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-The Project Gutenberg EBook of Histoires magiques, by Remy de Gourmont
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
-
-
-Title: Histoires magiques
-
-Author: Remy de Gourmont
-
-Release Date: September 8, 2020 [EBook #63147]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRES MAGIQUES ***
-
-
-
-
-Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed
-Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was
-produced from images generously made available by the
-Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
-http://gallica.bnf.fr)
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- REMY DE GOURMONT
-
- Histoires magiques
-
- DIXIÈME ÉDITION
-
-
- PARIS
- MERCVRE DE FRANCE
- XXVI, RVE DE CONDÉ, XXVI
-
- MCMXXIV
-
-
-
-
-_DU MÊME AUTEUR,_
-
-_Roman, Théâtre, Poèmes._
-
-SIXTINE.
-
-LE PÈLERIN DU SILENCE. Le Fantôme. Le Château singulier. Théâtre muet.
-Le Livre des Litanies. Pages retrouvées.
-
-LES CHEVAUX DE DIOMÈDE.
-
-D'UN PAYS LOINTAIN.
-
-LE SONGE D'UNE FEMME.
-
-LILITH, _suivi de_ THÉODAT.
-
-UNE NUIT AU LUXEMBOURG.
-
-UN COEUR VIRGINAL. Couverture de G. d'Espagnat.
-
-COULEURS, _suivi de_ CHOSES ANCIENNES.
-
-HISTOIRES MAGIQUES.
-
-DIVERTISSEMENTS, _poésies complètes_, 1912.
-
-
-_Critique, Littérature._
-
-LE LATIN MYSTIQUE (Étude sur la poésie latine du moyen âge) (Crès,
-éditeur).
-
-LE LIVRE DES MASQUES (Ier et IIe), gloses et documents sur les écrivains
-d'hier et d'aujourd'hui, avec 53 portraits par F. Vallotton.
-
-LA CULTURE DES IDÉES.
-
-LE CHEMIN DE VELOURS. _Nouvelles dissociations d'idées._
-
-LE PROBLÈME DU STYLE. _Questions d'Art, de Littérature et de Grammaire._
-
-PHYSIQUE DE L'AMOUR. _Essai Sur l'instinct sexuel._
-
-ÉPILOGUES. _Réflexions sur la vie_, 1895-1898; 1899-1901 (2e série);
-1902-1904 (3e série); 1905-1912 (volume complémentaire); 4 vol.
-
-ESTHÉTIQUE DE LA LANGUE FRANÇAISE, édition revue, corrigée et augmentée.
-
-PROMENADES LITTÉRAIRES (1re, 2e, 3e, 4e et 5e séries); 5 vol.
-
-PROMENADES PHILOSOPHIQUES (1re, 2e et 3e séries); 3 vol.
-
-DIALOGUES DES AMATEURS SUR LES CHOSES DU TEMPS (_Epilogues_, 4e série,
-1905-1907).
-
-NOUVEAUX DIALOGUES DES AMATEURS SUR LES CHOSES DU TEMPS (_Epilogues_, 5e
-série, 1907-1910).
-
-DANTE, BÉATRICE ET LA POÉSIE AMOUREUSE.
-
-PENDANT L'ORAGE.
-
-LETTRES A L'AMAZONE.
-
-PENDANT LA GUERRE.
-
-LETTRE D'UN SATYRE.
-
-LETTRES À SIXTINE.
-
-PAGES CHOISIES, avec un portrait.
-
-
-
-
-IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE:
-
- Trois exemplaires sur Japon impérial
- numérotés de 1 à 3
- et dix-sept exemplaires sur hollande Van Gelder
- numérotés de 4 à 20.
-
-
-JUSTIFICATION DU TIRAGE
-
-
-Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays.
-
-
-
-
-PÉHOR
-
-
-Nerveuse et pauvre, imaginative et famélique, Douceline fut précocement
-caresseuse et embrasseuse, amusée de passer ses mains le long de la joue
-des garçonnets et dans le cou des fillettes qui se laissaient faire
-comme des chattes. Elle se mettait, à propos de rien, à baiser les mains
-tricotantes de sa mère, et quand on la reléguait en pénitence sur une
-chaise, elle jouait à faire claquer ses lèvres sur ses paumes, sur ses
-bras, sur ses genoux, qu'elle dressait nus l'un après l'autre; alors
-elle se regardait. Telle que les curieuses, elle n'avait aucune pudeur.
-Comme on la grondait en termes grossièrement ironiques, elle se prit
-d'une tendresse de contradiction pour le coin méprisé et défendu; les
-mains suivirent les yeux. Elle garda ce vice toute sa vie, ne s'en
-confessa jamais, le dissimula avec une effrayante astuce jusque parmi
-ses crises d'inconscience.
-
-Les exercices préparatoires de la première communion la passionnèrent.
-Elle quémandait des images, des sous pour en acheter, volait celles de
-ses compagnes dans leurs paroissiens. Les Saintes Vierges lui plaisaient
-peu; elle préférait les Jésus, les doux, ceux dont les joues lavées de
-rose, la barbe en flammes, les yeux bleus s'inscrivaient dans la diffuse
-lumière d'une auréole. L'un, avec une visitandine à ses pieds, lui
-montrait son coeur rutilant, et la visitandine articulait: «Mon
-bien-aimé est tout à moi et je suis toute à lui.» Sous un autre Jésus
-aux regards tendres et un peu loucheurs, on lisait: «Un de ses yeux a
-blessé mon coeur.»
-
-D'un Sacré-Coeur piqué par un poignard giclait du sang couleur d'encre
-rose, et la légende, avilissant une des plus belles métaphores de la
-théologie mystique, portait: «Qu'est-ce que le Seigneur peut donner de
-meilleur à ses enfants que ce vin qui fait germer les vierges?» Le Jésus
-d'où fusait ce jet de carmin avait une face affectueuse et
-encourageante, une robe bleue, historiée de fleurettes d'or, de
-translucides mains très fines où s'écrasaient en étoile deux petites
-groseilles: Douceline l'adora tout de suite, lui fit un voeu, écrivit au
-dos de l'image: «Je me donne au S. C. de Jésus, car il s'est donné à
-moi.»
-
-Souvent, entr'ouvrant son livre de messe, elle contemplait la face
-affectueuse et encourageante, murmurait, en la portant à sa bouche: «A
-toi! A toi!»
-
-Quant au mystère de l'Eucharistie, elle n'y comprit rien, reçut l'hostie
-sans émotion sans remords de ses confessions sacrilèges, sans tentatives
-d'amour: tout son coeur allait à la face affectueuse et encourageante.
-
-Cependant, comme succédané au catéchisme de persévérance, on lui fit
-lire «le Bouclier de Marie». Un passage où était notée la préférence de
-Jésus pour les belles âmes et son dédain des beaux visages l'intéressa.
-Elle se regarda, des heures entières, dans un miroir, se jugea jolie,
-décidément, eut du chagrin, souhaita d'enlaidir, pria avec ferveur, se
-donna la fièvre, se réveilla un matin avec des boutons plein la figure.
-Dans le délire qui suivit, elle proférait des mots d'amour. Guérie, elle
-remercia Jésus des marques blanches qui lui trouaient le front, se livra
-à de longues éjaculations, à genoux, derrière un mur, sur des pierres
-aiguës. Ses genoux saignaient: elle baisait les blessures, suçait le
-sang, se disait: «C'est le sang de Jésus, puisqu'il m'a donné son
-coeur.»
-
-Affaiblie par l'anémie de la fièvre, elle avait pendant des semaines,
-oublié son vice: les mouvements habituels se recomposèrent dans le
-sommeil. Elle se réveillait à moitié polluée, se rendormait. Un matin,
-ses doigts furent ensanglantés; elle eut peur, se leva vite, mais le
-sang était partout. Sa mère dormait. Elle arracha du paroissien où elle
-l'avait cousue, l'image vouée, sortit en chemise, tremblante, alla
-l'enterrer dans un trou profond. Pleurante, elle revint, s'évanouit.
-
-Les explications de sa mère, il fallut bien les croire. Pourtant, ce
-n'était pas naturel. Elle accusa le Jésus que, d'instinct, elle avait
-étouffé sous la glèbe, qui accueille en son silence les trépassés. Le
-Jésus du sang était mort. Elle se calma, pendant que sa mère la
-recouchait, lui donnant à lire la Vie des Saints.
-
-Douceline lut la Vie des Saints, emmagasinant des noms étranges qui lui
-revenaient aux oreilles, quand elle somnolait, tels que des sons de
-cloches: un nom entre tous, sonnait, plus bruyant que les trois cloches
-des grands dimanches, sonnait et quatrissonnait dans sa cervelle:
-_Pé-hor-Pé-hor-Pé-hor-Pé-hor_.
-
-Les démons sont des chiens obéissants. Péhor aime les filles et il se
-souvient des jours où il exaspérait le sexe de Cozbi, fille de Sur, la
-royale Madianite: il vint et il aima Douceline pour l'amour de sa
-puberté neuve et déjà souillée; il se logea dans l'auberge du vice, sûr
-d'être choyé et caressé, sûr de l'obscène baiser des mains en fièvre,
-sans craindre le glaive de Phinée, qui avait tranché d'un seul coup
-jadis les joies de Cozbi et les joies de Zambri, alors que le fils de
-Salu était entré dans la fille de Sur.
-
-La chambre au milieu de la nuit s'éclairait, et tous les objets
-semblaient auréolés, comme devenus lumineux par eux-mêmes, avec des
-propriétés d'irradiation. Alors, accalmie: et dans une ombre rousse qui
-fermait toutes les portes visuelles, il venait. Elle le sentait venir,
-et tout aussitôt des frissons commençaient à voyager le long de sa peau,
-faiblement, puis nettement localisés. Les lumières messagères entraient
-à travers l'ombre rousse, s'insinuant en toutes ses fibres, puis rien
-que de l'ombre rousse et, à l'improviste, de vifs jets de lumière douce,
-en rythme précipité; enfin, une explosion comme de feu d'artifice, un
-craquement exquis où fuselait sa cervelle, son épine, ses moelles, ses
-muqueuses, les pointes de ses seins et toutes ses chairs dépidermées;
-tous ses duvets érigés comme des herbes que rebrousse un vent rasant. Et
-après le dernier sursaut, des petits frissons intérieurs: par les
-valvules entr'ouvertes, du plaisir filtré filait dans les veines vers
-toutes les cellules et toutes les papilles. Péhor, à ce moment, sortait
-de sa cachette, se grandissait en un jeune beau mâle que Douceline, sans
-étonnement, admirait amoureuse. Elle le couchait la tête à son épaule,
-s'endormait, consciente seulement qu'elle tenait entre ses bras Péhor.
-
-Dans la journée, elle se complaisait au souvenir de ses nuits, se
-délectait à l'impudicité des phases, à l'acuité des caresses, aux
-foudroyants baisers de Péhor invisible et intangible tant que durait le
-plaisir, surgissant, tel que magiquement, après l'éclosion parfumée des
-joies. Qui, ce Péhor! Elle ne le sut jamais, insoucieuse de tout, hormis
-de jouir, très abêtie par la multiplicité des spasmes, vivant dans un
-songe charnel, et, Psyché vierge de l'homme, instauratrice de ses
-propres débauches, elle s'abandonnait à l'ange ténébreux dans l'ombre
-rousse ou dans la fulgurance des luminosités cérébrales, sans volonté
-comme sans réticences.
-
-Elle atteignait quinze ans, lorsque, dans le pâquis où elle gardait la
-vache de la famille, un colporteur abusa de son sommeil de fille
-énervée. Ne souffrant pas, amplement déflorée par Péhor dont les
-imaginations étaient audacieuses, elle laissa faire. Les grimaces de
-l'homme lui parurent ridicules, et comme il la regardait, redressé, avec
-des yeux amoureux, elle se leva, éclata de rire, s'éloigna en haussant
-les épaules.
-
-Elle fut punie de s'être laissé faire: Péhor ne revenait plus.
-
-En gardant sa vache, dans le pâquis, elle rêvait maintenant du
-colporteur, non sans honte. Après des semaines, une peur lui vint, et
-comme elle avait vu des femmes grosses mettre des cierges à la bonne
-Vierge afin d'accoucher heureusement, elle en fit piquer un très gros
-sur la herse, pour ne pas grossir.
-
-Exaucée, elle eut de la reconnaissance, s'adonna à des prières, quittait
-sa vache et le pâquis, venait égréner, à genoux sur les dalles, de longs
-chapelets devant la bienfaisante image: elle lui trouvait, comme jadis
-au Jésus, la face affectueuse et encourageante.
-
-Cependant, son vice, même sans Péhor, la rongeait. Ses joues se
-creusèrent, elle toussa, l'épine dorsale devint sensible, des
-étourdissements la prenaient, la couchaient sous les sabots de la vache,
-qui se mettait à la flairer en meuglant. Un matin, elle trembla si fort
-qu'elle ne put mettre ses bas. Recouchée, elle souffrit au ventre: les
-ovaires enflammés palpitaient sous la piqûre d'un paquet d'aiguilles.
-
-En l'ennui de ce lit désolant, des imaginations la visitèrent, d'une
-candeur inattendue, rappel de l'innocence première. Elle vit
-successivement, en de fausses extases, le Bon Dieu, tout blanc, pareil
-au Prémontré qui avait une fois prêché le carême; de petits saint Jean
-d'argent jouant sur la mousse des bosquets célestes avec des agnelets
-frisés et enrubanés, un Notre Seigneur tout en or, avec une longue barbe
-rouge, une Sainte-Vierge nuageuse et bleuâtre.
-
-Pendant les derniers jours, les consolantes apparitions l'abandonnèrent,
-comme par une négation du ciel à de plus longues complicités.
-L'hypocrisie infernale fut vaincue et la pécheresse impénitente rendue à
-celui que d'infâmes épouvantes avaient fait son maître éternel. Péhor
-revint se loger dans l'habitacle secret des impuretés consenties, et
-Douceline se sentait ravagée par des caresses douloureuses, des
-effleurements lents d'orties, des promenades vives de fourmis dans la
-turgescence presque putride de son sexe mûri jusqu'à craqueler comme une
-figue. Et elle entendait, heures d'irrémissible agonie! le rire de Péhor
-sonner en son ventre tel que le glas de la soirée du jeudi saint, qui
-semble sortir des tombes. Péhor s'adonnait au rire de la satisfaction
-démoniaque et par plaisanterie il se gonflait comme une outre au moyen
-des vents empestés qu'il laissait bruyamment sortir, tout d'un coup.
-Puis il se mettait à la baiser amoureusement, et un ironique coup de
-dent se substituait au spasme. Douceline criait, mais il lui semblait
-que Péhor criait plus fort, emplissait de stridences aiguës son abdomen
-qui tremblait sous les vibrations... Il y eut dans l'asile immonde un
-grand remue-ménage, puis ce fut vers l'épigastre une sensation terrible
-de tassement et d'étouffement: Péhor montait. En passant il enfonça ses
-griffes dans le coeur de Douceline, il déchira, en s'y accrochant, les
-trous d'éponge du poumon, puis le cou se gonfla comme un serpent qui
-revomirait sa proie engluée, et de larges bavures de sang jaillirent de
-l'ignominie d'un hoquet d'ivrogne. Elle respira, évanouie presque, les
-yeux clos, les mains ramant parmi les vagues molles du naufrage, qui
-emportait la damnée aux abîmes... Un baiser d'excrémentielle purulence
-s'appliqua sur ses lèvres exactement, et l'âme de Douceline quitta ce
-monde, bue par les entrailles du démon Péhor.
-
-
-
-
-LA ROBE BLANCHE
-
-_A Louis Denise._
-
-
-Ah! comme je regrettais le coin de wagon où, rudement bercé, je rêvais à
-des paysages plus inquiétants que les moulins muets, les clochers seuls,
-les pommiers penchés et les dolentes masures,--sous la brume nocturne,
-le sommeil exaspéré d'une nature enfin libérée du soleil et du rire, des
-sueurs et des pleurs!
-
-Témoin choisi des cérémonies prévues d'un mariage, je venais assister
-mon camarade, Albéric de Courcy. Déjà, tels amis avaient, pour de
-pareilles fêtes, requis ma complaisante indifférence: je ne me permets
-jamais de prendre une trop visible part aux joies des autres, ni à leurs
-deuils; ma tenue est la dignité affectueuse, et le sourire
-habituellement morne et assez doux de mes yeux grisaille leur fait
-pardonner les flammes qui parfois signalent la révolte d'un regard
-résigné.
-
-Nul messager: on ne m'attendait que le lendemain matin. Je fis le
-trajet, trois quarts d'heure de marche par les bois, en évitant les
-clairières et la fadeur de l'éternel clair de lune.
-
-Sans trop m'émouvoir de l'absurdité d'une survenue, la nuit, dans une
-maison endormie, j'invoquai, pour découvrir le château des Joncs, le
-souvenir d'antérieures visites: la grille n'était encore que poussée.
-
-Aucun chien ne hurla, j'avais l'air d'un habile voleur.
-
-Je franchis des gazons qui abrégeaient le cercle des grandes allées, et
-au détour d'un groupe de syringas, oh! parfum cruel! j'aperçus, dans la
-triste blancheur d'une façade morte, deux fenêtres côte à côte
-illuminées.
-
-C'était au rez-de-chaussée. Avant de frapper à la vitre, j'eus
-l'impudence de regarder:
-
-Au milieu d'un petit salon très en désordre, trois femmes considéraient
-une robe blanche jetée sur un fauteuil, une robe plus blanche que l'âme
-des saints Innocents: Rosa, la pierre ancillaire de cette maison, Mme de
-Laneuil et une jeune fille,--dont le profil me remémorait des amours
-enfantines et un temps où de rieuses gamines en robes adolescentes nous
-donnaient, à Albéric et à moi, les fleurs de leurs corsages, après les
-avoir approchées, avec la soudaine gravité d'immortelles fiancées, du
-saint-sacrement de leurs lèvres!
-
-Il y avait de cela, combien? des années, de longues années, peut-être
-dix? Ah! souvenir des jeunes concupiscences! Depuis, que de fois les
-merles avaient salué le sommeil au faîte des lourds marronniers! La mort
-de M. de Laneuil était venue clore la maison, Albéric n'en avait
-retrouvé le chemin que pour y choisir une femme, et moi, pour témoigner
-à ce choix de l'inutile approbation du monde.
-
-Edith, Elphège: il épousait Edith, l'aînée, et celle que je voyais,
-blonde et pâle, plus pâle du prochain sacrifice que la sacrifiée
-elle-même, choéphore plus troublée que la victime, assistante plus
-tremblante que l'hostie, celle que je voyais et dont le profil me
-remémorait les jeunes concupiscences des amours enfantines, c'était
-Elphège,--sans aucun doute Elphège, la pâle, la blonde Elphège...
-
-Rassuré par le fantôme de raisonnement qui tendait vers moi ses mains
-ironiques, j'acceptai joyeusement la fascination: je contemplais le
-double rayonnement d'un double cortège, aux pieds du prêtre quatre
-coussins rangés, et j'entendais les multiples anneaux d'or sonner dans
-la patène:--pourquoi tant d'anneaux d'or?
-
-C'était Elphège,--sans aucun doute Elphège, et je l'aimais d'une telle
-convoitise que je crus l'avoir aimée, heure par heure, pendant les
-années de mon exode.
-
-Aimée, oui! Et alors je la vis grandissante, le rire à mesure s'affinant
-en sourire, les yeux occupés à la divination des joies futures, et
-j'écoutai la mort brève des vaines harmonies suscitées en des soirs
-d'orage, et je perçus toutes les langueurs de celle qui attend le messie
-des aurores adamantines, et j'assistai aux innocents réveils, quand les
-merles saluent le soleil au faîte des lourds marronniers.
-
-Les cruels syringas m'enveloppaient de vertiges...
-
-Je frappai à la vitre.
-
-Les trois soeurs tressaillirent.
-
-Après de l'indécision, Rosa, sur un ordre, demanda, en écartant le léger
-rideau, en se faisant des oeillères avec les mains: «Qui est là?»
-
-L'ombre extérieure répondit par son nom: Mme de Laneuil disparut; la
-jeune fille souriait, Elphège,--sans aucun doute Elphège! J'étais le
-bienvenu, on faisait bonne mine au visiteur attardé.
-
-La porte se débarricada, j'entrai, reçu par ma vieille amie qui
-m'examinait, le flambeau levé comme une torche pour s'assurer que
-c'était bien moi, non pas un habile voleur.
-
-«Comme vous êtes pâle!»
-
-Ainsi répondit-elle à mes douteuses cordialités.
-
-Je m'excusai sur l'influence vraiment excessive qu'exerçaient en cette
-nuit spéciale les blancheurs lunaires.
-
-«Et nous, mon ami, et nous! reprit-elle, mystérieusement, en abaissant
-son flambeau. Ah! c'est un inconcevable sortilège! Figurez-vous... Tout
-le monde, notamment _lui_, s'est retiré de bonne heure, Elphège est
-souffrante, accablée par cette énigmatique inquiétude des filles dont la
-soeur se marie... Je voulais qu'il fût permis à Edith, avant de reposer
-seule pour la dernière fois, de s'envelopper, comme d'un manteau béni,
-d'une longue et virginale prière... Nous allions monter à ma chambre,
-lorsque la robe nous est revenue de Paris... la robe blanche!... Une
-retouche au corsage... Rosa avait épinglé... Rien!... Ils la renvoient
-telle... Et c'est trop large de ça!»
-
-Deux doigts.
-
-«De ça!... Nous sommes consternées!... Et voici le sortilège, nous
-discutons, nous prenons les ciseaux chacune à notre tour, et personne
-n'ose découdre,--et pourtant il le faut! J'ai peur que nous ne passions
-la nuit...»
-
-D'une voix plus blanche que la robe ensorcelée, je demandai, en me
-contraignant, avec adresse, à la plus aimable désinvolture:
-
-«Tout en frappant à la vitre, j'ai aperçu, bien involontairement, l'une
-de vos filles, et je l'avais prise pour Elphège,--sans aucun doute
-Elphège...
-
---«Elles se ressemblent tant, et il y a si longtemps! Ah! l'heureux
-jadis!... Mais, j'y songe, venez! Les hommes ont plus de sang-froid...»
-
-Elle répéta:
-
-«Venez!»
-
-Quand je pénétrai, à la suite de sa mère, dans le petit salon, Edith,
-d'un regard froid et dur, m'interrogea sévèrement, mais Mme de Laneuil,
-consciente, elle aussi, de la profanation imposée par ma présence à
-cette veillée anténuptiale, en dissipa hâtivement les ténèbres, exposa,
-avec des rires, ce qu'elle appelait _son idée_...
-
-Et moi je songeais que c'était bien Edith,--sans aucun doute Edith!
-C'était bien la pâle Edith que j'aimais, la blonde Edith, avec toute la
-violence d'une désolante insanité! Seul avec elle, j'aurais en vérité
-subi les horribles tentations du stupre, j'aurais voulu boire la rosée
-de sang répandue sur ces lèvres muettes...
-
-Mme de Laneuil exposait, avec des rires, _son idée_...
-
-Et moi, mon agitation nerveuse m'abandonnait, vaincu, à une familière
-crise de désolation consentie, lorsque je devinai qu'Edith me regardait
-encore, me regardait toujours:--sans aucun doute, Edith me regardait.
-
-Je levai vers ses yeux des yeux où, tout soudain, ainsi que dans un
-vertigineux changement de décor, j'avais, par les plus impérieuses
-flammes du désir, remplacé l'indifférence:--Elle accepta, et, après une
-infinie seconde de pénétration mutuelle, ses paupières tombèrent pour se
-relever vite et m'avouer l'unisson absolu de sa volonté...
-
-Mme de Laneuil s'adressait à moi:
-
-«Voyons, qu'en pensez-vous? un bon conseil!»
-
-Je me secouai, presque radieux des joies inattendues de cet adultère
-idéal, si bien qu'elle s'aperçut d'une transformation dans mon attitude:
-
-«Ah! le voilà réveillé! On a beau dire, un mariage, voyez-vous, ce n'est
-jamais triste!»
-
-Edith souriait tristement.
-
-«Mais, il faudrait, dis-je, avec un bon sens qui me fit honneur devant
-ces trois femmes, il faudrait que Mlle Edith voulût bien la mettre, la
-robe...
-
---«C'est vrai, il faut qu'elle la mette!»
-
-Avec mes mains pour oeillères, comme Rosa, je regardais par la
-fenêtre... La lune, maintenant, couchait au travers de la cour la
-projection écrasée de la lourde maison seigneuriale... Une autre vision
-m'ôta l'usage de mes prunelles: Je suivais, guidé par les froissis de
-l'étoffe, le bruit des boutons et des agrafes, toutes les phases de la
-métamorphose qui s'oeuvrait derrière moi, et, comme j'entendais, je
-voyais,--par une instantanée transposition des sons en images,--je
-voyais la gorge ingénue de mon Amour, et une rapide main ramenant
-l'épaulette glissée, et le mouvement des bras libérait des effluves
-aussi violents et plus cruels que l'odeur des syringas, et sous la
-pointe du corset, comme ils fleurissaient larges et amers les cruels
-syringas!... La robe blanche, telle qu'une avalanche, s'abattit sur mon
-rêve...
-
-Edith souriait tristement.
-
-Ce furent des conciliabules de couturières.
-
-Je donnai mon avis, qu'on accepta. Rosa se mit à découdre, à fin de
-quelques remplis à résorber, et je voyais, dans son regard respectueux,
-de l'estime.
-
-Avant de sortir, précédé de Mme Laneuil, qui me conduisait à ma chambre,
-je saluai la jeune fille avec cette discrétion qu'impose l'accord tacite
-de deux âmes compromises dans le même secret. Ses jeux suivaient les
-miens, ses clairs yeux bleus à la transparence attendrie...
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-Depuis longtemps les merles avaient salué le soleil au faîte des lourds
-marronniers: Albéric entra chez moi. Les lendemains! Quelques doutes le
-tourmentaient: il me les confessa avec la naïveté de ces êtres inquiets
-et bons qui croient trouver en autrui une sympathie. Je le laissai dire,
-cela me reposait, car, ainsi que l'enseigne la morale des Proverbes, il
-faut, en état de déréliction, regarder autour de soi: d'autres douleurs
-s'exhalent, et cela console.
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-Ah! je pense au saint-sacrement de ses lèvres!
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-L'Apparition: un murmure l'annonça. Edith fit son entrée dans le grand
-salon morne, sous les regards indulgents des ancêtres. Les yeux
-n'avaient pas pleuré, mais n'avaient pas dormi: une ombre se creusait
-autour de leurs pâles saphyrs.
-
-Le corsage dont j'avais corrigé l'esthétique cuirassait étroitement la
-Vierge sous le grand voile blanc.
-
-S'écartant du choeur, elle se dirigea, lente et suivie de tous les
-regards, vers son grand-père, vieillard presque douloureusement ému qui
-s'appuyait à la cheminée,--et, en passant près de moi, sans à peine
-remuer les lèvres, la bouche entr'ouverte comme un soupir, les yeux
-baissés sur l'effondrement de nos espoirs d'une heure, elle me fit
-entendre ces seuls mots:
-
-«Il est trop tard!»
-
-Moi aussi, je baissai les yeux, dévorant en mon âme la joie maudite des
-occultes compromissions.
-
-Elle offrit sa grâce au baiser du vieillard, et, les deux mains sur ses
-épaules, elle lui souriait.
-
-Edith souriait tristement.
-
-Le consentement de toute la race tomba, comme une bénédiction, sur le
-front de la fiancée.
-
-J'étais près d'eux: le grand voile flottait autour de ma tête, car le
-vent d'une fenêtre ouverte l'avait gonflé, et il me sembla qu'un souffle
-de passion nous envolait, Edith et moi, la pâle, la blonde Edith et moi,
-vers le paradis des amants parjures.
-
-Revenue aux côtés de sa mère, elle fixa un instant sur moi ses yeux
-assombris, puis, brusquement, sous le tulle déroulé, se déroba toute,--à
-jamais!
-
-L'ironie des cruels syringas entra par la fenêtre ouverte.
-
-Elle fut mariée.
-
-Pendant la cérémonie, il me plut de répondre tout bas: oui! à
-l'interrogatoire du prêtre, et je courbai la tête quand les mains
-sacerdotales s'étendirent pour ratifier, au nom du Très-Haut, le serment
-sacré des deux époux.
-
-Alors, me remémorant de vieilles études théologiques, je songeai qu'en
-tout sacrement il y a la matière et la forme, l'essence et le mode
-imposé par les rites pour en dispenser aux fidèles les bienfaits
-mystiques: et dans le mariage, la forme, ce n'est pas la bénédiction de
-l'officiant, ce n'est pas la messe, c'est le consentement mutuel,--et
-cela seul.
-
-«Va, femme d'un autre, bien que le monde doive me refuser les joies,
-après tout bien dérisoires, de la possession, de ce qu'il appelle la
-possession,--en vérité, tu m'appartiens. Notre Dieu connaît notre
-mutuelle volonté, et cela suffit--cela seul.»
-
-Et je me réjouissais amèrement, car le prêtre disait: «Qu'elle soit
-uniquement attachée à son mari et qu'elle ne souille d'aucun commerce
-illégitime le lit nuptial...»
-
-Je partis, tel qu'un voleur.
-
-Les merles ne chantaient pas encore au faîte des lourds marronniers et
-les cruels syringas dormaient enfin,--fanés, aussi fanés que les
-souvenirs des jeunes concupiscences...
-
-
-
-
-LE SECRET DE DON JUAN
-
- ... Et simulacra modis pallentia miris.
-
- (_Georg._, I, 477.)
-
-
-I
-
-D'âme nulle et de chair avide, Don Juan, dès l'adolescence, se prépara à
-l'accomplissement de sa vocation et de son rôle légendaire. La
-prescience des habiles lui révéla ce qu'il devait être, et il entra dans
-la carrière armé et orné de cette devise:
-
-«_Pour plaire, il faut prendre ce qui plaît à celles qui plaisent._»
-
-A une défaillante blonde, il prit le geste de comprimer d'une main
-adroite le douloureux battement d'un coeur absent;
-
-A une autre, il prit un ironique clignement des paupières qui donnait
-l'illusion de l'impertinence et qui n'était que la souffrance d'un oeil
-faible devant la lumière;
-
-A une autre, il prit le geste du petit doigt levé et regardé avec soin
-comme une trouvaille rare;
-
-A une autre, il prit le joli frappement d'un pied subtilement impatient;
-
-A une autre, languide et pure, il prit le sourire où, comme dans un
-miroir magique, on voit, avant, les contentements d'après le jeu, et
-après le jeu, la réviviscence des joies du désir;
-
-A une autre, non moins pure, mais vive et sans langueurs, toujours
-agitée de mouvements pareils à ceux d'une chatte aux heures d'orage, il
-prit encore un sourire, le sourire où il y a des baisers si puissants
-qu'ils déconcertent le coeur des vierges;
-
-A une autre, il prit le soupir, le long soupir brisé qui est le timide
-frère du sanglot, le soupir impressionnant et qui annonce la tempête
-comme un vol précipité d'oiseau;
-
-A une autre, il prit la lente et inquiétante démarche de celles qui sont
-aimées de trop d'amour;
-
-A une autre, il prit l'amoureuse façon de dire à mi voix des riens et de
-susurrer: «Il pleut», comme s'il pleuvait des anges.
-
-Il prit des regards, tous les regards, les doux, les impérieux, les
-dociles, les étonnés, les compatissants, les envieux, les fins, les
-fiers, les dévorants, les foudroyants et beaucoup d'autres, parmi
-lesquels le chapelet, compté grain à grain, des regards fascinateurs.
-Mais le plus beau regard que prit Don Juan, rubis entre les coraux,
-saphir entre les turquoises, ce fut le regard de bête traquée que lui
-légua, mourante d'amour et de désespoir, une fille qu'il avait violée.
-Ce regard était si touchant que nul n'y résistait, pas même la plus
-farouche, et que les voeux éternels fondaient à sa lueur comme un péché
-sous un rayon de grâce.
-
-
-II
-
-Don Juan fit encore une plus admirable conquête, celle d'une âme,--une
-âme ingénue et fière, tendre et hautaine, d'une séductrice douceur et
-d'une séductrice violence, et une âme qui ne se connaissait pas, une âme
-pleine d'instinctifs désirs, une âme délicieusement naïve.
-
-Il s'était approché, paré de toutes ses séductions, le geste douloureux
-atténué par un peu d'ironie dans l'oeil et un peu de joie sur les
-lèvres; sa démarche lente de créature trop aimée se corrigeait par un
-fier redressement de tête, et le premier long soupir brisé qui sortit de
-sa poitrine fut accompagné d'un frappement de pied subtilement
-impatient,--comme pour dire: «Vous m'avez blessé le coeur; je ne puis
-m'empêcher de vous aimer, mais j'en éprouve de la colère.» Ensuite, il
-fit le regard de la bête traquée; ensuite, il joua à regarder son petit
-doigt.
-
-Après quelque silence, il susurra amoureusement: «Il fait beau, ce
-soir»,--et tout de suite la jeune femme répondit: «C'est mon âme que
-vous me demandez, Don Juan! Eh bien! prenez-la, je vous la donne.»
-
-Don Juan accepta l'âme délicieusement naïve et si féminine que la
-soudaine amoureuse lui offrait avec sa peau, ses cheveux, ses dents,
-toutes ses beautés et le parfum de tous ses arcanes,--et, ayant joui de
-la soudaine amoureuse, il s'éloigna.
-
-De l'âme, il se fit un candide et invincible manteau où il se drapait,
-ainsi qu'en des plis de velours blanc,--et, orné d'une telle âme, plus
-triomphant qu'un tueur de Mores, plus adoré qu'un pèlerin de
-Saint-Jacques ou qu'un revenant de Palestine, il poussa ses conquêtes
-jusqu'au nombre de mille et trois.
-
-Toutes! toutes celles qui peuvent donner un plaisir nouveau, une nuance
-nouvelle de joie, toutes se laissaient prendre par celui qui avait pris
-à leurs soeurs tout ce qui plaît. Elles venaient au-devant de lui, et,
-lui baisant les mains, faisaient leur soumission, amoureuse peuplade
-vaincue déjà par l'approche du vainqueur.
-
-Bientôt, elles se battirent à qui serait la première soumise et la plus
-soumise, et, ivres d'esclavage, elles mouraient d'amour avant d'avoir
-aimé.
-
-Par les villes et dans les châteaux, et jusque parmi les bergères, on
-n'entendait plus que ce cri des énamourées: «O ma chère! ô ma chair! Il
-est irrésistible!»
-
-
-III
-
-Cependant, Don Juan se fanait. La sève épanouie en luxuriantes forces
-retomba en pluie de feuilles sèches et, toujours aussi grand, l'arbre
-n'était plus qu'une ombre.
-
-Des tardives fleurs, Don Juan donna le dernier grain de pollen; tant
-qu'il eut dans le sang une goutte de semence, il aima,--puis, ne pouvant
-plus aimer, il se coucha et attendit celle qui devait venir, la seule
-qu'il n'eût pas encore captée.
-
-Et quand elle arriva, Don Juan, pour la capter, lui offrit tout ce qui
-plaît, tout ce qu'il avait pris à celles qui plaisent.
-
---Je te donne la séduction, dit Don Juan, à toi, la laide, mes gestes,
-mes regards, mes sourires, mes voix diverses, tout et même mon manteau,
-qui est une âme: prends et va-t'en! Je veux revivre ma vie par le
-souvenir, car je sais maintenant que la véritable vie, c'est le
-souvenir.
-
---Revis ta vie, dit la Mort. Je reviendrai.
-
-La Mort disparut et les Simulacres se levèrent du milieu de l'ombre.
-
-C'étaient de jeunes et belles femmes toutes nues et toutes muettes,
-inquiètes comme des êtres à qui il manque quelque chose. Elles se
-tenaient en spirale autour de Don Juan, et pendant que la première lui
-mettait la main sur la poitrine, la dernière était si loin dans les
-espaces qu'elle se confondait avec les étoiles.
-
-Celle qui lui mettait la main sur la poitrine lui arracha le geste de
-comprimer l'émotion d'un coeur absent;
-
-Une autre lui reprit l'ironique cillement de ses blanches paupières;
-
-Une autre lui reprit la grâce de contempler l'ongle de son petit doigt;
-
-Une autre lui reprit l'impatience de ses pieds;
-
-Une autre lui reprit le complexe sourire qui donne la satisfaction avant
-et le désir après;
-
-Une autre lui reprit le sourire où, comme dans une alcôve, s'étendent
-des pâmoisons;
-
-Une autre lui reprit son soupir d'oiseau peureux;
-
-Et il fut encore dépouillé de sa lente démarche d'être qu'on aime trop;
-et de sa façon amoureuse de dire: «Il pleut», comme s'il pleuvait des
-anges; et du chapelet, compté grain à grain, de ses regards: les
-impérieux comme les étonnés, les dociles et les fascinateurs lui furent
-repris;--et la douce violée vint à son tour lui reprendre son regard de
-bête traquée par l'amour et par le désespoir.
-
-Une autre, enfin, lui reprit son âme, l'âme délicieusement naïve dont il
-s'était fait un manteau de velours blanc,--et il ne resta de Don Juan
-qu'un fantôme inane, qu'un riche sans argent, qu'un voleur sans bras,
-une morne larve humaine réduite à la vérité, disant son secret!
-
-
-
-
-LES FUGITIVES
-
- Laisse la rue à ceux que leur âme importune.
-
- ALBERT SAMAIN.
-
-
-«Et pourquoi une, se disait-il, quand il y a les autres? Quel
-commandement primitif me destina celle-ci, au lieu de celle-là? Je ne
-serai pas l'esclave d'une chair unique; je veux que mon désir divague,
-je veux le lâcher vers les inconnues par des routes inconnues...»
-
-Son imagination malade souffrait très réellement de la multiplicité des
-femmes et parfois une fièvre d'érotisme cérébral le surexcitait à crier,
-tout à fait hors de propos: «Il y en a trop! Il y en a trop!»
-
-Il aurait voulu résumer sur des lèvres élues toute l'essence du Féminin
-et la boire d'un baiser,--et l'accomplissement de son désir néronien eût
-tué le Désir aussi sûrement qu'on tue les roses en coupant le rosier et
-qu'on tue les sourires en tranchant la tête.
-
-Aspirer d'une seule prise d'haleine le dernier souffle de l'Amour, le
-dernier parfum de la Vie et toute sa fécondité, maîtriser la dernière
-volonté de l'âme et sa dernière volupté!
-
-Ces crises de déraison le prostraient; puis il riait de sa fantaisie
-pour ne pas avoir peur de sa folie: le dévergondage s'apaisait alors en
-d'innocents rêves; il jugeait son amie décidément adorable, la seule,
-celle qui vaut toutes les autres, et il la louait de confirmer si
-absolument, par un sourire indécis, le néant mystérieux et délicieux de
-ses paroles:
-
-«Ta magnifique inintelligence, lui disait-il, te rapproche de l'Infini;
-tu fraternises avec l'Absolu, et le rien qui se meurt dans tes yeux,
-pareil à la lumière d'une étoile abolie, me prouve qu'on peut à la fois
-être et ne pas être...
-
- Et le Néant m'a fait une âme comme lui.
-
-«... Mais comprends ce que cela signifie: qu'en n'étant rien, tu es
-tout,--et toutes.»
-
-Volontiers, la pauvre amie l'eût jeté à la porte, mais elle le
-craignait, et il profitait de sa peur pour lui égrener le chapelet des
-fugitives.
-
-C'était la forme seconde de sa folie.
-
-Il disait:
-
-«Ah! toutes celles qui sont en toi, je vais te les réciter. Je les ai
-vues, je les ai prises, je les ai mises en toi: ce sont les femmes de la
-rue, les femmes qui passent, les inconnues qui s'en vont, on ne sait où
-elles vont, qui s'en vont par des chemins inconnus. Elles sont en toi,
-mais tu n'en sais rien, et moi, le sais-je--puisque si je te touche
-elles se libèrent de toi et s'en retournent vers leurs mystères. Celles
-qui sont en toi vraiment n'y sont pas: c'est rêver qu'on rêve--et je
-n'ai dit cela, ma chère, que par politesse, pour soustraire tout
-prétexte à ta légitime jalousie.
-
-«Franchement, tu es trop minuscule pour contenir tant de rêves et tant
-de désirs. Celles que j'aime sont innombrables; je vais te les réciter:
-
-«Une avait la démarche sûre et nerveuse d'une chasseresse, et quelles
-jambes fines et droites! Et juste ce qu'il faut de chair pour l'harmonie
-de la forme, la souplesse d'une branche de frêne. Quand elle défaille,
-les jours d'amour, au pied des vieux chênes consolateurs, dans les
-lointaines forêts dont le soleil a peur, je ne suis pas là, je ne serai
-jamais là... Ah! je meurs de désir!
-
-«Une autre avait de si jolis cheveux couleur d'aurore et son ventre (je
-le veux) était aussi blanc qu'un tapis d'asphodèles... Celle-là non
-plus, jamais!
-
-«Des yeux verts, oui, celle que je vois maintenant a des yeux verts, des
-yeux de succube, des yeux de fantôme, des yeux de nuit d'orage... Et je
-ne les verrai jamais s'ouvrir et fulminer dans l'ombre!
-
-«Les autres?... Il y en a trop! il y en a trop! Les emmitouflées de
-l'hiver qui ressemblent, avec leurs fourrures, à de soyeuses chèvres de
-Mingrélie, ces inquiétantes bêtes qui fascinent les hommes!... Les
-presque dévêtues de l'été! une agrafe, un bouton,--et la chair tiède
-palpite, odorante!... Il y en a trop! il y en a trop!... Oh! ce féminin
-obscur qui passe et qui s'en va, et qu'on ne touchera jamais,--et qui
-s'évanouirait, si on le touchait; car son charme est d'être inconnu et
-intouchable,--et si on les tenait dans ses bras, celles-là, on ne les
-aimerait plus, on penserait aux autres, encore aux autres, aux
-fugitives, toujours, toujours aux autres!»
-
-Pendant que l'amie pleurait, triste et fâchée, il continuait:
-
-«Et quand mon rêve se réaliserait, et quand je les aurais eues toutes et
-même les autres, ou bien si j'avais bu sur les lèvres de l'Unique tout
-le féminin, tout l'amour et toute la vie,--il resterait encore les
-Impérissables. Il resterait Hélène, il resterait Salomé, il resterait
-Madeleine, il resterait Ophélie--et toutes celles que les poètes ont
-faites éternelles!»
-
-Alors l'amie pleurante et fâchée riait à son tour,--et l'amant de
-l'infini, le fastueux buveur d'âmes, pacifiait ses délires grandioses,
-écroulé sur la chair compatissante d'une toute petite femme sans beauté.
-
-
-
-
-LES YEUX D'EAU
-
-
-En ramant, j'arrivai où je n'allais pas.
-
-J'allais vers la maison qui m'attendait et vers une créature dont le
-coeur battait déjà au lointain bruit, dont le désir me voyait, cygne au
-cou tendu parmi les joncs fleuris,--mais je fus infidèle.
-
-Des yeux m'arrêtèrent, des yeux comme je n'en avais jamais vu,
-mi-glauques et mi-violets, aigues-marines fondues en de pâles
-améthystes, des yeux froids et tentateurs, des yeux où que d'âmes
-avaient dû se noyer en croyant tomber dans le ciel!
-
-Des yeux et rien de plus, car le palais éclairé par ces torches
-fallacieuses n'était qu'un beau jadis, une élégante ruine. J'y vis
-encore ce que la grêle a respecté d'un champ de lin, un peuplier avant
-la dernière tourmente, un svelte bateau dégréé et échoué là.
-
-Une tonnelle et un banc, passager repos pour le rameur matinal:
-j'accostai et on m'accueillit doucement, comme un hôte, non pas comme
-une aubaine. Aussitôt que parut la femme aux yeux d'eau, je fus dominé
-par le secret que ne disaient pas les prunelles froides et je
-m'installai, bornant mon voyage à cet inattendu, oublieux de l'autre, de
-celle qui ne verrait pas venir la réalité du cygne.
-
-Un charme m'abstrayait de toute antérieure volonté, charme si
-enchaînant, de si hautaine et de si spéciale magie que je ne me
-souvenais même plus d'être parti pour un autre but, et je concluais ma
-promenade sous cette vigne de banlieue, devant du vin rose, très
-loyalement.
-
-Des yeux d'eau, cependant, et rien de plus: un visage maigre, fané,
-troué; un corps encore souple, mais d'osier desséché. Seules à me
-captiver, de nobles mains, longues et légères, avec des ongles de cire,
-
- ... Ces mains pâles
- Qui font souvent le bien et peuvent tout le mal,
-
-mains expertes aux caresses et aux crimes!
-
-Mais les mains, en cette femme, n'étaient que la conséquence des
-yeux,--car il y a une nécessaire harmonie entre l'organe qui touche
-immédiatement et l'organe qui touche à distance,--et les yeux dévoraient
-toute mon attention, tels que des sphynx affamés et jaloux.
-
-En somme, quoi? Un peu plus qu'une servante d'auberge ou un peu moins?
-La tenancière d'une guinguette à tonnelle, une femme aimable et
-discrète,--et ces yeux savaient sans doute se fermer à propos, ces yeux
-d'eau froide et profonds et aussi froids, sous leurs glauques reflets,
-que le fleuve Calycadnus, tombeau de Frédéric Barbe-rousse!
-
-Quand elle m'eut servi, voyant qu'elle se croisait les bras, oisive et
-ennuyée, je la priai:
-
---Asseyez-vous donc plus près et regardez-moi bien, que je voie vos
-yeux. Elle s'approcha, mais répondit:
-
---Mes yeux? Ils font peur!
-
---Peut-être,--et pourtant on les aime. Qu'on a dû les aimer et qu'on
-doit les aimer encore!
-
---Ils font peur et ils ont toujours fait peur, mes yeux d'eau. C'est de
-l'eau, deux gouttes d'eau qu'on dirait prises dans la rivière, n'est-ce
-pas? Ma mère avait les mêmes yeux d'eau, et quand elle mourut, dès que
-le coeur cessa de battre, ses yeux se fondirent comme deux morceaux de
-glace, et lui coulèrent le long des joues. J'ai vu ça, j'étais toute
-petite et j'y pense tous les jours, tous les matins, quand je me coiffe.
-Mes yeux s'en iront comme ceux de ma mère, et parfois j'ai peur qu'ils
-ne s'en aillent, moi vivante, et ne s'en retournent à la rivière couler
-sous les joncs et sur les pierres. Je n'ai jamais pleuré. S'ils
-pleuraient, ils s'en iraient, mes pauvres yeux. Pleurer, j'en eus envie,
-une fois; il y a si longtemps! Une seule fois, mais depuis je me suis
-durci le coeur à tel point que rien ne peut plus l'émouvoir,--car je
-tiens à mes yeux. C'est mon épouvantail, c'est mon arme contre le désir
-des hommes. Toute laide et vieille que je suis, je leur plairais encore,
-pour un quart d'heure quand ils sont ivres et qu'ils ont vu mes mains.
-Souvent je viens au moment des querelles et, baissant les yeux, je
-prends doucement la main qui se lève. On m'obéit, on garde mes doigts,
-on les baise, on cherche à me fouetter le sang par une grossièreté
-passionnée,--mais, redressant la tête, je fixe le mâle de mes yeux
-froids, de mes yeux d'eau, et il lâche ma main. Je le regarde jusqu'à ce
-que son désir glacé lui glace le coeur. Vous, quand je vous ai vu
-entrer, j'ai senti que vous étiez d'une race fraternelle et je vous ai
-épargné.
-
---Non, dis-je, vous ne m'avez pas épargné. J'ai eu peur aussi, mais une
-peur singulière, puisque, tout en tremblant devant vos yeux, je les
-aime.
-
-Elle répondit violemment:
-
---Ce n'est pas vrai. Personne n'a jamais aimé mes yeux et moi, j'ai été
-honnie à cause de mes yeux, fuie du seul être pour lequel j'aurais
-pleuré s'il m'avait dit un mot d'amour. Vous aimez mes yeux, vous?
-Menteur! Regardez-les donc bien et noyez votre amour dans la profondeur
-de ces deux fontaines de haine.
-
---Mon amour surnage, répondis-je. Et c'est vous qui mentez. Je ne suis
-pas le premier qui ait été fasciné par ces yeux d'eau mi-glauques et
-mi-violets, ces yeux où (je vous dis ma première impression) que d'âmes
-ont dû tomber, croyant tomber dans le ciel!
-
---Non, non! cria-t-elle, en pâlissant de colère, tout le monde sait que
-mes yeux sont le chemin de l'Enfer! Et puis, tombés dans le ciel? Les
-hommes sont-ils des anges, pour tomber dans le ciel? Vous êtes fou, mon
-ami.
-
---Et vous?
-
---Moi aussi, Monsieur, je suis folle. Et, pirouettant soudain, elle
-disparut.
-
-Cet étrange entretien me laissait, en effet, dans un état d'esprit
-voisin du déséquilibre. Ma main trembla quand je voulus remplir mon
-verre et je ne pus, qu'en m'y reprenant à deux fois, porter mon verre à
-mes lèvres. Quelle singulière femme et dans quelle condition sociale
-contradictoire à son intelligence et à son langage!
-
-Le cabaretier survenu me disait familièrement.
-
---Elle ne vous a pas trop ennuyé? Dommage, hein! qu'elle soit folle? Une
-noyée qu'on a sauvée là, il y a des années. Personne ne l'a réclamée,
-elle avait de l'argent sur elle, elle est restée. On n'a jamais su. Pas
-méchante, si ce n'est en paroles; elle nous est utile et nous l'aimons.
-Nous avons fini par nous habituer à ses yeux et à ses histoires. Comme
-elle parle bien, hein? Mais ce qu'elle dit, elle a dû prendre ça dans
-des livres, autrefois, car c'est au-dessus de son état. Tout de même,
-c'est peut-être une dame. On ne sait rien.
-
-
-
-
-LE SUAIRE
-
-_A Alfred Valette._
-
-
-La mer montait, royale et dominatrice; les mouettes jouaient sur la
-fragilité des vagues.
-
-Longer la ligne de boue vomie par les flots lourds, lentement marcher,
-humer la salure émanée des varechs, guetter si quelque épave n'allait
-point surgir, atome rapporté par le flux d'entre les illusions couchées
-au fond des abîmes...
