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You may copy it, give it away or -re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included -with this eBook or online at www.gutenberg.org/license - - -Title: Histoires magiques - -Author: Remy de Gourmont - -Release Date: September 8, 2020 [EBook #63147] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRES MAGIQUES *** - - - - -Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed -Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was -produced from images generously made available by the -Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at -http://gallica.bnf.fr) - - - - - - - - - - - REMY DE GOURMONT - - Histoires magiques - - DIXIÈME ÉDITION - - - PARIS - MERCVRE DE FRANCE - XXVI, RVE DE CONDÉ, XXVI - - MCMXXIV - - - - -_DU MÊME AUTEUR,_ - -_Roman, Théâtre, Poèmes._ - -SIXTINE. - -LE PÈLERIN DU SILENCE. Le Fantôme. Le Château singulier. Théâtre muet. -Le Livre des Litanies. Pages retrouvées. - -LES CHEVAUX DE DIOMÈDE. - -D'UN PAYS LOINTAIN. - -LE SONGE D'UNE FEMME. - -LILITH, _suivi de_ THÉODAT. - -UNE NUIT AU LUXEMBOURG. - -UN COEUR VIRGINAL. Couverture de G. d'Espagnat. - -COULEURS, _suivi de_ CHOSES ANCIENNES. - -HISTOIRES MAGIQUES. - -DIVERTISSEMENTS, _poésies complètes_, 1912. - - -_Critique, Littérature._ - -LE LATIN MYSTIQUE (Étude sur la poésie latine du moyen âge) (Crès, -éditeur). - -LE LIVRE DES MASQUES (Ier et IIe), gloses et documents sur les écrivains -d'hier et d'aujourd'hui, avec 53 portraits par F. Vallotton. - -LA CULTURE DES IDÉES. - -LE CHEMIN DE VELOURS. _Nouvelles dissociations d'idées._ - -LE PROBLÈME DU STYLE. _Questions d'Art, de Littérature et de Grammaire._ - -PHYSIQUE DE L'AMOUR. _Essai Sur l'instinct sexuel._ - -ÉPILOGUES. _Réflexions sur la vie_, 1895-1898; 1899-1901 (2e série); -1902-1904 (3e série); 1905-1912 (volume complémentaire); 4 vol. - -ESTHÉTIQUE DE LA LANGUE FRANÇAISE, édition revue, corrigée et augmentée. - -PROMENADES LITTÉRAIRES (1re, 2e, 3e, 4e et 5e séries); 5 vol. - -PROMENADES PHILOSOPHIQUES (1re, 2e et 3e séries); 3 vol. - -DIALOGUES DES AMATEURS SUR LES CHOSES DU TEMPS (_Epilogues_, 4e série, -1905-1907). - -NOUVEAUX DIALOGUES DES AMATEURS SUR LES CHOSES DU TEMPS (_Epilogues_, 5e -série, 1907-1910). - -DANTE, BÉATRICE ET LA POÉSIE AMOUREUSE. - -PENDANT L'ORAGE. - -LETTRES A L'AMAZONE. - -PENDANT LA GUERRE. - -LETTRE D'UN SATYRE. - -LETTRES À SIXTINE. - -PAGES CHOISIES, avec un portrait. - - - - -IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE: - - Trois exemplaires sur Japon impérial - numérotés de 1 à 3 - et dix-sept exemplaires sur hollande Van Gelder - numérotés de 4 à 20. - - -JUSTIFICATION DU TIRAGE - - -Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays. - - - - -PÉHOR - - -Nerveuse et pauvre, imaginative et famélique, Douceline fut précocement -caresseuse et embrasseuse, amusée de passer ses mains le long de la joue -des garçonnets et dans le cou des fillettes qui se laissaient faire -comme des chattes. Elle se mettait, à propos de rien, à baiser les mains -tricotantes de sa mère, et quand on la reléguait en pénitence sur une -chaise, elle jouait à faire claquer ses lèvres sur ses paumes, sur ses -bras, sur ses genoux, qu'elle dressait nus l'un après l'autre; alors -elle se regardait. Telle que les curieuses, elle n'avait aucune pudeur. -Comme on la grondait en termes grossièrement ironiques, elle se prit -d'une tendresse de contradiction pour le coin méprisé et défendu; les -mains suivirent les yeux. Elle garda ce vice toute sa vie, ne s'en -confessa jamais, le dissimula avec une effrayante astuce jusque parmi -ses crises d'inconscience. - -Les exercices préparatoires de la première communion la passionnèrent. -Elle quémandait des images, des sous pour en acheter, volait celles de -ses compagnes dans leurs paroissiens. Les Saintes Vierges lui plaisaient -peu; elle préférait les Jésus, les doux, ceux dont les joues lavées de -rose, la barbe en flammes, les yeux bleus s'inscrivaient dans la diffuse -lumière d'une auréole. L'un, avec une visitandine à ses pieds, lui -montrait son coeur rutilant, et la visitandine articulait: «Mon -bien-aimé est tout à moi et je suis toute à lui.» Sous un autre Jésus -aux regards tendres et un peu loucheurs, on lisait: «Un de ses yeux a -blessé mon coeur.» - -D'un Sacré-Coeur piqué par un poignard giclait du sang couleur d'encre -rose, et la légende, avilissant une des plus belles métaphores de la -théologie mystique, portait: «Qu'est-ce que le Seigneur peut donner de -meilleur à ses enfants que ce vin qui fait germer les vierges?» Le Jésus -d'où fusait ce jet de carmin avait une face affectueuse et -encourageante, une robe bleue, historiée de fleurettes d'or, de -translucides mains très fines où s'écrasaient en étoile deux petites -groseilles: Douceline l'adora tout de suite, lui fit un voeu, écrivit au -dos de l'image: «Je me donne au S. C. de Jésus, car il s'est donné à -moi.» - -Souvent, entr'ouvrant son livre de messe, elle contemplait la face -affectueuse et encourageante, murmurait, en la portant à sa bouche: «A -toi! A toi!» - -Quant au mystère de l'Eucharistie, elle n'y comprit rien, reçut l'hostie -sans émotion sans remords de ses confessions sacrilèges, sans tentatives -d'amour: tout son coeur allait à la face affectueuse et encourageante. - -Cependant, comme succédané au catéchisme de persévérance, on lui fit -lire «le Bouclier de Marie». Un passage où était notée la préférence de -Jésus pour les belles âmes et son dédain des beaux visages l'intéressa. -Elle se regarda, des heures entières, dans un miroir, se jugea jolie, -décidément, eut du chagrin, souhaita d'enlaidir, pria avec ferveur, se -donna la fièvre, se réveilla un matin avec des boutons plein la figure. -Dans le délire qui suivit, elle proférait des mots d'amour. Guérie, elle -remercia Jésus des marques blanches qui lui trouaient le front, se livra -à de longues éjaculations, à genoux, derrière un mur, sur des pierres -aiguës. Ses genoux saignaient: elle baisait les blessures, suçait le -sang, se disait: «C'est le sang de Jésus, puisqu'il m'a donné son -coeur.» - -Affaiblie par l'anémie de la fièvre, elle avait pendant des semaines, -oublié son vice: les mouvements habituels se recomposèrent dans le -sommeil. Elle se réveillait à moitié polluée, se rendormait. Un matin, -ses doigts furent ensanglantés; elle eut peur, se leva vite, mais le -sang était partout. Sa mère dormait. Elle arracha du paroissien où elle -l'avait cousue, l'image vouée, sortit en chemise, tremblante, alla -l'enterrer dans un trou profond. Pleurante, elle revint, s'évanouit. - -Les explications de sa mère, il fallut bien les croire. Pourtant, ce -n'était pas naturel. Elle accusa le Jésus que, d'instinct, elle avait -étouffé sous la glèbe, qui accueille en son silence les trépassés. Le -Jésus du sang était mort. Elle se calma, pendant que sa mère la -recouchait, lui donnant à lire la Vie des Saints. - -Douceline lut la Vie des Saints, emmagasinant des noms étranges qui lui -revenaient aux oreilles, quand elle somnolait, tels que des sons de -cloches: un nom entre tous, sonnait, plus bruyant que les trois cloches -des grands dimanches, sonnait et quatrissonnait dans sa cervelle: -_Pé-hor-Pé-hor-Pé-hor-Pé-hor_. - -Les démons sont des chiens obéissants. Péhor aime les filles et il se -souvient des jours où il exaspérait le sexe de Cozbi, fille de Sur, la -royale Madianite: il vint et il aima Douceline pour l'amour de sa -puberté neuve et déjà souillée; il se logea dans l'auberge du vice, sûr -d'être choyé et caressé, sûr de l'obscène baiser des mains en fièvre, -sans craindre le glaive de Phinée, qui avait tranché d'un seul coup -jadis les joies de Cozbi et les joies de Zambri, alors que le fils de -Salu était entré dans la fille de Sur. - -La chambre au milieu de la nuit s'éclairait, et tous les objets -semblaient auréolés, comme devenus lumineux par eux-mêmes, avec des -propriétés d'irradiation. Alors, accalmie: et dans une ombre rousse qui -fermait toutes les portes visuelles, il venait. Elle le sentait venir, -et tout aussitôt des frissons commençaient à voyager le long de sa peau, -faiblement, puis nettement localisés. Les lumières messagères entraient -à travers l'ombre rousse, s'insinuant en toutes ses fibres, puis rien -que de l'ombre rousse et, à l'improviste, de vifs jets de lumière douce, -en rythme précipité; enfin, une explosion comme de feu d'artifice, un -craquement exquis où fuselait sa cervelle, son épine, ses moelles, ses -muqueuses, les pointes de ses seins et toutes ses chairs dépidermées; -tous ses duvets érigés comme des herbes que rebrousse un vent rasant. Et -après le dernier sursaut, des petits frissons intérieurs: par les -valvules entr'ouvertes, du plaisir filtré filait dans les veines vers -toutes les cellules et toutes les papilles. Péhor, à ce moment, sortait -de sa cachette, se grandissait en un jeune beau mâle que Douceline, sans -étonnement, admirait amoureuse. Elle le couchait la tête à son épaule, -s'endormait, consciente seulement qu'elle tenait entre ses bras Péhor. - -Dans la journée, elle se complaisait au souvenir de ses nuits, se -délectait à l'impudicité des phases, à l'acuité des caresses, aux -foudroyants baisers de Péhor invisible et intangible tant que durait le -plaisir, surgissant, tel que magiquement, après l'éclosion parfumée des -joies. Qui, ce Péhor! Elle ne le sut jamais, insoucieuse de tout, hormis -de jouir, très abêtie par la multiplicité des spasmes, vivant dans un -songe charnel, et, Psyché vierge de l'homme, instauratrice de ses -propres débauches, elle s'abandonnait à l'ange ténébreux dans l'ombre -rousse ou dans la fulgurance des luminosités cérébrales, sans volonté -comme sans réticences. - -Elle atteignait quinze ans, lorsque, dans le pâquis où elle gardait la -vache de la famille, un colporteur abusa de son sommeil de fille -énervée. Ne souffrant pas, amplement déflorée par Péhor dont les -imaginations étaient audacieuses, elle laissa faire. Les grimaces de -l'homme lui parurent ridicules, et comme il la regardait, redressé, avec -des yeux amoureux, elle se leva, éclata de rire, s'éloigna en haussant -les épaules. - -Elle fut punie de s'être laissé faire: Péhor ne revenait plus. - -En gardant sa vache, dans le pâquis, elle rêvait maintenant du -colporteur, non sans honte. Après des semaines, une peur lui vint, et -comme elle avait vu des femmes grosses mettre des cierges à la bonne -Vierge afin d'accoucher heureusement, elle en fit piquer un très gros -sur la herse, pour ne pas grossir. - -Exaucée, elle eut de la reconnaissance, s'adonna à des prières, quittait -sa vache et le pâquis, venait égréner, à genoux sur les dalles, de longs -chapelets devant la bienfaisante image: elle lui trouvait, comme jadis -au Jésus, la face affectueuse et encourageante. - -Cependant, son vice, même sans Péhor, la rongeait. Ses joues se -creusèrent, elle toussa, l'épine dorsale devint sensible, des -étourdissements la prenaient, la couchaient sous les sabots de la vache, -qui se mettait à la flairer en meuglant. Un matin, elle trembla si fort -qu'elle ne put mettre ses bas. Recouchée, elle souffrit au ventre: les -ovaires enflammés palpitaient sous la piqûre d'un paquet d'aiguilles. - -En l'ennui de ce lit désolant, des imaginations la visitèrent, d'une -candeur inattendue, rappel de l'innocence première. Elle vit -successivement, en de fausses extases, le Bon Dieu, tout blanc, pareil -au Prémontré qui avait une fois prêché le carême; de petits saint Jean -d'argent jouant sur la mousse des bosquets célestes avec des agnelets -frisés et enrubanés, un Notre Seigneur tout en or, avec une longue barbe -rouge, une Sainte-Vierge nuageuse et bleuâtre. - -Pendant les derniers jours, les consolantes apparitions l'abandonnèrent, -comme par une négation du ciel à de plus longues complicités. -L'hypocrisie infernale fut vaincue et la pécheresse impénitente rendue à -celui que d'infâmes épouvantes avaient fait son maître éternel. Péhor -revint se loger dans l'habitacle secret des impuretés consenties, et -Douceline se sentait ravagée par des caresses douloureuses, des -effleurements lents d'orties, des promenades vives de fourmis dans la -turgescence presque putride de son sexe mûri jusqu'à craqueler comme une -figue. Et elle entendait, heures d'irrémissible agonie! le rire de Péhor -sonner en son ventre tel que le glas de la soirée du jeudi saint, qui -semble sortir des tombes. Péhor s'adonnait au rire de la satisfaction -démoniaque et par plaisanterie il se gonflait comme une outre au moyen -des vents empestés qu'il laissait bruyamment sortir, tout d'un coup. -Puis il se mettait à la baiser amoureusement, et un ironique coup de -dent se substituait au spasme. Douceline criait, mais il lui semblait -que Péhor criait plus fort, emplissait de stridences aiguës son abdomen -qui tremblait sous les vibrations... Il y eut dans l'asile immonde un -grand remue-ménage, puis ce fut vers l'épigastre une sensation terrible -de tassement et d'étouffement: Péhor montait. En passant il enfonça ses -griffes dans le coeur de Douceline, il déchira, en s'y accrochant, les -trous d'éponge du poumon, puis le cou se gonfla comme un serpent qui -revomirait sa proie engluée, et de larges bavures de sang jaillirent de -l'ignominie d'un hoquet d'ivrogne. Elle respira, évanouie presque, les -yeux clos, les mains ramant parmi les vagues molles du naufrage, qui -emportait la damnée aux abîmes... Un baiser d'excrémentielle purulence -s'appliqua sur ses lèvres exactement, et l'âme de Douceline quitta ce -monde, bue par les entrailles du démon Péhor. - - - - -LA ROBE BLANCHE - -_A Louis Denise._ - - -Ah! comme je regrettais le coin de wagon où, rudement bercé, je rêvais à -des paysages plus inquiétants que les moulins muets, les clochers seuls, -les pommiers penchés et les dolentes masures,--sous la brume nocturne, -le sommeil exaspéré d'une nature enfin libérée du soleil et du rire, des -sueurs et des pleurs! - -Témoin choisi des cérémonies prévues d'un mariage, je venais assister -mon camarade, Albéric de Courcy. Déjà, tels amis avaient, pour de -pareilles fêtes, requis ma complaisante indifférence: je ne me permets -jamais de prendre une trop visible part aux joies des autres, ni à leurs -deuils; ma tenue est la dignité affectueuse, et le sourire -habituellement morne et assez doux de mes yeux grisaille leur fait -pardonner les flammes qui parfois signalent la révolte d'un regard -résigné. - -Nul messager: on ne m'attendait que le lendemain matin. Je fis le -trajet, trois quarts d'heure de marche par les bois, en évitant les -clairières et la fadeur de l'éternel clair de lune. - -Sans trop m'émouvoir de l'absurdité d'une survenue, la nuit, dans une -maison endormie, j'invoquai, pour découvrir le château des Joncs, le -souvenir d'antérieures visites: la grille n'était encore que poussée. - -Aucun chien ne hurla, j'avais l'air d'un habile voleur. - -Je franchis des gazons qui abrégeaient le cercle des grandes allées, et -au détour d'un groupe de syringas, oh! parfum cruel! j'aperçus, dans la -triste blancheur d'une façade morte, deux fenêtres côte à côte -illuminées. - -C'était au rez-de-chaussée. Avant de frapper à la vitre, j'eus -l'impudence de regarder: - -Au milieu d'un petit salon très en désordre, trois femmes considéraient -une robe blanche jetée sur un fauteuil, une robe plus blanche que l'âme -des saints Innocents: Rosa, la pierre ancillaire de cette maison, Mme de -Laneuil et une jeune fille,--dont le profil me remémorait des amours -enfantines et un temps où de rieuses gamines en robes adolescentes nous -donnaient, à Albéric et à moi, les fleurs de leurs corsages, après les -avoir approchées, avec la soudaine gravité d'immortelles fiancées, du -saint-sacrement de leurs lèvres! - -Il y avait de cela, combien? des années, de longues années, peut-être -dix? Ah! souvenir des jeunes concupiscences! Depuis, que de fois les -merles avaient salué le sommeil au faîte des lourds marronniers! La mort -de M. de Laneuil était venue clore la maison, Albéric n'en avait -retrouvé le chemin que pour y choisir une femme, et moi, pour témoigner -à ce choix de l'inutile approbation du monde. - -Edith, Elphège: il épousait Edith, l'aînée, et celle que je voyais, -blonde et pâle, plus pâle du prochain sacrifice que la sacrifiée -elle-même, choéphore plus troublée que la victime, assistante plus -tremblante que l'hostie, celle que je voyais et dont le profil me -remémorait les jeunes concupiscences des amours enfantines, c'était -Elphège,--sans aucun doute Elphège, la pâle, la blonde Elphège... - -Rassuré par le fantôme de raisonnement qui tendait vers moi ses mains -ironiques, j'acceptai joyeusement la fascination: je contemplais le -double rayonnement d'un double cortège, aux pieds du prêtre quatre -coussins rangés, et j'entendais les multiples anneaux d'or sonner dans -la patène:--pourquoi tant d'anneaux d'or? - -C'était Elphège,--sans aucun doute Elphège, et je l'aimais d'une telle -convoitise que je crus l'avoir aimée, heure par heure, pendant les -années de mon exode. - -Aimée, oui! Et alors je la vis grandissante, le rire à mesure s'affinant -en sourire, les yeux occupés à la divination des joies futures, et -j'écoutai la mort brève des vaines harmonies suscitées en des soirs -d'orage, et je perçus toutes les langueurs de celle qui attend le messie -des aurores adamantines, et j'assistai aux innocents réveils, quand les -merles saluent le soleil au faîte des lourds marronniers. - -Les cruels syringas m'enveloppaient de vertiges... - -Je frappai à la vitre. - -Les trois soeurs tressaillirent. - -Après de l'indécision, Rosa, sur un ordre, demanda, en écartant le léger -rideau, en se faisant des oeillères avec les mains: «Qui est là?» - -L'ombre extérieure répondit par son nom: Mme de Laneuil disparut; la -jeune fille souriait, Elphège,--sans aucun doute Elphège! J'étais le -bienvenu, on faisait bonne mine au visiteur attardé. - -La porte se débarricada, j'entrai, reçu par ma vieille amie qui -m'examinait, le flambeau levé comme une torche pour s'assurer que -c'était bien moi, non pas un habile voleur. - -«Comme vous êtes pâle!» - -Ainsi répondit-elle à mes douteuses cordialités. - -Je m'excusai sur l'influence vraiment excessive qu'exerçaient en cette -nuit spéciale les blancheurs lunaires. - -«Et nous, mon ami, et nous! reprit-elle, mystérieusement, en abaissant -son flambeau. Ah! c'est un inconcevable sortilège! Figurez-vous... Tout -le monde, notamment _lui_, s'est retiré de bonne heure, Elphège est -souffrante, accablée par cette énigmatique inquiétude des filles dont la -soeur se marie... Je voulais qu'il fût permis à Edith, avant de reposer -seule pour la dernière fois, de s'envelopper, comme d'un manteau béni, -d'une longue et virginale prière... Nous allions monter à ma chambre, -lorsque la robe nous est revenue de Paris... la robe blanche!... Une -retouche au corsage... Rosa avait épinglé... Rien!... Ils la renvoient -telle... Et c'est trop large de ça!» - -Deux doigts. - -«De ça!... Nous sommes consternées!... Et voici le sortilège, nous -discutons, nous prenons les ciseaux chacune à notre tour, et personne -n'ose découdre,--et pourtant il le faut! J'ai peur que nous ne passions -la nuit...» - -D'une voix plus blanche que la robe ensorcelée, je demandai, en me -contraignant, avec adresse, à la plus aimable désinvolture: - -«Tout en frappant à la vitre, j'ai aperçu, bien involontairement, l'une -de vos filles, et je l'avais prise pour Elphège,--sans aucun doute -Elphège... - ---«Elles se ressemblent tant, et il y a si longtemps! Ah! l'heureux -jadis!... Mais, j'y songe, venez! Les hommes ont plus de sang-froid...» - -Elle répéta: - -«Venez!» - -Quand je pénétrai, à la suite de sa mère, dans le petit salon, Edith, -d'un regard froid et dur, m'interrogea sévèrement, mais Mme de Laneuil, -consciente, elle aussi, de la profanation imposée par ma présence à -cette veillée anténuptiale, en dissipa hâtivement les ténèbres, exposa, -avec des rires, ce qu'elle appelait _son idée_... - -Et moi je songeais que c'était bien Edith,--sans aucun doute Edith! -C'était bien la pâle Edith que j'aimais, la blonde Edith, avec toute la -violence d'une désolante insanité! Seul avec elle, j'aurais en vérité -subi les horribles tentations du stupre, j'aurais voulu boire la rosée -de sang répandue sur ces lèvres muettes... - -Mme de Laneuil exposait, avec des rires, _son idée_... - -Et moi, mon agitation nerveuse m'abandonnait, vaincu, à une familière -crise de désolation consentie, lorsque je devinai qu'Edith me regardait -encore, me regardait toujours:--sans aucun doute, Edith me regardait. - -Je levai vers ses yeux des yeux où, tout soudain, ainsi que dans un -vertigineux changement de décor, j'avais, par les plus impérieuses -flammes du désir, remplacé l'indifférence:--Elle accepta, et, après une -infinie seconde de pénétration mutuelle, ses paupières tombèrent pour se -relever vite et m'avouer l'unisson absolu de sa volonté... - -Mme de Laneuil s'adressait à moi: - -«Voyons, qu'en pensez-vous? un bon conseil!» - -Je me secouai, presque radieux des joies inattendues de cet adultère -idéal, si bien qu'elle s'aperçut d'une transformation