigeait toujours une oreille aux
-écoutes de sa respiration durant son sommeil. Sa peur de mourir
-était telle que, le précédent hiver, il avait refusé d'entrer dans
-la chambre de sa fille malade et, pendant les deux mois que dura
-la bronchite, il pria sa femme de s'abstenir de paraître à table.
-La baronne Guiçardi, elle, s'était installée près de sa fille et,
-pendant les trois mois de cet hiver-là, le vieux Levantin haleta
-dans l'angoisse des microbes et la fureur de ne pas avoir fait
-transporter Mlle Guiçardi à l'hôpital.
-
-C'est cet effaré trembleur et ce féroce égoïste que la princesse
-Zénobie quittait trois heures par jour pour aller s'asseoir au
-chevet d'un nain tuberculeux. La princesse jouait une grosse
-partie. Elle la perdit.
-
-Le jour où le banquier, réveillé au milieu d'une sieste qui aurait
-dû durer les trois heures de trois cuillerées de potion, demanda
-après la naine et apprit que sa poupée était auprès d'un frère
-malade depuis douze jours d'une fièvre maligne, la colère et la
-stupeur furent chez ce gros homme d'une telle violence, qu'il
-faillit étrangler.
-
---Chez son frère!... Chez un malade! Et elle y va tous les jours!
-Elle y est encore!»
-
-Et de cramoisi le vieux forban devenait violet. Les yeux chavirés,
-suffoquant et la gorge sèche au milieu de balbutiements, de mots
-sans suite et de trépignements de fureur, il arrivait enfin à se
-faire comprendre et se faisait donner de quoi écrire.
-
-Il ne pouvait parler. Son émotion était trop forte. Zénobie était
-chez ce nain malade; elle avait osé lui désobéir. Il écrivait;
-un tremblement secouait ses mains gonflées. Il parvenait enfin
-à maîtriser ses nerfs et signait la disgrâce de la favorite.
-L'intendant recevait respectueusement les ordres; la livrée
-assistait, effarée, riant sous cape, à l'exécution de la princesse.
-
-Toutes les Palombes détestaient Zénobie.
-
-La naine rencontrait l'intendant à mi-route de la villa. Elle
-regagnait sa geôle au grand trot d'une victoria de louage.
-Nabulione--c'était le nom du maître-Jacques des Guiçardi--faisait
-arrêter la voiture. Nabulione était à pied; il accompagnait une
-charrette encombrée de valises et de petites malles.
-
-Il signifiait à la naine son congé. La décision de M. Guiçardi
-était irrévocable. Il ne reverrait jamais la princesse; la villa
-lui était désormais interdite. Il était tout à fait inutile de
-s'y présenter, elle y trouverait porte close: il était chargé de
-lui rapporter sa garde-robe. Ses costumes de théâtre et de ville
-étaient dans les malles; le petit hôtel était déménagé. Si la
-princesse voulait bien prendre la peine de retourner d'où elle
-venait, il lui réglerait ses huit jours; il avait sur lui la somme.
-
-La naine était devenue verte. Elle vomissait un flot d'injures
-à l'adresse de l'intendant et de Guiçardi; sa voix de crécelle,
-crépitante et rouillée, s'exaspérait dans la solitude de la route.
-Des ouvriers de retour des champs s'étaient arrêtés. Ce monstre de
-baraque foraine entachait de grotesque la douceur lumineuse de ce
-crépuscule d'Italie.
-
---_Una pupazza_, ricanaient des chuchotements.
-
-L'intendant essayait en vain de lui faire entendre raison: la
-_pupazza_ ne voulait rien savoir. Elle donnait l'ordre au cocher
-de la conduire aux Palombes. Elle s'y heurtait à l'hostilité d'une
-domesticité heureuse d'observer la consigne.
-
---Le banquier ne recevait pas. M. Guiçardi partait le soir même
-pour Palerme.»
-
-Et dans l'insolence des regards et des sourires, la princesse
-Zénobie lisait couramment l'unanime allégresse, son renvoi mettait
-en fête toute la maison.
-
-Elle devait se résoudre à retourner auprès des siens. Elle y
-retrouvait l'intendant des Palombes, qui l'attendait entre sa
-mère effondrée et la stupeur épouvantée du nain. Et ce fut une
-horrible scène. La mère-barnum, brusquement ramenée au sentiment
-de la réalité par la vue de Zénobie, se jetait sur le petit être,
-l'empoignait par la tête et, lui retroussant les jupes, voulait
-la fouetter. Le nain, recroquevillé d'effroi sous ses draps
-sales, poussait des piaulements de petit hibou tombé du nid;
-Zénobie, crispée, rebellée et matée, tapait, griffait, mordait et
-geignait comme une poulie; la mère poussait des cris d'orfraie,
-invectivant la fille ingrate, _ce fumier d'enfant qui la ruinait_;
-et l'intendant se croyait tombé dans un repaire de gnomes et de
-magiciens.
-
-Il intervenait enfin, comptait à la naine les seize cents francs
-de ses huit jours, en obtenait bon gré mal gré le reçu, mais ne
-pouvait éviter la formalité de l'ouverture des malles. La surprise
-qu'elles réservaient faillit tourner au tragique. Le vieux
-Guiçardi ne renvoyait à Zénobie que ses costumes de théâtre et son
-pauvre petit trousseau de phénomène de music-hall, sa lamentable
-et prétentieuse défroque de _principessa_ de piste et de beuglant;
-le Levantin avait gardé les somptueuses toilettes des grands
-faiseurs de Nice et de Monte-Carlo. Il gardait aussi les parures:
-le collier d'émeraudes offert dans la dernière quinzaine, l'orient
-fabuleux des perles et l'eau coûteuse des rivières de diamants. Il
-renvoyait le cheval, mais gardait le harnais. La naine râlait à
-son tour: une formidable gifle s'abattait sur sa face de monstre
-et la couchait par terre, évanouie. La mère-barnum s'acharnait
-sur l'avorton; Scœvola, le plus petit conscrit de France, croyant
-qu'on égorgeait Zénobie, s'évadait de ses draps moites et se
-blottissait, tout nu, sous le lit; des voisins accourus mettaient
-fin à cette tuerie, et l'intendant des Palombes s'échappait de là
-comme d'un cauchemar.
-
-Cette famille de nains ne se tint pas pour battue. Sur les
-conseils de sa mère, Zénobie voulut intenter un procès au
-banquier; mais les faits qu'elle lui imputait étaient si graves
-que l'affaire criait le chantage; aucun homme de loi ne voulut
-instrumenter contre le Guiçardi. La Zénobie ne se rebuta pas:
-elle se rendit au couvent de Saint-Pancrace, et, une première
-fois, fit tant et tant qu'elle obtint une audience du Révérend
-Père Ambrosio, le supérieur; mais les confidences dont elle
-honora le capucin esbrouffèrent tellement le saint homme qu'il
-refusa absolument de s'entremettre dans la démarche, que la naine
-réclamait de lui. Il lui promit une seconde audience, mais se
-garda bien de la lui donner; le monstrillon en fut pour ses deux
-lieues de montagne et ses trente lires de victoria. Le saint
-monastère demeura clos pour lui.
-
-Bref, la questure, dit-on, s'en mêla; on pria ces dames de quitter
-le pays. Une rumeur voulut qu'un viatique de deux mille lires leur
-fût fourni par les dames Guiçardi.
-
-Et voilà, mon cher ami, comment l'ex-favorite d'un banquier
-trente fois millionnaire amuse, à l'heure qu'il est, un public de
-matelots et de chasseurs alpins dans un petit port de la Riviera.
-
- Elle était de ce monde où les plus belles choses
- Ont le pire destin.
- Et _rosse_, elle a vécu ce que vivent les _rosses_,
- L'espace d'un matin.
-
-Moralité: on fait toujours trop sa Zénobie.
-
-
-
-
-LYS D'ALLEMAGNE
-
-
---Il y a pis que la peur de mourir: il y a l'horreur de vivre.
-Vous ne soupçonnez pas quelles agonies tragiques halètent parfois
-dans le luxe apparent de ces somptueuses villas!
-
-Tout en causant nous étions, Maxence et moi, descendus jusqu'au
-haut de la promenade des Anglais. Nous avions dépassé le troisième
-établissement de bains établi presque devant l'avenue Victor-Hugo,
-et avions atteint le pont Magnan.
-
-Là finit le glorieux alignement des grands hôtels cosmopolites
-et des villas princières; la promenade des Anglais bifurque et
-devient, à gauche, une route de banlieue suburbaine bordée de
-guinguettes et de murs de jardins; à droite, un simple bord de mer
-longé de cultures maraîchères et planté de cahutes de pêcheurs.
-
-Le paysage est lépreux et hostile, enfariné d'un perpétuel
-halo de poussière soulevée par les automobiles, et la courbe
-harmonieuse de la baie des Anges ne rachète pas l'âpreté du
-décor. Face en arrière, au contraire, c'est le merveilleux
-panorama de Nice indolemment couchée au pied de ses montagnes et
-déroulant, comme une écharpe molle, la ligne de ses toits jusques
-au Mont-Boron. Par les temps clairs la pointe du cap Ferrat y
-apparaît, entamant de son éperon verdâtre le bleu moiré du large.
-
-Nous faisions demi-tour et redescendions sur la jetée-promenade.
-
---Oui, il y a pis que la peur de mourir. Si vous saviez quels
-drames de chair et d'âmes, quels intérêts et quelles affreuses
-convoitises dérobent parfois aux regards ces somptueuses
-façades, quels grotesques désespoirs aussi! Ce Nice est une mine
-inépuisable d'histoires. Quelques-unes, si bien gardées qu'elles
-soient par l'épaisseur des murailles, néanmoins transpirent et
-finissent par tomber dans le domaine public.
-
-Il y a trois ans, c'était le scandale des Blukenstarishaen, le
-plus effrayant chantage qui ait jamais été organisé contre une
-personnalité princière: Le jeune ménage, le mari et la femme
-menacés et terrorisés à la fois par un couple d'aigrefins: deux
-«musicantis» cueillis dans une des innombrables Réserves de
-la Riviera. Les Blukenstarishaen les avaient attachés à leurs
-personnes pour couper de tarentelles et de «canzone» napolitaines
-les heures un peu longues des repas... Cette musique de table
-dégénéra vite en musique de chambre. La princesse, très négligée
-par son mari, s'éprit violemment d'un des musiciens; elle s'en
-éprit jusqu'à en devenir grosse et, reconnaissante au bel Italien
-d'une maternité que le prince ne lui avait jamais donnée, eut
-la gratitude épistolaire. Elle écrivit. Le violoniste (car il
-jouait du violon naturellement) appuya sur la chanterelle. Il
-gagna prudemment la frontière; et de Vintimille, en échange de sa
-correspondance, demanda la forte somme à la princesse.
-
-Un _post-scriptum_ machiavélique menaçait d'envoyer le paquet de
-lettres au mari. Le prince, très au courant de la conduite de
-sa femme, ne répondit pas plus aux offres de Vintimille que ne
-l'avait fait la princesse. C'est alors que les deux compères
-d'Italie s'entendirent. Si la princesse était une amoureuse
-expansive et reconnaissante, le prince était, de son côté, un ami
-passionné et, dans les élans d'une ferveur toute platonicienne,
-avait commis en l'honneur de l'autre musicanti quelques poésies
-qui, bien que d'inspiration danoise, n'eussent pas déparé les
-dialogues du _Banquet_. Les associés de Vintimille prévinrent
-le jeune ménage que, si un chèque de cent mille lires n'était
-pas remis avant telle date à la banque Polidori de Milan, les
-élucubrations du prince et la correspondance de la princesse
-seraient envoyées sous pli cacheté à la Cour de Thuringe, au
-grand chancelier même du roi ou à un des principaux journaux de
-l'opposition. L'inspiration de la dernière heure dicterait leur
-choix.
-
-Le régime du bon vouloir fonctionne, pour ainsi dire encore
-intact, dans les petits États allemands. En cas de scandale, si
-le scandale éclatait, c'était, après l'annulation du mariage en
-Cour de Rome (la Thuringe est très catholique), la confiscation
-des biens du jeune couple et la relégation de la princesse dans
-un couvent; le prince, lui, serait certainement prié de résider
-à l'étranger et réduit à la pension stricte. Libre à lui alors de
-donner cours à ses fantaisies poétiques et se faire professeur de
-grec.
-
-Les Blukenstarishaen s'affolaient. Le roi de Thuringe avait laissé
-mourir de faim sa fille aînée, la princesse Thyra qui avait fui la
-Cour paternelle et le palais conjugal avec un jeune officier de
-cavalerie. La duchesse de Manheimberg, toute mère qu'elle fût de
-trois enfants, n'avait pas pu résister au prestige des épaulettes
-et des éperons. Les amoureux, après avoir promené en Suisse et
-sur la Riviera le scandale de leur bonheur, s'étaient échoués à
-Venise. La gêne avait vite étranglé leurs illusions. Harcelés par
-les usuriers, les bijoux une fois vendus, les misérables étaient
-de l'hôtel Dancelli descendus à une _casa privata_ du quartier de
-l'_Ospedale_. La duchesse de Manheimberg s'y était suicidée. La
-dureté du roi l'avait acculée à cette horrible fin. Le consulat
-de Thuringe à Venise n'avait même pas eu pour elle l'aumône qu'il
-trouve toujours pour ses moindres nationaux en détresse. Deux
-mois auparavant, le consul de Genève, pour une visite rendue,
-à l'hôtel du Lac à la princesse royale, avait été immédiatement
-révoqué... Toute l'Allemagne avait adopté vis-à-vis des fugitifs
-l'attitude indiquée par la famille.
-
-C'est auprès de ceux de son sang et de sa race que la malheureuse
-jeune femme avait trouvé l'accueil le plus insultant et les
-visages les plus fermés, et, pendant ce douloureux calvaire à
-travers l'Europe, ce calvaire commencé comme une chimérique
-chevauchée de ballade et de conte
-
- Si tu veux, faisons rêve,
- Montons sur deux palefrois,
- Tu m'emmènes, je t'enlèves,
- L'oiseau chante dans les bois.
-
-la triste adultère avait rencontré partout sur son passage
-l'hostilité menaçante et l'effroyable ostracisme imposés, il y a
-quelques années, par le kant anglais sur toutes les routes d'exil
-d'un de ses plus grands poètes. Pour l'infortunée princesse Thyra
-la lourde Allemagne avait eu les raffinements de cruauté et les
-ingéniosités de mépris inventés par l'hypocrisie d'outre-Manche
-vis-à-vis d'Oscar Wilde.
-
-Dévisagée sur les seuils des hôtels, montrée au doigt, suivie
-même dans les rues, que dis-je? guettée par la malveillance et la
-curiosité jusque dans les boutiques de fournisseurs, la duchesse
-de Mainheimberg avait connu les pires amertumes. Grâce au mot
-d'ordre donné par la Cour de Thuringe, l'Allemagne en déplacement
-avait fini par expulser les amants de toutes les villes. Entre
-temps le roi coupait les vivres, et cela avait été pour le couple
-romanesque la brève déchéance aggravée de toutes les affres de la
-gêne. Cette gêne dégénérait bientôt en misère, et la misère en
-détresse et cela jusqu'au suicide final dans le galetas de Venise.
-
-Rodolphe Ostratten, l'amant de la pitoyable jeune femme, entrait
-à l'hôpital, à cet _Ospedale_ dont le quartier moisi avait abrité
-leur fin d'idylle. Il en était extradé le lendemain même de
-l'exhumation de sa maîtresse; on l'arrachait tout grelottant de
-son lit de fiévreux pour le jeter dans un fourgon. Une forteresse
-de Thuringe le retenait maintenant à vie. Il ne fait pas bon en
-Allemagne de regarder de trop près les princesses.
-
-De cette tragique aventure les Blukenstarishaen n'ignoraient rien.
-Elle avait éclaté l'année même de leur mariage. La princesse
-Elaine s'était jetée en vain aux pieds de son père, implorant
-sa pitié pour sa sœur; le roi n'avait voulu rien entendre. Ces
-catholiques de Thuringe sont encore plus intraitables sur la
-morale que tous les protestants de la Prusse Rhénane, et l'affolé
-ménage de Nice savait trop ce qui l'attendait, si le scandale de
-leur conduite en Riviera arrivait jusqu'au roi.
-
-La Riviera! C'est de leur arrivée en ce pays que dataient leur
-folie et leur malheur. C'est là qu'ils avaient connu ces damnés
-Italiens et l'enveloppement de leurs œillades câlines, le charme
-dangereux de leur voix persuasive et de leurs gestes caresseurs.
-
-Deux «musicantis»! Lui, le fils d'un chancelier, elle, une
-princesse royale, étaient à la merci de ces espèces... Protégés
-par la frontière, les deux coquins dictaient leurs conditions
-et commandaient en maîtres. Eux, la première aristocratie du
-monde, tremblaient aux ordres de deux maîtres chanteurs; et, les
-yeux brusquement dessillés, arrachés en sursaut de leur rêve, le
-prince et la princesse rejetés dans les bras l'un de l'autre
-par la conscience du même péril s'hypnotisaient sans oser la
-mesurer devant la profondeur du gouffre où ils avaient roulé,
-s'hallucinaient dans une stupeur muette devant l'abîme où ils
-allaient descendre.
-
-Deux enfants! car lui n'avait pas vingt-six ans, et elle en avait
-juste dix-neuf.
-
-Ah! cette Riviera, cet admirable pays, cette côte enchantée
-dans la montée des sèves, la vibration de la lumière et
-l'épanouissement de tant de fleurs, comme ils en maudissaient
-maintenant la douceur énervante et traîtresse, quelle rancune ils
-nourrissaient pour ces décors complices de vergers idylliques
-et de baies siciliennes!... Oh! les mauvais conseils chuchotés
-dans l'or des crépuscules, dans les bois de cyprès et les clos
-d'oliviers.
-
-La Riviera! C'est son climat qui les avait perdus... Oh! la
-mollesse de ce pays qui dénoue la volonté comme une écharpe, pour
-la tendre ensuite comme un arc dans la sécheresse ardente de son
-mistral.
-
-C'est l'âpreté de ses jours de poussière et de bourrasques, la
-fièvre permanente bercée dans ces vagues sans flux et sans
-reflux, et, par-dessus tout, ces effluves de rut et de caresses
-épars dans l'unanime consentement des choses et des êtres à
-l'amour; c'est toute cette nature aphrodisiaque qui les avait
-poussés à la chute et à leur perte et les deux égarés n'avaient
-plus assez de larmes pour pleurer.
-
-Le consul d'Italie tirait le jeune ménage de ce mauvais pas.
-
-Éperdu devant l'impossibilité de se procurer du jour au lendemain
-les cent mille lires (car la Cour de Thuringe est plutôt serrée),
-le prince, tout décidé qu'il fût au suicide, avait l'idée d'aller
-trouver le commissaire central. Le commissaire l'adressait au
-consul d'Italie. Celui-ci télégraphiait à Gênes, et la questure
-cueillait à Vintimille les deux coquins et leur correspondance.
-
-Ainsi se termina le chantage. Tout est bien qui finit bien!
-
-Le jeune ménage en fut quitte pour la peur; mais leur villa abrita
-quelques heures d'agonie. Ce prince et cette princesse passèrent
-d'assez durs moments, avouez-le. Il y a quelquefois pis que la
-peur de mourir, il y a aussi l'horreur de vivre.
-
-
-
-
-UNE AGONIE
-
-
-Nous descendions les pentes de la Mortola. Des touffes de genêts
-en fleurs incendiaient d'or les éboulis de roches grises; et
-jusqu'au bleu méditerranéen c'étaient de longues traînées de
-lumières encore exaspérées par le vert glauque des agaves, le
-gris épineux des lentisques et argenté des oliviers; toute une
-végétation bleuâtre, hostile, meurtrière et dardée faisait de
-ce coin de jardin une petite Afrique. Au loin, c'étaient les
-montagnes pelées de Vintimille et de San Remo, toute l'aridité
-de la _Rivière_ de Gênes après la splendeur luxuriante de
-la _Riviera_ de Nice. Un ciel doux et voilé, presque moite,
-mélancolisait le paysage; toute la clarté semblait réfugiée dans
-les fleurs; et dans ce décor à souhait pour un enlèvement de
-captive, c'étaient des silhouettes de pirates barbaresques, qui
-s'imposaient à travers le recul des temps chers à tout imaginatif.
-Malheureusement des couples d'Allemands et d'Anglais de passage,
-toute la foule anonyme et laide des Cooks en mal d'excursions,
-étaient les seuls êtres rencontrés au tournant du domaine féerique.
-
-C'était un lundi, un des deux jours par semaine où lord Hambury
-permet aux visiteurs l'entrée de la Mortola: la Mortola,
-c'est-à-dire l'enchantement de ce ravin unique de la côte Ligure,
-jardins d'Italie et de Sénégal aussi, où Wagner aurait pu rêver
-l'éclosion des filles-fleurs. La Mortola et la fontaine de la
-Sirène, la Mortola et sa clairière hantée d'agaves monstrueux,
-énormes, hérissés et coupants, de toutes les nuances et de
-toutes les formes, pareils à un cénacle de gigantesques pieuvres
-végétales; la Mortola et ses bois de palmiers, ses champs d'iris
-et d'anémones où la vision s'impose d'une ronde de nymphes de
-Botticelli; la Mortola et sa treille en terrasse au-dessus de
-la mer; sa treille enguirlandée de roses et de clématites,
-escortée de touffes de primevères, d'héliotropes en arbres et
-de chimériques orchidées, jaillis comme des étoiles entre les
-retombées de mouvants chèvrefeuilles; la Pergola et le malaise
-enivrant, délicieux de son trop de calices et de son trop de
-parfums... Et entre toutes ces corolles, toutes ces feuilles,
-toutes ces branches, au tournant de tant d'escaliers et le long
-de tant de terrasses, le nostalgique horizon de la Méditerranée,
-la soie moirée de sa nappe immobile avec, au bord de la mer, les
-quenouilles de bronze de son interminable allée de cyprès...
-Cimetière d'Orient ou jardin de Gabriele d'Annunzio dans le
-_Triomphe de la Mort_.
-
-Nous étions arrêtés auprès d'une volière et tout en suivant les
-mouvements d'automate d'un étrange perroquet, on eût dit, d'émail
-vert...
-
---Mais c'est le jardin de Noronsoff! me disait l'ami qui
-m'accompagnait. Avouez que c'est là que vous avez placé l'agonie
-de l'écœurant héros de votre _Vice Errant_.
-
---Non, répondis-je, le domaine où traîne, se convulse et meurt
-la pourriture princière de Sacha, bien moins important et moins
-divers d'aspect que celui-ci, a peut-être encore dans son
-abandon plus de grandeurs que la Mortola. Le domaine existe:
-il est à Nice, à mi-flanc du Mont-Boron. Trois cents mètres de
-terrasse dominent et la ville et le port. Au crépuscule, quand
-le ciel est clair, on y découvre jusqu'à l'Estérel. Je vous le
-ferai visiter, nous irons ensemble, mais nous aurons peut-être
-quelque mal à y pénétrer: l'accès en est assez défendu. D'ailleurs
-Noronsoff n'y a jamais habité, le cadre seul m'a tenté; l'outrance
-de sa végétation, le trop de luxe des fleurs de collections et
-d'essences rares, qu'un caprice de millionnaire y a accumulées,
-s'adaptaient si merveilleusement au déséquilibrement de mon
-héros... je vous dirai plus, c'est dans l'atmosphère de ce jardin
-de songe que j'ai rêvé et vécu la vie imaginaire de Sacha. Le
-prince Noronsoff est mort à Paris après sa mère qui, dans le
-roman, lui survit. Il est mort dans le coma, entouré et guetté par
-une troupe d'héritiers dont les intrigues de chevet le torturèrent
-jusqu'à son dernier râle...
-
---Et cette agonie de Noronsoff, la vraie, quelle fut-elle? me
-demandait mon compagnon.
-
---Oh! décevante et dramatique comme la vie même de l'individu.
-Après la mort de sa mère, l'état de Sacha, empira. Livré à
-lui-même, c'est-à-dire à ses pires caprices, sans aucun contrôle
-et plus personne auprès de lui pour le surveiller et le retenir,
-il eut vite fait de développer la marche de tant de maladies et
-de précipiter lui-même un dénouement fatal. Le favori d'alors
-était un pianiste hongrois, un soi-disant élève de Liszt famélique
-et poitrinaire, mais dont le réel talent et le jeu poignant et
-douloureux passionnaient, le long des jours et les nuits aussi,
-les rares minutes lucides du mourant; mais la fin approchait, car
-les longues syncopes, dans lesquelles il arrivait au prince de
-tomber, se succédaient de plus en plus fréquentes et maintenant
-si prolongées et si profondes, qu'il était à craindre, à chaque
-évanouissement, qu'il ne se réveillât plus.
-
-C'est alors que la vague famille, petits cousins et
-arrières-petits cousins, que le malade possédait dans la
-colonie russe et dans le monde de l'Empire, se rapprochaient de
-l'agonisant. Il y avait vingt ans qu'ils l'ignoraient, justement
-effarés de ses frasques et ne se souciant pas d'avouer un parent
-aussi compromis. Au ban de la société et de sa famille, ce
-déséquilibré affligé de quatre millions devenait intéressant
-au moment de mourir. On savait que Sacha n'avait pas fait de
-testament; il avait bien trop peur de la mort pour songer
-à ses dispositions dernières; ce perpétuel moribond aimait
-frénétiquement la vie et s'y cramponnait désespérément.
-
-Superstitieux comme tous ceux de sa race, ce Russe aurait cru
-attirer sur lui l'ombre de la «Camarde» en dictant n'importe
-quel testament. Il ne fallait pourtant pas que cette grosse
-fortune retournât à l'État ou tombât dans les mains de quelques
-Petits-Russiens, hypothétiques descendants de Noronsoff que
-les alliés mondains et officiels de Sacha ignoraient, perdus
-dans quelques villages de l'Ukraine ou quelques faubourgs de
-Saint-Pétersbourg.
-
-Les intéressés se consultèrent.
-
-Le duc de Praxéli-Plesbourg réunit chez lui les Marfa-Narimoff
-et les de Beauvimeuse, cousins comme lui au quatrième degré de
-l'agonisant. Sa haute situation à l'ambassade, la faveur de
-Boris, l'aîné des Narimoff, au palais d'Hiver et le rang des
-Beauvimeuse dans le noble faubourg les mettaient au-dessus de
-tout soupçon. Il s'agissait de pénétrer auprès du malade, de
-s'installer à son chevet et lui faire signer un testament; car lui
-en inspirer ou lui en dicter un, il n'y fallait pas songer. Sacha,
-malicieux et retors, aurait pris un méchant plaisir à déjouer leur
-entreprise ou, même pis, les eût fait jeter dehors. Ce parfait
-dégénéré détestait sa famille. Il aurait dilapidé son bien plutôt
-que d'en laisser une bribe à l'un des siens. Tels étaient les
-bons sentiments qui animaient entre eux les membres de cette
-dynastie. Ce fou consentirait-il seulement à les recevoir? Le duc
-de Praxéli-Plesbourg se présenta le premier avenue Marceau, Odette
-de Beauvimeuse l'accompagnait, Noronsoff avait eu jadis un assez
-violent caprice pour sa cousine et l'on escomptait ce souvenir: le
-malade ne les reconnut même pas.
-
-Avec l'aplomb que donnent un grand nom et la fortune, le duc
-de Praxéli s'imposait à la livrée, expédiait le favori, mieux,
-congédiait les médecins: il était _la famille_. Le duc une fois
-dans la place, les autres s'y installaient; le tout était d'y
-avoir pénétré.
-
-Par la porte entre-bâillée les de Beauvimeuse et les de
-Marfa-Narimoff se glissaient un à un dans l'hôtel de l'avenue
-Marceau, plus un certain M. de Noisynève, arrière-petit cousin du
-Noronsoff et que l'on ne put écarter. Il s'incrusta au chevet du
-malade pour surveiller les autres, manifesta vaguement l'intention
-de prévenir les parents oubliés en Russie et, après quelques
-discussions assez aigres, on dut l'admettre dans la rédaction du
-testament; mais la porte demeura fermée désormais à tout autre
-visiteur; et ce fut la veillée attentive et sinistre d'une bande
-d'oiseaux de proie à proximité d'un champ de bataille, attendant
-les cadavres.
-
-Sacha était tombé dans la torpeur; il n'en sortait que pour
-réclamer d'une voix éteinte de l'extra-dry et du kummel en
-attachant sur les siens des yeux vides et vitreux, effroyablement
-ouverts. Sur le conseil du duc de Praxéli Odette de Beauvimeuse
-dégrafait parfois son corsage et introduisait la main sèche du
-moribond dans la tiédeur de ses seins nus; la bouche édentée
-du neurasthénique alors souriait. Cette absence de lucidité
-enchantait les héritiers. En Russie la loi n'exige pas que le
-testament soit écrit de la main du testateur: il suffit qu'il soit
-dicté en présence de témoins. La signature suffit.
-
-On trouva un notaire. Les intéressés, sous la présidence du duc de
-Plesbourg, arrêtèrent la rédaction du testament. Sur les quarante
-millions de Noronsoff le duc s'en préleva quinze. Dix furent
-dévolus aux Narimoff, dix aux Beauvimeuse et cinq à cet intrus
-de Noisynève qu'on n'avait pu éviter; mais, entre temps, l'état
-du malade empirait d'une façon alarmante. Du jour au lendemain
-il tombait dans le coma, un coma stupéfiant dont rien ne pouvait
-le tirer. Ils avaient trop attendu, les discussions d'intérêt
-avaient mangé un temps précieux, le malade et la fortune allaient
-leur filer entre les doigts; ce fut une consternation. Le duc de
-Praxéli-Plesbourg relevait les courages abattus, il avait amené
-avec lui, en remplacement des docteurs congédiés, un petit médecin
-de quartier, de son quartier à lui, qui voyait ses gens d'écuries
-et d'offices et au besoin les chevaux. C'était un pauvre hère
-sans consistance, sans grand talent aussi, voué à la médiocrité
-par la médiocrité même de son physique, de ses allures et de ses
-connaissances. Il était tout à la dévotion des Praxéli-Plesbourg
-qui l'emmenait, même l'été, à la campagne pour surveiller ses
-gens. C'est ce pauvre docteur Pasquier que le Praxéli avait établi
-au chevet de son cousin. C'est lui qu'il amenait, ce matin-là,
-parmi les autres parents attérés.
-
---La vérité, docteur? Il est très bas, n'est-ce pas?
-
---En effet, monsieur le duc, le prince n'en a plus que pour
-quelques heures. S'il va jusqu'à ce soir, ce sera le bout du monde.
-
---C'est ce que je me disais. Eh! bien, docteur, nous avons besoin
-de vous. Il faut, coûte que coûte, que vous suspendiez ce coma.
-Ce coma, il faut l'en faire sortir. Il nous faut une signature,
-une signature absolument nécessaire et que lui seul peut nous
-donner. Ne vous inquiétez pas on lui tiendra la main, j'en fais
-mon affaire, vous avez bien un moyen? Voyons, un réactif, que
-sais-je, une piqûre?
-
-Le médecin se grattait le front, perplexe.
-
---Vous n'avez rien?
-
---Si. On peut toujours quelque chose, mais cela est très scabreux,
-très périlleux même. Dans l'état, où est le prince, un réactif
-peut le tuer.
-
---Le tuer, mais puisqu'il est condamné d'avance. Vous me dites
-qu'il va mourir.
-
---Mais nous n'avons pas le droit de hâter la mort, même d'un être
-condamné.
-
---Mais puisqu'il va mourir...» et Odette de Beauvimeuse s'emparait
-des mains du médecin.
-
---Il va mourir! Il va mourir! mais avec la nature on ne sait
-jamais! C'est invraisemblable, mais...
-
---Il peut en réchapper, peut-être! Docteur, seriez-vous un
-imbécile, me serais-je trompé sur vous?
-
-Et de Praxéli-Plesbourg fouillait le misérable de ses petits yeux
-clairs.
-
---Voyons, réveillez le prince; il y a cinquante mille francs pour
-vous. Vous ne me ferez jamais croire que vous n'avez jamais fait
-d'avortements.
-
-Le docteur baissait la tête, griffonnait en hâte une ordonnance.
-
---Vite, Alexis, chez le pharmacien en face, au plus près, faisait
-le duc en remettant le papier à un valet de pied et, sur un signe
-du duc, Odette de Beauvimeuse et Nadia de Narimoff découvraient le
-malade et le dressaient un peu sur son séant. Le docteur préparait
-la seringue.
-
---Voilà, docteur, faisait Noisynève en prenant le flacon des mains
-du valet de pied.
-
---Une soucoupe; très bien... là, dans le gras de la cuisse.
-
---Dans le maigre, vous voulez dire, pauvre Sacha!
-
---Bon, relevez la chemise, tenez-le bien, mesdames.
-
-Le docteur enfonçait l'aiguille dans la chair livide et appuyait.
-Pssst, la caféine fusait dans un crissement bref, le malade ne
-bougeait pas.
-
---Il faudrait le piquer plus près du cœur, docteur.
-
---Ou à l'épaule.
-
---Ou dans le cou, près du cerveau.
-
---Vous le voulez? Soit!
-
-Mais cette fois, subitement redressé dans un brusque sursaut, le
-moribond se levait tout droit sur son lit et, dans la blancheur de
-sa chemise, tel un spectre dans un linceul, battait l'air de ses
-mains pâles et puis s'abattait avec un cri, un petit cri d'oiseau
-qu'on étouffe, immobile et raidi dans sa nudité verte... mort.
-
-Ce fut une stupeur. Rien ne put ranimer le prince Sacha Noronsoff.
-C'est ainsi que les quarante millions et les merveilleuses
-terrasses du domaine de Plagosnof, en Crimée, allèrent à la petite
-comtesse Véra Noreskine qui, la pauvre enfant, ne s'y attendait
-guère. Et avouez-le, cette agonie-là vaut bien celle que je lui ai
-prêtée dans la villa du Mont-Boron, à Nice.
-
-Notre voiture rentrait dans les rues de Menton.
-
-
-
-
-MADAME DE NEVERMEUSE
-
-
-
-
-I
-
-MADAME DE NEVERMEUSE
-
-
-Le rideau tombait sur le second acte de _Sigefried_. Le divin
-inconscient, qu'est le héros de Wagner, venait de s'enfoncer,
-extasié et ravi, dans l'enchantement de la forêt; le chant de
-l'oiseau magique l'avait illuminée..., et parmi la clarté des
-feuilles, à travers les ténèbres odorantes et vertes des hêtraies,
-des clairières, des sources et des étangs, tous les murmures,
-toutes les voix et tous les souffles aussi, dont est tramé le
-silence des bois, se répercutaient délicieusement en nous, musique
-élémentale orchestrée par le génie, qui est aussi une des forces
-de la Nature.
-
-De Bergues, qui s'était retiré tout au fond de la loge pour mieux
-sentir, loin de la scène, descendre et couler en lui les ondes
-sonores du drame, se levait et venait s'asseoir auprès de nous.
-
---Le fils de Sigemound est parti, mais il n'a pas tué tous les
-dragons Fafner. Voyez, quelques monstres nous restent: une vraie
-collection de Muséum. C'est plusieurs opéras de Wagner qu'il
-faudrait pour assainir cette salle! Les avez-vous comptés? Mais
-regardez plutôt.
-
-Et, d'un geste horrifié, il embrassait le pourtour des premières
-et des secondes loges.
-
-A quoi Hector de Grandgirard:
-
---En effet. Il y a ce soir quelques gargouilles en rupture de
-cathédrale!
-
---Et remarquez ce que je vous disais l'autre jour sur cette
-étonnante société de la Riviera: pas un homme. Convainquez-vous
-_de visu_. Voyez-vous un jeune homme dans ces loges? Non, rien
-que des aïeules et des vieux messieurs, et les vieux messieurs
-paraissent les plus jeunes. Ils ne sont, eux, ni maquillés, ni
-teints.
-
---Pardon. Dans cette loge, il y a deux jeunes gens.
-
---Oui, mais il y a une jeune fille, et cette jeune fille
-représente huit cent mille francs de dot. Aussi c'est la seule
-loge, où il y ait des moustaches de vingt-cinq ans.
-
---Conclusion?
-
---Les temps sont durs, la lutte est âpre et il faut vivre.
-
---Très jolie, d'ailleurs, la jeune fille!
-
---Très jolie. La mère est Russe, le père Italien.
-
---Ah!
-
---Fleur de Cosmopolis, millionnaire et nihiliste.
-
-Grandgirard avait pris une jumelle; il fouillait attentivement des
-yeux le premier rang des loges:
-
---Le fait est qu'il y a des figures extraordinaires--et, tout à
-coup, arrêtant sa lorgnette dans un geste de stupeur--oh! celle-là
-admirable! Qu'est-ce que celle-là?
-
-C'était, paradant au milieu de la grande loge officielle, celle
-dont l'encorbellement surchargé de guirlandes concentre tous les
-regards dans le cadre doré de ses hautes colonnes, une étonnante
-poupée, on aurait dit, surgie d'un conte d'Hoffmann.
-
-La face d'un ovale parfait et d'un ton de pastel s'auréolait de
-bandeaux de soie floche, d'un blond si invraisemblable et si doux,
-que les fabriques de Lyon seules avaient pu les fournir.
-
-Coiffée à la jolie femme, cette imprévue beauté émergeait,
-épaules nues, d'un énorme boa de plumes bleu pâle, mais un boa si
-impondérable et si flou qu'il parachevait à miracle cette Olympia
-des brumes. L'élégance des bras minces haut gantés de suède blanc,
-la longueur d'une nuque pliante et la maigreur de la poitrine en
-faisaient à la fois un Gavarni de chlorose et le plus vague des
-Constantin Guys.
-
-Datée comme un dagueréotype, cette aïeule aux langueurs de
-poitrinaire, mais aux raideurs d'automate, obsédait comme une
-apparition. Spectre ou poupée?
-
-Son âge? Seize ans peut-être et sûrement plus de soixante-quinze.
-Avec cela une indéniable aristocratie, un dédain absolu de
-toute l'assistance et une façon d'écouter le Wagner, de profil
-et le buste incliné, oh! très peu, en avant, une impertinence
-d'attitude, que Balzac eût voulue à la duchesse de Maufrigneuse!
-
-D'ailleurs absolument seule dans cette loge et s'y détachant si
-vaporeuse sur le rouge assourdi des tentures, si macabre aussi par
-le bleuissement du boa et le faisandage des chairs, si artistement
-et prestigieusement spectrale, que nous nous taisions tous dans
-l'émotion que l'on a devant un chef-d'œuvre.
-
---En effet, admirable! Quelle illustration pour le roman de
-d'Aurevilly! _Ce qui ne meurt pas._
-
---Oui, car c'est mieux qu'une nature morte, c'est la Mort qui se
-prolonge dans la Vie.
-
---Et non la Vie qui s'attarde dans la Mort. Tu viens de dire,
-sans t'en douter, Hector, une vérité profonde. Si tu connaissais
-la vie de cette femme, tu verrais quel prodigieux symbole elle
-résume dans cette jeunesse immobile et figée. Regarde bien cette
-fragilité, cette maigreur de phtisique guettée par les courants
-d'air et par les mauvaises fièvres, et cette pâleur déjà estompée
-par l'ombre de la Mort!... Eh bien! cette agonie vivante à la
-résistance et la solidité d'une tige de fer. Cette moribonde a une
-telle intensité, un tel désir de vivre qu'elle a enterré tous les
-siens. Père, mère, frères et sœurs et jusqu'à deux maris, cette
-apparente faiblesse a usé et limé toutes ces existences. Tous ont
-passé leur vie à trembler pour la sienne.
-
-Sa santé délicate, sa minceur diaphane, tout, jusqu'à sa frêle
-poitrine secouée chaque hiver d'une opiniâtre toux, les ont,
-d'années en années, consumés d'inquiétude, exténués d'alarmes. Ils
-ont toujours craint de la perdre et, dans l'hypnose de ces grands
-yeux hallucinants de fièvre, ils ont vécu dans l'angoisse et la
-transe jusqu'à en mourir; car, vous le savez tous aussi bien que
-moi, il n'y a que les gens bien portants qui trébuchent dans le
-gouffre. Les vrais malades ne meurent pas: ils se soignent.
-
-Jusqu'à quarante ans, elle a fait le désespoir de toute une
-famille intéressée à une beauté qui lui assurait fortune et
-situation, car cette beauté pastellisée a été adorablement jolie.
-
-Née pauvre, elle fut successivement poussée par les siens dans
-de riches alcôves, officines de bien-être et de luxe pour des
-ribambelles de frères, de sœurs, de neveux et de petits-cousins.
-Le mariage, d'ailleurs, légitima toujours l'équivoque de ces
-opérations familiales. Mme de Nevermeuse fut une courtisane
-légale. L'étude de notaire et la sacristie furent invariablement
-le vestibule de ses chambres d'amour.
-
-Ses deux maris morts et les huit millions réalisés, cette
-fragilité flottante au-dessus de deux veuvages vit se modifier et
-changer tout d'un coup les sentiments de son entourage. C'est le
-triste apanage de l'argent: il corrompt tout. On avait craint de
-la perdre, on désira la voir mourir.
-
-Mme de Nevermeuse, hier encore parente enrichissable, était
-devenue testamentaire.
-
-Jusque-là elle avait eu des frères, des sœurs et des neveux: elle
-n'eut plus que des héritiers. Elle devint la tante Nevermeuse,
-mais une tante décidée à faire longtemps attendre sa succession.
-Elle fit mieux.
-
-Elle quitta Paris et, prudente, entreprit de grands voyages.
-Elle mit des centaines et des centaines de lieues entre elle
-et les indigestions, suite inévitable des grands dîners de
-famille, et les accidents de voitures et d'autos des promenades
-concertées et des parties de campagne. Elle devint nomade; des
-dames de compagnie embellirent sa vie. Elle se refusa toujours au
-dévouement des cousines pauvres et des neveux fervents, mais très
-manégée, en femme avertie par l'expérience, elle se garda bien de
-rompre avec ses plus lointains arrière-petits-cousins; ceux-là
-seuls pouvaient la défendre contre ses parents plus proches.
-Dans les familles unies on a toujours la tentation d'enfermer en
-d'admirables maisons de santé, pour les contraindre à se soigner
-enfin! les vieilles parentes fortunées, imprudentes et délicates.
-Mme de Nevermeuse connaissait les siens. De Séville, où elle
-s'attardait au printemps, et de Venise, où elle passait l'automne,
-elle ne cessa d'entretenir avec tous une adroite correspondance.
-Elle y dosait de savantes promesses de testament.
-
-Et, nuancées d'espérances, des lettres intermittentes
-entretenaient tous ses alliés dans la haine des uns des autres et
-la tendresse intéressée de cette bonne tante de Nevermeuse. Tous
-séparés d'elle par des détroits, des chaînes de montagnes et des
-mers, cuisaient doucement à distance dans l'illusoire attente des
-millions à venir, des millions à toucher et qu'ils ne toucheraient
-jamais, car, écoutez bien ceci, Mme de Nevermeuse a tout placé en
-viager.
-
-Moins pour s'assurer une vieillesse luxueuse en doublant ses
-rentes que pour éviter de fâcheuses dissensions autour de son
-cercueil, propriétés et valeurs, elle a tout réalisé, tout vendu à
-fonds perdu et, son revenu ainsi triplé lui permettant d'être très
-généreuse et d'envoyer de temps à autre le sensationnel cadeau à
-qui de droit, était-elle au moins sûre des larmes de regrets. Ah!
-elle serait pleurée quand elle quitterait ce monde!
-
-On dirait que le hasard a le respect de ceux qui n'ont plus à
-redouter ses coups.
-
-Vieille, immensément riche, le cœur sec et momifié dans son
-effrayant égoïsme, telle une conserve inaltérable, elle a vu
-s'éteindre un à un autour d'elle tous les parents, les proches
-comme les éloignés, qu'elle espérait frustrer de ses millions.
-Une invisible machine pneumatique a fait le vide autour d'elle.
-
-Comme indurée dans son effarante solitude, elle leur survit à
-tous. Elle est celle qui ne meurt pas.
-
-Consciente des convoitises qu'elle allumait, elle les a tous
-vus partir sans une larme. C'est une joie féroce chez certains
-vieillards de constater la mort des autres autour de leur verte
-sénilité. Mme de Nevermeuse est de cette race-là. Heureuse d'être
-sans enfants, heureuse d'être sans famille, elle a pris plaisir
-à compter les coups qui décimaient les siens, et croyez que, la
-nuit, après l'opéra ou l'opérette où elle va tous les soirs,
-ce lui est une joie en se mettant au lit de songer que sa mort
-n'enrichira personne et qu'elle, la septuagénaire endurcie, elle
-est seule, seule échappée à l'hécatombe et qu'elle a enterré les
-siens.
-
-Elle n'a pas oublié que sa jeunesse sacrifiée a longtemps fait
-vivre et longtemps entretenu tous ces morts. C'est sur sa beauté,
-exploitée et poussée dans de riches alcôves conjugales, que tous
-ces disparus avaient étayé leur fortune, et c'est la rancune,
-depuis près de soixante ans amassée en elle-même, qui lui met aux
-lèvres ce sourire immuable.
-
-Sourire de poupée, mais de poupée macabre figée dans une
-triomphante survie d'au-delà!
-
-Mme de Nevermeuse n'a jamais aimé personne. Instrument docile
-entre les mains d'une famille cupide, elle a usé deux maris pour
-en recueillir successivement les millions, puis, veuve, elle a usé
-dans l'angoisse et l'attente vaine tous les héritiers intéressés
-à la voir mourir; et c'est ce cœur sans secousse qui lui a fait
-ce front sans ride..., car dans sa maigreur transparente et le
-faisandage de ses fards, cette ancestrale poupée est encore jolie,
-d'une joliesse de morte embaumée et d'automate de grand sculpteur!
-
-Et c'est la sécheresse admirable de cette nature sans sensualité
-et sans cœur qui la fait si délicieusement vaporeuse, impérieuse
-et planante.
-
-Mme de Nevermeuse surnage, délicate, hautaine et floue, tel un
-pastel au-dessus de soixante ans de décès et de deuil.»
-
-L'orchestre entamait le prélude du troisième acte; de Bergues
-regagnait le fond de loge et du même coup nos trois lorgnettes
-abandonnaient le pastel vivant et l'énorme boa de plumes bleues
-qu'elles fixaient.
-
-Nous écoutions de nouveau _Siegfried_.
-
-
-
-
-II
-
-LE MASQUE DE BEAUTÉ
-
-
-Mme de Nevermeuse, née Alice Mantelot, en premières noces lady
-Asthiner, était la quatrième fille d'un vague homme de lettres que
-ni le théâtre ni le journalisme n'avaient fait riche. Six petits
-Mantelot, quatre filles et deux garçons, pullulaient dans le petit
-appartement, dont il fallait déménager tous les dix-huit mois
-parce que devenu trop petit. Mme Mantelot donnait tous les ans à
-son mari un nouvel héritier, et, à chaque déménagement, la famille
-Mantelot montait d'un étage. Et Mme Mantelot mère, aujourd'hui
-boursouflée de lymphe et déformée par ses maternités généreuses,
-se lamentait le long des jours: le budget du ménage se grevait
-d'heure en heure, et, seul, le prix de la copie du père Mantelot
-ne montait pas. Elle baissait même, la copie du pauvre homme; elle
-baissait comme son talent, qui n'avait jamais été supérieur et qui
-diminuait de jour en jour, usé et étouffé par les tracas d'argent,
-les criailleries de Mme Mantelot et les récriminations de ces
-demoiselles.
-
-On ne songeait qu'à la robe dans l'intérieur Mantelot, la robe
-qui, en mettant en valeur la taille de ces demoiselles, leur
-ferait pêcher le mari bien renté qui remettrait à flot toute la
-famille. C'était, de l'aube au soir, des discussions sans fin
-sur la coupe d'un manteau, la forme d'une manche, le retroussis
-d'une paille, le nœud d'une bride et le mouvement d'une plume; et
-ce pauvre M. Mantelot ne pouvait pénétrer dans le petit réduit,
-qu'on lui avait assigné comme cabinet de travail, sans déranger
-des patrons et des journaux de mode empilés sur sa table, et, au
-hasard des sièges, des pièces d'étoffes, coupons, échantillons, et
-des lingeries et des cartons posés dans tous les coins.
-
-Des occasions! Ces dames avaient toujours trouvé des occasions.
-Des magasins de nouveautés, où elles passaient leurs journées,
-elles rapportaient toujours des soldes acquis à des prix
-invraisemblables, et ces bons marchés-là obéraient d'autant le
-budget. C'était l'ordinaire du pauvre homme qui en souffrait, sa
-garde-robe aussi, car depuis plus de trois ans qu'il traînait
-le même pantalon et la même redingote, ces demoiselles, elles,
-moulées dans des étoffes si minces qu'on les aurait cru vêtues de
-papier, promenaient hiver comme été d'extravagants attifages.
-
-Sveltes à souhait, l'estomac déjà délabré par des nourritures
-étranges et économiques, et condamnant leur pauvre père à des
-menus de dinettes, elles couraient les matinées, les spectacles
-gratuits, les bals d'hôtel avec une frénésie digne d'un meilleur
-sort, menées dans cette tourbillonnante rotation de toupies par
-l'ardeur inlassable de Mme Mantelot.
-
-Et les demoiselles Mantelot ne se mariaient pas.
-
-Tel était l'état d'âme de ces demoiselles et telle était la
-situation du ménage, quand la famille Mantelot, changeant
-d'appartement pour la huitième fois, venait s'installer dans un
-cinquième au fond de la cour de la rue Pigalle. Les Mantelot
-quittaient la rue d'Assas. Au dire de Madame, le Luxembourg ne
-valait rien pour le mariage: on n'y croisait que des étudiants
-en mal d'aventures ou des rapins pauvres comme Job. Le Parc
-Monceau et les Champs-Élysées étaient bien plus fertiles en
-heureuses rencontres: c'était le quartier des millionnaires et des
-sportsmen, et M. Mantelot, toujours débonnaire, avait accédé au
-désir de Mme Mantelot.
-
-Le pauvre mobilier des Mantelot et les cartons à chapeau de ces
-demoiselles prenaient donc le chemin de Montmartre; une moyenne
-voiture de déménagement y suffit.
-
-Alice Mantelot allait sur ses dix-neuf ans; c'était la plus jolie
-des quatre Mantelot, c'était la plus jeune aussi, et Mme Mantelot
-fondait de grandes espérances sur le physique de sa cadette: «Si
-celle-là n'épouse pas un prince, c'est que les hommes sont devenus
-aveugles et qu'il n'y a plus de justice sous la calotte du ciel!»
-Mme Mantelot avait la fâcheuse habitude d'exprimer ses opinions
-dans des tours de phrases empruntés à sa concierge. Alice Mantelot
-était d'une coquetterie et d'une futilité de poupée, encouragée en
-cela par l'exemple de sa bonne mère.
-
-Ces dames Mantelot adoraient donc les plaisirs gratuits et les
-occasions de se faire voir; elles n'étaient pas depuis quinze
-jours dans le quartier qu'on les incitait vivement à aller
-visiter la chapelle ardente de sir William Asthiner. C'était
-la curiosité du huitième. On n'avait qu'à se faire inscrire
-chez le concierge de l'hôtel Asthiner, rue de Berlin, et on se
-présentait le lendemain dans la matinée, de onze heures à midi,
-ou dans la journée du dimanche. Tout Paris avait déjà défilé
-devant le catafalque de lady Asthiner; la chambre ardente et
-ses quotidiennes folies d'illuminations et de fleurs étaient
-même notées dans certains guides pour l'étranger, et il n'était
-pas rare de rencontrer là des trôlées de touristes pilotés par
-quelques pisteurs d'hôtel.
-
-Ce lord William Asthiner était un vieil Anglais maniaque et
-millionnaire--oh! combien de fois millionnaire!--qui n'avait
-jamais pu se résigner à la perte de sa femme. Lady Georgina
-Asthiner, avait été, paraît-il, une des plus jolies femmes du
-Royaume-Uni. D'origine irlandaise et sans fortune, elle avait
-été épousée, toute jeune fille, par lord Asthiner, déjà vieux et
-d'autant plus affolé de tant de beauté et de fraîcheur.
-
-De larges yeux de violette dans la pâleur éblouissante d'un
-visage mat et charnu comme un pétale de camélia, la mobilité
-passionnée de deux narines vibrantes et délicates, et, sous de
-lourds bandeaux d'un blond fluide, la bouche la plus puérile dans
-la stupeur un peu figée des lèvres qui s'écartent. Du reste, lord
-Asthiner l'avait épousée malgré sa famille, son entourage et tous.
-Son bonheur avait duré dix ans. Dix ans il avait promené, l'hiver,
-cette radieuse jeune femme de capitale en capitale, et l'été, de
-villes d'eaux en villes d'eaux, pour l'installer, l'automne, dans
-quelques-uns de ses châteaux de Galles ou d'Ecosse, à l'inévitable
-moment des chasses.
-
-Ça avait été l'ivresse d'une maturité déjà lourde tout à coup
-fleurie d'un invraisemblable amour; et puis l'épouse adorée était
-morte, fanée, usée, flétrie, on eût dit, dans sa jeunesse par
-cette desséchante passion de vieillard.
-
-Lady Asthiner était morte à Londres, en pleine _season_, dans
-la somptueuse demeure qu'ils habitaient dans Piccadilly. Et la
-douleur de lord Asthiner avait été immense.
-
-Halluciné d'angoisse, en vérité à demi fou, il avait d'abord songé
-à faire embaumer la morte et à la soustraire à la loi commune
-de la sépulture; il avait manifesté le désir de garder ce corps
-idolâtré auprès de lui et de vivre désormais en tête à tête avec
-ce cadavre. Mais on ne va pas contre l'ordre établi. Dans tous les
-pays du monde l'homme si puissant, si riche qu'il soit, doit se
-soumettre au fonctionnement du cérémonial funèbre.
-
-L'obstination de lord Asthiner à conserver la défunte quand même
-dans son logis avait dû céder devant une intervention de la
-police: les funérailles eurent lieu, écrasantes de magnificences.
-Londres se souvient encore de l'apparat déployé aux obsèques de
-lady Asthiner; mais une sorte de folie funèbre s'était emparée du
-cerveau du veuf.
-
-Il n'avait pu dérober au tombeau la chair de joies et de regrets
-de son Irlandaise, il eut la macabre idée d'en garder auprès de
-lui la presque vivante effigie. Londres n'est pas pour rien la
-ville du musée Tussaud. Lord Asthiner commandait au cirier le plus
-en vogue d'alors, à Georges Hennet, la cire grandeur naturelle de
-la défunte. Le modeleur s'installait auprès du cercueil de lady
-Asthiner, et dans la chambre mortuaire il cueillait, pour ainsi
-dire, d'entre les fleurs amoncelées, l'impressionnante et exacte
-ressemblance du cadavre.
-
-Hennet fit une lady Asthiner étendue, les yeux clos, les longs
-cils de ses paupières en ombre portés sur l'ivoire transparent
-des joues, une lady Asthiner moins morte qu'endormie, plus belle
-encore peut-être dans son sommeil par le caractère grandiose de
-tous ses traits au repos. Les lourds cheveux de la défunte, coupés
-par une main hardie, ornèrent le front de la poupée. Lord Asthiner
-en extase assistait, les mains jointes, à cette lente éclosion
-d'un fantôme et, le cercueil une fois refermé sur la vraie lady
-Asthiner, puis descendu dans le caveau de famille, le vieux
-maniaque installait la lady Asthiner de cire dans une identique
-bière, doublée de satin blanc, comme l'autre; et la poupée funèbre
-prenait la place du cadavre sur le catafalque, laissé tel quel, au
-milieu des tentures de deuil, des cires allumées et des gerbes de
-lis, d'iris noirs et d'aromes échafaudés autour.
-
-Et la vieille demeure se changeait en chapelle ardente. Retiré
-derrière les persiennes closes du logis familial, lord Asthiner
-y vivait seul, en tête-à-tête avec la poupée. Épris d'un vain
-simulacre, il se plaisait à prolonger l'illusion de ses regrets
-dans un décor, tous les jours renouvelé de cierges et de fleurs;
-et pendant des mois il fit ainsi la veillée à une morte illusoire,
-atrocement heureux de sentir saigner la plaie de son vieux cœur,
-comme si l'aimée était morte de la veille; puis, un beau jour,
-lassé de mener ainsi seul le deuil de sa vie, ce deuil, le vieux
-fou voulut l'imposer au monde. Il ouvrit toutes grandes les portes
-de son hôtel, et la curiosité des artistes d'abord, celle de la
-_fashion_ ensuite et puis l'indifférence amusée de la rue furent
-invitées à venir contempler la belle lady Asthiner dans le satin
-brodé de son linceul, sous les clartés de six cent mille francs
-de colliers et de perles, dans le cadre effarant et tragique des
-chandeliers d'église et des monceaux de fleurs.
-
-Et puis, un autre beau matin, le maniaque en eut assez d'étonner
-ses compatriotes. Il eut la fantaisie d'aller promener en France
-sa poupée et son deuil; il louait l'hôtel de la rue de Berlin
-venait y installer son décor funèbre, sa morte de cire, sa peine
-inconsolable et surtout son orgueil; et tout Paris défila devant
-le catafalque de lady Asthiner, comme avait défilé dans Piccadilly
-tout le snobisme de Londres.
-
-C'est ce puffisme à la Charles-Quint qu'allaient visiter un jour
-ces dames Mantelot. Elles entraient dans l'hôtel du vieil Anglais
-du même pas dont elles seraient entrées au Musée Grévin; c'était
-une poupée comme une autre. Pourtant la mère et les filles eurent
-un coup dès le seuil. La somptuosité des étoffes, la magnificence
-et la rareté des fleurs, quoique estimées par elles au plus juste
-prix, les plongèrent dans une admirante stupeur.
-
---Il y en avait pour de l'argent! Cet Anglais devait-il être
-riche!»
-
-Alice Mantelot ne quittait pas des yeux les perles et les diamants
-de lady Asthiner.
-
-Il n'y a pas loin de la rue Pigalle à la rue de Berlin. Ces dames
-Mantelot revinrent souvent visiter la chambre ardente. Le luxe de
-ces fleurs toutes fraîches, de ces cierges toujours renouvelés les
-ravissait.
-
-Un jour à déjeuner (on était allé le matin voir la poupée de la
-rue de Berlin), Marguerite, l'aînée des Mantelot, tout en pelant
-une poire, s'avisait de remarquer une étrange ressemblance.
-
---Dis donc, maman, regarde donc Alice. Elle ne te rappelle pas
-quelqu'un?
-
---Qui ça?
-
---Moi, ça me saute aux yeux. Cherche.
-
---Explique-toi. Une devinette! Je déteste ces manières-là, tu sais.
-
---Mais une personne que nous avons vue ce matin, lady Asthiner, la
-morte de la rue de Berlin. Mais c'est tout à fait la même figure.
-Elle a les mêmes cheveux. Mais ce n'est pas possible, Alice, tu as
-changé ta coiffure... Ah! ça, mais?»
-
-La cadette des demoiselles Mantelot avait, en effet, changé sa
-coiffure. Elle avait remarqué qu'une persienne s'entre-bâillait
-au rez-de-chaussée, chaque fois qu'elle et ses sœurs sortaient
-de l'hôtel de la rue de Berlin, et, derrière cette persienne, la
-fine mouche avait très bien distingué une face blême de vieillard.
-Alice Mantelot portait maintenant ses longs cheveux en bandeaux,
-comme l'effigie en cire de lady Asthiner.
-
-Le fait est qu'Alice rappelait à s'y méprendre la poupée de la
-rue de Berlin. Comment Mme Mantelot ne s'en était-elle pas avisée
-plus tôt! La mère et les filles échangeaient un regard complice.
-Ces dames prirent désormais tous les jours le chemin de l'hôtel
-Asthiner; on prit même l'habitude d'y laisser Alice agenouillée,
-en contemplation devant la morte. Elle demeurait là, durant des
-heures, comme en extase, travaillant une funèbre ressemblance
-dans la tension de tout son être et de son joli visage offert
-de profil, et il n'était pas rare qu'un vieux monsieur ne vint
-rôder à pas de loup autour de la jeune fervente, fervente d'une
-beauté dont elle semblait l'héritière. Mais le vieux monsieur,
-comme épeuré, tournait et tournaillait à pas menus autour de cette
-ardeur adorante et ne se déclarait pas.
-
---Comme elle était belle! se hasardait à dire un jour la jeune
-fille, au moment où elle sentait haleter derrière elle le souffle
-du vieillard.
-
-Alors, lui, avec un élan brusque:
-
---Et comme vous lui ressemblez!
-
---Moi, je lui ressemble! Et à qui?
-
-Et Alice Mantelot jouait l'étonnement.
-
---Mais à elle! à elle! Je l'ai connue, moi, je suis lord Asthiner.»
-
-Et le vieil homme bégayait, et la jeune fille de dire son culte,
-son admiration, sa véritable religion pour la morte. Comme elle
-était belle! Comme elle avait dû être aimée! Et quelle bonté,
-quelle angélique douceur répandue sur ce visage!
-
-Et le veuf l'écoutait avec ravissement.
-
---Mais moins belle que vous! moins douce que vous! C'est elle
-plus jeune, que je retrouve. Dieu a permis cette ressemblance. Le
-ciel est bon.»
-
-Et ils se quittaient enchantés l'un de l'autre.
-
-Et ce fut l'idylle sénile, la machiavélique intrigue ourdie autour
-de ce vieillard. Alice Mantelot revint encore deux ou trois fois,
-mais toujours accompagnée. Elle avait présenté sa mère et ses
-sœurs à lord Asthiner, et puis un jour elle ne revint plus. Mme
-Mantelot et ses filles aussi s'abstinrent, et, quand le vieux
-maniaque allumé et navré de leur disparition vint s'enquérir rue
-Pigalle de la santé de la jeune fille, c'est Mme Mantelot qui le
-reçut et, la gorge molle dans un peignoir de circonstance, la
-grosse dame déclarait à l'Anglais stupide qu'on avait remarqué
-son trouble en parlant à Alice, que ses assiduités auprès d'elle
-avaient fait jaser dans le quartier, que la réputation d'une jeune
-fille était chose fragile, qu'ils n'avaient aucune fortune, que
-lord Asthiner était riche, bref, qu'ils avaient dû cesser toute
-visite là-bas. M. Mantelot n'admettait pas que l'on pût _causer_
-sur son enfant. Lord Asthiner, tout son pauvre corps tremblant
-sur deux jambes flageolantes, écoutait, l'œil et la lèvre humides,
-secoué d'un comique bégaiement.
-
---Mais je l'épouse, moi, votre fille, je l'épouse. Madame, je vous
-demande sa main.
-
---Mais Alice a dix-huit ans, monsieur.
-
-Mais lord Asthiner avait près de dix millions. Et ce fut le
-premier mariage de Mme de Nevermeuse.
-
-
-
-
-DEUIL D'ESCURIAL
-
-
---Ah! si vous avez le goût des histoires funèbres, je puis vous en
-servir une qui n'est pas piquée des vers.
-
---Quelle horrible plaisanterie! interrompait de Surville.
-
---Mais c'est votre faute, à vous aussi, mon cher. Vous avez
-la folie du macabre. Les catafalques, les cadavres dans les
-bières, les mortes embaumées exposées dans l'apparat des chambres
-ardentes, les illuminations de cires allumées et l'agonie odorante
-des fleurs amoncelées autour des tréteaux de deuil, voilà les
-décors que vous affectionnez et l'atmosphère où vous vous plaisez
-à échafauder vos histoires. Vous êtes très sadique et très Cour
-d'Espagne à la fois, mon cher Surville.
-
---Cour d'Espagne du temps de Charles-Quint et même de Philippe II!
-soulignait de Bergues.
-
---Oui, reprenait Grandgèrard, Surville porte en lui toute l'ombre
-de l'Escurial.»
-
-A quoi Mancherolles, qui marchait à côté de nous:
-
---Les grands voluptueux sont tristes.
-
---Et ton histoire, demandait Grandgèrard à de Bergues, les
-aphorismes de Mancherolles ne sont pas une conclusion.»
-
-Nous suivions, Grandgèrard, de Bergues, de Surville, Mancherolles
-et moi, les parapets du quai Malaquais.
-
-C'était l'heure exquise où Paris, la journée finie, s'anime, un
-peu fébrile dans l'apaisante complicité du soir.
-
-L'heure entre toutes où il fait bon descendre le long des quais,
-les quais uniques de la Rive Gauche, d'où l'œil embrasse, entre
-les Tuileries et Notre-Dame, tant d'histoires et tant de gloires
-éparses aux frontons sculptés des palais! Il y a comme une
-délivrance dans l'air: la joie puérile, on le croirait du moins,
-de tant de sorties d'ateliers et de bureaux. Les ciels laiteux de
-nos printemps s'y fardent légèrement de rose, une brève clarté
-s'allume au faîte des maisons; et dans la monotone uniformité,
-qu'est la ville d'ardoises et de pierres, la lumineuse agonie
-du jour éveille un court frisson d'apothéose. Dans l'allégresse
-du soir nous avions volontairement ralenti le pas, heureux
-de surprendre, au milieu de tant de flâneries attardées aux
-étalagistes des quais, la vie si pittoresque de Paris populaire,
-la vie pépiante et si typique à la tombée de la nuit des rues et
-des faubourgs.
-
-Une femme nous croisait.
-
-Engoncée dans un long manteau de drap mastic, la face reculée
-dans l'ombre d'une énorme capote ennuagée de tulle mauve,
-elle marchait, lente et légère à la fois, d'un pas glissant
-d'apparition, et c'en était une; car la somptuosité de sa mise,
-la tache claire allumée dans l'ombre par les nuances infiniment
-douces, qui la vêtaient, en faisaient dans cette foule anonyme et
-modeste un être d'une autre race et une rencontre d'exception. Un
-coupé attelé de deux chevaux la suivait au pas, un valet de pied
-marchait derrière elle, prêt à lui servir de garde du corps; car
-flâneurs et passants se retournaient sur l'étrange promeneuse. Le
-maquillage éclatant du visage, la coupe inusitée trop élégante des
-vêtements, tout cela faisait émoi dans le public accoutumé des
-quais à la tombée du jour.
-
-La bizarre rencontre! Elle semblait d'un autre temps et d'un autre
-monde. Indifférente, elle allait, suivant les parapets, d'un
-pas un peu automatique, mais savamment alenti, merveilleusement
-rythmé; et ce pas, elle le ralentissait parfois pour mieux
-regarder l'eau couler.
-
-De Bergues s'était aussi retourné sur la promeneuse. Il étouffait
-presque un cri:
-
---La comtesse de Mératry! c'est à n'y pas croire... C'est
-l'histoire que je vous voulais conter, mon histoire même qui
-marche... Ah! les affinités électives, le jeu compliqué des
-fluides et des atomes crochus... Voilà qui établirait avec preuves
-à l'appui les théories de Gœthe... C'est à cette femme que je
-songeais, et la voici qui surgit devant nous, oui, devant nous,
-comme évoquée, voulue par ma pensée secrète...; et la comtesse de
-Mératry devrait être à Menton! La comtesse à Paris!--et comme se
-parlant à lui-même,--les Zélusko ont donc quitté la Riviera?
-
---Quand tu auras fini ton monologue! interrompait Surville.
-
---Ah! pardon, cher ami...
-
-La jeune femme était remontée en voiture, l'apparition s'était
-évanouie. Alors, de Bergues:
-
---Vous avez tous remarqué, comme moi, l'étrange silhouette de
-cette femme, le faste démodé et daté de sa mise, cette minceur,
-cette souplesse exagérée de taille et cette allure à la Constantin
-Guys? L'atmosphère inquiétante émanée de cette inconnue a une
-explication terrible.
-
-La comtesse de Mératry porte la défroque d'une morte: le luxe des
-soies, des velours et des moires qu'elle traîne sur ses pas est
-emprunté au vestiaire d'une parente depuis longtemps défunte; pis,
-il est cueilli dans l'ombre d'un caveau funéraire. Ce sont les
-parures de tombeau.
-
---Tu dis?
-
---Voilà déjà dix ans que la comtesse de Mératry s'habille et se
-fournit dans la garde-robe de Véra Zelusko.
-
---Qu'est-ce que vous nous chantez là, de Bergues?
-
---L'exacte vérité, pas plus. Vous vous souvenez tous de Véra
-Zelusko, cette jolie petite Russe nihiliste et quelque peu
-millionnaire, venue avec tous les siens, père, mère et toute la
-smala des oncles et des tantes et des cousines aussi, il y a
-quelque vingt ans, à la conquête de Paris? Véra Zelusko ne doutait
-de rien, elle voulait faire du théâtre. La gloire de Sarah et les
-lauriers de Féghine l'attiraient. La petite Tartare avait rêvé
-d'éblouir et de dominer le monde.
-
-Les Zelusko étaient de gros marchands de Moscou, immensément
-riches et surtout inopinément enrichis dans le trafic des
-fourrures. Ils adoraient d'une adoration exaltée et sauvage
-leur petite Véra, fille et fleur unique éclose un peu tard
-dans leur vie de parvenus. C'est de sa naissance que dataient
-leurs plus gros bénéfices. Ces Zelusko étaient des Asiatiques:
-la dévotion de leur tendresse pour Véra tenait du fétichisme;
-ils la vénéraient à la façon d'un _icone_...; et cette effrénée
-latrie, toute la famille la partageait avec eux. Aussi, quand Véra
-Zelusko, dont la petite âme artiste et vibrante étouffait d'ennui
-dans ce morne Moscou, déclara qu'elle voulait vivre à Paris,
-père et mère d'accéder à ce nouveau caprice, et toute la famille
-d'obéir, Véra le voulait... Le père Zelusko liquidait sa maison,
-et tous les Zelusko du monde, y compris les sœurs de Madame,
-suivirent la future étoile à Paris.
-
-Nul d'entre tous ces braves gens ne mettait en doute que Véra
-ne conquît la ville et tout l'univers: elle était si jolie, si
-intelligente, si fine, si _géniale_ surtout; et le fait est que
-cette petite Tartare était délicieuse. De larges yeux d'agate
-riaient sous des cheveux mordorés fous et flous, et je vois encore
-la clarté de ces inoubliables prunelles grises dans une face
-expressive au teint chaud, presque bis.
-
-Et ce fut la luxueuse installation dans l'hôtel de l'avenue du
-Bois. Nous y avons tous été reçus à notre heure: les Narismof
-l'habitent aujourd'hui. Il y défila tout Paris, Paris artiste,
-Paris littéraire, Paris académique, un peu de Paris politique
-un moment, mais Paris-cabot surtout. Les Zelusko donnaient des
-fêtes, recevaient à table ouverte, préparant, arrosant la gloire
-certaine de leur grande tragédienne. De ces fêtes Véra était l'âme
-et la joie; elle y récitait d'une voix pénétrée, pénétrante, en
-s'étreignant des deux mains la poitrine, du Samain, du Baudelaire
-et jusqu'à du Verlaine, au grand scandale de l'Institut et de la
-Comédie convoqués et ahuris... Cela se passait il y a quelque
-vingt ans. Nous nous sommes apprivoisés depuis.
-
-Le matin, un coupé conduisait la jeune élève à ses cours du
-Conservatoire. Sa cousine Sonia Barisnine, aujourd'hui comtesse
-de Mératry, celle-là même que nous venons de rencontrer,
-l'accompagnait...; et la fête, fête qui fut aussi une curée de
-toutes les convoitises et de tous les appétits, la fête durait
-jusqu'à la mort du père et alors la débâcle commençait.
-
-Les millions avaient été largement entamés. Paris a les dents
-longues, surtout le Paris des réclames offertes, des tapeurs
-titrés, des grands parasites et de la presse payée... Le deuil
-arrivait à propos pour fermer l'hôtel.
-
-Les Zélusko connurent l'amertume des abandons, l'humiliation des
-cartes cornées, des shake-hand hâtifs et des saluts trop brefs.
-Heureusement, entre temps, Sonia Barisnine avait-elle été mariée.
-La cousine pauvre, généreusement dotée, était devenue la comtesse
-de Mératry.
-
-Mais, entre temps aussi, la santé de Véra s'était altérée. La
-petite Tartare s'était trop donnée, elle avait trop vibré, âme et
-nerfs, dans ce milieu factice et surchauffé de réclame et de grand
-art. Elle s'était consumée au feu dévorant du Paris théâtral; la
-Faculté consultée conseillait le climat de la Riviera. Seule,
-la douceur endormante des hivers de Menton éteindrait l'éclat
-fiévreux de ces prunelles, l'ardeur enflammée de ces pommettes,
-apaiserait les quintes exténuantes de cette mauvaise toux. On
-pressa le départ. C'est une condamnée qui quittait l'avenue du
-Bois.
-
-La poitrinaire n'y devait plus revenir. Menton la posséda trois
-ans. Mme Zélusko, tous les Zélusko, les tantes et les cousines,
-s'installèrent au chevet de la jeune fille. La fortune des
-Zélusko, si ébranlée qu'elle fût, n'en était pas où la voulait
-porter l'opinion publique; il y avait déchéance, mais non ruine.
-
-D'abord descendues à l'hôtel, Mme Zélusko et sa fille se fixaient
-en ville. La comtesse de Mératry venait se réfugier auprès
-d'elles. Sa dot une fois dilapidée, le comte de Mératry l'avait
-abandonnée. La jeune femme, enfin libérée par un divorce, se
-trouvait trop heureuse de venir échouer auprès des siens, et
-l'agonie de Véra Zélusko s'organisa.
-
-Ce fut d'abord l'ère des interminables promenades en voiture, des
-promenades au pas, avant le coucher du soleil, sur les routes
-de Monte-Carlo et de la Mortola; puis vint un moment où l'on ne
-permit plus à la malade de sortir. Elle vécut désormais dans
-une atmosphère de serre chaude, cloîtrée derrière les vitres
-incendiées d'azur et d'une longue véranda; et puis ce furent
-les étouffements, les crises de toux que rien n'arrête, les
-angoisses et les spasmes, les yeux chavirés dans une pauvre face
-de suppliciée qui suffoque, les hémopthisies meurtrières dans le
-hoquet et le râle final.
-
-Les Zélusko, atterrés, assistèrent à cela; ce fut une stupeur.
-C'était l'effondrement de leur rêve, l'anéantissement de tous
-leurs efforts, et celui aussi de leur ultime et fragile espoir.
-Leur adorée petite Véra était morte; Véra, leur idole et leur
-gloire; et elles étaient là, la mère et les tantes et la cousine
-Sonia, debout, les yeux vides de larmes, autour de ce cadavre,
-isolées en cette terre étrangère, venues de si loin, si loin,
-de leur sainte Russie pour la carrière et l'avenir de celle qui
-gisait là, silencieuse à jamais, devenue une chose inerte et
-froide, elles qui avaient tout quitté pour cette morte, Moscou, et
-leur foyer et leur passé et tout; et Véra les abandonnait là!
-
-Et alors l'âme asiatique des Zélusko se réveilla; la douleur
-ramena toutes ces femmes en deuil à leur antique atavisme... Sur
-huit millions il en restait deux ou trois à la mère; et cette
-mère douloureuse, toute frustrée qu'elle fût, sous le coup de la
-destinée se ressaisit, voulut à sa morte, à sa Véra chérie, des
-funérailles et un tombeau de princesse orientale.
-
-Vous connaissez le tombeau du tsarewitch à Nice, au pied du parc
-Impérial. Mme Zélusko voulut à Véra le pareil; elle le voulut plus
-fastueux et plus coûteux encore. Les carrières de Carrare, les
-sculpteurs de Gênes, toutes les ressources de l'Italie voisine
-furent requises par cette mère anéantie, mais redressée dans son
-orgueil; et tout ce que la folie de vanité d'une dynastie, tout
-ce que la démence de luxe d'une fin de race peuvent vouloir et
-inventer pour perpétuer en marbre la mémoire d'un des leurs, pour
-sa fille Mme Zélusko le réalisa. Le cimetière de Menton garde le
-mausolée. Le Campo-Santo de Gênes n'a rien de pareil. Mais où
-s'affirma leur vieux sang asiatique, c'est dans l'amoncellement
-de robes, de fourrures, de dentelles et même de bijoux, que
-cette mère orgueilleuse entassait dans le caveau de la morte.
