summaryrefslogtreecommitdiff
path: root/old/63141-8.txt
diff options
context:
space:
mode:
Diffstat (limited to 'old/63141-8.txt')
-rw-r--r--old/63141-8.txt5989
1 files changed, 0 insertions, 5989 deletions
diff --git a/old/63141-8.txt b/old/63141-8.txt
deleted file mode 100644
index 0fba78f..0000000
--- a/old/63141-8.txt
+++ /dev/null
@@ -1,5989 +0,0 @@
-The Project Gutenberg EBook of La mort de Philæ, by Pierre Loti
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
-
-
-Title: La mort de Philæ
-
-Author: Pierre Loti
-
-Release Date: September 7, 2020 [EBook #63141]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA MORT DE PHILÆ ***
-
-
-
-
-Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed
-Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was
-produced from images generously made available by The
-Internet Archive)
-
-
-
-
-
-
-
-
-
-
- PIERRE LOTI
- DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE
-
- LA
- MORT DE PHILÆ
-
- PARIS
- CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS
- 3, RUE AUBER, 3
-
-
-
-
-CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS
-
-DU MÊME AUTEUR
-
-Format grand in-18.
-
- AU MAROC 1 vol.
- AZIYADÉ 1 --
- LE CHATEAU DE LA BELLE-AU-BOIS-DORMANT 1 --
- LES DERNIERS JOURS DE PÉKIN 1 --
- LES DÉSENCHANTÉES 1 --
- LE DÉSERT 1 --
- L'EXILÉE 1 --
- FANTÔME D'ORIENT 1 --
- FIGURES ET CHOSES QUI PASSAIENT 1 --
- FILLE DU CIEL 1 --
- FLEURS D'ENNUI 1 --
- LA GALILÉE 1 --
- L'HORREUR ALLEMANDE 1 --
- LA HYÈNE ENRAGÉE 1 --
- L'INDE (SANS LES ANGLAIS) 1 --
- JAPONERIES D'AUTOMNE 1 --
- JÉRUSALEM 1 --
- LE LIVRE DE LA PITIÉ ET DE LA MORT 1 --
- MADAME CHRYSANTHÈME 1 --
- LE MARIAGE DE LOTI 1 --
- MATELOT 1 --
- MON FRÈRE YVES 1 --
- LA MORT DE PHILÆ 1 --
- PAGES CHOISIES 1 --
- PÊCHEUR D'ISLANDE 1 --
- UN PÈLERIN d'ANGKOR 1 --
- PROPOS D'EXIL 1 --
- RAMUNTCHO 1 --
- RAMUNTCHO, pièce en cinq actes 1 --
- REFLETS SUR LA SOMBRE ROUTE 1 --
- LE ROMAN D'UN ENFANT 1 --
- LE ROMAN D'UN SPAHI 1 --
- LA TROISIÈME JEUNESSE DE MADAME PRUNE 1 --
- LA TURQUIE AGONISANTE 1 --
- VERS ISPAHAN 1 --
-
-
-Format in-8º cavalier.
-
- OEUVRES COMPLÈTES, tomes I à XI 11 vol.
-
-
-Éditions illustrées.
-
- PÊCHEUR D'ISLANDE, format in-8º jésus, nombreuses
- compositions de E. Rudaux 1 vol.
-
- LES TROIS DAMES DE LA KASBAH, format in-16 colombier,
- illustrations de Gervais-Courtellemont 1 --
-
- LE MARIAGE DE LOTI, format in-8º jésus. Illustrations
- de l'auteur et de A. Robaudi 1 --
-
-
-Coulommiers. Imp. PAUL BRODARD.
-
-
-
-
-Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les pays.
-
-
-
-
- A LA MÉMOIRE
- DE
- MON NOBLE ET CHER AMI
-
- MOUSTAFA KAMEL PACHA
-
- qui succomba le 10 février 1908 à l'admirable tâche
- de relever en Égypte
- la dignité de la Patrie et de l'Islam.
-
- PIERRE LOTI
-
-
-
-
-I
-
-MINUIT D'HIVER EN FACE DU GRAND SPHINX
-
-
-Une nuit trop limpide, et de couleur inconnue à nos climats, dans un
-lieu d'aspect chimérique où le mystère plane. La lune, d'un argent qui
-brille trop et qui éblouit, éclaire un monde qui sans doute n'est plus
-le nôtre, car il ne ressemble à rien de ce que l'on a pu voir ailleurs
-sur terre; un monde où tout est uniformément rose sous les étoiles de
-minuit et où se dressent, dans une immobilité spectrale, des symboles
-géants.
-
-Est-ce une colline de sable qui monte devant nous? On ne sait, car cela
-n'a pour ainsi dire pas de contours; plutôt cela donne l'impression
-d'une grande nuée rose, d'une grande vague d'eau à peine consistante,
-qui dans les temps se serait soulevée là, pour ensuite s'immobiliser à
-jamais... Une colossale effigie humaine, rose aussi, d'un rose sans nom
-et comme fuyant, émerge de cette sorte de houle momifiée, lève la tête,
-regarde avec ses yeux fixes, et sourit; pour être si grande, elle est
-irréelle probablement, projetée peut-être par quelque réflecteur caché
-dans la lune... Et, derrière le visage monstre, beaucoup plus en recul,
-au sommet de ces dunes imprécises et mollement ondulées, trois signes
-apocalyptiques s'érigent dans le ciel, trois triangles roses, réguliers
-comme les dessins de la géométrie, mais si énormes dans le lointain
-qu'ils font peur; on les croirait lumineux par eux-mêmes, tant ils se
-détachent en rose clair sur le bleu sombre du vide étoilé, et
-l'invraisemblance de ce quasi-rayonnement intérieur les rend plus
-terribles.
-
-Alentour, le désert; un coin du morne royaume des sables. Rien d'autre
-nulle part, que ces trois choses effarantes qui se tiennent là dressées,
-l'effigie humaine démesurément agrandie et les trois montagnes
-géométriques; choses vaporeuses au premier abord comme des visions, avec
-cependant çà et là, dans les traits surtout de la grande figure muette,
-des nettetés d'ombre indiquant que _cela existe_, rigide et
-inébranlable, que c'est de la pierre éternelle.
-
-Même si l'on n'était pas prévenu, aussitôt on devinerait, car c'est
-unique au monde, et l'imagerie de toutes les époques en a vulgarisé la
-connaissance: le Sphinx et les Pyramides! Mais on n'attendait pas que ce
-fût si inquiétant... Et pourquoi est-ce rose, quand d'habitude la lune
-bleuit ce qu'elle éclaire? On ne prévoyait pas non plus cette
-couleur-là--qui est cependant celle de tous les sables et de tous les
-granits de l'Égypte ou de l'Arabie. Et puis, des yeux de statue, on en
-avait vu par milliers, on savait bien qu'ils ne peuvent jamais être que
-des yeux fixes; alors, pourquoi est-on surpris et glacé par l'immobilité
-de ce regard du Sphinx, en même temps que vous obsède le sourire de ses
-lèvres fermées qui semblent garder le mot de l'énigme suprême?...
-
-Il fait froid, mais froid comme dans nos pays par les belles nuits de
-janvier, et une buée hivernale traîne au fond des vallons de sable. A
-cela non plus, on ne s'attendait pas; les nouveaux envahisseurs de ce
-pays ont apporté sans doute l'humidité de leur île brumeuse, en
-changeant le régime des eaux du vieux Nil pour rendre la terre plus
-mouillée et plus productive. Et ce froid inusité, ce brouillard, si
-léger qu'il soit encore, paraissent un indice de la fin des temps, font
-plus révolu et plus lointain tout ce passé, qui dort ici, en dessous,
-dans le dédale des souterrains hantés par mille momies.
-
-Mais la brume, qui s'épaissit dans les régions basses à mesure que
-l'heure avance, hésite à monter jusqu'à la grande figure intimidante,
-l'enveloppe à peine d'une gaze très diaphane,--qui est une gaze rose,
-puisque ici tout est rose. Et le Sphinx, qui a vu se dérouler toute
-l'histoire du monde, assiste impassible au changement du climat de
-l'Égypte, reste abîmé dans une contemplation mystique de la lune, son
-amie depuis cinq mille ans.
-
-Sur la molle coulée des dunes, il y a par places des pygmées humains qui
-s'agitent, ou se tiennent accroupis comme à l'affût; si petits, si
-infimes ou si loin qu'ils soient, cette lune d'argent révèle leurs
-moindres attitudes, parce qu'ils ont des robes blanches et des manteaux
-noirs qui tranchent violemment avec la monotonie rose des sables;
-parfois ils s'interpellent, en une langue aux aspirations dures, et puis
-se mettent à courir, sans bruit, pieds nus, le burnous envolé, pareils à
-des papillons de nuit. Ils guettent les groupes de visiteurs, qui
-arrivent de temps à autre, et ils s'accrochent à eux. Les grands
-symboles, depuis des siècles et des millénaires que l'on a cessé de les
-vénérer, n'ont cependant presque jamais été seuls, surtout par les nuits
-de pleine lune; des hommes de toutes les races, de tous les temps sont
-venus rôder autour, vaguement attirés par leur énormité et leur mystère.
-A l'époque des Romains, ils étaient déjà des symboles au sens perdu,
-legs d'une antiquité fabuleuse, mais on venait curieusement les
-contempler; des touristes en toge, en péplum, gravaient pour mémoire
-leur nom sur le granit des bases.
-
-Les touristes qui arrivent cette nuit, et sur lesquels s'abattent les
-guides bédouins au noir manteau, portent casquette, ulster ou paletot
-fourré; leur intrusion est ici comme une offense, mais hélas! de tels
-visiteurs se multiplient chaque année davantage, car la grande ville
-toute voisine--qui sue l'or depuis que l'on essaye de lui acheter sa
-dignité et son âme--devient un lieu de rendez-vous et de fête pour les
-désoeuvrés, les parvenus du monde entier. Et ce désert du Sphinx, le
-modernisme commence à l'enserrer de toutes parts. Il est vrai, personne
-jusqu'à présent n'a osé le profaner en bâtissant dans le voisinage
-immédiat de la grande figure, dont la fixité et le dédain imposent
-peut-être encore. Mais, à une demi-lieue à peine, aboutit une route où
-circulent des fiacres, des tramways, où des automobiles de bonne marque
-viennent pousser leurs gracieux cris de canard; et là, derrière la
-pyramide de Chéops, un vaste hôtel s'est blotti, où fourmillent des
-snobs, des élégantes follement emplumées comme des Peaux-Rouges pour la
-danse du scalp; des malades en quête d'air pur: jeunes Anglaises
-phtisiques, ou vieilles Anglaises simplement un peu gâteuses, traitant
-leurs rhumatismes par les vents secs.
-
-Cette route, cet hôtel, ces gens, en passant on vient de les voir, aux
-feux des lampes électriques, et un orchestre qu'ils écoutaient vous a
-jeté la phrase inepte de quelque rengaine de café-concert; mais, sitôt
-que tout cela, dans un repli du sol, a disparu, on s'en est senti
-tellement délivré, tellement loin! Dès que l'on a commencé de marcher
-sur ce sable des siècles, où les pas tout à coup ne faisaient plus de
-bruit, rien n'a existé, hors le calme et le religieux effroi émanés de
-ce monde que l'on abordait, de ce monde si écrasant pour le nôtre, où
-tout apparaissait silencieux, imprécis, gigantesque et rose.
-
-D'abord la pyramide de Chéops, dont il a fallu contourner de près les
-soubassements immuables; la lune détaillait tous les blocs énormes, les
-blocs réguliers et pareils de ses assises qui se superposent à l'infini,
-toujours diminuant de largeur, et qui montent, montent en perspectives
-fuyantes, pour former là-haut la pointe du vertigineux triangle; on
-l'eût dite éclairée, cette pyramide, par quelque triste aurore de fin de
-monde, qui ne rosirait que les sables et les granits terrestres, en
-laissant plus effroyablement noir le ciel ponctué d'étoiles.--Combien
-inconcevable pour nous, la mentalité de ce roi qui pendant un
-demi-siècle usa la vie de milliers et de milliers d'esclaves à
-construire ce tombeau, dans l'obsédant et fol espoir de prolonger sans
-fin la durée de sa momie!...
-
-La pyramide une fois dépassée, un peu de chemin restait à faire encore
-pour aller affronter le Sphinx, au milieu de ce que nos contemporains
-lui ont laissé de son désert; il y avait à descendre la pente de cette
-dune aux aspects de nuage, qui semblait feutrée comme à dessein pour
-maintenir en un tel lieu plus de silence. Et çà et là s'ouvrait quelque
-trou noir: soupirail du profond et inextricable royaume des momies, très
-peuplé encore, malgré l'acharnement des déterreurs.
-
-Descendant toujours sur la coulée de sable, on n'a pas tardé à
-l'apercevoir, lui, le Sphinx, moitié colline et moitié bête couchée,
-vous tournant le dos, dans la pose d'un chien géant qui voudrait aboyer
-à la lune; sa tête se dressait en silhouette d'ombre, en écran contre la
-lumière qu'il paraissait regarder, et les pans de son bonnet lui
-faisaient des oreilles tombantes. Ensuite, à mesure que l'on cheminait,
-peu à peu, il s'est présenté de profil, sans nez, tout camus comme la
-mort, mais ayant déjà une expression, même vu de loin et par côté; déjà
-dédaigneux avec son menton qui avance, et son sourire de grand mystère.
-Et, quand enfin on s'est trouvé devant le colossal visage, là bien en
-face--sans pourtant rencontrer son regard qui passe trop haut pour le
-nôtre,--on a subi l'immédiate obsession de tout ce que les hommes de
-jadis ont su emmagasiner et éterniser de secrète pensée derrière ce
-masque mutilé!
-
-En plein jour, non, il n'existe pour ainsi dire plus, leur grand Sphinx;
-si détruit par le temps, par la main des iconoclastes, disloqué, tassé,
-rapetissé, il est inexpressif comme ces momies que l'on retrouve en
-miettes dans le sarcophage et qui ne font même plus grimace humaine.
-Mais, à la manière de tous les fantômes, c'est la nuit qu'il revit, sous
-les enchantements de la lune.
-
-Pour les hommes de son temps, que représentait-il? Le roi Aménemeth? le
-Dieu-Soleil? On ne sait trop. De toutes les images hiéroglyphiques, il
-reste la moins bien déchiffrée. Les insondables penseurs de l'Égypte
-symbolisaient tout en d'effrayantes figures de dieux, à l'usage du
-peuple non initié; peut-être donc, après avoir tant médité dans l'ombre
-des temples, tant cherché l'introuvable pourquoi de la vie et de la
-mort, avaient-ils simplement voulu résumer par le sourire de ces lèvres
-fermées l'inanité de nos plus profondes conjectures humaines... On dit
-qu'il fut jadis d'une surprenante beauté, le Sphinx, alors que des
-enduits, des peintures harmonisaient et avivaient son visage et qu'il
-trônait de tout son haut sur une sorte d'esplanade dallée de longues
-pierres. Mais était-il en ces temps-là plus souverain que cette nuit,
-dans sa décrépitude finale? Presque enseveli par ces sables du désert
-Libyque, sous lesquels sa base ne se définit plus, il surgit à cette
-heure comme une apparition que rien de solide ne soutiendrait dans
-l'air.
-
- *
-
- * *
-
-Passé minuit. Par petits groupes, les touristes de ce soir viennent de
-disparaître pour regagner l'hôtel proche dont l'orchestre sans doute n'a
-pas fini de sévir, ou bien pour remonter en auto et engager, dans
-quelque cercle du Caire, une de ces parties de bridge où se complaisent
-de nos jours les intelligences vraiment supérieures; les uns (esprits
-forts) s'en sont allés le verbe haut et le cigare au bec; les autres,
-intimidés pourtant, baissaient la voix comme on fait d'instinct dans les
-temples. Les guides bédouins, qui tout à l'heure semblaient voltiger
-autour de la grande effigie comme des phalènes noires, ont aussi vidé la
-place, inquiets de ce froid qu'ils n'avaient jamais connu. La
-représentation pour cette fois est finie, et partout s'établit le
-silence.
-
-Les tons roses commencent à pâlir sur le Sphinx et les Pyramides; tout
-blêmit à vue d'oeil, dans le surnaturel décor, parce que la lune,
-s'élevant toujours, se fait plus argentine au milieu de la nuit plus
-glacée. Le brouillard d'hiver, qu'exhalent d'en bas les champs
-artificiellement mouillés, continue de monter, s'enhardit à envelopper
-le grand visage muet, lequel persiste à regarder cette lune morte et à
-lui adresser son même déconcertant sourire. De moins en moins l'on
-croirait avoir devant soi un colosse réel, mais décidément rien que le
-reflet dilaté d'une chose qui serait _ailleurs_, dans un autre monde. Et
-derrière lui, au loin, les trois triangles-montagnes, qui s'embrument
-aussi, n'existent pas davantage, sont devenus pures visions
-d'Apocalypse.
-
-Or, peu à peu, voici qu'une tristesse insoutenable se dégage des trop
-larges yeux aux orbites vides,--car, en ce moment, ce que le Sphinx a
-l'air de savoir depuis tant de siècles, comme ultime secret, mais de
-taire avec une mélancolique ironie, c'est que, dans la prodigieuse
-nécropole, là en dessous, tout le peuple des morts aurait été leurré,
-malgré la piété et les prières, le réveil n'ayant encore jamais sonné
-pour personne; et c'est que la création d'une humanité pensante et
-souffrante n'aurait eu aucune raison raisonnable, et que nos pauvres
-espoirs seraient vains, mais vains à faire pitié!
-
-
-
-
-II
-
-LA MORT DU CAIRE
-
-
-Janvier 1907.
-
-Des nuages échevelés et mauvais, comme ceux de nos giboulées de mars,
-courent dans un pâle ciel de soir, qui donne froid à regarder; un vent
-âpre, humide, tout à fait hivernal, souffle sans trêve et fait passer
-sur nous de temps à autre le furtif arrosage d'une pluie.
-
-Une voiture m'emmène vers ce qui fut la résidence du grand Mehemet Ali;
-par une pente rapide elle monte au milieu de rochers, de sables--qui
-sentent déjà le désert, là tout de suite, au sortir à peine des
-dernières maisons d'un quartier arabe où des gens en longue robe, l'air
-gelé, s'enveloppent aujourd'hui jusqu'aux yeux... Y avait-il autrefois
-des temps pareils, en ce pays réputé pour son climat d'inaltérable
-tiédeur?
-
-Cette résidence du grand souverain de l'Égypte, la citadelle, la mosquée
-qu'il fit construire pour y reposer, sont perchées comme nids d'aigle
-sur un contrefort de la chaîne d'Arabie, le Mokattam, qui s'avance en
-promontoire vers les plaines du Nil, amenant tout près du Caire, et
-jusqu'à le surplomber, un peu des solitudes désertiques. Du reste, on la
-voit de loin et de partout, la mosquée de Mehemet Ali, inattendue
-là-haut avec ses coupoles aplaties en demi-sphère, ses minarets aigus,
-sa physionomie si purement turque, au-dessus de cette ville arabe
-qu'elle domine; le prince qui s'y est endormi a voulu qu'elle ressemblât
-à celles de sa première patrie, et on la croirait rapportée de Stamboul.
-
-En un temps de trot, nous voici montés jusqu'à la porte inférieure de la
-vieille forteresse--et, naturellement, tout le Caire, qui est là proche,
-semble monter en même temps que nous; pas encore l'amas sans fin des
-maisons, mais seulement, pour commencer, les milliers de minarets, qui,
-en quelques secondes, pointent tous dans le ciel triste, donnant déjà
-l'impression qu'une ville immense ne tardera pas à se déployer sous nos
-yeux.
-
-Double enceinte, doubles ou triples portes comme en ont toutes les
-citadelles anciennes, et, par un chemin toujours ascendant, nous
-pénétrons dans une grande cour fortifiée où des murs à créneaux nous
-masquent soudain la vue. Un poste de soldats est là de garde,--et
-combien imprévus, de tels soldats, dans ce lieu sacré pour l'Égypte! Des
-uniformes rouges et des figures blanches du Nord: des Anglais, installés
-à demeure chez le grand Mehemet Ali!...
-
-La mosquée se présente d'abord, précède le palais. Dès qu'on s'en
-approche, c'est bien Stamboul--pour moi, le cher Stamboul,--qui s'évoque
-en la mémoire: rien, dans les lignes architecturales ni dans les détails
-d'ornementation, rien de l'art arabe,--plus pur peut-être que celui-ci,
-et dont les autres mosquées du Caire offrent des modèles admirables;
-non, c'est un coin de la Turquie, où l'on vient d'arriver tout à coup.
-
-Après une cour dallée de marbre, silencieuse et très enclose, qui sert
-de vaste parvis, le sanctuaire rappelle, avec plus de magnificence
-encore, ceux de Mehmet Fatih ou de Chah Zadé: même pénombre sainte, où
-chaque étroite fenêtre jette par son vitrail un éclat de pierreries;
-entre les énormes piliers, même écartement excessif laissant plus
-d'espace libre que dans nos églises, sous des dômes qui ont l'air de
-tenir un peu par enchantement.
-
-Des parois en étrange marbre blanc zébré de jaune. A terre, des tapis
-d'un rouge sombre, couvrant tout. Aux voûtes, très ouvragées, rien que
-des noirs et des ors; sur le noir des fonds, un semis de rosaces d'or,
-et puis des arabesques, comme des dentelles d'or posées en bordure. Et
-d'en haut descendent des milliers de chaînettes dorées, soutenant les
-innombrables veilleuses pour les prières des soirs. Çà et là, des gens
-sont à genoux, petits groupes en robe et turban, dispersés au hasard sur
-le rouge des tapis, et un peu perdus au milieu de cette solitude
-somptueuse.
-
-Dans un angle obscur, repose Mehemet Ali, le prince aventureux et
-chevaleresque autant qu'un héros de légende, et l'un des plus grands
-souverains de l'histoire contemporaine; il est là derrière de hautes
-grilles d'or, d'un dessin compliqué, en ce style turc déjà décadent,
-mais encore si joli, qui fut celui de son époque.
-
-Entre les barreaux dorés, on aperçoit dans l'ombre le catafalque
-d'apparat, à trois étages, que recouvrent des brocarts bleus, fanés
-délicieusement, brodés et rebrodés d'or éteint. Devant la porte fermée
-de cette sorte d'enclos funéraire, se croisent deux longues palmes
-vertes, coupées fraîchement à quelque dattier du voisinage. Et il semble
-que tout cela s'entoure d'une inviolable paix religieuse...
-
-Mais tout à coup, tapage de conversations en langue teutonne,--et des
-éclats de voix, et des rires!... Comment est-ce possible, si près du
-grand mort?... Entrée d'une bande de touristes, habillés en «gens chics»
-ou à peu près. Un guide à visage de drôle leur fait la nomenclature des
-beautés du lieu, parlant à tue-tête, comme s'il était chargé du boniment
-dans une ménagerie. Et l'une des voyageuses, à cause de sandales trop
-larges qui la font trébucher, rit d'un petit rire bête et continu, comme
-glousserait une dinde...
-
-Alors, il n'y a pas de police, de gardien, dans cette mosquée sainte? Et
-parmi les fervents prosternés en prière, pas un qui se lève et
-s'indigne!... Qui donc, après cela, vient nous parler du fanatisme des
-Égyptiens?... Trop débonnaires plutôt, ils me sont apparus partout. Dans
-n'importe quelle église d'Europe, où des hommes prieraient agenouillés,
-je voudrais voir comment seraient accueillis des touristes musulmans
-qui, par impossible, se tiendraient aussi mal que ces sauvages-là.
-
- *
-
- * *
-
-Derrière la mosquée, une esplanade, et puis le palais.
-
-Le palais, il n'existe pour ainsi dire plus, car on en a fait une
-caserne pour les «troupes d'occupation». Et ils sont tous alentour, les
-soldats anglais, fumant leurs grosses pipes pendant la flânerie du soir;
-l'un d'eux qui ne fume pas, s'escrime à graver son nom au couteau sur
-l'une des assises de marbre, à la base du sanctuaire.
-
-Au bord de l'esplanade, une sorte de balcon s'avance, d'où l'on découvre
-brusquement toute la ville, avec une étendue infinie de plaines vertes
-ou de jaunes déserts. Un point de vue classique pour voyageurs des
-agences; nous y retrouvons ceux de la mosquée, qui nous y ont précédés,
-les messieurs au verbe haut, le guide qui hurle et la dame qui glousse.
-Quelques soldats y ont pris place aussi, et contemplent, la pipe à la
-bouche.--Malgré tout ce monde, et malgré ce ciel d'hiver, on est saisi
-quand même, en arrivant, et c'est encore admirable.
-
-Féerie bien différente de celle de Stamboul, qui s'érige, lui, en
-amphithéâtre au-dessus du Bosphore et de la Marmara. Ici, la ville
-immense est uniment déployée dans une plaine qu'environnent des
-solitudes de sable et que dominent des rochers chaotiques. Les minarets
-par milliers se lèvent de partout comme les épis de blé dans un champ;
-jusqu'au fond des lointains, on voit se multiplier leurs pointes
-fuselées;--mais, au lieu d'être simplement, comme à Stamboul, des
-flèches blanches, ils se compliquent ici d'arabesques, de galeries, de
-clochetons, de colonnettes, et semblent avoir emprunté la couleur fauve
-des proches déserts.
-
-Les toits en terrasses disent une région qui fut autrefois sans pluie,
-et les innombrables palmiers des jardins, au-dessus de cet océan de
-mosquées et de maisons, balancent au vent leurs plumets, qui étonnent
-sous ces nuages chargés d'averses froides. Vers le sud et vers l'ouest,
-aux dernières limites de la vue, des triangles géants apparaissent,
-comme posés sur l'horizon brumeux des plaines: c'est Gizeh et c'est
-Memphis, ce sont les Pyramides éternelles.
-
-Et au nord de la ville, s'avance un coin très particulier du désert,
-couleur de bistre et de momie, où toute une peuplade de hautes coupoles
-à l'abandon se tient encore debout, au milieu des sables et des roches
-désolées: l'orgueilleux cimetière de ces sultans mamelouks, qui finirent
-ici avec le moyen âge.
-
-Si l'on regarde bien, quel délabrement, quel amas de ruines dans cette
-ville encore un peu féerique, battue ce soir par les rafales d'hiver!
-Les dômes, les saints tombeaux, les minarets, les terrasses, tout est
-croulant, tout va mourir. Mais là-bas, très au loin, près de cette
-traînée d'argent qui passe dans les plaines et qui est le vieux Nil, les
-temps nouveaux s'indiquent par des cheminées d'usines, effrontément
-hautes, enlaidissant tout et lançant au milieu du crépuscule d'épaisses
-fumées noires...
-
- *
-
- * *
-
-La nuit tombe, quand nous redescendons de cette esplanade pour rentrer
-au logis.
-
-D'abord l'ancien Caire, qu'il faut traverser, tout le dédale encore
-charmant où les mille petites lampes des boutiques arabes allument déjà
-leurs flammes discrètes. Dans des rues qui se contournent à leur
-caprice, et sous tant de balcons qui débordent, grillagés de très fines
-menuiseries, il faut ralentir notre course, au milieu de la foule serrée
-des gens et des bêtes. Près de nous passent les fellahines voilées de
-noir, gentiment mystérieuses comme aux vieux temps, et les hommes restés
-graves, sous la longue robe et les blanches draperies; passent aussi les
-petits ânes, très pompeusement parés de colliers en perles bleues, et
-les files de lents chameaux, avec leurs charges de luzerne qui sentent
-la bonne odeur des champs. Dans la demi-obscurité, qui masque les
-décrépitudes, c'est parfois de l'Orient resté adorable, quand, au-dessus
-des maisonnettes si agrémentées de moucharabiehs et d'arabesques, on
-voit tout à coup quelques-uns des grands minarets aériens, qui
-s'élancent prodigieusement haut dans le ciel crépusculaire.
-
-Cependant, que de ruines, d'immondices, de décombres! Comme on sent que
-tout cela se meurt!... Et puis quoi: des lacs maintenant, en pleine rue!
-On sait bien qu'il pleut ici beaucoup plus que jadis, depuis que la
-vallée du Nil est artificiellement inondée; mais c'est invraisemblable
-quand même, toute cette eau noire où notre voiture s'enfonce jusqu'aux
-essieux, car il y a _huit jours_ que n'est tombée une averse un peu
-sérieuse. Alors les nouveaux maîtres n'ont pas songé au drainage, dans
-ce pays dont le budget d'entretien annuel a été porté par leurs soins à
-quinze millions de livres?--Et les bons Arabes, avec patience, sans
-murmurer, retroussent leurs robes, jambes nues jusqu'aux genoux, pour
-cheminer au milieu de cette eau déjà pestilentielle, qui doit couver
-pour eux des fièvres et de la mort.
-
-Plus loin, la voiture courant toujours, voici que peu à peu le décor
-change, hélas! Les rues se banalisent; les maisons de «Mille et une
-Nuits» font place à d'insipides bâtisses levantines; les lampes
-électriques commencent à piquer l'obscurité de leurs fatigants éclats
-blêmes; et, à un tournant brusque, le nouveau Caire nous apparaît.
-
-Qu'est-ce que c'est que ça, et où sommes-nous tombés? En moins comme il
-faut encore, on dirait Nice, ou La Riviera, ou Interlaken, l'une
-quelconque de ces villes carnavalesques où le mauvais goût du monde
-entier vient s'ébattre aux saisons dites élégantes.--Mais, dans ces
-quartiers-ci par exemple, qui appartiennent aux étrangers ou aux
-Égyptiens ralliés franchement, tout est asséché, soigné, bien tenu; plus
-de cloaques ni d'ornières; les quinze millions de livres ont fait
-consciencieusement leur office.
-
-Partout de l'électricité aveuglante; des hôtels monstres, étalant le
-faux luxe de leurs façades raccrocheuses; le long des rues, triomphe du
-toc, badigeon sur plâtre en torchis; sarabande de tous les styles, le
-rocaille, le roman, le gothique, l'art nouveau, le pharaonique et
-surtout le prétentieux et le saugrenu. D'innombrables cabarets, qui
-regorgent de bouteilles: tous nos alcools, tous nos poisons d'Occident,
-déversés sur l'Égypte à bouche-que-veux-tu.
-
-Des estaminets, des tripots, des maisons louches. Et, plein les
-trottoirs, des filles levantines, qui visent à s'attifer comme celles de
-Paris, mais qui, par erreur, sans doute, ont fait leurs commandes chez
-quelque habilleuse pour chiens savants.
-
-Alors ce serait le Caire de l'avenir, cette foire cosmopolite?... Mon
-Dieu, quand donc se reprendront-ils, les Égyptiens, quand
-comprendront-ils que les ancêtres leur avaient laissé un patrimoine
-inaliénable d'art, d'architecture, de fine élégance, et que, par leur
-abandon, l'une de ces villes qui furent les plus exquises sur terre
-s'écroule et se meurt?
-
-Parmi ces jeunes musulmans ou coptes, sortis des écoles, il est tant
-d'esprits distingués cependant et d'intelligences supérieures! Tandis
-que je vois encore les choses d'ici avec mes yeux tout neufs d'étranger
-débarqué hier sur ce sol imprégné d'ancienne gloire, je voudrais pouvoir
-leur crier, avec une franchise brutale peut-être, mais avec une si
-profonde sympathie:
-
-«Réagissez, avant qu'il soit trop tard. Contre l'invasion dissolvante,
-défendez-vous,--non par la violence, bien entendu, non par
-l'inhospitalité ni la mauvaise humeur,--mais en dédaignant cette
-camelote occidentale dont on vous inonde quand elle est démodée chez
-nous. Essayez de préserver non seulement vos traditions et votre
-admirable langue arabe, mais aussi tout ce qui fut la grâce et le
-mystère de votre ville, le luxe affiné de vos demeures. Il ne s'agit pas
-là que de fantaisies d'artistes, il y va de votre dignité nationale.
-Vous étiez des _Orientaux_ (je prononce avec respect ce mot qui implique
-tout un passé de précoce civilisation, de pure grandeur), mais, encore
-quelques années, si vous n'y prenez garde, et on aura fait de vous de
-simples courtiers levantins, uniquement occupés de la plus-value des
-terres et de la hausse des cotons.»
-
-
-
-
-III
-
-MOSQUÉES DU CAIRE
-
-
-Elles sont presque innombrables, plus de trois mille, et cette ville si
-grande, qui couvre quatre lieues de plaine, pourrait s'appeler une ville
-de mosquées. (Bien entendu, je parle du Caire ancien, du Caire arabe, le
-Caire nouveau, quelconque ou funambulesque, celui des élégances en toc
-et des «Sémiramis-Hôtel» ne méritant d'être mentionné qu'avec un
-sourire.)
-
-Donc, une ville de mosquées, disais-je. Le long des rues, parfois elles
-se suivent, deux, trois, quatre à la file, s'appuyant les unes aux
-autres et s'enchevêtrant. Partout dans l'air s'élancent leurs minarets
-brodés d'arabesques, ciselés, compliqués avec la plus changeante
-fantaisie; ils ont des petits balcons, des colonnettes, ils sont si
-découpés qu'on aperçoit le jour au travers; il y en a de lointains, il y
-en a de tout proches qui pointent en plein ciel au-dessus de votre tête;
-n'importe où l'on regarde on en découvre d'autres, à perte de vue; tous
-de la même couleur bise et tournant au rose. Les plus archaïques, ceux
-des vieux temps débonnaires, se hérissent de morceaux de bois qui sont
-des perchoirs pour faire reposer les grands oiseaux libres et toujours
-quelques milans, quelques corbeaux songeurs se tiennent là postés,
-contemplant à l'horizon les sables, la ligne des jaunes solitudes.
-
-Trois mille mosquées. Plus haut que les maisonnettes d'alentour, montent
-leurs murailles droites, un peu sévères, percées à peine de minuscules
-fenêtres en ogive; murailles couleur bise ainsi que les minarets, et
-peintes de rayures horizontales en un vieux rouge qui s'est fané au
-soleil; murailles couronnées toujours de séries de trèfles imitant des
-créneaux, mais de trèfles d'un dessin chaque fois différent et imprévu.
-
-Pour y accéder, toujours quelques marches et une rampe de marbre
-blanc,--car elles sont surélevées comme des autels. Et dès la porte on
-entrevoit de calmes profondeurs très en pénombre. D'abord des couloirs,
-étonnamment hauts de plafond, sonores et demi-obscurs; sitôt qu'on y est
-entré, on sent qu'il fait frais, qu'il fait paisible; ils vous
-préparent, on commence à s'y imprégner de recueillement et déjà on y
-parle bas. Dans la rue trop étroite que l'on vient de quitter, il y
-avait foule orientale et tapage, cris de vendeurs, bruits d'humbles
-métiers anciens; des gens, des bêtes vous frôlaient; on manquait d'air,
-sous tant de moucharabiehs surplombants. Ici, soudain c'est le silence
-avec de vagues murmures de prières et des chants flûtés d'oiseaux; c'est
-le silence, et c'est l'espace libre, quand on arrive au saint jardin
-enclos de grands murs, ou bien au sanctuaire qui resplendit d'une
-discrète et reposante magnificence. Peu de monde en général, dans ces
-mosquées,--si ce n'est, bien entendu, aux heures des cinq offices du
-jour. En quelques coins d'élection, particulièrement ombreux et frais,
-des vieillards s'isolent pour lire du matin au soir les saints livres et
-regarder approcher la mort: sous des turbans blancs, barbes blanches et
-visages tranquilles. Ou bien ce sont de pauvres hères sans gîte, qui
-sont venus chercher l'hospitalité d'Allah, et qui dorment sans souci de
-demain, étendus de tout leur long sur une natte.
-
-Le charme rare de ces jardins de mosquée, souvent très vastes, est
-d'être si jalousement enclos entre leurs grands murs--toujours couronnés
-de trèfles de pierre--qui n'y laissent rien deviner des agitations du
-dehors; des palmiers de cent ans y jaillissent du sol, séparément ou en
-bouquets superbes, et y tamisent la lumière d'un toujours chaud soleil,
-sur des rosiers, sur des hibiscus en fleur. Il ne s'y fait jamais de
-bruit non plus que dans des cloîtres, car les gens y marchent d'une
-allure lente, chaussés de babouches. Et ce sont aussi des édens pour les
-oiseaux, qui y vivent et y chantent en toute sécurité, même pendant les
-offices, attirés par de petites auges que les imans emplissent d'eau du
-Nil, à leur intention, chaque matin.
-
-Quant à la mosquée elle-même, rarement elle est un lieu fermé de tous
-côtés, comme dans les pays de l'Islam plus sombre du Nord; en Égypte,
-non; puisqu'il n'y a pas de véritable hiver et presque jamais de pluie,
-on a pu laisser une des faces complètement ouverte sur le jardin, et le
-sanctuaire n'est séparé de la verdure et des roses que par une simple
-colonnade; cela permet aux fidèles, groupés sous les palmiers, de prier
-là tout aussi bien qu'à l'intérieur, puisqu'ils aperçoivent, entre les
-arceaux, le saint mihrab[1].
-
- [1] On sait que le mihrab est une sorte de portique indiquant la
- direction de la Mecque; il est placé au fond de chaque mosquée,
- comme dans nos églises l'autel, et on doit lui faire face lorsqu'on
- prie.
-
-Oh! ce sanctuaire, vu du silencieux jardin, ce sanctuaire où des ors
-pâlis brillent aux vieux plafonds de cèdre, où des mosaïques de nacre
-brillent sur les parois et imitent des broderies d'argent qu'on y aurait
-tendues!
-
-Point de faïences, comme dans les mosquées de la Turquie ou de l'Iran.
-Ici, c'est le triomphe des patientes mosaïques: les nacres de toutes les
-couleurs, et tous les marbres, et tous les porphyres, découpés en
-myriades de petits morceaux précis et pareils, assemblés ensuite pour
-composer les dessins arabes qui jamais n'empruntent rien à la forme
-humaine, non plus qu'à aucune forme animale, mais rappellent plutôt ces
-cristallisations variées à l'infini que l'on découvre au microscope dans
-les flocons de la neige. C'est toujours le mihrab qui est orné avec la
-plus minutieuse richesse; en général des colonnettes de lapis,
-intensément bleues, s'y détachent en relief, encadrant des mosaïques si
-délicates qu'elles ressemblent à des brocarts ou à des dentelles. Aux
-vieux plafonds de cèdre--où les oiseaux chanteurs d'alentour ont leurs
-nids--les ors se mêlent à de précieuses enluminures, que les siècles ont
-pris soin d'atténuer, de fondre ensemble; et çà et là de très fines et
-longues consoles en bois sculpté ont l'air de retomber des maîtresses
-poutres, de s'étaler sur les murailles comme des coulées de
-stalactites--que l'on aurait aussi, dans les temps, soigneusement
-peintes et dorées. Quant aux colonnes toujours disparates, les unes de
-marbre amarante, les autres de vert antique, les autres de porphyre
-rouge, avec des chapiteaux de tous les styles, elles viennent de loin,
-de la nuit des âges, des tourmentes religieuses antérieures et attestent
-les prodigieux passés que connut cette vallée du Nil, pourtant si
-étroite et enserrée par les déserts; elles ont été jadis dans des
-temples païens, où elles ont connu les étranges visages des dieux de
-l'Égypte, de la Grèce et de Rome; elles ont été dans des églises
-chrétiennes primitives, où elles ont vu des statues de martyrs
-contorsionnés et des images de Christs en extase couronnés de l'auréole
-byzantine; elles ont assisté à des batailles, des écroulements, des
-hécatombes et des sacrilèges; à présent, réunies au hasard dans ces
-mosquées, elles ne voient plus, sur les parois des sanctuaires, que les
-mille petits dessins idéalement purs de cet Islam qui veut que les
-hommes, lorsqu'ils prient, conçoivent Allah immatériel, Esprit sans
-contours et sans visage.
-
-Chacune de ces mosquées a son saint défunt, dont elle porte le nom, et
-qui dort à côté, dans un kiosque mortuaire y attenant: c'est quelque
-prêtre qui se fit admirer pour ses vertus, ou bien un khédive
-d'autrefois, ou un guerrier, un martyr. Et le mausolée, qui communique
-avec le sanctuaire par une baie tantôt ouverte tantôt garnie de
-grillages, est surmonté toujours d'une coupole spéciale, une haute,
-haute et étrange coupole qui monte vers le ciel comme un gigantesque
-bonnet de derviche. Au-dessus de la ville arabe, et même dans les sables
-du désert voisin, partout ces dômes funéraires s'élèvent auprès des
-vieux minarets, donnant, le soir, ce sentiment que c'est le mort
-lui-même, le mort agrandi, qui se dresse, sous un bonnet devenu
-colossal.--On peut, si l'on veut, prier chez le saint tout comme dans la
-mosquée; chez lui, c'est toujours plus enclos et plus en pénombre. C'est
-plus simple aussi, au moins à hauteur d'homme: sur une estrade de marbre
-blanc, plus ou moins usée et jaunie par le toucher des mains pieuses,
-rien qu'un austère catafalque en marbre pareil, orné seulement d'une
-inscription coufique. Mais, si on lève la tête pour regarder l'intérieur
-du dôme--le dedans du bonnet de derviche, pourrait-on dire,--on voit
-briller, entre des grappes de stalactites peintes et dorées, quantité de
-petits vitraux exquis, de petites fenêtres qui ont l'air constellées
-d'émeraudes, de rubis et de saphirs. Chez le saint, les oiseaux ont
-aussi leurs entrées, bien entendu; ils salissent un peu les tapis, c'est
-vrai, les nattes où l'on s'agenouille et leurs nids font des taches
-là-haut parmi les dorures du cèdre ciselé; mais leur chanson, leur
-symphonie de volière est si douce aux vivants qui prient et aux morts
-qui rêvent...
-
- *
-
- * *
-
-Cependant, qu'est-ce donc qui manque à ces mosquées pour vous prendre
-tout à fait?... C'est sans doute que l'accès en est trop facile, que
-l'on s'y sent trop près des quartiers modernisés des hôtels bondés de
-touristes--et que l'on y prévoit à tout instant l'intrusion bruyante
-d'une bande Cook, le «Bædeker» à la main. Hélas! elles sont mosquées du
-Caire, du pauvre Caire envahi et profané... Oh! celles du Maroc, fermées
-si jalousement! Celles de la Perse, ou même celles du Vieux-Stamboul, où
-le suaire de l'Islam vous enveloppe en silence et vous pèse doucement
-aux épaules dès qu'on en franchit le seuil!...
-
- *
-
- * *
-
-Et pourtant, avec quels soins on s'efforce aujourd'hui de les faire
-survivre, ces mosquées-là, qui ont dû être jadis des refuges adorables!
-Pendant des siècles, jamais entretenues, jamais réparées, malgré la
-vénération des insouciants fidèles, la plupart tombaient en ruine; les
-fines boiseries s'en allaient de vermoulure, les coupoles étaient
-crevées, les mosaïques jonchaient le sol comme d'une grêle de nacre, de
-porphyre et de marbre. Et il semblait que réparer tout cela fût une
-besogne absolument irréalisable; c'était même folie, disait-on, d'en
-concevoir le projet.
