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-The Project Gutenberg EBook of Histoires magiques, by Remy de Gourmont
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
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-
-Title: Histoires magiques
-
-Author: Remy de Gourmont
-
-Release Date: September 8, 2020 [EBook #63147]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRES MAGIQUES ***
-
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-
-
-Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed
-Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was
-produced from images generously made available by the
-Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
-http://gallica.bnf.fr)
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- REMY DE GOURMONT
-
- Histoires magiques
-
- DIXIÈME ÉDITION
-
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- PARIS
- MERCVRE DE FRANCE
- XXVI, RVE DE CONDÉ, XXVI
-
- MCMXXIV
-
-
-
-
-_DU MÊME AUTEUR,_
-
-_Roman, Théâtre, Poèmes._
-
-SIXTINE.
-
-LE PÈLERIN DU SILENCE. Le Fantôme. Le Château singulier. Théâtre muet.
-Le Livre des Litanies. Pages retrouvées.
-
-LES CHEVAUX DE DIOMÈDE.
-
-D'UN PAYS LOINTAIN.
-
-LE SONGE D'UNE FEMME.
-
-LILITH, _suivi de_ THÉODAT.
-
-UNE NUIT AU LUXEMBOURG.
-
-UN COEUR VIRGINAL. Couverture de G. d'Espagnat.
-
-COULEURS, _suivi de_ CHOSES ANCIENNES.
-
-HISTOIRES MAGIQUES.
-
-DIVERTISSEMENTS, _poésies complètes_, 1912.
-
-
-_Critique, Littérature._
-
-LE LATIN MYSTIQUE (Étude sur la poésie latine du moyen âge) (Crès,
-éditeur).
-
-LE LIVRE DES MASQUES (Ier et IIe), gloses et documents sur les écrivains
-d'hier et d'aujourd'hui, avec 53 portraits par F. Vallotton.
-
-LA CULTURE DES IDÉES.
-
-LE CHEMIN DE VELOURS. _Nouvelles dissociations d'idées._
-
-LE PROBLÈME DU STYLE. _Questions d'Art, de Littérature et de Grammaire._
-
-PHYSIQUE DE L'AMOUR. _Essai Sur l'instinct sexuel._
-
-ÉPILOGUES. _Réflexions sur la vie_, 1895-1898; 1899-1901 (2e série);
-1902-1904 (3e série); 1905-1912 (volume complémentaire); 4 vol.
-
-ESTHÉTIQUE DE LA LANGUE FRANÇAISE, édition revue, corrigée et augmentée.
-
-PROMENADES LITTÉRAIRES (1re, 2e, 3e, 4e et 5e séries); 5 vol.
-
-PROMENADES PHILOSOPHIQUES (1re, 2e et 3e séries); 3 vol.
-
-DIALOGUES DES AMATEURS SUR LES CHOSES DU TEMPS (_Epilogues_, 4e série,
-1905-1907).
-
-NOUVEAUX DIALOGUES DES AMATEURS SUR LES CHOSES DU TEMPS (_Epilogues_, 5e
-série, 1907-1910).
-
-DANTE, BÉATRICE ET LA POÉSIE AMOUREUSE.
-
-PENDANT L'ORAGE.
-
-LETTRES A L'AMAZONE.
-
-PENDANT LA GUERRE.
-
-LETTRE D'UN SATYRE.
-
-LETTRES À SIXTINE.
-
-PAGES CHOISIES, avec un portrait.
-
-
-
-
-IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE:
-
- Trois exemplaires sur Japon impérial
- numérotés de 1 à 3
- et dix-sept exemplaires sur hollande Van Gelder
- numérotés de 4 à 20.
-
-
-JUSTIFICATION DU TIRAGE
-
-
-Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays.
-
-
-
-
-PÉHOR
-
-
-Nerveuse et pauvre, imaginative et famélique, Douceline fut précocement
-caresseuse et embrasseuse, amusée de passer ses mains le long de la joue
-des garçonnets et dans le cou des fillettes qui se laissaient faire
-comme des chattes. Elle se mettait, à propos de rien, à baiser les mains
-tricotantes de sa mère, et quand on la reléguait en pénitence sur une
-chaise, elle jouait à faire claquer ses lèvres sur ses paumes, sur ses
-bras, sur ses genoux, qu'elle dressait nus l'un après l'autre; alors
-elle se regardait. Telle que les curieuses, elle n'avait aucune pudeur.
-Comme on la grondait en termes grossièrement ironiques, elle se prit
-d'une tendresse de contradiction pour le coin méprisé et défendu; les
-mains suivirent les yeux. Elle garda ce vice toute sa vie, ne s'en
-confessa jamais, le dissimula avec une effrayante astuce jusque parmi
-ses crises d'inconscience.
-
-Les exercices préparatoires de la première communion la passionnèrent.
-Elle quémandait des images, des sous pour en acheter, volait celles de
-ses compagnes dans leurs paroissiens. Les Saintes Vierges lui plaisaient
-peu; elle préférait les Jésus, les doux, ceux dont les joues lavées de
-rose, la barbe en flammes, les yeux bleus s'inscrivaient dans la diffuse
-lumière d'une auréole. L'un, avec une visitandine à ses pieds, lui
-montrait son coeur rutilant, et la visitandine articulait: «Mon
-bien-aimé est tout à moi et je suis toute à lui.» Sous un autre Jésus
-aux regards tendres et un peu loucheurs, on lisait: «Un de ses yeux a
-blessé mon coeur.»
-
-D'un Sacré-Coeur piqué par un poignard giclait du sang couleur d'encre
-rose, et la légende, avilissant une des plus belles métaphores de la
-théologie mystique, portait: «Qu'est-ce que le Seigneur peut donner de
-meilleur à ses enfants que ce vin qui fait germer les vierges?» Le Jésus
-d'où fusait ce jet de carmin avait une face affectueuse et
-encourageante, une robe bleue, historiée de fleurettes d'or, de
-translucides mains très fines où s'écrasaient en étoile deux petites
-groseilles: Douceline l'adora tout de suite, lui fit un voeu, écrivit au
-dos de l'image: «Je me donne au S. C. de Jésus, car il s'est donné à
-moi.»
-
-Souvent, entr'ouvrant son livre de messe, elle contemplait la face
-affectueuse et encourageante, murmurait, en la portant à sa bouche: «A
-toi! A toi!»
-
-Quant au mystère de l'Eucharistie, elle n'y comprit rien, reçut l'hostie
-sans émotion sans remords de ses confessions sacrilèges, sans tentatives
-d'amour: tout son coeur allait à la face affectueuse et encourageante.
-
-Cependant, comme succédané au catéchisme de persévérance, on lui fit
-lire «le Bouclier de Marie». Un passage où était notée la préférence de
-Jésus pour les belles âmes et son dédain des beaux visages l'intéressa.
-Elle se regarda, des heures entières, dans un miroir, se jugea jolie,
-décidément, eut du chagrin, souhaita d'enlaidir, pria avec ferveur, se
-donna la fièvre, se réveilla un matin avec des boutons plein la figure.
-Dans le délire qui suivit, elle proférait des mots d'amour. Guérie, elle
-remercia Jésus des marques blanches qui lui trouaient le front, se livra
-à de longues éjaculations, à genoux, derrière un mur, sur des pierres
-aiguës. Ses genoux saignaient: elle baisait les blessures, suçait le
-sang, se disait: «C'est le sang de Jésus, puisqu'il m'a donné son
-coeur.»
-
-Affaiblie par l'anémie de la fièvre, elle avait pendant des semaines,
-oublié son vice: les mouvements habituels se recomposèrent dans le
-sommeil. Elle se réveillait à moitié polluée, se rendormait. Un matin,
-ses doigts furent ensanglantés; elle eut peur, se leva vite, mais le
-sang était partout. Sa mère dormait. Elle arracha du paroissien où elle
-l'avait cousue, l'image vouée, sortit en chemise, tremblante, alla
-l'enterrer dans un trou profond. Pleurante, elle revint, s'évanouit.
-
-Les explications de sa mère, il fallut bien les croire. Pourtant, ce
-n'était pas naturel. Elle accusa le Jésus que, d'instinct, elle avait
-étouffé sous la glèbe, qui accueille en son silence les trépassés. Le
-Jésus du sang était mort. Elle se calma, pendant que sa mère la
-recouchait, lui donnant à lire la Vie des Saints.
-
-Douceline lut la Vie des Saints, emmagasinant des noms étranges qui lui
-revenaient aux oreilles, quand elle somnolait, tels que des sons de
-cloches: un nom entre tous, sonnait, plus bruyant que les trois cloches
-des grands dimanches, sonnait et quatrissonnait dans sa cervelle:
-_Pé-hor-Pé-hor-Pé-hor-Pé-hor_.
-
-Les démons sont des chiens obéissants. Péhor aime les filles et il se
-souvient des jours où il exaspérait le sexe de Cozbi, fille de Sur, la
-royale Madianite: il vint et il aima Douceline pour l'amour de sa
-puberté neuve et déjà souillée; il se logea dans l'auberge du vice, sûr
-d'être choyé et caressé, sûr de l'obscène baiser des mains en fièvre,
-sans craindre le glaive de Phinée, qui avait tranché d'un seul coup
-jadis les joies de Cozbi et les joies de Zambri, alors que le fils de
-Salu était entré dans la fille de Sur.
-
-La chambre au milieu de la nuit s'éclairait, et tous les objets
-semblaient auréolés, comme devenus lumineux par eux-mêmes, avec des
-propriétés d'irradiation. Alors, accalmie: et dans une ombre rousse qui
-fermait toutes les portes visuelles, il venait. Elle le sentait venir,
-et tout aussitôt des frissons commençaient à voyager le long de sa peau,
-faiblement, puis nettement localisés. Les lumières messagères entraient
-à travers l'ombre rousse, s'insinuant en toutes ses fibres, puis rien
-que de l'ombre rousse et, à l'improviste, de vifs jets de lumière douce,
-en rythme précipité; enfin, une explosion comme de feu d'artifice, un
-craquement exquis où fuselait sa cervelle, son épine, ses moelles, ses
-muqueuses, les pointes de ses seins et toutes ses chairs dépidermées;
-tous ses duvets érigés comme des herbes que rebrousse un vent rasant. Et
-après le dernier sursaut, des petits frissons intérieurs: par les
-valvules entr'ouvertes, du plaisir filtré filait dans les veines vers
-toutes les cellules et toutes les papilles. Péhor, à ce moment, sortait
-de sa cachette, se grandissait en un jeune beau mâle que Douceline, sans
-étonnement, admirait amoureuse. Elle le couchait la tête à son épaule,
-s'endormait, consciente seulement qu'elle tenait entre ses bras Péhor.
-
-Dans la journée, elle se complaisait au souvenir de ses nuits, se
-délectait à l'impudicité des phases, à l'acuité des caresses, aux
-foudroyants baisers de Péhor invisible et intangible tant que durait le
-plaisir, surgissant, tel que magiquement, après l'éclosion parfumée des
-joies. Qui, ce Péhor! Elle ne le sut jamais, insoucieuse de tout, hormis
-de jouir, très abêtie par la multiplicité des spasmes, vivant dans un
-songe charnel, et, Psyché vierge de l'homme, instauratrice de ses
-propres débauches, elle s'abandonnait à l'ange ténébreux dans l'ombre
-rousse ou dans la fulgurance des luminosités cérébrales, sans volonté
-comme sans réticences.
-
-Elle atteignait quinze ans, lorsque, dans le pâquis où elle gardait la
-vache de la famille, un colporteur abusa de son sommeil de fille
-énervée. Ne souffrant pas, amplement déflorée par Péhor dont les
-imaginations étaient audacieuses, elle laissa faire. Les grimaces de
-l'homme lui parurent ridicules, et comme il la regardait, redressé, avec
-des yeux amoureux, elle se leva, éclata de rire, s'éloigna en haussant
-les épaules.
-
-Elle fut punie de s'être laissé faire: Péhor ne revenait plus.
-
-En gardant sa vache, dans le pâquis, elle rêvait maintenant du
-colporteur, non sans honte. Après des semaines, une peur lui vint, et
-comme elle avait vu des femmes grosses mettre des cierges à la bonne
-Vierge afin d'accoucher heureusement, elle en fit piquer un très gros
-sur la herse, pour ne pas grossir.
-
-Exaucée, elle eut de la reconnaissance, s'adonna à des prières, quittait
-sa vache et le pâquis, venait égréner, à genoux sur les dalles, de longs
-chapelets devant la bienfaisante image: elle lui trouvait, comme jadis
-au Jésus, la face affectueuse et encourageante.
-
-Cependant, son vice, même sans Péhor, la rongeait. Ses joues se
-creusèrent, elle toussa, l'épine dorsale devint sensible, des
-étourdissements la prenaient, la couchaient sous les sabots de la vache,
-qui se mettait à la flairer en meuglant. Un matin, elle trembla si fort
-qu'elle ne put mettre ses bas. Recouchée, elle souffrit au ventre: les
-ovaires enflammés palpitaient sous la piqûre d'un paquet d'aiguilles.
-
-En l'ennui de ce lit désolant, des imaginations la visitèrent, d'une
-candeur inattendue, rappel de l'innocence première. Elle vit
-successivement, en de fausses extases, le Bon Dieu, tout blanc, pareil
-au Prémontré qui avait une fois prêché le carême; de petits saint Jean
-d'argent jouant sur la mousse des bosquets célestes avec des agnelets
-frisés et enrubanés, un Notre Seigneur tout en or, avec une longue barbe
-rouge, une Sainte-Vierge nuageuse et bleuâtre.
-
-Pendant les derniers jours, les consolantes apparitions l'abandonnèrent,
-comme par une négation du ciel à de plus longues complicités.
-L'hypocrisie infernale fut vaincue et la pécheresse impénitente rendue à
-celui que d'infâmes épouvantes avaient fait son maître éternel. Péhor
-revint se loger dans l'habitacle secret des impuretés consenties, et
-Douceline se sentait ravagée par des caresses douloureuses, des
-effleurements lents d'orties, des promenades vives de fourmis dans la
-turgescence presque putride de son sexe mûri jusqu'à craqueler comme une
-figue. Et elle entendait, heures d'irrémissible agonie! le rire de Péhor
-sonner en son ventre tel que le glas de la soirée du jeudi saint, qui
-semble sortir des tombes. Péhor s'adonnait au rire de la satisfaction
-démoniaque et par plaisanterie il se gonflait comme une outre au moyen
-des vents empestés qu'il laissait bruyamment sortir, tout d'un coup.
-Puis il se mettait à la baiser amoureusement, et un ironique coup de
-dent se substituait au spasme. Douceline criait, mais il lui semblait
-que Péhor criait plus fort, emplissait de stridences aiguës son abdomen
-qui tremblait sous les vibrations... Il y eut dans l'asile immonde un
-grand remue-ménage, puis ce fut vers l'épigastre une sensation terrible
-de tassement et d'étouffement: Péhor montait. En passant il enfonça ses
-griffes dans le coeur de Douceline, il déchira, en s'y accrochant, les
-trous d'éponge du poumon, puis le cou se gonfla comme un serpent qui
-revomirait sa proie engluée, et de larges bavures de sang jaillirent de
-l'ignominie d'un hoquet d'ivrogne. Elle respira, évanouie presque, les
-yeux clos, les mains ramant parmi les vagues molles du naufrage, qui
-emportait la damnée aux abîmes... Un baiser d'excrémentielle purulence
-s'appliqua sur ses lèvres exactement, et l'âme de Douceline quitta ce
-monde, bue par les entrailles du démon Péhor.
-
-
-
-
-LA ROBE BLANCHE
-
-_A Louis Denise._
-
-
-Ah! comme je regrettais le coin de wagon où, rudement bercé, je rêvais à
-des paysages plus inquiétants que les moulins muets, les clochers seuls,
-les pommiers penchés et les dolentes masures,--sous la brume nocturne,
-le sommeil exaspéré d'une nature enfin libérée du soleil et du rire, des
-sueurs et des pleurs!
-
-Témoin choisi des cérémonies prévues d'un mariage, je venais assister
-mon camarade, Albéric de Courcy. Déjà, tels amis avaient, pour de
-pareilles fêtes, requis ma complaisante indifférence: je ne me permets
-jamais de prendre une trop visible part aux joies des autres, ni à leurs
-deuils; ma tenue est la dignité affectueuse, et le sourire
-habituellement morne et assez doux de mes yeux grisaille leur fait
-pardonner les flammes qui parfois signalent la révolte d'un regard
-résigné.
-
-Nul messager: on ne m'attendait que le lendemain matin. Je fis le
-trajet, trois quarts d'heure de marche par les bois, en évitant les
-clairières et la fadeur de l'éternel clair de lune.
-
-Sans trop m'émouvoir de l'absurdité d'une survenue, la nuit, dans une
-maison endormie, j'invoquai, pour découvrir le château des Joncs, le
-souvenir d'antérieures visites: la grille n'était encore que poussée.
-
-Aucun chien ne hurla, j'avais l'air d'un habile voleur.
-
-Je franchis des gazons qui abrégeaient le cercle des grandes allées, et
-au détour d'un groupe de syringas, oh! parfum cruel! j'aperçus, dans la
-triste blancheur d'une façade morte, deux fenêtres côte à côte
-illuminées.
-
-C'était au rez-de-chaussée. Avant de frapper à la vitre, j'eus
-l'impudence de regarder:
-
-Au milieu d'un petit salon très en désordre, trois femmes considéraient
-une robe blanche jetée sur un fauteuil, une robe plus blanche que l'âme
-des saints Innocents: Rosa, la pierre ancillaire de cette maison, Mme de
-Laneuil et une jeune fille,--dont le profil me remémorait des amours
-enfantines et un temps où de rieuses gamines en robes adolescentes nous
-donnaient, à Albéric et à moi, les fleurs de leurs corsages, après les
-avoir approchées, avec la soudaine gravité d'immortelles fiancées, du
-saint-sacrement de leurs lèvres!
-
-Il y avait de cela, combien? des années, de longues années, peut-être
-dix? Ah! souvenir des jeunes concupiscences! Depuis, que de fois les
-merles avaient salué le sommeil au faîte des lourds marronniers! La mort
-de M. de Laneuil était venue clore la maison, Albéric n'en avait
-retrouvé le chemin que pour y choisir une femme, et moi, pour témoigner
-à ce choix de l'inutile approbation du monde.
-
-Edith, Elphège: il épousait Edith, l'aînée, et celle que je voyais,
-blonde et pâle, plus pâle du prochain sacrifice que la sacrifiée
-elle-même, choéphore plus troublée que la victime, assistante plus
-tremblante que l'hostie, celle que je voyais et dont le profil me
-remémorait les jeunes concupiscences des amours enfantines, c'était
-Elphège,--sans aucun doute Elphège, la pâle, la blonde Elphège...
-
-Rassuré par le fantôme de raisonnement qui tendait vers moi ses mains
-ironiques, j'acceptai joyeusement la fascination: je contemplais le
-double rayonnement d'un double cortège, aux pieds du prêtre quatre
-coussins rangés, et j'entendais les multiples anneaux d'or sonner dans
-la patène:--pourquoi tant d'anneaux d'or?
-
-C'était Elphège,--sans aucun doute Elphège, et je l'aimais d'une telle
-convoitise que je crus l'avoir aimée, heure par heure, pendant les
-années de mon exode.
-
-Aimée, oui! Et alors je la vis grandissante, le rire à mesure s'affinant
-en sourire, les yeux occupés à la divination des joies futures, et
-j'écoutai la mort brève des vaines harmonies suscitées en des soirs
-d'orage, et je perçus toutes les langueurs de celle qui attend le messie
-des aurores adamantines, et j'assistai aux innocents réveils, quand les
-merles saluent le soleil au faîte des lourds marronniers.
-
-Les cruels syringas m'enveloppaient de vertiges...
-
-Je frappai à la vitre.
-
-Les trois soeurs tressaillirent.
-
-Après de l'indécision, Rosa, sur un ordre, demanda, en écartant le léger
-rideau, en se faisant des oeillères avec les mains: «Qui est là?»
-
-L'ombre extérieure répondit par son nom: Mme de Laneuil disparut; la
-jeune fille souriait, Elphège,--sans aucun doute Elphège! J'étais le
-bienvenu, on faisait bonne mine au visiteur attardé.
-
-La porte se débarricada, j'entrai, reçu par ma vieille amie qui
-m'examinait, le flambeau levé comme une torche pour s'assurer que
-c'était bien moi, non pas un habile voleur.
-
-«Comme vous êtes pâle!»
-
-Ainsi répondit-elle à mes douteuses cordialités.
-
-Je m'excusai sur l'influence vraiment excessive qu'exerçaient en cette
-nuit spéciale les blancheurs lunaires.
-
-«Et nous, mon ami, et nous! reprit-elle, mystérieusement, en abaissant
-son flambeau. Ah! c'est un inconcevable sortilège! Figurez-vous... Tout
-le monde, notamment _lui_, s'est retiré de bonne heure, Elphège est
-souffrante, accablée par cette énigmatique inquiétude des filles dont la
-soeur se marie... Je voulais qu'il fût permis à Edith, avant de reposer
-seule pour la dernière fois, de s'envelopper, comme d'un manteau béni,
-d'une longue et virginale prière... Nous allions monter à ma chambre,
-lorsque la robe nous est revenue de Paris... la robe blanche!... Une
-retouche au corsage... Rosa avait épinglé... Rien!... Ils la renvoient
-telle... Et c'est trop large de ça!»
-
-Deux doigts.
-
-«De ça!... Nous sommes consternées!... Et voici le sortilège, nous
-discutons, nous prenons les ciseaux chacune à notre tour, et personne
-n'ose découdre,--et pourtant il le faut! J'ai peur que nous ne passions
-la nuit...»
-
-D'une voix plus blanche que la robe ensorcelée, je demandai, en me
-contraignant, avec adresse, à la plus aimable désinvolture:
-
-«Tout en frappant à la vitre, j'ai aperçu, bien involontairement, l'une
-de vos filles, et je l'avais prise pour Elphège,--sans aucun doute
-Elphège...
-
---«Elles se ressemblent tant, et il y a si longtemps! Ah! l'heureux
-jadis!... Mais, j'y songe, venez! Les hommes ont plus de sang-froid...»
-
-Elle répéta:
-
-«Venez!»
-
-Quand je pénétrai, à la suite de sa mère, dans le petit salon, Edith,
-d'un regard froid et dur, m'interrogea sévèrement, mais Mme de Laneuil,
-consciente, elle aussi, de la profanation imposée par ma présence à
-cette veillée anténuptiale, en dissipa hâtivement les ténèbres, exposa,
-avec des rires, ce qu'elle appelait _son idée_...
-
-Et moi je songeais que c'était bien Edith,--sans aucun doute Edith!
-C'était bien la pâle Edith que j'aimais, la blonde Edith, avec toute la
-violence d'une désolante insanité! Seul avec elle, j'aurais en vérité
-subi les horribles tentations du stupre, j'aurais voulu boire la rosée
-de sang répandue sur ces lèvres muettes...
-
-Mme de Laneuil exposait, avec des rires, _son idée_...
-
-Et moi, mon agitation nerveuse m'abandonnait, vaincu, à une familière
-crise de désolation consentie, lorsque je devinai qu'Edith me regardait
-encore, me regardait toujours:--sans aucun doute, Edith me regardait.
-
-Je levai vers ses yeux des yeux où, tout soudain, ainsi que dans un
-vertigineux changement de décor, j'avais, par les plus impérieuses
-flammes du désir, remplacé l'indifférence:--Elle accepta, et, après une
-infinie seconde de pénétration mutuelle, ses paupières tombèrent pour se
-relever vite et m'avouer l'unisson absolu de sa volonté...