-Toute la garde-robe de Véra, jusqu'à ses moindres accessoires de
-toilette, ses éventails, ses flacons, ses petits ciseaux d'or,
-indépendamment des manteaux du soir, des corsages de bal et de
-toute la série des chapeaux, décora d'une lamentable défroque
-les parois de marbre du tombeau: puis, comme exténuée de ce
-suprême effort, Mme Zélusko tombait dans la torpeur. Hypnotisée
-dans le seul regret de la morte, tout autour d'elle lui devint
-indifférent. Au lieu de retourner en Russie elle se fixait à
-Menton, retenue par l'ombre de son cimetière, et toutes les tantes
-et toutes les sœurs commencèrent avec elle la funèbre veillée
-de Véra. Veillée qui dure déjà depuis quinze ans, et c'est dans
-cet Escurial de la côte d'Azur que vit depuis quinze ans Mme de
-Mératry, dans la stupeur et le silence de toutes ces vieilles
-figées et lentement retombées en enfance. Dans la demeure, où Mme
-Zélusko promène sa douleur hallucinée, le service abandonné à des
-vieux serviteurs impotents a tourné à l'incurie. Mme Zélusko est
-devenue avare; elle et ses sœurs traînent les mêmes vieilles robes
-de deuil roussies par l'usure et raidies de taches; personne ne
-songe à renouveler la garde-robe de Mme de Mératry, qui, au bout
-de cinq ans, a quitté le deuil.
-
-A court d'argent et rivée dans la maison par l'attente de
-l'héritage, Sonia Barisnine acculée aux plus dures nécessités
-s'est un jour enhardie, et au milieu de toutes ces vieilles
-parentes aveugles; c'est-à-dire aveuglées dans leur gâtisme
-funèbre, elle est allée rendre visite au tombeau de sa cousine.
-
---Et nous devinons ce qu'elle a fait, ricanait Surville, elle a
-pris le musée funéraire pour vestiaire.
-
---Parfaitement, et voilà dix ans que le troupeau des duègnes
-n'y voit que du feu. Dix ans que Mme de Mératry porte et use
-consciencieusement la défroque de la morte. Vous vous expliquez
-maintenant sa silhouette. Je vous avais promis une histoire digne
-de la Cour d'Espagne, disait modestement de Bergues.
-
---Et tu as tenu, concluait Grandgirard.
-
-
-
-
-DISPARUES
-
-
-Encore une fête qui s'en va!...
-
-C'était au dernier vernissage, celui de la Société nationale. La
-cohue grossissante des curieux, des snobs et des belles dames en
-mal de se faire voir nous avait rabattus, Surville et moi, dans
-les cryptes de la sculpture.
-
-Dans les salles du premier c'étaient les bousculades de la foule
-ameutée devant les toiles classées par la critique et devant les
-portraits à scandale.
-
-Le Whistler, les deux Lavery, le _lord Ribblesdale_ de Sargent,
-le _Barrès_ de Jacques Blanche, le _Jacques Blanche_ de Simon
-faisaient prime. Des groupes en quête de racontars d'impressions
-et de _bluff_ assiégeaient les Boldini; les La Gandara
-galvanisaient leur salle; les gens du monde s'abordaient, en se
-disant: «Avez-vous vu les Carolus?...» les artistes: «Allez donc
-voir les Guillaume! Une révélation, mon cher!» et les cabots: «Il
-faudra aller voir les Weber. Il y a un Guitry en robe de chambre
-rose, dans la fameuse tenue adoptée par Greuling pour lire les
-œuvres de...--pas de cliché!--Vous savez qui! Allez voir le rose
-de cette robe de chambre, un rêve!...»
-
-Des D'Anglada, des fleurs délicieusement chimériques d'Henri
-Dumont, des marines savoureuses de Morrice, des fluides et
-lointaines Venises d'Irwil, naturellement, il n'était pas
-question. Ce n'était que de la peinture, et ce n'est pas la
-peinture que vient voir le monde du vernissage! il y a beau temps
-que dans cette foire aux vanités chacun vient s'exhiber et toiser
-de haut son voisin!
-
-Un peu las, un peu curieux aussi, nous rôdions désemparés,
-Surville et moi, autour du _Penseur_ de Rodin, honoré d'un bref
-regard par les nouveaux arrivants, parce que Rodin, après tout,
-avait été quelque peu claironné le matin dans la presse. Mais
-tout ce beau monde était, en effet, bien plus désireux d'aller
-faire des mots devant les _Faunes_ de Latouche, les portraits
-d'Aman-Jean et même ceux de Bernard.
-
---Non, ce n'est plus ça du tout, soupirait Surville. Tout s'en
-va. Vous rappelez-vous quelles fêtes d'élégance et d'esprit et de
-snobisme aussi étaient ces vernissages au Palais de l'Industrie,
-et même au Champ-de-Mars?...
-
-«Vous souvenez-vous des triomphantes entrées de «notre Sarah»,
-au milieu de la Légion sacrée, comme les appelait Sarcey? Des
-mouvements de foule se précipitant au-devant de la tragédienne!
-Le bruit de sa venue se propageait de groupe en groupe et le
-public lui faisait cortège. C'était la marche à pas lents, comme
-d'une Reine au milieu de sa Cour, de la blonde, de la fine, de la
-souple, de la Divine et de l'Unique, sa petite tête auréolée d'or
-pâle, ses larges yeux de violette--qui furent, tour à tour, ceux
-de Cléopâtre et de Théodora--volontairement lointains, imprécis,
-sans regard?... Et toute cette parade et toute cette renommée
-et toute cette gloire d'alors, encensées, adulées, adorées,
-entourées par tout ce que Paris comptait alors de talents, de
-réputations, d'esprit, et d'hommes politiques, de diplomates et de
-sculpteurs?... Les apparitions de Sarah Bernhardt aux vernissages,
-mais c'est toute une époque, toute une société, aujourd'hui
-disparue... déjà!
-
-«Elle était l'âme de ces fêtes, la vraie souveraine de ces
-jours-là. Tout Paris l'y acclamait, Paris artiste et Paris public,
-tous deux heureux de se trouver de plain-pied avec l'idole.
-L'idole n'y apparaît même plus maintenant--même incognito. Qu'y
-viendrait-elle faire? C'est qu'alors il y avait, en France, une
-autre fièvre d'art.
-
-«La peinture, comme la sculpture, la littérature aussi y étaient
-moins commerciales, moins réclamières, moins mercantiles. Les
-marchands n'avaient pas encore envahi le Temple. Mais où sont les
-neiges d'antan?...»
-
-Et Surville se dirigeait vers les salles des objets d'art,
-nostalgique et soupirant.
-
---En effet, il fait moins froid ici, faisais-je enchanté à part
-moi d'être enfin sorti des ténèbres glacées, où la Société
-nationale parque ses statues souterraines.
-
-Mais Surville, tout à son idée première:
-
---Non! Ce n'est plus cela. Le _bluff_ a tué l'enthousiasme et
-le peu d'illusions demeurées en nous. Quant au snobisme, devenu
-muffisme, il a effacé--que dis-je?--effarouché et mis en fuite
-la sincérité et la foi sans lesquelles il ne peut y avoir ni
-inspiration, ni admiration artiste... Nous avons eu les fanatiques
-de Burne Jones, qui était un mauvais peintre, mais un grand
-légendaire...
-
-«Nous avons maintenant les pâmoisons des Américaines du Ritz
-devant les toiles de Boldini et les conférences cake-walk de M. de
-Montesquiou!» et Surville plein de tristesse s'absorbait devant
-les reliures de Mme Valgrenne, les yeux captivés par les nuances
-délicatement morbides de leurs cuirs.
-
-Il demeurait penché sur la vitrine:
-
---Ceci vous console-t-il de cela? lui chuchotai-je à l'oreille.
-
-Alors lui, mélancolique:
-
---Non, car je songe à une autre disparue, une figure charmante,
-elle aussi, et dont la présence me manque cruellement ces jours de
-vernissage! Elle était si gaie, si vivante, si Parisienne dans
-sa silhouette cosmopolite, cette petite Nadège Andramatzi, moitié
-Russe, moitié Roumaine, sculpteuse et modeleuse de cires, et dont
-la gloire naissante occupa cinq ans l'indifférence amusée de Paris.
-
-«Nadège Andramatzi! et Surville appuyait longuement sur les
-syllabes comme s'il les eût voulu retenir dans sa bouche. Il
-semblait prendre un âpre et délicieux plaisir à presser le nom
-entre ses lèvres. Nadège Andramatzi! Il y a déjà quinze ans
-qu'elle est morte et cela ne me rajeunit pas. Morte à vingt-cinq
-ans! Elle qui aimait tant la vie, morte fauchée en pleine
-fleur avec cette belle ardeur de vivre, tout cet élan, ce bel
-enthousiasme, cette foi en soi, ce désir de croire aux autres,
-cette fièvre de connaître, d'aimer et de jouir de tout ce qui est
-beau, jeune et vibrant.
-
-«C'est peut-être cette frénésie d'illusions, cette avidité de tout
-pénétrer et de tout sentir qui l'ont usée et finie si vite. Elle
-s'est brûlée à sa propre flamme, mais n'est pas ressuscitée de
-ses cendres, comme l'oiseau Phénix. Elle est bien morte, et les
-deux ou trois pâtes de verre, que possède d'elle le musée Galliera
-perpétuent seules son souvenir.
-
-«Son souvenir? Qu'est-ce que ce nom de Nadège Andramatzi pour le
-visiteur ennuyé, entré là par hasard et promenant sa veulerie
-parmi la solitude des salles?
-
-«Nadège Andramatzi! Elle a pourtant remué tout Paris à son
-heure... Vous l'avez bien connue, mon cher?
-
---En effet. Comme elle est partie vite! Trois ans ont suffi pour
-éteindre cette belle ardeur et rendre au néant cette jeune chair
-et cette jeune âme.
-
- La maladie et la mort font des cendres
- De tout ce feu qui, pour nous, flamboya,
- De ces grands yeux si fervents et si tendres,
- De cette bouche où mon cœur se noya.
-
-Et la voix tout à coup sombre:
-
---Vous souvenez-vous de ses entrées en coup de vent les matins
-du vernissage à la section des objets d'art? Elle débuchait là,
-escortée de Mme Andramatzi mère et du triumvirat des tantes, les
-sœurs de Mme Andramatzi, dévouées toutes, corps et âme, et corps
-et biens aussi, à la carrière et à la gloire de Nadège...,; et
-toute la Roumanie suivait, et toute la Bosnie et toute la Bulgarie
-embrigadées accourues dans le sillage de la jeune fille, en un mot
-toute la colonie des étrangères.
-
-«D'une étrangère elle avait les curiosités, et, comme elle était
-ardente et enthousiaste, ses curiosités, elle les avait vives,
-impérieuses avec une pointe d'audace un peu gênante chez une jeune
-fille. Ainsi cette manie d'écrire à tous les hommes célèbres,
-cette prétention de vouloir pénétrer dans l'âme et la vie intime
-de quiconque lui avait plu par son style ou par son œuvre, oui,
-tout cela était un peu outrecuidant de prétention, de présomption
-aussi et frisait l'impertinence; mais cela était si jeune, si
-touchant, d'une si belle confiance, si puéril même, et témoignait
-d'une si vivace personnalité!»
-
---La culture du soi et l'école de Maurice Barrès! Oui, je sais et
-sa correspondance avec Louis de Barbarousse, l'orientaliste. La
-famille après la mort n'a pas su résister au vaniteux plaisir de
-la publier, cette correspondance! Eh bien! je l'ai lue et je l'ai
-trouvée piteuse. Toutes ces lettres se résument à un questionnaire
-adressé à Barbarousse: «_Qu'éprouvez-vous? Que pensez-vous? Que
-feriez-vous si? Moi, j'éprouve ceci; moi, je pense cela; moi, je
-ferais ceci._» Et toujours à côté de la question indiscrète, une
-odieuse affirmation du moi, un égotisme extravagant de petite
-riche pénétrée de son importance, convaincue de son génie et sûre
-de ses millions et, dans le fond, une psychologie de professeur de
-sixième.
-
---Vous êtes sévère, mon cher, sévère et injuste, mais vous, vous
-détestez les étrangers et n'admettez pas l'égalité de la femme.
-
---Sottise! je vois la femme surtout autre que l'homme et chaque
-sexe dans un rôle bien différent. D'ailleurs, Nadège Andramatzi
-était une insexuée; aucun charme féminin. Je l'ai connue
-brune, sèche, un teint d'olive verte. Avec cela, je l'avoue,
-d'admirables yeux gris--la clarté de ses yeux était la seule joie
-de ce visage--mais un tempérament d'ambitieuse. Aucune émotion,
-aucune des sensibilités et même des sensualités particulières où
-se reconnaît un sexe, mais un cerveau avide de connaître, de
-paraître et de dominer: une enfant autoritaire et gâtée, votre
-petite Roumaine, et puis, je n'aime pas les «oiseaux de passage».
-
---Oiseaux de passage! Ah! vous êtes encore pour les frontières,
-frontières de patrie, de religion, de tradition et de passé! Vous
-êtes de ceux qui veulent éterniser à jamais tous les conflits,
-les conflits de races et les autres, et retarder ainsi la marche
-du progrès. La marche du progrès! Comme si on arrêtait les
-torrents!...
-
-«Oiseaux de passage! Oui, c'était un pauvre petit oiseau d'Asie au
-plumage vif et bariolé, au vol plus large, au ramage plus brillant
-que celui des nôtres, de nos oiseaux de plaine et de forêt, un
-oiseau nomade venu de l'Extrême-Orient, presqu'un oiseau de
-légende, un peu frère de l'Oiseau qui parle et de l'Oiseau-fleur,
-un oiseau de passage qui a chanté trois hivers et trois étés dans
-Paris étonné, amusé et ravi, et puis que Paris a tué.
-
-«Nadège Andramatzi s'est meurtri les ailes et le reste aux durs
-barreaux de la grande cage. Nul ne l'a comprise dans la grande
-ville ardente et morne, morne à l'amour, ardente au plaisir. Avide
-de scandales et de nouveautés, Paris l'a accueillie, puis bafouée.
-Paris l'a fêtée, puis calomniée, et Nadège Andramatzi est morte
-de Paris. Tout cela est beaucoup moins gai que vous ne le croyez,
-cher ami, et la courte vie de cette petite fille a droit à un peu
-plus d'indulgence; elle a même droit à un peu de pitié.
-
-«La terre d'exil a gardé l'oiseau de passage et les vieux parents
-demeurés là-bas, en Roumanie, peuvent dire en songeant à la petite
-morte enterrée à Hyères:
-
- L'oiseau s'envole, là-bas, là-bas!...
- L'oiseau s'envole, et ne revient pas!...
-
---Mais vous êtes lugubres, faisait Grandgirard tout à coup surgi
-derrière nous.
-
---Tu étais donc là? s'étonnait Surville.
-
---Mais oui, je vous écoutais. Je vous suis depuis cinq minutes!
-Ah! vous êtes gais, vous, et vous en effeuillez des couronnes.
-Nous ne sommes pas le jour des morts, que diable!
-
-A quoi, Surville:
-
---Non, le jour des disparues et nous remuons quelques souvenirs.
-
-Et Grandgirard concluant:
-
---Pauvre Nadège Andramatzi, elle a eu le bout de l'an qu'elle eût
-souhaité. On a parlé d'elle un matin de vernissage.»
-
-
-
-
-LA VENGEANCE DU MASQUE
-
-
---Des histoires de masques! j'en sais de tragiques; j'ai même vu,
-pas plus tard que cette année, se dénouer une assez mystérieuse
-aventure. Par le plus grand des hasards j'avais été, l'année
-précédente, témoin du commencement; si bien que j'ai assisté au
-premier et au cinquième acte et cela dans le pays le moins fait
-pour encadrer une action poignante; dans le décor le plus gai et
-le plus banal, le plus remuant et le plus ensoleillé qui soit au
-monde; dans la ville même de la folie et de l'opéra bouffe en
-plein carnaval de Nice.»
-
-Il y eut un silence, Maxence de Vergy, comme tout bon conteur,
-jouissait de l'étonnement attentif où nous avait plongé le début
-de son récit.
-
---Une tragique aventure de bal masqué à Nice! Tu me la coupes, en
-effet, ricanait l'incorrigible petit Jacques Baudran.
-
---Oh! ce n'est pas une intrigue de bal masqué, c'est une aventure
-de plein air! Ça s'est passé dans la rue, en pleine bataille de
-confetti. Vous connaissez, tous, n'est-ce pas, le carnaval de la
-Riviera? Trois jours entiers, la joie de sauter et de se déhancher
-tient tous les quartiers. Nice est une ville de possédés; une
-folie de mascarade est déchaînée du Vieux-Port aux Baumettes.
-C'est un cauchemar de farandoles et de carmagnoles, un hourvari
-de bonds, d'entrechats, de pirouettes et de cris. Il y a des
-rondes de matelots, il y a des rondes d'alpins et d'artilleurs de
-forteresse, pêle-mêle avec des pierrots de satinette, des clowns
-de percale rose et des dominos de serge verte; le chienlit s'en
-donne à cœur joie. Notez que la chose est plutôt laide et qu'on
-a la fièvre rien qu'à regarder ces avalanches de capuchons et de
-camails, engonçant des faces en treillage se ruer et se démener
-dans l'âcre et corrosive poussière que soulève, le dimanche et le
-mardi gras, la bataille de confetti. Ah! ces affreuses dragées
-de plâtre qu'on puise à la truelle et dont on verse des sacs
-entiers sur les passants. Il en pleut des balcons, il en pleut
-des croisées, il en pleut des tribunes élevées, on dirait, pour
-assommer les gens. Les masques dansant des chars vous en écrasent
-des seaux entiers sur la tête; vous êtes harcelé, asphyxié, criblé
-de coups et frappé de toutes parts.
-
-Tous les masques sont assassineurs. S'aventurer dans la rue, ce
-jour-là, sans domino et sans masque (le masque en treillis de
-fer renouvelé des casques héraldiques) serait s'exposer à une
-perte sèche de dix louis de vêtements, sans parler de coups et
-blessures; mais les Niçois trouvent cela charmant. Cette bataille
-à sac armé, ce jeu de mains et de vilains activent le commerce et
-font vivre la ville.
-
-Par une convention tacite et acceptée de tous le masque seul
-est respecté, ce jour-là. Sous aucun prétexte on n'a le droit
-de l'enlever au domino ou au clown qui vous attaque et vous
-houspille. C'est ce masque inviolable et préservateur qui fait la
-gaieté de la rue, les jours de corso, dans l'aveuglante poussière
-qui vous brille les yeux et vous prend à la gorge; mais, quand il
-y a du soleil, tout ce plâtre dans l'air poudrederize gaiement les
-balcons et les toits et quelle vision quand, sous la pluie blanche
-des confetti et dans le bleu du ciel, la soie des costumes, des
-oriflammes et des étendards grouille, flamboie, rutile, remue et
-chatoie dans de la lumière et du soleil.
-
-Moi, Maxence de Vergy, je me trouvais donc, l'autre année, au
-milieu des horions et des bousculades du carnaval et, tout étouffé
-que je fus par mon masque et en même temps qu'écrasé par la foule,
-je prenais un certain plaisir à regarder défiler entre deux
-avalanches de plâtre un char de grenouilles dansantes, une brigade
-d'agents plongeurs, et, tapée de matelas, assiégée d'oreillers,
-toute en dégringolades, estocades et farces d'Hanlon-Lees, une
-étonnante _Auberge du Tohu-Bohu_.
-
-Singulier plaisir, direz-vous, d'aller se fourrer dans cette cohue?
-
-A dire vrai, je n'y allais pas pour le seul plaisir d'aller voir
-batailler les masques, j'y suivais...--oh! en simple curieux,
-mais en curieux intéressé,--un couple remarqué l'avant-veille à
-mon hôtel, un ménage toulousain et pas tout jeune; car madame
-frisait bien la quarantaine, bonne grosse commère réjouie avec,
-sur la lèvre, un soupçon de moustache, l'œil vif, le corsage en
-bastion, une vraie délurée de Toulouse venue exprès pour les
-fêtes, et qui n'entendait pas chômer à ce carnaval. Le mari, guère
-plus âgé, avec un beau profil classique un peu empâté par la vie
-de province, quoique encore solide et l'air d'un luron, était
-d'aspect plus calme.
-
-Mme Campalou m'avait de suite charmé par son entrain et son
-exubérance. Il y avait en elle une telle joie de vivre et une
-telle naïveté devant la vie, que j'en oubliais sa vulgarité.
-Depuis l'avant-veille elle ne tenait pas en place; c'étaient
-des allées et venues pour l'achat du domino, l'achat du masque,
-du sac de confetti pour le Corso, et le choix du clown de satin
-mandarine pour la redoute du soir. Elle entendait ne pas manquer
-une fête et s'en donner à cœur joie. Elle n'avait pas peiné vingt
-ans dans leur boutique de la rue d'Alsace-Lorraine pour se priver
-d'un plaisir, aujourd'hui que leur fortune était faite. M. et
-Mme Campalou s'étaient enrichis dans la passementerie. M. et Mme
-Campalou n'avaient pas d'enfants, aussi seraient-ils bien bons
-de se gêner, n'est-ce pas? car c'est d'elle-même que je tenais
-ces détails. Mme Campalou les donnait à qui voulait les entendre;
-c'était une nature expansive et d'élocution facile. Elle n'avait
-de secrets pour personne; ses confidences ne tarissaient pas. «Ils
-venaient tous les ans au carnaval de Nice; c'était leurs grandes
-vacances. Ils prenaient un billet valable pour un mois, mais de
-première, et descendaient dans les meilleurs hôtels. Qu'est-ce
-que ça leur faisait de dépenser vingt-cinq francs par jour? Ils
-n'avaient pas d'enfants! D'abord, son mari était à ses ordres,
-ils avaient tous deux les mêmes goûts. Ils suivaient ici toutes
-les fêtes, corsos, redoutes, batailles de fleurs et vegliones;
-l'année dernière, ils avaient fait la connaissance d'un prince,
-d'un prince napolitain, qui possédait des solfatares en Sicile. Il
-leur avait promis de venir les voir à Roquevieille, leur propriété
-des environs de Toulouse, mais il n'était pas venu. Si je voulais
-les honorer d'une visite aux vendanges, je boirais chez eux d'un
-petit vin dont je leur dirais des nouvelles. Ils avaient des
-vignes superbes à Roquevieille, un domaine qu'ils avaient eu pour
-un morceau de pain, etc., etc.» Vous jugez les gens d'après leur
-antienne.
-
-C'est M. et Mme Campalou que je suivais donc dans la foule.
-L'occasion était trop belle, je sentais le couple fertile en
-incidents.
-
---D'abord, si quelqu'un me pince, je le griffe, avait déclaré
-Eudoxie en se harnachant de son domino de toile grise.
-
-Mme Campalou avait de la vertu.
-
-Est-ce cette vertu qui se rebiffait au plus fort de la bataille?
-ou, surexcitée par le plaisir, les musiques, la lutte et le
-charivari, Mme Campalou ne céda-t-elle pas plutôt à une agressive
-nervosité de grosse dame? Toujours est-il qu'en pleine avenue
-de la Gare, au beau milieu d'une pluie de confetti, elle se
-retournait comme une lionne sur deux grands dominos de satin noir
-arrêtés derrière elle et, s'agrippant au camail du plus mince des
-deux:
-
---Cochon, salop! hurlait-elle, depuis une heure que vous me
-pelotez!
-
-Et les deux mains à la face du costumé, elle essayait de
-lui arracher son masque. L'homme résistait, essayait de se
-débarrasser, mais Eudoxie ne le lâchait pas. Cramponnée
-aux grosses joues de fer peint et treillagé, elle tirait
-dessus de toutes ses forces, en proie à une véritable crise
-d'hystérie. M. Campalou intervenait en vain. Le domino attaqué
-résistait toujours. Les injures pleuvaient dru sur l'insolent,
-un vocabulaire de poissarde était remonté aux lèvres de
-l'ex-passementière; et ce corps-à-corps de trois dominos
-commençait à amasser la foule, quand tout à coup le masque se
-brisait entre les mains de la grosse femme, et, triomphante, elle
-le brandissait sur sa tête, lacéré, en lambeaux et comme rougi par
-places.
-
-L'homme démasqué avait poussé un effroyable cri. Le treillage de
-fer, en se déchirant, lui avait labouré le visage. Une rigole
-rouge coulait de l'œil gauche; le nez, le front n'étaient qu'une
-éraflure, l'homme avait toute la face en sang. On le poussait dans
-une pharmacie.
-
-«Le nom, l'adresse de cette femme, râlait l'homme défiguré,
-laissez-moi, Tomy, attachez-vous à ces gens.» Je me retournai, les
-deux dominos avaient disparu. «On ne fait pas de ces choses-là,
-Eudoxie, faisait observer M. Campalou.--Fallait pas qu'y aille,
-ripostait cette femme charmante, depuis une heure qu'y m'pinçait!
-Moi, je n'ai pas de remords.»
-
-Le remous de la foule nous emportait plus loin.
-
-Moi, la vision m'obsédait de cet homme défiguré et sanglant. Sa
-dernière recommandation à son compagnon m'inquiétait surtout. Dans
-la soirée, l'effervescence de la fête un peu calmée, j'entrais
-dans la pharmacie où les premiers soins avaient été donnés au
-blessé. Je m'informais de la gravité des plaies et cherchais en
-même temps à savoir le nom. «C'est un Américain de l'hôtel West
-End. On a dû attendre la fin du corso pour le reconduire chez lui,
-le cas est très grave, on craint beaucoup pour l'œil gauche. La
-sclérotique est atteinte; ils repartent tous les deux, ce soir,
-pour Paris.--Tous les deux?--Oui, il y a un autre Américain avec
-lui. Une consultation chez un grand oculiste s'impose.»
-
-J'admirais Mme Campalou. Crever l'œil d'un homme parce qu'il vous
-a palpé un peu de près et encore...! L'intransigeante toulousaine
-était-elle bien sûre de l'identité du coupable?
-
-Cette année, la première quinzaine de février, je retrouvais les
-Campalou installés à mon hôtel. Ils n'avaient eu garde de manquer
-les fêtes du Carnaval; ils étaient là depuis le 25 janvier, mais
-je trouvais à madame moins d'entrain. Les bruits d'épidémie,
-qu'une presse malveillante s'obstinait à faire courir sur Nice, ne
-laissaient pas d'inquiéter la grosse dame. Une famille américaine
-alarmée venait de quitter l'hôtel; c'étaient tous les jours des
-départs d'hiverneurs pour le Caire ou l'Italie. La saison était
-menacée.
-
-Je rassurai de mon mieux Mme Campalou, mais une angoisse
-continuait d'étreindre la dame de Toulouse, Eudoxie Campalou
-craignait pour son joli physique. Entre temps, le Carnaval
-arrivait.
-
-Le soir même de son entrée dans la bonne ville de Nice, deux
-Américains débarquaient dans notre hôtel. On leur donnait
-justement deux chambres voisines de celles des Campalou. C'étaient
-deux grands jeunes gens de vingt-cinq à trente ans, à la face
-rasée et singulièrement énergique; des traits accusés et modelés
-dans le genre de ceux d'Iwing, l'acteur anglais. Tous deux très
-graves et très froids, avec, chez le plus jeune, une étrange
-fixité des yeux. D'ailleurs, nous ne les vîmes pas longtemps car,
-trois jours après leur arrivée, le plus jeune tombait malade.
-Il s'alitait et bientôt l'autre cessa de prendre ses repas à la
-table d'hôte: l'état de son ami empirait. C'était de perpétuelles
-allées et venues de médecins et de garçons de pharmacie: le
-maître de l'hôtel interrogé répondait que c'était une fièvre,
-mais, à son air embarrassé, Mme Campalou ne doutât plus que ce
-ne fût la variole. Elle voulait déménager et harcelait tout le
-personnel de questions. Mais où aller? la ville regorgeait de
-monde par cette semaine carnavalesque et il ne fallait pas songer
-à trouver de place ailleurs. Et puis l'épidémie était partout;
-c'étaient ces sacrés Anglais qui l'avaient apportée et, la veille
-du dimanche gras, à une dernière et même question de Mme Campalou
-à l'hôtelier: «Ne serait-ce pas la petite vérole?--Non, c'est
-l'autre...» répondait l'homme impatienté, et la réponse, tout en
-clouant le bec de la dame de Toulouse, la laissait enfin respirer.
-
-Le lendemain, vers trois heures, harnachés de dominos et affublés
-de masques de combat, nous étions avenue de la Gare en pleine
-bataille de confetti...
-
-Comme nous nous trouvions devant la pharmacie, théâtre, la
-précédente année, des exploits de Mme Campalou, celle-ci se
-retournait involontairement sur deux pénitents rouges surgis
-derrière elle. Une main indiscrète venait de la palper...
-Interloquée, la grosse dame ébauchait un geste de défense. Un
-des pénitents la saisissait à bras le corps et Mme Campalou,
-hypnotisée, retenait mal un cri d'épouvante. L'autre pénitent
-venait de se démasquer.
-
-Une face purulente, toute de croûtes et de sanies, avec, à la
-place de l'œil gauche, un trou rouge et saigneux, se penchait sur
-elle: «La petite vérole noire, madame, la variole en personne.
-Vous l'avez», et, en même temps, une main glacée lui mettait dans
-la main un affreux œil de verre.
-
-Mme Campalou s'effondrait comme une masse; à son tour on la
-portait chez le pharmacien.
-
-Elle mourut le soir même, sans avoir repris connaissance, stupide
-et muette, d'une congestion au cerveau.
-
-Les deux Américains avaient quitté l'hôtel à deux heures. On ne
-retrouva que leurs valises; les noms inscrits sur les registres
-n'étaient pas ceux de l'hôtel West End.
-
-N'est-ce pas une belle vengeance de masque?
-
-
-
-
-MADEMOISELLE DE NÉTHISY
-
-
-Faverny s'était levé et, s'arrêtant devant une armoire
-normande convertie en bibliothèque, bibliothèque provisoire où
-s'entassaient pêle-mêle les derniers livres parus de l'année et du
-mois, il en ouvrait les vantaux tendus de vieux brocart olive et
-en bousculait les rayons.
-
-Il revenait vers nous, un volume à la main et, le feuilletant:
-«--Psychologie de bal masqué et de veglione de Nice. Avez-vous lu
-ce roman?» Et il nous en montrait le titre: _Vierge faible_. «Il
-y a là quelques pages d'autant plus curieuses qu'une femme en est
-l'auteur. C'est écrit un peu plus que _de visu_, jugez-en.» Et, se
-campant au milieu de l'atelier, Faverny lisait à voix haute:
-
-«Familiarisé avec ces travestis, toujours les mêmes, almées,
-colombines, Espagnoles, bébés, Xavier reconnaissait les diverses
-catégories de femmes qui viennent pour se montrer, pour frôler,
-pour embrasser.
-
-«Pour se montrer, les demi-mondaines somptueusement dévêtues. Pour
-frôler, ces vieilles femmes qui s'attardent dans les couloirs
-étroits et sombres. Pour souper, la fille de joie qui, affublée
-d'un minable locati, songe à la dette grossissante près de sa
-logeuse, à son amant qui l'a _plaquée_, à la mauvaise toux qui la
-secoue. Pour souper, celle qui n'a pas dîné!
-
-«Pour embrasser, les femmes honnêtes qui, négligées par leur
-mari et n'ayant pas d'amant, regrettent de voir leur jeunesse
-agoniser tristement inutile, et, furtives, viennent là recueillir
-les baisers qui y traînent par milliers. Tendres et voluptueux,
-passionnés et pervers, ils volètent, tels une nuée de papillons,
-ces baisers qui cherchent des lèvres pour s'y poser; baisers
-de jeunes gens timides qui n'osent pas, de vieux marcheurs qui
-ne peuvent plus. Glaneuses de ces baisers anonymes, les femmes
-honnêtes, un peu ivres de la brutalité des convoitises, écoutent,
-à demi-pâmées, le cynisme des propositions. Car les désirs qui les
-frôlent d'ordinaire, enveloppés de respect, montent vers elles,
-comme l'encens vers l'idole en les effleurant seulement, et c'est
-pourquoi au fond de leur âme, un doute persiste. Toute cette
-vénération ne serait-elle pas de l'indifférence? Mais ce soir de
-fête libre, où elles ne sont plus que des femmes tout simplement,
-elles ont une joie de se voir aussi désirables que l'autre,
-l'ennemie, la femme de joie, qu'on méprise en la jalousant.
-
-«Puis un obscur désir de revanche contre le mari s'y satisfait.
-Elles ont l'illusion de le trahir un peu, sans risques, avec une
-féminine lâcheté. Rien n'est plus effrayant et mystérieux que ces
-transformations de personnalité.»
-
---La féminine lâcheté même de l'auteur, remarquait assez
-judicieusement Frantz Heusey. Mlle d'Ulmès (c'est bien son nom)
-a mangé là un peu le morceau, les autres femmes lui sauront gré,
-elles, de sa sincérité? O l'intense et périlleuse émotion de la
-trahison! C'est pis qu'un aveu, ce documentaire exposé de la
-faiblesse des autres. Mlle d'Ulmès a dû prendre un douloureux et
-certain plaisir à écrire ces pages.
-
---Elles sont plutôt bien venues, ses pages, déclarait le petit
-Jacques Baudrant.--C'est où je voulais vous amener. Etant établie
-l'atmosphère d'aventures, de désirs inavoués et de luxure affichée
-de ces sortes d'assemblées, je vais vous raconter une histoire
-de bal masqué, et une histoire tragique et cruellement vraie,
-celle-là. Elle s'est dénouée à Nice pour ne pas changer de cadre
-et c'est peut-être une des plus lamentables méprises qu'ait jamais
-autorisées le masque.
-
-Faverny avait repris sa place sur le divan. Il nous enveloppait
-d'un lent regard circulaire et, nous jugeant suffisamment allumés:
-
---Vous souvenez-vous de Mlle de Néthisy, cette grande et
-souple jeune fille blonde, plus que blonde, alezane, que sa
-mère promenait et exhibait dans tous les endroits où Paris se
-rencontre.--Si nous nous en souvenons! Nous serions gâteux.
-L'avons-nous assez vue!--Jolie, hein! vous me l'accordez?--Oh!
-cela d'emblée, une peau et des cheveux! On n'est pas blonde
-comme cela... De la soie jaune dans du soleil, de la neige
-teintée par l'aube, des fraises dans du lait, de la pulpe de
-camélia rose, tout le stock des comparaisons clichées était vrai
-pour elle et en même temps faux à côté de la réalité. C'était
-une des créatures les plus comestibles que j'aie connues.--En
-effet elle devait sentir la framboise, et quels beaux cils noirs
-frémissants et inquiets, lustrés comme des plumes sur ses yeux
-d'un bleu sombre.--Oui, les yeux étaient bien, mais elle avait
-besoin de cela, car le visage était plutôt fade: nez régulier,
-bouche trop petite, menton ovale et sans caractère. Elle avait un
-peu l'air d'une poupée dont les yeux seuls auraient vécu.--Soit,
-mais quel éclat, quelle fraîcheur, quelle créature de joie et de
-lumière! Et avec cela mouvante sous ses robes et d'une arabesque
-tentante avec cette taille étroite et ses hanches renflées!--En
-effet, une agréable chute de reins! Si je me souviens de Mlle de
-Néthisy!... mais elle marchait, c'était plus qu'une demi-vierge.
-On ne rencontrait qu'elle aux Acacias, dans les couloirs des
-premières et à tous les vernissages. Sa mère, à Nice, la traînait
-dans tous les bals de cercles, on la croisait aux veglioni,
-aux redoutes.--Avec sa mère?--Naturellement, la brocanteuse et
-le bibelot de prix. La mère aussi était à vendre, mais elles ne
-faisaient guère leurs affaires, car elles étaient minables, les
-pauvres, elles ont toujours raté le grand client et je ne leur ai
-jamais vu qu'une cour de gigolos.--Elle est morte, il y a quatre
-ans, à Nice, à la suite d'un avortement. Cette hypothèse était,
-cela va de soi, lancée par Jacques Baudrant.
-
---C'est ce qui vous trompe, et Faverny scandait lentement
-tous les mots. Mlle de Néthisy est morte empoisonnée. Mlle de
-Néthisy s'est tuée. Bobette, comme on l'appelait ici dans un
-certain milieu, Bobette était une honnête fille.--Et elle est
-morte vierge, ricanait la voix pincharde de Jacques.--Elle est
-morte de ne plus l'être, déclarait Faverny devenu grave, Mlle
-de Néthisy a été violée en plein veglione, dans une loge de
-cercle. Vous me permettrez de ne pas dire lequel. Trois hommes,
-dont deux mariés, trois clubmen très connus et dont je tairai
-les noms, ont à se reprocher la mort de cette enfant. Mlle de
-Néthisy avait vingt-quatre ans. Oh! la salauderie des mâles! Il
-est vrai que les trois violeurs croyaient avoir affaire à une
-fille. Qui d'entre nous aurait pu croire à la vertu de Bobette!
-Mlle de Néthisy ne s'en est pas moins tuée le lendemain de cette
-nuit-là, et ses meurtriers continuent de faire des femmes et de
-l'automobile. Il est des crimes que la loi n'atteint pas.
-
-Pour un effet, Faverny avait obtenu un effet; nous nous regardions
-tous comme des complices. Le silence était devenu gênant.
-
-Le petit Baudrant l'interrompait et, campé, les pouces dans les
-entournures de son gilet:--Ah ça, Faverny, tu te paies nos têtes!
-Mlle de Néthisy vierge! Bobette honnête!--Tu l'as eue, toi?
-demandait Faverny.--Moi non, mais d'autres.--Ecoutez. Nous sommes
-dix hommes ici, et dix viveurs assez tuyautés sur les choses et
-les femmes de Paris, eh bien! quelqu'un d'entre nous a-t-il été
-l'amant de Mlle de Néthisy? Mieux, quelqu'un a-t-il eu parmi ses
-amis un homme qui lui ait dit avoir obtenu les faveurs, ce qu'on
-appelle les faveurs de la jeune fille? Pas de blagues, disons la
-vérité. Nous médisons assez des vivantes pour respecter une fois
-les mortes.
-
-Un silence plus profond encore était la seule réponse à cette
-question.
-
-Faverny reprenait:
-
---Nous sommes dix ici, qui comptons bien, chacun, dans nos
-connaissances cinquante hommes de club et de boudoir, de tables
-de baccara ou de champs de courses. Cela fait une moyenne de cinq
-cents connaissances de Monte-Carlo, de Trouville ou d'Ostende,
-associés d'une heure d'Auteuil ou d'un jour de Maisons-Laffitte.
-Ces cinq cents mâles-là représentent bien une bonne moitié de
-Tout-Paris. Eh bien, si Mlle de Néthisy avait été la maîtresse
-d'un de ces gens-là, nous le saurions, n'est-il pas vrai? Or, moi,
-de mon côté, j'ai fait une enquête et une très minutieuse enquête.
-Mlle de Néthisy était honnête, et la preuve, c'est qu'elle est
-morte pauvre. Elle aurait eu d'autres robes et d'autres amants, si
-elle s'était vendue. Le luxe attire le luxe et les imbéciles, et
-si nous avons eu si souvent un sourire devant ses perles fausses
-et ses dessous pas toujours frais, c'est que la mère et la fille
-avaient juste quinze mille francs de rentes pour mener cette
-soi-disant grande vie.--Les Néthisy honnêtes, ça ne tient pas
-debout. Voyons, elles dînaient toujours au cabaret, acceptaient
-les invitations du premier venu; on se faisait présenter à elles
-plus facilement qu'à des grues. J'ai vu la fille défiler, au
-veglione, entre Emilienne d'Alençon et Marguerite de Transes.
-Elles faisaient l'atrium à Monte-Carlo, elles n'ont jamais payé
-de leur poche une voiture, elles se faisaient reconduire tout le
-temps.--Quand on les reconduisait encore! L'année de sa mort, je
-les ai rencontrées, à dix heures du soir, avenue de la Gare, se
-rendant à pied au bal de la Méditerranée; c'était la dèche noire.
-Si la petite s'est tuée, c'est qu'elles n'avaient plus le sou.
-Une fausse Yvette, Mlle de Néthisy.--C'est ce qui vous trompe,
-messieurs, interrompait Faverny, Mme de Néthisy, la mère, n'était
-pas une madame Obardi. Elle était tout ce qu'il y a de plus veuve
-et tout ce qu'il y a de plus née. Le père, M. de Néthisy, avait
-été procureur de la République à Paris même. Il a laissé au
-Palais la réputation d'un magistrat de haute valeur; mais Mme de
-Néthisy, une cervelle d'oiseau et une imagination de pensionnaire,
-avait toujours rêvé le beau mariage pour sa fille. Il leur était
-si facile de vivre avec leur quinze mille francs de rentes et
-d'attendre le parti honorable et même le beau parti qui se serait
-présenté; la petite était si jolie.--Oh! cela, comme un cœur!
-
-Mais voilà, Mme de Néthisy avait de la littérature! Elle avait lu
-dans les romans qu'on peut atteindre à tout avec de la beauté; et
-avec son inexpérience de la vie, elle alla de l'avant, convaincue
-qu'elle ferait faire le grand mariage et même le mariage princier
-à sa jolie Aliette, car c'est Aliette et non Bobette que
-s'appelait Mlle de Néthisy.
-
-Cette mère de Néthisy avait une âme de Mme Cardinal, mais d'une
-Mme Cardinal pour le bon motif. Elle tabla sur le physique de sa
-fille et, persuadée qu'il faut montrer les perles aux clients,
-elle lança l'enfant à la poursuite des épouseurs, mais en se
-trompant de porte, comme elle l'eût lancée dans la prostitution.
-
-Leurs crêpes de deuil à peine éclaircis, elles commencèrent
-cette vie de retapes et d'exhibitions qui, en moins de quatre
-ans, les discréditèrent et les démonétisèrent d'Ostende à Nice et
-de Trouville à Paris; et, avec leur peu de ressources, leur gêne
-croissante malgré les petits logements et les hôtels de cinquième
-ordre, cette jolie fille et cette femme bien née eurent bientôt
-le pitoyable et comique aspect de deux laissés pour compte. A
-ces existences de représentation et de parade il faut le luxe
-du cadre, les installations somptueuses, des élégances et des
-raffinements de toilettes et de décors, la poudre aux yeux jetée à
-toute volée dans le nez des imbéciles et la demi-prostitution qui,
-les mauvais jours venus, peut au moins tabler sur la valeur des
-écrins. Mais vous les avez connues comme moi, se pavanant en gants
-nettoyés et en robes de l'année précédente (retape et retapages)
-et se gorgeant avidement, la mère surtout, des consommés et des
-sandwichs des buffets et des _five o'clock tea_; c'était navrant!
-La dernière année de leur séjour ici, elles n'avaient plus qu'une
-cour de tout petits jeunes gens; cette jolie fille qui n'accordait
-rien avait fini par rebuter les vrais viveurs. Fini le temps des
-invitations à souper. On ne les priait même plus aux bals des
-cercles. Les autres femmes détournaient la tête au passage de la
-mère et de la fille; il fallait être étranger ici pour prendre
-pour deux aventurières ces deux lamentables attardées de la chasse
-au mari, perpétuelles candidates refusées. C'est cette méprise qui
-fut leur perte.
-
-Un grand seigneur russe et deux richissimes Américains de
-Monte-Carlo, allumés par la beauté de Mlle de Néthisy et trompés
-par ses allures, s'attelèrent à son fiacre. Ce fut une série de
-parties en mail, de dîners au cabaret et de déjeuners dans les
-réserves où la jeune fille se laissait emmener, rassurée par
-la présence de son inévitable mère; les bouquets et les écrins
-commencèrent à pleuvoir et Bobette n'accordait rien. Cette fille
-madrée qui se refusait toujours et cette mère qui ne s'en allait
-jamais finirent pas exaspérer les trois hommes. Ils résolurent
-de brusquer les choses: le carnaval arrivait avec sa suite de
-veglioni.
-
-Une bande de filles et de joyeux fêtards fut enrôlée et mise dans
-le secret. Tous trouvèrent très drôle de forcer la main à cette
-mijaurée de Bobette.
-
-Le soir du Mardi Gras, après un dîner fortement arrosé de vin du
-Rhin et d'Extra-Dry, ces dames de Néthisy faisaient leur entrée
-à l'Opéra, escortées des trois hommes. On y rencontrait presque
-aussitôt une bande d'amis et de femmes masquées avec lesquels
-on fusionnait; l'entente des nouveaux venus activait le train
-des choses; on sablait le champagne dans les loges et, vers deux
-heures du matin, après maintes escarmouches de couloir, pendant
-que Mme de Néthisy un peu grise était retenue au buffet, Mlle de
-Néthisy, elle, était entraînée et enfermée dans une loge et là,
-dans le clair-obscur du petit salon, les écrans relevés et le
-gaz baissé, dans des froissements de soie et sous l'étouffement
-du masque, malgré ses pleurs et ses prières et dans l'effroi
-du scandale, Mlle de Néthisy était violentée par trois brutes,
-fortes de leurs muscles, de leurs millions et de la complicité
-tumultueuse du bal. Le troisième ne posséda qu'une femme inanimée
-et froide, pareille à une morte: Mlle de Néthisy s'était
-évanouie. C'est alors que les trois hommes prirent peur, ils
-allèrent chercher du secours; on prévint la mère: Mlle de Néthisy
-venait de se trouver mal. Une voiture de remise reconduisait les
-deux femmes à leur hôtel.
-
-Mlle de Néthisy mourait le lendemain soir, à huit heures, d'une
-imprudente absorption de laudanum. Dans un billet bref, libellé
-dans les mêmes termes à chaque homme, la victime retournait leurs
-écrins à ses assassins.
-
-Vous voyez bien qu'il peut y avoir des larmes sous un masque.
-
-
-
-
-LA VALSE DE GISELLE
-
- Toutes nos joies sont imaginées, nos douleurs seules sont vraies.
-
- Jean DOLENT.
-
-
-
---Une histoire de masque! J'en sais une bien plus extraordinaire.
-
-Et Serge Népluskoff, ayant remonté sous sa manchette la gourmette
-d'or fermée d'un gros saphir, qu'il portait en bracelet, et à
-laquelle il venait de consulter sa montre.
-
---Il n'est qu'une heure et demie du matin. J'ai tout le temps de
-vous la raconter.
-
-Et du ton traînard et chantant de ses compatriotes:
-
-C'était à Vienne, il y a deux ans. Esther Eymann de l'Opéra était
-en représentations au Burgh Theater; elle y avait dansé comme
-une abeille, à ravir les yeux et les cœurs, et nous fêtions
-le plus souvent possible, c'est-à-dire chaque fois qu'elle le
-voulait bien, l'harmonieuse et séduisante jeune femme dans les
-restaurations de la ville. Nous la traitions toujours après
-le spectacle, et des femmes de la noblesse et de la haute
-aristocratie même daignaient paraître à ces soupers. La cour chez
-nous est devenue si triste depuis ces morts affreuses du prince
-héritier et de l'impératrice.
-
-A un de ces soupers, l'avant-dernier, je crois, offert à la
-danseuse par les officiers du 3^e hussards blancs et présidé par
-le prince Égrégori, la conversation roulait sur le suicide d'un
-jeune lieutenant du 12^e dragons en garnison aussi à Vienne,
-et qui venait de se tuer dans des circonstances tout à fait
-romanesques... Ça avait été l'événement de la semaine. Le comte
-Stéphane Adriani s'était brûlé la cervelle sur la tombe de sa
-fiancée, un mois, jour pour jour, après la mort de celle-ci; le
-suicide se compliquait de racontars singuliers, de manifestations
-d'au-delà et d'apparitions de la morte...
-
-...Pour aller s'entretenir avec sa bien-aimée le comte Adriani
-escaladait, chaque nuit, le mur du cimetière, dont les portes se
-fermaient à six heures; et c'est par la plus belle nuit d'étoiles
-qu'il s'était tiré son coup de revolver. On l'avait trouvé, le
-matin, affalé contre le grillage de la tombe, sa tunique de drap
-blanc toute trempée de sang: le comte s'était tué en uniforme, et
-toute l'aventure exhalait une sentimentale odeur de brume et de
-vergismeinicht de vieux conte allemand.
-
---Cela vous étonne un peu, madame, n'est-ce pas? faisait le prince
-Égrégori à la danseuse appuyée du coude à la table, vaguement
-attentive et le regard ailleurs, et cela vous change des aventures
-de votre pays, ces tragiques histoires d'amour et de revenants. A
-Paris, on hausserait les épaules et l'on dirait ce pauvre Adriani
-victime d'hallucinations. Ici, non. La petite fleur bleue croît
-toujours dans notre vieille Allemagne. En France, on se tue quand
-on n'a plus d'argent; ici, quand on n'a plus de raison de vivre;
-et notre seule raison de vivre est l'amour. Vous me répondrez que
-c'est folie d'aimer des fantômes, et vous nous en offrez, madame,
-l'argument le plus convaincant.»
-
-La danseuse ne souriait même pas à cette galanterie. Elle était
-devenue songeuse, son beau front blanc s'était barré d'une ride
-sous l'ondulation de ses cheveux bruns; elle se taisait, comme
-rentrée en elle-même, ses larges prunelles bleues devenues sombres
-et comme phosphorescentes, pourtant.
-
-Elle sortait enfin de son mutisme et d'une voix grave:
-
---C'est ce qui vous trompe, messieurs. Il y a encore des amoureux
-en France, et des amoureux fidèles au delà de la mort. Il ne faut
-pas nous juger sur des chansons de Montmartre et des refrains
-d'opérette. L'amour peut exister même chez des viveurs; pour ma
-part, je crois préférer à ceux qui meurent de leur amour ceux qui
-peuvent en vivre et même se survivre.--Mais vous parlez comme un
-poète, hasardait le comte Bathianko.--J'en ai connu, souriait la
-ballerine, montrant cette fois toutes ces dents; et s'adressant
-au prince Égrégori. Il y a aussi des fantômes en France et des
-mortes qui reviennent. Les morts reviennent toujours quand on les
-évoque. Appelez-les vraiment! ils se manifesteront, et sentant
-tous les regards posés sur elle. «J'ai assisté, moi, Esther
-Eymann, à une manifestation d'outre-tombe, et j'ai vu revenir
-une morte d'amour.--Vous!--Moi et à un souper comme aujourd'hui;
-mais il y avait moins de monde. Nous étions trois.--Vous avez
-vu?--Presque. En tout cas, une autre a vu, et je ne mets pas en
-doute qu'une chose merveilleuse ne se soit passée cette nuit-là.
-D'ailleurs je vais vous raconter le fait, et avec une malice
-charmante. Il faut bien payer mon écot.
-
-Il y a huit ans de cela, je n'étais pas encore l'Esther Eymann
-dont la photographie et les illustrés ont popularisé les attitudes
-et la silhouette. J'étais simplement Eymann première, comme ma
-sœur Laure était Eymann seconde. Le _Burg-Theater_ de Vienne,
-pas plus que le _Covent-Garden_ de Londres, ne nous faisaient de
-propositions pour venir créer ici un ballet de Strauss et là-bas
-une œuvre d'Isidore Lara; nous étions dans les quadrilles du
-fond. Vous avez tous, à Vienne, trop le culte de la danse pour
-ignorer la médiocrité de l'emploi. Bref, nous étions encore deux
-petits rats d'Opéra, mais nous n'étions pas moins, ma sœur et moi,
-infiniment jolies, beaucoup plus jolies même que maintenant (ne
-protestez pas, messieurs), car, en toute sincérité, le galbe de
-ces hanches et l'opulence de ces épaules ne valent ni la gracilité
-de la nuque ni les seins menus et délicats que nous avions alors;
-mais notre jeunesse n'avait ni perles, ni diamants et, en dehors
-de quelques vieux allumés sur nos grâces de fillettes, à peine si
-les hommes nous regardaient. Gailhard tenait alors à ce que le
-corps de ballet fît acte de présence aux bals de l'Opéra. L'espoir
-d'y rencontrer les danseuses applaudies en scène y attirait pas
-mal d'hommes de clubs; les abonnés y venaient pour nous. Tant de
-curiosités s'allument autour d'un tutu de ballerine; nous étions
-presque toutes jolies dans notre promotion, et notre jeunesse
-animait la salle. Bref, le directeur savait gré à celles qui
-voulaient bien paraître aux fêtes du Carnaval, et il faut toujours
-ménager son directeur, et puis Laure et moi, nous aimions assez
-les aventures. Nous en avons gardé le goût.
-
-Un samedi gras, que nous rôdions, ma sœur et moi par les couloirs,
-elle en domino de moire bleu pâle et moi en domino de satin
-jonquille (nos costumes même du troisième de _Don Juan_, sous
-lesquels nous avions gardé nos jupes pailletées de danseuses,
-très amusées de laisser entrevoir la nudité de nos jambes et le
-rose de nos maillots); nous nous aperçûmes que nous étions filées
-et suivies par un vieux à favoris blancs, un vieux très mince
-et très sec, dont l'insistant regard noir finit par nous être
-une obsession. Il se postait toujours à dix pas de nous, soit en
-avant, soit en arrière, et nous dévisageait sans mot dire; et
-cette poursuite silencieuse nous énervait à la longue plus qu'une
-attaque brutale. Que nous voulait ce vieil échassier en rupture
-de marais? Tout à coup, Laure éclatait de rire et se penchant
-à mon oreille: «Nous sommes folles! Tu ne l'as pas reconnu?
-C'est le marquis d'Allieuze.--Non! Mais tu as raison, c'est lui.
-Où avions-nous la tête. Qu'est-ce que nous veut cet oiseau de
-cimetière? Sais-tu que j'ai presque peur!»
-
-Il faut vous dire que le marquis d'Allieuze était un des plus
-anciens abonnés de l'Opéra; mais c'était peut-être le plus
-original de la collection, et Dieu sait si parmi ces messieurs il
-en est de bizarres! Il ne venait jamais que les soirs d'opéra du
-vieux répertoire, et encore à l'acte du ballet. Dans ceux de la
-nouvelle école, les seuls ballets de Delibes le trouvaient assis
-dans son fauteuil; en revanche on le voyait rarement au foyer,
-mais quand il venait sur scène, il s'attardait dans les allées
-et venues des machinistes, embusqué comme un chat-huant derrière
-quelque portant de décor. Jamais il n'adressait la parole à
-quelqu'une de nous; il ne s'oubliait même pas à offrir des bonbons
-aux petites, mais rôdait, prétendait-on, assez obstinément autour
-d'elles, son œil fixe attaché sur leurs jambes grêles. D'ailleurs
-râpé comme un vieux clerc d'huissier dans un habit démodé,
-et cravaté de haut à la façon de l'ancien régime, le marquis
-d'Allieuze avait toutes les allures d'un avare, et avec cela une
-fortune énorme, paraît-il, une des plus grosses fortunes foncières
-de France. Il habitait dans l'île Saint-Louis un vieil hôtel,
-où il ne recevait jamais, ne faisait partie d'aucun cercle, ne
-quittait même pas Paris l'été pour aller dans ses terres. Tout en
-lui était mystérieux et nous avions toutes à l'Opéra une crainte
-superstitieuse de ce vieillard équivoque. On lui prêtait des goûts
-étranges et l'on chuchotait que l'hôtel de Saint-Louis-en-l'Ile
-en avait vu de raides autrefois. Au foyer, nous appelions ce
-vieux maniaque l'_amant de Fanny Essler_, car les aventures de sa
-jeunesse dataient sûrement de ce temps-là. Le marquis d'Allieuze
-ne nous quittait pas des yeux. Il nous suivait comme une ombre et
-nous sentions son regard noir attaché sur nos chevilles et sur
-nos pieds chaussés de rose. Notre vague appréhension se changeait
-en malaise et devenait de la terreur folle, quand, se décidant
-à nous aborder, le vieux libertin nous murmurait dans la nuque:
-«Mes petits agneaux, vingt-cinq louis pour chacune de vous, un
-souper fin dans une maison bien close, rien que le souper, pas
-une caresse, pas un baiser, mais au dessert vous danserez chacune
-la valse de _Giselle_. Cela va-t-il? Ma voiture est en bas, vous
-n'avez qu'à me suivre. Je vous préviens que l'on soupe chez moi.»
-
-Nous nous étions arrêtées interloquées. Vingt-cinq louis pour
-chacune de nous, un billet de mille en une nuit, nous qui gagnions
-cent cinquante francs par mois!
-
-Ma sœur Laure payait d'audace: «Vingt-cinq louis, nous gardons nos
-masques. Cinquante louis chacune, si nous les ôtons!»
-
-A quoi le marquis d'une voix aigre et rouillée: «Vous êtes deux
-petites coquines, mais topez-là pour les cent louis. C'est fait.
-L'important, c'est que vous dansiez et que je voie travailler ces
-jolies jambes. Vous danserez avec ou sans vos masques, comme il
-vous plaira. Je vous connais bien, mes petites Eymann, depuis le
-temps que je vous vois pousser.--Nous aussi, nous vous connaissons
-bien, monsieur le marquis.--Oui, nous sommes de vieilles
-connaissances.»
-
-Et voilà comment le marquis d'Allieuze nous emmena souper cette
-nuit-là. Dire que nous n'avions pas le cœur un peu serré en
-montant le grand escalier à double rampe de lourde ferronnerie
-serait mentir! Le souper était servi au premier, dans un immense
-salon rocaille, une espèce de galerie aux hautes boiseries
-sculptées encadrant d'attributs et de fleurs l'étain verdi des
-glaces. Les appliques d'une grande cheminée et les candélabres
-de la table éclairaient mal la pièce, des ombres suspectes s'y
-entassaient dans les angles, et nous nous installions toutes
-frissonnantes. C'était un souper froid délicatement ordonné:
-Marennes, consommé, perdreaux sur gelée, chaudfroid de gelinottes
-et buisson d'écrevisses, le tout arrosé de vin du Rhin et servi
-dans une ancienne et massive argenterie. Des fruits monstrueux
-complétaient le menu.
-
-Le marquis nous servait lui-même sans l'aide d'aucun domestique.
-D'une urbanité exquise, il nous déconcertait par l'élégance,
-inusitée pour nous, de ses manières de grand seigneur; nous,
-surexcitées et curieuses, affections une gaieté folle. Nous avions
-dégrafé nos dominos et posé nos loups sur la nappe. Le marquis,
-plein de prévenances, semblait s'intéresser autant à nos propos
-qu'à la jeunesse de nos épaules.
-
-Tout à coup le marquis se levait et, repoussant son assiette,
-s'inclinait vers ma sœur: «A vous maintenant, mademoiselle, de
-tenir parole. Je vous attends. Etes-vous disposée à danser cette
-valse de _Giselle_?--A vos ordres, monsieur le marquis, mais....
-la musique?--Qu'à cela ne tienne.» et se dirigeant vers un piano
-que nous n'avions pas vu, il manœuvrait des boutons et appuyait
-sur un ressort..., et d'une voix chevrotée et frêle d'épinette
-l'instrument mécanique égouttait la valse. Nous nous regardions
-désorientées et ma sœur s'exécutait. Elle avait ôté son domino.
-
-O le côté fantomal et presque funèbre de cette valse de _Giselle_,
-cette valse de morte qui revient, dansée par une fillette fragile
-et demi-nue dans le silence et la solitude de ce grand salon
-inhabité, ce salon d'ancienne demeure seigneuriale, comme hantée
-de choses d'autrefois!
-
-Le marquis, affalé dans son fauteuil, suivait passionnément
-chaque attitude, chaque pas et chaque geste. Chose étrange, je ne
-reconnaissais pas ma sœur. Il me semblait que c'était une autre
-qui dansait là, une espèce d'automate en jupe de tulle, poupée de
-contes d'Hoffmann dont le côté impersonnel et mécanique était
-encore accentué par cette musique surannée et fausse. Je regardais
-le marquis; son regard fixe ne suivait plus ma sœur. Il était
-ailleurs, plus loin, plus loin, très loin, attaché sur une grande
-glace qui l'aurait dû refléter toute... et qui ne la reflétait
-pas!... Les yeux du marquis étaient embués de larmes.
-
-Ou j'étais grise ou j'avais le cauchemar! Je faisais un mouvement
-qui arrachait notre hôte à sa rêverie. Il se levait à demi et,
-s'adressant à moi: «A vous, mademoiselle.» Et d'un geste il
-rappelait ma sœur.
-
-Laure prenait ma place, le motif de _Giselle_ s'égouttait toujours
-et, comme mue par un ressort, presque hypnotisée, je me mettais à
-danser.
-
-Je valsais, faisant face au marquis et à ma sœur, mimant les
-attitudes et les appels de bras de la valse classique avec,
-au cœur, l'inquiétude de cette grande glace opaque qui ne
-reflétait pas; et, tout à coup je voyais ma sœur se dresser,
-béante d'épouvante, les mains crispées au bras de son fauteuil,
-hallucinée, elle aussi, avec des yeux fous, comme ceux du
-marquis, qui regardaient ailleurs et voyaient quelque chose que
-moi je ne voyais pas.
-
-«Esther?» Ma sœur trouvait enfin un cri. Instinctivement je me
-jetais dans ses bras. Je me retournais effarée sur la grande glace
-sombre. Elle stagnait comme une eau morte. Le marquis n'avait pas
-bougé. Il demeurait assis, le cou tendu, les yeux hallucinés et
-fixes dans la direction du miroir.
-
-Il dormait!...
-
---Partons ne restons pas là, sœurette!»
-
-Nous agrafions nos dominos et gagnions précipitamment la porte.
-Nous descendîmes l'escalier sans rencontrer personne, et le cordon
-tiré, trouvions dehors le coupé du marquis.
-
-Dans la voiture nous nous aperçûmes que nous avions laissé
-là-haut, chacune, notre enveloppe de cinquante louis et nos
-masques. Nous n'eûmes jamais le courage de remonter les chercher
-dans ce salon lugubre, où dormait ce vieillard.
-
-Le marquis nous les adressait le lendemain avec nos loups.
-
-Qu'est-ce que Laure avait donc vu dans cette glace! Elle ne me
-le dit qu'un an plus tard. Une forme lui était apparue, une
-silhouette de danseuse, bien plus grande et plus frêle que moi, et
-c'était un visage connu, mais sur lequel elle n'avait pu mettre
-un nom, et cette forme ne pouvait être mon reflet, car elle aussi
-dansait de face et cette danseuse au visage si blême et aux yeux
-si caves, cette ballerine spectrale, Laure en avait fait une
-morte, une morte jadis aimée de notre hôte et qui revenait à son
-appel.
-
-
-
-
-LE DERNIER MASQUE
-
-
---Deux heures du matin! Vous avez juste parlé une demi-heure.
-
-Et Maxence de Vergy, avec une demi-inclinaison vers Népluskoff, se
-levait de son fauteuil.
-
---Je crois qu'il serait temps de nous retirer.
-
---Ai-je abusé? demandait le Russe.
-
---Non pas. Vous contez à miracle, mais nous avons un peu trop
-mangé de cadavre, ce soir. Sur trois histoires contées: deux de
-morts violentes et une de revenant! Vous dirai-je, que le pus
-attire le pus, et les spectres les spectres? J'ai fait un peu de
-médecine, moi. Nous partons?
-
---Deux heures du matin! grognait le petit Baudran campé devant un
-cartel Louis XVI posé à même une glace, et ce cadran qui marque
-onze heures et demie. Elle ne marche pas, ta pendule?
-
---Elle est comme toi, elle est un peu fatiguée. On ne marque pas
-toujours midi!
-
- Quand on est jeune on a des matins triomphants.
-
---Si c'est des heures pour rentrer chez soi, grommelait Baudran
-en enfilant son pardessus. Nous avons l'air de sortir de chez des
-filles et nous n'avons parlé que de mortes. On m'y repincera chez
-Quinsonnas!
-
---Le fait est qu'il est plutôt tard, faisait le maître de la
-maison en écartant la draperie de soie Liberty de la grande baie
-vitrée du fond, on n'entend plus rouler une voiture.»
-
-Un flot de lumière bleue pénétrait dans l'atelier où blêmissait la
-clarté des bougies.
-
---Le jour! s'écriaient quelques voix.
-
---Non, le clair de lune, et quel clair de lune! Regardez-moi le
-Sacré-Cœur dans cette magie, si ça se compose! On dirait un fond
-de tableau de primitif italien:
-
- Salut, Montmartre, ô ma butte sacrée!
-
-Décidément il n'y a que Paris!
-
---Et nous ne trouverons pas un fiacre avant la Trinité. Je connais
-le quartier, bougonnait Faverny.--A moins de remonter place
-Blanche.--Merci, pour tomber sur les esthètes du Moulin-Rouge!
-Autant descendre à pied, il fait un temps splendide.--Si nous
-allions manger des huîtres aux Halles?--Va pour les huîtres. C'est
-Népluskoff qui paye. Il est millionnaire, lui!--Mais je ne demande
-que cela, disait le Russe.--Nous le savons bien, boyard!--En
-voilà du chichi. Allons, ouste! dérapons! Avec ces bougies nous
-avons l'air de veiller un mort.--Mon petit Baudran, il faut dire
-macchabée pour rester dans la note.»
-
-Et nous ébauchions tous un mouvement de sortie vers la porte.
-
---Mais, il fait noir comme dans un puits. Éclaire-nous,
-Quinsonnas. Tu vas nous faire casser le cou.
-
---Attendez, je prends mon bougeoir. Naturellement qu'il fait noir.
-On éteint à onze heures.»
-
-Nous nous mettions lentement à descendre à la file anglaise; l'ami
-Quinsonnas habite au cinquième et, si son atelier est un des plus
-vastes de Paris, l'escalier est un des plus raides de ce quartier
-Saint-Georges où les propriétaires ont certainement escompté la
-jeunesse et la vigueur des jarrets de leurs locataires. Quinsonnas
-demeuré le dernier, le bougeoir tenu haut au-dessus de la rampe,
-présidait à notre exode.
-
---Ne faites pas de bruit, répétait-il, ne réveillez pas la maison.»
-
-Et c'étaient des pouffements de rire dans le silence de la demeure
-endormie. Les premiers engagés dans l'escalier obscur trébuchaient
-en faisant crier des allumettes.
-
---Pas de blagues! Ne poussez pas!--C'est stupide!--Quelle brute
-que ce Baudran! faut toujours qu'il chahute.
-
-Et c'était _mezza voce_ toute une joie contenue d'écoliers en
-partie, surexcités par la crainte de se faire prendre.
-
---Vois-tu que nous rencontrions là Mlle de Néthisy!--Ou la
-maîtresse du marquis d'Alieuze.--Ou le spectre de la variole,
-l'Américain de la grosse dame de Toulouse.--Elles sont gaies,
-les soirées chez Quinsonnas!--Moi, au fond, j'ai horreur de
-toutes ces histoires-là. Ça vous serre le ventre.--Et ça peuple
-l'atmosphère de larves. J'en tiens toujours pour ce que j'ai dit:
-le pus appelle le pus, et les spectres les spectres.--Assez,
-Maxence, tu te répètes.»
-
-Les premiers de la bande s'engageaient enfin dans l'allée de
-sortie.
-
---Arrivez donc, vous autres, et en même temps Baudran buttait dans
-l'ombre, poussait un cri affreux et s'étalait par terre.
-
---Tu t'es fait mal?
-
-On l'aidait à se relever tout tremblant, tout ému; on s'empressait
-autour de lui, les allumettes criaient de nouveau sur les boîtes.
-
---Non, tu sais, ça n'est pas fort, clamait Baudran à Quinsonnas
-resté figé, son bougeoir à la main, sur les dernières marches.
-Si tu crois m'avoir fait peur! mais je pouvais me flanquer une
-entorse.
-
-Et d'un ton rageur:
-
---Elle est assez coco ta farce, et bien roman d'Eugène Sue.
-
---Mais quoi, qu'est-ce que c'est?--Il y a... et Baudran se
-frottait les genoux..., il y a que cet imbécile a été coller un
-mannequin par terre, là, devant la porte et j'ai trébuché dedans.
-
---Quel mannequin? Qu'est-ce qu'il dit?
-
-Et Quinsonnas se précipitait, nous bousculant.
-
---Il y a que tu m'as pris pour un autre et que je n'ai pas eu peur
-de ton macchabée. Qu'est-ce que tu as mis dedans pour qu'il soit
-froid comme ça? Tâtez, on dirait un cadavre.»
-
-Nous nous penchions tous intrigués.
-
---Mais je n'ai rien mis! Qu'est que c'est que ça?»
-
-Et Quinsonnas se penchait à son tour.
-
---Tu n'as rien mis, farceur! Tu lui as même ôté la tête.»
-
-Une nudité de femme s'étalait là, sur le pavé. La chair d'un ton
-de cire était imitée à s'y méprendre avec la tache violâtre des
-seins et le bas-ventre ombré d'un fin duvet blond. C'était un
-corps de femme jeune, aux hanches un peu plates, aux jambes un peu
-longues, mais aux attaches délicates.
-
---Un Jean Goujon, faisait Faverny en résumant la beauté du
-pseudo-cadavre.--Où t'es-tu procuré ça, Quinsonnas?--Mais vous
-êtes fous, je vous assure.--Et tu l'as décapitée pour rien,
-n'est-ce pas? L'homme coupé en morceaux. Pas drôle, cette farce
-inspirée de la Morgue!»
-
-Vergy, lui, pendant notre discussion s'était agenouillé près du
-mannequin. Il le palpait curieusement et tout à coup d'une voix
-changée:
-
---Messieurs, mes amis, c'est pas une blague. C'est une vraie
-femme, c'est une morte!»
-
-Une morte! Nous nous étions tous reculés, d'instinct! Une morte!
-Une femme sans tête, assassinée sûrement et déposée là, sous la
-porte cochère de la maison, et c'est nous qui venions butter dans
-ce cadavre... Quelque fille surinée par son souteneur! Dans quelle
-horreur et quelle sinistre aventure venions-nous patauger là? dans
-quelle sanie et dans quelle boue?
-
-C'était bien une femme décapitée, et la mort devait être récente,
-car les membres avaient encore une certaine souplesse. La section
-du cou avait dû être faite par un homme du métier, un chirurgien
-ou un boucher, car la plaie, saine et bien nette, ne présentait
-aucune écharde sanglante et, de plus, cette plaie avait été lavée.
-
-Ces remarques, nous les faisions tous en bien moins temps que je
-ne mets à les écrire. Il y eut une seconde de silence, une minute
-de stupeur et nous nous précipitions chez le concierge. De Vergy
-et Baudran s'occupaient de Quinsonnas, tout blême et prêt à se
-trouver mal.
-
---Dans ma maison... dans ma maison...! répétait-il en passant ses
-mains sur son front moite.
-
-Nous eûmes toutes les peines à éveiller le concierge: il
-s'obstinait à tirer machinalement le cordon. Il sortait enfin de
-sa loge, ahuri, croyait, lui aussi, à une farce de Quinsonnas:
-
---Si c'est une heure pour réveiller un honnête père de famille! on
-a beau être des artistes!...
-
-Il n'ouvrit vraiment les yeux que devant le cadavre:
-
---Qu'est-ce que c'est que ça? c'est vous qu'avez descendu ça? vous
-allez me faire perdre ma place!»
-
-Et, dans le trouble du demi-sommeil, il ne consentit enfin à
-comprendre que lorsqu'on lui eût fait palper la chair souple
-et froide. Alors, il se mit à hurler de terreur: «Au meurtre!
-Au secours! à l'assassin! au secours!» éveillant sa femme et
-ameutant les locataires du premier et du second, un effarement
-comique emplissait bientôt l'escalier; et puis, c'était l'arrivée
-de deux sergents de ville qu'avait été requérir Népluskoff.
-
-Une terreur grandissante agitait la maison, tout le monde parlait
-à la fois: «Bien sûr que ce n'était pas un locataire qui avait
-fait le coup. Il connaissait ses locataires, il n'y en avait pas
-un capable de lui causer un tel ennui... Il connaissait leur cœur.
-Ce cadavre-là venait de dehors: il y avait tant de fripouilles sur
-cette Butte.» Et, son bonnet grec à la main, suant et geignant,
-M. Bézuchet se démenait et s'attardait dans des récriminations
-burlesques. Les bougeoirs des locataires éclairaient cette scène
-falote et mettaient un grand creux d'ombre entre les seins mûrs de
-la concierge, apparus dans l'ouverture de sa camisole.
-
---Avec ça qu'il est si sûr de ses locataires, insinuait la
-femme de chambre du second, il loge du drôle du monde dans ses
-mansardes.»
-
-M. Bézuchet se décidait à donner le gaz et, sur ces entrefaites,
-le commissaire de police arrivait. Un roulement de voiture, et il
-entrait en coup de vent, l'air rageur d'un homme qu'on dérange la
-nuit. Il nous enveloppait tous d'un regard soupçonneux, cherchant
-des coupables; mais, dès qu'il eut vu le corps, il rectifiait
-aussitôt son attitude et prenait une physionomie grave.
-
-Il faisait replacer le cadavre dans la position où nous l'avions
-trouvé quand Baudran avait butté contre, puis se faisait raconter
-en termes explicites comment nous l'avions trouvé là, notait
-l'heure exacte de la découverte, scrutait du regard tous les
-spectateurs et dressait la liste des locataires.
-
-Pour lui, comme pour nous, le cadavre venait de dehors. On l'avait
-apporté là, et de loin pour dérouter la police, et sûrement en
-voiture; il prenait le concierge à partie:
-
---A qui avait-il ouvert cette nuit?
-
-Mais M. Bézuchet ne se souvenait pas. Il tirait machinalement son
-cordon et passait les nuits dans un demi-sommeil.
-
---Mais enfin, qui est rentré en voiture?... Puisque tous les
-locataires sont là, c'est facile de savoir. A partir de onze
-heures?...»
-
-Les gens du premier avaient été à l'Opéra et étaient rentrés à
-minuit et quart, et le corps n'était pas encore là.
-
---La dame du quatrième était allée au bal avec sa fille et était
-revenue, elle, à une heure et demie, même qu'elle leur avait
-servi un reste de gigot pour souper. (C'était leur cuisinière qui
-parlait.)
-
-Le cadavre avait donc dû être introduit et déposé entre une heure
-et demie et deux heures, et pourtant Quinsonnas, quelques minutes
-avant de descendre, avait fait cette remarque: «Il doit être tard,
-on n'entend pas rouler de voitures.»
-
-Bref, l'affaire s'instruisit et poursuivit son cours; nous fûmes
-tous les dix appelés à l'instruction et dérangés, combien de fois,
-mon Dieu! Et l'affaire enfin fut classée..., classée, malgré le
-bluffage de la presse et les fortes primes promises. La morte
-demeura inconnue, le cadavre demeura exposé près d'un mois à la
-Morgue, mais personne ne put mettre un nom sur la décapitée; et,
-pourtant, la trouvaille coïncidait avec quelques disparitions
-de femmes dans Paris; mais, des femmes et des hommes, il en
-disparaît et il s'en retrouve tous les jours.
-
-Un journal du matin alla même jusqu'à insinuer que c'était une
-maîtresse de Romain Daurignac, qui en savait trop long sur la
-_Rente Viagère_, et que le Syndicat Humbert avait cru devoir
-supprimer. Néanmoins l'opinion des magistrats opta pour une fille
-galante et une fille d'assez bas étage, car, malgré l'élégance des
-formes et la taille élancée, si les doigts portaient des traces de
-bagues, les pieds étaient justes soignés, les ongles n'en étaient
-ni polis ni poncés, et la chair de la cuisse, au-dessus du genou,
-portait des marques de jarretières; et la peau d'une fille cotée
-eût été indemne de par le culte de la jarretelle.
-
-Cette affaire, qui passionna un mois tout Paris, fut finalement
-classée parmi les basses vengeances et les crimes anonymes de la
-pègre amoureuse et demeura la plus belle histoire de masques d'une
-soirée consacrée à parler des méprises, surprises et emprises de
-déguisements.
-
-
-
-
-PAR LES ROUTES
-
-
-FORAINS
-
---Et dire que la fête de Neuilly bat son plein, que les manèges
-de cochons font rage, qu'on s'étouffe aux montagnes suisses et
-qu'entre le théâtre Lisbonne et les fauves de chez Bidel le
-Tout-Paris des premières se bouscule et s'écrase autour des
-lutteurs de Marseille, et nous, nous sommes dans cette solitude et
-ce calme!»
-
-Quoi de plus calme, en effet, que le village de pêcheurs où nous
-nous trouvions, Charles Huchard et moi? Moins par curiosité que
-pour éviter la chaleur du jour et couper un peu la monotonie du
-voyage, nous nous étions arrêtés au Lavandou.