-
-(En intermède, Aubert rêvait à une indulgente et douce main, à des yeux
-contemplatifs de lui.)
-
-... Et parmi les lointains embrunis, voici le sexe à la porte d'argent,
-les seins en pomme d'orange des décevantes sirènes: leurs cheveux sont
-pareils aux flexueux fucus qui pendent aux roches comme des
-chevelures,--comme de vraies chevelures; leurs dents ont la dureté
-blanche des coquilles nacrées et leurs yeux le bleu vif des mouvantes
-anémones...
-
-«Ah! que vos cheveux humides circonviennent mes genoux, que la nacre de
-vos dents morde à même mon ventre, que le bleu froid de vos yeux
-d'anémone transfixe mon coeur!...»
-
-(En intermède, Aubert rêvait à une indulgente et douce main, à des yeux
-contemplatifs de lui.)
-
-Au milieu des varechs noirs, l'inattendue blancheur d'un manteau gisait.
-
-Tombé de quelles épaules?
-
-Des cheveux blonds s'exaltaient dans la luminosité des vagues.
-
-Les mouettes ne jouaient plus, la mer respirait en silence; les sables,
-au loin déserts, perpétuaient vers l'horizon leurs tièdes solitudes.
-
- * * * * *
-
-Dormir, presque dormir à l'ombre claire des dunes: une robe claquait au
-vent; des grains de sable volaient, sonnaient sur la soie tendue d'une
-ombrelle.
-
- * * * * *
-
---«Il est joli, joli, n'est-ce pas? disait-elle. Et doux, tout en duvet
-de cygne voyageur, si doux, si doux!...»
-
-Elle parlait avec un perceptible accent, d'une voix glauque, la main
-appuyée sur l'étroite épaule d'un petit homme dont la maigre blancheur
-kaoline avait l'ingénuité sinistre d'une tête de porcelaine.
-
---«N'est-ce pas, Ted?
-
---«Oh! oui, soeur Sarah»;--et l'articulation de Ted décelait un Anglais.
-
-Anglaise tout entière, Sarah, d'âme et de sang, d'âme apparue sous la
-brume soyeuse de ses yeux pâles,--de sang par l'immatérielle
-transparence de la peau,--et de cheveux: ses cheveux blonds souriaient
-enflammés dans les plis du manteau blanc.
-
-Une Illusion se dressa debout d'entre ses soeurs endormies.
-
---«Pourquoi j'ai fermé les yeux? Mais, je craignais plus une déception,
-répondait Aubert, que je ne souhaitais une aventure...»
-
-Sarah fut étonnée d'une si grave candeur. On ne l'avait pas sans doute
-habituée à cette pure franchise des âmes simples. Etonnée, presque
-divinement: d'invisibles rets s'abattirent sur ses reins, maniés par
-l'oiseleur éternel. Elle eut soudain, au fond de ses yeux d'anémone et
-sous l'orgueil de son front blanc et dans la froideur de son sein
-calme,--soudain l'envie d'être baisée par ces lèvres: oh! oui, oh!
-oui.--Et elle rougit.
-
-Sa robe claquait au vent.
-
---«Je crois, reprit-elle orgueilleusement, que je ne suis pas une
-déception,--et je ne suis pas une aventure.
-
---«Vos yeux sont pleins de délicieux maléfices.
-
---«Mes yeux? Ah! ne les regardez pas! Ils sont tristes comme la
-lointaine île du Nord où je suis née. Ils m'en rappellent le ciel, la
-terre,--et la mer! Ils sont tristes, avec peut-être quelques reflets de
-lune, avec peut-être un rayon perdu de soleil pâle... Et mon âme est
-telle, sans doute, elle est la soeur de mes yeux, la soeur de cette
-nature obscure et dure: un désert y épand des sables... J'ai peur
-d'avoir une âme obscure et dure. J'ai peur que, sous l'ombre hyaline qui
-les voile, il n'y ait rien,--rien dans mes yeux, rien dans mon âme!...»
-
-L'illusion vacillait comme une flamme au souffle du sommeil.
-
---«Vous le savez, et si vous ne le savez pas, qui vous le dira ce qu'il
-y a derrière le voile? O Aventure!--O, malgré vous, Aventure!--qui vous
-le dira!... Je ne suis qu'un voyageur matinal qui se mire, en passant,
-dans les eaux violettes du golfe encore endormi. Le train m'emporte et
-me voilà dans une plaine toute bleue, et me voilà sous une futaie triste
-de sa verdure blême. Si c'est moi qui reste et si c'est vous qui
-marchez, qu'importe, puisque l'un de nous certainement s'éloigne de
-l'autre, d'un pas, à chacune des secondes que marquent les diastoles de
-nos coeurs. Déjà peut-être, vous songez aux rencontres futures, vous
-vous demandez quels seront vos lendemains et les jours qui suivront vos
-lendemains. Une longue perspective de joies (les plus voisines sont
-encore indécises) s'en va devant vos regards jeunes: je suis la minute
-présente, et le présent n'existe pas pour une âme inquiète. Telle est la
-vôtre, et, si vous aviez pénétré davantage en moi, vos paupières se
-seraient closes sur la vision fastidieuse déjà... J'ai donné à votre
-actuel ennui le plaisir de la surprise, vous m'en saurez gré, peut-être,
-jusqu'à l'heure des prochaines distractions...»
-
-L'illusion retomba, vaincue par le sommeil.
-
-La robe de Sarah claquait au vent, pendant qu'elle répliqua:
-
---«Non, non, je ne m'ennuie pas: j'ai un but précis, c'est de vivre,--et
-pour ce que vous appelez les rencontres futures, les amours, n'est-ce
-pas? les joies complémentaires... mais je m'y plongerai, comme en cette
-mer, quand il me plaira... Il est choisi, celui qui doit, parmi les
-écueils, nager côte à côte avec moi: il n'attend que l'heure de ma
-volonté,--et je ne suis pas une Aventure...»
-
-Elle regardait Aubert qui, très simplement, répondit:
-
---«Adieu donc, puisqu'il est trop tard, puisque l'Illusion a refermé les
-yeux parmi ses soeurs endormies.
-
---«A demain», dit Sarah.
-
-Elle siffla. Ted obéit.
-
---«Regardez-le ramasser ses coquillages. Il s'amuse si naïvement: c'est
-un passionné. Pauvre Ted! Pauvre savant! Pauvre poète! Pauvre belle âme!
-Il est tout cela, Ted, et il n'est rien...»
-
-Avec une grande pitié, elle considérait l'homoncule en porcelaine dont
-les cheveux jaunes pendaient, comme d'un vase de Chine un bouquet de
-ravenelles flétries.
-
-Les sables, au loin déserts, perpétuaient à l'horizon leurs tièdes
-solitudes.
-
- * * * * *
-
-La volonté de Sarah, impérieusement insinuée, s'accomplissait, et les
-mouettes jouaient, lumineuses, sur la fragilité des vagues.
-
- * * * * *
-
-La robe de Sarah claquait au vent.
-
-Un blanc papillon des sables vint se poser sur sa main: elle le prit par
-les ailes et lentement le déchira en deux. Aubert la fixait avec
-horreur. Elle, le meurtre accompli, secoua ses cheveux enflammés, dans
-une joie tranquille, puis, comme exécutant un rite, ouvrit les bras vers
-une adoration imaginaire et, gracieusement, avec une idéale tendresse,
-les ramena, souriante, sur sa poitrine.
-
-Alors, mue par une incroyable hardiesse, en une stupéfiante sécurité,
-elle dit, tremblante de colère attendrie:
-
---«Pourquoi ne m'aimes-tu pas?»
-
-Aubert tremblait, aussi, mais tel que sous la domination d'un animal
-fascinateur. Ce frêle serpent aux yeux d'anémone l'attirait sûrement
-dans l'orbe de ses replis: d'insensibles mouvements l'avaient rapproché
-de Sarah, au point qu'il sentait la caresse de ses cheveux traîtres et
-la tiédeur des souffles évaporés de son corsage... Leurs bouches se
-joignirent: Sarah mordait,--car elle était de ces femmes qui ne sentent
-la chair que sous la dent,--la nacre de ses dents mordait...
-
-Et parmi les prochains désirs, voici le sexe à la porte d'or...
-
-Maîtresse d'elle-même, Sarah se roidit comme un rêve, illusoire et
-hautaine:
-
---«Aubert, je me donne à toi, et n'oublie pas que tu m'appartiens. Je
-pars, c'est fini pour cette année. Je pars, mais écoute-moi, je
-reviendrai.»
-
-Les sables, au loin déserts, perpétuaient leurs tièdes solitudes.
-
- * * * * *
-
-Dormir, presque dormir à l'ombre claire des dunes: nulle robe ne
-claquait au vent. Au milieu des varechs noirs, un rêve gisait, un rêve
-blanc comme la mort d'une mouette.
-
- * * * * *
-
-Les mouettes jouent et ne jouent plus. Les paquebots voltent, les fumées
-virevoltent, les briques tremblotent. Les ponts se dressent comme des
-potences: les mouettes jouent et ne jouent plus, les mouettes
-mélancoliques du Zuiderzée.
-
-Là-bas, dans les sables déserts, nulle robe ne claque au vent.
-
-Les cygnons prennent d'assaut la galère, leur mère. Les pignons
-tremblotent, les feuilles virevoltent autour des capes mortes. Les
-cygnes s'en vont, lents comme des galères assoupies, les cygnes
-mélancoliques de Bruges.
-
-Là-bas, vers les horizons, vastes, nulle robe ne claque au vent.
-
-Les pierrots gringottent dans les arbres tout nus. Sous le ciel en
-révolte, les pierres tremblotent, les fanaux virevoltent, plus hésitants
-que des coeurs dans la brume de l'oubli, les fanaux des bateaux
-mélancoliques,--sur la Seine.
-
-Oh! les froides solitudes de là-bas, où nulle robe ne claque au vent!
-
- * * * * *
-
-Dormir, presque dormir à l'ombre claire des dunes.
-
-Au milieu des varechs noirs, un rêve jouait, un rêve blanc comme le
-réveil d'une mouette,--mais nulle robe ne claquait au vent.
-
- * * * * *
-
-Ted s'amusait déjà aux galets et aux coquillages,--les cheveux blonds de
-Sarah souriaient enflammés dans les plis du manteau blanc.
-
---«Tu vois, j'ai tenu parole. Et toi aussi, tu es fidèle.
-
---«Oui, répondit Aubert, mais que s'est-il passé?
-
---«Rien que de fatal, puisque je t'aimais. Ce qui s'est passé fut écrit
-dans ce sable et dans ma chair, dans mes mains et dans mes yeux, le jour
-où tu jouais à cache-cache avec moi, le jour où ton hypocrite sommeil
-exaspérait ma curiosité...»
-
-La mer jetait à leurs pieds la poussière de ses flots lourds.
-
---«Enfin, dit Aubert, Ted, sous ta dictée, me l'a écrit, tu es mariée.
-Quel est ton nom?
-
---«Mon nom est Veuve.
-
---«Tu me fais peur.
-
---«Il ne m'a pas touchée, reprit fièrement Sarah. C'était un mûr jeune
-homme,--oh! si las, si las!--qui complétait son écurie par un cheval de
-luxe... Il ne m'a touchée que du bout des doigts... Tu souris?... Il fut
-dédaigneux, c'est vrai. Sans cela je lui aurais peut-être pardonné.
-
---«Et tu n'as point pardonné?
-
---«Non.
-
---«Tu es impitoyable.
-
---«La pitié est vaine, répondit Sarah, plus vaine encore que la vie...
-Mais, je fus, et voilà tout, la jument de l'Apocalypse, celle qui porte
-la mort,--sans le savoir.
-
---«Sans le savoir? répéta Aubert.
-
---«Tiens, écoute, je vais te dire la vérité.
-
---«Non, je ne veux pas.
-
---«Il le faut, reprit Sarah. Ce mariage, je devais le subir, quand je te
-rencontrai. Je n'avais pas protesté avant. Après, je me tus
-encore:--tout cela, par piété filiale. Maintenant comprends-tu? je
-t'aimais, je te voulais,--alors, j'ai agi selon mon désir...»
-
-La mer jetait à leurs pieds la poussière de ses flots lourds.
-
-Ils se regardèrent, les yeux chargés d'une énervante inquiétude. Aubert,
-d'une voix cruellement ironique, demanda:
-
---«Comment t'y es-tu prise?
-
---«Je l'ai abreuvé de sarcasmes.
-
---«Empoisonnés?
-
---«A la dose nécessaire.
-
---«Parlons clairement, reprit Aubert. Tu l'as tué.
-
---«Oui, pour toi. Me veux-tu?»
-
-Sans répondre, il se mit à marcher le long du flot mouvant...
-
-... Lentement marcher, humer la salure émanée des varechs, guetter si
-quelque pavée n'allait point surgir, atome rapporté par le flux d'entre
-les illusions couchées au fond des abîmes...
-
-... Sarah le suivait, relevant du bout de son ombrelle les chevelures
-des algues mortes.
-
-Ils allèrent longtemps, toujours muets. La mer se retirait apaisée,--et
-la robe de Sarah claquait au vent.
-
-Aubert, tout à coup, s'arrêta, tournant la tête. Elle était tout près de
-lui et le grand manteau blanc, le manteau de plumes de cygne, flottait
-comme une voiture autour de ses frissonnantes épaules--... tout en duvet
-de cygne voyageur, si doux, si doux!... Il l'arracha violemment et le
-jeta dans la mer, disant:
-
---«Que la mer l'emporte!... Ah! il est trop tard!... Que ne l'a-t-elle
-emporté la première fois!»
-
-Sarah croisa les bras sur son coeur effaré, mais Aubert lui prit la main
-et elle lut dans ses yeux le pardon du crime...--Après tout, n'est-ce
-pas, pourquoi ne pas en profiter?...
-
-Alors, elle s'attendrit, elle eut froid, elle se sentait l'âme glacée.
-Un ressac nerveux la coucha sur Aubert: il ne la repoussa pas.
-
-La mer épandait à leurs pieds le râle de son flot mourant.
-
-Cependant, elle se taisait, malade. Son coeur se souleva pour un
-vomissement, et dans sa bouche amère, où les dents sonnaient tel qu'un
-chapelet de perles aux mains d'un enfant, sa langue paralysée se
-durcissait, alourdie par le poison.
-
-Pas à pas, ils suivaient le reflux. Aubert avait les yeux sur l'épave
-que la mer roulait et déroulait au roulis de ses vagues peureuses.
-
-Ils allaient, et la robe de Sarah claquait au vent.
-
-Ils allaient toujours: déjà les premiers rochers émergeaient, éternels
-naufragés, au-dessus de l'eau glauque:--le manteau blanc disparut,
-circonvenu par les cheveux noirs des algues mortes.
-
---«C'est fini, dit Aubert, retournons.»
-
-Mais il ne faisait aucun mouvement, et tous deux, devant la mer fuyante,
-en écoutant le râle du flot mourant, songeaient. Maintenant, la joue
-contre sa joue et son bras sur son cou posé comme un joug, Sarah
-renaissait. Elle était sûre de lui, sûre de sa résignation, sûre d'un
-amour singulièrement consolidé par la muette complicité de ces chères
-lèvres où se pressaient--encore un peu honteuses,--des paroles de désir!
-Les chères lèvres, elle les atteignit, enfin...
-
-Sa robe claquait au vent.
-
---«J'en ai pour la vie, cria-t-elle.
-
---«N'oublie pas, dit Aubert, qu'elle m'appartient, ta vie?
-
---«Et la tienne est à moi, mon cher coeur.»
-
-Une vague insolite vint mourir à leurs pieds.
-
---«La mer le refuse, cria Sarah, la mer le refuse, moi, je le veux.»
-
-D'un air de triomphe et secouant au vent sa crinière enflammée, elle se
-jeta vers l'épave, la tordit ruisselante, la mit sur son bras, disant
-ingénûment:
-
---«Ce sera le suaire du survivant.»
-
-La robe de Sarah claquait au vent.
-
-
-
-
-SUR LE SEUIL
-
-
-Au château de la Fourche, tout était triste et grand: ce nom patibulaire
-d'abord, souvenir des primitives et dures justices seigneuriales; les
-quatre avenues sombres dont les lamentations faisaient un bruit d'océan;
-les douves où des cygnes noirs nageaient parmi les roseaux brisés, les
-menaçantes ciguës et tant de fleurs jaunes épanouies, mais comme des
-soleils de mort; le château, avec ses murs couleur de ciel d'orage, son
-toit creusé de sillons tel qu'un labour, ses étroites fenêtres ogivées
-et tréflées, sa tour découronnée, proie d'un formidable lierre qui
-semblait la perpétuité même de la vie.
-
-Le perron gravi et la porte franchie, on entrait en de vastes salles
-hautes et froides, meublées de chêne, tendues de verdures où se
-revoyaient les roseaux penchés de la douve, ses fleurs mornes et ses
-ciguës, abritant sous leur ombre glacée la promenade royale des cygnes
-désespérés. Nul tapis que des nattes de paille; partout des chiens
-dormant, le nez entre les pattes, et, spectre étrange (auquel je ne
-m'habituai jamais), vaguant de salle en salle, faisant claquer son bec
-dès qu'on ouvrait les portes, un héron familier. Cet être funèbre
-entrait partout; il nous suivait à l'heure des repas, picorant dans une
-jatte où on lui jetait sa pâture, faisant, à intervalles réguliers, un
-bruit pareil à celui d'une tuile branlante que le vent secoue sur un
-vieux mur. On l'appelait le Missionnaire, parce qu'il ressemblait, avec
-son regard oblique et paterne, à un révérend père capucin qui avait
-prêché une mission à la Fourche,--et dont la mort, survenue peu de jours
-après, avait coïncidé avec l'apparition de l'oiseau, blessé d'un coup de
-fusil et trouvé sur la douve par un garde-chasse.
-
-Cette histoire, un peu ridicule, m'avait amusé, le premier soir passé à
-la Fourche, quand mon hôte me la conta sur un ton qui, cependant,
-excluait toute jovialité; mais, dès le lendemain, le Missionnaire
-m'épouvanta, moins par sa laideur que par son assurance, par la
-certitude où semblait cette bête d'être chez elle, d'être maîtresse et,
-vraiment, d'y accomplir une mission surnaturelle. Jamais on ne la
-rabrouait, jamais on ne l'enfermait; dès que son bec claquait contre une
-porte, on se levait pour lui ouvrir et, si elle sortait en même temps
-que nous, elle passait la première, grave et l'air, non de n'importe
-quel capucin, l'air d'un vieux juge incorruptible et doucement
-impitoyable.
-
-Le Missionnaire: intérieurement, je lui avais donné un autre nom, le
-Remords.
-
-Or, un soir que nous nous levions de table, ayant soupé de venaison et
-de cidre parfumé au genièvre, je me heurtai à l'oiseau près de la porte
-et, impatienté, je dis à mi-voix:
-
---Passe donc, Remords!
-
---Pourquoi ne l'appelez-vous pas le Missionnaire? me demanda brusquement
-le marquis de la Hogue, en me saisissant le bras et en me regardant avec
-des yeux animés d'un sentiment que je crus d'abord de la colère, mais
-qui était de la terreur.
-
-Il ajouta d'une voix qui tremblait et qui cassait les mots, comme pour
-en extraire, malgré soi, le secret:
-
---Comment savez-vous qu'il s'appelle le Remords? Qui vous l'a dit?
-
---Vous!
-
-Et par ce seul mot lancé au hasard, car j'étais presque aussi troublé
-que M. de la Hogue, je venais de m'assurer de prochaines confidences.
-
-Quand nous entrâmes dans la salle de nos causeries du soir, l'oiseau
-était devant la cheminée, où flambaient des arbres, debout sur une
-patte, le bec sous son aile. Voulant reprendre le dialogue, je dis
-simplement, en m'asseyant dans un des fauteuils de bois, pareils à des
-stalles de cathédrale:
-
---Il dort?
-
---Il ne dort jamais! répondit M. de la Hogue,--et, en effet, à une lueur
-plus vive qui sortit du foyer, j'aperçus, ironique et froid, me fixant
-avec l'éclat sali d'une étoile vue dans une mare à grenouilles, l'oeil
-du vieux juge, un oeil incorruptible et doucement impitoyable.
-
---Il ne dort jamais, reprit M. de la Hogue; ni moi non plus. Mon coeur
-ne dort jamais. Je connais le sommeil, j'ignore l'inconscience. Mes
-rêves sont tellement la continuation de mes pensées du soir, et, le
-matin, je renoue si logiquement mes rêves à ma pensée, que je ne me
-souviens pas d'avoir cessé de nager en pleine clarté intellectuelle
-pendant une heure, depuis trente ans. Et à quoi je songe ainsi durant
-les interminables heures de ma vie? A rien, ou plutôt à des négations, à
-ce que je n'ai pas fait, à ce que je ne ferai pas, à ce que je ne ferais
-pas, même si la jeunesse m'était rendue. Car, je suis ainsi, je suis
-celui qui n'a jamais agi, qui n'a jamais levé le doigt vers
-l'accomplissement d'un désir ou d'un devoir. Je suis le lac qu'aucun
-vent n'a jamais ridé, la forêt qui n'a jamais brui, un ciel introublé
-par les nuages de l'action.
-
-Il se tut quelques instants, après ces phrases un peu solennelles et
-même déclamatoires, puis:
-
---Connaissez-vous ma vie? Non, vous êtes trop jeune, et d'ailleurs ce
-que le monde sait de moi n'est pas moi. Je ne me suis jamais raconté et,
-sans le hasard--ou la providentielle perspicacité--qui vous a fait
-tantôt proférer un mot--un nom!--qui m'épouvanta (je l'avoue), vous ne
-recevriez pas ce soir, vous non plus, ma confession.
-
-La voici:
-
-J'avais huit ans, quand ma mère ramena d'un voyage lointain une petite
-fille à peu près du même âge, notre cousine, au moins par le nom, et que
-la mort de ses parents laissait aussi dangereusement seule au monde
-qu'une agnelle perdue la nuit dans un bois. Cette adorable petite fut
-tout de suite l'enfant gâté et, pour moi, une idéale soeurette, ou
-peut-être même une évidente fiancée, un ange chu des étoiles pour mon
-éternelle consolation. A douze ans, coeur précoce et vigoureux garçon
-grandi parmi les pâtres, j'aimais déjà Nigelle d'une amour infinie et
-qui, par conséquent, jusqu'au jour où je l'ai perdue, n'a pu ni croître,
-ni décroître. Elle m'aimait aussi d'une ardeur toute pareille; je le
-savais, et l'aveu qu'elle me fit, mourante, ne m'apprit rien que ma
-propre scélératesse.
-
-Dès qu'un peu de raisonnement avait été possible à ma cervelle d'enfant,
-je m'étais fait de la vie une conception singulière, et, je le sens
-maintenant, criminelle. Ayant cueilli une rose, un midi que son parfum
-exaspéré me tentait et que la pourpre de son sourire me donnait des
-envies de conquête, ayant erré dans les allées du jardin avec ma rose
-cueillie et oubliée entre mes doigts, je vis qu'en moins d'une heure
-elle s'était flétrie toute et attristée toute, blessée par les flèches
-du soleil,--et je songeai qu'il faut désirer les roses, mais qu'il ne
-faut pas les cueillir.
-
-Et je songeais aussi, Nigelle venant au-devant de moi, qu'il faut
-désirer les femmes, mais qu'il ne faut pas les cueillir.
-
-Beaucoup de pensées m'assiégèrent à la suite de cette primordiale
-découverte et, lentement, toute une philosophie de néant, toute une
-religion nirvanique s'élabora dans mon orgueilleuse et faible tête. Un
-jour, je me la résumait d'un mot:
-
-Il faut rester sur le seuil.
-
-Quelques livres m'avaient aidé, des écrits ascétiques, un résumé de
-Platon, des abrégés de métaphysique allemande, mais, pratiquement, ma
-doctrine était bien à moi. J'en devins très fier et je m'enfonçai
-résolument dans les ténèbres de l'inaction.
-
-Je m'appliquai à ne consommer que les actes les plus simples et surtout
-ceux qui, ne me promettant aucun plaisir exceptionnel, ne pouvaient me
-causer aucune déception.
-
-J'avais de violents désirs, je m'y complaisais, je m'y roulais, je m'en
-soûlais. Mon coeur s'élargissait au point de contenir le monde. Désirant
-tout, j'avais tout, mais je n'avais pas tout de la même façon qu'on
-tient entre ses mains deux petites mains tremblantes. Je prenais tout,
-mais rien ne se donnait à moi; j'avais tout,--mais sans amour!
-
-Ce n'est que plus tard, en un moment solennel, que je connus l'existence
-de l'amour. Jusqu'à ce moment-là, l'orgueil m'en donna l'illusion et je
-vécus parfaitement heureux, fier d'échapper au désenchantement qui naît
-de tout acte accompli.
-
-Aujourd'hui même, et maintenant que je sais, maintenant que la douleur
-m'a instruit, il me serait impossible de cueillir la rose. A quoi bon?
-Cet épouvantable refrain chante sans cesse dans ma tête et il n'a jamais
-été plus impératif.
-
-Nigelle et moi, nous vécûmes vingt ans l'un près de l'autre: elle,
-devenant chaque jour plus timide et plus triste, effarée de ma fortune,
-la pauvre qui ne possédait rien que la moisson mûre de ses cheveux
-blonds; moi, de plus en plus orgueilleux et indestructiblement muet.
-
-Je l'aimais tant qu'on peut aimer, mais je ne l'aimais que jusqu'au
-seuil.
-
-Ce seuil, je ne l'ai jamais franchi et pas même mon ombre, et pas même
-l'ombre de mon coeur ne s'est promenée dans ce palais d'amour.
-
-Hospitalière et tendre, la porte était toujours ouverte, mais je
-détournais la tête, quand je passais par là, pour contempler mon propre
-désir, pour parler avec mon désir, pour confier à mon désir les rêves
-que je voulais irréalisés.
-
-Franchir le seuil? Et après? Ce palais était peut-être un palais comme
-tous les palais,--mais le palais de mes songes était unique et tel qu'on
-n'en reverra plus jamais d'autres.
-
-Elle mourut de m'avoir aimé, moi qui l'aimais d'une amour que je redis
-infinie. Elle mourut en me disant: Je t'aime! Et moi, je ne répondis
-rien.
-
-Le héron changea de patte, fit claquer son bec, et de l'aile gauche le
-passa sous l'aile droite: son oeil ironique et morne regardait
-maintenant M. de la Hogue.
-
---Cet oiseau, reprit mon hôte, vous semble bien laid et bien ridicule,
-n'est-ce pas?
-
---Bien funèbre surtout.
-
---Ridicule et funèbre. Je le supporte comme un châtiment. Il me fait
-peur, il me fait souffrir, et je veux qu'il en soit ainsi. Vous
-comprenez bien que, s'il me plaisait de lui tordre le cou, ce serait une
-affaire vite expédiée!
-
---Y pensez-vous? dis-je. Tordre le cou au Remords?
-
---J'y ai pensé, répondit M. de la Hogue. Mais, à quoi bon? Il n'y a dans
-cette ridicule et funèbre bête nulle signification que celle que lui
-donne ma volonté; je n'ai qu'à la nier pour qu'elle soit aussi morte
-qu'un oiseau empaillé. Croyez-vous que je sois dupe de son inanité? Me
-prenez-vous pour un fou?
-
- * * * * *
-
-Le vieillard s'était levé, secouant les longs cheveux gris qui
-pleuraient sur ses joues pâles et creuses; puis, soudain calmé, il se
-laissa retomber dans son fauteuil.
-
-Il répéta, très apaisé et un peu moqueur:
-
---Je suppose que vous ne me prenez pas pour un fou?
-
-Comme je le regardais en souriant, et en allongeant machinalement la
-main vers les plumes de l'oiseau immobile, il se leva de nouveau:
-
---Ne touchez pas au Missionnaire!
-
-Il avait proféré ces mots avec la voix qui dut être la voix de Charles
-1er disant à un indiscret sur l'échafaud: «Ne touchez pas à la hache!»
-
-
-
-
-LA MARGUERITE ROUGE
-
-
-Mme de Troène n'avait rien de remarquable qu'un visage endormi dans le
-calme d'une beauté qui s'était conservée toute seule, sans autre secours
-que l'eau pure, les modestes lavandes et les essences les plus honnêtes.
-Il est probable que, malgré les approches de la quarantaine, son corps
-avait gardé l'harmonie de la belle maturité, mais nul, certes, n'en
-savait rien, et nul, peut-être, n'avait jamais essayé de lire les lignes
-voilées sous les robes noires et les pèlerines à perles; nul, et
-elle-même ignorait l'état de sa forme, car, étant fort chaste, elle
-n'entrait au bain que les volets clos, et elle changeait de chemise avec
-tant d'adresse que les esprits même qui rôdent dans la chambre des
-femmes avaient renoncé à leurs indécentes curiosités.
-
-On l'avait mariée fort jeune, il y avait plus de vingt ans, au marquis
-de Troène, qui, respectant le temple, avait à peine osé quelques pas
-tremblants vers les mystères vierges du bois sacré. Le marquis était si
-vieux et si impotent qu'à l'église il lui avait fallu l'aide d'un bras
-pour s'agenouiller et pour se relever, mais il était si riche et de si
-noble famille que personne ne fut surpris. Ces mariages sont fréquents
-parmi l'aristocratie terrienne: on clôt ainsi un procès, on récupère un
-domaine perdu, on ramène l'aisance, l'estime des paysans, la tolérance
-des notaires en des maisons ruinées, on rend au vieux blason fané
-l'éclat de ses ors et de ses sinoples primitifs.
-
-D'ailleurs, le marquis de Troène ne fut pas méchant et il mourut n'ayant
-joui que peu d'années du lumineux sourire de sa jeune femme; il mourut,
-la laissant légataire de toute sa fortune.
-
-Mme de Troène avait alors vingt-six ans; la fréquentation d'un vieillard
-l'avait rendue si indolente, lui avait tant affaissé la volonté que,
-cédant aux hypocrites caresses de sa famille, elle refusa de se
-remarier.
-
-Des années passèrent: reine au milieu des siens, gâtée, courtisée,
-amusée par le bruit qu'on évoquait autour d'elle, Mme de Troène vivait
-sans joies et sans ennuis. Le mariage, qui ne lui avait rien révélé, ne
-la faisait jamais rêver. Elle n'imaginait rien au delà du rôle que lui
-avait enseigné son mari: chauffer le lit du roi, être bien obéissante,
-sourire et parler peu. Sans doute, un mari plus jeune aurait été plus
-agréable de relations, aurait permis la gaieté, le rire, les promenades,
-les voyages, mais ses sens, morts-nés, ne se troublaient jamais dans
-leur quiétude, et son coeur était froid. Vers trente-cinq ans,
-cependant, elle ressentit soudain la brûlure caressante d'une petite
-flamme intérieure. Ce fut un matin d'automne, un dimanche, en allant à
-la messe. Elle devait communier, ce jour-là; elle n'en eut pas la force,
-ou bien, elle n'osa pas, et, demeurée à son banc seigneurial, pendant
-que les femmes encapuchonnées de tulle blanc, leurs mains rouges et
-gourdes croisées sur leur ventre, s'en allaient en file vers l'autel, ou
-revenaient, les yeux baissés et amortissant avec précaution le bruit de
-leurs sabots sur les dalles, demeurée à genoux et le front dans ses
-mains, Mme de Troène pleura.
-
-C'était la première fois de sa vie. A partir de ce moment, son caractère
-se modifia; sa famille, peu à peu, lui devint indifférente; elle
-s'enferma des mois entiers au château de Troène, sans voir personne,
-sans ouvrir ses lettres, sans écrire, lisant des manuels de dévotion,
-bientôt tout abandonnée aux mains du curé, homme scrupuleux mais sage et
-de ceux que les évêques délèguent dans les paroisses où il y a de riches
-veuves qui pourraient faire de leur fortune un mauvais usage.
-
-En trois ans, l'église fut restaurée, le presbytère reconstruit et
-enrichi d'une belle prairie ornée de vaches grasses, les armoires et les
-tiroirs de la sacristie comblés de royales chapes, de chasubles idoines
-à émerveiller des cathédrales, et on montrait, en un écrin de bois de
-cèdre, un calice d'or massif où se profilaient en relief douze anges à
-genoux, offrant à l'agneau, de leurs mains tendues, chacun une des douze
-pierres liturgiques, une gemme, améthyste ou saphyr, diamant ou
-sardoine, grosse comme une noisette aveline.
-
-Or, quand la gloire de Dieu fut pourvue, il y eut de grandes fêtes au
-château de Troène et l'on y vit réunie, au nombre de plus de trente
-personnes, la famille de la donatrice. Une telle assemblée, c'est
-presque de la solitude, c'est la liberté de chacun assurée par la
-liberté même dont chacun a besoin. Des groupes et des intimités se
-formèrent. Mme de Troène accepta spécialement les soins du jeune Jean de
-Néville, un grave et bel adolescent qui lui portait son pliant, si on
-allait se promener dans le parc, qui ne manquait pas de lui glisser un
-coussin sous les pieds, qui lui servait de dévidoir, enfin, avec une
-touchante bonne grâce.
-
-Il ne la nommait ni «ma tante», à la mode de Bretagne, ni «ma cousine»,
-à la mode de Normandie, mais «Madame», ce qui est de meilleur ton, et il
-semblait vraiment son page.
-
-Le petit Jean de Néville s'intéressait aux histoires et aux légendes de
-sa famille. Mme de Troène lui en conta quelques-unes, qu'en son enfance
-on lui avait dites et apprises, telles que des fables, mais lorsque Jean
-parla de la «marguerite rouge», elle ne sut que répondre.
-
---C'est pourtant, reprit Jean, la grande légende des Diercourt, dont
-vous descendez directement par les femmes. Et moi aussi, j'en suis,
-ajouta-t-il fièrement, et la légende, je vais vous la dire.
-
---Dites, mon page.
-
---C'était au temps que l'inquisiteur Springer brûlait les sorcières en
-Allemagne. Catherine de Diercourt, femme du mestre de camp qui servait
-alors en ce pays, fut emprisonnée, non précisément comme sorcière, mais
-comme protectrice des sorcières. Ainsi que les autres, on la mit nue et
-on la tortura. Dès que le brodequin de bois, serré par de puissantes
-vis, eut mordu sur sa jambe, elle avoua ce qu'on lui demandait. On la
-condamna au bûcher: alors, elle se déclara enceinte. Springer ordonna de
-surseoir, mais, destinée au feu, elle fut stigmatisée de la marque des
-«vouées», qui était une sorte de marguerite à treize pétales que l'on
-imprimait au fer rouge sous le sein droit. Catherine de Diercourt avait
-dit vrai. Elle accoucha en prison et fut brûlée, trois semaines plus
-tard, avec soixante de ses amies.
-
-L'enfant, une fille, fut remise à M. de Diercourt; le stigmate avait
-passé mystérieusement de la mère à la fille: la seconde Catherine était
-marquée de l'effroyable marguerite rouge. Et voilà où commence la
-légende, continua Jean de Néville: on dit que toutes les femmes du sang
-des Diercourt, descendantes de la protectrice des sorcières, ont au sein
-cette même marque, indélébile et héréditaire; on dit encore qu'elles ne
-doivent aimer et être aimées qu'une fois,--et que celui-là qu'elles
-aiment et qui les aime est voué à une mort prompte. J'ai cherché dans
-l'histoire des familles issues des Diercourt femmes, eh! bien,--c'est
-vrai!
-
---Quel conte! dit en s'efforçant de rire Mme de Troène. On ne m'en a
-jamais parlé, pas même ma mère,--et je suis bien sûre que moi, cette
-marque, je ne l'ai pas... Mais je ne ma suis jamais regardée... Fi! se
-contempler dans les glaces, mettre sa pudeur à nu--devant cette autre
-femme, image ironique, qui vous fixe et vous sourit vilainement! Fi!
-
-Jean de Néville, les joues un peu rosées, la respiration un peu
-haletante, ses beaux yeux grands ouverts et un peu vagues, tremblait,
-les poignets chargés, comme de chaînes, de l'écheveau de soie qu'il
-embrouillait. Tout d'un coup, et après un silence, un terrible silence
-pendant lequel des images et des idées avaient effleuré d'invisibles
-caresses la marquise et le page adolescent, tout d'un coup Mme de Troène
-pencha la tête vers Jean agenouillé à ses pieds et, les mains sur les
-épaules de l'enfant, elle lui baisa la bouche.
-
-Quand ils se relevèrent, initiés, la nuit tombait et on apportait les
-lampes. Mme de Troène frémit délicieusement; elle regarda Jean, qui
-était tout pâle et comme écrasé. Ils ne trouvèrent rien à se dire: ils
-étaient submergés sous des océans d'émotions. Enfin, elle murmura,
-épuisée de délices:
-
---Va-t'en!
-
-Le lendemain. Mme de Troène apparut si défaite et la figure si
-bouleversée, que tout le monde s'inquiéta. Elle donna une cause à son
-malaise, mais dès qu'elle fut seule avec Jean, elle toucha son corsage
-et dit:
-
---La marguerite rouge! Je l'ai, la marguerite rouge!
-
---Tant mieux, dit Jean, avec la simplicité et la noblesse d'un amant
-héroïque; je vous aime tant que je veux bien mourir de votre amour.
-
-Ensuite, d'obscures et silencieuses nuits de joie leur furent données.
-Jean cherchait avec sa main, le stigmate, non plus des «vouées», mais le
-stigmate qui le vouait, lui, à la mort. Un soir, Mme de Troène permit
-que la veilleuse restât allumée, et Jean vit le signe, et, avec une
-étrange frénésie, avec une précoce perversité, il baisa, inlassé,
-jusqu'au matin, la diabolique marguerite rouge.
-
-Cela dura deux mois. Jean partit, retournant à ses études, à sa dernière
-année de collège. Il avait promis d'écrire: nulle lettre; elle écrivit,
-discrètement: il ne répondit pas. Elle alla le voir. Elle le vit
-mourant, sans regard, sans souvenir, mourant de ses deux mois d'amour,
-mourant d'avoir aimé la marguerite rouge!
-
-Mme de Troène prit le deuil et orgueilleusement, sans daigner répondre
-aux questions, le conserva jusqu'à sa mort, qui ne tarda guère. Elle
-cessa d'être dévote, sans cesser d'être religieuse, mais sa religion
-avait quelque chose de farouche; elle se martyrisait; elle resta une
-fois agenouillée à l'église pendant huit heures de suite, sans bouger
-plus que le saint Jean de pierre qu'elle fixait comme en extase; elle se
-commanda des jeûnes qui eussent effrayé les anachorètes. Son suicide
-dura trois ans.
-
-Comme, malgré son évidente piété, elle ne se confessait jamais, le curé,
-un jour, l'interrogea. Elle répondit durement, retrouvant d'un coup
-l'insolence des Diercourt et leur haine de l'Eglise:
-
---Monsieur, les secrets d'une marquise de Troène, cela ne regarde que
-Dieu.
-
-A son agonie, quand le prêtre redoublait ses objurgations, elle demeura
-muette,--et elle mourut, drapée, comme dans un linceul, dans
-l'impertinence de son silence absolu; elle mourut le doigt sur son
-secret, le doigt sur l'heure inoubliée de joie humaine que le Maudit lui
-avait donnée, le doigt sur la marguerite rouge.
-
-
-
-
-LA SOEUR DE SYLVIE
-
-
-I
-
-Mme de Maupertuis traversa la cour et, ouvrant une petite porte à
-claire-voie, entra dans le jardin.
-
-Comme elle courait çà et là par les allées, sa robe étroite de léger et
-blanc jaconas modelait au vol la finesse de ses formes. Un ruban rose
-s'éployait derrière elle. La gorge, découverte par l'échancrure du
-corsage fermé à plat comme une chemise, se montrait ingénument, malgré
-la jalousie d'une écharpe à la dernière mode, jaune, rouge et bleue.
-Nu-tête, ses cheveux blonds coiffés à la grecque se relevaient sur la
-nuque, encadraient le front, bouillonnant un peu entre l'oeil et
-l'oreille. Toute pâle, au lieu de l'habituelle roseur de son teint, et
-même ses yeux bleus creusés et ses narines pincées par les dures veilles
-dans une chambre de malade, elle était encore charmante.
-
-Accoudé au mur qui fermait le jardin, dominant l'abrupte pente au bas de
-laquelle se courbait en arc la route royale, M. de Maupertuis songeait,
-les yeux sur un lointain de prés pleins de saules, sur un horizon fermé
-par un cercle de collines peuplées de hêtres. Le soleil, en face de lui,
-tombait lentement derrière les arbres; un flot de lumière, roulant sous
-les voûtes vertes, venait baigner la route blanche; les prés
-s'endormaient dans une pénombre humide et déjà le brouillard montait,
-dessinant en inconsistants contours les sinuosités d'un ruisseau, dont
-le chant s'élevait sur la mort de tous les autres bruits.
-
-De tels paysages et de tels effets de crépuscule, M. de Maupertuis se
-souvenait d'en avoir vu en Angleterre, où son enfance, pendant
-l'émigration, s'était traînée si douloureusement, et soudain il revit
-dans un lointain précis le triste manoir de Watering-Hill, où il avait
-assisté, par un soir tout pareil, à la tragique mort de lord
-Romsdale,--et à cette évocation, à ce nom de Romsdale, dont il avait
-murmuré les syllabes, sa songerie devint plus profonde.
-
-La petite main de sa femme se posa sur son épaule.
-
---Adelaïde! vous m'avez fait peur.
-
-Il tremblait vraiment, Adelaïde lui mit ses deux bras autour du cou et,
-douce, le baisa au front; ses yeux s'étaient allumés d'une flamme
-d'amour; elle regarda un instant son mari, souriante d'un indécis
-sourire, avant de lui confier:
-
---Patrice, ma soeur veut te parler, à toi seul. Elle insiste. Elle veut
-être toute seule un instant avec toi.
-
---Caprice de mourante, dit Patrice en se laissant emmener; que peut-elle
-avoir à me dire qu'elle n'ait dit à son confesseur,--ou à toi?
-
-
-II
-
-M. de Maupertuis entra, pris au coeur par l'odeur de mort qui flottait
-autour du lit. Une petite main sortait des couvertures, maigre comme une
-feuille de tremble et aussi diaphane; il la prit dans les siennes,
-s'agenouilla et, malgré sa répugnance, la porta à ses lèvres.
-
-Dans le grand lit, le mince corps phtisique ne tenait pas plus de place
-que la dérision d'une poupée. La tête s'enfonçait, visible seulement par
-sa couleur de cire qui diézait le blanc des batistes. Sur ce faible
-modelé, les sourcils noirs traçaient deux barres droites convergeant
-vers la racine du nez, qui était bourbonien; les cils semblaient de
-petits traits fins détaillés comme dans les icones, et quand elle
-ouvrait les yeux, c'était de la nuit qu'on y voyait. Les cheveux, bruns,
-avaient été tordus sous un bonnet de dentelles, mais des mèches
-dépassaient vers le front, coupant d'une courbe illogique les rides
-creusées en sillons égaux.
-
-Se mouvant avec effort, la mourante atteignit sous le traversin un assez
-grand portefeuille de velours rose tout fané et froissé. Une cordelette
-de fils d'or le fermait; il y avait brodé dessus, en soie jaune, à une
-place où le velours exprès était rasé en losange, et ainsi écrit sur
-deux lignes:
-
- SYL =
- = VIE
-
-M. de Maupertuis regarda le portefeuille, et ses yeux rencontrèrent ceux
-de Sylvie. Si mornes, l'instant d'avant, ils s'animaient d'une lueur qui
-lui sembla hypocrite et perverse. Cela le mit en défiance contre ce qui
-allait suivre, défiance tout involontaire, car il avait le respect de la
-mort.
-
---Patrice, ceci vous instruira, mais écoutez. Ne jugez pas Adelaïde
-sévèrement comme vous jugeriez un homme. Les femmes n'ont pas de
-l'honneur une juste idée; chez elles, les sentiments passent avant tout.
-Soyez... donc... indulgent..., Patrice...
-
-La toux l'étreignait. Elle respira, puis reprit:
-
---Lord Romsdale...
-
-Mais ce fut son dernier mot. Un spasme la dressa, du sang mêlé à de la
-salive coula par le coin des lèvres, et, retombée lourdement sur
-l'oreiller, elle expira.
-
-Jusqu'à la survenue d'Adelaïde, Patrice demeura fasciné par les yeux de
-la morte, par les yeux hypocrites et pervers.
-
-
-III
-
-M. de Maupertuis connaissait cette histoire,--et quoi de plus banal? Un
-mariage manqué dont Adelaïde avait eu du regret, du chagrin, peut-être
-un momentané désespoir. Elle-même, avec une franchise qui paraissait
-totale, lui avait conté tout cela,--mais les lettres, vraiment, étaient
-un peu vives, presque inquiétantes. Un soir, sous la lampe, il dit à sa
-femme, en posant devant elle le portefeuille de velours rose:
-
---Adelaïde, voici le secret de Sylvie... Ah! votre soeur a été bien
-diabolique, car ces lettres, je suppose, vous lui aviez ordonné de les
-brûler, n'en ayant pas le courage vous-même...
-
---Quelles lettres?
-
---L'histoire d'une passion.
-
---Je ne comprends pas.
-
---Il s'agit d'une famille qui nous fut bienveillante. Le père m'aimait
-beaucoup; le fils...
-
---Le jeune lord Romsdale?
-
---Vous l'aviez donc oublié? Voici de quoi vous rafraîchir la mémoire.
-
---Ces lettres, en effet, auraient dû être brûlées, dit froidement
-Adelaïde.
-
---Il est encore temps, dit Patrice, mais qu'elles le soient de votre
-main... Tenez, voici la première, lisez et brûlez.
-
-Oh! le premier amour, les jolis cheveux bouclés et les joues sainement
-roses du jeune Romsdale! Maîtrisant sa délicieuse émotion, Adelaïde prit
-la lettre du bout des doigts et la lut. Elle avait pâli, ses joues se
-recolorèrent. Oh! la joie, jadis, d'avoir reçu ce billet passionné!...
-Elle les relut toutes et les brûla toutes. Patrice les lui passait une à
-une. Quand tout fut fini:
-
---Adelaïde, votre soeur était une misérable...
-
---Non, interrompit Adelaïde, une jalouse, tout simplement. Elle se mit à
-aimer lord Romsdale, dès qu'elle s'aperçut qu'il m'aimait, et, quand
-vous m'avez aimée, elle se mit à vous aimer,--et à me haïr. Nul ne s'en
-aperçut jamais. Si elle n'est pas morte avec son secret, si son dernier
-acte a dit toute sa passion, amour, haine et jalousie, c'est que la mort
-exige la vérité... Oui, la mort exige la vérité et Sylvie a bien fait.
-
---La mort affirme les âmes, loin de les modifier, dit Patrice. Sylvie
-était une dissimulée et une menteuse. A vous, je n'ai nul reproche à
-faire. Vous étiez une enfant...
-
---Oui, Patrice, cria-t-elle en se levant et en se jetant tout en
-sanglots dans les bras de son mari, j'étais une enfant, une enfant, une
-enfant!...
-
-
-IV
-
-Cette soirée aviva leur amour. Leur calme tendresse y trouva un motif de
-surexcitation et ils s'en allèrent vers les grèves, en leur vieux petit
-château du bord de la mer, logis tout noir et tout nu où ils goûtèrent
-la volupté de ne devoir qu'à eux-mêmes la raison suffisante de vivre.
-Ils eurent un mois d'idéale renaissance, de joies incomparables à celles
-des premiers épanchements, car ils connaissaient plus profondément leurs
-êtres et savaient la valeur du plaisir.
-
-Cependant ils s'adorèrent trop et Adelaïde eut des langueurs. Le médecin
-ordonna: «Pas d'émotions!»
-
---Excellent docteur, dit Patrice, y a-t-il de la vie sans émotions?
-
-Ils en avaient eu d'exquises. Ce furent les dernières roses: un coup de
-vent effeuilla tout le parterre. D'une faiblesse que Patrice jugeait une
-passagère crise, Adelaïde ne se réveilla que pour mourir.
-
-Et, avant de mourir, la soeur, oh! la vraie soeur de Sylvie, attira sous
-ses lèvres l'oreille de son mari, et une voix, comme venue d'un infernal
-au-delà, une voix qui tremblait de son mensonge suprême, dit:
-
---Patrice, je meurs en aimant lord Romsdale!
-
-
-
-
-L'AUTRE
-
-
-Elle se coucha, obéissante comme un enfant, promettant de dormir, de ne
-pas rêvasser, d'être bien sage, et, pour la tranquilliser, pour apaiser
-un peu la fièvre de son cerveau malade, on lui prouvait que cela serait
-bientôt fini, que le méchant mal allait fuir, intimidé avant d'avoir
-mordu.
-
-Son mal, c'était une ineffable lassitude, une fuite de toutes ses
-forces, un effondrement de toutes ses énergies vitales et volontaires.
-Elle se fondait comme en un bain trop chaud et trop prolongé, énervée
-jusqu'à l'inquiétude, agacée, avec des besoins de remuer et sans nerfs
-pour exciter les muscles. L'intelligence aussi somnolait. Elle désirait
-des mondes et se contentait de riens; elle pleurait sur sa détresse et
-se consolait à une plaisanterie médiocre imaginée pour l'amuser. Seul,
-le coeur vivait, et violemment: l'entrée de son mari lui faisait soudain
-relever la tête; une parole tendre, et ses yeux flambaient; une caresse,
-et tout son être frémissait, un instant galvanisé par l'amour; un peu de
-rouge animait ses joues, ses mains reprenaient le pouvoir d'articuler
-des gestes de grâce; et ses lèvres avaient la force, pour une seconde,
-de s'unir aux lèvres adorées de son maître.
-
-Elle était toute diaphane, comme une coquille abandonnée, et, mise au
-soleil, elle aurait permis à la lumière de la pénétrer et de l'iriser
-ainsi qu'une nacre égarée dans les sables. Ou bien, aux yeux
-mélancoliques qui la contemplaient, elle semblait un précieux coffret
-qui n'a plus de glorieux que son bois sculpté, histoires de jadis, la
-dentelle de ses ferrures, sa serrure guillochée, ses cabochons et ses
-clous de vermeil: tout le trésor intérieur avait fui.