-
-Eh bien! depuis vingt ans bientôt, une armée de travailleurs est à
-l'oeuvre, sculpteurs, marbriers, mosaïstes. Déjà certains sanctuaires,
-les plus vénérables, sont entièrement reconstitués; après avoir retenti
-pendant quelques années du tapage des marteaux et des cisailles pour de
-prodigieuses restaurations, ils viennent d'être rendus à la paix, à la
-prière, et les oiseaux y recommencent des nids. Ce sera une gloire du
-règne actuel d'avoir préservé, avant qu'il fût trop tard, tout ce legs
-magnifique de l'art musulman. Quand la ville de _Mille et une Nuits_ qui
-était ici autrefois aura fini de disparaître pour faire place à un banal
-entrepôt de commerce et de plaisir, où la ploutocratie du monde entier
-viendra s'ébattre chaque hiver,--il restera au moins cela, pour
-témoigner combien fut magnifiquement rêveuse la vie arabe antérieure. Il
-restera ces mosquées longtemps encore, même quand on n'y priera plus,
-même quand les hôtes ailés en seront partis, faute des auges d'eau du
-Nil,--emplies à leur intention par ces bons imans, dont ils payent
-l'hospitalité en faisant entendre dans les cours, sous les plafonds de
-cèdre, sous les voûtes, leur discrète petite musique d'oiseaux...
-
-
-
-
-IV
-
-LE CÉNACLE DES MOMIES
-
-
-On dirait une ronde de nuit. Nous sommes deux, promenant une lanterne
-dans l'obscurité de galeries immenses. Nous venons de refermer sur nous
-à double tour la porte par laquelle nous étions entrés là, et nous avons
-conscience d'être rigoureusement seuls, si vaste soit ce lieu, avec tant
-et tant de salles _communicantes_, et de hauts vestibules, et de larges
-escaliers,--mathématiquement seuls, pourrait-on presque dire, car c'est
-ici un palais très spécial, où sur toutes les issues on avait mis les
-scellés à la tombée du jour, comme on fait du reste chaque soir, à cause
-des reliques sans prix qui y sont amassées; la rencontre d'aucun être
-vivant n'est donc possible, malgré tant d'espace libre, et tant de
-détours, et tant de grandes choses étranges que nous voyons se dresser
-là-bas partout, projetant des ombres et formant des cachettes.
-
-Notre ronde chemine d'abord au rez-de-chaussée, sur des dalles que font
-sonner nos pas. Il est environ dix heures. Çà et là, par quelque vitre,
-se glisse un peu de bleuâtre, grâce aux étoiles qui, pour les gens du
-dehors, doivent donner des transparences à la nuit; mais c'est égal, il
-fait solennellement sombre ici, et nous parlons bas, nous rappelant sans
-doute que, dans les salles au-dessus, il y a des vitrines pleines de
-morts.
-
-Ces choses qui se dressent le long de notre parcours semblent aussi
-presque toutes mortuaires. Pour la plupart ce sont des sarcophages en
-granit, d'orgueilleux et indestructibles sarcophages: les uns, ayant
-forme de gigantesque boîte, ont été alignés sur des socles,--et il en
-est parmi ceux-là qui représentent les premières conceptions humaines,
-des conceptions vieilles de cinq, six et sept mille ans; les autres
-ayant forme de momie, debout contre les murailles, nous montrent
-d'énormes visages, d'énormes coiffures, et se tiennent ramassés comme
-des géants qui porteraient de trop grosses têtes sur des cous trop dans
-les épaules. Il y a en outre beaucoup de colosses qui sont de simples
-statues et n'ont jamais recelé de cadavre dans leurs flancs; tous
-gardent aux lèvres le même imperceptible sourire; ils avoisinent le
-plafond avec leur bonnet de sphinx, et leur regard fixe passe trop haut
-pour nous voir. Il y a enfin, çà et là, des êtres pas plus grands que
-nous, ou même des êtres tout petits, d'une taille de gnome. Et parfois
-une paire d'yeux d'émail, grands ouverts et imprévus à quelque tournant,
-plongent tout droit au fond des nôtres, ont l'air de nous suivre, nous
-font frissonner en nous jetant soudain comme l'étincelle d'une pensée
-qui viendrait de l'abîme des âges.
-
-Cependant nous marchons vite et plutôt distraits, car ce n'est pas pour
-ces simulacres du rez-de-chaussée que nous sommes venus, mais pour de
-plus redoutables hôtes. Elle éclaire d'ailleurs si peu, notre lanterne,
-dans les profondes salles, que tout ce monde en granit, en grès, en
-marbre, tout ce monde n'apparaît bien qu'à l'instant précis de notre
-passage, mais change aussitôt, déploie sur les murs des ombres
-fantastiques, et puis se confond avec cette foule muette, toujours plus
-nombreuse derrière nous.
-
-De place en place, il y a des manches à incendie enroulées sur
-elles-mêmes, chacune ayant sa lance qui brille d'un éclat de cuivre
-rouge. Et je demande à mon compagnon de ronde: «Qu'est-ce qui pourrait
-bien brûler ici, ce ne sont que bonshommes de pierre?--Ici, non, me
-répondit-il; mais _ce qu'il y a là-haut_, représentez-vous comme cela
-flamberait!»--Ah! c'est vrai, _ce qu'il y a là-haut_, et qui est
-justement le but de ma visite... Je n'y songeais pas, moi, au feu
-prenant dans une assemblée de momies: les vieilles chairs, les vieilles
-chevelures, les vieilles carcasses de rois ou de reines, si imbibées de
-natrum et d'huiles, crépitant comme paquets d'allumettes!... C'est
-surtout à cause de ce danger-là, du reste, que les scellés sont mis aux
-portes dès que le soir tombe, et qu'il faut une faveur particulière pour
-être admis à pénétrer dans ce lieu, la nuit, avec une lanterne.
-
-En plein jour, rien de banal comme ce «musée des Antiquités
-égyptiennes», composé pourtant de souvenirs sans prix. C'est la plus
-pompeuse et la plus outrageante de ces bâtisses dépourvues de style dont
-s'enrichit chaque année le Caire nouveau; entre qui veut, pour y
-dévisager de près, sous un trop brutal éclairage, des morts et des
-mortes augustes, qui avaient si bien cru se cacher pour l'éternité.
-
-Mais la nuit!... Oh! la nuit, toutes portes closes, c'est le palais du
-cauchemar et de la peur. La nuit, au dire des gardiens arabes, qui
-n'entreraient pas à prix d'or, même après avoir fait leur prière, des
-Formes affreuses s'échappent, non seulement de tous les personnages
-embaumés qui habitent là-haut dans les vitrines, mais aussi des statues
-funéraires, des papyrus, de mille choses qui au fond des tombeaux se
-sont longuement imprégnées d'essence humaine; les Formes ressemblent à
-des cadavres, ou parfois à de vagues bêtes, même rampantes; après avoir
-erré dans les salles, elles finissent par se réunir, pour des
-conciliabules, sur les toits...
-
-Nous montons maintenant un escalier monumental, qui est vide dans toute
-sa largeur, et où nous voici délivrés pour un temps de l'obsession de
-ces rigides figures, de ces regards, de ces sourires de personnages en
-pierre blanche ou en granit noir qui se pressaient dans les galeries et
-les vestibules du rez-de-chaussée. Aucun d'eux sans doute ne montera
-derrière nous; mais c'est égal, ils gardent en foule et embrouillent de
-leurs ombres les seuls chemins par lesquels nous pourrions battre en
-retraite si les hôtes plus inquiétants de là-haut nous réservaient un
-trop sinistre accueil...
-
-Celui qui a bien voulu faire fléchir pour moi les consignes de nuit est
-l'illustre savant auquel on a confié la direction des fouilles dans le
-sol d'Égypte; il est aussi l'ordonnateur du prodigieux musée, et c'est
-lui-même qui a la bonté de me guider ce soir dans ce labyrinthe.
-
-A travers le silence des salles d'en haut, voici que nous nous dirigeons
-maintenant tout droit vers ceux et celles à qui j'ai demandé audience
-nocturne.
-
-La nuit, cela paraît sans fin, l'enfilade de ces chambres à vitrines
-dont le déploiement est de plus de quatre cents mètres sur les quatre
-faces de l'édifice. Après avoir passé devant les papyrus, les émaux, les
-vases canopes recéleurs d'entrailles humaines, nous arrivons chez les
-momies de bêtes sacrées: des chats, des ibis, des chiens, des éperviers,
-ayant bandelettes et sarcophage; même des singes, restés grotesques
-jusque dans la mort. Ensuite commencent les masques humains, et, debout
-dans les armoires, les «cartonnages de momie», qui moulaient le corps
-par-dessus les bandelettes et reproduisaient, plus ou moins agrandie, la
-figure défunte. Tout un lot de courtisanes de l'époque gréco-romaine,
-ainsi moulées en pâte d'après cadavre, et couronnées de roses, nous font
-des sourires d'appel derrière leurs vitres. Des masques couleur de chair
-morte alternent avec des masques d'or que notre lanterne, en passant
-vite, fait briller d'un éclair. Toujours des yeux trop larges, aux
-paupières trop ouvertes, aux prunelles trop dilatées qui regardent comme
-avec effarement. Parmi ces cartonnages ou ces couvercles de cercueil à
-figure, il en est que l'on dirait taillés pour personnes géantes; la
-tête surtout, sous la lourde coiffure, la tête rentrée comme par farce
-dans des épaules de bossu, s'indique énorme, tout à fait
-disproportionnée avec le corps, qui par le bas s'amincit en gaine.
-
-Bien que notre petite lanterne cependant ne s'éteigne pas, il semble que
-nous y voyons de moins en moins: trop d'obscurité autour de nous, dans
-des chambres trop vastes,--et dans des chambres qui toutes communiquent,
-facilitant la promenade de ces Formes qui, le soir, se dégagent et
-rôdent...
-
-Sur une table de milieu, une chose à donner le frisson brille dans une
-boîte en verre, une frêle chose qui faillit vivre il y a quelque deux
-mille ans. C'est la momie d'un embryon humain, dont on avait dans les
-temps orné le visage d'une belle couche d'or pour apaiser sa malice de
-mort-né,--car, d'après la croyance égyptienne, ces petits avortons
-devenaient de mauvais génies dans les familles lorsqu'on négligeait de
-leur rendre honneur. Au bout de son corps de rien du tout, sa tête
-dorée, ses gros yeux de foetus restent inoubliables de laideur
-souffrante, d'expression déçue et féroce.
-
-Dans les salles où nous pénétrons après, ce sont des cadavres pour tout
-de bon qui nous entourent de droite et de gauche; sur des étagères, les
-cercueils s'étalent en rangs superposés; on respire l'odeur fade des
-momies, et, par terre, lovés toujours comme de gros serpents, les tuyaux
-de cuir se tiennent prêts, car c'est l'endroit dangereux pour le feu.
-
---Nous arrivons, me dit le maître de céans; tenez, là-bas, _les voilà!_
-
-En effet, je reconnais la place, étant venu maintes fois en plein jour
-comme tout le monde. Malgré ces demi-ténèbres, qui commencent à dix pas
-de nous tant est petit le cercle lumineux que notre fanal dessine, je
-puis distinguer déjà le double alignement des grands cercueils royaux,
-ouverts sans pudeur sous des cages vitrées et dont les couvercles à
-figure sont posés debout, en sentinelle, contre les murailles.
-
-Nous y sommes enfin, admis à cette heure indue dans le cénacle des rois
-et des reines, pour une audience vraiment privée.
-
-D'abord la dame au bébé, sur laquelle nous projetons sans nous arrêter
-la lueur de notre lanterne: une dame qui trépassa en mettant au monde un
-petit prince mort. Depuis les antiques embaumeurs, personne encore n'a
-revu son visage, à cette reine Makéri; dans le cercueil, ce n'est qu'une
-longue forme féminine, dessinée sous l'emmaillotage serré des
-bandelettes aux tons bis; contre ses pieds, repose le bébé fatal,
-recroquevillé drôlement, voilé et mystérieux comme elle, sorte de poupée
-mise là, dirait-on, pour lui tenir éternelle compagnie pendant que se
-traîneraient les siècles et les millénaires.
-
-Ensuite se déroule, plus intimidante à aborder, la série des momies
-démaillotées. Ici, dans chaque cercueil sur lequel nous nous penchons,
-il y a une tête qui nous regarde, ou qui ferme les yeux pour ne pas nous
-voir, et il y a des épaules maigres, de maigres bras et des mains aux
-ongles trop longs qui sortent de lugubres guenilles. Chaque nouvelle
-momie royale que notre lanterne éclaire nous réserve une surprise et le
-frisson d'un effroi différent; elles se ressemblent si peu! Les unes
-rient en montrant des dents jaunes, les autres ont une expression de
-tristesse ou de souffrance infinie. Tantôt les visages sont minces, très
-fins, restés jolis malgré le pincement des narines. Tantôt ils sont
-démesurément élargis de bouffissure putride, avec le bout du nez mangé:
-les embaumeurs, comme on sait, n'étaient pas sûrs de leurs moyens; les
-momies ne réussissaient pas toujours; chez quelques-unes il se
-produisait des tuméfactions, des pourritures, même des éclosions
-soudaines de larves, de «compagnons sans oreilles et sans yeux», qui
-finissaient bien par mourir avec le temps, mais après avoir perforé
-toutes les chairs.
-
-A peu près par dynastie et par ordre chronologique, les orgueilleux
-Pharaons sont là piteusement rangés, le père, le fils, le petit-fils,
-l'arrière-petit-fils. Et de vulgaires étiquettes de papier disent seules
-leurs noms écrasants: Sethos Ier, Ramsès II, Sethos II, Ramsès III,
-Ramsès IV, etc. Il n'en manque bientôt plus à l'appel, tant on a fouillé
-au coeur des rochers et du sol pour les avoir tous, et ces vitrines de
-musée seront sans doute leur résidence dernière. Dans l'antiquité, ils
-ont cependant pérégriné souvent depuis leur mort, car aux époques
-troublées de l'histoire d'Égypte, c'était une des lourdes préoccupations
-du souverain régnant: cacher, cacher ces momies d'ancêtres, dont la
-terre s'emplissait de plus en plus et que les violateurs de sépultures
-étaient si habiles à dépister; alors on les promenait clandestinement
-d'un trou à un autre, les enlevant chacun de son fastueux souterrain
-personnel, pour à la fin les murer de compagnie dans quelque humble
-caveau plus discret. Mais c'est ici qu'elles vont achever bientôt leur
-retour à la poussière, différé comme par miracle pendant tant de
-siècles; aujourd'hui, dépouillées de leurs bandelettes, elles ne
-dureront plus, et il faudrait se hâter de graver ces physionomies de
-trois ou quatre mille ans qui vont s'évanouir.
-
-Dans ce cercueil--l'avant-dernier de la rangée de gauche,--c'est le
-grand Sésostris en personne qui nous attend. Nous connaissons d'ailleurs
-de longue date son visage de nonagénaire, son nez en bec de faucon, les
-brèches entre ses dents de vieillard, son cou décharné d'oiseau et sa
-main qui se lève en geste de menace. Voici vingt ans qu'il a revu la
-lumière, ce maître du monde. Il était enroulé, _des milliers de fois_,
-dans un merveilleux linceul en fibres d'aloès, plus fin qu'une
-mousseline des Indes, qui avait dû coûter des années de travail et
-mesurait quatre cents mètres de long; le démaillotage, en présence du
-khédive Tewfik et des grands personnages de l'Égypte, dura deux heures,
-et après le dernier tour, quand la figure illustre apparut, l'émotion
-fut telle parmi les assistants qu'ils se bousculèrent comme un troupeau,
-et le pharaon fut renversé. Il a du reste beaucoup fait parler de lui,
-le grand Sésostris, depuis son installation au musée. Un jour, tout à
-coup, d'un geste brusque, au milieu des gardiens, qui fuyaient en
-hurlant de peur, il a levé cette main[2], qui est encore en l'air et
-qu'il n'a plus voulu baisser. Ensuite est survenue, dans ses vieux
-cheveux d'un blanc jaunâtre et le long de tous ses membres l'éclosion
-d'une faune cadavérique très fourmillante qui a nécessité un bain
-complet, au mercure.--Lui aussi a son étiquette, en papier écolier,
-collée sur le bord de sa boîte, et on y lit, tracé d'une écriture
-négligée, ce nom formidable qui fit trembler tous les peuples de la
-terre: «Ramsès II (Sésostris)»!... Il n'y a pas à dire, il a beaucoup
-décliné et noirci depuis seulement une quinzaine d'années que je le
-connais. C'est un fantôme qui s'en va; malgré les soins dont on
-l'entoure, c'est un pauvre fantôme tout près de se désagréger, de
-s'anéantir. Nous promenons devant son nez crochu notre lanterne, pour
-mieux déchiffrer, par le jeu de l'ombre, son expression encore
-autoritaire... Ainsi les destinées du monde se réglaient jadis, sans
-appel, au fond de ce crâne, qui semble plutôt étroit sous la peau sèche
-et les horribles cheveux blanchâtres! Et tout ce qui a dû tenir de
-volonté là dedans, et de passion, et de colossal orgueil! Sans compter
-ce souci, que nous ne concevons plus, mais qui primait tout à son
-époque: celui d'assurer la magnificence et l'inviolabilité de la
-sépulture... Ainsi cet épouvantail édenté et sénile, qui s'exhibe là
-dans ses chiffons immondes, avec toujours sa main levée pour une
-impuissante menace, a été autrefois l'étincelant Sésostris, qui connut
-l'excès presque surhumain des triomphes et des splendeurs; le maître des
-rois, et aussi, par sa force et sa beauté, le demi-dieu, dont maints
-colosses de granit ou de marbre, à Memphis, à Thèbes, à Louxor,
-reproduisent et essayent d'éterniser les jarrets musculeux, la poitrine
-d'athlète...
-
- [2] On explique ce mouvement par un rayon de soleil qui, tombant sur
- son bras déshabillé, aurait fait dilater et jouer les os du coude.
-
-Dans le cercueil tout proche est couché son père, Sethos Ier, qui régna
-moins longtemps et mourut beaucoup plus jeune que lui.--Or cette
-jeunesse se voit encore si bien sur les traits de la momie, empreints
-d'ailleurs de beauté persistante. Vraiment ce roi Sethos, on dirait la
-statue du Calme et de la Rêverie sereine; aucun effroi ne se dégage de
-ce mort aux longs yeux fermés, aux lèvres délicates, au menton noble et
-au profil pur; il est apaisant et agréable à regarder dormir, les mains
-croisées sur la poitrine. Et on ne s'explique pas d'ailleurs, en le
-voyant jeune, qu'il puisse avoir pour fils son voisin, le vieillard
-presque centenaire.
-
-En passant, nous avons dévisagé quantité d'autres momies royales,
-tranquilles ou grimaçantes. Mais, pour finir, il en est une (troisième
-cercueil, là, dans la rangée d'en face), une certaine reine
-Nsitanébashrou, que j'aborde avec crainte, bien que, pour elle seule
-peut-être, j'aie souhaité faire cette ronde macabre. Même en plein jour,
-elle arrive au maximum d'horreur que puisse jeter une figure de spectre;
-qu'est-ce que cela va être la nuit sous le vacillement de notre petite
-lanterne?...
-
-La voilà donc, la vampiresse échevelée, bien à son poste, étendue, mais
-toujours comme prête à bondir, et du premier coup je croise le regard en
-coulisse de ses prunelles d'émail, qui brillent sous les paupières
-entr'ouvertes, aux cils à peine mangés. Oh! la terrifiante personne!...
-Non qu'elle soit laide; au contraire, on voit qu'elle était plutôt jolie
-et qu'elle fut momifiée jeune. Ce qu'elle a de particulier surtout,
-c'est son air déçu et furieux d'être morte... Les embaumeurs l'avaient
-du reste très pieusement fardée; mais le rose, sous l'action des sels de
-la peau, s'est décomposé par places pour donner des macules vertes. Ses
-épaules nues, le haut de ses bras hors des guenilles qui furent son
-linceul magnifique, simulent encore des rondeurs grasses, mais se sont
-tachés aussi de zébrures verdâtres ou noires comme on en voit sur les
-serpents. Certes aucun cadavre, ni ici ni ailleurs, n'a jamais gardé
-cette expression de vie intense, et d'ironique, d'implacable férocité;
-sa bouche est tordue par un petit rire de défi, ses narines se pincent
-comme feraient celles d'une goule pour flairer du sang, et ses yeux
-disent à qui s'approche: «Je suis couchée dans ma boîte, oui; mais tu
-verras tout à l'heure comme je saurai en sortir!»--Cela déroute de
-songer que la menace de ce regard terrible et ce semblant de fureur mal
-contenue duraient déjà depuis des siècles quand débuta notre ère, et
-duraient pour rien, dans les ténèbres secrètes d'un cercueil fermé, au
-fond d'un caveau sans porte.
-
- *
-
- * *
-
-Maintenant que nous allons nous retirer, qu'est-ce qu'il se passera ici,
-avec la complicité du silence, aux heures plus profondes de la nuit?
-Est-ce qu'ils vont rester inertes et rigides, une fois livrés à
-eux-mêmes, tous ces embaumés qui faisaient mine d'être sages parce que
-nous étions là? Quels échanges de vieux fluide humain vont se continuer,
-comme sans doute chaque soir, d'un cercueil à un autre? Jadis, ces rois,
-ces reines, dans leur obsédante inquiétude sur l'avenir de leur momie,
-avaient pu imaginer des violations, des pillages, des émiettements parmi
-le sable du désert, mais jamais cela: être réunis un jour, et presque
-tous à visage dévoilé, si près les uns des autres, en rang sous des
-glaces. Eux qui gouvernèrent l'Égypte à des siècles d'intervalle et ne
-s'étaient jamais connus que par l'histoire, par les papyrus inscrits
-d'hiéroglyphes, ainsi mis en présence, tant de choses ils ont à se dire,
-tant de questions ardentes à se poser, sur des amours, sur des crimes!
-Dès que nous serons presque loin, seulement dès que notre lanterne, au
-bout des longues galeries, ne paraîtra plus que comme un feu follet qui
-s'échappe, est-ce que les «Formes», dont les gardiens s'épouvantent, ne
-vont pas commencer leur grouillement, et les voix creuses des momies
-chuchoter des mots, avec effort?...
-
-Mon Dieu, qu'il fait noir ici! Notre lanterne pourtant ne s'éteint pas,
-non... Mais on dirait qu'il fait noir de plus en plus... Et, la nuit,
-tout fermé, comme on sent l'odeur des huiles, dont sont imbibés les
-linceuls, et, plus intolérablement, la demi-puanteur fade et sournoise
-de tous ces morts!...
-
-En m'en allant à travers cette obscurité des salles trop longues, un
-vague instinct de conservation fait que je me retourne tout de même un
-peu, pour regarder derrière moi. Il me semble que la dame au bébé lève
-déjà lentement, avec mille précautions et ruses, sa tête encore tout
-enveloppée... Tandis qu'au contraire, plus là-bas, les cheveux épars, je
-la devine bien se dressant d'une saccade impatiente sur son séant, la
-goule aux yeux d'émail, la dame Nsitanébashrou...
-
-
-
-
-V
-
-UN CENTRE D'ISLAM
-
-
- «S'instruire est le devoir de tout musulman.»
-
- (Un verset des _Hadices_ ou _Paroles du Prophète_.)
-
-Dans une rue étroite, perdue au milieu des plus anciens quartiers arabes
-du Caire, en plein dédale encore serré et mystérieusement ombreux, une
-porte exquise s'ouvre sur de l'espace libre que le soleil inonde; elle
-est à deux arceaux ouvragés; elle est surmontée d'un haut fronton où des
-arabesques s'enchevêtrent pour former des rosaces inconnues, et où de
-saintes écritures s'enroulent avec des complications très savantes.
-
-C'est l'entrée d'Al-Azhar, un lieu vénérable en Islam, d'où sont
-parties, pendant près de mille ans, les générations de prêtres et de
-docteurs chargés de répandre la parole du Prophète sur les peuples,
-depuis le Moghreb jusqu'à la mer d'Arabie, en passant par les grands
-déserts. Vers la fin de notre Xe siècle, les glorieux khalifes Fatimides
-avaient édifié cet immense assemblage d'arceaux et de colonnes, qui
-devint le siège de l'université musulmane la plus renommée du monde, et
-que, depuis lors, tous les souverains de l'Égypte ne cessèrent de
-compléter, d'agrandir, ajoutant des salles nouvelles, des galeries, des
-minarets, jusqu'à faire d'Al-Azhar presque une ville au milieu de la
-ville.
-
- *
-
- * *
-
- «Celui qui recherche l'instruction est plus aimé de Dieu que
- celui qui combat dans une guerre sainte.»
-
- (Un verset des _Hadices_.)
-
-Onze heures, par une journée d'ardent soleil et de pure lumière;
-Al-Azhar vibre encore d'un multiple bruissement de voix, bien que les
-leçons du matin soient près de finir.
-
-Une fois franchi le seuil de la double porte ouvragée, voici d'abord la
-cour, en ce moment vide comme un désert, et éblouissante de soleil. Au
-delà, tout ouverte, la mosquée déploie ses arcades sans fin, qui se
-continuent, se répètent, se perdent très loin sous l'obscurité des
-plafonds, et, dans ce lieu demi-obscur, aux profondeurs confuses,
-d'innombrables personnages coiffés du turban, accroupis en foule
-pressée, récitent ou psalmodient tout bas, avec un léger balancement des
-reins comme pour scander leur déclamation chantante: ce sont les dix
-mille étudiants venus de tous les points de la terre pour s'imprégner de
-l'immuable doctrine d'Al-Azhar.
-
-A première vue, on les aperçoit mal, car ils sont loin dans l'ombre, et
-ici on est aveuglé de rayons; par petits groupes attentifs, de dix ou de
-vingt, assis sur des nattes autour d'un grave professeur, ils répètent
-docilement leurs leçons, qui depuis des siècles ont vieilli sans changer
-comme l'Islam. Ceux qui tiennent cercle tout à fait là-bas, dans les
-nefs du fond où le jour arrive à peine, comment donc y voient-ils pour
-déchiffrer sur les feuillets de leurs vieux livres les si difficiles
-écritures?
-
-En tout cas, gardons-nous de les troubler,--comme tant de touristes, de
-nos jours, ne craignent pas de le faire; nous entrerons un peu plus
-tard, quand l'étude du matin sera terminée.
-
-Cette cour, où le soleil de onze heures darde son feu blanc, est un
-enclos sévèrement et magnifiquement arabe; il nous a isolés soudain du
-temps et des choses; il doit porter à la prière musulmane, de même que
-jadis nos cloîtres gothiques portaient à la prière chrétienne. Il est
-vaste comme un carrousel. D'un côté, il confine à la mosquée même, et
-partout ailleurs on l'a muré si haut que rien du dehors ne s'y devine
-plus: des murailles de couleur fauve, où tant de siècles de soleil ont
-mis des tons ardents, ont prodigué la terre de Sienne et la sanguine;
-des murailles qui par le bas sont droites, simples, d'une austérité un
-peu farouche, mais dont la crête, ornementée minutieusement et toute
-couronnée de créneaux à jours, profile sur le ciel des séries de fines
-découpures de pierre. Et, au-dessus de cette sorte de dentelle rougeâtre
-du faîte, qui est là comme pour encadrer le vide si profond et si bleu
-au-dessus de nous, on voit pointer éperdument tous les minarets
-d'alentour, rouges aussi, plus rouges encore que la jalouse enceinte, et
-brodés d'arabesques, ajourés, compliqués de galeries aériennes; les uns
-presque lointains, les autres effrayants d'être si proches et
-d'escalader le zénith; tous saisissants et étranges, avec leurs
-croissants qui brillent et avec leurs bâtons tendus pour appeler les
-grands oiseaux de l'espace. Malgré soi on lève la tête, fasciné par
-toute cette beauté qui est en l'air: rien d'autre pourtant que ce carré
-de ciel merveilleux, sorte de limpide saphir tout enchâssé dans les
-crénelures d'Al-Azhar, et où montent se perdre les si audacieuses tours
-fuselées. On est en plein Orient religieux d'autrefois, et on sent
-combien, sur l'imagination des jeunes prêtres qui se forment ici, doit
-influer le mystère de cette cour grandiose, où tout le luxe
-architectural ne consiste qu'en de purs dessins géométriques répétés à
-l'infini, et ne commence d'ailleurs que très haut, sur les couronnements
-et les minarets en contact avec le bleu éternel.
-
- *
-
- * *
-
- «Tel qui instruit les ignorants est comme un vivant parmi des
- morts.
-
- »Si un jour se passe sans que j'aie appris quelque chose qui
- m'approche de Dieu, que l'aube de ce jour ne soit pas bénie.»
-
- (Versets des _Hadices_.)
-
-Celui qui m'amène aujourd'hui dans ce lieu est mon ami Moustafa Kamel
-pacha[3], le tribun de l'Égypte, et je dois à sa présence de n'être pas
-traité comme un visiteur quelconque: on s'empresse d'informer le grand
-maître de l'université d'Al-Azhar, haut personnage en Islam, dont
-Moustafa fut jadis l'élève, et qui, sans doute, voudra nous accueillir
-lui-même.
-
- [3] Ceci se passait une année avant la mort du pacha auquel ce livre
- est dédié.
-
-C'est dans une salle très arabe, meublée seulement de divans, que nous
-reçoit ce grand maître aux simplicités d'ascète et aux élégantes
-manières de prélat. Son regard et même tout son visage disent combien
-doit être lourd le sacerdoce qu'il exerce: présider à l'instruction de
-tant et tant de jeunes prêtres qui iront ensuite porter la foi, la paix
-et l'immobilité à plus de trois cents millions d'hommes.
-
-Et les voici bientôt, Moustafa pacha et lui, dissertant--comme s'il
-s'agissait d'un fait d'intérêt actuel--sur un point controversé des
-événements qui suivirent la mort du prophète, et sur le rôle d'Ali...
-Oh! combien alors mon ami Moustafa, que j'ai vu si Français en France,
-m'apparaît tout à coup musulman jusqu'au fond de l'âme! Du reste il en
-est ainsi pour la plupart des Orientaux qui, rencontrés chez nous,
-semblent les plus parisianisés: leur modernisme n'est qu'à la surface;
-en eux-mêmes, tout au fond, l'Islam demeure intact. Et l'on s'explique
-sans peine que le spectacle de nos troubles, de nos désespoirs, de nos
-misères, dans ces voies nouvelles où le sort nous jette, les fasse
-réfléchir et se replier plutôt vers le tranquille rêve des ancêtres...
-
-En attendant que finissent les cours du matin, on nous promène dans les
-dépendances d'Al-Azhar. Des salles de toutes les époques, annexées les
-unes après les autres et formant un peu labyrinthe; plusieurs
-contiennent des _mihrabs_, qui sont, comme on sait, des espèces de
-portiques toujours festonnés et dentelés comme s'ils étaient ruisselants
-de gouttes de givre. Des bibliothèques et des bibliothèques, dont les
-plafonds de cèdre ont été sculptés aux temps où l'on avait le loisir et
-la patience. Par milliers, de précieux manuscrits d'érudition, qui
-datent bien de quelques siècles, mais qui, en ce pays, ne se démodent
-point. Ouverts dans des vitrines, plusieurs Corans inestimables, qui
-furent jadis calligraphiés et enluminés sur parchemin par de pieux
-khédives. Et, à une place d'honneur, une grande lunette astronomique
-pour observer le lever de la lune du Ramadan... Tout cela sent beaucoup
-le passé. D'ailleurs ce que l'on enseigne aujourd'hui aux dix mille
-étudiants d'Al-Azhar diffère à peine de ce qu'on leur enseignait sous le
-règne glorieux des Fatimides,--et qui était alors transcendant ou même
-nouveau: le Coran et tous ses commentaires; les subtilités de la syntaxe
-et de la prononciation; la jurisprudence; la calligraphie, qui est
-restée chère aux Orientaux; la versification; enfin ces mathématiques
-dont les Arabes furent les inventeurs.
-
-Oui, tout cela sent le passé, la poussière des âges révolus. Et certes
-les prêtres formés dans cette université de mille ans pourront devenir
-des esprits d'élite, de nobles et calmes rêveurs, mais ne seront jamais
-que des retardataires, ancrés bien à l'abri du tourbillon qui nous
-emporte.
-
- *
-
- * *
-
- «C'est un sacrilège que de prohiber la science. Demander la
- science, c'est faire acte d'adoration envers Dieu; l'enseigner,
- c'est faire acte de charité.
-
- »La science est la vie de l'Islam, la colonne de la foi.»
-
- (Versets des _Hadices_.)
-
-La leçon du matin est finie, nous pouvons, sans déranger personne,
-visiter la mosquée.
-
-Quand nous revenons dans la grande cour aux murs crénelés de dentelles,
-c'est l'heure où s'y déverse le flot des jeunes hommes en robe et turban
-qui sortent de la pénombre du sanctuaire. Après être restés depuis le
-lever du jour accroupis sur des nattes pour étudier ou prier, au
-bourdonnement confus de leurs milliers de voix, ils vont se répandre un
-instant dans les proches quartiers arabes, en attendant que commencent
-les leçons du soir. Par groupes, quelquefois se donnant la main comme
-des enfants, ils marchent pour la plupart la tête haute et levant les
-yeux, bien qu'un peu éblouis sous ce soleil qui les saisit dehors et les
-crible de rayons. Innombrables, ils nous montrent en passant des visages
-très divers; c'est qu'ils viennent des quatre vents du monde, les uns de
-Bagdad, les autres de Bassorah, de Mossoul ou bien du fond du Hedjaz;
-ceux du Nord ont des prunelles claires et pâles, et, parmi ceux du
-Moghreb, du Maroc et du Sahara, plusieurs ont le teint presque noir.
-Mais leur expression à tous se ressemble: quelque chose d'extatique et
-de lointain, le même détachement, l'obstination dans le même rêve. En
-l'air, où se portent leurs yeux levés, c'est--toujours dans ce cadre des
-créneaux d'Al-Azhar--le ciel presque blanchi par excès de lumière, avec
-l'élancement des grands minarets rougeâtres, que l'on dirait empourprés
-par quelque reflet d'incendie. Et, en regardant passer là cette masse de
-jeunes prêtres ou de jeunes légistes, à la fois si différents et si
-semblables, on comprend mieux qu'ailleurs combien l'Islam, le plus vieil
-Islam, garde encore de cohésion et de puissance.
-
-La mosquée où ils font leurs études est maintenant presque vide. Nous y
-trouvons, en même temps qu'un reposant demi-jour, du silence et des
-musiques inattendues de petits oiseaux; c'est la saison des couvées et,
-dans les plafonds de bois ciselé, il y a quantité de nids que personne
-ne dérange.
-
-Un monde, cette mosquée, où des milliers d'hommes peuvent trouver place
-à l'aise. Environ cent cinquante colonnes de marbre, provenant de
-temples antiques, soutiennent les séries d'arceaux des sept nefs
-parallèles. La lumière ne pénètre que par l'arcade ouverte sur la cour
-et, il fait si sombre dans les nefs du fond, comment donc les fidèles y
-voient-ils pour lire, quand le soleil d'Égypte par hasard se voile?
-
-Quelques étudiants sont là encore, restés pendant l'heure du repos, une
-vingtaine, perdus au milieu de cette vaste solitude, et s'occupant à
-faire la propreté par terre avec de longues palmes en guise de balai:
-les étudiants pauvres, ceux-ci, qui n'ont à manger que du pain sec et
-s'étendent la nuit pour dormir sur la même natte où ils s'étaient tenus
-assis à travailler toute la journée.
-
-Le séjour de cette université est gratuit pour tous les élèves; les
-frais de leur nourriture et de leur entretien, assurés par des donations
-pieuses. Mais, comme ces legs demeurent séparés par nation, il y a
-inégalité dans les traitements: les jeunes hommes de telle contrée sont
-presque riches, possèdent une chambre et un bon lit; ceux d'un pays
-voisin couchent par terre, ont juste de quoi ne pas mourir. Mais aucun
-d'eux ne se plaint, et ils savent s'entr'aider[4].
-
- [4] La durée des études à Al-Azhar varie entre trois et six ans.
-
-Près de nous, un des étudiants pauvres mange sans fausse honte son pain
-sec de midi, accueillant avec un sourire les moineaux et autres petits
-voleurs ailés qui descendent des beaux plafonds de cèdre pour lui
-disputer les miettes de son repas.
-
-Plus loin, dans les nefs du fond peu éclairé, un autre qui dédaigne de
-manger, ou qui n'a plus de pain, se rassied sur sa natte, une fois
-terminé son petit service de balayage, et rouvre son Coran pour
-s'exercer seul à le lire avec l'intonation consacrée. Sa voix facile et
-chaude, qu'il modère par discrétion, est d'un charme irrésistible dans
-la sonorité de cette mosquée immense, où l'on n'entendait plus à cette
-heure que le gazouillis à peine saisissable des couvées, là-haut parmi
-les poutres aux dorures éteintes. Tous ceux à qui les sanctuaires de
-l'Islam ont été familiers savent comme moi qu'il n'est pas de livre plus
-délicieusement rythmé que celui du Prophète; même si le sens des versets
-vous échappe, la lecture chantante, qui se fait pendant certains
-offices, agit sur vous par la seule magie des sons, à la manière de ces
-oratorios qui, dans les églises du Christ, amènent les larmes. La
-déclamation tristement berceuse de ce jeune prêtre au visage d'illuminé,
-aux vêtements de décente misère, a beau être contenue, il semble que peu
-à peu elle emplisse les sept nefs désertes d'Al-Azhar. On s'arrête
-malgré soi et on se tait pour l'écouter, au milieu du silence de midi.
-Et--dans ce lieu si vénérable, où le délabrement, l'usure des siècles
-s'indiquent partout, même aux colonnes de marbre rongées par le
-frottement des mains--cette voix d'or qui s'élève solitaire, on dirait
-qu'elle entonne le lamento suprême sur l'agonie du vieil Islam et sur la
-fin des temps, l'élégie sur l'universelle mort de la foi dans le coeur
-des hommes...
-
- *
-
- * *
-
- «La science est une religion, la prière en est une autre.
- L'étude est préférable à l'adoration.
-
- »Allez demander partout l'instruction, même, s'il le fallait,
- jusqu'en Chine.»
-
- (Versets des _Hadices_.)
-
-Chez nous autres, Européens, on considère comme vérité acquise que
-l'Islam n'est qu'une religion d'obscurantisme, amenant la stagnation des
-peuples et les entravant dans cette course à l'inconnu que nous nommons
-«le progrès». Cela dénote d'abord l'ignorance absolue de l'enseignement
-du Prophète, et de plus un stupéfiant oubli des témoignages de
-l'histoire. L'Islam des premiers siècles évoluait et progressait avec
-les races, et on sait quel rapide essor il a donné aux hommes sous le
-règne des anciens khalifes; lui imputer la décadence actuelle du monde
-musulman est par trop puéril. Non, les peuples tour à tour s'endorment,
-par lassitude peut-être, après avoir jeté leur grand éclat: c'est une
-loi. Et puis un jour quelque danger vient secouer leur torpeur, et ils
-se réveillent.
-
-Cette immobilité des pays du Croissant m'était chère. Si le but est de
-passer dans la vie avec un minimum de souffrance, en dédaignant
-l'agitation vaine, et de mourir anesthésié par de radieux espoirs, les
-Orientaux étaient les seuls sages. Mais leur rêve n'est plus possible,
-maintenant que des nations de proie les guettent de tous côtés. Donc,
-hélas! il faut se réveiller.
-
-Il faut se réveiller, et cela commence. Alors, en Égypte, où l'on sent
-la nécessité de changer tant de choses, on songe à réformer aussi la
-vieille université d'Al-Azhar, l'un des grands centres de l'Islam; on y
-songe avec crainte, sachant le danger de porter la main sur des
-institutions millénaires; la réforme, cependant, est en principe
-décidée. Des connaissances nouvelles, venues d'Occident, vont pénétrer
-dans ce tabernacle des Fatimides; le Prophète n'a-t-il pas dit: «Allez
-partout demander l'instruction, au besoin jusqu'en Chine?» Qu'en
-adviendra-t-il? Qui saurait le présager?... Mais ceci, en tous cas, est
-certain: aux heures éblouissantes de midi, ou aux heures dorées du soir,
-quand le flot des étudiants ainsi modernisés se répandra dans la grande
-cour que tant de minarets surveillent, on ne verra plus dans tous ces
-regards la mystique flamme d'aujourd'hui; et ce ne sera plus
-l'inébranlable foi, ni la haute et sereine insouciance, ni la paix si
-profonde qu'ils iront porter, ces messagers, à tous les bouts de la
-terre musulmane...
-
-
-
-
-VI
-
-CHEZ LES APIS
-
-
-Les demeures des Apis, dans l'obscurité lourde, en dessous du désert
-Memphite, sont, comme chacun sait, de monstrueux cercueils en granit
-noir rangés le long de catacombes toujours chaudes et étouffantes ainsi
-que d'éternelles étuves.
-
-Des berges du Nil, pour aller chez eux, il nous faut traverser d'abord
-la région basse que les inondations du vieux fleuve, régulières depuis
-le commencement des temps, ont fini par rendre propice à l'éclosion des
-plantes et au développement des hommes: une ou deux heures de route, le
-soir, à travers des futaies de dattiers dont les belles palmes tamisent
-sur nos têtes la lumière d'un soleil de mars à demi voilé par des nuages
-et déjà déclinant. De loin en loin des troupeaux paissent à cette ombre
-légère. Et nous croisons des fellahs paisibles qui ramènent des champs,
-vers les villages de la rive, leurs petits ânes chargés de gerbes. Il
-fait doux et il fait salubre sous ces hauts bouquets de plumes vertes
-indéfiniment répétés, qu'un vent tiède remue presque sans bruit. On a
-l'impression d'être dans une zone heureuse, où la vie pastorale doit
-être facile, même un peu paradisiaque.
-
-Mais là-bas, devant nous, il y a un monde tout autre qui de plus en plus
-se révèle; son aspect prend l'importance d'une menace de l'Inconnu; il
-terrifie comme une apparition du chaos, de l'universelle mort... Ce
-monde, c'est le désert, le désert dominateur, au milieu duquel l'Égypte
-habitée, les verdures du Nil tracent à peine un étroit ruban, et, ici
-plus qu'autre part, il est saisissant à regarder surgir, ce désert
-souverain, tant il se tient surélevé et nous laisse en contre-bas de
-lui, dans la vallée édénique où les palmiers nous ombragent. Avec ses
-tons jaunes, ses marbrures livides, avec ses sables qui lui donnent des
-aspects d'inconsistance, il se dresse sur tout l'horizon comme une
-espèce de muraille molle ou de grande nuée à faire peur,--plutôt comme
-une longue vague de cataclysme, qui ne bouge pas, c'est vrai, mais qui
-pourrait bien se déverser et engloutir. De plus, il est le _désert
-Memphite_, c'est-à-dire un lieu tel qu'il n'en existe point d'autre sur
-terre, une nécropole fabuleuse où les hommes d'autrefois ont durant
-trois mille ans amoncelé des morts embaumés, exagérant de siècle en
-siècle l'orgueil fou de leurs tombeaux; donc, au-dessus de ces sables
-qui font l'effet d'une lame de quelque mascaret mondial arrêté dans sa
-marche, nous voyons se lever de tous côtés, jusqu'au fond des lointains,
-des triangles aux proportions surhumaines, qui étaient en leur temps des
-couvercles à momie: les pyramides, encore debout là toutes, sur le
-sinistre piédestal que leur fait le désert; les unes assez proches, les
-autres plus perdues dans l'arrière-plan des solitudes,--et peut-être
-plus terribles pour n'être ainsi qu'esquissées en grisailles, trop haut
-devant les nuages.