-
-La monotonie et la somnolence de l'endroit nous gagnaient. Tout le
-Lavandou faisait la sieste; les pianos eux-mêmes respectaient le
-silence des hôtels. Les pieds nus, une bande de jeunes pêcheurs
-courait et se poursuivait sur le sable sans pouvoir mettre en
-train une partie de boules. Un peu à l'écart de la route, une
-roulotte de saltimbanques dressait ses deux brancards vides dans
-le bleu nacré du ciel; le cheval devait paître dans quelque pré
-voisin; mais la roulotte, nette à l'œil et nouvellement peinte,
-n'éveillait aucune idée de misère. Il y avait des rideaux blancs
-aux petites fenêtres, des pots de géraniums en fleurs sur le
-palier d'entrée, et la porte était tout égayée par une cage
-d'oiseaux accrochée en dehors; le gazouillement de deux canaris y
-pétillait éperdument sous le soleil.
-
---La fête de Neuilly du Lavandou, lançait Huchard en me faisant
-remarquer l'inscription peinte sur la roulotte: _Tournée
-artistique Anatole Sicart_.
-
-Et, comme évoqué, on aurait dit, par l'inscription même, un grand
-gaillard surgissait du fond de la voiture, mis à la dernière
-mode, pantalon et souliers blancs, et, presque en même temps que
-lui, se dressait dans son ombre une assez jolie fille en cheveux,
-le chignon haut sur la nuque et les seins libres sous un peignoir
-de percale.
-
---Anatole Sicart et sa troupe, faisais-je en souriant.
-
-Je ne croyais pas si bien dire, car, l'homme ayant soufflé dans
-une espèce de trompette, la bande des pêcheurs lâchait la partie
-de boules et venait faire cercle autour du forain; des indigènes
-se joignaient à eux, des commères se montraient aux portes. Tout
-le Lavandou s'animait, et, campé solidement sur ses reins, Anatole
-Sicart d'une voix de camelot commençait son boniment:
-
-«Ce soir, à huit heures et demie, grande représentation au
-Café des Bains. Mme Eliane de Florespont dans son répertoire.
-Je tiendrai, moi, Anatole Sicart, l'emploi de _Monsieur Marius
-Pomadour congédié_, pantomimes et chansonnettes. Le _Million
-des Chartreux_, la dernière création de la Boîte à Fursy, et
-_A bon chat_, _bon rat_, l'_Entôleuse entôlée_, du théâtre du
-Grand-Guigui. Le spectacle est gratuit. Nous nous en remettons à
-la générosité du public.
-
-«Et toi, Eliane, un coup de trompette.»
-
-Cinq minutes après, nous roulions vers Cavalère.
-
---Ces chanteurs ambulants, ces comédiens nomades, pensait à voix
-haute Huchard, quelle existence heureuse est la leur, en cette
-saison et surtout dans ce pays!
-
-D'ailleurs, vous l'avez vu. Etait-il assez bien vêtu, chaussé,
-lingé! Et la roulotte fleurie, et cette jolie fille pour
-maîtresse, et quel aplomb, quelle désinvolture! Ah! le _manager_
-de la tournée artistique Sicart sait organiser sa vie! Il couche
-où ça lui plaît, il part quand il veut; son _home_ voyage avec
-lui, et il vit au grand air. C'est peut-être nous qui sommes des
-imbéciles!
-
-Il y eut un silence.
-
---Oh! pour une jolie fille aujourd'hui rencontrée! Les femmes de
-ces tournées sont généralement hideuses.
-
---Dans le Nord, oui, et dans l'Ouest aussi; mais pas dans le
-Midi.»
-
-Et, élevant tout à coup la voix:
-
---J'ai couché une nuit dans une roulotte, et c'est un des
-souvenirs les plus étranges et des plus précis de ma vie
-de garçon... Oh! pour une nuit troublante, ce fut une nuit
-troublante. Rien n'y manqua, la volupté et la terreur. C'était sur
-une petite plage comme celle que nous venons de quitter, mais bien
-moins pittoresque, à Palavas, Palavas-les-Flots, les bains de mer
-de Montpellier.
-
-De passage à Montpellier, j'y étais allé dîner pour respirer l'air
-de la mer; j'y tombais sur une fête foraine, une fin de fête
-plutôt, car la plupart des baraques étaient déjà démontées, et les
-représentations d'une ménagerie de fauves agonisaient. C'était
-en août, et une chaleur atroce, humide, rendait la piqûre des
-moustiques plus cuisante, et le moustique pullule à Palavas.
-
-J'errais à la dérive dans cette débâcle et cet abandon sans
-pouvoir plus m'intéresser aux boutiques de loteries et aux œufs
-dansants d'un misérable tir. Le train qui devait me ramener à
-Montpellier ne partait qu'à onze heures. De guerre lasse, je
-quittai le champ de foire et j'allai promener mon attente au bord
-de la mer. Elle était noire et luisante, comme du naphte, sous
-un ciel livide et bas, gros d'orage; mais, à l'autre bout de la
-grève, la lueur de deux torches fumeuses groupait des silhouettes
-équivoques dans la nuit: une roulotte de saltimbanques, un
-baraquement de toile s'y profilait dans un halo rougeâtre... Quel
-spectacle louche attirait cette foule à l'écart? Je me dirigeai
-vers les torches; on s'amusait ferme autour de la baraque; des
-rires et des huées saluaient quelque bon tour. J'écartai une
-trôlée de gamins et de voyous; une jeune femme, sanglée dans un
-maillot d'acrobate, remuait sur une table des formes bizarres.
-Très décolletée et ses robustes bras entièrement nus, elle
-manœuvrait avec une baguette de fer dans un innommable tas de
-choses grisâtres et d'ailerons velus. Cela rampait et se traînait
-sur la table avec une lenteur maladroite; cela tentait de s'enfuir
-d'une marche oblique et lourde, vite ramenée au milieu de la table
-par un coup de férule, et, parfois, deux ailes membraneuses, on
-eût dit de caoutchouc mouillé tentaient un essor mou; mais de
-sa baguette de fer la saltimbanque aplatissait vite la bête, car
-c'étaient des bêtes flasques et velues, hideuses et répugnantes,
-qu'exhibait la dompteuse. Cela, de temps en temps, sortait des
-griffes pointues et montrait des rangées de dents blanches;
-des petits cris hissaient hors de museaux camus. Le public se
-bousculait, effaré et ravi, et, m'étant tout à fait approché, je
-reconnaissais dans les horribles bêtes trois couples de vampires,
-des _Vampirus Spectrum_, de la famille des _Phillosmides_, les
-énormes chauves-souris des Tropiques si friandes du sang humain,
-et dont les avides suçoirs font sous l'Equateur l'insécurité des
-nuits.
-
-Maintenant, la belle fille faisait la quête. Solide et musclée,
-elle cambrait dans une trousse de satin noir des reins de lutteur;
-le galbe de ses jambes était bien moins celui d'une Vénus que d'un
-Hermès; mais la gorge droite et dure était d'une femme. Le nez
-brusque, la mâchoire lourde et la bouche épaisse, elle offrait
-sous les cheveux ramenés sur le front un type effroyablement
-canaille et bestial. La nuque courte, les prunelles quémandeuses
-et mobiles et le teint mat un peu huileux lui prêtaient un
-caractère de basse luxure déjà vu dans des eaux-fortes de Félicien
-Rops.
-
-Comment désirai-je tout à coup cette fille, et comment
-comprit-elle aussitôt mon désir?
-
-Il est vrai que j'avais mis cent sous dans sa sébile et que
-j'avais trouvé le moyen de frôler son bras nu. La chair en était
-ferme et froide: ce contact m'allumait et, prenant un louis, je
-l'ajustais dans le coin de mon œil comme un monocle d'un nouveau
-genre; les prunelles de la fille souriaient, ses paupières
-s'abaissaient consentantes.
-
-Elle remisait ses bêtes dans une espèce de cage, jetait un
-waterproof sur ses épaules et éteignait les torches; le spectacle
-était fini.
-
---Dans une heure, ici, quand tout le monde sera parti,
-trouvait-elle le moyen de me dire en me frôlant du coude.
-
---Ici, pourquoi pas à l'hôtel?
-
---Ici ou nulle part. Je ne peux pas laisser les bêtes seules. Oh!
-y a pas de danger. Mon amant est à Montpellier, il ne r'vient
-que demain. Oh! le lit est bon, il y a une moustiquaire; vous
-dormirez tranquille. Vous donnerez bien deux louis, j'les vaux.»
-
-Il y avait, en effet, une moustiquaire, des oreillers de crin et
-un sommier dernier modèle. Miss Andréa, la charmeuse de vampires,
-avait une anatomie de gymnaste, sa chair était élastique et
-froide, mais je n'avais pas moins quelque appréhension à cause des
-vampires. Je sentais les horribles bêtes suceuses de sang remuer
-dans la cage, auprès de moi.
-
---N' t'émotionne pas comme ça, me disait la charmeuse. Va, n'
-crains rien, la cage est fermée. El' n' peuvent pas sortir.»
-
-Si bien qu'après une reprise furieuse de baisers et d'étreintes
-(miss Andréa justifiait son physique), je m'endormais exténué,
-anéanti.
-
-Je revenais à moi sous une étrange et insistante caresse. Dans
-la torpeur d'un demi-sommeil, j'avais d'abord senti comme des
-lèvres frôleuses qui s'égaraient sur moi. C'était comme une
-lente et progressive emprise; des baisers s'incrustaient dans
-ma chair, si obstinés qu'ils semblaient parfois des petites
-morsures, et la souffrance en était délicieuse, car l'imprévue
-caresse me possédait partout à la fois. Comme des mains tièdes me
-parcouraient, et je me sentais allégé, plus dispos et pourtant
-engourdi, comme après une piqûre de morphine. Etait-ce un rêve ou
-quelque pratique savante de miss Andréa? Et je ne bougeais pas,
-envahi d'un mortel bien-être, quand une douleur aiguë derrière
-l'oreille me réveillait tout à fait. J'y portais vivement la
-main et rencontrais une chose tiède, flasque et velue qui me
-faisait pousser un cri d'horreur. Je me dressais sur mon séant en
-secouant la chose molle et vivante; la clarté lunaire entrait par
-une fenêtre ouverte, j'avais les mains pleines de sang. J'avais
-du sang sur la poitrine et le long de mes reins, j'en avais
-sur les cuisses et sur le ventre aussi. Trois vampires, trois
-hideux _vampirus spectrum_, vrillés à ma peau, pompaient mon sang
-lentement, sûrement.
-
-Miss Andréa avait disparu. Je voulais me lever, m'enfuir, mais
-déjà à bout de forces, déjà exsangue, hélas! je restais sans
-mouvement. Je ne pouvais même pas détacher les trois monstres de
-mon corps. J'avais pu jeter sur le plancher celui qui me mordait
-au cou, j'étais la proie inerte de la ménagerie d'Andréa, et,
-pendant que je me débattais en vain et si peu, comme un noyé sous
-l'eau, mes yeux hallucinés voyaient deux autres vampires qui
-rampaient obliquement vers moi.
-
-La minute fut si atroce que je m'évanouis.
-
-Je revenais à moi entre les bras de miss Andréa. La belle fille
-étanchait le sang de mes plaies, toute la roulotte empestait
-l'ammoniaque. La charmeuse pansait les morsures avec de l'eau
-étendue d'arnica.
-
---Les satanées bêtes, je les avais si bien enfermées. Comment
-ont-elles pu se sauver? moi, j'étais allée faire un tour sur la
-plage et en griller une: il fait si chaud dans cette boîte...
-Quand je suis rentrée et que j't'ai vu dans c't'état, j'ai cru
-que Grégory était r'venu et qu'i t'avait fait l'sale tour d'leur
-ouvrir la porte, pour t'apprendre à coucher avec sa femme.
-
---Grégory! qui ça, Grégory?
-
---Mais, mon amant. Il en est bien capable; non pas qu'i' soit
-jaloux, mais c'est une rosse. I' m'a fait l'coup déjà une ou deux
-fois. Allons, t'es pansé. Avale un peu de cognac et décanille.
-Habille-toi, j'vais t'aider, l'grand air te remettra.»
-
-Et je m'esquivais au plus vite, aidé par les mains expertes
-d'Andréa.
-
-Je n'ai jamais revu la belle fille. Etait-ce elle qui avait ouvert
-la cage de ses bêtes ou son amant, revenu à l'improviste? Ces deux
-êtres étaient-ils complices ou fus-je la victime d'un hasard? Je
-n'approfondissais pas la chose, heureux de m'en être tiré à si bon
-compte. Mais de retour à Montpellier, je constatais la disparition
-de ma montre, de ma chaîne et d'une grosse perle que je portais au
-petit doigt.
-
-
-
-
-LA FEMME A WILHEM
-
-
-
-
-I
-
-LA FEMME A WILHEM
-
-
---Qu'est-ce qu'il y a? Vous savez?
-
---Quel scandale, ma chère! Une foraine, une saltimbanque qui vient
-de giffler Josepha Baster.
-
---Josepha, des Folies-Plastiques?
-
---Elle-même. Vous jugez du foin que cela fait dans la fête! Il y a
-plus de dix automobiles arrêtées devant la baraque. La circulation
-est interrompue, tout le monde s'y porte. Inutile d'essayer d'y
-aller, vous n'y arriveriez pas. Nous avons dû y renoncer. Nous
-remontons, vous voyez.
-
---Quelle guigne! Alfred, en prenant par les bas-côtés vous ne
-pourriez pas gagner là-bas, près de l'attroupement?
-
-A quoi le cocher interpellé, sans même se tourner sur son siège:
-
---Impossible, madame. Les agents ont établi une file. Nous sommes
-en dehors, nous voilà là pour une demi-heure au moins?
-
---Voilà bien ma veine! Et l'incident est arrivé dans quelle
-baraque?
-
---Chez Grosbois, à l'avant-dernière baraque des lutteurs, celle où
-il y a cet homme blond si extraordinaire. C'est la femme d'un de
-ces messieurs qui a fait le coup.
-
---La femme d'un lutteur a claqué Josepha? Ah! vous m'affolez, ma
-chère! On a été chercher la police au moins?
-
---Naturellement! Mais notre file se met en marche. Adieu! nous
-nous remontons! Bonsoir! bonsoir! Moi je suis immobilisée. On vous
-verra demain matin à Armenonville?
-
---Non, je dîne au Polo! Vous y viendrez?
-
---Peut-être, vous ne quittez pas encore Paris?
-
---Oh! pas avant le 14. Moi, je trouve Paris charmant en juillet.
-
---Moi aussi!... Bonsoir!
-
---Bonsoir!... Bonne chance!
-
-Une des deux victorias se mettait en marche, remontant vers
-Paris; l'autre demeurait figée, enlisée dans la file des autos
-stationnant devant les parades et les manèges de l'avenue de
-Neuilly.
-
-C'était, dans un remous de foule à chaque seconde renouvelé, un
-interminable défilé d'habits noirs et de fragiles et claires
-toilettes de femmes; tous les ébouriffements de batistes et de
-gazes de soie, de linons pâles et de taffetas changeants dont la
-mode habillait, ce printemps-là l'ondulante anatomie des femmes;
-tout cela violemment éclairé, éclaboussé de lumières crues ou
-lividement blêmi par des lueurs d'acétylène, les verres de
-couleur des illuminations ou l'incendie tournoyant des cirques de
-vaches, d'autruches et de cochons. C'était la lente et coutumière
-promenade du Paris des grands cercles et des grandes alcôves
-venus, après l'obligatoire dîner à Armenonville ou à Madrid,
-contempler de près la misère en oripeaux des saltimbanques et
-se frotter curieusement aux muscles de la force et de la santé
-en plein air; et, tandis qu'une partie de ces beaux visiteurs
-remontait déjà fatiguée vers Paris, ceux qui descendaient vers
-la Seine, brusquement arrêtés dans leur exode par l'incident de
-la baraque Grosbois, s'impatientaient et sacraient dans la tôle
-peinte des autos, comme sur les coussins de drap des voitures,
-furieux du retard, devenus eux-mêmes des objets de parade dans
-leur immobilité forcée au milieu de cette foule remuante; la foule
-goguenarde familière des fêtes des environs de Paris, dont les
-quolibets et les impertinentes réflexions tombaient dru sur les
-frêles poupées de luxe arrêtées là, droites sous leurs immenses
-chapeaux de plumes et de fleurs.
-
-Mario Steinberg qui remontait lentement l'avenue, curieux des
-belles dames fardées et les dévisageait amusé, surprenait le
-dialogue échangé entre les deux victorias. Il se retournait et
-se rendait, en effet, compte de l'embarras et de la circulation
-interrompue; une triple file d'équipages stationnait devant la
-dernière baraque des lutteurs, à trois cents mètres environ. A
-travers le brouhaha des boniments et des musiques on devinait des
-huées et des cris: là-bas, la foule ameutée semblait assiéger la
-baraque, et Mario Steinberg se rappelait, maintenant, le lutteur
-blond dont avaient parlé les deux femmes. Sa nudité transparente
-et musclée l'avait frappé, et dans sa mémoire de peintre, hantée
-de souvenirs de musées, il l'avait immédiatement classé parmi les
-figures d'Holbein admirées à Bâle. Du fameux Christ cet Allemand
-avait les pectoraux énormes et le ventre creux, les bras bossués,
-tout en muscles, et la taille étrangement mince en opposition
-aux épaules très larges. Il en avait surtout la chair lumineuse
-et blanche, comme éclairée intérieurement, une chair de corps
-astral, sans un duvet, et si éclatante qu'elle semblait irréelle.
-Ce lutteur à torse triangulaire lui était apparu moins comme un
-être que comme une projection; il s'appelait Wilhem. Le peintre
-se rappelait maintenant son nom. Holbein, le vieux, Holbein, le
-jeune, Cranach et les Primitifs allemands avaient peint de ces
-musculatures. Ce Wilhem se rattachait à une humanité disparue.
-Sur ce corps d'_Ecce homo_ de l'Ecole de Bâle se dressait,
-étroite et longue, une face aux tempes creusées, un nez un peu
-court, d'une laideur douloureuse et poignante, une face dont les
-maxillaires ne dépassaient pas le cou, le cou massif et rond comme
-une colonne et dont le visage semblait le chapiteau.
-
-Cette tête moyennageuse et triste, Mario Steinberg la revoyait
-tout en jouant des coudes à travers la foule. Cette bouche aux
-plis tombants, ces yeux clairs et vides profondément enchâssés
-sous l'arcade sourcilière, tout ce masque de défi et d'amertume,
-le peintre se souvenait de l'avoir noté et remarqué dans maints
-_Saint-Sébastien_ et maintes _Flagellations_.
-
-Il fendait les groupes, le regard en avant, sans voir, tout à la
-hantise de cette figure hallucinante surgie, on eût dit, de la
-nuit des temps.
-
-Des éclats de rire, des cris et des propos orduriers l'arrachaient
-à sa rêverie. Un remous de peuple l'étouffait, des chevaux
-encensaient de la tête, qu'il était forcé de saisir par la bride
-pour passer entre les voitures; des cochers juraient sur leurs
-sièges, des automobiles trépidaient sous le frein serré par la
-main des chauffeurs, et, debout dans les landaux, dans les Panhard
-et les Bouton de Dion, des femmes en longs manteaux de draps
-blêmes montraient du doigt la baraque. Mario était au centre de
-l'attroupement.
-
-De misérables tréteaux, une muraille de toile où des quinquets
-fumeux faisaient osciller de grandes ombres, un fragile escalier
-de bois pliant dénonçaient au public les arènes. Toute la troupe
-était en parade: quatre lutteurs, dont deux étiques et deux
-ventripotents, les gros sanglés et les autres lamentables dans des
-maillots trop neufs ou déteints. Des trousses frangées d'or leur
-ballonnaient sur le ventre, des tatouages enlaidissaient encore
-bouffissures et maigreurs, et, parmi toutes ces tares éclatait le
-buste transparent et solide de Wilhem. Il était là, nu jusqu'à la
-ceinture, les bras croisés sur la poitrine.
-
-Les cinq hommes réunis toisaient la foule, indifférents à ce qui
-se passait autour d'eux. Aucun amateur ne demandait de gant. D'un
-commun accord professionnel et _comtois_, attendaient la fin de
-l'incident, on reprendrait après séance interrompue.
-
-L'incident, qui tenait toute cette foule haletante, se résumait
-dans la présence de deux agents debout sur l'escalier et essayant
-en vain d'imposer silence à une femme. Une grande belle fille au
-maquillage éclatant, en manteau de drap bleu pâle, la face empâtée
-et les yeux soulignés de kohl, dénonçant malgré la délicatesse
-de profil, une imminente quarantaine, s'agitait et se démenait,
-intercédait, on eût dit, auprès des deux agents. Un détail seul
-déparait la parfaite élégance de la femme, l'avachissement de son
-gainsborough au plumage éploré, évidemment écrasé par un coup de
-poing récent. Cette exquise gravure de mode était coiffée d'un
-véritable accordéon.
-
---Il y a eu erreur, je vous assure, messieurs les agents, je n'en
-veux pas à madame. Madame m'a prise pour une autre. Relâchez cette
-femme, messieurs les agents!»
-
-Et la demoiselle sifflotait et crachotait en agitant deux mains
-grasses fleuries de grosses perles. La saltimbanque, elle, ne
-disait mot. Elle restait là les dents serrées, la paupière lourde
-et les yeux méprisants. La demoiselle insistait:
-
---Voyons, madame, regardez-moi bien. Il est impossible que vous
-m'ayez déjà vue ici.
-
---Moi, je suis sûr que c'est elle, chuchotait une voix espiègle à
-côté de Mario. On la connaît, la grande Josepha!
-
-Et le manteau bleu pâle revenait à la charge:
-
---Voyons, madame, un effort de mémoire. Dites que ce n'est pas moi.
-
-A quoi la femme avec des yeux de hyène:
-
---Vous ou une autre, qu'importe, vous êtes toutes les mêmes. Un
-beau fumier que votre monde, et parce que ça a du linge, ça se dit
-élégant. Ah! c'est du propre, ce qu'il y a dans votre linge!
-
---Vous, vous allez vous taire, faisait un des agents, et nous
-suivre chez le commissaire. Assez causé!
-
---Hou! hou! les sergots, faisait la foule sympathique à la foraine.
-
---Laissez-la parler, laissez-la parler, criait-on des voitures.
-
-Des toilettes de cent louis pressentant un drame, chatouillées
-ailleurs par le ton menaçant de la foraine, étaient descendues
-des autos et s'étaient mêlées à la foule; des clubmen aussi
-frissonnaient voluptueusement:
-
---Elle est très belle, faisait la duchesse de Melvau-Sonyeuse au
-petit prince de Cadignan.
-
---La Baster n'en mène pas large, faisait le marquis de Mondibourt.
-
-Josepha ennuyée à la fin de tous ces yeux fixés sur elle:
-
---Je m'explique très bien l'erreur de madame; j'ai mon sosie et
-ce n'est pas la première fois qu'on me prend pour une autre. Je
-ressemble si étonnamment à la princesse Ivatinof. Elle est folle
-de sports, elle ne quitte pas cette fête. C'est elle que madame
-aura vue dans cette baraque.
-
-A quoi la femme impatientée:
-
---Elle porte aussi vos bagues, cette michetone-là? Ça ne court pas
-les fêtes, des broquilles comme les vôtres, et ça se reconnaît.
-Si ce n'est pas dégoûtant pour une gonzesse de porter des perles
-comme ça, il y a de quoi nourrir une famille pendant des années!
-Mais je vous ai assez vue. Menez-moi chez le commissaire, monsieur
-l'agent; mais madame m'y suivra. Je porterai plainte aussi,
-madame m'a fait des propositions et de drôles de propositions.
-
---Madame!
-
-Et les mains de la fille tremblaient, devenues blêmes.
-
---Il n'y a pas de madame, et puis, si c'est pas vous, vous paierez
-pour les vôtres, j'en ai assez de la vie que je mène. Ce n'est
-pas une existence de monter, comme je le fais, la garde autour de
-mon homme. Il est à moi, cet homme, je n'ai que lui. Qu'est-ce
-qu'elles ont toutes à venir miauler dans ses jambes. Si c'est pas
-une honte, depuis que nous sommes ici en parade, il y en a qui
-viennent le chercher tous les soirs et pas que des typesses à la
-rigolade, des poupées à diamants, et toutes pour le peindre à les
-entendre, parce qu'il a une belle gueule. Ça, je le sais, puisque
-je l'ai pris pour ça. V'là déjà six semaines que ça dure; ça avait
-déjà commencé aux Invalides. Heureusement qu'on s'aime et que je
-suis sûre de lui, mais à force de venir l'aguicher, est-ce qu'on
-sait?
-
---Mais, madame, moi, vous ne m'avez jamais vue aux Invalides,
-pleurait presque Josepha.
-
---Oui, mais vous m'avez invitée à souper l'autre soir, le soir
-que vous m'aviez prise pour sa sœur. J'étais assise à côté de
-vous pendant la séance, vous m'avez sondée habilement. J'ai eu le
-flair, je ne vous ai pas dit que j'étais sa femme et vous m'avez
-offert deux louis pour vous amener mon frère à souper... Joli
-métier!...
-
---Moi, madame?
-
---Oui, vous, madame.
-
---Quand je vous dis que vous m'avez prise pour la princesse
-Ivatinof. Vous faites erreur.
-
---Alors, vous lui ressemblez rudement. Tant pis pour vous, vous
-paierez pour elle.»
-
-Un des agents prenait à part le directeur des arènes:
-
---Vous savez, monsieur Grosbois, le commissaire vous fera fermer.
-Des scandales comme ça, il n'en faut pas.»
-
-Le tenancier s'approchait du lutteur. L'Allemand, demeuré
-impassible, cambrait en silence sa nudité transparente et musclée
-de saint Sébastien bâlois.
-
---Wilhem, lui chuchotait-il dans la nuque, fais taire ta femme.
-Elle va nous attirer du vilain!»
-
-L'homme, sans se déranger, les bras toujours croisés sur sa
-poitrine, se mouvait lentement vers sa femme:
-
---Ferme!
-
-A peine les lèvres avaient-elles remué dans la pâleur figée du
-visage:
-
---C'est bon! Je me suis trompée, faisait la saltimbanque.
-
-Et, haussant les épaules:
-
---Paraît que j'ai fait erreur.»
-
-Le lutteur était allé reprendre sa pose au bout de la parade.
-La femme, elle, était rentrée dans la baraque. Il restait là
-lumineusement blême et blond, dominant la foule de toute sa
-hauteur. Le regard vide, ailleurs, il ne semblait même pas se
-douter qu'il était le point de mire de tous les yeux; mais ses
-bras gonflés étreignaient rageusement ses pectoraux et le long de
-ses joues creuses deux grosses larmes coulaient lentement.
-
-
-
-
-II
-
-EN REVENANT DE SAINT-GERMAIN
-
-
-La victoria roulait au trot cadencé des chevaux, elle filait entre
-les villas endormies et les murs des propriétés en bordure de
-chaque côté de la route, légère et souple, à peine dénoncée par le
-bruit alterné des sabots de deux chevaux et par un cliquetis des
-gourmettes. Un orage éclaté vers les cinq heures faisait la nuit
-limpide; la terre détrempée amortissait dans un clapotement sourd
-le bruit des pas et celui des roues; c'était comme un glissement
-dans du silence à travers le sommeil de la banlieue rajeunie. Des
-feuillages lourds de pluie et des pâturages humides montait une
-odeur âcre et verte et, quand la victoria traversait un pont, la
-fraîcheur nocturne s'aggravait d'un relent de vase, comme d'une
-fadeur de marécage. Le fleuve emportant l'immondice de la ville
-à travers les campagnes décelait sa présence par une senteur
-plus forte, mais les âmes végétales éparses dans tant de parcs
-et de jardins dominaient vite l'haleine fétide, et la victoria
-continuait sa course silencieuse dans l'enchantement magique de la
-nuit. Elle avait déjà traversé Le Pecq, Croissy et Chatou.
-
-La jeune femme et les deux hommes assis sur les coussins de la
-voiture se laissaient aller au bien-être du calme et du grand air;
-ils venaient de dîner à Saint-Germain, au Pavillon Henri-IV et,
-laissant les autres convives rentrer en automobile par les bords
-de l'eau, Bougival, Bas-Prunet et Marly, ils avaient pris par le
-plus court, la route du Pecq à Rueil déjà encombrée de lourdes
-charrettes de maraîchers gagnant lentement les Halles et roulaient
-en silence par la banlieue obscure et les villages assoupis. La
-jeune femme vaguement engourdie songeait, yeux mi-clos, à une
-coupe de manche et un dessin de corsage remarqués sur une de ses
-amies; elle essayait d'en préciser les détails pour les donner
-le lendemain à sa femme de chambre; les deux hommes, eux, avaient
-allumé des cigares; une somnolence heureuse les berçait tous les
-trois.
-
---Oh! comme ça sent la fraise! s'écriait tout à coup la jeune
-femme en relevant ses paupières appesanties, on se croirait
-à Palaiseau, chez ta sœur. Tu ne sens pas, Gontran?» Et elle
-poussait du genou celui de son mari.
-
-A quoi l'homme assis en face d'elle:
-
---Tu t'en aperçois maintenant, tu dormais donc? Il y a une
-demi-heure que nous voyageons escortés de cette odeur. Nous avons
-déjà dépassé plus de trente charrettes de maraîchers. Tiens, en
-voici encore une.» Et, lui désignant les bâches grises d'un lourd
-fardier côtoyé dans l'ombre. «Tiens, cela est rempli de légumes et
-de fruits, cela va alimenter le Ventre de Paris.
-
---Mais où sommes-nous donc? demandait la jeune femme.
-
---Mais nous arrivons à Rueil...
-
---Et voici la lune qui se lève sur le Mont-Valérien, faisait
-l'autre homme assis à ses côtés. Il faut croire que vous avez bien
-dormi.
-
---En effet. Aïe! ça se gâte, cela sent le fumier, maintenant. Où
-sont mes roses?
-
---Les voici, madame. J'avais pris le bouquet pour...
-
---... M'éviter la migraine. Vous êtes un ami. Rendez-les moi, nous
-approchons de Paris.»
-
-Elle avait plongé son nez délicat dans la fraîcheur des pétales
-charnus.
-
---Mais nous sommes au rond-point des Bergères!... Je croyais que
-les autres devaient nous attendre!
-
---En automobile! Ah! vous connaissez bien les chauffeurs! Il y a
-beau temps qu'ils sont à la fête de Neuilly.
-
---Nous les rejoignons, Gontran?
-
---Hum! ils sont un peu bruyants. Tu sais, moi, je trouve le gros
-Huchard et la petite Mme Astorg un peu «ohé! ohé!» N'est-ce pas
-votre avis, Durtal?
-
---En effet, ils sont un peu «Grenouillère». Huchard doit être né à
-Bougival.
-
---Mais il était convenu qu'on ferait la fête ensemble.»
-
-Et la voix de la jeune femme traînait, soudain boudeuse:
-
---Gontran, vous m'aviez promis de me mener voir cette fête
-auvergnate.
-
---Oh! cela non. Aller voir un âne hermaphrodite et une vache
-deux fois vache et une fois taureau, non, je ne vous vois pas
-là-dedans. C'est un spectacle malsain et dangereux.
-
---Comment, dangereux?
-
---Mais oui, je ne me vois pas père d'un phénomène. Voyez-vous que
-cela vous impressionne!
-
-Et se tournant et prenant à témoin son compagnon de route:
-
---Les femmes d'aujourd'hui ont le goût du monstrueux. Mais, ma
-chère amie, votre mère et la mienne auraient hurlé, si on leur
-avait proposé de voir de pareilles horreurs. Je ne comprends pas
-cette curiosité de la difformité, c'est de la perversion sexuelle.
-La police devrait empêcher ces exhibitions. Cela déprave le goût
-du public.»
-
-A quoi la jeune femme, appuyant le bouquet sur la bouche de son
-mari:
-
---Ah! tu nous ennuies! Il était convenu qu'on irait à cette fête.
-Avec toi on ne peut jamais s'amuser.»
-
-Alors, le mari:
-
---Vous ne comptiez pas, je suppose, monter sur les autruches ou
-les cochons des manèges?
-
---Mais, pourquoi pas? les duchesses le font.
-
---Mais moi, je ne suis pas duc et vous n'êtes pas Américaine, ma
-chère; je vous demande comme une grâce de renoncer à ce projet, ne
-serait-ce que pour les domestiques.
-
-La jeune femme respirait bruyamment.
-
---Parfaitement, reprenait le mari, pour les domestiques. Je ne me
-soucie pas que vous soyez demain la fable de l'office; et puis,
-les autruches et les cochons, il faut laisser cela aux enfants.
-Jacqueline a neuf ans, ne l'oubliez pas.
-
---Alors, il était tout à fait inutile de revenir par Neuilly.»
-
-La victoria descendait déjà l'avenue de la Défense. Un halo
-d'incendie, un fourmillement rougeâtre dénonçaient, au delà du
-pont, les illuminations de la fête. C'était comme une fournaise,
-la rougeur incandescente d'un métal en fusion débordant d'une
-cuve de ténèbres: cela bouillait au pied de l'avenue de Courbevoie
-et remontait en longs jets de flamme tout le long de l'avenue de
-Neuilly jusqu'à la porte Maillot, dans la direction de l'Étoile;
-des dômes et des tours s'estompaient au-dessus, vaguement lumineux
-dans le bleuissement de la nuit; très haut dans le ciel une lune
-rouge, barrée par des nuées horizontales, semblait un ballon
-échappé de la fête. Le spectacle était d'un grandiose si moderne
-et si imprévu qu'il immobilisait les deux hommes et leur arrachait
-un cri.
-
---Mais nous y sommes à la fête! s'exclamait le mari. Quel caprice
-vous prend! Vous ne voulez plus la traverser, vraiment?
-
---Si on ne s'arrête nulle part, le beau plaisir!
-
---Nulle part! comme vous exagérez! Je me suis opposé à cette
-exhibition de phénomènes auvergnats et à une cavalcade sur les
-autruches; mais il y a d'autres baraques.
-
-Alors, la jeune femme insinuante:
-
---Vous me permettez les lutteurs?
-
---Je m'y attendais. Nous sommes allés déjà trois fois chez
-Marseille.
-
---Ce ne sont pas les lutteurs de Marseille que je veux voir--et,
-scandant chaque syllabe--je veux m'arrêter à la baraque Grosbois,
-celle où il y a cet homme blond si beau, dont toutes les
-demoiselles sont folles.
-
---Parfaitement, cette baraque où il y a eu ce scandale qu'a relaté
-la presse. Une fille des Acacias a été giflée, je crois, par la
-maîtresse de ce lutteur.
-
---La femme, rectifiait l'interpellée, ce Wilhem est marié
-légitimement.
-
---Wilhem! Vous savez même son nom! et c'est cet homme ou sa femme
-qui vous intéresse?
-
---Les deux.
-
---Le ménage alors.»
-
-A quoi le voisin de coussin de la jeune femme:
-
---Mais tu sais bien, Gontran, la baraque où une foraine a si bien
-engueulé et giflé la grosse Josépha Baster.
-
-A quoi le mari mis en cause:
-
---Si je sais! Mais depuis huit jours, ma femme et ses amies ne
-parlent que de ça. Voilà qui les intéresse autrement que les
-opérations de l'armée japonaise. Une femme amoureuse de son mari
-au point d'être jalouse et de caloter une rivale, cela nous change
-des habitudes de notre monde.
-
---Alors, vous ne vous étonnez pas, mon cher, que je désire la
-connaître?
-
-Et lui, amusé du ton agressif:
-
---Mais comment donc! Je trouve cela très naturel. Antoine, prenez
-par la fête de Neuilly, allez au pas. Vous nous arrêterez devant
-la seconde baraque des lutteurs.
-
---Bien, monsieur.
-
---Vous êtes contente, ma chère?
-
-Et la jeune femme sans même daigner regarder son mari:
-
---Et ce Wilhem est-il aussi beau que le prétend Mario Steinberg?
-demandait-elle à son autre compagnon de route.
-
---Oh! vous savez, Steinberg, lui, voit avec des yeux de peintre.
-Il a la hantise des Holbein; il découvre des Christ et des saint
-Sébastien partout. C'est un bluff comme un autre, et ce bon Mario
-ne manque pas d'une certaine expérience dans l'art de manier le
-bluff. Ce Wilhem a posé dans son atelier. Steinberg doit avoir
-quelques études de nu à nous sortir d'après ce Wilhem. Il fait
-trop de foin autour de cette histoire pour ne pas avoir une idée
-de derrière la tête.
-
---Quelle rosse vous faites!
-
---Moi! Non, je connais mes peintres, voilà tout.
-
---Alors, cet homme n'est pas beau?
-
---Si. Il est beau, mais sans plus.
-
- * * * * *
-
---Voyons, es-tu tranquille, ce soir? tu vois bien qu'elle n'est
-pas revenue.
-
---La grande! non, elle n'a pas osé rebiffer; mais les autres, tu
-ne les vois donc pas? Elles te dévorent toutes des yeux.
-
---La jalousie te rend loufe! Regarde donc s'il y en a une qui me
-parle, maintenant!
-
---Oh! ce n'est pas l'envie qui leur manque; je suis dans la foule,
-je ne perds pas un de leurs mouvements. Elles ont peur, elles me
-savent là. L'affaire de l'autre soir a fait du bruit.
-
---Quelle gosse tu fais, la môme!
-
---Oh! c'est que la première qui rebiffe, je ne la raterai pas,
-celle-là! Je n'ai pas quitté la ferme, les vieux et le pays pour
-qu'on te prenne, mon homme. Tu es bien à moi, comme je suis bien à
-toi. On m'écraserait plutôt la tête! Je défends mon bien.
-
---Tu m'amuses. Tu sais bien que je n'aime que toi, Thécla. T'ai-je
-jamais trompée, depuis que l'on roule les champs de foire ensemble?
-
---Et que tu as raison, car, si tu me trompais, je ne te raterais
-pas. Pendant que tu dormirais, là, au cœur, je sais la place.
-
---Brave nature! Et, tu sais, ne me rate pas, car, si tu me ratais,
-je ne te raterais pas après.
-
---Eh! Wilhem, en parade, on commence! faisait une voix.
-
---On y va, voilà! on y va! A tout à l'heure, la môme.
-
-Et le lutteur, attirant contre lui la femme qui, d'une voix sourde
-lui parlait et l'adjurait dans l'ombre, l'embrassait longuement
-sur les lèvres: une brusque étreinte, un baiser de passion
-éperdue, où la femme frémissante demeurait comme agrafée à la
-bouche de l'homme, et le lutteur, rajustant son peplum rouge sur
-la nudité de son torse, regagnait en deux enjambées les tréteaux
-de la baraque Grosbois.
-
---Attends-moi chez le marchand de vins, chérie, au lieu de
-t'énerver dans la foule. Tu te manges les sangs à regarder toutes
-ces poupées, et puis, tu sais, Grosbois aime autant qu'on ne te
-voit pas rôder devant la parade. C'est la dernière séance, chérie.
-A tout à l'heure.
-
---Un gant, qui veut un gant, messieurs les amateurs? vociférait
-avec des gestes de matamore M. Alphonse lui-même, le directeur des
-Arènes Grosbois.
-
- * * * * *
-
---Ah! nous étions bien sûres qu'on vous retrouverait ici. Bonsoir,
-comte. Bonsoir, comtesse!»
-
-Tout un groupe de femmes élégantes, manteaux de drap pâle brodés
-et rebrodés et volumineux chapeaux de gaze de tulle noir, faisait
-une ovation bruyante à la comtesse de Farandeuil; toute une
-escouade d'hommes en habit s'empressait autour de la jeune femme;
-on secouait la main de Durtal et du comte. La victoria venait
-de s'arrêter devant la parade de la baraque Grosbois. Trois
-automobiles y stationnaient déjà sous pression.
-
---Il y a longtemps que vous êtes ici?
-
---Nous! un bon quart d'heure. Nous avons déjà fait la Ferme
-auvergnate et deux tours de toboggan.
-
---Pas trop cahotée sur cette route du Pecq, comtesse?
-
---Mais non, mais non.
-
---Et quelle fraîcheur délicieuse! Une nuit idéale.
-
---Enfin, vous voilà, c'est l'important. Nous allons voir cet homme
-extraordinaire.
-
---J'ai bien vu le moment où je ne le verrais pas. Le comte ne
-voulait plus venir.
-
---Vous me calomniez, ma chère.
-
---Naturellement. Mais où est-il, cet homme admirable?
-
---Là; tenez, il sort de la baraque, au coin, à l'autre coin.
-
---En effet, il est superbe. Et c'est pour lui que Josépha Baster...
-
---Pour lui-même.
-
---Steinberg a raison: c'est un Holbein.
-
---Nous entrons?
-
---Est-ce bien nécessaire?
-
---Mais si, mais si, il faut le voir lutter.
-
-Toutes les femmes s'engageaient sur l'escalier.
-
---Et dire que sa femme est là qui nous guette et souffre dans
-l'ombre.
-
---Pauvre créature!
-
---Comtesse, une idée. Donnez-lui votre bouquet.
-
---Mon bouquet à cet homme!
-
---Mais oui, vos roses. Ce serait très crâne: l'hommage du Faubourg
-à la Beauté.
-
---Mais vous êtes folles!
-
---Vous avez peur, comtesse?
-
---Moi, peur!
-
---Je parie que vous n'oserez pas lui donner votre bouquet.
-
---Certainement non.
-
---C'est le comte qui vous gène?
-
---Mon mari! Ah! cela non. Gontran, vous permettez que je donne ces
-roses à ce lutteur?
-
---Je n'y vois aucun inconvénient, si ces fleurs vous gênent; mais
-il aimerait mieux cent sous. Vous êtes tout à fait folle, ce soir!
-
---Ah! je suis tout à fait folle! Tenez, mon ami.
-
-Et la jeune femme, s'avançant vers Wilhem, lui mettait entre les
-bras sa gerbe de roses.
-
---A moi! Je suis blessée! A moi!
-
-Et, dans la même seconde, la jeune femme s'affaissait, retenue à
-temps dans le vide par le bras de son mari.
-
---Qu'y a-t-il? Qu'y a-t-il? Elle se trouve mal.
-
-Un frisson de stupeur écartait le groupe des mondaines. Alors une
-femme hagarde, secouant au-dessus de ces visages blêmes une lame
-ensanglantée:
-
---Je me suis fait justice. Arrêtez-moi. Il y a trop longtemps que
-cela durait.
-
-
-
-
-CONSUL
-
-
-_C'était à un souper de centième, il y a quelques mois. On sait
-trop ce que sont ces sortes de fêtes, c'est toujours le plus beau
-souper du monde. C'était donc à une de ces somptueuses assemblées
-de talents parisiens et de notoriétés de tous pays. Il y avait
-à celui-là les plus jolies femmes de Paris, celles du théâtre
-et celles d'ailleurs, les diva et les divettes, les comédiennes
-et les théâtreuses, les gloires et les demi-gloires, et les
-quarts de gloire aussi; les réputations consacrées et les étoiles
-de demain, les talents arrivés à l'ancienneté et ceux imposés
-par les subventions du riche bailleur de fonds ou l'engouement
-un peu badaud qui est un des traits distinctifs de Paris; et,
-pêle-mêle avec les diamants des belles épaules épanouies et les
-Lère-Cathelin des maigreurs acides de débutantes, excités et
-surexcités au frôlement de tant de gazes et de moires, de tant
-de maquillages et de fards, tout ce que le feuilleton dramatique
-possède de chauves et de demi-chauves, de glabres et de barbus,
-d'étiques et de bedonnants. Il y avait donc là toutes les myopies,
-toutes les lunettes, tous les lorgnons, tous les sourires pincés
-des jeunes maîtres, toutes les lippes bienveillantes des vieux
-oncles et, avec l'élite du boulevard, nos plus tragiques jeunes
-premiers, nos plus sémillants comiques, nos plus brillants jeunes
-directeurs et nos plus solides actionnaires, et c'était, comme l'a
-écrit un des critiques du_ Temps, _l'esprit et la beauté de toute
-une civilisation réunis à un souper d'une splendeur telle, que ne
-connurent certainement pas ni Aspasie ni Cléopâtre_ (sic).
-
-_Eh bien! on ne devinera jamais ce que ces hommes spirituels
-avaient imaginé pour amuser toutes ces belles personnes du
-théâtre et des arts. Il y avait alors dans un music-hall, parmi
-tant d'exhibitions, un pauvre petit chimpanzé, qui opérait
-entre dix heures et demie et onze heures. Il n'était même pas
-adulte, il n'avait pas quatre ans, mais il devait grandir. Ce
-malheureux petit singe, dont on avait rasé soigneusement les
-oreilles et le menton pour accentuer une attristante ressemblance
-humaine, n'était même pas dressé, mais il était, en vérité,
-merveilleusement intelligent. Affublé d'un habit noir et d'un
-pantalon de soirée, chemisé comme un clubman et cravaté de blanc,
-il arrivait à s'asseoir à table, à se servir d'une fourchette
-et à boire dans un verre, comme un enfant très mal élevé, puis
-il fumait un cigare de l'air ennuyé des phoques jongleurs et
-fumeurs des fêtes foraines, marchait tout à coup à quatre pattes
-(la nature ayant repris le dessus), faisait quelques tours en
-vélocipède, et triomphe final, se déshabillait en scène et mettait
-alors en joie toutes les femmes par l'apparition de cuisses plus
-velues que celles d'un homme ordinaire, entre la blancheur des
-pans de chemise et la soie rose du caleçon._
-
-_C'était en somme un spectacle assez lamentable. Le public
-y prenait pourtant un certain plaisir: j'estime que chacun
-y trouvait une ressemblance avec un parent ou un créancier.
-«Tiens, c'est mon huissier?», s'écriait couramment la petite
-dame saisie l'avant-veille. Jean-Hiroux, lui, reconnaissait,
-et non sans motif, la face du président d'assises qui l'avait
-condamné jadis; la magistrature possède, en effet, une laideur
-plutôt simiesque; et les familles, qu'avait déshéritées un oncle
-d'Amérique, voulaient lui trouver les traits d'un vieux commodore.
-Pour moi, j'avoue que Consul me rappelait surtout un très gros
-collectionneur du commerce parisien, il m'en rappelait même deux,
-que dis-je? trois, tant le physique des vieux messieurs s'achemine
-diversement vers une laideur unique._
-
-_Pauvre Consul!_
-
-_Le croirait-on? Pour amuser et faire sourire toutes ces jolies
-femmes de talent, de luxe, de joyaux et de soies, ces messieurs ne
-trouvèrent rien de mieux que de leur amener ce singe_.
-
-_Consul, piloté par son barnum, prit donc place à une table entre
-deux charmantes soupeuses, nullement effarouchées, d'ailleurs, des
-quelques privautés, plutôt lasses, qu'il se permit à leur endroit.
-On a dit de Consul qu'il n'aimait pas les femmes, la vérité
-est qu'il ne les aimait pas encore. Consul n'était pas adulte,
-il n'était encore que fraternel pour la belle moitié du genre
-humain; la misogynie est un degré de sagesse et de civilisation
-que n'atteignent pas sitôt les chimpanzés, même dressés par un
-«manager» de Londres._
-
-_Consul se montra donc plus qu'indiffèrent. Affalé sur la table,
-le nez dans son assiette, tel un viveur surmené, il se contenta
-de boire dans le verre de ses voisines et, d'un geste accablé, de
-leur caresser quelques fois le menton._
-
-_L'œil inattentif et sournois, il parut s'ennuyer sérieusement à
-cette fête. Uniquement préoccupé des fruits d'un compotier posé
-devant lui, il fuma machinal et excédé de bruit et de mouvement;
-bref, il se montra dédaigneux et grossier d'attitude, en cela
-parfaitement pareil à quelques Yankees milliardaires, tels que
-l'omnipotent capital les fait tous, pour l'édification des foules;
-méprisant, familier et méfiant._
-
-_Par contre son succès fut énorme: son mépris affiché de forban
-enthousiasma les hommes et les femmes, les femmes surtout.
-Elles retrouvèrent là toutes, avec plus de nature, le cynisme
-insolent des amants. «J'en ai connu de plus laids», déclara même
-l'une d'elles, vengeant ainsi d'un mot les sinistres corvées de
-l'alcôve. Jusqu'à la minute où saoul comme un véritable prince, le
-pauvre chimpanzé s'étendit sur la table (un homme véritable eût
-roulé, lui, dessous) et, recroquevillé sur lui-même, les mains
-jointes et les genoux rapprochés, apparut comme un misérable petit
-enfant malade oublié par une fille sur la table d'un restaurant
-de nuit, il eut autour de lui un cercle énamouré, on l'aurait
-presque dit, de belles bouches fardées, de sourires frais et
-d'épaules savoureuses. Il fut le «clou» de la soirée et un clou si
-solidement fiché que la table d'honneur en fut soudain déserte._
-
-_Cette table, qui était présidée par les deux plus spirituels
-auteurs de comédie de l'année... Cette table, pharamineuse
-entre toutes par la qualité de ses convives et la beauté de ses
-soupeuses, cessa immédiatement d'être le point de mire de tous. Ce
-fut à la table de Consul qu'alla et resta l'attention captivée: le
-succès fut déplacé, il y eut virement dans l'opinion, l'orgueil de
-quelques cabotins en souffrit._
-
-_Que trouvait-on donc à ce singe et qu'avait-il d'extraordinaire?_
-
-_--Mais la prévision dans le geste! répondit à un tragédien une
-caricaturiste plus experte que tout autre à discerner le vrai du
-faux et le naturel du convenu. Consul a cela de merveilleux qu'il
-ne fait pas un mouvement inutile; il économise sa force et, chaque
-fois qu'il peut, la remplace par de la souplesse: c'est la grande
-école de la Mimique. Ne vous y trompez pas, ce singe est une
-leçon; mieux, il est un livre._
-
-_--Que tous les comédiens devraient consulter, n'est-ce pas?
-goguenarda un jeune comique._
-
-_--Peut-être. Regardez-le bien, il a les gestes de Guitry._
-
-_Et, les rosseries commençant, les obscénités éclatèrent._
-
-_--Tu ne trouves pas qu'il ressemble à mon dernier amant?
-s'esclaffa la blanche Trois-Étoiles, qui ne croyait pas si bien
-dire._
-
-_A quoi, X.Y..., se vissant son monocle dans l'œil et enveloppant
-d'un regard circulaire toutes les nuques, les blondes et les
-brunes, penchées sur Consul:_
-
-_--Avec laquelle va-t-il partir?_
-
-_Et de rire d'un rire bien boulevardier sur cette goujaterie._
-
-_Les soupers de centième sont des événements si essentiellement
-parisiens!_
-
-_Quand la curiosité de chacune fut bien satisfaite et que toutes
-les gloires eurent assez contemplé ce singe saoul, le barnum
-s'approcha du pauvre petit être écroulé sur la nappe, le réveilla
-en lui touchant l'épaule, et Consul, avec des yeux d'effroi pour
-toute cette foule amusée, jeta ses petits bras velus autour du cou
-de son manager et se blottit dans sa poitrine, comme un enfant qui
-eût retrouvé sa mère..._
-
-_Et ce fut le départ de Consul_.
-
-_--Consul! mais allez donc le voir chez lui, Hôtel Continental,
-chambre 22. C'est un véritable personnage. Il a sa chambre à lui,
-comme un riche étranger. Avec votre carte de journaliste, on vous
-recevra; mais téléphonez, si vous voulez le trouver. La fois que
-j'y fus, moi, il était au Bois. Il y va tous les jours, de deux à
-cinq._
-
-_--Non!_
-
-_--Comme je vous le dis, mon cher, c'est à pouffer. Au bureau de
-l'hôtel, c'était une trôlée de fournisseurs: le chapelier de M.
-Consul; le chemisier de M. Consul; le huit-reflets du chimpanzé,
-la dernière commande du ouistiti._
-
-_--Mais c'est odieux et ridicule._
-
-_--Non, c'est très américain. Ah! ces gens la comprennent la
-réclame._
-
-_--Savez-vous la dernière de son manager?_
-
-_--Dites._
-
-_--Je l'ai croisé, hier, sur le boulevard; je m'informai de son
-pensionnaire._
-
-_--Consul, m'était-il répondu, Consul est un peu fatigué, il
-reçoit un peu trop de visites, ce sont des interviews du matin au
-soir; j'ai dû éliminer, faire un choix; nous attendons demain Mme
-de Thèbes, qui veut lui lire les lignes de la main.»_
-
-_Et, sur la foi des traités, j'allais voir Consul._
-
-_Je me cassai le nez au Continental, Consul était déménagé._
-
-_Je le trouvai installé dans un hôtel de la rue de Trévise,
-presque en face des Folies-Bergères. Là, je dénichai l'homme
-du jour dans une chambre du troisième, tenant à la fois de la
-ménagerie et du campement bohémien. Consul, à mon arrivée,
-dormait dans une sorte de malle grillée, qui lui servait de cage
-en voyage. On l'en fit sortir pour me le présenter._
-
-_Il y avait aussi, dans la chambre, un petit nègre et un chien; le
-nègre était attaché au service du chimpanzé; le chien lui servait
-de jouet et de souffre-douleur. Avec quels yeux d'épouvante
-effarée ce quadrupède regardait ce quadrumane! Il fallait voir
-Consul torturer et pincer et houspiller ce chien: c'était pis
-que de la cruauté d'enfant, c'était de la cruauté de singe.
-Quant au petit nègre, son domestique, Consul partageait à son
-égard l'opinion des blancs vis-à-vis de la race noire: il ne le
-commandait que le fouet à la main. Ce singe traitait ce nègre en
-esclave; Consul était presque digne d'être un homme._
-
-_Le manager, Consul, le nègre et le chien cohabitaient dans
-cette même chambre, tous les quatre; sur une lampe à esprit de
-vin mijotait et chantait, léchée par la flamme, une potion pour
-Consul, qui toussait un peu._
-
-_Consul avait les bronches délicates; cet enfant des tropiques
-redoutait notre climat. Irait-il à Nice, cet hiver? Il en était
-question. Son manager préférait les Baléares. Et je songeais
-vaguement à Consul pour une reprise sensationnelle de la_ Dame aux
-Camélias; _il aurait, certes, lui, des gestes attendrissants de
-poitrinaire_.
-
-_Pour me convaincre des talents de son pensionnaire, le barnum,
-qui m'avait trouvé froid, tendit à l'animal une feuille de papier
-blanc, qu'il avait froissée avant au préalable; il faut vous dire
-que Consul, chez lui, était vêtu d'un puyama jaune à carreaux
-rouges et verts, du plus pur américanisme. Ainsi vêtu, il avait
-l'air d'un minstrel._
-
-_Consul s'empara du feuillet de papier, nous tourna le dos, se
-passa la feuille au bas des reins, et puis, délicatement, la
-rendit d'un geste noble à son cher manager; et ce geste m'apparut
-sublime._
-
-_Il résumait, dans une attitude, l'état d'âme de Consul vis-à-vis
-des foules qui l'admiraient._
-
-_Et je fus pénétré de vénération._
-
-_Consul mourut dans le courant de l'année de la phtisie gagnée
-dans nos climats et quelque peu développée par les londres, les
-soupers de centième et les exhibitions dans les endroits de
-plaisir et les pires milieux, bars à la mode, boudoirs cotés et
-music-halls. Pauvre Consul, des courriéristes bien parisiens
-comparèrent sa fin précoce à celle de Max Lebaudy._
-
-_Quand ils ont tant d'esprit, les enfants vivent peu._
-
-_Pauvre Consul!_
-
-
-
-
-TABLE DES MATIÈRES
-
-
- LA RIVIERA 1
-
-
- AME DE FEMME.
- I. Suites de Veglione 21
- II. Une âme de femme 33
- III. Idylle princière 45
- IV. Le secret de la duchesse 56
-
- LA VILLA DES CYPRÈS.
- I. La villa des Cyprès 69
- II. La vestale 83
-
- COUR D'ESPAGNE.
- I. La princesse Zénobie 95
- II. Cour d'Espagne 106
- III. La peur de mourir 118
-
- LYS D'ALLEMAGNE 133
-
- UNE AGONIE 143
-
- MADAME DE NÉVERMEUSE.
-
- I. Madame de Névermeuse 157
- II. Le masque de beauté 169
-
- DEUIL D'ESCURIAL 185
-
- DISPARUES 199
-
- LA VENGEANCE DU MASQUE 211
-
- MADEMOISELLE DE NÉTHISY 225
-
- LA VALSE DE GISÈLE 239
-
- LE DERNIER MASQUE 255
-
-
- PAR LES ROUTES
-
-
- FORAINS 267
-
- LA FEMME A WILHEM.
- I. La femme à Wilhem 279
- II. En revenant de Saint-Germain 292
-
- CONSUL 307
-
-
-ÉVREUX, IMPRIMERIE DE CHARLES HÉRISSEY
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Le crime des riches, by Jean Lorrain
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CRIME DES RICHES ***
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-even without complying with the full terms of this agreement. See
-paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
-Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
-and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
-works. See paragraph 1.E below.
-
-1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
-or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
-Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
-collection are in the public domain in the United States. If an
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-1.E.9.
-
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-with the permission of the copyright holder, your use and distribution
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-terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
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- The Project Gutenberg eBook of Le Crime Des Riches, by Jean Lorrain.
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-
-The Project Gutenberg EBook of Le crime des riches, by Jean Lorrain
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
-
-
-Title: Le crime des riches
-
-Author: Jean Lorrain
-
-Release Date: September 26, 2020 [EBook #63303]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CRIME DES RICHES ***
-
-
-
-
-Produced by Clarity, Pierre Lacaze and the Online
-Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This
-file was produced from images generously made available
-by The Internet Archive/Canadian Libraries)
-
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-
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-
-</pre>
-
-
-
-<h1><i>Le Crime des Riches</i></h1>
-
-
-
-
-<h2><a name="OEUVRES_DE_JEAN_LORRAIN" id="OEUVRES_DE_JEAN_LORRAIN">ŒUVRES DE JEAN LORRAIN</a></h2>
-
-
-
-<p><b>Les Lépillier</b>, roman. Paris, Giraud, 1885, in-18.<br />
-
-<b>Très Russe</b>, roman. Paris, Giraud, 1886, in-18.<br />
-
-<b>Dans l'Oratoire</b> (portraits de gens de lettres). Paris, Dalou, 1888,
-in-18.<br />
-
-<b>Sonyeuse.</b> Paris, E. Fasquelle, 1891, in-18.<br />
-
-<b>Sensations et Souvenirs.</b> Paris, E. Fasquelle, 1895, in-18.<br />
-
-<b>Un Démoniaque.</b> Paris, Dentu, 1895, in-18.<br />
-
-<b>Une femme par jour</b>, illustrations de Mittis. Paris, Borel. 1896,
-in-18.<br />
-
-<b>Ames d'Automne</b>, illustrations d'Heidbrinck. Paris, E. Fasquelle.
-1897, in-18.<br />
-
-<b>Heures d'Afrique</b> (Notes de voyage). Paris, Fasquelle, 1899, in-18.<br />
-
-<b>Madame Baringhel.</b> Paris, E. Fayard, 1899, in-18.</p>
-
-
-<h3><i>Librairie Ollendorf.</i></h3>
-
-<p>
-<b>La Petite Classe</b>, préface de Barrès.<br />
-<b>Histoires de Masques</b> (Couverture de Henry Bataille).<br />
-<b>Monsieur de Phocas</b> (Couverture de Geo-Dupuis).<br />
-<b>Poussières de Paris.</b><br />
-<b>Princesses d'Ivoire et d'Ivresse</b> (Couverture de Manuel Orazi).<br />
-<b>Le Vice Errant</b> (Couverture de Lorant-Helbron).<br />
-<b>Monsieur de Baugrelon.</b><br />
-<b>Propos d'âmes simples</b> (Couverture de Sem).<br />
-<b>Fards et Poisons</b> (Couverture de Maignien).<br />
-<b>L'Ecole des Vieilles Femmes.</b><br />
-</p>
-
-
-<h3><i>Librairie universelle, 33, rue de Provence.</i></h3>
-
-<p><b>La Maison Philibert</b>, roman.</p>
-
-
-<h3>POÈMES</h3>
-
-<p>
-<b>L'Ombre ardente.</b> Fasquelle, 1897.<br />
-<b>Modernités.</b> Savine, Paris, 1885.<br />
-<b>Les Griseries.</b> Tresse et Stock, 1887.<br />
-<b>Le Sang des dieux</b>, Lemerre, 1882.<br />
-<b>La Forêt bleue.</b><br />
-</p>
-
-
-<h3>THÉATRE</h3>
-
-<p>
-<b>Brocéliande</b>, 1 acte, joué à l'Œuvre.<br />
-<b>Yauthis</b>, 2 actes joué à l'Odéon.<br />
-</p>
-
-
-<hr class="chap" />
-
-<h2>
-JEAN LORRAIN</h2>
-<h1>
-<i>Le Crime<br />
-des Riches</i></h1>
-<h4>PARIS</h4>
-<h4>PIERRE DOUVILLE, ÉDITEUR</h4>
-<h4>42, RUE DE TRÉVISE, 42</h4>
-<h4>
-1905</h4>
-
-
-<hr class="chap" />
-
-
-<p class = "center">
-IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE<br />
-<br />
-DIX EXEMPLAIRES NUMÉROTÉS SUR PAPIER DE HOLLANDE<br />
-</p>
-
-
-<hr class="chap" />
-
-<h2><a name="DEDICACE" id="DEDICACE">DÉDICACE</a></h2>
-
-
-<p><i>A vous, mon cher Valdagne qui, dans la</i> Confession
-de Nicaise, <i>avez si cruellement indiqué l'inique
-oppression de l'argent, sa tyrannie dissolvante et
-sa féroce emprise sur la bêtise hypnotisée des
-foules</i>.</p>
-
-<p><i>A vous l'évocateur de la petite bourgeoise aux
-appétits de catin, du mari lâche et complaisant aux
-frasques lucratives de sa femme, et de l'amant
-moderne, associé de sa maîtresse et bon conseilleur
-des faiblesses qui le font vivre et du crime qui l'enrichira,
-je dédie ce</i> Crime des riches <i>qui pourrait être
-aussi le Crime d'être riche, car les caprices monstrueux,
-nés de la veulerie et de l'ennui des millions
-usurpés, entraînent physiquement et physiologiquement
-toutes les tares, et, si le</i> Crime des riches
-<i>échappe à la loi, protégé qu'il est par la lâcheté
-des gouvernements et des masses, la nature, elle,
-plus vraie que la société, donne l'exemple de l'anarchie
-en abandonnant les misérables forçats du capital
-à la folie et à la honte des pires aberrations.</i></p>
-
-<p><i>Trouvez ici toute ma joie d'avoir pu les constater
-et tout mon orgueil de vous les offrir en hommage
-d'admiration et d'amitié.</i></p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0"><span class="smcap">Jean Lorrain.</span><br /></span>
-</div></div>
-
-<p>Nice, ce 21 avril 1905.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_9" id="Page_9">[Pg 9]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a name="LE_CRIME_DES_RICHES" id="LE_CRIME_DES_RICHES">LE CRIME DES RICHES</a></h2>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h2><a name="LA_RIVIERA" id="LA_RIVIERA">LA RIVIERA</a></h2>
-
-
-<p><i>&mdash;Et ce vieux monsieur à cheveux blancs,
-l'air d'un clergyman, qui se retire avec cette
-vieille dame engoncée de pelleteries magnifiques
-vingt-cinq mille francs au moins de perles aux
-oreilles, la dame? Monsieur votre père les reconduit
-jusqu'au seuil du salon.</i></p>
-
-<p><i>&mdash;Les Dombrokine, une des plus belles villas
-de la côte et une des plus grosses fortunes de la
-Riviera, mais toute une histoire, le petit-fils de
-Serge l'Assassin.</i></p>
-
-<p><i>&mdash;Vous dites?...</i></p>
-
-<p><i>&mdash;Oui, le petit-fils de Serge l'Assassin. Le
-grand-père était courrier. Il voyageait avec je ne
-sais quel grand seigneur et l'aurait expédié dans<span class="pagenum"><a name="Page_10" id="Page_10">[Pg 10]</a></span>
-une auberge; les Calabres étaient alors discrètes
-autant que périlleuses. Le Dombrokine était très
-beau et se mit à visiter les Cours; il réussit à celle
-de Galice, jusqu'à se faire aimer de la reine ou
-sinon d'une infante; le portrait de l'amie royale
-orne la galerie de la villa, je vous y conduirai
-quand vous voudrez. C'est une fortune toute personnelle
-et qui ne date pas d'un siècle. Le titre
-est encore plus récent: grabat d'auberge et alcôve
-princière, c'est de la noblesse de ciel de lit. Le
-comte actuel fait de l'usure, c'est la providence
-des décavés de Monte-Carlo. Quand voulez-vous
-que nous allions chez lui?</i></p>
-
-<p><i>&mdash;Nous attendrons, si vous le voulez bien. Et
-cette grande dame, cette somptueuse vieille dame
-en fracassante robe de moire mauve, et plus diamantée
-qu'une vitrine de chez Morgan? Eh!
-matoche! quel luxe de bagues!</i></p>
-
-<p><i>&mdash;La marquise de Penafiore, noblesse espagnole.
-A débuté dans les Flandres en figurant à
-la</i> Grotte de Calypso <i>d'Anvers, au fameux
-Rydeck aujourd'hui disparu, possède d'authentiques
-bibelots, sinon d'authentiques parchemins.
-Personne n'a jamais vu ni connu le marquis.</i></p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_11" id="Page_11">[Pg 11]</a></span></p>
-
-<p><i>D'ailleurs, salon très fermé et pour cause, une
-vieille habitude que la marquise n'a pas dépouillée
-en vieillissant, mais si bonne et si généreuse
-est adorée des pauvres. Voulez-vous que je vous
-présente? Elle raffole des jeunes gens.</i></p>
-
-<p>&mdash;<i>Non, merci, je la trouve un peu trop
-blonde.</i></p>
-
-<p>&mdash;<i>Alors laissez-moi vous présenter à Lady
-Sandrigham. Trois maris véridiques, celle-là, les
-deux derniers enterrés dans son merveilleux jardin
-d'Antibes. Elle donne des fêtes superbes, c'est
-un des clous de la Riviera. Vous admirerez les
-mausolées des conjoints; le comte Zicco s'est suicidé,
-lord Sandrigham est mort d'une chute de
-cheval, c'est une femme à accidents. Elle a marié
-ses filles selon son cœur (ce sont des ennemis qui
-l'affirment) et ses gendres vivent à demeure chez
-elle tous les hivers; c'est la maison la plus hospitalière
-de la côte, et quelles serres d'orchidées!
-Elles coûtent bon an mal an près de quarante
-mille francs d'entretien; il faut absolument aller
-chez Lady Sandrigham.</i></p>
-
-<p>&mdash;<i>Nous irons donc, mais remettons la présentation,
-je ne me sens pas en forme aujourd'hui.<span class="pagenum"><a name="Page_12" id="Page_12">[Pg 12]</a></span>
-Et ce vieux beau, campé comme un cavalier
-d'Antonio le More, tudieu! Il ne lui manque
-que la cape et la fraise, et quel regard. Un vrai
-portrait des Ufizzi. Un prince italien pour le
-moins?</i></p>
-
-<p><i>&mdash;Pis, Sicilien. A éviter. Sans fortune, vit
-d'expédients, est l'homme de toutes les combinaziones
-et dangereux comme l'aqua-tofana, est
-soupçonné d'avoir un peu hâté la fin de la vieille
-comtesse Meningen, une ancienne dame d'honneur
-de la Cour d'Autriche, qui raffolait du
-prince Grégorino. Il l'avait emmenée en Sicile
-pour l'épouser dans la chapelle Palatine, elle
-n'est jamais revenue de Palerme.</i></p>
-
-<p><i>&mdash;Et il vit, ce beau prince Ruffiano?</i></p>
-
-<p><i>&mdash;D'une vieille danseuse, la Merutti de la
-Scala de Milan, une épave de Nice, qui le tient
-par les petits plats italiens qu'elle lui confectionne
-dans son troisième de la rue d'Amérique,
-là-bas dans le quartier de la Gare; mais il la bat
-comme plâtre</i>, la povera, <i>et la trompe avec toutes
-les souillons des brasseries voisines; d'ailleurs
-spirituel comme Goldoni lui-même et plein
-d'anecdotes, un charmeur</i>...</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_13" id="Page_13">[Pg 13]</a></span></p>
-
-<p><i>&mdash;Nous l'éviterons donc. Et ce jeune homme
-là-bas, appuyé en cariatide au chambranle de la
-cheminée, l'air d'une élégie et d'un mal blanc
-avec ses yeux liquoreux et sa pâleur bouffie?</i></p>
-
-<p><i>&mdash;Jacopo Amforti, un poète corse, fumeur
-d'opium pour la galerie, vit en concubinage avec
-une coiffeuse, professe le dédain de l'argent, des
-plaisirs et des femmes et se fait nourrir dans les
-bars: il dirige un petit journal. Condamné deux
-fois pour diffamation.</i></p>
-
-<p><i>&mdash;Et vous le recevez?</i></p>
-
-<p><i>&mdash;Il faut bien, il nous traînerait dans la
-boue. Nous lui faisons faire par an deux conférences
-à cinq louis et lui prenons dix abonnements,
-coût quinze louis. Et l'on dort tranquille.</i></p>
-
-<p><i>&mdash;Tout un an.</i></p>
-
-<p><i>Dans le salon, d'autres femmes évoluaient et
-d'autres hommes aussi, redingotes et jaquettes du
-côté mâle, longues pelisses de zibelines ou lourds
-manteaux bossués de broderies pour le beau
-sexe. La glace sans tain d'une grande baie vitrée
-encadrait les groupes d'un mouvant et réel décor:
-un enchevêtrement de palmiers, de roseaux d'Espagne
-et de glauques agaves, dominés par les<span class="pagenum"><a name="Page_14" id="Page_14">[Pg 14]</a></span>
-cimes tournoyantes de hauts cyprès secoués par
-le mistral; car le mistral faisait rage pendant
-cette matinée offerte aux hiverneurs de la Riviera
-dans cette ville de la Pointe Saint-Jean; et sur
-un ciel froid de bourrasque, se rebroussait, luisante
-et convulsée, la verdure en émoi d'une
-forêt d'oliviers.</i></p>
-
-<p><i>Oh! ce moutonnement blêmissant et bleuâtre
-de trois hectares de vergers siciliens! Leurs frissons
-argentés descendaient en lueurs courtes
-jusqu'au bleu de la mer. En face, le rocher l'Eze,
-la cime de la Turbie avançaient leurs éperons
-dans la turquoise liquide des golfes, et jusqu'à la
-pointe de l'Italie, délicieusement atténuée et
-lumineuse, c'était, surplombée par la crête
-énorme du Carnier, une courbe héroïque de caps
-et de promontoires. Au fond de la baie, le rivage
-de Beaulieu s'émaillait de villas.</i></p>
-
-<p><i>&mdash;Pourquoi me gâtez-vous ce paysage, disais-je
-au fils de la maison, vous m'attristez avec vos
-racontars. Avouez-moi que vous vous êtes payé
-ma tête, d'ailleurs comment ces gens-là seraient-ils
-chez vous? Votre père ne supporterait pas
-toutes ces tares.&mdash;Des tares! mais cela n'a<span class="pagenum"><a name="Page_15" id="Page_15">[Pg 15]</a></span>
-aucune importance ici, et puis il est très possible
-que ce soit des calomnies. La médisance est dans
-l'air du pays, il y a une poussée de sève et une
-générosité du sol qui font fleurir les aventures
-dans le passé des gens, comme, les anémones
-aux talus et aux noms roturiers des titres
-de noblesse. La marquise de Penafiore est peut-être
-une très honnête femme, lady Sandrigham
-n'a sans doute jamais assassiné aucun mari et il
-est plus que probable que le grand-père de Dombrokine
-n'a jamais dévalisé personne; mais cela
-fait plaisir à tout le monde de rapporter et de
-colporter ces petites histoires, cela amuse qui
-les écoute et on a l'air bien informé. Du reste,
-cela n'empêche personne de les recevoir, au contraire.
-Cela ajoute au prestige des gens: un
-passé criminel est une telle auréole. La Riviera
-est le pays des légendes; jamais mauvaise réputation
-n'y a nui à personne. On y est curieux de
-scandales et avide de nouveautés; une presse spéciale
-y vit aux frais des imbéciles et l'audace y
-tient lieu de solvabilité et d'orthographe. Les diffamations
-y ont si peu d'importance, que les tribunaux
-mêmes ne poursuivent pas. Ce sont propos<span class="pagenum"><a name="Page_16" id="Page_16">[Pg 16]</a></span>
-de bals masqués; et pour cause, car s'il fut jamais
-société extravagante et drôlatique à faire pouffer
-même un mort avancé, c'est bien celle que
-l'on rencontre ici, de Saint-Raphaël à Menton,
-en comptant Antibes et le Cap Martin.</i></p>
-
-<p><i>Toutes les folles et tous les fous de la terre,
-tous les déséquilibrés et tous les hystériques se
-donnent ici rendez-vous, oui, tous en vérité. Il
-en vient de Russie, il en vient d'Amérique, il en
-vient du Thibet et de l'Afrique australe; et quel
-choix de princes et de princesses, de marquises et
-de ducs, les vrais et les faux, les plus solidement
-rivés dans l'opinion publique comme les plus
-notablement compromis! Et que de Majestés, les
-régnantes et les déchues, les</i> celles <i>en exil, les
-déposées et celles à la veille de l'être! les
-rois sans liste civile et les ex-reines encombrées
-de budgets, les vrais budgets, ceux des économies
-du règne. Et que sais-je encore! toutes les
-unions morganatiques, toutes les anciennes maîtresses
-d'empereurs, tout le stock des ex-favorites!
-Et des croupiers épousés par de millionnaires
-Yankees, et des tziganes enlevés par des princesses,
-et des ex-marmitons devenus secrétaires<span class="pagenum"><a name="Page_17" id="Page_17">[Pg 17]</a></span>
-de princes, et des pianistes déconcertants pour
-tous les concerts intimes, Liszt, Franck et Chopin
-toutes les phtisies roucoulantes de Schumann,
-des artilleurs aimés par de grandes tendresses,
-des cochers pour baronnes moscovites et des
-Alpins pour boyards nihilistes, théosophistes et
-voyageurs; et là-dessus quel inénarrable lot de
-vieilles dames! les vieilles dames!!! Et Vanonges
-scandait les mots: les vieilles dames!</i></p>
-
-<p><i>La Riviera est leur patrie imméritée; nulle part
-vous ne rencontrerez pareille collection de jeunes
-centenaires et d'autruches pavoisées. Certains
-matins soleilleux de la Promenade des Anglais
-valent les fresques d'Orcagna au Campo Santo
-de Pise. Pas besoin d'aller en Italie, vous avez ici
-le même ciel et les mêmes ostéologies récrépites
-à neuf, retapées et fardées. Le climat les prolonge,
-mais notre œil en souffre. Et certains soirs, à
-l'Opéra de Nice donc, il y a des entr'actes où la
-salle apparaît macabre avec tous ces siècles dans
-les loges entassés. C'est à croire qu'on ne ferme
-pas les cimetières, la nuit, et que les macchabées
-s'en échappent; et le maquillage de ces belles
-ancestrales! Il y en a de si blêmes sous leurs bouclettes<span class="pagenum"><a name="Page_18" id="Page_18">[Pg 18]</a></span>
-blondes qu'on les croirait poudrées avec
-de la râclure d'ossements; mais leurs modes sont
-si charmantes et leurs diamants d'une eau si
-pure qu'il faut bien leur pardonner. Toutes, du
-reste, sont nobles: baronnes, vicomtesses, comtesses
-et marquises. Voyez ici chez mon père,
-sauf Amforti et vous, nous sommes tous titrés.