dans mon attitude: - -«Ah! le voilà réveillé! On a beau dire, un mariage, voyez-vous, ce n'est -jamais triste!» - -Edith souriait tristement. - -«Mais, il faudrait, dis-je, avec un bon sens qui me fit honneur devant -ces trois femmes, il faudrait que Mlle Edith voulût bien la mettre, la -robe... - ---«C'est vrai, il faut qu'elle la mette!» - -Avec mes mains pour oeillères, comme Rosa, je regardais par la -fenêtre... La lune, maintenant, couchait au travers de la cour la -projection écrasée de la lourde maison seigneuriale... Une autre vision -m'ôta l'usage de mes prunelles: Je suivais, guidé par les froissis de -l'étoffe, le bruit des boutons et des agrafes, toutes les phases de la -métamorphose qui s'oeuvrait derrière moi, et, comme j'entendais, je -voyais,--par une instantanée transposition des sons en images,--je -voyais la gorge ingénue de mon Amour, et une rapide main ramenant -l'épaulette glissée, et le mouvement des bras libérait des effluves -aussi violents et plus cruels que l'odeur des syringas, et sous la -pointe du corset, comme ils fleurissaient larges et amers les cruels -syringas!... La robe blanche, telle qu'une avalanche, s'abattit sur mon -rêve... - -Edith souriait tristement. - -Ce furent des conciliabules de couturières. - -Je donnai mon avis, qu'on accepta. Rosa se mit à découdre, à fin de -quelques remplis à résorber, et je voyais, dans son regard respectueux, -de l'estime. - -Avant de sortir, précédé de Mme Laneuil, qui me conduisait à ma chambre, -je saluai la jeune fille avec cette discrétion qu'impose l'accord tacite -de deux âmes compromises dans le même secret. Ses jeux suivaient les -miens, ses clairs yeux bleus à la transparence attendrie... - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -Depuis longtemps les merles avaient salué le soleil au faîte des lourds -marronniers: Albéric entra chez moi. Les lendemains! Quelques doutes le -tourmentaient: il me les confessa avec la naïveté de ces êtres inquiets -et bons qui croient trouver en autrui une sympathie. Je le laissai dire, -cela me reposait, car, ainsi que l'enseigne la morale des Proverbes, il -faut, en état de déréliction, regarder autour de soi: d'autres douleurs -s'exhalent, et cela console. - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -Ah! je pense au saint-sacrement de ses lèvres! - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -L'Apparition: un murmure l'annonça. Edith fit son entrée dans le grand -salon morne, sous les regards indulgents des ancêtres. Les yeux -n'avaient pas pleuré, mais n'avaient pas dormi: une ombre se creusait -autour de leurs pâles saphyrs. - -Le corsage dont j'avais corrigé l'esthétique cuirassait étroitement la -Vierge sous le grand voile blanc. - -S'écartant du choeur, elle se dirigea, lente et suivie de tous les -regards, vers son grand-père, vieillard presque douloureusement ému qui -s'appuyait à la cheminée,--et, en passant près de moi, sans à peine -remuer les lèvres, la bouche entr'ouverte comme un soupir, les yeux -baissés sur l'effondrement de nos espoirs d'une heure, elle me fit -entendre ces seuls mots: - -«Il est trop tard!» - -Moi aussi, je baissai les yeux, dévorant en mon âme la joie maudite des -occultes compromissions. - -Elle offrit sa grâce au baiser du vieillard, et, les deux mains sur ses -épaules, elle lui souriait. - -Edith souriait tristement. - -Le consentement de toute la race tomba, comme une bénédiction, sur le -front de la fiancée. - -J'étais près d'eux: le grand voile flottait autour de ma tête, car le -vent d'une fenêtre ouverte l'avait gonflé, et il me sembla qu'un souffle -de passion nous envolait, Edith et moi, la pâle, la blonde Edith et moi, -vers le paradis des amants parjures. - -Revenue aux côtés de sa mère, elle fixa un instant sur moi ses yeux -assombris, puis, brusquement, sous le tulle déroulé, se déroba toute,--à -jamais! - -L'ironie des cruels syringas entra par la fenêtre ouverte. - -Elle fut mariée. - -Pendant la cérémonie, il me plut de répondre tout bas: oui! à -l'interrogatoire du prêtre, et je courbai la tête quand les mains -sacerdotales s'étendirent pour ratifier, au nom du Très-Haut, le serment -sacré des deux époux. - -Alors, me remémorant de vieilles études théologiques, je songeai qu'en -tout sacrement il y a la matière et la forme, l'essence et le mode -imposé par les rites pour en dispenser aux fidèles les bienfaits -mystiques: et dans le mariage, la forme, ce n'est pas la bénédiction de -l'officiant, ce n'est pas la messe, c'est le consentement mutuel,--et -cela seul. - -«Va, femme d'un autre, bien que le monde doive me refuser les joies, -après tout bien dérisoires, de la possession, de ce qu'il appelle la -possession,--en vérité, tu m'appartiens. Notre Dieu connaît notre -mutuelle volonté, et cela suffit--cela seul.» - -Et je me réjouissais amèrement, car le prêtre disait: «Qu'elle soit -uniquement attachée à son mari et qu'elle ne souille d'aucun commerce -illégitime le lit nuptial...» - -Je partis, tel qu'un voleur. - -Les merles ne chantaient pas encore au faîte des lourds marronniers et -les cruels syringas dormaient enfin,--fanés, aussi fanés que les -souvenirs des jeunes concupiscences... - - - - -LE SECRET DE DON JUAN - - ... Et simulacra modis pallentia miris. - - (_Georg._, I, 477.) - - -I - -D'âme nulle et de chair avide, Don Juan, dès l'adolescence, se prépara à -l'accomplissement de sa vocation et de son rôle légendaire. La -prescience des habiles lui révéla ce qu'il devait être, et il entra dans -la carrière armé et orné de cette devise: - -«_Pour plaire, il faut prendre ce qui plaît à celles qui plaisent._» - -A une défaillante blonde, il prit le geste de comprimer d'une main -adroite le douloureux battement d'un coeur absent; - -A une autre, il prit un ironique clignement des paupières qui donnait -l'illusion de l'impertinence et qui n'était que la souffrance d'un oeil -faible devant la lumière; - -A une autre, il prit le geste du petit doigt levé et regardé avec soin -comme une trouvaille rare; - -A une autre, il prit le joli frappement d'un pied subtilement impatient; - -A une autre, languide et pure, il prit le sourire où, comme dans un -miroir magique, on voit, avant, les contentements d'après le jeu, et -après le jeu, la réviviscence des joies du désir; - -A une autre, non moins pure, mais vive et sans langueurs, toujours -agitée de mouvements pareils à ceux d'une chatte aux heures d'orage, il -prit encore un sourire, le sourire où il y a des baisers si puissants -qu'ils déconcertent le coeur des vierges; - -A une autre, il prit le soupir, le long soupir brisé qui est le timide -frère du sanglot, le soupir impressionnant et qui annonce la tempête -comme un vol précipité d'oiseau; - -A une autre, il prit la lente et inquiétante démarche de celles qui sont -aimées de trop d'amour; - -A une autre, il prit l'amoureuse façon de dire à mi voix des riens et de -susurrer: «Il pleut», comme s'il pleuvait des anges. - -Il prit des regards, tous les regards, les doux, les impérieux, les -dociles, les étonnés, les compatissants, les envieux, les fins, les -fiers, les dévorants, les foudroyants et beaucoup d'autres, parmi -lesquels le chapelet, compté grain à grain, des regards fascinateurs. -Mais le plus beau regard que prit Don Juan, rubis entre les coraux, -saphir entre les turquoises, ce fut le regard de bête traquée que lui -légua, mourante d'amour et de désespoir, une fille qu'il avait violée. -Ce regard était si touchant que nul n'y résistait, pas même la plus -farouche, et que les voeux éternels fondaient à sa lueur comme un péché -sous un rayon de grâce. - - -II - -Don Juan fit encore une plus admirable conquête, celle d'une âme,--une -âme ingénue et fière, tendre et hautaine, d'une séductrice douceur et -d'une séductrice violence, et une âme qui ne se connaissait pas, une âme -pleine d'instinctifs désirs, une âme délicieusement naïve. - -Il s'était approché, paré de toutes ses séductions, le geste douloureux -atténué par un peu d'ironie dans l'oeil et un peu de joie sur les -lèvres; sa démarche lente de créature trop aimée se corrigeait par un -fier redressement de tête, et le premier long soupir brisé qui sortit de -sa poitrine fut accompagné d'un frappement de pied subtilement -impatient,--comme pour dire: «Vous m'avez blessé le coeur; je ne puis -m'empêcher de vous aimer, mais j'en éprouve de la colère.» Ensuite, il -fit le regard de la bête traquée; ensuite, il joua à regarder son petit -doigt. - -Après quelque silence, il susurra amoureusement: «Il fait beau, ce -soir»,--et tout de suite la jeune femme répondit: «C'est mon âme que -vous me demandez, Don Juan! Eh bien! prenez-la, je vous la donne.» - -Don Juan accepta l'âme délicieusement naïve et si féminine que la -soudaine amoureuse lui offrait avec sa peau, ses cheveux, ses dents, -toutes ses beautés et le parfum de tous ses arcanes,--et, ayant joui de -la soudaine amoureuse, il s'éloigna. - -De l'âme, il se fit un candide et invincible manteau où il se drapait, -ainsi qu'en des plis de velours blanc,--et, orné d'une telle âme, plus -triomphant qu'un tueur de Mores, plus adoré qu'un pèlerin de -Saint-Jacques ou qu'un revenant de Palestine, il poussa ses conquêtes -jusqu'au nombre de mille et trois. - -Toutes! toutes celles qui peuvent donner un plaisir nouveau, une nuance -nouvelle de joie, toutes se laissaient prendre par celui qui avait pris -à leurs soeurs tout ce qui plaît. Elles venaient au-devant de lui, et, -lui baisant les mains, faisaient leur soumission, amoureuse peuplade -vaincue déjà par l'approche du vainqueur. - -Bientôt, elles se battirent à qui serait la première soumise et la plus -soumise, et, ivres d'esclavage, elles mouraient d'amour avant d'avoir -aimé. - -Par les villes et dans les châteaux, et jusque parmi les bergères, on -n'entendait plus que ce cri des énamourées: «O ma chère! ô ma chair! Il -est irrésistible!» - - -III - -Cependant, Don Juan se fanait. La sève épanouie en luxuriantes forces -retomba en pluie de feuilles sèches et, toujours aussi grand, l'arbre -n'était plus qu'une ombre. - -Des tardives fleurs, Don Juan donna le dernier grain de pollen; tant -qu'il eut dans le sang une goutte de semence, il aima,--puis, ne pouvant -plus aimer, il se coucha et attendit celle qui devait venir, la seule -qu'il n'eût pas encore captée. - -Et quand elle arriva, Don Juan, pour la capter, lui offrit tout ce qui -plaît, tout ce qu'il avait pris à celles qui plaisent. - ---Je te donne la séduction, dit Don Juan, à toi, la laide, mes gestes, -mes regards, mes sourires, mes voix diverses, tout et même mon manteau, -qui est une âme: prends et va-t'en! Je veux revivre ma vie par le -souvenir, car je sais maintenant que la véritable vie, c'est le -souvenir. - ---Revis ta vie, dit la Mort. Je reviendrai. - -La Mort disparut et les Simulacres se levèrent du milieu de l'ombre. - -C'étaient de jeunes et belles femmes toutes nues et toutes muettes, -inquiètes comme des êtres à qui il manque quelque chose. Elles se -tenaient en spirale autour de Don Juan, et pendant que la première lui -mettait la main sur la poitrine, la dernière était si loin dans les -espaces qu'elle se confondait avec les étoiles. - -Celle qui lui mettait la main sur la poitrine lui arracha le geste de -comprimer l'émotion d'un coeur absent; - -Une autre lui reprit l'ironique cillement de ses blanches paupières; - -Une autre lui reprit la grâce de contempler l'ongle de son petit doigt; - -Une autre lui reprit l'impatience de ses pieds; - -Une autre lui reprit le complexe sourire qui donne la satisfaction avant -et le désir après; - -Une autre lui reprit le sourire où, comme dans une alcôve, s'étendent -des pâmoisons; - -Une autre lui reprit son soupir d'oiseau peureux; - -Et il fut encore dépouillé de sa lente démarche d'être qu'on aime trop; -et de sa façon amoureuse de dire: «Il pleut», comme s'il pleuvait des -anges; et du chapelet, compté grain à grain, de ses regards: les -impérieux comme les étonnés, les dociles et les fascinateurs lui furent -repris;--et la douce violée vint à son tour lui reprendre son regard de -bête traquée par l'amour et par le désespoir. - -Une autre, enfin, lui reprit son âme, l'âme délicieusement naïve dont il -s'était fait un manteau de velours blanc,--et il ne resta de Don Juan -qu'un fantôme inane, qu'un riche sans argent, qu'un voleur sans bras, -une morne larve humaine réduite à la vérité, disant son secret! - - - - -LES FUGITIVES - - Laisse la rue à ceux que leur âme importune. - - ALBERT SAMAIN. - - -«Et pourquoi une, se disait-il, quand il y a les autres? Quel -commandement primitif me destina celle-ci, au lieu de celle-là? Je ne -serai pas l'esclave d'une chair unique; je veux que mon désir divague, -je veux le lâcher vers les inconnues par des routes inconnues...» - -Son imagination malade souffrait très réellement de la multiplicité des -femmes et parfois une fièvre d'érotisme cérébral le surexcitait à crier, -tout à fait hors de propos: «Il y en a trop! Il y en a trop!» - -Il aurait voulu résumer sur des lèvres élues toute l'essence du Féminin -et la boire d'un baiser,--et l'accomplissement de son désir néronien eût -tué le Désir aussi sûrement qu'on tue les roses en coupant le rosier et -qu'on tue les sourires en tranchant la tête. - -Aspirer d'une seule prise d'haleine le dernier souffle de l'Amour, le -dernier parfum de la Vie et toute sa fécondité, maîtriser la dernière -volonté de l'âme et sa dernière volupté! - -Ces crises de déraison le prostraient; puis il riait de sa fantaisie -pour ne pas avoir peur de sa folie: le dévergondage s'apaisait alors en -d'innocents rêves; il jugeait son amie décidément adorable, la seule, -celle qui vaut toutes les autres, et il la louait de confirmer si -absolument, par un sourire indécis, le néant mystérieux et délicieux de -ses paroles: - -«Ta magnifique inintelligence, lui disait-il, te rapproche de l'Infini; -tu fraternises avec l'Absolu, et le rien qui se meurt dans tes yeux, -pareil à la lumière d'une étoile abolie, me prouve qu'on peut à la fois -être et ne pas être... - - Et le Néant m'a fait une âme comme lui. - -«... Mais comprends ce que cela signifie: qu'en n'étant rien, tu es -tout,--et toutes.» - -Volontiers, la pauvre amie l'eût jeté à la porte, mais elle le -craignait, et il profitait de sa peur pour lui égrener le chapelet des -fugitives. - -C'était la forme seconde de sa folie. - -Il disait: - -«Ah! toutes celles qui sont en toi, je vais te les réciter. Je les ai -vues, je les ai prises, je les ai mises en toi: ce sont les femmes de la -rue, les femmes qui passent, les inconnues qui s'en vont, on ne sait où -elles vont, qui s'en vont par des chemins inconnus. Elles sont en toi, -mais tu n'en sais rien, et moi, le sais-je--puisque si je te touche -elles se libèrent de toi et s'en retournent vers leurs mystères. Celles -qui sont en toi vraiment n'y sont pas: c'est rêver qu'on rêve--et je -n'ai dit cela, ma chère, que par politesse, pour soustraire tout -prétexte à ta légitime jalousie. - -«Franchement, tu es trop minuscule pour contenir tant de rêves et tant -de désirs. Celles que j'aime sont innombrables; je vais te les réciter: - -«Une avait la démarche sûre et nerveuse d'une chasseresse, et quelles -jambes fines et droites! Et juste ce qu'il faut de chair pour l'harmonie -de la forme, la souplesse d'une branche de frêne. Quand elle défaille, -les jours d'amour, au pied des vieux chênes consolateurs, dans les -lointaines forêts dont le soleil a peur, je ne suis pas là, je ne serai -jamais là... Ah! je meurs de désir! - -«Une autre avait de si jolis cheveux couleur d'aurore et son ventre (je -le veux) était aussi blanc qu'un tapis d'asphodèles... Celle-là non -plus, jamais! - -«Des yeux verts, oui, celle que je vois maintenant a des yeux verts, des -yeux de succube, des yeux de fantôme, des yeux de nuit d'orage... Et je -ne les verrai jamais s'ouvrir et fulminer dans l'ombre! - -«Les autres?... Il y en a trop! il y en a trop! Les emmitouflées de -l'hiver qui ressemblent, avec leurs fourrures, à de soyeuses chèvres de -Mingrélie, ces inquiétantes bêtes qui fascinent les hommes!... Les -presque dévêtues de l'été! une agrafe, un bouton,--et la chair tiède -palpite, odorante!... Il y en a trop! il y en a trop!... Oh! ce féminin -obscur qui passe et qui s'en va, et qu'on ne touchera jamais,--et qui -s'évanouirait, si on le touchait; car son charme est d'être inconnu et -intouchable,--et si on les tenait dans ses bras, celles-là, on ne les -aimerait plus, on penserait aux autres, encore aux autres, aux -fugitives, toujours, toujours aux autres!» - -Pendant que l'amie pleurait, triste et fâchée, il continuait: - -«Et quand mon rêve se réaliserait, et quand je les aurais eues toutes et -même les autres, ou bien si j'avais bu sur les lèvres de l'Unique tout -le féminin, tout l'amour et toute la vie,--il resterait encore les -Impérissables. Il resterait Hélène, il resterait Salomé, il resterait -Madeleine, il resterait Ophélie--et toutes celles que les poètes ont -faites éternelles!» - -Alors l'amie pleurante et fâchée riait à son tour,--et l'amant de -l'infini, le fastueux buveur d'âmes, pacifiait ses délires grandioses, -écroulé sur la chair compatissante d'une toute petite femme sans beauté. - - - - -LES YEUX D'EAU - - -En ramant, j'arrivai où je n'allais pas. - -J'allais vers la maison qui m'attendait et vers une créature dont le -coeur battait déjà au lointain bruit, dont le désir me voyait, cygne au -cou tendu parmi les joncs fleuris,--mais je fus infidèle. - -Des yeux m'arrêtèrent, des yeux comme je n'en avais jamais vu, -mi-glauques et mi-violets, aigues-marines fondues en de pâles -améthystes, des yeux froids et tentateurs, des yeux où que d'âmes -avaient dû se noyer en croyant tomber dans le ciel! - -Des yeux et rien de plus, car le palais éclairé par ces torches -fallacieuses n'était qu'un beau jadis, une élégante ruine. J'y vis -encore ce que la grêle a respecté d'un champ de lin, un peuplier avant -la dernière tourmente, un svelte bateau dégréé et échoué là. - -Une tonnelle et un banc, passager repos pour le rameur matinal: -j'accostai et on m'accueillit doucement, comme un hôte, non pas comme -une aubaine. Aussitôt que parut la femme aux yeux d'eau, je fus dominé -par le secret que ne disaient pas les prunelles froides et je -m'installai, bornant mon voyage à cet inattendu, oublieux de l'autre, de -celle qui ne verrait pas venir la réalité du cygne. - -Un charme m'abstrayait de toute antérieure volonté, charme si -enchaînant, de si hautaine et de si spéciale magie que je ne me -souvenais même plus d'être parti pour un autre but, et je concluais ma -promenade sous cette vigne de banlieue, devant du vin rose, très -loyalement. - -Des yeux d'eau, cependant, et rien de plus: un visage maigre, fané, -troué; un corps encore souple, mais d'osier desséché. Seules à me -captiver, de nobles mains, longues et légères, avec des ongles de cire, - - ... Ces mains pâles - Qui font souvent le bien et peuvent tout le mal, - -mains expertes aux caresses et aux crimes! - -Mais les mains, en cette femme, n'étaient que la conséquence des -yeux,--car il y a une nécessaire harmonie entre l'organe qui touche -immédiatement et l'organe qui touche à distance,--et les yeux dévoraient -toute mon attention, tels que des sphynx affamés et jaloux. - -En somme, quoi? Un peu plus qu'une servante d'auberge ou un peu moins? -La tenancière d'une guinguette à tonnelle, une femme aimable et -discrète,--et ces yeux savaient sans doute se fermer à propos, ces yeux -d'eau froide et profonds et aussi froids, sous leurs glauques reflets, -que le fleuve Calycadnus, tombeau de Frédéric Barbe-rousse! - -Quand elle m'eut servi, voyant qu'elle se croisait les bras, oisive et -ennuyée, je la priai: - ---Asseyez-vous donc plus près et regardez-moi bien, que je voie vos -yeux. Elle s'approcha, mais répondit: - ---Mes yeux? Ils font peur! - ---Peut-être,--et pourtant on les aime. Qu'on a dû les aimer et qu'on -doit les aimer encore! - ---Ils font peur et ils ont toujours fait peur, mes yeux d'eau. C'est de -l'eau, deux gouttes d'eau qu'on dirait prises dans la rivière, n'est-ce -pas? Ma mère avait les mêmes yeux d'eau, et quand elle mourut, dès que -le coeur cessa de battre, ses yeux se fondirent comme deux morceaux de -glace, et lui coulèrent le long des joues. J'ai vu ça, j'étais toute -petite et j'y pense tous les jours, tous les matins, quand je me coiffe. -Mes yeux s'en iront comme ceux de ma mère, et parfois j'ai peur qu'ils -ne s'en aillent, moi vivante, et ne s'en retournent à la rivière couler -sous les joncs et sur les pierres. Je n'ai jamais pleuré. S'ils -pleuraient, ils s'en iraient, mes pauvres yeux. Pleurer, j'en eus envie, -une fois; il y a si longtemps! Une seule fois, mais depuis je me suis -durci le coeur à tel point que rien ne peut plus l'émouvoir,--car je -tiens à mes yeux. C'est mon épouvantail, c'est mon arme contre le désir -des hommes. Toute laide et vieille que je suis, je leur plairais encore, -pour un quart d'heure quand ils sont ivres et qu'ils ont vu mes mains. -Souvent je viens au moment des querelles et, baissant les yeux, je -prends doucement la main qui se lève. On m'obéit, on garde mes doigts, -on