-
-Elle se coucha donc et d'abord, comme elle l'avait promis, elle dormit
-sérieusement et profondément. Mais, bientôt, son sommeil s'allongea,
-remonta vers la surface des choses, vint flotter sur le lac, ainsi qu'un
-bois lourd qui, enfin soumis à la loi, surnage et vogue. Son âme
-réveillée voguait, entraînée par un courant secret qui laissait immobile
-la surface de l'eau. Elle voguait et elle songeait les yeux clos, sans
-faire un mouvement, sans respirer d'un rythme moins régulier, afin de
-laisser croire qu'elle dormait toujours, au fond du lac, afin que l'on
-fût bien content d'elle,--afin de n'être pas grondée.
-
-Elle était si enfant depuis sa maladie, redevenue si petite fille, si
-docile, si première communiante! Elle, femme naguère impérieuse et
-obéie, conseillère écoutée et, à l'occasion, tyrannique maîtresse, elle
-était maintenant douce comme une vierge sans désirs. Sa joie était
-ainsi: fermer les yeux, obtenir le silence autour d'elle et rêver. Elle
-rêvait à des choses anciennes: aux premiers baisers qui lui avaient
-révélé l'extériorité de l'amour et combien pouvait être agréable le
-contact de cette bête dangereuse, l'homme. Infatigablement, elle
-repassait l'histoire de son initiation, retrouvant jusqu'aux moindres
-mots, jusqu'aux moindres gestes de son ami, et même la couleur, et même
-le parfum des premières fleurs qu'il mettait à ses pieds, et quand elle
-arrivait à la nuit suprême, à la nuit adorable, souvent elle poussait un
-cri qui inquiétait la maison,--et on la trouvait hypocritement calme,
-faisant semblant de dormir, mais la respiration un peu oppressée et une
-insolite rougeur à ses joues si pâles.
-
-Ce soir-là, elle dormit bien, mais rêva mal.
-
-Les souvenirs ne s'enchaînaient plus logiquement dans son imagination
-déprimée, et toutes les circonstances qu'elle se remémorait
-s'évanouissaient en une seconde, pour ne lui laisser que l'obsédante et
-grotesque vision d'une femme au visage voilé d'un mouchoir dont une main
-brutale relevait la robe. Toute la nuit, cette ignominie s'agita sous
-ses paupières et, en même temps qu'un grand dégoût, elle ressentait à ce
-spectacle une impuissante colère qui l'épuisait, qui terrassait sa
-fragile vitalité.
-
-Au matin, le rêve s'évanouit et, toute la journée, elle fut accablée par
-le souvenir de sa mauvaise nuit, irritable et morose. L'obsession
-cependant ne se manifesta plus: les fantômes obscènes étaient
-redescendus dans l'abîme. Mais la triste vision sembla avoir activé le
-secret travail de la mort et diminué encore la faible flamme. Le
-dépérissement devint effrayant. Le coffret vide de ses trésors n'était
-plus seulement vide, le bois sculpté et historié paraissait maintenant
-tout vermoulu, réduit en poussière, mangé par une obscure armée de
-termites, et la serrure pendait, et le couvercle chavirait sur ses
-charnières.
-
-Bientôt, l'oeuvre fut accomplie, et attendu le dernier coup qui allait
-écraser et anéantir la misérable créature. La chambre prit l'aspect
-affligeant et presque funèbre d'une chambre de malade, avec sur tous les
-meubles les inutiles fioles, les lamentables tisanes,--et l'horreur des
-conversations à voix basse!
-
-L'heure définitive sonna. C'était le soir. Se disant inutile, le médecin
-s'était retiré. Après un bref stage auprès du lit, de vaines questions à
-la pauvre muette que la mort étouffait déjà, le prêtre ayant formulé une
-douteuse absolution, s'était assis, attendant, pour de possibles
-confidences, le répit de l'avant-dernière minute. Une religieuse était
-debout, les yeux fixés sur la moribonde, guettant un geste, le désir de
-boire encore une fois, épiant ce regard voilé mais dont le voile pouvait
-soudain se déchirer pour un suprême sourire.
-
-Le voile se déchira. Ce fut quand la mourante sentit que son amour était
-là, que la tête penchée sur sa tête d'agonisante c'était la tête adorée
-de son mari. Le voile se déchira et une douce lueur d'amour illumina les
-tristes yeux qui allaient se tourner vers l'autre côté de la vie.
-
-Il y eut alors entre ces deux êtres une sinistre conversation
-muette,--muette, car l'un ne pouvait pas parler et l'autre ne voulait
-pas parler, craignant peut-être de vomir les turpitudes qui grouillaient
-dans son coeur. Et pendant que la trépassée se donnait l'illusion de
-vivre encore un peu, disant avec son regard, avec le très faible
-mouvement de ses doigts, la véracité absolue de son invincible
-tendresse,--l'homme qu'elle adorait jusqu'en son agonie ne trouvait pour
-lui répondre qu'un sourire où la compassion tempérait à peine
-l'indifférence.
-
-Las de son mutisme, enfin, et de la simagrée que lui imposait la
-circonstance, il ouvrit la bouche, proférant d'abominables banalités ou
-des espérances plus blessantes que des injures. Il parla même d'un
-voyage à la campagne, affirmant l'utilité des déplacements, les bons
-résultats obtenus par le séjour dans les montagnes de l'Algérie.
-
---Nous penserons à cela plus tard, ajouta-t-il.
-
-Puis, sans autre transition, il demanda:
-
---Votre soeur est là, voulez-vous la voir?
-
-Et sans attendre aucun signe d'acquiescement, il sortit et rentra
-aussitôt, accompagné d'une jeune fille à la beauté toute large épanouie,
-et dont l'air, passionnément sensuel, niait clairement la virginité.
-
-Les deux soeurs ne s'étaient jamais aimées, et l'aînée, celle qui
-entrait, radieuse et insolente sous son air condoléant, n'avait jamais
-pardonné à sa cadette, elle restée fille, son précoce mariage.
-
-Ce qui s'était passé entre cette soeur et son mari, la mourante, douée
-soudain de divination, le comprit, à un certain air de complices qu'ils
-avaient là, tous les deux, au genre de regards qu'ils échangèrent, à
-l'indéfinissable intimité qui semblait invisiblement les joindre.
-
-L'obsédante et obscène vision repassa en éclair devant ses yeux effarés
-et, paralysée d'épouvante, elle expira dans l'horreur d'avoir vu se
-dresser devant elle--l'Autre.
-
-
-
-
-CELLE QU'ON NE PEUT PAS PLEURER
-
-
-Il pleurait celle que l'on ne peut pas pleurer, celle que l'on ne peut
-pas avouer, la morte dont le nom et dont le souvenir appartiennent à un
-autre. Lui seul souffrait peut-être et il était forcé de sourire,
-d'écouter des anecdotes,--et d'en conter lui-même et de ne ménager ni
-les sous-entendus, ni les insinuations, ni les perfidies, car il voulait
-garder son secret.
-
-Il pleurait, mais les larmes lui tombaient dans la gorge et non sur les
-joues et il avalait, comme un damné dantesque, un fleuve de douleur
-intarissable et empoisonné. Deux ou trois fois, en voulant faire une
-délicate et discrète grimace de surprise, il sentit que sa face se
-contractait, que sa gorge se soulevait,--et il lui fallut la surhumaine
-force de l'amour, pour ne pas éclater en sanglots et troubler une
-cérémonie décente par le scandale et par le ridicule.
-
-On suivait le corps le long d'un petit chemin bordé de sapins, d'une
-tristesse convenable, d'une désolation modérée, et à mesure que l'on
-approchait du cimetière, les conversations s'apaisaient, tombaient,
-comme les bruits d'une forêt avant l'orage, comme les murmures d'un
-troupeau à la porte de l'abattoir. L'inquiétude, peu à peu, imposa
-silence, et la foule entra dans la ville morte avec la peur de n'en pas
-sortir.
-
-Lui, cependant, soutenait en angoisse son rôle d'indifférent, et il se
-donnait l'air de lire avec soin les vaines inscriptions imposées à
-l'insensibilité des marbres. Les espérances gravées là le révoltaient
-par leur candeur ou par leur hypocrisie... L'éternelle survie des âmes
-ne remuait en lui aucun levain de désir; il n'y croyait pas, et il n'en
-voulait pas.
-
-Toutes les formalités subies, et pendant que, délivrés et joyeux, les
-gens redescendaient à grands pas, il se présenta, par convenance et
-aussi par amitié, au mari, le vieux marquis de V..., afin de lui serrer
-la main, en proférant quelques banalités attendries:
-
---Je vous attendais, mon ami, dit M. de V... Soyez celui qui me donnera
-le bras et me reconduira chez moi. Venez, je vous en prie, sauvez-moi
-des importuns.
-
-Faisant un signe d'adieu, M. de V... s'éloigna avec le compagnon de
-deuil et de confidences qu'il venait de se choisir.
-
-«--Allons, et soutenez-moi bien, poursuivit le vieux marquis; je suis
-brisé, il me semble que je viens d'atteindre cent ans! Tout ce qui me
-restait de force et de vie est encloué dans un cercueil: comprenez-vous
-cela, que c'est moi qui l'enterre, elle qui devait, comme une
-respectueuse fille, me fermer les yeux et consoler d'un baiser suprême
-mes tempes froides? Ah! mon ami! Vous me restez, vous au moins! Vous ne
-m'abandonnerez pas, dites? Vous ne le pourriez pas. Je sais que vous ne
-le pouvez pas, car je suis le seul à qui il vous soit permis de parler
-d'elle, le seul près de qui vous puissiez pleurer,--car je n'ignore
-rien, et tout ce qui est arrivé, non seulement je l'ai supporté, mais je
-l'ai voulu,--et, écoutez-moi bien, l'adultère de ma femme a été la
-rédemption de mon mariage.
-
-«Quand je l'épousai, il y a six ans, je n'étais déjà plus que l'ombre
-d'un homme et je me savais parfaitement impuissant à lui donner les
-plaisirs attendus. Je la condamnais donc à une sorte de veuvage hideux
-et humiliant,--humiliant, parce que, dans son ignorance, elle pouvait se
-croire méprisée; hideux, parce que, si j'avais renoncé à la possession
-de la vierge qui m'était livrée, je n'avais pas renoncé au libertinage
-et aux amusements qu'un vieillard peut tirer d'une créature docile et
-innocente. Mais, marié et dès le seuil de la chambre nuptiale, j'eus
-honte de l'abjection de mes désirs. J'entrai, et toute ma volupté fut de
-caresser un instant de beaux et doux cheveux blonds, et de «border le
-lit» de ma femme, comme les mères font à leurs fillettes. Elle fut, sans
-doute, fort surprise,--surtout plus tard, lorsqu'elle connut le secret
-dont je ne pouvais lui donner le mot. Le mot, elle le reçut de vous,--et
-je vous en dirais le jour et peut-être l'heure, si vous les aviez
-oubliés! Vous souvenez-vous de la tendresse de mon accueil, ce
-_jour-là_, et de votre embarras, et de vos mensonges, et de vos
-rougeurs? Enfants, enfants! Avouez que vous aviez peur et avouez aussi
-qu'en même temps vous jouissiez délicieusement!
-
-«J'étais si peu dupe, mon cher ami, que j'arrangeais moi-même vos
-rendez-vous, prenant bien soin de vous prévenir à l'avance de mes
-absences et de mes retours. Souvent, afin de vous maintenir en amour et
-en désir, je contrariais vos rencontres projetées, ou bien je restais
-une semaine entière à la maison, sans bouger, exigeant, pour un malaise
-simulé, la constante présence de la triste Antoinette. Ah! j'ai été bien
-paternel et vous me devez bien de la reconnaissance. Sans mes ruses,
-vous vous seriez peut-être brouillés au bout de trois mois, et, sans ma
-prévoyance, vous n'auriez pas trouvé au bout du parc ce charmant
-pavillon de chasse, où tout le monde croyait que je me reposais
-l'après-midi et où je vous laissai si tranquilles pendant tant de belles
-nuits d'été!
-
-«Mon devoir était de donner à ma femme les plus élémentaires joies de la
-vie; incapable par moi-même, j'en facilitai la tâche à celui qui me
-sembla digne de ce rôle. Vous l'avez bien rempli. Elle vous a aimé
-jusqu'à sa dernière minute, prononçant encore votre nom dans
-l'inconscience de l'agonie.
-
-«Tous les deux, vous vous êtes conduits dignement. Votre discrétion fut
-parfaite,--et je suis sûr que la marquise de V... est morte avec la
-réputation d'une épouse héroïque et fidèle. Héroïque, oui, car elle me
-fit toujours bon visage, pliée à ma volonté et à mes manies de vieux
-garçon;--fidèle, car un seul homme lui baisa ses genoux.»
-
-Ils arrivèrent à la maison de M. de V... et montèrent tout droit à la
-chambre de la marquise:
-
-«--Je ne fus rien de plus pour elle, je vous le répète, continua M. de
-V..., qu'un père indulgent. Je viens de perdre ma fille. Vous, pleurez
-votre femme.
-
-«Ce que penserait le monde de moi, si cette aventure lui était connue,
-je le sais: il me mépriserait. Ce que vous en pensez vous-même, je ne
-vous le demande pas. Que m'importe! Je me suis toujours regardé comme un
-homme libre,--libre des préjugés et libre des devoirs négatifs. Il y a
-des hommes qui montent d'un échelon en acceptant le respect des
-conventions sociales; moi, je descendrais.
-
-«Quel que soit le degré d'immoralité conventionnelle dont un honnête sot
-taxerait ma conduite, je la juge, moi, d'une moralité très haute et même
-absolue,--et je puis, fièrement et douloureusement, embrasser dans la
-chambre de ma femme morte celui que moi-même je fis son amant.
-
-«Pleurez, pleurez, mon ami! Jouissez de toutes les affreuses délices de
-la douleur! Pleurez celle que, hors d'ici, vous ne pouvez pas pleurer.
-
-«Tenez, ses bijoux, ses dentelles, ses souliers, ses robes! Ses robes,
-il en manque une,--sa robe de noces, celle qu'elle portait le jour où
-elle se donna à vous: elle est couchée avec, là-bas!»
-
-
-
-
-LE MAGNOLIA
-
-
-Elles sortirent de leur maison d'orphelines, Arabelle, la belle, et
-Bibiane, la vieille, les deux soeurs: Arabelle, belle de jeunesse, et
-Bibiane, vieille de laideur,--Arabelle, l'enfant, et Bibiane, la mère.
-
-Elles sortirent de leur triste maison et s'arrêtèrent sous le magnolia,
-l'arbre magique que nul n'avait planté et qui fleurissait si
-somptueusement dans la cour de la maison triste. Il fleurissait deux
-fois par an, comme tous les magnolias: d'abord, au printemps, avant la
-poussée des lances vertes; puis, vers l'automne, avant la proche
-décoloration des lourdes feuilles:--et, au printemps, de même qu'à
-l'automne, c'étaient, en la noble girandole que formait l'arbre magique,
-des floraisons larges un peu comme des épanouissements sacrés de lotus,
-et la vie était signifiée dans la neige des corolles charnues par une
-goutte de sang.
-
-Appuyée au bras maternel de la bonne Bibiane, clémente à tous les
-caprices, Arabelle se tenait sous le magnolia et songeait:
-
---Il va mourir avec les secondes fleurs du magnolia, celui qui devait
-aviver d'une goutte de sang la fleur que je suis. Oh! comme je vais
-rester pâle éternellement!
-
---Il y en a encore une, dit Bibiane.
-
-C'était une fleur inaccomplie, un bouton qui dressait, parmi les
-feuilles complaisantes à sa grâce, l'ove intégral de la virginité.
-
---La dernière! dit Arabelle. Elle sera ma parure de noces. La dernière?
-Non. Regarde, Bibiane, il y en a une autre, toute fanée et presque
-morte! Nous deux! nous deux! Oh! j'ai peur et je tremble en nous voyant
-là, nous deux, si clairement symbolisées par ces fleurs! Je me cueille,
-Bibiane, me voilà cueillie, regarde! Si j'allais mourir aussi?
-
-Muette, Bibiane enveloppa d'amour sa tremblante soeur, et, peureuse
-aussi, l'entraîna hors de la cour triste, loin du magnolia dépouillé de
-sa gloire dernière.
-
- * * * * *
-
-Elles entrèrent dans la maison des joies vaines et des deuils
-prématurés.
-
---Comment va-t-il? demanda Bibiane en enlevant aux épaules d'Arabelle le
-manteau qui voilait la blanche Fiancée.
-
-Et pendant qu'Arabelle, assise enfant timide, contemplait la fleur
-inaccomplie qu'elle s'étonnait de voir entre ses doigts, la mère du
-moribond répondit:
-
---Hâtons-nous, car il va mourir et il faut que son suprême désir se
-réalise. Viens, mon Arabelle, ma fille et la fiancée des derniers
-soupirs, beauté qui va fleurir d'amour le chapelet des dernières
-prières. La mort t'attend, mon Arabelle, hélas! hélas! hélas! et c'est
-un baiser d'outre-tombe qui sacrera ton front de mariée nouvelle, et le
-sourire funéraire des invincibles ténèbres répondra, comme un écho dans
-la nuit, aux exquises radiances, qui sont l'Orient de tes beaux yeux,
-mon Arabelle! Le fils qui me restait va mourir; il est mort, et c'est
-mort que je te le donne, hélas! hélas! hélas! à toi si joliment la vie,
-et la putréfaction de la tombe, à toi, née pour un lit d'odorantes
-floraisons, hélas! hélas! hélas!
-
-Elles pleurèrent toutes durant qu'arrivaient des hommes venus pour
-témoigner des droits absolus de la mort à épouser la vie, et arrivait
-aussi le Prêtre, on ne savait si pour bénir d'indestructibles anneaux ou
-crucifier de chrême le front, le coeur, les pieds et les mains du fils
-moribond.
-
-Tous montèrent en silence, comme quand on monte et que des pas lourds
-martèlent les pavés de la cour et qu'un fardeau de mort dort au bout des
-bras des six coopérateurs: on pouvait aussi bien, disaient les hommes,
-le rencontrer dans son coffre que dans son lit--paré pour le sépulcre
-que paré pour la noce.
-
-Ils montaient timorés, mais la mère les encouragea, répétant:
-
---Hâtons-nous, car il va mourir et il faut que son suprême désir se
-réalise.
-
- * * * * *
-
-Dans la chambre, quand le monde fut à genoux, Arabelle, debout près du
-lit nuptial, sembla vêtue d'un suaire et quand elle s'agenouilla à son
-tour, le front posé au bord de l'oreiller, il y eut en tous les coeurs
-présents une agitation d'angoisse,--comme si la charmante tête allait
-rester là et mourir aussi: la main droite de la fiancée s'abandonnait à
-une main étroite et osseuse qui sortait des couvertures et la gauche
-pressait à ses lèvres la fleur inaccomplie du magnolia, ove intégral de
-virginité.
-
-Le sacrement s'élabora par la vertu des paroles: tous regardaient le
-fils que sa mère soutenait. Il avait la face sinistre et tourmentée des
-mourants désespérés et sataniques,--une face stigmatisée jusqu'à l'âme
-par l'envie de la vie qui s'en va, par la jalousie de l'amour qui reste:
-la fraîche beauté d'Arabelle exaspérait jusqu'à la haine le phosphore
-impuissant de ses yeux creux,--et tout le monde songeait: Comme il
-souffre!
-
-Il se dressa encore plus et de sa bouche violette, pâlie par les neiges
-de l'au-delà, il dit,--pendant que les hommes souriaient de la
-divagation finale et que les femmes apeurées sanglotaient comme des
-pleureuses:
-
---Adieu, Arabelle, toi qui m'appartiens! Je m'en vais, mais tu viendras.
-Je serai là. Je t'attendrai tous les soirs sous le magnolia, car tu ne
-dois connaître nul autre amour que mon amour, Arabelle, nul autre! Ah!
-comme je te le prouverai, mon amour! Quelle preuve! Quelle preuve! Tu es
-bien l'âme qu'il me faut.
-
-Et avec un sourire qui déplaça diaboliquement les ombres de sa face
-maigre, il répéta--sa voix luttant déjà contre le râle,--ces paroles,
-peut-être dénuées de sens, peut-être mystérieusement calculées ainsi
-qu'une savante perfidie d'outre-tombe:
-
---Sous le magnolia, Arabelle, sous le magnolia!
-
- * * * * *
-
-Toutes ses journées, toutes ses nuits presque, Arabelle les veillait,
-l'esprit troublé, le coeur douloureux, et, le soir, quand le vent
-faisait bruire les feuilles de l'arbre défleuri et quand, la lune
-montée, il se dressait magique dans le clair d'un rayon échappé aux rets
-des nuages d'octobre,--Arabelle tremblait et se blottissait vers
-Bibiane, criant:
-
---Il est là!
-
-Il était là, sous le magnolia, dans les basses feuilles, ombre
-obéissante au roulis du vent.
-
-Un soir, elle dit à Bibiane:
-
---Nous nous aimions, pourquoi me ferait-il du mal! Il est là.--j'y vais!
-
---Il faut obéir aux morts, répondit Bibiane. Va, et n'aie pas peur. Je
-laisserai la porte ouverte et je viendrai si tu m'appelles. Va, il est
-là.
-
-Il était là, vraiment, dans les basses feuilles, obéissant au roulis du
-vent, et quand Arabelle fut arrivée sous le magnolia, l'ombre étendit
-les bras, des bras fluides et serpentins, puis les laissa tomber, telles
-deux vipères d'enfer, sur les épaules, où elles se tordirent en
-sifflant.
-
-Bibiane entendit un cri étouffé. Elle courut. Arabelle gisait, et,
-ramenée à la maison, elle avait au cou deux marques, comme d'étroites et
-osseuses mains.
-
-Ses beaux yeux inanimés resplendissaient d'horreur et entre ses doigts
-crispés et joints, Bibiane vit la fleur fanée du matin des noces, la
-fleur triste et inutile laissée à l'arbre par leur pitié,--la fleur qui
-était l'Autre, la vraie fleur d'outre-tombe.
-
-
-
-
-LE CIERGE ADULTÈRE
-
-
-Elle eut cette fantaisie et cette perversité.
-
-Elle voulut cela: que, la nuit même où son mari devait rentrer de
-voyage, l'adoré tendre et frêle, un peu timide, restât près d'elle
-jusqu'à l'heure d'aurore imposée au train; plus longtemps encore
-jusqu'au bruit de la voiture arrêtée devant la porte; plus longtemps
-encore, jusqu'à la tremblante clef tournant dans la serrure!
-
-Car elle tremblera, la clef du maître, au moment d'ouvrir le coffret de
-ses amours: il m'aime, et déjà l'anxiété de la joie prochaine lui a ému
-le coeur, et la cage s'est rétrécie sur l'oiseau frissonnant. Qu'elle se
-dilate à la chaleur de me voir, mais moi, j'aurai eu mon anxiété, et
-différente. Oh! que je ne l'aime pas, celui qui a le droit de me
-surprendre et de m'imposer, à une heure convenue et réglée par lui, son
-plaisir de seigneur à jeun des baisers qui lui signifieront ma haine!
-
-«Et pourquoi je ne l'aime pas? Les raisons? Ah! ah! ah! Il n'y en a
-pas.»
-
---Te voilà, amour? Donnez vos lèvres, petit adoré. Tu es pâle. Aurais-tu
-peur?
-
---De quoi?
-
---De ce que nous allons faire. Regarde-moi bien. Il n'y a rien
-d'insolite dans mes yeux.
-
---Si, des petites flammes, presque...
-
---Presque?...
-
---Presque méchantes.
-
---Oui, petit adoré, je suis méchante, ce soir, de toute la tendresse
-dont je fonds pour toi. Je fonds comme une cire, je coule comme un
-cierge au chevet d'une joie morte, mais je vais m'exalter pour les
-funérailles qu'il nous faut.
-
---Enfin, folle?
-
---Enfin, il revient, j'entends le trépidement du train, les signaux se
-déclanchent, la gare grouille, les portières s'ouvrent, la porte
-s'ouvre,--celle-ci! Toi, tu sortiras par celle-là.
-
---Quand? Déjà? A quelle heure?
-
---Nous avons le temps. Ah! je commence à m'amuser? Songe: il pense à
-moi, il me voit. Oui, mon cher, il me voit toute seule, somnolente,
-l'oreille aux aguets, les yeux cherchant l'heure, avides de l'heure
-exquise et définitive,--il me voit! Me voit-il t'embrasser sur la
-bouche? Voilà ce que je voudrais savoir, ah! ah! ah! ah! ah!
-
-Le petit adoré comprit mieux le baiser que les préalables divagations de
-son amie. Amie, il l'appelait ainsi, ou bien Folle. Mais, folle, jamais
-encore elle ne l'avait paru si complètement, si insolemment. La croire,
-ne pas la croire, c'était également dangereux: elle était capable
-d'imaginations bizarres, d'hallucinations,--et capable d'être vraie et
-sûre. Qu'avait-il compris, en somme? Le baiser. Le retour? Oui,
-pourtant, il faudrait savoir...
-
-Il demanda:
-
---Sérieusement, à quelle heure revient-il?
-
---A quatre heures.
-
---Tu as raison, folle, nous avons le temps, mais c'est triste, triste,
-triste.
-
---Triste? pas encore, dit Amie,--et elle déshabilla petit adoré, et
-petit adoré dévêtit l'amie; ils jouaient, maintenant, s'excitaient comme
-chat et chatte; et le frêle amoureux, c'était lui qui semblait la timide
-femelle, car l'amie était plus grande que lui, forte, impérieuse et
-charnelle reine.
-
-Ils jouèrent et ils s'aimèrent, et voilà que, penchée sur le front pâle
-de son amant heureux, elle le contemple...
-
-Qu'il est pâle,--et pas un mouvement, pas un frémissement de muscles! La
-bouche est entr'ouverte, les yeux sont clos: il a l'air évanoui!
-
-Son coeur, son petit coeur? Oh! qu'ils sont faibles, les battements de
-son petit coeur,--si faibles qu'on ne les entend pas.
-
-Pas du tout.
-
---Petit adoré!
-
-Nulle réponse, nul geste, nul cillement.
-
-Alors elle le prend dans ses bras, mais il est inerte, et si lourd, le
-frêle amoureux, si lourd, que ses puissants bras de reine charnelle sont
-trop faibles pour le frêle amoureux si lourd.
-
-Des essences, de l'eau, du vinaigre, des sels!
-
-Nul geste, nul cillement, nul souffle.
-
-Il est mort.
-
-«Petit Adoré est mort. Il est mort, il est mort, il est mort...»
-
-Il est mort!--Elle disait cela, elle chantait cela, elle pleurait cela:
-Mort, mort, mort!--Et c'était vrai.
-
-Elle se redressa, dégrisée, maîtresse d'elle-même; non plus folle
-d'amour ni de douleur, mais sérieuse et décidée, et brave.
-
-Dans le lit pairé et tapoté, bien refait, calme, sévère, elle coucha son
-amant selon la plus chaste attitude, selon le repos le plus pur, le drap
-revenant jusqu'au menton, les bras sortis du drap, les mains jointes sur
-la poitrine, aux mains un crucifix, parce que c'est le symbole le plus
-évident de la mort, celui qui dit le plus clairement la vérité dernière
-et le dernier état de l'homme,--voix muette, mais si éloquente, si
-funèbre, mais si absolue!
-
-Quand elle eut posé le crucifix entre les doigts du petit adoré, la
-courageuse adultère redevint pour un instant peureuse et tant affligée
-qu'une faiblesse lui inclina la tête vers la tête pâle enfoncée là, et
-les lèvres vers les pâles et froides lèvres;--mais elle se redressa
-vite: il fallait que cela fût plus royal et plus absurde; il fallait une
-surprise plus stupéfiante et une plus vraie satisfaction et une plus
-digne justification de son amour.
-
-Elle vida de leurs fleurs l'antichambre et le salon. Toutes les grâces
-printanières furent semées sur le lit funèbre: lilas et roses, muguets
-et mimosas, toute la chevelure odorante d'un jardin de fée!
-
-Alors, elle se sentit presque contente et un peu ivre.
-
-Debout, les doigts crispés, l'haleine rapide, elle regardait
-l'amoncellement fou des fleurs et la pâle tête presque enfouie sous les
-roses,--mais tout à coup, sentant qu'une chaotique armée de réflexions
-allait prendre d'assaut sa cervelle démantelée, elle se mit à ranger les
-fleurs--artistement!
-
-Elle ne voulait pas réfléchir, ni songer à l'instant d'avant, ni à
-l'instant d'après: être brave, seulement; dépasser une bravoure de
-femme: être héroïque--imprudemment; oui, faire son devoir de belle et de
-bonne adultère,--puis se coucher sous la colère qui allait éclater comme
-un tonnerre dans cette chambre insolente, sur le calme insolent de la
-mort, sur l'insolente paix de l'orgueilleuse amante.
-
-Les lumières?
-
-Ce soin dernier fut décisif et chassa définitivement l'armée des
-chaotiques réflexions.
-
-Elle alluma les candélabres de la cheminée, et, posés au chevet du lit
-sur une table, ils eurent l'apparence de deux buissons ardents, de
-flammes inextinguibles et solennelles. Mais, sous l'avalanche de la
-lumière, le mort devenait hideux: la tête pâle éclatait d'une blancheur
-plus blême que le drap, plus blême que la batiste de l'oreiller, et des
-trous d'ombre se creusaient sous les yeux, et le nez s'allongeait
-vilainement, et la bouche sembla méchante,--sa bouche si douce!
-
-Il fallut mettre tout cela au point, organiser le jeu des lueurs,
-maintenir la tête pure en une pâleur juste, combiner les ombres en vue
-du calme et de la beauté: un des candélabres resta au chevet, l'autre se
-dressa au pied du lit.
-
-Et le cierge?
-
-Elle le retrouva dans un tiroir, entamé à peine, n'ayant pleuré que
-quelques larmes, cierge pascal, cierge de gloire qu'il lui avait plu
-d'acquérir un jour,--cierge adultère et de blasphème, car il avait
-éclairé, en pleurant, les premiers baisers de l'Amie et de l'Adoré.
-
-Ce cierge! Ah! que ce fut dur pour elle, la vue de ce flambeau d'amour,
-tout incrusté de grains d'encens, ce flambeau de consolation et de
-ressouvenir qu'ils ne devaient allumer qu'aux anniversaires, destiné à
-leur mesurer des années de joie,--et qui allait donner au mort sa
-dernière lueur, pleurer sur le mort ses suprêmes larmes.
-
-L'amertume du péché, en cette minute, lui contracta la gorge et lui
-troubla le coeur.
-
-Le cierge adultère! En l'achetant, en le profanant, en faisant surgir de
-la cire sacrée une flamme sacrilège, en l'érigeant témoin des mauvaises
-amours,--elle avait acheté la mort, la condamnation de l'adoré et la
-sienne; car, n'était-elle pas condamnée, elle aussi, et ne savait-elle
-pas exactement ce qui allait se passer, tout ce qui allait se passer,
-quand la tremblante clef aurait ouvert à son seigneur la porte de la
-maison adultère?
-
-Mais elle ne voulait pas réfléchir, pas encore, jamais! Sa bravoure
-était en actes et non en pensées.
-
-Elle alluma le cierge adultère et s'agenouilla, droite, les mains
-jointes et un peu écartées du corps, et--sans un mouvement que celui de
-sa poitrine effarée,--elle attendit l'heure de son maître, la belle, la
-bonne, la brave, la glorieuse Adultère.
-
-
-
-
-LA ROBE
-
-
-Ce jour-là, il la rencontra,--la robe nouvelle!
-
-Elle s'avançait, lente et fière, avec la souriante et mystérieuse
-majesté qui convient aux réalisations esthétiques de la dernière heure,
-avec la grâce irritante de l'inédit.
-
-C'était bien elle, c'était bien la robe nouvelle.
-
-Depuis une semaine, il la guettait au coin des rues, des rues larges et
-claires où elle peut s'éployer, livrer à l'oeil toute sa gloire
-inconnue, volter, s'arrêter, repartir et filer comme une mouette
-au-dessus de la grève. Les toilettes «pour aller en voiture» ne
-l'amusaient pas; il n'aimait que «la robe qui marche», et il ne l'aimait
-qu'une fois, la première fois qu'il la voyait.
-
-La robe nouvelle, la robe de printemps, était pour lui le grand et
-périodique événement de l'année; il en rêvait des mois à l'avance,
-s'inquiétant des pronostics de l'Observatoire, espérant de précoces
-chaleurs, faisant, comme un Parsi, sa prière au soleil.
-
-Dans l'universel renouveau, rajeunissement de la chair et de la feuille,
-de la fleur et de l'herbe, rien ne l'intéressait--que la robe, et la
-robe seule.
-
-Ce qu'il pouvait y avoir dedans, quelle nuance et quel grain de peau;
-quels seins et de quelle forme, le calice ou la coupe, hauts ou bas,
-unis ou frères ennemis; quelles épaules et si elles étaient doucement
-tombantes; quels reins, quelles jambes: tout cela n'occupait pas un
-instant son imagination. Il lui suffisait que la robe fût nouvelle, bien
-faite et bien portée. Qu'elle pût, artificieusement, voiler de graves
-défauts corporels, c'était la dernière de ses craintes et le dernier de
-ses soucis.
-
-Sans doute, son amour de la robe nouvelle n'était pas exclusivement
-platonique, ni exclusivement l'amour de quelques chiffons agréablement
-assemblés sur un mannequin. Il n'était pas de ces fous qui s'éprennent
-d'une sydonie, ni même d'un corset, ou même d'une paire de souliers, ou
-qui s'arrêtent contemplatifs à la vitrine du grand magasin où s'exhibe,
-de pied en cap, une nouvelle mariée, moitié pudique et moitié
-tape-à-l'oeil. Non, mais quoique la femme l'intéressât moins que la
-robe, le vin moins que le flacon, il ne séparait pas la robe de la
-femme,--ou plutôt, ce qui est un peu différent et donne bien
-l'explication des goûts de notre étrange ami, _il ne séparait pas la
-femme de la robe_.
-
-Une femme nue lui paraissait une absurdité, une anomalie, quelque chose
-comme une perruche chauve ou un poulet plumé; cette vue lui inspirait un
-étonnement plutôt douloureux, et, en de certaines hospitalières maisons,
-où sa jeunesse imprudente l'avait conduit, jadis, il avait eu la
-sensation, avouait-il, de s'être trouvé plutôt dans une rôtisserie
-dahoméenne que dans un lieu de plaisir.
-
-Les Vénus grecques, non moins que les modernes, lui semblaient des
-aberrations coupables, et il n'admettait que la statuaire qui respecte
-assez la femme pour lui conserver, au moins dans le marbre, la forme et
-les lignes de ses indispensables plumes.
-
-Ce jour-là, il la rencontra,--la robe nouvelle.
-
-Elle était de très claire soie mauve en forme de cône que tronquait la
-ceinture, et vers le bas, adornée de trois rangs de rubans noirs dont le
-dernier, rasant le sol, semblait le minuscule piédestal de la jolie et
-captieuse statuette. La taille était fine, cerclée de noir aussi, et les
-épaules et les bras se couvraient d'une pèlerine à trois collets, d'un
-mauve plus sombre, d'où sortait, fleur pâle et blonde, la tête fine.
-
-Costume qui bientôt nous irritera, car bientôt nous l'aurons trop vu,
-mais dont l'apparition première charme, en effet, les yeux contents de
-la chute des manteaux et des fourrures, contents de la floraison
-imprévue de l'arbrisseau féminin.
-
-Ayant rencontré la robe nouvelle, il en devint aussitôt amoureux. Son
-coeur battit très fort, un étourdissement soudain le fit chanceler: son
-rêve passait, sa joie se promenait. Oh! si cette robe voulait se laisser
-aimer! Si elle n'était pas de ces robes insolentes qui bousculent,
-dédaigneuses, les désirs les plus purs et les plus sincères!
-
-«O robe, ne sois pas farouche!»
-
-La robe ne fut pas farouche. Comme beaucoup de ses pareilles, elle se
-laissa suivre en musant le long des étalages, puis elle tourna
-discrètement au coin d'une rue dénuée de promeneurs et, sous une porte,
-disparut.
-
-C'était une chambre comme d'autres, peu séduisante, trop parfumée et
-gâtée par un divan trop large et trop précis,--mais la robe était là,
-sous ses yeux, sous ses mains: il la contemplait, il la baisait, il la
-respirait avec ivresse.
-
-A genoux devant la chère robe qui se dressait rigide et inquiétante, il
-semblait prier, maintenant, disant de folles et douces paroles et même
-des sottises.
-
-«Dès que je t'ai vue, je t'ai aimée... Oh! un désir fou... J'aurais
-donné je ne sais quoi... Comme tu es bonne!...»
-
-La joie cependant ne le faisait pas délirer au point qu'il ne sût la
-qualité de sa conquête, et quel genre d'âme animait cette robe si
-exquise. Il s'arracha à son extase pour interroger sa bourse, et avant
-d'avoir entendu les odieuses paroles du marchandage, il avait comblé les
-désirs qui attendaient, muets, et payé la robe, la jolie robe nouvelle,
-probablement ce qu'elle valait.
-
-Ensuite, il recommença ses adorations et l'autre le laissait faire,
-habituée à de plus singulières et même à de plus dangereuses fantaisies.
-Seulement, en dedans, elle s'impatientait un peu, trouvant bien longs
-ces prolégomènes, et bien ridicules. D'ordinaire, elle menait ses
-clients plus rondement et, devinant leurs goûts, les rassasiait avec art
-et avec promptitude; mais celui-ci était bizarre. Elle le toléra encore
-pendant quelques minutes, se laissant admirer, croyait-elle, flattée
-aussi de ces manières délicates, et, enfin, n'y tenant plus, rêvant à ce
-qu'il y avait dans l'air, dans le soleil, dans les rues, d'amour à
-cueillir et quelle merveilleuse pierre philosophale était sa «robe
-nouvelle», elle se dégagea et demanda avec un sourire qu'on la laissât
-au moins ôter sa pèlerine.
-
-«Non, non! La robe tout entière! Je veux la robe tout entière!»
-
-Et il l'entraînait vers le divan, l'étreignant déjà furieusement.
-
-Elle comprit et cria:
-
-«Avec ma robe? Jamais!»
-
-Elle put se redresser et elle dégrafait sa ceinture quand elle sentit
-deux mains lui serrer le cou sans pitié. La tête renversée, elle tomba
-inerte sur le divan, et, inconscient de son crime, ignorant la mort de
-la chair à laquelle il allait joindre sa chair, l'amoureux des robes
-apaisa son désir.
-
-
-
-
-LE FAUNE
-
-
-Elle s'était retirée de bonne heure après dîner, se croyant souffrante
-et n'étant que triste, lassée du rire trop innocent des petits enfants,
-de la benoîte jovialité des parents pauvres émus d'un peu de fête, du
-pitoyable gala voulu par les calendriers.
-
-Surtout elle s'affligeait et presque s'indignait de l'hypocrite
-tendresse qui luisait dans l'oeil terne de son mari, quand il y avait du
-monde: elle eût préféré, comme d'autres femmes, être battue en public,
-être aimée en secret.
-
-Remerciant sa femme de chambre, elle tira le verrou et, alors, se
-sentant bien seule, se sentit libre et moins malheureuse.
-
-Se dévêtir lentement, avec des poses, des regards à la psyché, de
-feintes langueurs, comme pour tomber adroitement en de chers bras, se
-dire des douceurs, offrir un compliment subtil à son épaule et même à
-son genou et s'avouer qu'on a une belle âme et une belle peau,--elle
-s'amusa à tout cela, sans penser à rien de mal, avec la sécurité d'une
-femme qui ne craint pas les surprises de l'imagination.
-
-Son impudeur ingénue était limitée par la délicatesse. Elle savait
-l'étiage où doit s'arrêter la robe retroussée, l'étiage des temps secs
-et l'étiage des temps de pluie, et volontiers, ainsi qu'Arlette, quand
-Robert le Diable la favorisa de son intimité, elle eût déchiré sa
-chemise au lieu de la relever. Il arriva donc qu'elle eut un peu honte,
-et, enfouie dans une fourrure, elle s'agenouilla fort chastement devant
-le feu.
-
-Elle tisonna, elle ordonna des architectures incandescentes, elle se
-brûla la figure, elle s'ennuya.
-
-«N'aurait-elle pas mieux fait de répondre aux hypocrites tendresses de
-son mari? Avec quelques agaceries, elle était maîtresse de lui et la
-soirée s'achevait en des exercices plutôt calmants,--tandis que,
-troublée, énervée, fâchée, elle était capable de se mélancoliser
-jusqu'aux larmes, jusqu'aux solitaires sanglots que nul n'apaise et qui
-tordent le coeur et qui le secouent comme une épave!»
-
-Ah! vraiment, la triste et stupide nuit de Noël! Y aurait-il donc des
-dates, des jours magiques où c'est un crime d'être seul, où des contacts
-humains sont nécessaires sous peine de souffrance et presque de remords?
-Une telle idée s'esquissa un instant dans sa faible et mobile cervelle,
-mais bientôt, de tout ce dessin trop compliqué un seul mot resta visible
-à ses yeux et sensible à son imagination,--Noël!
-
-La voilà redevenue toute petite fille qui s'en va à la messe
-blanche--dans son lit, qui s'endort en rêvant aux gâteries de l'Enfant
-Jésus...
-
-... Non, c'est banal! Tout le monde a de ces visions d'antan, de ces
-attendrissements annuels! Ames peu distinguées, qui ne savez pas évoquer
-d'autres songes que ceux qui rôdent partout, à la merci des plus
-vulgaires désirs,--songes dociles et lamentables!
-
-Révoltée contre la pureté des blancs souvenirs, elle sombra dans
-l'idéisme sensuel. La chaleur du foyer aux bûches encore flambantes la
-chatouillait vilainement: elle s'y complut,--elle crut que des baisers
-singuliers allaient descendre par la cheminée sous la forme de petits
-anges sans ailes, mais plus brûlants et plus agiles que les feux follets
-qui jouaient, agréables démons, parmi les charbons.
-
-Elle rêva d'une fornication somptueuse, d'un stupre inattendu dont elle
-serait la complaisante victime, au coin du feu, sur cette bonne
-fourrure; oui, avec la complicité de cette bonne bête, de cette chèvre
-aimable et dévouée...
-
-L'incube épars dans la chambre tiède rassemblait ses atomes et se
-matérialisait... Une ombre, comme d'un faune éphèbe, obscurcit la glace
-de la cheminée et un souffle lui troubla les cheveux et lui chauffa la
-nuque.
-
-Elle avait peur, mais elle désirait avoir encore plus peur; pourtant,
-elle n'osa ni se retourner, ni lever les yeux vers la glace. Ce qu'elle
-avait senti était douloureusement doux; ce qu'elle avait vu était
-inquiétant, étrange, curieusement absurde: une tête blonde et dure, aux
-yeux dévorants, à la bouche large et presque obscène, à la barbe
-pointue... Elle frissonna: il devait être beau et grand, très fort, cet
-être qui allait l'aimer! Comme elle tremblerait dans ses bras! Mais elle
-tremblait déjà, déjà possédée, déjà la proie du monstre amoureux qui la
-guettait et la convoitait.
-
-La fourrure lui glissa des épaules et aussitôt un violent baiser
-stigmatisa sa chair nue,--oui, un baiser si violent et si ardent que la
-marque lui en resterait, sans aucun doute, comme d'un fer rouge. Elle
-voulut, geste de femme qu'on déshabille, relever son manteau et
-s'envelopper d'une dernière pudeur, mais l'Etre s'y opposa et de ses
-deux mains lui agrippa les deux bras. Cette violence ne déplut pas à la
-vaincue: elle s'y attendait comme à un hommage; son dos et ses épaules
-étaient faits pour être vus, et, recevoir obligeamment des baisers,
-n'était-ce pas leur devoir en même temps que leur volupté?
-
-Cependant l'attaque se précipitait et l'incube haletant soufflait à peu
-près comme un soufflet de forge, ce qui la fit légèrement rire. «Que de
-mal il se donne! songeait-elle. Il est bien malhabile... Je vais le
-regarder, du coin de l'oeil...»
-
-Comme elle tournait la tête, le masque de la bête s'avança et sa bouche
-large et presque obscène s'écrasa sur ses lèvres.
-
-Elle avait fermé les yeux, mais trop tard; elle avait vu le monstre face
-à face, et non plus selon les complaisants reflets d'une glace identique
-à son rêve; elle l'avait vu, non plus façonné par le désir, mais déformé
-selon la réalité la plus étroite: il était si laid, avec sa face de bouc
-cruel, si laid et si bestial et ivre d'une volonté si précise et si
-basse,--qu'elle s'indigna et se redressa.
-
-... Elle se vit nue dans la grande psyché, au fond de la chambre, toute
-nue et toute seule dans la chambre morne.
-
-
-
-
-DANAETTE
-
-
-Comme elle s'habillait après déjeuner, toilette spéciale et même
-mystérieuse, la neige se mit à tomber.
-
-Sous les rideaux d'apparence de vitrail, relevés et épinglés pour un peu
-de lumière, elle la voyait tomber, la belle neige, tomber, tomber
-toujours,--et c'était solennel et triste; cela donnait l'idée d'on ne
-sait quelle puissance occulte et ironique, d'on ne sait quelle âme
-divine, terrible et froide qui aurait épandu d'en haut la
-cristallisation légère de son dédain pour la niaiserie humaine qui
-analyse tout et ne comprend rien.
-
---Il y a une grande bataille dans le ciel, lui dit sa vieille Bretonne
-de femme de chambre. Les anges s'arrachent les plumes des ailes,--et
-voilà pourquoi il neige. Madame le sait bien.
-
-C'était péremptoire. Madame n'émit aucune contradiction. Tous les ans,
-d'ailleurs, et souvent plusieurs fois par hiver, la Bretonne articulait
-cette même confidence, terminée par un «Madame le sait bien» irréfutable
-et presque menaçant. Sur toutes choses, la vieille servante avait ainsi
-toutes prêtes, brèves et nettes, des explications charmantes et d'une
-manifeste évidence.
-
-Madame ne répondit donc rien, mais, dès que sa coiffure fut achevée,
-elle congédia la Bretonne.
-
-Elle voulait être seule--avec la Neige.
-
-Sa toilette n'était qu'à moitié, elle n'y songeait plus, et, assise sur
-un divan, près du feu, elle regardait, fascinée, le vol incessant et
-lumineux des plumes neigeuses et angéliques.
-
-Sa toilette! Oh! quel ennui, deux ou trois fois par semaine! L'adultère
-est agréable certainement, les premiers jours; on va vers l'inconnu, on
-se tend comme une voile au souffle impérieux et doux qui vous pousse à
-des baisers nouveaux, on est gonflée de curiosité, on ne pense à rien
-qu'au plaisir d'une initiation nouvelle et plus complète: le péché
-apparaît tel qu'un baptême à l'ingénuité relative de la pécheresse. Mais
-si intense que soit pour les petites détraquées cette sensation du
-renouveau par le mensonge, elle est brève et traîne après elle un
-détestable frère jumeau nommé Ennui.
-
-Quel ennui! Il faut penser à tant de choses, et l'expérience est là qui
-vous pousse du coude et vous suggère mille précautions humiliantes et
-décourageantes.
-
-«Ainsi, songeait-elle (sans perdre de vue la neige), je dois, malgré le
-froid, mettre des souliers et non des bottines. Lui-même me l'insinua.
-La première fois, il me les reboutonna innocemment, pieusement, en
-serrant ma jambe sur ses genoux; la seconde fois, il tira de sa poche un
-tire-bouton et me le mit dans la main; la troisième fois, il n'avait
-même pas pensé à apporter cela, et je fus très malheureuse.
-
-«Pour le corset, la robe, c'est la même chose. Monsieur est impatient;
-il arrache les agrafes, il emmêle les cordons. J'ai dû faire faire un
-corsage spécial qui se déboutonne tout d'un trait, et je remplace le
-corset, ces jours-là, par une sorte de brassière comme on en met aux
-bébés: cela se déboutonne selon le même système que le corsage. En un
-clin d'oeil, je suis nue, ou peu s'en faut.
-
-Oui, nue, car il a imaginé de m'imposer des chemises qui ressemblent à
-des soutanes et qui s'ouvrent comme des rideaux, dès qu'on a fait sauter
-les minuscules boutons qui les closent,--et ce costume influe sur mes
-moeurs.
-
-«Allons! Il faut mettre la brassière et enfermer mon corset sous clef,
-pour que la Bretonne ne me dise pas, d'un air scandalisé, devant mon
-mari, quand je rentrerai tantôt: «Madame est sortie sans corset. Madame
-le sait bien.»
-
-«Ah! la belle neige!...»
-
-Elles tombaient toujours, les douces, les fines, les blanches plumes
-d'anges. La rebelle adultère devint naïve; la fascination de cette
-subtile et monotone neige, de neige perpétuelle et qui semblait infinie,
-agissait sur sa sensibilité. La péremptoire sottise de la Bretonne lui
-revint à l'esprit, et elle eut pitié des anges déplumés!
-
-Cela devait être singulier, un ange aux ailes nues, pareil à ces oies
-déduvetées qu'on aperçoit en Normandie dans les cours de ferme, ces
-pauvres oies qui ont donné leur vêture pour faire des oreillers aux
-frileuses adultères.
-
-Image ridiculement enfantine, mais, enfin, les anges déplumés sont
-encore des anges,--et les anges sont de fort belles créatures.
-
-La neige tombait toujours, et même plus tassée, si épaisse que l'air
-semblait maintenant s'être condensé en un polaire océan d'étoiles
-blanches, ou en un immaculé vol de mouettes, qu'un souffle parfois
-troublait et jetait, effarées, contre les vitres.
-
-Oubliant son rendez-vous de classique adultère, la petite chérie
-s'intéressait énormément à ces tourbillons imprévus, mais sa joie était
-plus amusée encore, quand le nuage constellé s'écroulait lentement,
-majestueusement, avec le calme absolu de la certitude. Ses yeux pourtant
-se fermaient, lassés, et elle ne les ouvrait plus qu'à grand'peine,
-entêtée, résolue à ne pas céder, à regarder tomber la neige, tant que
-tomberait la neige.