-O Riviera, Riviera, bleu paradis des rastaquouères
-et des déséquilibrés, les faux nez y fleurissent
-encore plus que le mimosa, les faux nez et
-les faux noms et les faux titres. Cela nous vient
-en traversant le Var, ce Rubicon des Alpes-Maritimes.</i></p>
-
-<p><i>A part cela, le pays est divin; il le serait
-peut-être moins sans cela. C'est l'ombre nécessaire
-au tableau, bien petites ombres dans l'étincellement
-de lumière et les immenses nappes de ciel
-de ce prestigieux climat. Attendez seulement un
-mois, quand les amandiers seront en fleurs et
-que le bleu du large s'éclaboussera de floconnements
-roses qui seront autant de branches de
-pruniers et de pêchers; c'est alors que vous sentirez
-monter des golfes et des promontoires la
-poésie virgilienne de nos vergers d'oliviers. Avril<span class="pagenum"><a name="Page_19" id="Page_19">[Pg 19]</a></span>
-sur la Riviera! Ah! la silhouette violâtre du
-rocher d'Ezet et du Carnier, les arabesques d'or
-de l'Estérel dans le couchant, là-bas, à l'extrémité
-de la baie des Anges, la nostalgie des voiles
-latines tachant de rouille l'horizon, et sur le
-bloc des môles cette eurythmie antique: les pieds
-nus des pêcheurs! C'est alors que vous les retrouverez
-à tous les tournants de route, les coins
-d'Italie, de Sicile et d'idylles dont nous portons
-en nous le rêve ou le souvenir. Avril, quand les
-affreux Cooks du carnaval ont disparu, emportés
-par les derniers trains de plaisir et que les
-Altesses sont signalées. Avril, quand Édouard VII
-à Cannes et Léopold à Beaulieu déchaînent à
-toute vitesse, le long de la Corniche, toutes les
-courses à l'abîme des grands automobiles.</i></p>
-
-<p><i>Martingales et poudres de riz, soda-water et
-relents de pétrole, cake-walks, gigues et tarentelles,
-tableaux vivants et premières de Gunsbourg,
-comptes rendus du</i> Petit Niçois, <i>de
-l'</i>Éclaireur <i>et du</i> Monde Élégant, <i>annonçant
-vingt-cinq matinées par jour et, le soir, les cinquante
-débuts de cinquante chanteuses mondaines
-toutes étrangères, de Boston, de Milan, de Varsovie<span class="pagenum"><a name="Page_20" id="Page_20">[Pg 20]</a></span>
-ou de Berlin; réceptions annoncées, clamées
-et réclamées de toutes les noblesses d'hier, d'aujourd'hui
-et de demain; soirées privées et bals
-d'hôtels, prose enchantée du</i> Nice littéraire <i>et
-du</i> Petit Monégasque <i>célébrant l'arrivée du
-trust de charbon, du roi du cuivre et de l'empereur
-du bœuf salé, iris noirs de Suze, iris verts
-de Menton, œillets du Var et violettes de Parme,
-c'est alors que toute la Riviera flamboie, rutile,
-grouille et poudroie dans de la clarté, dans du
-vacarme, dans des parfums et du mistral.</i></p>
-
-<p><i>O les grandes orgues du vent dans les sapins
-du cap d'Antibes et les élégies de Mme de Montgommery
-à travers les chines verts du cap Martin!</i></p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_21" id="Page_21">[Pg 21]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a name="AME_DE_FEMME" id="AME_DE_FEMME">AME DE FEMME</a></h2>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h3><a name="AME_I" id="AME_I">I</a></h3>
-
-<h3>SUITES DE VEGLIONE</h3>
-
-
-<p>&mdash;Tu n'es pas encore couchée, grand'mère?
-A ton âge? Tu vas prendre mal.&mdash;Les cimetières
-sont donc ouverts la nuit?&mdash;Le service
-de la voirie est bien mal fait!&mdash;Il n'y a pas de
-police de morts, à Nice?&mdash;Un beau domino,
-mais un fichu corset.&mdash;De 1840 au moins? Il
-date.&mdash;Madame est riche.&mdash;N'ôte pas ton
-masque! Comme tu regardes les hommes, mâtin!
-quels yeux!&mdash;Ceux de ton temps étaient mieux,
-avoue-le.&mdash;Combien tu regrettes... Ton temps
-perdu.&mdash;Laissez donc, madame en guette un
-petit de son âge.»</p>
-
-<p>Les sarcasmes pleuvaient sur le domino réfugié,<span class="pagenum"><a name="Page_22" id="Page_22">[Pg 22]</a></span>
-cerné, acculé dans un angle du couloir.
-C'était au dernier veglione de Nice: une bande
-de joyeux fêtards avait fait cercle autour du
-camail et de la robe de moire d'un masque
-hermétiquement clos: deux tours d'Alençon soigneusement
-ramenés et rabattus sur un loup,
-dont le satin jaune luisait.</p>
-
-<p>La femme qui se dissimulait sous ce double
-voile n'était pas, ce soir de mardi gras, en quête
-d'aventure. Engoncée de soie roide, la taille
-volontairement volumineuse... et méconnaissable
-sous les plis d'un domino ample, le masque
-dévisageait obstinément tous les hommes et
-d'un œil de policier fouillait les recoins de la
-salle et des couloirs. L'inconnue allait, uniquement
-préoccupée de découvrir quelqu'un, et ce
-quelqu'un, le hasard s'obstinait à ne pas le mettre
-sur ses pas. Déjà depuis deux heures, le domino
-jonquille rôdait inquisiteur, en arrêt devant tous
-les groupes, inventoriant dans un forcené
-pourchas les consommateurs du buffet, les flirteurs
-du foyer et les danseurs du bal.</p>
-
-<p>Son manège avait fini par intriguer quelques
-habits noirs. Indifférente à toutes les attaques,<span class="pagenum"><a name="Page_23" id="Page_23">[Pg 23]</a></span>
-à la moindre tentative d'emprise la femme se
-dégageait prestement, glissait comme une anguille
-entre les mains fureteuses, et, murée
-dans son silence, poursuivait sa chasse à la
-porte des loges et dans les plus infimes couloirs.</p>
-
-<p>Piqués au vif, quelques noceurs avaient résolu
-d'en avoir le cœur net. Ils avaient guetté le
-domino jaune et, le cernant au bas d'un petit
-escalier, l'avaient acculé dans un coin. Le domino
-était devenu cible, on le criblait maintenant de
-saillies mordantes. La main finement gantée,
-l'étroitesse du pied moulé dans les jours d'un
-bas de soie noire avaient trahi une élégante. La
-femme traquée ne disait pas un mot: à petits
-coups cinglants d'éventail elle décourageait les
-mains entreprenantes et tenait en respect les
-oseurs: mais aux pires hypothèses sur son physique
-et sur son âge elle opposait un mutisme
-obstiné. En vain la lâcheté des mâles surexcités
-l'insultait-elle maintenant à cœur joie; la goujaterie
-de ses agresseurs ne faisait pas tressaillir
-un pli du domino. Seulement, parfois,
-sous les dentelles et le satin du loup deux yeux
-d'acier flambaient étrangement.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_24" id="Page_24">[Pg 24]</a></span></p>
-
-<p>Des gens avaient fini par s'attrouper autour
-de ce combat d'une femme isolée contre huit
-hommes, et de Bergues avait fait comme les
-autres, curiosité ou désœuvrement, dans la tristesse
-tumultueuse et morne de ce bal.</p>
-
-<p>D'autres dominos s'étaient mis de la partie:
-«Démasquez-le, braillait une fille à demi-nue
-dans les velours ciselés et les brocarts déteints
-d'une dogaresse de louage, c'est un homme!
-Démasquez-le!» Et chatouillée par deux cavaliers
-à faux nez, la Vénitienne d'occasion se
-renversait et s'offrait avec un rire hystérique.</p>
-
-<p>Le domino se taisait toujours, mais les ripostes
-de son éventail étaient devenues rageuses. Un
-énervement gagnait l'inconnue, ses coups maintenant
-faisaient mal.</p>
-
-<p>«Tu te fâches...», mais, bousculant le groupe
-qui l'emprisonnait, la femme venait de se frayer
-un brusque passage vers deux dominos de satin
-blanc, tout à coup surgis à la porte du foyer.
-Depuis leur apparition, ses étranges yeux clairs
-ne quittaient plus le couple.</p>
-
-<p>Le domino jonquille allait droit à eux et d'un
-geste emporté, sans que rien n'eût fait prévoir<span class="pagenum"><a name="Page_25" id="Page_25">[Pg 25]</a></span>
-une telle violence, en un clin d'œil arrachait
-aux deux déguisés leurs loups. Démasqués, les
-deux dominos, un jeune homme et une jeune
-femme demeuraient figés de stupeur. C'était un
-tollé général. On huait l'incorrection du domino
-jonquille.</p>
-
-<p>La femme qui venait de commettre cet acte
-inqualifiable, balbutiait, tremblante et d'une
-voix étranglée: «Pardon, pardon, je me suis
-trompée.» Le couple qu'elle venait d'insulter si
-gravement n'était pas celui qu'elle cherchait;
-mais le public n'admettait pas sa méprise. Celle
-qui venait de s'en rendre coupable était assiégée,
-insultée, molestée par la foule; on s'ameutait
-dans les couloirs.</p>
-
-<p>«Démasquez-le, démasquez-le, braillaient des
-voix devenues peuple, c'est un homme!» Déjà
-des mains se tendaient vers les dentelles et le
-loup du masque.</p>
-
-<p>La femme, atterrée, ne se défendait plus. De
-Bergues, poussé maintenant au premier rang
-des curieux, lisait dans la pâleur des yeux devinés
-un tel effroi, une telle détresse qu'il s'en
-sentait tout remué. Il écartait les agresseurs, et,<span class="pagenum"><a name="Page_26" id="Page_26">[Pg 26]</a></span>
-s'emparant du bras de la misérable: «Laissez,
-je connais madame. C'est une malade, une
-malheureuse malade. De grâce, messieurs, un peu
-de courtoisie, ne molestez pas une femme...
-Vous étouffez madame! je vous garantis que c'est
-une femme...»</p>
-
-<p>L'assurance de son ton, son encolure et sa
-prestance en imposaient; la voix de de Bergues
-faisait taire les murmures. De vagues engueulades,
-des gouailleries de bal masqué s'éteignaient
-dans une rumeur.</p>
-
-<p>Le domino jaune avait posé son bras sur celui
-de de Bergues. «Appuyez-vous sur moi, madame,
-soyez sans crainte. Où dois-je vous conduire?&mdash;A
-ma voiture, répondit moins une voix qu'un
-râle, le numéro 1.229.</p>
-
-<p>La femme maintenant défaillait: de Bergues
-devait la soutenir. Il descendait lentement l'escalier,
-un chasseur hélait le fiacre, le jeune homme
-mettait le domino en voiture.&mdash;Votre nom,
-votre carte, monsieur, implorait un souffle, que
-je sache au moins à qui je dois... Merci, merci.
-Voulez-vous dire au cocher de retourner où il
-m'a prise, à l'hôtel d'où je viens.»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_27" id="Page_27">[Pg 27]</a></span></p>
-
-<p>Et la portière se refermait sur l'inconnue.</p>
-
-<p>De Bergues avait tout à fait oublié cette aventure,
-quand, à trois semaines de là, le courrier
-du matin lui apportait une longue enveloppe de
-bristol résistant et bleuâtre timbrée d'argent mat;
-l'écriture lui était complètement étrangère.</p>
-
-<p>Le jeune homme faisait sauter le cachet.</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0"><i>La Pergola. Antibes.</i><br /></span>
-</div></div>
-
-<p><i>La duchesse d'Eberstein-Asmidof serait heureuse
-de recevoir M. Henri de Bergues à la
-Pergola. Elle lui serait même reconnaissante de
-vouloir bien ne pas trop différer sa visite. La
-duchesse sera chez elle le lundi, le mercredi et
-le vendredi de la semaine prochaine, de trois à
-sept. M. Henri de Bergues sera le bien venu.
-Inutile que M. Henri de Bergues prévienne la
-duchesse de sa visite. On ose absolument compter
-sur lui.</i></p>
-
-<p>Le billet laissait le jeune homme rêveur.</p>
-
-<p>La Pergola, la duchesse d'Eberstein-Asmidof.</p>
-
-<p>De Bergues ne connaissait que trop de réputation
-la châtelaine de la Pergola. Ses déportements<span class="pagenum"><a name="Page_28" id="Page_28">[Pg 28]</a></span>
-étaient depuis dix ans la fable et le scandale
-de la Riviera; le domaine d'Antibes avait
-lui-même sa légende.</p>
-
-<p>On y montrait la place où le comte Zicco, un
-des amants de la duchesse, s'était tué dans une
-chute de cheval, et cela dans une des allées du
-parc. La monture emballée avait buté contre un
-cactus géant, et l'homme désarçonné, pris entre
-sa bête et les dards onglés et coupants de la
-plante, était mort. La duchesse avait fait enterrer
-son amant à la place même du désastre. En
-Riviera on ne refuse rien aux millions et surtout
-aux millions des personnalités princières, et la
-duchesse était par sa mère une Scatelberg-Emerfield.</p>
-
-<p>De branche allemande, elle avait épousé à seize
-ans le duc d'Eberstein-Asmidof qu'on disait impuissant.
-Les Asmidof n'avaient pas d'enfants. A
-la cour de Finlande on avait tout d'abord excusé
-les écarts de la jeune femme, mais le scandale
-de ses caprices avait pris un tel retentissement,
-que le grand-duc régnant avait dû prier le jeune
-ménage d'aller donner ailleurs le spectacle de
-ses fantaisies.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_29" id="Page_29">[Pg 29]</a></span></p>
-
-<p>La Riviera en avait hérité. Depuis dix ans
-cette Allemande, qui devait avoir maintenant dépassé
-la quarantaine, trouvait moyen d'étonner
-la Côte d'Azur; et la côte est pourtant assez blasée
-sur les excentricités de ses hôtes.</p>
-
-<p>Le duc d'Eberstein n'existait pas pour sa
-femme. Musicien accompli, piqué même de la
-folie de la composition et tout acquis à la manière
-de Wagner, il passait ses journées et une partie
-de ses nuits à élaborer de pénibles opéras que ne
-montait pas Monte-Carlo. Sa femme n'existait
-pas pour lui. Toutes ses préférences étaient
-pour l'harmonie, le contre-point, la fugue et
-quelques vagues compositeurs ou musicastres
-qu'il hébergeait à tour de rôle à la Pergola, jusqu'à
-concurrence de quelque nouveau favori, car
-les engouements du duc étaient plutôt brefs.</p>
-
-<p>Ceux de la duchesse avaient plus de durée.
-Cette Allemande était une passionnée, mais elle
-avait la main malheureuse et ses amants avaient
-des fins assez tragiques. Ses amants... c'est-à-dire
-on en citait deux, le Hongrois, le comte
-Zicco, mort si malencontreusement à la Pergola
-dans une promenade matinale, et le beau chevalier<span class="pagenum"><a name="Page_30" id="Page_30">[Pg 30]</a></span>
-Contaldini, tombé dans une crevasse pendant
-un séjour du duc et de la duchesse à Saint-Moritz.
-Le nouvel amant accompagnait, cet été-là,
-le couple dans les Alpes.</p>
-
-<p>La duchesse était, bien entendu, étrangère à
-tous ces trépas, et jamais un soupçon ne l'avait
-effleurée, mais elle en gardait une auréole sinistre.
-Dans le pays cette exsangue et maigre
-duchesse Wilhena passait pour avoir le mauvais
-œil. On lui prêtait d'autres aventures.</p>
-
-<p>Un dimanche de Carnaval, où elle s'était risquée
-sous le loup dans les rues de Cannes et
-s'était mêlée au corso populaire, en quête, on le
-voulait..., d'émotions anonymes, elle aurait été
-reconnue et démasquée par des pêcheurs. L'intervention
-de la police l'avait seule préservée de
-l'insulte.</p>
-
-<p>Qu'y avait-il de vrai dans tout cela? L'amant
-actuel de la duchesse, un Américain à peau
-blanche tacheté de son, master Thomas Barret, un
-roux râblé à mufle de dogue avec, dans les yeux
-bougeurs, la clarté d'eau de deux étranges prunelles
-vertes, la désespérait de ses frasques et
-lui coûtait des sommes. L'Américain était<span class="pagenum"><a name="Page_31" id="Page_31">[Pg 31]</a></span>
-coureur et joueur. La misérable était folle de cet
-amant, le dernier peut-être, car la duchesse n'avait
-jamais été jolie, et maintenant la quarantaine
-l'alourdissait. Les sports, le surmenage
-d'une vie sentimentale et nerveuse, ses coups de
-tête et de cœur avaient brouillé son teint, flétri
-ses yeux. Elle se cramponnait à cet ultime
-amour avec l'énergie désespérée d'une femme
-qui se noie et n'en était plus à se compromettre.
-Elle avait déjà tout osé, tout commis pour ce
-beau Saxon au mufle carré et court.</p>
-
-<p>C'est à tout cela et à bien d'autres choses
-encore que songeait de Bergues dans le rapide
-de Nice à Cannes. Il le quitterait à Antibes pour
-se rendre à l'invitation de la duchesse.</p>
-
-<p>Il s'était enfin décidé à tenter le voyage; une
-certaine appréhension lui étreignait l'estomac et,
-plus ému qu'il n'eût voulu se l'avouer, le jeune
-homme se laissait secouer par la trépidation des
-freins en se demandant qu'est-ce que pouvait
-bien lui vouloir l'Allemande de la Pergola.</p>
-
-<p>Sa fatuité n'allait pas jusqu'à redouter pour
-lui un caprice de l'Altesse. Tout enchanté qu'il
-fût de sa personne, de Bergues était édifié sur<span class="pagenum"><a name="Page_32" id="Page_32">[Pg 32]</a></span>
-son physique; il n'avait ni l'élégance rare d'un
-Zicco, ni les yeux admirables d'un Contaldini, ni
-le rable prometteur d'un Barett... mais tout de
-même, est-ce qu'on pouvait savoir avec ses
-créatures! Et décontenancé, de Bergues sentait
-sourdre en lui des effarements de Joseph.</p>
-
-<p>«Antibes, trois minutes d'arrêt.»</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_33" id="Page_33">[Pg 33]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h3><a name="AME_II" id="AME_II">II</a></h3>
-
-<h3>UNE AME DE FEMME</h3>
-
-
-<p>De Bergues traversait une enfilade de vastes
-salons; les mollets cambrés d'un laquais en bas
-de soie le précédaient; des escarpins à semelles
-feutrées glissaient sans bruit sur les parquets
-luisants, miroités de reflets. Des losanges et des
-rosaces, bois de rose et bois des îles, aggravaient
-encore la solitude des pièces. Un valet de pied,
-debout contre une porte, en ouvrait les battants
-et introduisait de Bergues dans un fumoir.</p>
-
-<p>C'était une haute salle en rotonde et qu'une
-immense glace sans tain éclairait toute, une
-glace incurvée, dont l'épaisseur épousait la
-courbe de la muraille. Le bleu du ciel et le bleu
-du large entraient à la fois par la baie, on se
-serait cru en pleine mer. Cette chambre de bord<span class="pagenum"><a name="Page_34" id="Page_34">[Pg 34]</a></span>
-était meublée de confortables sièges anglais,
-divans de cuir et fauteuils de Maple. Il y régnait
-une atmosphère de maryland, de tabac turc et
-d'opoponax; des très beaux tapis d'Orient, fond
-rose et fond vert, et, sur une lourde table d'acajou,
-d'énormes roses Paul Néron dans une buire
-de cristal étaient le seul luxe de ce fumoir.</p>
-
-<p>De Bergues le parcourait d'un regard et
-presque en même temps une porte latérale s'ouvrait
-à gauche, livrant passage à une femme.
-Elle entrait d'un pas délibéré, presque masculin
-et tendait la main au jeune homme: «Merci
-d'être venu, monsieur, et pardonnez-moi la
-liberté grande que j'ai prise en vous priant de
-venir ici; mais je tenais à vous remercier d'une
-précédente courtoisie. Vous n'êtes pas inconnu
-pour moi». Et la duchesse, se laissant tomber
-dans un fauteuil de cuir, invitait de Bergues à
-s'asseoir.</p>
-
-<p>Tout cela avait été si prompt et si imprévu,
-qu'il avait à peine eu le temps de l'examiner. La
-duchesse avait croisé négligemment une jambe
-sur l'autre dans une pose abandonnée et virile
-et se prêtait maintenant à l'examen. C'était une<span class="pagenum"><a name="Page_35" id="Page_35">[Pg 35]</a></span>
-grande femme aux épaules carrées et aux hanches
-absentes, bâtie comme un uhlan et qui n'avait
-plus ni fraîcheur ni jeunesse; le teint gâté
-par le grand air, les paupières meurtries et les
-lèvres fanées par la fièvre achevaient la disgrâce
-d'un visage chevalin, mais elle avait des mains
-admirables, des mains longues et blanches aux
-doigts fuselés, sans un joyau d'ailleurs...; et ses
-cheveux, tordus en câble sur une nuque violente,
-étaient d'un or solide et lourd. Coiffée par eux
-d'un casque de métal, la duchesse étonnait par
-le contraste de sa face sombre avec la clarté de
-cette coruscante toison.</p>
-
-<p>Plus on la regardait, plus on voulait la regarder.
-Sa laideur n'était qu'apparente. Une souplesse
-de félin animait et brisait ce corps un peu
-massif de jeune guerrier; la vivacité de ses
-gestes, leur brusquerie voulue n'en excluaient
-pas une langueur passionnée et même dans son
-attitude garçonnière de sportswoman aux jambes
-croisées, il y avait comme une ardeur
-offerte.</p>
-
-<p>Elle était sans grâce, mais non sans charme,
-inattendue et déconcertante. Ses moindres mouvements<span class="pagenum"><a name="Page_36" id="Page_36">[Pg 36]</a></span>
-avaient de la race et, si la face ravagée
-et vieillie accusait plus de quarante ans, d'inoubliables
-yeux vivaient sous ses paupières lasses,
-des yeux gris et changeants, couleur de sardoine,
-cette pierre étrange dont l'éclat s'avive
-dans l'eau. Il y avait dans les prunelles de la
-duchesse comme une flamme sourde et, quand
-elle les posait sur vous, c'était la sensation
-d'une brûlure sur la peau et d'une cuisson au
-cœur.</p>
-
-<p>Il y eut un silence. La duchesse avait baissé
-les yeux pour mieux laisser de Bergues la contempler.
-Elle les relevait brusquement et, les
-plantant hardiment dans ceux du jeune homme:
-«Vous ne me reconnaissez pas?» Et sa voix
-sifflait un peu ironique. «Il faut croire que
-j'étais bien masquée. Je ne veux pas laisser plus
-longtemps d'équivoque entre nous, monsieur, je
-suis le domino du dernier Veglione, le domino
-jonquille, que vous avez si spontanément et si
-généreusement défendu contre la goujaterie
-du public des couloirs. Vous avez été tout simplement
-héroïque, monsieur, ne vous défendez
-pas; car, en vous interposant entre moi et la<span class="pagenum"><a name="Page_37" id="Page_37">[Pg 37]</a></span>
-foule, vous affrontiez le pire des dangers, le ridicule.
-J'étais grotesque, je le sais, volontairement
-grotesque, je ne voulais pas être reconnue et,
-quand les hommes d'esprit de cette morne fête
-me traitaient de travesti et de vieille femme,
-rien ne me rassurait plus que leurs stupides
-attaques. Elles me prouvaient combien j'étais
-loin de leur pensée: mon incognito était bien
-gardé, mais ces deux dominos blancs sont passés,
-j'ai cru reconnaître le couple pour lequel
-j'étais venue, j'ai perdu la tête et j'ai risqué ce
-malheureux geste. Ce geste a déchaîné la foule
-et sans vous j'étais perdue. J'ai vu le moment
-où j'allais être démasquée, déshabillée peut-être
-par des mains féroces de manants et de mufles
-et j'ai connu le frisson des misérables femmes
-tombées au pouvoir de l'émeute, les jours de
-fureur populaire. Quand, fendant le flot des
-masques, vous m'avez pris le bras pour me tirer
-de cette impasse, saviez-vous à quoi je songeais,
-sous mon loup et mes dentelles? C'est fou et
-c'est ainsi: à la princesse de Lamballe égorgée
-par les Septembriseurs; oui, dans ce Veglione,
-c'est la princesse de Lamballe, assommée et<span class="pagenum"><a name="Page_38" id="Page_38">[Pg 38]</a></span>
-dépecée au seuil de la Force, dont la vision s'imposait
-obsédante au milieu de toutes ces faces
-gouailleuses et de ces masques ricaneurs.</p>
-
-<p>«... Et vous, vous êtes venu. Seul entre tous,
-vous avez deviné mon affreuse détresse, mon
-angoisse et ma terreur! J'étais si malheureuse
-ce soir-là, si malheureuse! Et sans me connaître,
-mais ému de pitié pour l'être douloureux que
-vous deviniez en moi, vous avez tenu tête à
-ces brutes, vous avez dit... ce qu'il fallait dire,
-je ne sais plus quoi et vous m'avez offert votre
-bras... et le cauchemar s'est dissipé et, vingt
-minutes après, j'étais à mon hôtel; en sûreté et
-je pouvais croire que j'avais fait un mauvais
-rêve... et voilà pourquoi je vous tends mes deux
-mains, monsieur, en vous disant merci du fond
-du cœur.»</p>
-
-<p>La duchesse s'était levée et avait pris les mains
-de de Bergues dans les siennes.</p>
-
-<p>Elle le regardait de haut en bas, le dominant
-de tout son buste et semblant jouir de sa confusion.
-«Et nous pourrions en rester là. Vous
-m'avez sauvée, je vous ai remercié. J'ai tenu
-à le faire de vive voix et chez moi; le valet de<span class="pagenum"><a name="Page_39" id="Page_39">[Pg 39]</a></span>
-pied pourrait maintenant vous reconduire et
-tout serait dit, l'aventure serait terminée. Quand
-vous m'avez délivrée de toute cette racaille, vous
-ignoriez que vous preniez la défense de la
-princesse d'Ebernstein Asmidoff. Votre pitié
-d'homme et votre courtoisie de galant homme
-vous ont seules poussé à cet acte... Mais je ne
-me croirai pas, moi, une Scaterberg-Eberfield,
-si je m'en tenais là.» Et sur un mouvement irréfléchi
-de de Bergues. «Vous saurez pourquoi
-j'étais à ce bal, et d'autres choses encore. Il me
-plaît de me confesser un peu à vous, je suis
-protestante et j'ignore la confession. Oh! ce
-n'est pas que je veuille me justifier. Toute gâchée
-que soit ma vie, tout ce que j'ai fait, je le
-referais encore si la chose était à refaire, mais
-cela me soulagera de causer un peu avec vous;
-cela débridera l'abcès comme disent les chirurgiens.
-Si je vous prends comme confident, c'est
-que dans ma vie déjà longue de femme de quarante
-ans, vous êtes le premier galant homme et
-le premier honnête homme peut-être qu'il m'ait
-été donné de rencontrer, oh! je n'excepte même
-pas le duc. Avant votre rencontre (j'ai eu des<span class="pagenum"><a name="Page_40" id="Page_40">[Pg 40]</a></span>
-amants, pourquoi m'en cacherai-je, toute l'Europe
-le sait, et ceux, que j'ai eus dans ce pays,
-ont pris soin de le clamer sur la Riviera). Avant
-votre rencontre, tous ceux que j'ai connus: des
-poupées, des ruffians ou des goujats... Je suis
-mal mariée, je ne suis pas jolie, j'ai des millions
-et je suis née indépendante, le duc me laisse
-libre de mes actions. Vous jugez de ma vie, moi
-qui eusse été une épouse et une mère admirables
-si j'avais eu un mari et des enfants... Le duc
-n'est qu'un musicien, n'insistez pas. Oui, c'est
-ainsi. Des cerveaux vides et de gros appétits de
-plaisir et d'argent, voilà ce que j'ai trouvé toujours
-autour de moi. Et la présence de tels êtres
-dans mon ombre est logique: ma naissance et
-ma situation ont fait de moi une proie...</p>
-
-<p>«Tayaut! En chasse! la meute des bas instincts
-est accourue, toutes les convoitises allumées
-me traquent et m'ont traquée, c'est la curée de
-la duchesse d'Ebernstein Asmidoff. On me dit
-si follement généreuse, n'est-ce pas, monsieur?»</p>
-
-<p>Et sur un geste de de Bergues: «Ne protestez
-pas, vous connaissez Thomas Barett, l'Américain
-que l'on me prête pour amant et qui l'est<span class="pagenum"><a name="Page_41" id="Page_41">[Pg 41]</a></span>
-en effet. C'est pour lui que j'étais à ce Veglione.
-On m'avait prévenue qu'il y serait avec une autre
-femme, et une femme jeune, jolie, et qu'il
-désire et qu'il aime, car moi... On n'aime pas la
-duchesse d'Ebernstein, on en est l'amant. Oui,
-c'est ainsi, je n'ai aucune illusion sur Thomas
-Barett, je le méprise et je l'adore: c'est de la
-bassesse, mais c'est aussi de l'amour. Le mépris
-n'exclut pas la passion, au contraire, et les manuels
-d'éducation pour jeunes filles établissent
-seuls qu'on ne peut aimer que ce qu'on estime:
-leçons de cithare et romances sans paroles de
-Mendelssohn, cela est du même bateau, comme
-vous dites dans votre argot français.</p>
-
-<p>«Donc, j'aime Thomas Barett, je l'aime follement,
-éperdument, avec la frénésie d'une
-femme qui se meurt, car, après lui, je le sens,
-je n'aurai plus le courage de renouer une autre
-intrigue. Les miroirs ne mentent pas, je sais
-quelle figure m'a faite l'amour de l'amour. Après
-Barett, que je chéris lâchement pour tout le mal
-qu'il me fait, je n'aurai plus de liaison et je glisserai
-froidement au libertinage: ce sera la passade
-à l'heure ou à la nuit avec les croupiers<span class="pagenum"><a name="Page_42" id="Page_42">[Pg 42]</a></span>
-de cercle, les musicanti, les cochers de grande
-remise et les coureurs de vélodromes, clientèle
-habituelle de toutes les vieilles belles échouées
-en Riviera.»</p>
-
-<p>Et avec une flamme bleue dans ses prunelles
-apparues agrandies, toute sa pauvre face transfigurée
-par la passion: «Aussi, quand le lundi
-gras, un billet anonyme me prévenait que
-Thomas Barett, que je croyais à Paris (<i>il avait
-pris congé de moi le samedi</i>) se cachait à Nice
-avec une jeune maîtresse, qu'ils y suivaient les
-fêtes du Carnaval et assisteraient le mardi au
-Veglione de l'Opéra, tout mon sang ne faisait
-qu'un tour.</p>
-
-<p>«Le billet donnait le détail de leur journée de
-la veille. Ils avaient été à la Redoute après avoir
-suivi dans la journée la bataille des confettis.
-On ne savait où ils étaient descendus, mais une
-indiscrétion de costumier avait révélé la couleur
-des dominos qu'ils porteraient au Veglione du
-mardi. Barett et son amie seraient en satin
-blanc fleuri d'œillets et de mimosas. La lettre
-était signée: <i>Une femme qui se venge, car elle
-l'aimait comme vous</i>.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_43" id="Page_43">[Pg 43]</a></span></p>
-
-<p>Cette lettre! le cœur me chavirait sous les
-côtes en la lisant, et j'avais dans les veines le
-froid de la mort et la brûlure de la fièvre. Une
-angoisse m'étouffait, car cette lettre était la preuve
-de la double trahison.</p>
-
-<p>«Trompée, certes, je savais qu'il me trompait
-depuis longtemps, mais pas avec cette duplicité
-et ce cynisme, dans le pays même, à une heure
-d'Antibes où personne n'ignore que cet homme
-est mon amant, et puis je le haïssais pour ce
-dernier mensonge, ce départ prétexté à Paris!
-Il avait menti comme une fille, lui que je croyais
-un homme; alors la fureur m'aveuglait; et décidée
-à tout, avide de scandale, je partais pour
-Nice, y descendais à l'hôtel et allais à ce Veglione.
-Vous m'y avez vue rôder, comme une
-bête blessée, au milieu des quolibets des couloirs;
-vous avez vu mon geste et vous avez
-deviné ma détresse, ma honte et ma douleur.
-Pourquoi reviendrais-je sur cette scène? Vous
-m'avez secourue, défendue, sauvée; votre bonté
-vous a averti, vous, et vous avez eu pitié de
-l'agonie d'âme que je traînais, ce jour-là, au
-milieu de ces viveurs.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_44" id="Page_44">[Pg 44]</a></span></p>
-
-<p>«On m'avait dupée, bafouée, on avait tablé sur
-ma passion et ma jalousie; quelqu'un avait pris
-comme hochet et mon angoisse et ma peine. Et
-l'instigateur de cette abominable comédie, l'auteur
-de la lettre dénonciatrice, savez-vous où je
-le découvrais? Chez moi, le lendemain même,
-à ma table. A sa façon mielleuse de s'informer
-de ma santé, à son inquiétude affectée à propos
-de ma pâleur et de la cernure de mes yeux, à la
-joie mal dissimulée de son regard faux et cruel,
-je reconnaissais dans mon mari l'affreux mystificateur
-de la nuit. C'est le duc qui m'avait fait
-adresser cette lettre, je n'en pouvais plus douter.
-Le rayonnement de toute sa face de fourbe le
-trahissait encore plus que son effort d'obséquiosité.
-Ebernstein avait ajouté cette lâcheté à tant
-d'autres, car le duc... si vous saviez, si vous
-saviez...»</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_45" id="Page_45">[Pg 45]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h3><a name="AME_III" id="AME_III">III</a></h3>
-
-<h3>IDYLLE PRINCIÈRE</h3>
-
-
-<p>«&mdash;Le duc! mais il a été le mauvais génie
-de mon existence. C'est lui qui m'a faite ce que
-je suis! Son ombre a pesé sur toute ma vie. Si
-vous saviez, si vous saviez!...» La duchesse
-s'était levée et, appuyée des deux mains sur
-la table, regardait éperdument de Bergues dans
-les yeux, puis elle se laissait retomber sur le
-divan, le bras gauche posé sur un coussin; de
-la main droite elle s'appliquait sur la joue une
-grosse rose prise à la gerbe de la buire de
-cristal. Elle rafraîchissait ainsi aux pétales la
-fièvre de ses pommettes; la honte les avait faites
-brûlantes. Elle continuait de se tamponner le
-visage avec la fleur; et ce mouvement machinal,
-le jeune homme se souvenait l'avoir déjà<span class="pagenum"><a name="Page_46" id="Page_46">[Pg 46]</a></span>
-surpris chez des êtres malades de la poitrine, à
-l'heure où monte la fièvre du soir.</p>
-
-<p>«Je n'ai pas à me défendre, je ne cherche
-pas à me justifier, mais pourtant si j'avais eu
-un autre mari, je ne serais pas descendue où
-j'en suis... le Duc! Si vous connaissiez l'enfance
-que j'ai eue dans cette petite cour patriarcale
-et démodée de Scaterberg, notre éducation
-et nos jeux de jeunes filles à mes sœurs et
-moi... Mes sœurs! si vous aviez connu mes
-sœurs!.., leurs yeux plus grands que l'innocence,
-leur belle santé d'âme et de corps, leur
-gaîté de pensionnaires dans ce grand parc
-d'Emerfield où nous voulait libres et grandies en
-pleine nature un père imbu des idées de Jean-Jacques
-et demeuré, en plein <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle,
-enthousiaste des <i>Confessions</i>. Et ce domaine
-d'Emerfield, au cœur du Tyrol autrichien, ses
-horizons de montagnes et de forêts séculaires,
-son immense parc aux pentes boisées de sapins,
-qui descendaient à un petit lac, un lac moiré
-d'ombre aux eaux bleu paon, comme le Konigsee
-de Salzbourg, ces paysages de légende et
-de rêve que célèbrent tous les conteurs allemands,<span class="pagenum"><a name="Page_47" id="Page_47">[Pg 47]</a></span>
-et les mœurs naïves des cœurs braves
-et simples que sont restés les montagnards de
-chez nous!... Dire que c'est dans cette fraîcheur
-et cet apaisement, parmi ces âmes robustes
-et saines, dans la gravité calme et souriante
-d'une vie contemplative que je suis née, que
-j'ai grandi, moi la duchesse d'Ebernstein-Asmidoff.
-Et le scandale de ma vie actuelle en
-Riviera a débuté par une enfance de princesse
-de conte, dans les parfums de résine et de
-menthe sauvage d'un parc héréditaire, parmi
-des reflets de neige et de bois de sapins, dans
-un pays de bûcherons, de pâtres et de chasseurs
-d'izards, au milieu du songe des lacs et du
-fracas des torrents!»</p>
-
-<p>La rose rouge que la duchesse appuyait sur
-ses joues s'était effeuillée. Elle en avait pris
-une autre et en promenait avidement les pétales
-sur son visage brun. On eût dit qu'elle respirait
-le parfum du passé dans celui de la fleur et
-demandait à cette amie odorante et muette le
-courage de poursuivre. La duchesse continuait.
-«&mdash;Mes sœurs étaient autrement jolies que
-moi, mais je passais bien à tort pour la plus<span class="pagenum"><a name="Page_48" id="Page_48">[Pg 48]</a></span>
-intelligente. J'avais surtout plus de décision,
-j'étais l'énergique de la famille. Il y a du sang
-espagnol dans notre branche, apporté là par
-une grand'mère, née Toloza-Cœli, et cette
-goutte de sang et de soleil, j'ai tout lieu de
-croire que c'est moi qui l'ai dans les veines.
-Mes sœurs étaient mélancoliques et douces,
-moi j'étais volontaire et taciturne et, petite
-fille, j'avais déjà ce teint de bile qui jure si violemment
-avec le blond de mes cheveux, et ces
-yeux d'orage qui autrefois furent beaux. J'étais
-aussi adroite à tous les sports. La décision de
-mon caractère, l'énergie que l'on me prêtait et
-ma réputation d'écuyère accomplie fixèrent le
-choix du duc régnant de Finlande: il demanda
-ma main à mon père pour son fils.</p>
-
-<p>«Le duc héritier (il a abdiqué depuis en
-faveur de son frère) était un grand jeune
-homme blond, régulièrement beau de cette beauté
-classique qu'ont tous les Ebernstein. Le duc
-Otto n'avait alors que vingt-cinq ans, moi j'en
-avais dix-neuf. Le prince de Finlande était assez
-sauvage; il vivait éloigné des affaires avec une
-horreur marquée pour les fêtes de la Cour; il<span class="pagenum"><a name="Page_49" id="Page_49">[Pg 49]</a></span>
-s'occupait passionnément de musique. Très artiste,
-son indifférence politique faisait craindre
-en lui une sorte de Louis II de Bavière, et l'assidue
-présence auprès de lui de Berkestoff, le
-compositeur russe, n'était pas faite pour endormir
-les appréhensions des siens. On redoutait
-fort à Milerschurt l'influence du favori.</p>
-
-<p>«Une femme de tête était nécessaire auprès
-de ce duc indolent et chimérique et l'on songea
-à moi. Le duc Otto vint à Emerfield, invité par
-mon père à la demande du sien; il se présenta
-en fiancé et j'aimais de suite, moi, de toutes
-les forces de mon sang et de mon âme ce
-beau prince mélancolique à la stature de dieu
-scandinave, au profil grave et fier de héros
-danois.</p>
-
-<p>«On nous maria...! Ce que furent ce mariage
-et la nuit de ces noces! L'une et l'autre appartiennent
-autant au drame qu'à l'opérette, tant
-le ridicule en fut tragique et déroutant... Le duc
-n'est pas même un vicieux, c'est pis. C'est un
-impuissant. Il y a dans le vice une fatalité et
-une tristesse qui peuvent émouvoir; et dans
-l'ardeur aveugle de certains aberrés à courir à<span class="pagenum"><a name="Page_50" id="Page_50">[Pg 50]</a></span>
-leur perte apparaît parfois le grandiose des destinées
-inévitables, toute la détresse des tares
-héréditaires, magnifiées dans Euripide et
-Eschyle. Le duc n'est qu'un frigide, comme on
-disait au grand siècle, mais compliqué d'un
-exaspéré misogyne. Il a l'horreur et la haine de
-la femme, pis, il a horreur et la haine de
-l'amour et c'est là son crime, car sa tare physique
-et la lâcheté de son mariage, de ce mariage
-consenti pour complaire aux siens, je les lui
-aurais pardonnées si dès le premier jour il ne
-s'était acharné et complu à semer dans ma vie
-la ruine et le désespoir.</p>
-
-<p>«Le baiser glacé dont il effleurait mon front,
-le premier soir au seuil de l'appartement nuptial,
-il ne le renouvela jamais. Je n'avais fait que
-changer de nom et de résidence et, de princesse
-de Scaterberg devenue duchesse d'Ebernstein,
-je n'en demeurai pas moins implacablement
-jeune fille. Quoique un peu déconcertée et surprise,
-je me serais résignée à mon sort, si les
-yeux moqueurs des autres femmes et les questions
-perfides des princesses ne m'avaient enfin
-avertie. J'étais seule, sans défense sur une terre<span class="pagenum"><a name="Page_51" id="Page_51">[Pg 51]</a></span>
-étrangère, ou ma qualité d'Autrichienne était
-presque une offense; il ne me fut bientôt plus
-permis d'ignorer l'hostilité de la Cour.</p>
-
-<p>«Echos de l'opinion populaire, certains
-journaux s'enhardirent jusqu'à l'insulte. On
-s'étonna de la stérilité de l'étrangère; le peuple
-réclama une grossesse. Je me cabrais et, enfin
-émue après dix mois d'affronts dévorés et subis,
-un soir je pris mon courage à deux mains et
-pénétrai chez le duc. Je l'informais de l'attitude
-des siens vis-à-vis de sa femme, et lui expliquais
-clairement ce que son peuple réclamait de
-moi.</p>
-
-<p>«Je me souviendrai toujours de cette soirée.
-Le duc était dans son cabinet de travail, installé
-devant une table où il notait une fugue qu'il
-avait composée quelques jours auparavant. Je
-vois encore les grandes orgues régnant au fond
-de la pièce et leurs tuyaux argentés qui montaient
-jusqu'au plafond. Il ne levait même pas
-la tête et continuait d'écrire; je posais une
-main sur une pile de partitions et, pendant que
-la plume criait sur le parchemin, je lui exposais
-ma requête. Ma voix me semblait étrangement<span class="pagenum"><a name="Page_52" id="Page_52">[Pg 52]</a></span>
-changée dans le silence. Le duc daignait
-enfin lever le front: «Des enfants, mais il ne
-tient qu'à vous d'en avoir, madame. Arrangez-vous
-en conséquence. Je vous laisse absolument
-libre, cela ne me regarde pas.»</p>
-
-<p>«Il s'était mis debout, me faisait un grand
-salut et, traversant le hall, pénétrait dans sa
-chambre. Il en poussait le verrou.</p>
-
-<p>«Je demeurai indignée, stupéfaite.</p>
-
-<p>«Et alors... la déchéance commença. Le duc
-l'avait voulu.</p>
-
-<p>«Ce fut d'abord lente, avec mille précautions
-et toutes les dérobades de l'hypocrisie, la première
-chute et le premier amant: un aide de
-camp de mon mari. Un étrange hasard m'en
-imposait depuis cinq mois la continuelle présence.
-Le comte Nurlo n'avait pour lui que sa
-prestance et sa moustache fine de bel officier. Il
-m'aima comme aux ordres et j'ai depuis soupçonné
-le duc de l'avoir posté là sur mes pas
-avec la consigne de devenir mon amant. Je me
-lassais vite de ce fantoche, j'étais ardente et
-volontaire. La révélation de l'homme avait
-éveillé en moi un tempérament. Après celui-là,<span class="pagenum"><a name="Page_53" id="Page_53">[Pg 53]</a></span>
-ce fut un autre, je n'avais encore que de la
-curiosité, mais combien sensuelle; mais d'intrigue
-en intrigue et d'aventure en aventure,
-dans cette Cour ennemie et complice, j'aboutissais
-vite au scandale. Il fut immense, aggravé
-des rumeurs équivoques qui couraient sur le
-duc. Il venait d'imposer à l'Opéra de Milerschurt
-la dernière œuvre de Berkestorff. Une
-cabale s'était formée contre le favori. A la première
-représentation de son <i>Néron</i>, des sifflets
-et des huées accueillirent notre entrée dans la
-loge ducale. <i>Claude</i> et <i>Messaline</i> furent les
-noms dont on nous salua; le public avait adopté
-l'époque du drame. La force armée fit évacuer
-la salle, ce fut un esclandre européen.</p>
-
-<p>«Le maître de la police fut destitué, mais le
-duc dut signer son abdication en faveur de son
-frère, et notre beau-père nous conseilla de
-voyager. En Finlande, les conseils sont des
-ordres. Les médecins prescrivaient le Midi pour
-le duc Otto. Surmené par les veilles et ses travaux
-de musicien, neurasthénique comme tout
-artiste, il était menacé de tuberculose et ne se
-rétablirait que sur la Riviera.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_54" id="Page_54">[Pg 54]</a></span></p>
-
-<p>«La Riviera! Le duc accueillait la décision
-paternelle comme une délivrance; il avait horreur
-de la Finlande et de la vie grossière et
-dure de ce pays. Il avait toujours rêvé des ciels
-de soie et des horizons de golfes et de promontoires
-du lac méditerranéen.</p>
-
-<p>«La Riviera! Je n'avais jamais pu, moi, prononcer
-ce nom sans évoquer des vergers d'oliviers,
-des jardins de cyprès tout foisonnants
-de lentisques et de palmes. La Riviera et ses
-bosquets parfumés d'orangers! La Riviera!
-Nous aurions pu être si heureux là, si mon
-mari l'avait voulu! La Riviera pour nous, avec
-notre fortune et la complète indépendance de la
-couronne abdiquée, mais c'était l'enchantement
-d'une vie quasi-féérique dans un jardin d'Armide,
-là devant cette mer fluide de clartés,
-dans ce décor d'apothéose.»</p>
-
-<p>La duchesse s'était levée et, saisissant la
-main de de Bergue, l'avait brusquement entraîné
-devant la glace sans tain de la baie: La Pergola
-occupe la pointe du cap d'Antibes, et, de l'angle
-de la pièce où elle l'avait conduite, la masse de
-l'Estérel ravinée d'améthyste et crêtée d'iris<span class="pagenum"><a name="Page_55" id="Page_55">[Pg 55]</a></span>
-surgissait, posée à plat sur une mer d'or pâle,
-avec la précision d'une découpure. Irréelle et
-chimérique, c'était une montagne d'écran japonais.
-Un ciel ardent et tendre, d'un rose de fleur
-de pêcher, flambait derrière l'arabesque violette,
-imposait dans le crépuscule une vision d'Extrême-Orient
-et par la glace sans tain, que la
-duchesse venait d'entr'ouvrir, une odeur vanillée
-et sucrée de jasmin montait, mêlée à des saveurs
-de sel; une treille enguirlandée de bégonias et
-de capucines courait autour de la maison; le
-soir la faisait fumer comme un immense encensoir:
-«La Riviera, le duc a trouvé le moyen
-d'empoisonner ce divin exil?»</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_56" id="Page_56">[Pg 56]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h3><a name="AME_IV" id="AME_IV">IV</a></h3>
-
-<h3>LE SECRET DE LA DUCHESSE</h3>
-
-
-<p>«Oui, ce pays est admirable. Ce golfe Juan et
-cette baie de Cannes dans leur cirque ouvert de
-montagnes, Alpilles en amphithéâtre aux cimes
-blanches de neige et groupes boisés de l'Estérel,
-tout cela vaut en effet la corniche Ligure
-de Gênes à Livourne, Rappalo, la Spezzia
-Nervi, les carrières de Carrare; et le golfe de
-Naples n'est pas plus beau que la baie des
-Anges, vue des hauteurs du Mont-Baron. Oui,
-cette Riviera est une côte enchantée malgré
-son pullulement d'hôtels et de villas, mais son
-climat est traître et meurtrier, et en vérité je ne
-sais si je ne dois pas maudire l'énervante douceur
-de ce ciel d'opéra.» La duchesse, debout
-dans l'embrasure de la baie, suivait d'un regard<span class="pagenum"><a name="Page_57" id="Page_57">[Pg 57]</a></span>
-éperdu l'incendie du couchant et l'agonie de
-nuances, la changeante agonie de la montagne
-et de la mer. Elle continuait comme se parlant
-à elle-même:</p>
-
-<p>«Cette Riviera!... C'est de notre arrivée en
-Riviera que datent mes malheurs. Qu'est-ce que
-les scandales de Milerschurt et d'Emerfield
-auprès de la vie que j'ai menée ici! En Finlande
-le duc était un mari indifférent et hautain.
-Occupé de choses d'art, à peine daignait-il
-s'apercevoir que j'existais, mais une fois dans
-cette terre promise et dangereuse de la Provence,
-un homme inconnu se révélait en lui,
-un tyran que je ne soupçonnais pas, un despote
-ennuyé et cruel, qui fait le mal pour le
-plaisir du mal et jouit férocement de la souffrance.
-Un satrape excédé perçait vite sous son
-masque de musicien épris de contrepoint et de
-fugue. Et ce furent toutes les lâchetés d'un
-Tibère, toutes les fourberies, toutes les férocités,
-toutes les complications bysantines d'une âme
-d'eunuque amoureuse de pièges et d'intrigues...
-et il n'était pas ainsi avant notre séjour à Antibes.
-C'est dans cette villa, à l'ombre découpée<span class="pagenum"><a name="Page_58" id="Page_58">[Pg 58]</a></span>
-de ces treilles et de ces vergers d'oliviers
-qu'éclatait sa haine sacrilège de l'amour.</p>
-
-<p>«Certes, la duplicité était en lui, mais ce climat
-l'exaspéra. C'est la mollesse de ce pays, qui
-dénoue d'abord la volonté comme une écharpe
-pour la tendre ensuite comme un arc, dans la
-sécheresse ardente de son mistral. C'est l'âpreté
-de ces jours de bourrasque et de poussière, la
-fièvre permanente bercée dans ces vagues sans
-flux et sans reflux et, par-dessus tout, ces effluves
-de caresses et rut éparses dans l'unanime
-consentement des choses et des êtres à l'amour,
-c'est toute cette nature complice qui, en exacerbant
-mes sens, redoublait chez lui la rage de
-son impuissance; et ce soleil menteur, à la fois
-brûlant et glacé, qui pompe le cerveau et détraque
-le système nerveux, voilà le grand coupable
-et, dans le drame où nous sommes tous deux
-acteurs, marionnettes aveugles avec des instincts
-pour fils, c'est le climat de ce pays qui
-joua le rôle de la fatalité.</p>
-
-<p>«Le duc travaillait mal à Milerschurt. Ici, il
-cessa complètement de travailler. Il eut beau
-s'entourer de compositeurs italiens, d'organistes<span class="pagenum"><a name="Page_59" id="Page_59">[Pg 59]</a></span>
-sans emploi et de vagues maîtres de chapelle,
-cette mer et ces montagnes annihilaient
-en lui toute imagination, toute puissance de
-labeur. Mais ce pays l'avait pris et, captif involontaire
-de son charme, il ne voulait plus le
-quitter. De cette incapacité au travail naquit
-mon infortune.</p>
-
-<p>«Dans son oisiveté il conçut contre moi
-une effroyable rancune; toute sa veulerie s'aigrit
-en haine. Il envia mon bonheur, il envia
-jusqu'à mes amants. Lui, le misogyne et le frigide,
-à qui la nature a refusé la joie des possessions,
-il s'ulcéra dans sa solitude d'une
-hideuse animosité d'eunuque et d'impuissant.</p>
-
-<p>«Moi, j'étais amoureuse et éperdument. Je
-n'ai connu vraiment la passion que dans ce
-pays. En Finlande mes aventures n'avaient été
-que des coups de dépit, des représailles fébriles
-d'épouse délaissée, des réponses du tic au tac à
-l'outrageante froideur de mon mari. Ici, seulement,
-je devins femme. Cette Riviera dont,
-jeune fille, je ne pouvais pas prononcer le nom
-sans un frémissement de tout mon être, ne
-m'avait pas déçu, la vision s'était réalisée, telle<span class="pagenum"><a name="Page_60" id="Page_60">[Pg 60]</a></span>
-que l'évoquaient mes lointaines songeries d'enfant.
-La vie, que j'avais vécue jusqu'alors, m'apparut
-terne et grise, et c'est dans cette Pergola que
-l'existence commença vraiment pour moi. J'y
-aimai le comte Zicco et le chevalier Contaldini
-et ce furent là vraiment les deux grandes passions
-de ma vie.</p>
-
-<p>«J'ai connu sous ces treilles de jasmin de
-Virginie et dans ces allées de cyprès d'inoubliables
-heures. Leur souvenir m'y fixe à
-jamais. Combien de fois j'y bénis mon exil et
-la décision du prince à qui je devais tout ce
-bonheur. J'y connus même la beauté, car, le
-croiriez-vous, monsieur, transfigurée par la
-passion, j'étais devenue presque jolie, oui, jolie
-dans la montée des sèves, la vibration de
-la lumière et l'épanouissement de tant de
-fleurs.</p>
-
-<p>«J'avais compté sans la haine du duc. Il ne
-put supporter le spectacle de ma joie et je
-payais bientôt chèrement les heures d'ivresse
-qu'il m'avait permises en somme, puisque lui-même
-m'avait poussée aux aventures. Le duc
-me voulait bien mère, mais ne me voulait pas<span class="pagenum"><a name="Page_61" id="Page_61">[Pg 61]</a></span>
-amante, et c'est l'amante seule qui s'était révélée
-en moi.</p>
-
-<p>«Je vivais dans un tel éblouissement que je
-ne remarquais même pas cette animosité et
-cette envie embusquées et guetteuses. Ce fut,
-de la part du duc, une haine de prêtre et de
-vieille femme contre la jeunesse et l'amour,
-une haine ulcérée de rancœur jalouse qui
-attend son heure, patiente et épie. Je ne fus pas
-longtemps sans en ressentir les effets. Le duc
-savait où me frapper.</p>
-
-<p>«Le comte Zicco était notre hôte. Le duc
-l'avait attaché à son service, il dirigeait le haras
-que nous possédions à Saint-Raphaël et dressait
-les chevaux de mon mari. Il m'accompagnait
-souvent dans mes promenades et me servait
-d'écuyer. A Emerfield, j'étais l'amazone de la
-famille. Le comte Zicco n'avait pas de fortune:
-le duc lui faisait vingt-quatre mille francs par
-an et j'en étais arrivée, dans mon amour
-aveugle, à une sorte de gratitude envers mon
-mari.</p>
-
-<p>«Le 6 avril 1895, Zicco montait dans le parc
-un alezan hongrois qui m'était destiné. C'était<span class="pagenum"><a name="Page_62" id="Page_62">[Pg 62]</a></span>
-une bête assez capricieuse, mais déjà assouplie
-par la main de Zicco qui la sortait tous les matins,
-depuis quinze jours. Tout à coup le cheval
-faisait un brusque écart et, prenant le mors aux
-dents, allait s'abattre contre une énorme touffe
-de cactus. On rapporta le comte dans un état
-lamentable, il avait la poitrine écrasée et mourut
-le jour même à cinq heures. Le duc assista
-à son agonie et je n'appris l'horrible événement
-que le soir, à mon retour de Cannes où je
-déjeunais ce jour-là. Ce fut le premier malheur
-abattu sur la Pergola.</p>
-
-<p>«Ma douleur fut immense, j'en porte encore
-la blessure. Je demeurais un an confinée dans
-mon deuil. Puis le duc exigeait que je reprisse
-ma vie mondaine; la maladie que j'avais prétextée
-avait assez duré. L'Opéra de Nice montait
-la <i>Transtévérine</i>, du duc d'Ebernstein, et la
-Pergola devait se rouvrir aux invités pour une
-série de dîners et de réceptions nécessaires au
-succès de l'œuvre; je me résignais et m'attelais
-à la gloire de mon mari... Le soir de la première,
-le duc amenait dans ma loge le chevalier
-Contaldini... Six mois après, nous étions, Contaldini,<span class="pagenum"><a name="Page_63" id="Page_63">[Pg 63]</a></span>
-le duc et moi, à Saint-Moritz. Le duc ne
-pouvait plus se passer du bel Italien, j'étais
-devenue sa maîtresse.</p>
-
-<p>«Notre liaison dura plus d'un an. Contaldini
-habitait Monte-Carlo, nous nous rencontrions à
-Nice; mais ma santé était demeurée ébranlée de
-la catastrophe de Zicco et le médecin m'imposa
-de nouveau l'Engadine. Saint-Moritz nous revit
-le duc, le chevalier et moi.</p>
-
-<p>«Le duc et Contaldini chassaient souvent
-dans la montagne. Accompagnés d'une escouade
-de guides, c'étaient moins des chasses que des
-excursions qui duraient parfois plusieurs jours.
-Un soir, le duc rentrait seul. Entraîné à la poursuite
-d'un chamois, le chevalier avait perdu
-pied au tournant d'une sente et roulé dans la
-précipice; le duc rentrait avec les guides pour
-chercher des échelles et des cordes et tâcher de
-retrouver le corps. Ils revinrent deux jours
-après, sans le cadavre. Contaldini avait dû
-glisser dans quelque ancienne crevasse. Le glacier
-le gardait. Nous partions le lendemain
-même pour Bayreuth.</p>
-
-<p>«J'étais anéantie de désespoir, anesthésiée<span class="pagenum"><a name="Page_64" id="Page_64">[Pg 64]</a></span>
-d'épouvante; ma stupeur était telle que je me
-laissais emmener; le duc retrouvait là tous les
-wagnériens des deux mondes accourus pour
-communier sous les espèces du Maître: on
-donnait la Tétralogie.</p>
-
-<p>«J'étais tellement ivre de détresse que je
-suivis le duc au théâtre, j'aimais mieux tout
-que la solitude. J'assistai d'abord à l'<i>Or du
-Rhin</i> et le lendemain à la <i>Walkure</i>... La
-<i>Walkure</i>, je m'en souviendrai toujours. Malgré
-l'obscurité de la salle, c'est pendant cet opéra
-que j'eus tout à coup l'épouvantable conscience
-de la culpabilité de mon mari.</p>
-
-<p>«C'était pendant le second acte, Sieglinde est
-pantelante, évanouie sur les rochers; au loin,
-dans les gorges rocheuses, la meute d'Huding
-aboie, les cors font rage et sonnent la curée des
-deux amants; le terrible motif du tueur de
-loups monte et grandit à travers les vallées,
-gagne les sommets et, comme une mer, emplit
-toute la scène. Siegmund s'élance à travers les
-blocs de granit, brandissant son épée, et répond
-à l'appel.</p>
-
-<p>«Ce final du deuxième acte de la <i>Walkure</i>,<span class="pagenum"><a name="Page_65" id="Page_65">[Pg 65]</a></span>
-c'est le triomphe de la vengeance du mari.
-Je sentais le regard du duc peser sur moi.
-La salle était bien sombre, mais, sous l'obsession
-de cet œil opprimant, une étrange clarté se fit
-soudain en moi; je vis le duc sourire et je compris!</p>
-
-<p>«Je compris quelle main avait précipité la
-mort de Zicco et de Contaldini; et pourtant le
-duc n'était pas jaloux, je lui suis indifférente.
-Si le duc d'Ebernstein a tué mes deux amants,
-c'est pour le seul plaisir de me faire souffrir et
-de me voir souffrir... Cette cruauté, les Ebernstein
-l'ont tous dans le sang et une barbare
-étiquette la cultive soigneusement dans leur
-cœur. Oh cette cour de Finlande, où j'ai vu
-fouetter des pauvres petits enfants du peuple en
-présence de mes jeunes neveux, en exemple et
-en punition de peccadilles d'écoliers commises
-par les princes. Tel est le système d'éducation à
-la cour de Milerschurt, et je connais assez maintenant
-mon mari pour être convaincue du plaisir
-qu'il devait prendre enfant à ces corrections
-exemplaires.</p>
-
-<p>«Lui seul a suscité les accidents qui m'ont<span class="pagenum"><a name="Page_66" id="Page_66">[Pg 66]</a></span>
-deux fois atteinte et brisée dans Zicco et Contaldini,
-et ne croyez pas que mon chagrin m'hallucine!
-J'en ai eu les preuves depuis.</p>
-
-<p>«Rentrée à Antibes, j'ai fait une enquête aux
-écuries, j'ai interrogé les palefreniers et les
-lads, j'ai été jusque dans un garage à Nice
-interviewer un ancien cocher devenu chauffeur
-et, à prix d'or, j'ai su, j'ai appris.</p>
-
-<p>«L'alezan que montait Zicco, le matin de la
-catastrophe, avait été drogué; un mélange
-d'avoine et de graines de chanvre, trempées
-de champagne et d'eau-de-vie, avait été donné à
-la bête. L'homme qui a pu commettre cette infamie
-est capable de recommencer, n'est-ce pas?
-la mort de Contaldini le prouve. Néanmoins,
-le duc maintenant a peur, il se sent deviné, il
-se sent démasqué car, hors de moi à mon retour
-de Nice, le soir du jour où j'y appris la vérité,
-j'osais lui dire: «Arrangez-vous, monsieur,
-pour que mes amants ne meurent plus de mort
-subite, autrement je déposerai une plainte au
-parquet. Arrangez-vous aussi pour que je ne
-meure pas la première, car j'ai pris mes précautions
-et vous pourriez avoir des ennuis, et je<span class="pagenum"><a name="Page_67" id="Page_67">[Pg 67]</a></span>
-le regretterai pour la famille des Ebernstein.»</p>
-
-<p>«Et voilà pourquoi le duc se contente maintenant
-de fournir des maîtresses jeunes et jolies
-aux hommes que j'aime, en un mot à me
-suborner mes favoris et à me mystifier, et me
-pousser, folle de rage et de désespoir, au scandale
-dont vous m'avez sauvée, monsieur, la
-nuit du dernier Veglione.»</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_69" id="Page_69">[Pg 69]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a name="LA_VILLA_DES_CYPRES" id="LA_VILLA_DES_CYPRES">LA VILLA DES CYPRÈS</a></h2>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h3><a name="VILLA_I" id="VILLA_I">I</a></h3>
-
-<h3>LA VILLA DES CYPRÈS</h3>
-
-
-<p>Nous revenions de la Mortola, la splendide
-propriété où lord Hambury dépense quatre-vingt
-mille francs par an; les quatre-vingt mille francs
-d'horticulteurs, de fleurs exotiques et d'arbustes
-rares, qui font de ce ravin sauvage, entre Vintimille
-et Menton, le plus admirable jardin d'Italie
-et même d'Afrique que puisse rêver le voyageur;
-la Mortola, Eden unique surgi entre l'Alpille
-et la mer à force de volonté et à coups de
-millions, la Mortola dont la somnolente et soleilleuse
-mollesse, dans l'engourdissement de tant de
-parfums et d'essences multiples, éternise aux<span class="pagenum"><a name="Page_70" id="Page_70">[Pg 70]</a></span>
-pentes de la Riviera la magique vision d'un domaine
-de fées; la Mortola, jaillissante de tiges et
-d'ombelles et de palmes et de tant de cyprès
-échelonnés sur la soie bleue du large; la Mortola
-aux pelouses étoilées de tant d'anémones et
-d'iris violâtres, que l'Arioste y eût voulu le jardin
-d'Armide, et Botticelli le bosquet d'orangers
-de sa Primavera; la Mortola, immense bouquet
-de fleurs effeuillé dans la mer.</p>
-
-<p>Nous revenions donc de la Mortola. Nous
-avions déjà dépassé le restaurant Garibaldi et
-descendions vers Caravan par la Corniche, et
-l'ombre avec nous descendait sur la route,
-creusant de traits profonds le ravinement des
-roches, au pied des petites maisons inondées de
-lumière de Grimaldi, le village italien, premier
-berceau des princes de Monaco. Grimaldi,
-Monaco! toute une Italie batailleuse et chevaleresque,
-guerres de partisans, condottieri et
-pirates, rapines féodales, aventures galantes et
-sanglantes amours, tout un passé de métal et de
-soie, retentissant d'armures et bruissant de guitares,
-s'évoquait et chantait devant nous, figé
-dans la poussière et l'or du crépuscule, dans le<span class="pagenum"><a name="Page_71" id="Page_71">[Pg 71]</a></span>
-décor épique et pourtant si sensuel des montagnes
-de Menton.</p>
-
-<p>Des bruits de charroi traînaient sur les pentes,
-et, comme dans un tableau de primitif, le vieux
-Menton, son petit port et son môle se détachaient
-avec une précision de découpure sur la
-pâleur moirée d'une mer immobile aux luisances
-de miroir; et déjà, Caravan commençait. La
-montagne s'essaimait de villas, la route se bordait
-de terrasses. Des retombées de géraniums
-roses, des étoiles bleues de clématites allumaient
-des clartés dans le vert glauque des cactus et
-des oliviers du chemin, villas claires, souriantes
-et coquettes, nichées comme des tourterelles
-dans la verdure, aux flancs rocailleux de
-l'Alpille, et toutes roses dans le couchant de
-l'adieu du soleil.</p>
-
-<p>Un long bâtiment à deux étages, aux persiennes
-hermétiquement closes, détonnait au
-milieu de toute cette gaieté. Il s'adossait à la
-montagne, séparé de la route par trois terrasses
-superposées, trois terrasses à l'italienne et toutes
-les trois bordées de cyprès. Ces trois rangs de
-hautes quenouilles de bronze, échelonnées au<span class="pagenum"><a name="Page_72" id="Page_72">[Pg 72]</a></span>
-pied de ce logis aveugle, en aggravaient étrangement
-la tristesse. Le cyprès, symbole de deuil
-pour les peuples du Nord qui en ornent leurs
-cimetières, est un symbole de joie pour les races
-du Midi. La Provence les plante autour de ses
-mas, et la Riviera en fait des murailles vivantes
-et vertes pour protéger du vent les roses de ses
-jardins.</p>
-
-<p>Dans sa solitude et dans son abandon, la maison
-aux trois terrasses et son escorte de cyprès,
-n'en prenaient pas moins un glacial aspect de
-tombe; d'étroits parterres de violettes, étalés en
-longueur devant chaque balustre, ajoutaient par
-leur grâce austère et symétrique à l'impression
-funèbre de ce logis mort.</p>
-
-<p>Même dans la gloire du couchant, la demeure
-aveugle restait baignée d'ombre. On eût dit que
-la lumière craignait d'effleurer toutes ces tristesses
-et tout ce noir.</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">Il est des larmes dans les choses!<br /></span>
-</div></div>
-
-<p>Et devant le décor médité et voulu de cette
-villa lugubre un petit frisson me courait sur la
-peau. Instinctivement je pressais le pas.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_73" id="Page_73">[Pg 73]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Ralentissons plutôt, me chuchotait Maxence,
-et saluons même, si vous le voulez bien; car ici
-veille et se survit à elle-même une profonde et
-noble douleur.</p>
-
-<p>&mdash;Comment! quelqu'un habite cette tombe?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, et vous l'avez deviné, car vous êtes
-tout pâle, mon ami. Il y a une vie murée derrière
-cette façade et ces persiennes closes. Une
-âme obscure s'y obstine dans le regret et dans
-le désespoir.</p>
-
-<p>&mdash;Alors cette villa a une légende?</p>
-
-<p>&mdash;Non, elle l'aura un jour. En ce moment
-c'est encore de l'histoire et peut-être une des plus
-navrantes que je sache. Près de douze cent mille
-francs de rentes dorment au fond de cette
-demeure; douze cent mille francs qui, à la mort
-de lady Faringhers, iront alimenter à travers
-l'Angleterre et les Indes les hôpitaux fondés par
-Sa Très Gracieuse Majesté en faveur de ses
-fidèles marins.</p>
-
-<p>&mdash;Lady Faringhers! je connais ce nom.</p>
-
-<p>&mdash;Parbleu! toute la Riviera le connaît ou
-plutôt l'a connu. Lady Faringhers, il y a vingt
-ans, avait la maison la plus ouverte et le salon<span class="pagenum"><a name="Page_74" id="Page_74">[Pg 74]</a></span>
-le plus recherché de Cannes. La villa des Cyprès,
-que nous longeons en ce moment, n'était qu'un
-vide-bouteilles, une fantaisie que lord Faringhers
-avait eue, un but à donner à ses promenades
-entre Cannes et Menton. Lady Faringhers l'habite
-maintenant, hiver comme été. Il y a quinze
-ans, vous m'entendez, quinze ans que Lady
-Faringhers n'a quitté cette maison. Elle n'en
-sort jamais; on n'y reçoit personne. Jamais ces
-persiennes ne bougent. Nul dans le pays ne peut
-se vanter de les avoir vues ouvertes.</p>
-
-<p>Comment la recluse, qui s'est enterrée vivante
-en cet <i>in-pace</i>, volontairement aveugle devant
-le plus bel horizon du monde, peut-elle vivre
-dans ces ténèbres et cette cécité? Ceci est un
-mystère; à vous de mieux le pénétrer. Lady
-Faringhers n'a auprès d'elle que deux vieux serviteurs,
-deux vieux Caleb d'une époque et d'une
-race abolies, qui doivent être royalement payés,
-car on n'épouse pas la douleur des autres.
-Lady Faringhers s'est d'elle-même rayée de la
-vie. Morte à toute ambition, morte à toute espérance,
-une seule idée, mais immuable survit en
-elle: imposer son deuil à ce pays de lumière et<span class="pagenum"><a name="Page_75" id="Page_75">[Pg 75]</a></span>
-de joie, et de l'ombre de ses cyprès, de la sévérité
-voulue de ses parterres attrister cette route
-passagère et chantante qui mène en Italie, dans
-de l'aventure et du soleil. Tout l'orgueil de la
-race anglo-saxonne se retrouve là, cette fierté
-du splendide isolement, dont l'Angleterre s'enivre,
-mais à la condition d'en faire sentir au
-monde l'oppression et le poids; et c'est là la
-force de cette race! Elle ne vit et ne se
-survit que par son instinct dominateur. Lady
-Faringhers est peut-être la plus malheureuse et
-la plus douloureuse des femmes. Riche et de
-quelles richesses, et très belle encore, il y a
-quinze ans (et rien ne dit que cette beauté ne
-survive), elle a renoncé au monde, mais elle
-veut que le monde sente peser sur lui son écrasante
-douleur. Et cette douleur, elle l'étale au
-flanc lumineux de cette montagne et le long de
-ses fûts de cyprès. Tombé de ces terrasses funèbres,
-c'est comme un manteau de glace et de
-plomb qui descend sur la route et nous étreint
-au cœur, vous, comme le roulier dont la charrette
-nous précède. Inconsciemment, voyez, en
-longeant ce grand mur, il accélère le pas de ses<span class="pagenum"><a name="Page_76" id="Page_76">[Pg 76]</a></span>
-chevaux... Les cyprès de Lady Faringhers! ils
-étaient bien petits quand elle vint s'installer ici,
-il y a quinze ans. Ma parole! je crois que
-durant la longueur des nuits elle en écoute
-croître et pousser sourdement les racines, et,
-comme eût dit d'Aurevilly, leurs puissantes
-racines lui poussent dans le cœur.</p>
-
-<p>&mdash;Mais, c'est presque une <i>Diabolique</i> que vous
-me racontez, Maxence. Quel amour inouï, quelle
-passion violente ont pu tisser les crêpes d'un
-tel veuvage?</p>
-
-<p>&mdash;Il ne s'agit pas d'amour. Je vous ai dit la
-plus noble des douleurs. Lady Faringhers n'est
-pas une veuve. C'est une mère.</p>
-
-<p>&mdash;Ah!</p>
-
-<p>&mdash;Oui, l'emmurée vivante de cette solitude
-depuis quinze ans n'a pas cessé de regretter un
-fils.</p>
-
-<p>&mdash;Un fils?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, c'est la plus banale et la plus tragique
-histoire. Il y a une vingtaine d'années, Lady
-Faringhers restait veuve avec la fabuleuse fortune
-que vous savez. Lord Faringhers, Anglais assez
-maniaque, obsédé de la folie de la bâtisse,<span class="pagenum"><a name="Page_77" id="Page_77">[Pg 77]</a></span>
-comme en témoigne cet énorme vide-bouteilles
-(les Faringhers, en dehors de la splendide
-installation de Cannes, ont de Saint-Raphaël au
-cap Martin toute une série échelonnée de
-villas), lord Faringhers, donc, se décidait à
-mourir. La veuve, sous ses longs crêpes officiels,
-ne pouvait trop regretter cet original; d'ailleurs,
-toute l'affection de Lady Faringhers était acquise
-à son fils. Cette Ecossaise (car Lady Faringhers
-est d'Edimbourg) avait reporté sur le merveilleux
-garçon, qu'était lord Herald, toute la tendresse
-que n'avait pas su lui inspirer son mari. J'ai
-connu ce lord Herald, qui était un homme
-admirable. C'était, dans sa splendeur un peu
-froide, cette beauté parfaitement grecque qu'on
-est tout étonné de retrouver parfois dans la race
-anglo-saxonne et de croiser dans une rue de
-Londres ou de Birmingham, si loin d'Athènes et
-du Parthénon. A vingt-cinq ans, riche des six
-cent mille francs de rentes de son père, lord
-Herald promenait par le monde la stature et le
-profil d'un bas-relief de Phidias. Lady Faringhers
-aimait passionnément ce fils. C'était une adoration
-presque sauvage, exclusive et jalouse, qui<span class="pagenum"><a name="Page_78" id="Page_78">[Pg 78]</a></span>
-n'admettait aucun partage, adoration où il entrait
-autant d'orgueil que d'admiration sensuelle, et
-qu'il faut bien parfois constater chez les femmes
-les plus honnêtes; espèce de frénésie maternelle
-où se revanche, on dirait, une sexualité sevrée de
-caresses par la froideur ou l'inconstance d'un
-époux. Or, ce fils adoré, comme tous les enfants
-trop aimés, n'aspirait qu'à secouer le joug
-obsédant de cette affection. Enragé de sports
-et grâce à sa fortune, maître de sa fantaisie, il
-passait huit mois de l'année en mer. Un yacht
-somptueusement aménagé, un des plus beaux de
-la côte, le menait, d'escale en escale, dans tous
-les ports de la Grèce et de l'Asie Mineure.
-C'étaient des croisières dans les villes mortes de
-l'Adriatique et les golfes des Archipels, des
-Baléares à Corfou et des bassins fortifiés de la
-Valette aux lagunes mortes des petites cités
-vénitiennes. Comme tous ceux de race normande,
-lord Herald affectionnait particulièrement la
-Sicile. Il passait deux mois de ses hivers à
-Palerme et partageait le troisième en de brefs
-séjours à Syracuse et à Messine; son port d'attache
-avait beau être Cannes, c'était de toute la<span class="pagenum"><a name="Page_79" id="Page_79">[Pg 79]</a></span>
-côte méditerranéenne celui où il résidait le moins.
-Lord Herald voyageait avec un ami, sir Algernoon
-Heridge, le fils cadet de lord Scotland. Les
-deux jeunes gens s'étaient connus à l'Université
-d'Oxford, s'y étaient liés d'amitié et, quand lord
-Herald avait fait aux Grandes Indes le voyage
-traditionnel des fils de grandes maisons, le jeune
-Faringhers avait exigé comme compagnon son
-ex-ami de collège. Heridge, comme tous les
-cadets, était sans fortune. Lord Faringhers
-vivait encore, il consentait à la fantaisie de son
-fils; Herald était assez riche pour emmener qui
-bon lui semblait avec lui, et puis ce petit
-Heridge était bien né. Lady Faringhers voyait
-ce voyage d'un moins bon œil. Elle eût préféré
-n'importe quelle maîtresse à la compagnie de ce
-jeune homme grave et silencieux. Elle en redoutait
-instinctivement la bouche aux lèvres minces
-et le regard aigu, d'une eau violette et violente,
-sous le battement des longues paupières toujours
-mi-closes comme pour dérober ce regard.</p>
-
-<p>&mdash;Mais quelle influence craignez-vous donc?
-disait lord Faringhers à sa femme. Il est charmant,
-ce petit Heridge.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_80" id="Page_80">[Pg 80]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Oui, charmant comme un chat et souple
-comme une vipère.</p>
-
-<p>&mdash;Comme une vipère, voilà bien une opinion
-de femme! Vos préventions ne tiennent pas debout.