-
-Mme de Laneuil s'adressait à moi:
-
-«Voyons, qu'en pensez-vous? un bon conseil!»
-
-Je me secouai, presque radieux des joies inattendues de cet adultère
-idéal, si bien qu'elle s'aperçut d'une transformation dans mon attitude:
-
-«Ah! le voilà réveillé! On a beau dire, un mariage, voyez-vous, ce n'est
-jamais triste!»
-
-Edith souriait tristement.
-
-«Mais, il faudrait, dis-je, avec un bon sens qui me fit honneur devant
-ces trois femmes, il faudrait que Mlle Edith voulût bien la mettre, la
-robe...
-
---«C'est vrai, il faut qu'elle la mette!»
-
-Avec mes mains pour oeillères, comme Rosa, je regardais par la
-fenêtre... La lune, maintenant, couchait au travers de la cour la
-projection écrasée de la lourde maison seigneuriale... Une autre vision
-m'ôta l'usage de mes prunelles: Je suivais, guidé par les froissis de
-l'étoffe, le bruit des boutons et des agrafes, toutes les phases de la
-métamorphose qui s'oeuvrait derrière moi, et, comme j'entendais, je
-voyais,--par une instantanée transposition des sons en images,--je
-voyais la gorge ingénue de mon Amour, et une rapide main ramenant
-l'épaulette glissée, et le mouvement des bras libérait des effluves
-aussi violents et plus cruels que l'odeur des syringas, et sous la
-pointe du corset, comme ils fleurissaient larges et amers les cruels
-syringas!... La robe blanche, telle qu'une avalanche, s'abattit sur mon
-rêve...
-
-Edith souriait tristement.
-
-Ce furent des conciliabules de couturières.
-
-Je donnai mon avis, qu'on accepta. Rosa se mit à découdre, à fin de
-quelques remplis à résorber, et je voyais, dans son regard respectueux,
-de l'estime.
-
-Avant de sortir, précédé de Mme Laneuil, qui me conduisait à ma chambre,
-je saluai la jeune fille avec cette discrétion qu'impose l'accord tacite
-de deux âmes compromises dans le même secret. Ses jeux suivaient les
-miens, ses clairs yeux bleus à la transparence attendrie...
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-Depuis longtemps les merles avaient salué le soleil au faîte des lourds
-marronniers: Albéric entra chez moi. Les lendemains! Quelques doutes le
-tourmentaient: il me les confessa avec la naïveté de ces êtres inquiets
-et bons qui croient trouver en autrui une sympathie. Je le laissai dire,
-cela me reposait, car, ainsi que l'enseigne la morale des Proverbes, il
-faut, en état de déréliction, regarder autour de soi: d'autres douleurs
-s'exhalent, et cela console.
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-Ah! je pense au saint-sacrement de ses lèvres!
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-L'Apparition: un murmure l'annonça. Edith fit son entrée dans le grand
-salon morne, sous les regards indulgents des ancêtres. Les yeux
-n'avaient pas pleuré, mais n'avaient pas dormi: une ombre se creusait
-autour de leurs pâles saphyrs.
-
-Le corsage dont j'avais corrigé l'esthétique cuirassait étroitement la
-Vierge sous le grand voile blanc.
-
-S'écartant du choeur, elle se dirigea, lente et suivie de tous les
-regards, vers son grand-père, vieillard presque douloureusement ému qui
-s'appuyait à la cheminée,--et, en passant près de moi, sans à peine
-remuer les lèvres, la bouche entr'ouverte comme un soupir, les yeux
-baissés sur l'effondrement de nos espoirs d'une heure, elle me fit
-entendre ces seuls mots:
-
-«Il est trop tard!»
-
-Moi aussi, je baissai les yeux, dévorant en mon âme la joie maudite des
-occultes compromissions.
-
-Elle offrit sa grâce au baiser du vieillard, et, les deux mains sur ses
-épaules, elle lui souriait.
-
-Edith souriait tristement.
-
-Le consentement de toute la race tomba, comme une bénédiction, sur le
-front de la fiancée.
-
-J'étais près d'eux: le grand voile flottait autour de ma tête, car le
-vent d'une fenêtre ouverte l'avait gonflé, et il me sembla qu'un souffle
-de passion nous envolait, Edith et moi, la pâle, la blonde Edith et moi,
-vers le paradis des amants parjures.
-
-Revenue aux côtés de sa mère, elle fixa un instant sur moi ses yeux
-assombris, puis, brusquement, sous le tulle déroulé, se déroba toute,--à
-jamais!
-
-L'ironie des cruels syringas entra par la fenêtre ouverte.
-
-Elle fut mariée.
-
-Pendant la cérémonie, il me plut de répondre tout bas: oui! à
-l'interrogatoire du prêtre, et je courbai la tête quand les mains
-sacerdotales s'étendirent pour ratifier, au nom du Très-Haut, le serment
-sacré des deux époux.
-
-Alors, me remémorant de vieilles études théologiques, je songeai qu'en
-tout sacrement il y a la matière et la forme, l'essence et le mode
-imposé par les rites pour en dispenser aux fidèles les bienfaits
-mystiques: et dans le mariage, la forme, ce n'est pas la bénédiction de
-l'officiant, ce n'est pas la messe, c'est le consentement mutuel,--et
-cela seul.
-
-«Va, femme d'un autre, bien que le monde doive me refuser les joies,
-après tout bien dérisoires, de la possession, de ce qu'il appelle la
-possession,--en vérité, tu m'appartiens. Notre Dieu connaît notre
-mutuelle volonté, et cela suffit--cela seul.»
-
-Et je me réjouissais amèrement, car le prêtre disait: «Qu'elle soit
-uniquement attachée à son mari et qu'elle ne souille d'aucun commerce
-illégitime le lit nuptial...»
-
-Je partis, tel qu'un voleur.
-
-Les merles ne chantaient pas encore au faîte des lourds marronniers et
-les cruels syringas dormaient enfin,--fanés, aussi fanés que les
-souvenirs des jeunes concupiscences...
-
-
-
-
-LE SECRET DE DON JUAN
-
- ... Et simulacra modis pallentia miris.
-
- (_Georg._, I, 477.)
-
-
-I
-
-D'âme nulle et de chair avide, Don Juan, dès l'adolescence, se prépara à
-l'accomplissement de sa vocation et de son rôle légendaire. La
-prescience des habiles lui révéla ce qu'il devait être, et il entra dans
-la carrière armé et orné de cette devise:
-
-«_Pour plaire, il faut prendre ce qui plaît à celles qui plaisent._»
-
-A une défaillante blonde, il prit le geste de comprimer d'une main
-adroite le douloureux battement d'un coeur absent;
-
-A une autre, il prit un ironique clignement des paupières qui donnait
-l'illusion de l'impertinence et qui n'était que la souffrance d'un oeil
-faible devant la lumière;
-
-A une autre, il prit le geste du petit doigt levé et regardé avec soin
-comme une trouvaille rare;
-
-A une autre, il prit le joli frappement d'un pied subtilement impatient;
-
-A une autre, languide et pure, il prit le sourire où, comme dans un
-miroir magique, on voit, avant, les contentements d'après le jeu, et
-après le jeu, la réviviscence des joies du désir;
-
-A une autre, non moins pure, mais vive et sans langueurs, toujours
-agitée de mouvements pareils à ceux d'une chatte aux heures d'orage, il
-prit encore un sourire, le sourire où il y a des baisers si puissants
-qu'ils déconcertent le coeur des vierges;
-
-A une autre, il prit le soupir, le long soupir brisé qui est le timide
-frère du sanglot, le soupir impressionnant et qui annonce la tempête
-comme un vol précipité d'oiseau;
-
-A une autre, il prit la lente et inquiétante démarche de celles qui sont
-aimées de trop d'amour;
-
-A une autre, il prit l'amoureuse façon de dire à mi voix des riens et de
-susurrer: «Il pleut», comme s'il pleuvait des anges.
-
-Il prit des regards, tous les regards, les doux, les impérieux, les
-dociles, les étonnés, les compatissants, les envieux, les fins, les
-fiers, les dévorants, les foudroyants et beaucoup d'autres, parmi
-lesquels le chapelet, compté grain à grain, des regards fascinateurs.
-Mais le plus beau regard que prit Don Juan, rubis entre les coraux,
-saphir entre les turquoises, ce fut le regard de bête traquée que lui
-légua, mourante d'amour et de désespoir, une fille qu'il avait violée.
-Ce regard était si touchant que nul n'y résistait, pas même la plus
-farouche, et que les voeux éternels fondaient à sa lueur comme un péché
-sous un rayon de grâce.
-
-
-II
-
-Don Juan fit encore une plus admirable conquête, celle d'une âme,--une
-âme ingénue et fière, tendre et hautaine, d'une séductrice douceur et
-d'une séductrice violence, et une âme qui ne se connaissait pas, une âme
-pleine d'instinctifs désirs, une âme délicieusement naïve.
-
-Il s'était approché, paré de toutes ses séductions, le geste douloureux
-atténué par un peu d'ironie dans l'oeil et un peu de joie sur les
-lèvres; sa démarche lente de créature trop aimée se corrigeait par un
-fier redressement de tête, et le premier long soupir brisé qui sortit de
-sa poitrine fut accompagné d'un frappement de pied subtilement
-impatient,--comme pour dire: «Vous m'avez blessé le coeur; je ne puis
-m'empêcher de vous aimer, mais j'en éprouve de la colère.» Ensuite, il
-fit le regard de la bête traquée; ensuite, il joua à regarder son petit
-doigt.
-
-Après quelque silence, il susurra amoureusement: «Il fait beau, ce
-soir»,--et tout de suite la jeune femme répondit: «C'est mon âme que
-vous me demandez, Don Juan! Eh bien! prenez-la, je vous la donne.»
-
-Don Juan accepta l'âme délicieusement naïve et si féminine que la
-soudaine amoureuse lui offrait avec sa peau, ses cheveux, ses dents,
-toutes ses beautés et le parfum de tous ses arcanes,--et, ayant joui de
-la soudaine amoureuse, il s'éloigna.
-
-De l'âme, il se fit un candide et invincible manteau où il se drapait,
-ainsi qu'en des plis de velours blanc,--et, orné d'une telle âme, plus
-triomphant qu'un tueur de Mores, plus adoré qu'un pèlerin de
-Saint-Jacques ou qu'un revenant de Palestine, il poussa ses conquêtes
-jusqu'au nombre de mille et trois.
-
-Toutes! toutes celles qui peuvent donner un plaisir nouveau, une nuance
-nouvelle de joie, toutes se laissaient prendre par celui qui avait pris
-à leurs soeurs tout ce qui plaît. Elles venaient au-devant de lui, et,
-lui baisant les mains, faisaient leur soumission, amoureuse peuplade
-vaincue déjà par l'approche du vainqueur.
-
-Bientôt, elles se battirent à qui serait la première soumise et la plus
-soumise, et, ivres d'esclavage, elles mouraient d'amour avant d'avoir
-aimé.
-
-Par les villes et dans les châteaux, et jusque parmi les bergères, on
-n'entendait plus que ce cri des énamourées: «O ma chère! ô ma chair! Il
-est irrésistible!»
-
-
-III
-
-Cependant, Don Juan se fanait. La sève épanouie en luxuriantes forces
-retomba en pluie de feuilles sèches et, toujours aussi grand, l'arbre
-n'était plus qu'une ombre.
-
-Des tardives fleurs, Don Juan donna le dernier grain de pollen; tant
-qu'il eut dans le sang une goutte de semence, il aima,--puis, ne pouvant
-plus aimer, il se coucha et attendit celle qui devait venir, la seule
-qu'il n'eût pas encore captée.
-
-Et quand elle arriva, Don Juan, pour la capter, lui offrit tout ce qui
-plaît, tout ce qu'il avait pris à celles qui plaisent.
-
---Je te donne la séduction, dit Don Juan, à toi, la laide, mes gestes,
-mes regards, mes sourires, mes voix diverses, tout et même mon manteau,
-qui est une âme: prends et va-t'en! Je veux revivre ma vie par le
-souvenir, car je sais maintenant que la véritable vie, c'est le
-souvenir.
-
---Revis ta vie, dit la Mort. Je reviendrai.
-
-La Mort disparut et les Simulacres se levèrent du milieu de l'ombre.
-
-C'étaient de jeunes et belles femmes toutes nues et toutes muettes,
-inquiètes comme des êtres à qui il manque quelque chose. Elles se
-tenaient en spirale autour de Don Juan, et pendant que la première lui
-mettait la main sur la poitrine, la dernière était si loin dans les
-espaces qu'elle se confondait avec les étoiles.
-
-Celle qui lui mettait la main sur la poitrine lui arracha le geste de
-comprimer l'émotion d'un coeur absent;
-
-Une autre lui reprit l'ironique cillement de ses blanches paupières;
-
-Une autre lui reprit la grâce de contempler l'ongle de son petit doigt;
-
-Une autre lui reprit l'impatience de ses pieds;
-
-Une autre lui reprit le complexe sourire qui donne la satisfaction avant
-et le désir après;
-
-Une autre lui reprit le sourire où, comme dans une alcôve, s'étendent
-des pâmoisons;
-
-Une autre lui reprit son soupir d'oiseau peureux;
-
-Et il fut encore dépouillé de sa lente démarche d'être qu'on aime trop;
-et de sa façon amoureuse de dire: «Il pleut», comme s'il pleuvait des
-anges; et du chapelet, compté grain à grain, de ses regards: les
-impérieux comme les étonnés, les dociles et les fascinateurs lui furent
-repris;--et la douce violée vint à son tour lui reprendre son regard de
-bête traquée par l'amour et par le désespoir.
-
-Une autre, enfin, lui reprit son âme, l'âme délicieusement naïve dont il
-s'était fait un manteau de velours blanc,--et il ne resta de Don Juan
-qu'un fantôme inane, qu'un riche sans argent, qu'un voleur sans bras,
-une morne larve humaine réduite à la vérité, disant son secret!
-
-
-
-
-LES FUGITIVES
-
- Laisse la rue à ceux que leur âme importune.
-
- ALBERT SAMAIN.
-
-
-«Et pourquoi une, se disait-il, quand il y a les autres? Quel
-commandement primitif me destina celle-ci, au lieu de celle-là? Je ne
-serai pas l'esclave d'une chair unique; je veux que mon désir divague,
-je veux le lâcher vers les inconnues par des routes inconnues...»
-
-Son imagination malade souffrait très réellement de la multiplicité des
-femmes et parfois une fièvre d'érotisme cérébral le surexcitait à crier,
-tout à fait hors de propos: «Il y en a trop! Il y en a trop!»
-
-Il aurait voulu résumer sur des lèvres élues toute l'essence du Féminin
-et la boire d'un baiser,--et l'accomplissement de son désir néronien eût
-tué le Désir aussi sûrement qu'on tue les roses en coupant le rosier et
-qu'on tue les sourires en tranchant la tête.
-
-Aspirer d'une seule prise d'haleine le dernier souffle de l'Amour, le
-dernier parfum de la Vie et toute sa fécondité, maîtriser la dernière
-volonté de l'âme et sa dernière volupté!
-
-Ces crises de déraison le prostraient; puis il riait de sa fantaisie
-pour ne pas avoir peur de sa folie: le dévergondage s'apaisait alors en
-d'innocents rêves; il jugeait son amie décidément adorable, la seule,
-celle qui vaut toutes les autres, et il la louait de confirmer si
-absolument, par un sourire indécis, le néant mystérieux et délicieux de
-ses paroles:
-
-«Ta magnifique inintelligence, lui disait-il, te rapproche de l'Infini;
-tu fraternises avec l'Absolu, et le rien qui se meurt dans tes yeux,
-pareil à la lumière d'une étoile abolie, me prouve qu'on peut à la fois
-être et ne pas être...
-
- Et le Néant m'a fait une âme comme lui.
-
-«... Mais comprends ce que cela signifie: qu'en n'étant rien, tu es
-tout,--et toutes.»
-
-Volontiers, la pauvre amie l'eût jeté à la porte, mais elle le
-craignait, et il profitait de sa peur pour lui égrener le chapelet des
-fugitives.
-
-C'était la forme seconde de sa folie.
-
-Il disait:
-
-«Ah! toutes celles qui sont en toi, je vais te les réciter. Je les ai
-vues, je les ai prises, je les ai mises en toi: ce sont les femmes de la
-rue, les femmes qui passent, les inconnues qui s'en vont, on ne sait où
-elles vont, qui s'en vont par des chemins inconnus. Elles sont en toi,
-mais tu n'en sais rien, et moi, le sais-je--puisque si je te touche
-elles se libèrent de toi et s'en retournent vers leurs mystères. Celles
-qui sont en toi vraiment n'y sont pas: c'est rêver qu'on rêve--et je
-n'ai dit cela, ma chère, que par politesse, pour soustraire tout
-prétexte à ta légitime jalousie.
-
-«Franchement, tu es trop minuscule pour contenir tant de rêves et tant
-de désirs. Celles que j'aime sont innombrables; je vais te les réciter:
-
-«Une avait la démarche sûre et nerveuse d'une chasseresse, et quelles
-jambes fines et droites! Et juste ce qu'il faut de chair pour l'harmonie
-de la forme, la souplesse d'une branche de frêne. Quand elle défaille,
-les jours d'amour, au pied des vieux chênes consolateurs, dans les
-lointaines forêts dont le soleil a peur, je ne suis pas là, je ne serai
-jamais là... Ah! je meurs de désir!
-
-«Une autre avait de si jolis cheveux couleur d'aurore et son ventre (je
-le veux) était aussi blanc qu'un tapis d'asphodèles... Celle-là non
-plus, jamais!
-
-«Des yeux verts, oui, celle que je vois maintenant a des yeux verts, des
-yeux de succube, des yeux de fantôme, des yeux de nuit d'orage... Et je
-ne les verrai jamais s'ouvrir et fulminer dans l'ombre!
-
-«Les autres?... Il y en a trop! il y en a trop! Les emmitouflées de
-l'hiver qui ressemblent, avec leurs fourrures, à de soyeuses chèvres de
-Mingrélie, ces inquiétantes bêtes qui fascinent les hommes!... Les
-presque dévêtues de l'été! une agrafe, un bouton,--et la chair tiède
-palpite, odorante!... Il y en a trop! il y en a trop!... Oh! ce féminin
-obscur qui passe et qui s'en va, et qu'on ne touchera jamais,--et qui
-s'évanouirait, si on le touchait; car son charme est d'être inconnu et
-intouchable,--et si on les tenait dans ses bras, celles-là, on ne les
-aimerait plus, on penserait aux autres, encore aux autres, aux
-fugitives, toujours, toujours aux autres!»
-
-Pendant que l'amie pleurait, triste et fâchée, il continuait:
-
-«Et quand mon rêve se réaliserait, et quand je les aurais eues toutes et
-même les autres, ou bien si j'avais bu sur les lèvres de l'Unique tout
-le féminin, tout l'amour et toute la vie,--il resterait encore les
-Impérissables. Il resterait Hélène, il resterait Salomé, il resterait
-Madeleine, il resterait Ophélie--et toutes celles que les poètes ont
-faites éternelles!»
-
-Alors l'amie pleurante et fâchée riait à son tour,--et l'amant de
-l'infini, le fastueux buveur d'âmes, pacifiait ses délires grandioses,
-écroulé sur la chair compatissante d'une toute petite femme sans beauté.
-
-
-
-
-LES YEUX D'EAU
-
-
-En ramant, j'arrivai où je n'allais pas.
-
-J'allais vers la maison qui m'attendait et vers une créature dont le
-coeur battait déjà au lointain bruit, dont le désir me voyait, cygne au
-cou tendu parmi les joncs fleuris,--mais je fus infidèle.
-
-Des yeux m'arrêtèrent, des yeux comme je n'en avais jamais vu,
-mi-glauques et mi-violets, aigues-marines fondues en de pâles
-améthystes, des yeux froids et tentateurs, des yeux où que d'âmes
-avaient dû se noyer en croyant tomber dans le ciel!
-
-Des yeux et rien de plus, car le palais éclairé par ces torches
-fallacieuses n'était qu'un beau jadis, une élégante ruine. J'y vis
-encore ce que la grêle a respecté d'un champ de lin, un peuplier avant
-la dernière tourmente, un svelte bateau dégréé et échoué là.
-
-Une tonnelle et un banc, passager repos pour le rameur matinal:
-j'accostai et on m'accueillit doucement, comme un hôte, non pas comme
-une aubaine. Aussitôt que parut la femme aux yeux d'eau, je fus dominé
-par le secret que ne disaient pas les prunelles froides et je
-m'installai, bornant mon voyage à cet inattendu, oublieux de l'autre, de
-celle qui ne verrait pas venir la réalité du cygne.
-
-Un charme m'abstrayait de toute antérieure volonté, charme si
-enchaînant, de si hautaine et de si spéciale magie que je ne me
-souvenais même plus d'être parti pour un autre but, et je concluais ma
-promenade sous cette vigne de banlieue, devant du vin rose, très
-loyalement.
-
-Des yeux d'eau, cependant, et rien de plus: un visage maigre, fané,
-troué; un corps encore souple, mais d'osier desséché. Seules à me
-captiver, de nobles mains, longues et légères, avec des ongles de cire,
-
- ... Ces mains pâles
- Qui font souvent le bien et peuvent tout le mal,
-
-mains expertes aux caresses et aux crimes!
-
-Mais les mains, en cette femme, n'étaient que la conséquence des
-yeux,--car il y a une nécessaire harmonie entre l'organe qui touche
-immédiatement et l'organe qui touche à distance,--et les yeux dévoraient
-toute mon attention, tels que des sphynx affamés et jaloux.
-
-En somme, quoi? Un peu plus qu'une servante d'auberge ou un peu moins?
-La tenancière d'une guinguette à tonnelle, une femme aimable et
-discrète,--et ces yeux savaient sans doute se fermer à propos, ces yeux
-d'eau froide et profonds et aussi froids, sous leurs glauques reflets,
-que le fleuve Calycadnus, tombeau de Frédéric Barbe-rousse!
-
-Quand elle m'eut servi, voyant qu'elle se croisait les bras, oisive et
-ennuyée, je la priai:
-
---Asseyez-vous donc plus près et regardez-moi bien, que je voie vos
-yeux. Elle s'approcha, mais répondit:
-
---Mes yeux? Ils font peur!
-
---Peut-être,--et pourtant on les aime. Qu'on a dû les aimer et qu'on
-doit les aimer encore!
-
---Ils font peur et ils ont toujours fait peur, mes yeux d'eau. C'est de
-l'eau, deux gouttes d'eau qu'on dirait prises dans la rivière, n'est-ce
-pas? Ma mère avait les mêmes yeux d'eau, et quand elle mourut, dès que
-le coeur cessa de battre, ses yeux se fondirent comme deux morceaux de
-glace, et lui coulèrent le long des joues. J'ai vu ça, j'étais toute
-petite et j'y pense tous les jours, tous les matins, quand je me coiffe.
-Mes yeux s'en iront comme ceux de ma mère, et parfois j'ai peur qu'ils
-ne s'en aillent, moi vivante, et ne s'en retournent à la rivière couler
-sous les joncs et sur les pierres. Je n'ai jamais pleuré. S'ils
-pleuraient, ils s'en iraient, mes pauvres yeux. Pleurer, j'en eus envie,
-une fois; il y a si longtemps! Une seule fois, mais depuis je me suis
-durci le coeur à tel point que rien ne peut plus l'émouvoir,--car je
-tiens à mes yeux. C'est mon épouvantail, c'est mon arme contre le désir
-des hommes. Toute laide et vieille que je suis, je leur plairais encore,
-pour un quart d'heure quand ils sont ivres et qu'ils ont vu mes mains.