les baise, on cherche à me fouetter le sang par une grossièreté -passionnée,--mais, redressant la tête, je fixe le mâle de mes yeux -froids, de mes yeux d'eau, et il lâche ma main. Je le regarde jusqu'à ce -que son désir glacé lui glace le coeur. Vous, quand je vous ai vu -entrer, j'ai senti que vous étiez d'une race fraternelle et je vous ai -épargné. - ---Non, dis-je, vous ne m'avez pas épargné. J'ai eu peur aussi, mais une -peur singulière, puisque, tout en tremblant devant vos yeux, je les -aime. - -Elle répondit violemment: - ---Ce n'est pas vrai. Personne n'a jamais aimé mes yeux et moi, j'ai été -honnie à cause de mes yeux, fuie du seul être pour lequel j'aurais -pleuré s'il m'avait dit un mot d'amour. Vous aimez mes yeux, vous? -Menteur! Regardez-les donc bien et noyez votre amour dans la profondeur -de ces deux fontaines de haine. - ---Mon amour surnage, répondis-je. Et c'est vous qui mentez. Je ne suis -pas le premier qui ait été fasciné par ces yeux d'eau mi-glauques et -mi-violets, ces yeux où (je vous dis ma première impression) que d'âmes -ont dû tomber, croyant tomber dans le ciel! - ---Non, non! cria-t-elle, en pâlissant de colère, tout le monde sait que -mes yeux sont le chemin de l'Enfer! Et puis, tombés dans le ciel? Les -hommes sont-ils des anges, pour tomber dans le ciel? Vous êtes fou, mon -ami. - ---Et vous? - ---Moi aussi, Monsieur, je suis folle. Et, pirouettant soudain, elle -disparut. - -Cet étrange entretien me laissait, en effet, dans un état d'esprit -voisin du déséquilibre. Ma main trembla quand je voulus remplir mon -verre et je ne pus, qu'en m'y reprenant à deux fois, porter mon verre à -mes lèvres. Quelle singulière femme et dans quelle condition sociale -contradictoire à son intelligence et à son langage! - -Le cabaretier survenu me disait familièrement. - ---Elle ne vous a pas trop ennuyé? Dommage, hein! qu'elle soit folle? Une -noyée qu'on a sauvée là, il y a des années. Personne ne l'a réclamée, -elle avait de l'argent sur elle, elle est restée. On n'a jamais su. Pas -méchante, si ce n'est en paroles; elle nous est utile et nous l'aimons. -Nous avons fini par nous habituer à ses yeux et à ses histoires. Comme -elle parle bien, hein? Mais ce qu'elle dit, elle a dû prendre ça dans -des livres, autrefois, car c'est au-dessus de son état. Tout de même, -c'est peut-être une dame. On ne sait rien. - - - - -LE SUAIRE - -_A Alfred Valette._ - - -La mer montait, royale et dominatrice; les mouettes jouaient sur la -fragilité des vagues. - -Longer la ligne de boue vomie par les flots lourds, lentement marcher, -humer la salure émanée des varechs, guetter si quelque épave n'allait -point surgir, atome rapporté par le flux d'entre les illusions couchées -au fond des abîmes... - -(En intermède, Aubert rêvait à une indulgente et douce main, à des yeux -contemplatifs de lui.) - -... Et parmi les lointains embrunis, voici le sexe à la porte d'argent, -les seins en pomme d'orange des décevantes sirènes: leurs cheveux sont -pareils aux flexueux fucus qui pendent aux roches comme des -chevelures,--comme de vraies chevelures; leurs dents ont la dureté -blanche des coquilles nacrées et leurs yeux le bleu vif des mouvantes -anémones... - -«Ah! que vos cheveux humides circonviennent mes genoux, que la nacre de -vos dents morde à même mon ventre, que le bleu froid de vos yeux -d'anémone transfixe mon coeur!...» - -(En intermède, Aubert rêvait à une indulgente et douce main, à des yeux -contemplatifs de lui.) - -Au milieu des varechs noirs, l'inattendue blancheur d'un manteau gisait. - -Tombé de quelles épaules? - -Des cheveux blonds s'exaltaient dans la luminosité des vagues. - -Les mouettes ne jouaient plus, la mer respirait en silence; les sables, -au loin déserts, perpétuaient vers l'horizon leurs tièdes solitudes. - - * * * * * - -Dormir, presque dormir à l'ombre claire des dunes: une robe claquait au -vent; des grains de sable volaient, sonnaient sur la soie tendue d'une -ombrelle. - - * * * * * - ---«Il est joli, joli, n'est-ce pas? disait-elle. Et doux, tout en duvet -de cygne voyageur, si doux, si doux!...» - -Elle parlait avec un perceptible accent, d'une voix glauque, la main -appuyée sur l'étroite épaule d'un petit homme dont la maigre blancheur -kaoline avait l'ingénuité sinistre d'une tête de porcelaine. - ---«N'est-ce pas, Ted? - ---«Oh! oui, soeur Sarah»;--et l'articulation de Ted décelait un Anglais. - -Anglaise tout entière, Sarah, d'âme et de sang, d'âme apparue sous la -brume soyeuse de ses yeux pâles,--de sang par l'immatérielle -transparence de la peau,--et de cheveux: ses cheveux blonds souriaient -enflammés dans les plis du manteau blanc. - -Une Illusion se dressa debout d'entre ses soeurs endormies. - ---«Pourquoi j'ai fermé les yeux? Mais, je craignais plus une déception, -répondait Aubert, que je ne souhaitais une aventure...» - -Sarah fut étonnée d'une si grave candeur. On ne l'avait pas sans doute -habituée à cette pure franchise des âmes simples. Etonnée, presque -divinement: d'invisibles rets s'abattirent sur ses reins, maniés par -l'oiseleur éternel. Elle eut soudain, au fond de ses yeux d'anémone et -sous l'orgueil de son front blanc et dans la froideur de son sein -calme,--soudain l'envie d'être baisée par ces lèvres: oh! oui, oh! -oui.--Et elle rougit. - -Sa robe claquait au vent. - ---«Je crois, reprit-elle orgueilleusement, que je ne suis pas une -déception,--et je ne suis pas une aventure. - ---«Vos yeux sont pleins de délicieux maléfices. - ---«Mes yeux? Ah! ne les regardez pas! Ils sont tristes comme la -lointaine île du Nord où je suis née. Ils m'en rappellent le ciel, la -terre,--et la mer! Ils sont tristes, avec peut-être quelques reflets de -lune, avec peut-être un rayon perdu de soleil pâle... Et mon âme est -telle, sans doute, elle est la soeur de mes yeux, la soeur de cette -nature obscure et dure: un désert y épand des sables... J'ai peur -d'avoir une âme obscure et dure. J'ai peur que, sous l'ombre hyaline qui -les voile, il n'y ait rien,--rien dans mes yeux, rien dans mon âme!...» - -L'illusion vacillait comme une flamme au souffle du sommeil. - ---«Vous le savez, et si vous ne le savez pas, qui vous le dira ce qu'il -y a derrière le voile? O Aventure!--O, malgré vous, Aventure!--qui vous -le dira!... Je ne suis qu'un voyageur matinal qui se mire, en passant, -dans les eaux violettes du golfe encore endormi. Le train m'emporte et -me voilà dans une plaine toute bleue, et me voilà sous une futaie triste -de sa verdure blême. Si c'est moi qui reste et si c'est vous qui -marchez, qu'importe, puisque l'un de nous certainement s'éloigne de -l'autre, d'un pas, à chacune des secondes que marquent les diastoles de -nos coeurs. Déjà peut-être, vous songez aux rencontres futures, vous -vous demandez quels seront vos lendemains et les jours qui suivront vos -lendemains. Une longue perspective de joies (les plus voisines sont -encore indécises) s'en va devant vos regards jeunes: je suis la minute -présente, et le présent n'existe pas pour une âme inquiète. Telle est la -vôtre, et, si vous aviez pénétré davantage en moi, vos paupières se -seraient closes sur la vision fastidieuse déjà... J'ai donné à votre -actuel ennui le plaisir de la surprise, vous m'en saurez gré, peut-être, -jusqu'à l'heure des prochaines distractions...» - -L'illusion retomba, vaincue par le sommeil. - -La robe de Sarah claquait au vent, pendant qu'elle répliqua: - ---«Non, non, je ne m'ennuie pas: j'ai un but précis, c'est de vivre,--et -pour ce que vous appelez les rencontres futures, les amours, n'est-ce -pas? les joies complémentaires... mais je m'y plongerai, comme en cette -mer, quand il me plaira... Il est choisi, celui qui doit, parmi les -écueils, nager côte à côte avec moi: il n'attend que l'heure de ma -volonté,--et je ne suis pas une Aventure...» - -Elle regardait Aubert qui, très simplement, répondit: - ---«Adieu donc, puisqu'il est trop tard, puisque l'Illusion a refermé les -yeux parmi ses soeurs endormies. - ---«A demain», dit Sarah. - -Elle siffla. Ted obéit. - ---«Regardez-le ramasser ses coquillages. Il s'amuse si naïvement: c'est -un passionné. Pauvre Ted! Pauvre savant! Pauvre poète! Pauvre belle âme! -Il est tout cela, Ted, et il n'est rien...» - -Avec une grande pitié, elle considérait l'homoncule en porcelaine dont -les cheveux jaunes pendaient, comme d'un vase de Chine un bouquet de -ravenelles flétries. - -Les sables, au loin déserts, perpétuaient à l'horizon leurs tièdes -solitudes. - - * * * * * - -La volonté de Sarah, impérieusement insinuée, s'accomplissait, et les -mouettes jouaient, lumineuses, sur la fragilité des vagues. - - * * * * * - -La robe de Sarah claquait au vent. - -Un blanc papillon des sables vint se poser sur sa main: elle le prit par -les ailes et lentement le déchira en deux. Aubert la fixait avec -horreur. Elle, le meurtre accompli, secoua ses cheveux enflammés, dans -une joie tranquille, puis, comme exécutant un rite, ouvrit les bras vers -une adoration imaginaire et, gracieusement, avec une idéale tendresse, -les ramena, souriante, sur sa poitrine. - -Alors, mue par une incroyable hardiesse, en une stupéfiante sécurité, -elle dit, tremblante de colère attendrie: - ---«Pourquoi ne m'aimes-tu pas?» - -Aubert tremblait, aussi, mais tel que sous la domination d'un animal -fascinateur. Ce frêle serpent aux yeux d'anémone l'attirait sûrement -dans l'orbe de ses replis: d'insensibles mouvements l'avaient rapproché -de Sarah, au point qu'il sentait la caresse de ses cheveux traîtres et -la tiédeur des souffles évaporés de son corsage... Leurs bouches se -joignirent: Sarah mordait,--car elle était de ces femmes qui ne sentent -la chair que sous la dent,--la nacre de ses dents mordait... - -Et parmi les prochains désirs, voici le sexe à la porte d'or... - -Maîtresse d'elle-même, Sarah se roidit comme un rêve, illusoire et -hautaine: - ---«Aubert, je me donne à toi, et n'oublie pas que tu m'appartiens. Je -pars, c'est fini pour cette année. Je pars, mais écoute-moi, je -reviendrai.» - -Les sables, au loin déserts, perpétuaient leurs tièdes solitudes. - - * * * * * - -Dormir, presque dormir à l'ombre claire des dunes: nulle robe ne -claquait au vent. Au milieu des varechs noirs, un rêve gisait, un rêve -blanc comme la mort d'une mouette. - - * * * * * - -Les mouettes jouent et ne jouent plus. Les paquebots voltent, les fumées -virevoltent, les briques tremblotent. Les ponts se dressent comme des -potences: les mouettes jouent et ne jouent plus, les mouettes -mélancoliques du Zuiderzée. - -Là-bas, dans les sables déserts, nulle robe ne claque au vent. - -Les cygnons prennent d'assaut la galère, leur mère. Les pignons -tremblotent, les feuilles virevoltent autour des capes mortes. Les -cygnes s'en vont, lents comme des galères assoupies, les cygnes -mélancoliques de Bruges. - -Là-bas, vers les horizons, vastes, nulle robe ne claque au vent. - -Les pierrots gringottent dans les arbres tout nus. Sous le ciel en -révolte, les pierres tremblotent, les fanaux virevoltent, plus hésitants -que des coeurs dans la brume de l'oubli, les fanaux des bateaux -mélancoliques,--sur la Seine. - -Oh! les froides solitudes de là-bas, où nulle robe ne claque au vent! - - * * * * * - -Dormir, presque dormir à l'ombre claire des dunes. - -Au milieu des varechs noirs, un rêve jouait, un rêve blanc comme le -réveil d'une mouette,--mais nulle robe ne claquait au vent. - - * * * * * - -Ted s'amusait déjà aux galets et aux coquillages,--les cheveux blonds de -Sarah souriaient enflammés dans les plis du manteau blanc. - ---«Tu vois, j'ai tenu parole. Et toi aussi, tu es fidèle. - ---«Oui, répondit Aubert, mais que s'est-il passé? - ---«Rien que de fatal, puisque je t'aimais. Ce qui s'est passé fut écrit -dans ce sable et dans ma chair, dans mes mains et dans mes yeux, le jour -où tu jouais à cache-cache avec moi, le jour où ton hypocrite sommeil -exaspérait ma curiosité...» - -La mer jetait à leurs pieds la poussière de ses flots lourds. - ---«Enfin, dit Aubert, Ted, sous ta dictée, me l'a écrit, tu es mariée. -Quel est ton nom? - ---«Mon nom est Veuve. - ---«Tu me fais peur. - ---«Il ne m'a pas touchée, reprit fièrement Sarah. C'était un mûr jeune -homme,--oh! si las, si las!--qui complétait son écurie par un cheval de -luxe... Il ne m'a touchée que du bout des doigts... Tu souris?... Il fut -dédaigneux, c'est vrai. Sans cela je lui aurais peut-être pardonné. - ---«Et tu n'as point pardonné? - ---«Non. - ---«Tu es impitoyable. - ---«La pitié est vaine, répondit Sarah, plus vaine encore que la vie... -Mais, je fus, et voilà tout, la jument de l'Apocalypse, celle qui porte -la mort,--sans le savoir. - ---«Sans le savoir? répéta Aubert. - ---«Tiens, écoute, je vais te dire la vérité. - ---«Non, je ne veux pas. - ---«Il le faut, reprit Sarah. Ce mariage, je devais le subir, quand je te -rencontrai. Je n'avais pas protesté avant. Après, je me tus -encore:--tout cela, par piété filiale. Maintenant comprends-tu? je -t'aimais, je te voulais,--alors, j'ai agi selon mon désir...» - -La mer jetait à leurs pieds la poussière de ses flots lourds. - -Ils se regardèrent, les yeux chargés d'une énervante inquiétude. Aubert, -d'une voix cruellement ironique, demanda: - ---«Comment t'y es-tu prise? - ---«Je l'ai abreuvé de sarcasmes. - ---«Empoisonnés? - ---«A la dose nécessaire. - ---«Parlons clairement, reprit Aubert. Tu l'as tué. - ---«Oui, pour toi. Me veux-tu?» - -Sans répondre, il se mit à marcher le long du flot mouvant... - -... Lentement marcher, humer la salure émanée des varechs, guetter si -quelque pavée n'allait point surgir, atome rapporté par le flux d'entre -les illusions couchées au fond des abîmes... - -... Sarah le suivait, relevant du bout de son ombrelle les chevelures -des algues mortes. - -Ils allèrent longtemps, toujours muets. La mer se retirait apaisée,--et -la robe de Sarah claquait au vent. - -Aubert, tout à coup, s'arrêta, tournant la tête. Elle était tout près de -lui et le grand manteau blanc, le manteau de plumes de cygne, flottait -comme une voiture autour de ses frissonnantes épaules--... tout en duvet -de cygne voyageur, si doux, si doux!... Il l'arracha violemment et le -jeta dans la mer, disant: - ---«Que la mer l'emporte!... Ah! il est trop tard!... Que ne l'a-t-elle -emporté la première fois!» - -Sarah croisa les bras sur son coeur effaré, mais Aubert lui prit la main -et elle lut dans ses yeux le pardon du crime...--Après tout, n'est-ce -pas, pourquoi ne pas en profiter?... - -Alors, elle s'attendrit, elle eut froid, elle se sentait l'âme glacée. -Un ressac nerveux la coucha sur Aubert: il ne la repoussa pas. - -La mer épandait à leurs pieds le râle de son flot mourant. - -Cependant, elle se taisait, malade. Son coeur se souleva pour un -vomissement, et dans sa bouche amère, où les dents sonnaient tel qu'un -chapelet de perles aux mains d'un enfant, sa langue paralysée se -durcissait, alourdie par le poison. - -Pas à pas, ils suivaient le reflux. Aubert avait les yeux sur l'épave -que la mer roulait et déroulait au roulis de ses vagues peureuses. - -Ils allaient, et la robe de Sarah claquait au vent. - -Ils allaient toujours: déjà les premiers rochers émergeaient, éternels -naufragés, au-dessus de l'eau glauque:--le manteau blanc disparut, -circonvenu par les cheveux noirs des algues mortes. - ---«C'est fini, dit Aubert, retournons.» - -Mais il ne faisait aucun mouvement, et tous deux, devant la mer fuyante, -en écoutant le râle du flot mourant, songeaient. Maintenant, la joue -contre sa joue et son bras sur son cou posé comme un joug, Sarah -renaissait. Elle était sûre de lui, sûre de sa résignation, sûre d'un -amour singulièrement consolidé par la muette complicité de ces chères -lèvres où se pressaient--encore un peu honteuses,--des paroles de désir! -Les chères lèvres, elle les atteignit, enfin... - -Sa robe claquait au vent. - ---«J'en ai pour la vie, cria-t-elle. - ---«N'oublie pas, dit Aubert, qu'elle m'appartient, ta vie? - ---«Et la tienne est à moi, mon cher coeur.» - -Une vague insolite vint mourir à leurs pieds. - ---«La mer le refuse, cria Sarah, la mer le refuse, moi, je le veux.» - -D'un air de triomphe et secouant au vent sa crinière enflammée, elle se -jeta vers l'épave, la tordit ruisselante, la mit sur son bras, disant -ingénûment: - ---«Ce sera le suaire du survivant.» - -La robe de Sarah claquait au vent. - - - - -SUR LE SEUIL - - -Au château de la Fourche, tout était triste et grand: ce nom patibulaire -d'abord, souvenir des primitives et dures justices seigneuriales; les -quatre avenues sombres dont les lamentations faisaient un bruit d'océan; -les douves où des cygnes noirs nageaient parmi les roseaux brisés, les -menaçantes ciguës et tant de fleurs jaunes épanouies, mais comme des -soleils de mort; le château, avec ses murs couleur de ciel d'orage, son -toit creusé de sillons tel qu'un labour, ses étroites fenêtres ogivées -et tréflées, sa tour découronnée, proie d'un formidable lierre qui -semblait la perpétuité même de la vie. - -Le perron gravi et la porte franchie, on entrait en de vastes salles -hautes et froides, meublées de chêne, tendues de verdures où se -revoyaient les roseaux penchés de la douve, ses fleurs mornes et ses -ciguës, abritant sous leur ombre glacée la promenade royale des cygnes -désespérés. Nul tapis que des nattes de paille; partout des chiens -dormant, le nez entre les pattes, et, spectre étrange (auquel je ne -m'habituai jamais), vaguant de salle en salle, faisant claquer son bec -dès qu'on ouvrait les portes, un héron familier. Cet être funèbre -entrait partout; il nous suivait à l'heure des repas, picorant dans une -jatte où on lui jetait sa pâture, faisant, à intervalles réguliers, un -bruit pareil à celui d'une tuile branlante que le vent secoue sur un -vieux mur. On l'appelait le Missionnaire, parce qu'il ressemblait, avec -son regard oblique et paterne, à un révérend père capucin qui avait -prêché une mission à la Fourche,--et dont la mort, survenue peu de jours -après, avait coïncidé avec l'apparition de l'oiseau, blessé d'un coup de -fusil et trouvé sur la douve par un garde-chasse. - -Cette histoire, un peu ridicule, m'avait amusé, le premier soir passé à -la Fourche, quand mon hôte me la conta sur un ton qui, cependant, -excluait toute jovialité; mais, dès le lendemain, le Missionnaire -m'épouvanta, moins par sa laideur que par son assurance, par la -certitude où semblait cette bête d'être chez elle, d'être maîtresse et, -vraiment, d'y accomplir une mission surnaturelle. Jamais on ne la -rabrouait, jamais on ne l'enfermait; dès que son bec claquait contre une -porte, on se levait pour lui ouvrir et, si elle sortait en même temps -que nous, elle passait la première, grave et l'air, non de n'importe -quel capucin, l'air d'un vieux juge incorruptible et doucement -impitoyable. - -Le Missionnaire: intérieurement, je lui avais donné un autre nom, le -Remords. - -Or, un soir que nous nous levions de table, ayant soupé de venaison et -de cidre parfumé au genièvre, je me heurtai à l'oiseau près de la porte -et, impatienté, je dis à mi-voix: - ---Passe donc, Remords! - ---Pourquoi ne l'appelez-vous pas le Missionnaire? me demanda brusquement -le marquis de la Hogue, en me saisissant le bras et en me regardant avec -des yeux animés d'un sentiment que je crus d'abord de la colère, mais -qui était de la terreur. - -Il ajouta d'une voix qui tremblait et qui cassait les mots, comme pour -en extraire, malgré soi, le secret: - ---Comment savez-vous qu'il s'appelle le Remords? Qui vous l'a dit? - ---Vous! - -Et par ce seul mot lancé au hasard, car j'étais presque aussi troublé -que M. de la Hogue, je venais de m'assurer de prochaines confidences. - -Quand nous entrâmes dans la salle de nos causeries du soir, l'oiseau -était devant la cheminée, où flambaient des arbres, debout sur une -patte, le bec sous son aile. Voulant reprendre le dialogue, je dis -simplement, en m'asseyant dans un des fauteuils de bois, pareils à des -stalles de cathédrale: - ---Il dort? - ---Il ne dort jamais! répondit M. de la Hogue,--et, en effet, à une lueur -plus vive qui sortit du foyer, j'aperçus, ironique et froid, me fixant -avec l'éclat sali d'une étoile vue dans une mare à grenouilles, l'oeil -du vieux juge, un oeil incorruptible et doucement impitoyable. - ---Il ne dort jamais, reprit M. de la Hogue; ni moi non plus. Mon coeur -ne dort jamais. Je connais le sommeil, j'ignore l'inconscience. Mes -rêves sont tellement la continuation de mes pensées du soir, et, le -matin, je renoue si logiquement mes rêves à ma pensée, que je ne me -souviens pas d'avoir cessé de nager en pleine clarté intellectuelle -pendant une heure, depuis trente ans. Et à quoi je songe ainsi durant -les interminables heures de ma vie? A rien, ou plutôt à des négations, à -ce que je n'ai pas fait, à ce que je ne ferai pas, à ce que je ne ferais -pas, même si la jeunesse m'était rendue. Car, je suis ainsi, je suis -celui qui n'a jamais agi, qui n'a jamais levé le doigt vers -l'accomplissement d'un désir ou d'un devoir. Je suis le lac qu'aucun -vent n'a jamais ridé, la forêt qui n'a jamais brui, un ciel introublé -par les nuages de l'action. - -Il se tut quelques instants, après ces phrases un peu solennelles et -même déclamatoires, puis: - ---Connaissez-vous ma vie? Non, vous êtes trop jeune, et d'ailleurs ce -que le monde sait de moi n'est pas moi. Je ne me suis jamais raconté et, -sans le hasard--ou la providentielle perspicacité--qui vous a fait -tantôt proférer un mot--un nom!