-Mais regardez-les donc. Ce petit Heridge a
-l'air d'une fille à côté de notre beau géant.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, mais sa bouche ne rit pas et son
-regard guette.»</p>
-
-<p>Les deux jeunes gens étaient partis.</p>
-
-<p>&mdash;Baste! ils reviendront brouillés, avait dit
-en matière de consolation lord Faringhers.</p>
-
-<p>Les deux voyageurs revenaient plus unis;
-Herald ne pouvait plus se passer d'Algernoon,
-les Grandes Indes les avaient formés. Ils faisaient
-à présent la noce ensemble, ils avaient les
-mêmes maîtresses, montaient les mêmes chevaux,
-couraient les mêmes courses, fréquentaient
-les mêmes clubs: lady Faringhers devait
-accepter les faits accomplis. Sur ces entrefaites,
-lord Faringhers était mort et Herald, promu
-lord, héritait des vingt millions paternels. Il
-commandait alors, à Douvres, le yacht des
-grandes croisières et, un an après, inaugurait
-le <i>Traveller</i>.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_81" id="Page_81">[Pg 81]</a></span></p>
-
-<p>Et lady Faringhers, raidie dans une haine
-muette et grandissante contre le jeune Heridge
-ne voyait plus à peine que quatre mois par an
-le plus ingrat et le plus aimé des fils. Les deux
-amis tenaient toujours la mer. C'est pendant une
-de ces croisières, en route pour Beyrouth et
-Damas, que la plus atroce nouvelle venait
-atteindre et briser la pauvre femme. Son fils
-était mort: un télégramme daté de Corfou, où
-le yacht avait fait relâche, lui apprenait que lord
-Herald s'était empoisonné dans la nuit du 24 janvier.</p>
-
-<p>Sujet à de violentes névralgies faciales, le
-jeune homme avait recours, pendant ses crises,
-à une potion calmante, valérianate et chloral,
-qui endormait ses douleurs. Réveillé au milieu
-de la nuit fatale par une reprise du mal, le jeune
-homme s'était trompé de fiole, et au lieu de la
-potion, avait avalé du sublimé. Il était mort au
-matin dans d'atroces souffrances. Les soins
-d'Heridge, accouru de la cabine voisine, n'avaient
-pu le sauver. Le <i>Traveller</i> cinglait maintenant
-vers Cannes, ramenant un cadavre. Tel est le
-coup affreux qui venait frapper lady Faringhers<span class="pagenum"><a name="Page_82" id="Page_82">[Pg 82]</a></span>
-en plein cœur: c'était l'anéantissement de toute
-une vie, l'irréparable désastre de toutes ses espérances.</p>
-
-<p>Or, sir Algernoon Heridge ne ramenait pas
-qu'un mort, il rapportait aussi un testament, et
-par ce testament olographe lord Herald réservait
-un legs de dix millions à son ami. Lady Faringhers
-ne contestait pas une minute les dernières
-volontés de son fils, elle l'aimait trop de son
-vivant pour traîner sa mémoire dans les équivoques
-qu'eût soulevées nécessairement un procès:</p>
-
-<p>&mdash;Souple comme une vipère! se contentait-elle
-de dire, la vipère a mordu.»</p>
-
-<p>Le lendemain des obsèques, lady Faringhers
-abandonnait Cannes et venait se fixer ici. Voilà
-quinze ans qu'elle y vit dans la retraite; et vous
-savez maintenant le pourquoi de votre frisson
-en longeant, tout à l'heure, la villa des Cyprès.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_83" id="Page_83">[Pg 83]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h3><a name="VILLA_II" id="VILLA_II">II</a></h3>
-
-<h3>LA VESTALE</h3>
-
-
-<p>&mdash;Nous venons de voir la villa de la mère.
-Etes-vous curieux de connaître celle de la veuve?
-Nous y voici.»</p>
-
-<p>Maxence m'arrêtait devant une grille enguirlandée
-de chèvrefeuille sous de lourdes retombées
-de bougainvillias en fleurs. Une allée
-sablée menait, ocreuse et droite entre deux rangs
-de palmiers, à une villa toute blanche, plus devinée
-qu'entrevue derrière un grand rideau de
-fusains et de bambous.</p>
-
-<p>&mdash;La villa des Cyprès s'impose aux passants
-de la route. Celle de la veuve se dissimule et
-dérobe aux regards.</p>
-
-<p>&mdash;Celle de la veuve?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_84" id="Page_84">[Pg 84]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Oui; c'est un nouveau chapitre à ajouter au
-précédent. Lady Faringhers ne serait pas lady
-Faringhers, si elle n'avait pas trouvé le moyen
-de contraindre au regret une autre créature, et
-d'enfermer ici une autre âme dans son deuil.</p>
-
-<p>Le veuvage et la tristesse voulus et imposés
-par elle lui coûtent près de soixante mille francs
-par an; mais qu'importe l'argent à cette femme
-pétrifiée dans une idée fixe, celle d'éterniser le
-souvenir d'un mort.</p>
-
-<p>L'existence de la jeune femme vouée à la solitude
-de ce jardin de palmiers, salariée du désespoir
-en perpétuelle surveillance sous l'œil
-implacable de l'autre, la mère soupçonneuse et
-vigilante; la vie de cette pleureuse à gages dans
-l'atmosphère opprimante d'une tyrannie invisible
-et guetteuse, qui peut s'en imaginer les affres,
-les angoisses et les révoltes sourdes, car la Veuve
-est en pleine jeunesse: trente-deux ans à peine.
-C'est une fille de ce pays et que doivent tourmenter
-l'ardeur de ce climat et la chaleur d'un
-beau sang; et la première des conditions de la
-rente servie est la chasteté absolue de la vestale.
-Vestale, en effet, cette jeune femme chargée<span class="pagenum"><a name="Page_85" id="Page_85">[Pg 85]</a></span>
-d'entretenir le feu sacré du souvenir; et c'est là
-qu'apparaît toute l'âme despotique et tenace de
-la race. Une Anglaise seule pouvait concevoir la
-férocité froide de ce monstrueux marché, la fidélité
-et l'abstinence, presque la réclusion acceptées
-et subies par une malheureuse, une condamnée
-à prix d'or à regretter un mort.</p>
-
-<p>&mdash;De plus en plus une <i>Diabolique</i>. Cette
-aventure-là eût fait hennir de joie Barbey d'Aurevilly.</p>
-
-<p>&mdash;En effet, c'est l'atmosphère de ses contes.
-Mais simplifions; voilà l'histoire:</p>
-
-<p>La mort de lord Herald, si mystérieusement
-décédé à bord du <i>Traveller</i>, consternait en
-Riviera une autre femme que sa mère. Pendant
-ses brefs séjours sur la Côte, le jeune homme
-habitait surtout Menton. Il se dérobait ainsi à la
-vie mondaine de Cannes et aux réceptions de la
-demeure, où il aurait dû sa présence. Entre
-tant de résidences essaimées de Saint-Raphaël
-au cap Martin par le caprice de lord Faringhers,
-le fils préférait, entre toutes, cette villa des
-Cyprès où tant d'ombre semble s'amasser, descendue
-des cimes.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_86" id="Page_86">[Pg 86]</a></span></p>
-
-<p>Étrange pressentiment peut-être d'un être
-prédestiné, c'est parmi ces cyprès et le décor un
-peu lugubre de ces parterres d'iris et de violettes,
-qu'aimait à s'isoler ce jeune homme guetté
-par la mort. Cannes possédait la mère, Menton
-gardait le fils, et ces quelques lieues de golfes
-et de promontoires, mises entre elle et lui, étaient
-plus dures à supporter à lady Faringhers que les
-plus lointaines croisières de son adoré Herald.
-Et c'est là peut-être une des revanches obscures
-de la nature, la nature ennemie de tout accaparement
-et de tout empiètement d'individualité
-sur les êtres et les choses, que ce jaloux et
-tyrannique amour maternel déçu dans ses aspirations
-pourtant si légitimes par l'indépendance
-oublieuse d'un fils. La vie sportive de lord
-Herald à Menton, si encombrée qu'elle fût de
-parties de golf, de tennis et de matches en automobile,
-ne l'empêchait pas d'y nouer une intrigue.
-Cette aventure, l'atroce nouvelle télégraphiée
-de Corfou en anéantissait les rêves et
-en brisait l'ambition, en admettant toutefois que
-la maîtresse de lord Herald eût jamais visé le
-mariage.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_87" id="Page_87">[Pg 87]</a></span></p>
-
-<p>Le fils de lady Faringhers était assez beau
-pour inspirer même aux plus hautaines une folle
-passion. Si à ce physique triomphant vous ajoutez
-le prestige des millions, vous conviendrez facilement
-que le jeune lord anglais devait trouver
-peu de cruelles; les cœurs sont bien prêts
-à se rendre, quand l'assaillant marche dans la
-triple auréole de la fortune, de la jeunesse et de
-la beauté. Lord Herald était un des plus beaux
-partis de l'Angleterre, et, dans les salons de
-Cannes comme dans les grands hôtels de Monte-Carlo,
-il n'y avait pas un cœur de mère qui ne
-battît en songeant à lui. Ce millionnaire anglais
-troublait les mères comme les filles.</p>
-
-<p>En fait de maîtresse, le jeune homme avait
-fait à Menton un excellent choix; aucune
-étrangère ne l'avait fixé. Ce n'était ni une
-de ces Anglaises phtisiques qui, accablées de
-millions et de tares héréditaires, promènent de
-Cannes à San-Remo des langueurs apprises aux
-Ufizzi de Florence, et, moulées dans des <i>tea
-gones</i> à la Botticelli, viennent mourir en beauté
-sous le ciel provençal. Ce n'était pas non plus
-une de ces jeunes Yankees qui, riches d'un<span class="pagenum"><a name="Page_88" id="Page_88">[Pg 88]</a></span>
-sang jeune et des récents milliards des trusts
-paternels, s'enfièvrent de polo, de boston et
-de cake-walk, assaisonnés de flirts hardis avec
-la jeunesse musclée des grands hôtels. Ce
-n'était pas davantage une de ces Slaves assoiffées
-d'inconnu et de sensations rares: princesse
-nihiliste ou baronne théosophe, qui conquièrent
-à la bonne cause les sous-lieutenants d'artillerie
-alpine entre une <i>sonate</i> de Chopin et
-un sandwich au caviar. Herald était beaucoup
-trop averti par la vie pour donner dans les embûches
-des belles joueuses de Monte-Carlo, ces
-enjôleuses et captivantes créatures, qui, le corsage
-en offrande et les yeux prometteurs, enchantent
-de leurs attitudes le spleen congestionné
-des pontes échoués sur la Riviera. De
-dix-huit à vingt ans, le jeune lord s'était pris,
-lui aussi, à l'appeau de leurs chairs veloutées
-par la douche et le fard; mais le bon sens
-saxon l'avait vite édifié sur la cote et le taux
-de leurs caresses. Il savait où ces demoiselles
-trouvent la dorure de leurs cheveux et dans
-quelle eau grasse elles pêchent leurs perles.
-Lord Herald était trop le fils de sa mère pour<span class="pagenum"><a name="Page_89" id="Page_89">[Pg 89]</a></span>
-s'attarder longtemps dans la glu des amours factices
-et, en homme pratique, il avait pris comme
-maîtresse la fille d'un horticulteur de Menton.
-Isabelle Verani était peut-être la plus jolie fille
-du pays. De race évidemment sicilienne, elle en
-avait à la fois la langueur sarrasine et la pureté
-grecque. C'étaient, dans un visage étroit au
-teint mat, les lèvres ciselées, le nez frémissant,
-les narines vibrantes, le menton modelé
-comme sous un coup de pouce volontaire, ce
-type, on dirait primordial, qu'on trouve aux statuettes
-d'Egine, tête de rêve et de précision,
-auquel le parallélisme de la bouche et des yeux
-donne un étrange caractère de divinité.</p>
-
-<p>Une eau verdâtre, l'eau d'un bassin de bronze,
-dormait dans les prunelles de ses yeux. Cette
-dolente émeraude bleuissait doucement dans
-l'ombre et se pailletait d'or au soleil. La jeune
-fille était silencieuse et grave, et, un soir, au
-tournant d'un chemin, un helléniste allemand
-saisi de la ressemblance avait dit en la voyant:
-«Cléopâtre!»</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">Je hais le mouvement qui déplace les lignes.<br /></span>
-<span class="i0">Et jamais je ne pleure, et jamais je ne ris.<br /></span>
-</div></div>
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_90" id="Page_90">[Pg 90]</a></span></p>
-<p>Le père de cette enivrante créature employait
-à l'année quinze à vingt tâcherons jardiniers
-à une exploitation de narcisses, de giroflées, de
-roses et d'œillets. Cette culture faisait vivre toute
-la famille Verani. Grandie au milieu des fleurs,
-Isabelle en avait le charme éclatant et muet.
-Elle avait à peine dix-sept ans, quand lord
-Herald la connut; l'Anglais la désira et la voulut
-de suite. Ce type qu'il avait vainement cherché
-pendant des années sur toutes les côtes de
-la Méditerranée, il le découvrait dans un petit
-port de la Riviera.</p>
-
-<p>Elevée sévèrement et gardée de près par trois
-frères, pendant six mois la jeune fille se refusa;
-elle aimait pourtant ce bel Anglo-Saxon et ses
-audaces de pirate. Puis la fortune du soupirant
-finit par éblouir la famille. Je ne peux pas dire que
-les siens la poussèrent à la faute, mais du moins,
-fermèrent-ils les yeux. La sauvagerie des Verani
-mâles s'adoucit au frottement des millions
-des Faringhers. Tout Menton s'intéressa à
-l'idylle des deux jeunes gens; la colonie étrangère
-fut elle-même indulgente:</p>
-
-<p>&mdash;Ils sont si beaux! gloussaient en roulant<span class="pagenum"><a name="Page_91" id="Page_91">[Pg 91]</a></span>
-un œil automatique les vieilles ladies allumées
-de porto.</p>
-
-<p>Et l'on ignora presque le scandale, quand Isabelle
-Verani quitta la maison paternelle pour
-aller s'installer avec son amant à la villa des
-Cyprès.</p>
-
-<p>Si épris que fût lord Herald, il était trop
-Anglais pour s'embarrasser d'une femme à
-bord. Tous les ans, fin mai, il quittait sa maîtresse
-et la retrouvait au retour. La Mentonnaise
-l'attendait, éprise et fidèle, telle une Grecque
-au gynécée attendait autrefois l'Argonaute
-voyageur.</p>
-
-<p>C'est cette idylle que venait briser la mort de
-Herald. C'est un télégramme de Cannes qui
-annonçait la nouvelle à la jeune femme; la
-mère, au courant de la liaison de son fils,
-croyait devoir cette prévenance à la femme qu'il
-avait aimée. Mais presque en même temps une
-lettre de l'intendant de lady Faringhers priait la
-misérable enfant (Isabelle venait d'avoir vingt
-ans) d'avoir à quitter la villa des Cyprès et de
-vouloir bien attendre Milady à l'hôtel Manchester,
-où elle serait défrayée de tous ses frais; et<span class="pagenum"><a name="Page_92" id="Page_92">[Pg 92]</a></span>
-la lettre priait aussi la jeune femme d'avertir
-son père et ses frères et de leur demander
-d'assister à l'entrevue qui lui serait fixée par
-lettre au même hôtel. L'entrevue eut lieu trois
-jours avant l'arrivée du <i>Traveller</i> à Cannes.</p>
-
-<p>Que fut cette entrevue? Quelle pression y fut
-exercée sur une malheureuse enfant anéantie de
-douleur, et comment furent stipulées les clauses
-du contrat, de l'odieux contrat, qui tient encore
-aujourd'hui recluse l'inconsciente qui l'a signé?
-Là-dessus, toutes les hypothèses sont permises,
-mais encore ne peut-on émettre que des présomptions,
-quel rôle y joua la famille? Cette
-<i>gens</i> des Verani, qui, après avoir poussé la triste
-enfant à la faute, la décidèrent à enchaîner son
-avenir?</p>
-
-<p>Toujours est-il qu'un mois après les obsèques,
-la villa des Cyprès envahie par les ouvriers, le
-lendemain même du départ de la jeune femme,
-voyait s'installer entre ses quatre murs la douleur
-enténébrée de crêpes de lady Faringhers.</p>
-
-<p>Isabelle Verani, elle, se retirait dans la petite
-villa que nous venons d'entrevoir. Elle vit là,
-entre deux servantes anglaises choisies par la<span class="pagenum"><a name="Page_93" id="Page_93">[Pg 93]</a></span>
-terrible mère; elle n'en sort, et toujours accompagnée,
-que pour aller au cimetière, là-haut,
-sur la colline où lady Faringhers a fait inhumer
-son fils. Isabelle Verani ne reçoit personne que
-sa famille; Isabelle Verani porte toujours le
-deuil et voilà quinze ans que cela dure.</p>
-
-<p>Jamais la jeune femme ne prend le chemin de
-la villa des Cyprès, la victime ne voit jamais
-son bourreau. On prétend dans le pays que
-lady Faringhers sert peut-être plus à tous les
-Verani qu'à la pauvre recluse une pension annuelle
-de deux mille livres; aussi, songez si
-cette engeance la surveille. Je vous assure que
-tous les frères sont devenus singulièrement
-jaloux d'un honneur qui les nourrit, et voilà le
-drame de passion intime et d'ardeur intense,
-qui depuis quinze années se joue entre ces deux
-villas.</p>
-
-<p>Que dites-vous de cette existence d'une jeune
-et belle créature, sacrifiée au despotique égoïsme
-d'une mère, de ce veuvage imposé à une enfant
-de vingt ans par une vieille femme jalouse
-d'éterniser son désespoir? Ah! ce souvenir d'un
-mort prolongé au delà du néant et toute cette<span class="pagenum"><a name="Page_94" id="Page_94">[Pg 94]</a></span>
-jeunesse et cette santé sacrifiées et clouées
-vivantes à un cadavre, n'est-ce pas affreux et
-digne des chroniques de l'Inquisition, cette villa
-qui souffre à côté de cette villa qui guette? Songez
-quelle femme eût été jadis, au moyen âge
-ou sous la Renaissance, cette lady Faringhers,
-qui salarie la désespérance, s'acharne à la maternité
-emmurée dans une tombe et trouve le
-moyen d'être une belle-mère au delà de la
-mort?»</p>
-
-<p>Je me retournai une dernière fois vers la villa
-des Cyprès. L'ombre de la montagne devenue
-plus dense la baignait toute; les cônes noirs de
-ses arbres en faisaient comme un cimetière, et,
-songeant au deuil tyrannique embusqué là, dans
-ce pli de ravin, je ne trouvais à répondre à
-Maxence que ces quelques mots:</p>
-
-<p>&mdash;Malheur à qui s'attarde dans le souvenir.
-Le passé est une charogne qui corrompt le présent
-et empoisonne l'avenir.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_95" id="Page_95">[Pg 95]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a name="COUR_DESPAGNE" id="COUR_DESPAGNE">COUR D'ESPAGNE</a></h2>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h3><a name="ESPAGNE_I" id="ESPAGNE_I">I</a></h3>
-
-<h3>LA PRINCESSE ZÉNOBIE</h3>
-
-
-<p><i>Viens, Poupoule, viens!</i>... La chanteuse légère
-faisait la quête autour des tables, elle s'y arrêtait,
-complaisante, la gélatine poudrérizée de sa
-poitrine poussée sous le nez des consommateurs.
-Les hommes, avant de déposer leur obole dans
-la sébile, s'attardaient à des explorations lentes
-et tous accueillaient la fille du refrain populaire:
-<i>Viens, Poupoule, viens!</i></p>
-
-<p>Maintenant, un faux Polin pleurnichait sur
-l'estrade. Etranglé dans une veste de dragon, le
-mouchoir à carreaux sortant du pantalon à basanes,<span class="pagenum"><a name="Page_96" id="Page_96">[Pg 96]</a></span>
-la trogne enluminée et geignarde, il s'efforçait
-aux gestes courts et aux dandinements sur
-place du créateur du genre; les gaucheries du
-Jocrisse de caserne désopilaient jusqu'au fou rire
-le public d'alpins et de matelots de ce petit café-concert.
-L'endroit empestait l'absinthe, le drap
-mouillé, le tabac et le fard. Nous nous étions
-échoués là, chassés par la pluie, en attendant
-l'heure du train. Venus à Antibes pour y voir le
-Carnaval, nous avions assisté à la débandade des
-masques dispersés par l'averse, un grouillement
-d'oripeaux lamentables pataugeant dans la
-boue, espèce de Retraite de Russie dessinée par
-un Robida.</p>
-
-<p>Rien de plus triste que ces pays du Midi sous
-l'ondée. Celle de ce dimanche de mars s'aggravait
-de rafales. La mer démontée et hurlante battait
-sans relâche les vieux remparts de la ville, et
-l'écume y voletait par les rues comme dans un
-port de l'Ouest.</p>
-
-<p>Nous avions accueilli le petit beuglant et sa
-devanture lumineuse comme un refuge et comme
-un havre.</p>
-
-<p>Et, malgré ses relents de tabagie, nous nous<span class="pagenum"><a name="Page_97" id="Page_97">[Pg 97]</a></span>
-reprenions au bien-être de cette salle bien close
-et à l'atmosphère de polissonnerie créée là par
-les cabots du lieu. Un mouvement se produisait
-tout à coup dans le public: des matelots se
-levaient, un petit alpin montait sur une table
-pour mieux voir. Une nouvelle artiste venait
-d'entrer en scène, mais de taille si exiguë, qu'il
-nous était impossible de la découvrir par-dessus
-les épaules d'une assistance mise tout à coup
-debout.</p>
-
-<p>&mdash;Assis! assis! réclamait-on de toutes parts.</p>
-
-<p>&mdash;Mince qu'elle est gironde! tonnait une poitrine
-robuste.</p>
-
-<p>Et, le silence s'étant enfin rétabli, un débit de
-crécelle, une voix chevrottante et falote, un
-grincement de girouette, un gargouillis de phonographe
-attaquait en mesure.</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">Qu'elle est belle et qu'elle a de grâce,<br /></span>
-<span class="i2">La comtesse de Palada!<br /></span>
-</div></div>
-
-<p>Une salve d'applaudissements couvrait cette
-inoubliable diction. Voix d'automate et de ventriloque,
-c'était aussi un hiement de poulie, tant
-ce soprano aigu s'enrouait par moments et d'aigreurs<span class="pagenum"><a name="Page_98" id="Page_98">[Pg 98]</a></span>
-et de trous. Une naine à face de petite
-vieille, un affreux avorton aux grêles bras trop
-courts, aux petites mains recroquevillées comme
-des serres d'oiseau; quelque chose de malingre,
-de flétri et d'innommable évoluait sur la petite
-scène en somptueuse robe de bal. Plastronné de
-strass et plâtré de céruse, le pitoyable petit être
-faisait des mines, jouait de l'éventail et, le cou
-tendu hors des épaules pointues, faisait songer à
-quelque marionnette macabre, poupée à tête de
-tortue ou momie d'enfant affublée d'une défroque
-de carnaval, et l'étrange gazouillis de perruche
-aphone continuait:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">Quelle est belle et qu'elle a de grâce!<br /></span>
-</div></div>
-
-<p>La naine s'efforçait à la grivoiserie.</p>
-
-<p>Et rien n'était plus effarant dans cette face
-souffreteuse et friponne, que la lenteur torpide
-du regard terne et mort. Et matelots et alpins
-acclamaient cet être de cauchemar.</p>
-
-<p>&mdash;Quelle horreur! qu'est-ce que c'est que
-ça?</p>
-
-<p>&mdash;Une célébrité de la rampe, un numéro sensationnel
-de cirque ou de music-hall, une des<span class="pagenum"><a name="Page_99" id="Page_99">[Pg 99]</a></span>
-reines les plus applaudies de nos pistes. Elle a fait
-courir tout Paris chez Franconi. Vous ne reconnaissez
-pas la princesse Zénobie, la plus petite
-femme du monde?</p>
-
-<p>&mdash;Elle est hallucinante!</p>
-
-<p>&mdash;Ce qui ne l'empêche pas d'avoir été aimée...
-Ne vous récriez pas. Ce monstrillon a inspiré des
-passions.</p>
-
-<p>&mdash;Des aberrations plutôt!</p>
-
-<p>&mdash;Cela, je vous l'accorde. Il y a un mois
-encore, elle était entretenue comme une fille
-d'Opéra. Elle avait son petit hôtel, un hôtel de
-Lilliput construit sur mesure, à sa taille, une
-petite servante à ses ordres, la plus petite qu'on
-ait pu trouver dans le pays, un petit mobilier
-de poupée commandé chez Massini, un petit
-attelage, victoria et coupé, traîné par des chiens,
-ses petites écuries particulières et sa petite remise,
-le tout installé et bâti dans le parc d'une
-des plus belles villas de San-Remo.</p>
-
-<p>&mdash;Que me dites-vous là?</p>
-
-<p>&mdash;Rien que la vérité. Elle était alors la poupée
-favorite, le hochet quotidien de Bartholomeo
-Guiçardi, le vieux banquier de Palerme.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_100" id="Page_100">[Pg 100]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Non!</p>
-
-<p>&mdash;Comme je vous le dis. Par quelle disgrâce
-la princesse Zénobie est-elle tombée dans ce
-beuglant de garnison, et par quel concours de
-circonstances retrouvons-nous la naine aimée
-du vieux banquier aussi cruellement déchue?
-C'est toute une histoire, dont je ne sais que des
-bribes, mais qui établit une fois de plus l'égoïste
-férocité des vieillards. Vous connaissez Marcus,
-le chanteur de la Scala, que ses dernières créations
-ont tant mis en vedette: la <i>Ronde des
-Pantes</i>, <i>Si tu veux</i>, <i>ma Nine</i>, et le <i>Printemps
-s'en va</i>!</p>
-
-<p>&mdash;Parfaitement, Marcus, l'heureux rival de
-Mayol.</p>
-
-<p>&mdash;Il était, il y a trois mois, à Nice, à la
-«Jetée Promenade». Un jour, parmi son courrier
-il trouvait une lettre de San Remo. L'intendant
-de Bartolomeo Guiçardi lui proposait et lui
-assurait un cachet de deux cent cinquante francs
-par soirée, pour chanter durant une semaine à
-la villa du banquier. La bagatelle de deux mille
-francs pour amuser, huit jours durant, des
-joyeusetés de son répertoire l'ennui du vieillard.<span class="pagenum"><a name="Page_101" id="Page_101">[Pg 101]</a></span>
-Bartolomeo Guiçardi et ses fantaisies de
-millionnaire sont célèbres dans le monde du
-café-concert et du music-hall. Marcus acceptait.
-Il était en plus indemnisé de ses frais de déplacement
-et de séjour. Le soir même de son arrivée
-à San Remo, une voiture venait le prendre
-à son hôtel et le conduisait à la villa des Palombes.
-Deux valets poudrés le cueillaient à la portière
-et, à travers de vastes couloirs de marbre,
-l'emmenaient dans un immense salon éclairé <i>à
-giorno</i>. Marcus y trouvait toute une troupe de
-music-hall déjà réunie: un duetto italien de
-gommeux excentriques, l'homme et la femme;
-un homme-serpent, une chanteuse tyrolienne,
-un quadrille nègre et un jongleur indou.</p>
-
-<p>Tous et toutes revêtus de leurs costumes
-attendaient, sagement assis sur un rang de
-chaises, le bon plaisir du maître des céans. Un
-grand rideau de satin cerise coupait le salon en
-deux, les laquais invitaient Marcus à s'asseoir
-et, un orchestre invisible ayant attaqué une
-valse, le rideau s'ouvrait. Et Marcus effaré avait
-un mouvement de recul.</p>
-
-<p>Installée dans un immense fauteuil de velours<span class="pagenum"><a name="Page_102" id="Page_102">[Pg 102]</a></span>
-cramoisi surélevé de trois marches, une masse
-informe trônait et se prélassait, engoncée de
-plaids et de fourrures malgré la chaleur étouffante
-de la pièce. Une couverture de zibeline
-remontée jusqu'à mi-corps, les mains gourdes
-aux doigts boudinés posées à plat sur les genoux,
-c'était une sorte de Bouddha obèse, une face à
-bajoues sérieuse et barbue, à la pâleur jaune de
-vieil ivoire. Une calotte de velours à gland faisait
-bouffer aux tempes de longs cheveux crépus.
-C'était une laideur d'Extrême-Orient, la vieillesse
-adipeuse et bouffie d'un vieux pirate et
-d'une idole. Deux petits yeux obliques luisaient,
-comme deux veilleuses, sous des paupières plissées.
-Deux laquais en culottes courtes se tenaient
-debout, derrière, aux ordres de l'homme
-monstrueux: c'était Bartolomeo Guiçardi.</p>
-
-<p>Tous les artistes s'étaient levés. Le vieillard
-promenait sur eux un regard atone:</p>
-
-<p>&mdash;La princesse Zénobie n'est pas encore là?
-interrogeait une voix rauque.</p>
-
-<p>&mdash;Me voici, me voici.</p>
-
-<p>Et sur une stridence de phonographe l'hallucinant
-avorton, que vous voyez, se précipitait à<span class="pagenum"><a name="Page_103" id="Page_103">[Pg 103]</a></span>
-petits pas, trébuchait empêtrée dans le satin de
-sa robe, car la malheureuse boite. Décolleté à
-outrance, étincelant de joyaux, le petit être traversait
-en sautelant toute la salle; il grimpait
-péniblement les degrés de l'estrade:</p>
-
-<p>&mdash;Excusez-moi, mon <i>cer</i>, ma femme de
-chambre n'en finissait plus.»</p>
-
-<p>Et la voix d'automate se trouait par saccades.</p>
-
-<p>Un des laquais l'avait saisie par la taille et la
-posait sur les genoux du vieil homme; la naine
-s'y tenait debout dans les plis de sa traîne, et,
-tout en tapotant d'un minuscule éventail les
-bajoues du vieux bonze:</p>
-
-<p>&mdash;Mais commençons, mon <i>cer</i>, je suis prête.</p>
-
-<p>Et preste et leste à la fois, elle se tournait
-vers la troupe.</p>
-
-<p>&mdash;Pas de ça, pas celle-là, pas de femmes!</p>
-
-<p>Et du bout de son éventail elle désignait les
-duettistes italiens, les négresses du quadrille et
-la chanteuse tyrolienne:</p>
-
-<p>&mdash;Je suis jalouse, Bartolomeo!...</p>
-
-<p>Les yeux du banquier s'étaient allumés. Il avait
-pris dans ses grosses mains la petite patte sèche
-du monstre et lui baisotait le bout des doigts.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_104" id="Page_104">[Pg 104]</a></span></p>
-
-<p>Et la représentation commença: ce furent les
-ellipses de boules d'or et des poignards du jongleur,
-les contorsions brillantées de l'homme-serpent
-et le cake-walk des danseurs nègres;
-les négresses avaient quitté la place.</p>
-
-<p>Debout sur les genoux du Palermitain, tel un
-grand perroquet familier, la princesse Zénobie,
-virait, voletait, ne tenait pas en place, attardant
-ses petites mains dans la barbe de son maître,
-lui chatouillant la nuque avec des rires aigus de
-petite fille hystérique, tandis que lui, les yeux
-lubrifiés de désirs, promenait lentement sa main
-des cheveux aux talons de la minuscule Altesse,
-en insistant à la taille et aux reins, comme sur
-le dos d'un ara préféré. O le flirt de clins d'yeux
-et de menus attouchements de ce vieux forban
-de la banque cosmopolite et de ce phénomène-réclame
-de cirque forain!</p>
-
-<p>La naine et son vieil amoureux écoutaient
-maintenant le répertoire de Marcus. Le chanteur
-avait toutes les peines à ne pas pouffer
-de rire en regardant à la dérobée les mines et
-les contremines de cette Altesse de Lilliput.</p>
-
-<p>L'œil émerillonné, le banquier suivait avec<span class="pagenum"><a name="Page_105" id="Page_105">[Pg 105]</a></span>
-intérêt les polissonneries et les sous-entendus des
-chansons de Marcus, il les lui redemandait chacune
-deux fois. Comme l'artiste, qui n'avait
-emporté que cinq de ses créations, hésitait pour
-recommencer la troisième fois son répertoire:</p>
-
-<p>&mdash;Chantez-lui des cochonneries, crépitait la
-voix rouillée de la naine. Il aime bien mieux ça.
-N'est-ce pas, <i>céri</i>? Des chansons où on dise des
-gros mots, y a que ça qui l'amuse.»</p>
-
-<p>Et le monstre clignait des petits yeux lubriques.</p>
-
-<p>Et comme Marcus objectait qu'il n'avait pas
-ça sur lui.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! apportez-en demain, télégraphiez
-à Gênes ou à Nice.»</p>
-
-<p>Et telle fut la première entrevue du banquier
-Guiçardi, de la princesse Zénobie et du chanteur
-Marcus.</p>
-
-<p>&mdash;Mais nous allons manquer le train. Si vous
-voulez rentrer par celui de neuf heures trente à
-Nice, nous n'avons que le temps.</p>
-
-<p>Nous nous levions, Maxence et moi.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_106" id="Page_106">[Pg 106]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h3><a name="ESPAGNE_II" id="ESPAGNE_II">II</a></h3>
-
-<h3>COUR D'ESPAGNE</h3>
-
-
-<p>Et, quand nous fûmes installés dans le train,
-Maxence dans un coin du wagon, moi dans un
-autre, le vasistas soigneusement relevé contre
-la pluie battante, tous deux absolument seuls,
-nous prenions nos aises et, délivrés d'un coup de
-pouce du carcan de nos faux-cols, nous allumions
-deux londrès.</p>
-
-<p>&mdash;Cette princesse Zénobie, pensait tout haut
-Maxence, quel Goya et quel Rowlandson, quel
-Velasquez aussi! Quand on y songe, c'est tout à
-fait une des naines du tableau des <i>Las Meninas</i>.
-A bien réfléchir, Velasquez est le seul qui ait
-senti et rendu le tragique de la laideur grimaçante
-des nains. Il y a une telle tristesse dans le
-comique de cette humanité avortée, et cela est si<span class="pagenum"><a name="Page_107" id="Page_107">[Pg 107]</a></span>
-vrai qu'en me parlant de ces soirées de San-Remo,
-c'est à la cour d'Espagne que le chanteur Marcus
-comparait l'intérieur du banquier Guiçardi: et
-Marcus n'est ni un lettré ni un voyageur. Je ne
-crois même pas qu'il ait été jamais à Madrid, mais
-c'est là la force impérieuse du génie, que ce soit
-celui d'un poète, d'un peintre ou d'un littérateur,
-voire d'un sculpteur. Il ramène tout à la vision
-qu'il a eue des êtres et des choses et il impose à
-l'univers, au delà de l'espace et du temps, la despotique
-obsession de ses types.</p>
-
-<p>On dit des horizons profonds et bleus des lacs
-Majeur, Côme et Garda: <i>ce sont des horizons
-de Léonard</i>, parce que le Vinci mit dans ses
-tableaux la poésie de leurs cimes et de leurs
-eaux frissonnantes; et les lacs de la haute Italie
-existaient depuis des siècles et des siècles, bien
-avant Léonard. Les fins de dynasties ont, de tout
-temps et chez tous les peuples, offert des spécimens
-de dégénérés d'une laideur affinée à la
-fois hautaine et exsangue; et, depuis les portraits
-du Prado, nous disons de tous les types d'aristocratie
-expirante «c'est un Velasquez ou c'est
-Hasbourg» mais nous voilà loin de princesse<span class="pagenum"><a name="Page_108" id="Page_108">[Pg 108]</a></span>
-Zénobie, et je vous dois la suite de l'histoire.</p>
-
-<p>Les huit soirées du chanteur Marcus à la villa
-des Palombes. Leur atmosphère spéciale en avait
-tellement impressionné le pauvre garçon qu'en
-en parlant il en devenait littéraire, lui Marcus.
-Dans l'isolement et le dépaysement de cette
-petite ville italienne, dont il ne parlait pas la
-langue, ces soirées présidées par ces deux fantoches,
-dans le luxe écrasant de cette villa qu'on
-eût dit déserte, hallucinaient Marcus comme un
-cauchemar. Tous les soirs, à neuf heures, il se
-rendait aux Palombes et retrouvait dans le grand
-salon incendié de lumière ses compagnons de
-captivité. Le grand rideau de satin cramoisi
-s'ouvrait comme un voile de sanctuaire et c'était,
-dans son immobilité d'idole, la masse effondrée
-du banquier de Palerme, le vieil homme aux
-yeux morts, adipeux et ventru sous ses fourrures
-amoncelées avec, sur ses genoux, redressée et
-cambrée sous la caresse de sa main lente, la
-naine diamantée, jacassante et trépidante, la
-princesse Zénobie à la voix de crécelle, à la
-fébrile agitation de perruche.</p>
-
-<p>C'est son fausset rouillé qui décidait des auditions.<span class="pagenum"><a name="Page_109" id="Page_109">[Pg 109]</a></span>
-D'un geste bref elle éliminait tel et tel
-artiste: les femmes étaient congédiées. Marcus
-avait l'heur de plaire au monstrillon, il fut maintenu
-pendant toute sa semaine au programme.
-Le quatrième jour cependant il y eut conflit.
-Bartolomeo Guiçardi avait eu la curiosité de
-Musidora Smitson, la danseuse américaine que
-le snobisme de quelques salons n'a pu imposer
-au public parisien. Miss Smitson, les jambes
-nues, le reste aussi sous de triples tuniques de
-gaze, dansait, une flûte aux lèvres, des bandelettes
-au front, des sandales aux pieds. Elle tournait
-longtemps, longtemps, mesurait des guirlandes
-invisibles, prenait des poses et s'essayait
-aux attitudes que l'on voit aux nudités peintes
-sur les vases étrusques; elle y réussissait quelquefois.
-Elle exigeait comme fond des draperies sur les
-murs, des écrasements de fleurs sous ses pieds
-et, comme elle était jeune et vierge et rougissait,
-et surtout comme elle arrivait de cette Amérique
-d'où tout arrive et où tout retourne, on
-essaya de s'en enticher.</p>
-
-<p>Eclos sur la scène improvisée d'un atelier de
-la Plaine-Monceau, le Tanagra d'exportation<span class="pagenum"><a name="Page_110" id="Page_110">[Pg 110]</a></span>
-s'épanouit dans quelques salons d'esthètes, mais
-ne franchit pas le seuil des music-halls. Elle
-danse figée, avait dit Martin Gale en l'exécutant
-d'un mot.</p>
-
-<p>Musidora Smitson faisait alors la Côte d'Azur.
-Une marquise américaine, qui avait un prince
-tartare à dîner et ne savait que lui servir en
-guise d'entremets, avait essayé en vain de l'y
-lancer. Qui avait bien pu parler à ce vieux forban
-de Bartolomeo Guiçardi du Tanagra de
-Boston et de ses danses antiques? Toujours est-il
-que le Levantin de Palerme en avait eu la curiosité.
-La virginité que l'on prêtait à la jeune
-artiste et la promesse garantie de sa nudité sous
-les gazes bleues de sa triple tunique, avaient sans
-doute affriolé le vieillard. Miss Smitson, sollicitée,
-signait un engagement de huit jours. Mais
-les choses n'allèrent pas toutes seules. Quand le
-rideau cramoisi s'écarta et que la princesse
-Zénobie aperçut, se silhouettant sur un velum de
-peluche gris de lin, l'attache au cou, les bras
-frêles et les arrangements à la grecque de la danseuse
-yankee: «Pas celle-là, pas celle-là!», râclait
-et s'étranglait le fausset rageur de la naine<span class="pagenum"><a name="Page_111" id="Page_111">[Pg 111]</a></span>
-et, crispé, congestionné d'une fureur jalouse, le
-petit être s'érupait et piétinait sur place, les yeux
-chavirés dans une crise: «Pas celle-là! Qu'elle
-s'en aille, pas celle-là!» Mais le vieux banquier
-allumé ne voulut rien entendre et les danses
-commencèrent; tous les numéros du programme
-défilèrent ce soir-là.</p>
-
-<p>Suffoquée, la princesse Zénobie avait prestement
-glissé le long des jambes de son flirt et,
-comme un gros perroquet sournois qui boude
-son maître, elle avait précipitamment, boitillante
-et courroucée, gagné la porte. Le battant en claquait
-violemment.</p>
-
-<p>La princesse Zénobie avait disparu. On ne la
-revoyait pas le lendemain. La princesse offensée
-s'était retirée chez sa mère. Sa mère ou plutôt
-la vieille femme qui lui servait de barnum vivait
-à San-Remo, à l'autre bout du pays, installée
-en villa avec un autre nain, alors sans engagement,
-<i>Scœvola ou le plus petit Conscrit de
-France</i>, qui, dans le hasard des tournées, passait
-pour le frère ou le mari de Zénobie.</p>
-
-<p>Ces deux avortons se chamaillaient, se disputaient,
-se battaient et ne pouvaient se passer<span class="pagenum"><a name="Page_112" id="Page_112">[Pg 112]</a></span>
-l'un de l'autre; c'était de la haine et de l'adoration.
-Dès qu'elle avait une heure à elle, la naine
-s'évadait de la villa et, fuyant l'ennui du petit
-hôtel de poupée édifié pour elle dans le jardin
-des Palombes, geôle de luxe où l'entretenait le
-caprice du banquier, elle courait retrouver son
-barnum et son cher Scœvola. Il n'était pas de
-matinée ou d'après-midi (cela dépendait de l'heure
-des siestes du vieillard) où on ne les rencontrât
-sur les routes, dans quelque victoria de louage,
-le plus petit Conscrit de France et la princesse
-paradant dans le fond de la voiture. La mère
-barnum en vis-à-vis, surveillait le couple.</p>
-
-<p>Le soir, tous les numéros défilèrent encore
-dans l'ordre annoncé; l'Américaine renouvela ses
-danses et Marcus et le couple italien durent surveiller
-leur répertoire, car deux femmes assistaient
-à la représentation, assises aux côtés de
-Guiçardi; deux femmes en grand deuil, l'une
-dans la soixantaine et l'autre âgée de trente ans
-environ; toutes les deux brunes de cheveux et
-de teint et d'une grande pureté de profil. Elles
-restèrent graves et silencieuses, et les drôleries
-de Marcus ne les déridèrent pas. Elles ne<span class="pagenum"><a name="Page_113" id="Page_113">[Pg 113]</a></span>
-parurent s'intéresser un peu qu'aux contorsions
-de l'homme-serpent et au cake-walk du quadrille
-nègre. «Madame Guiçardi et une de ses filles
-pas mariée, chuchotait le duettiste italien à
-Marcus, elles habitent la villa, mais on les voit
-rarement et jamais quand la Zénobie est là.
-Elles ont horreur de la naine et pour cause. Le
-vieux est quasi en enfance, il faut bien qu'on le
-surveille, mais il leur a gagné assez de millions
-pour qu'on supporte ses caprices. Cette Zénobie,
-c'est un joujou. Pauvres femmes, elles n'ont pas
-l'air gai, il y a de quoi. <i>Que Cruce!</i> elles font
-beaucoup de bien dans le pays.»</p>
-
-<p>On ne revoyait pas le lendemain ces dames
-Guiçardi. Malgré les poses tanagréennes de la
-Smitson, la soirée se traînait dans l'ennui. Mais
-le quatrième soir (et c'était sa dernière audition),
-Marcus ne retrouvait pas l'Américaine. Miss
-Smitson avait été remerciée. Et quand le fameux
-rideau cramoisi glissait sur sa tringle, la princesse
-Zénobie était sur les genoux du vieux Guiçardi.</p>
-
-<p>Empanachée d'aigrettes, écrasée sous le poids
-d'un collier d'émeraudes, elle se cambrait dans<span class="pagenum"><a name="Page_114" id="Page_114">[Pg 114]</a></span>
-l'ébouriflement d'un boa de plumes blanches et
-s'érupait comme une perruche, tout à l'orgueil
-de sa nouvelle parure. La naine était rentrée
-en grâce. Tout à la joie de son triomphe,
-elle toisait insolemment les artistes et ne songeait
-même pas à balayer de son geste les sujets
-femmes de la troupe; la représentation commençait.
-La chanteuse tyrolienne égrenait ses derniers
-<i>laïtou</i>; un valet de pied venait apporter au
-banquier une carte sur un plateau. Le vieux forban
-y jetait à peine les yeux et d'un hochement
-de tête donnait ordre d'introduire. Et c'était, à
-pas menus, l'échine ronde et les yeux baissés,
-l'entrée obséquieuse plus glissée qu'osée et le
-salut révérence, la demi-génuflexion à jarrets
-pliés et les mains croisées sous les amples manches
-d'un capucin quadragénaire aussi chauve
-que barbu. Le moine baisait la main du banquier,
-souriait d'un air paterne à la naine et prenait
-place auprès du couple; les laquais avaient
-avancé un fauteuil.</p>
-
-<p>&mdash;Le Révérend Père Ambrosio, me chuchotait
-à l'oreille le duettiste italien, le supérieur du
-couvent de Saint-Pancrace (les Capucins ont leur<span class="pagenum"><a name="Page_115" id="Page_115">[Pg 115]</a></span>
-monastère à deux lieues d'ici, dans la montagne):
-un familier de la maison. Il vient souvent passer
-la soirée et assiste quelquefois au concert.
-C'est le seul admis, d'ailleurs. Ah! le
-moine a su prendre le vieux, il a apporté un scapulaire
-indulgencié à la naine!... Chacune de ses
-visites lui rapporte de cent à deux cents lires
-pour les pauvres ou le couvent. Dom Ambrosio
-ne perd pas son temps. C'est pour le bien de
-l'Église: la fin justifie les moyens. Rien de plus
-amusant que leurs entrevues. Ouvrez l'œil et le
-bon, car vous allez rire.»</p>
-
-<p>Le capucin avait pris place, le temps d'échanger
-quelques propos avec le Guiçardi. Les numéros
-du concert se succédaient. Les vocalises de la
-chanteuse tyrolienne le laissaient aussi froid que
-les contorsions du cake-walk nègre. Ses yeux
-obstinément baissés ne cillaient un peu qu'aux
-gauloiseries de Marcus.</p>
-
-<p>Un flot d'obscénités montait comme une mare
-de boue dans le silence gêné de tous les assistants.
-C'étaient des rythmes sautillants de polkas
-et des refrains de caserne; et cela devenait
-tragique comme un blasphème et comme un<span class="pagenum"><a name="Page_116" id="Page_116">[Pg 116]</a></span>
-martyre, ce répertoire de corps de garde dégoisé
-par ordre, au nez d'un capucin, pour le grand
-ébaudissement d'une naine de foire et d'un vieux
-maniaque.</p>
-
-<p>Le moine ne bronchait pas. Il regardait fixement
-le bout de ses orteils, qui dépassaient un
-peu sa robe de bure.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! Padre, qu'en dites-vous? Ça vous
-plaît?</p>
-
-<p>Et d'un coude égrillard le Sicilien interrogeait
-le Père.</p>
-
-<p>&mdash;Répondez donc, Padre?</p>
-
-<p>Et, cette fois, c'était la princesse Zénobie qui
-de sa petite main sèche avait saisi la longue
-barbe du moine et le narguait de son affreux
-sourire d'avorton lubrique et vieillot.</p>
-
-<p>Le Révérend levait au plafond des yeux d'apôtre
-mis en croix.</p>
-
-<p>&mdash;Il Padre n'a pas le goût à la musique, ce
-soir.</p>
-
-<p>Et, sur cette conclusion de sa chère Zénobie,
-Bartolomeo congédiait le moine. Il lui glissait
-une pièce de dix lires dans la main.</p>
-
-<p>Dix lires! Il y avait loin des cent et deux cents<span class="pagenum"><a name="Page_117" id="Page_117">[Pg 117]</a></span>
-lires accoutumées. Le religieux se retirait à
-reculons; un laquais le reconduisait.</p>
-
-<p>&mdash;Qu'est-ce qu'il y a? interrogeait le banquier,
-surprenant un colloque entre le moine et
-le valet.</p>
-
-<p>&mdash;Le Padre voudrait deux écus d'argent; il
-craint de perdre la pièce d'or.</p>
-
-<p>&mdash;Les voici, bougonnait le gros homme de
-Palerme en fouillant dans son gilet.</p>
-
-<p>D'un pas oblique le capucin s'était vivement
-rapproché. Il s'emparait des deux pièces d'argent,
-plaçait la pièce d'or entre les deux écus, et
-les montrant tenues serrées entre son pouce et
-son index:</p>
-
-<p>&mdash;Comme cela, je ne craindrai pas de la perdre.
-Gracia, signor!</p>
-
-<p>Et il se retirait, la croupe haute, le sourire
-onctueux, humble et sournois.</p>
-
-<p>&mdash;<i>Bene trovato</i>, faisait le Guiçardi amusé.</p>
-
-<p>Telle fut la dernière soirée de Marcus à la villa
-de San Remo.</p>
-
-<p>&mdash;Nous sommes arrivés, me disait Maxence.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_118" id="Page_118">[Pg 118]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a name="ESPAGNE_III" id="ESPAGNE_III">III</a></h2>
-
-<h3>LA PEUR DE MOURIR</h3>
-
-
-<p>Nous arpentions, Maxence et moi, la Promenade
-des Anglais. C'était l'heure du <i>shopping</i>.
-Un déjeuner organisé au restaurant Français
-nous condamnait à piétiner le long de la mer
-en attendant l'arrivée des invités de Monte-Carlo.
-Un soleil cru, une mer aveuglante, de
-plomb fondu sous un ciel de mistral, faisaient
-cette matinée-là particulièrement désagréable;
-l'atmosphère hostile du quai bordé de grands
-hôtels s'aggravait de la laideur spéciale de ses
-habitués.</p>
-
-<p>Dans aucun pays du monde, en effet, on ne
-croise dans les promenades élégantes d'aussi
-fastueux déchets d'humanité. Cette chose triste<span class="pagenum"><a name="Page_119" id="Page_119">[Pg 119]</a></span>
-et touchante, qu'est la vieillesse partout ailleurs,
-y devient subitement comique. Nulle part
-on ne voit pareil assemblage de vieilles misses
-édentées, bardées de lainages d'Écosse sous
-l'éternel costume de piqué blanc; nulle part,
-d'aussi piteuses queues de rat tirebouchonnées
-sur d'aussi maigres nuques à l'ombre inévitable
-de minuscules canotiers. Et les vieux ménages
-d'Asnières, les antiques Chochottes engraissées
-dans les tables d'hôte de Montmartre et promenant,
-sanglées et bedonnantes dans des costumes
-tailleur, leurs bajoues étayées sur des petits cols
-d'homme, symbole croulant de la gloire de Lesbos:
-vieux rats morts et vieilles loutes! Et le
-lot des vieux beaux et des vieux birbes aussi,
-Agénors émaillés, trempés dans la potasse et
-poisseux de teinture, ex-préfets de l'Empire,
-majors de tables d'hôte, princes russes décavés
-devenus hommes d'affaires, dénicheurs d'objets
-rares, de villas à bon compte et de gogos à
-exploiter, indicateurs aussi de mineures et d'usuriers;
-et des anciens croupiers, valets de cartes
-transparentes enrichis sur le tard par des justes
-noces avec quelques tenancières; jolis garçons<span class="pagenum"><a name="Page_120" id="Page_120">[Pg 120]</a></span>
-épousés en 1870 pour leurs beaux yeux et tenant
-aujourd'hui en laisse le chien de Madame, que
-l'on pousse dans une petite voiture; vieux marquis
-italiens ruinés par le corps de ballet
-de Milan, philosophes, le soir et, dans le jour,
-aux gages de quelques comtesses péruviennes
-ou baronnes Cacatoès, vieux aras des Antilles
-plus empanachés d'aigrettes, de ruches et de
-boas encore que d'années et remorquant leur
-arrière-train coupable aux bras cambrés du sigisbée...,
-et les Arthémises des hommes célèbres,
-le bataillon des veuves inconsolées, vieilles
-gardes de la douleur venues en Riviera cultiver
-le souvenir des chers défunts qu'a oubliés l'Europe,
-les politiques et les artistes, la veuve du
-maëstro, la veuve du grand peintre, la veuve
-du regretté diplomate, et les demi-veuves, les
-maîtresses et les belles-sœurs, les petites nièces
-aussi, leurs Egéries un peu mégères, et leurs
-interprètes donc! les ex-grandes cantatrices sur
-le tard épousées, les Altesses de l'<i>ut dièze</i> et les
-contraltos princiers!</p>
-
-<p>O toutes ces prétentions échouées sur les
-bancs, le dos tourné à la mer et regardant<span class="pagenum"><a name="Page_121" id="Page_121">[Pg 121]</a></span>
-curieusement défiler devant elles le pénible cortège
-des autres vanités!</p>
-
-<p>&mdash;Parole, il ne manque que la princesse
-Zénobie! ne pouvais-je m'empêcher de m'écrier.
-Mais à propos, interpellai-je Maxence, la fin
-de l'histoire, tu ne me l'as pas racontée! Tu
-m'as laissé à cheval entre deux selles et tu ne
-m'as jamais dit comment la favorite du banquier
-Guiçardi était retombée de la villa des Palombes
-aux beuglants de soldats, où nous l'avons retrouvée.</p>
-
-<p>&mdash;Zénobie! En effet, c'est toute une histoire
-et assez compliquée. Je t'ai dit que la naine
-vivait dans le domaine de San Remo, installée
-dans un petit hôtel de poupée construit sur les
-indications de Guiçardi. Une fantaisie sénile du
-banquier l'y entretenait sur un pied de duchesse:
-voitures, chevaux et livrée à ses
-ordres; mais le vieillard ne pouvait se passer
-de son jouet. A toute heure de jour et de nuit
-il réclamait et voulait auprès de lui sa poupée
-favorite. La Zénobie, elle, supportait mal ce fastueux
-servage, et, dès qu'elle avait une heure à
-elle, pendant les siestes du Palermitain alourdi<span class="pagenum"><a name="Page_122" id="Page_122">[Pg 122]</a></span>
-et drogué d'anesthésiants, elle s'évadait des Palombes;
-et c'était pour elle une joie d'écolière
-d'aller retrouver au bout du pays la vieille
-femme, qui lui servait de mère, et son minuscule
-compagnon, le nain Scœvola.</p>
-
-<p>Les rares moments, que la pygmée dérobait
-ainsi à son maître, prenaient par la servitude
-même, où elle était tenue, la haute saveur d'un
-fruit défendu. Le printemps est assez dangereux
-en Riviera, les brusques changements de température
-et la sécheresse du mistral y affectent
-péniblement les arthritiques et les nerveux;
-parfois l'influenza s'en mêle. Elle sévissait cette
-année-là à San Remo. Scœvola, le plus petit
-conscrit de France, était atteint et devait s'aliter.</p>
-
-<p>Prévenue par sa mère-barnum et priée par
-elle de ne pas venir au chevet du fiévreux, la
-naine ne voulait rien entendre. Affolée d'inquiétude,
-elle courait au logis contaminé; elle voulait
-s'y installer sans souci du gros cachet des
-Palombes et de ses intérêts mis en jeu. Le nain
-trempé de sueur sous ses draps, misérable petit
-pantin secoué par la fièvre, assistait en claquant<span class="pagenum"><a name="Page_123" id="Page_123">[Pg 123]</a></span>
-des dents à une scène inouïe entre la princesse
-et leur mère.</p>
-
-<p>&mdash;Mais tu ruines ta famille, tu nous mets sur
-la paille! Un homme qui t'a couverte d'or et qui
-ne sait rien te refuser! Tu ne retrouveras jamais
-ça! Qui est-ce qui paiera le médecin, tes robes
-et les médicaments? Scœvola peut y rester. Tu
-es une fille dénaturée, tu n'aimes pas ta mère,
-j'ai mis au monde un monstre!»</p>
-
-<p>Les objurgations de la vieille femme convainquaient
-à demi Zénobie. Le petit être fantasque
-consentait à rentrer à la villa; mais elle déclarait
-vouloir revenir le lendemain près de son
-cher Scœvola... et tenait parole.</p>
-
-<p>C'était une grosse partie que jouait là l'avorton.</p>
-
-<p>Entre tant de manies le vieux Guiçardi
-nourrissait une folle terreur de la maladie et de
-la mort. Ses soixante-douze ans hoquetaient dans
-un perpétuel tremblement à l'idée des bronchites,
-des refroidissements et des mauvaises
-fièvres qui guettent plus ou moins les vieillards.
-Il ne vivait qu'entouré de mille et une précautions,
-sous la surveillance d'un médecin attaché<span class="pagenum"><a name="Page_124" id="Page_124">[Pg 124]</a></span>
-à sa personne, et, chaque semaine, tout le personnel
-des Palombes devait subir la visite du
-docteur. C'était une formalité à laquelle nul ne
-pouvait se soustraire et qui était stipulée dans les
-engagements.</p>
-
-<p>Au moindre symptôme d'indisposition, tout
-domestique était congédié. L'intendant lui payait
-deux mois de gages en lui intimant l'ordre de
-ne jamais se représenter, même guéri. Un cordon
-sanitaire était ainsi établi autour du vieillard.</p>
-
-<p>Dans quels prix on exploitait cette terreur de
-la maladie, tu le devines aisément! Deux garde-malades
-se relayaient auprès de lui jour et
-nuit. Le banquier exigeait toujours une oreille
-aux écoutes de sa respiration durant son sommeil.
-Sa peur de mourir était telle que, le précédent
-hiver, il avait refusé d'entrer dans la
-chambre de sa fille malade et, pendant les deux
-mois que dura la bronchite, il pria sa femme
-de s'abstenir de paraître à table. La baronne
-Guiçardi, elle, s'était installée près de sa fille et,
-pendant les trois mois de cet hiver-là, le vieux
-Levantin haleta dans l'angoisse des microbes et<span class="pagenum"><a name="Page_125" id="Page_125">[Pg 125]</a></span>
-la fureur de ne pas avoir fait transporter
-M<sup>lle</sup> Guiçardi à l'hôpital.</p>
-
-<p>C'est cet effaré trembleur et ce féroce égoïste
-que la princesse Zénobie quittait trois heures
-par jour pour aller s'asseoir au chevet d'un nain
-tuberculeux. La princesse jouait une grosse
-partie. Elle la perdit.</p>
-
-<p>Le jour où le banquier, réveillé au milieu
-d'une sieste qui aurait dû durer les trois heures
-de trois cuillerées de potion, demanda après la
-naine et apprit que sa poupée était auprès d'un
-frère malade depuis douze jours d'une fièvre
-maligne, la colère et la stupeur furent chez
-ce gros homme d'une telle violence, qu'il faillit
-étrangler.</p>
-
-<p>&mdash;Chez son frère!... Chez un malade! Et elle
-y va tous les jours! Elle y est encore!»</p>
-
-<p>Et de cramoisi le vieux forban devenait violet.
-Les yeux chavirés, suffoquant et la gorge
-sèche au milieu de balbutiements, de mots sans
-suite et de trépignements de fureur, il arrivait
-enfin à se faire comprendre et se faisait donner
-de quoi écrire.</p>
-
-<p>Il ne pouvait parler. Son émotion était trop<span class="pagenum"><a name="Page_126" id="Page_126">[Pg 126]</a></span>
-forte. Zénobie était chez ce nain malade; elle
-avait osé lui désobéir. Il écrivait; un tremblement
-secouait ses mains gonflées. Il parvenait
-enfin à maîtriser ses nerfs et signait la disgrâce
-de la favorite. L'intendant recevait respectueusement
-les ordres; la livrée assistait, effarée,
-riant sous cape, à l'exécution de la princesse.</p>
-
-<p>Toutes les Palombes détestaient Zénobie.</p>
-
-<p>La naine rencontrait l'intendant à mi-route
-de la villa. Elle regagnait sa geôle au grand trot
-d'une victoria de louage. Nabulione&mdash;c'était le
-nom du maître-Jacques des Guiçardi&mdash;faisait
-arrêter la voiture. Nabulione était à pied; il
-accompagnait une charrette encombrée de valises
-et de petites malles.</p>
-
-<p>Il signifiait à la naine son congé. La décision
-de M. Guiçardi était irrévocable. Il ne reverrait
-jamais la princesse; la villa lui était désormais
-interdite. Il était tout à fait inutile de s'y présenter,
-elle y trouverait porte close: il était
-chargé de lui rapporter sa garde-robe. Ses costumes
-de théâtre et de ville étaient dans les
-malles; le petit hôtel était déménagé. Si la
-princesse voulait bien prendre la peine de<span class="pagenum"><a name="Page_127" id="Page_127">[Pg 127]</a></span>
-retourner d'où elle venait, il lui réglerait ses
-huit jours; il avait sur lui la somme.</p>
-
-<p>La naine était devenue verte. Elle vomissait
-un flot d'injures à l'adresse de l'intendant et de
-Guiçardi; sa voix de crécelle, crépitante et
-rouillée, s'exaspérait dans la solitude de la
-route. Des ouvriers de retour des champs s'étaient
-arrêtés. Ce monstre de baraque foraine entachait
-de grotesque la douceur lumineuse de ce crépuscule
-d'Italie.</p>
-
-<p>&mdash;<i>Una pupazza</i>, ricanaient des chuchotements.</p>
-
-<p>L'intendant essayait en vain de lui faire
-entendre raison: la <i>pupazza</i> ne voulait rien
-savoir. Elle donnait l'ordre au cocher de la
-conduire aux Palombes. Elle s'y heurtait à
-l'hostilité d'une domesticité heureuse d'observer
-la consigne.</p>
-
-<p>&mdash;Le banquier ne recevait pas. M. Guiçardi
-partait le soir même pour Palerme.»</p>
-
-<p>Et dans l'insolence des regards et des sourires,
-la princesse Zénobie lisait couramment
-l'unanime allégresse, son renvoi mettait en fête
-toute la maison.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_128" id="Page_128">[Pg 128]</a></span></p>
-
-<p>Elle devait se résoudre à retourner auprès des
-siens. Elle y retrouvait l'intendant des Palombes,
-qui l'attendait entre sa mère effondrée et la
-stupeur épouvantée du nain. Et ce fut une horrible
-scène. La mère-barnum, brusquement
-ramenée au sentiment de la réalité par la vue
-de Zénobie, se jetait sur le petit être, l'empoignait
-par la tête et, lui retroussant les jupes,
-voulait la fouetter. Le nain, recroquevillé d'effroi
-sous ses draps sales, poussait des piaulements
-de petit hibou tombé du nid; Zénobie, crispée,
-rebellée et matée, tapait, griffait, mordait et
-geignait comme une poulie; la mère poussait
-des cris d'orfraie, invectivant la fille ingrate, <i>ce
-fumier d'enfant qui la ruinait</i>; et l'intendant
-se croyait tombé dans un repaire de gnomes et
-de magiciens.</p>
-
-<p>Il intervenait enfin, comptait à la naine les
-seize cents francs de ses huit jours, en obtenait
-bon gré mal gré le reçu, mais ne pouvait éviter
-la formalité de l'ouverture des malles. La surprise
-qu'elles réservaient faillit tourner au tragique.
-Le vieux Guiçardi ne renvoyait à Zénobie
-que ses costumes de théâtre et son pauvre<span class="pagenum"><a name="Page_129" id="Page_129">[Pg 129]</a></span>
-petit trousseau de phénomène de music-hall,
-sa lamentable et prétentieuse défroque de <i>principessa</i>
-de piste et de beuglant; le Levantin
-avait gardé les somptueuses toilettes des grands
-faiseurs de Nice et de Monte-Carlo. Il gardait
-aussi les parures: le collier d'émeraudes offert
-dans la dernière quinzaine, l'orient fabuleux
-des perles et l'eau coûteuse des rivières de diamants.
-Il renvoyait le cheval, mais gardait le
-harnais. La naine râlait à son tour: une formidable
-gifle s'abattait sur sa face de monstre et
-la couchait par terre, évanouie. La mère-barnum
-s'acharnait sur l'avorton; Scœvola, le plus petit
-conscrit de France, croyant qu'on égorgeait
-Zénobie, s'évadait de ses draps moites et se blottissait,
-tout nu, sous le lit; des voisins accourus
-mettaient fin à cette tuerie, et l'intendant
-des Palombes s'échappait de là comme d'un
-cauchemar.</p>
-
-<p>Cette famille de nains ne se tint pas pour
-battue. Sur les conseils de sa mère, Zénobie
-voulut intenter un procès au banquier; mais
-les faits qu'elle lui imputait étaient si graves
-que l'affaire criait le chantage; aucun homme<span class="pagenum"><a name="Page_130" id="Page_130">[Pg 130]</a></span>
-de loi ne voulut instrumenter contre le Guiçardi.
-La Zénobie ne se rebuta pas: elle se
-rendit au couvent de Saint-Pancrace, et, une
-première fois, fit tant et tant qu'elle obtint une
-audience du Révérend Père Ambrosio, le supérieur;
-mais les confidences dont elle honora le
-capucin esbrouffèrent tellement le saint homme
-qu'il refusa absolument de s'entremettre dans la
-démarche, que la naine réclamait de lui. Il lui
-promit une seconde audience, mais se garda
-bien de la lui donner; le monstrillon en fut
-pour ses deux lieues de montagne et ses trente
-lires de victoria. Le saint monastère demeura
-clos pour lui.</p>
-
-<p>Bref, la questure, dit-on, s'en mêla; on pria
-ces dames de quitter le pays. Une rumeur voulut
-qu'un viatique de deux mille lires leur fût
-fourni par les dames Guiçardi.</p>
-
-<p>Et voilà, mon cher ami, comment l'ex-favorite
-d'un banquier trente fois millionnaire amuse, à
-l'heure qu'il est, un public de matelots et de
-chasseurs alpins dans un petit port de la
-Riviera.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_131" id="Page_131">[Pg 131]</a></span></p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">Elle était de ce monde où les plus belles choses<br /></span>
-<span class="i12">Ont le pire destin.<br /></span>
-<span class="i0">Et <i>rosse</i>, elle a vécu ce que vivent les <i>rosses</i>,<br /></span>
-<span class="i12">L'espace d'un matin.<br /></span>
-</div></div>
-
-<p>Moralité: on fait toujours trop sa Zénobie.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_133" id="Page_133">[Pg 133]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a name="LYS_DALLEMAGNE" id="LYS_DALLEMAGNE">LYS D'ALLEMAGNE</a></h2>
-<hr class="chap" />
-
-<p>&mdash;Il y a pis que la peur de mourir: il y a
-l'horreur de vivre. Vous ne soupçonnez pas
-quelles agonies tragiques halètent parfois dans
-le luxe apparent de ces somptueuses villas!</p>
-
-<p>Tout en causant nous étions, Maxence et moi,
-descendus jusqu'au haut de la promenade des
-Anglais. Nous avions dépassé le troisième établissement
-de bains établi presque devant l'avenue
-Victor-Hugo, et avions atteint le pont Magnan.</p>
-
-<p>Là finit le glorieux alignement des grands
-hôtels cosmopolites et des villas princières; la
-promenade des Anglais bifurque et devient, à
-gauche, une route de banlieue suburbaine bordée
-de guinguettes et de murs de jardins; à droite,
-un simple bord de mer longé de cultures maraîchères
-et planté de cahutes de pêcheurs.</p>
-
-<p>Le paysage est lépreux et hostile, enfariné d'un<span class="pagenum"><a name="Page_134" id="Page_134">[Pg 134]</a></span>
-perpétuel halo de poussière soulevée par les
-automobiles, et la courbe harmonieuse de la baie
-des Anges ne rachète pas l'âpreté du décor. Face
-en arrière, au contraire, c'est le merveilleux
-panorama de Nice indolemment couchée au pied
-de ses montagnes et déroulant, comme une
-écharpe molle, la ligne de ses toits jusques au
-Mont-Boron. Par les temps clairs la pointe du
-cap Ferrat y apparaît, entamant de son éperon
-verdâtre le bleu moiré du large.</p>
-
-<p>Nous faisions demi-tour et redescendions sur
-la jetée-promenade.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, il y a pis que la peur de mourir. Si
-vous saviez quels drames de chair et d'âmes,
-quels intérêts et quelles affreuses convoitises
-dérobent parfois aux regards ces somptueuses
-façades, quels grotesques désespoirs aussi! Ce
-Nice est une mine inépuisable d'histoires. Quelques-unes,
-si bien gardées qu'elles soient par
-l'épaisseur des murailles, néanmoins transpirent
-et finissent par tomber dans le domaine public.</p>
-
-<p>Il y a trois ans, c'était le scandale des Blukenstarishaen,
-le plus effrayant chantage qui ait
-jamais été organisé contre une personnalité princière:<span class="pagenum"><a name="Page_135" id="Page_135">[Pg 135]</a></span>
-Le jeune ménage, le mari et la femme
-menacés et terrorisés à la fois par un couple
-d'aigrefins: deux «musicantis» cueillis dans
-une des innombrables Réserves de la Riviera.
-Les Blukenstarishaen les avaient attachés à leurs
-personnes pour couper de tarentelles et de
-«canzone» napolitaines les heures un peu
-longues des repas... Cette musique de table
-dégénéra vite en musique de chambre. La princesse,
-très négligée par son mari, s'éprit violemment
-d'un des musiciens; elle s'en éprit jusqu'à
-en devenir grosse et, reconnaissante au bel
-Italien d'une maternité que le prince ne lui avait
-jamais donnée, eut la gratitude épistolaire. Elle
-écrivit. Le violoniste (car il jouait du violon
-naturellement) appuya sur la chanterelle. Il gagna
-prudemment la frontière; et de Vintimille, en
-échange de sa correspondance, demanda la forte
-somme à la princesse.</p>
-
-<p>Un <i>post-scriptum</i> machiavélique menaçait d'envoyer
-le paquet de lettres au mari. Le prince,
-très au courant de la conduite de sa femme, ne
-répondit pas plus aux offres de Vintimille que
-ne l'avait fait la princesse. C'est alors que les<span class="pagenum"><a name="Page_136" id="Page_136">[Pg 136]</a></span>
-deux compères d'Italie s'entendirent. Si la princesse
-était une amoureuse expansive et reconnaissante,
-le prince était, de son côté, un ami
-passionné et, dans les élans d'une ferveur toute
-platonicienne, avait commis en l'honneur de
-l'autre musicanti quelques poésies qui, bien
-que d'inspiration danoise, n'eussent pas déparé
-les dialogues du <i>Banquet</i>. Les associés de Vintimille
-prévinrent le jeune ménage que, si un
-chèque de cent mille lires n'était pas remis
-avant telle date à la banque Polidori de Milan,
-les élucubrations du prince et la correspondance
-de la princesse seraient envoyées sous pli cacheté
-à la Cour de Thuringe, au grand chancelier
-même du roi ou à un des principaux journaux
-de l'opposition. L'inspiration de la dernière
-heure dicterait leur choix.</p>
-
-<p>Le régime du bon vouloir fonctionne, pour
-ainsi dire encore intact, dans les petits États
-allemands. En cas de scandale, si le scandale
-éclatait, c'était, après l'annulation du mariage en
-Cour de Rome (la Thuringe est très catholique),
-la confiscation des biens du jeune couple et la
-relégation de la princesse dans un couvent; le<span class="pagenum"><a name="Page_137" id="Page_137">[Pg 137]</a></span>
-prince, lui, serait certainement prié de résider à
-l'étranger et réduit à la pension stricte. Libre à
-lui alors de donner cours à ses fantaisies poétiques
-et se faire professeur de grec.</p>
-
-<p>Les Blukenstarishaen s'affolaient. Le roi de
-Thuringe avait laissé mourir de faim sa fille
-aînée, la princesse Thyra qui avait fui la Cour
-paternelle et le palais conjugal avec un jeune
-officier de cavalerie. La duchesse de Manheimberg,
-toute mère qu'elle fût de trois enfants,
-n'avait pas pu résister au prestige des épaulettes
-et des éperons. Les amoureux, après avoir promené
-en Suisse et sur la Riviera le scandale de
-leur bonheur, s'étaient échoués à Venise. La
-gêne avait vite étranglé leurs illusions. Harcelés
-par les usuriers, les bijoux une fois vendus, les
-misérables étaient de l'hôtel Dancelli descendus
-à une <i>casa privata</i> du quartier de l'<i>Ospedale</i>. La
-duchesse de Manheimberg s'y était suicidée. La
-dureté du roi l'avait acculée à cette horrible fin.
-Le consulat de Thuringe à Venise n'avait même
-pas eu pour elle l'aumône qu'il trouve toujours
-pour ses moindres nationaux en détresse. Deux
-mois auparavant, le consul de Genève, pour une<span class="pagenum"><a name="Page_138" id="Page_138">[Pg 138]</a></span>
-visite rendue, à l'hôtel du Lac à la princesse
-royale, avait été immédiatement révoqué...
-Toute l'Allemagne avait adopté vis-à-vis des
-fugitifs l'attitude indiquée par la famille.</p>
-
-<p>C'est auprès de ceux de son sang et de sa
-race que la malheureuse jeune femme avait
-trouvé l'accueil le plus insultant et les visages les
-plus fermés, et, pendant ce douloureux calvaire
-à travers l'Europe, ce calvaire commencé comme
-une chimérique chevauchée de ballade et de conte</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">Si tu veux, faisons rêve,<br /></span>
-<span class="i0">Montons sur deux palefrois,<br /></span>
-<span class="i0">Tu m'emmènes, je t'enlèves,<br /></span>
-<span class="i0">L'oiseau chante dans les bois.<br /></span>
-</div></div>
-
-<p>la triste adultère avait rencontré partout sur son
-passage l'hostilité menaçante et l'effroyable ostracisme
-imposés, il y a quelques années, par le
-kant anglais sur toutes les routes d'exil d'un de
-ses plus grands poètes. Pour l'infortunée princesse
-Thyra la lourde Allemagne avait eu les
-raffinements de cruauté et les ingéniosités de
-mépris inventés par l'hypocrisie d'outre-Manche
-vis-à-vis d'Oscar Wilde.</p>
-
-<p>Dévisagée sur les seuils des hôtels, montrée<span class="pagenum"><a name="Page_139" id="Page_139">[Pg 139]</a></span>
-au doigt, suivie même dans les rues, que dis-je?
-guettée par la malveillance et la curiosité jusque
-dans les boutiques de fournisseurs, la duchesse
-de Mainheimberg avait connu les pires amertumes.
-Grâce au mot d'ordre donné par la
-Cour de Thuringe, l'Allemagne en déplacement
-avait fini par expulser les amants de toutes les
-villes. Entre temps le roi coupait les vivres, et
-cela avait été pour le couple romanesque la
-brève déchéance aggravée de toutes les affres de
-la gêne. Cette gêne dégénérait bientôt en misère,
-et la misère en détresse et cela jusqu'au suicide
-final dans le galetas de Venise.</p>
-
-<p>Rodolphe Ostratten, l'amant de la pitoyable
-jeune femme, entrait à l'hôpital, à cet <i>Ospedale</i>
-dont le quartier moisi avait abrité leur fin
-d'idylle. Il en était extradé le lendemain même de
-l'exhumation de sa maîtresse; on l'arrachait tout
-grelottant de son lit de fiévreux pour le jeter
-dans un fourgon. Une forteresse de Thuringe le
-retenait maintenant à vie. Il ne fait pas bon en
-Allemagne de regarder de trop près les princesses.</p>
-
-<p>De cette tragique aventure les Blukenstarishaen
-n'ignoraient rien. Elle avait éclaté l'année<span class="pagenum"><a name="Page_140" id="Page_140">[Pg 140]</a></span>
-même de leur mariage. La princesse Elaine
-s'était jetée en vain aux pieds de son père, implorant
-sa pitié pour sa sœur; le roi n'avait voulu
-rien entendre. Ces catholiques de Thuringe sont
-encore plus intraitables sur la morale que tous
-les protestants de la Prusse Rhénane, et l'affolé
-ménage de Nice savait trop ce qui l'attendait, si
-le scandale de leur conduite en Riviera arrivait
-jusqu'au roi.</p>
-
-<p>La Riviera! C'est de leur arrivée en ce pays
-que dataient leur folie et leur malheur. C'est là
-qu'ils avaient connu ces damnés Italiens et l'enveloppement
-de leurs œillades câlines, le charme
-dangereux de leur voix persuasive et de leurs
-gestes caresseurs.</p>
-
-<p>Deux «musicantis»! Lui, le fils d'un chancelier,
-elle, une princesse royale, étaient à la
-merci de ces espèces... Protégés par la frontière,
-les deux coquins dictaient leurs conditions et
-commandaient en maîtres. Eux, la première
-aristocratie du monde, tremblaient aux ordres
-de deux maîtres chanteurs; et, les yeux brusquement
-dessillés, arrachés en sursaut de leur
-rêve, le prince et la princesse rejetés dans les<span class="pagenum"><a name="Page_141" id="Page_141">[Pg 141]</a></span>
-bras l'un de l'autre par la conscience du même
-péril s'hypnotisaient sans oser la mesurer
-devant la profondeur du gouffre où ils avaient
-roulé, s'hallucinaient dans une stupeur muette
-devant l'abîme où ils allaient descendre.</p>
-
-<p>Deux enfants! car lui n'avait pas vingt-six
-ans, et elle en avait juste dix-neuf.</p>
-
-<p>Ah! cette Riviera, cet admirable pays, cette
-côte enchantée dans la montée des sèves, la
-vibration de la lumière et l'épanouissement de
-tant de fleurs, comme ils en maudissaient maintenant
-la douceur énervante et traîtresse, quelle
-rancune ils nourrissaient pour ces décors complices
-de vergers idylliques et de baies siciliennes!...
-Oh! les mauvais conseils chuchotés
-dans l'or des crépuscules, dans les bois de cyprès
-et les clos d'oliviers.</p>
-
-<p>La Riviera! C'est son climat qui les avait perdus...