-
- *
-
- * *
-
-Ces petites voitures qui nous ont amenés à la nécropole de Memphis à
-travers l'interminable bois de palmiers avaient les roues garnies de
-larges patins pour affronter les sables.
-
-Et maintenant, arrivés au pied de la région effrayante, nous commençons
-de gravir une côte où tout à coup le trot de nos chevaux ne s'entend
-plus; le feutrage mouvant du sol établit autour de nous un silence
-soudain, comme chaque fois qu'on aborde ces déserts-là, et on dirait un
-silence de respect qui de lui-même s'imposerait.
-
-La vallée de la vie s'abaisse et fuit derrière nous, achève bientôt de
-disparaître, cachée par une ligne de dunes--par une première volute de
-la «mer sans eau», pourrait-on dire,--et nous voici montés au royaume
-des morts où souffle un vent desséchant et presque glacé que d'en bas
-nous n'avions pas prévu.
-
-On n'a pas profané encore ce désert Memphite par des hôtels et des
-routes à autos, comme on a déjà fait au «petit désert» du Sphinx,--dont
-nous apercevons du reste, aux extrêmes limites de la vue, les trois
-pyramides, prolongeant presque à l'infini pour nos yeux ce domaine des
-momies. Nous ne voyons donc personne, ni aucun indice des temps actuels,
-parmi ces mornes ondulations jaunes ou pâlement grises où nous semblons
-perdus comme dans la houle d'un océan. Un ciel sombre, tel que l'on
-n'imagine guère le ciel d'Égypte. Et, dans cet immense néant des sables
-et des pierrailles dont le cercle d'horizon se détache en plus clair sur
-les nuages, rien nulle part, rien que les silhouettes de ces triangles
-éternels: les pyramides, choses géantes qui se lèvent de place en place,
-au hasard, en différents points de l'étendue, celles-ci à moitié
-éboulées, celles-là presque intactes et gardant leur pointe vive.
-Aujourd'hui elles jalonnent seules cette nécropole qui a plus de deux
-lieues de long et qui fut couverte de temples d'une magnificence, d'une
-énormité inimaginables pour des esprits de nos jours. A part une, là
-tout près (l'aïeule fantastique des autres, celle de ce roi Zoser qui
-mourut il y aura bientôt cinq mille ans), à part une qui est faite de
-six colossales terrasses superposées, toutes ont été bâties d'après
-cette même conception du _triangle_, qui est à la fois la figure la plus
-mystérieusement simple de la géométrie et la forme la plus assise, la
-plus indéfiniment stable de l'architecture. Et, à présent qu'il ne reste
-aucune trace de leurs fresques à personnages, de leurs enduits
-multicolores, à présent qu'elles ont pris la même couleur morte que le
-désert, elles sont là comme de grands ossements, comme de grands
-fossiles n'ayant d'ailleurs plus de contemporains sur la terre. En
-dessous par exemple, c'est autre chose; en dessous demeurent encore des
-hommes, et même beaucoup de chats et beaucoup d'oiseaux qui, de leurs
-yeux, les ont vu bâtir, et qui dorment intacts, emmaillotés de
-bandelettes, dans l'obscurité des syringes; _nous savons_, pour y avoir
-pénétré jadis, ce que cachent les entrailles de ce vieux désert sur
-lequel s'épaissit de siècle en siècle le linceul jaune des sables: tout
-le roc profond a été perforé patiemment, pour des hypogées, pour de
-grandes ou de petites chambres sépulcrales, ou pour de vrais palais
-mortuaires aux multiples figures peintes. Et, depuis deux mille ans déjà
-que les déterreurs s'acharnent à exhumer d'ici des sarcophages et des
-trésors, on n'a pas épuisé les réserves souterraines; il y reste sans
-nul doute des pléiades de dormeurs non dérangés que l'on ne découvrira
-jamais.
-
-A mesure que nous avançons, le vent plus fort et plus froid souffle sous
-un ciel plus nuageux, et le sable vole partout. Le sable est le
-souverain incontesté de cette nécropole; s'il ne roule point en volute
-énorme de mascaret, comme il donnait l'illusion de le faire lorsqu'on le
-regardait d'en bas, de la vallée verte, du moins il s'amasse sur toutes
-choses avec une persistance obstinée depuis les plus vieux âges, et il a
-déjà enseveli à Memphis tant de statues, de colosses, de temples et
-d'allées de sphinx! Il arrive sans cesse, il arrive de la Libye, du
-grand Sahara, qui en contiennent de quoi poudrer l'univers. Il
-s'harmonise bien avec ces hautes ossatures des pyramides qui forment
-d'immuables écueils sur son étendue toujours en mouvement, et, si l'on y
-songe, il donne encore plus l'effroi des éternités antérieures que ne le
-font toutes ces ruines égyptiennes, nées d'hier en comparaison de lui:
-le _Sable_,--le sable des mers primitives qui représente un travail
-d'émiettement d'une durée impossible à concevoir, qui témoigne d'une
-continuité de destruction n'ayant pour ainsi dire jamais commencé...
-
-Voici, au milieu des solitudes, une humble maison, vieille et à moitié
-ensablée, où nous devons nous arrêter. Ce fut la maison de l'égyptologue
-Mariette, et elle abrite encore le directeur des fouilles, qui nous
-donnera la permission de descendre chez les Apis. La chambre blanchie à
-la chaux où il nous reçoit est encombrée des débris millénaires qu'il ne
-cesse d'exhumer. Par l'une des fenêtres ouvertes sur les désolations
-d'alentour plongent les rayons du soleil, qui vient d'apparaître, déjà
-bas, entre deux nuages, et qui est tristement jauni par les envolées du
-sable et par le soir.
-
-Le maître du logis, pendant que ses bédouins vont ouvrir et illuminer
-pour nous les souterrains des Apis, nous montre sa dernière étonnante
-trouvaille, faite ce matin dans un hypogée des dynasties les plus
-anciennes: sur un socle, un groupe de personnages en bois, de la taille
-à peu près de nos marionnettes à guignol. Puisque c'était l'usage de ne
-mettre dans un tombeau que les figures ou les objets les plus agréables
-à celui qui l'habitait, sans doute il devait aimer beaucoup les
-danseuses, l'homme momifié auquel on avait offert ce joujou, en des
-temps antérieurs à toute précise chronologie. Au milieu du groupe, il
-est représenté lui-même dans un fauteuil, tenant sur les genoux sa
-danseuse favorite, et d'autres femmes devant lui esquissent un pas de
-leur époque, tandis que des musiciennes accroupies touchent des
-tambourins et des harpes étranges; toutes sont coiffées de cette longue
-tresse tombant sur les épaules comme la queue des Chinois, qui était la
-marque distinctive de ces sortes d'hétaïres.--Or il y avait déjà trois
-mille ans que ces petites personnes «gardaient la pose» dans les
-ténèbres quand débuta l'ère chrétienne!... Pour mieux nous les montrer
-on apporte le groupe près de la fenêtre, dans le triste rayon qui entre
-ici après avoir glissé sur l'infini du désert, et qui se met à les
-éclairer jaune, à détailler pour nous leurs attitudes de petites poupées
-cocasses et effarantes, effarantes d'être si vieilles et de sortir d'une
-telle nuit.--Or ce déclin du soleil, qu'elles regardent ce soir avec
-leurs drôles d'yeux trop grands et trop ouverts, elles ne l'avaient plus
-vu depuis cinq mille ans!...
-
-L'habitation des Apis, seigneurs de la nécropole, est à peine à deux
-cents mètres d'ici. On nous annonce que c'est éclairé chez eux et que
-nous pouvons nous y rendre.
-
-Descente par un étroit couloir en pente rapide, creusé dans le sol,
-entre des talus de pierrailles et de sable. Tout de suite nous sommes
-abrités, là dedans, contre le vent si âpre qui souffle sur le désert, et
-même, de la porte d'ombre, béante devant nous, vient comme une haleine
-de four: il fait toujours sec et chaud dans les souterrains funéraires
-de l'Égypte, qui sont de merveilleuses étuves à momies. Le seuil
-franchi, c'est l'obscurité d'abord. Précédés d'une lanterne, tours et
-détours, marchant sur de larges dalles, rencontrant des stèles, des
-blocs éboulés, de gigantesques débris, dans une chaleur toujours
-croissante.
-
-Enfin nous apparaît la principale artère de l'hypogée, l'artère de cent
-cinquante mètres de long, taillée dans le roc, où les bédouins ont
-préparé pour nous leur grêle illumination d'usage.
-
-Et c'est un lieu d'aspect terrible, où vous saisit dès l'entrée le
-sentiment du trop lugubre, l'oppression du trop lourd, du trop écrasant,
-du surhumain. Les petites flammes impuissantes d'une cinquantaine de
-pauvres chandelles, que l'on vient de planter sur des trépieds de bois,
-en enfilade d'un bout à l'autre du parcours, nous montrent, à droite et
-à gauche de l'immense avenue, des cavernes sépulcrales carrées contenant
-chacune un cercueil noir, mais un cercueil comme pour un mastodonte. Ils
-sont carrés aussi, tous les cercueils si sombres et pareils, sortes de
-caisses sévèrement simples, mais faites d'un seul bloc de granit rare,
-aussi luisant que du marbre. Aucun ornement; il faut y regarder de près
-pour distinguer, sur ces parois lisses, les inscriptions
-hiéroglyphiques, les rangées de petits personnages, de petits hiboux, de
-petits chacals qui racontent en une langue perdue l'histoire des
-antiques humanités; ici, la signature du roi Amasis; là, celle du roi
-Cambyse... Quels Titans ont pu les tailler, de siècle en siècle, ces
-cercueils (ils ont au moins douze pieds de long sur dix de haut), et
-ensuite les amener sous terre (ils pèsent de soixante à soixante-dix
-mille kilogrammes en moyenne) et enfin les mettre en rang dans ces
-espèces de chambres, où ils sont là tous comme embusqués sur notre
-passage?... Chacun, en son temps, a contenu très à l'aise sa momie de
-boeuf Apis, cuirassée de plaques d'or; mais malgré leur pesanteur,
-malgré leur solidité à défier toute destruction, ils ont été spoliés[5]
-à des époques mal définies, sans doute par des soldats du roi de Perse.
-Rien que les avoir ouverts représente déjà un travail étonnant de
-patience et de force; pour certains, les voleurs ont réussi, avec des
-leviers, à faire glisser de quelques centimètres le formidable
-couvercle; pour d'autres, en s'obstinant à coups de pioche, ils ont
-percé dans l'épaisseur du granit un trou par lequel un homme a pu se
-faufiler comme un rat, comme un ver, et fourrager à tâtons autour de la
-momie sacrée.
-
- [5] L'un pourtant était resté intact dans sa caverne murée, nous
- conservant ainsi le seul Apis qui soit venu jusqu'à nos jours. Et on
- se rappelle l'émotion de Mariette lorsque en entrant là il vit par
- terre sur le sable l'empreinte des pieds nus du dernier Égyptien qui
- en était sorti trente-sept siècles auparavant.
-
-Dans l'hypogée colossal, ce qui encore vous saisit le plus, c'est la
-rencontre que l'on y fait, au milieu du couloir de sortie, d'un autre
-cercueil noir resté là en travers du chemin comme pour le barrer. Il est
-aussi monstrueux et aussi simple que les autres, ses aînés, qui,
-plusieurs siècles avant sa venue, avaient commencé de s'aligner le long
-de la grande voie droite, à mesure que mouraient les taureaux déifiés;
-mais il n'est jamais arrivé jusqu'à sa place, lui, et n'a jamais reçu sa
-momie. Il a été le _dernier_. Pendant la période où on le roulait avec
-lenteur, à grand renfort de muscles tendus et de cris haletants, vers sa
-chambre quasi-éternelle, d'autres dieux étaient nés et le culte des Apis
-avait pris fin,--là tout à coup, ainsi qu'il peut arriver pour les
-religions ou les institutions des hommes, même les plus solidement
-enracinées dans leurs âmes et dans leur passé ancestral... C'est
-peut-être cela, du reste, qui est la plus terrifiante de toutes nos
-notions positives: savoir qu'il y aura un _dernier_ de tout; non
-seulement un dernier temple, un dernier prêtre, mais aussi une dernière
-naissance d'enfant humain, un dernier lever de soleil, un dernier
-jour...
-
- *
-
- * *
-
-Dans ces catacombes si chaudes, nous avions oublié le vent froid qui
-soufflait dehors, et perdu de vue la physionomie du désert Memphite, les
-aspects d'horreur qui nous attendaient là-haut. Déjà sinistre sous le
-ciel bleu, ce désert vraiment devient intolérable à regarder si par
-hasard le ciel y est sombre à l'heure où le jour s'en va. Quand nous le
-retrouvons, au sortir de l'obscurité souterraine, tout commence à bleuir
-pour la nuit dans son immensité morte. Sur la crête des dunes, dont le
-jaune a beaucoup blêmi pendant que nous étions en bas, le vent s'amuse à
-soulever des tourbillons de sable qui imitent les embruns d'une mer
-mauvaise. De tous côtés traînent les nuages obscurs, les mêmes qu'au
-moment de notre descente. L'horizon continue de s'y détacher en clair,
-et de plus vers l'est on dirait qu'il _penche_; une des plus hautes
-vagues de la «mer sans eau», un amoncellement de sable dont les contours
-flous trompent sur la distance, le fait paraître incliné, cet
-horizon-là, et c'est presque à donner le vertige. Quant au soleil, il a
-voulu rester en scène pour quelques secondes, maintenu après l'heure par
-le mirage, mais si changé derrière d'épais voiles que l'on préférerait
-qu'il n'y fût pas; couleur de braise qui s'éteint, il semble beaucoup
-trop près et trop gros; il n'éclaire plus rien, il n'est qu'un globe
-tristement rose qui se déforme et s'ovalise; non plus dans l'espace,
-mais échoué là-bas sur le bord extrême du désert, il regarde les choses
-comme un grand oeil terne qui va se fermer dans la mort. Et les
-mystérieux triangles surhumains, ils sont là aussi, bien entendu, qui
-nous guettaient à notre sortie de dessous terre, les uns près, les
-autres loin, toujours postés à leurs mêmes places d'éternité; mais
-certainement ils viennent encore de grandir, dans le crépuscule de plus
-en plus bleuissant...
-
-Un tel soir, en un tel lieu, on dirait le _dernier_ soir.
-
-
-
-
-VII
-
-BANLIEUES DU CAIRE, LA NUIT
-
-
-La nuit. Une longue rue droite, artère de quelque capitale, où notre
-voiture file au grand trot, avec un fracas assourdissant sur des pavés.
-Lumière électrique partout. Magasins qui se ferment; il doit être tard.
-
-C'est une rue levantine; encore un peu arabe; n'aurions-nous même pas la
-notion certaine du lieu, que nous percevrions cela comme au vol, dans
-notre course très bruyante: les gens portent la longue robe et le
-tarbouch; quelques maisons, au-dessus de leurs boutiques à l'européenne,
-nous montrent au passage des moucharabiehs. Mais cette électricité
-aveuglante fausse la note; au fond, sommes-nous bien sûrs d'être en
-Orient?
-
-La rue finit, béante sur des ténèbres. Tout à coup, là, sans crier gare,
-elle aboutit à du vide où l'on n'y voit plus, et nous roulons sur un sol
-mou, feutré, qui brusquement fait cesser tout bruit.--Ah! oui, le
-_désert_!... Non pas un terrain vague quelconque, comme dans des
-banlieues de chez nous; non pas une de nos solitudes d'Europe, mais le
-seuil des grandes désolations d'Arabie: le _désert_, et, même si nous
-n'avions point su qu'il nous guettait là, nous l'aurions reconnu à un je
-ne sais quoi d'âpre et de spécial qui, malgré l'obscurité, ne trompe
-pas.
-
-Mais d'ailleurs, non, la nuit n'est pas si noire. Il nous l'avait
-semblé, au premier instant, par contraste avec l'allumage brutal de la
-rue.
-
-Au contraire, elle est transparente et bleue, la nuit; une demi-lune,
-là-haut, dans le ciel voilé d'un brouillard diaphane, éclaire
-discrètement, et, comme c'est une lune égyptienne plus subtile que la
-nôtre, elle laisse aux choses un peu de leur couleur; nous pouvons
-maintenant le reconnaître avec nos yeux, ce désert qui vient de s'ouvrir
-et de nous imposer son silence. Donc saluons la pâleur de ses sables et
-le brun fauve de ses rochers morts. Vraiment il n'y a d'autre pays que
-l'Égypte, pour de si rapides surprises: au sortir d'une rue bordée de
-magasins et d'étalages, sans transition, trouver cela!...
-
-Nos chevaux, inévitablement, ont ralenti l'allure, à cause de ce terrain
-où les roues s'enfoncent. Encore autour de nous quelques rôdeurs, qui
-prennent aussitôt des airs de revenants, avec leurs longues draperies
-blanches ou noires, et leur marche qui ne s'entend pas. Et puis, plus
-personne, fini; rien que les sables et la lune.
-
-Mais voici presque tout de suite, après le court intermède de néant, une
-ville nouvelle où nous nous engageons, des rues aux maisonnettes basses,
-des petits carrefours, des petites places; le tout, blanc sur les sables
-blanchâtres et sous la lune blanche... Oh! pas d'électricité, par
-exemple, dans cette ville-là, pas de lumières et pas de promeneurs;
-portes et fenêtres sont closes; nulle part rien ne bouge, et le silence
-est, de premier abord, pareil à celui du désert alentour. Ville où le
-demi-éclairage lunaire, parmi tant de vagues blancheurs, se diffuse
-tellement qu'il a l'air de venir de partout à la fois, et que les choses
-ne projettent plus, les unes sur les autres, aucune ombre qui les
-précise. Ville au sol trop ouaté, où la marche est amollie et retardée,
-comme dans les rêves. Elle n'a pas l'air véritable; à y pénétrer plus
-avant, une timidité vous vient, que l'on ne peut ni chasser ni définir.
-
-Pour sûr, on n'est pas ici dans une ville ordinaire... Ces maisons
-cependant, avec leurs fenêtres grillagées comme celles des harems, n'ont
-rien de particulier,--rien que d'être closes, et d'être muettes... C'est
-toute cette blancheur probablement qui vous glace... Et puis, en vérité,
-ce silence, non, il n'est plus comme celui du désert, qui au moins
-paraissait un silence naturel puisque là il n'y avait rien; ici, par
-contre, on prend comme la notion de présences innombrables, qui se
-figeraient quand on passe, mais continueraient d'épier attentivement...
-Nous rencontrons des mosquées, qui n'ont point de lumières, et sont,
-elles aussi, muettes et blanches, avec un peu de bleuâtre que leur jette
-la lune; entre les maisonnettes, il y a parfois des enclos, comme
-seraient d'étroits jardins sans verdure possible, et où quantité de
-petites stèles se lèvent de compagnie dans le sable, stèles blanches, il
-va sans dire, puisque nous sommes ici, cette nuit, dans le royaume
-absolu du blanc... Qu'est-ce que ça peut être, ces jardinets-là?... Et
-le sable, qui en couches épaisses envahit les rues, continue de mettre
-une sourdine à notre marche, sans doute pour complaire à toutes ces
-choses attentives qui autour de nous ne font aucun bruit.
-
-Aux carrefours maintenant et sur les places les stèles se multiplient,
-toujours érigées par paires, aux deux extrémités d'une dalle qui est de
-longueur humaine. Leurs groupes immobiles, postés comme au guet,
-paraissent si peu réels, dans leur imprécision blanche, qu'on voudrait
-les vérifier en touchant,--et du reste on ne s'étonnerait pas trop que
-la main passât au travers comme il arrive pour les fantômes. Et enfin
-voici une vaste étendue sans maisons, où elles foisonnent sur le sable
-comme les épis d'un champ, ces stèles obsédantes; il n'y a plus à
-s'illusionner: ça, c'est un cimetière--et nous venons de passer au
-milieu de maisons de morts, de mosquées de morts, dans une ville de
-morts!...
-
-Plus loin, une fois franchi ce cimetière-là, qui au moins s'indiquait
-sans équivoque, nous retrouvons la suite de la ville ambiguë, elle nous
-reprend dans ses réseaux: maisonnettes comme celles d'ailleurs, mais
-ayant, en guise de jardinets, leurs petits enclos pour sépultures,--tout
-cela plus que jamais indécis, sous cette lumière si douce, qui par
-degrés se voile davantage, comme si l'on avait mis à la lune des globes
-dépolis, qui bientôt ne serait même plus de la lumière, sans les
-transparences de l'air d'Égypte et sans la blancheur générale des
-choses. Une fois, à une fenêtre, paraît une lueur de lampe, et c'est
-quelque veillée de fossoyeurs. Une autre fois, nous entendons en passant
-des voix d'hommes chanter une prière, et c'est la prière pour les
-défunts.
-
-Ces maisons vides, on ne les a point bâties pour les habiter, mais
-seulement pour s'y assembler à certains jours de souvenir; chaque
-famille musulmane un peu notable possède ainsi son pied-à-terre, tout
-près de ses morts, afin de venir là prier pour eux. Or, il y en a tant
-et tant que cela finit par faire une ville,--et une ville dans le
-désert, c'est-à-dire dans un lieu inutilisable pour tout autre usage,
-dans un lieu sûr, où l'on sait bien que jamais, même quand surgiront les
-temps impies de l'avenir, la place des pauvres tombes ne risquera pas
-d'être convoitée.--Non, c'est de l'autre côté du Caire, sur l'autre rive
-du Nil, parmi la verdure des palmiers, qu'est la banlieue en voie de
-transformation, avec les villas des étrangers envahisseurs et les flots
-d'électricité épandus sur leurs routes à autos. De ce côté-ci, rien à
-craindre, paix et désuétude éternelles, et le linceul des sables
-arabiques toujours prêt à s'avancer pour ensevelir.
-
-Au sortir de la ville des morts, le désert s'ouvre de nouveau devant
-nous, le morne déploiement blanchâtre, qui ferait songer à un steppe
-sous la neige, par une nuit comme celle-ci, quand le vent souffle froid
-et quand la lune embrumée se met à ressembler à une triste opale.
-
-Mais c'est un désert planté de ruines, planté de spectres de mosquées:
-toute une peuplade de grands dômes croulants y est disséminée au hasard
-et à l'abandon, sur l'étendue inconsistante des sables. Oh! de si
-étranges dômes, d'une forme si vieille! L'archaïsme de leurs silhouettes
-frappe dès l'abord, autant que leur isolement dans un tel lieu; ils
-ressemblent à des cloches, ou à de gigantesques bonnets de derviche
-posés sur des estrades, et les plus lointains donnent l'impression de
-personnages trapus, à grosse tête, en sentinelle avancée, surveillant
-là-bas le vague horizon d'Arabie.
-
-Ce sont d'orgueilleux tombeaux du XIVe et du XVe siècle, où dorment dans
-un délaissement suprême ces sultans mameluks qui opprimèrent l'Égypte
-pendant près de trois cents ans. De nos jours, il est vrai, quelques
-visites recommencent à leur venir, par les nuits de pleine lune d'hiver,
-alors qu'ils dessinent, bien nettes sur les sables, leurs grandes
-ombres; par ces éclairages-là, jugés favorables, ils sont au rang des
-curiosités qu'exploitent les agences, et nombre de touristes (qui
-s'obstinent à les appeler les «tombeaux des khalifes») s'y rendent le
-soir, en bruyante caravane, sur des bourricots. Mais, cette fois, la
-lune est trop incertaine et pâle; sans doute nous serons seuls à les
-troubler dans leur mystérieux concert.
-
-La lumière de cette nuit est vraiment inusitée; comme tout à l'heure
-dans la ville des morts, elle est partout diffuse et donne, même aux
-choses les plus massives, des transparences d'irréalité; mais aussi elle
-les détaille, et leur laisse un peu des nuances du plein jour. Ainsi,
-tous ces dômes funéraires, sur toutes ces ruines de mosquées qui leur
-servent de piédestal, ont gardé leurs tons fauves ou bruns; tandis
-qu'ils restent blêmes, les sables qui les séparent, les sables
-souverains qui font entre les demeures de ces différents sultans de
-petites solitudes mortes, et sur lesquels notre voiture, toujours sans
-bruit, trace de légers sillons que le vent effacera demain. Point de
-routes ici; elles seraient d'ailleurs inutiles autant qu'infaisables; on
-passe où l'on a envie de passer; on peut se croire très loin de tout
-lieu habité par les vivants, et c'est à peine si la grande ville, que
-l'on sait cependant proche, laisse voir de temps à autre sur l'horizon,
-au gré des ondulations molles du terrain, comme une phosphorescence, un
-reflet de ses milliers de lampes électriques. On est bien dans le désert
-des morts, en la seule société de la lune, qui, par la fantaisie de
-l'étonnant ciel d'Égypte, est ce soir une lune gris-perle, on dirait
-presque une lune de nacre.
-
-Chacune de ces mosquées funéraires se révèle magnifique, si l'on va de
-près la regarder dans sa solitude. Ces étranges dômes surélevés, qui de
-loin imitent des coiffures de derviches ou de mages, sont tout brodés
-d'arabesques, et des trèfles aux dentelures exquises couronnent toutes
-les murailles.
-
-Personne cependant ne les vénère ni ne les entretient, les tombeaux des
-oppresseurs mameluks; là dedans, plus jamais de chants, ni de cris vers
-Allah; chaque nuit, un infini de silence. La piété se borne à ne pas les
-détruire, les laissant aux prises avec les siècles, avec le soleil, avec
-le vent d'ici qui dessèche et émiette. Et l'écroulement est commencé de
-toutes parts. Des coupoles qui ont chancelé nous montrent d'irréparables
-lézardes; des moitiés d'arceaux brisés se profilent ce soir en ombre sur
-la lueur nacrée du ciel, et des éboulis de pierres sculptées jonchent
-les entours. Mais comme ils savent encore jeter le vague effroi, ces
-tombeaux presque maudits!--surtout ceux des lointains, qui se dressent
-en silhouettes de géants difformes à trop grands bonnets, sombres sur la
-nappe claire des sables, et qui se tiennent groupés, ou épars comme en
-déroute, à cette entrée des si profondes régions vides...
-
- *
-
- * *
-
-Nous avions choisi un temps d'éclairage douteux, pour ne point
-rencontrer de touristes. Mais comme nous approchions de la grande
-demeure mortuaire du sultan Barkouk l'assassin, nous en voyons sortir
-toute une bande, une vingtaine à la file, qui émergent de la pénombre
-des murs abandonnés,--chacun trottinant sur son petit âne, et chacun
-suivi de l'inévitable ânier bédouin qui tapote avec un bâton la croupe
-de la bête. Ils rentrent au Caire, leur tournée finie, et échangent à
-haute voix, d'un bourricot à un autre, des impressions plutôt ineptes,
-en différentes langues occidentales... Tiens! Il y a même dans la troupe
-la presque traditionnelle dame attardée, qui, pour des motifs d'ordre
-privé, ne suit qu'à bonne distance; elle est un peu mûre celle-ci,
-autant que la lune permet d'en juger, mais encore sympathique à son
-ânier, qui, des deux mains, la soutient par derrière sur sa selle avec
-une sollicitude touchante et localisée... Oh! ces petits ânes d'Égypte,
-si observateurs, si philosophes et narquois, que ne peuvent-ils écrire
-leurs mémoires! Tant et tant de drôles de choses ils ont vues, dans les
-banlieues du Caire, la nuit!
-
-Cette dame évidemment appartient à la catégorie si répandue des hardies
-exploratrices qui, malgré une haute _respectability at home_, ne
-craignent pas, une fois lancées sur les rives du Nil, de compléter leur
-cure de soleil et de vent sec par un peu de «bédouinothérapie».
-
-
-
-
-VIII
-
-CHRÉTIENS ARCHAÏQUES
-
-
-A peine éclairé aux flammes de quelques pauvres cierges minces qui
-tremblotent contre les murailles dans des niches de pierre, un
-grouillement compact de formes humaines voilées de noir, en un lieu
-écrasé, étouffant--quelque souterrain sans doute--qu'emplit l'odeur de
-l'encens d'Arabie. Et un vacarme de presque méchante allure qui
-inquiète: plaintes de nouveau-nés, cris de détresse de tout petits
-enfants dont les voix sont couvertes comme à dessein par un cliquetis de
-cymbales...
-
-Qu'est-ce que c'est que ça? Pourquoi les avoir descendus dans ce trou
-sombre, ces petits qui hurlent au milieu de la fumée, tenus par ces
-fantômes en deuil? En entrant, si l'on n'était prévenu, ne dirait-on pas
-un repaire de mauvaise sorcellerie, un souterrain pour messe noire?
-
-Non. C'est la crypte de la basilique de Saint-Sergius pendant la messe
-copte d'un matin de Pâques!--En effet, après la surprise d'arrivée, si
-l'on regarde ces fantômes, ce sont pour la plupart de jeunes mères au
-fin et doux visage de madone, qui tiennent tendrement dans leurs voiles
-les bébés pleureurs et s'efforcent de les consoler. Quant au sorcier qui
-joue des cymbales, c'est un bon vieux prêtre, ou sacristain, qui sourit
-paternellement; s'il fait tout ce tapage, sur un rythme d'ailleurs très
-gai, c'est pour bien marquer la joie pascale, fêter la résurrection du
-Christ,--un peu aussi pour distraire ces petits, car il y en a qui se
-désolent vraiment trop. Ils ont peur, ces innocents, de l'obscurité, des
-parfums qui fument; mais les mamans ne prolongent pas l'épreuve: le
-temps seulement d'une apparition dans ce lieu vénérable, qui leur
-portera bonheur, pendant que la messe se dit à l'église au-dessus, et on
-les emmène,--et on en apporte d'autres, par l'étroit escalier obscur où
-l'on se cogne la tête aux pierres de voûte; la crypte ne désemplit pas.
-
-Mais que de monde, que de voiles noirs dans ce réduit où l'air est
-irrespirable, et où vous assourdit cette barbare musique mêlée de ces
-vagissements et de ces cris! Et quels aspects de vétusté extrême ont ici
-les choses! Les murs frustes, la voûte si basse que l'on pourrait la
-toucher, les quelques piliers de granit qui soutiennent les arceaux
-informes, tout cela est crassé par la fumée des cires, et patiné, rongé
-par le frottement des mains humaines.
-
-Au fond de la crypte il y a le recoin très sacré, devant lequel on se
-presse: une niche grossière, un peu plus grande que celles creusées dans
-le mur pour recevoir les cierges, une niche qui recouvre l'antique dalle
-où, d'après la tradition, la vierge Marie se serait assise avec l'enfant
-Jésus, lors de la fuite en Égypte. Oh! elle est bien usée aujourd'hui,
-cette sainte dalle, bien luisante, pour avoir subi tant de pieux
-attouchements, et la croix byzantine qui y fut gravée jadis achève de
-s'effacer.
-
-Si la Vierge ne s'est point assise là, l'humble crypte de Saint-Sergius
-n'en demeure pas moins l'un des sanctuaires chrétiens les plus vieux du
-monde. Et ces Coptes, qui s'y assemblent encore avec vénération, ont
-précédé de beaucoup d'années la plupart de nos races occidentales dans
-la religion évangélique.
-
-Bien que l'histoire de l'Égypte s'enveloppe tout à coup d'une sorte de
-nuit au moment de l'apparition du christianisme, on sait que l'essor de
-la foi nouvelle y fut rapide et impétueux, comme la germination des
-plantes sous la crue du Nil. Les vieux cultes pharaoniques, amalgamés en
-ce temps-là avec ceux de la Grèce, s'obscurcissaient tellement sous
-l'amas des rites et des formules qu'ils n'avaient plus de sens. Et
-pourtant, ici comme dans la Rome impériale, couvaient les ferments d'un
-mysticisme passionné. D'ailleurs ce peuple égyptien était plus qu'aucun
-autre hanté par la terreur de la mort, ainsi que le prouve sa folie des
-embaumements; il devait donc avec avidité recevoir la Parole de
-fraternel amour et d'immédiate résurrection.
-
-En tout cas, le christianisme s'implanta si fortement dans cette Égypte
-que les siècles de persécution n'arrivèrent pas à le détruire; lorsqu'on
-remonte le vieux fleuve, on voit plusieurs de ces petits groupements
-humains, aux maisons de boue séchée, où le dôme blanchi de la modeste
-maison de prière est surmonté d'une croix et non d'un croissant:
-villages de ces Coptes, de ces Égyptiens qui de père en fils ont gardé
-la foi chrétienne depuis les temps nébuleux des premiers martyrs.
-
- *
-
- * *
-
-La naïve église de Saint-Sergius est une relique très cachée, presque
-enfouie au milieu d'un dédale de ruines; sans un guide, rien n'est plus
-difficile que de s'orienter pour la découvrir. Le quartier qui la
-contient s'enferme dans les murs de ce qui fut jadis une citadelle
-romaine, et cette citadelle à son tour s'enveloppe des tranquilles
-désuétudes du «Vieux-Caire»,--qui est au Caire des mameluks et des
-khédives un peu ce que Versailles est à Paris.
-
-Ce matin de Pâques, partis en voiture du Caire actuel pour nous rendre à
-cette messe, nous avons à traverser d'abord une banlieue en voie de
-transformation, où du sol antique vont bientôt sortir quantité de ces
-modernes horreurs en fonte et torchis, usines ou grands hôtels, qui
-pullulent dans ce pauvre pays avec une stupéfiante vitesse. Puis
-viennent un ou deux kilomètres de terrains vagues, mêlés à des sables et
-déjà presque un peu désertiques. Puis enfin les murs du Vieux-Caire,
-après lesquels commence la paix des maisonnettes à l'abandon, des
-jardinets et des vergers parmi des ruines. Le vent et la poussière font
-rage contre nous pendant toute la route, le presque éternel vent et
-l'éternelle poussière d'ici, par lesquels, depuis le commencement des
-âges, tant d'yeux humains ont été brûlés sans recours; ils nous
-maintiennent dans d'aveuglants tourbillons où foisonnent des mouches. La
-«saison» du reste est déjà finie, les étrangers envahisseurs ont fui
-jusqu'au prochain automne, et l'Égypte se retrouve plus égyptienne, sous
-un ciel plus ardent. Ce soleil d'un dimanche de Pâques chauffe comme
-notre soleil de juillet, et on dirait que la terre va mourir de
-sécheresse. Mais c'est toujours ainsi, le printemps de ce pays sans
-pluie; les arbres, qui avaient gardé leurs feuilles pendant l'hiver, se
-dépouillent en avril comme chez nous en novembre; plus d'ombre nulle
-part et tout souffre, tout jaunit sur les sables jaunes.--Il n'y a pas à
-s'inquiéter cependant, car l'inondation va venir, immanquable depuis que
-notre période géologique a commencé d'être; encore quelques semaines et
-le prodigieux fleuve, comme au temps du dieu Amon, va épandre le long de
-ses rives une vie hâtive et fougueuse.--En attendant, les orangers, les
-jasmins, les chèvrefeuilles, ceux que les hommes prennent soin d'arroser
-d'eau du Nil, ont follement fleuri; lorsque nous passons devant les
-jardins du Vieux-Caire, qui alternent avec les maisons croulantes, ce
-continuel nuage de poussière blanche où nous étouffons s'emplit tout à
-coup de leur suave odeur; malgré cette sécheresse, malgré cet
-effeuillement des arbres, les parfums d'un renouveau brusque et enfiévré
-sont déjà dans l'air.
-
-Arrivés aux murailles de ce qui fut la citadelle romaine, il faut
-descendre de voiture, franchir une porte basse et pénétrer à pied dans
-le labyrinthe d'un quartier copte qui se meurt de poussière et de
-vétusté. Maisons délaissées, servant de refuge à des miséreux;
-moucharabiehs qui tombent de vermoulure; ruelles en souricière, qui
-parfois nous font passer sous quelque arceau du moyen âge, ou bien qui
-se referment au-dessus de nos têtes par la fantaisie des vieilles
-masures penchées... Et c'est cela, le chemin qui conduit à une basilique
-fameuse? Nous croirions nous être égarés, n'étaient ces groupes de
-Coptes en tenue du dimanche qui se rendent comme nous à la messe pascale
-à travers les ruines.
-
-Et qu'il y en a de jolies, de ces femmes drapées en fantômes dans des
-soies noires! Leur long voile ne les cache point comme celui des
-musulmanes; il est seulement posé sur leurs cheveux et découvre leur fin
-visage, leur collier d'or, leurs bras un peu nus qui portent au poignet
-de grosses torsades en or vierge. Pures Égyptiennes, elles ont gardé ce
-même profil délicat et ces mêmes yeux si allongés qu'avaient les déesses
-de jadis inscrites en bas-relief sur les murs pharaoniques. Mais déjà
-quelques-unes, hélas! parmi les jeunes, ont renié le traditionnel
-costume pour s'habiller _à la franque_, porter robe et chapeau.--Et
-quelles robes! quels chapeaux, quelles fleurs, dont ne voudraient plus
-les paysannes de nos derniers villages!--Hélas! hélas! ces pauvres
-petites, qui pourraient être adorables, comment les avertir que les
-beaux plis des voiles noirs leur laisseraient une exquise distinction de
-race, tandis qu'elles font pitié sous leurs oripeaux qui rappellent la
-mi-carême?...
-
-Dans l'un quelconque de ces vieux murs qui depuis un instant nous
-enserrent, voici la percée d'une porte basse et comme craintive: cela,
-l'entrée de la basilique? Non, c'est invraisemblable!... Pourtant
-quelques-unes de ces jolies créatures, aux voiles noirs et aux bracelets
-d'or, qui nous précédaient viennent de s'y engouffrer, et déjà le parfum
-des encensoirs flotte pour nous avertir. Une sorte de corridor, étonnant
-de pauvreté et de vieillesse, se contourne avec des airs de méfiance,
-puis nous mène à une cour étroite, qui a bien mille ans, et où des
-loqueteux, assis sur des banquettes à l'orientale, réclament nos
-aumônes. L'odeur de l'encens d'Arabie s'accentue, et une dernière porte,
-au fond de ce réduit, cachée en pleine ombre, nous donne accès enfin
-dans la vénérable église.
-
-L'église! Elle tient de la basilique byzantine, de la mosquée et du
-gourbi de désert. En entrant on a l'impression d'être initié d'une façon
-soudaine à l'enfance naïve du christianisme, de le surprendre, si l'on
-peut dire, dans son berceau--qui fut en réalité tout oriental. La triple
-nef est pleine de petits enfants (c'est aussi là ce qui frappe dès
-l'abord), de tout petits enfants qui pleurent ou qui rient et s'amusent,
-et beaucoup de mères allaitent leurs nouveau-nés--pendant l'invisible
-messe, qui doit se célébrer là-bas, derrière l'_iconostase_. Par terre,
-des nattes, où des familles sont assises en cercle et semblent chez
-elles. Sur les murailles frustes et déjetées, une épaisseur de chaux
-blanche attestant des années sans nombre. Et au-dessus de tout cela un
-étrange vieux plafond en bois de cèdre, avec de grosses poutres
-barbares.
-
-Dans cette nef que soutiennent des colonnes de marbre enlevées jadis à
-des temples païens, il y a, comme dans toutes les antiques églises
-coptes, de hautes boiseries transversales, minutieusement travaillées à
-la façon arabe, la divisant en trois sections: la première, par où l'on
-arrive, est celle où doivent s'asseoir les femmes; la seconde est pour
-le baptistère; la troisième, plus au fond et confinant à l'_iconostase_,
-appartient aux hommes.
-
-Elles portent presque toutes les longs voiles de soie noire d'autrefois,
-ces femmes qui encombrent ce matin, si familièrement et avec tant de
-petits nourrissons, la zone à elles réservée; dans leurs groupes
-harmonieux et sans cesse mouvementés, les robes _à la franque_, les
-pauvres chapeaux de mardi gras sont encore l'exception; l'ensemble
-conserve, à peu près intactes, sa grâce d'archaïsme et sa candeur.
-
-Plus loin, on s'agite aussi beaucoup, dans le compartiment des hommes,
-limité au fond par l'_iconostase_ (un mur millénaire que décorent des
-marqueteries en cèdre et en ivoire d'un précieux travail ancien, et où
-sont accrochées d'étranges vieilles icones noircies par les ans). C'est
-derrière ce mur, percé de portes, que se dit la messe. On entend
-vaguement chanter, dans l'ultime sanctuaire qui est là, fermé au peuple;
-de temps à autre, un prêtre fait mine d'en sortir, en soulevant une
-portière de soie fanée, et sur le seuil esquisse un geste bénisseur; il
-a une robe d'or, une couronne d'or, mais d'humbles fidèles lui parlent
-librement et touchent même ses beaux atours de roi mage; il sourit, et
-puis, laissant retomber la draperie qui masque l'entrée du tabernacle,
-il redisparaît dans son innocent mystère.
-
-Combien ici les moindres choses disent la décrépitude! Les dalles sont
-dénivelées par le tassement du sol, usées par les pas de quelques
-milliers de générations mortes. Tout est de travers, penché, poussiéreux
-et finissant. Le jour tombe d'en haut par d'étroites fenêtres
-grillagées. On manque d'air, on étouffe un peu; mais, bien que le soleil
-ne pénètre point, je ne sais quelle réverbération indécise de la chaux
-sur les murs vient vous rappeler qu'au dehors il y a un printemps
-oriental qui resplendit et brûle.
-
-Dans cette église, aïeule des églises, au milieu du nuage de fumée
-odorante, ce que l'on entend, plus encore que le chant de la messe,
-c'est le va-et-vient, la pieuse agitation des fidèles; et plus encore,
-c'est l'étonnant tapage qui se fait en dessous et qui monte par le trou
-de la sainte crypte: l'alerte batterie de cymbales, et tous ces
-vagissements, comme des plaintes de jeunes chats...
-
-Mais loin de moi les pensées d'ironie, oh! non. Si, dans notre Occident,
-certains offices me semblent antichrétiens--comme, par exemple, en la
-trop fastueuse cathédrale de Cologne, une de ces messes à grand
-spectacle où des hallebardiers maintiennent la foule avec morgue,--ici,
-par contre, elle est tellement touchante et respectable, la bonhomie de
-ce culte primitif! Ces Coptes, qui s'installent dans leur église comme
-chez eux, qui en font leur maison et l'encombrent de leurs bébés
-pleureurs, ont, à leur manière, bien entendu la parole de Celui qui a
-dit: «Laissez venir à moi les petits enfants et ne les empêchez point,
-car le royaume des cieux est à ceux qui leur ressemblent.»