--qui m'épouvanta (je l'avoue), vous ne -recevriez pas ce soir, vous non plus, ma confession. - -La voici: - -J'avais huit ans, quand ma mère ramena d'un voyage lointain une petite -fille à peu près du même âge, notre cousine, au moins par le nom, et que -la mort de ses parents laissait aussi dangereusement seule au monde -qu'une agnelle perdue la nuit dans un bois. Cette adorable petite fut -tout de suite l'enfant gâté et, pour moi, une idéale soeurette, ou -peut-être même une évidente fiancée, un ange chu des étoiles pour mon -éternelle consolation. A douze ans, coeur précoce et vigoureux garçon -grandi parmi les pâtres, j'aimais déjà Nigelle d'une amour infinie et -qui, par conséquent, jusqu'au jour où je l'ai perdue, n'a pu ni croître, -ni décroître. Elle m'aimait aussi d'une ardeur toute pareille; je le -savais, et l'aveu qu'elle me fit, mourante, ne m'apprit rien que ma -propre scélératesse. - -Dès qu'un peu de raisonnement avait été possible à ma cervelle d'enfant, -je m'étais fait de la vie une conception singulière, et, je le sens -maintenant, criminelle. Ayant cueilli une rose, un midi que son parfum -exaspéré me tentait et que la pourpre de son sourire me donnait des -envies de conquête, ayant erré dans les allées du jardin avec ma rose -cueillie et oubliée entre mes doigts, je vis qu'en moins d'une heure -elle s'était flétrie toute et attristée toute, blessée par les flèches -du soleil,--et je songeai qu'il faut désirer les roses, mais qu'il ne -faut pas les cueillir. - -Et je songeais aussi, Nigelle venant au-devant de moi, qu'il faut -désirer les femmes, mais qu'il ne faut pas les cueillir. - -Beaucoup de pensées m'assiégèrent à la suite de cette primordiale -découverte et, lentement, toute une philosophie de néant, toute une -religion nirvanique s'élabora dans mon orgueilleuse et faible tête. Un -jour, je me la résumait d'un mot: - -Il faut rester sur le seuil. - -Quelques livres m'avaient aidé, des écrits ascétiques, un résumé de -Platon, des abrégés de métaphysique allemande, mais, pratiquement, ma -doctrine était bien à moi. J'en devins très fier et je m'enfonçai -résolument dans les ténèbres de l'inaction. - -Je m'appliquai à ne consommer que les actes les plus simples et surtout -ceux qui, ne me promettant aucun plaisir exceptionnel, ne pouvaient me -causer aucune déception. - -J'avais de violents désirs, je m'y complaisais, je m'y roulais, je m'en -soûlais. Mon coeur s'élargissait au point de contenir le monde. Désirant -tout, j'avais tout, mais je n'avais pas tout de la même façon qu'on -tient entre ses mains deux petites mains tremblantes. Je prenais tout, -mais rien ne se donnait à moi; j'avais tout,--mais sans amour! - -Ce n'est que plus tard, en un moment solennel, que je connus l'existence -de l'amour. Jusqu'à ce moment-là, l'orgueil m'en donna l'illusion et je -vécus parfaitement heureux, fier d'échapper au désenchantement qui naît -de tout acte accompli. - -Aujourd'hui même, et maintenant que je sais, maintenant que la douleur -m'a instruit, il me serait impossible de cueillir la rose. A quoi bon? -Cet épouvantable refrain chante sans cesse dans ma tête et il n'a jamais -été plus impératif. - -Nigelle et moi, nous vécûmes vingt ans l'un près de l'autre: elle, -devenant chaque jour plus timide et plus triste, effarée de ma fortune, -la pauvre qui ne possédait rien que la moisson mûre de ses cheveux -blonds; moi, de plus en plus orgueilleux et indestructiblement muet. - -Je l'aimais tant qu'on peut aimer, mais je ne l'aimais que jusqu'au -seuil. - -Ce seuil, je ne l'ai jamais franchi et pas même mon ombre, et pas même -l'ombre de mon coeur ne s'est promenée dans ce palais d'amour. - -Hospitalière et tendre, la porte était toujours ouverte, mais je -détournais la tête, quand je passais par là, pour contempler mon propre -désir, pour parler avec mon désir, pour confier à mon désir les rêves -que je voulais irréalisés. - -Franchir le seuil? Et après? Ce palais était peut-être un palais comme -tous les palais,--mais le palais de mes songes était unique et tel qu'on -n'en reverra plus jamais d'autres. - -Elle mourut de m'avoir aimé, moi qui l'aimais d'une amour que je redis -infinie. Elle mourut en me disant: Je t'aime! Et moi, je ne répondis -rien. - -Le héron changea de patte, fit claquer son bec, et de l'aile gauche le -passa sous l'aile droite: son oeil ironique et morne regardait -maintenant M. de la Hogue. - ---Cet oiseau, reprit mon hôte, vous semble bien laid et bien ridicule, -n'est-ce pas? - ---Bien funèbre surtout. - ---Ridicule et funèbre. Je le supporte comme un châtiment. Il me fait -peur, il me fait souffrir, et je veux qu'il en soit ainsi. Vous -comprenez bien que, s'il me plaisait de lui tordre le cou, ce serait une -affaire vite expédiée! - ---Y pensez-vous? dis-je. Tordre le cou au Remords? - ---J'y ai pensé, répondit M. de la Hogue. Mais, à quoi bon? Il n'y a dans -cette ridicule et funèbre bête nulle signification que celle que lui -donne ma volonté; je n'ai qu'à la nier pour qu'elle soit aussi morte -qu'un oiseau empaillé. Croyez-vous que je sois dupe de son inanité? Me -prenez-vous pour un fou? - - * * * * * - -Le vieillard s'était levé, secouant les longs cheveux gris qui -pleuraient sur ses joues pâles et creuses; puis, soudain calmé, il se -laissa retomber dans son fauteuil. - -Il répéta, très apaisé et un peu moqueur: - ---Je suppose que vous ne me prenez pas pour un fou? - -Comme je le regardais en souriant, et en allongeant machinalement la -main vers les plumes de l'oiseau immobile, il se leva de nouveau: - ---Ne touchez pas au Missionnaire! - -Il avait proféré ces mots avec la voix qui dut être la voix de Charles -1er disant à un indiscret sur l'échafaud: «Ne touchez pas à la hache!» - - - - -LA MARGUERITE ROUGE - - -Mme de Troène n'avait rien de remarquable qu'un visage endormi dans le -calme d'une beauté qui s'était conservée toute seule, sans autre secours -que l'eau pure, les modestes lavandes et les essences les plus honnêtes. -Il est probable que, malgré les approches de la quarantaine, son corps -avait gardé l'harmonie de la belle maturité, mais nul, certes, n'en -savait rien, et nul, peut-être, n'avait jamais essayé de lire les lignes -voilées sous les robes noires et les pèlerines à perles; nul, et -elle-même ignorait l'état de sa forme, car, étant fort chaste, elle -n'entrait au bain que les volets clos, et elle changeait de chemise avec -tant d'adresse que les esprits même qui rôdent dans la chambre des -femmes avaient renoncé à leurs indécentes curiosités. - -On l'avait mariée fort jeune, il y avait plus de vingt ans, au marquis -de Troène, qui, respectant le temple, avait à peine osé quelques pas -tremblants vers les mystères vierges du bois sacré. Le marquis était si -vieux et si impotent qu'à l'église il lui avait fallu l'aide d'un bras -pour s'agenouiller et pour se relever, mais il était si riche et de si -noble famille que personne ne fut surpris. Ces mariages sont fréquents -parmi l'aristocratie terrienne: on clôt ainsi un procès, on récupère un -domaine perdu, on ramène l'aisance, l'estime des paysans, la tolérance -des notaires en des maisons ruinées, on rend au vieux blason fané -l'éclat de ses ors et de ses sinoples primitifs. - -D'ailleurs, le marquis de Troène ne fut pas méchant et il mourut n'ayant -joui que peu d'années du lumineux sourire de sa jeune femme; il mourut, -la laissant légataire de toute sa fortune. - -Mme de Troène avait alors vingt-six ans; la fréquentation d'un vieillard -l'avait rendue si indolente, lui avait tant affaissé la volonté que, -cédant aux hypocrites caresses de sa famille, elle refusa de se -remarier. - -Des années passèrent: reine au milieu des siens, gâtée, courtisée, -amusée par le bruit qu'on évoquait autour d'elle, Mme de Troène vivait -sans joies et sans ennuis. Le mariage, qui ne lui avait rien révélé, ne -la faisait jamais rêver. Elle n'imaginait rien au delà du rôle que lui -avait enseigné son mari: chauffer le lit du roi, être bien obéissante, -sourire et parler peu. Sans doute, un mari plus jeune aurait été plus -agréable de relations, aurait permis la gaieté, le rire, les promenades, -les voyages, mais ses sens, morts-nés, ne se troublaient jamais dans -leur quiétude, et son coeur était froid. Vers trente-cinq ans, -cependant, elle ressentit soudain la brûlure caressante d'une petite -flamme intérieure. Ce fut un matin d'automne, un dimanche, en allant à -la messe. Elle devait communier, ce jour-là; elle n'en eut pas la force, -ou bien, elle n'osa pas, et, demeurée à son banc seigneurial, pendant -que les femmes encapuchonnées de tulle blanc, leurs mains rouges et -gourdes croisées sur leur ventre, s'en allaient en file vers l'autel, ou -revenaient, les yeux baissés et amortissant avec précaution le bruit de -leurs sabots sur les dalles, demeurée à genoux et le front dans ses -mains, Mme de Troène pleura. - -C'était la première fois de sa vie. A partir de ce moment, son caractère -se modifia; sa famille, peu à peu, lui devint indifférente; elle -s'enferma des mois entiers au château de Troène, sans voir personne, -sans ouvrir ses lettres, sans écrire, lisant des manuels de dévotion, -bientôt tout abandonnée aux mains du curé, homme scrupuleux mais sage et -de ceux que les évêques délèguent dans les paroisses où il y a de riches -veuves qui pourraient faire de leur fortune un mauvais usage. - -En trois ans, l'église fut restaurée, le presbytère reconstruit et -enrichi d'une belle prairie ornée de vaches grasses, les armoires et les -tiroirs de la sacristie comblés de royales chapes, de chasubles idoines -à émerveiller des cathédrales, et on montrait, en un écrin de bois de -cèdre, un calice d'or massif où se profilaient en relief douze anges à -genoux, offrant à l'agneau, de leurs mains tendues, chacun une des douze -pierres liturgiques, une gemme, améthyste ou saphyr, diamant ou -sardoine, grosse comme une noisette aveline. - -Or, quand la gloire de Dieu fut pourvue, il y eut de grandes fêtes au -château de Troène et l'on y vit réunie, au nombre de plus de trente -personnes, la famille de la donatrice. Une telle assemblée, c'est -presque de la solitude, c'est la liberté de chacun assurée par la -liberté même dont chacun a besoin. Des groupes et des intimités se -formèrent. Mme de Troène accepta spécialement les soins du jeune Jean de -Néville, un grave et bel adolescent qui lui portait son pliant, si on -allait se promener dans le parc, qui ne manquait pas de lui glisser un -coussin sous les pieds, qui lui servait de dévidoir, enfin, avec une -touchante bonne grâce. - -Il ne la nommait ni «ma tante», à la mode de Bretagne, ni «ma cousine», -à la mode de Normandie, mais «Madame», ce qui est de meilleur ton, et il -semblait vraiment son page. - -Le petit Jean de Néville s'intéressait aux histoires et aux légendes de -sa famille. Mme de Troène lui en conta quelques-unes, qu'en son enfance -on lui avait dites et apprises, telles que des fables, mais lorsque Jean -parla de la «marguerite rouge», elle ne sut que répondre. - ---C'est pourtant, reprit Jean, la grande légende des Diercourt, dont -vous descendez directement par les femmes. Et moi aussi, j'en suis, -ajouta-t-il fièrement, et la légende, je vais vous la dire. - ---Dites, mon page. - ---C'était au temps que l'inquisiteur Springer brûlait les sorcières en -Allemagne. Catherine de Diercourt, femme du mestre de camp qui servait -alors en ce pays, fut emprisonnée, non précisément comme sorcière, mais -comme protectrice des sorcières. Ainsi que les autres, on la mit nue et -on la tortura. Dès que le brodequin de bois, serré par de puissantes -vis, eut mordu sur sa jambe, elle avoua ce qu'on lui demandait. On la -condamna au bûcher: alors, elle se déclara enceinte. Springer ordonna de -surseoir, mais, destinée au feu, elle fut stigmatisée de la marque des -«vouées», qui était une sorte de marguerite à treize pétales que l'on -imprimait au fer rouge sous le sein droit. Catherine de Diercourt avait -dit vrai. Elle accoucha en prison et fut brûlée, trois semaines plus -tard, avec soixante de ses amies. - -L'enfant, une fille, fut remise à M. de Diercourt; le stigmate avait -passé mystérieusement de la mère à la fille: la seconde Catherine était -marquée de l'effroyable marguerite rouge. Et voilà où commence la -légende, continua Jean de Néville: on dit que toutes les femmes du sang -des Diercourt, descendantes de la protectrice des sorcières, ont au sein -cette même marque, indélébile et héréditaire; on dit encore qu'elles ne -doivent aimer et être aimées qu'une fois,--et que celui-là qu'elles -aiment et qui les aime est voué à une mort prompte. J'ai cherché dans -l'histoire des familles issues des Diercourt femmes, eh! bien,--c'est -vrai! - ---Quel conte! dit en s'efforçant de rire Mme de Troène. On ne m'en a -jamais parlé, pas même ma mère,--et je suis bien sûre que moi, cette -marque, je ne l'ai pas... Mais je ne ma suis jamais regardée... Fi! se -contempler dans les glaces, mettre sa pudeur à nu--devant cette autre -femme, image ironique, qui vous fixe et vous sourit vilainement! Fi! - -Jean de Néville, les joues un peu rosées, la respiration un peu -haletante, ses beaux yeux grands ouverts et un peu vagues, tremblait, -les poignets chargés, comme de chaînes, de l'écheveau de soie qu'il -embrouillait. Tout d'un coup, et après un silence, un terrible silence -pendant lequel des images et des idées avaient effleuré d'invisibles -caresses la marquise et le page adolescent, tout d'un coup Mme de Troène -pencha la tête vers Jean agenouillé à ses pieds et, les mains sur les -épaules de l'enfant, elle lui baisa la bouche. - -Quand ils se relevèrent, initiés, la nuit tombait et on apportait les -lampes. Mme de Troène frémit délicieusement; elle regarda Jean, qui -était tout pâle et comme écrasé. Ils ne trouvèrent rien à se dire: ils -étaient submergés sous des océans d'émotions. Enfin, elle murmura, -épuisée de délices: - ---Va-t'en! - -Le lendemain. Mme de Troène apparut si défaite et la figure si -bouleversée, que tout le monde s'inquiéta. Elle donna une cause à son -malaise, mais dès qu'elle fut seule avec Jean, elle toucha son corsage -et dit: - ---La marguerite rouge! Je l'ai, la marguerite rouge! - ---Tant mieux, dit Jean, avec la simplicité et la noblesse d'un amant -héroïque; je vous aime tant que je veux bien mourir de votre amour. - -Ensuite, d'obscures et silencieuses nuits de joie leur furent données. -Jean cherchait avec sa main, le stigmate, non plus des «vouées», mais le -stigmate qui le vouait, lui, à la mort. Un soir, Mme de Troène permit -que la veilleuse restât allumée, et Jean vit le signe, et, avec une -étrange frénésie, avec une précoce perversité, il baisa, inlassé, -jusqu'au matin, la diabolique marguerite rouge. - -Cela dura deux mois. Jean partit, retournant à ses études, à sa dernière -année de collège. Il avait promis d'écrire: nulle lettre; elle écrivit, -discrètement: il ne répondit pas. Elle alla le voir. Elle le vit -mourant, sans regard, sans souvenir, mourant de ses deux mois d'amour, -mourant d'avoir aimé la marguerite rouge! - -Mme de Troène prit le deuil et orgueilleusement, sans daigner répondre -aux questions, le conserva jusqu'à sa mort, qui ne tarda guère. Elle -cessa d'être dévote, sans cesser d'être religieuse, mais sa religion -avait quelque chose de farouche; elle se martyrisait; elle resta une -fois agenouillée à l'église pendant huit heures de suite, sans bouger -plus que le saint Jean de pierre qu'elle fixait comme en extase; elle se -commanda des jeûnes qui eussent effrayé les anachorètes. Son suicide -dura trois ans. - -Comme, malgré son évidente piété, elle ne se confessait jamais, le curé, -un jour, l'interrogea. Elle répondit durement, retrouvant d'un coup -l'insolence des Diercourt et leur haine de l'Eglise: - ---Monsieur, les secrets d'une marquise de Troène, cela ne regarde que -Dieu. - -A son agonie, quand le prêtre redoublait ses objurgations, elle demeura -muette,--et elle mourut, drapée, comme dans un linceul, dans -l'impertinence de son silence absolu; elle mourut le doigt sur son -secret, le doigt sur l'heure inoubliée de joie humaine que le Maudit lui -avait donnée, le doigt sur la marguerite rouge. - - - - -LA SOEUR DE SYLVIE - - -I - -Mme de Maupertuis traversa la cour et, ouvrant une petite porte à -claire-voie, entra dans le jardin. - -Comme elle courait çà et là par les allées, sa robe étroite de léger et -blanc jaconas modelait au vol la finesse de ses formes. Un ruban rose -s'éployait derrière elle. La gorge, découverte par l'échancrure du -corsage fermé à plat comme une chemise, se montrait ingénument, malgré -la jalousie d'une écharpe à la dernière mode, jaune, rouge et bleue. -Nu-tête, ses cheveux blonds coiffés à la grecque se relevaient sur la -nuque, encadraient le front, bouillonnant un peu entre l'oeil et -l'oreille. Toute pâle, au lieu de l'habituelle roseur de son teint, et -même ses yeux bleus creusés et ses narines pincées par les dures veilles -dans une chambre de malade, elle était encore charmante. - -Accoudé au mur qui fermait le jardin, dominant l'abrupte pente au bas de -laquelle se courbait en arc la route royale, M. de Maupertuis songeait, -les yeux sur un lointain de prés pleins de saules, sur un horizon fermé -par un cercle de collines peuplées de hêtres. Le soleil, en face de lui, -tombait lentement derrière les arbres; un flot de lumière, roulant sous -les voûtes vertes, venait baigner la route blanche; les prés -s'endormaient dans une pénombre humide et déjà le brouillard montait, -dessinant en inconsistants contours les sinuosités d'un ruisseau, dont -le chant s'élevait sur la mort de tous les autres bruits. - -De tels paysages et de tels effets de crépuscule, M. de Maupertuis se -souvenait d'en avoir vu en Angleterre, où son enfance, pendant -l'émigration, s'était traînée si douloureusement, et soudain il revit -dans un lointain précis le triste manoir de Watering-Hill, où il avait -assisté, par un soir tout pareil, à la tragique mort de lord -Romsdale,--et à cette évocation, à ce nom de Romsdale, dont il avait -murmuré les syllabes, sa songerie devint plus profonde. - -La petite main de sa femme se posa sur son épaule. - ---Adelaïde! vous m'avez fait peur. - -Il tremblait vraiment, Adelaïde lui mit ses deux bras autour du cou et, -douce, le baisa au front; ses yeux s'étaient allumés d'une flamme -d'amour; elle regarda un instant son mari, souriante d'un indécis -sourire, avant de lui confier: - ---Patrice, ma soeur veut te parler, à toi seul. Elle insiste. Elle veut -être toute seule un instant avec toi. - ---Caprice de mourante, dit Patrice en se laissant emmener; que peut-elle -avoir à me dire qu'elle n'ait dit à son confesseur,--ou à toi? - - -II - -M. de Maupertuis entra, pris au coeur par l'odeur de mort qui flottait -autour du lit. Une petite main sortait des couvertures, maigre comme une -feuille de tremble et aussi diaphane; il la prit dans les siennes, -s'agenouilla et, malgré sa répugnance, la porta à ses lèvres. - -Dans le grand lit, le mince corps phtisique ne tenait pas plus de place -que la dérision d'une poupée. La tête s'enfonçait, visible seulement par -sa couleur de cire qui diézait le blanc des batistes. Sur ce faible -modelé, les sourcils noirs traçaient deux barres droites convergeant -vers la racine du nez, qui était bourbonien; les cils semblaient de -petits traits fins détaillés comme dans les icones, et quand elle -ouvrait les yeux, c'était de la nuit qu'on y voyait. Les cheveux, bruns, -avaient été tordus sous un bonnet de dentelles, mais des mèches -dépassaient vers le front, coupant d'une courbe illogique les rides -creusées en sillons égaux. - -Se mouvant avec effort, la mourante atteignit sous le traversin un assez -grand portefeuille de velours rose tout fané et froissé. Une cordelette -de fils d'or le fermait; il y avait brodé dessus, en soie jaune, à une -place où le velours exprès était rasé en losange, et ainsi écrit sur -deux lignes: - - SYL = - = VIE - -M. de Maupertuis regarda le portefeuille, et ses yeux rencontrèrent ceux -de Sylvie. Si mornes, l'instant d'avant, ils s'animaient d'une lueur qui -lui sembla hypocrite et perverse. Cela le mit en défiance contre ce qui -allait suivre, défiance tout involontaire, car il avait le respect de la -mort. - ---Patrice, ceci vous instruira, mais écoutez. Ne jugez pas Adelaïde -sévèrement comme vous jugeriez un homme. Les femmes n'ont pas de -l'honneur une juste idée; chez elles, les sentiments passent avant tout. -Soyez... donc... indulgent..., Patrice... - -La toux l'étreignait. Elle respira, puis reprit: - ---Lord Romsdale... - -Mais ce fut son dernier mot. Un spasme la dressa, du sang mêlé à de la -salive coula par le coin des lèvres, et, retombée lourdement sur -l'oreiller, elle expira. - -Jusqu'à la survenue d'Adelaïde, Patrice demeura fasciné par les yeux de -la morte, par les yeux hypocrites