-Souvent je viens au moment des querelles et, baissant les yeux, je
-prends doucement la main qui se lève. On m'obéit, on garde mes doigts,
-on les baise, on cherche à me fouetter le sang par une grossièreté
-passionnée,--mais, redressant la tête, je fixe le mâle de mes yeux
-froids, de mes yeux d'eau, et il lâche ma main. Je le regarde jusqu'à ce
-que son désir glacé lui glace le coeur. Vous, quand je vous ai vu
-entrer, j'ai senti que vous étiez d'une race fraternelle et je vous ai
-épargné.
-
---Non, dis-je, vous ne m'avez pas épargné. J'ai eu peur aussi, mais une
-peur singulière, puisque, tout en tremblant devant vos yeux, je les
-aime.
-
-Elle répondit violemment:
-
---Ce n'est pas vrai. Personne n'a jamais aimé mes yeux et moi, j'ai été
-honnie à cause de mes yeux, fuie du seul être pour lequel j'aurais
-pleuré s'il m'avait dit un mot d'amour. Vous aimez mes yeux, vous?
-Menteur! Regardez-les donc bien et noyez votre amour dans la profondeur
-de ces deux fontaines de haine.
-
---Mon amour surnage, répondis-je. Et c'est vous qui mentez. Je ne suis
-pas le premier qui ait été fasciné par ces yeux d'eau mi-glauques et
-mi-violets, ces yeux où (je vous dis ma première impression) que d'âmes
-ont dû tomber, croyant tomber dans le ciel!
-
---Non, non! cria-t-elle, en pâlissant de colère, tout le monde sait que
-mes yeux sont le chemin de l'Enfer! Et puis, tombés dans le ciel? Les
-hommes sont-ils des anges, pour tomber dans le ciel? Vous êtes fou, mon
-ami.
-
---Et vous?
-
---Moi aussi, Monsieur, je suis folle. Et, pirouettant soudain, elle
-disparut.
-
-Cet étrange entretien me laissait, en effet, dans un état d'esprit
-voisin du déséquilibre. Ma main trembla quand je voulus remplir mon
-verre et je ne pus, qu'en m'y reprenant à deux fois, porter mon verre à
-mes lèvres. Quelle singulière femme et dans quelle condition sociale
-contradictoire à son intelligence et à son langage!
-
-Le cabaretier survenu me disait familièrement.
-
---Elle ne vous a pas trop ennuyé? Dommage, hein! qu'elle soit folle? Une
-noyée qu'on a sauvée là, il y a des années. Personne ne l'a réclamée,
-elle avait de l'argent sur elle, elle est restée. On n'a jamais su. Pas
-méchante, si ce n'est en paroles; elle nous est utile et nous l'aimons.
-Nous avons fini par nous habituer à ses yeux et à ses histoires. Comme
-elle parle bien, hein? Mais ce qu'elle dit, elle a dû prendre ça dans
-des livres, autrefois, car c'est au-dessus de son état. Tout de même,
-c'est peut-être une dame. On ne sait rien.
-
-
-
-
-LE SUAIRE
-
-_A Alfred Valette._
-
-
-La mer montait, royale et dominatrice; les mouettes jouaient sur la
-fragilité des vagues.
-
-Longer la ligne de boue vomie par les flots lourds, lentement marcher,
-humer la salure émanée des varechs, guetter si quelque épave n'allait
-point surgir, atome rapporté par le flux d'entre les illusions couchées
-au fond des abîmes...
-
-(En intermède, Aubert rêvait à une indulgente et douce main, à des yeux
-contemplatifs de lui.)
-
-... Et parmi les lointains embrunis, voici le sexe à la porte d'argent,
-les seins en pomme d'orange des décevantes sirènes: leurs cheveux sont
-pareils aux flexueux fucus qui pendent aux roches comme des
-chevelures,--comme de vraies chevelures; leurs dents ont la dureté
-blanche des coquilles nacrées et leurs yeux le bleu vif des mouvantes
-anémones...
-
-«Ah! que vos cheveux humides circonviennent mes genoux, que la nacre de
-vos dents morde à même mon ventre, que le bleu froid de vos yeux
-d'anémone transfixe mon coeur!...»
-
-(En intermède, Aubert rêvait à une indulgente et douce main, à des yeux
-contemplatifs de lui.)
-
-Au milieu des varechs noirs, l'inattendue blancheur d'un manteau gisait.
-
-Tombé de quelles épaules?
-
-Des cheveux blonds s'exaltaient dans la luminosité des vagues.
-
-Les mouettes ne jouaient plus, la mer respirait en silence; les sables,
-au loin déserts, perpétuaient vers l'horizon leurs tièdes solitudes.
-
- * * * * *
-
-Dormir, presque dormir à l'ombre claire des dunes: une robe claquait au
-vent; des grains de sable volaient, sonnaient sur la soie tendue d'une
-ombrelle.
-
- * * * * *
-
---«Il est joli, joli, n'est-ce pas? disait-elle. Et doux, tout en duvet
-de cygne voyageur, si doux, si doux!...»
-
-Elle parlait avec un perceptible accent, d'une voix glauque, la main
-appuyée sur l'étroite épaule d'un petit homme dont la maigre blancheur
-kaoline avait l'ingénuité sinistre d'une tête de porcelaine.
-
---«N'est-ce pas, Ted?
-
---«Oh! oui, soeur Sarah»;--et l'articulation de Ted décelait un Anglais.
-
-Anglaise tout entière, Sarah, d'âme et de sang, d'âme apparue sous la
-brume soyeuse de ses yeux pâles,--de sang par l'immatérielle
-transparence de la peau,--et de cheveux: ses cheveux blonds souriaient
-enflammés dans les plis du manteau blanc.
-
-Une Illusion se dressa debout d'entre ses soeurs endormies.
-
---«Pourquoi j'ai fermé les yeux? Mais, je craignais plus une déception,
-répondait Aubert, que je ne souhaitais une aventure...»
-
-Sarah fut étonnée d'une si grave candeur. On ne l'avait pas sans doute
-habituée à cette pure franchise des âmes simples. Etonnée, presque
-divinement: d'invisibles rets s'abattirent sur ses reins, maniés par
-l'oiseleur éternel. Elle eut soudain, au fond de ses yeux d'anémone et
-sous l'orgueil de son front blanc et dans la froideur de son sein
-calme,--soudain l'envie d'être baisée par ces lèvres: oh! oui, oh!
-oui.--Et elle rougit.
-
-Sa robe claquait au vent.
-
---«Je crois, reprit-elle orgueilleusement, que je ne suis pas une
-déception,--et je ne suis pas une aventure.
-
---«Vos yeux sont pleins de délicieux maléfices.
-
---«Mes yeux? Ah! ne les regardez pas! Ils sont tristes comme la
-lointaine île du Nord où je suis née. Ils m'en rappellent le ciel, la
-terre,--et la mer! Ils sont tristes, avec peut-être quelques reflets de
-lune, avec peut-être un rayon perdu de soleil pâle... Et mon âme est
-telle, sans doute, elle est la soeur de mes yeux, la soeur de cette
-nature obscure et dure: un désert y épand des sables... J'ai peur
-d'avoir une âme obscure et dure. J'ai peur que, sous l'ombre hyaline qui
-les voile, il n'y ait rien,--rien dans mes yeux, rien dans mon âme!...»
-
-L'illusion vacillait comme une flamme au souffle du sommeil.
-
---«Vous le savez, et si vous ne le savez pas, qui vous le dira ce qu'il
-y a derrière le voile? O Aventure!--O, malgré vous, Aventure!--qui vous
-le dira!... Je ne suis qu'un voyageur matinal qui se mire, en passant,
-dans les eaux violettes du golfe encore endormi. Le train m'emporte et
-me voilà dans une plaine toute bleue, et me voilà sous une futaie triste
-de sa verdure blême. Si c'est moi qui reste et si c'est vous qui
-marchez, qu'importe, puisque l'un de nous certainement s'éloigne de
-l'autre, d'un pas, à chacune des secondes que marquent les diastoles de
-nos coeurs. Déjà peut-être, vous songez aux rencontres futures, vous
-vous demandez quels seront vos lendemains et les jours qui suivront vos
-lendemains. Une longue perspective de joies (les plus voisines sont
-encore indécises) s'en va devant vos regards jeunes: je suis la minute
-présente, et le présent n'existe pas pour une âme inquiète. Telle est la
-vôtre, et, si vous aviez pénétré davantage en moi, vos paupières se
-seraient closes sur la vision fastidieuse déjà... J'ai donné à votre
-actuel ennui le plaisir de la surprise, vous m'en saurez gré, peut-être,
-jusqu'à l'heure des prochaines distractions...»
-
-L'illusion retomba, vaincue par le sommeil.
-
-La robe de Sarah claquait au vent, pendant qu'elle répliqua:
-
---«Non, non, je ne m'ennuie pas: j'ai un but précis, c'est de vivre,--et
-pour ce que vous appelez les rencontres futures, les amours, n'est-ce
-pas? les joies complémentaires... mais je m'y plongerai, comme en cette
-mer, quand il me plaira... Il est choisi, celui qui doit, parmi les
-écueils, nager côte à côte avec moi: il n'attend que l'heure de ma
-volonté,--et je ne suis pas une Aventure...»
-
-Elle regardait Aubert qui, très simplement, répondit:
-
---«Adieu donc, puisqu'il est trop tard, puisque l'Illusion a refermé les
-yeux parmi ses soeurs endormies.
-
---«A demain», dit Sarah.
-
-Elle siffla. Ted obéit.
-
---«Regardez-le ramasser ses coquillages. Il s'amuse si naïvement: c'est
-un passionné. Pauvre Ted! Pauvre savant! Pauvre poète! Pauvre belle âme!
-Il est tout cela, Ted, et il n'est rien...»
-
-Avec une grande pitié, elle considérait l'homoncule en porcelaine dont
-les cheveux jaunes pendaient, comme d'un vase de Chine un bouquet de
-ravenelles flétries.
-
-Les sables, au loin déserts, perpétuaient à l'horizon leurs tièdes
-solitudes.
-
- * * * * *
-
-La volonté de Sarah, impérieusement insinuée, s'accomplissait, et les
-mouettes jouaient, lumineuses, sur la fragilité des vagues.
-
- * * * * *
-
-La robe de Sarah claquait au vent.
-
-Un blanc papillon des sables vint se poser sur sa main: elle le prit par
-les ailes et lentement le déchira en deux. Aubert la fixait avec
-horreur. Elle, le meurtre accompli, secoua ses cheveux enflammés, dans
-une joie tranquille, puis, comme exécutant un rite, ouvrit les bras vers
-une adoration imaginaire et, gracieusement, avec une idéale tendresse,
-les ramena, souriante, sur sa poitrine.
-
-Alors, mue par une incroyable hardiesse, en une stupéfiante sécurité,
-elle dit, tremblante de colère attendrie:
-
---«Pourquoi ne m'aimes-tu pas?»
-
-Aubert tremblait, aussi, mais tel que sous la domination d'un animal
-fascinateur. Ce frêle serpent aux yeux d'anémone l'attirait sûrement
-dans l'orbe de ses replis: d'insensibles mouvements l'avaient rapproché
-de Sarah, au point qu'il sentait la caresse de ses cheveux traîtres et
-la tiédeur des souffles évaporés de son corsage... Leurs bouches se
-joignirent: Sarah mordait,--car elle était de ces femmes qui ne sentent
-la chair que sous la dent,--la nacre de ses dents mordait...
-
-Et parmi les prochains désirs, voici le sexe à la porte d'or...
-
-Maîtresse d'elle-même, Sarah se roidit comme un rêve, illusoire et
-hautaine:
-
---«Aubert, je me donne à toi, et n'oublie pas que tu m'appartiens. Je
-pars, c'est fini pour cette année. Je pars, mais écoute-moi, je
-reviendrai.»
-
-Les sables, au loin déserts, perpétuaient leurs tièdes solitudes.
-
- * * * * *
-
-Dormir, presque dormir à l'ombre claire des dunes: nulle robe ne
-claquait au vent. Au milieu des varechs noirs, un rêve gisait, un rêve
-blanc comme la mort d'une mouette.
-
- * * * * *
-
-Les mouettes jouent et ne jouent plus. Les paquebots voltent, les fumées
-virevoltent, les briques tremblotent. Les ponts se dressent comme des
-potences: les mouettes jouent et ne jouent plus, les mouettes
-mélancoliques du Zuiderzée.
-
-Là-bas, dans les sables déserts, nulle robe ne claque au vent.
-
-Les cygnons prennent d'assaut la galère, leur mère. Les pignons
-tremblotent, les feuilles virevoltent autour des capes mortes. Les
-cygnes s'en vont, lents comme des galères assoupies, les cygnes
-mélancoliques de Bruges.
-
-Là-bas, vers les horizons, vastes, nulle robe ne claque au vent.
-
-Les pierrots gringottent dans les arbres tout nus. Sous le ciel en
-révolte, les pierres tremblotent, les fanaux virevoltent, plus hésitants
-que des coeurs dans la brume de l'oubli, les fanaux des bateaux
-mélancoliques,--sur la Seine.
-
-Oh! les froides solitudes de là-bas, où nulle robe ne claque au vent!
-
- * * * * *
-
-Dormir, presque dormir à l'ombre claire des dunes.
-
-Au milieu des varechs noirs, un rêve jouait, un rêve blanc comme le
-réveil d'une mouette,--mais nulle robe ne claquait au vent.
-
- * * * * *
-
-Ted s'amusait déjà aux galets et aux coquillages,--les cheveux blonds de
-Sarah souriaient enflammés dans les plis du manteau blanc.
-
---«Tu vois, j'ai tenu parole. Et toi aussi, tu es fidèle.
-
---«Oui, répondit Aubert, mais que s'est-il passé?
-
---«Rien que de fatal, puisque je t'aimais. Ce qui s'est passé fut écrit
-dans ce sable et dans ma chair, dans mes mains et dans mes yeux, le jour
-où tu jouais à cache-cache avec moi, le jour où ton hypocrite sommeil
-exaspérait ma curiosité...»
-
-La mer jetait à leurs pieds la poussière de ses flots lourds.
-
---«Enfin, dit Aubert, Ted, sous ta dictée, me l'a écrit, tu es mariée.
-Quel est ton nom?
-
---«Mon nom est Veuve.
-
---«Tu me fais peur.
-
---«Il ne m'a pas touchée, reprit fièrement Sarah. C'était un mûr jeune
-homme,--oh! si las, si las!--qui complétait son écurie par un cheval de
-luxe... Il ne m'a touchée que du bout des doigts... Tu souris?... Il fut
-dédaigneux, c'est vrai. Sans cela je lui aurais peut-être pardonné.
-
---«Et tu n'as point pardonné?
-
---«Non.
-
---«Tu es impitoyable.
-
---«La pitié est vaine, répondit Sarah, plus vaine encore que la vie...
-Mais, je fus, et voilà tout, la jument de l'Apocalypse, celle qui porte
-la mort,--sans le savoir.
-
---«Sans le savoir? répéta Aubert.
-
---«Tiens, écoute, je vais te dire la vérité.
-
---«Non, je ne veux pas.
-
---«Il le faut, reprit Sarah. Ce mariage, je devais le subir, quand je te
-rencontrai. Je n'avais pas protesté avant. Après, je me tus
-encore:--tout cela, par piété filiale. Maintenant comprends-tu? je
-t'aimais, je te voulais,--alors, j'ai agi selon mon désir...»
-
-La mer jetait à leurs pieds la poussière de ses flots lourds.
-
-Ils se regardèrent, les yeux chargés d'une énervante inquiétude. Aubert,
-d'une voix cruellement ironique, demanda:
-
---«Comment t'y es-tu prise?
-
---«Je l'ai abreuvé de sarcasmes.
-
---«Empoisonnés?
-
---«A la dose nécessaire.
-
---«Parlons clairement, reprit Aubert. Tu l'as tué.
-
---«Oui, pour toi. Me veux-tu?»
-
-Sans répondre, il se mit à marcher le long du flot mouvant...
-
-... Lentement marcher, humer la salure émanée des varechs, guetter si
-quelque pavée n'allait point surgir, atome rapporté par le flux d'entre
-les illusions couchées au fond des abîmes...
-
-... Sarah le suivait, relevant du bout de son ombrelle les chevelures
-des algues mortes.
-
-Ils allèrent longtemps, toujours muets. La mer se retirait apaisée,--et
-la robe de Sarah claquait au vent.
-
-Aubert, tout à coup, s'arrêta, tournant la tête. Elle était tout près de
-lui et le grand manteau blanc, le manteau de plumes de cygne, flottait
-comme une voiture autour de ses frissonnantes épaules--... tout en duvet
-de cygne voyageur, si doux, si doux!... Il l'arracha violemment et le
-jeta dans la mer, disant:
-
---«Que la mer l'emporte!... Ah! il est trop tard!... Que ne l'a-t-elle
-emporté la première fois!»
-
-Sarah croisa les bras sur son coeur effaré, mais Aubert lui prit la main
-et elle lut dans ses yeux le pardon du crime...--Après tout, n'est-ce
-pas, pourquoi ne pas en profiter?...
-
-Alors, elle s'attendrit, elle eut froid, elle se sentait l'âme glacée.
-Un ressac nerveux la coucha sur Aubert: il ne la repoussa pas.
-
-La mer épandait à leurs pieds le râle de son flot mourant.
-
-Cependant, elle se taisait, malade. Son coeur se souleva pour un
-vomissement, et dans sa bouche amère, où les dents sonnaient tel qu'un
-chapelet de perles aux mains d'un enfant, sa langue paralysée se
-durcissait, alourdie par le poison.
-
-Pas à pas, ils suivaient le reflux. Aubert avait les yeux sur l'épave
-que la mer roulait et déroulait au roulis de ses vagues peureuses.
-
-Ils allaient, et la robe de Sarah claquait au vent.
-
-Ils allaient toujours: déjà les premiers rochers émergeaient, éternels
-naufragés, au-dessus de l'eau glauque:--le manteau blanc disparut,
-circonvenu par les cheveux noirs des algues mortes.
-
---«C'est fini, dit Aubert, retournons.»
-
-Mais il ne faisait aucun mouvement, et tous deux, devant la mer fuyante,
-en écoutant le râle du flot mourant, songeaient. Maintenant, la joue
-contre sa joue et son bras sur son cou posé comme un joug, Sarah
-renaissait. Elle était sûre de lui, sûre de sa résignation, sûre d'un
-amour singulièrement consolidé par la muette complicité de ces chères
-lèvres où se pressaient--encore un peu honteuses,--des paroles de désir!
-Les chères lèvres, elle les atteignit, enfin...
-
-Sa robe claquait au vent.
-
---«J'en ai pour la vie, cria-t-elle.
-
---«N'oublie pas, dit Aubert, qu'elle m'appartient, ta vie?
-
---«Et la tienne est à moi, mon cher coeur.»
-
-Une vague insolite vint mourir à leurs pieds.
-
---«La mer le refuse, cria Sarah, la mer le refuse, moi, je le veux.»
-
-D'un air de triomphe et secouant au vent sa crinière enflammée, elle se
-jeta vers l'épave, la tordit ruisselante, la mit sur son bras, disant
-ingénûment:
-
---«Ce sera le suaire du survivant.»
-
-La robe de Sarah claquait au vent.
-
-
-
-
-SUR LE SEUIL
-
-
-Au château de la Fourche, tout était triste et grand: ce nom patibulaire
-d'abord, souvenir des primitives et dures justices seigneuriales; les
-quatre avenues sombres dont les lamentations faisaient un bruit d'océan;
-les douves où des cygnes noirs nageaient parmi les roseaux brisés, les
-menaçantes ciguës et tant de fleurs jaunes épanouies, mais comme des
-soleils de mort; le château, avec ses murs couleur de ciel d'orage, son
-toit creusé de sillons tel qu'un labour, ses étroites fenêtres ogivées
-et tréflées, sa tour découronnée, proie d'un formidable lierre qui
-semblait la perpétuité même de la vie.
-
-Le perron gravi et la porte franchie, on entrait en de vastes salles
-hautes et froides, meublées de chêne, tendues de verdures où se
-revoyaient les roseaux penchés de la douve, ses fleurs mornes et ses
-ciguës, abritant sous leur ombre glacée la promenade royale des cygnes
-désespérés. Nul tapis que des nattes de paille; partout des chiens
-dormant, le nez entre les pattes, et, spectre étrange (auquel je ne
-m'habituai jamais), vaguant de salle en salle, faisant claquer son bec
-dès qu'on ouvrait les portes, un héron familier. Cet être funèbre
-entrait partout; il nous suivait à l'heure des repas, picorant dans une
-jatte où on lui jetait sa pâture, faisant, à intervalles réguliers, un
-bruit pareil à celui d'une tuile branlante que le vent secoue sur un
-vieux mur. On l'appelait le Missionnaire, parce qu'il ressemblait, avec
-son regard oblique et paterne, à un révérend père capucin qui avait
-prêché une mission à la Fourche,--et dont la mort, survenue peu de jours
-après, avait coïncidé avec l'apparition de l'oiseau, blessé d'un coup de
-fusil et trouvé sur la douve par un garde-chasse.
-
-Cette histoire, un peu ridicule, m'avait amusé, le premier soir passé à
-la Fourche, quand mon hôte me la conta sur un ton qui, cependant,
-excluait toute jovialité; mais, dès le lendemain, le Missionnaire
-m'épouvanta, moins par sa laideur que par son assurance, par la
-certitude où semblait cette bête d'être chez elle, d'être maîtresse et,
-vraiment, d'y accomplir une mission surnaturelle. Jamais on ne la
-rabrouait, jamais on ne l'enfermait; dès que son bec claquait contre une
-porte, on se levait pour lui ouvrir et, si elle sortait en même temps
-que nous, elle passait la première, grave et l'air, non de n'importe
-quel capucin, l'air d'un vieux juge incorruptible et doucement
-impitoyable.
-
-Le Missionnaire: intérieurement, je lui avais donné un autre nom, le
-Remords.
-
-Or, un soir que nous nous levions de table, ayant soupé de venaison et
-de cidre parfumé au genièvre, je me heurtai à l'oiseau près de la porte
-et, impatienté, je dis à mi-voix:
-
---Passe donc, Remords!
-
---Pourquoi ne l'appelez-vous pas le Missionnaire? me demanda brusquement
-le marquis de la Hogue, en me saisissant le bras et en me regardant avec
-des yeux animés d'un sentiment que je crus d'abord de la colère, mais
-qui était de la terreur.
-
-Il ajouta d'une voix qui tremblait et qui cassait les mots, comme pour
-en extraire, malgré soi, le secret:
-
---Comment savez-vous qu'il s'appelle le Remords? Qui vous l'a dit?
-
---Vous!
-
-Et par ce seul mot lancé au hasard, car j'étais presque aussi troublé
-que M. de la Hogue, je venais de m'assurer de prochaines confidences.
-
-Quand nous entrâmes dans la salle de nos causeries du soir, l'oiseau
-était devant la cheminée, où flambaient des arbres, debout sur une
-patte, le bec sous son aile. Voulant reprendre le dialogue, je dis
-simplement, en m'asseyant dans un des fauteuils de bois, pareils à des
-stalles de cathédrale:
-
---Il dort?
-
---Il ne dort jamais! répondit M. de la Hogue,--et, en effet, à une lueur
-plus vive qui sortit du foyer, j'aperçus, ironique et froid, me fixant
-avec l'éclat sali d'une étoile vue dans une mare à grenouilles, l'oeil
-du vieux juge, un oeil incorruptible et doucement impitoyable.