-
-Elle fut vaincue: ses yeux se fermèrent et ne se rouvrirent plus
-qu'après un long demi-sommeil. Mais, en ses yeux clos, la neige tombait
-toujours: les vitres maintenant n'arrêtaient plus le vol des candides
-étoiles. Il neigeait dans sa chambre, sur les meubles, sur les tapis,
-partout; il neigeait sur le divan où elle s'était couchée, domptée par
-la fatigue. Une des fraîches étoiles tomba sur sa main; une autre sur sa
-joue; une autre sur sa gorge un peu découverte: et ce furent, la
-dernière surtout, d'exquises et inédites caresses.
-
-D'autres étoiles tombèrent: sa robe de pâle vert s'illuminait comme un
-pré d'une floraison de marguerites ingénues; ses mains et son cou en
-furent bientôt tout couverts, et ses cheveux et ses seins. Cette
-irréelle neige ne fondait pas à la chaleur du corps, ni à la chaleur du
-foyer: elle demeurait purement fleurie, telle qu'une parure.
-
-Délicieusement glacés, les baisers de la neige traversèrent ses
-vêtements, allèrent, malgré toutes défenses, chercher la peau et se
-blottir, dans les plis: c'était merveilleusement doux et d'une qualité
-de volupté assurément inconnue!
-
-En vérité, la Neige la violait et la possédait,--et Danaette se laissait
-faire, curieuse de cet adultère nouveau, toute livrée au plaisir
-ineffable--et presque effroyable--d'être l'amoureuse proie d'un divin
-caprice et l'amante élue par le rêve de quelques anges devenus soudain
-pervers.
-
-La neige tombait toujours et pénétrait si profondément en son corps pâmé
-qu'elle n'avait plus aucune autre sensation que celle de mourir
-ensevelie sous les adorables baisers de la neige, embaumée dans la
-neige,--et de partir, emportée par un tourbillon dernier, vers la région
-des éternelles neiges, les infinies et fabuleuses montagnes où les
-chères petites adultères, toujours aimées, se pâment sans repos aux
-impérieuses caresses des anges pervers.
-
-
-
-
-CONVERSATION DU SOIR
-
-
-L'une était jeune fille et l'autre jeune femme, et lui, venait dans la
-maison faire la cour à la jeune fille, mais il aimait bien aussi la
-jeune femme.
-
-Ida avait épousé un gentilhomme qui s'occupait à dresser des chevaux
-pour les courses; il revêtait un habit rouge, sonnait de la trompe mieux
-qu'un piqueur et goûtait la conversation des palefreniers, parce qu'elle
-est instructive. Sa femme lui servait peu, si ce n'est de décor et de
-parfum: parfois, il l'entourait de regards attendris, la flattait ainsi
-qu'une pouliche et lui donnait à manger dans le creux de sa main un
-diamant ou un rang de perles; parfois aussi, il la respirait en fermant
-les yeux, après l'avoir vaporisée de foin nouvellement coupé, qu'il
-appelait dans sa langue «new mown hay». De tout cela, Ida était fort
-satisfaite, car il ne lui manquait rien, aucun plaisir essentiel. Les
-plaisirs essentiels, pour Ida, étaient: se lever à midi, mettre de
-belles robes, faire de la musique et, le soir, aux lumières, parer son
-torse pur de plus de joyaux que n'en portait Aline, reine de Golconde.
-Elle savait qu'il est des êtres nommés «amants» et qui ont pour les
-femmes le goût que son mari avait pour les chevaux, mais elle n'eut
-jamais envie d'en attacher un à sa personne: ces grands scarabées, à son
-avis, n'étaient agréables qu'en troupe, quand ils évoluaient avec
-discrétion dans un salon bien tenu; et lorsqu'on lui disait que de tels
-insectes inspirent souvent, à des femmes, des passions folles, elle
-riait si fort que ses diamants émus faisaient le bruit d'une rivière qui
-se brise sur des pierres.
-
-Pourtant, le scarabée qui courtisait sa soeur Mora n'était pas trop bête
-ni trop laid, même seul et vu de près, et il ne déplaisait ni à Mora, ni
-à Ida. Mora voulait bien l'épouser et Ida voulait bien être aimable et
-ne pas décourager le plaisir de ces enfants, le plaisir de se marier, de
-faire comme tout le monde. Il s'appelait Donald et sa voix un peu
-chantante était douce, de celles qu'on entend le soir dans les gorges
-pâmées des montagnes. Son geste enveloppant suggérait l'abandon; ne le
-craignant pas, rassurées par le bleu pâle de ses yeux et le rose doux de
-ses joues, les femmes allaient à lui comme à une soeur, et s'il disait
-son adresse à manier la rame, elles s'affligeaient d'un si rude exercice
-pour une grâce si adolescente.
-
-Assises côte à côte au piano, Ida et Mora déliraient de joie; ceintes
-d'un multicolore réseau d'harmonie qui les séparait du reste du monde,
-elles s'enivraient sans honte, troublées mais insatisfaites, cherchant
-l'extase, n'arrivant qu'à un délicieux énervement, à cause sans doute du
-discord de leurs désirs: Mora jouait pour le plaisir des bruits
-agréables, pour l'excès de vibration que la musique importe dans les
-cellules cérébrales, pour l'intensité et l'activité que le rythme donne
-aux battements du coeur et à la circulation du sang; Ida jouait pour
-broder un accompagnement à ses rêves et, pendant que la musique se
-dessinait en vives arabesques devant ses yeux éblouis, elle perdait
-quasiment la conscience de son être; allégée et simplifiée, elle sortait
-d'elle-même, elle montait, mais pour redescendre bientôt, surprise et un
-peu suffoquée. Cette illusion était plus sûre encore lorsque, au lieu de
-jouer elle-même, elle écoutait sa soeur qui avait le génie des
-interprétations rythmiques.
-
-Donald entra. Sans l'avoir vu ni entendu, elles eurent la divination
-qu'il était là et, charmantes en la spontanéité de leur résignation,
-elles se levèrent, laissant une phrase inachevée, et s'avancèrent pour
-l'accueillir.
-
-Donald baisa la main d'Ida et le front de Mora.
-
-Il apportait toujours des fleurs, non pas certes des bouquets, mais de
-vraies fleurs libres sur leur tige intacte; il en apportait trois
-seulement, choisies entre les plus parfaites et les plus pures,
-d'immaculées roses blanches, couleur de neige qui tombe, de fragiles et
-somptueux magnolias, empreints de sang, d'une seule marque de sang au
-centre même de leur beauté et qui semblaient des sacrés-coeurs ou, comme
-disait Mora, de fières et blanches dominicaines qui ont taché d'amour et
-de pourpre leur sein vierge, en buvant au calice de la Passion. Il
-savait trouver de simples violettes d'un azur si profond et si délicat
-que les chimères se réjouiraient d'élever de tels yeux vers l'infini, et
-des cyclamens d'un rose si charnel et si vivant que leur sourire
-impressionnait comme un baiser.
-
-Ce jour-là, il avait à la main trois divines pâquerettes, trois astres
-de rêve, trois symboliques soleils d'or étoilés d'argent lunaire, fleurs
-de résurrection; Mora et Ida en mirent une, chacune, à leur corsage et,
-comme toujours, la troisième fut déposée, dans un verre de Venise irisé
-d'espoir, aux pieds de l'Inconnue, aux pieds de celle qui allait
-devenir, aux pieds de la Femme que l'Amour était en train de créer et de
-modeler dans l'ombre.
-
-On causa de choses futiles, exprès, pour ne livrer que peu à peu, avec
-modération et avec pudeur, le nu de son âme à l'amoureuse curiosité de
-l'âme inquiète et attentive. Ensuite Ida s'informa si les émeraudes
-étaient seyantes à son teint, si on pouvait les mêler aux perles et aux
-diamants, si leur vert, un peu de prairie, n'effarait pas, par son
-absolu, la blancheur des épaules: on décida qu'une peau très candide et
-veinée de bleu s'accommodait mal des émeraudes, mais elles pouvaient
-agréer aux chairs un peu dorées.
-
-«Je suis contente que vous permettiez cela, Donald; je pourrai donc
-mettre mon collier d'émeraudes, car je suis dorée comme une idole»,--et
-Ida, relevant sa manche, fit miroiter sur sa peau de brune, les joyaux
-smaragdins, dernier présent de son mari. Ensuite, Mora s'informa de
-l'accord imposé par une robe violette: il fallait évidemment des
-doublures et des retroussis soufre et, comme bijoux, peut-être des
-opales, peut-être des perles teintées. Mora compara cet accord à
-«celui-ci, tenez»,--et elle trouvait sur le piano un accord clairement
-soufre et violet, mais d'un soufre un peu vif et d'un violet un peu
-sombre. «Il faudrait la harpe», dit-elle, mais elle chercha encore et
-bientôt ce fut une étrange improvisation en rythme brisé où passaient,
-éclatantes ou mourantes, apaisées ou exaltées, toutes les nuances du
-violet, et, brodées en arabesque, toutes les nuances du jaune.
-
-Elle joua longtemps, peut-être une heure, sans s'arrêter, sans prendre
-garde à la tombante nuit, ni au trouble divin qui s'épandait, par ses
-doigts, dans l'air.
-
-Ida et Donald étaient assis sur le divan. D'abord, n'écoutant que d'une
-oreille la fantaisie de Mora, ils avaient continué leur causerie, mais
-les paroles s'en allèrent. Sans voix, ils songeaient et ils frémissaient
-comme l'air lui-même empli de captieuses sonorités et de vibrantes
-ondes. Un espace très étroit les séparait; un sursaut le combla, Donald,
-excité, s'étant incliné à droite, Ida, oppressée, s'étant inclinée à
-gauche. Leurs épaules d'abord, puis leurs genoux se touchèrent, puis
-leurs mains se trouvèrent et un double courant de fluides charnels les
-pénétrait, les amollissait et, alternativement, activait leur
-inconsciente vie. Les fleurs, les émeraudes, les épaules, le bras nu
-montré, le corsage soufre et violet emprisonnant en rêve le beau buste
-de Mora, tout cela et les conseils de la musique, et la tombante nuit
-avait dirigé vers le paysage sensuel la promenade de leurs rêves,--si
-bien que, sans le savoir, se croyant toujours dans le monde du désir,
-ignorants de leurs tangibles réalités, plongés dans l'incertitude du
-songe, insoupçonneux de la véracité de leurs actes, ils se baisèrent
-doucement sur la bouche. Le prélude fut impératif: Ida se renversa, les
-yeux clos, comme couchée sur un lit de nuages et elle reçut Donald dans
-ses bras, avec une grâce toute nuptiale.
-
-Quand ils revinrent à eux, ils n'eurent pas à rougir; ils ne savaient
-pas ce qu'ils avaient fait et ils ne le surent jamais: le souvenir leur
-resta seulement de minutes exquises, d'un voyage dans le ciel, d'un
-plaisir à la fois aigu et doux, infiniment pur et infiniment surhumain.
-
-Pourtant, quand Ida rajusta instinctivement sa toilette, elle s'aperçut
-que la pâquerette penchait à son corsage, tout écrasée, sa tête d'or
-étoilée d'argent: alors, elle alla prendre celle qui avait été déposée
-aux pieds de l'Inconnue, et elle la piqua sur son sein, sur le sein de
-la Femme qui était devenue, de la femme que l'Amour venait de créer et
-de modeler dans l'ombre.
-
-A ce moment, Mora, qui jouait toujours, sentit un terrible frisson
-passer dans ses moelles.
-
-
-
-
-STRATAGÈMES
-
-_A Octave Mirbeau._
-
-
-Amères flâneries parmi des femmes successives.
-
-Lointaine et première souvenance. Elle vient à moi: gaucheries d'une
-fille grandelette dans le sarrau d'école. Au sarrau, des taches d'encre;
-au nez, des taches de son. Les yeux couleur de mûres; les dents comme
-des noisettes:--mûres mangées ensemble, noisettes croquées le long des
-haies, par les chemins creux, et dans les herbes, les rosées, les fleurs
-fraîches.
-
-Ensuite... Oh! celle-ci fut vraiment la vraie. Près d'elle, à lui
-parler, à rire, à rougir, il y avait une joie toute neuve, une joie de
-floraison. Les cheveux frisaient joliment sur le front.
-
-Chloé chantait, lavandière à la rivière. Ah! fille de roi! Ah! vieil
-Homère! Je crus que c'était Nausicaa.
-
- Il mit la main dans mon estomac.
- Je lui ai dit: mettez-la plus bas,
- Je lui ai dit: mettez-la plus bas!
-
-Chloé chantait, lavandière à la rivière.
-
-Après?
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-C'est tout ce que j'en sais.
-
-Après? Les stores baissés: passent les poteaux, les arbres, les
-maisonnettes. Sur les plaques tournantes, les roues grondent. L'ombre
-est violette. Le roulis roule le fugace enlacis... Par la portière,
-adieu! Jamais plus? Jamais plus. Ton nom? Ta demeure? Les baisers ont
-pris toutes les lèvres, les lèvres n'ont pas remué pour des paroles. Ah!
-ce train qui va, qui va! Ah! ma vie qui va, qui va!
-
-Après? Rencontres. Non. Non plus. Oui. Pourquoi ne pas revivre une
-minute ceci: l'agréable rêveuse sur mon épaule pleurait son exil. Elle
-avait peur, la nuit, dormant seule...
-
-Petite bourgeoise du petit bourgeois, très avenante dans l'attifage
-économique d'une femme d'ordre: «Pas de cadeaux, disait sa voix ferme et
-discrète, une ligne nouvelle, plutôt, sur mon livret. Comme cela, mon
-mari est content, il m'appelle sa fourmi. Quand le mille est complet,
-cela fait de la rente, de la bonne rente, mon mimi.» Elle était
-charmante, vraiment, dans ses silences.
-
-A pas muets sur le parquet criant. La porte se pousse, à l'heure dite
-déverrouillée. De l'imprudente lumière, mais le plaisir, en l'ombre,
-s'alanguit trop. Pourtant, il y a des yeux au bout des doigts, des yeux
-de chat faits pour les ténèbres... La lumière, parfois je la souffle.
-J'aime mieux ton coeur que la couronne brodée sur ton coeur,--et tu
-n'aimes pas les distractions. Les feuilles tombèrent. A Paris? Là, elle
-avait ses habitudes et l'imprévu.
-
-Je me souviens qu'elle n'aimait pas les distractions.
-
-Vraiment, cela vaut-il la peine? La peine qu'on se donne?
-
- Adieu, mon pucelage,
- Ha! Tu vas me quitter!
-
-Disait la petite pucelotte... Vraiment, cela vaut-il la peine?
-
-La Suédoise m'aima et nous eûmes de jolies chevauchées frileuses vers le
-bleu pâle des nuits polaires. Ah! comme elle pleura, un jour, et comme
-je fus mauvais pour celle qui était si bonne!
-
-Telle est la fin, et je n'ai trouvé rien depuis le bleu frileux des
-chevauchées polaires...
-
-... Mettre de l'esprit dans la saveur, de l'âme dans le parfum, du
-sentiment dans le toucher...
-
-Désirs, grenades pleines de rubis prisonniers dont un coup de dent fait
-ruisseler l'éblouissance,--un coup de dent de femme.
-
-Des femmes, au bon endroit, savent mordre. Elles ne doivent pas être
-méprisées, ces conservatrices des traditions milésiennes,--mais c'est
-bien monotone et les artistes sont rares.
-
-... Faut-il reprendre l'amère flânerie parmi des femmes successives?...
-
-Au Louvre, devant la _Mater Dolorosa_ dont les yeux sont deux gouttes de
-sang,
-
- (_O quam tristis et afflicta!_)
-
-une femme en extase (je le crus,--mais elle s'ennuyait, tout
-simplement), qui, du coup, m'intéressa, quand elle eut tourné la tête
-vers l'indiscret accoudé, par la froideur éteinte de son regard,
-l'ironie vague d'un sourire gelé... Le blond de la chevelure allait au
-roux clair, sous le chapeau noir, que fermaient, vers les oreilles
-perlées d'améthystes (assez équitablement assorties au violet mourant
-des prunelles), des brides épinglées d'une argenterie ancienne.
-
-Je me provoquai à des riens qu'elle répéta...
-
-Quand elle marcha, m'ayant d'un cillement--presque doux--permis de
-l'accompagner, la lenteur ondulée des mouvements décelait un corps
-développé selon l'esthétique orientale, avec des os minces, une flexible
-charpente, la chair tassée,--non sans une tendance à rompre un peu la
-proportion.
-
-Nous sortîmes par les Mantegna. De brèves paroles,--et devant les
-symboles nous demeurions des instants, perplexes, de nous-mêmes... Elle
-voulut bien, excitée par telles énigmes, et d'une voix pareille à
-l'indolente procession de son allure, dévoiler un peu de sa
-spiritualité: alors, je la vis inavouée et imprécise, appelée, sans
-conscience de ses tendances secrètes, par celui qui dirait: «Voici ce
-que tu veux.»
-
-En descendant l'escalier vers Ariane, au milieu elle s'arrêta, remonta
-quelques degrés, comme saluant d'un adieu la Victoire. Mais je compris
-que c'était la moitié d'une ruse, car elle se retourna très brusquement:
-elle voulait me voir sans prendre l'air de me regarder.
-
-«A demain!» dis-je avec une certaine ferveur.
-
-Elle daigne rire un peu, baissant sa voilette, mimant un peut-être pas
-trop problématique,--puis s'en va.
-
- * * * * *
-
-Je la retrouve gravissant l'escalier. Nous laissons la robe de pourpre
-frissonner aux vents glorieux de l'Archipel, et, d'un accord muet, nous
-gagnons la porte,--amis déjà, à ce qu'il paraît.
-
-Entendre les doléances nécessaires: nul homme, plus d'une seconde, n'a
-séduit son désir... Elle eut le mari qui échoit pareillement à chacune,
-initiateur de tous les à peu près... Il est mort... C'était un
-personnage occupé à gravir avec élégance et décision les bâtons de
-perroquet du perchoir social...
-
-Je n'écoute pas. Que m'importe ce qu'elle est, fille ou marquise, ou les
-deux? Et je songe: voici un compagnon pour le jeu des sensations
-élémentaires, une chair malléable aux expériences du presque et une âme
-qui s'ennuie assez pour accepter des navigations vers l'île où les
-Chimères jouissent d'être chimères...
-
-«--... Riche...»
-
-A ce mot de conversation, j'interromps pour dire:
-
-«--Le seul parfum d'un brin de réséda peut mener très loin, et toutes
-les véracités de l'opulence sont dépassées par le simple froissis d'un
-morceau de soie ancienne...»
-
-La Seine franchie, nous atteignons les déserts de l'avenue de Breteuil
-(où s'est réfugiée sa Solitude), pendant que, apprivoisée, elle me
-questionne avec une désespérance qui flatte mon rôle choisi de
-consolateur extravagant:
-
-«--De combien un très perspicace esprit peut-il pénétrer en tel autre?
-
---De très peu.
-
---Qu'est-ce donc que l'intimité?
-
---Le troc des volontés.»
-
-Je réponds cela.--et pourquoi pas?
-
-Elle me congédie. Nous nous séparons, toujours inconnus. C'est
-imprudent, mais quand j'y pense, il est trop tard. «Puis, que m'importe,
-redis-je encore, le baptême de son essence,--et de moi, si je te fais
-agréablement souffrir, quels comptes subsidiaires exigeras-tu, à moins
-d'être insensée?»
-
- * * * * *
-
-Elle vient chez moi.
-
-«--Un moine en scapulaire chante des antiphones à la Vierge, qui pleure
-de terreur et d'amour...
-
---Où?
-
---Là, sur ce parchemin rayé de rouge et ponctué de noir, ne vois-tu
-pas?--et cet autre qui, à la flamme d'une lampe de fer (plus tordue
-qu'une viourne), amollit la cire-vierge des sceaux de l'Abbaye, ne le
-vois-tu pas?--et cet autre qui arrose les flambes sacrés du jardin des
-rêves, ne le vois-tu pas?...
-
---C'est toi!
-
---Elle commence à comprendre.»
-
- * * * * *
-
-«--Daphné! Vois comme le Laurier leurra l'Apollon nimbé d'or. Elle eut,
-la méchante, l'ironie de s'investir d'écorce,--et les boutons de pourpre
-de ses seins imbaisés fleurissent entre les cornes d'or de la Diane
-jalouse. Nulle chèvre n'a brouté les lichens axillaires de ses branches
-nues, et le Faune ivre a délaissé pour la fente des frênes pervers
-l'hiatus impollué de son sexe gemmé d'ambres et de topazes... Apollon
-t'aurait plu, à toi? Vois comme il est beau, et plus amoureux qu'un
-thyrse turgescent, qu'un chaton cambré d'où pleurent des larmes de
-pollen...
-
---Oui, mais ce nimbe?»
-
- * * * * *
-
-«Oh! je t'aimerai! je t'aimerai,--lorsque le Dragon vert aura perdu ses
-cornes!»
-
-«--Qui a parlé, chère, est-ce moi, ou toi?
-
---Oh! moi quand je parle, c'est pour dire des choses à la portée de tout
-le monde.»
-
-Pareil à cet Almindor que poudra Eisen, je m'étends un peu sur l'herbe
-des coussins et je lui fais compliment de son teint très blanc.
-
-Un coup d'éventail sur les doigts me répond:
-
-«Sommes-nous pas embarqués pour Cythère?
-
---Nulle brise ne gonfle les voiles de soie mauve et nous n'avons point
-de rameurs.
-
---Je vous l'affirme, je ramerai, charmante Acine,--et vous régirez le
-gouvernail.
-
---Ho! Je suis si peureuse. Une distraction...
-
---N'en attendez pas de ma part!
-
---Ho! je ne m'y risquerai!»
-
- * * * * *
-
-Chez elle.
-
-Pendant que me troublent les enchantements de la Sonate que le hasard de
-mon doigt lui a désignée, je m'assieds, loin d'elle, sur le sofa, les
-yeux fermés.
-
-«--... Ah! Ce sont donc mes propres désirs qui t'ont déchiré? Voilà le
-premier trait, le premier cri, le premier sourire, le premier pleur, le
-premier doute... Elle fuit! Reviens, reviens! Reviens, la pourpre de ta
-robe ensanglante mes yeux, je vois le néant rouge où ma vie va sombrer,
-tout est rouge: ta bouche et ma chair dévorée! Ton sein fleuri de rouge
-fut doux et douloureux... Joies! c'était l'âpre rêve où s'écorche le
-coeur: sa bouche me parfume et ses cheveux m'effleurent!»
-
-«--Où donc êtes-vous?»
-
-A demi je la prends: sa bouche me parfume et ses cheveux m'effleurent...
-
-«--Lisez-moi et j'éveillerai sur le clavecin de très mourants accords.
-
- --Un soir dans la bruyère...
-
---Où lisez-vous?
-
---Je ne lis pas, je dis par coeur.
-
---Quel ton?
-
---Mineur, oh! mineur.
-
- «Un soir dans la bruyère délaissée,
- Avec l'amie souriante et lassée:
- O soleil, fleur cueillie, ton lourd corymbe
- Agonise et descend tout pâle vers les limbes,--
- Ah! si j'étais avec l'amie lassée,
- Un soir, dans la bruyère délaissée!
-
- Les rainettes, parmi les reines des prés
- Et les roseaux, criaient énamourées;
- Les scarabées grimpent le long des prêles,
- Les geais bleus font fléchir les branches frêles,
- On entendait les cris énamourés
- Des rainettes, parmi les reines des prés.
-
- Un chien, au seuil d'une porte entr'ouverte.
- Là-haut, pleure à la lune naissante et verte,
- Qui rend un peu de joie au ciel aveugle;
- La vache qu'on va traire s'agite et meugle,--
- Un chien pleure à la lune naissante et verte,
- Là-haut, au seuil d'une porte entr'ouverte.
-
- Nos pieds meurtrissent l'herbe diamantée,
- Nous gravissons la ravine argentée,
- Pente mourante à la sente effacée,
- Les genoux las et les coeurs délassés,--
- En gravissant la ravine argentée
- Nos pieds meurtrissent l'herbe diamantée.
-
- Pendant que nous montons, l'âme inquiète
- Et souriante, vers la courbe du faîte,
- Le rêve, demeuré à mi-chemin,
- S'assied pensif, la tête dans sa main,
- Et nous montons vers la courbe du faîte,
- Nous montons souriants, l'âme inquiète.»
-
-Je suis parti, courageusement, à moitié dupe.
-
- * * * * *
-
-Passer près d'une femme des heures en une intimité qui va jusqu'aux
-contacts et ne point tenter la pénétration décisive: je ne retrouve
-plus, quand je la regarde, l'ironie vague du sourire,--ses yeux, plutôt,
-expriment maintenant l'inquiétude... Voyons, le tacite accord qui nous
-lie n'est-il pas exclusif de la joie dernière?...
-
-... Comme il était entendu, tu es venu me prendre et le chemin de fer
-nous emporte à travers des bois roussis et dorés par les flammes de
-l'été. L'automne est joyeux et doux ainsi qu'une fin prématurée: les
-hêtres sourient à la mort prochaine; échevelés, tels des bacchants, les
-ormes s'endorment; les chênes, gladiateurs aux muscles tordus,
-attendent, ironiques, l'aura suprême, et les pins, seuls, et les mélèzes
-s'attristent d'être immortels.
-
-Le train s'arrête, pionnier, en pleine forêt. Nulles maisons, nul chemin
-visible, un sentier dans les broussailles: à l'aventure.
-
-Autour de nous, des airs voilés de syringe, des odeurs bruissent: le
-chèvre-feuille alangui, le sureau âcre comme un accord imparfait, les
-mousses murmurantes, les criantes feuilles mortes; les autres notes
-fondues en une indécise mélopée.
-
-Quelques pas, et, sous la grisaille des aunes, de la menthe humide se
-vaporise: sa fraîcheur poivrée nous grise.
-
-Daphné (Daphné,--elle croit presque s'appeler ainsi) s'assied, s'étale
-un peu, et, couché près d'elle, c'est elle que je respire. Parfums
-inattendus: les cheveux orangés, qui, par illusion peut-être, fleuraient
-des fois l'orange, à cette heure exhalent les odeurs composites des
-foins fanés au soleil; la peau de la nuque évoque les feuilles du frêne,
-et, sur le cou, vers la gorge, c'est un jonchis de mineures digitales...
-«Arbuste charmant couché par un vent de désir, je ne veux m'intéresser
-qu'à l'extrémité de tes branches, à ces mains qui sentent l'herbe où
-elles trempent, à ces poignets empreints de l'odeur des pâquerettes,--à
-ta tête, à cette bouche, source où coule l'humidité violente de la
-menthe en fleur...»
-
-D'un tour de jarret, la voici debout, puis:
-
-«Partons, n'est-ce pas?»
-
-La voix, très brève, s'énerve vers de la colère,--amusante colère
-d'oiseau qui a cru boire un peu dans le creux d'une feuille, a renversé
-son verre en se posant dessus.
-
-Nos pas, côte à côte, s'allongent, et nous nous taisons, attentifs
-seulement à l'émanation compliquée de la forêt qui, le soir, s'évapore
-plus abondamment,--femme, lasse de la réserve du jour, libérant, aux
-premières ombres, les prisonnières folies.
-
-Le train nous attendait, car à peine fûmes-nous assis dans notre coin
-qu'il siffla. Il nous attendait et il nous ramena, tels que nous étions
-partis.
-
-«C'était bien la peine», disaient les yeux de Daphné!
-
-A la porte, avant d'ouvrir la voiture, je pris sa main et la baisai,--sa
-main qui sentait encore l'herbe fraîche, où elle avait trempé.
-
-Chez elle.
-
-Je la trouve parmi des corbeilles de vieux chiffons de soie, l'air très
-amusé, sérieuse, toute la sensation amassée dans les doigts qui
-s'exacerbent aux chatoyantes caresses. Le pouce sur les trames se frotte
-et voit le dessin des fleurs, les nuances d'après la forme du relief.
-
-Elle ferme les yeux:
-
-«Des roses, des roses avivées de quelque carmin, des églantines plutôt,
-et au coeur, n'est-ce pas? il y a du blanc jauni pour les pistils
-apparents. Un feuillage de deux verts les entoure un peu, s'épanouit
-plus large, et roses et feuilles s'en vont le long de l'étoffe comme les
-grains alternatifs d'un chapelet oriental, déroulées lentement sur le
-fond d'un très pâle vert, pâle tel que le reflet dans l'eau du
-retroussis des feuilles.»
-
-Elle jette l'étoffe sans la regarder.
-
-«--Oui, je vois mieux, certains jours, avec les doigts, et la perception
-est plus fine, pénètre la chair comme des piqûres très douces... Combien
-cela doit être absurde, dites, des piqûres très douces!»
-
-Je ne souris qu'un peu, car me voici, à mon tour, à genoux dans les
-soies, et la contagieuse névrose me gagne: c'est amollissant, bien plus
-que l'herbe... Oh! voici un pourpre brûlé d'où s'émancipe une tiédeur
-charnelle, Galathée (Elle croit presque s'appeler Galathée, maintenant),
-charnelle comme de tes joues en fièvre, et ce velours cerise attire mes
-lèvres comme tes lèvres...
-
-«--Vous embrassez mes chiffons, maintenant!»
-
-Elle rit, se renverse un peu, les reins sur les talons. Je me penche,
-elle se redresse. Pour me rendre l'équilibre, ma main s'appuie au
-hasard: c'est le talon nu de Galathée, nu, sortant de la sandale, et les
-doigts s'amusent à une telle douceur, sentent la peau rosir vers la
-cheville et frémir un peu aux articulations... Le talon m'a échappé:
-elle s'est assise sur un coussin et la robe au rouge étrange, rouge
-chiffonné de coquelicot, a été ramenée jusque par-dessus les sandales.
-
-Nous recommençons à pétrir les amusantes soies. Les mystiques bleus
-surgissent, pâlissant les rouges et faussant les verts. Adieu, les
-herbes, les ombres virescentes promenant sur l'eau des reflets de
-retroussis! Adieu les pourpres brûlés par le désir! Adieu, charnels
-pourpres!... Les fenêtres ouvertes sont bleues, nous voici partis vers
-des ciels pâles... Pourtant, je reprends pied: au contact de ce velours
-bleu vert j'ai sauté de la nacelle et je te retrouve, Galathée, je baise
-le bleu vert des veines qui se ramifient à tes poignets... Vert? De quel
-vert? Non, bleu, décidément, ce poignet, par les bleus qui le ceignent
-de leurs ombres bleues... O Sang! emporte-moi vers le coeur de Galathée,
-ô galop chimérique des veines, emporte-moi! Et là, prends-moi, galop
-chimérique des artères, prends-moi et promène-moi par les allées
-secrètes et par l'intimité de sa chair... D'abord, je suivrai les
-contours... Mais le rêve cède aux mains: Galathée s'abandonne aux mains
-précises: voici les bras formés en leur vraie forme, avec la jointure
-composite du coude, la saignée où des cordes tendues se rebellent, et,
-en dessous, la double pointe arrondie, et, vers l'épaule, la courbe
-adorable et fugitive du muscle de l'étreinte... Les épaules, le cou, la
-nuque aux petits cheveux ébrélés, les oreilles ourlées, océaniens
-coquillages, conques mythologiques où bruit un chuchotis d'amour... Le
-dos, comme une onde, frissonne, et voilà que les flots se divisent en
-deux vagues gémellées; croupe marine vouée à l'Aphrodite!... Hanches,
-orgue féminin si compliqué!... Ceinture, je te dessine de mes mains
-jointes, et de quel doigté délicat je vous modèle, mamelles de Galathée,
-et toi, ventre, oreiller plus doux que l'oreiller de nuées où Phoebé
-repose son front lunaire... La nuit est venue, sournoise: Adieu,
-Galathée.
-
- * * * * *
-
-Chez moi.
-
-Basse, comme pour des enfants, émergeant un peu de l'accumulation des
-coussins, la petite table de citronnier porte le dragon de bronze, où
-déjà médite le thé jaune, et les opalines coquilles d'oeuf pour le
-boire; le steinberger en sa flûte bohême; de spéciales pâtisseries aux
-épices; puis quelques confitures, tamarins, airelles et gingembre de
-Chine.
-
-A son entrée, ce capricieux préparatif l'inquiète. Cela sent le philtre:
-de secrets aphrodisiaques sans doute se cachent savamment dosés et
-dilués dans les pâtes, les fruits et les fluides... Comme elle s'entend
-vraiment à pénétrer mes intentions, et qu'elle est singulière de ne plus
-vouloir, alors qu'elle croit que je veux!
-
-Mais je ne m'embarrasse pas d'une telle disposition, et souriant, lui
-contant d'amusantes galanteries, je la dévêts de la voilette, du
-chapeau, du manteau, des gants.
-
-Tout d'un coup, elle reprend son manchon, jeté en arrivant sur un
-fauteuil, et le lance en l'air jusqu'au plafond, le rattrape,
-recommence, le manque. Je l'atteins, nous jouons à la raquette, elle
-s'ébouriffe, court à la glace, tapote les ébrélures, s'assied: c'est
-tout.
-
-La défiance, dans le jeu, s'est évaporée: elle me dit sa journée; moi,
-les minutes de l'attente, très douces quand on a foi en la promesse
-donnée, avec pourtant le petit frisson de l'incertitude: enfin, le pas
-connu qui piétine l'escalier des vertèbres,--le baiser de prise de
-possession...
-
-«--Bien faible prise, réplique Galathée, car on peut même se laisser
-prendre... prendre, enfin... sans se déposséder soi-même.
-
---Du moins, c'est l'oiseau en cage et privé, jusqu'au bon vouloir du
-geôlier, de sa liberté matérielle... Plus vraie, oui, doit être la joie
-de l'oiseleur si c'était une âme qu'il eût captivée, mais le sait-on
-jamais? Comment pénétrer les métempsycoses et s'assurer si la proie est
-animée du souffle divin?
-
---Quel est le signe de l'âme?
-
---S'il en est un, je ne le connais pas. Telle bête a une intime
-spiritualité, tel humain est comme un rameau de buis jeté en la fontaine
-pétrifiante, matérialisé d'une imperméable couche qui s'oppose aux
-transsudations mentales.
-
---Moi? demande Galathée.
-
---Ame chère à ma perversité, est-ce que je t'aimerais si je n'avais pas
-senti en toi une âme?
-
---Pervers? oh!»
-
-Evidemment, elle croit que la perversité c'est de faire chopper une
-femme sur des combinaisons de coussins ou de tapis, et, là, violant les
-mystères de la lingerie et du caramara, de lui faire bien aise, malgré
-elle,--non sans impertinence.
-
-«Ne suis-je pas, songe-t-elle, en plus d'une âme, douée de quelque
-corporéité formulée selon une esthétique assez estimable?... Achève-la,
-ta Galathée.»
-
-Je n'ai pas l'air de comprendre et lui verse du thé. Au thé trop
-parfumé, Galathée préfère l'énervant steinberger, et la voilà, très
-excitée, qui me donne à manger dans sa cuillère de la confiture
-d'airelles, à croquer le gâteau rompu par ses dents, à boire le vin dont
-viennent de se mouiller ses lèvres... Moi, je baise les doigts qui ont
-goût de gingembre et je me sens faim de chair vive, d'une peau plus
-odorante que le thé jaune,--de tes cheveux épicés, Galathée, des
-émanations fines de ta flore, fleur,--des violents piments de ta faune,
-femme... Non, pas plus, seulement te boire et te manger...
-
-... Ah! quelles saveurs j'ai trouvées, inédites et réconfortantes!...
-
-... Non! Le reste, Daphné, éternisons-le par le désir: entre dans ton
-écorce et rêve pendant que, nimbé d'or, je viendrai poser mes lèvres
-attristées sur la chair arborescente de mes amours stérilisés...
-
-Ici finit le jeu des sensations élémentaires.
-
-
-
-
-TABLE
-
-
- PÉHOR 7
- LA ROBE BLANCHE 23
- LE SECRET DE DON JUAN 41
- LES FUGITIVES 53
- LES YEUX D'EAU 63
- LE SUAIRE 73
- SUR LE SEUIL 95
- LA MARGUERITE ROUGE 111
- LA SOEUR DE SYLVIE 127
- L'AUTRE 141
- CELLE QU'ON NE PEUT PAS PLEURER 153
- LE MAGNOLIA 165
- LE CIERGE ADULTÈRE 177
- LA ROBE 191
- LE FAUNE 201
- DANAETTE 211
- CONVERSATION DU SOIN 223
- STRATAGÈMES 237
-
-
-Poitiers.--Imp. Marc TEXIER.
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Histoires magiques, by Remy de Gourmont
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRES MAGIQUES ***
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-including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
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-To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
-and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
-
-
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
-Foundation
-
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
-http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
-permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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-The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
-Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
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-809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
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-
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- The Project Gutenberg eBook of Histoires Magiques, by Remy de Gourmont.
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-<body>
-
-
-<pre>
-
-The Project Gutenberg EBook of Histoires magiques, by Remy de Gourmont
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
-
-
-Title: Histoires magiques
-
-Author: Remy de Gourmont
-
-Release Date: September 8, 2020 [EBook #63147]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRES MAGIQUES ***
-
-
-
-
-Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed
-Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was
-produced from images generously made available by the
-Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
-http://gallica.bnf.fr)
-
-
-
-
-
-
-</pre>
-
-<p class="c large"><b>REMY DE GOURMONT</b></p>
-
-<h1>Histoires magiques</h1>
-
-<p class="c small">DIXIÈME ÉDITION</p>
-
-
-<p class="c">PARIS<br />
-<span class="large">MERCVRE DE FRANCE</span><br />
-<span class="small">XXVI, RVE DE CONDÉ, XXVI</span></p>
-
-<p class="c small">MCMXXIV</p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c top4em"><i>DU MÊME AUTEUR,</i></p>
-
-<p class="c"><i>Roman, Théâtre, Poèmes.</i></p>
-
-<p class="drap"><span class="small">SIXTINE.</span></p>
-
-<p class="drap"><span class="small">LE PÈLERIN DU SILENCE.</span> Le Fantôme. Le Château singulier. Théâtre
-muet. Le Livre des Litanies. Pages retrouvées.</p>
-
-<p class="drap"><span class="small">LES CHEVAUX DE DIOMÈDE.</span></p>
-
-<p class="drap"><span class="small">D'UN PAYS LOINTAIN.</span></p>
-
-<p class="drap"><span class="small">LE SONGE D'UNE FEMME.</span></p>
-
-<p class="drap"><span class="small">LILITH</span>, <i>suivi de</i> <span class="small">THÉODAT</span>.</p>
-
-<p class="drap"><span class="small">UNE NUIT AU LUXEMBOURG.</span></p>
-
-<p class="drap"><span class="small">UN C&OElig;UR VIRGINAL.</span> Couverture de G. d'Espagnat.</p>
-
-<p class="drap"><span class="small">COULEURS</span>, <i>suivi de</i> <span class="small">CHOSES ANCIENNES</span>.</p>
-
-<p class="drap"><span class="small">HISTOIRES MAGIQUES.</span></p>
-
-<p class="drap"><span class="small">DIVERTISSEMENTS</span>, <i>poésies complètes</i>, 1912.</p>
-
-
-<p class="c gap"><i>Critique, Littérature.</i></p>
-
-<p class="drap"><span class="small">LE LATIN MYSTIQUE</span> (Étude sur la poésie latine du moyen âge) (Crès,
-éditeur).</p>
-
-<p class="drap"><span class="small">LE LIVRE DES MASQUES</span> (I<sup>er</sup> et II<sup>e</sup>), gloses et documents sur les
-écrivains d'hier et d'aujourd'hui, avec 53 portraits par F. Vallotton.</p>
-
-<p class="drap"><span class="small">LA CULTURE DES IDÉES.</span></p>
-
-<p class="drap"><span class="small">LE CHEMIN DE VELOURS.</span> <i>Nouvelles dissociations d'idées.</i></p>
-
-<p class="drap"><span class="small">LE PROBLÈME DU STYLE.</span> <i>Questions d'Art, de Littérature et de Grammaire.</i></p>
-
-<p class="drap"><span class="small">PHYSIQUE DE L'AMOUR.</span> <i>Essai Sur l'instinct sexuel.</i></p>
-
-<p class="drap"><span class="small">ÉPILOGUES.</span> <i>Réflexions sur la vie</i>, 1895-1898; 1899-1901 (2<sup>e</sup> série);
-1902-1904 (3<sup>e</sup> série); 1905-1912 (volume complémentaire); 4 vol.</p>
-
-<p class="drap"><span class="small">ESTHÉTIQUE DE LA LANGUE FRANÇAISE</span>, édition revue, corrigée et
-augmentée.</p>
-
-<p class="drap"><span class="small">PROMENADES LITTÉRAIRES</span> (1<sup>re</sup>, 2<sup>e</sup>, 3<sup>e</sup>, 4<sup>e</sup> et 5<sup>e</sup> séries); 5 vol.</p>
-
-<p class="drap"><span class="small">PROMENADES PHILOSOPHIQUES</span> (1<sup>re</sup>, 2<sup>e</sup> et 3<sup>e</sup> séries); 3 vol.</p>
-
-<p class="drap"><span class="small">DIALOGUES DES AMATEURS SUR LES CHOSES DU TEMPS</span> (<i>Epilogues</i>,
-4<sup>e</sup> série, 1905-1907).</p>
-
-<p class="drap"><span class="small">NOUVEAUX DIALOGUES DES AMATEURS SUR LES CHOSES DU TEMPS</span>
-(<i>Epilogues</i>, 5<sup>e</sup> série, 1907-1910).</p>
-
-<p class="drap"><span class="small">DANTE, BÉATRICE ET LA POÉSIE AMOUREUSE.</span></p>
-
-<p class="drap"><span class="small">PENDANT L'ORAGE.</span></p>
-
-<p class="drap"><span class="small">LETTRES A L'AMAZONE.</span></p>
-
-<p class="drap"><span class="small">PENDANT LA GUERRE.</span></p>
-
-<p class="drap"><span class="small">LETTRE D'UN SATYRE.</span></p>
-
-<p class="drap"><span class="small">LETTRES À SIXTINE.</span></p>
-
-<p class="drap"><span class="small">PAGES CHOISIES</span>, avec un portrait.</p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c small top4em">IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE:</p>
-
-<p class="c"><i>Trois exemplaires sur Japon impérial<br />
-numérotés de 1 à 3<br />
-et dix-sept exemplaires sur hollande Van Gelder<br />
-numérotés de 4 à 20.</i></p>
-
-
-<p class="c gap small">JUSTIFICATION DU TIRAGE</p>
-
-
-<p class="c gap small">Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays.</p>
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-<div class="chapter"></div>
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-<h2 class="nobreak" id="ch1">PÉHOR</h2>
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-<p>Nerveuse et pauvre, imaginative et famélique,
-Douceline fut précocement caresseuse et
-embrasseuse, amusée de passer ses mains le
-long de la joue des garçonnets et dans le cou
-des fillettes qui se laissaient faire comme des
-chattes. Elle se mettait, à propos de rien, à
-baiser les mains tricotantes de sa mère, et
-quand on la reléguait en pénitence sur une
-chaise, elle jouait à faire claquer ses lèvres
-sur ses paumes, sur ses bras, sur ses genoux,
-qu'elle dressait nus l'un après l'autre; alors
-elle se regardait. Telle que les curieuses,
-elle n'avait aucune pudeur. Comme on la
-grondait en termes grossièrement ironiques,
-elle se prit d'une tendresse de contradiction
-pour le coin méprisé et défendu; les mains
-suivirent les yeux. Elle garda ce vice toute
-sa vie, ne s'en confessa jamais, le dissimula
-avec une effrayante astuce jusque parmi ses
-crises d'inconscience.</p>
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-<p>Les exercices préparatoires de la première
-communion la passionnèrent. Elle quémandait
-des images, des sous pour en acheter,
-volait celles de ses compagnes dans leurs
-paroissiens. Les Saintes Vierges lui plaisaient
-peu; elle préférait les Jésus, les doux, ceux dont
-les joues lavées de rose, la barbe en flammes,
-les yeux bleus s'inscrivaient dans la diffuse
-lumière d'une auréole. L'un, avec une visitandine
-à ses pieds, lui montrait son c&oelig;ur rutilant,
-et la visitandine articulait: «Mon bien-aimé
-est tout à moi et je suis toute à lui.»
-Sous un autre Jésus aux regards tendres et
-un peu loucheurs, on lisait: «Un de ses yeux
-a blessé mon c&oelig;ur.»</p>
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-<p>D'un Sacré-C&oelig;ur piqué par un poignard
-giclait du sang couleur d'encre rose, et la
-légende, avilissant une des plus belles métaphores
-de la théologie mystique, portait:
-«Qu'est-ce que le Seigneur peut donner de
-meilleur à ses enfants que ce vin qui fait germer
-les vierges?» Le Jésus d'où fusait ce
-jet de carmin avait une face affectueuse et
-encourageante, une robe bleue, historiée de
-fleurettes d'or, de translucides mains très
-fines où s'écrasaient en étoile deux petites
-groseilles: Douceline l'adora tout de suite,
-lui fit un v&oelig;u, écrivit au dos de l'image:
-«Je me donne au S. C. de Jésus, car il s'est
-donné à moi.»</p>
-
-<p>Souvent, entr'ouvrant son livre de messe,
-elle contemplait la face affectueuse et encourageante,
-murmurait, en la portant à sa bouche:
-«A toi! A toi!»</p>
-
-<p>Quant au mystère de l'Eucharistie, elle
-n'y comprit rien, reçut l'hostie sans émotion
-sans remords de ses confessions sacrilèges,
-sans tentatives d'amour: tout son c&oelig;ur
-allait à la face affectueuse et encourageante.</p>
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-<p>Cependant, comme succédané au catéchisme
-de persévérance, on lui fit lire «le Bouclier
-de Marie». Un passage où était notée
-la préférence de Jésus pour les belles âmes
-et son dédain des beaux visages l'intéressa.
-Elle se regarda, des heures entières, dans un
-miroir, se jugea jolie, décidément, eut du
-chagrin, souhaita d'enlaidir, pria avec ferveur,
-se donna la fièvre, se réveilla un matin avec
-des boutons plein la figure. Dans le délire
-qui suivit, elle proférait des mots d'amour.
-Guérie, elle remercia Jésus des marques
-blanches qui lui trouaient le front, se livra à
-de longues éjaculations, à genoux, derrière
-un mur, sur des pierres aiguës. Ses genoux
-saignaient: elle baisait les blessures, suçait
-le sang, se disait: «C'est le sang de Jésus,
-puisqu'il m'a donné son c&oelig;ur.»</p>
-
-<p>Affaiblie par l'anémie de la fièvre, elle avait
-pendant des semaines, oublié son vice: les
-mouvements habituels se recomposèrent dans
-le sommeil. Elle se réveillait à moitié polluée,
-se rendormait. Un matin, ses doigts furent
-ensanglantés; elle eut peur, se leva vite,
-mais le sang était partout. Sa mère dormait.
-Elle arracha du paroissien où elle l'avait cousue,
-l'image vouée, sortit en chemise, tremblante,
-alla l'enterrer dans un trou profond.
-Pleurante, elle revint, s'évanouit.</p>
-
-<p>Les explications de sa mère, il fallut bien
-les croire. Pourtant, ce n'était pas naturel.
-Elle accusa le Jésus que, d'instinct, elle avait
-étouffé sous la glèbe, qui accueille en son
-silence les trépassés. Le Jésus du sang était
-mort. Elle se calma, pendant que sa mère
-la recouchait, lui donnant à lire la Vie des
-Saints.</p>
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-<p>Douceline lut la Vie des Saints, emmagasinant
-des noms étranges qui lui revenaient aux
-oreilles, quand elle somnolait, tels que des
-sons de cloches: un nom entre tous, sonnait,
-plus bruyant que les trois cloches des grands
-dimanches, sonnait et quatrissonnait dans sa
-cervelle: <i>Pé-hor-Pé-hor-Pé-hor-Pé-hor</i>.</p>
-
-<p>Les démons sont des chiens obéissants.