et pervers. - - -III - -M. de Maupertuis connaissait cette histoire,--et quoi de plus banal? Un -mariage manqué dont Adelaïde avait eu du regret, du chagrin, peut-être -un momentané désespoir. Elle-même, avec une franchise qui paraissait -totale, lui avait conté tout cela,--mais les lettres, vraiment, étaient -un peu vives, presque inquiétantes. Un soir, sous la lampe, il dit à sa -femme, en posant devant elle le portefeuille de velours rose: - ---Adelaïde, voici le secret de Sylvie... Ah! votre soeur a été bien -diabolique, car ces lettres, je suppose, vous lui aviez ordonné de les -brûler, n'en ayant pas le courage vous-même... - ---Quelles lettres? - ---L'histoire d'une passion. - ---Je ne comprends pas. - ---Il s'agit d'une famille qui nous fut bienveillante. Le père m'aimait -beaucoup; le fils... - ---Le jeune lord Romsdale? - ---Vous l'aviez donc oublié? Voici de quoi vous rafraîchir la mémoire. - ---Ces lettres, en effet, auraient dû être brûlées, dit froidement -Adelaïde. - ---Il est encore temps, dit Patrice, mais qu'elles le soient de votre -main... Tenez, voici la première, lisez et brûlez. - -Oh! le premier amour, les jolis cheveux bouclés et les joues sainement -roses du jeune Romsdale! Maîtrisant sa délicieuse émotion, Adelaïde prit -la lettre du bout des doigts et la lut. Elle avait pâli, ses joues se -recolorèrent. Oh! la joie, jadis, d'avoir reçu ce billet passionné!... -Elle les relut toutes et les brûla toutes. Patrice les lui passait une à -une. Quand tout fut fini: - ---Adelaïde, votre soeur était une misérable... - ---Non, interrompit Adelaïde, une jalouse, tout simplement. Elle se mit à -aimer lord Romsdale, dès qu'elle s'aperçut qu'il m'aimait, et, quand -vous m'avez aimée, elle se mit à vous aimer,--et à me haïr. Nul ne s'en -aperçut jamais. Si elle n'est pas morte avec son secret, si son dernier -acte a dit toute sa passion, amour, haine et jalousie, c'est que la mort -exige la vérité... Oui, la mort exige la vérité et Sylvie a bien fait. - ---La mort affirme les âmes, loin de les modifier, dit Patrice. Sylvie -était une dissimulée et une menteuse. A vous, je n'ai nul reproche à -faire. Vous étiez une enfant... - ---Oui, Patrice, cria-t-elle en se levant et en se jetant tout en -sanglots dans les bras de son mari, j'étais une enfant, une enfant, une -enfant!... - - -IV - -Cette soirée aviva leur amour. Leur calme tendresse y trouva un motif de -surexcitation et ils s'en allèrent vers les grèves, en leur vieux petit -château du bord de la mer, logis tout noir et tout nu où ils goûtèrent -la volupté de ne devoir qu'à eux-mêmes la raison suffisante de vivre. -Ils eurent un mois d'idéale renaissance, de joies incomparables à celles -des premiers épanchements, car ils connaissaient plus profondément leurs -êtres et savaient la valeur du plaisir. - -Cependant ils s'adorèrent trop et Adelaïde eut des langueurs. Le médecin -ordonna: «Pas d'émotions!» - ---Excellent docteur, dit Patrice, y a-t-il de la vie sans émotions? - -Ils en avaient eu d'exquises. Ce furent les dernières roses: un coup de -vent effeuilla tout le parterre. D'une faiblesse que Patrice jugeait une -passagère crise, Adelaïde ne se réveilla que pour mourir. - -Et, avant de mourir, la soeur, oh! la vraie soeur de Sylvie, attira sous -ses lèvres l'oreille de son mari, et une voix, comme venue d'un infernal -au-delà, une voix qui tremblait de son mensonge suprême, dit: - ---Patrice, je meurs en aimant lord Romsdale! - - - - -L'AUTRE - - -Elle se coucha, obéissante comme un enfant, promettant de dormir, de ne -pas rêvasser, d'être bien sage, et, pour la tranquilliser, pour apaiser -un peu la fièvre de son cerveau malade, on lui prouvait que cela serait -bientôt fini, que le méchant mal allait fuir, intimidé avant d'avoir -mordu. - -Son mal, c'était une ineffable lassitude, une fuite de toutes ses -forces, un effondrement de toutes ses énergies vitales et volontaires. -Elle se fondait comme en un bain trop chaud et trop prolongé, énervée -jusqu'à l'inquiétude, agacée, avec des besoins de remuer et sans nerfs -pour exciter les muscles. L'intelligence aussi somnolait. Elle désirait -des mondes et se contentait de riens; elle pleurait sur sa détresse et -se consolait à une plaisanterie médiocre imaginée pour l'amuser. Seul, -le coeur vivait, et violemment: l'entrée de son mari lui faisait soudain -relever la tête; une parole tendre, et ses yeux flambaient; une caresse, -et tout son être frémissait, un instant galvanisé par l'amour; un peu de -rouge animait ses joues, ses mains reprenaient le pouvoir d'articuler -des gestes de grâce; et ses lèvres avaient la force, pour une seconde, -de s'unir aux lèvres adorées de son maître. - -Elle était toute diaphane, comme une coquille abandonnée, et, mise au -soleil, elle aurait permis à la lumière de la pénétrer et de l'iriser -ainsi qu'une nacre égarée dans les sables. Ou bien, aux yeux -mélancoliques qui la contemplaient, elle semblait un précieux coffret -qui n'a plus de glorieux que son bois sculpté, histoires de jadis, la -dentelle de ses ferrures, sa serrure guillochée, ses cabochons et ses -clous de vermeil: tout le trésor intérieur avait fui. - -Elle se coucha donc et d'abord, comme elle l'avait promis, elle dormit -sérieusement et profondément. Mais, bientôt, son sommeil s'allongea, -remonta vers la surface des choses, vint flotter sur le lac, ainsi qu'un -bois lourd qui, enfin soumis à la loi, surnage et vogue. Son âme -réveillée voguait, entraînée par un courant secret qui laissait immobile -la surface de l'eau. Elle voguait et elle songeait les yeux clos, sans -faire un mouvement, sans respirer d'un rythme moins régulier, afin de -laisser croire qu'elle dormait toujours, au fond du lac, afin que l'on -fût bien content d'elle,--afin de n'être pas grondée. - -Elle était si enfant depuis sa maladie, redevenue si petite fille, si -docile, si première communiante! Elle, femme naguère impérieuse et -obéie, conseillère écoutée et, à l'occasion, tyrannique maîtresse, elle -était maintenant douce comme une vierge sans désirs. Sa joie était -ainsi: fermer les yeux, obtenir le silence autour d'elle et rêver. Elle -rêvait à des choses anciennes: aux premiers baisers qui lui avaient -révélé l'extériorité de l'amour et combien pouvait être agréable le -contact de cette bête dangereuse, l'homme. Infatigablement, elle -repassait l'histoire de son initiation, retrouvant jusqu'aux moindres -mots, jusqu'aux moindres gestes de son ami, et même la couleur, et même -le parfum des premières fleurs qu'il mettait à ses pieds, et quand elle -arrivait à la nuit suprême, à la nuit adorable, souvent elle poussait un -cri qui inquiétait la maison,--et on la trouvait hypocritement calme, -faisant semblant de dormir, mais la respiration un peu oppressée et une -insolite rougeur à ses joues si pâles. - -Ce soir-là, elle dormit bien, mais rêva mal. - -Les souvenirs ne s'enchaînaient plus logiquement dans son imagination -déprimée, et toutes les circonstances qu'elle se remémorait -s'évanouissaient en une seconde, pour ne lui laisser que l'obsédante et -grotesque vision d'une femme au visage voilé d'un mouchoir dont une main -brutale relevait la robe. Toute la nuit, cette ignominie s'agita sous -ses paupières et, en même temps qu'un grand dégoût, elle ressentait à ce -spectacle une impuissante colère qui l'épuisait, qui terrassait sa -fragile vitalité. - -Au matin, le rêve s'évanouit et, toute la journée, elle fut accablée par -le souvenir de sa mauvaise nuit, irritable et morose. L'obsession -cependant ne se manifesta plus: les fantômes obscènes étaient -redescendus dans l'abîme. Mais la triste vision sembla avoir activé le -secret travail de la mort et diminué encore la faible flamme. Le -dépérissement devint effrayant. Le coffret vide de ses trésors n'était -plus seulement vide, le bois sculpté et historié paraissait maintenant -tout vermoulu, réduit en poussière, mangé par une obscure armée de -termites, et la serrure pendait, et le couvercle chavirait sur ses -charnières. - -Bientôt, l'oeuvre fut accomplie, et attendu le dernier coup qui allait -écraser et anéantir la misérable créature. La chambre prit l'aspect -affligeant et presque funèbre d'une chambre de malade, avec sur tous les -meubles les inutiles fioles, les lamentables tisanes,--et l'horreur des -conversations à voix basse! - -L'heure définitive sonna. C'était le soir. Se disant inutile, le médecin -s'était retiré. Après un bref stage auprès du lit, de vaines questions à -la pauvre muette que la mort étouffait déjà, le prêtre ayant formulé une -douteuse absolution, s'était assis, attendant, pour de possibles -confidences, le répit de l'avant-dernière minute. Une religieuse était -debout, les yeux fixés sur la moribonde, guettant un geste, le désir de -boire encore une fois, épiant ce regard voilé mais dont le voile pouvait -soudain se déchirer pour un suprême sourire. - -Le voile se déchira. Ce fut quand la mourante sentit que son amour était -là, que la tête penchée sur sa tête d'agonisante c'était la tête adorée -de son mari. Le voile se déchira et une douce lueur d'amour illumina les -tristes yeux qui allaient se tourner vers l'autre côté de la vie. - -Il y eut alors entre ces deux êtres une sinistre conversation -muette,--muette, car l'un ne pouvait pas parler et l'autre ne voulait -pas parler, craignant peut-être de vomir les turpitudes qui grouillaient -dans son coeur. Et pendant que la trépassée se donnait l'illusion de -vivre encore un peu, disant avec son regard, avec le très faible -mouvement de ses doigts, la véracité absolue de son invincible -tendresse,--l'homme qu'elle adorait jusqu'en son agonie ne trouvait pour -lui répondre qu'un sourire où la compassion tempérait à peine -l'indifférence. - -Las de son mutisme, enfin, et de la simagrée que lui imposait la -circonstance, il ouvrit la bouche, proférant d'abominables banalités ou -des espérances plus blessantes que des injures. Il parla même d'un -voyage à la campagne, affirmant l'utilité des déplacements, les bons -résultats obtenus par le séjour dans les montagnes de l'Algérie. - ---Nous penserons à cela plus tard, ajouta-t-il. - -Puis, sans autre transition, il demanda: - ---Votre soeur est là, voulez-vous la voir? - -Et sans attendre aucun signe d'acquiescement, il sortit et rentra -aussitôt, accompagné d'une jeune fille à la beauté toute large épanouie, -et dont l'air, passionnément sensuel, niait clairement la virginité. - -Les deux soeurs ne s'étaient jamais aimées, et l'aînée, celle qui -entrait, radieuse et insolente sous son air condoléant, n'avait jamais -pardonné à sa cadette, elle restée fille, son précoce mariage. - -Ce qui s'était passé entre cette soeur et son mari, la mourante, douée -soudain de divination, le comprit, à un certain air de complices qu'ils -avaient là, tous les deux, au genre de regards qu'ils échangèrent, à -l'indéfinissable intimité qui semblait invisiblement les joindre. - -L'obsédante et obscène vision repassa en éclair devant ses yeux effarés -et, paralysée d'épouvante, elle expira dans l'horreur d'avoir vu se -dresser devant elle--l'Autre. - - - - -CELLE QU'ON NE PEUT PAS PLEURER - - -Il pleurait celle que l'on ne peut pas pleurer, celle que l'on ne peut -pas avouer, la morte dont le nom et dont le souvenir appartiennent à un -autre. Lui seul souffrait peut-être et il était forcé de sourire, -d'écouter des anecdotes,--et d'en conter lui-même et de ne ménager ni -les sous-entendus, ni les insinuations, ni les perfidies, car il voulait -garder son secret. - -Il pleurait, mais les larmes lui tombaient dans la gorge et non sur les -joues et il avalait, comme un damné dantesque, un fleuve de douleur -intarissable et empoisonné. Deux ou trois fois, en voulant faire une -délicate et discrète grimace de surprise, il sentit que sa face se -contractait, que sa gorge se soulevait,--et il lui fallut la surhumaine -force de l'amour, pour ne pas éclater en sanglots et troubler une -cérémonie décente par le scandale et par le ridicule. - -On suivait le corps le long d'un petit chemin bordé de sapins, d'une -tristesse convenable, d'une désolation modérée, et à mesure que l'on -approchait du cimetière, les conversations s'apaisaient, tombaient, -comme les bruits d'une forêt avant l'orage, comme les murmures d'un -troupeau à la porte de l'abattoir. L'inquiétude, peu à peu, imposa -silence, et la foule entra dans la ville morte avec la peur de n'en pas -sortir. - -Lui, cependant, soutenait en angoisse son rôle d'indifférent, et il se -donnait l'air de lire avec soin les vaines inscriptions imposées à -l'insensibilité des marbres. Les espérances gravées là le révoltaient -par leur candeur ou par leur hypocrisie... L'éternelle survie des âmes -ne remuait en lui aucun levain de désir; il n'y croyait pas, et il n'en -voulait pas. - -Toutes les formalités subies, et pendant que, délivrés et joyeux, les -gens redescendaient à grands pas, il se présenta, par convenance et -aussi par amitié, au mari, le vieux marquis de V..., afin de lui serrer -la main, en proférant quelques banalités attendries: - ---Je vous attendais, mon ami, dit M. de V... Soyez celui qui me donnera -le bras et me reconduira chez moi. Venez, je vous en prie, sauvez-moi -des importuns. - -Faisant un signe d'adieu, M. de V... s'éloigna avec le compagnon de -deuil et de confidences qu'il venait de se choisir. - -«--Allons, et soutenez-moi bien, poursuivit le vieux marquis; je suis -brisé, il me semble que je viens d'atteindre cent ans! Tout ce qui me -restait de force et de vie est encloué dans un cercueil: comprenez-vous -cela, que c'est moi qui l'enterre, elle qui devait, comme une -respectueuse fille, me fermer les yeux et consoler d'un baiser suprême -mes tempes froides? Ah! mon ami! Vous me restez, vous au moins! Vous ne -m'abandonnerez pas, dites? Vous ne le pourriez pas. Je sais que vous ne -le pouvez pas, car je suis le seul à qui il vous soit permis de parler -d'elle, le seul près de qui vous puissiez pleurer,--car je n'ignore -rien, et tout ce qui est arrivé, non seulement je l'ai supporté, mais je -l'ai voulu,--et, écoutez-moi bien, l'adultère de ma femme a été la -rédemption de mon mariage. - -«Quand je l'épousai, il y a six ans, je n'étais déjà plus que l'ombre -d'un homme et je me savais parfaitement impuissant à lui donner les -plaisirs attendus. Je la condamnais donc à une sorte de veuvage hideux -et humiliant,--humiliant, parce que, dans son ignorance, elle pouvait se -croire méprisée; hideux, parce que, si j'avais renoncé à la possession -de la vierge qui m'était livrée, je n'avais pas renoncé au libertinage -et aux amusements qu'un vieillard peut tirer d'une créature docile et -innocente. Mais, marié et dès le seuil de la chambre nuptiale, j'eus -honte de l'abjection de mes désirs. J'entrai, et toute ma volupté fut de -caresser un instant de beaux et doux cheveux blonds, et de «border le -lit» de ma femme, comme les mères font à leurs fillettes. Elle fut, sans -doute, fort surprise,--surtout plus tard, lorsqu'elle connut le secret -dont je ne pouvais lui donner le mot. Le mot, elle le reçut de vous,--et -je vous en dirais le jour et peut-être l'heure, si vous les aviez -oubliés! Vous souvenez-vous de la tendresse de mon accueil, ce -_jour-là_, et de votre embarras, et de vos mensonges, et de vos -rougeurs? Enfants, enfants! Avouez que vous aviez peur et avouez aussi -qu'en même temps vous jouissiez délicieusement! - -«J'étais si peu dupe, mon cher ami, que j'arrangeais moi-même vos -rendez-vous, prenant bien soin de vous prévenir à l'avance de mes -absences et de mes retours. Souvent, afin de vous maintenir en amour et -en désir, je contrariais vos rencontres projetées, ou bien je restais -une semaine entière à la maison, sans bouger, exigeant, pour un malaise -simulé, la constante présence de la triste Antoinette. Ah! j'ai été bien -paternel et vous me devez bien de la reconnaissance. Sans mes ruses, -vous vous seriez peut-être brouillés au bout de trois mois, et, sans ma -prévoyance, vous n'auriez pas trouvé au bout du parc ce charmant -pavillon de chasse, où tout le monde croyait que je me reposais -l'après-midi et où je vous laissai si tranquilles pendant tant de belles -nuits d'été! - -«Mon devoir était de donner à ma femme les plus élémentaires joies de la -vie; incapable par moi-même, j'en facilitai la tâche à celui qui me -sembla digne de ce rôle. Vous l'avez bien rempli. Elle vous a aimé -jusqu'à sa dernière minute, prononçant encore votre nom dans -l'inconscience de l'agonie. - -«Tous les deux, vous vous êtes conduits dignement. Votre discrétion fut -parfaite,--et je suis sûr que la marquise de V... est morte avec la -réputation d'une épouse héroïque et fidèle. Héroïque, oui, car elle me -fit toujours bon visage, pliée à ma volonté et à mes manies de vieux -garçon;--fidèle, car un seul homme lui baisa ses genoux.» - -Ils arrivèrent à la maison de M. de V... et montèrent tout droit à la -chambre de la marquise: - -«--Je ne fus rien de plus pour elle, je vous le répète, continua M. de -V..., qu'un père indulgent. Je viens de perdre ma fille. Vous, pleurez -votre femme. - -«Ce que penserait le monde de moi, si cette aventure lui était connue, -je le sais: il me mépriserait. Ce que vous en pensez vous-même, je ne -vous le demande pas. Que m'importe! Je me suis toujours regardé comme un -homme libre,--libre des préjugés et libre des devoirs négatifs. Il y a -des hommes qui montent d'un échelon en acceptant le respect des -conventions sociales; moi, je descendrais. - -«Quel que soit le degré d'immoralité conventionnelle dont un honnête sot -taxerait ma conduite, je la juge, moi, d'une moralité très haute et même -absolue,--et je puis, fièrement et douloureusement, embrasser dans la -chambre de ma femme morte celui que moi-même je fis son amant. - -«Pleurez, pleurez, mon ami! Jouissez de toutes les affreuses délices de -la douleur! Pleurez celle que, hors d'ici, vous ne pouvez pas pleurer. - -«Tenez, ses bijoux, ses dentelles, ses souliers, ses robes! Ses robes, -il en manque une,--sa robe de noces, celle qu'elle portait le jour où -elle se donna à vous: elle est couchée avec, là-bas!» - - - - -LE MAGNOLIA - - -Elles sortirent de leur maison d'orphelines, Arabelle, la belle, et -Bibiane, la vieille, les deux soeurs: Arabelle, belle de jeunesse, et -Bibiane, vieille de laideur,--Arabelle, l'enfant, et Bibiane, la mère. - -Elles sortirent de leur triste maison et s'arrêtèrent sous le magnolia, -l'arbre magique que nul n'avait planté et qui fleurissait si -somptueusement dans la cour de la maison triste. Il fleurissait deux -fois par an, comme tous les magnolias: d'abord, au printemps, avant la -poussée des lances vertes; puis, vers l'automne, avant la proche -décoloration des lourdes feuilles:--et, au printemps, de même qu'à -l'automne, c'étaient, en la noble girandole que formait l'arbre magique, -des floraisons larges un peu comme des épanouissements sacrés de lotus, -et la vie était signifiée dans la neige des corolles charnues par une -goutte de sang. - -Appuyée au bras maternel de la bonne Bibiane, clémente à tous les -caprices, Arabelle se tenait sous le magnolia et songeait: - ---Il va mourir avec les secondes fleurs du magnolia, celui qui devait -aviver d'une goutte de sang la fleur que je suis. Oh! comme je vais -rester pâle éternellement! - ---Il y en a encore une, dit Bibiane. - -C'était une fleur inaccomplie, un bouton qui dressait, parmi les -feuilles complaisantes à sa grâce, l'ove intégral de la virginité. - ---La dernière! dit Arabelle. Elle sera ma parure de noces. La dernière? -Non. Regarde, Bibiane, il y en a une autre, toute fanée et presque -morte! Nous deux! nous deux! Oh! j'ai peur et je tremble en nous voyant -là, nous deux, si clairement symbolisées par ces fleurs! Je me cueille, -Bibiane, me voilà cueillie, regarde! Si j'allais mourir aussi? - -Muette, Bibiane enveloppa d'amour sa tremblante soeur, et, peureuse -aussi, l'entraîna hors de la cour triste, loin du magnolia dépouillé de -sa gloire dernière. - - * * * * * - -Elles entrèrent dans la maison des joies vaines et des deuils -prématurés. - ---Comment va-t-il? demanda Bibiane en enlevant aux épaules d'Arabelle le -manteau qui voilait la blanche Fiancée. - -Et pendant qu'Arabelle, assise enfant timide, contemplait la fleur -inaccomplie qu'elle s'étonnait de voir entre ses doigts, la mère du -moribond répondit: - ---Hâtons-nous, car il va mourir et il faut que son suprême désir se -réalise. Viens, mon Arabelle, ma fille et la fiancée des derniers -soupirs, beauté qui va fleurir d'amour le chapelet des dernières -prières. La mort t'attend, mon Arabelle, hélas! hélas! hélas! et c'est -un baiser d'outre-tombe qui sacrera ton front de mariée nouvelle, et le -sourire funéraire des invincibles ténèbres répondra, comme un écho dans -la nuit, aux exquises radiances, qui sont l'Orient de tes beaux yeux, -mon Arabelle! Le fils qui me restait va mourir; il est mort, et c'est -mort que je te le donne, hélas! hélas! hélas! à toi si joliment la vie, -et la putréfaction de la tombe, à toi, née pour un lit d'odorantes -floraisons, hélas! hélas! hélas! - -Elles pleurèrent toutes durant qu'arrivaient des hommes venus pour -témoigner des droits absolus de la mort à épouser la vie, et arrivait -aussi le Prêtre, on ne savait si pour bénir d'indestructibles anneaux ou -crucifier de chrême le front, le coeur, les pieds et les mains du fils -moribond. - -Tous montèrent en silence, comme quand on monte et que des pas lourds -martèlent les pavés de la cour et qu'un fardeau de mort dort au bout des -bras des six coopérateurs: on pouvait aussi bien, disaient les hommes, -le rencontrer dans son coffre que dans son lit--paré pour le sépulcre -que paré pour la noce. - -Ils montaient timorés, mais la mère les encouragea, répétant: - ---Hâtons-nous, car il va mourir et il faut que son suprême désir se -réalise. - - * * * * * - -Dans la chambre, quand le monde fut à genoux, Arabelle, debout près du -lit nuptial, sembla vêtue d'un suaire et quand elle s'agenouilla à son -tour, le front posé au bord de l'oreiller, il y eut en tous les coeurs -présents une agitation d'angoisse,--comme si la charmante tête allait -rester là et mourir aussi: la main droite de la fiancée s'abandonnait à -une main étroite et osseuse qui sortait des couvertures et la gauche -pressait à ses lèvres la fleur inaccomplie du magnolia, ove intégral de -virginité. - -Le sacrement s'élabora par la vertu des paroles: tous regardaient le -fils que sa mère soutenait. Il avait la face sinistre et tourmentée des -mourants désespérés et sataniques,--une face stigmatisée jusqu'à l'âme -par l'envie de la vie qui s'en va, par la jalousie de l'amour qui reste: -la fraîche beauté d'Arabelle exaspérait jusqu'à la haine le phosphore -impuissant de ses yeux creux,--et tout le monde songeait: Comme il -souffre! - -Il se dressa encore plus et de sa bouche violette, pâlie par les neiges -de l'au-delà, il dit,--pendant que les hommes souriaient de la -divagation finale et que les femmes apeurées sanglotaient comme des -pleureuses: - ---Adieu, Arabelle, toi qui m'appartiens! Je m'en vais, mais tu viendras. -Je serai là. Je t'attendrai tous les soirs sous le magnolia, car tu ne -dois connaître nul autre amour que mon amour, Arabelle, nul autre! Ah! -comme je te le prouverai, mon amour! Quelle preuve! Quelle preuve! Tu es -bien l'âme qu'il me faut. - -Et avec un sourire qui déplaça diaboliquement les ombres de sa face -maigre, il répéta--sa voix luttant déjà contre le râle,--ces paroles, -peut-être dénuées de sens, peut-être mystérieusement calculées ainsi -qu'une savante perfidie d'outre-tombe: - ---Sous le magnolia, Arabelle, sous le magnolia! - - * * * * * - -Toutes ses journées, toutes ses nuits presque, Arabelle les veillait, -l'esprit troublé, le coeur douloureux, et, le soir, quand le vent -faisait bruire les feuilles de l'arbre défleuri et quand, la lune -montée, il se dressait magique dans le clair d'un rayon échappé aux rets -des nuages d'octobre,--Arabelle tremblait et se blottissait vers -Bibiane, criant: - ---Il est là! - -Il était là, sous le magnolia, dans les basses feuilles, ombre -obéissante au roulis du vent. - -Un soir, elle dit à Bibiane: - ---Nous nous aimions, pourquoi me ferait-il du mal! Il est là.