-
-
-
-
-IX
-
-LA RACE DE BRONZE
-
-
-Un chant monotone sur trois notes, qui doit dater des premiers pharaons,
-de nos jours se chante encore aux rives du Nil, depuis le Delta jusqu'à
-la Nubie; des hommes demi-nus, au torse de bronze, en commençant leur
-éternel travail, l'entonnent dès le matin, de proche en proche, avec des
-voix pareilles, et le continuent jusqu'au repos du soir.
-
-Tous ceux qui ont vécu en dahabieh sur l'antique fleuve le connaissent
-bien, ce chant de l'arrosage, que toujours les mêmes grincements de bois
-mouillé accompagnent en cadence lente.
-
-C'est la mélopée du «châdouf». Et le châdouf est un primitif agrès,
-resté immuable depuis des temps qui ne se comptent plus; il se compose
-d'une longue antenne, comme une vergue de tartane, qui s'appuie en
-bascule sur une traverse et porte à sa pointe un seau en bois; un homme,
-avec de beaux gestes, fait jouer cela en chantant, abaisse l'antenne,
-puise l'eau dans le fleuve et remonte le seau rempli,--qu'un autre homme
-attrape au vol pour le déverser plus haut, dans un bassin creusé à même
-la terre des berges. Quand le fleuve est bas, il y a trois bassins
-superposés, comme seraient trois étapes pour la montée de l'eau
-précieuse jusqu'aux champs de blé ou de luzerne, et alors trois châdoufs
-les uns au-dessus des autres grincent ensemble, inclinant et relevant au
-rythme de la même chanson leurs grandes cornes de scarabée.
-
-Tout le long, tout le long du Nil, se propage ce mouvement des antennes
-du châdouf, qui a commencé dans les plus vieux âges et qui est l'une des
-manifestations essentielles de la vie humaine sur ces bords; il ne fait
-trêve que l'été, quand le fleuve, grossi par les pluies de l'Afrique
-équatoriale, vient inonder cette terre d'Égypte qu'il a créée lui-même
-au milieu des sables sahariens. Mais il bat son plein pendant nos mois
-d'hiver, qui sont là-bas une période de lumineuse sécheresse, sous un
-ciel inaltérablement bleu; en cette saison-là, tous les jours, depuis
-l'aube jusqu'à la prière du soir, les hommes sont à l'arrosage,
-transformés en machines inlassables, dont les muscles jouent comme des
-lames de métal; le geste ne change jamais, non plus que la chanson, et
-sans doute l'esprit doit s'abstraire de l'automatique travail, pour se
-perdre en quelque rêve, voisin de celui que faisaient les ancêtres,
-attelés aux mêmes agrès il y a quatre ou cinq mille ans. Les torses,
-inondés à chaque montée du seau qui déborde, ruissellent constamment
-d'eau froide; quelquefois le vent est glacé en même temps que le soleil
-brûle; mais, puisqu'ils sont en bronze, ces perpétuels travailleurs de
-plein air, rien n'a prise sur leur corps endurci.
-
-Ces hommes sont les fellahs, les paysans de la vallée du Nil, les purs
-Égyptiens dont le type n'a pas changé au cours des siècles: dans les
-plus antiques bas-reliefs de Thèbes ou de Memphis, on les retrouve tels,
-avec leur profil noble aux lèvres un peu épaisses, leurs yeux allongés
-aux paupières lourdes, leur taille mince et leurs épaules larges.
-
-Leurs femmes, qui de temps à autre descendent au fleuve, près d'eux,
-pour puiser aussi, mais dans des vases d'argile qu'elles
-emportent--(toujours le puisage, le charroi de l'eau nourricière:
-occupation primordiale, dans cette Égypte sans pluie ni source vive, qui
-n'existe que par son fleuve),--leurs femmes, les fellahines, marchent ou
-se posent avec une grâce inimitable, drapées de voiles noirs, que même
-les plus pauvres laissent traîner sur la poussière ou le sable, à la
-façon des robes de Cour. En ce pays de la clarté et des lointains roses,
-elles sont étranges, toutes si sombrement vêtues, taches de deuil parmi
-les champs ou le désert illuminés en fête; très machinales créatures, à
-qui l'on n'a d'ailleurs rien appris, elles possèdent par instinct, comme
-sans doute jadis les filles de l'Hellade, le sens de la noblesse dans
-l'attitude; aucune de nos femmes ne saurait, avec une si majestueuse
-harmonie, s'habiller de grossières étoffes noires, ni surtout lever des
-bras nus pour poser sur la tête la lourde jarre emplie d'eau du Nil, et
-s'en aller ensuite, fière et cambrée, ondulant malgré la charge. Les
-tuniques de mousseline dont elles sont vêtues restent invariablement
-noires comme les voiles, à peine rehaussées de quelques lisérés rouges
-ou de quelques paillettes d'argent; rien ne les ferme sur la poitrine
-et, par une étroite fente qui descend jusqu'à la ceinture, elles
-laissent voir la chair ambrée, la naissance médiane des seins couleur de
-bronze pâle, qui sont, au moins pendant l'éphémère jeunesse, d'un
-contour impeccable. Les visages, il est vrai--lorsqu'on n'a pas eu le
-temps de vous les cacher en ramenant un pli du voile,--le plus souvent
-vous désenchantent, parce que des travaux rudes, des maternités hâtives,
-des allaitements les ont déjà flétris; mais si l'on a la chance
-d'apercevoir une jeune femme, c'est en général une apparition de beauté,
-à la fois vigoureuse et fine.
-
-Quant aux bébés fellahs, toujours nombreux et qui suivent demi-nus les
-mamans ou les grandes soeurs, ils auraient pour la plupart d'adorables
-figures, avec leurs yeux naïfs de cabri, sans la malpropreté qui est, en
-ce pays, une chose presque voulue par la tradition ancestrale; au bord
-de leurs paupières, de leurs lèvres humides, restent collées en grappes
-ces mouches d'Égypte, que l'on considère ici comme bienfaisantes aux
-enfants, et qu'ils n'ont même plus l'idée de chasser, tant ils sont
-héréditairement résignés à les subir,--avec la même passivité du reste
-que montrent leurs pères vis-à-vis des étrangers envahisseurs.
-
-La passivité, la douce endurance semblent les caractéristiques de cette
-race inoffensive, élégante d'allure sous ses haillons, mystérieuse dans
-son immobilité millénaire, et capable d'accepter avec la même
-indifférence tous les jougs qui passent. Pauvre belle race aux muscles
-infatigables, où les hommes, qui remuèrent jadis les grandes pierres des
-temples, ne connaissaient point de fardeaux trop lourds; où les femmes,
-avec leurs bras graciles, pâlement basanés, avec leurs mains toutes
-petites, dépassent de beaucoup en force nos plus massives paysannes.
-Pauvre belle race de bronze! Sans doute elle fut trop précoce et donna
-trop jeune son étonnante fleur, en des temps où, sur la terre, les
-autres humanités végétaient obscurément encore; sans doute sa
-résignation présente lui est venue comme une lassitude, après tant de
-siècles d'effort et d'expansive puissance. Elle détenait jadis la
-lumière du monde, et la voici tombée depuis plus de deux mille ans à
-cette sorte de sommeil fatigué, qui a rendu la tâche facile aux
-conquérants d'autrefois comme aux exploiteurs d'aujourd'hui...
-
-Un autre trait qui, à côté de la patience, domine chez ces purs
-Égyptiens de la campagne, est leur attachement à la terre, à la terre
-qui nourrit et dans laquelle plus tard on va dormir. Posséder de la
-terre, en accaparer à tout prix les moindres morceaux, en conquérir des
-bribes sur le désert mouvant, tel est le seul but, ou à peu près, que
-les fellahs poursuivent en ce monde; posséder un champ, si petit
-soit-il,--un champ qu'on laboure du reste avec la charrue la plus
-anciennement inventée par l'homme, celle dont le dessin exact se
-retrouve inscrit aux murs des tombeaux de Memphis.
-
-Et ce même peuple, qui fut le premier de tous à concevoir la
-magnificence, qui eut jadis des dieux et des rois entourés d'une
-écrasante splendeur, peut vivre aujourd'hui pêle-mêle avec ses moutons,
-ses chèvres, dans d'humbles et basses cabanes faites de boue durcie au
-soleil! Au milieu de ces villages d'Égypte, qui ont tous la couleur
-neutre du sol, c'est à peine si un peu de chaux blanche vient égayer le
-minaret ou la coupole de la mosquée; en dehors de ce petit refuge où
-l'on prie gravement chaque soir--car nul ici ne s'endormirait sans
-s'être prosterné devant la majesté d'Allah,--tout est en mornes
-grisailles; les gens aussi ont des costumes de couleur terne,
-d'apparence presque miséreuse. Et c'est comme de l'orient qui se serait
-appauvri et éteint, sous un ciel pourtant resté merveilleux.
-
-Mais tant de grandeur passée laisse encore aux fellahs son empreinte: un
-affinement d'aspect et de manières bien inconnu chez la plupart des
-bonnes gens de nos villages. Et ceux d'entre eux qui par hasard arrivent
-à la fortune ont tout de suite la distinction, savent de naissance
-pratiquer l'hospitalité comme des seigneurs.
-
-Même l'hospitalité des plus humbles garde en ce pays quelque chose de
-courtois et d'aisé qui sent la _race_. Je me souviens de ces limpides
-soirs où j'arrêtais ma dahabieh contre la berge du fleuve, après la
-navigation paisible du jour. (Je parle de ces recoins perdus, non
-gangrenés encore par le tourisme, que je choisissais d'habitude.) Au
-crépuscule, à l'heure où des étoiles s'allumaient dans le ciel d'or
-vert, dès que j'avais mis le pied sur la rive, signalé par les
-aboiements des chiens de garde, toujours le chef du plus prochain hameau
-venait à ma rencontre; digne, dans sa longue robe de soie rayée ou de
-modeste coton bleu, il m'abordait avec des formules de bienvenue tout à
-fait grand siècle. Force m'était de le suivre jusque dans sa maison en
-terre séchée, où d'autres compliments s'échangeaient encore, et
-d'accepter la traditionnelle tasse de café arabe, après m'être assis à
-la place d'honneur sur le divan, pauvre du logis.
-
- *
-
- * *
-
-Réveiller les fellahs de leur étrange sommeil, rouvrir enfin leurs yeux,
-les transformer par l'éducation moderne, est la tâche que veut
-entreprendre de nos jours une élite de patriotes égyptiens. Naguère,
-cela m'eût semblé un crime, car ces paysans obstinés vivaient dans des
-conditions de moindre souffrance, ayant beaucoup de foi et peu de
-désirs. Mais aujourd'hui ils subissent une invasion plus dissolvante que
-celles de tant de conquérants qui tuaient par les armes et par le feu:
-les Occidentaux sont là, partout, chez eux, profitant de leur passivité
-douce pour en faire des valets à l'usage de leurs trafics ou de leurs
-plaisirs. L'oeuvre de dégradation est si facile sur ces simples sans
-défense, à qui l'on apporte les convoitises, les besoins nouveaux, les
-«apéritifs»,--et à qui on enlève la prière!...
-
-Alors, oui, il serait peut-être temps de les réveiller, ces dormeurs
-depuis plus de vingt siècles, de leur crier gare, et de voir ce qu'ils
-pourraient donner encore, quelles surprises ils nous réserveraient après
-cette longue léthargie, sans doute réparatrice. En tout cas, l'espèce
-humaine, en voie de décliner par surmenage, trouverait, chez ces
-chanteurs du châdouf et ces laboureurs avec la si vieille charrue, des
-cerveaux à peine touchés par l'alcool, et toute une réserve de beauté
-tranquille, de bon équilibre physique, de vigueur sans bestialité.
-
-
-
-
-X
-
-LE TOUT GRACIEUX LUNCHEON
-
-
-Au grand resplendissement de onze heures du matin, nous traversons les
-champs d'Abydos, venant des bords du Nil, comme jadis tant de pèlerins
-antiques, pour nous rendre aux sanctuaires d'Osiris, qui sont au delà
-des vertes plaines, à l'orée du désert.
-
-Trois ou quatre lieues, sous le ciel limpide et le soleil de feu blanc,
-parmi des blés ou des luzernes dont le vert admirable est piqué de
-fleurettes pareilles à celles de nos climats. Des centaines de petits
-oiseaux nous chantent éperdument la joie de vivre; ce soleil rayonne et
-chauffe avec magnificence; ces blés fougueux ont déjà des épis; on
-dirait la grande fête de nos jours de mai; on oublie que c'est février,
-que c'est encore l'hiver,--l'hiver lumineux de l'Égypte. Çà et là, dans
-le déploiement des champs tranquilles, apparaissent des villages enfouis
-sous des arbres très feuillus, sous des acacias qui, de loin,
-ressemblent aux nôtres; il y a bien là-bas, murant les fertiles
-campagnes, la chaîne de Libye, trop rose peut-être et trop désolée; mais
-c'est égal, comme ce sont des moineaux et des alouettes qui font ici la
-gaie musique champêtre, on est à peine dépaysé; rien ne prépare l'esprit
-à ces vieux temples osiriens qui, paraît-il, vont tout à l'heure surgir.
-
-Tout ce qu'il évoque pourtant, ce nom seul d'Abydos!... Rien que se
-dire: «Abydos est là tout près et j'y arriverai dans un moment», rien
-que cela transforme les aspects de ces simples sillons verts, rend
-presque imposante cette région d'herbages,--où le bourdonnement des
-mouches va croissant dans l'air surchauffé, tandis que le chant des
-oiseaux s'apaise et s'endort aux approches de midi.
-
-Nous cheminions depuis un peu plus d'une heure parmi la verdure de ces
-jeunes blés étendus en tapis, quand, après les maisonnettes et les
-arbres d'un village, un monde tout autre se démasque soudain; toujours
-ce monde d'éblouissement et de mort qui enveloppe si étroitement
-l'Égypte habitée: le désert!
-
-Il est là, le désert Libyque, et comme chaque fois que nous l'avons
-abordé venant des rives du vieux fleuve, nous sommes en contre-bas de
-lui. Il commence sans transition, absolu et terrible, aussitôt que finit
-le velours touffu du dernier champ, l'ombre fraîche du dernier acacia;
-ses sables ont l'air de dévaler jusqu'à nous, en une coulée immense,
-depuis ces montagnes trop étranges que nous apercevions de la plaine
-heureuse et qui trônent là-bas en souveraines sur tout ce néant.
-
-La ville d'Abydos, aujourd'hui anéantie sans avoir laissé de vestiges,
-s'élevait jadis où nous sommes, au seuil des solitudes; mais ses
-nécropoles plus vénérées que celles de Memphis, ses temples trois fois
-saints étaient un peu au-dessus, dans les sables merveilleusement
-conservateurs qui les ont ensevelis sous leurs petites ondes patientes,
-pour en garder de presque intacts jusqu'à nos jours.
-
-Le désert! Dès qu'on a posé le pied sur ce sol un peu mouvant, qui
-étouffe le bruit des pas, il semble que l'atmosphère aussi vient de
-subitement changer; elle se fait brûlante et altérante, comme si des
-brasiers s'étaient allumés dans les entours.
-
-Et tout ce domaine de la clarté et de la sécheresse est, jusqu'en ses
-lointains, nuancé, zébré de ses habituels tons bruns, fauves ou jaunes.
-La morne réverbération des choses proches augmente jusqu'à l'excès la
-chaleur et la lumière; l'horizon tremble sous de petites vapeurs de
-mirage qui simulent de l'eau remuée par des souffles. Dans les
-arrière-plans, qui montent par degrés jusqu'aux pieds de la chaîne
-Libyenne, partout s'étagent des éboulis de pierres ou de briques; des
-ruines, presque sans forme, émergent à peine des sables, mais indiquent
-leurs présences sans nombre, suffisent à donner le sentiment que c'est
-ici un très vieux sol, travaillé jadis par les hommes pendant des
-siècles que l'on ne sait plus. Et, au premier coup d'oeil, on les devine
-si bien là-dessous, les catacombes, les hypogées, les momies!
-
-Ces nécropoles d'Abydos, quelle fascination jadis elles ont exercée, et
-pendant des millénaires, sur ce peuple, précurseur des peuples, qui
-habitait la vallée du Nil! C'est que, d'après l'une des plus antiques
-traditions humaines, la tête d'Osiris, seigneur de l'_autre monde_,
-reposait au fond d'un de ces temples, qui sont aujourd'hui écroulés sous
-les sables. Or les hommes, dès que leur pensée a commencé de sortir de
-la nuit originelle, ont été hantés par cette conception qu'il y a des
-_voisinages_ secourables aux pauvres cadavres couchés sous terre, qu'il
-y a des lieux sacrés où il est plus prudent de se faire enfouir si l'on
-veut être prêt quand sonnera le réveil. Donc, en la vieille Égypte,
-chacun à l'heure de la mort tournait ses regards vers ces pierres et ces
-sables, dans un souhait ardent de pouvoir y dormir près du débris de son
-Dieu. Ceux qui n'obtenaient point d'y prendre place, tant les entours
-étaient déjà encombrés de dormeurs, imaginaient d'y faire au moins
-planter une humble stèle rappelant leur nom, ou bien recommandaient
-qu'on y déposât pour quelques semaines leur momie, sauf à la remporter
-après,--et des cortèges funèbres d'aller et retour traversaient sans
-cesse les blés qui séparent le Nil du désert. Abydos, dans le triste
-rêve humain où domine l'attente de la destruction, Abydos a précédé de
-beaucoup de siècles la vallée de Josaphat des Hébreux, les cimetières
-autour de La Mecque des musulmans et les saints caveaux sous nos plus
-vieilles cathédrales... Abydos! il n'y faudrait marcher qu'avec
-mélancolie et en silence, à cause de tant de milliers d'âmes qui jadis
-se sont orientées vers ce lieu, les mains tendues, à l'heure
-d'Épouvante...
-
-Il est tout près, le premier grand temple, celui que le roi Sethos éleva
-pour cet inconnaissable prince de l'_autre monde_ qui en son temps
-s'appelait Osiris. A peine quelque deux cents mètres, dans
-l'éblouissement de ce désert, et on y arrive; on est saisi d'y être, car
-rien n'en dénonçait l'approche, les sables d'où il a été exhumé, et qui
-l'ensevelissaient depuis deux mille ans, s'élevant encore alentour
-jusqu'aux frises. Une grille de fer, où veillent deux grands bédouins en
-robe noire, et aussitôt après, l'ombre des pierres énormes: on est chez
-le dieu, dans la forêt des lourdes colonnes osiriennes, au milieu d'un
-monde de personnages à haute coiffure qui sont inscrits en bas-relief
-sur tous les piliers, sur toutes les murailles et qui semblent s'appeler
-de la main les uns les autres, échanger entre eux mille signes de
-mystère, de silence et d'éternité...
-
-Mais qu'est-ce que ce bruit dans le sanctuaire? On dirait que c'est
-plein de monde là-bas... Derrière la seconde rangée de colonnes, des
-gens parlent à tue-tête, avec l'accent britannique; je crois même qu'on
-entend des verres se choquer, et des fourchettes tapoter de la
-vaisselle...
-
-Oh! pauvre, pauvre temple, ce qui s'y passe!... Non, c'est plus
-insultant qu'être mis à sac par les barbares: subir cet excès de
-grotesque dans la profanation! Il y a là joyeuse et gaillarde tablée
-d'une trentaine de couverts, et les convives des deux sexes
-appartiennent à cette humanité spéciale qui fréquente chez Thos Cook and
-Son (Egypt limited). Des casques de liège et de classiques lunettes
-vertes. On boit du soda, du whisky; on mange à longues dents des
-viandes, qu'enveloppèrent des papiers graisseux dont les dalles restent
-jonchées. Et les dames surtout, oh! les dames, quels épouvantails à
-moineaux.--Or, c'est ainsi tous les jours, tant que dure la «season»,
-nous apprennent les gardes bédouins en robe noire. Un luncheon chez
-Osiris fait partie du programme _of pleasure trips_. Chaque midi, une
-bande nouvelle arrive, sur d'irresponsables et infortunés bourricots;
-quant aux tables, aux assiettes, elles se tiennent à demeure dans le
-vieux temple!
-
-Sauvons-nous vite et, si possible, avant que le spectacle ait marqué
-dans notre mémoire.
-
-Mais hélas! même quand nous sommes dehors, isolés de nouveau sur
-l'étendue des sables étincelants, nous ne pouvons plus rien prendre au
-sérieux: Abydos, le désert, tout a cessé d'exister; le visage de ces
-dames nous hante, et leurs chapeaux, et des regards qu'elles nous ont
-jetés par-dessus leurs lunettes solaires... La laideur Cook, on m'en
-avait donné une fois cette raison, satisfaisante à première vue: «Le
-Royaume-Uni, jaloux à juste titre de la beauté de ses filles, les
-soumettrait à un jury lorsque leur vient l'âge de puberté; à celles qui
-sont classées trop laides pour se transmettre, il accorderait une bourse
-sans limite chez Thos Cook and Son, les vouant ainsi à un perpétuel
-voyage qui ne leur laisserait pas le loisir de songer à certaines
-bagatelles de la vie.» L'explication m'avait séduit d'abord. Mais un
-examen plus attentif des bandes qui infestent la vallée du Nil m'a
-permis de constater que toutes ces Anglaises y sont d'un âge notoirement
-canonique; donc la catastrophe de la procréation, si tant est qu'elle
-ait pu se produire chez elles, doit remonter à des époques bien
-antérieures à leur enrôlement. Et je demeure perplexe...
-
-Sans conviction maintenant, nous nous sommes acheminés vers un autre
-temple, garanti solitaire. En effet, le soleil y darde, souverainement
-seul, au milieu d'un hautain silence, et, ici, l'Égypte, le passé
-commencent à nous ressaisir.
-
-Toujours pour Osiris, dieu du céleste réveil dans les nécropoles
-d'Abydos, Ramsès II avait érigé ce sanctuaire. Mais les sables ont eu
-beau l'envelopper de leur linceul, ils n'ont pu nous en conserver que la
-base plus enfouie, les hommes s'étant acharnés à le détruire par le
-faîte[6]; ses ruines, aujourd'hui protégées pourtant et déblayées, ne
-s'élèvent plus qu'à trois ou quatre mètres du sol. Dans les bas-reliefs,
-la plupart des personnages n'ont que les jambes et la moitié du torse;
-avec le haut des murailles s'en sont allées leurs têtes et leurs
-épaules; mais il semble qu'ils aient gardé la vie: leurs gesticulements,
-la mimique excessive de leurs attitudes de décapités sont plus étranges
-et plus saisissants peut-être que s'ils avaient encore un visage. Ce
-qu'ils ont gardé surtout de prodigieux, c'est l'éclat de leurs antiques
-peintures, les teintes fraîches de leurs costumes, leurs robes d'un
-bleu-turquoise ou lapis, ou d'un vert-émeraude, ou d'un jaune d'or; un
-badigeon naïf, mais devant lequel on reste confondu parce qu'il n'a pas
-bronché depuis trente-cinq siècles: tout ce que faisaient ces gens-là
-risquait d'être éternel. Pourtant des nuances aussi vives ne se
-retrouvent guère dans les autres monuments pharaoniques, et, ici, elles
-frappent d'autant plus que les fonds sont demeurés blancs; malgré ses
-portiques en granit bleuté, en granit noir, en granit rose, le temple a
-toutes ses murailles en un fin calcaire d'une blancheur rare, et en pur
-albâtre pour le saint des saints.
-
- [6] Naguère un industriel, établi aux environs pour fabriquer de la
- chaux, ayant jugé friables à point les calcaires si fins des
- murailles, usa de ce temple comme d'une carrière et, pendant des
- années, les bas-reliefs sans prix servirent d'aliment aux meules de
- son usine.
-
-Par-dessus ces murs tronqués, aux si belles, si gaies et claires
-couleurs, le désert apparaît, et il est tout bruni par le contraste;
-par-dessus ces tableaux, où les personnages n'ont plus de tête, on voit
-la grande montée fauve des sables et des pierrailles, qui s'en va, comme
-d'un colossal balancement de houle, baigner là-bas les pieds de la
-chaîne libyque. Vers le nord des solitudes et vers l'ouest, d'informes
-éboulements de blocs couleur basane se succèdent dans les sables,
-jusqu'où finit, d'une ligne nette sur le ciel, l'éblouissant lointain. A
-part ce temple de Ramsès où nous sommes, et, dans notre voisinage, celui
-de Sethos où sévit l'entreprise Cook, il n'y a plus alentour que des
-ruines émiettées, pulvérisées sans recours possible; mais elles imposent
-pourtant le recueillement, ces ruines finissantes, car elles sont les
-débris du temple sans âge où dormait la tête du dieu, les débris des
-sépultures du Moyen et de l'Ancien Empire; elles indiquent encore tout
-le développement des nécropoles d'Abydos, si vieilles que l'on se sent
-comme pris de vertige dès que l'on veut songer à leurs origines...
-
-Ici, comme à Thèbes, comme à Memphis, on ne les rencontre que parmi le
-sable et les roches desséchées, ces tombeaux des Égyptiens: le grand
-peuple ancêtre, qui eût frémi de l'ombre de nos arbres noirs et de la
-pourriture de nos humides caveaux, tenait à déposer magnifiquement ses
-embaumés au milieu de cette lumineuse et immuable splendeur de mort qui
-s'appelle le désert.
-
- *
-
- * *
-
-Ah! mon Dieu, qu'est-ce qui va se passer encore chez ce malheureux
-Osiris? Voici que des bédouins amènent à coups de bâton, vers la demeure
-voisine que lui dédia Sethos, une troupe de bourricots! Sans doute le
-lunch est achevé, et la bande va repartir, à l'heure militaire du
-programme. Observons, en gardant une distance prudente.
-
-En effet, ils se remettent tous en selle, les cooks, les cookesses, et
-déployant, non sans quelque intention de majesté, des parasols en coton
-blanc, ils prennent la direction du Nil. Ils disparaissent; la place
-nous appartient.
-
-Quand nous osons rentrer enfin dans ce premier sanctuaire, où ils
-avaient abondamment lunché à l'ombre, les gardiens sont là, qui
-s'empressent à balayer les épluchures, les papiers sales. Et, pour le
-luncheon de demain, ils serrent la douteuse vaisselle dans des coffres à
-demeure, où se lisent en grosses lettres de gloire les noms des
-véritables souverains de l'Égypte moderne: «Thos Cook and Son (Egypt
-limited)».
-
-Tout cela heureusement se remise dans le premier hypostyle. Rien ne
-déshonore les salles profondes, où le silence vient de retomber, le
-grand silence des midis du désert.
-
- *
-
- * *
-
-De ce temple, on s'émerveillait déjà, sous l'empereur Tibère, comme
-d'une relique du passé le plus lointain et nébuleux. Le géographe
-Strabon écrivait à cette époque: «C'est un palais admirable bâti à la
-façon du Labyrinthe, sauf qu'il a moins de galeries.» Il en a pourtant
-déjà beaucoup, de galeries, et on s'y promène en s'égarant comme dans un
-dédale. Sept chapelles, consacrées à Osiris et à différents dieux ou
-déesses de sa suite; sept travées, sept portes pour les processions des
-rois et des foules; et, sur les côtés, tant d'autres salles, couloirs,
-chapelles secondaires, chambres sombres, portes perdues! La très
-primitive colonne, inspirée des roseaux, que l'on a nommée en
-architecture la _colonne-plante_ et qui imite une monstrueuse tige de
-papyrus, a poussé ici en futaie serrée, pour soutenir les pierres des
-plafonds bleus, semés d'étoiles à l'image du ciel de ce pays. En
-plusieurs places, elles manquent, ces pierres-là, et laissent des vides
-largement ouverts sur le ciel véritable d'en haut; en vain elles étaient
-massives comme pour des durées infinies, les soleils de tant de siècles
-les ont patiemment fendues, et ensuite leur propre poids les a
-précipitées; la lumière maintenant, par ces brèches, entre donc à flots
-jusque dans les chapelles où les hommes de jadis avaient voulu de
-saintes ténèbres.
-
-Malgré ce désastre des plafonds, c'est ici un des sanctuaires les plus
-intacts de la vieille Égypte; les sables, toujours si doucement
-ensevelisseurs, y ont réussi à miracle leur oeuvre conservatrice. On
-dirait sculptés d'hier les innombrables personnages qui, sur les murs,
-autour des colonnes plantées en forêt, partout, gesticulent, continuent
-avec animation leur causerie éternelle, à la muette, par signes de leurs
-bras et de leurs longues mains. Le temple entier, avec ces trouées qui
-l'éclairent, est plus beau peut-être qu'au temps des Pharaons. Au lieu
-de l'obscurité d'autrefois, une transparente pénombre alterne à présent
-avec de grands rayons en gerbes, qui inondent çà et là de lumière
-frisante les sujets des bas-reliefs si longtemps enfouis, détaillent
-leurs attitudes, leurs muscles, leurs couleurs à peine altérées, les
-retrempent de vie et de jeunesse. Pas un pan de muraille, dans ce lieu
-immense, qui ne soit couvert de divinités, surchargé d'hiéroglyphes et
-d'emblèmes. Osiris à haute coiffure, la belle Isis casquée d'un oiseau,
-Anubis à tête de loup-de-désert, Horus à tête d'épervier et Thoout
-ibiocéphale sont là mille fois répétés, toujours accueillant avec des
-gestes étranges les rois et les prêtres qui leur rendent hommage.
-
-Les corps presque nus, à larges épaules et à fine taille, ont une
-sveltesse, une grâce infiniment chastes, et les traits des visages sont
-d'une pureté exquise. C'étaient déjà des artistes très préparés, ceux
-qui ciselaient ces têtes charmantes aux longs yeux pleins de l'antique
-rêve; mais par une lacune qui nous confond, ils ne savaient encore les
-inscrire que de _profil_; de profil aussi, toutes les jambes, tous les
-pieds, tandis que les torses par contre restent invariablement de face:
-il a donc fallu aux hommes bien des siècles d'étude avant de comprendre
-la perspective qui nous paraît si simple, le raccourci des figures, et
-d'être capables d'en donner l'impression sur une surface plane!...
-
-Plusieurs de ces tableaux représentent le roi Sethos, dessiné sans doute
-d'après nature, car on retrouve là presque les traits de sa momie, si
-calme et si belle, exhibée de nos jours au musée du Caire. A ses côtés
-se tient dévotement son fils, le prince royal Ramsès (plus tard Ramsès
-II, le grand Sésostris des Grecs); on lui a donné l'air tout candide, et
-il porte cette boucle de cheveux sur le côté qui était la coiffure de
-l'enfance;--lui aussi a sa momie sous les vitrines du musée, et quand on
-a vu ce débris édenté, sinistre, qui atteignait déjà près de cent ans
-d'âge lorsque la mort le livra aux embaumeurs de Thèbes, on n'arrive pas
-à se persuader qu'il ait pu être jeune, coiffé d'une boucle noire, qu'il
-ait pu jouer, être un enfant...
-
- *
-
- * *
-
-Nous pensions en avoir fini avec les cooks et les cookesses du luncheon.
-Mais hélas! nos chevaux, plus rapides que leurs ânes, les rattrapent au
-retour, parmi les blés verts d'Abydos, et un embarras dans le chemin
-étroit, une rencontre de chameaux chargés de luzerne, nous immobilise un
-instant, tous pêle-mêle. A me toucher, il y a un amour de petit âne
-blanc qui me regarde, et d'emblée nous nous comprenons, la sympathie
-jaillit réciproque. Une cookesse à lunettes le surmonte, oh! la plus
-effroyable de toutes, osseuse et sévère; par-dessus son complet de
-voyage, déjà rébarbatif, elle a mis un jersey pour tennis, qui accentue
-les angles, et sa personne semble incarner la _respectability_ même du
-Royaume-Uni. On trouverait d'ailleurs plus équitable--tant sont longues
-ses jambes dénuées de tout intérêt pour le touriste--que ce fût elle qui
-portât l'âne.
-
-Il me regarde avec mélancolie, le pauvre petit blanc, dont les oreilles
-sans cesse remuent, et ses jolis yeux si fins, si observateurs de toutes
-choses, me disent à n'en pas douter:
-
---Elle est bien vilaine, n'est-ce pas?
-
---Mon Dieu, oui, mon pauvre petit bourricot. Mais songe un peu, fixée à
-ton dos comme elle est là, tu as au moins sur moi l'avantage de ne plus
-la voir.
-
-Pourtant ma réflexion, bien que judicieuse, ne le console pas, et son
-regard me répond qu'il se sentirait bien plus fier de porter, comme
-beaucoup de ses camarades, un simple paquet de cannes à sucre.
-
-
-
-
-XI
-
-LA DÉCHÉANCE DU NIL
-
-
-Au début de notre période géologique, il y a quelques milliers de
-siècles, quand les continents eurent pris, dans la dernière tourmente
-mondiale, à peu près les formes que nous leur connaissons, et quand les
-fleuves se mirent à tracer leurs lignes hésitantes, il se trouva que les
-pluies de tout un versant de l'Afrique furent précipitées, en une gerbe
-d'eau formidable, à travers la région impropre à la vie qui s'étend
-depuis l'Atlantique jusqu'à la mer des Indes, et que nous appelons la
-région des Déserts. A la longue, elle régla son cours, cette énorme
-coulée d'eau égarée dans les sables, elle devint _le Nil_, et, avec une
-patience inlassable, elle se mit à son travail de fleuve, qui pourtant
-ne semblait pas possible en cette zone maudite: d'abord arrondir tous
-les blocs de granit épars sur son chemin dans les hautes plaines de
-Nubie, et puis surtout déposer peu à peu, peu à peu du limon par
-couches, former une artère vivante, créer comme un long ruban vert au
-milieu de ce domaine infini de la mort.
-
-Il y a combien de temps qu'il est commencé, ce travail du grand
-fleuve?--Y penser fait peur... Depuis cinq mille ans que nous pouvons
-contrôler, c'est à peine si l'apport incessant des limons a pu élargir
-ce ruban de l'Égypte habitable qui, aux plus anciennes périodes de
-l'histoire, était à peu près comme de nos jours. Quant aux blocs
-granitiques des plaines de Nubie, combien de millénaires a-t-il fallu
-pour les rouler ainsi et les polir? Au temps des Pharaons ils avaient
-exactement déjà leurs formes de boules usées par le frottement de
-l'eau,--et tant d'inscriptions hiéroglyphiques sur leurs faces rondes ne
-sont même pas sensiblement estompées pour avoir subi le passage de
-l'inondation périodique des étés durant quarante ou cinquante
-siècles!...
-
-Elle fut un pays d'exception, cette vallée du Nil; elle fut merveilleuse
-et unique, fertile sans pluie, arrosée à souhait par son fleuve sans le
-secours d'aucun nuage, ignorant les temps sombres, les humidités qui
-nous oppressent, gardant le ciel inaltérable de ces immenses déserts
-d'alentour qui jamais n'exhalent une vapeur d'eau pour embrumer
-l'horizon. C'est sans doute cette éternelle splendeur de la lumière, et
-cette facilité de la vie qui firent éclore ici les primeurs de la pensée
-humaine. Ce même Nil, après avoir si patiemment créé le sol d'Égypte,
-fut aussi le père de la race qui partit en avant de toutes les autres,
-comme ces branches hâtives que l'on voit, au printemps, jaillir les
-premières d'une souche, mais qui parfois meurent avant l'été. Il enfanta
-ce peuple dont nous recueillons aujourd'hui les moindres vestiges avec
-stupeur et admiration; un peuple qui, dès l'aube, au milieu des
-originelles barbaries, conçut magnifiquement l'infini et le divin, posa
-avec tant de sûreté et de grandeur les premières lignes architecturales
-d'où devaient dériver ensuite nos architectures, jeta les bases de
-l'art, ainsi que de toute science et de toute sagesse.
-
-Plus tard, quand cette belle fleur d'humanité se fut fanée, le Nil,
-coulant toujours au milieu de ses déserts, semble avoir eu pour mission,
-pendant près de deux mille ans, de maintenir sur ses bords une sorte
-d'immobilité et de désuétude qui étaient comme un hommage de respect à
-ces écrasants souvenirs. A mesure que les sables ensevelissaient les
-ruines des temples et les colosses au visage brisé, rien ne changeait
-ici, sous le ciel immuablement bleu; les mêmes cultures le long des
-rives se faisaient de la même manière qu'aux vieux âges, les mêmes
-barques pareillement voilées suivaient ou remontaient le fil de l'eau,
-les mêmes chansons rythmaient l'éternel travail humain; la race fellah,
-gardienne inconsciente du prodigieux passé, somnolait sans désirs
-nouveaux et à peu près sans souffrance; le temps coulait pour l'Égypte
-dans une grande paix de soleil et de mort.
-
-Mais des étrangers à présent sont maîtres, et viennent de réveiller le
-vieux Nil pour l'asservir. En moins de vingt ans ils ont défiguré sa
-vallée, qui jusque-là se gardait comme un sanctuaire; ils ont imposé
-silence à ses cataractes, capté son eau précieuse par des barrages, pour
-l'épandre au loin sur des plaines qui sont devenues des marais, et qui
-déjà ternissent de leurs buées le cristal du ciel. Les anciens agrès ne
-suffisant plus à arroser les cultures d'aujourd'hui, des machines à
-vapeur, pour puiser plus vite, commencent de se dresser le long des
-berges, à côté des usines nouvelles, et bientôt il n'y aura guère de
-fleuve plus déshonoré que celui-là par des tuyaux de fer et des fumées
-noires. Cela se fait du reste avec hâte, comme à la curée, cette mise en
-exploitation du Nil,--et ainsi s'en va toute sa beauté, car son cours
-uniforme, à travers des régions indéfiniment pareilles, ne valait que
-par le calme et l'antique mystère.
-
-Pauvre Nil des prodiges! On subit parfois encore son charme finissant;
-des coins sont restés intacts; il y a des jours de clarté, il y a
-d'incomparables soirs où l'on peut s'abstraire des fumées et des
-laideurs. Mais la classique expédition en dahabieh, la remontée du
-fleuve depuis le Caire jusqu'à la Nubie, ne méritera bientôt plus d'être
-faite.
-
-D'habitude, c'est l'hiver qu'on entreprend ce voyage-là, afin de se
-rapprocher toujours du soleil à mesure qu'il s'enfuit vers l'hémisphère
-austral; l'hiver, la saison où les eaux baissent et où la vallée se
-dessèche. Au sortir de la ville cosmopolite qu'est le Caire
-d'aujourd'hui, après les ponts en ferraille, après les prétentieux
-hôtels zébrés d'inscriptions raccrocheuses, on éprouve une paix soudaine
-à s'éloigner sur le fleuve aux eaux larges et rapides, entre les rideaux
-de palmiers des bords, emporté par la dahabieh où l'on est maître, et où
-si l'on veut, l'on est seul.
-
-D'abord vous suivent, pendant un jour ou deux, ces grands triangles
-obsédants qui sont les pyramides: celles de Dachour, celle de Sakkarah
-succédant à celles de Gizeh, l'horizon est inquiété longtemps par leurs
-silhouettes géantes; ainsi qu'il arrive pour les montagnes, elles
-semblent plus hautes à mesure que l'on s'en va et qu'elles se dégagent
-mieux des choses proches. Et, quand elles ont enfin disparu, on a devant
-soi, avant d'atteindre la première cataracte, environ deux cents lieues
-de fleuve à remonter lentement par étapes, à travers de monotones
-régions désertiques, où les heures et les jours seront marqués surtout
-par le jeu de l'admirable lumière; en dehors de cette fantasmagorie des
-matins et des soirs, rien de bien saillant sur les berges presque
-toujours grises, où se manifeste, sans varier jamais, l'humble vie
-pastorale des fellahs. Le soleil est brûlant, les nuits étoilées sont
-claires et froides; un vent desséchant, qui souffle du nord à peu près
-sans trêve, fait frissonner dès que le crépuscule tombe.
-
-On a beau cheminer des lieues et des lieues sur cette eau limoneuse, on
-a beau refouler pendant des jours et des semaines ce courant, qui glisse
-le long de la dahabieh en petites ondes pressées, on ne voit décroître
-ni en abondance ni en vitesse ce fleuve aux tiédeurs fécondantes, près
-duquel nos fleuves de France sembleraient de négligeables ruisseaux. Et
-indéfiniment se déroulent, à droite et à gauche, les deux parallèles
-chaînes de calcaire dénudé qui emprisonnent si étroitement l'Égypte des
-moissons: à l'ouest, celle des déserts libyques où chaque matin les
-premiers rayons viennent se poser pour la teindre en un rose de corail
-toujours aussi frais; à l'est, celle des déserts de l'Arabie qui ne
-manque jamais le soir de retenir toute la lumière du couchant pour
-ressembler à une triste ceinture de braise rouge. Tantôt elles
-s'éloignent, les deux murailles parallèles, et donnent plus d'espace aux
-champs verts, aux bois de palmiers, aux petites oasis séparées par des
-marbrures de sable d'or. Tantôt elles se rapprochent tellement du Nil
-que l'Égypte habitable n'a plus que la largeur de deux ou trois pauvres
-sillons de blé, tout au bord de l'eau, après quoi tout de suite
-commencent les pierres mortes et les sables morts. Quelquefois même
-c'est jusqu'à surplomber le fleuve que s'avance la chaîne désertique,
-sorte de falaise calcinée, d'un blanc rougeâtre, qu'aucune pluie ne
-vient jamais rafraîchir, et où l'on voit, à différentes hauteurs,
-bâiller les trous carrés qui mènent chez les momies. Pendant cinq mille
-ans, on les a perforées pour y introduire des sarcophages, et elles
-fourmillent intérieurement de vieux cadavres, ces montagnes qui de loin
-sont d'un si joli rose et qui servent d'interminables toiles de fond à
-tout ce qui se passe le long de ces rives.
-
-Et ce n'est pas plus divers que les lointains, tout ce qui se passe là.
-D'abord il y a ce geste souple et superbe, mais toujours le même, des
-femmes aux longs vêtements noirs, qui viennent sans cesse emplir leur
-jarre à long col, et l'emportent en équilibre sur leur tête voilée.
-Ensuite les troupeaux, que des pastoures drapées de deuil mènent se
-désaltérer, chèvres, brebis et ânons pêle-mêle. Aussi les buffles
-lourds, couleur de vase, qui descendent se baigner avec nonchalance.
-Enfin il y a le grand labeur de l'arrosage: la traditionnelle noria, que
-fait tourner un petit boeuf les yeux bandés, et surtout le châdouf à
-bascule, actionné par des hommes dont le torse nu ruisselle.