-Péhor aime les filles et il se souvient des
-jours où il exaspérait le sexe de Cozbi, fille
-de Sur, la royale Madianite: il vint et il
-aima Douceline pour l'amour de sa puberté
-neuve et déjà souillée; il se logea dans l'auberge
-du vice, sûr d'être choyé et caressé,
-sûr de l'obscène baiser des mains en fièvre,
-sans craindre le glaive de Phinée, qui avait
-tranché d'un seul coup jadis les joies de
-Cozbi et les joies de Zambri, alors que le
-fils de Salu était entré dans la fille de Sur.</p>
-
-<p>La chambre au milieu de la nuit s'éclairait,
-et tous les objets semblaient auréolés, comme
-devenus lumineux par eux-mêmes, avec des
-propriétés d'irradiation. Alors, accalmie: et
-dans une ombre rousse qui fermait toutes les
-portes visuelles, il venait. Elle le sentait venir,
-et tout aussitôt des frissons commençaient à
-voyager le long de sa peau, faiblement, puis
-nettement localisés. Les lumières messagères
-entraient à travers l'ombre rousse, s'insinuant
-en toutes ses fibres, puis rien que de l'ombre
-rousse et, à l'improviste, de vifs jets de
-lumière douce, en rythme précipité; enfin,
-une explosion comme de feu d'artifice, un
-craquement exquis où fuselait sa cervelle, son
-épine, ses moelles, ses muqueuses, les pointes
-de ses seins et toutes ses chairs dépidermées;
-tous ses duvets érigés comme des herbes que
-rebrousse un vent rasant. Et après le dernier
-sursaut, des petits frissons intérieurs: par les
-valvules entr'ouvertes, du plaisir filtré filait
-dans les veines vers toutes les cellules et toutes
-les papilles. Péhor, à ce moment, sortait
-de sa cachette, se grandissait en un jeune
-beau mâle que Douceline, sans étonnement,
-admirait amoureuse. Elle le couchait la tête à
-son épaule, s'endormait, consciente seulement
-qu'elle tenait entre ses bras Péhor.</p>
-
-<p>Dans la journée, elle se complaisait au souvenir
-de ses nuits, se délectait à l'impudicité
-des phases, à l'acuité des caresses, aux foudroyants
-baisers de Péhor invisible et intangible
-tant que durait le plaisir, surgissant,
-tel que magiquement, après l'éclosion parfumée
-des joies. Qui, ce Péhor! Elle ne le sut
-jamais, insoucieuse de tout, hormis de jouir,
-très abêtie par la multiplicité des spasmes,
-vivant dans un songe charnel, et, Psyché
-vierge de l'homme, instauratrice de ses propres
-débauches, elle s'abandonnait à l'ange
-ténébreux dans l'ombre rousse ou dans la
-fulgurance des luminosités cérébrales, sans
-volonté comme sans réticences.</p>
-
-<p>Elle atteignait quinze ans, lorsque, dans le
-pâquis où elle gardait la vache de la famille,
-un colporteur abusa de son sommeil de fille
-énervée. Ne souffrant pas, amplement déflorée
-par Péhor dont les imaginations étaient
-audacieuses, elle laissa faire. Les grimaces de
-l'homme lui parurent ridicules, et comme il la
-regardait, redressé, avec des yeux amoureux,
-elle se leva, éclata de rire, s'éloigna en haussant
-les épaules.</p>
-
-<p>Elle fut punie de s'être laissé faire: Péhor
-ne revenait plus.</p>
-
-<p>En gardant sa vache, dans le pâquis, elle
-rêvait maintenant du colporteur, non sans
-honte. Après des semaines, une peur lui vint,
-et comme elle avait vu des femmes grosses
-mettre des cierges à la bonne Vierge afin
-d'accoucher heureusement, elle en fit piquer
-un très gros sur la herse, pour ne pas grossir.</p>
-
-<p>Exaucée, elle eut de la reconnaissance,
-s'adonna à des prières, quittait sa vache et
-le pâquis, venait égréner, à genoux sur les
-dalles, de longs chapelets devant la bienfaisante
-image: elle lui trouvait, comme jadis
-au Jésus, la face affectueuse et encourageante.</p>
-
-<p>Cependant, son vice, même sans Péhor, la
-rongeait. Ses joues se creusèrent, elle toussa,
-l'épine dorsale devint sensible, des étourdissements
-la prenaient, la couchaient sous les
-sabots de la vache, qui se mettait à la flairer
-en meuglant. Un matin, elle trembla si fort
-qu'elle ne put mettre ses bas. Recouchée,
-elle souffrit au ventre: les ovaires enflammés
-palpitaient sous la piqûre d'un paquet
-d'aiguilles.</p>
-
-<p>En l'ennui de ce lit désolant, des imaginations
-la visitèrent, d'une candeur inattendue,
-rappel de l'innocence première. Elle vit successivement,
-en de fausses extases, le Bon
-Dieu, tout blanc, pareil au Prémontré qui
-avait une fois prêché le carême; de petits
-saint Jean d'argent jouant sur la mousse des
-bosquets célestes avec des agnelets frisés et
-enrubanés, un Notre Seigneur tout en or,
-avec une longue barbe rouge, une Sainte-Vierge
-nuageuse et bleuâtre.</p>
-
-<p>Pendant les derniers jours, les consolantes
-apparitions l'abandonnèrent, comme par une
-négation du ciel à de plus longues complicités.
-L'hypocrisie infernale fut vaincue et la pécheresse
-impénitente rendue à celui que d'infâmes
-épouvantes avaient fait son maître éternel.
-Péhor revint se loger dans l'habitacle
-secret des impuretés consenties, et Douceline
-se sentait ravagée par des caresses douloureuses,
-des effleurements lents d'orties, des
-promenades vives de fourmis dans la turgescence
-presque putride de son sexe mûri jusqu'à
-craqueler comme une figue. Et elle entendait,
-heures d'irrémissible agonie! le rire de
-Péhor sonner en son ventre tel que le glas de
-la soirée du jeudi saint, qui semble sortir des
-tombes. Péhor s'adonnait au rire de la satisfaction
-démoniaque et par plaisanterie il se
-gonflait comme une outre au moyen des vents
-empestés qu'il laissait bruyamment sortir, tout
-d'un coup. Puis il se mettait à la baiser amoureusement,
-et un ironique coup de dent se
-substituait au spasme. Douceline criait, mais
-il lui semblait que Péhor criait plus fort, emplissait
-de stridences aiguës son abdomen qui
-tremblait sous les vibrations&hellip; Il y eut dans
-l'asile immonde un grand remue-ménage, puis
-ce fut vers l'épigastre une sensation terrible de
-tassement et d'étouffement: Péhor montait.
-En passant il enfonça ses griffes dans le c&oelig;ur
-de Douceline, il déchira, en s'y accrochant,
-les trous d'éponge du poumon, puis le cou
-se gonfla comme un serpent qui revomirait sa
-proie engluée, et de larges bavures de sang
-jaillirent de l'ignominie d'un hoquet d'ivrogne.
-Elle respira, évanouie presque, les yeux
-clos, les mains ramant parmi les vagues molles
-du naufrage, qui emportait la damnée aux
-abîmes&hellip; Un baiser d'excrémentielle purulence
-s'appliqua sur ses lèvres exactement, et
-l'âme de Douceline quitta ce monde, bue par
-les entrailles du démon Péhor.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
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-<h2 class="nobreak" id="ch2">LA ROBE BLANCHE</h2>
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-<p class="dedic"><i>A Louis Denise.</i></p>
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-
-<p>Ah! comme je regrettais le coin de wagon
-où, rudement bercé, je rêvais à des paysages
-plus inquiétants que les moulins muets, les
-clochers seuls, les pommiers penchés et les
-dolentes masures,&mdash;sous la brume nocturne,
-le sommeil exaspéré d'une nature enfin libérée
-du soleil et du rire, des sueurs et des
-pleurs!</p>
-
-<p>Témoin choisi des cérémonies prévues d'un
-mariage, je venais assister mon camarade,
-Albéric de Courcy. Déjà, tels amis avaient,
-pour de pareilles fêtes, requis ma complaisante
-indifférence: je ne me permets jamais
-de prendre une trop visible part aux joies des
-autres, ni à leurs deuils; ma tenue est la
-dignité affectueuse, et le sourire habituellement
-morne et assez doux de mes yeux grisaille
-leur fait pardonner les flammes qui parfois
-signalent la révolte d'un regard résigné.</p>
-
-<p>Nul messager: on ne m'attendait que le
-lendemain matin. Je fis le trajet, trois quarts
-d'heure de marche par les bois, en évitant
-les clairières et la fadeur de l'éternel clair de
-lune.</p>
-
-<p>Sans trop m'émouvoir de l'absurdité d'une
-survenue, la nuit, dans une maison endormie,
-j'invoquai, pour découvrir le château des Joncs,
-le souvenir d'antérieures visites: la grille n'était
-encore que poussée.</p>
-
-<p>Aucun chien ne hurla, j'avais l'air d'un
-habile voleur.</p>
-
-<p>Je franchis des gazons qui abrégeaient le
-cercle des grandes allées, et au détour d'un
-groupe de syringas, oh! parfum cruel! j'aperçus,
-dans la triste blancheur d'une façade
-morte, deux fenêtres côte à côte illuminées.</p>
-
-<p>C'était au rez-de-chaussée. Avant de frapper
-à la vitre, j'eus l'impudence de regarder:</p>
-
-<p>Au milieu d'un petit salon très en désordre,
-trois femmes considéraient une robe blanche
-jetée sur un fauteuil, une robe plus blanche
-que l'âme des saints Innocents: Rosa, la pierre
-ancillaire de cette maison, M<sup>me</sup> de Laneuil et
-une jeune fille,&mdash;dont le profil me remémorait
-des amours enfantines et un temps où de
-rieuses gamines en robes adolescentes nous
-donnaient, à Albéric et à moi, les fleurs de
-leurs corsages, après les avoir approchées,
-avec la soudaine gravité d'immortelles fiancées,
-du saint-sacrement de leurs lèvres!</p>
-
-<p>Il y avait de cela, combien? des années, de
-longues années, peut-être dix? Ah! souvenir
-des jeunes concupiscences! Depuis, que de
-fois les merles avaient salué le sommeil au
-faîte des lourds marronniers! La mort de M. de
-Laneuil était venue clore la maison, Albéric
-n'en avait retrouvé le chemin que pour y choisir
-une femme, et moi, pour témoigner à ce
-choix de l'inutile approbation du monde.</p>
-
-<p>Edith, Elphège: il épousait Edith, l'aînée,
-et celle que je voyais, blonde et pâle, plus pâle
-du prochain sacrifice que la sacrifiée elle-même,
-choéphore plus troublée que la victime,
-assistante plus tremblante que l'hostie,
-celle que je voyais et dont le profil me remémorait
-les jeunes concupiscences des amours
-enfantines, c'était Elphège,&mdash;sans aucun
-doute Elphège, la pâle, la blonde Elphège&hellip;</p>
-
-<p>Rassuré par le fantôme de raisonnement
-qui tendait vers moi ses mains ironiques, j'acceptai
-joyeusement la fascination: je contemplais
-le double rayonnement d'un double cortège,
-aux pieds du prêtre quatre coussins rangés,
-et j'entendais les multiples anneaux d'or
-sonner dans la patène:&mdash;pourquoi tant d'anneaux
-d'or?</p>
-
-<p>C'était Elphège,&mdash;sans aucun doute Elphège,
-et je l'aimais d'une telle convoitise que je
-crus l'avoir aimée, heure par heure, pendant
-les années de mon exode.</p>
-
-<p>Aimée, oui! Et alors je la vis grandissante,
-le rire à mesure s'affinant en sourire, les yeux
-occupés à la divination des joies futures, et
-j'écoutai la mort brève des vaines harmonies
-suscitées en des soirs d'orage, et je perçus
-toutes les langueurs de celle qui attend le
-messie des aurores adamantines, et j'assistai
-aux innocents réveils, quand les merles saluent
-le soleil au faîte des lourds marronniers.</p>
-
-<p>Les cruels syringas m'enveloppaient de vertiges&hellip;</p>
-
-<p>Je frappai à la vitre.</p>
-
-<p>Les trois s&oelig;urs tressaillirent.</p>
-
-<p>Après de l'indécision, Rosa, sur un ordre,
-demanda, en écartant le léger rideau, en se
-faisant des &oelig;illères avec les mains: «Qui est
-là?»</p>
-
-<p>L'ombre extérieure répondit par son nom:
-M<sup>me</sup> de Laneuil disparut; la jeune fille souriait,
-Elphège,&mdash;sans aucun doute Elphège!
-J'étais le bienvenu, on faisait bonne mine au
-visiteur attardé.</p>
-
-<p>La porte se débarricada, j'entrai, reçu par
-ma vieille amie qui m'examinait, le flambeau
-levé comme une torche pour s'assurer que
-c'était bien moi, non pas un habile voleur.</p>
-
-<p>«Comme vous êtes pâle!»</p>
-
-<p>Ainsi répondit-elle à mes douteuses cordialités.</p>
-
-<p>Je m'excusai sur l'influence vraiment excessive
-qu'exerçaient en cette nuit spéciale les
-blancheurs lunaires.</p>
-
-<p>«Et nous, mon ami, et nous! reprit-elle,
-mystérieusement, en abaissant son flambeau.
-Ah! c'est un inconcevable sortilège! Figurez-vous&hellip;
-Tout le monde, notamment <i>lui</i>,
-s'est retiré de bonne heure, Elphège est souffrante,
-accablée par cette énigmatique inquiétude
-des filles dont la s&oelig;ur se marie&hellip; Je
-voulais qu'il fût permis à Edith, avant de
-reposer seule pour la dernière fois, de s'envelopper,
-comme d'un manteau béni, d'une
-longue et virginale prière&hellip; Nous allions monter
-à ma chambre, lorsque la robe nous est
-revenue de Paris&hellip; la robe blanche!&hellip; Une
-retouche au corsage&hellip; Rosa avait épinglé&hellip;
-Rien!&hellip; Ils la renvoient telle&hellip; Et c'est trop
-large de ça!»</p>
-
-<p>Deux doigts.</p>
-
-<p>«De ça!&hellip; Nous sommes consternées!&hellip;
-Et voici le sortilège, nous discutons, nous prenons
-les ciseaux chacune à notre tour, et personne
-n'ose découdre,&mdash;et pourtant il le
-faut! J'ai peur que nous ne passions la
-nuit&hellip;»</p>
-
-<p>D'une voix plus blanche que la robe ensorcelée,
-je demandai, en me contraignant, avec
-adresse, à la plus aimable désinvolture:</p>
-
-<p>«Tout en frappant à la vitre, j'ai aperçu,
-bien involontairement, l'une de vos filles, et
-je l'avais prise pour Elphège,&mdash;sans aucun
-doute Elphège&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;«Elles se ressemblent tant, et il y a si
-longtemps! Ah! l'heureux jadis!&hellip; Mais, j'y
-songe, venez! Les hommes ont plus de sang-froid&hellip;»</p>
-
-<p>Elle répéta:</p>
-
-<p>«Venez!»</p>
-
-<p>Quand je pénétrai, à la suite de sa mère,
-dans le petit salon, Edith, d'un regard froid
-et dur, m'interrogea sévèrement, mais M<sup>me</sup> de
-Laneuil, consciente, elle aussi, de la profanation
-imposée par ma présence à cette veillée
-anténuptiale, en dissipa hâtivement les ténèbres,
-exposa, avec des rires, ce qu'elle appelait
-<i>son idée</i>&hellip;</p>
-
-<p>Et moi je songeais que c'était bien Edith,&mdash;sans
-aucun doute Edith! C'était bien la
-pâle Edith que j'aimais, la blonde Edith, avec
-toute la violence d'une désolante insanité!
-Seul avec elle, j'aurais en vérité subi les horribles
-tentations du stupre, j'aurais voulu
-boire la rosée de sang répandue sur ces
-lèvres muettes&hellip;</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> de Laneuil exposait, avec des rires, <i>son
-idée</i>&hellip;</p>
-
-<p>Et moi, mon agitation nerveuse m'abandonnait,
-vaincu, à une familière crise de désolation
-consentie, lorsque je devinai qu'Edith
-me regardait encore, me regardait toujours:&mdash;sans
-aucun doute, Edith me regardait.</p>
-
-<p>Je levai vers ses yeux des yeux où, tout
-soudain, ainsi que dans un vertigineux changement
-de décor, j'avais, par les plus impérieuses
-flammes du désir, remplacé l'indifférence:&mdash;Elle
-accepta, et, après une infinie
-seconde de pénétration mutuelle, ses paupières
-tombèrent pour se relever vite et m'avouer
-l'unisson absolu de sa volonté&hellip;</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> de Laneuil s'adressait à moi:</p>
-
-<p>«Voyons, qu'en pensez-vous? un bon
-conseil!»</p>
-
-<p>Je me secouai, presque radieux des joies
-inattendues de cet adultère idéal, si bien
-qu'elle s'aperçut d'une transformation dans
-mon attitude:</p>
-
-<p>«Ah! le voilà réveillé! On a beau dire, un
-mariage, voyez-vous, ce n'est jamais triste!»</p>
-
-<p>Edith souriait tristement.</p>
-
-<p>«Mais, il faudrait, dis-je, avec un bon sens
-qui me fit honneur devant ces trois femmes,
-il faudrait que M<sup>lle</sup> Edith voulût bien la mettre,
-la robe&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;«C'est vrai, il faut qu'elle la mette!»</p>
-
-<p>Avec mes mains pour &oelig;illères, comme Rosa,
-je regardais par la fenêtre&hellip; La lune, maintenant,
-couchait au travers de la cour la projection
-écrasée de la lourde maison seigneuriale&hellip;
-Une autre vision m'ôta l'usage de
-mes prunelles: Je suivais, guidé par les froissis
-de l'étoffe, le bruit des boutons et des
-agrafes, toutes les phases de la métamorphose
-qui s'&oelig;uvrait derrière moi, et, comme j'entendais,
-je voyais,&mdash;par une instantanée transposition
-des sons en images,&mdash;je voyais la
-gorge ingénue de mon Amour, et une rapide
-main ramenant l'épaulette glissée, et le mouvement
-des bras libérait des effluves aussi violents
-et plus cruels que l'odeur des syringas,
-et sous la pointe du corset, comme ils fleurissaient
-larges et amers les cruels syringas!&hellip;
-La robe blanche, telle qu'une avalanche, s'abattit
-sur mon rêve&hellip;</p>
-
-<p>Edith souriait tristement.</p>
-
-<p>Ce furent des conciliabules de couturières.</p>
-
-<p>Je donnai mon avis, qu'on accepta. Rosa
-se mit à découdre, à fin de quelques remplis
-à résorber, et je voyais, dans son regard respectueux,
-de l'estime.</p>
-
-<p>Avant de sortir, précédé de M<sup>me</sup> Laneuil,
-qui me conduisait à ma chambre, je saluai
-la jeune fille avec cette discrétion qu'impose
-l'accord tacite de deux âmes compromises
-dans le même secret. Ses jeux suivaient les
-miens, ses clairs yeux bleus à la transparence
-attendrie&hellip;</p>
-
-<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
-<p>Depuis longtemps les merles avaient salué le
-soleil au faîte des lourds marronniers: Albéric
-entra chez moi. Les lendemains! Quelques
-doutes le tourmentaient: il me les confessa
-avec la naïveté de ces êtres inquiets et bons
-qui croient trouver en autrui une sympathie.
-Je le laissai dire, cela me reposait, car, ainsi
-que l'enseigne la morale des Proverbes, il faut,
-en état de déréliction, regarder autour de
-soi: d'autres douleurs s'exhalent, et cela
-console.</p>
-
-<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
-<p>Ah! je pense au saint-sacrement de ses
-lèvres!</p>
-
-<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
-<p>L'Apparition: un murmure l'annonça.
-Edith fit son entrée dans le grand salon morne,
-sous les regards indulgents des ancêtres.
-Les yeux n'avaient pas pleuré, mais n'avaient
-pas dormi: une ombre se creusait autour de
-leurs pâles saphyrs.</p>
-
-<p>Le corsage dont j'avais corrigé l'esthétique
-cuirassait étroitement la Vierge sous le grand
-voile blanc.</p>
-
-<p>S'écartant du ch&oelig;ur, elle se dirigea, lente
-et suivie de tous les regards, vers son grand-père,
-vieillard presque douloureusement ému
-qui s'appuyait à la cheminée,&mdash;et, en passant
-près de moi, sans à peine remuer les lèvres,
-la bouche entr'ouverte comme un soupir, les
-yeux baissés sur l'effondrement de nos espoirs
-d'une heure, elle me fit entendre ces
-seuls mots:</p>
-
-<p>«Il est trop tard!»</p>
-
-<p>Moi aussi, je baissai les yeux, dévorant en
-mon âme la joie maudite des occultes compromissions.</p>
-
-<p>Elle offrit sa grâce au baiser du vieillard, et, les
-deux mains sur ses épaules, elle lui souriait.</p>
-
-<p>Edith souriait tristement.</p>
-
-<p>Le consentement de toute la race tomba,
-comme une bénédiction, sur le front de la
-fiancée.</p>
-
-<p>J'étais près d'eux: le grand voile flottait
-autour de ma tête, car le vent d'une fenêtre
-ouverte l'avait gonflé, et il me sembla qu'un
-souffle de passion nous envolait, Edith et moi,
-la pâle, la blonde Edith et moi, vers le paradis
-des amants parjures.</p>
-
-<p>Revenue aux côtés de sa mère, elle fixa un
-instant sur moi ses yeux assombris, puis, brusquement,
-sous le tulle déroulé, se déroba
-toute,&mdash;à jamais!</p>
-
-<p>L'ironie des cruels syringas entra par la
-fenêtre ouverte.</p>
-
-<p>Elle fut mariée.</p>
-
-<p>Pendant la cérémonie, il me plut de répondre
-tout bas: oui! à l'interrogatoire du prêtre,
-et je courbai la tête quand les mains sacerdotales
-s'étendirent pour ratifier, au nom du
-Très-Haut, le serment sacré des deux époux.</p>
-
-<p>Alors, me remémorant de vieilles études
-théologiques, je songeai qu'en tout sacrement
-il y a la matière et la forme, l'essence
-et le mode imposé par les rites pour en dispenser
-aux fidèles les bienfaits mystiques:
-et dans le mariage, la forme, ce n'est pas la
-bénédiction de l'officiant, ce n'est pas la messe,
-c'est le consentement mutuel,&mdash;et cela seul.</p>
-
-<p>«Va, femme d'un autre, bien que le monde
-doive me refuser les joies, après tout bien
-dérisoires, de la possession, de ce qu'il appelle
-la possession,&mdash;en vérité, tu m'appartiens.
-Notre Dieu connaît notre mutuelle volonté, et
-cela suffit&mdash;cela seul.»</p>
-
-<p>Et je me réjouissais amèrement, car le prêtre
-disait: «Qu'elle soit uniquement attachée
-à son mari et qu'elle ne souille d'aucun commerce
-illégitime le lit nuptial&hellip;»</p>
-
-<p>Je partis, tel qu'un voleur.</p>
-
-<p>Les merles ne chantaient pas encore au
-faîte des lourds marronniers et les cruels
-syringas dormaient enfin,&mdash;fanés, aussi fanés
-que les souvenirs des jeunes concupiscences&hellip;</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch3">LE SECRET DE DON JUAN</h2>
-
-<blockquote class="epi">
-<p lang="la" xml:lang="la">&hellip; Et simulacra modis pallentia miris.</p>
-
-<p class="attr">(<i>Georg.</i>, <small>I</small>, 477.)</p>
-
-</blockquote>
-
-<h3>I</h3>
-
-<p>D'âme nulle et de chair avide, Don Juan, dès
-l'adolescence, se prépara à l'accomplissement
-de sa vocation et de son rôle légendaire. La
-prescience des habiles lui révéla ce qu'il devait
-être, et il entra dans la carrière armé et
-orné de cette devise:</p>
-
-<p>«<i>Pour plaire, il faut prendre ce qui plaît
-à celles qui plaisent.</i>»</p>
-
-<p>A une défaillante blonde, il prit le geste de
-comprimer d'une main adroite le douloureux
-battement d'un c&oelig;ur absent;</p>
-
-<p>A une autre, il prit un ironique clignement
-des paupières qui donnait l'illusion de l'impertinence
-et qui n'était que la souffrance d'un
-&oelig;il faible devant la lumière;</p>
-
-<p>A une autre, il prit le geste du petit doigt
-levé et regardé avec soin comme une trouvaille
-rare;</p>
-
-<p>A une autre, il prit le joli frappement d'un
-pied subtilement impatient;</p>
-
-<p>A une autre, languide et pure, il prit le
-sourire où, comme dans un miroir magique,
-on voit, avant, les contentements d'après le
-jeu, et après le jeu, la réviviscence des joies
-du désir;</p>
-
-<p>A une autre, non moins pure, mais vive et
-sans langueurs, toujours agitée de mouvements
-pareils à ceux d'une chatte aux heures d'orage,
-il prit encore un sourire, le sourire où il y
-a des baisers si puissants qu'ils déconcertent
-le c&oelig;ur des vierges;</p>
-
-<p>A une autre, il prit le soupir, le long soupir
-brisé qui est le timide frère du sanglot, le
-soupir impressionnant et qui annonce la tempête
-comme un vol précipité d'oiseau;</p>
-
-<p>A une autre, il prit la lente et inquiétante
-démarche de celles qui sont aimées de trop
-d'amour;</p>
-
-<p>A une autre, il prit l'amoureuse façon de dire
-à mi voix des riens et de susurrer: «Il pleut»,
-comme s'il pleuvait des anges.</p>
-
-<p>Il prit des regards, tous les regards, les
-doux, les impérieux, les dociles, les étonnés,
-les compatissants, les envieux, les fins, les
-fiers, les dévorants, les foudroyants et beaucoup
-d'autres, parmi lesquels le chapelet,
-compté grain à grain, des regards fascinateurs.
-Mais le plus beau regard que prit Don Juan,
-rubis entre les coraux, saphir entre les turquoises,
-ce fut le regard de bête traquée que
-lui légua, mourante d'amour et de désespoir,
-une fille qu'il avait violée. Ce regard était si
-touchant que nul n'y résistait, pas même la
-plus farouche, et que les v&oelig;ux éternels fondaient
-à sa lueur comme un péché sous un
-rayon de grâce.</p>
-
-
-<h3>II</h3>
-
-<p>Don Juan fit encore une plus admirable
-conquête, celle d'une âme,&mdash;une âme ingénue
-et fière, tendre et hautaine, d'une séductrice
-douceur et d'une séductrice violence, et
-une âme qui ne se connaissait pas, une âme
-pleine d'instinctifs désirs, une âme délicieusement
-naïve.</p>
-
-<p>Il s'était approché, paré de toutes ses
-séductions, le geste douloureux atténué par un
-peu d'ironie dans l'&oelig;il et un peu de joie sur
-les lèvres; sa démarche lente de créature trop
-aimée se corrigeait par un fier redressement
-de tête, et le premier long soupir brisé qui
-sortit de sa poitrine fut accompagné d'un
-frappement de pied subtilement impatient,&mdash;comme
-pour dire: «Vous m'avez blessé le
-c&oelig;ur; je ne puis m'empêcher de vous aimer,
-mais j'en éprouve de la colère.» Ensuite, il fit
-le regard de la bête traquée; ensuite, il joua
-à regarder son petit doigt.</p>
-
-<p>Après quelque silence, il susurra amoureusement:
-«Il fait beau, ce soir»,&mdash;et tout
-de suite la jeune femme répondit: «C'est
-mon âme que vous me demandez, Don Juan!
-Eh bien! prenez-la, je vous la donne.»</p>
-
-<p>Don Juan accepta l'âme délicieusement
-naïve et si féminine que la soudaine amoureuse
-lui offrait avec sa peau, ses cheveux, ses
-dents, toutes ses beautés et le parfum de tous
-ses arcanes,&mdash;et, ayant joui de la soudaine
-amoureuse, il s'éloigna.</p>
-
-<p>De l'âme, il se fit un candide et invincible
-manteau où il se drapait, ainsi qu'en des plis
-de velours blanc,&mdash;et, orné d'une telle
-âme, plus triomphant qu'un tueur de Mores,
-plus adoré qu'un pèlerin de Saint-Jacques
-ou qu'un revenant de Palestine, il poussa
-ses conquêtes jusqu'au nombre de mille et
-trois.</p>
-
-<p>Toutes! toutes celles qui peuvent donner
-un plaisir nouveau, une nuance nouvelle de
-joie, toutes se laissaient prendre par celui qui
-avait pris à leurs s&oelig;urs tout ce qui plaît.
-Elles venaient au-devant de lui, et, lui baisant
-les mains, faisaient leur soumission, amoureuse
-peuplade vaincue déjà par l'approche du vainqueur.</p>
-
-<p>Bientôt, elles se battirent à qui serait la
-première soumise et la plus soumise, et, ivres
-d'esclavage, elles mouraient d'amour avant
-d'avoir aimé.</p>
-
-<p>Par les villes et dans les châteaux, et jusque
-parmi les bergères, on n'entendait plus
-que ce cri des énamourées: «O ma chère!
-ô ma chair! Il est irrésistible!»</p>
-
-
-<h3>III</h3>
-
-<p>Cependant, Don Juan se fanait. La sève
-épanouie en luxuriantes forces retomba en
-pluie de feuilles sèches et, toujours aussi
-grand, l'arbre n'était plus qu'une ombre.</p>
-
-<p>Des tardives fleurs, Don Juan donna le
-dernier grain de pollen; tant qu'il eut dans
-le sang une goutte de semence, il aima,&mdash;puis,
-ne pouvant plus aimer, il se coucha et
-attendit celle qui devait venir, la seule qu'il
-n'eût pas encore captée.</p>
-
-<p>Et quand elle arriva, Don Juan, pour la
-capter, lui offrit tout ce qui plaît, tout ce
-qu'il avait pris à celles qui plaisent.</p>
-
-<p>&mdash;Je te donne la séduction, dit Don Juan,
-à toi, la laide, mes gestes, mes regards, mes
-sourires, mes voix diverses, tout et même
-mon manteau, qui est une âme: prends et
-va-t'en! Je veux revivre ma vie par le souvenir,
-car je sais maintenant que la véritable
-vie, c'est le souvenir.</p>
-
-<p>&mdash;Revis ta vie, dit la Mort. Je reviendrai.</p>
-
-<p>La Mort disparut et les Simulacres se
-levèrent du milieu de l'ombre.</p>
-
-<p>C'étaient de jeunes et belles femmes toutes
-nues et toutes muettes, inquiètes comme
-des êtres à qui il manque quelque chose.
-Elles se tenaient en spirale autour de Don
-Juan, et pendant que la première lui mettait
-la main sur la poitrine, la dernière était si
-loin dans les espaces qu'elle se confondait avec
-les étoiles.</p>
-
-<p>Celle qui lui mettait la main sur la poitrine
-lui arracha le geste de comprimer l'émotion
-d'un c&oelig;ur absent;</p>
-
-<p>Une autre lui reprit l'ironique cillement de
-ses blanches paupières;</p>
-
-<p>Une autre lui reprit la grâce de contempler
-l'ongle de son petit doigt;</p>
-
-<p>Une autre lui reprit l'impatience de ses
-pieds;</p>
-
-<p>Une autre lui reprit le complexe sourire
-qui donne la satisfaction avant et le désir
-après;</p>
-
-<p>Une autre lui reprit le sourire où, comme
-dans une alcôve, s'étendent des pâmoisons;</p>
-
-<p>Une autre lui reprit son soupir d'oiseau
-peureux;</p>
-
-<p>Et il fut encore dépouillé de sa lente démarche
-d'être qu'on aime trop; et de sa façon
-amoureuse de dire: «Il pleut», comme s'il
-pleuvait des anges; et du chapelet, compté
-grain à grain, de ses regards: les impérieux
-comme les étonnés, les dociles et les fascinateurs
-lui furent repris;&mdash;et la douce violée
-vint à son tour lui reprendre son regard de
-bête traquée par l'amour et par le désespoir.</p>
-
-<p>Une autre, enfin, lui reprit son âme, l'âme
-délicieusement naïve dont il s'était fait un
-manteau de velours blanc,&mdash;et il ne resta
-de Don Juan qu'un fantôme inane, qu'un riche
-sans argent, qu'un voleur sans bras, une
-morne larve humaine réduite à la vérité, disant
-son secret!</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch4">LES FUGITIVES</h2>
-
-<blockquote class="epi">
-<p>Laisse la rue à ceux que leur âme importune.</p>
-
-<p class="attr"><span class="small">ALBERT SAMAIN.</span></p>
-
-</blockquote>
-
-<p>«Et pourquoi une, se disait-il, quand il y
-a les autres? Quel commandement primitif
-me destina celle-ci, au lieu de celle-là? Je
-ne serai pas l'esclave d'une chair unique; je
-veux que mon désir divague, je veux le lâcher
-vers les inconnues par des routes inconnues&hellip;»</p>
-
-<p>Son imagination malade souffrait très réellement
-de la multiplicité des femmes et parfois
-une fièvre d'érotisme cérébral le surexcitait
-à crier, tout à fait hors de propos: «Il
-y en a trop! Il y en a trop!»</p>
-
-<p>Il aurait voulu résumer sur des lèvres élues
-toute l'essence du Féminin et la boire d'un
-baiser,&mdash;et l'accomplissement de son désir
-néronien eût tué le Désir aussi sûrement
-qu'on tue les roses en coupant le rosier et
-qu'on tue les sourires en tranchant la tête.</p>
-
-<p>Aspirer d'une seule prise d'haleine le dernier
-souffle de l'Amour, le dernier parfum
-de la Vie et toute sa fécondité, maîtriser la
-dernière volonté de l'âme et sa dernière
-volupté!</p>
-
-<p>Ces crises de déraison le prostraient; puis
-il riait de sa fantaisie pour ne pas avoir peur
-de sa folie: le dévergondage s'apaisait alors
-en d'innocents rêves; il jugeait son amie
-décidément adorable, la seule, celle qui vaut
-toutes les autres, et il la louait de confirmer
-si absolument, par un sourire indécis, le
-néant mystérieux et délicieux de ses paroles:</p>
-
-<p>«Ta magnifique inintelligence, lui disait-il,
-te rapproche de l'Infini; tu fraternises
-avec l'Absolu, et le rien qui se meurt dans
-tes yeux, pareil à la lumière d'une étoile abolie,
-me prouve qu'on peut à la fois être et ne
-pas être&hellip;</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Et le Néant m'a fait une âme comme lui.</div>
-</div>
-
-<p>«&hellip; Mais comprends ce que cela signifie:
-qu'en n'étant rien, tu es tout,&mdash;et toutes.»</p>
-
-<p>Volontiers, la pauvre amie l'eût jeté à la
-porte, mais elle le craignait, et il profitait
-de sa peur pour lui égrener le chapelet des
-fugitives.</p>
-
-<p>C'était la forme seconde de sa folie.</p>
-
-<p>Il disait:</p>
-
-<p>«Ah! toutes celles qui sont en toi, je vais
-te les réciter. Je les ai vues, je les ai prises,
-je les ai mises en toi: ce sont les femmes de
-la rue, les femmes qui passent, les inconnues
-qui s'en vont, on ne sait où elles vont, qui
-s'en vont par des chemins inconnus. Elles
-sont en toi, mais tu n'en sais rien, et moi,
-le sais-je&mdash;puisque si je te touche elles se
-libèrent de toi et s'en retournent vers
-leurs mystères. Celles qui sont en toi vraiment
-n'y sont pas: c'est rêver qu'on rêve&mdash;et
-je n'ai dit cela, ma chère, que par politesse,
-pour soustraire tout prétexte à ta légitime
-jalousie.</p>
-
-<p>«Franchement, tu es trop minuscule pour
-contenir tant de rêves et tant de désirs. Celles
-que j'aime sont innombrables; je vais te les
-réciter:</p>
-
-<p>«Une avait la démarche sûre et nerveuse
-d'une chasseresse, et quelles jambes fines et
-droites! Et juste ce qu'il faut de chair pour
-l'harmonie de la forme, la souplesse d'une
-branche de frêne. Quand elle défaille, les
-jours d'amour, au pied des vieux chênes
-consolateurs, dans les lointaines forêts dont
-le soleil a peur, je ne suis pas là, je ne serai
-jamais là&hellip; Ah! je meurs de désir!</p>
-
-<p>«Une autre avait de si jolis cheveux couleur
-d'aurore et son ventre (je le veux) était aussi
-blanc qu'un tapis d'asphodèles&hellip; Celle-là non
-plus, jamais!</p>
-
-<p>«Des yeux verts, oui, celle que je vois
-maintenant a des yeux verts, des yeux de succube,
-des yeux de fantôme, des yeux de nuit
-d'orage&hellip; Et je ne les verrai jamais s'ouvrir
-et fulminer dans l'ombre!</p>
-
-<p>«Les autres?&hellip; Il y en a trop! il y en a
-trop! Les emmitouflées de l'hiver qui ressemblent,
-avec leurs fourrures, à de soyeuses chèvres
-de Mingrélie, ces inquiétantes bêtes qui
-fascinent les hommes!&hellip; Les presque dévêtues
-de l'été! une agrafe, un bouton,&mdash;et la
-chair tiède palpite, odorante!&hellip; Il y en a
-trop! il y en a trop!&hellip; Oh! ce féminin
-obscur qui passe et qui s'en va, et qu'on ne
-touchera jamais,&mdash;et qui s'évanouirait, si on
-le touchait; car son charme est d'être inconnu
-et intouchable,&mdash;et si on les tenait dans
-ses bras, celles-là, on ne les aimerait plus, on
-penserait aux autres, encore aux autres, aux
-fugitives, toujours, toujours aux autres!»</p>
-
-<p>Pendant que l'amie pleurait, triste et fâchée,
-il continuait:</p>
-
-<p>«Et quand mon rêve se réaliserait, et quand
-je les aurais eues toutes et même les autres,
-ou bien si j'avais bu sur les lèvres de l'Unique
-tout le féminin, tout l'amour et toute la
-vie,&mdash;il resterait encore les Impérissables. Il
-resterait Hélène, il resterait Salomé, il resterait
-Madeleine, il resterait Ophélie&mdash;et toutes
-celles que les poètes ont faites éternelles!»</p>
-
-<p>Alors l'amie pleurante et fâchée riait à son
-tour,&mdash;et l'amant de l'infini, le fastueux
-buveur d'âmes, pacifiait ses délires grandioses,
-écroulé sur la chair compatissante d'une toute
-petite femme sans beauté.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch5">LES YEUX D'EAU</h2>
-
-
-<p>En ramant, j'arrivai où je n'allais pas.</p>
-
-<p>J'allais vers la maison qui m'attendait et
-vers une créature dont le c&oelig;ur battait déjà
-au lointain bruit, dont le désir me voyait,
-cygne au cou tendu parmi les joncs fleuris,&mdash;mais
-je fus infidèle.</p>
-
-<p>Des yeux m'arrêtèrent, des yeux comme
-je n'en avais jamais vu, mi-glauques et mi-violets,
-aigues-marines fondues en de pâles
-améthystes, des yeux froids et tentateurs, des
-yeux où que d'âmes avaient dû se noyer en
-croyant tomber dans le ciel!</p>
-
-<p>Des yeux et rien de plus, car le palais éclairé
-par ces torches fallacieuses n'était qu'un
-beau jadis, une élégante ruine. J'y vis encore
-ce que la grêle a respecté d'un champ de lin,
-un peuplier avant la dernière tourmente, un
-svelte bateau dégréé et échoué là.</p>
-
-<p>Une tonnelle et un banc, passager repos
-pour le rameur matinal: j'accostai et on
-m'accueillit doucement, comme un hôte, non
-pas comme une aubaine. Aussitôt que parut
-la femme aux yeux d'eau, je fus dominé par
-le secret que ne disaient pas les prunelles
-froides et je m'installai, bornant mon voyage
-à cet inattendu, oublieux de l'autre, de celle
-qui ne verrait pas venir la réalité du cygne.</p>
-
-<p>Un charme m'abstrayait de toute antérieure
-volonté, charme si enchaînant, de si hautaine
-et de si spéciale magie que je ne me souvenais
-même plus d'être parti pour un autre but, et
-je concluais ma promenade sous cette vigne de
-banlieue, devant du vin rose, très loyalement.</p>
-
-<p>Des yeux d'eau, cependant, et rien de plus:
-un visage maigre, fané, troué; un corps encore
-souple, mais d'osier desséché. Seules à
-me captiver, de nobles mains, longues et légères,
-avec des ongles de cire,</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i9">&hellip; Ces mains pâles</div>
-<div class="verse">Qui font souvent le bien et peuvent tout le mal,</div>
-</div>
-
-<p class="noindent">mains expertes aux caresses et aux crimes!</p>
-
-<p>Mais les mains, en cette femme, n'étaient
-que la conséquence des yeux,&mdash;car il y a
-une nécessaire harmonie entre l'organe qui
-touche immédiatement et l'organe qui touche
-à distance,&mdash;et les yeux dévoraient toute
-mon attention, tels que des sphynx affamés
-et jaloux.</p>
-
-<p>En somme, quoi? Un peu plus qu'une servante
-d'auberge ou un peu moins? La tenancière
-d'une guinguette à tonnelle, une femme
-aimable et discrète,&mdash;et ces yeux savaient
-sans doute se fermer à propos, ces yeux d'eau
-froide et profonds et aussi froids, sous leurs
-glauques reflets, que le fleuve Calycadnus,
-tombeau de Frédéric Barbe-rousse!</p>
-
-<p>Quand elle m'eut servi, voyant qu'elle se
-croisait les bras, oisive et ennuyée, je la priai:</p>
-
-<p>&mdash;Asseyez-vous donc plus près et regardez-moi
-bien, que je voie vos yeux. Elle s'approcha,
-mais répondit:</p>
-
-<p>&mdash;Mes yeux? Ils font peur!</p>
-
-<p>&mdash;Peut-être,&mdash;et pourtant on les aime.
-Qu'on a dû les aimer et qu'on doit les aimer
-encore!</p>
-
-<p>&mdash;Ils font peur et ils ont toujours fait peur,
-mes yeux d'eau. C'est de l'eau, deux gouttes
-d'eau qu'on dirait prises dans la rivière, n'est-ce
-pas? Ma mère avait les mêmes yeux d'eau, et
-quand elle mourut, dès que le c&oelig;ur cessa de
-battre, ses yeux se fondirent comme deux
-morceaux de glace, et lui coulèrent le long
-des joues. J'ai vu ça, j'étais toute petite et j'y
-pense tous les jours, tous les matins, quand
-je me coiffe. Mes yeux s'en iront comme ceux
-de ma mère, et parfois j'ai peur qu'ils ne s'en
-aillent, moi vivante, et ne s'en retournent à
-la rivière couler sous les joncs et sur les pierres.
-Je n'ai jamais pleuré. S'ils pleuraient, ils
-s'en iraient, mes pauvres yeux. Pleurer, j'en
-eus envie, une fois; il y a si longtemps! Une
-seule fois, mais depuis je me suis durci le
-c&oelig;ur à tel point que rien ne peut plus l'émouvoir,&mdash;car
-je tiens à mes yeux. C'est mon
-épouvantail, c'est mon arme contre le désir
-des hommes. Toute laide et vieille que je suis,
-je leur plairais encore, pour un quart d'heure
-quand ils sont ivres et qu'ils ont vu mes
-mains. Souvent je viens au moment des querelles
-et, baissant les yeux, je prends doucement
-la main qui se lève. On m'obéit, on garde
-mes doigts, on les baise, on cherche à me
-fouetter le sang par une grossièreté passionnée,&mdash;mais,
-redressant la tête, je fixe le
-mâle de mes yeux froids, de mes yeux d'eau,
-et il lâche ma main. Je le regarde jusqu'à ce
-que son désir glacé lui glace le c&oelig;ur. Vous,
-quand je vous ai vu entrer, j'ai senti que vous
-étiez d'une race fraternelle et je vous ai
-épargné.</p>
-
-<p>&mdash;Non, dis-je, vous ne m'avez pas épargné.
-J'ai eu peur aussi, mais une peur singulière,
-puisque, tout en tremblant devant vos yeux,
-je les aime.</p>
-
-<p>Elle répondit violemment:</p>
-
-<p>&mdash;Ce n'est pas vrai. Personne n'a jamais
-aimé mes yeux et moi, j'ai été honnie à cause
-de mes yeux, fuie du seul être pour lequel
-j'aurais pleuré s'il m'avait dit un mot d'amour.
-Vous aimez mes yeux, vous? Menteur!
-Regardez-les donc bien et noyez votre
-amour dans la profondeur de ces deux fontaines
-de haine.</p>
-
-<p>&mdash;Mon amour surnage, répondis-je. Et c'est
-vous qui mentez. Je ne suis pas le premier qui
-ait été fasciné par ces yeux d'eau mi-glauques
-et mi-violets, ces yeux où (je vous dis ma
-première impression) que d'âmes ont dû tomber,
-croyant tomber dans le ciel!</p>
-
-<p>&mdash;Non, non! cria-t-elle, en pâlissant de
-colère, tout le monde sait que mes yeux sont
-le chemin de l'Enfer! Et puis, tombés dans
-le ciel? Les hommes sont-ils des anges,
-pour tomber dans le ciel? Vous êtes fou,
-mon ami.</p>
-
-<p>&mdash;Et vous?</p>
-
-<p>&mdash;Moi aussi, Monsieur, je suis folle. Et,
-pirouettant soudain, elle disparut.</p>
-
-<p>Cet étrange entretien me laissait, en effet,
-dans un état d'esprit voisin du déséquilibre.
-Ma main trembla quand je voulus remplir
-mon verre et je ne pus, qu'en m'y reprenant
-à deux fois, porter mon verre à mes lèvres.
-Quelle singulière femme et dans quelle condition
-sociale contradictoire à son intelligence
-et à son langage!</p>
-
-<p>Le cabaretier survenu me disait familièrement.</p>
-
-<p>&mdash;Elle ne vous a pas trop ennuyé? Dommage,
-hein! qu'elle soit folle? Une noyée
-qu'on a sauvée là, il y a des années. Personne
-ne l'a réclamée, elle avait de l'argent sur elle,
-elle est restée. On n'a jamais su. Pas méchante,
-si ce n'est en paroles; elle nous est utile
-et nous l'aimons. Nous avons fini par nous
-habituer à ses yeux et à ses histoires. Comme
-elle parle bien, hein? Mais ce qu'elle dit, elle
-a dû prendre ça dans des livres, autrefois, car
-c'est au-dessus de son état. Tout de même,
-c'est peut-être une dame. On ne sait rien.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch6">LE SUAIRE</h2>
-
-<p class="dedic"><i>A Alfred Valette.</i></p>
-
-
-<p>La mer montait, royale et dominatrice; les
-mouettes jouaient sur la fragilité des vagues.</p>
-
-<p>Longer la ligne de boue vomie par les flots
-lourds, lentement marcher, humer la salure
-émanée des varechs, guetter si quelque épave
-n'allait point surgir, atome rapporté par le
-flux d'entre les illusions couchées au fond des
-abîmes&hellip;</p>
-
-<p>(En intermède, Aubert rêvait à une indulgente
-et douce main, à des yeux contemplatifs
-de lui.)</p>
-
-<p>&hellip; Et parmi les lointains embrunis, voici le
-sexe à la porte d'argent, les seins en pomme
-d'orange des décevantes sirènes: leurs cheveux
-sont pareils aux flexueux fucus qui pendent
-aux roches comme des chevelures,&mdash;comme
-de vraies chevelures; leurs dents ont
-la dureté blanche des coquilles nacrées et
-leurs yeux le bleu vif des mouvantes anémones&hellip;</p>
-
-<p>«Ah! que vos cheveux humides circonviennent
-mes genoux, que la nacre de vos
-dents morde à même mon ventre, que le bleu
-froid de vos yeux d'anémone transfixe mon
-c&oelig;ur!&hellip;»</p>
-
-<p>(En intermède, Aubert rêvait à une indulgente
-et douce main, à des yeux contemplatifs
-de lui.)</p>
-
-<p>Au milieu des varechs noirs, l'inattendue
-blancheur d'un manteau gisait.</p>
-
-<p>Tombé de quelles épaules?</p>
-
-<p>Des cheveux blonds s'exaltaient dans la
-luminosité des vagues.</p>
-
-<p>Les mouettes ne jouaient plus, la mer respirait
-en silence; les sables, au loin déserts,
-perpétuaient vers l'horizon leurs tièdes solitudes.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Dormir, presque dormir à l'ombre claire
-des dunes: une robe claquait au vent; des
-grains de sable volaient, sonnaient sur la soie
-tendue d'une ombrelle.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>&mdash;«Il est joli, joli, n'est-ce pas? disait-elle.
-Et doux, tout en duvet de cygne voyageur, si
-doux, si doux!&hellip;»</p>
-
-<p>Elle parlait avec un perceptible accent, d'une
-voix glauque, la main appuyée sur l'étroite
-épaule d'un petit homme dont la maigre
-blancheur kaoline avait l'ingénuité sinistre
-d'une tête de porcelaine.</p>
-
-<p>&mdash;«N'est-ce pas, Ted?</p>
-
-<p>&mdash;«Oh! oui, s&oelig;ur Sarah»;&mdash;et l'articulation
-de Ted décelait un Anglais.</p>
-
-<p>Anglaise tout entière, Sarah, d'âme et de
-sang, d'âme apparue sous la brume soyeuse
-de ses yeux pâles,&mdash;de sang par l'immatérielle
-transparence de la peau,&mdash;et de cheveux:
-ses cheveux blonds souriaient enflammés
-dans les plis du manteau blanc.</p>
-
-<p>Une Illusion se dressa debout d'entre ses
-s&oelig;urs endormies.</p>
-
-<p>&mdash;«Pourquoi j'ai fermé les yeux? Mais, je
-craignais plus une déception, répondait Aubert,
-que je ne souhaitais une aventure&hellip;»</p>
-
-<p>Sarah fut étonnée d'une si grave candeur.
-On ne l'avait pas sans doute habituée à cette
-pure franchise des âmes simples. Etonnée,
-presque divinement: d'invisibles rets s'abattirent
-sur ses reins, maniés par l'oiseleur éternel.
-Elle eut soudain, au fond de ses yeux
-d'anémone et sous l'orgueil de son front blanc
-et dans la froideur de son sein calme,&mdash;soudain
-l'envie d'être baisée par ces lèvres: oh!
-oui, oh! oui.&mdash;Et elle rougit.</p>
-
-<p>Sa robe claquait au vent.</p>
-
-<p>&mdash;«Je crois, reprit-elle orgueilleusement,
-que je ne suis pas une déception,&mdash;et je ne
-suis pas une aventure.</p>
-
-<p>&mdash;«Vos yeux sont pleins de délicieux maléfices.</p>
-
-<p>&mdash;«Mes yeux? Ah! ne les regardez pas!
-Ils sont tristes comme la lointaine île du Nord
-où je suis née. Ils m'en rappellent le ciel, la
-terre,&mdash;et la mer! Ils sont tristes, avec peut-être
-quelques reflets de lune, avec peut-être
-un rayon perdu de soleil pâle&hellip; Et mon âme
-est telle, sans doute, elle est la s&oelig;ur de mes
-yeux, la s&oelig;ur de cette nature obscure et dure:
-un désert y épand des sables&hellip; J'ai peur d'avoir
-une âme obscure et dure. J'ai peur que,
-sous l'ombre hyaline qui les voile, il n'y ait
-rien,&mdash;rien dans mes yeux, rien dans mon
-âme!&hellip;»</p>
-
-<p>L'illusion vacillait comme une flamme au
-souffle du sommeil.</p>
-
-<p>&mdash;«Vous le savez, et si vous ne le savez
-pas, qui vous le dira ce qu'il y a derrière le
-voile? O Aventure!&mdash;O, malgré vous, Aventure!&mdash;qui
-vous le dira!&hellip; Je ne suis qu'un
-voyageur matinal qui se mire, en passant, dans
-les eaux violettes du golfe encore endormi.
-Le train m'emporte et me voilà dans une
-plaine toute bleue, et me voilà sous une futaie
-triste de sa verdure blême. Si c'est moi qui
-reste et si c'est vous qui marchez, qu'importe,
-puisque l'un de nous certainement s'éloigne
-de l'autre, d'un pas, à chacune des secondes
-que marquent les diastoles de nos c&oelig;urs. Déjà
-peut-être, vous songez aux rencontres futures,
-vous vous demandez quels seront vos lendemains
-et les jours qui suivront vos lendemains.