-
---Il ne dort jamais, reprit M. de la Hogue; ni moi non plus. Mon coeur
-ne dort jamais. Je connais le sommeil, j'ignore l'inconscience. Mes
-rêves sont tellement la continuation de mes pensées du soir, et, le
-matin, je renoue si logiquement mes rêves à ma pensée, que je ne me
-souviens pas d'avoir cessé de nager en pleine clarté intellectuelle
-pendant une heure, depuis trente ans. Et à quoi je songe ainsi durant
-les interminables heures de ma vie? A rien, ou plutôt à des négations, à
-ce que je n'ai pas fait, à ce que je ne ferai pas, à ce que je ne ferais
-pas, même si la jeunesse m'était rendue. Car, je suis ainsi, je suis
-celui qui n'a jamais agi, qui n'a jamais levé le doigt vers
-l'accomplissement d'un désir ou d'un devoir. Je suis le lac qu'aucun
-vent n'a jamais ridé, la forêt qui n'a jamais brui, un ciel introublé
-par les nuages de l'action.
-
-Il se tut quelques instants, après ces phrases un peu solennelles et
-même déclamatoires, puis:
-
---Connaissez-vous ma vie? Non, vous êtes trop jeune, et d'ailleurs ce
-que le monde sait de moi n'est pas moi. Je ne me suis jamais raconté et,
-sans le hasard--ou la providentielle perspicacité--qui vous a fait
-tantôt proférer un mot--un nom!--qui m'épouvanta (je l'avoue), vous ne
-recevriez pas ce soir, vous non plus, ma confession.
-
-La voici:
-
-J'avais huit ans, quand ma mère ramena d'un voyage lointain une petite
-fille à peu près du même âge, notre cousine, au moins par le nom, et que
-la mort de ses parents laissait aussi dangereusement seule au monde
-qu'une agnelle perdue la nuit dans un bois. Cette adorable petite fut
-tout de suite l'enfant gâté et, pour moi, une idéale soeurette, ou
-peut-être même une évidente fiancée, un ange chu des étoiles pour mon
-éternelle consolation. A douze ans, coeur précoce et vigoureux garçon
-grandi parmi les pâtres, j'aimais déjà Nigelle d'une amour infinie et
-qui, par conséquent, jusqu'au jour où je l'ai perdue, n'a pu ni croître,
-ni décroître. Elle m'aimait aussi d'une ardeur toute pareille; je le
-savais, et l'aveu qu'elle me fit, mourante, ne m'apprit rien que ma
-propre scélératesse.
-
-Dès qu'un peu de raisonnement avait été possible à ma cervelle d'enfant,
-je m'étais fait de la vie une conception singulière, et, je le sens
-maintenant, criminelle. Ayant cueilli une rose, un midi que son parfum
-exaspéré me tentait et que la pourpre de son sourire me donnait des
-envies de conquête, ayant erré dans les allées du jardin avec ma rose
-cueillie et oubliée entre mes doigts, je vis qu'en moins d'une heure
-elle s'était flétrie toute et attristée toute, blessée par les flèches
-du soleil,--et je songeai qu'il faut désirer les roses, mais qu'il ne
-faut pas les cueillir.
-
-Et je songeais aussi, Nigelle venant au-devant de moi, qu'il faut
-désirer les femmes, mais qu'il ne faut pas les cueillir.
-
-Beaucoup de pensées m'assiégèrent à la suite de cette primordiale
-découverte et, lentement, toute une philosophie de néant, toute une
-religion nirvanique s'élabora dans mon orgueilleuse et faible tête. Un
-jour, je me la résumait d'un mot:
-
-Il faut rester sur le seuil.
-
-Quelques livres m'avaient aidé, des écrits ascétiques, un résumé de
-Platon, des abrégés de métaphysique allemande, mais, pratiquement, ma
-doctrine était bien à moi. J'en devins très fier et je m'enfonçai
-résolument dans les ténèbres de l'inaction.
-
-Je m'appliquai à ne consommer que les actes les plus simples et surtout
-ceux qui, ne me promettant aucun plaisir exceptionnel, ne pouvaient me
-causer aucune déception.
-
-J'avais de violents désirs, je m'y complaisais, je m'y roulais, je m'en
-soûlais. Mon coeur s'élargissait au point de contenir le monde. Désirant
-tout, j'avais tout, mais je n'avais pas tout de la même façon qu'on
-tient entre ses mains deux petites mains tremblantes. Je prenais tout,
-mais rien ne se donnait à moi; j'avais tout,--mais sans amour!
-
-Ce n'est que plus tard, en un moment solennel, que je connus l'existence
-de l'amour. Jusqu'à ce moment-là, l'orgueil m'en donna l'illusion et je
-vécus parfaitement heureux, fier d'échapper au désenchantement qui naît
-de tout acte accompli.
-
-Aujourd'hui même, et maintenant que je sais, maintenant que la douleur
-m'a instruit, il me serait impossible de cueillir la rose. A quoi bon?
-Cet épouvantable refrain chante sans cesse dans ma tête et il n'a jamais
-été plus impératif.
-
-Nigelle et moi, nous vécûmes vingt ans l'un près de l'autre: elle,
-devenant chaque jour plus timide et plus triste, effarée de ma fortune,
-la pauvre qui ne possédait rien que la moisson mûre de ses cheveux
-blonds; moi, de plus en plus orgueilleux et indestructiblement muet.
-
-Je l'aimais tant qu'on peut aimer, mais je ne l'aimais que jusqu'au
-seuil.
-
-Ce seuil, je ne l'ai jamais franchi et pas même mon ombre, et pas même
-l'ombre de mon coeur ne s'est promenée dans ce palais d'amour.
-
-Hospitalière et tendre, la porte était toujours ouverte, mais je
-détournais la tête, quand je passais par là, pour contempler mon propre
-désir, pour parler avec mon désir, pour confier à mon désir les rêves
-que je voulais irréalisés.
-
-Franchir le seuil? Et après? Ce palais était peut-être un palais comme
-tous les palais,--mais le palais de mes songes était unique et tel qu'on
-n'en reverra plus jamais d'autres.
-
-Elle mourut de m'avoir aimé, moi qui l'aimais d'une amour que je redis
-infinie. Elle mourut en me disant: Je t'aime! Et moi, je ne répondis
-rien.
-
-Le héron changea de patte, fit claquer son bec, et de l'aile gauche le
-passa sous l'aile droite: son oeil ironique et morne regardait
-maintenant M. de la Hogue.
-
---Cet oiseau, reprit mon hôte, vous semble bien laid et bien ridicule,
-n'est-ce pas?
-
---Bien funèbre surtout.
-
---Ridicule et funèbre. Je le supporte comme un châtiment. Il me fait
-peur, il me fait souffrir, et je veux qu'il en soit ainsi. Vous
-comprenez bien que, s'il me plaisait de lui tordre le cou, ce serait une
-affaire vite expédiée!
-
---Y pensez-vous? dis-je. Tordre le cou au Remords?
-
---J'y ai pensé, répondit M. de la Hogue. Mais, à quoi bon? Il n'y a dans
-cette ridicule et funèbre bête nulle signification que celle que lui
-donne ma volonté; je n'ai qu'à la nier pour qu'elle soit aussi morte
-qu'un oiseau empaillé. Croyez-vous que je sois dupe de son inanité? Me
-prenez-vous pour un fou?
-
- * * * * *
-
-Le vieillard s'était levé, secouant les longs cheveux gris qui
-pleuraient sur ses joues pâles et creuses; puis, soudain calmé, il se
-laissa retomber dans son fauteuil.
-
-Il répéta, très apaisé et un peu moqueur:
-
---Je suppose que vous ne me prenez pas pour un fou?
-
-Comme je le regardais en souriant, et en allongeant machinalement la
-main vers les plumes de l'oiseau immobile, il se leva de nouveau:
-
---Ne touchez pas au Missionnaire!
-
-Il avait proféré ces mots avec la voix qui dut être la voix de Charles
-1er disant à un indiscret sur l'échafaud: «Ne touchez pas à la hache!»
-
-
-
-
-LA MARGUERITE ROUGE
-
-
-Mme de Troène n'avait rien de remarquable qu'un visage endormi dans le
-calme d'une beauté qui s'était conservée toute seule, sans autre secours
-que l'eau pure, les modestes lavandes et les essences les plus honnêtes.
-Il est probable que, malgré les approches de la quarantaine, son corps
-avait gardé l'harmonie de la belle maturité, mais nul, certes, n'en
-savait rien, et nul, peut-être, n'avait jamais essayé de lire les lignes
-voilées sous les robes noires et les pèlerines à perles; nul, et
-elle-même ignorait l'état de sa forme, car, étant fort chaste, elle
-n'entrait au bain que les volets clos, et elle changeait de chemise avec
-tant d'adresse que les esprits même qui rôdent dans la chambre des
-femmes avaient renoncé à leurs indécentes curiosités.
-
-On l'avait mariée fort jeune, il y avait plus de vingt ans, au marquis
-de Troène, qui, respectant le temple, avait à peine osé quelques pas
-tremblants vers les mystères vierges du bois sacré. Le marquis était si
-vieux et si impotent qu'à l'église il lui avait fallu l'aide d'un bras
-pour s'agenouiller et pour se relever, mais il était si riche et de si
-noble famille que personne ne fut surpris. Ces mariages sont fréquents
-parmi l'aristocratie terrienne: on clôt ainsi un procès, on récupère un
-domaine perdu, on ramène l'aisance, l'estime des paysans, la tolérance
-des notaires en des maisons ruinées, on rend au vieux blason fané
-l'éclat de ses ors et de ses sinoples primitifs.
-
-D'ailleurs, le marquis de Troène ne fut pas méchant et il mourut n'ayant
-joui que peu d'années du lumineux sourire de sa jeune femme; il mourut,
-la laissant légataire de toute sa fortune.
-
-Mme de Troène avait alors vingt-six ans; la fréquentation d'un vieillard
-l'avait rendue si indolente, lui avait tant affaissé la volonté que,
-cédant aux hypocrites caresses de sa famille, elle refusa de se
-remarier.
-
-Des années passèrent: reine au milieu des siens, gâtée, courtisée,
-amusée par le bruit qu'on évoquait autour d'elle, Mme de Troène vivait
-sans joies et sans ennuis. Le mariage, qui ne lui avait rien révélé, ne
-la faisait jamais rêver. Elle n'imaginait rien au delà du rôle que lui
-avait enseigné son mari: chauffer le lit du roi, être bien obéissante,
-sourire et parler peu. Sans doute, un mari plus jeune aurait été plus
-agréable de relations, aurait permis la gaieté, le rire, les promenades,
-les voyages, mais ses sens, morts-nés, ne se troublaient jamais dans
-leur quiétude, et son coeur était froid. Vers trente-cinq ans,
-cependant, elle ressentit soudain la brûlure caressante d'une petite
-flamme intérieure. Ce fut un matin d'automne, un dimanche, en allant à
-la messe. Elle devait communier, ce jour-là; elle n'en eut pas la force,
-ou bien, elle n'osa pas, et, demeurée à son banc seigneurial, pendant
-que les femmes encapuchonnées de tulle blanc, leurs mains rouges et
-gourdes croisées sur leur ventre, s'en allaient en file vers l'autel, ou
-revenaient, les yeux baissés et amortissant avec précaution le bruit de
-leurs sabots sur les dalles, demeurée à genoux et le front dans ses
-mains, Mme de Troène pleura.
-
-C'était la première fois de sa vie. A partir de ce moment, son caractère
-se modifia; sa famille, peu à peu, lui devint indifférente; elle
-s'enferma des mois entiers au château de Troène, sans voir personne,
-sans ouvrir ses lettres, sans écrire, lisant des manuels de dévotion,
-bientôt tout abandonnée aux mains du curé, homme scrupuleux mais sage et
-de ceux que les évêques délèguent dans les paroisses où il y a de riches
-veuves qui pourraient faire de leur fortune un mauvais usage.
-
-En trois ans, l'église fut restaurée, le presbytère reconstruit et
-enrichi d'une belle prairie ornée de vaches grasses, les armoires et les
-tiroirs de la sacristie comblés de royales chapes, de chasubles idoines
-à émerveiller des cathédrales, et on montrait, en un écrin de bois de
-cèdre, un calice d'or massif où se profilaient en relief douze anges à
-genoux, offrant à l'agneau, de leurs mains tendues, chacun une des douze
-pierres liturgiques, une gemme, améthyste ou saphyr, diamant ou
-sardoine, grosse comme une noisette aveline.
-
-Or, quand la gloire de Dieu fut pourvue, il y eut de grandes fêtes au
-château de Troène et l'on y vit réunie, au nombre de plus de trente
-personnes, la famille de la donatrice. Une telle assemblée, c'est
-presque de la solitude, c'est la liberté de chacun assurée par la
-liberté même dont chacun a besoin. Des groupes et des intimités se
-formèrent. Mme de Troène accepta spécialement les soins du jeune Jean de
-Néville, un grave et bel adolescent qui lui portait son pliant, si on
-allait se promener dans le parc, qui ne manquait pas de lui glisser un
-coussin sous les pieds, qui lui servait de dévidoir, enfin, avec une
-touchante bonne grâce.
-
-Il ne la nommait ni «ma tante», à la mode de Bretagne, ni «ma cousine»,
-à la mode de Normandie, mais «Madame», ce qui est de meilleur ton, et il
-semblait vraiment son page.
-
-Le petit Jean de Néville s'intéressait aux histoires et aux légendes de
-sa famille. Mme de Troène lui en conta quelques-unes, qu'en son enfance
-on lui avait dites et apprises, telles que des fables, mais lorsque Jean
-parla de la «marguerite rouge», elle ne sut que répondre.
-
---C'est pourtant, reprit Jean, la grande légende des Diercourt, dont
-vous descendez directement par les femmes. Et moi aussi, j'en suis,
-ajouta-t-il fièrement, et la légende, je vais vous la dire.
-
---Dites, mon page.
-
---C'était au temps que l'inquisiteur Springer brûlait les sorcières en
-Allemagne. Catherine de Diercourt, femme du mestre de camp qui servait
-alors en ce pays, fut emprisonnée, non précisément comme sorcière, mais
-comme protectrice des sorcières. Ainsi que les autres, on la mit nue et
-on la tortura. Dès que le brodequin de bois, serré par de puissantes
-vis, eut mordu sur sa jambe, elle avoua ce qu'on lui demandait. On la
-condamna au bûcher: alors, elle se déclara enceinte. Springer ordonna de
-surseoir, mais, destinée au feu, elle fut stigmatisée de la marque des
-«vouées», qui était une sorte de marguerite à treize pétales que l'on
-imprimait au fer rouge sous le sein droit. Catherine de Diercourt avait
-dit vrai. Elle accoucha en prison et fut brûlée, trois semaines plus
-tard, avec soixante de ses amies.
-
-L'enfant, une fille, fut remise à M. de Diercourt; le stigmate avait
-passé mystérieusement de la mère à la fille: la seconde Catherine était
-marquée de l'effroyable marguerite rouge. Et voilà où commence la
-légende, continua Jean de Néville: on dit que toutes les femmes du sang
-des Diercourt, descendantes de la protectrice des sorcières, ont au sein
-cette même marque, indélébile et héréditaire; on dit encore qu'elles ne
-doivent aimer et être aimées qu'une fois,--et que celui-là qu'elles
-aiment et qui les aime est voué à une mort prompte. J'ai cherché dans
-l'histoire des familles issues des Diercourt femmes, eh! bien,--c'est
-vrai!
-
---Quel conte! dit en s'efforçant de rire Mme de Troène. On ne m'en a
-jamais parlé, pas même ma mère,--et je suis bien sûre que moi, cette
-marque, je ne l'ai pas... Mais je ne ma suis jamais regardée... Fi! se
-contempler dans les glaces, mettre sa pudeur à nu--devant cette autre
-femme, image ironique, qui vous fixe et vous sourit vilainement! Fi!
-
-Jean de Néville, les joues un peu rosées, la respiration un peu
-haletante, ses beaux yeux grands ouverts et un peu vagues, tremblait,
-les poignets chargés, comme de chaînes, de l'écheveau de soie qu'il
-embrouillait. Tout d'un coup, et après un silence, un terrible silence
-pendant lequel des images et des idées avaient effleuré d'invisibles
-caresses la marquise et le page adolescent, tout d'un coup Mme de Troène
-pencha la tête vers Jean agenouillé à ses pieds et, les mains sur les
-épaules de l'enfant, elle lui baisa la bouche.
-
-Quand ils se relevèrent, initiés, la nuit tombait et on apportait les
-lampes. Mme de Troène frémit délicieusement; elle regarda Jean, qui
-était tout pâle et comme écrasé. Ils ne trouvèrent rien à se dire: ils
-étaient submergés sous des océans d'émotions. Enfin, elle murmura,
-épuisée de délices:
-
---Va-t'en!
-
-Le lendemain. Mme de Troène apparut si défaite et la figure si
-bouleversée, que tout le monde s'inquiéta. Elle donna une cause à son
-malaise, mais dès qu'elle fut seule avec Jean, elle toucha son corsage
-et dit:
-
---La marguerite rouge! Je l'ai, la marguerite rouge!
-
---Tant mieux, dit Jean, avec la simplicité et la noblesse d'un amant
-héroïque; je vous aime tant que je veux bien mourir de votre amour.
-
-Ensuite, d'obscures et silencieuses nuits de joie leur furent données.
-Jean cherchait avec sa main, le stigmate, non plus des «vouées», mais le
-stigmate qui le vouait, lui, à la mort. Un soir, Mme de Troène permit
-que la veilleuse restât allumée, et Jean vit le signe, et, avec une
-étrange frénésie, avec une précoce perversité, il baisa, inlassé,
-jusqu'au matin, la diabolique marguerite rouge.
-
-Cela dura deux mois. Jean partit, retournant à ses études, à sa dernière
-année de collège. Il avait promis d'écrire: nulle lettre; elle écrivit,
-discrètement: il ne répondit pas. Elle alla le voir. Elle le vit
-mourant, sans regard, sans souvenir, mourant de ses deux mois d'amour,
-mourant d'avoir aimé la marguerite rouge!
-
-Mme de Troène prit le deuil et orgueilleusement, sans daigner répondre
-aux questions, le conserva jusqu'à sa mort, qui ne tarda guère. Elle
-cessa d'être dévote, sans cesser d'être religieuse, mais sa religion
-avait quelque chose de farouche; elle se martyrisait; elle resta une
-fois agenouillée à l'église pendant huit heures de suite, sans bouger
-plus que le saint Jean de pierre qu'elle fixait comme en extase; elle se
-commanda des jeûnes qui eussent effrayé les anachorètes. Son suicide
-dura trois ans.
-
-Comme, malgré son évidente piété, elle ne se confessait jamais, le curé,
-un jour, l'interrogea. Elle répondit durement, retrouvant d'un coup
-l'insolence des Diercourt et leur haine de l'Eglise:
-
---Monsieur, les secrets d'une marquise de Troène, cela ne regarde que
-Dieu.
-
-A son agonie, quand le prêtre redoublait ses objurgations, elle demeura
-muette,--et elle mourut, drapée, comme dans un linceul, dans
-l'impertinence de son silence absolu; elle mourut le doigt sur son
-secret, le doigt sur l'heure inoubliée de joie humaine que le Maudit lui
-avait donnée, le doigt sur la marguerite rouge.
-
-
-
-
-LA SOEUR DE SYLVIE
-
-
-I
-
-Mme de Maupertuis traversa la cour et, ouvrant une petite porte à
-claire-voie, entra dans le jardin.
-
-Comme elle courait çà et là par les allées, sa robe étroite de léger et
-blanc jaconas modelait au vol la finesse de ses formes. Un ruban rose
-s'éployait derrière elle. La gorge, découverte par l'échancrure du
-corsage fermé à plat comme une chemise, se montrait ingénument, malgré
-la jalousie d'une écharpe à la dernière mode, jaune, rouge et bleue.
-Nu-tête, ses cheveux blonds coiffés à la grecque se relevaient sur la
-nuque, encadraient le front, bouillonnant un peu entre l'oeil et
-l'oreille. Toute pâle, au lieu de l'habituelle roseur de son teint, et
-même ses yeux bleus creusés et ses narines pincées par les dures veilles
-dans une chambre de malade, elle était encore charmante.
-
-Accoudé au mur qui fermait le jardin, dominant l'abrupte pente au bas de
-laquelle se courbait en arc la route royale, M. de Maupertuis songeait,
-les yeux sur un lointain de prés pleins de saules, sur un horizon fermé
-par un cercle de collines peuplées de hêtres. Le soleil, en face de lui,
-tombait lentement derrière les arbres; un flot de lumière, roulant sous
-les voûtes vertes, venait baigner la route blanche; les prés
-s'endormaient dans une pénombre humide et déjà le brouillard montait,
-dessinant en inconsistants contours les sinuosités d'un ruisseau, dont
-le chant s'élevait sur la mort de tous les autres bruits.
-
-De tels paysages et de tels effets de crépuscule, M. de Maupertuis se
-souvenait d'en avoir vu en Angleterre, où son enfance, pendant
-l'émigration, s'était traînée si douloureusement, et soudain il revit
-dans un lointain précis le triste manoir de Watering-Hill, où il avait
-assisté, par un soir tout pareil, à la tragique mort de lord
-Romsdale,--et à cette évocation, à ce nom de Romsdale, dont il avait
-murmuré les syllabes, sa songerie devint plus profonde.
-
-La petite main de sa femme se posa sur son épaule.
-
---Adelaïde! vous m'avez fait peur.
-
-Il tremblait vraiment, Adelaïde lui mit ses deux bras autour du cou et,
-douce, le baisa au front; ses yeux s'étaient allumés d'une flamme
-d'amour; elle regarda un instant son mari, souriante d'un indécis
-sourire, avant de lui confier:
-
---Patrice, ma soeur veut te parler, à toi seul. Elle insiste. Elle veut
-être toute seule un instant avec toi.
-
---Caprice de mourante, dit Patrice en se laissant emmener; que peut-elle
-avoir à me dire qu'elle n'ait dit à son confesseur,--ou à toi?
-
-
-II
-
-M. de Maupertuis entra, pris au coeur par l'odeur de mort qui flottait
-autour du lit. Une petite main sortait des couvertures, maigre comme une
-feuille de tremble et aussi diaphane; il la prit dans les siennes,
-s'agenouilla et, malgré sa répugnance, la porta à ses lèvres.
-
-Dans le grand lit, le mince corps phtisique ne tenait pas plus de place
-que la dérision d'une poupée. La tête s'enfonçait, visible seulement par
-sa couleur de cire qui diézait le blanc des batistes. Sur ce faible
-modelé, les sourcils noirs traçaient deux barres droites convergeant
-vers la racine du nez, qui était bourbonien; les cils semblaient de
-petits traits fins détaillés comme dans les icones, et quand elle
-ouvrait les yeux, c'était de la nuit qu'on y voyait. Les cheveux, bruns,
-avaient été tordus sous un bonnet de dentelles, mais des mèches
-dépassaient vers le front, coupant d'une courbe illogique les rides
-creusées en sillons égaux.
-
-Se mouvant avec effort, la mourante atteignit sous le traversin un assez
-grand portefeuille de velours rose tout fané et froissé. Une cordelette
-de fils d'or le fermait; il y avait brodé dessus, en soie jaune, à une
-place où le velours exprès était rasé en losange, et ainsi écrit sur
-deux lignes:
-
- SYL =
- = VIE
-
-M. de Maupertuis regarda le portefeuille, et ses yeux rencontrèrent ceux
-de Sylvie. Si mornes, l'instant d'avant, ils s'animaient d'une lueur qui
-lui sembla hypocrite et perverse. Cela le mit en défiance contre ce qui
-allait suivre, défiance tout involontaire, car il avait le respect de la
-mort.