-
-Ils se succèdent, les châdoufs, parfois jusqu'à perte de vue, et c'est
-étrange à regarder, l'agitation, confuse dans le lointain, de toutes ces
-longues perches qui pompent l'eau sans trêve, avec un balancement
-d'antenne vivante.--Or il en allait de même le long de ce fleuve au
-temps des Ramsès.--Mais soudain, à quelque tournant de la rive, le vieil
-agrès pharaonique disparaît pour faire place à des séries de machines à
-vapeur, qui, plus encore que les muscles des fellahs, sont actives au
-puisage, et qui bientôt feront au Nil domestiqué une bordure de leurs
-tuyaux noirâtres.
-
-Les grandes ruines de cette Égypte, si on ignorait leur gisement, on
-passerait sans les voir. A de rares exceptions près, elles sont au delà
-des vertes plaines, au seuil des solitudes. Donc, sur l'immuable fond
-rose de ces falaises du désert, qui vous suivent pendant toute cette
-tranquille navigation de deux cents lieues, on ne voit défiler que les
-humbles villes ou villages d'aujourd'hui, qui ont la couleur neutre de
-la terre. Quelques minarets ajourés les dominent, bien blancs au-dessus
-de leurs grisailles. Des nuées de pigeons tourbillonnent alentour. Et,
-parmi les maisonnettes, qui ne sont que des cubes de boue recuits au
-soleil, les palmiers d'Afrique ont jailli superbes, isolés ou en touffes
-puissantes, laissant tomber de haut sur ces petits gîtes humains l'ombre
-de leurs plumets que le vent balance. Naguère, bien que tout cela fût
-stagnant et morne, on devait avoir en passant la tentation de s'arrêter,
-attiré par cette paix sans nom qui était celle de l'Orient lointain et
-de l'Islam. Mais à présent, devant la moindre bourgade--parmi les belles
-barques primitives qui sont encore là nombreuses et pointant vers le
-ciel bleu leurs vergues comme de très longs roseaux,--il y a toujours,
-pour l'accostage des bateaux touristes, un énorme ponton noir qui
-défigure tout par sa présence et par son inscription-réclame: «Thos Cook
-and Son, (Egypt limited)». De plus, on entend siffler le chemin de fer
-qui sans merci longe le fleuve, pour promener depuis le Delta jusqu'au
-Soudan des hordes d'Européens envahisseurs. Et enfin, aux abords des
-gares, inévitablement quelque moderne usine trône avec ironie, dominant
-de ses tuyaux les pauvres choses croulantes qui essayent de dire encore
-l'Égypte et le mystère.
-
-Alors, non, les villes, les villages, à moins qu'ils ne mènent à des
-ruines célèbres, on ne s'y arrête plus; il faut passer outre et, pour
-l'étape du soir, chercher un hameau perdu, un recoin de silence, où
-amarrer sa dahabieh contre la vénérable terre grise de la berge.
-
-Ainsi l'on s'en va, pendant des jours, pendant des semaines, entre ces
-deux interminables falaises de calcaire rose pleines d'hypogées et de
-momies, qui sont les murailles de la vallée du Nil et doivent vous
-suivre jusqu'à la première cataracte, jusqu'à l'entrée de la Nubie. Là
-seulement changeront enfin d'apparence et de nature les rochers des
-déserts, pour devenir ces granits plus sombres dans lesquels les
-Pharaons faisaient tailler leurs grands dieux et leurs obélisques.
-
-On s'en va, on s'en va, remontant le fil de ce courant éternel, et, pour
-faire perdre la notion des heures et des dates qui fuient, il y a la
-régularité du vent, la persistance d'un ciel limpide, la monotonie du
-grand fleuve qui serpente et ne finit jamais. Si déçu que l'on soit de
-voir tout profané sur les bords, on n'échappe point à cette paix d'être
-nomade et isolé sur l'eau, étranger parmi un équipage d'Arabes
-silencieux, qui chaque soir se prosternent pour de confiantes prières.
-
-D'ailleurs, on marche vers le sud, vers le soleil, et chaque jour la
-clarté se fait plus belle, la chaleur plus caressante, en même temps que
-brunit davantage le bronze des figures perçues en route.
-
-Et puis on est intimement mêlé à cette vie fluviale, restée si intense,
-et qui, à certaines heures, quand aucune fumée de houille ne salit
-l'horizon, vous ramène aux époques du travail naïf et de la saine
-beauté. Dans les barques qui vous croisent, des hommes demi-nus, grisés
-de mouvement, de soleil et d'air, rament en donnant de la voix pour ces
-chansons du Nil qui sont vieilles comme Thèbes ou Memphis. Lorsque le
-grand vent se lève, alors c'est le déploiement fou des voilures,
-enverguées sur des cornes si longues que toutes ces dahabiehs
-ressemblent à des oiseaux de haut vol. Très penchées aussitôt, elles
-entraînent d'un élan plus vif leurs cargaisons de gens, de bêtes ou de
-primitives choses: femmes encore drapées à l'antique, moutons et
-chèvres, ou bien piles de fruits, de courges et sacs de graines.
-Beaucoup sont chargées à couler bas de ces jarres en terre, invariables
-depuis trois mille ans, que les fellahines savent poser sur leur tête
-avec tant de grâce,--et on voit ces entassements de poteries fragiles
-prendre la course au-dessus de l'eau, comme soulevés par des ailes
-gigantesques de mouette. Or, dans des temps reculés et presque fabuleux,
-cette vie des mariniers du Nil avait les mêmes aspects, ainsi qu'en
-témoignent les bas-reliefs des plus vieux tombeaux; elle exigeait le
-même jeu des muscles et des voiles, réglé sans doute par les mêmes
-chansons, et c'était sous la caresse desséchante de ce même vent des
-déserts, tandis que le même rose inchangeable colorait au loin ces
-continuels rideaux de montagnes...
-
-Mais tout à coup, bruits de machines, sifflets, et, dans l'air qui était
-si pur, infectes spirales noires: ce sont les modernes steamers qui
-viennent jeter le désarroi dans ces flottilles du passé; avec de grands
-remous, s'avancent des charbonniers, ou bien une kyrielle de ces bateaux
-à trois étages, pour touristes, qui font tant de vacarme en sillonnant
-le fleuve, et sont bondés en majeure partie de laiderons, de snobs ou
-d'imbéciles.
-
-Pauvre, pauvre Nil, qui refléta jadis sur ses chauds miroirs le summum
-des magnificences terrestres, qui porta tant de barques de dieux et de
-déesses en cortège derrière la grand nef d'or d'Amon, et qui ne connut à
-l'aube des âges que d'impeccables puretés, aussi bien dans les formes
-humaines que dans les conceptions architecturales!... Pour lui quelle
-déchéance! Après son dédaigneux sommeil de vingt siècles, promener
-aujourd'hui les casernes flottantes de l'agence Cook, alimenter des
-usines à sucre, et s'épuiser à nourrir avec son limon de la matière
-première pour cotonnades anglaises!...
-
-
-
-
-XII
-
-CHEZ LA DÉESSE DE L'AMOUR ET DE LA JOIE
-
-
-On est au mois de mars, et tout resplendit comme chez nous en juin. On
-est parmi les sillons des blés verts, les luzernes, les fèves en
-fleur,--tout cela plein d'oiseaux qui s'agitent, qui chantent, qui
-délirent de joie, dans le voluptueux affairement des nids et des
-couvées. On chemine sur une terre grasse, saturée de substances vitales.
-Sans doute on traverse quelque éden pour les bêtes, car elles pullulent
-de tous côtés: des troupeaux de chèvres avec mille chevreaux bêlants;
-des ânesses avec leurs jeunes ânons qui bondissent; des vaches et des
-vaches-buffles allaitant leurs petits; et tout cela laissé libre au
-milieu des récoltes, avec loisir de les brouter, comme s'il y en avait
-surabondance...
-
-Quel est ce pays que ne précise aucune habitation, aucun village, ni
-clocher en vue? Cultures de chez nous, ces blés, ces luzernes, ces fèves
-qui embaument l'air de leurs fleurs blanches; mais il y a excès de
-lumière au ciel, et, dans les lointains, excès de limpidité profonde. Et
-puis, ces plaines fertiles autant que celles de quelque «Terre promise»,
-sont comme encloses au loin, de droite et de gauche, par deux parallèles
-murailles de pierre, par deux chaînes de montagnes roses, d'un aspect
-notoirement désertique. D'ailleurs, voici, parmi tant de bêtes de nos
-climats, des chamelles, allaitant aussi leurs étranges nourrissons
-pareils à des autruches qui auraient quatre pattes. Et enfin des
-paysannes apparaissent là-bas dans les blés; elles sont voilées de
-longues draperies noires: alors c'est l'Orient, c'est quelque contrée
-africaine ou quelque oasis d'Arabie?
-
-Le soleil en ce moment reste amorti pour nous par une bande de nuages,
-qui est seule dans le vide bleu, juste au-dessus de nos têtes, comme si,
-d'un bout à l'autre du ciel, un long écheveau de laine blanche se fût
-déployé; cela fait plus calme et presque un peu mystérieux le grand
-éclairage de ces champs où nous cheminons, de ces plaines ivres de vie
-et toutes vibrantes de musiques d'oiseaux, tandis que par contraste les
-lointains, que rien ne voile, resplendissent avec une netteté plus
-incisive, et que les montagnes des déserts là-bas semblent plus inondées
-de rayons.
-
-Le sentier que nous continuons de suivre, mal défini dans les sillons et
-les herbes, va nous faire passer sous un grand portique en
-ruine,--quelque débris d'on ne sait quel vieux temps, qui se dresse
-encore là, bien isolé, bien imprévu au milieu de l'étendue si verte des
-pâturages ou des labours. On le voyait de très loin, ce portique, tant
-l'air est pur; en s'approchant, on s'aperçoit qu'il est colossal. Et, en
-relief sur le linteau, un globe se dessine, un globe qui a deux longues
-ailes symétriquement éployées...
-
-Alors, il faut saluer, avec un respect quasi-religieux, car ce disque
-ailé est enfin un symbole qui donne une indication immédiate et absolue;
-ce pays, c'est donc l'Égypte, l'Égypte notre antique mère. Un temple
-vénéré des peuples devait être par là, ou une grande ville disparue, car
-maintenant, devant nous, des tronçons de colonnes, des chapiteaux
-sculptés gisent dans les luzernes comme une jonchée... Combien c'est
-inexplicable, qu'elle soit depuis des siècles redescendue à l'humble vie
-pastorale, cette terre des anciennes splendeurs, qui pourtant n'a jamais
-cessé d'être nourricière et prodigieusement féconde!
-
-A travers les moissons vertes et les rassemblements de troupeaux, notre
-sentier paraît conduire à une sorte de colline, posée seule au milieu
-des plaines, et qui n'est ni de même couleur ni de même nature que les
-montagnes des déserts alentour. Derrière nous, le portique recule peu à
-peu dans le lointain; sa haute silhouette imposante, si morne et
-solitaire, jette une tristesse infinie sur cette mer d'herbages qui
-étend son calme là où fut jadis un centre de magnificence.
-
-Et à présent le vent se lève en coup de fouet, ce vent presque sans
-trêve de l'Égypte, qui est âpre et rappelle l'hiver malgré le soleil de
-feu; alors tous les blés s'inclinent, montrent les luisants de leurs
-jeunes feuilles agitées, et toutes les bêtes des troupeaux, se serrant
-les unes aux autres, se tournent à contre de la rafale.
-
-De plus près, la colline singulière que nous allons atteindre se révèle
-un amas de décombres. Toujours les pareils décombres, d'un brun rouge,
-laissés de place en place par ces villes coloniales romaines, qui
-vécurent ici deux ou trois siècles (un rien de temps presque négligeable
-dans l'histoire si longue d'Égypte) et puis qui s'émiettèrent, pour
-n'être plus que des tas informes sur les limons gras du Nil ou bien sous
-les sables ensevelisseurs.
-
-Amoncellement de petites briques rougeâtres, qui jadis s'érigeaient en
-maisons; amoncellement de ces débris de jarres ou d'amphores, par
-myriades, qui servirent à transporter l'eau du vieux fleuve nourricier.
-Et des restes de murs, remaniés à toutes les époques, où des pierres
-inscrites d'hiéroglyphes voisinent la tête en bas avec des fragments de
-stèles grecques, ou de sculptures coptes, ou de chapiteaux romains. Dans
-nos pays, dont le passé est d'hier, nous n'avons rien qui ressemble à de
-tels chaos de choses mortes.
-
-De nos jours, on arrive au sanctuaire de la déesse par une large
-tranchée dans cette colline de décombres; les incroyables monceaux de
-briques et de poteries en déroute l'enferment de tous côtés comme un
-rempart jaloux, et dernièrement encore il était enfoui là dedans
-jusqu'aux toits. Il déconcerte dès qu'il apparaît, tant il est
-grandiose, austère, sombre: comment, ce fut ici sa demeure, à
-l'Aphrodite égyptienne, déesse de l'Amour et de la Joie! Plutôt ne
-dirait-on pas arriver chez quelque dieu redoutable, prince des Ténèbres
-et de la Mort?... Un portique sévère, bâti en pierres géantes et
-surmonté du disque à grandes ailes, laisse entrevoir un asile de
-religieux effroi, des profondeurs où de massives colonnades vont se
-perdre en pleine nuit.
-
-On entre, et dès les premiers pas, c'est une fraîcheur et une sonorité
-de sépulcre. D'abord le pronaos, où l'on y voit encore à peu près clair,
-entre des piliers chargés d'hiéroglyphes. N'étaient les grandes figures
-humaines, qui servent de chapiteaux pour les colonnes et qui sont
-l'image de la belle Hathor, déesse du lieu, ce temple d'époque décadente
-différerait à peine de ceux que l'on bâtissait en ce pays deux
-millénaires auparavant. Même rectitude et même lourdeur.
-
-Aux plafonds bleu sombre, mêmes fresques représentant des astres, des
-génies du ciel et des séries de disques ailés. En bas-reliefs sur toutes
-les parois, mêmes peuplades obsédantes de personnages qui gesticulent,
-qui se font les uns aux autres des signes avec les mains,--éternellement
-ces mêmes signes mystérieux, répétés à l'infini partout, dans les
-palais, les hypogées, les syringes, sur les sarcophages, et les papyrus
-des momies.
-
-Les temples memphites ou thébains, qui précédèrent celui-ci de tant de
-siècles et furent tellement plus grandioses encore, ont tous perdu, par
-suite de l'écroulement des énormes granits des toitures, leur obscurité
-voulue, autant dire leur sainte horreur. Chez la belle Hathor, au
-contraire, à part quelques figures mutilées jadis à coups de marteau par
-les chrétiens ou les musulmans, tout est demeuré intact, et les hauts
-plafonds n'ont pas cessé de jeter sur les choses leur ombre propice aux
-frayeurs.
-
-Cette ombre augmente dans l'hypostyle qui fait suite au pronaos. Puis
-viennent l'une après l'autre deux salles de plus en plus saintes, où un
-peu de jour tombe à regret par d'étroites meurtrières, éclairant à peine
-les rangs superposés des innombrables figures qui gesticulent sur les
-murailles. Et, après de majestueux couloirs encore, voici enfin le coeur
-de cet entassement de terribles pierres, le saint des saints, enveloppé
-d'épaisses ténèbres; les inscriptions hiéroglyphiques dénomment ce lieu
-la «salle occulte», et jadis le grand prêtre avait _seul et une seule
-fois chaque année_ le droit d'y pénétrer pour l'accomplissement de rites
-que l'on ne sait plus.
-
-Elle est vide aujourd'hui, la «salle occulte» depuis longtemps spoliée
-des emblèmes d'or ou de pierre précieuse qui l'emplissaient jadis. Les
-grêles petites flammes des bougies que nous venons d'y allumer
-n'arrivent pas à percer l'obscurité qui, au-dessus de nos têtes, se
-condense vers les plafonds de granit; tout au plus elles nous permettent
-de distinguer, dans cette sorte de vaste caveau rectangulaire, les
-phalanges de personnages qui, sur les murs, échangent entre eux, par
-signes, leurs intimidantes causeries muettes.
-
-Vers la fin de l'ère antique et au début de l'ère chrétienne, l'Égypte,
-on le sait, exerçait encore sur le monde une telle fascination, par son
-prestige d'aïeule, par le souvenir de son passé dominateur et par
-l'immuabilité souveraine de ses ruines, qu'elle imposait ses dieux aux
-conquérants, son écriture, son art architectural, et jusqu'à ses rites
-et à ses momies. Les Ptolémées y bâtirent des temples qui reproduisaient
-ceux de Thèbes ou d'Abydos. De même les Romains, qui pourtant
-connaissaient déjà la _voûte_, suivirent ici les modèles primitifs et
-continuèrent ces plafonds en granit, faits de monstrueuses dalles posées
-à plat, comme nos poutres. Donc, ce temple d'Hathor, construit aux temps
-de Cléopâtre et d'Auguste, sur un emplacement vénéré de toute antiquité,
-rappelle à première vue quelque conception des Ramsès.
-
-Cependant, si l'on regarde mieux, c'est dans le détail surtout des
-milliers de figures en bas-relief que l'écart se montre considérable.
-Mêmes poses, mêmes gestes traditionnels; mais la grâce exquise des
-lignes est perdue, ainsi que le calme hiératique des regards et des
-sourires. Dans l'art égyptien des belles époques, les personnages à fine
-taille restent purs comme les grandes fleurs qu'ils tiennent à la main;
-leurs muscles peuvent être indiqués d'une façon précise et savante,
-n'importe, ils demeurent quand même immatériels. Le dieu Amon en
-personne, le procréateur dessiné souvent avec une crudité absolue,
-paraîtrait chaste à côté des hôtes de ce temple. Ici, au contraire, on
-dirait des êtres vivants, palpitants et lascifs, qui auraient posé par
-jeu dans ces attitudes consacrées. La gorge de la belle déesse, ses
-hanches, ses nudités intimes sont traitées avec un réalisme chercheur et
-caressant; c'est de la chair qui frissonne. Elle et son époux, le bel
-Horus, fils d'Isis, se contemplent, nus, l'un devant l'autre, et leurs
-yeux rieurs sont ivres d'amour.
-
-Autour du saint des saints, quantité de salles pleines d'ombre, massives
-comme des forteresses. Elles servaient jadis pour des rites compliqués,
-pour des mystères. Là, comme partout, pas un coin de mur qui ne soit
-surchargé de personnages et d'hiéroglyphes. Aux plafonds bleus, où les
-disques ailés sont peints en fresque et simulent des envolées d'oiseaux,
-il y a des chauves-souris qui dorment, et les frelons des champs
-d'alentour ont accroché par centaines leurs nids qui pendent comme des
-stalactites.
-
-Plusieurs escaliers conduisent aux vastes terrasses que forment les
-toits plats du temple; escaliers étroits, étouffants, mal éclairés par
-des meurtrières qui révèlent l'angoissante épaisseur des murailles. Là
-encore, d'inévitables séries de personnages, inscrits sur toutes les
-parois dans les toujours mêmes poses vous suivent, montent en votre
-compagnie, et ne cessent pas de se faire entre eux les toujours pareils
-signes.
-
-A l'arrivée sur ces hautes toitures, en même temps que vous ressaisit le
-soleil d'Égypte et l'âpre vent froid, on est accueilli par un tapage de
-volière: c'est le royaume des moineaux, qui ont des nids par milliers
-chez la complaisante déesse, et crient tous ensemble, à plein gosier,
-dans la joie de vivre. Une esplanade, ce faîte de temple; une solitude
-pavée de gigantesques dalles. On découvre de là, par-dessus les monceaux
-de décombres, ces plaines qui s'étendent avec une si parfaite sérénité
-là même où fut jadis la grande ville de Dendéra, aimée d'Hathor, l'une
-des plus fameuses de la Haute-Égypte.
-
-Des plaines qui, à l'infini, sont vertes de la poussée nouvelle des
-blés, des luzernes et des fèves. Les troupeaux, çà et là massés,
-semblent des taches sombres sur cette verdure si fraîche des nappes
-d'herbage que le vent agite et fait onduler. Et les deux chaînes de
-montagnes en pierres roses, qui courent parallèlement--à l'est celle du
-désert d'Arabie, à l'ouest celle du désert Libyque,--ferment dans le
-lointain cette vallée du Nil, cette terre d'abondance qui fut depuis
-l'antiquité jusqu'à nos jours un objet de convoitise pour tous les
-peuples de proie...
-
-Le temple a aussi des dépendances souterraines, des cryptes où l'on
-descend par des escaliers d'oubliettes, ou bien où l'on se faufile par
-des trous. Longues galeries superposées, qui devaient servir à cacher
-des trésors; longs couloirs rappelant ceux qui, dans les mauvais rêves,
-pourraient bien se resserrer pour vous ensevelir. Il y fait une lourde
-chaleur. Et les innombrables personnages, bien entendu, sont là aussi,
-gesticulant sur toutes les parois; les mille représentations de la belle
-déesse, bombant ses seins que l'on est obligé de frôler quand on passe,
-et qui ont gardé presque intactes les couleurs de chair appliquées du
-temps des Ptolémées.
-
- *
-
- * *
-
-Dans l'un des vestibules que nous retraversons pour sortir enfin du
-sanctuaire, parmi tant de bas-reliefs qui représentent là des souverains
-rendant hommage à la voluptueuse Hathor, un jeune homme, coiffé de la
-tiare royale à tête d'uræus, est assis dans la pose pharaonique:
-l'empereur Néron!...
-
-Les hiéroglyphes du cartouche sont là pour affirmer son identité, bien
-que le sculpteur, ignorant son vrai visage, lui ait donné des traits
-conventionnels, réguliers comme ceux du dieu Horus. Durant les siècles
-de la domination romaine, les empereurs d'Occident envoyaient de là-bas
-des ordres pour qu'ici leur image fût placée sur les murs des temples et
-pour que l'on fît en leur nom des offrandes aux divinités de cette
-Égypte--qui était cependant, à leurs yeux, un pays si lointain, une
-colonie presque au bout du monde. (Or une telle déesse, de rang
-secondaire au temps des Pharaons, se trouvait tout indiquée comme
-favorite des Romains de la décadence.)
-
-L'empereur Néron!... En effet, lorsque s'inscrivaient ces presque
-derniers bas-reliefs et ces hiéroglyphes agonisants, les inextricables
-théogonies primitives touchaient à leur fin, et les déesses de joie
-avaient bientôt fait leur temps. On venait de concevoir en Judée de plus
-hauts et plus purs symboles, qui devaient régir la moitié du monde
-pendant deux millénaires,--pour ensuite, hélas! décliner à leur tour;
-les peuples allaient donc essayer de se jeter à coeur perdu dans le
-renoncement, l'ascétisme, la fraternelle pitié.
-
-Combien c'est étrange à se dire! pendant qu'on ciselait ici même cet
-archaïque bas-relief d'empereur et que l'on se servait encore, pour
-graver son nom, de cette écriture remontant à la nuit des âges, il y
-avait déjà des chrétiens qui s'assemblaient à Rome dans les catacombes
-et mouraient en extase dans le cirque!...
-
-
-
-
-XIII
-
-LOUXOR MODERNISÉ
-
-
-Les eaux du Nil étant déjà basses, ma dahabieh, retardée par des
-échouages, n'avait pu atteindre Louxor, et nous l'avions amarrée en un
-point quelconque de la berge, dès que l'obscurité avait commencé de nous
-prendre.
-
---Nous sommes tout près, m'avait dit le pilote avant d'aller faire sa
-prière du soir; en une heure, demain, nous arriverons.
-
-Et la nuit douce était tombée sur nous, en ce lieu que rien ne semblait
-distinguer de tant d'autres où, depuis un mois, nous nous étions de même
-amarrés un peu au hasard, pour attendre le lever du jour. Des verdures
-confuses groupées en masses sombres au-dessus desquelles, çà et là, un
-plus haut palmier dessinait ses plumes noires. Une grande musique de
-grillons, de ces heureux grillons de la Haute-Égypte, qui peuvent
-chanter presque toute l'année dans la tiédeur odorante des herbes. Et
-puis bientôt, au milieu du silence, ces cris d'oiseaux de nuit, comme de
-lugubres miaulements de chat. Rien d'autre,--si ce n'est toujours,
-dominant tout, bien que deviné à peine et comme latent, le calme infini
-des déserts.
-
- *
-
- * *
-
-Et ce matin, au lever du soleil, pureté et splendeur ainsi que chaque
-matin. Nuance de corail rose, s'avivant peu à peu là-bas au sommet de la
-chaîne libyque, en avant des dernières ombres gris-de-lin qui dans le
-ciel étaient les restes de la nuit.
-
-Cependant mes yeux, habitués depuis des semaines à ce toujours pareil
-grand spectacle de l'aube, se tournèrent d'eux-mêmes, comme si on les
-eût appelés par là, vers quelque chose d'inusité qui, à un quart de
-lieue du fleuve, sur la rive d'Arabie, se tenait debout au milieu de la
-plaine morne. Un amas de hauts rochers, semblait-il d'abord; à cette
-heure de discrète magie, ils affectaient d'être pâlement violets,
-presque transparents, et le soleil, à peine émergé des déserts, les
-éclairait de biais, s'amusait à border leurs contours d'un frais liséré
-rose... Des rochers, non, car à mieux regarder, leurs lignes aussitôt
-s'indiquaient symétriques et droites... Pas des rochers, mais bien des
-masses architecturales, trop grandes et surhumaines, assises dans des
-attitudes de stabilité quasi-éternelles et d'où sortaient deux pointes
-d'obélisque aiguës comme des fers de lance... Ah! oui, j'avais compris à
-présent: Thèbes!
-
-Thèbes!... Hier au soir, elle était restée perdue dans la pénombre, je
-ne m'en croyais pas si près. Mais évidemment c'était cela, car rien
-d'autre au monde ne saurait produire une telle apparition. Et je saluai
-avec un frisson de respect la ruine unique et souveraine qui me hantait
-depuis nombre d'années, sans que la vie m'eût jamais laissé le temps d'y
-venir...
-
-En route maintenant pour ce Louxor, qui était, à l'époque des Pharaons,
-un faubourg de la ville royale et qui en est resté le port aujourd'hui;
-c'est là, paraît-il, que l'on doit arrêter sa dahabieh, pour se rendre
-aux palais fabuleux que vient d'éclairer le soleil levant.
-
-Et pendant que mon équipage de bronze--entonnant cette toujours même
-chanson, vieille comme l'Égypte, qui aide aux manoeuvres de
-force--s'empresse à rentrer les chaînes qui nous tenaient à la rive, je
-continue de regarder l'apparition lointaine. Elle se dégage des légères
-buées matinales, qui peut-être me l'avaient encore magnifiée; le soleil
-qui monte la détaille maintenant sous sa précise lumière; elle se révèle
-ainsi toute meurtrie, déjetée, croulante, au milieu de sa plaine
-silencieuse, sur le tapis jaune de son désert. Et ce soleil qui s'élève
-dans une si pure splendeur, comme il l'écrase de sa jeunesse et de sa
-terrifiante durée! Lui, depuis déjà d'incalculables siècles de siècles,
-il avait pris sa même forme ronde, acquis la netteté de son disque et
-commencé sa promenade de chaque jour au-dessus du pays des sables,
-lorsqu'il vit hier surgir cette Thèbes, une tentative de magnificence
-qui semblait présager pour les pygmées humains un assez curieux essor,
-mais que nous n'avons même pas su égaler dans la suite,--et qui était du
-reste une chose bien frêle et dérisoire, puisque la voilà qui tombe,
-pour avoir duré à peine quatre négligeables millénaires.
-
- *
-
- * *
-
-Une heure après, l'arrivée à Louxor. Et là, quelle mystification!
-
-Ce que l'on aperçoit de deux lieues, ce qui domine tout, c'est Winter
-Palace, un hâtif produit du modernisme qui a germé au bord du Nil depuis
-l'année dernière, un colossal hôtel, visiblement construit en toc,
-plâtre et torchis, sur carcasse de fer. Deux ou trois fois plus haut que
-l'admirable temple pharaonique, son impudente façade se dresse,
-badigeonnée d'un jaune sale. Et il suffit d'une telle chose, bien
-entendu, pour défigurer pitoyablement tous les entours; la vieille
-petite ville arabe a beau être encore debout, avec ses maisonnettes
-blanches, son minaret et ses palmiers; le célèbre temple, la forêt des
-lourdes colonnes osiriennes, a beau se mirer comme autrefois dans les
-eaux de son fleuve, c'est fini de Louxor!
-
-Et quelle affluence de monde ici! quand au contraire la rive d'en face
-semble restée si absolument désertique, avec ses étendues en sable d'or
-et, à l'horizon, ses montagnes couleur de cendre rose que l'on sait
-pleines de momies.
-
-Pauvre Louxor! tout le long des berges il y a une rangée de ces bateaux
-touristes, espèces de casernes à deux ou trois étages, qui de nos jours
-infestent le Nil depuis le Caire jusqu'aux cataractes,--et ils sifflent,
-et leurs dynamos font un intolérable vacarme trépidant... Où trouver
-pour ma dahabieh une place un peu silencieuse, que les fonctionnaires de
-l'agence Cook ne viennent pas me disputer?
-
-On n'aperçoit du reste plus rien des palais de Thèbes, où je me rendrai
-au déclin du jour. Nous en sommes moins près que cette nuit;
-l'apparition, pendant notre trajet matinal, a peu à peu reculé dans les
-plaines dévorées de lumière. Et puis Winter Palace et toutes les
-bâtisses neuves du quai sont là, qui bornent la vue.
-
- *
-
- * *
-
-Il est tout de même amusant, il n'y a pas à dire, ce quai modernisé de
-Louxor, où je débarque, à dix heures du matin, sous le clair et flambant
-soleil!
-
-Dans l'alignement pompeux du Winter Palace, des boutiques se succèdent.
-On y vend tout ce dont s'affublent les touristes: éventails,
-chasse-mouches, casques et lunettes bleues. Et, par milliers, les
-photographies des ruines. En plus, la bimbeloterie du Soudan: vieux
-couteaux de nègre, peaux de panthère et cornes de gazelle. Même des
-Indiens sont venus en foule à cette foire improvisée, apporter les
-étoffes du Radjpoute ou du Cachemire. Et surtout il y a les marchands de
-momies, exhibant des cercueils à mystérieuse figure, des bandelettes,
-des mains de mort, des dieux, des scarabées,--les mille choses
-inquiétantes que ce vieux sol sacré fournit depuis des siècles comme une
-mine inépuisable.
-
-Le long des étalages, cherchant l'ombre des maisons ou des rares
-palmiers, circulent des spécimens de la ploutocratie du monde entier:
-habillées par les mêmes couturiers, coiffées des mêmes plumets, ayant
-sur le nez les mêmes coups de soleil, les filles richissimes des
-marchands de Chicago coudoient les Altesses. Brochant sur le tout, de
-jeunes bédouins effrontés proposent aux belles voyageuses leurs
-bourricots sellés pour dames. Et, chargés de jeter au milieu de cette
-Babel la note de la grâce, des bataillons Cook de l'un et l'autre sexe,
-éternellement empressés, défilent à longues enjambées.
-
-Après les boutiques, continuant le quai, de grands hôtels encore, moins
-agressifs toutefois que Winter Palace, ayant eu la discrétion de ne pas
-s'ériger trop haut et de se badigeonner de chaux blanche à la mode
-arabe, même de se dissimuler dans des fouillis de palmiers.
-
-Et enfin, voici ce colossal temple de Louxor, l'air aussi dépaysé
-maintenant que peut l'être, au milieu de la place de la Concorde, le
-pauvre obélisque dont l'Égypte nous fit cadeau.
-
-Bordant le Nil, c'est, sur une longueur d'environ trois cents mètres, un
-prodigieux bocage de pierre. Aux époques d'inconcevable magnificence,
-cette futaie de colonnes a poussé haute et serrée, a jailli du sol avec
-fougue, de par la volonté d'Aménophis et du grand Ramsès. Et comme cela
-devait être beau, hier encore, dominant de son désarroi superbe les
-lointains de ce pays voué depuis des siècles à l'abandon et au silence!
-
-Mais aujourd'hui, avec tout ce qu'on a bâti alentour, autant dire que
-cela n'existe plus.
-
-Il y a une grille et des gardiens; pour entrer, il faut présenter son
-permis. Si encore, une fois dans l'immense sanctuaire, on trouvait la
-solitude! Mais non, sous les colonnades profanées un tas de gens
-circulent, le Bædeker en main, de ces gens qu'on a déjà vus partout, le
-même monde que celui de Nice ou de la Riviera. Et, comble de dérision,
-le tapage des dynamos vous y poursuit, car les bateaux de l'agence Cook
-sont là, amarrés aux berges proches.
-
-Des colonnes par centaines, des colonnes qui sont antérieures de
-plusieurs siècles à celles de la Grèce et qui représentent, dans leur
-énormité naïve, les premières conceptions du cerveau humain; les unes,
-cannelées, donnent l'impression d'une gerbe de monstrueux roseaux; les
-autres, toutes unies et simples, imitent les tiges du papyrus et portent
-en guise de chapiteau son étrange fleur.--Les touristes, comme les
-mouches, rentrent à certains moments de la journée qu'il suffit de
-connaître; bientôt les clochettes des hôtels vont m'en débarrasser et
-l'heure méridienne me trouvera seul ici. Mais le bruit de ces dynamos,
-mon Dieu, qui m'en délivrera?--Oh! là-bas au fond des sanctuaires, dans
-la partie qui devait être le saint des saints, cette grande fresque à
-demi éteinte, encore à peu près visible sur le mur, combien elle est
-imprévue et saisissante: un Christ! un Christ nimbé de l'auréole
-byzantine. Il a été peint sur un grossier enduit, qui semble ajouté par
-des mains barbares, et qui s'effrite, laissant reparaître les
-hiéroglyphes d'en dessous... C'est qu'en effet ce temple, presque
-indestructible à force de lourdeur, a vu passer différents maîtres; il
-était déjà d'une antiquité légendaire à l'époque d'Alexandre le Grand,
-pour qui on ajouta une chapelle, et plus tard, aux premiers âges du
-christianisme, on utilisa un coin des ruines pour en faire une
-cathédrale.--Les touristes commencent à fuir, car la sonnette du lunch
-les appelle aux tables d'hôte d'alentour.--En attendant qu'ils aient
-vidé la place, je m'occupe à suivre des bas-reliefs qui se déroulent sur
-une longueur de plus de cent mètres, à la base des murailles; c'est une
-série de petits personnages défilant tous dans le même sens, et par
-milliers: la procession rituelle du dieu Amon. Avec ce soin qu'avaient
-les Égyptiens d'inscrire toutes les choses de la vie, pour les
-éterniser, on retrouve ici les moindres détails d'une journée de liesse
-il y a trois ou quatre mille ans. Et comme cela ressemblait déjà aux
-réjouissances du peuple de nos jours! Sur le trajet du cortège, des
-bateleurs étaient rangés, des marchands de boissons, des marchands de
-fruits, des rôtisseurs d'oies ou de canards, et des nègres acrobates
-marchaient sur les mains ou se disloquaient. Quant au défilé lui-même,
-il était évidemment d'une magnificence que nous ne connaissons plus; oh!
-tout ce qu'il y avait là de musiciens et de prêtres, de corporations,
-d'emblèmes et de bannières! Et le dieu Amon arrivait par eau, sur le
-fleuve, dans sa grande nef d'or à proue relevée, que suivaient les
-barques de tous les autres dieux ou déesses de son ciel. La pierre
-rougeâtre, ciselée avec minutie, me conte tout cela comme elle l'a déjà
-conté à tant de générations mortes, et je crois le voir.
-
-Plus personne bientôt, sous les colonnades, et le bruit obsédant des
-dynamos vient de faire silence; midi s'approche avec sa torpeur. Tout le
-temple est comme brûlé de rayons, et je regarde s'accourcir sur le sol
-les ombres nettes projetées par cette forêt de pierres. Mais le soleil,
-qui tout à l'heure épandait de la gaieté et du sourire le long du quai
-de la ville nouvelle, au milieu du tapage des boutiquiers, des âniers et
-des passants cosmopolites, ici darde un feu triste, impassiblement
-dévorateur... Elles s'accourcissent, les ombres,--et de même tous les
-jours, tous les jours, puisque le ciel de ce pays ne se voile jamais,
-tous les jours depuis trente-cinq siècles, ces colonnes, ces frises, ce
-temple entier, comme un mystérieux et solennel cadran, dessine avec
-patience sur la terre la progression lente des heures... Vraiment, pour
-nous les éphémères de la pensée, cette continuité inaltérable du soleil
-d'Égypte a plus de mélancolie encore que les éclairages changeants et
-obscurcis de nos climats...
-
- *
-
- * *
-
-Voici enfin le temple rendu à sa solitude, et tout bruit a cessé aux
-alentours.
-
-Une avenue bordée de plus hautes colonnes, dont les chapiteaux dessinent
-dans l'air des fleurs épanouies de papyrus, m'a conduit à un lieu fermé,
-presque un lieu d'épouvante, où se tient une assemblée de colosses.
-Deux, qui auraient bien dix mètres de haut s'ils se levaient, sont de
-chaque côté de l'entrée, assis sur des trônes. Les autres, rangés aux
-trois faces de cette cour, sont debout dans les entre-colonnements, mais
-font mine de vouloir en sortir d'un pas rapide et de marcher vers moi.
-Il en est de meurtris, qui n'ont plus de visage et ne gardent que
-l'attitude. Ceux qui sont restés intacts--figure blanche sous le large
-bonnet de sphinx--ouvrent grands les yeux et sourient.
-
-C'était par ici jadis l'entrée principale, et ces colosses avaient
-mission d'accueillir les foules. Mais des décombres, d'énormes éboulis
-ont obstrué les grandes portes d'honneur, flanquées d'obélisques en
-granit rose. Et cette cour est devenue comme un lieu volontairement
-clos, où l'on ne voit plus rien des choses du dehors; aux instants de
-silence, on peut s'y abstraire de tout le modernisme environnant, et
-oublier la date, l'année, le siècle au milieu de ces figures géantes
-dont le sourire dédaigne la fuite des âges. Les granits entre lesquels
-on est emmuré ici--et en terrible compagnie--ne laissent paraître sur le
-bleu du ciel que la pointe d'un vieux minaret tout voisin: une humble
-greffe d'Islam, qui a poussé il y a quelques siècles parmi ces ruines,
-alors qu'elles dépassaient déjà leurs trois mille ans; une petite
-mosquée bâtie sur des amas de débris et les protégeant de son
-inviolabilité. Oh! que de trésors, sans doute, de reliques, de documents
-elle recouvre et garde, cette mosquée du péristyle!--car nul n'oserait
-fouiller la terre sous ses saintes murailles...
-
-De plus en plus le silence envahit le temple. Et, si les ombres courtes
-indiquent l'heure de midi, rien ne vient dire à quel millénaire
-rattacher cette heure-là: les silences et les midis pareils qu'ont vus
-passer les géants embusqués sous ces colonnades, qui donc les
-compterait?
-
-Tout en haut, perdus dans l'incandescence bleue, il y a des oiseaux de
-proie qui planent.--Or il y avait les mêmes à l'époque des Pharaons,
-étalant dans l'air d'identiques plumages et jetant les mêmes cris; les
-bêtes et les plantes, au cours du temps, se reproduisent plus exactement
-que les hommes et restent inchangeables jusqu'en leurs moindres détails.
-
-Chacun des colosses autour de moi, le port altier, une jambe en avant
-comme pour une marche pesante et sûre que rien n'arrêtera plus, serre
-avec passion dans l'un de ses poings crispés, au bout du bras musculeux,
-cette sorte de croix bouclée qui était en Égypte l'emblème de la vie
-éternelle. Et voici ce que symbolise la décision de leur allure:
-confiants tous dans ce pauvre hochet qu'ils tiennent en main, ils
-franchissent d'un pas triomphal le seuil de la mort... La «vie
-éternelle», le rêve de ne jamais s'anéantir, combien l'âme humaine,
-depuis ses origines, en aura été obsédée, surtout aux périodes où son
-essor eut de la grandeur! La soumission sans révolte à l'attente d'une
-simple pourriture finale est la caractéristique des phases de décadence
-et de médiocrité.
-
-Les trois géants pareils, à peine meurtris, qui s'alignent sur le côté
-Est de cette cour jonchée de blocs, représentent, comme tous les autres,
-le grand Ramsès II, dont l'effigie fut multipliée follement à Thèbes et
-à Memphis. Mais ils ont gardé, ces trois-là, une vie puissante et
-fougueuse. Figures aussi jeunes que si on eût achevé hier de les ciseler
-et de les polir, apparitions blanches entre les monstrueux piliers
-rougeâtres aux assises trapues, chacun sortant de son embrasure de
-colonnes, ils s'avancent de pair, comme des soldats aux manoeuvres. Et
-le soleil en ce moment tombe d'aplomb sur leur tête et leur bonnet
-étrange, détaille leur immobile sourire, puis rejaillit sur leurs
-épaules et leur torse nu, exagérant leurs musculatures d'athlète. Chacun
-serrant en main sa croix symbolique, ils s'élancent d'un pas formidable,
-les trois Ramsès, tête levée, souriants, en marche radieuse vers
-l'éternité.
-
-Oh! le rayon méridien, qui effleure ces fronts blancs, et déplace
-lentement, lentement sur les poitrines l'ombre du menton et de la
-barbiche osirienne!... Songer depuis combien de temps, au milieu du même
-silence, il tombe ainsi, ce même rayon, il tombe du même immuable ciel,
-pour se livrer au même jeu tranquille!... Oui, je crois que les brumes,
-les pluies de nos hivers, sur ces grandes ruines, seraient moins tristes
-et moins terrifiantes que le calme d'un si éternel soleil.
-
- *
-
- * *
-
-Tout à coup un bruit stupide recommence de faire tressauter l'air: les
-dynamos des agences ont été remises en marche. Et des dames à lunettes
-vertes arrivent, en un lot gracieux, portant des guide-books et des
-appareils à «films»: les touristes sont ressortis des hôtels, à l'heure
-où se réveillent aussi les mouches. La paix de midi vient de prendre fin
-à Louxor.
-
-
-
-
-XIV
-
-SOIR DE VINGTIÈME SIÈCLE A THÈBES
-
-
-Dans un ciel où ne passent presque jamais de nuages, flotte une
-poussière si impalpable qu'elle lui laisse d'infinies transparences,
-tout en le poudrant d'or: poussière des âges révolus, poussière des
-choses détruites; ici, continuelle poussière,--dont l'or en ce moment
-verdit au zénith, mais flambloie du côté de l'ouest, car c'est l'heure
-magnifique où le jour va finir, et le globe encore brûlant du soleil,
-déjà descendu très bas, commence d'allumer partout l'incendie des soirs.