-Une longue perspective de joies (les
-plus voisines sont encore indécises) s'en va
-devant vos regards jeunes: je suis la minute
-présente, et le présent n'existe pas pour une
-âme inquiète. Telle est la vôtre, et, si vous
-aviez pénétré davantage en moi, vos paupières
-se seraient closes sur la vision fastidieuse
-déjà&hellip; J'ai donné à votre actuel ennui le plaisir
-de la surprise, vous m'en saurez gré, peut-être,
-jusqu'à l'heure des prochaines distractions&hellip;»</p>
-
-<p>L'illusion retomba, vaincue par le sommeil.</p>
-
-<p>La robe de Sarah claquait au vent, pendant
-qu'elle répliqua:</p>
-
-<p>&mdash;«Non, non, je ne m'ennuie pas: j'ai un
-but précis, c'est de vivre,&mdash;et pour ce que
-vous appelez les rencontres futures, les amours,
-n'est-ce pas? les joies complémentaires&hellip;
-mais je m'y plongerai, comme en cette mer,
-quand il me plaira&hellip; Il est choisi, celui qui
-doit, parmi les écueils, nager côte à côte avec
-moi: il n'attend que l'heure de ma volonté,&mdash;et
-je ne suis pas une Aventure&hellip;»</p>
-
-<p>Elle regardait Aubert qui, très simplement,
-répondit:</p>
-
-<p>&mdash;«Adieu donc, puisqu'il est trop tard,
-puisque l'Illusion a refermé les yeux parmi
-ses s&oelig;urs endormies.</p>
-
-<p>&mdash;«A demain», dit Sarah.</p>
-
-<p>Elle siffla. Ted obéit.</p>
-
-<p>&mdash;«Regardez-le ramasser ses coquillages.
-Il s'amuse si naïvement: c'est un passionné.
-Pauvre Ted! Pauvre savant! Pauvre poète!
-Pauvre belle âme! Il est tout cela, Ted, et il
-n'est rien&hellip;»</p>
-
-<p>Avec une grande pitié, elle considérait l'homoncule
-en porcelaine dont les cheveux jaunes
-pendaient, comme d'un vase de Chine un
-bouquet de ravenelles flétries.</p>
-
-<p>Les sables, au loin déserts, perpétuaient à
-l'horizon leurs tièdes solitudes.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>La volonté de Sarah, impérieusement insinuée,
-s'accomplissait, et les mouettes jouaient,
-lumineuses, sur la fragilité des vagues.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>La robe de Sarah claquait au vent.</p>
-
-<p>Un blanc papillon des sables vint se poser
-sur sa main: elle le prit par les ailes et lentement
-le déchira en deux. Aubert la fixait
-avec horreur. Elle, le meurtre accompli, secoua
-ses cheveux enflammés, dans une joie
-tranquille, puis, comme exécutant un rite,
-ouvrit les bras vers une adoration imaginaire
-et, gracieusement, avec une idéale tendresse,
-les ramena, souriante, sur sa poitrine.</p>
-
-<p>Alors, mue par une incroyable hardiesse,
-en une stupéfiante sécurité, elle dit, tremblante
-de colère attendrie:</p>
-
-<p>&mdash;«Pourquoi ne m'aimes-tu pas?»</p>
-
-<p>Aubert tremblait, aussi, mais tel que sous
-la domination d'un animal fascinateur. Ce frêle
-serpent aux yeux d'anémone l'attirait sûrement
-dans l'orbe de ses replis: d'insensibles
-mouvements l'avaient rapproché de Sarah, au
-point qu'il sentait la caresse de ses cheveux
-traîtres et la tiédeur des souffles évaporés de
-son corsage&hellip; Leurs bouches se joignirent:
-Sarah mordait,&mdash;car elle était de ces femmes
-qui ne sentent la chair que sous la dent,&mdash;la
-nacre de ses dents mordait&hellip;</p>
-
-<p>Et parmi les prochains désirs, voici le sexe
-à la porte d'or&hellip;</p>
-
-<p>Maîtresse d'elle-même, Sarah se roidit
-comme un rêve, illusoire et hautaine:</p>
-
-<p>&mdash;«Aubert, je me donne à toi, et n'oublie
-pas que tu m'appartiens. Je pars, c'est
-fini pour cette année. Je pars, mais écoute-moi,
-je reviendrai.»</p>
-
-<p>Les sables, au loin déserts, perpétuaient
-leurs tièdes solitudes.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Dormir, presque dormir à l'ombre claire
-des dunes: nulle robe ne claquait au vent.
-Au milieu des varechs noirs, un rêve gisait,
-un rêve blanc comme la mort d'une mouette.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Les mouettes jouent et ne jouent plus. Les
-paquebots voltent, les fumées virevoltent, les
-briques tremblotent. Les ponts se dressent
-comme des potences: les mouettes jouent et
-ne jouent plus, les mouettes mélancoliques du
-Zuiderzée.</p>
-
-<p>Là-bas, dans les sables déserts, nulle robe
-ne claque au vent.</p>
-
-<p>Les cygnons prennent d'assaut la galère,
-leur mère. Les pignons tremblotent, les feuilles
-virevoltent autour des capes mortes. Les
-cygnes s'en vont, lents comme des galères assoupies,
-les cygnes mélancoliques de Bruges.</p>
-
-<p>Là-bas, vers les horizons, vastes, nulle
-robe ne claque au vent.</p>
-
-<p>Les pierrots gringottent dans les arbres
-tout nus. Sous le ciel en révolte, les pierres
-tremblotent, les fanaux virevoltent, plus hésitants
-que des c&oelig;urs dans la brume de l'oubli,
-les fanaux des bateaux mélancoliques,&mdash;sur
-la Seine.</p>
-
-<p>Oh! les froides solitudes de là-bas, où nulle
-robe ne claque au vent!</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Dormir, presque dormir à l'ombre claire
-des dunes.</p>
-
-<p>Au milieu des varechs noirs, un rêve jouait,
-un rêve blanc comme le réveil d'une mouette,&mdash;mais
-nulle robe ne claquait au vent.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Ted s'amusait déjà aux galets et aux coquillages,&mdash;les
-cheveux blonds de Sarah souriaient
-enflammés dans les plis du manteau
-blanc.</p>
-
-<p>&mdash;«Tu vois, j'ai tenu parole. Et toi aussi,
-tu es fidèle.</p>
-
-<p>&mdash;«Oui, répondit Aubert, mais que s'est-il
-passé?</p>
-
-<p>&mdash;«Rien que de fatal, puisque je t'aimais.
-Ce qui s'est passé fut écrit dans ce sable et
-dans ma chair, dans mes mains et dans mes
-yeux, le jour où tu jouais à cache-cache avec
-moi, le jour où ton hypocrite sommeil exaspérait
-ma curiosité&hellip;»</p>
-
-<p>La mer jetait à leurs pieds la poussière de
-ses flots lourds.</p>
-
-<p>&mdash;«Enfin, dit Aubert, Ted, sous ta dictée,
-me l'a écrit, tu es mariée. Quel est ton
-nom?</p>
-
-<p>&mdash;«Mon nom est Veuve.</p>
-
-<p>&mdash;«Tu me fais peur.</p>
-
-<p>&mdash;«Il ne m'a pas touchée, reprit fièrement
-Sarah. C'était un mûr jeune homme,&mdash;oh!
-si las, si las!&mdash;qui complétait son écurie par
-un cheval de luxe&hellip; Il ne m'a touchée que du
-bout des doigts&hellip; Tu souris?&hellip; Il fut dédaigneux,
-c'est vrai. Sans cela je lui aurais peut-être
-pardonné.</p>
-
-<p>&mdash;«Et tu n'as point pardonné?</p>
-
-<p>&mdash;«Non.</p>
-
-<p>&mdash;«Tu es impitoyable.</p>
-
-<p>&mdash;«La pitié est vaine, répondit Sarah,
-plus vaine encore que la vie&hellip; Mais, je fus,
-et voilà tout, la jument de l'Apocalypse, celle
-qui porte la mort,&mdash;sans le savoir.</p>
-
-<p>&mdash;«Sans le savoir? répéta Aubert.</p>
-
-<p>&mdash;«Tiens, écoute, je vais te dire la vérité.</p>
-
-<p>&mdash;«Non, je ne veux pas.</p>
-
-<p>&mdash;«Il le faut, reprit Sarah. Ce mariage, je
-devais le subir, quand je te rencontrai. Je
-n'avais pas protesté avant. Après, je me tus encore:&mdash;tout
-cela, par piété filiale. Maintenant
-comprends-tu? je t'aimais, je te voulais,&mdash;alors,
-j'ai agi selon mon désir&hellip;»</p>
-
-<p>La mer jetait à leurs pieds la poussière de
-ses flots lourds.</p>
-
-<p>Ils se regardèrent, les yeux chargés d'une
-énervante inquiétude. Aubert, d'une voix
-cruellement ironique, demanda:</p>
-
-<p>&mdash;«Comment t'y es-tu prise?</p>
-
-<p>&mdash;«Je l'ai abreuvé de sarcasmes.</p>
-
-<p>&mdash;«Empoisonnés?</p>
-
-<p>&mdash;«A la dose nécessaire.</p>
-
-<p>&mdash;«Parlons clairement, reprit Aubert. Tu
-l'as tué.</p>
-
-<p>&mdash;«Oui, pour toi. Me veux-tu?»</p>
-
-<p>Sans répondre, il se mit à marcher le long
-du flot mouvant&hellip;</p>
-
-<p>&hellip; Lentement marcher, humer la salure
-émanée des varechs, guetter si quelque pavée
-n'allait point surgir, atome rapporté par le
-flux d'entre les illusions couchées au fond des
-abîmes&hellip;</p>
-
-<p>&hellip; Sarah le suivait, relevant du bout de son
-ombrelle les chevelures des algues mortes.</p>
-
-<p>Ils allèrent longtemps, toujours muets. La
-mer se retirait apaisée,&mdash;et la robe de Sarah
-claquait au vent.</p>
-
-<p>Aubert, tout à coup, s'arrêta, tournant
-la tête. Elle était tout près de lui et le grand
-manteau blanc, le manteau de plumes de cygne,
-flottait comme une voiture autour de ses frissonnantes
-épaules&mdash;&hellip; tout en duvet de
-cygne voyageur, si doux, si doux!&hellip; Il l'arracha
-violemment et le jeta dans la mer,
-disant:</p>
-
-<p>&mdash;«Que la mer l'emporte!&hellip; Ah! il est
-trop tard!&hellip; Que ne l'a-t-elle emporté la première
-fois!»</p>
-
-<p>Sarah croisa les bras sur son c&oelig;ur effaré,
-mais Aubert lui prit la main et elle lut dans
-ses yeux le pardon du crime&hellip;&mdash;Après tout,
-n'est-ce pas, pourquoi ne pas en profiter?&hellip;</p>
-
-<p>Alors, elle s'attendrit, elle eut froid, elle
-se sentait l'âme glacée. Un ressac nerveux la
-coucha sur Aubert: il ne la repoussa pas.</p>
-
-<p>La mer épandait à leurs pieds le râle de
-son flot mourant.</p>
-
-<p>Cependant, elle se taisait, malade. Son c&oelig;ur
-se souleva pour un vomissement, et dans sa
-bouche amère, où les dents sonnaient tel qu'un
-chapelet de perles aux mains d'un enfant, sa
-langue paralysée se durcissait, alourdie par
-le poison.</p>
-
-<p>Pas à pas, ils suivaient le reflux. Aubert
-avait les yeux sur l'épave que la mer roulait
-et déroulait au roulis de ses vagues peureuses.</p>
-
-<p>Ils allaient, et la robe de Sarah claquait au
-vent.</p>
-
-<p>Ils allaient toujours: déjà les premiers
-rochers émergeaient, éternels naufragés, au-dessus
-de l'eau glauque:&mdash;le manteau blanc
-disparut, circonvenu par les cheveux noirs
-des algues mortes.</p>
-
-<p>&mdash;«C'est fini, dit Aubert, retournons.»</p>
-
-<p>Mais il ne faisait aucun mouvement, et tous
-deux, devant la mer fuyante, en écoutant le
-râle du flot mourant, songeaient. Maintenant,
-la joue contre sa joue et son bras sur son
-cou posé comme un joug, Sarah renaissait.
-Elle était sûre de lui, sûre de sa résignation,
-sûre d'un amour singulièrement consolidé par
-la muette complicité de ces chères lèvres où
-se pressaient&mdash;encore un peu honteuses,&mdash;des
-paroles de désir! Les chères lèvres, elle
-les atteignit, enfin&hellip;</p>
-
-<p>Sa robe claquait au vent.</p>
-
-<p>&mdash;«J'en ai pour la vie, cria-t-elle.</p>
-
-<p>&mdash;«N'oublie pas, dit Aubert, qu'elle m'appartient,
-ta vie?</p>
-
-<p>&mdash;«Et la tienne est à moi, mon cher c&oelig;ur.»</p>
-
-<p>Une vague insolite vint mourir à leurs
-pieds.</p>
-
-<p>&mdash;«La mer le refuse, cria Sarah, la mer le
-refuse, moi, je le veux.»</p>
-
-<p>D'un air de triomphe et secouant au vent
-sa crinière enflammée, elle se jeta vers l'épave,
-la tordit ruisselante, la mit sur son bras,
-disant ingénûment:</p>
-
-<p>&mdash;«Ce sera le suaire du survivant.»</p>
-
-<p>La robe de Sarah claquait au vent.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch7">SUR LE SEUIL</h2>
-
-
-<p>Au château de la Fourche, tout était triste
-et grand: ce nom patibulaire d'abord, souvenir
-des primitives et dures justices seigneuriales;
-les quatre avenues sombres dont les
-lamentations faisaient un bruit d'océan; les
-douves où des cygnes noirs nageaient parmi
-les roseaux brisés, les menaçantes ciguës et
-tant de fleurs jaunes épanouies, mais comme
-des soleils de mort; le château, avec ses murs
-couleur de ciel d'orage, son toit creusé de sillons
-tel qu'un labour, ses étroites fenêtres
-ogivées et tréflées, sa tour découronnée, proie
-d'un formidable lierre qui semblait la perpétuité
-même de la vie.</p>
-
-<p>Le perron gravi et la porte franchie, on
-entrait en de vastes salles hautes et froides,
-meublées de chêne, tendues de verdures où
-se revoyaient les roseaux penchés de la douve,
-ses fleurs mornes et ses ciguës, abritant sous
-leur ombre glacée la promenade royale des
-cygnes désespérés. Nul tapis que des nattes
-de paille; partout des chiens dormant, le nez
-entre les pattes, et, spectre étrange (auquel
-je ne m'habituai jamais), vaguant de salle en
-salle, faisant claquer son bec dès qu'on ouvrait
-les portes, un héron familier. Cet être funèbre
-entrait partout; il nous suivait à l'heure
-des repas, picorant dans une jatte où on lui
-jetait sa pâture, faisant, à intervalles réguliers,
-un bruit pareil à celui d'une tuile branlante
-que le vent secoue sur un vieux mur.
-On l'appelait le Missionnaire, parce qu'il ressemblait,
-avec son regard oblique et paterne,
-à un révérend père capucin qui avait prêché
-une mission à la Fourche,&mdash;et dont la mort,
-survenue peu de jours après, avait coïncidé
-avec l'apparition de l'oiseau, blessé d'un coup
-de fusil et trouvé sur la douve par un garde-chasse.</p>
-
-<p>Cette histoire, un peu ridicule, m'avait
-amusé, le premier soir passé à la Fourche,
-quand mon hôte me la conta sur un ton qui,
-cependant, excluait toute jovialité; mais, dès
-le lendemain, le Missionnaire m'épouvanta,
-moins par sa laideur que par son assurance,
-par la certitude où semblait cette bête d'être
-chez elle, d'être maîtresse et, vraiment, d'y
-accomplir une mission surnaturelle. Jamais
-on ne la rabrouait, jamais on ne l'enfermait;
-dès que son bec claquait contre une porte, on
-se levait pour lui ouvrir et, si elle sortait en
-même temps que nous, elle passait la première,
-grave et l'air, non de n'importe quel
-capucin, l'air d'un vieux juge incorruptible et
-doucement impitoyable.</p>
-
-<p>Le Missionnaire: intérieurement, je lui
-avais donné un autre nom, le Remords.</p>
-
-<p>Or, un soir que nous nous levions de table,
-ayant soupé de venaison et de cidre parfumé
-au genièvre, je me heurtai à l'oiseau près de
-la porte et, impatienté, je dis à mi-voix:</p>
-
-<p>&mdash;Passe donc, Remords!</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi ne l'appelez-vous pas le Missionnaire?
-me demanda brusquement le marquis
-de la Hogue, en me saisissant le bras et
-en me regardant avec des yeux animés d'un
-sentiment que je crus d'abord de la colère,
-mais qui était de la terreur.</p>
-
-<p>Il ajouta d'une voix qui tremblait et qui
-cassait les mots, comme pour en extraire, malgré
-soi, le secret:</p>
-
-<p>&mdash;Comment savez-vous qu'il s'appelle le
-Remords? Qui vous l'a dit?</p>
-
-<p>&mdash;Vous!</p>
-
-<p>Et par ce seul mot lancé au hasard, car
-j'étais presque aussi troublé que M. de la
-Hogue, je venais de m'assurer de prochaines
-confidences.</p>
-
-<p>Quand nous entrâmes dans la salle de nos
-causeries du soir, l'oiseau était devant la cheminée,
-où flambaient des arbres, debout sur
-une patte, le bec sous son aile. Voulant reprendre
-le dialogue, je dis simplement, en
-m'asseyant dans un des fauteuils de bois,
-pareils à des stalles de cathédrale:</p>
-
-<p>&mdash;Il dort?</p>
-
-<p>&mdash;Il ne dort jamais! répondit M. de la Hogue,&mdash;et,
-en effet, à une lueur plus vive qui
-sortit du foyer, j'aperçus, ironique et froid,
-me fixant avec l'éclat sali d'une étoile vue dans
-une mare à grenouilles, l'&oelig;il du vieux juge,
-un &oelig;il incorruptible et doucement impitoyable.</p>
-
-<p>&mdash;Il ne dort jamais, reprit M. de la Hogue;
-ni moi non plus. Mon c&oelig;ur ne dort jamais.
-Je connais le sommeil, j'ignore l'inconscience.
-Mes rêves sont tellement la continuation de
-mes pensées du soir, et, le matin, je renoue si
-logiquement mes rêves à ma pensée, que je
-ne me souviens pas d'avoir cessé de nager en
-pleine clarté intellectuelle pendant une heure,
-depuis trente ans. Et à quoi je songe ainsi
-durant les interminables heures de ma vie?
-A rien, ou plutôt à des négations, à ce que je
-n'ai pas fait, à ce que je ne ferai pas, à ce que
-je ne ferais pas, même si la jeunesse m'était
-rendue. Car, je suis ainsi, je suis celui qui
-n'a jamais agi, qui n'a jamais levé le doigt
-vers l'accomplissement d'un désir ou d'un
-devoir. Je suis le lac qu'aucun vent n'a jamais
-ridé, la forêt qui n'a jamais brui, un ciel
-introublé par les nuages de l'action.</p>
-
-<p>Il se tut quelques instants, après ces phrases
-un peu solennelles et même déclamatoires,
-puis:</p>
-
-<p>&mdash;Connaissez-vous ma vie? Non, vous
-êtes trop jeune, et d'ailleurs ce que le monde
-sait de moi n'est pas moi. Je ne me suis
-jamais raconté et, sans le hasard&mdash;ou la
-providentielle perspicacité&mdash;qui vous a fait
-tantôt proférer un mot&mdash;un nom!&mdash;qui
-m'épouvanta (je l'avoue), vous ne recevriez
-pas ce soir, vous non plus, ma confession.</p>
-
-<p>La voici:</p>
-
-<p>J'avais huit ans, quand ma mère ramena
-d'un voyage lointain une petite fille à peu
-près du même âge, notre cousine, au moins
-par le nom, et que la mort de ses parents
-laissait aussi dangereusement seule au monde
-qu'une agnelle perdue la nuit dans un bois.
-Cette adorable petite fut tout de suite l'enfant
-gâté et, pour moi, une idéale s&oelig;urette, ou
-peut-être même une évidente fiancée, un ange
-chu des étoiles pour mon éternelle consolation.
-A douze ans, c&oelig;ur précoce et vigoureux
-garçon grandi parmi les pâtres, j'aimais déjà
-Nigelle d'une amour infinie et qui, par conséquent,
-jusqu'au jour où je l'ai perdue, n'a
-pu ni croître, ni décroître. Elle m'aimait aussi
-d'une ardeur toute pareille; je le savais, et
-l'aveu qu'elle me fit, mourante, ne m'apprit
-rien que ma propre scélératesse.</p>
-
-<p>Dès qu'un peu de raisonnement avait été
-possible à ma cervelle d'enfant, je m'étais
-fait de la vie une conception singulière, et, je
-le sens maintenant, criminelle. Ayant cueilli
-une rose, un midi que son parfum exaspéré
-me tentait et que la pourpre de son sourire
-me donnait des envies de conquête, ayant
-erré dans les allées du jardin avec ma rose
-cueillie et oubliée entre mes doigts, je vis
-qu'en moins d'une heure elle s'était flétrie
-toute et attristée toute, blessée par les flèches
-du soleil,&mdash;et je songeai qu'il faut désirer
-les roses, mais qu'il ne faut pas les
-cueillir.</p>
-
-<p>Et je songeais aussi, Nigelle venant au-devant
-de moi, qu'il faut désirer les femmes,
-mais qu'il ne faut pas les cueillir.</p>
-
-<p>Beaucoup de pensées m'assiégèrent à la
-suite de cette primordiale découverte et, lentement,
-toute une philosophie de néant, toute
-une religion nirvanique s'élabora dans mon
-orgueilleuse et faible tête. Un jour, je me la
-résumait d'un mot:</p>
-
-<p>Il faut rester sur le seuil.</p>
-
-<p>Quelques livres m'avaient aidé, des écrits
-ascétiques, un résumé de Platon, des abrégés
-de métaphysique allemande, mais, pratiquement,
-ma doctrine était bien à moi. J'en
-devins très fier et je m'enfonçai résolument
-dans les ténèbres de l'inaction.</p>
-
-<p>Je m'appliquai à ne consommer que les
-actes les plus simples et surtout ceux qui, ne
-me promettant aucun plaisir exceptionnel,
-ne pouvaient me causer aucune déception.</p>
-
-<p>J'avais de violents désirs, je m'y complaisais,
-je m'y roulais, je m'en soûlais. Mon
-c&oelig;ur s'élargissait au point de contenir le
-monde. Désirant tout, j'avais tout, mais je
-n'avais pas tout de la même façon qu'on tient
-entre ses mains deux petites mains tremblantes.
-Je prenais tout, mais rien ne se donnait
-à moi; j'avais tout,&mdash;mais sans amour!</p>
-
-<p>Ce n'est que plus tard, en un moment solennel,
-que je connus l'existence de l'amour.
-Jusqu'à ce moment-là, l'orgueil m'en donna
-l'illusion et je vécus parfaitement heureux,
-fier d'échapper au désenchantement qui naît
-de tout acte accompli.</p>
-
-<p>Aujourd'hui même, et maintenant que je
-sais, maintenant que la douleur m'a instruit,
-il me serait impossible de cueillir la rose. A
-quoi bon? Cet épouvantable refrain chante
-sans cesse dans ma tête et il n'a jamais été
-plus impératif.</p>
-
-<p>Nigelle et moi, nous vécûmes vingt ans l'un
-près de l'autre: elle, devenant chaque jour
-plus timide et plus triste, effarée de ma fortune,
-la pauvre qui ne possédait rien que la
-moisson mûre de ses cheveux blonds; moi,
-de plus en plus orgueilleux et indestructiblement
-muet.</p>
-
-<p>Je l'aimais tant qu'on peut aimer, mais je
-ne l'aimais que jusqu'au seuil.</p>
-
-<p>Ce seuil, je ne l'ai jamais franchi et pas
-même mon ombre, et pas même l'ombre de
-mon c&oelig;ur ne s'est promenée dans ce palais
-d'amour.</p>
-
-<p>Hospitalière et tendre, la porte était toujours
-ouverte, mais je détournais la tête,
-quand je passais par là, pour contempler mon
-propre désir, pour parler avec mon désir,
-pour confier à mon désir les rêves que je
-voulais irréalisés.</p>
-
-<p>Franchir le seuil? Et après? Ce palais était
-peut-être un palais comme tous les palais,&mdash;mais
-le palais de mes songes était unique et
-tel qu'on n'en reverra plus jamais d'autres.</p>
-
-<p>Elle mourut de m'avoir aimé, moi qui l'aimais
-d'une amour que je redis infinie. Elle
-mourut en me disant: Je t'aime! Et moi, je
-ne répondis rien.</p>
-
-<p>Le héron changea de patte, fit claquer son
-bec, et de l'aile gauche le passa sous l'aile
-droite: son &oelig;il ironique et morne regardait
-maintenant M. de la Hogue.</p>
-
-<p>&mdash;Cet oiseau, reprit mon hôte, vous semble
-bien laid et bien ridicule, n'est-ce pas?</p>
-
-<p>&mdash;Bien funèbre surtout.</p>
-
-<p>&mdash;Ridicule et funèbre. Je le supporte
-comme un châtiment. Il me fait peur, il me
-fait souffrir, et je veux qu'il en soit ainsi.
-Vous comprenez bien que, s'il me plaisait de
-lui tordre le cou, ce serait une affaire vite
-expédiée!</p>
-
-<p>&mdash;Y pensez-vous? dis-je. Tordre le cou au
-Remords?</p>
-
-<p>&mdash;J'y ai pensé, répondit M. de la Hogue.
-Mais, à quoi bon? Il n'y a dans cette ridicule
-et funèbre bête nulle signification que celle
-que lui donne ma volonté; je n'ai qu'à la
-nier pour qu'elle soit aussi morte qu'un oiseau
-empaillé. Croyez-vous que je sois dupe
-de son inanité? Me prenez-vous pour un fou?</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Le vieillard s'était levé, secouant les longs
-cheveux gris qui pleuraient sur ses joues
-pâles et creuses; puis, soudain calmé, il se
-laissa retomber dans son fauteuil.</p>
-
-<p>Il répéta, très apaisé et un peu moqueur:</p>
-
-<p>&mdash;Je suppose que vous ne me prenez pas
-pour un fou?</p>
-
-<p>Comme je le regardais en souriant, et en
-allongeant machinalement la main vers les
-plumes de l'oiseau immobile, il se leva de
-nouveau:</p>
-
-<p>&mdash;Ne touchez pas au Missionnaire!</p>
-
-<p>Il avait proféré ces mots avec la voix qui
-dut être la voix de Charles 1<sup>er</sup> disant à un
-indiscret sur l'échafaud: «Ne touchez pas
-à la hache!»</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch8">LA MARGUERITE ROUGE</h2>
-
-
-<p>M<sup>me</sup> de Troène n'avait rien de remarquable
-qu'un visage endormi dans le calme d'une
-beauté qui s'était conservée toute seule, sans
-autre secours que l'eau pure, les modestes
-lavandes et les essences les plus honnêtes. Il
-est probable que, malgré les approches de la
-quarantaine, son corps avait gardé l'harmonie
-de la belle maturité, mais nul, certes, n'en
-savait rien, et nul, peut-être, n'avait jamais
-essayé de lire les lignes voilées sous les robes
-noires et les pèlerines à perles; nul, et elle-même
-ignorait l'état de sa forme, car, étant
-fort chaste, elle n'entrait au bain que les
-volets clos, et elle changeait de chemise avec
-tant d'adresse que les esprits même qui rôdent
-dans la chambre des femmes avaient renoncé
-à leurs indécentes curiosités.</p>
-
-<p>On l'avait mariée fort jeune, il y avait plus
-de vingt ans, au marquis de Troène, qui, respectant
-le temple, avait à peine osé quelques
-pas tremblants vers les mystères vierges du bois
-sacré. Le marquis était si vieux et si impotent
-qu'à l'église il lui avait fallu l'aide d'un bras
-pour s'agenouiller et pour se relever, mais
-il était si riche et de si noble famille que personne
-ne fut surpris. Ces mariages sont fréquents
-parmi l'aristocratie terrienne: on clôt
-ainsi un procès, on récupère un domaine
-perdu, on ramène l'aisance, l'estime des paysans,
-la tolérance des notaires en des maisons
-ruinées, on rend au vieux blason fané l'éclat
-de ses ors et de ses sinoples primitifs.</p>
-
-<p>D'ailleurs, le marquis de Troène ne fut pas
-méchant et il mourut n'ayant joui que peu
-d'années du lumineux sourire de sa jeune
-femme; il mourut, la laissant légataire de
-toute sa fortune.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> de Troène avait alors vingt-six ans;
-la fréquentation d'un vieillard l'avait rendue
-si indolente, lui avait tant affaissé la volonté
-que, cédant aux hypocrites caresses de sa
-famille, elle refusa de se remarier.</p>
-
-<p>Des années passèrent: reine au milieu des
-siens, gâtée, courtisée, amusée par le bruit
-qu'on évoquait autour d'elle, M<sup>me</sup> de Troène
-vivait sans joies et sans ennuis. Le mariage,
-qui ne lui avait rien révélé, ne la faisait
-jamais rêver. Elle n'imaginait rien au delà du
-rôle que lui avait enseigné son mari: chauffer
-le lit du roi, être bien obéissante, sourire
-et parler peu. Sans doute, un mari plus jeune
-aurait été plus agréable de relations, aurait
-permis la gaieté, le rire, les promenades, les
-voyages, mais ses sens, morts-nés, ne se troublaient
-jamais dans leur quiétude, et son c&oelig;ur
-était froid. Vers trente-cinq ans, cependant,
-elle ressentit soudain la brûlure caressante
-d'une petite flamme intérieure. Ce fut un
-matin d'automne, un dimanche, en allant à
-la messe. Elle devait communier, ce jour-là;
-elle n'en eut pas la force, ou bien, elle n'osa
-pas, et, demeurée à son banc seigneurial, pendant
-que les femmes encapuchonnées de tulle
-blanc, leurs mains rouges et gourdes croisées
-sur leur ventre, s'en allaient en file vers
-l'autel, ou revenaient, les yeux baissés et
-amortissant avec précaution le bruit de leurs
-sabots sur les dalles, demeurée à genoux et
-le front dans ses mains, M<sup>me</sup> de Troène
-pleura.</p>
-
-<p>C'était la première fois de sa vie. A partir
-de ce moment, son caractère se modifia; sa
-famille, peu à peu, lui devint indifférente; elle
-s'enferma des mois entiers au château de
-Troène, sans voir personne, sans ouvrir ses
-lettres, sans écrire, lisant des manuels de
-dévotion, bientôt tout abandonnée aux mains
-du curé, homme scrupuleux mais sage et de
-ceux que les évêques délèguent dans les paroisses
-où il y a de riches veuves qui pourraient
-faire de leur fortune un mauvais usage.</p>
-
-<p>En trois ans, l'église fut restaurée, le presbytère
-reconstruit et enrichi d'une belle prairie
-ornée de vaches grasses, les armoires et
-les tiroirs de la sacristie comblés de royales
-chapes, de chasubles idoines à émerveiller des
-cathédrales, et on montrait, en un écrin de
-bois de cèdre, un calice d'or massif où se
-profilaient en relief douze anges à genoux,
-offrant à l'agneau, de leurs mains tendues,
-chacun une des douze pierres liturgiques, une
-gemme, améthyste ou saphyr, diamant ou
-sardoine, grosse comme une noisette aveline.</p>
-
-<p>Or, quand la gloire de Dieu fut pourvue,
-il y eut de grandes fêtes au château de Troène
-et l'on y vit réunie, au nombre de plus de
-trente personnes, la famille de la donatrice.
-Une telle assemblée, c'est presque de la solitude,
-c'est la liberté de chacun assurée par
-la liberté même dont chacun a besoin. Des
-groupes et des intimités se formèrent. M<sup>me</sup> de
-Troène accepta spécialement les soins du jeune
-Jean de Néville, un grave et bel adolescent
-qui lui portait son pliant, si on allait se promener
-dans le parc, qui ne manquait pas de
-lui glisser un coussin sous les pieds, qui lui
-servait de dévidoir, enfin, avec une touchante
-bonne grâce.</p>
-
-<p>Il ne la nommait ni «ma tante», à la mode
-de Bretagne, ni «ma cousine», à la mode de
-Normandie, mais «Madame», ce qui est de
-meilleur ton, et il semblait vraiment son page.</p>
-
-<p>Le petit Jean de Néville s'intéressait aux
-histoires et aux légendes de sa famille. M<sup>me</sup> de
-Troène lui en conta quelques-unes, qu'en son
-enfance on lui avait dites et apprises, telles
-que des fables, mais lorsque Jean parla de
-la «marguerite rouge», elle ne sut que
-répondre.</p>
-
-<p>&mdash;C'est pourtant, reprit Jean, la grande
-légende des Diercourt, dont vous descendez
-directement par les femmes. Et moi aussi,
-j'en suis, ajouta-t-il fièrement, et la légende,
-je vais vous la dire.</p>
-
-<p>&mdash;Dites, mon page.</p>
-
-<p>&mdash;C'était au temps que l'inquisiteur Springer
-brûlait les sorcières en Allemagne. Catherine
-de Diercourt, femme du mestre de camp
-qui servait alors en ce pays, fut emprisonnée,
-non précisément comme sorcière, mais
-comme protectrice des sorcières. Ainsi que
-les autres, on la mit nue et on la tortura.
-Dès que le brodequin de bois, serré par de
-puissantes vis, eut mordu sur sa jambe, elle
-avoua ce qu'on lui demandait. On la condamna
-au bûcher: alors, elle se déclara enceinte.
-Springer ordonna de surseoir, mais,
-destinée au feu, elle fut stigmatisée de la
-marque des «vouées», qui était une sorte de
-marguerite à treize pétales que l'on imprimait
-au fer rouge sous le sein droit. Catherine de
-Diercourt avait dit vrai. Elle accoucha en prison
-et fut brûlée, trois semaines plus tard,
-avec soixante de ses amies.</p>
-
-<p>L'enfant, une fille, fut remise à M. de Diercourt;
-le stigmate avait passé mystérieusement
-de la mère à la fille: la seconde Catherine
-était marquée de l'effroyable marguerite
-rouge. Et voilà où commence la légende,
-continua Jean de Néville: on dit que toutes
-les femmes du sang des Diercourt, descendantes
-de la protectrice des sorcières, ont au
-sein cette même marque, indélébile et héréditaire;
-on dit encore qu'elles ne doivent
-aimer et être aimées qu'une fois,&mdash;et que
-celui-là qu'elles aiment et qui les aime est
-voué à une mort prompte. J'ai cherché dans
-l'histoire des familles issues des Diercourt
-femmes, eh! bien,&mdash;c'est vrai!</p>
-
-<p>&mdash;Quel conte! dit en s'efforçant de rire
-M<sup>me</sup> de Troène. On ne m'en a jamais parlé,
-pas même ma mère,&mdash;et je suis bien sûre que
-moi, cette marque, je ne l'ai pas&hellip; Mais je ne
-ma suis jamais regardée&hellip; Fi! se contempler
-dans les glaces, mettre sa pudeur à nu&mdash;devant
-cette autre femme, image ironique,
-qui vous fixe et vous sourit vilainement! Fi!</p>
-
-<p>Jean de Néville, les joues un peu rosées, la
-respiration un peu haletante, ses beaux yeux
-grands ouverts et un peu vagues, tremblait,
-les poignets chargés, comme de chaînes, de
-l'écheveau de soie qu'il embrouillait. Tout
-d'un coup, et après un silence, un terrible
-silence pendant lequel des images et des idées
-avaient effleuré d'invisibles caresses la marquise
-et le page adolescent, tout d'un coup
-M<sup>me</sup> de Troène pencha la tête vers Jean agenouillé
-à ses pieds et, les mains sur les épaules
-de l'enfant, elle lui baisa la bouche.</p>
-
-<p>Quand ils se relevèrent, initiés, la nuit tombait
-et on apportait les lampes. M<sup>me</sup> de
-Troène frémit délicieusement; elle regarda
-Jean, qui était tout pâle et comme écrasé. Ils
-ne trouvèrent rien à se dire: ils étaient submergés
-sous des océans d'émotions. Enfin,
-elle murmura, épuisée de délices:</p>
-
-<p>&mdash;Va-t'en!</p>
-
-<p>Le lendemain. M<sup>me</sup> de Troène apparut si
-défaite et la figure si bouleversée, que tout
-le monde s'inquiéta. Elle donna une cause à
-son malaise, mais dès qu'elle fut seule avec
-Jean, elle toucha son corsage et dit:</p>
-
-<p>&mdash;La marguerite rouge! Je l'ai, la marguerite
-rouge!</p>
-
-<p>&mdash;Tant mieux, dit Jean, avec la simplicité et
-la noblesse d'un amant héroïque; je vous aime
-tant que je veux bien mourir de votre amour.</p>
-
-<p>Ensuite, d'obscures et silencieuses nuits de
-joie leur furent données. Jean cherchait avec
-sa main, le stigmate, non plus des «vouées»,
-mais le stigmate qui le vouait, lui, à la mort.
-Un soir, M<sup>me</sup> de Troène permit que la veilleuse
-restât allumée, et Jean vit le signe, et,
-avec une étrange frénésie, avec une précoce
-perversité, il baisa, inlassé, jusqu'au matin,
-la diabolique marguerite rouge.</p>
-
-<p>Cela dura deux mois. Jean partit, retournant
-à ses études, à sa dernière année de collège.
-Il avait promis d'écrire: nulle lettre;
-elle écrivit, discrètement: il ne répondit pas.
-Elle alla le voir. Elle le vit mourant, sans regard,
-sans souvenir, mourant de ses deux mois
-d'amour, mourant d'avoir aimé la marguerite
-rouge!</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> de Troène prit le deuil et orgueilleusement,
-sans daigner répondre aux questions, le
-conserva jusqu'à sa mort, qui ne tarda guère.
-Elle cessa d'être dévote, sans cesser d'être
-religieuse, mais sa religion avait quelque chose
-de farouche; elle se martyrisait; elle resta
-une fois agenouillée à l'église pendant huit
-heures de suite, sans bouger plus que le saint
-Jean de pierre qu'elle fixait comme en extase;
-elle se commanda des jeûnes qui eussent
-effrayé les anachorètes. Son suicide dura
-trois ans.</p>
-
-<p>Comme, malgré son évidente piété, elle ne
-se confessait jamais, le curé, un jour, l'interrogea.
-Elle répondit durement, retrouvant
-d'un coup l'insolence des Diercourt et leur
-haine de l'Eglise:</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur, les secrets d'une marquise de
-Troène, cela ne regarde que Dieu.</p>
-
-<p>A son agonie, quand le prêtre redoublait
-ses objurgations, elle demeura muette,&mdash;et
-elle mourut, drapée, comme dans un linceul,
-dans l'impertinence de son silence absolu;
-elle mourut le doigt sur son secret, le doigt
-sur l'heure inoubliée de joie humaine que le
-Maudit lui avait donnée, le doigt sur la marguerite
-rouge.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch9">LA S&OElig;UR DE SYLVIE</h2>
-
-
-<h3>I</h3>
-
-<p>M<sup>me</sup> de Maupertuis traversa la cour et,
-ouvrant une petite porte à claire-voie, entra
-dans le jardin.</p>
-
-<p>Comme elle courait çà et là par les allées,
-sa robe étroite de léger et blanc jaconas modelait
-au vol la finesse de ses formes. Un
-ruban rose s'éployait derrière elle. La gorge,
-découverte par l'échancrure du corsage fermé
-à plat comme une chemise, se montrait
-ingénument, malgré la jalousie d'une écharpe
-à la dernière mode, jaune, rouge et bleue.
-Nu-tête, ses cheveux blonds coiffés à la grecque
-se relevaient sur la nuque, encadraient
-le front, bouillonnant un peu entre l'&oelig;il et
-l'oreille. Toute pâle, au lieu de l'habituelle
-roseur de son teint, et même ses yeux bleus
-creusés et ses narines pincées par les dures
-veilles dans une chambre de malade, elle
-était encore charmante.</p>
-
-<p>Accoudé au mur qui fermait le jardin,
-dominant l'abrupte pente au bas de laquelle
-se courbait en arc la route royale, M. de
-Maupertuis songeait, les yeux sur un lointain
-de prés pleins de saules, sur un horizon
-fermé par un cercle de collines peuplées de
-hêtres. Le soleil, en face de lui, tombait lentement
-derrière les arbres; un flot de lumière,
-roulant sous les voûtes vertes, venait baigner
-la route blanche; les prés s'endormaient
-dans une pénombre humide et déjà le brouillard
-montait, dessinant en inconsistants contours
-les sinuosités d'un ruisseau, dont le
-chant s'élevait sur la mort de tous les autres
-bruits.</p>
-
-<p>De tels paysages et de tels effets de crépuscule,
-M. de Maupertuis se souvenait d'en avoir
-vu en Angleterre, où son enfance, pendant
-l'émigration, s'était traînée si douloureusement,
-et soudain il revit dans un lointain précis
-le triste manoir de <span lang="en" xml:lang="en">Watering-Hill</span>, où il avait
-assisté, par un soir tout pareil, à la tragique
-mort de lord Romsdale,&mdash;et à cette évocation,
-à ce nom de Romsdale, dont il avait
-murmuré les syllabes, sa songerie devint
-plus profonde.</p>
-
-<p>La petite main de sa femme se posa sur
-son épaule.</p>
-
-<p>&mdash;Adelaïde! vous m'avez fait peur.</p>
-
-<p>Il tremblait vraiment, Adelaïde lui mit ses
-deux bras autour du cou et, douce, le baisa
-au front; ses yeux s'étaient allumés d'une
-flamme d'amour; elle regarda un instant son
-mari, souriante d'un indécis sourire, avant de
-lui confier:</p>
-
-<p>&mdash;Patrice, ma s&oelig;ur veut te parler, à toi
-seul. Elle insiste. Elle veut être toute seule un
-instant avec toi.</p>
-
-<p>&mdash;Caprice de mourante, dit Patrice en se
-laissant emmener; que peut-elle avoir à me
-dire qu'elle n'ait dit à son confesseur,&mdash;ou à
-toi?</p>
-
-
-<h3>II</h3>
-
-<p>M. de Maupertuis entra, pris au c&oelig;ur par
-l'odeur de mort qui flottait autour du lit. Une
-petite main sortait des couvertures, maigre
-comme une feuille de tremble et aussi diaphane;
-il la prit dans les siennes, s'agenouilla et, malgré
-sa répugnance, la porta à ses lèvres.</p>
-
-<p>Dans le grand lit, le mince corps phtisique
-ne tenait pas plus de place que la dérision
-d'une poupée. La tête s'enfonçait, visible seulement
-par sa couleur de cire qui diézait le
-blanc des batistes. Sur ce faible modelé, les
-sourcils noirs traçaient deux barres droites
-convergeant vers la racine du nez, qui était
-bourbonien; les cils semblaient de petits traits
-fins détaillés comme dans les icones, et quand
-elle ouvrait les yeux, c'était de la nuit qu'on
-y voyait. Les cheveux, bruns, avaient été tordus
-sous un bonnet de dentelles, mais des
-mèches dépassaient vers le front, coupant
-d'une courbe illogique les rides creusées en
-sillons égaux.</p>
-
-<p>Se mouvant avec effort, la mourante atteignit
-sous le traversin un assez grand portefeuille
-de velours rose tout fané et froissé.
-Une cordelette de fils d'or le fermait; il y
-avait brodé dessus, en soie jaune, à une place
-où le velours exprès était rasé en losange, et
-ainsi écrit sur deux lignes:</p>
-
-<div class="figc"><img src="images/sylvie.png" alt="SYLVIE" /></div>
-<p>M. de Maupertuis regarda le portefeuille,
-et ses yeux rencontrèrent ceux de Sylvie. Si
-mornes, l'instant d'avant, ils s'animaient
-d'une lueur qui lui sembla hypocrite et perverse.
-Cela le mit en défiance contre ce qui
-allait suivre, défiance tout involontaire, car il
-avait le respect de la mort.</p>
-
-<p>&mdash;Patrice, ceci vous instruira, mais écoutez.
-Ne jugez pas Adelaïde sévèrement comme
-vous jugeriez un homme. Les femmes n'ont
-pas de l'honneur une juste idée; chez elles, les
-sentiments passent avant tout. Soyez&hellip; donc&hellip;
-indulgent&hellip;, Patrice&hellip;</p>
-
-<p>La toux l'étreignait. Elle respira, puis reprit:</p>
-
-<p>&mdash;Lord Romsdale&hellip;</p>
-
-<p>Mais ce fut son dernier mot. Un spasme la
-dressa, du sang mêlé à de la salive coula par
-le coin des lèvres, et, retombée lourdement
-sur l'oreiller, elle expira.</p>
-
-<p>Jusqu'à la survenue d'Adelaïde, Patrice
-demeura fasciné par les yeux de la morte,
-par les yeux hypocrites et pervers.</p>
-
-
-<h3>III</h3>
-
-<p>M. de Maupertuis connaissait cette histoire,&mdash;et
-quoi de plus banal? Un mariage manqué
-dont Adelaïde avait eu du regret, du
-chagrin, peut-être un momentané désespoir.
-Elle-même, avec une franchise qui paraissait
-totale, lui avait conté tout cela,&mdash;mais les
-lettres, vraiment, étaient un peu vives, presque
-inquiétantes. Un soir, sous la lampe, il
-dit à sa femme, en posant devant elle le portefeuille
-de velours rose:</p>
-
-<p>&mdash;Adelaïde, voici le secret de Sylvie&hellip;
-Ah! votre s&oelig;ur a été bien diabolique, car ces
-lettres, je suppose, vous lui aviez ordonné
-de les brûler, n'en ayant pas le courage vous-même&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Quelles lettres?</p>
-
-<p>&mdash;L'histoire d'une passion.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne comprends pas.</p>
-
-<p>&mdash;Il s'agit d'une famille qui nous fut bienveillante.
-Le père m'aimait beaucoup; le fils&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Le jeune lord Romsdale?</p>
-
-<p>&mdash;Vous l'aviez donc oublié? Voici de quoi
-vous rafraîchir la mémoire.</p>
-
-<p>&mdash;Ces lettres, en effet, auraient dû être
-brûlées, dit froidement Adelaïde.</p>
-
-<p>&mdash;Il est encore temps, dit Patrice, mais
-qu'elles le soient de votre main&hellip; Tenez, voici
-la première, lisez et brûlez.</p>
-
-<p>Oh! le premier amour, les jolis cheveux
-bouclés et les joues sainement roses du jeune
-Romsdale! Maîtrisant sa délicieuse émotion,
-Adelaïde prit la lettre du bout des doigts et
-la lut. Elle avait pâli, ses joues se recolorèrent.
-Oh! la joie, jadis, d'avoir reçu ce billet
-passionné!&hellip; Elle les relut toutes et les
-brûla toutes. Patrice les lui passait une à une.
-Quand tout fut fini:</p>
-
-<p>&mdash;Adelaïde, votre s&oelig;ur était une misérable&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Non, interrompit Adelaïde, une jalouse,
-tout simplement. Elle se mit à aimer lord
-Romsdale, dès qu'elle s'aperçut qu'il m'aimait,
-et, quand vous m'avez aimée, elle
-se mit à vous aimer,&mdash;et à me haïr. Nul
-ne s'en aperçut jamais. Si elle n'est pas
-morte avec son secret, si son dernier acte a
-dit toute sa passion, amour, haine et jalousie,
-c'est que la mort exige la vérité&hellip; Oui,
-la mort exige la vérité et Sylvie a bien fait.</p>
-
-<p>&mdash;La mort affirme les âmes, loin de les
-modifier, dit Patrice. Sylvie était une dissimulée
-et une menteuse. A vous, je n'ai nul
-reproche à faire. Vous étiez une enfant&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Oui, Patrice, cria-t-elle en se levant et
-en se jetant tout en sanglots dans les bras de
-son mari, j'étais une enfant, une enfant, une
-enfant!&hellip;</p>
-
-
-<h3>IV</h3>
-
-<p>Cette soirée aviva leur amour. Leur calme
-tendresse y trouva un motif de surexcitation
-et ils s'en allèrent vers les grèves, en leur
-vieux petit château du bord de la mer, logis
-tout noir et tout nu où ils goûtèrent la volupté
-de ne devoir qu'à eux-mêmes la raison suffisante
-de vivre. Ils eurent un mois d'idéale
-renaissance, de joies incomparables à celles des
-premiers épanchements, car ils connaissaient
-plus profondément leurs êtres et savaient la
-valeur du plaisir.</p>
-
-<p>Cependant ils s'adorèrent trop et Adelaïde
-eut des langueurs. Le médecin ordonna:
-«Pas d'émotions!»</p>
-
-<p>&mdash;Excellent docteur, dit Patrice, y a-t-il
-de la vie sans émotions?</p>
-
-<p>Ils en avaient eu d'exquises. Ce furent les
-dernières roses: un coup de vent effeuilla
-tout le parterre. D'une faiblesse que Patrice
-jugeait une passagère crise, Adelaïde ne se
-réveilla que pour mourir.</p>
-
-<p>Et, avant de mourir, la s&oelig;ur, oh! la vraie
-s&oelig;ur de Sylvie, attira sous ses lèvres l'oreille
-de son mari, et une voix, comme venue d'un
-infernal au-delà, une voix qui tremblait de
-son mensonge suprême, dit:</p>
-
-<p>&mdash;Patrice, je meurs en aimant lord Romsdale!</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch10">L'AUTRE</h2>
-
-
-<p>Elle se coucha, obéissante comme un enfant,
-promettant de dormir, de ne pas rêvasser,
-d'être bien sage, et, pour la tranquilliser,
-pour apaiser un peu la fièvre de son cerveau
-malade, on lui prouvait que cela serait bientôt
-fini, que le méchant mal allait fuir, intimidé
-avant d'avoir mordu.</p>
-
-<p>Son mal, c'était une ineffable lassitude, une
-fuite de toutes ses forces, un effondrement de
-toutes ses énergies vitales et volontaires. Elle
-se fondait comme en un bain trop chaud et
-trop prolongé, énervée jusqu'à l'inquiétude,
-agacée, avec des besoins de remuer et sans
-nerfs pour exciter les muscles. L'intelligence
-aussi somnolait. Elle désirait des mondes et
-se contentait de riens; elle pleurait sur sa
-détresse et se consolait à une plaisanterie médiocre
-imaginée pour l'amuser. Seul, le c&oelig;ur
-vivait, et violemment: l'entrée de son mari
-lui faisait soudain relever la tête; une parole
-tendre, et ses yeux flambaient; une caresse,
-et tout son être frémissait, un instant galvanisé
-par l'amour; un peu de rouge animait ses
-joues, ses mains reprenaient le pouvoir d'articuler
-des gestes de grâce; et ses lèvres
-avaient la force, pour une seconde, de s'unir
-aux lèvres adorées de son maître.</p>
-
-<p>Elle était toute diaphane, comme une
-coquille abandonnée, et, mise au soleil, elle
-aurait permis à la lumière de la pénétrer et
-de l'iriser ainsi qu'une nacre égarée dans les
-sables. Ou bien, aux yeux mélancoliques qui
-la contemplaient, elle semblait un précieux
-coffret qui n'a plus de glorieux que son bois
-sculpté, histoires de jadis, la dentelle de ses
-ferrures, sa serrure guillochée, ses cabochons
-et ses clous de vermeil: tout le trésor intérieur
-avait fui.</p>
-
-<p>Elle se coucha donc et d'abord, comme elle
-l'avait promis, elle dormit sérieusement et
-profondément. Mais, bientôt, son sommeil s'allongea,
-remonta vers la surface des choses,
-vint flotter sur le lac, ainsi qu'un bois lourd
-qui, enfin soumis à la loi, surnage et vogue.