-
---Patrice, ceci vous instruira, mais écoutez. Ne jugez pas Adelaïde
-sévèrement comme vous jugeriez un homme. Les femmes n'ont pas de
-l'honneur une juste idée; chez elles, les sentiments passent avant tout.
-Soyez... donc... indulgent..., Patrice...
-
-La toux l'étreignait. Elle respira, puis reprit:
-
---Lord Romsdale...
-
-Mais ce fut son dernier mot. Un spasme la dressa, du sang mêlé à de la
-salive coula par le coin des lèvres, et, retombée lourdement sur
-l'oreiller, elle expira.
-
-Jusqu'à la survenue d'Adelaïde, Patrice demeura fasciné par les yeux de
-la morte, par les yeux hypocrites et pervers.
-
-
-III
-
-M. de Maupertuis connaissait cette histoire,--et quoi de plus banal? Un
-mariage manqué dont Adelaïde avait eu du regret, du chagrin, peut-être
-un momentané désespoir. Elle-même, avec une franchise qui paraissait
-totale, lui avait conté tout cela,--mais les lettres, vraiment, étaient
-un peu vives, presque inquiétantes. Un soir, sous la lampe, il dit à sa
-femme, en posant devant elle le portefeuille de velours rose:
-
---Adelaïde, voici le secret de Sylvie... Ah! votre soeur a été bien
-diabolique, car ces lettres, je suppose, vous lui aviez ordonné de les
-brûler, n'en ayant pas le courage vous-même...
-
---Quelles lettres?
-
---L'histoire d'une passion.
-
---Je ne comprends pas.
-
---Il s'agit d'une famille qui nous fut bienveillante. Le père m'aimait
-beaucoup; le fils...
-
---Le jeune lord Romsdale?
-
---Vous l'aviez donc oublié? Voici de quoi vous rafraîchir la mémoire.
-
---Ces lettres, en effet, auraient dû être brûlées, dit froidement
-Adelaïde.
-
---Il est encore temps, dit Patrice, mais qu'elles le soient de votre
-main... Tenez, voici la première, lisez et brûlez.
-
-Oh! le premier amour, les jolis cheveux bouclés et les joues sainement
-roses du jeune Romsdale! Maîtrisant sa délicieuse émotion, Adelaïde prit
-la lettre du bout des doigts et la lut. Elle avait pâli, ses joues se
-recolorèrent. Oh! la joie, jadis, d'avoir reçu ce billet passionné!...
-Elle les relut toutes et les brûla toutes. Patrice les lui passait une à
-une. Quand tout fut fini:
-
---Adelaïde, votre soeur était une misérable...
-
---Non, interrompit Adelaïde, une jalouse, tout simplement. Elle se mit à
-aimer lord Romsdale, dès qu'elle s'aperçut qu'il m'aimait, et, quand
-vous m'avez aimée, elle se mit à vous aimer,--et à me haïr. Nul ne s'en
-aperçut jamais. Si elle n'est pas morte avec son secret, si son dernier
-acte a dit toute sa passion, amour, haine et jalousie, c'est que la mort
-exige la vérité... Oui, la mort exige la vérité et Sylvie a bien fait.
-
---La mort affirme les âmes, loin de les modifier, dit Patrice. Sylvie
-était une dissimulée et une menteuse. A vous, je n'ai nul reproche à
-faire. Vous étiez une enfant...
-
---Oui, Patrice, cria-t-elle en se levant et en se jetant tout en
-sanglots dans les bras de son mari, j'étais une enfant, une enfant, une
-enfant!...
-
-
-IV
-
-Cette soirée aviva leur amour. Leur calme tendresse y trouva un motif de
-surexcitation et ils s'en allèrent vers les grèves, en leur vieux petit
-château du bord de la mer, logis tout noir et tout nu où ils goûtèrent
-la volupté de ne devoir qu'à eux-mêmes la raison suffisante de vivre.
-Ils eurent un mois d'idéale renaissance, de joies incomparables à celles
-des premiers épanchements, car ils connaissaient plus profondément leurs
-êtres et savaient la valeur du plaisir.
-
-Cependant ils s'adorèrent trop et Adelaïde eut des langueurs. Le médecin
-ordonna: «Pas d'émotions!»
-
---Excellent docteur, dit Patrice, y a-t-il de la vie sans émotions?
-
-Ils en avaient eu d'exquises. Ce furent les dernières roses: un coup de
-vent effeuilla tout le parterre. D'une faiblesse que Patrice jugeait une
-passagère crise, Adelaïde ne se réveilla que pour mourir.
-
-Et, avant de mourir, la soeur, oh! la vraie soeur de Sylvie, attira sous
-ses lèvres l'oreille de son mari, et une voix, comme venue d'un infernal
-au-delà, une voix qui tremblait de son mensonge suprême, dit:
-
---Patrice, je meurs en aimant lord Romsdale!
-
-
-
-
-L'AUTRE
-
-
-Elle se coucha, obéissante comme un enfant, promettant de dormir, de ne
-pas rêvasser, d'être bien sage, et, pour la tranquilliser, pour apaiser
-un peu la fièvre de son cerveau malade, on lui prouvait que cela serait
-bientôt fini, que le méchant mal allait fuir, intimidé avant d'avoir
-mordu.
-
-Son mal, c'était une ineffable lassitude, une fuite de toutes ses
-forces, un effondrement de toutes ses énergies vitales et volontaires.
-Elle se fondait comme en un bain trop chaud et trop prolongé, énervée
-jusqu'à l'inquiétude, agacée, avec des besoins de remuer et sans nerfs
-pour exciter les muscles. L'intelligence aussi somnolait. Elle désirait
-des mondes et se contentait de riens; elle pleurait sur sa détresse et
-se consolait à une plaisanterie médiocre imaginée pour l'amuser. Seul,
-le coeur vivait, et violemment: l'entrée de son mari lui faisait soudain
-relever la tête; une parole tendre, et ses yeux flambaient; une caresse,
-et tout son être frémissait, un instant galvanisé par l'amour; un peu de
-rouge animait ses joues, ses mains reprenaient le pouvoir d'articuler
-des gestes de grâce; et ses lèvres avaient la force, pour une seconde,
-de s'unir aux lèvres adorées de son maître.
-
-Elle était toute diaphane, comme une coquille abandonnée, et, mise au
-soleil, elle aurait permis à la lumière de la pénétrer et de l'iriser
-ainsi qu'une nacre égarée dans les sables. Ou bien, aux yeux
-mélancoliques qui la contemplaient, elle semblait un précieux coffret
-qui n'a plus de glorieux que son bois sculpté, histoires de jadis, la
-dentelle de ses ferrures, sa serrure guillochée, ses cabochons et ses
-clous de vermeil: tout le trésor intérieur avait fui.
-
-Elle se coucha donc et d'abord, comme elle l'avait promis, elle dormit
-sérieusement et profondément. Mais, bientôt, son sommeil s'allongea,
-remonta vers la surface des choses, vint flotter sur le lac, ainsi qu'un
-bois lourd qui, enfin soumis à la loi, surnage et vogue. Son âme
-réveillée voguait, entraînée par un courant secret qui laissait immobile
-la surface de l'eau. Elle voguait et elle songeait les yeux clos, sans
-faire un mouvement, sans respirer d'un rythme moins régulier, afin de
-laisser croire qu'elle dormait toujours, au fond du lac, afin que l'on
-fût bien content d'elle,--afin de n'être pas grondée.
-
-Elle était si enfant depuis sa maladie, redevenue si petite fille, si
-docile, si première communiante! Elle, femme naguère impérieuse et
-obéie, conseillère écoutée et, à l'occasion, tyrannique maîtresse, elle
-était maintenant douce comme une vierge sans désirs. Sa joie était
-ainsi: fermer les yeux, obtenir le silence autour d'elle et rêver. Elle
-rêvait à des choses anciennes: aux premiers baisers qui lui avaient
-révélé l'extériorité de l'amour et combien pouvait être agréable le
-contact de cette bête dangereuse, l'homme. Infatigablement, elle
-repassait l'histoire de son initiation, retrouvant jusqu'aux moindres
-mots, jusqu'aux moindres gestes de son ami, et même la couleur, et même
-le parfum des premières fleurs qu'il mettait à ses pieds, et quand elle
-arrivait à la nuit suprême, à la nuit adorable, souvent elle poussait un
-cri qui inquiétait la maison,--et on la trouvait hypocritement calme,
-faisant semblant de dormir, mais la respiration un peu oppressée et une
-insolite rougeur à ses joues si pâles.
-
-Ce soir-là, elle dormit bien, mais rêva mal.
-
-Les souvenirs ne s'enchaînaient plus logiquement dans son imagination
-déprimée, et toutes les circonstances qu'elle se remémorait
-s'évanouissaient en une seconde, pour ne lui laisser que l'obsédante et
-grotesque vision d'une femme au visage voilé d'un mouchoir dont une main
-brutale relevait la robe. Toute la nuit, cette ignominie s'agita sous
-ses paupières et, en même temps qu'un grand dégoût, elle ressentait à ce
-spectacle une impuissante colère qui l'épuisait, qui terrassait sa
-fragile vitalité.
-
-Au matin, le rêve s'évanouit et, toute la journée, elle fut accablée par
-le souvenir de sa mauvaise nuit, irritable et morose. L'obsession
-cependant ne se manifesta plus: les fantômes obscènes étaient
-redescendus dans l'abîme. Mais la triste vision sembla avoir activé le
-secret travail de la mort et diminué encore la faible flamme. Le
-dépérissement devint effrayant. Le coffret vide de ses trésors n'était
-plus seulement vide, le bois sculpté et historié paraissait maintenant
-tout vermoulu, réduit en poussière, mangé par une obscure armée de
-termites, et la serrure pendait, et le couvercle chavirait sur ses
-charnières.
-
-Bientôt, l'oeuvre fut accomplie, et attendu le dernier coup qui allait
-écraser et anéantir la misérable créature. La chambre prit l'aspect
-affligeant et presque funèbre d'une chambre de malade, avec sur tous les
-meubles les inutiles fioles, les lamentables tisanes,--et l'horreur des
-conversations à voix basse!
-
-L'heure définitive sonna. C'était le soir. Se disant inutile, le médecin
-s'était retiré. Après un bref stage auprès du lit, de vaines questions à
-la pauvre muette que la mort étouffait déjà, le prêtre ayant formulé une
-douteuse absolution, s'était assis, attendant, pour de possibles
-confidences, le répit de l'avant-dernière minute. Une religieuse était
-debout, les yeux fixés sur la moribonde, guettant un geste, le désir de
-boire encore une fois, épiant ce regard voilé mais dont le voile pouvait
-soudain se déchirer pour un suprême sourire.
-
-Le voile se déchira. Ce fut quand la mourante sentit que son amour était
-là, que la tête penchée sur sa tête d'agonisante c'était la tête adorée
-de son mari. Le voile se déchira et une douce lueur d'amour illumina les
-tristes yeux qui allaient se tourner vers l'autre côté de la vie.
-
-Il y eut alors entre ces deux êtres une sinistre conversation
-muette,--muette, car l'un ne pouvait pas parler et l'autre ne voulait
-pas parler, craignant peut-être de vomir les turpitudes qui grouillaient
-dans son coeur. Et pendant que la trépassée se donnait l'illusion de
-vivre encore un peu, disant avec son regard, avec le très faible
-mouvement de ses doigts, la véracité absolue de son invincible
-tendresse,--l'homme qu'elle adorait jusqu'en son agonie ne trouvait pour
-lui répondre qu'un sourire où la compassion tempérait à peine
-l'indifférence.
-
-Las de son mutisme, enfin, et de la simagrée que lui imposait la
-circonstance, il ouvrit la bouche, proférant d'abominables banalités ou
-des espérances plus blessantes que des injures. Il parla même d'un
-voyage à la campagne, affirmant l'utilité des déplacements, les bons
-résultats obtenus par le séjour dans les montagnes de l'Algérie.
-
---Nous penserons à cela plus tard, ajouta-t-il.
-
-Puis, sans autre transition, il demanda:
-
---Votre soeur est là, voulez-vous la voir?
-
-Et sans attendre aucun signe d'acquiescement, il sortit et rentra
-aussitôt, accompagné d'une jeune fille à la beauté toute large épanouie,
-et dont l'air, passionnément sensuel, niait clairement la virginité.
-
-Les deux soeurs ne s'étaient jamais aimées, et l'aînée, celle qui
-entrait, radieuse et insolente sous son air condoléant, n'avait jamais
-pardonné à sa cadette, elle restée fille, son précoce mariage.
-
-Ce qui s'était passé entre cette soeur et son mari, la mourante, douée
-soudain de divination, le comprit, à un certain air de complices qu'ils
-avaient là, tous les deux, au genre de regards qu'ils échangèrent, à
-l'indéfinissable intimité qui semblait invisiblement les joindre.
-
-L'obsédante et obscène vision repassa en éclair devant ses yeux effarés
-et, paralysée d'épouvante, elle expira dans l'horreur d'avoir vu se
-dresser devant elle--l'Autre.
-
-
-
-
-CELLE QU'ON NE PEUT PAS PLEURER
-
-
-Il pleurait celle que l'on ne peut pas pleurer, celle que l'on ne peut
-pas avouer, la morte dont le nom et dont le souvenir appartiennent à un
-autre. Lui seul souffrait peut-être et il était forcé de sourire,
-d'écouter des anecdotes,--et d'en conter lui-même et de ne ménager ni
-les sous-entendus, ni les insinuations, ni les perfidies, car il voulait
-garder son secret.
-
-Il pleurait, mais les larmes lui tombaient dans la gorge et non sur les
-joues et il avalait, comme un damné dantesque, un fleuve de douleur
-intarissable et empoisonné. Deux ou trois fois, en voulant faire une
-délicate et discrète grimace de surprise, il sentit que sa face se
-contractait, que sa gorge se soulevait,--et il lui fallut la surhumaine
-force de l'amour, pour ne pas éclater en sanglots et troubler une
-cérémonie décente par le scandale et par le ridicule.
-
-On suivait le corps le long d'un petit chemin bordé de sapins, d'une
-tristesse convenable, d'une désolation modérée, et à mesure que l'on
-approchait du cimetière, les conversations s'apaisaient, tombaient,
-comme les bruits d'une forêt avant l'orage, comme les murmures d'un
-troupeau à la porte de l'abattoir. L'inquiétude, peu à peu, imposa
-silence, et la foule entra dans la ville morte avec la peur de n'en pas
-sortir.
-
-Lui, cependant, soutenait en angoisse son rôle d'indifférent, et il se
-donnait l'air de lire avec soin les vaines inscriptions imposées à
-l'insensibilité des marbres. Les espérances gravées là le révoltaient
-par leur candeur ou par leur hypocrisie... L'éternelle survie des âmes
-ne remuait en lui aucun levain de désir; il n'y croyait pas, et il n'en
-voulait pas.
-
-Toutes les formalités subies, et pendant que, délivrés et joyeux, les
-gens redescendaient à grands pas, il se présenta, par convenance et
-aussi par amitié, au mari, le vieux marquis de V..., afin de lui serrer
-la main, en proférant quelques banalités attendries:
-
---Je vous attendais, mon ami, dit M. de V... Soyez celui qui me donnera
-le bras et me reconduira chez moi. Venez, je vous en prie, sauvez-moi
-des importuns.
-
-Faisant un signe d'adieu, M. de V... s'éloigna avec le compagnon de
-deuil et de confidences qu'il venait de se choisir.
-
-«--Allons, et soutenez-moi bien, poursuivit le vieux marquis; je suis
-brisé, il me semble que je viens d'atteindre cent ans! Tout ce qui me
-restait de force et de vie est encloué dans un cercueil: comprenez-vous
-cela, que c'est moi qui l'enterre, elle qui devait, comme une
-respectueuse fille, me fermer les yeux et consoler d'un baiser suprême
-mes tempes froides? Ah! mon ami! Vous me restez, vous au moins! Vous ne
-m'abandonnerez pas, dites? Vous ne le pourriez pas. Je sais que vous ne
-le pouvez pas, car je suis le seul à qui il vous soit permis de parler
-d'elle, le seul près de qui vous puissiez pleurer,--car je n'ignore
-rien, et tout ce qui est arrivé, non seulement je l'ai supporté, mais je
-l'ai voulu,--et, écoutez-moi bien, l'adultère de ma femme a été la
-rédemption de mon mariage.
-
-«Quand je l'épousai, il y a six ans, je n'étais déjà plus que l'ombre
-d'un homme et je me savais parfaitement impuissant à lui donner les
-plaisirs attendus. Je la condamnais donc à une sorte de veuvage hideux
-et humiliant,--humiliant, parce que, dans son ignorance, elle pouvait se
-croire méprisée; hideux, parce que, si j'avais renoncé à la possession
-de la vierge qui m'était livrée, je n'avais pas renoncé au libertinage
-et aux amusements qu'un vieillard peut tirer d'une créature docile et
-innocente. Mais, marié et dès le seuil de la chambre nuptiale, j'eus
-honte de l'abjection de mes désirs. J'entrai, et toute ma volupté fut de
-caresser un instant de beaux et doux cheveux blonds, et de «border le
-lit» de ma femme, comme les mères font à leurs fillettes. Elle fut, sans
-doute, fort surprise,--surtout plus tard, lorsqu'elle connut le secret
-dont je ne pouvais lui donner le mot. Le mot, elle le reçut de vous,--et
-je vous en dirais le jour et peut-être l'heure, si vous les aviez
-oubliés! Vous souvenez-vous de la tendresse de mon accueil, ce
-_jour-là_, et de votre embarras, et de vos mensonges, et de vos
-rougeurs? Enfants, enfants! Avouez que vous aviez peur et avouez aussi
-qu'en même temps vous jouissiez délicieusement!
-
-«J'étais si peu dupe, mon cher ami, que j'arrangeais moi-même vos
-rendez-vous, prenant bien soin de vous prévenir à l'avance de mes
-absences et de mes retours. Souvent, afin de vous maintenir en amour et
-en désir, je contrariais vos rencontres projetées, ou bien je restais
-une semaine entière à la maison, sans bouger, exigeant, pour un malaise
-simulé, la constante présence de la triste Antoinette. Ah! j'ai été bien
-paternel et vous me devez bien de la reconnaissance. Sans mes ruses,
-vous vous seriez peut-être brouillés au bout de trois mois, et, sans ma
-prévoyance, vous n'auriez pas trouvé au bout du parc ce charmant
-pavillon de chasse, où tout le monde croyait que je me reposais
-l'après-midi et où je vous laissai si tranquilles pendant tant de belles
-nuits d'été!
-
-«Mon devoir était de donner à ma femme les plus élémentaires joies de la
-vie; incapable par moi-même, j'en facilitai la tâche à celui qui me
-sembla digne de ce rôle. Vous l'avez bien rempli. Elle vous a aimé
-jusqu'à sa dernière minute, prononçant encore votre nom dans
-l'inconscience de l'agonie.
-
-«Tous les deux, vous vous êtes conduits dignement. Votre discrétion fut
-parfaite,--et je suis sûr que la marquise de V... est morte avec la
-réputation d'une épouse héroïque et fidèle. Héroïque, oui, car elle me
-fit toujours bon visage, pliée à ma volonté et à mes manies de vieux
-garçon;--fidèle, car un seul homme lui baisa ses genoux.»
-
-Ils arrivèrent à la maison de M. de V... et montèrent tout droit à la
-chambre de la marquise:
-
-«--Je ne fus rien de plus pour elle, je vous le répète, continua M. de
-V..., qu'un père indulgent. Je viens de perdre ma fille. Vous, pleurez
-votre femme.
-
-«Ce que penserait le monde de moi, si cette aventure lui était connue,
-je le sais: il me mépriserait. Ce que vous en pensez vous-même, je ne
-vous le demande pas. Que m'importe! Je me suis toujours regardé comme un
-homme libre,--libre des préjugés et libre des devoirs négatifs. Il y a
-des hommes qui montent d'un échelon en acceptant le respect des
-conventions sociales; moi, je descendrais.
-
-«Quel que soit le degré d'immoralité conventionnelle dont un honnête sot
-taxerait ma conduite, je la juge, moi, d'une moralité très haute et même
-absolue,--et je puis, fièrement et douloureusement, embrasser dans la
-chambre de ma femme morte celui que moi-même je fis son amant.
-
-«Pleurez, pleurez, mon ami! Jouissez de toutes les affreuses délices de
-la douleur! Pleurez celle que, hors d'ici, vous ne pouvez pas pleurer.
-
-«Tenez, ses bijoux, ses dentelles, ses souliers, ses robes! Ses robes,
-il en manque une,--sa robe de noces, celle qu'elle portait le jour où
-elle se donna à vous: elle est couchée avec, là-bas!»
-
-
-
-
-LE MAGNOLIA
-
-
-Elles sortirent de leur maison d'orphelines, Arabelle, la belle, et
-Bibiane, la vieille, les deux soeurs: Arabelle, belle de jeunesse, et
-Bibiane, vieille de laideur,--Arabelle, l'enfant, et Bibiane, la mère.
-
-Elles sortirent de leur triste maison et s'arrêtèrent sous le magnolia,
-l'arbre magique que nul n'avait planté et qui fleurissait si
-somptueusement dans la cour de la maison triste. Il fleurissait deux
-fois par an, comme tous les magnolias: d'abord, au printemps, avant la
-poussée des lances vertes; puis, vers l'automne, avant la proche
-décoloration des lourdes feuilles:--et, au printemps, de même qu'à
-l'automne, c'étaient, en la noble girandole que formait l'arbre magique,
-des floraisons larges un peu comme des épanouissements sacrés de lotus,
-et la vie était signifiée dans la neige des corolles charnues par une
-goutte de sang.
-
-Appuyée au bras maternel de la bonne Bibiane, clémente à tous les
-caprices, Arabelle se tenait sous le magnolia et songeait:
-
---Il va mourir avec les secondes fleurs du magnolia, celui qui devait
-aviver d'une goutte de sang la fleur que je suis. Oh! comme je vais
-rester pâle éternellement!
-
---Il y en a encore une, dit Bibiane.
-
-C'était une fleur inaccomplie, un bouton qui dressait, parmi les
-feuilles complaisantes à sa grâce, l'ove intégral de la virginité.
-
---La dernière! dit Arabelle. Elle sera ma parure de noces. La dernière?
-Non. Regarde, Bibiane, il y en a une autre, toute fanée et presque
-morte! Nous deux! nous deux! Oh! j'ai peur et je tremble en nous voyant
-là, nous deux, si clairement symbolisées par ces fleurs! Je me cueille,
-Bibiane, me voilà cueillie, regarde! Si j'allais mourir aussi?
-
-Muette, Bibiane enveloppa d'amour sa tremblante soeur, et, peureuse
-aussi, l'entraîna hors de la cour triste, loin du magnolia dépouillé de
-sa gloire dernière.
-
- * * * * *
-
-Elles entrèrent dans la maison des joies vaines et des deuils
-prématurés.
-
---Comment va-t-il? demanda Bibiane en enlevant aux épaules d'Arabelle le
-manteau qui voilait la blanche Fiancée.
-
-Et pendant qu'Arabelle, assise enfant timide, contemplait la fleur
-inaccomplie qu'elle s'étonnait de voir entre ses doigts, la mère du
-moribond répondit:
-
---Hâtons-nous, car il va mourir et il faut que son suprême désir se
-réalise. Viens, mon Arabelle, ma fille et la fiancée des derniers
-soupirs, beauté qui va fleurir d'amour le chapelet des dernières
-prières. La mort t'attend, mon Arabelle, hélas! hélas! hélas! et c'est
-un baiser d'outre-tombe qui sacrera ton front de mariée nouvelle, et le
-sourire funéraire des invincibles ténèbres répondra, comme un écho dans
-la nuit, aux exquises radiances, qui sont l'Orient de tes beaux yeux,
-mon Arabelle! Le fils qui me restait va mourir; il est mort, et c'est
-mort que je te le donne, hélas! hélas! hélas! à toi si joliment la vie,
-et la putréfaction de la tombe, à toi, née pour un lit d'odorantes
-floraisons, hélas! hélas! hélas!