--j'y vais! - ---Il faut obéir aux morts, répondit Bibiane. Va, et n'aie pas peur. Je -laisserai la porte ouverte et je viendrai si tu m'appelles. Va, il est -là. - -Il était là, vraiment, dans les basses feuilles, obéissant au roulis du -vent, et quand Arabelle fut arrivée sous le magnolia, l'ombre étendit -les bras, des bras fluides et serpentins, puis les laissa tomber, telles -deux vipères d'enfer, sur les épaules, où elles se tordirent en -sifflant. - -Bibiane entendit un cri étouffé. Elle courut. Arabelle gisait, et, -ramenée à la maison, elle avait au cou deux marques, comme d'étroites et -osseuses mains. - -Ses beaux yeux inanimés resplendissaient d'horreur et entre ses doigts -crispés et joints, Bibiane vit la fleur fanée du matin des noces, la -fleur triste et inutile laissée à l'arbre par leur pitié,--la fleur qui -était l'Autre, la vraie fleur d'outre-tombe. - - - - -LE CIERGE ADULTÈRE - - -Elle eut cette fantaisie et cette perversité. - -Elle voulut cela: que, la nuit même où son mari devait rentrer de -voyage, l'adoré tendre et frêle, un peu timide, restât près d'elle -jusqu'à l'heure d'aurore imposée au train; plus longtemps encore -jusqu'au bruit de la voiture arrêtée devant la porte; plus longtemps -encore, jusqu'à la tremblante clef tournant dans la serrure! - -Car elle tremblera, la clef du maître, au moment d'ouvrir le coffret de -ses amours: il m'aime, et déjà l'anxiété de la joie prochaine lui a ému -le coeur, et la cage s'est rétrécie sur l'oiseau frissonnant. Qu'elle se -dilate à la chaleur de me voir, mais moi, j'aurai eu mon anxiété, et -différente. Oh! que je ne l'aime pas, celui qui a le droit de me -surprendre et de m'imposer, à une heure convenue et réglée par lui, son -plaisir de seigneur à jeun des baisers qui lui signifieront ma haine! - -«Et pourquoi je ne l'aime pas? Les raisons? Ah! ah! ah! Il n'y en a -pas.» - ---Te voilà, amour? Donnez vos lèvres, petit adoré. Tu es pâle. Aurais-tu -peur? - ---De quoi? - ---De ce que nous allons faire. Regarde-moi bien. Il n'y a rien -d'insolite dans mes yeux. - ---Si, des petites flammes, presque... - ---Presque?... - ---Presque méchantes. - ---Oui, petit adoré, je suis méchante, ce soir, de toute la tendresse -dont je fonds pour toi. Je fonds comme une cire, je coule comme un -cierge au chevet d'une joie morte, mais je vais m'exalter pour les -funérailles qu'il nous faut. - ---Enfin, folle? - ---Enfin, il revient, j'entends le trépidement du train, les signaux se -déclanchent, la gare grouille, les portières s'ouvrent, la porte -s'ouvre,--celle-ci! Toi, tu sortiras par celle-là. - ---Quand? Déjà? A quelle heure? - ---Nous avons le temps. Ah! je commence à m'amuser? Songe: il pense à -moi, il me voit. Oui, mon cher, il me voit toute seule, somnolente, -l'oreille aux aguets, les yeux cherchant l'heure, avides de l'heure -exquise et définitive,--il me voit! Me voit-il t'embrasser sur la -bouche? Voilà ce que je voudrais savoir, ah! ah! ah! ah! ah! - -Le petit adoré comprit mieux le baiser que les préalables divagations de -son amie. Amie, il l'appelait ainsi, ou bien Folle. Mais, folle, jamais -encore elle ne l'avait paru si complètement, si insolemment. La croire, -ne pas la croire, c'était également dangereux: elle était capable -d'imaginations bizarres, d'hallucinations,--et capable d'être vraie et -sûre. Qu'avait-il compris, en somme? Le baiser. Le retour? Oui, -pourtant, il faudrait savoir... - -Il demanda: - ---Sérieusement, à quelle heure revient-il? - ---A quatre heures. - ---Tu as raison, folle, nous avons le temps, mais c'est triste, triste, -triste. - ---Triste? pas encore, dit Amie,--et elle déshabilla petit adoré, et -petit adoré dévêtit l'amie; ils jouaient, maintenant, s'excitaient comme -chat et chatte; et le frêle amoureux, c'était lui qui semblait la timide -femelle, car l'amie était plus grande que lui, forte, impérieuse et -charnelle reine. - -Ils jouèrent et ils s'aimèrent, et voilà que, penchée sur le front pâle -de son amant heureux, elle le contemple... - -Qu'il est pâle,--et pas un mouvement, pas un frémissement de muscles! La -bouche est entr'ouverte, les yeux sont clos: il a l'air évanoui! - -Son coeur, son petit coeur? Oh! qu'ils sont faibles, les battements de -son petit coeur,--si faibles qu'on ne les entend pas. - -Pas du tout. - ---Petit adoré! - -Nulle réponse, nul geste, nul cillement. - -Alors elle le prend dans ses bras, mais il est inerte, et si lourd, le -frêle amoureux, si lourd, que ses puissants bras de reine charnelle sont -trop faibles pour le frêle amoureux si lourd. - -Des essences, de l'eau, du vinaigre, des sels! - -Nul geste, nul cillement, nul souffle. - -Il est mort. - -«Petit Adoré est mort. Il est mort, il est mort, il est mort...» - -Il est mort!--Elle disait cela, elle chantait cela, elle pleurait cela: -Mort, mort, mort!--Et c'était vrai. - -Elle se redressa, dégrisée, maîtresse d'elle-même; non plus folle -d'amour ni de douleur, mais sérieuse et décidée, et brave. - -Dans le lit pairé et tapoté, bien refait, calme, sévère, elle coucha son -amant selon la plus chaste attitude, selon le repos le plus pur, le drap -revenant jusqu'au menton, les bras sortis du drap, les mains jointes sur -la poitrine, aux mains un crucifix, parce que c'est le symbole le plus -évident de la mort, celui qui dit le plus clairement la vérité dernière -et le dernier état de l'homme,--voix muette, mais si éloquente, si -funèbre, mais si absolue! - -Quand elle eut posé le crucifix entre les doigts du petit adoré, la -courageuse adultère redevint pour un instant peureuse et tant affligée -qu'une faiblesse lui inclina la tête vers la tête pâle enfoncée là, et -les lèvres vers les pâles et froides lèvres;--mais elle se redressa -vite: il fallait que cela fût plus royal et plus absurde; il fallait une -surprise plus stupéfiante et une plus vraie satisfaction et une plus -digne justification de son amour. - -Elle vida de leurs fleurs l'antichambre et le salon. Toutes les grâces -printanières furent semées sur le lit funèbre: lilas et roses, muguets -et mimosas, toute la chevelure odorante d'un jardin de fée! - -Alors, elle se sentit presque contente et un peu ivre. - -Debout, les doigts crispés, l'haleine rapide, elle regardait -l'amoncellement fou des fleurs et la pâle tête presque enfouie sous les -roses,--mais tout à coup, sentant qu'une chaotique armée de réflexions -allait prendre d'assaut sa cervelle démantelée, elle se mit à ranger les -fleurs--artistement! - -Elle ne voulait pas réfléchir, ni songer à l'instant d'avant, ni à -l'instant d'après: être brave, seulement; dépasser une bravoure de -femme: être héroïque--imprudemment; oui, faire son devoir de belle et de -bonne adultère,--puis se coucher sous la colère qui allait éclater comme -un tonnerre dans cette chambre insolente, sur le calme insolent de la -mort, sur l'insolente paix de l'orgueilleuse amante. - -Les lumières? - -Ce soin dernier fut décisif et chassa définitivement l'armée des -chaotiques réflexions. - -Elle alluma les candélabres de la cheminée, et, posés au chevet du lit -sur une table, ils eurent l'apparence de deux buissons ardents, de -flammes inextinguibles et solennelles. Mais, sous l'avalanche de la -lumière, le mort devenait hideux: la tête pâle éclatait d'une blancheur -plus blême que le drap, plus blême que la batiste de l'oreiller, et des -trous d'ombre se creusaient sous les yeux, et le nez s'allongeait -vilainement, et la bouche sembla méchante,--sa bouche si douce! - -Il fallut mettre tout cela au point, organiser le jeu des lueurs, -maintenir la tête pure en une pâleur juste, combiner les ombres en vue -du calme et de la beauté: un des candélabres resta au chevet, l'autre se -dressa au pied du lit. - -Et le cierge? - -Elle le retrouva dans un tiroir, entamé à peine, n'ayant pleuré que -quelques larmes, cierge pascal, cierge de gloire qu'il lui avait plu -d'acquérir un jour,--cierge adultère et de blasphème, car il avait -éclairé, en pleurant, les premiers baisers de l'Amie et de l'Adoré. - -Ce cierge! Ah! que ce fut dur pour elle, la vue de ce flambeau d'amour, -tout incrusté de grains d'encens, ce flambeau de consolation et de -ressouvenir qu'ils ne devaient allumer qu'aux anniversaires, destiné à -leur mesurer des années de joie,--et qui allait donner au mort sa -dernière lueur, pleurer sur le mort ses suprêmes larmes. - -L'amertume du péché, en cette minute, lui contracta la gorge et lui -troubla le coeur. - -Le cierge adultère! En l'achetant, en le profanant, en faisant surgir de -la cire sacrée une flamme sacrilège, en l'érigeant témoin des mauvaises -amours,--elle avait acheté la mort, la condamnation de l'adoré et la -sienne; car, n'était-elle pas condamnée, elle aussi, et ne savait-elle -pas exactement ce qui allait se passer, tout ce qui allait se passer, -quand la tremblante clef aurait ouvert à son seigneur la porte de la -maison adultère? - -Mais elle ne voulait pas réfléchir, pas encore, jamais! Sa bravoure -était en actes et non en pensées. - -Elle alluma le cierge adultère et s'agenouilla, droite, les mains -jointes et un peu écartées du corps, et--sans un mouvement que celui de -sa poitrine effarée,--elle attendit l'heure de son maître, la belle, la -bonne, la brave, la glorieuse Adultère. - - - - -LA ROBE - - -Ce jour-là, il la rencontra,--la robe nouvelle! - -Elle s'avançait, lente et fière, avec la souriante et mystérieuse -majesté qui convient aux réalisations esthétiques de la dernière heure, -avec la grâce irritante de l'inédit. - -C'était bien elle, c'était bien la robe nouvelle. - -Depuis une semaine, il la guettait au coin des rues, des rues larges et -claires où elle peut s'éployer, livrer à l'oeil toute sa gloire -inconnue, volter, s'arrêter, repartir et filer comme une mouette -au-dessus de la grève. Les toilettes «pour aller en voiture» ne -l'amusaient pas; il n'aimait que «la robe qui marche», et il ne l'aimait -qu'une fois, la première fois qu'il la voyait. - -La robe nouvelle, la robe de printemps, était pour lui le grand et -périodique événement de l'année; il en rêvait des mois à l'avance, -s'inquiétant des pronostics de l'Observatoire, espérant de précoces -chaleurs, faisant, comme un Parsi, sa prière au soleil. - -Dans l'universel renouveau, rajeunissement de la chair et de la feuille, -de la fleur et de l'herbe, rien ne l'intéressait--que la robe, et la -robe seule. - -Ce qu'il pouvait y avoir dedans, quelle nuance et quel grain de peau; -quels seins et de quelle forme, le calice ou la coupe, hauts ou bas, -unis ou frères ennemis; quelles épaules et si elles étaient doucement -tombantes; quels reins, quelles jambes: tout cela n'occupait pas un -instant son imagination. Il lui suffisait que la robe fût nouvelle, bien -faite et bien portée. Qu'elle pût, artificieusement, voiler de graves -défauts corporels, c'était la dernière de ses craintes et le dernier de -ses soucis. - -Sans doute, son amour de la robe nouvelle n'était pas exclusivement -platonique, ni exclusivement l'amour de quelques chiffons agréablement -assemblés sur un mannequin. Il n'était pas de ces fous qui s'éprennent -d'une sydonie, ni même d'un corset, ou même d'une paire de souliers, ou -qui s'arrêtent contemplatifs à la vitrine du grand magasin où s'exhibe, -de pied en cap, une nouvelle mariée, moitié pudique et moitié -tape-à-l'oeil. Non, mais quoique la femme l'intéressât moins que la -robe, le vin moins que le flacon, il ne séparait pas la robe de la -femme,--ou plutôt, ce qui est un peu différent et donne bien -l'explication des goûts de notre étrange ami, _il ne séparait pas la -femme de la robe_. - -Une femme nue lui paraissait une absurdité, une anomalie, quelque chose -comme une perruche chauve ou un poulet plumé; cette vue lui inspirait un -étonnement plutôt douloureux, et, en de certaines hospitalières maisons, -où sa jeunesse imprudente l'avait conduit, jadis, il avait eu la -sensation, avouait-il, de s'être trouvé plutôt dans une rôtisserie -dahoméenne que dans un lieu de plaisir. - -Les Vénus grecques, non moins que les modernes, lui semblaient des -aberrations coupables, et il n'admettait que la statuaire qui respecte -assez la femme pour lui conserver, au moins dans le marbre, la forme et -les lignes de ses indispensables plumes. - -Ce jour-là, il la rencontra,--la robe nouvelle. - -Elle était de très claire soie mauve en forme de cône que tronquait la -ceinture, et vers le bas, adornée de trois rangs de rubans noirs dont le -dernier, rasant le sol, semblait le minuscule piédestal de la jolie et -captieuse statuette. La taille était fine, cerclée de noir aussi, et les -épaules et les bras se couvraient d'une pèlerine à trois collets, d'un -mauve plus sombre, d'où sortait, fleur pâle et blonde, la tête fine. - -Costume qui bientôt nous irritera, car bientôt nous l'aurons trop vu, -mais dont l'apparition première charme, en effet, les yeux contents de -la chute des manteaux et des fourrures, contents de la floraison -imprévue de l'arbrisseau féminin. - -Ayant rencontré la robe nouvelle, il en devint aussitôt amoureux. Son -coeur battit très fort, un étourdissement soudain le fit chanceler: son -rêve passait, sa joie se promenait. Oh! si cette robe voulait se laisser -aimer! Si elle n'était pas de ces robes insolentes qui bousculent, -dédaigneuses, les désirs les plus purs et les plus sincères! - -«O robe, ne sois pas farouche!» - -La robe ne fut pas farouche. Comme beaucoup de ses pareilles, elle se -laissa suivre en musant le long des étalages, puis elle tourna -discrètement au coin d'une rue dénuée de promeneurs et, sous une porte, -disparut. - -C'était une chambre comme d'autres, peu séduisante, trop parfumée et -gâtée par un divan trop large et trop précis,--mais la robe était là, -sous ses yeux, sous ses mains: il la contemplait, il la baisait, il la -respirait avec ivresse. - -A genoux devant la chère robe qui se dressait rigide et inquiétante, il -semblait prier, maintenant, disant de folles et douces paroles et même -des sottises. - -«Dès que je t'ai vue, je t'ai aimée... Oh! un désir fou... J'aurais -donné je ne sais quoi... Comme tu es bonne!...» - -La joie cependant ne le faisait pas délirer au point qu'il ne sût la -qualité de sa conquête, et quel genre d'âme animait cette robe si -exquise. Il s'arracha à son extase pour interroger sa bourse, et avant -d'avoir entendu les odieuses paroles du marchandage, il avait comblé les -désirs qui attendaient, muets, et payé la robe, la jolie robe nouvelle, -probablement ce qu'elle valait. - -Ensuite, il recommença ses adorations et l'autre le laissait faire, -habituée à de plus singulières et même à de plus dangereuses fantaisies. -Seulement, en dedans, elle s'impatientait un peu, trouvant bien longs -ces prolégomènes, et bien ridicules. D'ordinaire, elle menait ses -clients plus rondement et, devinant leurs goûts, les rassasiait avec art -et avec promptitude; mais celui-ci était bizarre. Elle le toléra encore -pendant quelques minutes, se laissant admirer, croyait-elle, flattée -aussi de ces manières délicates, et, enfin, n'y tenant plus, rêvant à ce -qu'il y avait dans l'air, dans le soleil, dans les rues, d'amour à -cueillir et quelle merveilleuse pierre philosophale était sa «robe -nouvelle», elle se dégagea et demanda avec un sourire qu'on la laissât -au moins ôter sa pèlerine. - -«Non, non! La robe tout entière! Je veux la robe tout entière!» - -Et il l'entraînait vers le divan, l'étreignant déjà furieusement. - -Elle comprit et cria: - -«Avec ma robe? Jamais!» - -Elle put se redresser et elle dégrafait sa ceinture quand elle sentit -deux mains lui serrer le cou sans pitié. La tête renversée, elle tomba -inerte sur le divan, et, inconscient de son crime, ignorant la mort de -la chair à laquelle il allait joindre sa chair, l'amoureux des robes -apaisa son désir. - - - - -LE FAUNE - - -Elle s'était retirée de bonne heure après dîner, se croyant souffrante -et n'étant que triste, lassée du rire trop innocent des petits enfants, -de la benoîte jovialité des parents pauvres émus d'un peu de fête, du -pitoyable gala voulu par les calendriers. - -Surtout elle s'affligeait et presque s'indignait de l'hypocrite -tendresse qui luisait dans l'oeil terne de son mari, quand il y avait du -monde: elle eût préféré, comme d'autres femmes, être battue en public, -être aimée en secret. - -Remerciant sa femme de chambre, elle tira le verrou et, alors, se -sentant bien seule, se sentit libre et moins malheureuse. - -Se dévêtir lentement, avec des poses, des regards à la psyché, de -feintes langueurs, comme pour tomber adroitement en de chers bras, se -dire des douceurs, offrir un compliment subtil à son épaule et même à -son genou et s'avouer qu'on a une belle âme et une belle peau,--elle -s'amusa à tout cela, sans penser à rien de mal, avec la sécurité d'une -femme qui ne craint pas les surprises de l'imagination. - -Son impudeur ingénue était limitée par la délicatesse. Elle savait -l'étiage où doit s'arrêter la robe retroussée, l'étiage des temps secs -et l'étiage des temps de pluie, et volontiers, ainsi qu'Arlette, quand -Robert le Diable la favorisa de son intimité, elle eût déchiré sa -chemise au lieu de la relever. Il arriva donc qu'elle eut un peu honte, -et, enfouie dans une fourrure, elle s'agenouilla fort chastement devant -le feu. - -Elle tisonna, elle ordonna des architectures incandescentes, elle se -brûla la figure, elle s'ennuya. - -«N'aurait-elle pas mieux fait de répondre aux hypocrites tendresses de -son mari? Avec quelques agaceries, elle était maîtresse de lui et la -soirée s'achevait en des exercices plutôt calmants,--tandis que, -troublée, énervée, fâchée, elle était capable de se mélancoliser -jusqu'aux larmes, jusqu'aux solitaires sanglots que nul n'apaise et qui -tordent le coeur et qui le secouent comme une épave!» - -Ah! vraiment, la triste et stupide nuit de Noël! Y aurait-il donc des -dates, des jours magiques où c'est un crime d'être seul, où des contacts -humains sont nécessaires sous peine de souffrance et presque de remords? -Une telle idée s'esquissa un instant dans sa faible et mobile cervelle, -mais bientôt, de tout ce dessin trop compliqué un seul