-Oh! la mollesse de ce pays qui dénoue la
-volonté comme une écharpe, pour la tendre
-ensuite comme un arc dans la sécheresse ardente
-de son mistral.</p>
-
-<p>C'est l'âpreté de ses jours de poussière et de
-bourrasques, la fièvre permanente bercée dans<span class="pagenum"><a name="Page_142" id="Page_142">[Pg 142]</a></span>
-ces vagues sans flux et sans reflux, et, par-dessus
-tout, ces effluves de rut et de caresses épars dans
-l'unanime consentement des choses et des êtres
-à l'amour; c'est toute cette nature aphrodisiaque
-qui les avait poussés à la chute et à leur perte
-et les deux égarés n'avaient plus assez de larmes
-pour pleurer.</p>
-
-<p>Le consul d'Italie tirait le jeune ménage de ce
-mauvais pas.</p>
-
-<p>Éperdu devant l'impossibilité de se procurer
-du jour au lendemain les cent mille lires (car la
-Cour de Thuringe est plutôt serrée), le prince,
-tout décidé qu'il fût au suicide, avait l'idée d'aller
-trouver le commissaire central. Le commissaire
-l'adressait au consul d'Italie. Celui-ci télégraphiait
-à Gênes, et la questure cueillait à Vintimille
-les deux coquins et leur correspondance.</p>
-
-<p>Ainsi se termina le chantage. Tout est bien
-qui finit bien!</p>
-
-<p>Le jeune ménage en fut quitte pour la peur;
-mais leur villa abrita quelques heures d'agonie.
-Ce prince et cette princesse passèrent d'assez durs
-moments, avouez-le. Il y a quelquefois pis que
-la peur de mourir, il y a aussi l'horreur de vivre.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_143" id="Page_143">[Pg 143]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a name="UNE_AGONIE" id="UNE_AGONIE">UNE AGONIE</a></h2>
-<hr class="chap" />
-
-<p>Nous descendions les pentes de la Mortola.
-Des touffes de genêts en fleurs incendiaient d'or
-les éboulis de roches grises; et jusqu'au bleu
-méditerranéen c'étaient de longues traînées de
-lumières encore exaspérées par le vert glauque
-des agaves, le gris épineux des lentisques et argenté
-des oliviers; toute une végétation bleuâtre,
-hostile, meurtrière et dardée faisait de ce coin
-de jardin une petite Afrique. Au loin, c'étaient les
-montagnes pelées de Vintimille et de San Remo,
-toute l'aridité de la <i>Rivière</i> de Gênes après la
-splendeur luxuriante de la <i>Riviera</i> de Nice. Un
-ciel doux et voilé, presque moite, mélancolisait
-le paysage; toute la clarté semblait réfugiée
-dans les fleurs; et dans ce décor à souhait pour<span class="pagenum"><a name="Page_144" id="Page_144">[Pg 144]</a></span>
-un enlèvement de captive, c'étaient des silhouettes
-de pirates barbaresques, qui s'imposaient à travers
-le recul des temps chers à tout imaginatif.
-Malheureusement des couples d'Allemands et
-d'Anglais de passage, toute la foule anonyme et
-laide des Cooks en mal d'excursions, étaient les
-seuls êtres rencontrés au tournant du domaine
-féerique.</p>
-
-<p>C'était un lundi, un des deux jours par
-semaine où lord Hambury permet aux visiteurs
-l'entrée de la Mortola: la Mortola, c'est-à-dire
-l'enchantement de ce ravin unique de la côte
-Ligure, jardins d'Italie et de Sénégal aussi, où
-Wagner aurait pu rêver l'éclosion des filles-fleurs.
-La Mortola et la fontaine de la Sirène, la
-Mortola et sa clairière hantée d'agaves monstrueux,
-énormes, hérissés et coupants, de toutes
-les nuances et de toutes les formes, pareils à
-un cénacle de gigantesques pieuvres végétales;
-la Mortola et ses bois de palmiers, ses champs
-d'iris et d'anémones où la vision s'impose d'une
-ronde de nymphes de Botticelli; la Mortola et sa
-treille en terrasse au-dessus de la mer; sa treille
-enguirlandée de roses et de clématites, escortée<span class="pagenum"><a name="Page_145" id="Page_145">[Pg 145]</a></span>
-de touffes de primevères, d'héliotropes en arbres
-et de chimériques orchidées, jaillis comme des
-étoiles entre les retombées de mouvants chèvrefeuilles;
-la Pergola et le malaise enivrant, délicieux
-de son trop de calices et de son trop de
-parfums... Et entre toutes ces corolles, toutes
-ces feuilles, toutes ces branches, au tournant de
-tant d'escaliers et le long de tant de terrasses,
-le nostalgique horizon de la Méditerranée, la
-soie moirée de sa nappe immobile avec, au bord
-de la mer, les quenouilles de bronze de son interminable
-allée de cyprès... Cimetière d'Orient ou
-jardin de Gabriele d'Annunzio dans le <i>Triomphe
-de la Mort</i>.</p>
-
-<p>Nous étions arrêtés auprès d'une volière et
-tout en suivant les mouvements d'automate d'un
-étrange perroquet, on eût dit, d'émail vert...</p>
-
-<p>&mdash;Mais c'est le jardin de Noronsoff! me disait
-l'ami qui m'accompagnait. Avouez que c'est là
-que vous avez placé l'agonie de l'écœurant héros
-de votre <i>Vice Errant</i>.</p>
-
-<p>&mdash;Non, répondis-je, le domaine où traîne, se
-convulse et meurt la pourriture princière de
-Sacha, bien moins important et moins divers<span class="pagenum"><a name="Page_146" id="Page_146">[Pg 146]</a></span>
-d'aspect que celui-ci, a peut-être encore dans
-son abandon plus de grandeurs que la Mortola.
-Le domaine existe: il est à Nice, à mi-flanc du
-Mont-Boron. Trois cents mètres de terrasse dominent
-et la ville et le port. Au crépuscule, quand
-le ciel est clair, on y découvre jusqu'à l'Estérel.
-Je vous le ferai visiter, nous irons ensemble,
-mais nous aurons peut-être quelque mal à y
-pénétrer: l'accès en est assez défendu. D'ailleurs
-Noronsoff n'y a jamais habité, le cadre seul m'a
-tenté; l'outrance de sa végétation, le trop de
-luxe des fleurs de collections et d'essences
-rares, qu'un caprice de millionnaire y a accumulées,
-s'adaptaient si merveilleusement au déséquilibrement
-de mon héros... je vous dirai plus,
-c'est dans l'atmosphère de ce jardin de songe
-que j'ai rêvé et vécu la vie imaginaire de Sacha.
-Le prince Noronsoff est mort à Paris après sa
-mère qui, dans le roman, lui survit. Il est mort
-dans le coma, entouré et guetté par une troupe
-d'héritiers dont les intrigues de chevet le torturèrent
-jusqu'à son dernier râle...</p>
-
-<p>&mdash;Et cette agonie de Noronsoff, la vraie,
-quelle fut-elle? me demandait mon compagnon.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_147" id="Page_147">[Pg 147]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Oh! décevante et dramatique comme la
-vie même de l'individu. Après la mort de sa
-mère, l'état de Sacha, empira. Livré à lui-même,
-c'est-à-dire à ses pires caprices, sans
-aucun contrôle et plus personne auprès de lui
-pour le surveiller et le retenir, il eut vite fait
-de développer la marche de tant de maladies et
-de précipiter lui-même un dénouement fatal. Le
-favori d'alors était un pianiste hongrois, un soi-disant
-élève de Liszt famélique et poitrinaire,
-mais dont le réel talent et le jeu poignant et
-douloureux passionnaient, le long des jours et
-les nuits aussi, les rares minutes lucides du mourant;
-mais la fin approchait, car les longues
-syncopes, dans lesquelles il arrivait au prince de
-tomber, se succédaient de plus en plus fréquentes
-et maintenant si prolongées et si profondes, qu'il
-était à craindre, à chaque évanouissement, qu'il
-ne se réveillât plus.</p>
-
-<p>C'est alors que la vague famille, petits cousins
-et arrières-petits cousins, que le malade possédait
-dans la colonie russe et dans le monde de
-l'Empire, se rapprochaient de l'agonisant. Il y
-avait vingt ans qu'ils l'ignoraient, justement<span class="pagenum"><a name="Page_148" id="Page_148">[Pg 148]</a></span>
-effarés de ses frasques et ne se souciant pas
-d'avouer un parent aussi compromis. Au ban
-de la société et de sa famille, ce déséquilibré
-affligé de quatre millions devenait intéressant
-au moment de mourir. On savait que Sacha
-n'avait pas fait de testament; il avait bien trop
-peur de la mort pour songer à ses dispositions
-dernières; ce perpétuel moribond aimait frénétiquement
-la vie et s'y cramponnait désespérément.</p>
-
-<p>Superstitieux comme tous ceux de sa race, ce
-Russe aurait cru attirer sur lui l'ombre de la
-«Camarde» en dictant n'importe quel testament.
-Il ne fallait pourtant pas que cette grosse fortune
-retournât à l'État ou tombât dans les mains de
-quelques Petits-Russiens, hypothétiques descendants
-de Noronsoff que les alliés mondains et
-officiels de Sacha ignoraient, perdus dans quelques
-villages de l'Ukraine ou quelques faubourgs
-de Saint-Pétersbourg.</p>
-
-<p>Les intéressés se consultèrent.</p>
-
-<p>Le duc de Praxéli-Plesbourg réunit chez lui
-les Marfa-Narimoff et les de Beauvimeuse, cousins
-comme lui au quatrième degré de l'agonisant.<span class="pagenum"><a name="Page_149" id="Page_149">[Pg 149]</a></span>
-Sa haute situation à l'ambassade, la faveur de
-Boris, l'aîné des Narimoff, au palais d'Hiver et
-le rang des Beauvimeuse dans le noble faubourg
-les mettaient au-dessus de tout soupçon. Il s'agissait
-de pénétrer auprès du malade, de s'installer
-à son chevet et lui faire signer un testament;
-car lui en inspirer ou lui en dicter un, il
-n'y fallait pas songer. Sacha, malicieux et retors,
-aurait pris un méchant plaisir à déjouer leur
-entreprise ou, même pis, les eût fait jeter dehors.
-Ce parfait dégénéré détestait sa famille. Il aurait
-dilapidé son bien plutôt que d'en laisser une bribe
-à l'un des siens. Tels étaient les bons sentiments
-qui animaient entre eux les membres de cette
-dynastie. Ce fou consentirait-il seulement à les
-recevoir? Le duc de Praxéli-Plesbourg se présenta
-le premier avenue Marceau, Odette de
-Beauvimeuse l'accompagnait, Noronsoff avait eu
-jadis un assez violent caprice pour sa cousine
-et l'on escomptait ce souvenir: le malade ne les
-reconnut même pas.</p>
-
-<p>Avec l'aplomb que donnent un grand nom et
-la fortune, le duc de Praxéli s'imposait à la livrée,
-expédiait le favori, mieux, congédiait les médecins:<span class="pagenum"><a name="Page_150" id="Page_150">[Pg 150]</a></span>
-il était <i>la famille</i>. Le duc une fois dans
-la place, les autres s'y installaient; le tout était
-d'y avoir pénétré.</p>
-
-<p>Par la porte entre-bâillée les de Beauvimeuse
-et les de Marfa-Narimoff se glissaient un à un
-dans l'hôtel de l'avenue Marceau, plus un certain
-M. de Noisynève, arrière-petit cousin du
-Noronsoff et que l'on ne put écarter. Il s'incrusta
-au chevet du malade pour surveiller les autres,
-manifesta vaguement l'intention de prévenir les
-parents oubliés en Russie et, après quelques
-discussions assez aigres, on dut l'admettre dans
-la rédaction du testament; mais la porte demeura
-fermée désormais à tout autre visiteur;
-et ce fut la veillée attentive et sinistre d'une
-bande d'oiseaux de proie à proximité d'un champ
-de bataille, attendant les cadavres.</p>
-
-<p>Sacha était tombé dans la torpeur; il n'en
-sortait que pour réclamer d'une voix éteinte de
-l'extra-dry et du kummel en attachant sur les
-siens des yeux vides et vitreux, effroyablement
-ouverts. Sur le conseil du duc de Praxéli
-Odette de Beauvimeuse dégrafait parfois son
-corsage et introduisait la main sèche du moribond<span class="pagenum"><a name="Page_151" id="Page_151">[Pg 151]</a></span>
-dans la tiédeur de ses seins nus; la bouche
-édentée du neurasthénique alors souriait. Cette
-absence de lucidité enchantait les héritiers. En
-Russie la loi n'exige pas que le testament soit
-écrit de la main du testateur: il suffit qu'il soit
-dicté en présence de témoins. La signature
-suffit.</p>
-
-<p>On trouva un notaire. Les intéressés, sous la
-présidence du duc de Plesbourg, arrêtèrent la
-rédaction du testament. Sur les quarante millions
-de Noronsoff le duc s'en préleva quinze. Dix
-furent dévolus aux Narimoff, dix aux Beauvimeuse
-et cinq à cet intrus de Noisynève qu'on
-n'avait pu éviter; mais, entre temps, l'état du
-malade empirait d'une façon alarmante. Du jour
-au lendemain il tombait dans le coma, un coma
-stupéfiant dont rien ne pouvait le tirer. Ils
-avaient trop attendu, les discussions d'intérêt
-avaient mangé un temps précieux, le malade et
-la fortune allaient leur filer entre les doigts; ce
-fut une consternation. Le duc de Praxéli-Plesbourg
-relevait les courages abattus, il avait amené
-avec lui, en remplacement des docteurs congédiés,
-un petit médecin de quartier, de son quartier<span class="pagenum"><a name="Page_152" id="Page_152">[Pg 152]</a></span>
-à lui, qui voyait ses gens d'écuries et d'offices
-et au besoin les chevaux. C'était un pauvre
-hère sans consistance, sans grand talent aussi,
-voué à la médiocrité par la médiocrité même de
-son physique, de ses allures et de ses connaissances.
-Il était tout à la dévotion des Praxéli-Plesbourg
-qui l'emmenait, même l'été, à la
-campagne pour surveiller ses gens. C'est ce
-pauvre docteur Pasquier que le Praxéli avait
-établi au chevet de son cousin. C'est lui qu'il
-amenait, ce matin-là, parmi les autres parents
-attérés.</p>
-
-<p>&mdash;La vérité, docteur? Il est très bas, n'est-ce
-pas?</p>
-
-<p>&mdash;En effet, monsieur le duc, le prince n'en a
-plus que pour quelques heures. S'il va jusqu'à
-ce soir, ce sera le bout du monde.</p>
-
-<p>&mdash;C'est ce que je me disais. Eh! bien, docteur,
-nous avons besoin de vous. Il faut, coûte
-que coûte, que vous suspendiez ce coma. Ce coma,
-il faut l'en faire sortir. Il nous faut une signature,
-une signature absolument nécessaire et que
-lui seul peut nous donner. Ne vous inquiétez pas
-on lui tiendra la main, j'en fais mon affaire,<span class="pagenum"><a name="Page_153" id="Page_153">[Pg 153]</a></span>
-vous avez bien un moyen? Voyons, un réactif,
-que sais-je, une piqûre?</p>
-
-<p>Le médecin se grattait le front, perplexe.</p>
-
-<p>&mdash;Vous n'avez rien?</p>
-
-<p>&mdash;Si. On peut toujours quelque chose, mais
-cela est très scabreux, très périlleux même. Dans
-l'état, où est le prince, un réactif peut le tuer.</p>
-
-<p>&mdash;Le tuer, mais puisqu'il est condamné
-d'avance. Vous me dites qu'il va mourir.</p>
-
-<p>&mdash;Mais nous n'avons pas le droit de hâter la
-mort, même d'un être condamné.</p>
-
-<p>&mdash;Mais puisqu'il va mourir...» et Odette de
-Beauvimeuse s'emparait des mains du médecin.</p>
-
-<p>&mdash;Il va mourir! Il va mourir! mais avec la
-nature on ne sait jamais! C'est invraisemblable,
-mais...</p>
-
-<p>&mdash;Il peut en réchapper, peut-être! Docteur,
-seriez-vous un imbécile, me serais-je trompé sur
-vous?</p>
-
-<p>Et de Praxéli-Plesbourg fouillait le misérable
-de ses petits yeux clairs.</p>
-
-<p>&mdash;Voyons, réveillez le prince; il y a cinquante
-mille francs pour vous. Vous ne me ferez jamais
-croire que vous n'avez jamais fait d'avortements.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_154" id="Page_154">[Pg 154]</a></span></p>
-
-<p>Le docteur baissait la tête, griffonnait en hâte
-une ordonnance.</p>
-
-<p>&mdash;Vite, Alexis, chez le pharmacien en face,
-au plus près, faisait le duc en remettant le papier
-à un valet de pied et, sur un signe du duc, Odette
-de Beauvimeuse et Nadia de Narimoff découvraient
-le malade et le dressaient un peu sur
-son séant. Le docteur préparait la seringue.</p>
-
-<p>&mdash;Voilà, docteur, faisait Noisynève en prenant
-le flacon des mains du valet de pied.</p>
-
-<p>&mdash;Une soucoupe; très bien... là, dans le gras
-de la cuisse.</p>
-
-<p>&mdash;Dans le maigre, vous voulez dire, pauvre
-Sacha!</p>
-
-<p>&mdash;Bon, relevez la chemise, tenez-le bien,
-mesdames.</p>
-
-<p>Le docteur enfonçait l'aiguille dans la chair
-livide et appuyait. Pssst, la caféine fusait dans
-un crissement bref, le malade ne bougeait pas.</p>
-
-<p>&mdash;Il faudrait le piquer plus près du cœur,
-docteur.</p>
-
-<p>&mdash;Ou à l'épaule.</p>
-
-<p>&mdash;Ou dans le cou, près du cerveau.</p>
-
-<p>&mdash;Vous le voulez? Soit!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_155" id="Page_155">[Pg 155]</a></span></p>
-
-<p>Mais cette fois, subitement redressé dans un
-brusque sursaut, le moribond se levait tout droit
-sur son lit et, dans la blancheur de sa chemise,
-tel un spectre dans un linceul, battait l'air de ses
-mains pâles et puis s'abattait avec un cri, un
-petit cri d'oiseau qu'on étouffe, immobile et raidi
-dans sa nudité verte... mort.</p>
-
-<p>Ce fut une stupeur. Rien ne put ranimer le
-prince Sacha Noronsoff. C'est ainsi que les quarante
-millions et les merveilleuses terrasses du
-domaine de Plagosnof, en Crimée, allèrent à la
-petite comtesse Véra Noreskine qui, la pauvre
-enfant, ne s'y attendait guère. Et avouez-le, cette
-agonie-là vaut bien celle que je lui ai prêtée
-dans la villa du Mont-Boron, à Nice.</p>
-
-<p>Notre voiture rentrait dans les rues de Menton.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_157" id="Page_157">[Pg 157]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a name="MADAME_DE_NEVERMEUSE" id="MADAME_DE_NEVERMEUSE">MADAME DE NEVERMEUSE</a></h2>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h3><a name="NEVERMEUSE_I" id="NEVERMEUSE_I">I</a></h3>
-
-<h3>MADAME DE NEVERMEUSE</h3>
-
-
-<p>Le rideau tombait sur le second acte de
-<i>Sigefried</i>. Le divin inconscient, qu'est le héros
-de Wagner, venait de s'enfoncer, extasié et
-ravi, dans l'enchantement de la forêt; le chant
-de l'oiseau magique l'avait illuminée..., et parmi
-la clarté des feuilles, à travers les ténèbres odorantes
-et vertes des hêtraies, des clairières,
-des sources et des étangs, tous les murmures,
-toutes les voix et tous les souffles aussi, dont est
-tramé le silence des bois, se répercutaient délicieusement
-en nous, musique élémentale orchestrée<span class="pagenum"><a name="Page_158" id="Page_158">[Pg 158]</a></span>
-par le génie, qui est aussi une des forces
-de la Nature.</p>
-
-<p>De Bergues, qui s'était retiré tout au fond
-de la loge pour mieux sentir, loin de la scène,
-descendre et couler en lui les ondes sonores du
-drame, se levait et venait s'asseoir auprès de
-nous.</p>
-
-<p>&mdash;Le fils de Sigemound est parti, mais il n'a
-pas tué tous les dragons Fafner. Voyez, quelques
-monstres nous restent: une vraie collection de
-Muséum. C'est plusieurs opéras de Wagner qu'il
-faudrait pour assainir cette salle! Les avez-vous
-comptés? Mais regardez plutôt.</p>
-
-<p>Et, d'un geste horrifié, il embrassait le pourtour
-des premières et des secondes loges.</p>
-
-<p>A quoi Hector de Grandgirard:</p>
-
-<p>&mdash;En effet. Il y a ce soir quelques gargouilles
-en rupture de cathédrale!</p>
-
-<p>&mdash;Et remarquez ce que je vous disais l'autre
-jour sur cette étonnante société de la Riviera:
-pas un homme. Convainquez-vous <i>de visu</i>.
-Voyez-vous un jeune homme dans ces loges?
-Non, rien que des aïeules et des vieux messieurs,
-et les vieux messieurs paraissent les plus<span class="pagenum"><a name="Page_159" id="Page_159">[Pg 159]</a></span>
-jeunes. Ils ne sont, eux, ni maquillés, ni teints.</p>
-
-<p>&mdash;Pardon. Dans cette loge, il y a deux jeunes
-gens.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, mais il y a une jeune fille, et cette
-jeune fille représente huit cent mille francs de
-dot. Aussi c'est la seule loge, où il y ait des
-moustaches de vingt-cinq ans.</p>
-
-<p>&mdash;Conclusion?</p>
-
-<p>&mdash;Les temps sont durs, la lutte est âpre et il
-faut vivre.</p>
-
-<p>&mdash;Très jolie, d'ailleurs, la jeune fille!</p>
-
-<p>&mdash;Très jolie. La mère est Russe, le père
-Italien.</p>
-
-<p>&mdash;Ah!</p>
-
-<p>&mdash;Fleur de Cosmopolis, millionnaire et nihiliste.</p>
-
-<p>Grandgirard avait pris une jumelle; il fouillait
-attentivement des yeux le premier rang des
-loges:</p>
-
-<p>&mdash;Le fait est qu'il y a des figures extraordinaires&mdash;et,
-tout à coup, arrêtant sa lorgnette
-dans un geste de stupeur&mdash;oh! celle-là admirable!
-Qu'est-ce que celle-là?</p>
-
-<p>C'était, paradant au milieu de la grande loge<span class="pagenum"><a name="Page_160" id="Page_160">[Pg 160]</a></span>
-officielle, celle dont l'encorbellement surchargé
-de guirlandes concentre tous les regards dans le
-cadre doré de ses hautes colonnes, une étonnante
-poupée, on aurait dit, surgie d'un conte
-d'Hoffmann.</p>
-
-<p>La face d'un ovale parfait et d'un ton de
-pastel s'auréolait de bandeaux de soie floche,
-d'un blond si invraisemblable et si doux, que les
-fabriques de Lyon seules avaient pu les fournir.</p>
-
-<p>Coiffée à la jolie femme, cette imprévue beauté
-émergeait, épaules nues, d'un énorme boa de
-plumes bleu pâle, mais un boa si impondérable
-et si flou qu'il parachevait à miracle cette Olympia
-des brumes. L'élégance des bras minces
-haut gantés de suède blanc, la longueur d'une
-nuque pliante et la maigreur de la poitrine en
-faisaient à la fois un Gavarni de chlorose et le
-plus vague des Constantin Guys.</p>
-
-<p>Datée comme un dagueréotype, cette aïeule
-aux langueurs de poitrinaire, mais aux raideurs
-d'automate, obsédait comme une apparition.
-Spectre ou poupée?</p>
-
-<p>Son âge? Seize ans peut-être et sûrement plus
-de soixante-quinze. Avec cela une indéniable<span class="pagenum"><a name="Page_161" id="Page_161">[Pg 161]</a></span>
-aristocratie, un dédain absolu de toute l'assistance
-et une façon d'écouter le Wagner, de profil
-et le buste incliné, oh! très peu, en avant,
-une impertinence d'attitude, que Balzac eût voulue
-à la duchesse de Maufrigneuse!</p>
-
-<p>D'ailleurs absolument seule dans cette loge
-et s'y détachant si vaporeuse sur le rouge
-assourdi des tentures, si macabre aussi par le
-bleuissement du boa et le faisandage des chairs,
-si artistement et prestigieusement spectrale, que
-nous nous taisions tous dans l'émotion que l'on
-a devant un chef-d'œuvre.</p>
-
-<p>&mdash;En effet, admirable! Quelle illustration
-pour le roman de d'Aurevilly! <i>Ce qui ne meurt
-pas.</i></p>
-
-<p>&mdash;Oui, car c'est mieux qu'une nature morte,
-c'est la Mort qui se prolonge dans la Vie.</p>
-
-<p>&mdash;Et non la Vie qui s'attarde dans la Mort.
-Tu viens de dire, sans t'en douter, Hector, une
-vérité profonde. Si tu connaissais la vie de cette
-femme, tu verrais quel prodigieux symbole elle
-résume dans cette jeunesse immobile et figée.
-Regarde bien cette fragilité, cette maigreur de
-phtisique guettée par les courants d'air et par<span class="pagenum"><a name="Page_162" id="Page_162">[Pg 162]</a></span>
-les mauvaises fièvres, et cette pâleur déjà
-estompée par l'ombre de la Mort!... Eh bien!
-cette agonie vivante à la résistance et la solidité
-d'une tige de fer. Cette moribonde a une
-telle intensité, un tel désir de vivre qu'elle a
-enterré tous les siens. Père, mère, frères et
-sœurs et jusqu'à deux maris, cette apparente
-faiblesse a usé et limé toutes ces existences.
-Tous ont passé leur vie à trembler pour la
-sienne.</p>
-
-<p>Sa santé délicate, sa minceur diaphane, tout,
-jusqu'à sa frêle poitrine secouée chaque hiver
-d'une opiniâtre toux, les ont, d'années en
-années, consumés d'inquiétude, exténués d'alarmes.
-Ils ont toujours craint de la perdre et,
-dans l'hypnose de ces grands yeux hallucinants
-de fièvre, ils ont vécu dans l'angoisse et la transe
-jusqu'à en mourir; car, vous le savez tous
-aussi bien que moi, il n'y a que les gens bien
-portants qui trébuchent dans le gouffre. Les
-vrais malades ne meurent pas: ils se soignent.</p>
-
-<p>Jusqu'à quarante ans, elle a fait le désespoir
-de toute une famille intéressée à une beauté
-qui lui assurait fortune et situation, car cette<span class="pagenum"><a name="Page_163" id="Page_163">[Pg 163]</a></span>
-beauté pastellisée a été adorablement jolie.</p>
-
-<p>Née pauvre, elle fut successivement poussée
-par les siens dans de riches alcôves, officines de
-bien-être et de luxe pour des ribambelles de
-frères, de sœurs, de neveux et de petits-cousins.
-Le mariage, d'ailleurs, légitima toujours l'équivoque
-de ces opérations familiales. M<sup>me</sup> de
-Nevermeuse fut une courtisane légale. L'étude de
-notaire et la sacristie furent invariablement le
-vestibule de ses chambres d'amour.</p>
-
-<p>Ses deux maris morts et les huit millions réalisés,
-cette fragilité flottante au-dessus de deux
-veuvages vit se modifier et changer tout d'un
-coup les sentiments de son entourage. C'est le
-triste apanage de l'argent: il corrompt tout. On
-avait craint de la perdre, on désira la voir mourir.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> de Nevermeuse, hier encore parente enrichissable,
-était devenue testamentaire.</p>
-
-<p>Jusque-là elle avait eu des frères, des sœurs
-et des neveux: elle n'eut plus que des héritiers.
-Elle devint la tante Nevermeuse, mais une tante
-décidée à faire longtemps attendre sa succession.
-Elle fit mieux.</p>
-
-<p>Elle quitta Paris et, prudente, entreprit de<span class="pagenum"><a name="Page_164" id="Page_164">[Pg 164]</a></span>
-grands voyages. Elle mit des centaines et des
-centaines de lieues entre elle et les indigestions,
-suite inévitable des grands dîners de famille, et
-les accidents de voitures et d'autos des promenades
-concertées et des parties de campagne.
-Elle devint nomade; des dames de compagnie
-embellirent sa vie. Elle se refusa toujours au
-dévouement des cousines pauvres et des neveux
-fervents, mais très manégée, en femme avertie
-par l'expérience, elle se garda bien de rompre
-avec ses plus lointains arrière-petits-cousins;
-ceux-là seuls pouvaient la défendre contre ses
-parents plus proches. Dans les familles unies on
-a toujours la tentation d'enfermer en d'admirables
-maisons de santé, pour les contraindre à
-se soigner enfin! les vieilles parentes fortunées,
-imprudentes et délicates. M<sup>me</sup> de Nevermeuse
-connaissait les siens. De Séville, où elle s'attardait
-au printemps, et de Venise, où elle passait
-l'automne, elle ne cessa d'entretenir avec tous
-une adroite correspondance. Elle y dosait de
-savantes promesses de testament.</p>
-
-<p>Et, nuancées d'espérances, des lettres intermittentes
-entretenaient tous ses alliés dans la<span class="pagenum"><a name="Page_165" id="Page_165">[Pg 165]</a></span>
-haine des uns des autres et la tendresse intéressée
-de cette bonne tante de Nevermeuse. Tous
-séparés d'elle par des détroits, des chaînes de
-montagnes et des mers, cuisaient doucement à
-distance dans l'illusoire attente des millions à
-venir, des millions à toucher et qu'ils ne toucheraient
-jamais, car, écoutez bien ceci, M<sup>me</sup> de
-Nevermeuse a tout placé en viager.</p>
-
-<p>Moins pour s'assurer une vieillesse luxueuse
-en doublant ses rentes que pour éviter de
-fâcheuses dissensions autour de son cercueil,
-propriétés et valeurs, elle a tout réalisé, tout
-vendu à fonds perdu et, son revenu ainsi triplé
-lui permettant d'être très généreuse et d'envoyer
-de temps à autre le sensationnel cadeau à qui
-de droit, était-elle au moins sûre des larmes de
-regrets. Ah! elle serait pleurée quand elle quitterait
-ce monde!</p>
-
-<p>On dirait que le hasard a le respect de ceux qui
-n'ont plus à redouter ses coups.</p>
-
-<p>Vieille, immensément riche, le cœur sec et
-momifié dans son effrayant égoïsme, telle une
-conserve inaltérable, elle a vu s'éteindre un à un
-autour d'elle tous les parents, les proches comme<span class="pagenum"><a name="Page_166" id="Page_166">[Pg 166]</a></span>
-les éloignés, qu'elle espérait frustrer de ses millions.
-Une invisible machine pneumatique a fait
-le vide autour d'elle.</p>
-
-<p>Comme indurée dans son effarante solitude,
-elle leur survit à tous. Elle est celle qui ne meurt
-pas.</p>
-
-<p>Consciente des convoitises qu'elle allumait,
-elle les a tous vus partir sans une larme. C'est
-une joie féroce chez certains vieillards de constater
-la mort des autres autour de leur verte
-sénilité. M<sup>me</sup> de Nevermeuse est de cette race-là.
-Heureuse d'être sans enfants, heureuse d'être
-sans famille, elle a pris plaisir à compter les
-coups qui décimaient les siens, et croyez que,
-la nuit, après l'opéra ou l'opérette où elle va
-tous les soirs, ce lui est une joie en se mettant
-au lit de songer que sa mort n'enrichira personne
-et qu'elle, la septuagénaire endurcie, elle
-est seule, seule échappée à l'hécatombe et qu'elle
-a enterré les siens.</p>
-
-<p>Elle n'a pas oublié que sa jeunesse sacrifiée a
-longtemps fait vivre et longtemps entretenu tous
-ces morts. C'est sur sa beauté, exploitée et poussée
-dans de riches alcôves conjugales, que tous<span class="pagenum"><a name="Page_167" id="Page_167">[Pg 167]</a></span>
-ces disparus avaient étayé leur fortune, et c'est
-la rancune, depuis près de soixante ans amassée
-en elle-même, qui lui met aux lèvres ce sourire
-immuable.</p>
-
-<p>Sourire de poupée, mais de poupée macabre
-figée dans une triomphante survie d'au-delà!</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> de Nevermeuse n'a jamais aimé personne.
-Instrument docile entre les mains d'une famille
-cupide, elle a usé deux maris pour en recueillir
-successivement les millions, puis, veuve, elle a
-usé dans l'angoisse et l'attente vaine tous les
-héritiers intéressés à la voir mourir; et c'est ce
-cœur sans secousse qui lui a fait ce front sans
-ride..., car dans sa maigreur transparente et le
-faisandage de ses fards, cette ancestrale poupée
-est encore jolie, d'une joliesse de morte embaumée
-et d'automate de grand sculpteur!</p>
-
-<p>Et c'est la sécheresse admirable de cette
-nature sans sensualité et sans cœur qui la fait si
-délicieusement vaporeuse, impérieuse et planante.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> de Nevermeuse surnage, délicate, hautaine
-et floue, tel un pastel au-dessus de soixante
-ans de décès et de deuil.»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_168" id="Page_168">[Pg 168]</a></span></p>
-
-<p>L'orchestre entamait le prélude du troisième
-acte; de Bergues regagnait le fond de loge et du
-même coup nos trois lorgnettes abandonnaient le
-pastel vivant et l'énorme boa de plumes bleues
-qu'elles fixaient.</p>
-
-<p>Nous écoutions de nouveau <i>Siegfried</i>.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_169" id="Page_169">[Pg 169]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h3><a name="NEVERMEUSE_II" id="NEVERMEUSE_II">II</a></h3>
-
-<h3>LE MASQUE DE BEAUTÉ</h3>
-
-
-<p>M<sup>me</sup> de Nevermeuse, née Alice Mantelot, en
-premières noces lady Asthiner, était la quatrième
-fille d'un vague homme de lettres que ni le théâtre
-ni le journalisme n'avaient fait riche. Six
-petits Mantelot, quatre filles et deux garçons,
-pullulaient dans le petit appartement, dont il
-fallait déménager tous les dix-huit mois parce
-que devenu trop petit. M<sup>me</sup> Mantelot donnait
-tous les ans à son mari un nouvel héritier, et, à
-chaque déménagement, la famille Mantelot
-montait d'un étage. Et M<sup>me</sup> Mantelot mère,
-aujourd'hui boursouflée de lymphe et déformée
-par ses maternités généreuses, se lamentait le
-long des jours: le budget du ménage se grevait
-d'heure en heure, et, seul, le prix de la copie du<span class="pagenum"><a name="Page_170" id="Page_170">[Pg 170]</a></span>
-père Mantelot ne montait pas. Elle baissait
-même, la copie du pauvre homme; elle baissait
-comme son talent, qui n'avait jamais été supérieur
-et qui diminuait de jour en jour, usé et
-étouffé par les tracas d'argent, les criailleries de
-M<sup>me</sup> Mantelot et les récriminations de ces demoiselles.</p>
-
-<p>On ne songeait qu'à la robe dans l'intérieur
-Mantelot, la robe qui, en mettant en valeur la
-taille de ces demoiselles, leur ferait pêcher le
-mari bien renté qui remettrait à flot toute la
-famille. C'était, de l'aube au soir, des discussions
-sans fin sur la coupe d'un manteau, la
-forme d'une manche, le retroussis d'une paille,
-le nœud d'une bride et le mouvement d'une
-plume; et ce pauvre M. Mantelot ne pouvait
-pénétrer dans le petit réduit, qu'on lui avait
-assigné comme cabinet de travail, sans déranger
-des patrons et des journaux de mode empilés
-sur sa table, et, au hasard des sièges, des
-pièces d'étoffes, coupons, échantillons, et des
-lingeries et des cartons posés dans tous les
-coins.</p>
-
-<p>Des occasions! Ces dames avaient toujours<span class="pagenum"><a name="Page_171" id="Page_171">[Pg 171]</a></span>
-trouvé des occasions. Des magasins de nouveautés,
-où elles passaient leurs journées, elles rapportaient
-toujours des soldes acquis à des prix
-invraisemblables, et ces bons marchés-là obéraient
-d'autant le budget. C'était l'ordinaire du
-pauvre homme qui en souffrait, sa garde-robe
-aussi, car depuis plus de trois ans qu'il traînait
-le même pantalon et la même redingote, ces
-demoiselles, elles, moulées dans des étoffes si
-minces qu'on les aurait cru vêtues de papier,
-promenaient hiver comme été d'extravagants
-attifages.</p>
-
-<p>Sveltes à souhait, l'estomac déjà délabré par
-des nourritures étranges et économiques, et
-condamnant leur pauvre père à des menus de
-dinettes, elles couraient les matinées, les spectacles
-gratuits, les bals d'hôtel avec une frénésie
-digne d'un meilleur sort, menées dans cette
-tourbillonnante rotation de toupies par l'ardeur
-inlassable de M<sup>me</sup> Mantelot.</p>
-
-<p>Et les demoiselles Mantelot ne se mariaient
-pas.</p>
-
-<p>Tel était l'état d'âme de ces demoiselles et telle
-était la situation du ménage, quand la famille<span class="pagenum"><a name="Page_172" id="Page_172">[Pg 172]</a></span>
-Mantelot, changeant d'appartement pour la huitième
-fois, venait s'installer dans un cinquième
-au fond de la cour de la rue Pigalle. Les Mantelot
-quittaient la rue d'Assas. Au dire de Madame,
-le Luxembourg ne valait rien pour le mariage:
-on n'y croisait que des étudiants en mal d'aventures
-ou des rapins pauvres comme Job. Le Parc
-Monceau et les Champs-Élysées étaient bien
-plus fertiles en heureuses rencontres: c'était le
-quartier des millionnaires et des sportsmen, et
-M. Mantelot, toujours débonnaire, avait accédé
-au désir de M<sup>me</sup> Mantelot.</p>
-
-<p>Le pauvre mobilier des Mantelot et les cartons
-à chapeau de ces demoiselles prenaient
-donc le chemin de Montmartre; une moyenne
-voiture de déménagement y suffit.</p>
-
-<p>Alice Mantelot allait sur ses dix-neuf ans;
-c'était la plus jolie des quatre Mantelot, c'était la
-plus jeune aussi, et M<sup>me</sup> Mantelot fondait de
-grandes espérances sur le physique de sa cadette:
-«Si celle-là n'épouse pas un prince, c'est que
-les hommes sont devenus aveugles et qu'il n'y a
-plus de justice sous la calotte du ciel!» M<sup>me</sup> Mantelot
-avait la fâcheuse habitude d'exprimer ses<span class="pagenum"><a name="Page_173" id="Page_173">[Pg 173]</a></span>
-opinions dans des tours de phrases empruntés à
-sa concierge. Alice Mantelot était d'une coquetterie
-et d'une futilité de poupée, encouragée en
-cela par l'exemple de sa bonne mère.</p>
-
-<p>Ces dames Mantelot adoraient donc les plaisirs
-gratuits et les occasions de se faire voir; elles
-n'étaient pas depuis quinze jours dans le quartier
-qu'on les incitait vivement à aller visiter la chapelle
-ardente de sir William Asthiner. C'était la
-curiosité du huitième. On n'avait qu'à se faire
-inscrire chez le concierge de l'hôtel Asthiner,
-rue de Berlin, et on se présentait le lendemain
-dans la matinée, de onze heures à midi, ou dans
-la journée du dimanche. Tout Paris avait déjà
-défilé devant le catafalque de lady Asthiner; la
-chambre ardente et ses quotidiennes folies d'illuminations
-et de fleurs étaient même notées dans
-certains guides pour l'étranger, et il n'était pas
-rare de rencontrer là des trôlées de touristes
-pilotés par quelques pisteurs d'hôtel.</p>
-
-<p>Ce lord William Asthiner était un vieil Anglais
-maniaque et millionnaire&mdash;oh! combien de
-fois millionnaire!&mdash;qui n'avait jamais pu se
-résigner à la perte de sa femme. Lady Georgina<span class="pagenum"><a name="Page_174" id="Page_174">[Pg 174]</a></span>
-Asthiner, avait été, paraît-il, une des plus jolies
-femmes du Royaume-Uni. D'origine irlandaise
-et sans fortune, elle avait été épousée, toute
-jeune fille, par lord Asthiner, déjà vieux et
-d'autant plus affolé de tant de beauté et de fraîcheur.</p>
-
-<p>De larges yeux de violette dans la pâleur
-éblouissante d'un visage mat et charnu comme
-un pétale de camélia, la mobilité passionnée de
-deux narines vibrantes et délicates, et, sous de
-lourds bandeaux d'un blond fluide, la bouche la
-plus puérile dans la stupeur un peu figée des
-lèvres qui s'écartent. Du reste, lord Asthiner
-l'avait épousée malgré sa famille, son entourage
-et tous. Son bonheur avait duré dix ans. Dix
-ans il avait promené, l'hiver, cette radieuse
-jeune femme de capitale en capitale, et l'été, de
-villes d'eaux en villes d'eaux, pour l'installer,
-l'automne, dans quelques-uns de ses châteaux de
-Galles ou d'Ecosse, à l'inévitable moment des
-chasses.</p>
-
-<p>Ça avait été l'ivresse d'une maturité déjà lourde
-tout à coup fleurie d'un invraisemblable amour;
-et puis l'épouse adorée était morte, fanée, usée,<span class="pagenum"><a name="Page_175" id="Page_175">[Pg 175]</a></span>
-flétrie, on eût dit, dans sa jeunesse par cette desséchante
-passion de vieillard.</p>
-
-<p>Lady Asthiner était morte à Londres, en
-pleine <i>season</i>, dans la somptueuse demeure
-qu'ils habitaient dans Piccadilly. Et la douleur
-de lord Asthiner avait été immense.</p>
-
-<p>Halluciné d'angoisse, en vérité à demi fou, il
-avait d'abord songé à faire embaumer la morte
-et à la soustraire à la loi commune de la sépulture;
-il avait manifesté le désir de garder ce
-corps idolâtré auprès de lui et de vivre désormais
-en tête à tête avec ce cadavre. Mais on ne
-va pas contre l'ordre établi. Dans tous les pays
-du monde l'homme si puissant, si riche qu'il
-soit, doit se soumettre au fonctionnement du
-cérémonial funèbre.</p>
-
-<p>L'obstination de lord Asthiner à conserver la
-défunte quand même dans son logis avait dû
-céder devant une intervention de la police: les
-funérailles eurent lieu, écrasantes de magnificences.
-Londres se souvient encore de l'apparat
-déployé aux obsèques de lady Asthiner; mais
-une sorte de folie funèbre s'était emparée du
-cerveau du veuf.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_176" id="Page_176">[Pg 176]</a></span></p>
-
-<p>Il n'avait pu dérober au tombeau la chair de
-joies et de regrets de son Irlandaise, il eut la
-macabre idée d'en garder auprès de lui la presque
-vivante effigie. Londres n'est pas pour rien
-la ville du musée Tussaud. Lord Asthiner commandait
-au cirier le plus en vogue d'alors, à
-Georges Hennet, la cire grandeur naturelle de
-la défunte. Le modeleur s'installait auprès du
-cercueil de lady Asthiner, et dans la chambre
-mortuaire il cueillait, pour ainsi dire, d'entre
-les fleurs amoncelées, l'impressionnante et
-exacte ressemblance du cadavre.</p>
-
-<p>Hennet fit une lady Asthiner étendue, les
-yeux clos, les longs cils de ses paupières en
-ombre portés sur l'ivoire transparent des joues,
-une lady Asthiner moins morte qu'endormie,
-plus belle encore peut-être dans son sommeil
-par le caractère grandiose de tous ses traits au
-repos. Les lourds cheveux de la défunte, coupés
-par une main hardie, ornèrent le front de
-la poupée. Lord Asthiner en extase assistait,
-les mains jointes, à cette lente éclosion d'un
-fantôme et, le cercueil une fois refermé sur
-la vraie lady Asthiner, puis descendu dans le<span class="pagenum"><a name="Page_177" id="Page_177">[Pg 177]</a></span>
-caveau de famille, le vieux maniaque installait
-la lady Asthiner de cire dans une identique
-bière, doublée de satin blanc, comme l'autre;
-et la poupée funèbre prenait la place du cadavre
-sur le catafalque, laissé tel quel, au milieu
-des tentures de deuil, des cires allumées et des
-gerbes de lis, d'iris noirs et d'aromes échafaudés
-autour.</p>
-
-<p>Et la vieille demeure se changeait en chapelle
-ardente. Retiré derrière les persiennes
-closes du logis familial, lord Asthiner y vivait
-seul, en tête-à-tête avec la poupée. Épris d'un
-vain simulacre, il se plaisait à prolonger l'illusion
-de ses regrets dans un décor, tous les jours
-renouvelé de cierges et de fleurs; et pendant
-des mois il fit ainsi la veillée à une morte illusoire,
-atrocement heureux de sentir saigner la
-plaie de son vieux cœur, comme si l'aimée était
-morte de la veille; puis, un beau jour, lassé de
-mener ainsi seul le deuil de sa vie, ce deuil,
-le vieux fou voulut l'imposer au monde. Il
-ouvrit toutes grandes les portes de son hôtel, et
-la curiosité des artistes d'abord, celle de la
-<i>fashion</i> ensuite et puis l'indifférence amusée<span class="pagenum"><a name="Page_178" id="Page_178">[Pg 178]</a></span>
-de la rue furent invitées à venir contempler la
-belle lady Asthiner dans le satin brodé de son
-linceul, sous les clartés de six cent mille francs
-de colliers et de perles, dans le cadre effarant et
-tragique des chandeliers d'église et des monceaux
-de fleurs.</p>
-
-<p>Et puis, un autre beau matin, le maniaque en
-eut assez d'étonner ses compatriotes. Il eut la
-fantaisie d'aller promener en France sa poupée
-et son deuil; il louait l'hôtel de la rue de Berlin
-venait y installer son décor funèbre, sa morte
-de cire, sa peine inconsolable et surtout son
-orgueil; et tout Paris défila devant le
-catafalque de lady Asthiner, comme avait
-défilé dans Piccadilly tout le snobisme de
-Londres.</p>
-
-<p>C'est ce puffisme à la Charles-Quint qu'allaient
-visiter un jour ces dames Mantelot. Elles
-entraient dans l'hôtel du vieil Anglais du même
-pas dont elles seraient entrées au Musée Grévin;
-c'était une poupée comme une autre. Pourtant
-la mère et les filles eurent un coup dès le seuil.
-La somptuosité des étoffes, la magnificence et la
-rareté des fleurs, quoique estimées par elles au<span class="pagenum"><a name="Page_179" id="Page_179">[Pg 179]</a></span>
-plus juste prix, les plongèrent dans une admirante
-stupeur.</p>
-
-<p>&mdash;Il y en avait pour de l'argent! Cet Anglais
-devait-il être riche!»</p>
-
-<p>Alice Mantelot ne quittait pas des yeux les
-perles et les diamants de lady Asthiner.</p>
-
-<p>Il n'y a pas loin de la rue Pigalle à la rue de
-Berlin. Ces dames Mantelot revinrent souvent
-visiter la chambre ardente. Le luxe de ces fleurs
-toutes fraîches, de ces cierges toujours renouvelés
-les ravissait.</p>
-
-<p>Un jour à déjeuner (on était allé le matin voir
-la poupée de la rue de Berlin), Marguerite, l'aînée
-des Mantelot, tout en pelant une poire,
-s'avisait de remarquer une étrange ressemblance.</p>
-
-<p>&mdash;Dis donc, maman, regarde donc Alice. Elle
-ne te rappelle pas quelqu'un?</p>
-
-<p>&mdash;Qui ça?</p>
-
-<p>&mdash;Moi, ça me saute aux yeux. Cherche.</p>
-
-<p>&mdash;Explique-toi. Une devinette! Je déteste ces
-manières-là, tu sais.</p>
-
-<p>&mdash;Mais une personne que nous avons vue ce
-matin, lady Asthiner, la morte de la rue de Berlin.<span class="pagenum"><a name="Page_180" id="Page_180">[Pg 180]</a></span>
-Mais c'est tout à fait la même figure. Elle a
-les mêmes cheveux. Mais ce n'est pas possible,
-Alice, tu as changé ta coiffure... Ah! ça, mais?»</p>
-
-<p>La cadette des demoiselles Mantelot avait, en
-effet, changé sa coiffure. Elle avait remarqué
-qu'une persienne s'entre-bâillait au rez-de-chaussée,
-chaque fois qu'elle et ses sœurs sortaient de
-l'hôtel de la rue de Berlin, et, derrière cette
-persienne, la fine mouche avait très bien distingué
-une face blême de vieillard. Alice Mantelot
-portait maintenant ses longs cheveux en bandeaux,
-comme l'effigie en cire de lady Asthiner.</p>
-
-<p>Le fait est qu'Alice rappelait à s'y méprendre
-la poupée de la rue de Berlin. Comment M<sup>me</sup> Mantelot
-ne s'en était-elle pas avisée plus tôt! La
-mère et les filles échangeaient un regard complice.
-Ces dames prirent désormais tous les jours
-le chemin de l'hôtel Asthiner; on prit même
-l'habitude d'y laisser Alice agenouillée, en contemplation
-devant la morte. Elle demeurait là,
-durant des heures, comme en extase, travaillant
-une funèbre ressemblance dans la tension de
-tout son être et de son joli visage offert de profil,<span class="pagenum"><a name="Page_181" id="Page_181">[Pg 181]</a></span>
-et il n'était pas rare qu'un vieux monsieur
-ne vint rôder à pas de loup autour de la jeune
-fervente, fervente d'une beauté dont elle semblait
-l'héritière. Mais le vieux monsieur, comme
-épeuré, tournait et tournaillait à pas menus
-autour de cette ardeur adorante et ne se déclarait
-pas.</p>
-
-<p>&mdash;Comme elle était belle! se hasardait à dire
-un jour la jeune fille, au moment où elle sentait
-haleter derrière elle le souffle du vieillard.</p>
-
-<p>Alors, lui, avec un élan brusque:</p>
-
-<p>&mdash;Et comme vous lui ressemblez!</p>
-
-<p>&mdash;Moi, je lui ressemble! Et à qui?</p>
-
-<p>Et Alice Mantelot jouait l'étonnement.</p>
-
-<p>&mdash;Mais à elle! à elle! Je l'ai connue, moi, je
-suis lord Asthiner.»</p>
-
-<p>Et le vieil homme bégayait, et la jeune fille de
-dire son culte, son admiration, sa véritable religion
-pour la morte. Comme elle était belle!
-Comme elle avait dû être aimée! Et quelle bonté,
-quelle angélique douceur répandue sur ce
-visage!</p>
-
-<p>Et le veuf l'écoutait avec ravissement.</p>
-
-<p>&mdash;Mais moins belle que vous! moins douce<span class="pagenum"><a name="Page_182" id="Page_182">[Pg 182]</a></span>
-que vous! C'est elle plus jeune, que je retrouve.
-Dieu a permis cette ressemblance. Le ciel est
-bon.»</p>
-
-<p>Et ils se quittaient enchantés l'un de l'autre.</p>
-
-<p>Et ce fut l'idylle sénile, la machiavélique intrigue
-ourdie autour de ce vieillard. Alice Mantelot
-revint encore deux ou trois fois, mais toujours
-accompagnée. Elle avait présenté sa mère
-et ses sœurs à lord Asthiner, et puis un jour elle
-ne revint plus. M<sup>me</sup> Mantelot et ses filles aussi
-s'abstinrent, et, quand le vieux maniaque allumé
-et navré de leur disparition vint s'enquérir
-rue Pigalle de la santé de la jeune fille, c'est
-M<sup>me</sup> Mantelot qui le reçut et, la gorge molle
-dans un peignoir de circonstance, la grosse dame
-déclarait à l'Anglais stupide qu'on avait remarqué
-son trouble en parlant à Alice, que ses assiduités
-auprès d'elle avaient fait jaser dans le
-quartier, que la réputation d'une jeune fille était
-chose fragile, qu'ils n'avaient aucune fortune,
-que lord Asthiner était riche, bref, qu'ils avaient
-dû cesser toute visite là-bas. M. Mantelot n'admettait
-pas que l'on pût <i>causer</i> sur son enfant.
-Lord Asthiner, tout son pauvre corps tremblant<span class="pagenum"><a name="Page_183" id="Page_183">[Pg 183]</a></span>
-sur deux jambes flageolantes, écoutait, l'œil et
-la lèvre humides, secoué d'un comique bégaiement.</p>
-
-<p>&mdash;Mais je l'épouse, moi, votre fille, je l'épouse.
-Madame, je vous demande sa main.</p>
-
-<p>&mdash;Mais Alice a dix-huit ans, monsieur.</p>
-
-<p>Mais lord Asthiner avait près de dix millions.
-<span class="pagenum"><a name="Page_185" id="Page_185">[Pg 185]</a></span>Et ce fut le premier mariage de M<sup>me</sup> de Nevermeuse.</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h2><a name="DEUIL_DESCURIAL" id="DEUIL_DESCURIAL">DEUIL D'ESCURIAL</a></h2>
-<hr class="chap" />
-
-<p>&mdash;Ah! si vous avez le goût des histoires funèbres,
-je puis vous en servir une qui n'est pas
-piquée des vers.</p>
-
-<p>&mdash;Quelle horrible plaisanterie! interrompait
-de Surville.</p>
-
-<p>&mdash;Mais c'est votre faute, à vous aussi, mon
-cher. Vous avez la folie du macabre. Les catafalques,
-les cadavres dans les bières, les mortes
-embaumées exposées dans l'apparat des chambres
-ardentes, les illuminations de cires allumées
-et l'agonie odorante des fleurs amoncelées autour
-des tréteaux de deuil, voilà les décors que
-vous affectionnez et l'atmosphère où vous vous
-plaisez à échafauder vos histoires. Vous êtes très<span class="pagenum"><a name="Page_186" id="Page_186">[Pg 186]</a></span>
-sadique et très Cour d'Espagne à la fois, mon cher
-Surville.</p>
-
-<p>&mdash;Cour d'Espagne du temps de Charles-Quint
-et même de Philippe II! soulignait de Bergues.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, reprenait Grandgèrard, Surville porte
-en lui toute l'ombre de l'Escurial.»</p>
-
-<p>A quoi Mancherolles, qui marchait à côté de
-nous:</p>
-
-<p>&mdash;Les grands voluptueux sont tristes.</p>
-
-<p>&mdash;Et ton histoire, demandait Grandgèrard à
-de Bergues, les aphorismes de Mancherolles ne
-sont pas une conclusion.»</p>
-
-<p>Nous suivions, Grandgèrard, de Bergues, de
-Surville, Mancherolles et moi, les parapets du
-quai Malaquais.</p>
-
-<p>C'était l'heure exquise où Paris, la journée
-finie, s'anime, un peu fébrile dans l'apaisante
-complicité du soir.</p>
-
-<p>L'heure entre toutes où il fait bon descendre
-le long des quais, les quais uniques de la Rive
-Gauche, d'où l'œil embrasse, entre les Tuileries
-et Notre-Dame, tant d'histoires et tant de gloires
-éparses aux frontons sculptés des palais! Il y a
-comme une délivrance dans l'air: la joie puérile,<span class="pagenum"><a name="Page_187" id="Page_187">[Pg 187]</a></span>
-on le croirait du moins, de tant de sorties
-d'ateliers et de bureaux. Les ciels laiteux de nos
-printemps s'y fardent légèrement de rose, une
-brève clarté s'allume au faîte des maisons; et
-dans la monotone uniformité, qu'est la ville
-d'ardoises et de pierres, la lumineuse agonie du
-jour éveille un court frisson d'apothéose. Dans
-l'allégresse du soir nous avions volontairement
-ralenti le pas, heureux de surprendre, au milieu
-de tant de flâneries attardées aux étalagistes des
-quais, la vie si pittoresque de Paris populaire,
-la vie pépiante et si typique à la tombée de la
-nuit des rues et des faubourgs.</p>
-
-<p>Une femme nous croisait.</p>
-
-<p>Engoncée dans un long manteau de drap mastic,
-la face reculée dans l'ombre d'une énorme
-capote ennuagée de tulle mauve, elle marchait,
-lente et légère à la fois, d'un pas glissant d'apparition,
-et c'en était une; car la somptuosité de
-sa mise, la tache claire allumée dans l'ombre par
-les nuances infiniment douces, qui la vêtaient,
-en faisaient dans cette foule anonyme et modeste
-un être d'une autre race et une rencontre
-d'exception. Un coupé attelé de deux chevaux la<span class="pagenum"><a name="Page_188" id="Page_188">[Pg 188]</a></span>
-suivait au pas, un valet de pied marchait derrière
-elle, prêt à lui servir de garde du corps; car
-flâneurs et passants se retournaient sur l'étrange
-promeneuse. Le maquillage éclatant du visage, la
-coupe inusitée trop élégante des vêtements, tout
-cela faisait émoi dans le public accoutumé des
-quais à la tombée du jour.</p>
-
-<p>La bizarre rencontre! Elle semblait d'un autre
-temps et d'un autre monde. Indifférente, elle
-allait, suivant les parapets, d'un pas un peu automatique,
-mais savamment alenti, merveilleusement
-rythmé; et ce pas, elle le ralentissait parfois
-pour mieux regarder l'eau couler.</p>
-
-<p>De Bergues s'était aussi retourné sur la promeneuse.
-Il étouffait presque un cri:</p>
-
-<p>&mdash;La comtesse de Mératry! c'est à n'y pas
-croire... C'est l'histoire que je vous voulais conter,
-mon histoire même qui marche... Ah! les
-affinités électives, le jeu compliqué des fluides
-et des atomes crochus... Voilà qui établirait
-avec preuves à l'appui les théories de Gœthe...
-C'est à cette femme que je songeais, et la voici
-qui surgit devant nous, oui, devant nous, comme
-évoquée, voulue par ma pensée secrète...; et la<span class="pagenum"><a name="Page_189" id="Page_189">[Pg 189]</a></span>
-comtesse de Mératry devrait être à Menton! La
-comtesse à Paris!&mdash;et comme se parlant à lui-même,&mdash;les
-Zélusko ont donc quitté la Riviera?</p>
-
-<p>&mdash;Quand tu auras fini ton monologue! interrompait
-Surville.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! pardon, cher ami...</p>
-
-<p>La jeune femme était remontée en voiture,
-l'apparition s'était évanouie. Alors, de Bergues:</p>
-
-<p>&mdash;Vous avez tous remarqué, comme moi,
-l'étrange silhouette de cette femme, le faste
-démodé et daté de sa mise, cette minceur, cette
-souplesse exagérée de taille et cette allure à la
-Constantin Guys? L'atmosphère inquiétante
-émanée de cette inconnue a une explication terrible.</p>
-
-<p>La comtesse de Mératry porte la défroque
-d'une morte: le luxe des soies, des velours et des
-moires qu'elle traîne sur ses pas est emprunté
-au vestiaire d'une parente depuis longtemps
-défunte; pis, il est cueilli dans l'ombre d'un
-caveau funéraire. Ce sont les parures de tombeau.</p>
-
-<p>&mdash;Tu dis?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_190" id="Page_190">[Pg 190]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Voilà déjà dix ans que la comtesse de Mératry
-s'habille et se fournit dans la garde-robe
-de Véra Zelusko.</p>
-
-<p>&mdash;Qu'est-ce que vous nous chantez là, de
-Bergues?</p>
-
-<p>&mdash;L'exacte vérité, pas plus. Vous vous souvenez
-tous de Véra Zelusko, cette jolie petite
-Russe nihiliste et quelque peu millionnaire, venue
-avec tous les siens, père, mère et toute la
-smala des oncles et des tantes et des cousines
-aussi, il y a quelque vingt ans, à la conquête de
-Paris? Véra Zelusko ne doutait de rien, elle
-voulait faire du théâtre. La gloire de Sarah et
-les lauriers de Féghine l'attiraient. La petite
-Tartare avait rêvé d'éblouir et de dominer le
-monde.</p>
-
-<p>Les Zelusko étaient de gros marchands de
-Moscou, immensément riches et surtout inopinément
-enrichis dans le trafic des fourrures. Ils
-adoraient d'une adoration exaltée et sauvage
-leur petite Véra, fille et fleur unique éclose un
-peu tard dans leur vie de parvenus. C'est de sa
-naissance que dataient leurs plus gros bénéfices.
-Ces Zelusko étaient des Asiatiques: la dévotion<span class="pagenum"><a name="Page_191" id="Page_191">[Pg 191]</a></span>
-de leur tendresse pour Véra tenait du fétichisme;
-ils la vénéraient à la façon d'un <i>icone</i>...; et cette
-effrénée latrie, toute la famille la partageait
-avec eux. Aussi, quand Véra Zelusko, dont la
-petite âme artiste et vibrante étouffait d'ennui
-dans ce morne Moscou, déclara qu'elle voulait
-vivre à Paris, père et mère d'accéder à ce nouveau
-caprice, et toute la famille d'obéir, Véra
-le voulait... Le père Zelusko liquidait sa maison,
-et tous les Zelusko du monde, y compris les
-sœurs de Madame, suivirent la future étoile à
-Paris.</p>
-
-<p>Nul d'entre tous ces braves gens ne mettait
-en doute que Véra ne conquît la ville et tout
-l'univers: elle était si jolie, si intelligente, si
-fine, si <i>géniale</i> surtout; et le fait est que cette
-petite Tartare était délicieuse. De larges yeux
-d'agate riaient sous des cheveux mordorés fous
-et flous, et je vois encore la clarté de ces inoubliables
-prunelles grises dans une face expressive
-au teint chaud, presque bis.</p>
-
-<p>Et ce fut la luxueuse installation dans l'hôtel
-de l'avenue du Bois. Nous y avons tous été reçus
-à notre heure: les Narismof l'habitent aujourd'hui.<span class="pagenum"><a name="Page_192" id="Page_192">[Pg 192]</a></span>
-Il y défila tout Paris, Paris artiste,
-Paris littéraire, Paris académique, un peu de
-Paris politique un moment, mais Paris-cabot
-surtout. Les Zelusko donnaient des fêtes, recevaient
-à table ouverte, préparant, arrosant la
-gloire certaine de leur grande tragédienne. De
-ces fêtes Véra était l'âme et la joie; elle y récitait
-d'une voix pénétrée, pénétrante, en s'étreignant
-des deux mains la poitrine, du Samain,
-du Baudelaire et jusqu'à du Verlaine, au grand
-scandale de l'Institut et de la Comédie convoqués
-et ahuris... Cela se passait il y a quelque
-vingt ans. Nous nous sommes apprivoisés depuis.</p>
-
-<p>Le matin, un coupé conduisait la jeune élève
-à ses cours du Conservatoire. Sa cousine Sonia
-Barisnine, aujourd'hui comtesse de Mératry,
-celle-là même que nous venons de rencontrer,
-l'accompagnait...; et la fête, fête qui fut aussi
-une curée de toutes les convoitises et de tous les
-appétits, la fête durait jusqu'à la mort du père
-et alors la débâcle commençait.</p>
-
-<p>Les millions avaient été largement entamés.
-Paris a les dents longues, surtout le Paris des<span class="pagenum"><a name="Page_193" id="Page_193">[Pg 193]</a></span>
-réclames offertes, des tapeurs titrés, des grands
-parasites et de la presse payée... Le deuil arrivait
-à propos pour fermer l'hôtel.</p>
-
-<p>Les Zélusko connurent l'amertume des abandons,
-l'humiliation des cartes cornées, des
-shake-hand hâtifs et des saluts trop brefs.
-Heureusement, entre temps, Sonia Barisnine
-avait-elle été mariée. La cousine pauvre, généreusement
-dotée, était devenue la comtesse de
-Mératry.</p>
-
-<p>Mais, entre temps aussi, la santé de Véra
-s'était altérée. La petite Tartare s'était trop
-donnée, elle avait trop vibré, âme et nerfs, dans
-ce milieu factice et surchauffé de réclame et de
-grand art. Elle s'était consumée au feu dévorant
-du Paris théâtral; la Faculté consultée conseillait
-le climat de la Riviera. Seule, la douceur endormante
-des hivers de Menton éteindrait l'éclat
-fiévreux de ces prunelles, l'ardeur enflammée
-de ces pommettes, apaiserait les quintes exténuantes
-de cette mauvaise toux. On pressa le
-départ. C'est une condamnée qui quittait l'avenue
-du Bois.</p>
-
-<p>La poitrinaire n'y devait plus revenir. Menton<span class="pagenum"><a name="Page_194" id="Page_194">[Pg 194]</a></span>
-la posséda trois ans. M<sup>me</sup> Zélusko, tous les
-Zélusko, les tantes et les cousines, s'installèrent
-au chevet de la jeune fille. La fortune des
-Zélusko, si ébranlée qu'elle fût, n'en était pas où
-la voulait porter l'opinion publique; il y avait
-déchéance, mais non ruine.</p>
-
-<p>D'abord descendues à l'hôtel, M<sup>me</sup> Zélusko et
-sa fille se fixaient en ville. La comtesse de Mératry
-venait se réfugier auprès d'elles. Sa dot une
-fois dilapidée, le comte de Mératry l'avait abandonnée.
-La jeune femme, enfin libérée par un
-divorce, se trouvait trop heureuse de venir
-échouer auprès des siens, et l'agonie de Véra
-Zélusko s'organisa.</p>
-
-<p>Ce fut d'abord l'ère des interminables promenades
-en voiture, des promenades au pas, avant
-le coucher du soleil, sur les routes de Monte-Carlo
-et de la Mortola; puis vint un moment où
-l'on ne permit plus à la malade de sortir. Elle
-vécut désormais dans une atmosphère de serre
-chaude, cloîtrée derrière les vitres incendiées
-d'azur et d'une longue véranda; et puis ce furent
-les étouffements, les crises de toux que rien
-n'arrête, les angoisses et les spasmes, les yeux<span class="pagenum"><a name="Page_195" id="Page_195">[Pg 195]</a></span>
-chavirés dans une pauvre face de suppliciée qui
-suffoque, les hémopthisies meurtrières dans le
-hoquet et le râle final.</p>
-
-<p>Les Zélusko, atterrés, assistèrent à cela; ce
-fut une stupeur. C'était l'effondrement de leur
-rêve, l'anéantissement de tous leurs efforts, et
-celui aussi de leur ultime et fragile espoir. Leur
-adorée petite Véra était morte; Véra, leur idole
-et leur gloire; et elles étaient là, la mère et les
-tantes et la cousine Sonia, debout, les yeux vides
-de larmes, autour de ce cadavre, isolées en cette
-terre étrangère, venues de si loin, si loin, de
-leur sainte Russie pour la carrière et l'avenir
-de celle qui gisait là, silencieuse à jamais,
-devenue une chose inerte et froide, elles qui
-avaient tout quitté pour cette morte, Moscou,
-et leur foyer et leur passé et tout; et Véra les
-abandonnait là!</p>
-
-<p>Et alors l'âme asiatique des Zélusko se
-réveilla; la douleur ramena toutes ces femmes en
-deuil à leur antique atavisme... Sur huit millions
-il en restait deux ou trois à la mère; et
-cette mère douloureuse, toute frustrée qu'elle fût,
-sous le coup de la destinée se ressaisit, voulut<span class="pagenum"><a name="Page_196" id="Page_196">[Pg 196]</a></span>
-à sa morte, à sa Véra chérie, des funérailles et
-un tombeau de princesse orientale.</p>
-
-<p>Vous connaissez le tombeau du tsarewitch à
-Nice, au pied du parc Impérial. M<sup>me</sup> Zélusko
-voulut à Véra le pareil; elle le voulut plus fastueux
-et plus coûteux encore. Les carrières de
-Carrare, les sculpteurs de Gênes, toutes les ressources
-de l'Italie voisine furent requises par
-cette mère anéantie, mais redressée dans son
-orgueil; et tout ce que la folie de vanité d'une
-dynastie, tout ce que la démence de luxe d'une
-fin de race peuvent vouloir et inventer pour perpétuer
-en marbre la mémoire d'un des leurs,
-pour sa fille M<sup>me</sup> Zélusko le réalisa. Le cimetière
-de Menton garde le mausolée. Le Campo-Santo
-de Gênes n'a rien de pareil. Mais où s'affirma
-leur vieux sang asiatique, c'est dans l'amoncellement
-de robes, de fourrures, de dentelles
-et même de bijoux, que cette mère orgueilleuse
-entassait dans le caveau de la morte.
-Toute la garde-robe de Véra, jusqu'à ses moindres
-accessoires de toilette, ses éventails, ses
-flacons, ses petits ciseaux d'or, indépendamment
-des manteaux du soir, des corsages de bal<span class="pagenum"><a name="Page_197" id="Page_197">[Pg 197]</a></span>
-et de toute la série des chapeaux, décora d'une
-lamentable défroque les parois de marbre du
-tombeau: puis, comme exténuée de ce suprême
-effort, M<sup>me</sup> Zélusko tombait dans la torpeur.
-Hypnotisée dans le seul regret de la morte,
-tout autour d'elle lui devint indifférent. Au
-lieu de retourner en Russie elle se fixait à
-Menton, retenue par l'ombre de son cimetière,
-et toutes les tantes et toutes les sœurs commencèrent
-avec elle la funèbre veillée de Véra. Veillée
-qui dure déjà depuis quinze ans, et c'est
-dans cet Escurial de la côte d'Azur que vit
-depuis quinze ans M<sup>me</sup> de Mératry, dans la stupeur
-et le silence de toutes ces vieilles figées
-et lentement retombées en enfance. Dans la
-demeure, où M<sup>me</sup> Zélusko promène sa douleur
-hallucinée, le service abandonné à des vieux
-serviteurs impotents a tourné à l'incurie. M<sup>me</sup> Zélusko
-est devenue avare; elle et ses sœurs traînent
-les mêmes vieilles robes de deuil roussies par l'usure
-et raidies de taches; personne ne songe à
-renouveler la garde-robe de M<sup>me</sup> de Mératry,
-qui, au bout de cinq ans, a quitté le deuil.</p>
-
-<p>A court d'argent et rivée dans la maison par<span class="pagenum"><a name="Page_198" id="Page_198">[Pg 198]</a></span>
-l'attente de l'héritage, Sonia Barisnine acculée
-aux plus dures nécessités s'est un jour enhardie,
-et au milieu de toutes ces vieilles parentes aveugles;
-c'est-à-dire aveuglées dans leur gâtisme
-funèbre, elle est allée rendre visite au tombeau
-de sa cousine.</p>
-
-<p>&mdash;Et nous devinons ce qu'elle a fait, ricanait
-Surville, elle a pris le musée funéraire pour vestiaire.</p>
-
-<p>&mdash;Parfaitement, et voilà dix ans que le troupeau
-des duègnes n'y voit que du feu. Dix ans
-que M<sup>me</sup> de Mératry porte et use consciencieusement
-la défroque de la morte. Vous vous
-expliquez maintenant sa silhouette. Je vous avais
-promis une histoire digne de la Cour d'Espagne,
-disait modestement de Bergues.</p>
-
-<p>&mdash;Et tu as tenu, concluait Grandgirard.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_199" id="Page_199">[Pg 199]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a name="DISPARUES" id="DISPARUES">DISPARUES</a></h2>
-<hr class="chap" />
-
-<p>Encore une fête qui s'en va!...</p>
-
-<p>C'était au dernier vernissage, celui de la
-Société nationale. La cohue grossissante des
-curieux, des snobs et des belles dames en mal de
-se faire voir nous avait rabattus, Surville et
-moi, dans les cryptes de la sculpture.</p>
-
-<p>Dans les salles du premier c'étaient les bousculades
-de la foule ameutée devant les toiles
-classées par la critique et devant les portraits à
-scandale.</p>
-
-<p>Le Whistler, les deux Lavery, le <i>lord Ribblesdale</i>
-de Sargent, le <i>Barrès</i> de Jacques Blanche,
-le <i>Jacques Blanche</i> de Simon faisaient prime.
-Des groupes en quête de racontars d'impressions
-et de <i>bluff</i> assiégeaient les Boldini; les<span class="pagenum"><a name="Page_200" id="Page_200">[Pg 200]</a></span>
-La Gandara galvanisaient leur salle; les gens
-du monde s'abordaient, en se disant: «Avez-vous
-vu les Carolus?...» les artistes: «Allez
-donc voir les Guillaume! Une révélation, mon
-cher!» et les cabots: «Il faudra aller voir les
-Weber. Il y a un Guitry en robe de chambre rose,
-dans la fameuse tenue adoptée par Greuling
-pour lire les œuvres de...&mdash;pas de cliché!&mdash;Vous
-savez qui! Allez voir le rose de cette robe
-de chambre, un rêve!...»</p>
-
-<p>Des D'Anglada, des fleurs délicieusement chimériques
-d'Henri Dumont, des marines savoureuses
-de Morrice, des fluides et lointaines
-Venises d'Irwil, naturellement, il n'était pas
-question. Ce n'était que de la peinture, et ce
-n'est pas la peinture que vient voir le monde
-du vernissage! il y a beau temps que dans
-cette foire aux vanités chacun vient s'exhiber
-et toiser de haut son voisin!</p>
-
-<p>Un peu las, un peu curieux aussi, nous rôdions
-désemparés, Surville et moi, autour du <i>Penseur</i>
-de Rodin, honoré d'un bref regard par les nouveaux
-arrivants, parce que Rodin, après tout,
-avait été quelque peu claironné le matin dans la<span class="pagenum"><a name="Page_201" id="Page_201">[Pg 201]</a></span>
-presse. Mais tout ce beau monde était, en effet,
-bien plus désireux d'aller faire des mots devant
-les <i>Faunes</i> de Latouche, les portraits d'Aman-Jean
-et même ceux de Bernard.</p>
-
-<p>&mdash;Non, ce n'est plus ça du tout, soupirait
-Surville. Tout s'en va. Vous rappelez-vous
-quelles fêtes d'élégance et d'esprit et de snobisme
-aussi étaient ces vernissages au Palais
-de l'Industrie, et même au Champ-de-Mars?...</p>
-
-<p>«Vous souvenez-vous des triomphantes
-entrées de «notre Sarah», au milieu de la Légion
-sacrée, comme les appelait Sarcey? Des mouvements
-de foule se précipitant au-devant de la
-tragédienne! Le bruit de sa venue se propageait
-de groupe en groupe et le public lui faisait
-cortège. C'était la marche à pas lents, comme
-d'une Reine au milieu de sa Cour, de la blonde,
-de la fine, de la souple, de la Divine et de
-l'Unique, sa petite tête auréolée d'or pâle, ses
-larges yeux de violette&mdash;qui furent, tour à
-tour, ceux de Cléopâtre et de Théodora&mdash;volontairement
-lointains, imprécis, sans regard?...
-Et toute cette parade et toute cette renommée
-et toute cette gloire d'alors, encensées, adulées,<span class="pagenum"><a name="Page_202" id="Page_202">[Pg 202]</a></span>
-adorées, entourées par tout ce que Paris comptait
-alors de talents, de réputations, d'esprit, et
-d'hommes politiques, de diplomates et de sculpteurs?...
-Les apparitions de Sarah Bernhardt
-aux vernissages, mais c'est toute une époque,
-toute une société, aujourd'hui disparue... déjà!</p>
-
-<p>«Elle était l'âme de ces fêtes, la vraie souveraine
-de ces jours-là. Tout Paris l'y acclamait,
-Paris artiste et Paris public, tous deux heureux
-de se trouver de plain-pied avec l'idole. L'idole
-n'y apparaît même plus maintenant&mdash;même
-incognito. Qu'y viendrait-elle faire? C'est qu'alors
-il y avait, en France, une autre fièvre d'art.</p>
-
-<p>«La peinture, comme la sculpture, la littérature
-aussi y étaient moins commerciales,
-moins réclamières, moins mercantiles. Les marchands
-n'avaient pas encore envahi le Temple.
-Mais où sont les neiges d'antan?...»</p>
-
-<p>Et Surville se dirigeait vers les salles des
-objets d'art, nostalgique et soupirant.</p>
-
-<p>&mdash;En effet, il fait moins froid ici, faisais-je
-enchanté à part moi d'être enfin sorti des
-ténèbres glacées, où la Société nationale parque
-ses statues souterraines.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_203" id="Page_203">[Pg 203]</a></span></p>
-
-<p>Mais Surville, tout à son idée première:</p>
-
-<p>&mdash;Non! Ce n'est plus cela. Le <i>bluff</i> a tué
-l'enthousiasme et le peu d'illusions demeurées
-en nous. Quant au snobisme, devenu muffisme,
-il a effacé&mdash;que dis-je?&mdash;effarouché et mis
-en fuite la sincérité et la foi sans lesquelles il
-ne peut y avoir ni inspiration, ni admiration
-artiste... Nous avons eu les fanatiques de Burne
-Jones, qui était un mauvais peintre, mais un
-grand légendaire...</p>
-
-<p>«Nous avons maintenant les pâmoisons des
-Américaines du Ritz devant les toiles de Boldini
-et les conférences cake-walk de M. de Montesquiou!»