-Son âme réveillée voguait, entraînée par un
-courant secret qui laissait immobile la surface
-de l'eau. Elle voguait et elle songeait les yeux
-clos, sans faire un mouvement, sans respirer
-d'un rythme moins régulier, afin de laisser
-croire qu'elle dormait toujours, au fond du
-lac, afin que l'on fût bien content d'elle,&mdash;afin
-de n'être pas grondée.</p>
-
-<p>Elle était si enfant depuis sa maladie, redevenue
-si petite fille, si docile, si première
-communiante! Elle, femme naguère impérieuse
-et obéie, conseillère écoutée et, à l'occasion,
-tyrannique maîtresse, elle était maintenant
-douce comme une vierge sans désirs.
-Sa joie était ainsi: fermer les yeux, obtenir
-le silence autour d'elle et rêver. Elle rêvait à
-des choses anciennes: aux premiers baisers
-qui lui avaient révélé l'extériorité de l'amour
-et combien pouvait être agréable le contact de
-cette bête dangereuse, l'homme. Infatigablement,
-elle repassait l'histoire de son initiation,
-retrouvant jusqu'aux moindres mots,
-jusqu'aux moindres gestes de son ami, et
-même la couleur, et même le parfum des
-premières fleurs qu'il mettait à ses pieds, et
-quand elle arrivait à la nuit suprême, à la
-nuit adorable, souvent elle poussait un cri
-qui inquiétait la maison,&mdash;et on la trouvait
-hypocritement calme, faisant semblant de
-dormir, mais la respiration un peu oppressée
-et une insolite rougeur à ses joues si pâles.</p>
-
-<p>Ce soir-là, elle dormit bien, mais rêva mal.</p>
-
-<p>Les souvenirs ne s'enchaînaient plus logiquement
-dans son imagination déprimée, et
-toutes les circonstances qu'elle se remémorait
-s'évanouissaient en une seconde, pour ne lui
-laisser que l'obsédante et grotesque vision
-d'une femme au visage voilé d'un mouchoir
-dont une main brutale relevait la robe. Toute
-la nuit, cette ignominie s'agita sous ses paupières
-et, en même temps qu'un grand dégoût,
-elle ressentait à ce spectacle une impuissante
-colère qui l'épuisait, qui terrassait sa fragile
-vitalité.</p>
-
-<p>Au matin, le rêve s'évanouit et, toute la
-journée, elle fut accablée par le souvenir de
-sa mauvaise nuit, irritable et morose. L'obsession
-cependant ne se manifesta plus: les
-fantômes obscènes étaient redescendus dans
-l'abîme. Mais la triste vision sembla avoir
-activé le secret travail de la mort et diminué
-encore la faible flamme. Le dépérissement
-devint effrayant. Le coffret vide de ses trésors
-n'était plus seulement vide, le bois sculpté et
-historié paraissait maintenant tout vermoulu,
-réduit en poussière, mangé par une obscure
-armée de termites, et la serrure pendait, et le
-couvercle chavirait sur ses charnières.</p>
-
-<p>Bientôt, l'&oelig;uvre fut accomplie, et attendu
-le dernier coup qui allait écraser et anéantir
-la misérable créature. La chambre prit l'aspect
-affligeant et presque funèbre d'une chambre
-de malade, avec sur tous les meubles les inutiles
-fioles, les lamentables tisanes,&mdash;et l'horreur
-des conversations à voix basse!</p>
-
-<p>L'heure définitive sonna. C'était le soir. Se
-disant inutile, le médecin s'était retiré. Après
-un bref stage auprès du lit, de vaines questions
-à la pauvre muette que la mort étouffait
-déjà, le prêtre ayant formulé une douteuse
-absolution, s'était assis, attendant, pour de
-possibles confidences, le répit de l'avant-dernière
-minute. Une religieuse était debout, les
-yeux fixés sur la moribonde, guettant un
-geste, le désir de boire encore une fois, épiant
-ce regard voilé mais dont le voile pouvait soudain
-se déchirer pour un suprême sourire.</p>
-
-<p>Le voile se déchira. Ce fut quand la mourante
-sentit que son amour était là, que la
-tête penchée sur sa tête d'agonisante c'était
-la tête adorée de son mari. Le voile se déchira
-et une douce lueur d'amour illumina les tristes
-yeux qui allaient se tourner vers l'autre côté
-de la vie.</p>
-
-<p>Il y eut alors entre ces deux êtres une sinistre
-conversation muette,&mdash;muette, car
-l'un ne pouvait pas parler et l'autre ne voulait
-pas parler, craignant peut-être de vomir les
-turpitudes qui grouillaient dans son c&oelig;ur. Et
-pendant que la trépassée se donnait l'illusion
-de vivre encore un peu, disant avec son regard,
-avec le très faible mouvement de ses
-doigts, la véracité absolue de son invincible
-tendresse,&mdash;l'homme qu'elle adorait jusqu'en
-son agonie ne trouvait pour lui répondre
-qu'un sourire où la compassion tempérait à
-peine l'indifférence.</p>
-
-<p>Las de son mutisme, enfin, et de la simagrée
-que lui imposait la circonstance, il ouvrit
-la bouche, proférant d'abominables banalités
-ou des espérances plus blessantes que des injures.
-Il parla même d'un voyage à la campagne,
-affirmant l'utilité des déplacements, les
-bons résultats obtenus par le séjour dans les
-montagnes de l'Algérie.</p>
-
-<p>&mdash;Nous penserons à cela plus tard, ajouta-t-il.</p>
-
-<p>Puis, sans autre transition, il demanda:</p>
-
-<p>&mdash;Votre s&oelig;ur est là, voulez-vous la voir?</p>
-
-<p>Et sans attendre aucun signe d'acquiescement,
-il sortit et rentra aussitôt, accompagné
-d'une jeune fille à la beauté toute large épanouie,
-et dont l'air, passionnément sensuel,
-niait clairement la virginité.</p>
-
-<p>Les deux s&oelig;urs ne s'étaient jamais aimées, et
-l'aînée, celle qui entrait, radieuse et insolente
-sous son air condoléant, n'avait jamais pardonné
-à sa cadette, elle restée fille, son précoce
-mariage.</p>
-
-<p>Ce qui s'était passé entre cette s&oelig;ur et son
-mari, la mourante, douée soudain de divination,
-le comprit, à un certain air de complices
-qu'ils avaient là, tous les deux, au genre de
-regards qu'ils échangèrent, à l'indéfinissable
-intimité qui semblait invisiblement les joindre.</p>
-
-<p>L'obsédante et obscène vision repassa en
-éclair devant ses yeux effarés et, paralysée
-d'épouvante, elle expira dans l'horreur d'avoir
-vu se dresser devant elle&mdash;l'Autre.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch11">CELLE QU'ON NE PEUT PAS PLEURER</h2>
-
-
-<p>Il pleurait celle que l'on ne peut pas pleurer,
-celle que l'on ne peut pas avouer, la morte
-dont le nom et dont le souvenir appartiennent
-à un autre. Lui seul souffrait peut-être et il
-était forcé de sourire, d'écouter des anecdotes,&mdash;et
-d'en conter lui-même et de ne ménager
-ni les sous-entendus, ni les insinuations, ni
-les perfidies, car il voulait garder son secret.</p>
-
-<p>Il pleurait, mais les larmes lui tombaient
-dans la gorge et non sur les joues et il avalait,
-comme un damné dantesque, un fleuve
-de douleur intarissable et empoisonné. Deux
-ou trois fois, en voulant faire une délicate et
-discrète grimace de surprise, il sentit que sa
-face se contractait, que sa gorge se soulevait,&mdash;et
-il lui fallut la surhumaine force de l'amour,
-pour ne pas éclater en sanglots et
-troubler une cérémonie décente par le scandale
-et par le ridicule.</p>
-
-<p>On suivait le corps le long d'un petit chemin
-bordé de sapins, d'une tristesse convenable,
-d'une désolation modérée, et à mesure
-que l'on approchait du cimetière, les conversations
-s'apaisaient, tombaient, comme les
-bruits d'une forêt avant l'orage, comme les
-murmures d'un troupeau à la porte de l'abattoir.
-L'inquiétude, peu à peu, imposa silence,
-et la foule entra dans la ville morte avec la
-peur de n'en pas sortir.</p>
-
-<p>Lui, cependant, soutenait en angoisse son
-rôle d'indifférent, et il se donnait l'air de lire
-avec soin les vaines inscriptions imposées à
-l'insensibilité des marbres. Les espérances
-gravées là le révoltaient par leur candeur ou
-par leur hypocrisie&hellip; L'éternelle survie des
-âmes ne remuait en lui aucun levain de désir;
-il n'y croyait pas, et il n'en voulait pas.</p>
-
-<p>Toutes les formalités subies, et pendant
-que, délivrés et joyeux, les gens redescendaient
-à grands pas, il se présenta, par convenance
-et aussi par amitié, au mari, le vieux
-marquis de V&hellip;, afin de lui serrer la main,
-en proférant quelques banalités attendries:</p>
-
-<p>&mdash;Je vous attendais, mon ami, dit M. de
-V&hellip; Soyez celui qui me donnera le bras et
-me reconduira chez moi. Venez, je vous en
-prie, sauvez-moi des importuns.</p>
-
-<p>Faisant un signe d'adieu, M. de V&hellip; s'éloigna
-avec le compagnon de deuil et de confidences
-qu'il venait de se choisir.</p>
-
-<p>«&mdash;Allons, et soutenez-moi bien, poursuivit
-le vieux marquis; je suis brisé, il me semble
-que je viens d'atteindre cent ans! Tout ce
-qui me restait de force et de vie est encloué dans
-un cercueil: comprenez-vous cela, que c'est
-moi qui l'enterre, elle qui devait, comme une
-respectueuse fille, me fermer les yeux et consoler
-d'un baiser suprême mes tempes froides?
-Ah! mon ami! Vous me restez, vous
-au moins! Vous ne m'abandonnerez pas,
-dites? Vous ne le pourriez pas. Je sais que
-vous ne le pouvez pas, car je suis le seul à
-qui il vous soit permis de parler d'elle, le seul
-près de qui vous puissiez pleurer,&mdash;car je
-n'ignore rien, et tout ce qui est arrivé, non
-seulement je l'ai supporté, mais je l'ai voulu,&mdash;et,
-écoutez-moi bien, l'adultère de ma
-femme a été la rédemption de mon mariage.</p>
-
-<p>«Quand je l'épousai, il y a six ans, je
-n'étais déjà plus que l'ombre d'un homme et
-je me savais parfaitement impuissant à lui donner
-les plaisirs attendus. Je la condamnais donc
-à une sorte de veuvage hideux et humiliant,&mdash;humiliant,
-parce que, dans son ignorance, elle
-pouvait se croire méprisée; hideux, parce que,
-si j'avais renoncé à la possession de la vierge
-qui m'était livrée, je n'avais pas renoncé au
-libertinage et aux amusements qu'un vieillard
-peut tirer d'une créature docile et innocente.
-Mais, marié et dès le seuil de la chambre
-nuptiale, j'eus honte de l'abjection de
-mes désirs. J'entrai, et toute ma volupté fut
-de caresser un instant de beaux et doux cheveux
-blonds, et de «border le lit» de ma
-femme, comme les mères font à leurs fillettes.
-Elle fut, sans doute, fort surprise,&mdash;surtout
-plus tard, lorsqu'elle connut le secret dont
-je ne pouvais lui donner le mot. Le mot, elle
-le reçut de vous,&mdash;et je vous en dirais le
-jour et peut-être l'heure, si vous les aviez oubliés!
-Vous souvenez-vous de la tendresse de
-mon accueil, ce <i>jour-là</i>, et de votre embarras,
-et de vos mensonges, et de vos rougeurs?
-Enfants, enfants! Avouez que vous aviez peur
-et avouez aussi qu'en même temps vous jouissiez
-délicieusement!</p>
-
-<p>«J'étais si peu dupe, mon cher ami, que
-j'arrangeais moi-même vos rendez-vous, prenant
-bien soin de vous prévenir à l'avance de
-mes absences et de mes retours. Souvent, afin
-de vous maintenir en amour et en désir, je
-contrariais vos rencontres projetées, ou bien
-je restais une semaine entière à la maison, sans
-bouger, exigeant, pour un malaise simulé, la
-constante présence de la triste Antoinette.
-Ah! j'ai été bien paternel et vous me devez
-bien de la reconnaissance. Sans mes ruses,
-vous vous seriez peut-être brouillés au bout de
-trois mois, et, sans ma prévoyance, vous n'auriez
-pas trouvé au bout du parc ce charmant
-pavillon de chasse, où tout le monde croyait
-que je me reposais l'après-midi et où je vous
-laissai si tranquilles pendant tant de belles
-nuits d'été!</p>
-
-<p>«Mon devoir était de donner à ma femme
-les plus élémentaires joies de la vie; incapable
-par moi-même, j'en facilitai la tâche à
-celui qui me sembla digne de ce rôle. Vous
-l'avez bien rempli. Elle vous a aimé jusqu'à
-sa dernière minute, prononçant encore votre
-nom dans l'inconscience de l'agonie.</p>
-
-<p>«Tous les deux, vous vous êtes conduits
-dignement. Votre discrétion fut parfaite,&mdash;et
-je suis sûr que la marquise de V&hellip; est
-morte avec la réputation d'une épouse héroïque
-et fidèle. Héroïque, oui, car elle me fit
-toujours bon visage, pliée à ma volonté et à
-mes manies de vieux garçon;&mdash;fidèle, car un
-seul homme lui baisa ses genoux.»</p>
-
-<p>Ils arrivèrent à la maison de M. de V&hellip; et
-montèrent tout droit à la chambre de la marquise:</p>
-
-<p>«&mdash;Je ne fus rien de plus pour elle, je
-vous le répète, continua M. de V&hellip;, qu'un
-père indulgent. Je viens de perdre ma fille.
-Vous, pleurez votre femme.</p>
-
-<p>«Ce que penserait le monde de moi, si cette
-aventure lui était connue, je le sais: il me
-mépriserait. Ce que vous en pensez vous-même,
-je ne vous le demande pas. Que m'importe!
-Je me suis toujours regardé comme
-un homme libre,&mdash;libre des préjugés et libre
-des devoirs négatifs. Il y a des hommes qui
-montent d'un échelon en acceptant le respect
-des conventions sociales; moi, je descendrais.</p>
-
-<p>«Quel que soit le degré d'immoralité conventionnelle
-dont un honnête sot taxerait ma
-conduite, je la juge, moi, d'une moralité très
-haute et même absolue,&mdash;et je puis, fièrement
-et douloureusement, embrasser dans la chambre
-de ma femme morte celui que moi-même
-je fis son amant.</p>
-
-<p>«Pleurez, pleurez, mon ami! Jouissez de
-toutes les affreuses délices de la douleur!
-Pleurez celle que, hors d'ici, vous ne pouvez
-pas pleurer.</p>
-
-<p>«Tenez, ses bijoux, ses dentelles, ses souliers,
-ses robes! Ses robes, il en manque une,&mdash;sa
-robe de noces, celle qu'elle portait le
-jour où elle se donna à vous: elle est couchée
-avec, là-bas!»</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch12">LE MAGNOLIA</h2>
-
-
-<p>Elles sortirent de leur maison d'orphelines,
-Arabelle, la belle, et Bibiane, la vieille, les
-deux s&oelig;urs: Arabelle, belle de jeunesse, et
-Bibiane, vieille de laideur,&mdash;Arabelle, l'enfant,
-et Bibiane, la mère.</p>
-
-<p>Elles sortirent de leur triste maison et s'arrêtèrent
-sous le magnolia, l'arbre magique que
-nul n'avait planté et qui fleurissait si somptueusement
-dans la cour de la maison triste.
-Il fleurissait deux fois par an, comme tous les
-magnolias: d'abord, au printemps, avant la
-poussée des lances vertes; puis, vers l'automne,
-avant la proche décoloration des
-lourdes feuilles:&mdash;et, au printemps, de
-même qu'à l'automne, c'étaient, en la noble
-girandole que formait l'arbre magique, des
-floraisons larges un peu comme des épanouissements
-sacrés de lotus, et la vie était signifiée
-dans la neige des corolles charnues par
-une goutte de sang.</p>
-
-<p>Appuyée au bras maternel de la bonne
-Bibiane, clémente à tous les caprices, Arabelle
-se tenait sous le magnolia et songeait:</p>
-
-<p>&mdash;Il va mourir avec les secondes fleurs du
-magnolia, celui qui devait aviver d'une goutte
-de sang la fleur que je suis. Oh! comme je
-vais rester pâle éternellement!</p>
-
-<p>&mdash;Il y en a encore une, dit Bibiane.</p>
-
-<p>C'était une fleur inaccomplie, un bouton
-qui dressait, parmi les feuilles complaisantes
-à sa grâce, l'ove intégral de la virginité.</p>
-
-<p>&mdash;La dernière! dit Arabelle. Elle sera ma
-parure de noces. La dernière? Non. Regarde,
-Bibiane, il y en a une autre, toute fanée et
-presque morte! Nous deux! nous deux! Oh!
-j'ai peur et je tremble en nous voyant là, nous
-deux, si clairement symbolisées par ces fleurs!
-Je me cueille, Bibiane, me voilà cueillie,
-regarde! Si j'allais mourir aussi?</p>
-
-<p>Muette, Bibiane enveloppa d'amour sa tremblante
-s&oelig;ur, et, peureuse aussi, l'entraîna
-hors de la cour triste, loin du magnolia dépouillé
-de sa gloire dernière.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Elles entrèrent dans la maison des joies
-vaines et des deuils prématurés.</p>
-
-<p>&mdash;Comment va-t-il? demanda Bibiane en
-enlevant aux épaules d'Arabelle le manteau
-qui voilait la blanche Fiancée.</p>
-
-<p>Et pendant qu'Arabelle, assise enfant timide,
-contemplait la fleur inaccomplie qu'elle s'étonnait
-de voir entre ses doigts, la mère du moribond
-répondit:</p>
-
-<p>&mdash;Hâtons-nous, car il va mourir et il faut
-que son suprême désir se réalise. Viens, mon
-Arabelle, ma fille et la fiancée des derniers
-soupirs, beauté qui va fleurir d'amour le chapelet
-des dernières prières. La mort t'attend,
-mon Arabelle, hélas! hélas! hélas! et c'est un
-baiser d'outre-tombe qui sacrera ton front
-de mariée nouvelle, et le sourire funéraire
-des invincibles ténèbres répondra, comme
-un écho dans la nuit, aux exquises radiances,
-qui sont l'Orient de tes beaux yeux, mon
-Arabelle! Le fils qui me restait va mourir; il
-est mort, et c'est mort que je te le donne,
-hélas! hélas! hélas! à toi si joliment la vie, et
-la putréfaction de la tombe, à toi, née pour
-un lit d'odorantes floraisons, hélas! hélas!
-hélas!</p>
-
-<p>Elles pleurèrent toutes durant qu'arrivaient
-des hommes venus pour témoigner des droits
-absolus de la mort à épouser la vie, et arrivait
-aussi le Prêtre, on ne savait si pour bénir
-d'indestructibles anneaux ou crucifier de
-chrême le front, le c&oelig;ur, les pieds et les mains
-du fils moribond.</p>
-
-<p>Tous montèrent en silence, comme quand
-on monte et que des pas lourds martèlent les
-pavés de la cour et qu'un fardeau de mort
-dort au bout des bras des six coopérateurs:
-on pouvait aussi bien, disaient les hommes,
-le rencontrer dans son coffre que dans son
-lit&mdash;paré pour le sépulcre que paré pour la
-noce.</p>
-
-<p>Ils montaient timorés, mais la mère les
-encouragea, répétant:</p>
-
-<p>&mdash;Hâtons-nous, car il va mourir et il faut
-que son suprême désir se réalise.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Dans la chambre, quand le monde fut à
-genoux, Arabelle, debout près du lit nuptial,
-sembla vêtue d'un suaire et quand elle s'agenouilla
-à son tour, le front posé au bord de
-l'oreiller, il y eut en tous les c&oelig;urs présents
-une agitation d'angoisse,&mdash;comme si la
-charmante tête allait rester là et mourir aussi:
-la main droite de la fiancée s'abandonnait à
-une main étroite et osseuse qui sortait des
-couvertures et la gauche pressait à ses lèvres
-la fleur inaccomplie du magnolia, ove intégral
-de virginité.</p>
-
-<p>Le sacrement s'élabora par la vertu des
-paroles: tous regardaient le fils que sa mère
-soutenait. Il avait la face sinistre et tourmentée
-des mourants désespérés et sataniques,&mdash;une
-face stigmatisée jusqu'à l'âme par
-l'envie de la vie qui s'en va, par la jalousie de
-l'amour qui reste: la fraîche beauté d'Arabelle
-exaspérait jusqu'à la haine le phosphore impuissant
-de ses yeux creux,&mdash;et tout le
-monde songeait: Comme il souffre!</p>
-
-<p>Il se dressa encore plus et de sa bouche
-violette, pâlie par les neiges de l'au-delà, il
-dit,&mdash;pendant que les hommes souriaient
-de la divagation finale et que les femmes
-apeurées sanglotaient comme des pleureuses:</p>
-
-<p>&mdash;Adieu, Arabelle, toi qui m'appartiens!
-Je m'en vais, mais tu viendras. Je serai là. Je
-t'attendrai tous les soirs sous le magnolia, car
-tu ne dois connaître nul autre amour que mon
-amour, Arabelle, nul autre! Ah! comme je
-te le prouverai, mon amour! Quelle preuve!
-Quelle preuve! Tu es bien l'âme qu'il me faut.</p>
-
-<p>Et avec un sourire qui déplaça diaboliquement
-les ombres de sa face maigre, il répéta&mdash;sa
-voix luttant déjà contre le râle,&mdash;ces
-paroles, peut-être dénuées de sens, peut-être
-mystérieusement calculées ainsi qu'une savante
-perfidie d'outre-tombe:</p>
-
-<p>&mdash;Sous le magnolia, Arabelle, sous le magnolia!</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Toutes ses journées, toutes ses nuits presque,
-Arabelle les veillait, l'esprit troublé, le
-c&oelig;ur douloureux, et, le soir, quand le vent
-faisait bruire les feuilles de l'arbre défleuri et
-quand, la lune montée, il se dressait magique
-dans le clair d'un rayon échappé aux rets des
-nuages d'octobre,&mdash;Arabelle tremblait et se
-blottissait vers Bibiane, criant:</p>
-
-<p>&mdash;Il est là!</p>
-
-<p>Il était là, sous le magnolia, dans les basses
-feuilles, ombre obéissante au roulis du vent.</p>
-
-<p>Un soir, elle dit à Bibiane:</p>
-
-<p>&mdash;Nous nous aimions, pourquoi me ferait-il
-du mal! Il est là.&mdash;j'y vais!</p>
-
-<p>&mdash;Il faut obéir aux morts, répondit Bibiane.
-Va, et n'aie pas peur. Je laisserai la
-porte ouverte et je viendrai si tu m'appelles.
-Va, il est là.</p>
-
-<p>Il était là, vraiment, dans les basses feuilles,
-obéissant au roulis du vent, et quand
-Arabelle fut arrivée sous le magnolia, l'ombre
-étendit les bras, des bras fluides et serpentins,
-puis les laissa tomber, telles deux
-vipères d'enfer, sur les épaules, où elles se
-tordirent en sifflant.</p>
-
-<p>Bibiane entendit un cri étouffé. Elle courut.
-Arabelle gisait, et, ramenée à la maison,
-elle avait au cou deux marques, comme d'étroites
-et osseuses mains.</p>
-
-<p>Ses beaux yeux inanimés resplendissaient
-d'horreur et entre ses doigts crispés et joints,
-Bibiane vit la fleur fanée du matin des noces,
-la fleur triste et inutile laissée à l'arbre par
-leur pitié,&mdash;la fleur qui était l'Autre, la
-vraie fleur d'outre-tombe.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch13">LE CIERGE ADULTÈRE</h2>
-
-
-<p>Elle eut cette fantaisie et cette perversité.</p>
-
-<p>Elle voulut cela: que, la nuit même où son
-mari devait rentrer de voyage, l'adoré tendre
-et frêle, un peu timide, restât près d'elle jusqu'à
-l'heure d'aurore imposée au train; plus
-longtemps encore jusqu'au bruit de la voiture
-arrêtée devant la porte; plus longtemps encore,
-jusqu'à la tremblante clef tournant dans
-la serrure!</p>
-
-<p>Car elle tremblera, la clef du maître, au
-moment d'ouvrir le coffret de ses amours: il
-m'aime, et déjà l'anxiété de la joie prochaine
-lui a ému le c&oelig;ur, et la cage s'est rétrécie sur
-l'oiseau frissonnant. Qu'elle se dilate à la chaleur
-de me voir, mais moi, j'aurai eu mon
-anxiété, et différente. Oh! que je ne l'aime
-pas, celui qui a le droit de me surprendre et
-de m'imposer, à une heure convenue et réglée
-par lui, son plaisir de seigneur à jeun des
-baisers qui lui signifieront ma haine!</p>
-
-<p>«Et pourquoi je ne l'aime pas? Les raisons?
-Ah! ah! ah! Il n'y en a pas.»</p>
-
-<p>&mdash;Te voilà, amour? Donnez vos lèvres,
-petit adoré. Tu es pâle. Aurais-tu peur?</p>
-
-<p>&mdash;De quoi?</p>
-
-<p>&mdash;De ce que nous allons faire. Regarde-moi
-bien. Il n'y a rien d'insolite dans mes
-yeux.</p>
-
-<p>&mdash;Si, des petites flammes, presque&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Presque?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Presque méchantes.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, petit adoré, je suis méchante, ce
-soir, de toute la tendresse dont je fonds pour
-toi. Je fonds comme une cire, je coule comme
-un cierge au chevet d'une joie morte, mais je
-vais m'exalter pour les funérailles qu'il nous
-faut.</p>
-
-<p>&mdash;Enfin, folle?</p>
-
-<p>&mdash;Enfin, il revient, j'entends le trépidement
-du train, les signaux se déclanchent, la
-gare grouille, les portières s'ouvrent, la porte
-s'ouvre,&mdash;celle-ci! Toi, tu sortiras par
-celle-là.</p>
-
-<p>&mdash;Quand? Déjà? A quelle heure?</p>
-
-<p>&mdash;Nous avons le temps. Ah! je commence
-à m'amuser? Songe: il pense à moi, il me
-voit. Oui, mon cher, il me voit toute seule,
-somnolente, l'oreille aux aguets, les yeux
-cherchant l'heure, avides de l'heure exquise
-et définitive,&mdash;il me voit! Me voit-il t'embrasser
-sur la bouche? Voilà ce que je voudrais
-savoir, ah! ah! ah! ah! ah!</p>
-
-<p>Le petit adoré comprit mieux le baiser que
-les préalables divagations de son amie. Amie,
-il l'appelait ainsi, ou bien Folle. Mais, folle,
-jamais encore elle ne l'avait paru si complètement,
-si insolemment. La croire, ne pas la
-croire, c'était également dangereux: elle était
-capable d'imaginations bizarres, d'hallucinations,&mdash;et
-capable d'être vraie et sûre. Qu'avait-il
-compris, en somme? Le baiser.
-Le retour? Oui, pourtant, il faudrait savoir&hellip;</p>
-
-<p>Il demanda:</p>
-
-<p>&mdash;Sérieusement, à quelle heure revient-il?</p>
-
-<p>&mdash;A quatre heures.</p>
-
-<p>&mdash;Tu as raison, folle, nous avons le temps,
-mais c'est triste, triste, triste.</p>
-
-<p>&mdash;Triste? pas encore, dit Amie,&mdash;et elle
-déshabilla petit adoré, et petit adoré dévêtit
-l'amie; ils jouaient, maintenant, s'excitaient
-comme chat et chatte; et le frêle amoureux,
-c'était lui qui semblait la timide femelle,
-car l'amie était plus grande que lui, forte,
-impérieuse et charnelle reine.</p>
-
-<p>Ils jouèrent et ils s'aimèrent, et voilà que,
-penchée sur le front pâle de son amant heureux,
-elle le contemple&hellip;</p>
-
-<p>Qu'il est pâle,&mdash;et pas un mouvement,
-pas un frémissement de muscles! La bouche
-est entr'ouverte, les yeux sont clos: il a l'air
-évanoui!</p>
-
-<p>Son c&oelig;ur, son petit c&oelig;ur? Oh! qu'ils
-sont faibles, les battements de son petit c&oelig;ur,&mdash;si
-faibles qu'on ne les entend pas.</p>
-
-<p>Pas du tout.</p>
-
-<p>&mdash;Petit adoré!</p>
-
-<p>Nulle réponse, nul geste, nul cillement.</p>
-
-<p>Alors elle le prend dans ses bras, mais il
-est inerte, et si lourd, le frêle amoureux, si
-lourd, que ses puissants bras de reine charnelle
-sont trop faibles pour le frêle amoureux
-si lourd.</p>
-
-<p>Des essences, de l'eau, du vinaigre, des sels!</p>
-
-<p>Nul geste, nul cillement, nul souffle.</p>
-
-<p>Il est mort.</p>
-
-<p>«Petit Adoré est mort. Il est mort, il est
-mort, il est mort&hellip;»</p>
-
-<p>Il est mort!&mdash;Elle disait cela, elle chantait
-cela, elle pleurait cela: Mort, mort, mort!&mdash;Et
-c'était vrai.</p>
-
-<p>Elle se redressa, dégrisée, maîtresse d'elle-même;
-non plus folle d'amour ni de douleur,
-mais sérieuse et décidée, et brave.</p>
-
-<p>Dans le lit pairé et tapoté, bien refait, calme,
-sévère, elle coucha son amant selon la plus
-chaste attitude, selon le repos le plus pur, le
-drap revenant jusqu'au menton, les bras sortis
-du drap, les mains jointes sur la poitrine,
-aux mains un crucifix, parce que c'est le
-symbole le plus évident de la mort, celui qui
-dit le plus clairement la vérité dernière et le
-dernier état de l'homme,&mdash;voix muette, mais
-si éloquente, si funèbre, mais si absolue!</p>
-
-<p>Quand elle eut posé le crucifix entre les
-doigts du petit adoré, la courageuse adultère
-redevint pour un instant peureuse et tant
-affligée qu'une faiblesse lui inclina la tête vers
-la tête pâle enfoncée là, et les lèvres vers les
-pâles et froides lèvres;&mdash;mais elle se redressa
-vite: il fallait que cela fût plus royal et plus
-absurde; il fallait une surprise plus stupéfiante
-et une plus vraie satisfaction et une plus digne
-justification de son amour.</p>
-
-<p>Elle vida de leurs fleurs l'antichambre et le
-salon. Toutes les grâces printanières furent
-semées sur le lit funèbre: lilas et roses, muguets
-et mimosas, toute la chevelure odorante
-d'un jardin de fée!</p>
-
-<p>Alors, elle se sentit presque contente et un
-peu ivre.</p>
-
-<p>Debout, les doigts crispés, l'haleine rapide,
-elle regardait l'amoncellement fou des fleurs
-et la pâle tête presque enfouie sous les roses,&mdash;mais
-tout à coup, sentant qu'une chaotique
-armée de réflexions allait prendre d'assaut sa
-cervelle démantelée, elle se mit à ranger les
-fleurs&mdash;artistement!</p>
-
-<p>Elle ne voulait pas réfléchir, ni songer à
-l'instant d'avant, ni à l'instant d'après: être
-brave, seulement; dépasser une bravoure de
-femme: être héroïque&mdash;imprudemment;
-oui, faire son devoir de belle et de bonne
-adultère,&mdash;puis se coucher sous la colère
-qui allait éclater comme un tonnerre dans
-cette chambre insolente, sur le calme insolent
-de la mort, sur l'insolente paix de l'orgueilleuse
-amante.</p>
-
-<p>Les lumières?</p>
-
-<p>Ce soin dernier fut décisif et chassa
-définitivement l'armée des chaotiques réflexions.</p>
-
-<p>Elle alluma les candélabres de la cheminée,
-et, posés au chevet du lit sur une table, ils
-eurent l'apparence de deux buissons ardents,
-de flammes inextinguibles et solennelles. Mais,
-sous l'avalanche de la lumière, le mort devenait
-hideux: la tête pâle éclatait d'une blancheur
-plus blême que le drap, plus blême que la
-batiste de l'oreiller, et des trous d'ombre se
-creusaient sous les yeux, et le nez s'allongeait
-vilainement, et la bouche sembla méchante,&mdash;sa
-bouche si douce!</p>
-
-<p>Il fallut mettre tout cela au point, organiser
-le jeu des lueurs, maintenir la tête pure en
-une pâleur juste, combiner les ombres en
-vue du calme et de la beauté: un des candélabres
-resta au chevet, l'autre se dressa au
-pied du lit.</p>
-
-<p>Et le cierge?</p>
-
-<p>Elle le retrouva dans un tiroir, entamé à
-peine, n'ayant pleuré que quelques larmes,
-cierge pascal, cierge de gloire qu'il lui avait
-plu d'acquérir un jour,&mdash;cierge adultère
-et de blasphème, car il avait éclairé, en pleurant,
-les premiers baisers de l'Amie et de
-l'Adoré.</p>
-
-<p>Ce cierge! Ah! que ce fut dur pour elle, la
-vue de ce flambeau d'amour, tout incrusté de
-grains d'encens, ce flambeau de consolation
-et de ressouvenir qu'ils ne devaient allumer
-qu'aux anniversaires, destiné à leur mesurer
-des années de joie,&mdash;et qui allait donner au
-mort sa dernière lueur, pleurer sur le mort
-ses suprêmes larmes.</p>
-
-<p>L'amertume du péché, en cette minute, lui
-contracta la gorge et lui troubla le c&oelig;ur.</p>
-
-<p>Le cierge adultère! En l'achetant, en le
-profanant, en faisant surgir de la cire sacrée
-une flamme sacrilège, en l'érigeant témoin
-des mauvaises amours,&mdash;elle avait acheté la
-mort, la condamnation de l'adoré et la sienne;
-car, n'était-elle pas condamnée, elle aussi, et
-ne savait-elle pas exactement ce qui allait se
-passer, tout ce qui allait se passer, quand la
-tremblante clef aurait ouvert à son seigneur
-la porte de la maison adultère?</p>
-
-<p>Mais elle ne voulait pas réfléchir, pas encore,
-jamais! Sa bravoure était en actes et non en
-pensées.</p>
-
-<p>Elle alluma le cierge adultère et s'agenouilla,
-droite, les mains jointes et un peu écartées
-du corps, et&mdash;sans un mouvement que
-celui de sa poitrine effarée,&mdash;elle attendit
-l'heure de son maître, la belle, la bonne, la
-brave, la glorieuse Adultère.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch14">LA ROBE</h2>
-
-
-<p>Ce jour-là, il la rencontra,&mdash;la robe nouvelle!</p>
-
-<p>Elle s'avançait, lente et fière, avec la souriante
-et mystérieuse majesté qui convient
-aux réalisations esthétiques de la dernière
-heure, avec la grâce irritante de l'inédit.</p>
-
-<p>C'était bien elle, c'était bien la robe nouvelle.</p>
-
-<p>Depuis une semaine, il la guettait au coin
-des rues, des rues larges et claires où elle
-peut s'éployer, livrer à l'&oelig;il toute sa gloire
-inconnue, volter, s'arrêter, repartir et filer
-comme une mouette au-dessus de la grève.
-Les toilettes «pour aller en voiture» ne l'amusaient
-pas; il n'aimait que «la robe qui
-marche», et il ne l'aimait qu'une fois, la
-première fois qu'il la voyait.</p>
-
-<p>La robe nouvelle, la robe de printemps,
-était pour lui le grand et périodique événement
-de l'année; il en rêvait des mois à l'avance,
-s'inquiétant des pronostics de l'Observatoire,
-espérant de précoces chaleurs, faisant,
-comme un Parsi, sa prière au soleil.</p>
-
-<p>Dans l'universel renouveau, rajeunissement
-de la chair et de la feuille, de la fleur et de
-l'herbe, rien ne l'intéressait&mdash;que la robe,
-et la robe seule.</p>
-
-<p>Ce qu'il pouvait y avoir dedans, quelle
-nuance et quel grain de peau; quels seins et
-de quelle forme, le calice ou la coupe, hauts
-ou bas, unis ou frères ennemis; quelles épaules
-et si elles étaient doucement tombantes; quels
-reins, quelles jambes: tout cela n'occupait
-pas un instant son imagination. Il lui suffisait
-que la robe fût nouvelle, bien faite et bien
-portée. Qu'elle pût, artificieusement, voiler de
-graves défauts corporels, c'était la dernière de
-ses craintes et le dernier de ses soucis.</p>
-
-<p>Sans doute, son amour de la robe nouvelle
-n'était pas exclusivement platonique, ni exclusivement
-l'amour de quelques chiffons agréablement
-assemblés sur un mannequin. Il
-n'était pas de ces fous qui s'éprennent d'une
-sydonie, ni même d'un corset, ou même d'une
-paire de souliers, ou qui s'arrêtent contemplatifs
-à la vitrine du grand magasin où
-s'exhibe, de pied en cap, une nouvelle mariée,
-moitié pudique et moitié tape-à-l'&oelig;il. Non,
-mais quoique la femme l'intéressât moins que
-la robe, le vin moins que le flacon, il ne séparait
-pas la robe de la femme,&mdash;ou plutôt,
-ce qui est un peu différent et donne bien
-l'explication des goûts de notre étrange ami,
-<i>il ne séparait pas la femme de la robe</i>.</p>
-
-<p>Une femme nue lui paraissait une absurdité,
-une anomalie, quelque chose comme une
-perruche chauve ou un poulet plumé; cette
-vue lui inspirait un étonnement plutôt douloureux,
-et, en de certaines hospitalières maisons,
-où sa jeunesse imprudente l'avait conduit,
-jadis, il avait eu la sensation, avouait-il,
-de s'être trouvé plutôt dans une rôtisserie
-dahoméenne que dans un lieu de plaisir.</p>
-
-<p>Les Vénus grecques, non moins que les
-modernes, lui semblaient des aberrations
-coupables, et il n'admettait que la statuaire
-qui respecte assez la femme pour lui conserver,
-au moins dans le marbre, la forme et les
-lignes de ses indispensables plumes.</p>
-
-<p>Ce jour-là, il la rencontra,&mdash;la robe nouvelle.</p>
-
-<p>Elle était de très claire soie mauve en forme
-de cône que tronquait la ceinture, et vers le
-bas, adornée de trois rangs de rubans noirs
-dont le dernier, rasant le sol, semblait le
-minuscule piédestal de la jolie et captieuse
-statuette. La taille était fine, cerclée de noir
-aussi, et les épaules et les bras se couvraient
-d'une pèlerine à trois collets, d'un mauve plus
-sombre, d'où sortait, fleur pâle et blonde, la
-tête fine.</p>
-
-<p>Costume qui bientôt nous irritera, car
-bientôt nous l'aurons trop vu, mais dont
-l'apparition première charme, en effet, les
-yeux contents de la chute des manteaux et
-des fourrures, contents de la floraison imprévue
-de l'arbrisseau féminin.</p>
-
-<p>Ayant rencontré la robe nouvelle, il en
-devint aussitôt amoureux. Son c&oelig;ur battit
-très fort, un étourdissement soudain le fit
-chanceler: son rêve passait, sa joie se promenait.
-Oh! si cette robe voulait se laisser
-aimer! Si elle n'était pas de ces robes insolentes
-qui bousculent, dédaigneuses, les désirs
-les plus purs et les plus sincères!</p>
-
-<p>«O robe, ne sois pas farouche!»</p>
-
-<p>La robe ne fut pas farouche. Comme beaucoup
-de ses pareilles, elle se laissa suivre en
-musant le long des étalages, puis elle tourna
-discrètement au coin d'une rue dénuée de
-promeneurs et, sous une porte, disparut.</p>
-
-<p>C'était une chambre comme d'autres, peu
-séduisante, trop parfumée et gâtée par un
-divan trop large et trop précis,&mdash;mais la
-robe était là, sous ses yeux, sous ses mains:
-il la contemplait, il la baisait, il la respirait
-avec ivresse.</p>
-
-<p>A genoux devant la chère robe qui se dressait
-rigide et inquiétante, il semblait prier,
-maintenant, disant de folles et douces paroles
-et même des sottises.</p>
-
-<p>«Dès que je t'ai vue, je t'ai aimée&hellip; Oh!
-un désir fou&hellip; J'aurais donné je ne sais quoi&hellip;
-Comme tu es bonne!&hellip;»</p>
-
-<p>La joie cependant ne le faisait pas délirer
-au point qu'il ne sût la qualité de sa conquête,
-et quel genre d'âme animait cette
-robe si exquise. Il s'arracha à son extase pour
-interroger sa bourse, et avant d'avoir entendu
-les odieuses paroles du marchandage, il
-avait comblé les désirs qui attendaient,
-muets, et payé la robe, la jolie robe nouvelle,
-probablement ce qu'elle valait.</p>
-
-<p>Ensuite, il recommença ses adorations et
-l'autre le laissait faire, habituée à de plus
-singulières et même à de plus dangereuses
-fantaisies. Seulement, en dedans, elle s'impatientait
-un peu, trouvant bien longs ces prolégomènes,
-et bien ridicules. D'ordinaire,
-elle menait ses clients plus rondement et, devinant
-leurs goûts, les rassasiait avec art et
-avec promptitude; mais celui-ci était bizarre.
-Elle le toléra encore pendant quelques minutes,
-se laissant admirer, croyait-elle, flattée
-aussi de ces manières délicates, et, enfin, n'y
-tenant plus, rêvant à ce qu'il y avait dans l'air,
-dans le soleil, dans les rues, d'amour à cueillir
-et quelle merveilleuse pierre philosophale
-était sa «robe nouvelle», elle se dégagea et
-demanda avec un sourire qu'on la laissât au
-moins ôter sa pèlerine.</p>
-
-<p>«Non, non! La robe tout entière! Je veux
-la robe tout entière!»</p>
-
-<p>Et il l'entraînait vers le divan, l'étreignant
-déjà furieusement.</p>
-
-<p>Elle comprit et cria:</p>
-
-<p>«Avec ma robe? Jamais!»</p>
-
-<p>Elle put se redresser et elle dégrafait sa
-ceinture quand elle sentit deux mains lui
-serrer le cou sans pitié. La tête renversée,
-elle tomba inerte sur le divan, et, inconscient
-de son crime, ignorant la mort de la chair à
-laquelle il allait joindre sa chair, l'amoureux
-des robes apaisa son désir.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch15">LE FAUNE</h2>
-
-
-<p>Elle s'était retirée de bonne heure après
-dîner, se croyant souffrante et n'étant que
-triste, lassée du rire trop innocent des petits
-enfants, de la benoîte jovialité des parents
-pauvres émus d'un peu de fête, du pitoyable
-gala voulu par les calendriers.</p>
-
-<p>Surtout elle s'affligeait et presque s'indignait
-de l'hypocrite tendresse qui luisait dans
-l'&oelig;il terne de son mari, quand il y avait du
-monde: elle eût préféré, comme d'autres
-femmes, être battue en public, être aimée en
-secret.</p>
-
-<p>Remerciant sa femme de chambre, elle tira
-le verrou et, alors, se sentant bien seule, se
-sentit libre et moins malheureuse.</p>
-
-<p>Se dévêtir lentement, avec des poses, des
-regards à la psyché, de feintes langueurs,
-comme pour tomber adroitement en de chers
-bras, se dire des douceurs, offrir un compliment
-subtil à son épaule et même à son genou
-et s'avouer qu'on a une belle âme et une
-belle peau,&mdash;elle s'amusa à tout cela, sans
-penser à rien de mal, avec la sécurité d'une
-femme qui ne craint pas les surprises de
-l'imagination.</p>
-
-<p>Son impudeur ingénue était limitée par la
-délicatesse. Elle savait l'étiage où doit s'arrêter
-la robe retroussée, l'étiage des temps
-secs et l'étiage des temps de pluie, et volontiers,
-ainsi qu'Arlette, quand Robert le Diable
-la favorisa de son intimité, elle eût déchiré sa
-chemise au lieu de la relever. Il arriva donc
-qu'elle eut un peu honte, et, enfouie dans
-une fourrure, elle s'agenouilla fort chastement
-devant le feu.</p>
-
-<p>Elle tisonna, elle ordonna des architectures
-incandescentes, elle se brûla la figure, elle
-s'ennuya.</p>
-
-<p>«N'aurait-elle pas mieux fait de répondre
-aux hypocrites tendresses de son mari? Avec
-quelques agaceries, elle était maîtresse de lui
-et la soirée s'achevait en des exercices
-plutôt calmants,&mdash;tandis que, troublée, énervée,
-fâchée, elle était capable de se mélancoliser
-jusqu'aux larmes, jusqu'aux solitaires
-sanglots que nul n'apaise et qui tordent le
-c&oelig;ur et qui le secouent comme une épave!»</p>
-
-<p>Ah! vraiment, la triste et stupide nuit de
-Noël! Y aurait-il donc des dates, des jours
-magiques où c'est un crime d'être seul, où des
-contacts humains sont nécessaires sous peine
-de souffrance et presque de remords? Une
-telle idée s'esquissa un instant dans sa faible
-et mobile cervelle, mais bientôt, de tout ce
-dessin trop compliqué un seul mot resta visible
-à ses yeux et sensible à son imagination,&mdash;Noël!</p>
-
-<p>La voilà redevenue toute petite fille qui
-s'en va à la messe blanche&mdash;dans son lit,
-qui s'endort en rêvant aux gâteries de l'Enfant
-Jésus&hellip;</p>
-
-<p>&hellip; Non, c'est banal! Tout le monde a de
-ces visions d'antan, de ces attendrissements
-annuels! Ames peu distinguées, qui ne savez
-pas évoquer d'autres songes que ceux qui
-rôdent partout, à la merci des plus vulgaires
-désirs,&mdash;songes dociles et lamentables!</p>
-
-<p>Révoltée contre la pureté des blancs souvenirs,
-elle sombra dans l'idéisme sensuel. La
-chaleur du foyer aux bûches encore flambantes
-la chatouillait vilainement: elle s'y complut,&mdash;elle
-crut que des baisers singuliers
-allaient descendre par la cheminée sous la
-forme de petits anges sans ailes, mais plus
-brûlants et plus agiles que les feux follets
-qui jouaient, agréables démons, parmi les
-charbons.</p>
-
-<p>Elle rêva d'une fornication somptueuse,
-d'un stupre inattendu dont elle serait la complaisante
-victime, au coin du feu, sur cette
-bonne fourrure; oui, avec la complicité de
-cette bonne bête, de cette chèvre aimable et
-dévouée&hellip;</p>
-
-<p>L'incube épars dans la chambre tiède rassemblait
-ses atomes et se matérialisait&hellip; Une
-ombre, comme d'un faune éphèbe, obscurcit
-la glace de la cheminée et un souffle lui troubla
-les cheveux et lui chauffa la nuque.</p>
-
-<p>Elle avait peur, mais elle désirait avoir
-encore plus peur; pourtant, elle n'osa ni se
-retourner, ni lever les yeux vers la glace. Ce
-qu'elle avait senti était douloureusement doux;
-ce qu'elle avait vu était inquiétant, étrange,
-curieusement absurde: une tête blonde et
-dure, aux yeux dévorants, à la bouche large
-et presque obscène, à la barbe pointue&hellip; Elle
-frissonna: il devait être beau et grand, très
-fort, cet être qui allait l'aimer! Comme elle
-tremblerait dans ses bras! Mais elle tremblait
-déjà, déjà possédée, déjà la proie du
-monstre amoureux qui la guettait et la convoitait.</p>
-
-<p>La fourrure lui glissa des épaules et aussitôt
-un violent baiser stigmatisa sa chair nue,&mdash;oui,
-un baiser si violent et si ardent que
-la marque lui en resterait, sans aucun doute,
-comme d'un fer rouge. Elle voulut, geste de
-femme qu'on déshabille, relever son manteau
-et s'envelopper d'une dernière pudeur, mais
-l'Etre s'y opposa et de ses deux mains lui
-agrippa les deux bras. Cette violence ne
-déplut pas à la vaincue: elle s'y attendait
-comme à un hommage; son dos et ses épaules
-étaient faits pour être vus, et, recevoir
-obligeamment des baisers, n'était-ce pas
-leur devoir en même temps que leur volupté?</p>
-
-<p>Cependant l'attaque se précipitait et l'incube
-haletant soufflait à peu près comme un soufflet
-de forge, ce qui la fit légèrement rire.