-
-Elles pleurèrent toutes durant qu'arrivaient des hommes venus pour
-témoigner des droits absolus de la mort à épouser la vie, et arrivait
-aussi le Prêtre, on ne savait si pour bénir d'indestructibles anneaux ou
-crucifier de chrême le front, le coeur, les pieds et les mains du fils
-moribond.
-
-Tous montèrent en silence, comme quand on monte et que des pas lourds
-martèlent les pavés de la cour et qu'un fardeau de mort dort au bout des
-bras des six coopérateurs: on pouvait aussi bien, disaient les hommes,
-le rencontrer dans son coffre que dans son lit--paré pour le sépulcre
-que paré pour la noce.
-
-Ils montaient timorés, mais la mère les encouragea, répétant:
-
---Hâtons-nous, car il va mourir et il faut que son suprême désir se
-réalise.
-
- * * * * *
-
-Dans la chambre, quand le monde fut à genoux, Arabelle, debout près du
-lit nuptial, sembla vêtue d'un suaire et quand elle s'agenouilla à son
-tour, le front posé au bord de l'oreiller, il y eut en tous les coeurs
-présents une agitation d'angoisse,--comme si la charmante tête allait
-rester là et mourir aussi: la main droite de la fiancée s'abandonnait à
-une main étroite et osseuse qui sortait des couvertures et la gauche
-pressait à ses lèvres la fleur inaccomplie du magnolia, ove intégral de
-virginité.
-
-Le sacrement s'élabora par la vertu des paroles: tous regardaient le
-fils que sa mère soutenait. Il avait la face sinistre et tourmentée des
-mourants désespérés et sataniques,--une face stigmatisée jusqu'à l'âme
-par l'envie de la vie qui s'en va, par la jalousie de l'amour qui reste:
-la fraîche beauté d'Arabelle exaspérait jusqu'à la haine le phosphore
-impuissant de ses yeux creux,--et tout le monde songeait: Comme il
-souffre!
-
-Il se dressa encore plus et de sa bouche violette, pâlie par les neiges
-de l'au-delà, il dit,--pendant que les hommes souriaient de la
-divagation finale et que les femmes apeurées sanglotaient comme des
-pleureuses:
-
---Adieu, Arabelle, toi qui m'appartiens! Je m'en vais, mais tu viendras.
-Je serai là. Je t'attendrai tous les soirs sous le magnolia, car tu ne
-dois connaître nul autre amour que mon amour, Arabelle, nul autre! Ah!
-comme je te le prouverai, mon amour! Quelle preuve! Quelle preuve! Tu es
-bien l'âme qu'il me faut.
-
-Et avec un sourire qui déplaça diaboliquement les ombres de sa face
-maigre, il répéta--sa voix luttant déjà contre le râle,--ces paroles,
-peut-être dénuées de sens, peut-être mystérieusement calculées ainsi
-qu'une savante perfidie d'outre-tombe:
-
---Sous le magnolia, Arabelle, sous le magnolia!
-
- * * * * *
-
-Toutes ses journées, toutes ses nuits presque, Arabelle les veillait,
-l'esprit troublé, le coeur douloureux, et, le soir, quand le vent
-faisait bruire les feuilles de l'arbre défleuri et quand, la lune
-montée, il se dressait magique dans le clair d'un rayon échappé aux rets
-des nuages d'octobre,--Arabelle tremblait et se blottissait vers
-Bibiane, criant:
-
---Il est là!
-
-Il était là, sous le magnolia, dans les basses feuilles, ombre
-obéissante au roulis du vent.
-
-Un soir, elle dit à Bibiane:
-
---Nous nous aimions, pourquoi me ferait-il du mal! Il est là.--j'y vais!
-
---Il faut obéir aux morts, répondit Bibiane. Va, et n'aie pas peur. Je
-laisserai la porte ouverte et je viendrai si tu m'appelles. Va, il est
-là.
-
-Il était là, vraiment, dans les basses feuilles, obéissant au roulis du
-vent, et quand Arabelle fut arrivée sous le magnolia, l'ombre étendit
-les bras, des bras fluides et serpentins, puis les laissa tomber, telles
-deux vipères d'enfer, sur les épaules, où elles se tordirent en
-sifflant.
-
-Bibiane entendit un cri étouffé. Elle courut. Arabelle gisait, et,
-ramenée à la maison, elle avait au cou deux marques, comme d'étroites et
-osseuses mains.
-
-Ses beaux yeux inanimés resplendissaient d'horreur et entre ses doigts
-crispés et joints, Bibiane vit la fleur fanée du matin des noces, la
-fleur triste et inutile laissée à l'arbre par leur pitié,--la fleur qui
-était l'Autre, la vraie fleur d'outre-tombe.
-
-
-
-
-LE CIERGE ADULTÈRE
-
-
-Elle eut cette fantaisie et cette perversité.
-
-Elle voulut cela: que, la nuit même où son mari devait rentrer de
-voyage, l'adoré tendre et frêle, un peu timide, restât près d'elle
-jusqu'à l'heure d'aurore imposée au train; plus longtemps encore
-jusqu'au bruit de la voiture arrêtée devant la porte; plus longtemps
-encore, jusqu'à la tremblante clef tournant dans la serrure!
-
-Car elle tremblera, la clef du maître, au moment d'ouvrir le coffret de
-ses amours: il m'aime, et déjà l'anxiété de la joie prochaine lui a ému
-le coeur, et la cage s'est rétrécie sur l'oiseau frissonnant. Qu'elle se
-dilate à la chaleur de me voir, mais moi, j'aurai eu mon anxiété, et
-différente. Oh! que je ne l'aime pas, celui qui a le droit de me
-surprendre et de m'imposer, à une heure convenue et réglée par lui, son
-plaisir de seigneur à jeun des baisers qui lui signifieront ma haine!
-
-«Et pourquoi je ne l'aime pas? Les raisons? Ah! ah! ah! Il n'y en a
-pas.»
-
---Te voilà, amour? Donnez vos lèvres, petit adoré. Tu es pâle. Aurais-tu
-peur?
-
---De quoi?
-
---De ce que nous allons faire. Regarde-moi bien. Il n'y a rien
-d'insolite dans mes yeux.
-
---Si, des petites flammes, presque...
-
---Presque?...
-
---Presque méchantes.
-
---Oui, petit adoré, je suis méchante, ce soir, de toute la tendresse
-dont je fonds pour toi. Je fonds comme une cire, je coule comme un
-cierge au chevet d'une joie morte, mais je vais m'exalter pour les
-funérailles qu'il nous faut.
-
---Enfin, folle?
-
---Enfin, il revient, j'entends le trépidement du train, les signaux se
-déclanchent, la gare grouille, les portières s'ouvrent, la porte
-s'ouvre,--celle-ci! Toi, tu sortiras par celle-là.
-
---Quand? Déjà? A quelle heure?
-
---Nous avons le temps. Ah! je commence à m'amuser? Songe: il pense à
-moi, il me voit. Oui, mon cher, il me voit toute seule, somnolente,
-l'oreille aux aguets, les yeux cherchant l'heure, avides de l'heure
-exquise et définitive,--il me voit! Me voit-il t'embrasser sur la
-bouche? Voilà ce que je voudrais savoir, ah! ah! ah! ah! ah!
-
-Le petit adoré comprit mieux le baiser que les préalables divagations de
-son amie. Amie, il l'appelait ainsi, ou bien Folle. Mais, folle, jamais
-encore elle ne l'avait paru si complètement, si insolemment. La croire,
-ne pas la croire, c'était également dangereux: elle était capable
-d'imaginations bizarres, d'hallucinations,--et capable d'être vraie et
-sûre. Qu'avait-il compris, en somme? Le baiser. Le retour? Oui,
-pourtant, il faudrait savoir...
-
-Il demanda:
-
---Sérieusement, à quelle heure revient-il?
-
---A quatre heures.
-
---Tu as raison, folle, nous avons le temps, mais c'est triste, triste,
-triste.
-
---Triste? pas encore, dit Amie,--et elle déshabilla petit adoré, et
-petit adoré dévêtit l'amie; ils jouaient, maintenant, s'excitaient comme
-chat et chatte; et le frêle amoureux, c'était lui qui semblait la timide
-femelle, car l'amie était plus grande que lui, forte, impérieuse et
-charnelle reine.
-
-Ils jouèrent et ils s'aimèrent, et voilà que, penchée sur le front pâle
-de son amant heureux, elle le contemple...
-
-Qu'il est pâle,--et pas un mouvement, pas un frémissement de muscles! La
-bouche est entr'ouverte, les yeux sont clos: il a l'air évanoui!
-
-Son coeur, son petit coeur? Oh! qu'ils sont faibles, les battements de
-son petit coeur,--si faibles qu'on ne les entend pas.
-
-Pas du tout.
-
---Petit adoré!
-
-Nulle réponse, nul geste, nul cillement.
-
-Alors elle le prend dans ses bras, mais il est inerte, et si lourd, le
-frêle amoureux, si lourd, que ses puissants bras de reine charnelle sont
-trop faibles pour le frêle amoureux si lourd.
-
-Des essences, de l'eau, du vinaigre, des sels!
-
-Nul geste, nul cillement, nul souffle.
-
-Il est mort.
-
-«Petit Adoré est mort. Il est mort, il est mort, il est mort...»
-
-Il est mort!--Elle disait cela, elle chantait cela, elle pleurait cela:
-Mort, mort, mort!--Et c'était vrai.
-
-Elle se redressa, dégrisée, maîtresse d'elle-même; non plus folle
-d'amour ni de douleur, mais sérieuse et décidée, et brave.
-
-Dans le lit pairé et tapoté, bien refait, calme, sévère, elle coucha son
-amant selon la plus chaste attitude, selon le repos le plus pur, le drap
-revenant jusqu'au menton, les bras sortis du drap, les mains jointes sur
-la poitrine, aux mains un crucifix, parce que c'est le symbole le plus
-évident de la mort, celui qui dit le plus clairement la vérité dernière
-et le dernier état de l'homme,--voix muette, mais si éloquente, si
-funèbre, mais si absolue!
-
-Quand elle eut posé le crucifix entre les doigts du petit adoré, la
-courageuse adultère redevint pour un instant peureuse et tant affligée
-qu'une faiblesse lui inclina la tête vers la tête pâle enfoncée là, et
-les lèvres vers les pâles et froides lèvres;--mais elle se redressa
-vite: il fallait que cela fût plus royal et plus absurde; il fallait une
-surprise plus stupéfiante et une plus vraie satisfaction et une plus
-digne justification de son amour.
-
-Elle vida de leurs fleurs l'antichambre et le salon. Toutes les grâces
-printanières furent semées sur le lit funèbre: lilas et roses, muguets
-et mimosas, toute la chevelure odorante d'un jardin de fée!
-
-Alors, elle se sentit presque contente et un peu ivre.
-
-Debout, les doigts crispés, l'haleine rapide, elle regardait
-l'amoncellement fou des fleurs et la pâle tête presque enfouie sous les
-roses,--mais tout à coup, sentant qu'une chaotique armée de réflexions
-allait prendre d'assaut sa cervelle démantelée, elle se mit à ranger les
-fleurs--artistement!
-
-Elle ne voulait pas réfléchir, ni songer à l'instant d'avant, ni à
-l'instant d'après: être brave, seulement; dépasser une bravoure de
-femme: être héroïque--imprudemment; oui, faire son devoir de belle et de
-bonne adultère,--puis se coucher sous la colère qui allait éclater comme
-un tonnerre dans cette chambre insolente, sur le calme insolent de la
-mort, sur l'insolente paix de l'orgueilleuse amante.
-
-Les lumières?
-
-Ce soin dernier fut décisif et chassa définitivement l'armée des
-chaotiques réflexions.
-
-Elle alluma les candélabres de la cheminée, et, posés au chevet du lit
-sur une table, ils eurent l'apparence de deux buissons ardents, de
-flammes inextinguibles et solennelles. Mais, sous l'avalanche de la
-lumière, le mort devenait hideux: la tête pâle éclatait d'une blancheur
-plus blême que le drap, plus blême que la batiste de l'oreiller, et des
-trous d'ombre se creusaient sous les yeux, et le nez s'allongeait
-vilainement, et la bouche sembla méchante,--sa bouche si douce!
-
-Il fallut mettre tout cela au point, organiser le jeu des lueurs,
-maintenir la tête pure en une pâleur juste, combiner les ombres en vue
-du calme et de la beauté: un des candélabres resta au chevet, l'autre se
-dressa au pied du lit.
-
-Et le cierge?
-
-Elle le retrouva dans un tiroir, entamé à peine, n'ayant pleuré que
-quelques larmes, cierge pascal, cierge de gloire qu'il lui avait plu
-d'acquérir un jour,--cierge adultère et de blasphème, car il avait
-éclairé, en pleurant, les premiers baisers de l'Amie et de l'Adoré.
-
-Ce cierge! Ah! que ce fut dur pour elle, la vue de ce flambeau d'amour,
-tout incrusté de grains d'encens, ce flambeau de consolation et de
-ressouvenir qu'ils ne devaient allumer qu'aux anniversaires, destiné à
-leur mesurer des années de joie,--et qui allait donner au mort sa
-dernière lueur, pleurer sur le mort ses suprêmes larmes.
-
-L'amertume du péché, en cette minute, lui contracta la gorge et lui
-troubla le coeur.
-
-Le cierge adultère! En l'achetant, en le profanant, en faisant surgir de
-la cire sacrée une flamme sacrilège, en l'érigeant témoin des mauvaises
-amours,--elle avait acheté la mort, la condamnation de l'adoré et la
-sienne; car, n'était-elle pas condamnée, elle aussi, et ne savait-elle
-pas exactement ce qui allait se passer, tout ce qui allait se passer,
-quand la tremblante clef aurait ouvert à son seigneur la porte de la
-maison adultère?
-
-Mais elle ne voulait pas réfléchir, pas encore, jamais! Sa bravoure
-était en actes et non en pensées.
-
-Elle alluma le cierge adultère et s'agenouilla, droite, les mains
-jointes et un peu écartées du corps, et--sans un mouvement que celui de
-sa poitrine effarée,--elle attendit l'heure de son maître, la belle, la
-bonne, la brave, la glorieuse Adultère.
-
-
-
-
-LA ROBE
-
-
-Ce jour-là, il la rencontra,--la robe nouvelle!
-
-Elle s'avançait, lente et fière, avec la souriante et mystérieuse
-majesté qui convient aux réalisations esthétiques de la dernière heure,
-avec la grâce irritante de l'inédit.
-
-C'était bien elle, c'était bien la robe nouvelle.
-
-Depuis une semaine, il la guettait au coin des rues, des rues larges et
-claires où elle peut s'éployer, livrer à l'oeil toute sa gloire
-inconnue, volter, s'arrêter, repartir et filer comme une mouette
-au-dessus de la grève. Les toilettes «pour aller en voiture» ne
-l'amusaient pas; il n'aimait que «la robe qui marche», et il ne l'aimait
-qu'une fois, la première fois qu'il la voyait.
-
-La robe nouvelle, la robe de printemps, était pour lui le grand et
-périodique événement de l'année; il en rêvait des mois à l'avance,
-s'inquiétant des pronostics de l'Observatoire, espérant de précoces
-chaleurs, faisant, comme un Parsi, sa prière au soleil.
-
-Dans l'universel renouveau, rajeunissement de la chair et de la feuille,
-de la fleur et de l'herbe, rien ne l'intéressait--que la robe, et la
-robe seule.
-
-Ce qu'il pouvait y avoir dedans, quelle nuance et quel grain de peau;
-quels seins et de quelle forme, le calice ou la coupe, hauts ou bas,
-unis ou frères ennemis; quelles épaules et si elles étaient doucement
-tombantes; quels reins, quelles jambes: tout cela n'occupait pas un
-instant son imagination. Il lui suffisait que la robe fût nouvelle, bien
-faite et bien portée. Qu'elle pût, artificieusement, voiler de graves
-défauts corporels, c'était la dernière de ses craintes et le dernier de
-ses soucis.
-
-Sans doute, son amour de la robe nouvelle n'était pas exclusivement
-platonique, ni exclusivement l'amour de quelques chiffons agréablement
-assemblés sur un mannequin. Il n'était pas de ces fous qui s'éprennent
-d'une sydonie, ni même d'un corset, ou même d'une paire de souliers, ou
-qui s'arrêtent contemplatifs à la vitrine du grand magasin où s'exhibe,
-de pied en cap, une nouvelle mariée, moitié pudique et moitié
-tape-à-l'oeil. Non, mais quoique la femme l'intéressât moins que la
-robe, le vin moins que le flacon, il ne séparait pas la robe de la
-femme,--ou plutôt, ce qui est un peu différent et donne bien
-l'explication des goûts de notre étrange ami, _il ne séparait pas la
-femme de la robe_.
-
-Une femme nue lui paraissait une absurdité, une anomalie, quelque chose
-comme une perruche chauve ou un poulet plumé; cette vue lui inspirait un
-étonnement plutôt douloureux, et, en de certaines hospitalières maisons,
-où sa jeunesse imprudente l'avait conduit, jadis, il avait eu la
-sensation, avouait-il, de s'être trouvé plutôt dans une rôtisserie
-dahoméenne que dans un lieu de plaisir.
-
-Les Vénus grecques, non moins que les modernes, lui semblaient des
-aberrations coupables, et il n'admettait que la statuaire qui respecte
-assez la femme pour lui conserver, au moins dans le marbre, la forme et
-les lignes de ses indispensables plumes.
-
-Ce jour-là, il la rencontra,--la robe nouvelle.
-
-Elle était de très claire soie mauve en forme de cône que tronquait la
-ceinture, et vers le bas, adornée de trois rangs de rubans noirs dont le
-dernier, rasant le sol, semblait le minuscule piédestal de la jolie et
-captieuse statuette. La taille était fine, cerclée de noir aussi, et les
-épaules et les bras se couvraient d'une pèlerine à trois collets, d'un
-mauve plus sombre, d'où sortait, fleur pâle et blonde, la tête fine.
-
-Costume qui bientôt nous irritera, car bientôt nous l'aurons trop vu,
-mais dont l'apparition première charme, en effet, les yeux contents de
-la chute des manteaux et des fourrures, contents de la floraison
-imprévue de l'arbrisseau féminin.
-
-Ayant rencontré la robe nouvelle, il en devint aussitôt amoureux. Son
-coeur battit très fort, un étourdissement soudain le fit chanceler: son
-rêve passait, sa joie se promenait. Oh! si cette robe voulait se laisser
-aimer! Si elle n'était pas de ces robes insolentes qui bousculent,
-dédaigneuses, les désirs les plus purs et les plus sincères!
-
-«O robe, ne sois pas farouche!»
-
-La robe ne fut pas farouche. Comme beaucoup de ses pareilles, elle se
-laissa suivre en musant le long des étalages, puis elle tourna
-discrètement au coin d'une rue dénuée de promeneurs et, sous une porte,
-disparut.
-
-C'était une chambre comme d'autres, peu séduisante, trop parfumée et
-gâtée par un divan trop large et trop précis,--mais la robe était là,
-sous ses yeux, sous ses mains: il la contemplait, il la baisait, il la
-respirait avec ivresse.
-
-A genoux devant la chère robe qui se dressait rigide et inquiétante, il
-semblait prier, maintenant, disant de folles et douces paroles et même
-des sottises.
-
-«Dès que je t'ai vue, je t'ai aimée... Oh! un désir fou... J'aurais
-donné je ne sais quoi... Comme tu es bonne!...»
-
-La joie cependant ne le faisait pas délirer au point qu'il ne sût la
-qualité de sa conquête, et quel genre d'âme animait cette robe si
-exquise. Il s'arracha à son extase pour interroger sa bourse, et avant
-d'avoir entendu les odieuses paroles du marchandage, il avait comblé les
-désirs qui attendaient, muets, et payé la robe, la jolie robe nouvelle,
-probablement ce qu'elle valait.
-
-Ensuite, il recommença ses adorations et l'autre le laissait faire,
-habituée à de plus singulières et même à de plus dangereuses fantaisies.
-Seulement, en dedans, elle s'impatientait un peu, trouvant bien longs
-ces prolégomènes, et bien ridicules. D'ordinaire, elle menait ses
-clients plus rondement et, devinant leurs goûts, les rassasiait avec art
-et avec promptitude; mais celui-ci était bizarre. Elle le toléra encore
-pendant quelques minutes, se laissant admirer, croyait-elle, flattée
-aussi de ces manières délicates, et, enfin, n'y tenant plus, rêvant à ce
-qu'il y avait dans l'air, dans le soleil, dans les rues, d'amour à
-cueillir et quelle merveilleuse pierre philosophale était sa «robe
-nouvelle», elle se dégagea et demanda avec un sourire qu'on la laissât
-au moins ôter sa pèlerine.
-
-«Non, non! La robe tout entière! Je veux la robe tout entière!»
-
-Et il l'entraînait vers le divan, l'étreignant déjà furieusement.
-
-Elle comprit et cria:
-
-«Avec ma robe? Jamais!»
-
-Elle put se redresser et elle dégrafait sa ceinture quand elle sentit
-deux mains lui serrer le cou sans pitié. La tête renversée, elle tomba
-inerte sur le divan, et, inconscient de son crime, ignorant la mort de
-la chair à laquelle il allait joindre sa chair, l'amoureux des robes
-apaisa son désir.
-
-
-
-
-LE FAUNE
-
-
-Elle s'était retirée de bonne heure après dîner, se croyant souffrante
-et n'étant que triste, lassée du rire trop innocent des petits enfants,
-de la benoîte jovialité des parents pauvres émus d'un peu de fête, du
-pitoyable gala voulu par les calendriers.
-
-Surtout elle s'affligeait et presque s'indignait de l'hypocrite
-tendresse qui luisait dans l'oeil terne de son mari, quand il y avait du
-monde: elle eût préféré, comme d'autres femmes, être battue en public,
-être aimée en secret.
-
-Remerciant sa femme de chambre, elle tira le verrou et, alors, se
-sentant bien seule, se sentit libre et moins malheureuse.
-
-Se dévêtir lentement, avec des poses, des regards à la psyché, de
-feintes langueurs, comme pour tomber adroitement en de chers bras, se
-dire des douceurs, offrir un compliment subtil à son épaule et même à
-son genou et s'avouer qu'on a une belle âme et une belle peau,--elle
-s'amusa à tout cela, sans penser à rien de mal, avec la sécurité d'une
-femme qui ne craint pas les surprises de l'imagination.
-
-Son impudeur ingénue était limitée par la délicatesse. Elle savait
-l'étiage où doit s'arrêter la robe retroussée, l'étiage des temps secs
-et l'étiage des temps de pluie, et volontiers, ainsi qu'Arlette, quand
-Robert le Diable la favorisa de son intimité, elle eût déchiré sa
-chemise au lieu de la relever. Il arriva donc qu'elle eut un peu honte,
-et, enfouie dans une fourrure, elle s'agenouilla fort chastement devant
-le feu.
-
-Elle tisonna, elle ordonna des architectures incandescentes, elle se
-brûla la figure, elle s'ennuya.