-
-Il illumine en splendeur, ce soleil, un silencieux chaos de granit, qui
-n'est pas celui des éboulements de montagnes, mais celui des ruines. Et
-de telles ruines paraissent surhumaines pour nos yeux héréditairement
-déshabitués de proportions aussi gigantesques. Par places, des amas de
-blocs taillés--des pylônes--restent encore debout, s'élèvent comme des
-collines; d'autres ont croulé de tous côtés, en stupéfiantes cataractes
-de pierres, et on ne s'explique pas la déroute de ces choses, à ce point
-massives qu'elles auraient dû être éternelles. Tronçons de colonnes,
-tronçons d'obélisques brisés par des chutes effroyables, têtes ou
-coiffures de divinités géantes, tout gît pêle-mêle en un désarroi sans
-recours. Nulle part, sur notre terre, le soleil, dans sa promenade
-tournante, ne rencontre de pareils débris à éclairer, une pareille
-jonchée de palais évanouis, de colosses morts.
-
-C'est qu'ici même, il y a sept ou huit mille ans, sous ce ciel pur comme
-le cristal, commença le premier éveil de la pensée humaine, tandis que
-notre Europe sommeillait encore, et pour des millénaires, enveloppée du
-manteau de ses humides forêts. Ici, une précoce humanité, encore presque
-fraîchement évadée de la pierre, forme antérieure de tout, une humanité
-enfant qui voyait lourd au sortir des lourdeurs de la matière
-originelle, imagina de bâtir des sanctuaires terribles, pour des dieux
-d'abord effrayants et vagues, tels que sa raison naissante pouvait les
-concevoir; alors les premiers blocs mégalithiques s'érigèrent, alors
-débuta cette folie d'amoncellement qui devait durer près de cinquante
-siècles, et les temples s'élevèrent au-dessus des temples, les palais
-au-dessus des palais, chaque génération voulant surpasser la précédente
-par une plus titanesque grandeur.
-
-Ensuite, il y a quatre mille ans, ce fut Thèbes en pleine gloire, Thèbes
-encombrée de dieux et de magnificence, foyer de lumière du monde aux
-plus anciennes périodes historiques, tandis que notre Occident
-septentrional dormait toujours, que la Grèce et l'Assyrie à peine
-s'éveillaient, et que seule, là-bas vers l'Orient extrême, une humanité
-d'autre espèce, la Jaune, appelée à suivre en tout des voies
-différentes, venait de fixer pour jusqu'à nos jours les lignes obliques
-de ses toits cornus et le rictus de ses monstres.
-
-Eux, les hommes de Thèbes, s'ils voyaient encore trop lourd et trop
-colossal, au moins ils voyaient droit, ils voyaient calme, en même temps
-qu'ils voyaient éternel; leurs conceptions, qui avaient commencé
-d'inspirer celles de la Grèce, devaient ensuite inspirer un peu les
-nôtres; en religion, en art, en beauté sous tous ses aspects, ils furent
-autant que les Ariens nos grands ancêtres.
-
-Plus tard encore, seize cents ans avant Jésus-Christ, à l'une des
-apogées de cette ville qui connut tant de fluctuations au cours de son
-interminable durée, des rois fastueux voulurent faire surgir du sol,
-déjà chargé de temples, ce qui est encore aujourd'hui la plus
-saisissante merveille de ces ruines: la salle hypostyle, dédiée au dieu
-Amon, avec sa forêt de colonnes, monstrueuses comme des troncs de baobab
-et hautes comme des tours, auprès desquelles les piliers de nos
-cathédrales semblent ne plus compter. En ces temps-là, les mêmes dieux
-régnaient à Thèbes depuis trois mille ans, mais se transformaient peu à
-peu suivant l'essor progressif de la pensée humaine, et Amon, l'hôte de
-cette salle prodigieuse, s'affirmait de plus en plus comme maître
-souverain de la Vie et de l'Éternité. L'Égypte pharaonique s'acheminait
-vraiment, malgré les révoltes, vers la notion de l'unité divine, on
-pourrait même dire vers la notion d'une pitié suprême, puisqu'elle avait
-déjà son Apis, émané du Tout-Puissant, né d'une mère vierge et venu
-humblement ici-bas pour connaître la souffrance.
-
-Après que Séthos Ier et les Ramsès, en l'honneur d'Amon, eurent achevé
-ce temple, le plus grand sans doute et le plus durable du monde, on
-continua encore pendant une quinzaine de siècles, avec une persistance
-qui ne se lassait point, à entasser alentour ces blocs de granit, de
-marbre, de calcaire dont l'énormité nous confond. Même pour les
-envahisseurs de l'Égypte, Grecs ou Romains, la ville aïeule des villes
-demeurait imposante et unique; ils réparaient ses ruines, ils y
-bâtissaient toujours des temples et des temples en un style presque
-immuable; jusqu'en ces époques de décadence, tout ce qui surgissait de
-ce vieux sol sacré s'imprégnait un peu, semblait-il, de l'antique
-grandeur.
-
-Et c'est seulement quand dominèrent ici les premiers chrétiens, puis
-après eux les musulmans iconoclastes, que la destruction fut décidée.
-Pour ces croyants nouveaux qui, dans leur naïveté, se figuraient
-posséder l'ultime formule religieuse et connaître par son vrai nom le
-grand Inconnaissable, Thèbes devint le repaire des «faux dieux»,
-l'abomination des abominations, qu'il fallait anéantir.
-
-On se mit donc à l'oeuvre, pénétrant avec crainte toutefois dans les
-sanctuaires trop profonds et trop sombres, mutilant d'abord les milliers
-de visages dont le sourire faisait peur et s'épuisant à déraciner des
-colosses qui sous l'effort des leviers ne bougeaient même pas. Il y
-avait fort à faire, car tout cela était aussi solide que les amas
-géologiques, rochers ou promontoires; mais durant cinq ou six cents ans
-la ville resta livrée à la fantaisie des profanateurs.
-
-Ensuite vinrent des siècles de silence et d'oubli, sous ce linceul des
-sables du désert qui s'épaississait chaque année pour ensevelir, et
-comme pour nous conserver, ce reliquaire sans égal.
-
-Et c'est maintenant, enfin, l'exhumation de Thèbes, son retour à un
-semblant de vie,--maintenant que notre humanité occidentale, après un
-cycle de sept ou huit millénaires, partie des dieux primitifs d'ici pour
-aboutir à la conception chrétienne qui, hier encore, la faisait vivre,
-est en voie de tout renier, et se débat, devant l'énigme de la mort,
-dans une obscurité plus lugubre et plus effarante qu'au commencement des
-âges, avec la jeunesse en moins. De tous les points de l'Europe, des
-inquiets, des curieux, ou de simples oisifs reviennent à Thèbes, la
-ville mère; on déblaye pieusement ses restes, on s'ingénie à retarder
-ses écroulements énormes, on fouille son vieux sol recéleur de trésors.
-
-Et ce soir, sur une de ces portes où je viens de monter,--celle qui
-s'ouvre au nord-ouest et termine la plus colossale artère de temples et
-de palais,--plusieurs groupes très divers ont déjà choisi leur place,
-après le pèlerinage du jour dans les ruines. D'autres encore se hâtent
-vers l'escalier que nous venons de prendre, pour ne pas manquer le grand
-spectacle du soleil, se couchant toujours avec sa même sérénité, sa
-magnificence inaltérable, sur la ville qui lui fut jadis consacrée.
-
-Des Français, des Allemands, des Anglais; on les voit en bas sortir
-comme des pygmées de la salle hypostyle et s'acheminer vers nous, bien
-mesquins et pitoyables sous leurs costumes de voyageurs XXe siècle, dans
-l'avenue où défilèrent tant de cortèges de dieux et de déesses. C'est
-pourtant la seule fois peut-être où l'un de ces attroupements de
-touristes, dont l'Égypte s'encombre de plus en plus, ne me semble pas
-trop ridicule: parmi ces groupes d'inconnus, personne qui ne soit
-recueilli ou ne fasse mine de l'être, et il y a quelque bonne grâce,
-même quelque grandeur d'humilité dans le sentiment qui les a conduits
-vers la ville d'Amon, et dans l'hommage de leur silence.
-
-Nous sommes si haut sur cette porte, que l'on se croirait plutôt sur une
-tour, et les pierres frustes dont elle fut bâtie sont démesurément
-grandes. D'instinct, chacun s'est assis face au soleil rouge,--par
-conséquent face aux lointains des champs et du désert.
-
-Devant nous, sous nos pieds, une avenue s'en va, prolongeant vers la
-campagne le faste de la ville morte, une avenue bordée de béliers
-monstres, plus gros que des buffles, tous accroupis en deux rangées
-parallèles, dans la même pose hiératique sur leur socle; elle finit
-là-bas, l'avenue, à une sorte d'embarcadère qui jadis donnait sur le
-Nil, et où le dieu Amon, porté et suivi par de longues théories de
-prêtres, venait chaque année prendre sa barque d'or pour une solennelle
-promenade; mais elle ne mène plus aujourd'hui qu'à des champs de blé,
-car le fleuve a fui peu à peu, depuis des siècles et des siècles, pour
-aller passer à mille mètres plus loin, vers la Libye.
-
-On l'aperçoit là-bas, le vieux Nil sacré, entre les bouquets de palmiers
-de ses bords, serpentant comme une coulée de vermeil, qui reste
-étonnamment pâle, avec même des luisants bleuâtres, à cette heure
-d'universelle incandescence. Et, sur l'autre rive, d'un bout à l'autre
-de l'horizon occidental, s'étend la chaîne Libyque, derrière laquelle
-est près de plonger le soleil: chaîne de calcaire rose, desséchée depuis
-les origines du monde,--sans rivale pour la conservation à perpétuité
-des morts, et que les Thébains perforèrent jusqu'en ses extrêmes
-profondeurs pour l'emplir de sarcophages.
-
-On regarde le soleil descendre. Mais on se retourne aussi pour voir,
-derrière soi, les ruines, à cet instant traditionnel de leur apothéose.
-Thèbes, l'immense ville-momie, on dirait qu'elle vient d'être tout à
-coup incendiée,--comme si ses vieilles pierres pouvaient encore brûler;
-tous ses blocs, effondrés ou debout, ont l'air d'avoir été soudain
-rougis au feu...
-
-De ce côté, la vue embrasse aussi de grands lointains paisibles; au delà
-des derniers pylônes, en dehors des remparts croulants, la campagne,
-là-bas derrière la ville, se déploie pareille à celle d'en face; les
-mêmes champs de blé, les mêmes bois de dattiers faisant aux ruines une
-ceinture de palmes vertes; et tout au fond, une chaîne de montagnes
-s'illumine, devient d'une vive couleur de corail; la chaîne du désert
-arabique, orientée parallèlement à celle du désert de Libye tout le long
-de la vallée du Nil,--qui se trouve ainsi, de droite et de gauche, sous
-la garde des pierres et du sable étendus en solitudes profondes.
-
-Dans tous les entours que l'on domine d'ici, rien ne précise nos temps
-modernes. Çà et là, parmi les palmiers, seulement quelques villages de
-laboureurs, dont les maisons en terre séchée doivent être les mêmes
-qu'aux temps pharaoniques. Les profanateurs contemporains ont jusqu'ici
-respecté la désuétude infinie de ce lieu; pour les touristes qui
-commencent à le hanter, on n'a pas osé encore bâtir d'hôtel.
-
-Le soleil descend, descend, et derrière nous les granits de la
-ville-momie semblent de plus en plus brûlants; il est vrai, un peu
-d'ombre d'une nuance chaude, d'un violet d'amarante, envahit les bases,
-s'épand le long des avenues et sur les places; mais tout ce qui monte
-dans le ciel, frises des temples, chapiteaux des colonnes, pointes
-aiguës des obélisques, demeure rouge comme braise; tout cela s'imbibe de
-lumière, pour continuer de resplendir encore et d'_éclairer rose_
-jusqu'à la fin du crépuscule.
-
-C'est l'heure glorieuse même pour cette vieille poussière d'Égypte, qui
-imprègne éternellement l'air tout en le gardant limpide,--et qui sent
-l'aromate, le bédouin, le bitume de sarcophage; voici qu'elle va jouer
-le rôle de ces poudres en différentes couleurs d'or, dont les Japonais
-se servent pour les fonds de leurs paysages sur laque; elle se révèle
-partout, auprès et sur l'horizon, modifiant à son gré et métallisant la
-teinte des choses; la fantaisie de ses changements est inimaginable;
-jusque dans les lointains de la campagne, elle s'amuse à indiquer, par
-de petits nuages d'or en traînée, les moindres sentiers où cheminent des
-troupeaux.
-
-Et maintenant le disque du Dieu de Thèbes achève de disparaître sous les
-montagnes de Libye, après avoir passé du rouge au jaune et du jaune au
-vert des phosphorescences.
-
-Les touristes alors, jugeant que la féerie a pris fin pour cette fois,
-redescendent, s'apprêtent à partir; les uns en voiture, les autres à
-âne, ils vont aller se retremper d'électricité et d'élégance dans les
-hôtels de Louxor, la ville proche. (_Wines and spirits are paid for as
-extras_, et l'on dîne en habit.) Et la poussière daigne aussi marquer
-leur exode par une dernière envolée d'or sous les palmiers du chemin.
-
-Un recueillement immédiat succède à leur départ. Au-dessus des villages
-fellahs aux maisons de terre, on voit s'élever de minces fumées, qui
-sont d'un bleu-pervenche au milieu de l'air encore jaune; elles disent
-l'humble vie de ces foyers, là même où, dans le recul des âges, furent
-tant de palais et de splendeurs.
-
-Et les premiers aboiements des chiens de garde annoncent déjà
-l'imprécise inquiétude des soirs autour des ruines. Donc, plus personne
-dans la ville-momie, qui, semble-t-il, vient tout à coup de grandir
-encore sous le silence; très vite elle se drape de son ombre violette,
-bien que l'extrême pointe de ses obélisques conserve encore un peu de
-rose incandescent. On a l'impression que le souverain mystère l'envahit,
-comme si de vagues choses-fantômes allaient essayer de s'y passer...
-
-
-
-
-XV
-
-A THÈBES, LA NUIT
-
-
-Presque le sentiment d'avoir été soudain rapetissé pour entrer là, mais
-rapetissé au-dessous de la taille humaine,--tant les proportions de ces
-ruines vous écrasent,--et l'illusion aussi que la lumière, au lieu de
-s'éteindre avec le soir, a seulement changé de couleur pour devenir
-bleue: c'est ce que l'on éprouve, par une claire nuit d'Égypte, en se
-promenant à Thèbes entre les colonnades du grand Temple.
-
-Le lieu est d'ailleurs si particulier et si terrible, que son nom
-s'imposerait tout de suite à l'esprit, même si l'on ne savait pas:
-l'hypostyle chez le dieu Amon, cela ne pourrait être autre chose. Elle
-reste unique au monde, cette salle, comme sont uniques la grotte de
-Fingal ou l'Himalaya.
-
- *
-
- * *
-
-Errer absolument seul, la nuit, dans Thèbes, nécessite, durant la saison
-d'hiver, un peu de ruse et la connaissance de la routine des touristes.
-Il faut d'abord choisir un soir qui ait des heures sans lune, et puis
-entrer avant la tombée du jour et se faire oublier des gardes bédouins
-qui ferment les portes au crépuscule. Ainsi ai-je manoeuvré aujourd'hui,
-et tranquille, observant de haut, dans une cachette, j'ai attendu, avec
-la patience d'un Osiris de pierre, que la grande féerie des couchers de
-soleil ait été jouée une fois de plus sur les ruines. Thèbes, presque
-animée dans le jour par ses visiteurs, par ses escouades de fellahs qui
-travaillent avec des chansons aux déblayements et aux fouilles, s'est
-vidée peu à peu, à mesure que ses monstrueux sanctuaires bleuissaient
-par la base. On apercevait les gens, à la file comme des traînées de
-fourmis, s'en allant tous par la porte Occidentale, entre les pylônes
-des Ptolémées, et les derniers avaient disparu avant que les lueurs
-rouges eussent fini de mourir à l'extrême pointe des obélisques.
-
-Il semblait voir le silence et la nuit arriver ensemble, du fond du
-désert arabique, s'avancer de pair dans la plaine, s'étaler comme une
-rapide tache d'huile, gagner la ville de l'est à l'ouest, pour l'envahir
-très vite depuis le sol jusqu'au faîte des temples. Et cette marche de
-l'ombre était infiniment solennelle.
-
-Aux premiers moments, oui, on pouvait croire que ce serait de la vraie
-nuit comme dans nos climats, et on se sentait inquiet au milieu de ce
-fouillis de trop grandes pierres, qui aurait pu devenir inextricable
-dans l'obscurité. Oh! l'horreur de ces éboulements de Thèbes, si l'on
-s'y égarait, n'y voyant plus!... Mais non, l'air conservait de telles
-transparences et les étoiles bientôt scintillaient si vives que l'on
-continuait de distinguer presque aussi bien toutes choses.
-
-Et même, à présent qu'est passée la transition entre le jour et la nuit,
-les yeux s'habituent à l'étrange clarté bleue qui persiste, à tel point
-que l'on croirait tout à coup avoir acquis les prunelles d'un chat; il
-semble seulement que l'on regarde à travers une vitre fumée qui
-changerait en un bleuâtre uniforme toutes les nuances de ce pays fauve.
-
-Donc, me voici seul chez les Pharaons pour deux ou trois heures, car les
-touristes, que des voitures ou des bourricots ramènent en ce moment vers
-les hôtels de Louxor, ne reviendront que très tard, quand la pleine lune
-sera levée et donnera son grand éclairage sur les ruines. Mon poste pour
-attendre était en haut des éboulis, au bord de ce lac sacré d'Osiris
-dont l'eau morte et si enclose est étonnante de rester toujours là
-depuis tant de siècles,--et continue sans doute de receler des trésors
-qu'on lui a confiés les jours de tueries et de pillages, quand les
-armées des rois perses ou nubiens forçaient les épaisses murailles
-alentour.
-
-En quelques minutes, au fond de cette eau, des semblants d'étoiles
-viennent de s'allumer par milliers, symétriquement aux véritables qui
-palpitent déjà partout dans le ciel. Un froid subit se répand sur la
-ville-momie, dont les pierres restent encore chaudes, à force de s'être
-imprégnées de soleil, mais vont se refroidir aussi très vite dans tout
-ce bleu nocturne qui les enveloppe comme un linceul. Je suis maintenant
-libre d'errer où je veux, sans risquer de rencontres, et je vais
-descendre, par ces marches que me font les granits, éboulés de toutes
-parts en escaliers comme pour géants. Sur les surfaces chavirées, mes
-mains rencontrent les creux profonds et nets des hiéroglyphes, ou bien
-ces inévitables personnages inscrits de profil, qui tous lèvent les bras
-pour se faire entre eux des signes; en arrivant en bas, je suis
-accueilli par une rangée de statues au visage brisé, assises sur des
-trônes, et, sans encombre, reconnaissant tout à travers les
-transparences bleutées qui tiennent lieu de jour, je parviens à la
-grande avenue des palais d'Amon.
-
-Nous n'avons rien sur terre d'un peu comparable à cette avenue-là, que
-des multitudes passives ont mis près de trois mille ans à construire,
-épuisant de siècle en siècle leurs forces innombrables pour charrier des
-pierres que nos machines ne remueraient plus, et toujours, toujours
-allongeant ces perspectives de pylônes, de colosses, d'obélisques;
-toujours, toujours continuant cette même artère de temples et de palais
-dans la direction du vieux Nil,--qui, lui, par contre, reculait
-lentement de siècle en siècle vers la Libye. C'est ici, et la nuit
-surtout, que l'on subit cette impression d'avoir été rapetissé à une
-taille de pygmée: de tous côtés se dressent des monolithes, puissants
-comme des roches, et il faut faire vingt pas pour longer une seule
-pierre de base. Et puis ces blocs sont vraiment trop resserrés pour
-l'énormité de leur masse, ils ne laissent pas entre eux assez d'air, ils
-vous troublent par leur rapprochement, peut-être plus encore que par
-leur lourdeur.
-
-L'avenue, que j'ai suivie vers l'est, aboutit à l'un des chaos de granit
-les plus déconcertants qui soient à Thèbes: la salle des fêtes de
-Thoutmosis III. Comment étaient les fêtes qu'il donnait là, ce roi, dans
-cette forêt de piliers trapus, sous ces plafonds dont la moindre pierre
-si elle tombait, écraserait vingt hommes! Par places, des frises, des
-colonnades, qui semblent presque diaphanes dans l'air, se dessinent
-encore en haute magnificence, bien alignées sur le ciel plein d'étoiles.
-Ailleurs la destruction est stupéfiante: pêle-mêle gisent les tronçons,
-les entablements, les bas-reliefs, comme un semis d'épaves après la
-fureur de quelque tempête mondiale. C'est qu'il n'a pas suffi de la main
-des hommes pour culbuter ces choses; les tremblements de terre, à
-plusieurs reprises, ont aussi secoué ce palais de cyclope qui menaçait
-d'être éternel. Et tout cela--qui représente une telle débauche de
-force, de mouvement, d'impulsion, pour avoir été érigé et pour avoir été
-détruit,--tout cela reste tranquille ce soir, oh! si tranquille, bien
-que déjeté comme pour des chutes imminentes, tranquille à jamais,
-dirait-on, figé dans le froid et dans la nuit.
-
-Le silence d'un tel lieu, je l'avais prévu, mais pas les bruits que je
-commence d'y entendre... C'est d'abord une orfraie qui prélude au-dessus
-de ma tête, si près de moi qu'elle me tient frémissant toute la durée de
-son long cri. Ensuite d'autres voix répondent du fond des ruines, voix
-très variées, mais toutes sinistres; les unes ne savent que miauler sur
-deux notes traînantes; il y en a qui glapissent comme font les chacals
-autour des cimetières, et d'autres enfin imitent le bruit d'un ressort
-d'acier qui lentement se détendrait. C'est d'en haut toujours que vient
-le concert; hiboux, orfraies ou chouettes, toutes les espèces d'oiseaux
-qui ont le bec crochu, l'oeil rond, l'aile de soie pour voler sans
-bruit, habitent parmi les granits lourdement soutenus en l'air, et
-célèbrent, chacun à sa guise, la fête nocturne: appels intermittents,
-longues plaintes si tristes, qui s'enflent ou bien qui s'étranglent et
-frissonnent... Et puis, malgré la sonorité des grandes parois droites,
-malgré les échos qui prolongent, le silence s'obstine à revenir, et
-c'est décidément lui, le silence, qui reste le vrai maître, à cette
-heure, dans ce royaume du colossal, de l'immobile et du bleuâtre,--un
-silence que l'on sent infini, parce qu'on sait qu'il n'y a rien autour
-de ces ruines, rien que le déploiement des sables morts, le seuil des
-déserts.
-
- *
-
- * *
-
-Je retourne sur mes pas vers l'ouest, vers l'hypostyle, toujours par
-l'avenue des monstrueuses splendeurs, prisonnier et comme amoindri entre
-les rangées des souveraines pierres. Des obélisques sont là, renversés
-ou debout; l'un pareil à ceux de Louxor, mais de beaucoup plus haute
-taille, est demeuré intact et dresse vers le ciel sa pointe vive;
-d'autres, plus inconnus dans leur simplicité exquise, sont tout unis et
-droits de la base au sommet, avec seulement, en relief, des fleurs
-gigantesques de lotus qui montent au bout de longues tiges pour aller en
-haut s'épanouir dans la demi-lueur versée par les étoiles. Quand le
-passage se resserre et devient plus obscur, parfois il faut marcher à
-tâtons; alors mes mains rencontrent à nouveau les éternels hiéroglyphes
-partout inscrits, ou bien les jambes de quelque colosse assis sur un
-trône. Elles sont encore presque chaudes, les pierres, tant le soleil a
-dardé ici tout le jour. Et certains granits, tellement durs que nos
-ciseaux en acier ne les tailleraient plus, ont gardé leur poli malgré
-les siècles, à ce point que les doigts glissent en les touchant.
-
-On n'entend plus rien; finie, la musique des oiseaux de nuit. En vain on
-écoute, attentif jusqu'à pouvoir compter les pulsations de ses propres
-artères: rien, pas même un bruissement d'insecte. Tout est muet, tout
-est spectral, et, malgré cette tiédeur persistante des pierres, l'air de
-plus en plus froid donne l'impression que tout se glace définitivement
-comme dans la mort.
-
-Tant de silence, ici, tant de silence depuis des siècles, après tant de
-bruit que les hommes y ont fait jadis, sans aucune cesse, durant trois
-ou quatre millénaires, tant de clameurs que les multitudes y ont jetées,
-tant de cris de triomphe ou d'angoisse, tant de râles d'agonie...
-D'abord le halètement de ces travailleurs attelés par milliers,
-s'épuisant de génération en génération, sous les ardents soleils, à
-traîner et à superposer ces pierres dont l'énormité nous confond. Et
-puis les prodigieuses fêtes, le chant des longues harpes, la sonnerie
-des trompettes d'airain. Ou encore les égorgements, les batailles, quand
-Thèbes était la grande et unique capitale du monde, objet d'épouvante et
-de convoitise pour les rois des peuples barbares qui commençaient de
-s'éveiller alentour; les symphonies des sièges et des pillages, en ces
-jours où les primitifs soldats hurlaient comme avec des gosiers de
-bêtes... Se rappeler cela ici même, et par une si calme nuit bleue!...
-Les parois en granit de Syène, sur lesquelles se posent mes mains d'un
-jour, songer à tous les êtres qui en passant les ont touchées, s'y sont
-meurtris dans les luttes suprêmes, sans érailler seulement le poli de
-ces surfaces immuables!...
-
- *
-
- * *
-
-Maintenant j'arrive à l'hypostyle du temple d'Amon, et un peu de terreur
-m'arrête d'abord au seuil. En pleine nuit, trouver cela devant soi, il y
-a de quoi reculer... Sans doute c'est quelque salle pour Titans, restée
-depuis les âges fabuleux, maintenue debout à travers les durées par sa
-lourdeur même, comme les montagnes. Rien d'humain n'est aussi grand.
-Nulle part sur terre les hommes n'ont conçu des demeures pareilles. Des
-colonnes, des colonnes, plus hautes et plus grosses que des tours, par
-trop accumulées, sont voisines les unes des autres jusqu'à
-l'étouffement, et montent pour soutenir en plein ciel des traverses de
-pierre que l'on n'ose pas regarder. Avancer là dedans, on hésite; on se
-croit devenu infime et facile à écraser comme un insecte. Le silence
-tout à coup est trop solennel. Les étoiles, par toutes les trouées des
-effroyables plafonds, semblent vous envoyer leurs scintillements dans un
-abîme. Il fait froid, il fait clair et il fait bleu...
-
-La travée centrale de cette hypostyle est dans l'axe même de la voie que
-je suivais depuis les quartiers de Thoutmosis; elle prolonge, elle
-magnifie comme en apothéose cette toujours même avenue, pour les dieux
-et les rois, qui fut la gloire de Thèbes et qui n'a pu être égalée dans
-la suite des âges; les colonnes qui la bordent sont tellement géantes[7]
-que leurs têtes, formées de mystérieux pétales épanouis, si loin
-au-dessus du sol où l'on va rampant, baignent en plein dans la diffuse
-clarté de là-haut. Et, entourant comme une forêt terrible cette sorte de
-nef, un amas de colonnes encore s'enchevêtre des deux côtés; des
-colonnes monstres, d'un style plus perdu, dont les chapiteaux se ferment
-au lieu de s'ouvrir, imitant les boutons de quelque fleur qui ne
-s'épanouira jamais; soixante à droite, soixante à gauche, trop
-rapprochées pour leur grosseur, elles se serrent comme une futaie de
-baobabs qui manquerait d'espace, elles donnent un sentiment d'oppression
-sans possible délivrance, de lourde et morne éternité.
-
- [7] Dix mètres de tour et environ vingt-cinq mètres de hauteur
- chapiteau compris.
-
-Et c'était dans ce lieu surtout que j'avais souhaité me promener seul,
-sans même le garde bédouin qui la nuit se croit obligé de suivre les
-visiteurs.--Mais voici que de plus en plus il y fait clair. Trop clair,
-car des phosphorescences bleues, venues de l'horizon oriental,
-commencent de se glisser à travers les opacités des colonnades de
-droite, contournant les fûts massifs et les détaillant par de vagues
-luisances des bords: donc, c'est déjà la pleine lune qui se lève, hélas!
-et mes heures de solitude vont finir...
-
- *
-
- * *
-
-La lune! Soudain les pierres du faîte, les couronnements, les
-formidables frises s'éclairent de rayons bien nets, et çà et là, sur les
-bas-reliefs circulaires des piliers, apparaissent des traînées
-lumineuses qui révèlent les dieux et les déesses inscrits en creux dans
-la pierre. Ils veillaient par myriades autour de moi, ces personnages,
-et je le savais.--Coiffés tous de disques ou de grandes cornes, ils se
-regardent les uns les autres, tenant les bras levés, éployant leurs
-longs doigts, en appel de causerie. Ils sont sans nombre, ces dieux aux
-gesticulations éternelles; on est obsédé d'en voir se dessiner tant et
-tant, qui voudraient se dire des mots secrets mais qui gardent le
-silence, et dont les mains ont des attitudes si agitées mais ne remuent
-pas. Et des hiéroglyphes répétés à l'infini vous enveloppent de tous
-côtés comme d'une multiple trame de mystère.
-
-De minute en minute, tout se précise dans des rigidités plus mortes. Les
-rayons froids et durs pénètrent maintenant de part en part l'immense
-ruine, séparant d'un trait incisif les lumières et les ombres. Moins que
-tout à l'heure, bien moins que pendant l'incertaine fantasmagorie bleue,
-on sent que ces pierres, lasses des durées, peuvent être pensives encore
-et se souvenir. Sous cet éclairage précis et pâle, Thèbes, de même que
-le jour sous le feu du soleil, a perdu momentanément ce qui lui restait
-d'âme, elle vient de reculer davantage au fond des temps et ne vous
-apparaît plus que comme un trop gigantesque fossile qui seulement étonne
-et épouvante.
-
- *
-
- * *
-
-Du reste, des gens vont venir, attirés par cette lune. A une lieue
-d'ici, à Louxor, dans les hôtels, je devine bien qu'ils ont quitté les
-tables en hâte, de peur de manquer le spectacle célèbre. Pour moi donc,
-c'est le temps de battre en retraite, et par la grande avenue toujours,
-je me dirige vers les pylônes des Ptolémées, où les gardiens de nuit se
-tiennent.
-
-Ils sont déjà occupés, ces bédouins, à ouvrir les grilles pour des
-touristes qui ont montré leurs permis et qui apportent des kodaks, du
-magnésium pour faire des éclairs dans les temples, tout un attirail.
-
-Plus loin, quand j'ai repris le chemin de Louxor, je ne tarde pas à
-croiser, sous des palmiers qui sont là et sur des sables, la foule, le
-gros des arrivants; une suite de voitures, du monde à cheval, du monde à
-bourricot; des éclats de voix en toutes sortes de langues non
-égyptiennes. C'est à se demander: Que se passe-t-il? Un bal, une fête,
-un grand mariage?--Non. Tout simplement il y a pleine lune cette nuit, à
-Thèbes, sur les ruines.
-
-
-
-
-XVI
-
-THÈBES AU SOLEIL
-
-
-Deux heures de l'après-midi. Un feu blanc, un feu mauvais tombe du ciel
-que pâlit un excès de lumière. Un soleil hostile aux hommes de nos
-climats surchauffe l'énorme ossature rougeâtre, émiettée par places, qui
-reste de Thèbes,--et qui gît là comme la carcasse d'une bête géante,
-morte sur le sable du désert depuis déjà des milliers d'années, mais
-trop massive pour jamais complètement s'anéantir.
-
-Dans l'hypostyle, un peu d'ombre bleuit derrière les monstrueux piliers,
-mais de l'ombre poussiéreuse, de l'ombre chaude. Elles sont chaudes, les
-colonnes; tous les blocs sont chauds,--et cependant c'est l'hiver, avec
-des nuits froides qui devraient tout glacer. Chaleur et poussière;
-poussière rousse, qui sur les ruines de la Haute-Égypte pèse en nuage
-éternel, exhalant une odeur d'aromate et de momie.
-
-Avoir si chaud, cela augmente la sensation rétrospective de fatigue, qui
-vous prend à regarder ces pierres trop lourdes pour les forces humaines
-et accumulées en montagnes; presque il semble que l'on soit de part dans
-les efforts, les épuisements, les sueurs de ce peuple aux muscles
-d'acier tout neuf, qui pour charrier et entasser de telles masses dut
-s'asservir durant trente siècles.
-
-Ces pierres, elles aussi, disent la fatigue; la fatigue de s'accabler
-les unes sous le poids des autres depuis des millénaires; la souffrance
-d'avoir été taillées trop exactement, et trop bien juxtaposées, au point
-d'être comme rivées ensemble par leur seule lourdeur. Oh! celles d'en
-bas, qui soutiennent la charge des empilements formidables!...
-
-Et l'ardente couleur de ces choses vous surprend; elle a persisté. Sur
-les grès rouges de l'hypostyle, les peinturlures d'il y a plus de trois
-mille ans se voient encore; en haut surtout de la travée milieu, presque
-dans le ciel, les chapiteaux en forme de grandes fleurs ont gardé les
-bleus de lapis, les verts, les jaunes dont furent bariolés jadis leurs
-étranges pétales.
-
-Décrépitude, émiettement, poussière... Au plein soleil, sous le
-magnifique éclairage de la vie, on voit bien que tout cela est mort,
-mais mort depuis des temps que l'imagination ne peut pas se représenter.
-Et le délabrement apparaît plus irrémédiable; çà et là des réparations
-impuissantes et comme enfantines, faites aux époques anciennes de
-l'histoire, par les Grecs, par les Romains; des colonnes rapiécées, des
-trous bouchés avec du ciment; mais les grands blocs sont en désarroi, et
-on sent, jusqu'à en être obsédé, l'impossibilité à jamais de remettre en
-ordre ce chaos d'écrasantes choses éboulées, eût-on même à son service
-des légions de travailleurs, et des machines,--et des siècles devant soi
-pour accomplir la besogne.
-
-Et puis, ce qui surprend et oppresse, c'est le peu d'espace libre, le
-peu de place qui restait pour les foules, dans des salles pourtant
-immenses: entre les murailles, tout était encombré par les piliers; les
-temples étaient à moitié remplis par leurs colossales futaies de
-pierres. C'est que les hommes qui bâtirent Thèbes vivaient au
-commencement des temps et n'avaient pas encore trouvé cette chose qui
-nous paraît aujourd'hui si simple: la voûte. Ils étaient cependant de
-merveilleux précurseurs, ces architectes; déjà ils avaient su dégager de
-la nuit quantité de conceptions qui sans doute, depuis les origines,
-sommeillaient en germe inexplicable dans le cerveau humain: la
-rectitude, la ligne droite, l'angle droit, la verticale, dont la nature
-ne fournit nul exemple; même la symétrie, qui à bien réfléchir
-s'explique moins encore, la symétrie, qu'ils employaient avec maîtrise,
-sachant aussi bien que nous tout l'effet qu'on peut obtenir par la
-répétition d'objets semblables placés en _pendant_ de chaque côté d'un
-portique ou d'une avenue. Mais la voûte, non, ils n'avaient pas inventé
-cela; alors, comme il y avait pourtant une limite à la grandeur des
-dalles qu'ils pouvaient poser à plat comme des poutres, il leur fallait
-ces profusions de colonnes pour soutenir là-haut leurs plafonds
-effroyables;--c'est pourquoi il semble que l'air manque, il semble que
-l'on étouffe au milieu de leurs temples, dominés, obstrués par la rigide
-présence de tant de pierres. Et encore, on y voit clair aujourd'hui là
-dedans; depuis que sont tombées les roches suspendues qui servaient de
-toiture, la lumière descend à flots partout. Mais jadis, quand une
-demi-nuit régnait à demeure dans les salles profondes, sous les
-immobiles carapaces de grès ou de granit, tout cela devait paraître si
-lourdement sépulcral, définitif et sans merci comme un gigantesque
-palais de la Mort!--Un jour par année cependant, ici à Thèbes, un
-éclairage d'incendie pénétrait de part en part les sanctuaires d'Amon,
-car l'artère milieu est ouverte au nord-ouest, orientée de telle façon
-qu'une fois l'an, une seule fois, le soir du solstice d'été, le soleil à
-son coucher y peut plonger ses rayons rouges; au moment où il élargit
-son disque sanglant pour descendre là-bas derrière les désolations du
-désert de Libye, il arrive dans l'axe même de cette avenue, de cette
-suite de nefs, qui a huit cents mètres de longueur. Jadis donc, ces
-soirs-là, il glissait horizontalement sous les plafonds terribles--entre
-ces piliers alignés qui sont hauts comme notre colonne Vendôme,--puis
-venait jeter pour quelques secondes ses teintes de cuivre en fusion
-jusque dans l'obscurité du saint des saints. Et alors tout le temple
-retentissait d'un fracas de musique; au fond des salles interdites, on
-célébrait la gloire du dieu de Thèbes...
-
- *
-
- * *
-
-Comme un nuage, comme un voile, la continuelle poussière rousse flotte
-partout sur les ruines, et, au travers, le soleil çà et là dessine de
-longues rayures blanches. La poussière d'Égypte, on dirait même qu'en un
-point de la grande avenue, derrière les obélisques, elle se lève en
-tourbillons, comme ferait une fumée.--C'est que là sont assemblés
-aujourd'hui les travailleurs de bronze qui chaque jour, sans trêve,
-fouillent ce vieux sol sacré; bien infimes, presque négligeables auprès
-de tels monolithes, ils creusent, ils creusent; patiemment ils
-déblayent, et la terre s'en va par petits paquets, dans des séries de
-paniers que des enfants emportent en formant la chaîne. Les alluvions
-périodiques du Nil et les sables charriés par le vent du désert avaient
-élevé le sol d'environ six mètres depuis les temps où Thèbes a cessé de
-vivre; mais de nos jours on a entrepris la tâche de rétablir l'antique
-niveau. A première vue, cela semblait infaisable, et cependant ils en
-viendront à bout, même avec leurs moyens naïfs, ces travailleurs fellahs
-qui accomplissent en chantant leur incessante besogne de fourmis. Voici
-bientôt le grand hypostyle déblayé--et ses colonnes, qui paraissaient
-déjà effrayantes, découvertes à présent jusqu'à la base, ont gagné
-encore vingt pieds de hauteur; quantité de colosses, qui gisaient
-endormis sous ce linceul de terre et de sable, ont été retrouvés, remis
-debout, et viennent de reprendre, pour une nouvelle période de
-quasi-éternité, leur faction aux intimidants carrefours; d'année en
-année, la ville-momie s'exhume un peu plus, à grand effort, se repeuple
-de dieux et de rois longtemps cachés[8]... On creuse toujours,--et à
-peine sait-on à quelle profondeur descendent les débris et les ruines:
-Thèbes avait duré tant de siècles, la terre ici est tellement pénétrée
-de passé humain que, sous les plus vieux temples connus, on constate
-qu'il y en avait d'autres, plus vieux encore et plus massifs, que l'on
-ne soupçonnait pas et dont l'âge dépasserait huit mille ans...
-
- [8] On sait que l'entretien des monuments antiques de l'Égypte et leur
- restauration dans la mesure du possible restent confiés aux soins
- des Français. M. Maspero a délégué à Thèbes un artiste et un érudit,
- M. Legrain, qui y consacre passionnément sa vie.
-
-Malgré l'ardent soleil, malgré les tourbillons de poussière soulevés par
-les coups de pioche, on s'attarderait des heures, parmi les fellahs
-poudreux et maigres, à suivre des yeux les fouilles dans ce sol unique
-au monde, où tout ce que l'on voit reparaître est surprise et
-trouvaille, où la moindre pierre taillée eut un passé de gloire, fit
-partie des premières splendeurs architecturales, fut _une pierre de
-Thèbes_! Au fond des tranchées qui s'élargissent, à chaque instant
-quelque chose brille: c'est le flanc poli d'un colosse en granit de
-Syène, ou bien un petit Osiris de cuivre, les débris d'un vase, un bijou
-d'or sans prix, ou même une simple perle bleue qui tomba du collier de
-quelque suivante des reines.
-
-Cette activité de fossoyeurs, qui seule ranime certains quartiers
-pendant le jour, finit au coucher du soleil; chaque soir, les fellahs
-maigres reçoivent la solde de leur travail, s'en vont gîter aux
-silencieux environs, dans des huttes en terre, et on referme derrière
-eux les grilles des portes. La nuit, à part les gardiens de l'entrée,
-personne n'habite les ruines.
-
- *
-
- * *
-
-Émiettement, poussière... Autour de ces palais et de ces temples de
-l'artère centrale, qui sont les plus conservés et se tiennent
-orgueilleusement debout, très loin de tous côtés des espaces mornes
-s'étendent, où, du matin au soir, darde une lumière implacable. Là,
-parmi les grêles plantes désertiques, des blocs gisent au hasard, restes
-de sanctuaires dont jamais plus on ne démêlera le plan ni la forme; mais
-sur ces pierres, des fragments de l'histoire du monde se lisent encore,
-en hiéroglyphes précis.
-
-Dans l'ouest de la salle hypostyle, une région est semée de disques tous
-égaux et pareils; on dirait, sur un damier pour Titans, des pions qui
-auraient dix mètres de tour,--et ce sont les morceaux épars, les
-tranches d'une colonnade des Ramsès. Plus loin, la terre semble avoir
-été passée au feu; on marche sur des scories noirâtres où restent
-incrustés des boulons d'airain, des parcelles de verre fondu,--et c'est
-le quartier qu'incendièrent les soldats de Cambyse. Ils furent du reste
-grands destructeurs de la ville-reine, ces soldats perses; pour anéantir
-les obélisques et les immuables colosses, ils avaient imaginé de les
-flamber en allumant des bûchers alentour, et puis, quand ils les
-voyaient brûlants, ils les inondaient d'eau froide: alors du haut en bas
-les granits se fendaient.
-
-On sait combien Thèbes s'étendait largement, ici sur cette rive droite
-du Nil où résidaient les Pharaons, et en face, sur la rive libyque
-consacrée aux faiseurs de momies et aux temples funéraires. Aujourd'hui,
-à part ces grands palais du centre, ce n'est plus guère qu'une jonchée
-de débris, et les longues avenues, que bordent des suites infinies de
-sphinx ou de béliers, vont se perdre on ne sait où, ensevelies sous les
-sables.
-
-De loin en loin cependant, au milieu de ces cimetières de choses, un
-temple reste debout, conservant même ses saintes ténèbres sous
-l'épaisseur de sa carapace de caverne. L'un, où se rendaient de célèbres
-oracles, est, plus encore que les autres, emprisonnant et sépulcral dans
-son éternelle pénombre; en haut d'une muraille, s'ouvre le trou noir
-d'une espèce de grotte, à laquelle conduisait un couloir secret venant
-des profondeurs; c'est par là qu'apparaissait le visage du prêtre chargé
-de prononcer les paroles sibylliques--et le plafond de sa niche est tout
-enfumé encore par la flamme de sa lampe, éteinte depuis plus de deux
-mille ans!...