-et Surville plein de tristesse s'absorbait
-devant les reliures de M<sup>me</sup> Valgrenne, les
-yeux captivés par les nuances délicatement
-morbides de leurs cuirs.</p>
-
-<p>Il demeurait penché sur la vitrine:</p>
-
-<p>&mdash;Ceci vous console-t-il de cela? lui chuchotai-je
-à l'oreille.</p>
-
-<p>Alors lui, mélancolique:</p>
-
-<p>&mdash;Non, car je songe à une autre disparue,
-une figure charmante, elle aussi, et dont la présence
-me manque cruellement ces jours de vernissage!<span class="pagenum"><a name="Page_204" id="Page_204">[Pg 204]</a></span>
-Elle était si gaie, si vivante, si Parisienne
-dans sa silhouette cosmopolite, cette
-petite Nadège Andramatzi, moitié Russe, moitié
-Roumaine, sculpteuse et modeleuse de cires, et
-dont la gloire naissante occupa cinq ans l'indifférence
-amusée de Paris.</p>
-
-<p>«Nadège Andramatzi! et Surville appuyait
-longuement sur les syllabes comme s'il les eût
-voulu retenir dans sa bouche. Il semblait prendre
-un âpre et délicieux plaisir à presser le nom
-entre ses lèvres. Nadège Andramatzi! Il y a
-déjà quinze ans qu'elle est morte et cela ne me
-rajeunit pas. Morte à vingt-cinq ans! Elle qui
-aimait tant la vie, morte fauchée en pleine
-fleur avec cette belle ardeur de vivre, tout cet
-élan, ce bel enthousiasme, cette foi en soi, ce
-désir de croire aux autres, cette fièvre de connaître,
-d'aimer et de jouir de tout ce qui est
-beau, jeune et vibrant.</p>
-
-<p>«C'est peut-être cette frénésie d'illusions,
-cette avidité de tout pénétrer et de tout sentir
-qui l'ont usée et finie si vite. Elle s'est brûlée à
-sa propre flamme, mais n'est pas ressuscitée de
-ses cendres, comme l'oiseau Phénix. Elle est<span class="pagenum"><a name="Page_205" id="Page_205">[Pg 205]</a></span>
-bien morte, et les deux ou trois pâtes de verre,
-que possède d'elle le musée Galliera perpétuent
-seules son souvenir.</p>
-
-<p>«Son souvenir? Qu'est-ce que ce nom de
-Nadège Andramatzi pour le visiteur ennuyé,
-entré là par hasard et promenant sa veulerie
-parmi la solitude des salles?</p>
-
-<p>«Nadège Andramatzi! Elle a pourtant remué
-tout Paris à son heure... Vous l'avez bien connue,
-mon cher?</p>
-
-<p>&mdash;En effet. Comme elle est partie vite! Trois
-ans ont suffi pour éteindre cette belle ardeur
-et rendre au néant cette jeune chair et cette
-jeune âme.</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">La maladie et la mort font des cendres<br /></span>
-<span class="i0">De tout ce feu qui, pour nous, flamboya,<br /></span>
-<span class="i0">De ces grands yeux si fervents et si tendres,<br /></span>
-<span class="i0">De cette bouche où mon cœur se noya.<br /></span>
-</div></div>
-
-<p>Et la voix tout à coup sombre:</p>
-
-<p>&mdash;Vous souvenez-vous de ses entrées en coup
-de vent les matins du vernissage à la section
-des objets d'art? Elle débuchait là, escortée de
-M<sup>me</sup> Andramatzi mère et du triumvirat des
-<span class="pagenum"><a name="Page_206" id="Page_206">[Pg 206]</a></span>tantes, les sœurs de M<sup>me</sup> Andramatzi, dévouées
-toutes, corps et âme, et corps et biens aussi, à
-la carrière et à la gloire de Nadège...,; et toute
-la Roumanie suivait, et toute la Bosnie et toute
-la Bulgarie embrigadées accourues dans le sillage
-de la jeune fille, en un mot toute la colonie
-des étrangères.</p>
-
-<p>«D'une étrangère elle avait les curiosités, et,
-comme elle était ardente et enthousiaste, ses
-curiosités, elle les avait vives, impérieuses avec
-une pointe d'audace un peu gênante chez une
-jeune fille. Ainsi cette manie d'écrire à tous les
-hommes célèbres, cette prétention de vouloir
-pénétrer dans l'âme et la vie intime de quiconque
-lui avait plu par son style ou par son œuvre,
-oui, tout cela était un peu outrecuidant de
-prétention, de présomption aussi et frisait l'impertinence;
-mais cela était si jeune, si touchant,
-d'une si belle confiance, si puéril même, et
-témoignait d'une si vivace personnalité!»</p>
-
-<p>&mdash;La culture du soi et l'école de Maurice
-Barrès! Oui, je sais et sa correspondance avec
-Louis de Barbarousse, l'orientaliste. La famille
-après la mort n'a pas su résister au vaniteux
-plaisir de la publier, cette correspondance! Eh<span class="pagenum"><a name="Page_207" id="Page_207">[Pg 207]</a></span>
-bien! je l'ai lue et je l'ai trouvée piteuse. Toutes
-ces lettres se résument à un questionnaire
-adressé à Barbarousse: «<i>Qu'éprouvez-vous?
-Que pensez-vous? Que feriez-vous si? Moi,
-j'éprouve ceci; moi, je pense cela; moi, je
-ferais ceci.</i>» Et toujours à côté de la question
-indiscrète, une odieuse affirmation du moi, un
-égotisme extravagant de petite riche pénétrée de
-son importance, convaincue de son génie et
-sûre de ses millions et, dans le fond, une psychologie
-de professeur de sixième.</p>
-
-<p>&mdash;Vous êtes sévère, mon cher, sévère et
-injuste, mais vous, vous détestez les étrangers
-et n'admettez pas l'égalité de la femme.</p>
-
-<p>&mdash;Sottise! je vois la femme surtout autre que
-l'homme et chaque sexe dans un rôle bien différent.
-D'ailleurs, Nadège Andramatzi était une
-insexuée; aucun charme féminin. Je l'ai connue
-brune, sèche, un teint d'olive verte. Avec cela,
-je l'avoue, d'admirables yeux gris&mdash;la clarté
-de ses yeux était la seule joie de ce visage&mdash;mais
-un tempérament d'ambitieuse. Aucune
-émotion, aucune des sensibilités et même des
-sensualités particulières où se reconnaît un<span class="pagenum"><a name="Page_208" id="Page_208">[Pg 208]</a></span>
-sexe, mais un cerveau avide de connaître, de
-paraître et de dominer: une enfant autoritaire
-et gâtée, votre petite Roumaine, et puis, je
-n'aime pas les «oiseaux de passage».</p>
-
-<p>&mdash;Oiseaux de passage! Ah! vous êtes encore
-pour les frontières, frontières de patrie, de
-religion, de tradition et de passé! Vous êtes de
-ceux qui veulent éterniser à jamais tous les
-conflits, les conflits de races et les autres,
-et retarder ainsi la marche du progrès. La
-marche du progrès! Comme si on arrêtait les
-torrents!...</p>
-
-<p>«Oiseaux de passage! Oui, c'était un pauvre
-petit oiseau d'Asie au plumage vif et bariolé, au
-vol plus large, au ramage plus brillant que celui
-des nôtres, de nos oiseaux de plaine et de
-forêt, un oiseau nomade venu de l'Extrême-Orient,
-presqu'un oiseau de légende, un peu
-frère de l'Oiseau qui parle et de l'Oiseau-fleur,
-un oiseau de passage qui a chanté trois hivers
-et trois étés dans Paris étonné, amusé et ravi,
-et puis que Paris a tué.</p>
-
-<p>«Nadège Andramatzi s'est meurtri les ailes et
-le reste aux durs barreaux de la grande cage.<span class="pagenum"><a name="Page_209" id="Page_209">[Pg 209]</a></span>
-Nul ne l'a comprise dans la grande ville ardente
-et morne, morne à l'amour, ardente au plaisir.
-Avide de scandales et de nouveautés, Paris l'a
-accueillie, puis bafouée. Paris l'a fêtée, puis
-calomniée, et Nadège Andramatzi est morte
-de Paris. Tout cela est beaucoup moins gai
-que vous ne le croyez, cher ami, et la courte
-vie de cette petite fille a droit à un peu plus d'indulgence;
-elle a même droit à un peu de pitié.</p>
-
-<p>«La terre d'exil a gardé l'oiseau de passage
-et les vieux parents demeurés là-bas, en Roumanie,
-peuvent dire en songeant à la petite
-morte enterrée à Hyères:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">L'oiseau s'envole, là-bas, là-bas!...<br /></span>
-<span class="i0">L'oiseau s'envole, et ne revient pas!...<br /></span>
-</div></div>
-
-<p>&mdash;Mais vous êtes lugubres, faisait Grandgirard
-tout à coup surgi derrière nous.</p>
-
-<p>&mdash;Tu étais donc là? s'étonnait Surville.</p>
-
-<p>&mdash;Mais oui, je vous écoutais. Je vous suis
-depuis cinq minutes! Ah! vous êtes gais, vous,
-et vous en effeuillez des couronnes. Nous ne
-sommes pas le jour des morts, que diable!</p>
-
-<p>A quoi, Surville:</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_210" id="Page_210">[Pg 210]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Non, le jour des disparues et nous
-remuons quelques souvenirs.</p>
-
-<p>Et Grandgirard concluant:</p>
-
-<p>&mdash;Pauvre Nadège Andramatzi, elle a eu le
-bout de l'an qu'elle eût souhaité. On a parlé
-d'elle un matin de vernissage.»</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_211" id="Page_211">[Pg 211]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a name="LA_VENGEANCE_DU_MASQUE" id="LA_VENGEANCE_DU_MASQUE">LA VENGEANCE DU MASQUE</a></h2>
-<hr class="chap" />
-
-<p>&mdash;Des histoires de masques! j'en sais de
-tragiques; j'ai même vu, pas plus tard que
-cette année, se dénouer une assez mystérieuse
-aventure. Par le plus grand des hasards j'avais
-été, l'année précédente, témoin du commencement;
-si bien que j'ai assisté au premier et au
-cinquième acte et cela dans le pays le moins
-fait pour encadrer une action poignante; dans
-le décor le plus gai et le plus banal, le plus
-remuant et le plus ensoleillé qui soit au monde;
-dans la ville même de la folie et de l'opéra bouffe
-en plein carnaval de Nice.»</p>
-
-<p>Il y eut un silence, Maxence de Vergy, comme
-tout bon conteur, jouissait de l'étonnement
-attentif où nous avait plongé le début de son
-récit.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_212" id="Page_212">[Pg 212]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Une tragique aventure de bal masqué à
-Nice! Tu me la coupes, en effet, ricanait l'incorrigible
-petit Jacques Baudran.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! ce n'est pas une intrigue de bal masqué,
-c'est une aventure de plein air! Ça s'est
-passé dans la rue, en pleine bataille de confetti.
-Vous connaissez, tous, n'est-ce pas, le carnaval
-de la Riviera? Trois jours entiers, la joie de sauter
-et de se déhancher tient tous les quartiers.
-Nice est une ville de possédés; une folie de mascarade
-est déchaînée du Vieux-Port aux Baumettes.
-C'est un cauchemar de farandoles et de
-carmagnoles, un hourvari de bonds, d'entrechats,
-de pirouettes et de cris. Il y a des rondes
-de matelots, il y a des rondes d'alpins et d'artilleurs
-de forteresse, pêle-mêle avec des pierrots
-de satinette, des clowns de percale rose et des
-dominos de serge verte; le chienlit s'en donne à
-cœur joie. Notez que la chose est plutôt laide et
-qu'on a la fièvre rien qu'à regarder ces avalanches
-de capuchons et de camails, engonçant des
-faces en treillage se ruer et se démener dans
-l'âcre et corrosive poussière que soulève, le
-dimanche et le mardi gras, la bataille de confetti.<span class="pagenum"><a name="Page_213" id="Page_213">[Pg 213]</a></span>
-Ah! ces affreuses dragées de plâtre qu'on
-puise à la truelle et dont on verse des sacs entiers
-sur les passants. Il en pleut des balcons, il en
-pleut des croisées, il en pleut des tribunes élevées,
-on dirait, pour assommer les gens. Les
-masques dansant des chars vous en écrasent des
-seaux entiers sur la tête; vous êtes harcelé,
-asphyxié, criblé de coups et frappé de toutes
-parts.</p>
-
-<p>Tous les masques sont assassineurs. S'aventurer
-dans la rue, ce jour-là, sans domino et
-sans masque (le masque en treillis de fer renouvelé
-des casques héraldiques) serait s'exposer à
-une perte sèche de dix louis de vêtements, sans
-parler de coups et blessures; mais les Niçois
-trouvent cela charmant. Cette bataille à sac
-armé, ce jeu de mains et de vilains activent le
-commerce et font vivre la ville.</p>
-
-<p>Par une convention tacite et acceptée de tous
-le masque seul est respecté, ce jour-là. Sous
-aucun prétexte on n'a le droit de l'enlever au
-domino ou au clown qui vous attaque et vous
-houspille. C'est ce masque inviolable et préservateur
-qui fait la gaieté de la rue, les jours<span class="pagenum"><a name="Page_214" id="Page_214">[Pg 214]</a></span>
-de corso, dans l'aveuglante poussière qui vous
-brille les yeux et vous prend à la gorge; mais,
-quand il y a du soleil, tout ce plâtre dans l'air
-poudrederize gaiement les balcons et les toits et
-quelle vision quand, sous la pluie blanche des
-confetti et dans le bleu du ciel, la soie des costumes,
-des oriflammes et des étendards grouille,
-flamboie, rutile, remue et chatoie dans de la
-lumière et du soleil.</p>
-
-<p>Moi, Maxence de Vergy, je me trouvais donc,
-l'autre année, au milieu des horions et des bousculades
-du carnaval et, tout étouffé que je fus
-par mon masque et en même temps qu'écrasé
-par la foule, je prenais un certain plaisir à regarder
-défiler entre deux avalanches de plâtre
-un char de grenouilles dansantes, une brigade
-d'agents plongeurs, et, tapée de matelas, assiégée
-d'oreillers, toute en dégringolades, estocades
-et farces d'Hanlon-Lees, une étonnante <i>Auberge
-du Tohu-Bohu</i>.</p>
-
-<p>Singulier plaisir, direz-vous, d'aller se fourrer
-dans cette cohue?</p>
-
-<p>A dire vrai, je n'y allais pas pour le seul plaisir
-d'aller voir batailler les masques, j'y suivais...&mdash;oh!<span class="pagenum"><a name="Page_215" id="Page_215">[Pg 215]</a></span>
-en simple curieux, mais en curieux intéressé,&mdash;un
-couple remarqué l'avant-veille à
-mon hôtel, un ménage toulousain et pas tout
-jeune; car madame frisait bien la quarantaine,
-bonne grosse commère réjouie avec, sur la
-lèvre, un soupçon de moustache, l'œil vif, le
-corsage en bastion, une vraie délurée de Toulouse
-venue exprès pour les fêtes, et qui n'entendait
-pas chômer à ce carnaval. Le mari,
-guère plus âgé, avec un beau profil classique
-un peu empâté par la vie de province, quoique
-encore solide et l'air d'un luron, était d'aspect
-plus calme.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Campalou m'avait de suite charmé par
-son entrain et son exubérance. Il y avait en elle
-une telle joie de vivre et une telle naïveté devant
-la vie, que j'en oubliais sa vulgarité. Depuis
-l'avant-veille elle ne tenait pas en place;
-c'étaient des allées et venues pour l'achat du
-domino, l'achat du masque, du sac de confetti
-pour le Corso, et le choix du clown de satin
-mandarine pour la redoute du soir. Elle entendait
-ne pas manquer une fête et s'en donner à
-cœur joie. Elle n'avait pas peiné vingt ans dans<span class="pagenum"><a name="Page_216" id="Page_216">[Pg 216]</a></span>
-leur boutique de la rue d'Alsace-Lorraine pour
-se priver d'un plaisir, aujourd'hui que leur fortune
-était faite. M. et M<sup>me</sup> Campalou s'étaient enrichis
-dans la passementerie. M. et M<sup>me</sup> Campalou
-n'avaient pas d'enfants, aussi seraient-ils bien bons
-de se gêner, n'est-ce pas? car c'est d'elle-même que
-je tenais ces détails. M<sup>me</sup> Campalou les donnait à
-qui voulait les entendre; c'était une nature
-expansive et d'élocution facile. Elle n'avait de
-secrets pour personne; ses confidences ne tarissaient
-pas. «Ils venaient tous les ans au carnaval
-de Nice; c'était leurs grandes vacances. Ils
-prenaient un billet valable pour un mois, mais
-de première, et descendaient dans les meilleurs
-hôtels. Qu'est-ce que ça leur faisait de dépenser
-vingt-cinq francs par jour? Ils n'avaient pas
-d'enfants! D'abord, son mari était à ses ordres,
-ils avaient tous deux les mêmes goûts. Ils suivaient
-ici toutes les fêtes, corsos, redoutes,
-batailles de fleurs et vegliones; l'année dernière,
-ils avaient fait la connaissance d'un prince,
-d'un prince napolitain, qui possédait des
-solfatares en Sicile. Il leur avait promis de
-venir les voir à Roquevieille, leur propriété des<span class="pagenum"><a name="Page_217" id="Page_217">[Pg 217]</a></span>
-environs de Toulouse, mais il n'était pas venu.
-Si je voulais les honorer d'une visite aux vendanges,
-je boirais chez eux d'un petit vin dont
-je leur dirais des nouvelles. Ils avaient des vignes
-superbes à Roquevieille, un domaine qu'ils
-avaient eu pour un morceau de pain, etc., etc.»
-Vous jugez les gens d'après leur antienne.</p>
-
-<p>C'est M. et M<sup>me</sup> Campalou que je suivais donc
-dans la foule. L'occasion était trop belle, je sentais
-le couple fertile en incidents.</p>
-
-<p>&mdash;D'abord, si quelqu'un me pince, je le griffe,
-avait déclaré Eudoxie en se harnachant de son
-domino de toile grise.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Campalou avait de la vertu.</p>
-
-<p>Est-ce cette vertu qui se rebiffait au plus fort
-de la bataille? ou, surexcitée par le plaisir, les
-musiques, la lutte et le charivari, M<sup>me</sup> Campalou
-ne céda-t-elle pas plutôt à une agressive nervosité
-de grosse dame? Toujours est-il qu'en
-pleine avenue de la Gare, au beau milieu d'une
-pluie de confetti, elle se retournait comme une
-lionne sur deux grands dominos de satin noir
-arrêtés derrière elle et, s'agrippant au camail du
-plus mince des deux:</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_218" id="Page_218">[Pg 218]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Cochon, salop! hurlait-elle, depuis une
-heure que vous me pelotez!</p>
-
-<p>Et les deux mains à la face du costumé, elle
-essayait de lui arracher son masque. L'homme
-résistait, essayait de se débarrasser, mais Eudoxie
-ne le lâchait pas. Cramponnée aux grosses
-joues de fer peint et treillagé, elle tirait dessus
-de toutes ses forces, en proie à une véritable
-crise d'hystérie. M. Campalou intervenait en
-vain. Le domino attaqué résistait toujours. Les
-injures pleuvaient dru sur l'insolent, un vocabulaire
-de poissarde était remonté aux lèvres de
-l'ex-passementière; et ce corps-à-corps de trois
-dominos commençait à amasser la foule, quand
-tout à coup le masque se brisait entre les mains
-de la grosse femme, et, triomphante, elle le
-brandissait sur sa tête, lacéré, en lambeaux et
-comme rougi par places.</p>
-
-<p>L'homme démasqué avait poussé un effroyable
-cri. Le treillage de fer, en se déchirant, lui
-avait labouré le visage. Une rigole rouge coulait
-de l'œil gauche; le nez, le front n'étaient qu'une
-éraflure, l'homme avait toute la face en sang. On
-le poussait dans une pharmacie.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_219" id="Page_219">[Pg 219]</a></span></p>
-
-<p>«Le nom, l'adresse de cette femme, râlait
-l'homme défiguré, laissez-moi, Tomy, attachez-vous
-à ces gens.» Je me retournai, les deux
-dominos avaient disparu. «On ne fait pas de ces
-choses-là, Eudoxie, faisait observer M. Campalou.&mdash;Fallait
-pas qu'y aille, ripostait cette
-femme charmante, depuis une heure qu'y m'pinçait!
-Moi, je n'ai pas de remords.»</p>
-
-<p>Le remous de la foule nous emportait plus
-loin.</p>
-
-<p>Moi, la vision m'obsédait de cet homme
-défiguré et sanglant. Sa dernière recommandation
-à son compagnon m'inquiétait surtout. Dans
-la soirée, l'effervescence de la fête un peu calmée,
-j'entrais dans la pharmacie où les premiers
-soins avaient été donnés au blessé. Je m'informais
-de la gravité des plaies et cherchais en
-même temps à savoir le nom. «C'est un Américain
-de l'hôtel West End. On a dû attendre la
-fin du corso pour le reconduire chez lui, le cas
-est très grave, on craint beaucoup pour l'œil
-gauche. La sclérotique est atteinte; ils repartent
-tous les deux, ce soir, pour Paris.&mdash;Tous les
-deux?&mdash;Oui, il y a un autre Américain avec<span class="pagenum"><a name="Page_220" id="Page_220">[Pg 220]</a></span>
-lui. Une consultation chez un grand oculiste
-s'impose.»</p>
-
-<p>J'admirais M<sup>me</sup> Campalou. Crever l'œil d'un
-homme parce qu'il vous a palpé un peu de près
-et encore...! L'intransigeante toulousaine était-elle
-bien sûre de l'identité du coupable?</p>
-
-<p>Cette année, la première quinzaine de février,
-je retrouvais les Campalou installés à mon hôtel.
-Ils n'avaient eu garde de manquer les fêtes du Carnaval;
-ils étaient là depuis le 25 janvier, mais je
-trouvais à madame moins d'entrain. Les bruits
-d'épidémie, qu'une presse malveillante s'obstinait
-à faire courir sur Nice, ne laissaient pas
-d'inquiéter la grosse dame. Une famille américaine
-alarmée venait de quitter l'hôtel; c'étaient
-tous les jours des départs d'hiverneurs pour le
-Caire ou l'Italie. La saison était menacée.</p>
-
-<p>Je rassurai de mon mieux M<sup>me</sup> Campalou, mais
-une angoisse continuait d'étreindre la dame de
-Toulouse, Eudoxie Campalou craignait pour son
-joli physique. Entre temps, le Carnaval arrivait.</p>
-
-<p>Le soir même de son entrée dans la bonne
-ville de Nice, deux Américains débarquaient<span class="pagenum"><a name="Page_221" id="Page_221">[Pg 221]</a></span>
-dans notre hôtel. On leur donnait justement
-deux chambres voisines de celles des Campalou.
-C'étaient deux grands jeunes gens de vingt-cinq
-à trente ans, à la face rasée et singulièrement
-énergique; des traits accusés et modelés dans le
-genre de ceux d'Iwing, l'acteur anglais. Tous
-deux très graves et très froids, avec, chez le plus
-jeune, une étrange fixité des yeux. D'ailleurs,
-nous ne les vîmes pas longtemps car, trois jours
-après leur arrivée, le plus jeune tombait malade.
-Il s'alitait et bientôt l'autre cessa de prendre ses
-repas à la table d'hôte: l'état de son ami empirait.
-C'était de perpétuelles allées et venues de
-médecins et de garçons de pharmacie: le maître
-de l'hôtel interrogé répondait que c'était une
-fièvre, mais, à son air embarrassé, M<sup>me</sup> Campalou
-ne doutât plus que ce ne fût la variole. Elle
-voulait déménager et harcelait tout le personnel
-de questions. Mais où aller? la ville regorgeait
-de monde par cette semaine carnavalesque et il
-ne fallait pas songer à trouver de place ailleurs.
-Et puis l'épidémie était partout; c'étaient ces
-sacrés Anglais qui l'avaient apportée et, la veille
-du dimanche gras, à une dernière et même question<span class="pagenum"><a name="Page_222" id="Page_222">[Pg 222]</a></span>
-de M<sup>me</sup> Campalou à l'hôtelier: «Ne serait-ce
-pas la petite vérole?&mdash;Non, c'est l'autre...»
-répondait l'homme impatienté, et la réponse, tout
-en clouant le bec de la dame de Toulouse, la
-laissait enfin respirer.</p>
-
-<p>Le lendemain, vers trois heures, harnachés de
-dominos et affublés de masques de combat, nous
-étions avenue de la Gare en pleine bataille de
-confetti...</p>
-
-<p>Comme nous nous trouvions devant la pharmacie,
-théâtre, la précédente année, des exploits de
-M<sup>me</sup> Campalou, celle-ci se retournait involontairement
-sur deux pénitents rouges surgis derrière
-elle. Une main indiscrète venait de la palper...
-Interloquée, la grosse dame ébauchait un geste
-de défense. Un des pénitents la saisissait à bras
-le corps et M<sup>me</sup> Campalou, hypnotisée, retenait
-mal un cri d'épouvante. L'autre pénitent venait
-de se démasquer.</p>
-
-<p>Une face purulente, toute de croûtes et de
-sanies, avec, à la place de l'œil gauche, un trou
-rouge et saigneux, se penchait sur elle: «La
-petite vérole noire, madame, la variole en personne.
-Vous l'avez», et, en même temps, une<span class="pagenum"><a name="Page_223" id="Page_223">[Pg 223]</a></span>
-main glacée lui mettait dans la main un affreux
-œil de verre.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Campalou s'effondrait comme une masse;
-à son tour on la portait chez le pharmacien.</p>
-
-<p>Elle mourut le soir même, sans avoir repris
-connaissance, stupide et muette, d'une congestion
-au cerveau.</p>
-
-<p>Les deux Américains avaient quitté l'hôtel à
-deux heures. On ne retrouva que leurs valises;
-les noms inscrits sur les registres n'étaient pas
-ceux de l'hôtel West End.</p>
-
-<p>N'est-ce pas une belle vengeance de masque?</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_225" id="Page_225">[Pg 225]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a name="MADEMOISELLE_DE_NETHISY" id="MADEMOISELLE_DE_NETHISY">MADEMOISELLE DE NÉTHISY</a></h2>
-<hr class="chap" />
-
-<p>Faverny s'était levé et, s'arrêtant devant une
-armoire normande convertie en bibliothèque,
-bibliothèque provisoire où s'entassaient pêle-mêle
-les derniers livres parus de l'année et du
-mois, il en ouvrait les vantaux tendus de vieux
-brocart olive et en bousculait les rayons.</p>
-
-<p>Il revenait vers nous, un volume à la main
-et, le feuilletant: «&mdash;Psychologie de bal masqué
-et de veglione de Nice. Avez-vous lu ce
-roman?» Et il nous en montrait le titre: <i>Vierge
-faible</i>. «Il y a là quelques pages d'autant plus
-curieuses qu'une femme en est l'auteur. C'est
-écrit un peu plus que <i>de visu</i>, jugez-en.» Et,
-se campant au milieu de l'atelier, Faverny lisait
-à voix haute:</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_226" id="Page_226">[Pg 226]</a></span></p>
-
-<p>«Familiarisé avec ces travestis, toujours les
-mêmes, almées, colombines, Espagnoles, bébés,
-Xavier reconnaissait les diverses catégories de
-femmes qui viennent pour se montrer, pour
-frôler, pour embrasser.</p>
-
-<p>«Pour se montrer, les demi-mondaines somptueusement
-dévêtues. Pour frôler, ces vieilles
-femmes qui s'attardent dans les couloirs étroits et
-sombres. Pour souper, la fille de joie qui, affublée
-d'un minable locati, songe à la dette grossissante
-près de sa logeuse, à son amant qui l'a <i>plaquée</i>,
-à la mauvaise toux qui la secoue. Pour souper,
-celle qui n'a pas dîné!</p>
-
-<p>«Pour embrasser, les femmes honnêtes qui,
-négligées par leur mari et n'ayant pas d'amant,
-regrettent de voir leur jeunesse agoniser tristement
-inutile, et, furtives, viennent là recueillir
-les baisers qui y traînent par milliers. Tendres
-et voluptueux, passionnés et pervers, ils volètent,
-tels une nuée de papillons, ces baisers qui
-cherchent des lèvres pour s'y poser; baisers de
-jeunes gens timides qui n'osent pas, de vieux
-marcheurs qui ne peuvent plus. Glaneuses de
-ces baisers anonymes, les femmes honnêtes, un<span class="pagenum"><a name="Page_227" id="Page_227">[Pg 227]</a></span>
-peu ivres de la brutalité des convoitises, écoutent,
-à demi-pâmées, le cynisme des propositions.
-Car les désirs qui les frôlent d'ordinaire,
-enveloppés de respect, montent vers elles, comme
-l'encens vers l'idole en les effleurant seulement,
-et c'est pourquoi au fond de leur âme,
-un doute persiste. Toute cette vénération ne
-serait-elle pas de l'indifférence? Mais ce soir de
-fête libre, où elles ne sont plus que des femmes
-tout simplement, elles ont une joie de se voir
-aussi désirables que l'autre, l'ennemie, la femme
-de joie, qu'on méprise en la jalousant.</p>
-
-<p>«Puis un obscur désir de revanche contre le
-mari s'y satisfait. Elles ont l'illusion de le trahir
-un peu, sans risques, avec une féminine
-lâcheté. Rien n'est plus effrayant et mystérieux
-que ces transformations de personnalité.»</p>
-
-<p>&mdash;La féminine lâcheté même de l'auteur,
-remarquait assez judicieusement Frantz Heusey.
-M<sup>lle</sup> d'Ulmès (c'est bien son nom) a mangé là un
-peu le morceau, les autres femmes lui sauront
-gré, elles, de sa sincérité? O l'intense et périlleuse
-émotion de la trahison! C'est pis qu'un
-aveu, ce documentaire exposé de la faiblesse des<span class="pagenum"><a name="Page_228" id="Page_228">[Pg 228]</a></span>
-autres. M<sup>lle</sup> d'Ulmès a dû prendre un douloureux
-et certain plaisir à écrire ces pages.</p>
-
-<p>&mdash;Elles sont plutôt bien venues, ses pages,
-déclarait le petit Jacques Baudrant.&mdash;C'est où je
-voulais vous amener. Etant établie l'atmosphère
-d'aventures, de désirs inavoués et de luxure
-affichée de ces sortes d'assemblées, je vais vous
-raconter une histoire de bal masqué, et une histoire
-tragique et cruellement vraie, celle-là. Elle
-s'est dénouée à Nice pour ne pas changer de
-cadre et c'est peut-être une des plus lamentables
-méprises qu'ait jamais autorisées le masque.</p>
-
-<p>Faverny avait repris sa place sur le divan. Il
-nous enveloppait d'un lent regard circulaire et,
-nous jugeant suffisamment allumés:</p>
-
-<p>&mdash;Vous souvenez-vous de M<sup>lle</sup> de Néthisy,
-cette grande et souple jeune fille blonde, plus
-que blonde, alezane, que sa mère promenait et
-exhibait dans tous les endroits où Paris se rencontre.&mdash;Si
-nous nous en souvenons! Nous
-serions gâteux. L'avons-nous assez vue!&mdash;Jolie,
-hein! vous me l'accordez?&mdash;Oh! cela d'emblée,
-une peau et des cheveux! On n'est pas
-blonde comme cela... De la soie jaune dans du<span class="pagenum"><a name="Page_229" id="Page_229">[Pg 229]</a></span>
-soleil, de la neige teintée par l'aube, des fraises
-dans du lait, de la pulpe de camélia rose, tout
-le stock des comparaisons clichées était vrai
-pour elle et en même temps faux à côté de la
-réalité. C'était une des créatures les plus comestibles
-que j'aie connues.&mdash;En effet elle devait
-sentir la framboise, et quels beaux cils noirs
-frémissants et inquiets, lustrés comme des plumes
-sur ses yeux d'un bleu sombre.&mdash;Oui, les
-yeux étaient bien, mais elle avait besoin de
-cela, car le visage était plutôt fade: nez régulier,
-bouche trop petite, menton ovale et sans
-caractère. Elle avait un peu l'air d'une poupée
-dont les yeux seuls auraient vécu.&mdash;Soit, mais
-quel éclat, quelle fraîcheur, quelle créature de
-joie et de lumière! Et avec cela mouvante sous
-ses robes et d'une arabesque tentante avec cette
-taille étroite et ses hanches renflées!&mdash;En effet,
-une agréable chute de reins! Si je me souviens
-de M<sup>lle</sup> de Néthisy!... mais elle marchait,
-c'était plus qu'une demi-vierge. On ne rencontrait
-qu'elle aux Acacias, dans les couloirs des
-premières et à tous les vernissages. Sa mère, à
-Nice, la traînait dans tous les bals de cercles,<span class="pagenum"><a name="Page_230" id="Page_230">[Pg 230]</a></span>
-on la croisait aux veglioni, aux redoutes.&mdash;Avec
-sa mère?&mdash;Naturellement, la brocanteuse
-et le bibelot de prix. La mère aussi était à vendre,
-mais elles ne faisaient guère leurs affaires,
-car elles étaient minables, les pauvres, elles ont
-toujours raté le grand client et je ne leur ai
-jamais vu qu'une cour de gigolos.&mdash;Elle est
-morte, il y a quatre ans, à Nice, à la suite d'un
-avortement. Cette hypothèse était, cela va de soi,
-lancée par Jacques Baudrant.</p>
-
-<p>&mdash;C'est ce qui vous trompe, et Faverny scandait
-lentement tous les mots. M<sup>lle</sup> de Néthisy
-est morte empoisonnée. M<sup>lle</sup> de Néthisy s'est tuée.
-Bobette, comme on l'appelait ici dans un certain
-milieu, Bobette était une honnête fille.&mdash;Et
-elle est morte vierge, ricanait la voix pincharde
-de Jacques.&mdash;Elle est morte de ne plus l'être,
-déclarait Faverny devenu grave, M<sup>lle</sup> de Néthisy
-a été violée en plein veglione, dans une
-loge de cercle. Vous me permettrez de ne pas
-dire lequel. Trois hommes, dont deux mariés,
-trois clubmen très connus et dont je tairai les
-noms, ont à se reprocher la mort de cette enfant.
-<span class="pagenum"><a name="Page_231" id="Page_231">[Pg 231]</a></span>M<sup>lle</sup> de Néthisy avait vingt-quatre ans. Oh! la
-salauderie des mâles! Il est vrai que les trois
-violeurs croyaient avoir affaire à une fille. Qui
-d'entre nous aurait pu croire à la vertu de Bobette!
-M<sup>lle</sup> de Néthisy ne s'en est pas moins
-tuée le lendemain de cette nuit-là, et ses meurtriers
-continuent de faire des femmes et de l'automobile.
-Il est des crimes que la loi n'atteint
-pas.</p>
-
-<p>Pour un effet, Faverny avait obtenu un effet;
-nous nous regardions tous comme des complices.
-Le silence était devenu gênant.</p>
-
-<p>Le petit Baudrant l'interrompait et, campé,
-les pouces dans les entournures de son gilet:&mdash;Ah
-ça, Faverny, tu te paies nos têtes! M<sup>lle</sup> de
-Néthisy vierge! Bobette honnête!&mdash;Tu l'as
-eue, toi? demandait Faverny.&mdash;Moi non, mais
-d'autres.&mdash;Ecoutez. Nous sommes dix hommes
-ici, et dix viveurs assez tuyautés sur les
-choses et les femmes de Paris, eh bien! quelqu'un
-d'entre nous a-t-il été l'amant de M<sup>lle</sup> de
-Néthisy? Mieux, quelqu'un a-t-il eu parmi ses
-amis un homme qui lui ait dit avoir obtenu les
-faveurs, ce qu'on appelle les faveurs de la jeune
-fille? Pas de blagues, disons la vérité. Nous<span class="pagenum"><a name="Page_232" id="Page_232">[Pg 232]</a></span>
-médisons assez des vivantes pour respecter une
-fois les mortes.</p>
-
-<p>Un silence plus profond encore était la seule
-réponse à cette question.</p>
-
-<p>Faverny reprenait:</p>
-
-<p>&mdash;Nous sommes dix ici, qui comptons bien,
-chacun, dans nos connaissances cinquante hommes
-de club et de boudoir, de tables de baccara
-ou de champs de courses. Cela fait une moyenne
-de cinq cents connaissances de Monte-Carlo, de
-Trouville ou d'Ostende, associés d'une heure
-d'Auteuil ou d'un jour de Maisons-Laffitte. Ces
-cinq cents mâles-là représentent bien une bonne
-moitié de Tout-Paris. Eh bien, si M<sup>lle</sup> de Néthisy
-avait été la maîtresse d'un de ces gens-là, nous
-le saurions, n'est-il pas vrai? Or, moi, de mon
-côté, j'ai fait une enquête et une très minutieuse
-enquête. M<sup>lle</sup> de Néthisy était honnête,
-et la preuve, c'est qu'elle est morte pauvre.
-Elle aurait eu d'autres robes et d'autres amants,
-si elle s'était vendue. Le luxe attire le luxe et
-les imbéciles, et si nous avons eu si souvent
-un sourire devant ses perles fausses et ses dessous
-pas toujours frais, c'est que la mère et la<span class="pagenum"><a name="Page_233" id="Page_233">[Pg 233]</a></span>
-fille avaient juste quinze mille francs de rentes
-pour mener cette soi-disant grande vie.&mdash;Les
-Néthisy honnêtes, ça ne tient pas debout. Voyons,
-elles dînaient toujours au cabaret, acceptaient
-les invitations du premier venu; on se faisait
-présenter à elles plus facilement qu'à des grues.
-J'ai vu la fille défiler, au veglione, entre Emilienne
-d'Alençon et Marguerite de Transes. Elles
-faisaient l'atrium à Monte-Carlo, elles n'ont
-jamais payé de leur poche une voiture, elles se
-faisaient reconduire tout le temps.&mdash;Quand on
-les reconduisait encore! L'année de sa mort,
-je les ai rencontrées, à dix heures du soir, avenue
-de la Gare, se rendant à pied au bal de la
-Méditerranée; c'était la dèche noire. Si la petite
-s'est tuée, c'est qu'elles n'avaient plus le sou.
-Une fausse Yvette, M<sup>lle</sup> de Néthisy.&mdash;C'est
-ce qui vous trompe, messieurs, interrompait Faverny,
-M<sup>me</sup> de Néthisy, la mère, n'était pas une
-madame Obardi. Elle était tout ce qu'il y a de
-plus veuve et tout ce qu'il y a de plus née. Le
-père, M. de Néthisy, avait été procureur de la
-République à Paris même. Il a laissé au Palais
-la réputation d'un magistrat de haute valeur;<span class="pagenum"><a name="Page_234" id="Page_234">[Pg 234]</a></span>
-mais M<sup>me</sup> de Néthisy, une cervelle d'oiseau et
-une imagination de pensionnaire, avait toujours
-rêvé le beau mariage pour sa fille. Il leur était
-si facile de vivre avec leur quinze mille francs
-de rentes et d'attendre le parti honorable et
-même le beau parti qui se serait présenté; la
-petite était si jolie.&mdash;Oh! cela, comme un
-cœur!</p>
-
-<p>Mais voilà, M<sup>me</sup> de Néthisy avait de la littérature!
-Elle avait lu dans les romans qu'on
-peut atteindre à tout avec de la beauté; et avec
-son inexpérience de la vie, elle alla de l'avant,
-convaincue qu'elle ferait faire le grand mariage
-et même le mariage princier à sa jolie Aliette,
-car c'est Aliette et non Bobette que s'appelait
-M<sup>lle</sup> de Néthisy.</p>
-
-<p>Cette mère de Néthisy avait une âme de
-M<sup>me</sup> Cardinal, mais d'une M<sup>me</sup> Cardinal pour le
-bon motif. Elle tabla sur le physique de sa fille
-et, persuadée qu'il faut montrer les perles aux
-clients, elle lança l'enfant à la poursuite des
-épouseurs, mais en se trompant de porte, comme
-elle l'eût lancée dans la prostitution.</p>
-
-<p>Leurs crêpes de deuil à peine éclaircis, elles<span class="pagenum"><a name="Page_235" id="Page_235">[Pg 235]</a></span>
-commencèrent cette vie de retapes et d'exhibitions
-qui, en moins de quatre ans, les discréditèrent
-et les démonétisèrent d'Ostende à Nice et
-de Trouville à Paris; et, avec leur peu de ressources,
-leur gêne croissante malgré les petits
-logements et les hôtels de cinquième ordre, cette
-jolie fille et cette femme bien née eurent bientôt
-le pitoyable et comique aspect de deux laissés
-pour compte. A ces existences de représentation
-et de parade il faut le luxe du cadre, les
-installations somptueuses, des élégances et des
-raffinements de toilettes et de décors, la poudre
-aux yeux jetée à toute volée dans le nez des
-imbéciles et la demi-prostitution qui, les mauvais
-jours venus, peut au moins tabler sur la
-valeur des écrins. Mais vous les avez connues
-comme moi, se pavanant en gants nettoyés et
-en robes de l'année précédente (retape et retapages)
-et se gorgeant avidement, la mère surtout,
-des consommés et des sandwichs des buffets et
-des <i>five o'clock tea</i>; c'était navrant! La dernière
-année de leur séjour ici, elles n'avaient
-plus qu'une cour de tout petits jeunes gens;
-cette jolie fille qui n'accordait rien avait fini<span class="pagenum"><a name="Page_236" id="Page_236">[Pg 236]</a></span>
-par rebuter les vrais viveurs. Fini le temps des
-invitations à souper. On ne les priait même plus
-aux bals des cercles. Les autres femmes détournaient
-la tête au passage de la mère et de la
-fille; il fallait être étranger ici pour prendre
-pour deux aventurières ces deux lamentables
-attardées de la chasse au mari, perpétuelles candidates
-refusées. C'est cette méprise qui fut leur
-perte.</p>
-
-<p>Un grand seigneur russe et deux richissimes
-Américains de Monte-Carlo, allumés par la
-beauté de M<sup>lle</sup> de Néthisy et trompés par ses
-allures, s'attelèrent à son fiacre. Ce fut une
-série de parties en mail, de dîners au cabaret et
-de déjeuners dans les réserves où la jeune fille
-se laissait emmener, rassurée par la présence
-de son inévitable mère; les bouquets et les écrins
-commencèrent à pleuvoir et Bobette n'accordait
-rien. Cette fille madrée qui se refusait toujours
-et cette mère qui ne s'en allait jamais finirent
-pas exaspérer les trois hommes. Ils résolurent
-de brusquer les choses: le carnaval arrivait
-avec sa suite de veglioni.</p>
-
-<p>Une bande de filles et de joyeux fêtards fut<span class="pagenum"><a name="Page_237" id="Page_237">[Pg 237]</a></span>
-enrôlée et mise dans le secret. Tous trouvèrent
-très drôle de forcer la main à cette mijaurée de
-Bobette.</p>
-
-<p>Le soir du Mardi Gras, après un dîner fortement
-arrosé de vin du Rhin et d'Extra-Dry, ces
-dames de Néthisy faisaient leur entrée à l'Opéra,
-escortées des trois hommes. On y rencontrait
-presque aussitôt une bande d'amis et de femmes
-masquées avec lesquels on fusionnait; l'entente
-des nouveaux venus activait le train des choses;
-on sablait le champagne dans les loges et, vers
-deux heures du matin, après maintes escarmouches
-de couloir, pendant que M<sup>me</sup> de Néthisy
-un peu grise était retenue au buffet, M<sup>lle</sup> de
-Néthisy, elle, était entraînée et enfermée dans
-une loge et là, dans le clair-obscur du petit
-salon, les écrans relevés et le gaz baissé, dans
-des froissements de soie et sous l'étouffement du
-masque, malgré ses pleurs et ses prières et dans
-l'effroi du scandale, M<sup>lle</sup> de Néthisy était violentée
-par trois brutes, fortes de leurs muscles,
-de leurs millions et de la complicité tumultueuse
-du bal. Le troisième ne posséda qu'une femme
-inanimée et froide, pareille à une morte:<span class="pagenum"><a name="Page_238" id="Page_238">[Pg 238]</a></span>
-M<sup>lle</sup> de Néthisy s'était évanouie. C'est alors que
-les trois hommes prirent peur, ils allèrent chercher
-du secours; on prévint la mère: M<sup>lle</sup> de
-Néthisy venait de se trouver mal. Une voiture
-de remise reconduisait les deux femmes à leur
-hôtel.</p>
-
-<p>M<sup>lle</sup> de Néthisy mourait le lendemain soir, à
-huit heures, d'une imprudente absorption de
-laudanum. Dans un billet bref, libellé dans les
-mêmes termes à chaque homme, la victime
-retournait leurs écrins à ses assassins.</p>
-
-<p>Vous voyez bien qu'il peut y avoir des larmes
-sous un masque.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_239" id="Page_239">[Pg 239]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a name="LA_VALSE_DE_GISELLE" id="LA_VALSE_DE_GISELLE">LA VALSE DE GISELLE</a></h2>
-<hr class="chap" />
-<blockquote>
-
-<p>Toutes nos joies sont imaginées,
-nos douleurs seules sont vraies.</p></blockquote>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">Jean <span class="smcap">Dolent.</span><br /></span>
-</div></div>
-
-
-
-<p>&mdash;Une histoire de masque! J'en sais une
-bien plus extraordinaire.</p>
-
-<p>Et Serge Népluskoff, ayant remonté sous sa
-manchette la gourmette d'or fermée d'un gros
-saphir, qu'il portait en bracelet, et à laquelle il
-venait de consulter sa montre.</p>
-
-<p>&mdash;Il n'est qu'une heure et demie du matin.
-J'ai tout le temps de vous la raconter.</p>
-
-<p>Et du ton traînard et chantant de ses compatriotes:</p>
-
-<p>C'était à Vienne, il y a deux ans. Esther
-Eymann de l'Opéra était en représentations au<span class="pagenum"><a name="Page_240" id="Page_240">[Pg 240]</a></span>
-Burgh Theater; elle y avait dansé comme une
-abeille, à ravir les yeux et les cœurs, et nous
-fêtions le plus souvent possible, c'est-à-dire
-chaque fois qu'elle le voulait bien, l'harmonieuse
-et séduisante jeune femme dans les restaurations
-de la ville. Nous la traitions toujours
-après le spectacle, et des femmes de la noblesse
-et de la haute aristocratie même daignaient
-paraître à ces soupers. La cour chez nous est
-devenue si triste depuis ces morts affreuses du
-prince héritier et de l'impératrice.</p>
-
-<p>A un de ces soupers, l'avant-dernier, je crois,
-offert à la danseuse par les officiers du 3<sup>e</sup> hussards
-blancs et présidé par le prince Égrégori,
-la conversation roulait sur le suicide d'un jeune
-lieutenant du 12<sup>e</sup> dragons en garnison aussi à
-Vienne, et qui venait de se tuer dans des circonstances
-tout à fait romanesques... Ça avait
-été l'événement de la semaine. Le comte Stéphane
-Adriani s'était brûlé la cervelle sur la
-tombe de sa fiancée, un mois, jour pour jour,
-après la mort de celle-ci; le suicide se compliquait
-de racontars singuliers, de manifestations
-d'au-delà et d'apparitions de la morte...</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_241" id="Page_241">[Pg 241]</a></span></p>
-
-<p>... Pour aller s'entretenir avec sa bien-aimée
-le comte Adriani escaladait, chaque nuit, le mur
-du cimetière, dont les portes se fermaient à six
-heures; et c'est par la plus belle nuit d'étoiles
-qu'il s'était tiré son coup de revolver. On l'avait
-trouvé, le matin, affalé contre le grillage de la
-tombe, sa tunique de drap blanc toute trempée
-de sang: le comte s'était tué en uniforme, et
-toute l'aventure exhalait une sentimentale odeur
-de brume et de vergismeinicht de vieux conte
-allemand.</p>
-
-<p>&mdash;Cela vous étonne un peu, madame, n'est-ce
-pas? faisait le prince Égrégori à la danseuse
-appuyée du coude à la table, vaguement attentive
-et le regard ailleurs, et cela vous change des
-aventures de votre pays, ces tragiques histoires
-d'amour et de revenants. A Paris, on hausserait
-les épaules et l'on dirait ce pauvre Adriani victime
-d'hallucinations. Ici, non. La petite fleur
-bleue croît toujours dans notre vieille Allemagne.
-En France, on se tue quand on n'a plus d'argent;
-ici, quand on n'a plus de raison de vivre;
-et notre seule raison de vivre est l'amour. Vous
-me répondrez que c'est folie d'aimer des fantômes,<span class="pagenum"><a name="Page_242" id="Page_242">[Pg 242]</a></span>
-et vous nous en offrez, madame, l'argument
-le plus convaincant.»</p>
-
-<p>La danseuse ne souriait même pas à cette
-galanterie. Elle était devenue songeuse, son beau
-front blanc s'était barré d'une ride sous l'ondulation
-de ses cheveux bruns; elle se taisait,
-comme rentrée en elle-même, ses larges prunelles
-bleues devenues sombres et comme phosphorescentes,
-pourtant.</p>
-
-<p>Elle sortait enfin de son mutisme et d'une
-voix grave:</p>
-
-<p>&mdash;C'est ce qui vous trompe, messieurs. Il y
-a encore des amoureux en France, et des amoureux
-fidèles au delà de la mort. Il ne faut pas
-nous juger sur des chansons de Montmartre et
-des refrains d'opérette. L'amour peut exister
-même chez des viveurs; pour ma part, je crois
-préférer à ceux qui meurent de leur amour ceux
-qui peuvent en vivre et même se survivre.&mdash;Mais
-vous parlez comme un poète, hasardait le
-comte Bathianko.&mdash;J'en ai connu, souriait la
-ballerine, montrant cette fois toutes ces dents;
-et s'adressant au prince Égrégori. Il y a aussi
-des fantômes en France et des mortes qui<span class="pagenum"><a name="Page_243" id="Page_243">[Pg 243]</a></span>
-reviennent. Les morts reviennent toujours quand
-on les évoque. Appelez-les vraiment! ils se
-manifesteront, et sentant tous les regards posés
-sur elle. «J'ai assisté, moi, Esther Eymann, à
-une manifestation d'outre-tombe, et j'ai vu
-revenir une morte d'amour.&mdash;Vous!&mdash;Moi et
-à un souper comme aujourd'hui; mais il y avait
-moins de monde. Nous étions trois.&mdash;Vous
-avez vu?&mdash;Presque. En tout cas, une autre a
-vu, et je ne mets pas en doute qu'une chose
-merveilleuse ne se soit passée cette nuit-là.
-D'ailleurs je vais vous raconter le fait, et avec
-une malice charmante. Il faut bien payer mon
-écot.</p>
-
-<p>Il y a huit ans de cela, je n'étais pas encore
-l'Esther Eymann dont la photographie et les
-illustrés ont popularisé les attitudes et la
-silhouette. J'étais simplement Eymann première,
-comme ma sœur Laure était Eymann seconde.
-Le <i>Burg-Theater</i> de Vienne, pas plus que le
-<i>Covent-Garden</i> de Londres, ne nous faisaient de
-propositions pour venir créer ici un ballet de
-Strauss et là-bas une œuvre d'Isidore Lara;
-nous étions dans les quadrilles du fond. Vous<span class="pagenum"><a name="Page_244" id="Page_244">[Pg 244]</a></span>
-avez tous, à Vienne, trop le culte de la danse
-pour ignorer la médiocrité de l'emploi. Bref,
-nous étions encore deux petits rats d'Opéra, mais
-nous n'étions pas moins, ma sœur et moi, infiniment
-jolies, beaucoup plus jolies même que
-maintenant (ne protestez pas, messieurs), car,
-en toute sincérité, le galbe de ces hanches et
-l'opulence de ces épaules ne valent ni la gracilité
-de la nuque ni les seins menus et délicats que
-nous avions alors; mais notre jeunesse n'avait
-ni perles, ni diamants et, en dehors de quelques
-vieux allumés sur nos grâces de fillettes, à peine
-si les hommes nous regardaient. Gailhard
-tenait alors à ce que le corps de ballet fît acte
-de présence aux bals de l'Opéra. L'espoir d'y
-rencontrer les danseuses applaudies en scène y
-attirait pas mal d'hommes de clubs; les abonnés
-y venaient pour nous. Tant de curiosités s'allument
-autour d'un tutu de ballerine; nous étions
-presque toutes jolies dans notre promotion, et
-notre jeunesse animait la salle. Bref, le directeur
-savait gré à celles qui voulaient bien
-paraître aux fêtes du Carnaval, et il faut toujours
-ménager son directeur, et puis Laure et moi,<span class="pagenum"><a name="Page_245" id="Page_245">[Pg 245]</a></span>
-nous aimions assez les aventures. Nous en avons
-gardé le goût.</p>
-
-<p>Un samedi gras, que nous rôdions, ma sœur
-et moi par les couloirs, elle en domino de moire
-bleu pâle et moi en domino de satin jonquille
-(nos costumes même du troisième de <i>Don Juan</i>,
-sous lesquels nous avions gardé nos jupes pailletées
-de danseuses, très amusées de laisser entrevoir
-la nudité de nos jambes et le rose de nos
-maillots); nous nous aperçûmes que nous étions
-filées et suivies par un vieux à favoris blancs,
-un vieux très mince et très sec, dont l'insistant
-regard noir finit par nous être une obsession. Il
-se postait toujours à dix pas de nous, soit en
-avant, soit en arrière, et nous dévisageait sans
-mot dire; et cette poursuite silencieuse nous
-énervait à la longue plus qu'une attaque brutale.
-Que nous voulait ce vieil échassier en rupture de
-marais? Tout à coup, Laure éclatait de rire et se
-penchant à mon oreille: «Nous sommes folles! Tu
-ne l'as pas reconnu? C'est le marquis d'Allieuze.&mdash;Non!
-Mais tu as raison, c'est lui. Où avions-nous
-la tête. Qu'est-ce que nous veut cet oiseau
-de cimetière? Sais-tu que j'ai presque peur!»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_246" id="Page_246">[Pg 246]</a></span></p>
-
-<p>Il faut vous dire que le marquis d'Allieuze était
-un des plus anciens abonnés de l'Opéra; mais c'était
-peut-être le plus original de la collection, et
-Dieu sait si parmi ces messieurs il en est de bizarres!
-Il ne venait jamais que les soirs d'opéra du
-vieux répertoire, et encore à l'acte du ballet. Dans
-ceux de la nouvelle école, les seuls ballets de
-Delibes le trouvaient assis dans son fauteuil; en
-revanche on le voyait rarement au foyer, mais
-quand il venait sur scène, il s'attardait dans les
-allées et venues des machinistes, embusqué
-comme un chat-huant derrière quelque portant
-de décor. Jamais il n'adressait la parole à quelqu'une
-de nous; il ne s'oubliait même pas à
-offrir des bonbons aux petites, mais rôdait, prétendait-on,
-assez obstinément autour d'elles,
-son œil fixe attaché sur leurs jambes grêles.
-D'ailleurs râpé comme un vieux clerc d'huissier
-dans un habit démodé, et cravaté de haut à la
-façon de l'ancien régime, le marquis d'Allieuze
-avait toutes les allures d'un avare, et avec cela
-une fortune énorme, paraît-il, une des plus
-grosses fortunes foncières de France. Il habitait
-dans l'île Saint-Louis un vieil hôtel, où il<span class="pagenum"><a name="Page_247" id="Page_247">[Pg 247]</a></span>
-ne recevait jamais, ne faisait partie d'aucun
-cercle, ne quittait même pas Paris l'été pour
-aller dans ses terres. Tout en lui était mystérieux
-et nous avions toutes à l'Opéra une crainte
-superstitieuse de ce vieillard équivoque. On lui
-prêtait des goûts étranges et l'on chuchotait que
-l'hôtel de Saint-Louis-en-l'Ile en avait vu de
-raides autrefois. Au foyer, nous appelions ce
-vieux maniaque l'<i>amant de Fanny Essler</i>, car
-les aventures de sa jeunesse dataient sûrement
-de ce temps-là. Le marquis d'Allieuze ne nous
-quittait pas des yeux. Il nous suivait comme
-une ombre et nous sentions son regard noir
-attaché sur nos chevilles et sur nos pieds chaussés
-de rose. Notre vague appréhension se changeait
-en malaise et devenait de la terreur folle,
-quand, se décidant à nous aborder, le vieux
-libertin nous murmurait dans la nuque: «Mes
-petits agneaux, vingt-cinq louis pour chacune
-de vous, un souper fin dans une maison bien
-close, rien que le souper, pas une caresse,
-pas un baiser, mais au dessert vous danserez
-chacune la valse de <i>Giselle</i>. Cela va-t-il? Ma
-voiture est en bas, vous n'avez qu'à me suivre.<span class="pagenum"><a name="Page_248" id="Page_248">[Pg 248]</a></span>
-Je vous préviens que l'on soupe chez moi.»</p>
-
-<p>Nous nous étions arrêtées interloquées. Vingt-cinq
-louis pour chacune de nous, un billet de mille
-en une nuit, nous qui gagnions cent cinquante
-francs par mois!</p>
-
-<p>Ma sœur Laure payait d'audace: «Vingt-cinq
-louis, nous gardons nos masques. Cinquante
-louis chacune, si nous les ôtons!»</p>
-
-<p>A quoi le marquis d'une voix aigre et rouillée:
-«Vous êtes deux petites coquines, mais
-topez-là pour les cent louis. C'est fait. L'important,
-c'est que vous dansiez et que je voie travailler
-ces jolies jambes. Vous danserez avec ou sans
-vos masques, comme il vous plaira. Je vous
-connais bien, mes petites Eymann, depuis le
-temps que je vous vois pousser.&mdash;Nous aussi,
-nous vous connaissons bien, monsieur le marquis.&mdash;Oui,
-nous sommes de vieilles connaissances.»</p>
-
-<p>Et voilà comment le marquis d'Allieuze nous
-emmena souper cette nuit-là. Dire que nous
-n'avions pas le cœur un peu serré en montant
-le grand escalier à double rampe de lourde ferronnerie
-serait mentir! Le souper était servi<span class="pagenum"><a name="Page_249" id="Page_249">[Pg 249]</a></span>
-au premier, dans un immense salon rocaille, une
-espèce de galerie aux hautes boiseries sculptées
-encadrant d'attributs et de fleurs l'étain verdi
-des glaces. Les appliques d'une grande cheminée
-et les candélabres de la table éclairaient
-mal la pièce, des ombres suspectes s'y entassaient
-dans les angles, et nous nous installions
-toutes frissonnantes. C'était un souper froid délicatement
-ordonné: Marennes, consommé,
-perdreaux sur gelée, chaudfroid de gelinottes
-et buisson d'écrevisses, le tout arrosé de vin du
-Rhin et servi dans une ancienne et massive argenterie.
-Des fruits monstrueux complétaient le
-menu.</p>
-
-<p>Le marquis nous servait lui-même sans l'aide
-d'aucun domestique. D'une urbanité exquise, il
-nous déconcertait par l'élégance, inusitée pour
-nous, de ses manières de grand seigneur; nous,
-surexcitées et curieuses, affections une gaieté
-folle. Nous avions dégrafé nos dominos et posé
-nos loups sur la nappe. Le marquis, plein de
-prévenances, semblait s'intéresser autant à nos
-propos qu'à la jeunesse de nos épaules.</p>
-
-<p>Tout à coup le marquis se levait et, repoussant<span class="pagenum"><a name="Page_250" id="Page_250">[Pg 250]</a></span>
-son assiette, s'inclinait vers ma sœur: «A
-vous maintenant, mademoiselle, de tenir parole.
-Je vous attends. Etes-vous disposée à danser
-cette valse de <i>Giselle</i>?&mdash;A vos ordres, monsieur
-le marquis, mais.... la musique?&mdash;Qu'à
-cela ne tienne.» et se dirigeant vers un piano
-que nous n'avions pas vu, il manœuvrait des
-boutons et appuyait sur un ressort..., et d'une
-voix chevrotée et frêle d'épinette l'instrument
-mécanique égouttait la valse. Nous nous regardions
-désorientées et ma sœur s'exécutait. Elle
-avait ôté son domino.</p>
-
-<p>O le côté fantomal et presque funèbre de cette
-valse de <i>Giselle</i>, cette valse de morte qui revient,
-dansée par une fillette fragile et demi-nue dans
-le silence et la solitude de ce grand salon inhabité,
-ce salon d'ancienne demeure seigneuriale,
-comme hantée de choses d'autrefois!</p>
-
-<p>Le marquis, affalé dans son fauteuil, suivait
-passionnément chaque attitude, chaque pas et
-chaque geste. Chose étrange, je ne reconnaissais
-pas ma sœur. Il me semblait que c'était une autre
-qui dansait là, une espèce d'automate en jupe
-de tulle, poupée de contes d'Hoffmann dont le<span class="pagenum"><a name="Page_251" id="Page_251">[Pg 251]</a></span>
-côté impersonnel et mécanique était encore accentué
-par cette musique surannée et fausse. Je
-regardais le marquis; son regard fixe ne suivait
-plus ma sœur. Il était ailleurs, plus loin, plus
-loin, très loin, attaché sur une grande glace qui
-l'aurait dû refléter toute... et qui ne la reflétait
-pas!... Les yeux du marquis étaient embués de
-larmes.</p>
-
-<p>Ou j'étais grise ou j'avais le cauchemar! Je
-faisais un mouvement qui arrachait notre hôte
-à sa rêverie. Il se levait à demi et, s'adressant à
-moi: «A vous, mademoiselle.» Et d'un geste
-il rappelait ma sœur.</p>
-
-<p>Laure prenait ma place, le motif de <i>Giselle</i>
-s'égouttait toujours et, comme mue par un ressort,
-presque hypnotisée, je me mettais à danser.</p>
-
-<p>Je valsais, faisant face au marquis et à ma
-sœur, mimant les attitudes et les appels de bras
-de la valse classique avec, au cœur, l'inquiétude
-de cette grande glace opaque qui ne reflétait pas;
-et, tout à coup je voyais ma sœur se dresser,
-béante d'épouvante, les mains crispées au bras
-de son fauteuil, hallucinée, elle aussi, avec des<span class="pagenum"><a name="Page_252" id="Page_252">[Pg 252]</a></span>
-yeux fous, comme ceux du marquis, qui regardaient
-ailleurs et voyaient quelque chose que
-moi je ne voyais pas.</p>
-
-<p>«Esther?» Ma sœur trouvait enfin un cri. Instinctivement
-je me jetais dans ses bras. Je me
-retournais effarée sur la grande glace sombre.
-Elle stagnait comme une eau morte. Le marquis
-n'avait pas bougé. Il demeurait assis, le cou tendu,
-les yeux hallucinés et fixes dans la direction
-du miroir.</p>
-
-<p>Il dormait!...</p>
-
-<p>&mdash;Partons ne restons pas là, sœurette!»</p>
-
-<p>Nous agrafions nos dominos et gagnions précipitamment
-la porte. Nous descendîmes l'escalier
-sans rencontrer personne, et le cordon tiré,
-trouvions dehors le coupé du marquis.</p>
-
-<p>Dans la voiture nous nous aperçûmes que
-nous avions laissé là-haut, chacune, notre enveloppe
-de cinquante louis et nos masques. Nous
-n'eûmes jamais le courage de remonter les chercher
-dans ce salon lugubre, où dormait ce vieillard.</p>
-
-<p>Le marquis nous les adressait le lendemain
-avec nos loups.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_253" id="Page_253">[Pg 253]</a></span></p>
-
-<p>Qu'est-ce que Laure avait donc vu dans cette
-glace! Elle ne me le dit qu'un an plus tard. Une
-forme lui était apparue, une silhouette de danseuse,
-bien plus grande et plus frêle que moi, et
-c'était un visage connu, mais sur lequel elle
-n'avait pu mettre un nom, et cette forme ne
-pouvait être mon reflet, car elle aussi dansait
-de face et cette danseuse au visage si blême et
-aux yeux si caves, cette ballerine spectrale,
-Laure en avait fait une morte, une morte jadis
-aimée de notre hôte et qui revenait à son appel.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_255" id="Page_255">[Pg 255]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a name="LE_DERNIER_MASQUE" id="LE_DERNIER_MASQUE">LE DERNIER MASQUE</a></h2>
-<hr class="chap" />
-
-<p>&mdash;Deux heures du matin! Vous avez juste
-parlé une demi-heure.</p>
-
-<p>Et Maxence de Vergy, avec une demi-inclinaison
-vers Népluskoff, se levait de son fauteuil.</p>
-
-<p>&mdash;Je crois qu'il serait temps de nous retirer.</p>
-
-<p>&mdash;Ai-je abusé? demandait le Russe.</p>
-
-<p>&mdash;Non pas. Vous contez à miracle, mais
-nous avons un peu trop mangé de cadavre, ce
-soir. Sur trois histoires contées: deux de morts
-violentes et une de revenant! Vous dirai-je, que
-le pus attire le pus, et les spectres les spectres?
-J'ai fait un peu de médecine, moi. Nous partons?</p>
-
-<p>&mdash;Deux heures du matin! grognait le petit
-Baudran campé devant un cartel Louis XVI posé<span class="pagenum"><a name="Page_256" id="Page_256">[Pg 256]</a></span>
-à même une glace, et ce cadran qui marque
-onze heures et demie. Elle ne marche pas, ta
-pendule?</p>
-
-<p>&mdash;Elle est comme toi, elle est un peu fatiguée.
-On ne marque pas toujours midi!</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">Quand on est jeune on a des matins triomphants.<br /></span>
-</div></div>
-
-<p>&mdash;Si c'est des heures pour rentrer chez soi,
-grommelait Baudran en enfilant son pardessus.
-Nous avons l'air de sortir de chez des filles et
-nous n'avons parlé que de mortes. On m'y repincera
-chez Quinsonnas!</p>
-
-<p>&mdash;Le fait est qu'il est plutôt tard, faisait le
-maître de la maison en écartant la draperie de
-soie Liberty de la grande baie vitrée du fond, on
-n'entend plus rouler une voiture.»</p>
-
-<p>Un flot de lumière bleue pénétrait dans l'atelier
-où blêmissait la clarté des bougies.</p>
-
-<p>&mdash;Le jour! s'écriaient quelques voix.</p>
-
-<p>&mdash;Non, le clair de lune, et quel clair de lune!
-Regardez-moi le Sacré-Cœur dans cette magie,
-si ça se compose! On dirait un fond de tableau
-de primitif italien:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">Salut, Montmartre, ô ma butte sacrée!<br /></span>
-</div></div>
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_257" id="Page_257">[Pg 257]</a></span></p>
-<p>Décidément il n'y a que Paris!</p>
-
-<p>&mdash;Et nous ne trouverons pas un fiacre avant
-la Trinité. Je connais le quartier, bougonnait
-Faverny.&mdash;A moins de remonter place Blanche.&mdash;Merci,
-pour tomber sur les esthètes du Moulin-Rouge!
-Autant descendre à pied, il fait un temps
-splendide.&mdash;Si nous allions manger des huîtres
-aux Halles?&mdash;Va pour les huîtres. C'est Népluskoff
-qui paye. Il est millionnaire, lui!&mdash;Mais je ne
-demande que cela, disait le Russe.&mdash;Nous le
-savons bien, boyard!&mdash;En voilà du chichi.
-Allons, ouste! dérapons! Avec ces bougies nous
-avons l'air de veiller un mort.&mdash;Mon petit
-Baudran, il faut dire macchabée pour rester
-dans la note.»</p>
-
-<p>Et nous ébauchions tous un mouvement de
-sortie vers la porte.</p>
-
-<p>&mdash;Mais, il fait noir comme dans un puits.
-Éclaire-nous, Quinsonnas. Tu vas nous faire
-casser le cou.</p>
-
-<p>&mdash;Attendez, je prends mon bougeoir. Naturellement
-qu'il fait noir. On éteint à onze heures.»</p>
-
-<p>Nous nous mettions lentement à descendre à
-la file anglaise; l'ami Quinsonnas habite au cinquième<span class="pagenum"><a name="Page_258" id="Page_258">[Pg 258]</a></span>
-et, si son atelier est un des plus vastes
-de Paris, l'escalier est un des plus raides de ce
-quartier Saint-Georges où les propriétaires ont
-certainement escompté la jeunesse et la vigueur
-des jarrets de leurs locataires. Quinsonnas
-demeuré le dernier, le bougeoir tenu haut au-dessus
-de la rampe, présidait à notre exode.</p>
-
-<p>&mdash;Ne faites pas de bruit, répétait-il, ne réveillez
-pas la maison.»</p>
-
-<p>Et c'étaient des pouffements de rire dans le
-silence de la demeure endormie. Les premiers
-engagés dans l'escalier obscur trébuchaient en
-faisant crier des allumettes.</p>
-
-<p>&mdash;Pas de blagues! Ne poussez pas!&mdash;C'est
-stupide!&mdash;Quelle brute que ce Baudran! faut
-toujours qu'il chahute.</p>
-
-<p>Et c'était <i>mezza voce</i> toute une joie contenue
-d'écoliers en partie, surexcités par la crainte de
-se faire prendre.</p>
-
-<p>&mdash;Vois-tu que nous rencontrions là M<sup>lle</sup> de
-Néthisy!&mdash;Ou la maîtresse du marquis d'Alieuze.&mdash;Ou
-le spectre de la variole, l'Américain de la
-grosse dame de Toulouse.&mdash;Elles sont gaies, les
-soirées chez Quinsonnas!&mdash;Moi, au fond, j'ai<span class="pagenum"><a name="Page_259" id="Page_259">[Pg 259]</a></span>
-horreur de toutes ces histoires-là. Ça vous
-serre le ventre.&mdash;Et ça peuple l'atmosphère
-de larves. J'en tiens toujours pour ce que j'ai
-dit: le pus appelle le pus, et les spectres les
-spectres.&mdash;Assez, Maxence, tu te répètes.»</p>
-
-<p>Les premiers de la bande s'engageaient enfin
-dans l'allée de sortie.</p>
-
-<p>&mdash;Arrivez donc, vous autres, et en même
-temps Baudran buttait dans l'ombre, poussait un
-cri affreux et s'étalait par terre.</p>
-
-<p>&mdash;Tu t'es fait mal?</p>
-
-<p>On l'aidait à se relever tout tremblant, tout
-ému; on s'empressait autour de lui, les allumettes
-criaient de nouveau sur les boîtes.</p>
-
-<p>&mdash;Non, tu sais, ça n'est pas fort, clamait
-Baudran à Quinsonnas resté figé, son bougeoir
-à la main, sur les dernières marches. Si tu crois
-m'avoir fait peur! mais je pouvais me flanquer
-une entorse.</p>
-
-<p>Et d'un ton rageur:</p>
-
-<p>&mdash;Elle est assez coco ta farce, et bien roman
-d'Eugène Sue.</p>
-
-<p>&mdash;Mais quoi, qu'est-ce que c'est?&mdash;Il y a...
-et Baudran se frottait les genoux..., il y a que<span class="pagenum"><a name="Page_260" id="Page_260">[Pg 260]</a></span>
-cet imbécile a été coller un mannequin par
-terre, là, devant la porte et j'ai trébuché dedans.</p>
-
-<p>&mdash;Quel mannequin? Qu'est-ce qu'il dit?</p>
-
-<p>Et Quinsonnas se précipitait, nous bousculant.</p>
-
-<p>&mdash;Il y a que tu m'as pris pour un autre et que
-je n'ai pas eu peur de ton macchabée. Qu'est-ce
-que tu as mis dedans pour qu'il soit froid comme
-ça? Tâtez, on dirait un cadavre.»</p>
-
-<p>Nous nous penchions tous intrigués.</p>
-
-<p>&mdash;Mais je n'ai rien mis! Qu'est que c'est
-que ça?»</p>
-
-<p>Et Quinsonnas se penchait à son tour.</p>
-
-<p>&mdash;Tu n'as rien mis, farceur! Tu lui as même
-ôté la tête.»</p>
-
-<p>Une nudité de femme s'étalait là, sur le pavé.
-La chair d'un ton de cire était imitée à s'y
-méprendre avec la tache violâtre des seins et le
-bas-ventre ombré d'un fin duvet blond. C'était
-un corps de femme jeune, aux hanches un peu
-plates, aux jambes un peu longues, mais aux
-attaches délicates.</p>
-
-<p>&mdash;Un Jean Goujon, faisait Faverny en résumant
-la beauté du pseudo-cadavre.&mdash;Où t'es-tu
-procuré ça, Quinsonnas?&mdash;Mais vous êtes<span class="pagenum"><a name="Page_261" id="Page_261">[Pg 261]</a></span>
-fous, je vous assure.&mdash;Et tu l'as décapitée pour
-rien, n'est-ce pas? L'homme coupé en morceaux.
-Pas drôle, cette farce inspirée de la Morgue!»</p>
-
-<p>Vergy, lui, pendant notre discussion s'était
-agenouillé près du mannequin. Il le palpait
-curieusement et tout à coup d'une voix changée:</p>
-
-<p>&mdash;Messieurs, mes amis, c'est pas une blague.
-C'est une vraie femme, c'est une morte!»</p>
-
-<p>Une morte! Nous nous étions tous reculés,
-d'instinct! Une morte! Une femme sans tête,
-assassinée sûrement et déposée là, sous la porte
-cochère de la maison, et c'est nous qui venions
-butter dans ce cadavre... Quelque fille surinée
-par son souteneur! Dans quelle horreur et quelle
-sinistre aventure venions-nous patauger là? dans
-quelle sanie et dans quelle boue?</p>
-
-<p>C'était bien une femme décapitée, et la mort
-devait être récente, car les membres avaient
-encore une certaine souplesse. La section du cou
-avait dû être faite par un homme du métier, un
-chirurgien ou un boucher, car la plaie, saine et
-bien nette, ne présentait aucune écharde sanglante
-et, de plus, cette plaie avait été lavée.</p>
-
-<p>Ces remarques, nous les faisions tous en bien<span class="pagenum"><a name="Page_262" id="Page_262">[Pg 262]</a></span>
-moins temps que je ne mets à les écrire. Il y eut
-une seconde de silence, une minute de stupeur
-et nous nous précipitions chez le concierge. De
-Vergy et Baudran s'occupaient de Quinsonnas,
-tout blême et prêt à se trouver mal.</p>
-
-<p>&mdash;Dans ma maison... dans ma maison...!
-répétait-il en passant ses mains sur son front
-moite.</p>
-
-<p>Nous eûmes toutes les peines à éveiller le
-concierge: il s'obstinait à tirer machinalement
-le cordon. Il sortait enfin de sa loge, ahuri, croyait,
-lui aussi, à une farce de Quinsonnas:</p>
-
-<p>&mdash;Si c'est une heure pour réveiller un honnête
-père de famille! on a beau être des artistes!...</p>
-
-<p>Il n'ouvrit vraiment les yeux que devant le
-cadavre:</p>
-
-<p>&mdash;Qu'est-ce que c'est que ça? c'est vous
-qu'avez descendu ça? vous allez me faire perdre
-ma place!»</p>
-
-<p>Et, dans le trouble du demi-sommeil, il ne
-consentit enfin à comprendre que lorsqu'on lui
-eût fait palper la chair souple et froide. Alors,
-il se mit à hurler de terreur: «Au meurtre! Au
-secours! à l'assassin! au secours!» éveillant<span class="pagenum"><a name="Page_263" id="Page_263">[Pg 263]</a></span>
-sa femme et ameutant les locataires du premier
-et du second, un effarement comique emplissait
-bientôt l'escalier; et puis, c'était l'arrivée
-de deux sergents de ville qu'avait été requérir
-Népluskoff.</p>
-
-<p>Une terreur grandissante agitait la maison,
-tout le monde parlait à la fois: «Bien sûr que
-ce n'était pas un locataire qui avait fait le coup.