-
-«N'aurait-elle pas mieux fait de répondre aux hypocrites tendresses de
-son mari? Avec quelques agaceries, elle était maîtresse de lui et la
-soirée s'achevait en des exercices plutôt calmants,--tandis que,
-troublée, énervée, fâchée, elle était capable de se mélancoliser
-jusqu'aux larmes, jusqu'aux solitaires sanglots que nul n'apaise et qui
-tordent le coeur et qui le secouent comme une épave!»
-
-Ah! vraiment, la triste et stupide nuit de Noël! Y aurait-il donc des
-dates, des jours magiques où c'est un crime d'être seul, où des contacts
-humains sont nécessaires sous peine de souffrance et presque de remords?
-Une telle idée s'esquissa un instant dans sa faible et mobile cervelle,
-mais bientôt, de tout ce dessin trop compliqué un seul mot resta visible
-à ses yeux et sensible à son imagination,--Noël!
-
-La voilà redevenue toute petite fille qui s'en va à la messe
-blanche--dans son lit, qui s'endort en rêvant aux gâteries de l'Enfant
-Jésus...
-
-... Non, c'est banal! Tout le monde a de ces visions d'antan, de ces
-attendrissements annuels! Ames peu distinguées, qui ne savez pas évoquer
-d'autres songes que ceux qui rôdent partout, à la merci des plus
-vulgaires désirs,--songes dociles et lamentables!
-
-Révoltée contre la pureté des blancs souvenirs, elle sombra dans
-l'idéisme sensuel. La chaleur du foyer aux bûches encore flambantes la
-chatouillait vilainement: elle s'y complut,--elle crut que des baisers
-singuliers allaient descendre par la cheminée sous la forme de petits
-anges sans ailes, mais plus brûlants et plus agiles que les feux follets
-qui jouaient, agréables démons, parmi les charbons.
-
-Elle rêva d'une fornication somptueuse, d'un stupre inattendu dont elle
-serait la complaisante victime, au coin du feu, sur cette bonne
-fourrure; oui, avec la complicité de cette bonne bête, de cette chèvre
-aimable et dévouée...
-
-L'incube épars dans la chambre tiède rassemblait ses atomes et se
-matérialisait... Une ombre, comme d'un faune éphèbe, obscurcit la glace
-de la cheminée et un souffle lui troubla les cheveux et lui chauffa la
-nuque.
-
-Elle avait peur, mais elle désirait avoir encore plus peur; pourtant,
-elle n'osa ni se retourner, ni lever les yeux vers la glace. Ce qu'elle
-avait senti était douloureusement doux; ce qu'elle avait vu était
-inquiétant, étrange, curieusement absurde: une tête blonde et dure, aux
-yeux dévorants, à la bouche large et presque obscène, à la barbe
-pointue... Elle frissonna: il devait être beau et grand, très fort, cet
-être qui allait l'aimer! Comme elle tremblerait dans ses bras! Mais elle
-tremblait déjà, déjà possédée, déjà la proie du monstre amoureux qui la
-guettait et la convoitait.
-
-La fourrure lui glissa des épaules et aussitôt un violent baiser
-stigmatisa sa chair nue,--oui, un baiser si violent et si ardent que la
-marque lui en resterait, sans aucun doute, comme d'un fer rouge. Elle
-voulut, geste de femme qu'on déshabille, relever son manteau et
-s'envelopper d'une dernière pudeur, mais l'Etre s'y opposa et de ses
-deux mains lui agrippa les deux bras. Cette violence ne déplut pas à la
-vaincue: elle s'y attendait comme à un hommage; son dos et ses épaules
-étaient faits pour être vus, et, recevoir obligeamment des baisers,
-n'était-ce pas leur devoir en même temps que leur volupté?
-
-Cependant l'attaque se précipitait et l'incube haletant soufflait à peu
-près comme un soufflet de forge, ce qui la fit légèrement rire. «Que de
-mal il se donne! songeait-elle. Il est bien malhabile... Je vais le
-regarder, du coin de l'oeil...»
-
-Comme elle tournait la tête, le masque de la bête s'avança et sa bouche
-large et presque obscène s'écrasa sur ses lèvres.
-
-Elle avait fermé les yeux, mais trop tard; elle avait vu le monstre face
-à face, et non plus selon les complaisants reflets d'une glace identique
-à son rêve; elle l'avait vu, non plus façonné par le désir, mais déformé
-selon la réalité la plus étroite: il était si laid, avec sa face de bouc
-cruel, si laid et si bestial et ivre d'une volonté si précise et si
-basse,--qu'elle s'indigna et se redressa.
-
-... Elle se vit nue dans la grande psyché, au fond de la chambre, toute
-nue et toute seule dans la chambre morne.
-
-
-
-
-DANAETTE
-
-
-Comme elle s'habillait après déjeuner, toilette spéciale et même
-mystérieuse, la neige se mit à tomber.
-
-Sous les rideaux d'apparence de vitrail, relevés et épinglés pour un peu
-de lumière, elle la voyait tomber, la belle neige, tomber, tomber
-toujours,--et c'était solennel et triste; cela donnait l'idée d'on ne
-sait quelle puissance occulte et ironique, d'on ne sait quelle âme
-divine, terrible et froide qui aurait épandu d'en haut la
-cristallisation légère de son dédain pour la niaiserie humaine qui
-analyse tout et ne comprend rien.
-
---Il y a une grande bataille dans le ciel, lui dit sa vieille Bretonne
-de femme de chambre. Les anges s'arrachent les plumes des ailes,--et
-voilà pourquoi il neige. Madame le sait bien.
-
-C'était péremptoire. Madame n'émit aucune contradiction. Tous les ans,
-d'ailleurs, et souvent plusieurs fois par hiver, la Bretonne articulait
-cette même confidence, terminée par un «Madame le sait bien» irréfutable
-et presque menaçant. Sur toutes choses, la vieille servante avait ainsi
-toutes prêtes, brèves et nettes, des explications charmantes et d'une
-manifeste évidence.
-
-Madame ne répondit donc rien, mais, dès que sa coiffure fut achevée,
-elle congédia la Bretonne.
-
-Elle voulait être seule--avec la Neige.
-
-Sa toilette n'était qu'à moitié, elle n'y songeait plus, et, assise sur
-un divan, près du feu, elle regardait, fascinée, le vol incessant et
-lumineux des plumes neigeuses et angéliques.
-
-Sa toilette! Oh! quel ennui, deux ou trois fois par semaine! L'adultère
-est agréable certainement, les premiers jours; on va vers l'inconnu, on
-se tend comme une voile au souffle impérieux et doux qui vous pousse à
-des baisers nouveaux, on est gonflée de curiosité, on ne pense à rien
-qu'au plaisir d'une initiation nouvelle et plus complète: le péché
-apparaît tel qu'un baptême à l'ingénuité relative de la pécheresse. Mais
-si intense que soit pour les petites détraquées cette sensation du
-renouveau par le mensonge, elle est brève et traîne après elle un
-détestable frère jumeau nommé Ennui.
-
-Quel ennui! Il faut penser à tant de choses, et l'expérience est là qui
-vous pousse du coude et vous suggère mille précautions humiliantes et
-décourageantes.
-
-«Ainsi, songeait-elle (sans perdre de vue la neige), je dois, malgré le
-froid, mettre des souliers et non des bottines. Lui-même me l'insinua.
-La première fois, il me les reboutonna innocemment, pieusement, en
-serrant ma jambe sur ses genoux; la seconde fois, il tira de sa poche un
-tire-bouton et me le mit dans la main; la troisième fois, il n'avait
-même pas pensé à apporter cela, et je fus très malheureuse.
-
-«Pour le corset, la robe, c'est la même chose. Monsieur est impatient;
-il arrache les agrafes, il emmêle les cordons. J'ai dû faire faire un
-corsage spécial qui se déboutonne tout d'un trait, et je remplace le
-corset, ces jours-là, par une sorte de brassière comme on en met aux
-bébés: cela se déboutonne selon le même système que le corsage. En un
-clin d'oeil, je suis nue, ou peu s'en faut.
-
-Oui, nue, car il a imaginé de m'imposer des chemises qui ressemblent à
-des soutanes et qui s'ouvrent comme des rideaux, dès qu'on a fait sauter
-les minuscules boutons qui les closent,--et ce costume influe sur mes
-moeurs.
-
-«Allons! Il faut mettre la brassière et enfermer mon corset sous clef,
-pour que la Bretonne ne me dise pas, d'un air scandalisé, devant mon
-mari, quand je rentrerai tantôt: «Madame est sortie sans corset. Madame
-le sait bien.»
-
-«Ah! la belle neige!...»
-
-Elles tombaient toujours, les douces, les fines, les blanches plumes
-d'anges. La rebelle adultère devint naïve; la fascination de cette
-subtile et monotone neige, de neige perpétuelle et qui semblait infinie,
-agissait sur sa sensibilité. La péremptoire sottise de la Bretonne lui
-revint à l'esprit, et elle eut pitié des anges déplumés!
-
-Cela devait être singulier, un ange aux ailes nues, pareil à ces oies
-déduvetées qu'on aperçoit en Normandie dans les cours de ferme, ces
-pauvres oies qui ont donné leur vêture pour faire des oreillers aux
-frileuses adultères.
-
-Image ridiculement enfantine, mais, enfin, les anges déplumés sont
-encore des anges,--et les anges sont de fort belles créatures.
-
-La neige tombait toujours, et même plus tassée, si épaisse que l'air
-semblait maintenant s'être condensé en un polaire océan d'étoiles
-blanches, ou en un immaculé vol de mouettes, qu'un souffle parfois
-troublait et jetait, effarées, contre les vitres.
-
-Oubliant son rendez-vous de classique adultère, la petite chérie
-s'intéressait énormément à ces tourbillons imprévus, mais sa joie était
-plus amusée encore, quand le nuage constellé s'écroulait lentement,
-majestueusement, avec le calme absolu de la certitude. Ses yeux pourtant
-se fermaient, lassés, et elle ne les ouvrait plus qu'à grand'peine,
-entêtée, résolue à ne pas céder, à regarder tomber la neige, tant que
-tomberait la neige.
-
-Elle fut vaincue: ses yeux se fermèrent et ne se rouvrirent plus
-qu'après un long demi-sommeil. Mais, en ses yeux clos, la neige tombait
-toujours: les vitres maintenant n'arrêtaient plus le vol des candides
-étoiles. Il neigeait dans sa chambre, sur les meubles, sur les tapis,
-partout; il neigeait sur le divan où elle s'était couchée, domptée par
-la fatigue. Une des fraîches étoiles tomba sur sa main; une autre sur sa
-joue; une autre sur sa gorge un peu découverte: et ce furent, la
-dernière surtout, d'exquises et inédites caresses.
-
-D'autres étoiles tombèrent: sa robe de pâle vert s'illuminait comme un
-pré d'une floraison de marguerites ingénues; ses mains et son cou en
-furent bientôt tout couverts, et ses cheveux et ses seins. Cette
-irréelle neige ne fondait pas à la chaleur du corps, ni à la chaleur du
-foyer: elle demeurait purement fleurie, telle qu'une parure.
-
-Délicieusement glacés, les baisers de la neige traversèrent ses
-vêtements, allèrent, malgré toutes défenses, chercher la peau et se
-blottir, dans les plis: c'était merveilleusement doux et d'une qualité
-de volupté assurément inconnue!
-
-En vérité, la Neige la violait et la possédait,--et Danaette se laissait
-faire, curieuse de cet adultère nouveau, toute livrée au plaisir
-ineffable--et presque effroyable--d'être l'amoureuse proie d'un divin
-caprice et l'amante élue par le rêve de quelques anges devenus soudain
-pervers.
-
-La neige tombait toujours et pénétrait si profondément en son corps pâmé
-qu'elle n'avait plus aucune autre sensation que celle de mourir
-ensevelie sous les adorables baisers de la neige, embaumée dans la
-neige,--et de partir, emportée par un tourbillon dernier, vers la région
-des éternelles neiges, les infinies et fabuleuses montagnes où les
-chères petites adultères, toujours aimées, se pâment sans repos aux
-impérieuses caresses des anges pervers.
-
-
-
-
-CONVERSATION DU SOIR
-
-
-L'une était jeune fille et l'autre jeune femme, et lui, venait dans la
-maison faire la cour à la jeune fille, mais il aimait bien aussi la
-jeune femme.
-
-Ida avait épousé un gentilhomme qui s'occupait à dresser des chevaux
-pour les courses; il revêtait un habit rouge, sonnait de la trompe mieux
-qu'un piqueur et goûtait la conversation des palefreniers, parce qu'elle
-est instructive. Sa femme lui servait peu, si ce n'est de décor et de
-parfum: parfois, il l'entourait de regards attendris, la flattait ainsi
-qu'une pouliche et lui donnait à manger dans le creux de sa main un
-diamant ou un rang de perles; parfois aussi, il la respirait en fermant
-les yeux, après l'avoir vaporisée de foin nouvellement coupé, qu'il
-appelait dans sa langue «new mown hay». De tout cela, Ida était fort
-satisfaite, car il ne lui manquait rien, aucun plaisir essentiel. Les
-plaisirs essentiels, pour Ida, étaient: se lever à midi, mettre de
-belles robes, faire de la musique et, le soir, aux lumières, parer son
-torse pur de plus de joyaux que n'en portait Aline, reine de Golconde.
-Elle savait qu'il est des êtres nommés «amants» et qui ont pour les
-femmes le goût que son mari avait pour les chevaux, mais elle n'eut
-jamais envie d'en attacher un à sa personne: ces grands scarabées, à son
-avis, n'étaient agréables qu'en troupe, quand ils évoluaient avec
-discrétion dans un salon bien tenu; et lorsqu'on lui disait que de tels
-insectes inspirent souvent, à des femmes, des passions folles, elle
-riait si fort que ses diamants émus faisaient le bruit d'une rivière qui
-se brise sur des pierres.
-
-Pourtant, le scarabée qui courtisait sa soeur Mora n'était pas trop bête
-ni trop laid, même seul et vu de près, et il ne déplaisait ni à Mora, ni
-à Ida. Mora voulait bien l'épouser et Ida voulait bien être aimable et
-ne pas décourager le plaisir de ces enfants, le plaisir de se marier, de
-faire comme tout le monde. Il s'appelait Donald et sa voix un peu
-chantante était douce, de celles qu'on entend le soir dans les gorges
-pâmées des montagnes. Son geste enveloppant suggérait l'abandon; ne le
-craignant pas, rassurées par le bleu pâle de ses yeux et le rose doux de
-ses joues, les femmes allaient à lui comme à une soeur, et s'il disait
-son adresse à manier la rame, elles s'affligeaient d'un si rude exercice
-pour une grâce si adolescente.
-
-Assises côte à côte au piano, Ida et Mora déliraient de joie; ceintes
-d'un multicolore réseau d'harmonie qui les séparait du reste du monde,
-elles s'enivraient sans honte, troublées mais insatisfaites, cherchant
-l'extase, n'arrivant qu'à un délicieux énervement, à cause sans doute du
-discord de leurs désirs: Mora jouait pour le plaisir des bruits
-agréables, pour l'excès de vibration que la musique importe dans les
-cellules cérébrales, pour l'intensité et l'activité que le rythme donne
-aux battements du coeur et à la circulation du sang; Ida jouait pour
-broder un accompagnement à ses rêves et, pendant que la musique se
-dessinait en vives arabesques devant ses yeux éblouis, elle perdait
-quasiment la conscience de son être; allégée et simplifiée, elle sortait
-d'elle-même, elle montait, mais pour redescendre bientôt, surprise et un
-peu suffoquée. Cette illusion était plus sûre encore lorsque, au lieu de
-jouer elle-même, elle écoutait sa soeur qui avait le génie des
-interprétations rythmiques.
-
-Donald entra. Sans l'avoir vu ni entendu, elles eurent la divination
-qu'il était là et, charmantes en la spontanéité de leur résignation,
-elles se levèrent, laissant une phrase inachevée, et s'avancèrent pour
-l'accueillir.
-
-Donald baisa la main d'Ida et le front de Mora.
-
-Il apportait toujours des fleurs, non pas certes des bouquets, mais de
-vraies fleurs libres sur leur tige intacte; il en apportait trois
-seulement, choisies entre les plus parfaites et les plus pures,
-d'immaculées roses blanches, couleur de neige qui tombe, de fragiles et
-somptueux magnolias, empreints de sang, d'une seule marque de sang au
-centre même de leur beauté et qui semblaient des sacrés-coeurs ou, comme
-disait Mora, de fières et blanches dominicaines qui ont taché d'amour et
-de pourpre leur sein vierge, en buvant au calice de la Passion. Il
-savait trouver de simples violettes d'un azur si profond et si délicat
-que les chimères se réjouiraient d'élever de tels yeux vers l'infini, et
-des cyclamens d'un rose si charnel et si vivant que leur sourire
-impressionnait comme un baiser.
-
-Ce jour-là, il avait à la main trois divines pâquerettes, trois astres
-de rêve, trois symboliques soleils d'or étoilés d'argent lunaire, fleurs
-de résurrection; Mora et Ida en mirent une, chacune, à leur corsage et,
-comme toujours, la troisième fut déposée, dans un verre de Venise irisé
-d'espoir, aux pieds de l'Inconnue, aux pieds de celle qui allait
-devenir, aux pieds de la Femme que l'Amour était en train de créer et de
-modeler dans l'ombre.
-
-On causa de choses futiles, exprès, pour ne livrer que peu à peu, avec
-modération et avec pudeur, le nu de son âme à l'amoureuse curiosité de
-l'âme inquiète et attentive. Ensuite Ida s'informa si les émeraudes
-étaient seyantes à son teint, si on pouvait les mêler aux perles et aux
-diamants, si leur vert, un peu de prairie, n'effarait pas, par son
-absolu, la blancheur des épaules: on décida qu'une peau très candide et
-veinée de bleu s'accommodait mal des émeraudes, mais elles pouvaient
-agréer aux chairs un peu dorées.
-
-«Je suis contente que vous permettiez cela, Donald; je pourrai donc
-mettre mon collier d'émeraudes, car je suis dorée comme une idole»,--et
-Ida, relevant sa manche, fit miroiter sur sa peau de brune, les joyaux
-smaragdins, dernier présent de son mari. Ensuite, Mora s'informa de
-l'accord imposé par une robe violette: il fallait évidemment des
-doublures et des retroussis soufre et, comme bijoux, peut-être des
-opales, peut-être des perles teintées. Mora compara cet accord à
-«celui-ci, tenez»,--et elle trouvait sur le piano un accord clairement
-soufre et violet, mais d'un soufre un peu vif et d'un violet un peu
-sombre. «Il faudrait la harpe», dit-elle, mais elle chercha encore et
-bientôt ce fut une étrange improvisation en rythme brisé où passaient,
-éclatantes ou mourantes, apaisées ou exaltées, toutes les nuances du
-violet, et, brodées en arabesque, toutes les nuances du jaune.
-
-Elle joua longtemps, peut-être une heure, sans s'arrêter, sans prendre
-garde à la tombante nuit, ni au trouble divin qui s'épandait, par ses
-doigts, dans l'air.
-
-Ida et Donald étaient assis sur le divan. D'abord, n'écoutant que d'une
-oreille la fantaisie de Mora, ils avaient continué leur causerie, mais
-les paroles s'en allèrent. Sans voix, ils songeaient et ils frémissaient
-comme l'air lui-même empli de captieuses sonorités et de vibrantes
-ondes. Un espace très étroit les séparait; un sursaut le combla, Donald,
-excité, s'étant incliné à droite, Ida, oppressée, s'étant inclinée à
-gauche. Leurs épaules d'abord, puis leurs genoux se touchèrent, puis
-leurs mains se trouvèrent et un double courant de fluides charnels les
-pénétrait, les amollissait et, alternativement, activait leur
-inconsciente vie. Les fleurs, les émeraudes, les épaules, le bras nu
-montré, le corsage soufre et violet emprisonnant en rêve le beau buste
-de Mora, tout cela et les conseils de la musique, et la tombante nuit
-avait dirigé vers le paysage sensuel la promenade de leurs rêves,--si
-bien que, sans le savoir, se croyant toujours dans le monde du désir,
-ignorants de leurs tangibles réalités, plongés dans l'incertitude du
-songe, insoupçonneux de la véracité de leurs actes, ils se baisèrent
-doucement sur la bouche. Le prélude fut impératif: Ida se renversa, les
-yeux clos, comme couchée sur un lit de nuages et elle reçut Donald dans
-ses bras, avec une grâce toute nuptiale.
-
-Quand ils revinrent à eux, ils n'eurent pas à rougir; ils ne savaient
-pas ce qu'ils avaient fait et ils ne le surent jamais: le souvenir leur
-resta seulement de minutes exquises, d'un voyage dans le ciel, d'un
-plaisir à la fois aigu et doux, infiniment pur et infiniment surhumain.
-
-Pourtant, quand Ida rajusta instinctivement sa toilette, elle s'aperçut
-que la pâquerette penchait à son corsage, tout écrasée, sa tête d'or
-étoilée d'argent: alors, elle alla prendre celle qui avait été déposée
-aux pieds de l'Inconnue, et elle la piqua sur son sein, sur le sein de
-la Femme qui était devenue, de la femme que l'Amour venait de créer et
-de modeler dans l'ombre.
-
-A ce moment, Mora, qui jouait toujours, sentit un terrible frisson
-passer dans ses moelles.
-
-
-
-
-STRATAGÈMES
-
-_A Octave Mirbeau._
-
-
-Amères flâneries parmi des femmes successives.
-
-Lointaine et première souvenance. Elle vient à moi: gaucheries d'une
-fille grandelette dans le sarrau d'école. Au sarrau, des taches d'encre;
-au nez, des taches de son. Les yeux couleur de mûres; les dents comme
-des noisettes:--mûres mangées ensemble, noisettes croquées le long des
-haies, par les chemins creux, et dans les herbes, les rosées, les fleurs
-fraîches.
-
-Ensuite... Oh! celle-ci fut vraiment la vraie. Près d'elle, à lui
-parler, à rire, à rougir, il y avait une joie toute neuve, une joie de
-floraison. Les cheveux frisaient joliment sur le front.
-
-Chloé chantait, lavandière à la rivière. Ah! fille de roi! Ah! vieil
-Homère! Je crus que c'était Nausicaa.
-
- Il mit la main dans mon estomac.
- Je lui ai dit: mettez-la plus bas,
- Je lui ai dit: mettez-la plus bas!
-
-Chloé chantait, lavandière à la rivière.
-
-Après?
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-C'est tout ce que j'en sais.
-
-Après? Les stores baissés: passent les poteaux, les arbres, les
-maisonnettes. Sur les plaques tournantes, les roues grondent. L'ombre
-est violette. Le roulis roule le fugace enlacis... Par la portière,
-adieu! Jamais plus? Jamais plus. Ton nom? Ta demeure? Les baisers ont
-pris toutes les lèvres, les lèvres n'ont pas remué pour des paroles. Ah!
-ce train qui va, qui va! Ah! ma vie qui va, qui va!
-
-Après? Rencontres. Non. Non plus. Oui. Pourquoi ne pas revivre une
-minute ceci: l'agréable rêveuse sur mon épaule pleurait son exil. Elle
-avait peur, la nuit, dormant seule...
-
-Petite bourgeoise du petit bourgeois, très avenante dans l'attifage
-économique d'une femme d'ordre: «Pas de cadeaux, disait sa voix ferme et
-discrète, une ligne nouvelle, plutôt, sur mon livret. Comme cela, mon
-mari est content, il m'appelle sa fourmi. Quand le mille est complet,
-cela fait de la rente, de la bonne rente, mon mimi.» Elle était
-charmante, vraiment, dans ses silences.
-
-A pas muets sur le parquet criant. La porte se pousse, à l'heure dite
-déverrouillée. De l'imprudente lumière, mais le plaisir, en l'ombre,
-s'alanguit trop. Pourtant, il y a des yeux au bout des doigts, des yeux
-de chat faits pour les ténèbres... La lumière, parfois je la souffle.