mot resta visible -à ses yeux et sensible à son imagination,--Noël! - -La voilà redevenue toute petite fille qui s'en va à la messe -blanche--dans son lit, qui s'endort en rêvant aux gâteries de l'Enfant -Jésus... - -... Non, c'est banal! Tout le monde a de ces visions d'antan, de ces -attendrissements annuels! Ames peu distinguées, qui ne savez pas évoquer -d'autres songes que ceux qui rôdent partout, à la merci des plus -vulgaires désirs,--songes dociles et lamentables! - -Révoltée contre la pureté des blancs souvenirs, elle sombra dans -l'idéisme sensuel. La chaleur du foyer aux bûches encore flambantes la -chatouillait vilainement: elle s'y complut,--elle crut que des baisers -singuliers allaient descendre par la cheminée sous la forme de petits -anges sans ailes, mais plus brûlants et plus agiles que les feux follets -qui jouaient, agréables démons, parmi les charbons. - -Elle rêva d'une fornication somptueuse, d'un stupre inattendu dont elle -serait la complaisante victime, au coin du feu, sur cette bonne -fourrure; oui, avec la complicité de cette bonne bête, de cette chèvre -aimable et dévouée... - -L'incube épars dans la chambre tiède rassemblait ses atomes et se -matérialisait... Une ombre, comme d'un faune éphèbe, obscurcit la glace -de la cheminée et un souffle lui troubla les cheveux et lui chauffa la -nuque. - -Elle avait peur, mais elle désirait avoir encore plus peur; pourtant, -elle n'osa ni se retourner, ni lever les yeux vers la glace. Ce qu'elle -avait senti était douloureusement doux; ce qu'elle avait vu était -inquiétant, étrange, curieusement absurde: une tête blonde et dure, aux -yeux dévorants, à la bouche large et presque obscène, à la barbe -pointue... Elle frissonna: il devait être beau et grand, très fort, cet -être qui allait l'aimer! Comme elle tremblerait dans ses bras! Mais elle -tremblait déjà, déjà possédée, déjà la proie du monstre amoureux qui la -guettait et la convoitait. - -La fourrure lui glissa des épaules et aussitôt un violent baiser -stigmatisa sa chair nue,--oui, un baiser si violent et si ardent que la -marque lui en resterait, sans aucun doute, comme d'un fer rouge. Elle -voulut, geste de femme qu'on déshabille, relever son manteau et -s'envelopper d'une dernière pudeur, mais l'Etre s'y opposa et de ses -deux mains lui agrippa les deux bras. Cette violence ne déplut pas à la -vaincue: elle s'y attendait comme à un hommage; son dos et ses épaules -étaient faits pour être vus, et, recevoir obligeamment des baisers, -n'était-ce pas leur devoir en même temps que leur volupté? - -Cependant l'attaque se précipitait et l'incube haletant soufflait à peu -près comme un soufflet de forge, ce qui la fit légèrement rire. «Que de -mal il se donne! songeait-elle. Il est bien malhabile... Je vais le -regarder, du coin de l'oeil...» - -Comme elle tournait la tête, le masque de la bête s'avança et sa bouche -large et presque obscène s'écrasa sur ses lèvres. - -Elle avait fermé les yeux, mais trop tard; elle avait vu le monstre face -à face, et non plus selon les complaisants reflets d'une glace identique -à son rêve; elle l'avait vu, non plus façonné par le désir, mais déformé -selon la réalité la plus étroite: il était si laid, avec sa face de bouc -cruel, si laid et si bestial et ivre d'une volonté si précise et si -basse,--qu'elle s'indigna et se redressa. - -... Elle se vit nue dans la grande psyché, au fond de la chambre, toute -nue et toute seule dans la chambre morne. - - - - -DANAETTE - - -Comme elle s'habillait après déjeuner, toilette spéciale et même -mystérieuse, la neige se mit à tomber. - -Sous les rideaux d'apparence de vitrail, relevés et épinglés pour un peu -de lumière, elle la voyait tomber, la belle neige, tomber, tomber -toujours,--et c'était solennel et triste; cela donnait l'idée d'on ne -sait quelle puissance occulte et ironique, d'on ne sait quelle âme -divine, terrible et froide qui aurait épandu d'en haut la -cristallisation légère de son dédain pour la niaiserie humaine qui -analyse tout et ne comprend rien. - ---Il y a une grande bataille dans le ciel, lui dit sa vieille Bretonne -de femme de chambre. Les anges s'arrachent les plumes des ailes,--et -voilà pourquoi il neige. Madame le sait bien. - -C'était péremptoire. Madame n'émit aucune contradiction. Tous les ans, -d'ailleurs, et souvent plusieurs fois par hiver, la Bretonne articulait -cette même confidence, terminée par un «Madame le sait bien» irréfutable -et presque menaçant. Sur toutes choses, la vieille servante avait ainsi -toutes prêtes, brèves et nettes, des explications charmantes et d'une -manifeste évidence. - -Madame ne répondit donc rien, mais, dès que sa coiffure fut achevée, -elle congédia la Bretonne. - -Elle voulait être seule--avec la Neige. - -Sa toilette n'était qu'à moitié, elle n'y songeait plus, et, assise sur -un divan, près du feu, elle regardait, fascinée, le vol incessant et -lumineux des plumes neigeuses et angéliques. - -Sa toilette! Oh! quel ennui, deux ou trois fois par semaine! L'adultère -est agréable certainement, les premiers jours; on va vers l'inconnu, on -se tend comme une voile au souffle impérieux et doux qui vous pousse à -des baisers nouveaux, on est gonflée de curiosité, on ne pense à rien -qu'au plaisir d'une initiation nouvelle et plus complète: le péché -apparaît tel qu'un baptême à l'ingénuité relative de la pécheresse. Mais -si intense que soit pour les petites détraquées cette sensation du -renouveau par le mensonge, elle est brève et traîne après elle un -détestable frère jumeau nommé Ennui. - -Quel ennui! Il faut penser à tant de choses, et l'expérience est là qui -vous pousse du coude et vous suggère mille précautions humiliantes et -décourageantes. - -«Ainsi, songeait-elle (sans perdre de vue la neige), je dois, malgré le -froid, mettre des souliers et non des bottines. Lui-même me l'insinua. -La première fois, il me les reboutonna innocemment, pieusement, en -serrant ma jambe sur ses genoux; la seconde fois, il tira de sa poche un -tire-bouton et me le mit dans la main; la troisième fois, il n'avait -même pas pensé à apporter cela, et je fus très malheureuse. - -«Pour le corset, la robe, c'est la même chose. Monsieur est impatient; -il arrache les agrafes, il emmêle les cordons. J'ai dû faire faire un -corsage spécial qui se déboutonne tout d'un trait, et je remplace le -corset, ces jours-là, par une sorte de brassière comme on en met aux -bébés: cela se déboutonne selon le même système que le corsage. En un -clin d'oeil, je suis nue, ou peu s'en faut. - -Oui, nue, car il a imaginé de m'imposer des chemises qui ressemblent à -des soutanes et qui s'ouvrent comme des rideaux, dès qu'on a fait sauter -les minuscules boutons qui les closent,--et ce costume influe sur mes -moeurs. - -«Allons! Il faut mettre la brassière et enfermer mon corset sous clef, -pour que la Bretonne ne me dise pas, d'un air scandalisé, devant mon -mari, quand je rentrerai tantôt: «Madame est sortie sans corset. Madame -le sait bien.» - -«Ah! la belle neige!...» - -Elles tombaient toujours, les douces, les fines, les blanches plumes -d'anges. La rebelle adultère devint naïve; la fascination de cette -subtile et monotone neige, de neige perpétuelle et qui semblait infinie, -agissait sur sa sensibilité. La péremptoire sottise de la Bretonne lui -revint à l'esprit, et elle eut pitié des anges déplumés! - -Cela devait être singulier, un ange aux ailes nues, pareil à ces oies -déduvetées qu'on aperçoit en Normandie dans les cours de ferme, ces -pauvres oies qui ont donné leur vêture pour faire des oreillers aux -frileuses adultères. - -Image ridiculement enfantine, mais, enfin, les anges déplumés sont -encore des anges,--et les anges sont de fort belles créatures. - -La neige tombait toujours, et même plus tassée, si épaisse que l'air -semblait maintenant s'être condensé en un polaire océan d'étoiles -blanches, ou en un immaculé vol de mouettes, qu'un souffle parfois -troublait et jetait, effarées, contre les vitres. - -Oubliant son rendez-vous de classique adultère, la petite chérie -s'intéressait énormément à ces tourbillons imprévus, mais sa joie était -plus amusée encore, quand le nuage constellé s'écroulait lentement, -majestueusement, avec le calme absolu de la certitude. Ses yeux pourtant -se fermaient, lassés, et elle ne les ouvrait plus qu'à grand'peine, -entêtée, résolue à ne pas céder, à regarder tomber la neige, tant que -tomberait la neige. - -Elle fut vaincue: ses yeux se fermèrent et ne se rouvrirent plus -qu'après un long demi-sommeil. Mais, en ses yeux clos, la neige tombait -toujours: les vitres maintenant n'arrêtaient plus le vol des candides -étoiles. Il neigeait dans sa chambre, sur les meubles, sur les tapis, -partout; il neigeait sur le divan où elle s'était couchée, domptée par -la fatigue. Une des fraîches étoiles tomba sur sa main; une autre sur sa -joue; une autre sur sa gorge un peu découverte: et ce furent, la -dernière surtout, d'exquises et inédites caresses. - -D'autres étoiles tombèrent: sa robe de pâle vert s'illuminait comme un -pré d'une floraison de marguerites ingénues; ses mains et son cou en -furent bientôt tout couverts, et ses cheveux et ses seins. Cette -irréelle neige ne fondait pas à la chaleur du corps, ni à la chaleur du -foyer: elle demeurait purement fleurie, telle qu'une parure. - -Délicieusement glacés, les baisers de la neige traversèrent ses -vêtements, allèrent, malgré toutes défenses, chercher la peau et se -blottir, dans les plis: c'était merveilleusement doux et d'une qualité -de volupté assurément inconnue! - -En vérité, la Neige la violait et la possédait,--et Danaette se laissait -faire, curieuse de cet adultère nouveau, toute livrée au plaisir -ineffable--et presque effroyable--d'être l'amoureuse proie d'un divin -caprice et l'amante élue par le rêve de quelques anges devenus soudain -pervers. - -La neige tombait toujours et pénétrait si profondément en son corps pâmé -qu'elle n'avait plus aucune autre sensation que celle de mourir -ensevelie sous les adorables baisers de la neige, embaumée dans la -neige,--et de partir, emportée par un tourbillon dernier, vers la région -des éternelles neiges, les infinies et fabuleuses montagnes où les -chères petites adultères, toujours aimées, se pâment sans repos aux -impérieuses caresses des anges pervers. - - - - -CONVERSATION DU SOIR - - -L'une était jeune fille et l'autre jeune femme, et lui, venait dans la -maison faire la cour à la jeune fille, mais il aimait bien aussi la -jeune femme. - -Ida avait épousé un gentilhomme qui s'occupait à dresser des chevaux -pour les courses; il revêtait un habit rouge, sonnait de la trompe mieux -qu'un piqueur et goûtait la conversation des palefreniers, parce qu'elle -est instructive. Sa femme lui servait peu, si ce n'est de décor et de -parfum: parfois, il l'entourait de regards attendris, la flattait ainsi -qu'une pouliche et lui donnait à manger dans le creux de sa main un -diamant ou un rang de perles; parfois aussi, il la respirait en fermant -les yeux, après l'avoir vaporisée de foin nouvellement coupé, qu'il -appelait dans sa langue «new mown hay». De tout cela, Ida était fort -satisfaite, car il ne lui manquait rien, aucun plaisir essentiel. Les -plaisirs essentiels, pour Ida, étaient: se lever à midi, mettre de -belles robes, faire de la musique et, le soir, aux lumières, parer son -torse pur de plus de joyaux que n'en portait Aline, reine de Golconde. -Elle savait qu'il est des êtres nommés «amants» et qui ont pour les -femmes le goût que son mari avait pour les chevaux, mais elle n'eut -jamais envie d'en attacher un à sa personne: ces grands scarabées, à son -avis, n'étaient agréables qu'en troupe, quand ils évoluaient avec -discrétion dans un salon bien tenu; et lorsqu'on lui disait que de tels -insectes inspirent souvent, à des femmes, des passions folles, elle -riait si fort que ses diamants émus faisaient le bruit d'une rivière qui -se brise sur des pierres. - -Pourtant, le scarabée qui courtisait sa soeur Mora n'était pas trop bête -ni trop laid, même seul et vu de près, et il ne déplaisait ni à Mora, ni -à Ida. Mora voulait bien l'épouser et Ida voulait bien être aimable et -ne pas décourager le plaisir de ces enfants, le plaisir de se marier, de -faire comme tout le monde. Il s'appelait Donald et sa voix un peu -chantante était douce, de celles qu'on entend le soir dans les gorges -pâmées des montagnes. Son geste enveloppant suggérait l'abandon; ne le -craignant pas, rassurées par le bleu pâle de ses yeux et le rose doux de -ses joues, les femmes allaient à lui comme à une soeur, et s'il disait -son adresse à manier la rame, elles s'affligeaient d'un si rude exercice -pour une grâce si adolescente. - -Assises côte à côte au piano, Ida et Mora déliraient de joie; ceintes -d'un multicolore réseau d'harmonie qui les séparait du reste du monde, -elles s'enivraient sans honte, troublées mais insatisfaites, cherchant -l'extase, n'arrivant qu'à un délicieux énervement, à cause sans doute du -discord de leurs désirs: Mora jouait pour le plaisir des bruits -agréables, pour l'excès de vibration que la musique importe dans les -cellules cérébrales, pour l'intensité et l'activité que le rythme donne -aux battements du coeur et à la circulation du sang; Ida jouait pour -broder un accompagnement à ses rêves et, pendant que la musique se -dessinait en vives arabesques devant ses yeux éblouis, elle perdait -quasiment la conscience de son être; allégée et simplifiée, elle sortait -d'elle-même, elle montait, mais pour redescendre bientôt, surprise et un -peu suffoquée. Cette illusion était plus sûre encore lorsque, au lieu de -jouer elle-même, elle écoutait sa soeur qui avait le génie des -interprétations rythmiques. - -Donald entra. Sans l'avoir vu ni entendu, elles eurent la divination -qu'il était là et, charmantes en la spontanéité de leur résignation, -elles se levèrent, laissant une phrase inachevée, et s'avancèrent pour -l'accueillir. - -Donald baisa la main d'Ida et le front de Mora. - -Il apportait toujours des fleurs, non pas certes des bouquets, mais de -vraies fleurs libres sur leur tige intacte; il en apportait trois -seulement, choisies entre les plus parfaites et les plus pures, -d'immaculées roses blanches, couleur de neige qui tombe, de fragiles et -somptueux magnolias, empreints de sang, d'une seule marque de sang au -centre même de leur beauté et qui semblaient des sacrés-coeurs ou, comme -disait Mora, de fières et blanches dominicaines qui ont taché d'amour et -de pourpre leur sein vierge, en buvant au calice de la Passion. Il -savait trouver de simples violettes d'un azur si profond et si délicat -que les chimères se réjouiraient d'élever de tels yeux vers l'infini, et -des cyclamens d'un rose si charnel et si vivant que leur sourire -impressionnait comme un baiser. - -Ce jour-là, il avait à la main trois divines pâquerettes, trois astres -de rêve, trois symboliques soleils d'or étoilés d'argent lunaire, fleurs -de résurrection; Mora et Ida en mirent une, chacune, à leur corsage et, -comme toujours, la troisième fut déposée, dans un verre de Venise irisé -d'espoir, aux pieds de l'Inconnue, aux pieds de celle qui allait -devenir, aux pieds de la Femme que l'Amour était en train de créer et de -modeler dans l'ombre. - -On causa de choses futiles, exprès, pour ne livrer que peu à peu, avec -modération et avec pudeur, le nu de son âme à l'amoureuse curiosité de -l'âme inquiète et attentive. Ensuite Ida s'informa si les émeraudes -étaient seyantes à son teint, si on pouvait les mêler aux perles et aux -diamants, si leur vert, un peu de prairie, n'effarait pas, par son -absolu, la blancheur des épaules: on décida qu'une peau très candide et -veinée de bleu s'accommodait mal des émeraudes, mais elles pouvaient -agréer aux chairs un peu dorées. - -«Je suis contente que vous permettiez cela, Donald; je pourrai donc -mettre mon collier d'émeraudes, car je suis dorée comme une idole»,--et -Ida, relevant sa manche, fit miroiter sur sa peau de brune, les joyaux -smaragdins, dernier présent de son mari. Ensuite, Mora s'informa de -l'accord imposé par une robe violette: il fallait évidemment des -doublures et des retroussis soufre et, comme bijoux, peut-être des -opales, peut-être des perles teintées. Mora compara cet accord à -«celui-ci, tenez»,--et elle trouvait sur le piano un accord clairement -soufre et violet, mais d'un soufre un peu vif et d'un violet un peu -sombre. «Il faudrait la harpe», dit-elle, mais elle chercha encore et -bientôt ce fut une étrange improvisation en rythme brisé où passaient, -éclatantes ou mourantes, apaisées ou exaltées, toutes les nuances du -violet, et, brodées en arabesque, toutes les nuances du jaune. - -Elle joua longtemps, peut-être une heure, sans s'arrêter, sans prendre -garde à la tombante nuit, ni au trouble divin qui s'épandait, par ses -doigts, dans l'air. - -Ida et Donald étaient assis sur le divan. D'abord, n'écoutant que d'une -oreille la fantaisie de Mora, ils avaient continué leur causerie, mais -les paroles s'en allèrent. Sans voix, ils songeaient et ils frémissaient -comme l'air lui-même empli de captieuses sonorités et de vibrantes -ondes. Un espace très étroit les séparait; un sursaut le combla, Donald, -excité, s'étant incliné à droite, Ida, oppressée, s'étant inclinée à -gauche. Leurs épaules d'abord, puis leurs genoux se touchèrent, puis -leurs mains se trouvèrent et un double courant de fluides charnels les -pénétrait, les amollissait et, alternativement, activait leur -inconsciente vie. Les fleurs, les émeraudes, les épaules, le bras nu -montré, le corsage soufre et violet emprisonnant en rêve le beau buste -de Mora, tout cela et les conseils de la musique, et la tombante nuit -avait dirigé vers le paysage sensuel la promenade de leurs rêves,--si -bien que, sans le savoir, se croyant toujours dans le monde du désir, -ignorants de leurs tangibles réalités, plongés dans l'incertitude du -songe, insoupçonneux de la véracité de leurs actes, ils se baisèrent -doucement sur la bouche. Le prélude fut impératif: Ida se renversa, les -yeux clos, comme couchée sur un lit de nuages et elle reçut Donald dans -ses bras, avec une grâce toute nuptiale. - -Quand ils revinrent à eux, ils n'eurent pas à rougir; ils ne savaient -pas ce qu'ils avaient fait et ils ne le surent jamais: le souvenir leur -resta seulement de minutes exquises, d'un voyage dans le ciel, d'un -plaisir à la fois aigu et doux, infiniment pur et infiniment surhumain. - -Pourtant, quand Ida rajusta instinctivement sa toilette, elle s'aperçut -que la pâquerette penchait à son corsage, tout écrasée, sa tête d'or -étoilée d'argent: alors, elle alla prendre celle qui avait été déposée -aux pieds de l'Inconnue, et elle la piqua sur son sein, sur le sein de -la Femme qui était devenue, de la femme que l'Amour venait de créer et -de modeler dans l'ombre. - -A ce moment, Mora, qui jouait toujours, sentit un terrible frisson -passer dans ses moelles. - - - - -STRATAGÈMES - -_A Octave Mirbeau._ - - -Amères flâneries parmi des femmes successives. - -Lointaine et première souvenance. Elle vient à moi: gaucheries d'une -fille grandelette dans le sarrau d'école. Au sarrau, des taches d'encre; -au nez, des taches de son. Les yeux couleur de mûres; les dents comme -des noisettes:--mûres mangées ensemble, noisettes croquées le long des -haies, par les chemins creux, et dans les herbes, les rosées, les fleurs -fraîches. - -Ensuite... Oh! celle-ci fut vraiment la vraie. Près d'elle, à lui -parler, à rire, à rougir, il y avait une joie toute neuve, une joie de -floraison. Les cheveux frisaient joliment sur le front. - -Chloé chantait, lavandière à la rivière. Ah! fille de roi! Ah! vieil -Homère! Je crus que c'était Nausicaa. - - Il mit la main dans mon estomac. - Je lui ai dit: mettez-la plus bas, - Je lui ai dit: mettez-la plus bas! - -Chloé chantait, lavandière à la rivière. - -Après? - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -C'est tout ce que j'en sais. - -Après? Les stores baissés: passent les poteaux, les arbres, les -maisonnettes. Sur les plaques tournantes, les roues grondent. L'ombre -est violette. Le roulis roule le fugace enlacis... Par la portière, -adieu! Jamais plus? Jamais plus. Ton nom? Ta demeure? Les baisers ont -pris toutes les lèvres, les lèvres n'ont pas remué pour des paroles. Ah! -ce train qui va, qui va! Ah! ma vie qui va, qui va! - -Après? Rencontres. Non. Non plus. Oui. Pourquoi ne pas revivre une -minute ceci: l'agréable rêveuse sur mon épaule pleurait son exil. Elle -avait peur, la nuit, dormant seule... - -Petite bourgeoise du petit bourgeois, très avenante dans l'attifage -économique d'une femme d'ordre: «Pas de cadeaux, disait sa voix ferme et -discrète, une ligne nouvelle, plutôt, sur mon livret. Comme cela, mon -mari est content, il m'appelle sa fourmi. Quand le mille est complet, -cela fait de la rente, de la bonne rente, mon mimi.» Elle était -charmante, vraiment, dans ses silences. - -A pas muets sur le parquet criant. La porte se pousse, à l'heure dite -déverrouillée. De l'imprudente lumière, mais le plaisir, en l'ombre, -s'alanguit trop. Pourtant, il y a des yeux au bout des doigts, des yeux -de chat faits pour les ténèbres... La lumière, parfois je la souffle. -J'aime mieux ton coeur que la couronne brodée sur ton coeur,--et tu -n'aimes pas les distractions. Les feuilles tombèrent. A Paris? Là, elle -avait ses habitudes et l'imprévu. - -Je me souviens qu'elle n'aimait pas les distractions. - -Vraiment, cela vaut-il la peine? La peine qu'on se donne? - - Adieu, mon pucelage, - Ha! Tu vas me quitter! - -Disait la petite pucelotte... Vraiment, cela vaut-il la peine? - -La Suédoise m'aima et nous eûmes de jolies chevauchées frileuses vers le -bleu pâle des nuits polaires. Ah! comme elle pleura, un jour, et comme -je fus mauvais pour celle qui était si bonne! - -Telle est la fin, et je n'ai trouvé rien depuis le bleu frileux des -chevauchées polaires... - -... Mettre de l'esprit dans la saveur, de l'âme dans le parfum, du -sentiment dans le toucher... - -Désirs, grenades pleines de rubis prisonniers dont un coup de dent fait -ruisseler l'éblouissance,--un coup de dent de femme. - -Des femmes, au bon endroit, savent mordre. Elles ne doivent pas être -méprisées, ces conservatrices des traditions milésiennes,--mais c'est -bien monotone et les artistes sont rares. - -... Faut-il reprendre l'amère flânerie parmi des femmes successives?... - -Au Louvre, devant la _Mater Dolorosa_ dont les yeux sont deux gouttes de -sang, - - (_O quam tristis et afflicta!