-
- *
-
- * *
-
-Tant de ruines qui émergent à peine des sables de ce désert, et, dans ce
-vieux sol desséché, tant d'étranges trésors qui dorment! Quand le soleil
-éclaire ainsi les tristes lointains, quand on aperçoit jusqu'aux
-horizons le déploiement de ces champs de la mort que les siècles ne
-parviennent pas à niveler, c'est l'heure où l'on imagine un peu mieux,
-par la vue d'ensemble, ce que fut Thèbes: reconstituée en songe, elle
-apparaît excessive, fougueuse et multiple, comme ces floraisons du monde
-antédiluvien que des fossiles nous révèlent. A côté de cela, combien
-s'amoindrissent nos villes modernes, nos hâtifs petits palais, nos stucs
-et nos ferrailles!
-
-Et si mystique, cette ville d'Amon, avec les ténèbres de ses sanctuaires
-qu'habitaient les dieux et les symboles! Tout le sublime élan
-primesautier de l'âme humaine vers l'Inconnaissable s'est comme pétrifié
-dans ces ruines, en des formes démesurées et diverses, pour venir
-jusqu'à nous et nous confondre. Comparés à ce peuple, qui ne rêvait que
-d'éternité, nous sommes, nous, les vieillis et les mesquins, ceux que
-bientôt n'inquiétera même plus le pourquoi de la vie, de la pensée et de
-la mort. De tels débuts présageaient quelque chose de plus grand certes
-que nos humanités d'aujourd'hui, vouées aux désespérances, aux alcools
-et aux explosifs.
-
- *
-
- * *
-
-Émiettement, poussière... Ce même soleil sur Thèbes est là chaque jour,
-qui dessèche, effrite, fendille et pulvérise.
-
-A la place de tant de magnificences, il y a quelques champs de blé, en
-nappes vertes, disant la reprise de l'humble vie du labour. Surtout il y
-a les sables, qui viennent à présent jusqu'au seuil des Pharaons, il y a
-le jaune désert, il y a le monde des miroitements et du silence qui
-s'approche comme une lente marée pour engloutir. Dans ces lointains, où
-du matin au soir tremblent des mirages, là-bas vers la chaîne d'Arabie,
-l'ensevelissement est déjà presque achevé; les pauvres pierres
-croulantes que l'on voit encore un peu partout, émergeant à peine des
-dunes en marche, sont les restes de ce que les hommes, dans leurs
-révoltes superbes d'autrefois contre la mort, avaient su faire le plus
-lourdement indestructible.
-
-Et ce soleil, toujours ce soleil, qui promène sur Thèbes l'ironie de sa
-durée,--pour nous si impossible à calculer et à concevoir!... Nulle part
-autant qu'ici on ne souffre de l'épouvante de connaître que toute notre
-misérable petite effervescence humaine n'est qu'une sorte de moisissure
-autour d'un atome émané de cette sinistre boule de feu, et que lui-même,
-ce soleil, n'aura été qu'un météore éphémère, qu'une furtive étincelle
-jaillie pendant l'une des innombrables transformations cosmiques, au
-cours des temps sans fin ni commencement.
-
-
-
-
-XVII
-
-UNE AUDIENCE D'AMÉNOPHIS II
-
-
-Le roi Aménophis II vient de reprendre ses audiences, qu'il s'était vu
-obligé de suspendre depuis trois mille trois cents et quelques années
-pour cause de décès. Elles sont très suivies; le costume de cour n'y est
-pas exigé et le Grand Maître des Cérémonies accepte volontiers le
-pourboire. Il les donne tous les matins d'hiver à partir de huit heures,
-aux entrailles d'une montagne du désert de Libye, et, s'il se repose
-ensuite dans la journée, c'est uniquement parce qu'on lui supprime, dès
-midi sonnant, sa lumière électrique.
-
-Heureux Aménophis II! De tant de rois qui s'étaient évertués à cacher
-pour jamais leur momie au fond d'impénétrables retraites, il est le seul
-que l'on ait laissé dans son tombeau; aussi «fait-il le maximum» chaque
-fois qu'il ouvre ses salons funéraires.
-
- *
-
- * *
-
-Comme il s'agit d'arriver avant midi chez ce Pharaon, dès huit heures,
-un clair matin de février, je pars de Louxor où depuis quelques jours ma
-dahabieh sommeille contre la berge du Nil. Il faut d'abord traverser le
-fleuve, car c'est sur l'autre bord que les rois thébains du Moyen Empire
-avaient tous établi leurs demeures d'éternité; bien au delà des plaines
-du rivage, c'est là-bas, dans ces montagnes qui ferment l'horizon comme
-un mur adorablement rose. D'autres canots, qui traversent aussi,
-glissent à côté du mien sur l'eau tranquille; leurs passagers paraissent
-appartenir à cette variété d'Anglo-Saxons qui s'équipe chez Thos Cook
-and Son (Egypt limited) et, comme moi sans nul doute, ils se rendent à
-l'audience royale.
-
-Nous abordons aux sables de l'autre rive, aujourd'hui presque déserte,
-mais où s'étendait jadis tout un quartier de Thèbes, celui des faiseurs
-de momies, avec les fours par milliers pour chauffer le natrum et les
-huiles qui empêchent les pourritures. Dans cette Thèbes où, durant une
-quarantaine de siècles, tout ce qui mourut, hommes ou bêtes, fut
-minutieusement préparé sous des bandelettes, on se représente
-l'importance que pouvait prendre le faubourg des embaumeurs. Et c'est
-dans la proche montagne qu'allaient s'enfouir les produits de tant de
-soigneux paquetages, tandis que le Nil emportait le sang des cadavres et
-les immondices de leurs viscères; devant nous, cette chaîne de roches
-vives, colorée chaque matin de ce même rose de fleur tendre, est
-intérieurement toute farcie de morts.
-
-Nous avons une large plaine à franchir avant d'atteindre ces
-montagnes-là, et ce sont des champs de blé, alternant avec des sables
-déjà désertiques. Derrière nous s'éloignent le vieux Nil et son autre
-rive que nous venons de quitter, la rive de Louxor dont les gigantesques
-colonnades pharaoniques sont comme allongées en dessous par leur propre
-reflet sur le miroir du fleuve,--et, dans ce matin rayonnant, dans cette
-pure lumière, ce serait admirable, ce temple éternel avec son image
-renversée au fond de l'eau bleue, si tout à côté et deux fois plus haut
-ne surgissait impudemment Winter Palace, l'hôtel monstre construit
-l'année dernière pour les touristes au goût subtil... Qui sait pourtant,
-les cynocéphales, qui sur le sol sacré d'Égypte ont déposé cette ordure,
-s'imaginent peut-être égaler le mérite de l'artiste qui restaure en ce
-moment les sanctuaires de Thèbes, ou même la gloire des Pharaons qui les
-bâtirent.
-
-Pour nous rapprocher toujours de la chaîne Libyque, où nous attend ce
-roi, nous traversons maintenant des blés encore en herbe,--et les
-moineaux, les alouettes chantent autour de nous le hâtif printemps de la
-Thébaïde.
-
-Voici là-bas deux sortes de grands menhirs qui commencent de se
-préciser; de même taille et de mêmes contours, ils se lèvent tout
-pareils à côté l'un de l'autre, dans le lointain limpide, au milieu de
-ces nappes vertes qui rappellent si bien nos champs de France... Ah! ils
-ont des bonnets de sphinx, et ce sont de gigantesques formes humaines,
-pesamment assises sur des trônes: les colosses de Memnon! Aussitôt on
-les reconnaît, car l'imagerie de tous les temps en a vulgarisé l'aspect,
-comme pour les pyramides. Mais on ne prévoyait pas qu'ils apparaîtraient
-comme cela, posés si simplement au milieu de ces jeunes blés qui
-poussent à toucher leurs pieds, et entourés de ces humbles oiseaux de
-chez nous qui chantent sans façon sur leurs épaules.
-
-Ils n'ont même pas eu l'air scandalisés de voir à l'instant passer près
-d'eux une kyrielle de choses enfumées, les wagons d'un aimable petit
-chemin de fer d'«intérêt local», charroyant des cannes à sucre et des
-courges.
-
-La chaîne de Libye, depuis une heure, n'a cessé de grandir pour nous
-dans le profond ciel trop bleu. A présent qu'elle se dresse là tout
-près, surchauffée par le soleil de dix heures et comme incandescente,
-nous apercevons un peu partout, devant les premiers contreforts rocheux,
-des débris de palais, colonnades, escaliers, pylônes; et des géants sans
-visage, emmaillotés comme des Pharaons morts, se tiennent debout, les
-mains croisées sous leur suaire de grès: temples et statues pour les
-mânes de tant de rois ou reines qui eurent pendant trois ou quatre mille
-ans leur momie embusquée là tout près, au coeur de ces montagnes, au
-plus profond des galeries murées et secrètes.
-
-Maintenant, plus de champs de blé, plus d'herbages, plus rien; nous
-venons de franchir le seuil désolé, nous sommes dans le désert. Tout de
-suite un sol inquiétant, funèbre, moitié sable, moitié cendres, où
-bâillent partout des fosses. On dirait une région que des bêtes
-fouisseuses auraient longtemps minée; mais ce sont les hommes qui ont
-durant plus de cinquante siècles tourmenté ce terrain, d'abord pour y
-cacher des momies, ensuite et jusqu'à nos jours pour en exhumer. Chaque
-trou a recélé son cadavre et, si l'on regarde au fond, des guenilles
-jaunâtres y traînent encore, des bandelettes, ou des jambes, des
-vertèbres millénaires. Quelques bédouins maigres, qui exercent le métier
-de déterreur et qui gîtent par là dans des creux comme des chacals,
-s'avancent pour nous vendre des scarabées, des verroteries bleues à demi
-fossiles, des pieds ou des mains de mort.
-
-C'est fini du frais matin; on sent de minute en minute la chaleur
-s'alourdir. Le sentier, que marquent seulement des pierres semées en
-chapelet, tourne enfin et pénètre au milieu de la montagne par un
-couloir tragique: nous entrons dans cette «Vallée des Rois» qui fut le
-lieu du suprême rendez-vous pour les plus augustes momies. Entre ces
-roches, tout à coup les souffles sont devenus brûlants, et le site
-semble appartenir, non plus à la Terre, mais à quelque planète calcinée
-qui aurait à jamais perdu ses nuages et ses voiles. Cette chaîne
-Libyque, de loin si délicatement rose, se révèle effroyable maintenant
-qu'elle nous surplombe; elle a bien l'air de ce qu'elle est: un énorme
-et fantastique tombeau, une nécropole naturelle dont rien d'humain n'eût
-égalé le faste ni l'horreur, une étuve rêvée pour cadavres qui veulent
-s'éterniser. Les calcaires, sur lesquels du reste aucune pluie ne tombe
-de ce ciel immuable, semblent d'une seule pièce du haut en bas, sans une
-lézarde qui amènerait un suintement dans les sépulcres; on peut donc
-dormir, au coeur de ces monstrueux blocs, à l'abri comme sous des voûtes
-de plomb. Et pour ce qui est de la magnificence, les siècles en ont pris
-soin; le continuel passage des vents chargés de sable a dépouillé, usé
-tout cela, au point de ne laisser à la pierre extérieure que ses filons
-les plus denses, et ainsi ont reparu d'étranges fantaisies
-architecturales, telles que la Matière, aux origines, les avait
-obscurément conçues. Plus tard, le soleil d'Égypte a prodigué sur
-l'ensemble ses ardentes patines rougeâtres. Et les montagnes imitent par
-places de grands tuyaux d'orgue badigeonnés de jaune et de carmin, ou
-ailleurs des ossatures encore sanguinolentes et des amas de chairs
-mortes.
-
-Devant le ciel follement bleu, les cimes éclairées jusqu'à éblouir
-s'enlèvent en lumière: rouges cendrés d'incendie qui couve, éclats de
-braise, sur de l'indigo trop pur qui presque tourne au sombre. On
-croirait cheminer dans quelque vallée d'Apocalypse, aux parois
-brûlantes. Du silence et de la mort, sous un excès de clarté, dans le
-rayonnement continu d'une sorte de morne apothéose: c'est ainsi
-d'ailleurs que les Égyptiens entendaient le décor de toutes leurs
-nécropoles.
-
-Toujours le sentier s'enfonce dans les gorges étouffantes,--et au bout
-de cette «Vallée des Rois» nous n'attendions qu'un silence plus
-épeurant, sous ce soleil bientôt méridien, qui se fait de minute en
-minute plus tristement terrible... Mais qu'est-ce que c'est que ça?...
-
-A un détour, là-bas, au fond d'un repli sinistre, tout ce monde, tout ce
-tapage?... Un meeting, une foire?... Sous des tendelets, pour les
-protéger de l'insolation, une cinquantaine de bourricots stationnent,
-sellés à l'anglaise. Dans un coin, une petite usine à électricité, en
-briques neuves, lance sa fumée noire. Et un peu partout, entre les hauts
-rochers sanglants, vont et viennent, s'agitent, bavardent des touristes
-Cook des deux sexes, d'autres même qui semblent vraiment n'en plus avoir
-aucun. C'est pour l'audience royale. Il en est venu à âne, ou dans des
-carrioles, et les grosses dames trop poussives se sont fait apporter en
-chaise par des bédouins. Des quatre points de l'Europe, ils se sont
-réunis dans ce ravin de désert, pour voir un pauvre cadavre qui se
-dessèche au fond d'un trou.
-
-Les palais cachés montrent çà et là leur entrée d'ombre, qui est creusée
-en carré dans la roche massive, et sur laquelle un écriteau indique le
-nom d'une souveraine momie: Ramsès IV, Sethos Ier, Thoutmosis III,
-Ramsès IX, etc. Bien que tous ces rois, sauf Aménophis II, aient
-déménagé récemment pour aller dans la basse Égypte peupler les vitrines
-du musée du Caire, leurs suprêmes demeures n'ont pas cessé d'attirer les
-foules. De chaque souterrain émergent en ce moment des Cooks et des
-Cookesses en sueur; mais c'est surtout de chez Aménophis que l'on sort à
-pleine porte: pourvu que nous n'arrivions pas trop tard, et que
-l'audience ne soit pas close!
-
-Et songer que ces entrées-là avaient été murées, dissimulées avec tant
-de soin, et perdues pendant des siècles! Tout ce qu'il a fallu ensuite
-de persévérance pour les retrouver, d'observation, de tâtonnements, de
-sondages et d'heureux hasards!
-
-En effet, on ferme, on ferme. Nous avions trop flâné ce matin autour des
-colosses de Memnon ou des palais de la plaine. Voici presque midi, un
-midi dévorant et funèbre, qui tombe d'aplomb sur les cimes rouges, et
-vient brûler jusqu'en ses derniers replis la vallée de pierre.
-
-A la porte d'Aménophis, il faut parlementer, prier. Moyennant pourboire,
-le bédouin Grand Maître des Cérémonies se laisse fléchir. Descendons
-avec lui, mais vite, vite, car l'électricité va s'éteindre. Ce sera une
-audience courte, mais au moins ce sera une audience privée; nous serons
-seuls avec le Roi.
-
-Dans ces ténèbres, où d'abord, après tant de soleil, les petites lampes
-électriques nous semblent à peine des vers luisants, nous attendions un
-peu de froid comme dans les souterrains de nos climats; non, c'est une
-pire chaleur, enfermée, desséchante, et on voudrait retourner au grand
-air, qui brûlait aussi, mais qui au moins était l'air de la vie.
-
-En hâte nous descendons: des escaliers raides, des couloirs en pente si
-rapide qu'ils vous entraînent d'eux-mêmes comme des glissières, et il
-semble que l'on ne remontera jamais, pas plus que la grande momie qui y
-passa jadis, se rendant à sa «chambre éternelle». Tout cela d'abord vous
-entraîne à un puits profond, creusé pour happer les profanateurs au
-passage,--et c'est sur l'un des côtés de cette oubliette, derrière un
-bloc quelconque soigneusement scellé, que fut découverte la continuation
-des galeries funéraires. Donc, le puits franchi, sur une passerelle
-qu'on y a jetée, les escaliers recommencent devant nous, et les
-corridors inclinés qui presque font courir; seulement, par un coude
-brusque, ils ont changé de direction. Encore descendre, descendre! Mon
-Dieu, il habite bien bas, ce roi-là, et à chaque marche descendue on se
-sent pris davantage sous la masse souveraine de la pierre, au centre de
-toute cette épaisseur compacte et muette.
-
-Les petits globes électriques espacés en guirlande suffisent maintenant
-à nos yeux qui ont oublié le soleil. Et, depuis que nous y voyons clair,
-autour de nous mille figures nous invitent au recueillement et au
-silence; elles sont partout inscrites sur les murs lisses, immaculés,
-d'un ton de vieil ivoire; elles se suivent en bon ordre, se répètent
-obstinément en rangées pareilles comme pour mieux imposer à notre
-esprit, par les toujours mêmes gestes, les toujours mêmes choses. Les
-dieux et les démons, les Anubis à tête noire de chacal et à grandes
-oreilles dressées, ont l'air avec leurs longs bras et leurs longs
-doigts, de nous faire signe: «Pas de bruit! Attention, il y a des
-momies!» La conservation de tout cela, les couleurs vives, la netteté
-des coups de pinceau commencent de causer une stupeur et un trouble;
-vraiment, on croirait qu'ils ont à peine quitté l'hypogée, les peintres
-de ces figures des Ténèbres. Tout ce passé vous attire à lui comme un
-abîme que l'on serait venu regarder de trop près; il vous cerne et peu à
-peu vous maîtrise; ici, il est encore tellement chez lui, qu'il _est
-resté le présent_; en plus de cette descente aux entrailles sourdes de
-la pierre, il y a eu aussi comme un glissement avec vertige, que l'on
-n'avait pas prévu et qui vous a replongé très loin au fond des âges...
-
-Ils aboutissent enfin à quelque chose de vaste, ces couloirs
-d'interminable oppression par lesquels nous nous étions faufilés
-jusqu'aux dessous les plus secrets de la montagne; les parois se
-desserrent, la voûte s'élève, et voici la grande salle funéraire dont le
-plafond bleu, tout semé d'étoiles comme un ciel, est soutenu par six
-piliers taillés à même le roc; sur les côtés s'ouvrent d'autres chambres
-où l'électricité permet de bien voir, et au fond s'indique en contre-bas
-une large crypte à demi obscure, où l'on devine que le Pharaon doit se
-tenir. Oh! le prodigieux travail de perforation dans la pierre vive! Et
-cet hypogée n'est pas unique; tout le long de la «Vallée des Rois», des
-petites portes--qui n'ont l'air de rien, mais que dénonce aux initiés le
-«Signe de l'Ombre» inscrit sur le linteau--conduisent à d'autres
-souterrains aussi somptueux et perfidement profonds, avec leurs
-embûches, leurs puits perdus, leurs oubliettes, et l'affolante
-multiplicité de leurs figures murales.--Or, tous ces tombeaux ce matin
-étaient pleins de monde, et, si nous n'avions eu la chance d'arriver
-après l'heure, nous rencontrions ici même, chez Aménophis, un bataillon
-Cook!
-
-Dans cette salle au plafond bleu, les fresques multiplient leurs
-énigmes: des scènes du Livre de l'Hadès; tout le rituel funéraire mis en
-images. Sur les piliers, sur les murailles se pressent les différents
-démons qu'une âme égyptienne risquait de rencontrer en cheminant à
-travers le Pays de l'Ombre, et, en dessous de chacun, les mots de passe,
-qu'il convenait de lui dire, sont résumés en mémento.
-
-Car elle s'en allait, l'âme, sous les deux formes simultanées d'une
-flamme[9] et d'un épervier[10]. Et ce Pays de l'Ombre, aussi appelé
-Occident, où elle devait se rendre, était celui où va tomber la lune, où
-chaque soir le soleil lui-même s'abîme et s'éteint; pays que les vivants
-n'atteignent jamais, parce qu'il fuit devant eux, si loin qu'ils
-s'avancent par les sables ou par les mers. Arrivée là, dans les
-ténèbres, l'âme effarée avait donc à parlementer successivement avec ces
-formes affreuses aux aguets sur sa route. Si enfin elle était jugée
-digne d'approcher Osiris, le grand Soleil-Mort, elle se fondait en lui
-pour réapparaître brillante sur le monde, le matin suivant et les autres
-matins jusqu'à la consommation des âges: vague survivance dans la
-splendeur solaire, continuation sans personnalité, dont on ne saurait
-trop dire si elle était plus désirable que le non-être éternel.
-
- [9] Le Khou, qui s'enfuyait à jamais de notre monde.
-
- [10] Le Baï, qui pouvait à son gré revenir dans le tombeau.
-
-Ce que, par exemple, il fallait faire durer coûte que coûte, c'était le
-cadavre, car un certain _double_ du mort continuait d'habiter dans sa
-chair sèche, et retenait ainsi une sorte de demi-vie, péniblement
-consciente. Couché au fond du sarcophage, il pouvait regarder, par ces
-deux yeux qui étaient peints sur le couvercle, toujours dans l'axe même
-des yeux vides. Parfois aussi, dégagé de la momie et de sa boîte, il
-errait comme fantôme dans l'hypogée; pour qu'il pût se nourrir alors,
-des amas de viandes momifiées sous bandelettes étaient au nombre des
-mille choses ensevelies à ses côtés; on lui laissait aussi du natrum et
-des huiles, afin qu'il essayât de se réembaumer si des vers naissaient
-dans ses membres. Oh! la persistance de ce _double_, qui était scellé
-dans le tombeau, qui avait à s'inquiéter de la pourriture, et subissait
-sa durée, là, dans l'étouffement, l'obscurité et l'absolu silence, sans
-rien qui marquât les jours et les nuits, ni les saisons, ni les siècles,
-ni les dizaines de siècles indéfiniment! Avec une si horrible conception
-de la mort, chacun donc en ce temps-là s'absorbait dans la préparation
-de sa «chambre éternelle».
-
-Or, pour cet Aménophis II, voici à peu près ce qui advint à son
-_double_. Déshabitué de tout bruit, après trois ou quatre cents ans de
-silence passés là en compagnie de quelques familiers endormis du même
-pesant sommeil, il entendit des coups sourds, là-bas, du côté du puits
-perdu: on avait découvert l'entrée clandestine, on la démurait! Des
-vivants allaient paraître, sans doute des pillards de sépultures, venus
-pour les démailloter tous!--Non, mais des prêtres d'Osiris, s'avançant
-craintifs, en cortège de funérailles. Ils apportaient neuf grands
-cercueils contenant les momies de neuf rois ses fils, petit-fils, et
-autres successeurs inconnus, jusqu'à ce roi Setnakht qui gouverna
-l'Égypte deux siècles et demi après lui. Et c'était pour les mieux
-cacher, là, tous ensemble, dans une chambre qui fut aussitôt murée.
-Ensuite ils repartirent; les pierres de la porte furent scellées de
-nouveau et tout retomba dans les mornes et chaudes ténèbres.
-
-Des siècles encore coulèrent goutte à goutte,--peut-être dix, peut-être
-vingt,--avec un silence que ne troublait même plus le petit grattement
-des vers depuis longtemps desséchés. Et un jour vint où, du côté de
-l'entrée, les mêmes coups retentirent.--Les voleurs, cette fois! Tenant
-des torches, ils se précipitèrent avec des cris, et, sauf dans la bonne
-cachette aux neuf cercueils, tout fut saccagé, les bandelettes
-déchirées, les bijoux d'or arrachés du cou des momies. Puis, quand ils
-eurent trié leur butin, ils murèrent l'entrée comme avant, et
-repartirent, laissant un inextricable fouillis de linceuls, de corps
-humains, d'entrailles sorties de vastes canopes, de dieux et d'emblèmes
-brisés.
-
-Encore le silence pendant de longs siècles. Et, de nos jours enfin, le
-_double_ plus affaibli, presque inexistant, perçut le même bruit de
-pierres descellées à coups de pioche. Cette troisième fois, les vivants
-qui entrèrent étaient d'une race jamais vue. D'abord ils semblaient des
-hommes pieux, ne touchant les choses que doucement. Mais c'était pour
-tout dérober, tout, même les neuf cercueils royaux de la cachette
-jusqu'alors inviolée. Les moindres cassons, ils les recueillaient avec
-une sollicitude quasi-religieuse; pour ne rien perdre, ils allaient
-jusqu'à tamiser les balayures et la poussière. Pourtant lui, Aménophis,
-qui n'était déjà plus qu'une lamentable momie sans joyaux ni
-bandelettes, on le laissa au fond du sarcophage de grès. Et depuis ce
-jour, condamné à recevoir chaque matin des personnages d'un aspect
-étrange, il habite seul dans l'hypogée vidé, où ne reste plus un être ni
-une chose de son temps.
-
-Ah! cependant si! Nous n'avions pas regardé partout. Là, dans une des
-chambres latérales, des gens couchés, des morts!... Trois cadavres
-(momies démaillotées lors du pillage) gisent côte à côte sur des
-guenilles. D'abord une femme--la Reine probablement--dont la chevelure
-est dénouée; son profil a gardé une ligne exquise; combien elle est
-encore jolie! Ensuite, un jeune garçon, au tout petit visage de poupée
-grisâtre; il est tondu ras, lui, sauf, du côté droit, cette longue mèche
-qui dénote un prince royal. Et enfin un homme; oh! bien horrible,
-celui-là, avec son air de trouver que la mort est une chose
-irrésistiblement drôle... Même il en rit à se tordre, en mordant un coin
-de son linceul, sans doute pour ne pas pouffer trop fort.
-
-Oh!... soudain, nuit noire!--et nous restons figés sur place.
-L'électricité partout à la fois vient de s'éteindre: en haut, sur terre,
-midi a dû sonner pour ceux qui connaissent encore le soleil et les
-heures.
-
-Afin que l'on rallume bien vite, le garde qui nous a amenés pousse des
-cris, en son fausset de bédouin; mais les matités infinies des parois,
-au lieu d'en prolonger les vibrations, les éteignent, et d'ailleurs qui
-donc pourrait les entendre, des profondeurs où nous sommes? Alors à
-tâtons, dans cette obscurité absolue il prend sa course, par le couloir
-qui remonte. Bruit précipité de ses sandales, flottement de son burnous,
-tout s'éloigne, et la clameur d'appel qu'il continue de jeter, nous la
-percevons bientôt aussi étouffée que si nous étions nous-mêmes des
-ensevelis. Nous ne bougeons toujours pas... Mais comment se peut-il
-qu'il fasse si chaud, chez ces momies? on croirait qu'il y a des feux
-allumés tout près dans quelque four. Surtout c'est l'air qui manque; les
-couloirs, après notre passage, peut-être se sont-ils contractés, comme
-il arrive pendant l'angoisse des rêves; la longue fissure par laquelle
-nous nous sommes glissés jusqu'ici, peut-être s'est-elle refermée sur
-nous...
-
-Enfin on a compris les appels d'alarme, et la lumière a jailli. Eux, les
-trois cadavres n'ont pas profité de ces minutes non surveillées pour
-tenter un mouvement agressif: mêmes poses et mêmes expressions; la
-Reine, toujours calme et jolie; l'homme toujours mordant son bout de
-guenille, pour comprimer son fou rire de trente-trois siècles.
-
-Maintenant le bédouin est redescendu; haletant de sa course, il nous
-presse d'aller voir le Roi avant que la lumière s'éteigne encore, et
-cette fois pour tout de bon. Au fond de la salle et au bord de la crypte
-en pénombre, nous voici donc accoudés à regarder. C'est un lieu de forme
-ovale, avec une voûte d'un noir mortuaire sur laquelle se détachent des
-fresques blanches ou couleur de cendre représentant tout un nouveau
-registre de dieux et de démons, les uns sveltes et gainés étroitement
-comme des momies, les autres ayant de grosses têtes et de gros ventres
-d'hippopotame. Posé sur le sol, et veillé de haut par tant de figures,
-un énorme sarcophage de pierre est là, tout ouvert, et vaguement on y
-distingue un corps humain: le Pharaon!
-
-Au moins nous aurions voulu mieux le voir.--Qu'à cela ne tienne: le
-bédouin Grand Maître des Cérémonies fait jouer un bouton électrique, et
-une forte lampe s'allume au-dessus du front d'Aménophis, détaillant avec
-une netteté à faire peur les yeux fermés, la grimace du visage et toute
-la triste momie. Cet effet de théâtre, nous ne nous y attendions pas.
-
-On l'avait enseveli dans la magnificence, mais ces pillards lui ayant
-tout pris, même sa belle cuirasse à écailles qui lui venait d'un
-lointain pays oriental, depuis déjà beaucoup de siècles il dort demi-nu
-sur des loques. Cependant son pauvre bouquet lui est resté,--du mimosa,
-reconnaissable encore... Et qui dira jamais quelle main pieuse, ou
-amoureuse peut-être, les avait cueillies pour lui, ces fleurs d'il y a
-plus de trois mille ans...
-
-On suffoque de chaleur; il semble que sur la poitrine pèse toute la
-masse écrasante de cette montagne, de ce bloc de calcaire où l'on s'est
-faufilé par des trous relativement imperceptibles, à la façon des
-termites ou des larves. Ces figures aussi, ces figures inscrites
-partout, et ce mystère des hiéroglyphes et des symboles, vous causent
-une gêne croissante. On en est trop près et ils sont trop les maîtres
-des issues, ces dieux à tête d'épervier, à tête d'ibis ou de
-loup-de-désert qui, sur les murailles, conversent en une continuelle
-mimique exaltée. Et puis on prend conscience d'être sacrilège devant ce
-cercueil sans couvercle, éclairé si insolemment; le douloureux visage
-noirâtre, à moitié rongé, a l'air de demander grâce: «Eh bien! oui, là,
-ma sépulture a été violée et je tombe en poussière. Mais, à présent que
-vous m'avez vu, laissez-moi, éteignez cette lampe, ayez pitié de mon
-néant.»
-
-En effet, quelle dérision! Avoir mis tant de soins, tant de ruses à
-cacher son cadavre, avoir épuisé des milliers d'hommes au creusement de
-ce dédale souterrain, et finir ainsi, la tête sous une lampe électrique,
-pour amuser qui passe!
-
-La pitié, je crois que c'est le pauvre bouquet de mimosa qui l'a presque
-éveillée, et je dis au bédouin: «Va, tourne le bouton là-bas, éteins,
-c'est assez!» Alors l'ombre revient au-dessus du front royal, qui
-brusquement s'efface de nouveau dans le sarcophage; le fantôme du
-Pharaon s'évanouit, comme replongé aux passés insondables: l'audience
-est close.
-
-Et nous, qui pouvons échapper à l'horreur des hypogées, vite remontons
-vers le soleil des vivants, allons respirer de l'air, de l'air puisque
-nous y avons encore droit, pour quelques jours comptés!
-
-
-
-
-XVIII
-
-A THÈBES CHEZ L'OGRESSE
-
-
-Ce soir, dans le vaste chaos des ruines, à l'heure où le soleil
-commençait d'éclairer rose, je suivais l'une des voies magnifiques de la
-ville-momie, celle qui part à angle droit de la ligne des temples
-d'Amon, se perd plus ou moins dans les sables, et aboutit enfin à un lac
-sacré, au bord duquel des déesses à tête de chatte sont assises en
-cénacle, regardant l'eau morte et les lointains du désert. Elle fut
-commencée il y a trois mille quatre cents ans, cette voie-là, par une
-belle reine appelée Makéri[11], et nombre de rois en continuèrent la
-construction pendant une suite de siècles. Des pylônes--qui sont, comme
-on sait, les monumentales murailles, en forme de trapèze à large base et
-toutes couvertes d'hiéroglyphes, que les Égyptiens plaçaient de chaque
-côté de leurs portiques ou de leurs avenues--des pylônes la décoraient
-avec une lourdeur superbe, ainsi que des colosses et d'interminables
-files de béliers, plus gros que des buffles, accroupis sur des socles.
-
- [11] Aujourd'hui, la momie du bébé, du musée du Caire.
-
-Premiers pylônes, qui m'obligent à faire un détour; ils sont tellement
-en ruine que leurs blocs, éboulés de toutes parts, ont fermé le passage.
-Ici veillaient debout, à droite et à gauche, deux géants en granit rouge
-de Syène. Jadis, dans des temps que l'histoire ne précise plus, on les a
-brisés l'un et l'autre à hauteur des reins; mais leurs jambes
-musculeuses ont gardé fièrement l'attitude de la marche, et chacun, dans
-une de ses mains sans bras qui descend le long du pagne, serre avec
-passion l'emblème de la vie éternelle. Ce granit de Syène est d'ailleurs
-si dur que les siècles ne l'altèrent point, et, au milieu de cette
-déroute des pierres, les jarrets des colosses mutilés luisent encore
-comme si on venait de les polir.
-
-Plus loin, deuxièmes pylônes, effondrés aussi, et devant lesquels se
-tient une rangée de pharaons.
-
-De tous côtés les blocs chavirés pêle-mêle étalent leur désordre de
-choses gigantesques, parmi ces sables qui s'obstinent avec patience à
-les ensevelir. Maintenant voici les troisièmes pylônes, flanqués de
-leurs deux géants en marche, qui n'ont plus ni tête ni épaules. Et la
-voie, jalonnée majestueusement encore par les débris, continue de s'en
-aller vers le désert.
-
-Quatrièmes et derniers pylônes, qui semblent à première vue marquer
-l'extrémité des ruines, l'orée du néant désertique; effrités,
-découronnés, mais raides et debout, ils ont l'air d'être posés là si
-solidement que rien ne saurait plus les faire broncher jamais. Les deux
-colosses qui les gardaient de droite et de gauche siègent sur des
-trônes. L'un, celui de l'est, est presque anéanti. Mais l'autre, au
-contraire, se détache tout entier, tout blanc, d'une blancheur de
-marbre, sur le fond couleur bise de l'énorme pan de mur criblé
-d'hiéroglyphes; on ne lui a meurtri que le masque du visage; il conserve
-encore son menton impérieux, ses oreilles, son bonnet de sphinx, on
-pourrait presque dire son _expression_ méditative devant ce déploiement
-de la grande solitude qui paraît commencer juste à ses pieds.
-
-Ici pourtant n'était que la limite des quartiers du dieu Amon; les
-enceintes de Thèbes passaient infiniment plus loin, et l'avenue qui me
-conduira tout à l'heure chez les déesses à tête de chatte se prolonge
-beaucoup encore au sortir de ces portes, bien qu'on la distingue à peine
-entre sa double rangée de béliers-sphinx, tout brisés et presque
-enfouis.
-
-Le jour tombe, et la poussière d'Égypte, comme invariablement chaque
-soir, commence à ressembler dans les lointains à de la poudre d'or. Je
-regarde derrière moi de temps à autre le géant qui m'observe, assis au
-pied de son pylône où l'histoire d'un pharaon est gravée en un immense
-tableau. Au-dessus de lui et de son mur qui devient de minute en minute
-plus rose, je vois monter davantage, à mesure que je m'éloigne, tout
-l'amas des palais du centre, l'hypostyle d'Amon, les salles de
-Thoutmosis et les obélisques, tout le groupement enchevêtré de ces
-choses si grandes et si mortes, qui n'ont plus jamais été égalées sur
-terre.
-
-Les voilà qui resplendissent une fois de plus dans la rouge apothéose du
-soir, ces restes bientôt aussi désagrégés que de vieux ossements, et on
-dirait qu'ils demandent grâce à la fin, qu'ils sont las d'être ainsi
-sans trêve, sans trêve, à chaque couchant, colorés en fête, comme par
-une dérision de cet éternel soleil.
-
-C'est déjà presque loin derrière moi tout cela; mais l'air est si
-limpide, les contours restent si nets qu'on a l'illusion plutôt, en
-s'éloignant, que les temples et les pylônes diminuent, s'abaissent,
-rentrent dans la terre. Quant au géant blanc, qui me suit toujours de
-son regard sans yeux, le voilà réduit aux proportions d'un simple rêveur
-humain; il n'a du reste pas l'aspect rigidement hiératique des autres
-statues thébaines: les mains sur les genoux, il est là comme un homme
-ordinaire qui se serait arrêté pour réfléchir[12]. Je le connais depuis
-des jours,--des jours et des nuits, car, avec sa blancheur et la
-transparence de ces nuits d'Égypte, je l'ai vu tant de fois se dessiner
-de loin sous la vague lumière des étoiles, grand fantôme, dans sa pose
-contemplative! Et je me sens déjà obsédé par la continuité de son
-attitude à cette entrée des ruines, moi qui, à Thèbes et même sur la
-terre, aurai passé sans lendemain comme nous passons tous; or, avant que
-la vie consciente m'eût été donnée, il était là depuis des temps qui
-font frémir; pendant trente-trois siècles environ, les yeux des myriades
-d'inconnus qui m'ont précédé le voyaient tout comme le voient mes yeux,
-tranquille et blanc à cette même place, assis devant ce même seuil, avec
-sa tête un peu inclinée, et son air de penser.
-
- [12] Statue d'Aménophis III.
-
-Je chemine sans hâte, ayant toujours une tendance à m'attarder pour
-regarder derrière moi, regarder l'entassement silencieux des palais et
-le rêveur blanc, qui s'illuminent ensemble d'un dernier feu de Bengale,
-à la mort quotidienne du soleil.
-
-Et l'heure est déjà crépusculaire quand j'arrive chez les déesses.
-
-Leur domaine est d'ailleurs tellement détruit que les sables avaient pu
-le recouvrir et le cacher durant vingt siècles; mais on vient de
-l'exhumer.
-
-Il n'en reste que des tronçons de colonnes, alignés en rangs multiples
-sur une vaste étendue de désert[13]. Pierrailles, éboulements et débris;
-je traverse sans m'arrêter, et enfin voici le lac sacré, au bord duquel
-les grandes chattes sont assises en conciliabule éternel, chacune sur
-son trône. Le lac, creusé par ordre des Pharaons, se déploie en forme
-arquée, comme une sorte de croissant; des oiseaux de marais, qui vont se
-coucher, traversent en ce moment son eau triste et dormante; ses bords,
-qui ont connu toutes les magnificences, ne sont plus que des tertres de
-décombres où rien ne verdit, et ce qu'on aperçoit au delà, ce que les
-déesses attentives regardent, c'est la plaine vide et désolée, où
-quelques champs de blé se fondent, à cette heure de crépuscule, avec le
-morne infini des sables; le tout fermé à l'horizon par la chaîne encore
-un peu rose des calcaires d'Arabie.
-
- [13] Le temple de la déesse Mout.
-
-Elles sont là, les chattes,--ou, pour plus exactement dire, les lionnes,
-car des chattes n'auraient pas ces oreilles courtes et ce menton cruel
-épaissi par une barbiche. Toutes en granit noir, images de Sekhmet (qui
-fut déesse de la guerre et à ses heures déesse de la luxure), elles ont
-des corps sveltes de femme qui rendent plus terribles ces grosses têtes
-félines coiffées d'un haut bonnet. Huit ou dix, ou davantage peut-être,
-elles sont plus inquiétantes d'être ainsi nombreuses et d'être
-pareilles. Elles ne sont pas géantes, comme on aurait pu s'y attendre,
-mais de grandeur humaine, faciles donc à emporter ou à détruire, et cela
-encore, si l'on réfléchit, augmente l'impression spéciale qu'elles
-causent: alors que tant de colosses gisent en morceaux sur le sol,
-comment ont-elles pu rester là, elles, petites personnes si
-tranquillement assises sur leurs chaises, pendant que coulaient ces
-trente-trois siècles de l'histoire du monde?...
-
-Fini, le passage des oiseaux de marais qui pendant un instant avaient
-troublé le terne miroir de leur lac; autour d'elles, rien ne bouge plus
-et l'infini silence coutumier les enveloppe comme à la tombée de chaque
-nuit. D'ailleurs elles habitent un coin des ruines si délaissé! Qui
-donc, même en plein jour, songe à venir les voir?
-
-Là-bas, dans l'ouest, une envolée de poussière, comme un long nuage qui
-traînerait, indique le départ des touristes qui étaient accourus en
-foule au temple d'Amon, mais qui se hâtent de rentrer à Louxor pour
-dîner en smoking autour des tables d'hôte. On n'entend même pas dans le
-lointain rouler leurs voitures, tant la terre d'ici est feutrée de
-sable. De les savoir partis, cela rend plus intime l'entrevue avec ces
-déesses nombreuses et pareilles, qui peu à peu se sont drapées d'ombre.
-Leurs sièges tournent le dos aux palais de Thèbes, qui commencent d'être
-comme baignés dans des ondes violettes, et qui semblent s'abaisser
-encore plus à l'horizon, de minute en minute perdre de l'importance
-devant la souveraineté de la nuit.
-
-Elles, les déesses noires à tête de lionne et à haute coiffure, toujours
-assises les mains sur les genoux, avec des yeux fixes depuis le
-commencement des âges et un gênant sourire aux coins de leurs grosses
-lèvres de fauves, continuent de regarder, au delà du petit lac mort, ce
-désert, qui n'est plus à présent que de l'immensité confuse, d'un bleu
-gris, d'un gris de cendre. Et on croit sentir qu'elles ont une âme, qui
-leur serait venue à la longue, à force d'avoir eu si longtemps, si
-longtemps, une _expression_ sur le visage...
-
- *
-
- * *
-
-Il y a là-bas, à l'autre extrémité des ruines, une de leurs soeurs de
-plus haute taille, une grande Sekhmet que, dans le pays, on appelle
-l'ogresse et qui habite seule, embusquée debout dans un temple étroit.
-Parmi les fellahs ou bédouins d'alentour, elle est très mal famée, ayant
-l'habitude de sortir la nuit pour manger le monde, et aucun d'eux ne se
-risquerait volontiers chez elle à cette heure tardive. Au lieu de
-rentrer à Louxor, comme ces gens dont les voitures viennent de partir,
-j'irai plutôt lui faire visite.
-
-C'est un peu loin, et j'arriverai à nuit close.
-
-D'abord, il faut revenir sur mes pas, remonter toute l'avenue des
-béliers, de nouveau passer aux pieds du géant blanc, qui a pris déjà son
-air de fantôme, tandis que les ondes violettes qui baignaient la
-ville-momie s'épaississent et tournent au bleu grisâtre; puis, franchir
-les pylônes que gardent les colosses brisés, et pénétrer dans les palais
-du centre.
-
-C'est là, dans ces palais, que je trouve pour tout de bon la nuit, avec
-les premiers cris des hiboux et des orfraies. Il y fait tiède encore, à
-cause de la chaleur emmagasinée dans le jour par les pierres, mais on
-sent que l'air se glace.
-
-A un carrefour, surgit une grande forme humaine drapée de noir et armée
-d'un bâton: un bédouin qui rôde, un des gardes. Et voici à peu près le
-dialogue échangé (traduction libre et concentrée):
-
---Montre-moi ton permis, monsieur.
-
---Voilà!
-
-(Ici nous combinons nos efforts pour éclairer le dit permis à la flamme
-d'une allumette.)
-
---C'est bien, je vais t'accompagner.
-
---Non, je t'en prie.
-
---Si, ce sera mieux. Où vas-tu?
-
---Là-bas, chez cette dame, tu sais, qui est grande, grande, et qui a une
-figure de lionne.
-
---Ah!... Tiens, je crois comprendre que tu préfères te promener seul.