-J'aime mieux ton coeur que la couronne brodée sur ton coeur,--et tu
-n'aimes pas les distractions. Les feuilles tombèrent. A Paris? Là, elle
-avait ses habitudes et l'imprévu.
-
-Je me souviens qu'elle n'aimait pas les distractions.
-
-Vraiment, cela vaut-il la peine? La peine qu'on se donne?
-
- Adieu, mon pucelage,
- Ha! Tu vas me quitter!
-
-Disait la petite pucelotte... Vraiment, cela vaut-il la peine?
-
-La Suédoise m'aima et nous eûmes de jolies chevauchées frileuses vers le
-bleu pâle des nuits polaires. Ah! comme elle pleura, un jour, et comme
-je fus mauvais pour celle qui était si bonne!
-
-Telle est la fin, et je n'ai trouvé rien depuis le bleu frileux des
-chevauchées polaires...
-
-... Mettre de l'esprit dans la saveur, de l'âme dans le parfum, du
-sentiment dans le toucher...
-
-Désirs, grenades pleines de rubis prisonniers dont un coup de dent fait
-ruisseler l'éblouissance,--un coup de dent de femme.
-
-Des femmes, au bon endroit, savent mordre. Elles ne doivent pas être
-méprisées, ces conservatrices des traditions milésiennes,--mais c'est
-bien monotone et les artistes sont rares.
-
-... Faut-il reprendre l'amère flânerie parmi des femmes successives?...
-
-Au Louvre, devant la _Mater Dolorosa_ dont les yeux sont deux gouttes de
-sang,
-
- (_O quam tristis et afflicta!_)
-
-une femme en extase (je le crus,--mais elle s'ennuyait, tout
-simplement), qui, du coup, m'intéressa, quand elle eut tourné la tête
-vers l'indiscret accoudé, par la froideur éteinte de son regard,
-l'ironie vague d'un sourire gelé... Le blond de la chevelure allait au
-roux clair, sous le chapeau noir, que fermaient, vers les oreilles
-perlées d'améthystes (assez équitablement assorties au violet mourant
-des prunelles), des brides épinglées d'une argenterie ancienne.
-
-Je me provoquai à des riens qu'elle répéta...
-
-Quand elle marcha, m'ayant d'un cillement--presque doux--permis de
-l'accompagner, la lenteur ondulée des mouvements décelait un corps
-développé selon l'esthétique orientale, avec des os minces, une flexible
-charpente, la chair tassée,--non sans une tendance à rompre un peu la
-proportion.
-
-Nous sortîmes par les Mantegna. De brèves paroles,--et devant les
-symboles nous demeurions des instants, perplexes, de nous-mêmes... Elle
-voulut bien, excitée par telles énigmes, et d'une voix pareille à
-l'indolente procession de son allure, dévoiler un peu de sa
-spiritualité: alors, je la vis inavouée et imprécise, appelée, sans
-conscience de ses tendances secrètes, par celui qui dirait: «Voici ce
-que tu veux.»
-
-En descendant l'escalier vers Ariane, au milieu elle s'arrêta, remonta
-quelques degrés, comme saluant d'un adieu la Victoire. Mais je compris
-que c'était la moitié d'une ruse, car elle se retourna très brusquement:
-elle voulait me voir sans prendre l'air de me regarder.
-
-«A demain!» dis-je avec une certaine ferveur.
-
-Elle daigne rire un peu, baissant sa voilette, mimant un peut-être pas
-trop problématique,--puis s'en va.
-
- * * * * *
-
-Je la retrouve gravissant l'escalier. Nous laissons la robe de pourpre
-frissonner aux vents glorieux de l'Archipel, et, d'un accord muet, nous
-gagnons la porte,--amis déjà, à ce qu'il paraît.
-
-Entendre les doléances nécessaires: nul homme, plus d'une seconde, n'a
-séduit son désir... Elle eut le mari qui échoit pareillement à chacune,
-initiateur de tous les à peu près... Il est mort... C'était un
-personnage occupé à gravir avec élégance et décision les bâtons de
-perroquet du perchoir social...
-
-Je n'écoute pas. Que m'importe ce qu'elle est, fille ou marquise, ou les
-deux? Et je songe: voici un compagnon pour le jeu des sensations
-élémentaires, une chair malléable aux expériences du presque et une âme
-qui s'ennuie assez pour accepter des navigations vers l'île où les
-Chimères jouissent d'être chimères...
-
-«--... Riche...»
-
-A ce mot de conversation, j'interromps pour dire:
-
-«--Le seul parfum d'un brin de réséda peut mener très loin, et toutes
-les véracités de l'opulence sont dépassées par le simple froissis d'un
-morceau de soie ancienne...»
-
-La Seine franchie, nous atteignons les déserts de l'avenue de Breteuil
-(où s'est réfugiée sa Solitude), pendant que, apprivoisée, elle me
-questionne avec une désespérance qui flatte mon rôle choisi de
-consolateur extravagant:
-
-«--De combien un très perspicace esprit peut-il pénétrer en tel autre?
-
---De très peu.
-
---Qu'est-ce donc que l'intimité?
-
---Le troc des volontés.»
-
-Je réponds cela.--et pourquoi pas?
-
-Elle me congédie. Nous nous séparons, toujours inconnus. C'est
-imprudent, mais quand j'y pense, il est trop tard. «Puis, que m'importe,
-redis-je encore, le baptême de son essence,--et de moi, si je te fais
-agréablement souffrir, quels comptes subsidiaires exigeras-tu, à moins
-d'être insensée?»
-
- * * * * *
-
-Elle vient chez moi.
-
-«--Un moine en scapulaire chante des antiphones à la Vierge, qui pleure
-de terreur et d'amour...
-
---Où?
-
---Là, sur ce parchemin rayé de rouge et ponctué de noir, ne vois-tu
-pas?--et cet autre qui, à la flamme d'une lampe de fer (plus tordue
-qu'une viourne), amollit la cire-vierge des sceaux de l'Abbaye, ne le
-vois-tu pas?--et cet autre qui arrose les flambes sacrés du jardin des
-rêves, ne le vois-tu pas?...
-
---C'est toi!
-
---Elle commence à comprendre.»
-
- * * * * *
-
-«--Daphné! Vois comme le Laurier leurra l'Apollon nimbé d'or. Elle eut,
-la méchante, l'ironie de s'investir d'écorce,--et les boutons de pourpre
-de ses seins imbaisés fleurissent entre les cornes d'or de la Diane
-jalouse. Nulle chèvre n'a brouté les lichens axillaires de ses branches
-nues, et le Faune ivre a délaissé pour la fente des frênes pervers
-l'hiatus impollué de son sexe gemmé d'ambres et de topazes... Apollon
-t'aurait plu, à toi? Vois comme il est beau, et plus amoureux qu'un
-thyrse turgescent, qu'un chaton cambré d'où pleurent des larmes de
-pollen...
-
---Oui, mais ce nimbe?»
-
- * * * * *
-
-«Oh! je t'aimerai! je t'aimerai,--lorsque le Dragon vert aura perdu ses
-cornes!»
-
-«--Qui a parlé, chère, est-ce moi, ou toi?
-
---Oh! moi quand je parle, c'est pour dire des choses à la portée de tout
-le monde.»
-
-Pareil à cet Almindor que poudra Eisen, je m'étends un peu sur l'herbe
-des coussins et je lui fais compliment de son teint très blanc.
-
-Un coup d'éventail sur les doigts me répond:
-
-«Sommes-nous pas embarqués pour Cythère?
-
---Nulle brise ne gonfle les voiles de soie mauve et nous n'avons point
-de rameurs.
-
---Je vous l'affirme, je ramerai, charmante Acine,--et vous régirez le
-gouvernail.
-
---Ho! Je suis si peureuse. Une distraction...
-
---N'en attendez pas de ma part!
-
---Ho! je ne m'y risquerai!»
-
- * * * * *
-
-Chez elle.
-
-Pendant que me troublent les enchantements de la Sonate que le hasard de
-mon doigt lui a désignée, je m'assieds, loin d'elle, sur le sofa, les
-yeux fermés.
-
-«--... Ah! Ce sont donc mes propres désirs qui t'ont déchiré? Voilà le
-premier trait, le premier cri, le premier sourire, le premier pleur, le
-premier doute... Elle fuit! Reviens, reviens! Reviens, la pourpre de ta
-robe ensanglante mes yeux, je vois le néant rouge où ma vie va sombrer,
-tout est rouge: ta bouche et ma chair dévorée! Ton sein fleuri de rouge
-fut doux et douloureux... Joies! c'était l'âpre rêve où s'écorche le
-coeur: sa bouche me parfume et ses cheveux m'effleurent!»
-
-«--Où donc êtes-vous?»
-
-A demi je la prends: sa bouche me parfume et ses cheveux m'effleurent...
-
-«--Lisez-moi et j'éveillerai sur le clavecin de très mourants accords.
-
- --Un soir dans la bruyère...
-
---Où lisez-vous?
-
---Je ne lis pas, je dis par coeur.
-
---Quel ton?
-
---Mineur, oh! mineur.
-
- «Un soir dans la bruyère délaissée,
- Avec l'amie souriante et lassée:
- O soleil, fleur cueillie, ton lourd corymbe
- Agonise et descend tout pâle vers les limbes,--
- Ah! si j'étais avec l'amie lassée,
- Un soir, dans la bruyère délaissée!
-
- Les rainettes, parmi les reines des prés
- Et les roseaux, criaient énamourées;
- Les scarabées grimpent le long des prêles,
- Les geais bleus font fléchir les branches frêles,
- On entendait les cris énamourés
- Des rainettes, parmi les reines des prés.
-
- Un chien, au seuil d'une porte entr'ouverte.
- Là-haut, pleure à la lune naissante et verte,
- Qui rend un peu de joie au ciel aveugle;
- La vache qu'on va traire s'agite et meugle,--
- Un chien pleure à la lune naissante et verte,
- Là-haut, au seuil d'une porte entr'ouverte.
-
- Nos pieds meurtrissent l'herbe diamantée,
- Nous gravissons la ravine argentée,
- Pente mourante à la sente effacée,
- Les genoux las et les coeurs délassés,--
- En gravissant la ravine argentée
- Nos pieds meurtrissent l'herbe diamantée.
-
- Pendant que nous montons, l'âme inquiète
- Et souriante, vers la courbe du faîte,
- Le rêve, demeuré à mi-chemin,
- S'assied pensif, la tête dans sa main,
- Et nous montons vers la courbe du faîte,
- Nous montons souriants, l'âme inquiète.»
-
-Je suis parti, courageusement, à moitié dupe.
-
- * * * * *
-
-Passer près d'une femme des heures en une intimité qui va jusqu'aux
-contacts et ne point tenter la pénétration décisive: je ne retrouve
-plus, quand je la regarde, l'ironie vague du sourire,--ses yeux, plutôt,
-expriment maintenant l'inquiétude... Voyons, le tacite accord qui nous
-lie n'est-il pas exclusif de la joie dernière?...
-
-... Comme il était entendu, tu es venu me prendre et le chemin de fer
-nous emporte à travers des bois roussis et dorés par les flammes de
-l'été. L'automne est joyeux et doux ainsi qu'une fin prématurée: les
-hêtres sourient à la mort prochaine; échevelés, tels des bacchants, les
-ormes s'endorment; les chênes, gladiateurs aux muscles tordus,
-attendent, ironiques, l'aura suprême, et les pins, seuls, et les mélèzes
-s'attristent d'être immortels.
-
-Le train s'arrête, pionnier, en pleine forêt. Nulles maisons, nul chemin
-visible, un sentier dans les broussailles: à l'aventure.
-
-Autour de nous, des airs voilés de syringe, des odeurs bruissent: le
-chèvre-feuille alangui, le sureau âcre comme un accord imparfait, les
-mousses murmurantes, les criantes feuilles mortes; les autres notes
-fondues en une indécise mélopée.
-
-Quelques pas, et, sous la grisaille des aunes, de la menthe humide se
-vaporise: sa fraîcheur poivrée nous grise.
-
-Daphné (Daphné,--elle croit presque s'appeler ainsi) s'assied, s'étale
-un peu, et, couché près d'elle, c'est elle que je respire. Parfums
-inattendus: les cheveux orangés, qui, par illusion peut-être, fleuraient
-des fois l'orange, à cette heure exhalent les odeurs composites des
-foins fanés au soleil; la peau de la nuque évoque les feuilles du frêne,
-et, sur le cou, vers la gorge, c'est un jonchis de mineures digitales...
-«Arbuste charmant couché par un vent de désir, je ne veux m'intéresser
-qu'à l'extrémité de tes branches, à ces mains qui sentent l'herbe où
-elles trempent, à ces poignets empreints de l'odeur des pâquerettes,--à
-ta tête, à cette bouche, source où coule l'humidité violente de la
-menthe en fleur...»
-
-D'un tour de jarret, la voici debout, puis:
-
-«Partons, n'est-ce pas?»
-
-La voix, très brève, s'énerve vers de la colère,--amusante colère
-d'oiseau qui a cru boire un peu dans le creux d'une feuille, a renversé
-son verre en se posant dessus.
-
-Nos pas, côte à côte, s'allongent, et nous nous taisons, attentifs
-seulement à l'émanation compliquée de la forêt qui, le soir, s'évapore
-plus abondamment,--femme, lasse de la réserve du jour, libérant, aux
-premières ombres, les prisonnières folies.
-
-Le train nous attendait, car à peine fûmes-nous assis dans notre coin
-qu'il siffla. Il nous attendait et il nous ramena, tels que nous étions
-partis.
-
-«C'était bien la peine», disaient les yeux de Daphné!
-
-A la porte, avant d'ouvrir la voiture, je pris sa main et la baisai,--sa
-main qui sentait encore l'herbe fraîche, où elle avait trempé.
-
-Chez elle.
-
-Je la trouve parmi des corbeilles de vieux chiffons de soie, l'air très
-amusé, sérieuse, toute la sensation amassée dans les doigts qui
-s'exacerbent aux chatoyantes caresses. Le pouce sur les trames se frotte
-et voit le dessin des fleurs, les nuances d'après la forme du relief.
-
-Elle ferme les yeux:
-
-«Des roses, des roses avivées de quelque carmin, des églantines plutôt,
-et au coeur, n'est-ce pas? il y a du blanc jauni pour les pistils
-apparents. Un feuillage de deux verts les entoure un peu, s'épanouit
-plus large, et roses et feuilles s'en vont le long de l'étoffe comme les
-grains alternatifs d'un chapelet oriental, déroulées lentement sur le
-fond d'un très pâle vert, pâle tel que le reflet dans l'eau du
-retroussis des feuilles.»
-
-Elle jette l'étoffe sans la regarder.
-
-«--Oui, je vois mieux, certains jours, avec les doigts, et la perception
-est plus fine, pénètre la chair comme des piqûres très douces... Combien
-cela doit être absurde, dites, des piqûres très douces!»
-
-Je ne souris qu'un peu, car me voici, à mon tour, à genoux dans les
-soies, et la contagieuse névrose me gagne: c'est amollissant, bien plus
-que l'herbe... Oh! voici un pourpre brûlé d'où s'émancipe une tiédeur
-charnelle, Galathée (Elle croit presque s'appeler Galathée, maintenant),
-charnelle comme de tes joues en fièvre, et ce velours cerise attire mes
-lèvres comme tes lèvres...
-
-«--Vous embrassez mes chiffons, maintenant!»
-
-Elle rit, se renverse un peu, les reins sur les talons. Je me penche,
-elle se redresse. Pour me rendre l'équilibre, ma main s'appuie au
-hasard: c'est le talon nu de Galathée, nu, sortant de la sandale, et les
-doigts s'amusent à une telle douceur, sentent la peau rosir vers la
-cheville et frémir un peu aux articulations... Le talon m'a échappé:
-elle s'est assise sur un coussin et la robe au rouge étrange, rouge
-chiffonné de coquelicot, a été ramenée jusque par-dessus les sandales.
-
-Nous recommençons à pétrir les amusantes soies. Les mystiques bleus
-surgissent, pâlissant les rouges et faussant les verts. Adieu, les
-herbes, les ombres virescentes promenant sur l'eau des reflets de
-retroussis! Adieu les pourpres brûlés par le désir! Adieu, charnels
-pourpres!... Les fenêtres ouvertes sont bleues, nous voici partis vers
-des ciels pâles... Pourtant, je reprends pied: au contact de ce velours
-bleu vert j'ai sauté de la nacelle et je te retrouve, Galathée, je baise
-le bleu vert des veines qui se ramifient à tes poignets... Vert? De quel
-vert? Non, bleu, décidément, ce poignet, par les bleus qui le ceignent
-de leurs ombres bleues... O Sang! emporte-moi vers le coeur de Galathée,
-ô galop chimérique des veines, emporte-moi! Et là, prends-moi, galop
-chimérique des artères, prends-moi et promène-moi par les allées
-secrètes et par l'intimité de sa chair... D'abord, je suivrai les
-contours... Mais le rêve cède aux mains: Galathée s'abandonne aux mains
-précises: voici les bras formés en leur vraie forme, avec la jointure
-composite du coude, la saignée où des cordes tendues se rebellent, et,
-en dessous, la double pointe arrondie, et, vers l'épaule, la courbe
-adorable et fugitive du muscle de l'étreinte... Les épaules, le cou, la
-nuque aux petits cheveux ébrélés, les oreilles ourlées, océaniens
-coquillages, conques mythologiques où bruit un chuchotis d'amour... Le
-dos, comme une onde, frissonne, et voilà que les flots se divisent en
-deux vagues gémellées; croupe marine vouée à l'Aphrodite!... Hanches,
-orgue féminin si compliqué!... Ceinture, je te dessine de mes mains
-jointes, et de quel doigté délicat je vous modèle, mamelles de Galathée,
-et toi, ventre, oreiller plus doux que l'oreiller de nuées où Phoebé
-repose son front lunaire... La nuit est venue, sournoise: Adieu,
-Galathée.
-
- * * * * *
-
-Chez moi.
-
-Basse, comme pour des enfants, émergeant un peu de l'accumulation des
-coussins, la petite table de citronnier porte le dragon de bronze, où
-déjà médite le thé jaune, et les opalines coquilles d'oeuf pour le
-boire; le steinberger en sa flûte bohême; de spéciales pâtisseries aux
-épices; puis quelques confitures, tamarins, airelles et gingembre de
-Chine.
-
-A son entrée, ce capricieux préparatif l'inquiète. Cela sent le philtre:
-de secrets aphrodisiaques sans doute se cachent savamment dosés et
-dilués dans les pâtes, les fruits et les fluides... Comme elle s'entend
-vraiment à pénétrer mes intentions, et qu'elle est singulière de ne plus
-vouloir, alors qu'elle croit que je veux!
-
-Mais je ne m'embarrasse pas d'une telle disposition, et souriant, lui
-contant d'amusantes galanteries, je la dévêts de la voilette, du
-chapeau, du manteau, des gants.
-
-Tout d'un coup, elle reprend son manchon, jeté en arrivant sur un
-fauteuil, et le lance en l'air jusqu'au plafond, le rattrape,
-recommence, le manque. Je l'atteins, nous jouons à la raquette, elle
-s'ébouriffe, court à la glace, tapote les ébrélures, s'assied: c'est
-tout.
-
-La défiance, dans le jeu, s'est évaporée: elle me dit sa journée; moi,
-les minutes de l'attente, très douces quand on a foi en la promesse
-donnée, avec pourtant le petit frisson de l'incertitude: enfin, le pas
-connu qui piétine l'escalier des vertèbres,--le baiser de prise de
-possession...
-
-«--Bien faible prise, réplique Galathée, car on peut même se laisser
-prendre... prendre, enfin... sans se déposséder soi-même.
-
---Du moins, c'est l'oiseau en cage et privé, jusqu'au bon vouloir du
-geôlier, de sa liberté matérielle... Plus vraie, oui, doit être la joie
-de l'oiseleur si c'était une âme qu'il eût captivée, mais le sait-on
-jamais? Comment pénétrer les métempsycoses et s'assurer si la proie est
-animée du souffle divin?
-
---Quel est le signe de l'âme?
-
---S'il en est un, je ne le connais pas. Telle bête a une intime
-spiritualité, tel humain est comme un rameau de buis jeté en la fontaine
-pétrifiante, matérialisé d'une imperméable couche qui s'oppose aux
-transsudations mentales.
-
---Moi? demande Galathée.
-
---Ame chère à ma perversité, est-ce que je t'aimerais si je n'avais pas
-senti en toi une âme?
-
---Pervers? oh!»
-
-Evidemment, elle croit que la perversité c'est de faire chopper une
-femme sur des combinaisons de coussins ou de tapis, et, là, violant les
-mystères de la lingerie et du caramara, de lui faire bien aise, malgré
-elle,--non sans impertinence.
-
-«Ne suis-je pas, songe-t-elle, en plus d'une âme, douée de quelque
-corporéité formulée selon une esthétique assez estimable?... Achève-la,
-ta Galathée.»
-
-Je n'ai pas l'air de comprendre et lui verse du thé. Au thé trop
-parfumé, Galathée préfère l'énervant steinberger, et la voilà, très
-excitée, qui me donne à manger dans sa cuillère de la confiture
-d'airelles, à croquer le gâteau rompu par ses dents, à boire le vin dont
-viennent de se mouiller ses lèvres... Moi, je baise les doigts qui ont
-goût de gingembre et je me sens faim de chair vive, d'une peau plus
-odorante que le thé jaune,--de tes cheveux épicés, Galathée, des
-émanations fines de ta flore, fleur,--des violents piments de ta faune,
-femme... Non, pas plus, seulement te boire et te manger...
-
-... Ah! quelles saveurs j'ai trouvées, inédites et réconfortantes!...
-
-... Non! Le reste, Daphné, éternisons-le par le désir: entre dans ton
-écorce et rêve pendant que, nimbé d'or, je viendrai poser mes lèvres
-attristées sur la chair arborescente de mes amours stérilisés...
-
-Ici finit le jeu des sensations élémentaires.
-
-
-
-
-TABLE
-
-
- PÉHOR 7
- LA ROBE BLANCHE 23
- LE SECRET DE DON JUAN 41
- LES FUGITIVES 53
- LES YEUX D'EAU 63
- LE SUAIRE 73
- SUR LE SEUIL 95
- LA MARGUERITE ROUGE 111
- LA SOEUR DE SYLVIE 127
- L'AUTRE 141
- CELLE QU'ON NE PEUT PAS PLEURER 153
- LE MAGNOLIA 165
- LE CIERGE ADULTÈRE 177
- LA ROBE 191
- LE FAUNE 201
- DANAETTE 211
- CONVERSATION DU SOIN 223
- STRATAGÈMES 237
-
-
-Poitiers.--Imp. Marc TEXIER.
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Histoires magiques, by Remy de Gourmont
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRES MAGIQUES ***
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-paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
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-and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
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-
-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
-
-Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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-including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
-because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
-people in all walks of life.
-
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
-goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
-To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
-and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
-
-
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
-Foundation
-
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
-http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
-permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
-
-The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
-Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
-throughout numerous locations. Its business office is located at
-809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
-business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
-information can be found at the Foundation's web site and official
-page at http://pglaf.org
-
-For additional contact information:
- Dr. Gregory B. Newby
- Chief Executive and Director
- gbnewby@pglaf.org
-
-
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
-
-Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
-spread public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To
-SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
-particular state visit http://pglaf.org
-
-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
-
-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
-
-Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations.
-To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
-
-
-Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
-works.
-
-Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
-concept of a library of electronic works that could be freely shared
-with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
-Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
-
-
-Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
-unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
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