_) - -une femme en extase (je le crus,--mais elle s'ennuyait, tout -simplement), qui, du coup, m'intéressa, quand elle eut tourné la tête -vers l'indiscret accoudé, par la froideur éteinte de son regard, -l'ironie vague d'un sourire gelé... Le blond de la chevelure allait au -roux clair, sous le chapeau noir, que fermaient, vers les oreilles -perlées d'améthystes (assez équitablement assorties au violet mourant -des prunelles), des brides épinglées d'une argenterie ancienne. - -Je me provoquai à des riens qu'elle répéta... - -Quand elle marcha, m'ayant d'un cillement--presque doux--permis de -l'accompagner, la lenteur ondulée des mouvements décelait un corps -développé selon l'esthétique orientale, avec des os minces, une flexible -charpente, la chair tassée,--non sans une tendance à rompre un peu la -proportion. - -Nous sortîmes par les Mantegna. De brèves paroles,--et devant les -symboles nous demeurions des instants, perplexes, de nous-mêmes... Elle -voulut bien, excitée par telles énigmes, et d'une voix pareille à -l'indolente procession de son allure, dévoiler un peu de sa -spiritualité: alors, je la vis inavouée et imprécise, appelée, sans -conscience de ses tendances secrètes, par celui qui dirait: «Voici ce -que tu veux.» - -En descendant l'escalier vers Ariane, au milieu elle s'arrêta, remonta -quelques degrés, comme saluant d'un adieu la Victoire. Mais je compris -que c'était la moitié d'une ruse, car elle se retourna très brusquement: -elle voulait me voir sans prendre l'air de me regarder. - -«A demain!» dis-je avec une certaine ferveur. - -Elle daigne rire un peu, baissant sa voilette, mimant un peut-être pas -trop problématique,--puis s'en va. - - * * * * * - -Je la retrouve gravissant l'escalier. Nous laissons la robe de pourpre -frissonner aux vents glorieux de l'Archipel, et, d'un accord muet, nous -gagnons la porte,--amis déjà, à ce qu'il paraît. - -Entendre les doléances nécessaires: nul homme, plus d'une seconde, n'a -séduit son désir... Elle eut le mari qui échoit pareillement à chacune, -initiateur de tous les à peu près... Il est mort... C'était un -personnage occupé à gravir avec élégance et décision les bâtons de -perroquet du perchoir social... - -Je n'écoute pas. Que m'importe ce qu'elle est, fille ou marquise, ou les -deux? Et je songe: voici un compagnon pour le jeu des sensations -élémentaires, une chair malléable aux expériences du presque et une âme -qui s'ennuie assez pour accepter des navigations vers l'île où les -Chimères jouissent d'être chimères... - -«--... Riche...» - -A ce mot de conversation, j'interromps pour dire: - -«--Le seul parfum d'un brin de réséda peut mener très loin, et toutes -les véracités de l'opulence sont dépassées par le simple froissis d'un -morceau de soie ancienne...» - -La Seine franchie, nous atteignons les déserts de l'avenue de Breteuil -(où s'est réfugiée sa Solitude), pendant que, apprivoisée, elle me -questionne avec une désespérance qui flatte mon rôle choisi de -consolateur extravagant: - -«--De combien un très perspicace esprit peut-il pénétrer en tel autre? - ---De très peu. - ---Qu'est-ce donc que l'intimité? - ---Le troc des volontés.» - -Je réponds cela.--et pourquoi pas? - -Elle me congédie. Nous nous séparons, toujours inconnus. C'est -imprudent, mais quand j'y pense, il est trop tard. «Puis, que m'importe, -redis-je encore, le baptême de son essence,--et de moi, si je te fais -agréablement souffrir, quels comptes subsidiaires exigeras-tu, à moins -d'être insensée?» - - * * * * * - -Elle vient chez moi. - -«--Un moine en scapulaire chante des antiphones à la Vierge, qui pleure -de terreur et d'amour... - ---Où? - ---Là, sur ce parchemin rayé de rouge et ponctué de noir, ne vois-tu -pas?--et cet autre qui, à la flamme d'une lampe de fer (plus tordue -qu'une viourne), amollit la cire-vierge des sceaux de l'Abbaye, ne le -vois-tu pas?--et cet autre qui arrose les flambes sacrés du jardin des -rêves, ne le vois-tu pas?... - ---C'est toi! - ---Elle commence à comprendre.» - - * * * * * - -«--Daphné! Vois comme le Laurier leurra l'Apollon nimbé d'or. Elle eut, -la méchante, l'ironie de s'investir d'écorce,--et les boutons de pourpre -de ses seins imbaisés fleurissent entre les cornes d'or de la Diane -jalouse. Nulle chèvre n'a brouté les lichens axillaires de ses branches -nues, et le Faune ivre a délaissé pour la fente des frênes pervers -l'hiatus impollué de son sexe gemmé d'ambres et de topazes... Apollon -t'aurait plu, à toi? Vois comme il est beau, et plus amoureux qu'un -thyrse turgescent, qu'un chaton cambré d'où pleurent des larmes de -pollen... - ---Oui, mais ce nimbe?» - - * * * * * - -«Oh! je t'aimerai! je t'aimerai,--lorsque le Dragon vert aura perdu ses -cornes!» - -«--Qui a parlé, chère, est-ce moi, ou toi? - ---Oh! moi quand je parle, c'est pour dire des choses à la portée de tout -le monde.» - -Pareil à cet Almindor que poudra Eisen, je m'étends un peu sur l'herbe -des coussins et je lui fais compliment de son teint très blanc. - -Un coup d'éventail sur les doigts me répond: - -«Sommes-nous pas embarqués pour Cythère? - ---Nulle brise ne gonfle les voiles de soie mauve et nous n'avons point -de rameurs. - ---Je vous l'affirme, je ramerai, charmante Acine,--et vous régirez le -gouvernail. - ---Ho! Je suis si peureuse. Une distraction... - ---N'en attendez pas de ma part! - ---Ho! je ne m'y risquerai!» - - * * * * * - -Chez elle. - -Pendant que me troublent les enchantements de la Sonate que le hasard de -mon doigt lui a désignée, je m'assieds, loin d'elle, sur le sofa, les -yeux fermés. - -«--... Ah! Ce sont donc mes propres désirs qui t'ont déchiré? Voilà le -premier trait, le premier cri, le premier sourire, le premier pleur, le -premier doute... Elle fuit! Reviens, reviens! Reviens, la pourpre de ta -robe ensanglante mes yeux, je vois le néant rouge où ma vie va sombrer, -tout est rouge: ta bouche et ma chair dévorée! Ton sein fleuri de rouge -fut doux et douloureux... Joies! c'était l'âpre rêve où s'écorche le -coeur: sa bouche me parfume et ses cheveux m'effleurent!» - -«--Où donc êtes-vous?» - -A demi je la prends: sa bouche me parfume et ses cheveux m'effleurent... - -«--Lisez-moi et j'éveillerai sur le clavecin de très mourants accords. - - --Un soir dans la bruyère... - ---Où lisez-vous? - ---Je ne lis pas, je dis par coeur. - ---Quel ton? - ---Mineur, oh! mineur. - - «Un soir dans la bruyère délaissée, - Avec l'amie souriante et lassée: - O soleil, fleur cueillie, ton lourd corymbe - Agonise et descend tout pâle vers les limbes,-- - Ah! si j'étais avec l'amie lassée, - Un soir, dans la bruyère délaissée! - - Les rainettes, parmi les reines des prés - Et les roseaux, criaient énamourées; - Les scarabées grimpent le long des prêles, - Les geais bleus font fléchir les branches frêles, - On entendait les cris énamourés - Des rainettes, parmi les reines des prés. - - Un chien, au seuil d'une porte entr'ouverte. - Là-haut, pleure à la lune naissante et verte, - Qui rend un peu de joie au ciel aveugle; - La vache qu'on va traire s'agite et meugle,-- - Un chien pleure à la lune naissante et verte, - Là-haut, au seuil d'une porte entr'ouverte. - - Nos pieds meurtrissent l'herbe diamantée, - Nous gravissons la ravine argentée, - Pente mourante à la sente effacée, - Les genoux las et les coeurs délassés,-- - En gravissant la ravine argentée - Nos pieds meurtrissent l'herbe diamantée. - - Pendant que nous montons, l'âme inquiète - Et souriante, vers la courbe du faîte, - Le rêve, demeuré à mi-chemin, - S'assied pensif, la tête dans sa main, - Et nous montons vers la courbe du faîte, - Nous montons souriants, l'âme inquiète.» - -Je suis parti, courageusement, à moitié dupe. - - * * * * * - -Passer près d'une femme des heures en une intimité qui va jusqu'aux -contacts et ne point tenter la pénétration décisive: je ne retrouve -plus, quand je la regarde, l'ironie vague du sourire,--ses yeux, plutôt, -expriment maintenant l'inquiétude... Voyons, le tacite accord qui nous -lie n'est-il pas exclusif de la joie dernière?... - -... Comme il était entendu, tu es venu me prendre et le chemin de fer -nous emporte à travers des bois roussis et dorés par les flammes de -l'été. L'automne est joyeux et doux ainsi qu'une fin prématurée: les -hêtres sourient à la mort prochaine; échevelés, tels des bacchants, les -ormes s'endorment; les chênes, gladiateurs aux muscles tordus, -attendent, ironiques, l'aura suprême, et les pins, seuls, et les mélèzes -s'attristent d'être immortels. - -Le train s'arrête, pionnier, en pleine forêt. Nulles maisons, nul chemin -visible, un sentier dans les broussailles: à l'aventure. - -Autour de nous, des airs voilés de syringe, des odeurs bruissent: le -chèvre-feuille alangui, le sureau âcre comme un accord imparfait, les -mousses murmurantes, les criantes feuilles mortes; les autres notes -fondues en une indécise mélopée. - -Quelques pas, et, sous la grisaille des aunes, de la menthe humide se -vaporise: sa fraîcheur poivrée nous grise. - -Daphné (Daphné,--elle croit presque s'appeler ainsi) s'assied, s'étale -un peu, et, couché près d'elle, c'est elle que je respire. Parfums -inattendus: les cheveux orangés, qui, par illusion peut-être, fleuraient -des fois l'orange, à cette heure exhalent les odeurs composites des -foins fanés au soleil; la peau de la nuque évoque les feuilles du frêne, -et, sur le cou, vers la gorge, c'est un jonchis de mineures digitales... -«Arbuste charmant couché par un vent de désir, je ne veux m'intéresser -qu'à l'extrémité de tes branches, à ces mains qui sentent l'herbe où -elles trempent, à ces poignets empreints de l'odeur des pâquerettes,--à -ta tête, à cette bouche, source où coule l'humidité violente de la -menthe en fleur...» - -D'un tour de jarret, la voici debout, puis: - -«Partons, n'est-ce pas?» - -La voix, très brève, s'énerve vers de la colère,--amusante colère -d'oiseau qui a cru boire un peu dans le creux d'une feuille, a renversé -son verre en se posant dessus. - -Nos pas, côte à côte, s'allongent, et nous nous taisons, attentifs -seulement à l'émanation compliquée de la forêt qui, le soir, s'évapore -plus abondamment,--femme, lasse de la réserve du jour, libérant, aux -premières ombres, les prisonnières folies. - -Le train nous attendait, car à peine fûmes-nous assis dans notre coin -qu'il siffla. Il nous attendait et il nous ramena, tels que nous étions -partis. - -«C'était bien la peine», disaient les yeux de Daphné! - -A la porte, avant d'ouvrir la voiture, je pris sa main et la baisai,--sa -main qui sentait encore l'herbe fraîche, où elle avait trempé. - -Chez elle. - -Je la trouve parmi des corbeilles de vieux chiffons de soie, l'air très -amusé, sérieuse, toute la sensation amassée dans les doigts qui -s'exacerbent aux chatoyantes caresses. Le pouce sur les trames se frotte -et voit le dessin des fleurs, les nuances d'après la forme du relief. - -Elle ferme les yeux: - -«Des roses, des roses avivées de quelque carmin, des églantines plutôt, -et au coeur, n'est-ce pas? il y a du blanc jauni pour les pistils -apparents. Un feuillage de deux verts les entoure un peu, s'épanouit -plus large, et roses et feuilles s'en vont le long de l'étoffe comme les -grains alternatifs d'un chapelet oriental, déroulées lentement sur le -fond d'un très pâle vert, pâle tel que le reflet dans l'eau du -retroussis des feuilles.» - -Elle jette l'étoffe sans la regarder. - -«--Oui, je vois mieux, certains jours, avec les doigts, et la perception -est plus fine, pénètre la chair comme des piqûres très douces... Combien -cela doit être absurde, dites, des piqûres très douces!» - -Je ne souris qu'un peu, car me voici, à mon tour, à genoux dans les -soies, et la contagieuse névrose me gagne: c'est amollissant, bien plus -que l'herbe... Oh! voici un pourpre brûlé d'où s'émancipe une tiédeur -charnelle, Galathée (Elle croit presque s'appeler Galathée, maintenant), -charnelle comme de tes joues en fièvre, et ce velours cerise attire mes -lèvres comme tes lèvres... - -«--Vous embrassez mes chiffons, maintenant!» - -Elle rit, se renverse un peu, les reins sur les talons. Je me penche, -elle se redresse. Pour me rendre l'équilibre, ma main s'appuie au -hasard: c'est le talon nu de Galathée, nu, sortant de la sandale, et les -doigts s'amusent à une telle douceur, sentent la peau rosir vers la -cheville et frémir un peu aux articulations... Le talon m'a échappé: -elle s'est assise sur un coussin et la robe au rouge étrange, rouge -chiffonné de coquelicot, a été ramenée jusque par-dessus les sandales. - -Nous recommençons à pétrir les amusantes soies. Les mystiques bleus -surgissent, pâlissant les rouges et faussant les verts. Adieu, les -herbes, les ombres virescentes promenant sur l'eau des reflets de -retroussis! Adieu les pourpres brûlés par le désir! Adieu, charnels -pourpres!... Les fenêtres ouvertes sont bleues, nous voici partis vers -des ciels pâles... Pourtant, je reprends pied: au contact de ce velours -bleu vert j'ai sauté de la nacelle et je te retrouve, Galathée, je baise -le bleu vert des veines qui se ramifient à tes poignets... Vert? De quel -vert? Non, bleu, décidément, ce poignet, par les bleus qui le ceignent -de leurs ombres bleues... O Sang! emporte-moi vers le coeur de Galathée, -ô galop chimérique des veines, emporte-moi! Et là, prends-moi, galop -chimérique des artères, prends-moi et promène-moi par les allées -secrètes et par l'intimité de sa chair... D'abord, je suivrai les -contours... Mais le rêve cède aux mains: Galathée s'abandonne aux mains -précises: voici les bras formés en leur vraie forme, avec la jointure -composite du coude, la saignée où des cordes tendues se rebellent, et, -en dessous, la double pointe arrondie, et, vers l'épaule, la courbe -adorable et fugitive du muscle de l'étreinte... Les épaules, le cou, la -nuque aux petits cheveux ébrélés, les oreilles ourlées, océaniens -coquillages, conques mythologiques où bruit un chuchotis d'amour... Le -dos, comme une onde, frissonne, et voilà que les flots se divisent en -deux vagues gémellées; croupe marine vouée à l'Aphrodite!... Hanches, -orgue féminin si compliqué!... Ceinture, je te dessine de mes mains -jointes, et de quel doigté délicat je vous modèle, mamelles de Galathée, -et toi, ventre, oreiller plus doux que l'oreiller de nuées où Phoebé -repose son front lunaire... La nuit est venue, sournoise: Adieu, -Galathée. - - * * * * * - -Chez moi. - -Basse, comme pour des enfants, émergeant un peu de l'accumulation des -coussins, la petite table de citronnier porte le dragon de bronze, où -déjà médite le thé jaune, et les opalines coquilles d'oeuf pour le -boire; le steinberger en sa flûte bohême; de spéciales pâtisseries aux -épices; puis quelques confitures, tamarins, airelles et gingembre de -Chine. - -A son entrée, ce capricieux préparatif l'inquiète. Cela sent le philtre: -de secrets aphrodisiaques sans doute se cachent savamment dosés et -dilués dans les pâtes, les fruits et les fluides... Comme elle s'entend -vraiment à pénétrer mes intentions, et qu'elle est singulière de ne plus -vouloir, alors qu'elle croit que je veux! - -Mais je ne m'embarrasse pas d'une telle disposition, et souriant, lui -contant d'amusantes galanteries, je la dévêts de la voilette, du -chapeau, du manteau, des gants. - -Tout d'un coup, elle reprend son manchon, jeté en arrivant sur un -fauteuil, et le lance en l'air jusqu'au plafond, le rattrape, -recommence, le manque. Je l'atteins, nous jouons à la raquette, elle -s'ébouriffe, court à la glace, tapote les ébrélures, s'assied: c'est -tout. - -La défiance, dans le jeu, s'est évaporée: elle me dit sa journée; moi, -les minutes de l'attente, très douces quand on a foi en la promesse -donnée, avec pourtant le petit frisson de l'incertitude: enfin, le pas -connu qui piétine l'escalier des vertèbres,--le baiser de prise de -possession... - -«--Bien faible prise, réplique Galathée, car on peut même se laisser -prendre... prendre, enfin... sans se déposséder soi-même. - ---Du moins, c'est l'oiseau en cage et privé, jusqu'au bon vouloir du -geôlier, de sa liberté matérielle... Plus vraie, oui, doit être la joie -de l'oiseleur si c'était une âme qu'il eût captivée, mais le sait-on -jamais? Comment pénétrer les métempsycoses et s'assurer si la proie est -animée du souffle divin? - ---Quel est le signe de l'âme? - ---S'il en est un, je ne le connais pas. Telle bête a une intime -spiritualité, tel humain est comme un rameau de buis jeté en la fontaine -pétrifiante, matérialisé d'une imperméable couche qui s'oppose aux -transsudations mentales. - ---Moi? demande Galathée. - ---Ame chère à ma perversité, est-ce que je t'aimerais si je n'avais pas -senti en toi une âme? - ---Pervers? oh!» - -Evidemment, elle croit que la perversité c'est de faire chopper une -femme sur des combinaisons de coussins ou de tapis, et, là, violant les -mystères de la lingerie et du caramara, de lui faire bien aise, malgré -elle,--non sans impertinence. - -«Ne suis-je pas, songe-t-elle, en plus d'une âme, douée de quelque -corporéité formulée selon une esthétique assez estimable?... Achève-la, -ta Galathée.» - -Je n'ai pas l'air de comprendre et lui verse du thé. Au thé trop -parfumé, Galathée préfère l'énervant steinberger, et la voilà, très -excitée, qui me donne à manger dans sa cuillère de la confiture -d'airelles, à croquer le gâteau rompu par ses dents, à boire le vin dont -viennent de se mouiller ses lèvres... Moi, je baise les doigts qui ont -goût de gingembre et je me sens faim de chair vive, d'une peau plus -odorante que le thé jaune,--de tes cheveux épicés, Galathée, des -émanations fines de ta flore, fleur,--des violents piments de ta faune, -femme... Non, pas plus, seulement te boire et te manger... - -... Ah! quelles saveurs j'ai trouvées, inédites et réconfortantes!... - -... Non! Le reste, Daphné, éternisons-le par le désir: entre dans ton -écorce et rêve pendant que, nimbé d'or, je viendrai poser mes lèvres -attristées sur la chair arborescente de mes amours stérilisés... - -Ici finit le jeu des sensations élémentaires. - - - - -TABLE - - - PÉHOR 7 - LA ROBE BLANCHE 23 - LE SECRET DE DON JUAN 41 - LES FUGITIVES 53 - LES YEUX D'EAU 63 - LE SUAIRE 73 - SUR LE SEUIL 95 - LA MARGUERITE ROUGE 111 - LA SOEUR DE SYLVIE 127 - L'AUTRE 141 - CELLE QU'ON NE PEUT PAS PLEURER 153 - LE MAGNOLIA 165 - LE CIERGE ADULTÈRE 177 - LA ROBE 191 - LE FAUNE 201 - DANAETTE 211 - CONVERSATION DU SOIN 223 - STRATAGÈMES 237 - - -Poitiers.--Imp. Marc TEXIER. - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Histoires magiques, by Remy de Gourmont - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRES MAGIQUES *** - -***** This file should be named 63147-8.txt or 63147-8.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/6/3/1/4/63147/ - -Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed -Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was -produced from images generously made available by the -Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at -http://gallica.bnf.fr) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions -will be renamed. - -Creating the works from public domain print editions means that no -one owns a United States copyright in these works, so the Foundation -(and you!) can copy and distribute it in the United States without -permission and without paying copyright royalties. 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Redistribution is -subject to the trademark license, especially commercial -redistribution. - - - -*** START: FULL LICENSE *** - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project -Gutenberg-tm License (available with this file or online at -http://gutenberg.org/license). - - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm -electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. 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