-(Ici l'intonation devient enfantine.) Mais, comme tu es un homme bon, tu
-me donneras bien une petite pièce quand même.
-
-Il s'en va. Au sortir des palais, me reste à traverser une étendue de
-terrains vagues, où du vrai froid me saisit. Au-dessus de ma tête, plus
-de lourdes pierres suspendues, mais le déploiement si lointain d'un ciel
-bleu-nuit--où s'allument ce soir par trop de milliers de milliers
-d'étoiles... Pour les Thébains d'autrefois, cette belle voûte, toujours
-scintillante de poudre de diamant, n'épandait sans doute que de la
-sérénité dans les âmes. Et pour nous, _qui savons, hélas!_ c'est au
-contraire le champ de la grande épouvante, c'est ce que, par pitié, il
-eût mieux valu ne pas laisser à portée de nos yeux: l'incommensurable
-vide noir où les univers, en frénésie de tourbillonnement, tombent comme
-une pluie, se heurtent, s'anéantissent, et se recommencent pour les
-éternités nouvelles. Tout cela, on le voit trop, l'horreur n'en est plus
-tolérable, par une claire nuit comme celle-ci, et dans un lieu de
-silence tout jonché de ruines... De plus en plus le froid vous
-pénètre,--ce lugubre froid des étendues sidérales dont rien, dirait-on,
-ne vous garantit plus, tant cette atmosphère limpide semble raréfiée,
-presque inexistante. Et par terre, des graviers, de maigres herbes
-desséchées qui craquent sous les pas donnent l'illusion de ce bruit
-crépitant que fait chez nous le sol un peu gelé pendant les nuits
-d'hiver.
-
-J'approche enfin de chez l'ogresse. Ces pierres qui s'indiquent,
-blanchâtres dans la nuit, cette demeure d'aspect clandestin près de
-l'enceinte de Thèbes, c'est là, et vraiment, à une heure pareille, on a
-l'air d'aller dans un mauvais lieu. Des colonnes ptolémaïques, de petits
-vestibules, de petites cours, où une vague lueur bleue permet de se
-conduire. Rien ne bouge; pas même l'envolée d'un oiseau de nuit; un
-absolu silence, amplifié terriblement par la présence du désert que l'on
-sent tout autour de ces murs. Au fond, trois chambres en pierres
-massives, ayant chacune son entrée à part; je sais que les deux
-premières sont vides. C'est dans la troisième que l'ogresse habite;
-pourvu qu'elle ne soit pas déjà partie pour ses chasses nocturnes à la
-chair humaine!... Nuit noire chez elle, où j'entre à tâtons. Vite, la
-flamme d'une allumette de cire. Oui, elle est bien là, seule, et debout,
-presque plaquée contre la paroi du fond, où la petite lueur fait danser
-l'ombre affreuse de sa tête. L'allumette éteinte, je lui en brûle
-irrévérencieusement plusieurs autres sous le menton, sous sa lourde
-mâchoire mangeuse de monde. Il n'y a pas à dire, elle est terrifiante.
-En granit noir, comme ses soeurs assises au bord du triste lac, mais
-bien plus grande, six ou huit pieds de haut, elle a un corps de femme
-délicieusement svelte et jeune, avec les seins d'une vierge. Très chaste
-d'attitude, elle tient en main une fleur de lotus à longue tige, mais
-par un contre sens qui déroute et qui glace, ses épaules délicates
-supportent la monstruosité d'une grosse tête de lionne. Les pans de son
-bonnet retombent de chaque côté de ses oreilles jusque sur sa gorge, et
-un large disque de lune le surmonte, pour surcroît de mystérieux
-apparat. Son regard mort donne à la férocité de son visage quelque chose
-d'inconscient et de fatal: ogresse irresponsable, sans pitié comme sans
-plaisir, dévorante à la manière de la Nature et à la manière du Temps;
-ainsi peut-être l'entendaient ces initiés de l'antique Égypte qui, pour
-le peuple, symbolisaient tout en des figures de dieux.
-
-Dans le réduit sombre, clos de pierres frustes, dans le si petit temple
-isolé où elle se tient seule, raide, debout et grande, avec sa tête trop
-énorme, son menton qui avance et sa haute coiffure de déesse,--on est
-forcément tout près d'elle. En la touchant, la nuit, on s'étonne de la
-trouver moins froide que l'air, elle devient quelqu'un, on sent peser
-sur soi l'insoutenable regard mort.
-
-Pendant le tête-à-tête, involontairement, on songe aussi aux alentours,
-à ces ruines dans ce désert, à ce néant partout, à ce froid sous ces
-étoiles... Or, ce summum du doute, de la désespérance et de la terreur,
-que dégage pour vous un tel ensemble de choses, voici qu'on le trouve
-confirmé, si l'on peut dire ainsi, par la rencontre de cette
-divinité-symbole qui vous attend au bout de la course comme pour
-recevoir ironiquement toute humaine prière: un rigide épouvantail de
-granit au sourire implacable, au masque dévorateur.
-
-
-
-
-XIX
-
-LA VILLE PROMPTEMENT EMBELLIE
-
-
-Huit années et une ligne de chemin de fer ont suffi à accomplir sa
-métamorphose.
-
-C'était, dans la Haute-Égypte, aux confins de la Nubie, une humble
-petite ville où l'on fréquentait peu, et qui manquait, il faut l'avouer,
-d'élégance, même de confort.
-
-Non qu'elle fût dénuée de pittoresque ou d'intérêt historique, bien au
-contraire. Le Nil, apportant les eaux de l'Afrique équatoriale, se
-déversait auprès, du haut d'un amas de granit noir, en une majestueuse
-cataracte et puis, devant les maisonnettes arabes, se calmait soudain,
-pour se diviser entre des îlots de fraîche verdure où des bois de
-palmiers balançaient leurs plumets au vent.
-
-Il y avait alentour quantité de temples antiques, d'hypogées, de ruines
-romaines, de ruines d'églises des premiers siècles chrétiens; la terre
-était pleine de souvenirs des grandes civilisations primitives, car ce
-lieu--délaissé depuis des âges et endormi en Islam sous la garde de sa
-mosquée blanche--fut jadis l'un des centres de la vie du monde.
-
-Et enfin, dans le désert tout proche, l'histoire ancienne avait été
-écrite, il y a trois ou quatre mille ans, par les Pharaons, en
-hiéroglyphes immortels, un peu partout, sur les flancs polis d'étranges
-blocs de granit bleu, de granit rose, épars au milieu des sables et
-affectant des formes de monstres antédiluviens.
-
- *
-
- * *
-
-Oui, mais il fallait que tout cela fût coordonné, mis au point, et
-surtout rendu accessible aux délicats voyageurs des Agences. Aujourd'hui
-donc nous avons le plaisir d'annoncer que, de décembre à mars, Assouan
-(c'est le nom de l'heureuse localité dont il s'agit) a une «season»
-presque aussi courue que celles d'Ostende ou de Spa.
-
-Dès que l'on approche, les grands hôtels érigés de tous côtés, même dans
-les îlots du vieux fleuve, charment les yeux du voyageur, le saluent de
-leurs enseignes accueillantes qui se lisent d'une lieue; constructions
-un peu rapides, il est vrai, plâtre et torchis, mais rappelant toutefois
-ces gracieux «palaces» dont la Compagnie des Wagons-Lits a doté
-l'univers. Et combien négligeable maintenant, combien écrasée par la
-hauteur de leurs façades, la pauvre petite ville d'autrefois, avec ses
-maisonnettes blanchies à la chaux et son minaret enfantin.
-
-De cataracte, par exemple, on sait qu'il n'y en a plus à Assouan; la
-tutélaire Albion a sainement jugé qu'il valait mieux faire le sacrifice
-de ce futile spectacle et, pour augmenter le rendement du sol, arrêter
-les eaux du Nil par un barrage artificiel: oeuvre de solide maçonnerie
-qui (au dire du _Programme of pleasure trips_) _affords an interest of
-very different nature and degree_ (_sic_).
-
-De cette cataracte cependant, Cook and Son--industriels frottés de
-poésie, comme chacun sait--ont désiré perpétuer le souvenir en donnant
-son nom à un hôtel de cinq cents chambres établi par leurs soins en face
-de ces rochers, aujourd'hui rendus au silence, sur lesquels le vieux Nil
-a bouillonné durant tant de siècles. «Cataract Hotel», cela fait encore
-illusion, n'est-ce pas? Et puis cela s'arrange bien comme en-tête de
-papier à lettres.
-
-Cook and Son (Egypt Limited) ont même compris qu'il serait original de
-donner à leur établissement un certain cachet d'Islam, et la salle à
-manger reproduit (en toc, bien entendu, mais il ne faut pas demander
-l'impossible) l'intérieur d'une des mosquées de Stamboul; à l'heure du
-«luncheon» rien n'est plus galant que l'aspect, sous ces simili-saintes
-coupoles, de toutes ces petites tables se peuplant de touristes Cook des
-deux sexes, tandis qu'un orchestre dissimulé entonne la «Mattchiche».
-
-Le barrage, il est vrai, en supprimant la cataracte, a élevé d'une
-dizaine de mètres le niveau des eaux en amont, et noyé du même coup une
-certaine île de Philæ qui passait à tort pour une des merveilles du
-monde, à cause de son grand temple d'Isis parmi les palmiers. Entre
-nous, on peut dire que la Bonne Déesse était bien un peu surannée de nos
-jours; elle et ses mystères avaient fait leur temps. Du reste, pour les
-personnages au caractère chagrin qui regretteraient la disparition de ce
-lieu, on a songé à en perpétuer le souvenir comme celui de la cataracte:
-de charmantes cartes postales en couleurs, prises avant la noyade de
-l'île et du sanctuaire, se vendent dans toutes les librairies du quai.
-
-Oh! ce quai d'Assouan, déjà si britannique par le bon ordre, par la
-correction, rien de plus soigné ni de plus aimable! Il y a d'abord le
-chemin de fer qui, passant entre des balustrades peintes en
-vert-feuillage, y jette son bruit entraînant et sa joyeuse fumée.
-D'un côté s'alignent les hôtels; les boutiques, toutes à
-l'européenne,--coiffeurs, parfumeurs et nombreuses «dark rooms» à
-l'usage de tant d'amateurs photographes qui tiennent à emporter d'ici
-les portraits de leurs compagnons de voyage groupés avec esprit devant
-quelque célèbre hypogée.
-
-Et puis beaucoup de cafés, où le whisky est d'excellente marque; je dois
-dire, pour rendre justice au résultat de _l'entente cordiale_, que l'on
-y voit aussi, alignés en quantités notables sur les étagères, les
-produits de ces grands philanthropes français auxquels notre génération
-ne rend vraiment pas assez d'hommages pour tout le bien qu'ils auront
-fait à son estomac et à son cerveau: le lecteur le devine sans doute,
-j'ai nommé Pernod, Picon et Cusenier.
-
-Peut-être les braves fellahs ou Nubiens d'alentour, si sobres naguère,
-en abusent-ils un peu, de ces toniques; mais c'est l'effet de la
-nouveauté, cela passera. Nous pouvons bien d'ailleurs nous l'avouer,
-entre nous peuples d'Europe, puisque nous en usons involontairement
-tous, l'alcoolisme est un puissant auxiliaire à la propagation de nos
-idées, et le mastroquet constitue, pour notre civilisation occidentale,
-un précieux pionnier d'avant-garde: toute race légèrement déprimée par
-l'abus de nos apéritifs devient plus souple, plus facile à pousser
-ensuite dans la véritable voie du progrès et des libertés...
-
-Sur ce quai d'Assouan, si soigneusement aplani au rouleau, défilent avec
-animation de continuelles théories de voyageuses, habillées à ravir,
-comme on ne sait vraiment le faire qu'après un stage chez Cook and Son
-(Egypt Limited). Et, le long du Nil, à l'ombre de jeunes arbres plantés
-en bon ordre, des plates-bandes de fleurs, des gazons tirés au cordeau
-se défendent efficacement par des fils de fer contre certains oublis
-dont les chiens, hélas! ne sont que trop coutumiers.
-
-Là, du reste, tout est numéroté, étiqueté, les ânes, les âniers, les
-stations où ils ont le droit de se tenir: «_Stand for six
-donkeys._--_Stand for ten_, etc.» De très avenants chameaux, munis de
-selles d'amazone, attendent aussi à leurs places respectives, et nombre
-de dames Cook, méticuleuses sur la question couleur locale même
-lorsqu'il ne s'agit que d'aller faire des emplettes en ville, se
-superposent volontiers quelques instants à l'un de ces «vaisseaux du
-désert».
-
-Et, tous les cinquante mètres, un agent de police, resté Égyptien par le
-visage, bien que déjà Anglais par la rectitude et le costume, ouvre son
-oeil vigilant sur toutes choses,--ne souffrirait jamais, par exemple,
-qu'un onzième bourricot osât prendre place dans un stand pour dix qui
-serait déjà au complet.
-
-Certains esprits enclins à la critique pourraient les juger un peu
-prompts à malmener leurs compatriotes, ces policiers, si respectueux au
-contraire et si prêts à se dépenser en indications obligeantes dès que
-s'adresse à eux quelque voyageur coiffé d'un casque de liège; mais c'est
-en vertu de ce principe logique, équitable, descendu tacitement jusqu'à
-eux des hauteurs de l'administration nouvelle, à savoir que l'Égypte
-d'aujourd'hui est bien moins aux Égyptiens qu'aux nobles étrangers venus
-pour y brandir le flambeau de la civilisation.
-
-Le soir, après la nuit tombée, les voyageurs de véritable
-«respectability» ne quittent pas les brillants «dining-saloons» des
-hôtels, et le quai se retrouve plus solitaire sous les étoiles. C'est à
-ce moment que l'on peut apprécier combien sont devenus hospitaliers
-certains indigènes: si, dans une minute de mélancolie, on se promène
-seul au bord du Nil en fumant sa cigarette, on est toujours accosté par
-quelqu'un d'entre eux qui, se méprenant sur la cause de ce vague à
-l'âme, s'empresse à vous offrir, avec une touchante ingénuité, de vous
-présenter aux jeunes personnes les plus gaies du pays.
-
-Dans les autres villes, restées purement égyptiennes, les gens ne
-pratiqueraient jamais cet excès d'affabilité et de belles manières, dû
-sans nul doute à notre bienfaisant contact.
-
-Assouan possède aussi son petit bazar oriental, un peu improvisé, un peu
-neuf; mais il en fallait bien un, au plus vite, pour que rien ne manquât
-aux touristes.
-
-Les marchands ont su s'approvisionner (dans les maisons mères, sous les
-arcades de la rue de Rivoli) avec autant de tact que de bon goût, et les
-dames Cook ont l'inoffensive illusion d'y faire journellement des
-trouvailles. On y vend aussi, pendus par la queue, empaillés et
-naturalisés avec art, les derniers crocodiles d'Égypte qui, surtout en
-fin de saison, restent à des prix avantageux.
-
- *
-
- * *
-
-Il n'est pas jusqu'au vieux Nil, qui ne se laisse taquiner gentiment par
-l'évolution.
-
-D'abord les fellahines, drapées de voiles noirs, qui tout le jour
-viennent y puiser l'eau précieuse, renonçant à ces fragiles amphores de
-terre cuite en usage depuis les temps barbares et dont les orientalistes
-avaient fort abusé dans leurs tableaux, les remplacent aujourd'hui par
-d'ex-bidons à pétrole en fer-blanc, mis à leur disposition par la
-bienveillance des grands hôtels; elles les portent d'ailleurs sur la
-tête avec désinvolture, comme autrefois ces poteries démodées, et sans
-perdre en rien leur galbe de tanagra.
-
-Et puis ce sont les grands bateaux touristes des Agences, qui abondent
-ici, car Assouan a le privilège d'être tête de ligne, et leurs sifflets,
-leurs moteurs à roue, leurs dynamos pour l'électricité mènent du matin
-au soir une captivante symphonie. On pourrait reprocher à ces bâtiments
-de ressembler un peu aux lavoirs de la Seine; mais les Agences, jalouses
-de leur restituer une certaine couleur locale, leur ont donné des
-appellations si notoirement égyptiennes, qu'il n'y a plus rien à dire:
-ils se nomment _Sesostris_, _Aménophis_, ou _Ramsès The Great_.
-
-Ce sont enfin les barques à l'aviron qui promènent sans trêve les
-voyageurs de l'une à l'autre rive. Tant que la «season» bat son plein,
-on les pavoise d'une quantité de petits drapeaux en cotonnade rouge ou
-même en simple papier. Les rameurs ont en outre la consigne de chanter
-tout le temps des chansons indigènes, que rythme un joueur de derboucca
-assis à la proue; de plus ils ont appris à pousser ce cri, d'une si
-noble envolée, par lequel les Anglo-Saxons manifestent d'habitude leur
-enthousiasme ou leur joie: _Hip! hip! hurrah!_--et l'on n'imagine pas ce
-que cela fait bien, pour couper ces mélopées arabes qui risqueraient
-sans cela de verser dans la monotonie.
-
- *
-
- * *
-
-Mais le triomphe d'Assouan, c'est son désert, qui commence là tout de
-suite, dès que finit le gazon bien ratissé de son dernier square; un
-désert qui, à part les voies ferrées et les poteaux télégraphiques, a
-tous les charmes du vrai, les sables, les pierres bouleversées en chaos,
-les horizons vides,--tout, moins l'immensité et l'infinie solitude,
-moins l'horreur, en un mot, qui le rendait jadis si peu désirable. On
-s'étonne en arrivant, par exemple, d'y voir les roches soigneusement
-numérotées à la peinture blanche, en chiffres de deux pieds de haut, ou
-bien marquées de grandes croix qui tirent l'oeil de plus loin encore
-(_sic_); mais j'accorde que l'effet d'ensemble n'y a rien perdu.
-
-Le matin donc, avant l'ardeur du soleil, entre le _breakfast_ et le
-_luncheon_, toutes les dames en casque de liège et lunettes bleues
-(_dark-coloured spectacles are recommended on account of the glare_)
-s'égrènent dans ces solitudes apprivoisées à leur usage, avec autant de
-sécurité qu'à Trafalgar Square ou à Kensington Garden. Et il n'est pas
-rare de voir l'une d'elles se diriger isolément, un livre à la main,
-vers l'un de ces pittoresques rochers--le 363 par exemple, ou bien le
-grand 364 si l'on préfère--qui semblait lui faire signe avec son
-étiquette blanche, d'une façon presque malséante même, dirait un
-observateur non initié...
-
-Que les familles se rassurent toutefois: malgré ces gros numéros d'un
-premier aspect un peu équivoque, rien de répréhensible ne saurait se
-passer dans ces granits; ils sont du reste d'une seule pièce, sans la
-moindre lézarde par où l'inconduite trouverait à se faufiler. Non, tout
-simplement les chiffres et les croix désignent les blocs décorés
-d'hiéroglyphes et correspondent à un chaste catalogue où chaque
-inscription pharaonique se trouve traduite en termes des plus décents.
-
-Cet ingénieux étiquetage des cailloux du désert est dû à l'initiative
-d'un égyptologue anglais.
-
-
-
-
-XX
-
-LA MORT DE PHILÆ
-
-
-Au sortir d'Assouan, la dernière maison tournée, voici tout de suite le
-désert. Et le soir tombe, un soir de février qui s'annonce très froid
-sous un étrange ciel couleur de cuivre.
-
-C'est incontestablement le désert, oui, avec son chaos de granit et de
-sable, avec ses tons roux, sa couleur de bête fauve. Mais il y a les
-poteaux d'un télégraphe et les rails d'une ligne ferrée qui le
-traversent de compagnie, pour aller se perdre à l'horizon vide. Et puis,
-combien cela semble paradoxal et ridicule de se promener là en toute
-sécurité, et dans une voiture! (Le plus vulgaire des fiacres, que j'ai
-pris à l'heure, sur le quai d'Assouan.)--Désert qui garde encore les
-aspects du vrai, mais qui est maintenant domestiqué, apprivoisé à
-l'usage des touristes et des dames.
-
-D'abord d'immenses cimetières, en plein sable, à l'orée de ces
-quasi-solitudes. Oh! de si vieux cimetières, de toutes les époques de
-l'histoire; les mille petites coupoles des saints de l'Islam et les
-stèles chrétiennes des premiers siècles s'y émiettent côte à côte,
-au-dessus des hypogées pharaoniques. Le crépuscule aidant, toutes ces
-ruines des morts et tous les blocs des granits épars se mêlent en
-groupements tristes, détachant de fantastiques silhouettes brunes sur le
-cuivre pâle du ciel: arceaux brisés, dômes qui penchent, rochers qui se
-dressent comme de hauts fantômes...
-
-Ensuite, cette région des tombes une fois franchie, les granits seuls
-jonchent l'étendue, des granits auxquels l'usure des siècles a donné des
-formes de grosses bêtes rondes; par places, ils ont été jetés les uns
-sur les autres et figurent des entassements de monstres; ailleurs ils
-gisent isolés parmi les sables, comme perdus au milieu de l'infini de
-quelque plage morte. On cesse de voir les rails et le télégraphe; par la
-magie du crépuscule, tout redevient grandiose, sous un de ces ciels des
-soirs d'Égypte, qui, l'hiver, ressemblent à de froides coupoles de
-métal; voici que l'on a conscience enfin d'être vraiment au seuil de ces
-profondes désolations arabiques dont aucune barrière, après tout, ne
-vous sépare; n'était toujours l'invraisemblance de cette voiture qui
-vous emmène, on prendrait maintenant au sérieux ce désert-là, car en
-somme il n'a point de limites.
-
-Trois quarts d'heure de route environ, et, devant nous là-bas,
-apparaissent des feux, qui déjà s'allument dans le jour mourant. Bien
-éclatantes, ces lumières pour être celles de quelque campement
-d'Arabes... Et le cocher se retourne, me les montrant du doigt:
-«Chélal!» dit-il.
-
-Chélal, le nom de ce village, au bord de l'eau, où l'on prend une barque
-pour aller à Philæ.--Horreur! ce sont des lampes électriques!... Et
-Chélal se compose d'une gare, d'une usine au long tuyau qui fume, puis
-d'une douzaine de ces louches cabarets empestant d'alcool, sans
-lesquels, paraît-il, la civilisation européenne ne saurait décemment
-s'implanter dans un pays neuf.
-
-L'embarcadère pour Philæ. Quantité de barques sont là prêtes, car les
-touristes, alléchés par maintes réclames, affluent maintenant chaque
-hiver en dociles troupeaux. Toutes, sans en excepter une, agrémentées à
-profusion de petits drapeaux anglais, comme pour quelque régate sur la
-Tamise; il faut donc subir ces pavois de fête foraine,--et nous partons
-avec une nostalgique chanson de Nubie que les bateliers entonnent à la
-cadence des rames.
-
-On y voit encore, tant ce ciel en cuivre reste imprégné de froide
-lumière. Nous sommes dans un grand décor tragique, sur un lac environné
-d'une sorte d'amphithéâtre terrible que dessinent de tous côtés les
-montagnes du désert.
-
-C'était au fond de cet immense cirque de granit que le Nil serpentait
-jadis, formant des îlots frais, où l'éternelle verdure des palmiers
-contrastait avec ces hautes désolations érigées alentour comme une
-muraille. Aujourd'hui, à cause du «barrage» établi par les Anglais,
-l'eau a monté, monté, ainsi qu'une marée qui ne redescendrait plus; ce
-lac, presque une petite mer, remplace les méandres du fleuve et achève
-d'engloutir les îlots sacrés. Le sanctuaire d'Isis,--qui trônait là
-depuis des millénaires au sommet d'une colline chargée de temples, de
-colonnades et de statues--émerge encore à demi, seul et bientôt noyé
-lui-même; c'est lui qui apparaît là-bas, pareil à un grand écueil, à
-cette heure où la nuit commence de confondre toutes choses.
-
-Nulle part ailleurs que dans la Haute-Égypte les soirs d'hiver n'ont ces
-transparences de vide absolu, ni ces teintes sinistres; à mesure que la
-lumière s'en va, le ciel passe du cuivre au bronze, mais en restant
-métallique; le zénith devient brun comme un gigantesque bouclier
-d'airain, tandis que le couchant seul persiste à rester jaune, en
-pâlissant jusqu'à une presque blancheur de laiton, et là-dessus les
-montagnes du désert aiguisent partout leurs silhouettes coupantes, d'une
-nuance de sienne brûlée. Ce soir, un vent glacial souffle avec furie
-contre nous. Toujours au chant des rameurs, nous avançons péniblement
-sur ce lac artificiel,--que soutient comme en l'air une maçonnerie
-anglaise, invisible au lointain, mais devinée et révoltante; lac
-sacrilège, pourrait-on dire, puisqu'il ensevelit dans ses eaux troubles
-des ruines sans prix: temples des dieux de l'Égypte, églises des
-premiers siècles chrétiens, stèles, inscriptions et emblèmes. C'est
-au-dessus de ces choses que nous passons, fouettés au visage par des
-embruns, par l'écume de mille petites lames méchantes.
-
-Nous approchons de ce qui fut l'île sainte. Par places, des palmiers,
-dont la longue tige est aujourd'hui sous l'eau et qui vont mourir,
-montrent encore leur tête, leurs plumets mouillés, donnant des aspects
-d'inondation, presque de cataclysme.
-
-Avant d'aborder au sanctuaire d'Isis, nous touchons à ce kiosque de
-Philæ, reproduit par les images de tous les temps, célèbre à l'égal du
-Sphinx ou des Pyramides. Il s'élevait jadis sur un piédestal de hauts
-rochers, et les dattiers balançaient alentour leurs bouquets de palmes
-aériennes. Aujourd'hui, il n'a plus de base, ses colonnes surgissent
-isolément de cette sorte de lac suspendu et on le dirait construit dans
-l'eau à l'intention de quelque royale naumachie. Nous y entrons avec
-notre barque,--et c'est un port bien étrange, dans sa somptuosité
-antique; un port d'une mélancolie sans nom, surtout à cette heure jaune
-du crépuscule extrême, et sous ces rafales glacées que nous envoient
-sans merci les proches déserts. Mais combien il est adorable ainsi, le
-kiosque de Philæ, dans ce désarroi précurseur de son éboulement! Ses
-colonnes, comme posées sur de l'instable, en deviennent plus sveltes,
-semblent porter plus haut encore leurs chapiteaux en feuillage de
-pierre: tout à fait kiosque de rêve maintenant, et que l'on sent si près
-de disparaître à jamais sous ces eaux qui ne baissent plus...
-
-Voici que de nouveau, pour quelques secondes encore, il fait presque
-jour, et que des teintes de cuivre moins pâles se rallument au ciel.
-Après le coucher des soleils d'Égypte, quand on croit que c'est fini,
-souvent elle vient ainsi vous surprendre, cette recoloration furtive de
-l'air, avant que tout s'éteigne. Près de nous, sur ces fûts élancés qui
-nous environnent, les nuances rougeâtres font semblant de revenir, et de
-même là-bas, sur ce temple de la déesse, dressé en écueil au milieu de
-la petite mer que le vent couvre d'écume.
-
-Au sortir du kiosque, notre barque, sur cette eau profonde et
-envahissante, parmi les palmiers noyés, fait un détour, afin de nous
-conduire au temple par le chemin que prenaient à pied les pèlerins du
-vieux temps, par la voie naguère encore magnifique, bordée de colonnades
-et de statues. Entièrement engloutie aujourd'hui, cette voie-là, que
-l'on ne reverra jamais plus; entre ses doubles rangées de colonnes,
-l'eau nous porte à la hauteur des chapiteaux, qui émergent seuls et que
-nous pourrions toucher de la main.--Promenade de la fin des temps,
-semble-t-il, dans cette sorte de Venise déserte, qui va s'écrouler,
-plonger et être oubliée.
-
-Le temple. Nous sommes arrivés. Au-dessus de nos têtes se dressent les
-énormes pylônes, ornés de personnages en bas-relief: une Isis géante qui
-tend le bras comme pour nous faire signe, et d'autres divinités au geste
-de mystère. La porte, qui s'ouvre dans l'épaisseur de ces murailles, est
-basse, d'ailleurs à demi noyée, et donne sur des profondeurs déjà très
-en pénombre. Nous entrons à l'aviron dans le sanctuaire. Et, dès que
-notre barque a passé au-dessus du seuil sacré, les bateliers
-interrompant leur chanson, poussent en surprise le cri nouveau qu'on
-leur a appris à l'usage des touristes: _Hip! hip! hip! hurrah!_... Oh!
-l'effet de profanation grossière et imbécile que cause ce hurlement de
-la joie anglaise, à l'instant où nous pénétrions là, le coeur serré par
-tant de vandalisme utilitaire!... Ils comprennent d'ailleurs qu'ils ont
-été déplacés et ne recommenceront pas; peut-être même, au fond de leur
-âme nubienne, nous savent-ils gré de leur avoir imposé silence. Il fait
-plus sombre là dedans bien que ce soit à ciel ouvert, et le vent glacé
-siffle plus lugubrement qu'au dehors; on est transi par une humidité
-pénétrante,--humidité d'importation, bien inconnue autrefois dans ce
-pays avant qu'on l'eût inondé. Nous sommes dans la partie du temple non
-couverte, celle où venaient s'agenouiller les fidèles. La sonorité des
-granits alentour exagère le bruit des avirons sur cette eau enclose,--et
-c'est si déroutant de ramer et de flotter entre ces deux murs où jadis
-pendant des siècles les hommes se sont prosternés le front contre les
-dalles!...
-
-L'obscurité décidément nous envahit, l'heure est trop tardive; il faut
-pousser la barque à toucher les murailles pour distinguer encore les
-hiéroglyphes et les dieux rigides, qui y sont gravés finement comme au
-burin. Tout cela, miné depuis quatre ans bientôt par l'inondation, a
-déjà pris à la base cette triste teinte noirâtre que l'on voit aux vieux
-palais vénitiens.
-
-Halte et silence; il fait sombre, il fait froid; les avirons ne remuant
-plus, on n'entend que la plainte du vent et le clapotis de l'eau sur les
-colonnes, sur les bas-reliefs,--et puis tout à coup le bruit d'une chute
-pesante, suivie de remous sans fin: quelque grande pierre sculptée qui
-vient de plonger à son heure, pour rejoindre dans le chaos noir d'en
-dessous celles déjà disparues, et les temples déjà engloutis, et les
-vieilles églises coptes, et la ville des premiers siècles
-chrétiens,--tout ce qui fut jadis l'île de Philæ, la «perle de
-l'Égypte», l'une des merveilles du monde.
-
-On n'y voit plus. Allons nous abriter n'importe où pour attendre la
-lune. Au fond de cette première salle à air libre, s'ouvre une porte qui
-donne dans de la nuit épaisse: c'est le saint des saints, lourdement
-plafonné de granit, la partie la plus haute du temple, la seule que
-l'eau n'ait pas atteinte, et là nous pouvons mettre pied à terre. Nos
-pas semblent trop bruyants sur les larges dalles sonores, et des hiboux
-s'envolent. Profondes ténèbres; le vent et l'humidité nous glacent.
-Trois heures à passer avant le lever de la lune; attendre dans ce lieu
-serait mortel; plutôt retournons à Chélal, nous mettre à l'abri dans un
-bouge quelconque.
-
- *
-
- * *
-
-Un cabaret de l'horrible village, à la lueur d'une lampe électrique. Il
-empeste l'absinthe, ce cabaret du désert. On s'y chauffe à un brasero
-fumeux. Il a été bâti hâtivement avec du zinc de boîtes à conserves,
-avec des débris de caisses à whisky, et, pour orner les murs, le patron,
-qui est un vague Maltais, a collé partout des images découpées dans nos
-journaux européens pornographiques. Pendant nos heures d'attente, des
-Nubiens, des Arabes s'y succèdent sans trêve, demandant à boire, et on
-leur vend nos alcools à pleines verrées: ouvriers des usines nouvelles,
-qui étaient jadis des êtres de santé et de plein air, mais qui ont déjà
-la figure flétrie sous un poudrage de charbon, les yeux hagards, avec
-une expression malheureuse et mauvaise.
-
- *
-
- * *
-
-Le lever de la lune heureusement ne tardera plus, et, de nouveau dans
-notre barque, nous cheminons d'une allure lente vers ce triste écueil
-qu'est aujourd'hui Philæ. Le vent est tombé avec la nuit, comme il
-arrive presque toujours en ce pays l'hiver, et le lac s'apaise. Au
-lugubre ciel jaune a succédé un ciel bleu-noir, infiniment lointain, où
-scintillent par myriades les étoiles d'Égypte.
-
-Une grande lueur à l'orient, et la pleine lune enfin surgit, non pas
-sanglante comme dans nos climats, mais tout de suite très lumineuse, au
-milieu de cette sorte de buée en auréole que lui fait ici l'éternelle
-poussière des sables.
-
-Bercés toujours par la chanson nubienne des bateliers, quand nous sommes
-revenus dans le kiosque sans base, un grand disque éclaire déjà toutes
-choses, en discrète splendeur; au gré des allées et venues de notre
-barque, nous le voyons passer et repasser, le grand disque de vermeil,
-entre ces hautes colonnes, si frappantes d'archaïsme, dont l'image se
-dédouble dans l'eau maintenant calmée.--Plus que jamais, kiosque de
-rêve, kiosque d'antique magie...
-
-Pour retourner chez la déesse, nous suivons une seconde fois la voie
-noyée entre les chapiteaux et les frises de la colonnade qui émergent
-comme une série de petits récifs. Dans la salle à ciel ouvert qui est
-l'avant-temple, l'obscurité persiste encore entre les granits
-souverains; attachons la barque contre l'un des murs et attendons le bon
-plaisir de la lune; sitôt qu'elle sera assez haute pour plonger ici,
-nous y verrons clair.
-
-Cela débute par une lueur rose, au sommet des pylônes. Et puis cela
-devient comme un triangle lumineux, très nettement coupé, qui grandit
-peu à peu sur l'immense paroi et tend à descendre vers la base du
-temple, nous révélant par degrés la présence intimidante des
-bas-reliefs, les dieux, les déesses, les hiéroglyphes, les cénacles de
-personnages qui se font entre eux des signes. Nous ne sommes plus seuls;
-tout un monde de fantômes vient d'être évoqué autour de nous par la
-lune, fantômes petits ou très grands, qui se dissimulaient là dans
-l'ombre, et qui tout à coup se sont mis à causer à la muette, sans
-troubler le profond silence, rien qu'à l'aide de mains expressives et de
-doigts levés. Maintenant commence à paraître aussi l'Isis
-colossale,--celle qui est inscrite à gauche du portique par où l'on
-entre: d'abord sa tête fine, casquée d'un oiseau et surmontée d'un
-disque solaire; puis, la lueur descendant toujours, sa gorge, son bras
-qui se lève pour faire on ne sait quel mystérieux geste indicateur;
-enfin la nudité svelte de son torse, et ses hanches serrées dans une
-gaine... La voilà bientôt tout entière sortie de l'ombre, la déesse...
-Mais il semble qu'elle s'étonne et s'inquiète de voir à ses pieds--au
-lieu des dalles qu'elle connaissait depuis deux mille ans--sa propre
-image, un reflet d'elle-même qui s'allonge, qui s'allonge, renversé dans
-de l'eau...
-
-Et soudain, au milieu de tout le calme nocturne de ce temple isolé dans
-un lac, encore la surprise d'une sorte de grondement funèbre, encore des
-choses qui s'éboulent, de précieuses pierres qui se désagrègent, qui
-tombent,--et alors, à la surface de l'eau, mille cernes concentriques se
-forment et se déforment, jouent à se poursuivre, ne finissent plus de
-troubler ce miroir, encaissé dans les granits terribles, où l'Isis se
-regardait tristement...
-
- * * * * *
-
-_P.S._--La noyade de Philæ vient, comme on sait, d'augmenter de
-soixante-quinze millions de livres le rendement annuel des terres
-environnantes. Encouragés par ce succès, les Anglais vont, l'année
-prochaine, élever encore de six mètres le barrage du Nil; du coup, le
-sanctuaire d'Isis aura complètement plongé, la plupart des temples
-antiques de la Nubie seront aussi dans l'eau, et des fièvres infecteront
-le pays. Mais cela permettra de faire de si productives plantations de
-coton!...
-
-
-
-
-TABLE
-
-
- Pages
- I.--MINUIT D'HIVER EN FACE DU GRAND SPHINX 1
- II.--LA MORT DU CAIRE 15
- III.--MOSQUÉES DU CAIRE 31
- IV.--LE CÉNACLE DES MOMIES 45
- V.--UN CENTRE D'ISLAM 67
- VI.--CHEZ LES APIS 85
- VII.--BANLIEUES DU CAIRE, LA NUIT 103
- VIII.--CHRÉTIENS ARCHAÏQUES 119
- IX.--LA RACE DE BRONZE 135
- X.--LE TOUT GRACIEUX LUNCHEON 149
- XI.--LA DÉCHÉANCE DU NIL 171
- XII.--CHEZ LA DÉESSE DE L'AMOUR ET DE LA JOIE 189
- XIII.--LOUXOR MODERNISÉ 207
- XIV.--SOIR DE VINGTIÈME SIÈCLE A THÈBES 227
- XV.--A THÈBES, LA NUIT 243
- XVI.--THÈBES AU SOLEIL 261
- XVII.--UNE AUDIENCE D'AMÉNOPHIS II 277
- XVIII.--A THÈBES CHEZ L'OGRESSE 305
- XIX.--LA VILLE PROMPTEMENT EMBELLIE 323
- XX.--LA MORT DE PHILÆ 339
-
-
-
-
-IMP. HENRY MAILLET, 3, RUE DE CHATILLON, PARIS.
-
-10734-1-21
-
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of La mort de Philæ, by Pierre Loti
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA MORT DE PHILÆ ***
-
-***** This file should be named 63141-8.txt or 63141-8.zip *****
-This and all associated files of various formats will be found in:
- http://www.gutenberg.org/6/3/1/4/63141/
-
-Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed
-Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was
-produced from images generously made available by The
-Internet Archive)
-
-
-Updated editions will replace the previous one--the old editions
-will be renamed.
-
-Creating the works from public domain print editions means that no
-one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
-(and you!) can copy and distribute it in the United States without
-permission and without paying copyright royalties. Special rules,
-set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
-copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
-protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
-Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
-charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
-do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
-rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
-such as creation of derivative works, reports, performances and
-research. They may be modified and printed and given away--you may do
-practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
-subject to the trademark license, especially commercial
-redistribution.
-
-
-
-*** START: FULL LICENSE ***
-
-THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
-PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
-
-To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
-distribution of electronic works, by using or distributing this work
-(or any other work associated in any way with the phrase "Project
-Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
-Gutenberg-tm License (available with this file or online at
-http://gutenberg.org/license).
-
-
-Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
-electronic works
-
-1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
-electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
-and accept all the terms of this license and intellectual property
-(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
-the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
-all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
-If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
-Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
-terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
-entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
-
-1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
-used on or associated in any way with an electronic work by people who
-agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
-things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
-even without complying with the full terms of this agreement. See
-paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
-Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
-and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
-works. See paragraph 1.E below.
-
-1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
-or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
-Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
-collection are in the public domain in the United States. If an
-individual work is in the public domain in the United States and you are
-located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
-copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
-works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
-are removed. Of course, we hope that you will support the Project
-Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
-freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
-this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
-the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
-keeping this work in the same format with its attached full Project
-Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
-
-1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
-what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
-a constant state of change. If you are outside the United States, check
-the laws of your country in addition to the terms of this agreement
-before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
-creating derivative works based on this work or any other Project
-Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
-the copyright status of any work in any country outside the United
-States.
-
-1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
-
-1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
-access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
-whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
-phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
-Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
-copied or distributed:
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
-
-1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
-from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
-posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
-and distributed to anyone in the United States without paying any fees
-or charges. If you are redistributing or providing access to a work
-with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
-work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
-through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
-Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
-1.E.9.
-
-1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
-with the permission of the copyright holder, your use and distribution
-must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
-terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
-to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
-permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
-
-1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
-License terms from this work, or any files containing a part of this
-work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
-
-1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
-electronic work, or any part of this electronic work, without
-prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
-active links or immediate access to the full terms of the Project
-Gutenberg-tm License.
-
-1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
-compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
-word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
-distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
-"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
-posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
-you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
-copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
-request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
-form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
-License as specified in paragraph 1.E.1.
-
-1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
-performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
-unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
-
-1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
-access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
-that
-
-- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
- the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
- you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
- owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
- has agreed to donate royalties under this paragraph to the
- Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
- must be paid within 60 days following each date on which you
- prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
- returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
- sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
- address specified in Section 4, "Information about donations to
- the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
-
-- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
- you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
- does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
- License. You must require such a user to return or
- destroy all copies of the works possessed in a physical medium
- and discontinue all use of and all access to other copies of
- Project Gutenberg-tm works.
-
-- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
- money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
- electronic work is discovered and reported to you within 90 days
- of receipt of the work.
-
-- You comply with all other terms of this agreement for free
- distribution of Project Gutenberg-tm works.
-
-1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
-electronic work or group of works on different terms than are set
-forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
-both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
-Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
-Foundation as set forth in Section 3 below.
-
-1.F.
-
-1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
-effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
-public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
-collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
-works, and the medium on which they may be stored, may contain
-"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
-corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
-property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
-computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
-your equipment.
-
-1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
-of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
-Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
-Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
-liability to you for damages, costs and expenses, including legal
-fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
-LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
-PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
-TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
-LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
-INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
-DAMAGE.
-
-1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
-defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
-receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
-written explanation to the person you received the work from. If you
-received the work on a physical medium, you must return the medium with
-your written explanation. The person or entity that provided you with
-the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
-refund. If you received the work electronically, the person or entity
-providing it to you may choose to give you a second opportunity to
-receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
-is also defective, you may demand a refund in writing without further
-opportunities to fix the problem.
-
-1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
-in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
-WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
-WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
-
-1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
-warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
-If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
-law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
-interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
-the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
-provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
-
-1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
-trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
-providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
-with this agreement, and any volunteers associated with the production,
-promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
-harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
-that arise directly or indirectly from any of the following which you do
-or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
-work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
-Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
-
-
-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
-
-Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
-electronic works in formats readable by the widest variety of computers
-including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
-because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
-people in all walks of life.
-
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
-goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
-To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
-and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
-
-
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
-Foundation
-
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
-http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
-permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
-
-The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
-Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
-throughout numerous locations. Its business office is located at
-809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
-business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
-information can be found at the Foundation's web site and official
-page at http://pglaf.org
-
-For additional contact information:
- Dr. Gregory B. Newby
- Chief Executive and Director
- gbnewby@pglaf.org
-
-
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
-
-Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
-spread public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To
-SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
-particular state visit http://pglaf.org
-
-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
-
-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
-
-Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations.
-To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
-
-
-Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
-works.
-
-Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
-concept of a library of electronic works that could be freely shared
-with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
-Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
-
-
-Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
-unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
-keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
-
-
-Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
-
- http://www.gutenberg.org
-
-This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
-subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.