-«Que de mal il se donne! songeait-elle. Il
-est bien malhabile&hellip; Je vais le regarder, du
-coin de l'&oelig;il&hellip;»</p>
-
-<p>Comme elle tournait la tête, le masque de
-la bête s'avança et sa bouche large et presque
-obscène s'écrasa sur ses lèvres.</p>
-
-<p>Elle avait fermé les yeux, mais trop tard;
-elle avait vu le monstre face à face, et non
-plus selon les complaisants reflets d'une glace
-identique à son rêve; elle l'avait vu, non plus
-façonné par le désir, mais déformé selon la
-réalité la plus étroite: il était si laid, avec
-sa face de bouc cruel, si laid et si bestial et
-ivre d'une volonté si précise et si basse,&mdash;qu'elle
-s'indigna et se redressa.</p>
-
-<p>&hellip; Elle se vit nue dans la grande psyché,
-au fond de la chambre, toute nue et toute
-seule dans la chambre morne.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch16">DANAETTE</h2>
-
-
-<p>Comme elle s'habillait après déjeuner, toilette
-spéciale et même mystérieuse, la neige
-se mit à tomber.</p>
-
-<p>Sous les rideaux d'apparence de vitrail,
-relevés et épinglés pour un peu de lumière,
-elle la voyait tomber, la belle neige, tomber,
-tomber toujours,&mdash;et c'était solennel et triste;
-cela donnait l'idée d'on ne sait quelle puissance
-occulte et ironique, d'on ne sait quelle âme
-divine, terrible et froide qui aurait épandu
-d'en haut la cristallisation légère de son dédain
-pour la niaiserie humaine qui analyse
-tout et ne comprend rien.</p>
-
-<p>&mdash;Il y a une grande bataille dans le ciel,
-lui dit sa vieille Bretonne de femme de chambre.
-Les anges s'arrachent les plumes des
-ailes,&mdash;et voilà pourquoi il neige. Madame
-le sait bien.</p>
-
-<p>C'était péremptoire. Madame n'émit aucune
-contradiction. Tous les ans, d'ailleurs,
-et souvent plusieurs fois par hiver, la Bretonne
-articulait cette même confidence, terminée
-par un «Madame le sait bien» irréfutable
-et presque menaçant. Sur toutes choses,
-la vieille servante avait ainsi toutes prêtes,
-brèves et nettes, des explications charmantes
-et d'une manifeste évidence.</p>
-
-<p>Madame ne répondit donc rien, mais, dès
-que sa coiffure fut achevée, elle congédia la
-Bretonne.</p>
-
-<p>Elle voulait être seule&mdash;avec la Neige.</p>
-
-<p>Sa toilette n'était qu'à moitié, elle n'y songeait
-plus, et, assise sur un divan, près du feu,
-elle regardait, fascinée, le vol incessant et
-lumineux des plumes neigeuses et angéliques.</p>
-
-<p>Sa toilette! Oh! quel ennui, deux ou trois
-fois par semaine! L'adultère est agréable certainement,
-les premiers jours; on va vers
-l'inconnu, on se tend comme une voile au
-souffle impérieux et doux qui vous pousse à
-des baisers nouveaux, on est gonflée de curiosité,
-on ne pense à rien qu'au plaisir d'une
-initiation nouvelle et plus complète: le péché
-apparaît tel qu'un baptême à l'ingénuité
-relative de la pécheresse. Mais si intense que
-soit pour les petites détraquées cette sensation
-du renouveau par le mensonge, elle est
-brève et traîne après elle un détestable frère
-jumeau nommé Ennui.</p>
-
-<p>Quel ennui! Il faut penser à tant de choses,
-et l'expérience est là qui vous pousse du
-coude et vous suggère mille précautions humiliantes
-et décourageantes.</p>
-
-<p>«Ainsi, songeait-elle (sans perdre de vue
-la neige), je dois, malgré le froid, mettre des
-souliers et non des bottines. Lui-même me
-l'insinua. La première fois, il me les reboutonna
-innocemment, pieusement, en serrant
-ma jambe sur ses genoux; la seconde fois, il
-tira de sa poche un tire-bouton et me le mit dans
-la main; la troisième fois, il n'avait même pas
-pensé à apporter cela, et je fus très malheureuse.</p>
-
-<p>«Pour le corset, la robe, c'est la même
-chose. Monsieur est impatient; il arrache les
-agrafes, il emmêle les cordons. J'ai dû faire
-faire un corsage spécial qui se déboutonne
-tout d'un trait, et je remplace le corset, ces
-jours-là, par une sorte de brassière comme on
-en met aux bébés: cela se déboutonne selon
-le même système que le corsage. En un clin
-d'&oelig;il, je suis nue, ou peu s'en faut.</p>
-
-<p>Oui, nue, car il a imaginé de m'imposer
-des chemises qui ressemblent à des soutanes
-et qui s'ouvrent comme des rideaux, dès
-qu'on a fait sauter les minuscules boutons qui
-les closent,&mdash;et ce costume influe sur mes
-m&oelig;urs.</p>
-
-<p>«Allons! Il faut mettre la brassière et
-enfermer mon corset sous clef, pour que la
-Bretonne ne me dise pas, d'un air scandalisé,
-devant mon mari, quand je rentrerai tantôt:
-«Madame est sortie sans corset. Madame le
-sait bien.»</p>
-
-<p>«Ah! la belle neige!&hellip;»</p>
-
-<p>Elles tombaient toujours, les douces, les
-fines, les blanches plumes d'anges. La rebelle
-adultère devint naïve; la fascination de cette
-subtile et monotone neige, de neige perpétuelle
-et qui semblait infinie, agissait sur
-sa sensibilité. La péremptoire sottise de la
-Bretonne lui revint à l'esprit, et elle eut pitié
-des anges déplumés!</p>
-
-<p>Cela devait être singulier, un ange aux ailes
-nues, pareil à ces oies déduvetées qu'on aperçoit
-en Normandie dans les cours de ferme,
-ces pauvres oies qui ont donné leur vêture
-pour faire des oreillers aux frileuses adultères.</p>
-
-<p>Image ridiculement enfantine, mais, enfin,
-les anges déplumés sont encore des anges,&mdash;et
-les anges sont de fort belles créatures.</p>
-
-<p>La neige tombait toujours, et même plus
-tassée, si épaisse que l'air semblait maintenant
-s'être condensé en un polaire océan d'étoiles
-blanches, ou en un immaculé vol de
-mouettes, qu'un souffle parfois troublait et
-jetait, effarées, contre les vitres.</p>
-
-<p>Oubliant son rendez-vous de classique adultère,
-la petite chérie s'intéressait énormément
-à ces tourbillons imprévus, mais sa joie
-était plus amusée encore, quand le nuage
-constellé s'écroulait lentement, majestueusement,
-avec le calme absolu de la certitude.
-Ses yeux pourtant se fermaient, lassés, et elle
-ne les ouvrait plus qu'à grand'peine, entêtée,
-résolue à ne pas céder, à regarder tomber la
-neige, tant que tomberait la neige.</p>
-
-<p>Elle fut vaincue: ses yeux se fermèrent et
-ne se rouvrirent plus qu'après un long demi-sommeil.
-Mais, en ses yeux clos, la neige
-tombait toujours: les vitres maintenant n'arrêtaient
-plus le vol des candides étoiles. Il
-neigeait dans sa chambre, sur les meubles,
-sur les tapis, partout; il neigeait sur le divan
-où elle s'était couchée, domptée par la fatigue.
-Une des fraîches étoiles tomba sur sa
-main; une autre sur sa joue; une autre sur sa
-gorge un peu découverte: et ce furent, la dernière
-surtout, d'exquises et inédites caresses.</p>
-
-<p>D'autres étoiles tombèrent: sa robe de pâle
-vert s'illuminait comme un pré d'une floraison
-de marguerites ingénues; ses mains et son
-cou en furent bientôt tout couverts, et ses cheveux
-et ses seins. Cette irréelle neige ne fondait
-pas à la chaleur du corps, ni à la chaleur
-du foyer: elle demeurait purement fleurie,
-telle qu'une parure.</p>
-
-<p>Délicieusement glacés, les baisers de la
-neige traversèrent ses vêtements, allèrent,
-malgré toutes défenses, chercher la peau et se
-blottir, dans les plis: c'était merveilleusement
-doux et d'une qualité de volupté assurément
-inconnue!</p>
-
-<p>En vérité, la Neige la violait et la possédait,&mdash;et
-Danaette se laissait faire, curieuse
-de cet adultère nouveau, toute livrée au plaisir
-ineffable&mdash;et presque effroyable&mdash;d'être
-l'amoureuse proie d'un divin caprice et l'amante
-élue par le rêve de quelques anges
-devenus soudain pervers.</p>
-
-<p>La neige tombait toujours et pénétrait si
-profondément en son corps pâmé qu'elle n'avait
-plus aucune autre sensation que celle de
-mourir ensevelie sous les adorables baisers
-de la neige, embaumée dans la neige,&mdash;et de
-partir, emportée par un tourbillon dernier,
-vers la région des éternelles neiges, les infinies
-et fabuleuses montagnes où les chères
-petites adultères, toujours aimées, se pâment
-sans repos aux impérieuses caresses des anges
-pervers.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch17">CONVERSATION DU SOIR</h2>
-
-
-<p>L'une était jeune fille et l'autre jeune femme,
-et lui, venait dans la maison faire la cour
-à la jeune fille, mais il aimait bien aussi la
-jeune femme.</p>
-
-<p>Ida avait épousé un gentilhomme qui s'occupait
-à dresser des chevaux pour les courses;
-il revêtait un habit rouge, sonnait de la
-trompe mieux qu'un piqueur et goûtait la
-conversation des palefreniers, parce qu'elle
-est instructive. Sa femme lui servait peu, si
-ce n'est de décor et de parfum: parfois, il
-l'entourait de regards attendris, la flattait
-ainsi qu'une pouliche et lui donnait à manger
-dans le creux de sa main un diamant ou
-un rang de perles; parfois aussi, il la respirait
-en fermant les yeux, après l'avoir vaporisée
-de foin nouvellement coupé, qu'il appelait
-dans sa langue «<span lang="en" xml:lang="en">new mown hay</span>». De
-tout cela, Ida était fort satisfaite, car il ne lui
-manquait rien, aucun plaisir essentiel. Les
-plaisirs essentiels, pour Ida, étaient: se lever
-à midi, mettre de belles robes, faire de la musique
-et, le soir, aux lumières, parer son torse
-pur de plus de joyaux que n'en portait Aline,
-reine de Golconde. Elle savait qu'il est des
-êtres nommés «amants» et qui ont pour les
-femmes le goût que son mari avait pour les
-chevaux, mais elle n'eut jamais envie d'en
-attacher un à sa personne: ces grands scarabées,
-à son avis, n'étaient agréables qu'en
-troupe, quand ils évoluaient avec discrétion
-dans un salon bien tenu; et lorsqu'on lui
-disait que de tels insectes inspirent souvent,
-à des femmes, des passions folles, elle riait si
-fort que ses diamants émus faisaient le bruit
-d'une rivière qui se brise sur des pierres.</p>
-
-<p>Pourtant, le scarabée qui courtisait sa s&oelig;ur
-Mora n'était pas trop bête ni trop laid, même
-seul et vu de près, et il ne déplaisait ni à Mora,
-ni à Ida. Mora voulait bien l'épouser et Ida voulait
-bien être aimable et ne pas décourager le
-plaisir de ces enfants, le plaisir de se marier,
-de faire comme tout le monde. Il s'appelait
-Donald et sa voix un peu chantante était
-douce, de celles qu'on entend le soir dans les
-gorges pâmées des montagnes. Son geste enveloppant
-suggérait l'abandon; ne le craignant
-pas, rassurées par le bleu pâle de ses yeux et
-le rose doux de ses joues, les femmes allaient
-à lui comme à une s&oelig;ur, et s'il disait son
-adresse à manier la rame, elles s'affligeaient
-d'un si rude exercice pour une grâce si adolescente.</p>
-
-<p>Assises côte à côte au piano, Ida et Mora
-déliraient de joie; ceintes d'un multicolore
-réseau d'harmonie qui les séparait du reste
-du monde, elles s'enivraient sans honte, troublées
-mais insatisfaites, cherchant l'extase,
-n'arrivant qu'à un délicieux énervement, à
-cause sans doute du discord de leurs désirs:
-Mora jouait pour le plaisir des bruits agréables,
-pour l'excès de vibration que la musique
-importe dans les cellules cérébrales, pour l'intensité
-et l'activité que le rythme donne aux
-battements du c&oelig;ur et à la circulation du
-sang; Ida jouait pour broder un accompagnement
-à ses rêves et, pendant que la musique
-se dessinait en vives arabesques devant
-ses yeux éblouis, elle perdait quasiment la
-conscience de son être; allégée et simplifiée,
-elle sortait d'elle-même, elle montait, mais
-pour redescendre bientôt, surprise et un peu
-suffoquée. Cette illusion était plus sûre encore
-lorsque, au lieu de jouer elle-même, elle
-écoutait sa s&oelig;ur qui avait le génie des interprétations
-rythmiques.</p>
-
-<p>Donald entra. Sans l'avoir vu ni entendu,
-elles eurent la divination qu'il était là et, charmantes
-en la spontanéité de leur résignation,
-elles se levèrent, laissant une phrase inachevée,
-et s'avancèrent pour l'accueillir.</p>
-
-<p>Donald baisa la main d'Ida et le front de
-Mora.</p>
-
-<p>Il apportait toujours des fleurs, non pas
-certes des bouquets, mais de vraies fleurs
-libres sur leur tige intacte; il en apportait
-trois seulement, choisies entre les plus parfaites
-et les plus pures, d'immaculées roses
-blanches, couleur de neige qui tombe, de fragiles
-et somptueux magnolias, empreints de
-sang, d'une seule marque de sang au centre
-même de leur beauté et qui semblaient des
-sacrés-c&oelig;urs ou, comme disait Mora, de fières
-et blanches dominicaines qui ont taché d'amour
-et de pourpre leur sein vierge, en buvant
-au calice de la Passion. Il savait trouver
-de simples violettes d'un azur si profond et
-si délicat que les chimères se réjouiraient
-d'élever de tels yeux vers l'infini, et des cyclamens
-d'un rose si charnel et si vivant que leur
-sourire impressionnait comme un baiser.</p>
-
-<p>Ce jour-là, il avait à la main trois divines
-pâquerettes, trois astres de rêve, trois symboliques
-soleils d'or étoilés d'argent lunaire,
-fleurs de résurrection; Mora et Ida en mirent
-une, chacune, à leur corsage et, comme
-toujours, la troisième fut déposée, dans un
-verre de Venise irisé d'espoir, aux pieds
-de l'Inconnue, aux pieds de celle qui allait
-devenir, aux pieds de la Femme que l'Amour
-était en train de créer et de modeler dans
-l'ombre.</p>
-
-<p>On causa de choses futiles, exprès, pour
-ne livrer que peu à peu, avec modération et
-avec pudeur, le nu de son âme à l'amoureuse
-curiosité de l'âme inquiète et attentive. Ensuite
-Ida s'informa si les émeraudes étaient seyantes
-à son teint, si on pouvait les mêler aux
-perles et aux diamants, si leur vert, un peu
-de prairie, n'effarait pas, par son absolu, la
-blancheur des épaules: on décida qu'une
-peau très candide et veinée de bleu s'accommodait
-mal des émeraudes, mais elles pouvaient
-agréer aux chairs un peu dorées.</p>
-
-<p>«Je suis contente que vous permettiez cela,
-Donald; je pourrai donc mettre mon collier
-d'émeraudes, car je suis dorée comme une
-idole»,&mdash;et Ida, relevant sa manche, fit
-miroiter sur sa peau de brune, les joyaux
-smaragdins, dernier présent de son mari.
-Ensuite, Mora s'informa de l'accord imposé
-par une robe violette: il fallait évidemment
-des doublures et des retroussis soufre et,
-comme bijoux, peut-être des opales, peut-être
-des perles teintées. Mora compara cet
-accord à «celui-ci, tenez»,&mdash;et elle trouvait
-sur le piano un accord clairement soufre et
-violet, mais d'un soufre un peu vif et d'un
-violet un peu sombre. «Il faudrait la harpe»,
-dit-elle, mais elle chercha encore et bientôt ce
-fut une étrange improvisation en rythme
-brisé où passaient, éclatantes ou mourantes,
-apaisées ou exaltées, toutes les nuances du
-violet, et, brodées en arabesque, toutes les
-nuances du jaune.</p>
-
-<p>Elle joua longtemps, peut-être une heure,
-sans s'arrêter, sans prendre garde à la tombante
-nuit, ni au trouble divin qui s'épandait,
-par ses doigts, dans l'air.</p>
-
-<p>Ida et Donald étaient assis sur le divan.
-D'abord, n'écoutant que d'une oreille la fantaisie
-de Mora, ils avaient continué leur causerie,
-mais les paroles s'en allèrent. Sans
-voix, ils songeaient et ils frémissaient comme
-l'air lui-même empli de captieuses sonorités
-et de vibrantes ondes. Un espace très étroit
-les séparait; un sursaut le combla, Donald,
-excité, s'étant incliné à droite, Ida, oppressée,
-s'étant inclinée à gauche. Leurs épaules d'abord,
-puis leurs genoux se touchèrent, puis
-leurs mains se trouvèrent et un double courant
-de fluides charnels les pénétrait, les
-amollissait et, alternativement, activait leur
-inconsciente vie. Les fleurs, les émeraudes, les
-épaules, le bras nu montré, le corsage soufre
-et violet emprisonnant en rêve le beau buste
-de Mora, tout cela et les conseils de la musique,
-et la tombante nuit avait dirigé vers le
-paysage sensuel la promenade de leurs rêves,&mdash;si
-bien que, sans le savoir, se croyant toujours
-dans le monde du désir, ignorants de
-leurs tangibles réalités, plongés dans l'incertitude
-du songe, insoupçonneux de la
-véracité de leurs actes, ils se baisèrent doucement
-sur la bouche. Le prélude fut impératif:
-Ida se renversa, les yeux clos, comme
-couchée sur un lit de nuages et elle reçut
-Donald dans ses bras, avec une grâce toute
-nuptiale.</p>
-
-<p>Quand ils revinrent à eux, ils n'eurent pas
-à rougir; ils ne savaient pas ce qu'ils avaient
-fait et ils ne le surent jamais: le souvenir
-leur resta seulement de minutes exquises,
-d'un voyage dans le ciel, d'un plaisir à la fois
-aigu et doux, infiniment pur et infiniment
-surhumain.</p>
-
-<p>Pourtant, quand Ida rajusta instinctivement
-sa toilette, elle s'aperçut que la pâquerette
-penchait à son corsage, tout écrasée, sa
-tête d'or étoilée d'argent: alors, elle alla
-prendre celle qui avait été déposée aux pieds
-de l'Inconnue, et elle la piqua sur son sein,
-sur le sein de la Femme qui était devenue, de
-la femme que l'Amour venait de créer et de
-modeler dans l'ombre.</p>
-
-<p>A ce moment, Mora, qui jouait toujours,
-sentit un terrible frisson passer dans ses
-moelles.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch18">STRATAGÈMES</h2>
-
-<p class="dedic"><i>A Octave Mirbeau.</i></p>
-
-
-<p>Amères flâneries parmi des femmes successives.</p>
-
-<p>Lointaine et première souvenance. Elle
-vient à moi: gaucheries d'une fille grandelette
-dans le sarrau d'école. Au sarrau, des
-taches d'encre; au nez, des taches de son.
-Les yeux couleur de mûres; les dents comme
-des noisettes:&mdash;mûres mangées ensemble,
-noisettes croquées le long des haies, par les
-chemins creux, et dans les herbes, les rosées,
-les fleurs fraîches.</p>
-
-<p>Ensuite&hellip; Oh! celle-ci fut vraiment la vraie.
-Près d'elle, à lui parler, à rire, à rougir, il
-y avait une joie toute neuve, une joie de
-floraison. Les cheveux frisaient joliment sur
-le front.</p>
-
-<p>Chloé chantait, lavandière à la rivière. Ah!
-fille de roi! Ah! vieil Homère! Je crus que
-c'était Nausicaa.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Il mit la main dans mon estomac.</div>
-<div class="verse">Je lui ai dit: mettez-la plus bas,</div>
-<div class="verse">Je lui ai dit: mettez-la plus bas!</div>
-</div>
-
-<p>Chloé chantait, lavandière à la rivière.</p>
-
-<p>Après?</p>
-
-<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
-<p>C'est tout ce que j'en sais.</p>
-
-<p>Après? Les stores baissés: passent les
-poteaux, les arbres, les maisonnettes. Sur les
-plaques tournantes, les roues grondent. L'ombre
-est violette. Le roulis roule le fugace
-enlacis&hellip; Par la portière, adieu! Jamais plus?
-Jamais plus. Ton nom? Ta demeure? Les
-baisers ont pris toutes les lèvres, les lèvres
-n'ont pas remué pour des paroles. Ah!
-ce train qui va, qui va! Ah! ma vie qui va,
-qui va!</p>
-
-<p>Après? Rencontres. Non. Non plus. Oui.
-Pourquoi ne pas revivre une minute ceci:
-l'agréable rêveuse sur mon épaule pleurait
-son exil. Elle avait peur, la nuit, dormant
-seule&hellip;</p>
-
-<p>Petite bourgeoise du petit bourgeois, très
-avenante dans l'attifage économique d'une
-femme d'ordre: «Pas de cadeaux, disait sa
-voix ferme et discrète, une ligne nouvelle,
-plutôt, sur mon livret. Comme cela, mon mari
-est content, il m'appelle sa fourmi. Quand le
-mille est complet, cela fait de la rente, de
-la bonne rente, mon mimi.» Elle était charmante,
-vraiment, dans ses silences.</p>
-
-<p>A pas muets sur le parquet criant. La porte
-se pousse, à l'heure dite déverrouillée. De
-l'imprudente lumière, mais le plaisir, en l'ombre,
-s'alanguit trop. Pourtant, il y a des yeux
-au bout des doigts, des yeux de chat faits
-pour les ténèbres&hellip; La lumière, parfois je la
-souffle. J'aime mieux ton c&oelig;ur que la couronne
-brodée sur ton c&oelig;ur,&mdash;et tu n'aimes
-pas les distractions. Les feuilles tombèrent. A
-Paris? Là, elle avait ses habitudes et l'imprévu.</p>
-
-<p>Je me souviens qu'elle n'aimait pas les distractions.</p>
-
-<p>Vraiment, cela vaut-il la peine? La peine
-qu'on se donne?</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Adieu, mon pucelage,</div>
-<div class="verse">Ha! Tu vas me quitter!</div>
-</div>
-
-<p>Disait la petite pucelotte&hellip; Vraiment, cela
-vaut-il la peine?</p>
-
-<p>La Suédoise m'aima et nous eûmes de jolies
-chevauchées frileuses vers le bleu pâle des
-nuits polaires. Ah! comme elle pleura, un
-jour, et comme je fus mauvais pour celle qui
-était si bonne!</p>
-
-<p>Telle est la fin, et je n'ai trouvé rien depuis
-le bleu frileux des chevauchées polaires&hellip;</p>
-
-<p>&hellip; Mettre de l'esprit dans la saveur, de
-l'âme dans le parfum, du sentiment dans le
-toucher&hellip;</p>
-
-<p>Désirs, grenades pleines de rubis prisonniers
-dont un coup de dent fait ruisseler l'éblouissance,&mdash;un
-coup de dent de femme.</p>
-
-<p>Des femmes, au bon endroit, savent mordre.
-Elles ne doivent pas être méprisées, ces
-conservatrices des traditions milésiennes,&mdash;mais
-c'est bien monotone et les artistes sont
-rares.</p>
-
-<p>&hellip; Faut-il reprendre l'amère flânerie parmi
-des femmes successives?&hellip;</p>
-
-<p>Au Louvre, devant la <i lang="la" xml:lang="la">Mater Dolorosa</i> dont
-les yeux sont deux gouttes de sang,</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">(<i lang="la" xml:lang="la">O quam tristis et afflicta!</i>)</div>
-</div>
-
-<p class="noindent">une femme en extase (je le crus,&mdash;mais elle
-s'ennuyait, tout simplement), qui, du coup,
-m'intéressa, quand elle eut tourné la tête vers
-l'indiscret accoudé, par la froideur éteinte de
-son regard, l'ironie vague d'un sourire gelé&hellip;
-Le blond de la chevelure allait au roux clair,
-sous le chapeau noir, que fermaient, vers les
-oreilles perlées d'améthystes (assez équitablement
-assorties au violet mourant des prunelles),
-des brides épinglées d'une argenterie
-ancienne.</p>
-
-<p>Je me provoquai à des riens qu'elle répéta&hellip;</p>
-
-<p>Quand elle marcha, m'ayant d'un cillement&mdash;presque
-doux&mdash;permis de l'accompagner,
-la lenteur ondulée des mouvements décelait
-un corps développé selon l'esthétique orientale,
-avec des os minces, une flexible charpente,
-la chair tassée,&mdash;non sans une tendance
-à rompre un peu la proportion.</p>
-
-<p>Nous sortîmes par les Mantegna. De brèves
-paroles,&mdash;et devant les symboles nous demeurions
-des instants, perplexes, de nous-mêmes&hellip;
-Elle voulut bien, excitée par telles
-énigmes, et d'une voix pareille à l'indolente
-procession de son allure, dévoiler un peu de
-sa spiritualité: alors, je la vis inavouée et
-imprécise, appelée, sans conscience de ses
-tendances secrètes, par celui qui dirait:
-«Voici ce que tu veux.»</p>
-
-<p>En descendant l'escalier vers Ariane, au
-milieu elle s'arrêta, remonta quelques degrés,
-comme saluant d'un adieu la Victoire. Mais
-je compris que c'était la moitié d'une ruse,
-car elle se retourna très brusquement: elle
-voulait me voir sans prendre l'air de me
-regarder.</p>
-
-<p>«A demain!» dis-je avec une certaine
-ferveur.</p>
-
-<p>Elle daigne rire un peu, baissant sa voilette,
-mimant un peut-être pas trop problématique,&mdash;puis
-s'en va.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Je la retrouve gravissant l'escalier. Nous
-laissons la robe de pourpre frissonner aux
-vents glorieux de l'Archipel, et, d'un accord
-muet, nous gagnons la porte,&mdash;amis déjà, à
-ce qu'il paraît.</p>
-
-<p>Entendre les doléances nécessaires: nul
-homme, plus d'une seconde, n'a séduit son
-désir&hellip; Elle eut le mari qui échoit pareillement
-à chacune, initiateur de tous les à peu près&hellip;
-Il est mort&hellip; C'était un personnage occupé à
-gravir avec élégance et décision les bâtons de
-perroquet du perchoir social&hellip;</p>
-
-<p>Je n'écoute pas. Que m'importe ce qu'elle
-est, fille ou marquise, ou les deux? Et je
-songe: voici un compagnon pour le jeu des
-sensations élémentaires, une chair malléable
-aux expériences du presque et une âme qui
-s'ennuie assez pour accepter des navigations
-vers l'île où les Chimères jouissent d'être chimères&hellip;</p>
-
-<p>«&mdash;&hellip; Riche&hellip;»</p>
-
-<p>A ce mot de conversation, j'interromps pour
-dire:</p>
-
-<p>«&mdash;Le seul parfum d'un brin de réséda
-peut mener très loin, et toutes les véracités
-de l'opulence sont dépassées par le simple
-froissis d'un morceau de soie ancienne&hellip;»</p>
-
-<p>La Seine franchie, nous atteignons les
-déserts de l'avenue de Breteuil (où s'est réfugiée
-sa Solitude), pendant que, apprivoisée,
-elle me questionne avec une désespérance
-qui flatte mon rôle choisi de consolateur extravagant:</p>
-
-<p>«&mdash;De combien un très perspicace esprit
-peut-il pénétrer en tel autre?</p>
-
-<p>&mdash;De très peu.</p>
-
-<p>&mdash;Qu'est-ce donc que l'intimité?</p>
-
-<p>&mdash;Le troc des volontés.»</p>
-
-<p>Je réponds cela.&mdash;et pourquoi pas?</p>
-
-<p>Elle me congédie. Nous nous séparons, toujours
-inconnus. C'est imprudent, mais quand
-j'y pense, il est trop tard. «Puis, que m'importe,
-redis-je encore, le baptême de son
-essence,&mdash;et de moi, si je te fais agréablement
-souffrir, quels comptes subsidiaires exigeras-tu,
-à moins d'être insensée?»</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Elle vient chez moi.</p>
-
-<p>«&mdash;Un moine en scapulaire chante des
-antiphones à la Vierge, qui pleure de terreur
-et d'amour&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Où?</p>
-
-<p>&mdash;Là, sur ce parchemin rayé de rouge et
-ponctué de noir, ne vois-tu pas?&mdash;et cet
-autre qui, à la flamme d'une lampe de fer (plus
-tordue qu'une viourne), amollit la cire-vierge
-des sceaux de l'Abbaye, ne le vois-tu pas?&mdash;et
-cet autre qui arrose les flambes sacrés du
-jardin des rêves, ne le vois-tu pas?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;C'est toi!</p>
-
-<p>&mdash;Elle commence à comprendre.»</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>«&mdash;Daphné! Vois comme le Laurier
-leurra l'Apollon nimbé d'or. Elle eut, la méchante,
-l'ironie de s'investir d'écorce,&mdash;et
-les boutons de pourpre de ses seins imbaisés
-fleurissent entre les cornes d'or de la Diane
-jalouse. Nulle chèvre n'a brouté les lichens
-axillaires de ses branches nues, et le Faune
-ivre a délaissé pour la fente des frênes pervers
-l'hiatus impollué de son sexe gemmé
-d'ambres et de topazes&hellip; Apollon t'aurait
-plu, à toi? Vois comme il est beau, et plus
-amoureux qu'un thyrse turgescent, qu'un chaton
-cambré d'où pleurent des larmes de pollen&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Oui, mais ce nimbe?»</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>«Oh! je t'aimerai! je t'aimerai,&mdash;lorsque
-le Dragon vert aura perdu ses cornes!»</p>
-
-<p>«&mdash;Qui a parlé, chère, est-ce moi, ou toi?</p>
-
-<p>&mdash;Oh! moi quand je parle, c'est pour dire
-des choses à la portée de tout le monde.»</p>
-
-<p>Pareil à cet Almindor que poudra Eisen,
-je m'étends un peu sur l'herbe des coussins
-et je lui fais compliment de son teint très
-blanc.</p>
-
-<p>Un coup d'éventail sur les doigts me répond:</p>
-
-<p>«Sommes-nous pas embarqués pour Cythère?</p>
-
-<p>&mdash;Nulle brise ne gonfle les voiles de soie
-mauve et nous n'avons point de rameurs.</p>
-
-<p>&mdash;Je vous l'affirme, je ramerai, charmante
-Acine,&mdash;et vous régirez le gouvernail.</p>
-
-<p>&mdash;Ho! Je suis si peureuse. Une distraction&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;N'en attendez pas de ma part!</p>
-
-<p>&mdash;Ho! je ne m'y risquerai!»</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Chez elle.</p>
-
-<p>Pendant que me troublent les enchantements
-de la Sonate que le hasard de mon
-doigt lui a désignée, je m'assieds, loin d'elle,
-sur le sofa, les yeux fermés.</p>
-
-<p>«&mdash;&hellip; Ah! Ce sont donc mes propres
-désirs qui t'ont déchiré? Voilà le premier
-trait, le premier cri, le premier sourire, le
-premier pleur, le premier doute&hellip; Elle fuit!
-Reviens, reviens! Reviens, la pourpre de ta
-robe ensanglante mes yeux, je vois le néant
-rouge où ma vie va sombrer, tout est rouge:
-ta bouche et ma chair dévorée! Ton sein fleuri
-de rouge fut doux et douloureux&hellip; Joies!
-c'était l'âpre rêve où s'écorche le c&oelig;ur: sa
-bouche me parfume et ses cheveux m'effleurent!»</p>
-
-<p>«&mdash;Où donc êtes-vous?»</p>
-
-<p>A demi je la prends: sa bouche me parfume
-et ses cheveux m'effleurent&hellip;</p>
-
-<p>«&mdash;Lisez-moi et j'éveillerai sur le clavecin
-de très mourants accords.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">&mdash;Un soir dans la bruyère&hellip;</div>
-</div>
-
-<p>&mdash;Où lisez-vous?</p>
-
-<p>&mdash;Je ne lis pas, je dis par c&oelig;ur.</p>
-
-<p>&mdash;Quel ton?</p>
-
-<p>&mdash;Mineur, oh! mineur.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">«Un soir dans la bruyère délaissée,</div>
-<div class="verse">Avec l'amie souriante et lassée:</div>
-<div class="verse">O soleil, fleur cueillie, ton lourd corymbe</div>
-<div class="verse">Agonise et descend tout pâle vers les limbes,&mdash;</div>
-<div class="verse">Ah! si j'étais avec l'amie lassée,</div>
-<div class="verse">Un soir, dans la bruyère délaissée!</div>
-
-<div class="verse stanza">Les rainettes, parmi les reines des prés</div>
-<div class="verse">Et les roseaux, criaient énamourées;</div>
-<div class="verse">Les scarabées grimpent le long des prêles,</div>
-<div class="verse">Les geais bleus font fléchir les branches frêles,</div>
-<div class="verse">On entendait les cris énamourés</div>
-<div class="verse">Des rainettes, parmi les reines des prés.</div>
-
-<div class="verse stanza">Un chien, au seuil d'une porte entr'ouverte.</div>
-<div class="verse">Là-haut, pleure à la lune naissante et verte,</div>
-<div class="verse">Qui rend un peu de joie au ciel aveugle;</div>
-<div class="verse">La vache qu'on va traire s'agite et meugle,&mdash;</div>
-<div class="verse">Un chien pleure à la lune naissante et verte,</div>
-<div class="verse">Là-haut, au seuil d'une porte entr'ouverte.</div>
-
-<div class="verse stanza">Nos pieds meurtrissent l'herbe diamantée,</div>
-<div class="verse">Nous gravissons la ravine argentée,</div>
-<div class="verse">Pente mourante à la sente effacée,</div>
-<div class="verse">Les genoux las et les c&oelig;urs délassés,&mdash;</div>
-<div class="verse">En gravissant la ravine argentée</div>
-<div class="verse">Nos pieds meurtrissent l'herbe diamantée.</div>
-
-<div class="verse stanza">Pendant que nous montons, l'âme inquiète</div>
-<div class="verse">Et souriante, vers la courbe du faîte,</div>
-<div class="verse">Le rêve, demeuré à mi-chemin,</div>
-<div class="verse">S'assied pensif, la tête dans sa main,</div>
-<div class="verse">Et nous montons vers la courbe du faîte,</div>
-<div class="verse">Nous montons souriants, l'âme inquiète.»</div>
-</div>
-
-<p>Je suis parti, courageusement, à moitié
-dupe.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Passer près d'une femme des heures en
-une intimité qui va jusqu'aux contacts et ne
-point tenter la pénétration décisive: je ne
-retrouve plus, quand je la regarde, l'ironie
-vague du sourire,&mdash;ses yeux, plutôt, expriment
-maintenant l'inquiétude&hellip; Voyons, le
-tacite accord qui nous lie n'est-il pas exclusif
-de la joie dernière?&hellip;</p>
-
-<p>&hellip; Comme il était entendu, tu es venu me
-prendre et le chemin de fer nous emporte à
-travers des bois roussis et dorés par les flammes
-de l'été. L'automne est joyeux et doux
-ainsi qu'une fin prématurée: les hêtres sourient
-à la mort prochaine; échevelés, tels des
-bacchants, les ormes s'endorment; les chênes,
-gladiateurs aux muscles tordus, attendent, ironiques,
-l'aura suprême, et les pins, seuls, et
-les mélèzes s'attristent d'être immortels.</p>
-
-<p>Le train s'arrête, pionnier, en pleine forêt.
-Nulles maisons, nul chemin visible, un sentier
-dans les broussailles: à l'aventure.</p>
-
-<p>Autour de nous, des airs voilés de syringe,
-des odeurs bruissent: le chèvre-feuille alangui,
-le sureau âcre comme un accord imparfait,
-les mousses murmurantes, les criantes
-feuilles mortes; les autres notes fondues en
-une indécise mélopée.</p>
-
-<p>Quelques pas, et, sous la grisaille des aunes,
-de la menthe humide se vaporise: sa fraîcheur
-poivrée nous grise.</p>
-
-<p>Daphné (Daphné,&mdash;elle croit presque s'appeler
-ainsi) s'assied, s'étale un peu, et, couché
-près d'elle, c'est elle que je respire. Parfums
-inattendus: les cheveux orangés, qui,
-par illusion peut-être, fleuraient des fois l'orange,
-à cette heure exhalent les odeurs composites
-des foins fanés au soleil; la peau de
-la nuque évoque les feuilles du frêne, et, sur
-le cou, vers la gorge, c'est un jonchis de mineures
-digitales&hellip; «Arbuste charmant couché
-par un vent de désir, je ne veux m'intéresser
-qu'à l'extrémité de tes branches, à ces
-mains qui sentent l'herbe où elles trempent,
-à ces poignets empreints de l'odeur des pâquerettes,&mdash;à
-ta tête, à cette bouche, source
-où coule l'humidité violente de la menthe en
-fleur&hellip;»</p>
-
-<p>D'un tour de jarret, la voici debout, puis:</p>
-
-<p>«Partons, n'est-ce pas?»</p>
-
-<p>La voix, très brève, s'énerve vers de la
-colère,&mdash;amusante colère d'oiseau qui a cru
-boire un peu dans le creux d'une feuille, a
-renversé son verre en se posant dessus.</p>
-
-<p>Nos pas, côte à côte, s'allongent, et nous
-nous taisons, attentifs seulement à l'émanation
-compliquée de la forêt qui, le soir, s'évapore
-plus abondamment,&mdash;femme, lasse
-de la réserve du jour, libérant, aux premières
-ombres, les prisonnières folies.</p>
-
-<p>Le train nous attendait, car à peine fûmes-nous
-assis dans notre coin qu'il siffla. Il nous
-attendait et il nous ramena, tels que nous
-étions partis.</p>
-
-<p>«C'était bien la peine», disaient les yeux
-de Daphné!</p>
-
-<p>A la porte, avant d'ouvrir la voiture, je
-pris sa main et la baisai,&mdash;sa main qui
-sentait encore l'herbe fraîche, où elle avait
-trempé.</p>
-
-<p>Chez elle.</p>
-
-<p>Je la trouve parmi des corbeilles de vieux
-chiffons de soie, l'air très amusé, sérieuse,
-toute la sensation amassée dans les doigts qui
-s'exacerbent aux chatoyantes caresses. Le
-pouce sur les trames se frotte et voit le dessin
-des fleurs, les nuances d'après la forme du
-relief.</p>
-
-<p>Elle ferme les yeux:</p>
-
-<p>«Des roses, des roses avivées de quelque
-carmin, des églantines plutôt, et au c&oelig;ur,
-n'est-ce pas? il y a du blanc jauni pour les
-pistils apparents. Un feuillage de deux verts
-les entoure un peu, s'épanouit plus large, et
-roses et feuilles s'en vont le long de l'étoffe
-comme les grains alternatifs d'un chapelet
-oriental, déroulées lentement sur le fond d'un
-très pâle vert, pâle tel que le reflet dans l'eau
-du retroussis des feuilles.»</p>
-
-<p>Elle jette l'étoffe sans la regarder.</p>
-
-<p>«&mdash;Oui, je vois mieux, certains jours,
-avec les doigts, et la perception est plus fine,
-pénètre la chair comme des piqûres très
-douces&hellip; Combien cela doit être absurde,
-dites, des piqûres très douces!»</p>
-
-<p>Je ne souris qu'un peu, car me voici, à mon
-tour, à genoux dans les soies, et la contagieuse
-névrose me gagne: c'est amollissant,
-bien plus que l'herbe&hellip; Oh! voici un pourpre
-brûlé d'où s'émancipe une tiédeur charnelle,
-Galathée (Elle croit presque s'appeler Galathée,
-maintenant), charnelle comme de tes
-joues en fièvre, et ce velours cerise attire mes
-lèvres comme tes lèvres&hellip;</p>
-
-<p>«&mdash;Vous embrassez mes chiffons, maintenant!»</p>
-
-<p>Elle rit, se renverse un peu, les reins sur
-les talons. Je me penche, elle se redresse.
-Pour me rendre l'équilibre, ma main s'appuie
-au hasard: c'est le talon nu de Galathée, nu,
-sortant de la sandale, et les doigts s'amusent
-à une telle douceur, sentent la peau rosir vers
-la cheville et frémir un peu aux articulations&hellip;
-Le talon m'a échappé: elle s'est assise
-sur un coussin et la robe au rouge étrange,
-rouge chiffonné de coquelicot, a été ramenée
-jusque par-dessus les sandales.</p>
-
-<p>Nous recommençons à pétrir les amusantes
-soies. Les mystiques bleus surgissent, pâlissant
-les rouges et faussant les verts. Adieu,
-les herbes, les ombres virescentes promenant
-sur l'eau des reflets de retroussis! Adieu les
-pourpres brûlés par le désir! Adieu, charnels
-pourpres!&hellip; Les fenêtres ouvertes sont bleues,
-nous voici partis vers des ciels pâles&hellip; Pourtant,
-je reprends pied: au contact de ce velours
-bleu vert j'ai sauté de la nacelle et je
-te retrouve, Galathée, je baise le bleu vert des
-veines qui se ramifient à tes poignets&hellip; Vert?
-De quel vert? Non, bleu, décidément, ce poignet,
-par les bleus qui le ceignent de leurs
-ombres bleues&hellip; O Sang! emporte-moi vers
-le c&oelig;ur de Galathée, ô galop chimérique des
-veines, emporte-moi! Et là, prends-moi,
-galop chimérique des artères, prends-moi et
-promène-moi par les allées secrètes et par
-l'intimité de sa chair&hellip; D'abord, je suivrai les
-contours&hellip; Mais le rêve cède aux mains:
-Galathée s'abandonne aux mains précises:
-voici les bras formés en leur vraie forme,
-avec la jointure composite du coude, la saignée
-où des cordes tendues se rebellent, et,
-en dessous, la double pointe arrondie, et, vers
-l'épaule, la courbe adorable et fugitive du
-muscle de l'étreinte&hellip; Les épaules, le cou, la
-nuque aux petits cheveux ébrélés, les oreilles
-ourlées, océaniens coquillages, conques mythologiques
-où bruit un chuchotis d'amour&hellip;
-Le dos, comme une onde, frissonne, et voilà
-que les flots se divisent en deux vagues gémellées;
-croupe marine vouée à l'Aphrodite!&hellip;
-Hanches, orgue féminin si compliqué!&hellip;
-Ceinture, je te dessine de mes mains jointes,
-et de quel doigté délicat je vous modèle, mamelles
-de Galathée, et toi, ventre, oreiller
-plus doux que l'oreiller de nuées où Ph&oelig;bé
-repose son front lunaire&hellip; La nuit est venue,
-sournoise: Adieu, Galathée.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Chez moi.</p>
-
-<p>Basse, comme pour des enfants, émergeant
-un peu de l'accumulation des coussins, la
-petite table de citronnier porte le dragon de
-bronze, où déjà médite le thé jaune, et les
-opalines coquilles d'&oelig;uf pour le boire; le
-steinberger en sa flûte bohême; de spéciales
-pâtisseries aux épices; puis quelques confitures,
-tamarins, airelles et gingembre de
-Chine.</p>
-
-<p>A son entrée, ce capricieux préparatif l'inquiète.
-Cela sent le philtre: de secrets aphrodisiaques
-sans doute se cachent savamment
-dosés et dilués dans les pâtes, les fruits et
-les fluides&hellip; Comme elle s'entend vraiment à
-pénétrer mes intentions, et qu'elle est singulière
-de ne plus vouloir, alors qu'elle croit
-que je veux!</p>
-
-<p>Mais je ne m'embarrasse pas d'une telle
-disposition, et souriant, lui contant d'amusantes
-galanteries, je la dévêts de la voilette, du
-chapeau, du manteau, des gants.</p>
-
-<p>Tout d'un coup, elle reprend son manchon,
-jeté en arrivant sur un fauteuil, et le lance en
-l'air jusqu'au plafond, le rattrape, recommence,
-le manque. Je l'atteins, nous jouons à la raquette,
-elle s'ébouriffe, court à la glace, tapote
-les ébrélures, s'assied: c'est tout.</p>
-
-<p>La défiance, dans le jeu, s'est évaporée: elle
-me dit sa journée; moi, les minutes de l'attente,
-très douces quand on a foi en la promesse
-donnée, avec pourtant le petit frisson de l'incertitude:
-enfin, le pas connu qui piétine l'escalier
-des vertèbres,&mdash;le baiser de prise de
-possession&hellip;</p>
-
-<p>«&mdash;Bien faible prise, réplique Galathée,
-car on peut même se laisser prendre&hellip; prendre,
-enfin&hellip; sans se déposséder soi-même.</p>
-
-<p>&mdash;Du moins, c'est l'oiseau en cage et privé,
-jusqu'au bon vouloir du geôlier, de sa
-liberté matérielle&hellip; Plus vraie, oui, doit être
-la joie de l'oiseleur si c'était une âme qu'il eût
-captivée, mais le sait-on jamais? Comment
-pénétrer les métempsycoses et s'assurer si la
-proie est animée du souffle divin?</p>
-
-<p>&mdash;Quel est le signe de l'âme?</p>
-
-<p>&mdash;S'il en est un, je ne le connais pas.
-Telle bête a une intime spiritualité, tel humain
-est comme un rameau de buis jeté en la
-fontaine pétrifiante, matérialisé d'une imperméable
-couche qui s'oppose aux transsudations
-mentales.</p>
-
-<p>&mdash;Moi? demande Galathée.</p>
-
-<p>&mdash;Ame chère à ma perversité, est-ce que
-je t'aimerais si je n'avais pas senti en toi une
-âme?</p>
-
-<p>&mdash;Pervers? oh!»</p>
-
-<p>Evidemment, elle croit que la perversité
-c'est de faire chopper une femme sur des
-combinaisons de coussins ou de tapis, et, là,
-violant les mystères de la lingerie et du caramara,
-de lui faire bien aise, malgré elle,&mdash;non
-sans impertinence.</p>
-
-<p>«Ne suis-je pas, songe-t-elle, en plus d'une
-âme, douée de quelque corporéité formulée selon
-une esthétique assez estimable?&hellip; Achève-la,
-ta Galathée.»</p>
-
-<p>Je n'ai pas l'air de comprendre et lui verse
-du thé. Au thé trop parfumé, Galathée préfère
-l'énervant steinberger, et la voilà, très excitée,
-qui me donne à manger dans sa cuillère
-de la confiture d'airelles, à croquer le gâteau
-rompu par ses dents, à boire le vin dont viennent
-de se mouiller ses lèvres&hellip; Moi, je baise
-les doigts qui ont goût de gingembre et je
-me sens faim de chair vive, d'une peau plus
-odorante que le thé jaune,&mdash;de tes cheveux
-épicés, Galathée, des émanations fines de ta
-flore, fleur,&mdash;des violents piments de ta
-faune, femme&hellip; Non, pas plus, seulement te
-boire et te manger&hellip;</p>
-
-<p>&hellip; Ah! quelles saveurs j'ai trouvées, inédites
-et réconfortantes!&hellip;</p>
-
-<p>&hellip; Non! Le reste, Daphné, éternisons-le
-par le désir: entre dans ton écorce et rêve
-pendant que, nimbé d'or, je viendrai poser
-mes lèvres attristées sur la chair arborescente
-de mes amours stérilisés&hellip;</p>
-
-<p>Ici finit le jeu des sensations élémentaires.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">TABLE</h2>
-
-
-<table summary="">
-<tr><td class="small">PÉHOR</td>
-<td class="num"><a href="#ch1">7</a></td></tr>
-<tr><td class="small">LA ROBE BLANCHE</td>
-<td class="num"><a href="#ch2">23</a></td></tr>
-<tr><td class="small">LE SECRET DE DON JUAN</td>
-<td class="num"><a href="#ch3">41</a></td></tr>
-<tr><td class="small">LES FUGITIVES</td>
-<td class="num"><a href="#ch4">53</a></td></tr>
-<tr><td class="small">LES YEUX D'EAU</td>
-<td class="num"><a href="#ch5">63</a></td></tr>
-<tr><td class="small">LE SUAIRE</td>
-<td class="num"><a href="#ch6">73</a></td></tr>
-<tr><td class="small">SUR LE SEUIL</td>
-<td class="num"><a href="#ch7">95</a></td></tr>
-<tr><td class="small">LA MARGUERITE ROUGE</td>
-<td class="num"><a href="#ch8">111</a></td></tr>
-<tr><td class="small">LA S&OElig;UR DE SYLVIE</td>
-<td class="num"><a href="#ch9">127</a></td></tr>
-<tr><td class="small">L'AUTRE</td>
-<td class="num"><a href="#ch10">141</a></td></tr>
-<tr><td class="small">CELLE QU'ON NE PEUT PAS PLEURER</td>
-<td class="num"><a href="#ch11">153</a></td></tr>
-<tr><td class="small">LE MAGNOLIA</td>
-<td class="num"><a href="#ch12">165</a></td></tr>
-<tr><td class="small">LE CIERGE ADULTÈRE</td>
-<td class="num"><a href="#ch13">177</a></td></tr>
-<tr><td class="small">LA ROBE</td>
-<td class="num"><a href="#ch14">191</a></td></tr>
-<tr><td class="small">LE FAUNE</td>
-<td class="num"><a href="#ch15">201</a></td></tr>
-<tr><td class="small">DANAETTE</td>
-<td class="num"><a href="#ch16">211</a></td></tr>
-<tr><td class="small">CONVERSATION DU SOIN</td>
-<td class="num"><a href="#ch17">223</a></td></tr>
-<tr><td class="small">STRATAGÈMES</td>
-<td class="num"><a href="#ch18">237</a></td></tr>
-</table>
-
-<p class="c gap small">Poitiers.&mdash;Imp. Marc <span class="sc">Texier</span>.</p>
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-<pre>
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-End of the Project Gutenberg EBook of Histoires magiques, by Remy de Gourmont
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-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRES MAGIQUES ***
-
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-
-
-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
-
-Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
-electronic works in formats readable by the widest variety of computers
-including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
-because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
-people in all walks of life.
-
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
-goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
-To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
-and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
-
-
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
-Foundation
-
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
-http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
-permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
-
-The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
-Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
-throughout numerous locations. Its business office is located at
-809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
-business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
-information can be found at the Foundation's web site and official
-page at http://pglaf.org
-
-For additional contact information:
- Dr. Gregory B. Newby
- Chief Executive and Director
- gbnewby@pglaf.org
-
-
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
-
-Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
-spread public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
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-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
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-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
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-SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
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-
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-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
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-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
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-
-Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
-works.
-
-Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
-concept of a library of electronic works that could be freely shared
-with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
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-Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
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