-Il connaissait ses locataires, il n'y en avait pas
-un capable de lui causer un tel ennui... Il connaissait
-leur cœur. Ce cadavre-là venait de
-dehors: il y avait tant de fripouilles sur cette
-Butte.» Et, son bonnet grec à la main, suant et
-geignant, M. Bézuchet se démenait et s'attardait
-dans des récriminations burlesques. Les bougeoirs
-des locataires éclairaient cette scène falote
-et mettaient un grand creux d'ombre entre les
-seins mûrs de la concierge, apparus dans l'ouverture
-de sa camisole.</p>
-
-<p>&mdash;Avec ça qu'il est si sûr de ses locataires,
-insinuait la femme de chambre du second, il
-loge du drôle du monde dans ses mansardes.»</p>
-
-<p>M. Bézuchet se décidait à donner le gaz et, sur
-ces entrefaites, le commissaire de police arrivait.<span class="pagenum"><a name="Page_264" id="Page_264">[Pg 264]</a></span>
-Un roulement de voiture, et il entrait en coup
-de vent, l'air rageur d'un homme qu'on dérange
-la nuit. Il nous enveloppait tous d'un regard
-soupçonneux, cherchant des coupables; mais,
-dès qu'il eut vu le corps, il rectifiait aussitôt son
-attitude et prenait une physionomie grave.</p>
-
-<p>Il faisait replacer le cadavre dans la position
-où nous l'avions trouvé quand Baudran avait
-butté contre, puis se faisait raconter en termes
-explicites comment nous l'avions trouvé là, notait
-l'heure exacte de la découverte, scrutait du regard
-tous les spectateurs et dressait la liste des locataires.</p>
-
-<p>Pour lui, comme pour nous, le cadavre venait
-de dehors. On l'avait apporté là, et de loin pour
-dérouter la police, et sûrement en voiture; il
-prenait le concierge à partie:</p>
-
-<p>&mdash;A qui avait-il ouvert cette nuit?</p>
-
-<p>Mais M. Bézuchet ne se souvenait pas. Il tirait
-machinalement son cordon et passait les nuits
-dans un demi-sommeil.</p>
-
-<p>&mdash;Mais enfin, qui est rentré en voiture?...
-Puisque tous les locataires sont là, c'est facile
-de savoir. A partir de onze heures?...»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_265" id="Page_265">[Pg 265]</a></span></p>
-
-<p>Les gens du premier avaient été à l'Opéra et
-étaient rentrés à minuit et quart, et le corps
-n'était pas encore là.</p>
-
-<p>&mdash;La dame du quatrième était allée au bal
-avec sa fille et était revenue, elle, à une heure
-et demie, même qu'elle leur avait servi un reste
-de gigot pour souper. (C'était leur cuisinière qui
-parlait.)</p>
-
-<p>Le cadavre avait donc dû être introduit et
-déposé entre une heure et demie et deux heures,
-et pourtant Quinsonnas, quelques minutes
-avant de descendre, avait fait cette remarque:
-«Il doit être tard, on n'entend pas rouler de voitures.»</p>
-
-<p>Bref, l'affaire s'instruisit et poursuivit son
-cours; nous fûmes tous les dix appelés à l'instruction
-et dérangés, combien de fois, mon Dieu!
-Et l'affaire enfin fut classée..., classée, malgré
-le bluffage de la presse et les fortes primes promises.
-La morte demeura inconnue, le cadavre
-demeura exposé près d'un mois à la Morgue,
-mais personne ne put mettre un nom sur la
-décapitée; et, pourtant, la trouvaille coïncidait
-avec quelques disparitions de femmes dans Paris;<span class="pagenum"><a name="Page_266" id="Page_266">[Pg 266]</a></span>
-mais, des femmes et des hommes, il en disparaît
-et il s'en retrouve tous les jours.</p>
-
-<p>Un journal du matin alla même jusqu'à insinuer
-que c'était une maîtresse de Romain Daurignac,
-qui en savait trop long sur la <i>Rente Viagère</i>,
-et que le Syndicat Humbert avait cru
-devoir supprimer. Néanmoins l'opinion des
-magistrats opta pour une fille galante et une
-fille d'assez bas étage, car, malgré l'élégance
-des formes et la taille élancée, si les doigts
-portaient des traces de bagues, les pieds étaient
-justes soignés, les ongles n'en étaient ni polis
-ni poncés, et la chair de la cuisse, au-dessus du
-genou, portait des marques de jarretières; et
-la peau d'une fille cotée eût été indemne de
-par le culte de la jarretelle.</p>
-
-<p>Cette affaire, qui passionna un mois tout
-Paris, fut finalement classée parmi les basses
-vengeances et les crimes anonymes de la pègre
-amoureuse et demeura la plus belle histoire de
-masques d'une soirée consacrée à parler des
-méprises, surprises et emprises de déguisements.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_267" id="Page_267">[Pg 267]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a name="PAR_LES_ROUTES" id="PAR_LES_ROUTES">PAR LES ROUTES</a></h2>
-<hr class="chap" />
-
-<h3><a name="FORAINS" id="FORAINS">FORAINS</a></h3>
-
-<p>&mdash;Et dire que la fête de Neuilly bat son
-plein, que les manèges de cochons font rage,
-qu'on s'étouffe aux montagnes suisses et qu'entre
-le théâtre Lisbonne et les fauves de chez Bidel
-le Tout-Paris des premières se bouscule et
-s'écrase autour des lutteurs de Marseille, et
-nous, nous sommes dans cette solitude et ce
-calme!»</p>
-
-<p>Quoi de plus calme, en effet, que le village
-de pêcheurs où nous nous trouvions, Charles
-Huchard et moi? Moins par curiosité que pour
-éviter la chaleur du jour et couper un peu la
-monotonie du voyage, nous nous étions arrêtés
-au Lavandou.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_268" id="Page_268">[Pg 268]</a></span></p>
-
-<p>La monotonie et la somnolence de l'endroit
-nous gagnaient. Tout le Lavandou faisait la
-sieste; les pianos eux-mêmes respectaient le
-silence des hôtels. Les pieds nus, une bande
-de jeunes pêcheurs courait et se poursuivait sur
-le sable sans pouvoir mettre en train une partie
-de boules. Un peu à l'écart de la route, une
-roulotte de saltimbanques dressait ses deux
-brancards vides dans le bleu nacré du ciel; le
-cheval devait paître dans quelque pré voisin;
-mais la roulotte, nette à l'œil et nouvellement
-peinte, n'éveillait aucune idée de misère. Il y
-avait des rideaux blancs aux petites fenêtres,
-des pots de géraniums en fleurs sur le palier
-d'entrée, et la porte était tout égayée par une
-cage d'oiseaux accrochée en dehors; le gazouillement
-de deux canaris y pétillait éperdument
-sous le soleil.</p>
-
-<p>&mdash;La fête de Neuilly du Lavandou, lançait
-Huchard en me faisant remarquer l'inscription
-peinte sur la roulotte: <i>Tournée artistique Anatole
-Sicart</i>.</p>
-
-<p>Et, comme évoqué, on aurait dit, par l'inscription
-même, un grand gaillard surgissait du<span class="pagenum"><a name="Page_269" id="Page_269">[Pg 269]</a></span>
-fond de la voiture, mis à la dernière mode,
-pantalon et souliers blancs, et, presque en
-même temps que lui, se dressait dans son
-ombre une assez jolie fille en cheveux, le chignon
-haut sur la nuque et les seins libres sous un
-peignoir de percale.</p>
-
-<p>&mdash;Anatole Sicart et sa troupe, faisais-je en
-souriant.</p>
-
-<p>Je ne croyais pas si bien dire, car, l'homme
-ayant soufflé dans une espèce de trompette, la
-bande des pêcheurs lâchait la partie de boules et
-venait faire cercle autour du forain; des indigènes
-se joignaient à eux, des commères se
-montraient aux portes. Tout le Lavandou s'animait,
-et, campé solidement sur ses reins, Anatole
-Sicart d'une voix de camelot commençait
-son boniment:</p>
-
-<p>«Ce soir, à huit heures et demie, grande
-représentation au Café des Bains. M<sup>me</sup> Eliane
-de Florespont dans son répertoire. Je tiendrai,
-moi, Anatole Sicart, l'emploi de <i>Monsieur Marius
-Pomadour congédié</i>, pantomimes et chansonnettes.
-Le <i>Million des Chartreux</i>, la dernière
-création de la Boîte à Fursy, et <i>A bon<span class="pagenum"><a name="Page_270" id="Page_270">[Pg 270]</a></span>
-chat</i>, <i>bon rat</i>, l'<i>Entôleuse entôlée</i>, du théâtre
-du Grand-Guigui. Le spectacle est gratuit. Nous
-nous en remettons à la générosité du public.</p>
-
-<p>«Et toi, Eliane, un coup de trompette.»</p>
-
-<p>Cinq minutes après, nous roulions vers Cavalère.</p>
-
-<p>&mdash;Ces chanteurs ambulants, ces comédiens
-nomades, pensait à voix haute Huchard, quelle
-existence heureuse est la leur, en cette saison
-et surtout dans ce pays!</p>
-
-<p>D'ailleurs, vous l'avez vu. Etait-il assez bien
-vêtu, chaussé, lingé! Et la roulotte fleurie, et
-cette jolie fille pour maîtresse, et quel aplomb,
-quelle désinvolture! Ah! le <i>manager</i> de la
-tournée artistique Sicart sait organiser sa vie! Il
-couche où ça lui plaît, il part quand il veut;
-son <i>home</i> voyage avec lui, et il vit au grand air.
-C'est peut-être nous qui sommes des imbéciles!</p>
-
-<p>Il y eut un silence.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! pour une jolie fille aujourd'hui rencontrée!
-Les femmes de ces tournées sont généralement
-hideuses.</p>
-
-<p>&mdash;Dans le Nord, oui, et dans l'Ouest aussi;
-mais pas dans le Midi.»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_271" id="Page_271">[Pg 271]</a></span></p>
-
-<p>Et, élevant tout à coup la voix:</p>
-
-<p>&mdash;J'ai couché une nuit dans une roulotte, et
-c'est un des souvenirs les plus étranges et des
-plus précis de ma vie de garçon... Oh! pour
-une nuit troublante, ce fut une nuit troublante.
-Rien n'y manqua, la volupté et la terreur.
-C'était sur une petite plage comme celle que
-nous venons de quitter, mais bien moins pittoresque,
-à Palavas, Palavas-les-Flots, les bains
-de mer de Montpellier.</p>
-
-<p>De passage à Montpellier, j'y étais allé dîner
-pour respirer l'air de la mer; j'y tombais sur
-une fête foraine, une fin de fête plutôt, car la
-plupart des baraques étaient déjà démontées, et
-les représentations d'une ménagerie de fauves
-agonisaient. C'était en août, et une chaleur
-atroce, humide, rendait la piqûre des moustiques
-plus cuisante, et le moustique pullule à Palavas.</p>
-
-<p>J'errais à la dérive dans cette débâcle et cet
-abandon sans pouvoir plus m'intéresser aux
-boutiques de loteries et aux œufs dansants d'un
-misérable tir. Le train qui devait me ramener à
-Montpellier ne partait qu'à onze heures. De<span class="pagenum"><a name="Page_272" id="Page_272">[Pg 272]</a></span>
-guerre lasse, je quittai le champ de foire et
-j'allai promener mon attente au bord de la mer.
-Elle était noire et luisante, comme du naphte,
-sous un ciel livide et bas, gros d'orage; mais,
-à l'autre bout de la grève, la lueur de deux
-torches fumeuses groupait des silhouettes équivoques
-dans la nuit: une roulotte de saltimbanques,
-un baraquement de toile s'y profilait
-dans un halo rougeâtre... Quel spectacle louche
-attirait cette foule à l'écart? Je me dirigeai vers
-les torches; on s'amusait ferme autour de la
-baraque; des rires et des huées saluaient quelque
-bon tour. J'écartai une trôlée de gamins et
-de voyous; une jeune femme, sanglée dans un
-maillot d'acrobate, remuait sur une table des
-formes bizarres. Très décolletée et ses robustes
-bras entièrement nus, elle manœuvrait avec une
-baguette de fer dans un innommable tas de choses
-grisâtres et d'ailerons velus. Cela rampait et se
-traînait sur la table avec une lenteur maladroite;
-cela tentait de s'enfuir d'une marche oblique et
-lourde, vite ramenée au milieu de la table par
-un coup de férule, et, parfois, deux ailes membraneuses,
-on eût dit de caoutchouc mouillé<span class="pagenum"><a name="Page_273" id="Page_273">[Pg 273]</a></span>
-tentaient un essor mou; mais de sa baguette
-de fer la saltimbanque aplatissait vite la bête, car
-c'étaient des bêtes flasques et velues, hideuses
-et répugnantes, qu'exhibait la dompteuse.
-Cela, de temps en temps, sortait des griffes
-pointues et montrait des rangées de dents blanches;
-des petits cris hissaient hors de museaux
-camus. Le public se bousculait, effaré et ravi, et,
-m'étant tout à fait approché, je reconnaissais
-dans les horribles bêtes trois couples de vampires,
-des <i>Vampirus Spectrum</i>, de la famille des
-<i>Phillosmides</i>, les énormes chauves-souris des
-Tropiques si friandes du sang humain, et dont
-les avides suçoirs font sous l'Equateur l'insécurité
-des nuits.</p>
-
-<p>Maintenant, la belle fille faisait la quête.
-Solide et musclée, elle cambrait dans une
-trousse de satin noir des reins de lutteur; le
-galbe de ses jambes était bien moins celui d'une
-Vénus que d'un Hermès; mais la gorge droite et
-dure était d'une femme. Le nez brusque, la
-mâchoire lourde et la bouche épaisse, elle offrait
-sous les cheveux ramenés sur le front un type
-effroyablement canaille et bestial. La nuque<span class="pagenum"><a name="Page_274" id="Page_274">[Pg 274]</a></span>
-courte, les prunelles quémandeuses et mobiles
-et le teint mat un peu huileux lui prêtaient un
-caractère de basse luxure déjà vu dans des eaux-fortes
-de Félicien Rops.</p>
-
-<p>Comment désirai-je tout à coup cette fille, et
-comment comprit-elle aussitôt mon désir?</p>
-
-<p>Il est vrai que j'avais mis cent sous dans sa
-sébile et que j'avais trouvé le moyen de frôler
-son bras nu. La chair en était ferme et froide:
-ce contact m'allumait et, prenant un louis, je
-l'ajustais dans le coin de mon œil comme un
-monocle d'un nouveau genre; les prunelles de
-la fille souriaient, ses paupières s'abaissaient
-consentantes.</p>
-
-<p>Elle remisait ses bêtes dans une espèce de
-cage, jetait un waterproof sur ses épaules et
-éteignait les torches; le spectacle était fini.</p>
-
-<p>&mdash;Dans une heure, ici, quand tout le monde
-sera parti, trouvait-elle le moyen de me dire en
-me frôlant du coude.</p>
-
-<p>&mdash;Ici, pourquoi pas à l'hôtel?</p>
-
-<p>&mdash;Ici ou nulle part. Je ne peux pas laisser
-les bêtes seules. Oh! y a pas de danger. Mon
-amant est à Montpellier, il ne r'vient que demain.<span class="pagenum"><a name="Page_275" id="Page_275">[Pg 275]</a></span>
-Oh! le lit est bon, il y a une moustiquaire;
-vous dormirez tranquille. Vous donnerez bien
-deux louis, j'les vaux.»</p>
-
-<p>Il y avait, en effet, une moustiquaire, des
-oreillers de crin et un sommier dernier modèle.
-Miss Andréa, la charmeuse de vampires, avait
-une anatomie de gymnaste, sa chair était élastique
-et froide, mais je n'avais pas moins quelque
-appréhension à cause des vampires. Je sentais
-les horribles bêtes suceuses de sang remuer
-dans la cage, auprès de moi.</p>
-
-<p>&mdash;N' t'émotionne pas comme ça, me disait la
-charmeuse. Va, n' crains rien, la cage est fermée.
-El' n' peuvent pas sortir.»</p>
-
-<p>Si bien qu'après une reprise furieuse de baisers
-et d'étreintes (miss Andréa justifiait son
-physique), je m'endormais exténué, anéanti.</p>
-
-<p>Je revenais à moi sous une étrange et insistante
-caresse. Dans la torpeur d'un demi-sommeil,
-j'avais d'abord senti comme des lèvres frôleuses
-qui s'égaraient sur moi. C'était comme une lente
-et progressive emprise; des baisers s'incrustaient
-dans ma chair, si obstinés qu'ils semblaient
-parfois des petites morsures, et la souffrance<span class="pagenum"><a name="Page_276" id="Page_276">[Pg 276]</a></span>
-en était délicieuse, car l'imprévue caresse
-me possédait partout à la fois. Comme des mains
-tièdes me parcouraient, et je me sentais allégé,
-plus dispos et pourtant engourdi, comme après
-une piqûre de morphine. Etait-ce un rêve ou
-quelque pratique savante de miss Andréa? Et je
-ne bougeais pas, envahi d'un mortel bien-être,
-quand une douleur aiguë derrière l'oreille me
-réveillait tout à fait. J'y portais vivement la
-main et rencontrais une chose tiède, flasque et
-velue qui me faisait pousser un cri d'horreur.
-Je me dressais sur mon séant en secouant la
-chose molle et vivante; la clarté lunaire entrait
-par une fenêtre ouverte, j'avais les mains pleines
-de sang. J'avais du sang sur la poitrine et le
-long de mes reins, j'en avais sur les cuisses et
-sur le ventre aussi. Trois vampires, trois
-hideux <i>vampirus spectrum</i>, vrillés à ma peau,
-pompaient mon sang lentement, sûrement.</p>
-
-<p>Miss Andréa avait disparu. Je voulais me
-lever, m'enfuir, mais déjà à bout de forces,
-déjà exsangue, hélas! je restais sans mouvement.
-Je ne pouvais même pas détacher les
-trois monstres de mon corps. J'avais pu jeter<span class="pagenum"><a name="Page_277" id="Page_277">[Pg 277]</a></span>
-sur le plancher celui qui me mordait au cou,
-j'étais la proie inerte de la ménagerie d'Andréa,
-et, pendant que je me débattais en vain et si
-peu, comme un noyé sous l'eau, mes yeux hallucinés
-voyaient deux autres vampires qui rampaient
-obliquement vers moi.</p>
-
-<p>La minute fut si atroce que je m'évanouis.</p>
-
-<p>Je revenais à moi entre les bras de miss Andréa.
-La belle fille étanchait le sang de mes
-plaies, toute la roulotte empestait l'ammoniaque.
-La charmeuse pansait les morsures avec de l'eau
-étendue d'arnica.</p>
-
-<p>&mdash;Les satanées bêtes, je les avais si bien
-enfermées. Comment ont-elles pu se sauver?
-moi, j'étais allée faire un tour sur la plage et
-en griller une: il fait si chaud dans cette boîte...
-Quand je suis rentrée et que j't'ai vu dans c't'état,
-j'ai cru que Grégory était r'venu et qu'i
-t'avait fait l'sale tour d'leur ouvrir la porte,
-pour t'apprendre à coucher avec sa femme.</p>
-
-<p>&mdash;Grégory! qui ça, Grégory?</p>
-
-<p>&mdash;Mais, mon amant. Il en est bien capable;
-non pas qu'i' soit jaloux, mais c'est une rosse.
-I' m'a fait l'coup déjà une ou deux fois. Allons,<span class="pagenum"><a name="Page_278" id="Page_278">[Pg 278]</a></span>
-t'es pansé. Avale un peu de cognac et décanille.
-Habille-toi, j'vais t'aider, l'grand air te remettra.»</p>
-
-<p>Et je m'esquivais au plus vite, aidé par les
-mains expertes d'Andréa.</p>
-
-<p>Je n'ai jamais revu la belle fille. Etait-ce elle
-qui avait ouvert la cage de ses bêtes ou son
-amant, revenu à l'improviste? Ces deux êtres
-étaient-ils complices ou fus-je la victime d'un
-hasard? Je n'approfondissais pas la chose, heureux
-de m'en être tiré à si bon compte. Mais de
-retour à Montpellier, je constatais la disparition
-de ma montre, de ma chaîne et d'une grosse
-perle que je portais au petit doigt.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_279" id="Page_279">[Pg 279]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a name="LA_FEMME_A_WILHEM" id="LA_FEMME_A_WILHEM">LA FEMME A WILHEM</a></h2>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h3><a name="WILHEM_I" id="WILHEM_I">I</a></h3>
-
-<h3>LA FEMME A WILHEM</h3>
-
-
-<p>&mdash;Qu'est-ce qu'il y a? Vous savez?</p>
-
-<p>&mdash;Quel scandale, ma chère! Une foraine, une
-saltimbanque qui vient de giffler Josepha Baster.</p>
-
-<p>&mdash;Josepha, des Folies-Plastiques?</p>
-
-<p>&mdash;Elle-même. Vous jugez du foin que cela
-fait dans la fête! Il y a plus de dix automobiles
-arrêtées devant la baraque. La circulation est
-interrompue, tout le monde s'y porte. Inutile
-d'essayer d'y aller, vous n'y arriveriez pas. Nous
-avons dû y renoncer. Nous remontons, vous
-voyez.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_280" id="Page_280">[Pg 280]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Quelle guigne! Alfred, en prenant par les
-bas-côtés vous ne pourriez pas gagner là-bas,
-près de l'attroupement?</p>
-
-<p>A quoi le cocher interpellé, sans même se
-tourner sur son siège:</p>
-
-<p>&mdash;Impossible, madame. Les agents ont établi
-une file. Nous sommes en dehors, nous voilà
-là pour une demi-heure au moins?</p>
-
-<p>&mdash;Voilà bien ma veine! Et l'incident est arrivé
-dans quelle baraque?</p>
-
-<p>&mdash;Chez Grosbois, à l'avant-dernière baraque
-des lutteurs, celle où il y a cet homme blond si
-extraordinaire. C'est la femme d'un de ces messieurs
-qui a fait le coup.</p>
-
-<p>&mdash;La femme d'un lutteur a claqué Josepha?
-Ah! vous m'affolez, ma chère! On a été chercher
-la police au moins?</p>
-
-<p>&mdash;Naturellement! Mais notre file se met en
-marche. Adieu! nous nous remontons! Bonsoir!
-bonsoir! Moi je suis immobilisée. On vous
-verra demain matin à Armenonville?</p>
-
-<p>&mdash;Non, je dîne au Polo! Vous y viendrez?</p>
-
-<p>&mdash;Peut-être, vous ne quittez pas encore Paris?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_281" id="Page_281">[Pg 281]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Oh! pas avant le 14. Moi, je trouve Paris
-charmant en juillet.</p>
-
-<p>&mdash;Moi aussi!... Bonsoir!</p>
-
-<p>&mdash;Bonsoir!... Bonne chance!</p>
-
-<p>Une des deux victorias se mettait en marche,
-remontant vers Paris; l'autre demeurait figée,
-enlisée dans la file des autos stationnant devant
-les parades et les manèges de l'avenue de
-Neuilly.</p>
-
-<p>C'était, dans un remous de foule à chaque
-seconde renouvelé, un interminable défilé d'habits
-noirs et de fragiles et claires toilettes de
-femmes; tous les ébouriffements de batistes et
-de gazes de soie, de linons pâles et de taffetas
-changeants dont la mode habillait, ce printemps-là
-l'ondulante anatomie des femmes; tout cela violemment
-éclairé, éclaboussé de lumières crues
-ou lividement blêmi par des lueurs d'acétylène,
-les verres de couleur des illuminations ou l'incendie
-tournoyant des cirques de vaches, d'autruches
-et de cochons. C'était la lente et coutumière
-promenade du Paris des grands cercles et des
-grandes alcôves venus, après l'obligatoire dîner
-à Armenonville ou à Madrid, contempler de près la<span class="pagenum"><a name="Page_282" id="Page_282">[Pg 282]</a></span>
-misère en oripeaux des saltimbanques et se frotter
-curieusement aux muscles de la force et de
-la santé en plein air; et, tandis qu'une partie de
-ces beaux visiteurs remontait déjà fatiguée vers
-Paris, ceux qui descendaient vers la Seine,
-brusquement arrêtés dans leur exode par l'incident
-de la baraque Grosbois, s'impatientaient
-et sacraient dans la tôle peinte des autos,
-comme sur les coussins de drap des voitures,
-furieux du retard, devenus eux-mêmes des objets
-de parade dans leur immobilité forcée au milieu
-de cette foule remuante; la foule goguenarde
-familière des fêtes des environs de Paris, dont
-les quolibets et les impertinentes réflexions tombaient
-dru sur les frêles poupées de luxe arrêtées
-là, droites sous leurs immenses chapeaux de
-plumes et de fleurs.</p>
-
-<p>Mario Steinberg qui remontait lentement l'avenue,
-curieux des belles dames fardées et les dévisageait
-amusé, surprenait le dialogue échangé
-entre les deux victorias. Il se retournait et se rendait,
-en effet, compte de l'embarras et de la circulation
-interrompue; une triple file d'équipages
-stationnait devant la dernière baraque des<span class="pagenum"><a name="Page_283" id="Page_283">[Pg 283]</a></span>
-lutteurs, à trois cents mètres environ. A travers
-le brouhaha des boniments et des musiques on
-devinait des huées et des cris: là-bas, la foule
-ameutée semblait assiéger la baraque, et Mario
-Steinberg se rappelait, maintenant, le lutteur
-blond dont avaient parlé les deux femmes. Sa
-nudité transparente et musclée l'avait frappé, et
-dans sa mémoire de peintre, hantée de souvenirs
-de musées, il l'avait immédiatement classé parmi
-les figures d'Holbein admirées à Bâle. Du
-fameux Christ cet Allemand avait les pectoraux
-énormes et le ventre creux, les bras bossués, tout
-en muscles, et la taille étrangement mince en
-opposition aux épaules très larges. Il en avait
-surtout la chair lumineuse et blanche, comme
-éclairée intérieurement, une chair de corps astral,
-sans un duvet, et si éclatante qu'elle semblait
-irréelle. Ce lutteur à torse triangulaire lui était
-apparu moins comme un être que comme une
-projection; il s'appelait Wilhem. Le peintre se
-rappelait maintenant son nom. Holbein, le vieux,
-Holbein, le jeune, Cranach et les Primitifs allemands
-avaient peint de ces musculatures. Ce
-Wilhem se rattachait à une humanité disparue.<span class="pagenum"><a name="Page_284" id="Page_284">[Pg 284]</a></span>
-Sur ce corps d'<i>Ecce homo</i> de l'Ecole de Bâle se
-dressait, étroite et longue, une face aux tempes
-creusées, un nez un peu court, d'une laideur douloureuse
-et poignante, une face dont les maxillaires
-ne dépassaient pas le cou, le cou massif et
-rond comme une colonne et dont le visage semblait
-le chapiteau.</p>
-
-<p>Cette tête moyennageuse et triste, Mario Steinberg
-la revoyait tout en jouant des coudes à travers
-la foule. Cette bouche aux plis tombants,
-ces yeux clairs et vides profondément enchâssés
-sous l'arcade sourcilière, tout ce masque de défi
-et d'amertume, le peintre se souvenait de l'avoir
-noté et remarqué dans maints <i>Saint-Sébastien</i>
-et maintes <i>Flagellations</i>.</p>
-
-<p>Il fendait les groupes, le regard en avant,
-sans voir, tout à la hantise de cette figure hallucinante
-surgie, on eût dit, de la nuit des temps.</p>
-
-<p>Des éclats de rire, des cris et des propos orduriers
-l'arrachaient à sa rêverie. Un remous de
-peuple l'étouffait, des chevaux encensaient de
-la tête, qu'il était forcé de saisir par la bride
-pour passer entre les voitures; des cochers
-juraient sur leurs sièges, des automobiles trépidaient<span class="pagenum"><a name="Page_285" id="Page_285">[Pg 285]</a></span>
-sous le frein serré par la main des chauffeurs,
-et, debout dans les landaux, dans les
-Panhard et les Bouton de Dion, des femmes
-en longs manteaux de draps blêmes montraient
-du doigt la baraque. Mario était au centre de
-l'attroupement.</p>
-
-<p>De misérables tréteaux, une muraille de toile
-où des quinquets fumeux faisaient osciller de
-grandes ombres, un fragile escalier de bois pliant
-dénonçaient au public les arènes. Toute la troupe
-était en parade: quatre lutteurs, dont deux
-étiques et deux ventripotents, les gros sanglés
-et les autres lamentables dans des maillots
-trop neufs ou déteints. Des trousses frangées
-d'or leur ballonnaient sur le ventre, des tatouages
-enlaidissaient encore bouffissures et maigreurs,
-et, parmi toutes ces tares éclatait le
-buste transparent et solide de Wilhem. Il était
-là, nu jusqu'à la ceinture, les bras croisés sur la
-poitrine.</p>
-
-<p>Les cinq hommes réunis toisaient la foule,
-indifférents à ce qui se passait autour d'eux.
-Aucun amateur ne demandait de gant. D'un
-commun accord professionnel et <i>comtois</i>, attendaient<span class="pagenum"><a name="Page_286" id="Page_286">[Pg 286]</a></span>
-la fin de l'incident, on reprendrait après
-séance interrompue.</p>
-
-<p>L'incident, qui tenait toute cette foule haletante,
-se résumait dans la présence de deux
-agents debout sur l'escalier et essayant en vain
-d'imposer silence à une femme. Une grande
-belle fille au maquillage éclatant, en manteau
-de drap bleu pâle, la face empâtée et les yeux
-soulignés de kohl, dénonçant malgré la délicatesse
-de profil, une imminente quarantaine, s'agitait
-et se démenait, intercédait, on eût dit, auprès
-des deux agents. Un détail seul déparait la parfaite
-élégance de la femme, l'avachissement de son
-gainsborough au plumage éploré, évidemment
-écrasé par un coup de poing récent. Cette exquise
-gravure de mode était coiffée d'un véritable
-accordéon.</p>
-
-<p>&mdash;Il y a eu erreur, je vous assure, messieurs
-les agents, je n'en veux pas à madame. Madame
-m'a prise pour une autre. Relâchez cette femme,
-messieurs les agents!»</p>
-
-<p>Et la demoiselle sifflotait et crachotait en agitant
-deux mains grasses fleuries de grosses
-perles. La saltimbanque, elle, ne disait mot. Elle<span class="pagenum"><a name="Page_287" id="Page_287">[Pg 287]</a></span>
-restait là les dents serrées, la paupière lourde
-et les yeux méprisants. La demoiselle insistait:</p>
-
-<p>&mdash;Voyons, madame, regardez-moi bien. Il est
-impossible que vous m'ayez déjà vue ici.</p>
-
-<p>&mdash;Moi, je suis sûr que c'est elle, chuchotait
-une voix espiègle à côté de Mario. On la connaît,
-la grande Josepha!</p>
-
-<p>Et le manteau bleu pâle revenait à la charge:</p>
-
-<p>&mdash;Voyons, madame, un effort de mémoire.
-Dites que ce n'est pas moi.</p>
-
-<p>A quoi la femme avec des yeux de hyène:</p>
-
-<p>&mdash;Vous ou une autre, qu'importe, vous êtes
-toutes les mêmes. Un beau fumier que votre
-monde, et parce que ça a du linge, ça se dit élégant.
-Ah! c'est du propre, ce qu'il y a dans votre
-linge!</p>
-
-<p>&mdash;Vous, vous allez vous taire, faisait un des
-agents, et nous suivre chez le commissaire. Assez
-causé!</p>
-
-<p>&mdash;Hou! hou! les sergots, faisait la foule sympathique
-à la foraine.</p>
-
-<p>&mdash;Laissez-la parler, laissez-la parler, criait-on
-des voitures.</p>
-
-<p>Des toilettes de cent louis pressentant un<span class="pagenum"><a name="Page_288" id="Page_288">[Pg 288]</a></span>
-drame, chatouillées ailleurs par le ton menaçant
-de la foraine, étaient descendues des autos
-et s'étaient mêlées à la foule; des clubmen aussi
-frissonnaient voluptueusement:</p>
-
-<p>&mdash;Elle est très belle, faisait la duchesse de
-Melvau-Sonyeuse au petit prince de Cadignan.</p>
-
-<p>&mdash;La Baster n'en mène pas large, faisait le
-marquis de Mondibourt.</p>
-
-<p>Josepha ennuyée à la fin de tous ces yeux fixés
-sur elle:</p>
-
-<p>&mdash;Je m'explique très bien l'erreur de madame;
-j'ai mon sosie et ce n'est pas la première fois
-qu'on me prend pour une autre. Je ressemble si
-étonnamment à la princesse Ivatinof. Elle est
-folle de sports, elle ne quitte pas cette fête. C'est
-elle que madame aura vue dans cette baraque.</p>
-
-<p>A quoi la femme impatientée:</p>
-
-<p>&mdash;Elle porte aussi vos bagues, cette michetone-là?
-Ça ne court pas les fêtes, des broquilles comme
-les vôtres, et ça se reconnaît. Si ce n'est pas
-dégoûtant pour une gonzesse de porter des perles
-comme ça, il y a de quoi nourrir une famille
-pendant des années! Mais je vous ai assez vue.
-Menez-moi chez le commissaire, monsieur l'agent;<span class="pagenum"><a name="Page_289" id="Page_289">[Pg 289]</a></span>
-mais madame m'y suivra. Je porterai plainte
-aussi, madame m'a fait des propositions et de
-drôles de propositions.</p>
-
-<p>&mdash;Madame!</p>
-
-<p>Et les mains de la fille tremblaient, devenues
-blêmes.</p>
-
-<p>&mdash;Il n'y a pas de madame, et puis, si c'est
-pas vous, vous paierez pour les vôtres, j'en ai
-assez de la vie que je mène. Ce n'est pas une
-existence de monter, comme je le fais, la garde
-autour de mon homme. Il est à moi, cet homme,
-je n'ai que lui. Qu'est-ce qu'elles ont toutes à
-venir miauler dans ses jambes. Si c'est pas une
-honte, depuis que nous sommes ici en parade,
-il y en a qui viennent le chercher tous les soirs
-et pas que des typesses à la rigolade, des poupées
-à diamants, et toutes pour le peindre à les
-entendre, parce qu'il a une belle gueule. Ça,
-je le sais, puisque je l'ai pris pour ça. V'là
-déjà six semaines que ça dure; ça avait déjà
-commencé aux Invalides. Heureusement qu'on
-s'aime et que je suis sûre de lui, mais à force de
-venir l'aguicher, est-ce qu'on sait?</p>
-
-<p>&mdash;Mais, madame, moi, vous ne m'avez jamais<span class="pagenum"><a name="Page_290" id="Page_290">[Pg 290]</a></span>
-vue aux Invalides, pleurait presque Josepha.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, mais vous m'avez invitée à souper
-l'autre soir, le soir que vous m'aviez prise pour
-sa sœur. J'étais assise à côté de vous pendant la
-séance, vous m'avez sondée habilement. J'ai eu
-le flair, je ne vous ai pas dit que j'étais sa femme
-et vous m'avez offert deux louis pour vous amener
-mon frère à souper... Joli métier!...</p>
-
-<p>&mdash;Moi, madame?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, vous, madame.</p>
-
-<p>&mdash;Quand je vous dis que vous m'avez prise
-pour la princesse Ivatinof. Vous faites erreur.</p>
-
-<p>&mdash;Alors, vous lui ressemblez rudement. Tant
-pis pour vous, vous paierez pour elle.»</p>
-
-<p>Un des agents prenait à part le directeur des
-arènes:</p>
-
-<p>&mdash;Vous savez, monsieur Grosbois, le commissaire
-vous fera fermer. Des scandales comme ça,
-il n'en faut pas.»</p>
-
-<p>Le tenancier s'approchait du lutteur. L'Allemand,
-demeuré impassible, cambrait en silence
-sa nudité transparente et musclée de saint Sébastien
-bâlois.</p>
-
-<p>&mdash;Wilhem, lui chuchotait-il dans la nuque,<span class="pagenum"><a name="Page_291" id="Page_291">[Pg 291]</a></span>
-fais taire ta femme. Elle va nous attirer du
-vilain!»</p>
-
-<p>L'homme, sans se déranger, les bras toujours
-croisés sur sa poitrine, se mouvait lentement
-vers sa femme:</p>
-
-<p>&mdash;Ferme!</p>
-
-<p>A peine les lèvres avaient-elles remué dans la
-pâleur figée du visage:</p>
-
-<p>&mdash;C'est bon! Je me suis trompée, faisait la
-saltimbanque.</p>
-
-<p>Et, haussant les épaules:</p>
-
-<p>&mdash;Paraît que j'ai fait erreur.»</p>
-
-<p>Le lutteur était allé reprendre sa pose au bout
-de la parade. La femme, elle, était rentrée dans
-la baraque. Il restait là lumineusement blême et
-blond, dominant la foule de toute sa hauteur. Le
-regard vide, ailleurs, il ne semblait même pas se
-douter qu'il était le point de mire de tous les
-yeux; mais ses bras gonflés étreignaient rageusement
-ses pectoraux et le long de ses joues
-creuses deux grosses larmes coulaient lentement.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_292" id="Page_292">[Pg 292]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h3><a name="WILHEM_II" id="WILHEM_II">II</a></h3>
-
-<h3>EN REVENANT DE SAINT-GERMAIN</h3>
-
-
-<p>La victoria roulait au trot cadencé des chevaux,
-elle filait entre les villas endormies et les
-murs des propriétés en bordure de chaque côté
-de la route, légère et souple, à peine dénoncée
-par le bruit alterné des sabots de deux chevaux
-et par un cliquetis des gourmettes. Un orage
-éclaté vers les cinq heures faisait la nuit limpide;
-la terre détrempée amortissait dans un clapotement
-sourd le bruit des pas et celui des roues;
-c'était comme un glissement dans du silence à
-travers le sommeil de la banlieue rajeunie. Des
-feuillages lourds de pluie et des pâturages humides
-montait une odeur âcre et verte et, quand
-la victoria traversait un pont, la fraîcheur nocturne
-s'aggravait d'un relent de vase, comme<span class="pagenum"><a name="Page_293" id="Page_293">[Pg 293]</a></span>
-d'une fadeur de marécage. Le fleuve emportant
-l'immondice de la ville à travers les campagnes
-décelait sa présence par une senteur plus forte,
-mais les âmes végétales éparses dans tant de
-parcs et de jardins dominaient vite l'haleine
-fétide, et la victoria continuait sa course silencieuse
-dans l'enchantement magique de la nuit.
-Elle avait déjà traversé Le Pecq, Croissy et
-Chatou.</p>
-
-<p>La jeune femme et les deux hommes assis sur
-les coussins de la voiture se laissaient aller au
-bien-être du calme et du grand air; ils venaient
-de dîner à Saint-Germain, au Pavillon Henri-IV
-et, laissant les autres convives rentrer en automobile
-par les bords de l'eau, Bougival, Bas-Prunet
-et Marly, ils avaient pris par le plus court,
-la route du Pecq à Rueil déjà encombrée de
-lourdes charrettes de maraîchers gagnant lentement
-les Halles et roulaient en silence par la
-banlieue obscure et les villages assoupis. La
-jeune femme vaguement engourdie songeait,
-yeux mi-clos, à une coupe de manche et un dessin
-de corsage remarqués sur une de ses amies;
-elle essayait d'en préciser les détails pour les<span class="pagenum"><a name="Page_294" id="Page_294">[Pg 294]</a></span>
-donner le lendemain à sa femme de chambre; les
-deux hommes, eux, avaient allumé des cigares;
-une somnolence heureuse les berçait tous les
-trois.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! comme ça sent la fraise! s'écriait tout
-à coup la jeune femme en relevant ses paupières
-appesanties, on se croirait à Palaiseau, chez ta
-sœur. Tu ne sens pas, Gontran?» Et elle poussait
-du genou celui de son mari.</p>
-
-<p>A quoi l'homme assis en face d'elle:</p>
-
-<p>&mdash;Tu t'en aperçois maintenant, tu dormais
-donc? Il y a une demi-heure que nous voyageons
-escortés de cette odeur. Nous avons déjà dépassé
-plus de trente charrettes de maraîchers. Tiens,
-en voici encore une.» Et, lui désignant les bâches
-grises d'un lourd fardier côtoyé dans l'ombre.
-«Tiens, cela est rempli de légumes et de fruits,
-cela va alimenter le Ventre de Paris.</p>
-
-<p>&mdash;Mais où sommes-nous donc? demandait la
-jeune femme.</p>
-
-<p>&mdash;Mais nous arrivons à Rueil...</p>
-
-<p>&mdash;Et voici la lune qui se lève sur le Mont-Valérien,
-faisait l'autre homme assis à ses côtés.
-Il faut croire que vous avez bien dormi.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_295" id="Page_295">[Pg 295]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;En effet. Aïe! ça se gâte, cela sent le fumier,
-maintenant. Où sont mes roses?</p>
-
-<p>&mdash;Les voici, madame. J'avais pris le bouquet
-pour...</p>
-
-<p>&mdash;... M'éviter la migraine. Vous êtes un
-ami. Rendez-les moi, nous approchons de
-Paris.»</p>
-
-<p>Elle avait plongé son nez délicat dans la fraîcheur
-des pétales charnus.</p>
-
-<p>&mdash;Mais nous sommes au rond-point des
-Bergères!... Je croyais que les autres devaient
-nous attendre!</p>
-
-<p>&mdash;En automobile! Ah! vous connaissez bien
-les chauffeurs! Il y a beau temps qu'ils sont à la
-fête de Neuilly.</p>
-
-<p>&mdash;Nous les rejoignons, Gontran?</p>
-
-<p>&mdash;Hum! ils sont un peu bruyants. Tu sais,
-moi, je trouve le gros Huchard et la petite
-M<sup>me</sup> Astorg un peu «ohé! ohé!» N'est-ce pas
-votre avis, Durtal?</p>
-
-<p>&mdash;En effet, ils sont un peu «Grenouillère».
-Huchard doit être né à Bougival.</p>
-
-<p>&mdash;Mais il était convenu qu'on ferait la fête
-ensemble.»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_296" id="Page_296">[Pg 296]</a></span></p>
-
-<p>Et la voix de la jeune femme traînait, soudain
-boudeuse:</p>
-
-<p>&mdash;Gontran, vous m'aviez promis de me mener
-voir cette fête auvergnate.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! cela non. Aller voir un âne hermaphrodite
-et une vache deux fois vache et une fois
-taureau, non, je ne vous vois pas là-dedans.
-C'est un spectacle malsain et dangereux.</p>
-
-<p>&mdash;Comment, dangereux?</p>
-
-<p>&mdash;Mais oui, je ne me vois pas père d'un phénomène.
-Voyez-vous que cela vous impressionne!</p>
-
-<p>Et se tournant et prenant à témoin son compagnon
-de route:</p>
-
-<p>&mdash;Les femmes d'aujourd'hui ont le goût du
-monstrueux. Mais, ma chère amie, votre mère et
-la mienne auraient hurlé, si on leur avait proposé
-de voir de pareilles horreurs. Je ne comprends
-pas cette curiosité de la difformité, c'est
-de la perversion sexuelle. La police devrait empêcher
-ces exhibitions. Cela déprave le goût du
-public.»</p>
-
-<p>A quoi la jeune femme, appuyant le bouquet
-sur la bouche de son mari:</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_297" id="Page_297">[Pg 297]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Ah! tu nous ennuies! Il était convenu
-qu'on irait à cette fête. Avec toi on ne peut
-jamais s'amuser.»</p>
-
-<p>Alors, le mari:</p>
-
-<p>&mdash;Vous ne comptiez pas, je suppose, monter
-sur les autruches ou les cochons des manèges?</p>
-
-<p>&mdash;Mais, pourquoi pas? les duchesses le font.</p>
-
-<p>&mdash;Mais moi, je ne suis pas duc et vous n'êtes
-pas Américaine, ma chère; je vous demande
-comme une grâce de renoncer à ce projet, ne
-serait-ce que pour les domestiques.</p>
-
-<p>La jeune femme respirait bruyamment.</p>
-
-<p>&mdash;Parfaitement, reprenait le mari, pour les
-domestiques. Je ne me soucie pas que vous
-soyez demain la fable de l'office; et puis, les
-autruches et les cochons, il faut laisser cela aux
-enfants. Jacqueline a neuf ans, ne l'oubliez pas.</p>
-
-<p>&mdash;Alors, il était tout à fait inutile de revenir
-par Neuilly.»</p>
-
-<p>La victoria descendait déjà l'avenue de la
-Défense. Un halo d'incendie, un fourmillement
-rougeâtre dénonçaient, au delà du pont, les illuminations
-de la fête. C'était comme une fournaise,
-la rougeur incandescente d'un métal en<span class="pagenum"><a name="Page_298" id="Page_298">[Pg 298]</a></span>
-fusion débordant d'une cuve de ténèbres: cela
-bouillait au pied de l'avenue de Courbevoie et
-remontait en longs jets de flamme tout le long
-de l'avenue de Neuilly jusqu'à la porte Maillot,
-dans la direction de l'Étoile; des dômes et des
-tours s'estompaient au-dessus, vaguement lumineux
-dans le bleuissement de la nuit; très haut
-dans le ciel une lune rouge, barrée par des
-nuées horizontales, semblait un ballon échappé
-de la fête. Le spectacle était d'un grandiose si
-moderne et si imprévu qu'il immobilisait les
-deux hommes et leur arrachait un cri.</p>
-
-<p>&mdash;Mais nous y sommes à la fête! s'exclamait
-le mari. Quel caprice vous prend! Vous ne voulez
-plus la traverser, vraiment?</p>
-
-<p>&mdash;Si on ne s'arrête nulle part, le beau plaisir!</p>
-
-<p>&mdash;Nulle part! comme vous exagérez! Je me
-suis opposé à cette exhibition de phénomènes
-auvergnats et à une cavalcade sur les autruches;
-mais il y a d'autres baraques.</p>
-
-<p>Alors, la jeune femme insinuante:</p>
-
-<p>&mdash;Vous me permettez les lutteurs?</p>
-
-<p>&mdash;Je m'y attendais. Nous sommes allés déjà
-trois fois chez Marseille.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_299" id="Page_299">[Pg 299]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Ce ne sont pas les lutteurs de Marseille que
-je veux voir&mdash;et, scandant chaque syllabe&mdash;je
-veux m'arrêter à la baraque Grosbois, celle où il
-y a cet homme blond si beau, dont toutes les
-demoiselles sont folles.</p>
-
-<p>&mdash;Parfaitement, cette baraque où il y a eu
-ce scandale qu'a relaté la presse. Une fille des
-Acacias a été giflée, je crois, par la maîtresse de
-ce lutteur.</p>
-
-<p>&mdash;La femme, rectifiait l'interpellée, ce Wilhem
-est marié légitimement.</p>
-
-<p>&mdash;Wilhem! Vous savez même son nom! et
-c'est cet homme ou sa femme qui vous intéresse?</p>
-
-<p>&mdash;Les deux.</p>
-
-<p>&mdash;Le ménage alors.»</p>
-
-<p>A quoi le voisin de coussin de la jeune femme:</p>
-
-<p>&mdash;Mais tu sais bien, Gontran, la baraque où
-une foraine a si bien engueulé et giflé la grosse
-Josépha Baster.</p>
-
-<p>A quoi le mari mis en cause:</p>
-
-<p>&mdash;Si je sais! Mais depuis huit jours, ma
-femme et ses amies ne parlent que de ça. Voilà
-qui les intéresse autrement que les opérations de
-l'armée japonaise. Une femme amoureuse de<span class="pagenum"><a name="Page_300" id="Page_300">[Pg 300]</a></span>
-son mari au point d'être jalouse et de caloter une
-rivale, cela nous change des habitudes de notre
-monde.</p>
-
-<p>&mdash;Alors, vous ne vous étonnez pas, mon
-cher, que je désire la connaître?</p>
-
-<p>Et lui, amusé du ton agressif:</p>
-
-<p>&mdash;Mais comment donc! Je trouve cela très
-naturel. Antoine, prenez par la fête de Neuilly,
-allez au pas. Vous nous arrêterez devant la
-seconde baraque des lutteurs.</p>
-
-<p>&mdash;Bien, monsieur.</p>
-
-<p>&mdash;Vous êtes contente, ma chère?</p>
-
-<p>Et la jeune femme sans même daigner regarder
-son mari:</p>
-
-<p>&mdash;Et ce Wilhem est-il aussi beau que le
-prétend Mario Steinberg? demandait-elle à son
-autre compagnon de route.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! vous savez, Steinberg, lui, voit avec
-des yeux de peintre. Il a la hantise des Holbein;
-il découvre des Christ et des saint Sébastien
-partout. C'est un bluff comme un autre, et ce
-bon Mario ne manque pas d'une certaine expérience
-dans l'art de manier le bluff. Ce Wilhem
-a posé dans son atelier. Steinberg doit avoir<span class="pagenum"><a name="Page_301" id="Page_301">[Pg 301]</a></span>
-quelques études de nu à nous sortir d'après ce
-Wilhem. Il fait trop de foin autour de cette
-histoire pour ne pas avoir une idée de derrière
-la tête.</p>
-
-<p>&mdash;Quelle rosse vous faites!</p>
-
-<p>&mdash;Moi! Non, je connais mes peintres, voilà
-tout.</p>
-
-<p>&mdash;Alors, cet homme n'est pas beau?</p>
-
-<p>&mdash;Si. Il est beau, mais sans plus.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>&mdash;Voyons, es-tu tranquille, ce soir? tu vois
-bien qu'elle n'est pas revenue.</p>
-
-<p>&mdash;La grande! non, elle n'a pas osé rebiffer;
-mais les autres, tu ne les vois donc pas? Elles te
-dévorent toutes des yeux.</p>
-
-<p>&mdash;La jalousie te rend loufe! Regarde donc
-s'il y en a une qui me parle, maintenant!</p>
-
-<p>&mdash;Oh! ce n'est pas l'envie qui leur manque;
-je suis dans la foule, je ne perds pas un de leurs
-mouvements. Elles ont peur, elles me savent là.
-L'affaire de l'autre soir a fait du bruit.</p>
-
-<p>&mdash;Quelle gosse tu fais, la môme!</p>
-
-<p>&mdash;Oh! c'est que la première qui rebiffe, je
-ne la raterai pas, celle-là! Je n'ai pas quitté la<span class="pagenum"><a name="Page_302" id="Page_302">[Pg 302]</a></span>
-ferme, les vieux et le pays pour qu'on te prenne,
-mon homme. Tu es bien à moi, comme je suis
-bien à toi. On m'écraserait plutôt la tête! Je
-défends mon bien.</p>
-
-<p>&mdash;Tu m'amuses. Tu sais bien que je n'aime
-que toi, Thécla. T'ai-je jamais trompée, depuis
-que l'on roule les champs de foire ensemble?</p>
-
-<p>&mdash;Et que tu as raison, car, si tu me trompais,
-je ne te raterais pas. Pendant que tu dormirais,
-là, au cœur, je sais la place.</p>
-
-<p>&mdash;Brave nature! Et, tu sais, ne me rate
-pas, car, si tu me ratais, je ne te raterais pas
-après.</p>
-
-<p>&mdash;Eh! Wilhem, en parade, on commence!
-faisait une voix.</p>
-
-<p>&mdash;On y va, voilà! on y va! A tout à l'heure,
-la môme.</p>
-
-<p>Et le lutteur, attirant contre lui la femme qui,
-d'une voix sourde lui parlait et l'adjurait dans
-l'ombre, l'embrassait longuement sur les lèvres:
-une brusque étreinte, un baiser de passion
-éperdue, où la femme frémissante demeurait
-comme agrafée à la bouche de l'homme, et le
-lutteur, rajustant son peplum rouge sur la<span class="pagenum"><a name="Page_303" id="Page_303">[Pg 303]</a></span>
-nudité de son torse, regagnait en deux enjambées
-les tréteaux de la baraque Grosbois.</p>
-
-<p>&mdash;Attends-moi chez le marchand de vins,
-chérie, au lieu de t'énerver dans la foule. Tu te
-manges les sangs à regarder toutes ces poupées,
-et puis, tu sais, Grosbois aime autant qu'on ne
-te voit pas rôder devant la parade. C'est la dernière
-séance, chérie. A tout à l'heure.</p>
-
-<p>&mdash;Un gant, qui veut un gant, messieurs les
-amateurs? vociférait avec des gestes de matamore
-M. Alphonse lui-même, le directeur des
-Arènes Grosbois.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>&mdash;Ah! nous étions bien sûres qu'on vous
-retrouverait ici. Bonsoir, comte. Bonsoir, comtesse!»</p>
-
-<p>Tout un groupe de femmes élégantes, manteaux
-de drap pâle brodés et rebrodés et volumineux
-chapeaux de gaze de tulle noir, faisait
-une ovation bruyante à la comtesse de Farandeuil;
-toute une escouade d'hommes en habit
-s'empressait autour de la jeune femme; on
-secouait la main de Durtal et du comte. La victoria
-venait de s'arrêter devant la parade de la<span class="pagenum"><a name="Page_304" id="Page_304">[Pg 304]</a></span>
-baraque Grosbois. Trois automobiles y stationnaient
-déjà sous pression.</p>
-
-<p>&mdash;Il y a longtemps que vous êtes ici?</p>
-
-<p>&mdash;Nous! un bon quart d'heure. Nous avons
-déjà fait la Ferme auvergnate et deux tours de
-toboggan.</p>
-
-<p>&mdash;Pas trop cahotée sur cette route du Pecq,
-comtesse?</p>
-
-<p>&mdash;Mais non, mais non.</p>
-
-<p>&mdash;Et quelle fraîcheur délicieuse! Une nuit
-idéale.</p>
-
-<p>&mdash;Enfin, vous voilà, c'est l'important. Nous
-allons voir cet homme extraordinaire.</p>
-
-<p>&mdash;J'ai bien vu le moment où je ne le verrais
-pas. Le comte ne voulait plus venir.</p>
-
-<p>&mdash;Vous me calomniez, ma chère.</p>
-
-<p>&mdash;Naturellement. Mais où est-il, cet homme
-admirable?</p>
-
-<p>&mdash;Là; tenez, il sort de la baraque, au coin, à
-l'autre coin.</p>
-
-<p>&mdash;En effet, il est superbe. Et c'est pour lui
-que Josépha Baster...</p>
-
-<p>&mdash;Pour lui-même.</p>
-
-<p>&mdash;Steinberg a raison: c'est un Holbein.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_305" id="Page_305">[Pg 305]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Nous entrons?</p>
-
-<p>&mdash;Est-ce bien nécessaire?</p>
-
-<p>&mdash;Mais si, mais si, il faut le voir lutter.</p>
-
-<p>Toutes les femmes s'engageaient sur l'escalier.</p>
-
-<p>&mdash;Et dire que sa femme est là qui nous
-guette et souffre dans l'ombre.</p>
-
-<p>&mdash;Pauvre créature!</p>
-
-<p>&mdash;Comtesse, une idée. Donnez-lui votre bouquet.</p>
-
-<p>&mdash;Mon bouquet à cet homme!</p>
-
-<p>&mdash;Mais oui, vos roses. Ce serait très crâne:
-l'hommage du Faubourg à la Beauté.</p>
-
-<p>&mdash;Mais vous êtes folles!</p>
-
-<p>&mdash;Vous avez peur, comtesse?</p>
-
-<p>&mdash;Moi, peur!</p>
-
-<p>&mdash;Je parie que vous n'oserez pas lui donner
-votre bouquet.</p>
-
-<p>&mdash;Certainement non.</p>
-
-<p>&mdash;C'est le comte qui vous gène?</p>
-
-<p>&mdash;Mon mari! Ah! cela non. Gontran, vous
-permettez que je donne ces roses à ce lutteur?</p>
-
-<p>&mdash;Je n'y vois aucun inconvénient, si ces
-fleurs vous gênent; mais il aimerait mieux cent
-sous. Vous êtes tout à fait folle, ce soir!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_306" id="Page_306">[Pg 306]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Ah! je suis tout à fait folle! Tenez, mon
-ami.</p>
-
-<p>Et la jeune femme, s'avançant vers Wilhem,
-lui mettait entre les bras sa gerbe de roses.</p>
-
-<p>&mdash;A moi! Je suis blessée! A moi!</p>
-
-<p>Et, dans la même seconde, la jeune femme
-s'affaissait, retenue à temps dans le vide par le
-bras de son mari.</p>
-
-<p>&mdash;Qu'y a-t-il? Qu'y a-t-il? Elle se trouve
-mal.</p>
-
-<p>Un frisson de stupeur écartait le groupe des
-mondaines. Alors une femme hagarde, secouant
-au-dessus de ces visages blêmes une lame ensanglantée:</p>
-
-<p>&mdash;Je me suis fait justice. Arrêtez-moi. Il y a
-trop longtemps que cela durait.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_307" id="Page_307">[Pg 307]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a name="CONSUL" id="CONSUL">CONSUL</a></h2>
-
-
-<p><i>C'était à un souper de centième, il y a
-quelques mois. On sait trop ce que sont ces sortes
-de fêtes, c'est toujours le plus beau souper du
-monde. C'était donc à une de ces somptueuses
-assemblées de talents parisiens et de notoriétés de
-tous pays. Il y avait à celui-là les plus jolies
-femmes de Paris, celles du théâtre et celles d'ailleurs,
-les diva et les divettes, les comédiennes et
-les théâtreuses, les gloires et les demi-gloires, et
-les quarts de gloire aussi; les réputations consacrées
-et les étoiles de demain, les talents arrivés
-à l'ancienneté et ceux imposés par les subventions
-du riche bailleur de fonds ou l'engouement un
-peu badaud qui est un des traits distinctifs de
-Paris; et, pêle-mêle avec les diamants des belles
-épaules épanouies et les Lère-Cathelin des maigreurs<span class="pagenum"><a name="Page_308" id="Page_308">[Pg 308]</a></span>
-acides de débutantes, excités et surexcités
-au frôlement de tant de gazes et de moires, de
-tant de maquillages et de fards, tout ce que le
-feuilleton dramatique possède de chauves et de
-demi-chauves, de glabres et de barbus, d'étiques
-et de bedonnants. Il y avait donc là toutes les
-myopies, toutes les lunettes, tous les lorgnons,
-tous les sourires pincés des jeunes maîtres, toutes
-les lippes bienveillantes des vieux oncles et, avec
-l'élite du boulevard, nos plus tragiques jeunes
-premiers, nos plus sémillants comiques, nos plus
-brillants jeunes directeurs et nos plus solides
-actionnaires, et c'était, comme l'a écrit un des
-critiques du</i> Temps, <i>l'esprit et la beauté de toute
-une civilisation réunis à un souper d'une splendeur
-telle, que ne connurent certainement pas
-ni Aspasie ni Cléopâtre</i> (sic).</p>
-
-<p><i>Eh bien! on ne devinera jamais ce que ces
-hommes spirituels avaient imaginé pour amuser
-toutes ces belles personnes du théâtre et des arts.
-Il y avait alors dans un music-hall, parmi tant
-d'exhibitions, un pauvre petit chimpanzé, qui
-opérait entre dix heures et demie et onze heures.
-Il n'était même pas adulte, il n'avait pas quatre<span class="pagenum"><a name="Page_309" id="Page_309">[Pg 309]</a></span>
-ans, mais il devait grandir. Ce malheureux petit
-singe, dont on avait rasé soigneusement les
-oreilles et le menton pour accentuer une attristante
-ressemblance humaine, n'était même pas
-dressé, mais il était, en vérité, merveilleusement
-intelligent. Affublé d'un habit noir et d'un
-pantalon de soirée, chemisé comme un clubman
-et cravaté de blanc, il arrivait à s'asseoir à
-table, à se servir d'une fourchette et à boire dans
-un verre, comme un enfant très mal élevé, puis
-il fumait un cigare de l'air ennuyé des phoques
-jongleurs et fumeurs des fêtes foraines, marchait
-tout à coup à quatre pattes (la nature ayant
-repris le dessus), faisait quelques tours en vélocipède,
-et triomphe final, se déshabillait en scène et
-mettait alors en joie toutes les femmes par l'apparition
-de cuisses plus velues que celles d'un
-homme ordinaire, entre la blancheur des pans de
-chemise et la soie rose du caleçon.</i></p>
-
-<p><i>C'était en somme un spectacle assez lamentable.
-Le public y prenait pourtant un certain plaisir:
-j'estime que chacun y trouvait une ressemblance
-avec un parent ou un créancier. «Tiens, c'est
-mon huissier?», s'écriait couramment la petite<span class="pagenum"><a name="Page_310" id="Page_310">[Pg 310]</a></span>
-dame saisie l'avant-veille. Jean-Hiroux, lui,
-reconnaissait, et non sans motif, la face du président
-d'assises qui l'avait condamné jadis; la
-magistrature possède, en effet, une laideur plutôt
-simiesque; et les familles, qu'avait déshéritées
-un oncle d'Amérique, voulaient lui trouver les
-traits d'un vieux commodore. Pour moi, j'avoue
-que Consul me rappelait surtout un très gros
-collectionneur du commerce parisien, il m'en
-rappelait même deux, que dis-je? trois, tant le
-physique des vieux messieurs s'achemine diversement
-vers une laideur unique.</i></p>
-
-<p><i>Pauvre Consul!</i></p>
-
-<p><i>Le croirait-on? Pour amuser et faire sourire
-toutes ces jolies femmes de talent, de luxe, de
-joyaux et de soies, ces messieurs ne trouvèrent
-rien de mieux que de leur amener ce singe</i>.</p>
-
-<p><i>Consul, piloté par son barnum, prit donc place
-à une table entre deux charmantes soupeuses,
-nullement effarouchées, d'ailleurs, des quelques
-privautés, plutôt lasses, qu'il se permit à leur
-endroit. On a dit de Consul qu'il n'aimait pas les
-femmes, la vérité est qu'il ne les aimait pas
-encore. Consul n'était pas adulte, il n'était encore<span class="pagenum"><a name="Page_311" id="Page_311">[Pg 311]</a></span>
-que fraternel pour la belle moitié du genre
-humain; la misogynie est un degré de sagesse
-et de civilisation que n'atteignent pas sitôt les
-chimpanzés, même dressés par un «manager»
-de Londres.</i></p>
-
-<p><i>Consul se montra donc plus qu'indiffèrent.
-Affalé sur la table, le nez dans son assiette, tel
-un viveur surmené, il se contenta de boire dans
-le verre de ses voisines et, d'un geste accablé, de
-leur caresser quelques fois le menton.</i></p>
-
-<p><i>L'œil inattentif et sournois, il parut s'ennuyer
-sérieusement à cette fête. Uniquement préoccupé
-des fruits d'un compotier posé devant lui, il fuma
-machinal et excédé de bruit et de mouvement;
-bref, il se montra dédaigneux et grossier d'attitude,
-en cela parfaitement pareil à quelques
-Yankees milliardaires, tels que l'omnipotent
-capital les fait tous, pour l'édification des foules;
-méprisant, familier et méfiant.</i></p>
-
-<p><i>Par contre son succès fut énorme: son mépris
-affiché de forban enthousiasma les hommes et les
-femmes, les femmes surtout. Elles retrouvèrent là
-toutes, avec plus de nature, le cynisme insolent des
-amants. «J'en ai connu de plus laids», déclara<span class="pagenum"><a name="Page_312" id="Page_312">[Pg 312]</a></span>
-même l'une d'elles, vengeant ainsi d'un mot les
-sinistres corvées de l'alcôve. Jusqu'à la minute où
-saoul comme un véritable prince, le pauvre chimpanzé
-s'étendit sur la table (un homme véritable
-eût roulé, lui, dessous) et, recroquevillé sur lui-même,
-les mains jointes et les genoux rapprochés,
-apparut comme un misérable petit enfant malade
-oublié par une fille sur la table d'un restaurant
-de nuit, il eut autour de lui un cercle énamouré,
-on l'aurait presque dit, de belles bouches fardées,
-de sourires frais et d'épaules savoureuses. Il fut le
-«clou» de la soirée et un clou si solidement fiché
-que la table d'honneur en fut soudain déserte.</i></p>
-
-<p><i>Cette table, qui était présidée par les deux plus
-spirituels auteurs de comédie de l'année... Cette
-table, pharamineuse entre toutes par la qualité
-de ses convives et la beauté de ses soupeuses,
-cessa immédiatement d'être le point de mire de
-tous. Ce fut à la table de Consul qu'alla et resta
-l'attention captivée: le succès fut déplacé, il y
-eut virement dans l'opinion, l'orgueil de quelques
-cabotins en souffrit.</i></p>
-
-<p><i>Que trouvait-on donc à ce singe et qu'avait-il
-d'extraordinaire?</i></p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_313" id="Page_313">[Pg 313]</a></span></p>
-
-<p><i>&mdash;Mais la prévision dans le geste! répondit à
-un tragédien une caricaturiste plus experte que
-tout autre à discerner le vrai du faux et le naturel
-du convenu. Consul a cela de merveilleux
-qu'il ne fait pas un mouvement inutile; il économise
-sa force et, chaque fois qu'il peut, la remplace
-par de la souplesse: c'est la grande école de
-la Mimique. Ne vous y trompez pas, ce singe est
-une leçon; mieux, il est un livre.</i></p>
-
-<p><i>&mdash;Que tous les comédiens devraient consulter,
-n'est-ce pas? goguenarda un jeune
-comique.</i></p>
-
-<p><i>&mdash;Peut-être. Regardez-le bien, il a les gestes
-de Guitry.</i></p>
-
-<p><i>Et, les rosseries commençant, les obscénités
-éclatèrent.</i></p>
-
-<p><i>&mdash;Tu ne trouves pas qu'il ressemble à mon dernier
-amant? s'esclaffa la blanche Trois-Étoiles,
-qui ne croyait pas si bien dire.</i></p>
-
-<p><i>A quoi, X.Y..., se vissant son monocle dans
-l'œil et enveloppant d'un regard circulaire toutes
-les nuques, les blondes et les brunes, penchées
-sur Consul:</i></p>
-
-<p><i>&mdash;Avec laquelle va-t-il partir?</i></p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_314" id="Page_314">[Pg 314]</a></span></p>
-
-<p><i>Et de rire d'un rire bien boulevardier sur cette
-goujaterie.</i></p>
-
-<p><i>Les soupers de centième sont des événements
-si essentiellement parisiens!</i></p>
-
-<p><i>Quand la curiosité de chacune fut bien satisfaite
-et que toutes les gloires eurent assez contemplé
-ce singe saoul, le barnum s'approcha du
-pauvre petit être écroulé sur la nappe, le
-réveilla en lui touchant l'épaule, et Consul, avec
-des yeux d'effroi pour toute cette foule amusée,
-jeta ses petits bras velus autour du cou de son
-manager et se blottit dans sa poitrine, comme un
-enfant qui eût retrouvé sa mère...</i></p>
-
-<p><i>Et ce fut le départ de Consul</i>.</p>
-
-<p><i>&mdash;Consul! mais allez donc le voir chez lui,
-Hôtel Continental, chambre 22. C'est un véritable
-personnage. Il a sa chambre à lui, comme un
-riche étranger. Avec votre carte de journaliste,
-on vous recevra; mais téléphonez, si vous voulez
-le trouver. La fois que j'y fus, moi, il était au
-Bois. Il y va tous les jours, de deux à cinq.</i></p>
-
-<p><i>&mdash;Non!</i></p>
-
-<p><i>&mdash;Comme je vous le dis, mon cher, c'est à
-pouffer. Au bureau de l'hôtel, c'était une trôlée<span class="pagenum"><a name="Page_315" id="Page_315">[Pg 315]</a></span>
-de fournisseurs: le chapelier de M. Consul; le
-chemisier de M. Consul; le huit-reflets du chimpanzé,
-la dernière commande du ouistiti.</i></p>
-
-<p><i>&mdash;Mais c'est odieux et ridicule.</i></p>
-
-<p><i>&mdash;Non, c'est très américain. Ah! ces gens la
-comprennent la réclame.</i></p>
-
-<p><i>&mdash;Savez-vous la dernière de son manager?</i></p>
-
-<p><i>&mdash;Dites.</i></p>
-
-<p><i>&mdash;Je l'ai croisé, hier, sur le boulevard; je
-m'informai de son pensionnaire.</i></p>
-
-<p><i>&mdash;Consul, m'était-il répondu, Consul est un
-peu fatigué, il reçoit un peu trop de visites, ce
-sont des interviews du matin au soir; j'ai dû éliminer,
-faire un choix; nous attendons demain
-Mme de Thèbes, qui veut lui lire les lignes de la
-main.»</i></p>
-
-<p><i>Et, sur la foi des traités, j'allais voir Consul.</i></p>
-
-<p><i>Je me cassai le nez au Continental, Consul
-était déménagé.</i></p>
-
-<p><i>Je le trouvai installé dans un hôtel de la rue
-de Trévise, presque en face des Folies-Bergères.
-Là, je dénichai l'homme du jour dans une
-chambre du troisième, tenant à la fois de la
-ménagerie et du campement bohémien. Consul, à<span class="pagenum"><a name="Page_316" id="Page_316">[Pg 316]</a></span>
-mon arrivée, dormait dans une sorte de malle
-grillée, qui lui servait de cage en voyage. On
-l'en fit sortir pour me le présenter.</i></p>
-
-<p><i>Il y avait aussi, dans la chambre, un petit
-nègre et un chien; le nègre était attaché au service
-du chimpanzé; le chien lui servait de jouet et de
-souffre-douleur. Avec quels yeux d'épouvante
-effarée ce quadrupède regardait ce quadrumane!
-Il fallait voir Consul torturer et pincer et houspiller
-ce chien: c'était pis que de la cruauté
-d'enfant, c'était de la cruauté de singe. Quant
-au petit nègre, son domestique, Consul partageait
-à son égard l'opinion des blancs vis-à-vis
-de la race noire: il ne le commandait que le
-fouet à la main. Ce singe traitait ce nègre en
-esclave; Consul était presque digne d'être un
-homme.</i></p>
-
-<p><i>Le manager, Consul, le nègre et le chien cohabitaient
-dans cette même chambre, tous les
-quatre; sur une lampe à esprit de vin mijotait
-et chantait, léchée par la flamme, une potion
-pour Consul, qui toussait un peu.</i></p>
-
-<p><i>Consul avait les bronches délicates; cet enfant
-des tropiques redoutait notre climat. Irait-il à<span class="pagenum"><a name="Page_317" id="Page_317">[Pg 317]</a></span>
-Nice, cet hiver? Il en était question. Son manager
-préférait les Baléares. Et je songeais vaguement
-à Consul pour une reprise sensationnelle
-de la</i> Dame aux Camélias; <i>il aurait, certes, lui,
-des gestes attendrissants de poitrinaire</i>.</p>
-
-<p><i>Pour me convaincre des talents de son pensionnaire,
-le barnum, qui m'avait trouvé froid,
-tendit à l'animal une feuille de papier blanc,
-qu'il avait froissée avant au préalable; il faut
-vous dire que Consul, chez lui, était vêtu d'un
-puyama jaune à carreaux rouges et verts, du
-plus pur américanisme. Ainsi vêtu, il avait l'air
-d'un minstrel.</i></p>
-
-<p><i>Consul s'empara du feuillet de papier, nous
-tourna le dos, se passa la feuille au bas des reins,
-et puis, délicatement, la rendit d'un geste noble
-à son cher manager; et ce geste m'apparut
-sublime.</i></p>
-
-<p><i>Il résumait, dans une attitude, l'état d'âme
-de Consul vis-à-vis des foules qui l'admiraient.</i></p>
-
-<p><i>Et je fus pénétré de vénération.</i></p>
-
-<p><i>Consul mourut dans le courant de l'année de
-la phtisie gagnée dans nos climats et quelque
-peu développée par les londres, les soupers de<span class="pagenum"><a name="Page_318" id="Page_318">[Pg 318]</a></span>
-centième et les exhibitions dans les endroits de
-plaisir et les pires milieux, bars à la mode,
-boudoirs cotés et music-halls. Pauvre Consul, des
-courriéristes bien parisiens comparèrent sa fin
-précoce à celle de Max Lebaudy.</i></p>
-
-<p><i>Quand ils ont tant d'esprit, les enfants vivent
-peu.</i></p>
-
-<p><i>Pauvre Consul!</i></p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_319" id="Page_319">[Pg 319]</a></span></p>
-
-
-<h2><a name="TABLE_DES_MATIERES" id="TABLE_DES_MATIERES">TABLE DES MATIÈRES</a></h2>
-
-
-<table>
-<tr><td><span class="smcap"><a href="#LA_RIVIERA">La Riviera</a></span> </td><td> 1</td></tr>
-<tr class="blankrow"><td></td></tr>
-<tr><td><span class="smcap">Ame de Femme.</span></td></tr>
-<tr><td>&nbsp; &nbsp; &nbsp;<a href="#AME_I">I. Suites de Veglione </a></td><td> 21</td></tr>
-<tr><td>&nbsp; &nbsp; &nbsp;<a href="#AME_II">II. Une âme de femme</a> </td><td> 33</td></tr>
-<tr><td>&nbsp; &nbsp; &nbsp;<a href="#AME_III">III. Idylle princière </a></td><td> 45</td></tr>
-<tr><td>&nbsp; &nbsp; &nbsp;<a href="#AME_IV">IV. Le secret de la duchesse</a> </td><td> 56</td></tr>
-<tr class="blankrow"><td></td></tr>
-<tr><td><span class="smcap">La villa des Cyprès.</span></td></tr>
-<tr><td>&nbsp; &nbsp; &nbsp;<a href="#VILLA_I">I. La villa des Cyprès</a> </td><td> 69</td></tr>
-<tr><td>&nbsp; &nbsp; &nbsp;<a href="#VILLA_II">II. La vestale</a> </td><td> 83</td></tr>
-<tr class="blankrow"><td></td></tr>
-<tr><td><span class="smcap">Cour d'Espagne.</span></td></tr>
-<tr><td>&nbsp; &nbsp; &nbsp;<a href="#ESPAGNE_I">I. La princesse Zénobie</a></td><td> 95</td></tr>
-<tr><td>&nbsp; &nbsp; &nbsp;<a href="#ESPAGNE_II">II. Cour d'Espagne</a></td><td> 106</td></tr>
-<tr><td>&nbsp; &nbsp; &nbsp;<a href="#ESPAGNE_III">III. La peur de mourir</a></td><td> 118</td></tr>
-<tr class="blankrow"><td></td></tr>
-<tr><td><a href="#LYS_DALLEMAGNE"><span class="smcap">Lys d'Allemagne</span> </a></td><td> 133</td></tr>
-<tr class="blankrow"><td></td></tr>
-<tr><td><a href="#UNE_AGONIE"><span class="smcap">Une agonie</span> </a></td><td> 143</td></tr>
-<tr class="blankrow"><td></td></tr>
-<tr><td><span class="smcap">Madame de Névermeuse.</span></td></tr>
-<tr><td>&nbsp; &nbsp; &nbsp;<a href="#NEVERMEUSE_I">I. Madame de Névermeuse </a></td><td> 157</td></tr>
-<tr><td>&nbsp; &nbsp; &nbsp;<a href="#NEVERMEUSE_II">II. Le masque de beauté </a></td><td> 169</td></tr>
-<tr class="blankrow"><td></td></tr>
-<tr><td><a href="#DEUIL_DESCURIAL"><span class="smcap">Deuil d'Escurial</span> </a></td><td> 185</td></tr>
-<tr class="blankrow"><td></td></tr>
-<tr><td><a href="#DISPARUES"><span class="smcap">Disparues</span> </a></td><td> 199</td></tr>
-<tr class="blankrow"><td></td></tr>
-<tr><td><a href="#LA_VENGEANCE_DU_MASQUE"><span class="smcap">La vengeance du masque</span> </a></td><td> 211</td></tr>
-<tr class="blankrow"><td></td></tr>
-<tr><td><a href="#MADEMOISELLE_DE_NETHISY"><span class="smcap">Mademoiselle de Néthisy</span> </a></td><td> 225</td></tr>
-<tr class="blankrow"><td></td></tr>
-<tr><td><a href="#LA_VALSE_DE_GISELLE"><span class="smcap">La valse de Giselle</span> </a></td><td> 239</td></tr>
-<tr class="blankrow"><td></td></tr>
-<tr><td><a href="#LE_DERNIER_MASQUE"><span class="smcap">Le dernier masque</span> </a></td><td> 255</td></tr>
-<tr class="blankrow"><td></td></tr>
-<tr><td><b>PAR LES ROUTES</b></td></tr>
-<tr class="blankrow"><td></td></tr>
-<tr><td><a href="#FORAINS"><span class="smcap">Forains</span> </a></td><td> 267</td></tr>
-<tr class="blankrow"><td></td></tr>
-<tr><td><span class="smcap">La femme a Wilhem.</span></td></tr>
-<tr><td>&nbsp; &nbsp; &nbsp;<a href="#WILHEM_I">I. La femme à Wilhem </a></td><td>279</td></tr>
-<tr><td>&nbsp; &nbsp; &nbsp;<a href="#WILHEM_II">II. En revenant de Saint-Germain </a></td><td>292</td></tr>
-<tr class="blankrow"><td></td></tr>
-<tr><td><span class="smcap"><a href="#CONSUL">Consul</a></span> </td><td> 307</td></tr>
-</table>
-
-
-<p class="center">ÉVREUX, IMPRIMERIE DE CHARLES HÉRISSEY</p>
-
-
-
-
-
-
-
-
-<pre>
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Le crime des riches, by Jean Lorrain
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CRIME DES RICHES ***
-
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-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
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-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
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-
-Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
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-works.
-
-Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
-concept of a library of electronic works that could be freely shared
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-
-
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